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1796, 10-11, t. 25, n. 1-6 (1, 11, 21, 31 octobre, 10, 20 novembre)
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18.90 Mo
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MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE.
( No. 3. )
Décadi 30 Vendemiaire , l'an s .
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8° .
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS. Il contient deux parties ; l'urs
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGISLATIF
, aux NOUVELLES de Paris et des
départemens , ainsi que des ARMÉES de la
République.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
six mois et de 30 liv. pour un an.
liv .
pour
ALENDRIER
RÉPUBLICAIN.
VENDEMIAIRE.
La Lune du mois a 30 jours. Du premier au 30 les jours
décroiffent matin & foir de 52 min..
Ere Républicaine.
au midi vrai
Ere J.PHASES Tems moyen
de de la
L.LUN E. H. M. S
Vulgaire
I primedi 1re Décade . 22 jeudi . 1
2 duodi
3 tridi ..
4 quartidi .
S quintidi .
6 fextidi .
7 feptidi .
ofidi 77
9 nonidi .
10 Decadi..
23 vend. 2
24 fame. 3
25 Dim. 4
26 lundi s
27 mardi 6lle 2 à
28 merc.
456
29 jeudi. 8 du mat.
3 20
3 6
352
2937
D.Q.02 22
27
h. 13 m.
I JI
I 34
30 vend. 7 о 1 18
I fame. 10 O O
N.L.
43
025
O 7
II 59 49
11 59 30
11 59 11
11 primedi ile Décade . 2 Dim . 11
12 duodi .
13 tridi..
14 quartidi .
1 quintidi..
16 fextidi .
17 feptidi .
18 octidi .
19 nonidi.
20 Decadi....
21 primedi Ille Décad .
22 duodi ......
23 tridi
24 quartidi
3 lundi. 12 le 9 à 7
4 mardi 13 h.h. 3 m.
Smerc. 14 du mat .
6jeudi. 15
vend. 16
Sam. 17 P. Q.11 58 52
9 Dim . 18 le 17 à 3 11 58 32
1cllundi . 19 h . 13 m. 11 58 13
II mardi 20 du foir. 11 57 53
11 57 33
57 13
12 merc . 21
13jeudi. 22
P. L.
le 25 à o
h. 46 m.
du mat .
11 56 52
11 56 35
11 56 15
II SS SS
II 55 44
25 quintidi
26 fextidi ..
27 feptidi .
28 odidi
29 nonidi .
30 Decadi.
14 vend. 23
15 fame. 24
16 Dim. 25
17lundi . 26
18 mardi 27
19merc . 28
20jeudi.(29
21 vend.30
II 55 24
II 54.4
11 54 25
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
Dudécadi 10 Vendémiaire , an cinquieme ,
de la République Française.
( Samedi 1. Octobre 1796 , vieux style. )
TOME XXV.
MONACEANIS
A PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n° . 18 .
"
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXIV .
RÉFLEXIO ÉFLEXIONS sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte....
Philosophie de l'Univers , par Dupont ......
Questions sur l'Art dramatique..
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos généraux
, extraites des campagnes
du général
Pichegru ...
Lettre au Rédacteur sur les Elémens d'Arhimétique
attribués à Condorcet ....
Les Fleurs époux , piece allégorique , par le cit.
Boinvilliers ..
Annonces de livres nouveaux .
Sur la littérature étrangere ....
Des tentatives qui ont été faites pour rendre Paris
port , depuis 1766 jusqu'à présent ; par David
Leroi...
Du perfectionnement de l'Art typographique ...
Notice sur la vie et les travaux de Lavoisier ,, par
cit. Fourcroy ..
Page
3.
13.
20.
25.
31.
33 .
36.
65.
76.
81.
le
86.
Harmonie de la Nature , par J. B. H. de S. Pierre .
Annonces de livres nouveaux .
Tableau physique et topographique de la Tauride ,
tiré d'un journal du voyage fait en 1794 , pár
P. S. Pallas .....
La Religion vengée , poëme , par le cardinal de
Bernis ..
100 .
104.
129.
133.
De l'état politique et économique de la France sous
la constitution de l'an III , traduit de l'allemand .
Les Pensées de Pope avec un abrégé de sa vie .…….
Anecdotes sur Diderot .
140.
162 .
175.
Extrait de deux lettres sur Saint- Domingue . 181.
を
Bayerische
Staatsbibliothek
' No. 1er.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI IO VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub .
( Samedi 1er . Octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGER E.
Miscellaneous works of ED. GIBBON , with memoirs of his
life and writings , composed by himself. etc .; Euvres
mêlées d'ÉD . GIBBON , contenant des mémoires sur sa vie
et sur ses ouvrages , écrits par lui - même et éclaircis par
ses propres lettres et par des notes relatives aux faits et
aux circonstances
dont il est fait mention : publiées par
John lord SHEFFIELD
son parent. Deux volumes in- 4°.
de plus de sept cents pages chacun . A Londres , 1796 .
A LA tête du premier volume , se trouve le portrait
de Gibbon , en pied et à la silhouette , mais parfaitement
ressemblant , à ce qu'assure le lord Sheffield .
Son attitude ordinaire était exactement celle qu'on
lui donne ici . Nos physiognomonistes pourront rechercher
si l'on devait naturellement attendre de cette
figure , un ouvrage comme l'Histoire de la décadence de
l'empire romain ; et les phychologues qui s'occupent
bien plus de la destinée des hommes , que de leur
structure physique , trouveront des choses presque
inexplicables dans le caractere littéraire de cet écrivain
, même après avoir lu les mémoires de sa vie et
A &
1 ( 4 )
1
les lettres , souvent fort singulieres ,qui s'y rapportent .
Voici ce qu'on y trouve de plus important .
Ed . Gibbon naquit le 27 avril 1737 à Putney dans
le comté de Surry . Sa famille aurait pu être l'une des
plus riches de la Grande- Bretagne , si son grandpere
, directeur de la trop fameuse compagnie de la
mer du Sud, n'avait pas été en 1720 , enveloppé dans
la ruine générale de cette compagnie . Cependant les
parens de Gibbon étaient encore restés à leur aise ; et
son pere ayant été nommé membre du nouveau parlement
, en 1734 , y contribua loyalement à la châte
de Walpole .
La premiere éducation de Gibbon fut l'ouvrage
d'une bonne tante , qui ne vint à bout de sauver cet
enfant faible et maladif , que par des soins attentifs
et infatigables . Une circonstance la plus essentielle
de cette premiere époque de sa vie , et qui dut avoir
la plus grande influence surie développement de ses
facultés naissantes , fut d'être conduit à 12 ans , par
la curiosité , dans la bibliotheque de son grand-pere ,
et d'y trouver différens poêtes et romans anglais ,
aussi bien que plusieurs histoires et descriptions de
voyages.
Quelque peu qu'il ait ensuite dans les écoles , continué
d'acquérir les diverses connaissances qui s'offraient
à lui dans ce premier moment , comme en foule,
il n'en a pas moins conservé beaucoup de reconnaissance
pour ces établissemens . On peut , à la vérité ,
dans l'instruction particuliere , aller plus vîte et plus .
loin mais l'utilité des écoles où les enfans s'élevent :
en commun, ne doit pas se mesurer sur le peu de grec
et de latin qu'ils en rapportent ; ce qu'il y a vrai-
1
( 5 )
ment de précieux pour eux , c'est l'apprentissage da
commerce des hommes , et l'exercice, préparatoire au
rôle de membre de la grande société , qui résultent`
nécessairement pour eux de leurs relations avec leurs
camarades . Les souvenirs que Gibbon avait conservés
de ses années d'université , n'étaient pas à beaucoup
près aussi favorables .
Cependant à peine avait- il atteint sa 15 année ,
que son pere l'envoya à Oxford . Mais l'homme mûr
et formé a toujours regardé , comme le tems le plus
inutilement employé de sa vie , les quatorze mois
qu'il y passa dans le college de la Magdeleine . La
plupart des professeurs d'Oxford ont depuis nombre
d'années , renoncé même au desir de suivre leur enseignement.
Ceux qui composent le collége de la
Magdelaine , dont les revenus . bien gouvernés pour- ·
raient monter facilement à 30 , coo liv . sterlings , étaient
déja du tems de Gibbon , devenus des gens aimables
et de bonne compagnie , jouissant avec reconnaissance
des bienfaits des fondateurs , mais qui , dans le
fond de leur conscience , se croyaient dispensés pleinement
de lire , d'écrire et même de
penser.
Le premier surveillant , ou tuteur , à qui Gibbon
fut confié dans ce collège , le docteur Walld de Crave ,
était cependant un des plus éclairés et des meilleurs
de la maison : mais l'éleve n'en perdit pas moins
tout son tems ; et pour que le goût des livres lui
revînt , il fallut qu'il la quittât . Cette circonstance
fut d'autant plus remarquable et plus affligeante
qu'elle concernait un jeune homme dont l'esprit ,
quoiqu'à peine sorti de l'enfance , sentait déja lo
besoin de produire , et qui , de retour chez lui pour
•
}
A 3
( 6 )
les vacances , voulait écrire un livre sur l'époque de
Sésostris .
Beaucoup d'esprit , et le zele le plus ardent pour
la vérité , mais sans guide qui pût en diriger les efforts ,
produisirentbientôt un singulier phénomene ; Gibbon ,
à l'âge de 16 ans , devint catholique. Dans le cours
de ses lectures , il était tombé sur les ouvrages de
Bossuet, et sur quelques écrits du jésuite Parson. Les
argumens qu'il y trouva lui parurent insolubles : il.
se déclara donc sur-le-champ pour sa nouvelle conviction
; et il en fit part à son pere , dans une lettre
pleine du contentement intérieur et de la résignation
d'un martyr.
Il fallait bien alors nécessairement qu'il quittât
Oxford et le collège de la Magdeleine . Son pere
résolut de le mettre pendant quelques années à Lausanne
, en pension chez un ministre de la religion
réformée . Il passa là cinq ans entiers ; et comme il
vivait séparé des Anglais qui habitent ou qui passent
de tems en tems dans cette ville ; comme d'ailleurs le
ministre chez lequel il demeurait , était un homme,
d'esprit et de savoir , cette époque fut pour lui l'une
des plus heureuses et des plus instructives de sa vie .
L'étude des anciens classiques et de la nouvelle littérature
française faisait sa principale occupation .
Crouzas , Locke , Bayle et Montesquieu éveillerent ,
nourrirent et mirent en ordre ses méditations philosophiques
après eux , les célebres Lettres provinciales
de Pascal , la Vie de l'empereur Julien par la Bletterie
, et l'Histoire de Naples par Giannoni eurent une
influence particuliere sur la culture de ses idées et de
sa maniere d'écrire .
( 7 )
On peut bien imaginer que son zele de novice pour
l'église catholique romaine ne fut pas de longue
durée . Du moment que son esprit commença à
prendre cette nouvelle direction , et qu'il ne traita
plus ses études comme une tâche à remplir , mais
comme un besoin à satisfaire , il devint facile de
prévoir que le caractere de ses idées changerait considérablement
. D'ailleurs , le sage ministre se conduisit
sur ce point délicat , avec beaucoup de prudence ;
et sans doute il eut beaucoup de part à la cure du
jeune homme , qui cependant ne put se délivrer bien
complettement alors , du dogme de la transsubstantiation.
Tout ce qu'il lisait sur cet article de doctrine ,
le laissait dans un doute invincible . Ce ne fut enfin
que par des méditations longues et solitaires , qu'il
parvint à l'éclaircir , et qu'il acquit le dernier degré
de la conviction . Ses idées se résumerent dans l'argument
suivant : Le texte des écritures sur lequel
ce dogme est fondé , ne parle qu'à un sens , et toutes
ses preuves doivent être considérées comme ne s'appuyant
que sur les sensations de la vue ; tandis que
la vue , le toucher et le goût témoignent contre la
transsubstantion. Trois contre un La religion
catholique romaine s'évanouit comme un songe de
l'esprit de Gibbon (1) .
:
( 1 ) Voilà sûrement une singuliere maniere de raisonner.
Mais il paraît que dans les objets qui ne fournissent aucune
prise à l'entendement , chacun a la sienne de se convaincre.
Il y avait ici bien d'autres choses à dire , et vraisemblablement
Gibbon les connaissait ; mais c'est vraisemblablement
aussi parce qu'il ne les avait point trouvées tout seul , qu'elles
n'agissaient pas assez fortement sur son esprit.
A
( 8 )
-
C'est ainsi que coulerent les plus beaux jours de
sa vie , dans des travaux littéraires et philosophiques,
et dans la douce activité de la pensée , jusqu'à ce
qu'il atteignît l'âge de 20 ans . Sur son livre -journal
pour le mois de juin 1757 , se retrouvent ces mots :
Je vis mademoiselle Curchod . Omnia vincit amor ,
et nos cedamus amori. Mademoiselle Susanne Curchod ,
depuis madame Necker , était la fille d'un ministre
qui vivait du plus modique revenu , dans un petit
hameau du Jura , nommé Crassy . Le fruit des soins
qu'il donnait à l'éducation de cette fille unique avait
passé toute espérance . Mademoiselle Curchod étant
venue à Lausanne pour voir quelques - uns de ses
parens , sa beauté , son esprit , son savoir furent bientôt
l'objet de l'admiration générale . C'est très - sérieusement
que Gibbon en devint amoureux ; et d'après
les deux visites qu'on lui permit de faire à Crassy ,
d'après les jours heureux qu'il y passa près d'elle ,
il croit avoir fait alors quelqu'impression sur son
coeur. Mais de retour en Angleterre , voyant l'inexorable
opposition de son pere pour ce mariage , il
prit son parti d'obéir en fils respectueux .
En 1765 , il revit à Paris l'objet de son premier
amour, Susanne Curchod était alors l'épouse du riche
banquier Necker . Écrivant à l'un de ses amis à Berlín,
il lui mandait qu'il l'avait trouvée plus belle et plus
aimable que jamais . Elle avait , dit- il , beaucoup
d'affection pour moi , et son mari me montrait une
civilité particuliere . Mais pouvaient - ils m'insulter
plus cruellement ? ... Tous les soirs m'inviter à souper
; et lui ! nous quitter pour aller se mettre au lit ,
enmelaissant seul avec sa femme ! Quelle impertinente
( 9 )
sécurité ! C'est mettre bien peu d'importance à un
ancien amant.
Gibbon parlait un jour à madame Necker du bonheur
d'une de leurs anciennes connaissances , qui s'était
procuré , par un mariage qu'elle venait de faire ,
environ 20,000 liv . de revenu . Quel bonheur que
20,000 liv . ! répondit madame Necker , avec un coupd'oeil
dédaigneux . Tout- à- coup cependant lisant sur
la figure de Gibbon , l'impression que lui faisait ce
mot , elle reprit : Mais comment puis -je parler ainsi
de 20,000 liv . de revenu , moi qui regardais , il n'y a
qu'un an , 800 liv. comme le dernier terme de mes
desirs !
En 1758 , Gibbon revint définitivement en Angleterre
, et dans la maison paternelle . Comme il ne
pouvait se résoudre aux études et au genre de vie
qu'impose le métier d'avocat ; comme il sentait fort
bién sur- tout que la nature ne lui avait point donné
cette élocution assurée , prompte et facile , qui peut
seule faire jouer un rôle brillant dans les tribunaux ,
il mena pendant deux ans la vie d'homme de lettres ,
et il passa le tiers de ce tems à Londres.
C'est alors qu'il étudia plus à fond la littérature
anglaise . L'histoire d'Ecosse par Robertson , et celle
des Stuarts par Hume venaient de paraître . L'impression
que ces deux ouvrages firent sur Gibbon , se
trouve peinte dans son récit avec beaucoup d'exactitude.
Quand je considérais , dit-il , la composition
soignée et parfaite de Robertson , son langage
énergique et ses belles périodes arrondies , mon
coeur ambitieux s'enflammait , et j'osais concevoir
l'espérance de produire quelque chose de semblable .
Campo
( 10 )
1
Mais lorsque je lisais Hume , et que je m'abandonnais
à l'effet de sa paisible philosophie , et de ses beautés
négligées et inimitables , je finissais souvent par
quitter le livre , plein de douleur et de désespoir.
La premiere tentative littéraire de Gibbon fut un
petit ouvrage intitulé : Essai sur l'Étude de la Littérature;
c'était une apologie de l'étude des anciens classiques ;
il l'avait écrite en français. Il crut avec raison , que
les vérités que son écrit renferme , viendraient alors
à propos ; car d'Alembert et plusieurs autres écrivains
célebres semblaient traiter cette étude avec
assez de mépris . Cependant l'essai resta deux ans
entiers dans le porre - feuille ; et ce ne fut qu'en 1761
que l'auteur le publia , pour répondre aux desirs
de son pere , qui par ce moyen se flattait de lui procurer
plus facilement une place de secrétaire de légation
. Les envoyés de l'Angleterre pour le congrès
qui devait se tenir à Augsbourg , venaient d'être
nommés : le pére de Gibbon voulait le placer auprès
d'eux. Mais le congrès n'eut pas lieu ; et ce premier
ouvrage d'un écrivain si vanté depuis , n'eut aucun
succès en Angleterre . L'on peut même douter en
général que Gibbon fût fait pour une place de ce
genre ; car dans toutes les scenes de la vie pratique ,
soit vers ce tems même , soit postérieurement , il ne
paraît jamais trop à son avantage . On se le représente
jouant un rôle assez comique dans les milices formées
par Pitt le pere . L'on se réjouit d'abord de le voir
nommé membre de la chambre des communes , et
cela précisément dans l'époque intéressante où la
guerre entre la Grande- Bretagne et l'Amérique éclatait
: mais l'on s'impatiente bientôt de voir qu'il ne
1
( 11 )
dit pas un mot dans la chambre , sur les intérêts de
son pays , ou sur la conduite du ministere , et de
chercher vainement dans ses letrres de cette époque ,
même dans celles à ses amis les plus intimes , quelque
trait sur les affaires dont son devoir lui prescrivait
cependant de s'occuper .
Au reste , peut- être son caractere n'en paraît-il que
plus remarquable et plus brillant , comme philosophe,
comme écrivain , comme homme privé . C'est un
esprit infatigable de recherches , joint au sentiment
le plus délicat des beautés de la composition : c'est
une vie et en quelque sorte une habitation continuelle
dans l'ancienne littérature classique ; et cependant
une maniere de style si particuliere et si neuve ,
que jamais on ne la soupçonnerait formée par le
commerce assidu des Grecs et des Latins . Il est sans
doute impossible de méconnaître l'influence de leur
étude sur ses formes littéraires ; mais ce qu'il est plus
impossible encore de méconnaître , c'est les traits
propres qui caractérisent son esprit , c'est son empreinte
originale et moderne , dont on ne trouverait
pas plus la source dans la parfaite connaissance qu'il
avait de la listérature française .
De toutes les personnes qui ont lu dans l'original le
grand ouvrage sur lequel repose la gloire immortelle
de Gibbon , il n'en est sûrement aucune qui
puisse soupçonner que l'auteur ait envoyé son premier
manuscrit à l'impression , sans avoir été forcé
par les corrections et les ratures , d'en faire tirer au
moins une copie . Quoique l'auteur de cet extrait në
regarde pas l'ouvrage de Gibbon et la maniere dont
il est écrit comme vraiment classique , quoiqu'il ne
( 12 )
le place point au même rang que ceux de Hume
et de Robertson , il n'en admire pas moins la facilité
avec laquelle , d'après le récit même de l'auteur ,
des beautés d'un ordre si distingué naissaient sous
sa plume. Que Mably ne trouvât pas le moindre
plaisir à cette lecture , et qu'il la traitât avec encore
plus de dédain que de sévérité ; c'est , à notre avis ,
ce qui s'explique facilement sans la supposition
d'aucun motif personnel. Aux yeux d'un homme
austere comme lui , les beautés propres à la maniere
de Gibbon devaient plutôt passer pour des
défauts et quand on sait combien celui - ci cherchait
les douces impressions d'une vie agréable , combien
au contraire Mably affectait les privations d'une sévere
philosophie , l'on conçoit facilement que dans
leurs principes politiques , ils devaient être l'antipode
l'un de l'autre .
Il serait intéressant d'extraire des Lettres de Gibbon
son jugement sur la révolution frauçaise , dont les
scenes les plus terribles avaient eu lieu pendant son
séjour en Suisse ; car il est allé mourir à Londres en
1794. Mais la longueur de cet article nous permet
à peine de citer les titres des ouvrages contenus dans
le second volume du recueil que nous annonçons .
Le premier est rempli par les Mémoires et les
Lettres. )
4
1. Extrait des Lectures de Gibbon , avec les réflexions
qu'elles lui avaient fournies.
2º . Extrait de son Livre-journal , où se trouvent
encore des extraits raisonnés de quelques grands
ouvrages .
3º. Collection de remarques et de pieces déta(
13 )
chées sur différens sujets toutes sont relatives à
l'histoire et à la littérature ancienne .
4°. Esquisse de l'Histoire du Monde depuis le
neuvieme jusqu'au quinzieme siecle .
5. Essai sur l'Étude de la Littérature ( en fran - çais) .
6º. Observations critiques sur l'objet du sixieme
livre de l'Énéïdé . C'est un morceau victorieux contre
la célebre Hypothese de Warburton A. .
7º. Dissertation sur l'Homme au masque de fer .
8°. Mémoire justificatif, pour servir de réponse à
l'exposé des motifs de la conduite du roi de France
relativement à l'Angleterre .
9°. Justification de quelques passages du XVe, et
du XVI . chapitre de l'Histoire de la décadence et
de la chûte de l'empire romain.
10º . Antiquités de la maison de Brunswick,
11º . Adresse à une collection respectable d'histo
riens anglais.
Tiré des annonces relatives aux sciences , journal de Gottingue.
De la ressemblance des expressions dont se servent
quelques nouveaux mystiques , avec celles que
Kant adopte dans ses Ecrits de Morale ; par le docteur
Christ . Freder. Ammon . A Gottingue , 1796.
On sait quelle influence le nouveau platonisme de
Kant exerce sur l'Allemagne : et ceux qui connaissent
l'histoire des erreurs humaines , savent que c'est toujours
par le même artifice qu'on ébranle les imaginations
, et crée les sectes , c'est - à -dire par quelques apperçus
appropriés aux idées et aux passions du jour ,
mais enveloppés dans un vague de langage qui permette
à l'imagination de chacun d'y mêler sans peine
( 14 )
:
ses propres rêveries , et de bâtir le roman à son gré .
Nous n'entrerons pas dans l'examen des motifs qui ont
engagé le docteur Ammon à faire sentir ce rapport
entre certains mystiques religieux et certains mystiques
philosophes mais il en résulte , à notre avis ,
un avertissement utile pour les personnes aux yeux
desquelles les principes de vraie philantropie et
l'amour de la liberté qui respirent dans tous les
ouvrages de Kant , consacrent en quelque sorte ses
chimeres métaphysiques , chimeres dont l'expérience
de tous les siecles doit faire sentir le danger aux bons
esprits.
Le même journal de Gottingue que nous venons
de citer, annonce que la derniere partie des Voyages
de Forster, dont la premiere vient de paraître dans le
Nord , traduite en allemand , est entre les mains d'une
grande maison de commerce de Londres ; mais que
l'époque où ce second volume doit paraître dépend
d'une foule de circonstances particulieres , qui peuvent
faire craindre qu'elle ne soit beaucoup retardée .
LEGISLATION.
Suite des Réflexions sur Lycurgue et le Gouvernement
de Sparte (1).
Les dispositions que fit Lycurgue n'apporterent
d'autre changement à l'état des rois de Sparte , que
celui d'opposer à leur puissance , par la création d'un
( 1) Voyez nº . 43 , 10 fructider.
( 15 )
sénat , un contre-poids qui dans la suite se trouva
insuffisant. Sparte continua d'avoir , comme aupara
vant , deux rois héréditaires , qui étaient comme les
capitaines généraux de la république , et dont le
pouvoir , pendant la guerre , augmentait de tout
celui que les lois de la discipline militaire donnent
à celui qui commande. Aussi les rois voulaient- ils
toujours la guerre . C'est un mal que l'ordre politique
des choses soit tel qu'une partie ou une classe des.
citoyens trouve de l'avantage dans ce qui fait le
malheur commun. Cela devait sur- tout avoir lieu
chez les anciens Égyptiens , chez lesquels une caste
particuliero était dévouéé à la profession militaire ,
comme la caste des naïres l'est encore dans l'Inde .
Les nobles , en Europe , sont dans ce cas , peut- être
avec plus d'inconvénient'; car , comme ils ne se sont
réservés de la guerre que les douceurs du comman▾
dement, ils trouvent dans cet état , onéreux pour tous
les autres citoyens , un moyen de faire sentir et de
sentir eux-mêmes leur existence.
L'esprit du législateur de Sparte fut moins de combiner
et de balancer des pouvoirs , que de former
les hommes qui devaient les exercer , et ceux qui
devaient leur obéir. Il semble avoir pensé que les
meilleures lois deviennent illusoires lorsqu'elles ne
trouvent pas un appui dans les moeurs dé ceux pour
qui elles ont été faites . Il voulut que la nation qu'il
instituait , bornée dans sa population et dans son
territoire , tirât sa principale force de cès mêmes
moeurs , qui ne peuvent avoir une certaine énergie
que lorsqu'elles sont générales ; et elles ne peuvent
être telles dans une grande inégalité des fortunes.
( 16 )
Des hommes amollis par l'abondance et les délices ,
et des hommes dénués de tout , l'orgueil et l'abjeetion
parúrent à Lycurgue des élémens trop disparates
pour pouvoir jamais s'unir parfaitement , et former
un corps solide . Pour détruire cet obstacle dans sa
racine , il eut recours à un moyen extraordinaire ;
il partagea également les terres de la Laconie à ses
habitans.
Ce partage est de toutes les opérations de Lycurgue ,
celle qui se trouve le plus en opposition avec nos
idées , parce que nous sommes placés dans des circonstances
différentes de celles où se trouvaient les
anciens . Aussi la proposition du partage des terres ,
qui serait aussi absurde qu'injuste chez les peuples
modernes , n'est- elle pas celle qui rencontra le plus
d'obstacles de la part des Lacédémoniens . Plutarque
dit que Lycurgue , après avoir partagé également
les terres , n'osa pas proposer le partage dès propriétés
mobiliaires , convaincu qu'on s'y prêterait
difficilement. Cette maniere d'envisager la propriété
territoriale et la propriété mobiltaire tenait sans
doute , chez les anciens , à des idées qui nous sont
étrangeres . Dans la révolution qui a tout changé en
France , où les idées les plus étranges ont trouvé
leur place , celle du partage des terres n'est pas
même venue dans l'esprit du peuple : elle n'a été
le fruit que des spéculations d'un très - petit nombre
d'hommes aussi peu éclairés que peu sages. Au lieu
que chez les anciens , rien n'est plus commun que
les demandes du partage des terres , et les querelles
sur les lois agraires ne forment pas la partie la moins
considérable de l'histoire des anciennes républiques .
Il
f
( 17 )
Il parait donc que les anciens étaient familiarisés
avec l'idée du partage des terres . Cela venait sans
doute de la situation où se trouverent , à une certaine
époque , les peuplades grecques. L'histoire
nous les présenta , pendant un certain tems , dans un
mouvement continuel , comme des essaims laborieux
qui vont chercher de nouvelles demeures ; on les
voit passer d'une partie du continent de la Grece à
l'autre , de celle - ci dans les isles , et des isles se
répandre dans les continens voisins. Les côtes de
l'Hellespont et du Pont-Euxin furent semées de colonies
grecques ; il s'en établit un si grand nombre
dans la partie méridionale de l'Italie , qu'elle en
prit le nom de Grande - Grece ; les villes les plus
florissantes de la Sicile devaient leur origine à des
Grecs ; enfin les rivages de l'Asie mineure furent
couverts de villes fondées par cette étonnante na
tion .
Dans le tems de ces migrations , les Grecs n'étaient
qu'agicoles (1 ) . Lorsqu'une peuplade se trou
( 1 ) L'usage de faire cultiver les terres par des esclaves est
postérieur à cette époque , et n'eut même lieu que dans quelques
républiques , qui eurent des peuples vaincus à pouvoir
employer à la culture des champs ; ce qui mit les citoyens de
ces républiques à même de se livrer entierement aux exercices
militaires . Comme ces républiques guerrieres eurent de
l'éclat , elles servirent de modele aux écrivains politiques de
la Grece. C'est d'après ce modele , sur lequel ils s'efforcerent
d'enchérir , qu'ils regarderent le commerce et les arts comme
des occupations serviles , et les bannirent de leurs plans de
républiques imaginaires .
Tome XXV. B
( 18 )
vait chargée d'une population surabondante , ου
qu'elle-même était délogée de son territoire par une
autre peuplade , elle allait chercher un nouvel éta
blissement. Mais quelque part que cette heureuse
nation dirigeât ses pas , sa destinée était de vivifier
et d'embellir toutes les contrées où elle se fixait . Son
activité naturelle fécondait promptement des terres
qui n'attendaient que des bras vigoureux et bien
dirigés . Son génie , ou plutôt cet instinct social ,
exquis , qui lui fut particulier , l'exempta des vices
grossiers et des miseres de la barbarie . L'aisance et
la prospérité , fruits d'un travail soutenu , firent naître
chez elle , au milieu des jeux dont le caractere mâle
n'ôtait rien à la gaîté , ces moeurs franches , simples
et fieres dont la peinture nous charme encore sous
l'immortel pinceau d'Homere . Libre dans son berceau
, et même sous des rois , la nation grecque por
tait toujours la liberté avec elle , et cet état lui était
si naturel , qu'elle fit fleurir en Asie la liberté , à
côté du despotisme qui n'a jamais quitté cette parties
de la terre . De l'aisance que donna la culture des
terres , elle passa par un progrès naturel à l'opulence
qu'amene le commerce , et dont il rend l'usage facile
et agréable ; et cet heureux concours de circonstances
développant rapidement toutes ses facultés
la conduisit aux sources de toutes les idées et do
tous les arts qui ornent la vie et honorent la nature
humaine . (1).
( 1 ) Les Grecs , établis sur les côtes de la mer , devinrent
commerçans , parce que la nature des choses est encore plus
forte que les exemples et les opinions .
( 19. )
Lorsqu'une colonie grecque s'établissait dans une
contrée , le partage égal des nouvelles terres qu'elle
occupait était une suite naturelle de l'établissement
même. Chaque famille trouvant une subsistance
assurée dans la portion de territoire qui lui était
échue , s'efforçait à l'envi d'en augmenter les produits
. Elle s'y attachait d'autant plus que l'égalité ,
le défaut de commerce et les moeurs simples de ces
sociétés naissantes , laissaient sans ressource ceux
qui avaient le malheur de s'en dépouiller. Dans quelques
républiques , les lois défendaient positivement
de l'aliéner . Le nombre des parts répondait au nom
bre des citoyens , qui était ordinairement déterminé
, et si le progrès de la population portait ce
nombre au- delà , les surnuméraires allaient à leur
tour former une nouvelle colonie . Beaucoup de lois
anciennes , dont la connaissance est parvenue jusqu'à
nous , sont manifestement relatives à ce partage égal
des terres , et n'ont leur raison que dans la disposition
primitive de la propriété territoriale . Les législateurs
faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour la
maintenir. Mais il paraît que toutes les barrieres
qu'on opposait à l'inégalité étaient vaines . Elle s'introduisait
tôt ou tard dans toutes les républiques.
Une impulsion irrésistible , qui se compose vraisemblablement
de l'action constante des intérêts particuliers
, et du cours des événemens qui varie sans
cesse , soumet les sociétés à des vicissitudes inévitables.
Lorsque , par l'effet de différentes causes , les portious
de terre de la plus grande partie des citoyens
avait passé entre les mains d'un petit nombre de
Ba
( 20 )
1
particuliers , le peuple était ramené sans cesse à des
comparaisons odieuses par les principes de l'égalité
qu'il avait dans le coeur , et qu'il ne voyait plus hors
de lui. Il sentait d'autant plus ses besoins que , pour
les satisfaire , il était réduit à se livrer à des travaux
qu'il fallait partager avec des esclaves ; et encore
même cette concurrence humiliante enlevait - elle
aux citoyens pauvres les ressources que les hommes
libres trouvent aujourd'hui dans l'emploi de leur
force ou de leur industrie. Enfin , cédant au sentiment
de ses maux , le peuple demandait à grands
cris un nouveau partage des terres , et croyait ne
réclamer qu'une chose juste ; il regardait l'objet de
sa demande comme la condition essentielle du pacto
social en vertu duquel il s'était constitué en corps
de peuple . Il réclamait des droits qu'il n'avait pas
cru devoir perdre , et demandait d'être réhabilité
dans son état primitif, dont il pensait qu'il n'avait
pu descendre que par une surprise faite à la loi
fondamentale de l'association.
De la maniere dont se formerent la plupart des
anciennes républiques dut résulter , dans l'esprit des
peuples , l'idée que la propriété territoriale était
entiérement soumise à la puissance publique ; que
celle- ci pouvait , pour l'intérêt commun , la modifier
, la restreindre , en arrêter la trop grande extension
dans les mains des particuliers . La loi licinia
avait fixé la quantité de terre qu'un citoyen romain
pouvait posséder ; cette loi , à la vérité , fut bientôt
oubliée , parce que la pente vers l'inégalité était
déja devenue trop rapide. Selon Locke ( 1 ) , le
(1 ) Gouvernement civil , chap . IV.
( 21 )
travail a été le principe de la propriété. C'est en
effet le titre le plus légitime. Cependant il semble
que , par rapport à la propriété territoriale , ce titre
a eu besoin d'être ratifié par la société . Car il serait
difficile de concevoir comment , sans cette garantie ,
un ou plusieurs individus auraient pu , par exemple
, chez un peuple chasseur ou pasteur , enclorre
un terrein qui était à l'usage de tous , et se rendro
propre ce que la nature avait rendu commun. Il n'y
a que les conventions sociales qui puissent ôter â
la possession territoriale , cet air vague et ce caractere
de généralité qui est inhérent à la terre sur laquelle
l'espece humaine est répandue.
La propriété mobiliaire , qui consiste en objets
détachés en quelque sorte de cette masse commune ,
et dont la possession gêne moins les droits èt les
jouissances d'autrui , a pu être regardée comme plus
indépendante des conventions humaines , et avoir
plus spécialement pour garant ces premiers principes
d'équité qui se retrouvent chez toutes les nations ,
parce que la nature les a mis dans le coeur de tous
les hommes. Ainsi les anciens ont pu croire que
les objets mobiles appartenaient plus en propre à
l'homme , qu'ils s'incorporaient , pour ainsi dire ,
mieux avec son être , que les propriétés territoriales ,
et qu'il fallait par conséquent une plus grande violence
pour lui ravir le premier que le second de ces
biens. En effet , il semble que les objets mobiliers ,
que l'homme acquiert par une industie qui ne coûto
rien à ses semblables , et que ceux - ci peuvent se
procurer par le même moyen , on ne peut pas plus.
les lui enlever que lui enlever ses bras ou son esprit.
T
B 3
( 22 )
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que la propriété
territoriale acquiert ce même degré d'inviolabilité
dans les sociétés perfectionnées ou avancées ,
parce que chez elles il y a une grande quantité
d'objets qui représentent ce genre de propriété , et
que l'une de ces choses peut facilement se convertir
en l'autre . En général , les anciens avaient peu d'industrie
, peu de commerce , peu d'argent , peu de
moyens , par conséquent , pour un pays , de se procurer
les productions d'un autre , et , pour les pauvres
, de se procurer le superflu des riches . Dans
certaines républiques , les préjugés politiques étrissaient
le travail et les arts. Un Spartiate et un Romain
, dénués de propriété territoriale , étaient les
êtres les plus misérables du monde . Il n'est pas étonnant
que le désespoir leur persuadât que ceux qui
possédaient les terres avaient enlevé le droit de vivre
à ceux qui n'en possédaient point.
Les sociétés modernes présentent un aspect bien
différent. Il n'en est aucune où l'industrie et le tra
vail ne puissent trouver un emploi honnête . Tout
homme actif ou ingénieux peut s'y procurer le nécessaire
, et même l'aisance , d'une maniere plus sûre
qu'il ne ferait avec une propriété territoriale . Les
métiers , les arts , les manufactures , le commerce ,
peuvent occuper tous les bras et tous les talens , avec
autant de fruit pour ceux qui les exercent , que pour
la société dont ils font partie . Un négoce perfectionné
, qui s'est ouvert des routes jusqu'aux extrémités
de la terre , anime par - tout l'industrie , en
assurant une valeur à ses produits , et en les portant
par- tout où le besoin qui les appelle peut y mettre
( 23)
un prix. L'or et l'argent , qui n'étaient autrefois que
des masses inutiles , en stagnation , qu'on appellait
des trésors , et d'autres signes des valeurs plus commodes
que l'or même , servent à entretenir une circulation
rapide de toutes les richesses auxquelles
tout homme qui sait se rendre utile peut prendre
part. Les grandes fortunes , devenues plus mobiles ,
sont entraînées dans ce tourbillon , qui ne leur laisse
pas le tems de prendre de la consistance , et de
blesser les yeux de l'envie , et leurs débris , comme
ce limon fécond que certains fleuves roulent dans
les campagnes qu'ils fertilisent , vont servir d'aliment
et donner de l'activité à tous les arts . Ce sont sur
tout les arts qui corrigent , jusqu'à un certain point ,
les effets de l'inégalité des fortunes , en attaquant
l'opulence par la plus douce et la plus légitime des
séductions. Ils la caressent sans cesse ; ils inventent
pour elle de nouveaux plaisirs . L'homme riche qu'ils
entourent est étonné des desirs et des besoins inconnus
qu'il a éprouvés à leur aspect , et s'ils ne peuvent
lui faire de nouveaux sens , ils charment ceux
qu'il a , ils multiplient ses manieres de sentir. Leur
attention va jusqu'à prévenir le dégoût , en lui offrant
la volupté sous mille formes différentes . Enivré
par leurs prestiges , l'homme le plus attaché à sa
fortune lâche bientôt prise , et n'y tient plus que
pour la répandre ; il se hâte de les échanger contre
des jouissances , il se dépouille pour se rendre heureux
, et il fait un très- bon marché .
Dans cet état des choses , les richesses territoriales
et les richesses mobiliaires se confondent sans cesse,
et ne forment plus qu'un fonds commun. L'or , l'ar-
BA
( 24 )
gent et les autres signes des valeurs , les produits du
travail , les ouvrages de l'art et les terres se représentent
réciproquement , si bien qu'on ne pourrait
pas plus demander le partage de l'un que le partage
de l'autre. On ne sait lequel des deux , de l'injustice
ou du ridicule , frappe le plus dans cette idée d'un
partage des terres qui est venue dans l'esprit de
quelques personnes . Si les partisans de ce systême
agraire , qui montrent tant de zele pour le bonheur
des hommes , veulent savoir quel en serait le résultat
, ils n'ont qu'à lire ce qu'Arthur Young (1 ) dit
des inconvéniens des petites propriétés . Ils verront
peut-être avec étonnement que , par ce partage , de
misérables colons , réduits à cultiver tout au plus
cinq arpens de terre bonne ou mauvaise (2) , n'auraient
pas un revenu égal au salaire du dernier des
manoeuvres , sans avoir son insouciance et sa tran
quillité.
Un pareil systême , qui aboutirait à couvrir un
pays immense de tristes chaumieres habitées par des
( 1 ) Voyages en France pendant les années 1787 , 88 , 89 ,
go. Tome III , page 31 .
( 2 ) En effet , le territoire de la France est d'environ cent
cinquante millions d'arpens de différentes valeurs , pour une
population de vingt- cinq millions d'hommes. Sa division
égale donnerait par conséquent six arpens par tête , qui seraient
pour le moins réduits à cinq , si on déduisait , des terres
productives , les chemins , les fleuves , les rivieres , les lacs ,
les étangs , les montagnes , les bois indispensables pour le
chauffage et les constructions , ainsi que les terreins absolument
stériles par leur nature .
( 23 )
malheureux sans habits et sans chaussures , ferait
encore mieux germer , avec la misere , les vices qui
la suivent , que les bonnes moeurs qu'on se proposait
de restaurer par ce moyen. Car les bonnes moeurs
ne peuvent naître que dans une certaine aisance ,
qui éloigne les tentations du besoin , et prévient les
crimes du désespoir.
Il est douteux que le gouvernement d'un pays ,
où les terres seraient distribuées de cette maniere ,
pât se maintenir , puisqu'à peine suffisantes pour l'entretien
de ses habitans , elles seraient bien loin
d'offrir de quoi subvenir aux frais indispensables de
l'administration et de la défense commune , qui sont
si dispendieuses chez les nations modernes ; et plus
l'état serait étendu , plus le gouvernement serait
faible , ses opérations et ses entreprises devenant
par cela même plus difficiles , sans avoir plus de ressources
; car une augmentation de misere ne saurait
produire une augmentation de moyens .
* Quoi qu'en puissent dire les admirateurs exclusifs
de l'antiquité , qui certainement présente de beaux
côtés , les sociétés modernes , que tout met à l'abri
de cet extrême degré de détresse qui , chez les
anciens , réduisait quelquefois les pauvres à demander
le partage des terres , et les riches à y consentir
, ont à cet égard une supériorité bien précieuse
. Elles sont constituées d'une maniere plus
favorable à l'espece humaine que les anciennes républiques
dont l'existence était fondée sur l'esclavage
, qui soumettait le plus grand nombre des
hommes au pouvoir et aux caprices du plus petit.
Elles n'étaient , à proprement parler , que des aris-
1
( 26 )
•
tocraties . Le peuple de Sparte n'était qu'un régi
ment , et la ville de Sparte , qu'un corps -de- garde ,
qui dominait par la terreur sur toute la Laconie et
la Messénie. Pour qu'il y eût dans le monde une
poignée de Spartiates , il fallait qu'une multitude_
d'hommes rampât dans la servitude la plus dure et
la plus abjecte qui ait jamais existé. C'est ainsi que
dans les forêts de l'Afrique , un lion regne seul sur
des espaces immenses dont les faibles habitans sont
destinés à lui servir successivement de pâture.
Ce qu'on doit admirer dans les constitutions des
anciennes républiques , ce sont ces grands effets de
moeurs , cette forme particuliere imprimée aux
hommes , cette obéissance passive aux lois , cet
imperturbable dévouement à la patrie , résultats
étonnans qui peut- être attestent plus l'habileté et lo
génie dés législateurs , que le bonheur des peuples
qu'ils ont institués. Ces législations s'emparaient de
l'homme tout entier , et le dénaturaient au point
d'en faire un nouvel être . Les législations modernes
paraissent moins appuyer sur le fond de la nature
humaine , et y faire des impressions moins profondes ;
de sorte que les peuples aujourd'hui , du moins en
Europe , ne paraissent guère différer que par cette
empreinte physique que donnent les divers climats
et la différente maniere de vivre.
Le succès des législations anciennes venait en partie
de ce que leur action , concentrée dans une sphere
très - circonscrite , s'exerçait constamment avec toute
sa force , au lieu qu'elle s'affaiblit ou se perd dans
une nation répandue sur un grand territoire . Il n'est
pas douteux
que , si on soumettait à un régime parti(
27 )
culierunvillage ou un bourg, on ne parvint à donner à
ses habitans un esprit et un caractere qui leur seraient
propres , plus facilement qu'à un grand peuple . Mais
ces législations , comme ces machines délicates qui
se détraquent aisément , étaient d'autant plus sujettes
aux orages et aux troubles civils , qu'elles tendaient
à comprimer presqu'en tout les sentimens naturels .
Il y a peu de républiques anciennes qui n'aient été
plus ou moins agitées par les séditions , et dans
lesquelles il ne se soit élevé quelque tyran . Le plus
grand éloge des institutions de Lycurgue est peutêtre
que Sparte fut toujours exempte de l'un et de
l'autre de ces fléaux , jusqu'à ce que de son dernier
degré de corruption , et pour ainsi dire , de son
cadavre politique , on vît sortir le spectre hideux du
tyran Nabis.
Les législateurs de l'antiquité avaient bien des choses
à faire . Il fallait qu'ils inspirassent l'amour de la gloire,
et en même- tems ce qu'on trouve si rarement dans
ceux qui l'ont obtenue , je veux dire la modération ;
que par l'effet de leurs institutions , on aimât la frugalité
, même au sein de l'abondance ; qu'on eût une
grande ambition pour la patrie , sans en avoir aucune
pour soi , et du goût pour l'égalité , malgré celui que
la nature donne pour les préférences . Ces vertus
politiques , qui sont devenues pour nous de simples
vertus morales , ne sont point un objet que les législateurs
modernes doivent se proposer , ce qui rend
leur tâche plus courte et moins difficile . Les anciens
croyaient avoir besoin d'institutions particulieres ,
pour donner aux citoyens une force qui pût suppléer
au nombre ; elles seraient inutiles à une grande nation,
( 28 )
capable par sa seule masse de résister aux entreprises
de ses voisins . Il fallait , dans les anciennes républiques,
un grand appareil de lois pour conserver,
le niveau des fortunes . Les modernes n'ont plus qu'à
les abandonner à leur cours naturel , sans craindre
une inégalité qui se corrige par elle-même , en donnant
de la vie et du mouvement aux sociétés politiques.
La fortune , comme dans un jeu des plus
animés , est un objet qu'on se renvoie l'un à l'autre .
Celui qui ne l'a pas encore l'attend , celui qui la
tient s'en dessaisit l'instant d'après , l'un aussi heureux
par l'espérance , que l'autre par la possession .
Mais les lois de ce jeu doivent être très -séveres ; il
faut que le dernier dépositaire de l'objet soit maintenu
dans sa jouissance momentanée . Il semble donc
que tout ce qui reste à faire aux législateurs modernes ,
c'est de comprimer les voleurs et les assassins , et
que toutes leurs fonctions se réduisent presque désormais
à l'institution d'un bon chefde police.
Il faut donc quitter , en beaucoup de choses ,
les traces des anciens ; il ne s'agit plus de se disputer
quelques misérables coins de terre , mais de
s'approprier paisiblement les richesses du monde ,
par le travail et l'industrie , et par un heureux concours
d'efforts , qui ne peut tromper les espérances
de personne , où chacun est sûr de trouver un prix
selon la mesure de ses talens et de son activité ;
maniere admirable d'acquérir, où chacun , en ne cherchant
que son avantage particulier , fait encore le
bien des autres et celui de la société humaine . Tous
les autres moyens d'améliorer sa condition que
l'homme a pu employer , lui ont été funestes , même
( 29 )
au milieu des succès . Les institutions anciennes
avaient un objet , vers lequel elles étaient spéciale.
ment dirigées . Cet objet , chez les Romains , était la
conquête ; la défense de la patrie chez les Lacédémoniens
, la religion chez les Juifs . Lobjet que les
nations doivent se proposer aujourd'hui , c'est le
travail et la propriété , qui en est l'ame et le but. On
aiguillonnera le travail , on lui donnera de l'activité,
en considérant la propriété comme un droit sacrẻ
qu'on ne peut violer sans renverser la bâse sur laquelle
porte tout l'édifice social.
Mais il faut que ce droit précieux , essentiel , dont
dépend la destinée des sociétés , soit non - seulement
à l'abri des atteintes de la violence , mais encore
qu'aucune n'en borne l'exercice . Les lois des substitutions
, de primogéniture , de retrait lignager , etc. ,
produisaient ce funeste effet . L'ordre social et le
bonheur commun exigent que les biens ne soient
point soustraits à cette utile circulation qui doit les
répandre par-tout , et que le prix du travail par lequel
ils ont été acquis , soit le droit d'en disposer librement.
Ce serait faire une fausse application de la loi
naturelle (1 ) , que de vouloir qu'ils se rendissent toujours
par la mort , et comme d'eux- mêmes , à la famille
de leur dernier possesseur. Les premiers Romains
, non plus que les Athéniens , avant Solon ,
n'avaient pas le droit de tester. C'était une suite du
partage primitif des terres.Les Romains devenus riches,
abandonnerent les lois relatives à ce partage , comme
(1 ) Montesquieu , Esprit des Lois , liv. 26 , ch. 6.
( 30 )
on quitte les langes de l'enfance. Solon , voyant
qu'Athenes étendait ses relations et sa fortune , et
pressentant déja ses grandes destinées , permit à tout
homme sans enfans de laisser son bien à qui il voudrait
( 1 ) . Une loi qui anéantirait cette faculté , serait
une véritable loi féodale ; ce serait revenir aux codes
des Francs - Saliens et Ripuaires , et voir encore les
membres d'une famille barbare rassemblés autour
de leur manoir ; au lieu de voir une société perfectionnée
, où les liens que le choix nous donne , sans
être moins sacrés , sont toujours plus doux que ceux
qui nous viennent du hasard ; où les rapports multipliés
ont développé une foule de sentimens délicats
, qui ont aussi leur justice et leurs regles , plus
respectables que celles de l'instinct grossier des nations
nouvellement sorties des forêts .
On fait une objection singuliere contre la faculté
de tester ; il est absurde , dit - on , qu'un homme ,
qui n'est plus , exerce encore des volontés dans la
société. Cependant il est aisé de voir que , de quelque
maniere qu'un homme dispose de son bien en mourant
, c'est toujours la loi elle- même qui en dispose
par l'entremise et la volonté du testateur .
Des idées d'une prétendue simplicité gagnent quelquefois
les législateurs . Mais est -il bien simple qu'un
homme , n'ayant que des parens d'un degré éloigné ,
qu'il n'a jamais vus ni connus , qui ne sont pour lui
que des êtres fictifs , qui ne viendront chez lui des
extrémités de la France , de l'Amérique ou de l'Inde ,
(1 ) Plutarque , vie de Solon .
1
( 31 )
que pour se partager gaîment sa succession , ne puisse -
rien laisser à ceux qui l'entourent , qui ont eu avec
lui des rapports réels et intimes , qui ont contribué à
son bonheur pendant sa vie , et qui doivent honorer
sa mort par leurs regrets et par leurs larmes ?
La propriété , comme la plupart des autres biens ,
perdrait beaucoup de ses charmes , si , par la pensée
, on ne pouvait point en étendre la jouissance
au- delà des bornes de notre courte existence . L'imagination
aggrandit l'espace où la nature nous a circonscrits
; elle n'embellit pas seulement la vie , mais
encore elle nous délivre en quelque sorte de la mort,
en nous faisant espérer de nous survivre à nous-mêmes
par les bienfaits , en nous faisant croire qu'après avoir
cessé d'être , nous tiendrons encore à ceux que nous
aimons par quelque chose qui dure plus que nous.
( La suite au prochain numéro . )
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE.
Sixieme lettre sur l'ORIGINE DES CULTES ,
cit. DUPUI 3.
L'AME , le régulateur de notre monde , l'oeil de
l'univers , comme l'appellaient les anciens , le Soleil
enfin , va parcourir encore une fois pour nous les
constellations zodiacales , et se placer en rapport
avec les constellations qui ornent le reste du firmament.
Ce ne sera plus le fort Hercule , l'intrépide
Thésée , le conquérant Jason , Osiris le bienfaisant ,
que vous suivrez avec moi , cher lecteur. Bacchus
( 32 )
vainqueur de l'Inde , nous entraînera encore aujour
d'hui sur les bords de l'Indre et du Gange.
Bacchus n'était-il pas le Soleil de printems , d'été
et d'automne , celui qui mûrissait les moissons , les
fruits et les raisins ?... N'offrait - il pas seul la réunion
d'Hercule , de Jason , d'Osiris , etc. ? Votre conjecture
annonce que vous êtes initié aux secrets mysteres de
la mythologie astromonique , et voilà quel était le
but de mes quatre premieres lettres . Celle- ci achevera
de vous convaincre que le Soleil était l'ame de tous
les emblêmes mythologiques ; qu'à la voix du citoyen
Dupuis , il vient ranimer ces brillans spectres , si
puissans autrefois , mais affaissés et méconnus depuis
trente siecles .
Quel pays a vu naltre la fable de Bacchus ?... Plutarque
et Diodore de Sicile assurent que Bacchus
était la même divinité qu'Osiris : comme lui , il était
mis à mort à l'équinoxe du printems , ressuscitait
trois jours après ce trépas , et portait alors le beau
nom de Sauveur. L'histoire de Bacchus forme donc
le complément nécessaire de celle d'Osiris ; et c'est
aussi sur les bords du Nil que nous en cherchons
les traces. Que les Grecs , même au tems d'Homere
et d'Hésiode , étaient jeunes , comparés aux architectes
de la grande pyramide , et aux chantres de
l'Osiréide et de l'Iséide ! Aussi ne trouvons -nous
chez eux que des lambeaux décolorés , ou reteints ,
de ces antiques broderies auxquelles il faut recourir
pour saisir l'ancien fil qui liait ces bell es fables .
"
Félicitons-nous de ce qu'un Égyptien ait voulu ,
dans les premiers siecles de notre ère , réchauffer du
feu de la poésie les anciennes traditions sur Bacchus .
Nonnus
( 33 )
7
1
Nonnus , né à Panople , ville de la Thébaïde , com
posa les Dionysiaques en quarante- huit chants ; qui
renferment non - seulement les traditions sur Bacchus ,
mais presque toute la mythologie ancienne . C'est à
ce double titre que le poëme de Nonnus est recommandable
; car la poésie en est faible et languissante.
Nonnus était persuadé que le Bacchus des anciens
Égyptiens , n'était autre chose qu'un emblême du
Soleil aussi ne peut- on suivre avec lui ses travaux et
les conquêtes que dans les cieux et particulierement
dans le zodiaque , carriere annuelle du Soleil .
Après l'invocation , tribut payé à l'usage des poëte's
anciens , Nonnus consacre cinq chants à retracer un
grand nombre de fables relatives aux ancêtres de
Bacchus , Jupiter , Cadmus , Harmonie et Sémélé .
Le premier chant fixe l'état du ciel au printems , au
sever du Taureau équinoxial ( car le globe doit
toujours rester monté à la latitude de Memphis ou
de Thebes , et les pôles de l'écliptique dans le cercle
perpendiculaire au Taureau ) , qui s'annonçait le matin
par celui du Cocher, de sa Chevre , de ses Chevreaux ,
et le soir , par celui du Serpentaire-Ophiucus , ou de
Cadmus . Le Taureau et Cadmus fournissent d'abord
au poëte l'épisode des amours de Jupiter et d'Europe.
Devenue mere de deux jumeaux , la fille d'Agenor est
remise par Jupiter son époux entre les mains d'As
térion , roi de Crete ; et la forme sous laquelle ce
Dieu l'avait séduite , le Taureau , est placé dans le
ciel sous les pieds du Cocher , et étendant son pied
droit vers Orion .
Cependant le frere d'Europe , Cadmus , errait dans
Tome XXV. C
( 34 )
l'univers pour retrouver sa soeur . Il était arrivé près
de l'affreuse caverne d'Arimé , où Jupiter avait déposé
sa foudre , lorsqu'il voulut donner le jour à
Tantale. Typhée, géant de Cilicie , ou Typhon , averti
par la fumée de la foudre mal- éteinte , s'en était saisi ,
et poussait des cris de joie qui faisaient accourir
tous les dragons ses freres. Là est placée la guerre
des Titans contre le ciel ; et cet endroit du poëme
présente une description presque complette de la
sphere , des signes , des zônes et des constellations .
Ce morceau semble calqué sur la Cosmogonie des
Perses on y reconnaît Ahriman ou le mauvais Génie
accompagné des Dews combattant contre le principe
du bien , Ormusd suivi des Izeds ou bons génies .
Il paraît donc constant que les Gigantomachies de
toutes les religions ont la même source , c'est la
lutte pénible de la nature pendant l'hyver , contre
les météores aqueux , et la victoire qu'elle remporte ,
au printems par le secours de la chaleur qui déve
loppe ses principes générateurs .
Après avoir quitté la forme de taureau , Jupiter
errait avec Pan autour des lieux qu'habitait l'auda
cieux Typhon. Le lecteur se rappellera ici que Pan
est la belle constellation du Cocher , placée sur le
Taureau , qui porte et des chevreaux et la fameuse
chevre Amalthée , appellée la femme de Pan. Jupiter
déguise Cadmus en berger , il lui donne les chevres
de Pan , et lui fait dresser une cabane dans laquelle
il doit attirer Typhon par le son harmonieux de la
flûte à sept tuyaux , ou syringe de Pan . Il lui pro
met , s'il réussit , de l'établir chef et conservateur de
J'harmonie du monde , de lui donner la belle Har(
35 )
s
monie pour épouse ; et il s'adresse aussi à l'Amour
qui l'accompagnait : Tends ton arc , lui dit- il , et
l'ordre du monde va être raffermi . ,, C'est ainsi que
le poëte a mis en action les dogmes de la philosophie
ancienne sur l'harmonie des planetes , et sur la
faculté créatrice de l'organisation de l'univers attri
buée à l'Amour.
Le stratagême réussit : Typhon prend plaisir à entendre
Cadmus ; il lui propose un défi , et promet ,
s'il est vaincu par le berger , de placer sa flûte , près
de. lui , dans les cieux , sur la Lyre . C'est qu'en effet
la Lyre céleste et le Serpentaire montent ensemble
sur l'horison . Cadmus voulant exciter puissamment
les desirs de Typhon , lui annonce des chants plus
mélodieux et plus séduisans , s'il veut lui donner
les nerfs de Jupiter , pour remonter sa lyre , que
Jupiter , disait-il , secondant le dépit d'Apollon vaincu
, avait brisée . Les anciens plaçaient la force de
l'homme et des animaux dans les nerfs , et ils en fabriquaient
les cordes des instrumens de musique : de là
vient cette allusion et cette fiction poétique que ne
pourraient rendre nos cordes faites avec les boyaux .
La demande de Cadmus est agréée ; il reçoit en présent
les nerfs de Jupiter qui étaient tombés dans son
comhat contre Typhon , et que celui- ci avait cachés
dans son antre inaccessible . Cadmus les met en réserve
dans l'intention de les rendre à Jupiter , lorsqu'il
aura vaincu les géants .
Pendant que les facultés de Typhon sont enchaînées
par l'harmonie , Jupiter se glisse dans son antre ,
reprend sa foudre , et se retire à la faveur d'un nuage
épais , qui enveloppe aussi Cadmus , pour le sous-
C 2
( 36 )
traire à la fureur et à la vengeance du géant . Typhon
se réveille de sa léthargie , court à ses foudres , ne
les trouve plus , et s'apperçoit trop tard de l'artifice
de Jupiter et de Cadmus. Il veut dans sa rage s'élancer
vers l'Olympe. Ici est une longue description
des menaces de Typhon contre chacune des Divinités
, des efforts de ce géant contre Jupiter , de ce
choc terrible dont l'empire de l'Olympe doit être le
prix. L'audacieux enfant de la terre succombe sous
la foudre de Jupiter . La paix se rétablit dans l'Olympe
et sur la terre. Le roi des Dieux reconnaissant
promet à Cadmus de le faire gendre de Mars et de
Vénus , et de l'établir à Thebes , roi des Cadméens .
Deux chants sont consacrés à la guerre hyémale des
deux principes , et à la victoire du bon principe qui
triomphe à l'entrée du Soleil dans le Taureau équinoxial.
Dans le troisieme , on voit Cadmus quitter
les sommets élevés du Taurus , arriver par mer à Samothrace
, où était élevée la belle Harmonie , fille de
Vénus et de Mars , dans le palais de la Pleïade Électre.
Son jeune frere Jour , ou Émathion , arrive en même
tems dans ce palais , et concourt au bon accueil qu'y
reçoit Cadmus . Éleetre console le fils d'Agénor sur
la perte de sa soeur Europe , en se proposant pour
exemple des vicissitudes du sort ; elle qui a la dou
leur d'être séparée des six Atlantides ou Pléyades
ses soeurs , mais qui espere de leur être réunie un jour.
Une ancienne tradition mythologique supposait
qu'une Pléiade , amoureuse du Soleil , Électre , s'é
tait séparée de ses soeurs , avait été se placer auprès
de la seconde étoile du timon du chariot , et était
devenue la petite étoile appellée le Renard , après
( 37 )
avoir mis au jour le brillant Émathion . Électre s'occupait
de l'éducation du jeune prince Jour et de la
belle Harmonie , fruit secret des amours de Mars et
de Vénus , princesse dont les Heures ou Saisons lui
avaient confié les destinées .
Mercure , porteur des ordres de Jupiter , arrive
auprès d'Électre . Je vous salue , lui dit-il ( comme
',, l'Archange Gabriel est supposé l'avoir dit à la mere
» de Jésus ) , la plus heureuse de toutes les femmes
" vous que Jupiter ( Dionysiac . , lib . III , vers 419 , ) a
,, honoré de ses faveurs ; votre sang va donner des
‚ lois au monde. Vous-même serez placée aux cieux
,, à côté de Maïa ma mere , et vous accompagnerez
,, le char du Soleil . Je suis le messager des Dieux ,
,, chargé de vous ordonner de la part de Jupiter , de
,, donner la jeune Harmonie en mariage à cet étranger,
qui vient de rendre la paix et la sérénité aux
„ cieux. Donnez-la donc à Cadmus , qui a écarté de
" nous tous les maux : telles sont les volontés de
" Jupiter , de Mars et de Vénus,,,
Les rapports astronomiques de ce troisieme chant
sont sensibles . Les deux premiers ont peint allégoriquement
l'état du ciel au soir qui précede le jour équinoxial
. Dans le troisieme , Nonnus a chanté les phénomenes
de cette brillante matinée , époque annuelle
de la recréation de la nature . Le Soleil se leve dans
le signe du Taureau , au- dessus d'Orion , précédé d'Électre
et des six autres Pléiades. Cadmus , ou le Serpentaire
, se précipite alors dans la mer, après avoir
parcouru pendant la nuit l'espace qui sépare l'orient
de l'occident ; et il se trouve en regard avec les
Pléiades. Voilà Cadmus navigeant , arrivant chez
Ca
( 38 )
Électre avec le beau prince Émathion , ou Jour.
Électre , dans le quatrieme chant , appelle Harmonie
, la conduit à travers sept grandes salles ; allusion
manifeste aux sept spheres désignées ailleurs par les
sept chambres de Moloch , les sept tuyaux de la flûté
de Pan , etc. Elle lui propose Cadmus pour époux ;
mais elle aurait échoué , si Vénus , empruntant les
traits de la déesse de la Persuasion , ne fût venue à
son secours. Harmonie persuadée s'embarque e
aborde en Grece avec Cadmus , qui y porte la connaissance
des lettres et de l'astronomie qu'il avait reçue
des Égyptiens. L'oracle de Delphes l'invite à
cesser la recherche du taureau d'Europe , parce qu'il
n'est point un animal terrestre ( vers . 297 ) , et parce
qu'il est le taureau de l'Olympe . Il ajoute qu'il doit
bâtir une nouvelle Thebes , image de la ville d'Égypte
sa patrie , dans le lieu où il verra se reposer une vache
divine. L'oracle s'accomplit , et la vache s'arrête dans
les lieux où Orion périt par la morsure du scorpion .
C'est ici une allusion manifeste aux courses du Taureau
, toujours accompagné du brillant Orion , placé
au-dessous de lui , plus au midi , au moment où
monte à l'orient le Scorpion , sur lequel est placé
Cadmus , ou le Serpentaire , et avec lequel il se lève
à l'entrée de la nuit . Cadmus va chercher de l'eau
pour un sacrifice , à la fontaine Dircée que défend
un énorme serpent fils de Mars ; aidé par Minerve ,
il le tue , seme ses dents qui produisent des guerriers.
Le serpent est ici celui du Pôle qui mopte avec
Cadmus et avec le Scorpion , domicile de Mars .
Théon ( 113 ) dit expressément que le dragon tué par
Cadmus , est le serpent polaire.
1
( 39 )
La description de la nouvelle Thebes remplit ung
grande partie du cinquieme chant . Le poëte ( v. 21 )
nous . dit qu'elle retraçait l'harmonie universelle du
monde elle doit donc nous occuper un instant.
Osiris a déja bâti une Thebes dédiée à Jupiter- Ammon
son pere , de qui Bacchus était aussi fils . De
même Hercule , après avoir défait le tyran Busiris ,
persécuteur des Pléïades , comme Orion , a construit
une ville appellée Thebes . Coïncidence remarquable
´entre les anciennes fictions et leurs rapports avec la
partie du ciel qui répond au Taureau , à Orion et aux
Pléiades , c'est-à -dire , à l'ancien point équinoxial du
printems , que fixait , par son lever du soir , Cadmus
ou le Serpentaire.
La ville Sainte , comme l'appelle Nonnus ( lib . V ,
vers. 88 , ) , que båtit Cadmus , rappelle , par ses
rapports astronomiques , la ville sainte de l'apocalypse
. Elle était de forme circulaire , de même que
la sphere . Des rues la traversaient dans le sens des
quatre coins du ciel , et aboutissaient aux quatre
points , nord , midi , orient et occident. Elle avait
sept grandes portes , dont le but , dit expressément le
poëte , était de retracer les spheres des Planetes , de
la Lune , de Mercure , de Vénus , du Soleil au milieu
de Mars , de Jupiter e de Saturne . Le Soleil était
donc à la quarte de l'harmonie de l'univers , de même
que le place Martianus Capella dans son précieux
hymne au Soleil.
Pendant que l'hymen de Cadmus et d'Harmonic
se célébrait dans la nouvelle cité , aux sons de la
lyre à sept cordes d'Apollon - Isménien , le Dragon
montait la nuit sur l'horison , et présageait à Cadmus
G4
( 40 )
sa métamorphose . Les Dieux font des présens à la
jeune épousé , et Vulcain place sur sa tête une couronne
d'or , ornée de pierres de toute couleur : c'était
la couronne boréale que l'on disait être l'ouvrage
du Dieu du feu , et qui est fixée dans le ciel au- dessus
du serpent tenu par Ophiucus ou Cadmus . Le collier
que lui donna Vénus était encore un symbole
astronomique plus clairement désigné. Les pierres
précieuses dont il était orné , comme celles du rational
et de la robe du grand - prêtre des Juifs , figu
raient le Soleil , la Lune et les élémens représentés
par des couleurs analogues à leur teinte ou à leur nature
; et les serpens , qui en formaient les entrelas ,
figuraient la route oblique et rétrograde du Soleil
dans l'éclyptique.
De cette union naquirent plusieurs enfans ; mais
celui qui intéresse le plus notre poëte , celui pour
lequel il a composé les cinq premiers chants de son
poëme , est la belle Sémélé , Son fils Bacchus est
l'objet principal des Dionysiaques , Jupiter la rendit
mere de ce Dieu , qu'il destina à remplacer le premier
Bacchus , fruit de ses amours avec Proserpine , fille
de Cérès , dont il avait joui sous la forme de serpent.
On rappellait cette métamorphose et ces amours
aux initiés aux mysteres , lorsqu'on faisait couler dans
leur sein un serpent d'or , en prononçant la célebre
formule Le Dragon engendra le Taureau , et le
Taureau engendra le Dragon , c'est-à-dire que le
serpent d'Ophiucus monte sur l'horison , lorsque le
Taureau se couche ; et qu'il descend dans la mer le
lendemain matin , quand le Taureau ramene le jour,
Le sixieme chant est consacré à rappeller la
(41 )
naissance et la mort du premier Bacchus que
les Titans firent périr , et dont Jupiter vengea la
mort par l'embrâsement du monde. Un grand déluge
éteignit cet incendie . Ce récit était une allusion
à l'histoire annuelle de la terre qui était consumée
par les feux du Soleil , et arrosée de longues
et froides pluies , lorsque le serpent d'Ophiucus
semblait dominer le Soleil , habitant le Scorpion
et le Sagittaire . Embrâsement et déluge annuels , dont
les prêtres ont fait des phénomenes qui n'étaient
reproduits , selon eux , qu'après des centaines de
siecles.
·
Après ces six chants , qui forment une longue et
fatigante introduction , arrivent enfin les amours de
Jupiter et de Sémélé , fille de Cadmus et d'Harmo
nie . L'Amour travaillait , dit le poëte , à réparer les
ruines du monde ; et les hommes étaient plongés
dans la tristesse , parce que le vin ne leur avait point
été donné . Acon , ou le Tems , aux mille formes
tenant en main la clef des générations , va trouver
Jupiter. Il lui représente les malheurs de l'homme ;
il refuse de gouverner désormais un monde destiné
à autant de maux , et des hommes d'une vie si courte
et traversée d'autant de peines . En vain , ajoute- t-il ,
a-t-on inventé la lyre , ses accords ne dissipent pas
tous les chagrins. Jupiter le console en lui annonçant
la naissance de Bacchus et la découverte du vin
cette liqueur qui adoucit tous les maux.
L'Amour qui ne prend , dit le poëte , de leçons'
que de lui-même , et qui gouverne le Tems , après
avoir ébranlé les portes ténébreuses du cahos primitif
, s'avance avec son carquois renfermant les douze
( 42 )
་
traits qui doivent percer le coeur de Jupiter dans ses
douze métamorphoses . C'est une allusion aux douze
Jarcins amoureux de Jupiter , ou du Dieu de la lumiere
, c'est-à-dire , dans un autre idiôme , aux douze
signes du Zodiaque et au Soleil . L'amour entoure
de lierre la cinquieme fleche , et la plonge dans le
nectar , afin que Bacchus fasse éclorre le jus de la
vigne . Embrâsé des feux de l'amour , Jupiter descend
près de Sémélé , et prend pour la séduire toutes les
formes que l'antiquité donnait à Bacchus , celles de
Laureau , de lion , de la panthere et du daim qui fournissent
l'habillement de Bacchus , et enfin du serpent
tortueux .
La jalouse Junon trompe Sémélé , l'engage à solliciter
Jupiter de se montrer à elle dans toute sa gloire .
Elle l'obtient , et elle périt consumée par la foudre .
Mais son fils , le jeune Bacchus , a été enlevé par
Mercure , et Jupiter le dépose dans sa cuisse , pour
laisser accomplir le tems de la gestation .
Bacchus naît enfin. Les Heures , ou les Saisons le
couronnent de lierre , et élles entrelacent sa coëffure
du céraste tortueux , serpent cornu ; afin de retracer
la double nature de taureau et de serpent , dont
Bacchus était doué. Nonnus insiste souvent sur la
premiere nature , il appelle toujours le Dieu Tauriforme
, l'enfant bien encorné , image de la Lune . Cet
enfant est remis aux Hyades , placées sur le front du
Taureau pour l'élever ; mais lá jalouse Junon les rend
furieuses. Il passe entre les mains d'Io sa tante , et
enfin dans celles de Rhéa ou Cybele , épouse d'Ammon
, selon les Lybiens , qui dans leurs traditions particulieres
lui attribuaient la jalousie de la Junon des
( 43 )
Grecs. Les Pans , ou les génies à pieds de chevres
dansent autonr du berceau , c'est-à-dire , que le Soleil
équinoxial , placé dans le Taureau , est accompagné
du Cocher , de sa Chevre , Aïga , femme de Pan et des
Chevreaux fils de ce Dieu. Les Satyres , génies aux
mêmes formes , se joignent aux danses des Pans
et l'un d'eux , le jeune et bel Ampélus , gagne l'am -
tié particuliere de Bacchus. Ce Dieu joue avec lui
seul , et aime à se laisser vaincre par lui à la lutte
et à la course . Dans le dernier combat , ils eurent
pour camarades Lénceus , ou le Pressoir , et Cissus , o
le Lierre ; mais Ampélus , la Vigne , fut seul vainqueur.
Diodore raconte simplement que Bacchus , élevé
à Nyse , découvrit au milieu des jeux de l'enfance la
vigne , et qu'il apprit à en exprimer le jus . Le poëte
anime les choses ; telle est la clef de la mythologie
et de l'idiôme sacré des prêtres égyptiens .
Les jeux , la mort d'Ampélus , sa métamorphose en
vigne , le parfum délicieux de son fruit dâ au nectar
dont son ami Bacchus avait arrosé ses plaies , la fable
ou allégorie physique sur le tuyau de bled qui soutient
l'épi , Calamus , et sur le fruit de l'épi , Carpus ,
racontée par l'Amour à Bacchus pour le consoler ,
occupent le onzieme chant entier.
Le Soleil se couchait , et les douze Heures formaient
un choeur circulaire autour de son char ,
image riante que le Guide a tracée sur la toile . L'Automne
demande à Jupiter de ne pas rester seule entre
ses soeurs sans fonction , et d'être chargée du soin
de mûrir les nouveaux fruits que va produire la
vigne. Jupiter la renvoie aux tablettes d'Harmonie ;
elle y voit à la seconde les événemens du second
( 44 )
1
âge du monde et le déluge qui le termine . Elle passe
à la troisieme , et y reconnaît le Lion et la Vierge
portant le fruit d'automne . Allusion à une des étoiles
de cette constellation appellée la Vendangeuse , dont
le lever du matin nous promet , selon Germanicus
(c.8 , ) , la maturité de la vendange . A la quatrieme ,
elle apperçoit la coupe de Ganymède , d'où découlait
le nectar ; ce qui rappelle qu'au coucher du
Lion et de la Vierge se leve , à l'orient , le Verseau
appellé Ganymède , qui a une coupe . L'Automne
voit enfin que les destinées accordent la vigne à
Bacchus , comme elles avaient accordé le laurier à
Phébus , Folivier à Minerve , etc. Cependant la Parque
console , sur la mort d'Ampélus , le jeune Bacchus ;
elle lui apprend qu'il ne passeia pas l'Achéron , mais
qu'il deviendra la source d'une liqueur qui consolera
les mortels , et leur retracera l'image du nectar. Surle-
champ , le corps d'Ampélus devient une vigne ; et
Cissus , le compagnon de ses jeux , devient lierre ,
et s'entortille autour d'elle .
Bacchus presse entre ses doigts le nouveau fruit ,
et en fait couler le jus dans une corne de boeuf qui
lui sert de coupe ; il goûte ce jus , le trouve délicieux ,
et s'applaudit d'une découverte qui va rendre la joie
aux hommes. Il creuse un trou dans le rocher , y
entasse les raisins ; ensuite il les foule avec les Satyres
qui s'enivrent de la nouvelle liqueur , et se livrent à
Ja danse et aux excès de la joie la plus folle .
Nous venons de suivre Nonnus dans les douze premiers
chants , ou le quart de son poëme , et nous ne
sommes point encore sortis des limites de l'équinoxe
du printems , où Bacchus prend ses attributs tauri(
45 )
formes . Cependant le but principal du poëte est de
raconter les voyages de Bacchus chez les Indiens.
C'était-là cette grande expédition chantée dans toutes
les histoires de Bacchus , rapportées ( liv . III , liv. IV)
par Diodore de Sicile . C'était le point de contact
entre Bacchus et Osiris, qui avait aussi porté ses bienfaits
jusqu'aux extrémités de l'Inde . Le Soleil était
également représenté par ces deux spectres mythologiques
, mais c'était le Soleil dans ses rapports bienfaisans,
avec la végétation annuelle , et sur- tout avec
celle de la vigne et avec la récolte du vin.
Nous remettrons à une autre lettre l'expédition des
Indes.
INSTITUT NATIONAL.
Compte rendu aux deux Conseils par l'Institut national ,
le cit. LAPLACE portant la parole.
N.ous venons , au nom de l'institut national des sciences
et des arts , obéir à la loi qui lui prescrit de vous rendre
un compte annuel de ses travaux . Vous n'attendez pas de
lui chaque année quelques-unes de ces vastes conceptions ,
de ces idées meres dont le siecle le plus fécond n'offre
qu'un très -petit nombre ; mais le progrès des connaissances
humaines se compose de ces rares découvertes et d'une
infinité d'observations et de méthodes particulieres propres,
à les perfectionner , et à préparer celles qui doivent illustrer
les âges suivans : c'est à multiplier ces observations et
ces méthodes , à simplifier les procédés des arts en répandant
sur eux la lumiere des théories savantes , à préparer
les découvertes utiles , à les encourager par son influence
( 46 )
our l'opinion publique ; enfin , à éclairer les différens pou
voirs sus les objets soumis à ses recherches , que l'institut
national doit consacrer tous ses momens ; et , sous ces rapports
, il peut , tous les ans , vous présenter d'intéressans
résultats . Vous jugerez , par le compte que nous mettons
sous vos yeux , s'il a rempli cette tâche honorable .
Vous y verrez les astronomes occupés à déterminer l'arc
du méridien qui doit fixer irrévocablement l'unité fondamentale
du nouveau systême des poids et mesures . Cette
opération , la plus importante que l'on ait faite, en ce genre ,
sera probablement terminée dans le cours de l'année prochaine.
Un nouveau moyen de convertir le mouvement circulaire
continu dans un mouvement alternatif , et que l'on
peut appliquer avec succès à beaucoup de machines , pourra
fixer votre attention . Ces transformations des mouvemens
d'une nature donnée dans ceux d'une autre nature , sont
la partie la plus délicate de la mécanique des arts , dans
laquelle l'homme n'a pas déployé moins de génie que dans
les sciences les plus sublimes .
Vous ne verrez pas sans intérêt le résultat de l'expérience
d'un de nos mécaniciens , qui a remonté la Seine
à la voile , depuis le Hâvre jusqu'à Paris , sur un navire
qu'il a rendu , par construction nouvelle , propre . à cette
navigation et à tenir la mer , d'où résulte entre Paris ét
tous nos ports , une communication immédiate extrêmement
avantageuse au commerce de la capitale .
Vous remarquerez encore des observations et des vues
neuves sur la structure et les propriétés électriques des
cristaux , sur l'organisation des animaux et des plantes , sur
le squelette d'un énorme quadrupede trouvé dans l'Amérique
méridionale , à cent pieds de profondeur , et dont
l'espece a vraisemblablement disparu de la surface de la
berre , et sur les especes pareillement éteintes des éléphans
( 47 )
auxquels ont appartenu ces ossemens que la Sybérie et le
nord de l'Amérique offrent au naturaliste , comme autant
de monumens des grandes révolutions que le globe terrestre
a éprouvées .
Les recherches des chimistes vous offriront un moyen
exact et simple d'analyser l'air que nous respirons ; de nombreuses
expériences sur plusieurs de ces fluides aëriformes ,
dont la découverte a changé la face de la chimie ; enfin ,
un nouveau savon formé par la dissolution de la laine dans
une lessive de cendres , et qui peut être substitué avec
économie à celui que l'on emploie dans plusieurs procédés
des arts et dans les usages domestiques.
Parmi les travaux relatifs aux sciences morales et politiques
, vous remarquerez une suite de mémoires sur les
rapports de l'organisation physique de l'homme avec les
facultés morales et intellectuelles , rapports dont l'ignorance
a été la source de tant d'erreurs ; yous distinguerez
un long travail sur les probabilités de la vie humaine , et
sur les établissemens qui en dépendent , objet digne de
votre attention , par les avantages . que l'humanité pèut en
retirer. Vous y verrez encore que le projet de faire cultiver
la canne sucre , sur les côtes d'Afrique , par des negres
libres , avait été conçu et publié par un de nos collegues
long-tems avant que des philantropes anglais eussent réa
lisé cette belle idée , que la France a étendue à toutes les
Colonies par l'abolition de l'esclavage .
à
Des recherches sur le papier-monnaie des orientaux vous
feront voir ce papier d'un usage plus ancien en Asie qu'en
Europe et en Amérique , éprouvant un sort semblable dans
ces trois parties du monde ; tant il est vrai que l'homme
obéit par-tout , et souvent à son insçu , à des lois générales
qui , dans les mêmes circonstances , reproduisent constamment
les mêmes effets .
Un grand nombre de rapports faits par les trois classem
( 48 )
а
de l'institut , et pour la plupart demandés par le gouvernement
, prouvent à-la - fois l'activité que vous avez su rendre
aux sciences et aux arts , et l'utilité du rapprochement du
pouvoir et des lumieres .
Divers ouvrages sortis de son sein , vont attester aux nations'
étrangeres l'intérêt que vous mettez à conserver à la
France la gloire littéraire , qui depuis si long-tems la distingue
.
?
Forcés , par les bornes de ce discours , à ne vous indiquer
qu'une très - petite partie de ces différens travaux
nous en déposons ici l'analyse . Nous aurions desiré de vous
faire , en ce moment , hommage des premiers volumes de
nos mémoires ; mais le peu de tems écoulé depuis l'origine
de l'institut , ne l'a pas permis .
Puisse le compte que nous vous rendons , citoyens représentans
, vous convaincre de notre zele à remplir les vues
du Peuple Français dans l'établissement d'un institut chargé
de conserver et d'accroitre le dépôt des connaissances humaines
, et qui , placé au sommet de l'instruction publique ,
deviendra plus utile encore , lorsqu'un systême d'écoles
bien organisé répandra promptement les découvertes qu'il
aura recueillies ! mais ce compte serait imparfait , si nous
omettions de vous parler de nos soins à propager les principes
éternels de justice et d'égalité qui font la bâse de la
constitution française , et dont vous trouverez des développemens
dans plusieurs de nos mémoires. Nous devons
déclarer qu'elle n'a point de plus zélés partisans que les
savans et les artistes ; la nature , objet de leurs contiuuelles
méditations , leur retrace à chaque instant les droits et la
dignité de l'homme : à la vue de la belle harmonie qu'elle
leur présente , et qu'ils cherchent à reproduire dans leurs
ouvrages , ils se passionnent pour tout ce qui est grand et
bien ordonné ; ensorte qu'également éloignés de la servitude
et de l'anarchie , tout les attache au gouvernement
qui
( 49 )
qui tient le plus juste milieu entre ces extrêmes , et don
rexistence est infiniment liée au progrès des sciences et de
beaux arts , sans lesquels il n'y a ni liberté durable ni
vrai bonheur.
Réponse de MURAIRE , président du conseil des Anciens .
Citoyens , le conseil des Anciens a entendu avec satisfaction
, le compte intéressant que vous venez de lui rendre
de vos travaux . イ
Si ce jour où , sur le rapport que je lui fis , il sanctionna
les réglemens de l'institut national , jour que j'aime
à compter parmi ceux où je crois avoir efficacement servi
la patrie , il avait pu douter encore de l'utilité de l'établissement
qu'il organisait , le jour où vous venez lui offrir
les résultats de vos premiers pas dans la carriere utile et
glorieuse que vous avez embrassée , ne lui laisserait rien à
desirer.
ces ,
Mais non ,
plus nous étions affectés
douloureusement
par le tableau des longs et cruels ravages du vendalisme
,
par le sentiment
des pertes qu'avaient
essuyées
les scienles
lettres et les arts ; par le souvenir
du systême
exécrable
de destruction
et de démoralisation
, conçu et
exécuté par la plus atroce tyrannie
; plus nous avons sentì
vivement
combien il était instant , pour le bonheur
général ,
d'organiser
l'instruction
, de la raviver , de la féconder
; et
alors avec quelle confiance
n'avons-nous pas vu remise dang
vos mains cette partie essentielle
du grand oeuvre de la régénération
publique
!
Cette confiance n'a pas été , elle ne sera pas trompée ;
déja vous nous avez secondé ; toujours vous nous seconderez
dans cette grande vue...... Je m'honore d'être auprès
de vous l'organe de la nation reconnaissante ; je m'honore
de proclamer que , si la République Française devra à ses
armées victorieuses son affermissement , sa stabilité , sa
Tome XXV,
D
( 50 )
gloire , elle devra aux citoyens qui se dévouent avec non
moins de générosité et de constance à la recherche des
moyens d'accroître nos richesses morales , et de perfectionner
l'esprit humain , son embellissement , son amélioration
, sa prospérité.
ser ,
Suivez , citoyens , suivez toujours avec le même zele le
cours de vos précieux et honorbles travaux , et tandis que
le Corps législatif , indivisible comme la République , en
dépit des intrigans et des factieux qui voudraient la diviconstamment
serré sous l'étendard constitutionnel
fort de l'union franche et intime de tous ses membres
inébranlable et calme au milieu de tous les orages , travaillera
avec suite , avec fermeté , à consolider , par une
législation sage , douce et morale , le gouvernement que
e Peuple Français s'est donné . A vous appartiendra la
gloire d'avoir aidé nos efforts par le secours si puissant
de l'instruction : et quel prix plus touchant pourrait vous
être offert , que de pouvoir vous dire à vous- mêmes : Il
est beau d'être utile à sa patrie ! .......... Il est si doux de
pouvoir ajouter et à la dignité et au bonheur de l'homme ,
par l'accroissement et la propagation de la lumiere et de
la vérité.
Le conseil regrette que la constitution et vos devoirs
ne lui permettent pas de vous inviter à sa séance .
Réponse de PASTORET, président du conseil des Cinq- cents.
Citoyens , les deux plus beaux présens que la nature ais
faits aux hommes , sont le génie et la liberté . Les tyrans
n'aiment pas les sciences ; ils craignent la philosophie ,
comme un coupable craint le remords : la défense d'instruire
à l'art de raisonner les jeunes citoyens d'Athenes ,
fut la premiere loi des trente usurpateurs qui l'asservirent.
Un sentiment contraire animera toujours les représentans
du Peuple Français . Qu'il est doux pour eux , le jour
( 51 )
où vous leur apportez le premier tribut de vos honorables
travaux ! Il est donc échappé quelques victimes au fer des
décemvirs ! Nos regards , il est vrai , cherchent vainement
parmi vous Duséjour , Vicq - d'Azir , la Rochefoucault ,
Saron , Malsherbes , Bailly , Condorcet , Lavoisier ; la
France ne recueillera plus les fruits de leur savoir ou de
leur génie heureuse encore dans son infortune , heureuse
qu'au moment des triomphes du crime , une solitude prudente
ou l'ignorance des tyrans , ait soustrait à la mort tant
d'illustres amis des sciences et de la liberté ! Au milieu des
ténebres dont la despotique anarchie enveloppait la
France , vous conservâtes le dépôt sacré des lumieres publiques
, comme on voit , à la fin du jour , la cime d'une
tour ou d'un chêne , retenir les derniers rayons du soleil
déja disparu pour le reste de la terre .
Les maux qu'éprouverent les sciences , c'est à vous , citoyens
, d'en effacer jusqu'au souvenir . Une instruction cachée
, une vertu solitaire, ou domestique ne suffiraient pas
dans un gouvernement libre ; il faut que les exemples , que
les lumieres y deviennent profitables à la patrie . Etre savant
, disait Socrate , c'est avoir des connaissances utiles :
honneur lui soit rendu pour cette civique pensée ; honneur
vous soit rendu à vous- mêmes , pour avoir marqué par cette
utilité publique vos premiers pas dans votre carriere nouvelle
; carriere honorable que vous ouvrit la constitution
elle -même , en plaçant à côté des pouvoirs publics cet ins
titut national , qui est aussi une puissante magistrature , la
magistrature de la raison et du génie .
Un peuple serait trop indigne de la liberté , s'il ne dédaignait
pas les arts futiles ou licentieux . Vous leur rendrez ,
citoyens , vous rendrez aux lettres leur antique destination
pour la patrie.
Eh pourquoi craindrions nous de remonter , par une
imitation hen euse , vers les premiers siecles des hommes ?
Da
1
L'antiquité n'est- elle pas la jeunesse de la nature ? N'avons
nous pas déja honoré par leur emploi civique , l'art des
vers , l'art de charmer l'oreille par des tons harmonieux ?
Par-tout , la liberté, eut ses chants ; par- tout , la poésie est
la philosophie du peuple .
Les sciences , comme les arts , deviendront tributaires
de la patrie. En vous voyant dérouler le tableau de leurs
nouveaux progrès , tableau où l'orateur n'a oublié que luimême
, quelle douce espérance n'ont pas dû concevoir les
représentans d'un peuple illustre à jamais par cette foule
de grands hommes qui , dans presque tous les genres .
font , depuis près de deux siecles , tenir à la France le
sceptre du génie ! A présent même , en multipliant , en
dirigeant les instrumens et les moyens de l'industrie et du
courage , elles ont aggrandi le domaine de l'astronomie ,
de la navigation , de la victoire ; quelle moisson plus féconde
ne nous promettent- elles pas , quand la paix viendra
enfin consoler l'Europe ! Déja aussi , malgré les orages
de la guerre , du sein même d'une nation rivale , les fidelles
amis des sciences ont célébré et leur retour triomphant
parmi nous , et cette réunion fraternelle de toutes les connaissances
humaines dans un sanctuaire commun : toutes ,
en effet , n'ont - elles pas des droits semblables à la reconnaissance
publique ? Homere et Solon , Newton et Montesquieu
, ne fixent ils pas également les hommages des
peuples et des siecles ?
·
Après avoir servi à , la défense et au triomphe de la liberté
, les sciences acheverent encore de nous faire reconquérir
des moeurs. Que la philosophie soit à jamais le sacerdoce
de la vertu ! Ranimez dans tous les coeurs cet
amour de la gloire , qui n'est que le pressentiment de l'immortalité
; dites bien à tous les Français que l'instruction
rend meilleurs et les gouvernemens et les hommes ; dites-
Leur que la vérité seule a un empire durable , qu'elle finis
( 53 )
par tout soumettre , que la raison n'est que la vérité ; dites"
leur que la morale est la science du bonheur ; car le bonheur
c'est la vertu .
Le conseil regrette que la constitution et ses réglemens
ne lui permettent pas de vous inviter à assister à sa séance .
ANNONCE S.
Fables choisies de Lafontaine , à l'usage des enfans , avee
des notes grammaticales , mythologiques , etc .; par Mongez
,
membre de l'institut national : un volume in - 12. Prix ,
80 centimes , ou 16 sols . A Paris , chez Agasse , rue des
Poitevins , no. 18. An IV. Livre classique très - utile aux
écoles primaires et à la premiere éducation .
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes , o
l'on voit leur origine et leur établissement , et les causes
de leur décadence et de leur ruine ; par Bulard : quatre
volumes in - 18 , avec figures . Prix , 4 liv . , et 5 liv . franc
de port ; papier fin , 5 liv . , et 6 liv. franc de port. A Paris
chez Caillot , imprimeur-libraire , rue du Cimetiere Andrédes-
Arcs , - nº . 6. An IV .
Procès des Bourbons , Louis XVI , Marie Antoinette.
Philippe d'Orléans et Elisabeth Capet : trois volumes in- 18.
Prix , 4 liv. , et 5 liv . franc de port . A Paris , chez Lerouge ,
imprimeur , rue Nicaise , maison Longueville . An V.
Les trois Fabulistes , ÉSOPE , PHEDRE et LAFONTAINE
nouvelle édition en quatre volumes in-8° ; premier volume ,
Esope , texte grec , latin et traduction nouvelle , par Gail ;
second volume , Phedre , texte latin et traduction nouvelle ,
par Gail , avec les notes de Brotier et l'index des verbes , et
de nouvelles notes françaises , par Gail ; troisieme et qua
trieme volume , les Fables de Lafontaine , avec la notice de
Naigeon , l'éloge de Lafontaine , et des notes par Chamfort.
A la fin de chaque volume , une table de mouvement pour
le renvoi des Fables imitées par ces trois auteurs . Les quatre
volumes brochés , beau papier ordinaire , 15 liv . - Il a été
tiré quelques exemplaires sur papier grand raisin vélin sati
né ; prix , broché , 30 liv . A Paris , chez Gail , au collège
de France ; et chez Delance , imprimeur , rue de la Harpe ,
mo. 133.
D 3
( 54 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
On
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 15 septembre 1796 .
N n'avait que des notions très-imparfaites sur la
guerre que l'impératrice de Russie a entreprise contre
les Persans . Une espece de manifeste publié à Pétersbourg
, en fait connaître les motifs , ou du moins.
les prétextes , et donne une relation circonstanciée
de la prise de Derbent , qui en est le premier événement
remarquable . Voici cette piece :
9
Il est assez connu que , depuis son avénement au
trône de toutes les Russies , sa majesté impériale n'a cessé
de se conduire de maniere à prouver que son principal objet
a toujours été de - conserver la paix et la bonne intelligence
avec les puissances voisines , et de détourner de la Russie
les malheurs dont ses ennemis la menaçaient ; c'est à quoi
elle a employé ses armes victorieuses . Ce systême de moderation
, S. M. I , l'a constamment suivi , même à l'égard
des Etats persans , frontieres de la Russie ; elle m'a pris
aucune part aux révolutions qui , depuis le commencement
de ce siecle , déchirent ces contrées quoiqu'elles aient
été funestes au commerce de ses sujets sur la mer Caspienne ,
et qu'elles aient fini par le détruire . S. M. . conformément
à son amour inne pour la paix , à son humanité , à sa patience
, temporisait ; elle espérait que l'insolence des Persans
aurait un terme , et que ces voisins turbulens , touchés
de sa conduite magnanime , auraient du moins quelques
égards pour les droits de l'empire russe ; que l'on
pourrait parvenir à rétablir la bonne harmonie avec des
avantages réciproques , et donner des bâses certaines aux
liaisons commerciales de beaucoup de peuples . Mais contre
une attente si perfide et si généreuse , l'usurpateur Aga
( 55 )
2
avec
Mehemet-Kan , après s'être emparé avec violence de plusieurs
riches provinces de la Peise , et s'être ouvertement
déclaré l'ennemi de l'empire russe a porté sa passion
effrénée pour la domination jusqu'à violer les droits , la
dignité et la sûreté de ce même empire , en osant ,
le secours du kan de Gangis , faire une invasion dans la
Géorgie , et s'emparer de la capitale même du roi , qui ,
depuis quelques années , s'est mis sous la protection de
S. M. I. Il s'est livré encore à beaucoup d'autres excès :
les temples saints ont été saccagés , ruinés par lui , le pays
dévasté , et un grand nombre de chrétiens conduits en esclavage.
Il s'est porté ensuite sur les bords de la mer Caspierne
pour y opprimer les peuples , les princes soumis
au trône de S. M. I. , et qui se sont toujours montrés les
amis des Russes , dont ils ont constamment favorisé le
commerce . Une intention plus criminelle encore l'animait :
il a soulevé les peuples des montagnes contre l'empire
et les a armés contre les troupes qui en gardaient
les frontieres .
russe ,
Des entreprises aussi audacieuses , tendantes à trembler
la tranquillité des frontieres , à rompre la paix et la bonne
harmonie , et à faire cesser toutes les relations d'intérêt
qui subsistaient entre la Russie et la Perse , ont dû nécessairement
déterminer S. M. I. à prendre des mesures capables
de les arrêter et de les anéantir .
Ainsi , après avoir imploré l'assistance du Tout-Puissant,
qui a toujours favorisé , protégé les justes intentions de sa
majesté impériale , considérant l'offense faite par un sujet
rebelle à sa dignité et à son empire , le besoin de pourvoir
à la sûreté des frontieres , la confiance des peuples
qui se sont mis sous sa protection ; écoutant la voix de
l'humanité , qui crie vengeance contre cet usurpateur féroce ,
souillé du sang de ses propres freres ; et condescendant
aux instances de beaucoup de princes bien intentionnés qui
réclament les secours de S. M. I. , elle a ordonné qu'une
partie considérable de ses forces de terre et de mer , sous
le commandement du lieutenant- général comte de Sabow ,
se portassent sans retard sur le territoire persan , afin de
prévenir , dans les provinces limitrophes de la Russie ,
l'affermissement du pouvoir qu'y a usurpé le traître Aga
Mehemet Kan qui , non seulement vient de se déclarer
l'ennemi de la Russie , mais qui , depuis long-tems , a rejetté
avec insolence tous les traités qui lui avaient été proposés
pour garantir les frontieres , et procurer aux sujets
·
D
4
( 56 )
7
de S. M. I. des priviléges et des avantages , en échange
des provinces persannes , conquises par les armées victorieuses
de l'immortel empereur Pierre Ier. 1
,, En conséquence des ordres susdits , le lieutenant - géneral
comte de Subow , ' arrivé à Chislar pour prendre lo
commandement qui lui était confié , reconnut que le soulevement
suscité contre la Russie par Aga Meliemet-Kan ,
avait fait de grands progrès .
'
,, Scich Ali Kan de Derbent , le plus puissant des princes
du Schirvan et du Daghestan , adhérant aux vues d'Aga
Mehemet-Kan avait rassemblé son armée , et faisait tous
ses efforts pour attirer à son parti tous les autres princes
de ces contrées . On apprit en même-tems que le détachement
envoyé pour s'emparer de Derbent , éprouvait une
résistance opiniâtre , et que le kan qui avait déja fait contre
lui quelques sorties , qui , il est vrai , ne lui avaient pas
réussi , se proposait de l'attaquer bientôt de tous les côtés
avec des forces supérieures.
99
Après avoir fait tous les préparatifs nécessaires , le général
de Subow se mit en marche avec son armée , le 29
avril , et le 10 mai il joignit le détachement qui assiégeait
Derbent. Beaucoup de princes du Daghestan , raniinés par
la présence des armées d'une puissance qui les protége
s'empresserent d'y réunir les leurs . On apprit que Scich
Ali Kan avait rassemblé plus de 10,000 hommes à Derbent
, parmi lesquels il y avait beaucoup de montagnards ,
et qu'il attendait des renforts considérables de la partie du
Cuban qui lui est soumise , du Schirvan et des montagnes
du Daghestan .
,, Le comte de Subow jugea qu'il n'y avait pas de tems
à perdre pour rompre , par quelque entreprise décisive ,
cette ligue formée contre nous . Après avoir reconnu que ,
malgré de très - grandes difficultés , il était possible de passer
, par les montagnes du Caucase , à l'autre côté de la
forteresse de Derbent , en traversant l'Etat du cadi de
Tabassaran , notre allié ; il chargea de cette expédition le
major-général Bulgacow , à qui il donna les troupes et l'artillerie
nécessaires . Il fit marcher en même - tems d'autres
troupes vers les murs de cette forteresse , de sorte que le
10 mai elle se trouva cernée de toutes parts . A l'approche
de nos troupes , il se fit , de la part des assiégés , un feu
très-vif , qui dura pendant trois heures . Le 18 mai , le général
ordonna à deux compagnies de grenadiers de Woronege
, et aux chasseurs du troisieme bataillon du corps
( 57 )
du Caucase , de donner l'assaut en sa présence à une grande
tour bâtie en pierre vive , distante de la ville de 60 toises ,
et qui , couvrant la majeure partie des murs , empêchait
la construction des batteries , et la libre circulation de nos
troupes autour de la forteresse . Après la plus courageuse
défense soutenue par l'ennemi pendant une heure et demie,
cette tour tomba en notre pouvoir. Tous ceux qui la défendaient
au- dedans et au - dehors , au nombre de 500 hommes
, farent tués , n'ayant pas voulu se rendre prisonniers
de guerre.
Cet obstacle renversé , le général plaça et fit jouer ses
batteries . Il en avait fait avancer deux à 40 toises de la
ville , lorsqu'on s'apperçut que la brêche était déja commencée
. A l'aspect des bayonnettes russes , qu'il voyait
par cette ouverture , l'ennemi tomba à genoux et cria miséricorde.
Le même kan , qui , au commencement de ce
siecle , remit les clés de Derbent à Pierre - le - Grand , les
a présentées au commandant de nos troupes . Ce vieillard ,
âgé de 120 ans , s'est avancé vers lui , accompagné de tous
les officiers de sa cour , et portant un sabre suspendu à
son cou , pour marquer qu'il reconnaissait sa faute. La
garnison a été désarmée . La forteresse de Derbent , si fameuse
par la solidité de ses murs et par son étendue , est
maintenant occupée par les troupes russes. Le général de
Subow a fait grace de la vie à tous les habitans , et veille
à la sûreté des personnes et des propriétés. 19
า
Les lettres de Stockholm apprennent que la fameuse
comtesse de Rudenskiold , impliquée dans le
procès de l'assassinat de Gustave III , et qui , après
avoir été mise au Pilori fut renfermée dans une
maison de correction , a été transportée dans l'isle
de Gothland , où on lui a acheté une terre de plus
de quatre mille rixdallers . On est étonné de ces ménagemens
, de cette munificence du gouvernement
suédois envers une femme , flétrie il y a deux ans par
la main de la justice . S'est- elle disculpée ? A -t-on
reconnu son innocence ? C'est- ce que l'on ne peut
supposer ; car dans ce cas on aurait fait pour elle
plus encore que l'on n'a fait ; on l'aurait sans doute
rétablie dans tous ses biens , et l'on n'aurait rien négligé
de ce qui pourrait réparer son honneur.
On a eu avis que le roi de Suede et le duc-régent
( 58 )
1
étaient arrivés à Pétersbourg le 24 août ; le premier,
sous le nom de comte de Haga ; les econd , sous celui
de comte de Vasa .
S'il faut en croire quelques lettres du Nord , l'impératrice
de Russie a désigné le cl âteau d'Orianembourg
pour y recevoir le prétenda nt de France ; ce
château est situé à environ trente vertres de Pétersbourg
, et , à trois milles de Péter; stroff, un canal ,
d'environ deux milles de long , cor duit de ce château
à la mer. Au reste , le château est vaste et commode
, sans beaucoup de magnificence .
Une escadre française de sept va isseaux de ligne ,
deux cutters et un bricq , croise dans la mer du Nord.
Un convoi anglais de 120 voiles , scorti d'Helsingor ,
s'est vu forcé de rentrer dans les ports de la Norwege.
On mande de Copenhague que le baron de Pilsach ,
qui y résidait en qualité d'envoyé de la cour de
Berlin , en est parti tout-à- coup d'ap rès des dépêches
qu'il avait reçues par courier .
M. Hammond à quitté Berlin . Il s'est embarqué
ici pour retourner en Angleterre . On juge de la nature
de sa mission par le peu de succès qu'il a obtenu
; et l'on est fondé à assurer qu'elle n'était pas aussi
pacifique que quelques personnes l'avaient imaginé .
Il paraît qu'il s'agissait de faire ad opter au cabinet
prussien des maximes et une concluite qui auraient
annullé le traité de Basle , et engagé de nouveau
Frédéric- Guillaume dans les liens qu'il a eu la sagesse
de rompre . Ce prince', loin de vouloir entrer dans
la cause des ennemis de la République Française , est
disposé , dit- on , à former une allia nce avec elle ; et
l'on ajoute que les négociations pour cette impor
tante opération se suivent avec beaucoup d'activité .
De Braubach , le 19 septembre .
L'armée de Sambre et Meuse n'était qu'à dix lieues
de Ratisbonne , lorsque l'archiduc Charles vint à la
tête de 25,000 hommes au secours de l'armée qui défendait
cette ville , et qui était déja égale en nombre
( 5g )
"
à l'armée française . Le général Jourdan crut devoir
se retirer , ne pouvant raisonnablement espérer de
résister à des forces si supérieures. Sa retraite a été
un combat perpétuel , non - seulement contre les Autrichiens
, mais aussi contre les paysans , qui attaquant
à l'improviste et avec impétuosité , ont occasionné
beaucoup de désordre . La seule action dont
nous ayons pu recueillir quelques détails , est celle
qui a été suivie de la prise de Wurtzbourg. Voici ce
qu'on mande de cette ville , en date du 4 septembre
:
Le 1er. de ce mois , à 3 heures de l'après -midi , la
cavalerie autrichienne surprit la garde de la porte
de Sander , et la tailla en pieces ; elle pénétra ensuite
dans la ville , et en moins d'une heure elle s'en
rendit maîtresse . La garnison française se retira aussi- tôt
dans la citadelle ; et vers les 5 heures , elle commença
une canonnade qui dura toute la soirée , et qui fut
continuée presque sans relâche dans la journée suivante.
Un grand nombre de maisons furent endommagées.
Le 2 , à 7 heures du soir , l'armée deJourdan ,
qui s'était portée dans nos environs , en vint aux
mains avec les Autrichiens près de Lengfeld et Versback.
L'action se prolongea jusques dans la nuit.
Dans le même tems , les Français firent une sortie de
la citadelle sur la ville à la faveur de leur feu d'artillerie
, ils parvinrent jusqu'à l'extrémité du pont du
Mein ; mais des décharges à mitraille et une salve
de mousqueterie des grenadiers placés à l'entrée du
pont , les firent retirer précipitamment.
Hier 3 , le combat recommença , et fut opiniâtre ,
Il durait depuis 7 heures du matin ; à 2 heures , l'archiduc
Charles étant arrivé avec un renfort , la victoire
se déclara en faveur des troupes impériales . On
porte à plusieurs mille hommes la perte de l'ennemi ,
tant en morts qu'en blessés ; on lui a fait 18,00 prisonniers
. Lengfeld et quatre autres villages ont été
brûlés . Jourdan commandait en personne.
Ce matin à 7 heures et demie , la citadelle a capi- ,
tulé ; la garnison , forte de 1,000 hommes , a été faite
prisonniere de guerre.
( 60 )
1
Dans la nuit du 7 au 8 , la garnison française se retira
de Francfort , et peu de tems après les Impériaux
y entrerent. La veille , cette ville avait payé le reste
des contributions qu'elle devait aux Français en let
tres-de-change sur la Hollande . L'armée française
s'était retirée sur la Lahn ; et l'on avait jugé , d'après
quelques-uns de ses mouvemens , et les renforts qui
devaient lui arriver de l'armée du Nord , qu'elle ne.
tarderait pas à reprendre l'offensive . Mais le 16 , elle
abandonna ses positions sur la Lahn , qu'elle a repassée
; le lendemain , elle se divisa en deux corps,
dont l'un se porta sur la Sieg , et l'autre sur Neuwied .
On assure que le même jour le siége de la forteresse
d'Ehrenbreistein a été levé.
Nuremberg, le 4 septembre. Hier , à 11 heures du matin ,
nous vimes arriver des troupes prussiennes qui occuperent
tous les corps- de- garde , et prirent possession de la ville,
Les villes ci - devant impériales de Windsheim et de Weissenbourg
, ont également garnison prussienne . Voici les principaux
articles de la capitulation qui a été conclue avec le
roi avant cette occupation :
ART. Ier. S. M. prussienne s'engage de faire relâcher les
ôtages enlevés de cette ville par les Français , en se chargeant
des contributions et requisitions arriérées .
II. Elle s'engage de prendre en outre sur elle toutes les
dettes qui ont é é contractées par la ville avant et pendant
l'entrée des Français , et d'obtenir le consentement de l'empereur
et de l'empire pour la cession de la ville .
III. Tous les emplois , tant civils qu'ecclésiastiques , seront
occupés par les habitans de Nuremberg.
IV. La ville ainsi que les villages et fauxbourgs seront
exempts de la conscription militaire , et la ville même n'aura
point de garnison .
V. L'université d'Altdorff sera réunie à celle d'Etlangen .
VI. Les employés , tant du civil que du militaire , qui voudront
demander leur démission , obtiendront des pensions
proportionnées à leurs emplois .
VII. Les accises et péages resteront sur l'ancien pied sans
qu'il puisse être fait des changemens ou innovations.
VIII . Il ne sera point établi de nouvelles fabriques qui
pourraient tourner au détriment des ouvriers de la ville .
IX. Ceux qui ne voudraient pas continuer d'habiter la
人
( 61 )
ville , pourraient la quitter sans le moindre obstacle .
X. Après la ratification , S. M. enverra un commissaire qui
s'occupera de l'organisation.
ITALIE. De Gênes , le 5 septembre.
Une frégate anglaise était entrée , il y a quelques jours ,
dans le port pour prendre des provisions , et sur-tout un
cert in nombre de boeufs . Mais comme depuis la derniere
épidémie les bestiaux sont extrêmement rares , le gouver
nement n'en a pas permis l'extraction . La frègate mit hier
à la voile pour retourner en Córse ; elle est rentrée aujourd'hui
avec l'Agamemnon , monté par le commodore Nelson.
On croit que les Anglais demanderont avec instance l'exportation
des boeufs déja achetés pour leur compte , et qu'ells
leur sera permise .
La même frégate , avant de partir , avait sondé la profondeur
du port dans plusieurs endroits ; on en a conjecture^
qu'ils se proposent de venir à Gênes avec un grand nombre
de vaisseaux . Ils n'ignorent pas cependant que , d après l'acte
„de neutralité , les Génois ne peuvent recevoir que cinq vaisseaux
de guerre à la fois .
Les Français ont à Saint -Pierre d'Arena et dans le voisi
nage des dépôts de poudre , de boulets et d'autres munitions
de guerre. Comme les Anglais ont paru avoir le dessein de
débarquer en cet endroit pour faire un coup de main , les
Français ont élevé une batterie sur le rivage pour en defendre
l'approche.
On écrit de Florence qu'il va s'y tenir un congrès avec les
commissaires du Directoire exécutif de France , pour terminer
la pacification avec le pape et le roi de Naples .
De Modene , le 31 août. Depuis la réponse faite par le
directoire au ministre du duc de Modene , il était aisé de
prévoir que ce pays partagerait le sort de Milan , de Bologne
et de Ferrare . La régence avait jusqu'ici maintenu
l'ancien régime dans le duché ; mais il touche à sa destruction
, qui a déja lieu à Reggio , seconde ville de l'Etat .
La régence avait envoyé , il y a plus d'un mois , 700 hommes
avec de l'artillerie , pour contenir ceux qui étaient
disposés à se déclarer libres et indépendars . Cette garnison
était vue de mauvais oeil par les habitans , et tous les
jours il y avait quelque querelle entre eux et les troupes.
Avant-hier , quelques canonniers ayant maltraité des paysans
qui s'étaient arrêtés pour regarder les canons ceux- ci
( 62 )
se défendirent ; le peuple accourut à leur secours , et en
un instant toute la ville fut armée. Les troupes ne trouvant
pas de sûreté à rester dans Reggio , en sortirent pendant
la nuit , mais non tambour battant . Le matin en vit
l'arbre de la liberté déja planté sur la place , et tous les
habitans décorés de la cocarde tricolore : ils proclamerent
qu'ils voulaient être libres sous la protection de la République
Française . La nouvelle de ces événemens étant bientôt
arrivée à Ferrare et à Bologne , ces deux villes envoyerent
une députation aux habitans de Reggio , pour leur offrir
leur secours , dans le cas que quelque cabale aristocratique
ou les suppôts de la tyrannie ducale voulussent s'opposer
à l'exercice de leurs droits .
ESPAGNE. De Madrid , le 11 septembre..
La reine de Portugal a nommé conseiller d'état don Diego
de Noronha , son ambassadeur en cette cour ; en conséquence
son ambassade a cessé , et son successeur n'est pas
encore désigné ; cet événement ajoute à l'incertitude où
Ion est ici sur les termes où en sont les deux cours ensemble
, quoique bien des gens affectent de douter d'un
projet de rupture entre elles .
Ón vient de rendre publique la grande promotion que
le roi a faite dans la marine , tant d'officiers généraux que
d'autres officiers de tous les grades .
Au milieu des dépenses extraordinaires de la guerre ,
le plan d'amortissement des dettes de lEtat a été suivi
avec la plus grande exactitude ; il en résulte que dans le
courant de cette année , il a été amorti une somme de plus
de 25 millions de réaux qui a été versée dans la caisse à trois
clefs , et qui va servir à rembourser une pareille somme de
cédules royales mises en circulation .
Il est assez digne de remarque que parmi les sources de ce
remboursement se trouve une somme de plus de 7 millions
de réaux provenant tant du subside extraordinaire payé par
les ecclésiastiques , que par le revenu des bénéfices auxquels
S. M. n'a pas nommé , à quoi il faut ajouter 2 millions de produit
de la vente du sel , 1800 mille liv . sur le droit d'exportation
du numéraire , un droit sur les mains-mortes , ainsi
que sur les possesseurs de substitutions perpétuelles , et sur
les majorats , si multipliés dans ce royaume.
On travaille avec la plus grande activité dans tous nos ports
à mettre en état de tenir la mer tous les bâtimens de la
marine royale. L'embargo mis sur les navires anglais et notre
( 63 )
traité avec la République Française indiquent assez que cés
travaux sont indispen sables .
RÉPUBLIQUE BATAVE.
DE LA HAYE , le 9 septembre.
Avant-hier , le président de la convention a fait part à
l'assemblée qu'il ven ait de recevoir , par le comité de ma
rine , communication d'une lettre écrite par l'amiral de
Winter . Cet amiral marque qu'il venait d'apprendre , par
le capitaine Engelberts , de Charles -Town , que le vice-amiral
Braak , parti de Surinam , avait repris sur les Anglais
la colonie de Berbice .
Du 17. Le gouvernement britannique a publié , le 3 de
ce mois , une proclamation royale , qui permet la libre
navigation de la Grande - Bretagne sur les Provinces - Unies ,
et l'exportation de toutes sortes de marchandises , les aimes
et munitions navales seules exceptées ; bien entendu cependant
que cette exportation se fasse sous pavillon neutre
, et la France n'étant point comprise dans cette autorisation
.
La convention a répondu à cette proclamation par le
décret suivant :
Art . Ier . Aucunes manufactures anglaises quelconques ,
aucunes marchandises anglaises en general , et en particu
lier aucunes recettes , quelles qu'elles soient , qui proviennent
de la vente des effets charges sur les bâtimens de la
compagnie des Indes hollandaise , arrêtés ou amenés en
Angleterre , ne pourront être importées dans la République
Batave , de quelque maniere et sous quelque prétexte que
ce soit , ni directement ni indirectement.
en
II. Lesdites marchandises ou manufactures seront ,
cas d'importation , immédiatement confisquées au profit du
Peuple Batave , et déposées dans des magasins , pour y
demeurer invendues jusqu'à ce que , au nom du Peuple
Batave , il en soit autrement disposé .
III. Tous individus qui auraient pris part directement
ou indirectement à ladite importation , ou qui l'auraient
favorisée , ou à la consignation desquels les effets en question
auraient été , de leur su , déchargés ou transportés , en
seront , outre la confiscation , non - seulement responsables ,
mais il sera de plus procédé contre eux devant les tribunaux
respectifs , comme ayant colludé avec l'ennemi pour
( 64 )
la perte de la patrie , s'il conste que postérieurement à la
présente proclamation , ils aient eu connaissance des faits ,
et si , dans le terme de 24 heures , ils n'en ont point fait
leur déclaration au bureau des droits d'entrée et de sortie ,
ou à l'administration du lieu de leur résidence.
IV. Il est défendu , sous les mêmes peines , à tous habitans
de cette République , d'accepter ou de payer aucunes lettresde-
change tirées de la Grande-Bretagne.
V. Le comité de marine est chargé de la stricte exécution
de ces présentes dispositions , et il ne négligera aucuns moyens
de veiller contre l'importation susdite ; à l'effet de quoi il est
autorisé à établir par- tout où besoin sera , soit dans les villes
ou dans les campagnes , tels inspecteurs extraordinaires ou
commis de recherche qu'il jugera nécessaire- pour atteindre
le but proposé.
VI. Le comité de marine est autorisé , sous sa responsabilité
, dans tous les cas de saisie des objets mentionnés en
l'article Ier . à en ordonner de suite la confiscation , et en
effectuer le dépôt dans des magasins convenables , selon la
teneur de l'art . II ; à l'effet de quoi il est dérogé aux formes
de procédures ordinaires pour fraudes des droits de l'impor
tation par eau , et pour toute contravention aux lois rendues
à ce sujet , lesquelles formes sont mises absolument hors d'effet
dans toutes les contestations élevées à l'occasion de ce
présent décret .
VII. La présente proclamation sera publiée et affichée dans
tous les lieux accoutumés . Les autorités constituées sont invitées
et requises par- tout de donner les ordres nécessaires
pour qu'il soit satisfait à nos intentions ; et en particulier , de
charger les municipalités respectives de prêter au comité de
marine tous les secours nécessaires , et de le maintenir contre
toute opposition tendante à l'empêcher dans l'acquit des devoirs
qui lui sont imposés par la présente proclamation .
VIII. La présente proclamation sera envoyée aux comités
de marine et du commerce des Indes orientales , pour leur
servir de notification et d'avis . Ainsi fait et arrêté dans lad.
assemblée . — A la Haye , le 16 septembre 1796 , l'an II de
la liberté batave .
De Middelbourg, le 14 septembre. Une lettre de Dordrecht
donne pour certain que Batavia n'est point au pouvoir des
Anglais cette place est , dit-on , dans le meilleur état de
défense ; et l'empereur du Grand-Java , qui est en bonne
intelligence avec la République Batave , tient 40,000 hommes
à la disposition de la compagnie hollandaise.
ANGLETERRE .
( 65 )
ANGLETERRE, De Londres , le 13 septembre.
L'amirauté a reçu hier des dépêches de Gibraltar , en date
du 14 août. Elles apprennent qu'un exprès envoyé de Cadix
au gouverneur de Gibraltar avait annoncé la rentrée de la
flotte espagnole dans ce port , après avoir accompagné l'escadre
française jusqu'à la hauteur du cap Saint-Vincent. On
présume que les Français vont aux Indes occidentales , et
qu'ils sont accompagnés de deux ou trois frégates espagnoles .
Un paquebot vient d'arriver de la Corogne à Falmouth en
cinq jours. Immédiatement avant son départ , il y avait eu
ordre de mettre un embargo sur tous les vaisseaux anglais
dans les ports d'Espagne. On avait même enlevé le paquet de
lettres dont le paquebot était chargé ; mais sur les remon
trances qui ont été faites , on a rendu les lettres , et le bâtiment
a eu la permission de partir.
Le chevalier Englestrome , envoyé de Suede en cette
est remplace par M. Asp , qui vient d'arriver ici ,
et qui a passé par Paris .
cour ,
• L'escadre de sir J. B. Warren est rentrée à Falmouth
après une croisiere dans laquelle elle a donné chasse à
l'Andromaque , fregate française , qu'elle a forcée de s'échouer
et qu'elle a ensuite brûlée sur la côte ,
Le comte de Mansfield est mort à Brigh.thelmstone . Il
était président du conseil-privé. Le ministere perd un puissant
appui , et la France un de ses ennemis les plus ar--
dens . Il avait été ambassadeur à Vienne , ensuite à Paris ,
sous le nom de lord Stormont.
L'amirauté a recu l'avis officiel que les Français avaient
eu plusieurs avantages à St. Domingue , où ils ont repris
le fort de Bombarde . Ils ont aussi repoussé nos postes
avancés de St. Marc. On craint à présent que ces succès ,
joints aux ravages de la fievre jaune , ne nous obligent
d'évacuer entiérement cette isle .
On travaille à mettre en état de service une centaine
de canonnieres qui seront établies sur nos côtes , sous la
direction d'un habile et actif officier de marine , le capitaine
Schank. Quoique le ministere affecte une grande sécurité
sur les projets de débarquement dont on est menacé
de la part des Français , les préparatifs de tout genre qu'on
fait pour repousser une invasion , prouvent qu'une entre-
Tome XXV. E
( 66 )
Prise de ce genre ne paraît ni sans probabilité , ni sang
danger.
•
Du 19. Il a été décidé , dit- on , d'envoyer à Paris un
agent accrédité , revêtu de tous les pouvoirs nécessaires
afin de négocier directement. On pense que les bâses principales
de la négociation seront : 1º . la restitution de toutes
les conquêtes faites par l'Angleterre dans les Indes occidentales
; 2 ° . la garantie formelle de tout le territoire conquis
par la France sur la rive gauche du Rhin ; 3º . l'évacuation du
Milanais et des autres Etats d'Italie occupés par les armées
françaises . Sir Thomas Grenville , auquel on donne de
grandes connaissances et beaucoup d'habileté , est chargé ,
dit - on , de cette grande entreprise ; d'autres désignent
M. Jackson , qui passe aussi pour un habile diplomate.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
400
Séances des deux Conseils , du 25 fructidor au 5 vendé- ·
miaire an cinquieme.
La discussion s'ouvre sur le partage des biens communaux.
La loi du 10 juin 1793 , sur cet objet , faisant
la bâse du rapport , l'on observe que Garran n'a
pas traité la question principale , celle de savoir s'il
est utile de partager les biens communaux ; et après
avoir entendu plusieurs opinans , le projet est renvoyé
à la commission pour examiner cette question .
Le conseil des Anciens a approuvé les résolutions
suivantes ; 1º . celle qui autorise les ecclésiastiques
reclus à rentrer dans leurs biens ; 2 ° . celle qui met les
hospices civils sous la surveillance immédiate des
municipalités ; 3º . la résolution qui porte que les militaires
du camp de Grenelle ont bien mérité de la
patrie .
On s'occupe du code forestier dans la séance du
27 du conseil des Cinq- cents . Un membre demande
si les forêts nationales ne doivent pas être vendues .
( 67 )
Boudin croit qu'il ne doit pas y avoir d'administration
forestiere qu'à la paix. Le tout est ajourné à
trois jours.
Une grande partie de la séance du 28 a été employée
à des objets particuliers . La discussion s'ouvre
ensuite sur les postes et messageries . Seront - elles
données à ferme ou mises en régie ? La commission
par l'organe de Bion , a proposé le dernier mode.
Pérès l'a défendu . Madier a soutenu que le systême
de la ferme était plus avantageux au trésor national ,
et plus utile au service public . La discussion sera
continuée .
Le conseil des Anciens a approuvé , le même jour
le traité d'alliance offensive et défensive avec l'Espagne
.
Aubry , dans la séance du 29 , occupe celui des
Cinq-cents du code militaire. L'article qui punit les
déserteurs de la peine de mort , donne lieu à quel ,
ques débats.
Talot s'appuie de l'autorité des philosophes qui
ont parlé en faveur de l'abolition de la peine de
mort , pour demander que les peines soient graduelles
et proportionnées au délit.
Philippe Delleville s'étonné que le préopinant ne
demande pas aussi , avec tous les philosophes , l'abolition
de la guerre . Il appuie l'article du projet.
Lamarque opine dans le sens de Talot . Il dit qu'on
doit distinguer entre la désertion à l'ennemi et la
désertion à l'intérieur.
Après quelques débats , l'article est mis aux voix et
adopté .
Plusieurs autres , qui en sont la conséquence immédiate
, sont également adoptés.
Le président du Directoire exécutif , écrit au président
du conseil , pour lui annoncer l'envoi d'un
message important sur le jugement des individus arrêtés
en armes au camp de Grenelle . Il fait sentir la
nécessité de prononcer , séance tenante , sur ce message
, et l'invite à faire prévenir le conseil des Anciens
de vouloir bien suspendre la levée de sa
séance .
"
E 2
( 68 ) :
1
Le conseil arrête l'envoi d'un message aux Anciens
pour le prévenir de cet objet .
Les Anciens ont rejetté la résolution relative à la
vente de la ferme de la ménagerie de Versailles , et
celle qui porte que le prix des requisitions de denrées
sera déduit aux contribuables , sur l'arriéré des
contributions antérieures à l'an IV.
La commission que le conseil des Cinq - cents a
nommée le 30 , pour examiner le message concernant
les accusés de la Haute -cour de justice , est composée
de Daunou , Cambacérès , Fermont , Crassous
et Pelet..
Thibaut présente six projets de résolution sur les
monnaies. Impression et ajournement.
Aubry soumet la suite du code pénal militaire . Le
conseil en adopte un grand nombre d'articles .
L'Institut national demande , le 1er. jour complémentaire
, à être admis pour rendre compte du 'progrès
des sciences et arts. ( Voyez page 45. )
Les détenus au Temple demandent à n'être pas
jugés par une commissaire militaire . On passe à l'ordre
du jour sur leur pétition .
Camus , au nom de la commission des dépenses ,
fait , le 2 , un nouveau rapport sur le paiement des
rentiers et pensionnaires.Il propose et le conseil arrête
que les rentiers et pensionnaires désignés aux art. I et
II de la loi du 8 messidor dernier , percevront , sur les
arrérages du dernier sémestre de l'an IV , qui écheoit
le 1. vendémiaire prochain , et en numéraire effectif
, le quart de leurs arrérages . Les trois autres quarts
seront payés de la maniere et aux époques qui seront
déterminées par de nouvelles lois .
La discussion sur le code pénal militaire est continuée
, le 3 .
Aubry , rapporteur , propose un article additionnel
: C'est d'accorder aux généraux en chef le droit
de commuer les peines prononcées par les conseils
militaires contre les militaires convaincus de quelque
délit.
Cette proposition donne lieu à une vive et longue
discussion.
( 69 )
Les uns observent que ce serait donner le droit de
se populariser aux généraux ambitieux , et que ce
droit serait infiniment funeste à la liberté publique ,
en ce qu'il mettrait des hommes au - dessus de la loi .
D'autres prétendent que c'est une mesure d'humanité
, et même de justice , digne de la législation
française ; et que si on ne l'adopte pas , on expose
d: braves militaires à être punis séverement pour
une faute assez légere , après avoir toujours rempli
dignement leurs devoirs , et ne s'être rendus coupables
qu'une fois peut- être , dans le cours de plusieurs
années , d'un délit dont d'autres se rendent
journellement coupables .
L'Assemblée consultée déclare qu'il n'y a pas lieu
à délibérer sur l'article additionnel .
La résolution dernierement prise sur les requisitions
exercées depuis le 1er. brumaire dernier , ayant
été rejettée par les Anciens , ainsi que celle sur le
paiement des contributions en nature , Fermont , au
nom de la commission des finances , propose le
nouveau projet de résolution suivant : Le prix des
quisitions exercées depuis le 1er , brumaire dernier
aur les contribuables , pour le service de la Répu
blique , sera précompté sur le montant des contributions
antérieures à l'an 4 , et subsidiairement sur
celles de cette même année .
La disposition de la loi du 8 messidor , qui autorise
le Directoire à faire payer les contributions en
grains et fourages , est rapportée. Ceux qui n'auront
pas payé les contributions , les paieront en numéraire
ou mandats au cours.
L'Institut national est également allé rendre compte
au conseil des Anciens de ses travaux et du progrès
des sciences et arts . Il a approuvé la résolution qui
porte que les aîles du collège des Quatre-Nations ne
font point partie des bâtimens destinés à l'Ecole centrale
, et celle relative aux honneurs à rendre aux militaires
blessés .
Sur le rapport de Bergier , fait le 4 au conseil des
Cinq- cents , le Directoire sera invité , par un message ,
à donner les motifs qu'il a eus de maintenir jusqu'à
E3
( 70 )
"
ce jour, dans la Belgique , le régime militaire . Il ordonne
ensuite l'impression et l'ajournement d'un
projet présenté par Dubruel , au nom de la commission
ad hoc , tendant à rendre aux prêtres reclus leur
liberté , sous la condition , 1 ° . qu'ils feront la déclaration
de leur soumission aux lois de la République ;
2º. qu'ils resteront sous la surveillance de leurs municipalités
respectives.
La discussion sur les postes et messageries continue.
L'on arrête , le 5 , qu'il n'y aura pas de séance
le 1er . vendémiaire .
Sur le rapport de Laurenceot , le conseil déclare
que l'exemption du service de la garde nationale accordée
aux sexagénaires n'est que facultative . Cette
résolution est motivée sur ce que dans certaines communes
on refusait aux vieillards le droit de voter dans
les assemblées , comme n'étant pas inscrits sur le rôle
de la garde nationale .
Le conseil des Anciens a approuvé , le 3. jour
complémentaire , la résolution sur le paiement des
rentiers et pensionnaires de la République .
Pelet fait, le 2 , au conseil des Cinq- cents une motion
d'ordre , tendante à exprimer le desir du conseil
que le Directoire hâte le moment d'une paix glorieuse
et durable . Plusieurs membres la regardent
comme indiscrete , et réclament l'ordre du jour.
Boissy dit qu'il est important de populariser la
guerre en France , et de la dépopulariser en Angle
terre , et que tel est le but de la motion de Pelet ;
néanmoins il appuie l'ordre du jour qui est adopté .
Le conseil a procédé , dans cette séance , au renouvellement
du bureau . Chassey a été nommé président
. Les nouveaux secrétaires sont Riou , Bergoëng ,
Favart et Bailleul.
Riou , organe de la commission chargée d'examiner
la loi du 3 brumaire , obtient , le 3 , la parole :
La loi du 3 brumaire est , dit-il , conforme à nos lois
civiles ; elle est dans l'esprit de la constitution . Nonseulement
les individus ne sont point privés de leur
liberté individuelle ; mais encore , habitans d'une république
, ils votent dans les assemblées primaires ; ils
1
( 71 )
་
sont élus , et la loi n'infirme pas leur élection . Il est
vrai qu'elle en suspend l'effet. Mais fallait- il donc se
livrer au hasard d'être victime d'individus inscrits sur
les listes d'émigrés , contre lesquels , par conséquent ,
il- existe des préventions , tant que la radiation n'est
pas prononcée ?
Le procès contre les émigrés est déja jugé par la
victoire , et la paix prononcera sans doute en dernier
ressort. L'exercice des fonctions publiques est un
moyen de défense ou de trahison , selon qu'il est
confié à des hommes purs ou mal-intentionnés ; et il
á bien fallu prendre ses précautions . Mais pourquoi
punir les parens des émigrés au troisieme degré ?ª Ce
n'est pas une punition ; c'est une privation commandée
par la prudence .
Voulez -vous les constituer juges dans leur proprè
cause , les placer entre leur conscience et leur intérêt
personnel , entre leur devoir et leur cupidité ? Il
importe à la chose publique de maintenir l'exclusion
momentanée des fonctions publiques contre ces individus
. Elle est de rigueur et de circonstance : d'accord.
Mais la chose publique est- elle compromise ,
parce que les fonctions publiques ne sont pas toutes
entre les mains ennemies ? La loi du 3 brumaire est
approuvée par la morale , conseilléé par la politique ,
conforme à l'esprit de la constitution et de notre législation.
Cependant votre commission pense que le moment
est venu de rapporter l'art . Ier . Voici ses motifs :
L'amnistie du 4 brumaire est irrévocable , mais imparfaite
, vicieuse : elle serait imparfaite , si elle ne
s'appliquait pas aux faits de vendémiaire : elle serait
vicieuse , si elle prescrivait pour les uns des exceptions
qu'elle ne prescrirait pas pour les autres .
On vous a proposé d'exclure de toute fonction
publique , jusqu'à la paix , tout amnistié , à moins que ,
renonçant au bénéfice de l'amnistie , il ne se soit fait
juger par un jury légal . Ce serait perpétuer les troubles
, au lieu de les arrêter ; ce serait manquer le but
de l'amnistie . Tous renonceront à l'amnistie , dès
qu'elle sera flétrissante et qu'elle passera pour une
E 4
( 72 )
}
•
condamnation judiciaire, Il n'y aura pas de coupable
même qui ne veuille courir la chance d'un jugement.
L'amnistie est la renonciation faite par la société de
la poursuite qu'elle aurait pu faire ; et il serait immotal
, dangereux de verser le mépris sur une masse
d'hommes dont les uns ont été coupables , mais dont
un grand nombre a été égaré . Fermons toutes les
portes à la vengeance , ouvrons - les toutes au repentir.
La commission a pensé que , dans une affaire de
cette importance , il fallait s'abstenir de toute précipitation.
En conséquence , elle vous propose de soumettre
aux trois lectures le projet suivant :
1º. L'art. Ier. de la loi du 3 brumaire est rapporté.
2º. Il n'y a lieu à délibérer sur aucune des autres
propositions relatives à la loi du 3 brumaire .
Le conseil arrête l'impression du rapport et du
projet et l'ajournement à trois lectures . Celle qui
vient d'être faite est la premiere .
4
L'ordre du jour du 4 , appellait la discussion sur
la question intentionnelle . Siméon : On reprochait
à notre ancienne législation criminelle d'être trop
dangereuse pour l'innocence . On accuse la nouvelle
d'offrir au crime trop de moyens d'évasion . La question
intentionnelle est devenue une espece de talisman
qui a dérobé des accusés à la peine de délits
constans , et dont ils étaient convaincus , L'orateur
demande qu'on lui substitue celle - ci : L'accusé est - il
excusable ?
Treilhard pense que cette nouvelle question ferait
renaître les mêmes abus. Il propose la suppression
de toute question relative à l'intention ; la discussion
est ajournée .
Byon fait arrêter , le 5 , la formation d'une nouvelle
commission , qui présentera les moyens de réprimer
les abus de contre- seing.
Le Directoire adresse au conseil des observations
contre le projet présenté hier par Defermont , au
nom de la commission des finances , sur le paiement
de ce qui reste dû sur les biens soumissionnés . La
commission proposait d'autoriser ce paiement en
( 73 )
numéraire , en mandats au cours , ou en bons délivrés
aux parens des condamnés , ou en ordonnances données
aux fournisseurs . Cette mesure qui ne tournerait
qu'au profit de quelques particuliers , nuirait considérablement
au trésor public , en le privant d'une
partie de sa recette. Le Directoire pense qu'il serait
plús convenable d'admettre les bons et ordonnances
en paiement des biens nationaux qui seront vendus à
l'enchere . Renvoyé à la commission .
On reprend la discussion sur la question intentionnelle.
Jourdan et Duprat ont voté pour le projet
de la commission .
Le conseil des Anciens a approuvé diverses résolutions
, 1 ° . celle qui porte qu'en attendant que les
sous additionnels de l'an V puissent être perçus ,
la trésorerie fera aux départemens les avances des
dépenses locales ; 2 °. celle qui ordonne le paiement
en numéraire des 100,000 liv. accordées à la hautecour
de justice ; 3 ° . la résolution déclarant seulement
facultative , et non prohitive du service de la garde
nationale , l'exemption accordée aux sexagénaires .
PARIS. Nonidi 9 Vendémiaire , l'an 5. de la République.
La fête de la fondation de la République a été célébrée
le 1er . de ce mois . On a regretté que le souvenir d'une
époque si chere à tous les amis de la liberté , n'ait été
marquée par aucun de ces caracteres qui dessinent fortement
l'objet dont on veut rappeller la mémoire . Un segment du
zodiaque , figurant l'entrée du soleil dans le signe de la
balance , des promenades du char d'Apollon , accompagné
des saisons et des heures , tout cela avait plutôt l'air de
la fête du calendrier , que de celle de la République ; et
sans un discours prononcé par le président du Directoire ,
et que le public n'a pu connaître que par les journaux ,
rien n'aurait indiqué l'objet de la cérémonie .
Du reste , tout ce qui fait spectacle y a été très -imposant.
Les courses à pied , les courses de char et les courses à
cheval ont été très -brillantes , et sur - tout très - disputées .
Le prix des premieres a été remporté par le cit . Tourton ;
( 74 )
1
éelui des secondes par le cit . Franconi pere , et celui des
troisiemes par le cit . Carbonel , qui avait déja cueilli la
palme olympique dans les jeux précédens. Le soir , il y
a eu illumination au Champ- de-Mars ; c'est la premiere qui
a eu lieu en cet endroit , et elle a produit un très -bel effet .
Le feu d'artifice , placé proche la riviere , s'est un peu ressenti
de l'humidité du tems. Mais l'aspect de Passy illuminé
, formait un fond de tableau très - riche et très-agréable .
La commission militaire établie au Temple , pour juger
les conspirateurs du camp de Grenelle , a rendu un premier
jugment le 4. jour complémentaire . Elle a condamné
à la peine de mort Lay , Jacob ( dit Sansouci ) , Vauthier
( par contumace ) , Cailleux , Monard , Claudel , Molet
Delabarre , Montjustin , Jamin , Hiver , Catelot et Hamaux :
10 ont été condamnés à la déportation ; 10 autres à la
réclusion , et 17 ont été mis en liberté .
Le 6 de ce mois , elle a condamné à la peine de mort
Virion , Sandotz , Filliole et Pochon ; 6 à la déportation ,
3 autres à la réclusion ; 10 ont été acquittés ; et attendu
que Fion , l'un d'entre eux , est impliqué dans la conspixation
Baboeuf , il a été renvoyé à la haute- cour séante à
Vendôme.
Rochambeau , envoyé par le gouvernement pour commander
dans la partie espagnole de l'isle Saint- Domingue ,
a été renvoyé eu France avec son état-major par le commissaire
Santhonax . A son arrivée il a écrit au Directoire
qui l'a fait remettre en liberté. N'aura -t-on jamais des notions.
exactes sur ce qui se passe dans cette malheureuse colonie ?
Traité d'alliance offensive et défensive entre la France et
l'Espagne.
1
Le Directoire exécutif de la République Française , et sa
majesté catholique , le roi d'Espagne , animés du desir dé
resserrer les noeuds de l'amitié et de la bonne intelligence
heureusement rétablies entre la France et l'Espagne par le
traité de paix conclu à Basle le 4 thermidor , an 3 de la
République ( 22 juillet 1795 ) , ont résolu de former un
traité d'alliance offensive et défensive pour tout ce qui concerne
les avantages et la commune défense des deux nations ,
et ils ont chargé dé cette négociation importante et donné
leurs pleins pouvoirs ; savoir : le Directoire exécutif de la Ré
publique française au cit. Dominique- Catherine Pérignon ,
général de division des armées de la République , et son ambassadeur
près sa majesté catholique le roi d'Espagne , à son
( 75 )
excellence don Manuel de Godoi et Alvares de Faria , Rios ,
Sanchez , Sarsoza , prince de la paix , duc de la Alcudia ,
seigneur del soto de Roma et de l'état d'Albala , grand d'Espagne
de la premiere classe , régidor perpétuel de la ville de
San-Lago , chevalier de l'ordre de la Toison-d'Or , grandcroix
de celui de Charles III , commandeur de Valencia del
Ventoso , Révera et Acenchal dans celui de Saint -Jacques
chevalier grand-croix de l'ordre de Malte , conseiller d'état ,
premier secrétaire d'état et des dépêches , secrétaire de la
reine , surintendant des postes et des routes , protecteur
de l'académie royale des beaux arts et du cabinet d'histoire
naturelle , du jardin botanique , du laboratoire de chimie ,
de l'observatoire astronomique , gentil-homme de la chambre,
du roi en exercice , capitaine- général de ses armées , inspecteur
et major des gardes - du-corps.
Lesquels , après la communication et l'échange respectifs
de leurs pleins pouvoirs , sont convenus des articles suivans :
ART. Ier . Il existera à perpétuité une alliance offensive et
défensive entre la République Française et sa majesté catholique
le roi d'Espagne.
II. Les deux puissances contractantes seront mutellement
garantes , sans aucune réserve ni exception , de la maniere
la plus authentique et la plus absolue , de tous les états , territoires
, isles et places qu'elles possedent et possederont
respectivement ; et si l'une des deux se trouve par la suite ,
sous quelque prétexte que ce soit , menacée ou attaquée ,
l'autre promet , s'engage et s'oblige à l'aider de ses bons
offices et à la secourir sur sa réquisition , ainsi qu'il sera stipulé
dans les articles suivans .
III . Dans l'espace de trois mois , à compter du moment
de la requisition , la puissance requise tiendra prêts et mettra
à la disposition de la puissance requérante 15 vaisseaux de
ligne , dont trois à trois ponts ou de 80 canons , et douze de
70 à 72 ; six frégates d'une force proportionnée , et 4 corvettes
ou bâtimens légers , tous équipés , armés , approvisionnés
de vivres pour six mois et appareillés pour un an.
Ces forces navales seront rassemblées par la puissance requise
dans celui de ses ports qui aura été désigné par la puissance
requérante .
iv. Dans le cas où la puissance requérante aurait jugé à
propos , pour commencer les hostilités , de restreindre à
moitié le secours qui doit lui être donné en exécution de
l'article précédent , elle pourra , à toutes les époques de la
campagne , réquérir la seconde moitié dudit secours , laquelle
( 76 )
lai sera fournie de la maniere et dans le délai fixé ; ce délai
ne courra qu'à compter de la nouvelle requisition .
> ¿
V. La puissance requise mettra pareillement à la disposition
de la puissance requérante , dans le terme de trois mois
compter du moment de la requisition , dix-huit mille hommes
d'infanterie et six mille de cavalerie , avec un train d'artillerie
proportionné , pour être employés facilement en Europe , ou
à la défense des colonies que les puissances contractantes
possedent dans le golfe du Mexique .
VI. La puissance requérante aura la faculté d'envoyer un
eu plusieurs commissaires à l'effet de s'assurer si , conformément
aux articles précédens , la puissance requise s'est mise
en état d'entrer en campagne au jour fixé , avec les forces de
terre et de mer.
VII. Ces secours seront entièrement remis à la disposition
de la puissance requérante , qui pourra les laisser dans les
ports , on sur le territoire de la puissance requise , ou les
employer aux expéditions qu'elle jugerait à propos d'entreprendre
, sans être tenu de rendre compte des motifs qui
l'auraient déterminée .
VIII. La demande que fera l'une des puissances des secours
stipulés par les articles précédens , suffira pour prouver le
besoin qu'elle en a , et imposera à l'autre puissance l'obligation
de les disposer , sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans
aucune discussion relative à la question si la guerre qu'elle se
propose est offensive ou défensive , ou sans qu'on puisse
demander aucune explication quelconque qui tendrait à éluder
le plus prompt et le plus exact accomplissement de ce qui est
stipulé.
IX. Les troupes et navires demandés resteront à la disposition
de la puissance requérante , pendant toute la durée de
la guerre, sans que, dans aucun cas, ils puissent être à sa charge .
La puissance requise les entretiendra par-tout où son alliée
les fera agir , comme si elle les employait directement pour .
elle-même. Il est seulement convenu que pendant tout le
tems que lesdites troupes ou navires séjourneront sur son
territoire ou dans ses ports , elle leur fournira de ses magasins
ou arsenaux tout ce qui leur sera nécessaire , de la
même maniere et au même prix qu'à ses propres troupes ou
navires.
X. La puissance requise remplacera sur-le-champ les navires
de son contingent qui se perdraient par des accidens
de guerre où de mer ; elle réparera également les pertes
que souffriraient les troupes de son contingent.
( 77 )
XI. Si lesdits secours étaient ou devenaient insuffisans
les deux puissances contractantes mettront en activité les
plus grandes forces qu'il leur sera possible , tant pår mer
que par terre , contre l'ennemi de la puissance attaquée ,
laquelle usera desdites forces , soit en les combinant , soit
en les faisant agir séparément , et ce , d'après un plan com.
certé entre elles .
1
XII. Les secours stipulés par les articles précédens , seront
fournis dans toutes les guerres que pourraient avoir à
soutenir les puissances contractantes , même dans celles où
la partie requise ne serait pas directement intéressée , et
n'agirait que comme simple auxiliaire .
XIII . Dans le cas où les motifs d'hostilité , portant préjudice
aux deux parties , elles viendraient à déclarer la
guerre d'un commun accord à une ou plusieurs puissances
les limitations établies dans les articles précédens cesseront
d'avoir lieu , et les deux puissances contractantes seront
tenues de faire agir , contre l'ennemi commun , la totalité
de leurs forces de terre et de mer , de concerter leurs plans
pour les diriger vers les points les plus convenables , ou
séparément ou en les réunissant. Elles s'obligent également ,
dans les cas désignés au présent article , à ne traiter de la
paix que d'un commun accord , et de maniere que chacune
d'elles obtienne la satisfaction qui lui sera due .
XIV. Dans le cas où l'une des puissances n'agirait que
comme auxiliaire , la puissance qui se trouvera seule attaquée
pourra traiter de la paix séparément , mais de maniere
à ce qu'il n'en résulte aucun préjudice contre la puissance
auxiliaire , et qu'elle tourne même , autant qu'il sera
possible , à son avantage direct . A cet effet , il sera donné
connaissance à la puissance auxiliaire du mode et du tems
convenus pour l'ouverture et la suite des négociations .
XV. Il sera conclu très - incessamment un traité de commerce
d'après les bâses équitables et réciproquement avantageuses
aux deux peuples , qui assure à chacun d'eux
chez son alliée , une préférence marquée pour le produit
de son sol et de ses manufactures , ou tout au moins des
avantages égaux à ceux dont jouissent dans ses Etats respectifs
les nations les plus favorisées . Les deux puissances
s'engagent à faire dès -à-présent cause commune pour réprimer
et anéantir les maximes adoptées par quelque pays
que ce soit , qui contrarieraient leurs principes actuels , et
porteraient atteinte à la sûreté du pavillon neutre , et au
respect qui lui est dû , ainsi que pour relever et rétablir
( 78 )
le systême colonial de l'Espagne sur le pied où il a existé
ou dû exister d'après les traités ,
XVI. Le caractere et la juridiction des consuls seront
en même-tems reconnus et réglés par une convention particuliere
. Celles antérieures au présent traité seront provisoirement
exécutées .
XVII. Pour éviter toute contestation entre les deux puissances
, elles sont convenues de s'occuper immédia ement .
et sans délai , de l'explication et du développement de
l'article VII du traité de Basle , concernant les frontieres ,
d'après les instructions , plans et mémoires qu'elles se
communiqueront par l'entremise des mêmes plénipotentiaires
qui négocient le présent traité ."
XVIII . L'Angleterre étant la seule puissance contre laquelle
l'Espague ait des griefs directs , la présente alliance
n'aura son exécution que contre elle pendant la guerre
actuelle , et l'Espagne restera neutre à l'égard des autres
puissances armées contre la République .
XIX. Les ratifications du présent traité seront échangées
dans un mois , à compter de sa signature .
Fait à Saint-Ildephonse , le 2 fructidor , an IV de la République
Française une et indivisible .
Signés , PÉRIGNON et PRINCIPÉ DE LA PAZ .
Le Directoire exécutif arrête et signe le présent traité
d'alliance offensive et défensive avec sa majesté catholique
le roi d'Espagne , négocié au nom de la République Française
par le citoyen Dominique- Catherine Perignon , général
de division , fondé de pouvoirs à cet effet par arrêté du Directoire
exécutif , en date du 20 messidor dernier , et chargé
de ses instructions.
Fait au Palais - National du Directoire exécutif , le 12 fruc
sidor , an IV de la République Française une et indivisible
Pour copie conforme ,
}
Signé , REVELLIERE-LÉPAUX , président .
Par le Directoire exécutif ,
Signé , LAGARDE , secrétaire-général.
Ce traité a été ratifié le 26 par le conseil des Anciens.
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE D'ITALIE . Depuis notre dernier numéro , le
vernement a publié une foule de dépêches , contenant les .
gou(
79 )
détails des succès brillans de l'armée d'Italie . Le peu d'espace
qui nous reste ne nous permet pas de les insérer. Il
nous suffira de dire qu'après des combats nombreux , sanglans
, opiniâtres , Wurmser repoussé , battu , coupé sur
tous les points , a été forcé de se jetter dans Mantoue ' ,
avec les faibles débris de son armée , réduite à 4 ou 5000
hommes . Nos colonnes sont aujourd'hui maîtresses de la
tête du pont qui conduit dans Mantoue . Voici comme le
chef de l'état- major , Berthier , termine sa derniere lettre ,
du 30 fructidor ; elle est une récapitulation des succès glorieux
obtenus jnsqu'à ce moment,
❝ La terreur est dans la ville de Mantoue , où Wurmser
est enfermé . Encore un mouvement vers la Seraglio , et
Wurmser et tout ce qui reste de l'armée autrichienne en Italie ,
se trouvera renfermé dans les murs de la place , et bloqué de
maniere à n'en rien pouvoir sortir.
» Il résulte que , depuis le 16 de ce mois , nous avons faît
environ 17,000 prisonniers , mis hors de combat 2 ou 3000
hommes , pris 22 drapeaux , une artillerie immense , détruit
un tiers de la cavalerie ennemie , renfermé le général Wurmser
dans Mantoue , et n'ayant plus en opposition , dans le Tyrol
et à Trieste , que quelques corps épars et répandus.
1
L'histoire nous a présenté les traits des généraux les plus
célebres ; mais jamais on n'a vu de troupes exécuter une
marche aussi pénible que celle que nous venons de faire dans
les gorges de l'Adige et de la Brenta , entre des rochers
escarpés : marches forcées , combats continuels et opiniâtres ;
tels ont été les obstacles vaincus par nos braves freres
d'armes .
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le sort des armes de la
République n'a pas été aussi heureux eu Allemagne qu'en
Italie Jourdan a continué d'effectuer sa retraite . Elle a
été pénible et coûteuse . S'il fallait en croire les récits des
gazettes étrangeres , transcrits si complaisamment par certains
de nos journalistes , l'armée de Sambre et Meuse aurait
fait des pertes immenses . Il fallait se défier davantage
de l'exagération des papiers allemands . Beurnonville , avec
30,000 hommes de troupes fraîches , vient de rejoindre
l'armée de Sambre et Meuse . Voici la note qu'a publiée le
gouvernement sur la situation actuelle de cette armée.
Du 3. jour complémentaire de l'an 4. D'après de nou(
80 )
velles dispositions qui ont eu lieu à la suite d'un combat
sur la Lahn , et dans lequel les troupes républicaines ont
deployé une bravoure toujours égale , cette armée s'est
repliée partie sur le Rhin , partie sur le camp retranché de
Dusseldorff. Un corps considérable de l'arinée du Nord
ayant fait sa jonction avec elle , il en doit résulter immédiatement
un mouvement offensif , qui lui fera recueillir
le fruit de ses premieres conquêtes .
Armée de RHIN ET MOSELLE . On avait des inquiétudes
sur la position de l'armée de Moreau depuis qu'elle n'est
plus appuyée par celle de Jourdan . On verra par la piece
suivante qu'elle est dans une situation satisfaisante .
Du 4. jour complémentaire . Un courier , dépêché par le général
Moreau , ayant été intercepté , on ne reçoit qu'en ce moment
les nouvelles attendues , depuis plusieurs jours , de l'armée
de Rhin et Moselle ; elles sont satisfaisantes . L'armée
occupe des positions respectables , couvre ses communications
, et occupe l'ennemi de maniere à dégager l'armée de
Sambre et Meuse , qui reprend son attitude offensive.
Plusieurs combats légers ont eu lieu entre l'armée de
Rhin et Moselle et les troupes du général Latour ; ils ont
été à notre avantage , et le général Moreau écrit qu'il est
prêt à combattre et à vaincre l'archiduc par-tout où il pourra
l'atteindre .
Strasbourg, le 2. jour complémentaire. Citoyens directeurs ,
l'ennemi sorti de Philipsbourg et de Manheim , a forcé le
général Schers à se replier sur Kehl ; cela fut fait avec ordre
et sans perte. Le général Moulin a rassemblé des troupes
tirées de différens dépôts . Le fort de Kehl a été attaqué ce
matin à trois heures ; on s'est battu homme à homme , et la
bravoure des Républicains a chassé de la forteresse l'ennemi -
qui d'abord y avait pénétré , et que l'on poursuit encore
en ce moment. Déja trois cents prisonniers sont en ville ;
le nombre des tués et des blessés doit être plus considérable .
Les Autrichiens ont payé cher leur témérité . Les habitans
de Strasbourg et les ouvriers de réquisition des atteliers militaires
, ont couru aux armes avec le plus grand cou rage .
Les généraux Schauenburg et Moulin ont beaucoup contribué
aux succès du général Schers dans cette importante
affaire . Signé , HAUSSMANN .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N". 2 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub.
( Mardi 11 octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Sur la derniere Révolution de Pologne.
Nous trouvons dans le nº . 138 du Journal des Sciences
de Gottingue , qui nous a déja fourni plusieurs articles
intéressans , l'annonce d'un Essai historique sur la derniere
révolution de Pologne ( 1 ) , sans nom d'auteur et
d'imprimeur. Les journalistes , plus à portée que nous,
d'avoir une opinion touchant les circonstances de ce
grand événement , pensent que l'insurrection de
Kosciusko fut plutôt le produit d'un courage impétueux
, que l'ouvrage réfléchi d'une raison calme et
ferme , qui calcule ses moyens avant de se jetter dans
de grandes difficultés : ils ne craignent pas de dire
que tous les hommes impartiaux en ont , dès longtems
en Allemagne , porté le même jugement ; et ils
ajoutent qu'après la lecture de cet écrit , qui fait suite
à celui intitulé , de la naissance et du sort de la constitution
adoptée en Pologne le 3 mai 1791 , l'on doit rester
encore plus convaincu qu'une nation tombée aussi
(1 ) Versuch einer geschichte der letzten polnischen revolution
, ect.
Tome XXV.
( 82 )
-
bas que l'était alors la nation polonaise , ne saurait se
relever , même dans les circonstances les plus favorables
. Tout ce qu'on pouvait , selon eux , était
de rendre convulsive la fin d'un malade frappé mortellement
tandis que dans l'ordre politique aussi
bien que dans l'ordre physique , quand l'arrêt en est
une fois porté , quand la terminaison fatale est devenue
inévitable , tous les voeux qu'on peut former ,
tous les moyens qu'on peut mettre en usage , doivent
avoir pour but de la rendre paisible et douce .
Il est difficile que les amis de l'humanité souscri
vent si lestement , à des décisions qui leur enlevent
d'un trait de plume , leurs plus précieuses espérances .
Quand il s'agit du sort d'un grand peuple , où le
fantôme de la liberté avait plus d'une fois produit
des miracles , et où son véritable sentiment commençait
à se développer depuis plusieurs années , par
l'effet des lumieres du siecle , ils n'aiment pas qu'on
vienne étouffer ainsi leur intérêt par des calculs , qui
presque toujours , sont aussi chimériques que décourageans.
La lecture attentive de l'histoire et l'expérience
des choses humaines ne donnent pas beaucoup
de confiance dans ces regles générales touchant
le cours des événemens , dont certains politiques théoriciens
paraissent faire si grand cas , et dont les gouvernemens
corrompus tirent peut- être leur principale
force. On bride les hommes par la crainte , comme
on les alleche par l'espérance on fait redouter le
cachot à celui qui n'est qu'en prison , les fers à celui
qui est au cachot , la mort à celui qui est dans les
fers ; et tout le monde reste soumis et muet en présence
du tyran. C'est par je ne sais quelle chimere
( 83 )
1
par
menaçante de partage des propriétés , dont Pitt a su
frapper l'esprit des propriétaires de sa nation ; c'est
la terreur des scenes sanglantes qui ont souillé
la révolution française , qu'il comprime en Angleterre
l'essor des amis de la liberté : comme si les tentatives
de nos nivelleurs n'avaient pas démontré l'impossibilité
physique d'une loi agraire , et comme s'il n'était
pas également impossible , que ce qui s'est fait en
France , se renouvelle en Angleterre , au milieu d'ẻ-
lémens si divers et dans la circonstance la plus propre
à mettre tout le monde en garde contre un pareil
danger . De toutes les jongleries des gouvenemens ,
qui doivent être enfin signalés comme les hiérophantes
d'une superstition non moins funeste à l'espece
humaine , que celles fondées sur les croyances
religieuses ; de toutes ces jongleries , si coûteuses et si
pleines de mépris pour les peuples , celles qui s'appuient
sur des faits historiques mal vus , et sur de
prétendus principes politiques que la corruption en
a su tirer , nous paraissent les premieres à détruire ,
attendu qu'elles sont, sans contredit, les plus propres ,
par le caractere expérimental qu'on s'efforce de leur´
donner , à séduire le commun des esprits . Quoique
la morale publique doive , comme toutes les autres
parties de la science humaine , se fonder sur l'expé
rience , si l'on veut néanmoins procéder philosophiquement
dans l'emploi des faits , il ne faut jamais en
appliquer les résultats qu'à des circonstances semblables
il faut sur - tout tenir compte des ressorts
nouveaux qu'introduit dans les sociétés le progrès
inévitable des lumieres ; et les véritables amis des
hommes doivent être bien persuadés que la passion
F 2
( 84 )
du bien public et l'enthousiasme de la liberté sont
des puissances capables de surmonter tous les
obstacles .
Au reste , nous pensons que nos lecteurs verront
avec intérêt , quelques détails sur cette malheureuse
révolution polonaise , qu'il aurait vraisemblablement
dépendu du comité décemviral de salut public de
faire tourner bien différemment . Des secours pécuniaires
convenables , et des négociations habiles auprès
de la Porte pouvaient créer de grandes forces
Kosciusko ; et la République Française , en contribuant
à briser les fers d'une nation qui avait occupé
si long-tems une place respectable en Europe, n'aurait
pas fait des avances inutiles pour sa propre liberté .
Ce qui suit est traduit du journal cité ci - dessus .
L'auteur de l'écrit dont nous rendons compte
cherche la cause principale de la derniere revolution
de Pologne , dans les qualités personnelles du général
baron d'Igelstrom . Quand Sievers se fut permis
à Grodno des actes de violence , poussé par les
circonstances , il se trouva dès -lors forcé de recourir
incessamment aux mêmes moyens , et de chercher
son salut dans la terreur publique . Son caractere n'était
cependant rien moins qu'insensible et dur ; et
sa conduite avait été jusqu'alors sage et prévoyante.
Igelstrom , au contraire , qui du rôle de simple.
soldat , s'était élevé rapidement à celui de général , et
dont le seul mérite était une grande bravoure personnelle
, traitait le roi , les ministres et tous les fonctionnaires
de l'État de la maniere la plus hautaine
et la plus outrageante . Le mécontentement gagnait
de jour en jour ; il devint bientôt universel ; et l'in-
"
( 85 )
dignation des esprits , étant à son comble , les auteurs
expatriés de la constitution de 1791 crurent
avoir trouvé le moment de frapper un grand coup ,
et pouvoir compter sur une véritable énergie nationale
.
On vit bien dès l'abord , que les opérations trouveraient
peu d'appui dans le cabinet de Vienne ,
duquel cependant eussent dû venir les secours les
plus prompts , et que ses intérêts les plus évidens
attachaient au succès de l'entreprise . Mais le négociateur
qu'on avait déja fait partir pour Paris , l'avo ,
cat Barss , paraissait se faire écouter favorablement
par le comité de salut public. Ce comité lui promit
de l'argent pour soutenir l'insurrection ; et même
peu de tems après , il lui fit compter environ trois
millions de livres tournois . Mais les révolutionnaires
polonais avaient besoin d'une somme beaucoup plus
considérable ; et les promesses qu'on leur avait faites ,
les mettaient en droit d'y compter encore. Cependant
l'importante protection du gouvernement français
fut pour eux presque nulle ; les secours qu'ils
devaient naturellement en attendre , leur manquerent
à- peu -près entiérement , par la petitesse des vues et
le caractere opiniâtre de Robespierre ; de sorte qu'il
fallut commencer l'insurrection polonaise , avec les
6000 florins qu'on avait trouvés dans la caisse de
Cracovie . C'était un pauvre commencemen . Au reste
le chef, Kosciuszko , n'en parut que plus nécessaire.
au succès ; et l'on pouvait en effet espérer encore
quelque chose de ses qualités personnelles .
Ce dernier Polonais digne d'occuper une place
dans l'histoire , était un gentilhomme de Lithuanie ,
L
F 3
( 86 )
sans fortune , et dont vraisemblablement la famille tenait
au parti dissident . Il avait été élevé dans l'école
des cadets de Varsovie , où il avait poussé fort loin
ses études de mathématiques . Comme il ne voyait
aucun moyen de s'instruire dans les armées polonaises
, il chercha du service en France . Par son
mérite seul , il s'éleva jusqu'au grade de major ; et
lorsque la France se déclara pour l'Amérique , il y
passa avec les troupes qui allaient , au nom d'un
monarque absolu , défendre la cause de la liberté.
La guerre d'Amérique terminée , il revint dans son
pays pour y recevoir le grade de lieutenant-général .
,, En 1792 , la Russie déclara la guerre à la Pologne ,
Le prince Joseph Poniatowski , nevèu du roi , fut
nommé général en titre de l'armée polonaise . On
lui donna Kosciuszko pour conseil ; et ce dernier
fut le véritable directeur de la campagne , le véritable
général . Mais toutes les victoires de cette armée
, et celle même de Dubienka qui devait avoir
des suites si glorieuses , furent absolument sans fruit ,
attendu qu'à chaque pas on recevait des ordres du
roi de se retirer. Cet état d'incertitude dura jusqu'au
moment , où le faible monarque conclut une armistice
, et défendit de poursuivre les hostilités . Il ne
resta plus alors à Kosciuszko , que d'émigrer . Mais
comme il avait , ainsi que ses amis , fort bien prévu
qu'il y aurait encore une crise , lorsque l'armée ,
composée de 30,000 hommes , subirait une réduc
tion , conformément aux volontés de la Russie , es
même , il faut le dire , aux véritables besoins de la
Pologne ; il rentra dans son pays , et le parcourut
tout entier , dans l'hiver de 1793 et 1794
et
( 87 )
,, Il fallait nécessairement que l'insurrection éclatât,
avant que la réduction projettée eût été faite , avant
que les Russes fussent les maîtres de l'arsenal de
Varsovie. Dans son voyage , Kosciuszko chercha particulierement
à s'assurer des commandans des villes
et des chefs de brigade : tout allait particulierement
dépendre de ces derniers , au moment de la crise .
" Cracovie , qui n'est gueres séparé de la Gallicie
que par la Vistule , et qu'on peut regarder comme
une bonne place forte , fut choisie pour le centre
de la révolution . Le brigadier Madalinski arbora le
premier le drapeau de l'insurrection , aussi - tôt qu'il
eut reçu l'ordre pour la réduction de sa troupe',
postée à huit milles de Varsovie . Il se mit sur - lechamp
en marche , pour se rendre en hâte à Cracovie.
Mais avant qu'il arrivât , déja les bourgeois et les
habitans de toute la Waiwodie avaient publié leur
acte d'insurrection , lequel cependant n'offrait aucun
des caracteres jacobiniques , et se rapportait évidem
ment aux principes de la constitution de 1791. Mais
la faute capitale que les insurgens commirent dans
ce premier acte , fut d'établir de nouvelles contributions
, et de mettre le patriotisme naissant à la plus
dangereuse des épreuves , celle de la finance : et
peut-être cette seule faute aurait- elle suffi pour arrêter
l'insurrection dès les premiers pas , si l'imprévoyance
et la violence d'Igelstrom n'avaient attisé le
feu , qui semblait près de s'éteindre sous la cendre.
" Il envoya quelques corps , tirés des troupes qu'il
avait dans Varsovie sous ses ordres , contre les confédérés
de Varsovie : mais ceux- ci les battirent com
plettement dans la journée du 10 avril. Ainsi , le but
F 4
( 88 )
pour lequel il avait détaché cette partie de ses forces ,
n'était pas rempli , et ses moyens d'attaque ou de
résistance étaient considérablement diminués . On se
moquait des proclamations , tant du roi que du conseil
qui gouvernait encore ; car on les regardait l'un et
l'autre comme appartenant à la Russie et l'orage
grossissant toujours de moment en moment , il n'y
avait pas beaucoup à compter sur le secours des
Prussiens qui s'étaient à- peu-près entierement retirés .
Igelstrom se trouva donc tout- à- coup dans la situation
la plus périlleuse ,
-
:
·
Le 16 avril , il écrivait au ministre de la guerre
en Russie : On ne peut compter ni sur la Prusse ,
ni sur l'Autriche ; Dieu sait ce que sont devenues
leurs forces , d'ailleurs si redoutables ! Les Prussiens
ne sont plus ce qu'ils ont été sous Frédéric II . Ils
agissent maintenant par-tout en temporisant
négociant , en se tenant sur la défensive : la plus petite
chose les effraie . De plus , leur armée est dans
un grand délabrement chaque bataillon n'est pas
de 200 hommes effectifs ; et chaque esca dron , de 50 .
en
En conséquence , il ne restait à Igelstrom d'autre
ressource que de rassembler , le plus promptement
possible, toutes ses forces dans Varsovie, et avant que
les mécontens eussent pu former aucun plan d'insurrection
, d'y couper court par un acte décisif. C'était
le 18 avril qu'il avait résolu de l'exécuter. Dans
un moment où l'on pouvait présumer que le plus
grand nombre des habitans seraient occupés du service
divin , il voulait faire fermer les églises , désarmer
la garnison qui , selon lui , montait environ à
4,000 hommes , et s'emparer de l'arsenal et du ma(
89 )
gasin à poudre . En cas qu'il éprouvât de la résistance
, le grand-maréchal de la couronne , qui était à
la solde de la Russie , avait donné au commandant
général des régimens qui composaient la garde du
roi , l'ordre de se réunir aux Russes avec sa troupe ,
et de tirer sur les Polonais : en même tems les Kosaques
devaient mettre le feu dans différens quartiers
de la ville , afin de détourner l'attention générale , par
un autre genre de danger , et afin de faciliter , si cela
devenait nécessaire , l'enlevement du roi . Tel était
le plan d'Igelstrom ; et comme nous venons de le
dire , il avait fixé , sans faute , le jour de l'exécution
au 18 avril .
(
-
Mais dans de semblables crises , chaque jour de
retard est une perte irréparable . Les mécontens qui
savaient , ou du moins qui soupçonnaient tout , éclaterent
le 17. - L'on aura peine à me croire , dit l'auteur
, quand j'assurerai qu'ils n'avaient formé d'avance
aucun plan régulier . Presque tout fut abandonné
à bonne fortune et au courage des habitans . On s'assura
seulement des officiers des régimens polonais . La
prise de l'arsenal fut désignée comme le point le plus
important ; et l'on détermina d'avance les postes où
les différens pelotons devaient se rassembler , et l'objet
particulier qu'ils auraient à remplir .. Ce fut après
minuit que les officiers apprirent aux soldats de quoi
il était question : par un bonheur singulier , tous se
résolurent unanimement à seconder , de toutes leurs
forces , ce redoutable projet .
" Le matin , entre deux et trois heures , les différens
petits corps , dans lesquels les insurgens s'étaient
partagés , se répandirent tout- à-coup dans la ville ; et
( 90 )
sitôt qu'ils furent maîtres de l'arsenal , le succès de
l'entreprise parut décidé . Chaque régiment prit un
nombre convenable de canons : les principaux corpsde-
garde furent suffisamment pourvus ; enfin , l'on
distribua des armes et des cartouches au peuple , qui
se précipitait en foule de ce côté .
" On vit alors quelles suites décisives peut avoir
la moindre négligence d'un chef. L'insurrection était
menaçante depuis plusieurs jours ; on la voyait sans
cesse sur le point d'éclater : cependant Igelstrom
n'avait donné à ses troupes , dans cette supposition ,
aucun ordre de se réunir. Quand une fois l'insurrection
eut éclaté , il n'était plus tems : les adjudansgénéraux
dépêchés pour réparer cette faute , furent
pris ou tués ; et des corps entiers de troupes russes ,
déja sous les armes dans les fauxbourgs , n'avaient
point d'ordre . Ils ne savaient où marcher ; ils ne savaient
pas même d'où venait le tumulte , et l'objet
pour lequel il pouvait être nécessaire de combattre :
de sorte qu'ils laisserent passer plusieurs régimens
polonais , sur la déclaration des commandans qu'ils
allaient défendre le roi . Voilà ce qui seul peut rendre
concevable qu'un corps de 2 à 4,000 Polonais , car la
garnison de Varsovie ne pouvait passer ce nombre ,
ait vaincu près de 8,000 Russes , quoiqu'Igelstrom ,
du moment qu'il reçut les premiers avis de l'insurrection
, fît tout ce qui dépendait de lui pour la
réprimer , et qu'il fût à cheval dès quatre heures du
matin , avec les adjudans Subow et Apraxin , pour
être à portée de donner par- tout les ordres nécessaires
.
Il paraît que le roi fut instruit encore de meil(
gr)
leure heure , de ce qui se passait. Un grand nombre
de seigneurs entendant parler du mouvement , et ne
se croyant pas en sûreté chez eux , vinrent chercher
un asyle au château : mais le roi ne pouvait rien appaiser
ou diriger; il était hors d'état de donner secours
à personne : il avait assez à faire à veiller sur
sa propre vie.
" Son premier soin fut de se rendre dans les
cours pour engager les gardes à le défendre mais
ils parurent si chancelans dans leurs résolutions ,
qu'enfin il se trouva réduit à commettre sa destinée
à la fidélité de quelques officiers . Le lieutenant
Lesczynski , qui montait la garde dans l'intérieur
auprès du roi , dépløya dans cette occasion , le plus
grand dévouement pour sa personne , et l'amour le
plus sincere pour sa patrie , dont la gloire était
grandement intéressée à ce qu'il ne fût commis aucune
violence contre le chef suprême du gouvérnement.
Le rapport du nombre des blessés à celui des
morts , prouve avec quel acharnement on combattait
à tous les postes dont les Polonais dûrent s'emparer
de vive force. 2268 Russes demeurerent sur la place ;
il n'y en eut que 122 de blessés . Le premier jour ,
on combattait encore à onze heures du soir ; et le
second , il restait à prendre le palais du général
Igelstrom , celui de Borch et la cour de Dantzick.
Pour s'emparer du palais d'Igelstrom , il fallut encore
verser beaucoup de sang ; car le général avait
rassemblé pour la défense de ce poste , environ 12
ou 1500 hommes . Ce ne fut que par le feu de leurs
canons , placés avec beaucoup d'intelligence , que
( 92 )
les Polonais le forcerent enfin à l'abandonner. Il se
retira suivi de 300 hommes , avec lesquels il s'ouvrit
un chemin jusques dans la campagne ; et il alla
chercher un asyle dans l'armée prussienne , qui
n'était pas fort éloignée .
" Ainsi donc le début de l'insurrection , ou le
premier coup frappé par les insurgens , avait eu un
plein succès , du moins à Varsovie . Mais on était fort
empressé de savoir comment en Lithuanie , les choses.
s'étaient passées : les nouvelles qu'on en reçut bientôt
passerent encore les espérances des patriotes .
Dans un intervalle de quatorze jours , la Lithuanie
entiere , ( à l'exception seulement de Brzecz et de
Grodno , ) et tout ce qui restait de la Pologne depuis
Le dernier partage , s'était déclaré pour la révolution
Le grand ouvrage était donc véritablement com
mencé dans tout le royaume mais comment étaitil
possible d'en espérer l'accomplissement ? Comment
la Pologne , épuisée sous tous les rapports , et conservant
à peine le tiers de ses anciennes possessions ,
pouvait-elle soutenir la lutte contre la Russie et la
Prusse réunies ? ,,
La premiere partie de ce récit historique ne va
pas plus loin ; et l'acte d'érection du conseil national
suprême , en date du to mars 1794 , est le dernier
document qu'elle contienne .
( 93 )
LEGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte.
LYCURGUE
1
YCURGUE qui n'osa point attaquer de front les
propriétés mobiliaires , les ruina d'une maniere
indirecte , en avilissant l'or et l'argent , et en leur
substituant une monnaie de fer. Il en fallait un grand
volume pour représenter les plus petites valeurs . Le
législateur voulut écraser l'avarice sous des masses
énormes d'un métal si commun . Paw ( 1 ) regarde
comme des fables ce que Mably dit du partage des
terres que fit Lycurgue , et ce que Pelerin dit de
sa monnaie de fer. Pour contredire dans ces écrivains
les auteurs les plus graves de l'antiquité , qui ont
le mieux connu l'histoire d'un pays où ils ont vécu ,
et qui , pour la connaître , avaient des ressources
que nous n'avons plus , il faudrait appuyer ses assertions
sur les preuves les plus démonstratives , et c'est
ce que Paw ne fait point. S'il fallait juger de ce
qui c'est fait autrefois par ce qui se fait , ou peut
se faire dans l'état actuel des choses , il n'est pas
douteux qu'on ne dût regarder toute l'histoire ancienne
comme un amas d'extravagances , ou un recueil
de contes bleus , qui ne serait pas même bon à
amuser les enfans . Mais il faut une
(1 ) Recherches sur les Grecs.
autre mesure
E
( 94 )
pour apprécier des siecles qui ne s'offrent plus 2
nous que sous l'aspect éblouissant du prodige.
Toute la législation de la plupart des anciennes
républiques sur la transmission de la propriété territoriale
par mariages , succession ou autres actes ,
prouve qu'elles ont commencé par un partage des
terres . L'histoire atteste en mille endroits , que ce
partage , devenu illusoire par le tems , a été souvent
redemandé . L'existence de Sparte semblait si inhérente
à ce partage , qu'Agis et Cléomenes ( 1 ) crurent
ne pouvoir relever l'état abattu qu'en renouvellant
celui qu'avait fait Lycurgue . Agis succomba sous la
perfidie des éphores , dans les mains desquels la
corruption se trouvait armée de toute la force publique
. Cléomenes aurait réussi , si le sort des
combats n'eût renversé pour toujours , à la bataille .
de Sellacia , l'état renaissant et encore mal affermi
de Sparte. Quant à la monnaie de fer qu'établit
Lycurgue , si on fait attention aux circonstances où
se trouvaient les Spartiates , on verra que ce qu'il y
a de plus étonnnant n'est pas qu'ils eussent une
monnaie de fer , mais qu'ils eussent besoin d'en avoir
une. En effet , quel besoin de monnaie pourraient
avoir des hommes casernés , qui n'auraient aucune
communication avec les autres hommes , et auxquels
on aurait soin d'apporter chaque jour toutes les provisions
nécessaires pour vivre ? Les Spartiates
n'étaient que cela. Lycurgue ayait employé tous les
moyens de les séparer des autres peuples . Ils étaient
•
sans commerce et sans arts et ce sont sur-tout ces
( 1 ) Plutarque , vie d'Agis et de Cléomenes .
( 95 )
choses qui demandent une mesure commune , un
moyen d'échange tel que la monnaie . Leur maniere
de vivre , qui était des plus simples , les mettait à
même de se passer de toute production étrangere .
Leurs terres et leurs troupeaux étaient livrés aux soins
des Ilotes , qui , outre la servitude de la Glebe , étaient
soumis à la servitude domestique et même à la servitude
publique , et qui leur en apportaient chaque
jour les produits . Chaque Spartiate trouvait par conséquent
chez lui tout ce qu'il lui fallait ; et si quelqu'un
avait une denrée surabondante dont un autre
manquât , on pouvait l'arranger par des échanges ,
toujours faciles entre des gens qui se connaissent et
qui vivent ensemble . La chaussure et les habits se
faisaient dans la maison , par les mains des femmes
ou des esclaves . Enfin , les Spartiates ne voyagaient
point , et personne n'allait chez eux.
La guerre est ce qui semble nécessiter le plus l'usage
d'une monnaie . Mais il faut se souvenir que Lycurgue
n'avait institué les Lacédémoniens que pour la dẻ-
fense et non pour l'attaque , et que son intention
n'était point d'en faire des conquérans , il ne voulait
pas même qu'on poursuivît un ennemi qui fuyait,
à plus forte raison était- il éloigné de permettre qu'on
l'assiégeât dans les villes . Les Lacédémoniens n'avaient
donc à combattre que sur leurs frontieres , qui
n'étaient pas fort éloignées , de quelque côté qu'on
allât ; de sorte que chaque combattant pouvait, comme
faisaient les Romains , porter avec ses armes , des munitions
de bouche pour plusieurs jours. Ils n'avaient
pas besoin de traîner ou de construire des machines
pour faire des siéges . Ce genre de guerre leur fut
( 96 ).
"
toujours étranger , même lorsqu'ayant abandonne
les maximes de Lycurgue , ils porterent leurs armes
au loin . Ainsi , ce qui ruine aujourd'hui les vaincus
et les vainqueurs ne coûtait pas un sou aux Lacédémoniens
.
La monnaie de Lycurgue doit paraître une fable
à ceux qui, en lisant l'histoire ancienne , ont toujours
devant les yeux les peuples modernes . Car , il est
certain qu'aucun de ces derniers ne pouvait ni se
passer de monnaie , ni s'en faire une exclusive . Toutes
les nations sont à présent unies par des relations
de commerce . Elles forment à cet égard une république
immense , dont les états particuliers ne sont
que des membres . Elles se sont accordées par des
raisons tirées de la nature des choses , à employer
dans leurs transactions , un signe commun des vales
, qui est l'or et l'argent , que tous les autres
signes qu'on peut leur substituer pour la commodité
doivent représenter exactement . Les lois de ce marché
universel n'ont aucun égard aux opérations et aux
changemens qu'un état peut faire sur sa monnaie particuliere
, quant au titre , au poids , à l'empreinte
et à la dénomination . Ces lois déterminent , par le
change , le degré d'estime que les nations font de
la monnaie des divers états . Si l'un d'entr'eux venait
à altérer sa monnaie , on en serait d'abord averti par
le change , ce tarif général des valeurs des monnaies.
La monnaie altérée y serait d'abord mise à une
place inférieure à celle qu'elle y occupait auparavant ,
selon son nouveau degré de dépréciation qui pourrait
être tel , qu'elle ne fût pas même mise sur le
tarif, et qu'il n'y eût pas de change pour elle .
C'est
( 97 )
14
C'est bien dans un cas pareil qu'un gouvernement
trouve bientôt le terme de sa puissance Il a beau
assigner rigoureusement une valeur à sa monnaie ,
ceux qui sont gouvernés s'obstinent à ne lui accorder
que celle que lui donne le marché général . Il s'établit
lors une lutte funeste de tous les intérêts , qui
s'isolent entr'eux , et se séparent de celui du gouvernement.
Ils ne s'accordent que pour faire retomber
sur lui tous les inconvéniens de la situation où l'on
se trouve ; désavantage dont il ne tarde pas à s'appercevoir,
soit lorsqu'il est actif, soit lorsqu'il est passif ;
car on le paie avec sa mauvaise monnaie , et on le
force de payer avec la bonne . Plusieurs des anciens
rois de France , dans un tems d'ignorance , crurent
pouvoir satisfaire leur cupidité en altérant les monnaies
. Mais ils ne firent que jetter le trouble dans
l'état , et achever de ruiner leurs finances . Ils prouverent
que le métier de faux monnayeur n'enrichit
personne , ni les rois , ni les particuliers . Ce que les
souverains peuvent faire le moins impunément , c'est
la fausse monnaie .
Lycurgue éprouva qu'il y a des choses auxquelles
les hommes tiennent plus qu'à la fortune . Il n'eut
presque aucune résistance à vaincre en détruisant
tous les genres de propriété . Mais il effaroucha toutes
les ames , lorsqu'il voulut qu'on ne fût plus ni pere ,
ni enfant , ni époux , ni frere , pour n'être que
citoyen ; lorsqu'il alla jusqu'au fond des coeurs attaquer
ces tendres affections , nées des plus doux rapports
et des habitudes les plus cheres ; enfin , lorsque
brisant tous les liens naturels pour en former la
chaîne factice qui devait unir tous les membres de
Tome XXV. G
( 98 )
la cité , il entreprit d'élever sur les débris des familles
la grande famille de l'état . Être chassé de chez soi ,
être forcé par la loi de quitter ses foyers pour aller
tous les jours prendre un repas commun avec ses
concitoyens , est une chose qui peut n'être pas sans
agrément , lorsqu'on y est habitué ; et en effet , les
Spartiates , qui avaient été révoltés lorsqu'on leur
avait proposé ce genre de vie , finirent par s'y faire ,
et trouver la sauce noire délicieuse . Mais on ne renonça
point sans peine aux douceurs de l'intimitė.
y a dans le coeur humain des sentimens qui perdraient
tout leur effet et tout leur charme en s'évaporant
dans la foule , qui n'ont de la consistance et
un intérêt pénétrant que lorsqu'ils sont concentrés
et réfléchis entre des objets très - rapprochés . C'est
peut-être même du sein de ces émotions secrettes
que nous nous élevons , d'un même élan à ce sentiment
plus général qui unit tous les membres d'un
même état , également intéressés à chercher dans
cette union la sauve-garde de leurs jouissances privées
.
11
2.
La marche naturelle des sentimens humains fut
intervertie dans la législation de Lycurgue . On sent
que cela ne pouvait réussir que dans l'enceinte d'une
ville peu étendue , composée d'hommes livrés aux
mêmes occupations et au même genre de vie . Ce
régime , transporté à un état composé d'un grand
nombre de villes et de bourgs , les changerait en
factions , en leur donnant un esprit contraire à l'esprit
public ; car les hommes tendent naturellement
à se concentrer dans des associations particulieres
par un effet de leur instinct social même , qui semble
1
( 99 )
jouir d'une plus grande activité , à mesure que la
sphere de son action se rétrécit. ,
Les repas publics que Lycurgue établit à l'exemple
des Crétois , étaient certainement un des moyens les
plus puissans qu'on pût employer pour unir les
hommes. Dans un moment où l'on satisfait un besoin
qui a une si grande influence sur la disposition physique
et morale du corps , où l'on remonte ses organes
épuisés , tous les sentimens qui tiennent à la force
reprennent une nouvelle vie . On a plus de franchise ,
parce qu'on n'est plus inquiet sur son état ; plus de
confiance , parce qu'on suppose les autres dans une
situation semblable ; on est plus content d'eux , parce
qu'on l'est plus de soi-même . C'est le jour le plus
favorable sous lequel on puisse se montrer . Tout est
applani pour se livrer , pour s'attacher les uns aux
autres. Ce pas fait , on ne peut plus s'en dédire . La
prévention naturelle pour le premier jugement qu'on
a porté , fait qu'on y persévere et qu'on n'aspire plus
qu'au mérite de la constance .
Lycurgue prit aussi des Crétois quelques exercices
militaires . Les exercices du corps formaient toute la
partie matérielle de l'éducation qu'il destinait aux
jeunes Spartiates . Toutes ses institutions à cet égard
ne tendaient qu'à donner à leurs organes de la vigueur
et de la soaplesse . Lycurgue qui , sur beaucoup
d'objets , se montra moraliste profond, et même
subtil , semble n'avoir considér les femmes qu'en
physicien . Il les regarda commele moule de l'espece
humaine , et il voulut que ce noule participât à la
trempe forte qu'il se proposat de donner aux homc'est
pourquoi il admi les femmes aux mêmes
G &
mes ;
B
'( 100 )
exercices auxquels les hommes se livraient. Il crut
et ce n'était pas sans fondement , qu'en endurcissant
leurs corps par la lutte et par la course , elles se
délivreraient de beaucoup de maux , et prépareraient
une constitution robuste à leurs enfans. L'exercice
qui fortife est propre à prévenir cette extrême délicatesse
, qui est une dégénération de la sensibilité
naturelle , qui jette le trouble dans l'économie animale
, et en pervertit toutes les fonctions .
La nudité des jeunes filles de Sparte a révolté les
gens séveres , et étonné même ceux qui ne le sont
point. L'usage de couvrir son corps , ou certaines
parties , est si universel , sur- tout pour les femmes ,
les sauvages mêmes y employant les écorces et les
feuilles d'arbres , qu'on croit que Lycurgue a violé
en cela une loi de la nature . On a beau dire que
Sparte était le trône de la pudeur , que les femmes y
étaient couvertes de l'honnêteté publique. Ce sont certainement
de belles phrases , mais qui ne couvriraient
pas elles - mêmes ce que cette nudité a de
choquant , si elle n'était pas un fait problématique .
Paw ( 1 ) croit que cette prétendue nudité se réduisait
à quitter , pour la lutte et pour la course , le voile ,
le paphos que les femmes grecques portaient ordinairement.
Cette opinion est très - vraisemblable .
Lycurgue n'était guères un homme à faire des choses
inutiles , à plus forte raison des choses contraires à
ses vues . Il voulut irer parti de l'amour , comme de
tous les autres mouvemens du coeur humain. Quoiqu'il
eût pu , sur cela, s'en rapporter au climat de
( 1 ) Recherches sur les Gecs .
14
( 101 )
la Grece , on voit qu'il chercha à donner un nouveau
degré d'intensité à ce sentiment . C'est ainsi
qu'un ouvrier aiguise un instrument dont il veut se
servir . Or la nudité aurait été contre son but , en
amortissant avec l'imagination , les desirs dont cette
faculté de l'ame est le principal mobile . Car c'est
par son entremise que le coeur s'échauffe , proportionnant
toujours ses transports aux illusions qu'elle
lui présente . Comme sa nature est de n'agir qu'en
l'absence des objets , et sur les choses que les sens
n'apperçoivent pas , elle vient s'éteindre sur la réalité
, qui lui ôte son aliment , en ne lui laissant plus
rien à faire . La seule interposition d'un voile qui
vienne dérober aux sens l'objet qui les tient en
échec , suffit pour lui redonner à l'instant toute son
activité .
Les voiles agissent aussi comme obstacles , en
irritant les desirs par la contrainte . C'est de cette
maniere qu'agit à-peu-près la pudeur , qui n'est point
faite pour empêcher , mais pour retarder , et c'est
out ce que la nature voulait d'elle .
Ce qui peut encore faire douter de la nudité des
jeus filles de Sparte , et la faire considérer comme
un tra de satyre , que le tems a transformé en fait
historiqe , c'est la haine à laquelle les Spartiates
semblent voir été en butte de la part des autres
Grecs , et su tout des Athéniens , leurs rivaux ordinaires
, qui leu rendaient en plaisanterie , ce que
les Spartiates leur offraient en arrogance et en mòrgue
. Les femmes de ces derniers ne furent pas plus
à l'abri des sarcasme , que leur monnaie de fer et
leurs autres institutions. Cette prévention désavan-
G. 3 .
( 102 )
tageuse contre les Spartiates , le peu de commerce
qu'on avait avec eux , le mépris qu'ils avaient pour
les lettres , qui les a privés de l'avantage d'avoir
des écrivains dignes d'instruire la postérité , font
que leur histoire , quoiqu'ils fussent situés au milieu
de la Grece , est presqu'aussi couverte de nuages ,
que s'ils eussent vécu au milieu de l'Afrique.
Les Lacédémoniens avaient certainement de grandes
vertus ; mais ils manquaient de celles qui nous concilient
la bienveillance des autres. Ils étaient peu
aimables ; en revanche leurs femmes devaient l'être
beaucoup. La raison de cela est claire , c'est qu'elles
étaient fort libres . Elles l'étaient infiniment plus que
les autres Grecques , qui , en général , vivaient dans
une espece de réclusion , genre de vie qui exclut la
connaissance du monde , et sur tout le desir de
plaire , et en cela , comme en tout , le desir garantit
presque toujours le succès. Les créatures les plus
maussades de la terre doivent se trouver parmi les
femmes renfermées dans les harems de l'Asie , où
toutes leur occupation se borne à caresser un imbé
eile , qui vraisemblablement n'en vaut guère, la
peine ,
·
Il est certain encore que les Lacédémo-tennes
étaient belles. La réputation de leur beaté datait
de loin. Il y avait long- tems qu'Homec (1 ) avait
appelé Lacédémone le pays des belles emmes . Elles
devaient aimer beaucoup ce poëte, que Lycurgue ,
leur avait fait connaître. Car les Lacédémoniens sa-
(1)
vers 412. )
Záρ 25 xαora : Odys. , liv. XIII ,
( 103 )
vaient lire : mais leur bibliotheque se réduisait à
trois ou quatre poëtes , dont on leur avait donné
les vers à chanter , pour les animer au combat , et
les enflammer d'une ardeur guerriere. Comme les
Lacédémoniennes étaient belles , et qu'il fallait bien
qu'elles expiassent ce tort , on les accusa de montrer
leurs cuisses : la calomnie n'est pas plus consequente
que cela ; on les appela phainomérides . Le fait est que
leur vêtement était fendu sur le côté , de maniere
que la partie inculpée pouvait être vue quelquefois ,
selon les mouvemens du corps . Mais de ce qu'on
peut montrer une chose , peut - on conclure , en
bonne logique , qu'on la montre toujours ? Eriger
en fait constant , ce qui peut être arrivé dans quelques
circonstances , ce qui a été l'effet d'un désordre
fortuit ou concerté , c'est confondre les ressources
extrêmes avec les moyens ordinaires .
Le grand nombre de statues nues qui nous viennent
de l'antiquité , ou qu'on a imitées d'après elle ,
pouvait faire croire que les anciens étaient moins
délicats que nous sur l'article de la nudité . Mais
Homere , peintre aussi fidele des costumes que des
moeurs , représente Hélene , après son retour de
Troye , Hélene , qui devait être plus aguerrie qu'une
autre , couverte d'un voile , tanupaphos , devant deux
étrangers venus à la cour de Ménélas ( 1 ) . Les voiles
paraissent avoir été de tout tems en usage dans les
pays chauds , pour garantir le teint des impressions
du hâle . On a peut- être aussi en cela accordé quelque
chose à la jalousie , facile à s'alarmer dans ces climats.
(1) Odys. , liv. XV , vers 171.
E
G4
( 104 )
·
Mais si , d'un côté , ce moyen peut calmer les inquiétudes
de cette passion , il peut , d'un autre , en
compromettre facilement les intérêts . Bien des desseins
peuvent se former tranquillement sous cet
abri . Mille mouvemens de l'ame , qu'il serait dangereux
de laisser transpirer au-dehors , se perdent dans
l'ombre d'un voile . Ces physionomies mal -adroites
et charmantes , qui disent leur secret à tout le monde,
se réfugient là comme dans un lieu de sûreté .
Chez une nation voisine , un voile qu'on appelle
une mantille , est devenu l'instrument d'un art profond
, entre les mains d'un sexe vif , sensible et délié
. Il a su faire un moyen de coquetterie de ce qui
avait été imaginé pour la réprimer , une parure de ce
qui devait couvrir la parure . Il y a gagné l'avantage
de cacher les défauts , et de faire suppóser les bonnes
qualités , l'imagination se décidant toujours d'une
maniere favorable pour l'objet qu'on voit imparfaitement.
Mais une chose qu'on cache inspire le desir
de la voir. L'agitation qui naît de la curiosité , donne
le branle à d'autres sentimens , et les entraîne après
elle . Comme ce voile n'est fixé par aucun lien , il
se prête à toutes les attitudes du corps , en rend tous
les mouvemens , et semble lui communiquer tous
ceux qu'il recevait d'une impulsion étrangere , ce
qui augmente la grace . Car point de grace sans mouvement
. Il doit se faire présumer même dans les choses
immobiles . Une statue doit faire naître l'idée d'un
mouvement possible ; l'illusion doit être telle , qu'on
croie qu'elle marchera , s'il lui en prend fantaisie .
C'est pourquoi toutes les choses susceptibles d'un
mouvement facile , qui sont souvent agitées , telles
( 105 )
que les aigrettes , les plumes , le gland , parent
bien les hommes et les femmes. L'essentiel pour
celles- ci , c'est de ne montrer que ce qu'il faut , que
autant de tems qu'il le faut pour faire une certaine
impression , sans attendre que l'habitude vienne
l'affaiblir ou la détruire . Montrer stupidement des
bras nuds ou toute autre chose , c'est n'offrir qu'un
produit de la nature , qui n'a de la valeur que par
l'industrie qui le met en oeuvre . Si ce qu'on montre
n'est point une faveur ou une bonne fortune ce
n'est rien. Un voile en détermine la qualité et le
prix , en y mettant de la gradation , en ménageant
les surprises. C'est ainsi qu'il porte à son gré , la
disgrace , le trouble , le désespoir , ou qu'il répand
la sérénité , l'espérance et la vie .
>
Les voiles auraient été plus conformes que la nudité
aux vues de Lycurgue , et à cette contrainte mystėrieuse
qu'il mit dans le mariage , pour en augmenter
les charmes et en assurer les résultats . Comme on
s'attache aux choses en raison des efforts qu'on fait
pour les avoir , il voulut que chaque jeune Spartiate
enlevât la personne dont il desirait faire sa femme.
Il devait ensuite ne la voir qu'en secret , et à l'insu
de ses camarades , pour laisser à cette union tout ce
qu'elle tient de l'amour , et lui ôter la gravité , et
par conséquent la froideur que l'usage des nations
et la nature des choses y ont introduites . La femme ,
de son côté , jouait le même rôle , mais mieux encore .
Elle avait plus de tems pour le méditer , le mari
étant presque toujours occupé aux - exercices ; et ce
rôle était plus assorti au goût et aux talens naturels
à son sexe. Le mystere a de l'attrait pour lui , non
( 106 )
point parce qu'il lui est souvent nécessaire , mais
parce qu'un sentiment délicat lui a appris tout ce
qu'il ajoute à certains plaisirs , qui , pour être goûtés
dans toute leur pureté , n'admettent aucune impres
sion étrangere , demandent un recueillement qui nous
sépare de tous les autres objets ; et le mystere semble
produire autour de nous cette espece d'anéantissement
qui nous laisse tout entiers au seul sentiment
de notre existence. La finesse est aussi un attribut
qu'il a reçu de la nature en dédomagement de la
force donnée à l'homme. La jeune Spartiate exerçait
donc la sienne pour se procurer une entrevue secrette
avec son mari. Elle prévoyait tous les obstacles , et
trouvait le moyen de les écarter , éconduisant les importuns
, donnant le change a des voisins incommodes.
Elle savait le voir en public sans le regarder
, lui parler sans lui adresser la parole , et
échapper par-tout aux regards pénétrans du soupçon .
Ainsi , elle avait des droits , et elle ne jouissait de
rien qui n'eût à ses yeux l'apparence piquante d'une
nouvelle conquête ; elle s'était soumise à des devoirs ,
et elle conservait toujours l'air de n'accorder que
des faveurs . La volupté en personne n'aurait pas
mieux arrangé cela que Lycurgue .
Ce manege des jeunes mariés durait jusqu'à ce
que la naissance d'un enfant eût mis le mariage en
évidence . Ce commerce furtif n'était pas sans inconvénient
pour le mari . Il dressait lui-même sa femme
à un genre d'escrime qu'on pouvait un jour tourner
contre lui. En effet , les Lacédémoniennes passent
pour avoir fait un grand usage de l'habileté qu'elles
y acquiernt. L'aventure d'Alcibiade à Sparte est
( 107 )
7
une de celles qui frent le plus de bruit ; elle se serait
perdue dans la foule des faits semblables , si elle .
n'eût été accompagnée de circonstances remarquables ;
car les suite de cette aventure mirent sur le trône de
Sparte Agéilas , le plus grand de ses rois , qui n'était
pas
Sparé pour régner . La chronique
galante de
était très- riche en événemens de cette nature .
Ma les institutions de Lycurgue ne tendaient point
faire ce qu'on appelle des femmes honnêtes . Il
Ae leur demandait que des enfans bien constitués .
Il est à remarquer qu'il semble avoir craint les négligences
du mariage , et que le caractere des enfans
ne s'en ressentît ; que pour prévenir cet effet , il
voulut qu'ils fussent conçus au sein d'une passion
tumultueuse , et dans le moment où elle tient toutes
les facultés de l'ame en action ; comme s'il eût pensé
que la disposition morale des individus qui concourent
à cet acte , peut avoir quelqu'influence sur
son produit. Les recherches des médecins et des
naturalistes n'ont point encore été dirigées vers ce
point d'économie animale . Mais quelques observavations
isolées de médecine pourraient porter à croire
que certains états de l'ame , ou ce qui est la même
chose , certaines impressions des nerfs sont capables
de produire des altérations lentes ou subites dans les
humeurs du corps ; et l'on n'aurait aucune raison d'en
excepter celle que la nature emploie à la reproduction
de l'espece.
Lycurgue est peut - être de tous les législateurs ,
celui qui attacha le plus d'importance aux qualités
physiques et à la bonne constitution des hommes .
Il était essentiel pour une république telle que
( 108 )
}
Sparte , qu'il n'y eût point d'homm inutile. Car les.
places y étaient comptées , et celui qui était destiné
à en occuper une , devait être en état a la défendre..
Lycurgue regarda la force et la vigueu comme un
résultat de la naissance , et comme un avantage
qu'on reçoit de ses parens . C'est pourquoi i - permit
à tout homme dont la santé était altérée , qui était
engagé trop tard dans les liens du mariage pour Pu
voir en remplir les conditions, ou qui avait toute aut
raison de craindre de ne pas donner à l'Etat des enfans
tels que la loi les exigeait , de se faire suppléer ,
auprès de sa femme , par quelque jeune homme
pourvu des qualités qui lui manquaient. Caton , à
Rome , donna un exemple conforme aux moeurs laconiques
. Il trouva qu'Hortensius était plus propre
que lui à remplir le voeu de la patrie ; et il n'y a
pas moyen de croire que Caton eût voulu faire une
chose malhonnête . Les Spartiates faisaient par vertu ,
ce que les Sauvages font par stupidité ; et les
peuples polis , par indifférence . Aussi ce n'est gueres
avec nos préjugés , nos petites passions et nos moeurs
encore insignifiantes , que nous pouvons juger certaines
actions des anciens ; ne pouvant point les appeller
ridicules , parce qu'elles sont trop grandes , c'est
assez pour notre faiblesse de les trouver singulieres .
En voyant Lycurgue prendre des précautions si
subtiles pour faire naître des hommes sur lesquels
l'état pût compter , on ne doit point être surpris de
le voir , après qu'ils étaient nés , rejetter, comme des
productions manquées , les enfans qui paraissaient
chétifs et faibles. Les anciens ne pouvaient point
ignorer qu'un enfant débile à sa naissance pouvait
( 109 )
devenir , ur homme robuste . Mais le plan des sociétés
anciennes éait si étroit , qu'on ne pouvait pas même
courir les riques d'une constitution équivoque dans
un enfant. C plan était si essentiellement vicieux ,
que les écrivais politiques de l'antiquité furent forcés
d'en adopter ls inconvéniens , et de prescrire l'exposition
des enans , comme une chose indispensable
Si les savans modernes n'ont point reproduit cette
idée , comme totes les autres ; il faut être juste , ce
n'est point à leur aison qu'on en doit faire honneur ,
mais à une religia qui ne pouvait point l'admettre .
Elle n'aurait pas sur-tout échappé à Thomas Morus ,
qui a renouvellé toutes les rêveries de Platon avec
une bonhommie et une fidélité dignes d'un siecle ,
où le plus grand effort de la raison était de s'asservir
à celle des Grecs.
( Li suite au prochain numéro . )
1
HISTOIRE.
Description géographique , historique et politique de Maroc
et de Fez , par GEORGE : HOBST , consul danois ; traduite
et augmentée de notes sur les productions , le
commerce et l'industrie des États barbaresques. Par
L. LANGLES , professeur de l'École spéciale de langues
orientales , et membre de l'Institut national. Un volume
in-4°. , orné d'une carte géographique et de 40 planckes
en taille douce.
Les secours inappréciables que nous recevons depuis
quelque tems des puissances barbaresques suf-
4
( 110 )
fisent , je crois , pour prouver combien il nous importe
d'entretenir avec elles des relatio s politiques
et commerciales . Mais pour tirer de ces : elations tous
les avantages qu'elles peuvent nous pocurer , il faut
avoir des connaissances et des rensagnemens que
l'on chercherait vainement dans le pett nombre d'ouvrages
publiés en français sur ces contrées. Les uns
sont consacrés aux monumens antiques et aux recherches
érudites ; les autres , à l'hstoire naturelle ;
dans tous on ne parle des habitan et du commerce
qu'épisodiquement. Un de nos agns diplomatiques ,
qui a long-tems résidé en Barbare , et qui me communiquait
ces réflexions , ajoutat qu'il ne connaissait
pas d'ouvrage plus détaillé plus exact et plus
satisfaisant que celui de M. Hæet. C'est , me dit- il ,
une véritable encyclopédie abégée des États de Fez
et de Maroc ; géographie , histoire civile et naturelle ,
diplomatie , commerce , marine , sciences et arts , religions
, moeurs , usages , il a traité tout avec autant
de sagacité que de profondeur , sans qu'on puisse
cependant l'accuser de prolinité . D'après un pareil
éloge fait par un homme digte de confiance , je m'empressai
d'acquérir cet ouvrage ; je n'en connaissais
que quelques fragmens insérés dans l'Orientalische Biblioteck
de Michaelis , qui en a rendu le compte le
plus avantageux , et la lecture me prouva qu'on ne
m'avait pas exagéré son importance .
""
Après avoir rapidement esquissé l'histoire ancienne
et moderne de Maroc , l'auteur vous promene sur les
côtes et dans l'intérieur des terres par cinq routes
différentes. Dans chacun de ces itinéraires , les distances
sont mesurées par heures , et les noms
( 111 )
des lieux écrits en caracteres arabes et français.
Il vous introduit ensuite chez les différens habitans
Maures , Arabes , Juifs , Chrétiens : vous assistez
à leur toilette , à leurs repas , à leurs travaux , à leurs
jeux vous vous plaisez sur-tout à vous asseoir avec
lui sous la tente des robustes et agrestes Arabes ,
dignes descendans des conquérans de l'Afrique . Ces
nomades conservent toute la simplicité des moeurs
de l'Yémen , que leurs ancêtres quitterent il y a dix
siecles.
La curiosité du philosophe satisfaite , M. Hæest
s'occupe des hommes d'état , du négociant et du savant
; il introduit le premier à la cour , lui dévoile le
systême politique de l'État , le familiarise avec les
vampires qui environnent le souverain , lui trace la
conduite qu'il doit tenir avec eux , fait une énumération
circonstanciée des forces terrestres et maritimes
des deux Empires , donne le précis de leurs
traités avec les principales puissances européennes ;
il indique aux négocians les marchandises d'importation
et d'exportation , les met en garde contre les
supercheries des marchands du pays , des courtiers ,
des douaniers , etc.; il présente ensuite un tableau
comparatif des monnaies , poids et mesures . Ce dernier
article n'intéresse pas moins les savans que les
négocians .
Les premiers puiseront peut- être encore quelques
notions nouvelles dans les chapitres qui traitent des
langues , des religions ; mais l'auteur passe bientôt
à des objets d'un intérêt plus général , les sciences
et les arts ; il s'attache , de préférence , à la poésie
et à la musique , cite différentes pieces de vers en
( 112 )
arabes , et des airs maures représentés sur la gamme
européenne . Les fabriques et manufactures ne forment
pas l'article le moins intéressant de ce chapitre . Le
dernier , uniquement consacré aux trois regnes de
la nature , renferme des observations absolument
neuves , et qui avaient échappé aux autres naturalistes.
Les philosophes y verront avec plaisir les
noms des individus écrits en caracteres arabes .
J'ajouterai que l'auteur a tellement multiplié les
citations en cette langue , qu'il est indispensable de
la savoir pour entreprendre la traduction de son
ouvrage . Je ne parlerai point des nombreuses et intéressantes
gravures dont il est orné , ni des additions
que j'ai pu y faire , tant par les conversations particulieres
, que par la lecture des voyageurs et des auteurs
arabes . Je ne chercherai point à prévenir le jugement
du public sur mon travail ; il me suffira de
le lui soumettre . Heureux s'il accueille le moyen que
je lui propose.
Le prix de l'ouvrage , en papier d'Auvergne , sera
de 24 liv .; en papier vélin , de 48 liv . pour les souscripteurs
.
Les personnes qui voudront souscrire adresseront
au bureau du Magasin encyclopédique , ou aux citoyens
Régent et Bernard , quai des Augustins , ou au cit .
Pougens , rue Saint-Thomas- du- Louvre , la moitié du
prix de chaque exemplaire qu'elles voudront soumissionner.
Les personnes, qui n'auront pas souscrit paieront
l'exemplaire 30 liv . Il n'en sera pas tiré un seul en
papier vélin au-delà du nombre des souscripteurs .
MÉLANGES .
( 119 )
MÉLANGES.
LATTRE AU RÉDACTEUR SUR L'INSTRUCTION
PUBLIQUE (1) .
CITOYEN, ITOYEN ,
J'ai pensé que dans un moment où l'on s'occupe
avec tant de zele , en France , de tout ce qui peut
tendre au perfectionnement de l'instruction publique ,
vous accueilleriez quelques idées sur ce sujet important
, dans votre journal littéraire et philosophique .
Je crois qu'une école centrale est nécessaire dans
chaque département . Mais s'ensuit- il que pour quelques
objets d'instruction , un professeur ne fût pas
suffisant pour plusieurs écoles centrales ? D'abord la
distance entre chacune de ces écoles est rarement assez
grande pour qu'on ne puisse pas se rendre en un
jour de l'une à l'autre ; et ensuite il doit suffire , pour
plusieurs genres d'instruction , et en quelques circonstances
, de donner un petit nombre d'idées géné
rales , qui sont de nature à être saisies en un cours
très -borné de leçons. Il est clair , par conséquent ,
qu'en certain cas un professeur peut servir pour plusieurs
départemens , au moins dans le moment actuel ,
où il est difficile de trouver le nombre de bons professeurs
dont on aurait besoin.
( 1 ) Cette lettre qui nous a été adressée par un savant étranger
, nous paraît renfermer des idées dignes d'être méditées
et discutées , lorsqu'on s'occupera de l'organisation définitive
de l'instruction publique . ( Note des Rédacteurs . Y
Tome XXV. H
( 114 )
En effet , chaque partie des connaissances humaines
n'exige pas le même nombre de leçons dans le cours
de l'année . Quelques- uns en demandent davantage ,
d'autres en demandent moins ; c'est de ces dernieres
que je veux parler . Lorsque des leçons sur un sujet
donné sont prolongées sans nécessité , il en résulte
une perte de tems pour l'éleve et pour le maître .
Mais ce qui est plus important encore , l'attention
de l'éleve est distraite des autres objets qu'il lui importe
de savoir , et ce qui est inutile prend le tems de
ce qui est nécessaire . Ceux qui auraient le besoin ou
le desir d'une instruction plus détaillée , pourraient
suivre un cours plus étendu qui suffirait pour cet
objet à plusieurs départemens , et qui serait établi
dans leur centre commun.
+
Aujourd'hui il me paraît que non-seulement il n'y
a pas assez de professeurs , mais qu'il n'y a pas même
assez d'éleves dans les divers départemens' , pour avoir
en chacun une institution florissante dans les hautes
sciences ; et l'étendue du plan en affaiblit les effets.
L'expérience a prouvé , dans d'autres parties de l'Europe
, qu'un grand nombre d'universités trop rapprochées
se nuisent réciproquement ; et on semble avoir
reconnu en France cette vérité , par rapport aux
écoles de médecine et de chirurgie , et aux écoles
navales et militaires qu'on a bornées à un petit nombre
de lieux déterminés , et qu'on a placées à une
certaine distance les unes des autres .
Il résulte de ceci de nouvelles considérations . Peutêtre
serait-il avantageux d'avoir une année des leçons
détaillées sur un objet particulier , dans une école
centrale ; et l'année suivante , des leçons moins détail
( 115 )
lées . Par ce moyen , ceux qui n'auraient pas au même
degré le goût ou le besoin de la science , pourraient
trouver , dans l'une ou l'autre de ces années , ce qui
leur conviendrait le mieux.
Peut-être aussi serait-il avantageux , lorsque deux
écoles de départemens seraient bien établies , de
permettre aux professeurs de passer de tems en tems
d'une école à l'autre . Cette alternation contribuerait
beaucoup à détruire ce qu'il peut y avoir de dangereux
dans l'influence de l'autorité d'un professeur ,
et ferait naître une plus grande variété d'idées , soit
entre les professeurs , soit entre les élevés .
Enfin , on pourrait établir à demeure dans chaque
école , et en différentes proportions , les bibliotheques
et les instrumens nécessaires , pendant qu'une partie
des professeurs seraient ambulans . Dans une école on
pourrait cultiver plus particulierement tel objet de
connaissance ; dans une autre école , tel autre objet.
Mais dans toutes on donnerait aux jeunes gens des
idées générales de toutes les connaissances humaines .
Par rapport à ces idées générales , il faut observer
que les maîtres les plus habiles sont communément
les plus capables de les former. Ne doit on pas présumer
, par conséquent , que le professeur qui pourra
donner des notions détaillées en un grand nombre
de leçons , pourra plus facilement réunir en un trèspetit
nombre toutes ces notions éparses ? Ne résulterait-
il pas de-là un autre avantage ? Le même professeur
ne pourrait-il pas donner des leçons détaillées en
un lieu , et des leçons abrégées en deux ou trois autres
lieux , dans le cours de la même année ? Et par ce
moyen ne serait- on pas sûr d'avoir chaque année ,
H 2
( 116 )
•
dans le même lieu , une instruction , tantôt plus abré
gée , tantôt plus approfondie ?
Suivant ce plan , les professeurs de médecine , de
chirurgie , etc. pourraient voyager utilement dans les
départemens voisins , pour y donner de courtes leçons
, et des idées générales de leurs sciences.
On dira peut-être : Quelle est l'utilité de ces connaissances
générales ? Je répondrai que les anciens
qui ignoraient l'influence réciproque de la plus
grande partie de nos connaissances , savaient bien
cependant , et répétaient sans cesse qu'il y a une
chaîne commune entre les arts et les sciences : Est
quoddam commune vinculum , disait Cicéron . Dans plusieurs
cas , l'utilité de cette liaison est directe et sensible
. Dans d'autres , on ne la sent que par analogie .
Il est une foule de circonstances , où mettre le spectacle
des arts et des sciences sous les yeux d'un
jeune homme , c'est découvrir ce qui dans ces arts
et ces sciences est plus particulierement de son
goût. Cette connaissance générale , lorsqu'elle nous
est donnée par des personnes bien instruites , nous
garantit d'une foule d'erreurs ; et il est difficile dedire
vers quels objets nous ne tournerons pas à la
fin notre esprit. Il est utile de posséder cette connaissance
, afin de nous rendre capables ou de diriger
les autres , ou de les encourager dans leurs travaux .
Enfin , ce sont ces connaissances générales qui forment
un public éclairé , qui lui inspirent de l'estime
du respect et du goût pour les sciences et les arts ; -
et qui créant , fortifiant et dirigeant l'opinion pu
blique , opposent par elle un obstacle invincible
au retour A1 barbarie , - par conséquent de la
2
( 117 )
superstition et du despotisme qui en sont les terribles
produits. Quelle force et quelles lumieres
donne à l'esprit cette connaissance générale ? Quel
nouvel intérêt elle inspire pour les livres , les hommes
et tous les objets qui nous environnent ? Quel prix
elle attache à la solitude du cabinet où nous pouvons
à chaque instant et au gré de nos desirs , rapprocher
de nous les objets de tous les tems et de
tous les lieux . Et cette connaissance générale ne fûtelle
qu'un sujet d'amusement , en est il beaucoup
qu'un homme raisonnable puisse préférer à celui- là .
27 Ajoutons à cela deux ou trois autres considérations.
C'est une erreur de croire que des leçons
puissent donner des idées complettes sur les sujets
dont elles traitent . Ces leçons ne sont en effet que,
des livres lus à haute voix , qui ne fournissent que
des notions préliminaires , et indiquent d'autres livres
à lire. Il vaut beaucoup mieux par conséquent , dans
une salle d'instruction , suivre différentes leçons
d'une maniere générale , qu'un seul ordre de leçons
d'une maniere exclusive , à moins que l'éleve ne
veuille s'appliquer qu'à l'objet particulier de sa
profession , ou qu'il n'ait pas le tems d'étudier autre
chose. Un collège n'est en quelque sorte qu'un lieu
où l'on va à la reconnaissance des objets . Le cabinet
et la pratique donnent ensuite plus de précision
aux idées. Ce qui distingue un jeune étudiant d'un
autre jeune homme , c'est qu'il a entendu parler de
plus de choses . La perfection dans la plupart des
objets , est l'ouvrage , non pas seulement du tems ,
mais de la maturité du jugement ; et rien n'aide
plus le jugement que la connaissance générale des
"
H.3
( 118 )
faits de la nature et de la société , parce que ces
faits s'éclairént mutuellement.
Il serait bon que les leçons des écoles centralės
ne fussent pas destinées uniquement aux jeunes gens
inscrits d'abord pour cet objet. Par exemple , dans
les matieres de physique , d'astronomie , d'histoire
naturelle , on pourrait admettre les personnes qui
sé présenteraient , quelques-uns en payant , d'autres
gratuitement. La présence de ces personnes étrangeres
à l'école inspirerait probablement plus d'assi
duité aux éleves , exciterait en général leur émulation
, et ne donnerait aucune distraction à ceux qui
ont l'habitude d'être attentifs.
Quant au traitement des professeurs , il est utile
qu'il ne soit ni entièrement fixe , ni entierement
indéterminé . La nation doit payer une partie de ces
traitemens , les éleves payeront l'autre ; et celle- ci
sera toujours en proportion du nombre des élevés.
D'un côté , le professeur redoublera d'efforts et de
zele pour augmenter ce nombre ; et de l'autre côté ,
il trouvera dans le salaire fixe de la nation de quoi
se mettre à l'abri des événemens . On pourrait établir
quelque différence entre tous ces salaires d'après la
nature des objets enseignés , afin que chaque professeur
reçût un traitement convenable . Ainsi , par
exemple , on pourrait en donner'un plus considérable
au professeur dont lá science étant moins populaire ,
attirerait moins d'éleves .
Enfin , ne serait-il pas avantageux d'avoir des pro
fesseurs ambulans d'agriculture , de philosophie naturelle
, etc. , qui , de la capitale , iraient dans les villes
et lieux considérables des départemens , donner des
( 119 )
leçons aux personnes qui desiteraient én recevoir.
On sait qu'en Angleterre , le célèbre professeur d'astronomie
Ferguson , voyagait de cette maniere avec
tous ses livres et ses instrumens , ét était payé par tous
les particuliers à qui il donnait ses leçons . Pourquoi
cette maniere d'enseigner qui était si utile en Angleterre
, ne le serait- elle pas ailleurs ? Mais si on adoptait
en France cette forme d'instruction , peut- être
serait- il utile dans le commencement que la nation
donnât quelque traitement fixe à cette classe de professeurs
, et payât au moins en partie une instruction
que les particuliers ne voudraient pas ou ne pourraient
pas d'abord payer. Je crois que rien ne contribuerait
plus , que ce petit nombre de professeurs ,
ambulans , à répandre dans l'intérieur du pays les vraies
lumieres , et sur-tout la vraie méthode d'instruction , qui
dans un grand état , quelqu'effort que l'on fasse , tend
toujours à se concentrer dans la capitale .
VARIÉTÉ S.
Lettre du Prince HENRI à l'Institut national.
Les hommes de goût regrettaient depuis long-tems
la perte d'un nouveau chant de Vert-vert , intitulé
l'Ouvroir , que l'on savait exister et qui était le complément
du joli poëme de Gresset. On croyait que
le prince Henri était dépositaire de cette piece . En
conséquence , l'institut national avait adressé une
lettre au prince Henri pour l'inviter à lui en donner
communication ; ce prince ne possédait point cette
H 4
( 120 )
piece , mais il avait offert à l'institut un ouvrage
inédit de Diderot , intitulé Jacques-le- Fataliste. L'institut
ayant accepté cette offre obligeante , voici la lettre
que lui a adressé le prince Henri :
J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée ; l'institut
national ne me doit aucune reconnaissance pour le desir
sincere que j'ai eu de lui prouver mon e time ; l'empressement
que j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il
desirait , s'il eût été en ma puissance , en est le garant. On
ne peut pas rendre plus de justice aux grandes vues qui
T'animent pour mieux diriger les connaissances de l'humanité.
Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir jouir
des oeuvres complettes de Gresset , cet auteur ayant une
Téputation si justement méritée . J'ai fait remettre au citoyen
Caillard , ministre plénipotentiaire de la République Française
, le manuscrit de Jacques- le- Fataliste. J'espere que l'ins
titut national en sera bientôt en possession. Je suis , avec
les sentimens qui vous sont dus , votre affectionné , HENRI . "
A
Lettre du Ministre des relations extérieures à l'Institut , en
lui annonçant l'arrivée prochaine du docteur PRIESTLEY.
Citoyens , je m'empresse de vous informer que le docteur
Priestley , actuellement à Philadelphie , est dans l'intention
de venir se fixer en France . Ce savant , aussi recommandable
par ses principes que par ses lumieres , en faisant
part de ce projet à l'un de ses amis à Paris , lui annonce
• qu'il a fait de nouvelles découvertes sur les propriétés de
l'air. Il a confié le résultat de ses observations à notre ministre
près les Etats-Unis , avec priere de le faire passer en France ;
dès qu'il me sera parvenu , j'aurai le plus grand soin de vous
le transmettre . J'ai pensé , citoyens , que vous apprendriez
avec intérêt la résolution du docteur Priestley , résolution qui
l'honore , puisque son veu est de se rapprocher de vous . 5 ,
( 121 )
ANNONCE S.
OEuvres complettes de Moncrif, nouvelle édition augmentée
de l'Histoire des Chats . Deux volumes in-8° . avec figures.
Prix , 8 liv .
La Pharsale de Lucain et la traduction de Brebeuf en vers
français , précédée de la vie de ces deux poëtes , avec des
réflexions critiques ; par Billecoq . Deux volumes in-8 ° . , ornés
de dix belles gravures d'après les dessins de Perrin , imprimée
par Crapelet , beau caractere et beau papier. Prix , 15 liv.
Philosophie médicale , ou Principes fondamentaux de la
science et de l'art de maintenir et de rétablir la santé de
l'homme ; par le docteur Lafon , ancien médecin de l'Hôtel
-Dieu de Bordeaux un volume in - 8 ° . Prix , 3 liv.
Histoire des Animaux d'Aristote , avec la traduction française
et des notes par Camus. Deux gros volumes in-4 ° ..
grec et français . Prix , 36 liv .
Ces quatre ouvrages se trouvent chez Maradan , libraire ,
rue du Cimetiere André- des -Arcs , a . 9 .
Les Lettres Portugaises , avec les imitations en vers par
Dorat , et une notice sur les diverses éditions de cet ou
vrage , édition nouvelle très- soignée , ornée d'une gravure ,
en deux volumes in - 12 , sur papier vélin . Prix , brochés.
6 liv.
Maximes et OEuvres complettes de Larochefoucault , termi-,
nées par une table alphabétique des matieres , plus ample
et plus commode que celle des éditions précédentes : 1er .
volume .
Principes et questions de morale naturelle , seconde édition ,
destinée à servir de correctif aux OEuvres morales de Larochefoucault
: second volume. Ces deux volumes in - 12 sur
beau papier. Prix , brochés , 5 liv . Il a été tiré quelques
exemplaires sur papier d'Angoulême vélin , iu-So. , les deux
volumes brochés , 15 liv. Cette édition de Larochefoucault
sera suivie de celle des Euvres de Vauvenargues ( sous
presse ) , de Pascal et autres moralistes , même format.
Ces trois ouvrages se trouvent chez Delance , imprimeur,
re de la Harpe , nº . 133 .
( 122 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
1
ALLEMAGNE
De Hambourg , le 25 septembre 1796.
Les lettres de Constantinople des premiers jours du
mois dernier portent que le capitan pacha étair arrivé
avec son escadre à l'isle de Scio. Après y avoir recueilli
les contributions , il passera dans d'autres isles
de l'Archipel pour le même objet . Il mande que ,
chemin faisant , il s'est emparé d'un gros corsaire
maltois de 24 canons , et de go hommes d'équipage ,
parmi lesquels il y avait deux chevaliers de Malte . Ce
Corsaire a fait une longue et vigoureuse résistance.
Le capitan pacha se proposait de le conduire luimême
à Constantinople .
Les mêmes lettres annonçaient que les rebelles dé
la Bulgarie continuaient leurs dévastations , que leur
nombre s'augmentait tous les jours , et que l'on avait
lieu de soupçonner qu'ils avaient des intelligences
secrettes , au moyen desquelles ils se procuraient des
vivres et des munitions . Des ordres très - pressans
avaient été adressés au pacha Akir , commandant en
chef de l'armée , rassemblée dans les environs d'Andrinople
, de prendre les mesures les plus promptes
et les plus efficaces pour mettre fin à une guerre , qui ,
en se prolongeant, pourrait avoir les conséquences les
plus graves. On a appris depuis que cés ordres ont
été heureusement exécutés . Les rebelles sont détruits ,
ou dispersés , leur chef a été pris et décapité , et sa
tête est maintenant exposée sur les murs du sérail.
La Porte avait ralenti ses préparatifs , tant sur mer
que sur terre. On disait qu'ayant appris qu'il était
question d'une alliance de la Russie avec la Suede ,
( 123 )
4
elle avait abandonné plusieurs des projets dont elle
s'occupait. Mais une activité nouvelle se manifeste
maintenant dans tous ses arsenaux . Le grand- seigneur
tient de fréquens conseils , auxquels sont appellés
les commandans en chef de ses armées ; ce qui n'a
lieu que lorsqu'il s'agit de délibérer sur les affaires
qui ont rapport à la guerre . A l'issue de l'un de ces
conseils , des couriers ont été expédiés dans plusieurs
provinces de l'empire en Europe et en Asie . Ils
portent dans celles - ci l'ordre de faire passer en Europe
les troupes , qui depuis quelque tems sont
rassemblées et disposées à se mettre en marche .
Quel est l'objet de tous ses préparatifs , de tous
ces mouvemens ? On ne peut plus les expliquer
par la nécessité , de rèprimer la rebellion dont
la Bulgarie était le théâtre . Il est vrai que le
fameux Mahmud , pacha de Scutari , commence à
s'agiter de nouveau . Sous prétexte que les commandans
turcs , ses voisins , sont ses ennemis particuliers ,
il les attaque et s'empare de leurs biens ; l'on assure
qu'il se prépare à marcher à la tête de 20,000 hommes
contre les Montenegrins . Mais pour repousserMahmud,
il ne faut pas , à beaucoup près , des moyens tels que
ceux que l'on prépare . Est- ce contre la Russie ? Est- ce
contre l'Autriche qu'ils doivent être dirigés ? Quelques
personnes assurent que l'influence du ministre
français dans le divan , est telle , qu'il est probable
que les forces ottomanes se porteront où les intérêts
de son gouvernement l'exigeront . Au reste , peutêtre
trouverait - on dans les dispositions générales des
esprits plus d'ardeur contre les Autrichiens que contre
les Russes . La religion grecque , professée par ceux des
sujets du grand-seigneur dont il emploie par-tout l'activité
et l'intelligence , donne aux Russes un grand
parti. Les Autrichiens n'en ont aucun ; ils sont haïs ,
et cette haine vient d'éclater dans la Bosnie . Voici ce
qu'on mande de Banialuka , en date du 18 août
On apprend que la ville de Bosna - Seraï est dans
une grande fermentation . Le pacha ne peut plus
tenir les rênes du gouvernement ; ses extorsions et
sa déférence pour les Autrichiens ont poussé à bout
la patience des Bosniaques . Les germes de révolte
se développent également ici et sur toute la frontiere
autrichienne . Il y a eu dernierement des escarmouches
entre les mécontens et les Autrichiens :
ceux - ci ont menacé les Bosniaques du retour de
leurs armées , assurant qu'ils avaient fait la paix avec
la République Française : mais les agens que la France
entretient dans le pays ont mis cette ruse à découvert ;
ils encouragent les habitans dans leurs ressentimens ,
et voudraient faire opérer une diversion .
RUSSIE. De Pétersbourg , le 1er septembre.
Les comtes de Haga et de Vasa , ( le roi de Suede
et le duc- régent ) arriverent ici , le 24 , et descendirent
à l'hôtel de l'ambassadeur de Suede . Les Suédois
, qui se trouvent dans cette résidence , vinrent
rendre leurs, respects au roi . Le lendemain , les deux
comtes , accompagnés des sénateurs baron de Reuterholm
et Stedingk , allerent voir les deux églises
d'Alexandre Newsky et ce que Pétersbourg offre de
plus remarquable , en observant le plus rigoureux
incognito. Ce jour- là , le grand- maréchal prince Baratinscki
les vint complimenter de la part de l'impératrice
et leur témoigner son desir de les recevoir
le lendemain.
En conséquence , le 26 , ils furent conduits par les
princes Subow et Baratinscki près de l'impératrice
avec laquelle ils s'entretinrent seuls durant une heure ..
Après cet entretien , l'impératrice les conduisit dans
les appartemens intérieurs où elle leur présenta le
grand - duc Paul Petrowitz avec son épouse et les
jeunes grand - ducs et grand - duchesses . Entrerent
ensuite les barons de Reuterholm et d'Essen , ainsi
que M. de Stedingk , que le comte de Haga présenta
àl'impératrice avec d'autres personnes de sa suite .
Il s'ensuivit un bal que le comte de Haga ( le roi)
ouvrit par un menuet avec la grand- duchesse Elisabeth
, et le comte de Vasa avec la grand - duchesse
Anne. Les barons de Reuterholm et d'Essen furent
invités à la danse par les grand -duchesses , et les
autres personnes de la suite continuerent le bal .
125 )
Après le bal , il y eut souper , où le comte de Vasa
( le duc-régent ) avec M. de Stedingk , se trouva à
la table de l'impératrice. Le comte de Haga soupa
à une autre avec les grand- duchesses Elisabeth et
Anne Feodorowna. Le souper fini , le bal recommença
et fut continué jusques dans la nuit.
Le 28 , les deux illustres voyageurs assisterent au
service divin dans l'église suédoise , et allerent le
soir à la représentation d'un opéra russe , qui offrait
les différens costumes avec les différentes danses des
nations comprises sous l'empire de Russie . Il a été
fixé d'autres divertissemens publics pour toute la
durée du séjour du roi et du régent dans cette capitale .
par
ALLEMAGNE . Des bords du Rhin , le 26 septembre. Après le
passage de laLahn par l'armée autrichienne , commandée
l'archiduc Charles , le géneral Jourdan opera sa retraite sur
Neuwied , Bonn et la Sieg . L'aile droite passa le Rhin pour
prendre une position sur le Hundsruck ; l'aile gauche se retira
au- delà de la Sieg , et le centre sur Bonn. Afin de couvrir
ce mouvement rétrograde , on avait laissé le général Marceau
au poste d'Altenkirchen , fameux déja par de sanglantes
actions , avec un gros corps de troupes. Le 20 septembre ,
à la pointe du jour , les Autrichiens marcherent vers cette
position pour l'attaquer ; pendant qu'une de leurs colonnes.
s'avançait sur le front , une autre colonne tournait la gauche."
L'ennemi attaqua les Français avec la plus grande impétuosité
, et en fut reçu avec une bravoure incroyable . L'action
se prolongea pendant long- tems avec un acharnement et une
opiniâtreté inconcevable ; mais les Républicains n'ayant pu
empêcher l'ennemi de tourner leur gauche , ont eté obliges
de céder le champ de bataille . Le général Marceau qui commandait
en chef , a été si grievement blessé , qu'on a été
obligé de le laisser entre les mains des Autrichiens ( 1 ) .
Du 28. Le 22 septembre , les Autrichiens s'étant avancés
sur la Sieg , il y a eu plusieurs affaires assez vives entre les
avant-postes respectifs , dans lesquelles les Français ont fait
à l'ennemi une centaine de prisonniers que l'on a ramenés
à Cologne . L'aile gauche de l'armée de Sambre et Meuse
occupe toujours ses mêmes positions derriere la Sieg : la
(1 ) Voyez l'article Paris .
( 126 )
division du général Bernadotte en a été détachée ; elle a
repassé le Rhin et est venue prendre une position près d'Andernach.
La division du général Poncet , qui se trouvait
dans les environs de Bonn , en est partie se dirigeant sur le
Hundsruck , puisqu'il est apparent que l'ennemi va faire de
grands efforts pour pénétrer sur ce point.
Le prince Charles est parti ces jours passés des environs
de Coblentz , se dirigeant sur Mayence , où tout annonce que
son projet est de passer le Rhin . Cependant Beurnonville ,
qui commande actuellement l'armée de Sambre et Meuse ,
paraît décidé à reprendre l'offensive .
Du 29 septembre. L'état des choses n'a point changé sur les
deux rives du Rhin depuis le départ du dernier courier.
Les Autrichiens occupent un camp considérable à Wilich ,
sur la rive droite , dans la direction de la ville de Bonn .
Les Impériaux occupent un second camp à Bendorff , qui
est commandé par le général Mylius : ce dernier camp est
destiné à empêcher les Français , qui occupent encore Neuwied
et la tête du pont qui est devant cette ville , de rien entreprendre
sur la rive droite.
Il paraît certain que l'archiduc Charles , avec une grosse
colonne de troupes , va passer le Rhin à Mayence , afin
de se porter sur le Hundsruck et tâcher de pénétrer dans
l'électorat de Trêves. C'est pour déconcerter ces nouveaux
projets de l'ennemi , que l'on fait défiler en toute diligence
une grande quantité de troupes qui ne cessent de passer par
Coblentz. La division du général Bernadotte a quitté Anderpach
pour s'y rendre ; celle de Poncet doit être actuellement
près de Bingen ; celle de Championet qui était sur la rive
droite , a reçu ordre de se porter en toute diligence vers
la Moselle. Il y a souvent des conseils de guerre entre tous
les généraux français qui sont à Cologne . Le nouveau général
de l'armée de Sambrè et Meuse , Beurnonville , avait même
annoncé publiquement qu'il allait reprendre l'offensive ,
qu'à la tête de 60 mille hommes il se disposait à livrer bataille
aux Autrichiens .
et
De Cologne , le 30 septembre. A la rive gauche , près de
Mayence , la division Marceau , provisoirement commandée.
par le général de brigade Hardy , a été attaquée le 27 , ( 6 vendemiaire
) par trois colonnes ennemies , ayant 1200 chevaux
et 18 pieces de canon . Une colonne a passé la Selz à Sorgenloch
, et s'est portée sur le plateau de Wurstadt ; la seconde
s'est portée sur Nieder - Olm ; et la troisieme , sur Ober et
( 127 )
Nieder- Ingelheim ; par-tout l'ennemi a été repoussé. Les
cavaliers français se sont distingués , sur la droite , par quatre
charges consécutives qui ont forcé l'ennemi à repasser la Selz.
Les Autrichiens ont perdu beaucoup de monde : on leur
a fait 60 prisonniers dans cette partie : deux pieces d'artillerie
légere ont tenu contre huit pieces de l'ennemi et en ont
démonté deux . La gendarmerie à pied s'est parfaitement
conduite au centre . Les grenadiers et l'infanterie légere ont
fait des prodiges à la gauche . L'ennemi s'étant logé dans le
village de Nieder- Ingelheim , on a été obligé d'y mettre le
feu pour l'en déloger. Le combat a commencé à cinq heures
du matin , et n'a fini qu'à cinq heures du soir. Il a été des
plus vifs .
Hier soir , vers les cinq heures , l'ennemi s'est présenté aux
grandes gardes de la division Lefebvre , sur la rive droite du
Rhin près la Sieg , et s'est porté de suite sur la division Championnet
, avec laquelle il a engagé une canonnade . Il avait
1,200 hommes à cheval , deux bataillons d'infanterie et six
pieces de canon . Nous avons eu quinze hommes blessés.
L'ennemi a eu quelques blessés , deux officiers tués et deux
hussards pris. On présume que ce mouvement des Autrie
chiens n'était qu'une reconnaissance , car ils se sont retirés au
bout d'une heure ; et ce matin , ils n'ont pas reparu.
Donawert , 15 septembre. Le général Moreau a été chassé dẹ
Neubourg. Hier et avant-hier son armée n'a cessé de combattre
les Autrichiens on s'est battu de part et d'autre avec
beaucoup d'opiniâtreté. Les généraux Odino et Delmas ont
été blessés grievement. Le combat a recommencé ce matin
et Moreau marche derechef en avant. Son quartier-général
se porte d'ici à Oberndorf sur le Lech , afin de se rapprocher
de la division aux ordres du général Férino ..
Constance , 19 septembre. Les événemens guerriers dans nos
environs deviennent plus sérieux . Dès les premiers jours de
la semaine derniere , le corps d'armée autrichien , sous les
ordres du général de Froelich , après avoir passé le Lech , s est
porté sur l'ennemi , et a atsaqué , le 15 septembre , une colonne
française , ayant à sa tête le général Torreau , posté
Íssni et Kempten.
Le combat fut opiniâtre et sanglant ; la cavalerie impériale
décida enfin la victoire plusieurs centaines de républicains
furent tués ou pris ; dix huit charriots remplis de blessés
dont plusieurs expirerent sur la route , furent conduits à
l'hôpital de Stockach. Après cette défaite , uue partie des
( 128 )
troupes du général Torreau se retirerent à Bregentz , le reste
sur les environs de Zelle et de Nellenbourg. Frolich se porta
aussi- tôt sur Lindau . Le 16 , une colonne autrichienne , postée
à Durenbieren , attaqua derechef les Français . On se battit
de
part et d autre depuis les six heures du matin jusqu'à dix
du soir , et le combat demeura indécis ; plusieurs bateaux
remplis de blessés furent envoyés à Constance. Les paysans
ont combattu contre les Français avec la plus grande animosité.
On s'attend cependant que les Républicains , pour éviter
le malheur d'être coupés , ne tarderont pas d'évacuer Bregentz
. Notre garnison prend aussi des mesures qui annoncent
une retraite prochaine. Nous entendons de nouveau , depuis
les six heures du matin , une vive cannonade qui paraît avoir
lieu du côté de Bregentz.
Desfrontieres , le 21 septembre . On assure que les Français
après avoir éprouvé un nouvel échec , ont évacué Bregentz
Constance et Lindau .
Vienne , le 7 septembre. Le 5 de ce mois , un courier russe
arrivé ici avec une diligence extraordinaire , remit à l'empereur
des dépêches , qui lui annoncent que Catherine II fait
marcherà son secours un corps considérable de ses troupes .
Cette nouvelle , si souvent répétée depuis le commencement
de la guerre , et toujours démentie par l'événement ,
a causé une grande satisfaction , que cependant quelques- uns
de nos politiques s obstinent à ne point partager. Ils n'ignorent
pas qu'un des objets de l'impératrice de Russie a
toujours été d'intervenir dans les affaires du corps germanique
, et d'y exercer une grande influence ; ce qui ne
pourrait arriver sans porter de graves atteintes à celle de
la maison d'Autriche. Ils regardent , en conséquence ,
comme extrêmement dangereuse pour cette maison l'entrée
des troupes russes eu Allemagne .
Tous les chefs des comtés et autres magnats de la Hongrie
se rassembleront , le 20 de ce mois , à Pest , pour
délibérer sur les secours à accorder à l'empereur .
L'assemblée des Etats de l'Autriche inférieure s'est séparée
, après avoir résolu de donner un subside en argent ,
au lieu des 6000 hommes qu'ils avaient d'abord offerts .
En vertu d'un billet de l'empereur au magistrat de Vienne
, personne ne sera désormais exempt du service militaire
, pourvu qu'il ait la taille requise .
ITALIE. De Gênes , le 12 septembre.
Le 28 du mois dernier , immédiatement après l'arrivée
d'un
( 129 )
1
d'un courier , venant de France , le pape assembla une congrégation
extraordinaire , composee des cardinaux Albani ,
doyen du sacré college , Antonelli , Carafa , Zelada , Gerdil ,
Busca , secrétaire d'état , Antici , Roverella , Della Somaglia ,
Altieri , Carandini , et de l'évêque d'Isaure ,, choisi pour
secrétaire . L'objet de cette congrégation a été ignoré pendant
quelques jours . On a su enfin qu'il s'agissait d'éclairer
la conscience du pape sur la demande qui lui était faite par
le gouvernement français , de déclarer préliminairement à
toute négociation , que des ennemis communs ayant surpis
à sa religion des brefs , qui , par leurs principes et
leurs effets , sont contraires aux droits des nations , il les
désapprouve et les révoque . Tous les cardinaux ont
pense unanimement que cette demande était inadmissible :
le cardinal Antonelli , aussi entiché des prétentions papales ,
que si l'on était encore au 14. siecle , fit voir combien
il serait contraire aux principes de la cour de Rome , de
signer la déclaration proposée . Le cardinal Gerdil , dont
on vante la science , disserta longuement sur les conséquences
fâcheuses qui pourraient en résulter pour la religion
. Il fut arrêté que toutes ces considérations seraient
mises sous les yeux des agens de la République Française ,
qui devaient se rendre à Florence pour régler définitivement
avec ceux du pape , les intérêts respectifs des deux
puissances . Le pape a choisi pour sés négociateurs dans
ce congrès , le prélat Galeppi et le Dominicain Soldati .
Il a invité le chevalier Azara à les accompagner. Le ministre
espagnol a déféré à cette invitation . Voici l'extrait
d'une lettre qu'il a écrite à ce sujet à l'un de ses amis à
Gênes :
Je vais partir pour Florence où j'assisterai à un congrès
comme médiateur du roi d'Espagne entre le pape et les
Français. Je suis sûr de ne pas réussir dans cette négociation .
Ici l'on prétend que le pape ne peut consentir à la révocation
exigée , parce que ce serait attaquer le dogme , et les
Français ne veulent pas se désister de leur demande , parce
qu'ils croient certe revocation nécessaire pour la paix intérieure
de la France . L'agent de la République Française s'en
est expliqué clairement dans une note très - forte qu'il a laissée
en partant. Je regarde l'armistice comme rompu , et je vois
les Français maîtres de Rome. Ils se trompent, cependant s'ils
croient trouver ici les ressources de la Lombardie . Avant leur
arrivée , le peuple aura tout mis au pillage Ily a dans Rome deux
partis bien prononcés . Le premier , et c'est peut- être le
Tome XXV. I
r
( 130 )
plus nombreux , porte déja la cocarde tricolore ; l'autre
n'est pas moins ennemi du gouvernement ; il est sur-tout
irrité contre moi à cause des conditions dures de l'armistice
, comme si j'avais pu commander aux événemens . Ces
deux partis en viendront bientôt aux mains , et il y a déja
eu des mouvemens . Je profite de cette occasion pour m'éloigner
des troubles . La princesse Santa-Croce et d'autres personnes
de distinction sont déja parties de Rome. La conduite
des coalisés est si impolitique , que bientôt les Français
seront maîtres de toute l'Italie , malgré les préparatifs de
la cour de Naples. Les armées napolitaines n'empêcheront
pas l'invasion de Rome et de tout l'état ecclésiastique . Vous
connaissez la haine qui , existe entre les Napolitains et les
Romains. Les Français trouveront toutes les facilités imaginables
dans ce pays-ci pour faire la conquête du royaume de
Naples . Je prévois de grands changemens. Que deviendra
le pape , qui s'obstine à tenir ferme ? ,,
Une partie de ce que M. Azara prévoit dans cette lettre s'est
réalisée. On apprend en effet de Florence que dès la premiere
conférence les négociations ont été suspendues . Les
commissaires français ont rejetté sans discussion les propositions
du cabinet pontifical. Le préiat Galeppi a demandé
qu'il lui fût permis d'aller chercher de nouvelles instructions
et de nouveaux pouvoirs ; on lui a accordé sept jours,
De Rome , le 30 août. Le citoyen Cacault , agent de la
République Française , reçut hier la réponse qu'il attendait de
Naples . Elle lui a été adressée par le prince Castel - Cicala , qui
est secrétaire d'état pour le département des affaires étrangeres
Le général Acton , à qui le citoyen Cacault avait
envoyé ses dépêches , fait les fonctions de premier ministre.
Cette réponse porte en substance : Que le roi
de Naples n'a jamais pensé à entrer hostillement dans
les états du saint- siége ; qu'il avait été obligé de cantonmer
quelques troupes à Ponte-Corvo , parce qu'ayant une
armée nombreuse , il n'avait pu la contenir toute entiere
dans les limites de ses états , et qu'à cet égard il s'expliquerait
avec le pape. Le roi de Naples n'a jamais eu l'intention de
rompre l'armistice avec la France ; au contraire il lui proteste
toute l'amitié possible , avec cette restriction cependant
que dans le cas où les ennemis de Naples entreraient dans
l'état du pape et s'approcheraient ainsi de ses frontieres , il y
entrerait aussi avec son armée .
Cette réponse est d'un ton très-haut , et semble annoncer
( 131 )
une rupture. On prétend que les Napolitains ont le projet
d'entrer sur quatre colonnes dans les états du pape ; que l'une
se portera vers l'état des Presidi , et marchera sur Livourne ;
que les Anglais attaqueront en même- tems par mer. On assure
que la cour de Naples a demandé deux généraux à l'empeet
qu'ils arriveront incessamment pour se mettre å la
tête des armées napolitaines .
reur ,
pape ne
Du 10 septembre. On persiste à croire ici que le
peut faire la révocation des brefs dans les termes que l'exige
le Directoire , sans compromettre le dogme. Les uns disent
que
Il est avec le ciel des accommodemens.
D'autres , que dans le cas où le gouvernement français persisterait,
dans ses demandes , le saint- siége sera obligé de
déclarer aux Français une guerre de religion , et que le pape
se sauvera en Sicile ou à Malte . Il en est qui esperent sur-tout
depuis la nouvelle de l'alliance entre l'Espagne et la France ,
que tout pourra se concilier par l'intervention de S. M. C.
PORTUGAL. De Lisbonne , le 10 septembre.
Une division de frégates anglaises qui croise sur le cap
Saint - Vincent a enlevé deux navires espagnols richement
chargés venant de la Havanne ; elle a conduit ces navires dans
notre port , où elle les a laissés , et elle a repris sa croisiere ,
mais notre cour a ordonné aussi-tôt que ces navires , sur lesquels
on n'a pas même perçu le droit de mouillage et qui
n'ont point été visités , seraient conduits à Cadix et rendus
à l'Espagne . Cette conduite indique suffisamment que notre
cabinet , fatigué de la tyrannie anglaise , songe enfin à se ,
rapprocher de celui de Madrid , pour repousser , de concert ,
toute agression de la part de l'Angleterre.
Ce fait positif explique les préparatifs qui se font de part et
d'autre sur les frontieres respectives de l'Espagne et du Portugal
; préparatifs qui ont pour objet la défense commune et
la cessation de toute neutralité de la part du Portugal dans la
guerre actuelle .
ESPAGNE. De Madrid , le 12 septembre.
Leurs majestés avaient projetté un voyage sur les côtes de
la Méditérannée ; mais la reine se trouvant enceinte , ainsi
que la princesse de Parme , ce projet a été dérangé .
Une ordonnance oblige tous les officiers de tout grade ,
tant des armées de terre que de mer , de rejoindre sur-lechamp
leurs corps respectifs , et défend à tous les comman,
Ia
( 132 )
dans d'accorder désormais aucun congé . Cependant on continue
à completter tous les régimens , et il marche divers
corps d'infanterie et de cavalerie vers le camp de Saint- Roch ,
ainsi que vers les frontieres du Portugal , qui fait aussi des
armemens
On apprend de Barcelonne que vers la fin du mois dernier ,
toute la garnison de cette ville ayant eu ordre de se mettre
sous les armes , il se fit une nombreuse presse de tous les
matelots et gens de mer qui se trouvaient tant dans le port
que dans les maisons , et que toutes ces recrues ont été conduites
au mont Jouy , d'où elles seront reparties sur les vaisseaux
de guerre. La même opération a eu lieu sur toutes les
côtes de Catalogne . Ces mesures de sûreté n'empêchent pas
la cour ne s'intéresse vivement à rendre la paix à l'Europe
, qui en a si grand besoin .
que
Le vaisseau de ligne le Saint Jacques est arrivé avec une
frégate à Cadix , venant de la Vera - Cruz et de la Havane .
Cette division avait à bord 5 millions 786 mille 348 piastres
fortes , et environ 4 million's en cuivre , sucre , cacao , café
et autres riches productions de l'Amérique . Les deux escadres
qui croisaient entre Cadix et les Canaries , pour protéger
nos convois d'Amérique , sont rentrées .
Un courier arrivé de Paris au citoyen Mangouri , secrétaire
de la légation française , lui a apporté sa nomination
à la place d'envoyé extraordinaire de la République Française
auprès des États - Unis d'Amérique .
ANGLETERRE . De Londres , le 22 septembre .
Les derniers vaisseaux arrivés de l'Inde ont apporté les
avis suivans :
Le roi de Candy , dans l'isle de Ceylan , a concln un
traité d'alliance et d'amitié avec la compagnie des Indes ,
et a envoyé à Madras des ambassadeurs pour le ratifier .
Ce traité nous assure la possession tranquille du nouvel
établissement que nous avons à Ceylan par la conquête
de Colombo et du territoire hollandais . Dans un des forts
que nous avons pris , nommé Tapia , on a trouvé 140 pieces
de canon et 70 mile livres de poudre .
9
L'artillerie qu'on a trouvée à Cochin est aussi très - considérable
; il y avait 200 pieces de canon la plus grande
psrtie de bronze , dont 130 étaient montées sur leurs affûts .
On a trouvé dans le fort quatre mille assortimens d'armes ,
avec des munitions en proportion et pour six mois de subsistances
.
( 133 )
Du 26. Le gouvernement n'a pas encore publié officiellement
l'ordre d'embargo sur les vaisseaux espagnols ;
mais il ne s'exécute pas avec moins de rigueur dans tous
nos ports ; on assure que les paquebots seront exceptés
de part et d'autre . Cette mesure est aussi sage que salutaire
; en conservant quelque communication entre les deux
nations , on diminue les maux de la guerre , et on se prépare
plus de facilité pour faire la paix.
On a arrêté à Dublin plusieurs personnes accusées de
haute trahison . Elles sont détenues séparément , et ne peuvent
voir personne . Rien ne transpire encore sur les déails
de cette affaire .
M. Asp , envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
de Suede , a eu , le 21 , sa premiere audience du
roi , à qui il a présenté ses lettres de créance .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 5 au 15 vendémiaire an Ve .
Bailleul appelle l'attention du conseil des Cinqcents
sur les dangers auxquels la république est livrée
par les efforts de deux partis qui veulent également
son renversement , quoique par des moyens opposés .
Le foyer des mouvemens contre- révolutionnaires n'est
point parmi les conspirateurs connus de Grenelle ,
une main invisible qu'il faudrait atteindre , les dirige
tous ; mais la législation actuelle est insuffisante pour
parvenir à ce but. Elle ne comprime pas suffisamment
la malveillance . Ici l'orateur s'attache à démontrer
tous les vices de la procédure , en fait de conspiration
, et il conclut en demandant la formation
d'une commission qui ait pour objet , 1 ° . de revoir
les lois rendues sur les rassemblemens séditieux
2º . d'établir un mode plus prompt de juger tout prévenu
de conspiration .
;
Le conseil arrête la formation de cette commission ,
et entre en comité général.
I 3
( 134 )
Il parait que la discussion qui a eu lieu , hier 6 ,
en comité général , au sujet de la liberté de la presse ,
a été occasionnée par la lecture d'une lettre dans
laquelle Carnot était dénoncé ; le conseil a passé à
l'ordre du jour,
Pardevant quelle autorité seront renvoyées les
difficultés relatives à la validité des ventes de biens:
nationaux ? Les lois du 1er. fructidor , an III , et 29
vendémiaire , an IV , attribuaient cette connaissance
aux comités de la Convention nationale ; mais ces
comités n'existant plus , ces lois sont par-là même
inexécutables ; mais d'après la constitution , toute
espece d'attribution doit cesser , il n'appartient qu'aux
tribunaux de prononcer sur le contentieux ; il est
indispensable , il est instant , de rendre aux citoyens
la faculté de faire statuer sur les contestations qui se
sont élevées entr'eux , de leur ouvrir l'accès aux tribunànx
, et de faire cesser toute incertitude à cet
égard .
Bornes , qui expose ces motifs , au nom d'une commission
spéciale , propose de rapporter les lois du
1. fructidor an III , et 29 vendémiaire an IV , et
d'attribuer aux tribunaux toutes les ' demandes et questions
qui avaient été attribuées par les lois au comité
des finances .
Dubois ( des Vosges ) trouve ce projet inconstitutionnel
, impolitique et dangereux . Tout ce qui est ,
dit- il , du ressort de l'ordre administratif , doit être
dans une parfaite indépendance de l'ordre judiciaire .
Ainsi , toutes les difficultés qui peuvent s'élever sur
1 aliénation des biens nationaux doivent être décidées
par les administrateurs , et c'est aux ministres et au
Directoire à prononcer en cas de réclamation .
Selon Siméon , c'est aux tribunaux seuls à juger
si les ventes ont été faites suivant les lois . La nation
ne peut être juge dans sa propre cause . La discussion
est ajournée .
Fermont insiste sur son projet de résolution relatif
à la maniere dont pourront s'acquitter les acquérers
des démaines nationaux . Il combat les observations
et les craintes du Directoire , manifestées dans
( 135 )
un message , et cite à l'appui plusieurs faits qu'il
soutient en démontrer la justice et la nécessité . Rien
n'est décidé .
Tronchet fait au conseil des Anciens un rapport
sur la résolution du 30 fructidor , concernant les
moyens de défendre les militaires absens pour la
défense de la Patrie , des actions judiciaires intentées
contr'eux. La mesure adoptée lui paraît d'une exécution
si difficile , qu'il en propose le rejet. Le conseil
la rejette. Il approuve ensuite , sur le rapport
de Torcy , celle sur l'administration de la comptabilité
nationale .
Le conseil des Cinq-cents , après avoir entendu ,
le 8 , Jourdan et Lecointre sur la question de la
compétence des administrations ou des tribunaux ,
pour juger de la validité des ventes des biens nationaux
, écarte le projet de la commission par la question
préalable.
Thibault , au nom de la commission des monnaies ,
donne , le 9 , la seconde lecture de son projet sur
la fabrication des monnaies .
Ce rapport est composé de six projets de résolution .
Le premier fixe la retenue à faire sur les matieres
d'or fabriquées .
Le second est relatif à la levée des obstacles qui
s'opposent à la fabrication des monnaies.
Le troisieme concerne le rétablissement des hôtels
et atteliers monétaires des graveurs particuliers .
Le quatrieme est relatif à la suppression du vérificateur
des essais , qui peut être suppléé par le seul
inspecteur.
Le cinquieme a pour objet la suppression des caissiers
des hôtels des monnaies .
Le sixieme regarde la suppression de l'artiste mécanicien.
Gilbert - Desmolieres s'oppose opiniâtrement au
projet de la commission. En vain Thibault remonte
quatre fois à la tribune pour le faire adopter. Le
conseil le renvoie à la commission , et ajourne la
discussion à deux jours .
Fermont obtient la parole pour faire , en consé-
I 4
( 136 )
quence d'un message du Directoire exéculif , un ráp
port sur l'état des routes , la nécessisé pressante de
les réparer , et le gente de contributions à étabiir
pour leur entretien. Après avoir exposé leur mauvais
état , et l'intérêt qu'il y a pour le bien du com
merce et la commodité du voyageur qu'elles soient
rétablies , il parle des moyens employés dans l'ancien
regime pour leur entretien , tels que la corvée , les
péages , travers , etc. Il passe à ceux qu'employa
l'Assemblée constituante pour suppléer à ceux - ci
qu'elle avait abolis . Il fait connaître que l'état de
recette pour l'an V , ne forme que la balance de
l'état de dépense , et qu'il est impossible de rien
prendre des 500 millions que l'état attend des contributions
ordinaires pour ce genre de dépenses . Il
pose en principe que celui-là doit payer l'entretien
des routes qui les dégrade .
Le banquier , dit- il , paie volontiers le port des
lettres de ses correspondans , parce que plus il en
reçcit , plus ses affaires se multiplient , et plus sa
fortune augmente . Il en est de même de celui qui
fait rouler ses voitures sur les routes , et il n'est pas
naturel que l'ouvrier et le cultivateur en paient l'entretien
pour lui : il propose en conséquence un droit
de passe proportionnel au poids et à la quantité de
chevaux attelés aux voitures .
Ce projet est divisé en trois parties ; la premiere
traite des droits à établir ; la deuxieme , des obligations
des voituriers ; la troisieme , de l'organisation
des bureaux de perception .
Le conseil en arrête l'impression et l'ajournement.
Beraud , organe d'une commission spéciale , reproduit
, le 10 , son projet de résolution tendant à annuller
l'arrêté du Directoire , confirmatif de celui de Reverchon
, portant destitution d'un juge de paix .
Dubois déclare qu'il est contraire à l'art . XLVI de
l'acte constitutionnel ; que le Corps législatif n'a pas
le droit d'annuller un arrêté du Directoire . Plusieurs
membres partagent cette opinion .
Merlin dit que zile Directoire a le droit de prendre.
des arrêtés qu'on ne puisse casser , il faudra donc le
mettre en accusation pour la moindre illégalité .
( 137 )
Cambacérès : Cette question se lie au maintien de
la constitution , à la sûreté individuelle et à la liberté
des fonctionnaires publics ; elle mérite l'examen le
plus réfléchi . Il demande qu'il soit nommé une commission
qui fixe l'état de la législation , relativement
à la division des pouvoirs , et présente la marche à
suivre lorsque le Directoire empiétera sur les fonctions
législatives . Adopté .
Sur le rapport de Larmagnac , le conseil des An--
ciens approuve la résolution qui releve de la déchéance
les militaires suisses qui ayant droit à des
pensions prouveront qu'ils n'ont pu remplir les conditions
exigées pour la liquidation , à cause des circonstances
. Un délai de trois mois leur est accordé
pour faire leur justification .
Favard présente , dans la séance du 11 du conseil
des Cinq- cents , quelques observations sur la loi qui
autorise les locataires à résilier leurs baux s'ils se
croient lésés par le paiement en numéraire ; il de-
-mande que la résiliation du bail du locataire entraîne
celle du bail du sous-locataire , sans indemnité . Renvoyé
à une commission .
Dernier fait prendre une résolution portant que
les instances en matieres de douanes seront portées
dans les départemens réunis , comme dans les autres ,
devant le juge de paix du canton ; et par appel , devant
le tribunal civil du département .
Sur le rapport de Fermont , le conseil arrête que
les dispositions de la loi du 8 messidor , relatives aux
pensionnaires non liquidés , sont étendues au second
semestre de l'an IV.
Les membres qui doivent composer la commission
chargée d'examiner si le corps législatif a le droit
d'annuller les actes du Directoire , sont Cambacérès,
Daunou , Boissy , Syeyes et Dubois.
Un membre fait un rapport , le 12 , sur le message
du Directoire exécutif , relativement à un référé du
tribunal civil du département de Seine et Marne , qui
demande l'explication de l'article IV de la loi du 3
brumaire dernier , portant que les intérêts dus pour
douaires , légitimes , vente de fonds , seront , ainsi que(
138 )
ceux des rentes et redevances foncieres , payables ,
moitié en nature , lorsqu'elles seront constituées en
viager pour vente de fonds de terre , et que le capital
ne sera pas remboursable .
Il s'est élevé , dit le rapporteur , du doute dans le
tribunal , sur la question de savoir si le dernier
membre de cet article se rapportait au premier ou au
second , c'est-à- dire , si la condition du capital non
remboursable , pour être payée moitié en nature , se
rapportait aux intérêts dus pour douaires , légitimes ,
vente de fonds , ou à ceux des rentes et redevances
foncieres .
Le rapporteur , après avoir résumé le fait qui avait
donné lieu au référé du tribunal , au rapport du ministre
de la justice et au message du Directoire exécutif
, expose que la commission a dû examiner la
question abstractivement et indépendamment de toute
application au fait particulier ; après un mûr examen
de l'ensemble de cette loi , considérant que le dernier
membre de cet article s'applique à tout ce qui
précède , propose au conseil de passer à l'ordre du
jour. Cette proposition , mise aux voix , est adoptée.
Fermont soumet de nouveau son projet tendant à
admettre , concurremment avec le numéraire , pour le
paiement du dernier quart des domaines nationaux ,
les ordonnances , bons et créances privilégiées et
hypothécaires .
Plusieurs membres parlent pour et contre.
Desmolieres dit que la commission n'a pas trouvé
d'autre moyen d'appaiser les créanciers de la Répu
blique et les fournisseurs.
Réal demande où serait l'égalité de ne payer en numé .
raire qu'une petite partie de ce qui est dû aux rentiers ,
pensionnaires , fonctionnaires publics et employés , en
de rembourser entierement les fournisseurs et créanciers.
L'on propose la clôture de la discussion , et la
question préalable sur le projet . Après quelques débats
et plusieurs épreuves douteuses , le conseil rejette
le projet et toutes les autres propositions faites
dans le cours de la discussion .
Crassous , organe de la commission des dépenses ,
( 139 )
occupe le conseil , le 13 , des transactions entre citoyens
. La premiere question à décider est celle de
savoir comment et sur quel taux seront acquittées les
créances stipulées avant le 1er. janvier 1792 , c'est-àdire
avant la dépréciation sensible du papier- monnaie
. La résolusion rejettée par les Anciens , les fixait
au tiers de la créance : la commission propose de les
fixer à la moitié . Mais si le créancier voulait être payé
de la totalité de sa créance , il ne pourrait l'être que
six ans après la publication de la paix générale .
Ainsi , par exemple , on doit ioo mille francs , le
débiteur pourra se libérer sur-le - champ avec 50 mille
francs ; dans deux ans après la paix , avec 60 mille francs;
dans trois ans , avec 70 mille francs ; dans quatre ans ,
avec 80 mille francs ; dans cinq ans, avec go mille francs ;
et dans six ans , avec 100 mille francs. Les intérêts des
capitaux dus , à compter du 1er. vendémiaire dernier ,
seraient payés suivant le taux fixé par les actes , ou , à
défaut , par les lois , à raison de la totalité du capital
stipulé ou présumé stipulé en numéraire. Les rentes
viageres fixées sur deux têtes , par exemple , l'une de
20 et l'autre de 60 , seraient fixées au terme moyen de
40. Les sommes seraient acquittées , au choix du débiteur
, en numéraire métallique , ou en mandats au
cours du jour du paiement. A l'avenir , tous actes ,
traités , marchés ou conventions stipulés , seront exécutés
et acquittés en même nature de valeurs qu'il
aura été convenu . Impression , ajournement.
Talot demande que ceux qui ont fait des remboursemens
, acquitté des créances sur des fonds de terre
et des rentes légitimement stipulées , depuis la dépréciation
du signe monétaire , soient considérés comme
n'ayant donné que des à-comptes , et tenus de parachever
le paiement de leur dette en numéraire , dans
un délai dọnné .
Pénieres appuie la proposition : il croit qu'elle est
très-bonne pour atteindre cet essaim de fripons qui
ont profité de la baisse du papier pour s'acquitter ,
au préjude de leurs créanciers : car il ne pense pas
qu'aucun homme honnête ait osé employer un moyen
aussi vil pour s'enrichir.
On demande le renvoi à la commission des finances.
( 140 )
:
Lecointre Puyraveau s'y oppose : il trouve la
motion contraire à l'intérêt public et particulier , et
subversive des principes. (Murmures . ) L'on vous a
cité des hommes de mauvaise foi , dit - il , qui ont
profité des circonstances malheureuses où les lois de
la République les avaient entraînés.
Mais si vous reveniez sur ce qui a été fait , combien
d'honnêtes hommes seraient aussi victimes de
leur bonne- foi ! Les rentiers , qui n'ont reçu le papier
qu'à sa valeur nominale , et qui auraient fait
des remboursemens , ne pourraient donc pas avoir
de recours contre le trésor public , tandis que leurs
créanciers auraient leur recours contr'eux ? Ce serait
injuste , immoral. Et si on pouvait recourir contre
le trésor public , quel bouleversement n'ameneriezvous
pas dans le crédit public ? Je demande la question
préalable . Adopté.
Le conseil des Anciens n'a approuvé dans les trois
séances précédentes que des résolutions relatives à
des intérêts particuliers . Il a renvoyé à des commissions
d'autres résolutions que lui avait adressées celui
des Cinq- cents .
Le citoyen Fleurieu , président de l'institut national
des sciences et arts , écrit aux deux conseils que
la 3. séance publique de l'institut aura lieu, demain ,
conformément à ce que la loi prescrit.
Le Directoire exécutif, par un message à celui des
Cinq-cents , avait demandé l'abbaye Saint- Martin pour
y établir le conservatoire des arts et métiers . La commission
, chargée de l'examiner , trouve que cette
maison nationale est infiniment trop vaste . En conséquence
, elle propose par l'organe de Fabre , de passer
à l'ordre du jour ; ce qui est adopté. Le rapporteur
ajoute que ce conservatoire n'a rien fait jusqu'à
ce jour pour l'utilité publique , et justifier l'emploi des
fonds à lui accordés . Un projet de réglement intérieur
est tout ce qu'il a produit , et l'on n'a pas oublić la
demande de bibliothécaires , archivistes , dessinateurs
, ouvriers , et de bureaux de correspondance .
Fabre pense que l'état de nos finances ne permet
pas de continuer de pareilles dépenses , et il propose
( 141 )
la suspension provisoire du traitement des conservateurs
. Arrêté .
La discussion sur la fabrication des monnaies reprend.
Il n'y a rien de décidé .
Le 15 , sur le rapport de Camus , organe de la
commission des dépenses , le conseil arrête que ,
pour mettre de l'ordre dans la comptabilité nationale
, tous les crédits ouverts au directoire exécutif,
aux ministres et autres ordonnateurs des dépenses
publiques , depuis le 1er . vendémiaire dernier , sont
rapportés pour ce qui reste à payer. Le directoire
fera de nouveau la demande des fonds qui lui sont
nécessaires , et il lui sera ouvert des crédits suivant
les formes prescrites par les lois .
Bergier présente un projet de résolution tendant
à faire cesser les fausses interprétations de la loi
sur le mode de paiement des fermages. Impression
et ajournement .
Besson reproduit à la discussion son projet sur
l'organisation de l'administration forestiere . Le conseil
ayant déterminé un ordre de questions , le rapporteur
commence par les deux suivantes :
1º. Aliénera- t- on les forêts nationales ?
2º . Ajournera-t- on l'organisation forestiere jusqu'à
la paix ?
Après avoir fait sentir les dommages qui en résulteraient
pour la nation , il invoque la question préalable
sur les notions tendantes à prononcer l'affirmative.
Adopté.
On discute ensuite la question de savoir si l'administration
forestiere sera confiéé à une commission
spéciale , ou bien si elle sera conservée à la
régie des domaines nationaux .
Plusieurs membres opinent pour le dernier avis .
Mais le conseil déclare qu'il n'y a lieu à délibérer .
Le projet de la commission sera en conséquence
discuté dans deux jours .
Le conseil des Anciens a approuvé, le même jour ,
la résolution portant que la trésorerie appliquera le
sixieme des contributions au paiement du quart des
rentes et pensions , afin qu'il n'éprouve aucun retard .
( 142 )
PARIS. Nonidi 19 Vendémiaire , l'an 5º . de la République .
Il paraît que le cabinet de Londres est dans l'intention
d'ouvrir des négociations de paix . Une note officielle , datée
de Westminster , le 24 septembre , a été remise le 9 de ce
mois au ministre des relations extérieures . Elle porte la demande
de passe -port pour un envoyé britannique chargé de
faire des ouvertures . Le Directoire a pris sur-le - champ un arrêté
qui charge le ministre des relations d'accorder le passeport
demandé à l'envoyé d'Angleterre qui serait muni de pleins
pouvoirs , non-seulement pour préparer et négocier la paix entre
la République Française et l'Angleterre , mais pour la conclure
DÉFINITIVEMENT avec les autres puissances. Si l'Angleterre veut
sincerement la paix , ce plénipotentiaire ne tardera pas à arriver.
On avait dit d'abord que ce serait le duc de Léed , mais
on parle de M. Jackson . On l'attend incessamment .
Le ministre de la marine a appris que l'escadre de Richeri ,
dont la destination avait été tenue secrette , s'est dirigée sur
Terre-neuve , et qu'elle avait sommé le commandant du fort
Saint-Jean de se rendre . C'est une frégate anglaise qui a fait
la traversée en seize jours , qui a apporté cette nouvelle en
Angleterre . On présume qu avant que les Anglais aient pu
envoyer des secours , Richeri aura détruit leurs pêcheries de
Terre -neuve. Cette nouvelle a répandu l'inquiétude dans le
commerce , à Londres , d'autant plus que c'est l'époque du
retour de la flotte de la Jamaïque , qui est obligée de venir reconnaître
Terre-neuve , pour se rendre dans les ports d'Angleterre
.
pas
Les commissaires français que le gouvernement avait envoyés
à l'Isle - de -France , sont de retour . Cette colonie n'a
jugé qu'il fût convenable de mettre à exécution , dans ce moment
, les lois relatives à l'affranchissement des Negres , dont
le régime et le sort , dans cette colonie , ne ressemble point
à celui de Saint - Domingue.
La commission militaire a condamné à la peine de mort
neuf prévenus de la conspiration contre le camp de Grenelle
.
Plusieurs journaux avaient annoncé l'arrivée de Jourdan à
Paris ; le fait n'est point vrai. On assure que ce général va
prendre le commandement de l'armée du Nord .
Des lettres de Bruxelles annonceut que le général Ernouf
et son fils ont été arrêtés en cette ville , et qu'on les conduit à
Paris.
( 143 )
Depuis la retraite de l'armée de Sambre et Meuse , nos papiers
officieux n'avaient cessé de transcrire les gazettes étrangeres
, et d'exagérer nos pertes. Le gouvernement a publié
l'état actuel de cette armée . Elle n'a perdu que 6 à 7 mille
hommes , tant tués , blessés , prisonniers et déserteurs . Elle
a reçu un reufort de 24 mille hommes de l'armée du Nord.
et
L'exagération la plus complaisante s'était également évertuée
à l'égard de l'armée de Moreau . Un rapport officiel des
opérations depuis le 24 fructidor jusqu'au 4 vendémiaire ,
les ordres généraux des positions de cette armée jusqu'au 9 ,
nous apprennent que Moreau effe tue sa retraite avec autant
d'intelligence et de lenteur que de succés . Lorsque l'ennemi
a voulu l'inquiéter , il a presque toujours été battu ; il ne se
rapproche que pour favoriser l'offensive que va reprendre
l'armée de Sambre et Meuse . Nous nous maintenons toujours
vers Constance , et l'on assure même que les Autrichiens ont
été chassés de Brégentz , et repoussés jusques dans le Tyrol .
Des dépêches du général Beurnonville , du quartier - général
de Mulheim , du 8 de ce mois , donnent les détails d'un
avantage remporté par la division du général Hardy et par
celle du général Lefebvre . Nous en avons déja parlé à l'article
Cologne , page 126.
Mort du général Marceau .
Le général Marceau a été blessé à Altenkirchen , le 3 .
jour complémentaire ; il est mort le surlendemain .
La République a perdu en lui un de ses plus habiles
généraux , un de ses plus ardens défenseurs . Chéri des
soldats , ils était concilié , de la part de nos ennemis euxmêmes
, cette haute estime qui ne peut se refuser aux
grandes qualités et aux talens superieurs .
Il avait a peine ving-sept ans , et déja plusieurs batailles
gagnées dans la Vendée , et aux savantes campagnes sur les
bords du Rhin lui avaient assigné un rang éminent parmi ceux
de nos capitaines qui se sont distingués dans cette guerre.
Dans la derniere expédition de l'armée de Sambre et Meuse
outre Rhin , il avait été chargé de couvrir le Hundsruck
et de bloquer Mayence ; il avait rempli cette tâche importante
avec succès , et cette nombreuse garnison avait été constamment
contenue par un corps qui ne lui était pas supérieur.
Lorsque l'armée de Sambre et Meuse s'est repliée sur la
Lahn , Marceau a effectué sa retraite sur Limbourg ; dans
cette position il a soutenu deux combats , et la victoire
a été fidelle au corps qu'il avait sous ses ordres .
"
Lors de la retraite sur la Sieg , il a été chargé de la couvrir
zt d'arrêter l'ennemi , pendant que les colonnes franchissaient
( 144 )
le défilé d'Altenkirchen : c'est-là qu'il a reçu le coup mortel.
Quelques chasseurs tiraillaient dans un bois avec des husards
autrichiens : Marceau , pour reconnaître le terrein
s'y transporte , accompagné d'un officier et de quelques ordonnances.
Un chasseur tyrolien , caché derriere un arbre ,
le reconnaît aux marques distinctives de son grade , l'ajuste
et lui tire un coup de carabine au travers du corps :: Marceau
se retire quelques pas , il se fait descendre de cheval. On
l'emporte à Altenkirchen ; il traverse les colonnes , porté
par des grenadiers ; la douleur la plus vive se répand dans
tous les rangs : le général Jourdan et une foule d'officiers
viennent au-devant de lui ; tout le monde répand des larmes :
Marceau seul conserve sa tranquillité , il brave la mort
prête à le dévorer.
On voulait le transporter sur la rive gauche du Rhin ,
mais on jugea qu'il était hors d'état de soutenir le voyage ,
il demanda lui - même à erster à Altenkirchen on le laissa
chez le commandant prussien de cette petite ville ,
un chirurgien et quelques officiers .
avec
Le lendemain , l'avant-garde ennemie occupa Altenkirchen
: dès que le général autrichien Haddick fut informé
de cet événement , il envoya une sauve -garde à Marceau ;
le général Kray se rendit lui-même auprès de lui ..
Des larmes coulerent des yenx de ce vieux guerrier ; c'était
lui qui combattait Marceau depuis deux ans ; des sentimiens
d'amitié unissaient , même au milieu des combats ,
deux coeurs généreux ; ils n'attendaient que la paix pour
les manifester.
ces
On conservait encore quelque espoir de sauver Marceau ;
le premier chirurgien du prince Charles lui prodiguait
les soins , mais le cinquieme jour complémentaire au matin ,
les accidens devinrent plus graves , sa tête s'appesantit ,
et il expira à six heures .
Les régimens autrichiens de Barco et de Blanckeistein ,
qui l'avaient connu sur le champ de bataille , qui avaient
admire sa valeur à la tête de nos escadrons , se disputaient
l'honneur de lui rendre les derniers devoirs ; mais les officiers
qui étaient restés avec lui , s'étaient rendus auprès du prince
Charles , et avaient demandé que son corps fut remis à ses
frères d'armes . Le prince y consentit , en priant le général
français de faire avertir les Autrichiens du moment où son
corps serait inbunié , afin de s'unir à lui dans les honneurs militaires
et funebres qui lui seraient rendus . Le corps de Marceau
a été enterré dans le camp retranché de Coblentz , au bruit
de l'artillerie des deux armées .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur ,
No. 3.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub.
( Vendredi 21 Octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
De Salomon Gessner : par Jean-Jacques Hottinger. Zurich ;
chez Gessner. 1796.
Le nom de Gessner est trop justement célebre, pour
que nous ne recueillions pas avec soin , tout ce qui
peut contribuer à faire mieux connaître sa vie littéraire
et privée . Cette grande célébrité , la maniere
dont il l'a obtenue , la tournure de son esprit , son
caractere , tout en lui devient d'un intérêt qu'on peut
dire général .
Il entrait dans la destinée de ce rare talent de jouir
sans retard , et presque sans contestation , de toute
sa gloire : jugé par les nations étrangeres , dans la
langue desquelles ses ouvrages furent traduits presque
au moment de leur apparition , c'est ce suffrage impartial
qui a fixé sa place à côté de Théocrite et de
Virgile ; et long- tems avant de mourir , Gessner avait
entendu la voix de la postérité .
Depuis Virgile , le genre bucolique ne produisait
que des imitations , en général assez faibles . Les modernes
avaient puisé , tantôt dans ce poëte , tantôt
Tome XXV. K
( 146 )
dans son devancier Théocrite , quelques tableaux
d'une nature devenue entierement idéale ; ils leur
avaient même souvent emprunté leurs sujets aussi
bien que leurs images : ou lorsqu'ils se bornaient à
répandre sur un fonds pris dans les objets du tems ,
les couleurs de l'ancienne bergerie , la confusion des
teintes les plus disparates n'offrait guere à des regards
un peu difficiles , qu'une maladroite bigarrure ;
en un mot , la pastorale ne semblait pas plus convenir
au genre de nos idées , que la vie des bergers à
nos moeurs .
Pour vaincre des difficultés qui s'aggravaient de
jour en jour , car elles dépendent des progrès même
de la civilisation et des esprits , il fallait un talent
tout-à-la fois bien riche , et bien sobre dans l'emploi
de sa richesse ; une imagination passionnée pour la
nature champêtre , et cependant un tact social assez
exercé pour ne pas trop peser sur les mêmes images
qui s'y présentent sans cesse , pour en juger d'avance
l'effet sur des lecteurs rassasiés : il fallait beaucoup
d'esprit avec beaucoup de simplicité , de la finesse
cachée dans beaucoup de grace , un sentiment profond
et vrai joint à une touche souple et légere .
Gessner se trouva réunir toutes ces qualités . Aucun
moderne ne nous paraît avoir possédé à un
plus haut point cet art , si remarquable dans les écrivains
de l'antiquité , de produire les effets avec peu
de moyens , et de remuer , par quelques traits jettés
comme au hasard , toute la sensibilité du coeur ou de
l'imagination .
Mais écoutons son biographe Hottinger , ou plutôt
(( 147 )
les savans de Gottingue , dont le journal nous fournit
l'article suivant :
" Chez le jeune Gessner , les dons de la nature
se développerent tard. L'auteur de sa vie observe
que cela tient évidemment à la mauvaise maniere
d'enseigner qui régnait alors , et au manque de vues
dans les pédagogues . Rien n'y était calculé pour les
besoins d'une imagination active . Gessner fut mieux
jugé par ses camarades , que par ceux qui s'étaient
chargés de l'instruire ; et ce fut un grand bonheur
pour lui de quitter l'école publique , pour passer
chez un ministre de campagne , où son éducation
devint tout- à-fait domestique et particuliere.
Ce fut vers ce tems que Broches lui tomba entre
les mains. Cette lecture jetta dans son ame les premieres
étincelles de ce feu , qu'il a communiqué
depuis à tous ses ouvrages son imagination commença
à se nourrir des beautés de la nature , et le
sentiment en devint chez lui , chaque jour , plus
vif et plus délicat. Quand il revint dans la maison
paternelle , il était en âge , et sur-tout en état de tirer
beaucoup d'avantage de sa situation particuliere , et
du séjour de la ville qui l'avait vu naître . Bientôt
il fit un voyage à Berlin . Là , son talent naturel pour
la sculpture en cire , qui s'était montré dans sa premiere
enfance , eut occasion de se développer entierement
; et la fréquentation des meilleures têtes du
tems acheva de former et de perfectionner son goût.
D'après le conseil de Ramler , il renonça à la poésie
rimée ; et il se créa cette prose poétique et rithmique
, dans laquelle il a fait tant de tableaux heu
et si bien appropriés aux effets qu'elle peut
reux ? K :
( 148 )
produire. Son séjour auprès de Hagedorn et son retour
dans sa patrie eurent lieu précisément à l'époque
la plus favorable pour le dernier développement de
son génie , et pour le premier éclat de sa gloire .
Hottinger décrit ici l'état de la littérature allemande
vers ce tems ; et il le fait avec l'amour et l'accent de
la vérité , sans épargner Bodmer lui-même.
" Gessner publie son premier essai . Daphnis paraît
en 1754.
" Succès éclatant des Idylles en Allemagne.-Hottinger
en compare le caractere avec celui des Idylles
de Théocrite. Les bergers de celui - ci lui paraissent
grossiers , à côté de ce beau idéal de la Pastorale , dont
il voit le modele dans Gessner. Il examine la mort
d'Abel , Évandre , le premier navigateur , et il en
combat les critiques .
---
" Nous avons souvent songé combien la critique
de la bienveillance differe de celle que d'autres
motifs peuvent produire , et produisent en effet
le plus souvent. En France , la Mort d'Abel reçut
un accueil bien plus favorable qu'en Allemagne .
-D'où peut venir cette différence ? dit Hottinger.
Sans doute , la voici : Le public français n'attend
pas que ses journalistes lui donnent le ton . Mais
dans un public sans goût , et celui d'Allemagne
est encore tel , un ouvrage médiocre peut facilement
être porté tout - à - coup aux nues , et un
ouvrage excellent traîné dans la boue , et
même quelquefois noyé sans ressource . On s'efforce
de trouver beau ce que la voix ou les clameurs
des critiques disent beau ; et l'on ne commence
à rougir de son suffrage que lorsque ces mes-
·
( 149 )
sieurs changent de ton. Cela n'est pas aussi géné
ral qu'on le pense : Hottinger nous paraît aller ici
trop loin. Il y a toujours un public , peu nombreux
à la vérité , mais digne de diriger l'opinion ,
qui juge par lui -même , et dont le jugement se fait
entendre , quand les cris de la folie et de l'ignorance
se sont évanouis.
" Hottinger donne des détails circonstanciés sur les
succès progressifs des écrits de Gessner en France.
" Il peint Gessner artiste : il nous apprend qu'on
a recueilli deux volumes in -folio de ses études , dont
le burin des plus célebres graveurs , va bientôt faire
jouir le public ; et il nous donne l'espoir de voir
enfin achever la grande édition de ses écrits , l'honneur
de la littérature allemande .
,, On remarque facilement qu'Hottinger est pressé
de passer au caractere moral et aux opinions de
Gessner. Il faut lire ce morceau tout entier dans
l'ouvrage même . Mais devrait- on s'attendre à trouver
chez un homme , doué du talent le plus doux , et
de l'imagination la plus passionnée pour la nature ,
cette humeur comique et satyrique qui se montrait
dans sa conversation , et dont le biographe cite
plusieurs traits avec éloge . L'abbé Bertola en avait
déja raconté beaucoup , dont au reste personne n'a
jamais entendu parler.
*
" Dans les remarques et dans les pieces justificatives
, placées à la suite de l'ouvrage d'Hottinger , on
trouve quelques-unes des premieres poésies de
Gessner. Nous avons remarqué particulierement un
petit morceau dans le genre anacréontique .
K 3
( 150 )
SCIENCES. CHIRURGIE.
Observations iatrockirurgigiqués , par Joseph Covillard ;
publiées par J. F. Thomassin . A Strasbourg , chez
F. G. Levrault.
COVILLLAARRDD vivait au commencement du dix-septieme
siecle , et pratiquait avec beaucoup de succès
à Montelimard sa patrie . La chirurgie venait d'être
pour ainsi dire renouvellée par Gui de Chauliac ,
Ambroise Paré , Fabrice d'Aqua-pendente , Fabrice
de Hilden , etc. Franco venait sur-tout de l'enrichir
de plusieurs opérations ingénieuses et savantes . En
relevant les erreurs de l'anatomie ancienne , et foulant
aux pieds le galénisme , Vesale avait déja fait
sentir qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles , et
que les autorités les plus respectées n'étaient véritablement
respectables qu'autant qu'elles se trouvaient
d'accord avec la nature . Les opérations chirurgicales
les plus importantes , qui depuis Paul d'Égine avaient
semblé ne devoir plus faire aucun progrès , commençaient
à s'appuyer sur une connaissance plus exacte
des parties , sur des vues plus saines de physique
générale , sur quelques apperçus un peu moins vagues
touchant la maniere d'agir des médicamens . C'est
dans ces circonstances que Franco trouva la méthode
de la taille au grand appareil latéral , et , par l'inspiration
d'un génie heureux , créa , dans un cas difficile ,
l'opération du haut appareil.
( 151 )
Covillard connaissait les découvertes de Franco ,
dont cependant il ne dit pas un mot , même dans l'ex
position des faits qui devaient le plus lui rappeller
son nom ; il ne fit que marcher sur ses traces dans
cette belle branche de la chirurgie : mais doué du
génie de l'observation , et du tact le plus heureux ,
il enrichit son art d'histoires de maladies , compa
rables pour l'exactitude à ce que les anciens nous
avaient laissé de mieux dans ce genre , et bien supċrieures
sans doute pour la partie manuelle des traitemens
. Cinquante observations , comme le remarque
très -bien l'éditeur , ont suffi pour le rendre immortel .
Mais , ces observations ne se bornent point aux
accidens que la pierre produit , et aux moyens curatifs
qu'elle exige . Covillard a rassemblé des faits pathologiques
sur les autres maladies chirurgicales les
plus graves , sur les opérations qui présentent le plus
de difficultés . Les enteroceles simples , ou compli
qués , les hydroceles , les cataractes , les staphylomes ,
les plaies de la tête , les fractures compliquées de
plaies , l'occupent tour-à-tour ; et il en éclaire le trai
tement par des exemples frappans et décisifs .
L'éditeur a joint ses propres remarques aux observations
de Covillard : il a même ajouté , à la fin du
recueil , deux mémoires intéressans ; l'un , sur le traitement
des abcès qui se forment dans le voisinage
de l'anus ; l'autre , sur l'extraction des balles qui
restent engagées dans les parties molles , ou dans les
os , à la suite des plaies d'armes à feu ( 1 ) . Ces remar-
( 1 ) Le cit. Thomassin a imaginé , pour leur extraction , un
nouvel instrument fort ingénieux.
K 4
( 152 )
ques et ces mémoires annoncent beaucoup de savoir
et de sagacité.
le
Pour ne rien laisser à desirer sur la lithotomie ,
cit. Thomassin a placé , à la suite des observations de
Covillard qui s'y rapportent , une histoire abrégée
des progrès de cette opération par le cit. Saucerote .
Quoique bien faite , elle est peut-être un peu courte
pour pouvoir donner une idée complette de toutes
les méthodes , et des changemens qu'on leur a fait
subir mais on y voit depuis Celse , jusqu'à Louis et
Desault , ce qu'ont tenté de plus important les grands
maîtres de l'art , dans la vue de les perfectionner ; et
le propre de ces tableaux est de fournir de nouveaux
points d'appui à la mémoire , pour classer et fixer les
connaissances qu'on a déja sur chaque partie d'une
science .
:
Le caractere de notre journal ne nous permet pas
d'entrer dans de grands détails sur les excellentes
choses contenues dans le livre que nous annonçons
ici. Mais nous ne saurions trop en conseiller la lecture
aux jeunes éleves , qui , en même tems qu'ils
s'efforcent de systématiser leurs idées , afin d'en faire
un ensemble dont les parties se rapportent , doivent
chercher à se garantir de l'esprit de systême , par la
contemplation assidue et judicieuse des faits particuliers.
( 153 )
1
GRAMMAIRE ET DÉCLAMATION.
La Prononciation française déterminée par des signes invariables
, avec application à divers morceaux , en prose
et en vers ; suivie de notions orthographiques , et de
la nomenclature des mots à difficultés . Par URBAIN
DOMERGUE , membre de l'Institut national , et profes
seur de grammaire générale à l'École centrale des Quatre-
Nations. Chez l'auteur , au Louvre , pavillon des Archives;
ou chez BARRET, libraire , rue Croix- des - Petits - champs,
n°. 133. Prix , 4 liv.
MALGRÉ la force de l'habitude et de la routine on
voit briller de loin en loin des esprits courageux qui
osent franchir les antiques barrieres . Leurs efforts ne
sont pas toujours couronnés d'un succès complet ;
mais on admire leur noble hardiesse , et l'on adopte
quelques- unes de leurs innovations machinalement ,
et sans vouloir même y consentir. Les réformes des
langues vivantes sont peut- être les plus difficiles de
toutes celles que l'homme savant peut entreprendre.
Une langue vivante est la propriété de plusieurs millions
d'hommes , qui la plupart ont vieilli en l'écrivant
et en la parlant ; comment espérer après cela de
les voir contracter une nouvelle habitude dans un
âge avancé ! Honneur donc à ceux que cette perspective
ne décourage pas !
Le naturaliste Adanson , écrivain qui est aujourd'hui
plus qu'octogénaire , montra le desir le mieux
prononcé de changer l'orthographe française , ou
( 154 );
plutôt de la réduire à la simple prononciation. Il
exécuta ce hardi dessein dans ses Familles des Plantes,
Il n'employa que les lettres qui sonnent dans la prononciation
, et en substitua de fortes , mais uniques
pour exprimer les sons qui sont écrits par plusieurs
lettres , telles le k pour que , etc. Le cit . Domergue ,
connu par de longs travaux sur la grammaire générale
et sur la grammaire française dont il a simplifié les
élémens , donne aujourd'hui la même preuve de courage
et de dévouement à la perfection de l'art qu'il
enseigne. Il a entrepris de déterminer par des signes
invariables la prononciation française. Si nous devons
avoir à gémir de ne voir son exemple suivi par
aucun écrivain , nous ne paierons pas moins le tribut
de louanges qui lui est dû à si juste titre .
Réunis en une seule famille , les Français , les Belges,
les habitans de la rive gauche du Rhin vont désormais
parler la même langue ; puissent-ils la prononcer
de même ! car nous avons dans nos différéns départemens
la funeste expérience d'une aussi belle langue
que la nôtre , défigurée par des prononciations aussi
bizarres que diverses . Le cit . Domergue fournit un
moyen sûr d'éviter cette dissonance en notant la prononciation
. Écoutons-le parler lui-même.
D - Les sons du langage sont représentés par des
signes qu'on nomme lettres ; le tableau de ces lettres
se nomme alphabet . Si l'alphabet était bien fait , si
chaque son était exprimé par un signe qui lui convint
toujours , qui ne convînt qu'à lui , la connaissance
de l'alphabet serait la clé de la prononciation. Mais
notre langue parlée a quarante élémens , et nous
n'avons que vingt- quatre lettres . Notre indigence est
( 155 )
t
manifeste , et cependant nous sommes prodigues ,
nous n'avons pas assez de signes pour vêtir chaque
son , et souvent un seul son accumule sur lui plusieurs
signes l'articulation ke s'exprime de cinq
manieres , parc , parg , par qu , par k , par ch ; canton ,
quittance, etc. Six caracteres sont au service de l'articulation
ses, c , e , sc , ss , t , salut céleste , etc ; hé ,
que dirai-je de la nasale an , qui emprunte à tort
et à travers , revêt , au rapport de Mamert Jussieu ,
ving-neuf formes différentes . Autant de signes que
de sons , ni plus ni moins , pour qu'il n'y ait ni indigence
, ni superflu . Application constante et exclusive
du signe au son , pour qu'il n'y ait ni double emploi ,
ni contradiction . SON SIMPLE , signe simple , pour
ne pas multiplier les êtres sans nécessité . Telles sont
les bâses de l'alphabet que je mettrai bientôt sous
les yeux du lecteur,
7
---
―
Le citoyen Domergue a fait graver des poinçons
pour sa notation ; comme nous ne les avons pas, nous
ne pourrons en donner une idée que par le moyen
de quelques descriptions . J'écrirai , dit- il , l'a aigu
tout simplement . - Je marquerai l'à grave de l'accent
que l'usage affecte à ce son . J'écrirai l'e muet tout
simplement. J'écrirai l'e muet fort et bref , qui est
un son simple , non par le signe composé eu , peuple ,
mais par un signe simple , qui est une chargé en
dessous d'un trait perpendiculaire . J'écrirai l'e muet
fort et long , beurre , par an e chargé aussi en dessous
d'un trait perpendiculaire , et surmonté d'un trait
horisontal. Je proscris l'accent circonflexe , parce
que le trait de longueur ou de gravité le zend inutile .
Le signe aspiratif ( semblable à l'apostrophe re-
-
( 156 )
tournée ) remplacera le h aspiré dans la haine ,
héros , etc.
Les bornes d'un extrait nous empêchent de donner
plus de détails sur ces nouveaux signes , ou plutôt
sur ces anciens signes chargés de quelques traits qui
les rendent susceptibles de remplacer plusieurs lettres
à la fois . On trouve dans cet ouvrage plusieurs morceaux
de prose et de vers écrits avec ces signes ;
tels que la Déclaration des Droits de l'Homme , les
Dispositions générales de la Constitution , des extraits
des Voyages du jeune Anacharsis , des extraits du
recueil intitulé , Mirabeau peint par lui- même , des
stances tirées d'une ode sur Dieu , des fragmens de
Guillaume-Tell , de Brutus , un hymne aux citoyens
de la ci-devant Normandie .
Ces exemples auraient dû se suivre , ou être relégués
, mais réunis à la fin de l'ouvrage. L'auteur s'est
défié sans doute de la constance de ses lecteurs , et il a
voulu se concilier leur attention en variant les sujets .
C'est pour cela sans doute qu'il a intercalé , entre
chaque exemple de prononciation notée , des petits
traités de grammaire . Nous croyons que cette intercalation
n'était pas nécessaire , parce que les lecteurs
assez frivoles pour avoir besoin de cet alléchement ,
ne feuilletent pas des livres aussi sérieux que ceux
de grammaire . Ce n'est au reste qu'une légere transposition
que l'on corrigera facilement à la lecture .
'
C'est encore , n'en doutons pas , la même considération
qui a porté le cit . Domergue à employer
la forme de dialogue pour defendre son systême de
prononciation notée , et à introduire sur la scene
eux personnages ridicules , Etymole et Rentinet. Tous
( 157 )
deux raisonnent conformément à leurs noms , l'un
plaide chaudement la cause des étymologies , et redoute
toute suppression de lettres qui ferait disparaître
l'analogie de notre langue avec celle des
Grecs ou celle des Romains . L'autre craint toute
innovation qui l'obligerait à changer ses vieilles et
cheres habitudes. Malgré ce léger défaut , qui prête
aux faiseurs de caricatures , le fond du dialogue est
percé philosophiquement , et présente un bon plan
pour amener l'uniformité de prononciation dans la
République , par le moyen de l'unité d'enseignement.
Le célebre Dolivet donna les premiers essais sur
la Prosodie française , matiere neuve jusqu'à lui ;
quoique Du Bartas et Desportes eussent compté des
vers mesurés comme ceux des Grecs et des Romains.
Mais la carriere qu'il a ouverte est vaste , et notre
auteur s'y exerce avec succès dans ses Regles générales
de la Prosodie française . Nous en extrairons quelques
articles qui renferment des anecdotes , ou des vues
neuves et piquantes . Dans désir l'é est fermé ,
parce qu'il vient du latin desiderium , privation de
l'astre favorable , et que le dé privatif ou dérivé du
latin , exige l'é fermé . Ch , gu , qu , conservent en
français la prononciation de l'hébreu , du grec , du
latin , d'où on les a tirés , lorsque les mots ne sont
employés que par les savans . Dès qu'ils entrent dans
le domaine de notre langue usuelle , ils subissent
la loi de la prononciation française ...... Magnétisme ,
avant Mesmer , avait la prononciation ferme . C'était
un terme technique ; il n'était employé que par les
physiciens . Depuis que tout le monde a parlé de
( 158 )
~
magnétisme , etc. croire : le changement du son
où en è s'est opéré sous le cardinal Mazarin . La difficulté
qu'avait une bouche italienne à prononcer
un son qui lui était absolument étranger , le lui fit
dénaturer , et les françoà , les angloà , ne furent plus
que des francè, des anglè. La cour d'Anne d'Autriche
se moula sur le favori ; la ville imita la cour.
Cependant la révolution ne fut pas complette : on
a toujours dit moà , roà , foà , loà , etc. Plusieurs
mots , après l'avoir perdue , ont repris leur prononciation
premiere , et de la prononciation italienne ,
je crẻ , endrè , frè , on est revenu à la prononciation
française , je croà , endroà , froà ; c'est même la
seule conforme au bon usage actuel . Une dame demandait
à Fontenelle s'il fallait dire , je crè ou je
croà. Je crẻ , répondit - il , qu'il faut dire je croà.
L'habitude lui dicta la premiere prononciation , et
la réflexion , la seconde .
On verra avec plaisir , dans ce recueil , un petit
traité de la Lecture des mots et des phrases . Qu'il y a
peu de bons lecteurs ! si cette disette vient de l'absence
des ouvrages élémentaires sur la maniere de
lire , cet opuscule y remédiera . Mais elle se fera
toujours sentir , si ce mot de l'auteur est vrai . — Saint
Augustin a dit aux chrétiens : Aimez Dieu , et faites
comme vous voudrez . Je suis tenté de dire aux lecteurs
Sentez , et lisez commé il vous plaira .
Voici cependant quelques observations qui seront
d'une grande utilité . Les mots sont soumis à deux
regles . La premiere est que les mots ordinaires sortent
avec clarté , aisance et précision ....... Il est une seconde
regle qui est dictée par le goût ; c'est d'ap(
159 )
>
―
-
puyer sur les mots saillans de la phrase , non- seu
lement pour rompre la monotonie , mais pour porter
à l'auditeur le trait qui s'adresse à son esprit , à sơn
imagination , à son coeur. - Lire une phrase , c'est
la ponctuer par la voix ; comme ponctuer une phrase,
c'est l'articuler par la ponctuation .... La virgule annonce
une petite pause ; le point et virgule , une
pause un peu plus grande , et ainsi proportionnellement
de celui-ci au deux- points , au point , au
petit et au grand alinéa . La virgule , avons - nous
dit , annonce une petite pause ; mais il y a souvent
des repos sans virgule , quoiqu'il n'y ait point de
virgule sans repos. Tout ce qui est fait pour être
prononcé , est du ressort de l'oreille , juge absolu .... '
Nous avons observé que l'oreille est blessée , lorsqu'en
lisant , on prononce plus de huit syllabes sans
prendre haleine . ( Cette observation est confirmée
par les repos des vers . ) Une attention qu'il faut
avoir , pour éviter les contre -sens , c'est d'embrasser
le plus de mots qu'il est possible , et de ne lire de
bouche qu'après avoir lu des yeux . Il est deux
défauts qui tuent la lecture : la cantillation et la
monotonie . La cantillation est ordinaire dans la lecture
des vers . Elle s'opere en partageant le mètre
en deux parties , et en élevant la voix sur la derniere
syllabe de chaque hémistyche .
--
Des notions ortographiques renferment le développement
du systême grammatical du cit. Domergue.
C'est à proprement parler une logique ; car tout y
est subordonné à l'ordre des pensées et à la valeur
locale des mots. Les anciennes grammaires disparaissent
devant celle - ci , qui réduit à cinq ou six
1
'( 160 )
les parties d'oraison. On ne peut rien extraire d'un
semblable traité , de même que du suivant , intitulé :
Nomenclature alphabétique des mots à difficultés . L'un et
l'autre doivent être lus et médités en entier.
Nous avons enfin une grammaire française , qui
n'est point calquée sur les grammaires latines
comme toutes celles dont nos ancêtres , dont nousmêmes
avons fait usage . On la doit au cit . Domergue.
Puissent ses efforts être secondés par la force du
gouvernement , et par la bienveillance de la nation !
SCIENCES ET ARTS.
Séance publique de l'Institut national.
LR 15 vendémiaire , l'institut a tenu une séance
dublique pour faire connaître ses travaux du dernier
i mestre de l'an IV. L'esprit d'économie qui préside
aujourd'hui aux finances de la République a empêché
que l'on ne fît à la salle de l'assemblée de l'institut
les réparations et les embellissemens qu'elle exige
pour son achevement . On s'était contenté de creuser
son sol d'environ deux pieds . Cet abaissement a
favorisé la propagation du son , et les lecteurs ont
été beaucoup mieux entendus que dans les deux premieles
séances . On a vu d'ailleurs avec plaisir les
superbes cariatides de Goujon , et les statues qui sont
placées dans les embrâsures des fenêtres , s'élever
avec dignité au-dessus des spectateurs . Ainsi , cet
abaissement sera une réparation durable , et non un
travail provisoire.
L&
( 161 )
le
La séance a été ouverte , selon l'usage , par les notices
des travaux des trois classes . Il n'y a eu aucune
notice de travaux de membres défunts ; la mort n'ayant
point exercé son empire sur l'institut pendant le
trimestre écoulé . A cette triple lecture a succédé
l'extrait d'un mémoire du cit. Bourgoing . Chargé
pendant long-tems des affaires de France , il a étudié
avec soin le climat et l'agriculture de l'Espagne . Son
Voyage dans cette contrée en fait foi . C'est aujourd'hui
des moutons d'Espagne et de leur naturalisation
en France qu'il a entretenu le public . L'excellence
de leur laine a été attribuée jusqu'ici aux voyages
qu'ils font tous les ans d'une province à l'autre . Ce
préjugé est entretenu par les grands et les riches
auxquels appartient ce droit de parcours , et par
gouvernement qui y trouve une ressource fiscale . Mais
quatre millions de moutons stationnaires , appartenans
à des particuliers non - privilégiés , et dont la
laine égale en bonté celle des cinq millions de moutons-
voyageurs , attestent l'inutilité des déplacemens .
L'agriculture , à qui ces passagers voraces portent un
coup funeste , réclame hautement contre cet inutile
et dangereux vagabondage . Il est donc de l'intérêt du
gouvernement espagnol , qui remplacera aisément ,
par quelqu'économie , les droits perçus sur les voyageurs
, de faire cesser cette émigration annuelle .
Trente ans d'expériences non interrompues ont appris
au cit. Daubenton , que les moutons de race
espagnole peuvent vivre et s'améliorer en France en
parquant l'été, et en vivant pendant l'hiver rassemblés
sous des hangars très- aérés . Puissent ces considérations
engager les cultivateurs français à se procurer
Tome XXV. L
( 162 )
des béliers d'Espagne qui réussissent si bien dans
nos contrées !
Le cit. Guyton a lu des recherches sur les propriétés
du diamant. Il a prouvé que cette substance , la plus
dure de toutes celles que nous connaissons , est formée
de carbone en très - grande partie . C'est une
chose merveilleuse de voir le carbone , cette substance
fugace et volatile , acquérir par la force de la
combinaison une dureté presqu'incalculable .
Le citoyen Levesque , auteur de la plus grande
partie du Dictionnaire des Beaux- arts dans la nouvelle
Encyclopédie , a lu des recherches sur les progrès
successifs de la peinture chez les Grecs . Les artistes grecs
ont parcouru toutes les périodes de l'art de peindre ;
depuis l'époque où , dans son enfance , il indique
seulement les objets par des traits informes , jusqu'à
celle où il réunit tous les moyens de plaire . Les
Grecs se figuraient les Dieux sous une forme humaine ;
mais ils leur prêtaient une beauté dont l'homme ne
présente qu'une faible image . Les statuaires , qui se
proposaient sur- tout pour objet la représentation
des Dieux , s'étudierent donc à les caractériser par
une beauté si parfaite , qu'on en chercherait en vain
le modele sur la terre , ce qui lui a mérité le nom
d'Idéale . Les peintres , imitateurs des statuaires , subordonnerent
à la beauté des formes , à la justesse
de l'expression , les autres parties de l'art ; celles par
lesquelles il étonne les yeux sans parler à l'ame.
Pourrions -nous douter que les peintres grecs aient
supérieurement réussi dans la partie capitale de l'art ,
le beau expressif , quand nous savons que , par elle ,
ils ont charmé le peuple le plus sensible et le plus
( 163 )
ami de la beauté ; quand nous voyons que les statuaires
, dont ils furent les émules , y ont tellement
excellé , que leurs ouvrages font le désespoir des
plus habiles modernes ? Quand donc on conjecturerait
, quand on parviendrait même à prouver que les
peintres grecs ont été inférieurs aux modernes dans
quelques parties , on serait en droit de leur accorder
encore la supérioté , parce qu'ils ont excellé dans la
partie supérieure de l'art . L'expressif et le beau
dans la nature humaine , telle était la principale ,
on pourrait dire l'unique étude des peintres grecs.
Prestiges de couleur , effets piquans de clair- obscur ,
contrastes recherchés , abondance et mouvement de
composition , luse d'ordonnance , chaînes de groupes
multipliés , charlatannerie du pinceau , tel fut trop
généralement l'objet de celles des modernes . Avec
égalité de succès , refusera- t-on la palme à ceux des
artistes dont l'objet fut le plus sublime ?
Le citoyen Baudin a lu l'extrait d'un mémoire éténdu
sur les clubs , dans lequel , après avoir remonté à l'origine
des assemblées qui portaient ce nom , avant la révolution
française , il examine quelle a été l'influence
des sociétés populaires , avant et pendant le gouvernement
révolutionnaire , les services qu'elles ont rendus
, les reproches qu'on leur a faits , leur doctrine ,
leur organisation , leur pouvoir.
Il approfondit ensuite la question de savoir si le
tribunat est une institution nécessaire parmi nous ,
et si ce ministere peut être rempli par les clubs ? Il
se décide pour la négative sur ces deux points.
Un grand ouvrage s'acheve sous la direction du cit.
Prony ce sont des Tables du cadastre de la France ,
L2
'( 164 )..
formées sur la population et l'étendue du territoire .
Elles sont calculées , si l'on peut s'exprimer ainsi ,
en manufacture . Leur impression s'acheve ; formée et
exécutée pendant les troubles de la révolution , cette
vaste entreprise fera pressentir aux étrangers ce que
pourra la République dans les tems tranquilles . On
y trouvera, 1 ° . une table de sinus naturels , calculés
avec 22 décimales exactes pour chaque dix- millieme
du quart de cercle . 2º . Les tangentes naturelles avec
pareil nombre de décimales de centieme en centieme .
30. Les logarithmes des sinus et tangentes pour chaque
cent-millieme du quart de cercle , avec 12 décimales .
4°. Les logarithmes- rapport des arcs aux sinus et des
tangentes aux arcs pour les 5 premiers centiemes du
quart de cercle , avec le même nombre de décimales .
5º. Les logarithmes des nombres depuis jusqu'à
200,000 avec 12 décimales . 6º . Un recueil de tables
astronomiques calculées en centiemes .
Les maladies des arbres ont fixé l'attention de
quelques physiologistes , entre lesquels Duhamel
tient le premier rang. Premier des chymistes , le cit.
Vauquelin a examiné et analysé la sanie des ormes.
Il s'est ouvert une carriere nouvelle . L'importance
de ce mémoire exige que nous en donnions un extrait
étendu . Nous le donnerons .
Le cit. Monvel a récité deux fables de sa composition
, qui ont été vivement applaudies.
Le cit. Bitaubée a lu l'extrait d'une Analyse des Politiques
d'Aristote , ou de ses principes sur le gouvernement.
La profondeur d'Aristote , sa concision , exigent
une attention soutenue pour saisir le fil de ses pen(
165 )
sées . L'auteur de ce mémoire croit , malgré le sentiment
d'un littérateur célebre ( Barthélemy ) , que ce
traité nous est parvenu , si-non en entier , dumoins
dans un ordre méthodique . Il a pensé qu'une analyse
des principes d'Aristote sur le gouvernement ,
accompagnée de quelques observations , pourrait
a'être pas inutile à ceux qui desirent étudier cet
ouvrage , l'un des plus estimés de cet homme universel
; où la concision d'un législateur est unie à la.
profondeur d'un philosophe , et pour la pleine intelligence
duquel on a peu de secours . Les paralleles
que fait Aristote entre les gouvernemens qu'il
avait sous les yeux , ses principes sur l'art de gouverner
, offrent une étude utile et curieuse au littérateur
et au politique , répandent du jour sur les
causes des révolutions de ces gouvernemens , font
connaître la marche et les progrès de l'esprit humain
dans l'institution des sociétés civiles. L'histoire
fournit des éclaircissemens à plusieurs propositions
de ce traité , parmi lesquelles il en est qui ,
étant rapprochées de l'histoire , y répandent de la
lumiere à leur tour.
Le cit . Légouvé a récité une piece de vers sur la
Sépulture. Nous la donnerons en son entier.
Les cit. Fourcroy et Vauquelin , qui s'occupent en
commun , depuis plusieurs années , de l'analyse des
matieres animales , ont fixé l'attention des auditeurs
sur deux états du phosphate. de chaux , sur l'analyse de
la base des os , et sur la préparation du phosphore. Ils
ont déterminé la nature comparée de l'acide phosphorique
provenant immédiatement de la combustion
du phosphore , et du même acide retiré du
L 3
( 166 )
phosphate de chaux , ou de la bâse des os par l'action
des acides minéraux . Après avoir établi cette
différence sur des caracteres bien prononcés , les
deux chymistes en ont déduit plusieurs inductions
utiles aux phénomènes de l'économie animale . Ils
proposent de décomposér le phosphate acidule de
chaux par le carbonate d'ammoniaque , de maniere
à obtenir facilement du phosphore , en chauffant le
phosphate d'ammoniaque , épaissi par l'évaporation
avec le phosphore. Par ce moyen , au lieu de retirer
seulement quatre à cinq parties de phosphore
de cent parties d'os calcinés , comme on l'a fait
jusqu'ici , on pourra en extraire quinze à seize parties .
1
Le cit . Ducis a terminé la séance par la lecture
d'une Épître contre le Célibat . La plus pure morale
brille dans cette piece , où l'on remarque plusieurs
heureuses imitations d'Horace , poëte à - la- fois lė
plus moral et le plus immoral de l'antiquité . ( Voyez
page 174. )
Notice des travaux de la classe des Sciences morales et
politiques , depuis le 15 messidor dernier ; par JOACHIM
LEBRETON , secrétaire ,
LE citoyen Cabanis qui avait commencé dans le
premier trimestre des travaux de l'institut , la lecture
de ses considérations générales sur l'étude de l'homme ,
et sur les rapports de son organisation physique
avec ses facultés morales et intellectuelles , l'a continuée
.
Il avait établi que les deux grandes branches de
la science de l'homme partent du même tronc , et
( 167 ) ,
que ce tronc est la connaissance des facultés physiques
de l'homme : que les philosophes anciens qui
avaient cultivé la philosopie rationnelle , dès son origine
, avaient été physiologistes ou médecins que
les philosophes modernes qui l'ont régénérée et qui
lui ont donné un caractere d'évidence et d'utilité
pratique , qu'elle n'avait point eu avant eux , ont
puisé dans l'étude de la médecine , et dans des
observations de physiologie , leurs idées fondamentales
et leurs principes féconds .
Le citoyen Cabanis passant de la conséquence qui
résulte de ces faits , aux observations qui naissent de
l'examen des choses en elles-mêmes , remarque que
les anciens étaient arrivés sur la route de la vérité ,
en reconnaissant que le tempérament , l'âge , le sexe ,
le climat ont une action marquée sur les dispositions
et les habitudes morales . Si leur doctrine , leur division
des tempéramens ou leur maniere de philosopher
ont provoqué de fortes objections , il pense
que les rectifications que l'on a déja faites et celles
que peut faire encore donnent les moyens de
résister à ces objections , et que l'on résoudra une
grande partie des difficultés que ce sujet présente ,
en déterminant avec plus de soin , dans leurs diverses
circonstances , l'influence respective de certains organes
, les sympathies particulieres qui en résultent ,
les concentrations de la sensibilité , et en soumettant
▲ un nouvel examen les influences de l'âge , du sexe
du climat , de l'état de santé et de maladie .
l'on
Après avoir prouvé que la physiologie , autrement
la connaissance de l'homme physique , fournit des
bâses nécessaires à l'analyse des sensations , l'auteur
L 4
( 168 ) .
affirme qu'elle prête à la morale une lumiere et des
secours non moins essentiels ; car la morale est fondée
sur les rapports des hommes entr'eux , leurs rapports
sont fondés sur leurs facultés , et leurs facultés sur
leurs besoins qui sont physiques ou moraux .
Pour pénétrer dans l'étude de cette science de
l'homme , le citoyen Cabanis s'est tracé une série de
points de vue physiologiques qui se rapportent à
l'analyse des sensations et à la morale , et qu'il range
sous les chefs suivans :
1. Histoire des sensations .
2. Influence des tempéramens .
3. Influence des âges .
4. Influence des sexes .
5. Analyse de la sympathie.
6. Hygienne philosophique.
7. Action que la médecine
peut exercer sur le moral.
Il a déja lu à la classe les quatre
premiers
chefs , traités
avec étendue
, et il se propose
de lui commu- niquer
les trois autres .
Le citoyen Delile de Sales a lu un morceau sur un
code du bonheur.
Le citoyen Roederer a communiqué des observations
sur les deux élémens qui composent l'amour ,
le desir et la curiosité ; sur deux autres élémens de la
Sociabilité humaine , l'imitation et l'habitude . Sur
la rentrée des armées à la paix , et sur le prétendu
danger de leur licenciment.
-
Le citoyen Baudin a lu un mémoire sur les clubs .
Le citoyen Dyanniere , membre associé , a adressé
à la classe des observations sur quelques - uns des
effets des lois prohibitives et réglementaires . Le
!
( 169 )
même membre avait précédemment lu deux mémoires
dans lesquels il démontrait cette vérité qu'on ne saurait
trop représenter , c'est que le régime prohibitif
est opposé à tout bon systême d'économie politique
.
Le citoyen Bourgoing , membre associé , a lu un
mémoire sur les moutons d'Espagne , et sur les
moyens de les naturaliser en France .
Le citoyen Anquetil a lu trois mémoires histo
riques. Le premier a pour objet les ligues du Rhin ,
suite de la paix de Westphalie ; ces ligues sont au
nombre de trois , savoir ; celles de 1651 ' , 1658 et
1663.
L'auteur expose leurs causes , leurs motifs , leur
but , ce qu'elles ont coûté à la France de démarches
et d'argent pendant les 16 années qu'ont duré les
négociations .
Le second mémoire qui est intitulé , Introduction
au Traité des Pyrénées , présente une indication de
tous les traités entre les maisons de France et d'Autriche
, depuis le commencement de leur rivalité , et
la paix de Noyon , en 1516 , jusqu'à la paix des Pyrénées
, en 1659 .
1
Le troisieme est un apperçu de la maniere dont
est traité un ouvrage très - étendu que l'auteur est
prêt de livrer à l'impression , et qui a pour titre :
Tableau Historique de l'Univers.
Le citoyen Mentelle a exposé une série de questions
relatives à la géographie et à la statistique qu'il
propose de faire résoudre , soit par les correspondances
que l'institut va établir avec tous les hommes
qui peuvent fournir des lumieres utiles aux sciences
(·170 )
et à l'humanité , soit par les agens dans les pays
étrangers.
Le citoyen Gosselin a continué la lecture des Recherches
sur les connaissances des anciens dans le
golfe Arabique . Il a été rendu compte des premieres
sections de ce mémoire , dans la derniere séance
publique .
La troisieme section a pour objet la ville de
Tharsès où se rendaient les flottes de Salomon , et
qui fournissait aux Tyriens et aux Juifs quelques
objets de commerce.
Parmi les questions secondaires que renferment
les trois sections dont la classe a entendu la lecture ,
l'auteur traite de l'expédition d'Elius Gallus en
Arabie , sous Auguste , et cherche jusqu'où il a
pénétré.
Il traite aussi de la chronologie des rois Hémiarites ,
dont il fixe quelques époques , telle entr'autres que
celle du déluge de Mareb , si célebre parmi les Arabes,
et sur lequel le consul de la République à Mascat
pourra prendre des renseignemens positifs , d'après
les différentes données que le travail du citoyen-
Gosselin lui présentera.
Les deux autres sections de ce mémoire intéressant
pour la géographie ancienne , renferment les connaissances
que les Grecs ont eu du golfe Arabique
depuis le siecle d'Alexandre jusque sous Justinien ;
mais elles n'ont pas encore été communiquées à
la classe.
Le citoyen Fleurieu a lu un examen critique des
relations du voyage autour du monde , fait en 1721
et 1722 , par l'amiral hollandais Roggewein .
( 171 )
}
Les relations de ce voyage n'avaient présenté jusqu'à
présent qu'une obscurité impénétrable ; et tout
le travail des géographes n'aurait pu dissiper ces
ténebres , si le célebre James Cook n'eût retrouvé
l'isle de Paques et l'un des grouppes que l'amiral
hollandais avait découvert dans sa traversée du grand
Océan équatorial , situé entre l'Amérique et l'Asie .
C'est en s'appuyant sur ces deux points , dont la
position géographique a été déterminée astronomiquement
par le navigateur anglais , et confirmée par
notre compatriote Lapeyrouse , que le citoyen Fleurieu
est parvenu à fixer , par approximation , et de
proche en proche , la position de toutes les découvertes
de Roggewein .
Il résulte de l'examen qu'il a fait du voyage de cet
amiral et de ceux de tous les navigateurs de notre
tems , qu'à l'exception de deux points , toutes les
découvertes du navigateur hollandais ont échappé
aux recherches des voyageurs modernes.
Le citoyen Fleurieu démontre en même- tems ,
contre l'assertion des géographes anglais , que l'isle
de Paques n'est point la terre de Davis ; que le labyrinthe
de oggewein n'est point l'isle du Prince - de-
Galles du commodore Byron ; que l'Archipel de
Bauman , de l'amiral hollandais , n'est pas l'Archipel
des navigateurs de Bougainville ; que les isles .
que Roggewein a supposées être celles des Cocos
et des traîtres de le Maire et de Schouten , ne sont pas
ces isles , et que celles de Thienhoven et Groningue
ne peuvent pas être la Santa- Cruz de Mendana.
Le travail du citoyen Fleurieu à rempli deux objets
importans le premier de donner aux découvertes
( 172 )
ae Roggewein des positions présumées , assez approchantes
de la situation qu'elles doivent avoir , pour
diminuer considérablement les dangers de la navigation
dans une mer semée d'isles basses , formant
des grouppes ou des archipels qui ne peuvent être
apperçus que d'une très -petite distance :
Le second , de rendre à chaque nation maritime
la part qui lui revient dans les découvertes du grand
Océan équatorial .
Le citoyen Villeterque , membre associé , a lu un
morceau ayant pour titre : Hypothese fondée sur une
ancienne question.
La classe des sciences morales et politiques qui
pense comme tout l'institut , que sa premiere gloire
est d'être utile à la patrie , a cru devoir s'occuper de
la grande question des secours publics , considérés
sous les rapports de la science sociale et de l'économie
politique. Avant d'en faire l'objet de ses discussions
philosophiques , elle a invité deux citoyens connus
pour avoir sur ce sujet beaucoup de lumieres de théorie
et de pratique , à lire dans son sein ceux de leurs
travaux qu'ils jugeraient pouvoir seconder mieux le
zele de la classe . En conséquence , les citoyens Thouret
et Monlinot sont venus lui donner une premiere communication
de deux mémoires , l'un sur les Enfans-
Trouvés , et l'autre sur les bâses des secours publics.
( 173 )
"
MÉLANGES.
LETTRE AU REDACTEUR.
CITOYEN,
En rapportant dans votre avant-dernier numéro les
discours prononcés aux deux conseils par la députation
de l'institut national , et les réponses des deux
présidens , vous avez oublié une circonstance qui mérite
d'être connue , parce qu'elle peint fort bien le
régime dont nous sortons , et les idées qu'il a laissées
dans la plupart des têtes . Lorsqu'on a demandé
au conseil des Anciens , l'impression des mémoires
remis par l'institut , le cit . Barbé-Marbois , au grand
étonnement de toute l'assemblée , a dit : « Qu'avant
de livrer à l'impression ces mémoires , ils devaient
être examinés par une commission qui en ferait son rapport
au conseil. Nous devons , a -t- il ajouté , avant de
donner une sorte d'approbation à ces cahiers , en les
faisant imprimer , les connaître , afin d'assurer à la nation
qu'ils sont dignes d'elle. Cette proposition a été
rejettée unanimement , et l'impression a été ordonnée.
:
Il était difficile de proposer une plus risible cen
sure que cette commission d'examinateurs . Les prétentions
ministérielles de l'ancien régime n'ont jamais
été si loin en ridicule . Le gouvernement qui faisait
imprimer chaque année les mémoires des académies ,
let laissait à elles- mêmes le droit d'examen et de
censure , parce qu'il savait tres -bien qu'il ne pouvait
( 174 )
être raisonnablement exercé que par elle , qu'il ne
pouvait l'être utilement que par des hommes qui regardent
leur gloire comme une propriété solidaire ,
et que des savans ne peuvent avoir pour censeurs
que leurs pairs. Il suffit de réfléchir un peu sur ce
qu'est un corps littéraire , et ce qu'est un corps législatif,
pour sentir que des législateurs ne peuvent
se mêler de pareilles choses que lorsqu'ils ont envie
de se faire moquer d'eux , et par les savans qu'ils prétendent
examiner , et par le public au profit de qui
ils examinent . Les travaux scientifiques n'ont nullement
besoin de l'approbation d'un corps, législatif.
L'estime publique ne se décrete pas. Les savans ont
dans leur génie ou leur talent , et ne trouvent que là
la garantie de leurs succès , de leur utilité , et de
l'approbation générale . Le juge commun des législa
teurs et des savans , c'est le public . Mais si ce public
n'a aucune confiance en l'opinion des législateurs
qui jugent les savans , il a souvent recours au jugement
de ceux - ci pour savoir ce qu'il doit penser
des autres . On a vu avec plaisir le conseil des Anciens
pénétré de ces idées , lorsqu'il a rejetté à
l'unanimité la demande de Barbé-Marbois .
POÉSIE.
DISCOURS en vers contre le Célibat.
Quid leges sine moribus vane proficiunt ?
HORACE , liv . III , ode 24.
To1 , par qui nous vivons , nous chérissons le jour ,
Sentiment enchanteur , que l'on appelle Amour ,
( 175 )
Quand tout plaît , s'embellit , s'anime par tes charmes ,
Faut- il qu'un nom si doux inspire les alarmes !
Ce coeur si calme encor , mais prêt à s'enflammer ,
De quels tourmens bientôt il va se consumer !
A peine entrevoit- il ce bonheur qu'il soupçonne ,
Qu'il doute , espere , craint , transit , brûle , frissonne .
Mais à ces prompts transports , à ces voeux effrénés ,
Tous les coeurs amoureux ne sont pas condamnés .
Regardons ces bergers ravis sous ces ombrages ,
D'habiter du Poussin les touchans paysages ,
Qui de nous ne voudrait soupirer avec eux ?
La vertu fait sur - tout le plaisir de leurs feux .
Oui le ciel qui dans nous la grave en traits de flamme ,
A fait de la vertu la volupte de l'ame ;
Et cette volupté qui se mêle à l'Amour ,
Y porte un nouveau charme , et l'y puise à son tour.
Heureux qui dans soi -même a laisse l'innocence
Entre l'ame et les sens former cette alliance !
Il n'a plus qu'à jouir dans un accord si doux ,
Des deux biens les plus chers que le ciel fit pour nous.
Philémon et Baucis tous deux les éprouverent ;
"
Tous deux jusqu'au tombeau tendrement ils s'aimerent.
Aussi par Jupiter leur toît fut protégé ;
Leur toît , après leur mort , en temple fut changé .
On voit encor leur clos ; la source jaillissante ;
Le jardin où courait leur perdrix innocente ;
Leurs vases les plus chers , d'argile et non d'airain ,
Qu'à l'hospitalité faisait servir leur main ;
Leurs Pénates entiers , paternel héritage ;
Leur table dont les pieds du tems marquaient l'outrage .
Que couvraient par honneur les fleurs de la saison ,
Quand le maître des Dieux soupa chez Philémon .
Quoi , me dit un censeur , viens-tu par ce langage ,
En faveur de l'Amour , prêcher le mariage ,
Et vanter , en t'armant d'une triste vertu ,
L'autsérité des moeurs ? -Oui , sans doute . Et crois- tu ,
Pour diffamer le vice et ses noires maximes ,
Si je tenais ici la liste de ses crimes ,
Que mon vers courageux , osant la dérouler ,
Toi- même , à cet aspect , ne te fît pas trembler?
Ecoute quand les vents de leur coupable haleine ,
Favorisant Paris et la parjure Hélene ,
Loin de Sparte emportaient leurs perfides vaisseaux ,
Ecoute ce qu'alors Nérée , au sein des eaux ,
( 176 )
Criait au ravisseur enchanté de sa proie :
Tu la tiens , insensé ; tu pars . Mais devant Troye ,
Vingt peuples et vingt rois , pour la redemander ,
Avec mille vaisseaux sont tout prêts d'aborder .
,, Tu n'échapperas point à ton juste supplice .
,, Dėja sont descendus Agamemnon , Ulysse ,
" Achille et Ménélas et Teucer et Nestor .
39
99
La Grece est là. Crois-tu , quand l'intrépide Hector
Cent fois du des Grecs fera fumer la terre , sang
Crois-tu qu'avec les sons de ta lyre adultere ,
,, Et Vénus dont ta voix t'assura les secours ,
,, D'Ilion assiégé tu défendras les tours ?
" Que de maux et de pleurs , Pâris , sont ton ouvrage !
,, Mais Diomede accourt , il accourt ; et sa rage
,, Cherche , écume , menace , et va te découvrir .
,, Tu le vois . Tel un cerf , que la peur vient saisir ,
" A l'aspect d'un lion a déja pris la fuite .
L'heure viendra pourtant , les Parques l'ont prédite ,
" L'heure où , vaincus sans peine , et vainement armés ,
Tes bras , tes beaux cheveux , encor tout parfumés ,
" Des cruels champs de Mars essuieront la poussiere .
Regarde auprès de toi Tysiphone et Mégere ;
,, Vois tous ces corps épars , tes sinistres amours
Sur l'Europe et 1 Asie appelant les vautours ;
" Priam , Hecube , Hector , Cassandre , Polyxene ,
,, Pour ta cause égorgés , ou mourant dans leur chaîne ;
,, Et ta patrie en cendre , et ce long souvenir
Qui va , de siecle en siecle , effrayer l'avenir. "
Je n'ai point , diras-tu , provoquant ta colere ,
Prétendu lâchement excuser l'adultere ;
Mais si j'ai fui l'hymen pour toi si précieux ,
Dois - je enflammer ta bile ? et serai - je à tes yeux
Un mortel sans vertu , sans morale ? Au contraire ,
Je te crois un honnête , un doux célibataire ,
-
Que d'un noeud plein d'attraits , trop souvent profané ,
Les vices de ton siecle ont sans doute éloigné ,
!
Tel qu'en ses vers charmans nous l'a peint d'Harleville .
Hé bien donc par l'ennui ramené dans la ville ,
Quittant nonchalamment ton bonnet de velour ,
Tu vas aller tout seul bailler au Luxembour.
Qui sait si caressant ta langueur et ton âge .
Dans ton hymen prochain lorgnant ton héritage ,
Quelque madame Evrard n'a pas dans ses desseins ,
Deja donné la chasse à tes nombreux cousins ?
Mais
( 177 )
-
Mais enfin raisonnons : tes cheveux qui blanchissent ,,
De la course du tems chaque jour t'avertissent.
Déja vient la faiblesse , et ta vigueur a fui .
Ta santé veut des soins ; ta main veut un appui.
Que dix fois la Balance ait ramené septembre ,
Te voilà seul et vieux . Je te vois dans ta chambre ,
De gouttes , de neveux tristement assiégé ,
Et dans la léthargie un beau matin plongé .
Eh ! qui te répondra que ton valet peut-être ,
N'ose sous tes habits faire parler son maître ?
Je t'entends au réveil te récrier en vain ,
Contre un faux testament qu'aura dicté Crispin .
Des vieux garçons mourans , des vieux célibataires
Les fripons , de tout tems , sont nés les légataires .
Mais suis-je donc , dis-tu , dans ce triste abandon ?
Quoi ! personne pour moi ne s'intéresse ? Non .
Telle est , telle est ma loi , te répond la Nature ,
Tu repoussas mes dons , je venge mon injure.
Tu voulus vivre seul , dévore donc l'ennui
Du désert dont l'horreur t'environne aujourd'hui.
Demande à ce désert de t'aimer , de te plaindre.
Mais tourne ici les yeux vois doucement s'éteindre
Sans crainte , sans remord , ce vieillard vertueux
Qu'entourent en pleurant ses fils respectueux .
Il donna pour tribut aux siens , à sa patrie ,
Soixante ans de travaux , de vertus , d'industrie.
Il n'a point seul , à part , sur un plan dangereux ,
En dépit de mes lois , voulu se rendre heureux .
C'est moi qui , sans éclat , sans livre , sans systême ,
Sans parler de bonheur , sans qu'il y songeât même,
A ce bonheur si pur , l'ai conduit par la main.
Il vécut courageux , patient , juste , humain ;
Il suivit sans effort cette agréable route.
Ce n'est pas la vertn c'est le vice qui coûte.
Au banquet de la vie admis pour quelque tems ,'
Il laisse sans regrets sa place à ses enfans.
•
Pourquoi , pourquoi l'Amour a- t- il reçu ses armes ,
Tant de graces , d'attraits , de puissance et de charmes ?
Pourquoi le tendre hymen rassemble-t-il pour vous
Les rapports , les besoins , les devoirs les plus doux ?
Est-ce afin qu'ennuyé , sauvage , solitaire ,
Sans but , l'homme un moment végete sur la terre ;
Et stérile habitant , laisse vide après lui
Ce fécond univers dont il n'a pas joui !
Tome XXV. M
( 178 )
1
Sans l'hymen , sans ses fruits , sans ce précieux gage ,
Dans vos jeunes enfans verriez -vous votre image ?
Au moment qu'une mere enfin a mis au jour
Le don , ce don si cher d'un mutuel amour ,
Regarde son souris sur ses levres charmantes ,
De plaisir , de douleur encor toutes tremblantes ,
Son époux suit de l'oeil ce souris fortuné.
D'on leur vient cette joie ? Un enfant leur est né.
Qu'Edipe offre à tes yeux son auguste misere ,
Tu le plaindras bien plus , si le ciel t'a fait pere .
Mais si sa fille est là , consolant ses malheurs ,
Malgré toi dans l'instant tu sens couler tes pleurs.
Est-il avec Orphée , un coeur qui ne gémisse
A ces cris déchirans : Euridice ! Euridice !
-
A l'amour , à l'hymen , oui l'homme est destiné ;
Sous son joug enchanteur il veut être enchaîné .
Pour lui , du vrai bonheur ce joug même est le gage ;
A sa vertu plus ferme il assure un ôtage.
Sans lui tout le tourmente , ou la langueur l'abat.
De l'affreux égoïsme est né le célibat.
Mais son joug plus pesant venge le mariage .
Dans le vice une fois l'homme à peine s'engage,
Qu'il n'est plus dans ses fers qu'un esclave agité ;
Et pour vivre plus libre , il perd sa liberté.
Ce discours te surprend , t'embarrasse et t'attriste .
Mais voici qu'il me vient un autre antagoniste ,
Un franc célibataire , égoïste achevé ,
Aimable , jeune encor , dans l'aisance élevé .
Je suis libre , dit-il ; et la loi juste et sage
N'a forcé jusqu'ici personne au mariage.
Qu'un autre aime ses fers , j'y consens . Mais pour
J'entends vivre et mourir sans engager ma foi.
moi
Fort bien. Je te comprends. Sans peine , sans alarmes ,
Pour toi la vie est douce , et le jour a des charmès .
Déja , pour te nourrir , tenant son aiguillon ,
Le laboureur actif commence son sillon .
Déja mille ouvriers , quand tu vois la lumiere ,
Pour t'offrir ses métaux , descendent sous la terre ,
C'est pour tes goûts oisifs que l'art dans ces momens
Dessine ce tableau , polit ces diamans ;
Que le génie invente et redouble ses veilles ,
Pour charmer ton esprit , tes yeux et tes oreilles .
Lorsqu'enfin nos guerriers , tant de fois triomphans ,
Défendent tes foyers , nos femmes , nos enfans ,
( 179 ).
La loi veille à ta porte , et met , par sa prudence ,
Ta richesse , tes droits , tes jours en assurance ;
Et tu trouve très - bien , dans ton facile emploi ,
Qu'on seme , qu'on travaille , et qu'on meure pour toi.
Mais pour tant de bienfaits qu'autour de toi rassemble
La Nature , le Ciel et la Patrie ensemble ,
Que leur donnes- tu ? Rien . Pour prix de leurs bienfaits ,
Tu choisis tes plaisirs , tu respires en paix.
Mais cet esprit charmant , ces graces dont tu brilles ,
Ont peut-être déja désolé vingt familles ,
Séparé de sa femme un malheureux époux ,
Des traits du désespoir percé son coeur jaloux ;
Ont , après son trépas , réduit à la misere
Ses enfans orphelins du vivant de leur mere
Qui , trahie à son tour , dans l'opprobre et les pleurs ,
Payera de courts plaisirs par de longues douleurs .
Qui sait , car possédé de feux illégitimes ,
Un libertin bientôt ne compte plus les crimes , }
Qui sait si , poursuivant de timides appas ,
Peut-être en cet instant tu ne tenterais pas ,
Sous l'espoir d'un hymen promis avec mystere ,
D'enlever en secret une fille à sa mere ?
Mais que dis-je , en secret ? C'est la publicité ,
C'est l'éclat qui sur- tout plaît à ta vanité ,
Voilà du célibat l'esprit et la maxime :
Je jouis aujourd'hui ; demain que tout s'abyme .
Que le néant sur moi traîne tout après lui.
Oh ! quand le noir chagrin , quand l'incurable ennui ,
T'assiégeant de dégoûts , de craintes , de tristesses ,
Répandront- ils sur toi leurs vapeurs vengeresses !
Mes voeux sont accomplis . Par la satiété ,
Au défaut du remords , je te vois , tourmenté ,
Aigri par l'impuissance , usé par la molesse ,
Mort avant le trépas , vieux avant la vieillesse ,
Dans ton ame indigente appeler le plaisir ,
De la Nature avare implorer un desir ,
Et seul sur cette terre à tes regards flétrie ,
Sans la trouver jamais , chercher par-tout la vie .
Ou bien si , plus actif, superbe , ambitieux ,
Pour grossir tes trésors , pour éblouir nos yeux ,
A des projets hardis tu commets ta fortune ,
Soudain de créanciers une foule importune
Venant à t'assaillir , sans crédit , ruiné ,
D'amis voluptueux bientôt abandonné ,
M
( 180 )
Mais voulant avec art , sous un ris infidelle ,
D'un malheur trop certain démentir la nouvelle ,
A ton dernier festin , je te vois l'air joyeux ,
Parmi les vins brillans , les mots ingénieux ,
Les chants , les jeux , les fleurs , le luxe des orgies ,
L'éclat des diamans , des cristaux , des bougies ;
Promenant tes regards sur vingt jeunes beautés ,
Quand le morne dégoût s'assied à tes côtés ,
Quand la mort tient ta coupe, y boire avec ivresse
Du désespoir qui rit l'effroyable allégresse .
Mais lorsqu'en nous charmant , l'aurore , de retour
Dans tes yeux consternés , a fait rentrer le jour ,
Je te suis dans ta chambre ; et là , seul , en silence ,
Maudissant le soleil , détestant l'existence ,
Je te vois , pour tromper la fortune en courroux ,
Croyant que tout s'éteint , que tout meurt avec nous ,
Armer tranquillement d'une amorce homicide ,
Le fatal instrument d'un affreux suicide ,
L'approcher de ton front qui dans quelques momens ....
Le coup part.... Malheureux ! tu n'avais point d'enfans !
Non , tu n'en avais point ! On ne voit point les peres
Se donner le trépas pour finir leurs miseres .
Un pere infortuné , du moins dans ses douleurs ,
Leve les yeux au ciel , laisse couler ses pleurs .
Gémit-il sous le poids de la triste vieillesse ?
Sa compagne pour lui s'émeut et s'intéresse ;
Sa tendresse inquiette a prévu ses besoins ;
Il compte sur son coeur , en recevant ses soins ,
Il met encor sa main dans cette main chérie ;
Il jette avec plaisir un regard sur sa vie .
Tous ses jours n'ont été qu'un tissu de bienfaits ;
Il voit dans ses enfans les heureux qu'il a faits .
Si son fils est ingrat , si son fils l'abandonne ,
Dans sa fille peut- être il trouve une Antigone ,
Sur ce bras qui lui reste , il aime à s'appuyer ;
Ces larmes qu'il répand , il les sent essuyer.
Ou bien si le remord , toujours inexorable ,
Tremblant à ses genoux ramene le coupable.
Je l'apperçois déja se laissant entraîner ,
A l'exemple du ciel , tout prêt à pardonner.
Rien peut- il épuiser la tendresse d'un pere ?
Nous devons à l'hymen ce sacré caractere .
Par lui , de nos enfans formaut les jeunes coeurs ,
Nous sentons mieux le prix , l'utilité des moeurs .
( 181 )
Nous savons que leur ail nous suit ou nous contemple .
On songe d ses devoirs , quand on en doit l'exemple,
Ainsi , chez les Sabins , leurs fils respectueux
Apprenaient la vertu sur leurs fronts vertueux .
On voyait dans leurs champs , au retour de la guerre ,
Les vainqueurs de Carthage obéir à leur mere .
Le bonheur se mêlait à cette austérité .
L'hymen gardait les moeurs ; les moeurs , la liberté .
La famille et le chef sous le chaume ou la brique ,
Environnaient gaîment une table rustique .
Le soir y ramenait après de longs travaux ,
Les peres , les enfans , les pasteurs , les troupeaux.
L'Amour n'était pas loin ; mais quoiqu'un peu sévere ,
Il avait son souris , son regard , son mystere ,
Sur-tout sa longue attente et ses heureux momens.
Vénus ! ah ! tu rendais pour ces chastes amans
Tes feux plus enchanteurs , ta volupté plus pure ,
Et c'était la vertu qui tressait ta ceinture.
DUCIS.
ANNONCE S.
Vues générales sur l'Italie , Malte , etc. dans leurs rapports
politiques avec la République Française , ct sur les limites de
la France à la rive droite du Rhin ; suivies d'un mémoire sur
les beaux- arts et les institutions propres à les faire fleurir.
In-8°. broché . Prix ; I liv . 4 sous , et 1 liv. 14 sous franc de
port. A Paris , chez Desenne et Louvet , palais Egalité ; Bailly,
rue Honoré , barriere des Sergens ; et chez Régent et Bernard,
quai des Augustins , n° . 37.
Nous reviendrons sur cet ouvrage , recommandable par son
style et par des considérations politiques et artielles qu'il renferme.
Eloge de l'Ane , traduction libre du latin de Daniel Heinsius ;
par M. L. Coupé . In - 18 . Prix , 1 liv. 10 sous , et 2 liv . franc
de port. A Paris , chez Morin , rue Christine , nº . 12 .
"
Histoire naturelle et raisonnée de l'Ame , par Rey-Regis
Cazillac , docteur en médecine de la faculté de Montpellier.
Deux volumes in - 12 . Prix , 5 l . , et 7 1. franc de port. A Paris ,
chez le même.
Loup-d'ail sur les courses de chevaux en Angleterre , sur les
M 3
( 182 )
les
haras , la valeur , le prix , la vitesse des chevaux anglais , sur
d'améliorer et détendre cette branche d'économoyens
mie rurale en France , avec quelques rapprochemens des
courses modernes en Italie ; des courses chez les Grecs et les
anciens Romains ; et l'historique exact des différentes courses
françaises , au Champ- de Mars , les 10 et 23 thermidor de
l'an IV , et le 1er , vendemiaire de l'an V. Brochure in - 8 ° . de
88 pages . Prix , 20 sous . A Paris , chez Plassan , imprimeurlibraire
, rue du Cimetiere -André-des-Arcs , nº . 10 ;
marchands de nouveautés .
et les
L'intérêt de cet ouvrage répond parfaitement à son titre .
Actions immobiliaires de 100 francs .
Le fond de ces actions sera employé , comme le titre l'indique
assez , en acquisitions de maisons . Ces maisons seront
toutes patrimoniales ; leurs loyers seront perçus au profit des
actionnaires . Ils donneront un intérêt de 15 on 20 pour cent ,
et cela est facile à concevoir , puisque l'on n'achete gueres
les maisons que le tiers ou le quart de leur ancienne valeur ,
tandis que les loyers se paient autant qu'autrefois . Ces actions
procurent la facilité de placer avec non moins d'avantage
que de solidité , des sommes que leur modicité ne rendait
susceptibles d'aucuns placemens . Elles se négocient sans frais ,
puisque ce sont des effets au porteur , et l'actionnaire peut
rentrer dans ses fonds quand il lui plait. Les sommes sont
déposées , jusqu'au moment de l'emploi , entre les mains du
notaire de la société , ou de tout autre à Paris , au gré des
actionnaires . Les personnes qui tireront des actions avant
le 1er. brumaire , auront une remise de 2 pour 100 , elles
auront entrée et voix délibérative dans la premiere assemblée
qui aura lieu vers cette époque . On pourra prendre des renseignemens
chez le cit . Bordin , notaire , rue du Petit- Lion-
Saint - Sauveur , où l'on trouvera des prospectus et des
actions .
Les bureaux de distribution sont établis en la demeure
du cit. Knapen fils , directeur , rue des Poitevins , n . 8 .
Les personnes des départemens recevront leurs actions
dans une lettre chargée , après avoir eu la précaution d'affranchir
le port de l'argent .
L'envoi doit être , dans le mois de vendémiaire , de 103
francs pour l'action , et les frais qui sont de 5 pour 100 ;
dans le mois de brumaire , de 104 francs , et enfin en frimaire
, de 105 francs . La remise que l'on fait aux actionnaires
dans les deux premiers mois cause cette différence .
( 183 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 10 août 1796.
WASHINGTON regagne tous les jours dans l'opinion
publique la considération et la confiance que
lui ont si bien méritées ses vertus et ses services , mais
qui avaient été altérées par les dissentions au sujet du
traité de commerce avec l'Angleterre . C'est le 14 mars
prochain que se fait l'élection du président des Etats-
Unis , ainsi que celle d'un tiers du sénat . L'opinion
générale est aujourd'hui que Washington sera réélu
sans opposition , et qu'il consentira à rester dans cette
place , quoiqu'il ait témoigné , il y a quelque tems , la
résolution de se retirer à l'expiration du terme où ses
fonctions doivent cesser.
Il y a eu dans les différens états une souscription
ouverte en faveur de ceux des habitans de New-Yorck
qui ont été ruinés par le terrible incendie qui a détruit
la moitié de cette ville . On a déja recueilli plus
de cent mille dolars .
On prend ici de grandes précautions pour se garantir
de la maladie contagieuse qui s'est manifestée
dans les Indes occidentales , et qui fait de grands ravages
en différens endroits.
La frégate anglaise la Thetis s'est emparée de la frégate
française la Concorde , après un combat très-vif
d'une heure et demie . La Thetis a amené sa prise dans
le port de New -Yorck.
On a senti la nécessité de bâtir une ville destinée
uniquement à la tenue des séances du congrès On a
jugé qu'elle ne devait appartenir à aucun état en particulier
, afin d'éviter l'influence nécessairement très-
M 4
† 184 )
-
grande , et par conséquent très - dangereuse de l'état
au sein duquel siégerait l'assemblée fédérale . On l'a
donc construite sur un terrein appartenant à la république
confédérée , et placée au milieu des différens
états pour être également à la portée des représentans
de chacun . On l'appelle la Ville fédérale , et la reconnaissance
nationale lui a donné le nom de WASHINGTON
; car les Américains ne craignent pas cette anathême
prononcé par des novices républicains : Malheur
aux nations reconnaissantes . Cette ville nouvelle
est presqu'entierement achevée . Les édifices publics
sont bâtis aux dépens de la nation ; les bâtimens particuliers
se font par le moyen d'une loterie à laquelle
les citoyens aisés se sont empressés dé concourir.
Le célebre Volney , qui est arrivé en Amérique il y
a plusieurs mois , a été reçu par-tout avec beaucoup
de témoignage d'estime et de distinction . Il a parcouru
les divers états , et voyageant dans la Virginie ,
il a été faire une visite au général Washington à son
habitation à Montvernon . En partant , il a demandé
au président des Etats-Unis une lettre de recommandation
pour les divers endroits qu'il desirait de par
courir , et où il ne connaissait personne. Washington
lui a donné un billet conçu en ces termes : Le porteur
de ce billet , C. F. Volney , si avantageusement connu et si
admiré dans le monde littéraire , n'a besoin d'aucune recommandation
de la part de
GEORGE WASHINGTON , président des États-Unis.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 5 octobre 1796.
Ce n'est que le 17 du mais dernier que le roi et
le régent de Suede ont dû partir de Pétersbourg.
Ils doivent être arrivés depuis plusieurs jours à
Stockholm ; on les y attendait pour le 30. Tout ce
que l'on connaît de ce voyage , ce sont les fêtes
qui leur ont été données . Catherine II y a déployé
beaucoup de faste , et n'a rien négligé de ce qui pouyait
donner à ses hôtes une idée de ses richesses ,
( 185 )
de sa puissance , ainsi que du bon goût et de la
galanterie qui regnent à sa cour . Cependant l'on doit
croire que l'on ne s'est pas seulement occupé de
plaisirs , et que la situation politique des deux puissances
, l'une à l'égard de l'autre , a été discutée et
définitivement réglée . On est persuadé à Stockholm
qu'il a été pris des mesures pour que la paix et la
bonne intelligence entre la Russie et la Suede ne
puissent être troublées de long-tems . Mais on se demande
encore quelles sont , pour la Suede , les conditions
de cette paix. Les amis de sa gloire , et de
ses véritables intérêts craignent qu'elle ne l'ait achetée
par une déférence absolue aux vues ambitieuses de
Catherine II.
Quels que soient les arrangemens qui ont été conclus
, on présume que le Danemarck n'y est point
étranger. Cette conjecture est fondée sur ce que le
ministre de cette puissance à Stockholm a fait aussi
le voyage de Pétersbourg , et a dû s'y trouver en
même tems que le roi et le régent de Suede .
Les dernieres lettres de Constantinople y annoncent
l'arrivée de l'ambassadeur français , Aubert du
Bayet , et la rentrée du capitan- pacha , dont on assure
que la flotte se trouve dans le meilleur état.
De Francfort-sur-le- Mein , le 7 octobre.
Le gouvernement prussien a fait requérir l'insertion
de la piece suivante dans différentes feuilles
allemandes :
Plusieurs papiers publics ont rapporté les prises de possession
de sa maiesté prussienne en Franconie avec si peu
d'exactitude , qu'il est nécessaire d'exposer au public la fausseté
de ces nouvelles , controuvées d'abord à dessein , et répétées
ensuite trop légerement . Tantôt les armées prussiennes
devaient avoir pris possession de la préfecture nurembergeoise
de Wilpolstein , et même de l'évêché d'Eichstætt ,
de Kombourg , de la commanderie d'Ellingen , estimée erronément
à 30 millions : tantôt , des cantons entiers de la noblesse
immédiate en Franconie s'étaient soumis au sceptre
de S. M. P. , ainsi que plusieurs villes impériales , y compris
Dunkelsbuhl et Scweinfurth . La vérité est , que la maison de
( 186 )
Brandebourg n'a fait valoir sérieusement ses droits légitimes
de supériorité territoriale sur les seigneuries ( Insassen ) enclavées
dans les margraviats d'Anspach et de Bayreuth , qu'après avoir
essayé envain , depuis l'avènement du roi à la régence , de
s'accommoder avec les proprietaires des terres qui , en
partie , avaient usurpé illégalement des droits seigneuriaux
en faveur de leurs possessions situées dans ces principautés .
Cela regardait aussi Eichstætt , l'ordre Teutonique et la
ville de Nuremberg , ainsi que la susdite commanderie
d'Ellingen , Les biens de la noblesse immédiate dans les
margraviats ont été aussi réduits à leur état primitif de dépendance
.
Mais on n'a touché nulle part aux propriétés ni aux
droits seigneuriaux , aussi peu qu'à Ellingen , où l'ordre
Teutonique en jouit tranquillement. On ne s'est arrogé en
aucun lieu une prise de possession hors du territoire , et
il est aussi faux qu'on ait mis des troupes dans l'évêché
d'Eichstætt ou Kombourg , qu'il est absurde de prétendre
que la ville de Nuremberg ait été dépouillée de la préfecture
de Wilpoltstein , ou qu'on ait réuni aux Etats du roi
une terre noble ou des cantons entiers . Ce qui a été dit
des villes de Dunkelsbuhl et de Schweinfurth , est également
dénué de fondement. Mais les villes de Nuremberg ,
Weissenbourg et Windsheim , se sont librement offertes à
la réunion aux Etats du roi .
Elles se sont adressées , par des représentations pres
santes , à M. le ministre baron de Hardenberg , pour solliciter
l'acceptation et la protection du roi . La premiere
proposition de la part de la ville de Nuremberg fut faite
par des députés du magistrat et de la bourgeoisie , dans un
moment où la ville et son territoire se trouvaient entre les
mains des Français , et surchargés d une contribution énorme
et autres fardeaux de la guerre. Le ministre répondit : Qu'il
était au - dessous de la dignité du roi d'entrer en négociations
dans un pareil moment , et aussi long-tems qu'il y aurait
encore la moindre apparence de contrainte , d'autant que
la ville devait être regardée comme conquise , et par conséquent
incapable d'agir librement ; on employa , en attendant
, tous les moyens pour obtenir un traitement plus doux
pour la ville et son territoire . La même proposition ayant
été réitérée le 24 et le 25 août , après la reprise de la ville
par les Autrichiens qui marchaient victorieusement en avant
elle pouvait alors être regardée comme libre et ses voeux
comme sérieux ; on ne balança pas d'entamer des négocia
>
1 187 )
tions d'une maniere ouverte et franche , qui peut être mise
sous les yeux de tout le monde .
" On entendit chaque citoyen sur la question : si la ville
voulait se soumettre à la domination prussienne ; et de 3654
votans , 3281 déciderent pour l'affirmative . Il en résulta
quil a été conclu , le 2 septembre , par le ministre baron
de Hardenberg , et une députation du magistrat et de la
bourgeoisie , munis de pouvoirs suffisans , un traité de soumission
et d'exemption , conforme aux lois de l'Empire ,
sauf la ratification du roi , et sans préjudice aux droits de
l'empereur et de l'Empire , par lequel S. M. se charge nonseulement
de toutes les obligations de la ville de Nuremberg
envers l'Empire et les Cercles , et de ses dettes , mais
lui accorde encore des conditions si favorables , qu'elle
doit espérer , au lieu de sa ruine , de recouvrer son ancienne
splendeur sous le sceptre de S. M. Il faut voir si
S. M. daignera approuver ce traité : sur les instances
pressantes de la ville , on y a mis des garnisons prussiennes ,
ainsi que dans ses préfectures , mais d'une maniere qui ne
peut être préjudiciable . Il n'a pas été traité encore avec les
villes de Weindsheim et de Weissembourg. Ces villes
n'ayant pas été occupées par les Français , on leur a ac
cordé sans difficulté la protection du roi qu'elles avaient
demandée , en leur donnant des garnisons , d'où il est
résulté qu'elles ont été exemptes de tous les fardeaux de la
guerre.
" Il est important de détromper encore le public d'une
erreur qu'on a généralement répandue , comme si la convention
entre les députés du cercle de Franconie et le
général Ernouf , signée à Wurtzbourg , avait été annulée.
par le général Jourdan , sur l'intervention de S. M. P.
Cela est absolument faux : quoiqu'on ait été obligé de
protester contre l'art . XII , préjudiciable aux intérêts de
S. M. , on aurait pourtant souhaité pouvoir contribuer à un
arrangement favorable pour le cercle de Franconie , quoi
qu'il eût négligé lui - même insouciemment la neutralité
complette qui lui avait été accordée par le traité de Bâle ,
ainsi que la médiation du roi , lors de l'approche des armées
françaises . L'assemblée du cercle de Franconie n'avait
donné aucune autorisation à ses députés , relativement à
l'art. XII ; mais comme ils ne voulurent donner aucune
déclaration satisfaisante sur ce point , le ministre directorial
du roi quitta l'assemblée . "
On avait annoncé avec beaucoup de fracas qu'enfin
( 188 )
6
l'impératrice de Russie songeait sérieusement à secourirson
allié, et qu'un corps considérable de ses troupes
était en marche pour se joindre aux troupes impériales
. On avait même assuré que l'on avait fait auprès
du roi de Prusse les démarches nécessaires pour le
de ce renfort sur les terres de sa domination , passage
et que l'on avait éprouvé de la part de Frédéric-
Guillaume ne facile complaisance . Tous ces bruits
paraissent être aujourd'hui complettement démentis .
L'Autriche est réduite à ses propres forces ; et pour
les rassembler et les mettre en activité , elle est obligée
de recourir à des mesures extrêmement rigoureuses.
Voici ce qu'on apprend de Vienne , en date
du 24 septembre :
Le recrutement continue d'être pressé avec la plus grande
vigueur les étrangers n'en sont pas exemptés ; on les prend
par-tout où on les trouve . Les Prassiens seuls ne sont pas inquiétes
. Le prince-évêque de Wurtzbourg a fait à l'empereur
des réclamations sur ce qu'on avait pris de ses sujets par violence
pour le service militaire : il en demande la restitution
en observant qu'il a toujours fourni son contingent avec la
plus grande exactitude .
, en
Toutes les troupes qui se trouvaient dans la Hongrie
sont parties pour renforcer les armées. On les fait voyager
nuit et jour sur des charriots attelés de huit chevaux. Les habitans
de l'Autriche paraissent se prêter volontairement à la
défense de la maison régnante .
L'empereur avait convoqué une assemblée générale des
états du royaume de Hongrie , pour les engager à défendre
de toutes leurs forces la Patrie autrichienne . Cette assemblée
s'est tenue , le 12 et le 13 , à Offen . Le frere de l'empereur .
palatin ( gouverneur - général ou vice - rei ) de Hongrie y a
assisté. L'on compte beaucoup sur l'enthousiasme belliqueux
de la nation hongroise.
En Hongrie , la récolte a été tellement abondante , que les
magasins n'étaient pas suffisans . Le sac de froment a été venda
50 kreutzers ; et le sac d'avoine , 24 kreutzers .
ITALIE. De Rome , le 16 septembre.
Dimanche, arriva de Florence le courier Bartolomeo , chargé
des dépêches de monseigneur Galeppi pour le secrétaire
d'Etat.
Lundi , on vit arriver le prélat lui -même qui alla aussi-têt
( 189 )
1
1
1
嘯
à l'audience du saint-père , et eut ensuite une conférence
avec le secrétaire d'Etat . Le soir même , il y eut au palais.
Quirinal une congrégation à laquelle intervinrent le cardinal
Aibamdogen du saint-collége , le cardinal- due d'Yorck , les .
cardinaux Antonelli , Carasa , Zelada , Gerdil , Doria ,
Livizanni , Busca , Borgia , Caprara , Roverella , della Semaglia
, Altieri , Braschi , Carandini et Rinucini .
On a lu dans cette congrégation les conditions de paix
proposées par le Directoire , et elles ont été rejettées comme
inacceptables. Le lendemain, monseigneur Galeppi est reparti
pour Florence , avec ordre de faire ensorte de rouvrir la
négociation.
Du 17 septembre. Monseigneur Galeppi , après avoir assisté
au consistoire de lundi , est reparti pour Florence , chargé de
la réponse du saint-pere aux commissaires français .
Le saint-pere a dit que , s'il avait pu entrer en négociation ,
il aurait traité volontiers ; mais qu'ayant vu , par la lettre
des commissaires français , qu'il fallait accepter ou rejetter en
entier les articles proposés , il s'est déterminé à déclarer
qu'il ne peut les accepter.
On attend avec impatience le résultat de la conférence
que monseigneur Galeppi doit avoir avec le commissaire
Salicetti , qui doit se trouver aujourd'hui 17 à Florence .
Le gouvernement , se voyant menacé d'une guerre prochaine
, prépare les nécessaires
moyens
faire une guerre
pour
de religion. Depuis deux jours , on travaille à l'imprimerie
du palais Quirinal à imprimer provisoirement des bulles et
des brefs .
Du 19 septembre . Le mécontentement est si grand et si
el général , qu'il semble que nous sommes à la veille d'une
révolution. Ce qui l'a empêché d'éclater jusqu'à présent
c'est peut- être l'incertitude où nous sommes d'avoir la paix
ou la guerre , et la crainte de plus grands malheurs . Ce
mécontentement est en grande partie l'effet des mesures
K prises par le gouvernement , et sur tout de trois édits désastreux
qui se sont succédés rapidement.
་
2
e
Par le premier , le saint-pere a altéré les monnoies , dont
il a augmenté la valeur de plus d'un quart , afin de les
mettre au pair avec les cédules , et de rembourser à moins
de frais les créanciers de l'Etat.
Par le second édit , le saint-pere s'empare non- seulement
de l'argenterie des églises , mais encore de celle des
particuliers , à qui il ne laisse pas même des couverts d'argent.
On ne peut se persuader que cette énorme quantité
( 190 )
d'argent soit nécessaire pour payer la contribution imposée
par les Français on croit que le pape profite de cette circonstance
pour s'assurer de grandes ressources et réparer
les désordres de l'administration et du népotisme .
les
Un troisieme édit , plus désastreux peut - être que
autres , oblige tous les propriétaires fonciers de l'Etat à
vendre exclusivement à l'Annone et à ses chargés de ponvoir
tout leur blé , dont le prix est fixé à dix écus de
rubbi ; il leur est détendu , sous des peines très - graves ,
de refuser en paiement les cédules , qui perdent plus de 50
pour 100. Si à la perte des cédules on ajoute celle que l'on
fait par l'altération des monnaies , il en résulte que chaque
rubbi de blé se vendra à peine trois écus . La vue du gouvernement
, par cet odieux monopole , est de contenir aisément
le peuple en lui procurant le pain à bas prix ; mais
en ruinant les propriétaires , on les met hors d'état de
dépenser et de faire travailler , et le peuple ressentira les
maux dont on dit qu'on veut le garantir , quoiqu'on ne
songe qu'à assurer le despotisme papal.
Dans la Romagne , province la plus éloignée de la capitale
et la plus voisine des Français , le mécontentement
s'est manifesté d'une maniere alarmante ; il y a eu des mouvemens
, sur- tout à Faenza , où l'on n'a osé publier les
édits sur les monnaies et sur les grains .
Le plan propose pour la formation d'une garde civique
a été approuvé par la congrégation d'Etat dans la session
de mercredi on est occupé maintenant à l'organiser. L'état-
major sera composé des personnes les plus distinguées
de Rome. Le prince sénateur Rezzonico a été nommé généralissime
, et les princes Aldobrandini , Gabrielli et Giustiniani
, colonels . Les capitaines seront pris dans la classe
noble , et les lieutenans , porte - enseignes et bas - officiers
dans celle des bourgeois et des riches négocians . Les compagnies
seront composées d'artisans , dont les curés respectifs
formeront une liste raisonnée , qui contiendra des informations
exactes sur leur conduite. Il y aura 32 corpsde-
garde , chacun de 150 de chacun de ces corps - degarde
il sortira , de deux en deux heures , deux patrouilles
qui feront la ronde dans leur district respectif , pour maintenir
le bon ordre tant le jour que la nuit. Outre cet armement
civique , on prend toutes les mesures pour la défense
générale de l'Etat . Le chevalier Clarelli , commandant à
Civita - Vecchia , a été mandé à Rome pour recevoir les
ordres nécessaires et rendre compte de l'état de la place .
3
:
"
( 191 )
Le secrétaire d'Etat a aussi envoyé des ordres dans toutes
les provinces pour lever des troupes et les tenir prêtes à
marcher.
De Gênes , le 23 septembre . Les ordres donnés par le gouvernement
de cette république , en exécution du décret rendu
contre les Anglais , portent :
1° . Que les commandans des forts et batteries doivent
faire les signaux d'usage pour écarter les navires anglais , et
ne tirer que lorsque les signaux seront insuffisans ;
2º. Qu'ils pourront laisser entrer les navires anglais dans
les ports de la république , en cas qu'ils aient besoin de
s'y mettre à l'abri de la tempête ; mais qu'ils leur intimeront
d'en sortir , dès que le mauvais tems sera passé ;
30. Qu'ils permettront aux Auglais de se réfugier dans les
ports de la république , dans le cas où ils seraient poursuivis
par l'ennemi.
On parle toujours d'une maniere très-positive de l'occupation
de Capraja par les Anglais . On dit que le fort tient encore ;
mais il ne pourra faire une longue résistance , parce qu il
manque de vivres et de munitions .
Le 12 , une frégate anglaise s'étant présentée devant le port,
la batterie du Mole-Vieux a fait les signaux nécessaires pourl'écarter
; au troisieme coup de canon à boulet, la frégate a viré de
bord et pris le large . La batterie de la Lanterne , accoutumée à
répéter tout ce que fait celle du Mole -Vieux , a aussi tiré plusieurs
coups sur la frégate lorsqu'elle avait déja viré de bord ,
sans cependant la toucher. Le gouvernementa désapprouvé la
conduite des officiers et des canonniers de service à cette
seconde batterie , et a fait mettre les uns aux arrêts et les autres
en prison. En fermant les ports de la république aux Anglais,
le gouvernement n'a pas prétendu rompre avec eux , mais
seulement leur faire respecter sa neutralité . Cette exclusion
est une mesure de préservation , une mesure intérieure prise
jusques à une nouvelle délibération .
On ne sait pas si cette frégate anglaise a été envoyée exprès
pour connaître les véritables dispositions du gouvernement
de Gênes , ou bien si elle n'était venue que parce qu'elle
ignorait la résolution prise par le gouvernement de fermer
les ports de la république aux Anglais.
Du 29. Le comte Girola , ministre de l'empereur , depuis
que sa conduite a été approuvée par la cour de Vienne , n'avait
pas cherché à communiquer avec le gouvernement de
Gênes . Enfin il a adressé , il y a quelques jours , au secrǝtaire
d'état une note qui contenait , dit-on , plusieurs de(
192 )
mandes . Ne recevant pas de réponse , il écrivit une seconde
note , dans laquelle il se plaignait d'une maniere assez vivė ,
du sileuce du gouvernement . Le secrétaire d'état , sans doute
par ordre des coliéges , lui répondit que toute communication
étant rompue entre lui et le sérénissime gouvernement de
Gênes , il n'avait rien à lui répondre . La cour de Vienne a dû
prévoir le cas qui vient d'arriver , et le comte de Girola aura
probablement ordre de partir . On s'attend aussi que l'empereur
retiendra le ministre de la république jusqu'à ce que le
sien soit en sûreté , et qu'il suspendra le paiement des rentes
que les Gênois ont dans ses états .
la
Avant-hier , le gouvernement reçut la nouvelle officielle que
le 21 les Anglais avaient débarqué à la petite isle de Capraja ,
et qu'ayant sommé la forteresse de se rendre dans une heure,
la garnison avait capitulé et était sortie avec les honneurs de
guerre. Quarante soldats allemands , qui faisaient partie de
la garnison , ont foulé aux pieds , en sortant , la cocarde génoise
, et ont demandé à entrer au service du roi d'Angleterre
; le reste de la garnison fut conduit dans un couvent , et
sera bientôt transporté au golfe de la Spezzia par un brick anglais.
Le commissaire de l'isle , le noble Airolo , en rendant
compte au gouvernement de cet événement fâcheux , dit que
trois motifs l'ont décidé à ne faire aucune résistance ; il n'y
avait de l'eau que pour trois jours dans la citerne ; les affûts
des canons étaient pourris ; et il ne pouvait pas compter sur la
bonne volonté des troupes , etc.
Tous les partis sont également indignés de la reddition
honteuse de la Capraja . Le gouvernement à repondu aux
plaintes du ministre de France , en lui faisant cemmuniquer
les ordres qu'il a donnés , dès le commencement du mois
d'août , au commissaire et au commandant de l'isle , et en
prouvant qu'elle était pourvue des choses nécessaires pour une
défense plus ou moins longue . Le ministre de France a dit
qu'il voyait que le gouvernement`n'avait pas tort , mais qu'il
se confirmait dans l'opinion qu'il y a à Gênes une puissance
invisible , supérieure au gouvernement , et dont les ordres
sont seuls exécutés. Les collèges du gouvernement ont pris
la résolution de faire arrêter le commissaire et tous les officiers
qui ont été d'opinion de rendre la forteresse aux Anglais ,
sans faire aucune résistance.
De Livourue , le 23 septembre. Le département de Corse ,
dit d'au-delà des Monts , s'est rassemblé pour nommer deux
députés , et leur donner pouvoir de traiter avec le gouvernement
français . Le choix est tombé sur deux citoyens de la
Rocca ,
( 193 )
Rocca , village voisin d'Ajaccio . Ces deux députés partirent
sur-le-champ et arriverent heureusement à Livourne. Ils ont
dėja eu plusieurs conférences avec les commissaires ; ils ont
demandé , au nom de leurs compatriotes , un décret d'amnistie
générale pour tous les Corses séduits qui ont porté les
armes contre la République Française , avec l'assurance
que la religion ne souffrira aucun changement , et que
tous les Corses jouiront de leurs propriétés comme avant
la révolution . Salicetti et son collégue , répondirent aux
députés que l'intention du gouvernement français était de
leur accorder tout ce qu'ils venaient demander , et qu'ils
allaient en écrire aussi - tôt au Directoire , pour faire garantir
leurs promesses de la maniere la plus solemnelle . Les députés
promirent de leur côté , au nom de leurs concitoyens ,
que la Corse rentrerait bientôt sous les lois de la République
Française , pour en faire partie intégrante comme auparavant.
Hier , jour anniversaire de la République Française , il
devait éclater ici un complot contre les Français , au moment
où ils seraient occupés de fêtes et de réjouissance . La superstition
était un des principaux moyens employés pour sou
lever le peuple. Un crucifix , dans une maison particuliere ,
avait , disait-on , ouvert les yeux : le peuple accourut aussi - tôt
de tous côtés pour être témoin du miracle ; le prévôt de la
cathédrale et le commandant toscan ( le colonel Strosolda ) y
allerent aussi avec une suite nombreuse . Ils déciderent que le
crucifix serait transporté , en grande cérémonie , de la maison
dans l'église cathédrale, et l'on fit aussi-tôt les préparatifs pour
une grande procession . Quelques soldats s'étant trouvés près
de la maison où se faisait le miracle , furent menacés et poursuivis
par
le peuple is se sauverent avec peine dans leur
quartier. Le commandant français , averti de ce qui venait de
se passer , fit battre la générale et mettre les troupes sous les
armes. Tous les habitans eurent ordre de rentrer dans leurs
maisons respectives Le prévôt et le commandant Strosolda
furent arrêtés ; la procession n'eut pas lieu , et tout rentra
dans l'ordre. Le danger que venaient de courir les Français
ne les empêcha pas de célébrer avec beaucoup de pompe et
d'enthousiasme l'anniversaire de la République Française.
ANGLETERRE. De Londres , le 7 octobre.
Le du mois dernier ; des commissaires du roi
firent l'ouverture du parlement. Cette forme n'avait
point été employée depuis 1768. Hier , sa majesté se
Tome XXV. N
( 194 )
rendit à la chambre des pairs ; et , après y avoir mandé
les communes , elle prononça le discours suivant :
Milords el messieurs ,
J'éprouve une satisfaction particuliere à pouvoir , dans
la situation présente des affaires , recourir à vos avis , après
avoir eu l'occasion de recueillir les sentimens de mon peuple ,
engagé dans une lutte difficile et pénible pour la conservation
de tout ce qui nous est cher.
" Je n'ai épargné aucun effort pour mettre sur pié des négociations
propres à rendre la paix à l'Europe et à consolider
pour l'avenir la tranquillité générale .
,, Les démarches que j'ai faites pour cet objet ont enfin
ouvert la voie à une négociation prompte et directe , dont
l'issue doit atteindre le but desirable d'une juste , solide et
honorable paix pour nous et nos alliés , ou prouver d'une
maniere incontestable , quelle est la camse à laquelle il faudra
imputer la prolongation des calamités de la guerre .
Je vais envoyer , sans délai , à Paris une personne munie
de pleins pouvoirs pour traiter de cet objet , et je desire
ardemment que cette mesure puisse amener le rétablissement
de la paix générale ; mais vous concevrez sans peine que
ce qui peut le plus efficacement contribuer à l'accomplissement
de ce desir , c'est une manifestation de votre part que nous
avons et la volonté et les moyens de repousser avec un redoublement
d'activité et d'énergie les nouveaux efforts contre
lesquels nous pourrions avoir à lutter .
Cette disposition vous paraîtra particulierement nécessaire
dans un moment où l'ennemi a ouvertement manifesté
l'intention de tenter nne descente dans ces royaumes . On
ne peut avoir aucune incertitude sur l'issue d'une telle entreprise
; mais il convient à votre sagesse de ne négliger aucune
des précautions qui peuvent en empêcher l'exécution , ou
d'employer les moyens les plus prompts de la faire tourner
à la ruine et à la confusion de l'ennemi.
" En vous rappellant les élémens de l'année , vous aurez
observé que , par l'habileté et les efforts de ma marinė ,
notre commerce étendu et toujours croissant a été protégé
avec un succès presque sans exemple , et que les flottes de
l'ennemi ont été , pendant la plus grande partie de l'année ,
bloquées dans ses ports .
,, Nos opérations dans les Indes orientales et occidentales
ont été très-glorieuses pour les armes britanniques , et ont
procuré de grands avantages à la nation : la valeur et la bonne
( 195 )
1
conduite de nos troupes se sont signalées sur mer et sur
terre .
,, La fortune de la guerre a été plus variée sur le continent.
Les progrès des armées françaises menaçaient toute
l'Europe d'un danger imminent ; mais la noble et honorable
persévérance de mon allié l'empereur , jointe à l'intrépidité ,
à la discipline et au zele indomptable des troupes autrichiennes ,
sous les auspices de l'archiduc Charles ont fait prendre
aux événemens de la guerre un nouveau tour qui donne tout
lieu d'espérer que le résultat définitif de la campagne sera
plus désastreux à l'ennemi que son commencement et ses
progrès n'ont été pendant un tems favorables à ses espérances.
,, Les dispositions et la conduite en apparence hostiles de la
cour d'Espagne ont donné lieu à des discussions dont il ne
m'est pas encore possible de vous faire connaître le résultat
mais j'ai la confiance que , quelle qu'en soit l'issue , j'aurai
donné à l'Europe une nouvelle preuve de mon indulgence
et de ma modération , et je ne puis avoir aucun doute sur
votre disposition à défendre contre toute agression la dignité ,
les droits et les intérêts de l'Empire britannique . "
Messieurs de la chambre des communes .
Je compte sur votre zele et votre esprit public pour les
subsides que vous jugerez nécessaires au service de l'année .
J'observe avec une grande satisfaction que , malgré les embarras
momentanés que nous avons éprouvés , l'état du commerce
, des manufactures et du revenu public prouve toute
l'étendue et la solidité de nos ressources , et vous fournit des
moyens équivalens à tous les efforts que pourra exiger la
crise actuelle . "
Milords et messieurs ,
Les embarras occasionnés l'année derniere par la rareté du
blé sont , graces à Dieu , écartés sans retour ; une abondante
récolte nous offre sur cet important objet une satisfaisante
perspective de soulagement pour les classes laborieuses de
la république . Notre tranquilité intérieure n'a pas été non
plus troublée. L'attachement général de mon peuple à la
constitution britannique s'est inanifesté en toute occasion , et
les efforts de ceux qui voulaient introduire dans ce pays la
confusion et l'anarchie , ont été réprimés par la sagesse et
l'énergie des lois.
Faire échouer les desseins de nos ennemis , rendre à
N
( 196 )
mon peuple les biens d'une paix honorable et solide , maintenir
inviolables sa religion , ses lois et sa liberté , transmettre
à la postérité la plus reculée la gloire et le bonheur de ces
royaumes dans toute leur intégrité , tel est le desir constant
de mon coeur et le but uniforme de toutes mes actions . Je me
flatte que , dans toutes les mesures qui tendront à ce but , je
puis compter sur la fermeté , le zele , l'affection et l'appui
de mon parlement. "
51 L'adresse d'usage a été proposée et adoptée dans les deux
chambres . Lord Fitz-Williams dans la chambre des pairs , et
M. Fox dans celle des communes ont été les seuls orateurs
dont on ait remarqué les discours . Le pair de la Grande - Bretagne
, qui dans la derniere session avait proposé de faire à la
France une guerre d'extermination , après de longues et viru
lentes déclamations , a demandé que la chambre haute annonçât
sa détermination pour que la guerre fût continuée jusqu'à
ce qu'on ait pris des mesures efficaces pour garantir l'Angleterre
des principes français ..
" M. Fox aurait desiré que le roi eût nettement énoncé avec
qui devait traiter la personne que S. M. envoyait à Paris . Autrefois
, dit-il , si l'on envoyait, par exemple à la Haye , un ministre
pour négocier la paix , on disait expressément qu'il était
muni des pouvoirs nécessaires pour traiter avec leurs hautes puissances
les états-généraux des Provinces - Unies ; il s'attendait de
même à voir qu'un ministre aurait été envoyé par S. M. pour
traiter avec le gouvernement exécutif de la République Française .
( Un éclat de rire se fit entendre dans une partie de la salle . )
Qui peut donc , reprit M. Fox d'un ton ferme et assuré ,
,, exciter le rire dans un sujet de cette importance ? Le gou-
→ ɔɔ vernement exécutif de France est-il donc si peu connu ?
N'a-t-il pas suffisamment manifesté son existence par des
actes publics , ou est-il enseveli dans une telle obscurité
qu'on ne puisse traiter avec lui d'une maniere ouverte et
" franche?,99
M. Pitt releva avec humeur cette objection dans le discours
qu'il prononça ensuite pour appuyer l'adresse ; discours d'ailleurs
peu remarquable , où il n'a pas déployé les ressources
et l'adresse ordinaire de ses talens oratoires . Le défaut d'espace
ne nous permet d'en citer que sa réponse à l'observation
de M. Fox , que nous venons de rapporter. Aucune difficulté
de forme et d'étiquette n'arrêtera , dit-il , les serviteurs
du roi pour arriver au but où ils tendent , c'est- à- dire à une
paix honorable , utile et solide. Le très-honorable membre
( 197 )
1
( M. Fox ) a un peu abusé de son éloquence et de son jugement
en censurant le discours de S. M. pour avoir manqué à
des formes de convenance à l'égard du gouvernement actuel
de France. Il'aurait pu se tenir pour convaincu qu'on avait
réussi à satisfaire le Directoire Français , puisqu'il avait accordé
le passe-port qu'on demandait ; il aurait pu prévoir que son
observation n'etait propre qu'à susciter à la negociation des
obstacles qui n'auraient point existé sans cela , et à créer les
difficultés mêmes qu'il feignait de craindre. "
On assure aujourd'hui que ce n'est pas M. Jackson qui est
chargé d'aller à Paris négocier la paix , mais le lord Malmesbury
, ci-devant M. Harris , l'un des hommes de ce pays qui
connaît le mieux l'état politique de l'Europe . Il a déja été
employé dans différentes missions , où il a montré de la sagesse
et des talens .
Il paraît un peu extraordinaire qu'après avoir révoqué une
ordonnance du conseil qui permettait d'exporter des marchandises
anglaises en Hollande , en Flandre et en Italie , il
en paraisse aujourd'hui une autre qui permet d'uxporter ces
marchandises en France sur des bâtimens neutres .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 15 au 25 vendémiaire an Ve
Une affaire particuliere a occupé la majeure partie
de la séance du 16 du conseil des Cinq- cents . La
citoyenne d'Espagne demandait la nullité de la vente.
faite , par l'administration centrale du département
de la Haute - Garonne , au représentant du peuple
Aboulins , d'un bien lui appartenant , puisqu'elle
n'avait jamais émigré ni été placée sur aucune liste
d'émigrés ; mais après bien des débats , le conseil
a considéré que cette citoyenne n'ayant pas réclamé
dans le délai , la vente était légale , et qu'il ne lui
était dû que des indemnités . Ainsi la réclamation a
été écartée par la question préalable.
N 3
( 198 )
+
Voussen porte au conseil , le 17 , les plaintes de
diverses communes de la Belgique , auxquelles on
fait payer les contributions que levait la maison.
d'Autriche et celles que la France perçoit. Renvoi
à une commission .
Le président annonce qu'il a reçu des pieces de
nature à être lues en secret , et qu'une commission
doit présenter un rapport qui demande également à
-être fait en secret. Le conseil se forme en comité
général . L'on dit qu'il a été question de finances
et de l'affaire de Bellegarde , qui a donné un soufflet
au journaliste Langlois . Il paraît qu'il sera condamné
à trois jours d'arrêts .
Roux ( de la Marne ) appelle , le 18 , la discussion
sur les postes et messageries , en observant que cette
administration se désorganise tous les jours .
Garnier ( de Saintes rappelle un arrêté portant
que le conseil ne statuera rien sur cet objet avant d'avoir
remedié aux abus des franchises et contre- seings .
Delaunay ( d Angers ) déclare que les franchises
et contre-seings ne regardent pas la poste aux chevaux
, dont il est également pressant de s'occuper ;
et il demande qu'on discute la partie du projet qui
y est relative .
Fabre ( de l'Aude) dit qu'il y aurait beaucoup d'inconvéniens
a s'occuper de cet objet , avant d'avoir
reçu des renseignemens positifs du Directoire sur cette
question. Il demande l'ajournement .
Cette derniere proposition est mise aux voix et
adoptée .
Mercier prend la parole pour une motion d'ordre .
Il se plaint des dépenses ostensieuses qu'entraîne
l'édifice du Panthéon . Depuis 50 ans , dit - il , on a dépensé
pour cet objet plus de 30 millions écus . On
aurait élevé une ville du troisieme rang , creusé vingt
canaux et fondé des hospices d'humanité avec cet
argent prodigué à des tailleurs de pierre et à des
maçons. Mais ajoute-t-il , envain cet édifice a pris le
nom de Panthéon : il doit devenir un jour par sa chûte
le scandale de notre architecture , et s'écrouler sur
les cendres de nos philosophes . Depuis qu'on a fait
( 199 )
1
entrer sous ses silencieux portiques le cadavre d'un
monstre , qui a renversé toute morale , toute justice ,
qui a érigé en vertus le brigandage et l'assassinat ;
il semble que ses colonnes se soient penchées vers
la destruction qui faisait sa joie et son élément , et
que le ciel ait voulu punir par leur chûte les Français
régénérés , pour avoir encensé ces restes dégoûteans.
Il conclut en demandant qu'il soit fait un message
au Directoire , pour savoir quels moyens il a employés
pour remédier au danger ou le prévenir ; ou , en cas
d'écroulement, pour en atténuer le péril.
Mathieu demande qu'on se borne à envoyer au
Directoire les renseignemens du préopinant , pour
constater les faits et prendre les mesures nécessaires .
Philippe Delleville déclare qu'il n'y a aucune
inquiétude à avoir ; que trois architectes désintéressés
ont déja été nommés par le Directoire , pour vérifier
les faits , et qu'ils ont répondu que , s'il y avait
quelque danger , il n'était pas imminent ni sans
remede .
La motion de Mathieu a été adoptée .
On a repris et ajourné de nouveau la discussion sur
la question intentionnelle .
Chazal a opiné aujourd'hui pour le projet de la
commission .
Le conseil des Anciens s'occupe , le 16 , de la
résolution sur la comptabilité de la trésorerie , qu'il
rejette , et de celle sur la maniere de sévir contre
les délits militaires ; il ne l'approuve pas. Les résolutions
sur les hospices civils et la suppression des
crédits ouverts aux ministres à la trésorerie avant le
1er. vendémiaire , avaient été précédemment sanctionnées
.
L'ordre du jour , du 18 , appellait la discussion
sur la propriété du canal du Midi , ci -devant Languedoc.
Vernier parle en faveur de la résolution ; il soutient
que Riquet , entrepreneur de ce canal , n'a jamais
pu en être propriétaire , parce que les principes.
s'opposaient à l'aliénation du domaine public. Il ne
N 4
( 200 )
pouvait tout au plas être engagé que pour un temsi
aussi voit-on , dans l'arrêt du conseil de 1766 , qui
est le véritable titre de Riquet , que Colbert ne lui
avait concédé ce canal que sous la condition du
rachat et du remboursement de ses impenses et améliorations
. Comment concevoir d'ailleurs qu'une pareille
entreprise , qui avait couté au trésor public
neuf millions seulement pour les travaux , sans compter
les indemnités accordées aux cessionnaires des
terreins , aux seigneurs qui avaient permis les prises
d'eau , et les sommes considérables fournies par les
Etats de Languedoc , ait été donnée pour la modique .
somme de 400,000 liv . , la seule que Riquet ait
payée ?
Vernier examine encore la résolution dans ses ,
rapports avec la souveraineté nationale . Il soutient
que l'on ne pourrait laisser la propriété du canal .
du Midi aux héritiers Riquet , sans les associer à la
souveraineté car ils perçoivent les droits de péage .
et de navigation , ces droits ne sont autre chose que
des contributions , et il n'appartient qu'à la puis-.
sance publique de lever les impôts . Vernier conclut
que la résolution doit être approuvée .
Le conseil ajourne la suite de la discussion
demain .
Un comité secret a rempli la séance du 19 du
conseil des Cinq- cents . Il s'agit du traité de paix .
conclu avec le roi de Naples.
.
Bailly, organe de la commission des dépenses des
deux conseils , dit que cette commission , convaincue
que c'est au Corps législatif à donner l'exemple de
la plus sévere économie , a ajourné toutes les dépenses
qui ne sont pas d'une nécessité indispensable,
et qu'en conséquence , malgré l'incommodité de la :
salle actuelle , elle a cru devoir suspendre les travaux
de la nouvelle salle , et se borner à la continuation
de ceux indispensables , pour mettre à couvert
les ouvrages faits . Il demande l'ouverture d'un
crédit de deux millions pour les dépenses des deux
conseils . Adopté .
On reprend le zo , la discussion sur la question 20 , •
intentionnelle . Cambacérès , après avoir prouvé que
( 201 ).
la question : Est-il excusable ? que la commission propose
de substituer à celle d'intention , entraîneraitdes
abus aussi scandaleux , propose de ramener
l'institution du jury à son origine primitive , et de
résoudre 1 °. que la loi du 14 vendémiaire , qui ordonne
que la question intentionnelle sera toujours
posée , soit rapportée ; 2 ° . que le projet de la commissión
est rejetté ; 3° . que la question intention- .
nelle ne sera présentée au jury que dans le cas où
la moralité des actions du prévenu le fera juger nécessaire.
Ces diverses propositions sont adoptées .'
Cambacérès et Treilhard seront adjoints à la commission
.
Crassous expose , au nom de la commission des
finances , que les rentrées ne sont pas en proportion
avec les dépenses , et il demande que les ordonnateurs
conviennent entr'eux des paiemens qui méritent
la priorité. Renvoyé à la commission des dépenses.
*
Le conseil des Anciens a continué , les 19 et 20 ,
la discussion sur la propriété du canal du Midi .
Malleville , Rallier , Maragon , Ligeret et Dumas ont
successivement parlé sur cette matiere pour et contre .
Sur le rapport de Thibault , organe de la cómmission
des finances , le conseil des Cinq- cents arrête
que le délai d'un mois , fixé par l'art . XVI de la loi
du 8 fructidor pour l'obtention des patentes , et qui
a dû expirer le 15 vendémiaire courant , sera prorogé
au 15 brumaire prochain ; le travail préparatoire
n'ayant pu être achevé sitôt qu'on l'avait pensé
d'abord .
Le même membre fait arrêter que les marchands
cafetiers et cartonniers seront placés dans la 3e. classe
du tableau des patentes ; les fayenciers , dans la 4º .;
les restaurateurs de tableaux , dans la 5º . , et les relieurs
, dans la 6º.
Pelet ( de la Losere ) , au nom de la commission
des dépenses , fait destiner 50,000 liv . en numéraire
pour les dépenses des archives et de la bibliotheque
du Corps législatif.
Après une longue et monotone discussion sur les
délais à accorder pour se pourvoir contre les juge-l
( 202 )
mens rendus par défaut , les diverses proposition
faites ont été renvoyées à une commission .
Henri Lariviere soumet à la discussion son projet
tendant à mettre les tribunaux en état de prononcer
sur les réclamations qui leur sont adressées , d'après
les changemens survenus dans les lois relatives aux
successions ,
Le conseil , après avoir déclaré l'urgence , l'adopte .
Portalis , organe de la commission concernant le
canal du Midi , ayant la parole pour répondre aux
objections opposées à son systême , le fait dans la
séance du 21 du conseil des Anciens . Il cite l'ordonnance
de 1665 , qui porte que les rivieres navigables
peuvent être une propriété particuliere . II
dit que la question que l'on discute n'est point une
question nouvelle , que tous les publicistes l'ont
traitée et prononcé fortement qu'un particulier pouvait
être propriétaire d'un canal ou d'un chemin
pratiqué à ses frais sur le domaine public , avec
l'autorisation du gouvernement.
Néanmoins le conseil , après avoir fermé la discussion
, approuve la résolution.
Le conseil des Cinq- cents renvoie , le 22 , à l'examen
de la commission des finances , la question de
savoir , si le délai d'un mois pour résilier les baux
ou sous-baux des maisons d'habitations , n'est pas
trop court, et s'il ne conviendrait pas de la prolonger
jusqu'au 1er. germinal prochain .
Darrac expose que Paris étant le rendez - vous général
des gens riches , qui y accourent de tous les points
de la République pour jouir des plaisirs qu'offre cette
immense commune , il conviendrait peut-être , pour
atteindre le luxe et l'égoïsme , de mettre un impôt
sur les voitures et sur les billets de bal et de spectacle.
Renvoi à la commission des finances .
Dubreuil fait adopter la rédaction de la résolution
qui accorde aux agens des communes , le droit
de suivre les actions propres à ces communes , et à
l'officier municipal désigné par l'administration ,
celles des communes au- dessus de cinq mille ames .
Thibault fait aussi convertir en résolution ses six
projets sur la fabrication des monnaies .
( 203 )
Pelet , au nom de la commission des dépenses ,
obtient , le 23 , la parole : Maintenant , dit- il , que
vous avez arrêté que les pensionnaires , au lieu d'être
payés par trimestre , seraient payés comme les ren
tiers , par quart , à compter du re germinal , pour
le dernier semestre de l'an IV , il s'agit de savoir
comment seront payés ceux qui ont reçu le premier
trimestre . Ceux-là , à la vérité , n'ont reçu que des
mandats ; mais il ne serait pas juste qu'ils fussent
encore payés de six mois entiers .
On dira peut - être que ces mandats ne vaudront pour
eux que ce que vaudra à ceux à qui les six mois sont
encore dûs , le numéraire qu'ils ont à recevoir. Votre
commission à tout examiné , et c'est en son nom que
je vous propose ce qui suit :
Art . Ier . Les pensionnaires qui ont déja reçu un
trimestre en mandats sur le dernier sémestre de
l'an IV , seront payés :
10. Du quart en numéraire , pour le dernier trimestre
;
2. Du même quart pour le premier trimestre ,
sur lequel la somme reçue en mandats sera défalquée
, à raison de 6 liv. en numéraire par chaque
somme de cent francs.
II. A l'avenir , les pensionnaires et les rentiers
seront payés par semestre .
Le Directoire avait soumis au conseil les deux
questions suivantes :
1º. Quand le président du tribunal criminel dresse
un acte d'accusation sur un délit de faux témoignage
, peut - il cumuler les fonctions de directeur
de jury, en étendant son acte d'accusation , pour
cause de connexité , à un délit sur lequel le même
prévenu a été acquitté par un jury d'accusation .
20. Le président du tribunal criminel qui a ainsi
rédigé l'acte d'accusation , peut-il connaître et présider
dans son tribunal le débat et le jugement dans
la même affaire ?
La commission ad hoc les avait décidées par l'affirmative
. Mais d'après de nouvelles observations
de Treilhard et de Real , elles sont renvoyées à un
nouvel examen . La commission se concertera avec
celle de la classification des lois .
A
( 204 )
On ajourne un projet de Blutel , tendant à charger
chaque commune de nommer trois citoyens de
confiance , pour remplir les fonctions de défenseurs
officieux au profit des défenseurs de la patrie absens
et en activité de service .
Le Directoire demande qu'on lui assure 370,000
francs pour le trimestre de vendémiaire. Renvoi à
la commission des dépenses.
Par un autre message , il sollicite le rapport de
la loi du 3 nivôse , relative à la vente du parc de
Marly. Renvoi à une commission spéciale .
il est enjoint à la commission sur les contributions
de l'an V , de présenter demain son rapport.
Le conseil des Anciens a sanctionné 1º . la résolution
qui met deux millions à la disposition des.
inspecteurs des deux salles , pour les dépenses ;
2º . celle qui autorise la résorerie à payer , préférablement
à toute autre chose , les sommes nécessaires
pour la solde et la subsistance des troupes .
La résolution relative aux créanciers des anciens
secrétaires du roi a donné lieu à une discussion que
Tronchet a fait naître . Il a observé qu'il existe une
contradiction entre son dispositif et l'un des considérans
, et en a proposé la réjection par ce motif.
Vernier a répondu qu'il suffisait de supprimer ce
considérant , et de laisser subsister celui seul qui
motive l'urgence . Dupont de Nemours pense que
les considérans n'étant l'ouvrage d'aucun des deux
conseils , le Directoire peut en ce cas les retrancher
, et dire seulement que l'urgence a été reconnne
; mais on lui oppose l'art. XCIV de la constitution
qui porte qui les motifs par lesquels le
conseil déclare l'urgence , doivent être exprimés et
mentionnés dans la loi. Enfin , Poulain - Grandpré dit.
que chaque conseil a le droit d'exprimer les causes
qui le déterminent à voter par urgence , et qu'il
n'appartient pas au Directoire de rien retrancher
d'une loi . Le conseil adoptant cette opinion , renvoie
l'examen de la question à une commission . Il
n'a approuvé , les 24 et 25 , que des résolutions relatives
à des intérêts particuliers .
Chatelain a fait , le 24 , dans le conseil des Cinqcents
, un rapport sur la question des usufruits et des
( 205 )
rentes viageres appartenans à des émigrés , et dévolus
par conséquent à la nation . Il s'agit de déterminer
le mode de liquidation et la durée de leur paiement
. Impression et ajournement.
--
Mercier , au nom d'une commission , propose , le
25 , d'exempter du droit de patentes les peintres ,
sculpteurs et graveurs , qui ne sont point marchands .
Ajourné . Le Directoire annonce de nouveaux avantages
remporrés par l'armée de Rhin et Moselle , qui, en
assurant le succès de la campagne , la rend maîtresse
du Brisgau , de tous les ponts du Rhin et des passages
et défilés qui ouvrent le chemin chez l'ennemi.
Le conseil déclare que cette armée ne cesse de bien
mériter de la patrie.
Le Directoire annonce ensuite que le cabinet
britannique a permis l'exportation de ses marchandises
en France sur des vaisseaux neutres , et il observe
que le salut de la patrie tient peut-être à ce
qu'il ne s'introduise , jusqu'à la paix , aucune espece
de marchandise anglaise dans toute la République .
Il demande une loi en conséquence . Renvoyé à une
commission . — L'on reprend la discussion sur la loi
du 3 brumaire, Jean-de-Bry parle pour son maintien .
Il n'y a rien de décidé .
PARIS . Nonidi 29 Vendémiaire , l'an 5º . de la République.
Quoique dans son discours au parlement d'Angleterre , le
roi ait annoncé l'envoi d'un négociateur auprès du gouvernement
de la République Française , ce négociateur n'est point
encore arrivé . On en ignore même le nom . Ce n'est plus
coume on l'avait dit , M. Jackson . On parle de lord Mamelsbury
, auparavant le chevalier Harries , ambassadeur en Hollande
, et on lui donne pour adjoint sir Thomas Greenville
frere du ministre . Ce retard n'annonce pas , de la part du
cabinet de Londres , un desir bien vif d'arriver à une pacifi
cation .
En attendant l'envoyé britannique , il en est arrivé un de
la cour de Portugal , pour négocier sa paix particuliere . I! pa
raît que cette puissance est dans l'intention de secouer le joug
de l'Angleterre . Elle a annoncé que le port de Lisbonne serait
franc à dater du 1er . janvier prochain .
Dans le nombre des condamnés à mort par la commission
militaire du Temple , on compte Huguet , Javogue et Cusset,
( 206 )
tous trois ex-conventionnels , et Gagnent, secrétaire de Drouet.
Celui- ci a voulu se sauver quand on le conduisait au supplice,
il a santé de la charrete , et s'est mis à fuir dans la rue Caumartin.
Il a été arrêté par un cavalier.
Des lettres de Bayonne annoncent que l'escadre espagnole
, forte de 19 vaisseaux de ligne , 12 frégates , 4 corvettes
et autant de chébecs , est sortie de Cadix le 27 septembre
; on présume que cette escadre se rend à Carthagênes
, pour y prendre 12 autres vaisseaux et 8 frégates ;
et qu'elle ira ensuite débloquer le port de Toulon , où il y a
12 vaisseaux de ligne . On assure que la cour d'Espagne a signifié
, le 5 octobre , à l'ambassadeur d'Angleterre , de quitter
le territoire.
De notre côté , il se fait des mouvemens dans le port
de Brest. Déja 21 vaisseaux sont en rade ; on en attend
de Rochefort et de l'Orient . En tout , cette escadre sera
de 30 vaisseaux et 16 frégates . On dit qu'elle doit être
commandée par l'amiral Villaret-Joyeuse .
La haute-cour , séante à Vendôme , est en activité . Plusieurs
accusés ont voulu décliner le tribunal ; ils ont été déboutés
de leur déclinatoire . L'ex-général Fion a déja subi un premier
interrogatoire .
Des lettres de Tripoly , du 29 messidor , annoncent que
la maison du consul français a été violée , par un soldat ture ,
qui a poursuivi un juif jusque dans cet asile . Le consul a fait
détacher de sa maison le pavillon de la République , jusqu'à
ce qu'il eût reçu satisfaction . Le pacha a fait livrer au consul
les deux coupables . Celui- ci a sollicité leur grace . Le pavillon
a été rétabli et salué extraordinairement de 21 coups
de canons . Le consul d'Espagne a servi de tout son zele
le consul français ; et tous les autres consuls sont venus le
complimenter.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE RHIN ET MOSELLE . Stockach , le 16 vendémiaire.
Citoyens directeurs , les lettres ayant été interceptées , je
n'ai pu vous faire connaître plus tôt nos derniers succès .
Le 9 , le général Latour a attaqué notre avant-garde , près
Schaussenried ; je l'ai fait soutenir , et elle a conservé sa position
, après le combat le plus violent .
Le 11 , j'ai fait attaquer l'ennemi sur toute la ligne ; la
gauche , aux ordres du général Desaix, s'est portée sur
Biberac ;
le centre , aux ordres du général Saint-Cyr , a fait l'attaque
de front sur Sienhausen ; le succès a été complet. Environ
5000 prisonniers , dont 65 officiers, des drapeaux , 20 canons ,
( 207 ) ;
sont le fruit de cette journée. L'ennemi a été poursuivi fort
avant dans la nuit ; il était dans un désordre complet .
Je ferai mon possible pour conduire honorablement l'armée.
En vous donnant des détails , je vous ferait connaître les corps
et les militaires qui se sont particulierement distingués ; tous
ont très-bien fait leur devoir. 322
Le général Férino a également eu un très-beau succès à
Revemburg. 9 Signé , MOREAU .
Message aux conseils des Cinq-cents et des Anciens , du 25 vendémiaire
, an V.
Citoyens législateurs , le conseil exécutif s'empresse de
vous annoncer le résultat de l'opération militaire la plus décisive
qui ait eu lieu dans le cours de cette campagne , sur
les frontieres de l'Est ; résultat qui seul pouvait consolider
les nombreux succès de nos armées sur le Rhin , et faire
prononcer de quel côté resteraient enfin I avantage et le fruit
de tant de travaux.
L'armée de Rhin et Moselle , laissée entierement à découvert
sur sa gauche par le mouvement rétrograde du génésal
Jourdan , lorsqu'elle était aux portes de Munich , et bientôt
ensuite cernée de toutes parts , est revenue , dans le plus
grand ordre , sur les bords du Rhin , non-seulement sans
s'être laissé entamer , mais en battant elle -même l'ennemi
dans chaque occasion , forçant par - tout les passages , et débouchant
enfin par deux colonnes , l'une dirigée sur Huningue ,
et l'autre par Fribourg , après une victoire signalée , où elle
a fait 5000 prisonniers , et pris 20 pieces de canon . Ainsi ,
après avoir véçu , aux dépens de l'ennemi pendant toute la
campagne active ; après avoir détaché de la coalition la
presque totalité des princes de l'empire ; après avoir favorisé
, par une diversion puissante , l'invasion de 1 Italie ,
elle demeure maîtresse du Brisgaw , de tous les pons du
Rhin , et de tous les passages et défilés qui ouvrent le pays
ennemi . Cette mémorable retraite sera mise , par la postérité
, au nombre des plus belles opérations militaires qui
aient jamais été exécutées en aucuns pays : elle couvre de
gloire l'armée de Rhin et Moselle , et son modeste général.
L'ennemi lui -même , à la suite de ses mouvemens hasardés ,
se trouve dans un état de dissémination qui nous permet
d'espérer encore de nouveaux succès très - importans .
Signé , RÉVEILLERE - LEPAUX , président.
Par le Directoire exécutif ,
Signé , LAGARDE , secrétaire -général .
ARMÉE D'ITALIE . Milan , 10 vendémiaire . Après la bataille
de San-Giorgio , nous cherchâmes à attirer Wurmser à une
econde affaire , afin d'affaiblir dans des affaires extrà mures ,
( 208 )
sa garnison ; nous nous gardâmes donc bien d'occuper le
Seraglio j'espérais qu'il s'y répandrait. Nous continuâmes
seulement à occuper le pont de Governolo , afin de nous faciliter
le passage du Mincio .
Le 4. jour complémentaire , l'ennemi se porta avec 1500
hommes de cavalerie à Castellocio. Nos grandes gardes se
replierent comme elles en avaient l'ordre . L'ennemi ne passa
pas outre. Le 2 vendémiaire il se porta sur Governolo ,
en suivant la rive droite ' du Mincio ; après une canonnade
très-vive et plusieurs charges de notre infanterie , il fut mis
en déroute , et eut 1100 hommes faits prisonniers , et pris
5 canons et caissons tous attelés .
Le général Kilmaine , auquel j'ai donné le commandement
des deux divisions qui assiégent Mantoue , resta dans ses
mêmes positions jusqu'au 8 , espérant toujours que l'ennemi
porté par l'envie de faire entrer des fourages , chercherait à
sortir ; mais l'ennemi s'était campé à la Chartreuse devant la
porte Pradella , et à la Chapelle devant la porte Cerese . Le
général Kilmaine fit ses dispositions d'attaque , se porta sur
plusieurs points sur ces deux camps , que l'ennemi évacua à
son approche , après une légere fusillade d'arriere-garde .
Les avant - postes du général Vaubois ont rencontré la
division autrichienne qui défend le Tyrol ; ils ont fait aux
ennemis 110 prisonniers .
Du même jour. Nous occupons la porte Pradella , celle de
Céreze , et nous bloquons la citadelle de Mantoue .
Signé , BUONAPARTE .
Milan , 17 vendémiaire. Cent cinquante hommes de la garnison
de Mantoue étaient sortis le 8 , à dix heures du matin
de la place , avaient passé le Pô à Borgoforte pour chercher
des fourages. Cependant , à cinq heures après midi , nous
achevâmes le blocus de Mantoue , en nous emparant des
portes de Pradella et Cérèse , comme j'ai eu l'honneur de vous
en instruire par mon dernier courier. Ce détachement se
trouvant par- là séparé de Mantoue , chercha à se retirer à
Florence . Arrivé à Reggio , les habitans en furent instruits
coururent aux armes , et les empêcherent de passer , ce qui
les obligea à se retirer dans le château de Montechierogolo
, sur les Etats du duc de Parme . Les braves habitans
de Reggio les poursuivirent , les investirent , et les firent.
prisonniers par capitulation .
Dans la fusillade qui a eu lieu , les gardes nationales de
Reggio ont eu deux hommes tués . Ce sont les premiers
qui ont versé leur sang pour la liberté de leur pays .
Signé , BUONAPARTE .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N°. 4.
Jer. 135.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Lundi 31 octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Letters containing a sketch of the scenes wich passed in
various departmens , etc. Lettres contenant une
esquisse des scenes qui ont eu lieu en France , dans di
vers départemens , pendant la tyrannie de Robespierre ,
et des événemens qui les ont remplacées après le 10 ther
midot, Par HELENE-MARIE WILLIAMS. A Londres, 1795.
NOUS
ous nous proposons de revenir sur cet ouvrage
écrit par une femme pleine de talent ( 1 ) , de douce
philantropie et d'amour pour la liberté , qui s'étant
déterminée à quitter l'Angleterre , à cause de son atta
chement aux principes de la révolution française , a
failli périr dans la nouvelle patrie que son coeur
avait adoptée , sous le glaive assassin des misérables
qui si long-tems ont dévasté la République naissante .
Dans ce moment , nous allons nous borner à tirer du
III . volume , le récit d'une histoire tragique et touchante
, arrivée au pied du Mont-Ventoux , dans les
environs de Bedouin , lors de l'affreux saccagement
de cette commune par Maignet.
( 1 ) Les Anglais la regardent comme un de leurs premiers
-poëtes vivans .
Tome XXV. O
( 210 )
Nous n'ignorons pas que les ennemis de la liberté
se servent de ces cruels souvenirs , pour détacher la
France de la cause qu'elle a soutenue avec tant de
courage , au milieu des dangers et des désastres les
plus inouis . Les tableaux des tems révolutionnairet
sont , dans beaucoup de bouches qui se plaisent à les
retracer , des appels indirects à la contre-révolution.
En touchant à des plaies si récentes et si vives , en
parlant aux passions les plus généreuses , les royalistes
sont trop sûrs de se faire écouter ; et si la République
devait périr , c'est Robespierre qui lui aurait porté le
coup mortel. Mais les amis sinceres de la liberté ne
doivent pas pour cela , craindre de ramener les yeux
dé leurs concitoyens sur des époques et sur des
hommes qui leur sont bien plus véritablement odieux
qu'aux aristocrates . D'ailleurs , ils voient clairement ,
et ils doivent montrer aux personnes de bonne foi ,
dans ce qui s'est passé sous la sombre domination des
terroristes , ce qui se passerait si les royalistes prenaient
le dessus . Les deux extrêmes sont également
forcenés de vengeance , également avides de sang et
de dévastation . Or , dans les mouvemens révolutionnaires
, c'est toujours le parti extrême des vainqueurs
qui prend le dessus . Français , si vous ne restez pas
religieusement attachés à votre constitution , dont
les bâses reposent sur les principes les plus incontestables
, et qui d'ailleurs a dans elle-même tous les
moyens de réforme et de perfectionnement ;si vous
n'êtes pas également sourds , et à la voix de ceux qui
s'efforcent de paralyser la République , en l'attaquant
chaque jour dans l'esprit du peuple par des insinuations
perfides , et aux cris de ceux qui osent rede(
211 )
mander avec fureur le sang et le pillage , les mêmes
dangers vous menacent encore ; vous pouvez voir
commettre encore , au nom de Louis XVIII , les mêmes
crimes qu'aux noms de Robespierre , de Collot ou de
Carrier ; et l'impartiale postérité confondra les écrivains
provocateurs de cette nouvelle secousse , quel
que soit d'ailleurs le masque qui les couvre , avec
les Hébert et les Marat.
Notre intention n'est pas d'arrêter la vue de nos
lecteurs sur des dangers dont le bon sens et l'intérêt
publics garantiront sans doute la France : mais , encore
une fois , sachons voir l'avenir dans le passé.
Rien n'est plus nécessaire pour éviter des fautes , dont
le goût des nouveautés que nous avons peut-être
porté dans la politique comme dans les modes , dont
même cet esprit d'indépendance , particulier à la nation
, et d'ailleurs si précieux , nous rendent malheureusement
trop susceptibles .
Voici donc un nouvel échantillon de ce passé
sanglant , dont les impressions ont désenchanté la
vie , et presque flétri la liberté . C'est mademoiselle
Williams qui va parler.
*
Au milieu de tant de maux répandus au loin sur
la France , au milieu des gémissemens de la calamité
générale , il y a sans doute eu beaucoup de douleurs
particulieres qui ne sont jamais parvenues à des
oreilles compâtissantes ; plus d'une victime a péri
sans être pleurée , sans être connue . Cependant quelques
- uns des martyrs immolés par Maignet ont trouvé
des historiens de leur fin déplorable ; et le sort de la
famille de M. de M**. , dont j'ai entendu le récit détaillé
de la bouche d'une vieille servante , qui avait
( 212
été leur compagne d'infortune , n'est pas la moins
déchirante de ces narrations de douleur.
A
M. de M** . , ci -devant noble , vivait avec son fils
unique à Marseille , où il était généralement respecté ,
et où , pendant tout le cours de la révolution , il a
rempli le rôle d'un patriote ferme et plein de lumieres.
Après les funestes événemens du 31 mai , il
devint suspect de ce qu'on appellait fédéralisme dans
le parti jacobin. Ce parti s'étant emparé de la ville ,
y punissait , par la mort ou l'emprisonnement , tous
ceux qui avaient honorablement protesté contre la
tyrannie de la montagne . M. de M** . averti par un
ami du danger qu'il courait , eut le tems de fuir avec
une vieille servante qui voulut absolument partager
le sort de ce maître chéri . Sa femme était morte quelques
années avant la révolution ; et son fils , jeune
homme de 24 ans , aimable et accompli de tout point ,
avait , peu de semaines avant la fuite de son pere ,
joint l'armée des Pyrénées , au signal de la loi sur la
premiere requisition qui venait d'appeller aux armes
toute la jeunesse française .
M. de M** . après avoir erré d'asyle en asyle , aussi
long- tems que ses infirmités le lui permirent , ( car
quoiqu'il n'eût pas plus de 63 ans , un état valétudinaire
prolongé avait affaibli sa constitution ) se choisit
un dernier refuge dans une habitation solitaire , à
quelques lieues d'Avignon , et dans la partie la plus
sauvage de cette contrée romantique . Les montagnes
semblaient fermer le paysage devant le
devant le voyageur, jusqu'à
ce qu'un étroit sentier , une espece de fente entre
des rochers , l'ouvre à ses yeux de nouveau , et lui
montre un petit vallon où se trouve placé cet her(
213 )
mitage ; car tel est le nom que la maison mérite. Ce
vallon infréquenté est riche en pâturages ; de hautes
montagnes le bornent de toutes parts ; des bois pendans
sur les précipices , des rocs de forme bizarre
et pittoresque , hérissés de pointes aiguës qui s'éleyent
au-dessus de la verdure des arbres , et semblent
naître du sein du feuillage , prêtent au local un caractere
qui touche et impose. Non loin de la rustique
habitation , un torrent clair et pur précipite ses flots
abondans du haut d'un rocher et sur sa croupe inclinée
, où la chûte des eaux a creusé par étages , des
grottes et des cavernes richement ornées d'arbrisseaux
, dont le branchage est sans cesse arrosé d'écume
. Comme le torrent ne tombe pas d'une hauteur
considérable , le bruit de sa chûte est doux plutôt que
bruyant , et sans produire les sensations du sublime ,
il éveille celles d'une aimable et touchante mélancolie
. Ce vallon écarté , enrichi des beautés sauvages
de la nature , avait échappé à l'art français ; point de
jets d'eau , point d'arbres tondus , point d'allées accouplées
et symmétriques , qui défigurent ses réduits
solitaires . Au-dessus , et à quelque distance , s'éleve
le Mont-Ventoux , couvert de ses neiges éternelles
cette montagne , que Pétrarque a si souvent gravie ,
qui garde l'empreinte de ses pas , et du sommet de
laquelle tantôt il contemplait dans le lointain ,
Alpes , limites naturelles de son pays natal ; tantôt
il prolongeait sa vue sur les vagues de la Méditerranée
qui baignent Marseille , et vont tomber et rejaillir
sur les rives escarpées d'Aigues - mortes ; tantôt plongeant
sur la vallée , il voyait le Rhône y déployer males
"
0 3
( 214 )
jestueusement ses eaux , et les nuages rouler en fumant
à ses pieds .
Tel était le lieu que M. de M** . choisit pour asyle,
en se dérobant à la rage de ses féroces persécuteurs .
Bientôt il eut la douleur d'apprendre que son frere ,
administrateur de l'un des départemens du Midi ,
avait péri sur l'échafaud , pour avoir pris parti en faveur
de la Gironde . M. de M ** . trouva le moyen de
faire connaître à sa belle - soeur le lieu de sa retraite ,
et il la conjura de venir en hâte avec sa fille , partager
le peu qu'il avait sauvé des débris de sa fortune .
Sa vieille servante , Mrianne , porteuse du message ,
revint avec la niece : la mere n'était déja plus ; elle
n'avait survécu que peu de semaines à son mari.
L'entrevue de mademoiselle Adélaïde et de M. de
M**. fut accompagnée de ces émotions accablantes
qu'excite en nous l'aspect des objets qui nous sont
chers , après que nous avons éprouvé quelque malheur
profond ; dans ces momens , le passé revient , et
se précipite, pour ainsi dire , sur notre ame , avec une
irrésistible violence ; et ce ne fut qu'après avoir tenu
long- tems son oncle dans ses bras , avec une angoisse
et des palpitations qui ne laissaient sortir aucun mot
de sa bouche , qu'enfin elle put prononcer , de l'accent
du désespoir , les noms de pere et de mere.
:
M. de M** . fit tout au monde pour remplacer auprès
de sa malheureuse niece , les parens qu'elle avait
perdus il oublia ses propres douleurs pour essayer
d'adoucir la désolation de cette intéressante orpheline
, qui à l'âge de 19 ans , et dans la fleur de la
beauté , devenait la proie d'une profonde et incurable
mélancolie . Elle était trop sensible pour n'être
( # 15 )
4
pas touchée de ses tendres soins ; souvent en sa préence
, elle retenait ses larmes , voyant combien il en
était affecté . Mais lorsqu'elle ne pouvait plus se contenir
, elle errait au loin dans les bois , s'asseyait sur
quelque fragment de rocher ; et là , loin de tout témoin
, elle se livrait sans réserve à sa douleur , qui
cependant adoucie par le murmure sourd des vents
et des eaux plaintives , trouvait son unique soulagement
dans des pleurs intarissables . Au milieu de
ces courses solitaires , consacrées à ses souvenirs , un'
jour elle fut retirée tout-à- coup de ses sombres méditations
par l'apparition soudaine de son cousin , le
fils de M. de M** , qui , après avoir plusieurs fois
exposé sa vie pour son pays , dans une longue et périlleuse
campagne , était revenu chez lui pour trouver
sa maison déserte et son pere en exil . Telle était la
récompense que les braves défenseurs de la liberté
recevaient de la main des tyrans . Le jeune homme
courut à la retraite de son pere , où le premier objet
qui frappa ses regards fut son aimable cousine , que
quelques mois auparavant il avait vue dans toute la
fraîcheur de la jeunesse et de la beauté , les joues
animées de cet éclat que répand sur la jeunesse une
santé brillante , les yeux étincelans de bonheur et
d'espérance .... Hélas ! ces joues étaient maintenant
couvertes d'une pâleur habituelle ! Ces yeux étaient
noyés de pleurs amers ! mais mademoiselle de M** .
ne lui avait jamais paru si intéressante .
Il aurait fallu que deux jeunes personnes , réunies
dans une circonstance pareille , eussent des coeurs
insensibles pour ne pas concevoir d'attachement
l'une pour l'autre. Le fils de M. de M** . et Adelaïde ,
04
( 216 )
doués également d'une sensibilité rare , éprouverent
bientôt que dans un tems où tout , hors le petit
vallon qui les s'parait du reste du monde , était
misere et désordre ; rien ne pouvait , au sein de ce
désert sauvage , donner pour eux de prix à l'existence
, que cette affection mutuelle qui adoucit tous
les maux passés et fait briller quelques rayons d'espoir
et de joie à travers les obscutités de l'avenir. Les
tableaux , au milieu desquels ils se trouvaient placés,
semblaient disposés à dessein pour nourrir les illusions
du coeur ; non- seulement parce qu'ils développaient
à leurs yeux ces beautés simples et romantiques ,
dont la contemplation attendrit tous les sentimens ,
en même tems qu'elle les exalte ; mais aussi parce
qu'on y rencontre à chaque pas , ce charme local qui
rend si chers aux ames cultivées et sensibles , les
lieux rendus fameux par la puissance du génie . Pétrarque
, le tendre , l'immortel Pétrarque avait par- ›
couru ces mêmes vallons , avait gravi ces mêmes
rocs , avait erré dans ces mêmes bois . Les deux jeunes
gens , qui lun et l'autre entendaient l'italien , en
répétant les chants mélodieux de ce divin poëte , se
sentaient transportés dans de nouvelles régions ; ils
oubliaient , par momens , qu'il existât un gouverne
ment révolutionnaire : -Quand tout - à - coup ils sont
réveillés de ces songes heureux , de ces douces illusions
, par une lettre qu'un des amis de M. de M ** .
le fils , son camarade à l'armée , lui fit parvenir.
illy conjurait de rejoindre à l'instant ses drapeaux ,
s'il ne voulait être placé sur la liste des gens suspects
, si même il ne voulait être proscrit.
Le jeune de M** . considérait la défense de son
( 217 )
pays , comme un devoir sacré qui passait avant tout :
il partit sans retard. Ce fut avec des larmes exprimées
du fond d'un coeur déchiré , qu'il se sépara de son
pere et d'Adelaïde ; et l'effort avec lequel il s'arrachait
de ce lieu si cher , exigea toute l'énergie de
son courage. Après avoir franchi l'ouverture de la
vallée , il se retourna pour contempler encore une
fois l'asyle qui renfermait tous ses trésors .
1
Après son départ , Adélaïde n'eut d'autre consolation
que cet abandon triste , mais doux , aux souvenirs
du passé et l'habitude journaliere d'aller rẻ-
pandre des larmes sur les sentiers qu'ils avaient parcourus
ensemble , et sur les livres qu'ils y avaient
lus.
{
Hélas ! cette jeune infortunée eut bientôt d'autres
douleurs à ressentir que ses tendres regrets sur l'absence
d'un objet chéri . Quelques semaines après le
départ de son amant , les départemens de Vaucluse
et des Bouches-du -Rhône furent désolés par Maignet.
Deux victimes proscrites par ses fureurs , deux amis
de M. de M ** . , qui connaissaient sa retraite , vinrent
y chercher un asyle. M. de M** . reçut ses amis
fugitifs avec toute la tendresse d'un coeur généreux
et dévoué. Mais peu de jours après leur arrivée , les
émissaires de Maignet découvrirent cette retraite.
L'étroit passage de la vallée fut gardé par des soldats
, la maison fut entourée par une grande force
militaire ; et M. de M** . reçut l'ordre de partir
avec les prétendus conspirateurs qu'il avait accueillis,
pour aller comparaître devant la commission établic
à Orange .
Ce dernier coup , l'infortunée Adelaïde n'eut pas
( 218 )
la force de le soutenir. Toutes les blessures de son
ame se rouvrirent , ou plutôt se déchirerent à l'instant
de la maniere la plus cruelle ; et bouleversée
dans toutes les parties de son être , par cette nouvelle
calamité terrible , inattendue , qui comblait
la mesure de ses afflictions , sa raison l'abandonna
tout- à- fait. Dans les convulsions de l'égarement ,
elle se jetta , aux pieds de celui qui commandait la
troupe ; elle l'implora , versa des pleurs , poussa des
cris. Tout-à-coup se relevant , elle s'élance , se suspend
au cou de son oncle . Elle le presse avec une
espece de fureur dans ses bras. Quelques soldats
proposaient de la conduire elle -même au tribunal ;
mais le chef , soit qu'il fût touché de ses angoisses ,
soit qu'il craignît que son désespoir ne produisit
en chemin quelque scene embarrassante , leur persuada
de la laisser. On l'arracha de son oncle , et
on l'enferma dans une chambre , d'où ses cris aigus
se firent entendre du malheureux vieillard , jusqu'à
ce qu'il eût franchi l'entrée du vallon , qu'il ne devait
plus revoir. Les souvenirs dont il était accompagné
, les maux qui pesaient sur son coeur étaient
sans doute cruels : mais ils ne furent pas de longue
durée. Le jour même de son arrivée à Orange , on
le conduisit avec ses amis, devant la commission ; et
de- là, il fut traîné à l'échafaud .
M
Cependant mademoiselle de M** . , retirée par
Marianne de la chambre où l'avaient enfermée ces
gardes barbares , errait du matin au soir dans les
réduits les plus sauvages du vallon . Elle était constamment
suivie par la fidelle servante , qui ne la
perdit pas un instant de vue , et qui conserve en(
219 )
core dans sa mémoire , plusieurs sombres complaintes
de cette ame égarée , plusieurs expressions furieuses
de son désespoir. L'infortunée se retirait souvent
dans un petit recoin , où son oncle avait mis un siége ,
et où chaque jour il venait passer quelques heures .
Par fois , elle s'asseyait elle-même sur le banc à mais
tout-à- coup elle se relevait impétueusement , et se
jettant à genoux devant l'endroit où son oncle avait
coutume de se placer , elle l'inondait d'un torrent
de larmes . Pauvre vieillard , s'écriait - elle . Quoi !
votre tête vénérable ! on devait me laisser au moins
― Pauvre Charles ! ...
une boucle de ses cheveux blancs ! Quand les
soldats viendront pour moi , Marianne , coupez une
boucle des miens pour Charles .
C'est bien , qu'il soit parti . Je vois la guillotine
derriere ces arbres . Ils y traînent un homme faible.
Ils le lient à la planche... La planche s'incline
. - Ah ciel !
La douleur aiguë du jeune de M** . , à la nouvelle
du meurtre de son pere , fut encore aggravée par les
lettres qu'il reçut de Marianne , qui lui faisait savoir
la situation de sa chere Adelaïde . L'image d'Adelaïde
était sans cesse présente à son esprit. Incapable
de supporter l'amertume dont cette idée remplissait
tous ses momens , il trouva les moyens d'obtenir
encore un congé pour quelques semaines , et il se
tendit en hâte au vallon . Il trouva l'habitation dé-
Tout était sombre et silencieux . Il traverse
Ies appartemens , répétant à grands cris le nom d'Ade
laïde : aucune voix ne répond à la sienne .
serte .
Il sort de la maison ; il parcourt la vallée à pas
précipités ; et comme il passait devant une caverne
( 220 )
-
creusée dans le roc , il entend les gémissemens.
d'Adelaïde . Il s'élance dans la caverne . La pauvre
créature était assise sur le sol pierreux : Marianne
était à ses côtés , assise comme elle . Adelaïde' , au
moment qu'il entrait , leva les yeux et le regarda
d'un air sérieux . Il se mit à genoux devant elle ;
il pressa sa main contre son coeur. Je ne vous
connais pas , dit Adelaide . Vous ne me connaissez
pas , s'écria-t- il ... Vous ne connaissez pas Charles !
1
―
Si vous êtes Charles , reprit- elle d'un air sombre ,
vous êtes venu trop tard . - Tout est fini . Pauvre
vieillard continua - t-elle , en poussant des cris . En
même-tems elle se leva , joignit ses mains : - Ah !
ne voyez- vous pas son sang sur mes habits ! J'ai
prié , j'ai supplié pour lui ; je leur ai dit que je
n'avais ni pere , ni mere ; que lui seul m'en tenait
lieu. Si vous êtes Charles , allez - vous- en ; partez !
-
-
Je les vois
Ils viennent , ils sont en chemin .
sur le rocher. Ce couteau ...... Ce couteau sanglant
! ....`.
-
Tel était le délire de son imagination égarée . De
longs silences l'interrompaient par intervalles ; des
flots de larmes venaient de tems en tems suffoquer
sa voix . Son amant veillait sur elle avec la plus tendre
, avec la plus infatigable assiduité. Mais tous ses
soins furent inutiles . La vie d'Adelaide touchait à
sa fin . Les angoisses convulsives de son ame , les
fatigues extraordinaires qu'elle avait supportées dans
ses courses , le manque de nourriture , car elle refusait
tout , à l'exception d'un peu de pain et d'eau ,
l'avaient réduite à un état incurable de faiblesse et
de destruction,
-
( 221 )
Mais peu de tems avant d'expirer , elle recouvra
la raison ; et les derniers restes de sa force furent
employés à consoler son malheureux amant. Elle lui
parla d'un monde plus heureux , où ils devaient se
rejoindre , et où les tyrans n'opprimeraient plus.
Elle saisit sa main , fixa ses yeux sur lui , et rendit
le dernier souffle.
Avec le sombre silence du désespoir , avec des
sentimens qui ne pouvaient trouver le soulagement
des larmes , et qui se refusaient à toute plainte , l'infortuné
jeune homme prépara , de sespropres mains,
la tombe de celle qu'il aimait : il couvrit lui- mêmė
le corps de terre ; dernier devoir que l'humanité
paie aux morts ! .... Les flambeaux , les draps mortuaires
, l'appareil lugubre des funérailles n'existaient
plus dès long-tems dans la République désolée ; et
l'officier municipal rendait la poussiere à la poussiere ,
avec une insensible précipitation .
L'amant d'Adelaïde aima mieux remplir lui - même
cette triste fonction pour l'objet de sa tendresse . Il
aurait pu s'écrier avec notre poëte :
46
Qu'importe que des amours en pleurs ne dé-
' corent pas ton urne cinéraire ! que le marbre poli
n'imite point tes traits chéris ! Qu'importe qu'une
terre sainte ne t'ait pas reçue ! que l'antienne religieuse
n'ait point été murmurée sur ta tombe ! Ta
tombe n'en sera pas moins , à la saison nouvelle ,
ornée des plus belles fleurs , et le gazon verdoyant
n'en repoussera pas moins avec légereté sur ton sein.
Ici le matin versera ses premiers pleurs ; ici fleuriront
les premieres roses de l'année : tandis que les
anges viendront ombrager de leurs ailes argentées ,
1
( 222 )
ce lieu que consacrent désormais tes cheres reliques.
"
Le jeune de M** . passa la nuit entiere sur le tombeau
d'Adelaïde . Marianne , qui l'avait suivi , le
suppliait humblement de retourner à la maison : il
lui montra la terre nouvellement remuée , et lui fit
un signe de la main , comme pour lui dire qu'il desirait
qu'elle se retirât et le laissât livré sans distraction
au cours de ses méditations et de ses sentimens
.
Le lendemain , au point du jour , il revint à la
maison , et il appella Marianne. Il la remercia de
ses soins pour Adelaïde ; il l'assura de son éternelle
reconnaissance . Tandis qu'il lui parlait , l'émotion
étouffait sa voix ; et tout-à- coup un déluge de larmes ,
les premieres qu'il eût versées depuis la mort d'Adelaïde
, vint soulager son coeur oppressé. Quand il fut
revenu à lui -même , il dit adieu à Marianne , et il
sortit précipitamment de la maison , en répétant
plusieurs fois à voix basse : Ceci sera vengé.
--
Il avait dit à Marianne qu'il allait rejoindre son
bataillon ; mais toutes les recherches qu'on a faites
depuis pour savoir ce qu'il était devenu , ont été
vaines : on n'a plus entendu parler de ce malheureux
jeune homme.
(((223 )
SCIENCES ET ARTS.
Notice des travaux de la classe de Littérature et Beaux-
Arts , pendant le dernier trimestre de l'an IV ; par
MONGEZ , Secrétaire.
Le cit. Sicard a lu un mémoire sur le mode d'instruction
du sourd et muet. L'impression l'a soumis au jugement
du public .
Le Louvre , cet édifice aussi célebre dans l'Europe
par les académies qui l'ont habité , que par son admifable
structure , et par le riche Muséum qui l'embellit
depuis trois ans , a été le motif d'un grand nombre
de projets . Un des plus sages est celui du cit . Peyre ,
qui a proposé un plan d'après lequel on ne ferait
plus à ce vaste édifice de réparations , ni d'embellissemens
provisoires . Tout ce que la succession des
années y verrait construire serait subordonné à un
plan général . Un magnifique escalier , placé dans le
pavillon du milieu de la colonnade , conduirait im
médiatement à une premiere galerie pratiquée sur le
jardin de l'Infante , entre le mur isolé construit sur
les dessins de Perrault et celui de la façade du Louvre
décorée par le Mercier. Un concours serait ouvert
pour obtenir le meilleur plan d'une galerie parallele
à celle qui renferme le Muséum.
Le cit. Peyre n'a pas borné sa sollicitude aux édi
fices , il l'a portée sur les éleves qui se destinent à en
construire de nouveaux. Il a prouvé jusqu'à l'évidence
que les premieres écoles d'architecture ne
( 224 )
"" doivent point être séparées de celles de peinture et
de sculpture . Il faut espérer que cette vérité sera
sentie par les fondateurs des écoles spéciales . Rappellons-
leur souvent que Michel - Ange peignit la
chapelle Sixtine , sculpta les figures célebres destinées
au tombeau de Jules II , traça les fortifications
de Florence , la coupole de Saint- Pierre , le Capitole
, etc.; que Raphaël peignit la Transfiguration ,
et donna un nouveau plan pour la Basilique de St.-
Pierre .
Le fils de Fingal a trouvé un digne émule dans le
cit. Chénier , qui a lu à la classe une imitation d'un
poëme d'Ossian.
Les Politiques d'Aristote, si célebres dans l'antiquité,
ne pouvaient être appréciés que dans un pays où
la liberté des opinions est le premier des droits. Le
chantre de Joseph , le cit . Bitaubée , a fixé nos regards
sur cet ouvrage . C'est dans une prison que ce fils
de réfugié français , accourut , dès les premiers rayons
de l'aurore de notre liberté , sur les bords qui virent
naître ses peres , dépouillé en Allemagne de ses pensions
à cause de son attachement aux premiers principes
de la révolution française ; c'est , dis -je , dans
une prison robespierrienne que cet écrivain a revu
son mémoire , dont il donnera ici l'extrait .
Les papiers-monnaies que notre révolution a fait
naître , et qui l'ont énergiquement soutenue , tant que
la prudence et l'économie ont présidé à leur multiplication
, ont fait rechercher au cit . Langlès , si les
Orientaux ont employé cette ressource . Il a trouvé
-que plus d'un siecle avant l'ère vulgaire les Indiens
connaissaient les bons- sur-les - domaines du prince . Un
empereur
( 225 )
empereur chinois suppléa au vide du trésor public
par des papiers monnaies , semblables à ceux que les
Européens ont créés long-tems après . Un des descendans
de Gengyz - kan , qui régnait à Tauriz , capitale
de l'empire occidental des Mogols , imita , dans un
moment de détresse , les papiers-monnaies des Chinois.
Mais à Pekin et à Tauriz , ces ressources furent
de peu de durée . Les métaux reprirent bientôt sur les
abondans et fragiles produits du regne végétal , la
prépondérance qu'ils doivent à leur solidité et à leur
' rareté .
Les artistes qui font du dessin la bâse de leurs travaux
ont avoué les principes vrais , développés dans
un mémoire sur les progrès successifs de la peinture chez
les Grecs , par le cit . Lévesque , qui en soumettra aujourd'hui
une partie à l'examen du public .
On a beaucoup écrit sur les vases murrhins , ces
vases que l'on payait à Rome , dans les deux premiers
siecles de l'ère vulgaire , des sommes évaluées à deux
à trois cents mille francs . Le cit . Mongez a cru trouver
dans un passage de Wallerius des moyens de
reconnaître la matiere de ces vases célebres . Les
Calmouks, dit le naturaliste suédois d'après un voyageur
de sa nation , emploient le cacholong , variété
opaline de la calcedoine , à faire des vases et des
idoles . Le pays des Calmouks , confiné au nord , est
l'ancien royaume des Parthes , qui vendaient ces
beaux vases aux Romains . On sait d'ailleurs que les
Asiatiques conservent depuis un tems immémorial
les mêmes pratiques et les mêmes usages . On
› peut donc reconnaître la matiere des murrhins dans
celle des vases travaillés encore aujourd'hui par les
Tome XXV. P
t
( 226 )
1
Calmoucks . Le cit . Mongez a cherché à prouver que
leur matiere n'était ni la porcelaine , ni la myrrhė , ni
le benjoin ; mais qu'il fallait la chercher dans le regne
minéral . Sa demi- transparence et sa nature de pierre
changeante ont fait exclure les pierres opaques et les
gemmes transparentes , les onyx et les sardonyx qui
ne sont pas changeantes. L'auteur s'est fixé au girasol
et au cacholong , qui n'est peut- être lui-même
que du girasol un peu plus mêlé d'argile .
Dans la derniere séance publique de l'institut , le
cit. Roederer a lu des réflexions sur les devoirs à
rendre aux morts ; le cit . Légouvé , associé de la
classe de littérature , récitera dans celle- ci un morceau
de poésie qu'il a composé sur les sépultures .
Des fables du cit . Monvel fixeront aussi l'attention
des auditeurs , et prouveront que l'auteur de l'Amant
bourru et de Blaise et Babet s'est exercé utilement
dans plus d'un genre .
Les habitans d'une vaste contrée , qui n'avaient
point de rois , mais qui obéissaient à des chefs élus ;
qui n'étaient jugés que par une assemblée de leurs
pairs ; qui eurent des lois , une religion avant l'existence
de Rome , qui s'emparerent de tous les pays soumis
aux Romains et de Rome elle-même, si l'on excepte
l'étroite enceinte du premier Capitole ; les Gaulois ,
dis-je , ont été , sous la plume du cit. Fontanes , le
sujet de recherches nombreuses et philosophiques .
Il a prouvé évidemment que l'ignorance dans laquelle
nous sommes sur les principaux traits de l'histoire
des Gaulois , a la même cause que le silence profond
des écrivains latins sur l'histoire des Carthaginois ,
je veux dire l'envie et la jalousie des Romains . Ce(
227 )
pendant on trouve dans les auteurs grecs et latins
quelques traits épars , qui , rassemblés avec soin et
réunis avec goût , ont fourni au cit . Fontanes son
Essai sur les Gaulois .
Le nom du célebre Persan , le poëte Saady , est
plus connu que ses ouvrages . Le seul dont nous
ayons quelques extraits , est le Gulistan ou le Jardin
des Roses. Le cit. Langlès l'a traduit en entier et
presque littéralement , et les fragmens qu'il a lus à
l'institut prouvent combien les traducteurs qui l'ont
précédé se sont éloignés du texte et du style de
l'original. Le cit . Langlès a fait connaître aussi la
vie de Saady , écrite par un savant biographe persan
, et il y a joint les passages des voyageurs qui
sont donné quelques détails sur les monumens consacrés
à la mémoire de ce poëte dans la ville de
Chiraz.
Le célibat a souvent pour pere l'égoïsme ; il doit
alors être flétri dans une république qui établit sa
prospérité sur la sainteté des moeurs. Cette vérité
fondamentale de notre économie politique , a été
chantée par le cit. Ducis , dans une épître dont il
récitera des extraits dans cette séance.
La grammaire philosophique doit être une logique
parlée , ou l'art d'énoncer clairement et brièvement
les pensées . Le cit . Domergue a développé ce prineipe
dans un mémoire intitulé : Théorie de la Preposition
. Cette réunion des théories de la formation
des idées et de l'ordonnance des propositions , constitue
le véritable grammairien , qu'un ridicule préjugé
semblait avoir condamné jusqu'ici à balbutier
des syllabes , et à cadencer des périodes.
P
( 228 )
Nos historiens modernes se sont peu occupés des
relations politiques des Français avec les peuples du
Nord , dans les 12 ° . et 13. siecles ; le cit. Du Theil
a suppléé à ce silence dans son Mémoire sur le
divorce de Philippe -Auguste avec Ingelburge , princesse
danoise . Ce sujet a amené la description de
l'état florissant des écoles de Paris à cette époque ,
et l'abord perpétuel des étrangers qui venaient y
puiser le peu de connaissances réelles que l'on avait
alors , et les nombreux préjugés dont l'occident
était encore imbu. Le moment n'est pas loin où
l'Europe paiera le même tribut aux mêmes écoles .
Les chefs - d'oeuvre des arts que nos victoires vont y
déposer , la belle organisation des écoles de tout
genre , la liberté dont les professeurs jouiront dans
leur enseignement , tout doit faire bientôt de Paris
le centre des arts et des sciences . Puisse une paix
glorieuse et durable réaliser bientôt cet objet de
nos voeux et de nos travaux constans !
Notice des mémoires de physique , présentés par les membres
et associés de la classe des sciences physiques et´mathématiques
, depuis le 15 messidor , jusqu'au 15 vendé- -
miaire an V; lue dans la séance publique du 15 vendémiaire
, par le cit . LACEPEDE , l'un des secrétaires .
UN très -grand nombre de rapports , la plupart demandés
par le gouvernement , et relatifs à des objets
très - importans pour la prospérité publique , ont
rempli une grande partie des séances de la classe ,
pendant les trois mois qui viennent de s'écouler . Plu-
1
( 229 )
sieurs de ses membres ont d'ailleurs reçu des missions
honorables qui les ont empêchés de se livrer
à leurs travaux ordinaires . Un grand nombre de mé
moires de physique ont été cependant présentés à
la classe par ses membres ou associés . Trois de ces
Ouvrages vont être lus dans cette séance par les citoyens
Guyton , Fourcroy et Vauquelin . Nous allons
indiquer les sujets des autres mémoires.
Dans un travail présenté en floréal dernier , sur
les propriétés de la terre appellée baryte , et sur ses
analogies avec celles de la terre, à laquelle on a donné
le nom de strontiane , les citoyens Fourcroy et Vauquelin
annoncerent qu'ils étaient portés à croire que
ces deux terres pourraient bien être de la même
nature.
Ils avaient fondé leur opinion à cet égard sur les
rapprochemens que les citoyens Pelletier et Coquebert
avaient faits entre les qualités de l'une et de
l'autre de ces terres , et sur les nouvelles proprié
tés qu'ils avaient trouvées eux - mêmes dans la baryte ,
et qui semblaient établir entre cette substance et la
strontiane , un grand nombre de ressemblances . Mais
le travail fait depuis et sur le même objet , par le
citoyen Pelletier , les avait engagés à suspendre
leur jugement jusqu'à ce qu'ils eussent eu une occasion
d'examiner la strontiane , facilité dont ils avaient
annoncé , à la fin de leur mémoire , qu'ils n'avaient
pas encore pu jouir.
Ayant reçu depuis de cette terre , par le citoyen
Vanmons , associé de l'institut , et de la part de Gren ,
professeur de chimie à Hall , ils l'ont soumise à un grand
nombre d'essais , comparativement avec la baryte .
P 3
( 230 )
II résulte de ces épreuves que si ces deux terres
jouissent de quelques propriétés semblables , elles
présentent cependant un nombre beaucoup plus
grand de différences . Telles sont sur - tout l'infusibilité
de la strontiane lorsqu'on l'expose au chalumeau
, sa moindre dissolubilité , ses affinités plus
faibles avec les acides dont la baryte et les alkalis
fixes caustiques la séparent , la plus grande quantité
de ces acides qu'elle absorbe , et la figure , la
dissolubilité ainsi que les lois de décomposition des
sels qu'elle forme avec ces mêmes acides . Enfin , en
réunissant ces connaissances données à cet égard par
le chimiste Klaproth , avec celles qu'ils viennent
d'acquérir , les citoyens Fourcroy et Vauquelin se
sont pleinement convaincus que la strontiane doit
ètre regardée comme une terre nouvelle , et placée
à côté de la baryte , dans le systême chimique des
minéraux .
Le citoyen Guyton a communiqué à la classe , des
recherches dont les résultats sont de nouvelles preuves
de l'identité que l'on remarque dans plusieurs circonstances
entre l'action du sel que l'on nomme
muriate oxigéné de potasse , et celle du sel auquel on
a donné le nom de nitrate de potasse. Il a soumis le
platine à l'action de ce muriate oxigéné , et il a
trouvé que ce métal échauffé jusqu'au rouge est oxidė
à sa surface par le muriate oxigéné de potasse , quoique
ce sel auquel l'oxigene donne une propriété
très -remarquable , soit bientôt sublimé , et ne forme
que momentanément un bain fluide sur le platine .
Le citoyen Lamarck a lu un mémoire sur les molėcules
essentielles des composés , dans lequel il cher(
231 )
che à établir l'invariabilité de leur forme et l'unité
de leur nature , et qu'il termine en disant que les
molécules essentielles de toute combinaison sont
nécessairement simples et identiques , et que l'hétérogénéite
d'une matiere quelconque , n'est due qu'à
l'aggrégation de diverses sortes de molécules essentielles
, et ne dépend jamais de leur combinaison .
D'autres membres de la classe parcourant différentes
parties de l'Europe et même de l'Amérique , où les ont
conduits les vues éclairées du ggouvernement et leur
amour pour les sciences , ont recherché avec soin
tout ce qui leur a paru propre à perfectionner les
connaissances humaines ; et l'institut a reçu d'importantes
observations de chimie , d'histoire naturelle
ou d'économie rurale , recueillies en Italie par les
citoyens Berthollet , Monge et Thouin , dans les
contrées voisines des bords du Rhin , par le citoyen
Huzard ; sur le Portugal , par le citoyen Broussonnet ;
et dans la colonie de Saint- Domingue , par le citoyen
Giroult.
Et cependant la théorie des sciences naturelles
pour les progrès desquelles tous ces précieux matériaux
ont été réunis , a été aussi l'objet des travaux
des membres de la classe .
Le citoyen Daubenton , dans un mémoire sur les
caracteres génériques employés en histoire naturelle ,
a développé plusieurs principes sur les avantages des
méthodes dans l'étude de cette science , sur les abus
que l'on peut en faire , sur de fausses idées adoptées
par quelques nomenclateurs , et sur la maniere dont
les méthodes doivent être composées pour être d'accord
avec la nature .
11
P 4
( 232 )
{
Le citoyen Cuvier s'est aussi occupé de l'art de ces
mêmes méthodes . Il a recherché d'après quelles lois
devaient être faites les classifications des êtres , afin
que n'étant pas arbitraires , elles ne fussent pas à
chaque instant renouvellées . Il a montré comment
les divisions dans lesquelles les êtres peuvent être
compris , devaient , à mesure qu'elles devenaient plus
élevées , être fondées sur des caracteres plus généraux
, et par conséquent sur les propriétés ou les particularités
de l'organisation qui modifient davantage
l'ensemble d'un être . Appliquant ensuite cette théorie
aux êtres organisés et particulierement aux aminaux
il a proposé de chercher successivement dans la
nature du sang , dans le mode de la respiration , dans
l'état de l'embryon , dans les organes du mouvement
et dans ceux des sensations , les caracte res qui doivent
distinguer les êtres vivans et sensibles , et les divisions
graduelles par lesquelles on arrive de la considération
de la classe à celle de l'espece .
、
Le citoyen Laumonier associé a présenté à l'institut
des préparations anatomiques en cire colorée
destinées à fixer pour ainsi dire sous les yeux des
amis des sciences naturelles , les observations les plus
curieuses , les plus délicates et même les plus fugitives,
faites sur celles des parties intérieures de l'homme,
qu'il est le plus difficile et souvent le plus important
de connaître ; et il a annoncé qu'il continuait
ces travaux dont l'avancement ne peut qu'être utile
pon- seulement aux naturalistes , mais encore à ceux
qui s'occupent de l'art de guérir .
Le citoyen Desessarts entretenant la classe de ce
dernier art , a lu plusieurs suites de ses recherches
( 233 )
sur la petite vérole , et sur ses complications avec
d'autres maladies . Nous avons rendu compte dans la
derniere séance publique de l'institut , du commencement
de ce grand travail , fruit de nombreuses
observations et de quarante ans d'expériences , que
l'auteur se propose de suivre dans toutes ses branches ,
et dans lequel séront décrits très en détail les caracteres
propres à la petite vérole , et ceux qui distinguent
les différens maux avec lesquels elle peut
être compliquée .
Le citoyen Cels a occupé la classe d'économic
rurale .
En lui communiquant des observations sur les effets
des inondations relativement aux prairies , aux récoltes
de foin , et à la nourriture des animaux , il a indiqué
les mesures à prendre pour la conservation ou
le remplacement de ces récoltes ; il a montré les
dangers dont sont menacés les animaux qui se nourrissent
de végétaux altérés par ces débordemens ,
et il a exposé les moyens de remédier à ces dangers
ou de les prévenir.
Le citoyen Cels a aussi développé dans un second
travail , un mode d'organiser l'enseignement public
de l'économie rurale , considérée dans toute son
étendue , et particulierement celui de l'art vétéri
naire , et de la culture des arbres .
Deux autres mémoires sur la même science ont été
lus par le cit . Tessier. Dans le premier, l'auteur, après
avoir fait sentir tous les abus qui sont nés des trop
grands encouragemens donnés dans le tems aux défrichemeus
, et des maux incalculables qu'a produits
l'extension de ces mêmes ,défrichemens jusques sur
( 234 )
le sol des forêts les plus utiles , des prairies les plus
nécessaires , et des montagnes les plus rapides , donne
les moyens de réparer ces maux et d'en prévenir de
semblables .
Dans le second mémoire , le citoyen Tessier rend
compte du projet qu'il a formé de faire connaître
successivement létat de l'art rural dans les diverses
parties du monde , et de donner ainsi des moyens
multipliés de le perfectionner en France . Commençant
ensuite à faire usage des renseignemens que lui a
procurés une correspondance étendue , il expose tous
les détails de l'agriculture dans les isles Canaries . il
décrit la position de ces isles , la succession de leurs
saisons , la nature de leur sol , la maniere de le féconder
, les plantes que l'on y cultive , les especes
de bestiaux que l'on y éleve , les vignes renommées
qui y croissent , le moyen d'y conserver les grains ,
la préparation des alimens que l'on y destine aux animaux
, les végétaux précieux par leurs produits dont
on pourrait y introduire la culture , et enfin le degré
de prospérité auquel elles pourraient être élevées .
C'est ainsi que le cit . Tessier a déja rempli une
partie du vaste plan qu'il a embrassé , et dont l'exécution
est depuis si long-tems desirée . C'est ainsi
qu'il a tracé une portion de cette espece de grande
carte agraire , de cette sorte de mappemonde rurale
dont la terminaison ferait faire tant de progrès au premier
de tous les arts .
Mais comment dans ce jour solemnel , au milieu
de ce concours des amis des lettres et de la prospérité
nationale , et dans cette enceinte consacrée à
l'utilité publique , où les images augustes des grands
1
1
( 235 )
h
hommes de notre patrie commandent d'une maniere
si éloquente la reconnaissance et le respect envers
ceux qui ont bien mérité de leurs pays , comment
parler de ce grand ouvrage que sollicite l'agriculture ,
sans payer un juste tribut de regrets , de vénération
et de gratitude à la mémoire de cet ami si éclairé
et si vertueux de la science agricole , qui a si souvent
souhaité , recommandé , inspiré cette immense entreprise
; de cet illustre et infortuné Malesherbes qui
n'a respiré que pour faire des heureux , que sa bonté
infatigable , ses lumieres , ses anciens et éclatans
services , son empressement à fuir sa renommée , sa
simplicité touchante , sa probité antique n'ont fait
tomber que plus rapidement sous la hâche sanglante
de la barbarie , et qui n'a pu appartenir que par sa
gloire et nos douloureux souvenirs à cet institut qu'il
aurait tant aimé , et au milieu duquel un mouvement
involontaire et honorable pour nous le fait si fréquemment
et si vainement chercher ?
Notice des mémoires de mathématiques , par le citoyen
PRONY.
LE citoyen Forfait , associé non résident , a lu à la
classe le détail des expériences faites par le gouvernenement
sur la navigation de lo Seine.
L'objet de ces expériences était de savoir , 1º . si
dans l'état actuel de la Seine il était possible d'établir
une communication immédiate de Paris à la mer ,
de telle sorte que les mêmes navires qui auraient
tenu la mer pussent , sans être déchargés , remonter
1
( 236 )
le fleuve jusqu'à Paris ; 2 ° . si cette communication
telle qu'elle pourrait être établie présenterait des
avantages ; 3° . quels moyens on pourrait employer
pour faciliter la communication de Paris à la mer ;
4° . quels navires sont propres à cette navigation ,
Pour résoudre ces questions , les citoyens Forfait
et Sganzin sont partis du Hâvre le 3 prairial dernier ,
sur le lougre le Saumon , portant 14 canons .
Ce
bâtiment parfaitement en état de tenir la mer avait
75 pieds de longueur , 18 de largeur et 8 de creux ,
il pouvait en tirant 6 pieds et demi d'eau porter
180 tonneaux son tirant d'eau n'était lors de l'expérience
que de 4 pieds un tiers , et sa charge de 70
tonneaux ; mais comme il a trouvé presquè par tout
5 pieds et demi d'eau , il aurait pu sans inconvénient
porter 104 tonneaux .
9
Le Saumon a fait le voyage du Hâvre à Paris en
16 jours . La possibilité de la communication immédiate
est donc résolue par le fait ; mais le citoyen
Forfait pense qu'on peut construire des navires avec
des mâts à charniere , du port de 200 tonneaux et
de 6 pieds de tirant d'eau , capables de tenir la mer
dans tous les tems , et qui , avec 6 hommes et 6 cheremonteront
ordinairement du Hâvre à Paris
en 10 jours. Il trouve ce mode de transport beaucoup
plus économique que celui qu'on pratique ordinairement.
vaux ,
Il a pris pendant le cours de son voyage toutes les
données nécessaires pour établir les travaux qui
peuvent faciliter la navigation de la Seine , et proposé
ses vues sur cet objet important.
Le citoyen Prony a lu à la classe un mémoire sur
( 237 )
un moyen de convertir les mouvemens circulaires continus
en mouvemens rectilignes alternatifs , dont les allées et
venues soient d'une grandeur arbitraire .
Il est entré dans plusieurs détails sur les moyens
qu'on a employés jusqu'à présent pour produire la
transformation dont il s'agit ; ces moyens ont les
inconvéniens , 1º . de ne produire qu'une course déterminée
, de telle sorte que si on veut faire parcourir
un plus grand espace à la résistance , il faut ou construire
une autre machine , ou y ajouter un mouvement
de renvoi ; 2 ° . de ne pouvoir pas , même en
s'assujétissant à une course déterminée , lui donner
une étendue qui excede certaines limites , sans qu'il
en résulte de telles dimensions pour les machines
qu'elles sont inexécutables ou très-difficiles à mouvoir.
Prony a résolu le problême d'une maniere qui a
paru réunir la simplicité à l'économie ; il a appliqué
sa solution à la construction d'une machine à élever
l'eau , dont le modele est sous les yeux de l'assemblée
.
Le citoyen Delambre , l'un des astronomes chargés
de la mesure de l'arc du méridien compris entre les
paralleles de Dunkerque et de Barcelonne , a adressé
de Bourges , à la classe , le 7 fructidor dernier , le
détail des dispositions qu'il a faites pour mesurer pendant
le reste de la saison l'arc du méridien , compris
entre les paralleles de Bourges et d'Hermant , petite
ville du département du Puy-de-Dôme . Ce travail
achevé , il ne restera plus au printems prochain que
six à huit triangles pour avoir une chaîne non- interrompue
de Dunkerque à Barcelonne . Delambre s'est
( 238 )
1
assuré d'un local à Evaux pour y faire cet hiver les
observations astronomiques correspondantes à celles
de Barcelonne et de Dunkerque ,
Le citoyen Flaugergues a envoyé à la classe un
mémoire sur le mouvement de rotation de Vénus .
Jusqu'à présent les astronomes ont été très- peu
d'accord sur la durée de cette rotation ; dès la fin de
l'an III , le citoyen Flaugergues découvrit sur le disque
de Vénus des apparences de tache qui lui promirent
quelques succès dans des recherches ultérieures ; il a
depuis donné de la suite à ses observations , desquelles
il conclut que la rotation s'acheve en 24 jours , à trèspeu-
près ; résultat conforme à celui précédemment
trouvé par Bianchini , et très différent de ceux de
Cassini et de Schroeter qui faisaient cette durée de
moins de 24 heures .
Une observation de Flaugergues , bien favorable à
son résultat, est celle d'une petite tache obscure , qui
observée pendant plus de deux heures n'a pas eu de
changement sensible , ce qui serait incompatible avec
une rotation de 24 heures .
Le citoyen Flaugergues a essayé de déduire de ses
observations la position de l'équateur de Vénus .
INSTRUCTION PUBLIQUE..
Rentrée des Écoles Centrales de Paris.
On avait reproché , avec raison , le peu de solem- N
nité que l'on avait mise , l'année derniere , à l'installation
des écoles centrales . La rentrée s'est faite ,
celle-ci , avec un appareil plus convenable et plus
( 239 )
+
digne de l'objet de cette cérémonie . Elle a eu lieu
le 1er. brumaire , dans la masson ci -devant Sainte Genevieve
. Les professeurs des deux écoles de Mazarin
et du Panthéon , qui sont en activité , étaient réunis
dans un local commode et convenablement décoré ,
en présence des autorités constituées , d'une députation
de l'institut national , de plusieurs membres du
Corps législatif et d'un concours nombreux d'auditeurs.
Le cit. Joubert, l'un des membres de l'administration
dudépartement, a ouvert la séance par un discours, dans
lequel il a fait sentir, par des considérations générales ,
l'utilité de l'instruction publique ; il a présenté , d'une
maniere simple mais touchante , l'intérêt que doivent
avoir tous les parens à faire jouir leurs enfans des
avantages d'une institution où , depuis les élémens
du dessin jusqu'aux sciences morales et politiques ,
toutes les connaissances humaines qui peuvent orner
l'esprit et former le coeur , seront enseignées .
On a fait lecture ensuite de la loi portant établissement
des écoles centrales , du réglement concernant
celles de Paris , du nom des professeurs dans
chaque école , et de l'heure à laquelle commencent
leurs différens cours .
Le cit . Deparcieu , professeur de physique au Panthéon
, organe de la classe des sciences mathématiques
et naturelles , a tracé , avec autant d'intérêt que
d'élégance et de clarté , leurs différens progrès jusqu'à
nos jours , l'importance de leur étude , et les avantages
sans nombre qu'on en retire dans toutes les circonstances
de la vie , et sur-tout dans les objets qui
tiennent aux arts et à l'industrie ; on a retrouvé la
( 240 )
marche aisée et ferme d'un savant , qui depuis 20 ans
professe avec succès toutes les parties de la physique .
Après lui , le cit . Fontanes , professeur de belleslettres
à Mazarin , a parlé , au nom de la classe de
la littérature et des beaux - arts . C'est annoncer qu'ils
ont trouvé en lui un interprête digne de l'intérêt
qu'ils doivent inspirer. Parmi une foule de choses
saillantes , qui ont été généralement senties et applaudies
avec justice , on a regretté qu'il s'y soit
mêlé une teinte d'amertume , qui souvent en a terni
les beautés . Tout le monde sait que l'enseignement .
dans les anciens colléges , avait des parties excellentes
, et qu'il a produit plus d'un homme célebra
dans différens genres . Mais on sait aussi que cet enseignement
était loin d'être complet : ce n'est point
ici le lieu de mettre en opposition ses inconvéniens
avec ses avantages ; cette discussion exigérait un plus
grand développement . Il est certain du moins qu'il y
aurait quelqu'injustice à se livrer à aucune espece de
comparaison entre d'anciens établissemens qui ne
sont plus , et des établissemens qui viennent seu
lement de naître . Il manquerait toujours un terme
indispensable à toute comparaison , c'est celui du
fait et de l'expérience . On comptait, dans les anciens
colléges , les sujets un peu distingués ; mais on ne
fait pas attention combien le nombre aurait été plus
grand , si l'instruction eût été plus parfaite , moins
contrariée par l'influence des préjugés civils , politiques
et religieux . Il est probable que le sol de la
liberté produira des plantes plus vigoureuses , et
qu'en général il sortira des écoles centrales un plus
grand nombre d'éleves instruits , et plus utilement
instruits ,
( 241 )
instruits , que n'en formait l'ancienne éducation.
Jamais les arts et les sciences n'ont fait plus de
progrès que chez les peuples libres . On en a pour
exemple les beaux jours de la Grece et de Rome ,
et il ne serait pas difficile de prouver que tous les
grands hommes qui ont illustré le siécle d'Alexandre
et celui d'Auguste , appartiennent véritablement à la
république , et que leur beau génie s'était formé sous
l'heureuse influence de la liberté . Il fut bien aisé de
le voir par l'état de dégradation dans lequel tomberent
bientôt les lettres , lorsque le régime de la
tyrannie eut effacé l'éclat de la république , et étouffé
toute espece de talens. Le cit. Fontanes , qui admire
avec tant de raison les anciens , et qui est fait pour
les apprécier , n'ignore pas non plus à quelles causes
ils furent redevables de leurs succès et de leur
gloire. S'il a parlé avec quelque sévérité des écoles
centrales , c'est sans doute par le desir ardent qu'il
a de voir ces établissemens se perfectionner , ce sera
l'ouvrage du tems , de la bonne disposition des
esprits , des heureux effets de la paix , et sur tout
de l'affermissement inévitable de l'ordre actuel des
choses , si favorable aux progrès des lumieres . Si
le cit. Fontanes eût été plus confiant en ses propres
talens , il aurait conçu de plus grandes espérances sur
le succès de la nouvelle institution dans les écoles
centrales , auxquelles il est fait pour donner une si
juste célébrité .
-
Un 3. discours a été lu par le cit . Lenoir-Laroche,
professeur de législation au Panthéon ; il a examiné
quelles ont été les principales causes qui ont retardé
ou accéléré les progrès des sciences morales et poli-
Tome XXV. 9
( 242 )
tiques. Il les a réduites à l'esprit des gouvernemens ,
de la législation et des institutions religieuses . En
développant chacune de ces causes , il a fait voir
qu'elles s'étaient réunies , dans l'ancien ordre de
choses , pour altérer la notion juste des droits et des
devoirs parmi les hommes , et par conséquent les
véritables principes de la morale et de la politique.
Il a montré ensuite l'influence que devaient avoir sur
ces sciences des institutions libres et la constitution.
française . Après avoir indiqué les avantages qui doivent
résulter de l'étude de la grammaire générale , de
l'histoire et des principes de la législation , il s'est
attaché à prouver l'utilité de l'instruction orale ,
pour diriger , abréger et faciliter l'instruction que
l'on doit puiser dans les livres . Ce discours , qui annonce
un bon esprit et un bon citoyen , a été interrompu
plusieurs fois par des applaudissemens .
A la fin de la séance , un membre du département
a exprimé le desir que ces trois discours fussent
transcrits sur les registres et livrés à l'impression .
Aussi tôt qu'ils auront été rendus publics , nous les
ferons connaître plus particulierement.
MÉLANGES .
Du CANNIBALISME , ou du Droit de manger les Hommes .
Morceau traduit de l'anglais.
UN
1
N capitaine de Liverpool , nommé Williams ,
après avoir passé dix ans de sa vie à transporter des
Negres de la côte d'Afrique dans les Indes occidentales
, eut un jour la fantaisie de laisser là le com(
243 )
merce des hommes pour faire celui des loutres marines
. Il se rendit à Madras , et de - là traversant la mer
du Sud , il arriva à la côte Nootka , où il fit sa cargai
son complette moyennant quelques vieilles ferrailles ,
quelques caisses de verroteries et quelques barils
d'eaux-de- vie . Il revenait paisiblement , et tout en
fumant sa pipe sur le tillac , il s'applaudissait de la
bonne idée qu'il avait eue de changer de métier. Il
calculait que ces peaux de loutre lui rapporteraient
beaucoup plus à Canton que les peaux d'hommes
qu'il avait auparavant transportées à la Jamaïque . Il
était encore tout occupé de ces agréables calculs ,
lorsque le vaisseau se trouva près de l'isle d'Owhyhée .
Il débarqua pour y demander la permission de relâcher
et de se procurer quelques rafraîchissemens et
des cordages dont il avait besoin . Le roi de l'isle
Tome-homy- haw , vers lequel il fut conduit , fut enchanté
de sa demande ; il l'invita avec les plus vives
instances à descendre dans l'isle avec tout son équipage
, lui assurant qu'ils y trouveraient tout ce qu'ils
desiraient , et qu'ils seraient traités avec toute l'attention
et les égards dus à des étrangers de leur sorte .
Le capitaine Williams , pénétré de ces marques d intérêt
et de prévenance , retourna joyeusement et en
hâte à son vaisseau , et amena à terre quelques- uns
des sous -chefs , avec d'autres personnes de l'équipage .
Ifs allerent ensemble se présenter à S. M. d'Owhyhée
pour la remercier de ses bontés , et se faire expédier,
de sa royale main , les ordres nécessaires . Mais à peine
avaient-ils fini leur supplique , qu'une centaine des
gardes-du- corps de S. M. se jetterent sur eux . Les
malheureux Anglais furent à l'instant saisis et garottés
; tandis qu'une autre bande de la maison du roi
marcha vers le vaisseau , s'y introduisit avec toutes
les démonstrations de la plus sincere amitié ; et voulant
, disait - elle , fraterniser avec le reste de l'équipage
, tomba sur leurs amis d'Europe le poignard à la
main , en égorgea une partie , jetta les autres à la mer ;
et après avoir emporté tout ce qui était dans le navire
, se mit à le dépecer et en enlever les débris .
Pendant ce tems , le pauvre capitaine et ses camarades
, les mains liées sur le dos , dans la salle
Q &
( 244 )
d'audience de S. M. , se regardaient avec une morne
stupeur , ne sachant pas trop ce que ces bons et simples
enfans de la nature se proposaient de faire de
leurs individus . Enfin , pour faire cesser leur incertitude
, S. M. daigna leur annoncer elle-même , par un
de ses interprêtes ordinaires , qu'ils allaient sur - lechamp
être livrés aux grands officiers de sa cuisine ,
qu'ils auraient le lendemain , sous différentes formes ,
l'honneur d'entrer dans sa personne sacrée ; que
toute la cour , les officiers de la couronne , les chefs
de la magistrature et de l'église étaient déja invités
par lui , en sa qualité de pere du peuple , à ce gala
de chair européenne.
Le capitaine , qui avait autrefois fait ses études à
Eaton et à Cambridge , prit la liberté de remontrer
humblement à sa gracieuse majesté que la loi de
Moyse et le traité de la loi naturelle de son compatriote
Cumberland , défendaient de tuer ainsi les
pauvres gens qui venaient se rafraîchir dans une isle ,
et de leur mnanger les bras et les jambes. Il rapporta
plusieurs textes décisifs à l'appui de ce qu'il avançait
, et fit à ce sujet une dissertation qu'on a toujours
citée dans l'académie d Owhyhée , comme un modele
d'éloquence et de raisonnement .
Le roi Teme-homy-haw , qui n'avait pas fait de trop
bonnes études , et qui , depuis qu'il était sur le trône ,
avait ajouté à sa stupidité naturelle , la violence ,
l'obstination et la cruauté qu'on appelle à Owhyhée
les fleurons de la Couronne , était impatienté de cette
harangue dont il ne comprenait pas la moitié . Il lui
jetta un coup-d'oeil de mépris , et haussant les épaules ,
il daigna lui adresser ces propres paroles , que le secrétaire
du cabinet inscrivit sur-le- champ , suivant la
loi fondamentale du pays , dans le registre de la cour,
appellé le livre d'or , ou les maximes de la sagesse royale.
Ce que tu me dis là est bien ridicule . Si ce Moyse
et ce Cumberland dont tu me parles ont tenu tous ces
propos après avoir goûté de la chair humaine , c'est
qu'ils avaient de pauvres estomacs , ou qu'ils étaient des
gens de peu de goût . S'ils n'en ont jamais goûté , ils sont
des sots ; car dans ce pays on est un sot lorsqu'on
parle de ce qu'on ne sait pas . Crois -moi , si tes dac(
243 )
/
teurs eussent jamais tâté d'une cervelle ou d'une
poitrine humaine , ils n'auraient jamais voulu manger
autre chose . Tout le reste leur eût paru d'une
cuisine fort insipide . Cependant , comme tu me
parais aussi un omme docte , et que dans ton pays
ces gens- là , dit- on , sont discoureurs , bavards , et
veulent savoir la raison de tout ; je veux te donner le
plaisir de connaître plus à fond pour quel motif les
choses sont arrangées ici de cette maniere ; car il ne
faut pas qu'un homme d'esprit de ta sorte entre dans
mon estomac sans savoir pourquoi . Mon grand chancelier
Harrisboo te dira le reste. "
S. M. fait un signe , et le grand chancelier arrive
tenant dans ses mains le grand livre de la loi d'Owhyhée
. Ce code est rédigé d'une maniere particuliere .
A côté de chaque loi se trouvent les motifs d'après
lesquels elle a été rendue . On voit par- là que le legislateur,
en faisant sa loi , est toujours obligé de savoir
pourquoi il la fait . Les voyageurs assurent que depuis
qu'on a adopté cette coutume singuliere de réfléchir
un peu avant de faire des lois , les habitans d'Owhyhée
, les juges et le législateur lui-même ont beaucoup
moins d'embarras , les uns pour obéir , les autres pour
ordonner ; ce qui ne laisse pas , dit- on , d'être assez
agréable dans le train ordinaire de la vie .
Le grand chancelier , pour se conformer au bon
plaisir de S. M. , ouvrit donc le grand livre , et lut à
haute et intelligible voix ainsi qu'il suit.
Le droit de manger les hommes est le droit de naissance
de tous les habitans d'Owhyhée. C'est la premiere loi fondamentale
de l'État .
Attendu , 1 ° . que manger les hommes n'a pas
été expressément défendu par la religion d'Owhyhée ,
qui est la plus humaine et la plus parfaite de toutes ,
comme on sait. Par conséquent , manger les hommes
est un acte permis de droit divin ,
2. Que manger nos sein blables n'est pas une
violation du grand principe de morale , établi par
la religion d'Owhyhée , qui est de ne pas faire aux
autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît à
nous-mêmes ; car il est notoire que le peuple d'Owhyhée
Q3
( 246 )
est aussi disposé à se laisser manger qu'à manger les
autres .
3° . Que le cannibalisme a toujours existé comme
la condition et la pratique invariable du genre humain
en tel ou tel lieu du mone ; et par conséquent
, il peut légitimement être exercé par - tout .
parmi les nations les plus civilisées , comme parmi
celles qui le sont le moins
" 4° . Qu'il est bien constant que ceux d'entre
nous qui sont condamnés à être dévorés , se réjouissent
à la seule pensée du sort qui les attend ; qu'ils
dansent et chantent en s'approchant du pieu où on
doit les attacher ; divertissement qui est fort encouragé
par les hommes humains qui les conduisent ,
parce que l'expérience a prouvé que c'est un trèsbon
exercice pour épurer le sáng , et rendrela chair
d'un goût plus agréable .
50. Que , puisqu'il est prouvé que manger de
la chair humaine n'est pas une chose contraire à la
religion , à la morale , à l'humanité et à la pratique
du monde , il est évident que cela est conforme à la
bonne politique dans tous les pays de la terre , et
particulierement à Owhyhée .
,, 6° . Qu Owhyhée étant un pays commerçant doit
nécessairement sacrifier au commerce tout principe
et toute considération ; car , dans le cours ordinaire
du commerce , tous les droits naturels et inaliénables
de l'homme peuvent être achetés pour le seul profit
et les agrémens de celui qui achete .
99
7°. Que toute l'existence d'Owhyhée dépendant
de son commerce , il faut étendre ce commerce
le plus possible , et par tous les moyens de fraude
ou de violence imaginables ; et que dans certains endroits
, comme cela est prouvé , on ne peut le porter
une certaine étendue , et en faire un objet de véritable
richesse nationale , qu'en achetant de la chair
humaine .
si
,, 8 °. Que 30 ou 40 mille habitans d'Owhyhée ne
pourraient vivre aussi agréablement qu'ils font ,
3 ou 400 mille étrangers n'étaient pas annuellement
dévorés par eux ; et qu'en particulier , leurs femmes ,
( 247 )
f
leurs veuves et leurs enfans meneraient une vie moins
joyeuse , s'ils ne mangeaient pas les femmes, les veuves
et les enfans des autres pays.
la
9. Que les manufactures de lances , couteaux ,
poignards , pagayes , la construction des canots ,
subsistance même du roi et de tout le peuple d'Owhyhée
sont particulierement intéressées à la conservation
de cette boucherie de chair humaine .
" , 10 ° . Que , quoique ce commerce soit le tombeau
de la plus grande partie de ceux qui achetent
et de ceux qui sont vendus , il n'en est pas moins
la pepiniere de la classe d'hommes la plus utile
d'Owhyhée .
" 11 ° . Que le roi d'Owhyhée ne serait pas aussi
gras et aussi grand qu'il est , s'il n'avait pas tous les
jours à son dîner quelques plats de chair humaine .
Son revenu en cochons diminuerait sensiblement ,
si le droit de manger les hommes était aboli , parce
que la nourriture des cochons ne suffirait pas à la consommation
du pays . Le peuple d'Owhyhée ne serait
ni si brave , nisi fort ; il tomberait bientôt , par conséquent
, dans la dépendance des nations voisines , c'està-
dire qu'il deviendrait esclave , ce qui est mille fois
plus horrible que la mort , si chaque famille n'avait
pas tous les jours son rôti de chair humaine avec
quelques plats de légumes autour.
" 12 ° . Qu'il est notoire que la terre d'Owhyhée
ne produirait rien si on ne la couvrait régulierement
d'un bon engrais ; et que les chimistes de l'académie
d'Owhyhée ont expérimenté que le phosphate calcaire
et autres produits résultans de la décomposition des
parties du corps humain , inutiles au service de nos
tables , sont le meilleur de tous les engrais ; par conséquent
des milliers d'hommes doivent être sacrifiés
annuellement pour que les terres de nos skoollas , ou
seigneurs du sol , soient en bon produit.
13 ° . Que quand même on croirait , ce qui est
absurde d'après tout ce que nous venons de dire , que
tout cela est contraire à l'humanité , à la morale et à
la religion , il ne s'ensuit pas moins que cet usage
ne doit pas être aboli , et cela par une seule raison ,
Q4
( 248 )
à laquelle il n'y a pas de réplique , c'est que cela a
été autrefois permis . "
Le chancelier finit là sa déduction .
Le capitaine qui se rappellait avoir entendu dire , et
dit lui-même des choses à- peu -près semblables dans
sa premiere profession , crut que sa seigneurie voulait
faire le mauvais plaisant , et il ne trouvait pas que cette
petite gaieté fût fort à sa place . Il commença par
Îui faire observer très -judicieusement qu'il y avait une
grande différence... Mais à peine avait il prononcé ces ,
mots que S. M. d'Owhyhée , qui était l'homme de
son royaume qui craignait le plus d'être ennuyé par
de longs discours , fit un énorme baillement. A ce
signe , qui dans la jurisprudence d'Owhyhée équivaut
au mot guilty , dans les juries d Angleterre , terreoboo ,
le grand massier de la couronne laissa tomber son
assommoir sur la tête du pauvre capitaine , et coupa
sa période par la moitié. Ses camarades subirent la
même cérémonie . Le lendemain il y eut grande fête
à la cour , et on dit que le soir monseigneur le chancelier
, qui était tout-à-la - fois , et le plus grand clerc du
royaume , et un très-bel esprit , fit au dessert la plus jolie
chanson de table qu'on ait jamais chantée aux petits
soupers de la cour d'Owhyhée .
POÉSIE.
Couplets à la citoyenne le F.... chantés à table la 15 d'août
( vieux style ) , jour de safête.
Sur l'air Iris demande son Portrait .
ONN m'annonce dans le moment ,
Aimable Mélanie ,
Que tu joins à ce nom charmant
Le beau nom de Marie .
Je voudrais bien, te dire ave ,
Comme l'ange à la vierge ,
Mais sous ma main je n'ai trouvé
Ni fleurette , ni cierge .
( 849 )
Quand même le lys argenté
Naîtrait à ma parole ,
Pourrais-je à ta virginité
En offrir le symbole ?
Marie , auprès de tes appas
Un autre ange nous pique ,
Et ton mari ne brûle
pas
D'un amour platonique.
D'un prodige de chasteté
Qu'importe le spectacle ?
J'aime autant la maternité
Produite sans miracle .
Quand je vois les amours , les ris
Suivre par-tout tes traces ,
Nouveau Gabriël , je te dis
Ave pleine de graces.
A Mademoiselle de M.
SUR un exemple aussi touchant
Modélez-vous , Sabine ;
N'arrivez pas au firmament
Avec ce qu'on devine.
Dans ce bas monde il faut , dit-on ,
D'effet devenir cause ,
Et l'on doit produire un bouton ,
Lorsqu'on est une rose.
ANNONCES.
aux
Tablettes du négociant , ou Recueil utile aux banquiers ,
agens de change , armateurs , négocians , marchands , propriétaires
, fermiers , rentiers , etc ; contenant les lois relatives
aux remboursemens et paiemens de créances entre particuliers
, celles relatives aux contributions , fermages , rentes et
redevances foncieres ; aux rentes dues par la nation ;
loyers de maisons , patentes , douanes , messageries avec
les nouveaux tarifs , etc ; les tableaux des variations des signes
monétaires , depuis l'émission des assignats , celui des inscriptions
sur le grand livre , des rescriptions et mandats
depuis leur émission jusqu'à ce jour ; le cours des mandats
d'après les arrêtés du Directoire . On y a joint le calendrier
de la République pour l'an V, avec les jours correspondans de
l'ancien . Volume in - 24 . Prix , 15 sous broché , franc de port.
A Paris , chez Testu , imprimeur , rue Hautefeuille , nº . 14.
( 250 )
NOUVELLES
ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 15 octobre 1796.
Il s'est opéré dans le ministere ottoman un changement,
auquel on devait peu s'attendre . Le Reiseffendi
, Retif- effendi- muchasebischy, qui depuis deux
ans exerçait dans le divan la principale influence , a
été congédié , et remplacé par Rasich- Mehemet - effendi
, ambassadeur en Russie après la paix de Gallacz
en 1791. Sa disgrace a entraîné celle de ses deux protégés
, les freres Murusi , l'un hospodar de Valachie ,
et l'autre premier interprête de la Porte , et par conséquent
le premier personnage de la nation grecque
à Constantinople . Le poste de dragoman a été donné
au fils du prince Alexandre Ipsipilanti , qui lui-même
a été nommé , pour la troisieme fois , hospodar de
Valachie . Ce dernier choix a , dit-on , causé une
grande satisfaction aux Valaques . Le prince Alexandre
s'est fait aimer d'eux par la douceur , la modération
de son caractere et par sa justice .
Le Reis- effendi a conseivé dans sa disgrace quelques
marques de l'ancienne confiance dont il a joui ;
il reste conseiller de commission avec voix . Le grandseigneur
n'a point oublié qu'il avait été un des chefs
de son éducation . Si ce titre n'a pu lui assurer une
faveur plus complette , et le maintenir dans son poste,
on en conclud que la faction qui l'a attaqué et renversé
est extrêmement puissante . On peut connaître
cette faction par la nature même des griefs qui ont
été les motifs d'après lesquels la destitution du Reiseffendi
a été prononcée . On a prétendu que presque
tous les rapports qu'il a faits au divan depuis son
( 231 )
entrée au ministere , sur les objets qui intéressent le
plus l'Empire ottoman , sont faux , et qu'ils ont déterminé
des résolutions qui pouvaient avoir les conséquences
les plus dangereuses. On lui a reproché
d'avoir exagéré les forces , les suites et l'étendue de
la derniere insurrection polonaise , I épuisement des
puissances coalisées contre la France , et d'avoir prêté
à une puissance voisine un systême et des vues hostiles.
Il n'est pas difficile de reconnaître dans ces
inculpations l'effet des insinuations et des intrigues
des agens du cabinet de Pétersbourg.
:
On ne recueille des nouvelles qui nous arrivent de
Stockholm , que les relations des fêtes données par
l'impératrice de Russie et ses courtisans au roi de
Suede et au duc de Sudermanie . Le 2 du meis dernier,
il y eut au château de plaisance de la Tauride
un concert , que la grande - duchesse Elisabeth ouvrit
par un air qu'elle chanta elle -même les grandesduchesses
Alexandre et Hélene en exécuterent d'autres
sur la harpe , et les deux plus jeunes princesses
jouerent du clavessin . Le 7 , il y eut une course de
chaloupes sur la Neva . Le grand- écuyer comte Narischkin
, le ministre d'état comte de Bedsborodko ,
les comtes Stroganoff et de Samoilow , ainsi que
d'autres grands de la cour , ont donné successivement
des fêtes , auxquelles les deux illustres hôtes ont assisté
avec la famille impériale .
PRUSSA. Extrait d'une lettre de Berlin , du 1er octobre.
La princesse , épouse du prince Louis de Prusse , second
fils du roi , est heureusement accouchée d'une fille , hier au
matin . Le roi est actuellement à Potzdam ; et malgré l'activité
du cabinet, il ne transpire rien de positif des négociations.Le
secrétaire de la légation française , M. Dodun , qui avait été
récemment envoyé comme courier à Paris , en est revenu . La
correspondance n'est pas moins fréquente avec la cour de
Pétersbourg.
ITALIE. De Turin , le 17 octobre.
Un nouveau regne vient de commencer. Victor(
252 )
Amédée mourut hier. Il était né le 26 juin 1726 , et
était monté sur le trône le 20 février 1773. Il avait
épousé , en 1750 , Marie- Antoinette Ferdinande d'Espagne
, morte en 1786. Le prince de Piémont , son
successeur , est né le 24 mai 1751 .
De Gênes , le 8 octobre . Le général en chef et les
commissaires français paraissent disposés à ne plus
garder de ménagemens avec la régence de Modene ,
à lui retirer toute leur confiance , et à mettre le
peuple Modénois sous la protection immédiate de la
République . On croit que l'un des motifs de cette
résolution est le mouvement dont la petite ville de
Scandiano a été dernierement le théâtre , et dont voici
les principales circonstances :
Scandiano , lieu situé à sept milles de Reggio , est une petite
commune très - favorisée des ducs de Modene , et très--
satisfaite du vain titre d'illustrissima qui lui paraît bien préférable
aux douceurs de l'égalité . Quelques patriotes , aidés par
ceux de Reggio , y avaient plante , le 3 septembre , un arbre
de la liberté , dont l'ombre importunait la régence . Elle
trouva moyen , quelques jours après , que l'arbre fût abattu
et le serment de fidélité renouvellé . Cette manoeuvre excita
plus de pitié que de colere . Mais les habitans de Scandiano
pour se préserver d'une nouvelle insulte à leur illustrissime
servitude , imaginerent d'armer environ 400 hommes de la
campagne , et d'appeller de Modene un brave pour les
instruire dans l'exercice militaire .
: il
Cela n'était que ridicule cette armée rustique n'eut aucune
occasion de déployer sa valeur jusqu'au 16 septembre . Le 17
était le jour marqué par les destins . Le commissaire français
Galleazini devait passer par Scandiano avec quelques amis en
se rendant à une campagne. Beaucoup d'habitans de Reggio
y vinrent pour fêter son passage , et l'escorter sur la route :
mérite cette marque d'affection ; mais elle déplut aux gens de
Scandiano . On crut s'en appercevoir ; et pour éviter d'avoir
affaire au paladin de Modene , on se présenta à la commune :
fut fort bien accueilli , et les gens de Reggio crurent
qu'ils pouvaient passer leur tems à faire quelques visites ou à
folâtrer dans la rue . Tout-à-coup on entend crier au feu ! c'était
le signal du Modénois pour rassembler ses héros . On
ferme les portes de Scandiano ; on sonne le tocsin , on fait
feu sur les faiseurs de visites : ils cherchent en vain à se réfaon
y
( 253 )
gier ; on leur ferme toutes les maisons . Un jeune garçon de
15 ans est atteint d'une et de deux balles ; son sang coule
au lieu de le secourir , on veut se jetter sur lui ; il fuit , et va
tomber assez loin . Enfin , un honnête et pauvre ouvrier prend
pitié de lui et le sauve , pendant que l'on tombe sur les autres
Régiens . Un d'eux veut s'échapper à cheval pour aller avertir
le commissaire français ; il est jetté à bas et tué de deux coups
de fusil . Le commissaire ne peut être informé du désordre
que quand il fut en route . Il entend sonner le tocsin , et envoie
en savoir la raison ; on lui fait une réponse équivoque ,
où l'on parle pourtant des gens de Reggio , ce qui lui donne
lieu de défendre les voies de fait contre eux , sous peine de
punition exemplaire . Cependant ils sont tous arrêtés , et lat
nouvelle en étant arrivée à Reggio , on voulait se mettre en
marche pour les délivrer. La municipalité arrête , par sa pru-
´dence , l'effet de ce premier mouvement. Galleazini se transporte
à Scandiano , fait relâcher d'autorité les prisonniers , les
ramene dans le déplorable accoutrement où ils étaient , et , de
concert avec la municipalité , donne avis du tout aux commandans
français . Milan est informé : on dresse des procèsverbaux
, et la régence de Modene payera cher ses maneges
scélérats .
L'Italie , l'Europe entiere , mais sur-tout la France , apprendra
avec surprise que l'abbé Spallanzani a joué un rôle
principal dans cette criminelle affaire . L'abbé Spallanzani
comble de marques d estime par les savans français et par les
commissaires de la République , qui cependant traite les Français
de Goths et de Vandales , et qui s'avise d'écrire pour excuser
les gens de Scandiano , que quoiqu'annexe au territoire de
Reggio , Scandiano préfere de se tenir sous les aîles du double
aigle de la maison d'Est .
Un esprit bien différent anime la grande majorité
dans les contrées d'Italie où les armées françaises ont
pénétré . Rien ne peut mieux faire connaître cet es- ,
prit que les pièces suivantes qui nous sont parvenues
de Milan .
Adresse de l'administration générale de la Lombardie à tous les
bons citoyens et amis de la patrie .
Le premier élément des vertus sociales est l'instruction
publique ; elle annonce toujours aux nations leur bonheur
prochain , et par-tout où l'on en voit briller l'aurore , le
soleil de la liberté ne tarde pas à se montrer sur l'horison.
( @ 54 )
1
La Grece est également fameuse comme guerriere et comme
savante , et la renommée de ses philosophes le dispute à
celle de ses capitaines. Ceux - ci ont abattu les tyrans ; mais
les premiers ont élevé un cri qui a eté répété de génération
en génération ; un cri au son duquel tous les coeurs
ont été ébranlés ; un cri dont le retentissement a toujours
fait trembler les puissans ; un cri enfin qui , malgré les
obstacles de tous genres , a fait résonner aux oreilles des
nations le nom sacré de liberté.
De nos jours la France , rivale de la gloire des Grecs ,
a secoué le joug ; elle a réveillé la terreur dans lame des
tyrans et l'espérance dans celle des peuples : mais le flambeau
de la philosophie avait précedé l'eclair de son invincible
épée . Avec les armes de la raison , elle a persuadé
au peuple qu'il devait être libre , et le peuple a voulu être
libre . Elle a prédit qu'un peuple libre briserait les forces
de tous les despotes de la terre , et le peuple a vu les
satellites des oppresseurs du monde s'enfuir humiliés devant
les drapeaux republicains .
,
L'Italie ouvrit la premiere un asyle aux sciences et aux
arts de la Grece , et si jusqu'à ce moment , elle n'a pas
donné ces preuves d'énergie qu'on devait attendre d'une
nation placee , par la nature , dans un pays que sa situation
, ses ressources , sa population semblaient avoir destinée
à la liberté , il faut en chercher la premiere cause dans les
obstacles éternels que l'union de la tyrannie et du fanatisme
a opposés à l'instruction publique , en étouffant , par d'odieux
moyens , ie germe d'independance que cet heureux
climat avait mis dans le coeur de ses habitaus .
" Notre premier devoir , dans les favorables circonstances
où nous nous trouvons , est donc d'ouvrir au génie italien
une vaste carriere , où , en traitant des grands intérêts de
la nation entiere , il puisse rendre familiers aux peuples les
principes eternels de la liberté et de l'égalité , leur faire
connaître l'étendue de leurs droits et la facilité de les reconquérir
, et leur indiquer en même-tems les écueils oà
peuvent aller se briser ceux qui passent de la servitude a
la liberté .
" Tel est l'objet que nous avons en vue en établissant
un prix pour celui qui aura le mieux traité l'importante
question que nous proposons.
" O vous , qui cultivez en paix les lettres , que l'amour
de la patrie et celui de la gloire vous réveillent ! Si vous
avez été condamnés à étouffer vos pensées sous l'ancienne
( 255 )
1 tyrannie , lorsque c'était un crime que de dire la vérité
venez en ce moment sous les heureux auspices d'une armée
victorieuse et d'un général non moins invincible qu'ami de
l'humanité ; ne craignez pas d'élever la voix , et offrez à
la patrie commune l'hommage de vos lumieres et de vos
talens.
,, Et vous , qui gémissez encore sous le joug des tyrans ,
bannissez toute crainte ; vous avez dans les mains le moyen
le plus prompt de les renverser de leurs trônes usurpés ;
écrivez , montrez- les au peuple dans toute leur nudite , et
ils n'exciteront plus que la haine ; faites - lui connaître sa
force , et il sortira de l'avilissement où l'ont retenu tanţ
de siecles de servitude ; racontez-lui les victoires de ses
libérateurs , le bonheur des cités qui se sont déja soustraites
à l'esclavage ; rappellez - lui l'antique gloire de l'Italie
et celle qui s'ouvre devant elle ; mettez-lui sous les yeux
l'oppression que lui prépareraient les tyrans , si après avoir
été menacés d'une chûte prochaine , ils se raffermissaient
sur leurs trênes chancelans ; faites retentir à ses oreilles
les lamentations de ces enfans condamnes à une éternelle
servitude , et les malédictions dont les générations futures
chargeront la genération présente , si elle laisse échapper
le moment heureux qui se présente au front chauve
qui peut- etre ne reviendra plus ; et alors la nation prendra
l'attitude majestueuse qui lui convient. Elle méprisera
ou renversera tous les obstacles : les despotes les plus
lointains pâliront à son nom , et vous aurez la gloire d'avoir
provoqué de si grandes choses par vos écrits . Ni les difficultés
ni les dangers ne doivent vous arrêter . Tout est
facile à qui veut être libre : osez , écrivez l'heure de la
liberté est prête à sonner. ,,
Cette adresse est le programme d'un prix que l'administration
lombarde propose pour le meilleur discours sur
cette question Quel est le gouvernement libre qui convient
le mieux au bonheur de l'Italie ? Les ouvrages pourrout être
écrits en italien , en français ou en latin . Ils seront adressés
à l'administration générale de la Lombardie , à Milan . Le
secret sera gardé à ceux qui le desireront. Le prix est une
médaille d'or de la valeur de 200 sequins .
A l'administration générale de la Lombardie.
Citoyens , vous êtes chargés de notre administration ;
vous remplirez les devoirs qu'elle vous impose , mais la
nation atttend de vous sur- tout que vous vous occupiez essen ;
t
( 156 )
tiellement de celui de tous qui est le plus sacré ; que vous
lui procuriez sa liberté en faisant counaître au général en chef
notre ardent desir de concourir par tous les moyens possibles
au triomphe de la cause commune.
En attendant , obtenez de lui que nous puissions prendre
les armes , et que , réunis a ces phalanges victorieuses , "il
nous oppose aux efforts insensés des tyrans qui nous ont si
long- tems opprimés. Obtenez qu'on arme une légion lombarde
. Nous confondrons ainsi nos perfides ennemis qui nous
dépeignent comme des hommes efféminés et incapables de
porter les armes. Nous montrerons alors que nous ne sommes
pas indignes de l'amitié de la République Française , et que
nous méritons son appui : c'est de cette maniere que notre
sort sera irrévocablement décidé , puisque la République
Française , juste et généreuse , n'abandonnera jamais , quelle
que puisse être la vicissitude des événemens , un peuple
qui volontairement a pris les armes pour défendre une cause
qui est la sienne . ,,
Suivent plusieurs milliers de signatures.
Padministration générale de la Lombardie , au général en chef
Buonaparte ; Milan , le 15 vendémiaire , an V.
,, Citoyen général , nous venons de recevoir une pétition
signée d'un nombre considérable de patriotes , dans laquelle
ces braves citoyens demandent la formation d'une légion lombarde
, pour l'unir à la glorieuse armée républicaine , marcher
ensemble contre le commun ennemi , et défendre ainsi notre
liberté et notre indépendance.
Nous sommes informés qu'il se prépare des pétitions semblables
de la part des citoyens qui n'ont pas été à tems de
participer à celle - ci , ainsi que dans les diverses provinces de
notre Lombardie , qui toutes forinent les mêmes voeux . Ainsi,
excités à remplir le plus sacré de nos devoirs , nous le faisons
avec zele et transport.
9
,, L'administration espere , citoyen général , que vous voudrez
bien seconder le desir d'un peuple qui veut être libre
et que vous ne vous opposerez pas à ce qu'il soit armé pour
défendre sa patrie et pour combattre des ennemis qui sont
aussi les vôtres . Salut et respect .
Signés , VISCONTI , président ; SOMMARIVA , représentant. ”
De Rome , le 1er, octobre. Le pape a fait expédier à toutes
les cours catholiques un manifeste dans lequel il détaille ce
qui a été traité entre la cour de Rome et la Républiqu :
Française
( 257 )
Française , et exhorte tous les princes catholiques à s'unir pour
défendre la religion .
Un autre mauifeste a été expédié par- tout l'état du saintsiége
après les mêmes détails , on y déclare , « que le pape
a pris la résolution de suspendre , pour le présent , l'accomplissement
des conditions de l'armistice . ,,
L'esprit pacifique du saint-pere ( c'est ainsi que se termine
le manifeste ) est si éloigné des hostilités , qu'au prix des
sacrifices les plus douloureux , il a toujours eu et ne cessera
jamais d'avoir à coeur la tranquillité de ses très -aimés sujets ;
mais si les Français pensaient autrement , son intention n'est
point de laisser ses propres états exposes sans défense à une
invasion . Ainsi , dès l'instant où quelques corps de leurs
troupes tenteraient d'outre- passer les limites , sa sainteté est
déterminée à faire résistance ; elle ne doute pas que ses sujets ,
zelés comme ils le sont pour la religion catholique , et ne
pouvant être indifférens au salut de leurs personnes , de leurs
familles et de leurs biens , ne manqueront pas de concourir
unanimement à la commune défense , en repoussant courageusement
les aggresseurs qui tenteraient de troubler leur
tranquillité. A ces causes , elle enjoint à tous les évêques ,
les curés , les magistrats et tous autres , d'encourager les
peuples de leur dépendance à prendre les armes et à les
exciter encore par le son du tocsin . C'est ce que le saint-pere
se flatte d'obtenir de la piété et de l'amour de ses sujets , ne
cessant pas d'offrir les plus ferventes prieres au Tout- Puissant,
afin qu'il daigne protéger sa religion sainte et la juste cause de
ses fideles sujets . "
on
En conséquence , par ordre de la secrétairerie d'état ,
fait rétrograder non - seulement le demi-millon qui était déja
arrivé jusqu'à Rimini , mais le gros bétail parti dernierement ,
qui était arrivé à Civita- Castellana , et qu'on avait donné à
compte du quatrieme million , qui devait être payé en denrées .
Les statues , que l'on encaissait déja , seront remises à leurs
places respectives.
Le cardinal Pignatelli a reçu dernierement à Lorette l'ordre
de la secrétairerie d'éjat de revenir à Rome , au lieu de poursuivre
son voyage vers Brescia , où il allait ; et en effet, il est
revenu ici jeudi .
De Florence , le 5 octobre . Les dernieres nouvelles arrivées
de Rome , ce soir , annoncent que le pape qui , ces jours derniers
, avait fait interrompre l'emballage des statues , arrêter
le convoi des bestiaux , et annoncer le projet formel de ne
point remplir les conditions de l'armistice , vient de donner
Tome XXV. R
1
( 258 )
1
les ordres pour qu'on fit partir les bêtes à cornes . Cependant
on persécute les patriotes . Tous ceux qui sont soupçonnés
d'avoir eu des intelligences avec les Français , sont poursuivis
et obligés de s'enfuir .
ESPAGNE. De Madrid , le 6 octobre.
La déclaration de guerre à l'Angleterre a été notifiée officiellement
ce matin aux deux conseils suprêmes de Casulle .
Demain , ellé sera publiée avec la solemnité d'usage ; et peutêtre
en ce moment les hostilités entre les escadres espagnoles
et britanniques ont-elles commencé dans la Méditerranée .
Cadix , 7 octobre. Voilà enfin la guerre ouverte entre l'Espagne
et l'Angleterre . Nous venons d'apprendre que l'amiral
Langara s'est emparé , dans la Méditerranée , de deux vaisseaux
de guerre anglais , et que , s'il eût reçu l'ordre de capturer
24 heures plutôt , il aurait pu s'emparer d'une division
anglaise , sous les ordres de l'amiral Man , composée de cinq
vaisseaux et d'un convoi , avec 4,000 hommes de troupes ; la
nouvelle est certaine . L'ordre est affiché pour que tous les
marins espagnols navigant , se tiennent sur leur garde les
régimens espagnols passent avec toute diligence dans l'Estramadoure
, pour y former un camp de 60,000 hommes ; on
est ici occupé à en..rquer des canons à force , pour fournir
à cette armée .
ANGLETERRE. De Londres , le 15 octobre.
Hier il y a eu une assemblée générale des actionnaires
de la compagnie des Indes . L'administration de la compagnie
a offert au roi de lever et d'entretenir deux régimens
de volontaires , pour la defense du royaume. Le duc
de Portland a témoigné à la compagnie combien S. M. était
satisfaite de cette offre patriotique . On a rendu compte à
l'assemblée de la réponse du roi , et l'on s'est occupé de
l'exécution du plan. Il y a eu sur ce projet la plus parfaite
unanimité. M. Durand a prononcé une courte opinion qui
a fait impression . « L'esprit public qui s'est manifesté partout
le royaume est tel , que si je voyais débarquer sur nos
côtes 500,000 Français , loin d'en être le moins du monde
effrayé , je crois sincerement qu'il n'en retournerait pas un
seul dans son pays pour y raconter la triste destinée de
sés compagnons . ( Bruyans applaudissemens. ) M. Durand
a terminé par ces paroles : S'il ne faut que de l'argent
pour mettre le gouvernement en état de repousser une invasion
, je ne doute pas qu'il ne trouvât promptement
( 259 )
50 millions sterling , si cela était nécessaire. ( Cette
phrase n'a pas été applaudie avec le même transport. )
Les dernieres séances du parlement n'ont été marquées.
par aucun débat intéressant . Il y a eu hier l'annonce d'une
proposition en faveur des Quakers. C'est un point de doc
trine pour ces sectaires de ne point payer de dîmes . Il y
a en conséquence beaucoup de Quakers mis en prisen ,
pour n'avoir pas payé la dîme . On sait aussi qu'ils ont
pour principe de ne faire aucun serment , ce qui empêche
de recevoir leur témoignage dans les affaires civiles et criminelles
. Il est question aujourd'hui de proposer un bill
pour rendre la liberté aux Quakers emprisonnés pour refus
de payer la dîme , et de faire recevoir en justice leur
simple affirmation au lieu de serment. Un bill semblable
avait passé la session dernière à la chambre des communes ,
mais avait été rejetté à la chambre des pairs . 15
Un comité de négocians , à la tête duqnel est le fameux
banquier Boyd , vient de rédiger un plan pour suppleer à la
rareté du numéraire métallique , par une augmentation de
billets de banque . La bâse du projet est d'autoriser la corporation
de la banque d'Angleterre à augmenter son capital
de deux millions sterling ; ce qui produira une émission
de billets proportionnée à cette somme . On destinera en
même-tems , pour l'avantage des négocians , une plus grande
somme à l'escompte des effets de commerce.
L'ambassadeur d'Espagne est encore ici ; mais sa santé
seule paraît avoir retardé son départ ; ses meubles et ses
effets sont en vente . Le chargé d'affaires et le consul de
cette nation sont déja partis sur un vaisseau neutre . On n'a
pas encore reçu la déclaration de guerre , que l'on prétend
avoir été publiée à Madrid .
Hier , dans la séance de la chambre des communes , M.
Pybus a demandé qu'il soit employé 120,000 hommes pour
le service de mer pendant l'année 1797 , y compris 20,000
matelots , et qu'il soit fait un fonds de 4 liv . sterling par
mois , et pour treize mois , à raison de chaque hommes.
Le marquis de Bouillé et quelques officiers français se
disposent à partir pour les Isles-du-Vent , avec le général
Abercrombie , qui a le commandement en chef de toutes
les troupes que nous avons dans les Indes occidentales .
On a eu avis que la frégate la licorne avait rencontré à
l'est des Serlingues la flotte hollandaise de Surinam , "
R
( 260 )
en avait pris quatre gros vaisseaux et un brick. Le gouver
neur de Cayenne et sa femme se trouvaient avec toute leur
fortune sur une de ces prises ..
En vertu d'une ordonnance du roi en son conseil-privé ,
du 12 de ce mois , il a été mis un embargo sur tous les
navires gênois qui se trouvent dans les ports de la Grande-
Bretagne,
D'autres avis ont confirmé les détails des ravages commis
Terre-Neuve , par l'amiral Richery , dans nos établissemens
de pêcheries . Il s'est de plus emparé de plusieurs bâtimens
venant du Canada.
Thomas Reid , professeur de philosophie morale à l'université
de Glascow , auteur de quelques ouvrages philosophiques
très - estimés , vient de mourir âgé de 87 ans .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISË.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 25 vendémiaire au 5 brumaire .
Dubreuil soumet à la discussion son projet de résolution
sur la mise en liberté provisoire des prêtres
réclus . Goupilleau en demande l'ajournement jusqu'à
'ce que le conseil ait prononcé sur sa loi du 3 brumaire
, parce qu'il regarde comme connexes les deux
questions . Favard vote pour l'adoption du projet.
Selon lui , la proscription des prêtres est le moyen le
plus sûr d'attirer le fanatisme et le feu des discordes
civiles . Lahaye partage la même opinion .
Henri Lariviere : Si nous continuons à enfermer
ou à déporter les prêtres en masse , parce qu'ils ont
eu des monstres dans leur corps , quoiqu'il n'y ait
plus de corporations , je ne vois pas pourquoi on
ne retorquerait pas un jour contre nous les mêmes
généralités ? Ne nous enlevons pas nos moyens de
défense . N'allez pas vous confondre ainsi avec les
bourreaux , vous qui n'avez été que victimes ! Apprenez
par votre exemple à ne pas mêler ainsi le
coupable avec l'innocent , à n'être pas sourds aux
( 261 )
réclamations de la justice . Soyez justes envers tous ;
et vous pourrez répondre un jour : J'ai été de la Convention
, il est vrai. Mais lorsqu'elle était asservie et
qu'elle était l'organe de la mort et l'instrument des
assassinats , j'étais proscrit moi-même ; je fuyais dans
les cavernes ; ou plus malheureux encore , j'étais sous
les poignards , et je ne pouvais même protester contre
l'apparence de la complicité. Eh bien entendonsdonc
aujourd'hui nous-mêmes les cris de ces milliers
de familles , de ces milliers de malheureux qui ont
été ou prêtres ou nobles ; mais qui n'ont participė ·
en aucune maniere aux forfaits pour lesquels on voudrait
vous les faire frapper en masse .
La discussion est fermée , et primidi prochain une
détermination sera prise à cet égard.
L'ordre du jour appellait la suite de la discussion
sur la loi du 3 brumaire ; cet objet a rempli le reste
de la séance du 26 et celle du 27. Boissy- d'Anglas a
fait un très-long discours qu'il a terminé par la
demande de la question préalable sur le projet de la
commission . Lamarque a voté pour le maintien de la
loi , et André Dumont pour son rejet. Ce sont les
mêmes argumens présentés de part et d'autre sous
des formes plus ou moins séduisantes, selon le caractere
du talent des orateurs .
Au nom d'une commission spéciale , Cambacérés
fait , le 28 , un long rapport sur le message du Directoire
exécutif, du 19 de ce mois , relatif aux moyens
d'assurer le service des armées pour la campagne
prochaine . Il résulte de ce rapport que nos ressources
sont encore très-grandes ; que si les ennemis s'obstinent
à vouloir continuer la guerre , nous pouvons
la continuer avec autant de facilité que de gloire .
Mais le plus grand acheminement à la paix consistant
, dit- il , à établir l'équilibre entre les recettes
et les dépenses de l'Etat , la commission vous propose
un projet de résolution , dont mon collègue
Guiton- Morveau va vous donner lecture .
Guiton- Morveau présente ce projet , qui consiste
à faire un fonds de 450 millions pour les dépenses
fixes ; un autre fonds , aussi de 450 millions , pour
R 3
( 262 )
les dépenses extraordinaires de la guerre. Ces fonds
devront être le produit des contributions fonciere ,
personnelle et somptuaire ; la premiere , portée à
250 millions ; la seconde , à 50 millions . Le reste
sera fourni par l'aliénation à l'enchere d'une partie .
des domaines nationaux , des forêts nationales et de
l'arriéré des contributions . Les assignats de 100 liv.
et au- dessous seront reçus , jusqu'à une époque déterminée
, en paiement desdites contributions , à raison
de trente capitaux pour un , en remplacement
de mandats.
Il sera fait un rôle provisoire , sur lequel chaque
contribuable sera porté pour un cinquieme de ses
contributions de l'an IV , qu'il sera tent de payer
en à compte sur ses contributions de l'an V.
Le rapport et le projet de résolution seront imprimés.
Thibault obtient ensuite la parole. Il expose qu'il
faut mettre un frein à l'agiotage qui se fait sur la
monnaie de billon , et propose un projet de résolution
qui est adopté , et dont voici la substance.
Il porte que , jusqu'au 1. nivôse prochain , les
pieces de cinq centimes , un et deux décimes , seront
reçues , dans les caisses publiques , pour la valeur
dont elles portent l'empreinte ; et que ce délai passé ,
on ne les prendra que pour la moitié de cette valeur .
Réal fait aussi proroger l'établissement du régime
hypothécaire.
Les séances du conseil des Anciens , des 26 , 27
et 28 , ne présentent aucune résolution importante
qui ait été sanctionnée , sauf celle qui proroge l'établissement
du régime hypothécaire .
Blutel , dans la séance du 29 du conseil des Cinqcents
, au nom de la commission spéciale chargée
d'examiner le message du Directoire , du 25 de ce
mois , concernant la prohibition des marchandises.
anglaises , présente son rapport . La loi du 1er mars
1793 et celle du 18 vendémiaire an 2. , ont paru
insuffisantes à la commission. Après avoir déclaré que
les produits de nos manufactures égalent nos besoins,
et qu'il serait ridicule de payer des subsides volon(
963 )
taires à un gouvernement qui veut nous détruire ; il
propose d'arrêter que toutes marchandises manufac
turées en Angleterre , ou dans les établissemens
anglais , sont prohibées dans toute la République ;
qu'il est défendu d'en exposer en vente et d'imprimer
aucun avis qui annonce ces ventes ; que tous
magasins où il y aurait des enseignes ou affiches qui
annoncent qu'on y vend des marchandises anglaises ,
seront fermés sous 24 heures ; que toutes marchandises
anglaises importées seront , à leur arrivée au
port , mises dans des entrepôts et ensuite réexportées
, ainsi que toutes celles qui se trouvaient sur
des bâtimens ennemis pris , échoués ou naufragés ;
que tous dépositaires de marchandises anglaises qui
n'en feraient pas la déclaration , seront punis de la
confiscation , d'une amende double de la valeur des
objets saisis , et d'un emprisonnement qui ne pourra
être moindre de cinq jours , ni excéder trois mois .
Impression et ajournement .
Un nouvel orateur , Rouchon ( de l'Ardêche ) , a
été entendu ensuire sur la loi du 3 brumaire . Son
discours était , dit- on , plein de saillies et de plaisanteries.
Il s'est prononcé contre la loi du 3 brumaire .
Quiraut a défendu , dans la séance du 30 , cette loi.
Thibaudeau l'a combattue . Il y avait de la force et
de l'éloquence dans son discours . Il a prétendu que
cette loi n'était pas l'ouvrage de la majorité libre de
la Convention ; et pour le prouver , il a tracé le tableau
des circonstances où elle a été rendue. Une
faction , après la victoire du 13 vendémiaire , essaya ,
dit- il , de ressusciter la terreur. La loi du 3 brumaire
est son ouvrage . Ce fut sa premiere tentative pour
faire la constitution . Son plan , arrêté dans une commission
créée dans ces jours orageux , aurait été proposé
à la Convention , sans la discussion du 1er . brumaire
, comme la commission des cinq l'a avoué ellemême.
La discussion n'est pas encore terminée .
Loise , au nom d'une commission , propose , le 29 .
au conseil des Anciens d'approuver la résolution relative
aux pieces de cing centimes , une et deux dé
cimes .
1
R 4
( 264 )
Johannot , Rousseau , Lafond-Ladebat , Dupont .
Cretet , Brostaret , Dupont ( de Nemours ) attaquent
la résolution. Il n'est pas possible , disent- ils , que le
gouvernement , qui a répandu les pieces pour leur
valeur nominale , ne veuille plus les reprendre aujourd'hui
que pour la moitié . C'est manquer à la foi
publique ; c'est éloigner la confiance ; c'est lever une
imposition d'autant plus terrible , qu'elle portera seulement
sur la classe malheureuse . Il aurait fallu admettre
cette monnaie en paiement des contributions,
comme l'a fait la résolution , et échanger le reste à
bureau onvert. Tous ces membres votent contre la
résolution .
Lecoulteux , Vernier et Loysel la soutiennent. Ils
déclarent que la commission aurait desiré que l'on
eût pu échanger à bureau ouvert ; mais qu'il fallait
préalablement qu'une loi eût ordonné la fabrication
d'une nouvelle monnaie pour fournir à l'échange :
cela n'a point été fait ; et quand on eût pris ce parti ,
les atteliers monétaires n'auraient pu fabriquer précisément
tout ce qu'il faut pour la solde des troupes.
D'ailleurs , il aurait fallu pour cette fabrication un
délai de huit mois , et pendant ce tems l'Angleterre
et la Suisse nous auraient inondé de cette monnaie
dont on propose le retirement , et sur laquelle l'étranger
gagne 250 pour 100 ; de sorte qu'au lieu de trois
millions à rembourser, il aurait peut- être fallu en rembourser
30. Le conseil ferme là discussion , et rejette
la résolution .
Sur le rapport de Liborel , le conseil approuve la
résolution du 22 , qui attribue aux agens des communes
, ou à leurs adjoints , la poursuite des actions
qui intéressent uniquement lesdites communes .
Thibaut, organe de la commission des monnaies ,
fait un nouveau rapport sur les monnaies de cuivre
qui sont en circulation . Pleins de respect , dit le rapporteur
, pour les décisions des Anciens , toujours
marquées au coin de la sagesse et de la mâturité , nous
avons dû examiner de nouveau la résolution sur les
monnaies que vous aviez admises , et qu'ils n'ont rejettée
que parce que vous n'aviez pas ordonné qu'il
( 265 )
fût établi des bureaux d'échange pour convertir ces
pieces contre d'autres de même valeur. C'est cette
mesure que nous vous proposons de mettre à exécution
dans un nouveau projet de résolution . Ainsi ,
les citoyens sont invités à ne pas donner pour 2 sous
les pieces qu'ils ont reçu pour 4. Toutes les précautions
ont été prises par le ministre des finances , pour
que dans un mois chacun puisse échanger , a bureau
ouvert , toutes les pieces dont il est porteur.
Thibaud reproduit ensuite le même projet , avec
un article additionnel , qui porte qu'avant le 1er, frimaire
il sera établi à Paris , et dans les départemens ,
un nombre de bureaux suffisans pour échanger les
pieces de cuivre . Le projet est adopté.
On ouvre , le 2 , la discussion sur le projet de la commission
extraordinaire des finances , présenté ,
quelques jours , par Cambacérès ; les dispositions suivantes
sont adoptées :
1º. Il sera fait, pour le service de l'an V, un fonds
de 450 millions de francs , valeur métallique , affecté
aux dépenses fixes ; et un fonds de 550 millions ,même
valeur , affecté aux dépenses extraordinaires de la
guerre .
2º. Les dépenses fixes seront prises en entier sur
lé produit des contributions de l'an V.
3º. Les fonds extraordinaires sont affectés sur l'arriéré
des contributions , sur les revenus des domaines
nationaux et des forêts nationales ; et , pour completter
la somme de 550 millions en valeurs disponibles , il
sera vendu une quantité suffisante de domaines nationaux
aux encheres .
4. La contribution fonciere de l'an V est fixée à
250 millions en principal , à répartir sur les 98 départemens
situés en Europe. La contribution personnelle
et somptuaire est fixée à 50 millions , à répartir
sur tous les habitans du même territoire .
5º . Pour assurer le recouvrement d'une somme
égale au montant des dépenses fixes , il sera établi
des impositions indirectes jusqu'à concurrence du
déficit que laisseront les produits réunis de la contribution
fonciere , personnelle et somptuaire , de la
( 266 )
perception des droits de timbre , d'enregistrement ,
douanes et patentes , actuellement établis . Les lois
concernant l'administration des postes et messageries
seront revues , et leur résultat arrêté à la certitude
d'un produit de 12 millions . Celles relatives au droit
de marque d'or et d'argent assureront un produit
de 500,000 liv .
6. Les rôles des contributions directes seront au
plutôt mis en recouvrement.
Le conseil des Anciens a approuvé , le 30 , la résolution
qui met à la disposition du ministre de l'inté
rieur , pour les dépenses du Directoire exécutif , la
somme de 3 ; 5,000 liv . Il reçoit , le 1er. brumaire , trois
résolutions , dont deux sont renvoyées à des commissions
, et le président annonce que la troisieme doit
être lue en comité général : ce comité a eu lieu. On
a procédé le lendemain au renouvellement du bureau.
Lacuée a été élu président.
La séance du 3 du conseil des Cinq- cents , s'est ouverte
par un message bien important. La Corse est
délivrée des Anglais . Elliot , vice-roi , vient de la
quitter avec les troupes à ses ordres . L'énergie des
Républicains en a chassé les ennemis . Les députés
de Bastia et de plusieurs autres communes sont arrivés
à Livourne , pour prêter , entre les mains des commissaires
du gouvernement , le serment de fidélité à
la République . Salicetti , l'un d'eux , est parti pour la
Corse , à l'effet d'y convoquer les assemblées primaires
, et de présenter la constitution à leur acceptation.
Cet événement , en assurant la liberté de la
Méditerranée , nous rend celle du commerce .
On procede de suite à la discussion du projet relatif
à l'entrée et à l'usage des marchandises anglaises
en France. Après de longs débats , l'importation seule
est prohibée , et la question relative à celles qui sont
actuellement en France est ajournée .
Cambacérès est président du conseil .
La séance du 4 est employée en partie à la discussion
d'une affaire particuliere. Guyton-Morveau présente
la suite de son projet sur les dépenses de l'an V.
Quelques articles sont arrétés , et l'on se forme en
( 267 )
d
comité général , pour entendre la lecture d'un message
du Directoire , qu'on croit relatif à un traité de
paix avec le Portugal ; ce comité a occupé la séance
entiere du 25 .
Celles du conseil des Anciens , des 22 , 23 , 24 et 25
n'ont été remplies que par des rapports sur les finances
ou sur les dépenses . Il a approuvé , 1 ° . celle concernant
la démonétisation de la monnaie républicaine
de cuivre , et la fabrication d'une nouvelle ; 2 ° . qui
met 4 millions à la disposition du ministre de la
justice , pour les dépenses de son département et
25 mille liv. à celle de l'archiviste ; 3°. la résolution.
qui fixe le mode de paiement des fonctionnaires
publics et employés .
PARIS. Nonidi g Brumaire , l'an 5. de la République
9
L'attention publique est fixée toute entiere sur les négociations
entamées par lord Malmesbury, ministre plénipotentiaire
du roi d'Angleterre , avec Charles Lacroix , ministre des relations
extérieures , muni de pouvoirs suffisans par le Directoire
.
Lord Mamelsbury est arrivé le 1er . de ce mois . Il avait été
précédé par les personnes attachées à la légation , qui sont
très-nombreuses . Elle est composée de lord Grenville Leveson
Gower , frere du dernier ambassadeur auprès de la cour de
France ; de M. Ellis , M. Talbot , M. Ross ; de MM . Dressins ,
Wifflin , Brooks , Sylvester , couriers de cabinet ; avec un
nombreux domestique.
Comme les moindres actions d'un ambassadeur chargé d'une
mission aussi importante , sont toujours remarquables , on a
observé qu'il était allé loger , en arrivant , chez Méot , fameux
traiteur au Palais -Egalité , dont la maison a sept issues . Il est
probable qu'il n'y a eu aucune affectation de la part de ce
ministre. Mais il n'a pas tardé sans doute de s'appercevoir
que ce local était inconvenant. Il est allé s'etablir dans la
rue Grange-Bateliere .
Le 3 brumaire , lord Malmesbury remit au ministre des
relations extérieures un mémoire ' , relatif aux principes d'après
lequel la négociation doit être suivie . Le Directoire
a publié ce mémoire , ainsi que le rapport du ministre
Lacroix , et la réponse du Directoire. Cette publicité don
( 268 )
née par fe gouvernement , a produit un excellent effet dans
l'opinion publique. Elle annonce la bonne foi que veut y
mettre le Directoire, et la bonne foi jointe à la publicité force
son adversaire à l'imitation , ou du moins le met dans l'embarras
de justifier les ruses diplomatiques , s'il était tenté
de les employer. Ainsi , les pieces de ce grand débat politique
vont être soumises au jugement. Voici celles qui ont été pus
bliées .
Mémoire remis au ministre des relations extérieures de la République
Française , par M. Malmesbury.
Sa majesté britannique desirant , comme elle a déja déclaré
, de contribuer , en autant que cela pourra dependre
d'elle , à rétablir la tranquillité publique , et à assurer , par des
conditions de paix justes , honorables et solides , le repos futur
de l'Europe ; sa majesté pense que le meilleur moyen de
parvenir le plutôt possible à ce but salutaire , sera de convenir
, dès le commencement de la négociation , du incipe }
général qui devra servir de bâse aux arrangemens dénnitifs .
" Le premier objet des négociations de paix se rapporte
ordinairement aux restitutions et aux cessions que les parties
respectives ont à se demander mutuellement , en conséquence
des événemens de la guerre.
" La Grande-Bretagne , d'après le succès non interrompu
de sa guerre mari ime , se voit dans le cas de n'avoir aucune
restitution à demander à la France ; sur laquelle , au contraire
, elle a conquis des établissemens et des colonies de ta
plus haute importance et d'une valeur presqu'incalculable .
Mais en revanche , cette derniere a fait , sur le continent
de l'Europe , des conquêtes auxquelles sa majesté peut d'autant
moins être indifférente , que les intérêts les plus importans
de ses peuples , et les engagemens les plus sacrés de sa
couronne s'y trouvent essentiellement impliqués .
,, La magnanimité du roi , sa bonne foi inviolable , et son
desir de rendre le repos à tant de nations , lui font envisager
dans cet état de choses , le moyen d'arriver à des conditions
de paix justes et équitables pour toutes les parties belligérantes
, et propres à assurer , pour l'avenir , la tranquillité
générale .
" C'est donc sur ce pied qu'elle propose de négocier , en
offrant de compenser à la France , par des restitutions personnelles
, les arrangemens auxquels cette puissance sera
appellée à consentir , pour satisfaire aux justes demandes des
alliés du roi, etpour conserver la balance politique de l'Europe .
En faisant cette premiere ouverture , sa majesté se ré(
269 )
serve à s'expliquer , dans la suite , d'une maniere plus étendue
sur l'application de ce principe aux différens objets dont
il pourra être question entre les parties respectives.
C'est cette application qui fera la matiere des discussions
dans lesquelles elle a autorisé son ministre d'entrer , dès que
l'on sera convenu du principe à adopter pour base générale
de la négociation.
,, Mais sa majesté ne peut se dispenser de déclarer que si
cette offre généreuse et équitable n'était pas acceptée , ou si
malheureusement les discussions qui s'ensuivraient venaient à
manquer de l'effet desiré , ni cette proposition générale , ni
celles plus détaillées qui en seraient résultées , ne pourraient
plus être regardées , dans aucun cas , comme des points convenus
ou accordés par sa majesté. "
A Paris , ce 24 octobre 1796.
Signe , MALMESBURY , ministre plénipotentiaire de S. M. B.
Rapport au Directoire exécutifpar le ministre des relations extébrumaire
, an V. rieures , le
Le Directoire exécutif m'ayant muni de ses pleins pouvoirs
pour traiter de la paix avec la Grande -Bretagne , j'eus
hier , 3 brumaire , une premiere conférence avec le lord
Malmesbury, commissaire-plénipotentiaire de S. M. britannique
. Il me présenta l'original de ses pouvoirs ( 1 ) , scellé du
sceau de la Grande- Bretagne , et certifia la copie qu'il m'avait
précédemment adressée non signée , et que j'avais mise sous
les yeux du Directoire . Je lui exhibai réciproquement mes
pouvoirs , et lui remis une copie certifiée . Il fut convenu que
les originaux seraient changés lors de la rédaction définitive
des articles , et avant leur signature .
,, Nous entrâmes en matiere . Le lord Malmesbury me présenta
le mémoire que je mets sous les yeux du Directoire . Je
lui observai que parlant au nom des alliés de la Grande - Bretagne
, et stipulant leurs intérêts , il était sans doute muni
de leurs pouvoirs et de leurs instructions . Il me répondit qu'il
n'en avait pas ; mais que quand le Directoire se serait expliqué
sur le principe exposé dans son mémoire , il expédierait des
couriers pour rendre compte aux différentes cours de l'état des
négociations , et recevoir leurs ordres .
Je lui demandai s'il pouvait au moins préciser le principe
des rétrocessions pour ce qui concerne la République et le
gouvernement de la Grande-Bretagne . Il me répondit qu'après
que le Directoire se serait expliqué , il expédierait un courier
et demanderait des instructions sur ce point. Alors je crus
devoir me borner à dire au lord Malmesbury que je mettrais
( 1 ) Ces pouvoirs sont conçus en langue latine.
( 170 )
son mémoire sous les yeux du Directoire exécutif , que je
prendrais ses ordres , et lui ferais part de ses réponses.
Signé , CH . DELACROIX .
Réponse du Directoiro exécutif au Mémoire de M. Malmesbury .
Paris , le 5 brumaire , an V.
Le Directoire exécutif charge le ministre des relations
extérieures , de faire au lord Malmesbury la réponse suivante :
,, Le Directoire exécutif voit avec peine , qu'au moment
où il avait lieu d'espérer le très -prochain retour de la paix
entre la République Française et sa majesté britannique , la
proposition du lord Malmesbury n'offre que des moyens
dilatoirés , ou très - éloignés d'en amener la conclusion .
" Le Directoire observe que si le lord Malmesbury eût
voulu traiter séparément , ainsi qu'il y est formellement
autorisé par la teneur de ses lettres de créance , les négociations
eussent pu être considérablement abrégées ; que la
nécessité de balancer avec les intérêts des deux puissances ,
ceux des alliés de la Grande- Bretagne , multiplie les combinaisons
, complique les difficultés , tend à la formation d'un
congrès , dont on sait que les formes sont soujours lentes ,
et exige l'accession de puissances qui jusqu'ici n'ont témoigné
aucun desir de rapprochement , et n'ont donné au lord
Malmesbury lui-même , d'après sa déclaration , aucun pouvoir
de stipuler pour elles .
* Ainsi , sans rien préjuger contre les intentions du lord
Malmesbury ; sans rien conclure de ce que sa déclaration ne
paraît point s'accorder avec les pouvoirs qui lui sont délégués
par ses lettres de créance ; sans supposer qu'il ait reçu
des instructions secrettes qui détruiraient l'effet de ses pouvoirs
ostensibles ; sans prétendre enfin que le double but du
gouvernement britannique ait été d'écarter , par des propoditions
générales , les propositions partielles des autres puissances
, et d'obtenir du peuple anglais les moyens de continuer
la guerre , en rejettant sur la Republique , l'odieux
d'un retard qu'il aurait nécessité lui -même ; le Directoire
éxécutif ne peut se dissimuler que la proposition du lord
Malmesbury n'est autre chose , et seulement sous des formes
plus amicalés , que le renouvellement de celles qui furent
faites , l'année derniere , par M. Wickam , et qu'elles ne
présentent qu'un espoir éloigné de la paix.
Le Directoire exécutif observe encore , à l'égard du
principe des rétrocessions mis en avant par le lord Malmesbury
,, que ce principe vaguement et isolément présenté , ne
peut servir de bâse à des négociations ; que l'on doit considérer
, avant tout , le besoin commun d'une paix juste et
solide , l'équilibre politique , que des rétrocessions absolues
f
( 271 )
pourraient rompre , et ensuite les moyens que peuvent avoir
les puissances belligérantes , l'une , de soutenir des conquêtes
faites , lorsqu'elle était appuyée par un grand nombre
d'alliés , aujourd'hui détachés de la coalition ; l'autre , de
les récupérer , lorsque celles qui avaient été d'abord ses ennemis
, sont devenus presque toutes ou ses propres alliés
ou au moins neutres .
•
" Cependant , le Directoire exécutif , animé du desir ar
dent de faire cesser le fléau de la guerre , et pour prouver
qu'il ne se refuse à aucune voie de conciliation , déclare
qu'aussi-tôt que le lord Malmesbury fera paraître au ministre
des relations extérieures , les pouvoirs suffisans des puissances
alliées de la Grande-Bretagne , à l'effet de stipuler pour leurs
intérêts respectifs , et leur promesse de souscrire à ce qui
aura été conclu en leur nom , le Directoire s'empressera de
répondre aux propositions précises qui lui seront faites , et
que les difficultés s'applaniront autant que peuvent le comporter
la sûreté et la dignité de la République . ,,
Signé , LAREVEILLERE -LEPAUX , président.
Signé , LAGARDE , secrétaire-général.
Charles-Emmanuel , nouveau roi de Sardaigne , a notifié
au Directoire exécutif la mort de Victor-Amédée , son pere ,
et son avénement au trône . Cette notification n'a de remarquable
que son protocole . Elle est adressée aux citoyens qui
composent le Directoire exécutif; Charles-Emmanuel les appelle
grands et chers amis. Le Directoire , en répondant , appelle le
roi de Sardaigne , grand et cher ami de la République Française
, et signe : au nom de la République Française votre amie ,
le Directoire exécutif.
On mande de Rennes . qu'on a essayé d'attenter à la vie du
général Hoche. En sortant du spectacle , où l'on avait représenté
la tragédie de Charles IX , et l'Intérieur d'un Comité Révolutionnaire
, ce général entouré d'officiers , a été assailli , au
détour d'une rue , par un malheureux qui lui a lâché un coup
de pistolet . Heureusement il n'a pas été atteint . L'assassin a été
poursuivi et arrêté dans les fossés de la ville . Quoi qu'en aient
dit plusieurs journalistes , il est plus que probable que cet
attentat , commis au milieu d'une grande ville et à l'heure indiquée
, est l'effet d'une instigation de parti qui a voulu se venger
du pacificateur de la Vendée .
HAUTE-COUR DE JUSTICE . Le 15 vendémiaire.
A l'ouverture de la séance , à neuf heures du matin , le
président a fait appeller le nommé Amar , qui , la veille , avait
refusé de répondre. Lorsqu'il a paru , il lui a fait toutes les
( 872 )
observations nécessaires , pour lui démontrer que le refas
opiniâtre que lui et ses coaccusés faisaient de répondre à leur
interrogatoire , ne pouvait manquer de nuire gravement à
leurs intérêts , paree que les délais fixés par la loi , pour la
présentation de la liste des jurés et leur récusation , étaient
censés avoir commencé dès l'instant de leur refus de répondre ,
qui tenait lieu de leur premier interrogatoire . Ces observations
ont été senties par Amar , qui a demandé à se retirer
our en conférer avec ses coaccusés.
•
Après une délibération de leur part , ils ont annoncé au
tribunal l'intention de répondre le lendemain , et la séance
a été levée à dix heures et demie.
Du 26. Le président a ouvert la séance à huit heures et
demie , et il a fait appeller successivement les nommés André
Amar , Marc-Guillaume - Alexis Vadier , Louis Tafoureau ,
Jacques Cordas , Joseph Laignelot , et Jean -François Riccord
ils ont tous répondu , s'y regardant comme forcés par les circonstances
, et ont déclaré ne point entendre préjudicier ,
par cet acte de soumission forcée , à l'interjection d'appel
qu'ils ont fait au tribunal de cassation , sur le jugement rendu
contre eux , dans la séance publique du 19 vendémiaire . Le
greffier du tribunal a reçu leurs déclarations individuelles ,
ainsi que leurs réponses , et la séance a été levée à 2 heures.
le
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le général Beurnonville
écrit de Mullheim , en date du 2 brumaire , que les Autrichiens
ont attaqué la tête du pont de Neuwied , et ont tenté
passage du Rhin. Quoiqu'une partie de ce pont eût été emportée
par la crue des eaux, l'ennemi a été repoussé avec perte
pn effectuer son passage. On a fait 600 prisonniers ; il
eu 300 à 400 noyés , et beaucoup de tués et de blessés .
Le pont a été rétabli . La division de l'armée de Sambre et
Meuse a combattu avec une intrépidité sans exemple.
et n'a
y a
ARMÉE D'ITALIE . Des dépêches du général en chef et des
commissaires du gouvernement , annoncent que les Anglais
ont évacué l'isle de Corse . Le général Gentili et Salicetti se
sont rendus dans cette isle , où les assemblées primaires se
sont déja formées pour accepter la constitution française , et
nommer leurs députés au Corps législatif.
On apprend par des lettres particulieres , que la division
du général Massena marche sur Trieste , celle de Vaubois
contient le Tyrol , et celle d'Angereau est à Véronne. Mantoue
est serré plus que jamais . La cavalerie manque de fourages
, et l'on croit que cette place ne peut tenir long-tems .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
No. 5 .
Jer. 135 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Jeudi 10 Novembre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Philosophical Transactions of the Royal Societey ofLondon .
- Transactions philosophiques de la Société Royale de
Londres , pour l'année 1795 .
JUSQU'A- PRÉSENT l'histoire du kanguro , dont la conformation
particuliere mérite toute l'attention des
naturalistes , n'avait pas encore été bien éclaircie . On
sait que la femelle de cet animal a sous le ventre une
espece de poche, propre à loger ses petits après leur
naissance ; que cette poche est pour eux une espece
de nid , et que par ce moyen la mère les transporte
facilement avec elle . Mais on n'avait point encore
exposé nettement la maniere dont le jeune kanguro
passe de la matrice dans le faux-ventre ; car c'est ainsi
que se nomme cet organe singulier et les conjectures
qu'on avait hasardées là - dessus , n'étaient pas
fondées sur des observations assez bien faites ,
paraissaient d'ailleurs trop opposées aux procédés
ordinaires de la nature , pour satisfaire les esprits un
peu difficiles . On croyait assez généralement qu'il y
avait une communication directe entre les deux ca
vités du faux -ventre et de l'utérus ,
Tome XXV. S
et
( 874 )
Dans le volume des Transactions philosophiques que
nous annonçons , Everard Home donne une histoire
plus exacte du kanguro. Il nie l'existence de cette
communication , et il réfute les motifs sur lesquels
on l'avait établie.
La femelle du kanguro présente une singularité qui
justifie , en quelque sorte , l'erreur dans laquelle les
naturalistes étaient tombés à cet égard . Dans l'état de
non-impregnation , on ne peut découvrir d'ouverture
qui conduise du vagin à l'uterus : cette ouverture
est tellement obliterée , qu'elle échappe entierement
aux recherches anatomiques . Voilà ce qui a
fait croire que les petits ne sortaient pas par le vagin ,
mais qu'ils tombaient directement dans le faux - ventre ,
par une ouverture particuliere destinée à cet objet.
་
D'après l'examen le plus scrupuleux des parties
Home établit que le faux - ventre se porte en arriere
lors de l'enfantement ; et que son embouchure s'applique
à celle de la vulve , par l'action de certains
muscles particuliers , dont les attaches ou points d'appui
sont deux os de la poitrine . Ces muscles paraissent
ne pouvoir entrer en action que dans les mouvemens
convulsifs de ceux de l'abdomen pour l'expulsion des
foetus : mais alors ils agissent de concert avec eux.
Le vagin a une projection singuliere ; et la bouche
du faux-ventre s'élargissant lorsqu'elle est portée en
arriere , embrasse et couvre , par ce moyen , celle de
la vulve de sorte que les petits ne peuvent être
chassés de l'uterus , sans tomber dans cette nouvelle
cavité qui doit leur servir encore d'asyle pendant
quelque tems.
( 275 )
་
Transformation des parties animales en une matiere grasse
et savonneuse , ressemblant au sperma ceti ou blanè
de baleine ; par SMITH GIBBES.
DEPUIS long-tems on avait observé dans les ouver
tures des cimetieres , que les corps , bien loin d'y
subir une véritable décomposition putride , y conservaient
souvent leurs formes extérieures , et que les
chairs paraissaient avoir seulement acquis des qualités
nouvelles qui les rapprochaient de l'état des savons
ou des graisses les plus fermes . A Cologne , à Varsovie ,
à Prague , des médecins éclairés avaient eu l'occasion
de faire cette remarque mais ils l'avaient consignée
dans leurs écrits , plutôt comme une rareté curieuse
qui méritait d'être notée , que comme un fait général
dont il fallait chercher la loi.
D'un autre côté , les anatomistes avaient vu trèssouvent
les matieres animales qu'ils faisaient macérer,
non seulement se dépouiller des parties les moins
tenaces du tissu cellulaire, mais subir des changemens
considérables dans leur organisation intime , et présenter
de nouveaux phénomenes lorsqu'elles étaient
alors soumises à l'action des divers agens .
T
Mais ce n'est que depuis peu qu'on a porté sur cet
objet un coup- d'oeil vraiment observateur : ce n'est
même que dans ces dernieres années , qu'on a tenté de
faire une application utile de l'un des faits les plus
curieux de la physique ou de la chimie animale .
de l'auteur du mémoire que nous annonçons
, a , le premier , fait des expériences suivies et raisonnées
sur la transformation des parties musculaires.
** Le
pere
1
276 )
Leurs résultats , quoique bornés , ont éveillé l'attention
des savans . Mais Thouret , maintenant directeur
de l'école de santé , a donné dans son ouvrage sur
les exhumations , des détails infiniment plus instructifs
ses observations ont été faites bien plus en
grand ; et l'on sait quel excellent esprit il est capable
de porter dans tous les objets dont il s'occupe . Chargé
par l'ancien gouvernement de l'ouverture du grand
cimetiere de Paris , qu'on désignait sous le nom de
charnier des Innocens , il a fait tourner ses découvertes
au profit de la chose publique , en importantes économies
, et au profit de la science , en vues nouvelles
et fécondes. Il a prouvé par les faits , que les décompositions
qu'on supposait avoir toujours lieu dans les
cimetieres , étaient extrêmement rares ; qu'elles n'avaient
jamais lieu à de certaines profondeurs , et surtout
lorsque les corps étaient entassés ; que cette derniere
circonstance favorisait particulierement le passage
des matieres animales à un nouvel état savonneux
ou sebacé enfin , il hasarde quelques conjectures
sur les phénomenes chimiques , dont cette métamorphose
est lé résultat .
Le pere de Smith Gibbes avait fait ses essais dans
l'eau courante . On les a répétés en France avec beau
coup de soin : mais on a trouvé qu'ils réussissaient
beaucoup mieux dans l'eau stagnante , et qui n'était
pas renouvellée . De cette maniere , la décomposition
est plus prompte et plus complette.
En reprenant lés expériences de son pere , Smith
Gibbes a vu que la chair de veau , transformée et
desséchée au soleil , se réduit en une poudre onc
tueuse et jaunâtre . Si l'on verse sur cette poudre , de
( 277 )
l'acide nitreux étendu , la surface de la liqueur se
couvre d'une écume épaisse . Après quelques instans
de digestion , on décante la liqueur ; le résidu doit
être lavé et fondu dans l'eau chaude . La couleur en
est alors ressemblante à celle de la paille , et l'odeur ,
à celle du meilleur blanc de baleine .
:
L'eau courante dont se sert Smith Gibbes , entraîne
toujours quelques portions de la matiere il
cherche à la retenir par le moyen de passoires dont
il l'environne . Ce que l'eau entraîne est , de son aveu ,
ce qu'il y a de plus pur. Au - dessus et autour des
matieres animales en macération , l'eau est couverte
d'une pellicule brillante , qui refracte les rayons du
soleil et produit toutes les couleurs de l'iris .
On annonce qu'il va s'établir en Angleterre , plusieurs
manufactures de blanc de baleine , d'après les
vues qu'ont fournies les expériences de Smith Gibbes
et de son pere . Les gens instruits savent que cette
substance peut être employée à beaucoup d'autres
usages que ceux auxquels on l'applique maintenant .
Il serait digne de la France libre , de chercher à
laisser l'Angleterre derriere elle pour les objets d'industrie
et de commerce , comme elle l'y laisse pour
ses institutions politiques , et même , on peut le dire
pour l'esprit d'invention dans la partie théorique des
sciences et des arts.
Observations sur la structure des yeux des oiseaux , par
PIERRE SMITH , étudiant en médecine.
DANS le mois de mai 1792 , en disséquant les
yeux des oiseaux , j'observai , dit l'auteur , sur la
S 3
( 278 ).
clérotique , au point de sa réunion avec la cornée ,
une apparence irréguliere . La sclérotique est platte
dans cet endroit , du moins en général . Un examen
plus attentif me fit appercevoir que cette apparence
était due à des écailles couchées , et glissant l'une
sur l'autre . Ces écailles sont rangées en cercle autour
de la cornée . Je recherchai leur nature , et je trouvai
qu'elles étaient d'une dureté presque osseuse . La
zunique interne de la sclérotique ne présentait rien
de pareil. J'apperçus enfin des fibres tendineuses répandues
sur ces écailles , et qui s'y attachaient. Ces
fibres , examinées avec attention , se sont trouvées
appartenir à quatre muscles droits , dont la fonction
propre est de faire mouvoir les écailles , en se contractant
ou dans la totalité de leur ventre , ou seulement
dans quelques - uns de leurs faisceaux charnus . ,,
Or, maintenant quel doit être l'effet de cette structure
particuliere sur la vision ?
C'est un fait trop connu pour avoir besoin d'être
rappellé , que les rayons lumineux tombant sur une
lentille convexe , se rassemblent dans un foyer derriere
cette lentille ; et que ce foyer en est d'autant
plus près , que la convexité de la lentille est plus
grande. D'ailleurs les réfractions ne sont pas les
mêmes pour, les rayons qui viennent d'un objet
éloigné , que pour ceux qui viennent d'un objet
voisin : les uns peuvent être considérés comme étant
tous aralleles à l'axe du verre ; les autres ont une
obliquité plus ou moins marquée ; et il y en a toujours
parmirux qui sont fort obliques . Il résulte de là, que les
objets voisins se voient mieux avec un verre convexe ,
et les objets plus éloignés , avec un verre dont la
( 279 )
convexité diminue à mesure que leur éloignement
augmente . Les personnes dont les yeux sont trèsconvexes
, ne voient même qu'à l'aide des verres
concaves .
Les points ci - dessus posés , qu'arrive- t-il donc dans
la circonstance dont nous parlons ? Les écailles de la
sclérotique des oiseaux , glissant les unes sur les
autres , la resserrent ; la sclérotique en se resserrant,
comprime l'humeur acqueuse , et fait prominer la
cornée en d'autres termes , la lentille de l'oeil devient
plus convexe , et son foyer change par l'allongement
de l'axe . Cette contraction peut avoir lieu à
différens degrés ; elle se mesure sur le besoin de
sorte que l'oiseau peut voir également bien les objets
situés à différentes distances.
Quand les muscles se relâchent , l'élasticité de la
sclérotique et l'impulsion uniforme des humeurs de
l'oeil , qui tendent à diminuer la prominence de la
cornée , agissent d'une maniere proportionnelle à ce
relâchement ; et la cornée se trouve d'autant moins
convexe , que l'objet à considérer est plus éloigné.
Il paraît que dans les autres animaux , la nature sait
graduer aussi l'instrument de la vision , suivant le
besoin , c'est-à-dire suivant la distance des objets :
mais ce n'est point à coup sûr , par le même mécanisme.
La découverte de Pierre Smith doit engager
les physiologistes à diriger leurs recherches vers la
solution de ce problême important.
Le même volume des Transactions philosophiques ,
qui contient les mémoires dont nous venons de rendre
S 4
( 280 )
compte , présente aussi la description d'un télescope
de 48 pieds de longueur , construit par Herscheld.
Cette énorme machine peut être facilement mue et
dirigée ; et par son secours , on voit les corps célestes
dans un diametre dont on n'avait aucune idée jusqu'àprésent
.
Les physiciens trouveront aussi dans ce volume
des observations curieuses sur la marche du barometre
et du thermometre , ainsi que sur l'état de l'air,
pendant l'année 1794 , faites à Lindau dans le Rute
land , par Thomas Barker.
Enfin les travaux exécutés pour le perfectionnement
de la carte d'Angleterre , pendant les années
1792 , 93 et 94 , par le lieutenant - colonel Edward
Williams , le capitaine Williams Mudge et Isaac
d'Albi , méritent toute l'attention des savans ; ils
leur rendront ce recueil encore plus recommandable
.
La bâse du premier triangle est de plus de quatre
milles anglais elle a été mesurée d'abord avec des
verges de verre , et ensuite avec une chaîne d'acier
fin. La différence entre les résultats des deux mésures
est à peine de trois pouces ..
Ces belles opérations trigonométriques (1) ont été
( 1 ) Il sera utile aux progrès de la science de pouvoir les
comparer avec le travail qui se poursuit encore en France ,
pour mesurer l'arc du méridien , compris entre Dunkerque
et Perpignan ; travail admirable par l'intelligence avec laquelle
toutes les difficultés ont été levées , et tous les doutes réso
lus. De l'Ambre en a déja présenté les premiers résultats à
l'institut national.
( 281 )
faites avec un soin extrême ; et des observations
astronomiques savantes leur ont toujours servi de
Tégulateur et de preuve. Pour se faire une idée complette
des travaux qu'elles ont exigés , il faut les lire
dans le mémoire original lui - même un extrait
quelque étendue qu'on pût lui donner , les étranglerait
nécessairement .
Les auteurs y ont joint des observations précieuses
sur les réfractions terrestres . On sait que les effets en
different consiérablement , suivant la hauteur du terrein
et la nature du sol en outre , elles changent
dans le même lieu avec l'état de l'atmosphere , et
aux différentes heures du jour.
Dans son voyage d'Italie , Lalande avait observé
que les montagnes de Corse vues des hauteurs de
Gênes , tantôt s'élevent beaucoup au- dessus de la mer,
tantôt se plongent dans les flots au bout de l'horison .
Les auteurs du mémoire que nous annonçons aux
lecteurs français , ont fait un grand nombre de remarques
analogues , mais que nous gâterions en voulant
les réduire , ou les donner par extrait.
ÉCONOMIE RURALE.
Extrait d'un mémoire du cit. Vauquelin , ayant pour titre :
Remarques sur une maladie des arbres qui attaque
spécialement l'orme ; lu à la séance publique de
l'institut , le 15 vendémiaire an V.
* 1 * 1 ....
CETTE maladie , qu'on pourrait appeller ulcéra.
tion sanieuse , dit le cit . Vauquelin , annonce com(
282 )
munément la décrépitude de l'individu ; elle a son
siége primitif sous l'écorce , et étend ensuite ses ra
vages jusqu'au centre du corps ligneux . C'est dans
ce point où s'établit une espece de carie très - analogue
, par ses effets au moins , aux caries animales.
Les arbres qui croissent dans des lieux bas et humides
, et sur un sol trop nutritif, sont plus sujets
‚à cette maladie , les vieux en sont plus souvent atïaqués
que les jeunes , et principalement les ormes .
Lorsque l'ulcere végétal se guérit , il se forme à la
surface du tronc une excroissance , et le bois ne
recouvre jamais sa qualité premiere ; il reste brun ,
cassant et beaucoup moins solide que celui qui n'a
point éprouvé la même altération .
Les humeurs qui s'écoulent par les ulceres des
arbres sont tantôt claires comme de l'eau , et ont
une saveur âcre et salée ; tantôt légerement colorées ,
elles déposent sur les bords de la plaie une espece
de sanie molle comme une bouillie , qui est insoluble
dans l'eau ; quelquefois elles sont noires et entierement
miscibles à l'eau .
Lorsque l'humeur qui coule ainsi des arbres est
sans couleur , l'écorce qui la reçoit devient blanche
et friable comme une pierre calcaire , acquiert une
saveur alcaline très-marquée , perd une partie de son
organisation fibreuse , et présente dans son intérieur
des cristaux brillans .
L'humeur colorée communique à l'écorce une
couleur noire , luisante comme un vernis ; celle - ci
est quelquefois si abondante à la surface de l'arbre ,
qu'elle y forme des stalactites assez considérables .
4 onces 7 gros 46 grains , ou 151,48 grammes d'écorce
( 283 )
d'orme sur laquelle s'est déposée l'humeur blanche
des ormes , soumises à l'analyse chimique par des
moyens qu'il serait trop long de décrire ici , ont
donné pour résultat :
1º . Matiere végétale ,
°. Alcali fixe végétal , ou carbonate
de potasse ,
3º. Terre calcaire , ou carbonate
de chaux ,
4° . Magnesie ou carbonate de
magnesie ,
onces gros grains,
3 5 36.
t
I 5 36.
"" 99
99 99 10.
4 7 46.
Ou , en réduisant ces quantités en parties décimales
:
1º . Matieres végétales ,
2º. Carbonate de potasse ,
3º. Carbonate de chaux ,
4°. Carbonate de magnésie ,
0,605.
0,342.
0,050.
0,003.
1,000 .
L'expérience a démontré au cit . Vauquelin que la
matiere noire était une substance végétale particuliere
, unie à une certaine quantité de carbonate de
potasse , qui a quelque analogie avec les mucilages
dont elle differe cependant par sa couleur , par son
insolubilité dans l'eau , lorsqu'elle est privée d'alcali
; c'est pour cette raison que sa dissolution , à la
faveur de cette substance , est précipitée par les.
acides.
Quoiqu'il reste encore beaucoup à faire pour
completter l'histoire des maladies des arbres , pour
( 284 )
影鍙
expliquer comment se forment les différentes hu
meurs énoncées plus haut , et par quelles lois elles
sont séparées de la masse du bois , lorsqu'on ne veut
pas dévancer l'observation par l'hypothese , il résulte
cependant du travail du cit. Vauquelin , que
les 1 once 5 gros 36 grains de potasse obtenus de
4 onces 7 gros 46 grains d'écorce d'orme , équivalent
à la quantité de cet alcali que donneraieut environ
50 livres de bois d'orme par la combustion ; et
comme il n'a pas recueilli la dixieme partie de ce
qui était sur l'arbre , il s'ensuit que 500 livres de
bois ont été détruites dans cet arbre par l'ulcere .
LÉGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte ( 1 ) .
Les seules idées de Lycurgue qui soient à l'usage
de tous les tems et de toutes les nations , parce
qu'elles sont vraies et fondées sur la nature , ce sont
celles qui ont rapport à l'éducation des enfans. Il
ne voulait point qu'ils vinssent au jour pour être
chargés de liens , mais qu'ils commençassent à respirer
l'air de la liberté , en entrant dans la vie . On ne
garottait donc point les enfans à Sparte , sous l'inepte
prétexte de les empêcher de se blesser , comme on
faisait par-tout ailleurs , et comme on a fait depuis
Lycurgue , malgré l'exemple qu'il avait donné . A la ⠀⠀-
vérité , les nourrices de Lacédémone eurent une certaine
réputation , et on tâchait de s'en procurer. On
( 1 ) Voyez les Nos , précédens .
( 285 )
dit qu'Alcibiade en eut une de cette nation. Au lieu
de faire voyager ces nourrices , il aurait mieux valu
répandre leurs principes et leurs pratiques , plus
faciles à transporter , et qui se perdirent avec elles .
Les maximes de Lycurgue sur l'important objet de
l'éducation n'ont fait que glisser sur les siecles , sans
y laisser aucune trace. Il a fallu toute l'éloquence d'un
philosophe célebre pour leur redonner quelque
crédit , et les rendre utiles à ses contemporains .
Rousseau et Montaigne sont les écrivains qui ont
fait valoir avec le plus de succès les idées des anciens
relatives à l'éducation. Il n'en faut pas conclure .
comme ont fait plusieurs personnes , pour se consoler
peut-être de leur supériorité , que Rousseau n'a fait
que copier Montaigne , que Montaigne n'a fait que
copier Plutarque et Xenophon . Les hommes de génie
ne copient gueres , et s'ils s'emparent d'une idée connue
, c'est pour la rendre féconde , ce qui vaut mieux
que de la découvrir .
En élevant les enfans durement , comme on faisait
à Sparte , on ne leur ôtait rien , et on leur donnait
beaucoup ; car les enfans prennent sans peine ,
les habitudes qui répugnent le plus à la sensualité ,
et ces habitudes les arment contre la douleur , et
préviennent en eux tous les maux attachés à la délicatesse
du tempérament . Un lit dur , une nourriture
grossiere , être nud en plein air , marcher dans les
ténebres , exercer son corps sans occuper son esprit ,
sont des choses qui ne leur coûtent rien , et qui leur
sont même agréables . La liberté et le mouvement
sont les véritables délices de cet âge , parce que ce
sont les seules choses que la nature demande dans
( 286 )
1
un être qui tend à se développer. On donnait à Sparte
peu de nourriture aux enfans . On croyait par ce
moyen les faire croître en hauteur , et leur procurer
une taille déliée . Sans admettre l'explication de
Plutarque ( 1 ) , qui dit qu'une nourriture modérée
s'éleve plus facilement en haut par sa légereté , on
peut regarder le fait comme très - vraisemblable . Une
masse d'aliment considérable , prise fréquemment ,
et le courant habituel d'humeurs qu'elle détermine
vers les organes de la digestion, et ceux qui les avoisinent
doivent nécessairement les étendre et y
favoriser le dépôt et l'accumulation de la graisse .
Ces parties se prêtent plus facilement que toutes
les autres , à cet effet , par la nature et la disposition
du tissu cellulaire qui les entoure . Chacun peut avoir
( 1 ) A l'appui de cette explication , il dit que les enfans nés
de femmes qui ont été purgées pendant leur grossesse , sont
plus beaux et plus déliés . Cette idée n'a point encore été
confirmée par l'observation . Dacier cite , pour l'appuyer , le
premier aphorisme du livre IV des Aphorismes d'Hippocrate
, qui n'a aucun rapport à la beauté de l'enfant . Cet ancien
médecin se borne à dire qu'on ne doit point purger les
femmes grosses avant le quatrieme , ni après le septieme mois
de la grossesse , mais seulement entre ces deux époques . Les
raisons de ce précepte sont sensibles , même pour ceux qui
ne sont point médecins , et sont absolument étrangeres au
sens que lui prête Dacier. Au surplus , quelque fondé que
soit ce précepte , les médecins modernes s'en écartent , lorsqu'un
extrême besoin l'exige ; et ils peuvent le faire sans
danger , à l'aide des purgatifs doux qui étaient inconnus aux
anciens .
( 287 )
observé qu'ordinairement les grands mangeurs ont
un gros ventre . Rien ne déforme et n'altere plus
les belles proportions du corps que l'accroissement
de cette partie . Il lui ôte aussi la souplesse et l'agilité
. Ces dernieres qualités étaient celles qu'on recherchait
principalement à Sparte , comme les plus
propres aux exercices militaires . Les Lacédémoniens
se déterminaient par des motifs palpables , là où
les Athéniens se décidaient par un sentiment exercé
du beau , et par ce goût des belles formes que leur
donnait l'étude du dessin .
Les moyens adoptés par Lycurgue à l'éducation
des jeunes Spartiates , sont conformes à la raison ,
ou plutôt à la nature de l'homme , et sont tirés de
l'observation commune . Il ne surchargea point sa
législation de cette foule de préceptes didactiques ,
superstitieux et bizarres , qui défiguraient celle des
Égyptiens , et celle des Juifs qui en était une copie
à bien des égards ; c'est que Lycurgue voulait former
des hommes. Moyse et les prêtres d'Égypte ne
voulaient que conduire des fanatiques et des enfans .
Le régime auquel les prêtres d'Égypte soumirent les
Égyptiens pouvait convenir à des sauvages qu'on
aurait voulu amener à la civilisation ; et peut - être
n'avaient - ils commencé par diriger que de pareils
hommes , comme les Jésuites firent au Paraguai . Mais
il aurait fallu changer ce régime , à mesure que la
nation qu'ils gouvernaient s'éloignait de son origine .
C'est ce qui ne s'accordait point sans doute avec
leurs intérêts . Ils abrutirent les Égyptiens sous un
amas énorme de dogmes théologiques , de cérémonies
religieuses , de lois et d'usages capricieux et
( 288 )
gênans , d'ordonnances de médecine dictées par l'ignorance
et le préjugé . En mêlant et confondant tous
ces élémens hétérogenes , ils composerent le ciment
indestructible qui devait affermir leur pouvoir , et
leur assurer la soumission des peuples . Pour avoir
voulu les tenir toujours à la lisiere , et perpétuer leur
enfance , ils y demeurerent eux-mêmes. Toutes les
connaissances humaines resterent informes entre
leurs mains ; ils firent un cahos de l'histoire , dont
ils avaient seuls le dépôt ; en un mot , ils ne perfectionnerent
rien . L'avantage d'avoir été civilisės plutôt
que les autres peuples , leur valut une réputation de
sagesse , qui leur attira la visite des philosophes de
la Grece. Mais Pythagore ne rapporta de l'Égypte
que l'abstinence mystique des fêves ; Solon , que
quelques récits mensongers sur l'Atlantide ; et Thalès ,
à qui les prêtres égyptiens avaient donné quelques
notions de géométrie , apprit à ses maîtres , en les
quittant , la maniere de mesurer leurs pyramides.
En allant en Égypte , on suivait cet attrait que l'antiquité
a pour les hommes , et visiter les monumens.
de cette nation se réduisait à rendre une sorte d'hom◄
mage au tems .
Ce qu'on apprenait aux Spartiates avec le plus de
soin , c'est obéir ; c'est par l'obéissance qu'on les :
conduisait à la liberté ; et ils furent les hommes les
plus libres de la terre , parce qu'ils furent ceux qui´
savaient le mieux obéir. Les jeunes Spartiates étaient
sans cesse entourés de surveillans , de chefs , de commandans
, soit dans leurs casernes , soit dans leurs
exercices , soit dans les repas publics , où ils étaient :
admis pour y apprendre la décence , la dignité du
maintien ,
( 289 )
maintien et la discrétion , pour y profiter des discussions
politiques ou morales des personnes âgées , ou
s'y enflammer au récit de leurs exploits . Ils ne pouvaient
point faire un pas sans trouver un supérieur
où un censeur. Ils avaient à obéir aux hommes , dans
lesquels ils ne voyaient que des lois vivantes , ils
avaient à obéir aux moeurs , qui , à Sparte , se confondaient
avec les lois . Ceux qui prennent l'indépendance
et l'anarchie pour la liberté , n'auraient pas
vraisemblablement voulu de celle des Spartiates.
à
Ils étaient soumis à la censure de tous les vieillards
, comme ceux- ci l'étaient à celle des Éphores .
C'est la Jaison de ce grand respect qu'on eut ,
Sparte , pour la vieillesse . Cette fonction des vieillards
, et le sentiment qu'elle commandait , n'étaient
pás fondés seulement sur l'âge ; par une espece de
fiction , ils étaient les peres communs de tous les enfans
, qui n'appartenaient point à ceux qui leur
avaient donné le jour , mais à l'État . Ainsi , les déférences
et le respect des jeunes gens pour les vieillards
représentaient ceux que les enfans doivent à
leurs parens . C'était , d'un côté , la même autorité ; et
de l'autre , la même soumission . Si quelque nation
moderne , touchée de ce grand exemple , voulait
concilier à la vieillesse le même respect , et l'inspirer
par des cérémonies publiques , elle chercherait des
meurs qui n'existent plus , et qui ne peuvent plus
naître .
Les égards pour la vieillesse ne peuvent point être
parmi nous , comme parmi les Spartiates , l'effet d'un
sentiment direct. Ils sont un bienfait de la société
qui veut que nos devoirs envers les autres soient
Tome XXV. T
•
( 290 )
proportionnés à leurs besoins ; ils sont le fruit d'une
raison équitable et prévoyante , qui nous montre
dans les prévenances que nous avons pour les personnes
agées , celles qu'on aura un jour pour nous .
C'est sur- tout par l'empressement à offrir des appuis à
un être que l'âge rend défaillant , que l'homme civilisé
s'éleve infiniment au-dessus de l'homme sauvage , qui
abandonne ou qui peut- être est forcé d'abandonner
le vieillard décrépit . incapable de pourvoir à sa
subsistance et de le suivre à la chasse . L'homme
sauvage fait comme la nature , qui semble s'éloigner
d'un être qui a rempli ses vues , et dont elle n'a
plus besoin . Car on dirait qu'elle ne nous fait naître
que pour l'espece et non pour notre propre individu
. Elle n'a mis dans le coeur de l'homme aucun
sentiment qui corresponde d'une maniere directe à
la vieillesse , comme elle y en a mis pour les enfans ,
pour les femmes et pour les autres objets de nos
relations morales . Ce sont des sentimens étrangers
qui nous conduisent vers le vieillard ; tels sont la
reconnaissance , l'estime , l'amitié , le souvenir des
bonnes actions . Aussi le méchant , à qui l'âge ôte la
force de nuire ( car le méchant vieillit aussi , ) se
trouve-t-il tout seul. La nature , il est vrai , nous
intéresse aux êtres faibles . Mais la faiblesse peut
êtra commune à tous les âges . Celle de l'enfant
attire ; celle du vieillard repousse , et la raison , ou
les sentimens qui vont à son secours , y trouvent
un obstacle , et par conséquent un mérite qui n'ont
pas lieu dans les soins que l'on donne à l'enfance .
Ce dernier genre de soins nous est suggéré par
un de ces penchans irréfléchis dont la nature ae sert
1
( 291 )
pour nous porter aux actes qu'elle demande impérieusement.
C'est elle -même qui nous recommande
les enfans , qui les met sous notre sauve- garde , en
disposant notre ame aux affections utiles à l'enfance
, et en parant celle - ci de tout ce qui plaît et
qui captive. On est attiré vers un enfant , par les
espérances que donne un être qui commence . On
lui tend la main avec plaisir , comme pour le pousser
vers la vie . On semble être flatté de s'associer en
quelque sorte à la nature , et de partager son ouvrage
. Nous ne craignons point que nos soins soient
sans fruit , en les plaçant dans un être qui croit , et
qui est plus disposé à faire des acquisitions qu'à
perdre . Pour lui , il s'acquitte envers nous avec un
souris , et nous sommes amplement récompensés . Il
intéresse par ce qu'il est , par ce qu'il sera , par ce
qu'il ne sera pas . Sa grace native , sa touchante naïveté
et sa faiblesse même exercent un empire auquel
on ne peut résister . Il n'a point didées , nous lui
prêtons les nôtres ; il dispose de nos forces , de notre
volonté ; toutes nos facultés deviennent les siennes ;
il nous enchaîne autour de ses jeux , dont nous
sommes moins les compagnons que les ministres ,
d'autant plus au- dessous de lui , qu'il est dans son
état naturel , et que nous sommes dans le délire .
' La nature ne nous a point parlé ainsi pour le
vieillard . Mais la raison de l'homme civilisé fait
mieux qu'elle elle l'accueille , elle le réhabilite ,
elle le rajeunit en quelque sorte , en suppléant à
ce que l'âge lui a enlevé , en rappellant ses talens
et ses travaux, dont il a perdu quelquefois lui-même
la mémoire ; en l'honorant pour ce qu'il a fait , pour
T :
( 292 )
ce qu'il a été , enfin en le recouvrant , pour ainsi
dire , de toute sa vie passée . L'état civil , si favorable
aux hommes , l'est sur tout aux êtres faibles , tels que
les femmes , les enfans , les vieillards . Ces derniers y
occupent avec justice la premiere place. Ils ont
rendu les services que les jeunes ne font que promettre
. Ils ont fini leur tâche , ils doivent avoir les
moyens de se coucher paisiblement , ce qui est aussi
doux que de se lever.
L'objet principal de l'éducation des Spartiates
était la guerre . Cet état demande des hommes hardis
, patiens , actifs , alertes et rusés. Comme les
situations à la guerre varient beaucoup , ces qualités
y deviennent tour- à - tour nécessaires . A Sparte , on
tâchait de les donner aux jeunes gens . Un des moyens
employés pour cela , c'était de les contraindre quelquefois
à dérober leur déjeuner. Ceux qui manquaient
d'adresse , d'activité ou de patience , demeuraient
à jeun . Un aiguillon aussi pressant que la faim,
ne pouvait manquer de les rendre intrépides , et
d'aiguiser leur sagacité. Ils n'oubliaient donc rien de
ce qu'il fallait pour s'introduire furtivement dans
une maison , et y prendre tout ce qu'ils trouvaient
de bon à manger. Si on les surprenait , ils étaient
punis . On sent bien qu'en faisant une chose permise
et même commandée , ils ne pouvaient l'être que
pour l'avoir mal faite , et non pour l'avoir faite . Les
Spartiates avaient peut- être un but secondaire , celui
de tenir la vigilance de leurs eselaves toujours en
haleine ; de sorte qu'il y avait toujours quelqu'un
de châtié , ou le maraudeur mal- adroit , ou l'esclave
endormi. Quoi qu'il en soit , c'est à cette institution
353840
70
2 34
( 293 )
qu'on a donné ridiculement le nom de larcin . C'est
une de celles dont les ennemis des Spartiares ont le
plus abusé pour les rendre odieux . Une espiéglerie
d'enfant , dont les inconvéniens étaient assez légers ,
et que chaque citoyen avait consenti à supporter ,
pour l'intérêt de l'éducation commune et celui de
l'Etat , a été traité de vol . On aurait dû penser qu'une
nation où le vol serait permis , ne pourrait point
exister, puisque les sociétés politiques ont été principalement
établies pour le réprimer.
Un autre exercice des jeunes Spartiates a été pareillement
présenté sous un faux jour , et vraisemblablement
par les mêmes motifs ; c'était celui qu'on
appellait l'embuscade , cryptava . C'était une expédition
secrette qu'on commandait de tems en tems aux
jeunes Spartiates. Elle consistait à se tenir cachés
pendant le jour , battant la campagne pendant la
nuit , et tuant tous les ilotes qu'ils rencontraient. II
y a lieu de croire que cette expédition n'était que
simulée , comme ces représentations de siéges , ou de
batailles , qu'on fait quelquefois pour l'instruction ,
ou pour le spectacle. On se proposait, en cela , d'exercer
de jeunes guerriers à une manoeuvre qu'on
croyait utile pour la guerre . Il était peu important
pour l'objet qu'on avait en vue , que desilotes fussent
égorgés , et , selon toute apparence , l'expédition
était toujours précédée des précautions nécessaires
pour les mettre à couvert. Car les Lacédémoniens
ne pouvaient pas plus se passer des ilotes que de
leurs bras. On ne tue point son chien et son cheval
pour exercer son adresse ; on n'a jamais ouï dire
qu'un propriétaire , en Amérique , se soit amusé à
T 3
( 294 )
égorger froidement ses negres . Les erreurs et les passions
rendent les hommes capables de tous les forfaits
; ce n'est que trop démontré . Mais lorsqu'ils sont
atroces , ils veulent l'être avec fruit , et peut - être
ne leur est- il jamais arrivé de vouloir l'être à leurs
dépens . Lorsqu'un fait historique se trouve en contradiction
avec la nature connue du coeur humain ,
on est autorisé à le rejetter , parce que la supposition
de ce fait est infiniment plus probable que le fait
même,
Les législateurs de la Grece penserent qu'ils pouvaient
se servir avec avantage , pour la guerre , ( qui'
le croirait ! ) d'un des plus doux et des plus tendres
sentimens du coeur humain , C'est l'amitie , qui n'est
pas tout à fait un vain nom parmi nous , quoiqu'on
abuse souvent de ce nom. Mais ce sentiment n'a
aujourd'hui , ni la même énergie , ni les mêmes formes
qu'il meut chez les Grecs. L'habitude peut le
faire naître , et lui donner toujours de la force ; ce
qui les a souvent fait prendre l'un pour l'autre . Il est
dans l'ordre des affections propres à l'espece humaine .
Il faut bien que la nature en ait mis le germe dans
le coeur de l'homme , et que ce soit une émanation
de son instinct social , puisqu'un de nos premiers besoins
est de chercher quelqu'un qui veuille vivre
avec nous d'une existence commune , avec qui
nous puissions être heureux ou malheureux , sans
doute pour mieux goûter l'un de ces états , et mieux
supporter l'autre . La seule image de l'amitié nous
charme , même là où elle n'est point ; nous en aimons
les expressions et le langage , quoique certains qu'ils
ne représentent rien de réel. Nous tâchons même de
( 295 )
nous ménager des amis jusques parmi des animaux ;
et en vérité , un chien est un bon ami , la vivacité
de son sentiment ne se rallentit jamais , il n'a ni
caprices , ni faiblesses ; il y a des gens qui vont jusqu'à
s'accommoder de l'amitié d'un chat , malgrẻ
son égoïsme , et le peu de sûreté qu'il y a dans son
commerce.L'époque de la vie où le besoin de s'attacher
se fait le plus sentir , c'est la jeunesse . Ce sentiment
se développe alors avec toute la force et la chaleur
qui caractérisent les impulsions de cet âge . L'expérience
n'a pas pu encore la refroidir ; il n'a encore
rien de cette allure machinale que l'habitude donne
à nos penchans . Mais il vit de sa propre substance ,
' dont rien n'altere la pureté , et il n'admet que ces
illusions brillantes qui , loin de dégrader les sentimens
sublimes , les parent et les ennoblissent , en
même tems qu'elles ajoutent à leurs douceurs .
Ce sentiment a peut- être dans l'enfance des nations
l'énergie qu'il manifeste dans la jeunesse des individus
. Les affections qui viennent immédiatement de
la nature , n'ayant point encore été altérées ou distraites
de leur objet par la multitude de passions et
d'intérêts divers que les progrès de la civilisation
développent , se montrent alors dans toute leur force.
Peut-être aussi que , comme ces affections tendent à
notre conservation , les besoins d'une société commençante
leur donnent plus d'intensité . Il y a peu
de sûreté ; on cherche des appuis particuliers , parce
que la force publique est encore faible . Un voyage
est alors une entreprise périlleuse . On double ses
moyens de défense ou d'attaque , en se fortifiant d'un
ami . Les exemples héroïques d'amitié que l'antiquité
ΤΟ
( 296 )
nous a transmis , les noms de Thésée et de Pyrithoüs ,
d'Achille et de Patrocle , d'Oreste et de Pylade , sont
antérieurs aux siecles polis de la Grece . Ce sont des
romans , dit- on ; mais on n'en fait point de tels là où
l'amitié est inconnue . Il n'y a des romans d'amour,
que'parce qu'il y a de l'amour. Les législateurs des
petites républiques de la Grece , bornés dans leurs.
ressources , ne virent pas de meilleur moyen de multiplier
les forces de l'État , que ' de favoriser les liaisons
d'amitié entre les jeunes gens , et d'exalter en
eux ce sentiment , qui ne pouvait manquer de devenir
un aiguillon puissant pour leur courage , lorsque ,
combattant à côté de leurs amis , ils auraient à défendre
, avec la patrie , un objet si cher à leur coeur.
Le bataillon sacré des Thébains n'était pas nombreux
; mais le sentiment qui l'animait le rendait redoutable
. Il succomba sous la masse énorme de la
phalange macédonienne , à la bataille de Chéronia . Il
périt avec autant de gloire que d'autres en ont à
vaincre ,
Lycurgue ne fit que suivre , à cet égard , les moeurs
déja établies dans la Grece , et sur- tout en Crete .
Mais il ne se conforma point à tout ce qui se pratiquait
dans cette isle , où celui qui avait choisi un
jeune homme pour son ami l'enlevait , comme les
jeunes Spartiates enlevaient celles qu'ils choisissaient
pour femmes . Cette union des jeunes garçons
produisit , chez les Crétois , un vice proscrit par
toutes les nations , et que les lois de Crete tolėraient
, dit - on . Les institutions y rendaient les jeunes
gens féroces. On crut pouvoir amortir leur férocité ,
en leur permettant de se déborder par cet endroit.
sobi zal
( 297 )
La constitution de l'Etat aussi était telle , qu'on y
avait à craindre le trop grand nombre d'enfans. Ailleurs
on les exposait ; la , on les empêchait dẹ
naître ; on remédiait à un vice politique par un
vice honteux . Les liaisons entre les jeunes gens n'eurent
point cet effet à Sparte , ni même dans les autres
républiques de la Grece , du moins jusqu'à ce qué la
corruption , qui s'y introduisit plusieurs siecles après
Lycurgue , eût abusé de tout. Les jeunes Lacedémoniennes
avaient aussi des amies ; mais elles ont
été exemptes du reproche qu'on faisait aux femmes
de Lesbos . Cependant ces liaisons furent toujours
suspectes aux yeux de beaucoup de gens chez les
anciens . Les philosophes mêmes ne furent pas à
l'abri de tout soupçon à cet égard ; et si les propos
et les actions que Diogene Laerce attribue à plusieurs
d'entre eux étaient vrais , ce serait une tachę
pour la philosophie ancienne . Il serait naturel de
croire que le vice a cherché , par une supposition ,
à fortifier son parti d'une si grande autorité .
Il était aisé de se méprendre sur la nature de ces
liaisons . L'amitié , chez les Grecs , ressemblait parfaitement
à l'amour . Elle s'attachait , comme lui , à
la beauté et aux avantages de la figure et du corps ;
elle naissait des impressions des sens et de certains
rapports apperçus , qui font toujours plus d'effet à
mesure qu'ils paraissaient plus inexplicables ; certaines
dispositions accessoires de l'ame , telles que
la vanité , la prévention , les idées de conquête et
de préférence , lui donnaient un nouveau dégré de
violence comme à l'amour ; elle avait , comme lui ,
ses illusions , ses ravissemens , ses extases ; et son
•
( 298 )
enthousiasme pouvait d'autant plus se soutenir
une certaine hauteur , que , qu'oiqu'il tirât sa premiere
origine des sens , il ne pouvait être refroidî
ou détrompé par eux.
Ce qui pourrait rendre , surtout pour nous ,
ces liaisons encore plus équivoques , c'est le nom
d'amans , que les Grecs donnaient à ceux qui aspi
raient à la conquête d'un jeune homme. Les traducteurs
n'ont pas pu rendre par un autre terme ce
qu'ils avaient à exprimer. Notre mot amis n'y aurait
pas répondu . Les Grecs , qui sentaient vivement ,
exprimaient tout de même . Aussi leur langue estelle
singulierement affectueuse . La bienveillance ,
une marque d'intérêt , une invitation , un bon accueil
, un souper , un entretien , un procédé où iỉ
entrait de la cordialité , tout cela était de l'amour
dans la langue grecque . Il y avait même quelquefois
de l'amour entre le maître et l'esclave . Car tous les
Grecs , excepté les Laeédémoniens , étaient très doux
et très-humains pour leurs esclaves ; et ils avaient
pourvu à leur sûreté par de très - bonnes lois , ce
qu'on ne fit jamais ni à Lacédémone , ni à Rome .
f
( La suite au prochain numéro. }
( 299 )
LITTÉRATURE. GRAMMAIRE.
Hermès ou Recherches philosophiques sur la Grammaire
universelle ; ouvrage traduit de l'anglais de JACQUES
HARRIS , avec des remarques et des additions par FRANÇOIS
THUROT, A Paris , de l'imprimerie de la République.
Messidor , an IV.
C'EST
' EST le cit. Garat qui , lorsqu'il était à la tête
de l'instruction publique , a fait résoudre la traduction
de cet ouvrage , et a proposé le cit . Thurot ,
pour la faire ; et c'est sur le rapport du cit. Ginguené
, que le comité de la Convention en a ordonné
l'impression . Graces leur en soient rendues , car tant
qu'une science ne repose pas sur des élémens généralement
convenùs , c'est une nécessité de connaître
toutes les opinions qui ont quelques poids parmi les
savans . Plus on est loin de la démonstration , plus on
a besoin de l'érudition , et je crois que c'est le cas où ,
malgré les travaux de beaucoup de grands hommes ,
est encore la grammaire générale . En effet , l'art de la
formation des signes ne peut avoir de fondemens
solides que quand la science de la génération des
idées sera absolument complette . Cette seule réflexion
, dont l'évidence est frappante , suffit pour
prouver que nous ne saurions attendre des principes
bien lumineux d'Harris , qui était imbu` d'une méta,
phisique si fausse qu'il condamne absolument l'étude
de la génération des idées , et traite durement ceux
qui s'en occupent. Il est vrai que lui -même tente de
l'expliquer ; à la vérité c'est avec peu de succès.
( 300 )
Son ouvrage est partagé en trois livres ; dans les
deux premiers qui devraient peut- être n'en faire
qu'un , et ne venir qu'après le troisieme , il partage
toutes les parties des discours en mots principaux
et en mots accessoires . Les mots principaux sont
suivant lui les substantifs et les attributifs ; et les
accessoires , les définitifs et les connectifs . Dans les
substantifs , il comprend les substantifs proprement
dits , et les pronoms personnels et relatifs ; ses attributifs
sont , 1º. les verbes qui renferment avec l'attribut
l'idée d'existence et d'affirmation , et dont il
détaille les tems , les modes et les propriétés ; 2 ° . les
participes et les adjectifs , et enfin les adverbes . Il
appelle ces derniers , attributs du second ordre ou
attributs d'attribut . Ses définitifs sont les articles ; et
les connectifs sont les conjonctions et les propositions
, à l'occasion desquelles il parle des cas , parce
qu'elles y suppléent dans les langues modernes . Le
dernier chapitre traite des interjections ,
Le troisieme livre est destiné à faire connaître la
matiere et la forme du langage ( c'est ainsi que
s'exprime l'auteur ) et les idées générales ou universelles
. Tout cela est rempli d'une si mauvaise
métaphysique , que , quoique l'ouvrage soit écrit
en 1752 , on le croirait de cent ans plus ancien .
Harris reprend sous sa protection les idées innées ,
les formes intellectuelles existantes dans l'esprit
antérieurement aux formes sensibles , etc. On se
doute bien que par ce chemin il n'arrive pas aisésément
à l'origine du langage , et n'en suit pas facilement
les progrès .
مكل
Au reste , si la grammaire de Harris ne paraît
( 301 )
gueres recommandable que par une grande érudition ,
il en est tout autrement de la traduction . Elle est
précédée d'une épître dédicatoire au cit . Garat , oụ
l'on sent avec plaisir ce ton de déférence modeste d'un
homme qui mérite d'être connu envers un homme
déja célebre , ton entierement opposé à l'attitude fâcheuse
à voir d'un protégé vis- à-vis d'un protecteur.
On trouve dans cette épitre cette importante maxime
que leshommes oublient trop dans leurs actions et dans
l'admiration qu'ils accordent aux actions des autres :
G'est que les travaux qui étendent la sphere des connaissances
humaines sont d'une utilité universelle et
durable , tandis que ceux de l'administration ne produisent
qu'un bien particulier et momentané . Si on
ne perdait pas de vue cette grande vérité , on aurait
une toute autre idée de l'importance réelle de certaines
occupations et de certains loisirs .
Après l'épître dédicatoire , vient un discours préliminaire
qui contient une histoire abregée , mais
aussi intéressante qu'instructive , de la science de la
grammaire , depuis le tems d'Homere jusqu'au nôtre.
Cette notice est terminée par la remarque précieuse
que les trois plus habiles grammairiens que nous
ayons eu , Arnaud , Dumarrais et Condillac , ont
donné successivement les trois meilleurs traités de
logique que nous possédions . Cela doit être , puisque
l'art de parler et celui de raisonner ont pour bâse
commune la science de la pensée . Aussi le cit . Thurot
pouvait ajouter que le mérite réel de leurs traités
tant de granimaire que de logique , est exactement
proportionnel à l'état et à la métaphysique de leur
tems , quoique d'ailleurs il observe avec raison dans
( 302 )
ses remarques sur le livre second , que les secours
d'une vaste érudition ont malheureusement manqué
à Condillac .
Vient ensuite le corps de l'ouvrage dont la traduction
est recommandable par une grande pureté de style
et une grande netteté d'expression. Cette derniere
perfection est plus difficile à atteindre dans la tráduction
d'un ouvrage de grammaire , que dans toute
autre. Car , quoiqu'il ne s'agisse ici que de grammaire
générale , cependant l'auteur pour rendre sensible la
maniere dont les idées sont représentées par les signes ,
se sert principalement et nécessairement des formes
de la langue dans laquelle il écrit. Donc pour faire
bien connaître le sens du texte , il ne suffit pas de le
traduire , il faut chercher des analogues dans la langue
dans laquelle on le transporte , et cette difficulté se
représente non -seulement dans les exemples auxquels
il serait aisé d'en substituer d'autres , mais dans le
cours des raisonnemens qu'il faut remplacer par des
équivalens . C'est à quoi a très - bien réussi le traducteur.
Au reste , la plus grande obligation que nous lui
ayons , n'est pas de nous avoir bien présenté les idées
de l'auteur anglais . Il a mieux fait , il les a très- souvent
refutées par des notes et des remarques remplies
de connaissances et de saine philosophie Le cit.
Thurot nous y montre l'état actuel de la science ,
d'après les lumieres de nos grands hommes , auxquelles
il joint avec succès les siennes ; cet ensemble fait
un tableau tout autrement intéressant que celui des
opinions de Harris . Je pense que tel est l'usage que
les Français peuvent faire dans plus d'un genre de
( 303 )
beaucoup d'ouvrages anglais qu'il est pourtant boa
de connaître . Les exemples ne me manqueraient pas
je voulais citer beaucoup de vérités à peine entrevues
d'abord par eux , que nous avons portées en äite
à un grand degré de lumiere et de certitude . Neanmoins
, peut - être sommes-nous destinés encore pour
long - tems à admirer plus les étrangers que nos compatriotes.
C'est un beau sujet de méditation.
Oit
M LANGE S.
EMMANUEL." Anecdote .
--
H ! l'heureuse physionomie , que celle de ces
aimable jeune homme ; c'est sans doute , votre fils ,
disais -je à un citoyen que j'avais vu plusieurs fois , et
que je rencontrai aux Tuileries . Oui , cest un charmant
garçon qu'Emmanuel , je l'aime comme s'il était
à moi ; mais je ne suis que le mari de sa mere . A
moi ! il l'est bien , car j ai pris soin de sa premiere
jeunesse ; il est mon ouvrage , et s'il n était pas là , je
sais bien tout le mal que je dirais de lui .. , Emmanuel
souriait d'un air , moitié tendre et moitié malin , et
battait son bon ami , comme pour le punir d'avoir
donné à son éloge l'apparence d'un mensonge.
.
Lavater ! Lavater ! que de qualités , que d'espérances
tu découvrirais dans chacun des traits de ca
joli visage ! Vous croyez donc à toutes les lignès
physiognomoniques de Lavater. Ma foi , j'ai plus
d'une raison pour y croire. La
jours paru
le miroir de l'ame.
physionomie m'a tou-
Et vous ne vous êtes
( 304 )
1
jamais trompé. Ratement , quand j'ai eu assez de
tems pour observer et pour entendre . C'est- à- dire
que vous avez deviné quand vous avez pu juger.
*
—
Pas tout-à- fait ; j'ai seulement confirmé mes jugemens
par l'observation . Tenez , par exemple , vous
voyez ce grand homme sec qui s'avance ; à son front
chauve , à son teint pâle , à son visage sillonné de
maigreur , à ses yeux enfoncés et ardens , ne dirait-on
pas que l'ambition et l'envie ont appliqué leur empreinte
sur ce visage - là. Et cet homme qui cause
avec lui d'un air confiant et capable , qui gesticule
encore plus qu'il ne parle , ne le prendrait - on pas
pour un prétendant à la prochaine législature ? Et cet
autre si empressé , qui a le chapeau rabattu sur les
yeux , les cheveux gras , les vêtemens à moitié déguenillés
, je gage que c'est un agioteur honteux qui
court au perron de la rue Vivienne , spéculer sur
quelque fausse nouvelle qu'il vient d'apprendre , et
cette femme ....
――
Doucement sur les femmes ; j'attends ici là
mienne , et dans vos indiscrettes conjectures vous
pourriez vous échapper à dire des choses que les maris
n'aiment point à entendre . Vous êtes un peu visionnaires
, messieurs les physionomistes . Des trois personnes
que vous venez de signaler , je connais les
deux premieres , et je vous proteste que vos paquets
ne sont point arrivés à leur adresse . Et puis , qui
est-ce qui n'est pas un peu ambitieux et jaloux ? qui
est-ce qui n'est pas agioteur? qui est- ce qui n'est pas ...
Mon homme allait continuer , lorsque Emmanuel
l'interrompant , lui dit : Bon ami , je suis aussi , moi ,
physionomiste . Lorsque tu me grondes , je sais bien
JA 31
lire
( 305 )
lire dans tes yeux si c'est tout de bon.
C'est que
tu avais lu auparavant
dans ta conscience
; c'est le
meilleur
jugé de nos actions . Ensuite s'adressant
à
moi , il me dit :
J'ai lu comme vous Lavater ; parmi quelques remarques
justes , il y en a une foule d'équivoques et
d'aventurées . Il a voulu faire un systême complet
de l'art physiognomonique , et tout systême qui généralise
trop les observations particulieres , renferme
plus d'erreurs que de vérités . Ce n'est pas parce que
la nature a dessiné les traits du visage de telle maniere
, qu'un homme a tel caractere . Mais l'habitude
de ses passions force les traits de son visage à
prendre l'empreinte de son caractere . La nature ne
façonne point d'avance les muscles de la figure pour
y loger une ame méchante , envieuse , colere , vindicative
, etc. , la nature ne fait ni bons , ni méchans ;
elle ne fait que des individus , et leurs qualités sont
l'ouvrage des hommes , des circonstances et des
choses . Dans l'âge tendre , où les muscles et les traits
du visage sont si mobiles , si délicats , si susceptibles
de modifications , ils prennent la forme que leur impriment
les affections que les enfans éprouvent le
plus constamment . N'avez-vous jamais remarqué des
personnes myopes ; elles ont presque toutes la tête
penchée , les yeux à fleur de tête et la physionomie
peu expressive . Pourquoi cela ? C'est que ne pouvant
voir les objets que de près , elles baissent cone.
tinuellement la tête ; les muscles de leurs yeux font
effort pour augmenter l'intensité de la vision , et cet
effort les pousse insensiblement hors de leur orbite.
Moins frappées des objets qui les environnent , leur
Tome XXV. V
( 306 ),
ame reste plus calme , et leur physionomie se moule
sur la situation de leur ame . Aussi les myopes sontils
plus réfléchis , plus méditatifs , que les autres . Si
les parens étaient bien convaincus jusqu'à quel point
les impressions morales , que l'on reçoit dans l'enfance
, influent sur les traits de la physionomie , ils
seraient plus attentifs à ne lui en donner que dé
douces et de bonnes . Vous me parliez tout-à-l'heure
d'Emmanuel ; savez -vous bien qu'à sept ans il avait
la figure la plus insignifiante , la plus bête qu'il y eût
au monde .
-
Cela me paraît bien extraordinaire . Rien
n'est pourtant plus vrai . Son histoire est assez curieuse
, il faut que je vous la raconte ; elle pourrait
figurer comme une épisode intéressante dans un roman
; et cependant elle est exacte ,
Nous nous assîmes , et mon citoyen me parla ainsi :
Ma femme était veuve quand je l'épousai : son
mari l'avait laissée avec trois enfans. Emmanuel , le
plus jeune , n'avait que 14 à 15 mois , lorsqu'une
amie , femme d'un riche jouaillier qui n'avait point
d'enfans , témoigna le desir de l'avoir auprès d'elle
et de l'élever. La mere résista long-tems ; mais l'espérance
d'une éducation plus soignée pour son enfant
l'y fit consentir.
La mere d'Emmanuel allait souvent le voir chez
madame Hocquet , c'est ainsi que se nommait son
amie ; et chaque fois elle s'applaudissait des soins
qu'on lui donnait. Huit mois s'étaient écoulés , lorsqu'un
jour , retournant chez madame Hocquet , ma
femme sonne , personne n'ouvre ; elle descend et
s'informe à des voisins. Ils lui apprennent que M.
( 307 )
et madame Hocquet sont partis depuis trois jours ,
après avoir vendu tout leur mobilier , et qu'ils ne
savent où ils sont allés . Et mon enfant , s'écrie ma
femme , en poussant un cri de douleur ; mon enfant.
Qu'est- il devenu ? Nous l'ignorons ; il est probable
qu'ils l'auront emmené avec eux .
dc.com
Ma femme revient , fondant en pleurs. Mon pauvre
Emmanuel ...Mon cher Emmanuel ... Ils sont partis ...Je
ne le reverrai plus . Elle me raconte alors le départ subit
de M. et de Mmé. Hocquet . Nous allons chez toutes les
personnes que nous savions être de leur connaissance ;
elles ne pûrent nous donner aucun renseignement
positif. Nous sûmes seulement que M. et madame
Hocquet avaient fait de mauvaises affaires , qu'ils
étaient partis brusquement , et qu'on croyait qu'ils
étaient allés à Londres.
J'avais quelques connaissances à Londres ; j'écrivis ;
je les chargeai de prendre des informations ; elles
furent infructueuses . Dans cette ville immense , comment
découvrir deux individus inconnus , et qui
probablement avaient changé de nom . Je ne puis
vous exprimer la douleur de ma femme ; elle était
inconsolable . Le ciel m'a puni , disait elle ; une mere
ne doit jamais se séparer de son enfant .
Nous nous étions retirés à Sens , où j'avais formé
un établissement . L'idée de son Emmanuel occupait
toujours sa mere . Souvent je la surprenais pleurant
en secret ; et quand elle m'appercevait , elle me disait
: Hélas ! où est - il maintenant ? Vit- il encore ? Je
ne le reverrai plus . Pourquoi se désespérer ?
M. et madame Hocquet ont eu des malheurs ; ils n'ont
pas osé nous les confier. S'ils n'eussent pas voulu
--
1
V &
( 308 )
1
J
emmener, Emmanuel , ils nous l'auraient renvoyé ;
et s'ils l'ont emmené , c'est qu'ils lui sont attachés ;
comptes , ma chere amie , que nous le reverrons .
C'est ainsi que je tâchai d'adoucir les chagrins de
ma femme , en versant dans son coeur le baume de
l'espérance . Il y avait déja trois ans que nous etions
à Sens , lorsque des affaires m'appellent à Paris . Le
hasard me fait rencontrer un de mes anciens amis ,
qui me dit : Savez - vous que madame Hocquet est ici .
Elle est ici ! — Oui , je l'ai apperçue de loin dans
la Cité ; je traversais la rue , et je doublais le past
pour la joindre , lorsque deux voitures nous ont
coupés , et m'ont fait perdre ses traces ; elle a disparu ;
mais soyez sûr que c'est elle , je l'ai bien reconnue .
Comment la découvrir ? Je parcours toute la Cité ;
je demande à toutes les portes , dans toutes les boutiques
: Pourriez - vous m'indiquer madame Hocquet ?
personne ne la connaît. Je vais à la poste ; aucune
lettre à l'adresse de ce nom. Je me doutai bien alors
qu'elle était à Paris sous un autre nom que le sien .
P
Il me vint en idée que son mari ayant été autrefois
jouaillier , il serait très possible qu'il eût
entretenu quelque relation avec des personnes de
la même profession . Me voilà dans un fiacre à
parcourir tous les quartiers de Paris , et à visiter
toutes les boutiques de jouailliers d'orfevres
et de bijoutiers ; enfin , après trois jours de recherches
inutiles , je m'arrête au bas du Pont-
Neuf, au Petit- Dunkerque. La chose que l'on cherche
avec le plus d'ardeur , est toujours la derniere qu'on
trouve . Je demande l'adresse de madame Hocquet ;
on me répond avec embarras que lui voulez- vous ?
Lui communiquer une affaire intéressante . - Allez
( 309 )
dans la Cité , rue de la Calandre , et demandez
madame Henry.
J'y vole ; madame Hocquet venait de rentrer . Où
est Emmanuel ? lui dis - je , qu'en avez - vous fait ?
A ce nom , elle pâlit et demeure interdite ; parlezmoi
sans détour et sans crainte ; je ne viens point
pour vous faire de la peine . Mais au nom d'une
mere éplorée , dites , qu'avez-vous fait d'Emmanuel ?
Après l'avoir pressée vivement , elle me répond : Ah !
monsieur ! je suis une malheureuse ; Emmanuel , —
Eh bien ! Il est aux Enfans - trouvés . -
-
- Aux En-
---- ·
fans- trouvés et depuis quel tems ? Depuis notre
départ de Paris , il y a près de cinq ans. - Eh ! pourquoi
ne l'avoir pas renvoyé à sa mere ? Hélas !
monsieur, une fausse honte ; mon mari avait éprouvé
des revers dans sa fortune ; il fallait fuir et cacher
notre départ . Dans le trouble où j'étais , l'idée des
Enfans -trouvés me vint ,, et je l'y conduisis . C'està-
dire que si je ne vous avais pas découverte , l'enfant
de votre ancienne amie aurait vécu et serait
mort aux Enfans - trouvés . Et comment le reconnaître
aujourd'hui ? Monsieur , je l'ai fait inscrire sur les
registres sous son nom de baptême et avec son âge .
Et puis il a une légere cicatrice près de l'oeil gauche .
-
-
Je courus aux Enfans-trouvés . Je demande le commis
au registre des inscriptions . Pourriez - vous , lui
dis -je , me donner des renseignemens sur un enfant
nommé Emmanuel , qui a une petite cicatrice à côté
de l'oeil gauche ? - Bah ! une cicatrice ! est - ce que
vous croyez que c'est ici comme dans un roman ; il y
en a cent , deux cents qui ont des cicatrices .
sieur , il a été conduit dans cette maison il y a envi-
- Mon-
V 3
( 310 )
-
Deux ans,
Eh ! oui ,
Avant tout , il faut douze francs pour
-
Emron
cinq ans , et il était âgé de deux ans.
cinq ans , il faut voir ; c'est un garçon ?
monsieur.
le droit de recherche . Je les donne . Il feuillette
un registre avant et après l'époque indiquée . Point
d'Emmanuel . Voyons le registre des morts . —
manuel serait mort ! - Croyez-vous que les enfans ne
meurent pas ici comme ailleurs ? -Point d'Emmanuel
sur le registre des morts ; je respire .
dit-il , le registre des enfans placés ;
manuel sur ce registre.
1
-
-
- Reste , me
point d'Em-
Je retourne chez madame Hocquet ; elle me proteste
qu'elle m'a déclaré la vérité. Jugez de mon inquiétude
; je commençais à perdre l'espérance de
retrouver Emmanuel . Je me rappelle que ma femme
m'avait dit qu'elle demeurait à cette époque sur la
paroisse Saint- Sulpice , et que sûrement il y avait été Ў
baptisé ; je trouve en effet son acte de baptême , il y
était sous le nom de François- Emmanuel . J'ignorais ce
premier nom ; je ne le connaissais que sous le dernier.
L'espoir renaît dans mon ame . Me voilà bientôt
aux Enfans- trouvés . Je remets l'acte de baptême .
C'est François -Emmanuel qu'il s'appelle .
Eh ! que
ne le disiez- vous ? Vous m'auriez épargné bien des
recherches , et à vous bien des inquiétudes ; voyons
à la lettre F. Effectivement , il trouve François - Emmanuel.
Il est , me dit-il , à Sens , chez un taillandier
nommé Louis , qui s'en est chargé depuis quatre ans .
Me voilà sur la route de Sens . Je n'avais rien écrit.
à ma femme , ni de mon entrevue avec la Hocquet ,
ni de l'incident des Enfans - trouvés , "crainte de l'affliger
davantage , si mes recherches eussent été in(
311 ) .
1
fructueuses . J'arrive ; console -toi , ma chere amie ;
Emmanuel existe ; Emmanuel est retrouvé ; il est ici,
à Sens même ; il y a quatre ans qu'il vit à côté de
nous , sans que nous nous en soyons doutés . Cela
n'est pas possible ; on ne trompe pas la nature : le
coeur et les yeux d'une mere l'auraient déja reconnu ....
Alors je lui racontai l'histoire de la Hocquet , et tout
ce qui s'en était suivi . La méchante femme , disaitelle
; on voit bien qu'elle n'a jamais été mere. Ah !
mon ami , courons chez le pere Louis.
--
Il demeurait au bout de la rue , à l'entrée du fauxbourg.
N'avez- vous pas depuis quatre ans , lui dit ma
femme , un enfant qui n'est pas à vous . - Oui , je l'ai
reçu des Enfans- trouvés de Paris. Où est-il ?
Regardez au fond de la boutique , il est au soufflet
de la forge ... Sa mere pousse un cri , et déja elle le
serre dans ses bras . Mon cher Emmanuel ... Elle ne
put en dire davantage , et s'évanouit.
J'eus bientôt instruit le pere Louis des détails de
cette aventure . Les évanouissemeus de la joie ne
sont pas longs . Ma femme revint pour embrasser de
nouveau son Emmanuel . Imaginez- vous un petit forgeron
, le visage tout noir, les traits grossiers , l'air,
hébêté , et que la scene qui se passait rendait encore
plus stupéfait. Quand on lui dit qu'il fallait quitter
son bon papa Louis , il se mit à pleurer. Il m'aimait
tant ; que vais -je devenir ? que deviendra - t - il , et qui
fera aller le soufflet de la forge ?
Ce sentiment si naturel me fit concevoir le meilleur
augure de son caractere . Nous eâmes bien de la peine
à le déterminer de venir à la maison . Il y vint ; mais
tant que nous avons resté à Sens , il n'a pas manqué
V 4
( 312 )
un seul jour d'aller voir son bon papa Louis ; et aujourd'hui
, il lui écrit au moins une fois par décade .
Emmanuel ne savait ni lire ni écrire . Il eut bientôt
appris l'un et l'autre . En moins de cinq ans , il a
fait des progrès inconcevables . Mais à mesure que
les facultés de son esprit se sont développées par
l'éducation , les traits de sa physionomie ont changé.
Elle a pris plus de finesse , plus d'expression , plus
de saillie . Eh bien s'il eût continué à demeurer
chez le pere Louis , sa figure serait restée enveloppée
dans l'épaisseur et la grossiereté de ses habitudes .
Fiez - vous , après cela , à votre Lavater.
Telle est l'anècdote d'Emmanuel. Je ne sais point
si elle m'a guéri de la manie d'être physionomiste
mais je sais bien qu'elle apprendra aux meres à ne
jamais céder à d'autres les droits et les devoirs de la
maternité.
LE
POÉSIE.
BOUCLIER
1
Hymne amoureux et martial.
Du myrthe frais ou du triste olivier
Cherchez , amans , le pacifique ombrage ,
Moi , sous les feuilles du laurier ,
A l'amour j'offre mon hommage :
Enfant des camps , c'est sur un ton guerrier
Que j'exprime ce qu'il m'inspire ;
Et quand j'écris à ma Zelmire ,
Mon pupître est mon bouclier.
( 313 )
L'hymen , Zelmire , allait t'unir à moi ,
Quand du clairon le son se fit entendre ,
Et Mars me disputant à toi ,
Sous ses drapeaux j'allai me rendre :
Je te quittai , mais ton amant guerrier,
Mêlant ton image à ses armes ,
Avec un dard grave tes charmes
Sur le fer de son bouclier.
L'amour me suit sous ma tente , aux combats ,
Remplit mes sens , lorsque mon
front menace •
L'amour , au milieu du fracas ,
Se confond avec mon audace :
Amant fidele , intrépide guerrier ,
J'unis la tendresse à la gloire ;
Et les mots Zelmire et Victoire
Sont écrits sur mon bouclier.
Quand pour la paix suspendant son courroux ,
Mars laissera respirer la nature ,
J'irai , Zelmire , à tes genoux
Déposer ma poudreuse armure :
Ce coeur alors , ce coeur tendre et guerrier
Battra sous ta main caressante ,
Après avoir pour mon amante
Palpité sous le bouclier.
LEFEVRE.
ANNONCES.
Calendrier Républicain , pour la cinquieme année de la
République Française , avec les jours correspondans de l'ancien
calendrier , etc .; 5 sous franc de port.
Cp 92
Constitution de la République Française , avec un calendrier
pour l'an V. Volume in- 18. Prix , 12 sous broché , franc de
port. A Paris, chez Testu, imprimeur, rue Hautefeuille , nº . 14
( 314 )
1
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 octobre 1796.
Le départ du roi de Suede de la cour de Russie ,
que nous avions annoncé pour le 17 du mois dernier,
a été différé. Ce prince était encore à Pétersbourg le
4 de celui- ci . C'est ce jour même qu'ont été célébrées
ses fiançailles avec la fille aînée du grand-duc ,
Alexandra Pawlowna , née le 29 juillet 1783. Il a été
convenu que la maison de la jeune reine ne serait
composée que de Suédois . Mais cette précaution suffira
-t-elle pour soustraire la Suede à l'influence qu'une
telle alliance doit donner au cabinet russe dans les
affaires de ce royaume ?
Depuis la guerre actuelle , le commerce entre l'Amérique
septentrionale et les villes anséatiques a reçu
des accroissemens considérables . Les Etats -Unis , dans
la vue de donner à leurs relations avec la ville de
Bermen plus de sûreté et d'activité , ont jugé convenable
d'y établir un consul ; et ils ont nommé à cette
place M. de Wickelhausen.
DE VIENNE , le 12 octobre.
L'apparition inattendue d'un courrier français , dépêché
par le général Buonaparte , n'a pas peu surpris
nos politiques . Ce courtier est arrivé avant-hier,
accompagné d'un officier autrichien ; il était richement
vêtu , portant la cocarde et une écharpe tricolores
. Il était aussi décoré d'une grande médaille
d'argent , représentant les attributs de la liberté . Il
descendit d'abord à la chancellerie de guerre , et
renvoyé à Laxembourg , où était alors l'empereur. Les
( 315 )
T
dépêches furent donc reçues et lues dans le cabinet
'de sa majesté .
1
On fit ensuite retourner le courrier à Vienne , avec
ordre de le loger dans les casernes , près du Danube ,
et de le traiter avec tous les égards d'usage en pareil
cas . Hormis deux officiers autrichiens qui lui tiennent
compagnie , il n'est permis à personne de parler à ce
courrier.
Hier matin , sa majesté impériale est revenue à
Vienne d'abord : après son retour, elle a fait assembler
les ministres ; et depuis cet instant , les conférences
n'ont pas cessé.
Il est inutile de vous dire combien l'on fait de conjectures
et sur la mission et sur l'objet de ce courrier.
C'est encore un secret d'Etat ; mais on se flatte qu'il
est relatif à la paix , qu'on desire et qu'on se propose
sincerement , malgré les immenses préparatifs qu'on
veut faire .
Du 13. On assure aujourd'hui que la dépêche du
général Buonaparte , arrivée ici le 10 , contenait une
lettre de l'adjudant - général du feld - maréchal de
Wurmser, datée de Mantoue le 4 de ce mois . Par
cette lettre , il annoncerait que la place de Mantoue
est dans un état de détresse absolue ; que la garnison
est réduite à quelques onces de pain par jour , et
qu'on ne pourra tenir que 15 jours au plus .
Sa majesté impériale a enfin pris en considération
les demandes réitérées des Hongrois , pour obtenir la
libre exportation de leurs denrées dans les pays héréditaires.
Un décret royal , en trois articles , permet
non - seulement d'exporter les produits de ce pays
dans ceux héréditaires , mais aussi pour les pays
étrangers . Voici la substance de ces trois articles :
66 Art. Ier . L'exportation de toutes sortes de denrées du
royaume et des pays de Hongrie , est libre et permise pour
tous les pays étrangers , c'est - à - dire pour les pays alliés de sa
majesté , ou au moins qui ont observé une stricte neutralité .
,, II . Tous ceux qui voudraient exporter des denrées ,
devront se munir d'une patente des états - généraux de la
Hongrie , et donner une spécification de la quantité et qualité
de chaque article qu'ils exporteront , et dans quels pays.
( 316 )
,, III . Tous ceux qui feront des exportations devront cer⇒
tifier que ces denrées sont reellement destinées pour les pays
alliés avec S. M. , ou au moins qui observent une stricte neutralité
. Ceux qui auront fait des exportations dans les pays
ci- dessus mentionnés , seront tenus après leur livraison , d'apporter
un certificat du magistrat du lieu , qui constatera la
réalité de leur fourniture .
DE RATISBONNE , le 20 octobre. Le ministre directorial
de Mayence a fait , par une lettre circulaire , la
déclaration que les vacances de la dietè devaient être
regardées comme à leur fin . Tous les ministres qui se
trouvent ici , ont signé cette circulaire pour attester
leur présence ; il n'y a que le baron de Gemmingen ,
dans le collége des princes , et M. de Winckelmann ,
dans le college des villes , qui n'aient pas signé .
La premiere opération de la diete a été de voter
des remerciemens à l'empereur et à l'archiduc Charles .
L'acte dans lequel ils sont consignés rappelle , avec
beaucoup d emphase , les succès des armées autrichiennes
, qui ont sauvé des mains ennemies une
grande contrée de l'Allemagne , et préservé d'une
invasion le siége même de l'assemblée de l'Empire.
Il est terminé par un éloge pompeux du jeune général
qui les conduit , et par des voeux pour que
la Providence divine daigne bénir les entreprises
prochaines du premier chef de l'Empire , et accorder
les secours que méritent à tous égards ses grandes
peines , ses soins continuels et bienfaisans , ses vues
paternelles pour la conservation du tout , et qui ne
tendent qu'à procurer une paix convenable , glo
rieuse et durable .
ITALIE . De Gênes , le 17 octobre.
Le comte Girola , ministre de l'empereur , a communiqué
à tous les ministres etrangers la protestation qu'il a
faite contre le gouvernement de Gênes . Cest une piece
curieuse , tant pour le fond que pour le style . Il dit que ,
puisque le secrétaire d'Etat ne lui a pas fait part du résultat
des délibérations du gouvernement à son sujet , il doit croire
celui- ci persiste à ne vouloir pas communiquer avec
lui. Il proteste contre cette conduite irréguliere et offensive ;
que
( 317 )
il proteste contre l'indécence des billets du secrétaire d'Etat
, qui lui a écrit sur de très-petites feuilles de papier , et
qui a eu l'impudence de ne pas lui donner , dans l'adresse ,
les qualités dont il est chargé ; il proteste contre l'intimation
violente faite à son altesse monseigneur le prince d'Aremberg
, général- major au service de S. M. I. , et chargé de ses
commissions , de sortir dans le plus court délai de l'Etat de
Gênes. Il déclare que , puisque le gouvernement n'accorde
point de garantie pour sa personne , il partira le plutôt
possible pour Naples , avec le susdit prince ; mais comme ,
tant sur mer que sur terre , il y a des ennemis de sa majesté
impériale , il demande , non un passe-port français ,
mais quelque autre sûreté convenable .
Le gouvernement n'a pas reçu cette protestation . Le secrétaire
d'Etat , M. Ruzza , la lui a renvoyée avec le billet
suivant :
Le soussigné a le déplaisir de faire savoir à M. le
comte Girola , que le sérénissime gouvernement a désapprouvé
le secrétaire d'Etat , pour avoir reçu le papier remis
chez lui dans la nuit du 12 du courant , et lui a ordonné
de le renvoyer ; ce qu'il fait aussi , parce que ce papier
est conçu en termes injurieux pour le sérénissime gouvernement.
"
Ce 14 octobre 1796.
Signé , FR. MAR . Ruzza .
Les sérénissimes colléges ont envoyé au magistrat de la
guerre l'ordre de faire arrêter M. d'Aremberg . S'il sort
de la maison du comte Girola , où il s'est retiré , il sera
saisi et conduit sur les frontieres , où on lui remettra un
passe-port . Il paraît que le ministre impérial a résolu de
ne pas partir , puisqu'il ne veut pas de passe-port français ,
qu'il ne croit pas devoir reconnaître , oubliant que pour
l'échange des prisonniers , pour les négociations entamées ,
les coalisés ont souvent reconnu les passe -ports français ,
sans se croire pour cela engagés à reconnaître la République
Française .
Hier au soir , le gouvernement reçut la nouvelle de l'évacution
de la Capraja , portée par une felouque qu'ont expédiée
les chefs de la commune de l'isle . Cette évacuation
a eu lieu le 14. On la regarde comme une conséquence
de celle de la Corse.
De Modene , le 12 octobre . Mardi dernier , le marquis Pan-"
gani et le commissaire Ansaloni partirent pour Venise . On
( 318 )
dit qu'ils étaient allés communiquer au duc des avis importans
qu'on venait de recevoir sur l'arrivée prochaine d'un corps
de troupes françaises . Le lendemain , le conseil du gouvernement
publia plusieurs notifications relatives àla diminution
de plusieurs droits de douane , et à la nouvelle repartition de
plusieurs contributions qui seront mises de maniere à soulager
le peuple . Ces mesures , dont l'objet évident était d'attacher
le peuple au gouvernement , ont été prises trop tard
et sont sans effet .
Le 8 au soir , on vit arriver ici , tout-à- coup , un corps de
troupes françaises, tant d'infanterie que de cavalerie , qui alla
immédiatement prendre possession de la forteresse . La
garnison ne fit aucune résistance , et se retira. Elle a été faite
prisonniere de guerre ; et dès ce moment , on a regardé
Modene comme conquête des armées françaises. Le lendemain
, on publia dans cette ville un manifeste , par lequel
le général en chef déclare que le duc n'ayant pas rempli les
conditions de l'armistice , et ayant eu , à l'égard des Français ,
une conduite hostile , l'armistice est rompu ; et il prend sous
la protection de l'armée d'Italie , le peuple de Modene et
de Reggio , et déclare ennemi quiconque attenterait aux
propriétés et aux droits de ces peuples .
Il paraît en même-tems un arrêté du commissaire du Directoire
exécutif, le citoyen Garreau , par lequel il supprime
le conseil de régence , et le remplace par un comité de gouvernement
composé de sept membres ; il confirme provisoirement
, toutes les autres autorités existantes dans le duché ;
il déclare que les lois , les coutumes , les usages du pays continueront
à être observés ; que les personnes , les propriétés ,
les coutumes , les opinions religieuses seront respectées . Il
nomme membres du comité de gouvernement les citoyens
Nestor Canuti , Cosimo Medici , Luigi Valarighi , Barthelemi
Cavedoni , Carlo Testi , Joseph Cuvicchioli et Joseph Luosi.
Tous les actes de police , de justice et d'administration
seront faits au nom de la République Française . Tous les
membres du gouvernement ci - dessus nommés prêteront individuellement
serment de fidélité à la République Française ,
et les recevront de tous les membres qui composent les
autorités secondaires et de tous les fonctionnaires publics.
Par un autre arrêté , le commissaire a ordonné que la municipalité
serait composée de 15 membres qu'il a nommés . La
municipalité a été instalée ie 9 .
De Milan , le 14 octobre. L'administration générale de l'Etat
( 319 )
de Milan a obtenn l'agrément du général en chef Buonaparte
pour former encore plusieurs bataillons , dont un sera composé
de patriotes tirés de différens pays d'Italie . En consé
quence , le citoyen la Hoz , chef de la légion Lombarde
a publié une circulaire aux militaires licenciés Piémontais ,
Niçards et Savoyards , ainsi qu'à tous les patriotes d'Italie ,
pour les inviter à prendre du service dans ces nouveaux bataillons
, où ils seront employés conformément à leurs talens .
Le motif qu'on leur propose est de se mettre en état de dé
fendre , par la force des armes , leurs droits communs , et
d'assurer la liberté de la nouvelle république .
ESPAGNE. De Madrid , le 11 octobre.
Sa majesté a expédié à tous ses conseils un décret
de la teneur suivante :
Un des principaux motifs qui me détermina à conclure la
paix avec la République Française aussi - tôt que son gouvernement
eut commencé à prendre une forme réguliere et
stable , ce fut la maniere dont en a usé l'Angleterre à mon
egard tout le tems de la guerre , et la juste défiance que
devait m'inspirer pour l'avenir l'expérience de sa mauvaise
foi , qui commença à se manifester au moment le plus critique
de la premiere campagne ; dans la maniere avec laquelle
l'amiral Hood traita mon escadre à Toulon , où il s'occupa
seulement de ruiner tout ce que lui -même ne pouvait pas
enlever ; et ensuite dans l'expédition qu'il fit contre l'isle de
Corse , expédition qu'il fit à l'insu , et qu'il cacha avec la
plus grande réserve à Don Juan de Longara pendant qu'ils
étaient ensemble à Toulon.
Cette même mauvaise foi , le ministre anglais la laissa
clairement paraître par son silence sur toutes ses négociations
avec les autres puissances , particulierement dans le traité
conclu , le 19 novembre 1794 , avec les Etats-Unis de l'Amérique
, sans aucun égard à mes droits qui lui étaient bien connus .
Je la remarquai encore dans sa répugnance à adopter mes
plans et mes idées qui pouvaient accélérer la fin de la guerre' ,
et dans la réponse vague que donna le lord Grenville à mon
ambassadeur le marquis del Campo , quand il lui demanda
des secours pour la continuer. Il acheva de me confirmer
dans la certitude de sa mauvaise foi , par l'injustice avec
laquelle il s'appropria la riche cargaison du navire espagnol le
Sant-Lago ou l'Achille , d'abord pris par les Français , et ensuite
repris par l'escadre anglaise , et qui devait m'être rendue ,
( 320 )
par
suivant les conventions faites entre mon secrétaire d'état
et le lord Saint-Hélene , ambassadeur de S. M. britannique ;
ensuite la retenue de toutes les munitions de guerre qui
arrivaient sur des vaisseaux hollandais , pour l'approvisionnement
de mes escadres , en affectant toujours diverses difficultés
pour en éloigner la restitution ; enfin , il ne m'a pas
été permis de douter de la mauvaise foi de l'Angleterre ,
en apprenant les fréquens abordages de ses vaisseaux sur les
côtes du Pérou et du Chily , pour y faire la contrebande
et en reconnaître le pays , sous prétexte de la pêche de la
baleine , privilége qu'elle prétendait lui avoir été accordé
la convention de Nootka. Tels furent les procédés du ministere
anglais pour cìmenter les liens d'amitié et de confiance
réciproques qu'il s'était engagé d'avoir pour l'Espagne , suivant
nos conventions du 25 mai 1793 .
par
Depuis que j'ai fait la paix avec la République Française ,
non- seulement j'ai les motifs les plus fondés à supposer à
l'Angleterre l'intention d'attaquer mes possessions en Amérique
, mais encore j'ai reçu des insultes directes qui me persuadent
que ce ministere veut m'obliger à adopter un parti
contraire aux intérêts de l'humanité déchirée par la guerre
sanglante qui ravage l'Europe , pour la cessation de laquelle je
n'ai cessé d'offrir mes bons offices et de témoigner ma constante
sollicitude .
En effet , l'Angleterre a mis à découvert ses intentions , a
fait voir clairement son projet de s'emparer de mes possessions
, en envoyant dans les Antilles des forces considérables
, et sur-tout destinées contre Saint-Domingue , afin
d'empêcher sa réunion au territoire français , comme le démontrent
clairement les proclamations de ses généraux dans
cette isle . Elle a encore fait connaître ses intentions , par les
établissemens qu'ont formés ses compagnies de commerce sur
les bords du Missouri dans l'Amérique septentrionale , avec
le dessein de pénétrer par ces contrées jusqu'à la mer du Sud ;
enfin par la conquête qu'elle vient de faire dans l'Amérique
méridionale de la colonie de Demerary , appartenante aux
Hollandais , et dont la possession avantageuse les met à même
de s'emparer de postes encore plus importans .
Mais il ne peut plus me rester de doutes sur l'hostilité
de ses projets , quand je considere les fréquens outrages
faits à mon pavillon , les violences commises dans la Méditerranée
par ses frégates , qui se sont permis d'enlever
les soldats qui venaient de Gênes à Barcelone sur des vaisseaux
espagnols , pour completter mes armées ; les pirateries
( 321 )
res et les vexations que les corsaires corses et anglo-corses,
protégés par le gouvernement anglais de cette isle , exercent
sur le commerce espagnol dans la Méditerranée et
jusque sur les côtes de Catalogne ; et la détention de différens
navires espagnols chargés de propriétés espagnoles ,"
et conduits en Angleterre sur les prétextes les plus frivoles
, et spécialement de la riche cargaison de la frégate
espagnole la Minerve , sur laquelle on a mis l'embargo de
la maniere la plus outrageante pour mon pavillon , et dont
on n'a pu obtenir la remise , quoiqu'on ait démontré devant
les tribunaux compétens , que ce riche chargement
était une propriété espagnole .
L'attentat commis sur mon ambassadeur , dom Simon de
Las Casas , par un tribunal de Londres , qui décréta són
arrestation , fondée sur la demande d'une somme très-modique
que réclamait le patrón d'une embarcation .
Enfin , le territoire espagnol a été violé d'une maniere
intolérable sur les côtes de Gálice et d'Alicante , par les brigantins
anglais le Caméléon et le Kingerson.
Bien plus , le capitaine Georges Vaughan , commandant
la frégate l'Alarme , s'est conduit d'une maniere aussi insolente
que scandaleuse dans l'islé de la Trinité , où il débarqua ,
tambour battant , enseigne déployée , pour attaquer les Français
, tira vengeance des injures qu'il prétendait en avoir
reçues , troublant , par cette violation des droits de ma
souveraineté , la tranquillité des habitans de l'isle .
Par toutes ces insultes , aussi graves qu'inouies , cette nation
a prouvé à l'univers qu'elle ne connaît d'autres lois
que l'aggrandissement de son commerce ; et par son despotisme
qui a épuisé ma patience et ma modération , elle
m'oblige , tant pour soutenir l'honneur de ma nation , que
pour protéger mes peuples contre ses attentats , à déclarer
la guerre au roi d'Angleterre , à ses royaumes et à ses
vassaux , et à donner des ordres pour prendre toutes les
mesnres nécessaires pour la défense de mes domaines et de
mes bien-aimés sujets , et pour repousser l'ennemi.
Donné au palais de Saint - Laurent , le 5 octobre 1796 .
Signé de la main du roi et du secrétaire du conseil de
guerre.
ANGLETERRE. De Londres , le 27 octobre.
403
Les dernieres séances du parlement n'ont offert aucun
débat intéressant , si ce n'est dans la séance de la chambre
des communes du 18. L'ordre du jour ayant été lu , la
Tome XXV. X
( 322 )
chambre se forma en comité général pour examiner le pass
sage du discours du roi , où il est question d'un projet de
descente en Angleterre de la part des Français . M. Pitt prit
la parole , et rappellant à la chambre les assurances qu'elle
avait données au roi de son empressement à concourir de
tous ses moyens aux mesures propres à protéger le royaume
contre une invasion , il annonça les moyens qu'il avait jugés
les plus efficaces pour remplir cet objet , et qui feraient la
matiere d'un bill " qu'il soumettrait à la chambre.
Ces moyens consistent , 1 ° . à lever dans les différentes
paroisses du royaume un certain nombre d'hommes , que
la chambre fixera , mais qui ne peut pas être moindre de
15 mille , pour être employés tant au service de mer qu'à
celui de terré.
2º A augmenter la milice actuellement existante de 60
mille hommes au moins , qui seront choisis au sort dans les
différens comtés et paroisses , mais qui ne seront obligés de
servir et de joindre les régimens auxquels ils seront incorporés
que dans le cas d'un besoin reel .
3º . A faire aussi une augmentation de 20 mille hommes
dans la cavalerie . On compte en Angleterre et dans le pays
de Galles à -peu-près 200 mille chevaux de luxe , sur lesquels
il y a déja une taxe . Par le nouveau bill , tout propriétaire
de dix chevaux sera tenu de fournir un homme et un cheval
avec l'équipage nécessaire ; celui qui aura plus de dix chevaux
et moius de vingt , paiera en outre une somme proportionnée
pour contribuer à l'équipement d'un cavalier ;
celui qui aura vingt chevaux en fournira deux ; celui qui
en aura trente en fournira trois , et ainsi de suite .
-
4° . Tous les gardes - chasses et ceux qui ont acheté des
permissions de chasser , pouvant être très utiles par leur
habileté même à tirer , seront mis en requisition pour former
un corps de chasseurs et servir au besoin , à moins
qu'ils ne préferent de renoncer à leurs patentes , ou de
fournir un homme en état de les remplacer.
Après l'exposition de ces bâses du bill proposé , le chancelier
de l'échiquier s'est réservé de développer , dans un
autre moment , les motifs et les détails de son plan .
M. Sheridan a pris la parole , et convenant de la nécessité
de prendre des mesures efficaces pour prevenir ou repousser
une invasion hostile , il s'est réservé aussi de discuter
plus particulierement , dans un autre moment , les
mesures proposées par le ministre ; il se réduit seulement
à proposer quelques doutes sur la nécessité de ces mesures ,
L
( 323 )
qu'il ne croit pas aussi urgentes qu'on veut le faire croires
M. Dundas a repon lu à ces objections . M. Fox a attaque
ensuite le discours de M. Pitt , qui lui a répondu par de nouvelles
raisons . La séance s'est terminée par l'adoption des
résolutions proposées par le ministre , sur les objets dont on
vient de rendre compte.
-
IRLANDE . De Dublin , le 16 octobre . Le lord Camden ,
lord lieutenant de ce royaume , se rendit le 13 à la chambre
pairs et y fit l'ouverture du parlement par un discours
sage , dans lequel il rappelle les mesures que le roi a
prises pour la défense de l'Irlande , les succès que nos armes
ont obtenues dans la derniere campague , et les négociations
entamées pour obtenir une paix générale : il y annonce la
nécessité de pourvoir aux dépenses de l'année courante , ne
doutant pas du zele et de l'empressement que son parlement.
mettra à concourir aux moyens de maintenir efficacement
la sûreté , la dignité et la prospérité de l'empire britannique .
Les communes s'étant retirées , les deux chambres ont vóté
sans beaucoup d'opposition l'adresse ordinaire de remerciement
au roi et au lord lieutenant . Il n'y eut dans le débat
de remarquable qu'un long discours que prononça dans la
chambre des communes son meilleur orateur , M. Grattan ,
qui parla avec beaucoup de force et le talent contre le systême
de la guerre , la maniere dont elle a été conduite , et ses
suites désastreuses .
Le parlement a passé un bill pour la suppression de l'acte
habeas corpus pendant une année .
RÉPUBLIQUE FRANÇAIS É .
CORPS LEGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 5 au 15 brumaire:
Il y a quelques jours que le conseil des Cinq - cents
avait résolu en principe que l'importation des marchandises
anglaises serait prohibée . Il s'était élevé
de vifs débats sur celles qui se trouvent actuellement
en France , ce qui avait occasionné un nouveau
renvoi à la commission . A la suite d'un comité secret ,
X 2
( 324 )
la prohibition sur toutes généralement avait été
arrêtée ; la commission propose aujourd'hui la rédaction
définitive de cette résolution importante . Elle
est adoptée . Le conseil se forme ensuite en comité
général, et le continue le lendemain 7 .
Sur le rapport de Renou , les juges de paix sont
autorisés à destituer leur greffiers dans le cas où ils
le croiraient convenable :
La commission des dépenses , par l'organe de Pelet
( de la Lozere ) , fait remettre au ministre de la guerfe ,
la somme de 100 millions ; et à celui de la marine ,
celle de 35 millions , pour le premier trimestre des
dépenses de leurs départemens respectifs .
Au nom d'une commission particuliere , Siméon
fait adopter la résolution suivante :
Les propriétaires qui , en exécution des décrets des
5 mars et 25 août 1792 , et antérieurement au 1er. brumaire
, an II , avaient stipulé dans les baux passés
avee leurs fermiers , la réserve d'une valeur séparée ,
équivalente à celle de la dime supprimée par les
lois , ont droit d'exiger cette valeur séparée , nonobstant
les dispositions de la loi du 1er brumairę
an 11.
Sur le rapport de Favart , le conseil adopte la résolution
suivante :
Art. Ier. L'article V du réglement de 1790 , sera
exécuté selon sa forme et teneur ; en conséquence ,
les individus se pourvoyant en cassation , seront ténus
de consigner , aux termes de ce réglement , depuis
150 liv . jusqu'à 250 liv. , soit que le jugement rendu
soit en matiere civile ou criminelle , soit qu'il appartienne
à la police correctionnelle ou municipale.
II. Seront dispensés de cette formalité , les citoyens
qui présenteront un certificat d'indigence .
délivré par leur municipalité , et visé par l'adminis
tration centrale . 22
A ce certificat doit être joint u . extrait de leurs
impositions .
Le conseil des Anciens a approuvé , les 6 et 7 ,
la résolution qui assure aux défenseurs de la patrie
leurs droits et actions ; et celle qui ordonne le rassem-
1
( 325 )
blement dans le lieu des séances des administrations
départementales , de tous les titres et papiers des
dépôts appartenans à la République .
Voici ce qui nous est parvenu sur le résultat des
comités généraux tenus par le conseil des Cinq - cents ,
Après de longs débats sur la question de savoir s'il
devait être fait une distinction entre les inscriptions
provenant de la dette ancienne , et celles données
par le gouvernement aux fournisseurs , le conseil a
rejetté l'amendement de Lecointre , qui avait pour
objet de ne point admettre celle- ci en paiement des
biens nationaux à vendre , et il a adopté l'article de
la commission ,
Aubry fait adopter un nouveau projet de résolution
portant qu'il sera établi , pour toutes les troupes
de, la République , et jusqu'à la paix , un conseil de
guerre permanent dans chaque division d'armée , et
dans chaque division de troupes employées dans
l'intérieur , pour connaître et juger de tous les délits
militaires .
Chaque conseil de guerre sera composé de sept
membres. Un capitaine fera les fonctions de commissaire
du Pouvoir exécutif , tant pour l'observance
des formes , que pour l'application et l'exécution de
la loi.
A moins de maladie bien constatée , aucun officier
ou sous- officier ne pourra refuser sa nomination au
conseil de guerre , sous peine d'être destitué et puni
de trois mois de prison. Les parens et alliés au degré
prohibé ne peuvent être membres du même conseil
de guerre. Aucun parent du prévenu , au degré
prohibé , ne siégera comme juge au conseil de
guerre ; dans ce cas , il sera momentanément pourvu .
à son remplacement. Nul ne sera traduit au conseil de
guerre , s'il n'est militaire ou attaché à l'armée et à sa
suite.
Pastoret obtient la parole , au nom de la commission
de la classification des lois Que les amis de
la liberté de la presse se rassurent , dit- il . Je ne viens
point ici , répétant des blasphemes usés , vous pra- ;
poser de rétablir l'esclavage de la pensée. S'il est
X 3
( 326 )
des hommes qui nourrissent dans leur coeur ce tyrannique
desir , qu'ils choisissent d'autres organes . Ma
voix ne servira ni leurs passions , ni lerreur , ni la
crainte. Et vous-mêmes avec quelle indignation ne
repousseriez-vous pas ce langage perfide. Six mois
sont à peine écoulés depuis qu'une décision solemnelle
a fait connaître votre respect pour cette liberté
tutélaire de la liberté publique . Mais à l'instant même
où ses plus ardens défenseurs proclamaient à cette
tribune les principes immuables que votre résolution
a consacrés , tous s'empressaient d'avouer que le droit
de publier ses pensées , n'était pas le droit de verser
la calomnie sur la conduite morale et la vie privée
d'un citoyen , quel qu'il puisse être , en lui imputant
par écrit et sans preuves , des actions que la loi
punit comme des crimes .
Les nations les plus libres ont puni le calomniateur.
La peine , il est vrai , s'est toujours adoucie
dans la proportion de la liberté politique des peuples.
Loin de nous aussi la pensée de faire de la loi l'instrument
docile de l'orgueil irrité où d'une cons
cience tourmentée par l'effroi même qu'elle s'inspire.
La calomnie est une imputation mensongere , imaginée
dans le dessein de nuire à la réputation d'un
citoyen. Solon n'avait prononcé contr'elle qu'une
amende de 5 drachmes ( environ 4 liv. 10 sous de
notre monnaie ) . A Rome , la réparation ne fut
que civile , jusqu'à la tyrannie de Sylla . Craignant
d'être troublé dans son usurpation , par l'opinion courageuse
des amis de la liberté , Sylla déclara incapable
de tester quiconque publierait ce qu'il appellait
un libelle diffamatoire . Mais tout est libelle pour
les tyrans . A leurs yeux , la vérité est un crime d'état.
Aussi les empereurs prononcerent la peine de mort
contre tout écrit injurieux , etc.
Après ce discours . Pastoret , au nom de la commission
, a proposé le projet de décret suivant :
Projet de la commission. Le droit d'examiner , de
juger , de blâmer les opérations et les opinions politiques
de tous les citoyens revêtus d'une fonction
publique est un droit inalienable et imprescriptible
que la loi ne peut ravir à aucun sitoyen français .
( 327 )
2º . La loi punit comme calomniateur quiconque
impute à autrui , sans preuves et par écrit . dans l'intention
de nuire , une action que les lois caractérisent
délit ou crime .
3º. La calomnie contre la conduite morale ou la
vie privée d'un citoyen , quel qu'il soit , avec les
caracteres indiqués dans l'article précédent , sera
punie , la premiere fois , d'une amende qui ne pourra
être moindre de dix journées de travail , ' ni excéder la
valeur de cent journées .
4° . En cas de récidive , elle sera punie d'an emprisonement
qui ne pourra être moindre d'un mois , ni
en excéder trois.
5º. Si après deux jugemens obtenus contre lui , le
même individu se rend coupable d'une calomnic
écrite , il sera condamué à un emprisonnement qui ne
pourra être moindre de six moisini excéder une année .
6º. La calomnie est un délit privé qui ne peut être
poursuivi que par celui qui en est l'objet.
7. Sa poursuite et son jugement sont du ressort
de la police correctionnelle .
8. Il n'est point dérogé par la présente loi aux dis
positions du code des délits et des peines , et à la loi
sur la police correctionnelle pour les injures verbales .
Le conseil ordonne l'impression du rapport de Pastoret
, et ajournement de son projet.
1 Le Directoire demande , de 9 , par un message ,
qu'il soit prélevé un centime par franc , sur chaque
billet de spectacle , pour le soulagement des pauvres ,
pendant la saison rigoureuse . Renvoi à une commission.
Il dénonce ensuite plusieurs journalistes qui attaquent
sans cesse le gouvernement , soit collectivement
, soit dans chacun de ses membres ou agens
principaux , et il pense que le vrai moyen de les
atteindre et de s'épargner le scandale des jugemens
qui se rendent à leur égard , est de les soumettre
l'action de la police , comme le sont les spectacles ,
les maisons de jeux , les cafés , puisque de mauvais
journaux corrompent l'opinion publique et les moeurs
comme elles peuvent l'être dans les lieux publics .
X 4
( 328 )
Il s'éleve une discussion assez vive sur la question de
savoir s'il sera nommé une commission spéciale pour
l'examen de ce message .
↑
Mailhe et Pastoret sy opposent , et réclament la ,
liberté de la presse . Ce moyen n'est pas nouveau
dit Lecointre ; on feint de croire qu'on veut atta
quer la liberté de la presse , lorsqu'il ne s'agit que
d'en réprimer la licence . Les journalistes ont servi
Robespierre pour de l'argent et des places ; ils serviront
également les rois .
Talot appuie Lecointre . La nomination d'une commission
est arrêtée : elle sera composée de Daunou ,
Siméon , Sieyes , Vaublanc et Treilhard.
Le Directoire a rendu compte aux deux conseils
du travail relatif aux poids et mesures. Dans le nombre
des choses faites pour établir ce nouveau systême ,
on remarquera l'opération de la mesure du méridien ,
dont on concluera la distance du pole à l'équateur .
Le conseil des Anciens a rejetté, pour la deuxieme.
fois , la résolution concernant Veymerange .
Lecouteulx fait un rapport sur la résolution qui
prohibe les marchandises anglaises .
Après avoir entendu la lecture des messages du
Directoire et de quelques autres pieces , le conseil
reconnaît , l'urgence.
La commission est frappée de l'évidence des principes
qui ont déterminé le conseil des Cinq- cents ,
et présente un précis par l'organe de son rapporteur,
Le plus sûr moyen de vaincre l'Angleterre n'est
pas de battre ses alliés et de disperser ses escadres ,
mais d'anéantir son commerce. Le rapporteur propose
d'approuver la résolution.
Dupont combat la résolution , en ce que l'art. V,
prohibant les marchandises apportées d'Angleterre ,
quel qu'en soit l'origine , proscrit également des
sucres fabriqués dans les colonies hollandaises et
espagnoles , les quincailleries de Prusse , de Wirtemberg
, les tanneries de Bade , et porte aussi atteinte
aux traités dernierement conclus avec ces puissances
qui rétablissent les relations de commerce sur le pied
où elles étaient avant la guerre,
La résolution a été approuvée,
( 329 )
Le conseil des Cinq-cents , après avoir encore entendu
quelques orateurs sur la loi du 3 biumaire , a
fermé , le 10 , la discussion . Le projet de la commission
et celui de Jard-Panvilliers concourent pour la
priorité . Elle est accordée à celui de la commission .
Quelques membres prétendent qu'il y a du doute ,
et demandent l'appel nominal . On y procede . 182 vo- :
tans opinent pour le premier , et 138 pour le second .
Un membre obtient , le 12 , la parole pour une motion
d'ordre il dit que des troupes de brigands dé
solent les campagnes . Ils marchent par bandes , et
commettent toute sorte de crimes . Il n'est pas d'excès
auxquels ils ne se livrent , lorsqu'ils entrent dans une
maisou ; ils mettent au feu les pieds de ceux qu'ils y
trouvent , De-là on leur a donné le nom de chauffeurs .
L'impunité les enhardit , et chaque jour leurs forfaits
se multiplient. Il demande qu'un message soit fait au
Directoire pour l'inviter à réprimer ces brigandages .
message est arrêté ,
:
Les articles du projet de la commission sur la loi
du 3 brumaire sont discutés . Bergier demande qu'on
ne rapporte point l'article Ier. , mais qu'on l'étende
aux amnistiés . De vifs débats ont eu lieu sur cette
proposition . Ils se sont prolongés jusqu'à 6 heures ,
et le conseil a enfin décidé que l'amnistie serait générale
jusqu'au 4 brumaire ; que , néanmoins , ceux
qui avaient été mis en état d'accusation ou de jugement
n'occuperaient aucune fonction publique ; etila.
rapporté les autres articles de la loi relatifs aux militaires
démissionnaires ou destitués , ou prêtres insermentés
et aux femmes d'émigrés . La suspension continuera
à l'égard des parens d'émigrés au degré mentionné
.
Bion présente , le 13 , un projet de tarif pour les
postes et messageries ; il est adopté . Un des articles.
a donné lieu à des débats ; il portait que le prix du
port des journaux serait d'un sol par feuille.
5005
cet
Fabre ( de l'Aude ) assure que ce prix est insuffisant,
et ne couvre pas les frais coûte le transport
des journaux ; il demande donc qu'il soit de
3 sols par feuille .
1
( 330 )
Boissy représente que déja le conseil s'est prononcé
contre une pareille taxe , et qu'il a rapporté
la résolution qui fixait ce prix à 2 sols. Le moyen,
a- t-il ajouté , de réduire les impôts à rien , c'est de
les rendre trop forts. Réal dit qu'on sait comment
le rapport de la premiere loi fut obtenu dans la
même séance , ce rapport fut demandé à une com- '
mission nommée , et le rapport de cette commission
présenté .
Cela n'est pas vrai , crie- t- on .
:
Réal répond que cela ne fait au reste rien à l'affaire
, mais qu'il faut bien que les journaux paient
les frais qu'ils occasionnent ; il demande , lui , que le
prix soit de 2 sols par feuille.
Rouzet , Pelet , Couchery , combattent cette proposition
, que Roux , Bourdon , Thibaut et quelques
autres appuient.
Rouzet dit qu'il faut bien que la poste trouve du
bénéfice à faire transporter les journaux , puisqu elle
a refusé de laisser faire ce service par une compagnie
qui s'était présentée .
Pelet regarde la taxe qu'on propose comme une
atteinte indirecte à la liberté de la presse . Certes ,
dit-il , ce n'est pas l'intention de celui qui a fait la
proposition ; mais il sert sans le vouloir les ennemis
éternels de la liberte de la presse , ce palladium de
la liberté publique . L'orateur entre ici dans le détail
des vexations qu'on fait depuis quelques tems
éprouver aux journalistes . Couchery est du même
avis ; on ne saurait , dit- il , trop fournir de moyens
aux citoyens de s'éclairer. Que vous importent les
calomnies : c'est à vous d'y répondre par le bien que
vous ferez . Mais voulez-vous empêcher les journaux
de circuler ? Voulez-vous ne plus voir régner que le
silence de la terreur. Bourdon répond , qu'il n'est pas
dans l'intention de personne d'attenter à la liberté
de la presse , mais que les journaux ne doivent rien
coûter à l'état , et être transportés aux frais de ceux
qui les lisent . Thibaut est du même avis ; il dit que
l'état n'a pas le moyen d'être généreux , et qu'il ne
faut pas de privilége pour les fabricans de journaux .
2
( 531 )
-
Après des débats assez tumultueux , la discussionest
fermée ; Pastoret et Gilbert - Desmolieres réclament
la parole . La proposition de Réal est
adoptée . Le prix sera de deux sols par feuille .
Gilbert- Desmolieres demande qu'aucun journal ne
soit exempt de cette taxe , sa proposition est adoptée ;
mais Fabre de l'Aude ) en fait excepter les feuilles
ou journal des Défenseurs de la Patrie qu on envoie
aux armées.
Le cit . Lalande , inspecteur du collège de France ,
annonce au conseil des Anciens , comme il l'avait fait
la veille à celui des Cinq- cents , que décadi prochain
ce college fera l'ouverture de ses exercices par une
seance publique , dans laquelle il sera fait plusieurs.
lectures intéressantes . /
Les résolutions sanctionnées par ce conseil dans
ses séances précédentes , sont la plupart relatives à
des intérêts particuliers . Cependant il a approuvé
celle qui met 100 millions à la disposition du ministre
de la guerre , et 30 à celle du ministre de la marine ;
ainsi que la résolution qui fixe le mode de remplacement
des présidens des tribunaux de police correctionnelle
.
Duprat fait , le 14 , au conseil des Cinq- cents , un
rapport sur la validité des ventes des presbyteres.
Après avoir fait sentir le respect qu'on doit avoir pour
les ventes , il fait remarquer l'embarras où vont se
trouver les administrations et les instituteurs publics .
En conséquence , il propose de renvoyer toutes les
pétitions au Directoire , de maintenir les ventes ; mais
d'autoriser les administrations et les instituteurs publics
à rester dans ces presbyteres , sauf aux communes
à en payer le loyer.
Lecointre- Puyraveau dit que ce projet n'est pas admissible
; qu'il donnerait des inquiétudes aux acquéreurs
de biens nationaux ; que la République ne peut
tout- à-la-fois en ordonner la vente et la retenue .
Jard-Pauvilliers , après avoir invoqué la question
préalable sur le projet , demande que tous les presbyteres
soient déclarés inaliénables , et qu'on charge
le Directoire de faire les exceptions qui serontjugées
Convenables .
( 332 )
Philippe Delleville appuie le projet de la commission
; et Delahaye , la motion de Jard- Pauvilliers .
Le conseil déclare qu'il n'y a lieu à délibérer sur le
projet de Duprat la motion de Jard-Pauvillies est
renvoyée à la commission .
Sur le rapport de Savary , organe de la commission,
des inspecteurs de la salle , le conseil arrête , le 15 ,
que la garde du Corps législatif sera dorénavant de
1200 hommes , au lieu de 600 , et le reste de la séance
a été employé à la discussion du projet de code pénal
militaire d'Aubry.
Malleville fait approuver , le 14 , par le conseil des
Anciens , la résolution qui oblige les appellans en
cassation des jugemens de police municipale et correctionnelle
, à faire les consignations prescrites par
le réglement de 1738 .
Lacombe - Saint - Michel propose le rejet de celle
relative à l'organisation de la gendarmerie , comme
incomplette et trop dispendieuse . La résolution est
rejettée .
Celle qui augmente le prix des ports de lettres et
journaux est renvoyée , lo 15 , à une commission ,
f
PARIS. Nonidi 19 Brumaire , l'an 5º . de la République.
Les esprits ne sont occupés que de la nouvelle que le général
Hoche vient de transmettre de Brest par un courier
extraordinaire. Il annonce qu'une insurrection presque générale
a éclaté en Irlande , Quarante mille défenders se sont
emparés des arsenaux ; dix mille hommes de troupes anglaises
ont été désarmés ; le vice- roi est en fuite . On sait que depuis
long-tems les Irlandais catholiques , qui forment la majorité
dés habitans de cette isle , souffrent impatiemment la dureté
du joug de l'Angleterre , et que ; sous les rapports civils et
politiques , ils sont traités d'une maniere encore plus oppres--
sive que ne l'étaient en France les protestans avant la révolution
, et l'on se rappelle jusqu'à quel point ceux- ci y ont influé
. Il est de la nature des choses que les mêmes causes produisent
les mêmes effets . Les grandes injustices politiques.
exercées sur une classe nombreuse de la société , y produisent
tôt ou tard un soulevement , dont l'explosion est toujeurs calculée
sur les circonstances les plus favorables au succès . Il est
probable que ce tems est venu pour l'Irlande . Les presbytériens
, qui sont également nombreux et dont les principes de
( 333 )
liberté et d'indépendance sont connus , ne manqueront pas
de se réunir aux catholiques , et alors le parti attaché au gouvernement
anglais se trouvant le plus faible , sera hors d'écạt
de résister aux deux autres d'autant moins que l'Angleterre
est séparée de l'Irlande par un bras de mer très- orageux pendant
l'hiver , et qu'il est difficile d'y faire passer des secours ,
9
Depuis plusieurs jours on parlait sourdement d'une descente
en Irlandé dont on attendait le résultat . Déja une lettre
de Bruxelles , insérée dans plusieurs journanx , en avait annoncé
le plein succès , avec des détails qui semblaient donner
à cette nouvelle un caractere d'authenticité : nous ne savons
point si cette descente s'est effectuée ; la lettre du général
Hoche n'en parle pas . Il est vraisemblable que cette insurrec
tion a été favorisée par l'envoi de quelques troupes disposées
à produire cet effet. Les Anglais nous ont donné , dans ce
genre de guerre , un exemple si odieux , dans la Vendée ,
que malgré les suites que doit avoir un pareil mouvement en
Irlande , ils ont su dispenser les amis de l'humanité d'exercer
à cet égard. Nous serons toujours en reste du
mal qu'ils nous ont fait .
aucun regret
Quoi qu'il en soit , il est probable que cet événement va
mettre en activité nos forces maritimes . Des lettres de Dunkerque
ont annoncé qu'une flotte de bâtimens de transport
ayant des troupes de débarquement , était prête à sortir de ce
port. On croyait que sa destination était pour l'Angleterre qu
l'Irlande ; mais cette flotte n'étant point partie au vent favorable
pour une telle expédition , on a présumé qu'elle devait
se joindre à la flotte hollandaise qui est dans le Texel. Il y a
aussi un grand armement à Brest . D'un autre côté, on assure
que les Espagnols , réunis aux Français , vont former le siége
de Gibraltar, et que ce fort va être attaqué par des moyens
qui n'ont pas été employés jusqu'à présent . 1
Depuis que le ministre plénipotentiaire d'Angletere a expédié
des couriers en Allemagne et à Londres , les négo
ciations de paix se trouvent suspendues .
a
La commission militaire à rendu son cinquième et dernier
jugement dans l'affaire du camp de Grenelle ; aucun des prévenus
n'a été condamné à la peine de mort.
NOUVELLES OFFICIELLES.
fremsva
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le général en chef de l'armée
de Sambre et Mcuse , au Directoire exécutif Au quartier
général , à Coblentz , le 7 brumaire, an Vi
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous rendre compte
1K
( 334 )
du succès complet de l'attaque générale que j'ai fait faire ,
avant-hier 5 , par l'aile droite sur toute la ligue , depuis
Creutznach jusqu'à Kayserslautern les troupes de la Republique
y ont fait des prodiges , et les généraux ont continué
à
Y donner des preuves de leur valeur. Le corps d'armée
dirigé par le général de division Ligniville , dont le sang- froid ,
les talens et l'intrepidité ont été si utiles dans la campagne
de 1792 , à Montmedis , s'est mis en mouvement à la pointe
du jour , et a combattu jusqu à la nuit , c'est -à - dire , jusqu a ce
qu'il ait été maître des positions que lennemi a défendues
avec acharnement.
Le général Poncet , que j'avais envoyé pour couvrir les
communications de Sarre -Libre et de Bitche , s'est porté de
Saint-Wendel à Kayserslautern , dont il s'est emparé après
en avoir chassé l'ennemi. Le général Hardy a forcé les débouchés
de Falckentein et de Kischen- Polan , où il a pris
poste. Le général Lorges a forcé celui des Furfeld , et de
Dissenthal , où il s'est établi , Le général Daurież , commandant
le centre , a passé la Nahe à Lobbenheim , malgré le
feu de huit pieces , et il s'est fait jour à la bayonnette ;
et après avoir enlevé trois villages au pas de charge , à l'ennemi
, il a favorisé la marche rapide de l'adjudant-général
Gauloy , qui s'est emparé de Bingen et de la formidable moùtagne
de Saint - Roch . Le général Klein , commandant la réserve
de cavalerie , a tellement multiplié ses mouvemens ;
qu'il a soutenu toutes ces attaques , et cette réserve , réunie
au centre , composée d'environ 6000 hommes , ont forcé
l'ennemi , fort de plus de 11000 hommes , à la retraite .
L'ennemi a été obligé d'abandonner quatre camps . On ne
peut trop connaître sa perte : elle doit être très- considérable .
Il a laissé cinq chefs ,
tues sur
le champ de bataille ; on lui a
fait 100 prisonniers et pris une piece de canon . Le comman
dant d'artillerie légere , le citoyen Dubois , lui a démonté
plusieurs pieces , par l'activité de son'feu . L'adjudant-général
Debilly , chef de l'état- major de ce corps , a donné des
preuves de ses talens et de sa capacité . Signe, BEURNONVILLE,
Extrait d'une lettre du général en chef de l'armée de Rhin et
Moselle , en date du 6 brumaire .
Citoyens directeurs , l'armée prit position le 1er, de ce
mois , la gauche au Rhin , la droite à Kandern , le centre
à Schillingen ; y séjouai le 2 , et mon projet , si l'ennemi
ne m'avait pas suivi avec toute son armée , était de
m'y maintenir. Son effort se dirigea particulierement sur
Kaudern et Hiel , et son projet était , en débouchant par
Liedlingen , d'arriver avant moi à Amendingen , et de me
couper la route d'Huningue. Il fit attaquer, le même jour ,
( 335 )
le poste de Rhinfelden assez vivement , mais on eut le tems
de couper le pont ; de sorte que cela n'eut aucun effet.
Les troupes du général Férino , chargées de défendre
Kaudern et Hiel , y fireut des prodiges de valeur , et conunrent,
depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit , les attaques
réitére es de l'ennemi , sans qu'il pût faire le moindre
progrès . Je les fis soutenir par une partie de la division
de général.... conne qui l'attaque était moins vive . Le général
Joubert soutint l'attaque depuis Schillingen jusqu'au Rhin .
Malgré l'état de fatigue de la troupe , par le tems allreux
qu'il faisait , elle repoussa toutes les attaques avec la plus
grande bravoure , s ns s'épouvanter du nombre de ses ennemis
; et si la situation de l'armée m'avait permis de rester
sur la rive droite du Rhin , nous aurio as à nous flatter d'avoir
gagné une belle bataille défensive . Nous avons fait à l'ennemi
une centaine de prisonniers , dont cinq officiers ,
Le 4 , l'armée prit position à Attingen ; le 5 , elle passa
le Rhin à Huningue , et quoique l'armée ennemie ne fût
campée qu'à une lieue , elle n'osa pas troubler notre passage
, qui s'est fait avec le plus grand ordre , et qui a été couvert
par les généraux Abbatuci et Laboissiere . Signé , MOREAU.
ARMÉE D'ITALIE. Extrait du bulletin historique et décadaire
de l'armée d'Italie , du 1er au 20 vendémiaire , an V.
Le 8. La division formant le blocas de Mantoue a marche
sur plusieurs colonnes , dans le Seraglio , pour forcer
l'ennemi de rentrer dans cette place , et en completter le
blocus cette expédition a été exécutée avec le plus grand
succès : l'ennemi n'a fait , sur tous les points , qu'une trèsfaible
résistance , et s'est retiré dans Mantoue . Nous n'avons
perdu que quelques hommes ; l'ennemi a laissé quantité de
morts sur le champ de bataille , et nous lui avons fait plusieurs
prisonniers. Leg. Le général Vaubois a fait pousser une reconnaissance
jusqu aux postes ennemis , sur la droite de l'Adige
, en face du village de Laviso . Une légere fasillade s'est
engagée , et l'ennemi a eu quelques blessés.
Le 13. Un corps autrichien de 120 hommes d'infanterie
et de 30 chevaux , iuvesti dans Montecheragolo , par un
corps de gardes nationales de Reggio , s'est rendu prisonnier
de guerre , après la capitulation convenue entre le
commandant autrichien Gaurina , et le cit. Laroche , commaudant
ladite garde nationale .
Le 14. Le nomme Rey , sous - lieutenant dans la 5. demibrigade
, s'est permis de dépouiller un officier autrichien
qui avait été fait prisonnier de guerre à la derniere affaire de
Governolo . Ses camarades , indignés de cette conduite déshomorante
, s'étant assembles chez le chef de brigade , ont are
( 336 )
1
rêté unanimement de le dénoncer au général en chef , et
de demander sa destitution . Le général en chef ordonne ,
en conséquence , que le cit. Rey serà provisoirement destitué
de ses fonctions ; que le présent ordre sera lu en sa
présence , à la tête de la compagnie , et qu'il sera aussi,
tôt remplacé dans son service .
Applaudissant à la délicatesse des braves , officiers de la
5. demi-brigade , le général en chef ordonne que la présente
décision sera mise à l'ordre de l'armée , et que la
délibération desdits officiers sera envoyée au ministre de la
guerre , en le priant de la faire insérer dans les papiers
publics , afin que la France et l'Europe entiere connaissent
les principes qui animent les officiers républicains .
Le 15. L'ennemi est sorti de Mantoue , au nombre de
300 hommes , pour fourrager dans l'isle de T ; mais deux
pieces de canon , que le général Dallemagne a fait braquer
sur eux , les ont bientôt mis en fuite .
Le 16. A six heures du matin , l'ennemi a fait une sortie
de Mantoue , sur les ports occupés par la division du général
Sahuguet. Son but était de se procurer des fourrages et du
bois. Quatre mille hommes sont sortis par la porte de secours ,
et environ six cents hommes sont venus débarquer sur les
derrieres de nos positions . L'ennemi a d'abord repoussé
nos avant-postes et s'est porté assez près de Marmirolo ; mais
le général Sahuguet ayant réuni une grande partie de sa division
, l'a forcé de rétrograder et de rentrer précipitamment
dans la place de Mantoue ; les cavaliers autrichiens ont été
poussés si vigoureusement , que la plupart ont jetté les trousses
de foin qu'ils emportaient en croupe . Un détachement d'infanterie
ennemie , d'environ cent vingt hommes , a été coupé
pendant l'action par la 11. demi - brigade , et s'est rendu
prisonnier de guerre ; un autre détachement de vingt- cinq
hommes , acculé sur le marais , a été aussi forcé de se rendre .
Dans cette affaire , qui a duré 9 heures , les troupes françaises ont
par- tout substitué la valeur au nombre ; nous n'avons perdu que
très -peu de monde . La perte de l'ennemi a été plus considerable
, et sa sortie infructeuse , n'ayant pu rentrer ni foin , ni bois
dans la place. Le 18. Il s'est fait aujourd'hui dans la place
de Mantoue une explosion très -forte d'après les rapports
qu'on a reçus dans les divisions , il paraît que c'est un magasin
à poudre qui a sauté . La commotion a été si vive , qu'elle a ouvert
plusieurs croisées du château de Borgoforte , éloigné de
sept milles de Mantoué . Le 19. L'ennemi s'est présenté aujourd'hui
à midi , entre Prada et Saint-Antoine : il a été repoussé
après une légere fusillade .
-4x4
-
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N ”. 6 .
Jer.123
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Dimanche 20 novembre 1796 , vieux style . )
SCIENCES . MÉDECINE ÉTRANGERE.
An essay ou the malignant pestilential fever , etc. - Essai
sur la fievre maligne pestilentielle qui a regné dans l'isle
de Boulam, sur la côte de Guinée, en 1793 et 1794 ( v. st .) ;
par CHISHOLM , médecin et chirurgien de sa majesté pour
les colonies , Londres , 1795.
QUOIQUE UOIQUE notre journal ne puisse donner que peu
de place aux ouvrages ou aux découvertes qui concernent
l'art de guérir , lequel par l'étendue et la
variété des objets qu'il embrasse , exige lui seul un
journal tout entier , nous croyons cependant devoir
sortir des regles que nous nous sommes imposées à
cet égard , en faveur de l'écrit dont nous annonçons
ici le titre ; et voici nos motifs .
Dans le commencement de la révolution , lorsque
la chaleur des partis et les efforts d'une guerre générale
n'absorbaient pas encore toutes les pensées ,
les philanthropes se sont occupés assez long- tems des
moyens d'adoucir sans danger les lois pénales . La déportation
dont les Anglais avaient déja fait l'expérience
parut alors un des meilleurs moyens . Mais il y avait
des vices radicaux dans la méthode anglaise : de bons`
esprits essayerent de les corriger , ou plutôt de tracer
Tome XXV.
*
Y
( 338 )
un nouveau plan. Le comité des secours publics de
l'Assemblée constituante , à qui l'on doit plusieurs
autres bons travaux , en discuta quelques bâses ; et le
cit. Montlinot, connu par ses belles observations sur
la mendicité , et par l'établissement du dépôt de
Soissons , dont l'organisation et la surveillance lui
avaient été confiées , fit sur la déportation un ouvrage
fort étendu qui ne semblait pas devoir rester inutile
dans son porte-feuille .
C'eût été peu de chose que de se renfermer dans
le vague
d'un plan hypothétique : il fallait que l'exécution
s'en appliquât à des lieux déterminés. Montlinot
proposait la partie française de Madagascar :
mais il préférait , par plusieurs raisons , les deux isles
de Boulam et de Gorrée , situées sur la côte ouest de
l'Afrique. Il en faisait le noyau d'une colonie qui
devait s'étendre tous les jours , et où le travail aurait ,
selon lui , créé bientôt des moeurs , quoique les pre-,
miers colons dussent être le rebut de la France. Il
est possible que ces vues ne soient pas abandonnées
sans retour : il est même vraisemblable qu'on sentira
combien seraient avantageux et faciles des établissemens
coloniaux formés dans cette partie du
monde et maintenant sur-tout que la tranquillité intérieure
de la République peut exiger divers genres
de déportation , qui , dans le plan de Montlinot , devaient
s'exécuter à la fois sur différentes parties les plus
saines de l'isle de Boulam : nous croyons important de
connaître cette isle sous tous les points de vue , notam ,
ment sous les points de vue médicaux , également ap
plicables peut- être à celle de Gorrée et à la côte cor ,
respondante de la Terre - ferme . L'extrait suivant ,
( 339 )
que nous tirons du Journal des Sciences de Gottingue
( 1 ), a donc un double intérêt ; celui des progrès
de l'art s'y subordonne pour nous , aux espérances
qu'il est permis de conserver encore de quelqu'établissement
utile . On verra de plus que cet extrait
contient des détails intéressans sur une des plus
belles colonies d'Amérique ; et il en résulte encore
de nouvelles leçons touchant la police des vaisseaux
et les mesures de salubrité qu'il est du devoir dụ
gouvernement de ne pas abandonner à l'arbitraire
des chefs particuliers.
L'ouvrage de Chisholm paraît avoir été composé
long- tems après le discours préliminaire : l'auteur l'a
écrit à la Grenade , où il occupait une place de chirurgien
du gouvernement. Aussi son introduction
est- elle remplie de remarques précieuses sur cette
isle , sur la nature du sol , sur ses productions , ses
maladies et la marche qu'y suivent les saisons.
Le sol de la Grenade est coupé de montagnes et.
de côteaux . De- là cette variété de température qu'on
rencontre à chaque pas , et qui distingue les lieux les
plus voisins ; de - là ces inflammations topiques , principalement
celles du foie qui s'y montrent presque
continuellement ; de -là l'utilité des gilets de flanelle ,
lesquels du reste sont peut- être le meilleur moyen de
santé dans tous les pays chauds . L'air de l'isle est humide
toute l'année . De toutes les caraïbes , la Grenade
est, à cause de sa situation plus au sud , la moins expo--
sée à ces orages terribles qui ravagent les isles situées
au nord. Elle est en quelque sorte composée de deux
( 1 ) Anzeigen von Gelchrten Sachen , etc.
Y 2
( 340 )
montagnes élevées qui vont se terminer en pointe
et dont les ondulations l'embellissent des paysages
les plus romantiques : on peut la croire produite par
le feu .
Une espece de terre à pipes , dont les Negres mangent
trop souvent à leurs repas , est la cause des violens
maux d'estomac auxquels ils sont sujets .
•
Outre les ananas , les patates , les cassaves et plusieurs
légumes entierement inconnus en Europe , on
y trouve plus de soixante espèces de fruits d'une
odeur et d'un goût excellent . La bignonia capriolata
passe pour un spécifique contre la dyssenterie . Les
sauvages indigenes possédaient un remede contre la
lepre ; et le suc du trompettier ( 1 ) , employé en vapeur,
guérisssait chez eux les yaws ou tumeurs du pian .
Cette isle heureuse ne manque point d'animaux
bons à manger : il y en a de différentes especes ; de
sorte que l'homme y trouvé une subsistance assurée ..
L'air en est d'ailleurs très-sain , malgré les changemens
continuels de température . Une chose digne
de remarque , c'est que les Français et les Créoles sont
exempts de ces dangereuses inflammations partielles,
dont les Anglais et les Negres sont si souvent attaqués.
Le dragoneau ( vena medinensis ) y peut être'
compté parmi les maladies épidémiques : les embrions
de cette espece de ver paraissent exister déja
tout formés dans certaines sources ; l'auteur assure
même qu'on les y découvre à l'oeil nud .
( 1) L'arbre à trompettes , ou à fleurs en trompettes , est une
espece de datura à grande tige.
r
( 341 )
Le trismus ( 1) des petits enfans nouveaux - nés est
également épidémique , et toujours mortel : il n'a lieu
que dans les cantons humides et marécageux ; et
passé le neuvieme jour , il ne se montre plus. On
en garantit les enfans , et même les petits des animaux
qui ne sont pas à l'abri de ses attaques , en couvrant
et comprimant les restes du cordon ombilical
avec de la charpie impregnée d'esprit de térébenthine
.
Le docteur Steward suppose que le trismus vient
de la rouille des ciseaux avec lesquels on coupe le
cordon ombilical ( 2) .
Il y a dans l'isle de la Grenade , plusieurs sources
d'eaux minérales chaudes et froides on y remarque
entre autres celle de Beaugency , qui doit être regardée
comme entierement analogue à celle de Selter .
Pendant les tems secs de l'année , les vents qui
regnent le plus constamment sont ceux de nord ,
dont le mauvais effet est d'arrêter la végétation .
Pendant les tems pluvieux , les vents de sud , d'est
et d'ouest prennent alternativement le dessus . Les
deux mois de mars et de septembre sont extrêmement
orageux.
Dans l'espace de trois ans , Chisholm a vu cinq
tremblemens de terre à la Grenade ; les sept années
suivantes ont été tranquilles .
Le baromètre éprouve peu de variations dans ce
climat. L'auteur rend compte de ses observations
( 1 ) C'est un spasme tonique des mâchoires .
(2 ) Cette opinion n'a pas le moindre fondement on peut
même dire qu'elle est entierement ridicule .
Y 3
( 342 )
météorologiques , depuis 1784 jusqu'à 1793 il les
appuie d'un tableau qui présente l'état du baromêtre ,
et la marche des vents durant tout cet intervalle .
La durée des vents de nord , dans un espace de
trois ans , est à celle des vents de sud , comme un
est à deux ; à celle des vents d'ouest , comme un est
à sept. Le thermomêtre donne pour terme moyen à
midi , quatre- vingt- quatre degrés , suivant la graduation
de Fahrenheit.
Le vaisseau le Hankey fit voile d'Angleterre vers
l'isle de Boulam , au mois d'avril 1792. Il était chargé
d'hommes qui se transportaient dans cette colonie ,
poussés par des vues de fortune , et par le desir de
faire le commerce des esclaves , bien plus que par
le besoin. Comme l'eau de Boulam est extrêmement
bourbeuse et mal- saine , et que les negres , naturels
du pays , sont très - sauvages et féroces , l'équipage
fut obligé de rester à bord pendant les neuf mois
entiers qu'il y passa , La saison pluvieuse et chaude
étant survenue alors , pour se garantir des pluies ,
on couvrit le vaisseau d'une espece de toît , et l'on
éleva ses rebords ; de maniere que la propreté devint
bien difficile à conserver parmi 200 hommes
immobiles . Cette circonstance , jointe au chagrin də
beaucoup d'espérances et de projets déçus , peut
être regardée comme la cause particuliere de la
fievre maligne qui ravagea l'équipage ; car l'insalubrité
naturelle de l'isle dans cette saison , ne paraît
guere capable de produire seule ces terribles effets.
En février 1793 , le vaisseau vint dans l'état le plus
déplorable , relâcher au hâvre Saint- George (1 ) ; il
( 1 ) Dans l'isle de la Grenade.
1
( 343 )
}
y porta la peste avec lui ( 1) . Quatre personnes s'è-
´tant rendues à bord , aussi - tôt après son arrivée , et
'y ayant passé la nuit , furent atteintes de la contagion
; elles moururent trois jours après . Les équipages
des autres vaisseaux qui se trouvaient dans le havre ,
ne furent pas plus épargnés que celui du Hankey :
de 500 matelots , il en mourut 200 en trois mois .
En avril , la peste fut portée à terre avec du linge
sale .
Le camphre et le vinaigre aromatisé n'eurent pas
le moindre succès , comme moyens préservatifs . Les
nouveaux arrivés d'Europe étaient les plus exposés
´au danger de l'infection ; c'est parmi eux qu'elle fit
le plus de ravage . Le nombre moyen des morts fut
d'un sur cinq : les blancs malades furent , à ceux qui
resterent intacts , comme un à un et demi .
Chisholm décrit , avec beaucoup d'exactitude , la
marche que suivit la contagion , les progrès qu'elle
fit peu à peu. De la Grenade , la maladie passa à
la Jamaïque ; de la Jamaïque , à St. Domingue ; de
là à Philadelphie ( ) . Il paraît que les miasmes s'at-
(1 ) On n'avait point encore observé la vraie peste dans les
Indes occidentales . On peut même douter que la maladie
décrite par Chisholm, doive porter ce nom. Cependant toutes
les fievres contagieuses , avec charbons et bubons , ont tant
de caracteres communs , qu'il paraît difficile de les distinguer..
(2 ) Cette maladie regne encore dans quelques isles et dans
le continent de l'Amérique . La facilité avec laquelle elle
s'est propagée et les ravages qu'elle cause , méritent sans
doute l'attention des gouvernemens européens .
Y 4
( 344 )
tachaient sur-tout aux jacquettes de laine des matelots
. Ceux d'entre eux qui étant jeunes , forts , et
non encore habitués au climat , buvaient beaucoup
de rhum nouveau , furent attaqués les premiers ; ils
coururent aussi les plus grands risques .
La maladie dura jusqu'au mois d'août : elle cessa
pour lors entierement. Sa marche était à- peu- prés la
suivante . Le malade éprouvait tout-à- coup des vertiges
; son visage se décomposait il lui semblait
que tout tournait autour de lui ; il tombait sans
connaissance . Pendant cet accès , qui durait un peu
plus d'une demi - heure on voyait paraître une
sueur extraordinaire . A la suite venaient une grande
chaleur , avec mal de tête , serrement de coeur , inflammation
, roulement farouche des yeux , physionomie
égarée , angoisses , vomissement et douleurs
continuelles dans les reins et dans le gras des jambes.
Excepté la vitesse et la dureté du pouls , qui ne
paraissaient pas changées , l'accès affectait tous les
organes et toutes les fonctions ; il durait depuis douze
jusqu'à 36 heures , pendant lesquelles il y avait un
profond sommeil ou du moins un obscurcissement
singulier de toutes les fonctions . Bientôt le malade
revenait à lui , mais pour peu de tems : il se flattait
d'une prompte guérison ; quand un nouvel accès ,
accompagné de convulsions , venait le saisir encore
tout-à-coup ; et s'il échappait une seconde fois , rien
ne pouvait le sauver du troisieme accès , du moins
lorsque la maladie était décidément mortelle .
Dans les cadavres , on trouvait le cerveau rempli
d'une lymphe sanglante , et la pupille de l'oeil était
extrêmement dilatée . Il ne s'en sauva pas un seul de
( 345 )
ceux qui étaient couverts de taches bleues ou rouges.
La douleur du gras des jambes ressemblait en
tout à une crampe.
Le pouls n'éprouvait aucune intermission , pas
même aux approches de la mort. La langue avait
l'apparence d'un morceau de chair fumée . Les
exanthemes étaient un signe mortel . On observait
aux levres , et notamment à la supérieure , tantôt
des boutons fiévreux du genre le plus ordinaire ,
tantôt des taches noires : les dernieres annonçaient
toujours la mort. Dans la suite , il survenait des
hémorragies du nez , de la bouche ou du fondement
, des rétractions du cordon spermatique et
des testicules , des ulcérations gangreneuses du scrotum
, des ardeurs ou des suppressions d'urine , des
douleurs au pubis , des urines vertes , sanglantes ,
noires et fétides , des selles d'une fétidité plus insupportable
encore : tels étaient les derniers phénomenes
de la maladie .
:
La constipation était constante et commune à tous
les malades elle dépendait de la faiblesse du rectum ;
et ce qui s'échappait enfin avait un aspect noirâtre ,
comme du café trop brûlé .
Un des plus mauvais signes était la cessation de
la soif. Rarement la peau devenait-elle jaune . La
plupart des autres maladies dégénéraient dans cellelà
; du moins elles s'y mêlaient souvent , et compliquaient
ses symptômes : telles étaient la dyssenterie ,
le catarrhe , etc . Cependant la contagion paraissait avoir
un caractere spécifique toujours le même . Il développait
toujours ses effets dans l'espace de quatre jours ,
mais quelquefois aussi dans celui de quatre heures .
( 346 )
Au moment même de l'infection , les malades
éprouvaient du dégoût et un léger frémissement.
Si l'on se tenait assez éloigné d'eux , pour ne point
sentir leur haleine fétide , ou leur transpiration , l'on
ne contractait pas la maladie ( 1 ) . L'attouchement
immédiat produisait l'infection : elle pouvait avoir
lieu par les émanations des vêtemens à cinq ou six
pieds de distance .
La crainte d'en être atteint lui-même empêcha
Chisholm d'ouvrir plus de cinq cadavres . Dans tous ,
il trouva les intestins enflammés et grangreneux ,
particulierement le duodenum. Le foie était retiré
sur lui- même , desséché , et couleur de cendres ; la
bile de la vesicule noire et filanté ; les poumons
extrêmement enflammés ; la vessie urinaire très - distendue
, et ses tuniques épaissies . Un seul cerveau
fournit plus de deux livres de sang , dont il était
inondé . Dans le ventricule latéral gauche , ainsi que
b.
(1) Ceci estparfaitement 1d'accord avec les récits des auteurs
qui ont vu des maladies pestilentielles . Dans la peste d'Alep ,
les monasteres qui étaient bien clos , resterent intacts , quoique
situés au milieu de la ville . Dans celle de Valachie , la propreté
des personnes , des hardes et des maisons , jointe à la
précaution de ne pas trop s'approcher les uns des autres, suffisait
pour garantir de la contagion .
Samoëlowicz assure qu'à Moscow la peste ne se propageait
point sans le contact immédiat . Ainsi , dans une maladie contagieuse
il faut bien se garder de fuir , ce qui a de grands
inconvéniens . On est aussi en sûreté à dix pas qu'à dix liques
des malades .
( 347 )
42
dans le quatrieme , il y avait beaucoup d'eau. M. White
qui fit aussi l'ouverture de quelques cadavres , trouva
les mêmes choses.
La terminaison de la maladie ou la mort n'avait
pas de jour fixe : mais les changemens dans l'état
de la maladie étaient assez réguliers. Si le malade
était plus mal le deux , il mourait le trois . Passé le
quatorze , il ne mourait plus personne. L'auteur
n'a vu de charbons chez aucun malade frappé
mortellement mais il en a rencontré chez bon
nombre de ceux qui sont revenus à la vie . Il pense
donc qu'ici ce phénomene était une véritable crise.
Les parotides et les bubons des aines ou des
aisselles se montrerent dans quelques - uns des cas
les plus mortels . Il en conclut que la maladie était
pestilentielle .
}
Voici le traitement qu'il employa. S'il y avait
des impuretés dans les premieres voyes , il donnait
le sel de glaubert avec le tartre stibié ou l'ipecacuanha
, il y joignait la potion de Riviere avec ou
sans l'esprit de nitre dulcifié ; ensuite une poudre
composée de nitre, de camphre et d'antimoine , dont
quelques gouttes de laudanum liquide secondaient
l'opération. Dans les cas les plus graves , il donnait
le calomelas ou mercure doux. Suivant son opinion ,
le mercure est le véritable spécifique dans les inflam
mations du foie et ce sont les altérations de cè
viscere qui l'avaient frappé principalement dans les
cadavres. Il fit prendre à un malade , quatre cent
grains de calomelas avant que le remede portât sur
les glandes salivaires . Sa maniere de l'employer était
( 348 )
d'en mêler cinq grains avec deux grains d'antimoine
en poudre , pour une pilule ( 1 ) .
Notre auteur se sauva lui-même, ainsi que M. White,
par ce moyen.
Les vessicatoires ne lui parurent avoir été utiles
que dans deux cas . Le quinquina était évidemment
nuisible les malades ne le prenaient qu'avec la
plus grande répugnance ; leur nature semblait en avoir
horreur , non-seulement parce que son goût les révoltait
singulierement , mais aussi parce que son effet sur
l'estomac était de causer aussi-tôt de cruelles crampes.
L'opium et l'eau-de vie ne réussissaient pas . L'éther
vitriolique parut seul produire de grands effets curatifs
: il mettait l'estomac en état de supporter le quinquina.
L'auteur opéra plusieurs belles cures , sans
autre moyen que l'éther : il en donnait toutes les
trois heures , une cuillerée à café , avec de l'eau : les
malades le trouvaient fort agréable . Il employait
encore , avec quelque succès , les lavemens de quinquina
délayé dans le vin de Porto .
17
Le traitement de Guthries , ou , comme Chisholm
l'appelle , le traitement russe de la peste ne produisit
rien de particulier , non plus que l'écorce de l'Angustura.
Celle - ci parut être utile par l'air fixe et le
sel lixiviel fugitif qu'elle contient. Mais rien ne contribuait
si puissamment à la guérison , que l'air frais
et l'extrême propreté . En conséquence , Chisholm
employait sans cesse le ventilateur : il faisait évaporer
sans cesse du vinaigre dans les appartemens
(1 ) Gilchrist a déja prouvé , ou voulu prouver que le mercure
était un antiphlogistique .
"
( 349 )
1
des malades ; il y faisait brûler de la poudre à tirer ,
et prescrivait les précautions les plus attentives pour
écarter les moindres ordures .
Quand les malades commençaient à reprendre des
forces , ils trouvaient la bierre très -bonne ; et son
usage , aidé d'un exercice modéré , contribuait beaucoup
à leur rétablissement.
L'auteur propose , en outre , un grand nombre de
moyens pour diverses maladies analogues , auxquelles
expose le climat et le genre de vie des Indes occidentales
. Ses vues sont fondées sur l'observation de
quinze cas particuliers , qu'il raconte avec toutes
leurs circonstances . Plus convaincu par des expériences
nouvelles , et fortifié de celles des docteurs
Clark , Rush et Wade , en faveur du calomélas , il
le recommande avec chaleur dans un post - scriptum
fort étendu , comme le remede par excellence ,
remede infaillible , dans cette maladie véritablement
pestilentielle .
le
Il y aurait beaucoup d'observations à faire sur cet
exposé . Mais nous sommes déja peut - être beaucoup
trop sortis du caractere de notre journal . Nous nous
contenterons de remarquer qu'on ne peut adopter indistinctement
les vues théoriques de l'auteur , soit sur
la pathologie de cette fievre contagieuse , soit sur
l'action des remedes employés dans son traitement ,
quoique l'ouvrage tout entier annonce cependant
un observateur.
On y trouve , au reste , une nouvelle preuve de la
nécessité de surveiller , avec le plus grand soin , la
propreté des vaisseaux et des équipages , sur - tout
dans les climats chauds , et par les tems humides .
( 350 )
POLITIQUE RAISONNÉE.
Réflexions sur un ouvrage intitulé : Vues générales sur
l'Italie , Malte , etc. , etc .; dans leurs rapports politiques
avec la République Française ; et sur les limites de
la France à la rive droite du Rhin. In-8° . de 122 pages.
Paris , vendémiaire an V.
AUTREFOIS
UTREFOIS on composait de gros livres pour établir
un petit nombre de vérités , ou même pour éclaircir
une seule question souvent fort simple. Il semblait
que deux siecles de pleine jouissance des avantages
inestimables de l'imprimerie , n'avaient pas
suffi pour leur faire perdre le charme de la nou.
veauté , et que l'on voulait épuiser le plaisir de pu--
blier jusqu'à sa moindre pensée . De tels ouvrages
étaient très - susceptibles d'extraits . Aujourd'hui
c'est tout le contraire . On renferme dans un pamphlet
tous les principes fondamentaux d'une science
souvent très-étendue ; ou on y entasse , pour ainsi
dire , les élémens de beaucoup de questions trèscompliquées
. De pareilles brochures auraient plus
besoin de développemens que d'extraits . L'estimable
ouvrage que j'annonce ici , en est un grand exemple.
Sans parler du mémoire qui regarde le perfectionnement
des arts , et qui dans une feuille d'impression
contient un grand nombre de vues intéressantes
l'auteur a exposé , dans moins de cent pages , le résultat
des rapports de la République Française avec tous
les états d'Allemagne et d'Italie , c'est-à-dire que d'un
( 351 )
trait de plume , il a tracé le plan de conduite que la
France doit tenir avec toutes les puissances du continent
, et posé les bâses de toutes les négociations
qu'elle doit entreprendre et suivre pour rendre la
paix à l'univers . Certes , on ne peut faire plus de
choses en moins de tems , et pour bien connaître
les pensées de l'auteur , il faut le lire ; et on ne
peut mieux faire , vu l'importance du sujet et la maniere
dont il est traité . Je renverrai donc le lecteur
à l'ouvrage lui - même , et j'entreprendrai moins ici
de faire connaître les idées qu'il renferme que d'exposer
les réflexions qu'il m'a suggérées .
La France est engagée depuis près de cinq ans dans
une guerre épouvantable , dont le premier et l'unique
but a été d'empêcher qu'il ne s'établît dans son sein.
un gouvernement uniquement fondé sur la nature de
l'homme , ses facultés et ses besoins , sans égard pour
toutes les institutions qui ne s'appuyaient que sur
l'habitude , et ne pouvaient soutenir l'examen de la
raison.
Pour colorer cette injuste attaque , on a mis en
avant l'intérêt qu'inspirait le ci - devant roi de France .
Mais les alliés lui ont plus nui que servi . Ils ont
prouvé en vingt occasions qu'ils s'embarrassaient trèspeu
de sa personne ; et d'ailleurs , on sait bien que
les souverains ne doivent jamais en politique suivre
l'impulsion du sentiment , et qu'ils en sont rarement
tentés .
On a parlé des droits des princes allemands possessionnés
en Alsace . Mais , 19. les grandes puissances
ne se souciaient gueres plus d'eux que de Louis XVI
2º. Il n'y avait pas même apparence à ce motif,
( 352 )
puisque la France consentait à les dédommager , et
était même convenue déja avec quelques - uns d'eux
des sommes qu'ils pouvaient prétendre . Soutenir
qu'ils devaient conserver leurs droits féodaux en nature
était une vraie chicane : et la prétention de refuser
à une nation libre de faire chez elle tels réglemens
intérieurs qui lui conviennent , ne pouvait venir
que du desir que j'ai exposé , d'empêcher qu'il
s'établit nulle part une législation purement fondée
sur la raison .
Enfin , on a fait semblant de redouter l'esprit d'envahissement
qui pouvait s'emparer des Français devenus
libres et énergiques . Mais ils venaient de déclarer
solemnellement qu'ils renonçaient à tout projet
de conquête et à toute guerre entreprise dans cette
vue ; et ils avaient fait cette proclamation avec une
joie , une ardeur et une unanimité qui prouvaient
bien qu'elle était profondément liée à l'esprit même
de leur révolution . D'ailleurs , ils étaient malheureux ,
obérés , désunis sur beaucoup de points , et ils s'étaient
donné un gouvernement que l'on voyait clairement
être très- peu propre à l'offensive . Et cela a
été bien prouvé , puisque même , pour se défendre ,
il a fallu le renverser . Ces trois raisons n'étaient donc
que de vains prétextes .
Je ne nie pas que plusieurs des coalisés n'aient eu
quelques vrais motifs d'ambition particuliere et cachée
. Les uns espéraient dans le trouble aggrandir
leur commerce aux dépens du nôtre ; les autres , nous
arracher quelques provinces , ou s'emparer d'autres
pays à leur convenance plus facilement qu'ils n'auraient
pu le faire si toutes les puissances n'avaient
pas
( 553 )
pas été occupées ailleurs . D'autres peut-être avaient
pour but , en ménageant leurs moyens et laissant à
leurs voisins le fardeau de l'entreprise , de parvenir
à l'affaiblissement d'une puissance rivale . Voilà sans
doute de vrais motifs , mais partiels et secondaires .
L'objet premier , et commun à tous les coalisés , a été ,
je le répete , d'empêcher une grande nation d'avoir
un gouvernement vraiment sensé , et de montrer aux
autres peuples le spectacle imposant et attrayant du
bonheur fondé sur la raison . C'était effectivement
l'intérêt capital de tous les gouvernemens de l'Europe
, dont aucun ne peut soutenir un tel parallele .
Il fallait nous rendre malheureux à tout prix et par
tous moyens , pour pouvoir dire cette phrase triviale :
On n'est pas mieux là qu'ailleurs . Voilà ce qui a formé
cette terrible ligue . Voilà pourquoi la France s'est
trouvée seule contre le reste de l'univers , ce qui n'était
jamais arrivé . C'était réellement une croisade
universelle des préjugés ' contre la raison , pour l'étouffer
dans son berceau .
Si j'ai bien montré le but de l'entreprise , nos
armées ont bien mieux fait . Elles l'ont rendu impossible
à remplir. Personne ne peut plus espérer aujour
d'hui de détruire la République Française de vive
force. Il faut que tous les souverains se résolvent à
voir subsister à côté d'eux ce modele incommode
d'un meilleur ordre de choses . Aussi tous y sont- ils
maintenant résignés . Ce n'est plus même une question
de savoir s'ils reconnaissent ou non le gouvernement
que nous nous sommes donnés ; et la guerre
qu'ils nous font est désormais sans objet , ou du moins
n'en a plus d'autre que de nous harasser au point de
z
Tome XXV.
( 354 )
nous faire accepter une paix trompeuse qui nous
laisse dans un état précaire et incertain , dans lequel
nous ne puissions jouir d'aucun des biens d'une véritable
tranquillité , et qui leur ménage les moyens de
reprendre , à la premiere occasion , le projet qui vient
d'échouer . Les choses étant ainsi , voyons quelle doit
être la conduite de la République Française .
1
Elle a sans doute grand besoin de la paix , mais
d'une paix solide et durable , et non pas d'une espece
de suspension d'armes , qui , après quelques instans
de relâche , l'expose à se retrouver dans la même détresse
où elle était il y a cinq ans , n'ayant plus pour
s'en tirer , ni les prodigieuses richesses publiques
qu'elle a consommées , ni cette fievre révolutionnaire
qui au milieu de ses excès lui a fait faire de si grands
efforts , et possédant au contraire une constitution
d'autant meilleure qu'elle est plus propre à produire
le bonheur intérieur qu'à conduire de grandes entreprises
guerrieres . La France doit donc penser que ,
puisque cette grande querelle a été entamée , elle
ne doit poser les armes que quand elle l'aura vidée
complettement , et établi sa tranquillité sur des bâses
inébranlables .
Elle ne doit pas oublier non plus que tous les
gouvernemens fondés sur les préjugés sont par essence
ses ennemis éternels . Cela ne veut pas dire qu'elle
doit entreprendre de les renverser violemment . Elle
échouerait contre eux , comme ils ont échoué contre
elle . Mais elle doit songer à se rendre invulnérable
contre leurs atteintes . Il faut donc qu'elle se donne
tout le degré de puissance dont elle a besoin , et
qu'elle ne veut pas outrepasser . Il faut de plus , qu'elle
( 355 )
s'entoure d'une barriere d'états dont elle n'ait rien
à redouter. Il faut enfin qu'elle crée le plus d'intérêts
divers qu'il sera possible entre les grandes puissances
qui resteront derriere cette barriere , et qu'elle
ne souffre entre elles aucuns de ces liens collectifs
capables de les réunir de nouveau .
Pour avancer dans cette utile et glorieuse carriere ,
le premier pas était sans doute de refuser toute négociation
commune et générale , et de traiter séparément
avec tous ceux qui le voulaient sincerement ,
en n'acceptant toutefois aucunes conditions qui dérangeât
le plan général , et en ne refusant aucune
de celles qui n'y étaient pas essentiellement contraires
.
Ainsi , par exemple , il a été très-sage de signer
la paix avec le roi de Prusse , dès qu'il l'a voulu ,
sans rien exiger de lui , et de se contenter de lui
prouver qu'il agissait contre ses vrais intérêts , en
travaillant lui -même à la grandeur de la maison d'Autriche
, sa voisine , sa rivale et son ennemie natu-
Telle .
Il n'en était pas de même du stathouder, trop voisin
de nous , et enchaîné par des intérêts personnels contraires
aux nôtres ; ennemi nécessaire de la liberté ,
il n'y avait point de traité possible à faire avec lui ,
parce qu'il n'y en avait pas de solide. Il fallait le détrôner.
C'est ce qui était regardé comme une entreprise
impossible et inutile par nos frondeurs. C'est cependant
ce qui a été exécuté et ce qui était nécessaire.
Mais aussi ce despote renversé , nous ne devions
songer qu'à jouer dans son pays le rôle de libéradeurs
, et , sans rien exiger des Bataves , rendre pré-
Z 2
( 356 )
pondérant parmi eux le parti de la liberté , nous em
faire des alliés sûrs et une barriere solide . C'est aussi
ce que nous avons fait , et rien ne prouve mieux que
nous songeons à notre sûreté , et non pas à notre
aggrandissement. Ce traité vraiment capital est le
premier qui ne se soit pas borné à diminuer le nombre
de nos ennemis , et qui nous ait donné un allié essentiel
sur terre et sur mer . Il n'a été tant critiqué sans
doute par certaines gens , que parce qu'ils sentaient ,
au moins confusément , qu'il était le point d'appui
de tous les succès futurs du parti de la liberté .
Après cet éclatant succès , ce qui nous importait
le plus était de démontrer à l'Espagne qu'elle travaillait
à sa ruine , en s'unissant à l'Angleterre contre
nous , et de la pousser vivement pour joindre la force
de la crainte à celle de la conviction . Mais parvenus
à la faire trembler pour les murs même de Madrid , il a
été aussi habile que généreux de ne lui rien demander,
puisque de ce côté nous avons les limites que nous
prescrit la nature , et , en lui rendant nos conquêtes ,
de ne pas même exiger son secours contre notre ennemi
commun , et de nous contenter de sa neutralité.
Nous avons suivi avec elle la maxime de César ,
quiconque n'est pas contre moi est pour moi , comme nous
l'avions observée avec la Suisse , Gênes , Venise , le
Danemarck, la Suede , quelqu'équivoques que fussent
leurs dispositions à notre égard . Et depuis , nous en
avons usé de même avec tous les princes allemands
qui l'ont voulu . Cette modération est déja récompensée
par les secours effectifs que nous donne l'Espagne
, et à l'avenir elle le sera de même toutes les
fois que des intérêts particuliers feront pencher vers
( 357 )
nous les puissances neutres ; ce qui résultera plus souvent
qu'on ne pense de notre systême de politique ,
lequel est évidemment modéré et pacifique , quoi
qu'on en dise .
D'après les mêmes principes , il a encore été à
propos d'accorder la paix au grand -duc de Toscane ,
quoique les événemens subséquens nous portent à
nous en repentir , et quoiqu'il ne puisse être pour
nous qu'un ennemi couvert , puisque l'abaissement
de sa maison est indispensable à notre sûreté. Mais
il a eu l'habileté d'être des premiers à renoncer à
nous nuire . Il ne fallait pas multiplier les difficultés
et c'est à nous à prendre des mesures ultérieures pour
être aussi certains de son impuissance , que nous le
sommes de sa malveillance . Il ne faut pas perdre de
vue cet objet dans l'arrangement futur de l'Italie .
?
Nous avons les mêmes raisons de tenir la même
conduite avec les rois de Naples et de Portugal ,
pourvu que les ports de l'un et de l'autre soient fermés
aux Anglais comme ceux de la Toscane . C'est
enlever à la Grande - Bretagne de véritables sujets .
Aussi verrai-je avec plaisir qu'on leur accorde à ces
conditions le bienfait de la paix , mais sans perdre
de vue quelles sont et doivent être leurs dispositions
pour nous , c'est - à- dire pour la liberté et la raison.
C'est une grande entreprise pour les états , comme
pour les particuliers , de se déclarer pour la raison ,
et de travailler au bonheur des hommes . On est sûr
d'avoir contre soi tous ceux qui les gouvernent et
qui les trompent , et encore un grand nombre de
ceux qui sont gouvernés et trompés .
Quant au roi des Alpes , le sincere ami de la paix
Z 3
( 358 )
et de la liberté doit peut-être regretter que nous
l'ayons reçu à traiter , et que nous ne l'ayons pas
poussé à outrance comme le stathouder. Les posi
tions et les relations étaient absolument analogues.
D'un autre côté , les habitans de son pays n'étaient
pas comme les Bataves , habitués aux formes de la
liberté. Nos succès postérieurs n'avaient pas encore
eu lieu . Il ne fallait pas trop effrayer les esprits . Il
était utile de constater le résultat de nos premiers
avantages en Italie . Enfin , il y avait bien des raisons
qui ont pu déterminer notre gouvernement . Mais il
est certain que dans cette occasion , s'il a péché , ce
n'est pas par excès d'ambition , comme on veut toujours
l'y croire disposé . Quoi qu'il en soit, c'est chose
faite ; et en prenant ce parti , nos négociateurs ont
évité deux grandes fautes que bien des gens conseillaient
de faire. L'une aurait été , en laissant le
roi de Sardaigne sur le trône , de profiter de sa détresse
pour l'obliger à nous céder plus de pays qu'il
ne nous en fallait pour arriver à notre limite natu
relle , la cîme des Alpes . C'est -là ce qui aurait vraiment
porté le caractere de l'esprit d'envahissement ,
L'autre faute aurait été de dédommager le roi de
Sardaigne , aux dépens des états de l'empereur en
Italie , dans l'espérance de nous l'attacher. Cela ne
serait point arrivé , et nous l'aurions seulement rendu
plus fort . Maîtres de dicter les conditions , nous n'avons
exigé que les cessions qui nous étaient strictement
nécessaires , et la démolition des forts qui
menaçaient notre frontiere . C'est un ennemi vaincu
et subjugué à qui nous n'avons fait que le moindre
mal possible . Mais enfin nous lui en avons fait , et
( 359 )
dans toute autre occasion je conseillerai fortement de
détruire en entier toute puissance proche , voisinę
de nous , que nous serons obligés de forcer à de
grands sacrifices , C'est le seul moyen de faire que
sa haine soit impuissante . Ce salutaire conseil n'ayant
pas été suivi dans cette circonstance , c'est une considération
importante qui doit influer sur notre conduite
politique , avec le reste de l'Italie . Mais avant
de traiter ce point qui fait partie de l'établissement de
pos barrieres , et de passer ainsi de ce qui est fait à ce
qui reste à faire , arrêtons-nous un moment à quelques
réflexions nécessaires pour éclairer l'avenir.
Il existe en Europe trois très -singulieres puissances
que l'auteur des vues générales a très-bien caracté◄
risées . C'est l'ordre de Malte , les états du pape , et le
prétendu saint- empire romain .
La premiere est une collection de moines guerriers
, fondée sur tout ce que les préjugés nobiliaires
gothiques ont de plus stupide , et sur ce que le fanatisme
frénétique a de plus absurde ,
La seconde est le domaine d'un prêtre souverain
de fait chez lui , et souverain par l'opinion chez les
autres. Il a par- tout des armées nombreuses , actives ,
et qu'on ne peut attaquer de vive force , sans les
rendre plus redoutables . Il prescrit aux hommes ce
qu'ils doivent croire , ce qu'ils doivent aimer , ce
qu'ils doivent haïr : et il ne peut manquer de leur
prescrire de détester leur gouvernement dès qu'il
veut se soustraire à sa tyrannie . Il est donc l'ennemi
né de la paix intérieure de toutes les sociétés , de
l'autorité de tous les gouvernemens . Il l'est spécialement
dụ nôtre , qui est tout fondé sur la raison et
Z 4
( 360 )
la destruction de tous les genres d'illusions qui sont
son patrimoine . Il a fait tous nos maux en disant que
nos arrangemens intérieurs étaient des sacrileges , s'ils
n'étaient pas approuvés par lui , et en refusant de
les approuver, quoiqu'il soutînt qu'il en avait le droit,
et convînt qu'il en avait la possibilité . Nous devons
à ses instigations incendiaires l'horrible guerre de la
Vendée , et à sa cruelle résistance à toute conciliation
le funeste regne de la persécution . Puisse
tant de sang retomber sur sa tête ! et sur- tout être le
dernier versé dans des guerres de religion .
Quant au saint- empire romain , il est en partie le
produit de la superstition , en partie celui d'une
diplomatie barbare . C'est une république de princes ,
parmi lesquels il y en a beaucoup de prêtres , ce qui
répugne au bon sens . Ses prétentions sur l'Italie
sont vraiment ridicules , embarrassent toutes les affaires
de l'Europe , et sont toujours près de causer des
guerres . Son prétendu droit public n'est propre qu'à ·
faire reconnaître le véritable , qui est fondė sur la
nature des hommes et des sociétés . Il est le vrai
noyau de toute la féodalité européenne . Il est embarrassé
dans tant de traités , de mariages , de successions
auxquels il attribue le pouvoir de disposer
du sort des peuples , qu'on peut à chaque instant
en tirer un sujet de dissention. Enfin cet empire
prétendu romain et électif , devenu allemand et héréditaire
dans la maison d'Autriche , lui donne une
influence énorme en Europe , et lui fournit le moyen
de soulever contre nous , quand elle le veut , une
masse imposante de puissance.
Ces trois corps politiques répugnent à toute no-
1
1
( 361 )
tion raisonnable d'art social , et par cela seul , ils
sont nos ennemis nécessaires. D'ailleurs , ils ont
l'énorme inconvénient d'être trois centres communs
à presque toute l'Europe . Et nous , dans notre opposition
forcée avec l'esprit de tous les anciens gouvernemens
européens , nous devons sur-tout redouter
tout ce qui peut servir de point de réunion à une
coalition. Ainsi il faut absolument détruire au moins
les deux principaux , si nous ne voulons être toujours
tourmentés . Heureusement tous trois se sont
violemment déclarés contre nous . Plus heureusement
encore aucun traité , jusqu'à présent , ne nous en
rapproche. Il est donc indispensable de n'en consentir
aucun où leur existence soit supposée . Voyons
successivement comment nous devons nous conduire
à l'égard de chacun d'eux .
Je passerai rapidement sur ce qui regarde Malte ,
vu son peu d'importance . Nous avons fait le plus
essentiel , en traitant tous ses biens en France comme
les autres fondations religieuses , et en défendant à
tous nos concitoyens de prendre part à une association
dont l'esprit religieux , corsaire et nobiliaire
est en tout l'opposé des principes philosophiques ,
pacifiques et républicains . Nous aurions sans doute
bien fait d'ajouter , dans nos traités avec toutes les
puissances chez lesquelles cet ordre a des biens ,
qu'elles imiteront notre exemple , et ne souffriront
plus de commanderies chez elles . Mais cela n'a pas
été fait , et nous pouvons nous en fier au tems et à
l'avidité des gouvernemens . Peut- être même auraitce
été leur fournir trop tôt une ressource qu'ils desirent.
Au pis- aller , si nous étions trop mécontens
( 36% )
des chevaliers , une courte irruption suffirait pour
les chasser de leur isle , en raser les fortifications ,
et la remettre au roi de Naples , à qui elle doit rewenir
en cas de suppression de l'ordre , comme
Tobserve très- bien l'auteur des vues générales .
Quant au pape , c'est tout autre chose . Aussi -tôt
Mantoue pris et l'Italie totalement nétoyée des Autrichiens
, il n'y a pas à balancer. Il faut marcher
droit à Rome , l'en chasser , et déclarer hautement
que nous ne souffrirons jamais que l'être qui possede
une si énorme puissance que celle qu'il appelle
la puissance spirituelle , c'est - à - dire , qui a sur un
grand nombre d'hommes , une force d'opinion telle
qu'il peut les soulever contre toute autorité légitime ,
et les éloigner de tous sentimens sociaux ; que nous
ne souffrirons jamais , dis-je , qu'un étre si dangereux
ait nulle part les droits de la souveraineté , et joigne
à un pareil ascendant sur les esprits , les intérêts d'une
puissance temporelle . Dès ce moment , nous ôtons
une force incalculable à ceux qui se servent du fanatisme
pour nous troubler. N'y ayant plus de pape
souverain à Rome , il y en aura vraisemblablement
bientôt un dans chaque pays où il restera encore des
catholiques fervents ; et ils seront bien moins dangereux
, n'ayant pas un centre commun . Ou si ,
contre cette supposition , la religion papiste continue
à avoir un chef unique , sa morale s'améliorera bien
promptement. Car ce chef unique ne possédant plus
d'Etats , résidera nécessairement dans ceux de quelqu'autre
souverain . Or , dans cette position , il est
impossible qu'il lui conteste le droit de circonscrire
les évêchés , de nommer ou faire élire les ministres
1
( 363 )
des autels , etc. etc.; en un mot , de donner au culte
telle forme et tels effets civils qu'il jugera à propos ,
ou même de cesser de le payer sur les revenus de
l'Etat. Le pape alors sera vraiment un chef spirituel ,
et rien de plus . Tout ce qu'il pourra faire sera de
réclamer, pour ses fideles , le droit sacré de la liberté
des consciences et des opinions , qu'il proscrivait
jadis avec tant de fureur , et qu'il désapprouve encore
aujourd'hui si hautement , témoin son dernier
bref. Alors il sera simplement le chef d'une secte
philosophique , et bientôt nous verrons si les autres
philosophes auront bon marché de sa doctrine . En
attendant , il sera obligé de se conformer à la saine
morale sociale , dont ni lui ni ses prédécesseurs ne
se seraient jamais écartés , si des empereurs stupides
ne les avaient pas laissé devenir indépendans . Que
de siecles de désolation cette seule faute a coûté à
l'humanité ! Il est digne de la République Française
de la réparer ; et ce doit être son premier soin en ce
moment. Mais que fera - t - elle des Etats de ce prêtre
détrôné? C'est ici le lieu de traiter du sort de l'Italie .
Loin de nous l'idée de nous approprier les dépouilles
des vaincus , et de succomber à la tentation
d'un aggrandissement inutile . Ce qu'il nous faut est
de détruire la papauté et l'empire romain en Italie ,
d'en interdire à jamais l'entrée aux Autrichiens , et
d'y établir un corps politique qui ait ces mêmes intérêts
qui l'unissent à nous , et qui soit assez fort
pour nous aider efficacement à repousser les tentatives
de la maison d'Autriche , et les effets de la
malveillance des rois de Naples et de Turin , et du
grand- duc de Toscane , si elle se déclarait . Pourvu
( 364 )
que nous gardions les gorges du Tirol jusqu'à la
paix , nous avons tout ce qu'il faut pour atteindre
ce but. Nous possédons Milan ; Mantoue va tomber.
Je suppose le pape chassé de ses Etats. Nous avions
malheureusement fait la paix avec le duc de Modene ;
mais ses infractions au traité nous dégagent ; ses
Etats sont dans nos mains . Unissons tous ces pays
par un lien commun . Formons - en une puissance sous
la forme qui leur conviendra le mieux . Peu nous importe
la constitution et les lois qu'ils se donneront ,
pourvu qu'ils s'organisent et se mettent promptement
en état de nous aider à les défendre . L'association
fédérative sera sans doute jugée la plus propre à
produire cet effet , chaque Etat particulier pouvant ,
par ce moyen, changer le moins possible ses anciennes
habitudes. Il serait heureux de pouvoir joindre à
cette ligue Parme et Plaisance , si les traités conclus
ne nous arrêtaient . Mais cela n'est pas nécessaire ,
et cette république , telle qu'elle est ici projettée ,
est une masse assez imposante pour que nous puissions
compter sur elle. Un tel projet ne plaira pas
à ceux qui n'aiment pas les solutions définitives . On
ne manquera pas de m'objecter qu'il tendrait à
éloigner la paix , et que ces peuples n'y sont pas
disposés. Mais si j'ai prouvé , comme je le crois ,
que l'exécution de ce plan est nécessaire à notre
sécurité de ce côté , il s'ensuit nécessairement que
la paix réelle , c'est -à - dire la paix solide et stable ,
ne peut exister que quand ce que je propose sera
réalisé . A l'égard de la disposition de ces peuples ,
il est bien certain qu'aucuns d'eux ne sont attachés
à leurs souverains actuels. Il ne saurait donc être
( 365 )
bien difficile de les y faire renoncer. C'est tout ce
que nous devons leur demander , et du reste , les
laisser absolument libres dans la maniere de s'arranger
entre eux. S'ils nous redoutent , il faut écarter
les défiances ; et certes , il n'y a pas de moyen plus
efficace que de les conjurer de se donner une force
qui puisse nous résister à nous -mêmes dans l'occasion.
Enfin , plus il s'y rencontrera de difficultés , plus il
faut se håter et s'efforcer de les lever , puisqu'il n'y
aura évidemment de paix solide qu'à ce moment. Car,
quand le pape la signerait aujourd'hui en restant
maîtres de leurs états , dès que nous n'aurions aucune
garantie de l'exécution de leurs engagemens , il est
clair que nous ne tiendrions rien .
A l'égard de l'empire romain germanique , je répete
que nous ne devons point le reconnaître . Nous avons
pour ennemis une foule de princes . Mais il faut que
ce soit aux risques , périls et fortune de chacun d'eux
séparement. Cela ne peut que les rendre plus circonspects
, plus désunis ; et d'ailleurs c'est indispensablement
nécessaire , puisqu'il y en a avec lesquels
nous sommes contraints de n'entrer dans aucune
composition . Nous avons posé en principe que la
France , eu égard aux dispositions de tous les anciens
gouvernemens pour celui qu'elle s'est donné ,
est obligée de se procurer tout le degré de puissance
qui lui est nécessaire , et qu'elle ne veut pas outrepasser.
Je n'ai pas besoin de dire qu'après avoir
conservé pour limites les cîmes des Pyrénées , après
avoir reculé ses frontieres jusqu'aux sommets des
Alpes , je pense qu'elle doit encore les étendre jusqu'aux
bords du Rhin depuis Landau jusqu'à la Hɔl(
`366 )
dande , et ne jamais se départir de ce point , sans
quoi elle ne fera encore qu'une paix illusoire et funeste.
J'entends ici une foule d'objections . On conteste
tout à ce projet , utilité , justice , sagesse , possibilité
. Et moi j'y vois le salut de la patrie , et je ne
le vois que là. J'en déduirai les raisons au numéro
prochain.
LÉGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte.
Les peuples du Nord , qui ont tant influé sur les
langues de l'Europe en l'envahissant , n'avaient point
d'amans, ni peut- être d'amis, mais des compagnons de
brigandages , qu'ils appellaient leudes , fideles . Les
chefs , qui méditaient quelque dévastation , ne leur
demandaient que de l'exactitude à les suivre . Après
la conquête de l'empire romain , il n'y eut que des
maîtres orgueilleux et des esclaves opprimés . C'est
aux érudits à nous dire si les langues de ces barbares
avaient un nom qui exprimât le sentiment de
l'amitié . Si elles en avaient un , il semble qu'on n'en
faisait pas un grand usage . La chevalerie , espece
de confrerie grotesque , mélange bizarre et niais de
bigoterie , d'amour et d'humeur guerriere , n'adoucit
ni le caractere , ni le langage des initiés ; les chevaliers
n'avaient point d'amis , mais des varlets . Leur
institution ne servit qu'à consacrer davantage , et à
rendre plus marquée la distinction des rangs qu'a(
367 )
vait établi la force ; et lorsque cette institution eut
fait place à d'autres moeurs , son nom et ses titres
lui survécurent ; ils servent encore d'aliment et de
rempart à l'orgueil . Après que le gouvernement féodal,
affaibli par diverses causes , eut permis qu'il s'établît ,
dans la societé , différentes classes d'hommes , la
vanité , en réglant les égards qu'elle voulait avoir
pour chacune , en mesura les expressions avec cette
froide réserve qui lui est propre . La politesse , qui
vint ensuite , et qui prétendit suppléer à tout , ne
put pas y mettre plus de chaleur , puisqu'elle exprime
des manieres plutôt que des sentimens. Ces gradations
et ces supplémens paraissent avoir été inconnus
aux Grecs. Comme il n'était pas dans leur caractere
de sentir modérément , et l'esprit de liberté
ne leur permettant ni d'affaiblir ce qu'ils sentaient ,
ni de feindre ce qu'ils ne sentaient pas , ils firent
passer leur ame dans leur langue .
Les amans tâchaient de se faire remarquer par leur
vigueur et leur adresse dans les exercices militaires .
C'est par- là sur tout qu'ils cherchaient à mériter
l'objet de leurs voeux , et à se montrer capables de
le défendre dans les combats . Car combattre était
le but où tout se rapportait chez les Lacédémoniens .
La vie des hommes se compose par- tout d'une multitude
d'actions . Celle des Spartiates n'était qu'une
seule action , dont tous les actes particuliers n'étaient
que des parties , et dont le terme était le combat . Il
n'est pas étonnant qu'ils la fissent si bien ; comme
ils n'avaient été institués que pour la guerre , ils n'étaient
vraiment Spartiates , ils ne montraient leur
véritable civisme , ils ne s'acquittaient envers la pa(
368 )
1
trie , que sur un champ de bataille . Ils y allaient avec
la joie que pouvait inspirer un besoin suggéré par le
sentiment de leur force , et sans cesse irrité par l'image
des combats . Ordinairement négligés et sales ,
ils se paraient pour combattre ; ils se couronnaient
de fleurs , comme pour un sacrifice , où en effet ils devaient
être eux - mêmes sacrificateurs ou victimes. Le
législateur n'avait rien oublié pour que ce qui est
par-tout ailleurs un devoir rigoureux , quel que bien
qu'on s'en acquitte , fût un objet de délices pour les
Spartiates.
Plutarque dit qu'ils allaient braver la mort avec
allégresse et d'un air posé . Il ne présume pas que de
tels hommes pussent être accessibles à la frayeur ou
à la colere . Pour la frayeur , c'est incontestable ; les
Spartiates ne l'ont jamais connue ; quoique leurs ennemis
leur aient quelquefois donné le nom de thrasudailos
, qu'on pourrait rendre par le mot fanfaron ,
convenable à un homme qui montre une audace
bruyante dans les petits dangers , et qui tremble dans
les grands . Quant à la colere , dire qu'elle dépare le
vrai courage , c'est dire une belle maxime , plutôt
qu'une vérité . Montaigne , qui raisonne plus d'après
l'observation , que d'après les maximes du portique ,
a bien senti tout ce que la valeur emprunte de la
colere . Les médecins savent qu'un homme est cinq
ou six fois plus fort qu'il n'était , lorsqu'il devient
maniaque . L'instinct qui veille à notre conservation
nous rapproche plus ou moins de cet état dans les
circonstances qui demandent une grande exartion de
forces. La colere seule peut développer , dans un
combat , toutes celles dont notre organisation est
susceptible.
( 367 )
susceptible. La volonté la plus déterminée nous laisserait
bien loin du bus auquel nous voulons atteindre
. Il y a même des actions auxquelles la volonté
simple ne nous porterait jamais ; il faut qu'un mouvement
impétueux , qui offusque pour quelques momens
la raison , nous y pousse ; il y a tel maître
d'école qui ne parviendrait jamais à donner le fouet
à un enfant , s'il ne se mettait en colere. Dans les
combats , qui ne sont qu'un jeu , où l'on ne permet
que l'emploi des forces que peut fournir un état
exempt d'émotion , la colere est interdite. Il n'est
pas rare , dans ce cas , de voir celui des contendans
qui se trouve le plus faible , recourir à ce supplément .
En employant cette ressource , dont on n'était pas
convenu , il viole la loi du combat , et il s'attire le
mépris des spectateurs . Mais quand on s'égorge tout
de bon , il serait ridicule d'y regarder de si près ; peu
importe qu'on se mette en colere , pourvu qu'on soit
le plus fort ; car c'est tout ce qu'on cherche dans ce
moment. Les Lacédémoniens n'étaient pas toujours
les plus forts , mais le plus souvent.
Il est à remarquer qu'avant d'aller au combat , les
Lacédémoniens sacrifiaient aux Muses , selon Plutarque.
C'était un peu tard , et après les avoir bien ,
négligées , qu'ils sentaient le besoin de leur entremise
pour faire passer leur nom à la postérité , et
rendre l'exemple de leur courage et de leurs vertus
utile à leurs descendans . Des hommes qui savaient
ai bien mourir n'avaient pas , en poëtes , de quoi
se faire faire une épitaphe. Simonide leur fit celle
qui fut placée aux thermopyles , et qui par sa noble
simplicité , est digne de la majesté du sujet. Elle
Tome XXV. A 2
( 368 )
frappe l'ame d'une grande idée , et l'absorbe dans
un sentiment profond ( 1 ) . Au lieu de vivre dans une
éternelle rivalité avec les Athéniens , ils auraient dâ
se recommander , pour le soin de leur gloire , à un
peuple qui disposait et qui était digne de disposer
de la renommée , qui savait juger les belles actions
et leur imprimer un caractere d'immortalité , comme
il savait en faire lui-même . Son exemple aurait pu
apprendre aux Lacédémoniens qu'on peut cultiver les
lettres et les arts sans rien dérober à la bravoure .
10,000 Athéniens renverserent 300,000 Perses à la
bataille de Marathon. Toute l'histoire des Lacédémoniens
n'offre pas un fait d'armes qu'ils eussent pu
opposer à celui - là , pas même la prise d'Athenes faite
par eux ; car on sait qu'elle fut plutôt la suite des
imprudences où les Athéniens furent entraînés par
une ambition déplacée et leur légereté naturelle , que
l'effet de la supériorité réelle des Lacédémoniens .
Cependant tout illittérés qu'étaient les Lacédémoniens
, ils excellaient dans un genre d'esprit qui demande
tantôt de la finesse , tantôt de la force , et toujours
une conception prompte et vive . C'est le talent
de resserrer une pensée dans un petit nombre de
mots , ou un seul mot ; forme dégagée qui la rend
plus active , comme un coin qui réunit tout l'effet
d'une puissance sur un point. Les mots remarquables
et les réparties des Lacédémoniens et des Lacédémo-
( 1) Ω Ξειν ; γελος Λακεδαιμονίοις στί τη
Κείμεθα , τοις κείνων πειθομενοι νομοις.
Étranger ,
vas annoncer aux Lacédémoniens
sommes morts ici , en obéissant à leurs lois.
que
nous
( 369 )
niennes ont fourni la matiere de deux traités à Plutarque
, qui en a recueilli un grand nombre . La plupart
paraissent des inspirations subites d'une ame forte ,
et ont un caractere d'élévation qui saisit et étonne .
Lycurgue voulut que l'usage habituel d'une plaisanterie
piquante , délicate et gaie servît de censure
publique aux Spartiates , et de soutien aux moeurs .
La raillerie , en effet , ne convient qu'à des hommes
qui sont égaux . Elle choque dans un supérieur , parce
qu'il joint à ses avantages celui d'une arme contre
laquelle son rang le défend , ce qui est une sorte de
lâcheté ; ou bien , il quitte son rôle , et renonce au
respect. La plaisanterie a quelque chose de familier
qui la rend , de la part d'un inférieur , très-redoutable
à ceux qui ont , ou qui affectent la domination. L'orgueil
y voit le dessein de s'égaler à lui , ce qui est
à ses yeux le plus grand de tous les crimes ; une
offense directe le blesserait moins . Mais la plaisanteriè
est le seul moyen de reprendre que l'égalité
puisse admettre , le ton magistral alarmerait l'amourpropre.
Un bon mot , que la gaieté assaisonne , éloigne
de celui qui le dit , tout soupçon de vouloir régenter
, et prévient l'humeur dans celui qui en est l'objet.
Souvent même il a un double sens , qui semble laisser
une excuse toute prête à celui qui frappe , et un
moyen apparent d'éviter le coup à celui qui le reçoit .
Un sermon bien moral , qu'on n'a point demandé ,
assoupit et meurt lui -même sur la place où il a pris
naissance . Mais un trait piquant réveille , sa légereté
semble lui donner des aîles , il circule , il vole , il va
se mêler à l'opinion publique qu'il renforce , et qui
l'admet à son tour aux honneurs du proverbe .
A a 2
( 370 )
Ce langage nerveux et serré , qui semble craindre
les entraves du discours , et repousser l'abondance
des mots , comme un obstacle à l'essor et à la rapidité
de la pensée , fut propre aux Lacédémoniens .
Le laconisme convient assez aux ames libres et fieres .
C'est aussi le ton du commandement ; et tout concourait
à le donner aux Spartiates . Jamais la domination
d'un homme sur un grand nombre d'autres ne
fut aussi entiere qu'à Sparte . L'habitude d'être obéi
promptement fait perdre celle d'expliquer ses ordres :
le maître orgueilleux finit par dédaigner l'emploi de
la parole à l'égard des êtres passifs qui l'entourent.
Il faut alors que l'esclave exécute des volontés capricieuses
et fugitives , comme par une espece d'harmonie
préétablie , ou comme si l'instinct de la servitude
les lui révelait. Le despote , par là , se tient
à une grande distance , et s'il descend quelquefois
jusqu'à lui parler , il se hâte de rompre ce moyen
de communication .
Le style laconique tient aussi à la force de l'ame .
Comme la force des corps résulte de leur masse et
de leur vitesse , celle de l'ame consiste à rassembler
rapidement un grand nombre d'idées , et celle du
style , à les renfermer dans l'expression la plus prẻ-
cise . Il est naturel que l'ame se manifeste au- dehors ,
comme elle agit au - dedans . Il faut une massue dans
la main d'Hercule ; un amas volumineux de brins
d'herbes servirait mal sa vigueur. Il est inutile de
dire que l'éducation des Spartiates , le sentiment de
leur indépendance , et celui de leur supériorité ,
étaient très- propres à donner de l'énergie à leurs
ames et à leur maniere de s'exprimer. C'est par le
( 371 )
langage qu'on jugeait , à Sparte , du caractere des
hommes ; une maniere de parler lâche , énervée ,
faisait présumer une ame de la même trempe . L'aplomb
et l'assurance sont l'attitude propre à la force ;
la faiblesse les prend toutes , parce qu'elle n'en peut
conserver aucune .
Il est un laconisme qui dépend moins de la force
de l'ame , que d'une sorte de paresse , ou plutôt
d'immobilité , qui fait que , lorsqu'elle sort de son
assiette habituelle , elle se presse d'y rentrer. Ce
caractere d'esprit , dont la connaissance est plus particuliere
aux médecins qu'aux autres individus , appartient
spécialement aux personnes d'un tempérament
mélancolique . Une certaine rigidité des fibres
et une grande sensibilité les rendent capables de
recevoir de fortes impressions et de les conserver
et donne de la permanence à leurs sentimens et à leurs
idées . Les anciens et les modernes qui ont écrit
sur le caractere des divers esprits , s'accordent à
attribuer aux mélancoliques beaucoup d'aptitude
pour les sciences . Ils peuvent en effet rester longtems
sur une idée ; ce qui est une des dispositions
la plus favorable , pour creuser un sujet dont on
s'occupe. Ordinairement dominés par quelqu'objet
qui les intéresse , ils ne sortent de leur situation que
par secousses , et pour la reprendre aussi - tôt . Aussi
parlent-ils peu , mais avec assez d'énergie , parce qu'ils
sentent fortement.
Les Spartiates parlaient peu , parce qu'ils agissaient
beaucoup . L'oisiveté fait parler. Un babil éternel est
la maniere d'être habituelle des membres oisifs des
grandes sociétés . L'emploi abusif de la parole en-
A a 3
( 372 )
traîne nécessairement les négligences ; on se familia
rise avec les mots qui reviennent plus souvent que
les idées par la pente naturelle que l'habitude
donne à nos actions , on se fait un besoin de parler ;
de sorte que la parole finit par n'être plus qu'un
vain bruit , que l'effet d'une agitation machinale des
organes de la voix , qui ne correspond à aucune conception
de l'ame . Seulement on est fort content de
soi ou des autres , lorsqu'on peut faire ou entendre
quelque combinaison puérile , quelque rapprochement
extraordinaire de mots , qu'on appelle de l'esprit.
Il y a des professions qui , par leur nature ,
doivent être sujettes à l'abus de la parole , parce que
tout leur travail ne se fait qu'avec des mots . On ne
peut , sans gémir , voir cet abus s'introduire jusque
dans les assemblées politiques , qui devraient , avec
plus de soin que les autres , écarter les illusions que
peut faire même une fausse éloquence , ou du moins
éviter la perte de tems qu'elle peut occasionner . Les
intérêts des nations sont un objet sacré , dont la
raison seule , qui est toujours précise , a le droit
d'approcher. C'est un crime d'y mêler les intérêts de
l'amour-propre d'un orateur , ou l'idée d'un amusement
frivole . Lorsqu'on entend dire qu'un orateur a
parlé plusieurs heures , on peut assurer qu'il a mal
parlé . On pourrait se rappeller alors la réponse que
fit Agésilas à quelqu'un qui lui vantait un orateur,
dont le talent était d'agrandir les moindres sujets ;
je ne voudrais pas , répondit- il , d'un cordonnier qui
saurait faire de grands souliers à de petits pieds .
S'il est une abondance de mots qui équivaut à la
stérilité , il en est une aussi qui , à l'avantage du style
( 373 )
laconique , c'est-à- dire à la force , sait en joindre
d'autres non moins précieux et plus brillans . C'est à
cette forme de style qu'il appartient de parler aux
sens et à l'esprit par une disposition ingénieuse des
parties du discours , par leur mouvement , leurs oppositions
, leurs harmonies , et par ces moyens d'exciter
et de soutenir l'attention sans la fatiguer ; d'échauffer
le coeur , en ébranlant l'imagînation par des images ,
tantôt douces , tantôt fortes ; d'intéresser la raison par
un enchaînement d'idées qui porte avec lui la lumiere ;
en un mot , de frapper à-la- fois toutes les facultés
de l'ame , de faire sentir et penser en même - tems.
Cette élocution riche , pleine , savante , est celle
des grands orateurs et des grands écrivains . Elle
est le fruit de l'étude et du talent , d'une réunion
puissante et rare des dons de la nature et de l'art.
Elle fut étrangere aux Spartiates , qui dédaignant
la culture des lettres , parlaient assez mal , dit - on ,
leur propre langue.
( La suite au prochain numéro. )
LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE .
Lettre au Rédacteur du Mercure sur Jacques -le - Fataliste ,
Vous
de DIDEROT.
ous n'avez pas connu , citoyen , madame de la
Pommeraye , et cependant vous trouverez bon que
je vous en entretienne aujourd'hui ; car rien n'arrive
sans raison . Cette femme étonnante avait perdu son
mari à l'âge où la plupart des femmes ne peuvent
pas encore en avoir. De sorte qu'à peine se ressouvenait-
elle de quelqu'un de ses défauts . Elle n'avait
donc encore sur les hommes que les notions ridi-
A a 4
( 374 )
cules que les bonnes chantent aux petites-filles , et
que les meres répetent si aigrement aux grandes .
Delà vient que les adolescentes n'en croient rien , et
veulent tout risquer pour se former une opinion :
empressement qui leur coûte souvent le bonheur de
la vie entiere . Madame de la Pommeraye vivait modestement
, retirée , avec le faste seul qui accompagnait
nécessairement son rang et ses richesses . Elle
était citée comme un modele de sagesse , de raison
et de conduite . Un marquis des Arcis , brillant de
jeunesse , de biens et d'honneurs , crut que toutes
ses conquêtes passées étaient un néant , comparées
au bonheur de toucher la belle veuve . Plus il y trouva
d'obstacles , plus il s'obstina dans ses poursuites .
Pendant ce noviciat fervent , les oncles du marquis
crurent le voir changer , renoncer à ses camarades
de plaisirs , à ces sociétés bruyantes qu'il fréquentait
si régulierement . Jugez si la belle veuve , qui ne le
connaissait que depuis l'époque de ses poursuites
amoureuses , dut prendre de lui une opinion favorable
. Aussi , après deux ans d'assiduités , elle céda
à son empressement , sans même exiger préalablement
le mariage , parce qu'elle croyait qu'entre gens délicats
, il devait suivre de si près le consentement , qu'on
ne pourrait savoir lequel des deux aurait précédé
l'autre .
Pendant quelques années le marquis fut constant ,
et madame de la Pommeraye fut heureuse ; aussi ne
pensa- t- elle plus à la cérémonie matrimoniale . Mais
le marquis ayant renoué avec d'anciennes liaisons ,
fut moins assidu auprès de sa veuve ; puis la négligea
d'une maniere sensible . Elle s'en apperçut bientôt ,
chercha à s'assurer de son malheur ; et pour acquérir
cette fatale certitude , elle lui parla ainsi .... J'ai un
cruel aveu à vous faire , marquis ; je ne retrouve plus
dans votre société ces charmes qui m'enchantaient
autrefois. Je vous avouerai à ma honte , mais avec la
sincérité due à la personne que l'on a le plus aimée ,
que je crois mon amour très - refroidi ; .... le tems .....
mon caractere peut- être . Madame , s'écrie le marquis
, vous me racontez ma propre histoire . Je n'osais
-
( 375 )
vous en faire l'aveu ; mais votre franchise m'enhardit.
Vivons désormais en bons amis ; soyons les confidens
de nos secrets réciproques ; peut-être qu'un jour un
hasard un retour heureux nous rendra l'un à l'autre.
Madame de la Pommeraye , attérrée de ce fatal aveu
qu'elle avait cependant provoqué , feignit d'accepter
les tranquilles fonctions de confidente . Mais son coeur
ulcéré profondément se voua à la poursuite d'une
vengeance terrible . Pour juger cette femme , que
l'on
se rappelle , ou plutôt que l'on s'imagine le triomphe
des femmes de sa connaissance lorsqu'elles l'avaient
vue céder à l'amour , lorsqu'elles se disaient avec tant
de complaisance.... Elle est devenue comme l'une
d'entre nous !
Il Y avait alors une femme qui , née loin de Paris ,
y avait été appellée pour suivre un fatal procès . Elle
avait cru que la présence de sa fille , qui était d'une
beauté accomplie , lui aiderait à le gagner. Mais par
un concours de circonstances , inutiles à ce récit , elle
perdit son procès et l'innocence d'Albertine . Peu
délicate , elle ouvrit pour subsister une maison de
jeu ; or, comme elle était encore fraîche , le jeu se
terminait ordinairement par l'invitation de rester à
souper , faite à deux cavaliers qui payaient cette faveur
, plutôt qu'ils ne la sollicitaient .
La belle veuve avait connu dans ses terres ces deux
femmes , et depuis qu'elle était revenue à Paris elle
ne se les était rappellées qu'au moment de la vengeance
. Elle leur écrivit , et donna un rendez - vous
à la mere dans un endroit écarté . La mere lui peignit
son état affreux qu'elle rejetta sur la nécessité , lui
apprit que sa fille ne s'y était jamais prêtée qu'à regret
et sur ses instances ..... Madame de la Pommeraye
leur promit un meilleur sort , si elles voulaient
s'abandonner à elle , et suivre littéralement le plan
qu'elle leur prescrirait . Le marché fut accepté , sans
que la fille fût consultée , et sans que la mere , malgré
sa longue expérience , pût en prévoir le dénouement.
En quittant le tripot , les deux femmes changerent
de nom , vendirent toutes leurs hardes , et furent
( 376 )
s'établir dans un fauxbourg , auprès d'une église et
d'un presbytere . Elles adopterent le costume et les
allures des dévotes , fréquenterent l'église souvent ,
mais rarement les prêtres , parce que madame de la
Pommeraye craignait que ces gens , à qui l'on dit
tout dans le confessionnal et ailleurs , ne découvrissent
l'ancien nom et l'ancien état des fausses
Néophytes. Au bout de quelques mois , elle leur
fit dire de se trouver au jardin des Plantes ( alors
jardin du Roi ) . Elle y conduisit , comme par hasard .
le marquis des Arcis . Le même hasard fit rencontrer ,,
dans la même allée , madame de la Pommeraye e
le marquis , avec la mere et la fille . On s'aborda
on fit semblant de se reconnaître , on jasa assez longtems
pour que le marquis pût s'enivrer à longs traits
de la vue de la jeune personne , à laquelic le modeste
accoutrement de dévotes prêtait de nouveaux
charmes. On se sépara bientôt , parce que les dévotes
étaient appellées à un exercice de piété.
Le marquis revint ivre d'amour ; mais sans espoir.
Il s'en expliqua à madame de la Pommeraye , et la
pria de lui procurer les moyens de revoir , d'entretenir
la jeune dévote . La belle veuve s'en défendit
d'abord , accorda ensuite quelques facilités , puis les
retira pour accroître la flamme du marquis . Enfin ,
au bout de trois mois de dissimulation de la part
de la veuve , de folies , d'extravagances de la part du
marquis , de refus concertés de la part de la mere ,
de demi - aveux de la part d'Albertine , on l'amena à
conclure son mariage avec la jeune fille , dont il
ignorait toujours le premier état .
Le lendemain de ce fatal hymen , madame de la
Pommeraye écrivit au marquis , et l'invita à s'informer
à l'hôtel d'Hambourg , rue de Richelieu , de
l'état de la mere et de la fille , dont elle lui révéla
le véritable nom. Le nouvel époux y vola , sut tout ,
revint furieux , exila son infâme belle- mere dans un
couvent éloigné , où elle mourut bientôt . Quant à sa
femme , il passa trois jours sans la revoir. L'infortunée
que l'on avait conduite à cette infamie , sans
qu'elle en pût deviner le but , jetta les hauts cris ,
( 377 )
'arracha les cheveux , tomba dans un état convulsif
voisin de la mort. On en prit les plus grands soins
par les ordres du marquis . Enfin revenue à la vie ,
elle se fit porter chez son époux , se jetta à ses pieds ,
lui demanda mille pardons, l'assura qu'elle avait voulu
plusieurs fois lui parler de sa vie passée ; mais que l'on
avait menacé les jours de sa mere , si elle rompait le
silence . Elle lui offrit de quitter le nom d'épouse ,
de s'éloigner de lui , d'éprouver les plus durs traitemens
pour lui prouver son repentir........ Une défaillance
arrêta le cours de ses larmes et de ses protestations
. Le marquis attendri l'appella son épouse , et lui
rendit la vie par cette douce dénomination . Ilse retira
pendant trois ans avec elle dans une terre éloignée ,
où ils vécurent heureux et contens .
Et madame de la Pommeraye , que devint - elle ?…...
C'est ce que ne dit pas l'auteur de Jacques- le -Fataliste
; car cet attachante épisode est tirée de ce petit
ouvage. Mais Diderot aurait pu la faire mourir de
douleur , de langueur , ou par le poison . C'est un
reproche qu'on peut bien lui faire ; à lui qui , dans cet
écrit , propose d'ajouter un nouvel épisode au Bourru
Bienfaisant et à d'autfes ouvrages .
Si vous exceptez le conte ou l'histoire que vous
venez de lire , tout le reste de l'écrit est indigne de
Diderot. Il semble avoir voulu imiter Rabelais ,
comme il le donne à entendre en comparant la
gourde de Jacques à la dive bouteille de Barbuc ; mais
il n'a copié que le Moyen de parvenir. Même lubricité ,
même fréquence d'interruption , de reprises de narrations
, même ignobilité dans le choix des historiettes
qui sont plus triviales les unes que les autres .
Au resre , lisez encore deux pages sur les causes
de la petite - vérole de l'esprit , comme l'appellait
l'abbé de Saint- Pierre , c'est - à- dire , de cette envie
de se faire religieux ou religieuses , qui n'était chez
les jeunes gens que l'effet de la mélancolie attachée
au développement des organes de la génération ,
Parcourez encore quelques alinéas sur le destin , le
sort , le hasard ...... , le je ne sais quoi , qui conduit
le monde , et vous saurez tout ce qui est digne d'ė(
378 )
loge dans cet écrit , dont le valet Jacques est le héros,
comme tous les valets de Regnard .
Peut- être aussi que Diderot a voulu joûter avec
l'auteur de Tristram Shandy ..... ? Alors il est resté souvent
au-dessous de son modele ; mais l'auteur anglais
aurait- il composé l'épisode de madame de la Pommeraye
? Non , non... il fallait être pour cela l'auteur du
conte , si moral , du pere Bouin.
Salut et fraternité.
( Nous reviendrons sur cette lettre dans le prochain
numéro . )
ANNONCES.
MUSIQUE.
-
Leçons méthodiques de clavecin et de forté-piano , contenant
une suite d'exercices dans lesquels les difficultés de l'exécution
sont présentées graduellement , et classées de maniere
à rendre l'étude courte et facile . Premiere partie , où se
trouvent les exercices préliminaires propres à délier les
doigts , et à donner à la main une position aisée et agréable :
par Jean Nonot. Prix , 6 liv . A Paris , chez Boyer et Naderman
, facteurs de harpe et autres instrumens , rue de la Loi,
a la Clé d'or , passage de l'ancien café de Foi .
Ces leçons sont remarquables par une grande simplification
dans la méthode , et par le soin que prend l'artiste de
m'exercer la main de ses éleves que par des positions facile
et agréables . Les principes de sa méthode sont développés
dans une introduction avec autant de clarté que d'intérêt. Ila
ont le plus grand succès au lycée d'éducation dirigé par la
citoyenne Lorphelin ; établissement qui prend chaque jour
un plus haut degré de perfection . Cette premiere partie sera
suivie de trois autres , destinées au développement graduel
de la même méthode .
( 379 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 1er. novembre 1796.
On nous avait annoncé que les fiançailles du roi
de Suede avec la fille aînée du grand- duc de Russie
avaient été célébrées le 4 du mois dernier. Les derniers
rapports que nous avons reçus n'ont point con
firmé cette nouvelle . Nous savons seulement que depuis
le retour du jeune monarque dans sa capitale ,
on a cessé de nommer dans les prieres publiques la
princesse de Mecklembourg , ce qui ne laisse pas douter
qu'il n'ait été conclu à Pétersbourg des arrangemens
qui lui enlevent à jamais l'espoir du trône , auquel
elle avait été appellée .
Ces arrangemens , quels qu'ils soient , paraissent ne
pas plaire infiniment au roi de Suede. On a remarqué
que les cajolleries de Catherine II ont fait peu d'impression
sur lui , ou du moins n'ont pas opéré celle
qu'elle pouvait espérer qu'elles produiraient sur un
coeur jeune et inexpérimenté . Il s'est porté sans empressement
aux fêtes qui lui ont été données ; il s'est
même abstenu de paraître à quelques - unes sous différens
prétextes . On rapporte qu'invité à un bal masqué
, il répondit qu'après la fatale catastrophe qui
l'avait privé de son père , il avait fait voeu de ne jamais
se trouver à des assemblées de ce genre . Les
personnes qui croient avoir pénétré ses dispositions
intérieures assurent que lorsqu'il sera son maître , et
absolument délivré de toutes les considérations auxquelles
il a été jusqu'à présent forcé de céder , il ne
se laissera guider que par celles de son intérêt , de sa
véritable gloire , et qu'il rentrera dans le systême po(
380 )
litique qu'il a abandonné . Plusieurs preuves d'une
sagesse , d'une droiture précoce donnent à ces conjecjectures
quelque vraisemblance . Voici un trait que
citent avec complaisance ceux qui aiment à bien augurer
de lui . Conformément aux dispositions du testament
de son pere , c'est le 11 de ce mois qu'il doit
sortir de tutelle , et prendre les rênes du gouvernement.
Il a été question de célébrer cet événement par
des fêtes nombreuses et brillantes . Il a demandé avec
instances que l'on s'en dispensât , et que l'argent qui
devait y être employé le fût à quelques objets d'une
utilité publique .
L'escadre de l'amiral Hannikoff qui a croisé , pendant
la plus grande partie de l'été , combinée avec
l'escadre anglaise , dans la mer du Nord , et sur la côte
de la Hollande , est rentrée dans les ports de la Russie.
Cette retraite a dû paraître aux Anglais peu conforme
aux engagemens que la Russie a contractés
avec eux . Mais Catherine II n'est point embarrassée
pour s'excuser auprès de ses alliés . Elle est féconde
en prétextes , plus ou moins spécieux . Il faut avouer
que ceux qu'elle a allégués dans cette occasion ne
sont pas très-adroits , ni très-propres à inspirer quelque
confiance aux esprits même qui seraient les plus
disposés à ce sentiment envers elle . C'est contre son
intention , dit- elle , que l'amiral Hannikoff est rentré
dans ses ports ; il est avéré qu'il a manqué la frégate
qui lui portait l'ordre de rester en Angleterre . Aussi
avait- il été question de son retour aux Dunes . Mais
l'état de plusieurs des vaisseaux qui composaient son
escadre ne l'a point permis . Cependant trois vaisseaux
de ligne et quelques frégates retourneront en
Angleterre sous les ordres d'un contre-amiral . Quant
à l'amiral Hannikof , il est déja parti pour Cronstadt
avec huit vaisseaux de ligne et trois frégates .
Ainsi , c'est à trois vaisseaux que se réduisent les
secours effectifs que l'Angleterre doit recevoir de la
Russie . D'un autre côté , l'on sait que l'armée formidable
qui devait se joindre aux troupes impériales ,
consiste en quelques milliers d'hommes , qui se sont
avancés jusques dans la Gallicie . La politique machia(
381 )
vélique de Catherine II pousse les puissances de
l'Europe à la guerre contre la République Française ,
sans y prendre part que par de magnifiques promesses
; elle les fait épuiser l'une par l'autre , tandis
que toutes ses forces de terre et de mer restent intactes
; elle se prépare par- là l'exécution facile des
desseins qu'elle médite depuis long - tems , et s'ouvre
peut-être la voie à des prospérités , dont le seul délire
de l'ambition aurait pu , dans d'autres tems lui
faire concevoir l'idée . En effet , si la guerre devait
encore se prolonger , quelle serait la puissance qui
se trouverait en état d'en recommencer une pour défendre
contre elle les intérêts de son commerce , l'intégrité
de son territoire , ou soutenir sa considération?
En observant seulement leur position , relativement
à la Russie , il semble donc qu'un intérêt commun
doive rapprocher dans ce moment les puissances
belligérantes . Aussi assure- t-on que l'Autriche est
disposée à se joindre à l'Angleterre , qui annonce
publiquement des intentions pacifiques , à la sincérité
desquelles on est porté à croire , malgré de trop
justes préventions contre sa bonne - foi , fondées sur
de longues expériences . L'empereur a fait suspendre
les recrutemens extraordinaires qui avaient été ordonnés
; et on apprend de diverses parties de l'Allemagne
, qu'il est maintenant question d'un armistice .
On dit à Vienne qu'on profite de la présence du
courier français qui y est arrivé pour négocier ce préliminaire,
que l'humanité commande aussitôt que l'on
Suos sérieusement à traiter de la paix .
ITALIE . De Gênes , le 18 octobre.
Après les dernieres dépêches du ministre de la république
à Paris , on avait cru que les négociations étaient
rompues , et qu'il ne serait plus question d'accomodement .
On en avait conçu de vives inquiétudes . Le parti coalitioniste
profitait déja de ces circonstances pour répandre des
bruits alarmans sur les vues du gouvernement. On a éte
agréablement surpris en apprenant ce matin , par un courrier
extraordinaire , que le traité a été signé , et qu'on n'a
rien changé aux articles convenus au moment où la négociation
fut suspendue . On ne parle encore que très -vague(
382 )
ment des articles de ce traité . Quelques personnes croient
que la France garantit la constitution actuelle de la république
de Gênes ; mais d'autres croient , avec plus de fondement
, que la garantie ne porte que sur les possessions .
Demain il y aura une séance extraordinaire du petit- conseil ,
sans doute ponr autoriser les colléges du gouvernement &
ratifier le traité .
Du 27. La France demande au gouvernement 4 à 5 mil.
lions tournois , dont la moitié payable comptant. Le ministre
Spinola presse de conclure ; le petit- conseil délibere :
la ratification des collèges est déja obtenue .
Du 28. Toute l'Italie a retenti du bruit des préparatifs
ordonnés par le saint - pere pour soutenir contre l'armée
française , une guerre qui devait être faite au nom de la
religion. Rome avait pris tout- à-coup un aspect guerrier.
Aux processions , avaient succédé des évolutions militaires ;
au chant des pseaumes et des litanies , le cri des armes .
L'arsenal du Vatican que l'on pouvait croire ne renfermer
que des foudres spirituels , des anathêmes contre les impies
et les hérétiques , était rempli de vieux fusils , de vieux
sabres rouillés ; on a vu trois cents ouvriers employés à
les polir , à les mettre en état de servir ; de tous côtes on
fabriquait des tentes , des chariots et tous les autres attirails
d'une campagne. L'ardeur belliqueuse que le pape manifestait
était soutenue , encouragée par l'espoir que le roi de
Naples réunirait ses troupes aux troupes de l'église . En effet ,
il y a eu des négociations pour former cette ligue ; mais
celles qui se suivaient à Paris , au nom de la cour des
Deux -Siciles , et dont la marche a été beaucoup plus rapide
, ayant produit un traité de paix , cette ligue s'est
trouvée dissoute avant d'être formée , et le pape réduit à
ses seuls moyens . Que fera -t - il dans cette fâcheuse situation
? Recourir aux bons offices du roi d'Espagne , pour
obtenir que la République Française oublie ses desseinst
hostiles , accepter ce qui lui a déja été proposé , se désister de
prétentions que les progrès de la raison publique , aussi
bien que les circonstances rendent insoutenables ; c'est le
seul parti qu'il ait à prendre ; c'est celui que le chevalier
Asara lui a , dit- on , conseillé .
Au reste , il ne peut plus espérer que les parties des
anciennes possessions de l'église , qui s'en sont détachées à
l'arrivée des troupes françaises , rentrent sous la domination
du saint-siége . Les Bolonais et les Ferrarais ont pris ,
séparément
( 383 )
séparément ou conjointement avec les peuples de Modene
et de Reggio , des mesures pour assurer leur liberté , et
former une république indépendante , ainsi que l'annoncent
les dernieres nouvelles que nous avons reçues de ces cou
trées .
De Ferrare , le 15 octobre. La nouvelle administration centrale
a aboli les droits d'exportation sur les manufactures du
pays. Ainsi , dès à présent , l'industrie nationale a un libre
débouché dans tous les pays amis de la France ou neutres .
On a fixé par un édit l'organisation de la garde nationale ,
pour le maintien de la tranquillité publique et la défense de
la province. Tous les citoyens de 18 à 50 ans sont obligés
de faire le service exigé par la patrie . On en excepte cependant
les religieux , qui paieront individuellement 4 paules ;
les prêtres seculiers paieront 2 paules .
Un autre édit enjoint à tous les citoyens , sans exception ,
de porter la cocarde tricolore , comme les Français .
De Modene , le 18 octobre . D'après une invitation des commissaires
français et l'ordre du général en chef Buonaparte ,
dimanche matin on a tenu , dans la grande salle du palais
Rangoni , une assemblée composée des députés des quatre
provinces ils étaient au nombre de 100 ; 36 de Bologne ,
24 de Ferrare , 20 de Modene et 20 de Reggio . Le citoyen
Aldini , avocat de Bologne , a été choisi pour président ,
et le citoyen Magnani , aussi avocat de Bologne , pour secré
taire ; tous deux connus par leur patriotisme et leurs lu
mieres. L'assemblée s'est d'abord occupée de la ligne des
quatre provinces , qu'elle a sanctionnée au milieu des ap ·
plaudissemens .
L'allégresse publique a célébré cette circonstance ; un dîner
magnifique de 500 couverts a été donné au palais ducal ; il
y eut le soir des illuminations , des chants et des danses .
De Bologne , le 20 octobre . Le 16 , vers les cinq heures ,
une multitude incroyable de citoyens et de soldats s'est portée
dans la grande place , et y a planté l'arbre de la liberté au son
des instrumens guerriers , et au milieu des applaudissemens
et des cris de viva la Républica Francese ! La soirée a été
animée par des danses et une grande illumination .
Le senat a ensuite publié deux déclarations. La premiers
invite les citoyens à regarder l'arbre de la liberté avec enthousiasme
, mais en même-tems avec respect. Il est le
signe de ce sentiment noble et auguste que nous donne la
nature , que le despotisme avait si long- tems endormi
Tome XXV.. B b
( 384 )
, dans nos coeurs , et qu'après cinq siecles entiers l'invincible
,, nation française a réveille parmi nous . L'audacieux qui
,, oserait l'outrager d'action ou de parole , est déclaré cou-
" pable de leze- nation et sera puni de mort. Cependant que
les citoyens se gardent d'attribuer à cet arbre l'idée fausse
,, de la licence et du libertinage . Il représente la liberté ,
" l'égalité civile qui nous met tous également sous l'autorité
" et la protection de la loi . Celui qui osera troubler la tranquilité
et l'ordre public , insulter le gouvernement et les
autorités constituées , sera sur le champ fusillé pour
, l'exemple public.
·
La seconde déclaration annonce que le général en chef
Buonaparte était inquiet sur le bon ordre. Le sénat a cru
devoir organiser une garde civique provisoire pour la défense
des citoyens , tirée du corps des arts et métiers . Chacun est
invité à la respecter ; et si quelqu'un osait lui faire la moindre
insulte , il subirait les punitions les plus rigoureuses et même
la peine de mort.
Hier soir la garde nationale a été provisoirement établie ;
elle fait son service dans les corps-de-garde , et forme des
patrouilles dans la ville pour empêcher le désordre .
ESPAGNE. De Madrid , le 24 octobre.
Il vient de se faire des changemens dans le ministere , qui
semblent en annoncer d'autres . M. Asanza , ministre de la
guerre , a été nommé vice-roi du Mexique , à la place de
M. Branciforte ; il est remplacé au ministere de la guerre par
don Alvares Migrella , général d'infanterie.
M. Varela , ministre de la marine , passe au ministere des
finances , où il remplace M. Gardoqui , qui est nommé am ·
bassadeur à la cour de Turin .
Le ministere de la marine passe à don Juan de Langara ,
qui commande l'escadre que nous avons en mer. Cette escadre
, composée de 26 vaisseaux de guerre , a été apperçue
de Barcelonne , le 15 de ce mois .
RÉPUBLIQUE BATA V E.
DE LA HAYE , le 5 novembre.
Dans la séance de la convention batave , du 27 octobre ,
il a été fait lecture de deux lettres écrites de Batavia , par
le commissaire Frykenius , en date des 26 mars et 13 mai
derniers. Elles portent qu'à cette époque toutes les posses(
385 )
sions hollandaises dans l'Inde , à l'exception de la seule
isle de Java , étaient tombées au pouvoir des Anglais ; la
perte des Moluques ne paraît cependant encore que présu
e dans ces lettres . On s'attendait à voir le commodore
Elphinstone attaquer aussi bientôt la capitale de Java , et
les comptoirs qui restent aux Hollandais dans cette contrée :
la rade de Batavia était réduite pour toute défensé à la frégate
Medenblik , avec deux briks armés de la compagnie.
Par- tout les Anglais ont présenté des lettres du stadthouder,
portant ordre aux gouverneurs et aux commandans de rendre
Les places .
C.
Dans la séance d'avant- hier , la convention délibérant sur
la requête qui lui avait été présentée par quelques négocians
d'Amsterdam , et conformément au rapport de la commission
qu'elle avait nommée dans son sein , a décrété qu'il sera
désormais libre à tous les habitans de cette république de
contracter et de signer , soit avec des compagnies , soit avec
des négocians ou armateurs particuliers , naviguant dans les
Indes orientales et occidentales , telles a surances qu'ils jugeront
convenables ; dérogeant aussi à la teneur des articles
III , IV , V et dernier de la publication de LL. HH. PP . des
années 1723 et 1732 et ce , eu égard au notable changement
de circonstances survenu depuis , et à la nouvelle face qu'a
prise dans toute l'Europe le systême des assurances : les deux
premiers articles desdites publications sont , quant à présent ,
maintenus.
"
Le projet de constitution doit être présenté le 10 de ce
mois.
Le citoyen Bangeman -Huigens a été nommé ministre de la
république batave près la cour de Danemarck.
Dans la séance du 3 novembre , on a lu une lettre du ministre
plénipotentiaire de la République Française , par laquelle
il déclare à la convention , au nom du Directoire
exécutif , que , vu que les négociations entamées avec le
lord Malmesbury paraissent tendre à une pacification générale
, le Directoire croyait devoir en faire part à la Répu
blique Batave , dont il a toujours envisagé les intérêts comme
inséparables de ceux de la France : il a engagé en conséquence
à choisir une personne chargée de pleins pouvoirs ,
qui fût à même de soutenir les intérêts de ses commettans
dans le cours des négociations , et à l'envoyer au plutôt à
Paris . Les citoyens nommés à cet effet sont : Lestevenon ,
Pasteur et Meyer , actuellement à Paris .
Bb :
( 386 )
ANGLETERRE. De Londres , le 5 novembre.
Deux escadres sorties des ports de Hollande , il y a plus
sieurs mois , étaient chargées de faire quelques tentatives pour
remettre au pouvoir de la république batave quelques - unes des
precieuses possessions qu'elle a perdues durant cette guerre .
L'une de ces escadres , aux ordres de l'amiral Braack , s'était
stationnée à Surinam , et devait aider à reconquérir Berbice
et Dénérari : on apprend que l'amiral Braack est mort de
maladie. L'autre escadre , sous le commandement du contreamiral
Lucas , s'était dirigée vers le cap de Bonne-Espérance ;
elle s'est rendue , par capitulation , aux amiraux Elphinstone
et Pringle , qui commandent l'escadre anglaise. Cette nouvelle
aussi intéressante que singuliere , a eté apportée par la
fregate la Moselle , arrivée du cap de Bonne-Espérance à Portsmouth
dans la nuit du 2 au 3 de ce mois .
Hier la cour fit publier un bulletin extraordinaire , contenant
des lettres du général Craig et du vice-amiral Elphinstone
, où l'on trouve des détails de cet événement : la lettre
de ce dernier est datée de la baie de Saldagna , le 17 août
1796.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 15 au 25 brumaire.
Crassous présente , le 16 , à la discussion du conseil
des Cinq- cents , la rédaction de la résolution
relative à la loi du 3 brumaire . La voici :
Art. Ier . Les dispositions de la loi d'amnistie du
4 brumaire , an IV , seront appliquées à tous les délits
purement relatifs à la révolution , antérieurs audit
jour 4 brumaire.
Sont exceptés les individus contre lesquels la déportation
a été nominativement prononcée par les
décrets des 12 germinal an III , et 20 vendémiaire
an IV .
II. Les dispositions des articles I , II , III , IV , V
( 387 )
et VI de la loi du 3 brumaire sur la suspension de
l'exercice des fonctions publiques , seront appliquées
à toutes personnes qui pour délits révolutionnaires ,
condamnées ou mises en accusation , soit par décret
de la Convention nationale , soit par les directeurs
du jury ou accusateurs publies , n'ont été garanties
des poursuites que par l'effet de l'amnistie.
III. Les mêmes dispositions sont applicables à
ceux qui ont été déclarés inéligibles par l'article III
de la loi du 5 fructidor an III .
IV. Elles seront également appliquées à ceux qui ,
dans les révoltes de la Vendée et des chouans , auront
occupé un grade de lieutenant ou un grade supérieur
, et ceux qui , dans chaque canton ou commune ,
auront été chargés en chef de l'exécution des ordres
civils et militaires , au nom des chefs des révoltés .
V. Les articles VII , VIII , IX , X , XI , XII , XIII ,
XIV , XV et XVI de la loi précise du 3 brumaire
an IV, sont rapportés .
VI. La présente résolution sera imprimée , et portée
au conseil des Anciens par un messager d'état.
Duprat demande que les conventionnels déclarés
inéligibles par la loi du 5 , fructidor , ne puissent
remplir aucune fonction à la nomination du gouvernement.
Boissy-d'Anglas l'appuie , et l'amendement
est adopté à une grande majorité .
Pastoret fait , le 17 , un rapport sur les déclarations
opposées de plusieurs jurys sur le même fait.
Quand unjury de jugement , légalement assemblé ,
dit-il , a déclaré , pour un accusé , que le fait n'était
pas constant , peut-on , à raison du même fait , tra
duire devant un second et un troisieme jury un second
et un troisieme co-accusés ?
Telle est la question qui résulte d'un message du
Directoire exécutif. Je viens vous soumettre l'avis de
votre commission .
Sur une accusation de vol , le tribunal criminel du
département du Gard acquitta ( le 3 pluviôse de l'an II )
le principal accusé , d'après la déclaration du jury que
le fait n'était pas constant.
Un an après le 21 pluviose de l'an III ) , un autr
B b 3
( 388 )
jury prononçant sur un autre accusé , mais toujours
pour la même accusation , trouva le fait constant , et
cependant déclara que l'accusé n'en était pas convaincu.
Un troisieme jury de jugement est convoqué ensuite
sur un troisieme accusé , et le 17 floréal de la même
année , il déclare , et que le fait est constant , et que
l'accusé en est convaincu .
Ainsi , le premier jury ne voit point de crime , ni
par conséquent de criminel ; le second ne voit point
un coupable , mais il voit un crime ; le troisieme voit
tout à-lafois le crime et le coupable .
Voilà sans doute dans la marche de la justice un
embarras , une incertitude que des lois sages doivent
s'empresser de proscrire .
Heureusement , la solution du problême n'est pas
difficile : il suffira , pour l'obtenir , de se bien pénétrer
des principes généraux sur instruction et le jugement
des crimes , des principes particuliers sur l'institution
des jurės .
Pour qu'il y ait un criminel , il faut qu'il y ait un
crime . Si l'existence du délit est incertaine , l'édifice
s'écroule par sa bâse même .
Il est des délits qui laissent après eux une trace certaine
; il en est qui n'en laissent aucune . Un cadavre
où des ruines attestent , par exemple , l'assassinat ou
l'incendie , il ne subsiste rien de la calomnie parlée
ou du vol sans effraction . Dans le premier cas , l'auteur
de crime peut être incèrtain ; mais il ne peut
jamais l'être que le crime ait été commis . Alors , si
les jurés déclarent que le tel accusé n'en est pas convaincu
, il est évident que leur déclaration n'entraîne
pas nécessairement l'absolution de tous ceux qui
pourraient en être accusés encore ; mais dans le second
je veux dire quand le délit ne laisse aucune
trace après lui , il tire de là même une incertitude
qui a besoin d'être suppléée par une preuve s'étendant
à la fois sur l'existence du crime et sur l'homme qui
a pu le commettre . Si l'existence en a été tellement
douteuse que les jurés ne l'ont pas apperçue , du
moinsfaut-il , pour permettre de la rechercher encore ,
cas ,
( 389 )
que des faits ou des témoignages nouveaux donnent
T'espérance de la conviction ; car autant il serait absurde
et même barbare de condamner un citoyen,
pour une faute incertaine , autant il serait contraire
à l'intérêt public d'absoudre tous ses complices , quand
une démonstration tardive , mais enfin parvenue ,
faisant évanouir l'ancienne obscurité , apporte dans le
sanctuaire des lois l'évidence du crime.
La résolution suivante est en conséquence adoptée .
en ces termes : 1 ° . Quand un jury de jugement ;
légalement assemblé , a déclaré non constant un fait
qui ne laisse aucune trace après lui , et que depuis
aucune preuve nouvelle n'a été acquise , on ne peut ,,
à raison du même fait , conduire un autre accusé devant
un autre jury.
Henri Lariviere fait adopter la suite de son projer
sur les successions .
Lebrun propose , le 16 , au conseil des Anciens ,
d'approuver la résolution qui regle les dépenses ordinaires
et extraordinaires de l'an V. Nous n'aurons
pas la paix , dit-il , si nous ne nous mettons en état de
faire une guerre active et vigoureuse . La résolution
remplit cet objet . Les dépenses ordinaires portées
à 450 millions , seront prises sur les contributions
ordinaires. La commission s'est convaincue qu'il n'y
a dans les divers résultats qui fourniront cette somme ,
aucune exagération . Ainsi , ces dépenses ne reposent
point sur des bâses vagues et incertaines . Les contributions
arriérées , le produit des forêts et des domaines
nationaux sont affectées aux dépenses extraordinaires.
Le conseil approuve la résolution .
Vernier fait aussi sanctionner , le 17 , celle qu'il
avait proposé la veille d'adopter , concernant la
per
ception des contributions .
Anguis soumet et obtient , le 18 , l'approbation de
la résolution qui augmente le corps des grenadiers
attachés au Corps législatif.
Defermont a présenté , le 18 , à la discussion du
conseil des Cinq-cens , un projet tendant à établir un
droit de passe sur toutes les grandes routes , pour en
employer le produit à leur entretien et à leur répa-
Bb 4
( 390 )
Fation. Lamarque observe que ces sortes d'impôts
Sout toujours odieux à la nation , qu'ils ont amené la
Tévolution , et qu'on doit craindre d'être entraîné
trop loin par des mouvemens rétrogrades ; mais cette
observation n'est point accueillie . Le conseil ajourne
la discussion , et se forme en comité général .
Crassous fait , dans la séance du 19 , la premiere
lecture de son projet sur les transactions entre citoyens
, sur le taux et le mode des remboursemens et
des paiemens .
Boissy d'Anglas , par motion d'ordre , dénonce les
maisons de jeux. Ces antres ténébreux , dit-il , où la
soif honteuse du gain sert d'appas à la faiblesse avide ,
et d'excuse à la mauvaise foi . Ces établissemens immoraux
, continue Boissy , sont proscrits dans tous les
gouvernemens . où les moeurs sont respectées et les
Jois en vigueur. C'est à Paris sur- tout que leur multiplication
est un scandale . Dans tous les tems , cette
irmense commune a été le repaire et le rendez - vous
de tous les escrocs de l'Europe ; mais cn se cachait
du moins sous l'ancien régime , on ne le fait plus aujourd'hui
. Des rassemblemens se forment en plein
jour dans le jardin Egalité et dans les maisons voisines
, et jusques sur les places . Que le gouvernement
se montre ami des moeurs , en prenant les mesures
convenables pour arrêter ce désordre . Boissy demande
qu'il soit envoyé un message au Directoire
pour l'inviter à réprimer , par tous les moyens que
la loi met entre ses mains , les abus qui naissent de
la fureur du jeu , Ce message est arrêté.
Jean Debry saisit cette occasion de dénoncer l'usure
qui se commet maintenant sans pudeur , et qui
est telle que le bailleur de fonds ne craint pas d'exiger
jusqu'à cinq et six pour cent d'intérêt par mois de
la somme qu'il prête. Jean- Debry desire que , par un
second message au Directoire , ' on l'informe de la
situation de la République , sous le rapport moral et
politique ; car il importe , dit il , de connaître le terrein
sur lequel on marche . Ce second message est
résolu .
Le projet que Thibaut , organe de la commission
( 391 )
6
des finances , a présenté le 20 , et tendant à exempter
du droit de patentes les porteurs de brevets d'inven .
tion et leurs fermiers - entrepreneurs ou directeurs
n'a pas été accueilli. Il a été rejetté par la question
préalable .
La discussion sur le droit de passe sur les grandes
routes a repris. Plusieurs orateurs ont parlé pour ou
contre. Le conseil a arrêté en principe , que le droit
serait établi . Une discussion ultérieure désignera les
objets sur lesquels portera ce droit .
Le conseil des Anciens n'a approuvé aucune résolution
d'intérêt général dans ses séances des 18 et
19. Il a entendu , le 20 , la seconde lecture de celle
qui établit une taxe sur les billets de spectacle .
Daubermesnil fait , dans la séance du 21 du conseil
des Cinq- cents , la premiere lecture d'un projet de
résolution sur les sépultures .
Blutel fait adopter quelques articles additionnels
à celle sur les droits d'entrées .
L'ordre du jour appellait la discussion sur les transactions
entre particuliers . Ludot combat le projet ,
et en présente un qui differe beaucoup de celui de
la commission , auquel il reproche de porter sur des
bâses absolument fausses , telles que la valeur du numéraire
dans le moment actuel , comparativement à
sa valeur de 1791. Le conseil ordonne l'impression de
ce projet , et renvoie la discussion pour se former en
comité général. L'on croit que son objet est le
port de la commission chargée d'examiner le traité
conclu avec le duc de Parme.
rap-
Sur le rapport de Dubreuil , le conseil arrête , le 22 ,
que dans les mmunes composées de plusieurs administrations
municipales , le droit de suivre les actions
qui les intéressent collectivement , sera attribué au
bureau central desdites communes , qui désignera à
cet effet un de ses membres .
Daunou annonce que les procès - verbaux d'élection
des députés de la Guyane française , ont été remis aux
archives par le ministre de la marine : ces députés
sont Fréron ( de la Seine ( et Robin ( de l'Aube ) . Un
membre dit qu'on n'a pas observé dans ces nomina(
392 )
tions les formalités prescrites par la constitution , et
demande la nomination d'une commission pour faire
un rapport à ce sujet. Cette proposition est adoptée .
Goupilleau propose , le 21 , au conseil des Anciens
d'approuver le nouveau code militaire .
Lacombe reproche à ce code de renfermer des dispositions
qui sont du ressort de la police correctionnelle
militaire ; d'être inutile et incomplet relativement
à l'embauchage , dont il ne précise pas le délit ;
enfin , de n'être qu'un code provisoire qui prononce
presque toujours la peine de mort. Les lois précédentes
étaient suffisantes , ajoute l'opinant ; il ne fallait
qu'une nouvelle organisation de tribunaux militaires :
vous l'avez établie par la loi que vous avez rendu
dernierement ; il fallait se borner là . Le grand Frédéric
se fût bien donné de garde d'établir de nouvelles
peines au moment présumé d'une paix générale
; il aurait fait exécuter les lois précédentes ; ik
n'aurait pas laissé obstruer les bureaux de ses ministres
par une jeunesse efféminée , par ces nouveaux
privilégiés , ennemis de l'ordre qu'il aurait établi ,
Il savait qu'il faut de la discipline dans une armée ;
aussi il ne se serait jamais exposé à ce qu'un soldat
en faute pût lui dire : Tel chef m'a donné l'exemple
du désordre , et il n'a pas été puni . Néanmoins le
conseil approuve la résolution . Il s'est occupé dans la
séance du 22 , de la formation de la commission
chargée d'examiner la résolution sur la loi du 3 brumaire.
Baudin , Porcher , Bonnesoeur , Gauthier et
Larmagnac la composent.
Defermont , organe de la commission des finances ,
propose au conseil des Cinq- cents , le 23 , d'admettre.
les mandats au cours , et le numéraire en concurrence
pour ce qui reste des biens nationaux . Cette proposition
d'abord mal acceuillie , est ensuite adoptée .
Blutel a fait un rapport tendant à mettre un impôt sur
le tabac.
Le 24 , le conseil des Cinq - cents a pris deux résolutions.
La premiere fixe à 60 liv. par quintal les
droits d'entrée sur le tabac . Celui importé par les
vaisseaux français ne paiera que 50 liv .; par la seconde
( 393 )
sont exceptées de la saisie , les marchandises anglaises
qui seront importées sur des vaisseaux français , d'ici ,
au 15 frimaire . La discussion sur les transactions
entre particuliers a ensuite été reprise , et l'on a décidé
que les obligations contractées avant le 1. juillet
1791 , sont censées stipulées en numéraire et non
susceptibles de réduction .
ст
Réal a donné , le 25 , lecture de son projet de rẻ-
solution sur le code hypothécaire .
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
qui porte que , dans les communes où il y a plusieurs
municipalités , les actions qui les intéressent collectivement
seront suivies par l'un des membres du
bureau central .
PARIS. Nonidi 29 Brumaire , l'an 5e , de la République.
La nouvelle de l'insurrection d'Irlande n'a été confirmée
par aucun avis ultérieur. Il paraît qu'on a attaché trop de confiance
à la déclaration faite par deux bâtimens pris aux Anglais
, et venant de Liverpool . De pareilles déclarations ne
doivent jamais être considérées comme des nouvelles officielles
, parce qu'elles n'émanent pas immédiatement d'agens
de la République Ce qu'il y a de positif , c'est qu'il regne un
grand mécontentement en Irlande , et que l'obstination du
parlement , dans la session même qui vient de s'ouvrir , à refuse
d'admettre les catholiques à la jouissance des droits
civils , et à la suspension de la loi d'habeas corpus , doivent occasionner
une grande fermentation dans les esprits .
L'escadre aux ordres du contre-amiral Richery est rentrée
à Rochefort le 15 de ce mois ; cet officier -général a détruit la
plus grande partie des établissemens de Terre -Neuve . Il s'est
emparé de près de 80 navires dont plusieurs richement chargés.
Il a été informé par une de ses prises faisant partie du convoi
de la Jamaïque , que 60 navires , venant de cette colonie en
Europe , ont péri après avoir lutte contre les vents pendant
près de 35 jours dans les débouquemens . Deux vaisseaux et
une frégate ont été détachés de l'escadre pour se porter sur les
Côtes du Labrador , où ils ont déja obtenu de grands succès .
Des nouvelles officielles de Cayenne annoncent que Fréron
et Robin ont été nommés députés au Corps législatif , par la
colonie de la Guyane. On croit que des défauts de forme rendront
cette élection nulle . On a appris également que Collot(
394 )
d'Herbois est mort dans cette isle le 20 prairial dernier : il a
legué de vive voix les divers effets qu'il avait à Billaud- Varennes.
Celui- ci vit dans un petit endroit , à 8 lieues de
Cayenne ; sa principale occupation est d'élever des perroquets .
On mande de Brest qu'il s'est fait de grands changemens
dans l'armée navale . Le vice- amiral Villaret-Joyeuse , qui en
avait le commandement , a été remplacé par le vice - amiral
Morard de Galles. Le contre - ami : al Nielly doit commander
une division . Douze capitaines out également été remplacés.
On ajoute que cette escadre est sur le point de mettre à la
voile.
La haute-cour séante à Vendôme , instruit toujours avec
lenteur le procès de Baboeuf et des co-accusés . L'interrogatoire
secret du premier a duré fort long-tems , mais il est ter■
miné. On dit qu'il contient des faits très- curieux .
Les négociations entamées par l'envoyé d'Angleterre , qui
avaient été suspendues par l'envoi de courriers à Londres
et à Vienne , ont été reprises . Lord Malmesbury a adressé
une nouvelle note officielle au ministre des relations extérieures
, qui y a fourni la réponse du Directoire . A la
tournure que prennent les preliminaires , il paraît que les
négociations dureront long - tems . On en est encore à s'acorder
sur le principe d après lequel elles doivent être suivies
. On s'étonnera peu de ces lenteurs , quand on se rappellera
que les négociations de la paix de 1783 , bien moins
difficile à faire , n'ont été terminées qu'au bout de six mois .
Il est assez singulier de voir plusieurs de nos journaux se
montrer plus anglais , que ne pourraient le faire à Londres
les papiers ministériels ; mais on doit être accoutumé depuis
long-tems à leur langage ; quoi qu'il en soit , les espérances
sont toujours à la paix , dont toutes les puissances
ont besoin.
On assure que l'empereur envoie à Paris deux négociateurs
que l'on croit être MM . Colloredo et de Lerbach ; ils seront
revêtus de pleins pouvoirs , et doivent se concerter avec le
plénipotentiaire d'Angleterre . De son côté , le Directoire
envoie à Vienne M. Clarke , chef du bureau topographique
attaché aux relations extérieures . C'est un Irlandais que l'on
dit très-instruit , et ayant la confiance de Carnot. On ne
nomme point encore les personnes qui doivent l'accompagner
dans cette inission . On croit qu'il passera par
l'Italie ,
et conferera avec Buonaparte avant de se rendre à sa destination
. Toutes ces démarches annoncent que l'on songe sé-
9
( 395 )
rieusemeent de part et d'autre à mettre un terme à la guerre,
Voici les pieces officielles de la négociation :
Note remise au ministre des relations extérieures par lord Malmes
bury , envoyé du cabinet britannique . Paris , 12 novembre 1796.
Le soussigné n'a pas manqué de transmettre à sa cour la
réponse du Directoire exécutif aux propositions qu'il a été
charge de faire pour servir d'ouverture à une négociation
pacifique
Quant aux insinuations offensantes et injurieuses que l'on
a trouvées dans cette piece , et qui ne sont propres qu'à mettre
de nouveaux obstacles au rapprochement que le gouver
hement français fait profession de desirer , le roi a jugé fort
au-dessous de sa dignité , de permettre qu'il y soit répondu ,
de sa part , de quelque maniere que ce soit . Le progrès et le
tésultat de la négociation mettront assez en évidence les principes
sur lesquels elle aura été dirigée de part et d'autre ; et
ce n'est ni par des reproches révoltans et dénués de tout fondement
, ni par des injures réciproques que l'on travaille de
bonne foi à l'ouvrage de la paix .
Le soussigné passe donc au premier objet de discussion
mis en avant dans la réponse du Directoire exécutif , celui
d'une négociation séparée , à laquelle on a voulu , sans aucun
fondement , supposer que le soussigné était autorisé d'accéder.
Ses pleins pouvoirs expédiés dans la forme ordinaire ,
lui donnent toute l'autorisation nécessaire pour négocier ,
et pour conclure la paix ; mais ces pouvoirs ne lui prescrivent
ni la forme , ni la nature , ni les conditions du traité futur.
Sur ces objets , il doit se former , selon l'usage établi et reconnu
depuis long- tems en Europe , aux instructions qu'il
aura reçues de sa cour ; et il n'a pas manqué , en consé
quence , de prévenir le ministre des relations extérieures
dès leur premiere conférence , que le roi , son maître , lui
avait très- expressément enjoint de n'entendre à aucune proposition
tendante à séparer les intérêts de sa majesté , d'avec
ceux de ses alliés .
Il ne peut donc être question que d'une négociation qui
combinera les intérêts et les prétentions de toutes les puissances
qui font cause commune avec le roi dans la présente
guerre. Dans le cours d'une pareille négociation , l'interven
tion , ou du moins la participation de ces puissances deviendra
sans doute absolument nécessaire ; et sa majesté espere retrouver
en tout tems les mêmes dispositious pour traiter
sur une bâse juste et équitable , dont sa majesté l'empereur et
roi a donné au gouvernement français une preuve si écla
( 396 )
tante , au moment même de l'ouverture de cette campagne .
Mais il paraît que ce serait un délai très-inutile que d'at
tendre une autorisation formelle et définitive de la part des
alliés du roi , avant que la Grand - Bretagne et la France
puissent commencer à discuter , même provisoirement , les
principes de la négociation . Une marche tout- à-fait différente
a été suivie par ces deux puissances , dans presque toutes les
Occasions semblables et sa majesté pense que la meilleure
preuve qu'elles pourraient donner , en ce moment , à toute
F'Europe de leur desir mutuel de faire cesser , le plutôt possible
, les calamités de la guerre , serait de convenir , sans
délai , d'une bâse de négociation combinée , en invitant ,
des-lors , leurs alliés à y concourir de la maniere la plus
propre à accelerer la pacification générale .
C'est dans cette vue que le soussigné a été chargé de proposer
d'abord , et dès le commencement de la négociation ,
un principe que la générosité et la bonne foi de S. M. pouvaient
seules lui dicter , celui de compenser à la France ,
par des restitutions proportionnelles , les arrangemens auxquels
elle devra consentir pour satisfaire aux justes prétentions
des alliés du roi , et pour conserver la balance politique de
l'Europe . Le Directoire exécutif ne s'est pas expliqué d'une
maniere précise , ni sur l'acceptation de ce principe , ni sur
les changemens ou modifications qu'il desirait d'y porter , si
enfin sur l'énonciation d'un autre principe quelconque qu'il
proposerait pour servir au même but. Le soussigné a donc
l'ordre de revenir sur cet objet et de demander là -dessus une
explication franche et précise , afin d'abréger les délais qui
devront nécessairement résulter de la difficulté de forme
mise en avant par le Directoire exécutif. Il est autorisé à ajouter
à cette demande la déclaration expresse , que sa majesté , en
faisant part à ses augustes alliés de toutes ses démarches successives
, relativement à l'objet de la présente négociation ,
et en remplissant , envers ces souverains , de la maniere la
plus efficace , tous les devoirs d'un bon et fidelle allié , n'omettra
rien de sa part , tant pour les disposer à concourir à
cette négociation par tous les moyens les plus propres à en
faciliter la marche , et en assurer le succès , que pour les maintenir
toujours dans des sentimens conformes aux voeux qu'elle
fait pour leretour de la paix générale , sur des conditions justes ,
honorables et permanentes . Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la note du lord
Malmesbury. Paris , 22 brumaire , an V.
Le soussigné est chargé , par le Directoire exécutif , de vous
( 397 )
inviter à désigner , dans le plus court délai , et nominativement,
les objets de compensations réciproques que vous proposez .
Il est chargé , en outre , de vous demander quelles sont
les dispositions pour traiter sur une bâse juste et équitable ,
dont sa majesté l'empereur et roi a donné au gouvernement
français une preuve si éclatante , au moment même de l'ouverture
de cette campagne. Le Directoire exécutif l'ignore .
C'est l'empereur et roi qui a rompu l'armistice .
Signé , CH . DELACROIX .
Lettre adressée au ministre des relations extérieures , le 23 brumaire
, au matin , par le lord Malmesbury , envoyé du cabinet
britannique. Paris, ce 13 novembre 1796 .
pour
Le ministre plénipotentiaire de sa majesté britannique s'adresse
au ministre des relations extérieures pour le prier de
l'informer s'il doit regarder la note officielle qu'il a reçue de
sa part , hier au soir , comme la réponse à celle que le lord
Malmesbury a remise , hier matin , au ministre des relations
extérieures par ordre de sa cour . Il fait cette demande
ne pas retarder inutilement le départ de son courier
Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la lettre précédente
du lord Malmesbury . Paris , le 23 brumaire , an V.
Le soussigné ministre des relations extérieures , déclare au
lord Malmesbury , plénipotentiaire de sa majesté britannique ,
qu'il doit regarder la note officielle qu'il lui a transmise hier .
comme la réponse à celle que le lord Malmesbury lui avait
adressée le matin du même jour . Signé , CH. DELACROIX .
Seconde lettre du lord Malmesbury , au ministre des relations extérieures.
Paris , le 13 novembre.
Le lord Malmesbury vient de recevoir la réponse du ministre
des relations extérieures , dans laquelle il déclare que
la note officielle qu'il lui a transmise hier , doit être regardée
comme la réponse à celle que le lord Malmesbury lui a adressée
le matin du même jour. Le lord Malmesbury la` communiquera
dès aujourd'hui à sa cour.
MALMESBURY
.
Note adressée par le lord Malmesbury , au ministre des relations
extérieures , le 23 brumaire , et écrite sous la date du 12 novembre
1796 , ( 22 bramaire an V ) .
Le soussigné n'hésite pas un moment à répondre aux deux
questions que vous êtes chargé de lui faire de la part du Directoire
exécutif.
Le mémoire présenté ce matin par le soussigné , propose ,
en termes exprès , de la part de sa majesté le roi de la Grande-
Bretagne de compenser à la France , par des restitutions
( 398 )
proportionnelles , les arrangemens auxquels elle devra con
sentir pour satisfaire aux justes prétentions des alliés du rơi̟
et pour conserver la balance politique de l'Europe . " ,
Avant l'acceptation formelle de ce principe , ou l'énon ·
ciation , de la part du Directoire exécutif , d'un autre quelconque
, qui puisse également servir de bâse à la négociation
d'une paix générale , le soussigné ne saurait être autorisé à
désigner les objets de compensation réciproque .
Quant à la preuve des dispositions pacifiques donnée au
gouvernement français , par sa majeste l'empereur et roi ,
l'ouverture de la campagne , le soussigné se contente de
rappeller les paroles suivantes , qui se trouvent dans la note
du baron de Dégleman , du 4 juin dernier .
Les opérations de la guerre n'empêcheront nullement
que sa majesté impériale ne soit toujours portée à concourir ,
d'après telle forme de négociation qui sera adoptée , de concert
entre les parties belligérantes , à la discussion des moyens
propres pour mettre fin à l'effusion ultérieure du sang humain
. "
Cette note fut présentée après la rupture de l'armistice .
Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la note précédente.
Paris , ce 23 brumaire.
Le soussigné , en réponse à votre seconde note d'hier , est
chargé par le Directoire exécutif de vous déclarer qu'il n'a
rien à ajouter à la réponse qui vous a été adressée . Il est
chargé également de vous demander si , à chaque communication
officielle qui sera faite entre vous et lui , il sera néces
saire que vous envoyiez un courier pour recevoir des instructions
spéciales . Signé , CH. DELACROIX .
P. S. On croit que le projet de l'armée de Sambre et Meuse
est de forcer l'ennemi d'évacuer la rive gauche du Rhin . Les
Autrichiens sont fort resserrés du côté de Mayence . L'archidue
porte des forces considérables contre le fort de Kell ; le
général Desaix est chargé de sa défense . L'ennemi menace également
la tête du pont d'Huningue qui est très-bien fortifié . Les
généraux Beurnonville , Kleber et Moreau veillent sur les mouvemens
de l'ennemi . Il est question plus que jamais d'une armistice
sur le Rhin . L'armée d'Italie a obtenu plusieurs
succès contre les Autrichiens , et les ont forcés de repasser la
Piéva et le Levis. Les patriotes Corses ont obligé les Anglais
d'évacuer Bastia et Ajaccio . Le régiment de Dillon composé
en majeure partie d'émigrés a été fait prisonnier.
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
TABLE
Des matieres contenues dans le N°.
LITTERATURE ÉTRANGERE.
3.
DE Salomon Gessner , par Jean -Jacques
HOTTINGER.
SCIENCES . CHIRURGIE.
145
Observations iatrochirurgiques , par Joseph
CoVILLARD , etc..
GRAMMAIRE ET DÉCLAMATION.
fignes invariables , &c .
SCIENCES ET ARTS.
150
La prononciation française déterminée
par des
153
Séance publique de l'Institut national.
160
morales & politiques.
166
MELANGES.
Lettre au Rédacteur. 173
Discours en vers contre le Célibat.
174
181
Notice des travaux de la classe des sciences
ANNONCES.
NOUVELLES ETRANGERES.
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie.. 183
ALLEMAGNE. De Hambourg.
Francfort-sur-le-Mein.
ITALIE. De Rome.
De Génes.
ANGLETERRE. De Londres.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Corps Législatif.
ris. Nouvelles.
184
185
188
191
193
197
205
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE.
( No. 3. )
Décadi 30 Vendemiaire , l'an s .
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8° .
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS. Il contient deux parties ; l'urs
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGISLATIF
, aux NOUVELLES de Paris et des
départemens , ainsi que des ARMÉES de la
République.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
six mois et de 30 liv. pour un an.
liv .
pour
ALENDRIER
RÉPUBLICAIN.
VENDEMIAIRE.
La Lune du mois a 30 jours. Du premier au 30 les jours
décroiffent matin & foir de 52 min..
Ere Républicaine.
au midi vrai
Ere J.PHASES Tems moyen
de de la
L.LUN E. H. M. S
Vulgaire
I primedi 1re Décade . 22 jeudi . 1
2 duodi
3 tridi ..
4 quartidi .
S quintidi .
6 fextidi .
7 feptidi .
ofidi 77
9 nonidi .
10 Decadi..
23 vend. 2
24 fame. 3
25 Dim. 4
26 lundi s
27 mardi 6lle 2 à
28 merc.
456
29 jeudi. 8 du mat.
3 20
3 6
352
2937
D.Q.02 22
27
h. 13 m.
I JI
I 34
30 vend. 7 о 1 18
I fame. 10 O O
N.L.
43
025
O 7
II 59 49
11 59 30
11 59 11
11 primedi ile Décade . 2 Dim . 11
12 duodi .
13 tridi..
14 quartidi .
1 quintidi..
16 fextidi .
17 feptidi .
18 octidi .
19 nonidi.
20 Decadi....
21 primedi Ille Décad .
22 duodi ......
23 tridi
24 quartidi
3 lundi. 12 le 9 à 7
4 mardi 13 h.h. 3 m.
Smerc. 14 du mat .
6jeudi. 15
vend. 16
Sam. 17 P. Q.11 58 52
9 Dim . 18 le 17 à 3 11 58 32
1cllundi . 19 h . 13 m. 11 58 13
II mardi 20 du foir. 11 57 53
11 57 33
57 13
12 merc . 21
13jeudi. 22
P. L.
le 25 à o
h. 46 m.
du mat .
11 56 52
11 56 35
11 56 15
II SS SS
II 55 44
25 quintidi
26 fextidi ..
27 feptidi .
28 odidi
29 nonidi .
30 Decadi.
14 vend. 23
15 fame. 24
16 Dim. 25
17lundi . 26
18 mardi 27
19merc . 28
20jeudi.(29
21 vend.30
II 55 24
II 54.4
11 54 25
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
Dudécadi 10 Vendémiaire , an cinquieme ,
de la République Française.
( Samedi 1. Octobre 1796 , vieux style. )
TOME XXV.
MONACEANIS
A PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n° . 18 .
"
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXIV .
RÉFLEXIO ÉFLEXIONS sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte....
Philosophie de l'Univers , par Dupont ......
Questions sur l'Art dramatique..
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos généraux
, extraites des campagnes
du général
Pichegru ...
Lettre au Rédacteur sur les Elémens d'Arhimétique
attribués à Condorcet ....
Les Fleurs époux , piece allégorique , par le cit.
Boinvilliers ..
Annonces de livres nouveaux .
Sur la littérature étrangere ....
Des tentatives qui ont été faites pour rendre Paris
port , depuis 1766 jusqu'à présent ; par David
Leroi...
Du perfectionnement de l'Art typographique ...
Notice sur la vie et les travaux de Lavoisier ,, par
cit. Fourcroy ..
Page
3.
13.
20.
25.
31.
33 .
36.
65.
76.
81.
le
86.
Harmonie de la Nature , par J. B. H. de S. Pierre .
Annonces de livres nouveaux .
Tableau physique et topographique de la Tauride ,
tiré d'un journal du voyage fait en 1794 , pár
P. S. Pallas .....
La Religion vengée , poëme , par le cardinal de
Bernis ..
100 .
104.
129.
133.
De l'état politique et économique de la France sous
la constitution de l'an III , traduit de l'allemand .
Les Pensées de Pope avec un abrégé de sa vie .…….
Anecdotes sur Diderot .
140.
162 .
175.
Extrait de deux lettres sur Saint- Domingue . 181.
を
Bayerische
Staatsbibliothek
' No. 1er.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI IO VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub .
( Samedi 1er . Octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGER E.
Miscellaneous works of ED. GIBBON , with memoirs of his
life and writings , composed by himself. etc .; Euvres
mêlées d'ÉD . GIBBON , contenant des mémoires sur sa vie
et sur ses ouvrages , écrits par lui - même et éclaircis par
ses propres lettres et par des notes relatives aux faits et
aux circonstances
dont il est fait mention : publiées par
John lord SHEFFIELD
son parent. Deux volumes in- 4°.
de plus de sept cents pages chacun . A Londres , 1796 .
A LA tête du premier volume , se trouve le portrait
de Gibbon , en pied et à la silhouette , mais parfaitement
ressemblant , à ce qu'assure le lord Sheffield .
Son attitude ordinaire était exactement celle qu'on
lui donne ici . Nos physiognomonistes pourront rechercher
si l'on devait naturellement attendre de cette
figure , un ouvrage comme l'Histoire de la décadence de
l'empire romain ; et les phychologues qui s'occupent
bien plus de la destinée des hommes , que de leur
structure physique , trouveront des choses presque
inexplicables dans le caractere littéraire de cet écrivain
, même après avoir lu les mémoires de sa vie et
A &
1 ( 4 )
1
les lettres , souvent fort singulieres ,qui s'y rapportent .
Voici ce qu'on y trouve de plus important .
Ed . Gibbon naquit le 27 avril 1737 à Putney dans
le comté de Surry . Sa famille aurait pu être l'une des
plus riches de la Grande- Bretagne , si son grandpere
, directeur de la trop fameuse compagnie de la
mer du Sud, n'avait pas été en 1720 , enveloppé dans
la ruine générale de cette compagnie . Cependant les
parens de Gibbon étaient encore restés à leur aise ; et
son pere ayant été nommé membre du nouveau parlement
, en 1734 , y contribua loyalement à la châte
de Walpole .
La premiere éducation de Gibbon fut l'ouvrage
d'une bonne tante , qui ne vint à bout de sauver cet
enfant faible et maladif , que par des soins attentifs
et infatigables . Une circonstance la plus essentielle
de cette premiere époque de sa vie , et qui dut avoir
la plus grande influence surie développement de ses
facultés naissantes , fut d'être conduit à 12 ans , par
la curiosité , dans la bibliotheque de son grand-pere ,
et d'y trouver différens poêtes et romans anglais ,
aussi bien que plusieurs histoires et descriptions de
voyages.
Quelque peu qu'il ait ensuite dans les écoles , continué
d'acquérir les diverses connaissances qui s'offraient
à lui dans ce premier moment , comme en foule,
il n'en a pas moins conservé beaucoup de reconnaissance
pour ces établissemens . On peut , à la vérité ,
dans l'instruction particuliere , aller plus vîte et plus .
loin mais l'utilité des écoles où les enfans s'élevent :
en commun, ne doit pas se mesurer sur le peu de grec
et de latin qu'ils en rapportent ; ce qu'il y a vrai-
1
( 5 )
ment de précieux pour eux , c'est l'apprentissage da
commerce des hommes , et l'exercice, préparatoire au
rôle de membre de la grande société , qui résultent`
nécessairement pour eux de leurs relations avec leurs
camarades . Les souvenirs que Gibbon avait conservés
de ses années d'université , n'étaient pas à beaucoup
près aussi favorables .
Cependant à peine avait- il atteint sa 15 année ,
que son pere l'envoya à Oxford . Mais l'homme mûr
et formé a toujours regardé , comme le tems le plus
inutilement employé de sa vie , les quatorze mois
qu'il y passa dans le college de la Magdeleine . La
plupart des professeurs d'Oxford ont depuis nombre
d'années , renoncé même au desir de suivre leur enseignement.
Ceux qui composent le collége de la
Magdelaine , dont les revenus . bien gouvernés pour- ·
raient monter facilement à 30 , coo liv . sterlings , étaient
déja du tems de Gibbon , devenus des gens aimables
et de bonne compagnie , jouissant avec reconnaissance
des bienfaits des fondateurs , mais qui , dans le
fond de leur conscience , se croyaient dispensés pleinement
de lire , d'écrire et même de
penser.
Le premier surveillant , ou tuteur , à qui Gibbon
fut confié dans ce collège , le docteur Walld de Crave ,
était cependant un des plus éclairés et des meilleurs
de la maison : mais l'éleve n'en perdit pas moins
tout son tems ; et pour que le goût des livres lui
revînt , il fallut qu'il la quittât . Cette circonstance
fut d'autant plus remarquable et plus affligeante
qu'elle concernait un jeune homme dont l'esprit ,
quoiqu'à peine sorti de l'enfance , sentait déja lo
besoin de produire , et qui , de retour chez lui pour
•
}
A 3
( 6 )
les vacances , voulait écrire un livre sur l'époque de
Sésostris .
Beaucoup d'esprit , et le zele le plus ardent pour
la vérité , mais sans guide qui pût en diriger les efforts ,
produisirentbientôt un singulier phénomene ; Gibbon ,
à l'âge de 16 ans , devint catholique. Dans le cours
de ses lectures , il était tombé sur les ouvrages de
Bossuet, et sur quelques écrits du jésuite Parson. Les
argumens qu'il y trouva lui parurent insolubles : il.
se déclara donc sur-le-champ pour sa nouvelle conviction
; et il en fit part à son pere , dans une lettre
pleine du contentement intérieur et de la résignation
d'un martyr.
Il fallait bien alors nécessairement qu'il quittât
Oxford et le collège de la Magdeleine . Son pere
résolut de le mettre pendant quelques années à Lausanne
, en pension chez un ministre de la religion
réformée . Il passa là cinq ans entiers ; et comme il
vivait séparé des Anglais qui habitent ou qui passent
de tems en tems dans cette ville ; comme d'ailleurs le
ministre chez lequel il demeurait , était un homme,
d'esprit et de savoir , cette époque fut pour lui l'une
des plus heureuses et des plus instructives de sa vie .
L'étude des anciens classiques et de la nouvelle littérature
française faisait sa principale occupation .
Crouzas , Locke , Bayle et Montesquieu éveillerent ,
nourrirent et mirent en ordre ses méditations philosophiques
après eux , les célebres Lettres provinciales
de Pascal , la Vie de l'empereur Julien par la Bletterie
, et l'Histoire de Naples par Giannoni eurent une
influence particuliere sur la culture de ses idées et de
sa maniere d'écrire .
( 7 )
On peut bien imaginer que son zele de novice pour
l'église catholique romaine ne fut pas de longue
durée . Du moment que son esprit commença à
prendre cette nouvelle direction , et qu'il ne traita
plus ses études comme une tâche à remplir , mais
comme un besoin à satisfaire , il devint facile de
prévoir que le caractere de ses idées changerait considérablement
. D'ailleurs , le sage ministre se conduisit
sur ce point délicat , avec beaucoup de prudence ;
et sans doute il eut beaucoup de part à la cure du
jeune homme , qui cependant ne put se délivrer bien
complettement alors , du dogme de la transsubstantiation.
Tout ce qu'il lisait sur cet article de doctrine ,
le laissait dans un doute invincible . Ce ne fut enfin
que par des méditations longues et solitaires , qu'il
parvint à l'éclaircir , et qu'il acquit le dernier degré
de la conviction . Ses idées se résumerent dans l'argument
suivant : Le texte des écritures sur lequel
ce dogme est fondé , ne parle qu'à un sens , et toutes
ses preuves doivent être considérées comme ne s'appuyant
que sur les sensations de la vue ; tandis que
la vue , le toucher et le goût témoignent contre la
transsubstantion. Trois contre un La religion
catholique romaine s'évanouit comme un songe de
l'esprit de Gibbon (1) .
:
( 1 ) Voilà sûrement une singuliere maniere de raisonner.
Mais il paraît que dans les objets qui ne fournissent aucune
prise à l'entendement , chacun a la sienne de se convaincre.
Il y avait ici bien d'autres choses à dire , et vraisemblablement
Gibbon les connaissait ; mais c'est vraisemblablement
aussi parce qu'il ne les avait point trouvées tout seul , qu'elles
n'agissaient pas assez fortement sur son esprit.
A
( 8 )
-
C'est ainsi que coulerent les plus beaux jours de
sa vie , dans des travaux littéraires et philosophiques,
et dans la douce activité de la pensée , jusqu'à ce
qu'il atteignît l'âge de 20 ans . Sur son livre -journal
pour le mois de juin 1757 , se retrouvent ces mots :
Je vis mademoiselle Curchod . Omnia vincit amor ,
et nos cedamus amori. Mademoiselle Susanne Curchod ,
depuis madame Necker , était la fille d'un ministre
qui vivait du plus modique revenu , dans un petit
hameau du Jura , nommé Crassy . Le fruit des soins
qu'il donnait à l'éducation de cette fille unique avait
passé toute espérance . Mademoiselle Curchod étant
venue à Lausanne pour voir quelques - uns de ses
parens , sa beauté , son esprit , son savoir furent bientôt
l'objet de l'admiration générale . C'est très - sérieusement
que Gibbon en devint amoureux ; et d'après
les deux visites qu'on lui permit de faire à Crassy ,
d'après les jours heureux qu'il y passa près d'elle ,
il croit avoir fait alors quelqu'impression sur son
coeur. Mais de retour en Angleterre , voyant l'inexorable
opposition de son pere pour ce mariage , il
prit son parti d'obéir en fils respectueux .
En 1765 , il revit à Paris l'objet de son premier
amour, Susanne Curchod était alors l'épouse du riche
banquier Necker . Écrivant à l'un de ses amis à Berlín,
il lui mandait qu'il l'avait trouvée plus belle et plus
aimable que jamais . Elle avait , dit- il , beaucoup
d'affection pour moi , et son mari me montrait une
civilité particuliere . Mais pouvaient - ils m'insulter
plus cruellement ? ... Tous les soirs m'inviter à souper
; et lui ! nous quitter pour aller se mettre au lit ,
enmelaissant seul avec sa femme ! Quelle impertinente
( 9 )
sécurité ! C'est mettre bien peu d'importance à un
ancien amant.
Gibbon parlait un jour à madame Necker du bonheur
d'une de leurs anciennes connaissances , qui s'était
procuré , par un mariage qu'elle venait de faire ,
environ 20,000 liv . de revenu . Quel bonheur que
20,000 liv . ! répondit madame Necker , avec un coupd'oeil
dédaigneux . Tout- à- coup cependant lisant sur
la figure de Gibbon , l'impression que lui faisait ce
mot , elle reprit : Mais comment puis -je parler ainsi
de 20,000 liv . de revenu , moi qui regardais , il n'y a
qu'un an , 800 liv. comme le dernier terme de mes
desirs !
En 1758 , Gibbon revint définitivement en Angleterre
, et dans la maison paternelle . Comme il ne
pouvait se résoudre aux études et au genre de vie
qu'impose le métier d'avocat ; comme il sentait fort
bién sur- tout que la nature ne lui avait point donné
cette élocution assurée , prompte et facile , qui peut
seule faire jouer un rôle brillant dans les tribunaux ,
il mena pendant deux ans la vie d'homme de lettres ,
et il passa le tiers de ce tems à Londres.
C'est alors qu'il étudia plus à fond la littérature
anglaise . L'histoire d'Ecosse par Robertson , et celle
des Stuarts par Hume venaient de paraître . L'impression
que ces deux ouvrages firent sur Gibbon , se
trouve peinte dans son récit avec beaucoup d'exactitude.
Quand je considérais , dit-il , la composition
soignée et parfaite de Robertson , son langage
énergique et ses belles périodes arrondies , mon
coeur ambitieux s'enflammait , et j'osais concevoir
l'espérance de produire quelque chose de semblable .
Campo
( 10 )
1
Mais lorsque je lisais Hume , et que je m'abandonnais
à l'effet de sa paisible philosophie , et de ses beautés
négligées et inimitables , je finissais souvent par
quitter le livre , plein de douleur et de désespoir.
La premiere tentative littéraire de Gibbon fut un
petit ouvrage intitulé : Essai sur l'Étude de la Littérature;
c'était une apologie de l'étude des anciens classiques ;
il l'avait écrite en français. Il crut avec raison , que
les vérités que son écrit renferme , viendraient alors
à propos ; car d'Alembert et plusieurs autres écrivains
célebres semblaient traiter cette étude avec
assez de mépris . Cependant l'essai resta deux ans
entiers dans le porre - feuille ; et ce ne fut qu'en 1761
que l'auteur le publia , pour répondre aux desirs
de son pere , qui par ce moyen se flattait de lui procurer
plus facilement une place de secrétaire de légation
. Les envoyés de l'Angleterre pour le congrès
qui devait se tenir à Augsbourg , venaient d'être
nommés : le pére de Gibbon voulait le placer auprès
d'eux. Mais le congrès n'eut pas lieu ; et ce premier
ouvrage d'un écrivain si vanté depuis , n'eut aucun
succès en Angleterre . L'on peut même douter en
général que Gibbon fût fait pour une place de ce
genre ; car dans toutes les scenes de la vie pratique ,
soit vers ce tems même , soit postérieurement , il ne
paraît jamais trop à son avantage . On se le représente
jouant un rôle assez comique dans les milices formées
par Pitt le pere . L'on se réjouit d'abord de le voir
nommé membre de la chambre des communes , et
cela précisément dans l'époque intéressante où la
guerre entre la Grande- Bretagne et l'Amérique éclatait
: mais l'on s'impatiente bientôt de voir qu'il ne
1
( 11 )
dit pas un mot dans la chambre , sur les intérêts de
son pays , ou sur la conduite du ministere , et de
chercher vainement dans ses letrres de cette époque ,
même dans celles à ses amis les plus intimes , quelque
trait sur les affaires dont son devoir lui prescrivait
cependant de s'occuper .
Au reste , peut- être son caractere n'en paraît-il que
plus remarquable et plus brillant , comme philosophe,
comme écrivain , comme homme privé . C'est un
esprit infatigable de recherches , joint au sentiment
le plus délicat des beautés de la composition : c'est
une vie et en quelque sorte une habitation continuelle
dans l'ancienne littérature classique ; et cependant
une maniere de style si particuliere et si neuve ,
que jamais on ne la soupçonnerait formée par le
commerce assidu des Grecs et des Latins . Il est sans
doute impossible de méconnaître l'influence de leur
étude sur ses formes littéraires ; mais ce qu'il est plus
impossible encore de méconnaître , c'est les traits
propres qui caractérisent son esprit , c'est son empreinte
originale et moderne , dont on ne trouverait
pas plus la source dans la parfaite connaissance qu'il
avait de la listérature française .
De toutes les personnes qui ont lu dans l'original le
grand ouvrage sur lequel repose la gloire immortelle
de Gibbon , il n'en est sûrement aucune qui
puisse soupçonner que l'auteur ait envoyé son premier
manuscrit à l'impression , sans avoir été forcé
par les corrections et les ratures , d'en faire tirer au
moins une copie . Quoique l'auteur de cet extrait në
regarde pas l'ouvrage de Gibbon et la maniere dont
il est écrit comme vraiment classique , quoiqu'il ne
( 12 )
le place point au même rang que ceux de Hume
et de Robertson , il n'en admire pas moins la facilité
avec laquelle , d'après le récit même de l'auteur ,
des beautés d'un ordre si distingué naissaient sous
sa plume. Que Mably ne trouvât pas le moindre
plaisir à cette lecture , et qu'il la traitât avec encore
plus de dédain que de sévérité ; c'est , à notre avis ,
ce qui s'explique facilement sans la supposition
d'aucun motif personnel. Aux yeux d'un homme
austere comme lui , les beautés propres à la maniere
de Gibbon devaient plutôt passer pour des
défauts et quand on sait combien celui - ci cherchait
les douces impressions d'une vie agréable , combien
au contraire Mably affectait les privations d'une sévere
philosophie , l'on conçoit facilement que dans
leurs principes politiques , ils devaient être l'antipode
l'un de l'autre .
Il serait intéressant d'extraire des Lettres de Gibbon
son jugement sur la révolution frauçaise , dont les
scenes les plus terribles avaient eu lieu pendant son
séjour en Suisse ; car il est allé mourir à Londres en
1794. Mais la longueur de cet article nous permet
à peine de citer les titres des ouvrages contenus dans
le second volume du recueil que nous annonçons .
Le premier est rempli par les Mémoires et les
Lettres. )
4
1. Extrait des Lectures de Gibbon , avec les réflexions
qu'elles lui avaient fournies.
2º . Extrait de son Livre-journal , où se trouvent
encore des extraits raisonnés de quelques grands
ouvrages .
3º. Collection de remarques et de pieces déta(
13 )
chées sur différens sujets toutes sont relatives à
l'histoire et à la littérature ancienne .
4°. Esquisse de l'Histoire du Monde depuis le
neuvieme jusqu'au quinzieme siecle .
5. Essai sur l'Étude de la Littérature ( en fran - çais) .
6º. Observations critiques sur l'objet du sixieme
livre de l'Énéïdé . C'est un morceau victorieux contre
la célebre Hypothese de Warburton A. .
7º. Dissertation sur l'Homme au masque de fer .
8°. Mémoire justificatif, pour servir de réponse à
l'exposé des motifs de la conduite du roi de France
relativement à l'Angleterre .
9°. Justification de quelques passages du XVe, et
du XVI . chapitre de l'Histoire de la décadence et
de la chûte de l'empire romain.
10º . Antiquités de la maison de Brunswick,
11º . Adresse à une collection respectable d'histo
riens anglais.
Tiré des annonces relatives aux sciences , journal de Gottingue.
De la ressemblance des expressions dont se servent
quelques nouveaux mystiques , avec celles que
Kant adopte dans ses Ecrits de Morale ; par le docteur
Christ . Freder. Ammon . A Gottingue , 1796.
On sait quelle influence le nouveau platonisme de
Kant exerce sur l'Allemagne : et ceux qui connaissent
l'histoire des erreurs humaines , savent que c'est toujours
par le même artifice qu'on ébranle les imaginations
, et crée les sectes , c'est - à -dire par quelques apperçus
appropriés aux idées et aux passions du jour ,
mais enveloppés dans un vague de langage qui permette
à l'imagination de chacun d'y mêler sans peine
( 14 )
:
ses propres rêveries , et de bâtir le roman à son gré .
Nous n'entrerons pas dans l'examen des motifs qui ont
engagé le docteur Ammon à faire sentir ce rapport
entre certains mystiques religieux et certains mystiques
philosophes mais il en résulte , à notre avis ,
un avertissement utile pour les personnes aux yeux
desquelles les principes de vraie philantropie et
l'amour de la liberté qui respirent dans tous les
ouvrages de Kant , consacrent en quelque sorte ses
chimeres métaphysiques , chimeres dont l'expérience
de tous les siecles doit faire sentir le danger aux bons
esprits.
Le même journal de Gottingue que nous venons
de citer, annonce que la derniere partie des Voyages
de Forster, dont la premiere vient de paraître dans le
Nord , traduite en allemand , est entre les mains d'une
grande maison de commerce de Londres ; mais que
l'époque où ce second volume doit paraître dépend
d'une foule de circonstances particulieres , qui peuvent
faire craindre qu'elle ne soit beaucoup retardée .
LEGISLATION.
Suite des Réflexions sur Lycurgue et le Gouvernement
de Sparte (1).
Les dispositions que fit Lycurgue n'apporterent
d'autre changement à l'état des rois de Sparte , que
celui d'opposer à leur puissance , par la création d'un
( 1) Voyez nº . 43 , 10 fructider.
( 15 )
sénat , un contre-poids qui dans la suite se trouva
insuffisant. Sparte continua d'avoir , comme aupara
vant , deux rois héréditaires , qui étaient comme les
capitaines généraux de la république , et dont le
pouvoir , pendant la guerre , augmentait de tout
celui que les lois de la discipline militaire donnent
à celui qui commande. Aussi les rois voulaient- ils
toujours la guerre . C'est un mal que l'ordre politique
des choses soit tel qu'une partie ou une classe des.
citoyens trouve de l'avantage dans ce qui fait le
malheur commun. Cela devait sur- tout avoir lieu
chez les anciens Égyptiens , chez lesquels une caste
particuliero était dévouéé à la profession militaire ,
comme la caste des naïres l'est encore dans l'Inde .
Les nobles , en Europe , sont dans ce cas , peut- être
avec plus d'inconvénient'; car , comme ils ne se sont
réservés de la guerre que les douceurs du comman▾
dement, ils trouvent dans cet état , onéreux pour tous
les autres citoyens , un moyen de faire sentir et de
sentir eux-mêmes leur existence.
L'esprit du législateur de Sparte fut moins de combiner
et de balancer des pouvoirs , que de former
les hommes qui devaient les exercer , et ceux qui
devaient leur obéir. Il semble avoir pensé que les
meilleures lois deviennent illusoires lorsqu'elles ne
trouvent pas un appui dans les moeurs dé ceux pour
qui elles ont été faites . Il voulut que la nation qu'il
instituait , bornée dans sa population et dans son
territoire , tirât sa principale force de cès mêmes
moeurs , qui ne peuvent avoir une certaine énergie
que lorsqu'elles sont générales ; et elles ne peuvent
être telles dans une grande inégalité des fortunes.
( 16 )
Des hommes amollis par l'abondance et les délices ,
et des hommes dénués de tout , l'orgueil et l'abjeetion
parúrent à Lycurgue des élémens trop disparates
pour pouvoir jamais s'unir parfaitement , et former
un corps solide . Pour détruire cet obstacle dans sa
racine , il eut recours à un moyen extraordinaire ;
il partagea également les terres de la Laconie à ses
habitans.
Ce partage est de toutes les opérations de Lycurgue ,
celle qui se trouve le plus en opposition avec nos
idées , parce que nous sommes placés dans des circonstances
différentes de celles où se trouvaient les
anciens . Aussi la proposition du partage des terres ,
qui serait aussi absurde qu'injuste chez les peuples
modernes , n'est- elle pas celle qui rencontra le plus
d'obstacles de la part des Lacédémoniens . Plutarque
dit que Lycurgue , après avoir partagé également
les terres , n'osa pas proposer le partage dès propriétés
mobiliaires , convaincu qu'on s'y prêterait
difficilement. Cette maniere d'envisager la propriété
territoriale et la propriété mobiltaire tenait sans
doute , chez les anciens , à des idées qui nous sont
étrangeres . Dans la révolution qui a tout changé en
France , où les idées les plus étranges ont trouvé
leur place , celle du partage des terres n'est pas
même venue dans l'esprit du peuple : elle n'a été
le fruit que des spéculations d'un très - petit nombre
d'hommes aussi peu éclairés que peu sages. Au lieu
que chez les anciens , rien n'est plus commun que
les demandes du partage des terres , et les querelles
sur les lois agraires ne forment pas la partie la moins
considérable de l'histoire des anciennes républiques .
Il
f
( 17 )
Il parait donc que les anciens étaient familiarisés
avec l'idée du partage des terres . Cela venait sans
doute de la situation où se trouverent , à une certaine
époque , les peuplades grecques. L'histoire
nous les présenta , pendant un certain tems , dans un
mouvement continuel , comme des essaims laborieux
qui vont chercher de nouvelles demeures ; on les
voit passer d'une partie du continent de la Grece à
l'autre , de celle - ci dans les isles , et des isles se
répandre dans les continens voisins. Les côtes de
l'Hellespont et du Pont-Euxin furent semées de colonies
grecques ; il s'en établit un si grand nombre
dans la partie méridionale de l'Italie , qu'elle en
prit le nom de Grande - Grece ; les villes les plus
florissantes de la Sicile devaient leur origine à des
Grecs ; enfin les rivages de l'Asie mineure furent
couverts de villes fondées par cette étonnante na
tion .
Dans le tems de ces migrations , les Grecs n'étaient
qu'agicoles (1 ) . Lorsqu'une peuplade se trou
( 1 ) L'usage de faire cultiver les terres par des esclaves est
postérieur à cette époque , et n'eut même lieu que dans quelques
républiques , qui eurent des peuples vaincus à pouvoir
employer à la culture des champs ; ce qui mit les citoyens de
ces républiques à même de se livrer entierement aux exercices
militaires . Comme ces républiques guerrieres eurent de
l'éclat , elles servirent de modele aux écrivains politiques de
la Grece. C'est d'après ce modele , sur lequel ils s'efforcerent
d'enchérir , qu'ils regarderent le commerce et les arts comme
des occupations serviles , et les bannirent de leurs plans de
républiques imaginaires .
Tome XXV. B
( 18 )
vait chargée d'une population surabondante , ου
qu'elle-même était délogée de son territoire par une
autre peuplade , elle allait chercher un nouvel éta
blissement. Mais quelque part que cette heureuse
nation dirigeât ses pas , sa destinée était de vivifier
et d'embellir toutes les contrées où elle se fixait . Son
activité naturelle fécondait promptement des terres
qui n'attendaient que des bras vigoureux et bien
dirigés . Son génie , ou plutôt cet instinct social ,
exquis , qui lui fut particulier , l'exempta des vices
grossiers et des miseres de la barbarie . L'aisance et
la prospérité , fruits d'un travail soutenu , firent naître
chez elle , au milieu des jeux dont le caractere mâle
n'ôtait rien à la gaîté , ces moeurs franches , simples
et fieres dont la peinture nous charme encore sous
l'immortel pinceau d'Homere . Libre dans son berceau
, et même sous des rois , la nation grecque por
tait toujours la liberté avec elle , et cet état lui était
si naturel , qu'elle fit fleurir en Asie la liberté , à
côté du despotisme qui n'a jamais quitté cette parties
de la terre . De l'aisance que donna la culture des
terres , elle passa par un progrès naturel à l'opulence
qu'amene le commerce , et dont il rend l'usage facile
et agréable ; et cet heureux concours de circonstances
développant rapidement toutes ses facultés
la conduisit aux sources de toutes les idées et do
tous les arts qui ornent la vie et honorent la nature
humaine . (1).
( 1 ) Les Grecs , établis sur les côtes de la mer , devinrent
commerçans , parce que la nature des choses est encore plus
forte que les exemples et les opinions .
( 19. )
Lorsqu'une colonie grecque s'établissait dans une
contrée , le partage égal des nouvelles terres qu'elle
occupait était une suite naturelle de l'établissement
même. Chaque famille trouvant une subsistance
assurée dans la portion de territoire qui lui était
échue , s'efforçait à l'envi d'en augmenter les produits
. Elle s'y attachait d'autant plus que l'égalité ,
le défaut de commerce et les moeurs simples de ces
sociétés naissantes , laissaient sans ressource ceux
qui avaient le malheur de s'en dépouiller. Dans quelques
républiques , les lois défendaient positivement
de l'aliéner . Le nombre des parts répondait au nom
bre des citoyens , qui était ordinairement déterminé
, et si le progrès de la population portait ce
nombre au- delà , les surnuméraires allaient à leur
tour former une nouvelle colonie . Beaucoup de lois
anciennes , dont la connaissance est parvenue jusqu'à
nous , sont manifestement relatives à ce partage égal
des terres , et n'ont leur raison que dans la disposition
primitive de la propriété territoriale . Les législateurs
faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour la
maintenir. Mais il paraît que toutes les barrieres
qu'on opposait à l'inégalité étaient vaines . Elle s'introduisait
tôt ou tard dans toutes les républiques.
Une impulsion irrésistible , qui se compose vraisemblablement
de l'action constante des intérêts particuliers
, et du cours des événemens qui varie sans
cesse , soumet les sociétés à des vicissitudes inévitables.
Lorsque , par l'effet de différentes causes , les portious
de terre de la plus grande partie des citoyens
avait passé entre les mains d'un petit nombre de
Ba
( 20 )
1
particuliers , le peuple était ramené sans cesse à des
comparaisons odieuses par les principes de l'égalité
qu'il avait dans le coeur , et qu'il ne voyait plus hors
de lui. Il sentait d'autant plus ses besoins que , pour
les satisfaire , il était réduit à se livrer à des travaux
qu'il fallait partager avec des esclaves ; et encore
même cette concurrence humiliante enlevait - elle
aux citoyens pauvres les ressources que les hommes
libres trouvent aujourd'hui dans l'emploi de leur
force ou de leur industrie. Enfin , cédant au sentiment
de ses maux , le peuple demandait à grands
cris un nouveau partage des terres , et croyait ne
réclamer qu'une chose juste ; il regardait l'objet de
sa demande comme la condition essentielle du pacto
social en vertu duquel il s'était constitué en corps
de peuple . Il réclamait des droits qu'il n'avait pas
cru devoir perdre , et demandait d'être réhabilité
dans son état primitif, dont il pensait qu'il n'avait
pu descendre que par une surprise faite à la loi
fondamentale de l'association.
De la maniere dont se formerent la plupart des
anciennes républiques dut résulter , dans l'esprit des
peuples , l'idée que la propriété territoriale était
entiérement soumise à la puissance publique ; que
celle- ci pouvait , pour l'intérêt commun , la modifier
, la restreindre , en arrêter la trop grande extension
dans les mains des particuliers . La loi licinia
avait fixé la quantité de terre qu'un citoyen romain
pouvait posséder ; cette loi , à la vérité , fut bientôt
oubliée , parce que la pente vers l'inégalité était
déja devenue trop rapide. Selon Locke ( 1 ) , le
(1 ) Gouvernement civil , chap . IV.
( 21 )
travail a été le principe de la propriété. C'est en
effet le titre le plus légitime. Cependant il semble
que , par rapport à la propriété territoriale , ce titre
a eu besoin d'être ratifié par la société . Car il serait
difficile de concevoir comment , sans cette garantie ,
un ou plusieurs individus auraient pu , par exemple
, chez un peuple chasseur ou pasteur , enclorre
un terrein qui était à l'usage de tous , et se rendro
propre ce que la nature avait rendu commun. Il n'y
a que les conventions sociales qui puissent ôter â
la possession territoriale , cet air vague et ce caractere
de généralité qui est inhérent à la terre sur laquelle
l'espece humaine est répandue.
La propriété mobiliaire , qui consiste en objets
détachés en quelque sorte de cette masse commune ,
et dont la possession gêne moins les droits èt les
jouissances d'autrui , a pu être regardée comme plus
indépendante des conventions humaines , et avoir
plus spécialement pour garant ces premiers principes
d'équité qui se retrouvent chez toutes les nations ,
parce que la nature les a mis dans le coeur de tous
les hommes. Ainsi les anciens ont pu croire que
les objets mobiles appartenaient plus en propre à
l'homme , qu'ils s'incorporaient , pour ainsi dire ,
mieux avec son être , que les propriétés territoriales ,
et qu'il fallait par conséquent une plus grande violence
pour lui ravir le premier que le second de ces
biens. En effet , il semble que les objets mobiliers ,
que l'homme acquiert par une industie qui ne coûto
rien à ses semblables , et que ceux - ci peuvent se
procurer par le même moyen , on ne peut pas plus.
les lui enlever que lui enlever ses bras ou son esprit.
T
B 3
( 22 )
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que la propriété
territoriale acquiert ce même degré d'inviolabilité
dans les sociétés perfectionnées ou avancées ,
parce que chez elles il y a une grande quantité
d'objets qui représentent ce genre de propriété , et
que l'une de ces choses peut facilement se convertir
en l'autre . En général , les anciens avaient peu d'industrie
, peu de commerce , peu d'argent , peu de
moyens , par conséquent , pour un pays , de se procurer
les productions d'un autre , et , pour les pauvres
, de se procurer le superflu des riches . Dans
certaines républiques , les préjugés politiques étrissaient
le travail et les arts. Un Spartiate et un Romain
, dénués de propriété territoriale , étaient les
êtres les plus misérables du monde . Il n'est pas étonnant
que le désespoir leur persuadât que ceux qui
possédaient les terres avaient enlevé le droit de vivre
à ceux qui n'en possédaient point.
Les sociétés modernes présentent un aspect bien
différent. Il n'en est aucune où l'industrie et le tra
vail ne puissent trouver un emploi honnête . Tout
homme actif ou ingénieux peut s'y procurer le nécessaire
, et même l'aisance , d'une maniere plus sûre
qu'il ne ferait avec une propriété territoriale . Les
métiers , les arts , les manufactures , le commerce ,
peuvent occuper tous les bras et tous les talens , avec
autant de fruit pour ceux qui les exercent , que pour
la société dont ils font partie . Un négoce perfectionné
, qui s'est ouvert des routes jusqu'aux extrémités
de la terre , anime par - tout l'industrie , en
assurant une valeur à ses produits , et en les portant
par- tout où le besoin qui les appelle peut y mettre
( 23)
un prix. L'or et l'argent , qui n'étaient autrefois que
des masses inutiles , en stagnation , qu'on appellait
des trésors , et d'autres signes des valeurs plus commodes
que l'or même , servent à entretenir une circulation
rapide de toutes les richesses auxquelles
tout homme qui sait se rendre utile peut prendre
part. Les grandes fortunes , devenues plus mobiles ,
sont entraînées dans ce tourbillon , qui ne leur laisse
pas le tems de prendre de la consistance , et de
blesser les yeux de l'envie , et leurs débris , comme
ce limon fécond que certains fleuves roulent dans
les campagnes qu'ils fertilisent , vont servir d'aliment
et donner de l'activité à tous les arts . Ce sont sur
tout les arts qui corrigent , jusqu'à un certain point ,
les effets de l'inégalité des fortunes , en attaquant
l'opulence par la plus douce et la plus légitime des
séductions. Ils la caressent sans cesse ; ils inventent
pour elle de nouveaux plaisirs . L'homme riche qu'ils
entourent est étonné des desirs et des besoins inconnus
qu'il a éprouvés à leur aspect , et s'ils ne peuvent
lui faire de nouveaux sens , ils charment ceux
qu'il a , ils multiplient ses manieres de sentir. Leur
attention va jusqu'à prévenir le dégoût , en lui offrant
la volupté sous mille formes différentes . Enivré
par leurs prestiges , l'homme le plus attaché à sa
fortune lâche bientôt prise , et n'y tient plus que
pour la répandre ; il se hâte de les échanger contre
des jouissances , il se dépouille pour se rendre heureux
, et il fait un très- bon marché .
Dans cet état des choses , les richesses territoriales
et les richesses mobiliaires se confondent sans cesse,
et ne forment plus qu'un fonds commun. L'or , l'ar-
BA
( 24 )
gent et les autres signes des valeurs , les produits du
travail , les ouvrages de l'art et les terres se représentent
réciproquement , si bien qu'on ne pourrait
pas plus demander le partage de l'un que le partage
de l'autre. On ne sait lequel des deux , de l'injustice
ou du ridicule , frappe le plus dans cette idée d'un
partage des terres qui est venue dans l'esprit de
quelques personnes . Si les partisans de ce systême
agraire , qui montrent tant de zele pour le bonheur
des hommes , veulent savoir quel en serait le résultat
, ils n'ont qu'à lire ce qu'Arthur Young (1 ) dit
des inconvéniens des petites propriétés . Ils verront
peut-être avec étonnement que , par ce partage , de
misérables colons , réduits à cultiver tout au plus
cinq arpens de terre bonne ou mauvaise (2) , n'auraient
pas un revenu égal au salaire du dernier des
manoeuvres , sans avoir son insouciance et sa tran
quillité.
Un pareil systême , qui aboutirait à couvrir un
pays immense de tristes chaumieres habitées par des
( 1 ) Voyages en France pendant les années 1787 , 88 , 89 ,
go. Tome III , page 31 .
( 2 ) En effet , le territoire de la France est d'environ cent
cinquante millions d'arpens de différentes valeurs , pour une
population de vingt- cinq millions d'hommes. Sa division
égale donnerait par conséquent six arpens par tête , qui seraient
pour le moins réduits à cinq , si on déduisait , des terres
productives , les chemins , les fleuves , les rivieres , les lacs ,
les étangs , les montagnes , les bois indispensables pour le
chauffage et les constructions , ainsi que les terreins absolument
stériles par leur nature .
( 23 )
malheureux sans habits et sans chaussures , ferait
encore mieux germer , avec la misere , les vices qui
la suivent , que les bonnes moeurs qu'on se proposait
de restaurer par ce moyen. Car les bonnes moeurs
ne peuvent naître que dans une certaine aisance ,
qui éloigne les tentations du besoin , et prévient les
crimes du désespoir.
Il est douteux que le gouvernement d'un pays ,
où les terres seraient distribuées de cette maniere ,
pât se maintenir , puisqu'à peine suffisantes pour l'entretien
de ses habitans , elles seraient bien loin
d'offrir de quoi subvenir aux frais indispensables de
l'administration et de la défense commune , qui sont
si dispendieuses chez les nations modernes ; et plus
l'état serait étendu , plus le gouvernement serait
faible , ses opérations et ses entreprises devenant
par cela même plus difficiles , sans avoir plus de ressources
; car une augmentation de misere ne saurait
produire une augmentation de moyens .
* Quoi qu'en puissent dire les admirateurs exclusifs
de l'antiquité , qui certainement présente de beaux
côtés , les sociétés modernes , que tout met à l'abri
de cet extrême degré de détresse qui , chez les
anciens , réduisait quelquefois les pauvres à demander
le partage des terres , et les riches à y consentir
, ont à cet égard une supériorité bien précieuse
. Elles sont constituées d'une maniere plus
favorable à l'espece humaine que les anciennes républiques
dont l'existence était fondée sur l'esclavage
, qui soumettait le plus grand nombre des
hommes au pouvoir et aux caprices du plus petit.
Elles n'étaient , à proprement parler , que des aris-
1
( 26 )
•
tocraties . Le peuple de Sparte n'était qu'un régi
ment , et la ville de Sparte , qu'un corps -de- garde ,
qui dominait par la terreur sur toute la Laconie et
la Messénie. Pour qu'il y eût dans le monde une
poignée de Spartiates , il fallait qu'une multitude_
d'hommes rampât dans la servitude la plus dure et
la plus abjecte qui ait jamais existé. C'est ainsi que
dans les forêts de l'Afrique , un lion regne seul sur
des espaces immenses dont les faibles habitans sont
destinés à lui servir successivement de pâture.
Ce qu'on doit admirer dans les constitutions des
anciennes républiques , ce sont ces grands effets de
moeurs , cette forme particuliere imprimée aux
hommes , cette obéissance passive aux lois , cet
imperturbable dévouement à la patrie , résultats
étonnans qui peut- être attestent plus l'habileté et lo
génie dés législateurs , que le bonheur des peuples
qu'ils ont institués. Ces législations s'emparaient de
l'homme tout entier , et le dénaturaient au point
d'en faire un nouvel être . Les législations modernes
paraissent moins appuyer sur le fond de la nature
humaine , et y faire des impressions moins profondes ;
de sorte que les peuples aujourd'hui , du moins en
Europe , ne paraissent guère différer que par cette
empreinte physique que donnent les divers climats
et la différente maniere de vivre.
Le succès des législations anciennes venait en partie
de ce que leur action , concentrée dans une sphere
très - circonscrite , s'exerçait constamment avec toute
sa force , au lieu qu'elle s'affaiblit ou se perd dans
une nation répandue sur un grand territoire . Il n'est
pas douteux
que , si on soumettait à un régime parti(
27 )
culierunvillage ou un bourg, on ne parvint à donner à
ses habitans un esprit et un caractere qui leur seraient
propres , plus facilement qu'à un grand peuple . Mais
ces législations , comme ces machines délicates qui
se détraquent aisément , étaient d'autant plus sujettes
aux orages et aux troubles civils , qu'elles tendaient
à comprimer presqu'en tout les sentimens naturels .
Il y a peu de républiques anciennes qui n'aient été
plus ou moins agitées par les séditions , et dans
lesquelles il ne se soit élevé quelque tyran . Le plus
grand éloge des institutions de Lycurgue est peutêtre
que Sparte fut toujours exempte de l'un et de
l'autre de ces fléaux , jusqu'à ce que de son dernier
degré de corruption , et pour ainsi dire , de son
cadavre politique , on vît sortir le spectre hideux du
tyran Nabis.
Les législateurs de l'antiquité avaient bien des choses
à faire . Il fallait qu'ils inspirassent l'amour de la gloire,
et en même- tems ce qu'on trouve si rarement dans
ceux qui l'ont obtenue , je veux dire la modération ;
que par l'effet de leurs institutions , on aimât la frugalité
, même au sein de l'abondance ; qu'on eût une
grande ambition pour la patrie , sans en avoir aucune
pour soi , et du goût pour l'égalité , malgré celui que
la nature donne pour les préférences . Ces vertus
politiques , qui sont devenues pour nous de simples
vertus morales , ne sont point un objet que les législateurs
modernes doivent se proposer , ce qui rend
leur tâche plus courte et moins difficile . Les anciens
croyaient avoir besoin d'institutions particulieres ,
pour donner aux citoyens une force qui pût suppléer
au nombre ; elles seraient inutiles à une grande nation,
( 28 )
capable par sa seule masse de résister aux entreprises
de ses voisins . Il fallait , dans les anciennes républiques,
un grand appareil de lois pour conserver,
le niveau des fortunes . Les modernes n'ont plus qu'à
les abandonner à leur cours naturel , sans craindre
une inégalité qui se corrige par elle-même , en donnant
de la vie et du mouvement aux sociétés politiques.
La fortune , comme dans un jeu des plus
animés , est un objet qu'on se renvoie l'un à l'autre .
Celui qui ne l'a pas encore l'attend , celui qui la
tient s'en dessaisit l'instant d'après , l'un aussi heureux
par l'espérance , que l'autre par la possession .
Mais les lois de ce jeu doivent être très -séveres ; il
faut que le dernier dépositaire de l'objet soit maintenu
dans sa jouissance momentanée . Il semble donc
que tout ce qui reste à faire aux législateurs modernes ,
c'est de comprimer les voleurs et les assassins , et
que toutes leurs fonctions se réduisent presque désormais
à l'institution d'un bon chefde police.
Il faut donc quitter , en beaucoup de choses ,
les traces des anciens ; il ne s'agit plus de se disputer
quelques misérables coins de terre , mais de
s'approprier paisiblement les richesses du monde ,
par le travail et l'industrie , et par un heureux concours
d'efforts , qui ne peut tromper les espérances
de personne , où chacun est sûr de trouver un prix
selon la mesure de ses talens et de son activité ;
maniere admirable d'acquérir, où chacun , en ne cherchant
que son avantage particulier , fait encore le
bien des autres et celui de la société humaine . Tous
les autres moyens d'améliorer sa condition que
l'homme a pu employer , lui ont été funestes , même
( 29 )
au milieu des succès . Les institutions anciennes
avaient un objet , vers lequel elles étaient spéciale.
ment dirigées . Cet objet , chez les Romains , était la
conquête ; la défense de la patrie chez les Lacédémoniens
, la religion chez les Juifs . Lobjet que les
nations doivent se proposer aujourd'hui , c'est le
travail et la propriété , qui en est l'ame et le but. On
aiguillonnera le travail , on lui donnera de l'activité,
en considérant la propriété comme un droit sacrẻ
qu'on ne peut violer sans renverser la bâse sur laquelle
porte tout l'édifice social.
Mais il faut que ce droit précieux , essentiel , dont
dépend la destinée des sociétés , soit non - seulement
à l'abri des atteintes de la violence , mais encore
qu'aucune n'en borne l'exercice . Les lois des substitutions
, de primogéniture , de retrait lignager , etc. ,
produisaient ce funeste effet . L'ordre social et le
bonheur commun exigent que les biens ne soient
point soustraits à cette utile circulation qui doit les
répandre par-tout , et que le prix du travail par lequel
ils ont été acquis , soit le droit d'en disposer librement.
Ce serait faire une fausse application de la loi
naturelle (1 ) , que de vouloir qu'ils se rendissent toujours
par la mort , et comme d'eux- mêmes , à la famille
de leur dernier possesseur. Les premiers Romains
, non plus que les Athéniens , avant Solon ,
n'avaient pas le droit de tester. C'était une suite du
partage primitif des terres.Les Romains devenus riches,
abandonnerent les lois relatives à ce partage , comme
(1 ) Montesquieu , Esprit des Lois , liv. 26 , ch. 6.
( 30 )
on quitte les langes de l'enfance. Solon , voyant
qu'Athenes étendait ses relations et sa fortune , et
pressentant déja ses grandes destinées , permit à tout
homme sans enfans de laisser son bien à qui il voudrait
( 1 ) . Une loi qui anéantirait cette faculté , serait
une véritable loi féodale ; ce serait revenir aux codes
des Francs - Saliens et Ripuaires , et voir encore les
membres d'une famille barbare rassemblés autour
de leur manoir ; au lieu de voir une société perfectionnée
, où les liens que le choix nous donne , sans
être moins sacrés , sont toujours plus doux que ceux
qui nous viennent du hasard ; où les rapports multipliés
ont développé une foule de sentimens délicats
, qui ont aussi leur justice et leurs regles , plus
respectables que celles de l'instinct grossier des nations
nouvellement sorties des forêts .
On fait une objection singuliere contre la faculté
de tester ; il est absurde , dit - on , qu'un homme ,
qui n'est plus , exerce encore des volontés dans la
société. Cependant il est aisé de voir que , de quelque
maniere qu'un homme dispose de son bien en mourant
, c'est toujours la loi elle- même qui en dispose
par l'entremise et la volonté du testateur .
Des idées d'une prétendue simplicité gagnent quelquefois
les législateurs . Mais est -il bien simple qu'un
homme , n'ayant que des parens d'un degré éloigné ,
qu'il n'a jamais vus ni connus , qui ne sont pour lui
que des êtres fictifs , qui ne viendront chez lui des
extrémités de la France , de l'Amérique ou de l'Inde ,
(1 ) Plutarque , vie de Solon .
1
( 31 )
que pour se partager gaîment sa succession , ne puisse -
rien laisser à ceux qui l'entourent , qui ont eu avec
lui des rapports réels et intimes , qui ont contribué à
son bonheur pendant sa vie , et qui doivent honorer
sa mort par leurs regrets et par leurs larmes ?
La propriété , comme la plupart des autres biens ,
perdrait beaucoup de ses charmes , si , par la pensée
, on ne pouvait point en étendre la jouissance
au- delà des bornes de notre courte existence . L'imagination
aggrandit l'espace où la nature nous a circonscrits
; elle n'embellit pas seulement la vie , mais
encore elle nous délivre en quelque sorte de la mort,
en nous faisant espérer de nous survivre à nous-mêmes
par les bienfaits , en nous faisant croire qu'après avoir
cessé d'être , nous tiendrons encore à ceux que nous
aimons par quelque chose qui dure plus que nous.
( La suite au prochain numéro . )
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE.
Sixieme lettre sur l'ORIGINE DES CULTES ,
cit. DUPUI 3.
L'AME , le régulateur de notre monde , l'oeil de
l'univers , comme l'appellaient les anciens , le Soleil
enfin , va parcourir encore une fois pour nous les
constellations zodiacales , et se placer en rapport
avec les constellations qui ornent le reste du firmament.
Ce ne sera plus le fort Hercule , l'intrépide
Thésée , le conquérant Jason , Osiris le bienfaisant ,
que vous suivrez avec moi , cher lecteur. Bacchus
( 32 )
vainqueur de l'Inde , nous entraînera encore aujour
d'hui sur les bords de l'Indre et du Gange.
Bacchus n'était-il pas le Soleil de printems , d'été
et d'automne , celui qui mûrissait les moissons , les
fruits et les raisins ?... N'offrait - il pas seul la réunion
d'Hercule , de Jason , d'Osiris , etc. ? Votre conjecture
annonce que vous êtes initié aux secrets mysteres de
la mythologie astromonique , et voilà quel était le
but de mes quatre premieres lettres . Celle- ci achevera
de vous convaincre que le Soleil était l'ame de tous
les emblêmes mythologiques ; qu'à la voix du citoyen
Dupuis , il vient ranimer ces brillans spectres , si
puissans autrefois , mais affaissés et méconnus depuis
trente siecles .
Quel pays a vu naltre la fable de Bacchus ?... Plutarque
et Diodore de Sicile assurent que Bacchus
était la même divinité qu'Osiris : comme lui , il était
mis à mort à l'équinoxe du printems , ressuscitait
trois jours après ce trépas , et portait alors le beau
nom de Sauveur. L'histoire de Bacchus forme donc
le complément nécessaire de celle d'Osiris ; et c'est
aussi sur les bords du Nil que nous en cherchons
les traces. Que les Grecs , même au tems d'Homere
et d'Hésiode , étaient jeunes , comparés aux architectes
de la grande pyramide , et aux chantres de
l'Osiréide et de l'Iséide ! Aussi ne trouvons -nous
chez eux que des lambeaux décolorés , ou reteints ,
de ces antiques broderies auxquelles il faut recourir
pour saisir l'ancien fil qui liait ces bell es fables .
"
Félicitons-nous de ce qu'un Égyptien ait voulu ,
dans les premiers siecles de notre ère , réchauffer du
feu de la poésie les anciennes traditions sur Bacchus .
Nonnus
( 33 )
7
1
Nonnus , né à Panople , ville de la Thébaïde , com
posa les Dionysiaques en quarante- huit chants ; qui
renferment non - seulement les traditions sur Bacchus ,
mais presque toute la mythologie ancienne . C'est à
ce double titre que le poëme de Nonnus est recommandable
; car la poésie en est faible et languissante.
Nonnus était persuadé que le Bacchus des anciens
Égyptiens , n'était autre chose qu'un emblême du
Soleil aussi ne peut- on suivre avec lui ses travaux et
les conquêtes que dans les cieux et particulierement
dans le zodiaque , carriere annuelle du Soleil .
Après l'invocation , tribut payé à l'usage des poëte's
anciens , Nonnus consacre cinq chants à retracer un
grand nombre de fables relatives aux ancêtres de
Bacchus , Jupiter , Cadmus , Harmonie et Sémélé .
Le premier chant fixe l'état du ciel au printems , au
sever du Taureau équinoxial ( car le globe doit
toujours rester monté à la latitude de Memphis ou
de Thebes , et les pôles de l'écliptique dans le cercle
perpendiculaire au Taureau ) , qui s'annonçait le matin
par celui du Cocher, de sa Chevre , de ses Chevreaux ,
et le soir , par celui du Serpentaire-Ophiucus , ou de
Cadmus . Le Taureau et Cadmus fournissent d'abord
au poëte l'épisode des amours de Jupiter et d'Europe.
Devenue mere de deux jumeaux , la fille d'Agenor est
remise par Jupiter son époux entre les mains d'As
térion , roi de Crete ; et la forme sous laquelle ce
Dieu l'avait séduite , le Taureau , est placé dans le
ciel sous les pieds du Cocher , et étendant son pied
droit vers Orion .
Cependant le frere d'Europe , Cadmus , errait dans
Tome XXV. C
( 34 )
l'univers pour retrouver sa soeur . Il était arrivé près
de l'affreuse caverne d'Arimé , où Jupiter avait déposé
sa foudre , lorsqu'il voulut donner le jour à
Tantale. Typhée, géant de Cilicie , ou Typhon , averti
par la fumée de la foudre mal- éteinte , s'en était saisi ,
et poussait des cris de joie qui faisaient accourir
tous les dragons ses freres. Là est placée la guerre
des Titans contre le ciel ; et cet endroit du poëme
présente une description presque complette de la
sphere , des signes , des zônes et des constellations .
Ce morceau semble calqué sur la Cosmogonie des
Perses on y reconnaît Ahriman ou le mauvais Génie
accompagné des Dews combattant contre le principe
du bien , Ormusd suivi des Izeds ou bons génies .
Il paraît donc constant que les Gigantomachies de
toutes les religions ont la même source , c'est la
lutte pénible de la nature pendant l'hyver , contre
les météores aqueux , et la victoire qu'elle remporte ,
au printems par le secours de la chaleur qui déve
loppe ses principes générateurs .
Après avoir quitté la forme de taureau , Jupiter
errait avec Pan autour des lieux qu'habitait l'auda
cieux Typhon. Le lecteur se rappellera ici que Pan
est la belle constellation du Cocher , placée sur le
Taureau , qui porte et des chevreaux et la fameuse
chevre Amalthée , appellée la femme de Pan. Jupiter
déguise Cadmus en berger , il lui donne les chevres
de Pan , et lui fait dresser une cabane dans laquelle
il doit attirer Typhon par le son harmonieux de la
flûte à sept tuyaux , ou syringe de Pan . Il lui pro
met , s'il réussit , de l'établir chef et conservateur de
J'harmonie du monde , de lui donner la belle Har(
35 )
s
monie pour épouse ; et il s'adresse aussi à l'Amour
qui l'accompagnait : Tends ton arc , lui dit- il , et
l'ordre du monde va être raffermi . ,, C'est ainsi que
le poëte a mis en action les dogmes de la philosophie
ancienne sur l'harmonie des planetes , et sur la
faculté créatrice de l'organisation de l'univers attri
buée à l'Amour.
Le stratagême réussit : Typhon prend plaisir à entendre
Cadmus ; il lui propose un défi , et promet ,
s'il est vaincu par le berger , de placer sa flûte , près
de. lui , dans les cieux , sur la Lyre . C'est qu'en effet
la Lyre céleste et le Serpentaire montent ensemble
sur l'horison . Cadmus voulant exciter puissamment
les desirs de Typhon , lui annonce des chants plus
mélodieux et plus séduisans , s'il veut lui donner
les nerfs de Jupiter , pour remonter sa lyre , que
Jupiter , disait-il , secondant le dépit d'Apollon vaincu
, avait brisée . Les anciens plaçaient la force de
l'homme et des animaux dans les nerfs , et ils en fabriquaient
les cordes des instrumens de musique : de là
vient cette allusion et cette fiction poétique que ne
pourraient rendre nos cordes faites avec les boyaux .
La demande de Cadmus est agréée ; il reçoit en présent
les nerfs de Jupiter qui étaient tombés dans son
comhat contre Typhon , et que celui- ci avait cachés
dans son antre inaccessible . Cadmus les met en réserve
dans l'intention de les rendre à Jupiter , lorsqu'il
aura vaincu les géants .
Pendant que les facultés de Typhon sont enchaînées
par l'harmonie , Jupiter se glisse dans son antre ,
reprend sa foudre , et se retire à la faveur d'un nuage
épais , qui enveloppe aussi Cadmus , pour le sous-
C 2
( 36 )
traire à la fureur et à la vengeance du géant . Typhon
se réveille de sa léthargie , court à ses foudres , ne
les trouve plus , et s'apperçoit trop tard de l'artifice
de Jupiter et de Cadmus. Il veut dans sa rage s'élancer
vers l'Olympe. Ici est une longue description
des menaces de Typhon contre chacune des Divinités
, des efforts de ce géant contre Jupiter , de ce
choc terrible dont l'empire de l'Olympe doit être le
prix. L'audacieux enfant de la terre succombe sous
la foudre de Jupiter . La paix se rétablit dans l'Olympe
et sur la terre. Le roi des Dieux reconnaissant
promet à Cadmus de le faire gendre de Mars et de
Vénus , et de l'établir à Thebes , roi des Cadméens .
Deux chants sont consacrés à la guerre hyémale des
deux principes , et à la victoire du bon principe qui
triomphe à l'entrée du Soleil dans le Taureau équinoxial.
Dans le troisieme , on voit Cadmus quitter
les sommets élevés du Taurus , arriver par mer à Samothrace
, où était élevée la belle Harmonie , fille de
Vénus et de Mars , dans le palais de la Pleïade Électre.
Son jeune frere Jour , ou Émathion , arrive en même
tems dans ce palais , et concourt au bon accueil qu'y
reçoit Cadmus . Éleetre console le fils d'Agénor sur
la perte de sa soeur Europe , en se proposant pour
exemple des vicissitudes du sort ; elle qui a la dou
leur d'être séparée des six Atlantides ou Pléyades
ses soeurs , mais qui espere de leur être réunie un jour.
Une ancienne tradition mythologique supposait
qu'une Pléiade , amoureuse du Soleil , Électre , s'é
tait séparée de ses soeurs , avait été se placer auprès
de la seconde étoile du timon du chariot , et était
devenue la petite étoile appellée le Renard , après
( 37 )
avoir mis au jour le brillant Émathion . Électre s'occupait
de l'éducation du jeune prince Jour et de la
belle Harmonie , fruit secret des amours de Mars et
de Vénus , princesse dont les Heures ou Saisons lui
avaient confié les destinées .
Mercure , porteur des ordres de Jupiter , arrive
auprès d'Électre . Je vous salue , lui dit-il ( comme
',, l'Archange Gabriel est supposé l'avoir dit à la mere
» de Jésus ) , la plus heureuse de toutes les femmes
" vous que Jupiter ( Dionysiac . , lib . III , vers 419 , ) a
,, honoré de ses faveurs ; votre sang va donner des
‚ lois au monde. Vous-même serez placée aux cieux
,, à côté de Maïa ma mere , et vous accompagnerez
,, le char du Soleil . Je suis le messager des Dieux ,
,, chargé de vous ordonner de la part de Jupiter , de
,, donner la jeune Harmonie en mariage à cet étranger,
qui vient de rendre la paix et la sérénité aux
„ cieux. Donnez-la donc à Cadmus , qui a écarté de
" nous tous les maux : telles sont les volontés de
" Jupiter , de Mars et de Vénus,,,
Les rapports astronomiques de ce troisieme chant
sont sensibles . Les deux premiers ont peint allégoriquement
l'état du ciel au soir qui précede le jour équinoxial
. Dans le troisieme , Nonnus a chanté les phénomenes
de cette brillante matinée , époque annuelle
de la recréation de la nature . Le Soleil se leve dans
le signe du Taureau , au- dessus d'Orion , précédé d'Électre
et des six autres Pléiades. Cadmus , ou le Serpentaire
, se précipite alors dans la mer, après avoir
parcouru pendant la nuit l'espace qui sépare l'orient
de l'occident ; et il se trouve en regard avec les
Pléiades. Voilà Cadmus navigeant , arrivant chez
Ca
( 38 )
Électre avec le beau prince Émathion , ou Jour.
Électre , dans le quatrieme chant , appelle Harmonie
, la conduit à travers sept grandes salles ; allusion
manifeste aux sept spheres désignées ailleurs par les
sept chambres de Moloch , les sept tuyaux de la flûté
de Pan , etc. Elle lui propose Cadmus pour époux ;
mais elle aurait échoué , si Vénus , empruntant les
traits de la déesse de la Persuasion , ne fût venue à
son secours. Harmonie persuadée s'embarque e
aborde en Grece avec Cadmus , qui y porte la connaissance
des lettres et de l'astronomie qu'il avait reçue
des Égyptiens. L'oracle de Delphes l'invite à
cesser la recherche du taureau d'Europe , parce qu'il
n'est point un animal terrestre ( vers . 297 ) , et parce
qu'il est le taureau de l'Olympe . Il ajoute qu'il doit
bâtir une nouvelle Thebes , image de la ville d'Égypte
sa patrie , dans le lieu où il verra se reposer une vache
divine. L'oracle s'accomplit , et la vache s'arrête dans
les lieux où Orion périt par la morsure du scorpion .
C'est ici une allusion manifeste aux courses du Taureau
, toujours accompagné du brillant Orion , placé
au-dessous de lui , plus au midi , au moment où
monte à l'orient le Scorpion , sur lequel est placé
Cadmus , ou le Serpentaire , et avec lequel il se lève
à l'entrée de la nuit . Cadmus va chercher de l'eau
pour un sacrifice , à la fontaine Dircée que défend
un énorme serpent fils de Mars ; aidé par Minerve ,
il le tue , seme ses dents qui produisent des guerriers.
Le serpent est ici celui du Pôle qui mopte avec
Cadmus et avec le Scorpion , domicile de Mars .
Théon ( 113 ) dit expressément que le dragon tué par
Cadmus , est le serpent polaire.
1
( 39 )
La description de la nouvelle Thebes remplit ung
grande partie du cinquieme chant . Le poëte ( v. 21 )
nous . dit qu'elle retraçait l'harmonie universelle du
monde elle doit donc nous occuper un instant.
Osiris a déja bâti une Thebes dédiée à Jupiter- Ammon
son pere , de qui Bacchus était aussi fils . De
même Hercule , après avoir défait le tyran Busiris ,
persécuteur des Pléïades , comme Orion , a construit
une ville appellée Thebes . Coïncidence remarquable
´entre les anciennes fictions et leurs rapports avec la
partie du ciel qui répond au Taureau , à Orion et aux
Pléiades , c'est-à -dire , à l'ancien point équinoxial du
printems , que fixait , par son lever du soir , Cadmus
ou le Serpentaire.
La ville Sainte , comme l'appelle Nonnus ( lib . V ,
vers. 88 , ) , que båtit Cadmus , rappelle , par ses
rapports astronomiques , la ville sainte de l'apocalypse
. Elle était de forme circulaire , de même que
la sphere . Des rues la traversaient dans le sens des
quatre coins du ciel , et aboutissaient aux quatre
points , nord , midi , orient et occident. Elle avait
sept grandes portes , dont le but , dit expressément le
poëte , était de retracer les spheres des Planetes , de
la Lune , de Mercure , de Vénus , du Soleil au milieu
de Mars , de Jupiter e de Saturne . Le Soleil était
donc à la quarte de l'harmonie de l'univers , de même
que le place Martianus Capella dans son précieux
hymne au Soleil.
Pendant que l'hymen de Cadmus et d'Harmonic
se célébrait dans la nouvelle cité , aux sons de la
lyre à sept cordes d'Apollon - Isménien , le Dragon
montait la nuit sur l'horison , et présageait à Cadmus
G4
( 40 )
sa métamorphose . Les Dieux font des présens à la
jeune épousé , et Vulcain place sur sa tête une couronne
d'or , ornée de pierres de toute couleur : c'était
la couronne boréale que l'on disait être l'ouvrage
du Dieu du feu , et qui est fixée dans le ciel au- dessus
du serpent tenu par Ophiucus ou Cadmus . Le collier
que lui donna Vénus était encore un symbole
astronomique plus clairement désigné. Les pierres
précieuses dont il était orné , comme celles du rational
et de la robe du grand - prêtre des Juifs , figu
raient le Soleil , la Lune et les élémens représentés
par des couleurs analogues à leur teinte ou à leur nature
; et les serpens , qui en formaient les entrelas ,
figuraient la route oblique et rétrograde du Soleil
dans l'éclyptique.
De cette union naquirent plusieurs enfans ; mais
celui qui intéresse le plus notre poëte , celui pour
lequel il a composé les cinq premiers chants de son
poëme , est la belle Sémélé , Son fils Bacchus est
l'objet principal des Dionysiaques , Jupiter la rendit
mere de ce Dieu , qu'il destina à remplacer le premier
Bacchus , fruit de ses amours avec Proserpine , fille
de Cérès , dont il avait joui sous la forme de serpent.
On rappellait cette métamorphose et ces amours
aux initiés aux mysteres , lorsqu'on faisait couler dans
leur sein un serpent d'or , en prononçant la célebre
formule Le Dragon engendra le Taureau , et le
Taureau engendra le Dragon , c'est-à-dire que le
serpent d'Ophiucus monte sur l'horison , lorsque le
Taureau se couche ; et qu'il descend dans la mer le
lendemain matin , quand le Taureau ramene le jour,
Le sixieme chant est consacré à rappeller la
(41 )
naissance et la mort du premier Bacchus que
les Titans firent périr , et dont Jupiter vengea la
mort par l'embrâsement du monde. Un grand déluge
éteignit cet incendie . Ce récit était une allusion
à l'histoire annuelle de la terre qui était consumée
par les feux du Soleil , et arrosée de longues
et froides pluies , lorsque le serpent d'Ophiucus
semblait dominer le Soleil , habitant le Scorpion
et le Sagittaire . Embrâsement et déluge annuels , dont
les prêtres ont fait des phénomenes qui n'étaient
reproduits , selon eux , qu'après des centaines de
siecles.
·
Après ces six chants , qui forment une longue et
fatigante introduction , arrivent enfin les amours de
Jupiter et de Sémélé , fille de Cadmus et d'Harmo
nie . L'Amour travaillait , dit le poëte , à réparer les
ruines du monde ; et les hommes étaient plongés
dans la tristesse , parce que le vin ne leur avait point
été donné . Acon , ou le Tems , aux mille formes
tenant en main la clef des générations , va trouver
Jupiter. Il lui représente les malheurs de l'homme ;
il refuse de gouverner désormais un monde destiné
à autant de maux , et des hommes d'une vie si courte
et traversée d'autant de peines . En vain , ajoute- t-il ,
a-t-on inventé la lyre , ses accords ne dissipent pas
tous les chagrins. Jupiter le console en lui annonçant
la naissance de Bacchus et la découverte du vin
cette liqueur qui adoucit tous les maux.
L'Amour qui ne prend , dit le poëte , de leçons'
que de lui-même , et qui gouverne le Tems , après
avoir ébranlé les portes ténébreuses du cahos primitif
, s'avance avec son carquois renfermant les douze
( 42 )
་
traits qui doivent percer le coeur de Jupiter dans ses
douze métamorphoses . C'est une allusion aux douze
Jarcins amoureux de Jupiter , ou du Dieu de la lumiere
, c'est-à-dire , dans un autre idiôme , aux douze
signes du Zodiaque et au Soleil . L'amour entoure
de lierre la cinquieme fleche , et la plonge dans le
nectar , afin que Bacchus fasse éclorre le jus de la
vigne . Embrâsé des feux de l'amour , Jupiter descend
près de Sémélé , et prend pour la séduire toutes les
formes que l'antiquité donnait à Bacchus , celles de
Laureau , de lion , de la panthere et du daim qui fournissent
l'habillement de Bacchus , et enfin du serpent
tortueux .
La jalouse Junon trompe Sémélé , l'engage à solliciter
Jupiter de se montrer à elle dans toute sa gloire .
Elle l'obtient , et elle périt consumée par la foudre .
Mais son fils , le jeune Bacchus , a été enlevé par
Mercure , et Jupiter le dépose dans sa cuisse , pour
laisser accomplir le tems de la gestation .
Bacchus naît enfin. Les Heures , ou les Saisons le
couronnent de lierre , et élles entrelacent sa coëffure
du céraste tortueux , serpent cornu ; afin de retracer
la double nature de taureau et de serpent , dont
Bacchus était doué. Nonnus insiste souvent sur la
premiere nature , il appelle toujours le Dieu Tauriforme
, l'enfant bien encorné , image de la Lune . Cet
enfant est remis aux Hyades , placées sur le front du
Taureau pour l'élever ; mais lá jalouse Junon les rend
furieuses. Il passe entre les mains d'Io sa tante , et
enfin dans celles de Rhéa ou Cybele , épouse d'Ammon
, selon les Lybiens , qui dans leurs traditions particulieres
lui attribuaient la jalousie de la Junon des
( 43 )
Grecs. Les Pans , ou les génies à pieds de chevres
dansent autonr du berceau , c'est-à-dire , que le Soleil
équinoxial , placé dans le Taureau , est accompagné
du Cocher , de sa Chevre , Aïga , femme de Pan et des
Chevreaux fils de ce Dieu. Les Satyres , génies aux
mêmes formes , se joignent aux danses des Pans
et l'un d'eux , le jeune et bel Ampélus , gagne l'am -
tié particuliere de Bacchus. Ce Dieu joue avec lui
seul , et aime à se laisser vaincre par lui à la lutte
et à la course . Dans le dernier combat , ils eurent
pour camarades Lénceus , ou le Pressoir , et Cissus , o
le Lierre ; mais Ampélus , la Vigne , fut seul vainqueur.
Diodore raconte simplement que Bacchus , élevé
à Nyse , découvrit au milieu des jeux de l'enfance la
vigne , et qu'il apprit à en exprimer le jus . Le poëte
anime les choses ; telle est la clef de la mythologie
et de l'idiôme sacré des prêtres égyptiens .
Les jeux , la mort d'Ampélus , sa métamorphose en
vigne , le parfum délicieux de son fruit dâ au nectar
dont son ami Bacchus avait arrosé ses plaies , la fable
ou allégorie physique sur le tuyau de bled qui soutient
l'épi , Calamus , et sur le fruit de l'épi , Carpus ,
racontée par l'Amour à Bacchus pour le consoler ,
occupent le onzieme chant entier.
Le Soleil se couchait , et les douze Heures formaient
un choeur circulaire autour de son char ,
image riante que le Guide a tracée sur la toile . L'Automne
demande à Jupiter de ne pas rester seule entre
ses soeurs sans fonction , et d'être chargée du soin
de mûrir les nouveaux fruits que va produire la
vigne. Jupiter la renvoie aux tablettes d'Harmonie ;
elle y voit à la seconde les événemens du second
( 44 )
1
âge du monde et le déluge qui le termine . Elle passe
à la troisieme , et y reconnaît le Lion et la Vierge
portant le fruit d'automne . Allusion à une des étoiles
de cette constellation appellée la Vendangeuse , dont
le lever du matin nous promet , selon Germanicus
(c.8 , ) , la maturité de la vendange . A la quatrieme ,
elle apperçoit la coupe de Ganymède , d'où découlait
le nectar ; ce qui rappelle qu'au coucher du
Lion et de la Vierge se leve , à l'orient , le Verseau
appellé Ganymède , qui a une coupe . L'Automne
voit enfin que les destinées accordent la vigne à
Bacchus , comme elles avaient accordé le laurier à
Phébus , Folivier à Minerve , etc. Cependant la Parque
console , sur la mort d'Ampélus , le jeune Bacchus ;
elle lui apprend qu'il ne passeia pas l'Achéron , mais
qu'il deviendra la source d'une liqueur qui consolera
les mortels , et leur retracera l'image du nectar. Surle-
champ , le corps d'Ampélus devient une vigne ; et
Cissus , le compagnon de ses jeux , devient lierre ,
et s'entortille autour d'elle .
Bacchus presse entre ses doigts le nouveau fruit ,
et en fait couler le jus dans une corne de boeuf qui
lui sert de coupe ; il goûte ce jus , le trouve délicieux ,
et s'applaudit d'une découverte qui va rendre la joie
aux hommes. Il creuse un trou dans le rocher , y
entasse les raisins ; ensuite il les foule avec les Satyres
qui s'enivrent de la nouvelle liqueur , et se livrent à
Ja danse et aux excès de la joie la plus folle .
Nous venons de suivre Nonnus dans les douze premiers
chants , ou le quart de son poëme , et nous ne
sommes point encore sortis des limites de l'équinoxe
du printems , où Bacchus prend ses attributs tauri(
45 )
formes . Cependant le but principal du poëte est de
raconter les voyages de Bacchus chez les Indiens.
C'était-là cette grande expédition chantée dans toutes
les histoires de Bacchus , rapportées ( liv . III , liv. IV)
par Diodore de Sicile . C'était le point de contact
entre Bacchus et Osiris, qui avait aussi porté ses bienfaits
jusqu'aux extrémités de l'Inde . Le Soleil était
également représenté par ces deux spectres mythologiques
, mais c'était le Soleil dans ses rapports bienfaisans,
avec la végétation annuelle , et sur- tout avec
celle de la vigne et avec la récolte du vin.
Nous remettrons à une autre lettre l'expédition des
Indes.
INSTITUT NATIONAL.
Compte rendu aux deux Conseils par l'Institut national ,
le cit. LAPLACE portant la parole.
N.ous venons , au nom de l'institut national des sciences
et des arts , obéir à la loi qui lui prescrit de vous rendre
un compte annuel de ses travaux . Vous n'attendez pas de
lui chaque année quelques-unes de ces vastes conceptions ,
de ces idées meres dont le siecle le plus fécond n'offre
qu'un très -petit nombre ; mais le progrès des connaissances
humaines se compose de ces rares découvertes et d'une
infinité d'observations et de méthodes particulieres propres,
à les perfectionner , et à préparer celles qui doivent illustrer
les âges suivans : c'est à multiplier ces observations et
ces méthodes , à simplifier les procédés des arts en répandant
sur eux la lumiere des théories savantes , à préparer
les découvertes utiles , à les encourager par son influence
( 46 )
our l'opinion publique ; enfin , à éclairer les différens pou
voirs sus les objets soumis à ses recherches , que l'institut
national doit consacrer tous ses momens ; et , sous ces rapports
, il peut , tous les ans , vous présenter d'intéressans
résultats . Vous jugerez , par le compte que nous mettons
sous vos yeux , s'il a rempli cette tâche honorable .
Vous y verrez les astronomes occupés à déterminer l'arc
du méridien qui doit fixer irrévocablement l'unité fondamentale
du nouveau systême des poids et mesures . Cette
opération , la plus importante que l'on ait faite, en ce genre ,
sera probablement terminée dans le cours de l'année prochaine.
Un nouveau moyen de convertir le mouvement circulaire
continu dans un mouvement alternatif , et que l'on
peut appliquer avec succès à beaucoup de machines , pourra
fixer votre attention . Ces transformations des mouvemens
d'une nature donnée dans ceux d'une autre nature , sont
la partie la plus délicate de la mécanique des arts , dans
laquelle l'homme n'a pas déployé moins de génie que dans
les sciences les plus sublimes .
Vous ne verrez pas sans intérêt le résultat de l'expérience
d'un de nos mécaniciens , qui a remonté la Seine
à la voile , depuis le Hâvre jusqu'à Paris , sur un navire
qu'il a rendu , par construction nouvelle , propre . à cette
navigation et à tenir la mer , d'où résulte entre Paris ét
tous nos ports , une communication immédiate extrêmement
avantageuse au commerce de la capitale .
Vous remarquerez encore des observations et des vues
neuves sur la structure et les propriétés électriques des
cristaux , sur l'organisation des animaux et des plantes , sur
le squelette d'un énorme quadrupede trouvé dans l'Amérique
méridionale , à cent pieds de profondeur , et dont
l'espece a vraisemblablement disparu de la surface de la
berre , et sur les especes pareillement éteintes des éléphans
( 47 )
auxquels ont appartenu ces ossemens que la Sybérie et le
nord de l'Amérique offrent au naturaliste , comme autant
de monumens des grandes révolutions que le globe terrestre
a éprouvées .
Les recherches des chimistes vous offriront un moyen
exact et simple d'analyser l'air que nous respirons ; de nombreuses
expériences sur plusieurs de ces fluides aëriformes ,
dont la découverte a changé la face de la chimie ; enfin ,
un nouveau savon formé par la dissolution de la laine dans
une lessive de cendres , et qui peut être substitué avec
économie à celui que l'on emploie dans plusieurs procédés
des arts et dans les usages domestiques.
Parmi les travaux relatifs aux sciences morales et politiques
, vous remarquerez une suite de mémoires sur les
rapports de l'organisation physique de l'homme avec les
facultés morales et intellectuelles , rapports dont l'ignorance
a été la source de tant d'erreurs ; yous distinguerez
un long travail sur les probabilités de la vie humaine , et
sur les établissemens qui en dépendent , objet digne de
votre attention , par les avantages . que l'humanité pèut en
retirer. Vous y verrez encore que le projet de faire cultiver
la canne sucre , sur les côtes d'Afrique , par des negres
libres , avait été conçu et publié par un de nos collegues
long-tems avant que des philantropes anglais eussent réa
lisé cette belle idée , que la France a étendue à toutes les
Colonies par l'abolition de l'esclavage .
à
Des recherches sur le papier-monnaie des orientaux vous
feront voir ce papier d'un usage plus ancien en Asie qu'en
Europe et en Amérique , éprouvant un sort semblable dans
ces trois parties du monde ; tant il est vrai que l'homme
obéit par-tout , et souvent à son insçu , à des lois générales
qui , dans les mêmes circonstances , reproduisent constamment
les mêmes effets .
Un grand nombre de rapports faits par les trois classem
( 48 )
а
de l'institut , et pour la plupart demandés par le gouvernement
, prouvent à-la - fois l'activité que vous avez su rendre
aux sciences et aux arts , et l'utilité du rapprochement du
pouvoir et des lumieres .
Divers ouvrages sortis de son sein , vont attester aux nations'
étrangeres l'intérêt que vous mettez à conserver à la
France la gloire littéraire , qui depuis si long-tems la distingue
.
?
Forcés , par les bornes de ce discours , à ne vous indiquer
qu'une très - petite partie de ces différens travaux
nous en déposons ici l'analyse . Nous aurions desiré de vous
faire , en ce moment , hommage des premiers volumes de
nos mémoires ; mais le peu de tems écoulé depuis l'origine
de l'institut , ne l'a pas permis .
Puisse le compte que nous vous rendons , citoyens représentans
, vous convaincre de notre zele à remplir les vues
du Peuple Français dans l'établissement d'un institut chargé
de conserver et d'accroitre le dépôt des connaissances humaines
, et qui , placé au sommet de l'instruction publique ,
deviendra plus utile encore , lorsqu'un systême d'écoles
bien organisé répandra promptement les découvertes qu'il
aura recueillies ! mais ce compte serait imparfait , si nous
omettions de vous parler de nos soins à propager les principes
éternels de justice et d'égalité qui font la bâse de la
constitution française , et dont vous trouverez des développemens
dans plusieurs de nos mémoires. Nous devons
déclarer qu'elle n'a point de plus zélés partisans que les
savans et les artistes ; la nature , objet de leurs contiuuelles
méditations , leur retrace à chaque instant les droits et la
dignité de l'homme : à la vue de la belle harmonie qu'elle
leur présente , et qu'ils cherchent à reproduire dans leurs
ouvrages , ils se passionnent pour tout ce qui est grand et
bien ordonné ; ensorte qu'également éloignés de la servitude
et de l'anarchie , tout les attache au gouvernement
qui
( 49 )
qui tient le plus juste milieu entre ces extrêmes , et don
rexistence est infiniment liée au progrès des sciences et de
beaux arts , sans lesquels il n'y a ni liberté durable ni
vrai bonheur.
Réponse de MURAIRE , président du conseil des Anciens .
Citoyens , le conseil des Anciens a entendu avec satisfaction
, le compte intéressant que vous venez de lui rendre
de vos travaux . イ
Si ce jour où , sur le rapport que je lui fis , il sanctionna
les réglemens de l'institut national , jour que j'aime
à compter parmi ceux où je crois avoir efficacement servi
la patrie , il avait pu douter encore de l'utilité de l'établissement
qu'il organisait , le jour où vous venez lui offrir
les résultats de vos premiers pas dans la carriere utile et
glorieuse que vous avez embrassée , ne lui laisserait rien à
desirer.
ces ,
Mais non ,
plus nous étions affectés
douloureusement
par le tableau des longs et cruels ravages du vendalisme
,
par le sentiment
des pertes qu'avaient
essuyées
les scienles
lettres et les arts ; par le souvenir
du systême
exécrable
de destruction
et de démoralisation
, conçu et
exécuté par la plus atroce tyrannie
; plus nous avons sentì
vivement
combien il était instant , pour le bonheur
général ,
d'organiser
l'instruction
, de la raviver , de la féconder
; et
alors avec quelle confiance
n'avons-nous pas vu remise dang
vos mains cette partie essentielle
du grand oeuvre de la régénération
publique
!
Cette confiance n'a pas été , elle ne sera pas trompée ;
déja vous nous avez secondé ; toujours vous nous seconderez
dans cette grande vue...... Je m'honore d'être auprès
de vous l'organe de la nation reconnaissante ; je m'honore
de proclamer que , si la République Française devra à ses
armées victorieuses son affermissement , sa stabilité , sa
Tome XXV,
D
( 50 )
gloire , elle devra aux citoyens qui se dévouent avec non
moins de générosité et de constance à la recherche des
moyens d'accroître nos richesses morales , et de perfectionner
l'esprit humain , son embellissement , son amélioration
, sa prospérité.
ser ,
Suivez , citoyens , suivez toujours avec le même zele le
cours de vos précieux et honorbles travaux , et tandis que
le Corps législatif , indivisible comme la République , en
dépit des intrigans et des factieux qui voudraient la diviconstamment
serré sous l'étendard constitutionnel
fort de l'union franche et intime de tous ses membres
inébranlable et calme au milieu de tous les orages , travaillera
avec suite , avec fermeté , à consolider , par une
législation sage , douce et morale , le gouvernement que
e Peuple Français s'est donné . A vous appartiendra la
gloire d'avoir aidé nos efforts par le secours si puissant
de l'instruction : et quel prix plus touchant pourrait vous
être offert , que de pouvoir vous dire à vous- mêmes : Il
est beau d'être utile à sa patrie ! .......... Il est si doux de
pouvoir ajouter et à la dignité et au bonheur de l'homme ,
par l'accroissement et la propagation de la lumiere et de
la vérité.
Le conseil regrette que la constitution et vos devoirs
ne lui permettent pas de vous inviter à sa séance .
Réponse de PASTORET, président du conseil des Cinq- cents.
Citoyens , les deux plus beaux présens que la nature ais
faits aux hommes , sont le génie et la liberté . Les tyrans
n'aiment pas les sciences ; ils craignent la philosophie ,
comme un coupable craint le remords : la défense d'instruire
à l'art de raisonner les jeunes citoyens d'Athenes ,
fut la premiere loi des trente usurpateurs qui l'asservirent.
Un sentiment contraire animera toujours les représentans
du Peuple Français . Qu'il est doux pour eux , le jour
( 51 )
où vous leur apportez le premier tribut de vos honorables
travaux ! Il est donc échappé quelques victimes au fer des
décemvirs ! Nos regards , il est vrai , cherchent vainement
parmi vous Duséjour , Vicq - d'Azir , la Rochefoucault ,
Saron , Malsherbes , Bailly , Condorcet , Lavoisier ; la
France ne recueillera plus les fruits de leur savoir ou de
leur génie heureuse encore dans son infortune , heureuse
qu'au moment des triomphes du crime , une solitude prudente
ou l'ignorance des tyrans , ait soustrait à la mort tant
d'illustres amis des sciences et de la liberté ! Au milieu des
ténebres dont la despotique anarchie enveloppait la
France , vous conservâtes le dépôt sacré des lumieres publiques
, comme on voit , à la fin du jour , la cime d'une
tour ou d'un chêne , retenir les derniers rayons du soleil
déja disparu pour le reste de la terre .
Les maux qu'éprouverent les sciences , c'est à vous , citoyens
, d'en effacer jusqu'au souvenir . Une instruction cachée
, une vertu solitaire, ou domestique ne suffiraient pas
dans un gouvernement libre ; il faut que les exemples , que
les lumieres y deviennent profitables à la patrie . Etre savant
, disait Socrate , c'est avoir des connaissances utiles :
honneur lui soit rendu pour cette civique pensée ; honneur
vous soit rendu à vous- mêmes , pour avoir marqué par cette
utilité publique vos premiers pas dans votre carriere nouvelle
; carriere honorable que vous ouvrit la constitution
elle -même , en plaçant à côté des pouvoirs publics cet ins
titut national , qui est aussi une puissante magistrature , la
magistrature de la raison et du génie .
Un peuple serait trop indigne de la liberté , s'il ne dédaignait
pas les arts futiles ou licentieux . Vous leur rendrez ,
citoyens , vous rendrez aux lettres leur antique destination
pour la patrie.
Eh pourquoi craindrions nous de remonter , par une
imitation hen euse , vers les premiers siecles des hommes ?
Da
1
L'antiquité n'est- elle pas la jeunesse de la nature ? N'avons
nous pas déja honoré par leur emploi civique , l'art des
vers , l'art de charmer l'oreille par des tons harmonieux ?
Par-tout , la liberté, eut ses chants ; par- tout , la poésie est
la philosophie du peuple .
Les sciences , comme les arts , deviendront tributaires
de la patrie. En vous voyant dérouler le tableau de leurs
nouveaux progrès , tableau où l'orateur n'a oublié que luimême
, quelle douce espérance n'ont pas dû concevoir les
représentans d'un peuple illustre à jamais par cette foule
de grands hommes qui , dans presque tous les genres .
font , depuis près de deux siecles , tenir à la France le
sceptre du génie ! A présent même , en multipliant , en
dirigeant les instrumens et les moyens de l'industrie et du
courage , elles ont aggrandi le domaine de l'astronomie ,
de la navigation , de la victoire ; quelle moisson plus féconde
ne nous promettent- elles pas , quand la paix viendra
enfin consoler l'Europe ! Déja aussi , malgré les orages
de la guerre , du sein même d'une nation rivale , les fidelles
amis des sciences ont célébré et leur retour triomphant
parmi nous , et cette réunion fraternelle de toutes les connaissances
humaines dans un sanctuaire commun : toutes ,
en effet , n'ont - elles pas des droits semblables à la reconnaissance
publique ? Homere et Solon , Newton et Montesquieu
, ne fixent ils pas également les hommages des
peuples et des siecles ?
·
Après avoir servi à , la défense et au triomphe de la liberté
, les sciences acheverent encore de nous faire reconquérir
des moeurs. Que la philosophie soit à jamais le sacerdoce
de la vertu ! Ranimez dans tous les coeurs cet
amour de la gloire , qui n'est que le pressentiment de l'immortalité
; dites bien à tous les Français que l'instruction
rend meilleurs et les gouvernemens et les hommes ; dites-
Leur que la vérité seule a un empire durable , qu'elle finis
( 53 )
par tout soumettre , que la raison n'est que la vérité ; dites"
leur que la morale est la science du bonheur ; car le bonheur
c'est la vertu .
Le conseil regrette que la constitution et ses réglemens
ne lui permettent pas de vous inviter à assister à sa séance .
ANNONCE S.
Fables choisies de Lafontaine , à l'usage des enfans , avee
des notes grammaticales , mythologiques , etc .; par Mongez
,
membre de l'institut national : un volume in - 12. Prix ,
80 centimes , ou 16 sols . A Paris , chez Agasse , rue des
Poitevins , no. 18. An IV. Livre classique très - utile aux
écoles primaires et à la premiere éducation .
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes , o
l'on voit leur origine et leur établissement , et les causes
de leur décadence et de leur ruine ; par Bulard : quatre
volumes in - 18 , avec figures . Prix , 4 liv . , et 5 liv . franc
de port ; papier fin , 5 liv . , et 6 liv. franc de port. A Paris
chez Caillot , imprimeur-libraire , rue du Cimetiere Andrédes-
Arcs , - nº . 6. An IV .
Procès des Bourbons , Louis XVI , Marie Antoinette.
Philippe d'Orléans et Elisabeth Capet : trois volumes in- 18.
Prix , 4 liv. , et 5 liv . franc de port . A Paris , chez Lerouge ,
imprimeur , rue Nicaise , maison Longueville . An V.
Les trois Fabulistes , ÉSOPE , PHEDRE et LAFONTAINE
nouvelle édition en quatre volumes in-8° ; premier volume ,
Esope , texte grec , latin et traduction nouvelle , par Gail ;
second volume , Phedre , texte latin et traduction nouvelle ,
par Gail , avec les notes de Brotier et l'index des verbes , et
de nouvelles notes françaises , par Gail ; troisieme et qua
trieme volume , les Fables de Lafontaine , avec la notice de
Naigeon , l'éloge de Lafontaine , et des notes par Chamfort.
A la fin de chaque volume , une table de mouvement pour
le renvoi des Fables imitées par ces trois auteurs . Les quatre
volumes brochés , beau papier ordinaire , 15 liv . - Il a été
tiré quelques exemplaires sur papier grand raisin vélin sati
né ; prix , broché , 30 liv . A Paris , chez Gail , au collège
de France ; et chez Delance , imprimeur , rue de la Harpe ,
mo. 133.
D 3
( 54 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
On
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 15 septembre 1796 .
N n'avait que des notions très-imparfaites sur la
guerre que l'impératrice de Russie a entreprise contre
les Persans . Une espece de manifeste publié à Pétersbourg
, en fait connaître les motifs , ou du moins.
les prétextes , et donne une relation circonstanciée
de la prise de Derbent , qui en est le premier événement
remarquable . Voici cette piece :
9
Il est assez connu que , depuis son avénement au
trône de toutes les Russies , sa majesté impériale n'a cessé
de se conduire de maniere à prouver que son principal objet
a toujours été de - conserver la paix et la bonne intelligence
avec les puissances voisines , et de détourner de la Russie
les malheurs dont ses ennemis la menaçaient ; c'est à quoi
elle a employé ses armes victorieuses . Ce systême de moderation
, S. M. I , l'a constamment suivi , même à l'égard
des Etats persans , frontieres de la Russie ; elle m'a pris
aucune part aux révolutions qui , depuis le commencement
de ce siecle , déchirent ces contrées quoiqu'elles aient
été funestes au commerce de ses sujets sur la mer Caspienne ,
et qu'elles aient fini par le détruire . S. M. . conformément
à son amour inne pour la paix , à son humanité , à sa patience
, temporisait ; elle espérait que l'insolence des Persans
aurait un terme , et que ces voisins turbulens , touchés
de sa conduite magnanime , auraient du moins quelques
égards pour les droits de l'empire russe ; que l'on
pourrait parvenir à rétablir la bonne harmonie avec des
avantages réciproques , et donner des bâses certaines aux
liaisons commerciales de beaucoup de peuples . Mais contre
une attente si perfide et si généreuse , l'usurpateur Aga
( 55 )
2
avec
Mehemet-Kan , après s'être emparé avec violence de plusieurs
riches provinces de la Peise , et s'être ouvertement
déclaré l'ennemi de l'empire russe a porté sa passion
effrénée pour la domination jusqu'à violer les droits , la
dignité et la sûreté de ce même empire , en osant ,
le secours du kan de Gangis , faire une invasion dans la
Géorgie , et s'emparer de la capitale même du roi , qui ,
depuis quelques années , s'est mis sous la protection de
S. M. I. Il s'est livré encore à beaucoup d'autres excès :
les temples saints ont été saccagés , ruinés par lui , le pays
dévasté , et un grand nombre de chrétiens conduits en esclavage.
Il s'est porté ensuite sur les bords de la mer Caspierne
pour y opprimer les peuples , les princes soumis
au trône de S. M. I. , et qui se sont toujours montrés les
amis des Russes , dont ils ont constamment favorisé le
commerce . Une intention plus criminelle encore l'animait :
il a soulevé les peuples des montagnes contre l'empire
et les a armés contre les troupes qui en gardaient
les frontieres .
russe ,
Des entreprises aussi audacieuses , tendantes à trembler
la tranquillité des frontieres , à rompre la paix et la bonne
harmonie , et à faire cesser toutes les relations d'intérêt
qui subsistaient entre la Russie et la Perse , ont dû nécessairement
déterminer S. M. I. à prendre des mesures capables
de les arrêter et de les anéantir .
Ainsi , après avoir imploré l'assistance du Tout-Puissant,
qui a toujours favorisé , protégé les justes intentions de sa
majesté impériale , considérant l'offense faite par un sujet
rebelle à sa dignité et à son empire , le besoin de pourvoir
à la sûreté des frontieres , la confiance des peuples
qui se sont mis sous sa protection ; écoutant la voix de
l'humanité , qui crie vengeance contre cet usurpateur féroce ,
souillé du sang de ses propres freres ; et condescendant
aux instances de beaucoup de princes bien intentionnés qui
réclament les secours de S. M. I. , elle a ordonné qu'une
partie considérable de ses forces de terre et de mer , sous
le commandement du lieutenant- général comte de Sabow ,
se portassent sans retard sur le territoire persan , afin de
prévenir , dans les provinces limitrophes de la Russie ,
l'affermissement du pouvoir qu'y a usurpé le traître Aga
Mehemet Kan qui , non seulement vient de se déclarer
l'ennemi de la Russie , mais qui , depuis long-tems , a rejetté
avec insolence tous les traités qui lui avaient été proposés
pour garantir les frontieres , et procurer aux sujets
·
D
4
( 56 )
7
de S. M. I. des priviléges et des avantages , en échange
des provinces persannes , conquises par les armées victorieuses
de l'immortel empereur Pierre Ier. 1
,, En conséquence des ordres susdits , le lieutenant - géneral
comte de Subow , ' arrivé à Chislar pour prendre lo
commandement qui lui était confié , reconnut que le soulevement
suscité contre la Russie par Aga Meliemet-Kan ,
avait fait de grands progrès .
'
,, Scich Ali Kan de Derbent , le plus puissant des princes
du Schirvan et du Daghestan , adhérant aux vues d'Aga
Mehemet-Kan avait rassemblé son armée , et faisait tous
ses efforts pour attirer à son parti tous les autres princes
de ces contrées . On apprit en même-tems que le détachement
envoyé pour s'emparer de Derbent , éprouvait une
résistance opiniâtre , et que le kan qui avait déja fait contre
lui quelques sorties , qui , il est vrai , ne lui avaient pas
réussi , se proposait de l'attaquer bientôt de tous les côtés
avec des forces supérieures.
99
Après avoir fait tous les préparatifs nécessaires , le général
de Subow se mit en marche avec son armée , le 29
avril , et le 10 mai il joignit le détachement qui assiégeait
Derbent. Beaucoup de princes du Daghestan , raniinés par
la présence des armées d'une puissance qui les protége
s'empresserent d'y réunir les leurs . On apprit que Scich
Ali Kan avait rassemblé plus de 10,000 hommes à Derbent
, parmi lesquels il y avait beaucoup de montagnards ,
et qu'il attendait des renforts considérables de la partie du
Cuban qui lui est soumise , du Schirvan et des montagnes
du Daghestan .
,, Le comte de Subow jugea qu'il n'y avait pas de tems
à perdre pour rompre , par quelque entreprise décisive ,
cette ligue formée contre nous . Après avoir reconnu que ,
malgré de très - grandes difficultés , il était possible de passer
, par les montagnes du Caucase , à l'autre côté de la
forteresse de Derbent , en traversant l'Etat du cadi de
Tabassaran , notre allié ; il chargea de cette expédition le
major-général Bulgacow , à qui il donna les troupes et l'artillerie
nécessaires . Il fit marcher en même - tems d'autres
troupes vers les murs de cette forteresse , de sorte que le
10 mai elle se trouva cernée de toutes parts . A l'approche
de nos troupes , il se fit , de la part des assiégés , un feu
très-vif , qui dura pendant trois heures . Le 18 mai , le général
ordonna à deux compagnies de grenadiers de Woronege
, et aux chasseurs du troisieme bataillon du corps
( 57 )
du Caucase , de donner l'assaut en sa présence à une grande
tour bâtie en pierre vive , distante de la ville de 60 toises ,
et qui , couvrant la majeure partie des murs , empêchait
la construction des batteries , et la libre circulation de nos
troupes autour de la forteresse . Après la plus courageuse
défense soutenue par l'ennemi pendant une heure et demie,
cette tour tomba en notre pouvoir. Tous ceux qui la défendaient
au- dedans et au - dehors , au nombre de 500 hommes
, farent tués , n'ayant pas voulu se rendre prisonniers
de guerre.
Cet obstacle renversé , le général plaça et fit jouer ses
batteries . Il en avait fait avancer deux à 40 toises de la
ville , lorsqu'on s'apperçut que la brêche était déja commencée
. A l'aspect des bayonnettes russes , qu'il voyait
par cette ouverture , l'ennemi tomba à genoux et cria miséricorde.
Le même kan , qui , au commencement de ce
siecle , remit les clés de Derbent à Pierre - le - Grand , les
a présentées au commandant de nos troupes . Ce vieillard ,
âgé de 120 ans , s'est avancé vers lui , accompagné de tous
les officiers de sa cour , et portant un sabre suspendu à
son cou , pour marquer qu'il reconnaissait sa faute. La
garnison a été désarmée . La forteresse de Derbent , si fameuse
par la solidité de ses murs et par son étendue , est
maintenant occupée par les troupes russes. Le général de
Subow a fait grace de la vie à tous les habitans , et veille
à la sûreté des personnes et des propriétés. 19
า
Les lettres de Stockholm apprennent que la fameuse
comtesse de Rudenskiold , impliquée dans le
procès de l'assassinat de Gustave III , et qui , après
avoir été mise au Pilori fut renfermée dans une
maison de correction , a été transportée dans l'isle
de Gothland , où on lui a acheté une terre de plus
de quatre mille rixdallers . On est étonné de ces ménagemens
, de cette munificence du gouvernement
suédois envers une femme , flétrie il y a deux ans par
la main de la justice . S'est- elle disculpée ? A -t-on
reconnu son innocence ? C'est- ce que l'on ne peut
supposer ; car dans ce cas on aurait fait pour elle
plus encore que l'on n'a fait ; on l'aurait sans doute
rétablie dans tous ses biens , et l'on n'aurait rien négligé
de ce qui pourrait réparer son honneur.
On a eu avis que le roi de Suede et le duc-régent
( 58 )
1
étaient arrivés à Pétersbourg le 24 août ; le premier,
sous le nom de comte de Haga ; les econd , sous celui
de comte de Vasa .
S'il faut en croire quelques lettres du Nord , l'impératrice
de Russie a désigné le cl âteau d'Orianembourg
pour y recevoir le prétenda nt de France ; ce
château est situé à environ trente vertres de Pétersbourg
, et , à trois milles de Péter; stroff, un canal ,
d'environ deux milles de long , cor duit de ce château
à la mer. Au reste , le château est vaste et commode
, sans beaucoup de magnificence .
Une escadre française de sept va isseaux de ligne ,
deux cutters et un bricq , croise dans la mer du Nord.
Un convoi anglais de 120 voiles , scorti d'Helsingor ,
s'est vu forcé de rentrer dans les ports de la Norwege.
On mande de Copenhague que le baron de Pilsach ,
qui y résidait en qualité d'envoyé de la cour de
Berlin , en est parti tout-à- coup d'ap rès des dépêches
qu'il avait reçues par courier .
M. Hammond à quitté Berlin . Il s'est embarqué
ici pour retourner en Angleterre . On juge de la nature
de sa mission par le peu de succès qu'il a obtenu
; et l'on est fondé à assurer qu'elle n'était pas aussi
pacifique que quelques personnes l'avaient imaginé .
Il paraît qu'il s'agissait de faire ad opter au cabinet
prussien des maximes et une concluite qui auraient
annullé le traité de Basle , et engagé de nouveau
Frédéric- Guillaume dans les liens qu'il a eu la sagesse
de rompre . Ce prince', loin de vouloir entrer dans
la cause des ennemis de la République Française , est
disposé , dit- on , à former une allia nce avec elle ; et
l'on ajoute que les négociations pour cette impor
tante opération se suivent avec beaucoup d'activité .
De Braubach , le 19 septembre .
L'armée de Sambre et Meuse n'était qu'à dix lieues
de Ratisbonne , lorsque l'archiduc Charles vint à la
tête de 25,000 hommes au secours de l'armée qui défendait
cette ville , et qui était déja égale en nombre
( 5g )
"
à l'armée française . Le général Jourdan crut devoir
se retirer , ne pouvant raisonnablement espérer de
résister à des forces si supérieures. Sa retraite a été
un combat perpétuel , non - seulement contre les Autrichiens
, mais aussi contre les paysans , qui attaquant
à l'improviste et avec impétuosité , ont occasionné
beaucoup de désordre . La seule action dont
nous ayons pu recueillir quelques détails , est celle
qui a été suivie de la prise de Wurtzbourg. Voici ce
qu'on mande de cette ville , en date du 4 septembre
:
Le 1er. de ce mois , à 3 heures de l'après -midi , la
cavalerie autrichienne surprit la garde de la porte
de Sander , et la tailla en pieces ; elle pénétra ensuite
dans la ville , et en moins d'une heure elle s'en
rendit maîtresse . La garnison française se retira aussi- tôt
dans la citadelle ; et vers les 5 heures , elle commença
une canonnade qui dura toute la soirée , et qui fut
continuée presque sans relâche dans la journée suivante.
Un grand nombre de maisons furent endommagées.
Le 2 , à 7 heures du soir , l'armée deJourdan ,
qui s'était portée dans nos environs , en vint aux
mains avec les Autrichiens près de Lengfeld et Versback.
L'action se prolongea jusques dans la nuit.
Dans le même tems , les Français firent une sortie de
la citadelle sur la ville à la faveur de leur feu d'artillerie
, ils parvinrent jusqu'à l'extrémité du pont du
Mein ; mais des décharges à mitraille et une salve
de mousqueterie des grenadiers placés à l'entrée du
pont , les firent retirer précipitamment.
Hier 3 , le combat recommença , et fut opiniâtre ,
Il durait depuis 7 heures du matin ; à 2 heures , l'archiduc
Charles étant arrivé avec un renfort , la victoire
se déclara en faveur des troupes impériales . On
porte à plusieurs mille hommes la perte de l'ennemi ,
tant en morts qu'en blessés ; on lui a fait 18,00 prisonniers
. Lengfeld et quatre autres villages ont été
brûlés . Jourdan commandait en personne.
Ce matin à 7 heures et demie , la citadelle a capi- ,
tulé ; la garnison , forte de 1,000 hommes , a été faite
prisonniere de guerre.
( 60 )
1
Dans la nuit du 7 au 8 , la garnison française se retira
de Francfort , et peu de tems après les Impériaux
y entrerent. La veille , cette ville avait payé le reste
des contributions qu'elle devait aux Français en let
tres-de-change sur la Hollande . L'armée française
s'était retirée sur la Lahn ; et l'on avait jugé , d'après
quelques-uns de ses mouvemens , et les renforts qui
devaient lui arriver de l'armée du Nord , qu'elle ne.
tarderait pas à reprendre l'offensive . Mais le 16 , elle
abandonna ses positions sur la Lahn , qu'elle a repassée
; le lendemain , elle se divisa en deux corps,
dont l'un se porta sur la Sieg , et l'autre sur Neuwied .
On assure que le même jour le siége de la forteresse
d'Ehrenbreistein a été levé.
Nuremberg, le 4 septembre. Hier , à 11 heures du matin ,
nous vimes arriver des troupes prussiennes qui occuperent
tous les corps- de- garde , et prirent possession de la ville,
Les villes ci - devant impériales de Windsheim et de Weissenbourg
, ont également garnison prussienne . Voici les principaux
articles de la capitulation qui a été conclue avec le
roi avant cette occupation :
ART. Ier. S. M. prussienne s'engage de faire relâcher les
ôtages enlevés de cette ville par les Français , en se chargeant
des contributions et requisitions arriérées .
II. Elle s'engage de prendre en outre sur elle toutes les
dettes qui ont é é contractées par la ville avant et pendant
l'entrée des Français , et d'obtenir le consentement de l'empereur
et de l'empire pour la cession de la ville .
III. Tous les emplois , tant civils qu'ecclésiastiques , seront
occupés par les habitans de Nuremberg.
IV. La ville ainsi que les villages et fauxbourgs seront
exempts de la conscription militaire , et la ville même n'aura
point de garnison .
V. L'université d'Altdorff sera réunie à celle d'Etlangen .
VI. Les employés , tant du civil que du militaire , qui voudront
demander leur démission , obtiendront des pensions
proportionnées à leurs emplois .
VII. Les accises et péages resteront sur l'ancien pied sans
qu'il puisse être fait des changemens ou innovations.
VIII . Il ne sera point établi de nouvelles fabriques qui
pourraient tourner au détriment des ouvriers de la ville .
IX. Ceux qui ne voudraient pas continuer d'habiter la
人
( 61 )
ville , pourraient la quitter sans le moindre obstacle .
X. Après la ratification , S. M. enverra un commissaire qui
s'occupera de l'organisation.
ITALIE. De Gênes , le 5 septembre.
Une frégate anglaise était entrée , il y a quelques jours ,
dans le port pour prendre des provisions , et sur-tout un
cert in nombre de boeufs . Mais comme depuis la derniere
épidémie les bestiaux sont extrêmement rares , le gouver
nement n'en a pas permis l'extraction . La frègate mit hier
à la voile pour retourner en Córse ; elle est rentrée aujourd'hui
avec l'Agamemnon , monté par le commodore Nelson.
On croit que les Anglais demanderont avec instance l'exportation
des boeufs déja achetés pour leur compte , et qu'ells
leur sera permise .
La même frégate , avant de partir , avait sondé la profondeur
du port dans plusieurs endroits ; on en a conjecture^
qu'ils se proposent de venir à Gênes avec un grand nombre
de vaisseaux . Ils n'ignorent pas cependant que , d après l'acte
„de neutralité , les Génois ne peuvent recevoir que cinq vaisseaux
de guerre à la fois .
Les Français ont à Saint -Pierre d'Arena et dans le voisi
nage des dépôts de poudre , de boulets et d'autres munitions
de guerre. Comme les Anglais ont paru avoir le dessein de
débarquer en cet endroit pour faire un coup de main , les
Français ont élevé une batterie sur le rivage pour en defendre
l'approche.
On écrit de Florence qu'il va s'y tenir un congrès avec les
commissaires du Directoire exécutif de France , pour terminer
la pacification avec le pape et le roi de Naples .
De Modene , le 31 août. Depuis la réponse faite par le
directoire au ministre du duc de Modene , il était aisé de
prévoir que ce pays partagerait le sort de Milan , de Bologne
et de Ferrare . La régence avait jusqu'ici maintenu
l'ancien régime dans le duché ; mais il touche à sa destruction
, qui a déja lieu à Reggio , seconde ville de l'Etat .
La régence avait envoyé , il y a plus d'un mois , 700 hommes
avec de l'artillerie , pour contenir ceux qui étaient
disposés à se déclarer libres et indépendars . Cette garnison
était vue de mauvais oeil par les habitans , et tous les
jours il y avait quelque querelle entre eux et les troupes.
Avant-hier , quelques canonniers ayant maltraité des paysans
qui s'étaient arrêtés pour regarder les canons ceux- ci
( 62 )
se défendirent ; le peuple accourut à leur secours , et en
un instant toute la ville fut armée. Les troupes ne trouvant
pas de sûreté à rester dans Reggio , en sortirent pendant
la nuit , mais non tambour battant . Le matin en vit
l'arbre de la liberté déja planté sur la place , et tous les
habitans décorés de la cocarde tricolore : ils proclamerent
qu'ils voulaient être libres sous la protection de la République
Française . La nouvelle de ces événemens étant bientôt
arrivée à Ferrare et à Bologne , ces deux villes envoyerent
une députation aux habitans de Reggio , pour leur offrir
leur secours , dans le cas que quelque cabale aristocratique
ou les suppôts de la tyrannie ducale voulussent s'opposer
à l'exercice de leurs droits .
ESPAGNE. De Madrid , le 11 septembre..
La reine de Portugal a nommé conseiller d'état don Diego
de Noronha , son ambassadeur en cette cour ; en conséquence
son ambassade a cessé , et son successeur n'est pas
encore désigné ; cet événement ajoute à l'incertitude où
Ion est ici sur les termes où en sont les deux cours ensemble
, quoique bien des gens affectent de douter d'un
projet de rupture entre elles .
Ón vient de rendre publique la grande promotion que
le roi a faite dans la marine , tant d'officiers généraux que
d'autres officiers de tous les grades .
Au milieu des dépenses extraordinaires de la guerre ,
le plan d'amortissement des dettes de lEtat a été suivi
avec la plus grande exactitude ; il en résulte que dans le
courant de cette année , il a été amorti une somme de plus
de 25 millions de réaux qui a été versée dans la caisse à trois
clefs , et qui va servir à rembourser une pareille somme de
cédules royales mises en circulation .
Il est assez digne de remarque que parmi les sources de ce
remboursement se trouve une somme de plus de 7 millions
de réaux provenant tant du subside extraordinaire payé par
les ecclésiastiques , que par le revenu des bénéfices auxquels
S. M. n'a pas nommé , à quoi il faut ajouter 2 millions de produit
de la vente du sel , 1800 mille liv . sur le droit d'exportation
du numéraire , un droit sur les mains-mortes , ainsi
que sur les possesseurs de substitutions perpétuelles , et sur
les majorats , si multipliés dans ce royaume.
On travaille avec la plus grande activité dans tous nos ports
à mettre en état de tenir la mer tous les bâtimens de la
marine royale. L'embargo mis sur les navires anglais et notre
( 63 )
traité avec la République Française indiquent assez que cés
travaux sont indispen sables .
RÉPUBLIQUE BATAVE.
DE LA HAYE , le 9 septembre.
Avant-hier , le président de la convention a fait part à
l'assemblée qu'il ven ait de recevoir , par le comité de ma
rine , communication d'une lettre écrite par l'amiral de
Winter . Cet amiral marque qu'il venait d'apprendre , par
le capitaine Engelberts , de Charles -Town , que le vice-amiral
Braak , parti de Surinam , avait repris sur les Anglais
la colonie de Berbice .
Du 17. Le gouvernement britannique a publié , le 3 de
ce mois , une proclamation royale , qui permet la libre
navigation de la Grande - Bretagne sur les Provinces - Unies ,
et l'exportation de toutes sortes de marchandises , les aimes
et munitions navales seules exceptées ; bien entendu cependant
que cette exportation se fasse sous pavillon neutre
, et la France n'étant point comprise dans cette autorisation
.
La convention a répondu à cette proclamation par le
décret suivant :
Art . Ier . Aucunes manufactures anglaises quelconques ,
aucunes marchandises anglaises en general , et en particu
lier aucunes recettes , quelles qu'elles soient , qui proviennent
de la vente des effets charges sur les bâtimens de la
compagnie des Indes hollandaise , arrêtés ou amenés en
Angleterre , ne pourront être importées dans la République
Batave , de quelque maniere et sous quelque prétexte que
ce soit , ni directement ni indirectement.
en
II. Lesdites marchandises ou manufactures seront ,
cas d'importation , immédiatement confisquées au profit du
Peuple Batave , et déposées dans des magasins , pour y
demeurer invendues jusqu'à ce que , au nom du Peuple
Batave , il en soit autrement disposé .
III. Tous individus qui auraient pris part directement
ou indirectement à ladite importation , ou qui l'auraient
favorisée , ou à la consignation desquels les effets en question
auraient été , de leur su , déchargés ou transportés , en
seront , outre la confiscation , non - seulement responsables ,
mais il sera de plus procédé contre eux devant les tribunaux
respectifs , comme ayant colludé avec l'ennemi pour
( 64 )
la perte de la patrie , s'il conste que postérieurement à la
présente proclamation , ils aient eu connaissance des faits ,
et si , dans le terme de 24 heures , ils n'en ont point fait
leur déclaration au bureau des droits d'entrée et de sortie ,
ou à l'administration du lieu de leur résidence.
IV. Il est défendu , sous les mêmes peines , à tous habitans
de cette République , d'accepter ou de payer aucunes lettresde-
change tirées de la Grande-Bretagne.
V. Le comité de marine est chargé de la stricte exécution
de ces présentes dispositions , et il ne négligera aucuns moyens
de veiller contre l'importation susdite ; à l'effet de quoi il est
autorisé à établir par- tout où besoin sera , soit dans les villes
ou dans les campagnes , tels inspecteurs extraordinaires ou
commis de recherche qu'il jugera nécessaire- pour atteindre
le but proposé.
VI. Le comité de marine est autorisé , sous sa responsabilité
, dans tous les cas de saisie des objets mentionnés en
l'article Ier . à en ordonner de suite la confiscation , et en
effectuer le dépôt dans des magasins convenables , selon la
teneur de l'art . II ; à l'effet de quoi il est dérogé aux formes
de procédures ordinaires pour fraudes des droits de l'impor
tation par eau , et pour toute contravention aux lois rendues
à ce sujet , lesquelles formes sont mises absolument hors d'effet
dans toutes les contestations élevées à l'occasion de ce
présent décret .
VII. La présente proclamation sera publiée et affichée dans
tous les lieux accoutumés . Les autorités constituées sont invitées
et requises par- tout de donner les ordres nécessaires
pour qu'il soit satisfait à nos intentions ; et en particulier , de
charger les municipalités respectives de prêter au comité de
marine tous les secours nécessaires , et de le maintenir contre
toute opposition tendante à l'empêcher dans l'acquit des devoirs
qui lui sont imposés par la présente proclamation .
VIII. La présente proclamation sera envoyée aux comités
de marine et du commerce des Indes orientales , pour leur
servir de notification et d'avis . Ainsi fait et arrêté dans lad.
assemblée . — A la Haye , le 16 septembre 1796 , l'an II de
la liberté batave .
De Middelbourg, le 14 septembre. Une lettre de Dordrecht
donne pour certain que Batavia n'est point au pouvoir des
Anglais cette place est , dit-on , dans le meilleur état de
défense ; et l'empereur du Grand-Java , qui est en bonne
intelligence avec la République Batave , tient 40,000 hommes
à la disposition de la compagnie hollandaise.
ANGLETERRE .
( 65 )
ANGLETERRE, De Londres , le 13 septembre.
L'amirauté a reçu hier des dépêches de Gibraltar , en date
du 14 août. Elles apprennent qu'un exprès envoyé de Cadix
au gouverneur de Gibraltar avait annoncé la rentrée de la
flotte espagnole dans ce port , après avoir accompagné l'escadre
française jusqu'à la hauteur du cap Saint-Vincent. On
présume que les Français vont aux Indes occidentales , et
qu'ils sont accompagnés de deux ou trois frégates espagnoles .
Un paquebot vient d'arriver de la Corogne à Falmouth en
cinq jours. Immédiatement avant son départ , il y avait eu
ordre de mettre un embargo sur tous les vaisseaux anglais
dans les ports d'Espagne. On avait même enlevé le paquet de
lettres dont le paquebot était chargé ; mais sur les remon
trances qui ont été faites , on a rendu les lettres , et le bâtiment
a eu la permission de partir.
Le chevalier Englestrome , envoyé de Suede en cette
est remplace par M. Asp , qui vient d'arriver ici ,
et qui a passé par Paris .
cour ,
• L'escadre de sir J. B. Warren est rentrée à Falmouth
après une croisiere dans laquelle elle a donné chasse à
l'Andromaque , fregate française , qu'elle a forcée de s'échouer
et qu'elle a ensuite brûlée sur la côte ,
Le comte de Mansfield est mort à Brigh.thelmstone . Il
était président du conseil-privé. Le ministere perd un puissant
appui , et la France un de ses ennemis les plus ar--
dens . Il avait été ambassadeur à Vienne , ensuite à Paris ,
sous le nom de lord Stormont.
L'amirauté a recu l'avis officiel que les Français avaient
eu plusieurs avantages à St. Domingue , où ils ont repris
le fort de Bombarde . Ils ont aussi repoussé nos postes
avancés de St. Marc. On craint à présent que ces succès ,
joints aux ravages de la fievre jaune , ne nous obligent
d'évacuer entiérement cette isle .
On travaille à mettre en état de service une centaine
de canonnieres qui seront établies sur nos côtes , sous la
direction d'un habile et actif officier de marine , le capitaine
Schank. Quoique le ministere affecte une grande sécurité
sur les projets de débarquement dont on est menacé
de la part des Français , les préparatifs de tout genre qu'on
fait pour repousser une invasion , prouvent qu'une entre-
Tome XXV. E
( 66 )
Prise de ce genre ne paraît ni sans probabilité , ni sang
danger.
•
Du 19. Il a été décidé , dit- on , d'envoyer à Paris un
agent accrédité , revêtu de tous les pouvoirs nécessaires
afin de négocier directement. On pense que les bâses principales
de la négociation seront : 1º . la restitution de toutes
les conquêtes faites par l'Angleterre dans les Indes occidentales
; 2 ° . la garantie formelle de tout le territoire conquis
par la France sur la rive gauche du Rhin ; 3º . l'évacuation du
Milanais et des autres Etats d'Italie occupés par les armées
françaises . Sir Thomas Grenville , auquel on donne de
grandes connaissances et beaucoup d'habileté , est chargé ,
dit - on , de cette grande entreprise ; d'autres désignent
M. Jackson , qui passe aussi pour un habile diplomate.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
400
Séances des deux Conseils , du 25 fructidor au 5 vendé- ·
miaire an cinquieme.
La discussion s'ouvre sur le partage des biens communaux.
La loi du 10 juin 1793 , sur cet objet , faisant
la bâse du rapport , l'on observe que Garran n'a
pas traité la question principale , celle de savoir s'il
est utile de partager les biens communaux ; et après
avoir entendu plusieurs opinans , le projet est renvoyé
à la commission pour examiner cette question .
Le conseil des Anciens a approuvé les résolutions
suivantes ; 1º . celle qui autorise les ecclésiastiques
reclus à rentrer dans leurs biens ; 2 ° . celle qui met les
hospices civils sous la surveillance immédiate des
municipalités ; 3º . la résolution qui porte que les militaires
du camp de Grenelle ont bien mérité de la
patrie .
On s'occupe du code forestier dans la séance du
27 du conseil des Cinq- cents . Un membre demande
si les forêts nationales ne doivent pas être vendues .
( 67 )
Boudin croit qu'il ne doit pas y avoir d'administration
forestiere qu'à la paix. Le tout est ajourné à
trois jours.
Une grande partie de la séance du 28 a été employée
à des objets particuliers . La discussion s'ouvre
ensuite sur les postes et messageries . Seront - elles
données à ferme ou mises en régie ? La commission
par l'organe de Bion , a proposé le dernier mode.
Pérès l'a défendu . Madier a soutenu que le systême
de la ferme était plus avantageux au trésor national ,
et plus utile au service public . La discussion sera
continuée .
Le conseil des Anciens a approuvé , le même jour
le traité d'alliance offensive et défensive avec l'Espagne
.
Aubry , dans la séance du 29 , occupe celui des
Cinq-cents du code militaire. L'article qui punit les
déserteurs de la peine de mort , donne lieu à quel ,
ques débats.
Talot s'appuie de l'autorité des philosophes qui
ont parlé en faveur de l'abolition de la peine de
mort , pour demander que les peines soient graduelles
et proportionnées au délit.
Philippe Delleville s'étonné que le préopinant ne
demande pas aussi , avec tous les philosophes , l'abolition
de la guerre . Il appuie l'article du projet.
Lamarque opine dans le sens de Talot . Il dit qu'on
doit distinguer entre la désertion à l'ennemi et la
désertion à l'intérieur.
Après quelques débats , l'article est mis aux voix et
adopté .
Plusieurs autres , qui en sont la conséquence immédiate
, sont également adoptés.
Le président du Directoire exécutif , écrit au président
du conseil , pour lui annoncer l'envoi d'un
message important sur le jugement des individus arrêtés
en armes au camp de Grenelle . Il fait sentir la
nécessité de prononcer , séance tenante , sur ce message
, et l'invite à faire prévenir le conseil des Anciens
de vouloir bien suspendre la levée de sa
séance .
"
E 2
( 68 ) :
1
Le conseil arrête l'envoi d'un message aux Anciens
pour le prévenir de cet objet .
Les Anciens ont rejetté la résolution relative à la
vente de la ferme de la ménagerie de Versailles , et
celle qui porte que le prix des requisitions de denrées
sera déduit aux contribuables , sur l'arriéré des
contributions antérieures à l'an IV.
La commission que le conseil des Cinq - cents a
nommée le 30 , pour examiner le message concernant
les accusés de la Haute -cour de justice , est composée
de Daunou , Cambacérès , Fermont , Crassous
et Pelet..
Thibaut présente six projets de résolution sur les
monnaies. Impression et ajournement.
Aubry soumet la suite du code pénal militaire . Le
conseil en adopte un grand nombre d'articles .
L'Institut national demande , le 1er. jour complémentaire
, à être admis pour rendre compte du 'progrès
des sciences et arts. ( Voyez page 45. )
Les détenus au Temple demandent à n'être pas
jugés par une commissaire militaire . On passe à l'ordre
du jour sur leur pétition .
Camus , au nom de la commission des dépenses ,
fait , le 2 , un nouveau rapport sur le paiement des
rentiers et pensionnaires.Il propose et le conseil arrête
que les rentiers et pensionnaires désignés aux art. I et
II de la loi du 8 messidor dernier , percevront , sur les
arrérages du dernier sémestre de l'an IV , qui écheoit
le 1. vendémiaire prochain , et en numéraire effectif
, le quart de leurs arrérages . Les trois autres quarts
seront payés de la maniere et aux époques qui seront
déterminées par de nouvelles lois .
La discussion sur le code pénal militaire est continuée
, le 3 .
Aubry , rapporteur , propose un article additionnel
: C'est d'accorder aux généraux en chef le droit
de commuer les peines prononcées par les conseils
militaires contre les militaires convaincus de quelque
délit.
Cette proposition donne lieu à une vive et longue
discussion.
( 69 )
Les uns observent que ce serait donner le droit de
se populariser aux généraux ambitieux , et que ce
droit serait infiniment funeste à la liberté publique ,
en ce qu'il mettrait des hommes au - dessus de la loi .
D'autres prétendent que c'est une mesure d'humanité
, et même de justice , digne de la législation
française ; et que si on ne l'adopte pas , on expose
d: braves militaires à être punis séverement pour
une faute assez légere , après avoir toujours rempli
dignement leurs devoirs , et ne s'être rendus coupables
qu'une fois peut- être , dans le cours de plusieurs
années , d'un délit dont d'autres se rendent
journellement coupables .
L'Assemblée consultée déclare qu'il n'y a pas lieu
à délibérer sur l'article additionnel .
La résolution dernierement prise sur les requisitions
exercées depuis le 1er. brumaire dernier , ayant
été rejettée par les Anciens , ainsi que celle sur le
paiement des contributions en nature , Fermont , au
nom de la commission des finances , propose le
nouveau projet de résolution suivant : Le prix des
quisitions exercées depuis le 1er , brumaire dernier
aur les contribuables , pour le service de la Répu
blique , sera précompté sur le montant des contributions
antérieures à l'an 4 , et subsidiairement sur
celles de cette même année .
La disposition de la loi du 8 messidor , qui autorise
le Directoire à faire payer les contributions en
grains et fourages , est rapportée. Ceux qui n'auront
pas payé les contributions , les paieront en numéraire
ou mandats au cours.
L'Institut national est également allé rendre compte
au conseil des Anciens de ses travaux et du progrès
des sciences et arts . Il a approuvé la résolution qui
porte que les aîles du collège des Quatre-Nations ne
font point partie des bâtimens destinés à l'Ecole centrale
, et celle relative aux honneurs à rendre aux militaires
blessés .
Sur le rapport de Bergier , fait le 4 au conseil des
Cinq- cents , le Directoire sera invité , par un message ,
à donner les motifs qu'il a eus de maintenir jusqu'à
E3
( 70 )
"
ce jour, dans la Belgique , le régime militaire . Il ordonne
ensuite l'impression et l'ajournement d'un
projet présenté par Dubruel , au nom de la commission
ad hoc , tendant à rendre aux prêtres reclus leur
liberté , sous la condition , 1 ° . qu'ils feront la déclaration
de leur soumission aux lois de la République ;
2º. qu'ils resteront sous la surveillance de leurs municipalités
respectives.
La discussion sur les postes et messageries continue.
L'on arrête , le 5 , qu'il n'y aura pas de séance
le 1er . vendémiaire .
Sur le rapport de Laurenceot , le conseil déclare
que l'exemption du service de la garde nationale accordée
aux sexagénaires n'est que facultative . Cette
résolution est motivée sur ce que dans certaines communes
on refusait aux vieillards le droit de voter dans
les assemblées , comme n'étant pas inscrits sur le rôle
de la garde nationale .
Le conseil des Anciens a approuvé , le 3. jour
complémentaire , la résolution sur le paiement des
rentiers et pensionnaires de la République .
Pelet fait, le 2 , au conseil des Cinq- cents une motion
d'ordre , tendante à exprimer le desir du conseil
que le Directoire hâte le moment d'une paix glorieuse
et durable . Plusieurs membres la regardent
comme indiscrete , et réclament l'ordre du jour.
Boissy dit qu'il est important de populariser la
guerre en France , et de la dépopulariser en Angle
terre , et que tel est le but de la motion de Pelet ;
néanmoins il appuie l'ordre du jour qui est adopté .
Le conseil a procédé , dans cette séance , au renouvellement
du bureau . Chassey a été nommé président
. Les nouveaux secrétaires sont Riou , Bergoëng ,
Favart et Bailleul.
Riou , organe de la commission chargée d'examiner
la loi du 3 brumaire , obtient , le 3 , la parole :
La loi du 3 brumaire est , dit-il , conforme à nos lois
civiles ; elle est dans l'esprit de la constitution . Nonseulement
les individus ne sont point privés de leur
liberté individuelle ; mais encore , habitans d'une république
, ils votent dans les assemblées primaires ; ils
1
( 71 )
་
sont élus , et la loi n'infirme pas leur élection . Il est
vrai qu'elle en suspend l'effet. Mais fallait- il donc se
livrer au hasard d'être victime d'individus inscrits sur
les listes d'émigrés , contre lesquels , par conséquent ,
il- existe des préventions , tant que la radiation n'est
pas prononcée ?
Le procès contre les émigrés est déja jugé par la
victoire , et la paix prononcera sans doute en dernier
ressort. L'exercice des fonctions publiques est un
moyen de défense ou de trahison , selon qu'il est
confié à des hommes purs ou mal-intentionnés ; et il
á bien fallu prendre ses précautions . Mais pourquoi
punir les parens des émigrés au troisieme degré ?ª Ce
n'est pas une punition ; c'est une privation commandée
par la prudence .
Voulez -vous les constituer juges dans leur proprè
cause , les placer entre leur conscience et leur intérêt
personnel , entre leur devoir et leur cupidité ? Il
importe à la chose publique de maintenir l'exclusion
momentanée des fonctions publiques contre ces individus
. Elle est de rigueur et de circonstance : d'accord.
Mais la chose publique est- elle compromise ,
parce que les fonctions publiques ne sont pas toutes
entre les mains ennemies ? La loi du 3 brumaire est
approuvée par la morale , conseilléé par la politique ,
conforme à l'esprit de la constitution et de notre législation.
Cependant votre commission pense que le moment
est venu de rapporter l'art . Ier . Voici ses motifs :
L'amnistie du 4 brumaire est irrévocable , mais imparfaite
, vicieuse : elle serait imparfaite , si elle ne
s'appliquait pas aux faits de vendémiaire : elle serait
vicieuse , si elle prescrivait pour les uns des exceptions
qu'elle ne prescrirait pas pour les autres .
On vous a proposé d'exclure de toute fonction
publique , jusqu'à la paix , tout amnistié , à moins que ,
renonçant au bénéfice de l'amnistie , il ne se soit fait
juger par un jury légal . Ce serait perpétuer les troubles
, au lieu de les arrêter ; ce serait manquer le but
de l'amnistie . Tous renonceront à l'amnistie , dès
qu'elle sera flétrissante et qu'elle passera pour une
E 4
( 72 )
}
•
condamnation judiciaire, Il n'y aura pas de coupable
même qui ne veuille courir la chance d'un jugement.
L'amnistie est la renonciation faite par la société de
la poursuite qu'elle aurait pu faire ; et il serait immotal
, dangereux de verser le mépris sur une masse
d'hommes dont les uns ont été coupables , mais dont
un grand nombre a été égaré . Fermons toutes les
portes à la vengeance , ouvrons - les toutes au repentir.
La commission a pensé que , dans une affaire de
cette importance , il fallait s'abstenir de toute précipitation.
En conséquence , elle vous propose de soumettre
aux trois lectures le projet suivant :
1º. L'art. Ier. de la loi du 3 brumaire est rapporté.
2º. Il n'y a lieu à délibérer sur aucune des autres
propositions relatives à la loi du 3 brumaire .
Le conseil arrête l'impression du rapport et du
projet et l'ajournement à trois lectures . Celle qui
vient d'être faite est la premiere .
4
L'ordre du jour du 4 , appellait la discussion sur
la question intentionnelle . Siméon : On reprochait
à notre ancienne législation criminelle d'être trop
dangereuse pour l'innocence . On accuse la nouvelle
d'offrir au crime trop de moyens d'évasion . La question
intentionnelle est devenue une espece de talisman
qui a dérobé des accusés à la peine de délits
constans , et dont ils étaient convaincus , L'orateur
demande qu'on lui substitue celle - ci : L'accusé est - il
excusable ?
Treilhard pense que cette nouvelle question ferait
renaître les mêmes abus. Il propose la suppression
de toute question relative à l'intention ; la discussion
est ajournée .
Byon fait arrêter , le 5 , la formation d'une nouvelle
commission , qui présentera les moyens de réprimer
les abus de contre- seing.
Le Directoire adresse au conseil des observations
contre le projet présenté hier par Defermont , au
nom de la commission des finances , sur le paiement
de ce qui reste dû sur les biens soumissionnés . La
commission proposait d'autoriser ce paiement en
( 73 )
numéraire , en mandats au cours , ou en bons délivrés
aux parens des condamnés , ou en ordonnances données
aux fournisseurs . Cette mesure qui ne tournerait
qu'au profit de quelques particuliers , nuirait considérablement
au trésor public , en le privant d'une
partie de sa recette. Le Directoire pense qu'il serait
plús convenable d'admettre les bons et ordonnances
en paiement des biens nationaux qui seront vendus à
l'enchere . Renvoyé à la commission .
On reprend la discussion sur la question intentionnelle.
Jourdan et Duprat ont voté pour le projet
de la commission .
Le conseil des Anciens a approuvé diverses résolutions
, 1 ° . celle qui porte qu'en attendant que les
sous additionnels de l'an V puissent être perçus ,
la trésorerie fera aux départemens les avances des
dépenses locales ; 2 °. celle qui ordonne le paiement
en numéraire des 100,000 liv. accordées à la hautecour
de justice ; 3 ° . la résolution déclarant seulement
facultative , et non prohitive du service de la garde
nationale , l'exemption accordée aux sexagénaires .
PARIS. Nonidi 9 Vendémiaire , l'an 5. de la République.
La fête de la fondation de la République a été célébrée
le 1er . de ce mois . On a regretté que le souvenir d'une
époque si chere à tous les amis de la liberté , n'ait été
marquée par aucun de ces caracteres qui dessinent fortement
l'objet dont on veut rappeller la mémoire . Un segment du
zodiaque , figurant l'entrée du soleil dans le signe de la
balance , des promenades du char d'Apollon , accompagné
des saisons et des heures , tout cela avait plutôt l'air de
la fête du calendrier , que de celle de la République ; et
sans un discours prononcé par le président du Directoire ,
et que le public n'a pu connaître que par les journaux ,
rien n'aurait indiqué l'objet de la cérémonie .
Du reste , tout ce qui fait spectacle y a été très -imposant.
Les courses à pied , les courses de char et les courses à
cheval ont été très -brillantes , et sur - tout très - disputées .
Le prix des premieres a été remporté par le cit . Tourton ;
( 74 )
1
éelui des secondes par le cit . Franconi pere , et celui des
troisiemes par le cit . Carbonel , qui avait déja cueilli la
palme olympique dans les jeux précédens. Le soir , il y
a eu illumination au Champ- de-Mars ; c'est la premiere qui
a eu lieu en cet endroit , et elle a produit un très -bel effet .
Le feu d'artifice , placé proche la riviere , s'est un peu ressenti
de l'humidité du tems. Mais l'aspect de Passy illuminé
, formait un fond de tableau très - riche et très-agréable .
La commission militaire établie au Temple , pour juger
les conspirateurs du camp de Grenelle , a rendu un premier
jugment le 4. jour complémentaire . Elle a condamné
à la peine de mort Lay , Jacob ( dit Sansouci ) , Vauthier
( par contumace ) , Cailleux , Monard , Claudel , Molet
Delabarre , Montjustin , Jamin , Hiver , Catelot et Hamaux :
10 ont été condamnés à la déportation ; 10 autres à la
réclusion , et 17 ont été mis en liberté .
Le 6 de ce mois , elle a condamné à la peine de mort
Virion , Sandotz , Filliole et Pochon ; 6 à la déportation ,
3 autres à la réclusion ; 10 ont été acquittés ; et attendu
que Fion , l'un d'entre eux , est impliqué dans la conspixation
Baboeuf , il a été renvoyé à la haute- cour séante à
Vendôme.
Rochambeau , envoyé par le gouvernement pour commander
dans la partie espagnole de l'isle Saint- Domingue ,
a été renvoyé eu France avec son état-major par le commissaire
Santhonax . A son arrivée il a écrit au Directoire
qui l'a fait remettre en liberté. N'aura -t-on jamais des notions.
exactes sur ce qui se passe dans cette malheureuse colonie ?
Traité d'alliance offensive et défensive entre la France et
l'Espagne.
1
Le Directoire exécutif de la République Française , et sa
majesté catholique , le roi d'Espagne , animés du desir dé
resserrer les noeuds de l'amitié et de la bonne intelligence
heureusement rétablies entre la France et l'Espagne par le
traité de paix conclu à Basle le 4 thermidor , an 3 de la
République ( 22 juillet 1795 ) , ont résolu de former un
traité d'alliance offensive et défensive pour tout ce qui concerne
les avantages et la commune défense des deux nations ,
et ils ont chargé dé cette négociation importante et donné
leurs pleins pouvoirs ; savoir : le Directoire exécutif de la Ré
publique française au cit. Dominique- Catherine Pérignon ,
général de division des armées de la République , et son ambassadeur
près sa majesté catholique le roi d'Espagne , à son
( 75 )
excellence don Manuel de Godoi et Alvares de Faria , Rios ,
Sanchez , Sarsoza , prince de la paix , duc de la Alcudia ,
seigneur del soto de Roma et de l'état d'Albala , grand d'Espagne
de la premiere classe , régidor perpétuel de la ville de
San-Lago , chevalier de l'ordre de la Toison-d'Or , grandcroix
de celui de Charles III , commandeur de Valencia del
Ventoso , Révera et Acenchal dans celui de Saint -Jacques
chevalier grand-croix de l'ordre de Malte , conseiller d'état ,
premier secrétaire d'état et des dépêches , secrétaire de la
reine , surintendant des postes et des routes , protecteur
de l'académie royale des beaux arts et du cabinet d'histoire
naturelle , du jardin botanique , du laboratoire de chimie ,
de l'observatoire astronomique , gentil-homme de la chambre,
du roi en exercice , capitaine- général de ses armées , inspecteur
et major des gardes - du-corps.
Lesquels , après la communication et l'échange respectifs
de leurs pleins pouvoirs , sont convenus des articles suivans :
ART. Ier . Il existera à perpétuité une alliance offensive et
défensive entre la République Française et sa majesté catholique
le roi d'Espagne.
II. Les deux puissances contractantes seront mutellement
garantes , sans aucune réserve ni exception , de la maniere
la plus authentique et la plus absolue , de tous les états , territoires
, isles et places qu'elles possedent et possederont
respectivement ; et si l'une des deux se trouve par la suite ,
sous quelque prétexte que ce soit , menacée ou attaquée ,
l'autre promet , s'engage et s'oblige à l'aider de ses bons
offices et à la secourir sur sa réquisition , ainsi qu'il sera stipulé
dans les articles suivans .
III . Dans l'espace de trois mois , à compter du moment
de la requisition , la puissance requise tiendra prêts et mettra
à la disposition de la puissance requérante 15 vaisseaux de
ligne , dont trois à trois ponts ou de 80 canons , et douze de
70 à 72 ; six frégates d'une force proportionnée , et 4 corvettes
ou bâtimens légers , tous équipés , armés , approvisionnés
de vivres pour six mois et appareillés pour un an.
Ces forces navales seront rassemblées par la puissance requise
dans celui de ses ports qui aura été désigné par la puissance
requérante .
iv. Dans le cas où la puissance requérante aurait jugé à
propos , pour commencer les hostilités , de restreindre à
moitié le secours qui doit lui être donné en exécution de
l'article précédent , elle pourra , à toutes les époques de la
campagne , réquérir la seconde moitié dudit secours , laquelle
( 76 )
lai sera fournie de la maniere et dans le délai fixé ; ce délai
ne courra qu'à compter de la nouvelle requisition .
> ¿
V. La puissance requise mettra pareillement à la disposition
de la puissance requérante , dans le terme de trois mois
compter du moment de la requisition , dix-huit mille hommes
d'infanterie et six mille de cavalerie , avec un train d'artillerie
proportionné , pour être employés facilement en Europe , ou
à la défense des colonies que les puissances contractantes
possedent dans le golfe du Mexique .
VI. La puissance requérante aura la faculté d'envoyer un
eu plusieurs commissaires à l'effet de s'assurer si , conformément
aux articles précédens , la puissance requise s'est mise
en état d'entrer en campagne au jour fixé , avec les forces de
terre et de mer.
VII. Ces secours seront entièrement remis à la disposition
de la puissance requérante , qui pourra les laisser dans les
ports , on sur le territoire de la puissance requise , ou les
employer aux expéditions qu'elle jugerait à propos d'entreprendre
, sans être tenu de rendre compte des motifs qui
l'auraient déterminée .
VIII. La demande que fera l'une des puissances des secours
stipulés par les articles précédens , suffira pour prouver le
besoin qu'elle en a , et imposera à l'autre puissance l'obligation
de les disposer , sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans
aucune discussion relative à la question si la guerre qu'elle se
propose est offensive ou défensive , ou sans qu'on puisse
demander aucune explication quelconque qui tendrait à éluder
le plus prompt et le plus exact accomplissement de ce qui est
stipulé.
IX. Les troupes et navires demandés resteront à la disposition
de la puissance requérante , pendant toute la durée de
la guerre, sans que, dans aucun cas, ils puissent être à sa charge .
La puissance requise les entretiendra par-tout où son alliée
les fera agir , comme si elle les employait directement pour .
elle-même. Il est seulement convenu que pendant tout le
tems que lesdites troupes ou navires séjourneront sur son
territoire ou dans ses ports , elle leur fournira de ses magasins
ou arsenaux tout ce qui leur sera nécessaire , de la
même maniere et au même prix qu'à ses propres troupes ou
navires.
X. La puissance requise remplacera sur-le-champ les navires
de son contingent qui se perdraient par des accidens
de guerre où de mer ; elle réparera également les pertes
que souffriraient les troupes de son contingent.
( 77 )
XI. Si lesdits secours étaient ou devenaient insuffisans
les deux puissances contractantes mettront en activité les
plus grandes forces qu'il leur sera possible , tant pår mer
que par terre , contre l'ennemi de la puissance attaquée ,
laquelle usera desdites forces , soit en les combinant , soit
en les faisant agir séparément , et ce , d'après un plan com.
certé entre elles .
1
XII. Les secours stipulés par les articles précédens , seront
fournis dans toutes les guerres que pourraient avoir à
soutenir les puissances contractantes , même dans celles où
la partie requise ne serait pas directement intéressée , et
n'agirait que comme simple auxiliaire .
XIII . Dans le cas où les motifs d'hostilité , portant préjudice
aux deux parties , elles viendraient à déclarer la
guerre d'un commun accord à une ou plusieurs puissances
les limitations établies dans les articles précédens cesseront
d'avoir lieu , et les deux puissances contractantes seront
tenues de faire agir , contre l'ennemi commun , la totalité
de leurs forces de terre et de mer , de concerter leurs plans
pour les diriger vers les points les plus convenables , ou
séparément ou en les réunissant. Elles s'obligent également ,
dans les cas désignés au présent article , à ne traiter de la
paix que d'un commun accord , et de maniere que chacune
d'elles obtienne la satisfaction qui lui sera due .
XIV. Dans le cas où l'une des puissances n'agirait que
comme auxiliaire , la puissance qui se trouvera seule attaquée
pourra traiter de la paix séparément , mais de maniere
à ce qu'il n'en résulte aucun préjudice contre la puissance
auxiliaire , et qu'elle tourne même , autant qu'il sera
possible , à son avantage direct . A cet effet , il sera donné
connaissance à la puissance auxiliaire du mode et du tems
convenus pour l'ouverture et la suite des négociations .
XV. Il sera conclu très - incessamment un traité de commerce
d'après les bâses équitables et réciproquement avantageuses
aux deux peuples , qui assure à chacun d'eux
chez son alliée , une préférence marquée pour le produit
de son sol et de ses manufactures , ou tout au moins des
avantages égaux à ceux dont jouissent dans ses Etats respectifs
les nations les plus favorisées . Les deux puissances
s'engagent à faire dès -à-présent cause commune pour réprimer
et anéantir les maximes adoptées par quelque pays
que ce soit , qui contrarieraient leurs principes actuels , et
porteraient atteinte à la sûreté du pavillon neutre , et au
respect qui lui est dû , ainsi que pour relever et rétablir
( 78 )
le systême colonial de l'Espagne sur le pied où il a existé
ou dû exister d'après les traités ,
XVI. Le caractere et la juridiction des consuls seront
en même-tems reconnus et réglés par une convention particuliere
. Celles antérieures au présent traité seront provisoirement
exécutées .
XVII. Pour éviter toute contestation entre les deux puissances
, elles sont convenues de s'occuper immédia ement .
et sans délai , de l'explication et du développement de
l'article VII du traité de Basle , concernant les frontieres ,
d'après les instructions , plans et mémoires qu'elles se
communiqueront par l'entremise des mêmes plénipotentiaires
qui négocient le présent traité ."
XVIII . L'Angleterre étant la seule puissance contre laquelle
l'Espague ait des griefs directs , la présente alliance
n'aura son exécution que contre elle pendant la guerre
actuelle , et l'Espagne restera neutre à l'égard des autres
puissances armées contre la République .
XIX. Les ratifications du présent traité seront échangées
dans un mois , à compter de sa signature .
Fait à Saint-Ildephonse , le 2 fructidor , an IV de la République
Française une et indivisible .
Signés , PÉRIGNON et PRINCIPÉ DE LA PAZ .
Le Directoire exécutif arrête et signe le présent traité
d'alliance offensive et défensive avec sa majesté catholique
le roi d'Espagne , négocié au nom de la République Française
par le citoyen Dominique- Catherine Perignon , général
de division , fondé de pouvoirs à cet effet par arrêté du Directoire
exécutif , en date du 20 messidor dernier , et chargé
de ses instructions.
Fait au Palais - National du Directoire exécutif , le 12 fruc
sidor , an IV de la République Française une et indivisible
Pour copie conforme ,
}
Signé , REVELLIERE-LÉPAUX , président .
Par le Directoire exécutif ,
Signé , LAGARDE , secrétaire-général.
Ce traité a été ratifié le 26 par le conseil des Anciens.
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE D'ITALIE . Depuis notre dernier numéro , le
vernement a publié une foule de dépêches , contenant les .
gou(
79 )
détails des succès brillans de l'armée d'Italie . Le peu d'espace
qui nous reste ne nous permet pas de les insérer. Il
nous suffira de dire qu'après des combats nombreux , sanglans
, opiniâtres , Wurmser repoussé , battu , coupé sur
tous les points , a été forcé de se jetter dans Mantoue ' ,
avec les faibles débris de son armée , réduite à 4 ou 5000
hommes . Nos colonnes sont aujourd'hui maîtresses de la
tête du pont qui conduit dans Mantoue . Voici comme le
chef de l'état- major , Berthier , termine sa derniere lettre ,
du 30 fructidor ; elle est une récapitulation des succès glorieux
obtenus jnsqu'à ce moment,
❝ La terreur est dans la ville de Mantoue , où Wurmser
est enfermé . Encore un mouvement vers la Seraglio , et
Wurmser et tout ce qui reste de l'armée autrichienne en Italie ,
se trouvera renfermé dans les murs de la place , et bloqué de
maniere à n'en rien pouvoir sortir.
» Il résulte que , depuis le 16 de ce mois , nous avons faît
environ 17,000 prisonniers , mis hors de combat 2 ou 3000
hommes , pris 22 drapeaux , une artillerie immense , détruit
un tiers de la cavalerie ennemie , renfermé le général Wurmser
dans Mantoue , et n'ayant plus en opposition , dans le Tyrol
et à Trieste , que quelques corps épars et répandus.
1
L'histoire nous a présenté les traits des généraux les plus
célebres ; mais jamais on n'a vu de troupes exécuter une
marche aussi pénible que celle que nous venons de faire dans
les gorges de l'Adige et de la Brenta , entre des rochers
escarpés : marches forcées , combats continuels et opiniâtres ;
tels ont été les obstacles vaincus par nos braves freres
d'armes .
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le sort des armes de la
République n'a pas été aussi heureux eu Allemagne qu'en
Italie Jourdan a continué d'effectuer sa retraite . Elle a
été pénible et coûteuse . S'il fallait en croire les récits des
gazettes étrangeres , transcrits si complaisamment par certains
de nos journalistes , l'armée de Sambre et Meuse aurait
fait des pertes immenses . Il fallait se défier davantage
de l'exagération des papiers allemands . Beurnonville , avec
30,000 hommes de troupes fraîches , vient de rejoindre
l'armée de Sambre et Meuse . Voici la note qu'a publiée le
gouvernement sur la situation actuelle de cette armée.
Du 3. jour complémentaire de l'an 4. D'après de nou(
80 )
velles dispositions qui ont eu lieu à la suite d'un combat
sur la Lahn , et dans lequel les troupes républicaines ont
deployé une bravoure toujours égale , cette armée s'est
repliée partie sur le Rhin , partie sur le camp retranché de
Dusseldorff. Un corps considérable de l'arinée du Nord
ayant fait sa jonction avec elle , il en doit résulter immédiatement
un mouvement offensif , qui lui fera recueillir
le fruit de ses premieres conquêtes .
Armée de RHIN ET MOSELLE . On avait des inquiétudes
sur la position de l'armée de Moreau depuis qu'elle n'est
plus appuyée par celle de Jourdan . On verra par la piece
suivante qu'elle est dans une situation satisfaisante .
Du 4. jour complémentaire . Un courier , dépêché par le général
Moreau , ayant été intercepté , on ne reçoit qu'en ce moment
les nouvelles attendues , depuis plusieurs jours , de l'armée
de Rhin et Moselle ; elles sont satisfaisantes . L'armée
occupe des positions respectables , couvre ses communications
, et occupe l'ennemi de maniere à dégager l'armée de
Sambre et Meuse , qui reprend son attitude offensive.
Plusieurs combats légers ont eu lieu entre l'armée de
Rhin et Moselle et les troupes du général Latour ; ils ont
été à notre avantage , et le général Moreau écrit qu'il est
prêt à combattre et à vaincre l'archiduc par-tout où il pourra
l'atteindre .
Strasbourg, le 2. jour complémentaire. Citoyens directeurs ,
l'ennemi sorti de Philipsbourg et de Manheim , a forcé le
général Schers à se replier sur Kehl ; cela fut fait avec ordre
et sans perte. Le général Moulin a rassemblé des troupes
tirées de différens dépôts . Le fort de Kehl a été attaqué ce
matin à trois heures ; on s'est battu homme à homme , et la
bravoure des Républicains a chassé de la forteresse l'ennemi -
qui d'abord y avait pénétré , et que l'on poursuit encore
en ce moment. Déja trois cents prisonniers sont en ville ;
le nombre des tués et des blessés doit être plus considérable .
Les Autrichiens ont payé cher leur témérité . Les habitans
de Strasbourg et les ouvriers de réquisition des atteliers militaires
, ont couru aux armes avec le plus grand cou rage .
Les généraux Schauenburg et Moulin ont beaucoup contribué
aux succès du général Schers dans cette importante
affaire . Signé , HAUSSMANN .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N". 2 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub.
( Mardi 11 octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Sur la derniere Révolution de Pologne.
Nous trouvons dans le nº . 138 du Journal des Sciences
de Gottingue , qui nous a déja fourni plusieurs articles
intéressans , l'annonce d'un Essai historique sur la derniere
révolution de Pologne ( 1 ) , sans nom d'auteur et
d'imprimeur. Les journalistes , plus à portée que nous,
d'avoir une opinion touchant les circonstances de ce
grand événement , pensent que l'insurrection de
Kosciusko fut plutôt le produit d'un courage impétueux
, que l'ouvrage réfléchi d'une raison calme et
ferme , qui calcule ses moyens avant de se jetter dans
de grandes difficultés : ils ne craignent pas de dire
que tous les hommes impartiaux en ont , dès longtems
en Allemagne , porté le même jugement ; et ils
ajoutent qu'après la lecture de cet écrit , qui fait suite
à celui intitulé , de la naissance et du sort de la constitution
adoptée en Pologne le 3 mai 1791 , l'on doit rester
encore plus convaincu qu'une nation tombée aussi
(1 ) Versuch einer geschichte der letzten polnischen revolution
, ect.
Tome XXV.
( 82 )
-
bas que l'était alors la nation polonaise , ne saurait se
relever , même dans les circonstances les plus favorables
. Tout ce qu'on pouvait , selon eux , était
de rendre convulsive la fin d'un malade frappé mortellement
tandis que dans l'ordre politique aussi
bien que dans l'ordre physique , quand l'arrêt en est
une fois porté , quand la terminaison fatale est devenue
inévitable , tous les voeux qu'on peut former ,
tous les moyens qu'on peut mettre en usage , doivent
avoir pour but de la rendre paisible et douce .
Il est difficile que les amis de l'humanité souscri
vent si lestement , à des décisions qui leur enlevent
d'un trait de plume , leurs plus précieuses espérances .
Quand il s'agit du sort d'un grand peuple , où le
fantôme de la liberté avait plus d'une fois produit
des miracles , et où son véritable sentiment commençait
à se développer depuis plusieurs années , par
l'effet des lumieres du siecle , ils n'aiment pas qu'on
vienne étouffer ainsi leur intérêt par des calculs , qui
presque toujours , sont aussi chimériques que décourageans.
La lecture attentive de l'histoire et l'expérience
des choses humaines ne donnent pas beaucoup
de confiance dans ces regles générales touchant
le cours des événemens , dont certains politiques théoriciens
paraissent faire si grand cas , et dont les gouvernemens
corrompus tirent peut- être leur principale
force. On bride les hommes par la crainte , comme
on les alleche par l'espérance on fait redouter le
cachot à celui qui n'est qu'en prison , les fers à celui
qui est au cachot , la mort à celui qui est dans les
fers ; et tout le monde reste soumis et muet en présence
du tyran. C'est par je ne sais quelle chimere
( 83 )
1
par
menaçante de partage des propriétés , dont Pitt a su
frapper l'esprit des propriétaires de sa nation ; c'est
la terreur des scenes sanglantes qui ont souillé
la révolution française , qu'il comprime en Angleterre
l'essor des amis de la liberté : comme si les tentatives
de nos nivelleurs n'avaient pas démontré l'impossibilité
physique d'une loi agraire , et comme s'il n'était
pas également impossible , que ce qui s'est fait en
France , se renouvelle en Angleterre , au milieu d'ẻ-
lémens si divers et dans la circonstance la plus propre
à mettre tout le monde en garde contre un pareil
danger . De toutes les jongleries des gouvenemens ,
qui doivent être enfin signalés comme les hiérophantes
d'une superstition non moins funeste à l'espece
humaine , que celles fondées sur les croyances
religieuses ; de toutes ces jongleries , si coûteuses et si
pleines de mépris pour les peuples , celles qui s'appuient
sur des faits historiques mal vus , et sur de
prétendus principes politiques que la corruption en
a su tirer , nous paraissent les premieres à détruire ,
attendu qu'elles sont, sans contredit, les plus propres ,
par le caractere expérimental qu'on s'efforce de leur´
donner , à séduire le commun des esprits . Quoique
la morale publique doive , comme toutes les autres
parties de la science humaine , se fonder sur l'expé
rience , si l'on veut néanmoins procéder philosophiquement
dans l'emploi des faits , il ne faut jamais en
appliquer les résultats qu'à des circonstances semblables
il faut sur - tout tenir compte des ressorts
nouveaux qu'introduit dans les sociétés le progrès
inévitable des lumieres ; et les véritables amis des
hommes doivent être bien persuadés que la passion
F 2
( 84 )
du bien public et l'enthousiasme de la liberté sont
des puissances capables de surmonter tous les
obstacles .
Au reste , nous pensons que nos lecteurs verront
avec intérêt , quelques détails sur cette malheureuse
révolution polonaise , qu'il aurait vraisemblablement
dépendu du comité décemviral de salut public de
faire tourner bien différemment . Des secours pécuniaires
convenables , et des négociations habiles auprès
de la Porte pouvaient créer de grandes forces
Kosciusko ; et la République Française , en contribuant
à briser les fers d'une nation qui avait occupé
si long-tems une place respectable en Europe, n'aurait
pas fait des avances inutiles pour sa propre liberté .
Ce qui suit est traduit du journal cité ci - dessus .
L'auteur de l'écrit dont nous rendons compte
cherche la cause principale de la derniere revolution
de Pologne , dans les qualités personnelles du général
baron d'Igelstrom . Quand Sievers se fut permis
à Grodno des actes de violence , poussé par les
circonstances , il se trouva dès -lors forcé de recourir
incessamment aux mêmes moyens , et de chercher
son salut dans la terreur publique . Son caractere n'était
cependant rien moins qu'insensible et dur ; et
sa conduite avait été jusqu'alors sage et prévoyante.
Igelstrom , au contraire , qui du rôle de simple.
soldat , s'était élevé rapidement à celui de général , et
dont le seul mérite était une grande bravoure personnelle
, traitait le roi , les ministres et tous les fonctionnaires
de l'État de la maniere la plus hautaine
et la plus outrageante . Le mécontentement gagnait
de jour en jour ; il devint bientôt universel ; et l'in-
"
( 85 )
dignation des esprits , étant à son comble , les auteurs
expatriés de la constitution de 1791 crurent
avoir trouvé le moment de frapper un grand coup ,
et pouvoir compter sur une véritable énergie nationale
.
On vit bien dès l'abord , que les opérations trouveraient
peu d'appui dans le cabinet de Vienne ,
duquel cependant eussent dû venir les secours les
plus prompts , et que ses intérêts les plus évidens
attachaient au succès de l'entreprise . Mais le négociateur
qu'on avait déja fait partir pour Paris , l'avo ,
cat Barss , paraissait se faire écouter favorablement
par le comité de salut public. Ce comité lui promit
de l'argent pour soutenir l'insurrection ; et même
peu de tems après , il lui fit compter environ trois
millions de livres tournois . Mais les révolutionnaires
polonais avaient besoin d'une somme beaucoup plus
considérable ; et les promesses qu'on leur avait faites ,
les mettaient en droit d'y compter encore. Cependant
l'importante protection du gouvernement français
fut pour eux presque nulle ; les secours qu'ils
devaient naturellement en attendre , leur manquerent
à- peu -près entiérement , par la petitesse des vues et
le caractere opiniâtre de Robespierre ; de sorte qu'il
fallut commencer l'insurrection polonaise , avec les
6000 florins qu'on avait trouvés dans la caisse de
Cracovie . C'était un pauvre commencemen . Au reste
le chef, Kosciuszko , n'en parut que plus nécessaire.
au succès ; et l'on pouvait en effet espérer encore
quelque chose de ses qualités personnelles .
Ce dernier Polonais digne d'occuper une place
dans l'histoire , était un gentilhomme de Lithuanie ,
L
F 3
( 86 )
sans fortune , et dont vraisemblablement la famille tenait
au parti dissident . Il avait été élevé dans l'école
des cadets de Varsovie , où il avait poussé fort loin
ses études de mathématiques . Comme il ne voyait
aucun moyen de s'instruire dans les armées polonaises
, il chercha du service en France . Par son
mérite seul , il s'éleva jusqu'au grade de major ; et
lorsque la France se déclara pour l'Amérique , il y
passa avec les troupes qui allaient , au nom d'un
monarque absolu , défendre la cause de la liberté.
La guerre d'Amérique terminée , il revint dans son
pays pour y recevoir le grade de lieutenant-général .
,, En 1792 , la Russie déclara la guerre à la Pologne ,
Le prince Joseph Poniatowski , nevèu du roi , fut
nommé général en titre de l'armée polonaise . On
lui donna Kosciuszko pour conseil ; et ce dernier
fut le véritable directeur de la campagne , le véritable
général . Mais toutes les victoires de cette armée
, et celle même de Dubienka qui devait avoir
des suites si glorieuses , furent absolument sans fruit ,
attendu qu'à chaque pas on recevait des ordres du
roi de se retirer. Cet état d'incertitude dura jusqu'au
moment , où le faible monarque conclut une armistice
, et défendit de poursuivre les hostilités . Il ne
resta plus alors à Kosciuszko , que d'émigrer . Mais
comme il avait , ainsi que ses amis , fort bien prévu
qu'il y aurait encore une crise , lorsque l'armée ,
composée de 30,000 hommes , subirait une réduc
tion , conformément aux volontés de la Russie , es
même , il faut le dire , aux véritables besoins de la
Pologne ; il rentra dans son pays , et le parcourut
tout entier , dans l'hiver de 1793 et 1794
et
( 87 )
,, Il fallait nécessairement que l'insurrection éclatât,
avant que la réduction projettée eût été faite , avant
que les Russes fussent les maîtres de l'arsenal de
Varsovie. Dans son voyage , Kosciuszko chercha particulierement
à s'assurer des commandans des villes
et des chefs de brigade : tout allait particulierement
dépendre de ces derniers , au moment de la crise .
" Cracovie , qui n'est gueres séparé de la Gallicie
que par la Vistule , et qu'on peut regarder comme
une bonne place forte , fut choisie pour le centre
de la révolution . Le brigadier Madalinski arbora le
premier le drapeau de l'insurrection , aussi - tôt qu'il
eut reçu l'ordre pour la réduction de sa troupe',
postée à huit milles de Varsovie . Il se mit sur - lechamp
en marche , pour se rendre en hâte à Cracovie.
Mais avant qu'il arrivât , déja les bourgeois et les
habitans de toute la Waiwodie avaient publié leur
acte d'insurrection , lequel cependant n'offrait aucun
des caracteres jacobiniques , et se rapportait évidem
ment aux principes de la constitution de 1791. Mais
la faute capitale que les insurgens commirent dans
ce premier acte , fut d'établir de nouvelles contributions
, et de mettre le patriotisme naissant à la plus
dangereuse des épreuves , celle de la finance : et
peut-être cette seule faute aurait- elle suffi pour arrêter
l'insurrection dès les premiers pas , si l'imprévoyance
et la violence d'Igelstrom n'avaient attisé le
feu , qui semblait près de s'éteindre sous la cendre.
" Il envoya quelques corps , tirés des troupes qu'il
avait dans Varsovie sous ses ordres , contre les confédérés
de Varsovie : mais ceux- ci les battirent com
plettement dans la journée du 10 avril. Ainsi , le but
F 4
( 88 )
pour lequel il avait détaché cette partie de ses forces ,
n'était pas rempli , et ses moyens d'attaque ou de
résistance étaient considérablement diminués . On se
moquait des proclamations , tant du roi que du conseil
qui gouvernait encore ; car on les regardait l'un et
l'autre comme appartenant à la Russie et l'orage
grossissant toujours de moment en moment , il n'y
avait pas beaucoup à compter sur le secours des
Prussiens qui s'étaient à- peu-près entierement retirés .
Igelstrom se trouva donc tout- à- coup dans la situation
la plus périlleuse ,
-
:
·
Le 16 avril , il écrivait au ministre de la guerre
en Russie : On ne peut compter ni sur la Prusse ,
ni sur l'Autriche ; Dieu sait ce que sont devenues
leurs forces , d'ailleurs si redoutables ! Les Prussiens
ne sont plus ce qu'ils ont été sous Frédéric II . Ils
agissent maintenant par-tout en temporisant
négociant , en se tenant sur la défensive : la plus petite
chose les effraie . De plus , leur armée est dans
un grand délabrement chaque bataillon n'est pas
de 200 hommes effectifs ; et chaque esca dron , de 50 .
en
En conséquence , il ne restait à Igelstrom d'autre
ressource que de rassembler , le plus promptement
possible, toutes ses forces dans Varsovie, et avant que
les mécontens eussent pu former aucun plan d'insurrection
, d'y couper court par un acte décisif. C'était
le 18 avril qu'il avait résolu de l'exécuter. Dans
un moment où l'on pouvait présumer que le plus
grand nombre des habitans seraient occupés du service
divin , il voulait faire fermer les églises , désarmer
la garnison qui , selon lui , montait environ à
4,000 hommes , et s'emparer de l'arsenal et du ma(
89 )
gasin à poudre . En cas qu'il éprouvât de la résistance
, le grand-maréchal de la couronne , qui était à
la solde de la Russie , avait donné au commandant
général des régimens qui composaient la garde du
roi , l'ordre de se réunir aux Russes avec sa troupe ,
et de tirer sur les Polonais : en même tems les Kosaques
devaient mettre le feu dans différens quartiers
de la ville , afin de détourner l'attention générale , par
un autre genre de danger , et afin de faciliter , si cela
devenait nécessaire , l'enlevement du roi . Tel était
le plan d'Igelstrom ; et comme nous venons de le
dire , il avait fixé , sans faute , le jour de l'exécution
au 18 avril .
(
-
Mais dans de semblables crises , chaque jour de
retard est une perte irréparable . Les mécontens qui
savaient , ou du moins qui soupçonnaient tout , éclaterent
le 17. - L'on aura peine à me croire , dit l'auteur
, quand j'assurerai qu'ils n'avaient formé d'avance
aucun plan régulier . Presque tout fut abandonné
à bonne fortune et au courage des habitans . On s'assura
seulement des officiers des régimens polonais . La
prise de l'arsenal fut désignée comme le point le plus
important ; et l'on détermina d'avance les postes où
les différens pelotons devaient se rassembler , et l'objet
particulier qu'ils auraient à remplir .. Ce fut après
minuit que les officiers apprirent aux soldats de quoi
il était question : par un bonheur singulier , tous se
résolurent unanimement à seconder , de toutes leurs
forces , ce redoutable projet .
" Le matin , entre deux et trois heures , les différens
petits corps , dans lesquels les insurgens s'étaient
partagés , se répandirent tout- à-coup dans la ville ; et
( 90 )
sitôt qu'ils furent maîtres de l'arsenal , le succès de
l'entreprise parut décidé . Chaque régiment prit un
nombre convenable de canons : les principaux corpsde-
garde furent suffisamment pourvus ; enfin , l'on
distribua des armes et des cartouches au peuple , qui
se précipitait en foule de ce côté .
" On vit alors quelles suites décisives peut avoir
la moindre négligence d'un chef. L'insurrection était
menaçante depuis plusieurs jours ; on la voyait sans
cesse sur le point d'éclater : cependant Igelstrom
n'avait donné à ses troupes , dans cette supposition ,
aucun ordre de se réunir. Quand une fois l'insurrection
eut éclaté , il n'était plus tems : les adjudansgénéraux
dépêchés pour réparer cette faute , furent
pris ou tués ; et des corps entiers de troupes russes ,
déja sous les armes dans les fauxbourgs , n'avaient
point d'ordre . Ils ne savaient où marcher ; ils ne savaient
pas même d'où venait le tumulte , et l'objet
pour lequel il pouvait être nécessaire de combattre :
de sorte qu'ils laisserent passer plusieurs régimens
polonais , sur la déclaration des commandans qu'ils
allaient défendre le roi . Voilà ce qui seul peut rendre
concevable qu'un corps de 2 à 4,000 Polonais , car la
garnison de Varsovie ne pouvait passer ce nombre ,
ait vaincu près de 8,000 Russes , quoiqu'Igelstrom ,
du moment qu'il reçut les premiers avis de l'insurrection
, fît tout ce qui dépendait de lui pour la
réprimer , et qu'il fût à cheval dès quatre heures du
matin , avec les adjudans Subow et Apraxin , pour
être à portée de donner par- tout les ordres nécessaires
.
Il paraît que le roi fut instruit encore de meil(
gr)
leure heure , de ce qui se passait. Un grand nombre
de seigneurs entendant parler du mouvement , et ne
se croyant pas en sûreté chez eux , vinrent chercher
un asyle au château : mais le roi ne pouvait rien appaiser
ou diriger; il était hors d'état de donner secours
à personne : il avait assez à faire à veiller sur
sa propre vie.
" Son premier soin fut de se rendre dans les
cours pour engager les gardes à le défendre mais
ils parurent si chancelans dans leurs résolutions ,
qu'enfin il se trouva réduit à commettre sa destinée
à la fidélité de quelques officiers . Le lieutenant
Lesczynski , qui montait la garde dans l'intérieur
auprès du roi , dépløya dans cette occasion , le plus
grand dévouement pour sa personne , et l'amour le
plus sincere pour sa patrie , dont la gloire était
grandement intéressée à ce qu'il ne fût commis aucune
violence contre le chef suprême du gouvérnement.
Le rapport du nombre des blessés à celui des
morts , prouve avec quel acharnement on combattait
à tous les postes dont les Polonais dûrent s'emparer
de vive force. 2268 Russes demeurerent sur la place ;
il n'y en eut que 122 de blessés . Le premier jour ,
on combattait encore à onze heures du soir ; et le
second , il restait à prendre le palais du général
Igelstrom , celui de Borch et la cour de Dantzick.
Pour s'emparer du palais d'Igelstrom , il fallut encore
verser beaucoup de sang ; car le général avait
rassemblé pour la défense de ce poste , environ 12
ou 1500 hommes . Ce ne fut que par le feu de leurs
canons , placés avec beaucoup d'intelligence , que
( 92 )
les Polonais le forcerent enfin à l'abandonner. Il se
retira suivi de 300 hommes , avec lesquels il s'ouvrit
un chemin jusques dans la campagne ; et il alla
chercher un asyle dans l'armée prussienne , qui
n'était pas fort éloignée .
" Ainsi donc le début de l'insurrection , ou le
premier coup frappé par les insurgens , avait eu un
plein succès , du moins à Varsovie . Mais on était fort
empressé de savoir comment en Lithuanie , les choses.
s'étaient passées : les nouvelles qu'on en reçut bientôt
passerent encore les espérances des patriotes .
Dans un intervalle de quatorze jours , la Lithuanie
entiere , ( à l'exception seulement de Brzecz et de
Grodno , ) et tout ce qui restait de la Pologne depuis
Le dernier partage , s'était déclaré pour la révolution
Le grand ouvrage était donc véritablement com
mencé dans tout le royaume mais comment étaitil
possible d'en espérer l'accomplissement ? Comment
la Pologne , épuisée sous tous les rapports , et conservant
à peine le tiers de ses anciennes possessions ,
pouvait-elle soutenir la lutte contre la Russie et la
Prusse réunies ? ,,
La premiere partie de ce récit historique ne va
pas plus loin ; et l'acte d'érection du conseil national
suprême , en date du to mars 1794 , est le dernier
document qu'elle contienne .
( 93 )
LEGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte.
LYCURGUE
1
YCURGUE qui n'osa point attaquer de front les
propriétés mobiliaires , les ruina d'une maniere
indirecte , en avilissant l'or et l'argent , et en leur
substituant une monnaie de fer. Il en fallait un grand
volume pour représenter les plus petites valeurs . Le
législateur voulut écraser l'avarice sous des masses
énormes d'un métal si commun . Paw ( 1 ) regarde
comme des fables ce que Mably dit du partage des
terres que fit Lycurgue , et ce que Pelerin dit de
sa monnaie de fer. Pour contredire dans ces écrivains
les auteurs les plus graves de l'antiquité , qui ont
le mieux connu l'histoire d'un pays où ils ont vécu ,
et qui , pour la connaître , avaient des ressources
que nous n'avons plus , il faudrait appuyer ses assertions
sur les preuves les plus démonstratives , et c'est
ce que Paw ne fait point. S'il fallait juger de ce
qui c'est fait autrefois par ce qui se fait , ou peut
se faire dans l'état actuel des choses , il n'est pas
douteux qu'on ne dût regarder toute l'histoire ancienne
comme un amas d'extravagances , ou un recueil
de contes bleus , qui ne serait pas même bon à
amuser les enfans . Mais il faut une
(1 ) Recherches sur les Grecs.
autre mesure
E
( 94 )
pour apprécier des siecles qui ne s'offrent plus 2
nous que sous l'aspect éblouissant du prodige.
Toute la législation de la plupart des anciennes
républiques sur la transmission de la propriété territoriale
par mariages , succession ou autres actes ,
prouve qu'elles ont commencé par un partage des
terres . L'histoire atteste en mille endroits , que ce
partage , devenu illusoire par le tems , a été souvent
redemandé . L'existence de Sparte semblait si inhérente
à ce partage , qu'Agis et Cléomenes ( 1 ) crurent
ne pouvoir relever l'état abattu qu'en renouvellant
celui qu'avait fait Lycurgue . Agis succomba sous la
perfidie des éphores , dans les mains desquels la
corruption se trouvait armée de toute la force publique
. Cléomenes aurait réussi , si le sort des
combats n'eût renversé pour toujours , à la bataille .
de Sellacia , l'état renaissant et encore mal affermi
de Sparte. Quant à la monnaie de fer qu'établit
Lycurgue , si on fait attention aux circonstances où
se trouvaient les Spartiates , on verra que ce qu'il y
a de plus étonnnant n'est pas qu'ils eussent une
monnaie de fer , mais qu'ils eussent besoin d'en avoir
une. En effet , quel besoin de monnaie pourraient
avoir des hommes casernés , qui n'auraient aucune
communication avec les autres hommes , et auxquels
on aurait soin d'apporter chaque jour toutes les provisions
nécessaires pour vivre ? Les Spartiates
n'étaient que cela. Lycurgue ayait employé tous les
moyens de les séparer des autres peuples . Ils étaient
•
sans commerce et sans arts et ce sont sur-tout ces
( 1 ) Plutarque , vie d'Agis et de Cléomenes .
( 95 )
choses qui demandent une mesure commune , un
moyen d'échange tel que la monnaie . Leur maniere
de vivre , qui était des plus simples , les mettait à
même de se passer de toute production étrangere .
Leurs terres et leurs troupeaux étaient livrés aux soins
des Ilotes , qui , outre la servitude de la Glebe , étaient
soumis à la servitude domestique et même à la servitude
publique , et qui leur en apportaient chaque
jour les produits . Chaque Spartiate trouvait par conséquent
chez lui tout ce qu'il lui fallait ; et si quelqu'un
avait une denrée surabondante dont un autre
manquât , on pouvait l'arranger par des échanges ,
toujours faciles entre des gens qui se connaissent et
qui vivent ensemble . La chaussure et les habits se
faisaient dans la maison , par les mains des femmes
ou des esclaves . Enfin , les Spartiates ne voyagaient
point , et personne n'allait chez eux.
La guerre est ce qui semble nécessiter le plus l'usage
d'une monnaie . Mais il faut se souvenir que Lycurgue
n'avait institué les Lacédémoniens que pour la dẻ-
fense et non pour l'attaque , et que son intention
n'était point d'en faire des conquérans , il ne voulait
pas même qu'on poursuivît un ennemi qui fuyait,
à plus forte raison était- il éloigné de permettre qu'on
l'assiégeât dans les villes . Les Lacédémoniens n'avaient
donc à combattre que sur leurs frontieres , qui
n'étaient pas fort éloignées , de quelque côté qu'on
allât ; de sorte que chaque combattant pouvait, comme
faisaient les Romains , porter avec ses armes , des munitions
de bouche pour plusieurs jours. Ils n'avaient
pas besoin de traîner ou de construire des machines
pour faire des siéges . Ce genre de guerre leur fut
( 96 ).
"
toujours étranger , même lorsqu'ayant abandonne
les maximes de Lycurgue , ils porterent leurs armes
au loin . Ainsi , ce qui ruine aujourd'hui les vaincus
et les vainqueurs ne coûtait pas un sou aux Lacédémoniens
.
La monnaie de Lycurgue doit paraître une fable
à ceux qui, en lisant l'histoire ancienne , ont toujours
devant les yeux les peuples modernes . Car , il est
certain qu'aucun de ces derniers ne pouvait ni se
passer de monnaie , ni s'en faire une exclusive . Toutes
les nations sont à présent unies par des relations
de commerce . Elles forment à cet égard une république
immense , dont les états particuliers ne sont
que des membres . Elles se sont accordées par des
raisons tirées de la nature des choses , à employer
dans leurs transactions , un signe commun des vales
, qui est l'or et l'argent , que tous les autres
signes qu'on peut leur substituer pour la commodité
doivent représenter exactement . Les lois de ce marché
universel n'ont aucun égard aux opérations et aux
changemens qu'un état peut faire sur sa monnaie particuliere
, quant au titre , au poids , à l'empreinte
et à la dénomination . Ces lois déterminent , par le
change , le degré d'estime que les nations font de
la monnaie des divers états . Si l'un d'entr'eux venait
à altérer sa monnaie , on en serait d'abord averti par
le change , ce tarif général des valeurs des monnaies.
La monnaie altérée y serait d'abord mise à une
place inférieure à celle qu'elle y occupait auparavant ,
selon son nouveau degré de dépréciation qui pourrait
être tel , qu'elle ne fût pas même mise sur le
tarif, et qu'il n'y eût pas de change pour elle .
C'est
( 97 )
14
C'est bien dans un cas pareil qu'un gouvernement
trouve bientôt le terme de sa puissance Il a beau
assigner rigoureusement une valeur à sa monnaie ,
ceux qui sont gouvernés s'obstinent à ne lui accorder
que celle que lui donne le marché général . Il s'établit
lors une lutte funeste de tous les intérêts , qui
s'isolent entr'eux , et se séparent de celui du gouvernement.
Ils ne s'accordent que pour faire retomber
sur lui tous les inconvéniens de la situation où l'on
se trouve ; désavantage dont il ne tarde pas à s'appercevoir,
soit lorsqu'il est actif, soit lorsqu'il est passif ;
car on le paie avec sa mauvaise monnaie , et on le
force de payer avec la bonne . Plusieurs des anciens
rois de France , dans un tems d'ignorance , crurent
pouvoir satisfaire leur cupidité en altérant les monnaies
. Mais ils ne firent que jetter le trouble dans
l'état , et achever de ruiner leurs finances . Ils prouverent
que le métier de faux monnayeur n'enrichit
personne , ni les rois , ni les particuliers . Ce que les
souverains peuvent faire le moins impunément , c'est
la fausse monnaie .
Lycurgue éprouva qu'il y a des choses auxquelles
les hommes tiennent plus qu'à la fortune . Il n'eut
presque aucune résistance à vaincre en détruisant
tous les genres de propriété . Mais il effaroucha toutes
les ames , lorsqu'il voulut qu'on ne fût plus ni pere ,
ni enfant , ni époux , ni frere , pour n'être que
citoyen ; lorsqu'il alla jusqu'au fond des coeurs attaquer
ces tendres affections , nées des plus doux rapports
et des habitudes les plus cheres ; enfin , lorsque
brisant tous les liens naturels pour en former la
chaîne factice qui devait unir tous les membres de
Tome XXV. G
( 98 )
la cité , il entreprit d'élever sur les débris des familles
la grande famille de l'état . Être chassé de chez soi ,
être forcé par la loi de quitter ses foyers pour aller
tous les jours prendre un repas commun avec ses
concitoyens , est une chose qui peut n'être pas sans
agrément , lorsqu'on y est habitué ; et en effet , les
Spartiates , qui avaient été révoltés lorsqu'on leur
avait proposé ce genre de vie , finirent par s'y faire ,
et trouver la sauce noire délicieuse . Mais on ne renonça
point sans peine aux douceurs de l'intimitė.
y a dans le coeur humain des sentimens qui perdraient
tout leur effet et tout leur charme en s'évaporant
dans la foule , qui n'ont de la consistance et
un intérêt pénétrant que lorsqu'ils sont concentrés
et réfléchis entre des objets très - rapprochés . C'est
peut-être même du sein de ces émotions secrettes
que nous nous élevons , d'un même élan à ce sentiment
plus général qui unit tous les membres d'un
même état , également intéressés à chercher dans
cette union la sauve-garde de leurs jouissances privées
.
11
2.
La marche naturelle des sentimens humains fut
intervertie dans la législation de Lycurgue . On sent
que cela ne pouvait réussir que dans l'enceinte d'une
ville peu étendue , composée d'hommes livrés aux
mêmes occupations et au même genre de vie . Ce
régime , transporté à un état composé d'un grand
nombre de villes et de bourgs , les changerait en
factions , en leur donnant un esprit contraire à l'esprit
public ; car les hommes tendent naturellement
à se concentrer dans des associations particulieres
par un effet de leur instinct social même , qui semble
1
( 99 )
jouir d'une plus grande activité , à mesure que la
sphere de son action se rétrécit. ,
Les repas publics que Lycurgue établit à l'exemple
des Crétois , étaient certainement un des moyens les
plus puissans qu'on pût employer pour unir les
hommes. Dans un moment où l'on satisfait un besoin
qui a une si grande influence sur la disposition physique
et morale du corps , où l'on remonte ses organes
épuisés , tous les sentimens qui tiennent à la force
reprennent une nouvelle vie . On a plus de franchise ,
parce qu'on n'est plus inquiet sur son état ; plus de
confiance , parce qu'on suppose les autres dans une
situation semblable ; on est plus content d'eux , parce
qu'on l'est plus de soi-même . C'est le jour le plus
favorable sous lequel on puisse se montrer . Tout est
applani pour se livrer , pour s'attacher les uns aux
autres. Ce pas fait , on ne peut plus s'en dédire . La
prévention naturelle pour le premier jugement qu'on
a porté , fait qu'on y persévere et qu'on n'aspire plus
qu'au mérite de la constance .
Lycurgue prit aussi des Crétois quelques exercices
militaires . Les exercices du corps formaient toute la
partie matérielle de l'éducation qu'il destinait aux
jeunes Spartiates . Toutes ses institutions à cet égard
ne tendaient qu'à donner à leurs organes de la vigueur
et de la soaplesse . Lycurgue qui , sur beaucoup
d'objets , se montra moraliste profond, et même
subtil , semble n'avoir considér les femmes qu'en
physicien . Il les regarda commele moule de l'espece
humaine , et il voulut que ce noule participât à la
trempe forte qu'il se proposat de donner aux homc'est
pourquoi il admi les femmes aux mêmes
G &
mes ;
B
'( 100 )
exercices auxquels les hommes se livraient. Il crut
et ce n'était pas sans fondement , qu'en endurcissant
leurs corps par la lutte et par la course , elles se
délivreraient de beaucoup de maux , et prépareraient
une constitution robuste à leurs enfans. L'exercice
qui fortife est propre à prévenir cette extrême délicatesse
, qui est une dégénération de la sensibilité
naturelle , qui jette le trouble dans l'économie animale
, et en pervertit toutes les fonctions .
La nudité des jeunes filles de Sparte a révolté les
gens séveres , et étonné même ceux qui ne le sont
point. L'usage de couvrir son corps , ou certaines
parties , est si universel , sur- tout pour les femmes ,
les sauvages mêmes y employant les écorces et les
feuilles d'arbres , qu'on croit que Lycurgue a violé
en cela une loi de la nature . On a beau dire que
Sparte était le trône de la pudeur , que les femmes y
étaient couvertes de l'honnêteté publique. Ce sont certainement
de belles phrases , mais qui ne couvriraient
pas elles - mêmes ce que cette nudité a de
choquant , si elle n'était pas un fait problématique .
Paw ( 1 ) croit que cette prétendue nudité se réduisait
à quitter , pour la lutte et pour la course , le voile ,
le paphos que les femmes grecques portaient ordinairement.
Cette opinion est très - vraisemblable .
Lycurgue n'était guères un homme à faire des choses
inutiles , à plus forte raison des choses contraires à
ses vues . Il voulut irer parti de l'amour , comme de
tous les autres mouvemens du coeur humain. Quoiqu'il
eût pu , sur cela, s'en rapporter au climat de
( 1 ) Recherches sur les Gecs .
14
( 101 )
la Grece , on voit qu'il chercha à donner un nouveau
degré d'intensité à ce sentiment . C'est ainsi
qu'un ouvrier aiguise un instrument dont il veut se
servir . Or la nudité aurait été contre son but , en
amortissant avec l'imagination , les desirs dont cette
faculté de l'ame est le principal mobile . Car c'est
par son entremise que le coeur s'échauffe , proportionnant
toujours ses transports aux illusions qu'elle
lui présente . Comme sa nature est de n'agir qu'en
l'absence des objets , et sur les choses que les sens
n'apperçoivent pas , elle vient s'éteindre sur la réalité
, qui lui ôte son aliment , en ne lui laissant plus
rien à faire . La seule interposition d'un voile qui
vienne dérober aux sens l'objet qui les tient en
échec , suffit pour lui redonner à l'instant toute son
activité .
Les voiles agissent aussi comme obstacles , en
irritant les desirs par la contrainte . C'est de cette
maniere qu'agit à-peu-près la pudeur , qui n'est point
faite pour empêcher , mais pour retarder , et c'est
out ce que la nature voulait d'elle .
Ce qui peut encore faire douter de la nudité des
jeus filles de Sparte , et la faire considérer comme
un tra de satyre , que le tems a transformé en fait
historiqe , c'est la haine à laquelle les Spartiates
semblent voir été en butte de la part des autres
Grecs , et su tout des Athéniens , leurs rivaux ordinaires
, qui leu rendaient en plaisanterie , ce que
les Spartiates leur offraient en arrogance et en mòrgue
. Les femmes de ces derniers ne furent pas plus
à l'abri des sarcasme , que leur monnaie de fer et
leurs autres institutions. Cette prévention désavan-
G. 3 .
( 102 )
tageuse contre les Spartiates , le peu de commerce
qu'on avait avec eux , le mépris qu'ils avaient pour
les lettres , qui les a privés de l'avantage d'avoir
des écrivains dignes d'instruire la postérité , font
que leur histoire , quoiqu'ils fussent situés au milieu
de la Grece , est presqu'aussi couverte de nuages ,
que s'ils eussent vécu au milieu de l'Afrique.
Les Lacédémoniens avaient certainement de grandes
vertus ; mais ils manquaient de celles qui nous concilient
la bienveillance des autres. Ils étaient peu
aimables ; en revanche leurs femmes devaient l'être
beaucoup. La raison de cela est claire , c'est qu'elles
étaient fort libres . Elles l'étaient infiniment plus que
les autres Grecques , qui , en général , vivaient dans
une espece de réclusion , genre de vie qui exclut la
connaissance du monde , et sur tout le desir de
plaire , et en cela , comme en tout , le desir garantit
presque toujours le succès. Les créatures les plus
maussades de la terre doivent se trouver parmi les
femmes renfermées dans les harems de l'Asie , où
toutes leur occupation se borne à caresser un imbé
eile , qui vraisemblablement n'en vaut guère, la
peine ,
·
Il est certain encore que les Lacédémo-tennes
étaient belles. La réputation de leur beaté datait
de loin. Il y avait long- tems qu'Homec (1 ) avait
appelé Lacédémone le pays des belles emmes . Elles
devaient aimer beaucoup ce poëte, que Lycurgue ,
leur avait fait connaître. Car les Lacédémoniens sa-
(1)
vers 412. )
Záρ 25 xαora : Odys. , liv. XIII ,
( 103 )
vaient lire : mais leur bibliotheque se réduisait à
trois ou quatre poëtes , dont on leur avait donné
les vers à chanter , pour les animer au combat , et
les enflammer d'une ardeur guerriere. Comme les
Lacédémoniennes étaient belles , et qu'il fallait bien
qu'elles expiassent ce tort , on les accusa de montrer
leurs cuisses : la calomnie n'est pas plus consequente
que cela ; on les appela phainomérides . Le fait est que
leur vêtement était fendu sur le côté , de maniere
que la partie inculpée pouvait être vue quelquefois ,
selon les mouvemens du corps . Mais de ce qu'on
peut montrer une chose , peut - on conclure , en
bonne logique , qu'on la montre toujours ? Eriger
en fait constant , ce qui peut être arrivé dans quelques
circonstances , ce qui a été l'effet d'un désordre
fortuit ou concerté , c'est confondre les ressources
extrêmes avec les moyens ordinaires .
Le grand nombre de statues nues qui nous viennent
de l'antiquité , ou qu'on a imitées d'après elle ,
pouvait faire croire que les anciens étaient moins
délicats que nous sur l'article de la nudité . Mais
Homere , peintre aussi fidele des costumes que des
moeurs , représente Hélene , après son retour de
Troye , Hélene , qui devait être plus aguerrie qu'une
autre , couverte d'un voile , tanupaphos , devant deux
étrangers venus à la cour de Ménélas ( 1 ) . Les voiles
paraissent avoir été de tout tems en usage dans les
pays chauds , pour garantir le teint des impressions
du hâle . On a peut- être aussi en cela accordé quelque
chose à la jalousie , facile à s'alarmer dans ces climats.
(1) Odys. , liv. XV , vers 171.
E
G4
( 104 )
·
Mais si , d'un côté , ce moyen peut calmer les inquiétudes
de cette passion , il peut , d'un autre , en
compromettre facilement les intérêts . Bien des desseins
peuvent se former tranquillement sous cet
abri . Mille mouvemens de l'ame , qu'il serait dangereux
de laisser transpirer au-dehors , se perdent dans
l'ombre d'un voile . Ces physionomies mal -adroites
et charmantes , qui disent leur secret à tout le monde,
se réfugient là comme dans un lieu de sûreté .
Chez une nation voisine , un voile qu'on appelle
une mantille , est devenu l'instrument d'un art profond
, entre les mains d'un sexe vif , sensible et délié
. Il a su faire un moyen de coquetterie de ce qui
avait été imaginé pour la réprimer , une parure de ce
qui devait couvrir la parure . Il y a gagné l'avantage
de cacher les défauts , et de faire suppóser les bonnes
qualités , l'imagination se décidant toujours d'une
maniere favorable pour l'objet qu'on voit imparfaitement.
Mais une chose qu'on cache inspire le desir
de la voir. L'agitation qui naît de la curiosité , donne
le branle à d'autres sentimens , et les entraîne après
elle . Comme ce voile n'est fixé par aucun lien , il
se prête à toutes les attitudes du corps , en rend tous
les mouvemens , et semble lui communiquer tous
ceux qu'il recevait d'une impulsion étrangere , ce
qui augmente la grace . Car point de grace sans mouvement
. Il doit se faire présumer même dans les choses
immobiles . Une statue doit faire naître l'idée d'un
mouvement possible ; l'illusion doit être telle , qu'on
croie qu'elle marchera , s'il lui en prend fantaisie .
C'est pourquoi toutes les choses susceptibles d'un
mouvement facile , qui sont souvent agitées , telles
( 105 )
que les aigrettes , les plumes , le gland , parent
bien les hommes et les femmes. L'essentiel pour
celles- ci , c'est de ne montrer que ce qu'il faut , que
autant de tems qu'il le faut pour faire une certaine
impression , sans attendre que l'habitude vienne
l'affaiblir ou la détruire . Montrer stupidement des
bras nuds ou toute autre chose , c'est n'offrir qu'un
produit de la nature , qui n'a de la valeur que par
l'industrie qui le met en oeuvre . Si ce qu'on montre
n'est point une faveur ou une bonne fortune ce
n'est rien. Un voile en détermine la qualité et le
prix , en y mettant de la gradation , en ménageant
les surprises. C'est ainsi qu'il porte à son gré , la
disgrace , le trouble , le désespoir , ou qu'il répand
la sérénité , l'espérance et la vie .
>
Les voiles auraient été plus conformes que la nudité
aux vues de Lycurgue , et à cette contrainte mystėrieuse
qu'il mit dans le mariage , pour en augmenter
les charmes et en assurer les résultats . Comme on
s'attache aux choses en raison des efforts qu'on fait
pour les avoir , il voulut que chaque jeune Spartiate
enlevât la personne dont il desirait faire sa femme.
Il devait ensuite ne la voir qu'en secret , et à l'insu
de ses camarades , pour laisser à cette union tout ce
qu'elle tient de l'amour , et lui ôter la gravité , et
par conséquent la froideur que l'usage des nations
et la nature des choses y ont introduites . La femme ,
de son côté , jouait le même rôle , mais mieux encore .
Elle avait plus de tems pour le méditer , le mari
étant presque toujours occupé aux - exercices ; et ce
rôle était plus assorti au goût et aux talens naturels
à son sexe. Le mystere a de l'attrait pour lui , non
( 106 )
point parce qu'il lui est souvent nécessaire , mais
parce qu'un sentiment délicat lui a appris tout ce
qu'il ajoute à certains plaisirs , qui , pour être goûtés
dans toute leur pureté , n'admettent aucune impres
sion étrangere , demandent un recueillement qui nous
sépare de tous les autres objets ; et le mystere semble
produire autour de nous cette espece d'anéantissement
qui nous laisse tout entiers au seul sentiment
de notre existence. La finesse est aussi un attribut
qu'il a reçu de la nature en dédomagement de la
force donnée à l'homme. La jeune Spartiate exerçait
donc la sienne pour se procurer une entrevue secrette
avec son mari. Elle prévoyait tous les obstacles , et
trouvait le moyen de les écarter , éconduisant les importuns
, donnant le change a des voisins incommodes.
Elle savait le voir en public sans le regarder
, lui parler sans lui adresser la parole , et
échapper par-tout aux regards pénétrans du soupçon .
Ainsi , elle avait des droits , et elle ne jouissait de
rien qui n'eût à ses yeux l'apparence piquante d'une
nouvelle conquête ; elle s'était soumise à des devoirs ,
et elle conservait toujours l'air de n'accorder que
des faveurs . La volupté en personne n'aurait pas
mieux arrangé cela que Lycurgue .
Ce manege des jeunes mariés durait jusqu'à ce
que la naissance d'un enfant eût mis le mariage en
évidence . Ce commerce furtif n'était pas sans inconvénient
pour le mari . Il dressait lui-même sa femme
à un genre d'escrime qu'on pouvait un jour tourner
contre lui. En effet , les Lacédémoniennes passent
pour avoir fait un grand usage de l'habileté qu'elles
y acquiernt. L'aventure d'Alcibiade à Sparte est
( 107 )
7
une de celles qui frent le plus de bruit ; elle se serait
perdue dans la foule des faits semblables , si elle .
n'eût été accompagnée de circonstances remarquables ;
car les suite de cette aventure mirent sur le trône de
Sparte Agéilas , le plus grand de ses rois , qui n'était
pas
Sparé pour régner . La chronique
galante de
était très- riche en événemens de cette nature .
Ma les institutions de Lycurgue ne tendaient point
faire ce qu'on appelle des femmes honnêtes . Il
Ae leur demandait que des enfans bien constitués .
Il est à remarquer qu'il semble avoir craint les négligences
du mariage , et que le caractere des enfans
ne s'en ressentît ; que pour prévenir cet effet , il
voulut qu'ils fussent conçus au sein d'une passion
tumultueuse , et dans le moment où elle tient toutes
les facultés de l'ame en action ; comme s'il eût pensé
que la disposition morale des individus qui concourent
à cet acte , peut avoir quelqu'influence sur
son produit. Les recherches des médecins et des
naturalistes n'ont point encore été dirigées vers ce
point d'économie animale . Mais quelques observavations
isolées de médecine pourraient porter à croire
que certains états de l'ame , ou ce qui est la même
chose , certaines impressions des nerfs sont capables
de produire des altérations lentes ou subites dans les
humeurs du corps ; et l'on n'aurait aucune raison d'en
excepter celle que la nature emploie à la reproduction
de l'espece.
Lycurgue est peut - être de tous les législateurs ,
celui qui attacha le plus d'importance aux qualités
physiques et à la bonne constitution des hommes .
Il était essentiel pour une république telle que
( 108 )
}
Sparte , qu'il n'y eût point d'homm inutile. Car les.
places y étaient comptées , et celui qui était destiné
à en occuper une , devait être en état a la défendre..
Lycurgue regarda la force et la vigueu comme un
résultat de la naissance , et comme un avantage
qu'on reçoit de ses parens . C'est pourquoi i - permit
à tout homme dont la santé était altérée , qui était
engagé trop tard dans les liens du mariage pour Pu
voir en remplir les conditions, ou qui avait toute aut
raison de craindre de ne pas donner à l'Etat des enfans
tels que la loi les exigeait , de se faire suppléer ,
auprès de sa femme , par quelque jeune homme
pourvu des qualités qui lui manquaient. Caton , à
Rome , donna un exemple conforme aux moeurs laconiques
. Il trouva qu'Hortensius était plus propre
que lui à remplir le voeu de la patrie ; et il n'y a
pas moyen de croire que Caton eût voulu faire une
chose malhonnête . Les Spartiates faisaient par vertu ,
ce que les Sauvages font par stupidité ; et les
peuples polis , par indifférence . Aussi ce n'est gueres
avec nos préjugés , nos petites passions et nos moeurs
encore insignifiantes , que nous pouvons juger certaines
actions des anciens ; ne pouvant point les appeller
ridicules , parce qu'elles sont trop grandes , c'est
assez pour notre faiblesse de les trouver singulieres .
En voyant Lycurgue prendre des précautions si
subtiles pour faire naître des hommes sur lesquels
l'état pût compter , on ne doit point être surpris de
le voir , après qu'ils étaient nés , rejetter, comme des
productions manquées , les enfans qui paraissaient
chétifs et faibles. Les anciens ne pouvaient point
ignorer qu'un enfant débile à sa naissance pouvait
( 109 )
devenir , ur homme robuste . Mais le plan des sociétés
anciennes éait si étroit , qu'on ne pouvait pas même
courir les riques d'une constitution équivoque dans
un enfant. C plan était si essentiellement vicieux ,
que les écrivais politiques de l'antiquité furent forcés
d'en adopter ls inconvéniens , et de prescrire l'exposition
des enans , comme une chose indispensable
Si les savans modernes n'ont point reproduit cette
idée , comme totes les autres ; il faut être juste , ce
n'est point à leur aison qu'on en doit faire honneur ,
mais à une religia qui ne pouvait point l'admettre .
Elle n'aurait pas sur-tout échappé à Thomas Morus ,
qui a renouvellé toutes les rêveries de Platon avec
une bonhommie et une fidélité dignes d'un siecle ,
où le plus grand effort de la raison était de s'asservir
à celle des Grecs.
( Li suite au prochain numéro . )
1
HISTOIRE.
Description géographique , historique et politique de Maroc
et de Fez , par GEORGE : HOBST , consul danois ; traduite
et augmentée de notes sur les productions , le
commerce et l'industrie des États barbaresques. Par
L. LANGLES , professeur de l'École spéciale de langues
orientales , et membre de l'Institut national. Un volume
in-4°. , orné d'une carte géographique et de 40 planckes
en taille douce.
Les secours inappréciables que nous recevons depuis
quelque tems des puissances barbaresques suf-
4
( 110 )
fisent , je crois , pour prouver combien il nous importe
d'entretenir avec elles des relatio s politiques
et commerciales . Mais pour tirer de ces : elations tous
les avantages qu'elles peuvent nous pocurer , il faut
avoir des connaissances et des rensagnemens que
l'on chercherait vainement dans le pett nombre d'ouvrages
publiés en français sur ces contrées. Les uns
sont consacrés aux monumens antiques et aux recherches
érudites ; les autres , à l'hstoire naturelle ;
dans tous on ne parle des habitan et du commerce
qu'épisodiquement. Un de nos agns diplomatiques ,
qui a long-tems résidé en Barbare , et qui me communiquait
ces réflexions , ajoutat qu'il ne connaissait
pas d'ouvrage plus détaillé plus exact et plus
satisfaisant que celui de M. Hæet. C'est , me dit- il ,
une véritable encyclopédie abégée des États de Fez
et de Maroc ; géographie , histoire civile et naturelle ,
diplomatie , commerce , marine , sciences et arts , religions
, moeurs , usages , il a traité tout avec autant
de sagacité que de profondeur , sans qu'on puisse
cependant l'accuser de prolinité . D'après un pareil
éloge fait par un homme digte de confiance , je m'empressai
d'acquérir cet ouvrage ; je n'en connaissais
que quelques fragmens insérés dans l'Orientalische Biblioteck
de Michaelis , qui en a rendu le compte le
plus avantageux , et la lecture me prouva qu'on ne
m'avait pas exagéré son importance .
""
Après avoir rapidement esquissé l'histoire ancienne
et moderne de Maroc , l'auteur vous promene sur les
côtes et dans l'intérieur des terres par cinq routes
différentes. Dans chacun de ces itinéraires , les distances
sont mesurées par heures , et les noms
( 111 )
des lieux écrits en caracteres arabes et français.
Il vous introduit ensuite chez les différens habitans
Maures , Arabes , Juifs , Chrétiens : vous assistez
à leur toilette , à leurs repas , à leurs travaux , à leurs
jeux vous vous plaisez sur-tout à vous asseoir avec
lui sous la tente des robustes et agrestes Arabes ,
dignes descendans des conquérans de l'Afrique . Ces
nomades conservent toute la simplicité des moeurs
de l'Yémen , que leurs ancêtres quitterent il y a dix
siecles.
La curiosité du philosophe satisfaite , M. Hæest
s'occupe des hommes d'état , du négociant et du savant
; il introduit le premier à la cour , lui dévoile le
systême politique de l'État , le familiarise avec les
vampires qui environnent le souverain , lui trace la
conduite qu'il doit tenir avec eux , fait une énumération
circonstanciée des forces terrestres et maritimes
des deux Empires , donne le précis de leurs
traités avec les principales puissances européennes ;
il indique aux négocians les marchandises d'importation
et d'exportation , les met en garde contre les
supercheries des marchands du pays , des courtiers ,
des douaniers , etc.; il présente ensuite un tableau
comparatif des monnaies , poids et mesures . Ce dernier
article n'intéresse pas moins les savans que les
négocians .
Les premiers puiseront peut- être encore quelques
notions nouvelles dans les chapitres qui traitent des
langues , des religions ; mais l'auteur passe bientôt
à des objets d'un intérêt plus général , les sciences
et les arts ; il s'attache , de préférence , à la poésie
et à la musique , cite différentes pieces de vers en
( 112 )
arabes , et des airs maures représentés sur la gamme
européenne . Les fabriques et manufactures ne forment
pas l'article le moins intéressant de ce chapitre . Le
dernier , uniquement consacré aux trois regnes de
la nature , renferme des observations absolument
neuves , et qui avaient échappé aux autres naturalistes.
Les philosophes y verront avec plaisir les
noms des individus écrits en caracteres arabes .
J'ajouterai que l'auteur a tellement multiplié les
citations en cette langue , qu'il est indispensable de
la savoir pour entreprendre la traduction de son
ouvrage . Je ne parlerai point des nombreuses et intéressantes
gravures dont il est orné , ni des additions
que j'ai pu y faire , tant par les conversations particulieres
, que par la lecture des voyageurs et des auteurs
arabes . Je ne chercherai point à prévenir le jugement
du public sur mon travail ; il me suffira de
le lui soumettre . Heureux s'il accueille le moyen que
je lui propose.
Le prix de l'ouvrage , en papier d'Auvergne , sera
de 24 liv .; en papier vélin , de 48 liv . pour les souscripteurs
.
Les personnes qui voudront souscrire adresseront
au bureau du Magasin encyclopédique , ou aux citoyens
Régent et Bernard , quai des Augustins , ou au cit .
Pougens , rue Saint-Thomas- du- Louvre , la moitié du
prix de chaque exemplaire qu'elles voudront soumissionner.
Les personnes, qui n'auront pas souscrit paieront
l'exemplaire 30 liv . Il n'en sera pas tiré un seul en
papier vélin au-delà du nombre des souscripteurs .
MÉLANGES .
( 119 )
MÉLANGES.
LATTRE AU RÉDACTEUR SUR L'INSTRUCTION
PUBLIQUE (1) .
CITOYEN, ITOYEN ,
J'ai pensé que dans un moment où l'on s'occupe
avec tant de zele , en France , de tout ce qui peut
tendre au perfectionnement de l'instruction publique ,
vous accueilleriez quelques idées sur ce sujet important
, dans votre journal littéraire et philosophique .
Je crois qu'une école centrale est nécessaire dans
chaque département . Mais s'ensuit- il que pour quelques
objets d'instruction , un professeur ne fût pas
suffisant pour plusieurs écoles centrales ? D'abord la
distance entre chacune de ces écoles est rarement assez
grande pour qu'on ne puisse pas se rendre en un
jour de l'une à l'autre ; et ensuite il doit suffire , pour
plusieurs genres d'instruction , et en quelques circonstances
, de donner un petit nombre d'idées géné
rales , qui sont de nature à être saisies en un cours
très -borné de leçons. Il est clair , par conséquent ,
qu'en certain cas un professeur peut servir pour plusieurs
départemens , au moins dans le moment actuel ,
où il est difficile de trouver le nombre de bons professeurs
dont on aurait besoin.
( 1 ) Cette lettre qui nous a été adressée par un savant étranger
, nous paraît renfermer des idées dignes d'être méditées
et discutées , lorsqu'on s'occupera de l'organisation définitive
de l'instruction publique . ( Note des Rédacteurs . Y
Tome XXV. H
( 114 )
En effet , chaque partie des connaissances humaines
n'exige pas le même nombre de leçons dans le cours
de l'année . Quelques- uns en demandent davantage ,
d'autres en demandent moins ; c'est de ces dernieres
que je veux parler . Lorsque des leçons sur un sujet
donné sont prolongées sans nécessité , il en résulte
une perte de tems pour l'éleve et pour le maître .
Mais ce qui est plus important encore , l'attention
de l'éleve est distraite des autres objets qu'il lui importe
de savoir , et ce qui est inutile prend le tems de
ce qui est nécessaire . Ceux qui auraient le besoin ou
le desir d'une instruction plus détaillée , pourraient
suivre un cours plus étendu qui suffirait pour cet
objet à plusieurs départemens , et qui serait établi
dans leur centre commun.
+
Aujourd'hui il me paraît que non-seulement il n'y
a pas assez de professeurs , mais qu'il n'y a pas même
assez d'éleves dans les divers départemens' , pour avoir
en chacun une institution florissante dans les hautes
sciences ; et l'étendue du plan en affaiblit les effets.
L'expérience a prouvé , dans d'autres parties de l'Europe
, qu'un grand nombre d'universités trop rapprochées
se nuisent réciproquement ; et on semble avoir
reconnu en France cette vérité , par rapport aux
écoles de médecine et de chirurgie , et aux écoles
navales et militaires qu'on a bornées à un petit nombre
de lieux déterminés , et qu'on a placées à une
certaine distance les unes des autres .
Il résulte de ceci de nouvelles considérations . Peutêtre
serait-il avantageux d'avoir une année des leçons
détaillées sur un objet particulier , dans une école
centrale ; et l'année suivante , des leçons moins détail
( 115 )
lées . Par ce moyen , ceux qui n'auraient pas au même
degré le goût ou le besoin de la science , pourraient
trouver , dans l'une ou l'autre de ces années , ce qui
leur conviendrait le mieux.
Peut-être aussi serait-il avantageux , lorsque deux
écoles de départemens seraient bien établies , de
permettre aux professeurs de passer de tems en tems
d'une école à l'autre . Cette alternation contribuerait
beaucoup à détruire ce qu'il peut y avoir de dangereux
dans l'influence de l'autorité d'un professeur ,
et ferait naître une plus grande variété d'idées , soit
entre les professeurs , soit entre les élevés .
Enfin , on pourrait établir à demeure dans chaque
école , et en différentes proportions , les bibliotheques
et les instrumens nécessaires , pendant qu'une partie
des professeurs seraient ambulans . Dans une école on
pourrait cultiver plus particulierement tel objet de
connaissance ; dans une autre école , tel autre objet.
Mais dans toutes on donnerait aux jeunes gens des
idées générales de toutes les connaissances humaines .
Par rapport à ces idées générales , il faut observer
que les maîtres les plus habiles sont communément
les plus capables de les former. Ne doit on pas présumer
, par conséquent , que le professeur qui pourra
donner des notions détaillées en un grand nombre
de leçons , pourra plus facilement réunir en un trèspetit
nombre toutes ces notions éparses ? Ne résulterait-
il pas de-là un autre avantage ? Le même professeur
ne pourrait-il pas donner des leçons détaillées en
un lieu , et des leçons abrégées en deux ou trois autres
lieux , dans le cours de la même année ? Et par ce
moyen ne serait- on pas sûr d'avoir chaque année ,
H 2
( 116 )
•
dans le même lieu , une instruction , tantôt plus abré
gée , tantôt plus approfondie ?
Suivant ce plan , les professeurs de médecine , de
chirurgie , etc. pourraient voyager utilement dans les
départemens voisins , pour y donner de courtes leçons
, et des idées générales de leurs sciences.
On dira peut-être : Quelle est l'utilité de ces connaissances
générales ? Je répondrai que les anciens
qui ignoraient l'influence réciproque de la plus
grande partie de nos connaissances , savaient bien
cependant , et répétaient sans cesse qu'il y a une
chaîne commune entre les arts et les sciences : Est
quoddam commune vinculum , disait Cicéron . Dans plusieurs
cas , l'utilité de cette liaison est directe et sensible
. Dans d'autres , on ne la sent que par analogie .
Il est une foule de circonstances , où mettre le spectacle
des arts et des sciences sous les yeux d'un
jeune homme , c'est découvrir ce qui dans ces arts
et ces sciences est plus particulierement de son
goût. Cette connaissance générale , lorsqu'elle nous
est donnée par des personnes bien instruites , nous
garantit d'une foule d'erreurs ; et il est difficile dedire
vers quels objets nous ne tournerons pas à la
fin notre esprit. Il est utile de posséder cette connaissance
, afin de nous rendre capables ou de diriger
les autres , ou de les encourager dans leurs travaux .
Enfin , ce sont ces connaissances générales qui forment
un public éclairé , qui lui inspirent de l'estime
du respect et du goût pour les sciences et les arts ; -
et qui créant , fortifiant et dirigeant l'opinion pu
blique , opposent par elle un obstacle invincible
au retour A1 barbarie , - par conséquent de la
2
( 117 )
superstition et du despotisme qui en sont les terribles
produits. Quelle force et quelles lumieres
donne à l'esprit cette connaissance générale ? Quel
nouvel intérêt elle inspire pour les livres , les hommes
et tous les objets qui nous environnent ? Quel prix
elle attache à la solitude du cabinet où nous pouvons
à chaque instant et au gré de nos desirs , rapprocher
de nous les objets de tous les tems et de
tous les lieux . Et cette connaissance générale ne fûtelle
qu'un sujet d'amusement , en est il beaucoup
qu'un homme raisonnable puisse préférer à celui- là .
27 Ajoutons à cela deux ou trois autres considérations.
C'est une erreur de croire que des leçons
puissent donner des idées complettes sur les sujets
dont elles traitent . Ces leçons ne sont en effet que,
des livres lus à haute voix , qui ne fournissent que
des notions préliminaires , et indiquent d'autres livres
à lire. Il vaut beaucoup mieux par conséquent , dans
une salle d'instruction , suivre différentes leçons
d'une maniere générale , qu'un seul ordre de leçons
d'une maniere exclusive , à moins que l'éleve ne
veuille s'appliquer qu'à l'objet particulier de sa
profession , ou qu'il n'ait pas le tems d'étudier autre
chose. Un collège n'est en quelque sorte qu'un lieu
où l'on va à la reconnaissance des objets . Le cabinet
et la pratique donnent ensuite plus de précision
aux idées. Ce qui distingue un jeune étudiant d'un
autre jeune homme , c'est qu'il a entendu parler de
plus de choses . La perfection dans la plupart des
objets , est l'ouvrage , non pas seulement du tems ,
mais de la maturité du jugement ; et rien n'aide
plus le jugement que la connaissance générale des
"
H.3
( 118 )
faits de la nature et de la société , parce que ces
faits s'éclairént mutuellement.
Il serait bon que les leçons des écoles centralės
ne fussent pas destinées uniquement aux jeunes gens
inscrits d'abord pour cet objet. Par exemple , dans
les matieres de physique , d'astronomie , d'histoire
naturelle , on pourrait admettre les personnes qui
sé présenteraient , quelques-uns en payant , d'autres
gratuitement. La présence de ces personnes étrangeres
à l'école inspirerait probablement plus d'assi
duité aux éleves , exciterait en général leur émulation
, et ne donnerait aucune distraction à ceux qui
ont l'habitude d'être attentifs.
Quant au traitement des professeurs , il est utile
qu'il ne soit ni entièrement fixe , ni entierement
indéterminé . La nation doit payer une partie de ces
traitemens , les éleves payeront l'autre ; et celle- ci
sera toujours en proportion du nombre des élevés.
D'un côté , le professeur redoublera d'efforts et de
zele pour augmenter ce nombre ; et de l'autre côté ,
il trouvera dans le salaire fixe de la nation de quoi
se mettre à l'abri des événemens . On pourrait établir
quelque différence entre tous ces salaires d'après la
nature des objets enseignés , afin que chaque professeur
reçût un traitement convenable . Ainsi , par
exemple , on pourrait en donner'un plus considérable
au professeur dont lá science étant moins populaire ,
attirerait moins d'éleves .
Enfin , ne serait-il pas avantageux d'avoir des pro
fesseurs ambulans d'agriculture , de philosophie naturelle
, etc. , qui , de la capitale , iraient dans les villes
et lieux considérables des départemens , donner des
( 119 )
leçons aux personnes qui desiteraient én recevoir.
On sait qu'en Angleterre , le célèbre professeur d'astronomie
Ferguson , voyagait de cette maniere avec
tous ses livres et ses instrumens , ét était payé par tous
les particuliers à qui il donnait ses leçons . Pourquoi
cette maniere d'enseigner qui était si utile en Angleterre
, ne le serait- elle pas ailleurs ? Mais si on adoptait
en France cette forme d'instruction , peut- être
serait- il utile dans le commencement que la nation
donnât quelque traitement fixe à cette classe de professeurs
, et payât au moins en partie une instruction
que les particuliers ne voudraient pas ou ne pourraient
pas d'abord payer. Je crois que rien ne contribuerait
plus , que ce petit nombre de professeurs ,
ambulans , à répandre dans l'intérieur du pays les vraies
lumieres , et sur-tout la vraie méthode d'instruction , qui
dans un grand état , quelqu'effort que l'on fasse , tend
toujours à se concentrer dans la capitale .
VARIÉTÉ S.
Lettre du Prince HENRI à l'Institut national.
Les hommes de goût regrettaient depuis long-tems
la perte d'un nouveau chant de Vert-vert , intitulé
l'Ouvroir , que l'on savait exister et qui était le complément
du joli poëme de Gresset. On croyait que
le prince Henri était dépositaire de cette piece . En
conséquence , l'institut national avait adressé une
lettre au prince Henri pour l'inviter à lui en donner
communication ; ce prince ne possédait point cette
H 4
( 120 )
piece , mais il avait offert à l'institut un ouvrage
inédit de Diderot , intitulé Jacques-le- Fataliste. L'institut
ayant accepté cette offre obligeante , voici la lettre
que lui a adressé le prince Henri :
J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée ; l'institut
national ne me doit aucune reconnaissance pour le desir
sincere que j'ai eu de lui prouver mon e time ; l'empressement
que j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il
desirait , s'il eût été en ma puissance , en est le garant. On
ne peut pas rendre plus de justice aux grandes vues qui
T'animent pour mieux diriger les connaissances de l'humanité.
Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir jouir
des oeuvres complettes de Gresset , cet auteur ayant une
Téputation si justement méritée . J'ai fait remettre au citoyen
Caillard , ministre plénipotentiaire de la République Française
, le manuscrit de Jacques- le- Fataliste. J'espere que l'ins
titut national en sera bientôt en possession. Je suis , avec
les sentimens qui vous sont dus , votre affectionné , HENRI . "
A
Lettre du Ministre des relations extérieures à l'Institut , en
lui annonçant l'arrivée prochaine du docteur PRIESTLEY.
Citoyens , je m'empresse de vous informer que le docteur
Priestley , actuellement à Philadelphie , est dans l'intention
de venir se fixer en France . Ce savant , aussi recommandable
par ses principes que par ses lumieres , en faisant
part de ce projet à l'un de ses amis à Paris , lui annonce
• qu'il a fait de nouvelles découvertes sur les propriétés de
l'air. Il a confié le résultat de ses observations à notre ministre
près les Etats-Unis , avec priere de le faire passer en France ;
dès qu'il me sera parvenu , j'aurai le plus grand soin de vous
le transmettre . J'ai pensé , citoyens , que vous apprendriez
avec intérêt la résolution du docteur Priestley , résolution qui
l'honore , puisque son veu est de se rapprocher de vous . 5 ,
( 121 )
ANNONCE S.
OEuvres complettes de Moncrif, nouvelle édition augmentée
de l'Histoire des Chats . Deux volumes in-8° . avec figures.
Prix , 8 liv .
La Pharsale de Lucain et la traduction de Brebeuf en vers
français , précédée de la vie de ces deux poëtes , avec des
réflexions critiques ; par Billecoq . Deux volumes in-8 ° . , ornés
de dix belles gravures d'après les dessins de Perrin , imprimée
par Crapelet , beau caractere et beau papier. Prix , 15 liv.
Philosophie médicale , ou Principes fondamentaux de la
science et de l'art de maintenir et de rétablir la santé de
l'homme ; par le docteur Lafon , ancien médecin de l'Hôtel
-Dieu de Bordeaux un volume in - 8 ° . Prix , 3 liv.
Histoire des Animaux d'Aristote , avec la traduction française
et des notes par Camus. Deux gros volumes in-4 ° ..
grec et français . Prix , 36 liv .
Ces quatre ouvrages se trouvent chez Maradan , libraire ,
rue du Cimetiere André- des -Arcs , a . 9 .
Les Lettres Portugaises , avec les imitations en vers par
Dorat , et une notice sur les diverses éditions de cet ou
vrage , édition nouvelle très- soignée , ornée d'une gravure ,
en deux volumes in - 12 , sur papier vélin . Prix , brochés.
6 liv.
Maximes et OEuvres complettes de Larochefoucault , termi-,
nées par une table alphabétique des matieres , plus ample
et plus commode que celle des éditions précédentes : 1er .
volume .
Principes et questions de morale naturelle , seconde édition ,
destinée à servir de correctif aux OEuvres morales de Larochefoucault
: second volume. Ces deux volumes in - 12 sur
beau papier. Prix , brochés , 5 liv . Il a été tiré quelques
exemplaires sur papier d'Angoulême vélin , iu-So. , les deux
volumes brochés , 15 liv. Cette édition de Larochefoucault
sera suivie de celle des Euvres de Vauvenargues ( sous
presse ) , de Pascal et autres moralistes , même format.
Ces trois ouvrages se trouvent chez Delance , imprimeur,
re de la Harpe , nº . 133 .
( 122 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
1
ALLEMAGNE
De Hambourg , le 25 septembre 1796.
Les lettres de Constantinople des premiers jours du
mois dernier portent que le capitan pacha étair arrivé
avec son escadre à l'isle de Scio. Après y avoir recueilli
les contributions , il passera dans d'autres isles
de l'Archipel pour le même objet . Il mande que ,
chemin faisant , il s'est emparé d'un gros corsaire
maltois de 24 canons , et de go hommes d'équipage ,
parmi lesquels il y avait deux chevaliers de Malte . Ce
Corsaire a fait une longue et vigoureuse résistance.
Le capitan pacha se proposait de le conduire luimême
à Constantinople .
Les mêmes lettres annonçaient que les rebelles dé
la Bulgarie continuaient leurs dévastations , que leur
nombre s'augmentait tous les jours , et que l'on avait
lieu de soupçonner qu'ils avaient des intelligences
secrettes , au moyen desquelles ils se procuraient des
vivres et des munitions . Des ordres très - pressans
avaient été adressés au pacha Akir , commandant en
chef de l'armée , rassemblée dans les environs d'Andrinople
, de prendre les mesures les plus promptes
et les plus efficaces pour mettre fin à une guerre , qui ,
en se prolongeant, pourrait avoir les conséquences les
plus graves. On a appris depuis que cés ordres ont
été heureusement exécutés . Les rebelles sont détruits ,
ou dispersés , leur chef a été pris et décapité , et sa
tête est maintenant exposée sur les murs du sérail.
La Porte avait ralenti ses préparatifs , tant sur mer
que sur terre. On disait qu'ayant appris qu'il était
question d'une alliance de la Russie avec la Suede ,
( 123 )
4
elle avait abandonné plusieurs des projets dont elle
s'occupait. Mais une activité nouvelle se manifeste
maintenant dans tous ses arsenaux . Le grand- seigneur
tient de fréquens conseils , auxquels sont appellés
les commandans en chef de ses armées ; ce qui n'a
lieu que lorsqu'il s'agit de délibérer sur les affaires
qui ont rapport à la guerre . A l'issue de l'un de ces
conseils , des couriers ont été expédiés dans plusieurs
provinces de l'empire en Europe et en Asie . Ils
portent dans celles - ci l'ordre de faire passer en Europe
les troupes , qui depuis quelque tems sont
rassemblées et disposées à se mettre en marche .
Quel est l'objet de tous ses préparatifs , de tous
ces mouvemens ? On ne peut plus les expliquer
par la nécessité , de rèprimer la rebellion dont
la Bulgarie était le théâtre . Il est vrai que le
fameux Mahmud , pacha de Scutari , commence à
s'agiter de nouveau . Sous prétexte que les commandans
turcs , ses voisins , sont ses ennemis particuliers ,
il les attaque et s'empare de leurs biens ; l'on assure
qu'il se prépare à marcher à la tête de 20,000 hommes
contre les Montenegrins . Mais pour repousserMahmud,
il ne faut pas , à beaucoup près , des moyens tels que
ceux que l'on prépare . Est- ce contre la Russie ? Est- ce
contre l'Autriche qu'ils doivent être dirigés ? Quelques
personnes assurent que l'influence du ministre
français dans le divan , est telle , qu'il est probable
que les forces ottomanes se porteront où les intérêts
de son gouvernement l'exigeront . Au reste , peutêtre
trouverait - on dans les dispositions générales des
esprits plus d'ardeur contre les Autrichiens que contre
les Russes . La religion grecque , professée par ceux des
sujets du grand-seigneur dont il emploie par-tout l'activité
et l'intelligence , donne aux Russes un grand
parti. Les Autrichiens n'en ont aucun ; ils sont haïs ,
et cette haine vient d'éclater dans la Bosnie . Voici ce
qu'on mande de Banialuka , en date du 18 août
On apprend que la ville de Bosna - Seraï est dans
une grande fermentation . Le pacha ne peut plus
tenir les rênes du gouvernement ; ses extorsions et
sa déférence pour les Autrichiens ont poussé à bout
la patience des Bosniaques . Les germes de révolte
se développent également ici et sur toute la frontiere
autrichienne . Il y a eu dernierement des escarmouches
entre les mécontens et les Autrichiens :
ceux - ci ont menacé les Bosniaques du retour de
leurs armées , assurant qu'ils avaient fait la paix avec
la République Française : mais les agens que la France
entretient dans le pays ont mis cette ruse à découvert ;
ils encouragent les habitans dans leurs ressentimens ,
et voudraient faire opérer une diversion .
RUSSIE. De Pétersbourg , le 1er septembre.
Les comtes de Haga et de Vasa , ( le roi de Suede
et le duc- régent ) arriverent ici , le 24 , et descendirent
à l'hôtel de l'ambassadeur de Suede . Les Suédois
, qui se trouvent dans cette résidence , vinrent
rendre leurs, respects au roi . Le lendemain , les deux
comtes , accompagnés des sénateurs baron de Reuterholm
et Stedingk , allerent voir les deux églises
d'Alexandre Newsky et ce que Pétersbourg offre de
plus remarquable , en observant le plus rigoureux
incognito. Ce jour- là , le grand- maréchal prince Baratinscki
les vint complimenter de la part de l'impératrice
et leur témoigner son desir de les recevoir
le lendemain.
En conséquence , le 26 , ils furent conduits par les
princes Subow et Baratinscki près de l'impératrice
avec laquelle ils s'entretinrent seuls durant une heure ..
Après cet entretien , l'impératrice les conduisit dans
les appartemens intérieurs où elle leur présenta le
grand - duc Paul Petrowitz avec son épouse et les
jeunes grand - ducs et grand - duchesses . Entrerent
ensuite les barons de Reuterholm et d'Essen , ainsi
que M. de Stedingk , que le comte de Haga présenta
àl'impératrice avec d'autres personnes de sa suite .
Il s'ensuivit un bal que le comte de Haga ( le roi)
ouvrit par un menuet avec la grand- duchesse Elisabeth
, et le comte de Vasa avec la grand - duchesse
Anne. Les barons de Reuterholm et d'Essen furent
invités à la danse par les grand -duchesses , et les
autres personnes de la suite continuerent le bal .
125 )
Après le bal , il y eut souper , où le comte de Vasa
( le duc-régent ) avec M. de Stedingk , se trouva à
la table de l'impératrice. Le comte de Haga soupa
à une autre avec les grand- duchesses Elisabeth et
Anne Feodorowna. Le souper fini , le bal recommença
et fut continué jusques dans la nuit.
Le 28 , les deux illustres voyageurs assisterent au
service divin dans l'église suédoise , et allerent le
soir à la représentation d'un opéra russe , qui offrait
les différens costumes avec les différentes danses des
nations comprises sous l'empire de Russie . Il a été
fixé d'autres divertissemens publics pour toute la
durée du séjour du roi et du régent dans cette capitale .
par
ALLEMAGNE . Des bords du Rhin , le 26 septembre. Après le
passage de laLahn par l'armée autrichienne , commandée
l'archiduc Charles , le géneral Jourdan opera sa retraite sur
Neuwied , Bonn et la Sieg . L'aile droite passa le Rhin pour
prendre une position sur le Hundsruck ; l'aile gauche se retira
au- delà de la Sieg , et le centre sur Bonn. Afin de couvrir
ce mouvement rétrograde , on avait laissé le général Marceau
au poste d'Altenkirchen , fameux déja par de sanglantes
actions , avec un gros corps de troupes. Le 20 septembre ,
à la pointe du jour , les Autrichiens marcherent vers cette
position pour l'attaquer ; pendant qu'une de leurs colonnes.
s'avançait sur le front , une autre colonne tournait la gauche."
L'ennemi attaqua les Français avec la plus grande impétuosité
, et en fut reçu avec une bravoure incroyable . L'action
se prolongea pendant long- tems avec un acharnement et une
opiniâtreté inconcevable ; mais les Républicains n'ayant pu
empêcher l'ennemi de tourner leur gauche , ont eté obliges
de céder le champ de bataille . Le général Marceau qui commandait
en chef , a été si grievement blessé , qu'on a été
obligé de le laisser entre les mains des Autrichiens ( 1 ) .
Du 28. Le 22 septembre , les Autrichiens s'étant avancés
sur la Sieg , il y a eu plusieurs affaires assez vives entre les
avant-postes respectifs , dans lesquelles les Français ont fait
à l'ennemi une centaine de prisonniers que l'on a ramenés
à Cologne . L'aile gauche de l'armée de Sambre et Meuse
occupe toujours ses mêmes positions derriere la Sieg : la
(1 ) Voyez l'article Paris .
( 126 )
division du général Bernadotte en a été détachée ; elle a
repassé le Rhin et est venue prendre une position près d'Andernach.
La division du général Poncet , qui se trouvait
dans les environs de Bonn , en est partie se dirigeant sur le
Hundsruck , puisqu'il est apparent que l'ennemi va faire de
grands efforts pour pénétrer sur ce point.
Le prince Charles est parti ces jours passés des environs
de Coblentz , se dirigeant sur Mayence , où tout annonce que
son projet est de passer le Rhin . Cependant Beurnonville ,
qui commande actuellement l'armée de Sambre et Meuse ,
paraît décidé à reprendre l'offensive .
Du 29 septembre. L'état des choses n'a point changé sur les
deux rives du Rhin depuis le départ du dernier courier.
Les Autrichiens occupent un camp considérable à Wilich ,
sur la rive droite , dans la direction de la ville de Bonn .
Les Impériaux occupent un second camp à Bendorff , qui
est commandé par le général Mylius : ce dernier camp est
destiné à empêcher les Français , qui occupent encore Neuwied
et la tête du pont qui est devant cette ville , de rien entreprendre
sur la rive droite.
Il paraît certain que l'archiduc Charles , avec une grosse
colonne de troupes , va passer le Rhin à Mayence , afin
de se porter sur le Hundsruck et tâcher de pénétrer dans
l'électorat de Trêves. C'est pour déconcerter ces nouveaux
projets de l'ennemi , que l'on fait défiler en toute diligence
une grande quantité de troupes qui ne cessent de passer par
Coblentz. La division du général Bernadotte a quitté Anderpach
pour s'y rendre ; celle de Poncet doit être actuellement
près de Bingen ; celle de Championet qui était sur la rive
droite , a reçu ordre de se porter en toute diligence vers
la Moselle. Il y a souvent des conseils de guerre entre tous
les généraux français qui sont à Cologne . Le nouveau général
de l'armée de Sambrè et Meuse , Beurnonville , avait même
annoncé publiquement qu'il allait reprendre l'offensive ,
qu'à la tête de 60 mille hommes il se disposait à livrer bataille
aux Autrichiens .
et
De Cologne , le 30 septembre. A la rive gauche , près de
Mayence , la division Marceau , provisoirement commandée.
par le général de brigade Hardy , a été attaquée le 27 , ( 6 vendemiaire
) par trois colonnes ennemies , ayant 1200 chevaux
et 18 pieces de canon . Une colonne a passé la Selz à Sorgenloch
, et s'est portée sur le plateau de Wurstadt ; la seconde
s'est portée sur Nieder - Olm ; et la troisieme , sur Ober et
( 127 )
Nieder- Ingelheim ; par-tout l'ennemi a été repoussé. Les
cavaliers français se sont distingués , sur la droite , par quatre
charges consécutives qui ont forcé l'ennemi à repasser la Selz.
Les Autrichiens ont perdu beaucoup de monde : on leur
a fait 60 prisonniers dans cette partie : deux pieces d'artillerie
légere ont tenu contre huit pieces de l'ennemi et en ont
démonté deux . La gendarmerie à pied s'est parfaitement
conduite au centre . Les grenadiers et l'infanterie légere ont
fait des prodiges à la gauche . L'ennemi s'étant logé dans le
village de Nieder- Ingelheim , on a été obligé d'y mettre le
feu pour l'en déloger. Le combat a commencé à cinq heures
du matin , et n'a fini qu'à cinq heures du soir. Il a été des
plus vifs .
Hier soir , vers les cinq heures , l'ennemi s'est présenté aux
grandes gardes de la division Lefebvre , sur la rive droite du
Rhin près la Sieg , et s'est porté de suite sur la division Championnet
, avec laquelle il a engagé une canonnade . Il avait
1,200 hommes à cheval , deux bataillons d'infanterie et six
pieces de canon . Nous avons eu quinze hommes blessés.
L'ennemi a eu quelques blessés , deux officiers tués et deux
hussards pris. On présume que ce mouvement des Autrie
chiens n'était qu'une reconnaissance , car ils se sont retirés au
bout d'une heure ; et ce matin , ils n'ont pas reparu.
Donawert , 15 septembre. Le général Moreau a été chassé dẹ
Neubourg. Hier et avant-hier son armée n'a cessé de combattre
les Autrichiens on s'est battu de part et d'autre avec
beaucoup d'opiniâtreté. Les généraux Odino et Delmas ont
été blessés grievement. Le combat a recommencé ce matin
et Moreau marche derechef en avant. Son quartier-général
se porte d'ici à Oberndorf sur le Lech , afin de se rapprocher
de la division aux ordres du général Férino ..
Constance , 19 septembre. Les événemens guerriers dans nos
environs deviennent plus sérieux . Dès les premiers jours de
la semaine derniere , le corps d'armée autrichien , sous les
ordres du général de Froelich , après avoir passé le Lech , s est
porté sur l'ennemi , et a atsaqué , le 15 septembre , une colonne
française , ayant à sa tête le général Torreau , posté
Íssni et Kempten.
Le combat fut opiniâtre et sanglant ; la cavalerie impériale
décida enfin la victoire plusieurs centaines de républicains
furent tués ou pris ; dix huit charriots remplis de blessés
dont plusieurs expirerent sur la route , furent conduits à
l'hôpital de Stockach. Après cette défaite , uue partie des
( 128 )
troupes du général Torreau se retirerent à Bregentz , le reste
sur les environs de Zelle et de Nellenbourg. Frolich se porta
aussi- tôt sur Lindau . Le 16 , une colonne autrichienne , postée
à Durenbieren , attaqua derechef les Français . On se battit
de
part et d autre depuis les six heures du matin jusqu'à dix
du soir , et le combat demeura indécis ; plusieurs bateaux
remplis de blessés furent envoyés à Constance. Les paysans
ont combattu contre les Français avec la plus grande animosité.
On s'attend cependant que les Républicains , pour éviter
le malheur d'être coupés , ne tarderont pas d'évacuer Bregentz
. Notre garnison prend aussi des mesures qui annoncent
une retraite prochaine. Nous entendons de nouveau , depuis
les six heures du matin , une vive cannonade qui paraît avoir
lieu du côté de Bregentz.
Desfrontieres , le 21 septembre . On assure que les Français
après avoir éprouvé un nouvel échec , ont évacué Bregentz
Constance et Lindau .
Vienne , le 7 septembre. Le 5 de ce mois , un courier russe
arrivé ici avec une diligence extraordinaire , remit à l'empereur
des dépêches , qui lui annoncent que Catherine II fait
marcherà son secours un corps considérable de ses troupes .
Cette nouvelle , si souvent répétée depuis le commencement
de la guerre , et toujours démentie par l'événement ,
a causé une grande satisfaction , que cependant quelques- uns
de nos politiques s obstinent à ne point partager. Ils n'ignorent
pas qu'un des objets de l'impératrice de Russie a
toujours été d'intervenir dans les affaires du corps germanique
, et d'y exercer une grande influence ; ce qui ne
pourrait arriver sans porter de graves atteintes à celle de
la maison d'Autriche. Ils regardent , en conséquence ,
comme extrêmement dangereuse pour cette maison l'entrée
des troupes russes eu Allemagne .
Tous les chefs des comtés et autres magnats de la Hongrie
se rassembleront , le 20 de ce mois , à Pest , pour
délibérer sur les secours à accorder à l'empereur .
L'assemblée des Etats de l'Autriche inférieure s'est séparée
, après avoir résolu de donner un subside en argent ,
au lieu des 6000 hommes qu'ils avaient d'abord offerts .
En vertu d'un billet de l'empereur au magistrat de Vienne
, personne ne sera désormais exempt du service militaire
, pourvu qu'il ait la taille requise .
ITALIE. De Gênes , le 12 septembre.
Le 28 du mois dernier , immédiatement après l'arrivée
d'un
( 129 )
1
d'un courier , venant de France , le pape assembla une congrégation
extraordinaire , composee des cardinaux Albani ,
doyen du sacré college , Antonelli , Carafa , Zelada , Gerdil ,
Busca , secrétaire d'état , Antici , Roverella , Della Somaglia ,
Altieri , Carandini , et de l'évêque d'Isaure ,, choisi pour
secrétaire . L'objet de cette congrégation a été ignoré pendant
quelques jours . On a su enfin qu'il s'agissait d'éclairer
la conscience du pape sur la demande qui lui était faite par
le gouvernement français , de déclarer préliminairement à
toute négociation , que des ennemis communs ayant surpis
à sa religion des brefs , qui , par leurs principes et
leurs effets , sont contraires aux droits des nations , il les
désapprouve et les révoque . Tous les cardinaux ont
pense unanimement que cette demande était inadmissible :
le cardinal Antonelli , aussi entiché des prétentions papales ,
que si l'on était encore au 14. siecle , fit voir combien
il serait contraire aux principes de la cour de Rome , de
signer la déclaration proposée . Le cardinal Gerdil , dont
on vante la science , disserta longuement sur les conséquences
fâcheuses qui pourraient en résulter pour la religion
. Il fut arrêté que toutes ces considérations seraient
mises sous les yeux des agens de la République Française ,
qui devaient se rendre à Florence pour régler définitivement
avec ceux du pape , les intérêts respectifs des deux
puissances . Le pape a choisi pour sés négociateurs dans
ce congrès , le prélat Galeppi et le Dominicain Soldati .
Il a invité le chevalier Azara à les accompagner. Le ministre
espagnol a déféré à cette invitation . Voici l'extrait
d'une lettre qu'il a écrite à ce sujet à l'un de ses amis à
Gênes :
Je vais partir pour Florence où j'assisterai à un congrès
comme médiateur du roi d'Espagne entre le pape et les
Français. Je suis sûr de ne pas réussir dans cette négociation .
Ici l'on prétend que le pape ne peut consentir à la révocation
exigée , parce que ce serait attaquer le dogme , et les
Français ne veulent pas se désister de leur demande , parce
qu'ils croient certe revocation nécessaire pour la paix intérieure
de la France . L'agent de la République Française s'en
est expliqué clairement dans une note très - forte qu'il a laissée
en partant. Je regarde l'armistice comme rompu , et je vois
les Français maîtres de Rome. Ils se trompent, cependant s'ils
croient trouver ici les ressources de la Lombardie . Avant leur
arrivée , le peuple aura tout mis au pillage Ily a dans Rome deux
partis bien prononcés . Le premier , et c'est peut- être le
Tome XXV. I
r
( 130 )
plus nombreux , porte déja la cocarde tricolore ; l'autre
n'est pas moins ennemi du gouvernement ; il est sur-tout
irrité contre moi à cause des conditions dures de l'armistice
, comme si j'avais pu commander aux événemens . Ces
deux partis en viendront bientôt aux mains , et il y a déja
eu des mouvemens . Je profite de cette occasion pour m'éloigner
des troubles . La princesse Santa-Croce et d'autres personnes
de distinction sont déja parties de Rome. La conduite
des coalisés est si impolitique , que bientôt les Français
seront maîtres de toute l'Italie , malgré les préparatifs de
la cour de Naples. Les armées napolitaines n'empêcheront
pas l'invasion de Rome et de tout l'état ecclésiastique . Vous
connaissez la haine qui , existe entre les Napolitains et les
Romains. Les Français trouveront toutes les facilités imaginables
dans ce pays-ci pour faire la conquête du royaume de
Naples . Je prévois de grands changemens. Que deviendra
le pape , qui s'obstine à tenir ferme ? ,,
Une partie de ce que M. Azara prévoit dans cette lettre s'est
réalisée. On apprend en effet de Florence que dès la premiere
conférence les négociations ont été suspendues . Les
commissaires français ont rejetté sans discussion les propositions
du cabinet pontifical. Le préiat Galeppi a demandé
qu'il lui fût permis d'aller chercher de nouvelles instructions
et de nouveaux pouvoirs ; on lui a accordé sept jours,
De Rome , le 30 août. Le citoyen Cacault , agent de la
République Française , reçut hier la réponse qu'il attendait de
Naples . Elle lui a été adressée par le prince Castel - Cicala , qui
est secrétaire d'état pour le département des affaires étrangeres
Le général Acton , à qui le citoyen Cacault avait
envoyé ses dépêches , fait les fonctions de premier ministre.
Cette réponse porte en substance : Que le roi
de Naples n'a jamais pensé à entrer hostillement dans
les états du saint- siége ; qu'il avait été obligé de cantonmer
quelques troupes à Ponte-Corvo , parce qu'ayant une
armée nombreuse , il n'avait pu la contenir toute entiere
dans les limites de ses états , et qu'à cet égard il s'expliquerait
avec le pape. Le roi de Naples n'a jamais eu l'intention de
rompre l'armistice avec la France ; au contraire il lui proteste
toute l'amitié possible , avec cette restriction cependant
que dans le cas où les ennemis de Naples entreraient dans
l'état du pape et s'approcheraient ainsi de ses frontieres , il y
entrerait aussi avec son armée .
Cette réponse est d'un ton très-haut , et semble annoncer
( 131 )
une rupture. On prétend que les Napolitains ont le projet
d'entrer sur quatre colonnes dans les états du pape ; que l'une
se portera vers l'état des Presidi , et marchera sur Livourne ;
que les Anglais attaqueront en même- tems par mer. On assure
que la cour de Naples a demandé deux généraux à l'empeet
qu'ils arriveront incessamment pour se mettre å la
tête des armées napolitaines .
reur ,
pape ne
Du 10 septembre. On persiste à croire ici que le
peut faire la révocation des brefs dans les termes que l'exige
le Directoire , sans compromettre le dogme. Les uns disent
que
Il est avec le ciel des accommodemens.
D'autres , que dans le cas où le gouvernement français persisterait,
dans ses demandes , le saint- siége sera obligé de
déclarer aux Français une guerre de religion , et que le pape
se sauvera en Sicile ou à Malte . Il en est qui esperent sur-tout
depuis la nouvelle de l'alliance entre l'Espagne et la France ,
que tout pourra se concilier par l'intervention de S. M. C.
PORTUGAL. De Lisbonne , le 10 septembre.
Une division de frégates anglaises qui croise sur le cap
Saint - Vincent a enlevé deux navires espagnols richement
chargés venant de la Havanne ; elle a conduit ces navires dans
notre port , où elle les a laissés , et elle a repris sa croisiere ,
mais notre cour a ordonné aussi-tôt que ces navires , sur lesquels
on n'a pas même perçu le droit de mouillage et qui
n'ont point été visités , seraient conduits à Cadix et rendus
à l'Espagne . Cette conduite indique suffisamment que notre
cabinet , fatigué de la tyrannie anglaise , songe enfin à se ,
rapprocher de celui de Madrid , pour repousser , de concert ,
toute agression de la part de l'Angleterre.
Ce fait positif explique les préparatifs qui se font de part et
d'autre sur les frontieres respectives de l'Espagne et du Portugal
; préparatifs qui ont pour objet la défense commune et
la cessation de toute neutralité de la part du Portugal dans la
guerre actuelle .
ESPAGNE. De Madrid , le 12 septembre.
Leurs majestés avaient projetté un voyage sur les côtes de
la Méditérannée ; mais la reine se trouvant enceinte , ainsi
que la princesse de Parme , ce projet a été dérangé .
Une ordonnance oblige tous les officiers de tout grade ,
tant des armées de terre que de mer , de rejoindre sur-lechamp
leurs corps respectifs , et défend à tous les comman,
Ia
( 132 )
dans d'accorder désormais aucun congé . Cependant on continue
à completter tous les régimens , et il marche divers
corps d'infanterie et de cavalerie vers le camp de Saint- Roch ,
ainsi que vers les frontieres du Portugal , qui fait aussi des
armemens
On apprend de Barcelonne que vers la fin du mois dernier ,
toute la garnison de cette ville ayant eu ordre de se mettre
sous les armes , il se fit une nombreuse presse de tous les
matelots et gens de mer qui se trouvaient tant dans le port
que dans les maisons , et que toutes ces recrues ont été conduites
au mont Jouy , d'où elles seront reparties sur les vaisseaux
de guerre. La même opération a eu lieu sur toutes les
côtes de Catalogne . Ces mesures de sûreté n'empêchent pas
la cour ne s'intéresse vivement à rendre la paix à l'Europe
, qui en a si grand besoin .
que
Le vaisseau de ligne le Saint Jacques est arrivé avec une
frégate à Cadix , venant de la Vera - Cruz et de la Havane .
Cette division avait à bord 5 millions 786 mille 348 piastres
fortes , et environ 4 million's en cuivre , sucre , cacao , café
et autres riches productions de l'Amérique . Les deux escadres
qui croisaient entre Cadix et les Canaries , pour protéger
nos convois d'Amérique , sont rentrées .
Un courier arrivé de Paris au citoyen Mangouri , secrétaire
de la légation française , lui a apporté sa nomination
à la place d'envoyé extraordinaire de la République Française
auprès des États - Unis d'Amérique .
ANGLETERRE . De Londres , le 22 septembre .
Les derniers vaisseaux arrivés de l'Inde ont apporté les
avis suivans :
Le roi de Candy , dans l'isle de Ceylan , a concln un
traité d'alliance et d'amitié avec la compagnie des Indes ,
et a envoyé à Madras des ambassadeurs pour le ratifier .
Ce traité nous assure la possession tranquille du nouvel
établissement que nous avons à Ceylan par la conquête
de Colombo et du territoire hollandais . Dans un des forts
que nous avons pris , nommé Tapia , on a trouvé 140 pieces
de canon et 70 mile livres de poudre .
9
L'artillerie qu'on a trouvée à Cochin est aussi très - considérable
; il y avait 200 pieces de canon la plus grande
psrtie de bronze , dont 130 étaient montées sur leurs affûts .
On a trouvé dans le fort quatre mille assortimens d'armes ,
avec des munitions en proportion et pour six mois de subsistances
.
( 133 )
Du 26. Le gouvernement n'a pas encore publié officiellement
l'ordre d'embargo sur les vaisseaux espagnols ;
mais il ne s'exécute pas avec moins de rigueur dans tous
nos ports ; on assure que les paquebots seront exceptés
de part et d'autre . Cette mesure est aussi sage que salutaire
; en conservant quelque communication entre les deux
nations , on diminue les maux de la guerre , et on se prépare
plus de facilité pour faire la paix.
On a arrêté à Dublin plusieurs personnes accusées de
haute trahison . Elles sont détenues séparément , et ne peuvent
voir personne . Rien ne transpire encore sur les déails
de cette affaire .
M. Asp , envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
de Suede , a eu , le 21 , sa premiere audience du
roi , à qui il a présenté ses lettres de créance .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 5 au 15 vendémiaire an Ve .
Bailleul appelle l'attention du conseil des Cinqcents
sur les dangers auxquels la république est livrée
par les efforts de deux partis qui veulent également
son renversement , quoique par des moyens opposés .
Le foyer des mouvemens contre- révolutionnaires n'est
point parmi les conspirateurs connus de Grenelle ,
une main invisible qu'il faudrait atteindre , les dirige
tous ; mais la législation actuelle est insuffisante pour
parvenir à ce but. Elle ne comprime pas suffisamment
la malveillance . Ici l'orateur s'attache à démontrer
tous les vices de la procédure , en fait de conspiration
, et il conclut en demandant la formation
d'une commission qui ait pour objet , 1 ° . de revoir
les lois rendues sur les rassemblemens séditieux
2º . d'établir un mode plus prompt de juger tout prévenu
de conspiration .
;
Le conseil arrête la formation de cette commission ,
et entre en comité général.
I 3
( 134 )
Il parait que la discussion qui a eu lieu , hier 6 ,
en comité général , au sujet de la liberté de la presse ,
a été occasionnée par la lecture d'une lettre dans
laquelle Carnot était dénoncé ; le conseil a passé à
l'ordre du jour,
Pardevant quelle autorité seront renvoyées les
difficultés relatives à la validité des ventes de biens:
nationaux ? Les lois du 1er. fructidor , an III , et 29
vendémiaire , an IV , attribuaient cette connaissance
aux comités de la Convention nationale ; mais ces
comités n'existant plus , ces lois sont par-là même
inexécutables ; mais d'après la constitution , toute
espece d'attribution doit cesser , il n'appartient qu'aux
tribunaux de prononcer sur le contentieux ; il est
indispensable , il est instant , de rendre aux citoyens
la faculté de faire statuer sur les contestations qui se
sont élevées entr'eux , de leur ouvrir l'accès aux tribunànx
, et de faire cesser toute incertitude à cet
égard .
Bornes , qui expose ces motifs , au nom d'une commission
spéciale , propose de rapporter les lois du
1. fructidor an III , et 29 vendémiaire an IV , et
d'attribuer aux tribunaux toutes les ' demandes et questions
qui avaient été attribuées par les lois au comité
des finances .
Dubois ( des Vosges ) trouve ce projet inconstitutionnel
, impolitique et dangereux . Tout ce qui est ,
dit- il , du ressort de l'ordre administratif , doit être
dans une parfaite indépendance de l'ordre judiciaire .
Ainsi , toutes les difficultés qui peuvent s'élever sur
1 aliénation des biens nationaux doivent être décidées
par les administrateurs , et c'est aux ministres et au
Directoire à prononcer en cas de réclamation .
Selon Siméon , c'est aux tribunaux seuls à juger
si les ventes ont été faites suivant les lois . La nation
ne peut être juge dans sa propre cause . La discussion
est ajournée .
Fermont insiste sur son projet de résolution relatif
à la maniere dont pourront s'acquitter les acquérers
des démaines nationaux . Il combat les observations
et les craintes du Directoire , manifestées dans
( 135 )
un message , et cite à l'appui plusieurs faits qu'il
soutient en démontrer la justice et la nécessité . Rien
n'est décidé .
Tronchet fait au conseil des Anciens un rapport
sur la résolution du 30 fructidor , concernant les
moyens de défendre les militaires absens pour la
défense de la Patrie , des actions judiciaires intentées
contr'eux. La mesure adoptée lui paraît d'une exécution
si difficile , qu'il en propose le rejet. Le conseil
la rejette. Il approuve ensuite , sur le rapport
de Torcy , celle sur l'administration de la comptabilité
nationale .
Le conseil des Cinq-cents , après avoir entendu ,
le 8 , Jourdan et Lecointre sur la question de la
compétence des administrations ou des tribunaux ,
pour juger de la validité des ventes des biens nationaux
, écarte le projet de la commission par la question
préalable.
Thibault , au nom de la commission des monnaies ,
donne , le 9 , la seconde lecture de son projet sur
la fabrication des monnaies .
Ce rapport est composé de six projets de résolution .
Le premier fixe la retenue à faire sur les matieres
d'or fabriquées .
Le second est relatif à la levée des obstacles qui
s'opposent à la fabrication des monnaies.
Le troisieme concerne le rétablissement des hôtels
et atteliers monétaires des graveurs particuliers .
Le quatrieme est relatif à la suppression du vérificateur
des essais , qui peut être suppléé par le seul
inspecteur.
Le cinquieme a pour objet la suppression des caissiers
des hôtels des monnaies .
Le sixieme regarde la suppression de l'artiste mécanicien.
Gilbert - Desmolieres s'oppose opiniâtrement au
projet de la commission. En vain Thibault remonte
quatre fois à la tribune pour le faire adopter. Le
conseil le renvoie à la commission , et ajourne la
discussion à deux jours .
Fermont obtient la parole pour faire , en consé-
I 4
( 136 )
quence d'un message du Directoire exéculif , un ráp
port sur l'état des routes , la nécessisé pressante de
les réparer , et le gente de contributions à étabiir
pour leur entretien. Après avoir exposé leur mauvais
état , et l'intérêt qu'il y a pour le bien du com
merce et la commodité du voyageur qu'elles soient
rétablies , il parle des moyens employés dans l'ancien
regime pour leur entretien , tels que la corvée , les
péages , travers , etc. Il passe à ceux qu'employa
l'Assemblée constituante pour suppléer à ceux - ci
qu'elle avait abolis . Il fait connaître que l'état de
recette pour l'an V , ne forme que la balance de
l'état de dépense , et qu'il est impossible de rien
prendre des 500 millions que l'état attend des contributions
ordinaires pour ce genre de dépenses . Il
pose en principe que celui-là doit payer l'entretien
des routes qui les dégrade .
Le banquier , dit- il , paie volontiers le port des
lettres de ses correspondans , parce que plus il en
reçcit , plus ses affaires se multiplient , et plus sa
fortune augmente . Il en est de même de celui qui
fait rouler ses voitures sur les routes , et il n'est pas
naturel que l'ouvrier et le cultivateur en paient l'entretien
pour lui : il propose en conséquence un droit
de passe proportionnel au poids et à la quantité de
chevaux attelés aux voitures .
Ce projet est divisé en trois parties ; la premiere
traite des droits à établir ; la deuxieme , des obligations
des voituriers ; la troisieme , de l'organisation
des bureaux de perception .
Le conseil en arrête l'impression et l'ajournement.
Beraud , organe d'une commission spéciale , reproduit
, le 10 , son projet de résolution tendant à annuller
l'arrêté du Directoire , confirmatif de celui de Reverchon
, portant destitution d'un juge de paix .
Dubois déclare qu'il est contraire à l'art . XLVI de
l'acte constitutionnel ; que le Corps législatif n'a pas
le droit d'annuller un arrêté du Directoire . Plusieurs
membres partagent cette opinion .
Merlin dit que zile Directoire a le droit de prendre.
des arrêtés qu'on ne puisse casser , il faudra donc le
mettre en accusation pour la moindre illégalité .
( 137 )
Cambacérès : Cette question se lie au maintien de
la constitution , à la sûreté individuelle et à la liberté
des fonctionnaires publics ; elle mérite l'examen le
plus réfléchi . Il demande qu'il soit nommé une commission
qui fixe l'état de la législation , relativement
à la division des pouvoirs , et présente la marche à
suivre lorsque le Directoire empiétera sur les fonctions
législatives . Adopté .
Sur le rapport de Larmagnac , le conseil des An--
ciens approuve la résolution qui releve de la déchéance
les militaires suisses qui ayant droit à des
pensions prouveront qu'ils n'ont pu remplir les conditions
exigées pour la liquidation , à cause des circonstances
. Un délai de trois mois leur est accordé
pour faire leur justification .
Favard présente , dans la séance du 11 du conseil
des Cinq- cents , quelques observations sur la loi qui
autorise les locataires à résilier leurs baux s'ils se
croient lésés par le paiement en numéraire ; il de-
-mande que la résiliation du bail du locataire entraîne
celle du bail du sous-locataire , sans indemnité . Renvoyé
à une commission .
Dernier fait prendre une résolution portant que
les instances en matieres de douanes seront portées
dans les départemens réunis , comme dans les autres ,
devant le juge de paix du canton ; et par appel , devant
le tribunal civil du département .
Sur le rapport de Fermont , le conseil arrête que
les dispositions de la loi du 8 messidor , relatives aux
pensionnaires non liquidés , sont étendues au second
semestre de l'an IV.
Les membres qui doivent composer la commission
chargée d'examiner si le corps législatif a le droit
d'annuller les actes du Directoire , sont Cambacérès,
Daunou , Boissy , Syeyes et Dubois.
Un membre fait un rapport , le 12 , sur le message
du Directoire exécutif , relativement à un référé du
tribunal civil du département de Seine et Marne , qui
demande l'explication de l'article IV de la loi du 3
brumaire dernier , portant que les intérêts dus pour
douaires , légitimes , vente de fonds , seront , ainsi que(
138 )
ceux des rentes et redevances foncieres , payables ,
moitié en nature , lorsqu'elles seront constituées en
viager pour vente de fonds de terre , et que le capital
ne sera pas remboursable .
Il s'est élevé , dit le rapporteur , du doute dans le
tribunal , sur la question de savoir si le dernier
membre de cet article se rapportait au premier ou au
second , c'est-à- dire , si la condition du capital non
remboursable , pour être payée moitié en nature , se
rapportait aux intérêts dus pour douaires , légitimes ,
vente de fonds , ou à ceux des rentes et redevances
foncieres .
Le rapporteur , après avoir résumé le fait qui avait
donné lieu au référé du tribunal , au rapport du ministre
de la justice et au message du Directoire exécutif
, expose que la commission a dû examiner la
question abstractivement et indépendamment de toute
application au fait particulier ; après un mûr examen
de l'ensemble de cette loi , considérant que le dernier
membre de cet article s'applique à tout ce qui
précède , propose au conseil de passer à l'ordre du
jour. Cette proposition , mise aux voix , est adoptée.
Fermont soumet de nouveau son projet tendant à
admettre , concurremment avec le numéraire , pour le
paiement du dernier quart des domaines nationaux ,
les ordonnances , bons et créances privilégiées et
hypothécaires .
Plusieurs membres parlent pour et contre.
Desmolieres dit que la commission n'a pas trouvé
d'autre moyen d'appaiser les créanciers de la Répu
blique et les fournisseurs.
Réal demande où serait l'égalité de ne payer en numé .
raire qu'une petite partie de ce qui est dû aux rentiers ,
pensionnaires , fonctionnaires publics et employés , en
de rembourser entierement les fournisseurs et créanciers.
L'on propose la clôture de la discussion , et la
question préalable sur le projet . Après quelques débats
et plusieurs épreuves douteuses , le conseil rejette
le projet et toutes les autres propositions faites
dans le cours de la discussion .
Crassous , organe de la commission des dépenses ,
( 139 )
occupe le conseil , le 13 , des transactions entre citoyens
. La premiere question à décider est celle de
savoir comment et sur quel taux seront acquittées les
créances stipulées avant le 1er. janvier 1792 , c'est-àdire
avant la dépréciation sensible du papier- monnaie
. La résolusion rejettée par les Anciens , les fixait
au tiers de la créance : la commission propose de les
fixer à la moitié . Mais si le créancier voulait être payé
de la totalité de sa créance , il ne pourrait l'être que
six ans après la publication de la paix générale .
Ainsi , par exemple , on doit ioo mille francs , le
débiteur pourra se libérer sur-le - champ avec 50 mille
francs ; dans deux ans après la paix , avec 60 mille francs;
dans trois ans , avec 70 mille francs ; dans quatre ans ,
avec 80 mille francs ; dans cinq ans, avec go mille francs ;
et dans six ans , avec 100 mille francs. Les intérêts des
capitaux dus , à compter du 1er. vendémiaire dernier ,
seraient payés suivant le taux fixé par les actes , ou , à
défaut , par les lois , à raison de la totalité du capital
stipulé ou présumé stipulé en numéraire. Les rentes
viageres fixées sur deux têtes , par exemple , l'une de
20 et l'autre de 60 , seraient fixées au terme moyen de
40. Les sommes seraient acquittées , au choix du débiteur
, en numéraire métallique , ou en mandats au
cours du jour du paiement. A l'avenir , tous actes ,
traités , marchés ou conventions stipulés , seront exécutés
et acquittés en même nature de valeurs qu'il
aura été convenu . Impression , ajournement.
Talot demande que ceux qui ont fait des remboursemens
, acquitté des créances sur des fonds de terre
et des rentes légitimement stipulées , depuis la dépréciation
du signe monétaire , soient considérés comme
n'ayant donné que des à-comptes , et tenus de parachever
le paiement de leur dette en numéraire , dans
un délai dọnné .
Pénieres appuie la proposition : il croit qu'elle est
très-bonne pour atteindre cet essaim de fripons qui
ont profité de la baisse du papier pour s'acquitter ,
au préjude de leurs créanciers : car il ne pense pas
qu'aucun homme honnête ait osé employer un moyen
aussi vil pour s'enrichir.
On demande le renvoi à la commission des finances.
( 140 )
:
Lecointre Puyraveau s'y oppose : il trouve la
motion contraire à l'intérêt public et particulier , et
subversive des principes. (Murmures . ) L'on vous a
cité des hommes de mauvaise foi , dit - il , qui ont
profité des circonstances malheureuses où les lois de
la République les avaient entraînés.
Mais si vous reveniez sur ce qui a été fait , combien
d'honnêtes hommes seraient aussi victimes de
leur bonne- foi ! Les rentiers , qui n'ont reçu le papier
qu'à sa valeur nominale , et qui auraient fait
des remboursemens , ne pourraient donc pas avoir
de recours contre le trésor public , tandis que leurs
créanciers auraient leur recours contr'eux ? Ce serait
injuste , immoral. Et si on pouvait recourir contre
le trésor public , quel bouleversement n'ameneriezvous
pas dans le crédit public ? Je demande la question
préalable . Adopté.
Le conseil des Anciens n'a approuvé dans les trois
séances précédentes que des résolutions relatives à
des intérêts particuliers . Il a renvoyé à des commissions
d'autres résolutions que lui avait adressées celui
des Cinq- cents .
Le citoyen Fleurieu , président de l'institut national
des sciences et arts , écrit aux deux conseils que
la 3. séance publique de l'institut aura lieu, demain ,
conformément à ce que la loi prescrit.
Le Directoire exécutif, par un message à celui des
Cinq-cents , avait demandé l'abbaye Saint- Martin pour
y établir le conservatoire des arts et métiers . La commission
, chargée de l'examiner , trouve que cette
maison nationale est infiniment trop vaste . En conséquence
, elle propose par l'organe de Fabre , de passer
à l'ordre du jour ; ce qui est adopté. Le rapporteur
ajoute que ce conservatoire n'a rien fait jusqu'à
ce jour pour l'utilité publique , et justifier l'emploi des
fonds à lui accordés . Un projet de réglement intérieur
est tout ce qu'il a produit , et l'on n'a pas oublić la
demande de bibliothécaires , archivistes , dessinateurs
, ouvriers , et de bureaux de correspondance .
Fabre pense que l'état de nos finances ne permet
pas de continuer de pareilles dépenses , et il propose
( 141 )
la suspension provisoire du traitement des conservateurs
. Arrêté .
La discussion sur la fabrication des monnaies reprend.
Il n'y a rien de décidé .
Le 15 , sur le rapport de Camus , organe de la
commission des dépenses , le conseil arrête que ,
pour mettre de l'ordre dans la comptabilité nationale
, tous les crédits ouverts au directoire exécutif,
aux ministres et autres ordonnateurs des dépenses
publiques , depuis le 1er . vendémiaire dernier , sont
rapportés pour ce qui reste à payer. Le directoire
fera de nouveau la demande des fonds qui lui sont
nécessaires , et il lui sera ouvert des crédits suivant
les formes prescrites par les lois .
Bergier présente un projet de résolution tendant
à faire cesser les fausses interprétations de la loi
sur le mode de paiement des fermages. Impression
et ajournement .
Besson reproduit à la discussion son projet sur
l'organisation de l'administration forestiere . Le conseil
ayant déterminé un ordre de questions , le rapporteur
commence par les deux suivantes :
1º. Aliénera- t- on les forêts nationales ?
2º . Ajournera-t- on l'organisation forestiere jusqu'à
la paix ?
Après avoir fait sentir les dommages qui en résulteraient
pour la nation , il invoque la question préalable
sur les notions tendantes à prononcer l'affirmative.
Adopté.
On discute ensuite la question de savoir si l'administration
forestiere sera confiéé à une commission
spéciale , ou bien si elle sera conservée à la
régie des domaines nationaux .
Plusieurs membres opinent pour le dernier avis .
Mais le conseil déclare qu'il n'y a lieu à délibérer .
Le projet de la commission sera en conséquence
discuté dans deux jours .
Le conseil des Anciens a approuvé, le même jour ,
la résolution portant que la trésorerie appliquera le
sixieme des contributions au paiement du quart des
rentes et pensions , afin qu'il n'éprouve aucun retard .
( 142 )
PARIS. Nonidi 19 Vendémiaire , l'an 5º . de la République .
Il paraît que le cabinet de Londres est dans l'intention
d'ouvrir des négociations de paix . Une note officielle , datée
de Westminster , le 24 septembre , a été remise le 9 de ce
mois au ministre des relations extérieures . Elle porte la demande
de passe -port pour un envoyé britannique chargé de
faire des ouvertures . Le Directoire a pris sur-le - champ un arrêté
qui charge le ministre des relations d'accorder le passeport
demandé à l'envoyé d'Angleterre qui serait muni de pleins
pouvoirs , non-seulement pour préparer et négocier la paix entre
la République Française et l'Angleterre , mais pour la conclure
DÉFINITIVEMENT avec les autres puissances. Si l'Angleterre veut
sincerement la paix , ce plénipotentiaire ne tardera pas à arriver.
On avait dit d'abord que ce serait le duc de Léed , mais
on parle de M. Jackson . On l'attend incessamment .
Le ministre de la marine a appris que l'escadre de Richeri ,
dont la destination avait été tenue secrette , s'est dirigée sur
Terre-neuve , et qu'elle avait sommé le commandant du fort
Saint-Jean de se rendre . C'est une frégate anglaise qui a fait
la traversée en seize jours , qui a apporté cette nouvelle en
Angleterre . On présume qu avant que les Anglais aient pu
envoyer des secours , Richeri aura détruit leurs pêcheries de
Terre -neuve. Cette nouvelle a répandu l'inquiétude dans le
commerce , à Londres , d'autant plus que c'est l'époque du
retour de la flotte de la Jamaïque , qui est obligée de venir reconnaître
Terre-neuve , pour se rendre dans les ports d'Angleterre
.
pas
Les commissaires français que le gouvernement avait envoyés
à l'Isle - de -France , sont de retour . Cette colonie n'a
jugé qu'il fût convenable de mettre à exécution , dans ce moment
, les lois relatives à l'affranchissement des Negres , dont
le régime et le sort , dans cette colonie , ne ressemble point
à celui de Saint - Domingue.
La commission militaire a condamné à la peine de mort
neuf prévenus de la conspiration contre le camp de Grenelle
.
Plusieurs journaux avaient annoncé l'arrivée de Jourdan à
Paris ; le fait n'est point vrai. On assure que ce général va
prendre le commandement de l'armée du Nord .
Des lettres de Bruxelles annonceut que le général Ernouf
et son fils ont été arrêtés en cette ville , et qu'on les conduit à
Paris.
( 143 )
Depuis la retraite de l'armée de Sambre et Meuse , nos papiers
officieux n'avaient cessé de transcrire les gazettes étrangeres
, et d'exagérer nos pertes. Le gouvernement a publié
l'état actuel de cette armée . Elle n'a perdu que 6 à 7 mille
hommes , tant tués , blessés , prisonniers et déserteurs . Elle
a reçu un reufort de 24 mille hommes de l'armée du Nord.
et
L'exagération la plus complaisante s'était également évertuée
à l'égard de l'armée de Moreau . Un rapport officiel des
opérations depuis le 24 fructidor jusqu'au 4 vendémiaire ,
les ordres généraux des positions de cette armée jusqu'au 9 ,
nous apprennent que Moreau effe tue sa retraite avec autant
d'intelligence et de lenteur que de succés . Lorsque l'ennemi
a voulu l'inquiéter , il a presque toujours été battu ; il ne se
rapproche que pour favoriser l'offensive que va reprendre
l'armée de Sambre et Meuse . Nous nous maintenons toujours
vers Constance , et l'on assure même que les Autrichiens ont
été chassés de Brégentz , et repoussés jusques dans le Tyrol .
Des dépêches du général Beurnonville , du quartier - général
de Mulheim , du 8 de ce mois , donnent les détails d'un
avantage remporté par la division du général Hardy et par
celle du général Lefebvre . Nous en avons déja parlé à l'article
Cologne , page 126.
Mort du général Marceau .
Le général Marceau a été blessé à Altenkirchen , le 3 .
jour complémentaire ; il est mort le surlendemain .
La République a perdu en lui un de ses plus habiles
généraux , un de ses plus ardens défenseurs . Chéri des
soldats , ils était concilié , de la part de nos ennemis euxmêmes
, cette haute estime qui ne peut se refuser aux
grandes qualités et aux talens superieurs .
Il avait a peine ving-sept ans , et déja plusieurs batailles
gagnées dans la Vendée , et aux savantes campagnes sur les
bords du Rhin lui avaient assigné un rang éminent parmi ceux
de nos capitaines qui se sont distingués dans cette guerre.
Dans la derniere expédition de l'armée de Sambre et Meuse
outre Rhin , il avait été chargé de couvrir le Hundsruck
et de bloquer Mayence ; il avait rempli cette tâche importante
avec succès , et cette nombreuse garnison avait été constamment
contenue par un corps qui ne lui était pas supérieur.
Lorsque l'armée de Sambre et Meuse s'est repliée sur la
Lahn , Marceau a effectué sa retraite sur Limbourg ; dans
cette position il a soutenu deux combats , et la victoire
a été fidelle au corps qu'il avait sous ses ordres .
"
Lors de la retraite sur la Sieg , il a été chargé de la couvrir
zt d'arrêter l'ennemi , pendant que les colonnes franchissaient
( 144 )
le défilé d'Altenkirchen : c'est-là qu'il a reçu le coup mortel.
Quelques chasseurs tiraillaient dans un bois avec des husards
autrichiens : Marceau , pour reconnaître le terrein
s'y transporte , accompagné d'un officier et de quelques ordonnances.
Un chasseur tyrolien , caché derriere un arbre ,
le reconnaît aux marques distinctives de son grade , l'ajuste
et lui tire un coup de carabine au travers du corps :: Marceau
se retire quelques pas , il se fait descendre de cheval. On
l'emporte à Altenkirchen ; il traverse les colonnes , porté
par des grenadiers ; la douleur la plus vive se répand dans
tous les rangs : le général Jourdan et une foule d'officiers
viennent au-devant de lui ; tout le monde répand des larmes :
Marceau seul conserve sa tranquillité , il brave la mort
prête à le dévorer.
On voulait le transporter sur la rive gauche du Rhin ,
mais on jugea qu'il était hors d'état de soutenir le voyage ,
il demanda lui - même à erster à Altenkirchen on le laissa
chez le commandant prussien de cette petite ville ,
un chirurgien et quelques officiers .
avec
Le lendemain , l'avant-garde ennemie occupa Altenkirchen
: dès que le général autrichien Haddick fut informé
de cet événement , il envoya une sauve -garde à Marceau ;
le général Kray se rendit lui-même auprès de lui ..
Des larmes coulerent des yenx de ce vieux guerrier ; c'était
lui qui combattait Marceau depuis deux ans ; des sentimiens
d'amitié unissaient , même au milieu des combats ,
deux coeurs généreux ; ils n'attendaient que la paix pour
les manifester.
ces
On conservait encore quelque espoir de sauver Marceau ;
le premier chirurgien du prince Charles lui prodiguait
les soins , mais le cinquieme jour complémentaire au matin ,
les accidens devinrent plus graves , sa tête s'appesantit ,
et il expira à six heures .
Les régimens autrichiens de Barco et de Blanckeistein ,
qui l'avaient connu sur le champ de bataille , qui avaient
admire sa valeur à la tête de nos escadrons , se disputaient
l'honneur de lui rendre les derniers devoirs ; mais les officiers
qui étaient restés avec lui , s'étaient rendus auprès du prince
Charles , et avaient demandé que son corps fut remis à ses
frères d'armes . Le prince y consentit , en priant le général
français de faire avertir les Autrichiens du moment où son
corps serait inbunié , afin de s'unir à lui dans les honneurs militaires
et funebres qui lui seraient rendus . Le corps de Marceau
a été enterré dans le camp retranché de Coblentz , au bruit
de l'artillerie des deux armées .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur ,
No. 3.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 VENDÉMIAIRE , l'an cinquieme de la Répub.
( Vendredi 21 Octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
De Salomon Gessner : par Jean-Jacques Hottinger. Zurich ;
chez Gessner. 1796.
Le nom de Gessner est trop justement célebre, pour
que nous ne recueillions pas avec soin , tout ce qui
peut contribuer à faire mieux connaître sa vie littéraire
et privée . Cette grande célébrité , la maniere
dont il l'a obtenue , la tournure de son esprit , son
caractere , tout en lui devient d'un intérêt qu'on peut
dire général .
Il entrait dans la destinée de ce rare talent de jouir
sans retard , et presque sans contestation , de toute
sa gloire : jugé par les nations étrangeres , dans la
langue desquelles ses ouvrages furent traduits presque
au moment de leur apparition , c'est ce suffrage impartial
qui a fixé sa place à côté de Théocrite et de
Virgile ; et long- tems avant de mourir , Gessner avait
entendu la voix de la postérité .
Depuis Virgile , le genre bucolique ne produisait
que des imitations , en général assez faibles . Les modernes
avaient puisé , tantôt dans ce poëte , tantôt
Tome XXV. K
( 146 )
dans son devancier Théocrite , quelques tableaux
d'une nature devenue entierement idéale ; ils leur
avaient même souvent emprunté leurs sujets aussi
bien que leurs images : ou lorsqu'ils se bornaient à
répandre sur un fonds pris dans les objets du tems ,
les couleurs de l'ancienne bergerie , la confusion des
teintes les plus disparates n'offrait guere à des regards
un peu difficiles , qu'une maladroite bigarrure ;
en un mot , la pastorale ne semblait pas plus convenir
au genre de nos idées , que la vie des bergers à
nos moeurs .
Pour vaincre des difficultés qui s'aggravaient de
jour en jour , car elles dépendent des progrès même
de la civilisation et des esprits , il fallait un talent
tout-à-la fois bien riche , et bien sobre dans l'emploi
de sa richesse ; une imagination passionnée pour la
nature champêtre , et cependant un tact social assez
exercé pour ne pas trop peser sur les mêmes images
qui s'y présentent sans cesse , pour en juger d'avance
l'effet sur des lecteurs rassasiés : il fallait beaucoup
d'esprit avec beaucoup de simplicité , de la finesse
cachée dans beaucoup de grace , un sentiment profond
et vrai joint à une touche souple et légere .
Gessner se trouva réunir toutes ces qualités . Aucun
moderne ne nous paraît avoir possédé à un
plus haut point cet art , si remarquable dans les écrivains
de l'antiquité , de produire les effets avec peu
de moyens , et de remuer , par quelques traits jettés
comme au hasard , toute la sensibilité du coeur ou de
l'imagination .
Mais écoutons son biographe Hottinger , ou plutôt
(( 147 )
les savans de Gottingue , dont le journal nous fournit
l'article suivant :
" Chez le jeune Gessner , les dons de la nature
se développerent tard. L'auteur de sa vie observe
que cela tient évidemment à la mauvaise maniere
d'enseigner qui régnait alors , et au manque de vues
dans les pédagogues . Rien n'y était calculé pour les
besoins d'une imagination active . Gessner fut mieux
jugé par ses camarades , que par ceux qui s'étaient
chargés de l'instruire ; et ce fut un grand bonheur
pour lui de quitter l'école publique , pour passer
chez un ministre de campagne , où son éducation
devint tout- à-fait domestique et particuliere.
Ce fut vers ce tems que Broches lui tomba entre
les mains. Cette lecture jetta dans son ame les premieres
étincelles de ce feu , qu'il a communiqué
depuis à tous ses ouvrages son imagination commença
à se nourrir des beautés de la nature , et le
sentiment en devint chez lui , chaque jour , plus
vif et plus délicat. Quand il revint dans la maison
paternelle , il était en âge , et sur-tout en état de tirer
beaucoup d'avantage de sa situation particuliere , et
du séjour de la ville qui l'avait vu naître . Bientôt
il fit un voyage à Berlin . Là , son talent naturel pour
la sculpture en cire , qui s'était montré dans sa premiere
enfance , eut occasion de se développer entierement
; et la fréquentation des meilleures têtes du
tems acheva de former et de perfectionner son goût.
D'après le conseil de Ramler , il renonça à la poésie
rimée ; et il se créa cette prose poétique et rithmique
, dans laquelle il a fait tant de tableaux heu
et si bien appropriés aux effets qu'elle peut
reux ? K :
( 148 )
produire. Son séjour auprès de Hagedorn et son retour
dans sa patrie eurent lieu précisément à l'époque
la plus favorable pour le dernier développement de
son génie , et pour le premier éclat de sa gloire .
Hottinger décrit ici l'état de la littérature allemande
vers ce tems ; et il le fait avec l'amour et l'accent de
la vérité , sans épargner Bodmer lui-même.
" Gessner publie son premier essai . Daphnis paraît
en 1754.
" Succès éclatant des Idylles en Allemagne.-Hottinger
en compare le caractere avec celui des Idylles
de Théocrite. Les bergers de celui - ci lui paraissent
grossiers , à côté de ce beau idéal de la Pastorale , dont
il voit le modele dans Gessner. Il examine la mort
d'Abel , Évandre , le premier navigateur , et il en
combat les critiques .
---
" Nous avons souvent songé combien la critique
de la bienveillance differe de celle que d'autres
motifs peuvent produire , et produisent en effet
le plus souvent. En France , la Mort d'Abel reçut
un accueil bien plus favorable qu'en Allemagne .
-D'où peut venir cette différence ? dit Hottinger.
Sans doute , la voici : Le public français n'attend
pas que ses journalistes lui donnent le ton . Mais
dans un public sans goût , et celui d'Allemagne
est encore tel , un ouvrage médiocre peut facilement
être porté tout - à - coup aux nues , et un
ouvrage excellent traîné dans la boue , et
même quelquefois noyé sans ressource . On s'efforce
de trouver beau ce que la voix ou les clameurs
des critiques disent beau ; et l'on ne commence
à rougir de son suffrage que lorsque ces mes-
·
( 149 )
sieurs changent de ton. Cela n'est pas aussi géné
ral qu'on le pense : Hottinger nous paraît aller ici
trop loin. Il y a toujours un public , peu nombreux
à la vérité , mais digne de diriger l'opinion ,
qui juge par lui -même , et dont le jugement se fait
entendre , quand les cris de la folie et de l'ignorance
se sont évanouis.
" Hottinger donne des détails circonstanciés sur les
succès progressifs des écrits de Gessner en France.
" Il peint Gessner artiste : il nous apprend qu'on
a recueilli deux volumes in -folio de ses études , dont
le burin des plus célebres graveurs , va bientôt faire
jouir le public ; et il nous donne l'espoir de voir
enfin achever la grande édition de ses écrits , l'honneur
de la littérature allemande .
,, On remarque facilement qu'Hottinger est pressé
de passer au caractere moral et aux opinions de
Gessner. Il faut lire ce morceau tout entier dans
l'ouvrage même . Mais devrait- on s'attendre à trouver
chez un homme , doué du talent le plus doux , et
de l'imagination la plus passionnée pour la nature ,
cette humeur comique et satyrique qui se montrait
dans sa conversation , et dont le biographe cite
plusieurs traits avec éloge . L'abbé Bertola en avait
déja raconté beaucoup , dont au reste personne n'a
jamais entendu parler.
*
" Dans les remarques et dans les pieces justificatives
, placées à la suite de l'ouvrage d'Hottinger , on
trouve quelques-unes des premieres poésies de
Gessner. Nous avons remarqué particulierement un
petit morceau dans le genre anacréontique .
K 3
( 150 )
SCIENCES. CHIRURGIE.
Observations iatrockirurgigiqués , par Joseph Covillard ;
publiées par J. F. Thomassin . A Strasbourg , chez
F. G. Levrault.
COVILLLAARRDD vivait au commencement du dix-septieme
siecle , et pratiquait avec beaucoup de succès
à Montelimard sa patrie . La chirurgie venait d'être
pour ainsi dire renouvellée par Gui de Chauliac ,
Ambroise Paré , Fabrice d'Aqua-pendente , Fabrice
de Hilden , etc. Franco venait sur-tout de l'enrichir
de plusieurs opérations ingénieuses et savantes . En
relevant les erreurs de l'anatomie ancienne , et foulant
aux pieds le galénisme , Vesale avait déja fait
sentir qu'on pouvait s'ouvrir des routes nouvelles , et
que les autorités les plus respectées n'étaient véritablement
respectables qu'autant qu'elles se trouvaient
d'accord avec la nature . Les opérations chirurgicales
les plus importantes , qui depuis Paul d'Égine avaient
semblé ne devoir plus faire aucun progrès , commençaient
à s'appuyer sur une connaissance plus exacte
des parties , sur des vues plus saines de physique
générale , sur quelques apperçus un peu moins vagues
touchant la maniere d'agir des médicamens . C'est
dans ces circonstances que Franco trouva la méthode
de la taille au grand appareil latéral , et , par l'inspiration
d'un génie heureux , créa , dans un cas difficile ,
l'opération du haut appareil.
( 151 )
Covillard connaissait les découvertes de Franco ,
dont cependant il ne dit pas un mot , même dans l'ex
position des faits qui devaient le plus lui rappeller
son nom ; il ne fit que marcher sur ses traces dans
cette belle branche de la chirurgie : mais doué du
génie de l'observation , et du tact le plus heureux ,
il enrichit son art d'histoires de maladies , compa
rables pour l'exactitude à ce que les anciens nous
avaient laissé de mieux dans ce genre , et bien supċrieures
sans doute pour la partie manuelle des traitemens
. Cinquante observations , comme le remarque
très -bien l'éditeur , ont suffi pour le rendre immortel .
Mais , ces observations ne se bornent point aux
accidens que la pierre produit , et aux moyens curatifs
qu'elle exige . Covillard a rassemblé des faits pathologiques
sur les autres maladies chirurgicales les
plus graves , sur les opérations qui présentent le plus
de difficultés . Les enteroceles simples , ou compli
qués , les hydroceles , les cataractes , les staphylomes ,
les plaies de la tête , les fractures compliquées de
plaies , l'occupent tour-à-tour ; et il en éclaire le trai
tement par des exemples frappans et décisifs .
L'éditeur a joint ses propres remarques aux observations
de Covillard : il a même ajouté , à la fin du
recueil , deux mémoires intéressans ; l'un , sur le traitement
des abcès qui se forment dans le voisinage
de l'anus ; l'autre , sur l'extraction des balles qui
restent engagées dans les parties molles , ou dans les
os , à la suite des plaies d'armes à feu ( 1 ) . Ces remar-
( 1 ) Le cit. Thomassin a imaginé , pour leur extraction , un
nouvel instrument fort ingénieux.
K 4
( 152 )
ques et ces mémoires annoncent beaucoup de savoir
et de sagacité.
le
Pour ne rien laisser à desirer sur la lithotomie ,
cit. Thomassin a placé , à la suite des observations de
Covillard qui s'y rapportent , une histoire abrégée
des progrès de cette opération par le cit. Saucerote .
Quoique bien faite , elle est peut-être un peu courte
pour pouvoir donner une idée complette de toutes
les méthodes , et des changemens qu'on leur a fait
subir mais on y voit depuis Celse , jusqu'à Louis et
Desault , ce qu'ont tenté de plus important les grands
maîtres de l'art , dans la vue de les perfectionner ; et
le propre de ces tableaux est de fournir de nouveaux
points d'appui à la mémoire , pour classer et fixer les
connaissances qu'on a déja sur chaque partie d'une
science .
:
Le caractere de notre journal ne nous permet pas
d'entrer dans de grands détails sur les excellentes
choses contenues dans le livre que nous annonçons
ici. Mais nous ne saurions trop en conseiller la lecture
aux jeunes éleves , qui , en même tems qu'ils
s'efforcent de systématiser leurs idées , afin d'en faire
un ensemble dont les parties se rapportent , doivent
chercher à se garantir de l'esprit de systême , par la
contemplation assidue et judicieuse des faits particuliers.
( 153 )
1
GRAMMAIRE ET DÉCLAMATION.
La Prononciation française déterminée par des signes invariables
, avec application à divers morceaux , en prose
et en vers ; suivie de notions orthographiques , et de
la nomenclature des mots à difficultés . Par URBAIN
DOMERGUE , membre de l'Institut national , et profes
seur de grammaire générale à l'École centrale des Quatre-
Nations. Chez l'auteur , au Louvre , pavillon des Archives;
ou chez BARRET, libraire , rue Croix- des - Petits - champs,
n°. 133. Prix , 4 liv.
MALGRÉ la force de l'habitude et de la routine on
voit briller de loin en loin des esprits courageux qui
osent franchir les antiques barrieres . Leurs efforts ne
sont pas toujours couronnés d'un succès complet ;
mais on admire leur noble hardiesse , et l'on adopte
quelques- unes de leurs innovations machinalement ,
et sans vouloir même y consentir. Les réformes des
langues vivantes sont peut- être les plus difficiles de
toutes celles que l'homme savant peut entreprendre.
Une langue vivante est la propriété de plusieurs millions
d'hommes , qui la plupart ont vieilli en l'écrivant
et en la parlant ; comment espérer après cela de
les voir contracter une nouvelle habitude dans un
âge avancé ! Honneur donc à ceux que cette perspective
ne décourage pas !
Le naturaliste Adanson , écrivain qui est aujourd'hui
plus qu'octogénaire , montra le desir le mieux
prononcé de changer l'orthographe française , ou
( 154 );
plutôt de la réduire à la simple prononciation. Il
exécuta ce hardi dessein dans ses Familles des Plantes,
Il n'employa que les lettres qui sonnent dans la prononciation
, et en substitua de fortes , mais uniques
pour exprimer les sons qui sont écrits par plusieurs
lettres , telles le k pour que , etc. Le cit . Domergue ,
connu par de longs travaux sur la grammaire générale
et sur la grammaire française dont il a simplifié les
élémens , donne aujourd'hui la même preuve de courage
et de dévouement à la perfection de l'art qu'il
enseigne. Il a entrepris de déterminer par des signes
invariables la prononciation française. Si nous devons
avoir à gémir de ne voir son exemple suivi par
aucun écrivain , nous ne paierons pas moins le tribut
de louanges qui lui est dû à si juste titre .
Réunis en une seule famille , les Français , les Belges,
les habitans de la rive gauche du Rhin vont désormais
parler la même langue ; puissent-ils la prononcer
de même ! car nous avons dans nos différéns départemens
la funeste expérience d'une aussi belle langue
que la nôtre , défigurée par des prononciations aussi
bizarres que diverses . Le cit . Domergue fournit un
moyen sûr d'éviter cette dissonance en notant la prononciation
. Écoutons-le parler lui-même.
D - Les sons du langage sont représentés par des
signes qu'on nomme lettres ; le tableau de ces lettres
se nomme alphabet . Si l'alphabet était bien fait , si
chaque son était exprimé par un signe qui lui convint
toujours , qui ne convînt qu'à lui , la connaissance
de l'alphabet serait la clé de la prononciation. Mais
notre langue parlée a quarante élémens , et nous
n'avons que vingt- quatre lettres . Notre indigence est
( 155 )
t
manifeste , et cependant nous sommes prodigues ,
nous n'avons pas assez de signes pour vêtir chaque
son , et souvent un seul son accumule sur lui plusieurs
signes l'articulation ke s'exprime de cinq
manieres , parc , parg , par qu , par k , par ch ; canton ,
quittance, etc. Six caracteres sont au service de l'articulation
ses, c , e , sc , ss , t , salut céleste , etc ; hé ,
que dirai-je de la nasale an , qui emprunte à tort
et à travers , revêt , au rapport de Mamert Jussieu ,
ving-neuf formes différentes . Autant de signes que
de sons , ni plus ni moins , pour qu'il n'y ait ni indigence
, ni superflu . Application constante et exclusive
du signe au son , pour qu'il n'y ait ni double emploi ,
ni contradiction . SON SIMPLE , signe simple , pour
ne pas multiplier les êtres sans nécessité . Telles sont
les bâses de l'alphabet que je mettrai bientôt sous
les yeux du lecteur,
7
---
―
Le citoyen Domergue a fait graver des poinçons
pour sa notation ; comme nous ne les avons pas, nous
ne pourrons en donner une idée que par le moyen
de quelques descriptions . J'écrirai , dit- il , l'a aigu
tout simplement . - Je marquerai l'à grave de l'accent
que l'usage affecte à ce son . J'écrirai l'e muet tout
simplement. J'écrirai l'e muet fort et bref , qui est
un son simple , non par le signe composé eu , peuple ,
mais par un signe simple , qui est une chargé en
dessous d'un trait perpendiculaire . J'écrirai l'e muet
fort et long , beurre , par an e chargé aussi en dessous
d'un trait perpendiculaire , et surmonté d'un trait
horisontal. Je proscris l'accent circonflexe , parce
que le trait de longueur ou de gravité le zend inutile .
Le signe aspiratif ( semblable à l'apostrophe re-
-
( 156 )
tournée ) remplacera le h aspiré dans la haine ,
héros , etc.
Les bornes d'un extrait nous empêchent de donner
plus de détails sur ces nouveaux signes , ou plutôt
sur ces anciens signes chargés de quelques traits qui
les rendent susceptibles de remplacer plusieurs lettres
à la fois . On trouve dans cet ouvrage plusieurs morceaux
de prose et de vers écrits avec ces signes ;
tels que la Déclaration des Droits de l'Homme , les
Dispositions générales de la Constitution , des extraits
des Voyages du jeune Anacharsis , des extraits du
recueil intitulé , Mirabeau peint par lui- même , des
stances tirées d'une ode sur Dieu , des fragmens de
Guillaume-Tell , de Brutus , un hymne aux citoyens
de la ci-devant Normandie .
Ces exemples auraient dû se suivre , ou être relégués
, mais réunis à la fin de l'ouvrage. L'auteur s'est
défié sans doute de la constance de ses lecteurs , et il a
voulu se concilier leur attention en variant les sujets .
C'est pour cela sans doute qu'il a intercalé , entre
chaque exemple de prononciation notée , des petits
traités de grammaire . Nous croyons que cette intercalation
n'était pas nécessaire , parce que les lecteurs
assez frivoles pour avoir besoin de cet alléchement ,
ne feuilletent pas des livres aussi sérieux que ceux
de grammaire . Ce n'est au reste qu'une légere transposition
que l'on corrigera facilement à la lecture .
'
C'est encore , n'en doutons pas , la même considération
qui a porté le cit . Domergue à employer
la forme de dialogue pour defendre son systême de
prononciation notée , et à introduire sur la scene
eux personnages ridicules , Etymole et Rentinet. Tous
( 157 )
deux raisonnent conformément à leurs noms , l'un
plaide chaudement la cause des étymologies , et redoute
toute suppression de lettres qui ferait disparaître
l'analogie de notre langue avec celle des
Grecs ou celle des Romains . L'autre craint toute
innovation qui l'obligerait à changer ses vieilles et
cheres habitudes. Malgré ce léger défaut , qui prête
aux faiseurs de caricatures , le fond du dialogue est
percé philosophiquement , et présente un bon plan
pour amener l'uniformité de prononciation dans la
République , par le moyen de l'unité d'enseignement.
Le célebre Dolivet donna les premiers essais sur
la Prosodie française , matiere neuve jusqu'à lui ;
quoique Du Bartas et Desportes eussent compté des
vers mesurés comme ceux des Grecs et des Romains.
Mais la carriere qu'il a ouverte est vaste , et notre
auteur s'y exerce avec succès dans ses Regles générales
de la Prosodie française . Nous en extrairons quelques
articles qui renferment des anecdotes , ou des vues
neuves et piquantes . Dans désir l'é est fermé ,
parce qu'il vient du latin desiderium , privation de
l'astre favorable , et que le dé privatif ou dérivé du
latin , exige l'é fermé . Ch , gu , qu , conservent en
français la prononciation de l'hébreu , du grec , du
latin , d'où on les a tirés , lorsque les mots ne sont
employés que par les savans . Dès qu'ils entrent dans
le domaine de notre langue usuelle , ils subissent
la loi de la prononciation française ...... Magnétisme ,
avant Mesmer , avait la prononciation ferme . C'était
un terme technique ; il n'était employé que par les
physiciens . Depuis que tout le monde a parlé de
( 158 )
~
magnétisme , etc. croire : le changement du son
où en è s'est opéré sous le cardinal Mazarin . La difficulté
qu'avait une bouche italienne à prononcer
un son qui lui était absolument étranger , le lui fit
dénaturer , et les françoà , les angloà , ne furent plus
que des francè, des anglè. La cour d'Anne d'Autriche
se moula sur le favori ; la ville imita la cour.
Cependant la révolution ne fut pas complette : on
a toujours dit moà , roà , foà , loà , etc. Plusieurs
mots , après l'avoir perdue , ont repris leur prononciation
premiere , et de la prononciation italienne ,
je crẻ , endrè , frè , on est revenu à la prononciation
française , je croà , endroà , froà ; c'est même la
seule conforme au bon usage actuel . Une dame demandait
à Fontenelle s'il fallait dire , je crè ou je
croà. Je crẻ , répondit - il , qu'il faut dire je croà.
L'habitude lui dicta la premiere prononciation , et
la réflexion , la seconde .
On verra avec plaisir , dans ce recueil , un petit
traité de la Lecture des mots et des phrases . Qu'il y a
peu de bons lecteurs ! si cette disette vient de l'absence
des ouvrages élémentaires sur la maniere de
lire , cet opuscule y remédiera . Mais elle se fera
toujours sentir , si ce mot de l'auteur est vrai . — Saint
Augustin a dit aux chrétiens : Aimez Dieu , et faites
comme vous voudrez . Je suis tenté de dire aux lecteurs
Sentez , et lisez commé il vous plaira .
Voici cependant quelques observations qui seront
d'une grande utilité . Les mots sont soumis à deux
regles . La premiere est que les mots ordinaires sortent
avec clarté , aisance et précision ....... Il est une seconde
regle qui est dictée par le goût ; c'est d'ap(
159 )
>
―
-
puyer sur les mots saillans de la phrase , non- seu
lement pour rompre la monotonie , mais pour porter
à l'auditeur le trait qui s'adresse à son esprit , à sơn
imagination , à son coeur. - Lire une phrase , c'est
la ponctuer par la voix ; comme ponctuer une phrase,
c'est l'articuler par la ponctuation .... La virgule annonce
une petite pause ; le point et virgule , une
pause un peu plus grande , et ainsi proportionnellement
de celui-ci au deux- points , au point , au
petit et au grand alinéa . La virgule , avons - nous
dit , annonce une petite pause ; mais il y a souvent
des repos sans virgule , quoiqu'il n'y ait point de
virgule sans repos. Tout ce qui est fait pour être
prononcé , est du ressort de l'oreille , juge absolu .... '
Nous avons observé que l'oreille est blessée , lorsqu'en
lisant , on prononce plus de huit syllabes sans
prendre haleine . ( Cette observation est confirmée
par les repos des vers . ) Une attention qu'il faut
avoir , pour éviter les contre -sens , c'est d'embrasser
le plus de mots qu'il est possible , et de ne lire de
bouche qu'après avoir lu des yeux . Il est deux
défauts qui tuent la lecture : la cantillation et la
monotonie . La cantillation est ordinaire dans la lecture
des vers . Elle s'opere en partageant le mètre
en deux parties , et en élevant la voix sur la derniere
syllabe de chaque hémistyche .
--
Des notions ortographiques renferment le développement
du systême grammatical du cit. Domergue.
C'est à proprement parler une logique ; car tout y
est subordonné à l'ordre des pensées et à la valeur
locale des mots. Les anciennes grammaires disparaissent
devant celle - ci , qui réduit à cinq ou six
1
'( 160 )
les parties d'oraison. On ne peut rien extraire d'un
semblable traité , de même que du suivant , intitulé :
Nomenclature alphabétique des mots à difficultés . L'un et
l'autre doivent être lus et médités en entier.
Nous avons enfin une grammaire française , qui
n'est point calquée sur les grammaires latines
comme toutes celles dont nos ancêtres , dont nousmêmes
avons fait usage . On la doit au cit . Domergue.
Puissent ses efforts être secondés par la force du
gouvernement , et par la bienveillance de la nation !
SCIENCES ET ARTS.
Séance publique de l'Institut national.
LR 15 vendémiaire , l'institut a tenu une séance
dublique pour faire connaître ses travaux du dernier
i mestre de l'an IV. L'esprit d'économie qui préside
aujourd'hui aux finances de la République a empêché
que l'on ne fît à la salle de l'assemblée de l'institut
les réparations et les embellissemens qu'elle exige
pour son achevement . On s'était contenté de creuser
son sol d'environ deux pieds . Cet abaissement a
favorisé la propagation du son , et les lecteurs ont
été beaucoup mieux entendus que dans les deux premieles
séances . On a vu d'ailleurs avec plaisir les
superbes cariatides de Goujon , et les statues qui sont
placées dans les embrâsures des fenêtres , s'élever
avec dignité au-dessus des spectateurs . Ainsi , cet
abaissement sera une réparation durable , et non un
travail provisoire.
L&
( 161 )
le
La séance a été ouverte , selon l'usage , par les notices
des travaux des trois classes . Il n'y a eu aucune
notice de travaux de membres défunts ; la mort n'ayant
point exercé son empire sur l'institut pendant le
trimestre écoulé . A cette triple lecture a succédé
l'extrait d'un mémoire du cit. Bourgoing . Chargé
pendant long-tems des affaires de France , il a étudié
avec soin le climat et l'agriculture de l'Espagne . Son
Voyage dans cette contrée en fait foi . C'est aujourd'hui
des moutons d'Espagne et de leur naturalisation
en France qu'il a entretenu le public . L'excellence
de leur laine a été attribuée jusqu'ici aux voyages
qu'ils font tous les ans d'une province à l'autre . Ce
préjugé est entretenu par les grands et les riches
auxquels appartient ce droit de parcours , et par
gouvernement qui y trouve une ressource fiscale . Mais
quatre millions de moutons stationnaires , appartenans
à des particuliers non - privilégiés , et dont la
laine égale en bonté celle des cinq millions de moutons-
voyageurs , attestent l'inutilité des déplacemens .
L'agriculture , à qui ces passagers voraces portent un
coup funeste , réclame hautement contre cet inutile
et dangereux vagabondage . Il est donc de l'intérêt du
gouvernement espagnol , qui remplacera aisément ,
par quelqu'économie , les droits perçus sur les voyageurs
, de faire cesser cette émigration annuelle .
Trente ans d'expériences non interrompues ont appris
au cit. Daubenton , que les moutons de race
espagnole peuvent vivre et s'améliorer en France en
parquant l'été, et en vivant pendant l'hiver rassemblés
sous des hangars très- aérés . Puissent ces considérations
engager les cultivateurs français à se procurer
Tome XXV. L
( 162 )
des béliers d'Espagne qui réussissent si bien dans
nos contrées !
Le cit. Guyton a lu des recherches sur les propriétés
du diamant. Il a prouvé que cette substance , la plus
dure de toutes celles que nous connaissons , est formée
de carbone en très - grande partie . C'est une
chose merveilleuse de voir le carbone , cette substance
fugace et volatile , acquérir par la force de la
combinaison une dureté presqu'incalculable .
Le citoyen Levesque , auteur de la plus grande
partie du Dictionnaire des Beaux- arts dans la nouvelle
Encyclopédie , a lu des recherches sur les progrès
successifs de la peinture chez les Grecs . Les artistes grecs
ont parcouru toutes les périodes de l'art de peindre ;
depuis l'époque où , dans son enfance , il indique
seulement les objets par des traits informes , jusqu'à
celle où il réunit tous les moyens de plaire . Les
Grecs se figuraient les Dieux sous une forme humaine ;
mais ils leur prêtaient une beauté dont l'homme ne
présente qu'une faible image . Les statuaires , qui se
proposaient sur- tout pour objet la représentation
des Dieux , s'étudierent donc à les caractériser par
une beauté si parfaite , qu'on en chercherait en vain
le modele sur la terre , ce qui lui a mérité le nom
d'Idéale . Les peintres , imitateurs des statuaires , subordonnerent
à la beauté des formes , à la justesse
de l'expression , les autres parties de l'art ; celles par
lesquelles il étonne les yeux sans parler à l'ame.
Pourrions -nous douter que les peintres grecs aient
supérieurement réussi dans la partie capitale de l'art ,
le beau expressif , quand nous savons que , par elle ,
ils ont charmé le peuple le plus sensible et le plus
( 163 )
ami de la beauté ; quand nous voyons que les statuaires
, dont ils furent les émules , y ont tellement
excellé , que leurs ouvrages font le désespoir des
plus habiles modernes ? Quand donc on conjecturerait
, quand on parviendrait même à prouver que les
peintres grecs ont été inférieurs aux modernes dans
quelques parties , on serait en droit de leur accorder
encore la supérioté , parce qu'ils ont excellé dans la
partie supérieure de l'art . L'expressif et le beau
dans la nature humaine , telle était la principale ,
on pourrait dire l'unique étude des peintres grecs.
Prestiges de couleur , effets piquans de clair- obscur ,
contrastes recherchés , abondance et mouvement de
composition , luse d'ordonnance , chaînes de groupes
multipliés , charlatannerie du pinceau , tel fut trop
généralement l'objet de celles des modernes . Avec
égalité de succès , refusera- t-on la palme à ceux des
artistes dont l'objet fut le plus sublime ?
Le citoyen Baudin a lu l'extrait d'un mémoire éténdu
sur les clubs , dans lequel , après avoir remonté à l'origine
des assemblées qui portaient ce nom , avant la révolution
française , il examine quelle a été l'influence
des sociétés populaires , avant et pendant le gouvernement
révolutionnaire , les services qu'elles ont rendus
, les reproches qu'on leur a faits , leur doctrine ,
leur organisation , leur pouvoir.
Il approfondit ensuite la question de savoir si le
tribunat est une institution nécessaire parmi nous ,
et si ce ministere peut être rempli par les clubs ? Il
se décide pour la négative sur ces deux points.
Un grand ouvrage s'acheve sous la direction du cit.
Prony ce sont des Tables du cadastre de la France ,
L2
'( 164 )..
formées sur la population et l'étendue du territoire .
Elles sont calculées , si l'on peut s'exprimer ainsi ,
en manufacture . Leur impression s'acheve ; formée et
exécutée pendant les troubles de la révolution , cette
vaste entreprise fera pressentir aux étrangers ce que
pourra la République dans les tems tranquilles . On
y trouvera, 1 ° . une table de sinus naturels , calculés
avec 22 décimales exactes pour chaque dix- millieme
du quart de cercle . 2º . Les tangentes naturelles avec
pareil nombre de décimales de centieme en centieme .
30. Les logarithmes des sinus et tangentes pour chaque
cent-millieme du quart de cercle , avec 12 décimales .
4°. Les logarithmes- rapport des arcs aux sinus et des
tangentes aux arcs pour les 5 premiers centiemes du
quart de cercle , avec le même nombre de décimales .
5º. Les logarithmes des nombres depuis jusqu'à
200,000 avec 12 décimales . 6º . Un recueil de tables
astronomiques calculées en centiemes .
Les maladies des arbres ont fixé l'attention de
quelques physiologistes , entre lesquels Duhamel
tient le premier rang. Premier des chymistes , le cit.
Vauquelin a examiné et analysé la sanie des ormes.
Il s'est ouvert une carriere nouvelle . L'importance
de ce mémoire exige que nous en donnions un extrait
étendu . Nous le donnerons .
Le cit. Monvel a récité deux fables de sa composition
, qui ont été vivement applaudies.
Le cit. Bitaubée a lu l'extrait d'une Analyse des Politiques
d'Aristote , ou de ses principes sur le gouvernement.
La profondeur d'Aristote , sa concision , exigent
une attention soutenue pour saisir le fil de ses pen(
165 )
sées . L'auteur de ce mémoire croit , malgré le sentiment
d'un littérateur célebre ( Barthélemy ) , que ce
traité nous est parvenu , si-non en entier , dumoins
dans un ordre méthodique . Il a pensé qu'une analyse
des principes d'Aristote sur le gouvernement ,
accompagnée de quelques observations , pourrait
a'être pas inutile à ceux qui desirent étudier cet
ouvrage , l'un des plus estimés de cet homme universel
; où la concision d'un législateur est unie à la.
profondeur d'un philosophe , et pour la pleine intelligence
duquel on a peu de secours . Les paralleles
que fait Aristote entre les gouvernemens qu'il
avait sous les yeux , ses principes sur l'art de gouverner
, offrent une étude utile et curieuse au littérateur
et au politique , répandent du jour sur les
causes des révolutions de ces gouvernemens , font
connaître la marche et les progrès de l'esprit humain
dans l'institution des sociétés civiles. L'histoire
fournit des éclaircissemens à plusieurs propositions
de ce traité , parmi lesquelles il en est qui ,
étant rapprochées de l'histoire , y répandent de la
lumiere à leur tour.
Le cit . Légouvé a récité une piece de vers sur la
Sépulture. Nous la donnerons en son entier.
Les cit. Fourcroy et Vauquelin , qui s'occupent en
commun , depuis plusieurs années , de l'analyse des
matieres animales , ont fixé l'attention des auditeurs
sur deux états du phosphate. de chaux , sur l'analyse de
la base des os , et sur la préparation du phosphore. Ils
ont déterminé la nature comparée de l'acide phosphorique
provenant immédiatement de la combustion
du phosphore , et du même acide retiré du
L 3
( 166 )
phosphate de chaux , ou de la bâse des os par l'action
des acides minéraux . Après avoir établi cette
différence sur des caracteres bien prononcés , les
deux chymistes en ont déduit plusieurs inductions
utiles aux phénomènes de l'économie animale . Ils
proposent de décomposér le phosphate acidule de
chaux par le carbonate d'ammoniaque , de maniere
à obtenir facilement du phosphore , en chauffant le
phosphate d'ammoniaque , épaissi par l'évaporation
avec le phosphore. Par ce moyen , au lieu de retirer
seulement quatre à cinq parties de phosphore
de cent parties d'os calcinés , comme on l'a fait
jusqu'ici , on pourra en extraire quinze à seize parties .
1
Le cit . Ducis a terminé la séance par la lecture
d'une Épître contre le Célibat . La plus pure morale
brille dans cette piece , où l'on remarque plusieurs
heureuses imitations d'Horace , poëte à - la- fois lė
plus moral et le plus immoral de l'antiquité . ( Voyez
page 174. )
Notice des travaux de la classe des Sciences morales et
politiques , depuis le 15 messidor dernier ; par JOACHIM
LEBRETON , secrétaire ,
LE citoyen Cabanis qui avait commencé dans le
premier trimestre des travaux de l'institut , la lecture
de ses considérations générales sur l'étude de l'homme ,
et sur les rapports de son organisation physique
avec ses facultés morales et intellectuelles , l'a continuée
.
Il avait établi que les deux grandes branches de
la science de l'homme partent du même tronc , et
( 167 ) ,
que ce tronc est la connaissance des facultés physiques
de l'homme : que les philosophes anciens qui
avaient cultivé la philosopie rationnelle , dès son origine
, avaient été physiologistes ou médecins que
les philosophes modernes qui l'ont régénérée et qui
lui ont donné un caractere d'évidence et d'utilité
pratique , qu'elle n'avait point eu avant eux , ont
puisé dans l'étude de la médecine , et dans des
observations de physiologie , leurs idées fondamentales
et leurs principes féconds .
Le citoyen Cabanis passant de la conséquence qui
résulte de ces faits , aux observations qui naissent de
l'examen des choses en elles-mêmes , remarque que
les anciens étaient arrivés sur la route de la vérité ,
en reconnaissant que le tempérament , l'âge , le sexe ,
le climat ont une action marquée sur les dispositions
et les habitudes morales . Si leur doctrine , leur division
des tempéramens ou leur maniere de philosopher
ont provoqué de fortes objections , il pense
que les rectifications que l'on a déja faites et celles
que peut faire encore donnent les moyens de
résister à ces objections , et que l'on résoudra une
grande partie des difficultés que ce sujet présente ,
en déterminant avec plus de soin , dans leurs diverses
circonstances , l'influence respective de certains organes
, les sympathies particulieres qui en résultent ,
les concentrations de la sensibilité , et en soumettant
▲ un nouvel examen les influences de l'âge , du sexe
du climat , de l'état de santé et de maladie .
l'on
Après avoir prouvé que la physiologie , autrement
la connaissance de l'homme physique , fournit des
bâses nécessaires à l'analyse des sensations , l'auteur
L 4
( 168 ) .
affirme qu'elle prête à la morale une lumiere et des
secours non moins essentiels ; car la morale est fondée
sur les rapports des hommes entr'eux , leurs rapports
sont fondés sur leurs facultés , et leurs facultés sur
leurs besoins qui sont physiques ou moraux .
Pour pénétrer dans l'étude de cette science de
l'homme , le citoyen Cabanis s'est tracé une série de
points de vue physiologiques qui se rapportent à
l'analyse des sensations et à la morale , et qu'il range
sous les chefs suivans :
1. Histoire des sensations .
2. Influence des tempéramens .
3. Influence des âges .
4. Influence des sexes .
5. Analyse de la sympathie.
6. Hygienne philosophique.
7. Action que la médecine
peut exercer sur le moral.
Il a déja lu à la classe les quatre
premiers
chefs , traités
avec étendue
, et il se propose
de lui commu- niquer
les trois autres .
Le citoyen Delile de Sales a lu un morceau sur un
code du bonheur.
Le citoyen Roederer a communiqué des observations
sur les deux élémens qui composent l'amour ,
le desir et la curiosité ; sur deux autres élémens de la
Sociabilité humaine , l'imitation et l'habitude . Sur
la rentrée des armées à la paix , et sur le prétendu
danger de leur licenciment.
-
Le citoyen Baudin a lu un mémoire sur les clubs .
Le citoyen Dyanniere , membre associé , a adressé
à la classe des observations sur quelques - uns des
effets des lois prohibitives et réglementaires . Le
!
( 169 )
même membre avait précédemment lu deux mémoires
dans lesquels il démontrait cette vérité qu'on ne saurait
trop représenter , c'est que le régime prohibitif
est opposé à tout bon systême d'économie politique
.
Le citoyen Bourgoing , membre associé , a lu un
mémoire sur les moutons d'Espagne , et sur les
moyens de les naturaliser en France .
Le citoyen Anquetil a lu trois mémoires histo
riques. Le premier a pour objet les ligues du Rhin ,
suite de la paix de Westphalie ; ces ligues sont au
nombre de trois , savoir ; celles de 1651 ' , 1658 et
1663.
L'auteur expose leurs causes , leurs motifs , leur
but , ce qu'elles ont coûté à la France de démarches
et d'argent pendant les 16 années qu'ont duré les
négociations .
Le second mémoire qui est intitulé , Introduction
au Traité des Pyrénées , présente une indication de
tous les traités entre les maisons de France et d'Autriche
, depuis le commencement de leur rivalité , et
la paix de Noyon , en 1516 , jusqu'à la paix des Pyrénées
, en 1659 .
1
Le troisieme est un apperçu de la maniere dont
est traité un ouvrage très - étendu que l'auteur est
prêt de livrer à l'impression , et qui a pour titre :
Tableau Historique de l'Univers.
Le citoyen Mentelle a exposé une série de questions
relatives à la géographie et à la statistique qu'il
propose de faire résoudre , soit par les correspondances
que l'institut va établir avec tous les hommes
qui peuvent fournir des lumieres utiles aux sciences
(·170 )
et à l'humanité , soit par les agens dans les pays
étrangers.
Le citoyen Gosselin a continué la lecture des Recherches
sur les connaissances des anciens dans le
golfe Arabique . Il a été rendu compte des premieres
sections de ce mémoire , dans la derniere séance
publique .
La troisieme section a pour objet la ville de
Tharsès où se rendaient les flottes de Salomon , et
qui fournissait aux Tyriens et aux Juifs quelques
objets de commerce.
Parmi les questions secondaires que renferment
les trois sections dont la classe a entendu la lecture ,
l'auteur traite de l'expédition d'Elius Gallus en
Arabie , sous Auguste , et cherche jusqu'où il a
pénétré.
Il traite aussi de la chronologie des rois Hémiarites ,
dont il fixe quelques époques , telle entr'autres que
celle du déluge de Mareb , si célebre parmi les Arabes,
et sur lequel le consul de la République à Mascat
pourra prendre des renseignemens positifs , d'après
les différentes données que le travail du citoyen-
Gosselin lui présentera.
Les deux autres sections de ce mémoire intéressant
pour la géographie ancienne , renferment les connaissances
que les Grecs ont eu du golfe Arabique
depuis le siecle d'Alexandre jusque sous Justinien ;
mais elles n'ont pas encore été communiquées à
la classe.
Le citoyen Fleurieu a lu un examen critique des
relations du voyage autour du monde , fait en 1721
et 1722 , par l'amiral hollandais Roggewein .
( 171 )
}
Les relations de ce voyage n'avaient présenté jusqu'à
présent qu'une obscurité impénétrable ; et tout
le travail des géographes n'aurait pu dissiper ces
ténebres , si le célebre James Cook n'eût retrouvé
l'isle de Paques et l'un des grouppes que l'amiral
hollandais avait découvert dans sa traversée du grand
Océan équatorial , situé entre l'Amérique et l'Asie .
C'est en s'appuyant sur ces deux points , dont la
position géographique a été déterminée astronomiquement
par le navigateur anglais , et confirmée par
notre compatriote Lapeyrouse , que le citoyen Fleurieu
est parvenu à fixer , par approximation , et de
proche en proche , la position de toutes les découvertes
de Roggewein .
Il résulte de l'examen qu'il a fait du voyage de cet
amiral et de ceux de tous les navigateurs de notre
tems , qu'à l'exception de deux points , toutes les
découvertes du navigateur hollandais ont échappé
aux recherches des voyageurs modernes.
Le citoyen Fleurieu démontre en même- tems ,
contre l'assertion des géographes anglais , que l'isle
de Paques n'est point la terre de Davis ; que le labyrinthe
de oggewein n'est point l'isle du Prince - de-
Galles du commodore Byron ; que l'Archipel de
Bauman , de l'amiral hollandais , n'est pas l'Archipel
des navigateurs de Bougainville ; que les isles .
que Roggewein a supposées être celles des Cocos
et des traîtres de le Maire et de Schouten , ne sont pas
ces isles , et que celles de Thienhoven et Groningue
ne peuvent pas être la Santa- Cruz de Mendana.
Le travail du citoyen Fleurieu à rempli deux objets
importans le premier de donner aux découvertes
( 172 )
ae Roggewein des positions présumées , assez approchantes
de la situation qu'elles doivent avoir , pour
diminuer considérablement les dangers de la navigation
dans une mer semée d'isles basses , formant
des grouppes ou des archipels qui ne peuvent être
apperçus que d'une très -petite distance :
Le second , de rendre à chaque nation maritime
la part qui lui revient dans les découvertes du grand
Océan équatorial .
Le citoyen Villeterque , membre associé , a lu un
morceau ayant pour titre : Hypothese fondée sur une
ancienne question.
La classe des sciences morales et politiques qui
pense comme tout l'institut , que sa premiere gloire
est d'être utile à la patrie , a cru devoir s'occuper de
la grande question des secours publics , considérés
sous les rapports de la science sociale et de l'économie
politique. Avant d'en faire l'objet de ses discussions
philosophiques , elle a invité deux citoyens connus
pour avoir sur ce sujet beaucoup de lumieres de théorie
et de pratique , à lire dans son sein ceux de leurs
travaux qu'ils jugeraient pouvoir seconder mieux le
zele de la classe . En conséquence , les citoyens Thouret
et Monlinot sont venus lui donner une premiere communication
de deux mémoires , l'un sur les Enfans-
Trouvés , et l'autre sur les bâses des secours publics.
( 173 )
"
MÉLANGES.
LETTRE AU REDACTEUR.
CITOYEN,
En rapportant dans votre avant-dernier numéro les
discours prononcés aux deux conseils par la députation
de l'institut national , et les réponses des deux
présidens , vous avez oublié une circonstance qui mérite
d'être connue , parce qu'elle peint fort bien le
régime dont nous sortons , et les idées qu'il a laissées
dans la plupart des têtes . Lorsqu'on a demandé
au conseil des Anciens , l'impression des mémoires
remis par l'institut , le cit . Barbé-Marbois , au grand
étonnement de toute l'assemblée , a dit : « Qu'avant
de livrer à l'impression ces mémoires , ils devaient
être examinés par une commission qui en ferait son rapport
au conseil. Nous devons , a -t- il ajouté , avant de
donner une sorte d'approbation à ces cahiers , en les
faisant imprimer , les connaître , afin d'assurer à la nation
qu'ils sont dignes d'elle. Cette proposition a été
rejettée unanimement , et l'impression a été ordonnée.
:
Il était difficile de proposer une plus risible cen
sure que cette commission d'examinateurs . Les prétentions
ministérielles de l'ancien régime n'ont jamais
été si loin en ridicule . Le gouvernement qui faisait
imprimer chaque année les mémoires des académies ,
let laissait à elles- mêmes le droit d'examen et de
censure , parce qu'il savait tres -bien qu'il ne pouvait
( 174 )
être raisonnablement exercé que par elle , qu'il ne
pouvait l'être utilement que par des hommes qui regardent
leur gloire comme une propriété solidaire ,
et que des savans ne peuvent avoir pour censeurs
que leurs pairs. Il suffit de réfléchir un peu sur ce
qu'est un corps littéraire , et ce qu'est un corps législatif,
pour sentir que des législateurs ne peuvent
se mêler de pareilles choses que lorsqu'ils ont envie
de se faire moquer d'eux , et par les savans qu'ils prétendent
examiner , et par le public au profit de qui
ils examinent . Les travaux scientifiques n'ont nullement
besoin de l'approbation d'un corps, législatif.
L'estime publique ne se décrete pas. Les savans ont
dans leur génie ou leur talent , et ne trouvent que là
la garantie de leurs succès , de leur utilité , et de
l'approbation générale . Le juge commun des législa
teurs et des savans , c'est le public . Mais si ce public
n'a aucune confiance en l'opinion des législateurs
qui jugent les savans , il a souvent recours au jugement
de ceux - ci pour savoir ce qu'il doit penser
des autres . On a vu avec plaisir le conseil des Anciens
pénétré de ces idées , lorsqu'il a rejetté à
l'unanimité la demande de Barbé-Marbois .
POÉSIE.
DISCOURS en vers contre le Célibat.
Quid leges sine moribus vane proficiunt ?
HORACE , liv . III , ode 24.
To1 , par qui nous vivons , nous chérissons le jour ,
Sentiment enchanteur , que l'on appelle Amour ,
( 175 )
Quand tout plaît , s'embellit , s'anime par tes charmes ,
Faut- il qu'un nom si doux inspire les alarmes !
Ce coeur si calme encor , mais prêt à s'enflammer ,
De quels tourmens bientôt il va se consumer !
A peine entrevoit- il ce bonheur qu'il soupçonne ,
Qu'il doute , espere , craint , transit , brûle , frissonne .
Mais à ces prompts transports , à ces voeux effrénés ,
Tous les coeurs amoureux ne sont pas condamnés .
Regardons ces bergers ravis sous ces ombrages ,
D'habiter du Poussin les touchans paysages ,
Qui de nous ne voudrait soupirer avec eux ?
La vertu fait sur - tout le plaisir de leurs feux .
Oui le ciel qui dans nous la grave en traits de flamme ,
A fait de la vertu la volupte de l'ame ;
Et cette volupté qui se mêle à l'Amour ,
Y porte un nouveau charme , et l'y puise à son tour.
Heureux qui dans soi -même a laisse l'innocence
Entre l'ame et les sens former cette alliance !
Il n'a plus qu'à jouir dans un accord si doux ,
Des deux biens les plus chers que le ciel fit pour nous.
Philémon et Baucis tous deux les éprouverent ;
"
Tous deux jusqu'au tombeau tendrement ils s'aimerent.
Aussi par Jupiter leur toît fut protégé ;
Leur toît , après leur mort , en temple fut changé .
On voit encor leur clos ; la source jaillissante ;
Le jardin où courait leur perdrix innocente ;
Leurs vases les plus chers , d'argile et non d'airain ,
Qu'à l'hospitalité faisait servir leur main ;
Leurs Pénates entiers , paternel héritage ;
Leur table dont les pieds du tems marquaient l'outrage .
Que couvraient par honneur les fleurs de la saison ,
Quand le maître des Dieux soupa chez Philémon .
Quoi , me dit un censeur , viens-tu par ce langage ,
En faveur de l'Amour , prêcher le mariage ,
Et vanter , en t'armant d'une triste vertu ,
L'autsérité des moeurs ? -Oui , sans doute . Et crois- tu ,
Pour diffamer le vice et ses noires maximes ,
Si je tenais ici la liste de ses crimes ,
Que mon vers courageux , osant la dérouler ,
Toi- même , à cet aspect , ne te fît pas trembler?
Ecoute quand les vents de leur coupable haleine ,
Favorisant Paris et la parjure Hélene ,
Loin de Sparte emportaient leurs perfides vaisseaux ,
Ecoute ce qu'alors Nérée , au sein des eaux ,
( 176 )
Criait au ravisseur enchanté de sa proie :
Tu la tiens , insensé ; tu pars . Mais devant Troye ,
Vingt peuples et vingt rois , pour la redemander ,
Avec mille vaisseaux sont tout prêts d'aborder .
,, Tu n'échapperas point à ton juste supplice .
,, Dėja sont descendus Agamemnon , Ulysse ,
" Achille et Ménélas et Teucer et Nestor .
39
99
La Grece est là. Crois-tu , quand l'intrépide Hector
Cent fois du des Grecs fera fumer la terre , sang
Crois-tu qu'avec les sons de ta lyre adultere ,
,, Et Vénus dont ta voix t'assura les secours ,
,, D'Ilion assiégé tu défendras les tours ?
" Que de maux et de pleurs , Pâris , sont ton ouvrage !
,, Mais Diomede accourt , il accourt ; et sa rage
,, Cherche , écume , menace , et va te découvrir .
,, Tu le vois . Tel un cerf , que la peur vient saisir ,
" A l'aspect d'un lion a déja pris la fuite .
L'heure viendra pourtant , les Parques l'ont prédite ,
" L'heure où , vaincus sans peine , et vainement armés ,
Tes bras , tes beaux cheveux , encor tout parfumés ,
" Des cruels champs de Mars essuieront la poussiere .
Regarde auprès de toi Tysiphone et Mégere ;
,, Vois tous ces corps épars , tes sinistres amours
Sur l'Europe et 1 Asie appelant les vautours ;
" Priam , Hecube , Hector , Cassandre , Polyxene ,
,, Pour ta cause égorgés , ou mourant dans leur chaîne ;
,, Et ta patrie en cendre , et ce long souvenir
Qui va , de siecle en siecle , effrayer l'avenir. "
Je n'ai point , diras-tu , provoquant ta colere ,
Prétendu lâchement excuser l'adultere ;
Mais si j'ai fui l'hymen pour toi si précieux ,
Dois - je enflammer ta bile ? et serai - je à tes yeux
Un mortel sans vertu , sans morale ? Au contraire ,
Je te crois un honnête , un doux célibataire ,
-
Que d'un noeud plein d'attraits , trop souvent profané ,
Les vices de ton siecle ont sans doute éloigné ,
!
Tel qu'en ses vers charmans nous l'a peint d'Harleville .
Hé bien donc par l'ennui ramené dans la ville ,
Quittant nonchalamment ton bonnet de velour ,
Tu vas aller tout seul bailler au Luxembour.
Qui sait si caressant ta langueur et ton âge .
Dans ton hymen prochain lorgnant ton héritage ,
Quelque madame Evrard n'a pas dans ses desseins ,
Deja donné la chasse à tes nombreux cousins ?
Mais
( 177 )
-
Mais enfin raisonnons : tes cheveux qui blanchissent ,,
De la course du tems chaque jour t'avertissent.
Déja vient la faiblesse , et ta vigueur a fui .
Ta santé veut des soins ; ta main veut un appui.
Que dix fois la Balance ait ramené septembre ,
Te voilà seul et vieux . Je te vois dans ta chambre ,
De gouttes , de neveux tristement assiégé ,
Et dans la léthargie un beau matin plongé .
Eh ! qui te répondra que ton valet peut-être ,
N'ose sous tes habits faire parler son maître ?
Je t'entends au réveil te récrier en vain ,
Contre un faux testament qu'aura dicté Crispin .
Des vieux garçons mourans , des vieux célibataires
Les fripons , de tout tems , sont nés les légataires .
Mais suis-je donc , dis-tu , dans ce triste abandon ?
Quoi ! personne pour moi ne s'intéresse ? Non .
Telle est , telle est ma loi , te répond la Nature ,
Tu repoussas mes dons , je venge mon injure.
Tu voulus vivre seul , dévore donc l'ennui
Du désert dont l'horreur t'environne aujourd'hui.
Demande à ce désert de t'aimer , de te plaindre.
Mais tourne ici les yeux vois doucement s'éteindre
Sans crainte , sans remord , ce vieillard vertueux
Qu'entourent en pleurant ses fils respectueux .
Il donna pour tribut aux siens , à sa patrie ,
Soixante ans de travaux , de vertus , d'industrie.
Il n'a point seul , à part , sur un plan dangereux ,
En dépit de mes lois , voulu se rendre heureux .
C'est moi qui , sans éclat , sans livre , sans systême ,
Sans parler de bonheur , sans qu'il y songeât même,
A ce bonheur si pur , l'ai conduit par la main.
Il vécut courageux , patient , juste , humain ;
Il suivit sans effort cette agréable route.
Ce n'est pas la vertn c'est le vice qui coûte.
Au banquet de la vie admis pour quelque tems ,'
Il laisse sans regrets sa place à ses enfans.
•
Pourquoi , pourquoi l'Amour a- t- il reçu ses armes ,
Tant de graces , d'attraits , de puissance et de charmes ?
Pourquoi le tendre hymen rassemble-t-il pour vous
Les rapports , les besoins , les devoirs les plus doux ?
Est-ce afin qu'ennuyé , sauvage , solitaire ,
Sans but , l'homme un moment végete sur la terre ;
Et stérile habitant , laisse vide après lui
Ce fécond univers dont il n'a pas joui !
Tome XXV. M
( 178 )
1
Sans l'hymen , sans ses fruits , sans ce précieux gage ,
Dans vos jeunes enfans verriez -vous votre image ?
Au moment qu'une mere enfin a mis au jour
Le don , ce don si cher d'un mutuel amour ,
Regarde son souris sur ses levres charmantes ,
De plaisir , de douleur encor toutes tremblantes ,
Son époux suit de l'oeil ce souris fortuné.
D'on leur vient cette joie ? Un enfant leur est né.
Qu'Edipe offre à tes yeux son auguste misere ,
Tu le plaindras bien plus , si le ciel t'a fait pere .
Mais si sa fille est là , consolant ses malheurs ,
Malgré toi dans l'instant tu sens couler tes pleurs.
Est-il avec Orphée , un coeur qui ne gémisse
A ces cris déchirans : Euridice ! Euridice !
-
A l'amour , à l'hymen , oui l'homme est destiné ;
Sous son joug enchanteur il veut être enchaîné .
Pour lui , du vrai bonheur ce joug même est le gage ;
A sa vertu plus ferme il assure un ôtage.
Sans lui tout le tourmente , ou la langueur l'abat.
De l'affreux égoïsme est né le célibat.
Mais son joug plus pesant venge le mariage .
Dans le vice une fois l'homme à peine s'engage,
Qu'il n'est plus dans ses fers qu'un esclave agité ;
Et pour vivre plus libre , il perd sa liberté.
Ce discours te surprend , t'embarrasse et t'attriste .
Mais voici qu'il me vient un autre antagoniste ,
Un franc célibataire , égoïste achevé ,
Aimable , jeune encor , dans l'aisance élevé .
Je suis libre , dit-il ; et la loi juste et sage
N'a forcé jusqu'ici personne au mariage.
Qu'un autre aime ses fers , j'y consens . Mais pour
J'entends vivre et mourir sans engager ma foi.
moi
Fort bien. Je te comprends. Sans peine , sans alarmes ,
Pour toi la vie est douce , et le jour a des charmès .
Déja , pour te nourrir , tenant son aiguillon ,
Le laboureur actif commence son sillon .
Déja mille ouvriers , quand tu vois la lumiere ,
Pour t'offrir ses métaux , descendent sous la terre ,
C'est pour tes goûts oisifs que l'art dans ces momens
Dessine ce tableau , polit ces diamans ;
Que le génie invente et redouble ses veilles ,
Pour charmer ton esprit , tes yeux et tes oreilles .
Lorsqu'enfin nos guerriers , tant de fois triomphans ,
Défendent tes foyers , nos femmes , nos enfans ,
( 179 ).
La loi veille à ta porte , et met , par sa prudence ,
Ta richesse , tes droits , tes jours en assurance ;
Et tu trouve très - bien , dans ton facile emploi ,
Qu'on seme , qu'on travaille , et qu'on meure pour toi.
Mais pour tant de bienfaits qu'autour de toi rassemble
La Nature , le Ciel et la Patrie ensemble ,
Que leur donnes- tu ? Rien . Pour prix de leurs bienfaits ,
Tu choisis tes plaisirs , tu respires en paix.
Mais cet esprit charmant , ces graces dont tu brilles ,
Ont peut-être déja désolé vingt familles ,
Séparé de sa femme un malheureux époux ,
Des traits du désespoir percé son coeur jaloux ;
Ont , après son trépas , réduit à la misere
Ses enfans orphelins du vivant de leur mere
Qui , trahie à son tour , dans l'opprobre et les pleurs ,
Payera de courts plaisirs par de longues douleurs .
Qui sait , car possédé de feux illégitimes ,
Un libertin bientôt ne compte plus les crimes , }
Qui sait si , poursuivant de timides appas ,
Peut-être en cet instant tu ne tenterais pas ,
Sous l'espoir d'un hymen promis avec mystere ,
D'enlever en secret une fille à sa mere ?
Mais que dis-je , en secret ? C'est la publicité ,
C'est l'éclat qui sur- tout plaît à ta vanité ,
Voilà du célibat l'esprit et la maxime :
Je jouis aujourd'hui ; demain que tout s'abyme .
Que le néant sur moi traîne tout après lui.
Oh ! quand le noir chagrin , quand l'incurable ennui ,
T'assiégeant de dégoûts , de craintes , de tristesses ,
Répandront- ils sur toi leurs vapeurs vengeresses !
Mes voeux sont accomplis . Par la satiété ,
Au défaut du remords , je te vois , tourmenté ,
Aigri par l'impuissance , usé par la molesse ,
Mort avant le trépas , vieux avant la vieillesse ,
Dans ton ame indigente appeler le plaisir ,
De la Nature avare implorer un desir ,
Et seul sur cette terre à tes regards flétrie ,
Sans la trouver jamais , chercher par-tout la vie .
Ou bien si , plus actif, superbe , ambitieux ,
Pour grossir tes trésors , pour éblouir nos yeux ,
A des projets hardis tu commets ta fortune ,
Soudain de créanciers une foule importune
Venant à t'assaillir , sans crédit , ruiné ,
D'amis voluptueux bientôt abandonné ,
M
( 180 )
Mais voulant avec art , sous un ris infidelle ,
D'un malheur trop certain démentir la nouvelle ,
A ton dernier festin , je te vois l'air joyeux ,
Parmi les vins brillans , les mots ingénieux ,
Les chants , les jeux , les fleurs , le luxe des orgies ,
L'éclat des diamans , des cristaux , des bougies ;
Promenant tes regards sur vingt jeunes beautés ,
Quand le morne dégoût s'assied à tes côtés ,
Quand la mort tient ta coupe, y boire avec ivresse
Du désespoir qui rit l'effroyable allégresse .
Mais lorsqu'en nous charmant , l'aurore , de retour
Dans tes yeux consternés , a fait rentrer le jour ,
Je te suis dans ta chambre ; et là , seul , en silence ,
Maudissant le soleil , détestant l'existence ,
Je te vois , pour tromper la fortune en courroux ,
Croyant que tout s'éteint , que tout meurt avec nous ,
Armer tranquillement d'une amorce homicide ,
Le fatal instrument d'un affreux suicide ,
L'approcher de ton front qui dans quelques momens ....
Le coup part.... Malheureux ! tu n'avais point d'enfans !
Non , tu n'en avais point ! On ne voit point les peres
Se donner le trépas pour finir leurs miseres .
Un pere infortuné , du moins dans ses douleurs ,
Leve les yeux au ciel , laisse couler ses pleurs .
Gémit-il sous le poids de la triste vieillesse ?
Sa compagne pour lui s'émeut et s'intéresse ;
Sa tendresse inquiette a prévu ses besoins ;
Il compte sur son coeur , en recevant ses soins ,
Il met encor sa main dans cette main chérie ;
Il jette avec plaisir un regard sur sa vie .
Tous ses jours n'ont été qu'un tissu de bienfaits ;
Il voit dans ses enfans les heureux qu'il a faits .
Si son fils est ingrat , si son fils l'abandonne ,
Dans sa fille peut- être il trouve une Antigone ,
Sur ce bras qui lui reste , il aime à s'appuyer ;
Ces larmes qu'il répand , il les sent essuyer.
Ou bien si le remord , toujours inexorable ,
Tremblant à ses genoux ramene le coupable.
Je l'apperçois déja se laissant entraîner ,
A l'exemple du ciel , tout prêt à pardonner.
Rien peut- il épuiser la tendresse d'un pere ?
Nous devons à l'hymen ce sacré caractere .
Par lui , de nos enfans formaut les jeunes coeurs ,
Nous sentons mieux le prix , l'utilité des moeurs .
( 181 )
Nous savons que leur ail nous suit ou nous contemple .
On songe d ses devoirs , quand on en doit l'exemple,
Ainsi , chez les Sabins , leurs fils respectueux
Apprenaient la vertu sur leurs fronts vertueux .
On voyait dans leurs champs , au retour de la guerre ,
Les vainqueurs de Carthage obéir à leur mere .
Le bonheur se mêlait à cette austérité .
L'hymen gardait les moeurs ; les moeurs , la liberté .
La famille et le chef sous le chaume ou la brique ,
Environnaient gaîment une table rustique .
Le soir y ramenait après de longs travaux ,
Les peres , les enfans , les pasteurs , les troupeaux.
L'Amour n'était pas loin ; mais quoiqu'un peu sévere ,
Il avait son souris , son regard , son mystere ,
Sur-tout sa longue attente et ses heureux momens.
Vénus ! ah ! tu rendais pour ces chastes amans
Tes feux plus enchanteurs , ta volupté plus pure ,
Et c'était la vertu qui tressait ta ceinture.
DUCIS.
ANNONCE S.
Vues générales sur l'Italie , Malte , etc. dans leurs rapports
politiques avec la République Française , ct sur les limites de
la France à la rive droite du Rhin ; suivies d'un mémoire sur
les beaux- arts et les institutions propres à les faire fleurir.
In-8°. broché . Prix ; I liv . 4 sous , et 1 liv. 14 sous franc de
port. A Paris , chez Desenne et Louvet , palais Egalité ; Bailly,
rue Honoré , barriere des Sergens ; et chez Régent et Bernard,
quai des Augustins , n° . 37.
Nous reviendrons sur cet ouvrage , recommandable par son
style et par des considérations politiques et artielles qu'il renferme.
Eloge de l'Ane , traduction libre du latin de Daniel Heinsius ;
par M. L. Coupé . In - 18 . Prix , 1 liv. 10 sous , et 2 liv . franc
de port. A Paris , chez Morin , rue Christine , nº . 12 .
"
Histoire naturelle et raisonnée de l'Ame , par Rey-Regis
Cazillac , docteur en médecine de la faculté de Montpellier.
Deux volumes in - 12 . Prix , 5 l . , et 7 1. franc de port. A Paris ,
chez le même.
Loup-d'ail sur les courses de chevaux en Angleterre , sur les
M 3
( 182 )
les
haras , la valeur , le prix , la vitesse des chevaux anglais , sur
d'améliorer et détendre cette branche d'économoyens
mie rurale en France , avec quelques rapprochemens des
courses modernes en Italie ; des courses chez les Grecs et les
anciens Romains ; et l'historique exact des différentes courses
françaises , au Champ- de Mars , les 10 et 23 thermidor de
l'an IV , et le 1er , vendemiaire de l'an V. Brochure in - 8 ° . de
88 pages . Prix , 20 sous . A Paris , chez Plassan , imprimeurlibraire
, rue du Cimetiere -André-des-Arcs , nº . 10 ;
marchands de nouveautés .
et les
L'intérêt de cet ouvrage répond parfaitement à son titre .
Actions immobiliaires de 100 francs .
Le fond de ces actions sera employé , comme le titre l'indique
assez , en acquisitions de maisons . Ces maisons seront
toutes patrimoniales ; leurs loyers seront perçus au profit des
actionnaires . Ils donneront un intérêt de 15 on 20 pour cent ,
et cela est facile à concevoir , puisque l'on n'achete gueres
les maisons que le tiers ou le quart de leur ancienne valeur ,
tandis que les loyers se paient autant qu'autrefois . Ces actions
procurent la facilité de placer avec non moins d'avantage
que de solidité , des sommes que leur modicité ne rendait
susceptibles d'aucuns placemens . Elles se négocient sans frais ,
puisque ce sont des effets au porteur , et l'actionnaire peut
rentrer dans ses fonds quand il lui plait. Les sommes sont
déposées , jusqu'au moment de l'emploi , entre les mains du
notaire de la société , ou de tout autre à Paris , au gré des
actionnaires . Les personnes qui tireront des actions avant
le 1er. brumaire , auront une remise de 2 pour 100 , elles
auront entrée et voix délibérative dans la premiere assemblée
qui aura lieu vers cette époque . On pourra prendre des renseignemens
chez le cit . Bordin , notaire , rue du Petit- Lion-
Saint - Sauveur , où l'on trouvera des prospectus et des
actions .
Les bureaux de distribution sont établis en la demeure
du cit. Knapen fils , directeur , rue des Poitevins , n . 8 .
Les personnes des départemens recevront leurs actions
dans une lettre chargée , après avoir eu la précaution d'affranchir
le port de l'argent .
L'envoi doit être , dans le mois de vendémiaire , de 103
francs pour l'action , et les frais qui sont de 5 pour 100 ;
dans le mois de brumaire , de 104 francs , et enfin en frimaire
, de 105 francs . La remise que l'on fait aux actionnaires
dans les deux premiers mois cause cette différence .
( 183 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 10 août 1796.
WASHINGTON regagne tous les jours dans l'opinion
publique la considération et la confiance que
lui ont si bien méritées ses vertus et ses services , mais
qui avaient été altérées par les dissentions au sujet du
traité de commerce avec l'Angleterre . C'est le 14 mars
prochain que se fait l'élection du président des Etats-
Unis , ainsi que celle d'un tiers du sénat . L'opinion
générale est aujourd'hui que Washington sera réélu
sans opposition , et qu'il consentira à rester dans cette
place , quoiqu'il ait témoigné , il y a quelque tems , la
résolution de se retirer à l'expiration du terme où ses
fonctions doivent cesser.
Il y a eu dans les différens états une souscription
ouverte en faveur de ceux des habitans de New-Yorck
qui ont été ruinés par le terrible incendie qui a détruit
la moitié de cette ville . On a déja recueilli plus
de cent mille dolars .
On prend ici de grandes précautions pour se garantir
de la maladie contagieuse qui s'est manifestée
dans les Indes occidentales , et qui fait de grands ravages
en différens endroits.
La frégate anglaise la Thetis s'est emparée de la frégate
française la Concorde , après un combat très-vif
d'une heure et demie . La Thetis a amené sa prise dans
le port de New -Yorck.
On a senti la nécessité de bâtir une ville destinée
uniquement à la tenue des séances du congrès On a
jugé qu'elle ne devait appartenir à aucun état en particulier
, afin d'éviter l'influence nécessairement très-
M 4
† 184 )
-
grande , et par conséquent très - dangereuse de l'état
au sein duquel siégerait l'assemblée fédérale . On l'a
donc construite sur un terrein appartenant à la république
confédérée , et placée au milieu des différens
états pour être également à la portée des représentans
de chacun . On l'appelle la Ville fédérale , et la reconnaissance
nationale lui a donné le nom de WASHINGTON
; car les Américains ne craignent pas cette anathême
prononcé par des novices républicains : Malheur
aux nations reconnaissantes . Cette ville nouvelle
est presqu'entierement achevée . Les édifices publics
sont bâtis aux dépens de la nation ; les bâtimens particuliers
se font par le moyen d'une loterie à laquelle
les citoyens aisés se sont empressés dé concourir.
Le célebre Volney , qui est arrivé en Amérique il y
a plusieurs mois , a été reçu par-tout avec beaucoup
de témoignage d'estime et de distinction . Il a parcouru
les divers états , et voyageant dans la Virginie ,
il a été faire une visite au général Washington à son
habitation à Montvernon . En partant , il a demandé
au président des Etats-Unis une lettre de recommandation
pour les divers endroits qu'il desirait de par
courir , et où il ne connaissait personne. Washington
lui a donné un billet conçu en ces termes : Le porteur
de ce billet , C. F. Volney , si avantageusement connu et si
admiré dans le monde littéraire , n'a besoin d'aucune recommandation
de la part de
GEORGE WASHINGTON , président des États-Unis.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 5 octobre 1796.
Ce n'est que le 17 du mais dernier que le roi et
le régent de Suede ont dû partir de Pétersbourg.
Ils doivent être arrivés depuis plusieurs jours à
Stockholm ; on les y attendait pour le 30. Tout ce
que l'on connaît de ce voyage , ce sont les fêtes
qui leur ont été données . Catherine II y a déployé
beaucoup de faste , et n'a rien négligé de ce qui pouyait
donner à ses hôtes une idée de ses richesses ,
( 185 )
de sa puissance , ainsi que du bon goût et de la
galanterie qui regnent à sa cour . Cependant l'on doit
croire que l'on ne s'est pas seulement occupé de
plaisirs , et que la situation politique des deux puissances
, l'une à l'égard de l'autre , a été discutée et
définitivement réglée . On est persuadé à Stockholm
qu'il a été pris des mesures pour que la paix et la
bonne intelligence entre la Russie et la Suede ne
puissent être troublées de long-tems . Mais on se demande
encore quelles sont , pour la Suede , les conditions
de cette paix. Les amis de sa gloire , et de
ses véritables intérêts craignent qu'elle ne l'ait achetée
par une déférence absolue aux vues ambitieuses de
Catherine II.
Quels que soient les arrangemens qui ont été conclus
, on présume que le Danemarck n'y est point
étranger. Cette conjecture est fondée sur ce que le
ministre de cette puissance à Stockholm a fait aussi
le voyage de Pétersbourg , et a dû s'y trouver en
même tems que le roi et le régent de Suede .
Les dernieres lettres de Constantinople y annoncent
l'arrivée de l'ambassadeur français , Aubert du
Bayet , et la rentrée du capitan- pacha , dont on assure
que la flotte se trouve dans le meilleur état.
De Francfort-sur-le- Mein , le 7 octobre.
Le gouvernement prussien a fait requérir l'insertion
de la piece suivante dans différentes feuilles
allemandes :
Plusieurs papiers publics ont rapporté les prises de possession
de sa maiesté prussienne en Franconie avec si peu
d'exactitude , qu'il est nécessaire d'exposer au public la fausseté
de ces nouvelles , controuvées d'abord à dessein , et répétées
ensuite trop légerement . Tantôt les armées prussiennes
devaient avoir pris possession de la préfecture nurembergeoise
de Wilpolstein , et même de l'évêché d'Eichstætt ,
de Kombourg , de la commanderie d'Ellingen , estimée erronément
à 30 millions : tantôt , des cantons entiers de la noblesse
immédiate en Franconie s'étaient soumis au sceptre
de S. M. P. , ainsi que plusieurs villes impériales , y compris
Dunkelsbuhl et Scweinfurth . La vérité est , que la maison de
( 186 )
Brandebourg n'a fait valoir sérieusement ses droits légitimes
de supériorité territoriale sur les seigneuries ( Insassen ) enclavées
dans les margraviats d'Anspach et de Bayreuth , qu'après avoir
essayé envain , depuis l'avènement du roi à la régence , de
s'accommoder avec les proprietaires des terres qui , en
partie , avaient usurpé illégalement des droits seigneuriaux
en faveur de leurs possessions situées dans ces principautés .
Cela regardait aussi Eichstætt , l'ordre Teutonique et la
ville de Nuremberg , ainsi que la susdite commanderie
d'Ellingen , Les biens de la noblesse immédiate dans les
margraviats ont été aussi réduits à leur état primitif de dépendance
.
Mais on n'a touché nulle part aux propriétés ni aux
droits seigneuriaux , aussi peu qu'à Ellingen , où l'ordre
Teutonique en jouit tranquillement. On ne s'est arrogé en
aucun lieu une prise de possession hors du territoire , et
il est aussi faux qu'on ait mis des troupes dans l'évêché
d'Eichstætt ou Kombourg , qu'il est absurde de prétendre
que la ville de Nuremberg ait été dépouillée de la préfecture
de Wilpoltstein , ou qu'on ait réuni aux Etats du roi
une terre noble ou des cantons entiers . Ce qui a été dit
des villes de Dunkelsbuhl et de Schweinfurth , est également
dénué de fondement. Mais les villes de Nuremberg ,
Weissenbourg et Windsheim , se sont librement offertes à
la réunion aux Etats du roi .
Elles se sont adressées , par des représentations pres
santes , à M. le ministre baron de Hardenberg , pour solliciter
l'acceptation et la protection du roi . La premiere
proposition de la part de la ville de Nuremberg fut faite
par des députés du magistrat et de la bourgeoisie , dans un
moment où la ville et son territoire se trouvaient entre les
mains des Français , et surchargés d une contribution énorme
et autres fardeaux de la guerre. Le ministre répondit : Qu'il
était au - dessous de la dignité du roi d'entrer en négociations
dans un pareil moment , et aussi long-tems qu'il y aurait
encore la moindre apparence de contrainte , d'autant que
la ville devait être regardée comme conquise , et par conséquent
incapable d'agir librement ; on employa , en attendant
, tous les moyens pour obtenir un traitement plus doux
pour la ville et son territoire . La même proposition ayant
été réitérée le 24 et le 25 août , après la reprise de la ville
par les Autrichiens qui marchaient victorieusement en avant
elle pouvait alors être regardée comme libre et ses voeux
comme sérieux ; on ne balança pas d'entamer des négocia
>
1 187 )
tions d'une maniere ouverte et franche , qui peut être mise
sous les yeux de tout le monde .
" On entendit chaque citoyen sur la question : si la ville
voulait se soumettre à la domination prussienne ; et de 3654
votans , 3281 déciderent pour l'affirmative . Il en résulta
quil a été conclu , le 2 septembre , par le ministre baron
de Hardenberg , et une députation du magistrat et de la
bourgeoisie , munis de pouvoirs suffisans , un traité de soumission
et d'exemption , conforme aux lois de l'Empire ,
sauf la ratification du roi , et sans préjudice aux droits de
l'empereur et de l'Empire , par lequel S. M. se charge nonseulement
de toutes les obligations de la ville de Nuremberg
envers l'Empire et les Cercles , et de ses dettes , mais
lui accorde encore des conditions si favorables , qu'elle
doit espérer , au lieu de sa ruine , de recouvrer son ancienne
splendeur sous le sceptre de S. M. Il faut voir si
S. M. daignera approuver ce traité : sur les instances
pressantes de la ville , on y a mis des garnisons prussiennes ,
ainsi que dans ses préfectures , mais d'une maniere qui ne
peut être préjudiciable . Il n'a pas été traité encore avec les
villes de Weindsheim et de Weissembourg. Ces villes
n'ayant pas été occupées par les Français , on leur a ac
cordé sans difficulté la protection du roi qu'elles avaient
demandée , en leur donnant des garnisons , d'où il est
résulté qu'elles ont été exemptes de tous les fardeaux de la
guerre.
" Il est important de détromper encore le public d'une
erreur qu'on a généralement répandue , comme si la convention
entre les députés du cercle de Franconie et le
général Ernouf , signée à Wurtzbourg , avait été annulée.
par le général Jourdan , sur l'intervention de S. M. P.
Cela est absolument faux : quoiqu'on ait été obligé de
protester contre l'art . XII , préjudiciable aux intérêts de
S. M. , on aurait pourtant souhaité pouvoir contribuer à un
arrangement favorable pour le cercle de Franconie , quoi
qu'il eût négligé lui - même insouciemment la neutralité
complette qui lui avait été accordée par le traité de Bâle ,
ainsi que la médiation du roi , lors de l'approche des armées
françaises . L'assemblée du cercle de Franconie n'avait
donné aucune autorisation à ses députés , relativement à
l'art. XII ; mais comme ils ne voulurent donner aucune
déclaration satisfaisante sur ce point , le ministre directorial
du roi quitta l'assemblée . "
On avait annoncé avec beaucoup de fracas qu'enfin
( 188 )
6
l'impératrice de Russie songeait sérieusement à secourirson
allié, et qu'un corps considérable de ses troupes
était en marche pour se joindre aux troupes impériales
. On avait même assuré que l'on avait fait auprès
du roi de Prusse les démarches nécessaires pour le
de ce renfort sur les terres de sa domination , passage
et que l'on avait éprouvé de la part de Frédéric-
Guillaume ne facile complaisance . Tous ces bruits
paraissent être aujourd'hui complettement démentis .
L'Autriche est réduite à ses propres forces ; et pour
les rassembler et les mettre en activité , elle est obligée
de recourir à des mesures extrêmement rigoureuses.
Voici ce qu'on apprend de Vienne , en date
du 24 septembre :
Le recrutement continue d'être pressé avec la plus grande
vigueur les étrangers n'en sont pas exemptés ; on les prend
par-tout où on les trouve . Les Prassiens seuls ne sont pas inquiétes
. Le prince-évêque de Wurtzbourg a fait à l'empereur
des réclamations sur ce qu'on avait pris de ses sujets par violence
pour le service militaire : il en demande la restitution
en observant qu'il a toujours fourni son contingent avec la
plus grande exactitude .
, en
Toutes les troupes qui se trouvaient dans la Hongrie
sont parties pour renforcer les armées. On les fait voyager
nuit et jour sur des charriots attelés de huit chevaux. Les habitans
de l'Autriche paraissent se prêter volontairement à la
défense de la maison régnante .
L'empereur avait convoqué une assemblée générale des
états du royaume de Hongrie , pour les engager à défendre
de toutes leurs forces la Patrie autrichienne . Cette assemblée
s'est tenue , le 12 et le 13 , à Offen . Le frere de l'empereur .
palatin ( gouverneur - général ou vice - rei ) de Hongrie y a
assisté. L'on compte beaucoup sur l'enthousiasme belliqueux
de la nation hongroise.
En Hongrie , la récolte a été tellement abondante , que les
magasins n'étaient pas suffisans . Le sac de froment a été venda
50 kreutzers ; et le sac d'avoine , 24 kreutzers .
ITALIE. De Rome , le 16 septembre.
Dimanche, arriva de Florence le courier Bartolomeo , chargé
des dépêches de monseigneur Galeppi pour le secrétaire
d'Etat.
Lundi , on vit arriver le prélat lui -même qui alla aussi-têt
( 189 )
1
1
1
嘯
à l'audience du saint-père , et eut ensuite une conférence
avec le secrétaire d'Etat . Le soir même , il y eut au palais.
Quirinal une congrégation à laquelle intervinrent le cardinal
Aibamdogen du saint-collége , le cardinal- due d'Yorck , les .
cardinaux Antonelli , Carasa , Zelada , Gerdil , Doria ,
Livizanni , Busca , Borgia , Caprara , Roverella , della Semaglia
, Altieri , Braschi , Carandini et Rinucini .
On a lu dans cette congrégation les conditions de paix
proposées par le Directoire , et elles ont été rejettées comme
inacceptables. Le lendemain, monseigneur Galeppi est reparti
pour Florence , avec ordre de faire ensorte de rouvrir la
négociation.
Du 17 septembre. Monseigneur Galeppi , après avoir assisté
au consistoire de lundi , est reparti pour Florence , chargé de
la réponse du saint-pere aux commissaires français .
Le saint-pere a dit que , s'il avait pu entrer en négociation ,
il aurait traité volontiers ; mais qu'ayant vu , par la lettre
des commissaires français , qu'il fallait accepter ou rejetter en
entier les articles proposés , il s'est déterminé à déclarer
qu'il ne peut les accepter.
On attend avec impatience le résultat de la conférence
que monseigneur Galeppi doit avoir avec le commissaire
Salicetti , qui doit se trouver aujourd'hui 17 à Florence .
Le gouvernement , se voyant menacé d'une guerre prochaine
, prépare les nécessaires
moyens
faire une guerre
pour
de religion. Depuis deux jours , on travaille à l'imprimerie
du palais Quirinal à imprimer provisoirement des bulles et
des brefs .
Du 19 septembre . Le mécontentement est si grand et si
el général , qu'il semble que nous sommes à la veille d'une
révolution. Ce qui l'a empêché d'éclater jusqu'à présent
c'est peut- être l'incertitude où nous sommes d'avoir la paix
ou la guerre , et la crainte de plus grands malheurs . Ce
mécontentement est en grande partie l'effet des mesures
K prises par le gouvernement , et sur tout de trois édits désastreux
qui se sont succédés rapidement.
་
2
e
Par le premier , le saint-pere a altéré les monnoies , dont
il a augmenté la valeur de plus d'un quart , afin de les
mettre au pair avec les cédules , et de rembourser à moins
de frais les créanciers de l'Etat.
Par le second édit , le saint-pere s'empare non- seulement
de l'argenterie des églises , mais encore de celle des
particuliers , à qui il ne laisse pas même des couverts d'argent.
On ne peut se persuader que cette énorme quantité
( 190 )
d'argent soit nécessaire pour payer la contribution imposée
par les Français on croit que le pape profite de cette circonstance
pour s'assurer de grandes ressources et réparer
les désordres de l'administration et du népotisme .
les
Un troisieme édit , plus désastreux peut - être que
autres , oblige tous les propriétaires fonciers de l'Etat à
vendre exclusivement à l'Annone et à ses chargés de ponvoir
tout leur blé , dont le prix est fixé à dix écus de
rubbi ; il leur est détendu , sous des peines très - graves ,
de refuser en paiement les cédules , qui perdent plus de 50
pour 100. Si à la perte des cédules on ajoute celle que l'on
fait par l'altération des monnaies , il en résulte que chaque
rubbi de blé se vendra à peine trois écus . La vue du gouvernement
, par cet odieux monopole , est de contenir aisément
le peuple en lui procurant le pain à bas prix ; mais
en ruinant les propriétaires , on les met hors d'état de
dépenser et de faire travailler , et le peuple ressentira les
maux dont on dit qu'on veut le garantir , quoiqu'on ne
songe qu'à assurer le despotisme papal.
Dans la Romagne , province la plus éloignée de la capitale
et la plus voisine des Français , le mécontentement
s'est manifesté d'une maniere alarmante ; il y a eu des mouvemens
, sur- tout à Faenza , où l'on n'a osé publier les
édits sur les monnaies et sur les grains .
Le plan propose pour la formation d'une garde civique
a été approuvé par la congrégation d'Etat dans la session
de mercredi on est occupé maintenant à l'organiser. L'état-
major sera composé des personnes les plus distinguées
de Rome. Le prince sénateur Rezzonico a été nommé généralissime
, et les princes Aldobrandini , Gabrielli et Giustiniani
, colonels . Les capitaines seront pris dans la classe
noble , et les lieutenans , porte - enseignes et bas - officiers
dans celle des bourgeois et des riches négocians . Les compagnies
seront composées d'artisans , dont les curés respectifs
formeront une liste raisonnée , qui contiendra des informations
exactes sur leur conduite. Il y aura 32 corpsde-
garde , chacun de 150 de chacun de ces corps - degarde
il sortira , de deux en deux heures , deux patrouilles
qui feront la ronde dans leur district respectif , pour maintenir
le bon ordre tant le jour que la nuit. Outre cet armement
civique , on prend toutes les mesures pour la défense
générale de l'Etat . Le chevalier Clarelli , commandant à
Civita - Vecchia , a été mandé à Rome pour recevoir les
ordres nécessaires et rendre compte de l'état de la place .
3
:
"
( 191 )
Le secrétaire d'Etat a aussi envoyé des ordres dans toutes
les provinces pour lever des troupes et les tenir prêtes à
marcher.
De Gênes , le 23 septembre . Les ordres donnés par le gouvernement
de cette république , en exécution du décret rendu
contre les Anglais , portent :
1° . Que les commandans des forts et batteries doivent
faire les signaux d'usage pour écarter les navires anglais , et
ne tirer que lorsque les signaux seront insuffisans ;
2º. Qu'ils pourront laisser entrer les navires anglais dans
les ports de la république , en cas qu'ils aient besoin de
s'y mettre à l'abri de la tempête ; mais qu'ils leur intimeront
d'en sortir , dès que le mauvais tems sera passé ;
30. Qu'ils permettront aux Auglais de se réfugier dans les
ports de la république , dans le cas où ils seraient poursuivis
par l'ennemi.
On parle toujours d'une maniere très-positive de l'occupation
de Capraja par les Anglais . On dit que le fort tient encore ;
mais il ne pourra faire une longue résistance , parce qu il
manque de vivres et de munitions .
Le 12 , une frégate anglaise s'étant présentée devant le port,
la batterie du Mole-Vieux a fait les signaux nécessaires pourl'écarter
; au troisieme coup de canon à boulet, la frégate a viré de
bord et pris le large . La batterie de la Lanterne , accoutumée à
répéter tout ce que fait celle du Mole -Vieux , a aussi tiré plusieurs
coups sur la frégate lorsqu'elle avait déja viré de bord ,
sans cependant la toucher. Le gouvernementa désapprouvé la
conduite des officiers et des canonniers de service à cette
seconde batterie , et a fait mettre les uns aux arrêts et les autres
en prison. En fermant les ports de la république aux Anglais,
le gouvernement n'a pas prétendu rompre avec eux , mais
seulement leur faire respecter sa neutralité . Cette exclusion
est une mesure de préservation , une mesure intérieure prise
jusques à une nouvelle délibération .
On ne sait pas si cette frégate anglaise a été envoyée exprès
pour connaître les véritables dispositions du gouvernement
de Gênes , ou bien si elle n'était venue que parce qu'elle
ignorait la résolution prise par le gouvernement de fermer
les ports de la république aux Anglais.
Du 29. Le comte Girola , ministre de l'empereur , depuis
que sa conduite a été approuvée par la cour de Vienne , n'avait
pas cherché à communiquer avec le gouvernement de
Gênes . Enfin il a adressé , il y a quelques jours , au secrǝtaire
d'état une note qui contenait , dit-on , plusieurs de(
192 )
mandes . Ne recevant pas de réponse , il écrivit une seconde
note , dans laquelle il se plaignait d'une maniere assez vivė ,
du sileuce du gouvernement . Le secrétaire d'état , sans doute
par ordre des coliéges , lui répondit que toute communication
étant rompue entre lui et le sérénissime gouvernement de
Gênes , il n'avait rien à lui répondre . La cour de Vienne a dû
prévoir le cas qui vient d'arriver , et le comte de Girola aura
probablement ordre de partir . On s'attend aussi que l'empereur
retiendra le ministre de la république jusqu'à ce que le
sien soit en sûreté , et qu'il suspendra le paiement des rentes
que les Gênois ont dans ses états .
la
Avant-hier , le gouvernement reçut la nouvelle officielle que
le 21 les Anglais avaient débarqué à la petite isle de Capraja ,
et qu'ayant sommé la forteresse de se rendre dans une heure,
la garnison avait capitulé et était sortie avec les honneurs de
guerre. Quarante soldats allemands , qui faisaient partie de
la garnison , ont foulé aux pieds , en sortant , la cocarde génoise
, et ont demandé à entrer au service du roi d'Angleterre
; le reste de la garnison fut conduit dans un couvent , et
sera bientôt transporté au golfe de la Spezzia par un brick anglais.
Le commissaire de l'isle , le noble Airolo , en rendant
compte au gouvernement de cet événement fâcheux , dit que
trois motifs l'ont décidé à ne faire aucune résistance ; il n'y
avait de l'eau que pour trois jours dans la citerne ; les affûts
des canons étaient pourris ; et il ne pouvait pas compter sur la
bonne volonté des troupes , etc.
Tous les partis sont également indignés de la reddition
honteuse de la Capraja . Le gouvernement à repondu aux
plaintes du ministre de France , en lui faisant cemmuniquer
les ordres qu'il a donnés , dès le commencement du mois
d'août , au commissaire et au commandant de l'isle , et en
prouvant qu'elle était pourvue des choses nécessaires pour une
défense plus ou moins longue . Le ministre de France a dit
qu'il voyait que le gouvernement`n'avait pas tort , mais qu'il
se confirmait dans l'opinion qu'il y a à Gênes une puissance
invisible , supérieure au gouvernement , et dont les ordres
sont seuls exécutés. Les collèges du gouvernement ont pris
la résolution de faire arrêter le commissaire et tous les officiers
qui ont été d'opinion de rendre la forteresse aux Anglais ,
sans faire aucune résistance.
De Livourue , le 23 septembre. Le département de Corse ,
dit d'au-delà des Monts , s'est rassemblé pour nommer deux
députés , et leur donner pouvoir de traiter avec le gouvernement
français . Le choix est tombé sur deux citoyens de la
Rocca ,
( 193 )
Rocca , village voisin d'Ajaccio . Ces deux députés partirent
sur-le-champ et arriverent heureusement à Livourne. Ils ont
dėja eu plusieurs conférences avec les commissaires ; ils ont
demandé , au nom de leurs compatriotes , un décret d'amnistie
générale pour tous les Corses séduits qui ont porté les
armes contre la République Française , avec l'assurance
que la religion ne souffrira aucun changement , et que
tous les Corses jouiront de leurs propriétés comme avant
la révolution . Salicetti et son collégue , répondirent aux
députés que l'intention du gouvernement français était de
leur accorder tout ce qu'ils venaient demander , et qu'ils
allaient en écrire aussi - tôt au Directoire , pour faire garantir
leurs promesses de la maniere la plus solemnelle . Les députés
promirent de leur côté , au nom de leurs concitoyens ,
que la Corse rentrerait bientôt sous les lois de la République
Française , pour en faire partie intégrante comme auparavant.
Hier , jour anniversaire de la République Française , il
devait éclater ici un complot contre les Français , au moment
où ils seraient occupés de fêtes et de réjouissance . La superstition
était un des principaux moyens employés pour sou
lever le peuple. Un crucifix , dans une maison particuliere ,
avait , disait-on , ouvert les yeux : le peuple accourut aussi - tôt
de tous côtés pour être témoin du miracle ; le prévôt de la
cathédrale et le commandant toscan ( le colonel Strosolda ) y
allerent aussi avec une suite nombreuse . Ils déciderent que le
crucifix serait transporté , en grande cérémonie , de la maison
dans l'église cathédrale, et l'on fit aussi-tôt les préparatifs pour
une grande procession . Quelques soldats s'étant trouvés près
de la maison où se faisait le miracle , furent menacés et poursuivis
par
le peuple is se sauverent avec peine dans leur
quartier. Le commandant français , averti de ce qui venait de
se passer , fit battre la générale et mettre les troupes sous les
armes. Tous les habitans eurent ordre de rentrer dans leurs
maisons respectives Le prévôt et le commandant Strosolda
furent arrêtés ; la procession n'eut pas lieu , et tout rentra
dans l'ordre. Le danger que venaient de courir les Français
ne les empêcha pas de célébrer avec beaucoup de pompe et
d'enthousiasme l'anniversaire de la République Française.
ANGLETERRE. De Londres , le 7 octobre.
Le du mois dernier ; des commissaires du roi
firent l'ouverture du parlement. Cette forme n'avait
point été employée depuis 1768. Hier , sa majesté se
Tome XXV. N
( 194 )
rendit à la chambre des pairs ; et , après y avoir mandé
les communes , elle prononça le discours suivant :
Milords el messieurs ,
J'éprouve une satisfaction particuliere à pouvoir , dans
la situation présente des affaires , recourir à vos avis , après
avoir eu l'occasion de recueillir les sentimens de mon peuple ,
engagé dans une lutte difficile et pénible pour la conservation
de tout ce qui nous est cher.
" Je n'ai épargné aucun effort pour mettre sur pié des négociations
propres à rendre la paix à l'Europe et à consolider
pour l'avenir la tranquillité générale .
,, Les démarches que j'ai faites pour cet objet ont enfin
ouvert la voie à une négociation prompte et directe , dont
l'issue doit atteindre le but desirable d'une juste , solide et
honorable paix pour nous et nos alliés , ou prouver d'une
maniere incontestable , quelle est la camse à laquelle il faudra
imputer la prolongation des calamités de la guerre .
Je vais envoyer , sans délai , à Paris une personne munie
de pleins pouvoirs pour traiter de cet objet , et je desire
ardemment que cette mesure puisse amener le rétablissement
de la paix générale ; mais vous concevrez sans peine que
ce qui peut le plus efficacement contribuer à l'accomplissement
de ce desir , c'est une manifestation de votre part que nous
avons et la volonté et les moyens de repousser avec un redoublement
d'activité et d'énergie les nouveaux efforts contre
lesquels nous pourrions avoir à lutter .
Cette disposition vous paraîtra particulierement nécessaire
dans un moment où l'ennemi a ouvertement manifesté
l'intention de tenter nne descente dans ces royaumes . On
ne peut avoir aucune incertitude sur l'issue d'une telle entreprise
; mais il convient à votre sagesse de ne négliger aucune
des précautions qui peuvent en empêcher l'exécution , ou
d'employer les moyens les plus prompts de la faire tourner
à la ruine et à la confusion de l'ennemi.
" En vous rappellant les élémens de l'année , vous aurez
observé que , par l'habileté et les efforts de ma marinė ,
notre commerce étendu et toujours croissant a été protégé
avec un succès presque sans exemple , et que les flottes de
l'ennemi ont été , pendant la plus grande partie de l'année ,
bloquées dans ses ports .
,, Nos opérations dans les Indes orientales et occidentales
ont été très-glorieuses pour les armes britanniques , et ont
procuré de grands avantages à la nation : la valeur et la bonne
( 195 )
1
conduite de nos troupes se sont signalées sur mer et sur
terre .
,, La fortune de la guerre a été plus variée sur le continent.
Les progrès des armées françaises menaçaient toute
l'Europe d'un danger imminent ; mais la noble et honorable
persévérance de mon allié l'empereur , jointe à l'intrépidité ,
à la discipline et au zele indomptable des troupes autrichiennes ,
sous les auspices de l'archiduc Charles ont fait prendre
aux événemens de la guerre un nouveau tour qui donne tout
lieu d'espérer que le résultat définitif de la campagne sera
plus désastreux à l'ennemi que son commencement et ses
progrès n'ont été pendant un tems favorables à ses espérances.
,, Les dispositions et la conduite en apparence hostiles de la
cour d'Espagne ont donné lieu à des discussions dont il ne
m'est pas encore possible de vous faire connaître le résultat
mais j'ai la confiance que , quelle qu'en soit l'issue , j'aurai
donné à l'Europe une nouvelle preuve de mon indulgence
et de ma modération , et je ne puis avoir aucun doute sur
votre disposition à défendre contre toute agression la dignité ,
les droits et les intérêts de l'Empire britannique . "
Messieurs de la chambre des communes .
Je compte sur votre zele et votre esprit public pour les
subsides que vous jugerez nécessaires au service de l'année .
J'observe avec une grande satisfaction que , malgré les embarras
momentanés que nous avons éprouvés , l'état du commerce
, des manufactures et du revenu public prouve toute
l'étendue et la solidité de nos ressources , et vous fournit des
moyens équivalens à tous les efforts que pourra exiger la
crise actuelle . "
Milords et messieurs ,
Les embarras occasionnés l'année derniere par la rareté du
blé sont , graces à Dieu , écartés sans retour ; une abondante
récolte nous offre sur cet important objet une satisfaisante
perspective de soulagement pour les classes laborieuses de
la république . Notre tranquilité intérieure n'a pas été non
plus troublée. L'attachement général de mon peuple à la
constitution britannique s'est inanifesté en toute occasion , et
les efforts de ceux qui voulaient introduire dans ce pays la
confusion et l'anarchie , ont été réprimés par la sagesse et
l'énergie des lois.
Faire échouer les desseins de nos ennemis , rendre à
N
( 196 )
mon peuple les biens d'une paix honorable et solide , maintenir
inviolables sa religion , ses lois et sa liberté , transmettre
à la postérité la plus reculée la gloire et le bonheur de ces
royaumes dans toute leur intégrité , tel est le desir constant
de mon coeur et le but uniforme de toutes mes actions . Je me
flatte que , dans toutes les mesures qui tendront à ce but , je
puis compter sur la fermeté , le zele , l'affection et l'appui
de mon parlement. "
51 L'adresse d'usage a été proposée et adoptée dans les deux
chambres . Lord Fitz-Williams dans la chambre des pairs , et
M. Fox dans celle des communes ont été les seuls orateurs
dont on ait remarqué les discours . Le pair de la Grande - Bretagne
, qui dans la derniere session avait proposé de faire à la
France une guerre d'extermination , après de longues et viru
lentes déclamations , a demandé que la chambre haute annonçât
sa détermination pour que la guerre fût continuée jusqu'à
ce qu'on ait pris des mesures efficaces pour garantir l'Angleterre
des principes français ..
" M. Fox aurait desiré que le roi eût nettement énoncé avec
qui devait traiter la personne que S. M. envoyait à Paris . Autrefois
, dit-il , si l'on envoyait, par exemple à la Haye , un ministre
pour négocier la paix , on disait expressément qu'il était
muni des pouvoirs nécessaires pour traiter avec leurs hautes puissances
les états-généraux des Provinces - Unies ; il s'attendait de
même à voir qu'un ministre aurait été envoyé par S. M. pour
traiter avec le gouvernement exécutif de la République Française .
( Un éclat de rire se fit entendre dans une partie de la salle . )
Qui peut donc , reprit M. Fox d'un ton ferme et assuré ,
,, exciter le rire dans un sujet de cette importance ? Le gou-
→ ɔɔ vernement exécutif de France est-il donc si peu connu ?
N'a-t-il pas suffisamment manifesté son existence par des
actes publics , ou est-il enseveli dans une telle obscurité
qu'on ne puisse traiter avec lui d'une maniere ouverte et
" franche?,99
M. Pitt releva avec humeur cette objection dans le discours
qu'il prononça ensuite pour appuyer l'adresse ; discours d'ailleurs
peu remarquable , où il n'a pas déployé les ressources
et l'adresse ordinaire de ses talens oratoires . Le défaut d'espace
ne nous permet d'en citer que sa réponse à l'observation
de M. Fox , que nous venons de rapporter. Aucune difficulté
de forme et d'étiquette n'arrêtera , dit-il , les serviteurs
du roi pour arriver au but où ils tendent , c'est- à- dire à une
paix honorable , utile et solide. Le très-honorable membre
( 197 )
1
( M. Fox ) a un peu abusé de son éloquence et de son jugement
en censurant le discours de S. M. pour avoir manqué à
des formes de convenance à l'égard du gouvernement actuel
de France. Il'aurait pu se tenir pour convaincu qu'on avait
réussi à satisfaire le Directoire Français , puisqu'il avait accordé
le passe-port qu'on demandait ; il aurait pu prévoir que son
observation n'etait propre qu'à susciter à la negociation des
obstacles qui n'auraient point existé sans cela , et à créer les
difficultés mêmes qu'il feignait de craindre. "
On assure aujourd'hui que ce n'est pas M. Jackson qui est
chargé d'aller à Paris négocier la paix , mais le lord Malmesbury
, ci-devant M. Harris , l'un des hommes de ce pays qui
connaît le mieux l'état politique de l'Europe . Il a déja été
employé dans différentes missions , où il a montré de la sagesse
et des talens .
Il paraît un peu extraordinaire qu'après avoir révoqué une
ordonnance du conseil qui permettait d'exporter des marchandises
anglaises en Hollande , en Flandre et en Italie , il
en paraisse aujourd'hui une autre qui permet d'uxporter ces
marchandises en France sur des bâtimens neutres .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 15 au 25 vendémiaire an Ve
Une affaire particuliere a occupé la majeure partie
de la séance du 16 du conseil des Cinq- cents . La
citoyenne d'Espagne demandait la nullité de la vente.
faite , par l'administration centrale du département
de la Haute - Garonne , au représentant du peuple
Aboulins , d'un bien lui appartenant , puisqu'elle
n'avait jamais émigré ni été placée sur aucune liste
d'émigrés ; mais après bien des débats , le conseil
a considéré que cette citoyenne n'ayant pas réclamé
dans le délai , la vente était légale , et qu'il ne lui
était dû que des indemnités . Ainsi la réclamation a
été écartée par la question préalable.
N 3
( 198 )
+
Voussen porte au conseil , le 17 , les plaintes de
diverses communes de la Belgique , auxquelles on
fait payer les contributions que levait la maison.
d'Autriche et celles que la France perçoit. Renvoi
à une commission .
Le président annonce qu'il a reçu des pieces de
nature à être lues en secret , et qu'une commission
doit présenter un rapport qui demande également à
-être fait en secret. Le conseil se forme en comité
général . L'on dit qu'il a été question de finances
et de l'affaire de Bellegarde , qui a donné un soufflet
au journaliste Langlois . Il paraît qu'il sera condamné
à trois jours d'arrêts .
Roux ( de la Marne ) appelle , le 18 , la discussion
sur les postes et messageries , en observant que cette
administration se désorganise tous les jours .
Garnier ( de Saintes rappelle un arrêté portant
que le conseil ne statuera rien sur cet objet avant d'avoir
remedié aux abus des franchises et contre- seings .
Delaunay ( d Angers ) déclare que les franchises
et contre-seings ne regardent pas la poste aux chevaux
, dont il est également pressant de s'occuper ;
et il demande qu'on discute la partie du projet qui
y est relative .
Fabre ( de l'Aude) dit qu'il y aurait beaucoup d'inconvéniens
a s'occuper de cet objet , avant d'avoir
reçu des renseignemens positifs du Directoire sur cette
question. Il demande l'ajournement .
Cette derniere proposition est mise aux voix et
adoptée .
Mercier prend la parole pour une motion d'ordre .
Il se plaint des dépenses ostensieuses qu'entraîne
l'édifice du Panthéon . Depuis 50 ans , dit - il , on a dépensé
pour cet objet plus de 30 millions écus . On
aurait élevé une ville du troisieme rang , creusé vingt
canaux et fondé des hospices d'humanité avec cet
argent prodigué à des tailleurs de pierre et à des
maçons. Mais ajoute-t-il , envain cet édifice a pris le
nom de Panthéon : il doit devenir un jour par sa chûte
le scandale de notre architecture , et s'écrouler sur
les cendres de nos philosophes . Depuis qu'on a fait
( 199 )
1
entrer sous ses silencieux portiques le cadavre d'un
monstre , qui a renversé toute morale , toute justice ,
qui a érigé en vertus le brigandage et l'assassinat ;
il semble que ses colonnes se soient penchées vers
la destruction qui faisait sa joie et son élément , et
que le ciel ait voulu punir par leur chûte les Français
régénérés , pour avoir encensé ces restes dégoûteans.
Il conclut en demandant qu'il soit fait un message
au Directoire , pour savoir quels moyens il a employés
pour remédier au danger ou le prévenir ; ou , en cas
d'écroulement, pour en atténuer le péril.
Mathieu demande qu'on se borne à envoyer au
Directoire les renseignemens du préopinant , pour
constater les faits et prendre les mesures nécessaires .
Philippe Delleville déclare qu'il n'y a aucune
inquiétude à avoir ; que trois architectes désintéressés
ont déja été nommés par le Directoire , pour vérifier
les faits , et qu'ils ont répondu que , s'il y avait
quelque danger , il n'était pas imminent ni sans
remede .
La motion de Mathieu a été adoptée .
On a repris et ajourné de nouveau la discussion sur
la question intentionnelle .
Chazal a opiné aujourd'hui pour le projet de la
commission .
Le conseil des Anciens s'occupe , le 16 , de la
résolution sur la comptabilité de la trésorerie , qu'il
rejette , et de celle sur la maniere de sévir contre
les délits militaires ; il ne l'approuve pas. Les résolutions
sur les hospices civils et la suppression des
crédits ouverts aux ministres à la trésorerie avant le
1er. vendémiaire , avaient été précédemment sanctionnées
.
L'ordre du jour , du 18 , appellait la discussion
sur la propriété du canal du Midi , ci -devant Languedoc.
Vernier parle en faveur de la résolution ; il soutient
que Riquet , entrepreneur de ce canal , n'a jamais
pu en être propriétaire , parce que les principes.
s'opposaient à l'aliénation du domaine public. Il ne
N 4
( 200 )
pouvait tout au plas être engagé que pour un temsi
aussi voit-on , dans l'arrêt du conseil de 1766 , qui
est le véritable titre de Riquet , que Colbert ne lui
avait concédé ce canal que sous la condition du
rachat et du remboursement de ses impenses et améliorations
. Comment concevoir d'ailleurs qu'une pareille
entreprise , qui avait couté au trésor public
neuf millions seulement pour les travaux , sans compter
les indemnités accordées aux cessionnaires des
terreins , aux seigneurs qui avaient permis les prises
d'eau , et les sommes considérables fournies par les
Etats de Languedoc , ait été donnée pour la modique .
somme de 400,000 liv . , la seule que Riquet ait
payée ?
Vernier examine encore la résolution dans ses ,
rapports avec la souveraineté nationale . Il soutient
que l'on ne pourrait laisser la propriété du canal .
du Midi aux héritiers Riquet , sans les associer à la
souveraineté car ils perçoivent les droits de péage .
et de navigation , ces droits ne sont autre chose que
des contributions , et il n'appartient qu'à la puis-.
sance publique de lever les impôts . Vernier conclut
que la résolution doit être approuvée .
Le conseil ajourne la suite de la discussion
demain .
Un comité secret a rempli la séance du 19 du
conseil des Cinq- cents . Il s'agit du traité de paix .
conclu avec le roi de Naples.
.
Bailly, organe de la commission des dépenses des
deux conseils , dit que cette commission , convaincue
que c'est au Corps législatif à donner l'exemple de
la plus sévere économie , a ajourné toutes les dépenses
qui ne sont pas d'une nécessité indispensable,
et qu'en conséquence , malgré l'incommodité de la :
salle actuelle , elle a cru devoir suspendre les travaux
de la nouvelle salle , et se borner à la continuation
de ceux indispensables , pour mettre à couvert
les ouvrages faits . Il demande l'ouverture d'un
crédit de deux millions pour les dépenses des deux
conseils . Adopté .
On reprend le zo , la discussion sur la question 20 , •
intentionnelle . Cambacérès , après avoir prouvé que
( 201 ).
la question : Est-il excusable ? que la commission propose
de substituer à celle d'intention , entraîneraitdes
abus aussi scandaleux , propose de ramener
l'institution du jury à son origine primitive , et de
résoudre 1 °. que la loi du 14 vendémiaire , qui ordonne
que la question intentionnelle sera toujours
posée , soit rapportée ; 2 ° . que le projet de la commissión
est rejetté ; 3° . que la question intention- .
nelle ne sera présentée au jury que dans le cas où
la moralité des actions du prévenu le fera juger nécessaire.
Ces diverses propositions sont adoptées .'
Cambacérès et Treilhard seront adjoints à la commission
.
Crassous expose , au nom de la commission des
finances , que les rentrées ne sont pas en proportion
avec les dépenses , et il demande que les ordonnateurs
conviennent entr'eux des paiemens qui méritent
la priorité. Renvoyé à la commission des dépenses.
*
Le conseil des Anciens a continué , les 19 et 20 ,
la discussion sur la propriété du canal du Midi .
Malleville , Rallier , Maragon , Ligeret et Dumas ont
successivement parlé sur cette matiere pour et contre .
Sur le rapport de Thibault , organe de la cómmission
des finances , le conseil des Cinq- cents arrête
que le délai d'un mois , fixé par l'art . XVI de la loi
du 8 fructidor pour l'obtention des patentes , et qui
a dû expirer le 15 vendémiaire courant , sera prorogé
au 15 brumaire prochain ; le travail préparatoire
n'ayant pu être achevé sitôt qu'on l'avait pensé
d'abord .
Le même membre fait arrêter que les marchands
cafetiers et cartonniers seront placés dans la 3e. classe
du tableau des patentes ; les fayenciers , dans la 4º .;
les restaurateurs de tableaux , dans la 5º . , et les relieurs
, dans la 6º.
Pelet ( de la Losere ) , au nom de la commission
des dépenses , fait destiner 50,000 liv . en numéraire
pour les dépenses des archives et de la bibliotheque
du Corps législatif.
Après une longue et monotone discussion sur les
délais à accorder pour se pourvoir contre les juge-l
( 202 )
mens rendus par défaut , les diverses proposition
faites ont été renvoyées à une commission .
Henri Lariviere soumet à la discussion son projet
tendant à mettre les tribunaux en état de prononcer
sur les réclamations qui leur sont adressées , d'après
les changemens survenus dans les lois relatives aux
successions ,
Le conseil , après avoir déclaré l'urgence , l'adopte .
Portalis , organe de la commission concernant le
canal du Midi , ayant la parole pour répondre aux
objections opposées à son systême , le fait dans la
séance du 21 du conseil des Anciens . Il cite l'ordonnance
de 1665 , qui porte que les rivieres navigables
peuvent être une propriété particuliere . II
dit que la question que l'on discute n'est point une
question nouvelle , que tous les publicistes l'ont
traitée et prononcé fortement qu'un particulier pouvait
être propriétaire d'un canal ou d'un chemin
pratiqué à ses frais sur le domaine public , avec
l'autorisation du gouvernement.
Néanmoins le conseil , après avoir fermé la discussion
, approuve la résolution.
Le conseil des Cinq- cents renvoie , le 22 , à l'examen
de la commission des finances , la question de
savoir , si le délai d'un mois pour résilier les baux
ou sous-baux des maisons d'habitations , n'est pas
trop court, et s'il ne conviendrait pas de la prolonger
jusqu'au 1er. germinal prochain .
Darrac expose que Paris étant le rendez - vous général
des gens riches , qui y accourent de tous les points
de la République pour jouir des plaisirs qu'offre cette
immense commune , il conviendrait peut-être , pour
atteindre le luxe et l'égoïsme , de mettre un impôt
sur les voitures et sur les billets de bal et de spectacle.
Renvoi à la commission des finances .
Dubreuil fait adopter la rédaction de la résolution
qui accorde aux agens des communes , le droit
de suivre les actions propres à ces communes , et à
l'officier municipal désigné par l'administration ,
celles des communes au- dessus de cinq mille ames .
Thibault fait aussi convertir en résolution ses six
projets sur la fabrication des monnaies .
( 203 )
Pelet , au nom de la commission des dépenses ,
obtient , le 23 , la parole : Maintenant , dit- il , que
vous avez arrêté que les pensionnaires , au lieu d'être
payés par trimestre , seraient payés comme les ren
tiers , par quart , à compter du re germinal , pour
le dernier semestre de l'an IV , il s'agit de savoir
comment seront payés ceux qui ont reçu le premier
trimestre . Ceux-là , à la vérité , n'ont reçu que des
mandats ; mais il ne serait pas juste qu'ils fussent
encore payés de six mois entiers .
On dira peut - être que ces mandats ne vaudront pour
eux que ce que vaudra à ceux à qui les six mois sont
encore dûs , le numéraire qu'ils ont à recevoir. Votre
commission à tout examiné , et c'est en son nom que
je vous propose ce qui suit :
Art . Ier . Les pensionnaires qui ont déja reçu un
trimestre en mandats sur le dernier sémestre de
l'an IV , seront payés :
10. Du quart en numéraire , pour le dernier trimestre
;
2. Du même quart pour le premier trimestre ,
sur lequel la somme reçue en mandats sera défalquée
, à raison de 6 liv. en numéraire par chaque
somme de cent francs.
II. A l'avenir , les pensionnaires et les rentiers
seront payés par semestre .
Le Directoire avait soumis au conseil les deux
questions suivantes :
1º. Quand le président du tribunal criminel dresse
un acte d'accusation sur un délit de faux témoignage
, peut - il cumuler les fonctions de directeur
de jury, en étendant son acte d'accusation , pour
cause de connexité , à un délit sur lequel le même
prévenu a été acquitté par un jury d'accusation .
20. Le président du tribunal criminel qui a ainsi
rédigé l'acte d'accusation , peut-il connaître et présider
dans son tribunal le débat et le jugement dans
la même affaire ?
La commission ad hoc les avait décidées par l'affirmative
. Mais d'après de nouvelles observations
de Treilhard et de Real , elles sont renvoyées à un
nouvel examen . La commission se concertera avec
celle de la classification des lois .
A
( 204 )
On ajourne un projet de Blutel , tendant à charger
chaque commune de nommer trois citoyens de
confiance , pour remplir les fonctions de défenseurs
officieux au profit des défenseurs de la patrie absens
et en activité de service .
Le Directoire demande qu'on lui assure 370,000
francs pour le trimestre de vendémiaire. Renvoi à
la commission des dépenses.
Par un autre message , il sollicite le rapport de
la loi du 3 nivôse , relative à la vente du parc de
Marly. Renvoi à une commission spéciale .
il est enjoint à la commission sur les contributions
de l'an V , de présenter demain son rapport.
Le conseil des Anciens a sanctionné 1º . la résolution
qui met deux millions à la disposition des.
inspecteurs des deux salles , pour les dépenses ;
2º . celle qui autorise la résorerie à payer , préférablement
à toute autre chose , les sommes nécessaires
pour la solde et la subsistance des troupes .
La résolution relative aux créanciers des anciens
secrétaires du roi a donné lieu à une discussion que
Tronchet a fait naître . Il a observé qu'il existe une
contradiction entre son dispositif et l'un des considérans
, et en a proposé la réjection par ce motif.
Vernier a répondu qu'il suffisait de supprimer ce
considérant , et de laisser subsister celui seul qui
motive l'urgence . Dupont de Nemours pense que
les considérans n'étant l'ouvrage d'aucun des deux
conseils , le Directoire peut en ce cas les retrancher
, et dire seulement que l'urgence a été reconnne
; mais on lui oppose l'art. XCIV de la constitution
qui porte qui les motifs par lesquels le
conseil déclare l'urgence , doivent être exprimés et
mentionnés dans la loi. Enfin , Poulain - Grandpré dit.
que chaque conseil a le droit d'exprimer les causes
qui le déterminent à voter par urgence , et qu'il
n'appartient pas au Directoire de rien retrancher
d'une loi . Le conseil adoptant cette opinion , renvoie
l'examen de la question à une commission . Il
n'a approuvé , les 24 et 25 , que des résolutions relatives
à des intérêts particuliers .
Chatelain a fait , le 24 , dans le conseil des Cinqcents
, un rapport sur la question des usufruits et des
( 205 )
rentes viageres appartenans à des émigrés , et dévolus
par conséquent à la nation . Il s'agit de déterminer
le mode de liquidation et la durée de leur paiement
. Impression et ajournement.
--
Mercier , au nom d'une commission , propose , le
25 , d'exempter du droit de patentes les peintres ,
sculpteurs et graveurs , qui ne sont point marchands .
Ajourné . Le Directoire annonce de nouveaux avantages
remporrés par l'armée de Rhin et Moselle , qui, en
assurant le succès de la campagne , la rend maîtresse
du Brisgau , de tous les ponts du Rhin et des passages
et défilés qui ouvrent le chemin chez l'ennemi.
Le conseil déclare que cette armée ne cesse de bien
mériter de la patrie.
Le Directoire annonce ensuite que le cabinet
britannique a permis l'exportation de ses marchandises
en France sur des vaisseaux neutres , et il observe
que le salut de la patrie tient peut-être à ce
qu'il ne s'introduise , jusqu'à la paix , aucune espece
de marchandise anglaise dans toute la République .
Il demande une loi en conséquence . Renvoyé à une
commission . — L'on reprend la discussion sur la loi
du 3 brumaire, Jean-de-Bry parle pour son maintien .
Il n'y a rien de décidé .
PARIS . Nonidi 29 Vendémiaire , l'an 5º . de la République.
Quoique dans son discours au parlement d'Angleterre , le
roi ait annoncé l'envoi d'un négociateur auprès du gouvernement
de la République Française , ce négociateur n'est point
encore arrivé . On en ignore même le nom . Ce n'est plus
coume on l'avait dit , M. Jackson . On parle de lord Mamelsbury
, auparavant le chevalier Harries , ambassadeur en Hollande
, et on lui donne pour adjoint sir Thomas Greenville
frere du ministre . Ce retard n'annonce pas , de la part du
cabinet de Londres , un desir bien vif d'arriver à une pacifi
cation .
En attendant l'envoyé britannique , il en est arrivé un de
la cour de Portugal , pour négocier sa paix particuliere . I! pa
raît que cette puissance est dans l'intention de secouer le joug
de l'Angleterre . Elle a annoncé que le port de Lisbonne serait
franc à dater du 1er . janvier prochain .
Dans le nombre des condamnés à mort par la commission
militaire du Temple , on compte Huguet , Javogue et Cusset,
( 206 )
tous trois ex-conventionnels , et Gagnent, secrétaire de Drouet.
Celui- ci a voulu se sauver quand on le conduisait au supplice,
il a santé de la charrete , et s'est mis à fuir dans la rue Caumartin.
Il a été arrêté par un cavalier.
Des lettres de Bayonne annoncent que l'escadre espagnole
, forte de 19 vaisseaux de ligne , 12 frégates , 4 corvettes
et autant de chébecs , est sortie de Cadix le 27 septembre
; on présume que cette escadre se rend à Carthagênes
, pour y prendre 12 autres vaisseaux et 8 frégates ;
et qu'elle ira ensuite débloquer le port de Toulon , où il y a
12 vaisseaux de ligne . On assure que la cour d'Espagne a signifié
, le 5 octobre , à l'ambassadeur d'Angleterre , de quitter
le territoire.
De notre côté , il se fait des mouvemens dans le port
de Brest. Déja 21 vaisseaux sont en rade ; on en attend
de Rochefort et de l'Orient . En tout , cette escadre sera
de 30 vaisseaux et 16 frégates . On dit qu'elle doit être
commandée par l'amiral Villaret-Joyeuse .
La haute-cour , séante à Vendôme , est en activité . Plusieurs
accusés ont voulu décliner le tribunal ; ils ont été déboutés
de leur déclinatoire . L'ex-général Fion a déja subi un premier
interrogatoire .
Des lettres de Tripoly , du 29 messidor , annoncent que
la maison du consul français a été violée , par un soldat ture ,
qui a poursuivi un juif jusque dans cet asile . Le consul a fait
détacher de sa maison le pavillon de la République , jusqu'à
ce qu'il eût reçu satisfaction . Le pacha a fait livrer au consul
les deux coupables . Celui- ci a sollicité leur grace . Le pavillon
a été rétabli et salué extraordinairement de 21 coups
de canons . Le consul d'Espagne a servi de tout son zele
le consul français ; et tous les autres consuls sont venus le
complimenter.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE RHIN ET MOSELLE . Stockach , le 16 vendémiaire.
Citoyens directeurs , les lettres ayant été interceptées , je
n'ai pu vous faire connaître plus tôt nos derniers succès .
Le 9 , le général Latour a attaqué notre avant-garde , près
Schaussenried ; je l'ai fait soutenir , et elle a conservé sa position
, après le combat le plus violent .
Le 11 , j'ai fait attaquer l'ennemi sur toute la ligne ; la
gauche , aux ordres du général Desaix, s'est portée sur
Biberac ;
le centre , aux ordres du général Saint-Cyr , a fait l'attaque
de front sur Sienhausen ; le succès a été complet. Environ
5000 prisonniers , dont 65 officiers, des drapeaux , 20 canons ,
( 207 ) ;
sont le fruit de cette journée. L'ennemi a été poursuivi fort
avant dans la nuit ; il était dans un désordre complet .
Je ferai mon possible pour conduire honorablement l'armée.
En vous donnant des détails , je vous ferait connaître les corps
et les militaires qui se sont particulierement distingués ; tous
ont très-bien fait leur devoir. 322
Le général Férino a également eu un très-beau succès à
Revemburg. 9 Signé , MOREAU .
Message aux conseils des Cinq-cents et des Anciens , du 25 vendémiaire
, an V.
Citoyens législateurs , le conseil exécutif s'empresse de
vous annoncer le résultat de l'opération militaire la plus décisive
qui ait eu lieu dans le cours de cette campagne , sur
les frontieres de l'Est ; résultat qui seul pouvait consolider
les nombreux succès de nos armées sur le Rhin , et faire
prononcer de quel côté resteraient enfin I avantage et le fruit
de tant de travaux.
L'armée de Rhin et Moselle , laissée entierement à découvert
sur sa gauche par le mouvement rétrograde du génésal
Jourdan , lorsqu'elle était aux portes de Munich , et bientôt
ensuite cernée de toutes parts , est revenue , dans le plus
grand ordre , sur les bords du Rhin , non-seulement sans
s'être laissé entamer , mais en battant elle -même l'ennemi
dans chaque occasion , forçant par - tout les passages , et débouchant
enfin par deux colonnes , l'une dirigée sur Huningue ,
et l'autre par Fribourg , après une victoire signalée , où elle
a fait 5000 prisonniers , et pris 20 pieces de canon . Ainsi ,
après avoir véçu , aux dépens de l'ennemi pendant toute la
campagne active ; après avoir détaché de la coalition la
presque totalité des princes de l'empire ; après avoir favorisé
, par une diversion puissante , l'invasion de 1 Italie ,
elle demeure maîtresse du Brisgaw , de tous les pons du
Rhin , et de tous les passages et défilés qui ouvrent le pays
ennemi . Cette mémorable retraite sera mise , par la postérité
, au nombre des plus belles opérations militaires qui
aient jamais été exécutées en aucuns pays : elle couvre de
gloire l'armée de Rhin et Moselle , et son modeste général.
L'ennemi lui -même , à la suite de ses mouvemens hasardés ,
se trouve dans un état de dissémination qui nous permet
d'espérer encore de nouveaux succès très - importans .
Signé , RÉVEILLERE - LEPAUX , président.
Par le Directoire exécutif ,
Signé , LAGARDE , secrétaire -général .
ARMÉE D'ITALIE . Milan , 10 vendémiaire . Après la bataille
de San-Giorgio , nous cherchâmes à attirer Wurmser à une
econde affaire , afin d'affaiblir dans des affaires extrà mures ,
( 208 )
sa garnison ; nous nous gardâmes donc bien d'occuper le
Seraglio j'espérais qu'il s'y répandrait. Nous continuâmes
seulement à occuper le pont de Governolo , afin de nous faciliter
le passage du Mincio .
Le 4. jour complémentaire , l'ennemi se porta avec 1500
hommes de cavalerie à Castellocio. Nos grandes gardes se
replierent comme elles en avaient l'ordre . L'ennemi ne passa
pas outre. Le 2 vendémiaire il se porta sur Governolo ,
en suivant la rive droite ' du Mincio ; après une canonnade
très-vive et plusieurs charges de notre infanterie , il fut mis
en déroute , et eut 1100 hommes faits prisonniers , et pris
5 canons et caissons tous attelés .
Le général Kilmaine , auquel j'ai donné le commandement
des deux divisions qui assiégent Mantoue , resta dans ses
mêmes positions jusqu'au 8 , espérant toujours que l'ennemi
porté par l'envie de faire entrer des fourages , chercherait à
sortir ; mais l'ennemi s'était campé à la Chartreuse devant la
porte Pradella , et à la Chapelle devant la porte Cerese . Le
général Kilmaine fit ses dispositions d'attaque , se porta sur
plusieurs points sur ces deux camps , que l'ennemi évacua à
son approche , après une légere fusillade d'arriere-garde .
Les avant - postes du général Vaubois ont rencontré la
division autrichienne qui défend le Tyrol ; ils ont fait aux
ennemis 110 prisonniers .
Du même jour. Nous occupons la porte Pradella , celle de
Céreze , et nous bloquons la citadelle de Mantoue .
Signé , BUONAPARTE .
Milan , 17 vendémiaire. Cent cinquante hommes de la garnison
de Mantoue étaient sortis le 8 , à dix heures du matin
de la place , avaient passé le Pô à Borgoforte pour chercher
des fourages. Cependant , à cinq heures après midi , nous
achevâmes le blocus de Mantoue , en nous emparant des
portes de Pradella et Cérèse , comme j'ai eu l'honneur de vous
en instruire par mon dernier courier. Ce détachement se
trouvant par- là séparé de Mantoue , chercha à se retirer à
Florence . Arrivé à Reggio , les habitans en furent instruits
coururent aux armes , et les empêcherent de passer , ce qui
les obligea à se retirer dans le château de Montechierogolo
, sur les Etats du duc de Parme . Les braves habitans
de Reggio les poursuivirent , les investirent , et les firent.
prisonniers par capitulation .
Dans la fusillade qui a eu lieu , les gardes nationales de
Reggio ont eu deux hommes tués . Ce sont les premiers
qui ont versé leur sang pour la liberté de leur pays .
Signé , BUONAPARTE .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N°. 4.
Jer. 135.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Lundi 31 octobre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Letters containing a sketch of the scenes wich passed in
various departmens , etc. Lettres contenant une
esquisse des scenes qui ont eu lieu en France , dans di
vers départemens , pendant la tyrannie de Robespierre ,
et des événemens qui les ont remplacées après le 10 ther
midot, Par HELENE-MARIE WILLIAMS. A Londres, 1795.
NOUS
ous nous proposons de revenir sur cet ouvrage
écrit par une femme pleine de talent ( 1 ) , de douce
philantropie et d'amour pour la liberté , qui s'étant
déterminée à quitter l'Angleterre , à cause de son atta
chement aux principes de la révolution française , a
failli périr dans la nouvelle patrie que son coeur
avait adoptée , sous le glaive assassin des misérables
qui si long-tems ont dévasté la République naissante .
Dans ce moment , nous allons nous borner à tirer du
III . volume , le récit d'une histoire tragique et touchante
, arrivée au pied du Mont-Ventoux , dans les
environs de Bedouin , lors de l'affreux saccagement
de cette commune par Maignet.
( 1 ) Les Anglais la regardent comme un de leurs premiers
-poëtes vivans .
Tome XXV. O
( 210 )
Nous n'ignorons pas que les ennemis de la liberté
se servent de ces cruels souvenirs , pour détacher la
France de la cause qu'elle a soutenue avec tant de
courage , au milieu des dangers et des désastres les
plus inouis . Les tableaux des tems révolutionnairet
sont , dans beaucoup de bouches qui se plaisent à les
retracer , des appels indirects à la contre-révolution.
En touchant à des plaies si récentes et si vives , en
parlant aux passions les plus généreuses , les royalistes
sont trop sûrs de se faire écouter ; et si la République
devait périr , c'est Robespierre qui lui aurait porté le
coup mortel. Mais les amis sinceres de la liberté ne
doivent pas pour cela , craindre de ramener les yeux
dé leurs concitoyens sur des époques et sur des
hommes qui leur sont bien plus véritablement odieux
qu'aux aristocrates . D'ailleurs , ils voient clairement ,
et ils doivent montrer aux personnes de bonne foi ,
dans ce qui s'est passé sous la sombre domination des
terroristes , ce qui se passerait si les royalistes prenaient
le dessus . Les deux extrêmes sont également
forcenés de vengeance , également avides de sang et
de dévastation . Or , dans les mouvemens révolutionnaires
, c'est toujours le parti extrême des vainqueurs
qui prend le dessus . Français , si vous ne restez pas
religieusement attachés à votre constitution , dont
les bâses reposent sur les principes les plus incontestables
, et qui d'ailleurs a dans elle-même tous les
moyens de réforme et de perfectionnement ;si vous
n'êtes pas également sourds , et à la voix de ceux qui
s'efforcent de paralyser la République , en l'attaquant
chaque jour dans l'esprit du peuple par des insinuations
perfides , et aux cris de ceux qui osent rede(
211 )
mander avec fureur le sang et le pillage , les mêmes
dangers vous menacent encore ; vous pouvez voir
commettre encore , au nom de Louis XVIII , les mêmes
crimes qu'aux noms de Robespierre , de Collot ou de
Carrier ; et l'impartiale postérité confondra les écrivains
provocateurs de cette nouvelle secousse , quel
que soit d'ailleurs le masque qui les couvre , avec
les Hébert et les Marat.
Notre intention n'est pas d'arrêter la vue de nos
lecteurs sur des dangers dont le bon sens et l'intérêt
publics garantiront sans doute la France : mais , encore
une fois , sachons voir l'avenir dans le passé.
Rien n'est plus nécessaire pour éviter des fautes , dont
le goût des nouveautés que nous avons peut-être
porté dans la politique comme dans les modes , dont
même cet esprit d'indépendance , particulier à la nation
, et d'ailleurs si précieux , nous rendent malheureusement
trop susceptibles .
Voici donc un nouvel échantillon de ce passé
sanglant , dont les impressions ont désenchanté la
vie , et presque flétri la liberté . C'est mademoiselle
Williams qui va parler.
*
Au milieu de tant de maux répandus au loin sur
la France , au milieu des gémissemens de la calamité
générale , il y a sans doute eu beaucoup de douleurs
particulieres qui ne sont jamais parvenues à des
oreilles compâtissantes ; plus d'une victime a péri
sans être pleurée , sans être connue . Cependant quelques
- uns des martyrs immolés par Maignet ont trouvé
des historiens de leur fin déplorable ; et le sort de la
famille de M. de M**. , dont j'ai entendu le récit détaillé
de la bouche d'une vieille servante , qui avait
( 212
été leur compagne d'infortune , n'est pas la moins
déchirante de ces narrations de douleur.
A
M. de M** . , ci -devant noble , vivait avec son fils
unique à Marseille , où il était généralement respecté ,
et où , pendant tout le cours de la révolution , il a
rempli le rôle d'un patriote ferme et plein de lumieres.
Après les funestes événemens du 31 mai , il
devint suspect de ce qu'on appellait fédéralisme dans
le parti jacobin. Ce parti s'étant emparé de la ville ,
y punissait , par la mort ou l'emprisonnement , tous
ceux qui avaient honorablement protesté contre la
tyrannie de la montagne . M. de M** . averti par un
ami du danger qu'il courait , eut le tems de fuir avec
une vieille servante qui voulut absolument partager
le sort de ce maître chéri . Sa femme était morte quelques
années avant la révolution ; et son fils , jeune
homme de 24 ans , aimable et accompli de tout point ,
avait , peu de semaines avant la fuite de son pere ,
joint l'armée des Pyrénées , au signal de la loi sur la
premiere requisition qui venait d'appeller aux armes
toute la jeunesse française .
M. de M** . après avoir erré d'asyle en asyle , aussi
long- tems que ses infirmités le lui permirent , ( car
quoiqu'il n'eût pas plus de 63 ans , un état valétudinaire
prolongé avait affaibli sa constitution ) se choisit
un dernier refuge dans une habitation solitaire , à
quelques lieues d'Avignon , et dans la partie la plus
sauvage de cette contrée romantique . Les montagnes
semblaient fermer le paysage devant le
devant le voyageur, jusqu'à
ce qu'un étroit sentier , une espece de fente entre
des rochers , l'ouvre à ses yeux de nouveau , et lui
montre un petit vallon où se trouve placé cet her(
213 )
mitage ; car tel est le nom que la maison mérite. Ce
vallon infréquenté est riche en pâturages ; de hautes
montagnes le bornent de toutes parts ; des bois pendans
sur les précipices , des rocs de forme bizarre
et pittoresque , hérissés de pointes aiguës qui s'éleyent
au-dessus de la verdure des arbres , et semblent
naître du sein du feuillage , prêtent au local un caractere
qui touche et impose. Non loin de la rustique
habitation , un torrent clair et pur précipite ses flots
abondans du haut d'un rocher et sur sa croupe inclinée
, où la chûte des eaux a creusé par étages , des
grottes et des cavernes richement ornées d'arbrisseaux
, dont le branchage est sans cesse arrosé d'écume
. Comme le torrent ne tombe pas d'une hauteur
considérable , le bruit de sa chûte est doux plutôt que
bruyant , et sans produire les sensations du sublime ,
il éveille celles d'une aimable et touchante mélancolie
. Ce vallon écarté , enrichi des beautés sauvages
de la nature , avait échappé à l'art français ; point de
jets d'eau , point d'arbres tondus , point d'allées accouplées
et symmétriques , qui défigurent ses réduits
solitaires . Au-dessus , et à quelque distance , s'éleve
le Mont-Ventoux , couvert de ses neiges éternelles
cette montagne , que Pétrarque a si souvent gravie ,
qui garde l'empreinte de ses pas , et du sommet de
laquelle tantôt il contemplait dans le lointain ,
Alpes , limites naturelles de son pays natal ; tantôt
il prolongeait sa vue sur les vagues de la Méditerranée
qui baignent Marseille , et vont tomber et rejaillir
sur les rives escarpées d'Aigues - mortes ; tantôt plongeant
sur la vallée , il voyait le Rhône y déployer males
"
0 3
( 214 )
jestueusement ses eaux , et les nuages rouler en fumant
à ses pieds .
Tel était le lieu que M. de M** . choisit pour asyle,
en se dérobant à la rage de ses féroces persécuteurs .
Bientôt il eut la douleur d'apprendre que son frere ,
administrateur de l'un des départemens du Midi ,
avait péri sur l'échafaud , pour avoir pris parti en faveur
de la Gironde . M. de M ** . trouva le moyen de
faire connaître à sa belle - soeur le lieu de sa retraite ,
et il la conjura de venir en hâte avec sa fille , partager
le peu qu'il avait sauvé des débris de sa fortune .
Sa vieille servante , Mrianne , porteuse du message ,
revint avec la niece : la mere n'était déja plus ; elle
n'avait survécu que peu de semaines à son mari.
L'entrevue de mademoiselle Adélaïde et de M. de
M**. fut accompagnée de ces émotions accablantes
qu'excite en nous l'aspect des objets qui nous sont
chers , après que nous avons éprouvé quelque malheur
profond ; dans ces momens , le passé revient , et
se précipite, pour ainsi dire , sur notre ame , avec une
irrésistible violence ; et ce ne fut qu'après avoir tenu
long- tems son oncle dans ses bras , avec une angoisse
et des palpitations qui ne laissaient sortir aucun mot
de sa bouche , qu'enfin elle put prononcer , de l'accent
du désespoir , les noms de pere et de mere.
:
M. de M** . fit tout au monde pour remplacer auprès
de sa malheureuse niece , les parens qu'elle avait
perdus il oublia ses propres douleurs pour essayer
d'adoucir la désolation de cette intéressante orpheline
, qui à l'âge de 19 ans , et dans la fleur de la
beauté , devenait la proie d'une profonde et incurable
mélancolie . Elle était trop sensible pour n'être
( # 15 )
4
pas touchée de ses tendres soins ; souvent en sa préence
, elle retenait ses larmes , voyant combien il en
était affecté . Mais lorsqu'elle ne pouvait plus se contenir
, elle errait au loin dans les bois , s'asseyait sur
quelque fragment de rocher ; et là , loin de tout témoin
, elle se livrait sans réserve à sa douleur , qui
cependant adoucie par le murmure sourd des vents
et des eaux plaintives , trouvait son unique soulagement
dans des pleurs intarissables . Au milieu de
ces courses solitaires , consacrées à ses souvenirs , un'
jour elle fut retirée tout-à- coup de ses sombres méditations
par l'apparition soudaine de son cousin , le
fils de M. de M** , qui , après avoir plusieurs fois
exposé sa vie pour son pays , dans une longue et périlleuse
campagne , était revenu chez lui pour trouver
sa maison déserte et son pere en exil . Telle était la
récompense que les braves défenseurs de la liberté
recevaient de la main des tyrans . Le jeune homme
courut à la retraite de son pere , où le premier objet
qui frappa ses regards fut son aimable cousine , que
quelques mois auparavant il avait vue dans toute la
fraîcheur de la jeunesse et de la beauté , les joues
animées de cet éclat que répand sur la jeunesse une
santé brillante , les yeux étincelans de bonheur et
d'espérance .... Hélas ! ces joues étaient maintenant
couvertes d'une pâleur habituelle ! Ces yeux étaient
noyés de pleurs amers ! mais mademoiselle de M** .
ne lui avait jamais paru si intéressante .
Il aurait fallu que deux jeunes personnes , réunies
dans une circonstance pareille , eussent des coeurs
insensibles pour ne pas concevoir d'attachement
l'une pour l'autre. Le fils de M. de M** . et Adelaïde ,
04
( 216 )
doués également d'une sensibilité rare , éprouverent
bientôt que dans un tems où tout , hors le petit
vallon qui les s'parait du reste du monde , était
misere et désordre ; rien ne pouvait , au sein de ce
désert sauvage , donner pour eux de prix à l'existence
, que cette affection mutuelle qui adoucit tous
les maux passés et fait briller quelques rayons d'espoir
et de joie à travers les obscutités de l'avenir. Les
tableaux , au milieu desquels ils se trouvaient placés,
semblaient disposés à dessein pour nourrir les illusions
du coeur ; non- seulement parce qu'ils développaient
à leurs yeux ces beautés simples et romantiques ,
dont la contemplation attendrit tous les sentimens ,
en même tems qu'elle les exalte ; mais aussi parce
qu'on y rencontre à chaque pas , ce charme local qui
rend si chers aux ames cultivées et sensibles , les
lieux rendus fameux par la puissance du génie . Pétrarque
, le tendre , l'immortel Pétrarque avait par- ›
couru ces mêmes vallons , avait gravi ces mêmes
rocs , avait erré dans ces mêmes bois . Les deux jeunes
gens , qui lun et l'autre entendaient l'italien , en
répétant les chants mélodieux de ce divin poëte , se
sentaient transportés dans de nouvelles régions ; ils
oubliaient , par momens , qu'il existât un gouverne
ment révolutionnaire : -Quand tout - à - coup ils sont
réveillés de ces songes heureux , de ces douces illusions
, par une lettre qu'un des amis de M. de M ** .
le fils , son camarade à l'armée , lui fit parvenir.
illy conjurait de rejoindre à l'instant ses drapeaux ,
s'il ne voulait être placé sur la liste des gens suspects
, si même il ne voulait être proscrit.
Le jeune de M** . considérait la défense de son
( 217 )
pays , comme un devoir sacré qui passait avant tout :
il partit sans retard. Ce fut avec des larmes exprimées
du fond d'un coeur déchiré , qu'il se sépara de son
pere et d'Adelaïde ; et l'effort avec lequel il s'arrachait
de ce lieu si cher , exigea toute l'énergie de
son courage. Après avoir franchi l'ouverture de la
vallée , il se retourna pour contempler encore une
fois l'asyle qui renfermait tous ses trésors .
1
Après son départ , Adélaïde n'eut d'autre consolation
que cet abandon triste , mais doux , aux souvenirs
du passé et l'habitude journaliere d'aller rẻ-
pandre des larmes sur les sentiers qu'ils avaient parcourus
ensemble , et sur les livres qu'ils y avaient
lus.
{
Hélas ! cette jeune infortunée eut bientôt d'autres
douleurs à ressentir que ses tendres regrets sur l'absence
d'un objet chéri . Quelques semaines après le
départ de son amant , les départemens de Vaucluse
et des Bouches-du -Rhône furent désolés par Maignet.
Deux victimes proscrites par ses fureurs , deux amis
de M. de M ** . , qui connaissaient sa retraite , vinrent
y chercher un asyle. M. de M** . reçut ses amis
fugitifs avec toute la tendresse d'un coeur généreux
et dévoué. Mais peu de jours après leur arrivée , les
émissaires de Maignet découvrirent cette retraite.
L'étroit passage de la vallée fut gardé par des soldats
, la maison fut entourée par une grande force
militaire ; et M. de M** . reçut l'ordre de partir
avec les prétendus conspirateurs qu'il avait accueillis,
pour aller comparaître devant la commission établic
à Orange .
Ce dernier coup , l'infortunée Adelaïde n'eut pas
( 218 )
la force de le soutenir. Toutes les blessures de son
ame se rouvrirent , ou plutôt se déchirerent à l'instant
de la maniere la plus cruelle ; et bouleversée
dans toutes les parties de son être , par cette nouvelle
calamité terrible , inattendue , qui comblait
la mesure de ses afflictions , sa raison l'abandonna
tout- à- fait. Dans les convulsions de l'égarement ,
elle se jetta , aux pieds de celui qui commandait la
troupe ; elle l'implora , versa des pleurs , poussa des
cris. Tout-à-coup se relevant , elle s'élance , se suspend
au cou de son oncle . Elle le presse avec une
espece de fureur dans ses bras. Quelques soldats
proposaient de la conduire elle -même au tribunal ;
mais le chef , soit qu'il fût touché de ses angoisses ,
soit qu'il craignît que son désespoir ne produisit
en chemin quelque scene embarrassante , leur persuada
de la laisser. On l'arracha de son oncle , et
on l'enferma dans une chambre , d'où ses cris aigus
se firent entendre du malheureux vieillard , jusqu'à
ce qu'il eût franchi l'entrée du vallon , qu'il ne devait
plus revoir. Les souvenirs dont il était accompagné
, les maux qui pesaient sur son coeur étaient
sans doute cruels : mais ils ne furent pas de longue
durée. Le jour même de son arrivée à Orange , on
le conduisit avec ses amis, devant la commission ; et
de- là, il fut traîné à l'échafaud .
M
Cependant mademoiselle de M** . , retirée par
Marianne de la chambre où l'avaient enfermée ces
gardes barbares , errait du matin au soir dans les
réduits les plus sauvages du vallon . Elle était constamment
suivie par la fidelle servante , qui ne la
perdit pas un instant de vue , et qui conserve en(
219 )
core dans sa mémoire , plusieurs sombres complaintes
de cette ame égarée , plusieurs expressions furieuses
de son désespoir. L'infortunée se retirait souvent
dans un petit recoin , où son oncle avait mis un siége ,
et où chaque jour il venait passer quelques heures .
Par fois , elle s'asseyait elle-même sur le banc à mais
tout-à- coup elle se relevait impétueusement , et se
jettant à genoux devant l'endroit où son oncle avait
coutume de se placer , elle l'inondait d'un torrent
de larmes . Pauvre vieillard , s'écriait - elle . Quoi !
votre tête vénérable ! on devait me laisser au moins
― Pauvre Charles ! ...
une boucle de ses cheveux blancs ! Quand les
soldats viendront pour moi , Marianne , coupez une
boucle des miens pour Charles .
C'est bien , qu'il soit parti . Je vois la guillotine
derriere ces arbres . Ils y traînent un homme faible.
Ils le lient à la planche... La planche s'incline
. - Ah ciel !
La douleur aiguë du jeune de M** . , à la nouvelle
du meurtre de son pere , fut encore aggravée par les
lettres qu'il reçut de Marianne , qui lui faisait savoir
la situation de sa chere Adelaïde . L'image d'Adelaïde
était sans cesse présente à son esprit. Incapable
de supporter l'amertume dont cette idée remplissait
tous ses momens , il trouva les moyens d'obtenir
encore un congé pour quelques semaines , et il se
tendit en hâte au vallon . Il trouva l'habitation dé-
Tout était sombre et silencieux . Il traverse
Ies appartemens , répétant à grands cris le nom d'Ade
laïde : aucune voix ne répond à la sienne .
serte .
Il sort de la maison ; il parcourt la vallée à pas
précipités ; et comme il passait devant une caverne
( 220 )
-
creusée dans le roc , il entend les gémissemens.
d'Adelaïde . Il s'élance dans la caverne . La pauvre
créature était assise sur le sol pierreux : Marianne
était à ses côtés , assise comme elle . Adelaïde' , au
moment qu'il entrait , leva les yeux et le regarda
d'un air sérieux . Il se mit à genoux devant elle ;
il pressa sa main contre son coeur. Je ne vous
connais pas , dit Adelaide . Vous ne me connaissez
pas , s'écria-t- il ... Vous ne connaissez pas Charles !
1
―
Si vous êtes Charles , reprit- elle d'un air sombre ,
vous êtes venu trop tard . - Tout est fini . Pauvre
vieillard continua - t-elle , en poussant des cris . En
même-tems elle se leva , joignit ses mains : - Ah !
ne voyez- vous pas son sang sur mes habits ! J'ai
prié , j'ai supplié pour lui ; je leur ai dit que je
n'avais ni pere , ni mere ; que lui seul m'en tenait
lieu. Si vous êtes Charles , allez - vous- en ; partez !
-
-
Je les vois
Ils viennent , ils sont en chemin .
sur le rocher. Ce couteau ...... Ce couteau sanglant
! ....`.
-
Tel était le délire de son imagination égarée . De
longs silences l'interrompaient par intervalles ; des
flots de larmes venaient de tems en tems suffoquer
sa voix . Son amant veillait sur elle avec la plus tendre
, avec la plus infatigable assiduité. Mais tous ses
soins furent inutiles . La vie d'Adelaide touchait à
sa fin . Les angoisses convulsives de son ame , les
fatigues extraordinaires qu'elle avait supportées dans
ses courses , le manque de nourriture , car elle refusait
tout , à l'exception d'un peu de pain et d'eau ,
l'avaient réduite à un état incurable de faiblesse et
de destruction,
-
( 221 )
Mais peu de tems avant d'expirer , elle recouvra
la raison ; et les derniers restes de sa force furent
employés à consoler son malheureux amant. Elle lui
parla d'un monde plus heureux , où ils devaient se
rejoindre , et où les tyrans n'opprimeraient plus.
Elle saisit sa main , fixa ses yeux sur lui , et rendit
le dernier souffle.
Avec le sombre silence du désespoir , avec des
sentimens qui ne pouvaient trouver le soulagement
des larmes , et qui se refusaient à toute plainte , l'infortuné
jeune homme prépara , de sespropres mains,
la tombe de celle qu'il aimait : il couvrit lui- mêmė
le corps de terre ; dernier devoir que l'humanité
paie aux morts ! .... Les flambeaux , les draps mortuaires
, l'appareil lugubre des funérailles n'existaient
plus dès long-tems dans la République désolée ; et
l'officier municipal rendait la poussiere à la poussiere ,
avec une insensible précipitation .
L'amant d'Adelaïde aima mieux remplir lui - même
cette triste fonction pour l'objet de sa tendresse . Il
aurait pu s'écrier avec notre poëte :
46
Qu'importe que des amours en pleurs ne dé-
' corent pas ton urne cinéraire ! que le marbre poli
n'imite point tes traits chéris ! Qu'importe qu'une
terre sainte ne t'ait pas reçue ! que l'antienne religieuse
n'ait point été murmurée sur ta tombe ! Ta
tombe n'en sera pas moins , à la saison nouvelle ,
ornée des plus belles fleurs , et le gazon verdoyant
n'en repoussera pas moins avec légereté sur ton sein.
Ici le matin versera ses premiers pleurs ; ici fleuriront
les premieres roses de l'année : tandis que les
anges viendront ombrager de leurs ailes argentées ,
1
( 222 )
ce lieu que consacrent désormais tes cheres reliques.
"
Le jeune de M** . passa la nuit entiere sur le tombeau
d'Adelaïde . Marianne , qui l'avait suivi , le
suppliait humblement de retourner à la maison : il
lui montra la terre nouvellement remuée , et lui fit
un signe de la main , comme pour lui dire qu'il desirait
qu'elle se retirât et le laissât livré sans distraction
au cours de ses méditations et de ses sentimens
.
Le lendemain , au point du jour , il revint à la
maison , et il appella Marianne. Il la remercia de
ses soins pour Adelaïde ; il l'assura de son éternelle
reconnaissance . Tandis qu'il lui parlait , l'émotion
étouffait sa voix ; et tout-à- coup un déluge de larmes ,
les premieres qu'il eût versées depuis la mort d'Adelaïde
, vint soulager son coeur oppressé. Quand il fut
revenu à lui -même , il dit adieu à Marianne , et il
sortit précipitamment de la maison , en répétant
plusieurs fois à voix basse : Ceci sera vengé.
--
Il avait dit à Marianne qu'il allait rejoindre son
bataillon ; mais toutes les recherches qu'on a faites
depuis pour savoir ce qu'il était devenu , ont été
vaines : on n'a plus entendu parler de ce malheureux
jeune homme.
(((223 )
SCIENCES ET ARTS.
Notice des travaux de la classe de Littérature et Beaux-
Arts , pendant le dernier trimestre de l'an IV ; par
MONGEZ , Secrétaire.
Le cit. Sicard a lu un mémoire sur le mode d'instruction
du sourd et muet. L'impression l'a soumis au jugement
du public .
Le Louvre , cet édifice aussi célebre dans l'Europe
par les académies qui l'ont habité , que par son admifable
structure , et par le riche Muséum qui l'embellit
depuis trois ans , a été le motif d'un grand nombre
de projets . Un des plus sages est celui du cit . Peyre ,
qui a proposé un plan d'après lequel on ne ferait
plus à ce vaste édifice de réparations , ni d'embellissemens
provisoires . Tout ce que la succession des
années y verrait construire serait subordonné à un
plan général . Un magnifique escalier , placé dans le
pavillon du milieu de la colonnade , conduirait im
médiatement à une premiere galerie pratiquée sur le
jardin de l'Infante , entre le mur isolé construit sur
les dessins de Perrault et celui de la façade du Louvre
décorée par le Mercier. Un concours serait ouvert
pour obtenir le meilleur plan d'une galerie parallele
à celle qui renferme le Muséum.
Le cit. Peyre n'a pas borné sa sollicitude aux édi
fices , il l'a portée sur les éleves qui se destinent à en
construire de nouveaux. Il a prouvé jusqu'à l'évidence
que les premieres écoles d'architecture ne
( 224 )
"" doivent point être séparées de celles de peinture et
de sculpture . Il faut espérer que cette vérité sera
sentie par les fondateurs des écoles spéciales . Rappellons-
leur souvent que Michel - Ange peignit la
chapelle Sixtine , sculpta les figures célebres destinées
au tombeau de Jules II , traça les fortifications
de Florence , la coupole de Saint- Pierre , le Capitole
, etc.; que Raphaël peignit la Transfiguration ,
et donna un nouveau plan pour la Basilique de St.-
Pierre .
Le fils de Fingal a trouvé un digne émule dans le
cit. Chénier , qui a lu à la classe une imitation d'un
poëme d'Ossian.
Les Politiques d'Aristote, si célebres dans l'antiquité,
ne pouvaient être appréciés que dans un pays où
la liberté des opinions est le premier des droits. Le
chantre de Joseph , le cit . Bitaubée , a fixé nos regards
sur cet ouvrage . C'est dans une prison que ce fils
de réfugié français , accourut , dès les premiers rayons
de l'aurore de notre liberté , sur les bords qui virent
naître ses peres , dépouillé en Allemagne de ses pensions
à cause de son attachement aux premiers principes
de la révolution française ; c'est , dis -je , dans
une prison robespierrienne que cet écrivain a revu
son mémoire , dont il donnera ici l'extrait .
Les papiers-monnaies que notre révolution a fait
naître , et qui l'ont énergiquement soutenue , tant que
la prudence et l'économie ont présidé à leur multiplication
, ont fait rechercher au cit . Langlès , si les
Orientaux ont employé cette ressource . Il a trouvé
-que plus d'un siecle avant l'ère vulgaire les Indiens
connaissaient les bons- sur-les - domaines du prince . Un
empereur
( 225 )
empereur chinois suppléa au vide du trésor public
par des papiers monnaies , semblables à ceux que les
Européens ont créés long-tems après . Un des descendans
de Gengyz - kan , qui régnait à Tauriz , capitale
de l'empire occidental des Mogols , imita , dans un
moment de détresse , les papiers-monnaies des Chinois.
Mais à Pekin et à Tauriz , ces ressources furent
de peu de durée . Les métaux reprirent bientôt sur les
abondans et fragiles produits du regne végétal , la
prépondérance qu'ils doivent à leur solidité et à leur
' rareté .
Les artistes qui font du dessin la bâse de leurs travaux
ont avoué les principes vrais , développés dans
un mémoire sur les progrès successifs de la peinture chez
les Grecs , par le cit . Lévesque , qui en soumettra aujourd'hui
une partie à l'examen du public .
On a beaucoup écrit sur les vases murrhins , ces
vases que l'on payait à Rome , dans les deux premiers
siecles de l'ère vulgaire , des sommes évaluées à deux
à trois cents mille francs . Le cit . Mongez a cru trouver
dans un passage de Wallerius des moyens de
reconnaître la matiere de ces vases célebres . Les
Calmouks, dit le naturaliste suédois d'après un voyageur
de sa nation , emploient le cacholong , variété
opaline de la calcedoine , à faire des vases et des
idoles . Le pays des Calmouks , confiné au nord , est
l'ancien royaume des Parthes , qui vendaient ces
beaux vases aux Romains . On sait d'ailleurs que les
Asiatiques conservent depuis un tems immémorial
les mêmes pratiques et les mêmes usages . On
› peut donc reconnaître la matiere des murrhins dans
celle des vases travaillés encore aujourd'hui par les
Tome XXV. P
t
( 226 )
1
Calmoucks . Le cit . Mongez a cherché à prouver que
leur matiere n'était ni la porcelaine , ni la myrrhė , ni
le benjoin ; mais qu'il fallait la chercher dans le regne
minéral . Sa demi- transparence et sa nature de pierre
changeante ont fait exclure les pierres opaques et les
gemmes transparentes , les onyx et les sardonyx qui
ne sont pas changeantes. L'auteur s'est fixé au girasol
et au cacholong , qui n'est peut- être lui-même
que du girasol un peu plus mêlé d'argile .
Dans la derniere séance publique de l'institut , le
cit. Roederer a lu des réflexions sur les devoirs à
rendre aux morts ; le cit . Légouvé , associé de la
classe de littérature , récitera dans celle- ci un morceau
de poésie qu'il a composé sur les sépultures .
Des fables du cit . Monvel fixeront aussi l'attention
des auditeurs , et prouveront que l'auteur de l'Amant
bourru et de Blaise et Babet s'est exercé utilement
dans plus d'un genre .
Les habitans d'une vaste contrée , qui n'avaient
point de rois , mais qui obéissaient à des chefs élus ;
qui n'étaient jugés que par une assemblée de leurs
pairs ; qui eurent des lois , une religion avant l'existence
de Rome , qui s'emparerent de tous les pays soumis
aux Romains et de Rome elle-même, si l'on excepte
l'étroite enceinte du premier Capitole ; les Gaulois ,
dis-je , ont été , sous la plume du cit. Fontanes , le
sujet de recherches nombreuses et philosophiques .
Il a prouvé évidemment que l'ignorance dans laquelle
nous sommes sur les principaux traits de l'histoire
des Gaulois , a la même cause que le silence profond
des écrivains latins sur l'histoire des Carthaginois ,
je veux dire l'envie et la jalousie des Romains . Ce(
227 )
pendant on trouve dans les auteurs grecs et latins
quelques traits épars , qui , rassemblés avec soin et
réunis avec goût , ont fourni au cit . Fontanes son
Essai sur les Gaulois .
Le nom du célebre Persan , le poëte Saady , est
plus connu que ses ouvrages . Le seul dont nous
ayons quelques extraits , est le Gulistan ou le Jardin
des Roses. Le cit. Langlès l'a traduit en entier et
presque littéralement , et les fragmens qu'il a lus à
l'institut prouvent combien les traducteurs qui l'ont
précédé se sont éloignés du texte et du style de
l'original. Le cit . Langlès a fait connaître aussi la
vie de Saady , écrite par un savant biographe persan
, et il y a joint les passages des voyageurs qui
sont donné quelques détails sur les monumens consacrés
à la mémoire de ce poëte dans la ville de
Chiraz.
Le célibat a souvent pour pere l'égoïsme ; il doit
alors être flétri dans une république qui établit sa
prospérité sur la sainteté des moeurs. Cette vérité
fondamentale de notre économie politique , a été
chantée par le cit. Ducis , dans une épître dont il
récitera des extraits dans cette séance.
La grammaire philosophique doit être une logique
parlée , ou l'art d'énoncer clairement et brièvement
les pensées . Le cit . Domergue a développé ce prineipe
dans un mémoire intitulé : Théorie de la Preposition
. Cette réunion des théories de la formation
des idées et de l'ordonnance des propositions , constitue
le véritable grammairien , qu'un ridicule préjugé
semblait avoir condamné jusqu'ici à balbutier
des syllabes , et à cadencer des périodes.
P
( 228 )
Nos historiens modernes se sont peu occupés des
relations politiques des Français avec les peuples du
Nord , dans les 12 ° . et 13. siecles ; le cit. Du Theil
a suppléé à ce silence dans son Mémoire sur le
divorce de Philippe -Auguste avec Ingelburge , princesse
danoise . Ce sujet a amené la description de
l'état florissant des écoles de Paris à cette époque ,
et l'abord perpétuel des étrangers qui venaient y
puiser le peu de connaissances réelles que l'on avait
alors , et les nombreux préjugés dont l'occident
était encore imbu. Le moment n'est pas loin où
l'Europe paiera le même tribut aux mêmes écoles .
Les chefs - d'oeuvre des arts que nos victoires vont y
déposer , la belle organisation des écoles de tout
genre , la liberté dont les professeurs jouiront dans
leur enseignement , tout doit faire bientôt de Paris
le centre des arts et des sciences . Puisse une paix
glorieuse et durable réaliser bientôt cet objet de
nos voeux et de nos travaux constans !
Notice des mémoires de physique , présentés par les membres
et associés de la classe des sciences physiques et´mathématiques
, depuis le 15 messidor , jusqu'au 15 vendé- -
miaire an V; lue dans la séance publique du 15 vendémiaire
, par le cit . LACEPEDE , l'un des secrétaires .
UN très -grand nombre de rapports , la plupart demandés
par le gouvernement , et relatifs à des objets
très - importans pour la prospérité publique , ont
rempli une grande partie des séances de la classe ,
pendant les trois mois qui viennent de s'écouler . Plu-
1
( 229 )
sieurs de ses membres ont d'ailleurs reçu des missions
honorables qui les ont empêchés de se livrer
à leurs travaux ordinaires . Un grand nombre de mé
moires de physique ont été cependant présentés à
la classe par ses membres ou associés . Trois de ces
Ouvrages vont être lus dans cette séance par les citoyens
Guyton , Fourcroy et Vauquelin . Nous allons
indiquer les sujets des autres mémoires.
Dans un travail présenté en floréal dernier , sur
les propriétés de la terre appellée baryte , et sur ses
analogies avec celles de la terre, à laquelle on a donné
le nom de strontiane , les citoyens Fourcroy et Vauquelin
annoncerent qu'ils étaient portés à croire que
ces deux terres pourraient bien être de la même
nature.
Ils avaient fondé leur opinion à cet égard sur les
rapprochemens que les citoyens Pelletier et Coquebert
avaient faits entre les qualités de l'une et de
l'autre de ces terres , et sur les nouvelles proprié
tés qu'ils avaient trouvées eux - mêmes dans la baryte ,
et qui semblaient établir entre cette substance et la
strontiane , un grand nombre de ressemblances . Mais
le travail fait depuis et sur le même objet , par le
citoyen Pelletier , les avait engagés à suspendre
leur jugement jusqu'à ce qu'ils eussent eu une occasion
d'examiner la strontiane , facilité dont ils avaient
annoncé , à la fin de leur mémoire , qu'ils n'avaient
pas encore pu jouir.
Ayant reçu depuis de cette terre , par le citoyen
Vanmons , associé de l'institut , et de la part de Gren ,
professeur de chimie à Hall , ils l'ont soumise à un grand
nombre d'essais , comparativement avec la baryte .
P 3
( 230 )
II résulte de ces épreuves que si ces deux terres
jouissent de quelques propriétés semblables , elles
présentent cependant un nombre beaucoup plus
grand de différences . Telles sont sur - tout l'infusibilité
de la strontiane lorsqu'on l'expose au chalumeau
, sa moindre dissolubilité , ses affinités plus
faibles avec les acides dont la baryte et les alkalis
fixes caustiques la séparent , la plus grande quantité
de ces acides qu'elle absorbe , et la figure , la
dissolubilité ainsi que les lois de décomposition des
sels qu'elle forme avec ces mêmes acides . Enfin , en
réunissant ces connaissances données à cet égard par
le chimiste Klaproth , avec celles qu'ils viennent
d'acquérir , les citoyens Fourcroy et Vauquelin se
sont pleinement convaincus que la strontiane doit
ètre regardée comme une terre nouvelle , et placée
à côté de la baryte , dans le systême chimique des
minéraux .
Le citoyen Guyton a communiqué à la classe , des
recherches dont les résultats sont de nouvelles preuves
de l'identité que l'on remarque dans plusieurs circonstances
entre l'action du sel que l'on nomme
muriate oxigéné de potasse , et celle du sel auquel on
a donné le nom de nitrate de potasse. Il a soumis le
platine à l'action de ce muriate oxigéné , et il a
trouvé que ce métal échauffé jusqu'au rouge est oxidė
à sa surface par le muriate oxigéné de potasse , quoique
ce sel auquel l'oxigene donne une propriété
très -remarquable , soit bientôt sublimé , et ne forme
que momentanément un bain fluide sur le platine .
Le citoyen Lamarck a lu un mémoire sur les molėcules
essentielles des composés , dans lequel il cher(
231 )
che à établir l'invariabilité de leur forme et l'unité
de leur nature , et qu'il termine en disant que les
molécules essentielles de toute combinaison sont
nécessairement simples et identiques , et que l'hétérogénéite
d'une matiere quelconque , n'est due qu'à
l'aggrégation de diverses sortes de molécules essentielles
, et ne dépend jamais de leur combinaison .
D'autres membres de la classe parcourant différentes
parties de l'Europe et même de l'Amérique , où les ont
conduits les vues éclairées du ggouvernement et leur
amour pour les sciences , ont recherché avec soin
tout ce qui leur a paru propre à perfectionner les
connaissances humaines ; et l'institut a reçu d'importantes
observations de chimie , d'histoire naturelle
ou d'économie rurale , recueillies en Italie par les
citoyens Berthollet , Monge et Thouin , dans les
contrées voisines des bords du Rhin , par le citoyen
Huzard ; sur le Portugal , par le citoyen Broussonnet ;
et dans la colonie de Saint- Domingue , par le citoyen
Giroult.
Et cependant la théorie des sciences naturelles
pour les progrès desquelles tous ces précieux matériaux
ont été réunis , a été aussi l'objet des travaux
des membres de la classe .
Le citoyen Daubenton , dans un mémoire sur les
caracteres génériques employés en histoire naturelle ,
a développé plusieurs principes sur les avantages des
méthodes dans l'étude de cette science , sur les abus
que l'on peut en faire , sur de fausses idées adoptées
par quelques nomenclateurs , et sur la maniere dont
les méthodes doivent être composées pour être d'accord
avec la nature .
11
P 4
( 232 )
{
Le citoyen Cuvier s'est aussi occupé de l'art de ces
mêmes méthodes . Il a recherché d'après quelles lois
devaient être faites les classifications des êtres , afin
que n'étant pas arbitraires , elles ne fussent pas à
chaque instant renouvellées . Il a montré comment
les divisions dans lesquelles les êtres peuvent être
compris , devaient , à mesure qu'elles devenaient plus
élevées , être fondées sur des caracteres plus généraux
, et par conséquent sur les propriétés ou les particularités
de l'organisation qui modifient davantage
l'ensemble d'un être . Appliquant ensuite cette théorie
aux êtres organisés et particulierement aux aminaux
il a proposé de chercher successivement dans la
nature du sang , dans le mode de la respiration , dans
l'état de l'embryon , dans les organes du mouvement
et dans ceux des sensations , les caracte res qui doivent
distinguer les êtres vivans et sensibles , et les divisions
graduelles par lesquelles on arrive de la considération
de la classe à celle de l'espece .
、
Le citoyen Laumonier associé a présenté à l'institut
des préparations anatomiques en cire colorée
destinées à fixer pour ainsi dire sous les yeux des
amis des sciences naturelles , les observations les plus
curieuses , les plus délicates et même les plus fugitives,
faites sur celles des parties intérieures de l'homme,
qu'il est le plus difficile et souvent le plus important
de connaître ; et il a annoncé qu'il continuait
ces travaux dont l'avancement ne peut qu'être utile
pon- seulement aux naturalistes , mais encore à ceux
qui s'occupent de l'art de guérir .
Le citoyen Desessarts entretenant la classe de ce
dernier art , a lu plusieurs suites de ses recherches
( 233 )
sur la petite vérole , et sur ses complications avec
d'autres maladies . Nous avons rendu compte dans la
derniere séance publique de l'institut , du commencement
de ce grand travail , fruit de nombreuses
observations et de quarante ans d'expériences , que
l'auteur se propose de suivre dans toutes ses branches ,
et dans lequel séront décrits très en détail les caracteres
propres à la petite vérole , et ceux qui distinguent
les différens maux avec lesquels elle peut
être compliquée .
Le citoyen Cels a occupé la classe d'économic
rurale .
En lui communiquant des observations sur les effets
des inondations relativement aux prairies , aux récoltes
de foin , et à la nourriture des animaux , il a indiqué
les mesures à prendre pour la conservation ou
le remplacement de ces récoltes ; il a montré les
dangers dont sont menacés les animaux qui se nourrissent
de végétaux altérés par ces débordemens ,
et il a exposé les moyens de remédier à ces dangers
ou de les prévenir.
Le citoyen Cels a aussi développé dans un second
travail , un mode d'organiser l'enseignement public
de l'économie rurale , considérée dans toute son
étendue , et particulierement celui de l'art vétéri
naire , et de la culture des arbres .
Deux autres mémoires sur la même science ont été
lus par le cit . Tessier. Dans le premier, l'auteur, après
avoir fait sentir tous les abus qui sont nés des trop
grands encouragemens donnés dans le tems aux défrichemeus
, et des maux incalculables qu'a produits
l'extension de ces mêmes ,défrichemens jusques sur
( 234 )
le sol des forêts les plus utiles , des prairies les plus
nécessaires , et des montagnes les plus rapides , donne
les moyens de réparer ces maux et d'en prévenir de
semblables .
Dans le second mémoire , le citoyen Tessier rend
compte du projet qu'il a formé de faire connaître
successivement létat de l'art rural dans les diverses
parties du monde , et de donner ainsi des moyens
multipliés de le perfectionner en France . Commençant
ensuite à faire usage des renseignemens que lui a
procurés une correspondance étendue , il expose tous
les détails de l'agriculture dans les isles Canaries . il
décrit la position de ces isles , la succession de leurs
saisons , la nature de leur sol , la maniere de le féconder
, les plantes que l'on y cultive , les especes
de bestiaux que l'on y éleve , les vignes renommées
qui y croissent , le moyen d'y conserver les grains ,
la préparation des alimens que l'on y destine aux animaux
, les végétaux précieux par leurs produits dont
on pourrait y introduire la culture , et enfin le degré
de prospérité auquel elles pourraient être élevées .
C'est ainsi que le cit . Tessier a déja rempli une
partie du vaste plan qu'il a embrassé , et dont l'exécution
est depuis si long-tems desirée . C'est ainsi
qu'il a tracé une portion de cette espece de grande
carte agraire , de cette sorte de mappemonde rurale
dont la terminaison ferait faire tant de progrès au premier
de tous les arts .
Mais comment dans ce jour solemnel , au milieu
de ce concours des amis des lettres et de la prospérité
nationale , et dans cette enceinte consacrée à
l'utilité publique , où les images augustes des grands
1
1
( 235 )
h
hommes de notre patrie commandent d'une maniere
si éloquente la reconnaissance et le respect envers
ceux qui ont bien mérité de leurs pays , comment
parler de ce grand ouvrage que sollicite l'agriculture ,
sans payer un juste tribut de regrets , de vénération
et de gratitude à la mémoire de cet ami si éclairé
et si vertueux de la science agricole , qui a si souvent
souhaité , recommandé , inspiré cette immense entreprise
; de cet illustre et infortuné Malesherbes qui
n'a respiré que pour faire des heureux , que sa bonté
infatigable , ses lumieres , ses anciens et éclatans
services , son empressement à fuir sa renommée , sa
simplicité touchante , sa probité antique n'ont fait
tomber que plus rapidement sous la hâche sanglante
de la barbarie , et qui n'a pu appartenir que par sa
gloire et nos douloureux souvenirs à cet institut qu'il
aurait tant aimé , et au milieu duquel un mouvement
involontaire et honorable pour nous le fait si fréquemment
et si vainement chercher ?
Notice des mémoires de mathématiques , par le citoyen
PRONY.
LE citoyen Forfait , associé non résident , a lu à la
classe le détail des expériences faites par le gouvernenement
sur la navigation de lo Seine.
L'objet de ces expériences était de savoir , 1º . si
dans l'état actuel de la Seine il était possible d'établir
une communication immédiate de Paris à la mer ,
de telle sorte que les mêmes navires qui auraient
tenu la mer pussent , sans être déchargés , remonter
1
( 236 )
le fleuve jusqu'à Paris ; 2 ° . si cette communication
telle qu'elle pourrait être établie présenterait des
avantages ; 3° . quels moyens on pourrait employer
pour faciliter la communication de Paris à la mer ;
4° . quels navires sont propres à cette navigation ,
Pour résoudre ces questions , les citoyens Forfait
et Sganzin sont partis du Hâvre le 3 prairial dernier ,
sur le lougre le Saumon , portant 14 canons .
Ce
bâtiment parfaitement en état de tenir la mer avait
75 pieds de longueur , 18 de largeur et 8 de creux ,
il pouvait en tirant 6 pieds et demi d'eau porter
180 tonneaux son tirant d'eau n'était lors de l'expérience
que de 4 pieds un tiers , et sa charge de 70
tonneaux ; mais comme il a trouvé presquè par tout
5 pieds et demi d'eau , il aurait pu sans inconvénient
porter 104 tonneaux .
9
Le Saumon a fait le voyage du Hâvre à Paris en
16 jours . La possibilité de la communication immédiate
est donc résolue par le fait ; mais le citoyen
Forfait pense qu'on peut construire des navires avec
des mâts à charniere , du port de 200 tonneaux et
de 6 pieds de tirant d'eau , capables de tenir la mer
dans tous les tems , et qui , avec 6 hommes et 6 cheremonteront
ordinairement du Hâvre à Paris
en 10 jours. Il trouve ce mode de transport beaucoup
plus économique que celui qu'on pratique ordinairement.
vaux ,
Il a pris pendant le cours de son voyage toutes les
données nécessaires pour établir les travaux qui
peuvent faciliter la navigation de la Seine , et proposé
ses vues sur cet objet important.
Le citoyen Prony a lu à la classe un mémoire sur
( 237 )
un moyen de convertir les mouvemens circulaires continus
en mouvemens rectilignes alternatifs , dont les allées et
venues soient d'une grandeur arbitraire .
Il est entré dans plusieurs détails sur les moyens
qu'on a employés jusqu'à présent pour produire la
transformation dont il s'agit ; ces moyens ont les
inconvéniens , 1º . de ne produire qu'une course déterminée
, de telle sorte que si on veut faire parcourir
un plus grand espace à la résistance , il faut ou construire
une autre machine , ou y ajouter un mouvement
de renvoi ; 2 ° . de ne pouvoir pas , même en
s'assujétissant à une course déterminée , lui donner
une étendue qui excede certaines limites , sans qu'il
en résulte de telles dimensions pour les machines
qu'elles sont inexécutables ou très-difficiles à mouvoir.
Prony a résolu le problême d'une maniere qui a
paru réunir la simplicité à l'économie ; il a appliqué
sa solution à la construction d'une machine à élever
l'eau , dont le modele est sous les yeux de l'assemblée
.
Le citoyen Delambre , l'un des astronomes chargés
de la mesure de l'arc du méridien compris entre les
paralleles de Dunkerque et de Barcelonne , a adressé
de Bourges , à la classe , le 7 fructidor dernier , le
détail des dispositions qu'il a faites pour mesurer pendant
le reste de la saison l'arc du méridien , compris
entre les paralleles de Bourges et d'Hermant , petite
ville du département du Puy-de-Dôme . Ce travail
achevé , il ne restera plus au printems prochain que
six à huit triangles pour avoir une chaîne non- interrompue
de Dunkerque à Barcelonne . Delambre s'est
( 238 )
1
assuré d'un local à Evaux pour y faire cet hiver les
observations astronomiques correspondantes à celles
de Barcelonne et de Dunkerque ,
Le citoyen Flaugergues a envoyé à la classe un
mémoire sur le mouvement de rotation de Vénus .
Jusqu'à présent les astronomes ont été très- peu
d'accord sur la durée de cette rotation ; dès la fin de
l'an III , le citoyen Flaugergues découvrit sur le disque
de Vénus des apparences de tache qui lui promirent
quelques succès dans des recherches ultérieures ; il a
depuis donné de la suite à ses observations , desquelles
il conclut que la rotation s'acheve en 24 jours , à trèspeu-
près ; résultat conforme à celui précédemment
trouvé par Bianchini , et très différent de ceux de
Cassini et de Schroeter qui faisaient cette durée de
moins de 24 heures .
Une observation de Flaugergues , bien favorable à
son résultat, est celle d'une petite tache obscure , qui
observée pendant plus de deux heures n'a pas eu de
changement sensible , ce qui serait incompatible avec
une rotation de 24 heures .
Le citoyen Flaugergues a essayé de déduire de ses
observations la position de l'équateur de Vénus .
INSTRUCTION PUBLIQUE..
Rentrée des Écoles Centrales de Paris.
On avait reproché , avec raison , le peu de solem- N
nité que l'on avait mise , l'année derniere , à l'installation
des écoles centrales . La rentrée s'est faite ,
celle-ci , avec un appareil plus convenable et plus
( 239 )
+
digne de l'objet de cette cérémonie . Elle a eu lieu
le 1er. brumaire , dans la masson ci -devant Sainte Genevieve
. Les professeurs des deux écoles de Mazarin
et du Panthéon , qui sont en activité , étaient réunis
dans un local commode et convenablement décoré ,
en présence des autorités constituées , d'une députation
de l'institut national , de plusieurs membres du
Corps législatif et d'un concours nombreux d'auditeurs.
Le cit. Joubert, l'un des membres de l'administration
dudépartement, a ouvert la séance par un discours, dans
lequel il a fait sentir, par des considérations générales ,
l'utilité de l'instruction publique ; il a présenté , d'une
maniere simple mais touchante , l'intérêt que doivent
avoir tous les parens à faire jouir leurs enfans des
avantages d'une institution où , depuis les élémens
du dessin jusqu'aux sciences morales et politiques ,
toutes les connaissances humaines qui peuvent orner
l'esprit et former le coeur , seront enseignées .
On a fait lecture ensuite de la loi portant établissement
des écoles centrales , du réglement concernant
celles de Paris , du nom des professeurs dans
chaque école , et de l'heure à laquelle commencent
leurs différens cours .
Le cit . Deparcieu , professeur de physique au Panthéon
, organe de la classe des sciences mathématiques
et naturelles , a tracé , avec autant d'intérêt que
d'élégance et de clarté , leurs différens progrès jusqu'à
nos jours , l'importance de leur étude , et les avantages
sans nombre qu'on en retire dans toutes les circonstances
de la vie , et sur-tout dans les objets qui
tiennent aux arts et à l'industrie ; on a retrouvé la
( 240 )
marche aisée et ferme d'un savant , qui depuis 20 ans
professe avec succès toutes les parties de la physique .
Après lui , le cit . Fontanes , professeur de belleslettres
à Mazarin , a parlé , au nom de la classe de
la littérature et des beaux - arts . C'est annoncer qu'ils
ont trouvé en lui un interprête digne de l'intérêt
qu'ils doivent inspirer. Parmi une foule de choses
saillantes , qui ont été généralement senties et applaudies
avec justice , on a regretté qu'il s'y soit
mêlé une teinte d'amertume , qui souvent en a terni
les beautés . Tout le monde sait que l'enseignement .
dans les anciens colléges , avait des parties excellentes
, et qu'il a produit plus d'un homme célebra
dans différens genres . Mais on sait aussi que cet enseignement
était loin d'être complet : ce n'est point
ici le lieu de mettre en opposition ses inconvéniens
avec ses avantages ; cette discussion exigérait un plus
grand développement . Il est certain du moins qu'il y
aurait quelqu'injustice à se livrer à aucune espece de
comparaison entre d'anciens établissemens qui ne
sont plus , et des établissemens qui viennent seu
lement de naître . Il manquerait toujours un terme
indispensable à toute comparaison , c'est celui du
fait et de l'expérience . On comptait, dans les anciens
colléges , les sujets un peu distingués ; mais on ne
fait pas attention combien le nombre aurait été plus
grand , si l'instruction eût été plus parfaite , moins
contrariée par l'influence des préjugés civils , politiques
et religieux . Il est probable que le sol de la
liberté produira des plantes plus vigoureuses , et
qu'en général il sortira des écoles centrales un plus
grand nombre d'éleves instruits , et plus utilement
instruits ,
( 241 )
instruits , que n'en formait l'ancienne éducation.
Jamais les arts et les sciences n'ont fait plus de
progrès que chez les peuples libres . On en a pour
exemple les beaux jours de la Grece et de Rome ,
et il ne serait pas difficile de prouver que tous les
grands hommes qui ont illustré le siécle d'Alexandre
et celui d'Auguste , appartiennent véritablement à la
république , et que leur beau génie s'était formé sous
l'heureuse influence de la liberté . Il fut bien aisé de
le voir par l'état de dégradation dans lequel tomberent
bientôt les lettres , lorsque le régime de la
tyrannie eut effacé l'éclat de la république , et étouffé
toute espece de talens. Le cit. Fontanes , qui admire
avec tant de raison les anciens , et qui est fait pour
les apprécier , n'ignore pas non plus à quelles causes
ils furent redevables de leurs succès et de leur
gloire. S'il a parlé avec quelque sévérité des écoles
centrales , c'est sans doute par le desir ardent qu'il
a de voir ces établissemens se perfectionner , ce sera
l'ouvrage du tems , de la bonne disposition des
esprits , des heureux effets de la paix , et sur tout
de l'affermissement inévitable de l'ordre actuel des
choses , si favorable aux progrès des lumieres . Si
le cit. Fontanes eût été plus confiant en ses propres
talens , il aurait conçu de plus grandes espérances sur
le succès de la nouvelle institution dans les écoles
centrales , auxquelles il est fait pour donner une si
juste célébrité .
-
Un 3. discours a été lu par le cit . Lenoir-Laroche,
professeur de législation au Panthéon ; il a examiné
quelles ont été les principales causes qui ont retardé
ou accéléré les progrès des sciences morales et poli-
Tome XXV. 9
( 242 )
tiques. Il les a réduites à l'esprit des gouvernemens ,
de la législation et des institutions religieuses . En
développant chacune de ces causes , il a fait voir
qu'elles s'étaient réunies , dans l'ancien ordre de
choses , pour altérer la notion juste des droits et des
devoirs parmi les hommes , et par conséquent les
véritables principes de la morale et de la politique.
Il a montré ensuite l'influence que devaient avoir sur
ces sciences des institutions libres et la constitution.
française . Après avoir indiqué les avantages qui doivent
résulter de l'étude de la grammaire générale , de
l'histoire et des principes de la législation , il s'est
attaché à prouver l'utilité de l'instruction orale ,
pour diriger , abréger et faciliter l'instruction que
l'on doit puiser dans les livres . Ce discours , qui annonce
un bon esprit et un bon citoyen , a été interrompu
plusieurs fois par des applaudissemens .
A la fin de la séance , un membre du département
a exprimé le desir que ces trois discours fussent
transcrits sur les registres et livrés à l'impression .
Aussi tôt qu'ils auront été rendus publics , nous les
ferons connaître plus particulierement.
MÉLANGES .
Du CANNIBALISME , ou du Droit de manger les Hommes .
Morceau traduit de l'anglais.
UN
1
N capitaine de Liverpool , nommé Williams ,
après avoir passé dix ans de sa vie à transporter des
Negres de la côte d'Afrique dans les Indes occidentales
, eut un jour la fantaisie de laisser là le com(
243 )
merce des hommes pour faire celui des loutres marines
. Il se rendit à Madras , et de - là traversant la mer
du Sud , il arriva à la côte Nootka , où il fit sa cargai
son complette moyennant quelques vieilles ferrailles ,
quelques caisses de verroteries et quelques barils
d'eaux-de- vie . Il revenait paisiblement , et tout en
fumant sa pipe sur le tillac , il s'applaudissait de la
bonne idée qu'il avait eue de changer de métier. Il
calculait que ces peaux de loutre lui rapporteraient
beaucoup plus à Canton que les peaux d'hommes
qu'il avait auparavant transportées à la Jamaïque . Il
était encore tout occupé de ces agréables calculs ,
lorsque le vaisseau se trouva près de l'isle d'Owhyhée .
Il débarqua pour y demander la permission de relâcher
et de se procurer quelques rafraîchissemens et
des cordages dont il avait besoin . Le roi de l'isle
Tome-homy- haw , vers lequel il fut conduit , fut enchanté
de sa demande ; il l'invita avec les plus vives
instances à descendre dans l'isle avec tout son équipage
, lui assurant qu'ils y trouveraient tout ce qu'ils
desiraient , et qu'ils seraient traités avec toute l'attention
et les égards dus à des étrangers de leur sorte .
Le capitaine Williams , pénétré de ces marques d intérêt
et de prévenance , retourna joyeusement et en
hâte à son vaisseau , et amena à terre quelques- uns
des sous -chefs , avec d'autres personnes de l'équipage .
Ifs allerent ensemble se présenter à S. M. d'Owhyhée
pour la remercier de ses bontés , et se faire expédier,
de sa royale main , les ordres nécessaires . Mais à peine
avaient-ils fini leur supplique , qu'une centaine des
gardes-du- corps de S. M. se jetterent sur eux . Les
malheureux Anglais furent à l'instant saisis et garottés
; tandis qu'une autre bande de la maison du roi
marcha vers le vaisseau , s'y introduisit avec toutes
les démonstrations de la plus sincere amitié ; et voulant
, disait - elle , fraterniser avec le reste de l'équipage
, tomba sur leurs amis d'Europe le poignard à la
main , en égorgea une partie , jetta les autres à la mer ;
et après avoir emporté tout ce qui était dans le navire
, se mit à le dépecer et en enlever les débris .
Pendant ce tems , le pauvre capitaine et ses camarades
, les mains liées sur le dos , dans la salle
Q &
( 244 )
d'audience de S. M. , se regardaient avec une morne
stupeur , ne sachant pas trop ce que ces bons et simples
enfans de la nature se proposaient de faire de
leurs individus . Enfin , pour faire cesser leur incertitude
, S. M. daigna leur annoncer elle-même , par un
de ses interprêtes ordinaires , qu'ils allaient sur - lechamp
être livrés aux grands officiers de sa cuisine ,
qu'ils auraient le lendemain , sous différentes formes ,
l'honneur d'entrer dans sa personne sacrée ; que
toute la cour , les officiers de la couronne , les chefs
de la magistrature et de l'église étaient déja invités
par lui , en sa qualité de pere du peuple , à ce gala
de chair européenne.
Le capitaine , qui avait autrefois fait ses études à
Eaton et à Cambridge , prit la liberté de remontrer
humblement à sa gracieuse majesté que la loi de
Moyse et le traité de la loi naturelle de son compatriote
Cumberland , défendaient de tuer ainsi les
pauvres gens qui venaient se rafraîchir dans une isle ,
et de leur mnanger les bras et les jambes. Il rapporta
plusieurs textes décisifs à l'appui de ce qu'il avançait
, et fit à ce sujet une dissertation qu'on a toujours
citée dans l'académie d Owhyhée , comme un modele
d'éloquence et de raisonnement .
Le roi Teme-homy-haw , qui n'avait pas fait de trop
bonnes études , et qui , depuis qu'il était sur le trône ,
avait ajouté à sa stupidité naturelle , la violence ,
l'obstination et la cruauté qu'on appelle à Owhyhée
les fleurons de la Couronne , était impatienté de cette
harangue dont il ne comprenait pas la moitié . Il lui
jetta un coup-d'oeil de mépris , et haussant les épaules ,
il daigna lui adresser ces propres paroles , que le secrétaire
du cabinet inscrivit sur-le- champ , suivant la
loi fondamentale du pays , dans le registre de la cour,
appellé le livre d'or , ou les maximes de la sagesse royale.
Ce que tu me dis là est bien ridicule . Si ce Moyse
et ce Cumberland dont tu me parles ont tenu tous ces
propos après avoir goûté de la chair humaine , c'est
qu'ils avaient de pauvres estomacs , ou qu'ils étaient des
gens de peu de goût . S'ils n'en ont jamais goûté , ils sont
des sots ; car dans ce pays on est un sot lorsqu'on
parle de ce qu'on ne sait pas . Crois -moi , si tes dac(
243 )
/
teurs eussent jamais tâté d'une cervelle ou d'une
poitrine humaine , ils n'auraient jamais voulu manger
autre chose . Tout le reste leur eût paru d'une
cuisine fort insipide . Cependant , comme tu me
parais aussi un omme docte , et que dans ton pays
ces gens- là , dit- on , sont discoureurs , bavards , et
veulent savoir la raison de tout ; je veux te donner le
plaisir de connaître plus à fond pour quel motif les
choses sont arrangées ici de cette maniere ; car il ne
faut pas qu'un homme d'esprit de ta sorte entre dans
mon estomac sans savoir pourquoi . Mon grand chancelier
Harrisboo te dira le reste. "
S. M. fait un signe , et le grand chancelier arrive
tenant dans ses mains le grand livre de la loi d'Owhyhée
. Ce code est rédigé d'une maniere particuliere .
A côté de chaque loi se trouvent les motifs d'après
lesquels elle a été rendue . On voit par- là que le legislateur,
en faisant sa loi , est toujours obligé de savoir
pourquoi il la fait . Les voyageurs assurent que depuis
qu'on a adopté cette coutume singuliere de réfléchir
un peu avant de faire des lois , les habitans d'Owhyhée
, les juges et le législateur lui-même ont beaucoup
moins d'embarras , les uns pour obéir , les autres pour
ordonner ; ce qui ne laisse pas , dit- on , d'être assez
agréable dans le train ordinaire de la vie .
Le grand chancelier , pour se conformer au bon
plaisir de S. M. , ouvrit donc le grand livre , et lut à
haute et intelligible voix ainsi qu'il suit.
Le droit de manger les hommes est le droit de naissance
de tous les habitans d'Owhyhée. C'est la premiere loi fondamentale
de l'État .
Attendu , 1 ° . que manger les hommes n'a pas
été expressément défendu par la religion d'Owhyhée ,
qui est la plus humaine et la plus parfaite de toutes ,
comme on sait. Par conséquent , manger les hommes
est un acte permis de droit divin ,
2. Que manger nos sein blables n'est pas une
violation du grand principe de morale , établi par
la religion d'Owhyhée , qui est de ne pas faire aux
autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fît à
nous-mêmes ; car il est notoire que le peuple d'Owhyhée
Q3
( 246 )
est aussi disposé à se laisser manger qu'à manger les
autres .
3° . Que le cannibalisme a toujours existé comme
la condition et la pratique invariable du genre humain
en tel ou tel lieu du mone ; et par conséquent
, il peut légitimement être exercé par - tout .
parmi les nations les plus civilisées , comme parmi
celles qui le sont le moins
" 4° . Qu'il est bien constant que ceux d'entre
nous qui sont condamnés à être dévorés , se réjouissent
à la seule pensée du sort qui les attend ; qu'ils
dansent et chantent en s'approchant du pieu où on
doit les attacher ; divertissement qui est fort encouragé
par les hommes humains qui les conduisent ,
parce que l'expérience a prouvé que c'est un trèsbon
exercice pour épurer le sáng , et rendrela chair
d'un goût plus agréable .
50. Que , puisqu'il est prouvé que manger de
la chair humaine n'est pas une chose contraire à la
religion , à la morale , à l'humanité et à la pratique
du monde , il est évident que cela est conforme à la
bonne politique dans tous les pays de la terre , et
particulierement à Owhyhée .
,, 6° . Qu Owhyhée étant un pays commerçant doit
nécessairement sacrifier au commerce tout principe
et toute considération ; car , dans le cours ordinaire
du commerce , tous les droits naturels et inaliénables
de l'homme peuvent être achetés pour le seul profit
et les agrémens de celui qui achete .
99
7°. Que toute l'existence d'Owhyhée dépendant
de son commerce , il faut étendre ce commerce
le plus possible , et par tous les moyens de fraude
ou de violence imaginables ; et que dans certains endroits
, comme cela est prouvé , on ne peut le porter
une certaine étendue , et en faire un objet de véritable
richesse nationale , qu'en achetant de la chair
humaine .
si
,, 8 °. Que 30 ou 40 mille habitans d'Owhyhée ne
pourraient vivre aussi agréablement qu'ils font ,
3 ou 400 mille étrangers n'étaient pas annuellement
dévorés par eux ; et qu'en particulier , leurs femmes ,
( 247 )
f
leurs veuves et leurs enfans meneraient une vie moins
joyeuse , s'ils ne mangeaient pas les femmes, les veuves
et les enfans des autres pays.
la
9. Que les manufactures de lances , couteaux ,
poignards , pagayes , la construction des canots ,
subsistance même du roi et de tout le peuple d'Owhyhée
sont particulierement intéressées à la conservation
de cette boucherie de chair humaine .
" , 10 ° . Que , quoique ce commerce soit le tombeau
de la plus grande partie de ceux qui achetent
et de ceux qui sont vendus , il n'en est pas moins
la pepiniere de la classe d'hommes la plus utile
d'Owhyhée .
" 11 ° . Que le roi d'Owhyhée ne serait pas aussi
gras et aussi grand qu'il est , s'il n'avait pas tous les
jours à son dîner quelques plats de chair humaine .
Son revenu en cochons diminuerait sensiblement ,
si le droit de manger les hommes était aboli , parce
que la nourriture des cochons ne suffirait pas à la consommation
du pays . Le peuple d'Owhyhée ne serait
ni si brave , nisi fort ; il tomberait bientôt , par conséquent
, dans la dépendance des nations voisines , c'està-
dire qu'il deviendrait esclave , ce qui est mille fois
plus horrible que la mort , si chaque famille n'avait
pas tous les jours son rôti de chair humaine avec
quelques plats de légumes autour.
" 12 ° . Qu'il est notoire que la terre d'Owhyhée
ne produirait rien si on ne la couvrait régulierement
d'un bon engrais ; et que les chimistes de l'académie
d'Owhyhée ont expérimenté que le phosphate calcaire
et autres produits résultans de la décomposition des
parties du corps humain , inutiles au service de nos
tables , sont le meilleur de tous les engrais ; par conséquent
des milliers d'hommes doivent être sacrifiés
annuellement pour que les terres de nos skoollas , ou
seigneurs du sol , soient en bon produit.
13 ° . Que quand même on croirait , ce qui est
absurde d'après tout ce que nous venons de dire , que
tout cela est contraire à l'humanité , à la morale et à
la religion , il ne s'ensuit pas moins que cet usage
ne doit pas être aboli , et cela par une seule raison ,
Q4
( 248 )
à laquelle il n'y a pas de réplique , c'est que cela a
été autrefois permis . "
Le chancelier finit là sa déduction .
Le capitaine qui se rappellait avoir entendu dire , et
dit lui-même des choses à- peu -près semblables dans
sa premiere profession , crut que sa seigneurie voulait
faire le mauvais plaisant , et il ne trouvait pas que cette
petite gaieté fût fort à sa place . Il commença par
Îui faire observer très -judicieusement qu'il y avait une
grande différence... Mais à peine avait il prononcé ces ,
mots que S. M. d'Owhyhée , qui était l'homme de
son royaume qui craignait le plus d'être ennuyé par
de longs discours , fit un énorme baillement. A ce
signe , qui dans la jurisprudence d'Owhyhée équivaut
au mot guilty , dans les juries d Angleterre , terreoboo ,
le grand massier de la couronne laissa tomber son
assommoir sur la tête du pauvre capitaine , et coupa
sa période par la moitié. Ses camarades subirent la
même cérémonie . Le lendemain il y eut grande fête
à la cour , et on dit que le soir monseigneur le chancelier
, qui était tout-à-la - fois , et le plus grand clerc du
royaume , et un très-bel esprit , fit au dessert la plus jolie
chanson de table qu'on ait jamais chantée aux petits
soupers de la cour d'Owhyhée .
POÉSIE.
Couplets à la citoyenne le F.... chantés à table la 15 d'août
( vieux style ) , jour de safête.
Sur l'air Iris demande son Portrait .
ONN m'annonce dans le moment ,
Aimable Mélanie ,
Que tu joins à ce nom charmant
Le beau nom de Marie .
Je voudrais bien, te dire ave ,
Comme l'ange à la vierge ,
Mais sous ma main je n'ai trouvé
Ni fleurette , ni cierge .
( 849 )
Quand même le lys argenté
Naîtrait à ma parole ,
Pourrais-je à ta virginité
En offrir le symbole ?
Marie , auprès de tes appas
Un autre ange nous pique ,
Et ton mari ne brûle
pas
D'un amour platonique.
D'un prodige de chasteté
Qu'importe le spectacle ?
J'aime autant la maternité
Produite sans miracle .
Quand je vois les amours , les ris
Suivre par-tout tes traces ,
Nouveau Gabriël , je te dis
Ave pleine de graces.
A Mademoiselle de M.
SUR un exemple aussi touchant
Modélez-vous , Sabine ;
N'arrivez pas au firmament
Avec ce qu'on devine.
Dans ce bas monde il faut , dit-on ,
D'effet devenir cause ,
Et l'on doit produire un bouton ,
Lorsqu'on est une rose.
ANNONCES.
aux
Tablettes du négociant , ou Recueil utile aux banquiers ,
agens de change , armateurs , négocians , marchands , propriétaires
, fermiers , rentiers , etc ; contenant les lois relatives
aux remboursemens et paiemens de créances entre particuliers
, celles relatives aux contributions , fermages , rentes et
redevances foncieres ; aux rentes dues par la nation ;
loyers de maisons , patentes , douanes , messageries avec
les nouveaux tarifs , etc ; les tableaux des variations des signes
monétaires , depuis l'émission des assignats , celui des inscriptions
sur le grand livre , des rescriptions et mandats
depuis leur émission jusqu'à ce jour ; le cours des mandats
d'après les arrêtés du Directoire . On y a joint le calendrier
de la République pour l'an V, avec les jours correspondans de
l'ancien . Volume in - 24 . Prix , 15 sous broché , franc de port.
A Paris , chez Testu , imprimeur , rue Hautefeuille , nº . 14.
( 250 )
NOUVELLES
ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 15 octobre 1796.
Il s'est opéré dans le ministere ottoman un changement,
auquel on devait peu s'attendre . Le Reiseffendi
, Retif- effendi- muchasebischy, qui depuis deux
ans exerçait dans le divan la principale influence , a
été congédié , et remplacé par Rasich- Mehemet - effendi
, ambassadeur en Russie après la paix de Gallacz
en 1791. Sa disgrace a entraîné celle de ses deux protégés
, les freres Murusi , l'un hospodar de Valachie ,
et l'autre premier interprête de la Porte , et par conséquent
le premier personnage de la nation grecque
à Constantinople . Le poste de dragoman a été donné
au fils du prince Alexandre Ipsipilanti , qui lui-même
a été nommé , pour la troisieme fois , hospodar de
Valachie . Ce dernier choix a , dit-on , causé une
grande satisfaction aux Valaques . Le prince Alexandre
s'est fait aimer d'eux par la douceur , la modération
de son caractere et par sa justice .
Le Reis- effendi a conseivé dans sa disgrace quelques
marques de l'ancienne confiance dont il a joui ;
il reste conseiller de commission avec voix . Le grandseigneur
n'a point oublié qu'il avait été un des chefs
de son éducation . Si ce titre n'a pu lui assurer une
faveur plus complette , et le maintenir dans son poste,
on en conclud que la faction qui l'a attaqué et renversé
est extrêmement puissante . On peut connaître
cette faction par la nature même des griefs qui ont
été les motifs d'après lesquels la destitution du Reiseffendi
a été prononcée . On a prétendu que presque
tous les rapports qu'il a faits au divan depuis son
( 231 )
entrée au ministere , sur les objets qui intéressent le
plus l'Empire ottoman , sont faux , et qu'ils ont déterminé
des résolutions qui pouvaient avoir les conséquences
les plus dangereuses. On lui a reproché
d'avoir exagéré les forces , les suites et l'étendue de
la derniere insurrection polonaise , I épuisement des
puissances coalisées contre la France , et d'avoir prêté
à une puissance voisine un systême et des vues hostiles.
Il n'est pas difficile de reconnaître dans ces
inculpations l'effet des insinuations et des intrigues
des agens du cabinet de Pétersbourg.
:
On ne recueille des nouvelles qui nous arrivent de
Stockholm , que les relations des fêtes données par
l'impératrice de Russie et ses courtisans au roi de
Suede et au duc de Sudermanie . Le 2 du meis dernier,
il y eut au château de plaisance de la Tauride
un concert , que la grande - duchesse Elisabeth ouvrit
par un air qu'elle chanta elle -même les grandesduchesses
Alexandre et Hélene en exécuterent d'autres
sur la harpe , et les deux plus jeunes princesses
jouerent du clavessin . Le 7 , il y eut une course de
chaloupes sur la Neva . Le grand- écuyer comte Narischkin
, le ministre d'état comte de Bedsborodko ,
les comtes Stroganoff et de Samoilow , ainsi que
d'autres grands de la cour , ont donné successivement
des fêtes , auxquelles les deux illustres hôtes ont assisté
avec la famille impériale .
PRUSSA. Extrait d'une lettre de Berlin , du 1er octobre.
La princesse , épouse du prince Louis de Prusse , second
fils du roi , est heureusement accouchée d'une fille , hier au
matin . Le roi est actuellement à Potzdam ; et malgré l'activité
du cabinet, il ne transpire rien de positif des négociations.Le
secrétaire de la légation française , M. Dodun , qui avait été
récemment envoyé comme courier à Paris , en est revenu . La
correspondance n'est pas moins fréquente avec la cour de
Pétersbourg.
ITALIE. De Turin , le 17 octobre.
Un nouveau regne vient de commencer. Victor(
252 )
Amédée mourut hier. Il était né le 26 juin 1726 , et
était monté sur le trône le 20 février 1773. Il avait
épousé , en 1750 , Marie- Antoinette Ferdinande d'Espagne
, morte en 1786. Le prince de Piémont , son
successeur , est né le 24 mai 1751 .
De Gênes , le 8 octobre . Le général en chef et les
commissaires français paraissent disposés à ne plus
garder de ménagemens avec la régence de Modene ,
à lui retirer toute leur confiance , et à mettre le
peuple Modénois sous la protection immédiate de la
République . On croit que l'un des motifs de cette
résolution est le mouvement dont la petite ville de
Scandiano a été dernierement le théâtre , et dont voici
les principales circonstances :
Scandiano , lieu situé à sept milles de Reggio , est une petite
commune très - favorisée des ducs de Modene , et très--
satisfaite du vain titre d'illustrissima qui lui paraît bien préférable
aux douceurs de l'égalité . Quelques patriotes , aidés par
ceux de Reggio , y avaient plante , le 3 septembre , un arbre
de la liberté , dont l'ombre importunait la régence . Elle
trouva moyen , quelques jours après , que l'arbre fût abattu
et le serment de fidélité renouvellé . Cette manoeuvre excita
plus de pitié que de colere . Mais les habitans de Scandiano
pour se préserver d'une nouvelle insulte à leur illustrissime
servitude , imaginerent d'armer environ 400 hommes de la
campagne , et d'appeller de Modene un brave pour les
instruire dans l'exercice militaire .
: il
Cela n'était que ridicule cette armée rustique n'eut aucune
occasion de déployer sa valeur jusqu'au 16 septembre . Le 17
était le jour marqué par les destins . Le commissaire français
Galleazini devait passer par Scandiano avec quelques amis en
se rendant à une campagne. Beaucoup d'habitans de Reggio
y vinrent pour fêter son passage , et l'escorter sur la route :
mérite cette marque d'affection ; mais elle déplut aux gens de
Scandiano . On crut s'en appercevoir ; et pour éviter d'avoir
affaire au paladin de Modene , on se présenta à la commune :
fut fort bien accueilli , et les gens de Reggio crurent
qu'ils pouvaient passer leur tems à faire quelques visites ou à
folâtrer dans la rue . Tout-à-coup on entend crier au feu ! c'était
le signal du Modénois pour rassembler ses héros . On
ferme les portes de Scandiano ; on sonne le tocsin , on fait
feu sur les faiseurs de visites : ils cherchent en vain à se réfaon
y
( 253 )
gier ; on leur ferme toutes les maisons . Un jeune garçon de
15 ans est atteint d'une et de deux balles ; son sang coule
au lieu de le secourir , on veut se jetter sur lui ; il fuit , et va
tomber assez loin . Enfin , un honnête et pauvre ouvrier prend
pitié de lui et le sauve , pendant que l'on tombe sur les autres
Régiens . Un d'eux veut s'échapper à cheval pour aller avertir
le commissaire français ; il est jetté à bas et tué de deux coups
de fusil . Le commissaire ne peut être informé du désordre
que quand il fut en route . Il entend sonner le tocsin , et envoie
en savoir la raison ; on lui fait une réponse équivoque ,
où l'on parle pourtant des gens de Reggio , ce qui lui donne
lieu de défendre les voies de fait contre eux , sous peine de
punition exemplaire . Cependant ils sont tous arrêtés , et lat
nouvelle en étant arrivée à Reggio , on voulait se mettre en
marche pour les délivrer. La municipalité arrête , par sa pru-
´dence , l'effet de ce premier mouvement. Galleazini se transporte
à Scandiano , fait relâcher d'autorité les prisonniers , les
ramene dans le déplorable accoutrement où ils étaient , et , de
concert avec la municipalité , donne avis du tout aux commandans
français . Milan est informé : on dresse des procèsverbaux
, et la régence de Modene payera cher ses maneges
scélérats .
L'Italie , l'Europe entiere , mais sur-tout la France , apprendra
avec surprise que l'abbé Spallanzani a joué un rôle
principal dans cette criminelle affaire . L'abbé Spallanzani
comble de marques d estime par les savans français et par les
commissaires de la République , qui cependant traite les Français
de Goths et de Vandales , et qui s'avise d'écrire pour excuser
les gens de Scandiano , que quoiqu'annexe au territoire de
Reggio , Scandiano préfere de se tenir sous les aîles du double
aigle de la maison d'Est .
Un esprit bien différent anime la grande majorité
dans les contrées d'Italie où les armées françaises ont
pénétré . Rien ne peut mieux faire connaître cet es- ,
prit que les pièces suivantes qui nous sont parvenues
de Milan .
Adresse de l'administration générale de la Lombardie à tous les
bons citoyens et amis de la patrie .
Le premier élément des vertus sociales est l'instruction
publique ; elle annonce toujours aux nations leur bonheur
prochain , et par-tout où l'on en voit briller l'aurore , le
soleil de la liberté ne tarde pas à se montrer sur l'horison.
( @ 54 )
1
La Grece est également fameuse comme guerriere et comme
savante , et la renommée de ses philosophes le dispute à
celle de ses capitaines. Ceux - ci ont abattu les tyrans ; mais
les premiers ont élevé un cri qui a eté répété de génération
en génération ; un cri au son duquel tous les coeurs
ont été ébranlés ; un cri dont le retentissement a toujours
fait trembler les puissans ; un cri enfin qui , malgré les
obstacles de tous genres , a fait résonner aux oreilles des
nations le nom sacré de liberté.
De nos jours la France , rivale de la gloire des Grecs ,
a secoué le joug ; elle a réveillé la terreur dans lame des
tyrans et l'espérance dans celle des peuples : mais le flambeau
de la philosophie avait précedé l'eclair de son invincible
épée . Avec les armes de la raison , elle a persuadé
au peuple qu'il devait être libre , et le peuple a voulu être
libre . Elle a prédit qu'un peuple libre briserait les forces
de tous les despotes de la terre , et le peuple a vu les
satellites des oppresseurs du monde s'enfuir humiliés devant
les drapeaux republicains .
,
L'Italie ouvrit la premiere un asyle aux sciences et aux
arts de la Grece , et si jusqu'à ce moment , elle n'a pas
donné ces preuves d'énergie qu'on devait attendre d'une
nation placee , par la nature , dans un pays que sa situation
, ses ressources , sa population semblaient avoir destinée
à la liberté , il faut en chercher la premiere cause dans les
obstacles éternels que l'union de la tyrannie et du fanatisme
a opposés à l'instruction publique , en étouffant , par d'odieux
moyens , ie germe d'independance que cet heureux
climat avait mis dans le coeur de ses habitaus .
" Notre premier devoir , dans les favorables circonstances
où nous nous trouvons , est donc d'ouvrir au génie italien
une vaste carriere , où , en traitant des grands intérêts de
la nation entiere , il puisse rendre familiers aux peuples les
principes eternels de la liberté et de l'égalité , leur faire
connaître l'étendue de leurs droits et la facilité de les reconquérir
, et leur indiquer en même-tems les écueils oà
peuvent aller se briser ceux qui passent de la servitude a
la liberté .
" Tel est l'objet que nous avons en vue en établissant
un prix pour celui qui aura le mieux traité l'importante
question que nous proposons.
" O vous , qui cultivez en paix les lettres , que l'amour
de la patrie et celui de la gloire vous réveillent ! Si vous
avez été condamnés à étouffer vos pensées sous l'ancienne
( 255 )
1 tyrannie , lorsque c'était un crime que de dire la vérité
venez en ce moment sous les heureux auspices d'une armée
victorieuse et d'un général non moins invincible qu'ami de
l'humanité ; ne craignez pas d'élever la voix , et offrez à
la patrie commune l'hommage de vos lumieres et de vos
talens.
,, Et vous , qui gémissez encore sous le joug des tyrans ,
bannissez toute crainte ; vous avez dans les mains le moyen
le plus prompt de les renverser de leurs trônes usurpés ;
écrivez , montrez- les au peuple dans toute leur nudite , et
ils n'exciteront plus que la haine ; faites - lui connaître sa
force , et il sortira de l'avilissement où l'ont retenu tanţ
de siecles de servitude ; racontez-lui les victoires de ses
libérateurs , le bonheur des cités qui se sont déja soustraites
à l'esclavage ; rappellez - lui l'antique gloire de l'Italie
et celle qui s'ouvre devant elle ; mettez-lui sous les yeux
l'oppression que lui prépareraient les tyrans , si après avoir
été menacés d'une chûte prochaine , ils se raffermissaient
sur leurs trênes chancelans ; faites retentir à ses oreilles
les lamentations de ces enfans condamnes à une éternelle
servitude , et les malédictions dont les générations futures
chargeront la genération présente , si elle laisse échapper
le moment heureux qui se présente au front chauve
qui peut- etre ne reviendra plus ; et alors la nation prendra
l'attitude majestueuse qui lui convient. Elle méprisera
ou renversera tous les obstacles : les despotes les plus
lointains pâliront à son nom , et vous aurez la gloire d'avoir
provoqué de si grandes choses par vos écrits . Ni les difficultés
ni les dangers ne doivent vous arrêter . Tout est
facile à qui veut être libre : osez , écrivez l'heure de la
liberté est prête à sonner. ,,
Cette adresse est le programme d'un prix que l'administration
lombarde propose pour le meilleur discours sur
cette question Quel est le gouvernement libre qui convient
le mieux au bonheur de l'Italie ? Les ouvrages pourrout être
écrits en italien , en français ou en latin . Ils seront adressés
à l'administration générale de la Lombardie , à Milan . Le
secret sera gardé à ceux qui le desireront. Le prix est une
médaille d'or de la valeur de 200 sequins .
A l'administration générale de la Lombardie.
Citoyens , vous êtes chargés de notre administration ;
vous remplirez les devoirs qu'elle vous impose , mais la
nation atttend de vous sur- tout que vous vous occupiez essen ;
t
( 156 )
tiellement de celui de tous qui est le plus sacré ; que vous
lui procuriez sa liberté en faisant counaître au général en chef
notre ardent desir de concourir par tous les moyens possibles
au triomphe de la cause commune.
En attendant , obtenez de lui que nous puissions prendre
les armes , et que , réunis a ces phalanges victorieuses , "il
nous oppose aux efforts insensés des tyrans qui nous ont si
long- tems opprimés. Obtenez qu'on arme une légion lombarde
. Nous confondrons ainsi nos perfides ennemis qui nous
dépeignent comme des hommes efféminés et incapables de
porter les armes. Nous montrerons alors que nous ne sommes
pas indignes de l'amitié de la République Française , et que
nous méritons son appui : c'est de cette maniere que notre
sort sera irrévocablement décidé , puisque la République
Française , juste et généreuse , n'abandonnera jamais , quelle
que puisse être la vicissitude des événemens , un peuple
qui volontairement a pris les armes pour défendre une cause
qui est la sienne . ,,
Suivent plusieurs milliers de signatures.
Padministration générale de la Lombardie , au général en chef
Buonaparte ; Milan , le 15 vendémiaire , an V.
,, Citoyen général , nous venons de recevoir une pétition
signée d'un nombre considérable de patriotes , dans laquelle
ces braves citoyens demandent la formation d'une légion lombarde
, pour l'unir à la glorieuse armée républicaine , marcher
ensemble contre le commun ennemi , et défendre ainsi notre
liberté et notre indépendance.
Nous sommes informés qu'il se prépare des pétitions semblables
de la part des citoyens qui n'ont pas été à tems de
participer à celle - ci , ainsi que dans les diverses provinces de
notre Lombardie , qui toutes forinent les mêmes voeux . Ainsi,
excités à remplir le plus sacré de nos devoirs , nous le faisons
avec zele et transport.
9
,, L'administration espere , citoyen général , que vous voudrez
bien seconder le desir d'un peuple qui veut être libre
et que vous ne vous opposerez pas à ce qu'il soit armé pour
défendre sa patrie et pour combattre des ennemis qui sont
aussi les vôtres . Salut et respect .
Signés , VISCONTI , président ; SOMMARIVA , représentant. ”
De Rome , le 1er, octobre. Le pape a fait expédier à toutes
les cours catholiques un manifeste dans lequel il détaille ce
qui a été traité entre la cour de Rome et la Républiqu :
Française
( 257 )
Française , et exhorte tous les princes catholiques à s'unir pour
défendre la religion .
Un autre mauifeste a été expédié par- tout l'état du saintsiége
après les mêmes détails , on y déclare , « que le pape
a pris la résolution de suspendre , pour le présent , l'accomplissement
des conditions de l'armistice . ,,
L'esprit pacifique du saint-pere ( c'est ainsi que se termine
le manifeste ) est si éloigné des hostilités , qu'au prix des
sacrifices les plus douloureux , il a toujours eu et ne cessera
jamais d'avoir à coeur la tranquillité de ses très -aimés sujets ;
mais si les Français pensaient autrement , son intention n'est
point de laisser ses propres états exposes sans défense à une
invasion . Ainsi , dès l'instant où quelques corps de leurs
troupes tenteraient d'outre- passer les limites , sa sainteté est
déterminée à faire résistance ; elle ne doute pas que ses sujets ,
zelés comme ils le sont pour la religion catholique , et ne
pouvant être indifférens au salut de leurs personnes , de leurs
familles et de leurs biens , ne manqueront pas de concourir
unanimement à la commune défense , en repoussant courageusement
les aggresseurs qui tenteraient de troubler leur
tranquillité. A ces causes , elle enjoint à tous les évêques ,
les curés , les magistrats et tous autres , d'encourager les
peuples de leur dépendance à prendre les armes et à les
exciter encore par le son du tocsin . C'est ce que le saint-pere
se flatte d'obtenir de la piété et de l'amour de ses sujets , ne
cessant pas d'offrir les plus ferventes prieres au Tout- Puissant,
afin qu'il daigne protéger sa religion sainte et la juste cause de
ses fideles sujets . "
on
En conséquence , par ordre de la secrétairerie d'état ,
fait rétrograder non - seulement le demi-millon qui était déja
arrivé jusqu'à Rimini , mais le gros bétail parti dernierement ,
qui était arrivé à Civita- Castellana , et qu'on avait donné à
compte du quatrieme million , qui devait être payé en denrées .
Les statues , que l'on encaissait déja , seront remises à leurs
places respectives.
Le cardinal Pignatelli a reçu dernierement à Lorette l'ordre
de la secrétairerie d'éjat de revenir à Rome , au lieu de poursuivre
son voyage vers Brescia , où il allait ; et en effet, il est
revenu ici jeudi .
De Florence , le 5 octobre . Les dernieres nouvelles arrivées
de Rome , ce soir , annoncent que le pape qui , ces jours derniers
, avait fait interrompre l'emballage des statues , arrêter
le convoi des bestiaux , et annoncer le projet formel de ne
point remplir les conditions de l'armistice , vient de donner
Tome XXV. R
1
( 258 )
1
les ordres pour qu'on fit partir les bêtes à cornes . Cependant
on persécute les patriotes . Tous ceux qui sont soupçonnés
d'avoir eu des intelligences avec les Français , sont poursuivis
et obligés de s'enfuir .
ESPAGNE. De Madrid , le 6 octobre.
La déclaration de guerre à l'Angleterre a été notifiée officiellement
ce matin aux deux conseils suprêmes de Casulle .
Demain , ellé sera publiée avec la solemnité d'usage ; et peutêtre
en ce moment les hostilités entre les escadres espagnoles
et britanniques ont-elles commencé dans la Méditerranée .
Cadix , 7 octobre. Voilà enfin la guerre ouverte entre l'Espagne
et l'Angleterre . Nous venons d'apprendre que l'amiral
Langara s'est emparé , dans la Méditerranée , de deux vaisseaux
de guerre anglais , et que , s'il eût reçu l'ordre de capturer
24 heures plutôt , il aurait pu s'emparer d'une division
anglaise , sous les ordres de l'amiral Man , composée de cinq
vaisseaux et d'un convoi , avec 4,000 hommes de troupes ; la
nouvelle est certaine . L'ordre est affiché pour que tous les
marins espagnols navigant , se tiennent sur leur garde les
régimens espagnols passent avec toute diligence dans l'Estramadoure
, pour y former un camp de 60,000 hommes ; on
est ici occupé à en..rquer des canons à force , pour fournir
à cette armée .
ANGLETERRE. De Londres , le 15 octobre.
Hier il y a eu une assemblée générale des actionnaires
de la compagnie des Indes . L'administration de la compagnie
a offert au roi de lever et d'entretenir deux régimens
de volontaires , pour la defense du royaume. Le duc
de Portland a témoigné à la compagnie combien S. M. était
satisfaite de cette offre patriotique . On a rendu compte à
l'assemblée de la réponse du roi , et l'on s'est occupé de
l'exécution du plan. Il y a eu sur ce projet la plus parfaite
unanimité. M. Durand a prononcé une courte opinion qui
a fait impression . « L'esprit public qui s'est manifesté partout
le royaume est tel , que si je voyais débarquer sur nos
côtes 500,000 Français , loin d'en être le moins du monde
effrayé , je crois sincerement qu'il n'en retournerait pas un
seul dans son pays pour y raconter la triste destinée de
sés compagnons . ( Bruyans applaudissemens. ) M. Durand
a terminé par ces paroles : S'il ne faut que de l'argent
pour mettre le gouvernement en état de repousser une invasion
, je ne doute pas qu'il ne trouvât promptement
( 259 )
50 millions sterling , si cela était nécessaire. ( Cette
phrase n'a pas été applaudie avec le même transport. )
Les dernieres séances du parlement n'ont été marquées.
par aucun débat intéressant . Il y a eu hier l'annonce d'une
proposition en faveur des Quakers. C'est un point de doc
trine pour ces sectaires de ne point payer de dîmes . Il y
a en conséquence beaucoup de Quakers mis en prisen ,
pour n'avoir pas payé la dîme . On sait aussi qu'ils ont
pour principe de ne faire aucun serment , ce qui empêche
de recevoir leur témoignage dans les affaires civiles et criminelles
. Il est question aujourd'hui de proposer un bill
pour rendre la liberté aux Quakers emprisonnés pour refus
de payer la dîme , et de faire recevoir en justice leur
simple affirmation au lieu de serment. Un bill semblable
avait passé la session dernière à la chambre des communes ,
mais avait été rejetté à la chambre des pairs . 15
Un comité de négocians , à la tête duqnel est le fameux
banquier Boyd , vient de rédiger un plan pour suppleer à la
rareté du numéraire métallique , par une augmentation de
billets de banque . La bâse du projet est d'autoriser la corporation
de la banque d'Angleterre à augmenter son capital
de deux millions sterling ; ce qui produira une émission
de billets proportionnée à cette somme . On destinera en
même-tems , pour l'avantage des négocians , une plus grande
somme à l'escompte des effets de commerce.
L'ambassadeur d'Espagne est encore ici ; mais sa santé
seule paraît avoir retardé son départ ; ses meubles et ses
effets sont en vente . Le chargé d'affaires et le consul de
cette nation sont déja partis sur un vaisseau neutre . On n'a
pas encore reçu la déclaration de guerre , que l'on prétend
avoir été publiée à Madrid .
Hier , dans la séance de la chambre des communes , M.
Pybus a demandé qu'il soit employé 120,000 hommes pour
le service de mer pendant l'année 1797 , y compris 20,000
matelots , et qu'il soit fait un fonds de 4 liv . sterling par
mois , et pour treize mois , à raison de chaque hommes.
Le marquis de Bouillé et quelques officiers français se
disposent à partir pour les Isles-du-Vent , avec le général
Abercrombie , qui a le commandement en chef de toutes
les troupes que nous avons dans les Indes occidentales .
On a eu avis que la frégate la licorne avait rencontré à
l'est des Serlingues la flotte hollandaise de Surinam , "
R
( 260 )
en avait pris quatre gros vaisseaux et un brick. Le gouver
neur de Cayenne et sa femme se trouvaient avec toute leur
fortune sur une de ces prises ..
En vertu d'une ordonnance du roi en son conseil-privé ,
du 12 de ce mois , il a été mis un embargo sur tous les
navires gênois qui se trouvent dans les ports de la Grande-
Bretagne,
D'autres avis ont confirmé les détails des ravages commis
Terre-Neuve , par l'amiral Richery , dans nos établissemens
de pêcheries . Il s'est de plus emparé de plusieurs bâtimens
venant du Canada.
Thomas Reid , professeur de philosophie morale à l'université
de Glascow , auteur de quelques ouvrages philosophiques
très - estimés , vient de mourir âgé de 87 ans .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISË.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 25 vendémiaire au 5 brumaire .
Dubreuil soumet à la discussion son projet de résolution
sur la mise en liberté provisoire des prêtres
réclus . Goupilleau en demande l'ajournement jusqu'à
'ce que le conseil ait prononcé sur sa loi du 3 brumaire
, parce qu'il regarde comme connexes les deux
questions . Favard vote pour l'adoption du projet.
Selon lui , la proscription des prêtres est le moyen le
plus sûr d'attirer le fanatisme et le feu des discordes
civiles . Lahaye partage la même opinion .
Henri Lariviere : Si nous continuons à enfermer
ou à déporter les prêtres en masse , parce qu'ils ont
eu des monstres dans leur corps , quoiqu'il n'y ait
plus de corporations , je ne vois pas pourquoi on
ne retorquerait pas un jour contre nous les mêmes
généralités ? Ne nous enlevons pas nos moyens de
défense . N'allez pas vous confondre ainsi avec les
bourreaux , vous qui n'avez été que victimes ! Apprenez
par votre exemple à ne pas mêler ainsi le
coupable avec l'innocent , à n'être pas sourds aux
( 261 )
réclamations de la justice . Soyez justes envers tous ;
et vous pourrez répondre un jour : J'ai été de la Convention
, il est vrai. Mais lorsqu'elle était asservie et
qu'elle était l'organe de la mort et l'instrument des
assassinats , j'étais proscrit moi-même ; je fuyais dans
les cavernes ; ou plus malheureux encore , j'étais sous
les poignards , et je ne pouvais même protester contre
l'apparence de la complicité. Eh bien entendonsdonc
aujourd'hui nous-mêmes les cris de ces milliers
de familles , de ces milliers de malheureux qui ont
été ou prêtres ou nobles ; mais qui n'ont participė ·
en aucune maniere aux forfaits pour lesquels on voudrait
vous les faire frapper en masse .
La discussion est fermée , et primidi prochain une
détermination sera prise à cet égard.
L'ordre du jour appellait la suite de la discussion
sur la loi du 3 brumaire ; cet objet a rempli le reste
de la séance du 26 et celle du 27. Boissy- d'Anglas a
fait un très-long discours qu'il a terminé par la
demande de la question préalable sur le projet de la
commission . Lamarque a voté pour le maintien de la
loi , et André Dumont pour son rejet. Ce sont les
mêmes argumens présentés de part et d'autre sous
des formes plus ou moins séduisantes, selon le caractere
du talent des orateurs .
Au nom d'une commission spéciale , Cambacérés
fait , le 28 , un long rapport sur le message du Directoire
exécutif, du 19 de ce mois , relatif aux moyens
d'assurer le service des armées pour la campagne
prochaine . Il résulte de ce rapport que nos ressources
sont encore très-grandes ; que si les ennemis s'obstinent
à vouloir continuer la guerre , nous pouvons
la continuer avec autant de facilité que de gloire .
Mais le plus grand acheminement à la paix consistant
, dit- il , à établir l'équilibre entre les recettes
et les dépenses de l'Etat , la commission vous propose
un projet de résolution , dont mon collègue
Guiton- Morveau va vous donner lecture .
Guiton- Morveau présente ce projet , qui consiste
à faire un fonds de 450 millions pour les dépenses
fixes ; un autre fonds , aussi de 450 millions , pour
R 3
( 262 )
les dépenses extraordinaires de la guerre. Ces fonds
devront être le produit des contributions fonciere ,
personnelle et somptuaire ; la premiere , portée à
250 millions ; la seconde , à 50 millions . Le reste
sera fourni par l'aliénation à l'enchere d'une partie .
des domaines nationaux , des forêts nationales et de
l'arriéré des contributions . Les assignats de 100 liv.
et au- dessous seront reçus , jusqu'à une époque déterminée
, en paiement desdites contributions , à raison
de trente capitaux pour un , en remplacement
de mandats.
Il sera fait un rôle provisoire , sur lequel chaque
contribuable sera porté pour un cinquieme de ses
contributions de l'an IV , qu'il sera tent de payer
en à compte sur ses contributions de l'an V.
Le rapport et le projet de résolution seront imprimés.
Thibault obtient ensuite la parole. Il expose qu'il
faut mettre un frein à l'agiotage qui se fait sur la
monnaie de billon , et propose un projet de résolution
qui est adopté , et dont voici la substance.
Il porte que , jusqu'au 1. nivôse prochain , les
pieces de cinq centimes , un et deux décimes , seront
reçues , dans les caisses publiques , pour la valeur
dont elles portent l'empreinte ; et que ce délai passé ,
on ne les prendra que pour la moitié de cette valeur .
Réal fait aussi proroger l'établissement du régime
hypothécaire.
Les séances du conseil des Anciens , des 26 , 27
et 28 , ne présentent aucune résolution importante
qui ait été sanctionnée , sauf celle qui proroge l'établissement
du régime hypothécaire .
Blutel , dans la séance du 29 du conseil des Cinqcents
, au nom de la commission spéciale chargée
d'examiner le message du Directoire , du 25 de ce
mois , concernant la prohibition des marchandises.
anglaises , présente son rapport . La loi du 1er mars
1793 et celle du 18 vendémiaire an 2. , ont paru
insuffisantes à la commission. Après avoir déclaré que
les produits de nos manufactures égalent nos besoins,
et qu'il serait ridicule de payer des subsides volon(
963 )
taires à un gouvernement qui veut nous détruire ; il
propose d'arrêter que toutes marchandises manufac
turées en Angleterre , ou dans les établissemens
anglais , sont prohibées dans toute la République ;
qu'il est défendu d'en exposer en vente et d'imprimer
aucun avis qui annonce ces ventes ; que tous
magasins où il y aurait des enseignes ou affiches qui
annoncent qu'on y vend des marchandises anglaises ,
seront fermés sous 24 heures ; que toutes marchandises
anglaises importées seront , à leur arrivée au
port , mises dans des entrepôts et ensuite réexportées
, ainsi que toutes celles qui se trouvaient sur
des bâtimens ennemis pris , échoués ou naufragés ;
que tous dépositaires de marchandises anglaises qui
n'en feraient pas la déclaration , seront punis de la
confiscation , d'une amende double de la valeur des
objets saisis , et d'un emprisonnement qui ne pourra
être moindre de cinq jours , ni excéder trois mois .
Impression et ajournement .
Un nouvel orateur , Rouchon ( de l'Ardêche ) , a
été entendu ensuire sur la loi du 3 brumaire . Son
discours était , dit- on , plein de saillies et de plaisanteries.
Il s'est prononcé contre la loi du 3 brumaire .
Quiraut a défendu , dans la séance du 30 , cette loi.
Thibaudeau l'a combattue . Il y avait de la force et
de l'éloquence dans son discours . Il a prétendu que
cette loi n'était pas l'ouvrage de la majorité libre de
la Convention ; et pour le prouver , il a tracé le tableau
des circonstances où elle a été rendue. Une
faction , après la victoire du 13 vendémiaire , essaya ,
dit- il , de ressusciter la terreur. La loi du 3 brumaire
est son ouvrage . Ce fut sa premiere tentative pour
faire la constitution . Son plan , arrêté dans une commission
créée dans ces jours orageux , aurait été proposé
à la Convention , sans la discussion du 1er . brumaire
, comme la commission des cinq l'a avoué ellemême.
La discussion n'est pas encore terminée .
Loise , au nom d'une commission , propose , le 29 .
au conseil des Anciens d'approuver la résolution relative
aux pieces de cing centimes , une et deux dé
cimes .
1
R 4
( 264 )
Johannot , Rousseau , Lafond-Ladebat , Dupont .
Cretet , Brostaret , Dupont ( de Nemours ) attaquent
la résolution. Il n'est pas possible , disent- ils , que le
gouvernement , qui a répandu les pieces pour leur
valeur nominale , ne veuille plus les reprendre aujourd'hui
que pour la moitié . C'est manquer à la foi
publique ; c'est éloigner la confiance ; c'est lever une
imposition d'autant plus terrible , qu'elle portera seulement
sur la classe malheureuse . Il aurait fallu admettre
cette monnaie en paiement des contributions,
comme l'a fait la résolution , et échanger le reste à
bureau onvert. Tous ces membres votent contre la
résolution .
Lecoulteux , Vernier et Loysel la soutiennent. Ils
déclarent que la commission aurait desiré que l'on
eût pu échanger à bureau ouvert ; mais qu'il fallait
préalablement qu'une loi eût ordonné la fabrication
d'une nouvelle monnaie pour fournir à l'échange :
cela n'a point été fait ; et quand on eût pris ce parti ,
les atteliers monétaires n'auraient pu fabriquer précisément
tout ce qu'il faut pour la solde des troupes.
D'ailleurs , il aurait fallu pour cette fabrication un
délai de huit mois , et pendant ce tems l'Angleterre
et la Suisse nous auraient inondé de cette monnaie
dont on propose le retirement , et sur laquelle l'étranger
gagne 250 pour 100 ; de sorte qu'au lieu de trois
millions à rembourser, il aurait peut- être fallu en rembourser
30. Le conseil ferme là discussion , et rejette
la résolution .
Sur le rapport de Liborel , le conseil approuve la
résolution du 22 , qui attribue aux agens des communes
, ou à leurs adjoints , la poursuite des actions
qui intéressent uniquement lesdites communes .
Thibaut, organe de la commission des monnaies ,
fait un nouveau rapport sur les monnaies de cuivre
qui sont en circulation . Pleins de respect , dit le rapporteur
, pour les décisions des Anciens , toujours
marquées au coin de la sagesse et de la mâturité , nous
avons dû examiner de nouveau la résolution sur les
monnaies que vous aviez admises , et qu'ils n'ont rejettée
que parce que vous n'aviez pas ordonné qu'il
( 265 )
fût établi des bureaux d'échange pour convertir ces
pieces contre d'autres de même valeur. C'est cette
mesure que nous vous proposons de mettre à exécution
dans un nouveau projet de résolution . Ainsi ,
les citoyens sont invités à ne pas donner pour 2 sous
les pieces qu'ils ont reçu pour 4. Toutes les précautions
ont été prises par le ministre des finances , pour
que dans un mois chacun puisse échanger , a bureau
ouvert , toutes les pieces dont il est porteur.
Thibaud reproduit ensuite le même projet , avec
un article additionnel , qui porte qu'avant le 1er, frimaire
il sera établi à Paris , et dans les départemens ,
un nombre de bureaux suffisans pour échanger les
pieces de cuivre . Le projet est adopté.
On ouvre , le 2 , la discussion sur le projet de la commission
extraordinaire des finances , présenté ,
quelques jours , par Cambacérès ; les dispositions suivantes
sont adoptées :
1º. Il sera fait, pour le service de l'an V, un fonds
de 450 millions de francs , valeur métallique , affecté
aux dépenses fixes ; et un fonds de 550 millions ,même
valeur , affecté aux dépenses extraordinaires de la
guerre .
2º. Les dépenses fixes seront prises en entier sur
lé produit des contributions de l'an V.
3º. Les fonds extraordinaires sont affectés sur l'arriéré
des contributions , sur les revenus des domaines
nationaux et des forêts nationales ; et , pour completter
la somme de 550 millions en valeurs disponibles , il
sera vendu une quantité suffisante de domaines nationaux
aux encheres .
4. La contribution fonciere de l'an V est fixée à
250 millions en principal , à répartir sur les 98 départemens
situés en Europe. La contribution personnelle
et somptuaire est fixée à 50 millions , à répartir
sur tous les habitans du même territoire .
5º . Pour assurer le recouvrement d'une somme
égale au montant des dépenses fixes , il sera établi
des impositions indirectes jusqu'à concurrence du
déficit que laisseront les produits réunis de la contribution
fonciere , personnelle et somptuaire , de la
( 266 )
perception des droits de timbre , d'enregistrement ,
douanes et patentes , actuellement établis . Les lois
concernant l'administration des postes et messageries
seront revues , et leur résultat arrêté à la certitude
d'un produit de 12 millions . Celles relatives au droit
de marque d'or et d'argent assureront un produit
de 500,000 liv .
6. Les rôles des contributions directes seront au
plutôt mis en recouvrement.
Le conseil des Anciens a approuvé , le 30 , la résolution
qui met à la disposition du ministre de l'inté
rieur , pour les dépenses du Directoire exécutif , la
somme de 3 ; 5,000 liv . Il reçoit , le 1er. brumaire , trois
résolutions , dont deux sont renvoyées à des commissions
, et le président annonce que la troisieme doit
être lue en comité général : ce comité a eu lieu. On
a procédé le lendemain au renouvellement du bureau.
Lacuée a été élu président.
La séance du 3 du conseil des Cinq- cents , s'est ouverte
par un message bien important. La Corse est
délivrée des Anglais . Elliot , vice-roi , vient de la
quitter avec les troupes à ses ordres . L'énergie des
Républicains en a chassé les ennemis . Les députés
de Bastia et de plusieurs autres communes sont arrivés
à Livourne , pour prêter , entre les mains des commissaires
du gouvernement , le serment de fidélité à
la République . Salicetti , l'un d'eux , est parti pour la
Corse , à l'effet d'y convoquer les assemblées primaires
, et de présenter la constitution à leur acceptation.
Cet événement , en assurant la liberté de la
Méditerranée , nous rend celle du commerce .
On procede de suite à la discussion du projet relatif
à l'entrée et à l'usage des marchandises anglaises
en France. Après de longs débats , l'importation seule
est prohibée , et la question relative à celles qui sont
actuellement en France est ajournée .
Cambacérès est président du conseil .
La séance du 4 est employée en partie à la discussion
d'une affaire particuliere. Guyton-Morveau présente
la suite de son projet sur les dépenses de l'an V.
Quelques articles sont arrétés , et l'on se forme en
( 267 )
d
comité général , pour entendre la lecture d'un message
du Directoire , qu'on croit relatif à un traité de
paix avec le Portugal ; ce comité a occupé la séance
entiere du 25 .
Celles du conseil des Anciens , des 22 , 23 , 24 et 25
n'ont été remplies que par des rapports sur les finances
ou sur les dépenses . Il a approuvé , 1 ° . celle concernant
la démonétisation de la monnaie républicaine
de cuivre , et la fabrication d'une nouvelle ; 2 ° . qui
met 4 millions à la disposition du ministre de la
justice , pour les dépenses de son département et
25 mille liv. à celle de l'archiviste ; 3°. la résolution.
qui fixe le mode de paiement des fonctionnaires
publics et employés .
PARIS. Nonidi g Brumaire , l'an 5. de la République
9
L'attention publique est fixée toute entiere sur les négociations
entamées par lord Malmesbury, ministre plénipotentiaire
du roi d'Angleterre , avec Charles Lacroix , ministre des relations
extérieures , muni de pouvoirs suffisans par le Directoire
.
Lord Mamelsbury est arrivé le 1er . de ce mois . Il avait été
précédé par les personnes attachées à la légation , qui sont
très-nombreuses . Elle est composée de lord Grenville Leveson
Gower , frere du dernier ambassadeur auprès de la cour de
France ; de M. Ellis , M. Talbot , M. Ross ; de MM . Dressins ,
Wifflin , Brooks , Sylvester , couriers de cabinet ; avec un
nombreux domestique.
Comme les moindres actions d'un ambassadeur chargé d'une
mission aussi importante , sont toujours remarquables , on a
observé qu'il était allé loger , en arrivant , chez Méot , fameux
traiteur au Palais -Egalité , dont la maison a sept issues . Il est
probable qu'il n'y a eu aucune affectation de la part de ce
ministre. Mais il n'a pas tardé sans doute de s'appercevoir
que ce local était inconvenant. Il est allé s'etablir dans la
rue Grange-Bateliere .
Le 3 brumaire , lord Malmesbury remit au ministre des
relations extérieures un mémoire ' , relatif aux principes d'après
lequel la négociation doit être suivie . Le Directoire
a publié ce mémoire , ainsi que le rapport du ministre
Lacroix , et la réponse du Directoire. Cette publicité don
( 268 )
née par fe gouvernement , a produit un excellent effet dans
l'opinion publique. Elle annonce la bonne foi que veut y
mettre le Directoire, et la bonne foi jointe à la publicité force
son adversaire à l'imitation , ou du moins le met dans l'embarras
de justifier les ruses diplomatiques , s'il était tenté
de les employer. Ainsi , les pieces de ce grand débat politique
vont être soumises au jugement. Voici celles qui ont été pus
bliées .
Mémoire remis au ministre des relations extérieures de la République
Française , par M. Malmesbury.
Sa majesté britannique desirant , comme elle a déja déclaré
, de contribuer , en autant que cela pourra dependre
d'elle , à rétablir la tranquillité publique , et à assurer , par des
conditions de paix justes , honorables et solides , le repos futur
de l'Europe ; sa majesté pense que le meilleur moyen de
parvenir le plutôt possible à ce but salutaire , sera de convenir
, dès le commencement de la négociation , du incipe }
général qui devra servir de bâse aux arrangemens dénnitifs .
" Le premier objet des négociations de paix se rapporte
ordinairement aux restitutions et aux cessions que les parties
respectives ont à se demander mutuellement , en conséquence
des événemens de la guerre.
" La Grande-Bretagne , d'après le succès non interrompu
de sa guerre mari ime , se voit dans le cas de n'avoir aucune
restitution à demander à la France ; sur laquelle , au contraire
, elle a conquis des établissemens et des colonies de ta
plus haute importance et d'une valeur presqu'incalculable .
Mais en revanche , cette derniere a fait , sur le continent
de l'Europe , des conquêtes auxquelles sa majesté peut d'autant
moins être indifférente , que les intérêts les plus importans
de ses peuples , et les engagemens les plus sacrés de sa
couronne s'y trouvent essentiellement impliqués .
,, La magnanimité du roi , sa bonne foi inviolable , et son
desir de rendre le repos à tant de nations , lui font envisager
dans cet état de choses , le moyen d'arriver à des conditions
de paix justes et équitables pour toutes les parties belligérantes
, et propres à assurer , pour l'avenir , la tranquillité
générale .
" C'est donc sur ce pied qu'elle propose de négocier , en
offrant de compenser à la France , par des restitutions personnelles
, les arrangemens auxquels cette puissance sera
appellée à consentir , pour satisfaire aux justes demandes des
alliés du roi, etpour conserver la balance politique de l'Europe .
En faisant cette premiere ouverture , sa majesté se ré(
269 )
serve à s'expliquer , dans la suite , d'une maniere plus étendue
sur l'application de ce principe aux différens objets dont
il pourra être question entre les parties respectives.
C'est cette application qui fera la matiere des discussions
dans lesquelles elle a autorisé son ministre d'entrer , dès que
l'on sera convenu du principe à adopter pour base générale
de la négociation.
,, Mais sa majesté ne peut se dispenser de déclarer que si
cette offre généreuse et équitable n'était pas acceptée , ou si
malheureusement les discussions qui s'ensuivraient venaient à
manquer de l'effet desiré , ni cette proposition générale , ni
celles plus détaillées qui en seraient résultées , ne pourraient
plus être regardées , dans aucun cas , comme des points convenus
ou accordés par sa majesté. "
A Paris , ce 24 octobre 1796.
Signe , MALMESBURY , ministre plénipotentiaire de S. M. B.
Rapport au Directoire exécutifpar le ministre des relations extébrumaire
, an V. rieures , le
Le Directoire exécutif m'ayant muni de ses pleins pouvoirs
pour traiter de la paix avec la Grande -Bretagne , j'eus
hier , 3 brumaire , une premiere conférence avec le lord
Malmesbury, commissaire-plénipotentiaire de S. M. britannique
. Il me présenta l'original de ses pouvoirs ( 1 ) , scellé du
sceau de la Grande- Bretagne , et certifia la copie qu'il m'avait
précédemment adressée non signée , et que j'avais mise sous
les yeux du Directoire . Je lui exhibai réciproquement mes
pouvoirs , et lui remis une copie certifiée . Il fut convenu que
les originaux seraient changés lors de la rédaction définitive
des articles , et avant leur signature .
,, Nous entrâmes en matiere . Le lord Malmesbury me présenta
le mémoire que je mets sous les yeux du Directoire . Je
lui observai que parlant au nom des alliés de la Grande - Bretagne
, et stipulant leurs intérêts , il était sans doute muni
de leurs pouvoirs et de leurs instructions . Il me répondit qu'il
n'en avait pas ; mais que quand le Directoire se serait expliqué
sur le principe exposé dans son mémoire , il expédierait des
couriers pour rendre compte aux différentes cours de l'état des
négociations , et recevoir leurs ordres .
Je lui demandai s'il pouvait au moins préciser le principe
des rétrocessions pour ce qui concerne la République et le
gouvernement de la Grande-Bretagne . Il me répondit qu'après
que le Directoire se serait expliqué , il expédierait un courier
et demanderait des instructions sur ce point. Alors je crus
devoir me borner à dire au lord Malmesbury que je mettrais
( 1 ) Ces pouvoirs sont conçus en langue latine.
( 170 )
son mémoire sous les yeux du Directoire exécutif , que je
prendrais ses ordres , et lui ferais part de ses réponses.
Signé , CH . DELACROIX .
Réponse du Directoiro exécutif au Mémoire de M. Malmesbury .
Paris , le 5 brumaire , an V.
Le Directoire exécutif charge le ministre des relations
extérieures , de faire au lord Malmesbury la réponse suivante :
,, Le Directoire exécutif voit avec peine , qu'au moment
où il avait lieu d'espérer le très -prochain retour de la paix
entre la République Française et sa majesté britannique , la
proposition du lord Malmesbury n'offre que des moyens
dilatoirés , ou très - éloignés d'en amener la conclusion .
" Le Directoire observe que si le lord Malmesbury eût
voulu traiter séparément , ainsi qu'il y est formellement
autorisé par la teneur de ses lettres de créance , les négociations
eussent pu être considérablement abrégées ; que la
nécessité de balancer avec les intérêts des deux puissances ,
ceux des alliés de la Grande- Bretagne , multiplie les combinaisons
, complique les difficultés , tend à la formation d'un
congrès , dont on sait que les formes sont soujours lentes ,
et exige l'accession de puissances qui jusqu'ici n'ont témoigné
aucun desir de rapprochement , et n'ont donné au lord
Malmesbury lui-même , d'après sa déclaration , aucun pouvoir
de stipuler pour elles .
* Ainsi , sans rien préjuger contre les intentions du lord
Malmesbury ; sans rien conclure de ce que sa déclaration ne
paraît point s'accorder avec les pouvoirs qui lui sont délégués
par ses lettres de créance ; sans supposer qu'il ait reçu
des instructions secrettes qui détruiraient l'effet de ses pouvoirs
ostensibles ; sans prétendre enfin que le double but du
gouvernement britannique ait été d'écarter , par des propoditions
générales , les propositions partielles des autres puissances
, et d'obtenir du peuple anglais les moyens de continuer
la guerre , en rejettant sur la Republique , l'odieux
d'un retard qu'il aurait nécessité lui -même ; le Directoire
éxécutif ne peut se dissimuler que la proposition du lord
Malmesbury n'est autre chose , et seulement sous des formes
plus amicalés , que le renouvellement de celles qui furent
faites , l'année derniere , par M. Wickam , et qu'elles ne
présentent qu'un espoir éloigné de la paix.
Le Directoire exécutif observe encore , à l'égard du
principe des rétrocessions mis en avant par le lord Malmesbury
,, que ce principe vaguement et isolément présenté , ne
peut servir de bâse à des négociations ; que l'on doit considérer
, avant tout , le besoin commun d'une paix juste et
solide , l'équilibre politique , que des rétrocessions absolues
f
( 271 )
pourraient rompre , et ensuite les moyens que peuvent avoir
les puissances belligérantes , l'une , de soutenir des conquêtes
faites , lorsqu'elle était appuyée par un grand nombre
d'alliés , aujourd'hui détachés de la coalition ; l'autre , de
les récupérer , lorsque celles qui avaient été d'abord ses ennemis
, sont devenus presque toutes ou ses propres alliés
ou au moins neutres .
•
" Cependant , le Directoire exécutif , animé du desir ar
dent de faire cesser le fléau de la guerre , et pour prouver
qu'il ne se refuse à aucune voie de conciliation , déclare
qu'aussi-tôt que le lord Malmesbury fera paraître au ministre
des relations extérieures , les pouvoirs suffisans des puissances
alliées de la Grande-Bretagne , à l'effet de stipuler pour leurs
intérêts respectifs , et leur promesse de souscrire à ce qui
aura été conclu en leur nom , le Directoire s'empressera de
répondre aux propositions précises qui lui seront faites , et
que les difficultés s'applaniront autant que peuvent le comporter
la sûreté et la dignité de la République . ,,
Signé , LAREVEILLERE -LEPAUX , président.
Signé , LAGARDE , secrétaire-général.
Charles-Emmanuel , nouveau roi de Sardaigne , a notifié
au Directoire exécutif la mort de Victor-Amédée , son pere ,
et son avénement au trône . Cette notification n'a de remarquable
que son protocole . Elle est adressée aux citoyens qui
composent le Directoire exécutif; Charles-Emmanuel les appelle
grands et chers amis. Le Directoire , en répondant , appelle le
roi de Sardaigne , grand et cher ami de la République Française
, et signe : au nom de la République Française votre amie ,
le Directoire exécutif.
On mande de Rennes . qu'on a essayé d'attenter à la vie du
général Hoche. En sortant du spectacle , où l'on avait représenté
la tragédie de Charles IX , et l'Intérieur d'un Comité Révolutionnaire
, ce général entouré d'officiers , a été assailli , au
détour d'une rue , par un malheureux qui lui a lâché un coup
de pistolet . Heureusement il n'a pas été atteint . L'assassin a été
poursuivi et arrêté dans les fossés de la ville . Quoi qu'en aient
dit plusieurs journalistes , il est plus que probable que cet
attentat , commis au milieu d'une grande ville et à l'heure indiquée
, est l'effet d'une instigation de parti qui a voulu se venger
du pacificateur de la Vendée .
HAUTE-COUR DE JUSTICE . Le 15 vendémiaire.
A l'ouverture de la séance , à neuf heures du matin , le
président a fait appeller le nommé Amar , qui , la veille , avait
refusé de répondre. Lorsqu'il a paru , il lui a fait toutes les
( 872 )
observations nécessaires , pour lui démontrer que le refas
opiniâtre que lui et ses coaccusés faisaient de répondre à leur
interrogatoire , ne pouvait manquer de nuire gravement à
leurs intérêts , paree que les délais fixés par la loi , pour la
présentation de la liste des jurés et leur récusation , étaient
censés avoir commencé dès l'instant de leur refus de répondre ,
qui tenait lieu de leur premier interrogatoire . Ces observations
ont été senties par Amar , qui a demandé à se retirer
our en conférer avec ses coaccusés.
•
Après une délibération de leur part , ils ont annoncé au
tribunal l'intention de répondre le lendemain , et la séance
a été levée à dix heures et demie.
Du 26. Le président a ouvert la séance à huit heures et
demie , et il a fait appeller successivement les nommés André
Amar , Marc-Guillaume - Alexis Vadier , Louis Tafoureau ,
Jacques Cordas , Joseph Laignelot , et Jean -François Riccord
ils ont tous répondu , s'y regardant comme forcés par les circonstances
, et ont déclaré ne point entendre préjudicier ,
par cet acte de soumission forcée , à l'interjection d'appel
qu'ils ont fait au tribunal de cassation , sur le jugement rendu
contre eux , dans la séance publique du 19 vendémiaire . Le
greffier du tribunal a reçu leurs déclarations individuelles ,
ainsi que leurs réponses , et la séance a été levée à 2 heures.
le
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le général Beurnonville
écrit de Mullheim , en date du 2 brumaire , que les Autrichiens
ont attaqué la tête du pont de Neuwied , et ont tenté
passage du Rhin. Quoiqu'une partie de ce pont eût été emportée
par la crue des eaux, l'ennemi a été repoussé avec perte
pn effectuer son passage. On a fait 600 prisonniers ; il
eu 300 à 400 noyés , et beaucoup de tués et de blessés .
Le pont a été rétabli . La division de l'armée de Sambre et
Meuse a combattu avec une intrépidité sans exemple.
et n'a
y a
ARMÉE D'ITALIE . Des dépêches du général en chef et des
commissaires du gouvernement , annoncent que les Anglais
ont évacué l'isle de Corse . Le général Gentili et Salicetti se
sont rendus dans cette isle , où les assemblées primaires se
sont déja formées pour accepter la constitution française , et
nommer leurs députés au Corps législatif.
On apprend par des lettres particulieres , que la division
du général Massena marche sur Trieste , celle de Vaubois
contient le Tyrol , et celle d'Angereau est à Véronne. Mantoue
est serré plus que jamais . La cavalerie manque de fourages
, et l'on croit que cette place ne peut tenir long-tems .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
No. 5 .
Jer. 135 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Jeudi 10 Novembre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Philosophical Transactions of the Royal Societey ofLondon .
- Transactions philosophiques de la Société Royale de
Londres , pour l'année 1795 .
JUSQU'A- PRÉSENT l'histoire du kanguro , dont la conformation
particuliere mérite toute l'attention des
naturalistes , n'avait pas encore été bien éclaircie . On
sait que la femelle de cet animal a sous le ventre une
espece de poche, propre à loger ses petits après leur
naissance ; que cette poche est pour eux une espece
de nid , et que par ce moyen la mère les transporte
facilement avec elle . Mais on n'avait point encore
exposé nettement la maniere dont le jeune kanguro
passe de la matrice dans le faux-ventre ; car c'est ainsi
que se nomme cet organe singulier et les conjectures
qu'on avait hasardées là - dessus , n'étaient pas
fondées sur des observations assez bien faites ,
paraissaient d'ailleurs trop opposées aux procédés
ordinaires de la nature , pour satisfaire les esprits un
peu difficiles . On croyait assez généralement qu'il y
avait une communication directe entre les deux ca
vités du faux -ventre et de l'utérus ,
Tome XXV. S
et
( 874 )
Dans le volume des Transactions philosophiques que
nous annonçons , Everard Home donne une histoire
plus exacte du kanguro. Il nie l'existence de cette
communication , et il réfute les motifs sur lesquels
on l'avait établie.
La femelle du kanguro présente une singularité qui
justifie , en quelque sorte , l'erreur dans laquelle les
naturalistes étaient tombés à cet égard . Dans l'état de
non-impregnation , on ne peut découvrir d'ouverture
qui conduise du vagin à l'uterus : cette ouverture
est tellement obliterée , qu'elle échappe entierement
aux recherches anatomiques . Voilà ce qui a
fait croire que les petits ne sortaient pas par le vagin ,
mais qu'ils tombaient directement dans le faux - ventre ,
par une ouverture particuliere destinée à cet objet.
་
D'après l'examen le plus scrupuleux des parties
Home établit que le faux - ventre se porte en arriere
lors de l'enfantement ; et que son embouchure s'applique
à celle de la vulve , par l'action de certains
muscles particuliers , dont les attaches ou points d'appui
sont deux os de la poitrine . Ces muscles paraissent
ne pouvoir entrer en action que dans les mouvemens
convulsifs de ceux de l'abdomen pour l'expulsion des
foetus : mais alors ils agissent de concert avec eux.
Le vagin a une projection singuliere ; et la bouche
du faux-ventre s'élargissant lorsqu'elle est portée en
arriere , embrasse et couvre , par ce moyen , celle de
la vulve de sorte que les petits ne peuvent être
chassés de l'uterus , sans tomber dans cette nouvelle
cavité qui doit leur servir encore d'asyle pendant
quelque tems.
( 275 )
་
Transformation des parties animales en une matiere grasse
et savonneuse , ressemblant au sperma ceti ou blanè
de baleine ; par SMITH GIBBES.
DEPUIS long-tems on avait observé dans les ouver
tures des cimetieres , que les corps , bien loin d'y
subir une véritable décomposition putride , y conservaient
souvent leurs formes extérieures , et que les
chairs paraissaient avoir seulement acquis des qualités
nouvelles qui les rapprochaient de l'état des savons
ou des graisses les plus fermes . A Cologne , à Varsovie ,
à Prague , des médecins éclairés avaient eu l'occasion
de faire cette remarque mais ils l'avaient consignée
dans leurs écrits , plutôt comme une rareté curieuse
qui méritait d'être notée , que comme un fait général
dont il fallait chercher la loi.
D'un autre côté , les anatomistes avaient vu trèssouvent
les matieres animales qu'ils faisaient macérer,
non seulement se dépouiller des parties les moins
tenaces du tissu cellulaire, mais subir des changemens
considérables dans leur organisation intime , et présenter
de nouveaux phénomenes lorsqu'elles étaient
alors soumises à l'action des divers agens .
T
Mais ce n'est que depuis peu qu'on a porté sur cet
objet un coup- d'oeil vraiment observateur : ce n'est
même que dans ces dernieres années , qu'on a tenté de
faire une application utile de l'un des faits les plus
curieux de la physique ou de la chimie animale .
de l'auteur du mémoire que nous annonçons
, a , le premier , fait des expériences suivies et raisonnées
sur la transformation des parties musculaires.
** Le
pere
1
276 )
Leurs résultats , quoique bornés , ont éveillé l'attention
des savans . Mais Thouret , maintenant directeur
de l'école de santé , a donné dans son ouvrage sur
les exhumations , des détails infiniment plus instructifs
ses observations ont été faites bien plus en
grand ; et l'on sait quel excellent esprit il est capable
de porter dans tous les objets dont il s'occupe . Chargé
par l'ancien gouvernement de l'ouverture du grand
cimetiere de Paris , qu'on désignait sous le nom de
charnier des Innocens , il a fait tourner ses découvertes
au profit de la chose publique , en importantes économies
, et au profit de la science , en vues nouvelles
et fécondes. Il a prouvé par les faits , que les décompositions
qu'on supposait avoir toujours lieu dans les
cimetieres , étaient extrêmement rares ; qu'elles n'avaient
jamais lieu à de certaines profondeurs , et surtout
lorsque les corps étaient entassés ; que cette derniere
circonstance favorisait particulierement le passage
des matieres animales à un nouvel état savonneux
ou sebacé enfin , il hasarde quelques conjectures
sur les phénomenes chimiques , dont cette métamorphose
est lé résultat .
Le pere de Smith Gibbes avait fait ses essais dans
l'eau courante . On les a répétés en France avec beau
coup de soin : mais on a trouvé qu'ils réussissaient
beaucoup mieux dans l'eau stagnante , et qui n'était
pas renouvellée . De cette maniere , la décomposition
est plus prompte et plus complette.
En reprenant lés expériences de son pere , Smith
Gibbes a vu que la chair de veau , transformée et
desséchée au soleil , se réduit en une poudre onc
tueuse et jaunâtre . Si l'on verse sur cette poudre , de
( 277 )
l'acide nitreux étendu , la surface de la liqueur se
couvre d'une écume épaisse . Après quelques instans
de digestion , on décante la liqueur ; le résidu doit
être lavé et fondu dans l'eau chaude . La couleur en
est alors ressemblante à celle de la paille , et l'odeur ,
à celle du meilleur blanc de baleine .
:
L'eau courante dont se sert Smith Gibbes , entraîne
toujours quelques portions de la matiere il
cherche à la retenir par le moyen de passoires dont
il l'environne . Ce que l'eau entraîne est , de son aveu ,
ce qu'il y a de plus pur. Au - dessus et autour des
matieres animales en macération , l'eau est couverte
d'une pellicule brillante , qui refracte les rayons du
soleil et produit toutes les couleurs de l'iris .
On annonce qu'il va s'établir en Angleterre , plusieurs
manufactures de blanc de baleine , d'après les
vues qu'ont fournies les expériences de Smith Gibbes
et de son pere . Les gens instruits savent que cette
substance peut être employée à beaucoup d'autres
usages que ceux auxquels on l'applique maintenant .
Il serait digne de la France libre , de chercher à
laisser l'Angleterre derriere elle pour les objets d'industrie
et de commerce , comme elle l'y laisse pour
ses institutions politiques , et même , on peut le dire
pour l'esprit d'invention dans la partie théorique des
sciences et des arts.
Observations sur la structure des yeux des oiseaux , par
PIERRE SMITH , étudiant en médecine.
DANS le mois de mai 1792 , en disséquant les
yeux des oiseaux , j'observai , dit l'auteur , sur la
S 3
( 278 ).
clérotique , au point de sa réunion avec la cornée ,
une apparence irréguliere . La sclérotique est platte
dans cet endroit , du moins en général . Un examen
plus attentif me fit appercevoir que cette apparence
était due à des écailles couchées , et glissant l'une
sur l'autre . Ces écailles sont rangées en cercle autour
de la cornée . Je recherchai leur nature , et je trouvai
qu'elles étaient d'une dureté presque osseuse . La
zunique interne de la sclérotique ne présentait rien
de pareil. J'apperçus enfin des fibres tendineuses répandues
sur ces écailles , et qui s'y attachaient. Ces
fibres , examinées avec attention , se sont trouvées
appartenir à quatre muscles droits , dont la fonction
propre est de faire mouvoir les écailles , en se contractant
ou dans la totalité de leur ventre , ou seulement
dans quelques - uns de leurs faisceaux charnus . ,,
Or, maintenant quel doit être l'effet de cette structure
particuliere sur la vision ?
C'est un fait trop connu pour avoir besoin d'être
rappellé , que les rayons lumineux tombant sur une
lentille convexe , se rassemblent dans un foyer derriere
cette lentille ; et que ce foyer en est d'autant
plus près , que la convexité de la lentille est plus
grande. D'ailleurs les réfractions ne sont pas les
mêmes pour, les rayons qui viennent d'un objet
éloigné , que pour ceux qui viennent d'un objet
voisin : les uns peuvent être considérés comme étant
tous aralleles à l'axe du verre ; les autres ont une
obliquité plus ou moins marquée ; et il y en a toujours
parmirux qui sont fort obliques . Il résulte de là, que les
objets voisins se voient mieux avec un verre convexe ,
et les objets plus éloignés , avec un verre dont la
( 279 )
convexité diminue à mesure que leur éloignement
augmente . Les personnes dont les yeux sont trèsconvexes
, ne voient même qu'à l'aide des verres
concaves .
Les points ci - dessus posés , qu'arrive- t-il donc dans
la circonstance dont nous parlons ? Les écailles de la
sclérotique des oiseaux , glissant les unes sur les
autres , la resserrent ; la sclérotique en se resserrant,
comprime l'humeur acqueuse , et fait prominer la
cornée en d'autres termes , la lentille de l'oeil devient
plus convexe , et son foyer change par l'allongement
de l'axe . Cette contraction peut avoir lieu à
différens degrés ; elle se mesure sur le besoin de
sorte que l'oiseau peut voir également bien les objets
situés à différentes distances.
Quand les muscles se relâchent , l'élasticité de la
sclérotique et l'impulsion uniforme des humeurs de
l'oeil , qui tendent à diminuer la prominence de la
cornée , agissent d'une maniere proportionnelle à ce
relâchement ; et la cornée se trouve d'autant moins
convexe , que l'objet à considérer est plus éloigné.
Il paraît que dans les autres animaux , la nature sait
graduer aussi l'instrument de la vision , suivant le
besoin , c'est-à-dire suivant la distance des objets :
mais ce n'est point à coup sûr , par le même mécanisme.
La découverte de Pierre Smith doit engager
les physiologistes à diriger leurs recherches vers la
solution de ce problême important.
Le même volume des Transactions philosophiques ,
qui contient les mémoires dont nous venons de rendre
S 4
( 280 )
compte , présente aussi la description d'un télescope
de 48 pieds de longueur , construit par Herscheld.
Cette énorme machine peut être facilement mue et
dirigée ; et par son secours , on voit les corps célestes
dans un diametre dont on n'avait aucune idée jusqu'àprésent
.
Les physiciens trouveront aussi dans ce volume
des observations curieuses sur la marche du barometre
et du thermometre , ainsi que sur l'état de l'air,
pendant l'année 1794 , faites à Lindau dans le Rute
land , par Thomas Barker.
Enfin les travaux exécutés pour le perfectionnement
de la carte d'Angleterre , pendant les années
1792 , 93 et 94 , par le lieutenant - colonel Edward
Williams , le capitaine Williams Mudge et Isaac
d'Albi , méritent toute l'attention des savans ; ils
leur rendront ce recueil encore plus recommandable
.
La bâse du premier triangle est de plus de quatre
milles anglais elle a été mesurée d'abord avec des
verges de verre , et ensuite avec une chaîne d'acier
fin. La différence entre les résultats des deux mésures
est à peine de trois pouces ..
Ces belles opérations trigonométriques (1) ont été
( 1 ) Il sera utile aux progrès de la science de pouvoir les
comparer avec le travail qui se poursuit encore en France ,
pour mesurer l'arc du méridien , compris entre Dunkerque
et Perpignan ; travail admirable par l'intelligence avec laquelle
toutes les difficultés ont été levées , et tous les doutes réso
lus. De l'Ambre en a déja présenté les premiers résultats à
l'institut national.
( 281 )
faites avec un soin extrême ; et des observations
astronomiques savantes leur ont toujours servi de
Tégulateur et de preuve. Pour se faire une idée complette
des travaux qu'elles ont exigés , il faut les lire
dans le mémoire original lui - même un extrait
quelque étendue qu'on pût lui donner , les étranglerait
nécessairement .
Les auteurs y ont joint des observations précieuses
sur les réfractions terrestres . On sait que les effets en
different consiérablement , suivant la hauteur du terrein
et la nature du sol en outre , elles changent
dans le même lieu avec l'état de l'atmosphere , et
aux différentes heures du jour.
Dans son voyage d'Italie , Lalande avait observé
que les montagnes de Corse vues des hauteurs de
Gênes , tantôt s'élevent beaucoup au- dessus de la mer,
tantôt se plongent dans les flots au bout de l'horison .
Les auteurs du mémoire que nous annonçons aux
lecteurs français , ont fait un grand nombre de remarques
analogues , mais que nous gâterions en voulant
les réduire , ou les donner par extrait.
ÉCONOMIE RURALE.
Extrait d'un mémoire du cit. Vauquelin , ayant pour titre :
Remarques sur une maladie des arbres qui attaque
spécialement l'orme ; lu à la séance publique de
l'institut , le 15 vendémiaire an V.
* 1 * 1 ....
CETTE maladie , qu'on pourrait appeller ulcéra.
tion sanieuse , dit le cit . Vauquelin , annonce com(
282 )
munément la décrépitude de l'individu ; elle a son
siége primitif sous l'écorce , et étend ensuite ses ra
vages jusqu'au centre du corps ligneux . C'est dans
ce point où s'établit une espece de carie très - analogue
, par ses effets au moins , aux caries animales.
Les arbres qui croissent dans des lieux bas et humides
, et sur un sol trop nutritif, sont plus sujets
‚à cette maladie , les vieux en sont plus souvent atïaqués
que les jeunes , et principalement les ormes .
Lorsque l'ulcere végétal se guérit , il se forme à la
surface du tronc une excroissance , et le bois ne
recouvre jamais sa qualité premiere ; il reste brun ,
cassant et beaucoup moins solide que celui qui n'a
point éprouvé la même altération .
Les humeurs qui s'écoulent par les ulceres des
arbres sont tantôt claires comme de l'eau , et ont
une saveur âcre et salée ; tantôt légerement colorées ,
elles déposent sur les bords de la plaie une espece
de sanie molle comme une bouillie , qui est insoluble
dans l'eau ; quelquefois elles sont noires et entierement
miscibles à l'eau .
Lorsque l'humeur qui coule ainsi des arbres est
sans couleur , l'écorce qui la reçoit devient blanche
et friable comme une pierre calcaire , acquiert une
saveur alcaline très-marquée , perd une partie de son
organisation fibreuse , et présente dans son intérieur
des cristaux brillans .
L'humeur colorée communique à l'écorce une
couleur noire , luisante comme un vernis ; celle - ci
est quelquefois si abondante à la surface de l'arbre ,
qu'elle y forme des stalactites assez considérables .
4 onces 7 gros 46 grains , ou 151,48 grammes d'écorce
( 283 )
d'orme sur laquelle s'est déposée l'humeur blanche
des ormes , soumises à l'analyse chimique par des
moyens qu'il serait trop long de décrire ici , ont
donné pour résultat :
1º . Matiere végétale ,
°. Alcali fixe végétal , ou carbonate
de potasse ,
3º. Terre calcaire , ou carbonate
de chaux ,
4° . Magnesie ou carbonate de
magnesie ,
onces gros grains,
3 5 36.
t
I 5 36.
"" 99
99 99 10.
4 7 46.
Ou , en réduisant ces quantités en parties décimales
:
1º . Matieres végétales ,
2º. Carbonate de potasse ,
3º. Carbonate de chaux ,
4°. Carbonate de magnésie ,
0,605.
0,342.
0,050.
0,003.
1,000 .
L'expérience a démontré au cit . Vauquelin que la
matiere noire était une substance végétale particuliere
, unie à une certaine quantité de carbonate de
potasse , qui a quelque analogie avec les mucilages
dont elle differe cependant par sa couleur , par son
insolubilité dans l'eau , lorsqu'elle est privée d'alcali
; c'est pour cette raison que sa dissolution , à la
faveur de cette substance , est précipitée par les.
acides.
Quoiqu'il reste encore beaucoup à faire pour
completter l'histoire des maladies des arbres , pour
( 284 )
影鍙
expliquer comment se forment les différentes hu
meurs énoncées plus haut , et par quelles lois elles
sont séparées de la masse du bois , lorsqu'on ne veut
pas dévancer l'observation par l'hypothese , il résulte
cependant du travail du cit. Vauquelin , que
les 1 once 5 gros 36 grains de potasse obtenus de
4 onces 7 gros 46 grains d'écorce d'orme , équivalent
à la quantité de cet alcali que donneraieut environ
50 livres de bois d'orme par la combustion ; et
comme il n'a pas recueilli la dixieme partie de ce
qui était sur l'arbre , il s'ensuit que 500 livres de
bois ont été détruites dans cet arbre par l'ulcere .
LÉGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte ( 1 ) .
Les seules idées de Lycurgue qui soient à l'usage
de tous les tems et de toutes les nations , parce
qu'elles sont vraies et fondées sur la nature , ce sont
celles qui ont rapport à l'éducation des enfans. Il
ne voulait point qu'ils vinssent au jour pour être
chargés de liens , mais qu'ils commençassent à respirer
l'air de la liberté , en entrant dans la vie . On ne
garottait donc point les enfans à Sparte , sous l'inepte
prétexte de les empêcher de se blesser , comme on
faisait par-tout ailleurs , et comme on a fait depuis
Lycurgue , malgré l'exemple qu'il avait donné . A la ⠀⠀-
vérité , les nourrices de Lacédémone eurent une certaine
réputation , et on tâchait de s'en procurer. On
( 1 ) Voyez les Nos , précédens .
( 285 )
dit qu'Alcibiade en eut une de cette nation. Au lieu
de faire voyager ces nourrices , il aurait mieux valu
répandre leurs principes et leurs pratiques , plus
faciles à transporter , et qui se perdirent avec elles .
Les maximes de Lycurgue sur l'important objet de
l'éducation n'ont fait que glisser sur les siecles , sans
y laisser aucune trace. Il a fallu toute l'éloquence d'un
philosophe célebre pour leur redonner quelque
crédit , et les rendre utiles à ses contemporains .
Rousseau et Montaigne sont les écrivains qui ont
fait valoir avec le plus de succès les idées des anciens
relatives à l'éducation. Il n'en faut pas conclure .
comme ont fait plusieurs personnes , pour se consoler
peut-être de leur supériorité , que Rousseau n'a fait
que copier Montaigne , que Montaigne n'a fait que
copier Plutarque et Xenophon . Les hommes de génie
ne copient gueres , et s'ils s'emparent d'une idée connue
, c'est pour la rendre féconde , ce qui vaut mieux
que de la découvrir .
En élevant les enfans durement , comme on faisait
à Sparte , on ne leur ôtait rien , et on leur donnait
beaucoup ; car les enfans prennent sans peine ,
les habitudes qui répugnent le plus à la sensualité ,
et ces habitudes les arment contre la douleur , et
préviennent en eux tous les maux attachés à la délicatesse
du tempérament . Un lit dur , une nourriture
grossiere , être nud en plein air , marcher dans les
ténebres , exercer son corps sans occuper son esprit ,
sont des choses qui ne leur coûtent rien , et qui leur
sont même agréables . La liberté et le mouvement
sont les véritables délices de cet âge , parce que ce
sont les seules choses que la nature demande dans
( 286 )
1
un être qui tend à se développer. On donnait à Sparte
peu de nourriture aux enfans . On croyait par ce
moyen les faire croître en hauteur , et leur procurer
une taille déliée . Sans admettre l'explication de
Plutarque ( 1 ) , qui dit qu'une nourriture modérée
s'éleve plus facilement en haut par sa légereté , on
peut regarder le fait comme très - vraisemblable . Une
masse d'aliment considérable , prise fréquemment ,
et le courant habituel d'humeurs qu'elle détermine
vers les organes de la digestion, et ceux qui les avoisinent
doivent nécessairement les étendre et y
favoriser le dépôt et l'accumulation de la graisse .
Ces parties se prêtent plus facilement que toutes
les autres , à cet effet , par la nature et la disposition
du tissu cellulaire qui les entoure . Chacun peut avoir
( 1 ) A l'appui de cette explication , il dit que les enfans nés
de femmes qui ont été purgées pendant leur grossesse , sont
plus beaux et plus déliés . Cette idée n'a point encore été
confirmée par l'observation . Dacier cite , pour l'appuyer , le
premier aphorisme du livre IV des Aphorismes d'Hippocrate
, qui n'a aucun rapport à la beauté de l'enfant . Cet ancien
médecin se borne à dire qu'on ne doit point purger les
femmes grosses avant le quatrieme , ni après le septieme mois
de la grossesse , mais seulement entre ces deux époques . Les
raisons de ce précepte sont sensibles , même pour ceux qui
ne sont point médecins , et sont absolument étrangeres au
sens que lui prête Dacier. Au surplus , quelque fondé que
soit ce précepte , les médecins modernes s'en écartent , lorsqu'un
extrême besoin l'exige ; et ils peuvent le faire sans
danger , à l'aide des purgatifs doux qui étaient inconnus aux
anciens .
( 287 )
observé qu'ordinairement les grands mangeurs ont
un gros ventre . Rien ne déforme et n'altere plus
les belles proportions du corps que l'accroissement
de cette partie . Il lui ôte aussi la souplesse et l'agilité
. Ces dernieres qualités étaient celles qu'on recherchait
principalement à Sparte , comme les plus
propres aux exercices militaires . Les Lacédémoniens
se déterminaient par des motifs palpables , là où
les Athéniens se décidaient par un sentiment exercé
du beau , et par ce goût des belles formes que leur
donnait l'étude du dessin .
Les moyens adoptés par Lycurgue à l'éducation
des jeunes Spartiates , sont conformes à la raison ,
ou plutôt à la nature de l'homme , et sont tirés de
l'observation commune . Il ne surchargea point sa
législation de cette foule de préceptes didactiques ,
superstitieux et bizarres , qui défiguraient celle des
Égyptiens , et celle des Juifs qui en était une copie
à bien des égards ; c'est que Lycurgue voulait former
des hommes. Moyse et les prêtres d'Égypte ne
voulaient que conduire des fanatiques et des enfans .
Le régime auquel les prêtres d'Égypte soumirent les
Égyptiens pouvait convenir à des sauvages qu'on
aurait voulu amener à la civilisation ; et peut - être
n'avaient - ils commencé par diriger que de pareils
hommes , comme les Jésuites firent au Paraguai . Mais
il aurait fallu changer ce régime , à mesure que la
nation qu'ils gouvernaient s'éloignait de son origine .
C'est ce qui ne s'accordait point sans doute avec
leurs intérêts . Ils abrutirent les Égyptiens sous un
amas énorme de dogmes théologiques , de cérémonies
religieuses , de lois et d'usages capricieux et
( 288 )
gênans , d'ordonnances de médecine dictées par l'ignorance
et le préjugé . En mêlant et confondant tous
ces élémens hétérogenes , ils composerent le ciment
indestructible qui devait affermir leur pouvoir , et
leur assurer la soumission des peuples . Pour avoir
voulu les tenir toujours à la lisiere , et perpétuer leur
enfance , ils y demeurerent eux-mêmes. Toutes les
connaissances humaines resterent informes entre
leurs mains ; ils firent un cahos de l'histoire , dont
ils avaient seuls le dépôt ; en un mot , ils ne perfectionnerent
rien . L'avantage d'avoir été civilisės plutôt
que les autres peuples , leur valut une réputation de
sagesse , qui leur attira la visite des philosophes de
la Grece. Mais Pythagore ne rapporta de l'Égypte
que l'abstinence mystique des fêves ; Solon , que
quelques récits mensongers sur l'Atlantide ; et Thalès ,
à qui les prêtres égyptiens avaient donné quelques
notions de géométrie , apprit à ses maîtres , en les
quittant , la maniere de mesurer leurs pyramides.
En allant en Égypte , on suivait cet attrait que l'antiquité
a pour les hommes , et visiter les monumens.
de cette nation se réduisait à rendre une sorte d'hom◄
mage au tems .
Ce qu'on apprenait aux Spartiates avec le plus de
soin , c'est obéir ; c'est par l'obéissance qu'on les :
conduisait à la liberté ; et ils furent les hommes les
plus libres de la terre , parce qu'ils furent ceux qui´
savaient le mieux obéir. Les jeunes Spartiates étaient
sans cesse entourés de surveillans , de chefs , de commandans
, soit dans leurs casernes , soit dans leurs
exercices , soit dans les repas publics , où ils étaient :
admis pour y apprendre la décence , la dignité du
maintien ,
( 289 )
maintien et la discrétion , pour y profiter des discussions
politiques ou morales des personnes âgées , ou
s'y enflammer au récit de leurs exploits . Ils ne pouvaient
point faire un pas sans trouver un supérieur
où un censeur. Ils avaient à obéir aux hommes , dans
lesquels ils ne voyaient que des lois vivantes , ils
avaient à obéir aux moeurs , qui , à Sparte , se confondaient
avec les lois . Ceux qui prennent l'indépendance
et l'anarchie pour la liberté , n'auraient pas
vraisemblablement voulu de celle des Spartiates.
à
Ils étaient soumis à la censure de tous les vieillards
, comme ceux- ci l'étaient à celle des Éphores .
C'est la Jaison de ce grand respect qu'on eut ,
Sparte , pour la vieillesse . Cette fonction des vieillards
, et le sentiment qu'elle commandait , n'étaient
pás fondés seulement sur l'âge ; par une espece de
fiction , ils étaient les peres communs de tous les enfans
, qui n'appartenaient point à ceux qui leur
avaient donné le jour , mais à l'État . Ainsi , les déférences
et le respect des jeunes gens pour les vieillards
représentaient ceux que les enfans doivent à
leurs parens . C'était , d'un côté , la même autorité ; et
de l'autre , la même soumission . Si quelque nation
moderne , touchée de ce grand exemple , voulait
concilier à la vieillesse le même respect , et l'inspirer
par des cérémonies publiques , elle chercherait des
meurs qui n'existent plus , et qui ne peuvent plus
naître .
Les égards pour la vieillesse ne peuvent point être
parmi nous , comme parmi les Spartiates , l'effet d'un
sentiment direct. Ils sont un bienfait de la société
qui veut que nos devoirs envers les autres soient
Tome XXV. T
•
( 290 )
proportionnés à leurs besoins ; ils sont le fruit d'une
raison équitable et prévoyante , qui nous montre
dans les prévenances que nous avons pour les personnes
agées , celles qu'on aura un jour pour nous .
C'est sur- tout par l'empressement à offrir des appuis à
un être que l'âge rend défaillant , que l'homme civilisé
s'éleve infiniment au-dessus de l'homme sauvage , qui
abandonne ou qui peut- être est forcé d'abandonner
le vieillard décrépit . incapable de pourvoir à sa
subsistance et de le suivre à la chasse . L'homme
sauvage fait comme la nature , qui semble s'éloigner
d'un être qui a rempli ses vues , et dont elle n'a
plus besoin . Car on dirait qu'elle ne nous fait naître
que pour l'espece et non pour notre propre individu
. Elle n'a mis dans le coeur de l'homme aucun
sentiment qui corresponde d'une maniere directe à
la vieillesse , comme elle y en a mis pour les enfans ,
pour les femmes et pour les autres objets de nos
relations morales . Ce sont des sentimens étrangers
qui nous conduisent vers le vieillard ; tels sont la
reconnaissance , l'estime , l'amitié , le souvenir des
bonnes actions . Aussi le méchant , à qui l'âge ôte la
force de nuire ( car le méchant vieillit aussi , ) se
trouve-t-il tout seul. La nature , il est vrai , nous
intéresse aux êtres faibles . Mais la faiblesse peut
êtra commune à tous les âges . Celle de l'enfant
attire ; celle du vieillard repousse , et la raison , ou
les sentimens qui vont à son secours , y trouvent
un obstacle , et par conséquent un mérite qui n'ont
pas lieu dans les soins que l'on donne à l'enfance .
Ce dernier genre de soins nous est suggéré par
un de ces penchans irréfléchis dont la nature ae sert
1
( 291 )
pour nous porter aux actes qu'elle demande impérieusement.
C'est elle -même qui nous recommande
les enfans , qui les met sous notre sauve- garde , en
disposant notre ame aux affections utiles à l'enfance
, et en parant celle - ci de tout ce qui plaît et
qui captive. On est attiré vers un enfant , par les
espérances que donne un être qui commence . On
lui tend la main avec plaisir , comme pour le pousser
vers la vie . On semble être flatté de s'associer en
quelque sorte à la nature , et de partager son ouvrage
. Nous ne craignons point que nos soins soient
sans fruit , en les plaçant dans un être qui croit , et
qui est plus disposé à faire des acquisitions qu'à
perdre . Pour lui , il s'acquitte envers nous avec un
souris , et nous sommes amplement récompensés . Il
intéresse par ce qu'il est , par ce qu'il sera , par ce
qu'il ne sera pas . Sa grace native , sa touchante naïveté
et sa faiblesse même exercent un empire auquel
on ne peut résister . Il n'a point didées , nous lui
prêtons les nôtres ; il dispose de nos forces , de notre
volonté ; toutes nos facultés deviennent les siennes ;
il nous enchaîne autour de ses jeux , dont nous
sommes moins les compagnons que les ministres ,
d'autant plus au- dessous de lui , qu'il est dans son
état naturel , et que nous sommes dans le délire .
' La nature ne nous a point parlé ainsi pour le
vieillard . Mais la raison de l'homme civilisé fait
mieux qu'elle elle l'accueille , elle le réhabilite ,
elle le rajeunit en quelque sorte , en suppléant à
ce que l'âge lui a enlevé , en rappellant ses talens
et ses travaux, dont il a perdu quelquefois lui-même
la mémoire ; en l'honorant pour ce qu'il a fait , pour
T :
( 292 )
ce qu'il a été , enfin en le recouvrant , pour ainsi
dire , de toute sa vie passée . L'état civil , si favorable
aux hommes , l'est sur tout aux êtres faibles , tels que
les femmes , les enfans , les vieillards . Ces derniers y
occupent avec justice la premiere place. Ils ont
rendu les services que les jeunes ne font que promettre
. Ils ont fini leur tâche , ils doivent avoir les
moyens de se coucher paisiblement , ce qui est aussi
doux que de se lever.
L'objet principal de l'éducation des Spartiates
était la guerre . Cet état demande des hommes hardis
, patiens , actifs , alertes et rusés. Comme les
situations à la guerre varient beaucoup , ces qualités
y deviennent tour- à - tour nécessaires . A Sparte , on
tâchait de les donner aux jeunes gens . Un des moyens
employés pour cela , c'était de les contraindre quelquefois
à dérober leur déjeuner. Ceux qui manquaient
d'adresse , d'activité ou de patience , demeuraient
à jeun . Un aiguillon aussi pressant que la faim,
ne pouvait manquer de les rendre intrépides , et
d'aiguiser leur sagacité. Ils n'oubliaient donc rien de
ce qu'il fallait pour s'introduire furtivement dans
une maison , et y prendre tout ce qu'ils trouvaient
de bon à manger. Si on les surprenait , ils étaient
punis . On sent bien qu'en faisant une chose permise
et même commandée , ils ne pouvaient l'être que
pour l'avoir mal faite , et non pour l'avoir faite . Les
Spartiates avaient peut- être un but secondaire , celui
de tenir la vigilance de leurs eselaves toujours en
haleine ; de sorte qu'il y avait toujours quelqu'un
de châtié , ou le maraudeur mal- adroit , ou l'esclave
endormi. Quoi qu'il en soit , c'est à cette institution
353840
70
2 34
( 293 )
qu'on a donné ridiculement le nom de larcin . C'est
une de celles dont les ennemis des Spartiares ont le
plus abusé pour les rendre odieux . Une espiéglerie
d'enfant , dont les inconvéniens étaient assez légers ,
et que chaque citoyen avait consenti à supporter ,
pour l'intérêt de l'éducation commune et celui de
l'Etat , a été traité de vol . On aurait dû penser qu'une
nation où le vol serait permis , ne pourrait point
exister, puisque les sociétés politiques ont été principalement
établies pour le réprimer.
Un autre exercice des jeunes Spartiates a été pareillement
présenté sous un faux jour , et vraisemblablement
par les mêmes motifs ; c'était celui qu'on
appellait l'embuscade , cryptava . C'était une expédition
secrette qu'on commandait de tems en tems aux
jeunes Spartiates. Elle consistait à se tenir cachés
pendant le jour , battant la campagne pendant la
nuit , et tuant tous les ilotes qu'ils rencontraient. II
y a lieu de croire que cette expédition n'était que
simulée , comme ces représentations de siéges , ou de
batailles , qu'on fait quelquefois pour l'instruction ,
ou pour le spectacle. On se proposait, en cela , d'exercer
de jeunes guerriers à une manoeuvre qu'on
croyait utile pour la guerre . Il était peu important
pour l'objet qu'on avait en vue , que desilotes fussent
égorgés , et , selon toute apparence , l'expédition
était toujours précédée des précautions nécessaires
pour les mettre à couvert. Car les Lacédémoniens
ne pouvaient pas plus se passer des ilotes que de
leurs bras. On ne tue point son chien et son cheval
pour exercer son adresse ; on n'a jamais ouï dire
qu'un propriétaire , en Amérique , se soit amusé à
T 3
( 294 )
égorger froidement ses negres . Les erreurs et les passions
rendent les hommes capables de tous les forfaits
; ce n'est que trop démontré . Mais lorsqu'ils sont
atroces , ils veulent l'être avec fruit , et peut - être
ne leur est- il jamais arrivé de vouloir l'être à leurs
dépens . Lorsqu'un fait historique se trouve en contradiction
avec la nature connue du coeur humain ,
on est autorisé à le rejetter , parce que la supposition
de ce fait est infiniment plus probable que le fait
même,
Les législateurs de la Grece penserent qu'ils pouvaient
se servir avec avantage , pour la guerre , ( qui'
le croirait ! ) d'un des plus doux et des plus tendres
sentimens du coeur humain , C'est l'amitie , qui n'est
pas tout à fait un vain nom parmi nous , quoiqu'on
abuse souvent de ce nom. Mais ce sentiment n'a
aujourd'hui , ni la même énergie , ni les mêmes formes
qu'il meut chez les Grecs. L'habitude peut le
faire naître , et lui donner toujours de la force ; ce
qui les a souvent fait prendre l'un pour l'autre . Il est
dans l'ordre des affections propres à l'espece humaine .
Il faut bien que la nature en ait mis le germe dans
le coeur de l'homme , et que ce soit une émanation
de son instinct social , puisqu'un de nos premiers besoins
est de chercher quelqu'un qui veuille vivre
avec nous d'une existence commune , avec qui
nous puissions être heureux ou malheureux , sans
doute pour mieux goûter l'un de ces états , et mieux
supporter l'autre . La seule image de l'amitié nous
charme , même là où elle n'est point ; nous en aimons
les expressions et le langage , quoique certains qu'ils
ne représentent rien de réel. Nous tâchons même de
( 295 )
nous ménager des amis jusques parmi des animaux ;
et en vérité , un chien est un bon ami , la vivacité
de son sentiment ne se rallentit jamais , il n'a ni
caprices , ni faiblesses ; il y a des gens qui vont jusqu'à
s'accommoder de l'amitié d'un chat , malgrẻ
son égoïsme , et le peu de sûreté qu'il y a dans son
commerce.L'époque de la vie où le besoin de s'attacher
se fait le plus sentir , c'est la jeunesse . Ce sentiment
se développe alors avec toute la force et la chaleur
qui caractérisent les impulsions de cet âge . L'expérience
n'a pas pu encore la refroidir ; il n'a encore
rien de cette allure machinale que l'habitude donne
à nos penchans . Mais il vit de sa propre substance ,
' dont rien n'altere la pureté , et il n'admet que ces
illusions brillantes qui , loin de dégrader les sentimens
sublimes , les parent et les ennoblissent , en
même tems qu'elles ajoutent à leurs douceurs .
Ce sentiment a peut- être dans l'enfance des nations
l'énergie qu'il manifeste dans la jeunesse des individus
. Les affections qui viennent immédiatement de
la nature , n'ayant point encore été altérées ou distraites
de leur objet par la multitude de passions et
d'intérêts divers que les progrès de la civilisation
développent , se montrent alors dans toute leur force.
Peut-être aussi que , comme ces affections tendent à
notre conservation , les besoins d'une société commençante
leur donnent plus d'intensité . Il y a peu
de sûreté ; on cherche des appuis particuliers , parce
que la force publique est encore faible . Un voyage
est alors une entreprise périlleuse . On double ses
moyens de défense ou d'attaque , en se fortifiant d'un
ami . Les exemples héroïques d'amitié que l'antiquité
ΤΟ
( 296 )
nous a transmis , les noms de Thésée et de Pyrithoüs ,
d'Achille et de Patrocle , d'Oreste et de Pylade , sont
antérieurs aux siecles polis de la Grece . Ce sont des
romans , dit- on ; mais on n'en fait point de tels là où
l'amitié est inconnue . Il n'y a des romans d'amour,
que'parce qu'il y a de l'amour. Les législateurs des
petites républiques de la Grece , bornés dans leurs.
ressources , ne virent pas de meilleur moyen de multiplier
les forces de l'État , que ' de favoriser les liaisons
d'amitié entre les jeunes gens , et d'exalter en
eux ce sentiment , qui ne pouvait manquer de devenir
un aiguillon puissant pour leur courage , lorsque ,
combattant à côté de leurs amis , ils auraient à défendre
, avec la patrie , un objet si cher à leur coeur.
Le bataillon sacré des Thébains n'était pas nombreux
; mais le sentiment qui l'animait le rendait redoutable
. Il succomba sous la masse énorme de la
phalange macédonienne , à la bataille de Chéronia . Il
périt avec autant de gloire que d'autres en ont à
vaincre ,
Lycurgue ne fit que suivre , à cet égard , les moeurs
déja établies dans la Grece , et sur- tout en Crete .
Mais il ne se conforma point à tout ce qui se pratiquait
dans cette isle , où celui qui avait choisi un
jeune homme pour son ami l'enlevait , comme les
jeunes Spartiates enlevaient celles qu'ils choisissaient
pour femmes . Cette union des jeunes garçons
produisit , chez les Crétois , un vice proscrit par
toutes les nations , et que les lois de Crete tolėraient
, dit - on . Les institutions y rendaient les jeunes
gens féroces. On crut pouvoir amortir leur férocité ,
en leur permettant de se déborder par cet endroit.
sobi zal
( 297 )
La constitution de l'Etat aussi était telle , qu'on y
avait à craindre le trop grand nombre d'enfans. Ailleurs
on les exposait ; la , on les empêchait dẹ
naître ; on remédiait à un vice politique par un
vice honteux . Les liaisons entre les jeunes gens n'eurent
point cet effet à Sparte , ni même dans les autres
républiques de la Grece , du moins jusqu'à ce qué la
corruption , qui s'y introduisit plusieurs siecles après
Lycurgue , eût abusé de tout. Les jeunes Lacedémoniennes
avaient aussi des amies ; mais elles ont
été exemptes du reproche qu'on faisait aux femmes
de Lesbos . Cependant ces liaisons furent toujours
suspectes aux yeux de beaucoup de gens chez les
anciens . Les philosophes mêmes ne furent pas à
l'abri de tout soupçon à cet égard ; et si les propos
et les actions que Diogene Laerce attribue à plusieurs
d'entre eux étaient vrais , ce serait une tachę
pour la philosophie ancienne . Il serait naturel de
croire que le vice a cherché , par une supposition ,
à fortifier son parti d'une si grande autorité .
Il était aisé de se méprendre sur la nature de ces
liaisons . L'amitié , chez les Grecs , ressemblait parfaitement
à l'amour . Elle s'attachait , comme lui , à
la beauté et aux avantages de la figure et du corps ;
elle naissait des impressions des sens et de certains
rapports apperçus , qui font toujours plus d'effet à
mesure qu'ils paraissaient plus inexplicables ; certaines
dispositions accessoires de l'ame , telles que
la vanité , la prévention , les idées de conquête et
de préférence , lui donnaient un nouveau dégré de
violence comme à l'amour ; elle avait , comme lui ,
ses illusions , ses ravissemens , ses extases ; et son
•
( 298 )
enthousiasme pouvait d'autant plus se soutenir
une certaine hauteur , que , qu'oiqu'il tirât sa premiere
origine des sens , il ne pouvait être refroidî
ou détrompé par eux.
Ce qui pourrait rendre , surtout pour nous ,
ces liaisons encore plus équivoques , c'est le nom
d'amans , que les Grecs donnaient à ceux qui aspi
raient à la conquête d'un jeune homme. Les traducteurs
n'ont pas pu rendre par un autre terme ce
qu'ils avaient à exprimer. Notre mot amis n'y aurait
pas répondu . Les Grecs , qui sentaient vivement ,
exprimaient tout de même . Aussi leur langue estelle
singulierement affectueuse . La bienveillance ,
une marque d'intérêt , une invitation , un bon accueil
, un souper , un entretien , un procédé où iỉ
entrait de la cordialité , tout cela était de l'amour
dans la langue grecque . Il y avait même quelquefois
de l'amour entre le maître et l'esclave . Car tous les
Grecs , excepté les Laeédémoniens , étaient très doux
et très-humains pour leurs esclaves ; et ils avaient
pourvu à leur sûreté par de très - bonnes lois , ce
qu'on ne fit jamais ni à Lacédémone , ni à Rome .
f
( La suite au prochain numéro. }
( 299 )
LITTÉRATURE. GRAMMAIRE.
Hermès ou Recherches philosophiques sur la Grammaire
universelle ; ouvrage traduit de l'anglais de JACQUES
HARRIS , avec des remarques et des additions par FRANÇOIS
THUROT, A Paris , de l'imprimerie de la République.
Messidor , an IV.
C'EST
' EST le cit. Garat qui , lorsqu'il était à la tête
de l'instruction publique , a fait résoudre la traduction
de cet ouvrage , et a proposé le cit . Thurot ,
pour la faire ; et c'est sur le rapport du cit. Ginguené
, que le comité de la Convention en a ordonné
l'impression . Graces leur en soient rendues , car tant
qu'une science ne repose pas sur des élémens généralement
convenùs , c'est une nécessité de connaître
toutes les opinions qui ont quelques poids parmi les
savans . Plus on est loin de la démonstration , plus on
a besoin de l'érudition , et je crois que c'est le cas où ,
malgré les travaux de beaucoup de grands hommes ,
est encore la grammaire générale . En effet , l'art de la
formation des signes ne peut avoir de fondemens
solides que quand la science de la génération des
idées sera absolument complette . Cette seule réflexion
, dont l'évidence est frappante , suffit pour
prouver que nous ne saurions attendre des principes
bien lumineux d'Harris , qui était imbu` d'une méta,
phisique si fausse qu'il condamne absolument l'étude
de la génération des idées , et traite durement ceux
qui s'en occupent. Il est vrai que lui -même tente de
l'expliquer ; à la vérité c'est avec peu de succès.
( 300 )
Son ouvrage est partagé en trois livres ; dans les
deux premiers qui devraient peut- être n'en faire
qu'un , et ne venir qu'après le troisieme , il partage
toutes les parties des discours en mots principaux
et en mots accessoires . Les mots principaux sont
suivant lui les substantifs et les attributifs ; et les
accessoires , les définitifs et les connectifs . Dans les
substantifs , il comprend les substantifs proprement
dits , et les pronoms personnels et relatifs ; ses attributifs
sont , 1º. les verbes qui renferment avec l'attribut
l'idée d'existence et d'affirmation , et dont il
détaille les tems , les modes et les propriétés ; 2 ° . les
participes et les adjectifs , et enfin les adverbes . Il
appelle ces derniers , attributs du second ordre ou
attributs d'attribut . Ses définitifs sont les articles ; et
les connectifs sont les conjonctions et les propositions
, à l'occasion desquelles il parle des cas , parce
qu'elles y suppléent dans les langues modernes . Le
dernier chapitre traite des interjections ,
Le troisieme livre est destiné à faire connaître la
matiere et la forme du langage ( c'est ainsi que
s'exprime l'auteur ) et les idées générales ou universelles
. Tout cela est rempli d'une si mauvaise
métaphysique , que , quoique l'ouvrage soit écrit
en 1752 , on le croirait de cent ans plus ancien .
Harris reprend sous sa protection les idées innées ,
les formes intellectuelles existantes dans l'esprit
antérieurement aux formes sensibles , etc. On se
doute bien que par ce chemin il n'arrive pas aisésément
à l'origine du langage , et n'en suit pas facilement
les progrès .
مكل
Au reste , si la grammaire de Harris ne paraît
( 301 )
gueres recommandable que par une grande érudition ,
il en est tout autrement de la traduction . Elle est
précédée d'une épître dédicatoire au cit . Garat , oụ
l'on sent avec plaisir ce ton de déférence modeste d'un
homme qui mérite d'être connu envers un homme
déja célebre , ton entierement opposé à l'attitude fâcheuse
à voir d'un protégé vis- à-vis d'un protecteur.
On trouve dans cette épitre cette importante maxime
que leshommes oublient trop dans leurs actions et dans
l'admiration qu'ils accordent aux actions des autres :
G'est que les travaux qui étendent la sphere des connaissances
humaines sont d'une utilité universelle et
durable , tandis que ceux de l'administration ne produisent
qu'un bien particulier et momentané . Si on
ne perdait pas de vue cette grande vérité , on aurait
une toute autre idée de l'importance réelle de certaines
occupations et de certains loisirs .
Après l'épître dédicatoire , vient un discours préliminaire
qui contient une histoire abregée , mais
aussi intéressante qu'instructive , de la science de la
grammaire , depuis le tems d'Homere jusqu'au nôtre.
Cette notice est terminée par la remarque précieuse
que les trois plus habiles grammairiens que nous
ayons eu , Arnaud , Dumarrais et Condillac , ont
donné successivement les trois meilleurs traités de
logique que nous possédions . Cela doit être , puisque
l'art de parler et celui de raisonner ont pour bâse
commune la science de la pensée . Aussi le cit . Thurot
pouvait ajouter que le mérite réel de leurs traités
tant de granimaire que de logique , est exactement
proportionnel à l'état et à la métaphysique de leur
tems , quoique d'ailleurs il observe avec raison dans
( 302 )
ses remarques sur le livre second , que les secours
d'une vaste érudition ont malheureusement manqué
à Condillac .
Vient ensuite le corps de l'ouvrage dont la traduction
est recommandable par une grande pureté de style
et une grande netteté d'expression. Cette derniere
perfection est plus difficile à atteindre dans la tráduction
d'un ouvrage de grammaire , que dans toute
autre. Car , quoiqu'il ne s'agisse ici que de grammaire
générale , cependant l'auteur pour rendre sensible la
maniere dont les idées sont représentées par les signes ,
se sert principalement et nécessairement des formes
de la langue dans laquelle il écrit. Donc pour faire
bien connaître le sens du texte , il ne suffit pas de le
traduire , il faut chercher des analogues dans la langue
dans laquelle on le transporte , et cette difficulté se
représente non -seulement dans les exemples auxquels
il serait aisé d'en substituer d'autres , mais dans le
cours des raisonnemens qu'il faut remplacer par des
équivalens . C'est à quoi a très - bien réussi le traducteur.
Au reste , la plus grande obligation que nous lui
ayons , n'est pas de nous avoir bien présenté les idées
de l'auteur anglais . Il a mieux fait , il les a très- souvent
refutées par des notes et des remarques remplies
de connaissances et de saine philosophie Le cit.
Thurot nous y montre l'état actuel de la science ,
d'après les lumieres de nos grands hommes , auxquelles
il joint avec succès les siennes ; cet ensemble fait
un tableau tout autrement intéressant que celui des
opinions de Harris . Je pense que tel est l'usage que
les Français peuvent faire dans plus d'un genre de
( 303 )
beaucoup d'ouvrages anglais qu'il est pourtant boa
de connaître . Les exemples ne me manqueraient pas
je voulais citer beaucoup de vérités à peine entrevues
d'abord par eux , que nous avons portées en äite
à un grand degré de lumiere et de certitude . Neanmoins
, peut - être sommes-nous destinés encore pour
long - tems à admirer plus les étrangers que nos compatriotes.
C'est un beau sujet de méditation.
Oit
M LANGE S.
EMMANUEL." Anecdote .
--
H ! l'heureuse physionomie , que celle de ces
aimable jeune homme ; c'est sans doute , votre fils ,
disais -je à un citoyen que j'avais vu plusieurs fois , et
que je rencontrai aux Tuileries . Oui , cest un charmant
garçon qu'Emmanuel , je l'aime comme s'il était
à moi ; mais je ne suis que le mari de sa mere . A
moi ! il l'est bien , car j ai pris soin de sa premiere
jeunesse ; il est mon ouvrage , et s'il n était pas là , je
sais bien tout le mal que je dirais de lui .. , Emmanuel
souriait d'un air , moitié tendre et moitié malin , et
battait son bon ami , comme pour le punir d'avoir
donné à son éloge l'apparence d'un mensonge.
.
Lavater ! Lavater ! que de qualités , que d'espérances
tu découvrirais dans chacun des traits de ca
joli visage ! Vous croyez donc à toutes les lignès
physiognomoniques de Lavater. Ma foi , j'ai plus
d'une raison pour y croire. La
jours paru
le miroir de l'ame.
physionomie m'a tou-
Et vous ne vous êtes
( 304 )
1
jamais trompé. Ratement , quand j'ai eu assez de
tems pour observer et pour entendre . C'est- à- dire
que vous avez deviné quand vous avez pu juger.
*
—
Pas tout-à- fait ; j'ai seulement confirmé mes jugemens
par l'observation . Tenez , par exemple , vous
voyez ce grand homme sec qui s'avance ; à son front
chauve , à son teint pâle , à son visage sillonné de
maigreur , à ses yeux enfoncés et ardens , ne dirait-on
pas que l'ambition et l'envie ont appliqué leur empreinte
sur ce visage - là. Et cet homme qui cause
avec lui d'un air confiant et capable , qui gesticule
encore plus qu'il ne parle , ne le prendrait - on pas
pour un prétendant à la prochaine législature ? Et cet
autre si empressé , qui a le chapeau rabattu sur les
yeux , les cheveux gras , les vêtemens à moitié déguenillés
, je gage que c'est un agioteur honteux qui
court au perron de la rue Vivienne , spéculer sur
quelque fausse nouvelle qu'il vient d'apprendre , et
cette femme ....
――
Doucement sur les femmes ; j'attends ici là
mienne , et dans vos indiscrettes conjectures vous
pourriez vous échapper à dire des choses que les maris
n'aiment point à entendre . Vous êtes un peu visionnaires
, messieurs les physionomistes . Des trois personnes
que vous venez de signaler , je connais les
deux premieres , et je vous proteste que vos paquets
ne sont point arrivés à leur adresse . Et puis , qui
est-ce qui n'est pas un peu ambitieux et jaloux ? qui
est-ce qui n'est pas agioteur? qui est- ce qui n'est pas ...
Mon homme allait continuer , lorsque Emmanuel
l'interrompant , lui dit : Bon ami , je suis aussi , moi ,
physionomiste . Lorsque tu me grondes , je sais bien
JA 31
lire
( 305 )
lire dans tes yeux si c'est tout de bon.
C'est que
tu avais lu auparavant
dans ta conscience
; c'est le
meilleur
jugé de nos actions . Ensuite s'adressant
à
moi , il me dit :
J'ai lu comme vous Lavater ; parmi quelques remarques
justes , il y en a une foule d'équivoques et
d'aventurées . Il a voulu faire un systême complet
de l'art physiognomonique , et tout systême qui généralise
trop les observations particulieres , renferme
plus d'erreurs que de vérités . Ce n'est pas parce que
la nature a dessiné les traits du visage de telle maniere
, qu'un homme a tel caractere . Mais l'habitude
de ses passions force les traits de son visage à
prendre l'empreinte de son caractere . La nature ne
façonne point d'avance les muscles de la figure pour
y loger une ame méchante , envieuse , colere , vindicative
, etc. , la nature ne fait ni bons , ni méchans ;
elle ne fait que des individus , et leurs qualités sont
l'ouvrage des hommes , des circonstances et des
choses . Dans l'âge tendre , où les muscles et les traits
du visage sont si mobiles , si délicats , si susceptibles
de modifications , ils prennent la forme que leur impriment
les affections que les enfans éprouvent le
plus constamment . N'avez-vous jamais remarqué des
personnes myopes ; elles ont presque toutes la tête
penchée , les yeux à fleur de tête et la physionomie
peu expressive . Pourquoi cela ? C'est que ne pouvant
voir les objets que de près , elles baissent cone.
tinuellement la tête ; les muscles de leurs yeux font
effort pour augmenter l'intensité de la vision , et cet
effort les pousse insensiblement hors de leur orbite.
Moins frappées des objets qui les environnent , leur
Tome XXV. V
( 306 ),
ame reste plus calme , et leur physionomie se moule
sur la situation de leur ame . Aussi les myopes sontils
plus réfléchis , plus méditatifs , que les autres . Si
les parens étaient bien convaincus jusqu'à quel point
les impressions morales , que l'on reçoit dans l'enfance
, influent sur les traits de la physionomie , ils
seraient plus attentifs à ne lui en donner que dé
douces et de bonnes . Vous me parliez tout-à-l'heure
d'Emmanuel ; savez -vous bien qu'à sept ans il avait
la figure la plus insignifiante , la plus bête qu'il y eût
au monde .
-
Cela me paraît bien extraordinaire . Rien
n'est pourtant plus vrai . Son histoire est assez curieuse
, il faut que je vous la raconte ; elle pourrait
figurer comme une épisode intéressante dans un roman
; et cependant elle est exacte ,
Nous nous assîmes , et mon citoyen me parla ainsi :
Ma femme était veuve quand je l'épousai : son
mari l'avait laissée avec trois enfans. Emmanuel , le
plus jeune , n'avait que 14 à 15 mois , lorsqu'une
amie , femme d'un riche jouaillier qui n'avait point
d'enfans , témoigna le desir de l'avoir auprès d'elle
et de l'élever. La mere résista long-tems ; mais l'espérance
d'une éducation plus soignée pour son enfant
l'y fit consentir.
La mere d'Emmanuel allait souvent le voir chez
madame Hocquet , c'est ainsi que se nommait son
amie ; et chaque fois elle s'applaudissait des soins
qu'on lui donnait. Huit mois s'étaient écoulés , lorsqu'un
jour , retournant chez madame Hocquet , ma
femme sonne , personne n'ouvre ; elle descend et
s'informe à des voisins. Ils lui apprennent que M.
( 307 )
et madame Hocquet sont partis depuis trois jours ,
après avoir vendu tout leur mobilier , et qu'ils ne
savent où ils sont allés . Et mon enfant , s'écrie ma
femme , en poussant un cri de douleur ; mon enfant.
Qu'est- il devenu ? Nous l'ignorons ; il est probable
qu'ils l'auront emmené avec eux .
dc.com
Ma femme revient , fondant en pleurs. Mon pauvre
Emmanuel ...Mon cher Emmanuel ... Ils sont partis ...Je
ne le reverrai plus . Elle me raconte alors le départ subit
de M. et de Mmé. Hocquet . Nous allons chez toutes les
personnes que nous savions être de leur connaissance ;
elles ne pûrent nous donner aucun renseignement
positif. Nous sûmes seulement que M. et madame
Hocquet avaient fait de mauvaises affaires , qu'ils
étaient partis brusquement , et qu'on croyait qu'ils
étaient allés à Londres.
J'avais quelques connaissances à Londres ; j'écrivis ;
je les chargeai de prendre des informations ; elles
furent infructueuses . Dans cette ville immense , comment
découvrir deux individus inconnus , et qui
probablement avaient changé de nom . Je ne puis
vous exprimer la douleur de ma femme ; elle était
inconsolable . Le ciel m'a puni , disait elle ; une mere
ne doit jamais se séparer de son enfant .
Nous nous étions retirés à Sens , où j'avais formé
un établissement . L'idée de son Emmanuel occupait
toujours sa mere . Souvent je la surprenais pleurant
en secret ; et quand elle m'appercevait , elle me disait
: Hélas ! où est - il maintenant ? Vit- il encore ? Je
ne le reverrai plus . Pourquoi se désespérer ?
M. et madame Hocquet ont eu des malheurs ; ils n'ont
pas osé nous les confier. S'ils n'eussent pas voulu
--
1
V &
( 308 )
1
J
emmener, Emmanuel , ils nous l'auraient renvoyé ;
et s'ils l'ont emmené , c'est qu'ils lui sont attachés ;
comptes , ma chere amie , que nous le reverrons .
C'est ainsi que je tâchai d'adoucir les chagrins de
ma femme , en versant dans son coeur le baume de
l'espérance . Il y avait déja trois ans que nous etions
à Sens , lorsque des affaires m'appellent à Paris . Le
hasard me fait rencontrer un de mes anciens amis ,
qui me dit : Savez - vous que madame Hocquet est ici .
Elle est ici ! — Oui , je l'ai apperçue de loin dans
la Cité ; je traversais la rue , et je doublais le past
pour la joindre , lorsque deux voitures nous ont
coupés , et m'ont fait perdre ses traces ; elle a disparu ;
mais soyez sûr que c'est elle , je l'ai bien reconnue .
Comment la découvrir ? Je parcours toute la Cité ;
je demande à toutes les portes , dans toutes les boutiques
: Pourriez - vous m'indiquer madame Hocquet ?
personne ne la connaît. Je vais à la poste ; aucune
lettre à l'adresse de ce nom. Je me doutai bien alors
qu'elle était à Paris sous un autre nom que le sien .
P
Il me vint en idée que son mari ayant été autrefois
jouaillier , il serait très possible qu'il eût
entretenu quelque relation avec des personnes de
la même profession . Me voilà dans un fiacre à
parcourir tous les quartiers de Paris , et à visiter
toutes les boutiques de jouailliers d'orfevres
et de bijoutiers ; enfin , après trois jours de recherches
inutiles , je m'arrête au bas du Pont-
Neuf, au Petit- Dunkerque. La chose que l'on cherche
avec le plus d'ardeur , est toujours la derniere qu'on
trouve . Je demande l'adresse de madame Hocquet ;
on me répond avec embarras que lui voulez- vous ?
Lui communiquer une affaire intéressante . - Allez
( 309 )
dans la Cité , rue de la Calandre , et demandez
madame Henry.
J'y vole ; madame Hocquet venait de rentrer . Où
est Emmanuel ? lui dis - je , qu'en avez - vous fait ?
A ce nom , elle pâlit et demeure interdite ; parlezmoi
sans détour et sans crainte ; je ne viens point
pour vous faire de la peine . Mais au nom d'une
mere éplorée , dites , qu'avez-vous fait d'Emmanuel ?
Après l'avoir pressée vivement , elle me répond : Ah !
monsieur ! je suis une malheureuse ; Emmanuel , —
Eh bien ! Il est aux Enfans - trouvés . -
-
- Aux En-
---- ·
fans- trouvés et depuis quel tems ? Depuis notre
départ de Paris , il y a près de cinq ans. - Eh ! pourquoi
ne l'avoir pas renvoyé à sa mere ? Hélas !
monsieur, une fausse honte ; mon mari avait éprouvé
des revers dans sa fortune ; il fallait fuir et cacher
notre départ . Dans le trouble où j'étais , l'idée des
Enfans -trouvés me vint ,, et je l'y conduisis . C'està-
dire que si je ne vous avais pas découverte , l'enfant
de votre ancienne amie aurait vécu et serait
mort aux Enfans - trouvés . Et comment le reconnaître
aujourd'hui ? Monsieur , je l'ai fait inscrire sur les
registres sous son nom de baptême et avec son âge .
Et puis il a une légere cicatrice près de l'oeil gauche .
-
-
Je courus aux Enfans-trouvés . Je demande le commis
au registre des inscriptions . Pourriez - vous , lui
dis -je , me donner des renseignemens sur un enfant
nommé Emmanuel , qui a une petite cicatrice à côté
de l'oeil gauche ? - Bah ! une cicatrice ! est - ce que
vous croyez que c'est ici comme dans un roman ; il y
en a cent , deux cents qui ont des cicatrices .
sieur , il a été conduit dans cette maison il y a envi-
- Mon-
V 3
( 310 )
-
Deux ans,
Eh ! oui ,
Avant tout , il faut douze francs pour
-
Emron
cinq ans , et il était âgé de deux ans.
cinq ans , il faut voir ; c'est un garçon ?
monsieur.
le droit de recherche . Je les donne . Il feuillette
un registre avant et après l'époque indiquée . Point
d'Emmanuel . Voyons le registre des morts . —
manuel serait mort ! - Croyez-vous que les enfans ne
meurent pas ici comme ailleurs ? -Point d'Emmanuel
sur le registre des morts ; je respire .
dit-il , le registre des enfans placés ;
manuel sur ce registre.
1
-
-
- Reste , me
point d'Em-
Je retourne chez madame Hocquet ; elle me proteste
qu'elle m'a déclaré la vérité. Jugez de mon inquiétude
; je commençais à perdre l'espérance de
retrouver Emmanuel . Je me rappelle que ma femme
m'avait dit qu'elle demeurait à cette époque sur la
paroisse Saint- Sulpice , et que sûrement il y avait été Ў
baptisé ; je trouve en effet son acte de baptême , il y
était sous le nom de François- Emmanuel . J'ignorais ce
premier nom ; je ne le connaissais que sous le dernier.
L'espoir renaît dans mon ame . Me voilà bientôt
aux Enfans- trouvés . Je remets l'acte de baptême .
C'est François -Emmanuel qu'il s'appelle .
Eh ! que
ne le disiez- vous ? Vous m'auriez épargné bien des
recherches , et à vous bien des inquiétudes ; voyons
à la lettre F. Effectivement , il trouve François - Emmanuel.
Il est , me dit-il , à Sens , chez un taillandier
nommé Louis , qui s'en est chargé depuis quatre ans .
Me voilà sur la route de Sens . Je n'avais rien écrit.
à ma femme , ni de mon entrevue avec la Hocquet ,
ni de l'incident des Enfans - trouvés , "crainte de l'affliger
davantage , si mes recherches eussent été in(
311 ) .
1
fructueuses . J'arrive ; console -toi , ma chere amie ;
Emmanuel existe ; Emmanuel est retrouvé ; il est ici,
à Sens même ; il y a quatre ans qu'il vit à côté de
nous , sans que nous nous en soyons doutés . Cela
n'est pas possible ; on ne trompe pas la nature : le
coeur et les yeux d'une mere l'auraient déja reconnu ....
Alors je lui racontai l'histoire de la Hocquet , et tout
ce qui s'en était suivi . La méchante femme , disaitelle
; on voit bien qu'elle n'a jamais été mere. Ah !
mon ami , courons chez le pere Louis.
--
Il demeurait au bout de la rue , à l'entrée du fauxbourg.
N'avez- vous pas depuis quatre ans , lui dit ma
femme , un enfant qui n'est pas à vous . - Oui , je l'ai
reçu des Enfans- trouvés de Paris. Où est-il ?
Regardez au fond de la boutique , il est au soufflet
de la forge ... Sa mere pousse un cri , et déja elle le
serre dans ses bras . Mon cher Emmanuel ... Elle ne
put en dire davantage , et s'évanouit.
J'eus bientôt instruit le pere Louis des détails de
cette aventure . Les évanouissemeus de la joie ne
sont pas longs . Ma femme revint pour embrasser de
nouveau son Emmanuel . Imaginez- vous un petit forgeron
, le visage tout noir, les traits grossiers , l'air,
hébêté , et que la scene qui se passait rendait encore
plus stupéfait. Quand on lui dit qu'il fallait quitter
son bon papa Louis , il se mit à pleurer. Il m'aimait
tant ; que vais -je devenir ? que deviendra - t - il , et qui
fera aller le soufflet de la forge ?
Ce sentiment si naturel me fit concevoir le meilleur
augure de son caractere . Nous eâmes bien de la peine
à le déterminer de venir à la maison . Il y vint ; mais
tant que nous avons resté à Sens , il n'a pas manqué
V 4
( 312 )
un seul jour d'aller voir son bon papa Louis ; et aujourd'hui
, il lui écrit au moins une fois par décade .
Emmanuel ne savait ni lire ni écrire . Il eut bientôt
appris l'un et l'autre . En moins de cinq ans , il a
fait des progrès inconcevables . Mais à mesure que
les facultés de son esprit se sont développées par
l'éducation , les traits de sa physionomie ont changé.
Elle a pris plus de finesse , plus d'expression , plus
de saillie . Eh bien s'il eût continué à demeurer
chez le pere Louis , sa figure serait restée enveloppée
dans l'épaisseur et la grossiereté de ses habitudes .
Fiez - vous , après cela , à votre Lavater.
Telle est l'anècdote d'Emmanuel. Je ne sais point
si elle m'a guéri de la manie d'être physionomiste
mais je sais bien qu'elle apprendra aux meres à ne
jamais céder à d'autres les droits et les devoirs de la
maternité.
LE
POÉSIE.
BOUCLIER
1
Hymne amoureux et martial.
Du myrthe frais ou du triste olivier
Cherchez , amans , le pacifique ombrage ,
Moi , sous les feuilles du laurier ,
A l'amour j'offre mon hommage :
Enfant des camps , c'est sur un ton guerrier
Que j'exprime ce qu'il m'inspire ;
Et quand j'écris à ma Zelmire ,
Mon pupître est mon bouclier.
( 313 )
L'hymen , Zelmire , allait t'unir à moi ,
Quand du clairon le son se fit entendre ,
Et Mars me disputant à toi ,
Sous ses drapeaux j'allai me rendre :
Je te quittai , mais ton amant guerrier,
Mêlant ton image à ses armes ,
Avec un dard grave tes charmes
Sur le fer de son bouclier.
L'amour me suit sous ma tente , aux combats ,
Remplit mes sens , lorsque mon
front menace •
L'amour , au milieu du fracas ,
Se confond avec mon audace :
Amant fidele , intrépide guerrier ,
J'unis la tendresse à la gloire ;
Et les mots Zelmire et Victoire
Sont écrits sur mon bouclier.
Quand pour la paix suspendant son courroux ,
Mars laissera respirer la nature ,
J'irai , Zelmire , à tes genoux
Déposer ma poudreuse armure :
Ce coeur alors , ce coeur tendre et guerrier
Battra sous ta main caressante ,
Après avoir pour mon amante
Palpité sous le bouclier.
LEFEVRE.
ANNONCES.
Calendrier Républicain , pour la cinquieme année de la
République Française , avec les jours correspondans de l'ancien
calendrier , etc .; 5 sous franc de port.
Cp 92
Constitution de la République Française , avec un calendrier
pour l'an V. Volume in- 18. Prix , 12 sous broché , franc de
port. A Paris, chez Testu, imprimeur, rue Hautefeuille , nº . 14
( 314 )
1
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 octobre 1796.
Le départ du roi de Suede de la cour de Russie ,
que nous avions annoncé pour le 17 du mois dernier,
a été différé. Ce prince était encore à Pétersbourg le
4 de celui- ci . C'est ce jour même qu'ont été célébrées
ses fiançailles avec la fille aînée du grand-duc ,
Alexandra Pawlowna , née le 29 juillet 1783. Il a été
convenu que la maison de la jeune reine ne serait
composée que de Suédois . Mais cette précaution suffira
-t-elle pour soustraire la Suede à l'influence qu'une
telle alliance doit donner au cabinet russe dans les
affaires de ce royaume ?
Depuis la guerre actuelle , le commerce entre l'Amérique
septentrionale et les villes anséatiques a reçu
des accroissemens considérables . Les Etats -Unis , dans
la vue de donner à leurs relations avec la ville de
Bermen plus de sûreté et d'activité , ont jugé convenable
d'y établir un consul ; et ils ont nommé à cette
place M. de Wickelhausen.
DE VIENNE , le 12 octobre.
L'apparition inattendue d'un courrier français , dépêché
par le général Buonaparte , n'a pas peu surpris
nos politiques . Ce courtier est arrivé avant-hier,
accompagné d'un officier autrichien ; il était richement
vêtu , portant la cocarde et une écharpe tricolores
. Il était aussi décoré d'une grande médaille
d'argent , représentant les attributs de la liberté . Il
descendit d'abord à la chancellerie de guerre , et
renvoyé à Laxembourg , où était alors l'empereur. Les
( 315 )
T
dépêches furent donc reçues et lues dans le cabinet
'de sa majesté .
1
On fit ensuite retourner le courrier à Vienne , avec
ordre de le loger dans les casernes , près du Danube ,
et de le traiter avec tous les égards d'usage en pareil
cas . Hormis deux officiers autrichiens qui lui tiennent
compagnie , il n'est permis à personne de parler à ce
courrier.
Hier matin , sa majesté impériale est revenue à
Vienne d'abord : après son retour, elle a fait assembler
les ministres ; et depuis cet instant , les conférences
n'ont pas cessé.
Il est inutile de vous dire combien l'on fait de conjectures
et sur la mission et sur l'objet de ce courrier.
C'est encore un secret d'Etat ; mais on se flatte qu'il
est relatif à la paix , qu'on desire et qu'on se propose
sincerement , malgré les immenses préparatifs qu'on
veut faire .
Du 13. On assure aujourd'hui que la dépêche du
général Buonaparte , arrivée ici le 10 , contenait une
lettre de l'adjudant - général du feld - maréchal de
Wurmser, datée de Mantoue le 4 de ce mois . Par
cette lettre , il annoncerait que la place de Mantoue
est dans un état de détresse absolue ; que la garnison
est réduite à quelques onces de pain par jour , et
qu'on ne pourra tenir que 15 jours au plus .
Sa majesté impériale a enfin pris en considération
les demandes réitérées des Hongrois , pour obtenir la
libre exportation de leurs denrées dans les pays héréditaires.
Un décret royal , en trois articles , permet
non - seulement d'exporter les produits de ce pays
dans ceux héréditaires , mais aussi pour les pays
étrangers . Voici la substance de ces trois articles :
66 Art. Ier . L'exportation de toutes sortes de denrées du
royaume et des pays de Hongrie , est libre et permise pour
tous les pays étrangers , c'est - à - dire pour les pays alliés de sa
majesté , ou au moins qui ont observé une stricte neutralité .
,, II . Tous ceux qui voudraient exporter des denrées ,
devront se munir d'une patente des états - généraux de la
Hongrie , et donner une spécification de la quantité et qualité
de chaque article qu'ils exporteront , et dans quels pays.
( 316 )
,, III . Tous ceux qui feront des exportations devront cer⇒
tifier que ces denrées sont reellement destinées pour les pays
alliés avec S. M. , ou au moins qui observent une stricte neutralité
. Ceux qui auront fait des exportations dans les pays
ci- dessus mentionnés , seront tenus après leur livraison , d'apporter
un certificat du magistrat du lieu , qui constatera la
réalité de leur fourniture .
DE RATISBONNE , le 20 octobre. Le ministre directorial
de Mayence a fait , par une lettre circulaire , la
déclaration que les vacances de la dietè devaient être
regardées comme à leur fin . Tous les ministres qui se
trouvent ici , ont signé cette circulaire pour attester
leur présence ; il n'y a que le baron de Gemmingen ,
dans le collége des princes , et M. de Winckelmann ,
dans le college des villes , qui n'aient pas signé .
La premiere opération de la diete a été de voter
des remerciemens à l'empereur et à l'archiduc Charles .
L'acte dans lequel ils sont consignés rappelle , avec
beaucoup d emphase , les succès des armées autrichiennes
, qui ont sauvé des mains ennemies une
grande contrée de l'Allemagne , et préservé d'une
invasion le siége même de l'assemblée de l'Empire.
Il est terminé par un éloge pompeux du jeune général
qui les conduit , et par des voeux pour que
la Providence divine daigne bénir les entreprises
prochaines du premier chef de l'Empire , et accorder
les secours que méritent à tous égards ses grandes
peines , ses soins continuels et bienfaisans , ses vues
paternelles pour la conservation du tout , et qui ne
tendent qu'à procurer une paix convenable , glo
rieuse et durable .
ITALIE . De Gênes , le 17 octobre.
Le comte Girola , ministre de l'empereur , a communiqué
à tous les ministres etrangers la protestation qu'il a
faite contre le gouvernement de Gênes . Cest une piece
curieuse , tant pour le fond que pour le style . Il dit que ,
puisque le secrétaire d'Etat ne lui a pas fait part du résultat
des délibérations du gouvernement à son sujet , il doit croire
celui- ci persiste à ne vouloir pas communiquer avec
lui. Il proteste contre cette conduite irréguliere et offensive ;
que
( 317 )
il proteste contre l'indécence des billets du secrétaire d'Etat
, qui lui a écrit sur de très-petites feuilles de papier , et
qui a eu l'impudence de ne pas lui donner , dans l'adresse ,
les qualités dont il est chargé ; il proteste contre l'intimation
violente faite à son altesse monseigneur le prince d'Aremberg
, général- major au service de S. M. I. , et chargé de ses
commissions , de sortir dans le plus court délai de l'Etat de
Gênes. Il déclare que , puisque le gouvernement n'accorde
point de garantie pour sa personne , il partira le plutôt
possible pour Naples , avec le susdit prince ; mais comme ,
tant sur mer que sur terre , il y a des ennemis de sa majesté
impériale , il demande , non un passe-port français ,
mais quelque autre sûreté convenable .
Le gouvernement n'a pas reçu cette protestation . Le secrétaire
d'Etat , M. Ruzza , la lui a renvoyée avec le billet
suivant :
Le soussigné a le déplaisir de faire savoir à M. le
comte Girola , que le sérénissime gouvernement a désapprouvé
le secrétaire d'Etat , pour avoir reçu le papier remis
chez lui dans la nuit du 12 du courant , et lui a ordonné
de le renvoyer ; ce qu'il fait aussi , parce que ce papier
est conçu en termes injurieux pour le sérénissime gouvernement.
"
Ce 14 octobre 1796.
Signé , FR. MAR . Ruzza .
Les sérénissimes colléges ont envoyé au magistrat de la
guerre l'ordre de faire arrêter M. d'Aremberg . S'il sort
de la maison du comte Girola , où il s'est retiré , il sera
saisi et conduit sur les frontieres , où on lui remettra un
passe-port . Il paraît que le ministre impérial a résolu de
ne pas partir , puisqu'il ne veut pas de passe-port français ,
qu'il ne croit pas devoir reconnaître , oubliant que pour
l'échange des prisonniers , pour les négociations entamées ,
les coalisés ont souvent reconnu les passe -ports français ,
sans se croire pour cela engagés à reconnaître la République
Française .
Hier au soir , le gouvernement reçut la nouvelle de l'évacution
de la Capraja , portée par une felouque qu'ont expédiée
les chefs de la commune de l'isle . Cette évacuation
a eu lieu le 14. On la regarde comme une conséquence
de celle de la Corse.
De Modene , le 12 octobre . Mardi dernier , le marquis Pan-"
gani et le commissaire Ansaloni partirent pour Venise . On
( 318 )
dit qu'ils étaient allés communiquer au duc des avis importans
qu'on venait de recevoir sur l'arrivée prochaine d'un corps
de troupes françaises . Le lendemain , le conseil du gouvernement
publia plusieurs notifications relatives àla diminution
de plusieurs droits de douane , et à la nouvelle repartition de
plusieurs contributions qui seront mises de maniere à soulager
le peuple . Ces mesures , dont l'objet évident était d'attacher
le peuple au gouvernement , ont été prises trop tard
et sont sans effet .
Le 8 au soir , on vit arriver ici , tout-à- coup , un corps de
troupes françaises, tant d'infanterie que de cavalerie , qui alla
immédiatement prendre possession de la forteresse . La
garnison ne fit aucune résistance , et se retira. Elle a été faite
prisonniere de guerre ; et dès ce moment , on a regardé
Modene comme conquête des armées françaises. Le lendemain
, on publia dans cette ville un manifeste , par lequel
le général en chef déclare que le duc n'ayant pas rempli les
conditions de l'armistice , et ayant eu , à l'égard des Français ,
une conduite hostile , l'armistice est rompu ; et il prend sous
la protection de l'armée d'Italie , le peuple de Modene et
de Reggio , et déclare ennemi quiconque attenterait aux
propriétés et aux droits de ces peuples .
Il paraît en même-tems un arrêté du commissaire du Directoire
exécutif, le citoyen Garreau , par lequel il supprime
le conseil de régence , et le remplace par un comité de gouvernement
composé de sept membres ; il confirme provisoirement
, toutes les autres autorités existantes dans le duché ;
il déclare que les lois , les coutumes , les usages du pays continueront
à être observés ; que les personnes , les propriétés ,
les coutumes , les opinions religieuses seront respectées . Il
nomme membres du comité de gouvernement les citoyens
Nestor Canuti , Cosimo Medici , Luigi Valarighi , Barthelemi
Cavedoni , Carlo Testi , Joseph Cuvicchioli et Joseph Luosi.
Tous les actes de police , de justice et d'administration
seront faits au nom de la République Française . Tous les
membres du gouvernement ci - dessus nommés prêteront individuellement
serment de fidélité à la République Française ,
et les recevront de tous les membres qui composent les
autorités secondaires et de tous les fonctionnaires publics.
Par un autre arrêté , le commissaire a ordonné que la municipalité
serait composée de 15 membres qu'il a nommés . La
municipalité a été instalée ie 9 .
De Milan , le 14 octobre. L'administration générale de l'Etat
( 319 )
de Milan a obtenn l'agrément du général en chef Buonaparte
pour former encore plusieurs bataillons , dont un sera composé
de patriotes tirés de différens pays d'Italie . En consé
quence , le citoyen la Hoz , chef de la légion Lombarde
a publié une circulaire aux militaires licenciés Piémontais ,
Niçards et Savoyards , ainsi qu'à tous les patriotes d'Italie ,
pour les inviter à prendre du service dans ces nouveaux bataillons
, où ils seront employés conformément à leurs talens .
Le motif qu'on leur propose est de se mettre en état de dé
fendre , par la force des armes , leurs droits communs , et
d'assurer la liberté de la nouvelle république .
ESPAGNE. De Madrid , le 11 octobre.
Sa majesté a expédié à tous ses conseils un décret
de la teneur suivante :
Un des principaux motifs qui me détermina à conclure la
paix avec la République Française aussi - tôt que son gouvernement
eut commencé à prendre une forme réguliere et
stable , ce fut la maniere dont en a usé l'Angleterre à mon
egard tout le tems de la guerre , et la juste défiance que
devait m'inspirer pour l'avenir l'expérience de sa mauvaise
foi , qui commença à se manifester au moment le plus critique
de la premiere campagne ; dans la maniere avec laquelle
l'amiral Hood traita mon escadre à Toulon , où il s'occupa
seulement de ruiner tout ce que lui -même ne pouvait pas
enlever ; et ensuite dans l'expédition qu'il fit contre l'isle de
Corse , expédition qu'il fit à l'insu , et qu'il cacha avec la
plus grande réserve à Don Juan de Longara pendant qu'ils
étaient ensemble à Toulon.
Cette même mauvaise foi , le ministre anglais la laissa
clairement paraître par son silence sur toutes ses négociations
avec les autres puissances , particulierement dans le traité
conclu , le 19 novembre 1794 , avec les Etats-Unis de l'Amérique
, sans aucun égard à mes droits qui lui étaient bien connus .
Je la remarquai encore dans sa répugnance à adopter mes
plans et mes idées qui pouvaient accélérer la fin de la guerre' ,
et dans la réponse vague que donna le lord Grenville à mon
ambassadeur le marquis del Campo , quand il lui demanda
des secours pour la continuer. Il acheva de me confirmer
dans la certitude de sa mauvaise foi , par l'injustice avec
laquelle il s'appropria la riche cargaison du navire espagnol le
Sant-Lago ou l'Achille , d'abord pris par les Français , et ensuite
repris par l'escadre anglaise , et qui devait m'être rendue ,
( 320 )
par
suivant les conventions faites entre mon secrétaire d'état
et le lord Saint-Hélene , ambassadeur de S. M. britannique ;
ensuite la retenue de toutes les munitions de guerre qui
arrivaient sur des vaisseaux hollandais , pour l'approvisionnement
de mes escadres , en affectant toujours diverses difficultés
pour en éloigner la restitution ; enfin , il ne m'a pas
été permis de douter de la mauvaise foi de l'Angleterre ,
en apprenant les fréquens abordages de ses vaisseaux sur les
côtes du Pérou et du Chily , pour y faire la contrebande
et en reconnaître le pays , sous prétexte de la pêche de la
baleine , privilége qu'elle prétendait lui avoir été accordé
la convention de Nootka. Tels furent les procédés du ministere
anglais pour cìmenter les liens d'amitié et de confiance
réciproques qu'il s'était engagé d'avoir pour l'Espagne , suivant
nos conventions du 25 mai 1793 .
par
Depuis que j'ai fait la paix avec la République Française ,
non- seulement j'ai les motifs les plus fondés à supposer à
l'Angleterre l'intention d'attaquer mes possessions en Amérique
, mais encore j'ai reçu des insultes directes qui me persuadent
que ce ministere veut m'obliger à adopter un parti
contraire aux intérêts de l'humanité déchirée par la guerre
sanglante qui ravage l'Europe , pour la cessation de laquelle je
n'ai cessé d'offrir mes bons offices et de témoigner ma constante
sollicitude .
En effet , l'Angleterre a mis à découvert ses intentions , a
fait voir clairement son projet de s'emparer de mes possessions
, en envoyant dans les Antilles des forces considérables
, et sur-tout destinées contre Saint-Domingue , afin
d'empêcher sa réunion au territoire français , comme le démontrent
clairement les proclamations de ses généraux dans
cette isle . Elle a encore fait connaître ses intentions , par les
établissemens qu'ont formés ses compagnies de commerce sur
les bords du Missouri dans l'Amérique septentrionale , avec
le dessein de pénétrer par ces contrées jusqu'à la mer du Sud ;
enfin par la conquête qu'elle vient de faire dans l'Amérique
méridionale de la colonie de Demerary , appartenante aux
Hollandais , et dont la possession avantageuse les met à même
de s'emparer de postes encore plus importans .
Mais il ne peut plus me rester de doutes sur l'hostilité
de ses projets , quand je considere les fréquens outrages
faits à mon pavillon , les violences commises dans la Méditerranée
par ses frégates , qui se sont permis d'enlever
les soldats qui venaient de Gênes à Barcelone sur des vaisseaux
espagnols , pour completter mes armées ; les pirateries
( 321 )
res et les vexations que les corsaires corses et anglo-corses,
protégés par le gouvernement anglais de cette isle , exercent
sur le commerce espagnol dans la Méditerranée et
jusque sur les côtes de Catalogne ; et la détention de différens
navires espagnols chargés de propriétés espagnoles ,"
et conduits en Angleterre sur les prétextes les plus frivoles
, et spécialement de la riche cargaison de la frégate
espagnole la Minerve , sur laquelle on a mis l'embargo de
la maniere la plus outrageante pour mon pavillon , et dont
on n'a pu obtenir la remise , quoiqu'on ait démontré devant
les tribunaux compétens , que ce riche chargement
était une propriété espagnole .
L'attentat commis sur mon ambassadeur , dom Simon de
Las Casas , par un tribunal de Londres , qui décréta són
arrestation , fondée sur la demande d'une somme très-modique
que réclamait le patrón d'une embarcation .
Enfin , le territoire espagnol a été violé d'une maniere
intolérable sur les côtes de Gálice et d'Alicante , par les brigantins
anglais le Caméléon et le Kingerson.
Bien plus , le capitaine Georges Vaughan , commandant
la frégate l'Alarme , s'est conduit d'une maniere aussi insolente
que scandaleuse dans l'islé de la Trinité , où il débarqua ,
tambour battant , enseigne déployée , pour attaquer les Français
, tira vengeance des injures qu'il prétendait en avoir
reçues , troublant , par cette violation des droits de ma
souveraineté , la tranquillité des habitans de l'isle .
Par toutes ces insultes , aussi graves qu'inouies , cette nation
a prouvé à l'univers qu'elle ne connaît d'autres lois
que l'aggrandissement de son commerce ; et par son despotisme
qui a épuisé ma patience et ma modération , elle
m'oblige , tant pour soutenir l'honneur de ma nation , que
pour protéger mes peuples contre ses attentats , à déclarer
la guerre au roi d'Angleterre , à ses royaumes et à ses
vassaux , et à donner des ordres pour prendre toutes les
mesnres nécessaires pour la défense de mes domaines et de
mes bien-aimés sujets , et pour repousser l'ennemi.
Donné au palais de Saint - Laurent , le 5 octobre 1796 .
Signé de la main du roi et du secrétaire du conseil de
guerre.
ANGLETERRE. De Londres , le 27 octobre.
403
Les dernieres séances du parlement n'ont offert aucun
débat intéressant , si ce n'est dans la séance de la chambre
des communes du 18. L'ordre du jour ayant été lu , la
Tome XXV. X
( 322 )
chambre se forma en comité général pour examiner le pass
sage du discours du roi , où il est question d'un projet de
descente en Angleterre de la part des Français . M. Pitt prit
la parole , et rappellant à la chambre les assurances qu'elle
avait données au roi de son empressement à concourir de
tous ses moyens aux mesures propres à protéger le royaume
contre une invasion , il annonça les moyens qu'il avait jugés
les plus efficaces pour remplir cet objet , et qui feraient la
matiere d'un bill " qu'il soumettrait à la chambre.
Ces moyens consistent , 1 ° . à lever dans les différentes
paroisses du royaume un certain nombre d'hommes , que
la chambre fixera , mais qui ne peut pas être moindre de
15 mille , pour être employés tant au service de mer qu'à
celui de terré.
2º A augmenter la milice actuellement existante de 60
mille hommes au moins , qui seront choisis au sort dans les
différens comtés et paroisses , mais qui ne seront obligés de
servir et de joindre les régimens auxquels ils seront incorporés
que dans le cas d'un besoin reel .
3º . A faire aussi une augmentation de 20 mille hommes
dans la cavalerie . On compte en Angleterre et dans le pays
de Galles à -peu-près 200 mille chevaux de luxe , sur lesquels
il y a déja une taxe . Par le nouveau bill , tout propriétaire
de dix chevaux sera tenu de fournir un homme et un cheval
avec l'équipage nécessaire ; celui qui aura plus de dix chevaux
et moius de vingt , paiera en outre une somme proportionnée
pour contribuer à l'équipement d'un cavalier ;
celui qui aura vingt chevaux en fournira deux ; celui qui
en aura trente en fournira trois , et ainsi de suite .
-
4° . Tous les gardes - chasses et ceux qui ont acheté des
permissions de chasser , pouvant être très utiles par leur
habileté même à tirer , seront mis en requisition pour former
un corps de chasseurs et servir au besoin , à moins
qu'ils ne préferent de renoncer à leurs patentes , ou de
fournir un homme en état de les remplacer.
Après l'exposition de ces bâses du bill proposé , le chancelier
de l'échiquier s'est réservé de développer , dans un
autre moment , les motifs et les détails de son plan .
M. Sheridan a pris la parole , et convenant de la nécessité
de prendre des mesures efficaces pour prevenir ou repousser
une invasion hostile , il s'est réservé aussi de discuter
plus particulierement , dans un autre moment , les
mesures proposées par le ministre ; il se réduit seulement
à proposer quelques doutes sur la nécessité de ces mesures ,
L
( 323 )
qu'il ne croit pas aussi urgentes qu'on veut le faire croires
M. Dundas a repon lu à ces objections . M. Fox a attaque
ensuite le discours de M. Pitt , qui lui a répondu par de nouvelles
raisons . La séance s'est terminée par l'adoption des
résolutions proposées par le ministre , sur les objets dont on
vient de rendre compte.
-
IRLANDE . De Dublin , le 16 octobre . Le lord Camden ,
lord lieutenant de ce royaume , se rendit le 13 à la chambre
pairs et y fit l'ouverture du parlement par un discours
sage , dans lequel il rappelle les mesures que le roi a
prises pour la défense de l'Irlande , les succès que nos armes
ont obtenues dans la derniere campague , et les négociations
entamées pour obtenir une paix générale : il y annonce la
nécessité de pourvoir aux dépenses de l'année courante , ne
doutant pas du zele et de l'empressement que son parlement.
mettra à concourir aux moyens de maintenir efficacement
la sûreté , la dignité et la prospérité de l'empire britannique .
Les communes s'étant retirées , les deux chambres ont vóté
sans beaucoup d'opposition l'adresse ordinaire de remerciement
au roi et au lord lieutenant . Il n'y eut dans le débat
de remarquable qu'un long discours que prononça dans la
chambre des communes son meilleur orateur , M. Grattan ,
qui parla avec beaucoup de force et le talent contre le systême
de la guerre , la maniere dont elle a été conduite , et ses
suites désastreuses .
Le parlement a passé un bill pour la suppression de l'acte
habeas corpus pendant une année .
RÉPUBLIQUE FRANÇAIS É .
CORPS LEGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 5 au 15 brumaire:
Il y a quelques jours que le conseil des Cinq - cents
avait résolu en principe que l'importation des marchandises
anglaises serait prohibée . Il s'était élevé
de vifs débats sur celles qui se trouvent actuellement
en France , ce qui avait occasionné un nouveau
renvoi à la commission . A la suite d'un comité secret ,
X 2
( 324 )
la prohibition sur toutes généralement avait été
arrêtée ; la commission propose aujourd'hui la rédaction
définitive de cette résolution importante . Elle
est adoptée . Le conseil se forme ensuite en comité
général, et le continue le lendemain 7 .
Sur le rapport de Renou , les juges de paix sont
autorisés à destituer leur greffiers dans le cas où ils
le croiraient convenable :
La commission des dépenses , par l'organe de Pelet
( de la Lozere ) , fait remettre au ministre de la guerfe ,
la somme de 100 millions ; et à celui de la marine ,
celle de 35 millions , pour le premier trimestre des
dépenses de leurs départemens respectifs .
Au nom d'une commission particuliere , Siméon
fait adopter la résolution suivante :
Les propriétaires qui , en exécution des décrets des
5 mars et 25 août 1792 , et antérieurement au 1er. brumaire
, an II , avaient stipulé dans les baux passés
avee leurs fermiers , la réserve d'une valeur séparée ,
équivalente à celle de la dime supprimée par les
lois , ont droit d'exiger cette valeur séparée , nonobstant
les dispositions de la loi du 1er brumairę
an 11.
Sur le rapport de Favart , le conseil adopte la résolution
suivante :
Art. Ier. L'article V du réglement de 1790 , sera
exécuté selon sa forme et teneur ; en conséquence ,
les individus se pourvoyant en cassation , seront ténus
de consigner , aux termes de ce réglement , depuis
150 liv . jusqu'à 250 liv. , soit que le jugement rendu
soit en matiere civile ou criminelle , soit qu'il appartienne
à la police correctionnelle ou municipale.
II. Seront dispensés de cette formalité , les citoyens
qui présenteront un certificat d'indigence .
délivré par leur municipalité , et visé par l'adminis
tration centrale . 22
A ce certificat doit être joint u . extrait de leurs
impositions .
Le conseil des Anciens a approuvé , les 6 et 7 ,
la résolution qui assure aux défenseurs de la patrie
leurs droits et actions ; et celle qui ordonne le rassem-
1
( 325 )
blement dans le lieu des séances des administrations
départementales , de tous les titres et papiers des
dépôts appartenans à la République .
Voici ce qui nous est parvenu sur le résultat des
comités généraux tenus par le conseil des Cinq - cents ,
Après de longs débats sur la question de savoir s'il
devait être fait une distinction entre les inscriptions
provenant de la dette ancienne , et celles données
par le gouvernement aux fournisseurs , le conseil a
rejetté l'amendement de Lecointre , qui avait pour
objet de ne point admettre celle- ci en paiement des
biens nationaux à vendre , et il a adopté l'article de
la commission ,
Aubry fait adopter un nouveau projet de résolution
portant qu'il sera établi , pour toutes les troupes
de, la République , et jusqu'à la paix , un conseil de
guerre permanent dans chaque division d'armée , et
dans chaque division de troupes employées dans
l'intérieur , pour connaître et juger de tous les délits
militaires .
Chaque conseil de guerre sera composé de sept
membres. Un capitaine fera les fonctions de commissaire
du Pouvoir exécutif , tant pour l'observance
des formes , que pour l'application et l'exécution de
la loi.
A moins de maladie bien constatée , aucun officier
ou sous- officier ne pourra refuser sa nomination au
conseil de guerre , sous peine d'être destitué et puni
de trois mois de prison. Les parens et alliés au degré
prohibé ne peuvent être membres du même conseil
de guerre. Aucun parent du prévenu , au degré
prohibé , ne siégera comme juge au conseil de
guerre ; dans ce cas , il sera momentanément pourvu .
à son remplacement. Nul ne sera traduit au conseil de
guerre , s'il n'est militaire ou attaché à l'armée et à sa
suite.
Pastoret obtient la parole , au nom de la commission
de la classification des lois Que les amis de
la liberté de la presse se rassurent , dit- il . Je ne viens
point ici , répétant des blasphemes usés , vous pra- ;
poser de rétablir l'esclavage de la pensée. S'il est
X 3
( 326 )
des hommes qui nourrissent dans leur coeur ce tyrannique
desir , qu'ils choisissent d'autres organes . Ma
voix ne servira ni leurs passions , ni lerreur , ni la
crainte. Et vous-mêmes avec quelle indignation ne
repousseriez-vous pas ce langage perfide. Six mois
sont à peine écoulés depuis qu'une décision solemnelle
a fait connaître votre respect pour cette liberté
tutélaire de la liberté publique . Mais à l'instant même
où ses plus ardens défenseurs proclamaient à cette
tribune les principes immuables que votre résolution
a consacrés , tous s'empressaient d'avouer que le droit
de publier ses pensées , n'était pas le droit de verser
la calomnie sur la conduite morale et la vie privée
d'un citoyen , quel qu'il puisse être , en lui imputant
par écrit et sans preuves , des actions que la loi
punit comme des crimes .
Les nations les plus libres ont puni le calomniateur.
La peine , il est vrai , s'est toujours adoucie
dans la proportion de la liberté politique des peuples.
Loin de nous aussi la pensée de faire de la loi l'instrument
docile de l'orgueil irrité où d'une cons
cience tourmentée par l'effroi même qu'elle s'inspire.
La calomnie est une imputation mensongere , imaginée
dans le dessein de nuire à la réputation d'un
citoyen. Solon n'avait prononcé contr'elle qu'une
amende de 5 drachmes ( environ 4 liv. 10 sous de
notre monnaie ) . A Rome , la réparation ne fut
que civile , jusqu'à la tyrannie de Sylla . Craignant
d'être troublé dans son usurpation , par l'opinion courageuse
des amis de la liberté , Sylla déclara incapable
de tester quiconque publierait ce qu'il appellait
un libelle diffamatoire . Mais tout est libelle pour
les tyrans . A leurs yeux , la vérité est un crime d'état.
Aussi les empereurs prononcerent la peine de mort
contre tout écrit injurieux , etc.
Après ce discours . Pastoret , au nom de la commission
, a proposé le projet de décret suivant :
Projet de la commission. Le droit d'examiner , de
juger , de blâmer les opérations et les opinions politiques
de tous les citoyens revêtus d'une fonction
publique est un droit inalienable et imprescriptible
que la loi ne peut ravir à aucun sitoyen français .
( 327 )
2º . La loi punit comme calomniateur quiconque
impute à autrui , sans preuves et par écrit . dans l'intention
de nuire , une action que les lois caractérisent
délit ou crime .
3º. La calomnie contre la conduite morale ou la
vie privée d'un citoyen , quel qu'il soit , avec les
caracteres indiqués dans l'article précédent , sera
punie , la premiere fois , d'une amende qui ne pourra
être moindre de dix journées de travail , ' ni excéder la
valeur de cent journées .
4° . En cas de récidive , elle sera punie d'an emprisonement
qui ne pourra être moindre d'un mois , ni
en excéder trois.
5º. Si après deux jugemens obtenus contre lui , le
même individu se rend coupable d'une calomnic
écrite , il sera condamué à un emprisonnement qui ne
pourra être moindre de six moisini excéder une année .
6º. La calomnie est un délit privé qui ne peut être
poursuivi que par celui qui en est l'objet.
7. Sa poursuite et son jugement sont du ressort
de la police correctionnelle .
8. Il n'est point dérogé par la présente loi aux dis
positions du code des délits et des peines , et à la loi
sur la police correctionnelle pour les injures verbales .
Le conseil ordonne l'impression du rapport de Pastoret
, et ajournement de son projet.
1 Le Directoire demande , de 9 , par un message ,
qu'il soit prélevé un centime par franc , sur chaque
billet de spectacle , pour le soulagement des pauvres ,
pendant la saison rigoureuse . Renvoi à une commission.
Il dénonce ensuite plusieurs journalistes qui attaquent
sans cesse le gouvernement , soit collectivement
, soit dans chacun de ses membres ou agens
principaux , et il pense que le vrai moyen de les
atteindre et de s'épargner le scandale des jugemens
qui se rendent à leur égard , est de les soumettre
l'action de la police , comme le sont les spectacles ,
les maisons de jeux , les cafés , puisque de mauvais
journaux corrompent l'opinion publique et les moeurs
comme elles peuvent l'être dans les lieux publics .
X 4
( 328 )
Il s'éleve une discussion assez vive sur la question de
savoir s'il sera nommé une commission spéciale pour
l'examen de ce message .
↑
Mailhe et Pastoret sy opposent , et réclament la ,
liberté de la presse . Ce moyen n'est pas nouveau
dit Lecointre ; on feint de croire qu'on veut atta
quer la liberté de la presse , lorsqu'il ne s'agit que
d'en réprimer la licence . Les journalistes ont servi
Robespierre pour de l'argent et des places ; ils serviront
également les rois .
Talot appuie Lecointre . La nomination d'une commission
est arrêtée : elle sera composée de Daunou ,
Siméon , Sieyes , Vaublanc et Treilhard.
Le Directoire a rendu compte aux deux conseils
du travail relatif aux poids et mesures. Dans le nombre
des choses faites pour établir ce nouveau systême ,
on remarquera l'opération de la mesure du méridien ,
dont on concluera la distance du pole à l'équateur .
Le conseil des Anciens a rejetté, pour la deuxieme.
fois , la résolution concernant Veymerange .
Lecouteulx fait un rapport sur la résolution qui
prohibe les marchandises anglaises .
Après avoir entendu la lecture des messages du
Directoire et de quelques autres pieces , le conseil
reconnaît , l'urgence.
La commission est frappée de l'évidence des principes
qui ont déterminé le conseil des Cinq- cents ,
et présente un précis par l'organe de son rapporteur,
Le plus sûr moyen de vaincre l'Angleterre n'est
pas de battre ses alliés et de disperser ses escadres ,
mais d'anéantir son commerce. Le rapporteur propose
d'approuver la résolution.
Dupont combat la résolution , en ce que l'art. V,
prohibant les marchandises apportées d'Angleterre ,
quel qu'en soit l'origine , proscrit également des
sucres fabriqués dans les colonies hollandaises et
espagnoles , les quincailleries de Prusse , de Wirtemberg
, les tanneries de Bade , et porte aussi atteinte
aux traités dernierement conclus avec ces puissances
qui rétablissent les relations de commerce sur le pied
où elles étaient avant la guerre,
La résolution a été approuvée,
( 329 )
Le conseil des Cinq-cents , après avoir encore entendu
quelques orateurs sur la loi du 3 biumaire , a
fermé , le 10 , la discussion . Le projet de la commission
et celui de Jard-Panvilliers concourent pour la
priorité . Elle est accordée à celui de la commission .
Quelques membres prétendent qu'il y a du doute ,
et demandent l'appel nominal . On y procede . 182 vo- :
tans opinent pour le premier , et 138 pour le second .
Un membre obtient , le 12 , la parole pour une motion
d'ordre il dit que des troupes de brigands dé
solent les campagnes . Ils marchent par bandes , et
commettent toute sorte de crimes . Il n'est pas d'excès
auxquels ils ne se livrent , lorsqu'ils entrent dans une
maisou ; ils mettent au feu les pieds de ceux qu'ils y
trouvent , De-là on leur a donné le nom de chauffeurs .
L'impunité les enhardit , et chaque jour leurs forfaits
se multiplient. Il demande qu'un message soit fait au
Directoire pour l'inviter à réprimer ces brigandages .
message est arrêté ,
:
Les articles du projet de la commission sur la loi
du 3 brumaire sont discutés . Bergier demande qu'on
ne rapporte point l'article Ier. , mais qu'on l'étende
aux amnistiés . De vifs débats ont eu lieu sur cette
proposition . Ils se sont prolongés jusqu'à 6 heures ,
et le conseil a enfin décidé que l'amnistie serait générale
jusqu'au 4 brumaire ; que , néanmoins , ceux
qui avaient été mis en état d'accusation ou de jugement
n'occuperaient aucune fonction publique ; etila.
rapporté les autres articles de la loi relatifs aux militaires
démissionnaires ou destitués , ou prêtres insermentés
et aux femmes d'émigrés . La suspension continuera
à l'égard des parens d'émigrés au degré mentionné
.
Bion présente , le 13 , un projet de tarif pour les
postes et messageries ; il est adopté . Un des articles.
a donné lieu à des débats ; il portait que le prix du
port des journaux serait d'un sol par feuille.
5005
cet
Fabre ( de l'Aude ) assure que ce prix est insuffisant,
et ne couvre pas les frais coûte le transport
des journaux ; il demande donc qu'il soit de
3 sols par feuille .
1
( 330 )
Boissy représente que déja le conseil s'est prononcé
contre une pareille taxe , et qu'il a rapporté
la résolution qui fixait ce prix à 2 sols. Le moyen,
a- t-il ajouté , de réduire les impôts à rien , c'est de
les rendre trop forts. Réal dit qu'on sait comment
le rapport de la premiere loi fut obtenu dans la
même séance , ce rapport fut demandé à une com- '
mission nommée , et le rapport de cette commission
présenté .
Cela n'est pas vrai , crie- t- on .
:
Réal répond que cela ne fait au reste rien à l'affaire
, mais qu'il faut bien que les journaux paient
les frais qu'ils occasionnent ; il demande , lui , que le
prix soit de 2 sols par feuille.
Rouzet , Pelet , Couchery , combattent cette proposition
, que Roux , Bourdon , Thibaut et quelques
autres appuient.
Rouzet dit qu'il faut bien que la poste trouve du
bénéfice à faire transporter les journaux , puisqu elle
a refusé de laisser faire ce service par une compagnie
qui s'était présentée .
Pelet regarde la taxe qu'on propose comme une
atteinte indirecte à la liberté de la presse . Certes ,
dit-il , ce n'est pas l'intention de celui qui a fait la
proposition ; mais il sert sans le vouloir les ennemis
éternels de la liberte de la presse , ce palladium de
la liberté publique . L'orateur entre ici dans le détail
des vexations qu'on fait depuis quelques tems
éprouver aux journalistes . Couchery est du même
avis ; on ne saurait , dit- il , trop fournir de moyens
aux citoyens de s'éclairer. Que vous importent les
calomnies : c'est à vous d'y répondre par le bien que
vous ferez . Mais voulez-vous empêcher les journaux
de circuler ? Voulez-vous ne plus voir régner que le
silence de la terreur. Bourdon répond , qu'il n'est pas
dans l'intention de personne d'attenter à la liberté
de la presse , mais que les journaux ne doivent rien
coûter à l'état , et être transportés aux frais de ceux
qui les lisent . Thibaut est du même avis ; il dit que
l'état n'a pas le moyen d'être généreux , et qu'il ne
faut pas de privilége pour les fabricans de journaux .
2
( 531 )
-
Après des débats assez tumultueux , la discussionest
fermée ; Pastoret et Gilbert - Desmolieres réclament
la parole . La proposition de Réal est
adoptée . Le prix sera de deux sols par feuille .
Gilbert- Desmolieres demande qu'aucun journal ne
soit exempt de cette taxe , sa proposition est adoptée ;
mais Fabre de l'Aude ) en fait excepter les feuilles
ou journal des Défenseurs de la Patrie qu on envoie
aux armées.
Le cit . Lalande , inspecteur du collège de France ,
annonce au conseil des Anciens , comme il l'avait fait
la veille à celui des Cinq- cents , que décadi prochain
ce college fera l'ouverture de ses exercices par une
seance publique , dans laquelle il sera fait plusieurs.
lectures intéressantes . /
Les résolutions sanctionnées par ce conseil dans
ses séances précédentes , sont la plupart relatives à
des intérêts particuliers . Cependant il a approuvé
celle qui met 100 millions à la disposition du ministre
de la guerre , et 30 à celle du ministre de la marine ;
ainsi que la résolution qui fixe le mode de remplacement
des présidens des tribunaux de police correctionnelle
.
Duprat fait , le 14 , au conseil des Cinq- cents , un
rapport sur la validité des ventes des presbyteres.
Après avoir fait sentir le respect qu'on doit avoir pour
les ventes , il fait remarquer l'embarras où vont se
trouver les administrations et les instituteurs publics .
En conséquence , il propose de renvoyer toutes les
pétitions au Directoire , de maintenir les ventes ; mais
d'autoriser les administrations et les instituteurs publics
à rester dans ces presbyteres , sauf aux communes
à en payer le loyer.
Lecointre- Puyraveau dit que ce projet n'est pas admissible
; qu'il donnerait des inquiétudes aux acquéreurs
de biens nationaux ; que la République ne peut
tout- à-la-fois en ordonner la vente et la retenue .
Jard-Pauvilliers , après avoir invoqué la question
préalable sur le projet , demande que tous les presbyteres
soient déclarés inaliénables , et qu'on charge
le Directoire de faire les exceptions qui serontjugées
Convenables .
( 332 )
Philippe Delleville appuie le projet de la commission
; et Delahaye , la motion de Jard- Pauvilliers .
Le conseil déclare qu'il n'y a lieu à délibérer sur le
projet de Duprat la motion de Jard-Pauvillies est
renvoyée à la commission .
Sur le rapport de Savary , organe de la commission,
des inspecteurs de la salle , le conseil arrête , le 15 ,
que la garde du Corps législatif sera dorénavant de
1200 hommes , au lieu de 600 , et le reste de la séance
a été employé à la discussion du projet de code pénal
militaire d'Aubry.
Malleville fait approuver , le 14 , par le conseil des
Anciens , la résolution qui oblige les appellans en
cassation des jugemens de police municipale et correctionnelle
, à faire les consignations prescrites par
le réglement de 1738 .
Lacombe - Saint - Michel propose le rejet de celle
relative à l'organisation de la gendarmerie , comme
incomplette et trop dispendieuse . La résolution est
rejettée .
Celle qui augmente le prix des ports de lettres et
journaux est renvoyée , lo 15 , à une commission ,
f
PARIS. Nonidi 19 Brumaire , l'an 5º . de la République.
Les esprits ne sont occupés que de la nouvelle que le général
Hoche vient de transmettre de Brest par un courier
extraordinaire. Il annonce qu'une insurrection presque générale
a éclaté en Irlande , Quarante mille défenders se sont
emparés des arsenaux ; dix mille hommes de troupes anglaises
ont été désarmés ; le vice- roi est en fuite . On sait que depuis
long-tems les Irlandais catholiques , qui forment la majorité
dés habitans de cette isle , souffrent impatiemment la dureté
du joug de l'Angleterre , et que ; sous les rapports civils et
politiques , ils sont traités d'une maniere encore plus oppres--
sive que ne l'étaient en France les protestans avant la révolution
, et l'on se rappelle jusqu'à quel point ceux- ci y ont influé
. Il est de la nature des choses que les mêmes causes produisent
les mêmes effets . Les grandes injustices politiques.
exercées sur une classe nombreuse de la société , y produisent
tôt ou tard un soulevement , dont l'explosion est toujeurs calculée
sur les circonstances les plus favorables au succès . Il est
probable que ce tems est venu pour l'Irlande . Les presbytériens
, qui sont également nombreux et dont les principes de
( 333 )
liberté et d'indépendance sont connus , ne manqueront pas
de se réunir aux catholiques , et alors le parti attaché au gouvernement
anglais se trouvant le plus faible , sera hors d'écạt
de résister aux deux autres d'autant moins que l'Angleterre
est séparée de l'Irlande par un bras de mer très- orageux pendant
l'hiver , et qu'il est difficile d'y faire passer des secours ,
9
Depuis plusieurs jours on parlait sourdement d'une descente
en Irlandé dont on attendait le résultat . Déja une lettre
de Bruxelles , insérée dans plusieurs journanx , en avait annoncé
le plein succès , avec des détails qui semblaient donner
à cette nouvelle un caractere d'authenticité : nous ne savons
point si cette descente s'est effectuée ; la lettre du général
Hoche n'en parle pas . Il est vraisemblable que cette insurrec
tion a été favorisée par l'envoi de quelques troupes disposées
à produire cet effet. Les Anglais nous ont donné , dans ce
genre de guerre , un exemple si odieux , dans la Vendée ,
que malgré les suites que doit avoir un pareil mouvement en
Irlande , ils ont su dispenser les amis de l'humanité d'exercer
à cet égard. Nous serons toujours en reste du
mal qu'ils nous ont fait .
aucun regret
Quoi qu'il en soit , il est probable que cet événement va
mettre en activité nos forces maritimes . Des lettres de Dunkerque
ont annoncé qu'une flotte de bâtimens de transport
ayant des troupes de débarquement , était prête à sortir de ce
port. On croyait que sa destination était pour l'Angleterre qu
l'Irlande ; mais cette flotte n'étant point partie au vent favorable
pour une telle expédition , on a présumé qu'elle devait
se joindre à la flotte hollandaise qui est dans le Texel. Il y a
aussi un grand armement à Brest . D'un autre côté, on assure
que les Espagnols , réunis aux Français , vont former le siége
de Gibraltar, et que ce fort va être attaqué par des moyens
qui n'ont pas été employés jusqu'à présent . 1
Depuis que le ministre plénipotentiaire d'Angletere a expédié
des couriers en Allemagne et à Londres , les négo
ciations de paix se trouvent suspendues .
a
La commission militaire à rendu son cinquième et dernier
jugement dans l'affaire du camp de Grenelle ; aucun des prévenus
n'a été condamné à la peine de mort.
NOUVELLES OFFICIELLES.
fremsva
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Le général en chef de l'armée
de Sambre et Mcuse , au Directoire exécutif Au quartier
général , à Coblentz , le 7 brumaire, an Vi
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous rendre compte
1K
( 334 )
du succès complet de l'attaque générale que j'ai fait faire ,
avant-hier 5 , par l'aile droite sur toute la ligue , depuis
Creutznach jusqu'à Kayserslautern les troupes de la Republique
y ont fait des prodiges , et les généraux ont continué
à
Y donner des preuves de leur valeur. Le corps d'armée
dirigé par le général de division Ligniville , dont le sang- froid ,
les talens et l'intrepidité ont été si utiles dans la campagne
de 1792 , à Montmedis , s'est mis en mouvement à la pointe
du jour , et a combattu jusqu à la nuit , c'est -à - dire , jusqu a ce
qu'il ait été maître des positions que lennemi a défendues
avec acharnement.
Le général Poncet , que j'avais envoyé pour couvrir les
communications de Sarre -Libre et de Bitche , s'est porté de
Saint-Wendel à Kayserslautern , dont il s'est emparé après
en avoir chassé l'ennemi. Le général Hardy a forcé les débouchés
de Falckentein et de Kischen- Polan , où il a pris
poste. Le général Lorges a forcé celui des Furfeld , et de
Dissenthal , où il s'est établi , Le général Daurież , commandant
le centre , a passé la Nahe à Lobbenheim , malgré le
feu de huit pieces , et il s'est fait jour à la bayonnette ;
et après avoir enlevé trois villages au pas de charge , à l'ennemi
, il a favorisé la marche rapide de l'adjudant-général
Gauloy , qui s'est emparé de Bingen et de la formidable moùtagne
de Saint - Roch . Le général Klein , commandant la réserve
de cavalerie , a tellement multiplié ses mouvemens ;
qu'il a soutenu toutes ces attaques , et cette réserve , réunie
au centre , composée d'environ 6000 hommes , ont forcé
l'ennemi , fort de plus de 11000 hommes , à la retraite .
L'ennemi a été obligé d'abandonner quatre camps . On ne
peut trop connaître sa perte : elle doit être très- considérable .
Il a laissé cinq chefs ,
tues sur
le champ de bataille ; on lui a
fait 100 prisonniers et pris une piece de canon . Le comman
dant d'artillerie légere , le citoyen Dubois , lui a démonté
plusieurs pieces , par l'activité de son'feu . L'adjudant-général
Debilly , chef de l'état- major de ce corps , a donné des
preuves de ses talens et de sa capacité . Signe, BEURNONVILLE,
Extrait d'une lettre du général en chef de l'armée de Rhin et
Moselle , en date du 6 brumaire .
Citoyens directeurs , l'armée prit position le 1er, de ce
mois , la gauche au Rhin , la droite à Kandern , le centre
à Schillingen ; y séjouai le 2 , et mon projet , si l'ennemi
ne m'avait pas suivi avec toute son armée , était de
m'y maintenir. Son effort se dirigea particulierement sur
Kaudern et Hiel , et son projet était , en débouchant par
Liedlingen , d'arriver avant moi à Amendingen , et de me
couper la route d'Huningue. Il fit attaquer, le même jour ,
( 335 )
le poste de Rhinfelden assez vivement , mais on eut le tems
de couper le pont ; de sorte que cela n'eut aucun effet.
Les troupes du général Férino , chargées de défendre
Kaudern et Hiel , y fireut des prodiges de valeur , et conunrent,
depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit , les attaques
réitére es de l'ennemi , sans qu'il pût faire le moindre
progrès . Je les fis soutenir par une partie de la division
de général.... conne qui l'attaque était moins vive . Le général
Joubert soutint l'attaque depuis Schillingen jusqu'au Rhin .
Malgré l'état de fatigue de la troupe , par le tems allreux
qu'il faisait , elle repoussa toutes les attaques avec la plus
grande bravoure , s ns s'épouvanter du nombre de ses ennemis
; et si la situation de l'armée m'avait permis de rester
sur la rive droite du Rhin , nous aurio as à nous flatter d'avoir
gagné une belle bataille défensive . Nous avons fait à l'ennemi
une centaine de prisonniers , dont cinq officiers ,
Le 4 , l'armée prit position à Attingen ; le 5 , elle passa
le Rhin à Huningue , et quoique l'armée ennemie ne fût
campée qu'à une lieue , elle n'osa pas troubler notre passage
, qui s'est fait avec le plus grand ordre , et qui a été couvert
par les généraux Abbatuci et Laboissiere . Signé , MOREAU.
ARMÉE D'ITALIE. Extrait du bulletin historique et décadaire
de l'armée d'Italie , du 1er au 20 vendémiaire , an V.
Le 8. La division formant le blocas de Mantoue a marche
sur plusieurs colonnes , dans le Seraglio , pour forcer
l'ennemi de rentrer dans cette place , et en completter le
blocus cette expédition a été exécutée avec le plus grand
succès : l'ennemi n'a fait , sur tous les points , qu'une trèsfaible
résistance , et s'est retiré dans Mantoue . Nous n'avons
perdu que quelques hommes ; l'ennemi a laissé quantité de
morts sur le champ de bataille , et nous lui avons fait plusieurs
prisonniers. Leg. Le général Vaubois a fait pousser une reconnaissance
jusqu aux postes ennemis , sur la droite de l'Adige
, en face du village de Laviso . Une légere fasillade s'est
engagée , et l'ennemi a eu quelques blessés.
Le 13. Un corps autrichien de 120 hommes d'infanterie
et de 30 chevaux , iuvesti dans Montecheragolo , par un
corps de gardes nationales de Reggio , s'est rendu prisonnier
de guerre , après la capitulation convenue entre le
commandant autrichien Gaurina , et le cit. Laroche , commaudant
ladite garde nationale .
Le 14. Le nomme Rey , sous - lieutenant dans la 5. demibrigade
, s'est permis de dépouiller un officier autrichien
qui avait été fait prisonnier de guerre à la derniere affaire de
Governolo . Ses camarades , indignés de cette conduite déshomorante
, s'étant assembles chez le chef de brigade , ont are
( 336 )
1
rêté unanimement de le dénoncer au général en chef , et
de demander sa destitution . Le général en chef ordonne ,
en conséquence , que le cit. Rey serà provisoirement destitué
de ses fonctions ; que le présent ordre sera lu en sa
présence , à la tête de la compagnie , et qu'il sera aussi,
tôt remplacé dans son service .
Applaudissant à la délicatesse des braves , officiers de la
5. demi-brigade , le général en chef ordonne que la présente
décision sera mise à l'ordre de l'armée , et que la
délibération desdits officiers sera envoyée au ministre de la
guerre , en le priant de la faire insérer dans les papiers
publics , afin que la France et l'Europe entiere connaissent
les principes qui animent les officiers républicains .
Le 15. L'ennemi est sorti de Mantoue , au nombre de
300 hommes , pour fourrager dans l'isle de T ; mais deux
pieces de canon , que le général Dallemagne a fait braquer
sur eux , les ont bientôt mis en fuite .
Le 16. A six heures du matin , l'ennemi a fait une sortie
de Mantoue , sur les ports occupés par la division du général
Sahuguet. Son but était de se procurer des fourrages et du
bois. Quatre mille hommes sont sortis par la porte de secours ,
et environ six cents hommes sont venus débarquer sur les
derrieres de nos positions . L'ennemi a d'abord repoussé
nos avant-postes et s'est porté assez près de Marmirolo ; mais
le général Sahuguet ayant réuni une grande partie de sa division
, l'a forcé de rétrograder et de rentrer précipitamment
dans la place de Mantoue ; les cavaliers autrichiens ont été
poussés si vigoureusement , que la plupart ont jetté les trousses
de foin qu'ils emportaient en croupe . Un détachement d'infanterie
ennemie , d'environ cent vingt hommes , a été coupé
pendant l'action par la 11. demi - brigade , et s'est rendu
prisonnier de guerre ; un autre détachement de vingt- cinq
hommes , acculé sur le marais , a été aussi forcé de se rendre .
Dans cette affaire , qui a duré 9 heures , les troupes françaises ont
par- tout substitué la valeur au nombre ; nous n'avons perdu que
très -peu de monde . La perte de l'ennemi a été plus considerable
, et sa sortie infructeuse , n'ayant pu rentrer ni foin , ni bois
dans la place. Le 18. Il s'est fait aujourd'hui dans la place
de Mantoue une explosion très -forte d'après les rapports
qu'on a reçus dans les divisions , il paraît que c'est un magasin
à poudre qui a sauté . La commotion a été si vive , qu'elle a ouvert
plusieurs croisées du château de Borgoforte , éloigné de
sept milles de Mantoué . Le 19. L'ennemi s'est présenté aujourd'hui
à midi , entre Prada et Saint-Antoine : il a été repoussé
après une légere fusillade .
-4x4
-
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
N ”. 6 .
Jer.123
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 BRUMAIRE , l'an cinquieme de la République.
( Dimanche 20 novembre 1796 , vieux style . )
SCIENCES . MÉDECINE ÉTRANGERE.
An essay ou the malignant pestilential fever , etc. - Essai
sur la fievre maligne pestilentielle qui a regné dans l'isle
de Boulam, sur la côte de Guinée, en 1793 et 1794 ( v. st .) ;
par CHISHOLM , médecin et chirurgien de sa majesté pour
les colonies , Londres , 1795.
QUOIQUE UOIQUE notre journal ne puisse donner que peu
de place aux ouvrages ou aux découvertes qui concernent
l'art de guérir , lequel par l'étendue et la
variété des objets qu'il embrasse , exige lui seul un
journal tout entier , nous croyons cependant devoir
sortir des regles que nous nous sommes imposées à
cet égard , en faveur de l'écrit dont nous annonçons
ici le titre ; et voici nos motifs .
Dans le commencement de la révolution , lorsque
la chaleur des partis et les efforts d'une guerre générale
n'absorbaient pas encore toutes les pensées ,
les philanthropes se sont occupés assez long- tems des
moyens d'adoucir sans danger les lois pénales . La déportation
dont les Anglais avaient déja fait l'expérience
parut alors un des meilleurs moyens . Mais il y avait
des vices radicaux dans la méthode anglaise : de bons`
esprits essayerent de les corriger , ou plutôt de tracer
Tome XXV.
*
Y
( 338 )
un nouveau plan. Le comité des secours publics de
l'Assemblée constituante , à qui l'on doit plusieurs
autres bons travaux , en discuta quelques bâses ; et le
cit. Montlinot, connu par ses belles observations sur
la mendicité , et par l'établissement du dépôt de
Soissons , dont l'organisation et la surveillance lui
avaient été confiées , fit sur la déportation un ouvrage
fort étendu qui ne semblait pas devoir rester inutile
dans son porte-feuille .
C'eût été peu de chose que de se renfermer dans
le vague
d'un plan hypothétique : il fallait que l'exécution
s'en appliquât à des lieux déterminés. Montlinot
proposait la partie française de Madagascar :
mais il préférait , par plusieurs raisons , les deux isles
de Boulam et de Gorrée , situées sur la côte ouest de
l'Afrique. Il en faisait le noyau d'une colonie qui
devait s'étendre tous les jours , et où le travail aurait ,
selon lui , créé bientôt des moeurs , quoique les pre-,
miers colons dussent être le rebut de la France. Il
est possible que ces vues ne soient pas abandonnées
sans retour : il est même vraisemblable qu'on sentira
combien seraient avantageux et faciles des établissemens
coloniaux formés dans cette partie du
monde et maintenant sur-tout que la tranquillité intérieure
de la République peut exiger divers genres
de déportation , qui , dans le plan de Montlinot , devaient
s'exécuter à la fois sur différentes parties les plus
saines de l'isle de Boulam : nous croyons important de
connaître cette isle sous tous les points de vue , notam ,
ment sous les points de vue médicaux , également ap
plicables peut- être à celle de Gorrée et à la côte cor ,
respondante de la Terre - ferme . L'extrait suivant ,
( 339 )
que nous tirons du Journal des Sciences de Gottingue
( 1 ), a donc un double intérêt ; celui des progrès
de l'art s'y subordonne pour nous , aux espérances
qu'il est permis de conserver encore de quelqu'établissement
utile . On verra de plus que cet extrait
contient des détails intéressans sur une des plus
belles colonies d'Amérique ; et il en résulte encore
de nouvelles leçons touchant la police des vaisseaux
et les mesures de salubrité qu'il est du devoir dụ
gouvernement de ne pas abandonner à l'arbitraire
des chefs particuliers.
L'ouvrage de Chisholm paraît avoir été composé
long- tems après le discours préliminaire : l'auteur l'a
écrit à la Grenade , où il occupait une place de chirurgien
du gouvernement. Aussi son introduction
est- elle remplie de remarques précieuses sur cette
isle , sur la nature du sol , sur ses productions , ses
maladies et la marche qu'y suivent les saisons.
Le sol de la Grenade est coupé de montagnes et.
de côteaux . De- là cette variété de température qu'on
rencontre à chaque pas , et qui distingue les lieux les
plus voisins ; de - là ces inflammations topiques , principalement
celles du foie qui s'y montrent presque
continuellement ; de -là l'utilité des gilets de flanelle ,
lesquels du reste sont peut- être le meilleur moyen de
santé dans tous les pays chauds . L'air de l'isle est humide
toute l'année . De toutes les caraïbes , la Grenade
est, à cause de sa situation plus au sud , la moins expo--
sée à ces orages terribles qui ravagent les isles situées
au nord. Elle est en quelque sorte composée de deux
( 1 ) Anzeigen von Gelchrten Sachen , etc.
Y 2
( 340 )
montagnes élevées qui vont se terminer en pointe
et dont les ondulations l'embellissent des paysages
les plus romantiques : on peut la croire produite par
le feu .
Une espece de terre à pipes , dont les Negres mangent
trop souvent à leurs repas , est la cause des violens
maux d'estomac auxquels ils sont sujets .
•
Outre les ananas , les patates , les cassaves et plusieurs
légumes entierement inconnus en Europe , on
y trouve plus de soixante espèces de fruits d'une
odeur et d'un goût excellent . La bignonia capriolata
passe pour un spécifique contre la dyssenterie . Les
sauvages indigenes possédaient un remede contre la
lepre ; et le suc du trompettier ( 1 ) , employé en vapeur,
guérisssait chez eux les yaws ou tumeurs du pian .
Cette isle heureuse ne manque point d'animaux
bons à manger : il y en a de différentes especes ; de
sorte que l'homme y trouvé une subsistance assurée ..
L'air en est d'ailleurs très-sain , malgré les changemens
continuels de température . Une chose digne
de remarque , c'est que les Français et les Créoles sont
exempts de ces dangereuses inflammations partielles,
dont les Anglais et les Negres sont si souvent attaqués.
Le dragoneau ( vena medinensis ) y peut être'
compté parmi les maladies épidémiques : les embrions
de cette espece de ver paraissent exister déja
tout formés dans certaines sources ; l'auteur assure
même qu'on les y découvre à l'oeil nud .
( 1) L'arbre à trompettes , ou à fleurs en trompettes , est une
espece de datura à grande tige.
r
( 341 )
Le trismus ( 1) des petits enfans nouveaux - nés est
également épidémique , et toujours mortel : il n'a lieu
que dans les cantons humides et marécageux ; et
passé le neuvieme jour , il ne se montre plus. On
en garantit les enfans , et même les petits des animaux
qui ne sont pas à l'abri de ses attaques , en couvrant
et comprimant les restes du cordon ombilical
avec de la charpie impregnée d'esprit de térébenthine
.
Le docteur Steward suppose que le trismus vient
de la rouille des ciseaux avec lesquels on coupe le
cordon ombilical ( 2) .
Il y a dans l'isle de la Grenade , plusieurs sources
d'eaux minérales chaudes et froides on y remarque
entre autres celle de Beaugency , qui doit être regardée
comme entierement analogue à celle de Selter .
Pendant les tems secs de l'année , les vents qui
regnent le plus constamment sont ceux de nord ,
dont le mauvais effet est d'arrêter la végétation .
Pendant les tems pluvieux , les vents de sud , d'est
et d'ouest prennent alternativement le dessus . Les
deux mois de mars et de septembre sont extrêmement
orageux.
Dans l'espace de trois ans , Chisholm a vu cinq
tremblemens de terre à la Grenade ; les sept années
suivantes ont été tranquilles .
Le baromètre éprouve peu de variations dans ce
climat. L'auteur rend compte de ses observations
( 1 ) C'est un spasme tonique des mâchoires .
(2 ) Cette opinion n'a pas le moindre fondement on peut
même dire qu'elle est entierement ridicule .
Y 3
( 342 )
météorologiques , depuis 1784 jusqu'à 1793 il les
appuie d'un tableau qui présente l'état du baromêtre ,
et la marche des vents durant tout cet intervalle .
La durée des vents de nord , dans un espace de
trois ans , est à celle des vents de sud , comme un
est à deux ; à celle des vents d'ouest , comme un est
à sept. Le thermomêtre donne pour terme moyen à
midi , quatre- vingt- quatre degrés , suivant la graduation
de Fahrenheit.
Le vaisseau le Hankey fit voile d'Angleterre vers
l'isle de Boulam , au mois d'avril 1792. Il était chargé
d'hommes qui se transportaient dans cette colonie ,
poussés par des vues de fortune , et par le desir de
faire le commerce des esclaves , bien plus que par
le besoin. Comme l'eau de Boulam est extrêmement
bourbeuse et mal- saine , et que les negres , naturels
du pays , sont très - sauvages et féroces , l'équipage
fut obligé de rester à bord pendant les neuf mois
entiers qu'il y passa , La saison pluvieuse et chaude
étant survenue alors , pour se garantir des pluies ,
on couvrit le vaisseau d'une espece de toît , et l'on
éleva ses rebords ; de maniere que la propreté devint
bien difficile à conserver parmi 200 hommes
immobiles . Cette circonstance , jointe au chagrin də
beaucoup d'espérances et de projets déçus , peut
être regardée comme la cause particuliere de la
fievre maligne qui ravagea l'équipage ; car l'insalubrité
naturelle de l'isle dans cette saison , ne paraît
guere capable de produire seule ces terribles effets.
En février 1793 , le vaisseau vint dans l'état le plus
déplorable , relâcher au hâvre Saint- George (1 ) ; il
( 1 ) Dans l'isle de la Grenade.
1
( 343 )
}
y porta la peste avec lui ( 1) . Quatre personnes s'è-
´tant rendues à bord , aussi - tôt après son arrivée , et
'y ayant passé la nuit , furent atteintes de la contagion
; elles moururent trois jours après . Les équipages
des autres vaisseaux qui se trouvaient dans le havre ,
ne furent pas plus épargnés que celui du Hankey :
de 500 matelots , il en mourut 200 en trois mois .
En avril , la peste fut portée à terre avec du linge
sale .
Le camphre et le vinaigre aromatisé n'eurent pas
le moindre succès , comme moyens préservatifs . Les
nouveaux arrivés d'Europe étaient les plus exposés
´au danger de l'infection ; c'est parmi eux qu'elle fit
le plus de ravage . Le nombre moyen des morts fut
d'un sur cinq : les blancs malades furent , à ceux qui
resterent intacts , comme un à un et demi .
Chisholm décrit , avec beaucoup d'exactitude , la
marche que suivit la contagion , les progrès qu'elle
fit peu à peu. De la Grenade , la maladie passa à
la Jamaïque ; de la Jamaïque , à St. Domingue ; de
là à Philadelphie ( ) . Il paraît que les miasmes s'at-
(1 ) On n'avait point encore observé la vraie peste dans les
Indes occidentales . On peut même douter que la maladie
décrite par Chisholm, doive porter ce nom. Cependant toutes
les fievres contagieuses , avec charbons et bubons , ont tant
de caracteres communs , qu'il paraît difficile de les distinguer..
(2 ) Cette maladie regne encore dans quelques isles et dans
le continent de l'Amérique . La facilité avec laquelle elle
s'est propagée et les ravages qu'elle cause , méritent sans
doute l'attention des gouvernemens européens .
Y 4
( 344 )
tachaient sur-tout aux jacquettes de laine des matelots
. Ceux d'entre eux qui étant jeunes , forts , et
non encore habitués au climat , buvaient beaucoup
de rhum nouveau , furent attaqués les premiers ; ils
coururent aussi les plus grands risques .
La maladie dura jusqu'au mois d'août : elle cessa
pour lors entierement. Sa marche était à- peu- prés la
suivante . Le malade éprouvait tout-à- coup des vertiges
; son visage se décomposait il lui semblait
que tout tournait autour de lui ; il tombait sans
connaissance . Pendant cet accès , qui durait un peu
plus d'une demi - heure on voyait paraître une
sueur extraordinaire . A la suite venaient une grande
chaleur , avec mal de tête , serrement de coeur , inflammation
, roulement farouche des yeux , physionomie
égarée , angoisses , vomissement et douleurs
continuelles dans les reins et dans le gras des jambes.
Excepté la vitesse et la dureté du pouls , qui ne
paraissaient pas changées , l'accès affectait tous les
organes et toutes les fonctions ; il durait depuis douze
jusqu'à 36 heures , pendant lesquelles il y avait un
profond sommeil ou du moins un obscurcissement
singulier de toutes les fonctions . Bientôt le malade
revenait à lui , mais pour peu de tems : il se flattait
d'une prompte guérison ; quand un nouvel accès ,
accompagné de convulsions , venait le saisir encore
tout-à-coup ; et s'il échappait une seconde fois , rien
ne pouvait le sauver du troisieme accès , du moins
lorsque la maladie était décidément mortelle .
Dans les cadavres , on trouvait le cerveau rempli
d'une lymphe sanglante , et la pupille de l'oeil était
extrêmement dilatée . Il ne s'en sauva pas un seul de
( 345 )
ceux qui étaient couverts de taches bleues ou rouges.
La douleur du gras des jambes ressemblait en
tout à une crampe.
Le pouls n'éprouvait aucune intermission , pas
même aux approches de la mort. La langue avait
l'apparence d'un morceau de chair fumée . Les
exanthemes étaient un signe mortel . On observait
aux levres , et notamment à la supérieure , tantôt
des boutons fiévreux du genre le plus ordinaire ,
tantôt des taches noires : les dernieres annonçaient
toujours la mort. Dans la suite , il survenait des
hémorragies du nez , de la bouche ou du fondement
, des rétractions du cordon spermatique et
des testicules , des ulcérations gangreneuses du scrotum
, des ardeurs ou des suppressions d'urine , des
douleurs au pubis , des urines vertes , sanglantes ,
noires et fétides , des selles d'une fétidité plus insupportable
encore : tels étaient les derniers phénomenes
de la maladie .
:
La constipation était constante et commune à tous
les malades elle dépendait de la faiblesse du rectum ;
et ce qui s'échappait enfin avait un aspect noirâtre ,
comme du café trop brûlé .
Un des plus mauvais signes était la cessation de
la soif. Rarement la peau devenait-elle jaune . La
plupart des autres maladies dégénéraient dans cellelà
; du moins elles s'y mêlaient souvent , et compliquaient
ses symptômes : telles étaient la dyssenterie ,
le catarrhe , etc . Cependant la contagion paraissait avoir
un caractere spécifique toujours le même . Il développait
toujours ses effets dans l'espace de quatre jours ,
mais quelquefois aussi dans celui de quatre heures .
( 346 )
Au moment même de l'infection , les malades
éprouvaient du dégoût et un léger frémissement.
Si l'on se tenait assez éloigné d'eux , pour ne point
sentir leur haleine fétide , ou leur transpiration , l'on
ne contractait pas la maladie ( 1 ) . L'attouchement
immédiat produisait l'infection : elle pouvait avoir
lieu par les émanations des vêtemens à cinq ou six
pieds de distance .
La crainte d'en être atteint lui-même empêcha
Chisholm d'ouvrir plus de cinq cadavres . Dans tous ,
il trouva les intestins enflammés et grangreneux ,
particulierement le duodenum. Le foie était retiré
sur lui- même , desséché , et couleur de cendres ; la
bile de la vesicule noire et filanté ; les poumons
extrêmement enflammés ; la vessie urinaire très - distendue
, et ses tuniques épaissies . Un seul cerveau
fournit plus de deux livres de sang , dont il était
inondé . Dans le ventricule latéral gauche , ainsi que
b.
(1) Ceci estparfaitement 1d'accord avec les récits des auteurs
qui ont vu des maladies pestilentielles . Dans la peste d'Alep ,
les monasteres qui étaient bien clos , resterent intacts , quoique
situés au milieu de la ville . Dans celle de Valachie , la propreté
des personnes , des hardes et des maisons , jointe à la
précaution de ne pas trop s'approcher les uns des autres, suffisait
pour garantir de la contagion .
Samoëlowicz assure qu'à Moscow la peste ne se propageait
point sans le contact immédiat . Ainsi , dans une maladie contagieuse
il faut bien se garder de fuir , ce qui a de grands
inconvéniens . On est aussi en sûreté à dix pas qu'à dix liques
des malades .
( 347 )
42
dans le quatrieme , il y avait beaucoup d'eau. M. White
qui fit aussi l'ouverture de quelques cadavres , trouva
les mêmes choses.
La terminaison de la maladie ou la mort n'avait
pas de jour fixe : mais les changemens dans l'état
de la maladie étaient assez réguliers. Si le malade
était plus mal le deux , il mourait le trois . Passé le
quatorze , il ne mourait plus personne. L'auteur
n'a vu de charbons chez aucun malade frappé
mortellement mais il en a rencontré chez bon
nombre de ceux qui sont revenus à la vie . Il pense
donc qu'ici ce phénomene était une véritable crise.
Les parotides et les bubons des aines ou des
aisselles se montrerent dans quelques - uns des cas
les plus mortels . Il en conclut que la maladie était
pestilentielle .
}
Voici le traitement qu'il employa. S'il y avait
des impuretés dans les premieres voyes , il donnait
le sel de glaubert avec le tartre stibié ou l'ipecacuanha
, il y joignait la potion de Riviere avec ou
sans l'esprit de nitre dulcifié ; ensuite une poudre
composée de nitre, de camphre et d'antimoine , dont
quelques gouttes de laudanum liquide secondaient
l'opération. Dans les cas les plus graves , il donnait
le calomelas ou mercure doux. Suivant son opinion ,
le mercure est le véritable spécifique dans les inflam
mations du foie et ce sont les altérations de cè
viscere qui l'avaient frappé principalement dans les
cadavres. Il fit prendre à un malade , quatre cent
grains de calomelas avant que le remede portât sur
les glandes salivaires . Sa maniere de l'employer était
( 348 )
d'en mêler cinq grains avec deux grains d'antimoine
en poudre , pour une pilule ( 1 ) .
Notre auteur se sauva lui-même, ainsi que M. White,
par ce moyen.
Les vessicatoires ne lui parurent avoir été utiles
que dans deux cas . Le quinquina était évidemment
nuisible les malades ne le prenaient qu'avec la
plus grande répugnance ; leur nature semblait en avoir
horreur , non-seulement parce que son goût les révoltait
singulierement , mais aussi parce que son effet sur
l'estomac était de causer aussi-tôt de cruelles crampes.
L'opium et l'eau-de vie ne réussissaient pas . L'éther
vitriolique parut seul produire de grands effets curatifs
: il mettait l'estomac en état de supporter le quinquina.
L'auteur opéra plusieurs belles cures , sans
autre moyen que l'éther : il en donnait toutes les
trois heures , une cuillerée à café , avec de l'eau : les
malades le trouvaient fort agréable . Il employait
encore , avec quelque succès , les lavemens de quinquina
délayé dans le vin de Porto .
17
Le traitement de Guthries , ou , comme Chisholm
l'appelle , le traitement russe de la peste ne produisit
rien de particulier , non plus que l'écorce de l'Angustura.
Celle - ci parut être utile par l'air fixe et le
sel lixiviel fugitif qu'elle contient. Mais rien ne contribuait
si puissamment à la guérison , que l'air frais
et l'extrême propreté . En conséquence , Chisholm
employait sans cesse le ventilateur : il faisait évaporer
sans cesse du vinaigre dans les appartemens
(1 ) Gilchrist a déja prouvé , ou voulu prouver que le mercure
était un antiphlogistique .
"
( 349 )
1
des malades ; il y faisait brûler de la poudre à tirer ,
et prescrivait les précautions les plus attentives pour
écarter les moindres ordures .
Quand les malades commençaient à reprendre des
forces , ils trouvaient la bierre très -bonne ; et son
usage , aidé d'un exercice modéré , contribuait beaucoup
à leur rétablissement.
L'auteur propose , en outre , un grand nombre de
moyens pour diverses maladies analogues , auxquelles
expose le climat et le genre de vie des Indes occidentales
. Ses vues sont fondées sur l'observation de
quinze cas particuliers , qu'il raconte avec toutes
leurs circonstances . Plus convaincu par des expériences
nouvelles , et fortifié de celles des docteurs
Clark , Rush et Wade , en faveur du calomélas , il
le recommande avec chaleur dans un post - scriptum
fort étendu , comme le remede par excellence ,
remede infaillible , dans cette maladie véritablement
pestilentielle .
le
Il y aurait beaucoup d'observations à faire sur cet
exposé . Mais nous sommes déja peut - être beaucoup
trop sortis du caractere de notre journal . Nous nous
contenterons de remarquer qu'on ne peut adopter indistinctement
les vues théoriques de l'auteur , soit sur
la pathologie de cette fievre contagieuse , soit sur
l'action des remedes employés dans son traitement ,
quoique l'ouvrage tout entier annonce cependant
un observateur.
On y trouve , au reste , une nouvelle preuve de la
nécessité de surveiller , avec le plus grand soin , la
propreté des vaisseaux et des équipages , sur - tout
dans les climats chauds , et par les tems humides .
( 350 )
POLITIQUE RAISONNÉE.
Réflexions sur un ouvrage intitulé : Vues générales sur
l'Italie , Malte , etc. , etc .; dans leurs rapports politiques
avec la République Française ; et sur les limites de
la France à la rive droite du Rhin. In-8° . de 122 pages.
Paris , vendémiaire an V.
AUTREFOIS
UTREFOIS on composait de gros livres pour établir
un petit nombre de vérités , ou même pour éclaircir
une seule question souvent fort simple. Il semblait
que deux siecles de pleine jouissance des avantages
inestimables de l'imprimerie , n'avaient pas
suffi pour leur faire perdre le charme de la nou.
veauté , et que l'on voulait épuiser le plaisir de pu--
blier jusqu'à sa moindre pensée . De tels ouvrages
étaient très - susceptibles d'extraits . Aujourd'hui
c'est tout le contraire . On renferme dans un pamphlet
tous les principes fondamentaux d'une science
souvent très-étendue ; ou on y entasse , pour ainsi
dire , les élémens de beaucoup de questions trèscompliquées
. De pareilles brochures auraient plus
besoin de développemens que d'extraits . L'estimable
ouvrage que j'annonce ici , en est un grand exemple.
Sans parler du mémoire qui regarde le perfectionnement
des arts , et qui dans une feuille d'impression
contient un grand nombre de vues intéressantes
l'auteur a exposé , dans moins de cent pages , le résultat
des rapports de la République Française avec tous
les états d'Allemagne et d'Italie , c'est-à-dire que d'un
( 351 )
trait de plume , il a tracé le plan de conduite que la
France doit tenir avec toutes les puissances du continent
, et posé les bâses de toutes les négociations
qu'elle doit entreprendre et suivre pour rendre la
paix à l'univers . Certes , on ne peut faire plus de
choses en moins de tems , et pour bien connaître
les pensées de l'auteur , il faut le lire ; et on ne
peut mieux faire , vu l'importance du sujet et la maniere
dont il est traité . Je renverrai donc le lecteur
à l'ouvrage lui - même , et j'entreprendrai moins ici
de faire connaître les idées qu'il renferme que d'exposer
les réflexions qu'il m'a suggérées .
La France est engagée depuis près de cinq ans dans
une guerre épouvantable , dont le premier et l'unique
but a été d'empêcher qu'il ne s'établît dans son sein.
un gouvernement uniquement fondé sur la nature de
l'homme , ses facultés et ses besoins , sans égard pour
toutes les institutions qui ne s'appuyaient que sur
l'habitude , et ne pouvaient soutenir l'examen de la
raison.
Pour colorer cette injuste attaque , on a mis en
avant l'intérêt qu'inspirait le ci - devant roi de France .
Mais les alliés lui ont plus nui que servi . Ils ont
prouvé en vingt occasions qu'ils s'embarrassaient trèspeu
de sa personne ; et d'ailleurs , on sait bien que
les souverains ne doivent jamais en politique suivre
l'impulsion du sentiment , et qu'ils en sont rarement
tentés .
On a parlé des droits des princes allemands possessionnés
en Alsace . Mais , 19. les grandes puissances
ne se souciaient gueres plus d'eux que de Louis XVI
2º. Il n'y avait pas même apparence à ce motif,
( 352 )
puisque la France consentait à les dédommager , et
était même convenue déja avec quelques - uns d'eux
des sommes qu'ils pouvaient prétendre . Soutenir
qu'ils devaient conserver leurs droits féodaux en nature
était une vraie chicane : et la prétention de refuser
à une nation libre de faire chez elle tels réglemens
intérieurs qui lui conviennent , ne pouvait venir
que du desir que j'ai exposé , d'empêcher qu'il
s'établit nulle part une législation purement fondée
sur la raison .
Enfin , on a fait semblant de redouter l'esprit d'envahissement
qui pouvait s'emparer des Français devenus
libres et énergiques . Mais ils venaient de déclarer
solemnellement qu'ils renonçaient à tout projet
de conquête et à toute guerre entreprise dans cette
vue ; et ils avaient fait cette proclamation avec une
joie , une ardeur et une unanimité qui prouvaient
bien qu'elle était profondément liée à l'esprit même
de leur révolution . D'ailleurs , ils étaient malheureux ,
obérés , désunis sur beaucoup de points , et ils s'étaient
donné un gouvernement que l'on voyait clairement
être très- peu propre à l'offensive . Et cela a
été bien prouvé , puisque même , pour se défendre ,
il a fallu le renverser . Ces trois raisons n'étaient donc
que de vains prétextes .
Je ne nie pas que plusieurs des coalisés n'aient eu
quelques vrais motifs d'ambition particuliere et cachée
. Les uns espéraient dans le trouble aggrandir
leur commerce aux dépens du nôtre ; les autres , nous
arracher quelques provinces , ou s'emparer d'autres
pays à leur convenance plus facilement qu'ils n'auraient
pu le faire si toutes les puissances n'avaient
pas
( 553 )
pas été occupées ailleurs . D'autres peut-être avaient
pour but , en ménageant leurs moyens et laissant à
leurs voisins le fardeau de l'entreprise , de parvenir
à l'affaiblissement d'une puissance rivale . Voilà sans
doute de vrais motifs , mais partiels et secondaires .
L'objet premier , et commun à tous les coalisés , a été ,
je le répete , d'empêcher une grande nation d'avoir
un gouvernement vraiment sensé , et de montrer aux
autres peuples le spectacle imposant et attrayant du
bonheur fondé sur la raison . C'était effectivement
l'intérêt capital de tous les gouvernemens de l'Europe
, dont aucun ne peut soutenir un tel parallele .
Il fallait nous rendre malheureux à tout prix et par
tous moyens , pour pouvoir dire cette phrase triviale :
On n'est pas mieux là qu'ailleurs . Voilà ce qui a formé
cette terrible ligue . Voilà pourquoi la France s'est
trouvée seule contre le reste de l'univers , ce qui n'était
jamais arrivé . C'était réellement une croisade
universelle des préjugés ' contre la raison , pour l'étouffer
dans son berceau .
Si j'ai bien montré le but de l'entreprise , nos
armées ont bien mieux fait . Elles l'ont rendu impossible
à remplir. Personne ne peut plus espérer aujour
d'hui de détruire la République Française de vive
force. Il faut que tous les souverains se résolvent à
voir subsister à côté d'eux ce modele incommode
d'un meilleur ordre de choses . Aussi tous y sont- ils
maintenant résignés . Ce n'est plus même une question
de savoir s'ils reconnaissent ou non le gouvernement
que nous nous sommes donnés ; et la guerre
qu'ils nous font est désormais sans objet , ou du moins
n'en a plus d'autre que de nous harasser au point de
z
Tome XXV.
( 354 )
nous faire accepter une paix trompeuse qui nous
laisse dans un état précaire et incertain , dans lequel
nous ne puissions jouir d'aucun des biens d'une véritable
tranquillité , et qui leur ménage les moyens de
reprendre , à la premiere occasion , le projet qui vient
d'échouer . Les choses étant ainsi , voyons quelle doit
être la conduite de la République Française .
1
Elle a sans doute grand besoin de la paix , mais
d'une paix solide et durable , et non pas d'une espece
de suspension d'armes , qui , après quelques instans
de relâche , l'expose à se retrouver dans la même détresse
où elle était il y a cinq ans , n'ayant plus pour
s'en tirer , ni les prodigieuses richesses publiques
qu'elle a consommées , ni cette fievre révolutionnaire
qui au milieu de ses excès lui a fait faire de si grands
efforts , et possédant au contraire une constitution
d'autant meilleure qu'elle est plus propre à produire
le bonheur intérieur qu'à conduire de grandes entreprises
guerrieres . La France doit donc penser que ,
puisque cette grande querelle a été entamée , elle
ne doit poser les armes que quand elle l'aura vidée
complettement , et établi sa tranquillité sur des bâses
inébranlables .
Elle ne doit pas oublier non plus que tous les
gouvernemens fondés sur les préjugés sont par essence
ses ennemis éternels . Cela ne veut pas dire qu'elle
doit entreprendre de les renverser violemment . Elle
échouerait contre eux , comme ils ont échoué contre
elle . Mais elle doit songer à se rendre invulnérable
contre leurs atteintes . Il faut donc qu'elle se donne
tout le degré de puissance dont elle a besoin , et
qu'elle ne veut pas outrepasser . Il faut de plus , qu'elle
( 355 )
s'entoure d'une barriere d'états dont elle n'ait rien
à redouter. Il faut enfin qu'elle crée le plus d'intérêts
divers qu'il sera possible entre les grandes puissances
qui resteront derriere cette barriere , et qu'elle
ne souffre entre elles aucuns de ces liens collectifs
capables de les réunir de nouveau .
Pour avancer dans cette utile et glorieuse carriere ,
le premier pas était sans doute de refuser toute négociation
commune et générale , et de traiter séparément
avec tous ceux qui le voulaient sincerement ,
en n'acceptant toutefois aucunes conditions qui dérangeât
le plan général , et en ne refusant aucune
de celles qui n'y étaient pas essentiellement contraires
.
Ainsi , par exemple , il a été très-sage de signer
la paix avec le roi de Prusse , dès qu'il l'a voulu ,
sans rien exiger de lui , et de se contenter de lui
prouver qu'il agissait contre ses vrais intérêts , en
travaillant lui -même à la grandeur de la maison d'Autriche
, sa voisine , sa rivale et son ennemie natu-
Telle .
Il n'en était pas de même du stathouder, trop voisin
de nous , et enchaîné par des intérêts personnels contraires
aux nôtres ; ennemi nécessaire de la liberté ,
il n'y avait point de traité possible à faire avec lui ,
parce qu'il n'y en avait pas de solide. Il fallait le détrôner.
C'est ce qui était regardé comme une entreprise
impossible et inutile par nos frondeurs. C'est cependant
ce qui a été exécuté et ce qui était nécessaire.
Mais aussi ce despote renversé , nous ne devions
songer qu'à jouer dans son pays le rôle de libéradeurs
, et , sans rien exiger des Bataves , rendre pré-
Z 2
( 356 )
pondérant parmi eux le parti de la liberté , nous em
faire des alliés sûrs et une barriere solide . C'est aussi
ce que nous avons fait , et rien ne prouve mieux que
nous songeons à notre sûreté , et non pas à notre
aggrandissement. Ce traité vraiment capital est le
premier qui ne se soit pas borné à diminuer le nombre
de nos ennemis , et qui nous ait donné un allié essentiel
sur terre et sur mer . Il n'a été tant critiqué sans
doute par certaines gens , que parce qu'ils sentaient ,
au moins confusément , qu'il était le point d'appui
de tous les succès futurs du parti de la liberté .
Après cet éclatant succès , ce qui nous importait
le plus était de démontrer à l'Espagne qu'elle travaillait
à sa ruine , en s'unissant à l'Angleterre contre
nous , et de la pousser vivement pour joindre la force
de la crainte à celle de la conviction . Mais parvenus
à la faire trembler pour les murs même de Madrid , il a
été aussi habile que généreux de ne lui rien demander,
puisque de ce côté nous avons les limites que nous
prescrit la nature , et , en lui rendant nos conquêtes ,
de ne pas même exiger son secours contre notre ennemi
commun , et de nous contenter de sa neutralité.
Nous avons suivi avec elle la maxime de César ,
quiconque n'est pas contre moi est pour moi , comme nous
l'avions observée avec la Suisse , Gênes , Venise , le
Danemarck, la Suede , quelqu'équivoques que fussent
leurs dispositions à notre égard . Et depuis , nous en
avons usé de même avec tous les princes allemands
qui l'ont voulu . Cette modération est déja récompensée
par les secours effectifs que nous donne l'Espagne
, et à l'avenir elle le sera de même toutes les
fois que des intérêts particuliers feront pencher vers
( 357 )
nous les puissances neutres ; ce qui résultera plus souvent
qu'on ne pense de notre systême de politique ,
lequel est évidemment modéré et pacifique , quoi
qu'on en dise .
D'après les mêmes principes , il a encore été à
propos d'accorder la paix au grand -duc de Toscane ,
quoique les événemens subséquens nous portent à
nous en repentir , et quoiqu'il ne puisse être pour
nous qu'un ennemi couvert , puisque l'abaissement
de sa maison est indispensable à notre sûreté. Mais
il a eu l'habileté d'être des premiers à renoncer à
nous nuire . Il ne fallait pas multiplier les difficultés
et c'est à nous à prendre des mesures ultérieures pour
être aussi certains de son impuissance , que nous le
sommes de sa malveillance . Il ne faut pas perdre de
vue cet objet dans l'arrangement futur de l'Italie .
?
Nous avons les mêmes raisons de tenir la même
conduite avec les rois de Naples et de Portugal ,
pourvu que les ports de l'un et de l'autre soient fermés
aux Anglais comme ceux de la Toscane . C'est
enlever à la Grande - Bretagne de véritables sujets .
Aussi verrai-je avec plaisir qu'on leur accorde à ces
conditions le bienfait de la paix , mais sans perdre
de vue quelles sont et doivent être leurs dispositions
pour nous , c'est - à- dire pour la liberté et la raison.
C'est une grande entreprise pour les états , comme
pour les particuliers , de se déclarer pour la raison ,
et de travailler au bonheur des hommes . On est sûr
d'avoir contre soi tous ceux qui les gouvernent et
qui les trompent , et encore un grand nombre de
ceux qui sont gouvernés et trompés .
Quant au roi des Alpes , le sincere ami de la paix
Z 3
( 358 )
et de la liberté doit peut-être regretter que nous
l'ayons reçu à traiter , et que nous ne l'ayons pas
poussé à outrance comme le stathouder. Les posi
tions et les relations étaient absolument analogues.
D'un autre côté , les habitans de son pays n'étaient
pas comme les Bataves , habitués aux formes de la
liberté. Nos succès postérieurs n'avaient pas encore
eu lieu . Il ne fallait pas trop effrayer les esprits . Il
était utile de constater le résultat de nos premiers
avantages en Italie . Enfin , il y avait bien des raisons
qui ont pu déterminer notre gouvernement . Mais il
est certain que dans cette occasion , s'il a péché , ce
n'est pas par excès d'ambition , comme on veut toujours
l'y croire disposé . Quoi qu'il en soit, c'est chose
faite ; et en prenant ce parti , nos négociateurs ont
évité deux grandes fautes que bien des gens conseillaient
de faire. L'une aurait été , en laissant le
roi de Sardaigne sur le trône , de profiter de sa détresse
pour l'obliger à nous céder plus de pays qu'il
ne nous en fallait pour arriver à notre limite natu
relle , la cîme des Alpes . C'est -là ce qui aurait vraiment
porté le caractere de l'esprit d'envahissement ,
L'autre faute aurait été de dédommager le roi de
Sardaigne , aux dépens des états de l'empereur en
Italie , dans l'espérance de nous l'attacher. Cela ne
serait point arrivé , et nous l'aurions seulement rendu
plus fort . Maîtres de dicter les conditions , nous n'avons
exigé que les cessions qui nous étaient strictement
nécessaires , et la démolition des forts qui
menaçaient notre frontiere . C'est un ennemi vaincu
et subjugué à qui nous n'avons fait que le moindre
mal possible . Mais enfin nous lui en avons fait , et
( 359 )
dans toute autre occasion je conseillerai fortement de
détruire en entier toute puissance proche , voisinę
de nous , que nous serons obligés de forcer à de
grands sacrifices , C'est le seul moyen de faire que
sa haine soit impuissante . Ce salutaire conseil n'ayant
pas été suivi dans cette circonstance , c'est une considération
importante qui doit influer sur notre conduite
politique , avec le reste de l'Italie . Mais avant
de traiter ce point qui fait partie de l'établissement de
pos barrieres , et de passer ainsi de ce qui est fait à ce
qui reste à faire , arrêtons-nous un moment à quelques
réflexions nécessaires pour éclairer l'avenir.
Il existe en Europe trois très -singulieres puissances
que l'auteur des vues générales a très-bien caracté◄
risées . C'est l'ordre de Malte , les états du pape , et le
prétendu saint- empire romain .
La premiere est une collection de moines guerriers
, fondée sur tout ce que les préjugés nobiliaires
gothiques ont de plus stupide , et sur ce que le fanatisme
frénétique a de plus absurde ,
La seconde est le domaine d'un prêtre souverain
de fait chez lui , et souverain par l'opinion chez les
autres. Il a par- tout des armées nombreuses , actives ,
et qu'on ne peut attaquer de vive force , sans les
rendre plus redoutables . Il prescrit aux hommes ce
qu'ils doivent croire , ce qu'ils doivent aimer , ce
qu'ils doivent haïr : et il ne peut manquer de leur
prescrire de détester leur gouvernement dès qu'il
veut se soustraire à sa tyrannie . Il est donc l'ennemi
né de la paix intérieure de toutes les sociétés , de
l'autorité de tous les gouvernemens . Il l'est spécialement
dụ nôtre , qui est tout fondé sur la raison et
Z 4
( 360 )
la destruction de tous les genres d'illusions qui sont
son patrimoine . Il a fait tous nos maux en disant que
nos arrangemens intérieurs étaient des sacrileges , s'ils
n'étaient pas approuvés par lui , et en refusant de
les approuver, quoiqu'il soutînt qu'il en avait le droit,
et convînt qu'il en avait la possibilité . Nous devons
à ses instigations incendiaires l'horrible guerre de la
Vendée , et à sa cruelle résistance à toute conciliation
le funeste regne de la persécution . Puisse
tant de sang retomber sur sa tête ! et sur- tout être le
dernier versé dans des guerres de religion .
Quant au saint- empire romain , il est en partie le
produit de la superstition , en partie celui d'une
diplomatie barbare . C'est une république de princes ,
parmi lesquels il y en a beaucoup de prêtres , ce qui
répugne au bon sens . Ses prétentions sur l'Italie
sont vraiment ridicules , embarrassent toutes les affaires
de l'Europe , et sont toujours près de causer des
guerres . Son prétendu droit public n'est propre qu'à ·
faire reconnaître le véritable , qui est fondė sur la
nature des hommes et des sociétés . Il est le vrai
noyau de toute la féodalité européenne . Il est embarrassé
dans tant de traités , de mariages , de successions
auxquels il attribue le pouvoir de disposer
du sort des peuples , qu'on peut à chaque instant
en tirer un sujet de dissention. Enfin cet empire
prétendu romain et électif , devenu allemand et héréditaire
dans la maison d'Autriche , lui donne une
influence énorme en Europe , et lui fournit le moyen
de soulever contre nous , quand elle le veut , une
masse imposante de puissance.
Ces trois corps politiques répugnent à toute no-
1
1
( 361 )
tion raisonnable d'art social , et par cela seul , ils
sont nos ennemis nécessaires. D'ailleurs , ils ont
l'énorme inconvénient d'être trois centres communs
à presque toute l'Europe . Et nous , dans notre opposition
forcée avec l'esprit de tous les anciens gouvernemens
européens , nous devons sur-tout redouter
tout ce qui peut servir de point de réunion à une
coalition. Ainsi il faut absolument détruire au moins
les deux principaux , si nous ne voulons être toujours
tourmentés . Heureusement tous trois se sont
violemment déclarés contre nous . Plus heureusement
encore aucun traité , jusqu'à présent , ne nous en
rapproche. Il est donc indispensable de n'en consentir
aucun où leur existence soit supposée . Voyons
successivement comment nous devons nous conduire
à l'égard de chacun d'eux .
Je passerai rapidement sur ce qui regarde Malte ,
vu son peu d'importance . Nous avons fait le plus
essentiel , en traitant tous ses biens en France comme
les autres fondations religieuses , et en défendant à
tous nos concitoyens de prendre part à une association
dont l'esprit religieux , corsaire et nobiliaire
est en tout l'opposé des principes philosophiques ,
pacifiques et républicains . Nous aurions sans doute
bien fait d'ajouter , dans nos traités avec toutes les
puissances chez lesquelles cet ordre a des biens ,
qu'elles imiteront notre exemple , et ne souffriront
plus de commanderies chez elles . Mais cela n'a pas
été fait , et nous pouvons nous en fier au tems et à
l'avidité des gouvernemens . Peut- être même auraitce
été leur fournir trop tôt une ressource qu'ils desirent.
Au pis- aller , si nous étions trop mécontens
( 36% )
des chevaliers , une courte irruption suffirait pour
les chasser de leur isle , en raser les fortifications ,
et la remettre au roi de Naples , à qui elle doit rewenir
en cas de suppression de l'ordre , comme
Tobserve très- bien l'auteur des vues générales .
Quant au pape , c'est tout autre chose . Aussi -tôt
Mantoue pris et l'Italie totalement nétoyée des Autrichiens
, il n'y a pas à balancer. Il faut marcher
droit à Rome , l'en chasser , et déclarer hautement
que nous ne souffrirons jamais que l'être qui possede
une si énorme puissance que celle qu'il appelle
la puissance spirituelle , c'est - à - dire , qui a sur un
grand nombre d'hommes , une force d'opinion telle
qu'il peut les soulever contre toute autorité légitime ,
et les éloigner de tous sentimens sociaux ; que nous
ne souffrirons jamais , dis-je , qu'un étre si dangereux
ait nulle part les droits de la souveraineté , et joigne
à un pareil ascendant sur les esprits , les intérêts d'une
puissance temporelle . Dès ce moment , nous ôtons
une force incalculable à ceux qui se servent du fanatisme
pour nous troubler. N'y ayant plus de pape
souverain à Rome , il y en aura vraisemblablement
bientôt un dans chaque pays où il restera encore des
catholiques fervents ; et ils seront bien moins dangereux
, n'ayant pas un centre commun . Ou si ,
contre cette supposition , la religion papiste continue
à avoir un chef unique , sa morale s'améliorera bien
promptement. Car ce chef unique ne possédant plus
d'Etats , résidera nécessairement dans ceux de quelqu'autre
souverain . Or , dans cette position , il est
impossible qu'il lui conteste le droit de circonscrire
les évêchés , de nommer ou faire élire les ministres
1
( 363 )
des autels , etc. etc.; en un mot , de donner au culte
telle forme et tels effets civils qu'il jugera à propos ,
ou même de cesser de le payer sur les revenus de
l'Etat. Le pape alors sera vraiment un chef spirituel ,
et rien de plus . Tout ce qu'il pourra faire sera de
réclamer, pour ses fideles , le droit sacré de la liberté
des consciences et des opinions , qu'il proscrivait
jadis avec tant de fureur , et qu'il désapprouve encore
aujourd'hui si hautement , témoin son dernier
bref. Alors il sera simplement le chef d'une secte
philosophique , et bientôt nous verrons si les autres
philosophes auront bon marché de sa doctrine . En
attendant , il sera obligé de se conformer à la saine
morale sociale , dont ni lui ni ses prédécesseurs ne
se seraient jamais écartés , si des empereurs stupides
ne les avaient pas laissé devenir indépendans . Que
de siecles de désolation cette seule faute a coûté à
l'humanité ! Il est digne de la République Française
de la réparer ; et ce doit être son premier soin en ce
moment. Mais que fera - t - elle des Etats de ce prêtre
détrôné? C'est ici le lieu de traiter du sort de l'Italie .
Loin de nous l'idée de nous approprier les dépouilles
des vaincus , et de succomber à la tentation
d'un aggrandissement inutile . Ce qu'il nous faut est
de détruire la papauté et l'empire romain en Italie ,
d'en interdire à jamais l'entrée aux Autrichiens , et
d'y établir un corps politique qui ait ces mêmes intérêts
qui l'unissent à nous , et qui soit assez fort
pour nous aider efficacement à repousser les tentatives
de la maison d'Autriche , et les effets de la
malveillance des rois de Naples et de Turin , et du
grand- duc de Toscane , si elle se déclarait . Pourvu
( 364 )
que nous gardions les gorges du Tirol jusqu'à la
paix , nous avons tout ce qu'il faut pour atteindre
ce but. Nous possédons Milan ; Mantoue va tomber.
Je suppose le pape chassé de ses Etats. Nous avions
malheureusement fait la paix avec le duc de Modene ;
mais ses infractions au traité nous dégagent ; ses
Etats sont dans nos mains . Unissons tous ces pays
par un lien commun . Formons - en une puissance sous
la forme qui leur conviendra le mieux . Peu nous importe
la constitution et les lois qu'ils se donneront ,
pourvu qu'ils s'organisent et se mettent promptement
en état de nous aider à les défendre . L'association
fédérative sera sans doute jugée la plus propre à
produire cet effet , chaque Etat particulier pouvant ,
par ce moyen, changer le moins possible ses anciennes
habitudes. Il serait heureux de pouvoir joindre à
cette ligue Parme et Plaisance , si les traités conclus
ne nous arrêtaient . Mais cela n'est pas nécessaire ,
et cette république , telle qu'elle est ici projettée ,
est une masse assez imposante pour que nous puissions
compter sur elle. Un tel projet ne plaira pas
à ceux qui n'aiment pas les solutions définitives . On
ne manquera pas de m'objecter qu'il tendrait à
éloigner la paix , et que ces peuples n'y sont pas
disposés. Mais si j'ai prouvé , comme je le crois ,
que l'exécution de ce plan est nécessaire à notre
sécurité de ce côté , il s'ensuit nécessairement que
la paix réelle , c'est -à - dire la paix solide et stable ,
ne peut exister que quand ce que je propose sera
réalisé . A l'égard de la disposition de ces peuples ,
il est bien certain qu'aucuns d'eux ne sont attachés
à leurs souverains actuels. Il ne saurait donc être
( 365 )
bien difficile de les y faire renoncer. C'est tout ce
que nous devons leur demander , et du reste , les
laisser absolument libres dans la maniere de s'arranger
entre eux. S'ils nous redoutent , il faut écarter
les défiances ; et certes , il n'y a pas de moyen plus
efficace que de les conjurer de se donner une force
qui puisse nous résister à nous -mêmes dans l'occasion.
Enfin , plus il s'y rencontrera de difficultés , plus il
faut se håter et s'efforcer de les lever , puisqu'il n'y
aura évidemment de paix solide qu'à ce moment. Car,
quand le pape la signerait aujourd'hui en restant
maîtres de leurs états , dès que nous n'aurions aucune
garantie de l'exécution de leurs engagemens , il est
clair que nous ne tiendrions rien .
A l'égard de l'empire romain germanique , je répete
que nous ne devons point le reconnaître . Nous avons
pour ennemis une foule de princes . Mais il faut que
ce soit aux risques , périls et fortune de chacun d'eux
séparement. Cela ne peut que les rendre plus circonspects
, plus désunis ; et d'ailleurs c'est indispensablement
nécessaire , puisqu'il y en a avec lesquels
nous sommes contraints de n'entrer dans aucune
composition . Nous avons posé en principe que la
France , eu égard aux dispositions de tous les anciens
gouvernemens pour celui qu'elle s'est donné ,
est obligée de se procurer tout le degré de puissance
qui lui est nécessaire , et qu'elle ne veut pas outrepasser.
Je n'ai pas besoin de dire qu'après avoir
conservé pour limites les cîmes des Pyrénées , après
avoir reculé ses frontieres jusqu'aux sommets des
Alpes , je pense qu'elle doit encore les étendre jusqu'aux
bords du Rhin depuis Landau jusqu'à la Hɔl(
`366 )
dande , et ne jamais se départir de ce point , sans
quoi elle ne fera encore qu'une paix illusoire et funeste.
J'entends ici une foule d'objections . On conteste
tout à ce projet , utilité , justice , sagesse , possibilité
. Et moi j'y vois le salut de la patrie , et je ne
le vois que là. J'en déduirai les raisons au numéro
prochain.
LÉGISLATION.
Suite des réflexions sur Lycurgue et le gouvernement
de Sparte.
Les peuples du Nord , qui ont tant influé sur les
langues de l'Europe en l'envahissant , n'avaient point
d'amans, ni peut- être d'amis, mais des compagnons de
brigandages , qu'ils appellaient leudes , fideles . Les
chefs , qui méditaient quelque dévastation , ne leur
demandaient que de l'exactitude à les suivre . Après
la conquête de l'empire romain , il n'y eut que des
maîtres orgueilleux et des esclaves opprimés . C'est
aux érudits à nous dire si les langues de ces barbares
avaient un nom qui exprimât le sentiment de
l'amitié . Si elles en avaient un , il semble qu'on n'en
faisait pas un grand usage . La chevalerie , espece
de confrerie grotesque , mélange bizarre et niais de
bigoterie , d'amour et d'humeur guerriere , n'adoucit
ni le caractere , ni le langage des initiés ; les chevaliers
n'avaient point d'amis , mais des varlets . Leur
institution ne servit qu'à consacrer davantage , et à
rendre plus marquée la distinction des rangs qu'a(
367 )
vait établi la force ; et lorsque cette institution eut
fait place à d'autres moeurs , son nom et ses titres
lui survécurent ; ils servent encore d'aliment et de
rempart à l'orgueil . Après que le gouvernement féodal,
affaibli par diverses causes , eut permis qu'il s'établît ,
dans la societé , différentes classes d'hommes , la
vanité , en réglant les égards qu'elle voulait avoir
pour chacune , en mesura les expressions avec cette
froide réserve qui lui est propre . La politesse , qui
vint ensuite , et qui prétendit suppléer à tout , ne
put pas y mettre plus de chaleur , puisqu'elle exprime
des manieres plutôt que des sentimens. Ces gradations
et ces supplémens paraissent avoir été inconnus
aux Grecs. Comme il n'était pas dans leur caractere
de sentir modérément , et l'esprit de liberté
ne leur permettant ni d'affaiblir ce qu'ils sentaient ,
ni de feindre ce qu'ils ne sentaient pas , ils firent
passer leur ame dans leur langue .
Les amans tâchaient de se faire remarquer par leur
vigueur et leur adresse dans les exercices militaires .
C'est par- là sur tout qu'ils cherchaient à mériter
l'objet de leurs voeux , et à se montrer capables de
le défendre dans les combats . Car combattre était
le but où tout se rapportait chez les Lacédémoniens .
La vie des hommes se compose par- tout d'une multitude
d'actions . Celle des Spartiates n'était qu'une
seule action , dont tous les actes particuliers n'étaient
que des parties , et dont le terme était le combat . Il
n'est pas étonnant qu'ils la fissent si bien ; comme
ils n'avaient été institués que pour la guerre , ils n'étaient
vraiment Spartiates , ils ne montraient leur
véritable civisme , ils ne s'acquittaient envers la pa(
368 )
1
trie , que sur un champ de bataille . Ils y allaient avec
la joie que pouvait inspirer un besoin suggéré par le
sentiment de leur force , et sans cesse irrité par l'image
des combats . Ordinairement négligés et sales ,
ils se paraient pour combattre ; ils se couronnaient
de fleurs , comme pour un sacrifice , où en effet ils devaient
être eux - mêmes sacrificateurs ou victimes. Le
législateur n'avait rien oublié pour que ce qui est
par-tout ailleurs un devoir rigoureux , quel que bien
qu'on s'en acquitte , fût un objet de délices pour les
Spartiates.
Plutarque dit qu'ils allaient braver la mort avec
allégresse et d'un air posé . Il ne présume pas que de
tels hommes pussent être accessibles à la frayeur ou
à la colere . Pour la frayeur , c'est incontestable ; les
Spartiates ne l'ont jamais connue ; quoique leurs ennemis
leur aient quelquefois donné le nom de thrasudailos
, qu'on pourrait rendre par le mot fanfaron ,
convenable à un homme qui montre une audace
bruyante dans les petits dangers , et qui tremble dans
les grands . Quant à la colere , dire qu'elle dépare le
vrai courage , c'est dire une belle maxime , plutôt
qu'une vérité . Montaigne , qui raisonne plus d'après
l'observation , que d'après les maximes du portique ,
a bien senti tout ce que la valeur emprunte de la
colere . Les médecins savent qu'un homme est cinq
ou six fois plus fort qu'il n'était , lorsqu'il devient
maniaque . L'instinct qui veille à notre conservation
nous rapproche plus ou moins de cet état dans les
circonstances qui demandent une grande exartion de
forces. La colere seule peut développer , dans un
combat , toutes celles dont notre organisation est
susceptible.
( 367 )
susceptible. La volonté la plus déterminée nous laisserait
bien loin du bus auquel nous voulons atteindre
. Il y a même des actions auxquelles la volonté
simple ne nous porterait jamais ; il faut qu'un mouvement
impétueux , qui offusque pour quelques momens
la raison , nous y pousse ; il y a tel maître
d'école qui ne parviendrait jamais à donner le fouet
à un enfant , s'il ne se mettait en colere. Dans les
combats , qui ne sont qu'un jeu , où l'on ne permet
que l'emploi des forces que peut fournir un état
exempt d'émotion , la colere est interdite. Il n'est
pas rare , dans ce cas , de voir celui des contendans
qui se trouve le plus faible , recourir à ce supplément .
En employant cette ressource , dont on n'était pas
convenu , il viole la loi du combat , et il s'attire le
mépris des spectateurs . Mais quand on s'égorge tout
de bon , il serait ridicule d'y regarder de si près ; peu
importe qu'on se mette en colere , pourvu qu'on soit
le plus fort ; car c'est tout ce qu'on cherche dans ce
moment. Les Lacédémoniens n'étaient pas toujours
les plus forts , mais le plus souvent.
Il est à remarquer qu'avant d'aller au combat , les
Lacédémoniens sacrifiaient aux Muses , selon Plutarque.
C'était un peu tard , et après les avoir bien ,
négligées , qu'ils sentaient le besoin de leur entremise
pour faire passer leur nom à la postérité , et
rendre l'exemple de leur courage et de leurs vertus
utile à leurs descendans . Des hommes qui savaient
ai bien mourir n'avaient pas , en poëtes , de quoi
se faire faire une épitaphe. Simonide leur fit celle
qui fut placée aux thermopyles , et qui par sa noble
simplicité , est digne de la majesté du sujet. Elle
Tome XXV. A 2
( 368 )
frappe l'ame d'une grande idée , et l'absorbe dans
un sentiment profond ( 1 ) . Au lieu de vivre dans une
éternelle rivalité avec les Athéniens , ils auraient dâ
se recommander , pour le soin de leur gloire , à un
peuple qui disposait et qui était digne de disposer
de la renommée , qui savait juger les belles actions
et leur imprimer un caractere d'immortalité , comme
il savait en faire lui-même . Son exemple aurait pu
apprendre aux Lacédémoniens qu'on peut cultiver les
lettres et les arts sans rien dérober à la bravoure .
10,000 Athéniens renverserent 300,000 Perses à la
bataille de Marathon. Toute l'histoire des Lacédémoniens
n'offre pas un fait d'armes qu'ils eussent pu
opposer à celui - là , pas même la prise d'Athenes faite
par eux ; car on sait qu'elle fut plutôt la suite des
imprudences où les Athéniens furent entraînés par
une ambition déplacée et leur légereté naturelle , que
l'effet de la supériorité réelle des Lacédémoniens .
Cependant tout illittérés qu'étaient les Lacédémoniens
, ils excellaient dans un genre d'esprit qui demande
tantôt de la finesse , tantôt de la force , et toujours
une conception prompte et vive . C'est le talent
de resserrer une pensée dans un petit nombre de
mots , ou un seul mot ; forme dégagée qui la rend
plus active , comme un coin qui réunit tout l'effet
d'une puissance sur un point. Les mots remarquables
et les réparties des Lacédémoniens et des Lacédémo-
( 1) Ω Ξειν ; γελος Λακεδαιμονίοις στί τη
Κείμεθα , τοις κείνων πειθομενοι νομοις.
Étranger ,
vas annoncer aux Lacédémoniens
sommes morts ici , en obéissant à leurs lois.
que
nous
( 369 )
niennes ont fourni la matiere de deux traités à Plutarque
, qui en a recueilli un grand nombre . La plupart
paraissent des inspirations subites d'une ame forte ,
et ont un caractere d'élévation qui saisit et étonne .
Lycurgue voulut que l'usage habituel d'une plaisanterie
piquante , délicate et gaie servît de censure
publique aux Spartiates , et de soutien aux moeurs .
La raillerie , en effet , ne convient qu'à des hommes
qui sont égaux . Elle choque dans un supérieur , parce
qu'il joint à ses avantages celui d'une arme contre
laquelle son rang le défend , ce qui est une sorte de
lâcheté ; ou bien , il quitte son rôle , et renonce au
respect. La plaisanterie a quelque chose de familier
qui la rend , de la part d'un inférieur , très-redoutable
à ceux qui ont , ou qui affectent la domination. L'orgueil
y voit le dessein de s'égaler à lui , ce qui est
à ses yeux le plus grand de tous les crimes ; une
offense directe le blesserait moins . Mais la plaisanteriè
est le seul moyen de reprendre que l'égalité
puisse admettre , le ton magistral alarmerait l'amourpropre.
Un bon mot , que la gaieté assaisonne , éloigne
de celui qui le dit , tout soupçon de vouloir régenter
, et prévient l'humeur dans celui qui en est l'objet.
Souvent même il a un double sens , qui semble laisser
une excuse toute prête à celui qui frappe , et un
moyen apparent d'éviter le coup à celui qui le reçoit .
Un sermon bien moral , qu'on n'a point demandé ,
assoupit et meurt lui -même sur la place où il a pris
naissance . Mais un trait piquant réveille , sa légereté
semble lui donner des aîles , il circule , il vole , il va
se mêler à l'opinion publique qu'il renforce , et qui
l'admet à son tour aux honneurs du proverbe .
A a 2
( 370 )
Ce langage nerveux et serré , qui semble craindre
les entraves du discours , et repousser l'abondance
des mots , comme un obstacle à l'essor et à la rapidité
de la pensée , fut propre aux Lacédémoniens .
Le laconisme convient assez aux ames libres et fieres .
C'est aussi le ton du commandement ; et tout concourait
à le donner aux Spartiates . Jamais la domination
d'un homme sur un grand nombre d'autres ne
fut aussi entiere qu'à Sparte . L'habitude d'être obéi
promptement fait perdre celle d'expliquer ses ordres :
le maître orgueilleux finit par dédaigner l'emploi de
la parole à l'égard des êtres passifs qui l'entourent.
Il faut alors que l'esclave exécute des volontés capricieuses
et fugitives , comme par une espece d'harmonie
préétablie , ou comme si l'instinct de la servitude
les lui révelait. Le despote , par là , se tient
à une grande distance , et s'il descend quelquefois
jusqu'à lui parler , il se hâte de rompre ce moyen
de communication .
Le style laconique tient aussi à la force de l'ame .
Comme la force des corps résulte de leur masse et
de leur vitesse , celle de l'ame consiste à rassembler
rapidement un grand nombre d'idées , et celle du
style , à les renfermer dans l'expression la plus prẻ-
cise . Il est naturel que l'ame se manifeste au- dehors ,
comme elle agit au - dedans . Il faut une massue dans
la main d'Hercule ; un amas volumineux de brins
d'herbes servirait mal sa vigueur. Il est inutile de
dire que l'éducation des Spartiates , le sentiment de
leur indépendance , et celui de leur supériorité ,
étaient très- propres à donner de l'énergie à leurs
ames et à leur maniere de s'exprimer. C'est par le
( 371 )
langage qu'on jugeait , à Sparte , du caractere des
hommes ; une maniere de parler lâche , énervée ,
faisait présumer une ame de la même trempe . L'aplomb
et l'assurance sont l'attitude propre à la force ;
la faiblesse les prend toutes , parce qu'elle n'en peut
conserver aucune .
Il est un laconisme qui dépend moins de la force
de l'ame , que d'une sorte de paresse , ou plutôt
d'immobilité , qui fait que , lorsqu'elle sort de son
assiette habituelle , elle se presse d'y rentrer. Ce
caractere d'esprit , dont la connaissance est plus particuliere
aux médecins qu'aux autres individus , appartient
spécialement aux personnes d'un tempérament
mélancolique . Une certaine rigidité des fibres
et une grande sensibilité les rendent capables de
recevoir de fortes impressions et de les conserver
et donne de la permanence à leurs sentimens et à leurs
idées . Les anciens et les modernes qui ont écrit
sur le caractere des divers esprits , s'accordent à
attribuer aux mélancoliques beaucoup d'aptitude
pour les sciences . Ils peuvent en effet rester longtems
sur une idée ; ce qui est une des dispositions
la plus favorable , pour creuser un sujet dont on
s'occupe. Ordinairement dominés par quelqu'objet
qui les intéresse , ils ne sortent de leur situation que
par secousses , et pour la reprendre aussi - tôt . Aussi
parlent-ils peu , mais avec assez d'énergie , parce qu'ils
sentent fortement.
Les Spartiates parlaient peu , parce qu'ils agissaient
beaucoup . L'oisiveté fait parler. Un babil éternel est
la maniere d'être habituelle des membres oisifs des
grandes sociétés . L'emploi abusif de la parole en-
A a 3
( 372 )
traîne nécessairement les négligences ; on se familia
rise avec les mots qui reviennent plus souvent que
les idées par la pente naturelle que l'habitude
donne à nos actions , on se fait un besoin de parler ;
de sorte que la parole finit par n'être plus qu'un
vain bruit , que l'effet d'une agitation machinale des
organes de la voix , qui ne correspond à aucune conception
de l'ame . Seulement on est fort content de
soi ou des autres , lorsqu'on peut faire ou entendre
quelque combinaison puérile , quelque rapprochement
extraordinaire de mots , qu'on appelle de l'esprit.
Il y a des professions qui , par leur nature ,
doivent être sujettes à l'abus de la parole , parce que
tout leur travail ne se fait qu'avec des mots . On ne
peut , sans gémir , voir cet abus s'introduire jusque
dans les assemblées politiques , qui devraient , avec
plus de soin que les autres , écarter les illusions que
peut faire même une fausse éloquence , ou du moins
éviter la perte de tems qu'elle peut occasionner . Les
intérêts des nations sont un objet sacré , dont la
raison seule , qui est toujours précise , a le droit
d'approcher. C'est un crime d'y mêler les intérêts de
l'amour-propre d'un orateur , ou l'idée d'un amusement
frivole . Lorsqu'on entend dire qu'un orateur a
parlé plusieurs heures , on peut assurer qu'il a mal
parlé . On pourrait se rappeller alors la réponse que
fit Agésilas à quelqu'un qui lui vantait un orateur,
dont le talent était d'agrandir les moindres sujets ;
je ne voudrais pas , répondit- il , d'un cordonnier qui
saurait faire de grands souliers à de petits pieds .
S'il est une abondance de mots qui équivaut à la
stérilité , il en est une aussi qui , à l'avantage du style
( 373 )
laconique , c'est-à- dire à la force , sait en joindre
d'autres non moins précieux et plus brillans . C'est à
cette forme de style qu'il appartient de parler aux
sens et à l'esprit par une disposition ingénieuse des
parties du discours , par leur mouvement , leurs oppositions
, leurs harmonies , et par ces moyens d'exciter
et de soutenir l'attention sans la fatiguer ; d'échauffer
le coeur , en ébranlant l'imagînation par des images ,
tantôt douces , tantôt fortes ; d'intéresser la raison par
un enchaînement d'idées qui porte avec lui la lumiere ;
en un mot , de frapper à-la- fois toutes les facultés
de l'ame , de faire sentir et penser en même - tems.
Cette élocution riche , pleine , savante , est celle
des grands orateurs et des grands écrivains . Elle
est le fruit de l'étude et du talent , d'une réunion
puissante et rare des dons de la nature et de l'art.
Elle fut étrangere aux Spartiates , qui dédaignant
la culture des lettres , parlaient assez mal , dit - on ,
leur propre langue.
( La suite au prochain numéro. )
LITTÉRATURE ET PHILOSOPHIE .
Lettre au Rédacteur du Mercure sur Jacques -le - Fataliste ,
Vous
de DIDEROT.
ous n'avez pas connu , citoyen , madame de la
Pommeraye , et cependant vous trouverez bon que
je vous en entretienne aujourd'hui ; car rien n'arrive
sans raison . Cette femme étonnante avait perdu son
mari à l'âge où la plupart des femmes ne peuvent
pas encore en avoir. De sorte qu'à peine se ressouvenait-
elle de quelqu'un de ses défauts . Elle n'avait
donc encore sur les hommes que les notions ridi-
A a 4
( 374 )
cules que les bonnes chantent aux petites-filles , et
que les meres répetent si aigrement aux grandes .
Delà vient que les adolescentes n'en croient rien , et
veulent tout risquer pour se former une opinion :
empressement qui leur coûte souvent le bonheur de
la vie entiere . Madame de la Pommeraye vivait modestement
, retirée , avec le faste seul qui accompagnait
nécessairement son rang et ses richesses . Elle
était citée comme un modele de sagesse , de raison
et de conduite . Un marquis des Arcis , brillant de
jeunesse , de biens et d'honneurs , crut que toutes
ses conquêtes passées étaient un néant , comparées
au bonheur de toucher la belle veuve . Plus il y trouva
d'obstacles , plus il s'obstina dans ses poursuites .
Pendant ce noviciat fervent , les oncles du marquis
crurent le voir changer , renoncer à ses camarades
de plaisirs , à ces sociétés bruyantes qu'il fréquentait
si régulierement . Jugez si la belle veuve , qui ne le
connaissait que depuis l'époque de ses poursuites
amoureuses , dut prendre de lui une opinion favorable
. Aussi , après deux ans d'assiduités , elle céda
à son empressement , sans même exiger préalablement
le mariage , parce qu'elle croyait qu'entre gens délicats
, il devait suivre de si près le consentement , qu'on
ne pourrait savoir lequel des deux aurait précédé
l'autre .
Pendant quelques années le marquis fut constant ,
et madame de la Pommeraye fut heureuse ; aussi ne
pensa- t- elle plus à la cérémonie matrimoniale . Mais
le marquis ayant renoué avec d'anciennes liaisons ,
fut moins assidu auprès de sa veuve ; puis la négligea
d'une maniere sensible . Elle s'en apperçut bientôt ,
chercha à s'assurer de son malheur ; et pour acquérir
cette fatale certitude , elle lui parla ainsi .... J'ai un
cruel aveu à vous faire , marquis ; je ne retrouve plus
dans votre société ces charmes qui m'enchantaient
autrefois. Je vous avouerai à ma honte , mais avec la
sincérité due à la personne que l'on a le plus aimée ,
que je crois mon amour très - refroidi ; .... le tems .....
mon caractere peut- être . Madame , s'écrie le marquis
, vous me racontez ma propre histoire . Je n'osais
-
( 375 )
vous en faire l'aveu ; mais votre franchise m'enhardit.
Vivons désormais en bons amis ; soyons les confidens
de nos secrets réciproques ; peut-être qu'un jour un
hasard un retour heureux nous rendra l'un à l'autre.
Madame de la Pommeraye , attérrée de ce fatal aveu
qu'elle avait cependant provoqué , feignit d'accepter
les tranquilles fonctions de confidente . Mais son coeur
ulcéré profondément se voua à la poursuite d'une
vengeance terrible . Pour juger cette femme , que
l'on
se rappelle , ou plutôt que l'on s'imagine le triomphe
des femmes de sa connaissance lorsqu'elles l'avaient
vue céder à l'amour , lorsqu'elles se disaient avec tant
de complaisance.... Elle est devenue comme l'une
d'entre nous !
Il Y avait alors une femme qui , née loin de Paris ,
y avait été appellée pour suivre un fatal procès . Elle
avait cru que la présence de sa fille , qui était d'une
beauté accomplie , lui aiderait à le gagner. Mais par
un concours de circonstances , inutiles à ce récit , elle
perdit son procès et l'innocence d'Albertine . Peu
délicate , elle ouvrit pour subsister une maison de
jeu ; or, comme elle était encore fraîche , le jeu se
terminait ordinairement par l'invitation de rester à
souper , faite à deux cavaliers qui payaient cette faveur
, plutôt qu'ils ne la sollicitaient .
La belle veuve avait connu dans ses terres ces deux
femmes , et depuis qu'elle était revenue à Paris elle
ne se les était rappellées qu'au moment de la vengeance
. Elle leur écrivit , et donna un rendez - vous
à la mere dans un endroit écarté . La mere lui peignit
son état affreux qu'elle rejetta sur la nécessité , lui
apprit que sa fille ne s'y était jamais prêtée qu'à regret
et sur ses instances ..... Madame de la Pommeraye
leur promit un meilleur sort , si elles voulaient
s'abandonner à elle , et suivre littéralement le plan
qu'elle leur prescrirait . Le marché fut accepté , sans
que la fille fût consultée , et sans que la mere , malgré
sa longue expérience , pût en prévoir le dénouement.
En quittant le tripot , les deux femmes changerent
de nom , vendirent toutes leurs hardes , et furent
( 376 )
s'établir dans un fauxbourg , auprès d'une église et
d'un presbytere . Elles adopterent le costume et les
allures des dévotes , fréquenterent l'église souvent ,
mais rarement les prêtres , parce que madame de la
Pommeraye craignait que ces gens , à qui l'on dit
tout dans le confessionnal et ailleurs , ne découvrissent
l'ancien nom et l'ancien état des fausses
Néophytes. Au bout de quelques mois , elle leur
fit dire de se trouver au jardin des Plantes ( alors
jardin du Roi ) . Elle y conduisit , comme par hasard .
le marquis des Arcis . Le même hasard fit rencontrer ,,
dans la même allée , madame de la Pommeraye e
le marquis , avec la mere et la fille . On s'aborda
on fit semblant de se reconnaître , on jasa assez longtems
pour que le marquis pût s'enivrer à longs traits
de la vue de la jeune personne , à laquelic le modeste
accoutrement de dévotes prêtait de nouveaux
charmes. On se sépara bientôt , parce que les dévotes
étaient appellées à un exercice de piété.
Le marquis revint ivre d'amour ; mais sans espoir.
Il s'en expliqua à madame de la Pommeraye , et la
pria de lui procurer les moyens de revoir , d'entretenir
la jeune dévote . La belle veuve s'en défendit
d'abord , accorda ensuite quelques facilités , puis les
retira pour accroître la flamme du marquis . Enfin ,
au bout de trois mois de dissimulation de la part
de la veuve , de folies , d'extravagances de la part du
marquis , de refus concertés de la part de la mere ,
de demi - aveux de la part d'Albertine , on l'amena à
conclure son mariage avec la jeune fille , dont il
ignorait toujours le premier état .
Le lendemain de ce fatal hymen , madame de la
Pommeraye écrivit au marquis , et l'invita à s'informer
à l'hôtel d'Hambourg , rue de Richelieu , de
l'état de la mere et de la fille , dont elle lui révéla
le véritable nom. Le nouvel époux y vola , sut tout ,
revint furieux , exila son infâme belle- mere dans un
couvent éloigné , où elle mourut bientôt . Quant à sa
femme , il passa trois jours sans la revoir. L'infortunée
que l'on avait conduite à cette infamie , sans
qu'elle en pût deviner le but , jetta les hauts cris ,
( 377 )
'arracha les cheveux , tomba dans un état convulsif
voisin de la mort. On en prit les plus grands soins
par les ordres du marquis . Enfin revenue à la vie ,
elle se fit porter chez son époux , se jetta à ses pieds ,
lui demanda mille pardons, l'assura qu'elle avait voulu
plusieurs fois lui parler de sa vie passée ; mais que l'on
avait menacé les jours de sa mere , si elle rompait le
silence . Elle lui offrit de quitter le nom d'épouse ,
de s'éloigner de lui , d'éprouver les plus durs traitemens
pour lui prouver son repentir........ Une défaillance
arrêta le cours de ses larmes et de ses protestations
. Le marquis attendri l'appella son épouse , et lui
rendit la vie par cette douce dénomination . Ilse retira
pendant trois ans avec elle dans une terre éloignée ,
où ils vécurent heureux et contens .
Et madame de la Pommeraye , que devint - elle ?…...
C'est ce que ne dit pas l'auteur de Jacques- le -Fataliste
; car cet attachante épisode est tirée de ce petit
ouvage. Mais Diderot aurait pu la faire mourir de
douleur , de langueur , ou par le poison . C'est un
reproche qu'on peut bien lui faire ; à lui qui , dans cet
écrit , propose d'ajouter un nouvel épisode au Bourru
Bienfaisant et à d'autfes ouvrages .
Si vous exceptez le conte ou l'histoire que vous
venez de lire , tout le reste de l'écrit est indigne de
Diderot. Il semble avoir voulu imiter Rabelais ,
comme il le donne à entendre en comparant la
gourde de Jacques à la dive bouteille de Barbuc ; mais
il n'a copié que le Moyen de parvenir. Même lubricité ,
même fréquence d'interruption , de reprises de narrations
, même ignobilité dans le choix des historiettes
qui sont plus triviales les unes que les autres .
Au resre , lisez encore deux pages sur les causes
de la petite - vérole de l'esprit , comme l'appellait
l'abbé de Saint- Pierre , c'est - à- dire , de cette envie
de se faire religieux ou religieuses , qui n'était chez
les jeunes gens que l'effet de la mélancolie attachée
au développement des organes de la génération ,
Parcourez encore quelques alinéas sur le destin , le
sort , le hasard ...... , le je ne sais quoi , qui conduit
le monde , et vous saurez tout ce qui est digne d'ė(
378 )
loge dans cet écrit , dont le valet Jacques est le héros,
comme tous les valets de Regnard .
Peut- être aussi que Diderot a voulu joûter avec
l'auteur de Tristram Shandy ..... ? Alors il est resté souvent
au-dessous de son modele ; mais l'auteur anglais
aurait- il composé l'épisode de madame de la Pommeraye
? Non , non... il fallait être pour cela l'auteur du
conte , si moral , du pere Bouin.
Salut et fraternité.
( Nous reviendrons sur cette lettre dans le prochain
numéro . )
ANNONCES.
MUSIQUE.
-
Leçons méthodiques de clavecin et de forté-piano , contenant
une suite d'exercices dans lesquels les difficultés de l'exécution
sont présentées graduellement , et classées de maniere
à rendre l'étude courte et facile . Premiere partie , où se
trouvent les exercices préliminaires propres à délier les
doigts , et à donner à la main une position aisée et agréable :
par Jean Nonot. Prix , 6 liv . A Paris , chez Boyer et Naderman
, facteurs de harpe et autres instrumens , rue de la Loi,
a la Clé d'or , passage de l'ancien café de Foi .
Ces leçons sont remarquables par une grande simplification
dans la méthode , et par le soin que prend l'artiste de
m'exercer la main de ses éleves que par des positions facile
et agréables . Les principes de sa méthode sont développés
dans une introduction avec autant de clarté que d'intérêt. Ila
ont le plus grand succès au lycée d'éducation dirigé par la
citoyenne Lorphelin ; établissement qui prend chaque jour
un plus haut degré de perfection . Cette premiere partie sera
suivie de trois autres , destinées au développement graduel
de la même méthode .
( 379 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 1er. novembre 1796.
On nous avait annoncé que les fiançailles du roi
de Suede avec la fille aînée du grand- duc de Russie
avaient été célébrées le 4 du mois dernier. Les derniers
rapports que nous avons reçus n'ont point con
firmé cette nouvelle . Nous savons seulement que depuis
le retour du jeune monarque dans sa capitale ,
on a cessé de nommer dans les prieres publiques la
princesse de Mecklembourg , ce qui ne laisse pas douter
qu'il n'ait été conclu à Pétersbourg des arrangemens
qui lui enlevent à jamais l'espoir du trône , auquel
elle avait été appellée .
Ces arrangemens , quels qu'ils soient , paraissent ne
pas plaire infiniment au roi de Suede. On a remarqué
que les cajolleries de Catherine II ont fait peu d'impression
sur lui , ou du moins n'ont pas opéré celle
qu'elle pouvait espérer qu'elles produiraient sur un
coeur jeune et inexpérimenté . Il s'est porté sans empressement
aux fêtes qui lui ont été données ; il s'est
même abstenu de paraître à quelques - unes sous différens
prétextes . On rapporte qu'invité à un bal masqué
, il répondit qu'après la fatale catastrophe qui
l'avait privé de son père , il avait fait voeu de ne jamais
se trouver à des assemblées de ce genre . Les
personnes qui croient avoir pénétré ses dispositions
intérieures assurent que lorsqu'il sera son maître , et
absolument délivré de toutes les considérations auxquelles
il a été jusqu'à présent forcé de céder , il ne
se laissera guider que par celles de son intérêt , de sa
véritable gloire , et qu'il rentrera dans le systême po(
380 )
litique qu'il a abandonné . Plusieurs preuves d'une
sagesse , d'une droiture précoce donnent à ces conjecjectures
quelque vraisemblance . Voici un trait que
citent avec complaisance ceux qui aiment à bien augurer
de lui . Conformément aux dispositions du testament
de son pere , c'est le 11 de ce mois qu'il doit
sortir de tutelle , et prendre les rênes du gouvernement.
Il a été question de célébrer cet événement par
des fêtes nombreuses et brillantes . Il a demandé avec
instances que l'on s'en dispensât , et que l'argent qui
devait y être employé le fût à quelques objets d'une
utilité publique .
L'escadre de l'amiral Hannikoff qui a croisé , pendant
la plus grande partie de l'été , combinée avec
l'escadre anglaise , dans la mer du Nord , et sur la côte
de la Hollande , est rentrée dans les ports de la Russie.
Cette retraite a dû paraître aux Anglais peu conforme
aux engagemens que la Russie a contractés
avec eux . Mais Catherine II n'est point embarrassée
pour s'excuser auprès de ses alliés . Elle est féconde
en prétextes , plus ou moins spécieux . Il faut avouer
que ceux qu'elle a allégués dans cette occasion ne
sont pas très-adroits , ni très-propres à inspirer quelque
confiance aux esprits même qui seraient les plus
disposés à ce sentiment envers elle . C'est contre son
intention , dit- elle , que l'amiral Hannikoff est rentré
dans ses ports ; il est avéré qu'il a manqué la frégate
qui lui portait l'ordre de rester en Angleterre . Aussi
avait- il été question de son retour aux Dunes . Mais
l'état de plusieurs des vaisseaux qui composaient son
escadre ne l'a point permis . Cependant trois vaisseaux
de ligne et quelques frégates retourneront en
Angleterre sous les ordres d'un contre-amiral . Quant
à l'amiral Hannikof , il est déja parti pour Cronstadt
avec huit vaisseaux de ligne et trois frégates .
Ainsi , c'est à trois vaisseaux que se réduisent les
secours effectifs que l'Angleterre doit recevoir de la
Russie . D'un autre côté , l'on sait que l'armée formidable
qui devait se joindre aux troupes impériales ,
consiste en quelques milliers d'hommes , qui se sont
avancés jusques dans la Gallicie . La politique machia(
381 )
vélique de Catherine II pousse les puissances de
l'Europe à la guerre contre la République Française ,
sans y prendre part que par de magnifiques promesses
; elle les fait épuiser l'une par l'autre , tandis
que toutes ses forces de terre et de mer restent intactes
; elle se prépare par- là l'exécution facile des
desseins qu'elle médite depuis long - tems , et s'ouvre
peut-être la voie à des prospérités , dont le seul délire
de l'ambition aurait pu , dans d'autres tems lui
faire concevoir l'idée . En effet , si la guerre devait
encore se prolonger , quelle serait la puissance qui
se trouverait en état d'en recommencer une pour défendre
contre elle les intérêts de son commerce , l'intégrité
de son territoire , ou soutenir sa considération?
En observant seulement leur position , relativement
à la Russie , il semble donc qu'un intérêt commun
doive rapprocher dans ce moment les puissances
belligérantes . Aussi assure- t-on que l'Autriche est
disposée à se joindre à l'Angleterre , qui annonce
publiquement des intentions pacifiques , à la sincérité
desquelles on est porté à croire , malgré de trop
justes préventions contre sa bonne - foi , fondées sur
de longues expériences . L'empereur a fait suspendre
les recrutemens extraordinaires qui avaient été ordonnés
; et on apprend de diverses parties de l'Allemagne
, qu'il est maintenant question d'un armistice .
On dit à Vienne qu'on profite de la présence du
courier français qui y est arrivé pour négocier ce préliminaire,
que l'humanité commande aussitôt que l'on
Suos sérieusement à traiter de la paix .
ITALIE . De Gênes , le 18 octobre.
Après les dernieres dépêches du ministre de la république
à Paris , on avait cru que les négociations étaient
rompues , et qu'il ne serait plus question d'accomodement .
On en avait conçu de vives inquiétudes . Le parti coalitioniste
profitait déja de ces circonstances pour répandre des
bruits alarmans sur les vues du gouvernement. On a éte
agréablement surpris en apprenant ce matin , par un courrier
extraordinaire , que le traité a été signé , et qu'on n'a
rien changé aux articles convenus au moment où la négociation
fut suspendue . On ne parle encore que très -vague(
382 )
ment des articles de ce traité . Quelques personnes croient
que la France garantit la constitution actuelle de la république
de Gênes ; mais d'autres croient , avec plus de fondement
, que la garantie ne porte que sur les possessions .
Demain il y aura une séance extraordinaire du petit- conseil ,
sans doute ponr autoriser les colléges du gouvernement &
ratifier le traité .
Du 27. La France demande au gouvernement 4 à 5 mil.
lions tournois , dont la moitié payable comptant. Le ministre
Spinola presse de conclure ; le petit- conseil délibere :
la ratification des collèges est déja obtenue .
Du 28. Toute l'Italie a retenti du bruit des préparatifs
ordonnés par le saint - pere pour soutenir contre l'armée
française , une guerre qui devait être faite au nom de la
religion. Rome avait pris tout- à-coup un aspect guerrier.
Aux processions , avaient succédé des évolutions militaires ;
au chant des pseaumes et des litanies , le cri des armes .
L'arsenal du Vatican que l'on pouvait croire ne renfermer
que des foudres spirituels , des anathêmes contre les impies
et les hérétiques , était rempli de vieux fusils , de vieux
sabres rouillés ; on a vu trois cents ouvriers employés à
les polir , à les mettre en état de servir ; de tous côtes on
fabriquait des tentes , des chariots et tous les autres attirails
d'une campagne. L'ardeur belliqueuse que le pape manifestait
était soutenue , encouragée par l'espoir que le roi de
Naples réunirait ses troupes aux troupes de l'église . En effet ,
il y a eu des négociations pour former cette ligue ; mais
celles qui se suivaient à Paris , au nom de la cour des
Deux -Siciles , et dont la marche a été beaucoup plus rapide
, ayant produit un traité de paix , cette ligue s'est
trouvée dissoute avant d'être formée , et le pape réduit à
ses seuls moyens . Que fera -t - il dans cette fâcheuse situation
? Recourir aux bons offices du roi d'Espagne , pour
obtenir que la République Française oublie ses desseinst
hostiles , accepter ce qui lui a déja été proposé , se désister de
prétentions que les progrès de la raison publique , aussi
bien que les circonstances rendent insoutenables ; c'est le
seul parti qu'il ait à prendre ; c'est celui que le chevalier
Asara lui a , dit- on , conseillé .
Au reste , il ne peut plus espérer que les parties des
anciennes possessions de l'église , qui s'en sont détachées à
l'arrivée des troupes françaises , rentrent sous la domination
du saint-siége . Les Bolonais et les Ferrarais ont pris ,
séparément
( 383 )
séparément ou conjointement avec les peuples de Modene
et de Reggio , des mesures pour assurer leur liberté , et
former une république indépendante , ainsi que l'annoncent
les dernieres nouvelles que nous avons reçues de ces cou
trées .
De Ferrare , le 15 octobre. La nouvelle administration centrale
a aboli les droits d'exportation sur les manufactures du
pays. Ainsi , dès à présent , l'industrie nationale a un libre
débouché dans tous les pays amis de la France ou neutres .
On a fixé par un édit l'organisation de la garde nationale ,
pour le maintien de la tranquillité publique et la défense de
la province. Tous les citoyens de 18 à 50 ans sont obligés
de faire le service exigé par la patrie . On en excepte cependant
les religieux , qui paieront individuellement 4 paules ;
les prêtres seculiers paieront 2 paules .
Un autre édit enjoint à tous les citoyens , sans exception ,
de porter la cocarde tricolore , comme les Français .
De Modene , le 18 octobre . D'après une invitation des commissaires
français et l'ordre du général en chef Buonaparte ,
dimanche matin on a tenu , dans la grande salle du palais
Rangoni , une assemblée composée des députés des quatre
provinces ils étaient au nombre de 100 ; 36 de Bologne ,
24 de Ferrare , 20 de Modene et 20 de Reggio . Le citoyen
Aldini , avocat de Bologne , a été choisi pour président ,
et le citoyen Magnani , aussi avocat de Bologne , pour secré
taire ; tous deux connus par leur patriotisme et leurs lu
mieres. L'assemblée s'est d'abord occupée de la ligne des
quatre provinces , qu'elle a sanctionnée au milieu des ap ·
plaudissemens .
L'allégresse publique a célébré cette circonstance ; un dîner
magnifique de 500 couverts a été donné au palais ducal ; il
y eut le soir des illuminations , des chants et des danses .
De Bologne , le 20 octobre . Le 16 , vers les cinq heures ,
une multitude incroyable de citoyens et de soldats s'est portée
dans la grande place , et y a planté l'arbre de la liberté au son
des instrumens guerriers , et au milieu des applaudissemens
et des cris de viva la Républica Francese ! La soirée a été
animée par des danses et une grande illumination .
Le senat a ensuite publié deux déclarations. La premiers
invite les citoyens à regarder l'arbre de la liberté avec enthousiasme
, mais en même-tems avec respect. Il est le
signe de ce sentiment noble et auguste que nous donne la
nature , que le despotisme avait si long- tems endormi
Tome XXV.. B b
( 384 )
, dans nos coeurs , et qu'après cinq siecles entiers l'invincible
,, nation française a réveille parmi nous . L'audacieux qui
,, oserait l'outrager d'action ou de parole , est déclaré cou-
" pable de leze- nation et sera puni de mort. Cependant que
les citoyens se gardent d'attribuer à cet arbre l'idée fausse
,, de la licence et du libertinage . Il représente la liberté ,
" l'égalité civile qui nous met tous également sous l'autorité
" et la protection de la loi . Celui qui osera troubler la tranquilité
et l'ordre public , insulter le gouvernement et les
autorités constituées , sera sur le champ fusillé pour
, l'exemple public.
·
La seconde déclaration annonce que le général en chef
Buonaparte était inquiet sur le bon ordre. Le sénat a cru
devoir organiser une garde civique provisoire pour la défense
des citoyens , tirée du corps des arts et métiers . Chacun est
invité à la respecter ; et si quelqu'un osait lui faire la moindre
insulte , il subirait les punitions les plus rigoureuses et même
la peine de mort.
Hier soir la garde nationale a été provisoirement établie ;
elle fait son service dans les corps-de-garde , et forme des
patrouilles dans la ville pour empêcher le désordre .
ESPAGNE. De Madrid , le 24 octobre.
Il vient de se faire des changemens dans le ministere , qui
semblent en annoncer d'autres . M. Asanza , ministre de la
guerre , a été nommé vice-roi du Mexique , à la place de
M. Branciforte ; il est remplacé au ministere de la guerre par
don Alvares Migrella , général d'infanterie.
M. Varela , ministre de la marine , passe au ministere des
finances , où il remplace M. Gardoqui , qui est nommé am ·
bassadeur à la cour de Turin .
Le ministere de la marine passe à don Juan de Langara ,
qui commande l'escadre que nous avons en mer. Cette escadre
, composée de 26 vaisseaux de guerre , a été apperçue
de Barcelonne , le 15 de ce mois .
RÉPUBLIQUE BATA V E.
DE LA HAYE , le 5 novembre.
Dans la séance de la convention batave , du 27 octobre ,
il a été fait lecture de deux lettres écrites de Batavia , par
le commissaire Frykenius , en date des 26 mars et 13 mai
derniers. Elles portent qu'à cette époque toutes les posses(
385 )
sions hollandaises dans l'Inde , à l'exception de la seule
isle de Java , étaient tombées au pouvoir des Anglais ; la
perte des Moluques ne paraît cependant encore que présu
e dans ces lettres . On s'attendait à voir le commodore
Elphinstone attaquer aussi bientôt la capitale de Java , et
les comptoirs qui restent aux Hollandais dans cette contrée :
la rade de Batavia était réduite pour toute défensé à la frégate
Medenblik , avec deux briks armés de la compagnie.
Par- tout les Anglais ont présenté des lettres du stadthouder,
portant ordre aux gouverneurs et aux commandans de rendre
Les places .
C.
Dans la séance d'avant- hier , la convention délibérant sur
la requête qui lui avait été présentée par quelques négocians
d'Amsterdam , et conformément au rapport de la commission
qu'elle avait nommée dans son sein , a décrété qu'il sera
désormais libre à tous les habitans de cette république de
contracter et de signer , soit avec des compagnies , soit avec
des négocians ou armateurs particuliers , naviguant dans les
Indes orientales et occidentales , telles a surances qu'ils jugeront
convenables ; dérogeant aussi à la teneur des articles
III , IV , V et dernier de la publication de LL. HH. PP . des
années 1723 et 1732 et ce , eu égard au notable changement
de circonstances survenu depuis , et à la nouvelle face qu'a
prise dans toute l'Europe le systême des assurances : les deux
premiers articles desdites publications sont , quant à présent ,
maintenus.
"
Le projet de constitution doit être présenté le 10 de ce
mois.
Le citoyen Bangeman -Huigens a été nommé ministre de la
république batave près la cour de Danemarck.
Dans la séance du 3 novembre , on a lu une lettre du ministre
plénipotentiaire de la République Française , par laquelle
il déclare à la convention , au nom du Directoire
exécutif , que , vu que les négociations entamées avec le
lord Malmesbury paraissent tendre à une pacification générale
, le Directoire croyait devoir en faire part à la Répu
blique Batave , dont il a toujours envisagé les intérêts comme
inséparables de ceux de la France : il a engagé en conséquence
à choisir une personne chargée de pleins pouvoirs ,
qui fût à même de soutenir les intérêts de ses commettans
dans le cours des négociations , et à l'envoyer au plutôt à
Paris . Les citoyens nommés à cet effet sont : Lestevenon ,
Pasteur et Meyer , actuellement à Paris .
Bb :
( 386 )
ANGLETERRE. De Londres , le 5 novembre.
Deux escadres sorties des ports de Hollande , il y a plus
sieurs mois , étaient chargées de faire quelques tentatives pour
remettre au pouvoir de la république batave quelques - unes des
precieuses possessions qu'elle a perdues durant cette guerre .
L'une de ces escadres , aux ordres de l'amiral Braack , s'était
stationnée à Surinam , et devait aider à reconquérir Berbice
et Dénérari : on apprend que l'amiral Braack est mort de
maladie. L'autre escadre , sous le commandement du contreamiral
Lucas , s'était dirigée vers le cap de Bonne-Espérance ;
elle s'est rendue , par capitulation , aux amiraux Elphinstone
et Pringle , qui commandent l'escadre anglaise. Cette nouvelle
aussi intéressante que singuliere , a eté apportée par la
fregate la Moselle , arrivée du cap de Bonne-Espérance à Portsmouth
dans la nuit du 2 au 3 de ce mois .
Hier la cour fit publier un bulletin extraordinaire , contenant
des lettres du général Craig et du vice-amiral Elphinstone
, où l'on trouve des détails de cet événement : la lettre
de ce dernier est datée de la baie de Saldagna , le 17 août
1796.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils , du 15 au 25 brumaire.
Crassous présente , le 16 , à la discussion du conseil
des Cinq- cents , la rédaction de la résolution
relative à la loi du 3 brumaire . La voici :
Art. Ier . Les dispositions de la loi d'amnistie du
4 brumaire , an IV , seront appliquées à tous les délits
purement relatifs à la révolution , antérieurs audit
jour 4 brumaire.
Sont exceptés les individus contre lesquels la déportation
a été nominativement prononcée par les
décrets des 12 germinal an III , et 20 vendémiaire
an IV .
II. Les dispositions des articles I , II , III , IV , V
( 387 )
et VI de la loi du 3 brumaire sur la suspension de
l'exercice des fonctions publiques , seront appliquées
à toutes personnes qui pour délits révolutionnaires ,
condamnées ou mises en accusation , soit par décret
de la Convention nationale , soit par les directeurs
du jury ou accusateurs publies , n'ont été garanties
des poursuites que par l'effet de l'amnistie.
III. Les mêmes dispositions sont applicables à
ceux qui ont été déclarés inéligibles par l'article III
de la loi du 5 fructidor an III .
IV. Elles seront également appliquées à ceux qui ,
dans les révoltes de la Vendée et des chouans , auront
occupé un grade de lieutenant ou un grade supérieur
, et ceux qui , dans chaque canton ou commune ,
auront été chargés en chef de l'exécution des ordres
civils et militaires , au nom des chefs des révoltés .
V. Les articles VII , VIII , IX , X , XI , XII , XIII ,
XIV , XV et XVI de la loi précise du 3 brumaire
an IV, sont rapportés .
VI. La présente résolution sera imprimée , et portée
au conseil des Anciens par un messager d'état.
Duprat demande que les conventionnels déclarés
inéligibles par la loi du 5 , fructidor , ne puissent
remplir aucune fonction à la nomination du gouvernement.
Boissy-d'Anglas l'appuie , et l'amendement
est adopté à une grande majorité .
Pastoret fait , le 17 , un rapport sur les déclarations
opposées de plusieurs jurys sur le même fait.
Quand unjury de jugement , légalement assemblé ,
dit-il , a déclaré , pour un accusé , que le fait n'était
pas constant , peut-on , à raison du même fait , tra
duire devant un second et un troisieme jury un second
et un troisieme co-accusés ?
Telle est la question qui résulte d'un message du
Directoire exécutif. Je viens vous soumettre l'avis de
votre commission .
Sur une accusation de vol , le tribunal criminel du
département du Gard acquitta ( le 3 pluviôse de l'an II )
le principal accusé , d'après la déclaration du jury que
le fait n'était pas constant.
Un an après le 21 pluviose de l'an III ) , un autr
B b 3
( 388 )
jury prononçant sur un autre accusé , mais toujours
pour la même accusation , trouva le fait constant , et
cependant déclara que l'accusé n'en était pas convaincu.
Un troisieme jury de jugement est convoqué ensuite
sur un troisieme accusé , et le 17 floréal de la même
année , il déclare , et que le fait est constant , et que
l'accusé en est convaincu .
Ainsi , le premier jury ne voit point de crime , ni
par conséquent de criminel ; le second ne voit point
un coupable , mais il voit un crime ; le troisieme voit
tout à-lafois le crime et le coupable .
Voilà sans doute dans la marche de la justice un
embarras , une incertitude que des lois sages doivent
s'empresser de proscrire .
Heureusement , la solution du problême n'est pas
difficile : il suffira , pour l'obtenir , de se bien pénétrer
des principes généraux sur instruction et le jugement
des crimes , des principes particuliers sur l'institution
des jurės .
Pour qu'il y ait un criminel , il faut qu'il y ait un
crime . Si l'existence du délit est incertaine , l'édifice
s'écroule par sa bâse même .
Il est des délits qui laissent après eux une trace certaine
; il en est qui n'en laissent aucune . Un cadavre
où des ruines attestent , par exemple , l'assassinat ou
l'incendie , il ne subsiste rien de la calomnie parlée
ou du vol sans effraction . Dans le premier cas , l'auteur
de crime peut être incèrtain ; mais il ne peut
jamais l'être que le crime ait été commis . Alors , si
les jurés déclarent que le tel accusé n'en est pas convaincu
, il est évident que leur déclaration n'entraîne
pas nécessairement l'absolution de tous ceux qui
pourraient en être accusés encore ; mais dans le second
je veux dire quand le délit ne laisse aucune
trace après lui , il tire de là même une incertitude
qui a besoin d'être suppléée par une preuve s'étendant
à la fois sur l'existence du crime et sur l'homme qui
a pu le commettre . Si l'existence en a été tellement
douteuse que les jurés ne l'ont pas apperçue , du
moinsfaut-il , pour permettre de la rechercher encore ,
cas ,
( 389 )
que des faits ou des témoignages nouveaux donnent
T'espérance de la conviction ; car autant il serait absurde
et même barbare de condamner un citoyen,
pour une faute incertaine , autant il serait contraire
à l'intérêt public d'absoudre tous ses complices , quand
une démonstration tardive , mais enfin parvenue ,
faisant évanouir l'ancienne obscurité , apporte dans le
sanctuaire des lois l'évidence du crime.
La résolution suivante est en conséquence adoptée .
en ces termes : 1 ° . Quand un jury de jugement ;
légalement assemblé , a déclaré non constant un fait
qui ne laisse aucune trace après lui , et que depuis
aucune preuve nouvelle n'a été acquise , on ne peut ,,
à raison du même fait , conduire un autre accusé devant
un autre jury.
Henri Lariviere fait adopter la suite de son projer
sur les successions .
Lebrun propose , le 16 , au conseil des Anciens ,
d'approuver la résolution qui regle les dépenses ordinaires
et extraordinaires de l'an V. Nous n'aurons
pas la paix , dit-il , si nous ne nous mettons en état de
faire une guerre active et vigoureuse . La résolution
remplit cet objet . Les dépenses ordinaires portées
à 450 millions , seront prises sur les contributions
ordinaires. La commission s'est convaincue qu'il n'y
a dans les divers résultats qui fourniront cette somme ,
aucune exagération . Ainsi , ces dépenses ne reposent
point sur des bâses vagues et incertaines . Les contributions
arriérées , le produit des forêts et des domaines
nationaux sont affectées aux dépenses extraordinaires.
Le conseil approuve la résolution .
Vernier fait aussi sanctionner , le 17 , celle qu'il
avait proposé la veille d'adopter , concernant la
per
ception des contributions .
Anguis soumet et obtient , le 18 , l'approbation de
la résolution qui augmente le corps des grenadiers
attachés au Corps législatif.
Defermont a présenté , le 18 , à la discussion du
conseil des Cinq-cens , un projet tendant à établir un
droit de passe sur toutes les grandes routes , pour en
employer le produit à leur entretien et à leur répa-
Bb 4
( 390 )
Fation. Lamarque observe que ces sortes d'impôts
Sout toujours odieux à la nation , qu'ils ont amené la
Tévolution , et qu'on doit craindre d'être entraîné
trop loin par des mouvemens rétrogrades ; mais cette
observation n'est point accueillie . Le conseil ajourne
la discussion , et se forme en comité général .
Crassous fait , dans la séance du 19 , la premiere
lecture de son projet sur les transactions entre citoyens
, sur le taux et le mode des remboursemens et
des paiemens .
Boissy d'Anglas , par motion d'ordre , dénonce les
maisons de jeux. Ces antres ténébreux , dit-il , où la
soif honteuse du gain sert d'appas à la faiblesse avide ,
et d'excuse à la mauvaise foi . Ces établissemens immoraux
, continue Boissy , sont proscrits dans tous les
gouvernemens . où les moeurs sont respectées et les
Jois en vigueur. C'est à Paris sur- tout que leur multiplication
est un scandale . Dans tous les tems , cette
irmense commune a été le repaire et le rendez - vous
de tous les escrocs de l'Europe ; mais cn se cachait
du moins sous l'ancien régime , on ne le fait plus aujourd'hui
. Des rassemblemens se forment en plein
jour dans le jardin Egalité et dans les maisons voisines
, et jusques sur les places . Que le gouvernement
se montre ami des moeurs , en prenant les mesures
convenables pour arrêter ce désordre . Boissy demande
qu'il soit envoyé un message au Directoire
pour l'inviter à réprimer , par tous les moyens que
la loi met entre ses mains , les abus qui naissent de
la fureur du jeu , Ce message est arrêté.
Jean Debry saisit cette occasion de dénoncer l'usure
qui se commet maintenant sans pudeur , et qui
est telle que le bailleur de fonds ne craint pas d'exiger
jusqu'à cinq et six pour cent d'intérêt par mois de
la somme qu'il prête. Jean- Debry desire que , par un
second message au Directoire , ' on l'informe de la
situation de la République , sous le rapport moral et
politique ; car il importe , dit il , de connaître le terrein
sur lequel on marche . Ce second message est
résolu .
Le projet que Thibaut , organe de la commission
( 391 )
6
des finances , a présenté le 20 , et tendant à exempter
du droit de patentes les porteurs de brevets d'inven .
tion et leurs fermiers - entrepreneurs ou directeurs
n'a pas été accueilli. Il a été rejetté par la question
préalable .
La discussion sur le droit de passe sur les grandes
routes a repris. Plusieurs orateurs ont parlé pour ou
contre. Le conseil a arrêté en principe , que le droit
serait établi . Une discussion ultérieure désignera les
objets sur lesquels portera ce droit .
Le conseil des Anciens n'a approuvé aucune résolution
d'intérêt général dans ses séances des 18 et
19. Il a entendu , le 20 , la seconde lecture de celle
qui établit une taxe sur les billets de spectacle .
Daubermesnil fait , dans la séance du 21 du conseil
des Cinq- cents , la premiere lecture d'un projet de
résolution sur les sépultures .
Blutel fait adopter quelques articles additionnels
à celle sur les droits d'entrées .
L'ordre du jour appellait la discussion sur les transactions
entre particuliers . Ludot combat le projet ,
et en présente un qui differe beaucoup de celui de
la commission , auquel il reproche de porter sur des
bâses absolument fausses , telles que la valeur du numéraire
dans le moment actuel , comparativement à
sa valeur de 1791. Le conseil ordonne l'impression de
ce projet , et renvoie la discussion pour se former en
comité général. L'on croit que son objet est le
port de la commission chargée d'examiner le traité
conclu avec le duc de Parme.
rap-
Sur le rapport de Dubreuil , le conseil arrête , le 22 ,
que dans les mmunes composées de plusieurs administrations
municipales , le droit de suivre les actions
qui les intéressent collectivement , sera attribué au
bureau central desdites communes , qui désignera à
cet effet un de ses membres .
Daunou annonce que les procès - verbaux d'élection
des députés de la Guyane française , ont été remis aux
archives par le ministre de la marine : ces députés
sont Fréron ( de la Seine ( et Robin ( de l'Aube ) . Un
membre dit qu'on n'a pas observé dans ces nomina(
392 )
tions les formalités prescrites par la constitution , et
demande la nomination d'une commission pour faire
un rapport à ce sujet. Cette proposition est adoptée .
Goupilleau propose , le 21 , au conseil des Anciens
d'approuver le nouveau code militaire .
Lacombe reproche à ce code de renfermer des dispositions
qui sont du ressort de la police correctionnelle
militaire ; d'être inutile et incomplet relativement
à l'embauchage , dont il ne précise pas le délit ;
enfin , de n'être qu'un code provisoire qui prononce
presque toujours la peine de mort. Les lois précédentes
étaient suffisantes , ajoute l'opinant ; il ne fallait
qu'une nouvelle organisation de tribunaux militaires :
vous l'avez établie par la loi que vous avez rendu
dernierement ; il fallait se borner là . Le grand Frédéric
se fût bien donné de garde d'établir de nouvelles
peines au moment présumé d'une paix générale
; il aurait fait exécuter les lois précédentes ; ik
n'aurait pas laissé obstruer les bureaux de ses ministres
par une jeunesse efféminée , par ces nouveaux
privilégiés , ennemis de l'ordre qu'il aurait établi ,
Il savait qu'il faut de la discipline dans une armée ;
aussi il ne se serait jamais exposé à ce qu'un soldat
en faute pût lui dire : Tel chef m'a donné l'exemple
du désordre , et il n'a pas été puni . Néanmoins le
conseil approuve la résolution . Il s'est occupé dans la
séance du 22 , de la formation de la commission
chargée d'examiner la résolution sur la loi du 3 brumaire.
Baudin , Porcher , Bonnesoeur , Gauthier et
Larmagnac la composent.
Defermont , organe de la commission des finances ,
propose au conseil des Cinq- cents , le 23 , d'admettre.
les mandats au cours , et le numéraire en concurrence
pour ce qui reste des biens nationaux . Cette proposition
d'abord mal acceuillie , est ensuite adoptée .
Blutel a fait un rapport tendant à mettre un impôt sur
le tabac.
Le 24 , le conseil des Cinq - cents a pris deux résolutions.
La premiere fixe à 60 liv. par quintal les
droits d'entrée sur le tabac . Celui importé par les
vaisseaux français ne paiera que 50 liv .; par la seconde
( 393 )
sont exceptées de la saisie , les marchandises anglaises
qui seront importées sur des vaisseaux français , d'ici ,
au 15 frimaire . La discussion sur les transactions
entre particuliers a ensuite été reprise , et l'on a décidé
que les obligations contractées avant le 1. juillet
1791 , sont censées stipulées en numéraire et non
susceptibles de réduction .
ст
Réal a donné , le 25 , lecture de son projet de rẻ-
solution sur le code hypothécaire .
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
qui porte que , dans les communes où il y a plusieurs
municipalités , les actions qui les intéressent collectivement
seront suivies par l'un des membres du
bureau central .
PARIS. Nonidi 29 Brumaire , l'an 5e , de la République.
La nouvelle de l'insurrection d'Irlande n'a été confirmée
par aucun avis ultérieur. Il paraît qu'on a attaché trop de confiance
à la déclaration faite par deux bâtimens pris aux Anglais
, et venant de Liverpool . De pareilles déclarations ne
doivent jamais être considérées comme des nouvelles officielles
, parce qu'elles n'émanent pas immédiatement d'agens
de la République Ce qu'il y a de positif , c'est qu'il regne un
grand mécontentement en Irlande , et que l'obstination du
parlement , dans la session même qui vient de s'ouvrir , à refuse
d'admettre les catholiques à la jouissance des droits
civils , et à la suspension de la loi d'habeas corpus , doivent occasionner
une grande fermentation dans les esprits .
L'escadre aux ordres du contre-amiral Richery est rentrée
à Rochefort le 15 de ce mois ; cet officier -général a détruit la
plus grande partie des établissemens de Terre -Neuve . Il s'est
emparé de près de 80 navires dont plusieurs richement chargés.
Il a été informé par une de ses prises faisant partie du convoi
de la Jamaïque , que 60 navires , venant de cette colonie en
Europe , ont péri après avoir lutte contre les vents pendant
près de 35 jours dans les débouquemens . Deux vaisseaux et
une frégate ont été détachés de l'escadre pour se porter sur les
Côtes du Labrador , où ils ont déja obtenu de grands succès .
Des nouvelles officielles de Cayenne annoncent que Fréron
et Robin ont été nommés députés au Corps législatif , par la
colonie de la Guyane. On croit que des défauts de forme rendront
cette élection nulle . On a appris également que Collot(
394 )
d'Herbois est mort dans cette isle le 20 prairial dernier : il a
legué de vive voix les divers effets qu'il avait à Billaud- Varennes.
Celui- ci vit dans un petit endroit , à 8 lieues de
Cayenne ; sa principale occupation est d'élever des perroquets .
On mande de Brest qu'il s'est fait de grands changemens
dans l'armée navale . Le vice- amiral Villaret-Joyeuse , qui en
avait le commandement , a été remplacé par le vice - amiral
Morard de Galles. Le contre - ami : al Nielly doit commander
une division . Douze capitaines out également été remplacés.
On ajoute que cette escadre est sur le point de mettre à la
voile.
La haute-cour séante à Vendôme , instruit toujours avec
lenteur le procès de Baboeuf et des co-accusés . L'interrogatoire
secret du premier a duré fort long-tems , mais il est ter■
miné. On dit qu'il contient des faits très- curieux .
Les négociations entamées par l'envoyé d'Angleterre , qui
avaient été suspendues par l'envoi de courriers à Londres
et à Vienne , ont été reprises . Lord Malmesbury a adressé
une nouvelle note officielle au ministre des relations extérieures
, qui y a fourni la réponse du Directoire . A la
tournure que prennent les preliminaires , il paraît que les
négociations dureront long - tems . On en est encore à s'acorder
sur le principe d après lequel elles doivent être suivies
. On s'étonnera peu de ces lenteurs , quand on se rappellera
que les négociations de la paix de 1783 , bien moins
difficile à faire , n'ont été terminées qu'au bout de six mois .
Il est assez singulier de voir plusieurs de nos journaux se
montrer plus anglais , que ne pourraient le faire à Londres
les papiers ministériels ; mais on doit être accoutumé depuis
long-tems à leur langage ; quoi qu'il en soit , les espérances
sont toujours à la paix , dont toutes les puissances
ont besoin.
On assure que l'empereur envoie à Paris deux négociateurs
que l'on croit être MM . Colloredo et de Lerbach ; ils seront
revêtus de pleins pouvoirs , et doivent se concerter avec le
plénipotentiaire d'Angleterre . De son côté , le Directoire
envoie à Vienne M. Clarke , chef du bureau topographique
attaché aux relations extérieures . C'est un Irlandais que l'on
dit très-instruit , et ayant la confiance de Carnot. On ne
nomme point encore les personnes qui doivent l'accompagner
dans cette inission . On croit qu'il passera par
l'Italie ,
et conferera avec Buonaparte avant de se rendre à sa destination
. Toutes ces démarches annoncent que l'on songe sé-
9
( 395 )
rieusemeent de part et d'autre à mettre un terme à la guerre,
Voici les pieces officielles de la négociation :
Note remise au ministre des relations extérieures par lord Malmes
bury , envoyé du cabinet britannique . Paris , 12 novembre 1796.
Le soussigné n'a pas manqué de transmettre à sa cour la
réponse du Directoire exécutif aux propositions qu'il a été
charge de faire pour servir d'ouverture à une négociation
pacifique
Quant aux insinuations offensantes et injurieuses que l'on
a trouvées dans cette piece , et qui ne sont propres qu'à mettre
de nouveaux obstacles au rapprochement que le gouver
hement français fait profession de desirer , le roi a jugé fort
au-dessous de sa dignité , de permettre qu'il y soit répondu ,
de sa part , de quelque maniere que ce soit . Le progrès et le
tésultat de la négociation mettront assez en évidence les principes
sur lesquels elle aura été dirigée de part et d'autre ; et
ce n'est ni par des reproches révoltans et dénués de tout fondement
, ni par des injures réciproques que l'on travaille de
bonne foi à l'ouvrage de la paix .
Le soussigné passe donc au premier objet de discussion
mis en avant dans la réponse du Directoire exécutif , celui
d'une négociation séparée , à laquelle on a voulu , sans aucun
fondement , supposer que le soussigné était autorisé d'accéder.
Ses pleins pouvoirs expédiés dans la forme ordinaire ,
lui donnent toute l'autorisation nécessaire pour négocier ,
et pour conclure la paix ; mais ces pouvoirs ne lui prescrivent
ni la forme , ni la nature , ni les conditions du traité futur.
Sur ces objets , il doit se former , selon l'usage établi et reconnu
depuis long- tems en Europe , aux instructions qu'il
aura reçues de sa cour ; et il n'a pas manqué , en consé
quence , de prévenir le ministre des relations extérieures
dès leur premiere conférence , que le roi , son maître , lui
avait très- expressément enjoint de n'entendre à aucune proposition
tendante à séparer les intérêts de sa majesté , d'avec
ceux de ses alliés .
Il ne peut donc être question que d'une négociation qui
combinera les intérêts et les prétentions de toutes les puissances
qui font cause commune avec le roi dans la présente
guerre. Dans le cours d'une pareille négociation , l'interven
tion , ou du moins la participation de ces puissances deviendra
sans doute absolument nécessaire ; et sa majesté espere retrouver
en tout tems les mêmes dispositious pour traiter
sur une bâse juste et équitable , dont sa majesté l'empereur et
roi a donné au gouvernement français une preuve si écla
( 396 )
tante , au moment même de l'ouverture de cette campagne .
Mais il paraît que ce serait un délai très-inutile que d'at
tendre une autorisation formelle et définitive de la part des
alliés du roi , avant que la Grand - Bretagne et la France
puissent commencer à discuter , même provisoirement , les
principes de la négociation . Une marche tout- à-fait différente
a été suivie par ces deux puissances , dans presque toutes les
Occasions semblables et sa majesté pense que la meilleure
preuve qu'elles pourraient donner , en ce moment , à toute
F'Europe de leur desir mutuel de faire cesser , le plutôt possible
, les calamités de la guerre , serait de convenir , sans
délai , d'une bâse de négociation combinée , en invitant ,
des-lors , leurs alliés à y concourir de la maniere la plus
propre à accelerer la pacification générale .
C'est dans cette vue que le soussigné a été chargé de proposer
d'abord , et dès le commencement de la négociation ,
un principe que la générosité et la bonne foi de S. M. pouvaient
seules lui dicter , celui de compenser à la France ,
par des restitutions proportionnelles , les arrangemens auxquels
elle devra consentir pour satisfaire aux justes prétentions
des alliés du roi , et pour conserver la balance politique de
l'Europe . Le Directoire exécutif ne s'est pas expliqué d'une
maniere précise , ni sur l'acceptation de ce principe , ni sur
les changemens ou modifications qu'il desirait d'y porter , si
enfin sur l'énonciation d'un autre principe quelconque qu'il
proposerait pour servir au même but. Le soussigné a donc
l'ordre de revenir sur cet objet et de demander là -dessus une
explication franche et précise , afin d'abréger les délais qui
devront nécessairement résulter de la difficulté de forme
mise en avant par le Directoire exécutif. Il est autorisé à ajouter
à cette demande la déclaration expresse , que sa majesté , en
faisant part à ses augustes alliés de toutes ses démarches successives
, relativement à l'objet de la présente négociation ,
et en remplissant , envers ces souverains , de la maniere la
plus efficace , tous les devoirs d'un bon et fidelle allié , n'omettra
rien de sa part , tant pour les disposer à concourir à
cette négociation par tous les moyens les plus propres à en
faciliter la marche , et en assurer le succès , que pour les maintenir
toujours dans des sentimens conformes aux voeux qu'elle
fait pour leretour de la paix générale , sur des conditions justes ,
honorables et permanentes . Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la note du lord
Malmesbury. Paris , 22 brumaire , an V.
Le soussigné est chargé , par le Directoire exécutif , de vous
( 397 )
inviter à désigner , dans le plus court délai , et nominativement,
les objets de compensations réciproques que vous proposez .
Il est chargé , en outre , de vous demander quelles sont
les dispositions pour traiter sur une bâse juste et équitable ,
dont sa majesté l'empereur et roi a donné au gouvernement
français une preuve si éclatante , au moment même de l'ouverture
de cette campagne. Le Directoire exécutif l'ignore .
C'est l'empereur et roi qui a rompu l'armistice .
Signé , CH . DELACROIX .
Lettre adressée au ministre des relations extérieures , le 23 brumaire
, au matin , par le lord Malmesbury , envoyé du cabinet
britannique. Paris, ce 13 novembre 1796 .
pour
Le ministre plénipotentiaire de sa majesté britannique s'adresse
au ministre des relations extérieures pour le prier de
l'informer s'il doit regarder la note officielle qu'il a reçue de
sa part , hier au soir , comme la réponse à celle que le lord
Malmesbury a remise , hier matin , au ministre des relations
extérieures par ordre de sa cour . Il fait cette demande
ne pas retarder inutilement le départ de son courier
Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la lettre précédente
du lord Malmesbury . Paris , le 23 brumaire , an V.
Le soussigné ministre des relations extérieures , déclare au
lord Malmesbury , plénipotentiaire de sa majesté britannique ,
qu'il doit regarder la note officielle qu'il lui a transmise hier .
comme la réponse à celle que le lord Malmesbury lui avait
adressée le matin du même jour . Signé , CH. DELACROIX .
Seconde lettre du lord Malmesbury , au ministre des relations extérieures.
Paris , le 13 novembre.
Le lord Malmesbury vient de recevoir la réponse du ministre
des relations extérieures , dans laquelle il déclare que
la note officielle qu'il lui a transmise hier , doit être regardée
comme la réponse à celle que le lord Malmesbury lui a adressée
le matin du même jour. Le lord Malmesbury la` communiquera
dès aujourd'hui à sa cour.
MALMESBURY
.
Note adressée par le lord Malmesbury , au ministre des relations
extérieures , le 23 brumaire , et écrite sous la date du 12 novembre
1796 , ( 22 bramaire an V ) .
Le soussigné n'hésite pas un moment à répondre aux deux
questions que vous êtes chargé de lui faire de la part du Directoire
exécutif.
Le mémoire présenté ce matin par le soussigné , propose ,
en termes exprès , de la part de sa majesté le roi de la Grande-
Bretagne de compenser à la France , par des restitutions
( 398 )
proportionnelles , les arrangemens auxquels elle devra con
sentir pour satisfaire aux justes prétentions des alliés du rơi̟
et pour conserver la balance politique de l'Europe . " ,
Avant l'acceptation formelle de ce principe , ou l'énon ·
ciation , de la part du Directoire exécutif , d'un autre quelconque
, qui puisse également servir de bâse à la négociation
d'une paix générale , le soussigné ne saurait être autorisé à
désigner les objets de compensation réciproque .
Quant à la preuve des dispositions pacifiques donnée au
gouvernement français , par sa majeste l'empereur et roi ,
l'ouverture de la campagne , le soussigné se contente de
rappeller les paroles suivantes , qui se trouvent dans la note
du baron de Dégleman , du 4 juin dernier .
Les opérations de la guerre n'empêcheront nullement
que sa majesté impériale ne soit toujours portée à concourir ,
d'après telle forme de négociation qui sera adoptée , de concert
entre les parties belligérantes , à la discussion des moyens
propres pour mettre fin à l'effusion ultérieure du sang humain
. "
Cette note fut présentée après la rupture de l'armistice .
Signé , MALMESBURY .
Réponse du ministre des relations extérieures à la note précédente.
Paris , ce 23 brumaire.
Le soussigné , en réponse à votre seconde note d'hier , est
chargé par le Directoire exécutif de vous déclarer qu'il n'a
rien à ajouter à la réponse qui vous a été adressée . Il est
chargé également de vous demander si , à chaque communication
officielle qui sera faite entre vous et lui , il sera néces
saire que vous envoyiez un courier pour recevoir des instructions
spéciales . Signé , CH. DELACROIX .
P. S. On croit que le projet de l'armée de Sambre et Meuse
est de forcer l'ennemi d'évacuer la rive gauche du Rhin . Les
Autrichiens sont fort resserrés du côté de Mayence . L'archidue
porte des forces considérables contre le fort de Kell ; le
général Desaix est chargé de sa défense . L'ennemi menace également
la tête du pont d'Huningue qui est très-bien fortifié . Les
généraux Beurnonville , Kleber et Moreau veillent sur les mouvemens
de l'ennemi . Il est question plus que jamais d'une armistice
sur le Rhin . L'armée d'Italie a obtenu plusieurs
succès contre les Autrichiens , et les ont forcés de repasser la
Piéva et le Levis. Les patriotes Corses ont obligé les Anglais
d'évacuer Bastia et Ajaccio . Le régiment de Dillon composé
en majeure partie d'émigrés a été fait prisonnier.
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur.
TABLE
Des matieres contenues dans le N°.
LITTERATURE ÉTRANGERE.
3.
DE Salomon Gessner , par Jean -Jacques
HOTTINGER.
SCIENCES . CHIRURGIE.
145
Observations iatrochirurgiques , par Joseph
CoVILLARD , etc..
GRAMMAIRE ET DÉCLAMATION.
fignes invariables , &c .
SCIENCES ET ARTS.
150
La prononciation française déterminée
par des
153
Séance publique de l'Institut national.
160
morales & politiques.
166
MELANGES.
Lettre au Rédacteur. 173
Discours en vers contre le Célibat.
174
181
Notice des travaux de la classe des sciences
ANNONCES.
NOUVELLES ETRANGERES.
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie.. 183
ALLEMAGNE. De Hambourg.
Francfort-sur-le-Mein.
ITALIE. De Rome.
De Génes.
ANGLETERRE. De Londres.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
Corps Législatif.
ris. Nouvelles.
184
185
188
191
193
197
205
Qualité de la reconnaissance optique de caractères