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1800, 06-09, t. 1, n. 1-6 (20 juin, 5, 20 juillet, 4, 19 août, 3 septembre)
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME PREMIER.
A
PARIS ,
DE L'IMPRIMERIE DE DIDOT JEUNE .
AN VIII.
cent
Bayerische
Staatsbibliothek
München
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POESI E.
Extrait d'une Lettre au Rédacteur du
Journal.
1
EN vous tenant la promesse que je vous ai faite ,
je ne dérogerai point à la résolution que j'avais
annoncée , il y a six mois ; et je puis être fidèle
à l'une comme à l'autre . Je persiste à ne vouloir
prendre, aucune part à la rédaction d'aucun
journal; c'est -à- dire , que je ne me mêlerai
d'aucune critique , d'aucun extrait , d'aucune
notice , en un mot , de rien qui puisse faire peur
ou ombrage à personne. Mais quand on veut
opposer enfin une digue aux longs ravages de
la barbarie , je ne refuserai point de concourir
à cette bonne oeuvre , autant que je le puis ,
sans rien prendre sur des occupations que vous4
MERCURE DE FRANCE ,
même reconnaissez pour être plus importantes.
Mon vieux porte- feuille est bien à votre service ,
puisque vous le jugez bon à quelque chose ; et
d'assez longues retraites m'ont mis à portée de
le garnir passablement de vers et de prose .
Vous ne laissez pas , je l'avoue , d'entreprendre
beaucoup en combattant la toute- puissance de
la déraison et du mauvais goût ; il ne s'agit de
rien' moins que de nettoyer les écuries d'Augias.
etc. etc. etc.
L'épisode d'Olinde et Sophronie que je vous
envoie , sera suivi de ceux d'Herminie et d'Armide,
et les curieux et les amateurs pourront
s'amuser à des rapprochements avec les auteurs
qui m'ont devancé. Je ne me suis rencontré avec
aucun d'eux , dans ce que j'en ai lu depuis que
je me suis mis en devoir de connaître mes concurrents
; et cela est d'autant moins étonnant ,
que mon dessein n'a pas été le leur . Ils se donnent
pour imitateurs , abréviateurs , réformateurs :
cela ne me convenait point comme à eux ; et j'ai
voulu tout simplement être traducteur , du moins
comme on peut l'être en poésie . Je conviens
qu'il s'en faut de tout que je n'aie jugé le Tasse
aussi sévèrement qu'ils ont fait , ni que j'aie cru
MESSIDOR AN, VIII. 5
·
jamais devoir en user avec lui comme avec Lucain
; et vous trouverez tout simple que le droit
qu'on s'est arrogé de refaire la Jérusalem , ne
m'ait paru pour moi qu'une témérité . Quelques
légers changements dans le style , le plus souvent
pour écarter ou remplacer les concetti , sont la
seule liberté que j'aie prise . Le tout ne va pas à
cent vers dans les dix premiers chants , et j'ai cru
devoir en rendre compte dans des notes , par respect
pour un aussi beau génie que le Tasse . Je
dirai ailleurs et à sa place sur quoi ce respect
est fondé, et ce que son immortel ouvrage me
paraît mériter d'admiration , sans contredire ce
que la saine critique peut y reprendre . Je suis
à peu près sûr que nous serons du même avis :
vous savez combien je me félicite d'avoir souvent
cet avantage.
Et sapit , et mecum facit , et jove judicat, æquo.
LA HARPE. ,
Traduction de l'épisode d'Olinde
et Sophronie *.
Au printemps de ses jours , modeste et retirée ,
Mais des regards du ciel en secret honorée ,
Une vierge vivait dans l'humble piété ;
Belle , et vouant à Dieu l'oubli de sa beauté ,
* Voyez le second chant du TASSE.
3
6 MERCURE DE FRANCE ,
Étrangère aux erreurs de la foule mondaine ,
Elle a les traits d'un ange et l'ame d'une reine.
Dans un asyle obscur , loin d'un monde imposteur ,
Elle fuit la louange et l'oeil adorateur ;
Mais elle fuit en vain , et sa retraite encore
A ses touchants attraits donne un prix qu'elle ignore.
Ah ! la beauté jamais peut- elle se cacher ?
Nos yeux sont- ils en vain ardents à la chercher ?
Tu ne le permets pas , Amour ! d'une main sûre
Tu sais ouvrir pour toi la plus chaste clôture ,
Et , dans l'ombre des murs fermés à tout danger ,
Introduis les larcins d'un regard étranger.
Argus aux yeux voilés , il n'est rien sur la terre..
Que ton bandeau ne couvre ou que ton feu n'éclaire.
Toi seul au jeune Olinde un jour as révélé
Ce trésor que longtemps la retraite a celé.
Il a vu Sophronie , et l'adore en silence :
Sa bouche d'un aveu n'ose risquer l'offense ;
Et devant sa vertu toujours intimidé
S'il a desiré tout , il n'a rien demandé.
"
Pour exprimer sa flamme , il n'a d'autre langage
Que des soupirs perdus et qu'un muet hommage ;
Et , jusqu'à ce moment , Olinde infortuné
A caché són amour , ou l'a vu dédaigné.
Aux cris de mort , au bruit des édits sanguinaires ,
Sophronie a frémi , mais du sort de ses frères ;
Et le zèle héroïque allumé dans son sein
Conçoit de les sauver le généreux dessein.
Cette haute pensée élève son courage.
Elle hésite pourtant ; et son sexe et son age ,
Des devoirs de tous deux l'étroite austérité ,
Mêlent à ses projets quelque timidité.
Le courage l'emporte , il commande , il décide ;
Sa vertu la rassure et la rend intrépide.
1
MESSIDOR AN VIII.
7
Seule vers le palais elle porte ses pas ,
Et semble ne montrer ni cacher ses appas.
Dans son noble maintien recueillie , assurée ,
Du voile virginal elle marche entourée .
Elle n'a négligé ni soigné ses atours :
On ignore , à la voir , si l'art et ses secours
Ont de tant de beautés relevé l'assemblage.
De la nature en elle on admire l'ouvrage ;
L'innocence la pare et le ciel l'embellit.
Toute entière à l'objet dont ce ciel la remplit ,
Elle avance au milieu du peuple , qu'elle étonne
Du murmure flatteur qui partout l'environne.
Tous les yeux sont sur elle , et les siens sont baissés..
On la mène au tyran . Ses regards courroucés
Auraient de tout autre ébranler le courage ;
pu
Elle , sans se troubler à son aspect sauvage :
" Sultan , dit- elle , un mot , arrêtant ton courroux
¡ Va désarmer ton peuple et suspendre ses coups.
" Je viens te découvrir , et mettre en ta puissance
« Le ravisseur secret que cherche ta vengeance .
A sa voix , à ce front calme avec dignité
Où la grace ingénue adoucit la fierté ,
L'ame du vieux tyran semble être désarmée ;
De son front ténébreux la menace est calmée
Il devenait amant , si la férocité
Pouvait sentir l'amour comme la volupté.
Mais la beauté sévère éloigne un coeur farouche.
Soit qu'en elle pourtant quelque charme le touche ,
Soit surprise ou plaisir , Aladin s'attendrit.
« Déclare tout , dit - il , et d'un peuple proscrit
་་
"
་ ་ ་ ་ ་
Je vais en ta faveur révoquer la sentence. »
Punis donc la coupable : elle est en ta présence .
« C'est moi que tu poursuis , qui dois subir mon sort
Qui dérobai l'image , et viens chercher la mort. »
"
8 MERCURE DE FRANCE ,
Artifice inspiré par la vertu suprême !
O mensonge plus beau que la vérité même !
Dans le péril commun , seule , loin de trembler ,
Tout entier sur sa tête elle veut l'appeler.
Aladin quelque temps s'arrête et délibère ;
Dans son étonnement il suspend sa colère ,
Et veut savoir d'abord quel conseil , quelle main
La guida , la servit dans ce hardi dessein.
"
Je n'eus point de conseil , point de secours , dit-elle ;
« J'ai craint de partager une gloire si belle.
"
"
J'ai tout médité seule , et seule j'ai tout fait.-
« Et sur toi seule aussi doit tomber le forfait ;
« Seule tu porteras le poids de ma vengeance . -
Moi-même à cet arrêt j'ai souscrit par avance .
Tout l'honneur est à moi ; la peine m'appartient.
Le dépit du Soudan s'irrite et se contient.
"
ес
« Et dans quels lieux l'image est -elle renfermée ?
Réponds . Elle n'est plus : le feu l'a consumée. "
"
e
La mettant à l'abri de toute impiété ,
J'ai cru de notre Dieu remplir la volonté.
« Tu ne reverras plus cet objet vénérable
"
""
Que la religion dut rendre inviolable ..
ciel
Enfin , que cherches -tu ? le vol ? le criminel ?
« L'un est devant tes yeux ; l'autre , graces au cle
Est hors de ton pouvoir : je reste ta victime.
Cessons pourtant , cessons d'appeler vol ou crime
« Tout ce que justement mes mains ont entrepris
" Ce qui fut usurpé devait être repris , "
La rage du tyran est enfin déchaînée ;
Tout tremble des éclats de sa voix forcenée,
Plus d'espoir de pardon : la beauté , la candeur ,
Et d'un coeur innocent la naïve grandeur ,
Rien ne peut plus sauver l'aimable Sophronie.
L'Amour lui - même , en vain , contre la tyrannie
26
MESSIDOR AN VIII.
9
Voudrait de tant d'attraits lui faire un bouclier :
Le barbare Aladin ya la sacrifier.
t
"
Dans les feux d'un bucher que la coupable expire.
Il dit on la saisit ; on arrache, on déchire
Les chastes vêtements qui voilaient ses appas.
Déja le poids des fers meurtrit ses faibles bras :
Elle se taît ; son coeur ne connaît point la crainte ,
Mais du trouble des sens laisse voir quelque atteinte.
Son teint garde ses lys en perdant ses couleurs ,
Et n'a point de la mort les livides pâleurs.
A l'appareil , au bruit de cet affreux spectacle
D'un dévoûment unique , et qui semble un miracle ,
Le peuple vers la place en foule s'est porté.
Dans les flots de ce peuple Olinde épouvanté
Court ....La victime encor ne s'est point fait connaître,
Mais le bucher s'élève , et c'est elle peut-être !....
Quel doute pour l'amour ! De moment en moment
Ce doute dans son coeur devient pressentiment.
Il s'approche , il voit .... ciel ! il voit l'infortunée ;
Au milieu des bourreaux l'innocence enchaînée ,
Des barbares hâtant ,ces apprêts détestés.
«
Il pousse , presse , heurte ; il s'élance : » Arrêtez ,
Arrêtez , quelle erreur ! .... elle , n'est point coupable !
Comment d'un si grand coup la croyez-vous capable ?
Une fille ! ... à cet âge ! ...un sexè faible ! ... hélas ! :
" Elle vous abusait ....non , ne la croyez pas.
се
"
"
"
"
"}

Comment , seule et sans aide , et de son bras débile ,
A-t-elle pu, charger un fardeau difficile ?
Quels moyens , quelle route a- t -on su lui marquer ?
Tout ce qu'elle eût pu faire elle peut l'expliquer.
Qu'elle parle.... Mais non ; vous voyez son silence.
" C'est moi , Sultan , c'est moi qui t'ai fait cette offense ,
Qui
conçus ce projet et qui l'ai consommé. »
( Tant il aimait , hélas ! même sans être aimé ! )
К
10
MERCURE DE FRANCE ;
Il étonne , il émeut , on se taît ; il ajoute :
« Je suis monté , de nuit , jusques à cette voûte
" Par où dans ta mosquée entrent l'air et le jour ;
« Et de-là , descendu dans cet obscur séjour ,
« La force avec l'adresse aidant à mon courage ,
J'ai vaincu tout obstacle et j'ai ravi l'image. "
"
"
"
"
"
Par les mêmes chemins le ciel m'a ramené.
Que l'innocent objet par ta voix condamné
Me rende le trépas que me doit la justice ;
Qu'il cesse d'usurper mon crime et mon supplice .
Je réclame ces fers , ces feux et ce bucher ;
C'est à moi d'y périr , et de l'en arracher. »
Sophronie un moment lève sur lui la vue ,
Et d'une pitié tendre au fond du coeur émue :
"
"
"
"
Que viens- tu faire , hélas ! quel aveugle transport
Peut te rendre jaloux des honneurs de ma mort !
Crains -tu que sans appui ma fermeté se lasse ,
Et ne puisse d'un roi soutenir la menace ?
Va , ce coeur saura bien suffire à mon trépas ,
« Sans ce triste secours qu'il ne demande pas.
39
Mais elle parle en vain ; il ne veut rien entendre ,
S'accuse et la défend : lutte sublime et tendre ,
Où la vertu , l'amour , combattent pour périr ,
Où le vaincu doit vivre , et le vainqueur mourir !
Le roi ne peut souffrir leur audace rivale ;
Ce généreux combat l'outrage et le ravale ;
Il croit qu'on l'avilit en bravant ses bourreaux.
"
R
st
Il faut donc les en croire , et que tous deux égaux
Ils obtiennent , dit - il , ce que tous deux demandent ,
Que la mort soit pour eux la palme qu'ils prétendent.
Au funeste poteau dos à dos attachés ,
Privés de ces regards que leur coeur eût cherchés
Telle est la cruauté du sort qui les rassemble ,
Qu'ils ne pourront se voir en expirant ensemble !
MESSIDOR AN VIII . II
S
On dresse le bucher qui s'enflamme autour d'eux .
Olinde éclate alors en sanglots douloureux ;
Il gémit : « Est- ce ainsi , trop chère Sophronie ,
Est-ce ainsi qu'avec moi tu devais être unie ? «
es
O ciel ! était-ce là les liens et les feux
Que ton amant croyait réservés pour tous deux ?
" Ah ! l'Amour à mon coeur en avait promis d'autres .
« Quel retour ! ...quels destins plus cruels que les nôtres ?
« Le ciel a jusqu'ici séparé notre sort ,
"
"
Et ne nous a rejoints ,
hélas ! dans la mort.
que
Que dis-je ? heureux du moins , et trop heureux encore ,
Que mourant pour toi seule , Olinde qui t'adore ,
" Olinde que de toi rien n'a pu détacher ,

"
"
«
Au lieu du lit d'hymen partage ton bucher !
" Ce n'est point mon trépas , c'est le tien que je pleure.
Que j'aimerai le mien , combien ma dernière heure
Me sera douce encor , si je puis obtenir
Que l'Amour , rapprochant notre dernier soupir ,
« Sur ta bouche mourante appelle enfin la mienne ,
Et recueille mon ame en exhalant la tienne ! »
"
n
Sophronie à sa plainte , à ses gémissements ,
Répond avec douceur ; « Ami , de tels moments
" Veulent d'autres regrets , de plus nobles pensées.
Ah ! songe , il en est temps , à tes erreurs passées
A ce prix glorieux qu'un Dieu garde pour nous ;
Offre-lui tes tourments , tu les trouveras doux .
« Lève les yeux , et vois ce soleil son ouvrage :
« Comme il est beau ! ce jour n'est que la faible image
" De ce jour éternel qui va luire pour toi ',
" Et qui semble déja se découvrir à moi. »
Tout le peuple , témoin d'un entretien si tendre ,
D'une juste pitié ne saurait se défendre.
12 MERCURE DE FRANCE,
Tout haut le Musulman déplore leur trépas ;
Le Chrétien désolé pleure aussi , mais plus bas.
Le tyran est ému : jusqu'à són ame dure
Pénètre malgré lui je ne sais quel murmure ,
Un secret mouvement qui semble l'indigner ,
Et que sa cruauté ne peut lui pardonner.
Il détourne les yeux , se trouble et se retire .
Au milieu des regrets que ton malheur inspire ,
Toi seule , Sophronie , attendant le trépas ,
Fais couler tant de pleurs , et tu n'en verses pas.
En ce terrible instant dans l'enceinte s'avance
Un guerrier , etc.
( La fin au numéro prochain . }
Cromwel à Christine , reine de Suède , en lui
envoyant son portrait.
Vers de Milton , traduits par DELILLE.
ASTRE brillant du Nord , intrépide Amazone
L'exemple de ton sexe et la gloire du trône ,
Tu vois comme ce casque , au déclin de mes ans
D'un front déja ridé couvre les cheveux blancs.
A travers cent périls , dans des routes sans trace 2.
Les destins triomphants ont conduit mon audace.
Un peuple entier remit ses droits entre mes mains :
Jaloux d'exécuter ses ordres souverains ,
C'est pour lui que j'ai pris , que je garde les armes.
Mais rassure ton coeur ; l'auteur de tant d'alarmes ,
Cromwel , dans ce tableau se soumet à tes lois.
Ce front n'est pas toujours l'épouvante des rois * .
4114
* Ce vers se trouve déjà dans Voltaire , qui a fait une
imitation plus courte du même morceau .
MESSIDOR AN VIII. 13
DE LA LITTÉRATURE , considérée dans
ses Rapports avec les Institutions sociales ;
madame DE STAEL-HOLSTEIN.
par
PREMIER EXTRAIT.
La littérature , quand elle est cultivée
A
par
des
femmes , devrait toujours prendre un caractère
aimable et doux comme elles . Il semble que
leurs succès dans les arts , ainsi que leur bonheur
dans la vie domestique , dépendent de leur
respect pour certaines convenances. On veut ,
et c'est un hommage de plus qu'on rend à leur
sexe , on veut en retrouver tout le charme dans
leurs écrits , comme dans leurs traits et dans
leurs discours . A ce prix , leur gloire est assurée
si elles montrent quelque talent ; et même ,
après une tentative malheureuse , l'indulgence
publique les excuse et les protège . Mais quand
une femme paraît sur un théâtre qui n'est pas
le sien , les spectateurs , choqués de ce contraste ,
jugent avec sévérité celle-là même qu'ils auraient
environnée de faveur et d'hommages , si elle
n'avait point changé sa place et sa destination .
Telle est la cause qui explique l'amertume de
certains jugements , peu compatibles en apparénce
avec les moeurs et l'urbanité nationales .
14 MERCURE
DE FRANCE ,
M.me de Stael avait consacré son premier écrit
à la gloire de Rousseau . Cet écrit obtint de justes
éloges : on aima jusqu'à l'excès de l'enthousiasme
qui se mêlait à ses jugements. L'enthousiasme ,
en parlant de Rousseau , convenait au sexe de
l'auteur et à son âge . Ce n'est ni aux femmes ,
ni aux jeunes gens à voir les défauts du peintre
de la nouvelle Heloise et de Sophie . Depuis ce
temps , les essais de M.me de Stael ne paraissent
pas avoir réuni le même nombre de suffrages ,
soit qu'alors elle écrivît sous de meilleures inspirations
, soit que maintenant on la juge avec
moins d'équité , comme elle en paraît persuadée.
« L'opinion , dit - elle , semble dégager les
hommes de tous les devoirs envers une femme
à laquelle un esprit supérieur serait reconnu :
on peut être ingrat , perfide , méchant envers
elle , sans que l'opinion se'charge de la
N'est- elle pas unefemme extraordinaire ? tout
est dit alors , etc. » Il est difficile , après cet anathême,
de juger lesfemmes extraordinaires . Heureusement
celui qui écrit n'a jamais eu de rapports
avec M.me de Stael , et du moins il est à l'abri
de tout reproche d'ingratitude et de perfidie.
venger.
Le nouveau livre qu'elle donne exigeait les
plus vastes études , et le goût le plus sûr . Voici
son plan ; c'est elle qui parle :
« Je me suis proposé d'examiner quelle est
MESSIDOR AN VIII. 15
l'influence de la religion , des moeurs et des
lois sur la littérature , et quelle est l'influence
de la littérature sur la religion , les moeurs et
les lois. Il me semble que l'on n'a point suffisamment
analysé les causes morales et politiques
qui modifient l'esprit de la littérature . »
La conception de ce plan est plus hardie que
l'exécution n'en est facile . On ne pouvait le remplir
qu'à l'aide de la méditation et du temps.
Il fallait réunir à la connaissance approfondie
de l'histoire , ce coup- d'oeil observateur qui ne
se trompe jamais sur le résultat des faits et sur
leurs causes . Dans un ouvrage où tous les hommes
illustres et tous les siècles sont jugés , leurs maximes
et leur autorité ne devaient être contredites
qu'avec la plus grande circonspection ; et
les préjugés de quelques cercles , les opinions
de quelques jours , des goûts de fantaisie , des
paradoxes dictés par des affections ou des répugnances
particulières , ne pouvaient être sérieusement
opposés à des traditions antiques et
universelles , à cette science des âges qui , dans
les lettres et les arts comme dans la morale , est
encore le guide le plus infaillible de la raison ,
du goût et du génie.
du
En parcourant ce livre , on est surtout frappé
peu d'accord que M.me de Stael a mis entre
le systême qu'elle veut établir , et les preuves
1
16 MERCURE DE FRANCE ,
dont elle veut l'appuyer. Ce systême est la per-
-fection successive et indéfinie de l'esprit humain ;
et cependant elle se plaint à chaque page des
progrès de la corruption universelle ! On l'entend
même dénoncer plus d'une fois une conspiration
toute récente , dirigée contre la supériorité
de l'esprit et des lumières . Elle ressemble
à ces philosophes dont parle Voltaire ,
Qui criaient Tout est bien , d'une voix lamentable.
On dirait que cette perfectibilité , dont elle se
fait l'apôtre , n'est qu'un jeu de son imagination ,
qu'une idée d'emprunt , ou du moins qu'une affaire
de parti ; mais qu'elle est toujours convaincue
, quand elle s'exprime dans un langage
différent. Elle ne cesse de faire entendre alors
les plaintes d'une ame blessée dans ses affections ,
dans ses voeux les plus secrets , et jusques dans
son amour-propre qu'elle ne déguise point. Elle
juge avec la plus grande rigueur ses contemporains
, dont elle désespère en dépit de leurs progrès
philosophiques : elle les enveloppe tous
dans ses ressentiments contre ceux qui l'ont
méconnue ; et c'est ainsi qu'il règne une contradiction
perpétuelle entre les mouvements de
son ame et les vues de son esprit .
« Nous sommes , dit- elle , au plus affreux période
de l'esprit public : l'égoïsme de l'état de
nature , combiné avec l'active multiplicité des
".
1
REP.FRA
.
MESSIDOR AN VIII.
17
intérêts de la société , la corruption sans politesse
, la grossiéreté sans franchise , la civilisation
sans lumières , l'ignorance sans enthousiasme
, etc. » Elle ajoute plus bas : « Un tel
peuple est dans une disposition presque toujours
insouciante . Le froid de l'âge semble atteindre
la nation toute entière ..... Beaucoup
d'illusions sont détruites sans qu'aucune vérité
soit établie on est retombé dans l'enfance par
la vieillesse , dans l'incertitude par le raisonnement.
L'intérêt mutuel n'existe plus ; on est dans
cet état que le Danţe appelle l'enfer des tièdes . »
Mais quelle est donc cette époque où nous
sommes parvenus , selon l'auteur , au plus affreux
période de l'esprit public ? C'est précisément
celle où , d'après le systême de perfectibilité
, les méthodes analytiques font disparaître
toutes les erreurs , où la philosophie répand
toutes les lumières , où la démonstration doit
passer enfin des sciences exactes dans l'art de
gouverner les hommes. Quoi ! dans un monument
élevé à la gloire de la philosophie moderne
, on ose dire en sa présence qu'elle a détruit
toutes les illusions sans établir aucune vérité
, et que l'excès du raisonnement n'a produit
que l'excès de l'incertitude ! Ses plus terribles
censeurs se permettraient à peine le langage de
son nouveau panégyriste ,
I.
DEPT
18 MERCURE DE FRANCE ,
L'instinct chez les femmes juge mieux que le
raisonnement . M.me de Stael n'a jamais plus de
talent que lorsqu'elle abandonne son systême ;
et ce qu'elle sent est toujours plus vrai que ce
qu'elle pense. Elle a beau vanter , avec effort ,
l'époque où chaque jour * ajoute à la masse
des lumières, où chaque jour des vérités philosophiques
acquièrent des développements nouveaux;
elle regrette plus d'une fois les temps où
l'esprit humain , moins détrompé , laissait aux
passions plus d'énergie , au sentiment plus de
secrets et de délices , à l'imagination plus d'enchantements
. Elle vante l'héroïsme des vieux
âges , et même elle avoue l'utilité des institutions
religieuses . Tous ses voeux redemandent
ce culte de l'amour que nos ancêtres vouaient
aux femmes , et qu'elles obtenaient par les vertus
autant que par la beauté.

Eh quoi ! l'histoire et la réflexion ne lui ontelles
pas appris que cette exaltation dans les
coeurs et les caractères , n'appartient pas aux
siècles du calcul et du raisonnement ? Quand
tout désabuse , il est impossible de se passionner
quand tout est soumis à l'analyse philosophique
, tout perd son charme en perdant son
mystère , et l'ame ne se plaît que dans les sentimens
mystérieux et infinis . Des amants , des héros
* Paroles de l'Auteur.
"
MESSIDOR AN VIII. 19
·
comme Tancrède , pour qui M.me de Stael montre
tant de prédilection , ne se rencontrent qu'à
cette époque où les chevaliers s'engageaient
sur le même autel , et par le même serment , à
servir Dieu et leur Dame. Ces deux noms , ces
deux sentiments , confondus dans leurs coeurs ,
s'y gravaient éternellement. Si les Celtes , dont
elle aime aussi les moeurs , honoraient les femmes
avilies chez tant d'autres nations , c'est que pour
eux les femmes étaient des êtres en quelque sorte
divins : c'est qu'ils étaient persuadés que si la raison
de l'homme vient de la vie et de la science ,
celle des femmes vient du ciel *. Quand on veut
obtenir les mêmes effets , il faut donc rappeler
les mêmes causes. Quand on veut diviniser l'amour
et les femmes , quand on demande aux
hommes des passions sublimes et des dévoûments
héroïques , il est inconséquent d'écrire en faveur
de ces doctrines qui dessèchent l'ame et l'imagination.
Il nefaut pas surtout exalter les sciences
aux dépens des beaux - arts , et ne donner , dans
l'échelle progressive de l'esprit humain , qu'une
place inférieure aux poëtes , pour mieux plaire
à ceux qui s'appellent philosophes . Ils étaient
poëtes , et non pas géomètres et chymistes , ceux
qui firent tomber la terre aux genoux
des grâces
* Voyez les Mythologies des peuples du Nord ; et les
Moeurs des Celtes , par PELLOUTIER,
1
20 MERCURE DE FRANCE ,
et de la gloire , de la vertu et de la beauté.
Les détails de cet ouvrage doivent participer
aux défauts de l'ensemble . Des jugements opposés
et irréfléchis se retrouvent presque dans
les mêmes chapitres . Les faits les mieux connus
s'oublient ou se dénaturent ; et les témoignages
de l'histoire , comme l'autorité des anciennes
poëtiques , réfutent à chaque instant les opinions
de M.me de Stael . On est fâché que son imagi-
´nation ait pris la peine de reproduire et d'embellir
les fausses doctrines qui depuis vingt ans
se multiplient en France et en Allemagne , au
profit de l'envie , de l'ignorance et du mauvais
goût. Ce qu'il y a de plus exact dans la partie
littéraire , est dû presque entièrement à la rhétorique
de Blair , qui s'est montré plus juste et
plus sage que d'autres critiques anglais , mais
qui est encore très- aveuglé par les préventions
nationales . Quant à la partie politique , elle est
´empruntée d'un livre intitulé political Justice ,
par l'anglais Godwin . Ce livre n'a pas eu le même
succès que le roman de Caleb Williams , parce
qu'on n'y retrouve pas
le même talent . Mais l'une
' et l'autre production porte l'empreinte de cet
esprit chagrin , de cet orgueil séditieux qui , pour
se venger de quelques prétentions humiliées ,
veut renverser de fond en comble toutes les institutions
sociales , au nom de je ne sais quelle
MESSIDOR AN VIII. 21
perfectibilité , dont rien ne garantit la certitude.
Avant de se livrer à toutes les discussions littéraires
qu'exige l'examen de la poetique de M.me
de Stael , il est nécessaire d'apprécier enfin , et
de réduire à sa juste valeur , ce systême de perfectibilité
qu'elle revient encore proclamer au
milieu de tant de larmes qui ne sont point taries
, et sur tant de ruines et de tombeaux qui
semblent offrir d'autres leçons à l'expérience .
On réfutera , en lui répondant , quelques autres
écrivains du même parti , qui ont mis plus de méthode,
dans leurs raisonnements , mais qui n'ont
guère mieux prouvé ce qu'ils voulaient établir.
...Leur première erreur vient de ce qu'ils con-,
fondent sans cesse les progrès des sciences naturelles
, avec ceux de la morale , et de l'art de
gouverner. Rien n'a pourtant moins de ressemblance
. La géométrie , l'astronomie , a chymie ,
se développent graduellement par de longues
observations , ou doivent leurs succès à des découvertes
inattendues , comme celles de l'imprimerie
, de la poudre à canon , de la boussole et
des lunettes , dont les inventeurs sont même inconnus
. Des procédés , des instruments nouveaux,
ont sans doute porté les sciences modernes à un
degré qu'elles ne pouvaient atteindre autrefois .
En faut-il conclure que dans tout le reste nous
raisonnions avec plus de justesse que les anciens ,
2
22 MERCURE DE FRANCE ,
parce que nous sommes meilleurs géomètres et
meilleurs physiciens ? Non sans doute . Les découvertes
qui , dans ce genre , assurent notre
supériorité , sont plutôt dues à des événements
fortuits qu'à la raison perfectionnée . On dirait
même que , pour mieux humilier l'orgueil de
l'homme , elles ont été plus souvent accordées
aux jeux de l'ignorance qu'aux spéculations du
génie *. Le temps et le hasard revendiquent toujours
une partie de la gloire des sciences . C'est
pour cela que la gloire des savants subit de siècle
en siècle tant de variations , et qu'elle est souvent
éclipsée par celle de leurs successeurs' ; car
on ne peut assigner de limites à la marche infinie
du temps , et prévoir tous les effets de cette
puissance capricieuse et inconnue que nous appelons
le hasard. Il faut le dire au milieu d'un
siècle, si fier de ses connaissances : les créations
les plus brillantes et les plus durables sont celles
de l'éloquence et de la poésie. Leur pouvoir est
établi sur le coeur de l'homme , qui ne change
point. Elles participent à l'intérêt éternel de
ses passions et de ses sentiments , qui ont le
même caractère dans tous les âges. Alexandre
vivait dans les plus beaux temps de la philosophie
ancienne , il était l'élève de ce philosophe que
* Témoins les deux jeunes enfants Zélandais , qui decourirent
en jouant le télescope .
MESSIDOR AN VIII. 23
toutes les sciences ont nommé leur maître ; et
cependant il se plaignait de n'avoir point un Homère.
Sa grande ame avait deviné que les siècles
ęt les héros doivent leur plus brillante renommée
à ces arts touchants ou sublimes , dont le temps
ne vieillit point les graces et la beauté .
A
En second lieu , si les sciences ont fait des progrès
incontestables , et si elles en doivent toujours
faire parce qu'elles seront toujours imparfaites
et bornées , dirons- nous que le coeur humain
doive aussi découvrir des vérités inconnues ?
Les notions du juste et de l'injuste sont - elles
changées depuis Socrate , comme le systême
d'Anaxagore , de Thalès et de Démocrite ? La
conscience a -t- elle une autre voix , obéira- t- elle
à d'autres oracles ? Certes , le grand ordonnateur
n'abandonna point les vertus et la félicité
de l'homme à la merci du hasard. Et que font
aux vertus , à la morale , et par conséquent au
bonheur qui n'existe point sans elles , toutes nos
découvertes si vantées ? Leur absence n'a point
arrêté , durant trente siècles , la civilisation de
plusieurs empires illustres qui sont parvenus aut
plus haut point de splendeur et de prospérité.
La science des moeurs et des lois est fondée
sur les premiers besoins de l'homme , sur ses affections
les plus constantes , et sur ses intérêts
les plus évidents . Cette science est née plus d'une
7
24 MERCURE DE FRANCE ,
fois par inspiration , comme tout ce qui est sublime
, dans une grande ame ou dans une tête
forte. Alfred le Grand et Charlemagne la possédèrent
dans un siècle d'ignorance ; et des siè
cles savants ne l'ont pas toujours connue .
Gardons - nous donc bien de calculer les progrès
de la raison humaine et des institutions sociales
, sur ceux des mathématiques et de la physique.
Quelques arts ont donné à l'homme des
bras et des yeux de plus pour remuer les corps
ou pour atteindre les extrémités du ciel ; mais
ils n'ont point ajouté des ressorts à notre ame ,
ils n'ont point perfectionné l'instinct et découvert
de nouveaux sentiments . On leur a fait
un reproche contraire , qu'on n'a pas besoin
d'admettre pour justifier les vérités précédentes.
Il suffit de prouver que , dans tout ce qui ne concerne
pas les sciences exactes , rien ne justifie
l'orgueil de la sagesse moderne , quand elle se
préfère à la sagesse de l'antiquité. Un jeune
officier du génie disait un jour au fameux Vauban
: « M. le Maréchal , César ne serait qu'un
écolier s'il se trouvait devant les villes que vous
avez fortifiées. » « Taisez-vous , jeune homme
répondit . Vauban : César dans quinze jours en
saurait plus que nous , dès qu'il aurait connu
nos armes . Nos mains sont un peu plus adroites
que les siennes , graces à des circonstances par-
+
MESSIDOR AN VIII. 25
ticulières , mais son intelligence était fort supérieure
à la nôtre . » Ce mot de Vauban vaut mieux
que toutes les discussions ; et je le livre aux réflexions
du lecteur.
Au reste , M.me de Stael , en combattant pour
la théorie de la perfectibilité , se trouve ellemême
obligée de convenir que l'homme a
promptement connu ce dont il avait un vrai
besoin, Une main divine , dit - elle , conduit
l'homme dans les recherches nécessaires à son
existence , et l'abandonne à lui - même dans
les études d'une utilité moins immédiate . Elle
ne s'est pas aperçue qu'un tel aveu réduit à peu
de chose les bienfaits d'une doctrine qui n'a été
bien connue que dans le dix - huitième siècles
Nous verrons encore plus d'une fois que , pour
la réfuter , il suffit de l'opposer à elle- même.
Quand des preuves de raisonnement
on passe
aux preuves historiques , cette perfectibilité sociale
, due aux méthodes philosophiques , ne paraît
pas avoir plus de fondement .
J. Il semble , en effet , que l'esprit du genre humain
ressemble à celui des individus : il brille
et s'éclipse tour- à- tour. On suit les époques de
son enfance , de sa jeunesse , de sa maturité , de
sa vieillesse et de sa décrépitude . Une main cachée
et toute - puissante ramène , dans le monde
moral comme dans le monde physique , des
26 MERCURE DE FRANCE ,
événements qui renversent toutes nos méthodes
et trompent toutes nos combinaisons. Les Grecs
du Bas-Empire étaient de grands raisonneurs et
de subtils métaphysiciens. Leurs opinions métaphysiques
, que nous méprisons aujourd'hui ,
ressemblaient pourtant à quelques autres fort
admirées. Ils étaient fiers d'avoir recueilli toutes
les lumières de l'ancienne Grèce , et celles de
l'école d'Alexandrie . Dans les jours même de
leur décadence , ils avaient vu naître des personnages
très-savants , comme Photius , et des
empereurs qu'on appelait philosophes , comme
Léon * . Ils avaient enfin l'usage de quelques arts
que nous avons perdus ** , et qui supposent une
industrie perfectionnée . Eh bien ! ces peuples
qui se croyaient si éclairés , furent la proie des
hordes du Nord ; et les plus grands ennemis de
toutes les lumières , les descendants de Mahomet
, sont venus répandre les tenèbres de l'ignorance
sur ces mêmes contrées que les sciences
et les arts avaient remplies de tant de merveilles .
Quel philosophe connaît la cause à laquelle tient
la destinée de nos arts et de nos sciences ? Si une
race de grands hommes ne s'était pas élevée dans
le palais des rois fainéants , les Sarrasins , s'éta-
* Ce Léon a laissé un ouvrage sur la Tactique ,
timé , et traduit en français il y a trente ans.
** Le feu grégeois.
1
fort es
4
8
MESSIDOR AN VIII. 27
Y
blissant au-delà des Pyrénées , n'auraient- ils pas
détruit toutes les connaissances humaines , dans
les parties de l'Europe où elles sont aujourd'hui
le plus répandues ? Si le génie de la France n'a->
vait point ramené des bords du Nil le héros qui
doit la sauver , dans quelle barbarie l'aurait replongée
le gouvernement abattu ! Que de faits
semblables s'offrent en lisant l'histoire , et que de
conséquences on peut en tirer contre ces progrès
nécessaires de l'esprit humain , qui a suspendu
sa marche , et qui a même rétrogadé à tant d'époques
différentes !
Il s'offre même ici une observation frappante .
C'est que , toutes les fois qu'on voit le rêve de
la perfection philosophique s'emparer des esprits
, et produire tant de controverses , les empires
sont menacés des plus terribles fléaux . L'espèce
humaine doit être affligée de grandes maladies
morales , quand elle ne se confie plus qu'aux
remèdes de l'avenir . Tout ce que nous remarquons
aujourd'hui n'est pas nouveau. Le docte
Varron comptait de son temps, si je ne metrompe,
deux cent quatre- vingt-huit opinions sur le souverain
bien ; et Varron fut témoin des fureurs
de Marius , des proscriptions de Sylla , et des
horreurs du triumvirat . Les mêmes recherches
occupaient Celsus , Libanius , et tous les philo-,
sophes dont Julien était le chef et le protecteur.
28 MERCURE DE FRANCE ,
Mais toutes leurs méditations philosophiques ne
purent s'opposer aux vices intérieurs , aux causes
étrangères qui devaient bientôt détruire le vieux
colosse de l'empire romain .
Je sais que le bon sens et l'histoire n'en imposent
guère à ceux qu'on réfute. Ils dédaignent .
l'expérience de l'histoire , et regardent le bon
sens comme la preuve d'un esprit vulgaire . Ils ,
prétendent exclusivement à la profondeur ; ils
accusent tout bon esprit d'être incapable de les
entendre ; et rien n'est plus commode , pour
mettre à couvert leur orgueil et leur infaillibilité
. Mais il est temps de leur prouver que cette
doctrine , qu'ils croient si profonde , ne fut point
celle des philosophes qu'ils admirent le plus euxmêmes
. Elle n'est que l'opinion d'un poëte dont
les écrits philosophiques ont assez peu d'impor
tance à leurs yeux , et que M.me de , Stael caractérise
en ces mots : Il n'afait dans la philosophie
qu'accoutumer les hommes à jouer comme les
enfants avec ce qu'ils redoutent. Il n'a point
examiné les objets face à face , il ne s'en est
point rendu le maître . C'est pourtant cet homme
qui n'a point vu les objets face àface, (je rends
à l'auteur ses expressions , qui lui sont toujours
particulières , et qu'on ne peut contrefaire ou
suppléer ) c'est cet homme qui a répandu l'idée
de la perfectibilité. Tout lecteur instruit a déja
MESSIDOR AN VIII.
29
nommé Voltaire . Condorcet , et ce témoignage
n'est pas suspect , écrit lui -même que Voltaire
est un des premiers philosophes qui aitosé prononcer
cette vérité si consolante , que depuis
plusieurs siècles le genre humain en Europe a
fait des progrès très - sensibles vers la sagesse
et le bonheur , et qu'il doit ces avantages aux
progrès des sciences et de la philosophie . Condorcet
a pleinement raison en restituant à Voltaire
ce genre de gloire .
Montesquieu avait cherché les causes de la
dépopulation qu'il croyait apercevoir dans l'univers.
Il ajoutait à la fin d'un de ses plus beaux
chapitres : « Voilà , sans doute , la plus terrible
catastrophe qui soit jamais arrivée dans le monde .
Mais à peine s'en est-on aperçu , parce qu'elle est
arrivée insensiblement et dans le cours d'un grand
nombre de siècles . Ce qui marque un vice , intérieur
, un venin secret et caché , une maladie de
langueur , qui afflige la nature humaine . »
Voltaire , qui aimait les jouissances du luxe
et l'éclat des sociétés civilisées , s'élève contre
cette assertion de Montesquieu. « Quoi ! dit - il
dans ses Remarques sur l'Histoire , l'esprit de
critique , lassé de ne persécuter que des particuliers
, a pris pour objet l'univers ! On crie toujours
que le monde dégénère , et on veut encore
qu'il se dépeuple ! On a beau dire , l'Europe a
30 MERCURE DE FRANCE,
plus d'hommes qu'alors , et les hommes valent
mieux . » Ce grand poëte a tenu constamment le
même langage .
Trente ans après , le marquis de Chastellux
développa les mêmes idées dans un livre intitulé
, de la Félicité publique . Ce livre qu'on ne
lit plus fut pourtant très-loué de Voltaire , parce
qu'il flattait son opinion , combattue alors par
Mably, et par Rousseau dont tous les ouvrages
accusaient l'esprit philosophique de corrompre
les institutions sociales . A cette époque tous les
penseurs , tous les philosophes de profession faisaient
un crime à Voltaire de son ingénieuse plaisanterie
du Mondain , qui n'est au fond qu'un
extrait en vers charmants de tout ce qu'il y a de
meilleur dans ces longues théories sur la perfectibilité.
Voilà donc tous les sages de ces derniers
temps , et le grave philosophe de Koenigsberg *
lui -même , qui ont pris quelques saillies de l'imagination
brillante de Voltaire pour les vérités les
plus profondes , et qui nous répètent de l'air le plus
sérieux, et avec la morgue la plus doctorale :
O le bon temps que le siècle de fer ! **
J'en suis fâché , mais en dernière analyse , c'est
tout ce qui reste de leurs raisonnements.
* Kant. On donnera dans ce journal l'extrait de quelquesuns
de ses ouvrages , fondés sur la même doctrine.
** Vers du Mondain.
MESSIDOR AN VIII. 31
(
>
Cette discussion nous a fait passer les bornes
des extraits ordinaires ; mais les circonstances la
rendaient indispensable . Qu'en résulte - t -il ? c'est
que rien n'est plus frivole que tout ce qu'on veut
nous donner pour important . C'est sur ce qui est ,
et non sur ce qui doit être , sur des certitudes et
non sur des possibilités , qu'il faut arranger le plan
du bonheur général . Si ces philosophes se contentaient
de jouir de leurs idées , avec la conviction
solitaire d'une méditation contemplative ( on
sent bien que ces mots sont à M. de Stael ,
s'ils ne voulaient point appeler les passions de la
multitude au soutien de leurs systêmes , rien ne
seroit plus innocent que tous ces jeux de l'esprit
, que tous ces rêves de l'avenir dont les ames
les plus arides et les plus désabusées ont besoin ,
même quand elles ne croient plus rien . Mais
ces doctrines qui veulent perfectionner la race
future aux dépens de la race présente , ont bientôt
l'ambition de parcourir le monde . Et que
ravages peuvent causer leurs diverses interprétations
! Celui qui parle sera sans doute accusé
d'être l'ennemi des lumières et de la philosophie.
On se trompera fort ; mais il croit que dans
ce genre , tout dépend du choix et de l'usage.
C'est des lieux élevés que doit partir la lumière ;
alors elle se distribue également , alors elle
éclaire sans éblouir ; c'est- à -dire qu'un gouvernede
32 MERCURE DE FRANCE ,
ment très-instruit doit mener la foule . Mais si la
foule marchait en avant comme le veulent les
novateurs , si ses mouvemens n'étaient pas contenus
et dirigés avec la plus grande sagesse ,
nous retomberions dans l'anarchie et l'ignorance ,
au nom deslumières et des progrès de l'esprit humain
: des exemples terribles l'ont prouvé.
Passons maintenant à la poétique de M.me de
Stael.
Il a fallu , pour le triomphe du systême de la
perfection progressive , qu'elle plaçât les Romains
au dessus des Grecs . Elle donne en effet aux premiers
une préférence marquée. Les Romains seuls
excitent son enthousiasme , et les Grecs , en disparaissant
de la terre ne laissent , dit-elle , que
peu de regrets . Ceux qui ont lu avec attention
l'histoire grecque et romaine , ceux qui font leurs
délices de Plutarque , ne croiront pas , en étudiant
ses parallèles , qu'Aristide soit si inférieur à Caton
le censeur , Phocion à Caton d'Utique , Lycurgue
à Numa , Thémistocle à Camille , Périclès à
Fabius , et Cimon à Lucullus * . Si on demande à
M.me de Stael la raison de ce goût exclusif, et qui
lui est particulier , on sera bien plus surpris encore.
; C'est qu'à Rome tout avait commencé par lá
philosophie , et que chez les Grecs tout n'avait
* Voyez les Vies de Plutarque.
MESSIDOR AN VIII.
33
pas
commencéque par l'imagination . Je ne crois
qu'on puisse avancer une proposition plus démentie
par tous les faits dans ce qui concerne les
Romains .
M.me de Stael a- t-elle oublié l'entrevue de Fabricius
et de Pyrrhus , si bien racontée dans Plutarque
? On parlait devant le général romain
d'une nouvelle philosophie qui se répandait en
Grèce , et qui ôtait le gouvernement des affaires
humaines à la providence des Dieux. O grand
Hercule ! s'écria Fabricius , que Pyrrhus et les
Samnites épousent cette secte pendant qu'ils
feront la guerre aux Romains !
Et qu'on ne dise pas que cette haine des Romains
pour la philosophie n'était dirigée que
contre la doctrine d'Epicure : le vieux Caton ne
voulut-il pas renvoyer de Rome Carnéades , Diogènes
et Critolaüs , trois philosophes grecs députés
au Sénat , pour qu'ils n'eussent pas le temps
d'infecter les esprits de leurs opinions ?
Qui ne sait pas , ou du moins qui ne savait pas,
après quelques études bien faites dans le dernier
des colléges détruits , que la philosophie avait
paru fort tard dans l'ancienne Rome et vers la
décadence de la République ? Cicéron se plaint
dans ses traités philosophiques , de ne point trouver
de terme dans sa langue pour exprimer des
idées très-familières aux philosophes de la Grèce.
REPERA
DEPT
I. 3
34
MERCURE
DE
FRANCE
,
Mais poursuivons.
La littérature romaine, dit l'auteur, est la seule.
qui ait commencé par la philosophie. Non , elle
a commencé par la poésie , comme toutes les
autres. Ennius , Accius et Pacuvius ont précédé
tous les philosophes. Cicéron lui-même avait
composé le poëme de Marius avant d'enseigner
à ses compatriotes tout ce qu'il avait appris dans
le Lycée , l'Académie et le Portique.
Les conséquences que tire M.me de Stael d'un
fait qui n'existe pas , ont la même singularité .
Les Romains dans leurs moeurs et leur littérature
ont , dit- elle , plus de vraie sensibilité que
les Grecs , et cela parce qu'ils ont commencé par
la philosophie !
Les Romains ont plus de sensibilité que les
Grecs ! Et pourquoi donc , dira tout homme dé
sens et de goût à M.me de Stael , les Romains
n'ont - ils jamais réussi dans le genre qui exige
le plus de sensibilité , dans la tragédie ? M.me de
Stael se fait cette objection , et sa réponse est
digne du reste .
« On ne pouvait , c'est elle qui parle , transporter
à Rome l'intérêt que trouvaient les Grecs
dans les tragédies , dont le sujet était national . Les
Romains n'auraient point voulu qu'on représentât
sur le théâtre ce qui pouvait tenir à leur histoire
, à leurs affections , à leur patrie . Un sentiment
I
MESSIDOR AN VIII. 35
religieux consacrait tout ce qui leur était cher.
Les Athéniens croyaient aux mêmes dogmes ,
défendaient aussi leur patrie , aimaient aussi la
liberté ; mais ce respect qui agit sur la pensée
qui écarte de l'imagination jusqu'à la possibilité
des actions interdites , ce respect qui tient , à quelques
égards , de la superstition de l'amour , les
Romains seuls l'éprouvaient pour les objets de
leur culte . »
M.mede Stael établissait tout-à-l'heure comme
principe un fait qui n'existe pas ; elle contredit
maintenant un fait qui existe . Elle va s'en assurer
elle-même. On prend la liberté de lui citer Horace
, puisqu'elle rapporte souvent le texte des
auteurs latins . Horace dit positivement que les
Romains ont représenté leurs propres aventures
sur le théâtre ; et de plus , il les en félicite.
Nil intentatum nostri liquere poetæ ;
Nec minimum meruere decus , vestigia græca
Ausi deserere, et celebrare domestica facta ;
Vel qui prætextas , vel qui docuere togatas.
On peut voir à propos du dernier vers , dans les
Remarques du savant Dacier , que les Romains
avaient non-seulement exposé sur le théâtre les
aventures de leurs personnages héroïques , mais
jusqu'aux événements de la vie commune. Ils
connaissaient en quelque sorte le drame comme
la tragédie.
On est étonné de tant d'idées disparates en si
36 MERCURE DE FRANCE ,
peu
de pages ; car on n'est qu'au commencement
du premier volume. Mais la surprise augmentera
bien davantage .
Ce qui paraît animer M.me de Stael contre les
Grecs , c'est qu'ils n'ont point connu l'amour ;
c'est qu'on ne trouve point de véritable sensibilité
dans leur poésie ; c'est qu'enfin chez eux
les femmes n'ont point eu d'influence .
Nous examinerons dans l'extrait suivant les
deux premiers reproches contre lesquels s'élèvent
dé toutes parts les amis de la nature et de
l'antiquité ; mais quant au dernier qui touche le
plus M.me de Stael , hâtons - nous d'appaiser ses
ressentiments . Il est certain qu'on voyait plus
souvent les femmes dans le cabinet de Périclès
et d'Alcibiade , qu'autour des chaises curules où
siégaient les pères conscrits .
Cet article est déja trop long ; mais il faut encore
ajouter un mot. Sait- on pourquoi les Grecs
n'étaient pas sensibles , selon M.me de Stael ? C'est
que le genre humain n'avait point atteint l'âge
de la mélancolie ! Ce trait passe tous les autres
cités jusqu'ici . Ne semble -t- il pas qu'il y ait eu
pour le genre humain un âge de la gaieté, comme
on veut qu'il y en ait un de la mélancolie ? Hélas
! a dit un de nos plus aimables poètes ,
En tout temps l'homme fut coupable
En tout temps il fut malheureux,
MESSIDOR AN VIIL 37
Mais il fallait bien trouver quelques causes de
l'infériorité prétendue des Grecs ; et la voilà .
M.me de Stael assure qu'il n'y a rien de grand et
de philosophique sans mélancolie . Elle annonce
en même temps qu'elle est très - mélancolique : ·
elle n'aime fortement que les auteurs qui ont ce
caractère. On ne sait trop pourtant si elle s'est
fait une véritable idée de la mélancolie ; car elle
semble avoir du penchant pour Sénèque , comme
plus mélancolique que Cicéron . Le plus grand
nombre de ses jugements ressemble à celui- là.
Il faut donc s'entendre avec elle sur la mélancolie
, puisqu'elle ne paraît pas avoir bien défini
ses propres sensations , malgré l'analyse philosophique.
La Mélancolie rêve beaucoup , et parle peu.
Elle se tient à l'écart , et ne cherche point la
foule. Elle jouit en silence de ses plaisirs et de
ses chagrins , ou ne les confie qu'à l'oreille de
l'amour et de l'amitié . Elle ne se connoît point
elle-même . Son charme se laisse apercevoir sans
qu'elle y songe . Elle eraint surtout de rencontrer
ces lieux où l'Ambition inquiète prête l'oreille
à tous les vents de l'opinion , de la faveur
et de la renommée . Tout le monde enfin aimę
la mélancolie ; car elle n'est jamais bruyante ,
amère et chagrine , mais toujours paisible , douce
et touchante.
38 MERCURE DE FRANCE ;
On examinera d'après cette définition , dans
les numéros suivans , tout ce que M.me de Stael
appelle mélancolique .
Malgré toutes ces observations qui ne sont
que trop justes , il faut convenir que plusieurs
chapitres méritent des éloges , entr'autres ceux
sur le christianisme et l'invasion des peuples du
Nord. On indique d'avance les parties louables ,
pour se dédommager des critiques qu'exigent
le goût et la raison , mais qu'on ne voit tomber
qu'à regret sur le livre d'une femme célèbre et
si recommandable à tant d'égards.
(La suite au Numéro suivant ).
N. B. Quand cet article allait à l'impression , le hasard
a fait tomber entre nos mains un ouvrage qui n'est pas
encore publié , et qui a pour titre , Des Beautés morales
et poétiques de la Religion Chrétienne. Cet ouvrage est
remarquable par la richesse de l'imagination et l'abondance
des sentimens. On en fera connaître quelques
fragmens où l'auteur a traité d'une manière neuve les
mêmes questions que M.me de Stael.
MESSIDOR AN VIII. 39
SPECTACLES.
THÉATRE FRANÇAIS.
LA perfection de l'art dramatique , en France ,
fut longtemps une partie de la gloire nationale ,
d'autant plus brillante qu'elle était moins contestée
, et que la vanité même de nos rivaux ne
prétendait point à la partager. Le siècle dernier
transmit au nôtre cet héritage du génie ,
conservé , et peut - être étendu dans quelques
parties , par l'auteur d'Alzire et de Mahomet.
Tant qu'il a exercé parmi nous la double autorité
de ses talens et de ses principes , personne
n'a méconnu l'art de la tragédie , au
point d'opposer Shakespear à Racine , et de
comparer le Saint- Christophe de Notre-Dame
à l'Apollon du Belvédère . Mais quand on a cessé
de créer des modèles à l'appui des préceptes ,
quand la raison seule a défendu la cause du goût ,
alors la sottise est devenue moins circonspecte ,
et ses efforts ont été secondés par la médiocrité
jalouse. L'impuissance de suivre les traces des
grands maîtres a fait chercher partout des chemins
nouveaux ; les écarts se sont appelés des
découvertes ; et pour les consacrer , l'ignorance
a voulu renverser les bornes que le génie même
40 MERCURE
DE FRANCE
,
a posées dans tous les arts d'imitation . Les auteurs
de cette révolution ridiculement barbare ,
n'osant pas confier sa destinée au succès de leurs
propres ouvrages , ont évoqué l'ombre de Shakespear,
et lui rendent un culte solennel : comme
on ne les soupçonne pas de modestie , on les
croit de bonne foi , et tout est permis à leur fanatique
idolâtrie . Ils traitent avec un mépris égal
les règles du langage et celles du théâtre ; ils
outragent tour-à-tour , par leurs pamphlets et
par leurs drames , les fondateurs de la scène
française ; et le délire a été porté si loin , que
je ne sais quel stupide gazetier de Londres , en
appelant les tragédies de Racine d'insipides déclamations
, n'a fait que répéter le jugement
d'un Français qui , depuis vingt ans , appelle Racine
un froid bel - esprit , et Boileau un plat
écrivain ,
Le public , dont la légéreté maligne applaudit
trop souvent au ridicule qui l'amuse , a fait justice
de ces inepties . Des critiques du premier
ordre n'ont pas dédaigné de combattre leurs
auteurs . Mais comme , suivant l'expression énergique
de Voltaire , il fallait se laver les mains
en sortant du combat , ils ont abandonné cette
lutte sans gloire , où les victoires même de la
raison donnaient de l'importance à la sottise
Cependant , des hommes d'un véritable talent
MESSIDOR AN VIII. 41
ayant mis en oeuvre les richesses brutes de la
tragédie anglaise , leurs pièces sont restées au
Théâtre , non comme des modèles , mais comme
des monuments . Les grands traits de quelques
scènes , des caractères dont la sombre profondeur
laissé dans l'ame une impression douloureuse
et mélancolique , ont fait pardonner l'invraisemblance
et l'irrégularité de ces ouvrages.
Il en est même résulté , dans la déclamation
théâtrale , un genre nouveau , qui est à celui de
Baron et de Lekain , ce qu'est à Racine le tragique
moderne qui a le mieux imité Shakespear.
C'est dans ce genre que Talma s'est fait une
réputation méritée . Les chefs- d'oeuvres de l'ancien
répertoire conviennent beaucoup moins à
la nature de ses moyens et de son talent. Aussi
s'aperçoit-on quelquefois de l'absence de Larive ,
acteur plus brillant que profond , justement critiqué
, quand des souvenirs récents opposaient à
ses défauts la perfection de ses modèles ; mais
qu'il serait doux d'applaudir aujourd'hui , s'il
reparaissait dans les rôles dont il a conservé le
sentiment et la tradition . Saint- Prix et lui , sont
les seuls acteurs distingués qui manquent encore
à la réunion des Comédiens français ; réunion
formée par les voeux du public , par l'intérêt des
arts et la faveur d'un gouvernement éclairé ,
qui compte , parmi les délassements les plus ho12
MERCURE DE FRANCE ,
norables du pouvoir , le droit de protéger les
talents utiles et de partager les plaisirs décents.
Débuts du C. LAFFOND .
La tragédie qui , chez un peuple libre , doit
être l'école de l'héroïsme , perd chaque jour
parmi nous de son attrait et de son influence ,
par la manière dont elle est représentée ¹ . Nous
ne cherchons pas le triste plaisir d'opposer le
mérite des acteurs que nous avons perdus à l'amour-
propre de ceux qui nous restent . Mais dans
un journal consacré de tout temps au progrès
des arts et à l'honneur des lettres , il faut bien
qu'en tout genre l'admiration soit réservée aux
vrais modèles , ne fût- ce que pour l'encouragement
de ceux qui cherchent à les imiter.
Parmi les acteurs qui suivent leurs traces , et
qui peuvent un jour le consoler de ses pertes ,
le public a distingué le C. Laffond , qui vient
de débuter au Théâtre français par le rôle d'Achille
( dans Iphigénie en Aulide ) , et qui successivement
a joué Tancrède et l'Oreste ( d'Andromaque
) . On avait tâché d'intéresser le public
au succès de ce jeune homme par des con-
' Nous parlerons une autre fois de la Comédie , dont le
faux goût n'a pas moins altéré le caractère , mais qui , par
la supériorité de quelques acteurs , rappelle plus souvent
les beaux jours du Théâtre français .
MESSIDOR AN VIII. 43
sidérations particulières , et par des bruits injurieux
à quelques-uns de ses camarades qui les
ont pleinement démentis. Nous pensons que le
C. Laffond ne peut que gagner à se présenter
à ses juges sans autre appui que celui de son
talent.
Il a fait preuve d'une intelligence rare , et mérité
des applaudissements unanimes dans les différents
rôles qu'il a joués. Ses qualités sont à
lui ; ses défauts sont à son age , à son inexpérience
, et tiennent peut -être à la timidité naturelle
qu'on porte dans les débuts . On a remarqué
de la gêne dans ses mouvements et de la roideur
dans sa démarche ; sa gesticulation , quoique
très - étudiée , n'est pas toujours parfaitement
juste . L'usage de la scène ferait aisément disparaître
ces défauts , si le public joignait quelquefois
à l'indulgence qui encourage sans aveugler ,
la sévérité qui corrige sans aigrir . Mais , il faut
le dire avec douleur , pour la restauration de
l'art dramatique en France , ce ne sont pas les
acteurs qui coûteront le plus à former.
C'est dans Iphigénie en Aulide que le C.
Laffond , selon nous , a laissé le moins à desirer.
Tous les connaisseurs ont été frappés de la manière
brillante dont il a joué la belle scène du
Iv. acte. Il s'est surtout surpassé dans la tirade
éloquente où Racine a si bien peint l'Achille
44 MERCURE DE FRANCE ,
d'Homère , sa fougue impétueuse , sa confiance
dans ses forces et son mépris pour les Atrides.
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours ? etc.
Il a dit avec une intention vraiment neuve , et
avec l'accent de la plus impérieuse fierté , ces
vers si dignes du caractère d'Achille :
Je n'y vais que pour vous , barbare que vous êtes !
Pour vous , à qui des Grecs , moi seul je ne dois rien ;
Vous , que j'ai fait nommer et leur chef et le mien ;
Vous , que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée ,
Avant que vous eussiez assemblé votre armée.
Content de son hymen , vaisseaux , armes , soldats ,
Ma foi lui promit tout , et rien à Ménélas.
Nous soulignons les traits qu'il a rendus avec
le plus d'énergie , et dont l'expression profonde
a fait le plus d'honneur à son talent . Il a montré
la même supériorité d'intelligence dans quelques
passages du rôle d'Oreste , et dans le troisième
acte de Tancrède ; mais il est encore un peu
loin des modèles de son art .
Au reste , le C. Laffond doit faire désormais
les plus grands efforts et les études les plus
constantes , pour soutenir l'éclat de ses débuts.
Les applaudissements qu'il reçoit sont des avances
; il ne peut les justifier que par de nouveaux
1
MESSIDOR AN VIII. 45
5
succès. Combien d'acteurs , enivrés par un accueil
semblable , sont tombés tout- à-coup sous
le fardeau d'une réputation prématurée , dont
l'indulgence irréfléchie du public les avait accablés
! Mais celui- ci a reçu de la nature tout
ce qui lui faut pour se surpasser lui-même ; et
la manière dont il vient de jouer le rôle d'Orosmane,
prouve qu'il tiendra ses promesses.
VARIÉTÉ S.
Le célèbre Delille fait réimprimer à Londres
son poëme des Jardins , qu'il a fort augmenté.
On vante plusieurs épisodes nouveaux , entre
autres celui d'Abdolonyme , dont le nom , les
moeurs et la fortune appartenaient naturellement
à ce sujet. Voici comme l'auteur s'exprime
dans le prospectus :
« C'est aux Anglais que j'offre l'hommage de
cette nouvelle édition , améliorée par les beautés
de l'art et de la nature que présentent en foule
leurs jardins et leurs paysages : la copie est venue
se perfectionner auprès de ses modèles . »
C'est ainsi que Voltaire offrit l'hommage de
la Henriade à ce même peuple anglais , dont
l'accueil honorable le vengea des injustices éprou
vées dans sa patrie. Mais Voltaire se hâta de revenir
en France , après avoir conquis sur la lit46
MERCURE DE FRANCE ,
térature étrangère quelques richesses utiles à la
littérature nationale , tant qu'elles furent employées
par le jugement et le goût. Espérons
que Delille imitera Voltaire , et qu'il ne tardera
plus de se rendre aux voeux de ses compatriotes
et de ses amis.
On a cité dans les journaux anglais , avec de
grands éloges , quelques fragments de son poëme
sur l'imagination , qui est plus fait encore pour
des oreilles françaises . Voici des vers sur Newton .
Le poëte dit que l'imagination a présidé même
aux travaux des géomètres inventeurs . « On n'admire
longtemps , dit -il , que ceux dont le génie
a donné un grand mouvement à l'esprit humain .
C'est par l'imagination qu'ils vivent éternellement
comme les poëtes. »
".... Elle a fait Newton , comme elle a fait Voltaire.
Pénétrez de Newton l'auguste sanctuaire :
Loin d'un monde frivole et de son vain fi acas "
De tous les vils pensers qui rampent ici bas ,
Dans cette vaste mer de feux étincelante ,
Devant qui notre esprit recule d'épouvante ,
Newton plonge ; il poursuit , il atteint ces grands corps
Qui , jusqu'à lui , sans lois , sans règles , sans accords ,
Roulaient désordonnés sous ces voûtes profondes .
De ces brillants chaos Newton a fait les mondes.
Atlas de tous ces cieux qui reposent sur lui ,
Il se fait l'un de l'autre et la règle et l'appui ;
Calcule leurs grandeurs , leurs masses , leurs distances .
C'est en vain qu'égarée en ces déserts immenses ,
MESSIDOR AN VIII. 47
La comète espérait échapper à ses yeux ;
Fixes ou vagabonds il poursuit tous ces feux ,
Qui , suivant de leurs cours l'incroyable vîtesse ,
Sans cesse s'attirant , se repoussent sans cesse ;
Et par deux mouvements , mais par la même loi ,
Roulent tous l'un sur l'autre , et chacun d'eux sur soi
O pouvoir du gémie et d'une main divine !
Ce que Dieu seul a fait , Newton seul l'imagine ;
Et chaque astre répète , en proclamant leur nom ,
Gloire au Dieu qui créa les mondes et Newton !
Ces vers en rappellent quelques autres de
Voltaire.
Les astres asservis à la loi qui les presse ,
S'attirent dans leur course , et s'évitent sans cesse ;
Et servant l'un à l'autre et de règle et d'appui ,
Se prêtent les clartés qu'ils reçoivent de lui .
1
On invite les lecteurs à comparer les vers de
Delille à ceux du septième chant de la Henriade ,
et à la belle épître à M.me du Châtelet , sur la
philosophie de Newton . Rien ne forme le goût
comme de semblables parallèles.
ANNONCES DIVERSES.
PIECES diverses relatives aux opérations
militaires et politiques du général BONAPARTE
. A Paris , de l'imprimerie de P. Didot
l'aîné , an 8 ; in- 8.0
3
48 MERCURE
DE
FRANCE
,
VOYAGE de Découvertes à l'Océan pacifique
du Nord et autour du monde , dans lequel
la côte Nord-Ouest de l'Amérique a été soigneusement
reconnue et exactement relevée ;
ordonné par le roi d'Angleterre , principalement
dans la vue de constater s'il existe ,
à travers le continent de l'Amérique , un passage
pour les vaisseaux , de l'Océan pacifique
du Nord à l'Océan atlantique Septentrional
, et exécuté en 1790 , 91 , 92 , 93 , 94
et 1795 , par le capitaine George VANCOUVER;
traduit de l'anglais . Ouvrage enrichi
de figures. A Paris , de l'imprimerie de
la République , an 8 ; 3 vol . in- 4. ° et Atlas
in -fol. .
Ce Voyage sera une grande époque dans l'histoire
de la navigation . Vancouver fut le compagnon
et le disciple de l'immortel capitaine Cook :
il est devenu l'égal de son maître , en confirmant
et en étendant ses découvertes . La traduction
est du C. Morellet . Ce nom en fait assez l'éloge .
On rendra compte , dans les prochains numéros ,
de cet ouvrage important.
1
MESSIDOR AN VIII. 49.
REP.FRA .
POLITIQUE.
AVANT - PROPO S..
On a plus d'une fois observé que , depuis Charlemagne
, la fin de chaque siècle était marquée
par des événements extraordinaires..
En effet , le génie de ce grand homme brille
vers la fin du huitième siècle , et renouvelle l'empire
d'occident. Les peuples du Nord viennent
assiéger Paris en 887 , et peu de temps après
s'établissent en France à la faveur de tous les désordres
causés par la faiblesse des successeurs de
Charlemagne. En 987 une nouvelle race est cou
ronnée. La fureur des Croisades s'empare du
siècle suivant ; et Godefroy , premier chef de
ces entreprises lointaines , est proclamé roi de Jérusalem
en 1099. Le fameux Saladin , en 1188 ,
reprend Jérusalem sur quelques héros français ,
qui dans ce temps - là , comme dans le nôtre ,
remplissaient l'Asie et l'Afrique des monuments
de leurs exploits .
Philippe- le-Bel affranchit les communes un
siècle après ; et cet événement a la plus grande
1
1 .
4
50 MERCURE DE FRANCE ,
K
influence sur l'esprit public en Europe , et sur
celui de la France en particulier . La démence
de Charles VI , dans les dernières années du siècle
suivant , amène des calamités qui se prolongent
cinquante ans. L'Amérique est découverte
en 1492 par Christophe Colomb . A peu près
vers la même époque , commencent les funestes
expéditions des Français en Italie , et la renaissance
des arts qu'y transportent une seconde
fois les Grecs chassés de Constantinople . Le
schisme et la réforme agitent et dévastent l'Europe
pendant la dernière moitié du XV1 .
siècle ; et lorsqu'en 1589 Henri IV monte sur
le trône , il ne règne qu'au milieu des factions
et des guerres civiles . Après trente ans de ravages
et de gloire , à la fin du xv11 .° siècle , la
guerre de la succession replonge la France dans
des malheurs que la paix de Riswick venait à
peine d'arrêter . Enfin la révolution française
éclate en 1789. La race de Louis XIV est détrônée
; et de nouveaux destins se préparent pour
la France et pour le monde.
D'autres chercheront la cause de ces agita--
tions périodiques qui bouleversent l'univers : il
nous suffit d'en indiquer les effets . Tout démontre
que le besoin de changer travaille de siècle en
siècle les peuples et les empires , et qu'alors
toute résistance est inutile. Ces tempêtes poliMESSIDOR
AN VIII. 51
tiques entraînent les affaires humaines , et jusqu'aux
esprits les plus sages , dans des directions
bizarres et imprévues ; mais ces irrégularités
même ont leurs lois et leurs limites : elles
semblent réglées dans des conseils supérieurs à
tous ceux que président les hommes .
Telle a été notre révolution : elle porte un
caractère particulier . Elle a pris à chacun de ses
périodes une marche inattendue. Tout y a été
sans bornes , l'audace et la faiblesse ; tout y a été
prodigieux , les calamités et les victoires. Ce
n'est point là un de ces mouvements secondaires
subordonnés aux calculs de l'ancienne politique ;
c'est une nouvelle époque du genre humain .
La force des choses a tout fait , en dépit de
la haine de ceux qui croyaient tout arrêter , et de
l'ignorance de ceux qui croyaient tout conduire !
Un jour la postérité dira qu'à cette singulière
époque , aucun gouvernement n'a joué son rôle
naturel , ni connu ses véritables intérêts . Nul n'a
déclaré la guerre ni conclu la paix à propos . Tous
les cabinets se sont trompés en voulant tromper
les autres ; et c'est
par toutes les fausses prévoyances
des hommes que s'est hâté le dénoûment
des catastrophes qu'ils voulaient retarder.
}
Si quelque chose pouvait arrêter le cours de
la révolution , c'était sur tout la conduite monstrueuse
et insensée des factions qu'elle a vu
7
52 MERCURE DE FRANCE ,
sortir de son sein. Leurs excès devaient lui être
plus funestes que les intrigues et le glaive
étrangers. Mais elle a fait disparaître ses chefs
aveugles ou féroces quand il en était temps , et
leur a toujours survécu .
Il n'est point nécessaire , pour en trouver la
preuve , de remonter jusqu'à ces années terribles
, où le génie du mal semblait être descendu
sur la France , et la couvrait de tous les fléaux.
Après ces temps d'horreur , paraît une forme
d'administration que les Français , accoutumés depuis
deux ans à vivre entre les prisons et les écha
fauds , furent sans doute excusables de prendre
pour un gouvernement . Le directoire est formé ;
à sa suite marchent tous les abus du pouvoir ,
et presque aucun de ses avantages . Tous les intérêts
, tous les souvenirs , toutes les prévoyances ,
lui commandaient de conclure la paix ; au lieu
de la signer avec gloire au congrès de Rastadt ,
son aveuglement provoque tous les dangers , et
ne prépare point les moyens de défense . Une
coalition nouvelle et plus menaçante que la première
est formée . Tout ce qui était décidé se remet
en question . Le monde reste dans l'attente
et l'incertitude.
Tout-à-coup reparaît le héros que l'Angleterre
s'était vantée de retenir prisonnier en Egypté.
Il reparaît , et la fortune avec lui . L'esprit d'imMESSIDOR
AN VIII. 53
prudence passe du palais du directoire dans celui
de Saint- James . M. Pitt refuse à son tour les conditions
les plus honorables et les plus modérées ,
offertes par le gouvernement français . Ce refus
prépare une nouvelle gloire à Bonaparte , et devant
lui se rouvrent , comme par miracle , les
chemins du Piémont et du Milanez .
C'est une chose bien remarquable , que nonseulement
les puissances étrangères n'aient jamais
pu obtenir le moindre des changements
qu'elles voulaient dicter à la France , mais que ,
par un effet contraire , elles aient toujours nui à
leurs propres intérêts , en prétendant régler les
nôtres. 790
:
La Russie , qu'éclaire enfin une meilleure politique
, emprunte cent millions de l'Angleterre ;
elle y joint cent mille hommes , et les offre à
J'Autriche . Elle s'aperçoit trop tard qu'en voulant
accabler la France , elle ne fait que donner
à l'Autriche l'Italie toute entière , et se préparer
ła plus terrible rivalité.
Depuis un siècle , toutes les tentatives , toutes
les vues de la diplomatie avaient été vainement
épuisées pour obtenir l'entrée du Bosphore . Un
moment d'erreur l'ouvre tout-à -coup : il est couvert
des flottes russes et anglaises . Les Turcs
gémissent tous les jours d'avoir abandonné leur
liaison naturelle avec la France , pour se livrer
54
MERCURE
DE
FRANCE
,
à leurs plus terribles ennemis . Londres refuse de
signer le traité conclu en Egypte par le grand
Visir et Kleber : les Turcs sont punis des torts
de l'Angleterre , et Kleber anéantit l'armée du
grand Visir.
Ainsi la politique actuelle n'est qu'une suite
de combinaisons trompées. Ainsi tout , jusqu'à
la résistance de nos ennemis , comme on le disait
plus bant , favorise le grand mouvement qui a
marqué la fin du XVII. siècle.
Mais combien surtout les erreurs de l'Angleterre
sont frappantes ! combien sa position diffère
aujourd'hui de celle qui précéda les propositions
de Bonaparte ! L'Europe ouvre enfin les yeux ;
elle s'aperçoit qu'une nation insulaire aussi puissante
est l'ennemie naturelle des nations du continent.
Les mers la séparent de tous les dangers ,
et l'or du monde conquis par ses vaisseaux , peut
payer la guerre contre tous les états qu'elle veut
détruire . Quelques gouvernements ont dit qu'ils
voulaient combattre le fanatisme des doctrines
révolutionnaires ; mais ce prétexte n'existe plus
contre la France . C'est à la puissance de l'or
accumulée dans les mains d'un seul peuple pour
corrompre et pour armer tous les autres , c'est
à l'insatiable ambition de l'Angleterre que tous .
les reproches de l'Europe doivent aujourd'hui
s'adresser, Les hauteurs de Louis XIV avaient
.
MESSIDOR AN VIII. 55
armé contre lui tous les états étrangers : il
éprouva des revers ; il demanda la paix , elle
lui fut refusée. Qu'arriva-t- il ? L'orgueil et la
conduite des alliés allarma plus que Louis XIV
même. On se rapprocha de la France ; on sentit
que , placée au centre de l'Europe , elle
était , par sa situation géographique , par les
moeurs de ses habitants et son propre intérêt ,
le lien de toutes les nations , et le rendez- vous
du monde entier. Bientôt cette vérité sera sentie
comme elle le fut au commencement de ce
siècle. Et ne voyons-nous point déja la Russie
exhaler contre l'Angleterre de justes ressentiments?
Ils doivent être bien vifs , puisque l'ambassadeur
russe a quitté Londres sans prendre
congé du roi ; et dans quel moment ! Lorsque
l'envoyé d'un monarque devait exprimer , au
nom de son maître , plus d'intérêt que n'en a
témoigné le peuple anglais lui -même à l'occasion
de ce crime commis par un fou , sans préméditation
comme sans complices.
Au reste , il faut être juste , si la Russie s'est
écartée un moment des principes qui doivent
diriger sa politique , au moins elle y a mis de la
franchise et de la magnanimité ; elle a montré ,
pour la première fois , le spectacle de la force
qui ne veut point s'agrandir aux dépens de la
faiblesse .
56 MERCURE
DE FRANCE
,
Mais qui pourra caractériser la conduite de
l'Autriche ? L'Europe soupçonne , et l'histoire
révélera sans doute que les propositions les plus
sages et les plus modestes ont été faites à ce
cabinet insatiable ; qu'il n'a vu dans ses alliés qué
les instruments de sa seule grandeur ; qu'à Seltz ,
il a fait proposer le détrônement du roi de Sardaigne
; qu'il n'a voulu terminer une guerre où
sa capitale a été un moment menacée , qu'en étendant
sa domination depuis Munich jusqu'à Naples
; qu'il cherche à ravir les dépouilles des rois
comme celles des gouvernements libres , et qu'il
ne prêche des croisades que pour envahir . Les
cabinets Russe et Prussien doivent toujours se
souvenir de ce que dit Voltaire dans son Essai sur
les Moeurs : « La cour impériale ne se départit
jamais de ses prétentions sur presque toute
l'Europe . S'il eût été aussi aisé durant la ligue
de Cambray, ajoute -t-il , de prendre que de condamner
Venise , cette république , la plus ancienne
et la plus florissante de la terre; n'existerait
plus. » Et cependant cette ambition si
sévérante et si méthodique se réduit à perdre encore
une fois la Lombardie !
per-
Nous avons vu l'imprudence et la vanité de
cette politique vulgaire dont on a voulu tour- àtour
opposer les efforts à cette force extraordinaire
qui précipite , depuis dix ans , hors de toutes
MESSIDOR AN VIII. 57
les routes connues , les événements , les affaires
et les hommes.
Ilfaut remarquer maintenant que les seuls états
paisibles sont ceux qui ne l'ont point contrariée ,
et qui ont résisté aux insinuations de l'Autriche
et de l'Angleterre .
La Prusse reste fidelle au génie du grand
Frédéric , qui lui redit sans cesse que la France
est sa véritable alliée. Elle répare ses trésors
dissipés par un moment d'erreur ; elle a soin dé
compléter ses belles armées ; mais elle regarde
les mouvements de l'Europe sans s'y mêler ';
elle s'est fait remarquer surtout par le systême
de modération qui l'éloigne de toute vue d'agrandissement
personnel . Malgré la juste renommée
de ses vieux généraux et de ses troupes , elle
reste inaccessible à l'ambition des conquêtes . Elle
se contente de perfectionner son administration
intérieure. Elle donne à l'Europe le plus rare
et le plus sage de tous les modèles. A
La Suede n'a jamais été non plus l'ennemie de
la France ,son ancienne alliée. Si elle a paru
écouter un moment la Russie , la fermeté sagb
de son jeune roi vient de résister aux intrigues
de l'Angleterré , et de conserver la paix en se
rapprochant du système d'alliance qu'indiquent
à la Suède la nature et l'expérience ? »
Mais le Dannemarck , plus heureux encore ,
58 MERCURE DE FRANCE ,
le
a presque joui seul , au milieu de l'Europe en
feu , des fruits de la sagesse de son gouvernement
. Il a dû ce bonheur au talent d'un grand
ministre , dont l'élève et le neveu maintient le
systême habile et les vues salutaires. La France
victorieuse et puissante n'oubliera jamais que
Dannemarck n'a point voulu être son ennemi :
les rapports des deux états vont devenir plus intimes
, puisque le gouvernement français réprime
le scandale du brigandage des corsaires ,
et proclame le respect dû aux droits de la neutralité.
4
<
Ils diminueront sans cesse , avec de telles
mesures , les ennemis que nous faisait l'ignorante,
tyrannie du gouvernement qui n'est plus.
On frémit en songeant aux maux qu'il a causés ;
tous les genres de calamités sont descendus à
sa voix sur des pays qui connaissaient tous les
genresde prospérité . L'ombre de Guillaume Tell ,
errante au milieu des ruines de l'Helvétie , ' raconte
du haut des Alpes et du Jura tous les crimes
de ceux qui ont désolé ce premier asyle de la liberté
européenne . Puisse se former encore cette
neutralité helyétique , l'heureux ouvrage de la
nature et du temps ! Les Suisses neutres défendaient
notre frontière contre toute attaque , et
les Suisses soumis nous obligent à tenir sur pied
une armée de quarante mille hommes de plus .
MESSIDOR AN VIII. 59
Ainsi chaque peuple porte tôt ou tard une partie
du fardeau dont il accable ses voisins .
Les Hollandais , au milieu de leurs secousses
politiques , ont été moins malheureux que les
Suisses : ils ont vu en nous des alliés fidèles , et les
trophées de notre valeur ont couvert les bords du
Texel comme ceux du Danube , du Nil et du Pô .
Les Hollandais nous ont donné à leur tour des
exemples dignes d'être imités : ils n'ont jamais
violé , dans les situations les plus exti êmes , le principe
conservateur de leur existence sociale , le
respect des engagements et l'inviolabilité du crédit.
Utile et magnifique exemple de l'empire des
moeurs sur les événements même ! ms
Notre fidélité pour nos alliés , les dernières
fautes de l'Angleterre , l'ambition démesurée de
l'Autriche , la nécessité reconnue par tous les
peuples de ne plus lutter contre un de ces événements
supérieurs à tous les calculs et contre
les destinées du monde , la nécessité mieux reconnue
encore par nous - mêmes d'écouter les
utiles leçons que ce grand événement nous a don-
-nées , tout ramène l'Europe vers nous , et tout
nous rattache aux principes sociaux établis en
Europe. La révolution , après avoir parcouru
tant de phases irrégulières et sanglantes , atteint
de jour en jour le terme de son repos .
Il ne restera de tout ce qu'elle a produit que
60 MERCURE DE FRANCE ,
ce que la raison doit avouer , et ce que la nature
peut maintenir . En commençant , elle a déchaîné
toutes les passions ; en finissant elle rálliera
tous les intérêts. Les grands changements
, et nous n'avons pas eu cet avantage ,
étaient faits par les grands hommes chez les
peuples anciens ; mais du moins , un grand
homme aussi va fermer parmi nous la longue
scène des changements.
Si quelque chose peut détruire , à cet égard ,
les préventions des puissances ennemies , c'est
tout ce qui se passe depuis l'absence du premier
consul . La sécurité de Paris n'en a point été troublée
, tant il nous accoutume à nous confier
à lui. Il a plus que jamais justifié cette confiance
. On le croyait encore à Genève , il était
dans le Piémont ; on le croyait à l'entrée du Pié-
-mont , il était maître de Milan . Ce passage des
Alpes , la gloire d'Annibal , et dont tous les siècles
ont retenti , est égalé subitement par Bonaparte.
)
Ajoutons que , par un de ces singuliers rapprochements
que nous avons déja trouvés dans l'histoire
, Bonaparte vient reconquérir l'Italie mille
ans après que Charlemagne rentrapour la seconde
-fois dans la Lombardie qu'il avait déja soumise
à ses armes , et de- là vint changer à Rome le sort
du monde entier , en fondant à la fin de l'an 800 ,
MESSIDOR AN VIII. 61
le nouvel empire dont tous les états modernes
ne sont que les démembrements .
L'admiration qu'inspire cet événement militaire
en rend tous les détails importants :
nous en donnerons toute la suite . La partie politique
de ce journal ne peut commencer sous
des auspices plus favorables.
N. B. Nous renvoyons au prochain numéro le
complément de cette notice , et un coup d'oeil
sur les peuples du Midi : nos succès vont adoucir
et fixer le sort de l'Italie , de cette contrée
si chère aux arts , qui se recommande à la France
par le double droit de ses malheurs et de notre
gloire. Nous parlerons aussi de cette antique monarchie
d'Espagne qui a eu , comme la Prusse ,
la sagesse de revenir à ses véritables intérêts , et
de se réunir à l'alliée naturelle que lui indiquent
les avantages de son commerce et de ses colonies .
On n'oubliera pas ce petit royaume qui attend un
nouveau marquis de Pombal pour échapper à la
domination du cabinet de Londres , et pour redevenir
un Etat , tandis qu'il n'est aujourd'hui
qu'une province anglaise .
Les détails des nouvelles particulières à chaque
Etat paraîtront dans le numéro suivant.
62 MERCURE DE FRANCE ,
ARMÉE S.
L'idée de rassembler une armée de réserve
dans les plaines de Dijon était à peine conçue
qu'elle s'est exécutée . Le génie de Bonaparte a
été parfaitement secondé par le général Berthier ,
son digne compagnon d'armes en Egypte et en
Italie . Il s'est entouré de talents dignes de lui.
Il a eu soin de nommer pour ministre de la
guerre ce même Carnot dont l'absence s'est fait
si souvent apercevoir, depuis le 18 fructidor, dans
les plans militaires du directoire . Cette armée
paraissait encore fabuleuse à l'Autriche , à l'Europe
entière , et presque à nous- mêmes. On ne
croyait y voir qu'un rassemblement de quelques
conscrits mal armés , et déja quarante mille guerriers
s'avançaient vers les Alpes. Voici les premières
dépêches , datées du 8 prairial.
ARMÉE DE RESERVE.
Le général en chef de l'armée de Réserve , au
premier consul. - Au quartier - général de
Chivasso , le 8 prairial an 8.
L'ARMÉE de réserve n'est entrée que depuis quelques
jours en campagne , et déja elle s'est signalée par des
MESSIDOR AN VIII. 63
traits de courage et de dévoûment que l'histoire s'empressera
de recueillir.
Arrivée au pied du Saint - Bernard , le premier obstacle
à franchir , c'est de faire passer l'artillerie . La perspective
d'un chemin de plusieurs lieues de long sur dixhuit
pouces de large , pratiqué sur des rochers à pic ;
des montagnes de neige qui menacent de se précipiter
sur leurs têtes ; ces abimes , où le moindre faux pas peut
les engloutir , rien ne peut effrayer les soldats. On se presse
autour des pièces pour obtenir l'honneur de les traîner.
Dans ce conflit d'ardeur et de dévoûment , divers détachements
de la division Loison , les 19. et 24. légères ,
les 4. et 96. de ligne , se sont particulièrement distinguées.
Après des fatigues qu'il est impossible de peindre
, après des détails inouis de constance , les pièces arrivent
au- delà du Saint-Bernard. Là on veut donner aux
soldats la gratification promise ; ils la refusent.
e
Dès le 26 floréal , l'avant- garde , qui la veille avait
franchi les montagnes , marche à l'ennemi ; elle le rencontre
au pont d'Aoste , l'attaque , et le chasse de la position
avantageuse qu'il occupe . L'officier supérieur commandant
la ville d'Aoste , est blessé mortellement dans
cette affaire.
Affaire de Chatillon , le 28 floréal.
Le 28 , l'avant-garde continue son mouvement , pour
aller s'emparer des hauteurs de Chatillon , qu'un bataillon
de Banâtes défendait avec quatre pièces d'artillerie .
Tandis que plusieurs de nos colonnes tournent les hauteurs
, la colonne du centre les attaque de front ; l'ennemi
est mis en déroute , et poursuivi par cent hommes du 12.º
de hussards , qui prennent 3 pièces de canon et font 300
prisonniers. i
Le même jour , l'avant - garde arrive à une demi-lieue
64
MERCURE DE FRANCE ,
du château de Bard . L'ennemi occupait les hauteurs qui
dominent le village ; une colonnele tourne en gravissant
des rochers à pic , et le force de se renfermer dans ses
murs . J'ordonne qu'on s'empare de la ville ; les sapeurs
et les grenadiers baissent le pont -levis , enfoncent les
portes , et la ville est prise .
Le 5 prairial , j'ordonne au général Loison de cerner
le château de plus près , de briser toutes les barrières ,
pour faciliter le passage de notre artillerie ; les grenadiers
de la 28. s'y portent avec une rare intrépidité ; le chef
de brigade Dufour , officier d'une grande bravoure , s'avance
, veut baisser le pont -levis , et est blessé .
L'ennemi avait regardé comme une barrière insurmontable
le château de Bard , construit pour fermer l'entrée
du Piémont à l'endroit même où les deux montagnes
, qui forment la vallée d'Aoste , se rapprochent au
point de ne laisser entr'elles qu'un espace de vingt-cinq
toises . 1500 hommes , commandés pour aller pratiquer
un chemin sur la montagne d'Albard , y travaillent avec
activité. Là où la pente eût été trop rapide , des escaliers
sont construits ; là où le sentier , devenu plus étroit encore
, se terminait à droite ou à gauche par un précipice
, des murs sont élevés pour garantir de la chûte ;
là où les rochers étaient séparés par des excavations profondes
, des ponts ont été jetés pour les réunir , et sur une
montagne regardée depuis des siècles comme inaccessible
à l'infanterie , la cavalerie française a effectué son
passage.
Un effort plus extraordinaire encore a étonné l'ennemi :
tandis qu'on travaillait sans relâche au chemin d'Albard ,
des soldats portent sur leur dos deux pièces de quatre
à travers le col de la Coul , et , après avoir gravi avec
pendant trente heures , ils parviennent enfin à les établir
en batterie sur les hauteurs qui dominent le château.
Nous étions maîtres de la ville de Bard ; mais le che
DEPT
DES
MESSIDOR AN VIII. 65
min situé au dessous du fort était exposé à un feu continuel
de mousqueterie et d'artillerie , qui interceptait
toute espèce de communication . L'avant - garde était
déja à la vue de l'ennemi ; elle avait besoin de canons ;
les délais qu'eût entraînés leur passage sur la montagne
d'Albard , présentaient de graves inconvénients ; des
braves sont aussitôt commandés pour traîner de nuit les
pièces d'atillerie à travers la ville sous le feu du château .
Cet ordre a été exécuté avec enthousiasme.
Tant de dévoûment a été couronné du succès. Toutes
les pièces ont passé successivement ; et , malgré la grêle
de balles que l'ennemi faisait pleuvoir, nous n'avons eu
que peu de blessés.
Le général Marmont , commandant l'artillerie , était
partout son zèle n'a pas peu contribué au succès de
cette opération aussi importante que difficile.
Un grand combat a eu lieu ensuite sur les bords
de la Chiusella ; l'ennemi a été culbuté par les
troupes que commande le général Lannes. On
a pris Yvrée , Suze et Brunette . Le général Murat
est entré dans Vercelli de vive force."
Bulletin de l'armée de réserve .
Yorée, le 9 prairial.
Après le combat de la Chiusella , l'ennemi s'est retiré
sur Turin , coupant tous les ponts et brûlant toutes les
barques sur l'Orco . Le général Lannes a occupé hier
Chivasso ; il a trouvé sur le Pô un grand nombre de
barques chargées de riz et de blé .
Le premier consul a passé à Chivasso la revue de
l'avant-garde ; il a fait connaître sa satisfaction à cette
brave division , qui a déja rendu tant de services ; il a
loué la 22.º demi-brigade de son vigoureux passage de
1.
5
66. MERCURE DE FRANCE;
la Chiusella ; la 40. du sang-froid et de l'intrépidité
avec lesquels elle a reçu la charge de 3000 hommes de
cavalerie.
Les paysans du village de Romano ont rapporté avoir
enterré 300 hommes et 500 chevaux , tués au combat de
la Chiusella. Le général Palfi , qui commandait cette
'charge , est venu mourir dans ce village.
Lorsque le premier consul a été au 12. de hussards ,
il a ordonné au chef de brigade de dire au régiment
qu'il était très-content de sa bravoure ; ( c'est à l'impétuosité
de la charge qu'il fit à Châtillon , que l'on doit
le succès de ce combat ) ; que la cavalerie allait être
réunie , et qu'à la première bataille il voulait qu'elle
chargeât la cavalerie autrichienne , pour lui ôter sa morgue
et la prétention qu'elle a d'être bien supérieure à la
nôtre en manoeuvre et en bravoure.
"
Le premier consul a dit à la 28. de ligne : « Voilà
« deux ans que vous passez sur les montagnes , souvent
privés de tout , et vous êtes toujours à votre devoir
sans jamais murmurer. C'est là la première qualité
» d'un bon soldat. Je sais qu'il vous était dû , il y a huit
jours , huit mois de prêt , et que cependant il n'y a pas
une seule plainte . » Le premier consul a ordonné ,
pour preuve de sa satisfaction de la bonne conduite de
cette demi-brigade , qu'à la première affaire elle marcherait
à la tête de l'avant- garde.
ес
Le général Murat est entré à Vercelli le 7 avec la
cavalerie et la division du général Monnier ; il a enlevé
une grande garde de cavalerie , composée de 50 hommes ;
il a trouvé à Vercelli des magasins très- considérables de
riz , de blé et d'avoine . L'ennemi n'a pas pu ployer son
pont sur la Sesia ; il a été obligé de le brûler .
Deux couriers extraordinaires ont été interceptés. Il
est constaté que le général Mélas est toujours à Turin
La plus grande partie de son armée , qui était enfourMESSIDOR
AN VIII
67
née à Nice , se rapprochait à grandes marches du Pô.
Les villes de Santhia , Crescentino , Biella , Trino ,
Masserano , sont occupées par les troupes françaises.
Les habitants du Piémont , spécialement ceux de Vercelli
, ont vu l'arrivée des Français avec enthousiasme .
Les Italiens ne reviennent point de leur surprise de voir
le premier consul. Le peuple croyait qu'il s'était noyé
dans la Mer-Rouge.
Les conscrits se comportent très -bien . Au combat de
la Chiusella , à la première obus , ils baissèrent la tête ;
mais les vieux soldats les contenaient. Le lendemain de
l'affaire , ils disaient au général Watrin : « Général , on
ne doit plus nous appeler conscrits , nous savons ce que
c'est : nous en valons aujourd'hui trois fois davantage. »
Bulletin de l'armée de réserve.
Le 4 prairial , la légion cisalpine , forte de deux mille
hommes , commandée par le général cisalpin Lechi , est
partie d'Aoste , a couché à Châtillon le 6 ; elle a passé
le Mont - Rouza et pris position à Grassoney ; le 7, elle a
passé le val d'Oppia , et est arrivée à Riva , où elle a
passé la Sesia ; le 8 , elle s'est portée à Varallo . Le
prince de Rohan , avec sa légion et une pièce de canon ,
tenait position devant ce poste important , où le val
Sesia commence à être praticable pour les voitures : la
légion cisalpine a attaqué avec beaucoup de bravoure ,
et enlevé les retranchements ennemis , pris la pièce de
canon , trois caissons , fait 350 prisonniers et tué 50
hommes ; elle a eu deux officiers et quatre soldats tués .
et douze blessés . A
Le même jour , la colonne qui est au Simplon , a dû
se porter sur Domo - d'Ossola , et par-là les troupes que
l'ennemi a encore se trouvent tournées . Le général Murat
a passé , ce matin , la Sesia . Le général Moncey doit
avoir passé le Saint- Gothard , et avoir, ce matin , vive-
1
1
68 MERCURE DE FRANCE ,
1
ment attaqué l'ennemi . Le premier consul et le général
en chef partent cette nuit pour Vercelli où sera demain
le quartier-général .
Ces premiers succès , tout étonnants qu'ils sont ,
en annonçaient de plus importants encore . Le
premier consul avait écrit , en quittant Paris , Je
serai à Milan le 21 prairial ; il y est entré dès le
13 ; toute l'Italie étonnée l'a revu avec enthousiasme.
Le 17 il a fait publier la proclamation
suivante à Milan.
Le premier Consul à l'Armée .
SOLDATS ,
Un de nos départements était au pouvoir de l'ennemi ;
la consternation était dans tout le midi de la France.
La plus grande partie du territoire du peuple ligurien ,
le plus fidèle ami de la république , était envahi.
La république cisalpine , anéantie dès la campagne
passée , était devenue le jouet du grotesque régime
féodal.
Soldats ! vous marchez .... et déja le territoire français
est délivré ! la joie et l'espérance succèdent dans
notre patrie à la consternation et à la crainte.
Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple
de Gènes. Il sera pour toujours délivré de ses éternels
ennemis.
Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine !
L'ennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner les
frontières. Vous lui avez enlevé ses hôpitaux , ses magasins
, ses parcs de réserve.
Le premier acte de la campagne est terminé.
Des millions d'hommes , vous l'entendez tous les jours ,
vous adressent des actes de reconnaissance.
MESSIDOR AN VIII. 69
Mais aura-t -on donc impunément violé le territoire
français ? Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée
qui a porté l'allarme dans vos familles ? Vous courez
aux armes ! ..... Eh bien , marchez à sa rencontre ,
opposez-vous à sa retraite , arrachez -lui les lauriers dont
elle s'est parée ; et par-là apprenez au monde que la malédiction
est sur les insensés qui osent insulter le territoire
du grand peuple .
Le résultat de tous nos efforts sera , gloire sans nuage
et paix solide.
Le premier consul ,
Signé BONAPARTE .
La prise de Plaisance et de Pavie , où l'on a
trouvé des magasins immenses appartenant aux
Autrichiens , a rendu leur position presque désespérée.
La reddition subite de Gènes qu'assiégeaient
toutes les horreurs de la famine , a diminué
pour un moment les embarras extrêmes
de cette position , mais la suite des opérations
militaires prouve déja que la fortune du consul
et la bravoure des armées françaises feront disparaître
tous les obstacles. La capitulation même
du général Massena ( si l'on peut l'appeler ainsi ,
car il n'est point prisonnier , car il peut combattre
l'Autriche avec toute son armée , en quittant
les murs de Gènes ) , cette capitulation est
un monument de notre gloire , et la preuve
la situation critique où se trouvait le général
Mélas . Cette lettre de Massena au général Bonaparte
en fournit de nouvelles preuves.
de
7༠ MERCURE DE FRANCE ;
Gènes , le 18 prairial.
MON GÉNÉRAL ,
J'ai l'honneur de vous rendre compte de l'évacuation
de la place de Gènes , conformément à la convention cijointe
: j'espère que vous la trouverez digne de la résistance
opiniâtre de la brave garnison qui s'y trouvait renfermée
. Nous n'avons pas perdu jusqu'ici un seul pouce
de terrein . Partout nous avons conservé une supériorité
constante : sans le défaut de subsistances , nous eussions
tenu éternellement dans Gènes. Aujourd'hui j'ai donné
aux soldats les trois dernières onces de ce que nous appellions
du pain, et qui n'était qu'un mauvais mélange de
son , de paille d'avoine et de cacao , sans froment. Nous
avons mangé tous nos chevaux.
La mortalité , causée par la famine , était à son comble
dans le peuple et dans les troupes. La faim et le bombardement
ont excité des mouvements insurrectionnels ," toujours étouffés dès leur naissance . C'est dans l'espoir
de vous voir arriver à notre délivrance que j'ai poussé
si loin la rigueur des mesures qui pouvaient nous mettre
à même de vous attendre . Mais la machine tombait en
dissolution , et il a fallu songer à se retirer pour ne pas
tout perdre , et pour conserver à la république les restes
d'un corps de troupes dont la constance n'a pu être altérée
par des peines , des fatigues et des privations jusqu'alors
inouies. Les forces physiques leur ont entièrement
manqué , et il ne me restait plus que des squelettes
ambulants . L'officier qui porte mes dépêches pourra
vous dire à cet égard tout ce qui a été fait et souffert pour
conserver Gènes .
Je vais avec la garnison joindre le centre de l'armée ,
jet y agir conformément aux instructions que je vous prie
de m'y envoyer. C'est de là que je vous donnerai de mes
nouvelles.
Salut et respect . Signé MASSENA .
MESSIDOR AN VIII.
71
L'entrée de Mélas dans Gènes , en le faisant
communiquer avec la flotte anglaise , lui donne
des vivres dont il était privé par la perte de ses
magasins ; mais peut -être ne retardera- t-elle que
de de
peu
la destruction des divers corps temps
qui composaient son armée . Les victoires des
troupes françaises se multiplient tous les jours ,
comme on le voit par le dernier bulletin de l'armée
de réserve.
Bulletin de l'armée de réserve .
Stradella , 21 prairial.
Le 20 , le premier consul est parti de Milan pour sé
rendre à Pavie . Il n'y est resté qu'une heure , est monté
à cheval , et a passé le Pô pour rejoindre l'avant -garde
qui déja était aux prises avec l'ennemi .
Le général Ott était arrivé de Gènes à Voghera en
trois marches forcées , avec un corps de 15,000 hommes
qui bloquaient cette place. Il avait été renforcé par un
corps de 4 à 5 mille hommes , qui avait été destiné par
le général Mélas à défendre le Pô. L'avant - garde de
cette armée et celle de l'armée française se rencontrèrent
vers midi . L'ennemi occupait la hauteur en avant de
Casteggio. On s'est battu toute la journée avec la plus
grande opiniâtreté .
Le général Victor a fait donner la division Chambarlac
d'une manière extrêmement heureuse ,
La 96. , par une charge à la bayonnette , a décidé le
succès de la bataille encore incertain. L'ennemi a laissé
3000 morts ou blessés , 6000 prisonniers et cinq pièces
de canon . La déroute a été entière. Le 12. de hussards
s'est couvert de gloire . Nous avons eu 600 tués
ou blessés.
A
72 MERCURE DE FRANCE ,
Il parait que M. le général Mélas a évacué Turin , et
concentré toutes ses forces à Alexandrie. L'ennemi a été
poursuivi au - delà de Montebello .
Le général Watrin a montré du talent , et un enthousiasme
qui enlève les troupes.
La bataille de Montebello a porté l'épouvante et le
découragement chez les partisans de l'Autriche . Ils
voient que les événements qui vont avoir lieu n'ont plus
pour but la conservation de l'Italie , mais la retraite de
l'armée autrichienne.
Un général ennemi a été tué ; plusieurs généraux ont
été blessés.
Le général en chef Massena doit avoir joint le général
Suchet , être arrivé à Oneille le 16 , et va bientôt aussi
déboucher en Piémont.
N. B.Les victoires de l'armée du Rhin avaient
préparé celles de l'armée d'Italie . Trois batailles
avaient été gagnées sur le général Kray par le
général Moreau . La forteresse d'Ulm a été cernée.
Le général Le Courbe a fait une excursion
hardie jusqu'à Augsbourg. Il y a levé des contributions
, presque en présence de toute l'armée
autrichienne . Les dernières dépêches du général
Desolle , datées du 19 prairial , au quartier de
Memmingen , annoncent enfin que nous avons
battu la totalité de l'armée ennemie avec deux
divisions de l'armée française .
MESSIDOR AN VIII 73
INTERIEUR.
PARIS.
L'ARTICLE Paris sera consacré , comme il le
fut autrefois , à défendre les principes , à réfuter
les calomnies , à rectifier les inexactitudes ,
et à publier les faits dignes de l'histoire , sans
déguisement comme sans flatterie .
La France respire enfin sous un gouvernement
qui ne promet plus , mais qui fait espérer le bonheur.
Tout Français , quelle qu'ait été la nuance
qui distinguât son parti dans la révolution , doit ,
s'il aime sa patrie , environner de ses voeux le
gouvernement qui l'a sauvée. Et quel est celui
qui n'a pas oublié ses maux , quand il a vu les
contrées de l'Ouest reposer , après tant de troubles
, de crimes et de ruines ? La France et la
postérité béniront à jamais cette pacification si
longtemps désirée , si rapidement conclue , et
pourtant assurée . Quelques désordres partiels ,
quelques rassemblements épars , fruits déplorables
, mais momentanés , de la dépravation et de
la misère extrême , cesseront avec leurs causes.
S'ils nous affligent encore , du moins ils ne peuvent
renouveler nos inquiétudes . Les chefs ont
posé les armes et traité avec le gouvernement :
74 MERCURE DE FRANCE ,
la longue adversité qu'ils ont soutenue avec tant
de constance , leur imprime un caractère qu'ils
sauront respecter. On doit se fier sans crainte
aux promesses de la valeur . Les bandes errantes
dans les bois de la Bretagne et dans les départements
voisins , ne ressemblent point aux armées
catholiques et royales , qui sont aujourd'hui
rentrées dans le sein de la république . Une
bonne police , des secours distribués à propos ,
de la fermeté sans rigueur , de la tolérance politique
et religieuse , achèveront le bienfait de
la pacification.
L'influence d'un gouvernement sage et modéré
s'est fait sentir partout. La police et l'admiministration
lui doivent des établissements plus
conformes à l'étendue et au régime de la France .
Les préféctures , qui rappellent nos anciennes
intendances , se perfectionneront à mesure que
disparaîtra le mélange hétérogène des réglements
révolutionnaires.
Des noms respectables se trouvent parmi les
préfets et les sous-préfets : plusieurs furent connus
dans le monde par leurs talents et leurs vertus.
Ceux même contre qui s'élevaient d'anciens préjugés
, les font disparaître tous les jours , en secondant
les vues d'un gouvernement protecteur .
Ils répondent à sa confiance par leur dévoûment.
Ils veulent connaître aussi le bonheur d'essuyer
MESSIDOR AN VIII. 75
des larmes ; ils s'empresseront de plus en plus
à fermer les blessures d'une patrie qui oublierą
tout, hormis les bienfaits . Le dépouillement exact
de la correspondance des départements , prouve
qu'on voit renaître partout l'ordre et la sécurité.
Ces faits doivent être connus de la France :
ils doivent l'être de l'Europe entière , afin de
calmer toutes les préventions et toutes les haines
, et de rétablir l'harmonie entre les peuples
comme entre les Français . On détruit dans un
moment , on ne répare qu'avec les années. Beaucoup
de mal subsiste encore ; mais on a fait un
grand pas vers le bien : l'essentiel est de ne point
reculer , et nous en avons l'espérance .
La nation reprend chaque jour quelques traits
de son caractère aimable , si étrangement défiguré.
La société voit revenir des hommes célèbres
par leur esprit , le bon goût et le charme
de leur conversation . Des proscrits illustres ont
été rappelés au sein d'une patrie qu'ils n'auraient
jamais dû quitter ! L'effrayante liste des émigrés
diminue chaque jour ; et la France retrouve à-lafois
ses richesses , son esprit et ses vertus.
Tel est déja l'aperçu général de notre position
intérieure . Les numéros suivants indiqueront nos
progrès , ou les atteintes portées aux principes ,
devenus le besoin et l'appui de la France qui veut
se réconcilier tous les peuples,
76 MERCURE
DE FRANCE
,
Le ministre de l'intérieur vient d'adresser aux préfets
une lettre circulaire , qui autorise toutes nos espérances.
Chaque mois ils devront lui envoyer l'état respectif
de leurs départements , et le mettre à même de
connaître parfaitement la situation de la république ,
les besoins , les ressources , les maux et les remèdes , la
population , les hospices civils et militaires , la mendicité
, le prix des diverses espèces de grains , et sartout
les causes qui influent sur ces différents objets de
l'administration , la quotité et la perception des contributions
et des octrois ; tout sera présenté dans un état
par colonnes , avec l'exactitude scrupuleuse qu'impose
´aux administrateurs la confiance du gouvernement. Lé
ministre saura aussi jusqu'où l'on peut porter la sévérité
sans cesser d'être bon , et jusqu'où peut aller l'indulgence
sans dégénérer en faiblesse.
Il termine par ces paroles remarquables :
Je n'ai point réservé de colonne pour que vous y insériez
votre opinion sur l'esprit public.
C'est par l'ensemble des faits que vous me présente
rez , par les développements que contiendra votre lettre
d'envoi , que je pourrai en juger. Partout où les
mendiants sont peu nombreux , où les crimes sont rares ,
où les contributions se paient , où la population augmente
, l'esprit public est bon ; il est mauvais partout
où l'on remarque le contraire . Quand les administrateurs
le voudront fortement , quand ils seront justes , ils
seront aimés ; et l'attachement pour les administrateurs
est une garantie assez forte de l'opinion . Il n'appartient
qu'à des gouvernements timides incertains de leur
existence , de s'inquiéter de l'état de l'esprit public. Le
gouvernement qui veut le bien , qui a le courage de
le faire , le gouvernement qui a le sentiment de sa force
et la certitude de la volonté nationale , n'a pas besoin de
détails pour connaître l'opinion du peuple.
MESSIDOR AN VI11.
77
Mais vous devez m'informer soigneusement de l'état
de l'instruction publique . Je n'ai point réservé non plus
de colonne pour cet objet , parce que les renseignements
qu'il exige supposent des développements ; votre lettre
me les donnera. Vous ne laisserez rien ignorer sur le
mérite ou sur la capacité des instituteurs de tous les
degrés , sur leur mode d'enseignement , sur les progrès
des élèves : souvenez - vous que là est l'espérance de la
patrie.
"
La tâche que vous avez à remplir est grande ; mais
elle n'est pas au dessus de vos forces. Vous ne pourriez
pas administrer votre département , si vous ne procuriez ,
jour par jour , les renseignements que je vous demande ;
vous les réunirez en un seul tableau et vous me les
transmettrez tous les mois. Vous m'indiquerez et les
maux et les remèdes ; vous m'indiquerez le bien qui est
fait , et celui qui est à faire. Renonçant à de vaines
abstractions , vous me donnerez des faits , vous me parlerez
des hommes les plus distingués par leurs talents ,
par leurs vertus , par leurs services. Combien je serai
satisfait de montrer au gouvernement la France rendue
au bonheur par ses soins , par les vôtres , citoyen préfet !
et combien vous jouirez de tout ce que vous aurez fait de
sage et de patriotique !
Je vous salue . Signé, L. BONAPARTE.
Il est étonnant qu'après un siècle les mêmes
idées d'ordre et de sagesse se retrouvent dans
l'administration . On doit se rappeler que vers
l'an 1698, Louis XIVordonna , pour l'instruction
du duc de Bourgogne , que chaque intendant fît
une description détaillée de sa province . « L'ouvrage
fut très- utile , dit Voltaire , quoique tous
les intendants n'eussent pas la capacité et l'at
78 MERCURE DE FRANCE ,
tention de M. Lamoignon de Baville . Si on avait
rempli les vues du roi , ajoute- t - il , sur chaque
province , comme elles le furent par ce magistrat
dans le gouvernement du Languedoc , ce
recueil de mémoires eût été l'un des plus beaux
monuments de ce siècle . »›
Espérons qu'il nous viendra de nouveaux
Bavilles !
Ainsi , tout ce qu'il y eut de grand et d'utile
dans les anciennes institutions , renaît aujourd'hui
sans danger pour les institutions nouvelles
, qui n'en auront que plus d'éclat et de
solidité.
On parle aussi de quelques légères modifications
dans le systême décimal . On ne changerait
que les noms , en gardant tous les principes.
Ce serait le plus sûr moyen d'adapter aux habitudes
universelles un systême utile qui fait tant
d'honneur au petit nombre de savants dont il
est l'ouvrage.
Le Ministre de l'intérieur a fait publier le programme
de la fête du 14 juillet. L'ordonnance
et l'esprit de cette fête seront enfin dignes de la
nation française . On y réunit la fête à l'union
de tous les Français , pour effacer tous les souvenirs
affligeants. On veut y joindre des idées
de création , pour faire oublier ces temps où l'art
MESSIDOR AN VIII.
79
de gouverner n'était que l'art de détruire . Cette
lettre du ministre en expose tout le plan .
RAPPORT présenté , le 23 prairial an 8 , aux
Consuls de la République , par le Ministre de
l'intérieur , sur l'anniversaire du 14 juillet
et la fête de l'Union des Français.
CITOYENS CONSULS ,
Par votre arrêté du 18 pluviôse , vous avez ordonné
qu'il serait célébré une fête à l'union des Français , dans
la décade qui suivra l'entière pacification de l'Ouest.
Depuis plusieurs mois la paix intérieure règne dans ces
contrées : j'aurais déja pris des mesures pour l'exécution
de l'arrêté du 18 ; mais , citoyens Consuls , le 14
juillet approche , et je crois devoir vous proposer de
remettre la célébration de la fête de la Concorde à l'époque
la plus mémorable de notre histoire , à ce jour
d'espérance où tous les coeurs s'unirent pour vouloir la
liberté , tous les bras pour la conquérir. Le même jour
ramène chaque année les mêmes émotions ; elles seront
plus douces , sans doute , aujourd'hui qu'aucun sentiment
pénible ne nous agite . Si nous avons des larmes à
répandre sur tant de héros moissonnés au champ d'honneur
, sur tant d'hommes illustres victimes de nos dissentions
civiles , nous pouvons au moins opposer à l'image
du passé , l'image du présent nous voyons la
République jouir , sans trouble , du gouvernement
qu'elle s'est donné , et toutes les affections , tous les
sentiments se confondre dans l'amour de la patrie. A
:
Le 14 Juillet devant , cette année , réunir la célébration
de deux grandes fêtes nationales , l'exécution
de votre arrêté du 29 ventôse sur les colonnes départementales
, m'offre une idée accessoire que je crois digne
de vous être exposée . L'érection de ces colonnes est le
témoignage de la reconnaissance nationale envers les défenseurs
de l'état : il me paraît que cet hommage doit
leur être rendu le même jour sur tous les points de la
république ; ce jour sera le 14 juillet .
Que l'exécution de votre arrêté , citoyens Consuls ,
commence le 25 messidor.
80 MERCURE DE FRANCE ;
Que dès le matin la première pierre de la colonne nationale
soit posée sur la place de l'Union de tous les
Français ; que le même jour , dans toute la France , on
jette les fondements des colonnes départementales ; et
que partout , à la même heure , retentissent les noms
de ces généreux guerriers dont le sang a coulé pour la
patrie.
J'ai l'honneur de vous présenter , citoyens Consuls ,
dans le programme ci-joint , les détails d'exécution : j'ai
cherché à y réunir tout ce qui peut donner aux sentiments
généreux et patriotiques un nouvel essor ;
j'ai écarté les ouvrages dispendieux et fragiles qui ne
laissent rien d'honorable ; et j'ai cru que nous devions
attacher la pensée de l'avenir à cette belle époque , en
fixant à ce jour l'établissement de monuments solides et
glorieux.
C'est dans ces vues que je propose de commencer en
même temps le quai de la Pelleterie , utile et depuis
longtemps projeté : tout est prêt pour exécuter vos intentions
à cet égard .
J'ai , en conséquence , citoyens Consuls , l'honneur de
vous présenter les projets d'arrêté et de programme .
Salut et respect. Signé LUCIEN BONAPARTE.
Les vraies idées de tolérance civile et religieuse
sont enfin proclamées et reconnues . La lettre
que le ministre de la police vient d'écrire en conséquence
à tous les préfets , prouve les progrès
de l'esprit public et les améliorations de tout
genre qu'on doit à l'influence du 18 brumaire.
Nous regrettons de ne pouvoir donner ici cette
lettre : elle sera insérée dans le numéro prochain .
( N.° II ) , 16 Messidor An 8:
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE .
POÉSIE.
Fin de l'Episode d'Olinde et Sophronie , traduit
du second chant de la Jérusalem .
EN ce terrible instant , dans l'enceinte s'avance
Un guerrier , si du moins on en croit l'apparence .
Son habit étranger , ses armes , son coursier ,
Attirent les regards . Mais au fameux cimier ,
Au casque surmonté d'un tigre qui menace ,
On reconnaît Clorinde , et déja dans la place
Le nom de la guerrière a partout retenti .
Clorinde a méprisé d'un sexe assujetti
Les travaux délicats , la molle et vaine adresse .
L'aiguille et les fuseaux offensaient sa jeunesse ;
Et les jeux , la parure , objets de ses dédains ,
Lui semblaient avilir son courage et ses mains.
REP.FRA
.
DEP
!
I.
6
82 MERCURE DE FRANCE ,
1
Un orgueil héroïque arme son front sévère ,
Mais ce front est charmant , et son orgueil sait plaire ;
Et quand sous les drapeaux Clorinde a combattu ,
La licence des camps respecta sa vertu .
Dès ses plus jeunes ans , déja sa main habile
Savait soumettre au frein un coursier indocile.
A la lutte pénible elle endurcit ses bras ,
A la course légère elle assouplit ses pas ,
Apprit à manier et la lance et l'épée :
De jeux hardis , sanglants , sa vaillance occupée
Poursuit dans les forêts les tigres et les ours.
Aux combats , à la gloire , elle a voué ses jours ;
Et bravant tout danger , cette amazone altière
A la chasse est un homme , un lion dans la guerre.
Des confins de la Perse elle venait alors
De son bras aux chrétiens opposer les efforts :
Ils en ont fait souvent la triste expérience ,
On vit plus d'une fois leur sang rougir sa lance.
Clorinde , en approchant de ce théâtre affreux ,
Voit d'un oeil attentif ce couple malheureux ,
Le désespoir de l'un et le calme de l'autre ;
Que son sexe est ici plus ferme que le nôtre.
Elle observe pourtant dans ce jeune homme en pleurs ,
Que l'intérêt d'une autre attendrit ses douleurs ,
Et qu'il plaint sa compagne encor plus que lui -même ; ;
Que gardant le silence en ce moment suprême ,
Sophronie immobile , au ciel fixant ses yeux ,
Semble loin de la terre , et déja dans les cieux . ·
Clorinde les regarde , et répand quelques larmes ;
Mais surtout Sophronie , et son âge et ses charmes ,
Parlent plus puissamment à ce coeur généreux.
Toujours la fermeté plaît dans les malheureux .
Plus que les pleurs d'Olinde elle aime ce silence ,
Et , croyant sur leur front lire leur innocence ,
MESSIDOR AN VIII. 83
Interroge un vieillard : « Ces deux infortunés ,
Сс Qui sont-ils , et pourquoi les a - t-on condamnés ?
« Qu'ont- ils fait ? » Elle apprend leur étonnante histoire ,
Et n'y voit de certain que ce qui fait leur gloire.
Son coeur n'a pas de peine à les justifier ,
Et croit en leur faveur devoir tout employer.
Elle avance , menace , écarte et fait éteindre
Ces feux cruels déja tout prêts de les atteindre ;
Et parlant aux soldats avec autorité :
"
"
Qu'aucun de vous ici n'ait la témérité ,
« Dit- elle , d'achever ce barbare supplice.
"
Clorinde va du, prince éclairer la justice ;
« Ne craignez rien de lui , quand je prends tout sur moi. »
Son aspect et son nom font respecter sa loi :
Elle part en laissant tous les coeurs dans l'attente .
Mais bientôt sur sa route Aladin se présente ;
Instruit que dans Solyme elle venait d'entrer ,
Par ses empressements il la veut honorer.
« Seigneur , je suis Clorinde , et puis croire , peut-être ,
* Dit- elle , que mon nom me fait assez connaître.
« Je viens défendre ici notre loi , tes états ,
« Et tu peux à ton gré disposer de mon bras.
"
;;
« Soit qu'il faille combattre au sein de ces murailles ,
Ou chercher l'ennemi sur le champ des batailles ;
Quelque poste qu'on m'offre en ce péril commun ,
Parle , je n'en refuse et n'en dédaigne aucun . » *
"
*
"
*
" Quel pays , dit le roi , quelle terre ignorée ,
Des regards du soleil est si loin retirée ,
Que le nom de Clorinde y puisse être inconnu ,
Et que de tes exploits le bruit n'y soit venu ?
Le secours de ton bras , guerrière renommée ,
Rassure mon empire , et vaut plus qu'une armée.
« Déja ce Godefroi , que tu sauras punir ,
Pour mon impatience est trop lent à venir.
84
MERCURE
DE
FRANCE
,
Est-il emploi trop haut pour un si grand courage?
« Tu dois seul du tien déterminer l'usage . "
" Commande à mes soldats , et prescris leur devoir ,
• Leur monarque sur eux te donne son pouvoir.
се
"
a
"
Clorinde lui rend grace : « Il est peu de justice
A vouloir que le prix précède le service ,
Reprend - elle aussitôt ; mais ta bonté , seigneur ,
« Enhardit ma demande ; une seule faveur
"
De mon zèle pour toi me paîra par avance.
« Pour deux infortunes j'implore ta clémence :
« Accorde-moi leur vie à titre de présent.

Ce couple infortuné , que je crois innocent ,
" A peut- être sans cause éprouvé ta colère ,
"
"
Et je ne prétends pas pénétrer ce mystère .
Mais je suis loin aussi de la commune erreur
Qui contre ces chrétiens arme un peuple en fureur.
« Je vois par notre loi cette erreur expliquée :
« C'est ton Ismen qui seul profana la mosquée.
« Le Prophète défend , comme une impiété ,
"e
་་
Qu'il entre aucune image en ce lieu redouté ,
Tu le sais et combien l'ont souillé plus encore
« Ces signes étrangers que notre culte abhorre !
Quand ils ont disparu de son temple outragé ,
་་
« Saus doute Mahomet s'est lui - même vengé.
« Mais qu'Ismen à son gré s'exerce à de vains charmes ,
" A ces enchantements qui pour lui sont des armes ,
Nous regardons toujours comme un secours meilleur
« Les armes des guerriers , le fer et la valeur. »
Le roi , quoique son ame , implacable , inhumaine ,
Ne puisse à pardonner se résoudre sans peine ,
Craint pourtant qu'un refus ne le prive aujourd'hui
D'un si puissant soutien qui vient s'offrir à lui .
Jaloux de s'attacher cette illustre étrangère ,
Il cède à ses raisons , et plus à sa priere .
1
MESSIDOR AN VIII. 85
66
"
Qu'ils te doivent , dit-il, leurs jours , leur liberté.
Un tel intercesseur serait -il rebuté ?
Qu'ils vivent : Aladin qui te les abandonne ,
" Innocents , les absout ; coupables , te les donne. »
Tous deux furent ainsi délivrés de la mort.
Heureux danger ! d'Olinde il a changé le sort.
Sophronie à ses voeux cesse d'être inflexible ;
Elle était généreuse , elle devient sensible .
Il mourait pour la suivre , il vivra pour l'aimer ;
Et du bucher fatal qui dut les consumer ,
L'amour , les appelant aux autels d'hyménée ,
Y conduit la vertu par ses mains couronnée.
NOTES.
( 1 ) Et devant sa vertu toujours intimidé ,
Il a desiré tout , et n'a rien demandé.
L'original du second vers est célèbre parmi les amateurs
, surtout par sa concision qui renferme trois idées :
Brama assai , poco spera , e nulla chiede.
« Il desire beaucoup , espère peu , ne demande rien . »
Voltaire et Bernard l'ont imité , chacun dans un genre
différent. L'un , dans un poème qui admettait le ton familier
, a dit :
Ce jeune homme de bien
Voulait beaucoup , et ne demandait rien .
L'autre , dans son Art d'aimer , qui comportait un style
plus soutenu , mais non pas épique , s'est attaché à rivaliser
de concision , en changeant un peu les idées :
Espère tout , prétend peu , n'ose rien .
Quand même un autre ne se serait pas déja emparé de
ce mérite de la concision , j'avoue que , bien loin de le
"
86 MERCURE DE FRANCE ,
chercher ici , j'aurais cru dans tous les cas devoir l'éviter.
C'est un des endroits , ce me semble , où le Tasse a dérogé
, non pas seulement à la dignité , mais au sérieux
du poème épique . Ce n'est pas un pur concetti , il est
vrai , et ce vers placé ailleurs sera toujours en lui - même
un joli vers ; il figurerait très -bien dans le Pastor Fido
ou dans l'Adone. Mais c'est parce qu'il n'est que joli
qu'il n'est nullement épique ; et le fond de ces idées ,
dont la petitesse devient encore plus sensible par le
cliquetis des trois antithèses rapprochées en trois mots ,
beaucoup , peu et rien , est non- seulement au dessous
de l'épopée , mais contraire à la nature de cet épisode
même , qui est grave , religieux et d'un intérêt pathétique
. Ce vers est donc une dissonance que peut - être
peuvent pardonner des oreilles italiennes , moins sévères
en poésie qu'en musique ; mais pour les connaisseurs de
toutes les nations et de tous les temps , j'ai cru devoir ,
en gardant l'idée principale , réduire le vers au ton d'une
simplicité intéressante , avantage à celle qui doit régner
dans tout l'épisode.
(2) Sa vertu la rassure et la rend intrépide.
est
Le fond de cette idée , telle qu'elle est ici rendue ,
très-vrai : rien ne donne plus de courage à une femme
que le sentiment de son honnêteté ; mais le Tasse a
gâté un peu cet endroit par les jeux de mots de ces
deux vers :
"
се
Vince fortezza , anzi s'accorda , e face
Se vergognosa , et la vergogna audace.
"
« Le courage l'emporte , ou plutôt il s'accorde avec la
pudeur ; il se fait pudique , et la pudeur se fait courageuse.
» Ces vers sont assez dans le goût d'Ovide
quand il laisse aller son naturel heureux et facile aux
petits agréments du bel esprit ; mais on ne trouvera rien
de semblable dans Homère ni dans Virgile .
(3) De la nature en elle on admire l'ouvrage ,
L'innocence la pare et le ciel l'embellit.
Au lieu de la nature , de l'innocence et du ciel , le
Tasse a mis la nature , l'amour et le ciel , apparemment
par inadvertance , ou par une disposition qui lui est
A
1
MESSIDOR AN VIII 87
assez naturelle , à faire entrer où il peut le mot d'amour
; mais il est ici trop évidemment déplacé. L'auteur
devait le réserver pour Armide , et il a oublié que
l'amour ne devait pas se trouver avec Sophronie. Ce
nom seul , qui signifie sagesse , et qu'il a fort à propos
donné à son héroïne , devait l'avertir de sa méprise ;
mais on voit combien ces sortes de fautes sont ai ées à
effacer , et combien il y en a peu parmi la foule des
beautés . Ces trois endroits , et deux ou trois vers où il
y a un peu de recherches et de redites dans le discours
d'Olinde et de Sophronie , sont , à mon avis , tout ce
qu'il y avait de trop dans ce touchant épisode . On n'est
pas autorisé , pour si peu de chose , à traiter le Tasse
comme un écolier.
(4) Lève les yeux , et vois ce soleil son ouvrage.
Come il est beau!
On lit dans les récits de la mort de J. J. Rousseau '
( dans ceux du moins qui le font mourir de sa mort
naturelle ) qu'étendu sur son lit , quelques heures avant
d'expirer , et regardant la beauté du ciel et du jour , il
prononça ces mêmes paroles , et celles qui suivent. On
aurait dû remarquer qu'elles étaient du Tasse , l'un de
ses auteurs favoris , qu'il lisait le plus souvent , et qu'il
portait d'ordinaire dans ses promenades. Je ne sais
même s'il n'en avait pas traduit en prose quelques
morceaux trouvés dans ses papiers après sa mort. Je
n'ai pas en ce moment ses oeuvres sous les yeux .
Au reste , on est convenu , il y a longtemps , que l'épisode
qui remplit la moitié du second chant , peche
contre les règles en deux manières ; d'abord , parce qu'il
ne faut pas mettre un épisode presque au commencement
de l'action ; ensuite , parce que celui d'Olinde et
Sophronie ne tient en rien à celle du poème . C'est donc
un défaut d'ordonnance , et c'est , je crois , le seul de
cette espèce qu'on puisse reprocher à la Jérusalem ;
mais si jamais on a pu dire , tu as tenu hors de propos
un très-beau propos , c'est assurément en cette occasion ;
car , à quelques vers près , c'est un chef - d'oeuvre de
narration et d'intérêt , au point qu'aucun amateur de
poésie ne voudrait que le poème eût de moins cette
faute et cet épisode ; et puisqu'il est isolé de sa na88
MERCURE DE FRANCE ,
ture , encore valait-il mieux qu'il fût placé avant l'action
qu'au milieu . C'est peut être ce qui a déterminé
l'auteur à le mettre à la tête de son second chant , et
l'on peut toujours regarder comme une faute assez heureuse
un morceau que la critique même ne voudrait
pas retrancher. Il est vrai que pour en sentir tout le
mérite , il faut savoir ce que c'est que de raconter en
vers , et combien peu d'auteurs s'en doutent .
VERS écrits près d'une fontaine où s'était
arrêtée madame d'Egmont.
D'EGMONT parut ; sur cette rive
Une image de sa beauté
Se réfléchit dans cette eau fugitive :
L'image a fui , l'Amour seul est resté.
Parfeu RHULIÈRES , de l'académie française.
MESSIDOR AN VIII. 89
Lettre sur quelques Notes écrites de la main
de Voltaire à la marge d'un exemplaire de
Virgile. *
On ne peut trop regretter la perte de la bibliothèque
de Voltaire ; le plus grand nombre des
livres qui la composaient était chargé de notes
de sa main : il y avait déposé des preuves sans
nombre de l'immensité de ses lectures et de ses
connaissances . On voyait souvent une raison supérieure
employer tous les trésors de la mémoire
, réfuter d'un seul trait un long ouvrage ,
et renfermer dans quelques mots le résultat de
cinquante ans de méditation . Des personnes dignes
de foi qui ont vu la bibliothèque de ce grand
homme , attesteront que cet éloge n'est point
exagéré. Des circonstances ' m'ont procuré un
exemplaire des oeuvres de Virgile qui lui avait
appartenu , et dont les marges contiennent quelques
remarques : son écriture est facile à reconnaître
; et d'ailleurs , le témoignage de Vanières
son secrétaire , de qui on tient cet ouvrage , en
constate l'authenticité.
Rien ne promet au premier coup d'oeil plus
-
* On a mal imprimé , il y a plus de quatre ans , la plupart
des observations contenues dans cette lettre : elles sont ici
conformes au manuscrit de l'auteur , et paraissent en totalité.
go MERCURE DE FRANCE ,
d'intérêt que des observations sur l'auteur de
l'Eneide , par celui de la Henriade : mais Voltaire
était malheureusement fort jeune quand il
fit celles dont je suis dépositaire . Il me paraît
qu'alors , plein des leçons du père Porée , il quittait
à peine le collége ; aussi ses remarques sont
presque toutes écrites en latin . On voit qu'il étudiait
avec soin la langue de Virgile : il se rend
compte des tours particuliers au poète romain ;
il le rapproche des auteurs grecs qu'il imite ; il
éclaircit plus d'une fois , par une paraphrase
courte , quelques expressions figurées et elliptiques
dont il est frappé .
Un semblable travail , entrepris par Voltaire
au sortir de son enfance , est à la fois un reproche
et une leçon pour tant d'auteurs modernes qui
ont négligé les études les plus indispensables , et
qui s'appellent des gens de lettres , à la honte de
notre temps .
J'avoue que le plus grand nombre des notes
que j'ai parcourues , n'a rien de remarquable ,
quoiqu'elles montrent partout une érudition
très-étendue pour un âge aussi peu avancé. Cinq
'ou six seulement font deviner l'esprit de Voltaire
à des yeux observateurs . Il suffit peut -être pour
le déceler , de l'espèce d'indifférence avec laquelle
il semble avoir lu les Eglogues et les Géorgiques.
Ce dernier ouvrage , le plus parfait de
MESSIDOR AN VIII. gr
l'antiquité , ne lui a pas fourni la moindre remarque
. Un seul vers des églogues est loué ; c'est
celui- ci :
Ut vidi , ut perii , ut me malus abstulit error.
Il le souligne , parce qu'il renferme un trait de
passion .
La troisième églogue imitée de Théocrite , lui
paraît grossière dans quelques détails ; la neuvième
, froide ; la quatrième , trop élevée pour
le genre bucolique .
Dès cette époque , on voit donc commencer
la préférence exclusive de Voltaire pour la poesie
morale et dramatique. Il réserve toute son
attention pour les scènes animées de l'Enéide ,
et néglige absolument l'intérêt des peintures
champêtres , la perfection des détails pittoresques
, que tous les siècles ont admirés dans les
Géorgiques . On peut juger dès lors quel sera le
caractère de son talent ; on n'est plus surpris que
Voltaire , l'égal des plus grands maîtres dans la
peinture des passions , leur soit presque toujours
inférieur dans celle des tableaux de la nature :
c'est qu'il n'avait point aimé les champs , c'est
qu'il n'y avait point vécu dès sa jeunesse .
Tous les poètes épiques avant lui , et cette observation
est je crois essentielle dans l'histoire
de leurs travaux , ont écrit , dans leur jeunesse ,
des pastorales ou des ouvrages d'un genre ana92
MERCURE DE FRANCE ,
logue . Virgile avait chanté Tityre et le vieillard
du Galèse , avant le sac de Troie et les combats
de Turnus et d'Enée . Le Renaud du Tasse fut
précédé de son Aminte. Camoens , en s'adressant
aux nymphes du Tage dans le début de son
poème , leur rappelle les églogues qu'elles lui
ont inspirées. Le génie sombre et sublime de
Milton lui-même s'est essayé dans son Lycidas
et son Penseroso sur des images champêtres.
Homère enfin , ne perd pas une occasion de ramener
jusques dans l'horreur des combats les
charmes et la paix de la vie rustique.
Voltaire a moins puisé que tous les autres à
cette source première des véritables beautés poétiques.
Sa jeunesse fut entraînée par tous les prestiges
des arts et de la société . Il n'habita la campagne
que dans sa vieillesse ; mais alors il y porta
plus de philosophie que de passions . Nourri pendant
cinquante ans d'autres idées , il ne pouvait
même au milieu des Alpes et du Jura , sur les
bords du lac de Genève et devant le génie de
la nature , se détacher un moment des illusions
du théâtre . Tout ce qui n'était pas du genre
dramatique n'avait à ses yeux qu'un rang inférieur.
Cette opinion a plus d'une fois égaré son
jugement , et lui a fait négliger quelques parties
essentielles de l'art.
Aussi dans la poésie descriptive , il laisse sou-
1
MESSIDOR AN VIII. 93
vent desirer des images plus vraies et plus précises
, une harmonie plus savante et un caractère
plus original . Ce défaut se fait sentir surtout
dans la Henriade , comparée aux poèmes antiques
; mais il n'excuse pas les critiques qui ferment
les yeux aux beautés de cette même Henriade
: elle en a de réelles qui lui sont même
particulières , et doit toujours rester au nombre
des premiers monuments de la poésie française.
Il est donc vrai qu'on peut saisir dans l'enfance
des grands hommes tous les traits du génie
qu'ils doivent avoir un jour. Voltaire enfant ,
préfère déja le mouvement des passions au calme
et au bonheur de la vie champêtre. Racine offre
un exemple différent dans les remarques de sa
première jeunesse sur Sophocle et sur Euripide .
Son ame tendre se repose avec complaisance sur
ces mêmes détails qui n'arrêtent point la sensibilité
impatiente et mobile de Voltaire . Les images
pastorales , les moeurs hospitalières ont à
chaque instant l'hommage du créateur futur
d'Athalie . La différence du style de ces deux
grands poètes dramatiques se laisse même entrevoir
d'avance dans les premières réflexions de
l'un et de l'autre . Voltaire ne juge que les masses
et les beautés générales du style ; il admire moins
souvent les effets d'harmonie imitative , ces expressions
hardies , ces combinaisons savantes de
1
94
MERCURE DE FRANCE ,
termes heureusement rapprochés , qui sont les
fruits de la méditation et d'un art approfondi . La
marche de Racine n'est pas la même ; j'ai lu quelques-
unes de ses notes à la marge d'un Horace ,
qui avait passé entre les mains de son fils et de
Lefranc de Pompignan . On voit que le plus parfait
de nos poètes ne l'était devenu qu'en étudiant
sans cesse , et dans ses moindres détails ,
tous les secrets du style poétique .
Il avait marqué plusieurs expressions d'Horace
comme propres à passer dans la poésie française .
À côté de celle- ci nigrum pulvere , il avait écrit
noir de poussière , et ajoutait : cette expression
peut se transporter avec succès dans notre langue.
C'est dans ce même exemplaire qu'à la marsi
connu d'Horace ,
ge
du
passage
In me tota ruens Venus
Cyprum deseruit.
on trouvait ce vers admirable de Phèdre :
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
Les notes de Voltaire sur Virgile , n'offrent ,
comme je l'ai dit plus haut , aucun trait aussi intéressant
. Le premier, le second , le quatrième et le
sixième livres de l'Enéide , sont chargés de coups
de crayon : le cinquième en a fort peu . Ce chant ,
que Montaigne regardait comme le chef-d'oeuvre
de la versification du premier des poètes la-
17
1
MESSIDOR AN VIII.
95
tins , devait le moins arrêter Voltaire , et toujours
par la même raison qui lui a fait lire si légèrement
les églogues et les géorgiques . L'épisode
de Nisus et d'Euryale , est le morceau des derniers
chants qu'il vante le plus . Le beau mouvement
qui termine cet épisode , et par lequel
Virgile se met lui-même en scène dans son Enéide
, lui paraît d'une grande beauté :
Fortunati ambo , si quid mea carmina possunt ,
Nulla dies unquam memori vos eximet ævo .
Aussi n'a-t- il pas manqué de l'imiter à la fin du
combat des deux Dailly , dans le huitième chant
de la Henriade :
Père , époux malheureux , famille déplorable ! etc.
Les vers qui expriment un sentiment sont
toujours ceux qui appellent son attention ; celui-
ci ,
Non ignara mali , miseris succurrere disco ,
est crayonné avec soin , et on lit à côté , versus
mirificus. Voltaire s'est souvenu de sa première
admiration , quand il a fait ce vers charmant dé
Zaïre , où la même pensée se retrouve avec un
autre mouvement :
Qui ne sait compâtir aux maux qu'on a soufferts ?
Lorsque Didon , après avoir accablé de reproches
Enée , s'adresse à sa soeur pour le fléchir ,
dans ces vers si connus :
Anna , vides toto properari littore circum , etc. etc.
96 MERCURE DE FRANCE ,
Voltaire loue l'heureux artifice de ce discours ,
et rappelle ce vers de Phèdre à Enone :
Presse , pleure , gémis , peins- lui Phèdre mourante.
Il observe plusieurs fois , et cette observation
a été faite par d'autres que lui , que Virgile ne
semble point craindre l'unifomité des mêmes
sons à l'hémistiche et à la fin de ses vers . Ces
exemples sont assez nombreux , et dans Virgile ,
et dans les poètes qui l'ont suivi . Il paraît même
que ce genre de beautés , si c'en était un quelquefois
, dégénéra en affectation après le siècle
d'Auguste ; c'est vraisemblablement une des raisons
pour lesquelles ces fameux vers , attribués
à Néron ,
Torva mimalloneis implerunt cornua bombis , etc.
ont paru si affectés à Perse . Mais on ne peut
nier que le retour des mêmes sons n'ait été ménagé
quelquefois à dessein dans les vers d'Horace
et de Virgile . Les vers asclépiades du premier ,
en offrent surtout des exemples fréquents .
Metaque fervidis
Evitata rotis palmaque nobilis .....
Terrarum dominos evehit ad Deos.
La rime n'est pas une invention si barbare ,
quoi qu'en aient dit des gens qui se croyaient
philosophes . Avec une véritable philosophie , ils
auraient trouvé dans la nature et notre organiMESSIDOR
AN VIII.
97
sation même , les causes du plaisir qu'elle nous
fait ; ils auraient vu qu'elle a été particulière à
tous les peuples , et que les premiers vers ont
été vraisemblablement rimés dans toutes les
langues .
Voltaire observe très -
judicieusement que
dans ces beaux vers du second livre ,
Uteroque recusso
Insonuere cava gemitumque dedere cavernæ ,
les quatre rimes qui s'y trouvent , prolongent
et doublent l'harmonie par la répétition des consonnances.
Il blâme , et peut- être avec quelque
raison , le même effet répété plus bas :
9278
Trojaque nunc stares , Priamique arx alta maneres !
Il est sûr qu'ici l'on ne sent pas le besoin de la
même symétrie. Que de beautés de ce genre
aurait pu découvrir dans l'Enéide , un homme
comme Voltaire , s'il l'avait commentée plus
tard ! Mais ce n'est point encore le génie qui
juge le génie , c'est un élève de Porée , qui se
fortifie dans la connaissance de la langue latine .
A côté de la sublime description de l'Etna , dans
le troisième livre de l'Enéide , il rappelle la première
pythique de Pindare , où ce dernier a si
bien décrit les fureurs de Typhée. Il transcrit
quelques vers grecs , les cite avec de grands éloges
;
d'où l'on peut conclure que Voltaire , quoi
I.
7 .
Bayerische
Stratebibliothek
München
98 MERCURE
DE FRANCE ;
qu'on ait dit , avait étudié le grec , et qu'il fut un
temps au moins où il a su admirer Pindare.
On rencontre même dans ces notes , des traits
de l'esprit satyrique de Voltaire . A la fin du sixième
livre , quand Anchise a montré à son fils
toute la suite de ses descendans , Virgile termine
très-brusquement, et parle sans aucune transition
des deux portes du sommeil d'où sortent les
songes.
Sunt geminæ somni porta , etc. Voltaire écrit
à la marge : Hic Virgilius oblitus suí est , nisi
lacunas fuisse velis.
En У réfléchissant
bien , on serait porté à
croire avec Voltaire , ' qu'il y a dans cet endroit
'une lacune véritable .
Je voudrais pouvoir faire une moisson plus
abondante , mais j'ai prévenu qu'elle serait bornée.
Je souhaite que le nom de Voltaire et de
Virgile fasse pardonner la petitesse de ces détails
, et leur donne quelque prix .
FONTANE S.
MESSIDOR AN VIIL
99
LE DÉFINISSE U R.
Pro quasi Deo habendus est qui
bene definire sciat. ARISTOT.
Il faut regarder presque comme un
" Dieu celui qui sait bien définir. "
EN voyant ce petit écrit nommé et signé le Définisseur,
on trouvera sans doute que l'auteur
n'est pas modeste dans le choix de son épigraphe
, puisqu'en se piquant de bien définir comme
l'annonce le titre qu'il prend , il ne fait rien
moins que propre apothéose.
Je ne conviens pourtant pas que je sois un fat ;
je n'ai cité la maxime du grand Aristote , que
pour avertir mes lecteurs de l'importance des
bonnes définitions , et non pour leur donner une
grande idée de mon talent.
En lisant pour la première fois cet éloge d'un
bon définisseur , j'avais soupçonné quelque faute
de copiste dans les anciens manuscrits , ou d'imprimeur
dans les premières éditions. J'ai quelquefois
même été tenté de croire que quelque
grand scholastique de la fin du quinzième siècle ,
célèbre par une définition de l'universel de la
part de la chose , avait interposé dans les premières
éditions d'Aristote , cette louange hyper100
MERCURE DE FRANCE ,
bolique de l'art de bien définir , qu'il croyait posséder
lui - même en un degré éminent ; mais
toutes les recherches que j'ai faites m'ont conduit
à reconnaître que le passage n'est ni altéré ,
ni supposé , et il ne m'est plus resté que le desir
de m'expliquer à moi - même comment le talent
de bien définir rapproche un faible mortel de la
divinité .
Je me suis dit : C'est la raison sans doute qui
place l'homme au- dessus des animaux , et relève
la dignité de son être ; et si l'art de bien définir
est le grand instrument de la raison , on peut
trouver supportable l'hyperbole du philosophe
grec, en en rabattant d'ailleurs ce qu'on voudra.
Qui ne voit en effet que pour détromper les
hommes de beaucoup d'erreurs , il ne s'agirait
le plus souvent que de leur faire attacher aux
mots des idées justes et précises ? de sorte qu'un
bon lexicographe est le meilleur instituteur que
pût avoir le genre humain.
Cette vérité est surtout sensible pour tous les
genres de connaissances qui sont relatives à la
morale et à la politique , et qui tiennent de plus
près à la prospérité sociale et au bonheur des
individus ; car les fausses notions en cette matière
, sont les sources de tous les maux qui affligent
l'homme en société.
MESSIDOR AN VIII. ΤΟΥ
Si , en prétendant rendre la liberté à uņe nation
, on appelle une multitude sans instruction ,
sans éducation , sans morale , sans propriété , à
l'exercice de tous ses droits politiques , n'est - ce
pas faute de s'être bien défini la liberté , la propriété
et ses droits ?
Si nous voyons, dans de grands Etats de l'Europe
, une dette énorme accabler de son poids
et les gouvernants et les peuples , n'est- ce pas
d'après les fausses notions qu'on se fait de la
dette publique , des effets du crédit , de la circulation
de la richesse nationale , etc. ? Mais il est
inutile de multiplier et de développer des exemples
qui se présenteront en foule à la pensée de
mes lecteurs.
J'ai toujours été frappé du titre que Hobbes
a donné à son traité de logique : il l'appelle
Computatio sive Logica , Traité du calcul ou
Logique .
La même homonymie a lieu dans la langue
grecque , οοὐὐ λλοογγόόςς signifie également calcul et
raisonnement ou raison ; et en y réfléchissant ,
on reconnaît en effet que tout raisonnement est
une espèce de calcul.
La conclusion de tout raisonnement est affirmative
ou négative. Ceux de la première espèce
sont des additions ; ceux de la seconde , des sous.
"tractions . Dans le raisonnement dont la conclu102
MERCURE DE FRANCE ,
tion est affirmative , on ajoute ou on unit une idée
à une autre idée ; dans celui dont la conclusion
- est négative , on retranche ou on soustrait une
idée d'une autre idée ou 'notion .
Or , le grand avantage de l'espèce de raison-..
nement qu'on appelle le calcul proprement dit ,
est que les termes en sont toujours parfaitement
définis , parce que les élémens en sont déterminés
et invariables . Les quantités désignées par les
chiffres 1 , 2 , 3, 4 , etc. , ou par les caractères
algébriques A, B, C, D, etc. , sont toujours les
mêmes dans toute la suite d'une démonstration ;
et dans un enchaînement de théorêmes qui conduisent
à la solution du problême le plus difficile
, on sait que 5 et A et D signifient toujours
et partout un tel nombre , une telle étendue , une
telle masse , une telle vitesse.
Dans le raisonnement commun au contraire ,
et surtout dans la dispute sur les sujets les plus
importants , les termes abstraits dont on est forcé
de se servir , n'ont pas toujours un sens précis ,
et reçoivent des acceptions différentes dans la
bouche des deux contendans , et souvent dans
le discours du même argumentateur , et dans le
cours d'un même argument , faute d'une bonne
définition .
Alors la conséquence et tout le tissu du raisonnement
se trouvent viciés de la même maMESSIDOR
AN VIII. 103
nière que le résultat d'un calcul algébrique dans
lequel 5 aurait signifié tantôt cinq pieds et
tantôt cinq toises , et A tantôt une vîtesse ou une
masse 50 et tantôt une vitesse ou une masse 100 .
Si le calcul proprement dit est un moyen plus
sûr d'arriver à la vérité dans les questions auxquelles
il peut être appliqué , parce que la définition
y est plus facile que dans les autres procédés
de l'esprit humain , il sera donc utile
de rapprocher autant qu'on le peut la manière
commune de raisonner , de celle qu'on appelle
plus proprement calcul ; ce qui , d'après ce
que nous venons de dire , se fera par le moyen
de définitions nettes , qui simplifient et déterminent
le signe de chaque idée ou de chaque
groupe d'idées qui forment une notion ; qui
le déterminent , dis - je , avec la même précision
et d'une manière aussi constante , que celle
que présentent des chiffres ou des caractères
algébriques.
Pour donner une idée du genre de travail que
je ferai , si je suis encourage , je présenterai ici
une courte liste de quelques mots dont l'acception
équivoque et incertaine a été la source de
beaucoup d'erreurs funestes , et qu'une définition
exacte empêcherait désormais d'être des instru¬
mens de dommage.
Nature , société naturelle , droits , propriété ,
104 MERCURE DE FRANCE ,
liberté , égalité , société politique , gouvernement
, souveraineté , monarchie , aristocratie ,
démocratie , anarchie , tyrannie , représentation ,
luxe , commerce , monopole , morale , religion ,
superstition , tolérance , vertu , honneur , machiavélisme
, constitution , cité , peuple , popularité
, nation , patrie , loi , guerre , politique ,
grandeur nationale , bonheur national , richesse ,
crédit , dette , éloquence , raison , esprit , talent ,
imagination , érudition , philosophie , théorie ,
systêmes , métaphysique , perfectibilité .
Cette liste ne comprend que cinquante articles
, et je crois pouvoir dire que si ces cinquante
mots étaient bien définis et universellement
bien entendus , ce monde , que les dévots
appellent avec quelque raison une vallée de larmes
, deviendrait le séjour de la félicité parfaite,
et nous y verrions se réaliser la fable de l'âge
d'or et du règne d'Astrée , si grande est la puissance
des bonnes définitions !
Je finirai par un apologue .
J'ai oui conter à M. de Mairan , que dans un
voyage à Beziers , sa patrie , il avait trouvé un
quvrier qui polissait assez bien les verres de lunettes
à mettre sous le nez . L'artiste expliqua
au philosophe une espèce de théorie qu'il s'était
faite , et termina sa dissertation par ces mots :
C'est l'ignorance de ces principes , Mounsieur,
MESSIDOR AN VIII. 105
qui infecte le monde de mauvaises lunettes.
Et moi aussi , je prétends que c'est faute d'une
bonne théorie des définitions , qui sont les lunettes
à l'aide desquelles nous voyons les objets de nos
pensées , que le monde est infecté de tant d'erreurs.
Je crois savoir polir les verres assez bien .
J'offre mes talens , tels qu'ils sont , à ceux qui
voudront les employer.
LE DÉFINISSEUR , A. M.
Le ton de ce morceau doit faire aisément reconnaître
l'auteur , qui a plus d'une fois donné des formes piquantes
à la raison , et soutenu les principes avec courage. C'était
, au jugement de Voltaire , un de nos meilleurs esprits
. Puisse - t- il , à l'aide de bonnes définitions , appaiser
toutes nos querelles ! Mais Locke avait déja recommandé
la même exactitude , et nous ne sommes guère plus sages
depuis ses leçons . Quoi qu'il en soit , on prie le Définisseur
de rectifier nos idées sur quelques -uns des mots
qu'il cite , et que l'ignorance emploie tous les jours au
hasard. On invite tous les bons esprits à se joindre à
lui. Ils peuvent choisir dans la liste précédente le terme
qu'ils aimeront le mieux définir. Le Mercure appartient
à tous les talents qui nous restent encore ; et quand ils
youdront l'enrichir , le rédacteur est trop heureux de leur
céder une place qu'il n'accepta que pour les honorer et
les défendre .
106 MERCURE DE FRANCE ;
DE L'INSTITUT
E T
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
DANs les dernières années de la monarchie les
injures et les déclamations de tout genre étaient
prodiguées contre les sociétés littéraires , et surtout
contre l'Académie française , parce qu'elle
'était la plus fameuse.
De tous les usages de l'ancien régime , c'est
le seul qui se soit conservé sans altération . Il est
probable qu'il ne disparaîtra jamais. Un corps
de savants et de gens de lettres a , dans tous les
temps , pour adversaires les amours- propres et
les prétentions qu'il n'accueille pas . Aussi l'institut
a-t- il hérité , dans ces derniers temps de
toutes les haines divisées autrefois sur les trois
académies qu'il représente aujourd'hui .
Un des plus sûrs moyens peut-être de le servir
utilement , c'est de recréer auprès de lui quelque
association digne d'exciter l'envie et de partager
la renommée.
Ceux qui s'occupent dans ce moment de ras
sembler les débris épars de l'Académie françaiMESSIDOR
AN VIII. 107
se, ne sont donc point les ennemis de l'institut ,
comme on a feint de le croire .
Les plus respectables des membres qui le
composent n'ignorent pas les défauts de son organisation
; ils conviennent qu'un reste de préjugés
révolutionnaires s'est fait voir dans la
formation d'un établissement où ne devait se
montrer que le goût des arts , des sciences et des
lettres . Ils avouent enfin que si les sciences ont
dans la première classe leurs plus dignes représentants
, les lettres ne sont pas toujours aussi
heureuses dans les deux dernières , quoiqu'on
y trouve plusieurs noms très -recommandables .
Ils regrettèrent vivement , dès l'origine , qu'on ne
leur permît pas de s'associer les écrivains illustres
qui honoraient la France depuis trente ans,
et que l'Europe cherche en vain sur la liste de
l'institut.
Ils se réjouiront les premiers de voir le Gouvernement
r'ouvrir aux arts cet ancien asyle où,
depuis le grand siècle , se conservaient toutes leurs
traditions. Si l'Académie française reparaît , on
sentira de plus en plus l'avantage de laisser aux
lettres , aux sciences et aux arts un domaine indépendant.
On ne doit point les confondre , si on
veut conserver l'éclat de leurs diverses productions.
Rien n'est plus vrai que le mot de Duclos
qu'on a déja cité : Il faut que les académies
108 MERCURE DE FRANCE ,
communiquent ensemble , mais il ne faut pas
qu'elles se pénètrent .
!
Le doyen de l'Académie française, l'auteurdu
beau poëme des Saisons , que Voltaire appelait
L'harmonieux émule
Du pasteur de Mantoue et du tendre Tibulle ,
a déja reçu
nement.
des preuves de l'intérêt du
gouver-
Voici la lettre que le Ministre de l'intérieur
vient d'écrire , le 26 prairial, au C. Saint - Lambert.
er
le
Je vous annonce , Citoyen , avec grand plaisir , que je
viens de donner des ordres pour que vous puissiez jouir ,
à dater du 1. messidor , d'une pension de 2400 fr.
J'aurais desiré que gouvernement eút pu faire davantage
dans les circonstances actuelles , mais il faut
d'abord défendre ces champs que vos vers font aimer.
Quand vous quitterez la campagne , je reverrai avec
grand plaisir le doyen de l'Académie française .
Je vous salue avec les sentiments que vous inspirez
à ceux qui vous ont lu.
LUCIEN BONAPARTE.
Réponse du C. Saint-Lambert.
A Sannoy , près de Franconville , 3 messidor.
Permettez -moi , pour vous remercier d'une manière
digne de vous , de commencer par féliciter les lettres
d'avoir trouvé un ministre qui sait consoler ceux qui les
ont toujours cultivées .
Je sens au reste que vous avez moins de mérite qu'un
autre à faire beaucoup pour les talents ; ce sont ceux qui
en ont qui les aiment. Malgré votre jeunesse , votre réputation
est célèbre par les vôtres.
MESSIDOR AN VIII. 109
Souffrez qu'un vicillard qui a toujours aimé passionnément
les lettres , voie dans vos bienfaits pour lui l'assurance
de ce qu'elles peuvent attendre de votre ministère.
Je serai heureux , citoyen Ministre , de vous porter
cet hiver les témoignages de mon respect et de ma vive
reconnaissance.
SAINT -LAMBERT .
EXTRAITS.
JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , poëme imite du
TASSE, par J. M. B. CLÉMENT ( de Dijon ) .
F
il fau-
« POUR bien traduire un poète en vers ,

drait avoir plus de génie que lui . — Or, quand
on a plus de génie que Virgile , on ne songe point
à le traduire ; on aime mieux servir de modèle
comme lui . Si vous traduisez toujours , vous
ne serez jamais traduit , a dit fort bien M. de
Montesquieu. -Jamais aucun bon poète latin
n'a traduit en vers un poète grec ; jamais
aucun bon poète français p'a traduit en vers
un poète grec ou latin. >> ( OBSERVATIONS
CRITIQUES de M. Clément , sur la traduction
des Georgiques par Delille. )
L'auteur qui dictait , d'un ton si tranchant ,
ses opinions particulières sur l'art de traduire les
anciens , a cru pouvoir traiter plus familièrement
110 MERCURE DE FRANCE ,
E
le chef-d'oeuvre épique de l'Italie moderne. On
croirait peut-être qu'il n'a pas eu le projet d'en
faire une traduction , s'il n'avait pas expliqué ,
par des exemples , ce qu'il appelle imitation
poétique.
Virgile , dit- il , imitait Théocrite et Homère
; il faisait passer dans sa langue les beautés
de ces poètes , qu'il pouvait s'approprier : mais
il n'aurait pas consumé un temps précieux à
lutter contre des beautés qui tiennent à la langue
où elles sont écrites , et qui ne peuvent se
transplanter dans une autre , sans perdre de
leur grace ou de leur force ..... La Fontaine et
Boileau ont fait comme Virgile : ils ont cueilli
avec choix les fleurs poétiques de l'antiquité ;
laissant toujours celles qui auraient pu se flétrir
sur une tige étrangère . » ( ibid. ) —Il est évident
que le C. Clément n'a pas imité comme
les grands modèles qu'il cite . Nous sommes donc
forcés de croire qu'il a traduit , en permettant à
ses amis d'observer , pour justifier le titre de
son ouvrage , qu'il aréduit à seize les vingt chants
de la Jérusalem délivrée , qu'on n'y trouve pas
toujours le sens et les idées du Tasse , et qu'on n'y
trouve jamais son coloris , ses graces et son génie .
Mais , quel que soit le titre adopté par le C.
Clément , il est incontestable qu'il a voulu ( pour
nous servir de ses expressions ) , transplanter
MESSIDOR AN VIII. III
de la langue où elles sont écrites , dans la nôtre
, les beautés d'un poème que l'orgueil des
modernes oppose quelquefois à la gloire des anciens.
Il n'est pas moins vrai qu'il a consumé un
temps précieux dans ce travail pénible , et des
eritiques difficiles ajouteront peut - être qu'il l'a
perdu.
En effet, si , comme l'observe le C. Clément
le Tasse a sacrifié trop souvent au bel - esprit
et au goût de sa nation ; s'il est quelquefois trop
indulgent aux afféteries et à la mollesse de la
langue italienne : par combien de beautés ne
rachète- t- il pas ces défauts ! Quelle riche variété
dans ses caractères et dans ses épisodes ! quelle
fraîcheur dans ses paysages ! quel feu dans ses
batailles ! quel heureux mélange des couleurs
les plus douces et les plus brillantes dans ses
peintures de l'amour ! Virgile semble s'être
épuisé lui-même , après avoir épuisé les passions
et la poésie pour créer Didon. Le Tasse anime
à la fois Herminie , Clorinde , Armide ; et dans
les tons les plus opposés , son pinceau retrouve
toujours sa grace et son éclat : son style est quelquefois
chargé d'ornements frivoles , mais sa
pensée est presque toujours simple et noble ; et
son expression , souvent harmonieuse et pittoresque
, ne manque jamais d'élégance ou de
facilité.
1
112 MERCURE DE FRANCE ,

Tel est le caractère qu'on aurait voulu retrouver
dans le C. Clément : qu'il fût imitateur
ou traducteur , c'est le Tasse qu'il fallait peindre
, c'est son poème qu'il fallait reproduire à nos
yeux. Qu'importe qu'il ait réformé , d'après des
critiques dont la justesse n'est pas toujours démontrée,
quelques irrégularités dans le plan de
l'ouvrage ? Qu'importe encore qu'il ait fait disparaître
des concetti , des jeux - de - mots , et toutes
ces taches légères qu'impriment à la Jérusalem
délivrée le goût du siècle et le génie du
peuple que le Tasse a illustrés ? Ceux qui , dans
une version fidelle , rendront même faiblement
ses beautés et ses défauts , seront moins coupables
envers lui . La plus grande injure qu'on
puisse faire au Tasse , c'est de l'empêcher d'être
lu.
Or , dans la traduction du C. Clément , le lecteur
est forcé de s'arrêter à chaque pas , vaincu
par la monotonie de l'ensemble et la sécheresse
des détails . Ce n'est pas qu'on n'y retrouve de
temps en temps les traces d'un goût pur et sévère
, avec la preuve que le C. Clément a trèsbien
étudié le mécanisme des vers et les artifi,
ces du style poétique . Mais il semble avoir soumis
le sien à des lois somptuaires ; et sa froide
régularité , sa pénible correction , sa médiocrité
soutenue , forment un contraste éternel avec
DEPT
MESSIDOR AN VII.
113
la grace naturelle , l'abondance , l'élévation , la
noblesse ou l'ingénieuse simplicité de son auteur.
Il s'est fait un devoir malheureux d'étouffer
l'esprit , la verve et le caractère original du
Tasse ; c'est le sien que le C. Clément a voulu
donner à la Jérusalem. Ensorte qu'il n'est pas
rare d'y trouver cent vers de suite , tels que les
suivants , dont aucun ne blesse l'exactitude grammaticale
, mais où l'on ne rencontre pas un mot
qui puisse éveiller la pensée , le sentiment ou
l'imagination :
Raffermis le Danois , s'il était ébranlé ;
Peins - lui toute la honte où sa fuite l'expose :
".
Il y va de sa gloire à suivre notre cause, era
Qu'il vienne , mais sans toi : diffère ton retour.
J'ai besoin d'un ami dans l'infidelle cour :
La Grèce , trop longtemps , nous secourt en paroles :
Nous voulons d'elle enfin des armes moins frivoles .
Le Grec est vain , trompeur ; l'intérêt est sa loi :
Mais son propre intérêt doit l'enchaîner à moi .
Ne perds pas un moment : vas ; c'est assez t'instruire :
Mes lettres appuieront ce que tu pourras dire , etc.
Nascuntur poeta . Cet adage peut consoler le
C. Clément , de ses revers dans une carrière trop
périlleuse . Il en est une autre où ses études , son
expérience , son attachement aux vrais principes
, lui promettent des succès plus faciles . Ses
travaux multipliés , une littérature qui n'est pas
commune , et la conscience qu'il doit avoir ac-
REPFRA
.
I. 8
14 MERCURE DE FRANCE ,
quise des difficultés de l'art , lui garantissent un
rang distingué parmi nos critiques . Nous sommes
persuadés qu'il ne mettra plus dans ses jugements
, l'aigreur qu'on reprocha justement aux
écrits de sa jeunesse , quand il attaquait , avec
une audace presque sans excuse , les chef- d'oeuvres
de Voltaire et les productions les plus heureuses
de notre âge. Ce souvenir rend peut- être
un peu sévère le jugement qu'on porte de l'ouvrage
qu'il vient de publier. Le C. Clément respectera
sans doute un droit dont il a fait un si
long usage ; s'il se plaignait de la manière dont
on l'exerce envers lui , nous ne lui répondrions
que par cette phrase , qui termine la préface
de ses Observations sur les Géorgiques de Delille
: « Les gens de lettres doivent s'estimer
« s'aimer et se critiquer. Mais à présent , la plu-
« part ne s'aiment ni ne s'estiment , et sont fu-
« rieux quand on les critique. »
E.
L'auteur de cet extrait est le même qui a rendu compte
des spectacles dans le dernier Mercure et dans celui - ci .
Il signera dorénavant de la lettre initiale de son nom
ses différents articles.
MESSIDOR AN VIII 115
HISTOIRE naturelle des Poissons , par le C:
Lacépède , membre du sénat et de l'institut
national , etc. A Paris , chez Plassan , imprimeur-
libraire , rue du Cimetière Saint- André ,
n.º 10 ; an 8.
ON
1
N se souviendra longtemps de cette époque
fameuse où Buffon commença d'écrire l'histoire
de la nature. C'est le moment le plus glorieux
de ce siècle . Voltaire avait accumulé les chefsd'oeuvres
dans plus d'un genre , Montesquieu
publiait l'Esprit des lois, Rousseau méditait l'Emile
et le Contrat social ; des écrivains inférieurs
, mais qui pourtant ont mérité de la renommée
, Diderot et d'Alembert , traçaient le
plan de l'Encyclopédie . Chacun de ces hommes
illustres a eu ses disciples et son école . Les quatre
premiers , comme les plus forts , ont traîné
à leur suite un plus grand nombre d'imitateurs .
Les formes de style employées par Buffon , peuvent
se copier avec quelque succès. Les paradoxes
prodigués par Rousseau , ont fait croire à
tous les esprits faux et à tous les rhéteurs , qu'ils
avaient hérité de son talent. Montesquieu est
resté plus inaccessible à toute imitation : chacune
de ses phrases est une pensée , chacune de
116 MERCURE DE FRANCE ,
ses pensées est un tableau . Des idées originales
et profondes ne se copient pas avec la même facilité
que des sophismes hardis ou des périodes
nombreuses.
Parmi ceux qui suivent la trace de ces grands
hommes , le C. Lacépède s'est montré le plus
digne de continuer le beau monument qui a
rendu Buffon immortel . On se souvient qu'il lui a
consacré un éloge funèbre , ou plutôt un hymne
à la tête de son histoire des Serpents. C'était un
disciple de Platon qui louait son maître , et qui
empruntait quelquefois son style pour le mieux
célébrer. Mais le C. Lacépède doit se souvenir
qu'Aristote , en admirant Platon dont il était
l'élève , a pourtant réformé une grande partie
de ses idées , et que même le style de ces deux
illustres philosophes n'a point d'analogie . Il est
donc permis , en rendant hommage à Buffon ,
d'abandonner toutes ses erreurs , dont les nouvelles
découvertes nous désabusent de jour en
jour. Sa comète qui a détaché les planètes du
soleil , son feu central , le réfroidissement successif
des différentes parties du globe , et tant d'autres
hypothèses , pourront subir le même sort que
les brillantes rêveries de Platon ; mais il lui restera
toujours la grandeur de ses vues , l'élévation
et la magnificence de son style. La plupart de
ses continuateurs n'ont été que ses copistes ; et
MESSIDOR AN VIII. 117
convenons qu'il est assez facile d'imiter ce style
à demi poétique , qui a fait dire plaisamment à
Voltaire , quand on lui parlait de l'Histoire naturelle
, pas si naturelle . Ce reproche était injuste.
à l'égard de Buffon , qui avait eu le mérite de
créer sa manière , qui était riche sans effort ,
et qui , lorsqu'il déployait toute sa parure , ne
semblait qu'adapter une idée convenable à la
majesté de ses idées. Mais la critique reste dans
toute sa force pour quelques- uns de ceux qui
l'ont suivi . Elle ne tombe pas sur le C. Lacépède
, car c'est plutôt par une ressemblance naturelle
que par un esprit d'imitation , qu'il a des
rapports avec son modèle : il décrit en naturaliste
, et peint en poète . L'Histoire des Poissons
est digne de lui . Mais ce sujet peut-être était
moins riche et moins favorable à l'imagination
que l'Histoire des Serpents. L'effroi universel
qu'ont inspiré ces singuliers animaux , le grand
rôle qu'ils ont joué dans la religion de tous les
peuples , leur taille démesurée dans certains climats
, la beauté de leurs couleurs , la souplesse
de leurs mouvements , le secret de leurs retraites
, la peau nouvelle dont ils se couvrent à chaque
printemps , cette vie dont ils semblent doués
dans chaque partie de leur corps , et qui les a
fait choisir , chez une nation antique et savante ,
pour l'emblême de l'éternité ; toutes ces fables ,
118 MERCURE DE FRANCE ;
nées de la terreur que produit leur approche ;
donnaient un grand intérêt à ce premier ouvrage
du C. Lacépède. Mais si les moeurs des
animaux qu'il peint aujourd'hui ne peuvent
offrir des peintures si attachantes , le C. Lacépède
n'a rien négligé pour animer ses descriptions,
et surtout pour être utile aux amis des
sciences physiques .
Le premier volume de cette Histoire des Poissons
renfermait la description de cent trentesix
espèces , dont vingt-six n'avaient été indiquées
dans aucun ouvrage .
Le second volume contient encore la notice
d'un plus grand nombre d'espèces . On y marque
les caractères de cent soixante -treize , dont
vingt -six étaient inconnues . Le C. Lacépéde a
commencé ce volume par des vues générales ,
à la manière de son maître . Le premier discours ,
sur la durée des espèces , a de la pompe et de
la noblesse . Si on osait faire quelque reproche
à l'auteur , c'est un peu de luxe et trop d'ornement
dans le style . En cherchant le nombre , il
accumule quelquefois des épithètes plus harmonieuses
pour l'oreille , qu'utiles pour la vérité de
la description et l'énergie du sens . Enfin , s'il
veut devenir le rival du grand homme auquel
il succède , il doit être plus économe de ses richesses.
MESSIDOR AN VIII. 119
SPECTACLES.
THEATRE FRANCAIS.
MONTMORENCY , tragédie en cinq actes
par le C. CARRION DE NISAS.
La première représentation de cette pièce
n'avait obtenu qu'un succès équivoque et longtemps
disputé. Une partie des spectateurs , plus
frappée des inconvenances que des défauts réels ,
avait manifesté son improbation d'une manière
bruyante. L'auteur a fait disparaître ces taches
légères ; il a corrigé les vers qui avaient universellement
déplu ; et , grâces aux changemens desirés
, Montmorency aura l'éclat de quelques
représentations .
L'analyse de cet ouvrage a paru dans tous les
journaux , avec des réflexions plus ou moins polies.
Il est inutile de la répéter ici . Nous supprimons
également des critiques très- fondées sur
la conduite de la pièce , où la longueur et la monotonie
naissent trop souvent du manque d'action.
Nous avouons même que dans le temps où
l'art était plus généralement connu , plus heureusement
cultivé , la tragédie de Montmorency
A
120 MERCURE DE FRANCE ,
n'aurait pu obtenir les mêmes applaudissements .
Mais il nous semble que le talent de l'auteur est
au dessus de son ouvrage ; et nous allons motiver
notre opinion .
D'abord , on a condamné trop sévèrement le
choix du sujet . Sans le charger d'épisodes romanesques
, il était possible d'y trouver une tragédie.
Henri , duc de Montmorency , ayant embrassé
la révolte de Gaston de France , frère de
Louis XIII , arma le Languedoc contre son souverain
. Vaincu , fait prisonnier par le maréchal
de Schomberg , il fut conduit à Toulouse , et
décapité par arrêt du parlement . La fermeté
qu'il avait souvent montrée sur le champ de
bataille le suivit à l'échafaud , et répandit plus
d'intérêt que de gloire sur ses derniers moments .
-Tel est le fait isolé . Mais des circonstances
mémorables et de grands caractères avaient préparé
cette catastrophe. La France , arrachée au
fléau des guerres civiles par les mains victorieuses
d'Henri IV , avait r'ouvert ses blessures sanglantes
après la mort de ce monarque adoré. Le
fanatisme religieux et l'aristocratie féodale ,
ébranlaient le trône de son faible successeur ;
et dans un moment pareil , Montmorency, prétant
à la révolte l'appui de son nom et de son
courage ; Richelieu , ce génie audacieux et despotique
, cimentant la grandeur de son minis-

" 121
MESSIDOR AN VIII.
tère et le pouvoir absolu des rois dans le sang
d'un coupable illustre , que défendaient en vain
l'autorité des exemples , les honneurs de sa maison
, l'intérêt des grands et les larmes de la cour ;
la princesse de Condé sa soeur , et la Dnchesse
son épouse ; l'une , fière de ses souvenirs et de
sa beauté ; l'autre , belle de sa constance et de
ses vertus , combattant la haine d'un ministre
inexorable ; Louis XIII lui même , dont le caractère
timide , dominé par l'ascendant de Richelieu
, pouvait , sans être avili par une jalousie
puérile , fournir des ressorts à l'action ; tels sont
Jes personnages et les ressources que l'histoire
offrait au poëte , pour mettre sur la scène la fin
déplorable de Montmorency.
Le C. de Nisas a senti les avantages de son
sujet , mieux qu'il n'a conçu le plan de son ouvrage
. Il s'est privé , l'on ne sait pourquoi , d'un
moyen nécessaire à la marche de sa pièce , en
faisant annoncer , dès les premiers vers , l'arrêt
de mort porté contre le Duc. Il était facile , au
contraire , de laisser le spectateur dans une incertitude
pénible , source d'intérêt et d'émotions .
Ici , dès la première scène , le dénouement est
prévu et le sort de Montmorency décidé ; car il
ne peut échapper au supplice que pár un aveu
qui le couvrirait d'opprobre , ou par un complot
obscur , tramé sous l'oeil vigilant de Richelieu :
122 MERCURE DE FRANCE,
encore l'auteur ne tire-t-il aucun parti de ces
moyens subalternes . Le premier lui présentait
une scène imposante entre le Cardinal et le Duc ,
où celui-ci pouvait relever son caractère , et se
placer dans une attitude vraiment tragique. Il
n'a pas osé la risquer. Le second devait donner
du mouvement à l'intrigue et produire des effets
inattendus : il est indiqué faiblement , et ne sert
à ranimer ni l'action ni l'intérêt .

Au lieu des ressources offertes par le sujet ,
l'auteur en a cherché qui lui sont presque étrangères
, dans une situation délicate et difficile ,
c'est-à-dire , dans la scène du quatrième acte
entre Anne d'Autriche et Richelieu . Il y fait
entrevoir la politique profonde et les conceptions
hardies de ce ministre , également redoutable
à la France et à ses ennemis. Il y trace ,
d'une main ferme , le tableau de l'Europe à
cette époque mémorable , et développe des con
naissances peu communes. Mais cette scène ,
qui commande d'abord l'attention , finit par exciter
de violents murmures', quand le Cardinal
offre sérieusement à la reine
De renvoyer la pourpre au pontife romain ,
Et d'assurer le sceptre en son auguste main.
c'est -à-dire , de se faire protestant et de l'épouser
, à la mort du roi . Répétons , en passant , une
observation de Voltaire ; c'est que l'amour n'est
1
MESSIDOR AN VIII. 123
1.
digne de la tragédie que lorsqu'il est armé d'un
poignard : ici l'amour se montre partout , et ne
prend jamais un caractère dramatique. Qu'importent
au spectateur , et la fantaisie bizarre du
Cardinal , et les narrations sentimentales du
Duc , et la jalousie bourgeoise de Louis XIII ,
et les regrets inutiles de la princesse de Condé ?
Le penchant mal combattu d'Anne d'Autriche
pourrait inspirer plus d'intérêt ; et ce rôle , rendu
par M. Vanhove avec un accent plaintif et
mélancolique , aurait un charme attendrissant
s'il ne plaçait pas le roi dans une position voi
sine du ridicule , et s'il ne produisait , au cinquième
acte , par la découverte du portrait de la
reine , un incident qui tient un peu du comique .
Malgré tous ces défauts , la pièce excite et
reçoit souvent des applaudissements mérités. La
duchesse de Montmorency , dont la tendresse
fidelle est la seule qui soit agissante et théâtrale ,
fait couler plus d'une larme . L'auteur adoucit
avec beaucoup d'art ce qu'il y a de dur dans
le caractère de Richelieu , en peignant l'élévation
de son génie , et son zèle infatigable pour
la gloire de la France . A la fin , le tableau de
la cour éplorée aux genoux de Louis XIII , le
discours énergique du vieux d'Epernon et les
cris de la famille de Montmorency , produisent
une émotion assez forte , et remplissent ( trop
124 MERCURE DE FRANCE ,
tard sans doute ) le double objet de la tragédie ;
qui est d'effrayer et d'attendrir.
Le style de cet ouvrage n'est pas soutenu ,
mais il est exempt de néologisme , d'enflure et
d'affectation ; mérite très- rare , dont il faut tenir
compte au goût de l'auteur . On a retenu plusieurs
beaux vers ; il en est aussi qu'on voudrait oublier
, et que le C.de Nisas corrigera sans doute ,
surtout s'il veut exposer sa pièce aux honneurs
de l'impression.
E.
VARIÉTÉS.
Trois ouvrages importants paraissent depuis
quelques semaines en Angleterre.
La Géographie d'Hérodote , par le major
Reynell .
L'ambassade au Thibet , par le capitaine
Turner.
Le Périple de la mer Rouge , par le docteur
Vincent , auteur du Voyage de Néarque .
Ce dernier ouvrage du docteur Vincent n'est
pas moins instructif que le premier . Il serait
digne d'avoir pour traducteur le C. Billecoq ,
qui vient de nous donner une si bonne édition
du Voyage de Néarque , dont le Périple de la
mer Rouge est la continuation .
MESSIDOR AN VIL 125
La Géographie d'Hérodote , par le major Rey,
nell, manque de la méthode et de la précision
nécessaire à ce genre d'ouvrage ; mais ce mérite
ne se trouve que dans les bons auteurs français.
Elle est d'ailleurs pleine de recherches curieuses
. Elle donne sur l'ancien monde des notices
intéressantes. On y confirme plus d'une fois , au
sujet d'Hérodote , ce que plusieurs savants ont
déja pensé ; c'est- à-dire que cet historien , accusé
de tant de mensonges , est plus instruit et plus
exact qu'on ne le croit ordinairement. Diodore
de Sicile qui vivait sous les Césars , et dans un
siècle où les sciences avaient fait de plus grands
progrès , est inférieur pour l'exactitude comme
pour le talent.
Le major Reynell a d'ailleurs une impartialité
bien peu commune chez les écrivains de sa patrie.
Il loue volontiers les voyageurs et les géographes
de notre nation . Il rend une justice
éclatante à la supériorité du fameux Danville .
Il faut convenir en effet que Danville est le Strabon
moderne. Il n'avait pourtant que très peu
voyagé. Il a deviné plus d'une fois , par la justesse
de son esprit et l'étude approfondie des
monuments anciens , tout ce que de graves
voyageurs ont confirmé récemment à la suite
des courses les plus longues et les plus dispendieuses
. On peut lui appliquer en quelque sorte
726 MERCURE DE FRANCE ,
ce que Voltaire disait de Newton , en s'adressant
aux géomètres qui furent envoyés en Laponie
pour vérifier ses découvertes :
Vous avez confirmé dans ces lieux pleins d'ennui ,
Ce que Newton connut sans sortir de chez lui.
On écrit d'Angleterre , qu'on y attend avec
impatience le voyage du C, Olivier , et celui du
C. Denon. On y parle aussi des mémoires du
général Andréossy. Des savants très-respectables
de Londres , demandent si ces ouvrages vont
bientôt paraître , et se préparent à les traduire .
Lettre au Rédacteur du Mercure.
CITOYEN 2
Je vois avec une extrême satisfaction renaître par vos
soins un journal qui , presque toujours conduit par des
littérateurs distingués , a contribué plus qu'aucun autre
à la conservation des principes du goût et aux progrès
des lettres. En y parlant des ouvrages nouveaux , votre
intention est sans doute de mettre de l'exactitude dans
l'exposé des faits . Or , il s'est glissé une erreur dans l'article
de votre premier numéro où vous annoncez le
Voyage autour du monde de Vancouver , comme traduit
par le citoyen Morellet ; ce qui n'est pas exact. Les deux
premiers volumes de la traduction sont du citoyen Desmeuniers
, aujourd'hui membre du tribunat , qui a nonseulement
fait les deux tiers de ce travail pénible , mais
qui , plus instruit que moi de la langue des marins , par
la traduction antérieure qu'il a faite des voyages du
capitaine Cook , dont celui - ci est le complément , a
pris la peine de revoir même la partie que j'ai traduite ,
et qui ne peut que s'être améliorée par ses soins. Vous
m'obligerez en consignant ce fait dans votre journal.
Salut, Ce 3 messidor. MORELLE T.
MESSIDOR AN VIII. 127
ANNONCES.
PREMIERS ELEMENTS de la Langue française : ou
GRAMMAIRE USUELLE , rédigée d'après les principes
des meilleurs auteurs , tant anciens que modernes :
ouvrage suivi d'une table alphabétique à laquelle on
a joint tout ce qui peut faciliter la pureté de la diction
et l'analyse du discours. Par le citoyen CAMINADE
, I vol. in- 8. ° br. Prix , 4 fr. pour Paris , et 5 fr.
par la poste.
ABRÉGÉ DE LA GRAMMAIRE USUELLE. Pr. 75 cent. br.
et go cent. relié en carton.
Ces deux ouvrages se vendent à Paris chez les libraires
ci-après Agasse , rue des Poitevins , n.º 18 ;
Moutardier , quai des Augustins , n.º 28 ; et Desenne
au Palais-Egalité.
Cette grammaire paraît avoir le mérite convenable à
cette sorte d'ouvrage. On y trouve de la clarté , de la
méthode , et les exemples sont toujours bien choisis.
DICTIONNAIRE universel de la langue française , extrait
comparé des dictionnaires anciens et modernes ; ou
Manuel d'orthographe et de néologie , précédé d'un
abrégé de la grammaire française , et suivi d'un vo
cabulaire de géographie universelle. Par P. C. V.
BOISTE , imprimeur, et J. F. BASTIEN , ancien libraire
éditeur. A Paris , in-8.°
Les bons Dictionnaires sont fort rares : celui- ci contient
, dans un abrégé fait avec soin et dans un format
assez commode , ce qu'on trouve de plus utile dans la
nomenclature du Dictionnaire de TREVOUX , l'abrégé de
RICHELET , le Dictionnaire critique de FERRAUD ,
celui de l'Encyclopédie méthodique , et dans le meilleur
de tous enfin , le Dictionnaire de l'Académie
française . On y trouve de plus les termes introduits dans
la Chimie moderne , et l'indication des nouveaux poids
et mesures , etc. etc. etc.
VOYAGE au Canada pendant les années 1795 , 1796 et
1797, par Isaac WELD , ouvrage traduit de l'anglais ,
et enrichi d'une carte générale du pays , et de onze
1
128 MERCURE
DE FRANCE
,
i
planches , offrant les points de vue les plus remarquables
, et notamment le fameux saut de Niagara.
A Paris , chez Lepetitjeune , libraire , palais-Egalité,
Galerie de Bois , n .° 223 , an 8.
Toutes les relations anglaises sur cette partie du
monde n'ont point fait oublier celles de nos anciens
missionnaires : LAFFITEAU et CHARLEVOIX sont encore
ceux qui ont décrit avec le plus d'exactitude et d'intérêt
les contrées septentrionales de l'Amérique. - Cependant
ce dernier ouvrage mérite d'être lu ; mais il faut se
garder de trop d'enthousiasme pour les voyageurs anglais
. On commence à s'apercevoir qu'i's commettent
de graves erreurs , et que les préjugés nationaux leur
ôtent presque toujours l'impartialite nécessaire pour bien
juger les autres peuples. D'ailleurs , ils ne rendent aucune
justice à ceux qui les ont précédés , et profitent des travaux
étrangers sans les citer jamais .
On a prodigué , par exemple , les plus grands éloges
auVoyage à la Chine du lord MACARTNEY ; certainement
il en mérite à plusieurs égards ; mais ceux qui
ont lu les Lettres édifiantes et le Père DU HALDE ,
disent que l'ambassadeur anglais n'a pas fort accru nos
connaissances sur ce vaste empire . Il serait même facile
de prouver que le lord MACARTNEY a pius d'une fois
copié servilement les relations des jésuites.
C'est dans les Voyages maritimes que les Anglais se
sont principalement distingués , et les journaux de leurs
navigateurs ont en général un ton de franchise et de
modestie qu'on ne retrouve point dans les récits des Anglais
qui voyagent sur le continent.
PORTRAIT de Roch-Ambroise Sicard , instituteur des
Sourds-muets , gravé d'après le dessin de Joseph- Antoine
Jauffret , par C. E. Gaucher. Chez l'auteur , rue
du Jardinet , n. ° 8 ; et au Bureau des livres d'éducation
, rue de Seine , hôtel de la Rochefoucault.
Ce Portrait est fort ressemblant : on lit au dessous ces
quatre vers , qui ont au moins le mérite de la vérité :
Les muets et les sourds , doués d'un nouvel être ,
A la société par son art sont rendus.
Dans cet art merveilleux il surpassa son maître *
Et l'égala par ses vertus.
L'abbé de l'Epée.
*
+
MESSIDOR AN VIII. 129
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
NAGUÈRE encore les départements de la France
méridionale étaient menacés d'une invasion .
Mélas était entré dans Nice ; toute l'Italie était
perdue . Six semaines se sont écoulées , la France
triomphe , l'Italie est reconquise ; et le premier
Consul , parti des Tuileries le 16 floréal , y est
rentré le 13 messidor dans la nuit , après nous avoir
rendu tous les avantages et toute la gloire que
trois ans de fautes nous avaient fait perdre depuis
le traité de Campo - Formio . Nulle campagne
ne fut plus brillante et plus rapide ; aucune
n'aura de si grands résultats . On croit se retrouver
aux temps les plus merveilleux de l'histoire'
ancienne , et l'imagination n'aurait pu concevoir
ce qui s'est exécuté en si peu de jours. Tout annonce
que la fin de ce siècle *
verra terminer
Des critiques estimables , en rendant compte du premier
numéro du Mercure , ont paru croire que l'auteur de la
partie politique avait voulu établir comme un principe ,
la nécessité d'une révolution à chaque fin de siècle . Il sait
comme eux que toutes les arithmétiques politiques sont trèsincertaines
, quoiqu'elles soient très-vantées depuis quelque
temps. Il a sculement observé , après beaucoup d'autres
REP
FRA
.
DE
I. 9
130 MERCURE DE FRANCE ,
les calamités de la guerre , et que malgré toutes
les intrigues du cabinet de Saint -James , la pacification
de l'Europe s'achevera sous les auspices
de Bonaparte.
ANGLETERRE .
Tous les revers qu'éprouvent tour- à- tour les
armes des coalisés , doivent leur remettre sous
les yeux une grande vérité trop méconnue :
c'est que l'Angleterre est le plus dangereux de
tous les alliés pour les peuples du continent.
Telle était au moins l'opinion du grand Frédéric
; elle se confirme de jour en jour . Les Anglais
n'estiment que l'or , disait - il , et croient qu'il
n'y en a que chez eux. Mais quoique l'or dans
nos guerres modernes soit aussi nécessaire que
le fer , il ne suffit pas pour assurer leur succès.
Les puissances maritimes , qui ont l'habitude d'acheter
des troupes étrangères , croient trop facilement
qu'elles ont tout fait lorsqu'elles ont
donné leur argent et leur crédit . Elles prennent
rarement la peine de combiner d'autres plans
que ceux de leur commerce ; et les plus grands
quelques singularités frappantes et inexplicables dans les
périodes de l'histoire . Il aurait pu les multiplier et choisir
d'autres exemples. D'Alembert , esprit sage et très- mesuré ,
commence par une réflexion à peu près semblable ses Eléments
de Philosophie ; avant lui des hommes très-instruits
avaient été frappés de ce même résultat.
a
MESSIDOR AN VIII. 131
mouvements politiques ne sont jamais pour elles
que des spéculations de la bourse . Voyez quelles
misérables expéditions méditait l'Angleterre à
Minorque , à Quiberon , à Belle- Ile , tandis que
le premier consul franchissait les Alpes , et préparait
une seconde fois la conquête de l'Italie !
Il y a plus les obstacles de la nature , et le
génie particulier des Anglais , bornent et contrarient
sans cesse leur influence sur le continent.
Il y a très-longtemps que Philippe de Commines
les a bien jugés : Les Anglais , dit-il , ne
sontpas si subtils en traités et appointements ,
comme sont les Français ; quelque chose que
l'on en dise , ils vont assez grossement en besogne.
Ce passage prouve que du temps de Commines,
le mérite des Anglais était fort exagéré
par quelques personnes , mais qu'ils étaient ap .
préciés par les esprits habiles de la cour de
Louis XI. Ceux qui ont de justes notions sur le
cabinet de St.-James '; n'estiment que médiocrement
sa diplomatie . Il paie mieux ses agents qu'il
ne les choisit . Sa position géographique ne lui
permet pas quelquefois de recevoir assez tôt les
renseignements les plus nécessaires ; et dans
cette grande crise dont les derniers mouvements
durent encore , trop de fois on a pu dire comme
César , que le sort des états dépendait d'un moment.
D'ailleurs , comme on l'a déja remarqué ,
132 MERCURE DE FRANCE ,
l'intérêt d'un peuple insulaire ne peut être celui
du continent. C'est en Angleterre surtout que
l'amour de la patrie est la haine du monde . Sa
situation particulière , et les soins qui l'occupent
exclusivement , ne lui donneront jamais des vues
politiques assez grandes , des déterminations assez
promptes , et des sentiments assez généreux pour
ses alliés . Le régulateur des mouvements de
l'Europe ne peut donc être placé dans une île
éloignée , mais dans un point central où tout
puisse correspondre à la fois. En conséquence ,
il est aisé de prédire que l'admiration exagérée
qu'obtenait l'Angleterre depuis quarante ans ,
s'affaiblira par degrés . Mais ses habitants seront
toujours dignes d'une estime particulière pour
leur esprit public , et pour la liberté sage dont
-ils jouissaient depuis un siècle , jusqu'aux dernières
'atteintes qu'on y a quelquefois portées dans ces
derniers temps ...
Les débats de leur parlement ont assez peu
d'importance depuis quelques semaines ; ils reprendront
de l'intérêt à l'arrivée des nouvelles
de l'Italie .
"
La procédure de Jacques Hadfield , est ce
qu'il y a de plus remarquable . Cet assassin d'un
- roi est environné , dans une monarchie , de toutes
les formes protectrices de l'innocence , et des
égards dus à tout accusé jusqu'à sa condamnaMESSIDOR
AN VIII. 133 :
tion . C'est-là ce qu'il est bon de louer et d'imiter
par-tout. Cette procédure est digne d'être
connue ; la voici :
Courdu Banc du roi , le 18 juin , (29 prairial)..
Attentat sur la vie de Sa Majesté..
En vertu du bill d'habeas corpus , Jacques Hadfield
fut conduit devant la cour par M. Kirby , concierge de
la prison de Newgate , qui certifia que le 16 mai ( 26
floréal ) , le prisonnier lui fut donné en garde , par un
mandat signé par M. le duc de Portland , et scellé de
ses armes , pour cause de haute trahison , ayant médite
'de donner la mort au roi .
Le procureur-général donna acte de la présentation .
de l'accusé , et fit la lecture de l'accusation.
Lord Kenyon : Le prisonnier veut - il avoir un conseil
pour sa défense ?
Le prisonnier présenta alors un placet à la cour, qui
fut lu par l'officier , dont voici la teneur ..
Au très- honorable Lloyd lord Kenyon .
L'humble pétition de Jacques Hadfield démontre que
le suppliant est chargé d'une accusation pour fait de
haute trahison , à laquelle il a toujours répondu qu'il
n'était point coupable , ayant des moyens victorieux
contre cette imputation , qu'il ferait valoir avec plus
de succès s'il avait un conseil pour les présenter ; mais
que son extrême pauvreté lui était la faculté d'en employer
un pour sa défense. Il supplie humblement votre
seigneurie de consentir à lui assigner l'honorable Thomas
Erskine * et M. le sergent Best comme conseils , et
* M. Erskine est l'avocat le plus fameux de Londres. It
jouit d'une grande fortune et de la plus haute considé
xation.
134 MERCURE DE FRANCE ,
M. Humphreys comme son solliciteur , qui voudront
bien consentir sans doute à prendre sa défense .
Lord Kenyon demande si quelqu'un de ces messieurs
avait quelque objection à présenter pour consentir à être
conseil ou solliciteur du prisonnier.
⚫ M. Erskine : Lorsqu'une personne est traduite à la
barre d'une cour de justice , et desire l'assistance prise
parmi les membres attachés à cette cour , il est de leur
devoir d'y souscrire . D'ailleurs , je crois ne pouvoir donner
à mon souverain un témoignage plus authentique de
ma loyauté , qu'en procurant à l'accusé l'appui sur lequel
il doit compter suivant les lois de l'Angleterre .
2
Le commis des citations fit lever la main au prisonnier
, et lui déclara en ces termes : Vous êtes accusé ,
vous du nom de Jacques Hadfield , dans les derniers
temps vivant ouvrier dans Westminster comté de
Middlesex , en conséquence sujet de notre souverain seigneur
roi , auquel vous devez hommage et fidélité , de
ne point avoir devant les yeux la crainte de Dieu , mais
au contraire d'être conduit et mu par les inspirations
du Diable ; et , cessant d'avoir cette tendresse et cet at→
tachement que tout sujet fidèle doit à son souverain ,
vous avez , le 15 mai ( 25 floréal ) de la 49.me année du
règne du roi , dans la paroisse de Saint- Martin - des-
Champs , située dans le susdit comté , projeté , et malicieusement
et traîtreusement résolu de donner la mort
au roi ; d'avoir , pour exécuter cette noire et traitreuse
intention , acheté un pistolet que vous avez gardé en
votre possession , et vous vous êtes procuré de la poudre
et des balles de plomb , pour commettre un assassinat
envers la personne de notre seigneur roi , et le faire périr
; et pour vous convaincre jusqu'à l'évidence de votre
noire et traitreuse intention , yous fûtes le même jour
15 mai ( 25 floréal ) , après être muni du pistolet chargé
de balles de plomb , au théâtre appelé Drury - Lane ,
MESSIDOR AN VIII.
135
avec armes et force , pour mettre à exécution le projet
que vous aviez fait de vous servir de ce pistolet charge
à balles pour tirer sur la personne de notre seigneur roi ,
afin de l'assassiner et de le mettre à mort : agissant contre
le devoir de fidélité , contre les statuts et les réglements
faits pour tels délits , et contre la sûreté de notre
seigneur roi , sa couronne et sa dignité. Maintenant parlez
; êtes -vous coupable ou non coupable ?
Le prisonnier : Non coupable.
::
Le commis Par qui voulez- vous être jugé?
Le prisonnier Par Dieu et mon pays.
Le commis : Dieu veuille vous donner une bonne dé-
Kyrance !
Le procureur-général proposa que le jugement fût
renvoyé au mercredi d'après.
Lord Kenyon demanda s'il y avait quelqu'objection
à la fixation du jour..
M. Erskine répondit qu'il serait prêt ; qu'il n'avait eu
connaissance que le matin même de l'intention de l'accusé
, de le prendre pour conseil . Que cependant , le
jour fixé , il avait quelques occupations avec différents
conseils de la cour du roi . Lord Kenyon observa qu'on
pouvait renvoyer à un terme plus éloigné le jugement
du prisonnier.
M. le sergent Best fit la même objection sur la connaissance
qu'il n'avait eue que du jour même qu'il était.'
demandé par l'accusé , pour lui servir de conseil.
!
La cour renvoya le jugement au jeudi , 25 juin , et
le prisonnier fut reconduit à Newgate.
.
L'accusé avait l'air très - calme , se comporta avec dề-
éence et d'une manière convenable ; il était proprement
habillé , et avait un habit bleu . Il y avait un grand concours
de peuple pour le voir...
136 MERCURE DE FRANCE.
TUR QUI E.
Montesquieu , dans ses Lettres Persanes , en
peignant la faiblesse de l'empire Ottoman , avait
prédit sa prochaine décadence . Les conjectures
de ce grand homme ont été confirmées par les
voyageurs les plus instruits , comme Volney. La
défaite du grand visir , qu'on ne peut plus révoqueren
doute , est une nouvelle preuve de la vérité
de leurs assertions . L'Egypte peut- être ne sera
point perdue pour l'Europe , et le projet si vaste ,
exécuté avec tant d'audace et d'habileté , va peutêtre
se réaliser , grâce à l'imprudente déloyauté
de ceux qui doivent perdre le plus à son succès.
On a reçu les détails suivants sur les événements de
l'Egypte . Malgré les instructions de l'amiral Keith , le
grand-visir et le général Kleber paraissaient assez d'accord
, dans l'espérance que la cour de Londres reviendrait
sur sa première détermination ; ils avaient même
déjà concerté des mesures provisoires ; mais une difficulté
qui survint empêcha l'effet de ces dispositions réciproques.
Le grand- visir , déja maître des places de
Salahié , Catihé , Belbeis , Damiette , d'une partie du
Delta et de la Haute-Egypte , évacuées en vertu de la
convention , exigeait aussi que les Français lui remissent
la citadelle du Kaire qu'ils possédaient encore . Le général
Kléber ne voulut point abandonner le seul point
fortifié qui lui restât après Alexandrie ; il se détermina à
reprendre les hostilités , en prévint le grand- visir , et
l'annonça ainsi à son armée .
..MESSIDOR AN VIII. 137
Le général en chef Kleber à l'armée .
Au quartier général du Kaire , le 27 nivôse an 8.
SOLDAT S ,
Voici la lettre qui vient de m'être adressée par le
commandant en chef de la flotte anglaise dans la Méditerranée.
A bord du vaisseau de S. M. B. la Reine Charlotte ,
le 8 janvier 1800.
Monsieur , je vous préviens que j'ai reçu des ordres
positifs de S. M. de ne consentir à aucune capitulation
avec l'armée française que vous commandez en Egypte
et en Syrie , à moins qu'elle ne mette bas les armes et ne
se rende prisonnière de guerre , et n'abandonne tous les
vaisseaux et munitions des port et ville d'Alexandrie aux
puissances alliées . Qu'en cas de capitulation , je ne dois
permettre à aucunes troupes de retourner en France
avant qu'elles n'aient été échangées . Je crois également
nécessaire de vous informer que tous les vaisseaux ayant
des troupes françaises à bord , faisant voile de ce pays ,
munis de passeports signés par d'autres que ceux qui
ont le droit d'en accorder , seront forcés par les officiers
des vaisseaux que je commande , de rester à Alexandrie.
Enfin , que les bâtiments qui seront rencontrés
retournant en Europe avec des passeports accordés en
conséquence d'une capitulation particulière avec une
des puissances alliées , seront retenus comme bonnes
prises , et tous les individus à bord considérés comme
prisonniers de guerre.
Signé KEITH .
Soldats , nous saurons répondre à une telle insolence
par des victoires . Préparez- vous à combattre.:
Signé KLEBER .
138 MERCURE DE FRANCE ,
Le 20 mars , à la pointe du jour , les troupes répu
blicaines commencèrent à canonner les avant - postes
turcs qui se trouvaient à Maturia , ( à deux lieues du
Kaire ) . A huit heures , le grand -visir parut avec son
armée , et occupa le territoire situé entre les villages.
d'El -Hanca et Maturia. L'armée française , forte de
15,000 hommes , y compris la cavalerie et les dromadaires
, était rangée sur deux lignes , et s'étendait à une
demi-lieue vers Boulac , ayant sa droite couverte par un
bois de palmiers. La cavalerie turque fit d'abord quelques
attaques partielles sur l'infanterie française , mais
sans aucun effet. Les janissaires , opposés à l'aîle gauche
des Français , s'avancèrent ensuite , et attaquèrent
avec assez de bravoure ; mais ayant bientôt manqué de
munitions , et étant mal secondés par leur artillerie , ils
furent forcés , en peu de temps , de se replier. Vers midi ,
les républicains se portèrent en avant sur toute la ligne,
et firent un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie :
cette attaque brusque répandit le désordre et la confusion
parmi les Turcs , et bientôt 40,000 hommes prirent
la fuite dans toutes les directions , sans que le grandvisir
pût parvenir à les arrêter . Le généralissime ture
se retira dans son camp ; mais il fut encore forcé de
l'abandonner dans la même journée , les Français s'étant
avancés sur deux lignes obliques pour lui couper la
retraite. La déroute devint alors générale ; 19 pièces:
de canon et une partie du camp , tombèrent au pouvoir
des vainqueurs , dont la perte a été très -légère , puis-'
qu'ils n'ont éprouvé qu'une très-faible résistance ; celle
des Turcs est de plus de 8000 hommes tues ou blessés,
outre ceux qui ont péri dans le désert. Dès le commencement
de l'action , Nazouf- Pacha et Murad -Bey passèrent
sur les derrières de l'armée républicaine , et pénétrèrent
avec quelques mille hommes , par Boulac , au
Kaire ; ils massacrèrent quelques Français qui s'y trou
MESSIDOR AN VIII. 139
vaient , et firent main-basse sur les Grecs et les Cophtes.
Ils ne s'y seraient point maintenus , si Kléber , voulant
ménager la ville , ne s'était contenté de la cerner.
Quelques jours après , les troupes françaises en ont
leur tour tiré vengeance . Les corps ralliés par le kiaja
ont été complétement battus et dispersés , de manière
qu'il n'existe plus en Egypte aucun vestige d'armée
turque , et que le général Kléber y est aussi solidement
établi que jamais. Il sera d'autant plus difficile de l'en
déloger, que les habitants du pays sont pour lui . La décapitation
ordonnée au Kaire , par Osman - Effendi ,
d'Emisar-Aga , et du Scheik qui s'était montré l'ami de
Bonaparte , a beaucoup contribué à faire sortir les esprits
de leur léthargie .
Depuis ces dépêches , Kléber a battu les Beys ,
est rentré au Kaire , et se trouve possesseur de
l'Egypte .
Les nouvelles des armées forcent de renvoyer
à l'autre numéro les nouvelles étrangères , qui
ne peuvent même avoir un grand intérêt que
lorsque les derniers succès du premier consul
seront connus dans toute l'Europe .
ARMÉES.
Nous avions prévu que la reddition de Gènes
n'arrêterait point les succès de Bonaparte , et ne
retarderait que de peu
de temps la défaite des
Autrichiens. Notre opinion , il est vrai , était en140
MERCURE DE FRANCE ,
core plus fondée sur le génie du général , sur
la sage hardiesse de ses plans , et sur la brayoure
des troupes françaises , que sur les calculs
de la tactique ordinaire . Mais le succès a pleinement
justifié nos conjectures. Déja la crainte
ou la malveillance répandaient les rumeurs les
plus sinistres sur la position de l'armée d'Italie .
Au moment où commençaient les inquiétudes ,
est arrivée la nouvelle d'un événement plus
extraordinaire que tout ce qui a précédé. Trente
- cinq heures ont décidé du sort de l'Italie .
Toutes les citadelles , et Gènes même , ont été
rendues par le traité qui a suivi cette victoire
importante , dont il ne faut omettre aucun détail.
Bulletin de l'Armée de Réserve ,
le 25 prairial an 8 .
S'emparer de Milan , opérer la jonction avec la division
du général Moncey , couper les derrières de l'ennemi
à Brescia , Orsinovi , Marcaria , Plaisance , pren
dre ses immenses magasins , fermer ses communications ,
enlever ses dépôts , ses malades et ses parcs , tels étaient
les mouvements qui avaient été ordonnés à des partis ,
tandis que notre armée observait celle de l'ennemi ,
l'inquiétait sur le Pô , et effectuait le passage de ce
fleuve devant Stradella : l'activité de nos mouvements
nous en avait donné l'initiative ; le génie de Bonaparte
en a profité.
L'ennemi battu à Montebello allait être renforcé successivement
des troupes aux ordres de MM. les généraux
Elsniez et Bellegarde . Instruit d'un autre côté que M. de
MESSIDOR AN VIII. 141
Mélas avait rassemblé toutes ses forces à Alexandrie , il
était important de prévenir ses mouvements ultérieurs.
Tout fut disposé pour atteindre ce but.
L'ennemi pouvait se porter sur Gènes, et de là pénétrer
dans la Toscane , ou passer le Pô et le Tesin pour
gagner Mantoue , ou se faire jour par la rive droite
du Pô , en combattant notre armée , ou enfin se renfermer
dans Turin.
Les divisions Chabran et Lapoype reçoivent l'ordre
de garder le Pô ; le détachement laissé à Yvrée observe
l'Orco ; le corps du général Moncey occupe Plaisance ,
observe Bobbio , garde le Tesin , la Sesia et l'Oglio ,
depuis le confluent de cette rivière jusqu'au Pó , et
pousse des reconnaissances sur Peschiera et Mantoue,
La légion italique occupe Brescia : le reste de l'armée ,
Bonaparte à leur tête , marche à l'ennemi .
Le 24 prairial , à la pointe du jour , l'armée se di
rige sur Tortone et Castel-Nuovo di Scrivia. Le corps
du général Victor , qui forme l'avant - garde , passe la
Scrivia à Dora ; celui du général Lannes s'empare de
Castel - Nuovo où l'ennemi abandonne . 1500 malades ,
parmi lesquels 600 convalescents prêts à grossir son armée.
Le corps aux ordres du général Desaix prend
position en avant de Ponte - Curone. Le même jour ,
l'armée marche sur San - Juliano , que l'avant-garde de
l'ennemi évacue pour aller prendre position à Marengo.
Il y est attaqué par la division Gardanne soutenue de
la 24. légère , et est forcé de se retirer jusqu'à son pont
sur la Bormida , après avoir perdu deux pièces de canon
et 180 prisonniersr .
e
La division du général Chabran arrivait en même
temps le long du Pô , vis - à - vis Valence , pour empêcher
l'ennemi de passer ce fleuve . Ainsi M. Mélas se
trouvait cerné entre la Bormida et le Pô. Lasseule retraite
de Gènes , qui lui restait après la bataille de
142
MERCURE
DE
FRANCE
,
Montebello , se
trouvait
interceptée
.
L'ennemi paraissait
n'avoir aucun projet et trèsincertain
de ses
mouvements.
dé-
Le 25, à la pointe du
jour
,
l'ennemipassa la
Bormida
sur ses trois ponts ,
résolu de se
faire une trouée
,
boucha en force
,
surprit notre avant
-
garde
, et commença
avec la plus grande vivacité
la
bataille de Marengo,
qui
décide enfin du sort de
l'Italie
et de
l'armée
autrichienne
.
Quatre
fois
pendant là
bataille
nous
avons
été en
retraite , et
quatre
fois
nous
avons
été en
avant .
Plus de
60
pièces de
canon
ont été de
part et
d'autre ,
sur
différents
points et à
différentes
heures ,
prises et
reprises.
Il y a
eu
plus
de
douze
charges
de
cavalerie , et
avec
différents
succès.
Il
était
trois
heures
après
midi ;
10,000
hommes
de
cavalerie
débordaient
notre
droite
dans
la
superbe
plaine de
Saint -
Julien. 'Ils
étaient
soutenus
par
une
ligne
d'infanterie et
beaucoup
d'artillerie.
Les
grenadiers
de la
garde
furent
placés
comme
une
redoute
de
granit
au
milieu de
cette
immense
plaine.
Rien
ne
put
l'entamer
cavalerie ,
infanterie ,
artillerie ,
tout
fut
dirigé
contre ce
bataillon ,
mais
en
vain ; ce
fut
alors
que
vraiment
l'on
vit ce
que
peut
une
poignée de
gens
de
coeur.
:
Par
cette
résistance
opiniâtre , la
gauche de
l'ennemi
se
trouva
contenue , et
notre
droite
appuyée
jusqu'à
l'arrivée
du
général
Monnier ,
qui
enleva à la
bayonnette le
village
de
Castel-
Carolo.
La
cavalerie
ennemie fit
alors
un
mouvement
rapide
sur
notre
gauche ,
qui
déja se
trouvait
ébranlée. Ce
mouvement
précipita
sa
retraite.
L'ennemi
avançait
sur
toute la
ligne ,
faisant un
feu
de
mitraille
avec
plus de
cent
pièces
de
canon .
Les
routes
étaient
couvertes de
fuyards , de
blessés , de dé
MESSIDOR AN VIII.
143
bris ; la bataille paraissait perdue . On laissa avancer
l'ennemi jusqu'à une portée de fusil du village de Saint-
Julien , où etait en bataille la division Desaix avec 8
pièces d'artillerie légère en avant , et deux bataillons en
potence , en colonne serrée sur les ailes . Tous les fuyards
se rallièrent derrière ; déja l'ennemi faisait des fautes
qui présageaient sa catastrophe ; il étendait trop ses
ailes.
La présence du premier consul ranimait les troupes.
Enfants , leur disait-il , souvenez- vous que mon habitude
est de coucher sur le champ de bataille,
Aux cris de vive la république vive le premier consul !
Desaix aborda au pas de charge et par le centre. Dans
un instant l'ennemi fut culbuté. Le général Kellermann
qui , avec sa brigade de grosse cavalerie , avait toute la
journée protégé la retraite de notre gauche , exécuta
une charge avec tant de vigueur et si à propos , que 6000
grenadiers et le général Zach , chef de l'état - majorgénéral
, furent faits prisonniers , et plusieurs généraux
ennem's tués.
Toute l'armée suivit ce mouvement : la droite de l'ennemi
se trouva coupée. La consternation et l'épouvante.
se mirent dans ses rangs .
La cavalerie autrichienne s'était portée au centre pour
protéger la retraite . Le chef de brigade Bessières , à la
tête des casses-cols et des grenadiers de la garde , exécuta
une charge avec autant d'activité que de valeur ,
perça la ligne de cavalerie ennemie , ce qui acheva l'entière
déroute de l'armée. Nous avons pris 15 drapeaux ,
40 pièces de canon , et fait 6 à 8000 prisonniers. Plus
de 6000 ennemis sont restés sur le champ de bataille .. ;
La 9.º légère a mérité le titre d'incomparable ; la
grosse cavalerie et le 8. de dragons se sont couverts de
gloire. Notre perte est aussi considérable. Nous avons
u 600 hommes tués , 1500 blessés et 900 prisonniers.
144 MERCURE DE FRANCE ,
Les généraux Boudet , Champeaux et Mainoni sont
blessés.
Le général en chef Berthier a eu ses habits criblés de
balles ; plusieurs de ses aides- de- camp ont été démontés .
Mais une perte vivement sentie par l'armée , et qui le
sera par toute la république , ferme notre coeur à la joie .
Desaix a été frappé d'une balle au commencement de
la charge de sa division ; il est mort sur le coup . Il n'a
eu que le temps de dire au jeune Lebrun , qui était
avec lui : Allez dire au premier consul , que je meurs
avec le regret de n'avoir pas assez fuit pour vivre dans
la postérité.
1
A
Dans le cours de sa vie , le général Desaix a eu quatrechevaux
tués sous lui , et reçu trois blessures. Il n'avait
rejoint le quartier - général que depuis trois jours ; il
brûlait de se battre , et avait dit deux ou trois fois la
veille , à ses aides-de-camp : Voilà longtemps queje ne
me bats plus en Europe. Les boulets ne nous connaissent.
plus , il nous arrivera quelque chose. Lorsqu'on vint ,
au milieu du plus fort du feu , annoncer au premier consul
la mort de Desaix , il né lui échappa que ce seul
mot: Pourquoi ne m'est - il pas permis de pleurer ? Son
corps a été transporté en poste à Milan , pour y
embaumé, 17
'être
Lepremier consul aux consuls de la République.
Torre de Garofola , le 27 prairial an 8 .
Le lendemain de la bataille de Marengo , citoyens consuls
, le général Mélas a fait demander aux avant-postes
qu'il lui fût permis de m'envoyer le général Skal . On a
arrêté , dans la journée , la convention dont vous trou
verez ci -joint copie . Elle a été signée dans la nuit , par
le général Berthier et le général Mélas . J'espère que le
peuple français sera content de son armée.
Signé BONAPARTE .
1
MESSIDOR AN VIII.
. REPERA
145
Convention entre les généraux en chef des
armées française et impériale , en Italie.
Art. I.er Il y aura armistice et suspension d'hostilités
entre l'armée de S. M. I. et celle de la république française
en Italie , jusqu'à la réponse de la cour de Vienne..
II. L'armée de S. M. I. occuperà tous les pays compris
entre le Mincio , la Fossa Maestra et le Pô , c'està
- dire , Peschiera , Mantoue , Borgoforte , et depuis là ,
la rive gauche du Pô , et sur la rive droite , seulement
la forteresse de Ferrare ,
III. L'armée de S. M. I. occupera également la Toscane
et Ancóne.'
IV. L'armée française occupera les pays compris entre
la Chiesa , l'Oglio et le Pô .
3
V. Le pays entre la Chiesa et le Mincio ne sera occupé
par aucune des deux armées. L'armée de S. M..I.
pourra tirer des vivres des parties de ce pays qui faisaient
partie du duché de Mantoue. L'armée française
tirera des vivres des pays qui faisaient partie de la province
de Brescia.
.VI.Les châteaux de Tortone , d'Alexandrie , de Milan ,
de Turin , de Pizzightone , d'Arona , de Plaisance , seront
remis à l'armée française , du 27 prairial au 1.1
messidor .
VII. Les châteaux de Coni , Ceva, de Savone , la ville
de Gènes , du 1. au 4 Messidor.
er
VIII. Le fort Urbin , du 4 au 6.
IX . L'artillerie des places sera classée de la manière
suivante :
1. Toute l'artillerie des calibres et fonderies autrichiennes
appartiendront à l'armée autrichienne .
2.° Celle des calibres et fonderies italiennes , piémontaises
et françaises , à l'armée française .
3.º Les approvisionnemens de bouche seront partagés.
I , 10
146 MERCURE DE FRANCE ;
Moitié sera à la disposition du commissaire ordonna
teur de l'armée autrichienne , moitié à celle de l'ordon
nateur de l'armée francaise .
X. Les garnisons sortiront avec les honneurs militaires,
et se rendront avec armes et bagages par le plus court
chemin à Mantoue.
XI . L'armée autrichienne se rendra à Mantoue par
Plaisance , en trois colonnes .
re
La 1. , du 28 prairial au 1.er messidor,
La 2.º , du 1.er au 4 messidor ,
La 3. , du 4 au 6 messidor.
XII . MM .... et les citoyens Dejean , conseiller
d'état , et Daru , inspecteur aux revues , sont nommés
commissaires , à l'effet de pourvoir aux détails d'exé,
cution de la présente convention , soit pour la formation
des inventaires , soit pour pourvoir aux subsistances et
aux transports , soit pour tout autre objet.
XIII. Aucun individu ne pourra être maltraité pour
raison de services rendus à l'armée autrichienne , ou
pour opinion politique. Le général en chef de l'armée
autrichienne fera relâcher les individus qui auraient été
arrêtés dans la république cisalpine pour opinion politique
, et qui se trouveraient dans les forteresses sous
son commandement.
XIV. Quelle que soit la réponse de Vienne , aucune
des deux armées ne pourra attaquer l'autre qu'en se
prévenant dix jours d'avance,
Alexandrie , le 27 prairial , an 8 de la république
française.
Signé, ALEXANDRE BERTHIER .
MELAS , général de cavalerie ,
Les clauses de ce traité ont déjà reçu en
grande partie leur exécution . Les forteresses de
>
MESSIDOR AN VIII.
147
Tortone ,
d'Alexandrie , de Milan , etc. ont été
remises au jour marqué. Les intrigues de l'Angleterre
cherchaient à retarder
l'évacuation de
Gènes ; mais , par les dernières
conventions pas
sées entre le général Suchet et le prince Hohenzollern
, cette place a dû rentrer dans les mains
des Français le 5 messidor ; en présence de la
flotte du lord Keith , et quand le canon de la
Tour de Londres célébrait encore la reddition
de cette place au général Mélas.
1
La bataille de
Maringo a produit le plus
grand
enthousiasme chez tous les peuples d'Italie
. Un Te Deum a été chanté dans la cathé
drale de Milan. Le premier consul s'y est rendu .
Les hommes dignes de
l'antiquité aiment toujours
ces antiques usages qui jettent plus de
solennité sur les grands
événements : ils savent
que les pompes de la
religion
relèvent encore.
aux yeux des peuples celles de la victoire .
Le premier consul a quitté l'Italie après avoir
remis le
commandement de l'armée au général
Massena , qui a trouvé de nouveaux titres de
gloire dans
l'évacuation même de Gènes. Les
détails de tout ce qu'a souffert sa brave armée
se trouvent consignés dans une lettre authentique
, qui mérite d'être connue.
Nice , le 20 prairial , an 8.
Le général Massena , avec des soldats affamés , nus
148 MERCURE DE FRANCE ,
et épuisés par la misère , a battu partout des forces
très- supérieures aux siennes.
Il a combattu 60 jours presque sans munitions .
Il a fait supporter à une population de 160 mille
ames une famine de plus de 30 jours , pendant laquelle
près de 20,000 personnes sont mortes de faim .
Il a détruit à l'ennemi deux fois plus d'hommes que
l'ennemi n'a jamais eu à en combattre.
L'arinée a perdu , pendant le blocus , les deux cinquièmes
de ses troupes et les deux tiers de ses officiers ;
le lieutenant-général Soult a été blessé et pris . De trois
généraux de division , un est mort de l'épidémie et un a
été blessé. De six généraux de brigade , quatre ont été
blessés . De onze adjudans - généraux , huit ont été
blessés .
Nous avons été réduits à la misère la plus complette
et la plus désespérante , ayant fait manger aux troupes
les chevaux au lieu de boeufs ; et le riz , l'amidon , le
cacao , la graine de lin , l'avoine , le son et même de
la paille hachée , au lieu de pain ; ayant distribué les
dernières rations existantés de ce dégoûtant aliment ,
et encore à raison de deux onces et demie par homme.
sa
N'ayant pas encore 3000 hommes en état de se battre ou
de marcher , au moment même d'une révolte que l'excès
des souffrances du peuple allait rendre générale , ne
pouvant plus différer de six heures la reddition de
Gènes, la fermeté du général en a encore imposé tellement
à l'ennemi , que se trouvant , par le fait ,
discrétion , il a obtenu tous les honneurs de la guerre ,
a changé une capitulation en un traité d'évacuation , et
a conservé à la patrie des braves qui n'ont besoin que
d'un peu de pain pour se rétablir , et qui , déjà rentrés
en ligne , vont continuer à opérer une diversion à laquelle
l'armée de réserve doit déjà ses avantages , qui
vont décider du sort de l'Italie et de la paix. Après une
des affaires les plus sanglantes , Massena n'ayant plus
que moi autour de lui , ne put s'empêcher de me dire ...
Eh bien ! *** il est donc bien décidé que la mort ne veut
pas de nous.
Le général Berthier organise le gouvernement
du Piémont . On a trouvé des munitions
MESSIDOR AN VIII. 149
immenses dans les citadelles reconquises , et
surtout dans celle de Turin. L'artillerie de toutes
les places cédées par la convention du 27 prai .
rial , monte à plus de 2000 pièces de canon ,
ct à plus de deux millions de poudre.
L'armée du Rhin continue ses succès ; et la
sage habileté de Moreau seconde dignement le
génie de Bonaparte.
8
Copie d'une lettre adressée au premier consul
de la République , par le général Moreau ,
commandant en chef l'armée du Rhin .
Au quartier général de Dillingen , le 3 messidor an 8.
·
Enfin , citoyen consul , nous forcerons M. de Kray à
quitter Ulm , son appui . Un succès bien prononcé vient
de nous donner le double avantage de décider à-peu -près
du sort de l'Allemagne , et de venger l'honneur français
d'une défaite du commencement de ce siècle. J'espère
qu'il aura quelqu'influence dans les négociations
que nos victoires d'Italie vont occasionner.
Voyant que l'armée autrichienne tenait à son camp
d'Ulm , qui lui donnait la facilité de déboucher sur les
deux rives du Danube , et nous empêchait par consé
quent de faire aucun progrès de quelque conséquence
en Allemagne , n'ayant pas voulu livrer de bataille à
Blaubeuren , craignant qu'il ne profitât de mon mouvement
pour se porter sur Memmingen , se lier au Tyrol,
et faire descendre en Italie un corps qui vous aurait beaucoup
gêné , je me décidai à faire manoeuvrer le général
Lecourbe sur le Lec , espérant par- là forcer M. de Kray
à venir couvrir la Bavière ; mais il manoeuvra sur nos
derrières ; la bataille du 16 , qu'il perdit , le força à
repasser le Danube.
Je projetai alors de passer ce fleuve au dessous d'Ulm ,
de le séparer par - là de ses magasins de Donawert et
150 MERCURE DE FRANCE ,
de Ratisbonne , et de le forcer ainsi à s'en aller au à
combattre.
Ce mouvement était dangereux et difficile ; nous n'a
vions ni équipages de pont , ni bateaux de débarquement,
L'ennemi avait détruit tous les ponts et coulé toutes les
embarcations.
J'ai renforcé le corps du général Lecourbe de cinq
bataillons et de cinq régimens de cavalerie , et je le chargeai
de s'emparer d'un des ponts sur le Danube , depuis
Dillingen jusqu'à Donawert.
Ce général a exécuté ce mouvement avec une audace
digne des plus grands éloges. Après s'être assuré des postes
de Landberg et d'Augsbourg , et y avoir laissé les
troupes nécessaires pour assurer ses derrières contre le
corps du prince de Reuss , stationné dans le Tyrol , et
que les généraux Nansouti et Molitor ont battu chaque
fois qu'il a voulu déboucher , il s'approcha de Dillingen ,
de Blindheim et d'Hochstedt,
"
J'avais posté le corps du général Grenier , la droite
au Danube , à Guntzbourg , et la gauche à Kisendorff.
Le général Richepanse , placé sur les deux rives de
P'Iller , couvrait la route d'Ulm à Memmingen , et protégeait
nos communicatious avec l'Helvétie , très-inquietées
par les partis ennemis.
Les trois divisions de réserve à mes ordres , étaient
entre le Ramlaç et le Mindel , destinées à soutenir l'attaque
du général Lecourbe , au cas qu'elle réussît , et
celle que le général Grenier devait faire sur Guntzbourg ,
si la première manquait.
L'armée se trouvait ainsi placée le 29 prairial, Après
plusieurs combats , où l'on força l'ennemi à se replier
sur Ulm , lé général Lecourbe fit ce jour des démonstrations
sur le pont de Dillingen , et d'après le rapport de
ses reconnaissances , se détermina à entreprendre sérieusement
le lendemain sur ceux de Grensheim , Blindheim
et Hochstedt .
V
Quatre-vingts nageurs nus , armés de fusils et de gibernes
qu'on avait fait passer à leur suite dans deux trèspetites
nacelles , s'emparèrent des villages de Grensheim
et de Blindheim , prirent des pièces qu'on fit
servir par des canonniers qui avaient passé sur des échelles
qu'on avait placées sur la coupure du pont, et toys
MESSIDOR AN VIII. 151
se maintinrent avec un courage extraordinaire , pendant
que des sapeurs et des pontonniers travaillaient sous
le feu de l'ennemi , avec une valeur égale à leur activité ,
à réparer les ponts sur lesquels on faisait passer des secours,
pour s'opposer aux renforts que l'ennemi dirigeait
sur les points où il ne pouvait plus douter de l'objet
de l'attaque.
La 94
canon ,
e demi-brigade passa après les nageurs , tint
avec courage les villages de Grensheim et Blindheim ,
Langenau et Schavingen , où le général Marigny fut
très-légèrement blessé. Mais cette demi- brigade eût eu
beaucoup de peine à se soutenir dans ces villages , malgré
la plus grande valeur , sans une charge extrêmement
vigoureuse de deux escadrons du 1. régiment de carabiniers
, dirigée par le C. Grimblot. Ils venaient de
passer un à un sur le pont de Grensheim . Un peloton
du- 8. de hussards , de l'escorte du général Lecourbe ,
était joint à eux . Ils culbutent un corps de cavalerie ennemie
trois fois plus nombreux , prennent six pièces de
250 chevaux et plusieurs drapeaux ; 4 pièces d'artillerie
qui arrivaient de renfort , sont également enle÷
vées. Tout le corps qui venait de Donawert fut pres→→
que détruit . La brigade du général Laval se mit à sa
poursuite. Il restait à faire front au corps qui venait
d'Hochstedt , Dillingen et Lavingen. Après plusieurs
charges où les carabiniers , les cuirassiers , les 9. et 6.
de cavalerie et le 9. de hussards se distinguèrent , on
prit encore environ deux mille hommes , des canons et
des drapeaux. Les forces ennemies s'étaient considérablement
augmentées. Les troupes d'Ulm commençaient
à arriver ; mais les ponts de Dillingen et Lavingen ré
tablis , permirent aux divisions Decaen et Granjean
de joindre avec leur cavalerie , et de concourir à une
dernière charge d'environ 500 chevaux qui culbutèrent
l'ennemi au-delà de la Drenz , et nous rendit maîtres
de la position de Gundelfingen .
Les 6. de chasseurs , 13. de cavalerie , 4. de bussards
et 11. de chasseurs se distinguèrent dans cette
affaire. Le reste de ces divisions et celle du général Leclerc
passèrent rapidement le Danube , et se formèrent ,
en arrivant , de manière à pouvoir repousser les efforts
que nous présumions que l'ennemi ferait le lendemain .
152 MERCURE DE FRANCE ,
Le général Grenier s'était également préparé à passer
le Danube à Guntzbourg ; mais l'ennemi , qui avait précédemment
coupé des arches du pont , avait garni la
partie qui restait de son coté , de paille , goudron et autres
matières combustibles qui devaient le consumer
lors de notre attaque. Ce qu'ils ne manquèrent pas d'exécuter
, lorsqu'ils virent les nageurs se jeter à l'eau. Quelques
-uns de ces derniers eurent même la témérité de
vouloir aller éteindre cet embrâsement sous le feu de
l'ennemi ; mais cela était impossible . Le lendemain , le
corps du général Grenier s'est porté sur Lavingen . Le
général Richepanse s'est préparé à investir Ulm , dès que
Farmée ennemiel'abandonnerait avec une simplegarnison .
Ces combats se sont livrés sur le trop fameux théâtre
d'Hochstedt. Le général Lecourbe , qui montra dans
cette occasion une audace et des talents extraordinaires ,
a été parfaitement secondé par les généraux Gudin ,
Montrichard , Despagne , Laval , Schiner et Putod . Les
corps de cavalerie que je viens de citer , dirigés par les
généraux d'Haut poult et Devigné , ont fait des prodiges
de valeur. La conduite des nageurs commandés par le
C. Degrométri , adjudant de la 94. demi- brigade , est un
fait d'intrépidité dont il existe peu d'exemples. Les CC.
Caban et Galbori dirigeaient les armes de l'artillerie et
du génie , avec infiniment d'intelligence et de bravoure.
с
Le chef de l'état - major va vous faire un rapport plus
détaillé de cette affaire. Il nommera tous ceux auxquels
j'ai donné de l'avancement et des fusils d'honneur. Je
vous enverrai les drapeaux par le C. Vadelay , aide - decamp
du général Lecourbe , qui s'est distingué , et par
le commandant des nageurs . La 10. légère , la 37.º , le
premier bataillon de la 46.º , et le premier de la 57.º
ainsi que de la 84. , enfin tout ce qui a combattu dans
cette journée , a donné les preuves les plus réitérées d'intrépidité.
e
La perte de l'ennemi , sans compter les tués ou blessés
, est d'environ 5,000 prisonniers , 20 pièces de canon
et 5 drapeaux .
Le lendemain , le 6. régiment de chasseurs a pris
un convoi de 300 voitures , chargées de grains. M. de
Kray vient de quitter Ulm , et marche , dit-on , pour
nous combattre. Nous comptons lui éviter la moitié du
chemin . Signé MOREAU.
MESSIDOR AN VIII. 153
INTÉRIEUR.
PENDANT que ces grands événemens tiennent
l'Europe attentive , le gouvernement français
marche à son but avec une constance et un courage
qu'on oserait à peine espérer dans des temps
calmes ; les finances s'améliorent ; les paiemens
se régularisent ; on travaille surtout à classer les
divers genres de dépense ; et l'on a enfin renoncé
à ces opérations ruineuses qui procurent quelfonds
dans un moment de détresse , mais
qui détruisent le crédit et la confiance , et précipitent
la chûte des empires .
ques
Les principes de tolérance s'établissent dans.
toutes les classes de la société ; partout on pense
en liberté , on agit de même ; aucune idée de contrainte
ne comprime les sentiments , rien n'en
arrête l'expression ; cette nation si aimante et si
aimable recouvre enfin sa gaieté que tant de
malheurs et de crimes avaient fait disparaître .
Les idées religieuses , objet de tant de querelles
et de discussions ; les idées religieuses , dont
le philosophe sent la nécessité , dont l'homme
d'état apprécie l'importance , ne sont plus en
France une source de persécutions ; chacun prie
154 MERCURE DE FRANCE ,
à sa manière , sans que le gouvernement s'en offense
ou s'en occupe ; et le premier consul , en
manifestant son respect pour l'opinion des peuples
; a donné à la liberté religieuse le plus solide
appui qu'elle pût attendre de la raison la
plus éclairée.
Une société littéraire qui réunit plusieurs des
hommes qui ont conservé la tradition du bon
goût, se forme sous de favorables auspices ; elle
cherche à réunir tous ceux qui aiment les lettres ,
tous ceux qui les cultivent , tous ceux aussi qui
les encouragent et les protègent .
tous ;
L'instruction publique prend une direction
plus utile et plus régulière : le gouvernement
veut qu'elle soit véritablement à la portée de
il prend des moyens pour tirer les colléges
qu'il établit de la dépendance du trésor public
, obligé de s'occuper avant tout des besoins de
l'armée . Les biens qui faisaient la dotation de St.-
Cyr , du collége de la Flèche , de l'université de
Louvain , sont confiés à l'administration du prytanée
; ils sont rendus à leur destination première.
L'ancien gouvernement n'existait guère que
pour des classes privilégiées ; il fondait des colléges
pour elles. Aujourd'hui le gouvernement dote
des colléges pour les Français , parce qu'il existe
pour les Français , parce qu'il est leur ouvrage ,
l'organe et l'instrument de la volonté nationale .
MESSIDOR AN VIII. 155
Le ministre de l'intérieur suit avec constance
le systême d'information qu'il a conçu . Sa correspondance
avec les préfets commence à lui
donner quelques résultats : il a demandé le concours
de tous ceux qui peuvent l'aider de leurs
lumières et de leur expérience ; il a consulté
l'école de médecine , la société d'agriculture de
la Seine , la classe des sciences de l'institut national
; sa lettre à cette classe şi distinguée mérite
d'être connue ; elle prouve à la fois combien
le ministre honore les vrais talents , et combien
il desire les faire servir à l'utilité publique .
Le Ministre de l'intérieur à la Classe des sciences
physiques de l'Institut national.
Je m'occupe , citoyens , de revoir les matériaux qui
peuvent me mettre à même de donner enfin une des
cription exacte de la France sous tous les rapports de
son commerce , de son agriculture , de son industrie.
Cette entreprise conçue plusieurs fois , n'a jamais été
exécutée , et tout ce qu'ont recueilli les administrateurs
est inexact , insuffisant , ou s'est perdu dans la poussière
des bureaux. On n'a jamais mis dans ce travail la suite
et l'ensemble nécessaires pour en assurer le succès , et
l'on a négligé les moyens d'information les plus propres
à prévenir les erreurs,
Personne plus que vous ne peut seconder mon désir et
répondre à mes vues ; je vous demande donc le concours
de tous vos moyens , et j'y compte.
Une bonne topographie des diverses parties de la
France est un des plus précieux ouvrages que l'on puisse
donner à la république . Aucun des livres qui existent n'est
bon ; et quoique nous ayons quelques descriptions de
départements , assez soignées et assez bien faites , quoique
les mémoires de la société de médecine , ceux de
156 MERCURE DE FRANCE ,
l'ancienne société d'agriculture de Paris , renferment
quelques modèles , je ne crois pas que nous ayons rien
d'assez complet sur aucune partie.
Un de mes prédécesseurs avait désiré un travail à-peuprès
semblable à celui dont je vous entretiens ; mais son
but n'a pas été atteint ; il est parvenu fort peu de réponses
, et plusieurs de celles qui existent , renferment
moins des faits que des vues , et sont plutót des systêmes
que des descriptions .
Ce sont cependant des faits qu'il nous faut ; eux seuls
peuvent éclairer et guider l'administration , comme eux
seuls donnent à la science une base solide.
Votre classe réunit , citoyens , les hommes les plus
propres à donner au projet que je conçois toute la perfection
dont il est susceptible ; eux seuls peuvent m'aider
à avoir une description physique de chaque département
; vous seuls avez des correspondants qui par leurs
lumières et leurs connaissances locales , me procureront
les informations que je désire ; enfin vous seuls pouvez
les guider dans leurs recherches , y mettre de l'ensemble ,
et m'en donner les résultats positifs et utiles .

Je ne vous trace, je ne vous indique aucun plan , je
vous montre seulement le but ; ce sera à vous à choisir
le meilleur moyen de l'atteindre ; je désire une description
physique des diverses parties de la France divisée
par départements ; je désire qu'elle soit complette et
exacte. Les hommes les plus habiles et les plus éclairés
de l'Europe , sont sans doute ceux auxquels le gouvernement
doit s'adresser pour l'exécution d'un tel projet ; ce
n'est donc qu'à vous, que je pouvais le demander ; c'est
à vous aussi qu'appartient le choix des moyens et l'ordonnance
du plan .
Je désire seulement que vous vouliez bien vous en
occuper promptement et me faire part de vos vues ; je
seconderai assurément votre travail de tous mes moyens ,
et je fournirai tous ceux qui vous manqueraient et qui
seraient en mon pouvoir.
Je vous prie de ne pas différer à me répondre , et je
pense que vous pourrez me communiquer tous les mois
le résultat du travail que vous aurez entrepris.
Je me suis adressé à vous avec confiance , citoyens ,
et j'ai cru ne pouvoir vous donner une meilleure preuve
de ma toute estime pour vous. L. BONAPARTE.
MESSIDOR AN VIII.
157
Le Ministre de l'intérieur aux Consuls de là
République."
CITOYENS CONSULS ,
La première pierre de la colonne nationale sera posée
le 14 juillet. Bientôt s'élevera ce monument consacré à
la mémoire de nos plus illustres guerriers , à l'honneur
des hommes dont le dévouement et le courage ont couquis
l'indépendance , la liberté , le repos de la patrie ; la
postérité la plus reculée y lira leurs noms , leur exemple
encouragera nos neveux , et l'espoir d'une telle récompense
nous vaudra bien des héros.
Je viens vous proposer , citoyens consuls , d'arrêter
que le nom de Desaix sera inscrit sur cette colonne. Je
n'affaiblirai point les sentiments qui vous animent en
vous en exposant les motifs
Ne suffit- il pas du souvenir de sa vie et de la douleur
que sa mort cause à la république ?
Je vous propose , citoyens consuls , le projet d'arrêté
suivant :
Les consuls de la républiqué , sur le rapport du ministre
de l'intérieur ,
Arrêtent :
Art. I. Le nom du général Desaix , tué à Maringo ,
sera inscrit sur la colonne nationale .
II . A la fête du 25 messidor , un trophée sera élevé
dans le temple de Mars , à la mémoire du général
Desaix.
III. Le ministre de l'intérieur est chargé de se concerter
avec le ministre de la guerre , pour faire imprimer
une notice de la vie du général Desaix.
IV. Le ministre de l'intérieur transmettra à la famille
du général Desaix le présent arrêté , avec les témoignages
de l'estime et des regrets du gouvernement pour cet
illustre citoyen.
Le Ministre de l'intérieur à Madame Desaix.
Nous avons vaincu à Maringo ; cette victoire est le
présage de la paix du monde.
J'ai l'honneur de vous adresser l'arrêté des consuls de
158
MERCURE DE
FRANCE ,
la république . Les voûtes du temple de Mars , à Paris
renfermeront avec orgueil les trophées que la
république
élève à votre fils.... et le sommet du Mont - Bernard les
montrera tout à la fois à la France victorieuse et à l'Italie
délivrée .
Je m'empresse , Madame , de vous adresser la première
médaille, frappée en l'honneur de Desaix en la posant
sous la base de la colonne du 14 juillet , la mère du
héros sera associée à notre hommage.
Recevez
l'assurance et le témoignage des sentimens
qui remplissent mon ame .
Un siècle borne toujours la vie d'un homme ; mais là
gloire d'un homme peut dévorer les siècles.
J'ai l'honneur de vous saluer.
On a déjà reçu un très-grand nombre de souscriptions
pour le monument qui doit être élevé
au général Desaix . On doit célébrer aussi une
fête funèbre en son honneur , après celle du 14
juillet.
Nous avons promis de donner la lettre du ministre
de la police sur la tolérance religieuse , lá
voici :
Le ministre de la police générale aux préfets de
départements:
CITOYENS
PRÉFETS ,
·
La multiplication et les contradictions des lois rendues
sur l'exercice des cultes , ne sont pas une des moindres
causes des troubles religieux , qui ont tourmenté le
vernement à diverses époques ; elles sont encore aujour- goud'hui
la source de beaucoup d'incertitudes dans l'administration
publique.
Ces
incertitudes
n'existeraient pas , si la loi du 21
nivóse dernier , qui exige de tous les ministres du culte
qui veulent commencer ou continuer l'exercice de leurs
fonctions , une promesse de fidélité à la constitution ,
avait été interprétée comme elle doit l'être.
Cette loi , en
déterminant une condition nouvelle
MESSIDOR AN VIII.
139
unique et simple à l'exercice des fonctions religieuses ,
doit être considérée comme une révocation expresse et
positive de toutes les conditions prescrites , pour le même
objet , par les lois antérieures.
Vous devez donc admettre à la déclaration de fidélité
à la constitution , tous les ministres d'un culte quelconque
, sans égard à leur état politique antérieurement
au 21 nivôse dernier ; c'est - à- dire , sans examiner si ces
ministres étaient ou non assujettis à aucun des serments
prescrits par les lois précédentes,
En admettant , citoyens préfets , un plus grand nombre
d'individus au libre exercice des fonctions religieuses
, yous devez redoubler de vigilance et de zèle
pour la stricte exécution des lois sur la police des cultes ,
et particulièrement pour celle du 7 vendémiaire an 4 .
Il est temps de mettre un terme à ces longues querelles
si vaines , et pourtant si funestes entre les miniştres
des cultes et les magistrats , et de faire cesser des
contradictions gratuites entre les consciences et la loi.
L'exécution bien entendue de celle du 21 nivôse doit
produire ce salutaire effet .
Que les temples de toutes les religions soient done
ouverts ; que toutes les consciences soient libres ; que
tous les cultes soient également respectés ; mais que leurs
autels s'élèvent paisiblement à côté de ceux de la patrie ,
et que la première des vertus publiques , l'amour de
l'ordre , préside à toutes les cérémonies , inspire tous les
discours , et dirige tous les esprits.
Depuis le 18 brumaire , nous sommes devenus un
peuple de frères , les factions ont disparu , les haines
sont éteintes. S'il reste encore parmi nous quelques
hommes incorrigibles , qui veulent toujours s'entretenir
d'illusions et de chimères , qu'ils sachent qu'ils ne trouveront
ni privilége , ni impunité , ni repos : prouvez- leur
que le gouvernement yeille , et qu'il sait punir comme it
sait être juste.
Salut et fraternité. FOUCHE.
Le premier consul a laissé sur sa route , en
revenant de l'Italie , des souvenirs qui ne s'effaceront
plus. La lettre qu'il a écrite en voyant
les ruines de Lyon , cette cité jadis si florise
sante , l'honore autant qu'une victoire.
1
160 MERCURE
DE FRANCE
,
Lyon , le 10 Messidor.
J'arrive à Lyon , citoyens Consuls ; je m'y arrête pour
poser la premiere pierre des façades de la place de Bellecour
qu'on va rétablir. Cette seule circonstance pouvait
retarder mon arrivée à Paris ; mais je n'ai pas résisté
à l'ambition d'accélérer le rétablissement de cette place
que j'ai vue si belle , et qui est aujourd'hui si hideuse .
On me fait espérer que dans deux ans elle sera entiè
rement achevée. Je compte qu'avant cette époque le
commerce de cette ville , objet de la jalousie de l'Europe
, aura repris sa première prospérité.
C'est ainsi qu'Alexandre et César , après avoir
gagné des batailles , rebâtissaient les villes détruites
, ou en fondaient de nouvelles.
Une joie universelle a marqué le retour du
premier consul. Toute la ville a été illuminée
le 13 messidor , sans qu'on ait eu besoin d'en
donner l'ordre aux habitants . Une foule prodigieuse
s'est réunie pour entendre le concert
exécuté le même jour à neuf heures du soir ,
sur la terrasse des Tuileries. Jamais cet antique
palais n'a renfermé plus de gloire , et n'a
mérité plus d'honneurs .
Les dernières lettres de l'Angleterre montrent
la consternation et l'embarras du cabinet de Saint-
James . M. Pitt feint de douter de la vérité
des faits , pour éviter les reproches du parti
de l'opposition . Mais cet artifice ne peut être
de longue durée ; il lui sera difficile de proposer
des subsides à l'Autriche , pour une nouvelle
campagne d'Italie.
L'affaire de Jacques Hadfield est terminée ;
il est absous comme étant convaincu de démence.
Cette procédure est un des monuments
qui font le plus d'honneur au code criminel de
l'Angleterre .
(N.° III ) , 1.er Thermidor An 8.
MERCURE
DE
FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
CHANT DU 14 JUILLET 1800 * .
(Paroles de Fontanes , musique de Méhul.. )
O
GLORIEUSE
destinée !
Applaudis -toi , peuple
Français !
Bientôt , de palmes
couronnée
,
La
Victoire
obtiendra
la Paix.
Le front des Alpes
s'humilie ,
Nous
avons
franchi
leurs
frimats ;
Et tous les forts de l'Italie
S'ouvrent deux fois à nos soldats.
Où sont ces ennemis qui , dans Nice et dans Gènes ,
Avaient osé dicter leurs ordres absolus ?
* Ce Chant n'a pu être entièrement exécuté dans le Temple
de Mars.
I ,
II
162 MERCURE DE FRANCE ,
Leur sang', du Milanez rougit au loin les plaines ;
Un héros se présente ; ils ne sont déja plus.
Des Germains l'aigle épouvantée
Dans Vienne revole à grands cris ,
Et , sur sa route ensanglantée,
Ne voit partout que des débris.
A cette nouvelle fatale
La cour des Césars est en deuil ;
Et , de la Tamise rivale ,
Nos succès confondent l'orgueil .
Du sommet de ces monts où sa source est placée
Le Rhin nous reconnaît , et s'élance en fureur ,
Et toujours indigné de sa honte passée ,
Au Danube ennemi court porter sa terreur,
En vain ils se liguent ensemble :
Déja leur rivage est franchi ;
Leur défenseur s'enfuit et tremble ;
Tous deux sous nos lois ont fléchi .
Tallard * , dont la honte s'efface ,
Tallard , au bout de cent hivers ,
Voit nos lauriers couvrir la place
Qui fut témoin de ses revers .
O glorieuse destinée ! etc.
Agrandis ton enceinte , ô temple de la guerre !
Orne-toi des tributs de vingt peuples domptés ;
Que ces drapeaux ravis à trois parts de la terre ,
Sur tes murs belliqueux flottent de tous côtés !
* Le maréchal de Tallard , battu et fait prisonnier à la
bataille d'Hochstet , le 13 août 1704.
DE
LA
THERMIDOR AN VIII. 163
Et toi qu'un si grand jour inspire ,
Muse , sois digne du vainqueur !
Que les prodiges de la lyre
Egalent ceux de la valeur !
Aux fiers accords de la trompette ,
Femmes , guerriers , mêlez vos chants ,
Et que ce temple au loin répète!
Des concerts mâles ou touchants.
UNE FEM MÉ.
Gémissez avec moi : nos foyers solitaires
Redemandent, nos fils , nos frères , nos époux.
CHOEUR DE GUERRIERS.
Ils reviendront bientôt dans les bras de leurs mères ;
Ils reviendront vainqueurs mères , consolez-vous !
UN VIEILLARD.
O combien la France affaiblie
Pleura d'illustres défenseurs !
UN JEUNE GUERRIER,
هل
Combien la France enorgueillie o
Leur a donné de successeurs !
UNE JEUNE FILLE.
Mon amant perdit la lumière.
UN GUERRI E R.
1
Tous nos coeurs vont t'offrir leurs voeux ,
UNE AUTRE.
Mon frère est mort sur la poussière.
.
1 UN GUERRIER.
Ton frère est à jamais fameux .
UNE SEULE VO 1 x.
Tu meurs , brave Desaix ! tu meurs ! ah ! peux- tu croire
Que l'éclat de ton nom s'éteigne avec tes jours ?
164 MERCURE DE FRANCE ,
L'Arabe en ses déserts s'entretient de ta gloire ,
Et ses fils à leurs fils la rediront toujours.
CHOEUR DE GUERRIERS.
Memphis en sa plaine stérile
Garde le bruit de tes combats :
Sur ses bords chantés par Virgile
L'Eridan pleure ton trépas ;
Ce fleuve enfin qui dans les nues
D'Alexandre a fui les regards ,
A vu ses sources inconnues
Se couvrir de tes étendards.
O glorieuse destinée ! etc.
Entendez-vous frémir ces augustes portiques?
Des fantômes brillants , des mânes glorieux
Descendent sous ce dôme au bruit de vos cantiques ;
Sa pompe triomphale a réjoui leurs yeux .
O Condé , Villars * et Turenne !
C'est vous que j'entends , que je vois ;
Vous cherchez le grand capitaine
Qui surpassa tous vos exploits.
Les fils sont plus grands que les pères ,
Et vos coeurs n'en sont point jaloux ;
La France , après tant de misères ,
Renaît plus digne encor de vous.
* Au lieu du nom de Villars , on a mis dans quelques journaux
celui du général Dugommier. L'auteur respecte infiniment
la mémoire de Dugommier ; mais il a voulu opposer
le héros de ce siècle aux héros du siècle dernier , et dès lors il
ne pouvait placer un général moderne entre Condé et
Turenne. Il est vrai que Villars est inférieur à ces deux
grands hommes , mais il sauva pourtant la France à Denain.
THERMIDOR AN VIII. 165
Hélas ! de ses honneurs la France dépouillée ,
A vu les factions disputer ses lambeaux ,
Et , des plus noirs forfaits la Liberté souillée ,
Dicta longtemps ses lois au milieu des bourreaux.
Toi qu'on a tant déshonorée ,
Liberté ! calme tes douleurs :
De ta couronne déchirée
Le sang ternissait les couleurs ;
Mais enfin dans ce jour de fête
La clémence adoucit tes traits ,
Et ses mains orneront ta tête
De fleurs qui brillent à jamais !
DOUBLE CHUR
DE VIEILLARDS ET DE JEUNES GENS.
VIEILLARDS.
O souvenirs d'horreur !
Déplorons le passé.
VIEILLARDS.
JEUNES GENS.
O jours de l'espérance !
JEUNES GENS..
Célébrons l'avenir.
VIEILLARDS.
La nuit de la douleur couvrit dix ans la France.
JEUNES GENS.
Dix ans d'adversités en ce jour vont finir.
UN VIEILLAR D.
1
O mes fils ! ma seule défense !
Où trouver vos restes chéris ?
Tous les amis de mon enfance
Furent massacrés ou proscrits.
DE JEUNES GUERRIERS ET DE JEUNES FILLES.
Vieillards ! appaisez votre plainte ;
Goûtez le charme du repos :
Vos derniers ans coulent sans crainte
Sous les auspices d'un héros.
166 MERCURE DE FRANCE ,
Des plus fermes Etats les forces s'affaiblissent ;
Les vices et le temps précipitent leur fin :
Ainsi que les mortels les nations vieillissent ,'
Et toujours leur éclat est près de leur déclin .
Mais à l'empire en décadence
Souvent le ciel daigne accorder
Des mortels qu'il choisit d'avance ,
Des héros faits pour commander.
Le plus grand dessein s'exécute
Au gré de ces esprits heureux
Et l'Etat voisin de sa chûte
S'affermit , appuyé sur eux.
O glorieuse destinée ! etc.
2
Un grand siècle finit , un grand siècle commence :
Gloire , vertus , beaux- arts , renaissez avec lui !
O Dieu ! vois à tes pieds tomber ce peuple immense ,
Les vainqueurs de l'Europe implorent ton appui .
VIEILLARDS.
Forme l'enfance et la jeunesse
Au goût du travail et des moeurs !
JEUNES GENS.
Donne la paix à la vieillesse.
JEUNES FILLE S.
Accordé à tous des jours meilleurs.
CHOEUR GÉNÉRA L.
Etre immortel ! qu'à ta lumière
La France marche désormais ,
Et joigne à la vertu guerrière
Toutes les vertus de la paix !
O glorieuse destinée ! etc,
2
THERMIDOR AN VIII. 167
1
Es
-
DES Des écrivains qui ne dédaignent pas de justifier,
par des énigmes et des logogriphes de leur
composition , le mépris qu'ils affectent pour cette
espèce de jeu d'esprit , reprochent au nouveau
Mercure de ne pas offrir à ses abonnés un amusement
si cher , disent-ils , à la curiosité de nos
pères , et si favorable au succès de l'ancien . Il
est probable que ceux qui parlent des énigmes
avec une ironie si déplacée , ne sentent pas l'importance
des définitions , comme l'auteur d'un
article très-grave , inséré dans le Mercure du 16
messidor. En effet , l'énigme proprement
dite , n'est qu'une définition en termes vagues
et obscurs , dont la réunion désigne exclusivement
leur objet commun , et laisse à l'esprit le
plaisir de le deviner . Le logogriphe fait pour
les mots ce que l'énigme fait pour les choses ;
et je crois utile d'avertir , en passant , ceux qui
décrient ce genre , et surtout ceux qui le cultivent
, que l'obligation de définir ou de décrire
avec justesse est infiniment sérieuse . Marmontel
atteste qu'on a vu tout Paris indigné de ce
qu'une énigme du Mercure se trouvait n'avoir
point de mot.
Or , comme dans une matière si délicate les
autorités sont d'un grand poids , je veux encore
168 MERCURE DE FRANCE ,
citer à nos détracteurs philosophes un homme
dont le nom pourra les embarrasser : c'est ce
même la Condamine à qui rien d'inconnu
n'était indifférent , et qui , par l'impulsion de
cette curiosité passionnée qui lui fit escalader
les jardins du sérail au risque de sa vie , aurait
passé la nuit la plus laborieuse sur une énigme
dont le mot lui aurait échappé . — Voici ce qu'il
écrivait au rédacteur du Mercure de France ,
en 1758 :
le
« Vous devriez bien , mon ami , purger
Mercure de ces logogriphes , qui ne sont que
la liste d'une partie des mots qui se trouvent
dans un mot fort long , et qui ne présentent
rien qui invite à les deviner. Si j'étais un peu
moins occupé , je ferais une sortie contre les
modernes qui ont avili ce genre , et fait tomber
dans le mépris ce qui était en honneur chez les
anciens. Voyez la gloire dont se couvrit Edipe
en devinant l'énigme du Sphinx ; voyez le nom
que se fit Esope par les énigmes qu'il devina , et
celle qu'il composa pour le roi Nectenabo .....
Le père Porée , mon régent de rhétorique , faisait
aussi des logogriphes fort ingénieux . Ses
mots étaient heureusement choisis ; c'est une
partie de l'art, et il les rendait piquants par
des contrastes . Les combinaisons étaient indiquées
exactement ; ce qui ne laisse pas d'avoir
1
THERMIDOR AN VIII.
169
sa difficulté , et chaque combinaison fournissait
une nouvelle énigme ......

Mais , comme tout va en dégénérant , on a
fait depuis des logogriphes qui n'en ont que le
nom . On s'est avisé de désigner les lettres par
leur nombre ordinal , 1 , 2 , 3 , ce qui est fort
maussade ; et pour comble de platitude , au lieu
d'une énigme sur chaque partie du mot dépecé ,
on désigne cette portion vaguement , comme
un fruit, un oiseau , un élément , etc .; ou bien
on l'indique clairement , comme le métal à qui
tout cède , pour dire l'or ; le favori de Jupiter ,
dire Ganymede pour , etc. Ensorte qu'il n'y
a qu'à rassembler les lettres ( ayant toutes
celles qui composent le mot ) , et puis avoir la
patience d'un capucin pour épeler les combinaisons
du nombre total des lettres. Quand il
y a sept lettres , il n'y a que 5040 combinaisons :
il m'est arrivé souvent d'avoir toutes les lettres
du mot , et jamais de me donner la peine d'en
faire un mot. Voilà ce qui fait prendre les logogriphes
en aversion à tout le monde ; au lieu
qu'un logogriphe bien fait est une énigme qui
fait des petits . - Vous voyez que je possède la
matière à fond ; aussi en ai - je fait depuis trente
ou quarante ans une étude sérieuse . >>
-
En attendant que cette théorie de l'art soit
bien étudiée , et que la poétique du logogriphe
170
MERCURE DE FRANCE ,
1
nous en procure qui soient conformes aux vrais
principes établis par la Condamine , nous croyons
que les suivants peuvent servir de modèle aux
artistes , sans que leur ancienneté les rende moins
piquants pour les amateurs.
E.
ENIGM E.
Pour lier avec moi longue société ,
Un habitant d'un rivage écarté
A traversé des mers l'espace formidable ;
Et tandis que , brûlant d'une flâme durable ,
Il périt dans mon sein , de ses feux tourmenté ,
De qui nous réunit il fait la volupté.
C'est du même élément le pouvoir redoutable
Qui me donne , qui m'ôte et me rend ma beauté.
Quand une fois j'ai la tête allumée ,
Je fais à mes amis une grande leçon .
Philosophe muet , je prêche à ma façon
Que tout ici n'est que fumée.
LOGO GRIP´H E ,
Prenez -moi tout entier , j'habite les campagnes ;
J'ai pour mes habitants mille chantres divers ,
Et , sans y prendre part , je préside aux concerts
Des bergers et de leurs compagnes.
Si l'on m'ôte un membre à trois piés ,
Il me reste deux parts faciles à connaître ;
Par l'une , que de gens noyés !
Et pour l'autre , combien qui s'exposent à l'être ! !
THERMIDOR AN, VIII.
171
DE LA LITTÉRATURE , considérée dans ses
Rapports avec les Institutions sociales , par
madame de STAEL-HOLSTEIN.
SECOND EXTRAIT.
Les bons critiques , dans tous les temps , ont
voulu rappeler leurs contemporains à l'imitation
de l'antiquité . C'est en respectant ses leçons qu'ils
prouvent le mieux la vérité de celles qu'ils nous
donnent. Les plus grands génies modernes ont
regardé les anciens comme leurs maîtres . Un
préjugé défavorable s'élève toujours contre les
écrivains qui n'accordent pas la même admiration
à ces monuments augustes , devant qui se
sont prosternés tous les siècles et tous les talents .
Si , au lieu de se passionner pour ces chefs- d'oeuvres
admirés d'âge en âge , on veut affaiblir
l'enthousiasme qu'ils inspirent ; si on leur oppose
quelques-unes de ces productions barbares que
les hommes de goût ont généralement condamnées
, il est presque sûr qu'on n'a point reçu
de la nature cette sensibilité dans les organes ,
et cette justesse dans l'esprit , sans lesquelles on
ne peut bien parler des beaux -arts.
Jusqu'ici tous ceux qui les aiment avaient
172 MERCURE
DE FRANCE ,
tourné leurs regards vers la Grèce comme vers
leur patrie naturelle . L'imagination des poëtes ,
ainsi que celle des artistes , aimait à parcourir
les ruines d'Athènes , et cherchait l'inspiration
autour des tombeaux d'Homère et de Sophocle .
On nous apprend aujourd'hui que ce n'est point
dans le climat le plus favorisé de la nature ,
chez le peuple le plus sensible , dans la plus
belle de toutes les langues , que l'esprit humain
a créé le plus de prodiges . C'est dans les montagnes
de l'ancienne Calédonie , c'est dans les
forêts habitées par les descendants d'Arminius ,
que se trouvera désormais le modèle du beau ,
et de je ne sais quel nouveau genre supérieur
à tous les autres , qu'on appelle mélancolique
et sombre : genre particulier à l'esprit du christianisme
, et qui pourtant est très -favorable
aux progrès de la philosophie moderne . Ces
opinions si étranges et si contradictoires forment
un des principes fondamentaux de la poétique
de M.me de Stael . Avant de les réfuter , je me
permettrai de faire quelques observations à ceux
qui défendent son livre en l'honneur de la philosophie
, et qui dans ce moment ne s'aperçoivent
pas de leur méprise.
S'il est une opinion généralement admise par
les philosophes modernes , c'est que l'imper-
: fection de nos langues est le plus grand obsTHERMIDOR
AN VIII.
173
tacle aux développements de l'esprit humain ,
et qu'à l'aide d'une langue bien faite , il reculerait
toutes ses bornes connues . Or , je lis dans
un des écrivains les plus vantés , ces propres
mots : Que ne peut- on faire renaître cette belle
langue grecque , dont le méchanisme est si
par
faitement analytique ! Je lis dans un autre , que
le systême de la langue grecque fut conçu par
des philosophes et embelli par des poëtes . Et
M.me de Stael soutient à son tour que les Grecs ,
malgré la perfection de leur idiome , n'ont fait
que commencer la civilisation du monde ; qu'ils
ne pouvaient aller très-loin , parce qu'il leur
manquait ce qu'on nepeut devoirqu'aux sciences.
exactes , la méthode , c'est - à- dire , l'art de résumer.
Il faut nécessairement que la philosophie ou
M.me de Stael se trompe : il faut que l'esprit
humain , malgré la philosophie , puisse rester
encore dans l'enfance avec une langue parfaitement
analytique ; ou qu'il se soit très- développé
, malgré M.me de Stael , chez un peuple
qui possédait une langue aussi parfaite. On propose
ce dilemme à tous ceux qui ne cessent de
vanter les progrès de la méthode et de la bonne
dialectique : on les supplie de faire ce qu'ils conseillent
, et de joindre quelquefois l'exemple au
précepte .
174
MERCURE DE FRANCE ,
M.me de Stael semble avoir entrevu la force de
cette objection ; aussi , dans son embarras qu'elle
ne peut dissimuler , elle se hâte de nous ap
prendre que les Grecs ne doivent point être considérés
comme des penseurs aussi profonds que
le ferait supposer la métaphysique de leur langue.
Ce qu'ils sont , c'est poètes , etc. etc.; et
l'on a déja vu que ce titre est peu de chose devant
la philosophie de M.me de Stael.
Mais ici , les inconséquences redoublent encore.
Elle avoue , contre son propre systême ,
qu'on peut avoir des langues parfaitement analytiques
sans le secours des philosophes , ( je me
sers toujours des expressions de ceux que je
-combats ) , et qu'enfin les poètes seuls ont créé
le plus merveilleux instrument de la pensée.
:. On ne doit pas s'étonner , j'en conviens , que
cette marche rigoureuse à laquelle il faut assujettir
ses idées et son style dans les ouvrages de
raisonnement , fatigue bientôt l'imagination mobile
des femmes ; elles seraient peut- être moins
aimables en raisonnant avec plus de justesse.
<< La vive et trop fière Comala , dit un vieux
Barde , veut se couvrir de l'armure des guerriers
; elle tremble sous ce poids trop pesant , et
sa faiblesse l'embellit. » M.me de Stael aime les
poésies erses. Ce passage lui sera sans doute.
connu .
THERMIDOR AN VIII. 175
Mais ce qui doit surprendre davantage , c'est
qu'une femme pleine d'esprit , écrivant sur la
poésie et l'éloquence , méconnaisse leurs véritables
principes , et semble ne goûter que faiblement
leurs plus beaux ouvrages.
Tout était intéressant , animé , poétique dans
la religion , les moeurs et les usages des peuples
de la Grèce ; et c'est une des causes de leur supériorité
pour les arts qui demandent l'accord
d'une imagination et d'une amesensibles . M.me de
Stael , qui ne veut pas voir cette supériorité ,
trouvé dans les causes même qui l'établissent
des raisons de la nier. Je vais rapporter ses paroles
:
«<
Il existait un dogme religieux pour décider
de chaque sentiment ; on ne pouvait refuser la
pitié à qui se présentait avec une branche d'olivier
ornée de bandelettes , ou qui tenait embrassé
l'autel des dieux . De semblables croyances
donnent une élégance poétique à toutes les actions
de la vie , mais elles bannissent habituellement
ce qu'il y a d'irrégulier , d'imprévu , d'irrésistible
dans les mouvements du coeur. »
Quoi ! lorsque l'innocence opprimée embrasse
la statue d'un dieu protecteur , trouvera - t - elle
des paroles moins éloquentes pour attendrir ses
juges ? et même avant qu'elle ait ouvert la bouche,
ne sort-il pas du fond du sanctuaire une voix
176 MERCURE DE FRANCE,
qui semble crier grâce ou vengeance au nom du ♪
juge qui cite tous les autres à son tribunal ? Si
Coriolan paraît tout -à- coup dans la tente du
Volsque étonné ; s'il touche , avant de rompre le
silence , l'image des pénates hospitaliers , produira-
t- il un effet moins irrésistible en criant ,
Je fus ton ennemi , je deviens ton hôte ? Je te
servirai contre les Romains , comme je les ai
servis contre toi . Donne - moi une épée , et marchons
contre Rome. Les hommes les plus rapprochés
de la nature , les hommes les plus passionnés
, ont toujours employé cette langue des
signes , cette éloquence muette , dont la parole
ne peut égaler toute l'énergie . En effet , la parole
est toujours bornée ; mais l'imagination qui
est infinie attache aux signés , aux gestes , aux
symboles qu'elle explique à son gré , des expressions
infinies comme elle.
M.me de Stael croit que les dogmes religieux
rappelés dans tous les actes de la vie humaine ,
gênent les mouvements de l'ame . Les grands
poètes ne pensent pas comme elle ; il faut se
borner dans le choix des exemples , je n'en citerai
qu'un seul.
Andromaque exilée en Epire , invoque les
mânes d'Hector , près d'un tombeau de gazon
'qu'elle lui a dressé de ses mains au fond d'un
bois sacré. Elle y verse des libations , elle y dé-
1
THERMIDOR AN VII. 177
pose les dons funèbres . Tout ce qui l'entoure
la rappelle à sa douleur . Elle a nommé les ruisseaux
voisins , le Simois et le Xanthe. Elle a
figuré plus loin les portes de Scée , où son époux
la quitta pour la dernière fois. Au moment même
Enée paraît : Andromaque croit voir revenir Enée
de ce monde inconnu où le héros qu'elle pleure
habite et l'attend ; elle ne jette qu'un cri : Hectorubi
est ? Où est Hector? Sa voix expire , et
elle tombe évanouie . Je ne crois pas que le
sentiment ait jamais fait - entendre un cri plus
sublime que ces trois mots d'Andromaque. Mais
à quoi tient leur effet ? A tout ce qui les a précédés.
Si elle n'offrait point un sacrifice au tombeau
de son époux , si le poète ne l'avait pas
entourée des tableaux de la mort et des perspectives
de l'immortalité ; s'il ne l'avait pas d'avance
placée entre la terre et le ciel , entre le
monde où elle a perdu Hector et le monde où
elle veut le rejoindre ; ce mouvement de son
ame serait- il aussi vrai , aussi naïf , aussi éloquent
? Mais elle voit Hector toujours vivant
sous cette tombe qu'elle embrasse ; elle le croit
dans l'Elysée , d'où reviennent quelquefois les
ombres heureuses : on n'est plus surpris qu'elle
interroge Enée avec toutes les illusions de l'espérance
et de l'amour . Voyez comme toutes les
images , les cérémonies , les croyances religieuses ,
I. 12
196 MERCURE DE FRANCE ,
les dieux de Troie qui ont été vaincus , et les
dieux infernaux qui ne peuvent l'être , ajoutent
à l'intérêt ! Comparez à de semblables beautés
les poésies morales et philosophiques auxquelles
M.me de Stael veut nous réduire , et jugez ! Plusieurs
volumes des poètes anglais et allemands
qu'elle loue avec tant d'exagération , ne valent
pas sans doute cette scène admirable contenue
dans quelques vers du troisième livre de l'Enéide.
Je crains qu'elle ne juge pas mieux le carac
tère des Grecs que leur poésie . Elle est sans
cesse frappée de ce qui leur manque relativement
aux affections du coeur ; les fils même,
suivant elle , respectaient à peine leur mère.
On se rappelle le moment où Pénélope , dans .
l'Odyssée , se montre couverte d'un voile , au
milieu de la salle où sont réunis les princes
qui se disputent sa main. Son fils Télémaque
lui représente que les assemblées où se traitent
les affaires sont faites pour les hommes , et qu'elle
doit reprendre ses toiles , ses fuseaux , ses laines
et ses occupations domestiques . Elle sort en admirant
la sagesse de son fils . Cette naïveté des
siècles héroïques révolte beaucoup M.me de.
Stáel . Mais la place de chaque sexe n'était point
alors confondue ; tous deux connaissaient leurs
devoirs et s'y conformaient , Bien loin que cette
DEPT
DE
LA
15
ceut
SEINE.
THERMIDOR AN VIII.
179
remontrance de Télémaque prouve que les fils
ne respectaient pas leur mère , elle atteste qu'ils
étaient prêts à les défendre au moindre outrage ;
car Télémaque , encore très-jeune , brave déja
toutes les menaces des prétendants . La réponse
même de Pénélope réfute suffisamment cette
eritique ; elle admire la sagesse de son fils . Une
femme de nos temps modernes ne ressemble
pas sans doute à la femme d'Ulysse . Mais Fénélon
, Racine , Pope , Addisson et beaucoup
d'autres aimaient cette simplicité qui n'est point
contraire aux affections du coeur , puisque Ho
mère a peint sous des traits fort , touchants celle
de Télémaque pour sa mère. On trouve encore
dans quelques contrées un reste de ces moeurs
primitives , et ce n'est point là qu'on remarque
le moins de force et de vivacité dans les mouvements
de la nature. p case o
. Ces Grecs qu'on accuse de n'être point assez
sensibles , parce qu'ils n'étaient point assez philosophes
, ont donné les plus beaux modèles de
l'amour filial et fraternel dans Antigone , de l'amour
conjugal dans Pénélope et dans Alceste .
Les cris les plus pathétiques qu'ait encore fait
entendre l'amour maternel , sont sortis du coeur
des Mérope , des Clytemnestre et des Andromaque.
En un mot , ce peuple était si suscepti
ble d'attendrissement , que , malgré son amour
180 MERCURE DE FRANCE,
extrême pour la liberté et sa haine pour la
monarchie , il respectait , il déplorait l'infortune
jusques sur le trône même . Il peignait
souvent des rois humiliés par la destinée , mais
ce n'était pas pour outrager le malheur ; c'était
pour donner de grandes leçons à la puissance
trop confiante et trop aveugle , c'était pour attacher
les hommes obscurs à leur vie paisible ,
et pour effrayer utilement la fortune et la prospérité
toutes leurs tragédies en sont la preuve.
Eschyle , à - la-fois soldat et poète , Eschyle ,
l'un des plus ardents républicains du siècle et
de l'état le plus libre de la Grèce , n'insulte
pas une seule fois , dans sa tragédie des
Perses , aux désastres de Xerxès. Il montre ce
prince revenant seul et désespéré dans la capitale
de son empire ; il ne lui reste plus de ses
vastes armements qu'un carquois vide et son
arc brisé , il gémit et déchire ses vêtements .
Ses sujets pleurent autour de lui : ils l'interrogent
avec effroi. Ah! le courage des Grecs ne
m'était pas connu , s'écrie - t- il ; c'est une nation
pleine de valeur, je l'ai éprouvé contre mon
attente ! Quelle grande idée cet aveu de Xerxes
donne du peuple vainqueur ! et que le poète
eût diminué la gloire nationale , s'il eût prodigué
les invectives contre l'ennemi vaincu ! Com<
bien Eschyle relève au contraire la dignité de
THERMIDOR AN VIII. 181
la Grèce , en ménageant celle du trône et du
malheur ! Combien il rend la liberté plus auguste
, en la montrant si généreuse et même si
compatissante pour un roi dont elle a triomphé !
Voilà, si je ne me trompe , les beautés éminem .
ment propres au génie républicain ; et , pour le
dire en passant , ce génie est bien peu connu
des hommes qui s'alarment ou s'irritent toutes
les fois qu'on veut répandre aujourd'hui des
idées et des sentiments de la même nature.
A force de vouloir s'écarter des opinions reçues
, on accumule des paradoxes bizarres ;
quand on apris une fausse route , on tombe d'erreurs
én erreurs et d'obscurités en obscurités ;
on finit enfin par ne plus s'entendre soi-même .
« Le malheur chez les Grecs , dit-on dans
cette nouvelle poétique , offrait aux peintres de
nobles attitudes , aux poètes des images imposantes
.... Mais ce qu'on représente de nos
jours , ce n'est plus seulement la douleur offrant
un majestueux spectacle , c'est la douleur dans
ses impressions solitaires , sans appui comme
sans espérance ; c'est la douleur telle que la nature
et la société l'ontfaite. »
Que veut-on dire en assemblant des expressions
aussi singulières ? La douleur n'est- elle
pas toujours le résultat des maux causés par la
nature et par la société ? N'est - elle pas faite
182
MERCURE
DE FRANCE
,
aujourd'hui comme elle l'était autrefois ? Et ,
pour parler le langage de l'auteur , où peigniton
jamais mieux que dans le sujet de Philoctete,
la douleur abandonnée à ses impressions solitaires
?
M.me de Stael , toujours inspirée par le même
esprit philosophique , prétend que les fables anciennes
ne doivent plus entrer dans la poésie
moderne. Je conviens avec elle , qu'un grand
nombre d'images mythologiques fut employé
jusqu'au dégoût ; mais qu'elle y prenne gärde !
celles-là sont toujours dédaignées par le talent ,
et ne se trouvent que dans les vers de la médiocrité.
Il est un merveilleux qui plaît à l'ame
et à la pensée , en même temps qu'il amuse
l'imagination ; c'est le premier de tous , c'est le
seul dont l'effet soit durable et universel . Le
grand peintre Homère est plein de ces belles
fables , qui sont des emblêmes vivants de la nature
ou des passions humaines ; telle est la ceinture
de Vénus , la chaîne où Jupiter suspend les
hommeset les dieux etc.; tel est dans unautre genre
le tableau du Xanthe et du Simoïs personnifiés,
et déchaînant tous leurs flots contre Achille
pour défendre les murs de Troie . De pareilles
fables sont une image frappante et em +
bellie des réalités. La mythologie ancienne offre
une source inépuisable de beautés du même
*
THERMIDOR AN VIII. 183
1
ordre à ceux qui sauront l'étudier en philosophes
et en poètes , c'est- à- dire , en la commentant avec
Homère et Platon . Le poète vulgaire raconte
des fables qui ne sont que des chimères , mais
le génie peut encore trouver dans le systême
religieux des Grecs une foule de ces fictions
heureuses qui sont des vérités .
me
Les badinages d'Anacréon lui - même trouvent
aussi peu de grace devant M. de Stael ,
que les tableaux sublimes d'Homère. Anacreon,
dit-elle , est de plusieurs siècles en arrière de
-laphilosophie que comporte son genre . Ah ! quelle
femme digne d'inspirer ses chansons , s'est
jamais exprimée de cette manière sur le peintre
de l'amour et du plaisir ! Anacreon en arrière
de la philosophie ! quel extraordinaire jugement
! Il a sans doute connu la philosophie aimable
que comporte son genre , celui qui donne
son nom depuis deux mille ans à toutes les chansons
de la joie et de la volupté. Je crois avoir
vu dans une des lettres originales d'Héloïse ,
qu'elle lisait quelquefois avec Abailard les vers
d'Anacréon et de Tibulle , et que cette lecture
augmentait son amour. Mais M.me de Stael , qui
vient de nous dire que la douleur n'est plus
faite comme autrefois , soutiendra peut-être que
l'amour a beaucoup changé depuis Héloïse , et
que l'art de plaire et d'aimer n'est plus le mê184
MERCURE DE FRANCE ,
me. Je la prie de nous dire si dans ce genre il
faut croire au systême de la perfectibilité.
On sent bien que si les poëtes de la Grèce sont si
maltraités , les philosophes et les historiens obtiennent
encore moins de faveur au tribunal du
nouveau critique. Les historiens surtout , sont
jugés avec une rigueur qu'on trouverait inexcusable
de la part d'un homme qui les aurait lus
avec attention . Mais , pour l'honneur du goût
de M.me de Stael , on s'aperçoit très - vîte qu'elle
prononce sur parole , et qu'elle ne connaît pas
les écrivains dont il est question . Ecoutons l'arrêt
qu'elle rend contre eux , et lisons le passage
qui les concerne .
Ils n'approfondissent point les caractères ,
ils ne jugent point les institutions ; ils marchent
avec les événements , ils suivent leur impulsion ,
ils ne s'arrêtent point pour les considérer . On
dirait que , nouveaux dans la vie , ils ne savent
pas si ce qui est pourrait exister autrement . Ils
‚ne blâment ni n'approuvent ; ils transmettent les
vérités morales comme les faits physiques , les
beaux discours comme les mauvaises actions ,
les bonnes lois comme les volontés tyranniques ,
sans analyser ni les caractères ni les principes.
Ils vous peignent , pour ainsi dire , la conduite
des hommes comme la végétation des plantes ,
sans porter sur elles un jugement de réflexion ».
THERMIDOR AN VIII. 185
C'est Hérodote , sans doute , qu'on prétend
désigner. Il serait facile de prouver , avec ses
seuls ouvrages , que les historiens grecs sont
remontés plus d'une fois aux causés des événements
, aux principes des institutions , aux origines
des lois et des peuples . Les vérités morales
sortent en foule de leurs narrations et de leurs
tableaux . Mais si l'autorité d'Hérodote ne paraît
pas suffisante aux détracteurs de l'antiquité , on
ne contestera pas du moins cette espèce de mérite
à Thucydide. M.nie de Stael ne fait pas la
moindre mention de cet historien si philosophe ,
au jugement de Cicéron , et qui fut le maître de
Démosthène et de Tacite . Peut- elle cònnaître
aussi peu les faits , les époques et les écrivains
qu'elle veut juger ? Eh quoi ! n'a-t-elle jamais
lu dans Thucydide le récit des malheurs et des
factions qui désolaient Corcyre ? Y eut-il jamais
un tableau plus instructif et plus éloquent des
fureurs de l'anarchie ? Et si elle connaît ce morceau
sublime et tant d'autres , comment he
trouvé - t-elle pas des pensées profondes et des
résultats philosophiques dans les historiens de
la Grèce ?
Une nouvelle contradiction frappe le lecteur
dans les chapitres suivants sur la littérature romaine.
L'auteur nous y dit que pour bien écrire
l'histoire , la philosophie n'est point nécessaire .
186 MERCURE DE FRANCE ,

Et pourquoi donc reprocher aux Grecs d'en avoir
manqué ? Que deviendront alors tant d'histoires
qu'on intitule philosophiques , si ce jugement
est véritable?
J'ose soutenir , contre M.me de Stael , que les
bons historiens ne sont jamais dénués de philosophie.
Il est trop singulier , que dans un ouvrage
destiné à son éloge , on convienne qu'elle est
inutile aux grands poètes , aux grands orateurs
et aux grands historiens : c'est lui enlever ses
plus beaux titres de gloire . Mais par quel motif
ne veut - on pas que l'histoire participe à l'influence
de la philosophie ? On l'avoue naïvement.
C'est que l'infériorité des historiens modernes
serait contradictoire avec la progression
de l'intelligence humaine . Ainsi donc l'auteur
cache , altère ou nie les faits à sa fantaisie , pour
soutenir ses opinions du moment ; il abat sans
cesse ce qu'il vient d'élever , et relève ce qu'il
vient d'abattre , sans jamais s'apercevoir de ces
éternelles distractions.
M.me de Stael parcourt successivement les époques
de la littérature ancienne et moderne ; elle
cherche à marquer le différent caractère des ouvrages
qu'ils ont vu naître , depuis les chef-d'oeuvres
de la Grèce et de Rome jusqu'aux essais encore
informes du génie allemand . Les quatre
áges de Périclès , d'Auguste , de Léon X et de
THERMIDDOORR AN VIII. 187
Louis XIV , lui paraissent très - inférieurs au nôtre
dans ce qu'il y a de plus important , la raison
et la philosophie. Le siècle où nous vivons surpasse
seul tous les précédents , et les esprits
occupés des progrès de la philosophie occupent
la première place de ce premier de tous les
siècles. Voilà en peu de mots le secret et le résultat
de la poétique de M. de Stael. On voit
que par cet arrangement , et d'après la loi de la
perfectibilité progressive , elle n'occupe pas un
rang médiocre. Il est donc vrai qu'en croyant se
livrer aux plus grandes méditations , les femmes
reviennent , en dépit d'elles , à leurs habitudes
journalières ! Elles se croient tellement destinées
à tout vaincre dans la société , que cette aimable
illusion passe jusques dans leurs écrits . Tant que
cet instinct naturel se borne à chercher de nouveaux
moyens de plaire , il est très- excusable et
même intéressant : M. de Stael pourrait mieux
qu'une autre faire sentir tout ce qu'on lui doit
d'agrémens ; mais s'il change d'objet , s'il veut
s'allier à l'esprit de secte et de faction , alors son
charme disparaît , et le danger commence .
me
C'estsans doute pour voir de plus haut et de plus
loin que M.me de Stael a pris une place si élevée .
Mais quand on veut tout observer du point le
plus éminent , il faut bien connaître la portée
de sa vue ; et dans un vaste horizon , tout s'osh188
MERCURE
DE FRANCE
,
1
eurcit ou se déplace si elle inanque de force , de
précision et de netteté.
- Une des plus singulières idées de son livre , est
sans contredit la distinction qu'elle établit entre
la littérature du Nord et celle du Midi . Le génie
d'Ossian , si on l'en croit , préside à la première ,
c'est-à -dire , à celle des Anglais , des Allemands ,
des Danois , des Suédois , etc. Homère domine
la seconde , qui comprend les ouvrages français ,
italiens , espagnols , etc. Ceux qui connaissent
l'histoire littéraire n'ont pas été peu surpris de
voir qu'on l'étudiát avec si peu d'application ,
quand on prétend l'approfondir. Et qu'on ne croie
pas que ce jugement énoncé sur Ossian soit une
de ces méprises involontaires qui échappent quel
quefois dans un ouvrage de quelque étendue ! ...
c'est une idée de prédilection ; c'est une grande
découverte qu'on croit avoir faite en littérature ;
c'est enfin la base d'une nouvelle poétique .
* On n'ignore pas que les poëmes attribués au
barde Ossian n'ont été découverts que dans ces
derniers temps par l'anglais Macpherson. Ainsi ,
je le demande à M.me de Stael , comment fait
elle remonter si haut l'influence d'un écrivain
connu si tard ? Comment n'a- t- elle pas senti lá
nécessité d'apprendre les faits avant d'établir des
systêmes ? L'imagination et l'esprit ne peuvent
ici remplacer l'étude et la réflexion. Il est sans
THERMIDOR AN VIII.
189
6
doute plus facile d'inventer , que de chercher les
véritables causes qui jettent tant de diversité
dans le goût de quelques nations voisines . Mais
pour accréditer un paradoxe , il faut du moins
lui donner quelque faux air de la vérité. Ce
secret est conuu ; et les modèles , dans ce genre ,
ont été fort nombreux depuis cinquante ans.
Se peut-il qu'au moment où l'on se vante des
progrès de la philosophie , l'art du sophisme soit
même dégénéré ?
J'en demande pardon aux mânes d'Homère ;
mais , puisqu'on lui oppose le bardę Ossian , il
faut prouver que ce dernier poète , eût - il été
connu depuis vingt siècles comme le premier ,
ne pouvait jamais partager son influence.
Je conçois que les chants attribués au fils de
Fingal plaisent aux imaginations sensibles. Le
début des élégies d'Ossian , car on peut donner
ce nom à ses poëmes , s'empare toujours de
l'ame et appelle la rêverie ; mais on ne tarde pas
à se fatiguer du retour éternel des mêmes sentiments
et des mêmes tableaux , comme l'oreille de
la continuité des mêmes sons. Le fonds et les
détails de ces complaintes ne varient jamais , et
le goût ne peut les mettre en parallèle avec des
ouvrages où se mêlent et se succèdent tous les
genres de beautés et de sentiments .
Homère né sous le plus beau ciel , disposant
190
MERCURE
DERFANCE
,
de la plus riche et de la plus souple de toutes
les langues , instruit par ses voyages de toutes
les traditions des différents peuples et de tous
les arts de l'ancien monde ; Homère put en
quelque sorte reproduire dans ses écrits l'homme
et l'univers entier. Il n'eut pas une seule couleur
, il les eut toutes ; il fut naïf, grand et varié
comme la nature , qu'il saisit également dans
ses traits les plus élevés et les plus gracieux .
Que peut avoir de commun avec cet esprit unique
et universel, un barde relégué dans les rochers
d'un pays sauvage , vivant au milieu d'un
peuple étranger même à l'agriculture , ne voyant
autour de lui que de la neige et des tempêtes,
et ne connaissant d'autres monuments que les
pierres élevées de loin en loin sur les tombeaux
de ses ancêtres ? Que dirait- on d'un voyageur
qui , rapportant des forêts du Canada ou des
îles de la mer du Sud , le souvenir de quelques
airs simples et touchants , prétendrait égaler
leur mérite aux chefs - d'oeuvres d'harmonie qui
charment les oreilles les plus exercées de Naples
et de Paris ? Les anciens Pélasges avaient eu
sans doute avant Homère des bardes ou des
poëtes du même genre ; mais les Grecs ne les
préféraient pas à l'Iliade dans le siècle de Périclès.
L'uniformité des ouvrages d'Ossian tient à
THERMIDOR AN VIII. Igr

différentes causes ; mais j'en crois voir la prin
cipale dans l'absence de toute idée religieuse ,
et celle -là devait être la moins remarquée . Je
sais bien qu'on en tire une preuve frappante de
l'authenticité de ces poëmes. En effet , si Macpherson
avait voulu et pu tromper l'Europe en
lui donnant ses compositions au lieu de celles
d'Ossian , il aurait imité les poésies des peuples
sauvages que nous connaissons ; toutes sont
pleines de la puissance des dieux ; toutes montrent
l'homme dans la dépendance d'une force
supérieure , et lui promettent des Tartares ou
des Elysées . Ossiar est le seul poëte chez qui
on ne trouve aucune notion semblable . Cette
espèce de seconde vie qu'il donne à ses héros ,
en les plaçant après leur mort dans des palais
de nuages , n'offre qu'un merveilleux assez triste
et bientôt épuisé. Il peut amuser un moment
l'imagination , mais il ne la nourrit point ; il ne
lui offre aucun point de vue consolant ; il n'est
susceptible d'aucune variété; il est sombre comme
les nuits de l'hiver , et resserré comme les horizons
chargés de brouillards que peint le chantre
de Trenmor et de Fingal . Ces jeux fantastiques
, ces courses des ombres au milieu des
tourbillons et des orages , ressemblent trop au
néant , pour que l'ame se repose et s'étende avec
quelque charme dans un avenir aussi désert ,
192 MERCURE DE FRANCE ,
où rien n'a de la consistance et de la réalité .
Ossian m'attendrit sans doute quand il me
conduit aux tombeaux de ses pères ; mais il faut
qu'une divinité veille autour des tombeaux pour
leur donner plus d'intérêt et les rendre sacrés.
Comparez alors les idées du barde privé de ce
grand ressort du pathétique et du merveilleux ,
aux mythologies vivantes et animées des autres
peuples , vous verrez que , malgré la douleur
dont son ame paraît pleine , il n'a qu'une forme
pour l'exprimer ; qu'il est contraint à chaque
instant de se copier lui - même ; qu'il ne fait que
se lamenter sans espérance , et que , ne mêlant
jamais à la mort les perspectives heureuses d'un
monde futur , il n'a nul moyen réel d'embellir
et d'élever les destinées de l'homme à ses
propres yeux.
C'est pourtant à ce but que doit tendre tout
poëte qui veut longtemps charmer le plus grand
nombre de lecteurs. Mais comment y parviendra-
t- il sans l'intervention des intelligences célestes
et amies de la nature humaine ? Ainsi l'idée
d'un Dieu peut seule féconder les arts , comme
elle anime le spectacle de la nature.
C'est une grande erreur de croire , avec
M.me de Stael, que les peuples du Nord sont plus
sensibles et plus mélancoliques que les peuples
du Midi, Tous les faits déposent contre cette
THERMIDOR AN VIII 193
assertion . Les poésies les plus mélancoliques , ont
été composées il y a plus de trois mille ans par
l'arabe Job , qui vivait sous un climat brûlant :
les plaintes qu'il faisait entendre sous le palmier
du désert , accompagnent encore les funérailles
des peuples chrétiens et retentissent sur leurs
tombeaux . * Le mélancolique Virgile se plaisait
à rêver dans les environs de Naples , et le vers
élégiaque ne fut jamais si attendrissant que lorsqu'il
fut composé par Tibulle dans le climat yoluptueux
de l'Italie . Les arts ne vont point du
Nord au Midi , mais du Midi au Nord . Les peuples
septentrionaux n'ont fait qu'exagérer trèssouvent
les défauts de la poésie orientale , qu'ils
ont connue par l'établissement de la religion
chrétienne . Les poëtes qui naquirent dans les
pays où dominaient Luther et Calvin , dûrent
plus souvent que les poëtes catholiques chercher
des sujets dans les livres hébreux . L'autorité
ecclésiastique ne les gênait point dans ce
choix ; ils lisaient , ils expliquaient , ils employaient
avec plus d'indépendance les annales
et les croyances religieuses. La discipline de
l'église romaine ne permit guère qu'aux orateurs
sacrés l'emploi des richesses poétiques du
christianisme ; mais elles appartinrent de droit
Dis
* Voltaire aimait beaucoup le poëme de Job , et voulait
l'imiter en vers dans sa vieillesse .
I. 13
MERCURE
DE
FRANCE
,
194
examine avec attention et sans préjugé Milton ,
à tous les poëtes de l'église nouvelle. Qu'on
Young, Klopstok , Shakespear
lui - même
, on
verra que ces auteurs sont plus ou moins empreintsdu
caractère des poésies
hébraïques
. Un
barde ignoré onze cents ans dans les montagnes
d'Ecosse , n'a point formé les poëtes que je viens
de nommer. Il serait presque aussi raisonnable
de soutenir
que la vieille chanson de Roland et
les airs de Thibaud , comte de Champagne
, ont
créé Corneille
et Racine . D'ailleurs
, qu'on me
permette cette expression
, il y a bien plus de
cordes à la harpe de David et d'Isaïe qu'à celle d'Ossian
.
Mais les poëtes du Nord , en imitant ceux du
Midi , ne se donnent- ils pas souvent une chaleur
factice , un délire artificiel ? L'enthousiasme n'estil
pas remplacé par des convulsions ? Au lieu
d'une mélancolie attendrissante , n'y trouve-t-on
pas une tristesse monotone ?
L'examen de la poésie anglaise et de la poésie
allemande , imitée de la première , fournirait
un article assez curieux. On serait étonné peutêtre
de voir que la renommée de Shakespear
ne s'est si fort accrue en Angleterre même , que
depuis les éloges de Voltaire . Ce dernier se repentit
dans sa vieillesse d'avoir enhardi le mauvais
mauvais goût à placer le monstre , comme
THERMIDOR AN VIII. 195
il l'appelait , sur les autels de Sophocle et de
Racine.
Mais c'est trop de combats à soutenir en même
temps. On ne doit pas attirer la colère des admirateurs
de Shakespear , de Schiller , d'Ifland
de Koetzbue , quand il faut soutenir celle des
partisans de M.me de Stael. Depuis un mois , des
éloges convenus et dictés se multiplient de toutes
parts en sa faveur ; et dans un certain parti la
supériorité de son livre est d'autant mieux reconnue
, qu'on a mieux démontré l'inexactitude
des notions et des jugements qu'il renferme.
M.me de Stael a confondu tant de choses , elle
effleure une si grande multitude d'objets , qu'on
pourra choisir encore , si l'occasion s'en présente
, d'autres textes de son ouvrage pour s'entrenir
avec elle . Elle a traité le siècle de Louis XIV
presque avec la même légéreté que la Grèce ; et
je crains bien que , comme M.me de Sévigné ,
elle aime fort peu Racine . On a promis de comparer
son chapitre sur le christianisme , aux
fragments d'un ouvrage inédit sur un sujet semblable.
On remplira cet engagement lorsque les
opinions littéraires les plus innocentes ne seront
plus traitées comme des affaires d'état. D'ailleurs ,
il faut se borner.
Trop de critique entraîne trop d'ennui.
Le style de M.me de Stael a quelquefois de
196
MERCURE DE FRANCE ,
l'élévation et de l'éclat on en connaît les
défauts. Lẹ naturel , la clarté , la souplesse , la
variété , ne s'y montrent pas aussi souvent qu'on
aurait droit de l'attendre d'un esprit qui jette
tant d'éclairs dans la conversation ; cela prouve
que l'art de parler et l'art d'écrire sont trèsdifférents
.
Les conversations brillantes vivent de saillies ,
les bons livres de méditations. Quand on se trouve
au milieu d'un cercle , il faut l'éblouir et non
l'éclairer . On demande alors aux paroles plus
de mouvement que de justesse , plus d'effet que
de vérité ; on leur permet tout , jusqu'à la folie ;
'car elles s'envolent avec les jeux qui les font
naître , et ne laissent plus de traces . Mais un livre
est une affaire sérieuse il reste à jamais pour
accuser ou défendre son auteur ; ce n'est plus à
la fantaisie , c'est à la raison qu'il faut obéir , et
ce qu'on peut dire avec grace ne peut toujours
s'écrire avec succès .
:
Voilà ce qui explique les irrégularités qu'on
a relevées dans l'ouvrage de M.me de Stael .
En écrivant , elle croyait converser encore .
Ceux qui l'écoutent , ne cessent de l'applaudir
je ne l'entendais point quand je l'ai critiquée
; si j'avais eu cet avantage , mon ' jugement
eût été moins sévère , et j'aurais été plus
heureux .
THERMIDOR AN VIII. 197.
Sur l'Imitation en vers de la JÉRUSALEM DÉ-
LIVRÉE du TASSE , par J. M. B. CLÉMENT.
En rendant compte de la traduction ou de
l'imitation de la Jérusalem délivrée , par le C.
Clément , j'ai dit qu'on n'y trouvait pas toujours
le sens et les idées du Tasse , et qu'on n'y trou
vait presque jamais son coloris , ses graces et
son génie . J'ai dit aussi que plusieurs fragments
de cet ouvrage offraient les traces d'un goût
sévère et pur , et décelaient un homme qui a
longtemps étudié le mécanisme des vers et les
artifices du style poétique ; il faut donner des
preuves de l'une et de l'autre de ces assertions.
On se rappelle ces beaux vers du Tasse , pleins
d'une harmonie funèbre et retentissante :
Al rauco suon della tartarea tromba
Treman le spatiose atre caverne , etc.
Voici les vers du nouveau traducteur :
Quand l'infernale trompe , au son rauque et barbare ,
A grand bruit appela l'habitant du Tartare ;
Le Tartare ébranlé dans ses gouffres profonds
Ne répond qu'en grondant à ses horribles sons .
Avec moins de terreur la Sicile tremblante ,
Entend tonner PEtna sur la mer mugissante.
N'aime-t-on pas mieux la prose
d'une traduc198
MERCURE DE FRANCE ,
"
tion qui est entre les mains de tout le monde
depuis vingt ans ?
« D'un son lugubre et rauque l'infernale
trompette appelle les habitants des ombres éternelles.
Le Tartare est ébranlé dans ses gouffres
noirs et profonds. L'air ténébreux répond par
de longs frémissements ; tel et moins bruyant
encore le tonnerre gronde , éclate et tombe ;
de moins terribles secousses font trembler la
terre quand les vapeurs amoncelées dans son
sein s'agitent , s'allument et s'embrâsent . »
N'est- ce pas le traducteur en prose qui est
poëte ? Ne sentez-vous pas dans sa version la
chaleur , l'énergie et le nombre des vers originaux
?
La création d'Armide est le prodige de la
poésie italienne . C'était dans ce tableau qu'il fallait
redoubler d'efforts et déployer toutes les
graces
de la langue poétique . Mais le charme
de cette peinture ne se montre pas assez dans
les vers suivants :
C'est ainsi qu'avec art enveloppant sa proie ,
Elle cache en son ame une maligne joie .
Mais ce serait trop peu pour ses desseins pervers ,
Si tant d'autres héros ne tombaient dans ses fers.
Habile à varier l'art trompeur de ses charmes ,
Les soupirs , les refus , le sourire ou les larmes ,
Un oeil fier ou flatteur , inspirent tour - à-tour
L'espoir ou les regrets , le dépit ou l'amour.
THERMIDOR AN VIII
199
Quelquefois à l'écart , languissante , affligée ,
Dans quels ennuis profonds on la croirait plongée !
Bientôt quelques rayons d'une douce gaîté ,
D'un éclat tout nouveau font briller sa beauté , etc.
C'est moins les défauts que par
par
le manque
de beautés que ces vers sont remarquables ; mais
que de sécheresse et de froideur , quand il fallait
tant de mollesse et de volupté ! Que d'expres
sions vulgaires , quand tout devait être choisi par
le goût le plus pur et le plus délicat ! On peut
encore rapprocher dans ce morceau la traduction
en prose et celle du C. Clément. L'avantage
est tout entier à la première .
Cependant on trouve quelquefois des vers
bien faits , et des passages assez longs qui ne
sont pas sans élégance . Un des endroits les plus
soignés est celui de la marche religieuse faite
autour du camp des chrétiens , sous les murs
de Solime. On sait que le Tasse a donné aux
cérémonies chrétiennes qu'il décrit , beaucoup
d'intérêt et de majesté ; cette remarque est de
Voltaire. Le C. Clément a fait des efforts plus
heureux dans ce morceau que dans quelques
autres. Il a vaincu habilement la difficulté de
plusieurs détails qu'on ne pouvait offiir qu'à
l'aide d'une expression très - soignée aux yeux
des lecteurs français. Il me semble aussi que le
voyage des deux chevaliers qui partent pour
200 MERCURE DE FRANCE ,
délivrer Renaud des enchantements d'Armide ,
est décrit avec plus d'effet et de richesse que le
traducteur, n'en montre ordinairement. Les derniers
vers sont poétiques :
Plus loin paraît le Phare , ami des matelots ,
Que la terre jalouse a séparé des flots ;
Et la noble cité , qui conserve avec gloire
De son grand fondateur le nom et la mémoire ;
Et l'antique Cyrène , et les bords nébuleux
Où dort dans ses roseaux le Léthé fabuleux .
Dans son golfe , Tunis se déploie à leur vue ,
De ses superbes bords embrassant l'étendue.
Non loin est la Sicile assise au sein des mers :
Le front de Lylibée est caché dans les airs .
L'étrangère , aux guerriers montrant sur le rivage
Quelques débris épars , leur dit : Là fut Carthage ;
Carthage , dont l'orgueil remplissait l'univers ,
Sait à peine où placer son nom dans les déserts.
Peuples , Etats , tout meurt : les cadavres des villes
Ont mélé leur poussière à ces sables stériles ;
Et les faibles humains , qu'un instant voit finir ,
De leurs voeux éternels fatiguent l'avenir.
O vanité de l'homme ! ô folie ! ô misère !
SPECTACLE S.
THEATRE FRANCAIS.
LORSQUE des critiques d'un goût sévère , res
prochent à nos auteurs comiques d'avoir abanTHERMIDOR
AN VIII. 201
donné les traces de Molière , ce n'est pas qu'une
admiration superstitieuse pour ce grand- maître
dérobe à leurs yeux le caractère de notre siècle ,
et les nuances particulières de nos ridicules et
de nos moeurs. Sans doute l'imitateur servile
qui , de nos jours , donnerait aux époux et aux
médecins le masque de George Dandin et de
Sganarelle , n'aurait ni le secret de son art , ni
le sentiment des convenances ; mais le temps , qui
change et reproduit sans cesse les formes physiques
, n'altère point la nature morale , inépuis
sable et constante dans son éternelle variété,
Les modes passént , les vices restent ; l'homme
de génie qui les flétrit , les suit dans la postérité
, et ses tableaux durent autant que ses mo>
dèles. Si les hypocrites de toutes les espèces ne
portent plus le manteau de Tartuffe , ils frémissent
à son nom . C'en est assez pour la gloire de
Molière , et pour le succès de son immortel ou
vrage.
Quand la bonne comédie n'a pas ce mérite ,
le seul , peut- être , qui fasse du théâtre une école
de morale publique , elle va du moins chercher
dans nos passions , les préjugés et les ridicules
qu'elle veut frapper. Dans ce cas encore , ses le
çons conservent longtemps leur utilité . Malgré
la révolution qui a déplacé tant d'idées reçues ,
et qui donne à nos sociétés un aspect si piquant
202 MERCURE DE FRANCE ,
et si nouveau , croit-on que le Bourgeois Gentilhomme
n'ait plus de copies en France , et voit- ,
on beaucoup de nouveaux riches qui puissent rire
de Turcaret ?

Les caractères mis sur la scène , depuis un
demi - siècle , n'ont ni la profondeur ni l'importance
de ceux que nous venons d'indiquer. La
comédie moderne offrit d'abord plus de légéreté
dans le fonds , plus d'élégance dans les formes .
Bientôt les nuances fugitives du sentiment prirent
la place des passions ; l'on peignait au pastel
la physionomie mobile et grimacière de la société
, et l'on chercha la ressemblance d'un jour
pour obtenir des succès d'un moment .... Ces
ouvrages frivoles étaient bien au dessous de la
véritable comédie ; mais du moins les auteurs,
respectaient encore les usages et la langue de
leurs concitoyens. Nous avons vu , depuis , des
drames lugubres et des farces licencieuses , qui
deshonoraient à la fois Thalie et Melpomène ,
introduire parmi nous les folies sombres du théâtre
anglais et les intrigues inextricables du théâtre
espagnol ; insulter également l'esprit français
, la raison , la vraisemblance ; et faire passer ,
de la scène dans le monde , un jargon tour à tour
métaphysique et burlesque , hérissé de maximes
philosophiques et de fades calembourgs.
Il faut l'avouer , l'éclat scandaleux de ces proTHERMIDOR
AN VIII. 203
ductions n'a pas égaré longtemps le goût du public
; et les comédiens français , un moment séduits
par des calculs particuliers , ou peut- être
entraînés par le délire universel , ont cherché
bientôt des ressources plus solides et des succès
plus honorables. Au milieu même des orages de
la révolution , lorsque les discussions politiques
absorbaient cet intérêt général , le plus puissant
de tous les mobiles et le premier des encouragements
pour les arts de l'esprit , deux hommes
supérieurs ont soutenu la scène comique , et lui
ont rendu ses premiers honneurs. L'un , trop
longtemps détourné de la carrière des lettres , et
frappé par une mort sanglante dans celle de
l'ambition , a laissé , dans ses ouvrages imparfaits ,
la preuve d'un talent capable de ranimer , parmi
nous , l'esprit et le caractère de l'ancienne comédie
: l'autre , peut- être moins profond et moins
énergique , mais plus sage , plus correct et plus
élégant , nous ramène au meilleur temps de la
comédie moderne , et s'est élevé quelquefois , dans
son Vieux Célibataire , aux plus hautes concep
tions et aux plus beaux effets de son art . Tous deux
occupent souvent la scène française , et l'on ne
doit pas s'en plaindre. La représentation de leurs
ouvrages offre presque toujours au public la réunion
des acteurs qu'il chérit le plus ; réunion précieuse
, qui seule conserve , et seule peut trans204
MERCURE DE FRANCE ,
mettre à ses élèves une tradition et des principes
trop oubliés.
Cependant les ouvrages dont le théâtre s'est
enrichi depuis quelques années , ne suffisent
point à ses études . Assez malheureuse , pendant
les derniers mois , sur le choix des nouveautés
la comédie française a pris le parti de remettre
une pièce trop négligée , que les connaisseurs
verront toujours avec un plaisir nouveau ; c'est
le Philosophe marié , sans contredit le meilleur
ouvrage de Destouches , si le but en était
aussi moral que celui du Glorieux. On a , depuis
longtemps , épuisé la critique et l'éloge sur cette
comédie , dans laquelle un travers d'esprit , qui
n'est ni commun ni philosophique , produit des
scènes très - ingénieuses. On sait que l'intérêt ,
quelquefois distrait , n'est jamais détourné de
l'action principale ; et que les personnages épisodiques
, toujours placés avec un art très délicat ,
concourent à lier et à dénouer l'intrigue , sans
efforts et sans embarras . On sait aussi que le
style de l'ouvrage , généralement du meilleur ton
et du meilleur goût , est semé de ces traits brillants
et de ces vers heureux qui , devenus proverbe
en naissant , sont restés dans la mémoire
de tous les amateurs . Je dirai donc , seulement ,
que la pièce a été remise avec un soin particulier
, et que l'ensemble des talents supérieurs qui
.
THERMIDOR AN VIII. 205
concouraient à la représentation , a soutenu parfaitement
au théâtre , le charme que l'ouvrage
a toujours dans le cabinet. Molé , dans le rôle
d'Ariste , Fleuri , dans celui du marquis du Lauret
, sont placés l'un et l'autre dans le jour le
plus favorable à leurs moyens ; le premier met
dans son jeu cet esprit , cette finesse et cet àplomb
singulier , qui lui donnent un rang si distingué
parmi les acteurs qui ont illustré la scène ;
le second joue avec une grâce originale , et la
gaieté la plus piquante , ces personnages dont
il n'existe plus de modèles , et dont le ridicule
même avait de la noblesse et de la dignité.
Le jeu de Grandménil , toujours comique èt
vrai , celui de Saint - Phal , toujours décent et
juste , ont mérité de partager les applaudissements
. Les talents de MM.les Contat et Devienne
- sont connus ; et je n'ai le temps ni de répéter
des éloges universellement avoués , ni de hasarder
des critiques légères , que j'aurai peut - être
l'occasion de motiver ailleurs .
Peu de jours avant la reprise du Philosophe
marié , on avait joué sur ce théâtre les deux
Poètes , comédie en trois actes et en vers . Des
ressorts usés , une situation développée dans la
Métromanie avec une perfection désespérante ,
un dénouement emprunté du Méchant , et des
détails qui rappellent à chaque instant les Fem206
MERCURE DE FRANCE ,
mes savantes , ne permettent pas à l'auteur d'aspirer
à la gloire de l'invention . Son style seul
est à lui : dans un ouvrage où l'intérêt sera plus
dramatique et l'action mieux conduite , il pourra
lui mériter des succès . Au reste , sa pièce n'est
pas tombée d'une manière bruyante ; il est vraisemblable
qu'elle a été protégée par l'ennui .
E.
VARIET È S.
LA Société d'agriculture du département de la
Seine , a tenu sa séance publique le 20 messidor
dernier. Le tableau de ses travaux , pendant le
cours de l'année , a été présenté par le C. Silvestre
, secrétaire de la société , chargé pareillement
d'offrir au public le jugement des mémoires
qui ont concouru pour les prix de l'an 8.
Le premier devait être adjugé à l'auteur qui
aurait le mieux développé l'art de perfectionner
les constructions rurales . Plusieurs ont mérité
des éloges ; aucun n'a satisfait pleinement le
voeu de la société. Deux prix sont de nouveau
consacrés à cette question importante , et seront
décernés dans la séance du 30 prairial an 9.
La seconde question proposée était celle - ci :
Quel est le meilleur plan à suivre pour faire
THERMIDOR AN VIII. 207
des descriptions topographiques complètes ? Le
prix a été donné au C. Dralet, qui a joint à son´
ouvrage une description du département du
Gers. La société a jugé que ce mémoire , écrit
avec l'ordre et la clarté convenables au sujet ,
était d'ailleurs remarquable par la pureté du
style , par la sagesse des observations , et par
une foule de vérités intéressantes qui peuvent
concourir aux progrès du premier de tous les
arts.
Les prix proposés pour l'an 9, sont destinés
au meilleur mémoire sur l'art d'alterner les récoltes
, et à un manuel pratique sur l'éducation
des abeilles..
La société a terminé sa séance , en offrant un
hommage public de reconnaissance et d'estime
à quatre voyageurs français , dont les travaux
récents ont enrichi la botanique et l'agriculture.
Les uns , ( les CC. Baudin et Riedbé ) , ont recueilli
les productions naturelles des Antilles qui
manquaient aux collections du muséum ; et , par
une culture assidue et savante , ils ont conservé
aux plantes les plus fragiles les germes de la vie
et de la reproduction : les autres , ( les CC. Labillardière
et de La Haye ) , compagnons de
d'Entrecasteaux dans la recherche infructueuse
et pénible du malheureux La Peyrouse , se partagent
l'honneur d'avoir apporté de la mer du
208 MERCURE DE FRANCE ,
Sud l'arbre à pain cultivé : nous ne possédions
encore que l'arbre à pain sauvage , transplanté
depuis longtemps à l'île de France par les soins
de M. Poivre , et à Cayenne par ceux du C.
Martin. Les Anglais , au contraire , avaient déja
naturalisé l'arbre à pain cultivé à la Jamaïque ,
à la suite de deux expéditions aux îles des Amis .
Nous devons au courage et à l'active industrie
des CC. Labillardière et de La Haye , l'utile
honneur de posséder , comme nos rivaux , ce végétal
salutaire ; et la société d'agriculture n'a
fait qu'acquitter la dette de la reconnaissance
nationale , en proclamant leurs noms réunis
parmi ceux des bienfaiteurs de l'agriculture et
de l'humanité .
E.
Quelques journaux ont parlé avec beaucoup
d'inexactitude d'une nouvelle société littéraire ,
formée par quelques -uns des membres les plus
fameux de l'académie francaise ,, à l'inexactitude
même d'autres feuilles ont joint la calomnie
. Déja le C. Roederer leur a répondu avec
autant d'esprit que de courage et de solidité.
-Un article sur le même sujet nous a été envoyé
par une personne à portée de connaître
les faits , et d'en garantir la vérité . Nous le donnerons
dans le prochain numéro.
TRERMIDOR AN VIII. 209
POLITIQUE.
EXTERIEUR.
La partie politique du Mercure aura dorénavant
un nouvel intérêt . On ne se bornera plus
à l'extrait des nouvelles ordinaires. Des correspondances
sont établies dans les plus grandes
villes de l'Europe : on en recevra des détails
particuliers qui ne peuvent paraître dans les
gazettes journalières. On donnera tour-à- tour
la statistique des divers Etats , et celle des départements
de la République.
ESPAGNE.
Madrid , 15 messidor.
La cour est revenue d'Aranjuez ici pour quelqué
temps.
La nouvelle de la victoire de Maringo a produit un
effet prodigieux , et répandu une grande espérance de
paix. Les valès qui perdaient 72 pour 100 , sont remontés
à 62.
Les douze superbes chevaux andaloux que le roi a
choisis lui-même pour les envoyer au premier consul ,
partent incessamment,
I.
14
210 MERCURE DE FRANCE,
PRUSS E.
Berlin , 18 messidor.
Tous les voeux des cabinets du Nord paraissent se
réunir pour la paix générale , et pour l'établissement
d'un systême d'équilibre politique qui puisse en assurer
la durée.
On ne saurait se faire au loin une juste idée de
l'effet qu'a produit ici la bataille de Maringo. Croiraiton
qu'on a entendu ces jours- ci , dans des cercles diplomatiques
, les chargés d'affaires de Vienne et de Londres
parler des dispositions pacifiques de leur gouvernement
respectif ?
Il existe en Prusse un démembrement de l'ordre de
Saint - Jean de Jérusalem , dont le prince Ferdinand ,
frère du grand Frédéric , est grand maitre. Il est même
en ce moment au chef-lieu où il reçoit des chevaliers ;
et le prince Henri , frère du roi régnant , doit recevoir le
titre de coadjuteur.
Il y a beaucoup de bénéfices et de commanderies attachés
à ce démembrement de l'ordre de Saint-Jean ,
depuis l'établissement de la religion réformée en Prusse.
Les rois de Prusse en font des récompenses militaires.
Il est très -possible que l'intérêt qu'a pris Paul I.er à
l'ordre de Malthe , amène purement et simplement un
établissement de ce genre dans l'empire de Russie. Le
baron de Furst , qui a été porter au Czar le voeu des
langues allemande et bavaroise , est de retour à Berlin.
Rien n'annonce qu'il soit chargé d'une mission près de
l'ordre établi en Prusse.
M. le chevalier de Corral , ambassadeur d'Espagne à
Constantinople , part demain de Berlin pour sa destination
.
.
On a découvert ici qu'un prétendu maître de langue
THERMIDOR AN VIII. 211
anglaise y était l'espion correspondant de l'un des ministres
du roi d'Angleterre . Cette correspondance aurait
pu compromettre plusieurs personnages importants qui
déplaisent à l'Angleterre , si le roi , plein d'estime
pour eux , ne s'était contenté de mépriser cette intrigue
et de chasser l'intrigant .
ANGLETERRE.
On voit par l'extrait des derniersjournaux anglais que
l'on a reçus jusqu'au ro juillet , que la première impression
produite par la victoire de Maringo ne s'est point
affaiblie .
Des lettres particulières disent que plusieurs couriers
ont été expédiés par le cabinet de Saint - James pour
Berlin , Vienne et Pétersbourg : il transpire même que
malgré la bonne contenance que les ministres ont affectée
à la séance du parlement , ils sont fort inquiets de
la situation actuelle de l'Angleterre dans ses rapports
avec le Continent , et qu'ils seraient même très - effrayés
de l'idée de continuer seuls la guerre , dans le cas , qui
commence à paraitre probable à Londres ,
d'une paci
fication continentale.
Il paraît même que le ministère craint pour la première
fois de voir s'ébranler sa docile et fidèle majorité
dans les deux chambres du parlement , lorsqu'il sera nécessaire
d'aborder franchement la question des subsides
pour l'Autriche et les autres alliés.
On remarque que les journaux ministériels abandon
nent leurs chimères favorites , et conviennent euxmêmes
de l'invraisemblance d'un changement dans le
gouvernement actuel de France.
Le cabinet de Saint-James n'a pas attendu les dernières
nouvelles de Constantinople , pour se repentir
de la conduite de ses amiraux et du refus de ratifier la
212 MERCURE DE FRANCE ,
capitulation d'Egypte . On s'aperçoit un peu tard qu'on
n'a fait que préparer un autre traité plus avantageux
aux Français , et qu'aigrir les Turcs qui sentent tous
les jours davantage le fardeau d'une alliance si despotique
et si peu secourable.
On attend avec la plus vive impatience des nouvelles
du Continent , et surtout de Vienne .
Extrait d'une Lettre de HAMBOURG.
Fin de juin 1800.
Hambourg est , depuis plusieurs années surtout , un
des points les plus importants de l'Europe , non - seulement
pour le commerce , mais encore pour la politique .
Cette ville n'est pas proprement un centre de négociaelle
tions ; mais au milieu de l'agitation universelle ,
est très - bien placée pour l'observation. C'est là qu'aboutissent
la plupart des spéculations de commerce.
On y reçoit avec célérité et exactitude les nouvelles
de l'Allemagne et de tout le Nord. Il s'y est établi
plus d'une intrigue qui tient à la grande politique.
Les ennemis de la France y ont encore , et , pendant
un certain temps , ses prétendus amis y ont
eu leurs bureaux d'espionnage . C'est de Hambourg
qu'ont été et que sont même encore expédiés des
approvisionnements tant pour la marine que pour
les armées de terre de la plupart des puissances
belligérantes , des chevaux , des fusils , des habille-
-ments , des grains . C'est là enfin que les émigrés ont
trouvé un de leurs principaux refuges , et cette hospitalité
qui leur a été refusée en beaucoup d'autres
endroits .
2
Pendant quelques années , ils ont abondé à Hambourg
et Altona , et dans les environs de ces deux villes , plus
qu'en aucune autre partie de l'Europe ; ils y'ont
DE
LA
5
THERMIDOR AN VIII. 213
exercé toutes sortes de professions , y ont obtenu toutes
sortes de secours , et y ont eu différents genres de
succès. L'accueil qu'ils ont reçu des Hambourgeois n'a
pas été marqué , comme on pourrait le croire , au coin
de l'inimitié pour la France. Dans le fait , ces Hambourgeois
ne sont ni anglais ni français : ils sont commerçants
; ce qui est dans tous les pays le synonyme de
cosmopolites. Ils s'attachent à ceux qui servent le mieux
leurs spéculations intéressées , à ceux avec lesquels ils
peuvent établir les relations les plus fructueuses ; et sous
ce rapport , dans des temps ordinaires , la France a peutêtre
quelques droits à leur préférence. Ils en tirent des
denrées coloniales , des vins , des eaux - de - vie ; ils
lui fournissent une grande partie des marchandises
du Nord , et c'est dans la place de Hambourg que se
solde une grande partie de ses comptes avec le reste
de l'Europe .
1
Ce serait donc être injuste que d'attribuer à la malveillance
l'accueil que les émigrés ont trouvé à Hambourg
et dans les environs. Il a été produit par cet intérêt
qu'inspire le malheur , même mérité , lors surtout
qu'il est supporté avec courage . Ils ont même fait reconnaître
dans leur nation des qualités qu'on ne soupçonnait
pas. Les Hambourgeois les ont secondés dans leurs
efforts ; et leur bonhomie native , loin de s'effaroucher
de leur frivole élégance , les a conduits à la prendre
pour modèle. Ils ont laissé naturaliser chez eux les
cafés , les restaurateurs , les cabinets de lecture , les bals ,
et jusqu'aux spectacles français . Ceux - ci ont été chargés
de décorer leurs édifices , ceux -là de dessiner leurs jardins
, d'autres d'élever leurs enfants . On a vu souvent
les vaincus prendre les moeurs , les habitudes , le langage
des vainqueurs . Les Hambourgeois présentent un
spectacle unique dans le monde ; celui d'un peuple qui
se laisse pour ainsi dire réformer par ceux auxquels il
accorde un asyle.
%
£ 14
MERCURE DE FRANCE ,
Tout semblait préparé pour que cet asyle fût utile à
ceux qui le recevaient , sans être onéreux à ceux qui l'accordaient.
Hambourg est une ville très -populeuse , trèsféconde
en moyens de s'enrichir , ou du moins de s'occuper
utilement. On y respire avec l'air , le goût des spéculations.
Il en fallait moins pour alimenter l'activité
française .
A Hambourg, la police peut servir de modèle à beaucoup
d'égards. On y sent à chaque instant la protection
du gouvernement , tout faible qu'il est , et on n'aperçoit
presque jamais sa surveillance inquiétante. Il y règne
une liberté qui , grace à l'influence d'un climat froid et
nébuleux , ne dégénère presque jamais en licence ; une
égalité , telle que peut la comporter une grande réunion
d'hommes dans une étroite enceinte. Comme on y est
obligé de ménager tout le monde , on n'ose afficher de
prédilection pour personne ; delà cette tolérance pour
toutes les opinions qui ne se prononcent pas d'une manière
trop bruyante ; delà la rareté de ces rixes qui
troublent souvent , à des latitudes plus méridionales ,
des cités beaucoup moins grandes . La multiplicité des
émigrés n'a point altéré cette partie précieuse des moeurs
hambourgeoises . Comme on leur a laissé la faculté de
faire tout ce qui était innocent , loin d'avoir la tentation
des excès , il n'en ont eu que le scrupule. Une autre
cause de cette tranquillité qu'ils n'ont pas troublée , c'est
qu'à Hambourg il n'y a proprement ni oisifs ni nécessiteux.
Les uns sont conduits au travail par l'occasion
et le besoin ; les autres , graces à l'admirable institution
de l'établissement en faveur des pauvres , trouvent des
ressources et des asyles . Voilà donc deux grandes sources
de désordres taries , l'oisiveté et la misère. Les émigrés
ne se sont pas trouvés assez nombreux pour déranger cet
Fordre , et ils en ont profité , les uns pour se créer des
ressources , les autres pour échapper à l'absolue indiTHERMIDOR
AN VIII. 215
gence ; et les deux vertus les plus précieuses à l'humanité
ont trouvé à s'exercer : d'une part , la bienfaisance ;
de l'autre , la reconnaissance.
Cette apologie du peuple hambourgeois ne s'étendra
pas en totalité à son gouvernement . Celui - ci a de graves
torts à se reprocher. Il en est un que la France resser.
tira longtemps , et que le sénat d'Hambourg n'a pas encore
réparé. C'est assez désigner l'arrestation et l'extradition
des fugitifs irlandais. On sait que ce double délit
a entraîné la rupture de tous les rapports politiques entre
la ville de Hambourg et la république française . Le
sénat avait tenté de le justifier dans un très-long mémoire.
La réponse sévère et laconique du premier consul
l'a consterné , mais ne l'a pas converti . Il a cru le
gouvernement français désarmé , lorsque , par un mouvement
de générosité , il a implicitement étendu à la
petite république de Hambourg la levée de l'embargo
qu'il avait mis sur tous les vaisseaux neutres. Les Hambourgeois
, qui ne vivent que pour le commerce , voyant
leur activité rendue à sa liberté , ont cru n'avoir plus
rien à réparer , parce qu'ils n'avaient plus rien à
craindre.
Il est clair que le sénat de Hambourg espère gagner
du temps , et arriver à l'époque de la paix , où la France
sera occupée de trop grands intérêts pour songer encore
à se venger d'un petit état nul dans la politique ,
mais dont la conservation intéresse toutes les nations
commerçantes , sans en excepter la nation française .
SUEDE .
Depuis la mort de Gustave III , qui s'était si hautement
prononcé contre la révolution française , la conduite
politique de la Suède a dû paraitre difficile à expliquer.
A peine le nouveau roi , moins fougueux , moins
216
MERCURE
DE FRANCE
,
avide de vaine gloire que son père , s'est-il vu hors de la
tutèle de son oncle , le duc de Sudermanie , qu'il a
adopté un systême beaucoup plus sage . Ce n'est pas qu'il
ait affecté , comme il arrive souvent , de faire contraster
son règne avec celui de son prédécesseur : au contraire ,
il a eu pour la mémoire de Gustave III , toutes les apparences
du respect.
Roi lui - même , ce titre suffisait pour le prévenir contre
des principes que tous les trônes devaient trouver dangereux
. Cependant , à une froideur assez marquée entre
les deux états , avait succédé une espèce de réconciliation
, dont le gage devait être la nomination de deux
ambassadeurs , respectivement agréables. La cour de
Stockolm eut à cet égard pour notre gouvernement une
condescendance que celui - ci ne paya pas de retour.
L'ambassadeur nommé par le directoire ne fut point
agréable au roi de Suède. Il fut refusé avec une constance
qu'on n'eût pas attendue d'un jeune prince , du
souverain d'un royaume peu puissant . De nouveaux
nuages s'élevèrent , et les relations diplomatiques furent
suspendues .
Le jeune Gustave alla plus loin . Sur l'invitation de
l'empereur à tous les états de l'empire de concourir à
sa défense , il offrit son modique contingent * pour la
Pomeranie suédoise , avec un empressement qui étonna
ceux qui avaient une haute idée de sa prudence . On crut
un instant qu'il allait prendre une part très - active à la
seconde coalition . Sa déférence pour la Russie n'alla
cependant pas jusques - là . Il avait témoigné dans ses
premiers rapports avec cette grande puissance une fermeté
non commune. On se rappelle sa résistance aux
&
* La Suède , pour cette province par laquelle elle est au
nombre des Etats de l'empire , doit fournir un contingent
de soixante -trois hommes.
THERMIDOR AN VIII. 217
.
offres que lui faisait Catherine II , d'épouser une de ses
petites- filles . La conduite de l'impératrice à cette occasion
, est fidellement retracée dans ces Mémoires secrets
sur la Russie , qui ont paru récemment. Elle a donné
de son caractère une idée , que les événements postérieurs
n'ont pas démentie .
Peu confiant , réfléchi , très - difficile à dominer , constant
dans ses opinions comme dans ses sentiments , susceptible
d'impressions profondes , tel s'est montré
· Gustave- Adolphe II , dans un âge où l'on a rarement
un caractère aussi prononcé , et son début sur le trône
peut faire présager le reste de son règne.
Il a toujours montré et montre encore une volonté
forte. Le régent , son oncle , avait des préventions contre
son gouverneur , et voulait l'éloigner : le jeune roi
n'a jamais voulu y consentir . Il conserve à ce vieillard
estimable de la considération , et même de la confiance
en ses avis. Deux autres personnes éprouvent de sa part
les témoignages de ce sentiment : c'est M. d'Ehrenheim ,
son ministre des affaires étrangères , contre qui on n'a
peut - être pas formé une seule plainte fondée , et M. le
comte de Wachmeister , qui occupe une des premières
charges de la cour , et pour lequel Gustave - Adolphe
parait avoir un véritable penchant. Voilà les deux
hommes en crédit , si toutefois il est un seul homme à
la cour de Stockolm , qu'on puisse appeler ainsi . Aucun
des deux n'oserait se flatter d'avoir de l'influence sur le
jeune monarque , ni même d'être le confident de tous
ses secrets sans exception ; car ce qui le caractérise essentiellement
, et ce qui devrait caractériser tous ceux
qui sont appelés à gouverner , c'est d'être impénétrable ;
delà une grande incertitude sur ses véritables projets .
Ce n'est pas par ses propos , ni même par telle ou telle démarche
qu'on peut le connaître , ce n'est que par les résultats.
218 MERCURE DE FRANCE ,

Ce qu'il a manifesté depuis qu'il règne , c'est le desir
de régner seul , et de régner non pas tant avec éclat
qu'avec sagesse. Son opinion sur la révolution française
n'est pas équivoque. Il en redoutait les progrès , et aurait
fait pour les empêcher tout ce qui n'aurait pu compromettre
sa puissance , dont il ne s'exagère pas la force
et les moyens. Il sent que la Suède seule ne peut jouer
un rôle important , et qu'elle a besoin d'un appui . Ses
dispositions particulières , ses souvenirs historiques , son
systême d'éducation , tout le portait à le chercher auprès
du gouvernement français, cet allié de tous les temps ,
cet allié naturel de la Suède . Mais jusqu'ici ce gouverment
ne lui avait pas inspiré assez de confiance aujourd'hui
, du moins , la Suède pourrait se rapprocher
de cette puissance , dont l'appui redevient efficace . On
doit le présumer , d'autant plus que Gustave - Adolphe
est indigné contre l'ennemi principal de la France , et
certes à juste titre . Il a vu deux flottes marchandes , naviguant
sous la protection de son pavillon , arrêtées par les
vaisseaux de guerre des Anglais , et conduites dans leurs
ports ! On ne dissimule pás de pareilles insultes : aussi
assure-t-on que le jeune roi les ressent très- vivement
et pour l'exprimer , il n'a pas attendu cette rupture qui
vint d'éclater entre la Russie et l'Angleterre . Depuis
cette époque , il a seulement conçu l'espoir que son ressentiment
ne serait pas impuissant. Il épouse le projet
qu'on prête à Paul I. d'armer tout le Nord pour châtier
le tyran des mers ; et cette quadruple alliance , dont
la perspective partage en ce moment l'attention de l'Europe
, ne manquera pas faute de son concours .
Il n'a point hérité de son père ce goût pour la vaine
Ostentation , qui contrasterait avec les moyens de la
Suède. Avant d'entrer en lice , il calcule , il prépare
ses ressources ; il cherche à mettre de l'ordre dans ses
finances , à étouffer autour de lui le
germe des divisions
THERMIDOR AN VIII. 219
Il n'épargne rien pour maintenir le calme et la concorde
dans la diète qu'il vient de convoquer , et qui , malgré
quelques légères discussions entre les membres de la
noblesse , sera une des moins orageuses que présente
l'histoire de Suède.
On espère qu'à la clôture de cette diète les desseins
de Gustave-Adolphe se manifesteront davantage. C'est
alors qu'il devait s'occuper plus activement du rétablissement
de ses rapports avec la France. Il est vraisemblable
qu'il s'est fait une loi de prudence d'observer jusqu'à
la fin le systéme politique de Paul I." , qui ne paraissait
pas encore définitivement fixé.
Mais lorsque les succès prolongés des armes françaises ,
en Allemagne et en Italie , auront à la fois prouvé et
de plus en plus affermi la stabilité du gouvernement que
s'est donné la France ; lorsque l'usage de ses victoires
achevera de prouver à l'Europe qu'il songe désormais à
rétablir , à régénérer , et non plus à détruire ; que l'on
peut compter sur sa loyauté , et même sur sa générosité ;
que les rois peuvent désormais occuper paisiblement leurs
trônes à l'abri des conquêtes et des insurrections ; alors ,
sans doute , Gustave - Adolphe donnera une nouvelle
preuve de sa sagesse précoce , en revenant à des principes
consacrés par une longue expérience
DANEMARCK .
Le gouvernement de Danemarck , quoique constitué
sur le despotisme le plus illimité , offre sous plusieurs rapports
d'utiles modèles.
Un état entouré de puissants voisins , dont les uns ne
peuvent être trop ménagés sans que les autres ne s'en
offensent ; un état qui a de vastes côtes , une navigation
très-étendue , une trentaine de vaisseaux de ligne , environ
75,000 hommes de troupes ; un état qui , par ses
220 MERCURE DE FRANCE ,
7
"
colonies disséminées sur tout le globe et son vaste commerce
, a des relations avec tous les autres , et qui néanmoins
est parvenu à éviter la guerre pendant plus de
soixante ans , est assurément un phénomène que doivent
admirer la philosophie et la politique.
Il est surtout frappant au milieu de cet incendie universel
, auquel aucun autre état n'a pu échapper. La
fortune seule ne saurait l'expliquer. Ne soyons pas assez
injustes pour refuser à la sagesse la part qui lui appartient.
Par un hasard heureux , que les monarchies les plus
limitées doivent envier au Danemarck , ce royaume a
eu , depuis 1660 , six despotes , et n'a pas eu un seul
tyran ; delà cette douceur de moeurs , ce calme habituel
qui prévient les querelles , les insurrections , les prétentions
exagérées , et toutes les causes de guerres intestines
ou étrangères.
Le choix éclairé de Frédéric V. porta à la tête du gouvernement
danois le comte de Bernstorf, dont l'administration
toujours prudente , et quelquefois vigoureuse ,
en assurant la prospérité du pays au dedans , n'a pas été
sans éclat au dehors .
que
Héritier de son nom et de ses qualités , son neveu
le Danemarck pleure encore , a tenu les rênes dans
les temps les plus difficiles ; et c'est à lui que ce royaume
doit l'avantage d'avoir traversé tous les orages qui agitent
l'Europe depuis dix ans , sans en avoir été atteint .
Les hommes d'un mérite éminent , lorsqu'ils ont occupé
de grandes places , n'entrent pas tout entiers au
tombeau. Quand ils ne seraient pas complétement remplacés
, leurs principes leur survivent , et leur ombre
semble présider encore aux opérations du gouvernement
qu'ils ont dirigé.
Telle a été la destinée du dernier comte de Bernstorf.
Le Danemarck n'a pas son équivalent ; mais pour nous
THERMIDOR AN VIII. 221
"
servir d'un mot que les noms de Turenne et de Sévigné
ont annobli , le Danemarck a sa monnaie.
Un de ses fils ainsi dire hérité de son ministère
a pour
principal , celui des affaires étrangères ; et pour être son
digne successeur , il ne lui manque peut-être que son
expérience , et cette marche assurée que donne la longue
habitude des affaires , qui appelle la confiance et qui
l'inspire.
A côté de lui paraît le comte de Schimmelmann , qui
est spécialement chargé du ministère des finances , dont
le
nom seul réveille l'idée de toutes les qualités estimables
, et dont l'influence , qui ne saurait être trop
grande , ne trouve de bornes que dans la modestie .
Le conseil du roi a encore deux autres sujets distingués
à citer , les deux Reventlow , le comte Chrétien et
le comte Cay. Le premier , à des lumières et aux intentions
les plus pures , joint peut- être un peu trop de
penchant pour l'autorité arbitraire et l'esprit de systême
, et les affaires de l'intérieur qui lui sont spécialement
confiées s'en ressentent . Elles sont préparées pour le
conseil du roi , par deux hommes auxquels leurs talents,
leur place et leur caractère donnent beaucoup d'influence
; l'un président , l'autre membre de la chancellerie
danoise ; le chambellan Moltke , à qui le prince
royal témoigne beaucoup de confiance , et M. de Colbiærnsen
, philosophe éclairé , dont cependant , depuis
peu , la réputation a été ternie par quelques actes d'intolérance
.
Le second , le comte Cay Reventlow , a la tête froide
et saine , et de la philosophie. Dans un âge pèu avancé ,
il a déja de l'expérience ; il a voyagé avec fruit ; il a
rempli avec distinction quelques missions diplomatiques ,
et n'est point étranger à l'économie politique dont il s'occupe
essentiellement.
Le prince de Holstein Augustenbourg , gendre du roi ,
222 MERCURE
DE FRANCE
,
1
tient aussi sa place dans le conseil . Il professe , dit-on ,
des principes aussi patriotiques qu'on peut en attendre
d'un prince placé si près du trône. Il a des moeurs libérales
, le goût des sciences et des arts , et a la direction
principale de tout ce qui est de leur ressort.
Le prince royal qui préside au conseil veut en général ·
le bien de son pays , et se prête à toutes les mesures qu'on
lui propose pour l'opérer ; mais , né avec des dispositions
militaires que l'éducation a développées , il se borne à
la direction suprême de tout ce qui tient aux armées
de terre et de mer , et il est secondé par son beau-père
le prince Charles de Hesse - Cassel , généralissime des
troupes , et commandant - général dans les duchés de
Sleswick et de Holstein.
On sait que tous les actes du gouvernement s'expédient
toujours au nom de Christiern VII.
Tels sont les hommes principaux dont dépendent en
ce moment les destinées du Danemarck . Patients et
circonspects , quelquefois prévoyants , ils ont assez habilement
sauvé leur pays des dangers qui le menaçaient.
Sans doute leur administration , dans ces derniers
temps surtout , n'a pas été exempte de fautes ni
d'erreurs ; mais il faut les attribuer en grande partie à
la position géographique et à la médiocrité de l'état
qu'ils gouvernent.
Placé trop à portée de deux des grandes puissances
qui ont joué un rôle principal dans la coalition , le Danemarck
a presque toujours su se soustraire à leur dangereuse
influence , repousser leurs insinuations , braver
leurs menaces . Et cependant il est bien difficile aux
grandes puissances de tenir constamment la balance égale
entre deux partis qui les sollicitent tour- à- tour. Sans
doute l'intérêt bien entendu du Danemarck , lui a imposé
cette prudente neutralité dont il a conservé toutes
les apparences. Qu'aurait-il gagné à la guerre ? et que
THERMIDOR AN VIII , 223
ne risquait- il pas d'y perdre ? En vain l'Angleterre , à
laquelle il est lié par tant de rapports , a constamment
réclamé son adhésion à la grande ligue ; en vain la
Rus ie , sa redoutable voisine , a menacé plus d'une
fois des côtes ouvertes de toutes parts à l'invasion .
Heureusement pour le Danemarck , l'arrogance même
de ces sollicitations en a détruit l'effet . Les défenseurs
de la cause commune lui ont donné des griefs plus multipliés
que la nation même contre laquelle ils voulaient
qu'on s'armât , et l'ont raffermi dans ses principes. Il
n'a qu'à s'en applaudir . Malgré les corsaires des deux
principales puissances belligérantes qui infestent toutes
les mers , jamais sa navigation n'a été plus étendue
jamais son commerce plus florissant. Les marchandises
des deux mondes ont afflué dans ses ports. Les négociants
, les armateurs de sa capitale et de ses places
maritimes , sont parvenus à un degré d'opulence dont il
n'y avait pas encore eu d'exemple .
C'est un de ces miracles qu'on n'attend guère de
la faiblesse. Elle ne marche pas toujours avec la prudence
le Danemarck a su les combiner. D'ailleurs , au
milieu de cette crise qui le laissait presque isolé en
Europe , il a senti le besoin de se rapprocher d'une
grande puissance ; il s'est abandonné à la direction de
la cour de Berlin ; et cette cour , joignant une attitude
imposante à une conduite circonspecte , lui a servi à la
fois d'égide , de modèle et d'excuse .
La scène vient enfin de changer encore pour son
bonheur. Ces coalisés si formidables pour lui , et qui
croyaient même l'être pour la Frauce , se sont divisés.
Paul I. qui naguère che chait partout des alliés pour
les Anglais , cherche à présent partout à leur su citer
des ennemis . Il n'a pas eu de pe ne à associer à son
animosité le jeune roi de Suède , déja indign des in- .
solences anglaises auxquelles son pavillon n'avait pas
224
MERCURE DE FRANCE ,
échappé . L'on croit que le Danemarck va servir la
cause des puissances maritimes , à laquelle l'orgueil britannique
fait courir bien plus de dangers , que les principes
français n'en ont jamais fait courir à la cause des
rois.
Le gouvernement danois ne sera plus accusé de pusillanimité
quand il ne cédera qu'à de pareils motifs , quand
il n'obéira qu'à de pareilles influences .
On a récemment blâmé une ordonnnance contre la
presse , qui paraît peu conforme à la modération habituelle
des principes du gouvernement danois .
Qu'il fasse disparaître ce signal d'intolérance dont tant
d'autres indices annoncent qu'il s'éloigne ; qu'il perfectionne
quelques - unes de ses institutions salutaires ;
qu'il en réforme quelques - unes de vicieuses ; qu'il
achève surtout d'effacer les traces de cette servitude
personnelle qui souille encore plusieurs de ses domaines ;
qu'il ne prenne d'autre part à l'alliance offensive à laquelle
on vient de l'appeler , que celle qui sera nécessaire
pour assurer la liberté des mers ; et son gouverne 、
ment pourra conserver sa réputation de sagesse ; et ses
sujets , en dépit de leur despotisme constitutionnel ,
pourront continuer d'être heureux , ou croiront du moins
L'être.
NOTICE sur le ministre BERNSTORF.
Vous destinerez peut - être , citoyen , quelque place
dans votre journal à une galerie de portraits des principaux
hommes d'état de l'Europe ; permettez - moi de
vous envoyer celui du fameux ministre de Danemarck
le comte de Bernstorf , qui avait mérité l'estime et le
respect de toutes les puissances .
Pierre de Bernstorf descendait d'une famille qui comp
tait déja un grand nombre de ministres distingués . LorsTHERMIDOR
AN VIII. 225
qu'il entra dans le monde , son oncle occupait la place
la plus importante de l'état , et ce fut cet habile maître
qui le forma aux affaires . Il avait déja passé dix ans
dans l'administration , lorsqu'une révolution subite
éloigna son oncle du ministère . La folie du roi en était
le prétexte ; et , en effet , il en avait déja donné quelques
marques (* ) , et elle ne put que s'accroître par la
dureté des traitements qu'on lui fit subir . L'état fut livré
à des ministres ineptes et sans patriotisme , jusqu'à la
majorité du prince royal. Bernstorf et son oncle quittèrent
le royaume , universellement regrettés.
Bernstorf perdit son oncle pendant sa retraite ; et au
bout de trois ans il fut rappelé par le prince royal , qui ,
malgré tous les obstacles , était parvenu à chasser les
usurpateurs de l'autorité royale , et à s'assurer l'ascendant
qui était dû à son rang. A peine Bernstorf eut - il
pris . la direction des affaires étrangères , qu'il réussit
à terminer les longues contestations élevées entre les différentes
branches de la maison des Holstein. Ce succès
si desiré par les amis de la paix fut le premier gage de
sa rare habileté.
La guerre venait de se déclarer entre la France et
l'Angleterre. Les Anglais , non contents d'assurer leur
propre défense , faisaient les plus grands efforts pour
usurper la souveraineté des mers , et anéantir la navigation
des autres peuples . Le Danemarck , la Suède et
la Russie s'unirent pour repousser ses prétentions ; mais
Bernstorfmit dans ces mesures sa modération accoutu-
* Il aimait beaucoup un petit chien qu'il faisait dîner
avec lui , les jours même de cérémonies. On lui observa que
plusieurs grands personnages s'en étaient plaints . Puisqu'on
le prend sur ce ton , dit-il , je le fais conseiller des conférences.
C'est la seule charge en Danemarck qui donne la
prérogative de manger avec le roi ; et la chose se fit en effet
I. 15
226 MERCURE DE FRANCE ,
mée ; il déplut à des esprits ardents qui ne respiraient
que la guerre , et par leurs intrigues il fut de nouveau
écarté des affaires ; mais il fut bientôt rappelé , et c'est à
cette époque que commença pour les Danois un gouvernement
vraiment paternel.
Des lois sages furent publiées , des établissements utiles
furent formés , les abus furent attaqués avec courage.
Bernstorfavait une qualité bien précieuse dans un homme
d'état ; c'était d'être dégagé de ce t funeste amour-propre
qui veut faire le bien exclusivement , et de savoir profiter
de toutes les idées utiles qui lui étaient présentées.
C'est à lui qu'on doit l'abolition de la traite des nègres ,
et les lois les plus sages pour l'affranchissement successif
des serfs de la glèbe.
La révolution française éclata , et la guerre s'alluma
de toutes parts . Bernstorf fit taire ses opinions particulières
, et maintint la neutralité du Danemarck. L'Angleterre
le sollicita de concourir aux mesures qu'elle avait
prises pour réduire la France à la plus horrible famine ;
Bernstorf repoussa ces propositions avec force et dignité,
et blâma même hautement les Anglais d'appeler ainsi le
fléau de la famine au secours du fléau de la guerre . C'est
à cette conduite ferme et mesurée que le Danemarck est
redevable des accroissements qu'a reçus son commerce
depuis dix ans.
Bernstorf est mort à 61 ans ; cet événement répandit
dans le royaume une désolation générale ; les larmes du
peuple honorerent sa pompe funèbre . Le prince royal
voulut suivre le convoi . On lui avait assigné le rang dû
à sa naissance : Non , répondit-il , laissez - moi parmi scs
enfants. Cet habile ministre a été remplacé par son fils ,
le comte de Bernstorf , et son gendre , le comte de Reventlow
, qui marchent sur ses traces , et donnent l'espérance
des mêmes vertus .
THERMIDOR AN VIII. 227
ARMÉE S.
DEPUIS l'armistice conclu entre Bonaparte et
Mélas , il ne peut y avoir d'événements militaires
en Italie . Les dispositions de la cour de
Vienne sont toujours incertaines . Si les hostilités
recommencent , les nouvelles victoires du
général Lecourbe rendront plus difficile encore
la position des généraux autrichiens . Une dépêche
télégraphique d'Huningue , en date du
27 de ce mois , annonce que l'aîle droite de sa
division s'est emparée de Feldkirch , de Coire ,
et de tout le pays des Grisons . L'ennemi a été
chassé de tous les postes qu'il occupait . Feldkirch
est en quelque sorte la clef du Tyrol. Le
brave Massena lui-même , malgré trois attaques
réitérées , n'avait pu s'en rendre le maître.
Cette division du général Lecourbe multiplie
presque au même instant ses triomphes aux dis
tances les plus considérables .
Il est arrivé au gouvernement des lettres de Malthe
du 26 prairial. Elles annoncent que plusieurs bâtiments
chargés de vivres sont entrés dans cette ile , moyennant
quoi elle se trouve approvisionnée pour longtemps . L'acte
constitutionnel y a été porté par l'adjoint aux adjudants
généraux Remy qui avait été expédié par le ministre
Berthier; et les soldats et les marins ont prêté le serment
228 MERCURE DE FRANCE ,
4
de fidélité , auquel ils ont ajouté de s'enterrer sous les
ruines de la place , et de ne l'abandonner que lorsqu'ils
auraient épuisé leurs dernières ressources. On peut re→
garder Malthe comme définitivement assurée à la république.
( Tiré du Journal officiel ) .
DEPT
INTERIEUR.
PARIS.
La fête du 14 juillet a été célébrée avec un enthousiasme
qui rappelait cette époque mémorable
; le même cri que le sentiment et la raison
élevèrent en 1789 , pour commencer la révolution
, s'est fait entendre , dix ans après , pour
la terminer. Graces immortelles soient rendues
au gouvernement , qui ramenant parmi nous
l'ordre et la sécurité , rallie autour de lui toutes
les affections et toutes les espérances ; et qui
d'une fête consacrée à la liberté politique , a fait
aussi la fête de la liberté civile et religieuse , de la
justice , de la concorde et de la modération !
Il n'est pas possible de retracer à nos lecteurs
le spectacle que Paris présentait dans la journée
du 25 messidor : ceux qui l'ont vu nous pardonneront
de leur en offrir une image imparfaite ,
car le souvenir du bonheur dispose à la bienveillance
; ceux que l'absence ou l'éloignement en
ont privés , nous sauront gré de réunir ici , dans
un cadre bien étroit , les principaux traits de ce
tableau majestueux.
Le 24 messidor , le ministre de l'intérieur et
les deux préfets de Paris s'étant rendus sur le
1
cends
THERMIDOR AN VIII. 229
quai de la Pelleterie , avaient donné à ce quartier
le nom du brave Desaix. Il était juste que
la veille d'un jour destiné à célébrer les premiers
prodiges de la liberté naissante , la douleur
publique élevât ce monument à la mémoire
d'un héros qui mourut pour l'affermir. Cette cérémonie
simple et touchante avait été dirigée par
le C. Cretet , conseiller d'état , chargé de suivre
les travaux commencés.
Le 25 au matin , le préfet de la Seine , accompagné
des autorités et des administrations locales
, a posé la première pierre de la colonne départementale.
Bientôt après , il a suivi le ministre
de l'intérieur à la place de la Concorde
où la première pierre de la colonne nationale
a été posée , en présence des consuls , des ministres
et du conseil d'état. C'est-là que Lucien
Bonaparte a prononcé les phrases suivantes , qui ,
dans leur noble précision , éveillaient à - la-fois la
pensée , le sentiment et les souvenirs :
Je vais poser au nom des consuls la première pierre
de la colonne nationale, consacrée aux braves dont les
services éclatants et la mort glorieuse ont consolidé la
république. Au même instant les préfets posent dans tous
les chefs -lieux les premières pierres des colonnes départementales.
Le peuple français reconnaît ainsi les servicés
de ses défenseurs ; mais quelle que soit la solidité
des monuments , ils n'ont jamais une aussi longue durée
que la mémoire des héros. Les ouvrages faits par
la main des hommes sont à peine achevés qu'ils tendent
à la destruction ; et les siècles , au lieu d'affaiblir la véritable
gloire , ne font qu'ajouter à son éclat... Puisse cette
colonne avoir une existence aussi durable que la gloire
des braves qui ont fondé , soutenu et illustré la république
! »
Cette cérémonie terminée , le cortége s'est ren230
MERCURE
DE FRANCE
,
du aux invalides , où toutes les autorités ont été
réunies à deux heures . Les membres du tribunat
y sont arrivés , sortant d'une séance extraordinaire
où Jard Panvilliers , leur président ,
avait célébré , dans un discours plein de sagesse
et de patriotisme , la fête du 14juillet et les vainqueurs
d'Hochstedt et de Maringo. Peu de jours
auparavant , les mêmes héros et les mêmes victoires
avaient excité le même enthousiasme dans
le sein du sénat conservateur ; et Garat en avait
été l'interprète , dans un discours digne de l'occasion.
me
Dès que les premiers magistrats de la république
et les ambassadeurs des puissances étrangères
ont été placés dans le temple de Mars ,
deux chants de triomphe ont célébré la délivrance
de l'Italie , dans la langue même du peuple
affranchi. M. Grassini et le C. Bianchi ont
recucilli des applaudissements
, mérités par la
pureté de leur méthode et la beauté de leurs
voix. C'est une singularité remarquable , qu'au
milieu des trophées rapportés des plaines de Maringo
, et presque au milieu de ces monuments
de l'Italie antique que la victoire transporte en
France , Paris ait entendu , pour la première fois,
ces deux maîtres d'un art que l'Italie moderne
enseigne encore à tous les peuples polis .
Mais ce qui , surtout , a fixé l'attention en élevant
la pensée , ce qui doit porter dans tous les
coeurs le dévouement et la confiance , après avoir
donné à la fête un caractère plus auguste et plus
consolant , c'est le discours du ministre de l'inté- ,
rieur. Jamais , peut-être , l'éloquence ne fit une
alliance plus heureuse avec la raison , ni la philosophie
avec la politique ; jamais , du moins , il
THERMIDOR AN VIII. 231
1
;
ne résulta de leur mélange des conseils plus sages
, des réflexions plus profondes , des tableaux
plus vastes et plus frappants . Après avoir avoué
les maux inséparables des grandes révolutions
après avoir rappelé les esprits à cette prudence
conservatrice , que l'histoire des siècles et l'expérience
de quelques années doivent nous inspirer
, voici comment Lucien Bonaparte peint
l'état de la France à l'époque de 1789 :
Un pareil état ne pouvait pas subsister davantage ;
les traces de la décrépitude se mêlaient sur le front de
la monarchie aux traces d'une grandeur passée : tous
les vices et toutes les fautes la pressaient à l'envi , et
l'inexorable main des siècles poussait le trône vers la
destruction .
Alors les écrivains prophétisèrent la secousse politique
qui devait ébranler l'univers ; et ils élevèrent la voix pour
que cette secousse devenue inévitable , fût au moins utile
à l'humanité.
?
La philosophie trouva toutes les ames préparées par
T'excès des maux à recevoir son inspiration dernière :
son souffle agissait avec lenteur depuis plusieurs années
et l'on avait déja vu , par son influence , des citoyens arrivés
au ministère lutter contre les courtisans , et tourà
- tour emporter ou céder le triomphe .
Inutiles efforts de cet esprit réparateur qui brille
quelquefois aux yeux des monarques , et leur désigne
Je dernier moyen d'éviter un bouleversement que
les
monarques aveuglés croyaient impossible ! Inutiles efforts
! la révolution qui devait marquer la fin du siècle ,
approchait tous les jours.....
Déja les idées hardies , d'abord renfermées dans quelques
têtes , saisissent toutes les têtes : les opprimés songent
à leur force et comptent les oppresseurs .
Soudain le feu sacré jaillit et parcourt toutes les veines
du corps politique , des millions de bras se lèvent , le
mot de liberté résonne de toutes parts. La Bastille est
conquise.
Je ne retracerai point tous les détails de ce jour à
jamais mémorable , qui fit germer dans tous les coeurs
132 MERCURE DE FRANCE ,
le même enthousiasme ; de ce jour où les habitants : les
plus éloignés vinrent célébrer , au milieu de la plaine
voisine , la même solennité qui nous réunit dans ce temple
de la valeur. Cette grande époque de la confédération
nationale rassemble pour la onzième fois le peuple
français sous les auspices de la liberté victorieuse. Les
plus nobles pensées , les sentiments les plus élevés , les
vo x les plus unanimes consacrèrent la fondation de
cette fte , et doivent accompagner son retour. Nulle
image funèbre ne se mêle à son premier souvenir , car )
elle fut instituée au milieu de la joie , de la concorde et
de l'espérance unive selle. Alors les enfants de cette
grande famille , placés entre les deux mers , le Rhin , les
Alpes et les Pyréneés , se trouvèrent en présence pour
la première fois : alors , devant le monde et le ciel , ils
jurerent tous ensemble de vivre et de mourir libres ; ils
ne jurèrent point en vain , et les trois parties de la terie
aujourd'hui couvertes de leur sang et de leurs trophées ,
savent comme ils tiennent leurs promesses.
L'orateur jette ensuite un voile politique sur
ces époques de la révolution , qu'il faut abandonner
au burin inexorable de l'histoire . Il traverse
rapidement le temps désastreux des erreurs et
des divisions ; il invoque le sentiment philosophique
et religieux de la concorde qui , dit- il , fait le
bonheur des états comme le charme de la vie privée.
Il finit par cette peinture énergique , tourà
- tour effrayante de ressemblance et majes
tueuse de vérité.
La guerre intestine restera donc toute entière dans
l'oubli ; mais elle vivra dans la postérité , cette guerre
étrangère de dix années , où le génie et l'intrépidité ont
brillé tout à - la- fois ; ces quatorze armées de la république
con battant l'Europe , feront à jamais l'honneur du grand
peuple et l'admiration des peuples à venir. L'impéritie
bouleversait tout au dedans , le génie réparait tout au
dehors. La fureur était dans le forum , l'héroïsme
était dans les camps. La proscription agitait son
-
-
THERMIDOR AN VIII. 233 :
glaive impitoyable sur nos campagnes ; et nos soldats
alliant l'humanité au courage , secouraient l'ennemi
vaincu. La liberté , par-tout voilée dans nos villes
n'était plus qu'une Euménide pour la nation gémissante
; mais les cris de victoire élevés sur toutes nos
frontieres , repoussaient au dedans le gémissement des
victimes , et nous dérobaient à la dérision du monde .
-Les monuments qui décoraient nos cités étaient mutilés
ou menacés de la destruction , et les chefs - d'oeuvres
de l'antiquité étaient conquis pour l'ornement de l'état :
nos temples se décoraient de drapeaux ennemis ; nos cabinets
s'enrichissaient des statues , des tableaux , des
manuscrits les plus rares de la Grèce et de Rome ;,
et au milieu des batailles se préparaient ainsi d'avance
les pompes et les plaisirs de la paix . En un mot , la
raison était exilée , mais la victoire était fidelle ...
Honneur , gloire sans bornes aux quatorze armées de la
république !
-
Nous ne citerons plus qu'un fragment de ce
beau discours : c'est celui où le ministre , en nous
moutrant le bonheur de notre situation actuelle ,
nous rappelle ceux qui l'ont cimenté de leur
sang , et nous apprend à conserver le fruit tardif
de tant de malheurs et de tant de gloire.
.
Ainsi , après des obstacles sans cesse renaissants , nous
nous retrouvons aujourd'hui au point que depuis dix
années nous voulions atteindre. Aujourd'hui la nation
a repris les sentiments patriotiques et généreux des premiers
jours de son réveil. Un pacte , sanctionné par son
voeu unanime , a affermi sur des bases solides la liberté ,
l'égalité conquises le 14 juillet 1789. L'Ouest pacifié et
redevenu français ; la liberté civile , le premier de tous
les biens , garantie par un pouvoir judiciaire indépendant
, donne à tous les citoyens le repos et la sûreté
sans lesquels il n'est point de patrie . Et , comme si
le retour au véritable patriotisme et à la concorde n'était
pas encore assez pour le triomphe d'un si beau jour ,
il semble que , pour mieux l'embellir , la victoire ait
voulu multiplier ses prodiges. La renommée les redit
234 MERCURE DE FRANCE ,
du haut des Alpes , et ses cent voix prolongées du Rhin
à l'Eridan et du Danube jusqu'au Nil , reviennent retentir
avec plus de force sous ce dôme majestueux qui
rassemble les chefs de l'état et les plus fameux de nos
guerriers.
Les plus' fameux de nos guerriers ! .... Hélas ! tous
ne sont pas revenus triomphants ! .... la victoire ne
les a pas tous préservés des atteintes de la mort ! ....
Français à ces tristes paroles , vos regards se portent
douloureusement vers l'urne funéraire qu'enveloppent les
lauriers et les étendards.... Les héros morts au champ
de bataille furent toujours l'objet de la vénération des
peuples ; mais ils deviennent des objets sacrés lorsque
la paix de la terre était le seul but des combats...
La tombe de Desaix est marquée de cet illustre caractère
, ainsi que la place où le premier grenadier de la
république est tombé sous la lance ennemie ; leur mémoire
traversera les siècles , et leurs noms rendront illustres
les monuments qui obtiendront l'honneur de les
porter.
O France ! république cimentée par le sang des héros
et des victimes ! que la liberté , d'autant plus précieuse
qu'elle t'a coûté plus cher , que la concorde réparatrice
de tous les maux , soient à jamais tes divinités tutélaires !
Le 18 brumaire a achevé l'ouvrage du 14 juillet ; tout ce
que le premier a détruit ne doit plus reparaître ; tout ce
que le dernier édifie ne doit plus se détruire.
On imagine bien que des applaudissements
unanimes ont interrompu souvent et couronné
le discours du ministre de l'intérieur.
L'émotion profonde que l'éloquence venait de
porter dans toutes les ames , la poésie et la musique
ont essayé de l'augmenter , pour l'oreille et
par l'imagination. A peine le ministre de l'inté
rieur a - t-il cessé de parler , que le chant du 14
juillet (par Fontanes et Méhul ) a retenti dans
l'enceinte du temple de Mars. Trois orchestres
placés à de très-grandes distances ont exécuté
cet hymne , avec un ensemble dont il est impos-
! >
THERMIDOR AN VIII. 235
.
sible de décrire la perfection et l'effet . C'est le
seul éloge que nous nous permettrons. D'ailleurs ,
la haine qui parle , loue aussi bien que l'amitié
qui se taît.
Après le chant , le premier consul s'est rendu
dans la cour derrière le dôme , pour passer les
invalides en revue , et distribuer des médailles
d'or à cinq d'entre eux , que leurs camarades ont
désignés comme les plus dignes des récompenses
nationales.
Enfin les consuls et leur cortège sont arrivés
à l'Ecole- Militaire à cinq heures. Toute la garnison
de Paris était sous les armes , et les tertres
étaient couverts d'une affluence prodigieuse , qui
débordait jusques dans la partie inférieure du
Champ-de-Mars . - Le ministre de la guerre a
présenté les drapeaux conquis en Italie et sur
les bords du Danube . Ensuite les troupes , ayant
à leur tête cette garde consulaire immortalisée
à la bataille de Maringo , ont défilé devant le
héros qui les a si souvent conduites à la victoire.
En ce moment , au milieu des cris de vive la
République! vive Bonaparte ! un mouvement
unanime a précipité les spectateurs vers le premier
consul . Jamais l'enthousiasme n'eut un élan
plus rapide , ni l'admiration un caractère plus
affectueux. Il n'a plus été possible de ramener
le peuple sur les tertres ; l'arêne entière du
Champ- de-Mars semblait ne pouvoir suffire au
développement immense de ses transports et de
sa joie; et cette confusion , sans tumulte comme
sans danger , emblême de la réunion de tous les
partis , en terminant tout -à- coup la fête de la
Concorde , en est devenue la plus grande image.
et le plus bel ornement.
236 MERCURE
DE FRANCE
,
Les courses , qui devaient terminer la journée,
ont été remises au décadi suivant , et prolongeront
sans doute le séjour d'un grand nombre
d'étrangers.
Le soir , les illuminations les plus élégantes
ont décoré toute la ville ; un très-beau feu d'artifice
a été tiré sur le pont de la Concorde , et un
concert exécuté sur la terrasse des Tuileries.
Pendant toute la nuit , un ciel sans nuages a favorisé
les jeux et protégé les mouvements d'un
peuple innombrable , rendu par son gouvernement
à ses moeurs hospitalières et faciles , à son
caractère brillant et généreux ; et l'ensemble imposant
de cette fête , tour - à-tour guerrière et pacifique
, doit prouver à l'Europe que les Français
sont également prêts à marcher à de nouvelles
victoires , et à tourner l'activité de leur génie
vers les arts et les plaisirs de la paix . C'est à
leurs ennemis à choisir .
E...
Nous avons promis de donner la statistique
des divers départements de la République , nous
commençons par celle du département de la
Seine-inférieure.
L'un des départements de la république française qui
doivent se trouver sur la première ligne dans la division
territoriale , est , sans contredit , celui de la Seine-Inférieure
, comme un des principaux éléments de sa
force.
:
Il est tout à la fois agricole et manufacturier appuyé
d'une part sur une rivière navigable , la plus belle qui
soit en France , et de l'autre sur la mer , qui baigne une
longue étendue de ses côtes , il peut aisément faire
valoir tous les , avantages de sa position . Beaucoup de
choses encore restent à perfectionner , et déja il produit
, façonne , échange , exporte un immense superflu ,
qui devient pour la mère - patrie une source de richesses.
THERMIDOR AN VIII. 237
Ce département répond à la partie septentrionale de
l'ancienne Normandie : il présente une surface d'environ
250 lieues quarrées .
Ses limites naturelles sont , au nord , la rivière de
Brèle ; à l'est , celle d'Epte ; au midi , l'Andelle et la
Seine dans une partie de leur cours ; et à l'ouest , la
Manche , en se portant du sud-ouest au nord .
Ses limites territoriales et politiques sont le département
de la Somme , au nord ; celui de l'Oise , à l'est ,
et celui de l'Eure , du midi à l'ouest.
Le site de ce département n'offre pas de montagnes
remarquables les falaises qui lui servent de ceinture
de l'ouest au nord , ne sont même pas des montagnes
du troisième ordre. Il offre donc , tantôt de vastes
plaines , tantôt des vallées spacieuses , mises en culture
ou dans leur état naturel ; et de ces dernières , les unes
sont stériles et nues , les autres couvertes de bois . La région
des plaines comprend une grande portion du centre ,
du midi et de l'ouest ; celle des vallées s'étend vers la
partie orientale . Les forêts se trouvent assez volontiers
placées sur des points distants les uns des autres : ce sont
des restes de l'ancienne forêt des Ardennes qui couvrait
tout le nord des Gaules .
Ce département , qui compose une préfecture , est
divisé en cinq sous - préfectures , dont les chefs - lieux
sont Rouen , Yvetot , le Havre , Dieppe et Neufchâte !.
Sa population s'élève , suivant les derniers dénombrements
, à 648,020 individus ; son armée citoyehne peut
être portée à 80,000 hommes. Il est conséquemment un
des départements le plus populeux de la république .
Cette population , répandue dans les villes et dans les
communes rurales , se livre à une foule d'arts et de professions
qui constituent d'une part 'l'agriculture , et de
l'autre l'industrie manufacturière , commerciale et maritime
. Les sciences et les heureuses dispositions des habitants
éclairent et dirigent les travaux , et accélèrent
leur commun perfectionnement.
Agriculture.
L'agriculture du département de la Seine-Inférieure
embrasse toutes les sortes de produits naturels et artificiels
, l'éducation du bétail , et généralement la mise
en valeur de tous les moyens de l'industrie agricole.
Les champs cultivés s'y divisent en bons , en médiocres
238 MERCURE DE FRANCE ,
et mauvais fonds . On récolte principalement le bled ,
le seigle , l'orge , l'avoine , et quelques autres grains qui
servent aux besoins de l'homme'ou des animaux domes
tiques. On y cultive avec succès la rabette , le colza ,
l'oeillete , le lin et le chanvre. A ces matières végétales ,
il faut ajouter les autres productions naturelles de la
terre , et surtout la pomme , dont on extrait le cidre
boisson presque générale des habitants . On emploie à
la culture des terres , des chevaux et non des boeufs
comme il se pratique en d'autres départements . Le systême
d'exploitation des fermes exige aussi de nombreux
troupeaux de vaches ou de bêtes à laine qui , multipliant
les engrais , augmentent la fécondité du sol et la richesse
du cultivateur.
Les travaux de la campagne occupent une grande
partie des bras disponibles , et néanmoins il reste encore
une étendue considérable de terres incultes. La
culture même de celles qui sont exploitées , est loin du
degré de perfection vers lequel doit tendre chaque
branche de l'économie rurale . La routine des méthodes
surannées l'emporte sur l'évidence des meilleures innovations
, et le systéme de l'utilité des jachères , par
exemple , a conservé toute son influence. Un préjugé şem,
blable lutte avec opiniâtreté contre l'introduction des
bêtes à laine de race espagnole ; mais on a lieu d'espérer
que d'heureux essais en ce genre seront bientôt imités
dans tout le département.
Forêts .
L'état actuel des forêts doit éveiller notre sollicitude .
Leur déboisement rapide est effrayant pour un département
où la consommation des combustibles est extrême.
Les fabriques jusqu'à présent en ont englouti d'immenses
quantités.
Mines.
Heureusement la houille , cette substance bitumineuse
qui supplée à l'usage du bois , dissipe une partie de nos
craintes. Le département en possède plusieurs mines ,
et déja celle de Meulers donne les meilleures espéonces
.
Manufactures.
ous passons des fruits de la terre aux produits
( s utiles , un tableau plus varié dans ses détails
oste dans son ensemble , frappe aussitôt nos reTHERMIDOR
AN VIII. 239
gards. Ici les manufactures d'Elbeuf et de Dernetal
rappellent ces époques florissantes où les draps fabriqués
dans la Normandie jouissaient du privilége d'être admis
dans les célèbres foires de Champagne , ouvertes seulement
à dix -sept villes de la France. Là Rouen , Yvetot,
Bolbec , et un grand nombre de communes rurales qui
les environnent , cultivent tous les genres de toileries
dont les matières premières , uniques ou mélangées ,
sont le coton et le lin. Rouen , en particulier , contient
un si grand nombre de manufactures de toute espèce ,
qu'elle semble posséder à elle seule les ateliers réunis
de plusieurs grandes villes . On sait qu'une foule d'objets
fabriqués par elle conserve dans le commerce des
quatre parties du monde le nom de Rouennerie . D'un
autre côté , Fécamp vante avec raison ses toiles fines ;
Dieppe , ses dentelles ; Aumale , ses baracans ; Caudebec
et Gournay , leurs cuirs préparés , etc. etc. L'oeil
rencontre partout le spectacle le plus varié d'une active
industrie . Ailleurs , l'homme des champs est cultivateur
ou quelquefois fabricant : ici , il est presque toujours fabricant
et cultivateur tout ensemble .
Pêches .
Ce que sont aux productions de la terre l'agriculture
et l'industrie , les pêches maritimes le sont aux productions
de la mer qui baigne les rivages du département.
L'avantage que lui donnent quatre ports de pêche sur
la Manche , son influence sur la population et sur la
richesse d'un grand nombre de citoyens , doivent être
généralement senties . On peut distinguer ces pêches en
grandes et en petites . Les unes et les autres entretiennent
beaucoup d'hommes de mer dans les ports de Dieppe , de
Fécamp , de Saint- Valery , du Tréport : elles y répandent
dans toutes les classes de la société une aisance
que leur refuserait peut-être tout autre genre d'industrie
locale. I importe donc au gouvernement que les
institutions maritimes secondent les dispositions particulières
des habitants. A l'époque de la révolution ces
pêches déclinaient . Tout a contribué à les décourager
encore : elles ne pourront que souffrir et décroitre , si les
encouragements du miniştre ne leur donnent une impulsion
nouvelle.
Le département , outre les pêches maritimes , compte
celles du fleuve dont il emprunte son nom . Elles doivent
236 MERCURE DE FRANCE ,
Les courses , qui devaient terminer la journée ,
ont été remises au décadi suivant , et prolongeront
sans doute le séjour d'un grand nombre
d'étrangers.
Le soir , les illuminations les plus élégantes
ont décoré toute la ville ; un très-beau feu d'artifice
a été tiré sur le pont de la Concorde , et un
concert exécuté sur la terrasse des Tuileries .
Pendant toute la nuit , un ciel sans nuages a favorisé
les jeux et protégé les mouvements d'un
peuple innombrable , rendu par son gouvernement
à ses moeurs hospitalières et faciles , à son
caractère brillant et généreux ; et l'ensemble imposant
de cette fête , tour - à- tour guerrière et pacifique
, doit prouver à l'Europe que les Français
sont également prêts à marcher à de nouvelles
victoires , et à tourner l'activité de leur génie
vers les arts et les plaisirs de la paix . C'est à
leurs ennemis à choisir.
E.T
Nous avons promis de donner la statistique
des divers départements de la République , nous
commençons par celle du département de la
Seine-inférieure.
L'un des départements de la république française qui
doivent se trouver sur la première ligne dans la division
territoriale , est , sans contredit , celui de la Seine-Inférieure
, comme un des principaux éléments de sa
force.
Il est tout à la fois agricole et manufacturier : appuyé
d'une part sur une rivière navigable , la plus belle qui
soit en France , et de l'autre sur la mer , qui baigne une
longue étendue de ses côtes , il peut aisément faire
valoir tous les avantages de sa position. Beaucoup de
choses encore restent à perfectionner , et déja il produit
, façonne , échange , exporte un immense superflu ,
qui devient pour la mère - patrie une source de ' richesses.
THERMIDOR AN VIII. 237
Ce département répond à la partie septentrionale de
l'ancienne Normandie : il présente une surface d'environ
250 lieues quarrées .
Ses limites naturelles sont , au nord , la rivière de
Brèle ; à l'est , celle d'Epte ; au midi , l'Andelle et la
Seine dans une partie de leur cours ; et à l'ouest , la
Manche , en se portant du sud- ouest au nord .
Ses limites territoriales et politiques sont le département
de la Somme , au nord ; celui de l'Oise , à l'est
et celui de l'Eure , du midi à l'ouest.
Le site de ce département n'offre pas de montagnes
remarquables les falaises qui lui servent de ceinture
de l'ouest au nord , ne sont même pas des montagnes
du troisième ordre. Il offre donc , tantôt de vastes
plaines , tantôt des vallées spacieuses , mises en culture
ou dans leur état naturel ; et de ces dernières ,
les unes
sont stériles et nues , les autres couvertes de bois. La région
des plaines comprend une grande portion du centre ,
du midi et de l'ouest ; celle des vallées s'étend vers la
partie orientale . Les forêts se trouvent assez volontiers
placées sur des points distants les uns des autres : ce sont
des restes de l'ancienne forêt des Ardennes qui couvrait
tout le nord des Gaules.
Ce département , qui compose une préfecture , est
divisé en cinq sous - préfectures , dont les chefs - lieux
sont Rouen , Yvetot , le Havre , Dieppe et Neufchâte!.
Sa population s'élève , suivant les derniers dénombrements
, à 648,020 individus ; son armée citoyehne peut
être portée à 80,000 hommes. Il est conséquemment un
des départements le plus populeux de la république.
Cette population , répandue dans les villes et dans les
communes rurales , se livre à une foule d'arts et de professions
qui constituent d'une part l'agriculture , et de
l'autre l'industrie manufacturière , commerciale et maritime.
Les sciences et les heureuses dispositions des habitants
éclairent et dirigent les travaux , et accélèrent
leur commun perfectionnement.
Agriculture.
L'agriculture du département de la Seine - Inférieure
embrasse toutes les sortes de produits naturels et artificiels
, l'éducation du bétail , et généralement la mise
en valeur de tous les moyens de l'industrie agricole.
Les champs cultivés s'y divisent en bons , en médiocres
238 MERCURE DE FRANCE ,
?
et mauvais fonds . On récolte principalement le bled ,
le seigle , l'orge , l'avoine , et quelques autres grains qui
servent aux besoins de l'homme ou des animaux domestiques
. On y cultive avec succès la rabette , le colza ,
l'oeillète , le lin et le chanvre . A ces matières végétales ,
il faut ajouter les autres productions naturelles de la
terre , et surtout la pomme , dont on extrait le cidre
boisson presque générale des habitants . On emploie à
la culture des terres , des chevaux et non des boeufs ,
comme il se pratique en d'autres départements . Le systême
d'exploitation des fermes exige aussi de nombreux
troupeaux de vaches ou de bêtes à laine qui , multipliant
les engrais , augmentent la fécondité du sol et la richesse
du cultivateur.
Les travaux de la campagne occupent une grande
partie des bras disponibles , et néanmoins il reste encore
une étendue considérable de terres incultes . La
culture même de celles qui sont exploitées , est loin du
degré de perfection vers lequel doit tendre chaque
branche de l'économie rurale. La routine des méthodes
surannées l'emporte sur l'évidence des meilleures innovations
, et le systême de l'utilité des jachères , par
exemple , a conservé toute son influence. Un préjugé sem→
blable lutte avec opiniâtreté contre l'introduction des
bêtes à laine de race espagnole ; mais on a lieu d'espérer
que d'heureux essais en ce genre seront bientôt imités
dans tout le département.
Forêts.
L'état actuel des forêts doit éveiller notre sollicitude .
Leur déboisement rapide est effrayant pour un département
où la consommation des combustibles est extrême .
Les fabriques jusqu'à présent en ont englouti d'immenses
quantités.
Mines.
Heureusement la houille , cette substance bitumineuse
qui supplée à l'usage du bois , dissipe une partie de nos
craintes. Le département en possède plusieurs mines
et déja celle de Meulers donne les meilleures espérances.
Manufactures.
Si nous passons des fruits de la terre aux produits
des arts utiles , un tableau plus varié dans ses détails ,
plus vaste dans son ensemble , frappe aussitôt nos reTHERMIDOR
AN VIII.
239
1
gards. Ici les manufactures d'Elbeuf et de Dernetal
rappellent ces époques florissantes où les draps fabriqués
dans la Normandie jouissaient du privilége d'être admis
dans les célèbres foires de Champagne , ouvertes seulement
à dix-sept villes de la France. Là Rouen , Yvetot ,
Bolbec , et un grand nombre de communes rurales qui
les environnent , cultivent tous les genres de toileries ,
dont les matières premières , uniques ou mélangées ,
sont le coton et le lin . Rouen , en particulier , contient
un si grand nombre de manufactures de toute espèce
qu'elle semble posséder à elle seule les ateliers réunis
de plusieurs grandes villes . On sait qu'une foule d'objets
fabriqués par elle conserve dans le commerce des
quatre parties du monde le nom de Rouennerie. D'un
autre côté , Fécamp vante avec raison ses toiles fines ;
Dieppe , ses dentelles ; Aumale , ses baracans ; Caudebec
et Gournay , leurs cuirs préparés , etc. etc. L'oeil
rencontre partout le spectacle le plus varié d'une active
industrie. Ailleurs , l'homme des champs est cultivateur
ou quelquefois fabricant : ici , il est presque toujours fabricant
et cultivateur tout ensemble.
Pêches.
Ce que sont aux productions de la terre l'agriculture
et l'industrie , les pêches maritimes le sont aux productions
de la mer qui baigne les rivages du département.
L'avantage que lui donnent quatre ports de pêche sur
la Manche , son influence sur la population et sur la
richesse d'un grand nombre de citoyens , doivent être
généralement senties . On peut distinguer ces pêches en
grandes et en petites . Les unes et les autres entretiennent
beaucoup d'hommes de mer dans les ports de Dieppe , de
Fécamp , de Saint-Valery , du Tréport : elles y répandent
dans toutes les classes de la société une aisance
que leur refuserait peut -être tout autre genre d'industrie
locale. Il importe donc au gouvernement que les
institutions maritimes secondent les dispositions particulières
des habitants. A l'époque de la révolution ces
pêches déclinaient. Tout a contribué à les décourager
encore : elles ne pourront que souffrir et décroitre , si les
encouragements du ministre ne leur donnent une impulsion
nouvelle.
Le département , outre les pêches maritimes , compte
celles du fleuve dont il emprunte son nom . Elles doivent
240 MERCURE
DE FRANCE..
être considérées comme un excellent supplément aux
premières.
Commerce .
Mais ces diverses productions de la terre et de la
mer , destinées à satisfaire les besoins de l'homme , nʼatteindraient
qu'imparfaitement ce but , si le commerce
ne s'en emparait pour les faire circuler. Le département
présente de grandes facilités pour les communications
par terie et par eau. Un nouveau canal qui
partirait de Dieppe , et se dirigerait vers Paris , ajouterait
beaucoup à ses avantages , surtout si un embranchement
de ce canal , alimenté par l'Andelle , venait se
réunir à la Seine , à peu de distance de Rouen . Riche
de quatre ports de pêche , et surtout de son cinquième
port , celui du Havre , ordinaire entrepôt du
commerce des nations étrangères , riche d'une population
considérable , active et industrieuse , riche de plu
sieurs canaux navigables qu'il tiendrait de la nature et
de l'art , le département de la Seine- Inférieure n'aurait
plus d'autres voeux , d'autres besoins , que celui d'une
longue et paisible jouissance.
Sciences et Arts.
Quant aux sciences et arts , il suffit de nommer la
patrie des Corneille , des Fontenelle , des Chaulieu , des
Vertot , pour exciter assez. de souvenirs et de regrets.
De nouvelles espérances nous consolent un peu ; et la
société d'émulation qui remplace l'académie de Rouen ,
semble promettre , sinon d'imiter , du moins de suivre
ces premières réputations.
En général , le génie propre aux habitants du département
de la Seine - Inférieure , leur aptitude et leur
amour pour les arts , leurs dispositions à cultiver les
sciences et les lettres , un esprit droit , un sens naturel
les rendeut peu susceptibles des grands mouvements
d'une révolution . Ils ont suivi la liberté en tempérant
les écarts du patriotisme , et en brisant les efforts du
crime. Fidèles à leurs habitudes , ils possèdent les vertus
paisibles et fortes qui consolident les gouvernements ,
et sauront toujours , à l'abri des lois , se montrer dignes
de la France.
REPFRA
( N.° IV ). 16 Thermidor An 8.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE .
DESCRIPTION DE LA HOLLANDE,
Extrait du sixième chant d'un Poëme sur la Navigation ,
par J. Esménard ).
OMARAIS du Batave ! ô bords longtemps sauvages !
Qui changea vos destins ? quel Dieu vint sur vos plages
De la mer mugissante enchaîner les fureurs ?
Quel art d'un sol impur dissipa les vapeurs ,
Et , de mille canaux affermissant la rive ,
Fit circuler leur onde épurée et captive ?
Qui remplit ces déserts d'un peuple courageux ?
Qui creusa ces bassins , et , d'un limon fangeux
Où le roseau stérile osait à peine éclore ,
Fit des ports à Neptune et des jardins à Flore ?
Art des navigateurs ! Prothée ingénieux !
Seul , sous des traits divers , tu fécondes ces lieux !
C'est toi qui vas chercher , aux bornes de la terre ,
Des travaux nourriciers l'aliment salutaire ;
I. 16
242 MERCURE DE FRANCE ,
Ta main fournit le fer au soc agriculteur ;
Le sucre , au loin jauni sous l'ardent équateur ,
Transporté par tes soins sur ces rives humides ,
S'épure et se blanchit dans des flâmes liquides.
Etrangère autrefois dans ces champs imparfaits ,
Cérès , à leurs moissons , reconnait tes bienfaits ;
Le sol même y naquit de ta riche industrie :
Le Batave te doit ses vertus , sa patrie ;
Et ton puissant génie , en fondant ses remparts ,
Y créa la nature et la soumit aux arts.
Ovous ! dont les travaux et l'active sagesse ,
D'un état chancelant supportent la faiblesse ;
Voyez comme en ces lieux , par d'utiles efforts ,
La misère occupée enfante des trésors .
Visitez cet asyle ouvert à l'indigence "
Où , sous l'oeil des vieillards , sous les doigts de l'enfance ,
La matière s'anime , et , doublant sa valeur ,
Varie à chaque instant sa forme et sa couleur.
Là , mariant ses fils pour braver les orages ,
Le chanvre frémissant se roidit en cordages ;
Ici , le lin moelleux flotte sous le ciseau :
Je le vois tour-à-tour composer ce réseau
Qui cache les appas d'une amante adorée ,
Et la voile ondoyante où mugira Borée.
Plus loin , de l'Ibérie on réunit les dons ,
Et l'azur mexicain colore les toisons.
L'oeil sans cesse arrêté par des beautés utiles ,
Vous admirez l'esprit qui dessina ces villes ,
Cet ensemble imposant de régularité ,
Riche d'économie et de simplicité ,
Dont la grace uniforme et la grandeur austère
D'un peuple sage et , froid peignent le caractère :
Eh bien quel Dieu puissant anima ce grand corps ?
Ne le voyez - vous pas ? il plane sur ces ports ;
De leurs enfants ailés if dirige la course ;
3
THERMIDOR AN VIII. 243
Sous les feux du Cancer , vers les glaces de l'Ourse ,
Du Batave intrépide il conduit les vaisseaux ;
L'Amazone , en grondant , les reçoit sur ses eaux ;
Ils vont porter des fers sur les bords du Zaïre.
En vain de ces travaux l'humanité soupire ,
Et détourne un moment ses yeux accusateurs ;
Bientôt elle sourit à des navigateurs
Dont la voile hardie et la rame docile
Fécondent sur les flots une terre stérile.
Batave ! ne dis plus que de tous leurs trésors
Les éléments jaloux déshéritent ces bords ,
Monuments et témoins de ta longue victoire ;
Un seul fut ta conquête , il suffit à ta gloire :
Il prévient tes besoins par ses tributs chéris.
L'arbre aux clous parfumés dans Amboine muris ,
L'arbuste de Ceylan à l'écorce odorante ,
Et des noix de Banda la liqueur enivrante ,
( Fruits divins ! qui des sens excitent le réveil ) ,
Ne croissent que pour toi dans les champs du soleil.
Bacchus fuyait , tes bords et leur froide indigence ;
Il y vole aujourd'hui des rives de Constance ,
Ceint du pampre fameux dont la tige autrefois
Naquit , comme Ariane , au rivage crétois.
Eh ! qui pourrait compter par combien de miracles
Le commerce aux cent bras , vainqueur de mille obstacles ,
De ces marais obscurs éleva les destins !
Tout ce qui les décore est sorti de ses mains :
Il n'est pas un bosquet , sous ce ciel triste et sombre ,
Qui n'ait reçu de lui son feuillage et son ombre ;
Il nourrit ces jardins de l'or des Japonais ;
Harlem lui doit ses fleurs , Amsterdam ses palais ;
Et dans ce sol factice , usurpé sur les ondes ,
Un arbre est en naissant le produit des deux mondes .
244 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGM E.
Par la vertu de ma baguette
Je rassemble chez moi les vivants et les morts ,
Et je note par étiquette
Leurs noms ainsi que leurs trésors.
Là , par l'orgueil des rangs chaque place est fixée ;
Ils ne sont pas égaux , je ne puis le nier ;
Les grands sont au rez - de - chaussée ,
Tandis que les petits logent dans le grenier.
Parlerai -je de leur parure ?
Les uns brillent par la dorure ,
D'autres , d'un pauvre habit sont à peine couverts.
Malgré leurs vêtements divers ,
Mes hôtes vivent tous en bonne intelligence ;
Et dans leur compagnie il règne un tel silence ,
Qu'on entendrait mouche voler.
A ce sage statut aucun d'eux ne déroge ;
Et même alors qu'on l'interroge ,
Chacun répond sans vous parler.
LOGOGRIP HE.
Avec six pieds , je suis un mets fort restaurant ;
Avec cinq , des traités je deviens le garant ;
Avec quatre , mes flots roulent avec vitesse ;
Avec trois , en fuyant j'emporte la jeunesse.
L'Enigme et le Logogriphe insérés dans le dernier
numéro , sont de Lamotte .
Le mot de l'Enigme est Pipe .
Le mot du Logogriphe est Ormeau, dans lequel on
trouve Or, Mer et Eau.
1
THERMIDOR AN VIII. 245
EXTRAIT S.
VOYAGE dans la Troade , par le C. LECHEVALIER,
correspondant des sociétés littéraires
d'Edimbourg , de Gottingue et de
Madrid. ( Seconde édition . ) .
Le succès rapide de cet ouvrage , prouve que
le goût de l'érudition n'est pas éteint parmi nous ;
et qu'il serait facile de le ranimer , si nos graves
écrivains savaient , comme le C. Lechevalier,
donner à leurs productions le charme d'une littérature
aimable et d'un esprit délicat . La description
de la Troade est un épisode très- intéressant
du fameux Voyage pittoresque de la Grèce,
l'un des plus beaux monuments élevés par la richesse
et le pouvoir à la gloire des lettres , et
que toute l'Europe polie desire depuis si longtemps
de voir terminer . L'ouvrage du C. Lechevalier
, sans diminuer cette juste impatience ,
offrira du moins une distraction bien douce à la
curiosité, en arrêtant ses regards sur cette contrée
poétique , où ses découvertes ingénieuses.
ouvrent encore un champ plus vaste à l'imagination
et aux souvenirs .
L'auteur , dans la première partie de son livre,
246 MERCURE
DE FRANCE
,
décrit les ruines d'Alexandria -Troas , et raconte
sans sécheresse , comme sans emphase , ses deux
premiers voyages dans la plaine de Troie . Les
objets qu'il y découvrit , la carte qu'il dessina , et
sur laquelle il marqua soigneusement les monuments
et les fleuves , avec leurs noms anciens
et modernes , excitèrent à Constantinople la plus
vive surprise . L'ambassadeur de France ( Choiseul-
Gouffier ) , voulut s'assurer par lui-même
de la vérité des faits , et se transporta dans la
Troade , accompagné des capitaines Truguet et
Desmarets , et du drogman Duval; ils en revinrent
convaincus de l'authenticité de ces monuments
qu'ils avaient si longtemps regardés comme
fabuleux. Bientôt les savants les plus illustres
accueillirent les recherches , adoptèrent les conjectures
du C. Lechevalier ; et depuis son voyage
, l'ambassadeur d'Angleterre Robert Liston ,
les docteurs Hawkins , Sibshorpe et d'Alloway
ont vérifié de nouveau que la plaine de Troie
est exactement conforme à la description qu'il
a publiée . Ces témoignages solennels , placés à
la tête de l'ouvrage , en augmentent l'intérêt ,
et commandent en même temps l'attention et
la confiance .
Dans la seconde partie , l'auteur examine d'abord
la topographie des lieux , d'après Homère ,
et s'en sert pour expliquer les batailles de l'ITHERMIDOR
AN VIII. 247
liade. Il rectifie l'erreur de Strabon , qui , trompé
par Démétrius de Seepsis , a confondu les
sources du Scamandre et celles du Simoïs , et
les a placées dans le mont Cotylus avec celles
du Granique et de l'Æsépus. Les témoignages
des anciens et des modernes sur la Troade , sont
ensuite comparés et conciliés.
Enfin , le C. Lechevalier décrit à son tour
dans la troisième partie de son ouvrage , la
plaine de Troie dans son état actuel. Homère à
la main et la carte sous les yeux , il fixe la position
du camp des Grecs , entre le promontoire
de Sigée et le cap Réthée. Les preuves qui naissent
en foule de sa discussion méthodique et lumineuse
, sont présentées avec autant de modestie
que de clarté. Le style , toujours élégant
et pur , prend des formes aussi variées que les
sensations de l'auteur au milieu des objets inspirants
dont il est environné. Montons avec lui
sur le sommet du mont Cotylus , où ses recherches
infatigables ont retrouvé la source du Simoïs
, et jouissons un moment du magnifique
tableau qu'il va nous montrer .
<< O vous ! amis d'Homère et de la belle nature
, venez contempler avec moi la scène ravissante
qui se découvre à mes regards . Le ciel
est pur ; quelques nuages légers et vaporeux
n'en interrompent la voûte azurée que pour lut
248 MERCURE
DE FRANCE
,
donner plus d'éclat. Le soleil couchant frappe
de ses rayons dorés tous les sommets qui m'entourent.
Si je cesse un instant de contempler
les plaines du Scamandre , mes yeux se reposent
sur les paisibles demeures de la Thrace et de
la Mysie : je vois le Granique et l'Æsépus s'échapper
à travers les vallons et les plaines pour
aller payer le tribut de leurs eaux à la Propontide
à quarante lieues de distance , et dans
l'horizon de la mer Egée , je distingue les montagnes
de la Thrace , et le sommet de l'Athos
où Junon se repose en descendant de l'Olympe :
j'aperçois l'île de Lemnos , où le sommeil , frère
de la mort , a fixé son séjour ; et celle de Samothrace
, d'où Neptune découvre l'Ida , la flotte
et la ville de Troie : plus près de moi sont les
îles d'Imbros et de Ténédos , où ce même dieu
laisse son char et ses chevaux pour voler au secours
des Troyens : je découvre enfin les sommets
du Gargara , où croîssent encore aujourd'hui
le crocus et l'hyacinthe , comme au moment
où Jupiter , enveloppant Junon d'un nuage
d'or , s'endormait paisiblement dans ses
bras. >>
Autant qu'une prose harmonieuse peut rendre
le charme des vers , ne croit- on pas lire un fragment
de l'Iliade ? n'est - on pas transporté dans
la patrie d'Homère et de ses dieux ? et n'avoue-tTHERMIDOR
AN VIII 249
on pas que le C. Lechevalier peut dire comme
Delille :
Des couleurs du sujet je teindrai mon langage.
Il descend du mont Ida pour fixer les sources
du Scamandre , et comparer son cours à celui
du Simoïs ; il détermine ensuite la véritable position
de Troie , et fait pour ainsi dire marcher
le lecteur dans la poussière du palais de Priam .
Bientôt il le conduit au milieu des tombeaux qui
couvrent le rivage , et qui , même d'après les
adversaires de l'auteur , prouvent évidemment
la vérité de son systême sur la topographie de
la plaine de Troie . La manière dont il reconnaît
le tombeau d'Hector , au milieu de ces monuments
prêts à disparaître , est remarquable
par la finesse et la vérité du sentiment qui motive
son opinion.
« Enée , dit - il , abordant sur les rivages de
l'Epire , y retrouve la ville de Troie , le Scamandre
, le Pergama et les portes Scées . - Il
rencontre Andromaque faisant des libations
sur le tombeau de son époux :
.Falsi Simoentis ad undam
Libabat cineri Andromache , manesque vocabat
Hectoreum ad tumulum. Æneid. lib . III.
-
Cette infortunée princesse cherche dans sa
nouvelle patrie ce qu'elle a perdu dans l'ancien250
MERCURE DE FRANCE ,
"
ne elle donne à un ruisseau desséché le nom
du divin Scamandre , dont les eaux limpides ne
tarissent jamais . Elle élève le cénotaphe d'Hector
sur les rives du faux Simoïs . - Ses souvenirs
douloureux lui sont trop chers pour qu'on puisse
les accuser d'être infidèles . On peut s'en rapporter
à cette veuve inconsolable , pour le soin
d'imiter le tombeau de son cher Hector ; et
puisqu'Andromaque pleure sur les bords du
faux Simoïs , en Epire , c'est que les cendres de
son époux reposent sur les rives du véritable Simoïs
, dans la plaine de Troie. »
On pourrait sans doute objecter au C. Lechealier,
que pour placer le tombeau d'Hector sur
les bords du Simoïs , Virgile n'avait pas eu besoin
d'aller reconnaître sa place parmi les ruines
de la Troade ; et qu'ici son autorité ne prouve
rien pour les géographes , ni pour les amateurs
´de l'antiquité . Mais quand même toutes les probabilités
ne se réuniraient pas en faveur de cette
opinion , quel esprit chagrin oserait rejeter un
mensonge consacré par Virgile et par Homère ,
et qui réveille à la fois des souvenirs si touchants
et des sentiments si vrais ?
C'est avec le même talent et la même sagacité
que le C. Lechevalier recherche et décrit
les tombeaux d'Ilus et d'Ajax , ceux d'Achille ,
de Patrocle , d'Antiloque , de Pénéleus , de ProTHERMIDOR
AN VIII. 251
tésilas et d'Æsietes'; la vallée de Thymbra , l'Erinéos
, ou la colline des frguiers sauvages , le
Callicolone et le retranchement d'Hercule ; tous
les lieux en général , et tous les monuments
immortalisés par le père de la poésie . Son
ouvrage est digne de servir de modèle dans son
genre , parce qu'il réconcilie la sensibilité avec
l'analyse , et les graces avec l'érudition .
-
Après avoir terminé ses recherches sur la
Troade , le C. Lechevalier retourne à Constantinople
, en parcourant les rivages pittoresques
de l'Hellespont . Voici comment il commence ce
nouveau voyage , que ses lecteurs trouveront sans
doute trop court.
« J'attends au pied du cap Sigée le bateau
qui doit me porter sur ce canal fameux. Mon
coeur est encore agité des impressions qu'il vient
d'éprouver l'ombre des guerriers grecs et
troyens me poursuit ; et je quitte en soupirant
cette terre célèbre qui couvre leurs cendres :
Portusque relinquo ,
Et campos ubi Troja fuit.
Æneid. lib. III.
Je m'embarque sur un léger caïque , conduit
par sept rameurs , dont le chef, vieillard à barbe
grise , parcourait depuis son enfance les rivages
de l'Hellespont. Une foule de tableaux se présentent
à mes yeux : le canal , semblable à un
252 MERCURE DE FRANCE ;
1
large fleuve , est en ce moment couvert de yaisseaux
; ses eaux coulent majestueusement entre
deux chaînes de hautes collines , qui , sans être
partout cultivées , offrent partout les signes de
la fertilité ; de nombreux troupeaux paissent
sur le penchant des deux rives , et les matelots
du vaisseau qui s'enfuit , répondent aux chants
des bergers . Ces images riantes font bientôt
place aux souvenirs douloureux qui leur succè-
-dent. Thucydide , Hérodote et Xénophon me
rappellent les batailles sanglantes et les grandes
actions dont l'Hellespont fut autrefois le théâtre :
ici , les Athéniens battirent les Lacédémoniens ;
là , ils furent battus par eux , et perdirent leur
liberté. -Plus loin , passa cette innombrable
armée , dont le front était éclairé par l'ayrore ,
tandis que l'arrière -garde était encore dans les
ténèbres de la nuit . Au- delà , le conquérant de
l'Asie fit passer la sienne , moins nombreuse que
celle de Xerxès , mais plus aguerrie et mieux
disciplinée qu'elle . Je vois l'Hellespont teint àla-
fois du sang des Perses , des Grecs , des Vénitiens
et des Musulmans . Enfin , le malheureux
Léandre me demande quelques larmes , et j'entends
encore les soupirs de son amante . »
C'est avec cette imagination brillante et cette
mémoire poétique , qui ne nuisent point à l'exactitude
de ses recherches et à la fidélité de ses desTHERMIDOR
AN VIII. 253
criptions , que l'auteur visite ensuite le promontoire
d'Elès , la place où fut la ville de Dardanus ,
le tombeau d'Hécube , Sestos , Abydos , et l'ancienne
Lampsaque , dont les côteaux sont encore
aujourd'hui couverts de vignes , comme ils.
l'étaient lorsque Xerxès en fit présent à Thémistocle
. Il s'arrête à l'entrée de la mer de Marmara.
Nous regrettons qu'il ne jette pas un coup-d'oeil
sur ses côtes , et qu'il ne termine pas son ouvrage
par quelques détails sur Constantinople . Le talent
du C. Lechevalier n'avait à redouter aucune
comparaison avec les voyageurs qui l'ont précédé,
et le sujet était digne de son pinceau . En effet ,
on vante le premier aspect de Naples et sa situation
pittoresque , entre le Vésuve que fume et la
merbouillonnante ; on admire la position de Gènes
et celle de Lisbonne : mais qu'on se figure un
port où toutes les puissances maritimes pourraient
enfermer leurs escadres , et où des vaisseaux
de cent canons mettent une planche à terre,
sans le moindre danger ; que l'imagination élève ,
sur les deux rives de ce canal , une colline dont
la pente douce descend jusqu'au bord des flots ,
légérement agités . A gauche , c'est l'antique Byzance
, avec ses bazards , ses mosquées , ses innombrables
minarets , dont la forme n'imite aucun
des édifices connus dans le reste de l'Europe : à
l'entrée du port , du même côté , sont les jardins
254 MERCURE DE FRANCE ,
}
du sérail avec leurs touffes de cyprès , dont la
sombre verdure laisse à peine entrevoir les bâtiments
, presque tous surmontés d'un croissant
ou d'une boule dorée . A droite , vis-à-vis le sérail
, on voit le faubourg de Topana , école de.
l'artillerie ottomane , trois rangs de casernes bâties
depuis peu , sur un plan uniforme et régulier
, la plus belle fontaine de la ville , et un
mouvement continuel qui contraste avec la solitude
profonde , le repos , la beauté champêtre ,
que les jardins du sérail introduisent dans ce
paysage enchanteur. Un peu plus loin sur la même
ligne , est le faubourg de Galata , peuplé
par les négociants , les marins , et tout ce qui tient
au commerce des Francs. Au dessus de celui- ci
s'élève Péra , qui couronne le sommet de l'amphithéâtre
, où les ambassadeurs des peuples chrétiens
ont fait bâtir des palais , modèles inutiles
d'un luxe commode et réfléchi. Après avoir passé
Galata , l'on trouve l'arsenal des Turcs , et les
chantiers de leur marine militaire . A l'entrée du
port , sur un côteau fertile où commence l'Asie ,
et qui n'est séparé de la pointe du sérail et de
Topana que par un canal d'un mille de largeur ,
s'élève Scutari , ville peuplée de 80 mille habitants
, qui paraît à peine un faubourg de la métropole
ottomane . Jetez au milieu de ce cadre
immense cinq ou six cents navires de toutes les
(
i
1
THERMIDOR AN VIII. 255
nations , quarante mille bateaux de la forme la
plus élégante , qui , d'un crépuscule à l'autre ,
traversent en tout sens le port et le Bosphore ;
des milliers d'oiseaux que la charité musulmane
protège , que l'absence du péril rend familiers ,
et qui tantôt flottent sur les ondes tranquilles ,
tantôt couronnent le toît des maisons et les mâts
des vaisseaux . Ajoutez à ce tableau , sans mo→
dèle et sans copie , les costumes des hommes du
nord et du midi , de l'occident et de l'aurore ;
rappelez vous la mollesse asiatique et l'activité
européenne , la superbe indolence des Turcs , la
vanité misérable des Grecs , l'industrię timide
des Arméniens , l'avare patience des Juifs , l'ambition
ingénieuse des Francs , et vous aurez une
faible idée de ce qu'un seul regard embrasse
au milieu du port de Constantinople . Que si
vous sortez un moment de son enceinte , partout
des objets nouveaux commandent une nouvelle
admiration . D'un côté Byzance prolonge , pendant
cinq milles , ses temples , ses édifices , ses
riches bazards , ses minarets menaçants , et s'ér
tend depuis la pointe du sérail jusqu'à l'extrémité
du château des sept tours. La mer de Marmara
baigne ses antiques murailles ; en face ,
sont les îles des princes , couvertes de maisons
de campagne , et de jardins encore aussi simples
que celui d'Alcinous ; plus loin , les côtes
256 MERCURE DE FRANCE ,
de l'Asie mineure , les golfes de Nicomédie et
de Calcédoine ; le mont Olympe , au sommet
couvert de neiges , ayant à ses pieds la ville de
Brousse , ancienne capitale de l'empire ottoman ;
et sous vos yeux , les vaisseaux apportant de la
mer Egée les productions de la Grèce , de la
Natolie , de l'Egypte , de la Syrie , et de l'Europe
occidentale . Sortez-vous du port par l'autre canal
? vous entrez dans le Bosphore de Thrace ,
dont les deux rivages présentent , pendant près
de 20 milles , une suite non interrompue de villages
, de palais , de kiosks , de sites délicieux ,
toutes les richesses et la pompe orientales , dans
les nombreux sérails que le grand - seigneur et
les sultanes ont fait construire sur la côte ; une
image du goût européen , dans les maisons que
les ministres étrangers occupent à Tarapia et
à Buyuckdéré ; des tours antiques et pittores- ques
bâties
par
les Génois
, pour
la défense
du
Bosphore
, dans
le temps
de leur
grandeur
passée
; des forteresses
modernes
, et peut
-être
inutiles
, dont
la crainte
des armées
russes
a hérissé
les bords
du canal
; enfin
, à l'entrée
de la mer
Noire
, les vaisseaux
qui portent
à Constantinople
les tributs
de l'Arménie
et de Trébisonde
, ou les
productions
de la Tartarie
, de la Crimée
et des
pays
voisins
du Caucase
: pays
arrachés
à l'empire
des Turcs
par une
nation
plus
barbare
qu'eux
,
THERMIDOR AN VII. 257
REP.FRA .
au commencement de ce siècle , et qui , depuis
trente ans , a souvent fixé tous les regards , par
l'audace de ses entreprises , par l'éclat de ses victoires
, et par le luxe des arts florissants chez les
peuples les plus civilisés . En un mot , il n'est pas
un seul point sur ces rivages qui n'éveille la mémoire
et la pensée , qui ne défie l'imagination
et le pinceau.
3
Tel est le spectacle magnifique qui se présen
tait au C. Lechevalier , au terme de son voyage.
Après avoir retrouvé la ville de Priam dans les
hameaux et les marais de la Troade , il n'eut
pas
été moins intéressant pour lui de reconnaître la
ville de Constantin dans la capitale de l'empire
ottoman ; de cet empire , dont l'ancien royaume
des Troyens n'est qu'une faible province , et qui
lui- même n'est qu'une partie de cette monarchie
colossale , fondée par des malheureux échappés
à l'incendie de Troie . Mais si le plan que le C. Le
chevalier s'était tracé dans son premier voyage
le forçait , pour ainsi dire , de s'arrêter aux portes
de Constantinople , nous savons du moins qu'il
les a franchies ; et nous espérons que son séjour
dans cette ville fameuse ne sera point perdu pour
les lettres et les beaux-arts. Ceux qui ont lu son
ouvrage sur la Troade , attendent avec impatience
celui qu'il préparc , dit- on , sur la métropole
des Musulmans , et se promettent de nou-
1
DEPT
I.
17
258 MERCURE DE FRANCE ,
veaux plaisirs , en lui présageant de nouveaux
succès.
E.

LES BEAUTÉS DE STERNE , formées de plusieurs
de ses Lettres et de ses Sermons , des
morceaux les plus touchants , des descriptions
les plus graves et des observations sur
la vie les plus judicieuses , traduites de l'an
glais sur la onzième édition. 2 vol . in - 8. ° ;
prix , 4 fr . 20 centimes. A Paris , chez Desenne
, libraire , Palais du Tribunat, n.º 2 .
CE titre est peut- être un peu fastueux . Peuton
dire les beautés de Sterne , comme on dit
les beautés d'Homère et de Virgile ? Quoi qu'il
en soit , cet auteur a eu le plus grand succès en
Angleterre et même en France. Des traits d'une
nature à la fois naïve et piquante , un tour d'esprit
original , peuvent faire concevoir jusqu'à
un certain point l'enthousiasme de ses admirateurs
. Oserait- on dire pourtant qu'il y a plus
d'une page bizarre et sans intérêt dans les meilleurs
écrits de Sterne ? ne serait- il pas facile de
remplir des volumes , si on voulait tenir un registre
exact de tous les contrastes de la pensée
dans le même jour , de l'inconstance de nos sentiments
, et en un mot de tous les caprices de l'imagination?
:
THERMIDOR AN VIII
259
Quand on écrit sans but et et sans liaison , mérite-
t-on les mêmes éloges que ces génies heureux
qui ont su attacher notre ame à des compositions
suivies , et qui , au lieu de ces lambeaux
épars où sont jetés en désordre quelques sentiments
aimables , ont tracé toute l'histoire du
coeur humain dans des dessins vastes et réguliers
? On éprouve sans doute un certain charme
à suivre la marche capricieuse d'un homme qui
va partout où ses rêveries le mènent , s'il a du
talent et de la grace ; mais de semblables ouvrages
ne doivent pas plus être comparés à ceux
des grands maîtres , que les fantaisies et les songes
à des pensées complettes et à des images
réelles.
Stern ne plaît au lecteur que parce qu'il semble
toujours rêver et ne ,réfléchir jamais . Aussi sa
manière et son style ne sont-ils nullement convenables
au genre de la chaire , qui demande de
la force et de la dignité . On aurait bien fait de
ne point imprimer les extraits de ses sermons à
côté de des Lettres d'Yorick à Eliza.
260 MERCURE DE FRANCE ,
FRAGMENT
D'un ouvrage sur la Vie de Louis XI.
.A Quoi donc se réduisent les ta-
"
lents de Louis XI , et d'où lui vient sa renommée
? Pourquoi de célèbres écrivains ont - ils
fait la plus sanglante satyre du trône en
accordant les qualités d'un roi à celui qui fut
mauvais fils , mauvais époux , mauvais père , et
l'oppresseur de ses sujets ? Quand j'ai commencé
à lire son histoire , je m'attendais bien à trouver
l'ame d'un tyran ; mais je croyais qu'elle cachait
dans ses profondeurs les plus habiles ressorts
de la tyrannie , et tous ces secrets du crime
qui ont aussi leur invention et leur génie . Je
n'ai vu , en y descendant , que le mensonge
sans adresse , et la cruauté sans énergie. Louis
XI ne serait pas même digne d'être le modèle
du prince de Machiavel. Oserais - je le dire ?
à travers les bizarreries de cette ame indéfinissable
qui se confie quand il faut craindre , qui
se défie quand il faut oser au milieu de ces

THERMIDOR AN VIII. 261
contrastes fréquents d'indiscrétion naturelle et
de dissimulation exagérée ; à ce passage continuel
des mouvements de la piété la plus craintive
aux attentats les plus monstrueux , je crois
remarquer une sorte de démence dans Louis
XI ; et je ne puis expliquer autrement l'énigme
de son caractère et de sa politique . Le crime
n'est- il pas en effet un état de démence et de
frénésie ? Il est trop vrai qu'un sens droit ne
peut s'allier avec un coeur pervers , et Louis XI
en est une preuve frappante.
-
Mais ses admirateurs , car il en a encore , s'élèvent
contre moi , et me disent que la monarchie's'est
accrue de plusieurs provinces et s'est
affermie sous son règne . Je crois avoir prouvé
que ces accroissements successifs ne sont
point dus à sa prudence , mais à des événements
inattendus qu'il n'a pu prévoir , et dont il n'a pas
su toujours profiter.
Mais il abaissa les grands vassaux. — Il eût
pu délivrer le peuple de leur oppression , par
des moyens justes , honorables et faciles : il ne
choisit que les moins sûrs et les plus odieux?
Au lieu de se servir , contre les grands , de la
262 MERCURE DE FRANCE ,
1
haine qu'ils inspiraient , il excita la commisération
en leur faveur , et marcha évidemment
contre le but que devait se proposer l'autorité
royale...
Est-il vrai , comme on n'a pas rougi de l'avaneer
, que les tyrans ne sont redoutables qu'à
leur cour , et que , tandis qu'autour d'eux le
glaive frappe les têtes élevées , la paix et la sûreté
'environnent les conditions obscures ? L'exemple
de Louis XI réfute encore ce sophisme
digne d'un flatteur de Tibère ou de Séjan . La
France avait respiré sous Charles VII , et ne
porta qu'à regret le joug de son fils ; le poids
des impôts accabla la nation ; la taille seule
s'éleva de dix - huit cent mille livres jusqu'à près
de cinq millions . C'est sous Louis XI que le
code de la chasse devint un code de barbarie :
c'est sous lui qu'on a dit pour la première fois ,
qu'il était plus dangereux de tuer un cerfqu'un
homme . Les états - généraux , assemblés sous la
minorité de Charles VIII , firent la peinture la
plus énergique des maux que souffraient les
habitants des campagnes , opprimés tour - à-tour
par l'avidité des exacteurs et l'insolence des
THERMIDOR AN VIII. 263
gens d'armes . Ils s'élevèrent contre cet usage
honteux et funeste , d'acheter la paix et d'enrichir
les cabinets étrangers , qui avait appauvri
la France , et qu'avait trop employé Louis XI.
Ces plaintes , qui retentirent autour de son tombeau
, attestent que son gouvernement` avait dévasté
le royaume , et justifient tous les reproches
que j'ai faits à sa politique.
Il a mis les rois hors de page. C'est- là le
grand mot par lequel un de ses plus fameux
successeurs a voulu consacrer sa gloire , et le
recommander du moins à la reconnaissance des
rois. J'ose penser , pour l'honneur de l'humanité ,
qu'une année du règne de Louis XII , surnommé
le Père du Peuple , au milieu des bénédictions
universelles , fit plus pour l'affermissement de
la royauté que tout le règne de Louis XI.
**
Il manqua du talent le plus nécessaire à sa
place ; celui de connaître les hommes. Quels
furent ceux qu'il employa ? Un La Balue , un
Olivier le Daim , son barbier , qui voulut être
comte et grand seigneur , et qui , dans son ambassade
chez les Gantois , ne recueillit que le
ridicule . Quel était celui qu'il nommait son
264
MERCURE DE FRANCE ,
compère et son ami ? son prévôt Tristan , ce
bourreau si connu dans son histoire. Aussi ,
sous un prince qui avait de tels amis , tout fut
vil et dégradé. Les seuls délateurs eurent du
crédit . On accusait un ennemi , et ses biens
confisqués enrichissaient l'accusateur . Les guer.
riers même acceptaient de semblables dépouilles.
L'ancien génie des Français disparut. La
loyauté chevaleresque , la franchise guerrière ,
toutes les pensées généreuses rentrèrent au
fond des coeurs pour ne pas alarmer la tyrannie ,
qui ne voit dans les hommes de bien que des
accusateurs ou des rebelles. De grands carac
tères , de hauts faits d'armes , avaient illustré
le règne de Charles VII : la gloire et l'honneur
n'attendirent , pour réparaître , que la mort de
Louis XI ; et rien ne prouve mieux que sa présence
avait arrêté l'essor de toutes les vertus .
Mais n'y a -t-il donc rien à louer dans Louis XI ?
Je rassemblerai dans un court espace tout cè
que je puis dire à sa gloire..
Il était plus instruit que ne le sont ordinaire
ment les rois , et surtout ceux de son siècle . Il
est vrai que cette instruction doit le faire juger
THERMIDOR AN VIII 265
peut-être avec plus de sévérité . Quoi qu'il en
soit , il s'en servit pour encourager le commerce .
La jalousie qu'il avait conçue contre les ducs
de Bourgogne , lui fit chercher tous les moyens
d'enlever quelques branches d'industrie cultivées
dans leurs états. Il établit l'usage des postes
qu'on a perfectionné après lui , mais dont il
donna le modèlė.
La France lui doit un plus grand bienfait : je
veux parler de l'établissement de l'imprimerie ,
qu'il protégea contre les décrets de la Sorbonne ,
du Parlement et de l'Université . Mais certes il
était loin de prévoir qu'un jour cet art , qu'il
favorisa , serait la terreur du despotisme' , et le
renverserait par degrés , én détruisant les erreurs
sur lesquelles il a fondé son empire.
Quelquefois il parut ami des lois , et sentit le
besoin de s'y conformer , pour apprendre aux
autres à respecter les siennes . Uné grande idée
qui frappa Charlemagne , et qui depuis est entrée
dans plus d'une tête médiocre , dit Montesquieu
, occupa quelque temps l'attention de
Louis XI. Il voulut , comme ce monarque légis
lateur , à qui nul autre roi français ne peut être

266 MERCURE DE FRANCE ,
comparé , rendre les poids , les mesures et les
lois semblables dans tout le royaume. Ce projet
a toujours été facilement conçu , et sera difficilement
exécuté . Au reste , cette uniformité doit
plaire au despotisme comme à la liberté , parce
que l'un et l'autre , par des motifs bien différents
, ne veulent rencontrer aucun obstacle
dans leur marche , et demandent que tout s'abaisse
devant leur toute - puissance . J'ajouterai
que la timidité naturelle de Louis XI , en l'éloignant
de toute expédition lointaine , maintint la
tranquillité du royaume au dehors. Lorsqu'il
recueillit l'héritage du roi René , qui avait conservé
le titre de roi de Naples et de Sicile , il
se garda bien de le faire valoir . Ses trois successeurs
furent plus témérairės ; et l'éclat de quelques
triomphes , en illustrant les tombeaux des
chevaliers français morts en Italie , ne couvrit
pas la grande erreur de ces guerres éloignées
et si imprudemment entreprises.
Voilà tout ce que l'histoire impartiale peut
citer pour sa défense . Ces éloges peuvent-ils balancer
les reproches nombreux que son administration
a mérités ?
THERMIDOR AN VIII. 267.
Il n'eut en tête aucun ennemi d'une grande
capacité , ce qui diminue encore le mérite qu'on
veut lui attribuer . Charles le Téméraire , qui
pouvait être redoutable , perdit tous ses avan- ,
tages par son aveuglement, et mourut en insensé
. Le duc de Bretagne était un rival trop
inférieur , et par sa puissance , et par son carac- :
tère . Édouard , depuis la mort de Warwick ,
fut l'esclave de ses maîtresses et de ses favoris..
Maximilien fut un prince médiocre , et cependant
il lui donna de longues inquiétudes ; il battit
son armée à Guinegate , quoiqu'il n'eût d'autres
états et d'autre trésor que celui de sa femme
et qu'il commandât à des peuples impatients du
joug et prompts à se révolter. Sitôt que Ferdinand
et Isabelle parurent sur le trône des Es-,
pagnes , Louis XI fléchit sous leur ascendant.
Ses ruses timides et vulgaires ne purent tenir
contre leur prudence artificieuse il fut obligé
de renoncer à son alliance avec le Portugal ,
et de ne plus soutenir contre Isabelle , Jeanne ,
fille de Henri IV , roi de Castille , dit l'impuisant.
Ferdinand fut encore choisi pour médiateur
au sujet de la Cerdagne et du Roussillon .
268 MERCURE
DE FRANCE ,
Ce pays avait été cédé à Louis pour trois cent
mille écus d'or . Le roi d'Arragon voulait restituer
cette somme et rentrer dans la possession
de ses états . Cette querelle , moins importante
que celles qui troublaient le reste de la France ,
ne remplit pas moins longtemps les provinces
méridionales de divisions et de carnage. Le po-
-litique Ferdinand fit la loi au fourbe Louis XI .
Celui- ci garda bien la Cerdagne et le Roussillon
, mais il fut contraint de payer une somme
double de la première . S'il avait vécu plus longtemps
, il aurait eu l'humiliation de voir s'élever
bien au dessus de sa fausse gloire les grandeurs
naissantes de l'Espagne , et la sagesse de ses
deux monarques , qui ne sont pourtant pas
exempts de reproches .
"
Veut- on le rapprocher de quelques princes
ses contemporains ? on avouera que l'aventurier
Sforce' , duc de Milan , a sur lui une grande supériorité.
Je ne le comparerai pas sans doute
aux Médicis , qui ont obtenu les deux plus
beaux genres de gloire , celle des lois et celle
des arts. Je ferais trop d'injures à ces bienfaiteurs
de l'Italie , qui ont renouvelé au milieu
THERMIDOR AN VIII. 269
!
d'elle plus d'un prodige des siècles antiques .
En un mot , si , malgré ces observations fondées
sur des faits incontestables , on s'obstine à
l'admirer pour avoir abattu les grands vassaux
et étendu les prérogatives de la royauté , je répondrai
qu'il est un homme dont la gloire en ce
genre a fait disparaître celle de Louis XI . Cet
homme est Richelieu . En effet , l'orgueil des seigneurs
féodaux ne fut pas tellement humilié par
Louis XI , qu'il ne troublât longtemps la France.
après lui. Richelieu seul affermit le trône sur les
débris de l'anarchie féodale. Mais que sa marche
est plus grande et plus imposante ! comme ses
moyens sont plus hardis , ses ressources plus fécondes
, et ses coups plus assurés ! Il ne craint
point d'annoncer sa vengeance avant de frapper
ses victimes . Ses artifices mêmes ont quelque
chose de grand qui suppose le courage . D'ailleurs
Richelieu , qu'un seul coup -d'oeil peut précipiter
au fond des cachots où il plonge ses ennemis
, nous intéresse comme un homme fort
et courageux qui se livre à tous les dangers , et
se confie à sa fortune . Sa vie est un combat étermel
; toutes les scènes en sont animées , et tous
270 MERCURE DE FRANCE ;
les tableaux en contraste. Il est forcé de combattre
à la fois la puissance de ses nombreux ennemis
et la faiblesse de son maître . Toujours
près de sa chûte en préparant celle des autres ,
il a besoin d'être courtisan , même quand il est
roi. Ce mélange de souplesse et d'audace , ces
dangers qu'il éprouve , et cette terreur qu'il inspire
sans jamais la ressentir , l'énergie de son
ame qui résiste aux souffrances d'un corps usé
les affaires et les maladies , cette ambition
qui ne trouve aucune gloire ni au dessus ni au
dessous d'elle ; tout dans Richelieu imprime l'étonnement
, et commande l'admiration . Un tel
caractère est précisément l'opposé de celui de
Louis XI.
par
Si je passe de sa vie politique à sa vie privée ,
le mépris redouble , et le plus habile panégyriste
ne peut en déguiser les infamies . Un homme
soupçonné d'avoir voulu empoisonner son père ,
convaincu d'avoir empoisonné son frère , ne pouvait
aimer son fils . Il le relégua dans le château
d'Amboise , loin de sa présence , ne le confia qu'à
des mains serviles , et ne vit jamais en lui qu'un
rival dangereux et le chef d'une conjuration fuTHERMIDOR
AN VIII. 271:
ture . Sa première épouse , Marguerite d'Ecosse ,
intéressait tous les coeurs par ses grâces , son esprit
et sa beauté . Ce fut elle dont Alain Chartier
reçut un accueil si honorable pour les lettres . Elle
mourut de chagrin dans la fleur de sa jeunesse ,
en prononçant ces mots : Fi de la vie ! qu'on ne
m'en parle plus . Ces mots , dans la bouche d'une
princesse aimable , font bien sentir l'horreur d'être
attachée au sort de Louis XI. En effet , la
présence d'un tel époux devait flétrir l'amour et
désenchanter la vie.
Ce prince eut pourtant des maîtresses , mais
sans doute il n'aima jamais : l'amour eût adouci
la férocité de son caractère . La femme du duc
de Nemours , prince de la maison d'Armagnac ,
lui avait , dit-on , été chère ; et ce souvenir ne
l'empêcha point d'inventer pour son époux et
ses enfants des supplices inouis.
Mais ce sang qu'il faisait couler à grands flots
retombait goutte à goutte sur sa tête : les inquiétudes
qui suivent la tyrannie avaient corrompu,
le sien . Elles hâtèrent sa vieillesse , etc. etc .....
272 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES.
THÉATRE DE LA RÉPUBLIQUE
ET DES ARTS.
QUOIQUE l'opéra de Praxitèle n'ait obtenu
qu'un succès très-équivoque , le genre de cet ouvrage
n'est pas sans intérêt. Il doit plaire à tous
ceux qui , sur le théâtre lyrique , préfèrent les
tableaux riants et les chants du plaisir , au spectacle
d'une grande infortune et aux cris aigus
de la douleur. Malheureusement , on ne change
pas de style comme de sujet , et l'auteur de Praxitèle
ressemble trop à celui d'Hécube.
Madame de Vismes , complice de cet ouvrage
par la musique dont elle l'a orné , mérite d'en
retarder la chûte . On lui reproche de prendre
trop souvent des réminiscences pour des créations
; mais on applaudit généralement dans cette
composition difficile , l'air chanté par l'Amour
et le choeur des jeunes artistes . — Ajoutez à ces
morceaux vraiment agréables , la fraîcheur des
décorations , l'élégance du ballet , le talent de
Lay's , et l'effet que produira toujours la réunion
de Vestris avec mesdames Gardel , Clotilde et
-
REP.FRA
.
THERMIDOR AN VIII.
Chevigny. Vous conviendrez qu'il n'en faut
273
pas
tant pour justifier l'éclat éphémère de quelques
représentations.

THÉATRE FRANÇAIS.
La jeune épouse d'un militaire prisonnier chez
l'ennemi , a quitté depuis six mois la campagne
solitaire de son frère , pour vivre à Paris chez
un de ses oncles , nouveau riche , dont la maison
tumultueuse présente le tableau trop répété de
l'opulence sans goût , de la frivolité sans grace
et du plaisir sans délicatesse . Sa tête s'étourdit
au milieu de ce tourbillon dangereux ; son coeur
encore innocent résiste à peine à la séduction .
Florvel , fat subalterne , et surtout d'Héricourt,
libertin profondément corrompu , se disputent
sa première faiblesse . Une madame de Verseuil,
personnage assez immoral , dont les liaisons avec
l'oncle et avec d'Héricourt ne sont pas très clairement
expliquées , achève d'égarer la jeune Sophie
par son exemple et par ses conseils . Elle
est défendue par ceux de madame Euler, femme
aimable , dont le malheur a fortifié le caractère
et les principes , et par la vigilance de Formont ,
le plus tendre et le plus généreux des frères ,
qui n'a quitté sa campagne que pour y ramener
sa soeur.
18
DEPT
274
MERCURE DE FRANCE ,
Tel est le sujet de la comédie nouvelle , intitulée
les Moeurs dujour, ou l'Ecole des jeunes Femmes
, représentée le 7 thermidor. Sur ce fonds ,
où les peintures les plus brillantes pouvaient se
mêler naturellement aux plus hautes leçons de
la morale et de la sagesse , l'auteur n'a tissu qu'une
intrigue légère qui lui fournit cependant beaucoup
de scènes ingénieuses , et deux situations
aussi piquantes que dramatiques . Les impressions
contraires que le vice et la vertu font alternativement
sur l'ame neuve et facile de Sophie,
et l'influence opposée de ses corrupteurs
et de ses amis , qui l'entraînent tour- à - tour , remplissent
les quatre premiers actes d'incidents qui
ne sont peut-être ni assez intéressants ni assez
variés . Au commencement du cinquième , une .
situation plus forte occupe le spectateur . Sophie
est au bal , où d'Héricourt, d'accord avec M.me
Verseuil, a tout préparé pour l'enlever ; c'est
dans ce moment que d'Irval , son mari , arrive
dans sa maison . Ni l'absence de sa femme , ni
l'agitation de son frère , ni la tendre sollicitude
de M.me Euler, rien n'éveille en lui des soupçons
injurieux.
Les bons maris ne savent jamais rien .
Formont cependant lui conseille d'écrire une
lettre , qu'il veut aller lui - même remettre à Sophie,
au milieu du bal . La lettre est écrite :
THERMIDOR AN VIII. 275
d'Irval se retire ; Formont va partir ; mais M.me
d'Irval , qui a soupçonné l'infâme projet de
d'Héricourt, a trouvé moyen de s'échapper . Elle
rentre avec Florvel , elle apprend le retour de
son mari : ses yeux s'ouvrent sur le bord de l'abîme
; elle renonce aux sociétés perfides qui l'avaient
égarée ; elle demande elle-même à quitter
Paris , et tout la ramène à ses premiers goûts
et à ses plus chers devoirs.
A l'élégance facile de ses vers , comme à la
pureté de ses intentions dramatiques , tout le
monde a reconnu l'auteur du vieux Célibataire
et de l'Optimiste.
A quelques taches près , le style de ce nouvel
ouvrage n'est pas inférieur à celui de ses premières
comédies , et des défauts plus nombreux y sont
rachetés par des beautés fréquentes. Sans
doute l'intrigue en est trop faible , et la marche
de l'action trop lente . Les scènes épisodiques qui
terminent le troisième acte ont paru déplacées .
La lettre que d'Irval écrit au cinquième , et qui
semblait destinée à porter dans le coeur de Sophie
une impression profonde de douleur et de regret ,
ne lui cause qu'une surprise assez douce et sans
effet théatral . On peut blâmer encore le caractère
de cette jeune femme , qui se livre avec tant
d'abandon à des plaisirs si peu séduisants , et qui
balance longtemps entre l'amitié la plus délicate
276 MERCURE
DE FRANCE
,

et la perfidie la moins déguisée . Enfin des juges
difficiles reprochent à l'auteur d'avoir justifié le
double titre de sa pièce aux dépens de l'unité
d'intérêt , et de n'avoir pas assez fortement lié
les Dangers d'une jeunefemme avec les Moeurs
dujour; car il est évident que les séductions dont
Sophie est environnée , n'appartiennent pas exclusivement
à l'époque actuelle , si ce n'est par
une espèce de gaucherie effrontée qui ne les rend
pas plus dangereuses. Voilà , je crois , les défauts´
les plus remarquables du nouvel ouvrage du C.
Colin-d'Harleville ; il en est peu qui ne puissent
être aisément corrigés.
Les beautés sont bien plus nombreuses et d'un
ordre bien plus élevé . La scène du portrait, et celle
où Sophie, en recevant de Formont les six mille
francs nécessaires pour couvrir la perte qu'elle
a faite au jeu , évite le piége que lui tend la perfide
générosité de d'Héricourt , sont dignes des
plus grands maîtres . Dans les premiers actes , où
le défaut d'action se fait un peu trop sentir , des
détails charmants soutiennent l'attention des
spectateurs : le tableau contrasté de Paris est une
des choses les plus piquantes et les plus spirituelles
qu'on ait mises au théâtre ; il est impossible
de rajeunir la satyre et l'éloge avec plus de
goût et de talent . Enfin les censeurs les plus
sévères avouent que si l'Ecole des jeunes Fem-
(
THERMIDOR AN VIII.
277
"
mes n'a qu'une intrigue et un effet médiocres ,
elle ne peut cependant être l'ouvrage que d'un
homme supérieur . Ajoutons que des corrections
heureuses ont déja privé la critique de la
moitié de ses ressources .
La pièce est jouée avec beaucoup d'ensemble.
Fleury surtout , dans le rôle de Formont , semble
avoir étendu la sphère de son talent il y
met une bonhomie si spirituelle et si franche ,
une sensibilité si pure et si vive , qu'on voudrait
trouver hors de la scène le modèle de ce personnage
aimable , et que les spectateurs indécis
se partagent entre l'auteur qui en a conçu l'idée
et l'acteur qui en à saisi les traits .
E.
PHILOSOPHIE.
Nous avons reçu plusieurs réponses à l'article
inséré dans le second numéro du Mercure , par
le Définisseur ; toutes annoncent des lumières.
et de l'esprit. Nous regrettons beaucoup de ne
pouvoir publier la lettre que nous adresse
à ce sujet le C. Mennesson , propriétaire à Haut-
Villers près d'Epinay. Ses idées sont très-saines
et son style très - piquant ; il ne croit point à la
puissance des définitions . Quelque habile que
1
278 MERCURE
DE
FRANCE
,
vous soyez dans votre art , dit- il au définisseur ,
le monde sera toujours infecté de mauvaises
lunettes ; car les passions de la multitude seront
toujours plusfortes que les principes de la
métaphysique. C'est pour ceux qui font les lois
que les bonnes définitions sont surtout nécessaires
; car pour ceux qui doivent y obéir , il
suffit de les y préparer par de bonnes moeurs ,
et les bonnes moeurs s'inspirent mieux des
par
exemples que par les arguments de la philosophie
. La philosophie du peuple doit être toute
entière dans sa législation .
Une personne qui a plus de foi aux bonnes
définitions , nous envoie celle du mot nature.
On reconnaîtra sans doute un homme accou- y
tumé aux plus hautes spéculations métaphysiques.
La Nature d'un être est ce qui le constitue , ce qu'il
est ; c'est la loi particulière de son existence ou de son
être .
La nature des étrés est ce qui les conserve tels qu'ils
sont ; c'est l'ensemble des lois générales de leur conservation
, lois qui ne sont autre chose que les rapports qui
naissent de leur nature particulière .
La nature suppose donc les êtres existants , et elle est
l'effet et non la cause de leur existence . Ces lois , particulières
ou générales , sont bonnes ou constitutives et
conservatrices des êtres ; car si elles n'étaient pas bonnes
les êtres ne seraient pas.
THERMIDOR AN VIII. 279
La nature , qui est la même chose que ces lois , est donc
bonne. Nature des êtres , ou leur bonté absolue , leur
perfection , sont donc des synonymes.
Des êtres placés dans un état contraire à leur nature ,
ne peuvent exister dans cet état , puisqu'ils vont contre
la loi de leur existence . Venons à l'application.
Le chêne commence dans le gland , l'homme dans
l'enfant. Il est égal de s'arrêter à ce point , ou de remonter
jusqu'à la graine qui produit le gland , jusqu'à l'embryon
où l'enfant est renfermé.
Le gland , l'enfant , voilà l'état natif; le chêne parvenu
à sa maturité , l'homme fait , voilà l'état naturel :
et comme tout être tend également à se placer dans son
état naturel , et ne saura subsister s'il n'y parvient , le
gland périt s'il ne devient chêne , et l'enfant s'il ne devient
homme.
Etat natif, état naturel, distinction essentielle , fondamentale
, que Hobbes , que J. J. Rousseau , que tant
d'autres ont méconnue : de-là leurs méprises et nos malheurs.
L'état natifou l'état originel , est donc , pour un être ,
un état de faiblesse et d'imperfection ; l'état naturel ou
la nature , est un état de développement , d'accomplissement
, de perfection . Un esprit exercé à méditer , entrevoit
dans le lointain de hautes conséquences renfermées
dans ce principe : « Certains philosophes , dit
Leibnitz , ont pensé que l'état naturel d'une chose est
celui qui a le moins d'art; ils ne font pas attention que
la perfection comporte toujours l'art avec elle . "
Cette pensée d'un des plus grands esprits qui aient
paru parmi les hommes , est , si l'on y prend garde , une
opinion universellement reçue . Ne dit- on pas qu'il n'y
a rien de si difficile à atteindre que le naturel ? Et tout le
le faux , le guindé , l'innaturel , se présente comme de
lui -même , et semble inné dans l'homme ; ce n'est qu'à
280 MERCURE DE FRANCE ;
force d'art , d'étude et d'efforts sur lui -même qu'il devient
naturel dans ses manières , naturel dans ses discours
, naturel dans ses productions , bon , en un mot,
dans tout son être.
Appliquons ces principes à la société. L'état sauvage
de société est à l'état civilisé , ce que l'enfance est à l'état .
d'homme fait. L'état sauvage est l'état natif: donc il est
faible et imparfait ; il se détruit ou se civilise . L'état
civilisé est l'état développé , accompli , parfait ; il est
l'état naturel : donc il est l'état fixe , l'état fort , j'entends
de cette force propre et intrinsèque qui conserve ou qui
rétablit , qui détruit même pour perfectionner. Ici les faits
parlent plus haut que les raisonnements ; et l'on n'a qu'à
comparer les peuplades sauvages aux sociétés européennes
.
J. J. Rousseau , le romancier de l'état sauvage , le détracteur
de l'état civilisé , qui considère l'homme et
jamais la société , le particulier et jamais le général ,
J. J. Rousseau s'extasie sur la force de corps du sauvage
et sur ses vertus hospitalières ; il invective contre
notre mollesse et notre égoïsme . Mais ces hommes si
forts ( qui ne le sont pas plus que nous ) forment les plus
faibles de tous les peuples ; ces hommes si hospitaliers
sont les plus féroces des guerriers : ils accueillent l'étranger
et dévorent leur ennemi . Chez nous , au contraire ,
ces hommes amollis exécutent des choses extraordinaires.
L'état sauvage est donc contre la nature de la société ,
comme l'état d'ignorance ou d'enfance est contre la nature
de l'homme : l'état natif ou originel est donc l'opposé
de l'état naturel ; et c'est cette guerre intestine de
l'état natif ou mauvais , contre l'état naturel ou bon ,
qui partage l'homme et trouble la société . >
La société la plus civilisée est donc la société la plus
naturelle , comme l'homme le plus perfectionné est
l'homme le plus naturel. Un Iroquois ou un Caraïbe
THERMIDOR AN VIII. 281
sont des hommes natifs : Bossuet , Fénélon et Léibnitz
sont des hommes naturels.
Mais tous les peuples sauvages ne sont pas dans les
forêts de la Louisiane , comme tous les enfants ne sont
pas à la mamelle ; et de même que l'homme qui n'obéit
pas à ses lois naturelles est un grand enfant , un enfant
robuste , comme l'appelle Hobbes , les sociétés qui s'écartent
des lois naturelles de la société , sont , à mesure
qu'elles s'en écartent , des sociétés plus ou moins sauvages
, même sous les dehors de la politesse , même avec
des arts , comme certains peuples anciens , même avec
des arts et des sciences , comme quelques peuples modernes
: car la politesse n'est pas la civilisation .
Cet état de société plus ou moins contre nature , se
marque toujours par plus ou moins de faiblesse et de
dégénération ; et c'est- là l'unique motif de l'incontestable
supériorité de la société chrétienne sur la société mahométane
, comme l'a dit Montesquieu , et en dernier
lieu M. de Stael ; des progrès toujours constants de
l'une , malgré quelques éclipses partielles , et de la dégénération
successive de l'autre , malgré quelques lueurs
passagères , et des accès de frénésie qui annoncent et
préparent l'épuisement total.
me
Si la nature d'un être est sa perfection , la liberté d'un
être consiste dans la faculté de parvenir à son état naturel.
La liberté d'un être est donc la même chose que sa perfectibilité.
L'égalité même ....Mais je m'arrête ; l'explication
du mot nature m'entraînait malgré moi à tout expliquer
, et cela doit être , car la nature explique tous
les rapports , parcequ'elle comprend toutes les lois . Encore
un mot sur la société naturelle.
. On appelle ainsi l'état domestique de société , ou la
famille , comme on appelle religion naturelle , l'état domestique
de religion ou la religion patriarchale . Cependant
il y a du vague dans l'expression , car la famille
282 MERCURE DE FRANCE.
n'est pas plus naturelle que l'état politique. L'état public
ou politique de société qu'on appelle gouvernement ,
´est aussi naturel à la multiplication et au rapprochement
des individus. C'est dans ce sens que Voltaire dit : « L'art
militaire et la politique sont malheureusement les professions
les plus naturelles à l'homme. » La famille produit
, l'état conserve ; et la conservation des êtres est
aussi naturelle que leur production , puisque la conservation
n'est , selon les philosophes , qu'une production
continuée .
..Si quid novisti rectius istis ',
Candidus imperti.
P. S. Le judicieux Quintilien , après avoir distingué
l'état natif et brute de l'état perfectionné , cite les animaux
qui naissent sauvages et que l'éducation apprivoise,
et conclut par ces paroles remarquables : Verum id est
maxime naturale , quod natura fieri optime patitur ; ce
qui veut dire au fond , que le plus naturel est la nature
la plus perfectionnée.
C'est encore dans cette distinction d'état brute ou natif
, et d'état perfectionné ou naturel , que se trouve la
solution d'une question célèbre qui partage les grammairiens
. Les uns prétendent qu'il est plus naturel d'énoncer
l'adjectif avant le substantif , etde dire rougefleur ; les
autres trouvent plus naturel de suivre l'ordre métaphysique
des idées , et de dire fleur rouge ; et tous ont raison,
parce qu'ils parlent d'une nature différente . Rouge fleur
est le langage de l'homme animal , de l'homme à sensations
, qui parle d'abord de ce qui frappe ses yeux ;fleur
rouge est le langage de la nature perfectionnée et spirituelle
, le langage de l'homme raisonnable , qui classe
les objets dans leur ordre naturel , et met le fixe avant
le variable , l'être avant la qualité , la substance avant
THERMIDOR AN VIII. 283
l'accident. C'est là ce qui distingue les deux systêmes
généraux du langage , le systême transpositifet le systême
analogue. Dans celui - ci , l'expression suit l'ordre des
idées , et les idées l'ordre des choses , sujets , action
terme , qualités , circonstances ; dans l'autre , les objets
sont déplacés , les idées sont confondues , et les
mots , sans ordre fixe , s'arrangent au gré de l'oreille ,
d'une harmonie souvent arbitraire , et quelquefois
puérile.
La langue transpositive est la langue des passions ,
comme l'observe Diderot ; aussi elle est la langue des
enfants , des peuples anciens et mal constitués . La langue
analogue est la langue des peuples modernes , des
peuples civilisés , c'est - à -dire , raisonnables , ou naturels´
dans leur constitution ou dans leurs lois . Et sans entrer
ici dans de plus longs détails , on peut assurer que la
langue est moins analogue , quand un peuple qui la parle
est sous l'empire des démagogues. On a pu remarquer
que dans les orages de la révolution la langue française
elle -même perdait de son naturel , et que les inversions
forcées , les constructions barbares prenaient la place de
sa belle et noble régularité , etc. elo,
284 MERCURE DE FRANCE ,
ACADÉMIE FRANÇAISE.
(Article communiqué. )
DEPUIS quelque temps on parle , dans plusieurs journaux
, de l'académie française et de son rétablissement.
Cet événement littéraire occupe certaines feuilles publiques
beaucoup plus que la bataille de Marengo ou
la paix de l'Europe . Ce n'est pas que les auteurs de ces
écrits périodiques soient plus sensibles à la gloire des
lettres qu'aux succès militaires ; ce n'est pas qu'ils préfèrent
les muses aux armes : les armes et les muses leur
sont également étrangères ; mais les victoires appartiennent
à la patrie ; il n'y a rien là pour les passions et pour
l'esprit de parti. Mais une société littéraire se forme ;
on veut opposer une digue au mauvais goût ; il faut saisir
cette occasion pour déclamer , pour crier à la contrerévolution,
pour fomenter les passions haineuses, éloigner
toute idée de réunion , et laisser entrevoir aux Français
que toute la révolution n'est pas terminée , malgré le 18
brumaire , malgré les efforts constants du gouvernement.
On n'ose plus trop déraisonner en politique et en législation
, il faut user du moins de la faculté de déraisonner
en littérature ; et puisqu'il n'est plus permis de
proscrire , il faut s'en consoler en persécutant et en empêchant
le bien.
On a toujours du goût pour son premier métier.
J'aurais bien des choses à dire à ces messieurs ; mais
si vous me donnez une petite place , je leur parlerai seulement
de l'académie.
Des gens de lettres réunis par d'anciennes habitudes ,
par une ancienne confraternité , ont désiré se rassembler
et s'occuper ensemble des moyens de conserver et de
propager les principes de notre langue , de perfectionner
le dictionnaire de l'académie , etc. etc .; en un mot , de
tout ce qui tient à la grammaire et à la littérature proprement
dites.
Ces gens de lettres se sont rassemblés : ils ont fait
THERMIDOR AN VIII. 285
une liste des hommes qu'ils ont crus les plus propres à
concourir à leur but ; et dans la première ébauche du
réglement qu'ils comptent se donner , ils ont exigé ,
comme condition expresse d'admission , la qualité de
citoyen français . Il est donc aussi absurde que méchant
de prétendre qu'ils ont regardé l'abbé Maury et le cardinal
de Rohan comme membres de leur société , puisque
ces derniers ne sont pas citoyens français.
+
Voilà les faits dans la plus rigoureuse exactitude , à
quoi il faut ajouter que le gouvernement leur a accordé
un local pour s'assembler. J'ignore qui aurait le droit
de s'en offenser ; je ne sais qui aurait le droit de s'y
opposer. Sans doute une loi a supprimé l'ancienne académie
française telle qu'elle existait alors , et nulle
puissance ne pourrait la recréer sous la même forme
avec les mêmes réglements ; mais je ne vois pas quelle
autorité peut empêcher des citoyens de former , non pas
Pacadémie française , mais UNE académie française ,
pourvu que les réglements qu'ils se donneront soient conformes
aux lois et aux réglements.
Quoi qu'il en soit , je veux examiner s'il est de l'intérêt
du gouvernement de protéger la réunion d'une société
littéraire établie sur les bases de l'ancienne académie
française , soit que cette société s'appelle académie
française , soit qu'elle porte un autre nom ; et je dirai
franchement que je crois que le gouvernement consulterait
mal son intérêt et sa gloire , s'il ne la secondait
pas.
Eh! dans quel temps une société littéraire fut - elle
plus nécessaire ? Onze années de guerre et de troubles
intérieurs , mille causes désastreuses ont corrompu notre
langue , et introduit un néologisme barbare , qui la rend
méconnaissable à ceux qui goûtent encore la lecture des
bons écrivains.
Des institutions nouvelles ont dû introduire , ont introduit
des mots nouveaux ; il faut les fixer , en déterminer
le sens ; mais il faut bien avertir que rien ne
nécessite ni n'excuse l'introduction ou l'emploi des locutions
nouvelles . Ce ne sont pas les mots nouveaux qui
dénaturent une langue : une fois admis , ils perdent en
quelque sorte leur nouveauté sous des plumes habiles ;
mais ce sont les tournures nouvelles , les accouplements
bizarres de mots étonnés l'un de l'autre.
286 MERCURE DE FRANCE ,
Le langage de notre temps ne peut ressembler en tout
à celui d'aucun autre temps ; mais certes , Voltaire , Rousseau
, Montesquieu , et dans des temps antérieurs, Massillon,
Bossuet , Corneille , savaient parler un langage mâle
et indépendant ; ils savaient parler aux peuples et aux rois
le langage de la vérité : qui de nos jours osera se vanter
de plus de courage et de plus de talents ? Si ces grands
hommes vivaient parmi nous , ils s'étonneraient d'entendre
appeler libre , ce qui est grossier ; fier , ce qui
est brutal ; ils s'étonneraient de ce qu'on ose croire la liberté
ennemie de la politesse et des graces qui caractérisent
la nation française. Mais au reste , ils pourraient
s'étonner aussi que la république , élevée si haut par ses
succès militaires , par ses succès dans les sciences , soit
restée en arrière dans presque tous les arts d'imagination
, dans la poésie , dans l'éloquence ; et depuis cette
illustre assemblée constituante qui comptait quelques
orateurs , jusqu'au 24 messidor dernier , combien trouveraient-
ils d'hommes dignes de se placer près d'eux ?
Ce n'est pas seulement à nos troubles et à nos dissentions
qu'il faut attribuer ce défaut de goût et de politesse
; c'est à l'oubli total des convenances , c'est à la
confusion absolue de toutes les nuances sociales , à ces
saturnales qui avaient fait de l'ineptie un titre à la puissance
, à ce mépris affecté pour tout ce qui était rêvêtu
du pouvoir , à ce besoin de se dégrader pour n'être point
proscrit , à l'abandon total de l'éducation publique . Mais
ces temps sont passés ; et puisque le sentiment des convenances
, qui est un des premiers charmes comme un
des premiers besoins de la vie , commence à reparaitre
parmi nous , qu'il reprenne enfin dans le monde littéraire
l'influence qu'il doit avoir.
Aujourd'hui qu'il n'existe nulle distinction entre les
gens de lettres et les gens du monde ; aujourd'hui que
l'on compte dans les premiers rangs de l'ordre social , des
hommes qui honorent les lettres , des hommes à qui
leurs talents , comme écrivains , assignent une place distinguée
dans l'estime publique ; aujourd'hui que le mélange
est naturellement opéré , il faut un point de réunion
où ceux qui s'occupent de littérature et de goût
puissent converser , se communiquer leurs observations ,
s'éclairer les uns les autres , et faire part au public du
résultat de leurs travaux.
THERMIDOR AN VIII.
287
"
L'institut national ne peut remplir cet objet. On en a
dit plusieurs fois les raisons ; et moi je n'en voudrais
d'autres preuves que l'expérience . Assurément , dans
aucun pays de l'Europe , dans aucun temps de l'histoire
les sciences n'ont été mieux cultivées , plus utilement
plus glorieusement employées. Mais le goût ! mais les
lettres ! quels titres pouvons- nous montrer ? que pouvonsnous
comparer aux beaux temps de notre littérature ?
Je le répète , et je crois que tous les véritables
de lettres sont de mon avis , une société littéraire , purement
littéraire , est utile ; elle est indispensable pour
remédier au mal, ou du moins en arrêter les progrès.
Mais où voit-on là le rétablissement de l'ancienne académie
française , si ce n'est que cette société s'occuperait
également de littérature , du perfectionnement de la
langue française , et non pas de ces théories vagues et
abstraites dont il ne reste aucun fruit ?
gens
Au reste , les temps , nos moeurs , nos usages , nos lois ,
sont changés : les statuts et les formes ne peuvent être
les mêmes que sous la monarchie ; mais le but doit être
le même , les avantages seront les mêmes , et je ne connais
dans le monde que les ignorants ou les dévots qui puissent
s'effrayer.
Je voudrais , au reste , pouvoir m'expliquer les motifs
qui portent quelques hommes à redouter la formation
de cette société littéraire . Diront-ils que c'est par amour
de la république ? Ceux qui aiment la république veulent
sa gloire ; ils veulent que les lettres y soient libres et
en honneur ; ils veulent que cette belle langue française ,
la langue des Racine , des Fénélon , des Rousseau, des
Voltaire , etc. etc. conserve toute sa pureté; ils ne veulent
pas que des barbares la défigurent avec un jargon
encore révolutionnaire : comme si cet argot farouche
n'avait pas dû finir le 18 brumaire ! Mais , graces à cette
journée , la liberté n'est plus un mot ; la nation est rendue
à sa dignité , à son indépendance ; le gouvernement
est éclairé sur ses devoirs , sur ses intérêts , sur
ses droits qu'importent donc les vaines clameurs des
éternels ennemis de l'ordre et de la liberté ? Espérons
que la France , désormais heureuse et environnée de tous
les genres de gloire , les réduira du moins au silence
s'ils ne veulent consentir à jouir avec nous de son bonheur.
'
288 MERCURE DE FRANCE ,
Mais il est des hommes qui ne veulent pas voir que
rien de ce qu'a détruit le 14 juillet 1789 ne peut reparaitre.
Esprits ombrageux et poltrons , ils ne rêvent
que contre-révolution : si on parle de liberté religieuse ,
ils crient qu'on veut un culte dominant ; ils croient
voir un clergé riche , puissant , indépendant , faisant
un corps dans l'état , et dictant des ordres au peuple et
au prince , tandis que tout cela serait impossible quand
même le gouvernement le voudrait : si l'on parle d'un
bon systême d'éducation publique , ils rêvent à l'éducation
monacale , à je ne sais quelle folie à laquelle
personne au monde ne peut vouloir revenir : si
l'on crée un ordre judiciaire fort , indépendant , protecteur
et gardien de la liberté civile , ils croient voir ces
grands spectres de parlements , comme disait Mirabeau :
si on forme une société littéraire qui s'appelle ou ne
s'appelle point académie française , ils croient voir les
éloges de la Saint- Louis ; ils oublient, ils feignent d'oublier
que ce qui est bon doit rester , que ce qui est mauvais périra.
Les insensés ! ils attaqueraient bien d'autres choses
si la peur ne les retenait ; et tandis que dans notre indépendance
nous parlons du moins par forme de devis ,
sinon par forme d'avis , comme dit Montaigne , ils vont
semant partout l'ombrage et l'inquiétude , flattant pour
trahir , incapables de servir , et bons seulement à
nuire.
REP
FRA
THERMIDOR AN VIII. 289 1
POLITIQUE.
EXTERIEUR.
PRUSSE.
Berlin , le premier thermidor.
Vous me demandez de commencer une correspondance
destinée à vous donner des nouvelles de l'un des
points les plus intéressants de l'Europe , en remontant
plus haut que le moment actuel , et en vous disant quelque
chose de général sur la situation de la Prusse , et
sur les circonstances qui l'ont successivement préparée .
La Prusse a eu le rare bonheur de voir sur son trône
le plus grand roi , le seul grand roi , et en même temps
l'un des plus grands hommes de son siècle.
Son successeur et son neveu Frédéric-Guillaume II ,
ne rappelait ce prince immortel que par une seule qualité
, la valeur personnelle : vertu héréditaire dans la
maison de Brandebourg , où l'éducation toute militaire ,
l'habitude des exercices guerriers , le spectacle des revues
, tous les souvenirs de l'histoire , et tous les soins
des instituteurs , dirigent les inclinations des jeunes
princes vers les moyens de se distinguer à la guerre ,
vers l'importance de cette réputation de bravoure sans
laquelle l'héritier même du trône ne peut aspiter à aucune
considération personnelle .
Frédéric le grand avait dit : Une armée et un tré-
SOT. "
1, 19
290
MERCURE DE FRANCE ,
L'armée , pour faire respecter au dehors une puissance
beaucoup plus militaire que commerciale et territoriale ;
et un trésor , pour alimenter l'armée qui est l'état.
Frédéric-Guillaume II ouvrit trop facilement le trésor
de son oncle aux dissipations , aux prodigalités de
toute espèce , à toutes les dépenses que conseille l'amour
effréné des plaisirs .
"
La paix de Bâle le rendit à ses véritables intérêts
au meilleur systême politique de son pays , et donna à
son armée le temps de réparer les pertes et les désastres
d'une guerre sans objet , où les succès les plus inattendus
n'auraient servi qu'à l'avertir de sa faute , en lui
montrant qu'il avait vaincu pour son ennemi naturel.
Ce prince , enlevé par une mort prématurée après un
règne très -court , ne laissa à son successeur et à son
fils que des coffres entièrement vides. Ils n'avaient
plus été confiés à cet esprit d'économie sévère qui ménageait
à Frédéric le grand , au moment même où il
terminait la guerre la plus dispendieuse , des ressources
auxquelles son pays ne s'attendait pas , pour construire
de beaux villages , fonder des colonies , encourager la
culture , les manufactures et les arts , embellir encore sa
capitale , et orner ses palais .
Tout était épuisé par un régime dissipateur ; mais du
moins le jeune roi ne trouvait pas , en montant sur le
trône , le fléau des dettes étrangères .
On sait que la grande opération politique du règne
de Frédéric - Guillaume II fut l'achèvement du partage
de la Pologne avec les deux cours impériales : elle ne
peut être bien jugée sous tous les rapports que par
l'histoire et par le temps.
la
. Heureusement pour la Prusse , et pour le prince qui
gouverne aujourd'hui , le règne de Frédéric - Guiliaume
II ne fut pas assez long pour effacer les souvenirs
de gloire , les impressions de reconnaissance les
2
4
THERMIDOR AN VIII. 291
traditions de bonheur et de sagesse qu'avait laissées Frédéric
le grand.
Il avait lui -même jugé très-favorablement la première
jeunesse du roi actuel , et l'espérance publique recueillit
avidement quelques mots et quelques présages de ce
grand homme. Le jeune prince aussi se montra toujours
pénétré d'une profonde vénération pour la mémoire
de son grand oncle.
On savait que pendant le règne de son père il n'en
parlait jamais qu'avec une sorte de culte , qu'il en lisait
et relisait sans cesse l'histoire ; et il a souvent répété
P'intention où il était de se conformer toujours aux vues
et aux systêmes politiques de Frédéric.
Le rôle que joue aujourd'hui la monarchie prussienne ,
le poids de sa puissance militaire dans la balance du continent
, ses rapports avec le nord de l'Europe , ses rivalités
et ses amitiés politiqués , tout fait croire qu'on ne
lira pas sans intérêt quelques détails sur la cour de Berlin
, et sur le caractère des personnages dont l'autorité
et l'opinion doivent le plus influer sur la décision des
affaires.
Le roi est surtout remarquable par une extrême sim
plicité dans ses goûts et dans ses idées : né avec un esprit
droit et juste , avec l'amour du bien public , il sent
le besoin de ce que l'expérience et l'instruction peuvent
seules donner à sa jeunesse ; il le cherche avidement
dans les exemples de son grand oncle , dans les conseils
de ceux de ses ministres et de ses aides -de- camp sur les
lumières et l'intégrité desquels il croit pouvoir compter
davantage.
L'amour de la simplicité éloigne de lui toute idée de
luxe. Toujours vêtu en uniforme , la dépense de sa
parure est nulle : celle de sa table est aussi très - modérée.
Il n'a pas voulu que ses frères eussent leur maison
292 MERCURE DE FRANCE ;

particulière. Dès le premier jour de son règne , il a été
réglé qu'il n'y aurait qu'une table commune pour les
princes et pour lui.
On a vu à Berlin avec beaucoup de plaisir et d'émotion
cette vie de famille , ce spectacle digne des moeurs
antiques.
On sent que ce même esprit d'économie descend de
tout ce qui concerne personnellement la famille royale,
aux diverses branches de l'administration publique.
Tout est sévèrement calculé , et le roi se laisse difficilement
entraîner au -delà de la ligne qu'il s'est tracée.
Ce qui ne tient qu'à l'ostentation et à la simple magnificence
extérieure le touche peu. Voilà pourquoi il
a suspendu les dépenses que le grand Frédéric et son
successeur consacraient annuellement à élever dans Berlin
des bâtiments nouveaux et réguliers. Mais il n'a fait
que changer la destination de ces dépenses , en les appliquant
à la restauration , devenue indispensable , du
pavé de la capitale ; et à la construction non moins nécessaire
de chemins publics , dont une partie sera achevée
chaque année.
On a accusé ce prince d'avarice , ce qui veut dire
seulement qu'il n'est pas prodigue pour ses courtisans .
Esprit d'ordre , d'économie , de justice , simplicité
dans ses manières , affabilité , abord facile pour tout
le monde , et surtout pour la classe indigente du peuple :
voilà son caractère pour ce qui regarde les principes
d'administration intérieure , et les actions de sa vie
privée.
Ses principes de politique extérieure ne l'ont jamais
éloigné de la France ; bien différent en cela de son père,
qui s'était rendu neutre par convenance personnelle , et
était ennemi de la république intérieurement et par
systême .
Sans aimer toute la révolution , il n'en a pas blâmé
THERMIDOR AN VIII. 293
tout indistinctement. Ce sentiment de justice profondément
gravé dans son ame simple , ne lui permettait
pas de voir indifféremment la plupart de ces droits féodaux
, qui dans son pays comme dans le reste de l'Allemagne
, pèsent d'une manière intolérable sur le peuple
sans être très -utiles à la noblesse qui les exerce . Aussi
s'est-il occupé , dès le commencement de son règne , de
porter la réforme sur ces abus que la France a si heureusement
détruits.
Il a pu craindre un moment l'invasion des principes
révolutionnaires.
Dans l'Europe impartiale , personne n'a pu refuser
un sentiment d'estime profonde à la conduite d'un jeune
prince qui , au milieu des intrigues et des séductions ,
quelquefois des menaces et des injures de l'esprit de
parti , défendait ses états des fléaux qui ravageaient les
autres. Il a bien vu que la prétendue cause des rois se
défend mal quand on la sépare de la cause des peuples ;
qu'on n'éloigne pas les révolutions par les guerres qui
les appellent , mais qu'on les hâte au contraire , en multipliant
les impôts , en irritant les nations , en épuisant
les empires ; que le sentiment seul du bien-être peut
contenir l'esprit de changement et l'amour du mieux ;
que la démence qui jette les peuples dans des guerres
sans objet et sans terme , ébranle et menace les trônes
loin de les défendre. Aussi , le jeune roi de Prusse
n'était-il accusé que par le délire et l'envie : son administration
doit obtenir cette considération toujours attachée
à la puissance et à la force , qui ne se meut et
ne se repose qu'à son gré.
L'histoire du moment actuel et la manifestation de
ce qui ne peut être que secret aujourd'hui , apprendra
seule si le cabinet de Berlin a su recueillir les
fruits de sa longue inactivité , et faire servir la paix de
la Prusse à la paix du monde.
294 MERCURE DE FRANCE ,
Ajoutons pour compléter l'idée qu'on doit se faire des
inclinations politiques du roi , que sa vénération pour
les principes du grand Frédéric , l'attache à la France
plus qu'à toute autre puissance. Il ne doute pas que si
ce grand homme donnait à la France une préférence
marquée lorsqu'elle était dans les liens d'une alliance
avec la maison d'Autriche , l'époque de la rupture du
traité de 1755 n'eût été celle d'un rapprochement politique
bien plus intime .
La reine de Prusse est extrêmement remarquable par
la réunion des plus heureux dons de la nature : jeunesse,
graces , beauté , aucune femme de son royaume ne lui
est peut - être comparable sous tous ces rapports ; mais
ce qui la distingue encore plus , c'est la candeur , la
douceur , l'inépuisable bonté de son ame . Qui croirait
qu'une princesse douée de pareils ayantages , n'en profiterait
pas pour se procurer un ascendant décidé sur l'esprit
de son mari , et le gouverner à volonté ? La reine n'en
ajamais eu l'idée ; toute entière à ses devoirs de mère et
d'épouse , elle ne s'occupe que du soin de ses enfants et
du bonheur intérieur du roi. Elle ne se mêle point des
affaires, qu'elle regarde comme lui étant totalement étrangères
; on ne la voit dans aucune intrigue , ou plutôt
la tournure de son caractère bien connue écarte de sa
cour tout esprit d'intrigue.
Il semble que le plus bel éloge qu'on puisse faire de
la reine , est de dire qu'elle n'a que des vertus douces
et aimables , et aucune influence dans les affaires pupliques.
Il semblait qu'à la mort dụ grand Frédéric la plus
grande influence devait être destinée aux talents et à
la réputation du prince Henri. L'opinion publique fut
trompée.
Les ministres craignirent son ascendant . Ils insinuèrent
donc au nouveau roi , que s'il se livrait aux conseils
THERMIDOR
AN VIII. 295
du prince Henri , il devait renoncer à toute considération
en Europe , et que l'on attribuerait infailliblement
au frère du grand Frédéric tout ce qui pourrait se faire
de bien sous son règne.
Le roi craignait sur toutes choses la réputation de se
laisser gouverner . Cette insinuation perfide produisit
donc son effet. Le prince fut accueilli avec une grande
décence , et même de grands témoignages de respect.
Mais on ne lui fesait aucune confidence , on ne le consultait
sur rien ; et il sentit bientôt qu'il était temps pour
lui de rentrer dans sa solitude de Rheinsberg .
Il y retourna donc , et ne fit depuis que de simples
apparitions à Berlin. La seule occasion où le roi lui témoigna
de la déférence et de la confiance , fut le moment
de la paix de Bâle , sur laquelle il fut consulté ,
et donna l'avis qu'on devait attendre d'un prince éclairé
ét ami de la France .
La mort de Frédéric Guillaume II pouvait encore le
rappeler aux affaires ; mais déja l'âge lui ôtait l'activité
nécessaire . Sa tête était la même , mais il était sujet à
de fréquentes maladies ; et le jeune roi ne lui fit aucune
proposition . Il se retira encore à Rheinsberg.
On chercha à l'aigrir contre M. d'Hangwitz , et à lui
faire envisager ce ministre comme la cause de son isolement
. Cette opinion , sans doute , occupa longtemps
sa pensée , puisque des papiers très-récents nous parlent
de sa réconciliation avec le ministre , chez le prince
Ferdinand son frère . Quoi qu'il en soit , il n'y a guère
d'apparence qu'à son âge , et avec une si mauvaise santé,
il cherche jamais aucune espèce d'influence .
Les ministres sont extrêmement multipliés en Prusse :
le grand directoire en renferme autant qu'il y a de branches
particulières d'administration intérieure .
Mais ceux qu'il est plus intéressant de connaître au
dehors , sont les ministres du cabinet , parce que c'est
296 MERCURE DE FRANCE ,
à eux qu'est confié le département des affaires étrangères.
Il était , il n'y a pas longtemps , composé de trois
membres , M. le comte de Finckenstein , le comte d'Alvensleben
, et le comte d'Hangwitz. Le premier , employé
très-jeune dans la carrière politique , après avoir occupé
des postes très importants , a servi sans interruption
jusqu'à sa mort , arrivée dans la 86. année de son âge.
C'était le doyen de la diplomatie de toute l'Europe.
Plein de vertus et de mérite , il avait conservé sa tête ,
et mérité l'attachement et la vénération publique jusqu'au
dernier moment.
-
Le second , M. le comte d'Alvensleben , est généralement
connu pour un très - honnête homme : il a les formes
douces , liantes , sociales . Il ne manque pa. de franchise
, et la nature lui a donné l'esprit de conciliation .
Il a succédé à M. le comte de Fenkenstein ; et en cette
qualité il est chargé des formes , des cérémonies , reçoit
les ministres des cours étrangères , les présente auroi , etc ;
il est de plus chargé de la correspondance avec les cours
d'Allemagne. Mais il est d'une santé faible et délicate ,
qui ne lui permet pas un travail opiniâtre et trop longtemps
suivi,
Le troisième , le comte d'Hangwitz , est celui qui ,
par la sagacité de son esprit , la fermeté de son caractère ,
et son ardeur infatigable pour le travail , s'est acquis et
a conservé la plus grande influence dans toutes les affaires
importantes. Il est entré au ministère immédiatement
après la conclusion de la paix de Bâle. Ainsi , ceux
qui prétendent que c'est lui qui a poussé Frédéric Guillaume
II à la guerre contre la France , n'ont guère connu
les faits et les époques. C'est lui , au contraire , qui a soutenu
cette paix de tous ses moyens , contre les efforts de
ceux qui travaillaient à la rompre. Le premier ministre
que la république a envoyé à Berlin , l'a trouvé dans ces
dispositions ; et c'est par là qu'ont été anéanties toutes
1
THERMIDOR AN VIII. 297
4
les intrigues des cours de Londres , de Vienne et de Pétersbourg
, pour faire changer le roi de systême. M.
d'Hangwitz s'est attiré par sa persévérance une foule
d'ennemis parmi les partisans de ces trois cours , qui
ont cherché à répandre des nuages sur sa morale ; mais
ces nuages se sont dissipés aux yeux de quiconque a
voulu juger ce ministre sur les faits , et non d'après les
préjugés.
Je ne dirai pas que M. d'Hangwitz est au dessus de
la corruption ; il a cela de commun avec tout le ministère
prussien ; et on ne cite à Berlin qu'un seul ministre
prévaricateur , qui fut puni par le grand Frédéric . Mais
une partict rité dépose en faveur de son désintéressement
: c'est que , parmi les ministres du roi , il est le
seul qui ait refusé le traitement attaché à sa place . Grand
propriétaire en Silésie , il s'est trouvé assez riche pour
faire un sacrifice qui devait lui assurer plus d'indépendance
et de considération . Au reste , quelle que soit l'opinion
de ceux qui le connaissent , on ne pourra pas dire
que celui qui a maintenu et étendu le systême de la neutralité
du nord de l'Allemagne , et qui l'a soutenu au milieu
des contradictions sans nombre qu'il a essuyées , soit
un ministre médiocre et sans talent.
Berlin , 2 thermidor.
On à remarqué que depuis les fameuses époques de
rivalité entre les deux pays , c'était toujours à Berlin
que se répandaient le plus víte et le plus aisément les
mauvaises nouvelles de Vienne .
On a reçu ici beaucoup de détails sur l'espèce de mouvement
qui a eu lieu dans cette capitale , sur les cris de
paix répétés avec une extrême violence au spectacle ,
en présence même de l'empereur et de l'impératrice ,
sur l'opposition qui se manifeste de toutes parts et à
l'emprunt forcé qu'on veut lever , et à la demande de
60,000 hommes dans les états héréditaires .
1
298 MERCURE DE FRANCE ,
On ajoute qu'on a environné , avec menaces , l'hôtel
du baron de Thugut. Du moins tous les rapports sont unanimes
sur le voeu de la paix énergiquement prononcé.
Le roi de Suède n'est point venu ici , comme on l'a
dit ; et certainement il n'aurait pas pu s'approcher du
séjour de la cour , et avoir une conférence avec le roi ,
sans qu'on en sût quelque chose .
On croit à Berlin que le principal objet de son voyage
à Copenhague a été plus financier que politique , et
qu'il s'agissait de négocier un emprunt , dont le gouvernement
suédois a besoin pour ne pas lever un impôt :
ce que le roi veut éviter , immédiatement après la séparation
de la diète .
On assure ici , depuis les dernières lettres de Vienne ,
que le comte de Cobentzel doit arriver très- incessamment
avec le titre d'envoyé extraordinaire ; mais il y a
des raisons de douter de cette nouvelle.
On annonce aussi que M. Krawfort fera un voyage
de Hambourg où il réside , à Berlin .
Le roi s'oppose au mariage du prince Louis de Prusse
avec la jeune duchesse de Courlande ; on assure qu'elle
va , sur ce refus , être donnée au prince Louis de Rohan ,
émigré français .
ESPAGNE.
Madrid , premier thermidor.
Vous voulez que je vous donne des nouvelles de ce
pays-ci , mais vraiment il n'y a pas de théâtre plus vide
et plus silencieux .
Les bruits de la ville sont si incohérents , si absurdes ,
qu'en vérité ils ne valent pas la peine de vous être transmis.
Imaginez l'opposition du café Chrétien , et du café
Valois dit des Incurables ' vous aurez une idée juste
du dissentiment de la tourbe politique de Madrid , et
de l'esprit de chaque parti.
1
THERMIDOR AN VIII. 299
On sait les nouvelles très- tard et très-mal .
Hier , on débitait la paix signée , au café de la Caridade
; en même-temps il était arrêté au café de la
Fontaine d'or , que les hostilités avaient recommencé
en Allemagne , et que l'armée française avançait dans
le Tyrol.
Faut-il vous envoyer souvent des bulletins de cet
intérêt-là ?

Au vrai , et ceci rentre assez bien dans le genre d'information
que vous désirez , les Italiens , auxquels se
réunissent les partisans de l'Autriche et de l'Angleterre
, sont en possession de dénaturer tous les événements.
Nous n'avons point d'ennemis plus acharnés.
Vous voyez tout de suite qu'ils sont aussi les plus opposés
au premier ministre . C'est de ce foyer , attisé
sous main par un grand personnage , autrefois revêtu
d'une autorité sans bornes , que partent toutes les intrigues.
Je vous satisferai davantage du côté des observations
générales , et je ferai passer successivement sous vos
yeux ce que les voyageurs n'ont point dit ou mal dit ,
ou ce qui est changé depuis leur récit , sur le systême
d'administration , les usages , les moeurs , le clergé , la
noblesse , les sciences , les arts , enfin sur l'ensemble de
ce beau pays , si voisin et si différent de la France .
"
Tout Français est d'abord extrêmement surpris de
voir , en arrivant ici , ce qu'il ne peut croire malgré
tout ce qu'on lui a dit : e'est que Philippe V n'ait
presque rien apporté en Espagne , du siècle et des goûts
de Louis XIV.
Au reste , l'Espagne est peut- être le pays de l'Europe
qui a le moins souffert de la guerre de la révolution ,
que son gouvernement a eu la sagesse terminer
bientôt. de
Une observation qui se présente naturellement , prouve
300 MERCURE DE FRANCE ;
·
combien étaient mal conseillés les rois qui voulaient
éloigner les révolutions de leur pays , en s'armant contre
la liberté française ; combien étaient absurdes les menaces
des écrivains qui leur montraient les insurrections
éclatant chez eux , avec la paix et les conquêtes du
propagandisme.
Jamais la monarchie espagnole n'a été plus tranquille
que depuis la signature de la paix de Bâle .
Les provinces les plus voisines de la France , celles
qui avaient toujours donné de temps en temps quelques
inquiétudes au gouvernement , ont été parfaitement
calmes.
On n'a vu ni un mouvement , ni une révolte , ni
même une plainte élevée contre les Français.
Aussi l'Espagne a-t - elle senti bientôt que sa position ,
ses colonies , son commerce , ses intérêts de tout genre ,
lui conseillaient non - seulement la paix avec les Français
, mais l'alliance .
On peut dire , en général , que ce pays est , peut-être ,
celui de toute l'Europe le plus à l'abri d'un changement
probable.
Le gouvernement trouve à cet égard des garanties
dans le caractère national , dans sa propre douceur ,
dans l'expérience même du peu de tentatives qu'ont
excitées à cet égard de grands exemples .
Il en trouve d'aussi fortes encore dans la différence
qui existe entre la position actuelle de l'Espagne et
celle de la France , immédiatement avant la révolution
française.
Le développement de plusieurs de ces observations.
trouvera sa place par la suite.
Vous rappelez - vous l'influence si active que plusieurs
nobles français , de ceux même qui jouaient un
grand rôle à la cour , ont exercée sur votre révolution
naissante ?
THERMIDOR AN VIII. 301
C'est- là une des différences les plus frappantes entre
les deux états.
Il n'y a ici ni corps de clergé proprement dit , ni
sur-tout corps de la noblesse..
Les nobles de la première classe sont dépouillés de
toute existence politique. Ils sont , pour ainsi dire ,
isolés par leurs habitudes , leurs moeurs , leur vie inactive
, l'espèce même de leur faste solitaire , sans représentation
, sans communications au -dehors , sans fêtes ,
sans patronage , sans rien de ce qui mettait vos nobles
en contact fréquent avec le peuple .
Je vous parlerai avec quelques détails , des différens
objets que je viens de vous indiquer .
Il y a aujourd'hui moins que jamais de nouvelles du
moment.
Les Vallès ne sont point retombés depuis les espérances
de paix qu'a excitées la victoire de Marengo .
Le ministre de France , qui continue à réussir ici
mieux qu'aucun de ses prédécesseurs , a donné un repas
très-brillant le jour de l'anniversaire du 14 juillet.
. -
Les ambassadeurs des républiques amies y ont assisté.
D'Algesiras. Le 29 juin nous avions pris quelques
bâtiments sortis de Gibraltar. Ils sont ici. L'un avait
douze mille piastres fortes en argent et un peu de fer.
Les deux bâtiments toscans sont frétés par un Maure ,
bon à recommander aux corsaires français : il se nomme
Hamet Bechaud . Il devait aller charger pour le compte
anglais des bleds à Alger :
Le 30 juin ( 11 messidor ) dès le grand matin , deux
grosses barques ou petits schebecks du roi sortirent de
Ceuta. Ils furent sur-le-champ attaqués par une frégate
anglaise de 40 canons. Les schebecks voulurent se réfugier
à la Calle grande , près de terre ; la frégate les
y poursuivit en faisant très -grand feu . Les Espagnols
se virent forcés d'aller à terre , après avoir mis des
302 MERCURE DE FRANCE ,
chemises soufrées à bord. Les Maures les reçurent trèsmal
, quoiqu'ils fussent sans armes ; ils reçurent , au
contraire , fort bien les Anglais armés. Ceux-ci tombèrent
sur les Espagnols , firent prisonniers presque
tous les officiers et matelots , et emmenèrent les deux
schebecks et leurs prisonniers à Gibraltar. Mais ils
viennent à l'instant de renvoyer à Algesiras les prisonniers
. C'est du capitaine d'un des schebecks que je tiens
ce rapport. Il ajoute qu'ils ont laissé beaucoup de prisonniers
espagnols à terre , à la montagne de Calle-
Grande.
Deux corsaires français , dont l'un se nomme l'Adolple
, ont emmené ici un gros navire américain venant
de Boston , chargé de sucre , café et cacao , et de
quatre mille pièces de nankin . Ce bâtiment allait à
Trieste.
2
Le 2 juillet , une goelette espagnole est aussi entrée
ici , venant de la Havanne en trente -un jours de navigation
. Elle est chargée de cuirs sucre et cacao. Le
capitaine dit que sept autres bâtiments sont sortis en
même temps que lui : jusqu'à présent , lui seul est arrivé
à bon port.
Barcelonne , 30 messidor. Vous savez la sévérité des
ordres contre les Ragusais ; ceux - ci attendent le retour
d'un courier qu'ils ont dépêché à Madrid . Je n'ai pu
savoir s'il est de retour , et je suis persuadé qu'il ne
l'est pas. Cependant cette grande rigueur est appaisée.
Tous les Ragusais ont eu l'un 'après l'autre la permission
de mettre leurs marchandises à terre , et enfin celle de
se fréter et charger de nouveau. Ceux qui arriveront
par la suite auront -ils la même liberté ? Il est vraisem-`
blable qu'on la leur refusera ( à moins que , dans l'intervalle
, des ordres positifs ne rétablissent les choses sur
l'ancien pied ).
THERMIDOR AN VIII. 303
PORTUGAL.
Extrait d'une Lettre particulière d'un négociant
de Lisbonne.
Le 26 messidor.
La reine vient d'avoir quelques jours de maladie assez
Elle est maintenant dans son état de santé hagrave.
bituel.
Nous n'avons pas appris , sans frémir , ce qui est arrivé
en Egypte.
Vous sentez que nous avons de bonnes raisons pour
nous intéresser au sort des alliés de l'Angleterre , et surtout
pour craindre les maux auxquels ces amis impérieux
exposent si légèrement les gouvernemens faibles
qui se laissent subjuguer par leur alliance .
Nous sommes cependant moins inquiets depuis un
mois.
Nous avons appris qu'il ne nous arriverait plus de
nouvelles troupes anglaises ; qu'une partie même de
celles qui nous défendaient ou qui nous surveillaient ,
allait partir pour une autre destination .
Nous sommes aussi délivrés de la crainte de les voir
remplacés par les Russes.
L'on voit enfin par la faveur ou la disgrace de certains
personnages , que le prince du Brésil revient au
véritable systême politique que lui ont toujours conseillé
les restes de l'école du marquis de Pombal . "
Enfin le bruit de la bataille de Marengo a retenti
jusqu'à Lisbonne , et y a produit plus d'effet qu'aucun
autre événement depuis 10 ans.
304 MERCURE DE FRANCE ;
ANGLETERRE.
Londres , le 23 juillet , ( 2 thermidor );
Les communications entre notre cour et celle de Berlin
paraissent , depuis douze à quinze jours , plus inté→
ressantes et plus actives qu'elles ne l'étaient auparavant.
Si l'on en juge par certaines apparences , nos ministres
ne semblent pas satisfaits des dispositions du cabinet
prussien. Les raisonnements qu'on trouve dans les journaux
ministériels pourraient servir à confirmer cette
conjecture : on s'y livre même , depuis quelque temps , à
des sarcasmes assez amers sur l'obstination de la Prusse
à persévérer dans son systême de neutralité. Voici par
exemple un paragraphe qu'on trouve dans le Times ,
sous le titre de lettre de Hambourg , et qui , sans doute,
n'a pas été publié sans dessein.
" On assure que la Prusse négocie en faveur de la Bavière
, ou , en d'autres mots , qu'elle marchande le prix
de la rédemption de cet électorat. Le nord de l'Allemagne
jouit d'une tranquillité momentanée qui ne peut
se concilier ni avec son honneur , ni avec sa sureté. Il
serait difficile de trouver un prince , dont le nom et la
ruine nous aient été transmis par l'histoire de l'ancienne
Rome , qui n'ait joué pendant quelque temps le rôle de
la Prusse. Il y en a eu très-peu qui ne s'en soient repentis,
et il n'y en a pas un que ce rôle n'ait rendu méprisable
ou infâme aux yeux de la postérité.
"
Depuis que nos papiers publics déclament contre la
neutralité prussienne , il ne serait pas possible d'y trou
yer un passage plus violent et plus injurieux.
THERMIDOR AN VIII
DE
305
DEPT
དཱི ན * ,
AR ME E S
"

L'ARMISTICE Conclu entre le général Moreau
et le général Kray a suspendu les hostilités en
'Allemagne comme en Italie. L'Europe respire .
Le seul cabinet de Saint-James s'afflige de ce
repos du continent , et cherche à prolonger la
guerre . Il a vu surtout avec inquiétude la mission
du comte de Saint-Julien , envoyé de Vienne
à Paris pour quelques arrangements relatifs au
traité qui a suivi lavictoire de Marengo . Cet envoyé
est reparti pour Vienne avec le C. Duroc ,
aide- de- camp du premier consul . On tire de ce
voyage les plus heureuses conjectures .
Le journal officiel a donné sur l'armée d'Egypte
des détails très-curieux et très- importants.
Il a prouvé , en dépit des fausses notions répandues
par l'Angleterre , que cette armée était assez
forte pour se maintenir en Egypte , et conserver
à la France cette riche colonie . Si l'Egypte
appartient à un peuple éclairé , la politique
de toutes les nations commerçantes changera nécessairement
; le commerce lui- même reprendra
les routes de l'ancien monde , et la puissance de
l'Angleterre recevra tôt ou tard un coup mortel .
Il n'est donc pas étonnant que le premier chef
I. 20
306 MERCURE DE FRANCE, T
de cette entreprise n'en veuille pas perdre tous
les avantages
.
Au reste , les sciences et les arts ont déja fort
aecru leurs richesses dans ces expéditions lointaines.
La description que les savants choisis par
Bonaparte ont faite des monuments trouvés dans
la Haute-Egypte , jettera le plus grand jour sur
la mythologie , les moeurs et l'histoire de ce peuple
qui a donné quelques lumières et tant d'err
reurs à tous les autres. Cette description est d'un
style clair et noble , et toujours convenable au
sujet. On n'en connaît encore que des fragments.
Nous en rendrons compte quand elle sera tota
talement publiée.
ཉྙི! ,,
"
A 107100
THERMIDOR AN VIII . 307
INTERIEUR.
PARIS .
On a publié les preuves d'une dernière conspiration
dirigée par les intrigues de
l'Angleterre .
Le
dépouillement des pièces a été fait par des
conseillers-d'état , aussi connus par leur sagesse
que par leur
patriotisme . On ne peut mettre en
doute ce qu'ils avancent sous les yeux
du
gouvernement
: mais cette
conspiration examinée de
près jette un profond mépris sur les conspirateurs.
Tous leurs moyens étaient nuls , et leur
but insensé. Leur plan n'offre aucune combinaison
raisonnable. C'est la faiblesse qui exagère
ses
espérances , à mesure qu'elle perd toute possibilité
de succès ; c'est l'habitude de prendre
quelques voeux isolés pour l'opinion nationale ;
c'est enfin
l'ordinaire
imprudence de ce parti ,
dont tous les pas ont été des chûtes , et qui , par
chaque résistance , a ménagé un triomphe à ses
adversaires. Ce parti mourra de lui- même et sans
effort. Chaque démarche prudente du gouvernement
le désavoue , et chaque victoire l'avilit.
Déja les anciens insurgés de la Vendée se montrent
les plus terribles ennemis de
l'Angleterre .
308 MERCURE DE FRANCE ,
ils
Dans une dernière descente que les Anglais
viennent de tenter sur les côtes du Poitou ,
ont été repoussés par ceux des habitants qui
avaient combattu la république sous le règne
de l'anarchie , et qui s'empressent de lui obéir
sous le règne de la justice et des lois . Le premier
consul , dans une lettre au préfet de la Vendée,
a félicité ces bonsfrançais , devenus républicains,
grâce à la modération du gouvernement .
Statistique du département du Gard.
Le département du Gard est borné, au nord par les départements
de l'Ardêche et de la Lozère ; au midi , par
la Méditerranée ; à l'est , par le Rhône qui le sépare du
département de Vaucluse et des Bouches du Rhône ;
et à l'ouest , par ceux de l'Hérault et de l'Aveyron . II
comprend une partie du ci- devant Languedoc , et les
anciens diocèses de Nismes , d'Alais et d'Uzès . Il est situé
autour du 44. ° degré de latitude , et entre le 22.º et le
23. degré de longitude de l'île de Fer.
*
La superficie de son territoire est de 6320 myriares,
Sa population , au commencement de cette année ,
s'élevait à 304,300 ames ; sa garde nationale sédentaire ,
à 54,000 hommes. Sa contribution foncière de l'an
7
montait en principal à 1,862,900 fr . et sa contribution
mobiliaire et somptuaire à 233,400 fr.
Ce département tire son nom de sa principale rivière ,
le Gardon ou Gard , qui le traverse de l'ouest à l'est : il
est divisé en quatre sous - préfectures , dont les chefsTHERMIDOR
AN VIII. 309
lieux sont Nismes , Clain , Uzès et Levigan . A Nimes résident
particulièrement le tribnnal criminel et le conseil
de préfecture du département.
On connaît cette ville , et les monuments du génie de
ses fondateurs ; cet aqueduc de trois myriamètres de
longueur , et le fameux Pont du Gard qui en faisait
partie ; les. Arênes , ou l'amphithéâtre qui servaît dans
les temps de la république romaine à la célébration des
Fêtes publiques ; et ce temple , appelé la Maison quarrée ,
un des monuments de l'antiquité les mieux conservés ,
et de l'exécution la plus pure et la plus riche. Le tem-
'ple de Diane , la tour Magne , les restes des murs de
son. ancienne enceinte , des portes de villes et de nom-
Breux pavés en mosaïque , tout parle de sa gloire passée
, tout nous presse de lui rendre sa première splen
deur. Un des bienfaits de la paix sera de permettre au
gouvernement les travaux et les dépenses que nécessitent
de grands souvenirs et d'augustes ruines le départe-
´ment du Gard en offre de tous côtés. Ainsi on s'em-
' pressera d'exécuter ce projet si utile , et si.souvent reproduit
, de dégager l'amphithéâtre de Nismes des mair
sons malsaines qui obstruent ses partiques et encombrent
son enceinte ; on réparera le Pont du Gard , qui ne se
soutient encore que par la masse , la beauté et les dimensions
de ses matériaux ,, etc. etc..
7
Après la commune de Nismes , les cités les plus con
sidérables. du département sont Alais , située sur le Gasdon
, et célèbre par la quantité de ses mines de houille.
Uzès , Bâtie sur un côteau , au pied duquel jaillissent
les belles sources que les Romains avaient conduites à
Nismes par le Pont du Gard ; son territoire produit d'ex
cellent, blé.
Beaucaire, sur la rive droite du Rhône , où la foire,
qui se tient chaque année au mois de thermidor , attice
les négociants de toutes les nations.
310 MERCURE DE FRANCE ;
1
Le Saint-Esprit , situé sur le Rhône , un peu au des
sus du confluent de l'Ardêche. La construction hardie
de son beau pont , commencé en 1265 , a dû coûter des
sommes et des travaux immenses ; et , négligé depuis la
révolution , il exige des réparations indispensables.
Rivières.
Le Rhône borne tout le département du côté de l'est ,
et baigne les murs de plusieurs villes qui n'ont pas encore
su tirer parti de cette position. La navigation ascendante
de ce fleuve est devenue très- difficile par la
prodigieuse quantité d'iles qui obstruent son lit , et forment
quelquefois des écueils dangereux. Un canal latéral
, depuis Arles jusqu'à Lyon , procurerait d'immenses
avantages . La navigation et l'agriculture sont
également intéressées à la réparation des chaussées qui
bordent et contiennent le Rhône.
Le Gardon ou Gard prend sa source en deux endroits
différents dans le département de la Lozère. Les deux
branches , appelées Gardon d'Alais et Gardon d'Anduze ,
se réunissent entre Ners et Cassagnoles , et coulent ensemble
sous le nom commun du Gard , traversent les
cantons de Boucoiran , Saint- Chaptes , Blanzac , Montfrin
, et se jettent dans le Rhône près du village de
Comps.
Cette rivière est aussi terrible que subite dans ses
inondations ; mais elle rendrait de grands services , si ,
contenue par de fortes chaussées , elle devenait flottable
, d'une part , jusqu'à Alais ; et de l'autre , jusqu'à
Anduze .
La rivière de Cèze offre moins de ressources ,
et les
dépenses pour la rendre propre au commerce excéderaient
de beaucoup les avantages. Elle prend sa source
dans les montagnes voisines de Villefort , département
de la Lozère ; et après un cours de cent douze kilomètres
THERMIDOR AN VIII. 311
dans le Gard , elle se jette dans le Rhône au dessous du
village de Codolet .
La Vidourle a sa source dans la commune de Saint-
Roman , canton du Cros , et se jette , partie dans les
marais , partie dans l'étang de Mauguio et le canal de
la Radelle. La largeur de son lit va toujours en diminuant
vers son embouchure ; singularité remarquable , et
qui contredit tous les principes connus de l'hydraulique
sur le cours des rivières. Cette cause , et les sinuosités
des chaussées qui bordent la Vidourle , lui donnent trop
souvent la fureur et l'impétuosité d'un torrent. Il fau
drait élargir le lit de cette rivière , et l'on pourrait détourner
ses eaux bourbeuses dans les marais , pour en
rehausser le sol.
La Vistre prend sa source dans la commune de Cabrières
, très - près de Nismes , traverse les cantons de
Marguerites , Manduel , Milhaud , Aigues- Mortes , et
se jette dans le canal de la Radelle , et de là à l'étang
de Mauguio , département de l'Hérault. Les eaux de la
fontaine de Nismes alimentent cette rivière .
L'Hérault prend sa source dans le département du ,
Gard , à la montagne de Laignal , et entre dans le
département auquel il donne son nom , près de la commune
de Ganges. Cette rivière ne pourrait être navigable
pour nous qu'avec des dépenses considérables .
Enfin la petite rivière de Dourie prend sa source
dans le Gard , au pied de la montagne de l'Esperon⚫
Elle se jette dans le Tarn , vis -à -vis Milhaud , département
de l'Aveyron . Elle peut être de quelque ressource
pour le projet de la navigation du Tarn.

Les habitants sont en général ardents , actifs , industrieux
, spirituels il y a cependant une différence
sensible entre ceux du nord et ceux du midi, Les
premiers sont plus sobres , plus laborieux et moins instruits.
Obligés sans cesse à des travaux pénibles pour
312 MERCURE DE FRANCE ;
"
combattre et corriger l'ingratitude de leur sol , ils ont
les moeurs plus simples , plus pures et plus douces que
les habitants du midi.
Productions du département.
Malgré la fertilité de quelques cantons , le département
du Gard est forcé de recourir aux départements
voisins en effet , près de la moitié de sa surface est
occupée par des montagnes stériles , des bois qui se
detruisent tous les jours , des marais incultes , et de
vastes garrigues qui fournissent à peine une nourriture
pour les troupeaux.
On yrécolte peu de grains ; mais le blé est excellent.
On cultive le seigle , l'avoine , l'orge , des légumes de
toute espèce , et spécialement la pomme-de-terre , qui
est d'une grande ressource pour la classe indigente.
Le vin est le principal produit. La vigne réussit partout ,
si l'on excepte les cantons des montagnes les plus élevées
du côté de Vigan et de Saint -Jean du Gard. On brûle
une grande partie des vins pour la fabrication des eauxde
-vie , qui forment un commerce considérable. Le commerce
des vins eux -mêmes était un objet très-important
avant la guerre.
Les vers à soie réussissent également : aussi l'industrie
des habitants n'a rien omis pour la culture du mûrier.
Nismes surtout était l'entrépót des soies qui se fabriquaient
dans les divers cantons la diminution , ou plutôt
la cessation de ce genre de commerce , a bientôt amené
deux grands fléaux , l'oisiveté et la misère.
Les hivers rigoureux qui se sont succédés depuis 1789 ,
ont détruit une grande partie des oliviers : on ne recueille
pas le dixième des huiles.
Le châtaignier console au moins les malheureux cultivateurs
: là son fruit supplée au blé ; « ici , *ils l'échangent
contre du vin ou du seigle, Cet arbre nourricier
THERMIDOR
AN VIII. 313
couvre toutes les montagnes des Cévennes , situées au
nord du département.
Il est assez abondamment
pourvu de foins et de fourrages
, et même en fournit quelquefois au département de
l'Hérault. Dans la partie méridionale , où la rareté des
eaux ne permet pas d'avoir des prairies naturelles , on y
supplée avantageusement
par la culture de la luzerne ,
du trèfle et du sainfoin.
Les communes situées sur le bord de la mer devraient
diriger leur industrie vers la culture du kali , qui croit
en abondance dans ces terres salées . Ce qui contribue
beaucoup à décourager le cultivateur , c'est l'insalubrité
de l'air dans cette partie du département : des marais
pestilentiels s'étendent le long de la côte , et la dépeuplent
de plus en plus . Cet objet mérite toute l'attention du
gouvernement
des moyens faciles et peu dispendieux
pourraient rehausser le sol , et rendre à l'agriculture ces
contrées stériles et funestes. Le département du Gard,
avec la paix et les améliorations dont il est susceptible ,
serait un des plus agréables et des plus productifs de la
république.
Les salines de Peccais , alimentées par les eaux de la
Méditerranée , sont , sans contredit , les plus belles salines
de la France . Elles sont au nombre de dix-sept ,
dont quinze appartiennent à divers particuliers , et deux
font partie des domaines nationaux : le produit annuel
peut être, évalué à 4,000,000 myriagrammes. Les travaux
de cette précieuse récolte ne durent qu'environ les
deux mois de messidor et de thermidor.
Forêts.
De toutes parts on se plaint de la dévastation des
forêts : celles du département du Gard appellent surtout
la sollicitude du gouvernement : elles couvrent son territoire
, et le bois devient tous les jours plus rare. Le
314 MERCURE DE FRANCE,
défaut de surveillance des gardes , les entreprises des
propriétaires qui conduisent leurs troupeaux dans les
forêts , les défrichements mal entendus , tout concourt
à nous enlever totalement les bois de chauffage , de service
et de construction. On peut croire cependant que la
république n'irait bientôt plus chercher au fond du
Nord les bois nécessaires à sa marine , si ses richesses
naturelles étaient soustraites à la négligence , à l'impéritie
et aux calculs de la cupidité.
Les routes ne sont point bordées d'arbres dans ce département
une expérience constante a confirmé l'opi
nion des ingénieurs de l'ancienne province du Langue .
doc , et démontre que ces plantations y nuisent à l'entretien
des routes. Mais un autre objet , trop négligé
jusqu'ici , occupe l'administration centrale : c'est la plantation
des peupliers et des saules sur le bord des canaux
. On conçoit tout ce qui peut en résulter d'agréments
et d'utilité pour les pays qu'ils traversent.
Botanique.
Le département renferme une grande variété d'arbres
et de plantes , dont la médecine , la teinture , la menuiserie
, la charpenterie , emploient journellement le bois ,
l'écorce , les fleurs , ou les huiles que l'art extrait de ces
divers produits . L'école centrale jouira bientôt d'un
jardin botanique pour les élèves qui suivent le cours
d'histoire naturelle : il sera pourvu de 7 à 800 plantes ,
tant indigènes qu'exotiques , classées d'après la méthode
sexuelle de Linné.
1
Zoologie.
Outre les animaux domestiques , bêtes de somme ou
bétail de toute espèce , nous ' possédons le castor , assez
commun en hiver sur les îles du Rhône ; la loutre , non
moins estimée par la qualité de sa viande et l'utilité de
sa peau ; la tortue , qui se trouve dans les marais d'AiTHERMIDOR
AN VIII. 315
gues-Mortes , Saint-Laurent et plusieurs autres communes.
On doit remarquer encore les cloportes , qui
sont en pharmacie un objet de commerce pour la ville
de Nismes ; il en est de même de la cantharide des boutiques
, qu'on ramasse avec abondance sur le frêne.
L'abeille fournit un miel assez estimé ; le kermès ou
vermillon , qui s'attache au petit quercus de nos garri❤
gues , donne une récolte annuelle de plus de cent myriagrammes.
Les chevaux , les mules et les boeufs servent également
à l'agriculture.
Les rivières sont très-poissonneuses ; les étangs fournissent
une très- grande quantité de poissons qui viennent
de la mer. Ce genre de comestibles est une ressource importante
pour le département.
Minéralogie.
C'est ici que le département du Gard offre à la répu
blique des avantages aussi réels , que peu connus jusqu'à
présent. Il est certain qu'on peut attribuer la faiblesse
des produits à la mauvaise exploitation des mines , et
non pas à la nature qui , avare de ses dons dans la
partie septentrionale , s'est plu à dédommager les habitants
de ces contrées , en plaçant sous leurs pas d'inépuisables
trésors.
Mais de ces mines de toute espèce , argent , cuivre ,
plomb , houille , fer , couperose ( ces quatre dernières
surtout sont considérables ) , kaolin ou terre à porcelaine ,
gypse ou pierre à plâtre , etc. etc. , les unes n'ont jamais
été exploitées ; les autres , l'ont été mal ; d'autres enfin ,
ont été abandonnées depuis la révolution . C'est à la république
à se livrer aux avances des découvertes , des
fouilles et de l'exploitation , que les habitants ne sont
pas en état de supporter : il faut augmenter la facilité
des transports , réparer les routes usées , et bientôt
316 MERCURE DE FRANCE ,
avec la paix et des bras , cette source nouvelle et féconde
répandra les richesses et la prospérité : nous cesserions
d'être tributaires des autres peuples par une foule
d'objets importants que nous devrions bien plutôt fournir
aux étrangers.
On trouve dans plusieurs endroits d'excellentes eaux
minérales.
Manufactures et Commerce.
Peu de départements possèdent plus de manufactures
en tout genre. Le commerce des bas et des étoffes de
soie , naguère si florissant ; le commerce des cuirs ,
aujourd'hui découragé ( la méthode de tanner , enseignée
par le citoyen Chaptal , le ranimerait sans doute , si
Fignorance , et une habitude contraire , obstacle plus difficile
encore , ne s'opposaient jusqu'ici à son adoption
générale ) ; les chamoiseries de Nismes , de Guissac et
de Saint- Hippolyte ; les fabriques de chapeaux , et particulièrement
celle d'Anduze qui n'a pas encore repris
son ancienne activité ; ses étoffes de laine ; les fabriques
considérables d'eau - de - vie ; d'immenses expéditions
de graines oléracées et légumineuses que Nismes
envoie dans le Nord ; tout prouve le génie industrieux
du peuple du département du Gard. Puisse la paix , en
r'ouvrant toutes les communications , et en rétablissant
l'équilibre sur les objets commerciaux , repeupler ses
nombreux ateliers , et vivifier toutes les sources du bonheur
national !
Navigation intérieure..
Le meilleur e le plus sûr moyen sera de rétablir et
de perfectionner les voies de transport , et surtout la navigation
intérieure. Le Rhône et les six rivières qui
arrosent le département du Gard , présentent des facilités
; mais l'art peut et doit ajouter à la nature.
i
Ainsi la continuation du canal de Beaucaire à Aigues
THERMIDOR AN VIII. 317
Mortes , serait essentielle pour le département et utilé
pour la France entière. Dans l'état actuel des choses ,
ce canal , qui ne communique point au Rhône , ne peut
être d'aucune utilité générale. La partie qui reste à
faire , sur environ dix-huit kilomètres , doit passer sous
le village de Bellegarde , traverser la superbe plaine de
Beaucaire , et arriver au Rhône au dessous de cette
ville , sous laquelle doit être formé un port considérable.
La partie déja faite est aujourd'hui en très mauvais
état , faute d'être entretenue et réparée. Sans doute le
moment n'est pas favorable pour les grandes dépenses ;
mais le gouvernement , par des encouragements et des
concessions avantageuses , pourrait intéresser des compagnies
à l'exécution de ces projets .
·
"
Celui de rendre le Vistre navigable , depuis la ville de
Nismes jusqu'à son embouchure dans la grande rouline
d'Aigues- Mortes , a dès longtemps fixé l'attention des
habitants du Gard , et à plusieurs époques les vues de
l'ancien gouvernement. Le canal projeté irait joindre
le nouveau redressement du Vistre , construit par la ci
devant province , depuis le canal de la Radelle jusqu'au
près du Caila. Il aurait une communication facile avec
la Méditerranée par le Grau d'Aigues Mortes , avec le
Rhône par le canal de Beaucaire continué , et avec
l'Océan , par la navigation des étangs , le port de Cette,
le canal des deux mers et la Garonne...

Les trois canaux de Sylvéréal , du Bourgidou et de
la Radelle , qui se joignent et n'en forment plus qu'un
sur une longueur totale de 28 kilomètres ; ces trois ca
naux , si nécessaires au département surtout par le
défaut de continuation du canal de Beaucaire , sont
presque comblés , et d'une navigation extrêmement dif.
ficile. aq si ung tubuen , mivit
La ville d'Aigues - Mortes , autrefois port de mer , en
est éloignée de six kilomètres , et entourée d'étangs ét
318 MERCURE DE FRANCE ,
de marais fétides . Elle ne communique à la Méditer
ranée que par un canal appelé Grande Robine , qui
aboutit à un chenal avancé de quelques mètres dans la
mer, qu'on nomme Grau d'Aigues- Mortes. Ce petit
port est essentiel pour les vaisseaux de cabotage , qui
font le commerce des ports situés dans le golfe de Lyon :
il a besoin de quelques réparations pour prévenir son
comblement total.
EXTRAIT du procès- verbal dressé le vingt -cinq messidor
an 8 , par le ministre de l'intérieur.
Dans une boîte d'acajou longue de trois décimètres ,
et large de deux décimètres , ont été renfermées :
1. Six médailles de cinq centimètres et demi ( 25
lignes de diamètre ) , représentant d'un côté le buste
du premier consul. Légende : Bonaparte , premier consul
; et au dessous , Cambacérès , second consul ; Lebrun,
troisième consul de la république française. Et de l'autre
, cette inscription : Première pierre de la colonne
nationale , posée par Lucien Bonaparte , ministre de
Pintérieur, 25 messidor an 8 , 14 juillet 1800 ; légende,
Le peuple français à ses défenseurs ; dont une d'or
deux d'argent et trois de bronze , gravées par Duvivier,
et frappées à la monnoie des médailles .
21° Une de la même grandeur , en argent , sur les premières
campagnes d'Italie. Légende : Bonaparte , général
en chef de l'armée française en Italie. Exergue :
Offert à l'institut national par B. Duvivier , à Paris.
Aurevers : cè général à cheval tenant une branche d'olivier
, conduit par la prudence et la valeur , et couronné
par la victoire qui emporte pour trophée l'Apollon du
Belvédère , et des manuscrits : légende , les sciences et
THERMIDOR AN VIII. 319
les arts reconnaissants ; exergue , paix signée ( à Campo
Formio l'an six de la république.
3. Une de cinq centimètres , en or , représentant le
buste du premier consul . Légende : Bonaparte , premier
consul de la république française. Bataille de Marengo ,
25 et 26 prairial an 8. Au revers , une inscription : Le
premier consul commandant en personne l'armée de réserve
: Enfans , rappelez- vous que mon habitude est de
coucher sur le champ de bataille. Gravée par le C. Auguste.
4.º Une de cinq centimètres , en argent ; le buste du
général Desaix . Légende : L. Ch. Ant. Desaix , né à
Avat , en août 1768 ; exergue , bataille de Marengo ,
25 prairial an 8 ; au revers de cette inscription , le général
Desaix est blessé à mort : Allez dire au premier
consul que j'emporte le regret de n'avoir pas fait assez
pour vivre dans la postérité. Gravée par le C. Auguste.
5. Dans le second tiroir , plusieurs médailles , et les
monnoies ayant cours . Savoir : deux pièces de cinq
francs , d'argent ; quatre centimes en cuivre , et cinq
centimètres. Les médailles sont deux semblables au
n.º 2 , en bronze , une de Desaix ; une de 18 lignes , pareille
au n.º 1.º¹ ; une de 18 lignes , la fondation de la
république , représentée par une femme assise avec ses
symboles , et au revers , la fixation de l'ère française ; ,
une portion de zodiaque , où le soleil entre dans le
signe de la Balance ; au dessous , ère française , commencée
à l'équinoxe d'automne , 22 septembre 1792, à
9 heures 18 minutes 30 secondes du matin , à Paris. Une
autre , le buste de Barthélemy , auteur du Voyage d'Anacharsis
; au revers les noms et qualités. Une autre ,
le buste de J. Duvivier père , graveur en médailles ,
mort en 1761 , gravée par B. Duvivier son fils , en
1798.
320 MERCURE DE FRANCE ,
6. Une plaque de cuivre sur laquelle est inscrit ce
qui suit :
La première pierre de la colonne nationale élevée en
l'honneur des défenseurs de la patrie , en exécution de
l'arrêté du 17 ventôse an huit , a été posée par Lucien
Bonaparte , ministre de l'intérieur , le 14 juillet 1800 ,
35 messidor an 8 de la république française , première
année du consulat de Bonaparte ; Cambacérès et Lebrun
, second et troisième consuls.
2
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( N. ° V. ) 16 Thermidor An 8.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
VERS sur la BEAUTÉ .
(Fragment d'un Poëme sur l'Imagination ).
Tor que l'antiquité fit éclore des ondes ,
Qui descendis du ciel et règnes sur les mondes ,
Toi qu'après la bonté l'homme chérit le mieux ,
Toi qui naquis un jour du sourire des Dieux ,
Beauté , je te salue ! Hélas ! d'épais nuages ,
A mes yeux presqu'éteints dérobent tes ouvrages,
Voilà que le printemps reverdit les côteaux ,
Des chaînes de l'hiver dégage les ruisseaux ,
Rend leur feuillage aux bois , ses rayons à l'aurore ,
Tout renaît : pour moi seul rien ne renaît encore ;
Et mes yeux , à travers de confuses vapeurs ,
Ont à peine entrevu ces tableaux enchanteurs .
Plus aveugle que moi , Milton fut moins à plaindre :
Ne pouyant plus te voir , il sut au moins te peindre ;
EP
.
DEPT
D
I , 21
322 MERCURE DE FRANCE.
Et lorsque par leurs chants , préparant ses transports ,
Ses filles avaient fait entendre leurs accords ,
Aussitôt , des objets les images pressées
En foule s'éveillaient dans ses vastes pensées .
Il chantait ; et tes dons , tes chefs - d'oeuvre divers ,
Eclipsés à ses yeux , revivaient dans ses vers .
Hélas ! je ne puis pas égaler son hommage
Mais , dans mes souvenirs , j'aime encor ton image.
Source de volupté , de délices , d'attraits ,
Sur trois règnes divers tu répands tes bienfaits.
Tantôt , loin de nos yeux , dans les flancs de la terre ,
En rubis enflammés tu transformes la pierre ;
Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux ,
Au diamant ses feux , et leur lustre aux cristaux .
Au sein d'Antiparos tu filtres , goutte à goutte ,
Tous ces glaçons d'albâtre , ornement de sa voûte ,
Edifice brillant , qui , dans ce noir séjour ,
Attend que son éclat brille à l'éclat du jour :
Tantôt , nous étalant tà pompe éblouissante ,
Pour colorer l'arbuste , et la fleur , et la plante ,
D'or , de pourpre et d'azur tu trempes tes pinceaux :
C'est toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux ,
Ces élégants tilleuls , et ces platanes sombres ,
Qu'habitent la fraîcheur , le silence et les ombres .
Dans le monde animé qui ne sent tes faveurs !
L'insecte dans la fange est fier de ses couleurs .
Ta main du paon superbe étoila le plumage ;
D'un souffle tu créas le papillon volage :
Toi-même , au tigre horrible , au lion indompté ,
Donnas leur menaçante et sombre majesté .
Tu départis aux cerfs la souplesse et la grace .
Tu te plus à parer ce coursier plein d'audace ,
Qui , relevant sa tête et cadençant ses pas ,
Vole , et cherche les prés , l'amour et les combats .
A l'aigle , au moucheron , tu donnas leur parure
FRUCTIDOR AN VIII. 323
Mais tu traitas en roi le roi de la nature :
L'homme seul eut de toi ce front majestueux ,
Ce regard tendre et fier , noble , voluptueux ,
Du sourire et des pleurs l'intéressant langage ;
Et sa compagne enfin fut ton plus bel ouvrage.
Pour elle tu choisis les trésors les plus doux ,
Cette aimable pudeur qui les embellit tous ,
Tout ce qui porte au coeur , l'attendrit et l'enflamme ;
Et les graces du corps , et la douceur de l'ame.
L'homme seul contemplait ces globes radieux :
Sa compagne parut ; elle éclipsa les cieux ;
Toi-même t'applaudis en la voyant éclore .
Dans le reste on t'admire , et dans elle on t'adore.
Que dis-je ? cet éclat des formes , des couleurs ,
O beauté ! ne sont pas tes plus nobles faveurs ;
Non , ton chef- d'oeuvre illustre est une ame sublime :
C'est l'Hôpital si pur , dans le règne du crime ;
C'est Molé , du coup-d'oeil de l'homme vertueux ,
Calmant d'un peuple ému les flots impétueux ;
C'est Bayard , dans les bras d'une mère plaintive ,
Sans tache et sans rançon remettant sa captive ;
C'est Crillon , c'est Sully , c'est toi , divin Caton ,
Tenant entre les mains un poignard et Platon ,
Parlant et combattant , et mourant en grand homme ,
Et seul , resté debout sur les débris de Rome.
DELILLE .
324 MERCURE DE FRANCE ,
COUPLETS
Faits par BOUFFLERS chez le prince HENRY,
le jour de l'anniversaire de la bataille de
Friedberg.
·
GUERRIERS , qui dans un grand renom
Voulez chercher un nouvel être ,
Tâchez de suivre Henry-le- Bon ;
Vous n'aurez pas un plus grand maître.
Par la clémence et les bienfaits
Réparez les torts de la gloire ,
Et que toujours l'hymne à la paix
Se joigne à vos chants de victoire.
Il vous dira qu'un conquérant ,
Jugé par tous tant que nous sommes ,
Ne saurait être le plus grand
S'il n'est pas le meilleur des hommes.
Par la clémence et les bienfaits
Réparez les torts de la gloire ,
Et que toujours , etc.
Dans les triomphes les plus beaux ,
Ainsi qu'au plus fort de l'orage ,
Montrez , comme lui , le héros
Sous les dehors calmes du sage .
Par la clémence et les bienfaits
Réparez les torts de la gloire ,
Et que toujours , etc.
FRUCTIDOR AN VIII 325
N'allez pas mettre au premier rang
Le trop funeste éclat des armes :
Lorsqu'Henry répandit du sang ,
Songez qu'il y mêla ses larmes.
Par la clémençe et les bienfaits
Réparez les torts de la gloire ,
Et que toujours , etc.
Vainqueurs , joignez , ainsi que lui ,
A l'art de battre l'art de plaire .
Qui bat , soumet son ennemi ;
Qui plait , soumet toute la terre.
Par la clémence et les bienfaits
Réparez les torts de la gloire .
Et que toujours l'hymne à la paix
Se joigne à vos chants de victoire.
ENIGM E.
Quelques secours de moi que vous deviez attendre ,
Craignez les qui- pro- quo que quelquefois je fais ;
Comptant , comme Titus , mes jours par mes bienfaits ,
Je coûte à l'univers plus de sang qu'Alexandre .
LOGO GRIPHE.
Nous sommes quatre enfants d'une grande famille ,
Et nous avons deux espèces de soeurs.
A notre tête est la troisième fille ,
Et notre aînée a les seconds honneurs.
Celle qui de nous quatre a la taille plus grande ,
A la troisième place a soumis sa fierté ,
Et par distinction la dernière demande
326 MERCURE DE FRANCE ,
Un petit ornement sur son chef ajouté.
Nous composons un tout ; mettez-vous à sa quête ,
Et si vous le trouvez , demandez-le d'abord
Pour vous guérir du mal de tête
Que vous aura causé peut- être cet effort .
Mots de l'Enigme et du Logogriphe insérés
dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme est Bibliothèque.
Le mot du Logogriphe est Potage , dans lequel on
trouve Otage , Tage et Age.
FRUETIDOR AN VIII. 327
EXTRAITS.
VOYAGE de Découvertes à l'Océan pacifique
du Nord et autour du monde , dans lequel
la côte Nord- Ouest de l'Amérique a été soigneusement
reconnue et exactement relevée ;
ordonné par le roi d'Angleterre , principalement
dans la vue de constater s'il existe
à travers le continent de l'Amérique , unpassage
pour les vaisseaux, de l'Océan pacifique
du Nord à l'Océan atlantique Septentrional
, et exécuté en 1790 , 91 , 92 , 93 , 94
et 1795 , par le capitaine George VANCOUVER;
traduit de l'anglais . Ouvrage enrichi
de figures. A Paris , de l'imprimerie de
la République , an 8 ; 3 vol . in - 4.º et atlas.
PREMIER EXTRAIT.
TELLE est , dit l'éditeur français , l'importance
de cet ouvrage , que le gouvernement ,
dans la crainte de voir défigurer des découvertes
si précieuses pour la navigation et la géographie
, en a lui - même ordonné la publication. La
traduction a été faite avec le plus grand soin ;
et l'on y trouvera cette exactitude scrupuleuse ,
328 MERCURE DE FRANCE .
si nécessaire et si rare en pareille matière . Le
capitaine Vancouver s'était formé à l'école de
l'immortel Cook , qu'il accompagna dans ses deux
derniers voyages. Mais depuis cette époque , on
a exécuté des instruments plus parfaits , et notamment
des chronomètres ou garde -temps dont
la marche est si régulière , qu'on peut croire
que les artistes ont bien approché du degré de
perfection dont ces machines sont susceptibles ;
on a simplifié les méthodes d'astronomie ; on s'est
familiarisé davantage avec la pratique des observations
de distances de la lune au soleil , ou
à des étoiles , pour déterminer les longitudes en
mer : et l'admirable succès de l'expédition dont
on publie le récit , devant marquer d'une manière
particulière dans l'histoire de la navigation , il
était convenable de donner aussi à la traduction
un caractère particulier de fidélité . »
L'éditeur observe que ce travail n'était pas facile
; et il le prouve , en rendant compte de tout
ce qu'il a fallu d'attention , d'informations , de
recherches , sur les termes de marine et d'histoire
naturelle , pour atteindre la vraie signification
de beaucoup de mots dont se servent les
Anglais. Leur langue est , pour les détails nautiques
, plus riche et plus formée que la nôtre.
Il faut , dans notre indigence , offrir l'équivalent
de cette richesse ; et quant à l'histoire naturelle ,
FRUCTIDOR AN VIII. 329
ils emploient trop souvent , pour les plantes , les
animaux , les pierres , la dénomination populaire
au lieu du terme convenu chez les savants .
L'ouvrage de Vancouver méritait un soin si
attentif, il l'exigeait même ; et les hommes distingués
à qui nous en devons la publication *,
avertissent utilement les traducteurs , en montrant
ce qu'un pareil travail coûte d'application
et d'efforts. Plus d'un bon ouvrage étranger a
souffert de la précipitation et de l'incurie de celui
qui le faisait passer dans notre langue ; de même
que plus d'une caisse d'effets précieux , de morceaux
uniques d'histoire naturelle , est avariée et
perdue , par la mal -adresse de ceux qui la voiturent
ou l'emballent. Nous devons assurer , après
avoir lu le récit de Vancouver en français , qu'il
n'est surement pas plus exact , ni peut - être écrit
plus purement dans sa langue ; et qu'autant l'intention
du gouvernement qui nous en a voulu
enrichir est louable , autant sa commission a été
habilement exécutée .
Vancouver fait précéder son voyage d'une introduction
pleine de gravité , dans laquelle , sans
répéter ce que l'évêque Douglass a dit en publiant
le troisième vogage de Cook , il vante
dignement cet esprit de découverte , qui de nos
jours s'est livré à la connaissance des régions les
Les CC. Morellet et Desmeunier.
330 MERCURE DE FRANCE ,
}
plus éloignées , qui établit des communications
amicales avec les habitants , et a porté parmi les
peuplades les moins éclairées des arts , et des objets
précieux , qui contribuent à soulager leurs
besoins ou à augmenter leur bien- être . Souvent
il en est résulté un commerce d'échange , fondé
sur la solide base des avantages réciproques : car
l'effet de ce commerce n'a pas été sans profit
pour les naturels des pays nouvellement découverts
; quelques-uns se sont occupés à multiplier
les objets d'échange ; et d'autre part , quelques
productions du monde civilisé se sont ouvert de
nouveaux marchés .
« Un vaste plan de découvertes géographiques
, dit - il , a donc été conçu ; l'astronomie
nautique est entrée dans l'éducation des marins ,
et leur a appris à faire route sur une ligne plus
courte , à abréger les circuits de tous les voyages
, à connaître leur position dans tous les points
de l'Océan , avec le degré de précision qui suffit
pour arriver par la diagonale à tout endroit
connu si ce lieu être aperçu
peut être à la distance
de cinq à dix lieues , limite de l'erreur que peuvent
laisser subsister les opérations astronomiques.
"
En s'appliquant aux moyens de perfectionner
la navigation , on a cherché aussi et découvert
ceux de conserver la vie et la santé des hommes
FRUCTIDOR AN VIII. 331
embarqués pour des expéditions lointaines . On
les doit au capitaine Cook , dont l'heureux exemple
, imité par ceux qui l'ont suivi , a fait que souvent
des vaisseaux , contraints au service le plus
pénible dans les régions les plus éloignées , sous
les feux de la zône torride et parmi les glaces
du cercle polaire , ont, après trois et quatre ans ,
ramené leurs équipages en parfaite santé , sans
que la mortalité éprouvée à bord par des accidents
ou des maladies ordinaires , excède la proportion
de mortalité qui , durant le même intervalle
de temps , aurait eu lieu dans les parties
les plus salubres de la terre natale . « C'est ainsi
« que nos jours ont vu poser la clef de la voûte
« de ce grand pont de communication par lequel
<<<les arts et les sciences doivent se porter dans
« les réduits de la terre les plus ignorés , pour
<«< l'instruction et le bonheur des plus pauvres
<<< enfants de la nature . » Ainsi parle Vancouver ;
et l'on ne niera pas que cet homme , si modeste
dans sa narration , n'ait le plus noble sentiment
des devoirs et de la destinée de ses pareils.
Son voyage avait été ordonné principalement
dans la vue de constater s'il existe , à travers le
continent de l'Amérique , un passage pour les
vaisseaux , de l'Océan pacifique du nord à l'Océan
atlantique septentrional : grande question ,
sur laquelle la science hésitait , mais que la cu332
MERCURE DE FRANCE .
pidité mercantile se hâtait de décider , en attendant
qu'elle fût éclaircie. On parlait d'un archipelde
Saint-Lazare ; d'un amiral espagnol Fonté,
ou Fonta, ou Fuentès, qui y avait navigué ; d'un
Nicolas Shapely , de Boston , qui y avait rencontré
cet amiral ; d'un détroit de Jean de Fuca,
par lequel on devait pénétrer très- avant , etc. On
assurait tout cela , et rien n'avait été certifié ni
reconnu . Cook eut beau naviguer , chercher ,
observer avec toute cette force d'attention dont
il était doué , il n'avait rien aperçu de semblable
à ce qu'on racontait. Son récit mécontenta fort
les marchands , qui chérisssaient cette fable ; car
une fable , quoiqu'elle ne soit pas un gain , entretient
l'espoir de gagner. « Ils voulurent , dit
Vancouver , venger leur défaite, en accusant
< «ce grand homme d'avoir écarté leur systême
<< par des vues d'intérêt , pour mieux vendre
quelques fourrures. Ils poussèrent la hardiesse
<<< (car il était mort ) jusqu'à l'invoquer lui - même
« à l'appui de leurs conjectures visionnaires. »
«<
Ces conjectures se fortifiaient par des cartes
marines que traçaient des marchands qui , s'étant
avancés dans ces mers , à la suite des découvertes
de Cook , en avaient reconnu quelques-unes , en
avaient fait même d'autres : il s'en fallait beaucoup
qu'il eussent tout vu ! Cependant , pour le
faire croire , ou à peu près , ils figuraient sur les
FRUCTIDOR AN VIII 333
côtes qu'ils n'avaient pas visitées , des caps , des
anses , des embouchures , dont ils ne conduisaient
pas les traits bien avant , mais qui suffisaient pour
entretenir l'espoir : tant l'imposture se mêle aux
professions même dont l'intérêt dépend le plus
de la vérité !
Tous ces mensonges ont disparu devant le
voyageur véritable. Sa carte , fruit de cinq années
d'une navigation également attentive et
périlleuse , a constaté que tout l'espace désigné
à ses observations , n'offre point le passage desiré,
et que s'il existe on ne doit plus l'espérer
que beaucoup plus avant dans le nord . En vain
affirmait-onque le sloop le Washington avait pénétré
tout récemment dans le grand Océan au
nord de Nootka , et que les Espagnols en étaient
bien instruits : il s'est trouvé qu'ils ne l'étaient
pas à Nootka même , et qu'ils furent très- surpris
d'entendre parler du sloop le Washington.
Ce qu'on racontait du détroit de Fuca est absolument
imaginaire ; ce prétendu détroit n'est
qu'un long canal de mer qui se subdivise en plusieurs
, dont aucun ne conduit très- loin dans le
continent. Ce qu'on ajoutait de la rivière de Cook
s'est trouvé faux encore ; car ce n'est point une
rivière , mais un autre bras de mer subdivisé en
deux branches , terminées toutes deux par des
bas-fonds , l'une par les 59 degrés et demi , l'autre
334 MERCURE DE FRANCE ,
un peu au delà du 61.º de latitude nord.
Vancouver a visité scrupuleusement la côte
jusqu'à ce degré , depuis le 30.º , et l'a trouvée
généralement bordée de rochers , d'îlots ', d'îles
sans nombre , qui , depuis le 48.º degré , devenant
très- considérables , et se plaçant les unes
devant les autres comme des fortifications avancées
, forment un nombre prodigieux de canaux
et de fausses ouvertures qu'il a toutes suivies ,
jusqu'à ce qu'il s'assurât qu'aucune ne donnait
un passage au- delà du continent . L'inspection
de la carte justifie à tous ces égards le récit du
voyageur; et ce récit est en même temps si clair ,
qu'il dispenserait presque de regarder la carte .
Il a navigué l'espace d'environ huit à neuf mille
lieues à travers les rochers , parmi des périls
qu'il décrit avec calme , et que le lecteur se represente
avec effroi.
Outre la vérification des côtes , il offre une
inspection suffisante du continent ; les montagnes
s'y présentent habituellement très -près du
rivage , s'y élèvent souvent à pic , et se surplombent
même quelquefois sur la mer . Derrière un
premier rang s'en élèvent trois ou quatre autres
plus hauts encore , qui se terminent toujours à
ces Andes couvertes de neiges et de glaces éter- .
nelles ; les sommets s'abaissent ensuite , en s'avançant
vers le nord ; et cette circonstance , jointe
FRUCTIDOR AN VIII. 335
à celle de quelque ressemblance entre les habitants
de cette contrée et ceux de la baie d'Hudson
, laisse un faible espoir d'un passage vers le
63.º degré . C'est - là qu'il faudra que le commerce
relègue ses espérances.
Il ne doit pas en avoir davantage dans les rivières.
Depuis le 30. degré jusqu'au 56. au
moins , il n'y en a que trois , desquelles une seule
mérite ce nom ; c'est la Columbia : elle a été
remontée par Vancouver et ses compagnons
depuis son embouchure vers le 46.º degré , jușqu'aux
extrémités de ses embranchements , et
aucun n'a fourni une longue navigation .
9
Une autre observation essentielle , c'est qu'on
n'a remarqué dans ces contrées , ni sur les personnes
ni dans les habitations des naturels , aucun
ustensile aucun objet de marchandises
quelconque , semblable à ceux qu'on porte en
Canada . Il n'y a donc point de communication
entre les sauvages de ces deux pays ; et les Andes
forment entr'eux une barrière qu'ils n'ont pas su
encore surmonter ni franchir. La nature les at-
elle ainsi séparés par prudence , comme dit
Horace ? ( abscidit prudens ) , ou, comme dirait
Pline , par une juste indignation contre les mortels
? Car Pline , qui ne définit jamais clairement
ce que c'est que la nature , a soin , quand il veut
inyectiver contre le genre humain , de la repré336
MERCURE DE FRANCE ,
senter comme une divinité très- courroucée . Quoi
qu'il en soit , Vancouver , dans sa longue course ,
a fait à cette divinité les deux offrandes les plus
à la rendre propice , celles du courage
propres
et de la sagesse .
Nous avons vu dans quel état il a trouvé la
question du passage d'un océan à l'autre ; il l'a
infiniment éclaircie , et presque entièrement décidée
. Nous en resterons là pour un premier extrait
; et dans un second , laissant les observations
géographiques , astronomiques et nautiques
, nous recueillerons quelques- unes des particularités
les plus piquantes de son voyage. Mais
nous ne le quitterons pas aujourd'hui sans le considérer
un moment lui-même : car son exemple
est aussi admirable que ses récits sont instructifs.
Vancouver ajoute par ses travaux un grand
nom à l'histoire des navigateurs. Il a appris de
Cook à les surpasser tous , et l'a surpassé luimême
dans la reconnaissance et le relevé de 32
degrés de la côte nord- ouest de l'Amérique. Il a
suivi ses leçons pour l'art de traiter avec les nations
non - civilisées ; il les a même perfection
nées peut-être , ou du moins les a plus heureusement
pratiquées ; et son caractère moral le
place au premier rang. Rien n'égale la simplicité
, la dignité de son récit , si ce n'est celle de
ses moeurs et lorque je vois , comme je l'ai yu
REP.FRA
337 FRUCTIDOR AN VIII.
dernièrement , des hommes ( d'un talent reconnu
et d'une moralité touchante ) discourir pathétiquement
sur les devoirs de l'observateur placé
parmi les sauvages , il me semble qu'on pourrait
leur montrer l'ouvrage de Vancouver , et leur
dire : Ce que vous proposez , il l'a fait . Il l'a fait ;
et combien on se plaît à écouter le compte qu'il
rend de sa conduite ! Dans quelque position que
la fortune le place , quelque action , ou de prudence
, ou de courage , ou de bonté , que le lecteur
desire de voir sortir de cet heureux caractère
, l'attente n'est jamais trompée ; il réunit la
circonspection à l'activité , la modération à la
constance ; la détermination qu'il prend est toujours
la plus louable ; il fait le bien sans effort ,
et le raconte sans faste et sans jamais hausser la
voix. Bien différent en cela de tant de rhéteurs
européens , qui prescrivent d'un ton si impérieux
des devoirs qui ne seront jamais les leurs , et que
très-probablement ils ne rempliraient jamais .
Il faut qu'on nous pardonne de dire ici à notre
siècle , qu'une de ses maladies , celle de disserter
pompeusement , l'entraîne à représenter comme
de rares merveilles des choses que le bon sens
et la droiture exécutent comme par instinct et
sans prétendre aucun éloge . On fait d'incroyables
efforts pour s'élever au dessus de l'éloquence
mortelle et sublunaire : et de même que je
DAP
!
I. 22
338 MERCURE DE FRANCE ,
voyais , il y a une trentaine d'années chez les
Italiens , que , pour raconter la petite attaque de
la petite ville de Velletri , on composait un commentaire
aussi long que celui de César de Bello
gallico ; et que , pour le moindre traité de morale
, on voulait rivaliser avec les Offices de Cicéron
ou les Symposiaques de Xénophon ; ainsi ,
dès qu'on rencontre le souvenir des plus misérables
peuplades , on prodigue tout ce que la
compassion de J. J. Rousseau a de plus attendrissant
, tout ce que son indignation a de plus
sévère. Soyons simples : les bons esprits ne cesseront
de le répéter , jusqu'à ce que la misérable
bouffissure des écrits soit tombée , que tout ce
bombast et ces ascensions fastueuses ( qui n'empêchent
pas de tomber ) soient décréditées , ainsi
que toutes les subtilités faussement analytiques
de tant d'hommes qui se croient profonds , disait
Duclos , et qui ne sont que creux.
V.
( La suite au numéro prochain ) .
FRUCTIDOR AN VIII. 339
DE quelques Reproches faits à la Langue
française et à notre Littérature , des nouveaux
mots et des locutions révolutionnaires .
JE
E viens de lire une dissertation sur la langue
allemande et sur la langue française , écrite par
un soi -disant Français qui habite depuis dix ans
les bords de l'Elbe . On a renouvelé dans ce parallèle
des deux idiomes , toutes les critiques
tant répétées contre le nôtre , par ceux qui n'en
connaissent pas le génie , ou qui sont jaloux de
son universalité . Il estfaible et pauvre , tous
nos écrivains sont timides et monotones; mais
rien au contraire n'est plus riche , plus énergique
, plus varié, que les dialectes et la littérature
germaniques . On se sert d'un argument
singulier , et qu'on croit irrésistible , pour démontrer
cette supériorité : c'est que la langue
allemande a beaucoup plus de mots que la française
, et que malgré cette abondance , elle s'approprie
tous les jours ceux des langues voisines
pour s'enrichir encore . On nous propose , en
conséquence , d'inventer ou d'emprunter les
termes qui nous manquent et , grâce à cette
heureuse audace , on nous promet , au lieu de
Cinna , d'Athalie et de Zaïre , des drames dignes
340 MERCURE DE FRANCE ,
de Koetzbue , d'Iffland et de Schiller . L'auteur
parle très-sérieusement , et même il nous félicite
des richesses que la révolution a déja portées
dans notre langue ; il nous exhorte à les conserver
et à les accroître . Sa dissertation a fait du
bruit dans quelques parties de l'Allemagne ; sa
doctrine est très-conforme à celle de quelques
journaux imprimés à Paris , où tous ceux qui
osent parler des maîtres du dernier siècle et des
anciens principes du goût , sont traités comme
des ennemis de la république, comme des gens
à courtes vues et des fanatiques qui cherchent
à ramener les vieilles institutions , etc. Il n'est
donc point inutile de s'arrêter un moment sur
d'aussi étranges idées. On examinera une autre
fois ces essais de la littérature allemande à qui
on donne de si pompeux éloges pour rabaisser
les chefs-d'oeuvres français. Il ne s'agit aujourd'hui
que des nouveaux termes qu'on veut introduire
dans notre langue , et de cette pauvreté
qu'on lui reproche , parce qu'elle a moins de
mots que celles de quelques peuples étrangers .
Les langues sont bien moins riches par l'abondance
des mots que par la combinaison et la place
que sait leur donner le génie. Un homme médiocre
qui ne connaît pas les ressources de la
sienne et qui craint le travail de la réflexion , se
háte de revêtir d'un mot étrange et inusité ce
FRUCTIDOR AN VIII. 34.1
qu'il lui plaît d'appeler sa pensée , parce qu'il
n'a pas d'autre moyen de lui donner quelque
effet. On est contraint de se perdre dans le bizarre
, quand on n'a pas la force de s'arrêter dans
le naturel et dans la justesse. Mais l'homme de
talent trouve , à l'aide de la méditation , tous
les moyens d'exprimer ce qu'il sent et ce qu'il
pense , dans une nouvelle association des mots
qui existent déja , et qu'il sait rapprocher sans
efforts. Ici tous les exemples sont en ma faveur.
Un seul me suffit .
Quel est de tous les écrivains français celui
qui , dans ce siècle , a répandu le plus d'idées
fortes et profondes ? C'est sans contredit Montesquieu.
Ouvrons le livre de la grandeur et de
la décadence des Romains , qui est peut- être son.
chef-d'oeuvre . On dirait que pour l'écrire il s'est
assis au milieu du sénat romain et des assemblés
du peuple-roi . Ne semble- t-il pas que , plein des
plus hautes pensées , il descend du Capitole à
l'instant même? Il veut les répandre ; elles se
précipitent en foule , et , revêtues d'expressions
sublimes , se gravent dans l'esprit comme des
tableaux . Eh bien ! dans ce livre si court et si
plein , où la pensée a tant de profondeur et dẹ
justesse , et l'expression tant d'éclat et de simplicité
, Montesquieu a- t-il eu besoin de recourir
à des termes nouveaux ? On n'en trouve pas un
342 MERCURE DE FRANCE ,
seul qui ne soit dans Pascal et dans Bossuet ,
et cependant ce n'est pas la même manière ;
toutes trois sont assurément très-originales ..
Il n'est pas un esprit juste , il n'est pas un
homme de goût qui ne doive sentir aisément
l'abus de ces doctrines vides de sens , quand on
les observe de près . J'ose assurer qu'en général
on ne fait de nouveaux mots que parce qu'on
est dans l'impuissance de féconder véritablement
les langues , et d'animer son style par ces expressions
créées ou trouvées , comme disait si
bien Boileau , et dont lui-même est plein , ainsi
que Corneille , Racine , Pascal , La Bruyère ,
Bossuet et Montesquieu .
Voltaire , qui prévoyait de loin cette barbarie
, n'a-t -il pas dit à tous ces novateurs :
créez de nouveaux mots?
Si vous ne pensez pas ,
Je suppose que ces créations fussent quelquefois
tolérables , utiles même , si l'on veut , il
serait du moins nécessaire de les adapter au
génie de l'idiôme dans lequel on veut écrire ;
et l'on sait combien on a blessé , dans ce genre ,
les analogies , les convenances et le caractère
de la langue française .
De plus , faut -il juger de la supériorité d'une
langue par le nombre des mots que renferme
son dictionnaire ? D'après un tel jugement , la
langue chinoise serait la plus belle de toutes ,
FRUCTIDOR AN VIII.
343
car elle a plus de cent mille mots , et la vie
toute entière suffit à peine , dit - on , pour la
bien savoir. Si on traite avec tant de mépris
les écrivains français , parce qu'ils ont un vocabulaire
moins étendu que les Allemands , un
Chinois ne peut- il pas dédaigner à son tour ces
mêmes. Allemands , qui ne comptent encore
que vingt-huit mille mots , malgré tous leurs
emprunts journaliers ? N'aurait- il pas le droit
de voir en pitié tant d'indigence , unie à tant
d'orgueil ? est-ce donc , en bonne foi , par de semblables
principes , qu'on peut marquer l'infériorité
ou la prééminence de tel ou tel idiôme ?
Est-ce ainsi qu'on peut apprécier la littérature
des différentes nations ?
Toute langue est assez riche pour celui qui
a dans le coeur et dans la tête une grande
abondance de sentiments et d'idées : toute langue
est pauvre pour celui qui en est dépourvu .
Je vais plus loin , et j'ose dire que ce n'est
peut-être pas dans les langues les plus faciles
à manier , qu'on doit produire les ouvrages les
plus parfaits et les plus durables. La nôtre est
comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de
certaines profondeurs . Boileau disait qu'elle
était féconde en très -beaux mots , mais qu'elle
devait être excessivement travaillée . Cette observation
d'un grand maître vaut toute une
344 MERCURE DE FRANCE ,
poétique . Heureuses les langues qui ne sont
souples qu'entre les mains du génie , et qui sont
rebelles aux caprices de la médiocrité ! Les obstacles
doublent le talent , et ne l'arrêtent jamais
, s'il est véritable .
On abrégera sans doute la difficulté d'écrire
pour les mauvais écrivains , en permettant l'emploi
des mots nouveaux et des locutions bizarres
qu'on nous propose . Mais , que peut- on gagner
à cette condescendance ?
La langue grecque , sous le bas-empire ,
avait acquis ce genre d'abondance qui n'est
que de la stérilité réelle , et les Grecs n'étaient
plus que des sophistes . Deux siècles après
Auguste , une foule de nouvelles locutions et
de termes inconnus sous son règne , avaient
corrompu la langue latine . Y avait - il plus de
richesse et de force dans les écrivains de la
basse latinité , que dans Cicéron , Tite - Live ,
Salluste , Horace , Lucrèce et Virgile , etc. ?
Comme le style est l'image des idées , il faut
nécessairement que le premier se gâte quand les
autres deviennent fausses , puériles ou gigantesques.
Aussi , dans tous les temps et dans tous
les lieux , le mauvais sens et le mauvais goût se
sont montrés ensemble . Cette vérité à laquelle
certaines gens voudraient se dérober , et l'on
devine pourquoi , n'est que trop évidente . Cela
FRUCTIDOR AN VIII. 345
est si certain que , lorsque dans les siècles de
décadence il s'élève un génie vigoureux né
avec un esprit juste , il abandonne les innovations
frivoles ou monstrueuses des écrivains qui
l'environnent ; il cherche à reproduire dans ses
écrits la majesté de l'ancienne langue et le goût
des premiers modèles .
Il est inutile sans doute d'avertir qu'en s'élevant
contre l'emploi de ces termes inusités , que
le génie d'aucun grand écrivain n'a encore anoblis
, on ne prétend point parler de la langue
propre aux sciences naturelles. Si la chimie fait
de nouvelles découvertes , si Newton trouve
dans la nature une loi nouvelle , il faut bien
chercher de nouveaux noms . Nul homme de
lettres éclairé ne peut le nier.
Mais la langue de l'imagination et du raisonnement
est fixée . Ceux qui porteront aujourd'hui
dans ces genres un véritable talent , ne se
feront pas un style neuf en prodiguant de nouveaux
mots , mais en imitant les procédés des
grands maîtres , pour qui les combinaisons d'une
langue qui paraît toujours épuisée , redeviennent
toujours inépuisables.
Si on voulait appuyer cette théorie par des
exemples , il serait facile de prouver que les écrivains
qui ont encore le plus d'énergie , conservent
religieusement les principes des bons maîtres.
346 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ajoutons que le seul homme d'un talent élevé
qui ait paru dans les premières années de la révolution
, cherchait , vers la fin de sa trop courte
carrière , à se débarrasser de ces locutions vicieuses
qui avaient infecté ses premiers ouvrages .
Cet homme , dont la manière était mêlée de
-grands défauts , avait senti le besoin d'épurerson
goût ; et comme il avait un bon esprit , on
peut croire qu'il y eût réussi complètement si sa
vie avait été plus longue. Le progrès est remarquable
dans ses dernières compositions. A
ce portrait , tous les lecteurs reconnaissent Mirabeau
.
Le nom de Mirabeau me rappelle une dissertation
insérée dans ses oeuvres , et qui a quelque
rapport au sujet qu'on vient de traiter ; il donne
l'extrait d'un ouvrage sur l'universalité de la
langue française , qui concourut avec celui de
Rivarol pour le prix proposé par l'académie de
Berlin. Il apprécie avec beaucoup de justesse
les avantages de notre langue , et finit par ces
paroles remarquables qu'il adresse à je ne sais
quel Allemand :
« Vous préférez le Hamlet de Shakespear et
les drames de Lesssing à l'Iphigénie de Racine ,
à la Zaïre de Voltaire ; une strophe de Klopstok.
à toutes les Odes et Cantates de Rousseau . Fort
bien ! Mais prenez garde que vous n'avez ici
FRUCTIDOR AN VIII. 347
qu'une voix négative , qui ne peut rien contre
la voix publique ; et soyez sûr que Racine , Voltaire
, Rousseau , trouveront toujours plus de
lecteurs que Shakespear , Lessing et Klopstok. »
Cette opinion de Mirabeau nous menerait
trop loin , si on voulait en développer les preuves .
Elle servira de texte à quelques réflexions pour
les numéros suivants (1 ) .
Il est possible , sans doute , que la révolution ,
en donnant de nouvelles secousses aux esprits ,
fasse naître de nouvelles beautés dans les arts .
D'autres faits semblables peuvent le faire croire .
Mais s'il est vrai que les suites d'un grand mou-
* Des auteurs estimés annoncent une Bibliothèque germanique
, sur le modèle de la Bibliothèque britannique.
Le C. La Beaume dont on lit le nom parmi les coopérateurs
, est très-digne , par son esprit et ses connaissances ,
de soutenir une telle entreprise. Il sentira mieux que personne
que c'est mal servir une littérature naissante et dont
le mérite est encore contesté , que de prodiguer à tous les
auteurs allemands les mêmes formules d'éloge et des cris
d'admiration . « La Messiade de Klopstok efface l'Iliade ;
« ses Odes sont supérieures à celles de Pindare ; Wieland
est le rival de l'Arioste et de Voltaire . » Woss fait- il
trois Idylles de dix- huit cents vers , où il peint dans les plus
minutieux détails , et sans aucun choix , la vie d'un curé de
village et de sa femme , les amours de leur fille Louise et du
vicaire voisin ; ces trois idylles effacent tout- à- coup Théocrite
Virgile. Les louanges doivent être plus motivées et mieux
réfléchies ; si l'on veut qu'elles produisent quelque effet.
Notre bon Pasquier abaissait ainsi tous les poètes de l'antiquité
devant Ronsard , et Ronsard est passé , en dépit de
ses admirateurs . Boileau était plus circonspect et plus sage.
348 MERCURE DE FRANCE ,
vement politique ou religieux puissent être favorables
aux développements de la pensée et de
l'imagination , s'ensuit - il qu'on doive abandonner
les règles éternelles du goût , fondées sur la
nature et sur le coeur humain ? Virgile et Milton ,
qui avaient pu être remués par des spectacles.
aussi tragiques que les nôtres , ne suivirent- ils
plus la voix des oracles de l'antiquité ? Le premier
ne devint le rival d'Homère qu'en le regardant
toujours , dit Pope , d'un oeil respectueux
. Milton alluma de même son génie à
celui d'Homère et des prophètes hébreux . Corneille
, et quel génie fut plus indépendant que
le sien ? Corneille , né après des guerres civiles ,
ne reconnut- il pas qu'il devait porter le joug
des règles pour augmenter sa force et mieux
assurer sa liberté ?
Quant au reproche de monotonie qu'on fait
aux écrivains français , je ne l'ai jamais conçu ,
«
Quand on comparait devant lui Corneille et Racine à Sophocle
et à Euripide , « Je crois , répondait- il , que Corneille
et Racine passeront à la postérité ; mais jusques - là ni l'un
<< ni l'autre ne doit être mis en parallèle avec Euripide et
Sophocle , puisque leurs ouvrages n'ont point encore le
<< sceau qu'ont les ouvrages d'Euripide et de Sophocle , je
« veux dire l'approbation de plusieurs siècles. » Les panégyristes
de la litterature allemande doivent donc être plus
modérés dans leurs jugements . La postérité seule décidera
s'il faut placer les épopées et les cdes germaniques entre
celles de Ronsard et du père Lemoine , ou celles d'Horace
et de Virgile.
FRUCTIDOR AN VIII. 349
à moins qu'on ne veuille parler de ces déclamateurs
de notre temps , grands amis des innovations
littéraires , et qui répandent , comme le
' dit le roi de Prusse dans un fort joli vers :
Un déluge de mots sur un désert d'idées.
Mais certes on ne peut adresser ce reproche
à nos bons classiques . Qui ressemble moins à
Bossuet que Fénélon , à Racine que Corneille ,
à Boileau que la Fontaine , à Voltaire que Montesquieu
? etc. C'est dans ces grands hommes
qu'il y a toujours variété dans les talents , quoiqu'il
y ait toujours unité dans la doctrine .
D'ALFIERI et de la Tragédie . *
ALFIERI jouit en France de quelque réputation . Il la
doit à des opinions politiques qui ont été très - répandues
, et au succès qu'a obtenu sur le théâtre français
une tragédie dont quelques combinaisons lui appartenaient
*. Les divers jugements qu'on a portés sur
Alfiéri n'ont encore pu nous donner une juste idée du
mérite et des défauts de cet auteur . Son style énergique
et concis , mais presque toujours obscur , ne peut être
* On se propose de donner des notices raisonnées de tous
les poètes dramatiques et de tous les écrivains fameux des
nations étrangères.
** Agamemnon , tragédie du C. Lemercier,
350 MERCURE DE FRANCE ,
1
bien compris que par ceux qui ont fait une étude approfondie
de la langue italienne du 14. ° siècle . Il semble
que ce poète , travaillant dans un genre qui , plus que
tous les autres , exige la clarté , ait cherché à s'envelopper
dans les ténèbres qui dérobent , aux yeux même des
Italiens , les beautés mâles du Dante . Ce défaut , qui
le rend souvent inintelligible pour les étrangers , a , jusqu'à
présent , empêché qu'on ne l'appréciât en France .
Il a été trop vanté par ceux dont les opinions s'accordaient
avec les siennes , et peut - être trop abaissé par des
censeurs que ses systêmes révolutionnaires et la difficulté
de le lire , ont dû rebuter. Dans un moment où les idées
politiques se dégagent de tout ce qui tenait à la fureur
des partis ; dans un moment où la saine littérature reprend
cet empire qu'elle n'a pu perdre que dans un temps
de trouble et de confusion , il est peut-être utile de fixer
l'opinion sur un homme qui , comme écrivain démocrate
et comme poète tragique , a su acquérir de la célébrité.
C'est donc sous ce double rapport qu'on se propose d'examiner
les ouvrages d'Alfiéri . Les auteurs dramatiques
anglais et allemands sont très - connus en France ; ils ont
même quelques d'enthousiastes . Alfiéri , le seul poète tragique
qu'ait produit l'Italie , mérite de leur être opposé ,
parce que , malgré ses défauts , il n'a du moins donné
dans aucune de leurs irrégularités . Sous ce point de vue ,
la connaissance de ses tragédies ne peut que tourner au
profit de l'art.
Depuis la Sophonisbe du Trissin , représentée à Rome
par ordre de Léon X , en 1524 , l'art de la tragédie
n'avait fait aucuns progrès en Italie. Le savant abbé
Calsabigi convient que , dans tous les ouvrages de ce
genre , on ne trouve que des descriptions et des comparaisons
hors de place , des lieux communs de philosophie et
depolitique , des passions sans énergie et des galanteries
triviales. Il avoue que les quatre tragiques français ont
FRUCTIDOR AN VIII. 351
+
seuls rempli le vide immense de vingt- quatre siècles qui
se sont écoulés depuis Sophocle jusqu'à nos jours . Il attribue
la cause du peu de succès des Italiens dans ce
genre , au défaut d'un théâtre permanent et au goût
exclusif qu'ils ont montré pour l'opéra . Sans entrer dans
aucune discussion à cet égard ; sans chercher si le génie
d'une langue toujours harmonieuse , mais rarement énergique
depuis qu'elle est fixée , ne s'est pas opposé à
l'essor de la muse tragique , on se contentera de remarquer
qu'à l'exception de la Mérope de Maffei , l'Italie
n'avait encore produit aucune tragédie passable . Plein
de la lecture des philosophes français , en proie à des
passions fougueuses , se formant des idées vagues de
perfectibilité et d'indépendance , Alfiéri chercha longtemps
à exhaler ce feu qui le dévorait. L'exemple de
Voltaire qui , dans ses tragédies , s'était constamment
proposé pour but de combattre le fanatisme et de plaider
la cause de l'humanité , lui donna l'idée de se servir
du même moyen pour répandre quelques maximes antisociales
. Il parait qu'une bile noire le tourmentait lorsqu'il
entra dans la carrière : quoique très-jeune , il était
tombé dans cet état cruel où l'homme rassasié de plaisirs
, dépourvu d'illusions , prend en haine ses semblables
, et se révolte contre les institutions sans lesquelles il
ne peut exister de société * . Ce qui m'excita d'abord à
écrire , dit - il , ce fut l'ennui , ce fut le dégoût de
» toute chose : jeune et impétueux , je sentis le besoin
de la gloire . La nécessité de m'occuper d'une manière
conforme à mes goûts , me détermina . »
"
a
"
En 1775 , époque à laquelle Alfiéri donna sa première
tragédie , la philosophie française avait fait en Italie des
progrès rapides. Un peuple toujours prêt à tomber d'un
* Lettera del comte Alfieri al abbate Calsabigi . Tome
primo delle Opere d'Alfieri
352 MERCURE DE FRANCE ,

excès dans l'autre , peu disposé à recevoir sans danger
l'influence des principes nouveaux , ne recueillit guère
que des erreurs , en donnant une fausse interprétation
aux ouvrages de nos philosophes. Ces erreurs germèrent
surtout parmi la jeune noblesse qui , dans les parties
de l'Italie soumises à des princes étrangers , se trouvait
éloignée des emplois auxquels elle se croyait appelée par
sa naissance. Les chagrins de l'ambition trompée , se
changèrent en aversion contre toute espèce de gouvernement
; et cette disposition des esprits aurait fait craindre
les plus grands excès à l'époque de la révolution ,
si la nation triomphante , qui a rendu la liberté à l'Italie
, n'eût en même temps étouffé les semences de désordre
et d'anarchie qu'elle recelait dans son sein . Le
comte Alfiéri , né avec une ame brûlante , doué d'un
talent particulier pour exprimer des idées plus fortes
que justes , se crut appelé à tirer l'Italie de son assoupissement.
Avant de composer ses tragédies , il avait
déposé ses pensées dans un livre longtemps inconnu ,
qui fut imprimé secrètement en 1789 , et dont il vient
de paraitre une nouvelle édition . Ce livre est intitulé ,
la Tyrannie. On peut le regarder comme la mine où il
puisait toutes les idées politiques répandues avec tant de
profusion dans ses pièces ; c'est l'exposé fidèle du systême
qu'il s'était formé , et qu'il a soutenu avec enthousiasme
pendant plus de 15 ans .
Je dois épargner au lecteur l'analyse de ce livre , dont
l'exagération des principes qui ont dominé en 1793 , ne
pourrait donner qu'une faible idée. Il me suffira de citer
quelques raisonnements qui n'ont point été faits par les
plus ardents révolutionnaires ; et , comme on vient de
rendre public un ouvrage que son auteur avait condamné
aux ténebres , il est nécessaire de prévenir les
⚫ lecteurs contre des paradoxes que leur nouveauté pourrait
faire réussir. Un des plus singuliers est relatif à la
REP
FRA
.
to
H
FRUCTIDOR AN VIII. 353
"
religion *. La religion payenne , dit Alfieri , en multipliant
les dieux à l'infini , en faisant du ciel une
espèce de république , en soumettant Jupiter même
aux lois du Destin , devait être et fut en effet très-
« favorable à la liberté . La religion juive , et depuis la
" chrétienne et la mahométane , en admettant un seul
Dieu , maitre absolu de toutes choses ,
devaient être , "
30
« ont été et sont encore très - favorables à la tyrannie .
Il est impossible de réfuter sérieusement ce paradoxe .
Il suffit de remarquer à quel degré d'égarement on doit
être parvenu , quand on attribue l'origine de la tyran-
`nie à l'idée la plus sublime où se soient élevés les plus .
grands hommes de tous les temps et de tous les lieux .
Il suffit de faire apercevoir qu'Alfieri se contredit luimême
, puisqu'il donne à l'aveugle Destin les attributs
d'un Dieu unique et tout-puissant. Dans le même chapitre
, au lieu de s'élever contre le fanatisme de la religion
, il propose froidement d'en substituer un autre qui
ne ferait pas répandre moins de sang. « Le fanatisme
« le plus sublime , le plus utile et le plus capable de
" former des grands hommes , serait celui qui créerait , et-
« propagerait une religion et un dieu , dont la loi commandât
sous les peines les plus terribles aux hommes ,
« d'être libres. « On ne s'arrêtera point à la contradiction
manifeste qui existe entre ce passage et celui qui précède
on doit observer que le fanatisme naît du sein des ›
religions , plutôt qu'il ne les fonde ; et vouloir armer le
fanatisme pour la liberté , c'est vouloir détruire la liberté
par l'excès de la plus féroce des passions ; excès qui
ne peut durer , et dont la cause ne peut manquer de
périr avec lui.
"
"
Parmi les tragédies d'Alfieri , celle où il a le plus ré-
La Tirannide , libr. primo , cap. ottavo , pag. 93.
I.
23
354 MERCURE
DE FRANCE
,
pandu ses principes politiques , est une pièce nationale
qui produisit la plus grande sensation en Italie. La conjuration
des Pazzi fut faite pour flétrir la mémoire des
premiers Médicis , dont le souvenir est si cher à Florence
, et que l'auteur représente comune les plus cruels
tyrans. Cette pièce pleine de chaleur et d'originalité ,
inspire ce genre de terreur qu'on éprouve en lisant Shakespear.
Une des scènes les plus extraordinaires est celle
où se font les apprêts de la conjuration . L'archevêque
Salviati propose de tuer les Médicis dans l'église della
Reparata , pendant la messe , au lever de l'hostie . Guillaume
Pazzi effrayé s'écrie :
*
с Qu'entends-je , ô ciel ! dans un lieu sacré !
SALVIA TI.
Oui , dans l'église . Quel sacrifice plus agréable pou-
« vons-nous offrir à Dieu que la mort des tyrans ? n'ontils
pas méprisé les hommes , les lois , la nature et dieu
" même ?
"
GUILLAUME PAZZ I..
« Il est vrai ; mais souiller les autels de sang hu-
- main !.
SALVIA TI.
#
. Le sang des tyrans est-il donc du sang humain ? Ils
« se nourrissent de ce sang , et il y aurait un asyle pour »
" de tels monstres ! Le crime pourrait rester tranquille
« dans les lieux où préside la justice éternelle !: "
1
Je ne m'étendrai pas davantage sur les détails de cette
scène , qui respirent l'atrocité la plus révoltante. Je remarquerai
que cette tragédie donne la mesure des opinions
d'Alfieri . Dirigée contre des hommes qui rendirent
la paix à leur pays déchiré par les factions , et dont
l'influence protectrice fit renaître les arts et les sciences
* La Congiura di Pazzi , atto quarto , scena sexta,
FRUCTIDOR AN VIII. 355
dans l'Europe encore barbare ; cette pièce annonce dans
´son auteur ces passions exaltées et anarchiques qui le
consumaient sans cesse. C'est ainsi qu'il ose appeler tyrán
le grand Cosme , qui , dans Florence , neutralisa
tous les partis , donna le plus touchant exemple des
vertus publiques et privées , ne porta jamais atteinte.
à la liberté de son pays , conserva dans une place éminente
cette modestie qui donnait plus d'éclat à ses innom、
brables services , et mérita , après quarante ans de pouvoir
, le titre sacré de Père de la Patrie. C'est ainsi qu'il
compare aux Tibère et aux Néron Laurent de Médicis ,
qui marcha constamment sur les traces de son illustre
aïeul , qui joignit à ses vertus pacifiques les qualités
brillantes d'un grand général , et qui , vivifiant par sa
protection les arts qu'il cultivait lui - même , fut honoré
du nom de Père des Lettres ; titre moins flatteur que
celui de Cosme , qu'il avait mérité comme lui , et qu'il
aurait obtenu , si Cosme ne l'eût pas précédé.
Je fatiguerais le lecteur si je voulais citer toutes les
opinions anarchiques répandues dans les tragédies d'Alfieri.
Je finirai par un passage qui prouvera jusqu'à
quel point le délire révolutionnaire peut égarer les
hommes qui ont le malheur de s'y livrer. Dans la tragédie
de Virginie , Virginius dit à Numitoria , en parlant
de sa fille et d'Icilius :
"
* O mon épouse , que de héros vont périr avec ces,
tiges nobles et généreuses !
I CILI U S.
« Si nous avions des fils , ce serait alors qu'il faudrait
« verser des larmes de sang. Nous serions réduits à l'horrible
alternative... de les étouffer en naissant , ou de
« les élever en esclaves... Mon sang esclave ! ... Non ...
£ Virginia , atto terzo , scena terza .
356 MERCURE
DE FRANCE
,
"
R
"
je le répandrais plutôt ... Je ne suis pas encore père...
si je l'étais ....
"
*
Ces sentiments féroces pourraient s'excuser dans une
tragédie ; mais je n'ai pas vu sans étonnement qu'ils
faisaient partie des principes d'Alfieri . Dans le livre de
la Tyrannie, dont j'ai parlé plus haut , on trouve le passage
suivant : Quel parti reste donc , sous la tyrannie
, à un homme pensant , quand par malheur ,
a ou par une passion insensée , il a donné l'étre à d'aua
tres malheureux ? Son imprudence est telle , que le repentir
ne peut y apporter aucun remède ; les effets en
" sont si terribles et si inévitables , que la sagesse ne
peut les prévenir. Il faudrait donc , dans les tyrannies ,
« ou étouffer ses propres fils quand ils naissent , ou les
abandonner à l'éducation commune. Ce dernier parti
"
E D
« est suivi aujourd'hui de tous les pères ; il n'est pas
moins cruel que l'autre , mais beaucoup plus lâche. ›
Ce passage est d'autant plus revoltant , que l'auteur
établit dans le commencement de son livre , que la tyrannie
existe partout où un seul gouverne , et où la
puissance est héréditaire.
f
Je dois cependant observer , pour conserver le caractère
d'impartialité que je me suis imposé à l'égard d'Alfieri
, que cet ouvrage a été fait longtemps avant la
révolution ; que l'auteur était loin d'en prévoir les conséquences
; que quelques injustices avaient pu l'aigrir et
le révolter. Le public doit être instruit qu'à peine Alfieri
eut fait imprimer ses ouvrages politiques , qu'il en
sentit le danger , et qu'il voulut les faire disparaitre .
On doit dire qu'il se trouvait à Paris au moment où la
révolution prit un caractère sanguinaire et férocé , et
que , frappé d'horreur , il abjura pour jamais ses an-
La Tiranide , lib . primo , cap. 14 , p . 182 .
FRUCTIDOR AN VIII. 357
3
5
ciennes opinions. On doit dire que , depuis ce temps ,
il a vécu négligé , malheureux , et détestant la célébrité
que lui avaient acquise ses ouvrages politiques * . On
doit ajouter que la plus grande punition qu'on ait pu
lui imposer , a été la réimpression récente d'un livre
qu'il avait supprimé , et dont il condamne aujourd'hui
tous les principes. Si un long repentir , si le malheur ,
si de grands talents peuvent inspirer quelque intérêt ,
Alfieri doit trouver grace aux yeux des hommes qui
savent excuser les erreurs de l'imagination , lorsqu'elles
n'ont pas endurci le coeur ; et respecter le génie , même
lorqu'il s'égare .
Jusqu'à présent , je n'ai considéré Alfieri que sous le
rapport politique. Je me propose , dans d'autres articles
, de le considérer sous le rapport littéraire. Ce sera
avec beaucoup plus de satisfaction que j'examinerai
quel a été son systême dramatique ; systême qui ne
ressemble ni à celui des Français , ni à celui des autres
peuples de l'Europe . Je tâcherai de donner une idée
de ses beautés et de ses défauts. Je chercherai si ses
ouvrages , plus connus en France , ne peuvent pas influer
utilement sur le goût des Français , qui se corrompt
aujourd'hui par les imitations trop faciles des drames
insipides ou monstrueux composés en Angleterre et
en Allemagne. Je ferai remarquer que cet homme , qui
en politique s'est livré à tant d'écarts , a eu sur l'art
dramatique des idées simples et saines , et conformes.
au génie des anciens.
* Ils forment quatre volumes , imprimés réceminent chcz
Molini. On y trouve le livre de la Tyrannie , celui du Prince
et des Lettres , un poème d'Alexandre Médicis , un poèmę
sur la Révolution d'Amérique , etc. Les tragédies d'Alféri
sont au nombre de dix-huit : les plus connues sont : Saül',
Myrra , Polynice , Antigone , Marie Stuart , Dom Carlos ,
"Brutus , la Conjuration des Pazzi , Dom Garzia , Agamemnon
et Rosemonde.
358 MERCURE DE FRANCE ,
SUR LOUIS X I.
Aux Rédacteurs du Mercure.
Vous avez publié , dans votre dernier numéro , un
fragment extrait d'une Histoire de Louis XI. Il me
semble que votre intention était de résumer en quelque
sorte les événements de la vie de ce prince , et de faire
remarquer l'influence qu'il a eue sur ceux qui sont arrivés
en Europe durant son règne.
Permettez-moi de vous demander comment vous avez
omis de parler de la fameuse déclaration de 1467 , portant
: Qu'il ne sera donné aucun office s'il n'est vacant
par mort , résignation ouforfaiture.
Vous savez que c'est de cet acte que les magistrats
tiraient tous leurs arguments en faveur de l'inamovibilité
des offices ; et quoiqu'on pût fort bien leur répondre
que la même volonté qui avait donné la déclaration
pouvait aussi la révoquer , il faut avouer cependant
que peu de lois ont eu sur la forme du gouvernement
, et principalement sur l'état des citoyens et sur
leur liberté civile , une influence plus immédiate et plus
constante.
L'inamovibilité des offices une fois reconnue , les
magistrats ont eu plus d'indépendance ; ils ont résisté avec
plus de courage aux abus de l'autorité ; ils ont mieux
protégé la liberté et les droits des citoyens.
Tout cela est si vrai que , sous les règnes qui ont suivi
celui de Louis XI , la nation n'a conservé quelque forme ,
quelque apparence de liberté , que dans les enregistrements
et dans les remontrances.
! Cela est si vrai encore , que toutes les fois les
que
FRUCTIDOR
AN VIIL 359
rois ont voulu donner une extension nouvelle à leur
autorité , ils ont exilé les magistrats , suspendu l'exercice
de leurs droits ; mais l'opinion publique s'est toujours
opposée à ce qu'ils déclárassent les offices vacants.
Chacun sait combien ce principe de l'inamovibilité a
servi à amener les événements de 1788 et 1789 , et par
suite la révolution.
Il est assez remarquable que Louis XI , qui n'aimait
certes pas la liberté , a fondé une des institutions qui a
le plus contribué à la donner à la France ; et que le
même homme , qui était superstitieux , a favorisé l'imprimerie
, qui est la plus puissante ennemie de la superstition
.
La vénalité des offices et les preuves de noblesse exigées
pour exercer les charges de haute magistrature ,
n'ont nul rapport avec le principe de l'inamovibilité ;
et le sage établissement judiciaire qu'on doit à la constitution
de l'an 8 en est bien la preuve , puisqu'il n'y a
Dieu merci , ni vénalité , ni noblesse dans nos tribunaux .
L'assemblée constituante avait fait une faute grave
en rendant les magistrats éligibles par les citoyens , et
seulement pour un temps donné. La magistrature doit
être indépendante du peuple et du gouvernement ; or
elle dépend du peuple quand les places sont éligibles à
temps ; elle dépend du gouvernement quand les juges
sont destituables ou révocables par lui,
Sans doute aucune institution humaine n'est parfaite ,
mais l'ordre judiciaire , tel qu'il existe , est de beaucoup
supérieur à tout ce qu'avait la France avant 1467 , à
tout ce qu'elle a eu depuis cette époque , et particulièremént
depuis 1789 : je crois qu'il est un des meilleurs
´de l'Europe , et qu'il y manquerait peu de choses si les
appointements des juges étaient plus considérables , et
dépendaient moins du trésor public .
Le témpsfera mieux connaître chaque jour les avan360
MERCURE DE FRANCE , "
tages de notre ordre judiciaire . Des tribunaux indépendants
sont les meilleurs protecteurs de la liberté civile ,
et par conséquent un des plus grands biens que puisse
posséder une nation .
Le maréchal de Vauban disait que la plus difficile de
toutes les choses de ce monde est d'accorder la liberté
avec une armée toujours subsistante : je crois , moi , qu'une
des choses les plus difficiles est d'opprimer une nation
qui a un ordre judiciaire indépendant et bien établi .
Je ne sais pas bien ce qui manquerait au bonheur d'une
nation qui aurait de bons tribunaux et un bon systême
de contributions , avec de l'ordre dans les finances ; elle
aurait liberté et richesse , ce qui est le maximum de la
prospérité publique , Ou doit au 18 brumaire des tribunaux
; on lui doit des efforts soutenus vers l'économie ;
on lui devra sans doute bientôt un systême de contributions.
Quelle époque a eu sur la destinée d'un état une
semblable influence !
N. B. Les rédacteurs remercient l'anonyme des utiles
réflexions qu'on vient de lire. Mais ils observent que
cette ordonnance sur l'inamovibilité des offices , publiée
le 21 octobre 1467 , ne faisait que renouveler un droit
déja fort ancien. On voit dans les capitulaires de Charlesle-
Chauve , qu'il était établi sous la seconde race , et
Dumoulin cite une ordonnance semblable de Philippe
de Valois Louis XI , dans la guerre du bien public , avait
tiré d'importants services de la bourgeoisie contre les
seigneurs féodaux ; elle occupait en grande partie les
tribunaux judiciaires ; il sentit le besoin de l'affermir
dans ses fonctions , pour en obtenir plus de dévoûment.
Il suivit à cet égard l'exemple donné par Philippe -le - Bel ,
qui le premier affranchit les communes et protégea le
tiers -état , en politique éclairé. Au reste , l'auteur du
fragment sur Louis XI a traité ce point d'histoire dans
un autre endroit de la vie de ce prince.
FRUCTIDOR AN VIII. 361
Personne n'a fait jusquici des recherches plus exactes
que Bréquigny , sur l'Affranchissement des Communes :
son travail est trop peu connu et trop peu cité ; il mérite
de l'être .
ON
SPECTACLES.
THEATRE FRANÇAIS.
Sur Beaumarchais.
N a repris depuis quelques jours , au théâtre
de la République , les représentations du Mariage
de Figaro.
Cet ouvrage a perdu trois grands moyens de
succès , la nouveauté , la hardiesse , et l'existence
bruyante de son auteur.
Il se soutient par la vigueur de l'intrigue , par
la variété des incidents , par la force des situations
, et par une sorte de verve et d'originalité
comiques que Beaumarchais possédait au plus
haut degré .
Les critiques judicieux , les hommes d'un goût
sévère ne lui pardonnent pas l'indécence de ses
moeurs théâtrales , ni son style indépendant et
capricieux , hérissé de pointes offensantes ou
triviales. Mais ils reconnaissent que le second
acte du Mariage de Figaro est plein de concep-
:
362 MERCURE DE FRANCE ,
tion et de mouvements dramatiques , et qu'il est
difficile de montrer une imagination plus féconde
dans le tissu des fils qui composent l'intrigue
, et dans l'artifice des ressorts qui doivent
la dénouer.-
Ainsi le succès prodigieux de la pièce n'a pas
empêché qu'on ne rendît une justice exacte à
l'auteur. On est convenu qu'il avait encore plus
de singularité que de talent , et non pas moins
d'esprit que de mauvais goût .
On assure qu'il s'est peint lui -même dans le
rôle de Figaro, — Destouches donnait une idée
plus noble de son caractère , par celui d'Arisie
dans le Philosophe marié. Mais Beaumarchais
a pour lui l'exemple du comte de Grammont :
le censeur qui devait approuver ses Mémoires ,
lui représentait le tort qu'ils allaient faire à sa
réputation : Que vous importe , répondit- il , si
je veux être deshonoré ?
Au reste , ce Figaro qui sert les passions des
grands en se moquant de ses maîtres , et qui
abuse de l'utilité de ses services , dit quelquefois
des vérités courageuses qui n'ont rien perdu de
leur importance , et qu'on a tort de supprimer.
L'enfance de la liberté ne doit pas être plus ombrageuse
que la vieillesse du despotisme ; et les
traits lancés contre un gouvernement voisin de
sa chûte , n'atteignent pas un gouvernement
FRUCTIDOR AN VIII. 363
couvert de gloire , affermi par la reconnaissance
de la nation entière , et par l'intérêt de chaque
citoyen.
A ces observations générales sur une comédie
jugée depuis longtemps , sera-t- il permis d'ajouter
quelques mots sur son auteur? Il serait peut-être
mieux connu si l'on n'en avait pas tant parlé.
Il cultiva les lettres avec le même esprit qu'il
avait porté dans les affaires ; et dans ces deux
carrières si différentes , il fit sa fortune par des
moyens à peu près semblables.
1
Son premier Mémoire , contre le conseiller
Goëzman , eut et devait avoir un débit prodigieux.
La malignité d'un public frivole trouvait
réunis pour la première fois , dans une discussion
juridique , des anecdotes scandaleuses , une ironie
légère , un style semé de réflexions hardies
et de bons mots audacieux . Si l'on ajoute à ces
moyens nouveaux la faveur des circonstances et
l'intérêt des passions , on concevra comment cet
ouvrage fit à Beaumarchais une grande renommée
, et l'environna , pour ainsi dire , d'une faveur
insultante et protectrice , qui prépara le
succès de toutes ses productions.
Les Factums qui le suivirent , et ceux qu'il
publia depuis contre Bergasse et Kornman , sont
d'une bouffonnerie si grossière , l'injure et les
calembourgs y remplacent d'une manière si dé364
MERCURE DE FRANCE ,
goûtante la plaisanterie et la raison , I'on
, que
refuse assez généralement à Beaumarchais l'honneur
d'être l'auteur du premier mémoire.
Il est vrai que , dans cette dernière cause , il
avait un adversaire plus redoutable. Nic . Bergasse
, à peine connu jusqu'alors par ses Considérations
sur le Magnétisme animal , ouvrage
d'une imagination trop facilement séduite , développa
tout-à- coup des talents d'un ordre supérieur.
La faveur et l'immoralité détruisant les
principes conservateurs de l'ordre social , une
coalition de corrupteurs effrontés , pour qui le
deshonneur d'une mère et la ruine d'une famille
n'étaient qu'une distraction piquante et fugitive,
voilà ce qu'il crut voir , et ce qu'il osa peindre
dans le procès du banquier Kornman . Son éloquence
passionnée eut le pouvoir d'arrêter le
tourbillon des folies à la mode , et tous les yeux
se fixèrent sur un homme qui semblait être le
vengeur de la morale publique . Beaumarchais
soutint mal , dans cette lutte pénible , l'opinion
qu'il avait donnée de sa force et de ses moyens.
Les saillies de Figaro ne désarmèrent point la
sévérité du public indigné ; et le fameux portrait
du malheureux qui suait le crime , épouvanta
pour quelque temps la frivolité du vice et le
charlatanisme de la vertu. Les magistrats , fidèles
aux formes , imposèrent une amende à Bergasse,
FRUCTIDOR AN VIII. 365
Mais des acclamations universelles furent le prix
de son courage et de son dévoûment : il fut
comme Horace , condamné par les décemvirs ,
et porté en triomphe par le peuple.
Depuis cette époque , la faveur publique abandonna
Beaumarchais . Les jouissances de la fortune
l'en consolèrent , et son adresse accoutumée
ne lui manqua pas au besoin . Au commencement
de la révolution , il essaya de rappeler l'attention ,
en donnant au théâtre sa Mère coupable. Ce
drame monstrueux ne lui valut que des critiques
amères , et ne le sauva point de l'oubli . Mais ,
sous le règne de la terreur , cet oubli favorable.
détourna de lui des regards qui portaient la mort.
Ainsi Beaumarchais , avec beaucoup plus de talent
qu'il n'en fallait pour être victime du despotisme
ou de l'anarchie , eut le bonheur d'échapper
à tous les deux , et la honte de n'être
protégé que par le mépris.
Malgré l'activité d'une vie orageuse et si longtemps
livrée à tous les calculs de l'ambition , ses
amis prétendent qu'il avait conservé de la simplicité
dans ses goûts , de la bonhommie dans ses
manières , de la faiblesse dans ses affections domestiques.
Il avait écrit sur le collier de sa
chienne : Beaumarchais m'appartient ; je m'appelle
Florette ; nous demeurons vieille rue du
Temple.
366 MERCURE DE FRANCE ,
Sa destinée fut à peu près la même dans le
monde et sur le théâtre : il eut de l'éclat sans
considération ; et ses pièces ont eu plus de représentations
que de lecteurs. E.
ANNONCES
L'HOMME DES CHAMPS , ou les Géorgiques françaises ,
par Jacques DELILLE . A Strasbourg , chez les frères
Levrault , imprimeurs - libraires ; à Paris , chez les
mêmes , quai Malaquais ; et chez Pougens , libraire ,
quai Voltaire , n.º 10.
Nous donnerons dans le prochain numéro l'extrait
de ce poème , pour lequel le grand nom de l'auteur
doit exciter tant d'intérêt et de curiosité.
Voici le début :
Boileau jadis a pu d'une imposante voix
Dicter de l'art des vers les rigoureuses loix :
Le Chantre de Mantoue a pu des champs dociles
Hâter les dons tardifs par des leçons utiles .
Mais quoi ! l'art de jouir , et de jouir des champs ,
Se peut-il enseigner ? Non sans doute , et mes chants ,
Des austères leçons fuyant le ton sauvage ,
Viennent de la nature offrir la douce image ,
Inviter les mortels à s'en laisser charmer :
Apprendre à la bien voir , c'est apprendre à l'aimer. ,
LYCEE , ou Cours de Littérature, ancienne et moderne ;
par J. F. LAHARPE ; tomes 8 , 9 et 10. A Paris
chez Agasse , imprimeur- libraire , rue des Poitevins.
Le grand succès des sept premiers volumes est le ga-,
rant du succès des trois derniers , qui renferment l'analyse
de tous les poemes français , depuis la Henriade
jusqu'à nos jours , et de toutes les tragédies de Voltaire..
On rendra un compte détaillé de cet important quyráFEUCTIDOR
AN VIII 367
ge , que tous les bons esprits regardent comme un des,
plus beaux monuments littéraires qui honorent la fin de,
ce siècle.
ÉPITRE à Virgile sur la bataille de Marengo , par D.
CUBIERES. Chez tous les marchands de nouveautés.
I
Le C. Cubieres a chanté tous les événements mémorables
de la révolution . Aucun de nos poètes n'a été
plus souvent inspiré par l'amour de la philosophie et
de la liberté. Il s'adresse à Virgile pour mieux célébrer
le vainqueur de Marengo , qui mérite en effet un
aussi grand poète. Les vers toujours faciles du C. Cubieres
ont surtout le mérite de rappeler des noms chers
à la France et à la victoire.
Peins de l'airain tonnant les bouches enflammées ,
D'un tourbillon de feu couvrant les deux armées ;
Berthier , Victor , Murat , que la gloire conduit ,
Combattant à travers la fumée et le bruit ;
Le jeune Beauharnais , doux espoir de sa mère ,
Surpassant les exploits de son valeureux père ;
Et Bonaparte enfin , que préserve le sort ,
Sans pouvoir la trouver , cherchant partout la mort.
fe
Il ajoute , en s'adressant toujours à Virgile :
Que ton vers toutefois , dans ses tableaux sincères ,
N'aille point , imitant nos auteurs mercenaires ,
N'attribuer qu'aux chefs les honneurs du combat ,
Et les vanter: sans cesse aux dépens du soldat .
Le peuple seul fait tout. Lorsqu'une grande armée,
Par l'amour du pays noblement animée ,
Marche au nom de la gloire et de la liberté ,
Je ris d'un capitan qui pense avec fierté
Avoir seul d'une ville emporté les murailles :
Ce sont les plébéiens qui gagnent les batailles.
婆T
Ce dernier vers est fort joli ; mais le C. Cubieres
dit très à propos dans une note , à la suite de ce petit
poëme : On ne fera point ce reproche au général Berthier
, et au premier Consul , qui écrit en quittant le

368 MERCURE DE FRANCE ;
champ de bataille , j'espère que le peuple français sera
content de son armée.
LES HELVÉTIENS , poëme en huit chants , avec des
notes historiques , par Ch . Fr. Ph . MASSON, citoyen.
français. A Paris , chez Charles Pougens , imprimeurlibraire
, quai Voltaire , n.º 10. An 8.
LE CHEVALIER ROBERT , ou histoire de Robert , surnommé
le Brave ; dernier ouvrage posthume de LouisÉlisabeth
DELAVERGNE , comte de Tressan , l'un
des quarante de l'académie française A Paris , chez
Giguet et compagnie , imprimeurs-libraires , maison
des Petits-Pères , près la place des Victoires. An 8.
( 1800 ).
Le nom du feu comte de Tressan recommande assez
cet ouvrage. Les temps de la chevalerie sont les siè~
cles héroïques de notre histoire . Nous en aimerons toujours
le souvenir. Il est peu de lecteurs qui ne disent.
quelquefois avec Voltaire :
O l'heureux temps que celui de ces fables ! etc.
ས་
1
Le fond de ce dernier roman est très - moral . Un'
chevalier fait élever avec son fils le jeune Robert ,
son vassal . Le vassal devient l'ami et le frère d'armes
de son maître ; il égale par ses exploits la réputation
des plus fameux guerriers ; il fonde une maison nouvelle
et célèbre ; il s'allie à l'héritière d'une grande famille
, et prouve que dans tous les temps la véritable
illustration s'acquiert par la valeur et la vertu .
Quelques personnes ne croient pas toujours reconnaître
dans ce roman l'auteur du petit Jehan de Saintré
et d'Amadis , mais, toutes pensent qu'il est l'ou- .
vrage d'un homme digne de porter le même nom.
VOCABULAIRE ORTHOGRAPHIQUE , par ordre de sons ,
ou peinture méthodique de tous les sons de la langue
française , par Ch . Fr. Jh. FONTAINE , professeur
de langue française. A Paris , chez Calixte Voland,
libraire , quai des Augustins , N.º 25. An 8.
FRUCTIDOR AN VIII. 369
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
RÉPUBLIQUE BATAVE .
M. DE VERGENNES avait fait perdre l'Amérique aux
Anglais , par la paix de 1783. Ce succès lui donna l'idée
et l'espérance de leur ravir aussi une colonie européenne ,
la Holla de.
Le Stathouder avait montré, pendant toute la guerre
de l'indépendance américaine , une partialité qui avait
révolté tous les coeurs où il restait encore quelque germe
de patriotisme. On peut fixer à cette époque la naissance
de ce méconteutement, de cette fermentation sourde qui
éclara d'une maniere terrible contre le chef du pouvoir
exécutif des Provinces - Unies , pendant les années 1785 ,
1786 et 1787 .
La Hollande était déja partagée entre deux partis
qui s'observèrent longtemps avant de se mesurer. L'un
était composé des créatures du Stathouder , de tous les
ordres. C'était d'abord à peu près toute la noblesse gueldroise
, caste nombreuse dans cette province , peu favorisée
de la fortune , avide de richesses , de pouvoir ,
et par conséquent dévouée au distributeur de toutes les
graces et de toutes les places .
Ce même parti comptait encore ceux qui aimaient la
puissance exécutrice , par préjugés , par habitude , par
éducation , par le souvenir des efforts que leurs familles
qu eux- mêmes avaient faits en 1748 , pour rétablir la
DEPT
1. 24
370 MERCURE DE FRANCE ,
dignité stathoudérienne ; il se grossissait enfin d'une
foule de magistrats répandus dans les différentes provinces
, qui devaient au Stathouder leurs fortunes et
leurs dignités .
Ce parti trouvait en quelque sorte une armée active
très- nombreuse , dans la dernière classe de la populace
des villes et des campagnes ; instrument toujours terrible
parcequ'il est toujours aveugle , qu'un mot , qu'un signe
précipite vers tous les excès ; tourbe stupide et insensée
qui a toujours mis les sociétés en danger , et qui suit
les passions des autres d'autant mieux qu'on ne lui demande
jamais que de suivre les siennes. Ce sont là les
auxiliaires et les complices naturels des dominateurs ét
des tyrans de toutes les dominations ; ce sont les hommes
que le Stathouder et ses prédécesseurs avaient toujours
ménagés avec le plus grand soin , et pour ainsi dire respectés
; c'est eux qu'on avait armés contre tous ces grands
hommes qui avaient servi la liberté. Ils avoient assasé
siné les Barnevelt , les Dewit; ils ne demandaient qu'un
signal , et toutes les têtes désignées disparaissaient .
On devine aisément qu'en Hollande , ainsi que partout
, le parti patriotique se composait de cette classe
intermédiaire de la société , qui en est à la fois l'appui
et l'ornement ; qui aime la liberté , parce que la liberté
seule peut ajouter du charme et du prix à l'aisance , à
la propriété , aux arts qu'elle cultive , aux plaisirs qu'elle
goûte , à tous les autres biens qu'elle possède ; cette classe
est essentiellement conservatrice , parce qu'elle a tout
à gagner dans le calme et tout à perdre dans le trouble ,
parce que l'ordre social est , en quelque sorte , son , domaine
et son héritage.
Les hommes de cette classe étaient les ennemis naturels
d'un état de choses qui ébranlait et menaçait tous
les jours la constitution de leur pays , et qui introduisait
l'arbitraire à la place des lois. Ces négociants , si justėFRUCTIDOR
AN VIII.
371
ment fiers de leurs honorables richesses , si passionnés
pour la liberté qui'les assure et qui les protége , ées descendants
d'un peuple qui a chassé tous les tyrans et résisté
à tous les rois , ne pouvaient souffrir que le premier
magistrat des Provinces -Unies parût oublier les
leçons qu'avait reçues sa propre famille , ét qu'il renouvelât
des tentatives si souvent réprimées.
+
Plusieurs de ces véritables patriotes hollandais remplissaient
des fonctions publiques , et pouvaient faire
entendre dans l'assemblée des Etats généraux!, le cri du
mécontentement général , excité par les invasions de
l'autorité stathoudérienne . Mais , pour mieux suivre la
chaîne des événements , il peut être intéressant de retracer
d'abord un tableau de l'ancienne constitution
hollandaise .
La république de Hollande renfermait sept provin
ces , la Zélande , la Hollande , la Frise , l'Utrecht , la
Gueldre , l'Overyssel et la Gröningue.
Chacune de ces provinces était composée d'un certain
nombre de villes régies par leurs propres magistrats.
Chaque province était gouvernée par ses Etats particuliers
, qui se composaient de députés tirés de la magistrature
de ces villes.
1
La féderation des sept Provinces -Unies avait une assemblée
connue sous le nom d'Etats généraux ,' et formée
des députations des Etats de chaque province.
Les villes avaient leur propre souverainété ; tout était
réglé par leur magistrature particulière .
Les Etats provinciaux décidaient souverainement tout
ce qui concernait leur province en général , sans sé mê▴
ler jamais de ce qui regardait chaque ville en particulier.
Les Etats -généraux n'avaient que le pouvoir de décider
sur les mesures qui intéressaient la confédération
universelle.
372
MERCURE DE FRANCE ,
Si , par exemple , les circonstances demandaient une
contribution extraordinaire , elle était débattue , réglée
par les Etats-généraux , et répartie sur les provinces
dans une proportion fixée très - anciennement , et qu'on
ne pouvait excéder sans le consentement des provinces
intéressées ; les Etats- provinciaux répartissaient entre
les villes , et les villes entre leurs habitants.
Dans un Etat ainsi constitué , où résidait la souveraineté
? Ce n'était pas dans les Etats-généraux , dont
le pouvoir n'était que délégué par les Etats particuliers
des provinces , et qui ne pouvaient statuer que sur ce
qui intéressait l'universalité de la confédération .
La souveraineté ne résidait pas davantage dans les
Etats - provinciaux , qui n'étaient eux - mêmes qu'une
délégation des magistratures des villes.
Ces magistratures ou régences étaient donc les véritables
dépositaires de la souveraineté , dans cette république
qui comptait ainsi autant de souverains qu'elle
renfermait de villes..
Constitution monstrueuse qui , au lieu de former un
corps politique , en isolait au contraire toutes les parties.
Chaque ville , en effet , avait des intérêts , des priviléges
, qui ne pouvaient être ceux d'aucune autre. Aussi
les députés de ces différentes villes apportaient aux Etats
de la province des instructions différentes et souvent
contraires entr'elles .
Les députations des provinces aux Etats-généraux
n'offraient pas plus d'accord.
On sent quelle confusion devait résulter d'un pareil
ordre de choses.
Dans les questions qui se décidaient à la simple majorité,
on pouvait encore parvenir à un résultat.
Mais le vice de la constitution se faisait sentir surtout
dans les cas où elle exigeait l'unanimité , comme dans
les matières de finance , les questions de la guerre , de
la paix , les traités de commerce , etc.
FRUCTIDOR AN VIII. 373
On ajouta un ressort de plus à cette machine si compliquée.
C'était un stathouder , auquel fut confié le soin
d'exécuter les ordres des Etats -généraux et provinciaux.
Il devint successivement capitaine général et amiral
général , maître des forces de terre et de mer , disposant
à son gré des emplois sur la flotte et dans les armées.
Cette dernière attribution seule le rendait dépositaire
d'un pouvoir immense ; mais il ne pouvait l'exercer que
sous le bon plaisir des Etats, comme le disaient les instructions
qu'il recevait lorsqu'il entrait en fonctions ; et
'il n'était en effet que le premier officier de la république .
Les Stathouders concurent , dès les premiers temps de
leur institution , le projet de s'affranchir entièrement
de ce pouvoir législatif qui pesait sur leurs têtes , et de
se rendre véritablement maîtres de leurs maîtres. Il ne
fallait pour cela que remonter à la source première de
la souveraineté.
Puisque les villes se nommaient des régences d'où sortaient
les députations aux Etats-provinciaux , qui envoyaient
ensuite aux Etats-généraux , il est clair que
celui qui parvenait à s'emparer du premier degré de
cette échelle politique , se rendait bientôt maître de tous
les autres.
Tel fut le plan des Stathouders. Le succès doit en
paroître facile , quand on pense aux moyens de corruption
et d'influence qu'ils avaient entre les mains , à
cette multitude de places , de pensions et d'emplois à
leur nomination , soit dans l'armée , soit sur la flotte ,
soit dans leur cour , soit sur le continent , soit aux colonies.
L'argent était répandu à pleines mains pour corrompre
moins honorablement la populace , dont les insurrections
étaient toujours prêtes parce qu'elles étaient
toujours payées.
374 MERCURE DE FRANCE ,
"
Aussi les Stathouders farent ils bientôt les maîtres
des élections dans les villes , et la ils préparèrent des
Etats-généraux tels qu'ils pouvaient les desirer. Ce fantôme
de représ ntation nationale servait cependant à
couvrir la marche insensible , mais sûre et rapide , des
entreprises du pouvoir exécutif.
?
Les Stathouders paraissaient donc toujours exécuter
la volonté des Etats , lorsque , par la plus adroite collusion
, ils parvenaient à n'inspirer aux Etats d'autre volonté
que la leur - même..
Mais aucun des princes de la maison d'Orange n'avait
moins dissimulé le despotisme que Guillaume V. On ne
rappellera pas ici sa conduite dans le cours de la guerre
d'Amérique , et à l'époque de l'union de la Hollande
avec la France cont e l'Angleterre Il avait abandonné
sans défense le commerce hollandais aux corsaires et
aux escadres de l'Angleterre , avant la déclaration de
guerre ; et , après cette déclaration , il avait traversé de
tout son pouvoir les mesures prises par les deux puissances.
Le tribunal auquel sa conduite aurait été soumise
, l'eût infailliblement condamné.
2
Si les circonstances ne permirent pas un pareil procès
, des faits authentiques laissèrent du moins dans
tous les esprits des traces de conviction , et un germe
de ressentiment patriotique qui n'attendait que l'occasion
d'éclater.
C'est alors que M. de Vergennes entreprit de conclure
l'alliance de la France avec la république de
Hollande ; alliance qui devait arracher ce pays à l'Angleterre
, ou du moins fioir la longue influence du cabinet
britannique.
Rien de plus sage que ce projet d'alliance ; rien ne
montrait plus d'avantages à tous les Hollandais , qui
connaissaient bien les vrais intérêts de leur pays.
La France ne pouvait les menacer d'aucune rivalité
FRUCTIDOR AN VIII. 375
commerciale ; elle devait même desirer les progrès de
leur industrie , qui arrêteraient l'essor de l'ambition
insatiable des Anglais,
Il importait au gouvernement français que la Hollande
restât riche , et devînt plus riche encore : puisque
de mauvais systêmes financiers et politiques avaient
réduit la France à n'être qu'une nation emprunteuse ,
rien ne lui convenait davantage que d'avoir auprès
d'elle un peuple prêteur , c'est - à- dire , une source toujours
ouverte à des besoins sans cesse renaissants . Ce
n'est pas tout encore. Cette alliance ajoutait la marine
hollandaise à la marine française , qui avait alors quatre-
vingt - deux vaisseaux de ligne . Les Hollandais ,
grâce aux soins et à l'attention du célèbre Paulus , en
avaient quarante , la plupart nouvellement construits
montés par des équipages pleins de valeur et de talents ,
qui venaient d'en donner à Dogge - Banck des preuves
brillantes . L'alliance mettait donc à la disposition de
la France cent vingt- deux vaisseaux de ligne ; et si l'Espagne
pouvait ajouter à cette force , déjà si respectable
, cinquante autres vaisseaux , on sent que la marine
anglaise n'était plus en état de lutter contre une puissance
aussi formidable.
Les Hollandais éclairés connaissaient tous ces avantages
ils voyaient , au contraire , chez les Anglais ,
d'éternels rivaux de leur commerce , toujours prêts à
le gêner dans sa marche, à le circonscrire , à le resserrer,
s'il ne leur était pas possible de l'anéantir. Dans de pareilles
circonstances , la Grande - Bretagne ne pouvait
voir sans dépit et sans jalousie l'accroissement quelconque
de la marine militaire des Hollandais ; elle devait
s'y opposer de tous ses efforts ; et si elle ne pouvait
le faire directement , elle était du moins sûre du succès ,
en trouvant un Stathouder servilement docile . La charge
d'amiral général mettait ce prince à même de contra-
20
376
MERCURE DE
FRANCE ,

rier , d'annuller les projets et les lois les plus sages de la
nation pour l'accroissement de sa marine.
Ces observations étaient si faciles et si frappantes ,
qu'un cri d'acquiescement à l'alliance s'éleva tout-àcoup
parmi tous les magistrats , tous les négocians patriotes
, et en général tous les hommes éclairés d'Amsterdam
, de Rotterdam , de toutes les principales villes
des sept provinces. Les avantages de cette alliance.
étaient si évidents , que les régences des villes , les Etats
des provinces et les Etats généraux eux - mêmes , malgré
leur dévouement à la maison d'Orange , n'osèrent pas
s'y refuser , dans la crainte d'un soulevement de tous
les esprits , et d'un orage dont ils craignaient justement
d'être les premières victimes.. i
Ainsi l'alliance fut conclue malgré tous les obstacles.
des lenteurs constitutionnelles . La France triompha dans
cette occasion , le parti des patriotes en reçut un accroissement
de force considé able ; et la faction stathoudérienne
humiliée , s'aperçut enfin qu'il faudrait compter
avec la nation.
Mais rien n'était encore assuré pour l'avenir , tant
que le stathouder restait le maître des élections , et
par conséquent de tous les degrés du pouvoir législatif.
Il fallait done détruire cet abus et faire rentrer la nation
dans ses droits . C'est ce que se proposerent les patriotes
, c'est ce qui donna naissance à cette longue lutte
entre eux et le parti stathoudérien : lutte qui se soutint
trois ans de suite avec des succès divers , pendant laquelle
l'esprit de liberté parut quelquefois prendre le
dessus , et l'aurait infailliblement emporté , si l'intrigue
anglaise , celle du cabinet de Berlin , qui malheureusement
avait changé de maître , mais surtout l'apathique
indolence de la cour de France , l'oubli de son intérêt
et de sa propre dignité , n'avaient rompu tout équilibre
entre les parties , et fait enfin pencher la balance en
FRUCTIDOR AN VIII 377
faveur de celui que tout indiquait à la Francé comme
son ennemi .
"
Il n'entre pas dans l'objet de cet article de donner ici
l'histoire de cette révolution , dont on trouvera les dés
tails dans un ouvrage qui ne doit pas tarder à paraître
il suffit de dire que le prince d'Orange rentra à la Haye
triomphant , vers la fin de septembre 1787 ; que tous les
patriotes se dispersèrent pour échapper , par un exil
volontaire , à la vengeance stathoudérienne. - La femme
de Guillaume V fit publier une amnistie à - peu-près
semblable à l'édit de grace que la reine de Naples
publie aujourd'hui . Par quelle fatalité arrive t- il qu'on
voie toujours , dans des circonstances pareilles , I histoire
accuser les femmes de ressentiments plus implacables
que les hommes ? Serait- ce , comme on l'a observé
, que la mesure de la faiblesse est presque tou¬
jours celle de l'excès dans l'exercice du pouvoir , ou
dans ses vengeances ?

La force ne sait point s'arrêter quand elle triomphe :
la ruine du parti patriotique , le retour du despotisme
stathoudérien , furent bientôt suivis de la conclusion
d'une alliance monstrueuse entre l'Angleterre et la
Prusse , qui garantissait la nouvelle constitution batave ,
imposée par le Stathouder ; et la Hollande subjuguée ,
avilie , acceptait avec reconnaissance le bienfait d'une
telle garantie.
(La suite au numéro prochain ).
La Haye , 10 août.
Tous les membres de la première chambre ont été
invités par un décret de se rendre à leurs postes pour le
26 août , et de ne point quitter cette résidence avant que
les délibérations (qui commenceront ce jour-là) ne soient
finies.
La plus grande partie des troupes batayes qui nous
378 MERCURE DE FRANCE,
7
sont restées , sé rendent sur les côtes de la Nord-Hollande
et les lignes de Castrium.
-Les chaloupes canonnières de nouvelle invention sont
maintenant achevées ; elles ont fait , il y a trois jours ,
une manoeuvre très-intéressante dans la Meuse ; ón: les
envoie dans les rivières de la Zélande.
Les effets bataves éprouvent à chaque bourse une
hausse assez considérable.g
PRUSSE.
Berlin , 14 thermidor.
Vous avez maintenant connaissance du traité de subsides
que l'Autriche et l'Angleterre ratifiaient pendant
que nous gagnions la bataille de Marengo. Il est certain
qu'après cette victoire , Londres insistait encore pour
que Vienne continuât de se battre . On sait qu'en même
temps le cabinet de Londres ne négligeait aucun effort ,
aucune intrigue , aucun moyen de 'proscription , pour
diviser , dès sa naissance , cette ligue protectrice de la
liberté maritime , dont la seule menace et la seule apparence
inquiétaient son ambition exclusive.
M. Windham vient , à ce qu'on assure , d'être expédié
par lord Minto de Vienne à Londres , pour déclarer l'intention
formelle de traiter.
Il n'y a point de pays en Europe où l'on parle aujour
d'hui du gouvernement français , et surtout du premier
consul , avec plus d'estime.
L'on est ici très -ami de la paix ; mais l'on craint beaucoup
les lenteurs et les difficultés des congrès . L'on se
rappelle le dernier , et l'on voudrait voir les choses aller
plus vite. On est convaincu à Berlín qué quand M. de
Moraview parlait à ' Hambourg , avec tant de chaleur
pour les rédacteurs du journal insultant qui ont été ar
rétés , il consultait plutôt ses anciennes instructions que
+
FRUCTIDOR AN VIII 379
les dernières dispositions de Paul I. Cette arrestation
a été vue de très-bon ceil. L'on y est dans le systéme
de ne pas laisser aux petites puissances la liberté d'inquiéter
et surtout d'insulter les grandes à l'ombre de
leur neutralité.
de
Au surplus , il y a très- peu de nouvelles ici maintenant
, mais on en attend avec impatience de Paris ,
Vienne et de Londres.
Berlin , 18 thermidor.
3
Le ministre russe qui se rend près la cour de Portugal
vient d'arriver à Berlin , et doit partir au premier
jour pour sa destination,
Milord Crawsfort est bien arrivé , mais lord Holland
ne l'est pas encore à Berlin ; en effet , ces deux hommes
ne peuvent guère marcher ensemble.
On croit ici que les deux imprudents journalistes
arrêtés à Hambourg , y seront jugés comme calomniateurs
d'après les lois du pays.
On avait dit que pendant l'absence du Czar , son
ministre le comte Panin avait reçu les ministres des rois
de Suede , de Danemarck , de Sardaigne et de Prusse.
Il y avait erreur quant à ce dernier. M. de Larzi , ministre
de Prusse , a été reçu au palais qu'habite le Czar
à la campagne , et il en a été accueilli de la manière la
plus distinguée.
Les efforts des cours de Londres et de Vienne pour
un rapp ochement avec la Russie , ont été inutiles
jusqu'ici et ne paraissent pas devoir devenir plus
heureux .
Le Portugal a imité la conduite de l'Autriche relativement
à la grande maitrise de Malthe , en fai ant
faire à Paul I un simple compliment de félicitation ,
comme protecteur de l'ordre. i
Le prince Henii de Prusse est à Berlin ; il loge chez
380 MERCURE DE FRANCE ,
son frère le prince Ferdinand , au château de Bellevue
il est venu pour célébrer l'anniversaire de la naissance
du roi qui a eu lieu avant hier , et pour assister
au, dîner de la famille royale réunie chez le roi à Charlottembourg.
obu ALLE MAGNE.
Vienne , 17 thermidor.
On attend très-prochainement la reine de Naples :
on prépare le palais , qu'elle occupera.
On a remarqué des entrevues fréquentes entre lord
Minto et le baron de Thugut , et l'expédition de plusieurs
couriers pour Londres.
Le desir de la paix se manifeste toujours , et saisit au
spectacle toutes les allusions possibles.
On avait parlé de la nomination d'un ministre impérial
près le pape , mais elle paraît retardée .
7
ANGLETERRE.
1 Londres , 9 août.
On est ici fort occupé de deux grands objets ; l'un ,
la coalition qui paraît se former dans le Nord , contre
l'ascendant maritime de la Grande-Bretagne ; l'autre ,
les négociations de paix entre la France et l'Empereur.
Notre gouvernement paraît décidé à ne pas mollir dans
ces circonstances en apparence critiques . Les ordres
qu'il a donnés d'arrêter tous les bâtimens destinés pour
la Baltique , et les deux nouvelles prises danoises
nos vaisseaux viennent d'amener , prouvent qu'il est
disposé à ressentir l'aggression du Danemark , qui semble
avoir été le signal d'une confédération , dont jusqu'ici
on avait mis l'existence au nombre des rêveries
politiques. On va même jusqu'à dire que M. Witworth
-
FRUCTIDOR AN VIIL 381
pe va plus à Copenhague , mais bien à Pétersbourg ,
pour inviter le grand Duc , par l'appât de l'abandon
de Malte , à rentrer dans la coalition . Cette mesure ,
sur laquelle on paraît faire beaucoup de fonds , dissou
drait sur-le-champ , si elle réussissait , toute coalition
maritime , et laisserait le Danemark à notre discrétion.
Quant à la coalition continentale , nous n'en sommes
pas inquiets : si elle se dirige contre quelqu'un , ce sera
contre la France ou contre l'Autriche : c'est au moins
là la version qui paraît à présent la plus probable ; et
nous ne croyons guère aux pronostics que paraît contenir
un paragraphe de la gazette de Vienne , qui dit
"
que les cours du Nord ne paraissent pas disposées à
« laisser ruiner le continent pour l'intérêt de certaines
puissances maritimes . » Cette menace ne signifie rien ;
■ et les papiers de Vienne , en la répétant avec osten
tation , font une chose sans but pour ce qui nous con-
" cerne. "
On se flatte que la paix n'est rien moins qu'assurée ;
que l'Empereur veut absolument un congrès où nous
serons appelés ; et que nos troupes pourront bientôt agir
dans la Méditerranée , de concert avec les troupes impériales
. Pour le moment , nous poursuivons la guerre
avec chaleur. Neuf mille hommes ont mis à la voile de
Spithead , et l'on assure comme une chose positive,, que
que Belle- Isle est le lieu de leur destination.
RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE.
Berne , 8 août , ( 20 thermidor ).
La journée d'hier est une des plus importantes dont
nous ayons été témoins depuis la révolution , et celle,
d'aujourd'hui ne le sera pas moins. Elles sont l'époque
d'une révolution dont nous pouvons espérer les effets
les plus heureux , et qui donnera un gouvernement plus
382 MERCURE DE FRANCE ,
propre à nous conduire dans ces pénibles circonstances
par - là même qu'il sera moins en proie aux factions
et à l'esprit de parti , que notre législature à cette
heure agonisante .
Hier , la commission exécutive a adressé aux conseils
le message suivant :
La commission exécutive au corps législatif.
Si jamais délibération mérita l'attention la plus impartiale
, comme la moins partagée , le silence absolu
de toute passion et de tout intérêt particulier , c'est
celle du moment actuel , où la commission exécutive ,
pressée parle sentiment impérieux du devoir , vient vous
exposer la vraie situation de notre patrie , et vous proposer
en même tems la seule mesure qui puisse la sauver
d'une ruine totale.
Il suffit d'un coup-d'oeil rapide sur l'intérieur de notre
organisation sociale , pour se convaincre qu'elle marche
à grands pas vers une dissolution , cette constitution
qui n'est calculée ni sur nos besoins ni sur nos ressources
, sans garanție pour sa propre existence , et
pleine en elle -même de contradictions et de lacunes. →→→
Aucune loi organique qui désigne les ressorts par lesquels
cette constitution eût dû être maintenue en mouvement
, leur place et la sphère de leur activité. —Tous
les anciens rapports dissous , et les nouveaux laissés dans
le vague
.
-
La sûreté des personnes et la propriété exposée aux
atteintes de l'arbitraire , par le défaut des formes protectrices
de la liberté civile. Une foule innombrable
de fonctionnaires publics' , produit informe de choix
d'un peuple peu préparé à cet exercice de sa souveraineté.
Ces fonctionnaires succombant sous le poids
des sacrifices qu'ils ont dû faire depuis deux ans à la
chose publique , attiédis par l'effet même de la contrainte
-
*
ERUCTIDOR AN VIII 383
-
qui les enchaîne à leurs places , et pour la plupart sans
connaissances de leurs droits et de leurs devoirs . -Les
ressources de l'état les plus abondantes converties en
charges réelles. Un systême de finances vicieux dans
ses bases , et sans aucun instrument d'exécution : Le
capital de la fortune publique entamé pour subvenir aux
dépenses courantes. →→ Le crédit national anéanti de
toutes parts , une foule de: besoins pressants , auxquels
le triple même de la recette serait loin de suffire Les
asyles ouverts à la maladie et à l'indigence privés de leur
entretien le plus indispensable . La classe nombreuse
des ministres de la religion, luttant avec la misère . →→→
Au lieu de patriotisme et d'esprit public , partout l'in
différence la plus complète ou l'animosité des passions .
L'autorité publique tombée en discrédit.
--
7
-
1
Un mépris ouvert pour les lois , mépris qui eût entraîné,
dès longtemps , les horreurs de l'anarchie et le renversement
complet de tout ordre social , si le caractère im
passible de notre peuple et la compression de deux ans
de malheurs , en ajoutant à cette force d'inertie , n'eussent
résisté aux progrès de la désorganisationi Tels
sont , citoyens représentants , les principaux traits de
l'effrayant tableau dont en vain on essaierait d'affaiblir
les couleurs ou de mettre la vérité en doute.
Quelques- unes des causés qui ont amené cet état de
choses , se présentent dans la manière dont la révolution
s'est opérée chez nous , et pourront dès-là passer pour
un résultat des circonstances ; cependant , il est certain
que la plus grande partie en doit être attribuée aux
hommes mêmes dont les mains reçurent et ont gardé
jusqu'à présent le dépôt des affaires publiques.››
La commission exécutive , citoyens représentants ,
n'anticipera point ici sur l'impartialité de vos propres
réflexions. Elle vous laisse le soin de reprendre en pen
sée , et d'apprécier vous -mêmes da carrière que vous
e
384 MERCURE DE FRANCE ,
-
-
-
avez suivie pendant ces deux années ; de rechercher ce
que la nation helvétique a dû attendre de ses représen→
tants , et de dire en présence de cette nation qui vous
juge et de l'Europe qui vous observe , jusqu'à quel point
cette attente a été remplie. - Votre jugement pourra
être d'autant plus impartial , que plus d'une fois déjà
l'aveu de votre propre insuffisance s'est fait entendre
dans votre sein , sans jamais avoir été contredit . La
commission convient de son côté , avec la même franchise
, qu'elle n'a point rempli l'attente de la confiance
publique. Mais , simple instrument d'exécution , elle
a dû suivre la route tracée , et se serait efforcée en vain
d'en changer la direction . - Car , comment aurait- elle
pu entreprendre quelqu'amélioration essentielle , tandis
que ses vues les moins équivoques étaient dénaturées
et méconnues , et que des mesures de salut public étaient
rejetées par cela seul qu'elle le proposait ? Comment
aurait-elle pu assurer à la loi le respect et l'obéissance ,
tandis que trop souvent la passion et les haines personnelles
présidèrent à sa rédaction , tandis que le enversement
des lois était impunément prêché au milieu de
vous ; tandis que le mauvais citoyen , celui qui voulait
se soustraire à une obligation civique , à une charge im
posée à tous , à la volonté manifeste de l'autorité légitime
, était sûr de trouver des défenseurs jusques dans
le sanctuaire des lois ? Où la commission exécutive aurait-
elle puisé la force nécessaire pour agir , tandis que
c'était , chez une partie de la législature , affaire de systême
que de la déconsidérer aux yeux de la nation ,
de lui ôter sa confiance , et avec elle tout moyen de
P'influencer d'une manière salutaire ?
En vain s'est -elle efforcée de vous rendre attentifs aux
suites pernicieuses de cette marche ; en vain a - t- elle
tenté des voies de rapprochement. Au lieu d'y accéder ,
on vous a vus , égarés par la méfiance et aveuglés par
1
REP
FRA
FRUCTIDOR AN VIII. 385
la passion , dépasser plus d'une fois les bornes de l'autorité
qui vous fut confiée , attenter manifestement à l'indépendance
de l'ordre judiciaire , seul bouclier de la liberté
civile , et même compromettre essentiellement ses relations
diplomatiques qui sont de la plus haute importance.
Cette marche de législature , ces dissentions perpétuelles
, soit entre les représentants du peuple eux -mêmes ,
soit entr'eux et le pouvoir exécutif , ont été la source
féconde des maux qui forcent aujourd'hui à désespérer
d'une amélioration de notre sort sous les formes actuelles
, et à voir dans un changement des autorités le
seul moyen de salut public. La nécessité indispensable
de ce changement est d'autant mieux démontrée au
pouvoir exécutif , qu'elle parait depuis longtemps étre
sentie par vous -mêmes , et que les propositions , tendantes
à l'amener , toujours écartées , reparaissent cependant
toujours.
Mais il est un autre point de vue sous lequel ce chạngement
devient plus urgent encore . Le moment ne
paraît plus éloigné , citoyens représentants , où il s'agira
chez nous de préparer le passage à un ordre meilleur de
choses , et où une mauvaise constitution adaptée au caractère
de la nation , devra être établie sur les bases de
la liberté civile , de l'égalité des droits politiques , de la
séparation des pouvoirs et du systême représentatif.
Qu'une telle constitution ne puisse jamais être l'ouvrage
d'une assemblée nombreuse , flottant au gré des passions
qui la maîtrisent , c'est une opinion que démentent les
efforts inutiles , faits jusques à présent pour l'essayer .
Cette constitution , destinée non - seulement à rallier la
génération présente , mais à faire le bonheur de celles
qui doivent la suivre , demande d'être méditée dans le
calme de la réflexion , et avec cet emploi complet des
moyens , seul propre à donner à l'édifice de la solidité
et de l'ensemble , c'est- à - dire qu'elle ne peut être l'ou-
DEPT
1. 25
186 MERCURE
DE FRANCE ,
vrage que d'une assemblée où se trouvent à- la - fois l'ho-.
mogénéité des parties , et la restriction du nombre .
Un avantage immédiat de cette réduction des conseils
législatifs , c'est une épargne assez considérable qui en
résultera pour les dépenses publiques , épargne que notre
situation sollicite impérieusement .
A la vérité , on eût dû attendre des premiers fonctionnaires
de la nation , qu'empressés de donner l'exemple
toutes les fois qu'il serait question de sacrifices , ils auraient
, par leur dévouement , évité de blesser les principes
de la justice et de l'égalité dans les points où leur
lésion devait surtout être sensible. Au lieu de cela , la
commission exécutive doit déclarer que les paiements
ordonnés de temps en temps par décret en faveur des
premières autorités , ont été la pricipale cause du dénuement
absolu dans lequel ont été laissés , pendant
deux ans , les fonctionnaires de cantons , et que si les
dépenses les plus urgentes sont demeurées en arrière ,
c'est à ce procédé injuste , contre lequel le pouvoir exécutif
s'est élevé en vain , qu'il faut l'attribuer.
Tels sont, citoyens représentans, les motifs qui obligent
la commission exécutive à vous proposer , par le projet
de décret joint à ce message , le changement des autorités
législative et exécutive . Leur développement vous
aura convaincus que ce changement , s'il doit atteindre
son but , ne peut s'effectuer que dans les formes proposéés
. Toute modification que l'on voudrait apporter à
ces formes , tout délai par lequel on voudrait renvoyer
une décision qui n'est susceptible d'aucun délai , ne
prouveraient rien qu'une résolution constante de rejeter
le dernier , l'unique moyen de salut public qui se trouve
encore en nos mains. Salut républicain.
Le président de la commission exécutive ,
Signé FINSLER .
Pour la commission exécutive , le secrétaire général,
Signé MousSON .
FRUCTIDOR AN VIII. 387
Après ce message , on donne lecture du projet de décret
suivant :
que
Sur le message de la commission exécutive , en date
du 7 août , considérant l'état actuel des ressources
publiques , ainsi que la nécessité de préparer l'établissement
d'une nouvelle constitution , demandent impérieusement
une réduction dans le corps législatif : Le
grand conseil , après avoir déclaré l'urgence , a résolu :
ART. I. A compter de la date du présent décret , les
conseils législatifs sont ajournés .
II. A leur place est établi un conseil législatif de 43
membres.
III . Pour former ce conseil , la commission exécutive
devra , dans l'espace de 24 heures , après la réception du
présent décret , faire choix de 35 membres pris dans la
ci-devant législature .
IV. Aussitot après les avoir convoqués , la commission
exécutive se démettra entre leurs mains de ses pouvoirs ,
et les membres qui la composaient , prendront place dans
le conseil législatif.
V. Ce conseil ainsi constitué , s'adjoindra encore 8
membres qui seront pris sur la généralité des citoyens ,
et procédera à la pourvue des places qui pourraient vaquer
par refus ou démission .
VI. Immédiatement après , le conseil législatif fera
choix de sept membres , pris dans son sein , qui formeront
un nouveau conseil exécutif.
VII. Le conseil légilatif réunira l'autorité et les fonctions
que le titre V de la constitution attribue aux deux
sections de la législature ; il les exercera avec les mêmes
droits et sous les mêmes obligations.
VII. Le conseil exécutif exercera le même pouvoir que
le titre VI de la constitution attribue au directoire , avec
les mêmes droits et sous les mêmes obligations .
IX . Le conseil législatif devra , dès qu'un projet de
383 MERCURE DE FRANCE ,
loi aura été adopté par la majorité de ses membres , le
communiquer de suite au conseil exécutif , pour qu'il
donne son avis sur ce projet.
X. Le conseil exécutif est tenu de communiquer son
avis dans l'espace de deux jours , si le projet de décret
est accompagné d'une déclaration d'urgence ; et dans
celui de dix jours , si cette déclaration ne s'y trouve
pas.
XI. Après avoir entendu l'avis du conseil exécutif , le
conseil législatif pourra , selon les circonstances , ouvrir
une nouvelle discussion sur la matière ; mais , dans
tous les cas , le projet devra être mis aux voix de nouveau
, et ne deviendra loi qu'après ce second vote.
XII . Les deux autorités établies par la présente loi ,
demeureront en fonctions jusqu'à ce qu'une nouvelle
canstitution ait été projetée , puis acceptée par la nation
helvétique , et mise en exécution .
Après la lecture de ces pièces au grand conseil , il s'est
Ouvert une discussion fort peu animée , et où tous les
orateurs ont paru convaincus de la nécessité de prendre
la mesure proposée . Un membre a même dit qu'il ne
l'adoptait que dans l'intime conviction qu'elle aurait
également lieu lors même qu'elle serait rejettée . Elle a
donc passé au grand conseil sans la moindre difficulté. Un
meúnier de Zurich , nommé Relstap , fut , pour ainsi
dire , le seul opposant.
Il n'en a pas été de même au sénat , où l'on a montré
une forte répugnance à accepter la proposition du
gouvernement , et on l'a renvoyée à l'examen d'une commission
chargée de faire un rapport ce matin . Mais la
commission exécutive , peu satisfaite de ce délai , qui
pourrait avoir les suites les plus graves pour la tranquillité
publique , a sommé le président de convoquer
hier encore le sénat , pour qu'il procédât , dans la journée
même , à l'acceptation ou au rejet de la résolution
FRUCTIDOR AN VIII. 389
du grand-conseil . Le sénat , indisposé de cette sommation
, a passé à l'ordre du jour , refusant de s'en occuper
avant aujourd'hui
Cependant vingt- un membres du sénat se retirèrent
et déclarèrent au gouvernement qu'ils donnaient leur
ayeu à la loi telle qu'elle était.
D'après la constitution , le sénat ne pouvait plus se
trouver en nombre suffisant pour délibérer ; cependant
un nombre à- peu- près égal d'opposants se réunit le 20
thermidor au matin , et après une discussion très- animée
en comité secret , il déclara ne pouvoir adopter ,
et se sépara paisiblement.
La commission exécutive ayant pour elle tout le
grand- conseil , une grande partie du sénat et la nation
entière , ne s'arrêta point à cette opposition partielle ,
Elle'fit choix des trente -cinq législateurs qui devaient
rester , parmi lesquels se tronvèrent même quelques opposants.
On a procédé ensuite , dans la soirée du 20 , à la nomination
des huit membres qui devaient être pris dans
toute l'Helvétię ; ce sont les citoyens Schmidd , préfet
national du canton de Basle ; Ruttimann , préfet national
du canton de Lucerne ; Fusli , ancien magistrat
du canton de Zurich ; Schuler , ancien magistrat du
canton de Schwitz ; Wittembach , homme de lettres de.
Berne , et ancien magistrat ; Lang ( du Valais ) , de la
chambre administrative ; Sacei ( de Bellinzona ) ci - devant
chancelier ; Berrenschwand , président de la chambre
administrative de Fribourg. Demain 21 , on doit
s'occuper de la nomination du nouveau conseil exécutif.
La tranquillité publique n'a pas été troublée un seul
instant. Aucun acte de violence n'a eu lieu . On avait
ordonné quelques patrouilles , par précaution ; mais
elles n'ont eu aucun désordre à réprimer , et le cours
ordinaire des affaires n'a éprouvé aucune interruption.
390 MERCURE DE FRANCE ,
Du 9 août , 21 thermidor .
Toutes les troupes en garnison dans cette commune
sont sur pied ; de nombreux détachements ont parcouru
la ville hier et toute la nuit dernière : le bon ordre n'a
pas été troublé un instant. On a observé que les plus
forts de ces détachements se sont tenus , pendant toute
la durée des séances à portée des conseils.
La salle du grand conseil a été fermée hier dans l'aprèsmidi
; on assure que c'est par ordre de la commission
exécutive .
Les sept membres du nonveau conseil exécutif sont
nommés . Ce sont les citoyens Frisching , Savary et Dolder
, ex-membres de la commission exécutive , et Zimmerman
du grand conseil ; Glaire , de la commission
exécutive ; Schmidt , préfet national du canton de
Bâle ; Ruttimann ' , préfet de Lucerne.
Il était impossible de ne pas donner d'abord
les détails de cette journée d'espérance , dont les
suites répareront sans doute les maux de l'Helvétie.
Nous renvoyons au prochain numéro un
coup - d'oeil général sur cet intéressant pays , où
la démence avait essayé la plus coupable des
révolutions , puisqu'elle ne pouvait pas établir ,
mais interrompre le bonheur et la liberté.
FRUCTIDOR AN VIII. 391
INTERIEUR.
PARIS .
Il est étonnant que les faiseurs de contre - révolution
ne soient pas découragés , depuis dix
ans , par la mal- adresse de leurs émissaires , par
l'impossibilité bien reconnue de leurs entreprises ,
et surtout par la volonté si prononcée du peuple
français . On dit que les agents de la dernière
conspiration dénoncée par le gouvernement , et
dont nous avons parlé dans le quatrième numéro
de ce journal , s'étaient chargés de livrer le port
de Brest à l'un des princes réfugiés en Angleterre
. Si ce projet absurde a vraiment été conil
doit jeter sur ses auteurs le plus grand
mépris . Ne serait- ce pas deshonorer à la fois son
rang ou son malheur , que de conspirer ainsi ,
loin de tout danger , chez les ennemis naturels
de la France ? Henri IV reconquit son trône au
milieu de ses états ; il le dut à la victoire et à la
clémence . Il était entouré des plus grands hommes
, et lui - même il mérita ce nom. Quand on
ne peut prétendre aux mêmes succès , il faut
céder sagement à la fortune . Ne vaut- il pas mieux
se reléguer aux extrémités de l'Europe , que de
çu ,
392 MERCURE DE FRANCE ,
promener une haine impuissante autour des
frontières de sa patrie ? Toutes les maisons régnantes
ont eu leurs jours de gloire et de décadence
. Il existe dans le peuple français je ne sais
quoi de fier et d’indocile qui se lasse bientôt du
règne des princes fainéans. Ce peuple a toujours
changé de constitution ou de maître , lorsque des
mains assez fermes ne l'ont pas gouverné. Il
veut aujourd'hui conserver sa gloire et obtenir
le repos
. Or , des contre- révolutions telles que
les desirent quelques insensés , ne lui donneraient
pas le repos , et lui ôteraient sa gloire.
Elles sont donc aussi méprisables que criminelles.
C'est à ces folles tentatives sur Brest , qu'il
faut sans doute attribuer la sévérité des dernières
mesures prises contre les prévenus d'émigration
et les amnistiés des départements de l'Ouest .
Ainsi l'ordinaire effet des conspirations tramées
au dehors , est toujours d'amener de nouvelles
rigueurs au dedans . Ces conspirateurs aveugles
vont directement contre le but qu'ils se proposent.
La démence de leurs tentatives pouvait d'abord
n'être vue qu'avec dédain ; mais la cruauté
froide et obstinée avec laquelle ils exposent tous
ceux qu'on croit leurs complices , doit appeler
l'indignation universelle : ceux même qui les ont
d'abord servis , sentiront de jour en jour qu'ils
FRUCTIDOR AN VIII. 393
peuvent mieux employer leur dévouement et
leur courage
.
Le ministre des finances honore tous les jours
şon administration par l'esprit ' d'ordre , de justice
et d'économie qu'il y développe. Il vient de
faire un rapport.excellent sur les rentiers , qui
recevront désormais en numéraire ce qu'on leur
payait en bons d'arrérages.
Le général Berthier est parti le 30 thermidor
pour Madrid , avec le caractère de ministre plénipotentiaire
.
Nous donnerons dans le prochain numéro
l'arrêté des consuls sur les jours fériés , et la
circulaire que le ministre de l'intérieur vient
d'adresser aux préfets sur ce même arrêté.
Statistique du département du Calvados .
LEE département du Calvados , situé entre le 15. et le
16. degré de longitude , et au 48. degré de latitude
, tire son nom d'un rocher placé dans la mer , le
long de ses côtes , à la gauche de l'embouchure de la
rivière d'Orne . Il est borné au nord par la mer , au midi
par le département de l'Orne , au couchant par
celui de la Manche , au levant par celui de l'Eure ; et il
répond à une partie de la moyenne et basse Normandie
Division du Territoire.
Ce département est divisé en six sous préfectures ,
394 MERCURE DE FRANCE ,
dont les chefs -lieux sont Bayeux , Caen , Pont- l'Evêque
Lisieux , Falaise et Vire .
Caen , ville principale , placée au milieu d'un riche
bassin , à un myriamètre cinq kilomètres de la mer ,
avec laquelle elle communique par la rivière d'Orne ,
offre une des positions les plus favorables aux arts , au
commerce et à l'agriculture . Elle est la résidence du
préfet , le siége des tribunaux civils et criminels , d'une
école centrale qui doit remplacer ses colléges et son ancienne
université , et d'une école de médecine . Elle
po sède un jardin de botanique , et plusieurs établissements
d'éducation et de bienfaisance . Sa population s'é-
Jeve à 40,000 ames , dont partie est employée à des manufactures
de dentelles , de bonneteries , etc.
La population du département en général est de
500,000 habitants ; sa garde nationale sédentaire , de
100,000 hommes. La surface de son territoire est de
6,265 myriares. Sa contribution foncière pour l'an 8 ,
est de 5,864,700 fr. ; et sa contribution mobiaire , de
770,000 fr.
Rivières.
Le département du Calvados est arrosé de plusieurs
rivières considérables , qui toutes ont leur cours du sud
au Lord , et se déchargent dans la mer.
La Touque prend sa source dans le département de
l'Orne , passe à Fervaques , Lisieux , Pont - l'Evêque ,
et se jette dans la mer au Gué- de - Trouville . Elle est
navigable dans sa partie inférieure , et porte bateaux
jusqu'à Lisieux ; mais il serait possible de perfectionner
sa navigation , en resserrant son lit près de son embouchure
, dont les envasements rendent l'accès difficile .
La Dive prend sa source dans le département de
l'Orne , passe à Crocy , Couleboeuf et Dives ; elle se jette
dans la mer sous la côte de Beuzeval, Cette rivière est
FRUCTIDOR
AN VIII. 395
navigable
jusqu'au
pont de Saint - Sauson . On pourrait faire remonter
sa navigation
jusqu'à
l'embouchure
de l'Ante , et , au moyen d'écluses
rendre cette autre rivière
navigable
jusqu'à
Falaise. La rivière d'Orne prend sa source dans le départe- ment du même nom , à 10 kilomètres
au dessus de la commune
de Séez. Après y avoir reçu plusieurs
petites rivières , elle coule sur le territoire
du Calvados , passe à Clecy , Harcourt
, vient baigner les murs de Caen , où elle fait remonter
les navires caboteurs
, dont le tirant d'eau est de 32 décimètres
, et se décharge
dans la mer
près de la Fosse de Colleville
. La rivière de Vire prend sa source dans les vallées du même nom , traverse une partie du département
de la Manche , et se jette dans la mer au dessous d'Ysigny . Elle reçoit le lang de son cours plusieurs
rivières qui la rendent navigable
dans sa partie inférieure
. Près de son embouchure
ses eaux s'étendent
sur une plage de 8 kilomètres
de largeur , et à chaque marée submergent une grande étendue de terrain productif
. Le gouverne- ment a sous les yeux plusieurs
projets dont l'exécution
rendrait
ces plaines à l'agriculture
, et faciliterait
la navigation
de cette rivière .
"
Les rivières d'Aure et de Drôme , dont l'une prend sa source près de Caumont , et l'autre près de La Fer- rière , coulent à peu près parallèlement
, se perdent dans le même gouffre ( appelé la Fosse- de- Soucy ) , et vont
filtrer au pied des rochers qui bordent la mer.
Pêches.
Toutes ces rivières abondent en différentes
espèces de poissons , dont plusieurs , tels que la lamproie et l'alose , remontent
de la mer. On pêche aussi sur les côtes une grande quantité d'huîtres , qui sont l'objet d'un com- merce très-lucratif à Rouen et à Paris. Plusieurs
autres
396 MERCURE DE FRANCE ,
T
pêches maritimes , celles du hareng , du maquereau ,
etc. ajoutent encore de nouvelles ressources aux productions
de la terre.
Productions territoriales.
Elles consistent en bled , seigle , sarrasin ou bled poir
haricots , pois , et autres grains . On y cultive le lin et
le chanvre pour les toiles et les cordages , la navette
pour en extraire l'huile. Les prairies , qu'arrosent les
rivières d'Orne , de Vire , etc. nourrissent de nombreux
troupeaux de boeufs , de moutons , mais surtout de chevaux
, connus par la beauté de leurs formes , leur force
et leur agilité . Les prairies artificielles donnent la nourriture
des vaches et autres animaux employés à la culture.
Dans ce département , la vigne est remplacée par
le pommier et le poirier , qui fournissent le cidre et le
poiré dont on extrait de très - bonnes eaux -de - vie . La
terre , qui engénéral est argillo -calcaire , est revêtue
d'une couche végétale très -épaisse , et , dans les années
d'abondance , produit plus que la consommation des
habitants.
Bois.
L'étendue des bois de ce département est peu considérable
, et diminue tous les jours par les défrichements
qui s'y opèrent. Une des causes de ce déboisement
rapide est sans doute la fertilité du terrain nouvellement
défriché , dont le produit surpasse de moitié celui
du même terrain planté de bois. C'est au gouvernement
à opposer quelques restrictions à la liberté du propriétaire
, et à sacrifier des spéculations privées à l'intérêt
de tous et de l'avenir.
Minéralogie.
Il est vrai que l'étendue des masses alcaires et les
couches de schiste que l'on trouve dans différents canFRUCTIDOR
AN VIII. 397
1
tons , fait soupçonner l'existence de plusieurs dépôts
considérables de charbon de terre ; cependant on n'a pu
jusqu'à ce jour en découvrir que dans la commune de
Littry , près de Baynes . Le charbon de cette mine , exploitée
depuis 1740 , se transporte par terre à des distances
considérables , parce qu'il ne s'en trouve pas
d'autres dans l'immense bassin compris entre les rivières
de Seine , de Sarthe , la mer , et partie des départements
du Nord .
Le département du Calvados n'offre que peu de mines
métalliques exploitées . La mine de fer seulement s'y
trouve dans tous les états , et donne la teinte aux argilles
et aux grès . Il existe aussi , dans différents endroits ,
des masses considérables de pyrites martiales , dont on
pourrait tirer un parti avantageux pour les arts . On ne
compte encore qu'une seule manufacture d'acide sulfurique
, établie près de Honfleur.
Botanique .
Les productions , dans les autres règnes de la nature
sont plus variées. Le botaniste surtout , trouverait parmi
les varechs qui tapissent les rivages et les rochers de la
des richesses encore inconnues. Le nombre des
espèces d'arbres , d'arbustes , de plantes , dont plusieurs
sont particulières au sol , s'élève à plus de 900 .
mer ,
Manufactures et Commerce.
L'industrie des habitants en général est peu tournée
vers le commerce et les arts manufacturiers ; soit que
les produits variés de leur sol leur fournissent de riches
dédommagements , soit aussi que , manquant des matières
premières , la guerre et la difficulté des communications
ne leur permettent pas de les tirer de l'étranger.
On vante cependant les belles dentelles de Caen ,
ses fabriques de futaine , de bonneterie et de chapellerie
, les filatures de coton et la coutellerie de Falaise ,
les draps de Vire , les frocs et les flanelles de Lisieux .
398 MERCURE DE FRANCE ,
Grandes routes.
L'entretien des grandes routes de ce département est
très-dispendieux . La plupart des chaussées en cailloutis
étant formées de pierres marneuses ou calcaires , qui se
brisent aisément sous le choc de la roue , exigent de
fréquents rechargements . Il serait utile que les ingénieurs
fissent la recherche des bancs de grès et des lits de cailloux
, qui leur fourniraient des matériaux plus propres
à ce genre de construction.
Navigation intérieure.
Les frais énormes et les difficultés qu'entraînent la réparation
des routes de terre , le grand nombre des rivières
, la pente insensible du terrain qu'elles arrosent ,
prouvent à la fois le besoin et la facilité des communications
par eau. Nous avons déja parlé de la nécessité de
perfectionner et d'étendre la navigation des principales
* rivières. On peut encore multiplier les avantages qu'elles
offrent au commerce. En joignant l'Orne à la Sarthe ,
qui communiquerait à la Loire par la Mayenne , on ou̟-
vrirait une nouvelle ' branche de navigation intérieure
entre les mers du Nord et l'Océan . Ce canal fournirait
un débouché aux productions naturelles et industrielles
des départements environnants , faciliterait le transport
des bois de construction qui y abondent , et dans les
temps de guerre servirait à ravitailler nos flottes.
Un canal qui unirait la Dive à la Touque , au moyen
de la rivière de Vire , et la Touque avec la Rille' , dont
les sources sont très- rapprochées , supplérait aux routes
de terre dont le nord de ce département est privé . Plusieurs
rivières sont encore susceptibles de jonctions d'une
utilité moins étendue , mais aussi évidente.
Ports.
La navigation extérieure n'attend pas de moindres
améliorations. Le département du Calvados , baigné par
FRUCTIDOR AN VIII 399
les eaux de la mer sur une étendue de 120 kilomètres ,
ne possède pas de ports importants , parce que les côtes ,
défendues par des rochers qui se prolongent très- avant
dans la mer , sont de plus exposées aux vents nord -ouest
et nord , qui amoncèlent dans les anses des sables et des
galets très - nuisibles à la navigation . Les ports de Caen
et de Honfleur sont les seuls qui méritent l'attention .
Le projet pour le nouveau port de Caen , qui consiste
à creuser , sous les murs de cette ville , un bassin qui
serait alimenté par les eaux de la mer , a eu l'approbation
de l'institut national , et est actuellement sous les
yeux du gouvernement.
Les envasements occasionnés par le refoulement des
eaux de la Seine , rendent souvent très - difficile l'accès
du port de Honfleur . On a proposé de remédier à cet
inconvénient , en creusant un canal de navigation le long
de la rive gauche de la Seine , jusqu'au point opposé ,
à Vilquier , et d'amener ainsi les eaux de cette rivière
dans le port. Ce canal , d'une exécution facile , ouvrirait
une communication de la pleine mer avec le port de
Rouen , en évitant les bancs changeants de Saint - Sauyeur
et de Quilleboeuf.
On trouve , à peu de distance de l'embouchure de
l'Orne , une baie connue sous le nom de la Fosse - de-
Colleville. Elle est abritée par les rochers qui gissent
sur la côte , et sur un fond d'argile compacte , recouverte
de sable gris , qui offre un attérage excellent. En
creusant un bassin à côté de cette baie , dans une prairie
dont le sol est beaucoup plus bas que le niveau des hautes
mers , on pourrait y former un grand établissement maritime
, d'autant plus intéressant qu'il serait le seul refuge
, dans la Manche , pour nos vaisseaux de guerre ,
qui s'y armeraient et protégeraient le commerce du
Havre , de Rouen et autres ports.
Il n'est pas besoin d'insister sur l'importance de ces
380 MERCURE DE FRANCE ,
travaux . En mettant à profit tout ce que la nature a fait
pour ce département , tout ce qu'elle a donné aux habitants
d'activité et d'industrie , le gouvernement présenterait
de nouveaux encouragements à l'agriculture , de
nouvelles espérances au commerce , trop peu connu
avant la révolution , et presque anéanti par la guerre.
Mais les améliorations , les entreprises utiles , la réparation
des maux de la guerre sont les fruits de la paix.
Madame Helvétius , née Ligneville , élevée
chez madame de Graffigny , auteur des Lettres
péruviennes , et femme du philosophe célèbre ,
auteur du livre de l'Esprit, est morte à Auteuil
près de Paris , agée de 80 ans.
ERRATUM pour le N.º IV .
A l'article Paris , pag. 307 , ligne 20 , au lieu de ces
mots , chaque démarche prudente du gouvernement le
désavoue , lisez le désarme.
t
( N. VI . ) 16 Fructidor An 8.
DE
REP
.FRA
.
MERCURE
DE FRANCE.
LITTÉRATURE.
POÉSIE.
DESCRIPTION de la Pêche et de la Chasse
tirée du premier chant des Géorgiques françaises
, par Jacques DELILLE.
SOUS
ces saules touffus , dont le feuillage sombre
A la fraicheur de l'eau joint la fraîcheur de l'ombre ,
Le pécheur patient prend son poste sans bruit ,
Tient sa ligne tremblante , et sur l'onde la suit .'
Penché , l'oeil immobile , il observe avec joie
Le liége qui s'enfonce , et le roseau qui ploie.
Quel imprudent , surpris au piége inattendú ,
A l'hameçon fatal demeure suspendu ?
Est- ce la truite agile , ou la carpe dorée ,
Ou la perche étalant sa nageoire pourprée ,
Ou l'anguille argentée , errant en longs anneaux
Ou le brochet glouton , qui dépeuple les eaux ?
Aux habitants de l'air faut- il livrer la guerre ?
Le chasseur prend son tube , image du tonnerre ;
DEPT
Scent
I. 26
402 MERCURE DE FRANCE ,
Il l'élève au niveau de l'oeil qui le conduit :
Le coup part , l'éclair brille , et la foudre le suit.
Quels oiseaux va percer la grêle meurtrière ?
C'est le vanneau plaintif, errant sur la bruyère ;
C'est toi , jeune alouette , habitante des airs !
Tu meurs en préludant à tes tendres concerts.
Mais pourquoi célébrer cette lâche victoire ,
Ces triomphes sans fruit , et ces combats sans gloire ?
O Muse ! qui souvent , d'une si douce voix ,
Imploras la pitié pour les chantres des bois,
Ah ! dévoue à la mort l'animal dont la tête
Présente à notre bras une digne conquête ,
L'ennemi des troupeaux , l'ennemi des moissons.
Mais quoi ! du cor bruyant j'entends déja les sons ;
L'ardent coursier déja sent tressaillir ses veines ,
Bat du pied , mord le frein , sollicite les rênes.
A ces apprêts de guerre , au bruit des combattants ,
Le cerf frémit , s'étonne , et balance longtemps .
Doit-il , loin des chasseurs , prendre son vol rapide ?
Doit- il leur opposer son audace intrépide ?
De son front menaçant ou de ses pieds légers ,
A qui se fiera-t-il dans ces pressants dangers ?
Il hésite longtemps : la peur enfin l'emporte ;
Il part , il court , il vole ; un moment le transporte
Bien loin de la forêt , et des chiens et du cor.
Le coursier , libre enfin , s'élance et prend l'essor ;
Sur lui l'ardent chasseur part comme la tempête ,
Se penche sur ses crins , se suspend sur sa tête ;
Il perce les taillis , il rase les sillons ,
Et la terre sous lui roule en noirs tourbillons .
Cependant le cerf vole , et les chiens sur sa voię
Suivent ces corps légers que le vent leur envoie ;
Partout où sont ses pas sur le sable imprimés ,
Ils attachent sur eux leurs naseaux enflammés :
Alors le cerf tremblant , de son pied , qui les guide ,

403 FRUCTIDOR AN VIII.
Maudit l'odeur traîtresse et l'empreinte perfide.
Poursuivi , fugitif, entouré d'ennemis ,
Enfin , dans son malheur , il songe à ses amis.
Jadis de la forêt dominateur superbe ,
S'il rencontre des cerfs errants en paix sur l'herbe ,
Il vient au milieu d'eux , humiliant son front ,
Leur confier sa vie , et cacher son affront.
Mais , hélas ! chacun fuit sa présence importune ,
Et la contagion de sa triste fortune :

Tel un flatteur délaisse un prince infortuné.
Banni par eux , il fuit , il erre abandonné :
Il revoit ces grands bois , si chers à sa mémoire
Où cent fois il goûta les plaisirs et la gloire ,
Quand les bois , les rochers , les antres d'alentour ,
Répondaient à ses cris et de guerre et d'amour ,
Et qu'en sultan superbe , à ses jeunes maîtresses
Sa noble volupté partageait ses caresses .
Honneur , empire , amour , tout est perdu pour lui.
C'est en vain qu'à ses maux prêtant un noble appui ,
D'un cerf tout jeune encor la confiante audace
Succède à ses dangers et s'élance à sa place ;
Par les chiens vétérans le piége est éventé.
Du son lointain du cor bientôt épouvanté ,
Il part , rase la terre , ou , vieilli dans la feinte ,
De ses pas , en sautant , il interrompt l'empreinte ;
Ou , tremblant et tapi loin des chemins frayés ,
Veille' , et promène au loin ses regards effrayés ,
S'éloigne , redescend , croise et confond sa route.
Quelquefois il s'arrête , il regarde , il écoute ;
Et des chiens , des chasseurs , de l'écho des forêts ,
Déja l'affreux concert le frappe de plus près.
Il part encor , s'épuise encore en ruses vaines.
Mais déja la terreur court dans toutes ses veines ;
Chaque bruit est pour lui l'annonce de son sort ;
Chaque arbre , un ennemi ; chaque ennemi , la mort.
404 MERCURE DE FRANCE ,
C
Alors , las de traîner sa course vagabonde ,
De la terre infidèle il s'élance dans l'onde
Et change d'élément sans changer de destin.
Avide , et réclamant son barbare festin ,
Bientôt vole après lui , de sueur dégouttante ,
Brûlante de fureur , et de soif haletante ,
La meute aux cris aigus , aux yeux étincelants.
L'onde à peine suffit à leurs gosiers brûlants.
Mais à leur fier instinct d'autres besoins commandent ;
C'est de sang qu'ils ont soif, c'est du sang qu'ils demandent.
Alors désespéré , sans amis , sans secours ,
A la fureur enfin sa faiblesse a recours .
Hélas ! pourquoi faut-il qu'en ruses impuissantes
La frayeur ait usé ses forces languissantes ?
Et que n'a-t- il plutôt , écoutant sa valeur ,
Par un noble combat illustré son malheur ?
Mais enfin , las de perdre une inutile adresse ,
Terrible , il se ranime , il s'avance , il se dresse ,
Soutient seul mille assauts ; son généreux courroux
Réserve aux plus vaillants ses plus terribles coups.
Sur lui seul à la fois tous ses ennemis fondent ;
Leurs morsures , leurs cris , leur rage se confondent.
Il lutte , il frappe encore : efforts infructueux !
Hélas ! que lui servit son port majestueux ,
Et sa taille élégante , et ses rameaux superbes ,
Et ses pieds qui volaient sur la pointe des herbes ?
Il chancelle , il succombe , et deux ruisseaux de pleurs'
De ses assassins même attendrissent les coeurs.
FRUCTIDOR AN VIII. 405
!
INVITATION D'ÉTÉ , A THAIS .
DEJA EJA le char des Heures
Touche au sommet des cieux ;
Le lion furieux
Sur nos frêles demeures
Verse un torrent de feux.
Le bocage t'appelle :
Honneur de mon jardin ,
Sous son ombre fidèle
En tout temps il recèle
La fraîcheur du matin. eg
Un ruisseau pur l'arrose ,
Et de ses petits flots
Le murmure dispose
Aux charmes du repos..
Sous la branche touffue
S'est caché le pinson ;
Il échappe à ma vue ,no
Mais j'entends sa chanson.
Viens l'encens de la rose
S'échappe du buisson ;
Près de la fleur éclose
Est la fleur en bouton.
Là , sous la main badine ,
L'oranger jeune encor ..
Avec mollesse incline
Et sa fleur argentine
A
Et ses fruits brillants d'or.
Là , pour la lèvre ardente
Qu'embrâse le midi ,
Mûrissent à l'envi
1
406 MERCURE DE FRANCE ,
La framboise odorante
Fille d'un doux abri ,
La groseille pendante
En longs bouquets pourprés ,
Et la fraise rampante
Et ses parfums ambrés.
Laisse l'éclat du marbre
Et l'orgueil des palais.
Vaudront-ils donc jamais
L'ombrage du jeune arbre
Où l'on repose en paix ;
La grotte où l'innocence
Vient chercher le silence ,
Le sommeil et le frais ;
L'onde au loin fugitive
Où la beauté craintive
Peut baigner ses attraits ;
Le tertre solitaire
Où , le soir d'un beau jour ,
Le cri de la colère
Mourut en cri d'amour ? ....
Ah , viens ! vive et légère ,
La corbeille à la main,
En chapeau de bergère ,
En corset du matin.
Soigneuse de te plaire ,
Flore , en ta pannetière ,
S'apprête à mélanger
Les roses du parterre
Et les fruits du verger.
Le myrte et l'immortelle
A ma voix vont s'unir ,
Et sur ton front courir
En guirlande nouvelle.
1
FRUCTIDOR AN VIII. 407.
Eillets de feu , jasmin
Au panache d'albâtre ,
Venez parer le sein
Cher au baiser folâtre !
Prodiguez vos odeurs ,
Suaves tubéreuses ;
Tulipes fastueuses ,
Déployez vos couleurs !
Galante marjolaine ,
Lauriers dus aux vainqueurs ,
Et toi , lys , roi des fleurs
Dont la rose est la reine ;
Brillants fruits du plaisir ,
Vous qu'Amour fit éclore
Des baisers du Zéphir
Et des pleurs de l'Aurore ,
Tombez ! allez mourir
Aux pieds d'une autre Flore :
Sur vos débris charmants ,
Vénus réserve encore
Un trône à deux amants.
DEGUERLE.
408 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGM E.
De moi , dans mon vrai sens , votre corps se nourrit ;
Dans un autre , souvent , j'empoisonne les ames :
Mais , dans l'un et dans l'autre également proscrit ,
La prudence et la faim me fait livrer aux flammes.
LOGOGRIP HE.
Je fais presque en tous lieux le tourment de l'enfance.
Est - on jeune , on m'oublie ; est- on vieux , on m'encense.
Je porte dans mon sein mon ennemi mortel :
Il veut m'anéantir ; et mon malheur est tel ,
Qu'en le perdant , je perds presque toute existence.
Déja de mes dix pieds huit sont en sa puissance ;
Mais il m'en reste deux , qui , dans le même sens ,
L'un à l'autre accollés , seront pris pour deux cents.
1 .
L'Enigme et le Logogriphe insérés dans le dernier
numéro , sont de LAMOTTE.
Le mot de l'Enigme est Lancette.
Le mot du Logogriphe est Café. 1
FRUCTIDOR AN VIII. 327
EXTRAITS.
L'HOMME DES CHAMPS , ou les Géorgiques
françaises , poème en quatre chants , par
Jacques DELILLE. *
DEUX ouvrages dignes des plus beaux jours
de notre littérature , ont paru presque en même
temps L'un est le Lycée du C. Laharpe **, dont
on a publié récemment trois nouveaux volumes
***; et l'autre est le poème des Géorgiques
françaises , composé par celui qui s'est fait tant
d'honneur en traduisant les Géorgiques latines.
Le Lycée du C. Laharpe offrira le tableau le
plus complet qu'on ait encore tracé des chefs-,
d'oeuvre de l'esprit humain , depuis Homère jusqu'à
nous. Pour élever un semblable monument,
il fallait réunir le goût que donne la nature à
celui que l'étude perfectionne : ce goût supérieur
, dont l'instinct et la réflexion dictent et
confirment à la fois les jugements, qui sent l'ai-
Ce poème se trouve à Paris chez les CC. Levrault , imprimeurs-
libraires , quai Malaquai , au coin de la rue des
Petits-Augustins ; et à Strasbourg chez les mêmes.
** Se trouve chez Agasse , rue des Poitevins , n.° 4.
*** Les tomes 8 , 9 et 10.
410 MERCURE DE FRANCE ,
mable simplicité des modèles anciens , comme il
apprécie l'art approfondi des maîtres modernes ;
qui est toujours ému par une beauté , toujours
repoussé par un défaut ; et qui surtout , en écrivant
sur les beaux - arts , reproduit leur charme
aussi bien qu'il analyse leurs secrets . On ne peut
nier que le C. Laharpe ne posséde éminemment
ces qualités nécessaires au vrai critique . Cependant
son cours de littérature n'a pas reçu tous
les éloges qu'il mérite . Il n'a point encore fait
taire tous les préjugés qu'il a combattus ; il irrite
peut -être en secret certains amours-propres qui
redoutent la présence d'un juge inexorable , fort
de sa renommée et de l'autorité des grands
hommes dont il est l'interprète. Les principaux
détails d'un si long ouvrage seront incessamment
examinés dans ce journal. En rendant compte
des trois derniers volumes , on jettera un coup
d'oeil sur les sept premiers. Les lecteurs aimeront
à parcourir avec nous les monuments de la
Grèce et de Rome , et surtout à s'arrêter au mi-
Jieu de ce beau siècle qui produisit à - la - fois
Corneille et Racine , Molière , la Fontaine et
Boileau , Bossuet et Fénélon , la Bruyere , Descartes
, Malebranche et Pascal , etc. etc. On se
convaincra de plus en plus que les doctrines littéraires
professées par ces grands hommes , sont
les seules véritables. Elles furent transmises à
FRUCTIDOR AN VIII. 411
Voltaire , à Montesquieu , à Buffon , nés vers la
fin de ce grand siècle , et les héritiers d'une partie
de sa gloire. Elles guident encore les talents contemporains
qui nous restent ; et Delille enfin ,
dans la préface du poème qu'il fait paraître , nous
apprend qu'il reçut ses premières leçons et ses
premiers encouragements de Racine le fils , de
l'auteur du poème de la Religion , qui lui-même
s'était instruit entre son père et Despréaux.
-Ces Géorgiques françaises , si longtemps attendues
, ont un succès que justifie le grand talent
du poète , et qu'ont aidé les circonstances.
Les esprits fatigués des tempêtes politiques , ont
besoin de se reposer dans les jouissances paisibles
des arts. Le souvenir des guerres civiles
et des proscriptions prêtait encore plus de
charme à la voix d'Horace et deVirgile . Ne courton
pas entendre une musique douce et tou
chante , lorsque l'ame a souffert et veut se consoler
? Et ne sait- op pas que , suivant un grand
homme , la poésie est la musique des grandes
ames ? Ainsi donc , que ce succès ne surprenne
plus ceux qui
Des xx redoublés admirant la puissance ,
Ont cru que Varignon fut seul utile en France.
La politique et les sciences exactes ne suffisent
point à l'imagination et au coeur de l'homme.
1
412 MERCURE DE FRANCE ,
le vide immense qu'elles y laissent ne peut être
rempli que par les beaux -arts.
Le traducteur de Virgile donne dans ce nouvel
ouvrage des preuves multipliées du rare talent
qui le caractérise , de cet art avec lequel il varie
les mouvements de notre vers , et force la
langue française à exprimer tous les détails
qu'elle avait rejetés jusqu'ici par orgueil et non
par impuissance. On a déja vu dans la description
de la chasse du cerf , citée au commencement
de ce journal , on verra dans d'autres morceaux
encore , tout ce qu'a de plus riche l'expression
pittoresque , et de plus savant la coupe de
la phrase poétique . S'il est vrai , comme le répéta
si souvent Voltaire , que notre langue est une
gueuse fière à qui on doit faire l'aumône malgré
elle , combien de fois l'a- t- elle reçue de l'auteur
des Jardins et des Géorgiques ! C'est pour
lui que la difficulté semble être en quelque sorte
une dixième muse.
Ce mérite est grand , sans doute ; mais voyons ,
avec tout le respect qu'on doit à un homme supérieur
, si d'autres parties essentielles de l'art
se montrent au même degré dans sa nouvelle
composition .
Le plan et le choix des épisodes ne semblent
pas avoir satisfait les bons juges , autant que les
détails de style et l'éclat de quelques descripFRUCTIDOR
AN VIII. 413
tions. Le poëme didactique ne peut sans doute
avoir dans sa marche et dans son ensemble , la
même liaison et le même intérêt que l'action
dramatique qui se passe toute entière dans le
coeur humain , et dont tous les mouvements se
succèdent en se fécondant les uns par les autres.
Mais , dans tous les ouvrages , quels qu'il soient ,
et surtout dans ceux où l'auteur donne des
instructions , il doit montrer la carrière qu'il
veut parcourir et le terme qu'il se propose d'atteindre
.
On est surpris de voir dans le début des
Géorgiques françaises , que cêt exemple donné
par les modèles de la poésie didactique ne sera
point suivi.
Le Chantre de Mantoue a pu des champs fertiles
Hâter les dons tardifs par des leçons utiles .
Mais quoi ! l'art de jouir , et de jouir des champs ,
Se peut- il enseigner ? Non sans doute ; et mes chants ,
Des austères leçons fuyant le ton sauvage , etc.
Il me semble que si l'auteur avait dès l'entrée
, indiqué sa route et son but , il aurait en
assurant ses pas , inspiré plus d'intérêt au lecteur
, qui veut être mené par une suite de préceptes
, quand il ne l'est point par le développement
d'une intrigue et d'une passion . L'auteur
a sûrement senti ce défaut , car dans sa préface
414
MERCURE DE FRANCE ,
il prétend s'être fait un plan que rien n'annonce
à l'ouverture de son poème.
Il faut l'écouter ; voici comme il expose le
sujet de ses quatre chants :
« Ces nouvelles Géorgiques , dit-il , n'ont rien
de commun avec celles qui ont paru jusqu'à
ce jour .... Le poème est divisé en 4 chants ,
qui, tous relatifs aux jouissances champêtres , ont
pourtant chacun leur objet particulier.
« Dans le premier , c'est le sage qui avec des
sens plus délicats , des yeux plus exercés que
le vulgaire , parcourt dans leurs innombrables
variétés les riches décorations des scènes . cham
pêtres , et multiplie ses jouissances en multipliant
ses sensations ; qui , sachant se rendre
heureux dans son habitation champêtre , travaille
à répandre autour de lui son bonheur ,
d'autant plus doux qu'il est partagé....
» Le second chant peint les plaisirs utiles du
cultivateur ; mais ce n'est point ici l'agricul
ture ordinaire , qui sème ou recueille dans leurs
saisons les productions de la nature , obéit à ses
vieilles loix et suit ses anciennes habitudes :
c'est l'agriculture merveilleuse qui ne se contente
pas de mettre à profit tous les bienfaits
de la nature , mais qui triomphe des obstacles ,
perfectionne les productions et les races indigènes
, force les rochers à céder la place à la
FRUCTIDOR AN VIII 415
vigne , les torrents à devider la soie ou à
dompter les métaux ; sait créer ou corriger les
terrains ; creuse des canaux pour l'agriculture
et le commerce ; fertilise par des arrosements
les lieux les plus arides ; réprime ou met à profit
les ravages et les usurpations des rivières ; enfin
parcourt les campagnes , tantôt comme une
déesse qui sème des bienfaits , tantôt comme une
fée qui prodigue des enchantements.
«<< Le troisième chant est consacré à l'obser
vateur naturaliste , qui , environné des ouvrages
et des merveilles de la nature , s'attache
à les connaître , et donne ainsi plus d'intérêt
à ses promenades , de charmes à son domicile et
d'occupations à ses loisirs ; se forme un cabinet
d'histoire naturelle , orné non de merveilles
étrangères , mais de celles qui l'environnent , et
qui , nées dans son propre sol , lui deviennent
plus intéressantes encore. Le sujet de ce chant
est le plus fécond de tous , et jamais une carrière
plus vaste et plus neuve ne fut ouverte
à la poésie.
« Enfin , le quatrième apprend au poète des
champs à célébrer en vers dignes de la nature
ses phénomènes et ses richesses , etc . >>
La division de ces quatre chants n'offre pas,
crois , un tout très- bien lié ; mais , telle qu'elle
est , il valait mieux l'annoncer en débutant . Un
416 MERCURE
DE FRANCE
,
aussi grand poète que Delille aurait facilement
trouvé des expressions élégantes pour dire : Je
chante la maison rustique , et le bonheur du
sage qui l'habite. Je le peindrai répandant
autour de son habitation les bienfaits de
l'agriculture perfectionnée , et les merveilles
de l'industrie ; étudiant près de lui , pour
orner sa demeure , tout ce que l'histoire de
la nature a de plus curieux , de plus doux
et de plus sublime ; et prenant quelquefois la
lyre pour célébrer les grands spectacles dont il
'est entouré.
Le plan , ainsi tracé , n'aurait plus permis au
poète de marcher au hasard , et l'aurait obligé
d'assortir ses idées , ses couleurs , ses mouvements
et ses épisodes , au sujet de chaque chant.
C'est ainsi que l'homme qui a donné le plus
parfait modèle du poëme géorgique , annonce
le sien dès le premier vers :
Quid faciat lætas segetes , etc.
Je chanterai , dit Virgile , les moissons , les
bois , les vendanges , les grands et les petits
troupeaux , les abeilles enfin , qui étaient ,
comme on l'a fort bien observé , un des trésors
de la campagne , quand l'usage du sucre n'était
pas connu en Europe. Grace à cette première
ordonnance , chaque chant a son ton particu
FRUCTIDOR AN VIII. 417
DES
cent
lier , qui s'accorde au ton général . La culture
des terres , dans le premier , amène naturellement
l'influence des constellations sous lesquelles
on laboure , on sème et on moissonne, 5
Toutes les destinées du laboureur semblent done
écrites dans les cieux , comme celles des plus
grands personnages. Et remarquez bien qu'on
ne peut blâmer un poète de ce temps- là , de mêler
aux connaissances astronomiques les rêves
de l'astrologie , puisque de graves historiens ,
d'illustres philosophes , n'étaient pas exempts
d'une semblable superstition . Cette suite d'idées
conduit sans effort le poète à la description des
prodiges qui suivirent la mort de César. A ce
magnifique épisode qui naît si bien du sujet ,
se lie naturellement le tableau des guerres civiles
, et la destruction
de l'agriculture
, dont Virgile
veut ranimer le goût et rétablir l'ancienne
gloire .
Hélas ! de ses honneurs le soc est dépouillé ;
Le colon fuit son champ que la guérre moissonne ,
Et la faux recourbée en glaive se façonne , etc.
Des objets plus doux et plus riants occupent la
seconde partie ; c'est la peinture des bois , des vergers
et des vendanges : aussi la digression qui la
termine est l'éloge si souvent imité du bonheur de
l'homme des champs . C'est en effet à la suite de
ASEINE
I.
27
418 MERCURE DE FRANCE ,
ces travaux qui sont des plaisirs , c'est dans des
paysages ornés sans culture , et non pas au milieu
des sillons fécondés par de pénibles sueurs ,
que cet éloge si aimable et si touchant devait
être placé . Ainsi , comme la première conceptión
est juste , tous les tableaux sont vrais , et
parfaitement adaptés à l'ensemble.
Les mêmes convenances se retrouvent dans
les deux chants qui suivent . La peste des animaux
finit le troisième , qui leur est consacré .
L'histoire des abeilles , la destruction de leurs
ruches , ne fait pas naître moins heureusement
le récit d'Aristée , qui a perdu ses essaims , et qui
les renouvelle par un prodige.
C'est par ces moyens qu'on peut mettre une
sorte d'unité dans le poëme didactique , comme
dans le drame et dans l'épopée . Si vous ne
suivez pas le fil secret qui doit guider l'enthousiasme
du poète comme la raison du philosophe
, alors votre sujet vous échappe sans
cesse , et vous échappez à votre lecteur . L'oreille
se plaît à suivre les doigts légers et brillants
du musicien qui se joue sur un clavier sonore
, et prélude à quelque concert , en prodiguant
les traits de l'harmonie la plus variée ;
mais l'ame n'est vraiment émue qu'au moment
où l'artiste trouve un beau motif, le remplit
tout entier , n'en paraît sortir un moment que
FRUCTIDOR AN VIII. 419
pour y rentrer avec plus de charme , et fait
parcourir à ceux qui l'écoutent un cercle ravissant
de sensations et d'idées toujours unies.
C'est là l'image du poète qui n'est que brillant ,
et du poète qui est sublime .
Ces réflexions m'entraînent trop loin . A Dieu
ne plaise que je veuille les appliquer à l'un des
plus beaux talents dont s'honore ce siècle ! On
me répondrait par un grand nombre de morceaux
charmants , que je sais par coeur , et qui
m'ont convaincu d'avance.
D'ailleurs , quel est le premier devoir du
poète ? c'est de faire de beaux vers ; et quel
poète s'en acquitte mieux que l'auteur des Jardins
et de l'Homme des champs ? A quelque
page qu'on ouvre ce dernier poëme , l'imagination
est éblouie de la richesse des images ,
et l'oreille est enchantée des effets de l'harmonie
.
Voyez ces vers déjà cités , ces vers dont l'exécution
eût désespéré tout autre poëte , et qui
semblent n'avoir été qu'un jeu pour celui- ci :
" J'entends ce jeu bruyant où , le cornet en main
L'adroit joueur calcule un hasard incertain .
Chacun sur le damier fixe , d'un oeil avide "
Les cases , les couleurs , et le plein , et le vide :
Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir ;
Leur pile croit , décroit. Par la crainte et l'espoir
Battu , chassé, repris , de sa prison sonore
420 MERCURE
DE FRANCE,
Le dez avec fracas part , rentre , part encore ;
Il court , roule , s'abat : le nombre a prononcé.
Plus loin , dans ses calculs gravement enfoncé ,
Un couple sérieux , qu'avec fureur possède
L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède ,
Sur des carrés égaux , différents de couleur ,
Combattant sans danger , mais non pas sans chaleur
Par cent détours savants conduit à la victoire
Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire .
Longtemps des camps rivaux le succès est égal ;
Enfin l'heureux vainqueur donne l'échec fatal ,
Se lève , et du vaincu proclame la défaite.
L'autre reste attéré dans sa douleur muette ;
Et , du terrible mat à regret convaincu ,
Regarde encor longtemps le coup qui l'a vaincu .
Il est impossible de peindre avec plus de vérité
le jeu du trictrac et des échecs. On croit entendre
encore retentir le bruit des dés . Et quel
art de varier la césure sans dénaturer le vers ,
de suspendre et de précipiter le rhythme , d'en
multiplier les mouvements et les repos !
Par la crainte et l'espoir
Battu , chassé , repris , de sa prison sonore
Le dez avec fracas part , rentre , part encore ;
Il court , roule , s'abat ….…….
L'attitude des deux joueurs d'échecs est parfaite
aussi dans son genre . C'est ici qu'on peut
dire avec Virgile :
In tenui labor, at tenuis non gloria.
Le sujet est petit , la gloire ne l'est pás.
FRUCTIDOR AN VIII. 421
1
Le poète continue de peindre les soirées d'hiver :
Ailleurs , c'est le piquet des graves douairières ,
Le lotto du grand- oncle , et le wisch des grands -pères.
Là , sur un tapis verd , un essaim étourdi
Pousse contre l'ivoire un ivoire arrondi ;
La blouse le reçoit . Mais l'heure de la table
Désarme les joueurs ; un flacon delectable
Verse avec son nectar les aimables propos ,
Et comme son bouchon fait voler les bons mots .
On se lève , on reprend sa lecture ordinaire :
On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire .
ces
Les vers sur le billard sont encore très- heureux
. Mais il est peut-être singulier qu'on choisisse
, pour l'amusement des campagnes ,
mêmes jeux que Voltaire a peints comme les
fléaux de la société , dans sa charmante épître
sur les embarras de Paris. On trouve même des
traces d'imitation dans quelques détails de l'auteur
moderne . Voltaire dit :
Chacun met son espoir
Dans ces cartous peints de rouge et de noir.
On trouve dans l'Homme des champs :
.... Mettrez-vous votre espoir
Dans ces tristes cartons peints de rouge et de noir ?
Ces deux vers excellents de Voltaire ,
Leur ame vide est du moins amusée
Par l'avarice en plaisir déguisée.
ont peut-être donné l'idée de ceux - ci :
Tous ces jeux où la sombre et morne oisiveté ,
422 MERCURE DE FRANCE ,
Pour assoupir l'ennui , réveillant l'avarice ,
Se plaît dans un tourment , et s'amuse d'un vice.
Les vers sur le vin de Champagne sont trop
au dessous de ceux de Voltaire dans le Mondain ,
et dans un autre poëme moins cité que lu.
On ne reproche point ces imitations à l'auteur
de l'Homme des champs ; il est assez riche de son
propre fonds pour ne rien emprunter . Mais on
demande seulement à ceux qui sont dignes de le
juger , si le jeu de trictrac , le lotto , le wisch et
le billard , qu'on trouve à la ville comme à la
campagne , sont les objets les plus intéressants à
montrer dans un paysage ? Voltaire s'écriait en
parlant de ces mêmes jeux :
C'est donc ainsi , troupe absurde et frivole ,
Que vous usez de ce temps qui s'envole ;
C'est donc ainsi que vous perdez des jours
Longs pour les sots , pour qui pense si courts !
Il me semble qu'un concert de famille , donné
dans la maison rustique , par les enfants qui feraient
tous leur partie, et par le père qui conduirait
l'orchestre ; que des romances chantées au clair
de la lune dans les nuits d'été , quand les lutins
et les fées se jouent sur les tours des vieux châteaux
; que des récits de bataille et d'amour au
coin du feu , dans les longues soirées de l'hiver ,
auraient fourni aux Géorgiques françaises des
peintures non moins neuves et plus touchantes.
FRUCTIDOR AN VIII.
423
On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire .
Ce vers peint très- ingénieusement la perfection
du premier , et l'abondance du second qui ne lui
a point permis de travailler avec le même soin .
Mais peut-être l'homme des champs , le sage , le
poète géorgique , placé au milieu d'une bibliothèque
choisie , aurait - il pu évoquer tous les
morts illustres autour de lui , et completter le
tableau que l'auteur n'a fait qu'indiquer. Je
sais bien que Thompson l'a essayé , que le C.
Saint - Lambert s'en est très - heureusement emparé
dans son chant de l'hiver , qui est rempli de
beautés de tous les genres ; mais ici le mérite de
l'invention est peu de chose , et les détails étaient
susceptibles de tant de variété , qu'on pouvait ,
dans un tel morceau , n'avoir aucune ressemblance
avec ses prédécesseurs.
t
L'auteur revient aux vrais amusements du village
, tels que les jeux de boule et de l'arc , et
la danse sous l'orme de la ferme . Ceux -là , sans
doute , appartiennent de plus près à son sujet.
Observons pourtant que Virgile épanche avec
abondancesa sensibilité lorsqu'il retrace les plaisirs
domestiques, la paix et l'innocence du ménage
rustique , et qu'il ne donne que cinq ou six vers
à la description des jeux du hameau . Il peint le
vieux laboureur assis sur l'herbe un jour de fête ,
et couronnant de fleurs et de vin la coupe qu'il
1
424
MERCURE DE FRANCE ,
offre à Bacchus , tandis que ses enfants se fortifient
dans les exercices de la palestre et de la
lutte. Et ne croyez pas que le repos de Virgile
soit un amusement frivole ! Tout - à-coup il s'écrie :
« C'est ainsi que les Voslques , les Sabins et
l'antique Etrusque ont acquis des corps vigoureux
et des ames inébranlables. C'est ainsi
que
Rome est devenue la maîtresse des nations . » La
plus grande idée morale et politique sort d'un
délassement champêtre . Virgile donne à ses contemporains
, dans des vers charmants , ces le
çons qu'après lui Tacite développa d'un ton plus
austère , en offrant les vertus des Germains agriculteurs
à la corruption des Romains dégénérés .
De pareilles beautés qui plaisent à l'ame et à la
pensée , égalent un poème didactique aux plus
belles créations.
Le second chant est consacré à
l'agriculture
que l'auteur appelle merveilleuse . C'est l'art de
creuser des canaux , de contenir les fleuves , de
les faire couler à travers les montagnes , etc.
Qu'on me permette encore une observation : si
le poème dramatique offre d'autant plus d'intérêt
, qu'il raconte à plus de spectateurs les
sentiments qu'ils ont éprouvés ; il semble que
la poésie didactique doive s'adresser au plus
grand nombre de ceux qui exercent l'art enseigné
par elle . Combien peu d'hommes des
FRUCTIDOR AN VIII. 425
champs ont droit de tenter d'aussi grandes entreprises
! Il faut abandonner de pareilles maisons
rustiques à Riquet et à Louis XIV. Si
vous ne chantez plus que pour l'opulence et
le pouvoir , la foule s'intéressera moins à vos
images. Ces grands travaux de l'industrie humaine
peuvent fournir des embellissements , des
digressions agréables au poème didactique ;
mais je doute qu'ils en doivent faire le fonds.
C'est du moins ainsi que nous l'enseigne le
grand maître , si bien traduit par celui que je
combats . Voyez le second chant des Géorgiques
latines. Après avoir chanté les arbres , l'olivier et
la vigne , Virgile se délasse par un éloge touchant
et magnifique de sa patrie . C'est là qu'il nous
peint , en passant , les aqueducs , les lacs et les
canaux empreints de la grandeur romaine .
Les mers des deux côtés nous présentent leur sein ;
Vingt lacs autour de nous ont creusé leur bassin ;
Ici , la terre étend son enceinte profonde ;
Là , tel qu'un océan , le Bénac s'enfle et gronde .
Au reste , ce second chant ne renferme pas
des morceaux moins brillants que le premier ;
mais les beautés me paraissent plus nombreuses
dans le troisième .
Le poète forme pour la maison des champs.
un cabinet d'histoire naturelle , et dépouille les
vallons , les côteaux , les bois d'alentour de tout
426 MERCURE DE FRANCE ,
ce qu'ils peuvent offrir de rare en pierres , en
cristallisations , en végétaux , etc ....Quelquesuns
de ces objets seraient peut-être mieux placés
dans un poème sur l'histoire naturelle , que dans
un poème sur les paysages ; mais les vers sont en
général si beaux , qu'ils doivent être accueillis
avec transport , à quelque place qu'on les trouve.
Et de plus , on sent que la botanique et d'autres
études aussi douces , s'accordent avec la paix des
hameaux et l'innocence des occupations pastorales
. Aussi les courses de botanique me paraissent
un des morceaux les plus aimables du
poème.
Et voulez-vous encore embellir le voyage ?
Qu'une troupe d'amis avec vous le partage :
La peine est plus légère , et le plaisir plus doux.
Le jour vient , et la troupe arrive au rendez- vous.
Ce ne sont point ici de ces guerres barbares
Où les accents du cor et le bruit des fanfares
Epouvantent de loin les hôtes des forêts.
Paissez , jeunes chevreuils , sous vos ombrages frais ;
Oiseaux , ne craignez rien : ces chasses innocentes
Ont pour objet les fleurs , les arbres et les plantes ;
Et des prés , et des bois , et des champs , et des monts,
Le porte- feuille avide attend déjà les dons.
On part :l'air du matin , la fraîcheur de l'aurore ,
Appellent à l'envi les disciples de Flore ;
Jussieu marche à leur tête : il parcourt avec eux
Du règne végétal les nourrissons nombreux .
Pour tenter son savoir , quelquefois leur malice
De plusieurs végétaux compose un tout factice :
1
FRUCTIDOR AN VIII. 427
·
Le sage l'aperçoit , sourit avec bonté ,
Et rend à chaque plant son débris emprunté.
Chacun dans sa recherche à l'envi se signale :
Etamine , pistil , et corolle , et pétale ,
On interroge tout : Parmi ces végétaux ,
Les uns vous sont connus ; d'autres vous sont nouveaux :
Vous voyez les premiers avec reconnaissance ,
Vous voyez les seconds des yeux de l'espérance .
Mais le besoin commande ; un champêtre repas ,
Pour ranimer leur force , a suspendu leurs pas ;
C'est au bord des ruisseaux , des sources , des cascades.
Bacchus se rafraîchit dans les eaux des naïades.
Des arbres pour lambris , pour tableaux l'horizon ,
Les oiseaux pour concert , pour table le gazon ;
Le laitage , les oeufs , l'abricot , la cerise ,
Et la fraise des bois que leurs mains ont conquise ,
Voilà leur simple mets. Grâce à leurs doux travaux ,
Leur appétit insulte à tout l'art des Meots.
On fête , on chante Flore , et l'antique Cybèle ,
Eternellement jeune , éternellement belle .
Leurs discours ne sont pas tous ces riens si vantés ,
Par la mode introduits , par la mode emportés ;
Mais la grandeur d'un Dieu , mais sa bonté féconde ,
La nature immortelle et les secrets du monde.
1
La troupe enfin se lève ; on vole de nouveau
Des bois à la prairie , et des champs au côteau ;
Et le soir , dans l'herbier , dont les feuilles sont prêtes ,
Chacun vient en triomphe apporter ses conquêtes.
Des peintures plus fortes exercent avec non
moins de succès le talent de l'auteur. Il décrit
les anciennes catastrophes du globe ( 1 ) , gra-
* L'auteur reproduit en général , dans ce troisième chant ,
les idées de Buffon sur la formation des montagnes et sur
428 MERCURE
DE FRANCE
,
vées sur sa surface et dans ses entrailles . Il a su
imiter de la manière la plus originale ce beau
mouvement par lequel Virgile rentre si bien
dans son sujet , à la fin du premier chant de ses
Géorgiques , et montre le laboureur heurtant
avec le soc les ossements des vieux guerriers
morts dans les plaines de Philippe et de Pharsale .
Dans ce désastre affreux quels fleuves ont tari ,
Quels sommets ont croulé , quels peuples ont péri ?
Les vieux âges l'ont su , l'âge présent l'ignore ;
Mais de ce grand fléau la terreur dure encore .
Un jour , peut - être , un jour les peuples de ces lieux
Que l'horrible volcan inonda de ces feux ,
Heurtant avec le soc des restes de murailles ,
Découvriront le gouffre ; et , creusant ses entrailles ,
Contempleront au loin , avec étonnement ,
Des hommes et des arts ce profond monument ,
Cet aspect si nouveau des demeures antiques ,
Ces cirques , ces palais , ces temples , ces portiques ,
Ces gymnases , du sage autrefois fréquentés ,
D'hommes qui semblent vivre encor tout habités ,
le déplacement successif des mers ; il ne devait donc pas
en parler comme d'un observateur inexact , puisqu'il adopte
son systême. Après avoir dit qu'il
Eleva sept fanaux sur l'océan des âges,
en faisant allusion aux sept époques de la nature , il ajoute
à l'instant :
Des bosquets de Montbard Buffon jugeait le monde ;
A des yeux étrangers se confiant en vain ,
Il vit peu par lui -même , et , tel qu'un souverain ,
De loin et sur la foi d'une vaine peinture ,
Par ses ambassadeurs courtisa la nature.
C'est une légère inadvertance .
FRUCTIDOR AN VIII. 429
Simulacres légers , prêts à tomber en poudre ,
Tous gardant l'attitude où les surprit la foudre :
L'un enlevant son fils , l'autre emportant son or ;
Cet autre ses écrits , son plus riche trésor ;
Celui - ci dans ses mains tient son dieu tutélaire ;
L'autre , non moins pieux , s'est chargé de son père ;
L'autre paré de fleurs , et la coupe à la main ,
A vu sa dernière heure et son dernier festin .
Il est des passages où le poète semble avoir
appelé autour de lui toutes les difficultés pour
les vaincre avec plus de gloire . Telle est cette
énumération de tous les insectes rassemblés par
ordre dans le cabinet d'histoire naturelle :
Vous-mêmes dans ces lieux vous serez appelés ,
Vous , le dernier degré de cette grande échelle ;
Vous , insectes sans nombre , ou volans ou sans aile ,
Qui rampez dans les champs , sucez les arbrisseaux ,
Tourbillonnez dans l'air et jouez sur les eaux .
Là , je place le ver , la nymphe , la chenille ,
Son fils , beau parvenu , honteux de sa famille ;
L'insecte de tout rang et de toutes couleurs ,
L'habitant de la fange , et les hótes des fleurs ;
Et ceux qui , se creusant un plus secret asyle ,
Des tumeurs d'une feuille ont fait leur domicile ;
Le ver rongeur des fruits , et le ver assassin
En rubans animés vivant dans notre sein.
J'y veux voir de nos murs la tapissière agile ,
La mouche qui bâtit , et la mouche qui file ;
Ceux qui d'un fil doré composent leur tombeau ;
Ceux dont l'amour dans l'ombre allume le flambeau ;
L'insecte dont un an borne la destinée ;
Celui qui naît , jouit , et meurt dans la journée ,
430 MERCURE DE FRANCE ,
Et dont la vie au moins n'a pas d'instants perdus.
Vous tous , dans l'univers en foule répandus ,
Dont les races sans fin , sans fin se renouvellent ,
Insectes , paraissez vos cartons vous appellent ;
Venez avec l'éclat de vos riches habits ,
t
Vos aigrettes , vos fleurs , vos perles , vos rubis ,
Et les fourreaux brillants et les étuis fidèles
Dont l'écaille défend la gaze de vos ailes ;
Ces prismes , ces miroirs savamment travaillés ,
Ces yeux qu'avec tant d'art la nature a taillés ,
Les uns semés sur vous en brillants microscopes ,
D'autres se déployant en de longs télescopes :
Montrez-moi ces fuseaux , ces tarières , ces dards ,
Armes de vos combats , instruments de vos arts ,
Et les filets prudents de vos longues antennes ,
Qui sondent devant vous les routes incertaines .
Que j'observe de près les clairons , les tambours ,
Signal de vos fureurs , signal de vos amours ,
Qui guidaient vos héros dans les champs de la gloire ,
Et sonnaient le danger , la charge et la victoire ;
Enfin , tous ces ressorts , organes merveilleux ,
Qui confondent des arts le savoir orgueilleux ,
Chefs - d'oeuvre d'une main en merveilles féconde ,
Dont un seul prouve un Dieu , dont un seul vaut un monde.
Il n'y a presque pas un seul de ces vers qui
n'offre un modèle d'élégance et de précision
dans le genre technique , et qui ne soit une
conquête pour la versification française . Celui
qui termine le morceau est sublime .
L'auteur continue , et veut ajouter à ce catalogue
d'insectes , tous les oiseaux et les quadrupèdes
indigènes empaillés et injectés à la maFRUCTIDOR
AN VIII. 431
nière de Ruysch. J'admire toujours la même
exécution dans le style , mais je ne sens pas
quelle espèce de plaisir éprouverait l'homme
des champs au milieu de cette galerie de squelettes
, quand il peut voir tous les oiseaux du
ciel errer autour de son toît de chaume , en répétant
leur chanson du soir et du matin ; quand il
entend sous son colombier roucouler le pigeon domestique
, et quand le cerf, le daim et le chevreuil
errent dans la forêt voisine . Ces tristes résultats
de la nature morte, sont utiles dans les laboratoires
des savants ; mais peuvent- ils embellir et
peupler le séjour d'un mortel sensible qui vit au
milieu des champs , et qu'environnent de toutes
parts les spectacles de la vie et de la fécondité ?
Le dernier chant est la poétique des trois autres
, et de tous les ouvrages du même genre ;
il donnerait lieu aux mêmes éloges et à quelques
objections semblables. Il ne tient point aux
premiers ; ou , pour mieux dire , les quatre chants
forment quatre petits poèmes séparés qui se
réunissent sous un même titre .
Ce défaut est racheté par une foule de
beaux vers ; et si l'on ne considère que le style ,
jamais peut-être la poésie française n'a vaincu
plus d'obstacles , et ne s'est montrée plus originale
que dans quelques passages de ce poème .
Le peud'ordre et d'ensemble qui règne dans ses
432
MERCURE
DE
FRANCE
,
parties tient , dit- on , à l'histoire de sa composition
. L'auteur , après la traduction des Géorgiques
, entreprit un essai sur la nature champêtre
. Il l'avait divisé en quatre chants ; l'art de
la connaître , l'art de la cultiver , l'art d'en jouir,
l'art de la chanter. Comme les bornes et le plan
des poèmes de ce genre sont plus ou moins arbitraires
, les détails de celui- là s'étendirent audelà
du premier dessein . Les richesses accumulées
sur le premier fonds , entrèrent en partie
dans les Jardins ; et celles qui ne purent y trouver
place ont rempli ce nouveau cadre , où brillent
encore éminemment l'éclat du style pittoresque
, l'art des détails techniques , et tous les
secrets de la versification . Il est aisé de connaître
les morceaux composés dans les jours du bonheur
, au milieu des cercles de Paris , entre les
justes éloges et les censures courageuses de l'amitié.
Quelques vers plus récents semblent avoir
été faits sous les brouillards de l'Allemagne ; et
ce climat, comme on sait , n'est point l'ami des
muses françaises .
Des hommes d'un goût très-délicat et très-exercé
disent que certains morceaux seraient corrigés
ou supprimés , si l'auteur habitait encore Paris.
Ils ne trouvent pas quelquefois les traits de sa
plaisanterie assez choisis et assez piquants . Tous
ont applaudi le portrait du curé de village : on
FRUCTIDOR AN VIIL
n'aime pas autant celui du maître d'école . O
dit que l'ame , ouverte aux plus touchantes im
pressions par le premier tableau , descend avec
quelque peine aux détails un peu burlesques du
second. L'art a voulu ménager un contraste ;
mais ce contraste n'est - il pas brusque et tranchant?
Quoi qu'il en soit , si le morceau reste , on
peut l'abréger , car il est surchargé de quelques
détails bien minutieux , comme
Ce doigt polisson
qui D'une adroite boulette a visé le menton.
Le goût de l'auteur doit faire encore moins de
grâce à ce chasseur qui ne parle que de meutes
et de chevaux ;
Qui met comme le cerf l'auditeur aux abois ,
ou Qui vient tuer le temps , la joie et vos perdrix .
Ces jeux de mots , ce mélange d'expressions pro
verbiales , et prises à- la-fois dans un sens physique
et moral , sont indignes d'un aussi grand
talent .
Ces exemples suffisent pour indiquer au lecteur
quelques disparates du même genre .
Je ne releverai point des réminiscences , des
hémistiches , quelques vers entiers pris à Voltaire
, à Saint-Lambert , à d'autres poètes. Il sufque
l'auteur soit averti pour remédier à ces
légères distractions . Mais il s'imite et se répète
fit
DEPT
1
28
434
1
MERCURE DE FRANCE ,
plus d'une fois lui- même . Il prodigue avec un
peu trop d'abandon les mêmes idées , les mêmes
formes et les même rimes.
Il reste une critique plus importante , et
je ne sais comment l'exprimer. Le traducteur
des Géorgiques , l'auteur des Jardins et de l'ouvrage
qu'on vient d'analyser , a porté si haut
l'art des vers , qu'on n'ose en parler devant lui,
On ne peut dissimuler cependant que sa versification
n'est point exempte de tout défaut ; elle
est ici plus négligée que dans les Jardins ; quelquefois
il se permet ces enjambemens vicieux
tant reprochés à l'auteur des Mois , et qui ôtent
au vers toute cadence en le brisant comme de
la prose. C'est au nom des lettres françaises
qu'il a tant honorées , qu'on se permet cette remarque
. Il doit se souvenir des exemples qu'il
á donnés lui-même , et transmettre aux jeunes
élèves qui pourraient abuser de son nom la véritable
doctrine de Boileau et de Racine , dont il
a retrouvé plus d'une fois la versification savante.
Toutes ces critiques ne peuvent nuire aux
beautés réelles de l'ouvrage. Ces beautés appartiennent
au grand talent de l'auteur : les défauts
sont dus peut- être à son éloignement de sa patrie
et de ses amis. Le poète doit s'attacher fortement
à la terre natale et à la langue maternelle ,
s'il veut que son goût ne s'altère pas. Il est dou-
1
FRUCTIDOR AN VIII. 435
blement exilé dans une contrée étrangère , car
il peut perdre sa renommée ainsi que son bonheur;
il est mal apprécié chez un peuple qui
n'est pas le sien , et ses compatriotes seuls peuvent
le mettre à la place qu'il a méritée . Puisse
donc le chantre des Géorgiques revenir bientôt
au milieu de nous , pour sa propre gloire et pour
celle de la France !
Aux Rédacteurs du Mercure.
Vous desirez qu'un vieillard , dont vous voulez bien
approuver quelquefois les opinions littéraires et entendre
les souvenirs , écrive aussi quelques pages dans
le Mercure , entretienne le siècle qui va commencer ,
de tout ce qu'il a appris pendant les deux tiers de celui
qui finit. Je me persuade difficilement que mes souvenirs
et mes opinions vaillent la peine de les recueillir.
Celles- ci , je veux dire mes opinions , sont presque toutes
plus anciennes que moi : quant à mes souvenirs , ils
sont en petit nombre , si on les compare à tous ceux que
l'on trouvera dans la correspondance de Laharpe , qui
va paraître , et dans les Mémoires de Marmontel , qu'on
sera , dit-on , bientôt en état de publier , ou dans d'autres
encore , qui s'échapperont tôt ou tard des cabinets qui
les renferment.
.
A la vérité , il peut être utile que tout homme croyable
prononce son témoignage sur les temps qu'il a parcourus
, et dise comment il a vu l'opinion publique s'y
former et s'y dissoudre ; par quel artifice de fausses
436 MERCURE
DE FRANCE
,
réputations se sont élevées , et par quelle nécessité , par
quel retour d'une justice inévitable , elles sont tombées
dans le néant qui les attendait . Mais celui qui a peu
de choses à raconter ou à enseigner , doit être sobre de
raisonnements et de récits. Je parlerai donc peu , et
j'espère que sur ce peu vous ne laisserez imprimer que
ce qui mérite d'être lu ; car votre indulgence pour les
causeries du vieillard , ne vous fera pas oublier ce qui
importe à l'instruction ou à l'amusement des lecteurs.
Il faudra seulement me permettre un mot sur vos
premiers numéros.
Vous voilà donc , comme les anciens chevaliers , armé
pour déconfire les nombreux félons qui corrompent le
goút en France. Vous aurez bien des combats à livrer ;
et combattre est une condition fâcheuse : on y recueille
beaucoup de haine pour un peu de gloire. Malheur à
qui ne sait pas , par la politesse , adoucir la défaite aux
vaincus , et se faire pardonner la victoire !
Vous le saurez : j'en juge ainsi par le succès de votre
première course , où M.me de Stael , la Clorinde du camp
ennemi , a vu les aigrettes de son casque fort dérangées ,
et son bouclier scientifique mis en pièces ; mais vous avez
été attentif à ne pas la blesser. Cela convient dans les
attaques littéraires , qui doivent ressembler à des joûtes
de tournois , et non pas à des combats à outrance .
Celui de Clorinde était de ce dernier genre . Il fallut
que Tancrède enterrât sa belle ennemie , et seulement
il eut la consolation qu'elle abjura dans ses mains l'erreur
de Mahomet . Il serait plaisant qu'un jour vous
fissiez renoncer M.me de Stael aux imaginations de sa
philosophie.
Pour moi , qui dans mes vieux ans, renonce à combattre
, je resterai spectateur , et consens seulement ,
et volontiers , à déposer dans le Mercure , quelquefois
et avec réserve , des remarques et des souyeFRUCTIDOR
AN VIII. 437
A
nirs littéraires , que dans le cours d'une assez longue
vie j'ai dû amasser par quelques lectures , et peutêtre
par la conversation de plusieurs hommes très - célèbres.
J'aurais en partie leur autorité , s'il suffisait
pour cela de les avoir observés avec beaucoup d'attention ,
et de les avoir comparés sans préjugés avec ceux qui
furent leurs maîtres , et qui doivent rester éternellement
les nôtres ; mais il faudrait , plus que je n'ai fait en
fréquentant leurs personnes , avoir approché de leurs
talents . Racan citait Malherbe , et on l'écoutait , parce
qu'il était poète aussi , quoiqu'il le fût d'un moindre
rang ; mais on souriait malignement quand la vieille
Mlle de Gournay , se pavanant de la gloire de Montaigne
, ne le nommait que son père ; car elle n'avait
hérité
que de son édition , et non de son génie . J'aurais
vingt ans de plus qu'elle et que Nestor , que je
ne serais
pas reçu à dire aux hommes du temps actuel
ce qu'il disait à ceux du temps d'Agamemnon , d'UJysse
et d'Ajax : « J'ai vécu avec des hommes meilleurs
que vous. » On me dirait très-bien : « Vous n'êtes pas
" Nestor ! » et ce discours est affligeant. Il faut même
croire que si on le lui pardonnait , c'est qu'il l'accompagnait
de tous les adoucissements de la politesse
tels que pouvait les comporter la franchise des âges
héroïques : car Homère ajoute que le miel coulait de ses
lèvres. Il vous faudra cependant quelquefois la faire ,
cette comparaison du beau siècle qui commence , et
qui ajoute à tant d'autres gloires celle de réparer tous
les malheurs ; mais vous saurez toujours être juste , et
envers ceux qui se présenteront à la renommée et
envers ceux dont elle a consacré les noms, Et entre
ces noms , je dirâi , sans être accusé par vous de superstition
littéraire , que ceux du grand siècle , donc
je n'ai pu qu'entendre parler , méritent une espèce de
vénération et de culte qu'il faut bien se garder d'abo-
'
438 MERCURE
DE FRANCE
,
lir. Nous devons le conserver , comme les Chinois conservent
celui des ancêtres. Qui n'aime point ces illustres
morts , n'est point digne d'aimer les vivants ; il pe
saura que les égarer et les corrompre .
Après cette profession de foi sur les siècles qui ont
précédé , qu'il me soit permis de dire un mot sur le
mien , et ce mot n'est pas celui d'un détracteur . Non ,
je ne l'appellerai point avec rigueur une dégénération
complète du siècle qui le précéda . Il est vrai que dans
le nôtre , les arts de l'imagination se sont affaiblis , et
que ses dernières années ont été troublées par une incursion
momentanée des barbares ; mais ces barbares
mêmes n'ont pu interrompre tout-à-fait la marche de
l'esprit humain ; et tandis qu'ils infectaient l'éloquence
et la poésie ( genres susceptibles d'une plus prompte corruption
que les autres ) , ils n'ont pu faire cesser les
travaux utiles à la physique , aux mathématiques , à
l'agriculture , etc .; les esprits se sont portés avec la
plus louable ardeur vers tous les objets susceptibles
d'observations et de calcul. On a proposé , et des méthodes
nouvelles , et quelques applications heureuses ,
quelques perfectionnements des méthodes déjà inventées
: on a même obtenu des découvertes. Les astronomes
ont pénétré plus loin dans les cieux , les chymistes sont
descendus plus avant dans les substances ; et , tandis
qu'Herschell augmentait le ' nombre des planètes , ils
ont réduit , dit- on , celui des éléments terrestres ; on
a dérobé la foudre à l'atmosphère ; on a osé tenter d'y
naviguer ; et si l'on n'a pu parvenir à s'y diriger , on
s'y est soutenu , et on a franchi d'assez longs espaces ...
J'admire ces prodiges de la sagacité humaine , et m’incline
devant les noms qu'ils ont rendus immortels : la
postérité les joindra aux noms les plus révérés. J'encourage
leurs successeurs qui arrivent , à accroître encore
nos étonnements et notre respect pour les sciences.
1
1
FRUCTIDOR AN VIII. 439
Mais vous , sans doute , vous les avertirez avec les sages ,
qu'il ne faut pas se reposer et s'enorgueillir , ni cesser
d'être laborieux et modestes ; car tout n'est pas découvert
, ni même retrouvé : l'antiquité jouissait d'une
foule de connaissances admirables que les âges suivants
ont négligées . La race humaine avance quelquefois
rapidement , puis elle recule sans mesure , et redescend
du haut des sommets des connaissances jusqu'au
dernier degré de l'abrutissement et de l'ignorance.
L'homme peut sans cesse acquérir ; il peut tout perdre
à la longue : ce sont deux vérités qui doivent nous être
également présentes.
Que le nouveau siècle continue donc ses progrès ! qu'il
achève d'hériter et de recueillir la richesse de tous les
âges , et qu'il l'accroisse ! qu'il cultive tout ( si tout
peut être cultivé à-la -fois ) ! Cette ambition de tous les
succès de l'esprit , convient à une aussi grande et aussi
ingénieuse nation que la nôtre ; mais il ne faut pas
que chacun ose concevoir cette ambition pour lui -même
, et se flatte de pouvoir réunir tous les talents et
toutes les connoissances. Ce fut un peu la maladie de
mon siècle ; on prenait tous les tons , on envahissait.
tous les genres. Mélange malheureux ! ambition impuissante
! Car premièrement , dans chaque genre , le ton
de l'homme de talent différera éternellement de celui
de l'homme qui n'a que des connaissances ; et ensuite ,
voyez ce qu'a produit cette universelle folie des prétentions
universelles ! car on ne s'en refuse aucune ,
celle du bien écrit , du fortement pensé, du sentiment
profond , et de la téte qui soutiendrait au besoin la
thèse de Pic de la Mirandole de omni scibili. Et s'il
faut m'expliquer en des termes plus sérieux , quelle
présomption dans un grand nombre de nos concitoyens
! quelle fureur dogmatique ! quelle manie de
s'ériger en chefs de l'esprit humain ! Et ne vous semble440
MERCURE DE FRANCE ,
t-il pas que c'est avec autant de droit , à- peu-près , que
ces petits sultans des Indes que les Européens châtient
quand ils veulent , et qui , possédant le tiers d'une île
et un peu de muscade , s'intitulent rois des rois et
cousins du soleil ? L'orgueil scientifique est devenu général
, et ne connait plus de bornes ; la multitude des
petits infaillibles ne peut plus se nombrer ; tous ont
la conscience intime de leur génie ; et , comme disait assez
plaisamment Duclos , le génie court les rues . De
quoi ne parlent -ils pas , et que ne décident- ils point?
Quel doute les arrête , et quelle barrière ne franchit pas
leur audace ? De -là une confusion totale dans un babil
sans fin .
Mais ce qui est plus merveilleux , c'est que de sibonnes
têtes avaient entrepris de décider les questions
politiques qui demandent le plus de méditations et de
mesures ; c'étaient eux qui voulaient nous rendre une
nation incomparable , une cité telle qu'il n'y en eut jamais.
Grace au ciel , un plus digne architecte est venu
les chasser. Mais , quand on considère quels ouvriers
construisoient l'édifice , au bruit de tant de phrases ,
on se rappelle malgré soi la comédie des Nuées d'Aristophane
, où les oiseaux , devenus politiques , veulent
bâtir une ville dans les airs .
Plus heureux sont les temps que nous voyons commencer
depuis quelques mois , où les bons esprits ,
se confiant à une autorité sage et magnanime , pourront
se livrer aux pensées de l'étude , suivre chacun
leur attrait avec confiance et modestie , rechercher les
anciens sentiers de la pensée , retrouver toutes les sources
du beau , et ressusciter notre gloire littéraire. Le gouvernement
le desire avec sincérité ; les esprits me semblent
disposés à produire ; l'agitation même les a exercés
: la fertilité pourra renaître ; et souvent la tempête
féconde le champ qu'elle a désolé . C'est à ceux qui
FRUCTIDOR AN VIII 441
président à cette revivification du génie français , c'est
à ceux qu'ils consultent , de veiller à ce que l'opinion
publique se prononce assez fortement , s'explique assez
nettement pour écarter les paradoxes , le mauvais goût ,
et la domination des cotteries ; pour rétablir l'estime
des modèles , pour que chaque écrivain sache qu'il ne
les obtiendra que par la vérité , et qu'alors seulement
il obtiendra de la gloire , parce que
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable.
On a beaucoup répété qu'il fallait se soumettre à
l'opinion publique ; et cette loi ne souffrirait point
d'exception , si l'on pouvait toujours constater quelle
opinion doit être appelée publique. Hélas ! ce n'est quelquefois
que la fantaisie d'un très-petit nombre de personnes.
Elle s'accrédite , et j'ai vu plus d'une fois qu'elle
a fait le tour de l'Europe , avant qu'on s'aperçût en
France qu'on avait donné cours à une erreur. Plus d'un
homme de talent a été égaré par cette confiance mal
placée en quelques maîtres . Plus d'un était né avec
un talent naturel , qui s'est jeté dans le style ambitieux
, et n'a plus écrit qu'avec effort : et malheur à
qui tâche ! dit Voltaire . Je vous en citerai un dont
j'honore assurément la mémoire : c'est Thomas. J'avais
été son compagnon d'études , et il supporta , du moins
très-longtemps , la liberté de mes avis. Un jour que
nous conversions ensemble sur le grand siècle , et qu'avec
finesse il observait dans des auteurs célèbres alors ,
et qui le sont restés , des commencements de corruption
du goût , de la recherche dans les pensées ou dans
les tournures , je lui demandai comment , avec cette
estime pour l'éloquence la plus saine , il paraissait en
chercher une beaucoup plus étudiée. Il convint du reproche.
J'admire encore sa franchise ; il soupira et me
dit : « On m'a persuadé qu'il fallait sacrifier à mon
་་
442.
MERCURE DE FRANCE ,
« siècle . » J'atteste la vérité de cette réponse . Ce qu'il appelait
le siècle , était trois ou quatre personnes , qui
avaient beaucoup plus d'autorité dans les matières de
philosophie que dans celles d'éloquence ; et il vint un
temps où il se repentit d'avoir suivi leur conseil.
Empêchez qu'on ne donne ce conseil erronné aux
jeunes gens qui montrent du talent ; dites à leur siècle
qu'il n'a pas le droit d'exiger qu'on lui sacrifie , et
qu'il n'y a d'autre autorité et d'autre culte littéraire
que le respect continuel du bon sens. B. V.
VARIETES.
PORTRAIT du grand CONDE , tiré des Mémoires
du comte Jean de COLIGNY, mort
le 16 avril 1686 , en sa terre de la Mothe
Saint- Jean , écrits et signés de sa main sur
les marges d'un Missel , et trouvés dans sa
chapelle *.
VOLTAIRE dit avec d'autres historiens , qu'au
nombre des partisans du grand Condé qui lui
demeurèrent fidèles pendant les troubles de la
guerre civile , un ou deux s'attachèrent à lui par
amitié et par grandeur d'ame , comme le comte
de Coligny et Bouteville . Des mémoires authen-
* Ces Mémoires avaient été acquis par le célèbre Mirabeau.
Son exécuteur testamentaire a bien voulu les confier
au Rédacteur..
C FRUCTIDOR AN VIII. 443
tiques du premier démentent complettement
cette assertion. Ce morceau que nous en tirons
offre un portrait trop curieux du prince , pour
ne pas être cité . La naïveté du style y donne encore
plus de prix .
" Je ne reprends jamais la plume , que ma pensée ne
soit de dire pis que pendre de M. le prince de Condé ,
duquel , à la vérité , on n'en saurait jamais assez dire.
Je l'ai observé soigneusement durant treize ans que j'ai
été attaché à lui ; mais je dis devant Dieu , en la présence
duquel j'écris , et dans un livre fait pour l'honorer ,
et où je ne voudrais pas avoir mêlé , avec l'Evangile qui
y est contenu , une menterie ; je professe donc devant
si Dieu , que je n'ai jamais connu une ame si terrestre ,
vicieuse , ni un coeur si ingrat que celui de M. le Prince ,
ni si traître ni si malin ; car , dès qu'il a obligation à un
homme , la première chose qu'il fait est de chercher en
lui quelque reproche , pour qu'il se puisse , en quelque
façon , sauver de la reconnaissance à laquelle il est obligé
; qui est une chose diabolique , et qu'il n'y a peutêtre
jamais eu que M. le Prince qui ait été capable de
la penser , et qui plus est de la mettre en pratique . Il
ne cherche de plus qu'à diviser ceux qui sont près de
lui , et me disait à Bruxelles : « Coligny , quand je serai
arrivé à Paris , il y aura bien des gens qui auront de
grandes prétentions de récompense ; mais il n'y en a
« pas un à qui je n'aie à répondre , et à lui faire quelque
reproches qui égalent les obligations qu'on croit que
« je puis leur avoir. » C'est à dire en bon français que ,
devant que de partir de Bruxelles , il était déja résolu
de ne faire justice à personne ; et avant que les obligations
qu'il avait aux gens eussent cessé , il commençait
déja à mitonner son ingratitude , et à se préparer
"
"
*
444
MERCURE DE FRANCE ,
à ne reconnaître personne . Je voudrais bien savoir si
le diable le plus exécrable d'enfer a eu de telles pensées
; mais il n'en eut et n'en aura jamais d'autres , il
en est incapable . M. de la Rochefoucault m'a dit cent
fois qu'il n'avait jamais vu homme qui eût plus d'aversion
à faire plaisir que M. le Prince , et que les choses
mêmes qui ne lui coûtaient rien , il enrageait de les
donner , vu qu'en les donnant il aurait fait plaisir. Le
b.... qu'il est , et je le maintiens b .... sur les saints
évangiles que je tiens en main , le b .... done avéré ,
fieffé , n'a que deux bonnes qualités , à savoir de l'esprit
et du coeur de l'un il s'en sert à mal , et de l'autre , il
s'en est voulu servir pour ôter la couronne de dessus
la tête du roi. Je sais ce qu'il m'en a dit beaucoup de
fois , et sur quoi il fondait ses pernicieux desseins ; mais
ce sont des choses que je voudrais oublier , bien loin
de les écrire. »
Cet exemple et mille autres semblables prouvent
qu'il est difficile de bien juger un grand
personnage , même quand il n'est plus. Il faut
se défier également et des panégyriques et des
satyres , et des histoires avouées et des anecdotes
secrettes. C'est de la comparaison de ces divers
monuments , c'est de leur opposition même , et
des jugements de plusieurs générations , que
peut se former le tableau fidèle de ces hommes
extraordinaires qui étonnent les uns , humilient
les autres , et , vus sous mille faces diverses
, ne sont trop souvent appréciés que par
haine ou l'enthousiasme.
la
Ces anecdotes de Jean de Coligny ressemFRUCTIDOR
AN VIII. 445
blent peu à l'oraison funèbre du grand Condé
par Bossuet . Les mémoires secrets des courtisans
de César et d'Alexandre étaient peut- être écrits
avec la même amertume . Antipater , Philotas
et Cassandre jugeaient leur maître avec quelque
sévérité ; mais les siècles n'ont vu que sa gloire .
Il en sera de même du prince de Condé . Nos
pères l'ont nommé grand malgré ses faiblesses ,
et nos enfants lui confirmeront ce titre en dépit
de Jean de Coligny.
A l'Auteur de l'article sur Beaumarchais ,
inséré dans le dernier Numéro.
Vous avez jugé , ce me semble , Beaumarchais avec'
un peu de sévérité. Savez-vous que Voltaire trouvait
dans les mémoires contre Goëzman , de l'éloquence de
tous les genres ? Croyez -vous que parmi les comédies
d'intrigue , le Barbier de Séville ne tienne pas toujours
un rang très-distingué ? Ne renferme-t -il pas d'excellentes
scènes ? S'il y a des traits de mauvaise plaisanterie
dans les nôces de Figaro , n'en trouve- t -on pas aussi de
très -piquants ? et cet ouvrage , ainsi que le premier , ne
porte-t- il pas l'empreinte d'un esprit original ?
Quant au caractère de Beaumarchais , je vous citerai
encore sur lui un mot de Voltaire : Je ne crois pas qu'un
homme si gai soit si méchant ; et ceux qui l'ont vu de .
près disent que Voltaire l'avait bien jugé. Ce Beaumarchais
, qu'on a généralement regardé comme un Gilblas
de Santillane , un Gusman d'Alfarache , le modèle enfin
446
MERCURE DE FRANCE ;
1
de son Figaro , ne ressemblait , dit- on , nullement à ces
personnages : il portait plus de facilité que d'industrie
dans toutes les affaires d'argent . Il y était bien plus.
trompé que trompeur. Sa fortune , qu'il dut à des circonstances
heureuses , s'est détruite , en grande partie ,
par un excès de bonhomie et de confiance dont on pourrait
donner des preuves multipliées. Tout homme qui
a fait du bruit dans le monde a deux réputations : il
faut consulter ceux qui ont vécu avec lui , pour savoir
quelle est la bonne et la véritable.
Linguet , par exemple , représentait d'Alembert comme
un homme diabolique , comme le vieux de la montagne
. J'avais eu le bonheur d'être élevé à l'oratoire par
un des amis de ce philosophe , et je l'ai beaucoup vu
dans ma première jeunesse. Il était difficile d'avoir plus
d'élévation et de bonté dans le caractère . Il se fâchait à la
vérité comme un enfant , mais il s'appaisait de même.
Jamais chef de parti ne fut moins propre à son métier.
Je ne suis point surpris que des hommes célèbres ,
témoins de ces jugements bizarres , si cóntraires à la
vérité , fassent assez peu de cas de l'opinion publique.
C'est parce qu'on fait grand cas de la vôtre , que tous
ceux qui ont connu Beaumarchais voudraient vous le
faire voir tel qu'il était.
Recevez les assurances de mon amitié ,
FONTANES.
ERRATA DU N.° V.
Page 385 , ligne 26 , qu'une telle constitution ne puisse
jamais être l'ouvrage , etc. supprimez la négation .
Page 370 , ligne 14 , des tyrans de toutes les dominations ,
lisez des tyrans de toutes les dénominations.
(
FRUCTIDOR AN VIII. 447
1
POLITIQUE.
EXTÉRIEUR.
B. AS SE - SA X E.
a
>
Si les chefs d'un Etat veulent bien connaître
leur force et leur faiblesse , et le plus ou moins
de considération dont ils jouissent , ils doivent
consulter l'opinion des Etats étrangers. C'est
quelquefois dans les journaux imprimés hors
de la France , qu'on peut bien voir ce qu'elle
est , et ce qu'elle doit être. Il paraît que les ressources
et la vigueur de son gouvernement sont
de jour en jour appréciées avec plus de justesse.
On adresse , à ce sujet , des vérités courageuses
aux cabinets ennemis du nôtre , dans plusieurs
feuilles périodiques publiées en Allemagne. On
lit avec plaisir les dernières réflexions du Spectateur
du Nord sur les intérêts des diverses
puissances continentales. Ce journal , qui paraît
tous les mois dans la Basse- Saxe , est rédigé par
un homme * que recommandent à la fois son
caractère et son talent , par un de ces Français
* M. Baudus.
7
448 MERCURE DE FRANCE ,
réfugiés , et non émigrés , dans une terre neutre
et hospitalière , qui , en présence de tous les
partis et de tous les excès , conserva toujours
des opinions indépendantes et sages , et qui sait
mettre autant de mesure et de choix dans ses
expressions que dans ses idées . Voici quelques
passages d'un coup-d'oeil qu'il jette sur la situation
de l'Europe et de la France .
"
Basse - Saxe , 28 juillet 1800.
Lorsque nous entreprîmes , dit l'auteur , de présenter
chaque mois l'ensemble des événements les plus
récents , et d'offrir dans une seule esquisse la situation.
de l'Europe , nous ne nous dissimulâmes ni les difficultés
ni les inconvénients d'un semblable travail . Il
est aisé d'écrire sous la date de chaque grande capitale
, ce qui est agréable à son gouvernement ; de parler
, par exemple , comme Russe , des intérêts de la Russie
; comme Français , de la guerre ; comme Danois 2
de la paix ; comme Anglais , de la coalition ; comme
Prussien , de la neutralité ; comme Autrichien , de la
monarchie ; comme Suisse , du républicanisme , etc. etc.
Mais parler en cosmopolite de tant d'intérêts opposés ;
groupper sans confusion , dans le même tableau , les
différentes puissances ; peindre leurs divers mouvements
sans qu'aucune d'elle ait à s'en plaindre ; montrer
les points où elles se lient et ceux où elles se heurtent
, ou bien les distances qui les séparent ; être toujours
vrai , et ne dire jamais de vérités ni dangereuses ni offensantes
; se tenir sur la ligne de la modération et de
la sagesse , dans des temps de chaleur et d'exaltation ;
renoncer à flatter les partis , à caresser les passions ,
c'est - à - dire , à tout ce qui intéresse la plupart des
FRUCTIDOR AN VIII. DEP? 449
hommes ; et , au milieu des secousses les plus variées ,
tendre toujours au même but , au bien général des
peuples et des gouvernements ; voilà ce que nous avons
souvent trouvé difficile dans la tâche que nous nous
étions imposée. Nous sommes loin de croire avoir su
vaincre ces difficultés ; mais il doit nous étre permis de
les rappeler , lorsqu'elles semblent se multiplier et s'accroître
.
Comment , en effet , parler des intentions ou des vues
des puissances , lorsqu'on n'aperçoit chez plusieurs
d'entr'elles aucun plan arrêté ; lorsque , pour d'autres ,
il est impossible de s'assurer que le plan d'aujourd'hui
sera celui de demain , lorsque d'autres encore paraissent
s'abandonner aux événements , au lieu de chercher
à les maîtriser ; lorsque presque partout les intentions
manquent aux forces ou les forces aux intentions , les
talents au caractère ou le caractère aux talents ; lorsqu'en
un mot la plupart des cabinets semblent n'offrir
que mystère ou oscillations , présomption ou impuissance
, insouciance ou avidité ?
« Sachons toutefois nous défier de ces tristes apparences
; flattons -nous , s'il est possible , qu'elles cachent
des réalités consolantes , et , adoptant une mesure dont
ne sauraient se plaindre les gouvernements , jugeons de
leurs intentions par leurs intérêts , ou plutôt , ne sachant
pénétrer ce qu'ils veulent , jetons un coup -d'oeil sur ce
qu'ils peuvent. Jamais , sans doute , la curiosité ne dut
plus épier leurs vues , ni la sagesse plus s'occuper de
leurs moyens , que dans des circonstances comme cellesci
, où tout semble se préparer pour des négociations
desquelles dépendront le sort de plusieurs Etats , et le
repos de l'Europe ..
« Puissances ennemies de la France , ajoute -t -il , si ,
comme tout l'indique , vous songez moins aux Bourbons
et aux royalistes qu'à vos propres intérêts , à votre
1
REP .FRA
.
I, 29
450 MERCURE DE FRANCE ,
indépendance et à la sûreté de l'Europe ; si votre premier
objet est de désoler la France , et de l'affaiblir de
manière à lui enlever la prépondérance que lui promettent
ses victoires ; si vous ne savez ou ne voulez
apercevoir de milieu entre son-asservissement et sa domination
, entre votre abaissement et le sien ; si vous
ne craignez pas de vous perdre vous -mêmes en travaillant
à sa perte ; avant de poursuivre cette guerre ,
dans laquelle vous cherchez votre salut et sa ruine , jetez
encore un regard sur les effets que vous en avez déja
obtenus ; comparez les événements avec ceux que vous
avaient promis les calculs de quelques spéculateurs sur
les finances françaises. On cherchait , on se demandait ,
il y a quelques mois , avec quels moyens , avec quels
fonds Bonaparte lèverait , équiperait , nourrirait assez
de troupes pour résister à l'Autriche ; comment , surtout
, il formerait cettę armée de réserve qu'on regarda
si longtemps comme devant n'exister que dans les gazettes
; et voilà que déja les armées françaises , ayant
repris l'Italie , conquis la Souabe , envahi la Bavière ,
se reposent sur le territoire de leurs ennemis , vivent
à leurs dépens , se nourrissent et se fortifient de leur
substance. Avec de telles armées , c'est sur ses ennemis
qu'un gouvernement lève les impôts dont il a besoin
pour la guerre . C'est sur sa richesse territoriale , sur le
nombre et sur le caractère de ses habitants , que la
France , quelle que soit la forme de son gouvernement
établira toujours en temps de guerre son systême de
finances ; c'est dans leurs besoins et leur détresse que
les armées françaises bien dirigées puiseront une nouvelle
vigueur. C'est dans les armées qu'est toute la force
de la nation : c'est à la frontière , c'est dans les armées
de la France qu'on trouve un esprit public plus fort ,
plus énergique que celui qui anime vos cités , vos assentblées
, vos conseils. Ce n'est pas là un enthousiasme
FRUCTIDOR AN VIII. 451
momentané , un courage éphémère , que le temps
peut réfroidir ; et s'il est un moyen de l'entretenir ,
de l'échauffer , c'est la guerre. La bravoure , l'impétuosité
françaises sont des ressorts que vous pourrez
comprimer , mais que vous ne briserez pas . Si vous
pouviez encore renvoyer au-delà du Rhin et des Alpes
les armées qui couvrent en ce moment l'Allemagne
méridionale et l'Italie ; à peine y auriez -vous réussi
qu'un mouvement contraire les ramènerait au coeur de
l'Italie et de l'Allemagne . Dans ce flux et reflux de forces
destructrices , je vois des digues pour la France ; où sont
celles des autres Etats ? Et si un jour ils se trouvaient
inondés par les armées françaises , si les chefs de ces
armées , aigris par la résistance , irrités par les obstacles
, laissaient agir les séditieux qui dans tout pays
menacent les autorités établies , à quel bouleversement
l'Europe ne serait - elle pas livrée ? Quelle honte et quelle
haîne ne s'attacheraient pas au nom des hommes qui ,
pouvant terminer heureusement cette guerre , l'auraient
témérairement poursuivie ! etc. etc. »
Suite de l'Article
RÉPUBLIQUE BATAV E.
QUI ne croirait qu'il s'agissait moins d'un traité que
d'une conquête ? et comment retrouver dans un tel asservissement
les traces de l'indépendance Batave ?
Que devint alors l'alliance avec la France ?
On poussa l'indécence jusqu'à soutenir qu'elle n'était
point blessée par celle qui venait d'être conclue avec
l'Angleterre , quoique les articles , qui stipulaient dans
l'une et dans l'autre les secours à accorder réciproquement
, fussent absolument inconciliables , et que si l'Angleterre
, par exemple , füt entrée en guerre contre la
452 MERCURE DE FRANCE ,
1
France , il eût été impossible aux politiques les plus habi
les de décider à laquelle des deux puissances la Hollande
devait ses secours . La révolution française ne tarda pas
à s'opérer , et bientôt l'on connut lequel des deux pactes
la Hollande regardait comme obligatoire."
Il reste à donner quelques notions sur les principaux
personnages qui ont figuré dans ce combat de la liberté
contre le despotisme , terminé par la violence qui a tout
écrasé , amis et ennemis .
1. Le premier qui s'offre sur la scène est le stathouder
lui -même , Guillaume V , prince semblable à ceux qui
se confondent dans la foule des souverains , faible , sans
caractère , et par conséquent peu sincère , opiniâtre ,
accueillant avec le même affabilité quiconque se présentait
à ses audiences , recevant les demandes , écoutant
les représentations avec douceur , avec une apparence
d'intérêt ; promettant toujours , pour oublier l'instant
´d'après tout ce qu'il avait promis ; doux et poli dans
la société , doué d'une mén ire prodigieuse , qui fournissait
souvent à sa coversation brillante une foule
d'anecdotes et de traits .'histoire peu connus . L'étranger
qui le voyait pour la première fois devait naturellement
être dupe de ces dehors séduisants , et prendre une
haute opinion de ce prince ; mais il soutenait mal l'épreuve
d'un examen plus approfondi , et l'on trouvait
promptement l'homme médiocre.
C'est surtout en affaires qu'il se montrait bientôt tel
qu'il était . Le prince de Brunswick , sous la tutelle de
qui sa minorité s'était écoulée , et qui s'était bien attendu
à éterniser sa domination , l'avait constamment
tenu dans l'ignorance des principes d'administration .
Aussi peu instruit dans ce qui regardait la marine et l'art
militaire , il ne connaissait bien que l'histoire , et surtout
celle de sa maison ; elle avait été pour lui l'école de tous
les préjugés et de toutes les prétentions , en tournant
FRUCTIDOR AN VIII. 453.
ses vues vers les moyens d'exécuter le systême de ses
ancêtres , c'est - à - dire l'entier asservissement de la Hollande.
Souvent les chefs du parti patriotique ont fait d'inu- '
tiles efforts pour l'éclairer sur ses véritables intérêts , et
pour le ramener à des idées raisonnables.
Ce prince avait , dans sa constitution physique , uno
particularité digne de remarque : c'était un irrésistible
penchant au sommeil qui s'emparait de lui aussitôt qu'il
cessait d'être en mouvement. Il s'endormait à table , il
s'endormait au jeu , et même en dansant des anglaises.
Le cabinet britannique pouvait compter en Hollande
sur un vice- roi dévoué à ses ordres absolus.
La princesse d'Orange , son épouse , était nièce du
grand Frédéric , et soeur de Frédéric Guillaume II ,
qui le remplaça sur le trône. On remarquait surtout
dans le caractère de cette princesse une hauteur portée
à un degré rare , même parmi les personnes de son rang
qu'on a le plus accusées de ce défaut , plus odieux que
les vices . Tout le monde la craignait ; personne ne l'aimait
, pas même ses propres enfants , que sa présence,
intimidait toujours .
Le prince et la princesse d'Orange étaient opposés en
tout, excepté en un seul point , le desir de dominer.
Les antipathies de leur caractère donnaient souvent
lieu aux scènes les plus étranges entre une femme baute
impérieuse , et un prince violent , dont les fureurs ,
presque puériles , conservaient toujours des traces de la
faiblesse qui les causait.
Mais la princesse d'Orange était plus implacable ,
plus vindicative ; elle aurait poursuivi bien plus loin
que son époux les objets de ses ressentiments , si elle
n'avait rencontré des obstacles insurmontables dans la
sagesse et l'humanité des lois du pays . Mais ce qui
ne pouvait se faire par les lois , s'exécutait par des
454 MERCURE DE FRANCE ,
émeutes populaire qu'elle avait à ses ordres contre les
´ennemis de la maison d'Orange . Du reste , cette princesse
a plus de résolution dans l'ame, que de combinaisons
dans la tête ; mais elle était environnée d'un conseil
de Gueldrois qui pensaient pour elle , et la faisaient
agir.
4
On avait encore eu peu d'occasions de connaître le
prince héréditaire , qui a épousé de uis une prin-
' cesse de Prusse , soeur du roi actuel . Ce jeune prince
a de plus que son père d'avoir fait la guerre , sans éclat
il est vrai ; mais du moins il a vu les camps et les armées
. On remarquait davantage le prince Frédéric ,
son frère ; et l'on reconnaissait le sang prussien qui
coulait dans ses ve nes , à son ardeur pour s'instruire
dans toutes les parties de l'art militaire , et à la bravoure
intrépide qu'il a développée dans les combats .
Il fut cruellement blessé dans une bataille contre la
France ; il passa , après l'expédition des Français en
Hollande , en 1795 , au service autrichien , fut l'ami de
l'archiduc Charies , et mourut des suites de sa blessure
qu'on n'avait jamais bien guérie . Il emporta les regrets
universels , et l'estime de ses équitables ennemis.
"
La soeur de ces deux princes a épousé le prince héréditaire
de Brunswick. Cette princesse est bonne
douce , prévenante , simple dans ses manières ; elle a
de la finesse et de la grace dans l'esprit , une instruc→
tion variée . La nature, a voulu la dédommager de ce
qu'elle lui avait refusé du côté des agréments de la figure.
Voilà ce qui concerne la famille sta houdérienne.
a
Parmi les citoyens , on remarquait d'abord le greffier
Faget , viei lard octogénaire vieillard , dont la tête
conserve toute sa fraicheur et toute son activité jusqu'au
dernier moment. Il est mort à près de quatrevingt-
six ans , subitement , sans douleurs , sans même
FRUCTIDOR AN VIII. 455
! །
s'en apercevoir , appuyé sur une fenêtre de son jardin.
Il était stathoudérien par systême . Ce même esprit
animait sa famille depuis plus d'un siècle , que les stathouders
la maintenaient en possession de la charge de
greffier des états -généraux , le plus lucratif de tous les
emplois de la république . Son caractère était doux ,
honnête et conciliateur . Il a laissé l'une des plus belles
bibliothèques de l'Europe .
M. de Bleeswyck était alors grand -pensionnaire de
Hollande ; il remplissait son troisième quinquennium.
On sait que cette place se donnait pour cinq ans , tandis
que celle de greffier était à vie.
Le grand pensionnaire était un homme très -savant ,
et surtout habile mathématicien ; ce qui n'est pas rare
en Hollande , où l'instruction est prodigieusement répandue.
D'abord stathoudérien , c'est le hasard et une sorte
de nécessité qui le rangerent du côté opposé.
Les chefs du parti patriotique se trouvèrent dépositaires
d'une pièce diplomatique d'une telle importance
pour le grand - pensionnaire , que sa vie pouvait dépendre
de l'usage qu'on en ferait .
Ce fut pour lui le lien d'une dépendance absolue .
Le stathouder fut furieux de sa défection : il força M.
de Bleeswyck de quitter sa place , quand la maison
d'Orange triompha en 1787. Il l'accabla de mauvais
traitements ; et il mourut de chagrin , peu de temps
après , dans la retraite où l'étude ne put pas le consoler.
Les chefs du parti patriote étaient les pensionnaires
d'Amsterdam , de Dort , de Harlem ; M. Van Beckel ,
M. Gyzelaar , et M. de Zeeberg.
Le premier était une ame vraiment romaine , ami
pur et sincère de la liberté : c'est par les lois qu'il voulait
la rendre à sa patrie , et il était persuadé qu'il en
456
MERCURE
DE FRANCE
;
trouverait les moyens sans sortir des principes de la
constitution politique , dont il avait une connaissance
profonde. Il était personnellement haï du stathouder ,
parce qu'à l'époque où les Américains , déjà unis
avec la France , formaient une nation libre , M. Van
Beckel avait imaginé un projet de traité que l'on devait
conclure avec eux , dans le cas où leur indépendance
serait généralement reconnue , et avait porté ce
projet à la discussion des Etats de Hollande . A la requisition
du ministre d'Angleterre , le stathouder avait
obtenu la punition de M. Van Beckel , avait contraint la
ville d'Amsterdam à lui substituer un autre pensionnaire
, et l'avait tenu long-temps en état d'arrestation .
Lorsque les patriotes commencèrent à' livrer quelques
attaques au stathouder , la ville d'Amterdam revint sur
ses démarches précédentes , réintégra M. Van Beckel
dans sa place de pensionnaire , et l'envoya de nouveau
soutenir ses intérêts auprès des états de Hollande . Le
prince d'Orange , comme tous les hommes sans éléva–´´
tion , crut , parce qu'il avait offensé Van Beckel , que
celui-ci devait ne respirer que vengeance ; il le regardait
comme son ennemi capital . Il se trompait ; M. Van
Beckel servait de tous ses moyens la cause de la liberté
, avec tout le calme d'une ame pure et inaccessible
aux passions . Il était si peu l'ennemi du stathouder
qu'il entrait dans son plan de le conserver ; car , quel- ¸
que forme que dût prendre la république , il lui fallait
toujours un pouvoir exécutif : il voulait seulement le
réduire à ses priviléges constitutionnels , faire justice
de toutes les usurpations , rendre au peuple la liberté
de ses élections , et fermer à jamais toutes les voies
au retour des abus.
Tel était alors le but de la révolution : elle changea
depuis de caractère ; le peuple s'en mêla ; les sociétés
populaires voulurent la conduire : mais la Hollande ,
FRUCTIDOR AN VIII.
457
resserrée dans un territoire peu étendu , ne trouvait
pas assez de ressources en elle-même pour faire tout
d'un coup ce qui n'a pu être , en France même , que
l'ouvrage du temps , des grandes passions et des grandes
résistances .
Quoi qu'il en soit , M. Van Beckel ne dévia jamais
de la ligne du vrai patriotisme et de l'inflexible vertu .
Il succomba ; mais il était tellement environné de la
vénération universelle , qu'après l'entrée triomphante
du prince d'Orange à La Haye lorsque tous les patriotes
dispersés cherchaient un asyle sur une terre
étrangère , lui seul osa rester dans Amsterdam , se mon◄
trant chaque jour sans affectation comme sans crainte ;
et , dans le moment de toutes les dénonciations et de
toutes les vengeances , personne n'eut l'audace d'inquiéter
cet illustre proscrit.
Le pensionnaire de Dort , M. Gyzelaar , était d'un
caractère tout - à - fait différent . Autant M. Van Beckel
était calme et ami des formes , autant celui- ci montrait
de vivacité. La chaleur naturelle à son âge ( il
avait tout au plus trente ans ) , donnait plus d'activité
et d'étendue à ses projets réformateurs ; et il est vraisemblable
que , s'ils eussent été secondés de la France ,
la puissance stathoudérienne aurait disparu dès cette
époque .
Gyzelaar avait reçu de la nature un esprit actif, une
grande fécondité de moyens : il luttait avec avantage
contre les circonstances les plus difficiles , et trouvait
des ressources où les autres ne voyaient que des obstacles.
Il appelait et concentrait , pour ainsi dire , sur sa
tête toute l'animadversion du parti d'Orange , et toute
la haine de la cour stathoudérienne . Il eut la sagesse
de se soustraire , par une fuite précipitée , à une vengeance
implacable , et qui eût été terrible. Il se retira
dans la Belgique , où il est encore.
458 MERCURE
DE FRANCE
,
Le pensionnaire de Harlem , M. de Zeeberg , était
un homme sage , et d'une conduite extrêmement mesurée
, versé dans la connaissance des lois et de la constitution
. Il s'était acquis beaucoup de considération
dans les Etats de Hollande : il y avait constamment
soutenu la cause de la liberté ; car il est à remarquer
que dans tous les tems la ville de Harlem a été opposée
aux stathouders .
M. de Zeeberg était digne d'être placé , avec les deux
autres , à la tête des affaires . Cependant , lorsque les
sociétés populaires voulurent trouver des torts à ces
mêmes magistrats , dont la conduite avait été quelque
temps auparavant si vivement applaudie , c'est M. de
Zeeberg qui fut attaqué avec le plus de violence. Il se
retira à Harlem , où il dut sa tranquillité à la réputation
de modération qu'il s'était acquise parmi les stathoudériens
: on se borna à lui ôter ses places .
Après ces trois hommes , qui ont joué les premiers
rôles , on trouve encore :
Le célèbre Paulus , fiscal de l'amirauté de la Meuse ,
ou ministre de la marine. Il étoit très-jeune encore
quand il entra dans les emplois , où scn génie trouva
l'occasion de se développer de la manière la plus utile
à sa patrie.
Lorsque le département de la Meuse fut confié à
ses soins , la Hollande était menacée d'une guerre avec
l'Angleterre . La marine était ruinée par le systême
soutenu des stathouders , qui ne songeaient qu'aux
troupes de terre , et ne tenaient aucun compte des
forces de mer. Les circonstances étaient pressantes.
M. Paulus dirigea ce grand ouvrage ; il introduisit
dans les travaux de l'amirauté un ordre , une économie ,
une activité inconnus jusqu'à lui . H anima du même
esprit l'amirauté d'Amsterdam ; et l'on fut étonné , au
bout de deux ans , de voir la marine hollandaise sorFRUCTIDOR
AN VIII.
459
tir , pour ainsi dire , de ses ruines , forte de quarante
vaisseaux de ligne , presque tous de nouvelle construction
.
Sa condu'te était si sage , que , quoiqu'il ne déguisât
pas ses opinions , les stathoudé: iens osaient à peine le blâmer.
Son intégrité leur en imposait ; et son mérite était si
universellement reconnu , il avait tellement gagné l'affection
de tous ceux qui étaient à ses ordres , son ascen
lant les dirigeait si bien , et les habitants de Rotterdam
, ville très -stathoudérienne , le voyaient avec
une telle vénération , enfin on sentait tellement le besoin
d'un homme doué de talents supérieurs , qu'aucune
intrigue n'aurait osé disgracier un homme qu'on
croyait ne pouvoir remplacer.
Il fut jusqu'an dernier moment l'ame du parti patriotique
: rien d'important ne se terminait sans son
avis . Combien n'a - t - il pas gémi de l'abandon de la
France ! Combien de reproches courageux n'a t il pas
adressés au ministre chargé de ses intérêts ! Combien
de fois ne l'a - t - il pas averti de la marche de l'armée
prussienne , en demandant à grands cris les troupes
promises et jamais envoyées au camp de Givet !
Enfin , lorsque tout fut consommé , et que l'ambassadeur
anglais eut commandé son éloignement , on désira
en France de connaître un homme d'une si haute
réputation. Il vint à Versailles , où il fut accueilli
avec distinction . Il y avait porté sa franchise , cet esprit
de liberté et d'indépendance qui sait mal déguiser
la vérité. Il fit des reproches , qu'on écouta sans y
répondre. On lui demanda des renseignements et des
conseils tardifs. Il alla visiter quelques- uns de nos
ports , en jugea les travaux , et quitta la France en
disant qu'il se faisait fort de créer une nouvelle marine
à cette puissance avec ce que coûtaient les malversations.
460 MERCURE
DE FRANCE
,
Paulus a eu le bonheur de voir renaître la liberté
dans son pays. La première assemblée constituante
qui se tint à La Haye , l'élut président à l'unanimité.
On a dit qu'en remplissant ses fonctions , il fut saisi
d'un rhume violent qui le conduisit en peu de jours
au tombeau.
Le dernier dont nous parlerons est le C. Schimmel-
Penninck , aujourd'hui ministre batave à Paris.
Fort jeune quand les mouvements révolutionnaires
commencèrent à éclater en Hollande , il s'était cependant
déjà distingué par un excellent ouvrage sur une matière
extrêmement importante et délicate , de Imperio
populari, ritè temperato , imprimé en 1784 : ouvrage
où brillent une grande force de raison , une connaissance
approfondie des lois des républiques anciennes , une
érudition solide , et des idées de liberté qu'il y avait
de la hardiesse à publier sous un gouvernement qui tendait
au despotisme .
Déjà il exerçait à Amsterdam la profession d'avoeat
, la plus libre de toutes avant la renaissance de la
liberté politique , et la plus honorable pour quiconque
savait s'élever à la hauteur de ses nobles fonctions . Il
avait en peu de temps obtenu les récompenses les plus
flatteuses pour le talent et l'honnêteté . Il recevait les
témoignages de la considération universelle , et voyait
ses opinions faire autorité dans les tribunaux . On croyait
nécessaire de s'assurer son suffrage dans toutes les affaires
de quelque importance.
Aussi-tôt qu'il fut question dans Amsterdam de réprimer
le pouvoir stathoudérien , tout le monde prononça
son nom .
On sent quel avantage lui donnaient dans toutes les
discussions ses premières habitudes , ses premiers travaux
et ses premiers succès . Aussi personne n'indiquait
avec plus de précision , dans les moments difficiles et
FRUCTIDOR AN VIII, 461
décisifs , et les pas qu'on pouvait faire , et les bornes
qu'on devait respecter.
Jamais la cour stathoudérienne n'osa depuis , dans
l'ivresse de son triomphe , rien tenter contre un homme
si estimé de ses concitoyens. Il est donc resté dans
Amsterdam , toujours respecté , toujours honoré , ami
des principaux chefs du parti de la liberté , et surtout
ami de Paulus. Beaucoup de rapports de caractère
de talents , de désintéressement , de patriotisme , unissaient
ces deux hommes.
Il avait servi la cause des anciens patriotes , il a servi
celle de la dernière révolution de tout son zèle , de
tous ses moyens , en homme qui n'avait rien désiré plus
ardemment que de revoir son pays libre . Il a reçu une
récompense bien flatteuse de ses travaux : nommé ministre
à Paris , c'est - à - dire au poste le plus important
de la république batave , comme l'ont jugé les habitants
d'Amsterdam , qui l'auraient retenu parmi eux ,
s'ils ne l'avaient cru plus nécessaire encore auprès du
puissant allié de leur patrie.
Il était utile , et peut-être intéressant , de présenter
l'histoire abrégée et peu connue , parcequ'elle est encore
trop récente , de la liberté , chez un peuple voisin
qui en est digne , qui a eu le courage de lui faire tous les
sacrifices , et qui s'est assuré le retour de ses plus brillantes
destinées , en donnant l'exemple rare , et vrainent
digne d'hommage , du plus religieux respect pour
la foi publique et le crédit national , au milieu des
changements , ou du moins des modifications successives
de plusieurs révolutions intérieures.
Nous offrirons en peu de pages l'état actuel de" la
Hollande ; nous tâcherons ensuite de mêler aux nouvelles
du moment les détails les plus intéressants sur
l'administration et l'organisation de ce pays.
462 MERCURE DE FRANCE ,
ESPAGNE.
Madrid , 1. fructidor.
Vous voulez donc qu'au lieu de faits , dont nous
sommes très -pauvres , je nourrisse ma correspondance
d'observations générales , de remarques sur ce pays ,
qui n'est pas le plus amusant de l'Europe . Vous me demandez
quelques détails sur le Portugal . Je dis peu ou
mal ce que je n'ai pas vu par moi - même ; mais enfin ,
pour vous complaire , je puiserai à une source qui me
paraît assez bonne . Comptez , au reste , que le prince
héréditaire ne se hâte pas de justifier les espérances
qu'il avait données , en paraissant vouloir l'indépendance
de son pays . On ne peut dire trop de bien de
l'ambassadeur de cette puissance en Espagne . Talent
distingué , connaissances très -étendues , sagesse , mesure
, dignité personnelle , représentation honorable ,
amabilité , il réunit tout cela . Il se nomme Carvalho :
c'était le nom de famille du marquis de Pombal. Il n'est
cependant pas son parent ; mais il est , ainsi que le chevalier
d'Aranjo , un des disciples de cet homme célèbre .
J'ai vu ici et ailleurs quelques Portugais , tant hommes
que femmes ; et il m'est démontré que la partie de la
nation rapprochée , par a naissance ou par ses facultés
pécuniaires , des ressources d'une bonne éducation , est
supérieure à cette même classe de la nation espagnole .
Il ne vous échappera pas que le Portugal , colonie de
l'Angleterre , est redevable de ce perfectionnement au
concours des étrangers qui y apportent les arts , la politesse
et l'industrie de la métropole .
Je viens de prononcer le nom de M. de Pombal : il
a fait secte dans son pays , et les hommes peu nombreux
que les Portugais ont à montrer à toute l'Europe ,
sont animés de son esprit.
FRUCTIDOR AN VIII. 453
:
Il y a aussi en Espagne une école particulière qui a
formé quelques hommes de mérite. C'est celle de M.
d'Aranda. Je vous en citerai deux seulement le chevalier
d'Urquijo , et M. Cornel , ministre actuel de la
guerre . Les autres , je vous les désignerai dans les renseignements
subséquents.
Je ne crains pas de dire qu'en France nous ne connaissons
pas l'Espagne , et que nos idées sont à cet égard
au revers de ce qu'elles devraient être . Je ne ferai aujourd'hui
qu'une seule observation ; elle embrasse deux
points très séparés . Nous vantons beaucoup le climat
d'Espagne ; il n'en est pas de plus fâcheux : nous croyonɛ
à la jalousie des époux ; il n'en est pas de plus faciles.
Vous voulez les spectacles : je vous les dirai . Mais
attendez -vous , s'il vous plait , à reculer jusqu'aux mystères
de la Passion et aux farces de Pathelin. Il faut être
juste , et rendre à chacun ce qui lui est dû . Le combat
des taureaux s'est élevé à une perfection à laquelle aucune
autre nation ne s'est encore condamnée : spectacle
épouvantable , où l'homme est en effet la seule bête
féroce qu'on y voie figurer .
Vous voudriez bien les sallons , n'est-ce pas ? Vous
allez croire que j'exagère : il n'y en a point ; point , vous
dis - je , pas un seul . Je vous montrerai une femme dans
le fond de sa maison , vivant en tête - à- tête et du matin
au soir avec un fonctionnaire nommé Cortejo , ( on
prononce Cortégo ) . Cet homme bâille , dort , fume ,
etc.; il querelle , injurie , rosse sa maîtresse ; le matin
ils ont été à la messe , le soir ils s'arrêtent et prient au
son de l'angelus . Tout cela est invariable.
Vous croyez peut - être que j'ai pris ce tableau dans
un sallon bourgeois point du tout . Je viens , comme
l'Asmodée du Diable Boiteux , de découvrir à vos yeux
tous les sallons de Madrid. Les Cortejos sont pris ordinairement
, pour les femmes titrées et pour les femmes
464 MERCURE DE FRANCE ,
un peu comme il faut , dans des corps privilégiés , les
gardes du corps , les officiers des gardes vallones et ceux
des gardes espagnoles. Le reste s'approvisionne sur son
échelle. Le Cortejo a des priviléges incontestables , et
nul mari n'oserait les restreindre. Cet employé a le droit
d'entrer au petit jour ; et ce droit s'exerce dans l'échoppe
qui est de plein pied avec la rue , comme dans le palais
du descendant des rois de Valence ou de Grenade.
Voulez-vous le tableau de la vie et des habitudes de
tel grand d'Espagne de la première classe , dont la fortune
est de trois ou quatre millions de France de revenu
? ( et il y en a plusieurs aussi riches ) .
Il a des pages qui font preuve de noblesse , et qui de
plein vol entrent dans les régiments . Ses domestiques ,
ce qu'on appelle ici familia , s'élèvent au nombre de sept
à huit cents personnes . Ecoutez maintenant . Il ne donne
pas un dîner par an ; il lui arrive quelquefois de ne pouvoir
payer à son mayor domo, ou maitre- d'hôtel , la
dépense de deux jours. Il est souvent alguazil de l'inquisition
. Ce n'est pas seulement un titre , c'est une
fonction. Son palais , qui développe l'étendue d'un de
nos gros villages de l'ancienne Flandre , communique
à des couvents dont il est fondateur . Tous les soirs , au
moment où la cloche du réfectoire a rassemblé plus de
quatre-vingts moines qui vivent dans ces maisons , il va
leur baiser la main et recevoir la bénédiction des prieurs.
En rentrant chez lui , il s'arrête au premier repos de l'escalier
, où est placée une madone devant laquelle brûle
une lampe éternelle La statue est trop élevée pour qu'il
puisse en baiser les pieds ; il y jette un mouchoir , le
ramasse , et le porte dévotement à sa bouche. Il a sept
à huit millions de nos francs de dettes ; il ne les paie
point. Un ordre de grâce défend à ses créanciers de le
poursuivre.
Vous en trouverez beaucoup de braves comme le
FRUCTIDOR AN VIII.
465
dernier duc de Crillon ; mais n'oubliez pas , à la louange
du gouvernement espagnol , qu'il n'a jamais admis l'in
croyable exhérédation des autres classes de la société
en faveur des nobles. C'est plutôt tout le contraire ; et
dans la marine , et à la guerre , et dans la carrière diplomatique
, les places les plus élevées attendent toujours
le travail , l'expérience , le mérite enfin et le talent
sans naissance .

BARCELONE.
3 fructidor.
Il est arrivé avant hier ici un courier extraordinaire ,
expédié de Madrid par l'ambassadenr Alquier , au commissaire
des relations commerciales françaises , résidant
dans cette ville : il a retenu ce courier . On ne saurait
croire combien le secret gardé à cet égard a excité de
curiosité , et occasionné de conjectures.
On a appris presque en même temps la prochaine arrivée
du général Berthier à Madrid . Delà de nouveaux
bruits qui ne méritent guère d'être rapportés , sur de
prétendus projets , soit de guerre , soit de négociation .
Nous avons toujours dans des campagnes voisines de
cette ville , plusieurs français qui vivent tous très - retirés ;
d'anciens prêtres et même d'anciens évêques ; le ci-devant
prince de Conti , qui a vécu longtemps avec le strict nécessaire
, mais depuis six mois avec plus d'aisance : il
paraît exactement payé de sa pension , et il semble se
consoler fort aisément de ce qu'il a perdu , avec une
bonne table , des promenades à cheval , et quelques parties
de chasse.
Madame d'Orléans le voit peu , quoiqu'elle demeure
près de lui ; elle ne voit presque personne: On avait dit
que ses enfants viendraient la voir , on n'en a plus entendu
parler.
1 .
35
466 MERCURE DE FRANCE ,
Deux frégates napolitaines ont été vues hier près du
port ; elles paraissaient vouloir entrer , mais elles ont dis
paru.
On sait que pendant longtemps les Catalans n'ont pas
passé pour aimer les Français ; mais que la paix ranime
leur commerce avec vous , qu'on les laisse toujours aller
aux processions le matin , danser le soir , ils n'en demandent
pas davantage.
D'ailleurs le mouvement d'union et de parfait accord
avec la France parait bien imprimé au centre et aux
extrémités de la monarchie espagnole : des intérêts communs
, des espérances communes , le même enthousiasme
pour le héros français , sont des liens de plus.
TURIN...
4 fructidor.
On attendait depuis long-temps la loi qui indique le
mode de paiement et de perception des impositions et
des réquisitions . Elle a été enfin publiée le 27 thermidor.
Le lendemain , le général Dupont , qui s'est concilié
ici l'estime universelle pendant sa mission , a pris
congé de la commission du gouvernement et de la con
sulta , en y présentant le général Jourdan , son successeur.
On prononça , en cette occasion , les discours
d'usage.
Le général Dupont est parti le 29 pour Milan.
Le général Dupont avait annoncé le 12 thermidor dernier
à la consulta , que dans quinze jours on connaítrait
le sort définitif du Piémont .
On sent combien cet objet , d'un intérêt universel ,,
occupe et inquiète tous les esprits . On sent aussi que
les bruits , les pamphlets même , et les écrits de toute
espece , doivent circuler , pour satisfaire ou pour tromper
la curiosité générale .
FRUCTIDOR AN VIII. 467
Voici , par exemple , ce que dit une brochure vendue
aujourd'hui dans toutes les rues de Turin. L'auteur
l'intitule tout simplement Articles de la paix générale.
De sa pleine autorité , il réunit le Piémont , la
Ligurie , le Parmesan , à la Cisalpine ; il rétablit la
république de Venise .
Il envoie le roi de Sardaigne régner à Róme , le duc
de Parme à Naples , le roi de Naples en Sicile . Ne
pouvant pas régler tout en un seul jour , il oublie tout- àfait
la Toscane. Le gouvernement a cépendant pris
des précautions pour que des imbécilles ou des fripons
n'abusassent pas de la crédulité publique sur des points
si importants et si délicats.
Comme les pamphlets ont jusqu'ici été répandus fort
librement , on a vu paraître assez souvent des réponses
et des répliques assez piquantes.
Ranza , très connu pour avoir été partisan ardent de la
révolution , piqué d'une brochure du Franciscain della
Vallé , fit rassembler decadi dernier , sur la place du
château , près de l'arbre de la liberté , des patriotes
de ses amis , devant lesquels il fit un autodafé du pamphlet
de son antagoniste.
Il paraît que c'est surtout le C. Cavalli , membre de
la commission du gouvernement , qui s'y fait remarquer
pour l'activité et l'expédition des affaires . On
sent que , dans un moment tel que celui- ci , ces qualités
exposent davantage aux traits des hommes de parti.
Le gouvernement a fait publier ici , il y a quelques
jours , la convention qui a eu lieu le 15 thermidor , à
Véronne , entre les deux armées française et autrichienne
en Italie.
Cette convention fixe la ligne de démarcation , détermine
les réglements pour la navigation du Pô , et
pour les communications qui peuvent avoir lieu entre
les habitants des pays occupés par les deux armées,
468 MERCURE DE FRANCE ,
On a imprimé dans les journaux français , qu'un nouvel
hôpital militaire avait été établi à Pignerol.
Il n'en est rien : on a même réformé celui qui était
autrefois dans cette ville , et qu'on a trouvé avec raison
mal placé.
De nouvelles discussions qui ont eu lieu entre le gé
néral Séras , commandant du Piémont , et les membres
de la commission militaire pour l'organisation des troupes
, ont occasionné la réforme de cette commission
qui était en effet trop nombreuse.
?
Elle avait d'abord neuf membres , elle a été réduite
à trois.
Le ministre des finances , Prina , demandait depuis
long- temps sa retraite. La commission du gouvernement
vient de la lui accorder , le 28 thermidor : on l'a
nommé contrôleur-général des dépenses.
11 avait été remplacé d'abord par le C. del Poyzo. ,
employé dans les bureaux du gouvernement ; mais il
n'a pas voulu non plus conserver cette place difficile , et
le C. Chiabrera , auparavant procureur-général , lui a
succédé hier.
On a aussi changé le premier secrétaire des finances
et le chef des douanes.
Les opérations pour la vente des biens nationaux en
extinction de billets , se font lentement. Ce papier perd
encore environ 70 pour 100.
On a suspendu la vente des biens appartenant à l'ancien
ordre de Malthe.
Le général Brune est arrivé ici le 2 fructidor au matin
. Sur l'invitation de la municipalité , il y a eu le
soir une illumination générale , pour célébrer le passage
du général en chef , qui est reparti dans la nuit
même pour Milan . On attend après demain le général
Massena , qui va en France.
FRUCTIDOR AN VIII. 469
RÉPUBLIQUE HELVÉTIQUE.
Berne , 3 fructidor an 8.
La première division de la colonne de droite de l'armée
de réserve , sous les ordres particuliers du général
Vaux , est arrivée hier dans nos murs. C'est avec de
grandes espérances que les amis de la paix voient cette
étonnante succession des phalanges françaises. Celles
qui se trouvent ici sont presqu'entièrement composées
de la plus brillante jeunesse. Le bon ordre et la gaieté
de ces braves , annoncent la confiance avec laquelle ils
marchent sous un gouvernement qui a rallié tous les
partis et réveillé l'esprit national. Ils témoignent hautement
leur desir de se mesurer de nouveau avec l'ennemi.
Le général Rey qui commande cette belle avant-garde ,
et qui dirige lui -même la colonne de gauche , est arrivé
ici le même jour. Il s'est rendu chez les principaux
membres du gouvernement. Il paraît que la meilleure
intelligence est établie entre les généraux français et
notre nouveau gouvernement. Le général Mathieu Dumas
, qui avait quitté depuis peu notre ville , y est aussi
revenu. Le ministre français , le citoyen Reinhart et lui ,
ont de longues entrevues avec nos ministres et la commission
de gouvernement , pour prendre avec eux des
arrangements relatifs à la subsistance des troupes françaises
dans notre pays. On dit que ce général repart
incessamment pour se concerter avec le généra! Moreau ,
et aller visiter lui-même les postes qui doivent être
occupés par cette nouvelle armée dans la vallée des
Grisons.
Au moment du passage des troupes françaises à Moudon
, il est arrivé un de ces funestes accidents trop communs
dans notre pays. Un violent incendie , suite de
l'imprévoyance d'un valet d'auberge , a menacé cette
470 MERCURE DE FRANCE.
ville d'une entière destruction . En un instant les progrès
du feu sont devenus effrayants , et ses suites eussent
été incalculables , sans le courage et l'activité des Français,
qu'aucun danger n'a intimidés . Ils se sont précipités
dans les flammes pour en arrêter les ravages. Le général
Rey , à la tête des carabiniers du corps des volontaires ,
qui faisaient sa garde et qui avaient couru les plus grands
risques dans l'auberge où l'incendie a subitement éclaté ,
a sauvé dans ses bras sa femme du milieu des flammes ;
il a dirigé lui-même les pompes. Enfin , on ne peut trop
louer le zèle et l'intrépidité de nos braves alliés ; ils se
sont acquis des droits à la reconnaissance de la ville de
Moudon qu'ils ont préservée.
:
PRUSSE."
Berlin , 1.er fructidor.
Vous jugez avec quelle impatience on attend ici des
nouvelles du voyage de M. de Saint - Julien et du
C. Duroc , à Vienne.
On a appris avec beaucoup de joie , et encore plus de
surprise , la publication qui paraissait faite officiellement
à la Haye.
On a fait beaucoup d'efforts inutiles pour savoir quelque
chose par la légation de France.
Le roi et la reine de Prusse sont partis , il y a quatre
jours , avec la grande maîtresse madame la comtesse
de Voss , et les aides - de -camp généraux de la suite , pour
la Silésie ; le roi doit y passer les revues , et revenir à
Berlin pour le premier jour de septembre.
M. d'Hangwitz , ministre du cabinet , qui a les relations
extérieures , est parti le 25 , pour recevoir le roi
dans une de ses terres en Silésie . Il ne revient ici qu'avec
ce prince qu'il doit accompagner partout,
FRUCTIDOR AN VIII. 417
M. d'Alvensleben , le second ministre du cabinet , passe
le temps de l'absence du Roi dans sa famille. Il doit partir
demain. La plupart des autres ministres en ont profité
pour leur tournée. M. de Struensée , ministre des finances
', est en Westphalie ; il a dû passer le 10 août à
Dusseldorf.
Le Roi vient de défendre l'exportation des seigles ,
et a permis celle du froment , ajoutant quarante pour
cent de plus aux droits précédemment établis .
Lord Holland est dans ce moment chez le prince
Henri , à Rheinsberg ; lord Carisford voit beaucoup le
baron de Crudner. On peut au moins juger , par tout ce
qui se passe , que l'Angleterre craint la ligue , et veut
se rallier à la Russie et à tout le Nord. Elle caresse la
Russie ; elle rend à la Suède sa flotille ; elle envoie
Withwort résider à Copenhague. On attend de toutes
parts ce qui va se passer à Vienne ; il paraît au moins
que l'Angleterre voudrait encore prolonger la guerre
avant que Vienne ne s'arrange avec la république.
Les cours de Pétersbourg et de Prusse se sont fait
réciproquement des cadeaux à l'occasion du renouvellement
du traité de 1752 , qui a été ratifié par ces deux
puissances , comme des signes de la parfaite harmonie
qui règne entre elles.
L'émigré français dont on a parlé , ne s'est présenté
au comte de Panin que comme ministre du chef de
la maison des Bourbons , mais il n'a pas vu l'empereur.
DANEMARCK.
Copenhague , 18 août.
Nous avons vu arriver ici , il y a trois jours , lord
Witworth . Il occupe , avec sa nombreuse suite , le plus
grand et le plus bel hôtel de cette ville , sur la grande
place.
472 MERCURE
DE FRANCE
,
4
Ce qui est assez extraordinaire , c'est que , malgré
l'intérêt pressant des circonstances , et le sujet des différends
élevés entre les deux cours , ce ministre n'a pas
encore été présenté au prince royal.
C'est jusqu'ici , même depuis son arrivée , le consul
général britannique Merry , qui a été chargé de négocier
en son nom , avec notre gouvernement.
On prétend que le début de la négociation ne paraît
pas conciliant , et que le cabinet de Londres demande
des satisfactions au lieu d'en offrir , comme on avait
lieu, de s'y attendre.
Au reste , quoique le cabinet danois paraisse sentir vivement
les humiliations dont l'Angleterre le menace ,
il parait qu'il ne prendra un parti que lorsqu'il aura
connu les intentions des cours de Stockolm et de Pétersbourg
, avec lesquelles il est en communication très-active
sur les affaires maritimes .
On a remarqué ici que depuis quelque temps le chargé
d'affaires de Russie en cette résidence ne craignait plus
de rencontrer le chargé d'affaires de France , et même
de lui parler,
ALTON A.
22 août .
Bourgoing est décidément parti ce matin de trèsbonne
heure pour Kiel , où il s'embarquera pour Copenhague.
Nous avons encore ici , et à Hambourg , plusieurs
étrangers de marque. Denx Russes , un prince Wolkonsky,
et M. Wasilief, récemment nommé ministre de Russie
à Lisbonne ; un noble vénitien , Moncenigo ; un ministre
piémontais , le comte de Castel-Alfer , qui attendra
ici que le sort du roi de Sardaigne soit décidé,
Un ex-ministre maroquin , nommé Sumbel , dont le
père , juif comme lui (et de plus espèce de premier miFRUCTIDOR
AN VIII. 473
nistre ) , a été décapité par ordre de l'empereur de Maroc
; le prince de Hessenstein , du sang royal de Suède ;
sans compter beaucoup d'Anglais , de Danois , de Français
surtout , que l'émigration a pour ainsi dire naturalisés
parmi nous.
Le consul anglais Cockburn loge aussi à Altona . Il lui
arriva ne de ces dernières nuits une aventure assez fâcheuse
, qu'on ne se dit qu'à l'oreille.
Il passa au corps - de- garde depuis une heure après minuit
, jusqu'à sept et demie du matin. Un de ses gens
avait enfreint , à nuit close , une loi de police .
>
Il avait été arrêté par la garde. Le consul est venu
réclamer son domestique , mais avec une telle véhémence
, que l'officier a été obligé de s'assurer de sa personne
jusqu'au lendemain matin .
Une grande nouvelle pour l'Allemagne nobiliaire et littéraire
, c'est que le comte Frédéric Stolberg , un des
poètes les plus distingués que nous ayons , et que le
prince-évêque de Lubek avait attiré auprès de lui , pour
le mettre à la tête de ses affaires , vient tout- à- coup de
se faire catholique , ainsi que son épouse . Ils vont quitter
la petite cour d'Entin , et se réfugier dans quelque
ville où ils puissent aller à la messe à leur aise. On peut
bien dire que ce couple , très- intéressant à beaucoup
d'égards , sacrifie son bonheur présent à son bonheur
futur.
HAMBOUR G.
19 août.
Le Nord offre en ce moment deux grands objets d'attention
et d'intérêt aux spectateurs politiques
L'on parle d'abord beaucoup des nouvelles liaisons
entre la Russie et la Prusse , et de la part qu'on présumé
que ces deux puissances réunies peuvent prendre à la
pacification générale .
474
MERCURE DE FRANCE ,
Le bruit a couru ici , parmi les personnes les plus
instruites des nouvelles diplomatiques , que c'était vers
la fin de juillet que la Prusse avait fait quelques propositions
à cet égard.
On sait du moins que ses ministres parlent sans cesse
de l'intérêt que prend le roi à l'établissement de l'équilibre
de l'Europe , à la personne du roi de Sardaigne ,
et à l'électeur de Bavière .
On donne la date du 4 août à la signature d'un nouveau
traité , ou plutôt d'un traité renouvellé entre les
cabinets de Pétersbourg et de Berlin .
Viennent ensuite les bruits vagues , les conjectures à
perte de vue , les intentions supposées au voyage du roi
de Prusse en Silésie ( il le fait presque tous les ans ) , aux
revues qui auront lieu dans cette province , en masse
au lieu de se faire partiellement.
2.
Le roi de Prusse a emmené avec lui son ministre le
comte de Hangwitz : les agents prussiens au dehors ont
reçu l'ordre de ne rien adresser à Berlin pendant ce
temps-là , parce que le cabinet doit suivre le roi .
L'autre objet de toutes les conversations , est le différend
élevé entre l'Angleterre et le Danemarck , qui
parait très- propre à presser et à déterminer la réunion
des puissances maritimes de la Baltique contre l'Angletetre.
A Copenhague on arme avec activité ; il n'y a qu'un
cri de guerre contre les Anglais ; leur despotisme a enfin
révolté l'esprit pacifique , et essentiellement neutre des
Danois .
2
On sait déja que le nouvel ambassadeur anglais , lord
Wittworth , a remarqué , en arrivant à Copenhague
l'effet de ces dispositions générales , et qu'il en a été
extrêmement frappé..
1
.1
FRUCTIDOR AN VIII. 475
On croit toujours que le roi de Suéde a eu une entrevue
très-secrette avec le roi de Prusse , mais à Strelitz et
non à Potzdam , comme on l'avait dit d'abord .
Une anecdote , qui paraît venir de bonne source , expliquerait
le court séjour de ce prince à Copenhague.
On dit qu'il est parti de cette ville presqu'en y arri→
vant , parce qu'il avait vu passer sous les fenêtres de l'hô
tel où il était descendu , deux des complices de l'assassinat
de son père.
ANGLETERRE.
( Extrait de divers Papiers.)
Londres , 25 août .
L'attention publique est toujours fixée sur deux points
importants , la paix continentale , et nos différends avec
les deux cours de Copenhague de Stokholm.
Par rapport au premier , le gouvernement conçoit
toujours les plus rassurantes espérances . Il affecte de
répandre que la cour de Vienne tient plus solidement
que jamais au systême de ne se point séparer de l'Angleterre
, et qu'elle est décidée aux plus grands efforts
pour la faire comprendre dans les négociations. Quant à
l'influence que les mouvements de deux grandes puissances
continentales peuvent avoir sur cet événement et sur
la part que nous devons y prendre , de quelques nuages
que les résultats soient encore couverts , quelque difficile
qu'il soit de s'en former d'avance une idée , d'après le
silence dans lequel se préparent les combinaisons diplomatiques
de ces deux cabinets , on se montre aujourd'hui
très-rassuré en Angleterre sur cet article . On prétend
que P'harmonie est rétablie entre les deux cours impériales
, et que celle de Vienne ne prend pas le plus léger
476 MERCURE DE FRANCE ,
1
ombrage de la marche des corps russes sur la Vistule.
On se demande ensuite quel but peut se proposer la médiation
? Est- elle fondée sur un systême d'aggrandissement
proportionnel pour tous ceux qui , à raison de leurs
forces, peuvent avoir des prétentions ? Dans ce cas , l'Allemagne
et la Turquie , voilà les deux proies qu'il faut
abandonner aux médiateurs . Mais , la Prusse et la cour
de Vienne ne peuvent pas être d'humeur de laisser la
Russie prendre en Empire , par des acquisitions , un ascendant
qui deviendrait bientôt redoutable. On pense
donc que les médiateurs ont pour objet de porter à la
modération les parties belligérantes. On se flatte donc
de retenir Paul I. par le canal de la cour de Vienne.
On se tranquillise ainsi sur les vues de cet Empereur
contre l'Angleterre.
Cette manière d'envisager la question de la guerre
et de la paix , influe sensiblement sur l'opinion que l'on
´peut se faire de la querelle momentanée survenue entre
l'Angleterre et les deux cours neutres du Nord . Tant
que la Russie n'a pas pris un parti décisif, tant que ses
liaisons sont ce qu'elles paraissent être , les deux cours
ne peuvent faire que des démonstrations. Il est indubitable
que celle de Danemarck a compté sur les ressentiments
qu'a manifestés Paul I.er contre la cour de Londres
. C'est de ce principe qu'elle est partie , dans les
instructions données à ses commandants de refuser la
visite. Ses démonstrations , ses levées de matelots , les
ordres donnés pour mettre sur le Sund , Cronembourg
en état de défense , l'armement de ses vaisseaux , tout
cela attend un appui qui rende ses forces plus imposantes
. On s'est hâté de faire partir l'amiral Dickson avec
des vaisseaux. L'escadre a mouilié à Elseneur le 10 août ;
et, après avoir mis à terre M. Witworth et M. Domnond ,
chargés tous deux de ministères pacifiques , elle s'est
mise en croisière . En attendant l'issue des négociations ,
1
FRUCTIDOR AN VIII.
477
Icette escadre saisit tous les vaiseaux danois et suédois
qu'elle rencontre . Les deux cours n'ont pu user de représailles
; une corvette expédiée récemment d'Angleterre
, avait fait partir précipitamment tous les vaisseaux
anglais de la Baltique. Il n'y a aucun doute que les débats
ne portent sur une satisfaction : sera -ce le Danemark
qui la donnera , ou l'Angleterre ? Si celle - ci y consentait
, elle reconnaîtrait les principes toujours contestés
par elle de la neutralité armée ; chose qu'elle n'a
jamais faite , pas même durant la dernière guerre , où
les puissances neutres étaient aussi imposantes que les
puissances ennemies .
Les nouvelles du Portugal seraient bien propres aussi
å allarmer. Il paraît certain que le cabinet de Madrid
presse une négociation avec la France. On dit que le
prince de Brésil a écrit au roi , pour lui faire part de
la situation des affaires .
INTÉRIEUR.
PARIS.
Rien n'est encore décidé sur la guerre ou la
paix. Tout se borne à des conjectures.
Le commandement de l'armée d'Italie est
donné au général Brune.
Le général Massena est arrivé à Paris . Des
lettres de Constantinople citées dans le journal
officiel , annoncent que le général Kléber a été
478 MERCURE
DE FRANCE
,
assassiné par un janissaire . On doute encore de
cette funeste nouvelle .
Les même lettres apprennent que le général
Menou s'est mis à la tête de l'armée de l'Egypte ,
et refuse d'évacuer cette importante colonie
avant d'avoir reçu des ordres de son gouvernement.
La clôture des écoles centrales s'est faite avec
la solennité accoutumée .
Ces nouvelles écoles sont très - critiquées ,
comme les écoles anciennes . Leurs divers partisans
ont tour- à- tour exagéré le blâme et les
éloges . Quelque systême qu'on adopte , il est
impossible de ne pas louer les efforts des professeurs
des écoles centrales , et le mérite du
plus grand nombre. Heureusement pour eux ,
et pour l'éducation publique , nous avons un
gouvernement qui ne veut plus détruire ce qui
est bon , mais qui veut perfectionner ce qui
est défectueux . On doit tout attendre pour les
progrès de l'instruction , et de la sagesse du
gouvernement , et des lumières des instituteurs.
Le Ministre de l'intérieur aux Préfets
des départements .
PLUSIEURS
LUSIEURS d'entre vous m'ont consulté , citoyen Préfet ,
pour savoir quelle est l'intention du gouvernement sur
la célébration des décadis ; et , dans l'incertitude où les
laissaient les lois rendues sur ces questions , quelques - uns
FRUCTIDOR AN VIII. 479
même ont pris des arrêtés qu'il n'a pas été possible d'approuver.
Le gouvernement a voulu faire cesser tous les
doutes qui s'étaient élevés , et il a posé , dans son arrêté
du 20 de ce mois que je vous adresse , les principes d'après
lesquels vous devez vous conduire.
L'institution du calendrier décadaire est un des fruits
les plus utiles de la révolution ; c'est une des plus précieuses
conquêtes de la philosophie : elle appartient à la
république ; il n'est pas permis à ceux qui la servent et
qui l'aiment , de faire usage d'une autre manière de diviser
le temps. C'est sur ce calendrier que doivent se
régler leurs actes publics ; c'est aussi le seul que le gouvernement
adopte , le seul qu'il reconnaisse.
Mais cette division civile , à laquelle sont assujettis par
la loi tous ceux que salarié la république , à laquelle se
conforment avec empressement tous ceux à qui elle est
chère , n'a rien de commun avec les actions particulières
des citoyens , qu'une opinion quelconque détermine à
travailler ou à se reposer tel jour.
Tel est l'esprit de l'arrêté que je vous transmets ; il
est conforme à tous les principes de la raison et de la
liberté ; il était désiré par tous les citoyens , par tous
les amis de la république. Le gouvernement ne veut
pas se mêler de ce qui tient à la conscience particulière
de chacun , il n'en demande pas compte ; et tous
ceux qui obéissent aux lois peuvent , dans leurs affaires
privées , tenir la conduite qui leur paraît le plus convenable
mais , en accordant à tous liberté et protection
il réprimera avec une inflexible sévérité ceux qui , abusant
de cette liberté même , oseraient s'en servir comme
d'un moyen de persécution contre des citoyens qui n'adopteraient
pas leur opinion . Que tous soient libres en
observant les lois.
Le calendrier décimal est celui de la république ; il
est celui de tous les Français : les autres appartiennent
à tel ou tel culte , et n'ont rien de national.
Je vous adresse également , citoyen Préfet , un autre
arrêté du même jour , sur la célébration des mariages.
La loi du 20 septembre 1792 en est la base : vous la
prendrez pour règle de votre conduite ; et dans tous les
cas qui pourraient vous présenter des doutes , c'est à
elle que vous aurez recours,
1
480 MERCURE DE FRANCE.
Les maires et les adjoints sont les seuls officiers civils
; eux seuls peuvent donner aux actes qui constatent
l'état des citoyens , l'authenticité légale . Les formes des
publications , les délais , les formules d'actes , les lieux ,
tout est prévu dans la loi ; c'est à vous à veiller à ce
qu'ils s'y conforment. Je vous salue .
LUCIEN BONAPARTE .
'Arrêté relatif à l'observation des jours fériés.
Du 7 thermidor.
Les Consuls de la République , sur le rapport du
ministre de l'intérieur ;
Le conseil d'Etat entendu ,
Arrêtent :
ART. I. Les jours de décadi sont les seuls jours'
fériés reconnus par l'autorité nationale .
II. L'observation des jours fériés n'est d'obligation
que pour les autorités constituées , les fonctionnaires
publics et les salariés du gouvernement.
III. Les simples citoyens ont le droit de pourvoir à
leurs besoins et de vaquer à leurs affaires tous les jours ,
en prenant du repos suivant leur volonté , la nature et
P'objet de leur travail.
IV. Les jours de foire et marché restent fixés conformément
à l'annuaire républicain , et aux arrêtés des
administrations centrales et municipales.
En cas de réclamation pour un changement , les jours
de foire se règlent par les Consuls , sur le rapport du
ministre de l'intérieur et sur l'avis du préfet. Les jours
de marché se règlent par le ministre de l'intérieur , sur
Favis du préfet , selon les intérêts du commerce , la
commodité des habitants , et les jours et dates portés
au calendrier républicain .
V. Le ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution
du présent arrêté , qui sera inséré au Bulletin des
lois.
FIN DU TOME PREMIER .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le