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1796, 08-09, t. 24, n. 43-45 (27 août, 6, 16 septembre)
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MERCURE
Ver 105.
FRANÇAIS,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE
( No. 43. )
Décadi 10 Fructidor , l'an 4.
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8°.
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS . Il contient deux parties ; l'une
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGISLATIF
, aux NOUVELLES de Paris et des
départemens , ainsi que des ARMÉES de la
République.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
iv. pour six mois et de 30 liv. pour un an.
CALENDRIER
RÉPUBLICAIN.
な
FRUCTIDOR.
La Lune du mois a 29 jours . Du premier au 30 les jours
décroiffent le matin de 40 m. & le foir de 41 min.
Ere Républicaine.
Vulgaire
de de la
L.LUN
E. H. M. S
Ere J.PHASES Tems moye.
au midi vrai
I primedi Ire Décade . 18 jeudi .
2 duodi
19 vend.
3 tridi .
20 fame.
4 quartidi . 21 Dim. 4
s quintidi . 22 lundi
P. L.
6 fextidi .
feptidi .
23 mardi 6
le 1 à o
24 merc.
8 octidi .
9 nonidi
10 Decadi..
h.
25 jeudi. 8
46 m.
26
vend. 7
du mat.
27 fame. 10
03 20
3 6
03 52
222
37
22
11 primedi lle Décade . 28 Dim. 11D.Q.
12 duodi ..
tridi.
14 quartidi .
Is quihtidi .
16 fextidi.
17 feptidi .
18 octidi .
19 nonidi.
20 Decadi..
21 primedi IIIe Décad .
22 duodi
23 tridi
24 quartidi
25 quintidi
26 fextidi .
27 feptidi.
28 octidi..
29 nonidi.
30 Decadi
29 lundi. 12le 8 á d
30 mardi 13 h. 13 m.
31 merc. 14 du mat.
jeudi . 15
2 vend. 16
11 59 49
11 19
30
N. L. 11 59
II 3 Sam. 17 le 15 à711 58 52
4 Dim. 18 h. 3 m. 11 8 32
Slundi 19 du
mat.
mardi 20
7 merc. 21
8lieudi. 22
II
33
57
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11
17
11 57
9 vend. 23.
Q.11 56 521
rofame . 24 le 23 à 311 56 31
12 lundi. 26 du foir.
13 mardi 27
11 Dim. 25 h. 13 m . 11 56 11
11 55 10
IT SS
11 ST
11 54 47
25
14 merc. 28
1sjeudi . [ 29
16 rend.130
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 fructidor , l'an quatrieme
de la République Française.
( Samedi 27 août 1796 , vieux style. )
A
TOME XXIV.
PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n° . 18 .
&
F
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXIII.
Sur les Aventures de Friso , et la Littérature hol- UR
landaise ....
Découvertes faites sur le Rhin d'Amagétobrie, etc..
Manuel révolutionnaire..
Epitre d'un commis à un rentier.
Annonces de livres étrangers .
Cinquieme lettre sur l'Origine des Cultes ..
Sur deux ouvrages relatifs au gouvernement de la
France ...
Ode à nos Sibarites , par le cit. Lebrun ..
Annonces de livres français
Les Amours de Léandre et de Héro , traduits par
J. B. Gail......
Voyages dans les deux Siciles , par Spallanzani , traduits
par G. Toscan et A. Duval....
Le jour des Morts dans une campagne , par le cit.
Fontanes .....
Annonces de livres français ..
Sur l'ouvrage intitulé : De la faiblesse d'un gouvernement
qui commence , etc. par
Ad. Lezay...
Séance publique de l'Institut , 15 mess . ( 1er . extr . ) .
Anecdote ..
Page 3.
13 .
19.
29.
35 .
65.
75.
96.
99.
129.
145 .
162.
169.
193.
217.
226.
227.
231.
257
263.
271.
Les deux côtés de la Médaille , par François de
Neufchâteau
Annonces de livres français ..
De l'éducation dans les grandes rép. , parJ. G. Labene .
Lettre sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau ...
Séance publique de l'Institut , 15 mess. ( 2. extr. ) .
Lettre sur une accusation de larcin littéraire ..
Anecdotes militaires pendant les campagnes de
Pichegru , en 1794 et 1795 .
Imitation d'une ode d'Horace , au peuple romain .
Voyage entrepris pour la découverte des mines de
cuivre , etc. , depuis 1769 jusqu'à 1772 , par Samuel
Hearne ...
Séance publique de l'Institut , 15 mess . (3e , extr .) .
Notes historiques de plusieurs de nos généraux ,
extraites des campagnes du général Pichegru ...
Annonces de livres nouveaux
282.
287.
291 .
321.
339.
355.
35.9.
N°. 43.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 10 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Samedi 27 août 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
REFLEXIONS sur Lycurgue et le gouvernement de Sparte.
Si l'on pouvait douter de la force de l'éducation ,
de la flexibilité extrême de l'homme , et du parti que
le génie d'un législateur peut tirer de cette disposition
naturelle , on n'aurait qu'à jetter les yeux sur
Sparte et sur Lycurgue . Le gouvernement de Sparte
a été comme un de ces ouvrages merveilleux que l'art
n'a produit qu'une fois , et qu'il n'a pas osé tenter de
nouveau , comme s'il eût été étonné lui - même de
son succès . La statue de Lycurgue , défigurée par le
tems , et par cela même rendue plus vénérable , ne
se distingue plus des simulacres des Dieux , dont il
semble avoir eu la puissance . Personne en effet n'en
exerça jamais une plus grande sur la nature humaine .
Illa refondit en quelque sorte . Il lui donna la trempe
qu'il voulut , et la façonna au gré de ses desirs . Les
effets de ses institutions furent prompts et rapides , il
les vit lui - même et jouit de son ouvrage . C'est un
bonheur qu'il ait donné un exemple de ce qui est
possible , non point pour faire encore ce qu'il a fait ,
mais pour oser comme lui , lorsqu'on aura son génie.
A 2
( 4 )
*
Platon fut sollicité par deux peuples pour leur donner
des lois ; il répondit aux habitans de Megalopolis
qu'ils n'aimaient pas assez l'égalité ; à ceux de Cyrene ,
qu'ils étaient trop riches , et il retourna à ses romans
de politique , comme un architecte qui , ne trouvant
jamais aucun terrein à sa fantaisie , s'abstiendrait toujours
de bâtir , et passerait sa vie à faire des plans .
Lycurgue tira ses conceptions du pays des chimeres ;
Platon aima mieux y rester.
Des écrivains modernes paraissent douter des grands
changemens que Lycurgue opéra dans l'état de Sparte.
Mais si l'on en croit Plutarque , et il faut bien s'en
rapporter à lui , Sparte ne fut plus reconnaissable
quelques années après l'établissement de ses lois , qu'à
la vérité nous ne connaissons point , puisqu'elles ne
furent jamais écrites . D'ailleurs , ce n'est point par le
nombre des réformes et des institutions nouvelles
qu'il faut juger des effets d'une législation . Il n'est
pas toujours nécessaire de tout détruire ; on doit
même l'éviter , s'il est possible , soit pour ne point
rencontrer de trop fortes résistances , soit pour ne
point s'ensevelir sous des ruines . Une,seule réforme
bien adoptée , en attaquant les abus dans leur source ,
peut tarir mille canaux par lesquels ils circulaient
dans tout le corps social . De même , une seule bonne
institution peut avoir une telle influence que le corps
politique en reçoive autant de vigueur qu'il aurait
pu faire de la meilleure constitution . On a vu une
nation moderne , à la faveur de deux ou trois institutions
particulieres , se distinguer de tous les peuples
de l'Europe , jusqu'au moment où la révolution française
nous a mis au point de ne lui rien envier.
( 5 )
la
On ne conteste point à Lycurgue l'établissement
d'un senat. Cette institution , pour n'être pas neuve ,
lorsque Lycurgue proposa , n'en a pas moins mérité
les éloges des Anciens , parce qu'elle remplit , du
moins pour un tems , le but qu'il s'était proposé .
Sparte était tour- à- tour avilie par le despotisme de
ses rois et par les excès de l'ochlocratie ; en mettant
une barriere entre les deux partis , Lycurgue mit fin
à une lutte qui aurait fini par anéantir l'état.
On dit que l'idée d'un conseil des vieillards nous
vient de sauvages . Cette origine ne lui ôte rien de sa
dignité. Il faut accueillir le bon sens de quelque part
qu'il vienne . C'est une idée salutaire que celle de
tempérer par la maturité de l'âge l'impétuosité si naturelle
à la jeunesse , et si contraire aux affaires ; car
gouverner , c'est diriger des affaires , et les grandes
n'exigent pas d'autres regles de conduite que les petites
. Les unes et les autres demandent de l'expérience
que rien ne peut remplacer , et sur- tout la connaissance
des hommes et des passions , la plus tardive
de toutes . La nature des penchans propres à chaque
âge mérite aussi une grande attention . Qu'on mette
d'un côté une assemblée de vieillards , et de l'autre
une assemblée de jeunes gens , il y a tout à parier que
les premiers opineront toujours pour la paix , et les
autres pour la guerre . Or, la guerre est toujours un
mal , même lorsqu'elle est nécessaire . Il n'est ni juste,
ni raisonnable que le bonheur et la tranquillité d'une
nation dépendent des ébullitions de sang de quelques
jeunes gens , qui les prennent quelquefois modestement
pour des inspirations du génie .
1
F
Il paraît que dans les républiques anciennes , la
A 3
( 6 )
principale fonction du sénat était de diriger la puissance
législative . Là , le petit nombre proposait , et
la multitude décidait. On sait le mot d'Anacharsis
sur cela. Cependant lorsque le peuple exerce directement
par lui-même sa souveraineté , cela doit être
ainsi. L'inverse peut avoir lieu sans inconvénient ,
lorsque le peuple a commis l'exercice de ses droits
à un certain nombre d'individus qui le représentent.
Le sénat avait aussi plus ou moins de part à la puissance
exécutive. A Rome , il faisait même des actes
législatifs , puisque les senatus- consultes avaient force
de loi pendant un an , sans avoir besoin d'être revêtus
de la sanction du peuple .
L'interposition d'un sénat qui partage où arrête
le pouvoir , a paru un moyen convenable aux légis-,
lateurs qui ont eu la liberté pour objet. Ils ne l'ont
plus vue là où le pouvoir s'est trouvé concentré
dans les mêmes mains . Comme il n'y a rien dont
on soit aussi porté à abuser que du pouvoir , on a
cherché à lui donner des limites en le divisant et
en l'opposant à lui -même . Machiavel dit , que celui
qui fonde une république doit supposer les hommes
méchans . Il serait en effet dangereux de chercher
sa sécurité dans les maximes de ceux à qui on confie
un grand pouvoir. Il vaut mieux les placer dans une
disposition de choses telle qu'ils soient forcés d'en
faire un bon usage . A Rome , la puissance exécutive
allait en quelque maniere s'éteindre dans une
foule de magistratures ; elle agissait par- tout , et
mulle part elle n'effrayait les citoyens .
La nature du pouvoir qui n'est point arrêté par
des bornes , est d'agir avec une certaine fougue .
7
( 7 )
·
Un sénat est propre à la modérer par ctte sorte
d'immobilité qui fait son caractere .
L'établissement des éphores ne fut point l'ouvrage
de Lycurgue ; ce nouveau ressort introduit dans la
constitution long- tems après lui , n'avait pas sans
doute été nécessaire de son tems. On a lieu de
croire que dans la suite le sénat , composé de vingthuit
membres , et sans doute trop peu nombreux ,
fut entraîné du côté des rois . Le peuple de Sparte
alarmé de cette réunion , voulut , comme le peuple
romain , se reposer sous un pouvoir tutélaire , et on
créa des éphores ( 1 ) , magistrats destinés à la protéger.
Cela rétablit l'équilibre , et les institutions de Ly
curgue reprirent toute leur force. 1
Mais la puissance des éphores était trop grande .
C'est le sentiment d'Aristote . Ils réunissaient dans
Ieurs mains plusieurs genres de pouvoirs qui ne
sont gueres susceptibles d'être déterminés par les
lois , et sont par conséquent dangereux . Ils peuvent
d'autant plus facilement devenir oppresseurs , qu'ils
se disent armés pour repousser l'oppression . Tel est
le pouvoir inquisitorial , qu'exerçaient les éphores ,
pouvoir terrible qui fait pâlir l'innocence même . Il
se trouve hors des routes de la prudence ordinaire ,
et ne doit son existence qu'aux inquiétudes d'une
sombre méfiance. On ignore les circonstances qui
ont pu forcer les Spartiates à chercher leur repos
dans un genre de précaution qui trouble celui de
tous les instans . Il semble que le pouvoir inquisitorial
ne convenait point à Sparte . Sa véritable place
(1) Inspecteurs.
( 8 ) T
·
serait dans une oligarchie qui aurait usurpé la souveraineté
du peuple , dont les membres ayant conspiré
, voyent sans cesse des conspirateurs , et sont
réduits à se rassurer par des moyens qui les font
trembler eux-mêmes.`
La puissance tribunitienne était aussi un attribut de
l'éphorat. Ce genre de pouvoir se trouva singulierement
adapté à la situation de Rome , où un corps
de patriciens tendait sans cesse à opprimer le peuple .
Les écrivains politiques les plus célebres s'accordent
à penser que l'institution des tribuns sauva la république
romaine . qui sans cela n'aurait jamais peutêtre
été qu'une aristocratie obscure , ou se serait
perdue dans la confusion d'une démocratie turbulente.
Ce nouveau moyen donna pour un tems
une assiette assurée au vaisseau de l'Etat , sans cesse
agité par les moindres mouvemens . Les efforts du
peuple contre les patriciens furent moins tumultueux
et plus efficaces , parce qu'on lui montra le
but où ils devaient tendre .
L'influence du tribunat fut heureuse , tant qu'il
se contint dans les bornes qui lui avaient été prescrites
. Mais comme il est de la nature de ce pouvoir
de n'en recevoir aucune , ou de les franchir
toutes après avoir calmé les troubles , il devint luimême
un instrument de trouble . Les lois ne sauraient
l'arrêter , parce qu'il parle au nom de celui
qui les fait. Nourri des passions du peuple , et les
fomentant à son tour , désordonné comme le foyer
dont il émane , il ose tout ce que le peuple peut ;
et agissant avec toutes ses forces , comme avec
toute son impétuosité , il finit par renverser l'Etat(
و )
même. Les tribuns de Rome , après avoir fait servir
le peuple à toutes leurs vues particulieres , à leur
vanité , à leurs petits intérêts , à ceux de leurs amis ,
le vendirent au crédit de quelques grands ( 1 ) , et le
conduisirent ainsi par l'agitation à la servitude .
A Sparte , les éphores vivifierent de même pendant
quelque tems le corps politique ; mais il paraît
que la corruption commença aussi par eux . L'éphore
Epitades , en portant une loi qui permettait à chacun
d'aliéner sa portion de territoire , sappa l'un des principaux
fondemens des institutions de Lycurgue . Les
éphores ont été accusés d'avoir les premiers introduit
à Sparte le luxe , qui peut être indifférent ou
même nécessaire à certaines nations , suivant les circonstances
, mais qui est toujours funeste à un peuple
auquel sa police ne permet pas de l'admettre ; et
lorsque l'existence d'un peuple repose sur un certain
état de moeurs , violer ces moeurs , c'est attaque
l'ordre public.
Cependant la puissance tribunitienne devrait ,
comme un principe de vie , animer tout Etat libre .
Elle seule peut répandre dans tous les membres du
corps social le sentiment d'une douce sécurité ; car
avec une constitution libre on peut encore être trèsesclave.
Il semble que le pouvoir tribunitien serait
sur- tout nécessaire chez une nation qui abandonnerait
l'exercice de sa souveraineté à des délégués ,
puisque ceux- ci peuvent s'en servir contre ceux dont
ils tiennent leur pouvoir. Comme ils sont dans
( 1 ) On sait avec quel zele et quel succès les tribuns travailerent
à augmenter la puissance de Pompée et de César.
( 10 )
position différente de celle de tous les autres membres
de l'Etat , ils peuvent faire des lois qui ne soient favorables
qu'à eux-mêmes , et sacrifier l'intérêt général
à leur intérêt particulier et momentané.
Mais , où placer ce régulateur capable de rémédier
à toutes les déviations du pouvoir ? il est certain
qu'il serait dangereux de le confier , comme à Sparte,
et à Rome , à un petit nombre d'hommes qui peuvent
aisément être séduits . D'ailleurs , ce serait substituer
les passions d'un petit nombre d'individus à celles
d'un plus grand , et elles ont toujours plus d'activité
dans le premier que dans le second . Celui qui peut
se parer du titre de défenseur du peuple , peut facilement
devenir son tyran , ou son ennemi ; il a du
moins toujours dans sa main un moyen de troubler
l'état . Les explosions de la puissance tribunitienne sont
plus redoutables que les maux qu'on voudrait prévenir
par elle. Semblable à ces agens naturels qui deviennent
terribles , lorsqu'ils sont concentrés , ce ressort
ne saurait être manié avec assez de précaution. Il faudrait
que son influence uniformément répandue ,
comme la chaleur vitale , se fit sentir par-tout , et ne
devînt nulle part un principe d'irritation ; que sans
force pour entreprendre , elle en eât une très-efficace ,
pour empêcher; que par elle chaque abuspût rencontrer
un obstacle proportionné à sa force ; en un mot ,
que tous les mouvemens salutaires du corps politique
eussent un libre développement , et que tous ceux
qui tendent à lui nuire se trouvassent aussi-tôt comprimés
, comme dans un corps sain et bien constitué.
Les éphores exerçaient aussi la censure , pouvoir
qui tire toute sa force de celle des moeurs et de
2
ม
( 11)
l'opinion publique , mais qui par cela même semble
inutile dans une petite république , dont tous les
membres se connaissent et vivent perpétuellement.
ensemble. Là , les citoyens peuvent être censeurs
les uns des autres. Cette espece de censure produit
plus sûrement son effet , et dispense de donner à
un homme un pouvoir qu'il peut employer à satisfaire
des vues étrangeres à l'objet de cette magistrature.
永
A Sparte , où les citoyens étaient toujours ensemble
, réunis dans leurs repas , êt dans leurs exercices
, occupés des mêmes objets , animés du même
intérêt et des mêmes sentimens , la force de l'opinion
publique devait avoir le plus grand degré d'intensité
qu'elle ait jamais eu dans aucun lieu de la
terre. On ne peut pas espérer cet avantage chez les
grandes nations , qui n'ont point la même uniformité
de moeurs. Chez elles , la diversité des états ,
des intérêts et des habitudes influant diversement
sur la maniere de penser des individus , donne nécessairement
à l'opinion un caractere équivoque et
tinocuejrotuarisnp.lLueentiment du plus grand nombre y
reste
ou moins indéterminé , et ne se marque
bien que dans les choses qui sont d'un intérêt commun.
L'opinion devait produire sur les Spartiates
l'effet d'un instinct moral aussi prompt que sûr .
Lycurgue établit un genre de censure qui , en
écartant les idées d'austérité que ce mot réveille ,
devait produire un effet infaillible. Il confia aux
jeunes filles le soin de corriger les jeunes garçons ,
comme s'il eût voulu châtier ceux - ci avec des fleurs.
Ces jeunes filles , dans les processions et dans les
( 22 )
•
danses publiques , chantaient des chansons , où étaient
célébrés les noms de ceux qui se distinguaient par
leur courage et leur amour pour la patrie . Mais les
mêmes bouches chantaient des vers , assaisonnés des
traits d'une raillerie piquante contre ceux qui rem.:
plissaient leurs devoirs avec négligence . On se doute
bien que les flêches d'Hercule n'auraient pas été aussi
redoutables que ces traits lancés par la beauté, et que
plus les mains dont ils partaient étaient faibles , plus
leurs blessures étaient profondes. C'était en quelque
sorte confier aux grâces le dépôt sacré des moeurs ,
et l'on pouvait compter sur la puissance , comme sur
l'incorruptibilité de ce tribunal . La législation de
Lycurgue , où toutes les facultés de la nature humaine
semblent avoir été calculées et mises en activité ,
qui rectifia les sentimens par les sentimens , présenta
souvent le contraste de ce que le plaisir a de plus
libre , et de ce que la morale a de plus sévere . Elle
semble appeller les ris et les jeux au secours des
lois . Ce sont l'amour et la vanité qui préparent le
triomphe des moeurs. Il est vrai cependant que ces
deux sentimens sont les plus puissans mobiles du
coeur humain , mais auxquels on ne s'était encore
avisé peut - être de donner un emploi si noble .
( 13 )
PHILOSOPHIE MORALE.
Philosophie de l'Univers ; un volume in-8° . de 236 pages.
A Paris , de l'imprimerie de Dupont , rue de la Loi ,
n . 1238 .
La premiere pensée de l'homme qui eut quelque
loisir , dut être de se connaître soi - même . Étonné de
sa place au milieu des êtres dont il était environné ,
se trouvant ne ressembler à aucun , il dut naturellement
chercher hors de lui les causes d'une supériorité
qu'il ne trouvait pas en lui ; il est remarquable
que cette étude qui dut être la première de l'homme
pensant , se trouve encore aujourd'hui la moins
avancée. Les phénomenes physiques de son existence
sont encore presque tous ignorės , la circulation
du sang est une découverte nouvelle , la digestion
, la fécondation , l'accroissement , la dépar
tition des sucs nutritifs , sont des problêmes dont
peu d'inconnues sont encore dégagées . Les phénomenes
intellectuels , la mémoire , Fentendement ,
l'imagination sont des énigmes dont le mot est de nous
totalement ignoré . Il a été permis à l'homme de mesurer
la pesanteur, le volume et la distance des globes
célestes , il a pu par l'analyse chimique décomposer
la matiere jusques dans ses premiers élémens ; ses
recherches curieuses l'ont très - souvent conduit à des
découvertes utiles , et même lui refusant ce qu'il
cherchait par orgueil , il a trouvé sur sa route et
chemin faisant presque toutes les choses dont l'usage
( 14 )
1
lui était nécessaire , et qu'il ne cherchait pas . Je
pense et j'agis , cela est incontestable ; j'agis , parce
que je pense ; cela est encore incontestable ; mais
comment ma pensée produit- elle une action ? Voilà
l'éternel sujet des discussions dont le résultat est
le doute.
Cependant il n'est presque aucune tête fortement.
organisée , dont la premiere et la derniere pensée
ne se soient tournées sur elle - même .
Dans l'adolescence , avant de lever les yeux sur
l'univers , le jeune homme s'apperçoit et s'examine .
Bientôt le grand spectacle qui l'environne le détourne
et l'appelle . Et dans l'âge avancé , la réflexion ,
qui n'est que la mâturité des pensées , le ramene à
lui- même . Peu satisfait de tout ce qu'il a connu , il
tente encore de se connaître avant de se quitter. A
20 ans , on commence le roman de la vie ; à 60 , on
essaie d'en écrire l'histoire.
Honneur aux historiens ; c'est pour eux que les vérités
traversent les siecles , et mettent chaque génération
en état de commencer où la génération précédente
a fini . Nous devons aussi à un historien l'ouvrage
nouveau ayant pour titre : La Philosophie de l'Univers.
Sous ce titre sont traitées toutes les questions
qui le composent ; l'existence et la nature d'un Dieu ,
l'essence et l'organisation de la matiere , la double
nature de l'homme , considéré comme être matériel
à la fois et spirituel , la hiérarchie des intelligences
supérieures , leurs relations avec toutes les intelligences
qui animent la matiere organisée , l'ordre
moral qui les régit , et duquel émane nécessairement
un systême religieux de peines et de récompenses.
( 15 )
Sur ce vaste tableau , qui exige'une grande richesse
de composition , une grande pureté de dessin , l'auteur
a su répandre encore une grande variété de
toa , et un coloris animé et brillant . Il à sauvé ainsi
la sécheresse trop souvent inséparable des idées
abstraites et métaphysiques ; n'ayant souvent que
des vraisemblances et des analogies à donner pour
preuve , il a su les rendre sensibles par des assimilations
tirées des objets qui tombent journellement
sous nos sens. Rien n'est hasard , pas même un coup
de dez; il n'est réellement que le résultat d'une impulsion
combinée avec la forme , la pesanteur et le
volume d'un dez cubes . Rien n'est hasard , où tout
mouvement prouve un moteur , où tout mouvement
réglé un régulateur ; toute regle invariable , un conservateur.
A cet argument si usité : ma raison n'est
pas obligée de croire ce qu'elle ne peut comprendre ,
l'auteur répond à- peu- près comme celui qui se promenait
devant le sophiste qui niait le mouvement ;
le bras se leve au commandement de la volonté ,
et prouve ainsi que l'esprit peut agir sur la matiere.
Par des exemples plus matériels encore , il rend cette
vérité sensible : la ténuité de la vapeur de l'eau
bouillante échappe aux organes de nos cinq sens ,
er cependant elle agit dans la pompe à feu avec une
force immense sur des masses très - matérielles et trèspesantes.
Pour prouver les transmigrations des ames
et la possibilité qu'un même principe de vie anime
successivement des corps sous des formes organisées
très- différentes , il nous montre le même principe
de vie rampant dans la chenille , sommeillant em
pâté dans sa crisalide , prenant son essor en ressus-
L
*
A
( 16 )
citant sous la forme d'un papillon , et finissant par
se disséminer dans un millier d'oeufs destinés à la
même métempsycose . Ce systême fut celui des plus anciens
mages de l'Orient , dont on retrouve les traces
sous la forme de dogmes religieux ; aux Indes , au
Thibet , dans toute la haute Asie qui fut la premiere
station des connaissances humaines , l'auteur y ajoute
une pensée qui sauve au moins une des difficultés de
la création Tant d'êtres spirituels qui sortent sans
cesse du néant pour n'y rentrer jamais , étonnent
même l'imagination . Ici , leur tâche est de se perfectionner
dans leurs métamorphoses successives ; et
selon qu'elles remplissent cette tâche bien ou mal ,
elles gagnent ou perdent aux changes , et trouvent
ainsi , dans leur état même , un Tartare et un Élysée ,
qui n'ont ni des joies incompréhensibles , ni des tourmens
éternels . Elles voyagent ainsi jusqu'à ce que
lassées d'agir , leur inertie mérite et obtient le néant .
Les bons écrits sont réfractaires à l'analyse , préci
sément parce que n'ayant rien de trop , l'extrait ne
peut leur ôter que ce qui n'est pas de trop . En donner
une idée avantageuse , c'est seulement avertir le
public qu'un nouveau venu se présente , et mérité
d'étre admis ; et lorsque de nombreux aînés ont déja
fait leurs preuves , celles du talent et d'un civisme
éclairé ont droit à l'admission héréditaire . Il est sure
tout des époques où la morale doit essayer toutes les
formes pour se faire accueillir ; les plus aimables sont
les plus sûres du succès ; la liberté jouit des prérogatives
des femmes ; elle consent qu'on l'instruise , mais
elle veut qu'on lui plaise . De tous les moyens d'y
réussir , l'auteur n'en a négligé aucun ; la volupté
même
( 17 )
même a été appellée : tout n'est pas ésprit dans un
ouvrage qui en contient beaucoup .
La Philosophie de l'Univers est précédée d'un morceau
intitulé Oromasis . C'est un dialogue entré Oromasis
et Arimane. Il est aisé de voir par le nom des
personnages , que l'auteur у traite la question du
bien et du mal , problême qui a paru aux philosophes
anciens et modernes d'une solution si difficile . Oromasis
arrange , ordonne la matiere , crée les mondes ,
les plantes , les animaux , l'homme , enfin la femme ,
chef- d'oeuvre de la création . A mesure qu'Oromasis
verse le bien sur ses ouvrages , Arimahe y mêle tout
le mal qu'il peut faire , mais heureusement dans une
mesure toujours inférieure au bien.
Voici de quelle maniere l'auteur suppose qu'Oromasis
termine l'oeuvre de la création , par celle de
la femme ; il s'adresse à l'homme qu'il vient de
former .
.
Pour ta félicité , je mettrai tous mes soins à fabriquer
mon dernier chef- d'oeuvre . Dans les plantes
j'ai fait de la fleur , destinée à produire le fruit
ce qu'il y a de plus agréable , de plus brillant , de
travaillé avec le plus d'art la femme sera la fleur
du genre humain.
„ A moi tous les élémens de la beauté , de la
grâce , des vertus , de la sensibilité , de la bienfaisance
et de la douceur. Arrangez - vous , combinezvous
pour plaire et pour enchanter. Je pouvais créer
l'homme à mon image ; je n'ai pour la femme de
modele que le beau idéal. Qu'elle soit la plus par.
faite des créatures visibles ; et , s'il se peut , la plus
heureuse .
Tome XXIV.
( 18 )
h
Que son coenr batte plus vite que celui de
l'homme. Qu'elle vive plus en moins de tems , et
cependant que sa carriere aussi soit plus longue ;
elle sera bonne et secourable jusqu'à son dernier
moment. Qu'elle serve à trois générations ; qu'elle
fasse le bonheur de son amant , de ses enfans , de
ses petits enfans encore ; et
que dans tous les âges la
tendresse qu'elle fera naître soit toujours mêlée de
respect. Que des nerfs délicats portent à tous ses
sens des affections rapides. Que son pied léger soit
propre à la danse , et sa blanche main aux caresses ;
qu'elle ne les prodigue , ni à la course , ni à de
trop rudes travaux. Que sa taille élégante et ses
membres arrondis appellent et peignent la volupté
par tous leurs mouvemens ; qu'un doux satin les
couvre , et ne puisse , être touché sans embrâser le
téméraire . Que ses beaux yeux soient le miroir de
son âme ; qu'on y lise une indulgente et affectueuse
bonté que même en se baissant , ils trahissent ses
sentimens secrets . Que son haleine répande le parfum
de la pêche ; qu'on en voie le duvet sur ses joues ;
qu'un vermillon expressif les colore , et que , dans
une, tendre pensée , une pudeur ingénue le porte
quelquefois jusqu'à son front. Que son sein éblouissant
représente les globes célestes ; qu'un bouton de
rose en soit le pole aimanté ; qu'il offre au desir
sa premiere jouissance , à l'enfance son premier
aliment ; et qu'on ignore à jamais lequel , du pere
ou du fils , il aura rendu le plus heureux. Que ses
longs cheveux ondoyans et bouclés , servent à tant
d'appas de voile et de parure ; que l'enfant nouveau-
né puisse trouver sous eux un ahri ; et quand
h
( 19 )
7
le hasard , mais sur-tout quand la tendresse les
entr'ouvira , que son ami voie le ciel ouvert avec
eux .
Leve -toi , déesse , dont les charmes émeuvent
celui même qui t'a formé . Va régner sur ton compagnon
qui se croira le maître parce qu'il est le plus
fort , et qui n'est le plus fort que pour te mieux
défendre et te mieux servir.
19 2.
Je te donne un besoin , l'amour ; une affaire ,
l'amour ; un devoir , l'amour ; une récompense
l'amour. "
Ce tableau est plein de chaleur , de grâce , de sensibilité
; il est digne du pinceau de Raphaël. Lecteurs
indiscrets , ne demandez pas ce qu'Arimane a mêlé de
mal , à tant de bien. Jugez vous-même , si malgré les
efforts de ce génie malfaisant , l'ouvrage d'Oromasis
n'a pas conservé de sa premiere perfection.
Y
La conclusion de ce charmant poëme , c'est qu'à
tout prendre la dose du bien est plus forte que celle
du mal ; souffrir pour jouir , c'est vivre ; et qui a reçu
la vie , l'aime , et yeut jouir .
Tel est l'esprit de cet ouvrage . La partie systématique
peut rencontrer des censeurs ; la partie morale
n'obtiendra que des éloges , et fera aimer et l'auteur
et son livre .
F. E. T.
B &
( 10 )
ART DRAMATIQUE.
Questions adressées au Rédacteur du Mercure..
CITOYEN ITOYEN RÉDACTEUR ,
Vous aimez les lettres ; permettez - moi quelques
questions sur un art que j'idolâtre ; et pour répondre ,
il ne vous en coûtera , si vous voulez , qu'un monosyllabe
à la fin de chaque alinéa .
1
Thalie et Melpomene nous firent - elles , dans le
dernier siecle , la réputation la plus incontestable ?
ont - elles porté notre langue dans les pays les plus
lointains , et forcé nós ennemis même à l'adopter ?
Est-il vrai que nos auteurs , nos acteurs , pour la
plupart , nos amateurs aient perdu de vue toutes les
finesses de l'art dramatique , et que la connaissance
de ses regles soit utile à la gloire des uns et au plaisir
des autres ?
Est- il vrai que Punivers littéraire ait les yeux sur
nous , et brûle de voir ce que nous allons faire pour
ramener le goût , l'ordre , la décence où régnent la
barbarie , le désordre , l'immoralité ?
Est - il vrai que dans une république naissante , et
dans un pays sur- tout où le théâtre est le seul prône
du peuple , il soit bien nécessaire que rien d'impur
ne découle de cette première source d'instruction?
Pensez-vous qu'à travers nos mille et un professeurs
, un professeur dramatique fât de trop , et figu
rât mal ?
Pensez-vous que le théâtre , ce livre immense ,
( 21 )
fermé dès les premieres pages pour la médiocrité , et
sans cesse ouvert pour le génie , ne demande pas un
homme tout entier ?
Pensez-vous que chez un peuple jaloux de se montrer
grand et magnifique en tout , il ne soit pas ridicule
d'opposer l'économie à l'établissement d'une
chaire de plus ?
Pensez vous enfin ? les gens de goût pensent-ils que
cette chaire dramatique soit nécessaire à l'art , à notregloire
, à nos plaisirs ? C'est ici que je demande un
oui ou un non bien prononcé .
Bon va finement s'écrier la malignité ; l'auteur
des questions veut être professeur. Eh ! pourquoi
pas ? Mais que la chaire échappe à la futilité , qu'un
artiste profond y fasse des efforts pour ramener les
beaux jours de Thalie , de Melpomene , mes voeux
sont comblés , eť je le signe . CaIlhava.
REPONSE.
En adressant les mêmes questions à tous les journalistes
, lè cit . Cailhava a voulu sans doute appeller
l'attention publique sur les moyens de ranimer en
France l'art dramatique qui s'affaiblit et se perd de
jour en jour. Cette intention est très -loyable ; -elle
annonce combien l'auteur des questions est pénétré
de l'influence que les productions théâtrales peuvent
exercer sur le caractere et les moeurs d'un peuple .
Nous mettrons bien volontiers à la fin de ses premiers
alinéa , le monosyllabe affirmatif qu'il desire .
Mais nous adoptons formellement la négative sur
tous les autres,
B 3
( 22 )
Qu'est-ce qu'un professeur dramatique ? qu'enseignerait-
il? Les regles de la tragédie et de la comédie ! Ce
ne sont pas les poëtiques qui nous manquent. Depuis
Aristote jusqu'au cit . Cailhava lui-même , les préceptes
de l'art dramatique ont été rigoureusement
tracés. Cela n'a pas empêché que l'on n'ait fait de
mauvaises tragédies et de mauvaises comédies . Pour
faire de bonnes pièces , il faut plus que des préceptes
, il faut du génie , et le génie ne s'enseigne pas.
、
Où Corneille , Racine , Voltaire , Crébillan , avaientils
pris l'art d'émouvoir et d'attendrir qu'ils ont porté
à un si haut degré ? où Moliere , Regnard , sur - tout
Moliere , avaient- ils puisé ces peintures si vraies du
coeur humain , ces caracteres , ces ridicules , cette
force comique qui les ont placés au rang des plus
grands peintres-moralistes ? est-ce à l'école d'un
professeur dramatique ? Non ; c'est à l'école d'un
maître plus habile , à celle de la nature , dans l'ob
servation profonde de l'homme et des hommes ,
dans l'étude comparée de l'histoire et de la société.
Eh bien ! ce maître parle encore à qui sait entendre
ses leçons ; les autres ne l'apprendront jamais d'un
professeur.
Les regles sont peu de chose . Qui les connaissait
mieux que l'abbé d'Aubignac ? a- t-il pu faire une
tragédie supportable ? et qui se souvient aujourd'hui
que d'Aubignac ait existé ? Les choses même de goût
et de style ne sont gueres susceptibles de communication
. Racine avait créé le sien , comme Corneille
à qui on a si justement appliqué ce vers d'une de ses
pieces.
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
( ૧૭ )
1
En général , dans l'art oratoire , comme dans l'art
dramatique et dans l'épopée , les grands chef- d'oeuvres
ont toujours précédé les regles . Les hommes de génie
les créent , et les hommes médiocres croient les
imiter en se traînant sur leurs pas .
Une chaire d'art dramatique ne ferait donc que
multiplier la médiocrité qui abonde et obstrue la
carriere , bien loin de l'étendre . Tel jeune homme ,
pour avoir pris quelque facilité pour l'inspiration du
talent , ne fera de sa vie que des pieces médiocrès ,
qui aurait pu appliquer plus utilement ses facultés s'il
cât su en disposer avec plus d'intelligence.
Sans doute la révolution doit avoir une grande in-
Auence sur l'art dramatique . Ce fut après les guerres
civiles de la ligue , que parut tout- à- coup le génie
vigoureux de Corneille . S'il ne s'en présente plus
parmi nous , ce ne sera pas faute de grands événemens
, ni de fortes commotions données aux esprits . I
est donc probable que l'art de la tragédie sera le premier
qui renaîtra et se perfectionnera en France .
Il n'en est pas de même de la comédie ; ses progrès
seront plus lents , et sa perfection plus tardive. La
raison en est que pour la comédie , il faut des moeurs
faites , et véritablement les nôtres ne le sont point
encore . On pourra faire des pieces de circonstances ;
nos aristophanes , si nous en avons , pourront aiguiser
leurs sarcasmes aux dépens de quelques parvenus ,
ou de quelques personnages platement et ridiculement
importans ; de pareils sujets sont bientôt
épuisés. Le talent d'un auteur comique ne se nourrit
pas seulement des travers et des ridicules d'un jour.
Il lui faut des habitudes de moeurs formées , des carace
B 4
( 24 )
teres qui aient une physionomie , et sur-tout des contrastes.
Nous n'avons plus heureusement de bourgeois
qui veuille trancher sottement du gentilhomme ,
ni de marquis escrocs , ni de comtes insolens de
vanité , ni de chevaliers à bonne fortune , ni de
petits abbés , ni de vieilles comtesses , etc. etc.
Qu'aurons-nous à la place ? D'autres vices , d'autres
ridicules sans doute. Mais dans le bouleversement qui
s'est opéré par la révolution , nous n'avons entre le
moeurs passées , et les moeurs à venir , qu'un état
provisoire , trop fugitif et trop insignifiant pour
offrir à la comédie des tableaux d'un grand intérêt .
D'ailleurs , les esprits encore aigris par de grandes
passions , ou divisés par des opinions politiques ,
n'ont point acquis assez de calme pour souffrir de
les voir traduites sur la scene . C'est ce qui fait que
nos pieces révolutionnaires sont presque toujours
devenues des sujets de discorde . Il faut donc se
résoudre à n'avoir , du moins pour quelque tems ,
que des pieces à intrigue , au lieu de pieces à carac
tere.
Toutes ces considérations ne seraient point favorables
à l'établissement d'une chaire d'art dramatique
, quand même son utilité serait reconnue .
Si le cit. Cailhava a entendu parler d'une école de
déclamation , depuis long - tems il en existe , et nos acteurs
n'en sont pas meilleurs. C'est une preuve que
l'art du comédien ne s'apprend pas mieux dans une
école ,, que l'art de faire de bonnes pieces , Les Baron ,
les Lekain , les Grandval , les Bellecour , les Preville , les
Dumesnil , les Dangeville , tous les grands acteurs qui
dans l'un et l'autre genre ont illustré la scene fran(
25 )
çaise , n'ont dû qu'à eux - mêmes la perfection de
leurs talens . Les écoles transmettent bien une certaine
pratique , une tradition très- affaiblie , et quelques préceptes
généraux. Mais elles ne donnent point ce qui
ne saurait se communiquer , le sentiment et l'expres
sion du grand et du beau dans toutes leurs modifications
. Dans tous les arts d'imitation , c'est la nature
qu'il faut copier , mais il n'appartient pas tout le
monde de saisir et de rendre la nature . Il serait trop
long de rechercher ici les moyens qui peuvent concourir
à perfectionner l'art dramatique en France .
Comment aurions - nous de bons auteurs et de bons acteurs
, nous n'avons plus de public pour les entendre.
Formons d'abord des juges , nous aurons bientôt des
hommes dignes de leurs suffsages .
MÉLANGES.
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos généraux ,
extraites des campagnes du général Pichegru aux armées
du Nord et de Sambre et Meuse.
MACADCODNOANAL est d'une famille très- connue en Ecosse , et
souvent nommée dans les Voyages de cette partie de la Grande-
Bretagne . Il a servi en Hollande ; mais il est établi depuis
long-tems en France . C'est un jeune homme , qui n'a pas l'air
d'avoir plus de 30 à 32 ans . Il est rempli de talens militaires
, et a même des connaissances en tactique . Il a fait
la campagne en qualité de général de brigade dans la premiere
division . Quoiqu'il commandât la plus forte colonne de
l'armée du nord, il dirigeait encore les mouvemens de celles
de Jardon . Saint-Just avait destitué Macdonal , sous pré-.
texte que n'ayant pas une figure à la comité révolutionnaire ,
et portant un nom écossais , il devait être aristocrate. C'est
( 26 )
à-peu-près le motif qu'il allégua lorsqu'on voulut lui faire
des remontrances sur cette injuste destitution . Souham lui
dit. Je ne sais pas si dans le fond du coeur il est Répu-
" blicain , je ne puis lire dans son ame ; mais je sais que
" c'est un excellent officier , qui , dans toutes les occasions ,
" a bien servi la République , et je réponds , sur ma tête ,
" qu'au lieu de la trahir , il la servira en bon et brave
99 militaire . 9 « Il ne nous faut , répliqua Saint-Just , que des
Républicains bien prononcés , et Macdonal n'a , ni la figure ,
ni le nom d'un Républicain . Alors les suspicions pro--
duisaient le même effet que la réalité . La destitution fut
done prononcée . Je suis fâché que les proconsuls n'aient
pas été tenus de donner des motifs , lorsqu'ils lançaient ces
Jettres de cachet . Dans ce tems- là , les comités révolutionnaires
s'amusaient à faire des suspects , et les tribunaux
du même nom , envoyaient ces soi - disant suspects à la
guillotine .
On nous faisait passer à l'armée les jugemens du tribunal
d'Artas . Un extrait des motifs sur lesquels ils étaient fondés
ferait quelquefois rire , si l'on pouvait oublier un moment
les conséquences . J'en ai lu un où l'on s'exprimait ainsi :
N*** soupçonné d'être suspect , a été condamné à mort. Les
motifs de destitution qu'auraient pu donner nos proconsuls ,
n'auraient guere été moins ridicules. Les camarades de
Macdonal l'ont soutenu avec courage , dans un tems où il
n'y avait rien d'aussi dangereux que de prendre le parti
d'un honnête homme voilà ce qui fait son éloge . Ils n'ont
pas eu lieu de s'en repentir , car il a rendu des services importans
à notre patrie . Il est , dans ce moment , général de
division à l'armée du Rhin .
Il y avait dans l'armée anglaise un général du même nom.
Après le passage de la Meuse , ce militaire vint parlementer.
Il nous dit Vous avez parmi vous un général qui porte
" mon nom ; nous voudrions bien le prendre . 9 —¿ ‹ Prenez
garde , lui dit-on , qu'il ne vous prenne vous -même .
En effet , le lendemain il s'en fallut de peu qu'il ne fût pris
par la colonne de Macdonal.
Devinther est un Hollandais , réfugié en France depuis
la révolution de 1787. C'est un homme âgé de 34 à 35 ans ,
d'un physique et d'une physionomie distingués . Il est d'un
caractere très-froid , et paraît très - réfléchi . Il était maria
avant la révolution batave. Il paraît qu'il connaît bien les
mers , où se fait la pêche de la baleine , et il a de grandes
( 27 )
connaissances sur les détails de cette pêche. Avec de l'étude
ila acquis des talens et des connaissances militaires mais
il faut qu'il en ait davantage pour la guerre maritime , puisque
ses compatriotes l'ont nommé amiral des flottes bataves . Il
pourtant rendu de grands services à la France , en qualité
de général de brigade .
Daendels est aussi un Batave, réfugié , avocat de profession,
et cependant excellent militaire. Il est d'un caractere trèsardent.
Après avoir fait une guerre d'avant - postes très -avantageuse
, pendant l'hiver , en qualité de chef de brigade , on
le nomma général au commencement de la campagne , et il
commandait la colonne gauche de la premiere division. Il
s'est parfaitement bien acquitté de toutes les missions dont on
l'a chargé , et a rendu de grands services.
On lui reprochait d'avoir pris des principes exagérés dans
un voyage qu'il fit à Paris , Je ne l'ai pas vu depuis son retour ;
mais je puis attester qu'auparavant il avait une bonne façon
de penser. Il est vrai qu'il manifestait une haine implacable
contre ceux de ses concitoyens qui l'avaient desservi dans la
révolution batave et depuis sa sortie . Non-seulement il voulait
rentrer dans ses biens , ce qui était très - juste ; mais il
parlait de massacrer ceux qui les avaient fait vendre et ceux
qui les avaient achetés . J'avoue que ces dispositions n'étaient
pas de mon goût .
Je ne hais point les émigrés français parce qu'ils ont quitté
leur pays. Une opinion bien prononcée peut autoriser un
homme à faire cette démarche ; mais s'ils ont pris les armes
contre ma patrie , et s'ils ne se proposent d'y rentrer que
pour nager dans le sang des Français , je suis leur ennemi . Je
n'approuvais donc pas plus Daendels lorsqu'il menaçait de
couvrir son pays de cadavres , que je n'approuverais les émigrés
français s'ils avaient de pareilles dispositions.
On m'a assuré que Daëndels n'avait été méchant qu'en paroles
, et qu'il s'était sagement conduit dans sa patrie . Me
voilà donc reconcilié avec lui . Il doit l'être avec ses compa-,
triotes , puisqu'ils l'ont nommé général et chef de l'armée
batave.
Salm est un jeune homme d'une belle figure . Il commandait
une brigade de la division de Dépaux , qu'il tenait trèsbien
, et son camp était toujours mieux tracé et plus régulier
que ceux des autres . Je ne sais ni d'où il est , ni de quelle
famille il sort . Uu maître - d'hôtel de la maison de Salm , qui
était dans le château d'Hoogstraten lorsque nous y arrivâmes ,
( 28 )
m'assura qu'il était de la famille des Salm - Salm , qu'ayant dẻ-
pensé toute sa fortune à Paris , il avait été obligé de s'engager
dans un régiment de dragons .
Ce qui me fit former des doutes sur le rapport de ce maîtred'hôtel
, c'est que dans le tems que les buveurs de sang obligeaient
les nobles de sortir de Paris pour les égorger plus
facilement dans la suite , un proconsul , aussi féroce que mauvais
administrateur , prit un arrêté qui enjoignait à tous les
nobles de sortir des armées , quels fussent leurs grades .
Presque tous , même les fusiliers , furent obligés de s'y conformer.
Il me paraît étonnant que Salm ait pu échapper à la
surveillance inquisitoriale de cet être détestable . Il est vrai
que les carabiniers s'obstinerent à ne pas obéir à cet infâme
arrêté , et qu'ils conserverent , haut la main , leur colonel
d'Anglard , qui est un homme d'un mérite distingué . Il peut
se faire que Salm se soit sauvé de la même maniere , ou par
quelqu'autre moyen . Qu'il soit ce qu'il voudra , il n'en est
pas moins vrai qu'il a servi en homme d'honneur , ainsi que
tous les nobles qui sont restés dans les armées .
Jardon est natif de Verviers , près de Liége . Il est à-peuprès
âgé de 35 à 36 ans . On a dit que la figure de l'homme
était le forntispice de son ame . Celle de Jardon n'a rien qui
annonce une audace extraordinaire ; elle est large , applatie ,
et n'a rien de distingué.
Il est pourtant rare de trouver un courage aussi constamment
intrépide. Jardon chargerait une armée de vingt mille
hommes , à la tête de deux compagnies de grenadiers , avec
autant de plaisir , que s'il avait des forces égales ; je dis avec
autant de plaisir , car il n'en connaît pas de plus grand que
celui de se battre . C'est exactement le Baldus du poëme macaronique.
Il m'a quelquefois prié à dîner ; mais il n'a jamais
oublié d'ajouter qu'après le repas nous irions charger l'ennemi .
C'était son spectacle, et il ne croit pas qu'il en existe de plus
amusant.
Son intrépidité semble tenir à une prévention qu'ont les
Liégeois pour les enfans né- coëffés . Jardon dit à tout le
monde , avec l'air de la plus grande conviction , que ni les
bales , ni les boulets ne peuvent rien sur sa personne , et
qu'il n'y a qu'une mine qui puisse le tuer. Si réellement il
est imbu de ce préjugé , comme il m'a paru l'être , l'événement
a dû le fortifier dans son idée . Nous n'avons presque pas
eu d'affaire où Jardon n'ait eu des chevaux tués . Ses aides - decamp
et ses ordonnances ne combattaient jamais plusieurs
( 29 )
fois à ses côtés sans être tués , ou griévement blessés . Lui
même n'en sortait presque pas sans avoir ses habits et son
chapeau criblés de bales . Tous ses chevaux étaient mutilés
de coups de feu . Ils avaient presque tous les oreilles , les
levres , ou d'autres parties percées , et Jardon n'a pas reçu une
égratignure . Au combat d'Outre-Meuse , il eut deux chevaux
tués sous lui . Son jeune neveu reçut à ses côtés cinq blessures
presque toutes mortelles . Un de ses adjoints fut tué , et
plusieurs de ses ordonnances resterent sur la place . Une bale
qui allait lui traverser la poitrine fut détournée par la lame de
son sabre qui en fut mise en pieces . Une seconde lui cassa
le pommeau du même sabre , sans lui blesser seulement le
cinquieme doigt . Dans une occasion , avec 75 hommes il a
mis en déroute 900 Autrichiens ; et il n'allait jamais à la découverte
sans être accueilli par une décharge de mousqueterie
qui lui tuait quelqu'un des siens , et il a toujours été
intact.
A Moëscroen , il était au milieu des ennemis , se battant
comme un enragé . Nos troupes le prirent pour un soldat
de l'empereur , et voulaient le faire prisonnier. Il eut beaucoup
de peine à s'en faire connaître , parce que son costume
ressemblait assez à celui de ces soldats autrichiens qui
portent des casquettes ; en un mot , la vie militaire de Jardon
est aussi merveilleuse que celle de nos plus fameux Flibustiers
. On ne peut lui attribuer , ni de grands talens , ni
même des connaissances militaires ; mais on ne peut lui
refuser un courage et une intrépidité à toute épreuve ; et si la
reconnaissance est une vertu politique , notre gouvernement
en doit à cet officier.
9
Reunier est natif de Lausanne . Il est âgé de 23 ans ; taille
de cinq pieds six pouces , assez bien bâti et d'une bonne
figure . Au premier abord , il a l'air stupide ; mais on ne tarde
pas à s'appercevoir qu'il a du génie et qu'il est très -instruit
mais la difficulté qu'il a à s'exprimer le fait souvent prendre
pour un ignorant . J'ai vu beaucoup d'officiers qui , dans la
premiere conversation qu'ils avaient avec lui , portaient des
jugemens qui ne lui étaient pas favorables ; en un mot , il
faut le fréquenter plusieurs fois pour le connaître et le bien
juger.
1
Reunier n'avait que 21 ans au commencement de la campagne
; et à cet âge , où le raisonnement est à peine développé
chez le commun des hommes , il dirigeait les mouvemens
de la plus forte division de l'armée du Nord . Tous les
( 30 )
généraux le consultaient , et Pichegru lui -même avait un faible
pour les avis qu'il donnait dans les conseils de guerre.
Pendant l'hiver de 1794 il fit la carte topographique de
tout le territoire , où la premiere division était cantonnée .
Cette carte est fort exacte , très - détaillée ; il n'y a pas un seul
sentier , ni un ouvrage de campagne ancien , ou nouveau
qui n'y soit dessiné , et elle était très- commode pour les officiers
qui allaient porter les ordres .
Avant le commencement de la campagne , Reunier a été
deux fois nommé général de brigade ; mais il a toujour refusé
, sous prétexte qu'il était trop jeune . I craignait même
beaucoup qu'on ne le forçât à accepter ce grade . Dans ce
tems- là , les proconsuls obligeaient les officiers à prendre les
grades qu'ils leur offraient , sous peine d'être regardés comme
suspects , et traités comme tels . La plupart aimaient mieux
accepter que de se faire destituer et incarcérer ; mais dans le
fait , les places éminentes étaient un grand fardeau ; car sì la
fortune abandonnait un instant ceux qui les occupaient , ils
étaient sûrs d'aller à l'échafaud .
On n'obligea point Reunier à accepter le grade de général.
It fit douc toute la campagne d'été en qualité d'adjud ant-général.
Après la victoire politique du 9 thermidor ( 27 juillet ) ,
le comité de gouvernement fut un peu mieux composé ;
Reunier fut nommé général , et il accepta. Cet officier a de
grandes connaissances en tactique . Il est outre cela d'une bravoure
éprouvée . Il est dans ce moment chef de l'état- majorgénéral
de l'armée du Rhin . Il est du bois dont on fait les géneraux
en chef. Il ne lui faut qu'un peu plus d'âge . Il a déja
beaucoup d'expérience.
9
Deverger est natif d'Etampes . Il est âgé d'environ 40 ans
il est bien fait et a une figure très-prévenante . Comme il ne se
mêlait pas du mouvement de l'armée ; qu'étant chef de l'étatmajor
de la premiere division , il ne s'occupait que de son
bureau , je n'ai pas eu occasion d'en parler dans le cours de
cette histoire . Duverger a pourtant des talens et des connaissances
militaires . Il a l'esprit cultivé , et ses moeurs sont douces
et pures . Mais il avait été dérouté par les extravagances
des gouvernans d'alors , et sur- tout par une destitution injuste
que le fameux Lavalette avait provoquée contre lui . Souham
la fit révoquer , haut la main. Duverger n'en avait pas pris
plus de confiance . Il connaissait les intentions de la montagne
, et croyait qu'après la campagne , quelque chose que
pussent faire les officiers généraux , elle les enverrait à la
( 31 )
mort. Cette idée le faisait tenir dans la plus grande réserve.
Il ne blâmait pas hautemnt l'injustice ; mais il en avait le
coeur déchiré. Il est maintenant gcnéral de brigade à l'armée
du Rhin. Je suis sûr qu'il menera bien sa colonne . Il a
les connaissances et la pratique nécessaires pour la bien com
mander . C'est un serviteur de 20 ou 22 ans.
VARIÉTÉ S.
LETTRE AU REDACTEUR DU MERCURE.
VOUS
ous avez inséré , citoyen , dans votre dernier
numéro une lettre du cit . Sarret , en réponse à un
article de la Décade Philosophique , relatif à la réclamation
qu'il a faite des Élémens d'arithmétique attribués
à Condorcet. Cette lettre est précédée d'un
paragraphe dans lequel il se plaint de ce que la Décade
n'a pas voulu admettre sa défense . Je dois à
mes collégues de les justifier de cette imputation
odieuse.
C'est moi qui ai répondu au cit. Sarret , que mes
collaborateurs et moi-même serions toujours prêts à
rectifier les erreurs qui auraient pu nous échapper ;
que nous l'invitions à se renfermer dans les faits concluans
qui pourraient être à sa décharge ; que sa
lettre contenait des personnalités que nous n'admettrions
pas , même à l'égard de personnes qui nous
seraient tout -à-fait étrangeres ; et qu'enfin , il fallait
qu'il rédigeât sa lettre en bon français , car nous
voulions éviter , autant que possible , d'insérer des
phrases grossieres et mal écrites . Et s'il avait exigé
des exemples , nous lui aurions cité les passages sui-
ི་་ས་་
( 32 )
vans : Il est des erreurs et bien de la malignité dans l'e peu
de lignes qu'il renferme ( notre article ) . Je ne ferai pas
Temarquer l'espece de lâcheté qu'il y a , etc .... Elle avertit
Le public de ce qu'il doit en penser ; aussi , bien qu'il ne
fût peut-être pas difficile de lever le voile dont cet auteur
se couvre . Et en parlant de Condorcet : Le bonheur
que j'ai eu d'avoir partagé et ses dangers et les soins donnés
, encore plus dus à ses vertus , à son génie , sur- tout à
son infortune.
-
Tels sont , citoyen , les motifs qui se sont opposés
à l'insertion de la lettre du cit . Sarret ; ces motifs ne
sont pas si neirs qu'il les fait.
Au surplus , quelle est l'accusation la plus grave
renfermée dans le paragraphe de la Décade dont il
s'agit ? C'est que le cit . Sarret a fait usage d'un manuscrit
de Condorcet , sans le nommer ; et le citoyen
Sarret avoue aujourd'hui que le premier plan , et
même les premieres pages de son ouvrage sont copiés
du manuscrit de Condorcet. Les personnes qui ont
un peu de délicatesse seront toujours en droit de
s'étonner qu'on se présente au concours , et qu'on
sollicite un prix après s'être paré des talens d'un
autre , d'un grand maître dans la même science , d'un
homme malheureux , et qui ne peut plus se plaindre.
Salut et fraternité , J. B. SAY , l'un des Rédacteurs
de la Décade Philosophique.
Les manuscrits de Léonard de Vinci , qui doivent
être apportés à Paris , ne sont qu'une partie de ceux
qu'a laissés ce peintre célebre. L'autre partie des manuscrits
formant un volume est actuellement à Lon-
·
dres
1
( 33 )
dres dans la bibliotheque de la reine . Ce volume
traite principalement de l'anatomie. Toutes les remarques
sont écrites à rebours , et on ne peut les
lire qu'au moyen d'un miroir. Il est orné d'un grand
nombre de dessins très - curieux. Le célebre docteur
Hunter, qui les avait examinés avec beaucoup de soin,
y trouvait une exactitude anatomique aussi parfaite
qu'on pourrait l'attendre d'un homme qui aurait
passé toute sa vie à étudier la forme et la disposition
des os du corps humain ; et un des plus habiles des
sinateurs d'Angleterre , assure que nul artiste d'aucum
siecle n'a rien fait de supérieur à ces dessins,
POÉSIE.
LES FLEURS ÉPOU X.,
Piece allégorique , lue à la société des sciences , arts et
belles-lettres , séante au Louvre.
JADIS au milieu d'un parterre
Une Rose , dit- on , vivait avec un Lys ;
Tous deux paraissaient bien unis ,
Même humeur , même caractere .
Un beau jour cependant la Rose un peu légere
Chercha querelle à son époux ;
On sut bientôt pourquoi : son dessein , entre nous
Était de faire un voyage à Cythere.
Le mari , d'un ton calme et doux ,
Lui dit : L'amour , il est donc vrai , ma chere ,
L'amour ne suffit plus , hélas , à votre cour !
En quoi pourtant ai-je pu vous déplaire ?
Parlez , voulez-vous mon malheur ?
Tome XXIV..
( 34 )
Non , répondit tranquillement la Rose
Que l'amoureux zéphir attendait dans un coin ;
Non , mais je veux aller loger plus loin ,
On se lasse de voir toujours la même chose .
De mes enfans qui va désormais prendre soin ,
Reprit le Lys ? Ils ne peuvent nous suivre.
Beau sujet d'embarras , dit Rose ! Donnez-leur
Un gouverneur.
Qu'aux soins d'un étranger , juste Dieu ! je les livre ,
Répartit le Lys attendri !
Je suivrais l'exemple des autres ,
Moi qu'on connut toujours bon pere , bon mari !
Eh ! mes enfans ne sont- ils pas les vôtres ?
Ingrat , hélas ! jusqu'à ce point
Je pourrais trahir la nature !
Eh bien ! restez ici , dit Rose , et je vous jure
Que je ne vous en voudrai point ,
Mais point du tout . Adieu , je vais faire un voyage
Dont je compte , d'honneur , avant peu revenir .
Le mari , pour la retenir ,
A recours au plus doux langage ;
Mais en vain , car l'amant est là qui veut partir ;
Les ris et les amours conduisent l'équipage .
Adieu donc , cher époux ; mais sur- tout avec moi ,
Monsieur , point de cérémonie ,
Dit Rose , quand on s'aime est-il besoin , ma foi ,
D'employer la galanterie ?
Fi donc ! .. et puis , vous m'entendez , je crois ,
De vous je veux être obéie.
Restez , vous dis-je , enfin ... Et la voilà partie
Sans embrasser seulement son époux .
Que je le plains ! à moins l'on peut être jaloux ;
2
Il aimait tendrement sa dame ,
Il l'aimait plus pour elle que pour lui.
( 35 )
Combien en voit- on aujourd'hui
Qui chérissent ainsi leur femme !
Que va-t-il faire ? en longs sanglots
Exhaler sa douleur ? Non , au fond de son ame
Il dévore en pleurant ses chagrins et ses maux.
brûlant dès - lors circule dans ses veines ,
Son incarnat s'efface et son corps dépérit , i
Un
sang
Ses enfans partagent ses peines ,
Ils gémissent quand il gémit.
La mort , hélas ! bientôt vint combler leur misere ;
Le Lys meurt , tous ensemble expirent sur leur pere ;
Un seul d'entr'eux , un seul survit,,
Il est pâle et défait : depuis ce jour funeste ,,
Les lys , qui d'âge en âge en sont tous descendus ,
Portent de leur douleur l'empreinte manifeste .
Après cinq ans pour l'amitié perdus ,
Rose revint de son pélerinage ;
Son époux , hélas ! n'était plus ,
ak the
Et son amant , comme elle inconstant et volage
Aux doux charmes de sa Vénus ,
Depuis trois mois entiers cessait de rendre hommage .
Rose était délaissée , ah ! dans un tel malheur
Que faire ? point d'enfans , point d'ami secourable ,
L
On lui fait en tous lieux un accueil effroyable ,
On craint de partager son tr ste déshonneur.
Flore elle -même impitoyable
Accourt , la chasse avec dédain
De son jardin .
Dèslors en ses arrêts sévere et formidable ,
Pour écarter la foule des amans
Elle veut ( ô douleurs mortelles )
Que d'épines cruelles
Son corps soit couvert en tout tems .
Après un si sanglant outrage ,
( 36 )
Rose , hélas ! n'eut plus qu'à mourir !
Veuve d'un époux tendre et sage ,
Amante d'un léger zéphir ,
Son malheur est le fruit de son libertinage.
1
Rose perd sa beauté , sa fraîcheur , quel dommage !
Plus loin ( qui le croirait ? ) dédaignant de la voir ,
Zéphir, pour l'insulter , jette aux vents son feuillage ,
La mort fond aussi-tôt ; cédant à son pouvoir ,
Rose chancele , tombe et meurt de désespoir.
Sexe adorable , mais volage ,
Sexe enfant de l'esprit , chef-d'oeuvre de l'amour ,
De Rose , hélas ! craignez le dangereux naufrage ,
L'ignominie est son partage ;
༣ དི།
Le zéphir aime , adore et méprise en un jour.
Aux dépens d'une folle on peut devenir sage ;
S'il est beau dans le mariage
De respecter la foi promise à son époux ,
Rien n'est aussi plus doux
Qu'un pareil esclavage .
(
( Par le cit. BOINVILLIERS. )
ANNONCES.
Refutation de la Théorie pneumatique des Chimistes modernes ,
présentée article par article , dans une suite de réponses aux
articles rassemblés et publiés par le cit. Foureroy dans sa
Philosophie chimique ; précédée d'un supplément complémentaire
de la théorie exposée dans l'ouvrage intitulé : Recherches
sur les causes des principaux faits physiques , auxquels celui - ci
fait suite et devient nécessaire ; par J. B. Lamarck , de l'Institut
national de France . Un volume in -8 ° . de 484 pages . `A
Paris , chez l'auteur , au Muséum d'histoire naturelle ; et
Agasse , libraire , rue des Poitevins . L'an IV.
Cet ouvrage dont nous rendrons compte incessamment ,
( 37 )
mérite de fixer l'attention des savans ; ces sortes de débats et
de contradictions tournent toujours au profit de la vanité , et
contribuent aux progrès de la science .
Eloge philosophique et politique de Guillaume - Thomas
Raynal ; par Cherhal - Montréal , auteur du Gouvernement des
Hommes libres. Brochure in - 8° . de 75 pages . Prix , 15 cols ;
et 20 sols , franc de port. A Paris , chez Déroy , libraire et
commissionnaire en librairie , rue du Cimetiere-André- des-
Ares , nº . 15. L'an IV ( 1796 ) ..
La Dévote ridicule , comédie en cinq actes et en vers , par
le cit . Pierre-Michel Luminais ; in-8 . Prix , 30 sols , franc
de port. A Paris , chez le même.
Héloïse
J
romance le même ; chez le même libraire .
2 par
Histoire romaine , par Rollin , nouvelle édition in-8°.
Nos. 7 , 8 et 9. A Paris , chez Auboute -Dumoulin , imprimeur-
libraire , cloître Honoré .
Observations iatrochirurgiques , pleines de remarques curieuses
et événemens singuliers , ouvrage publié en 1639 ,
par Jos. Covillard , maître chirurgien juré à Montelimard ;
seconde édition, augmentée de remarques historiques et pratiques
, de plusieurs mémoires et observations , par Jean-
François Thomassin , maître en chirurgie de la ville de
Dôle , etc. Un volume in-8 °. broché , Prix , 2 div . 10 sols .
A Strasbourg , chez Levrault ; et à Paris , chez Fuschs ,
libraire , rue des Mathurfus , hotel de Cluny.
La Parole , poëme en quatre méditations , par B. E. Manuel .
Brochure in- 18 A Paris , chez Dufart , imprimeur- libraire .
L'an IV ( 1796. )
Soirées Amusantes , journal récréatif , dédié aux habitans des
villes et des campagnes . Le prix de la souscription pour
12 cahiers in- 18 , est de 6 liv. , franc de port ; il en parait
actuellement 20 cahiers . A Paris , chez Aubout-Dumoulin ,
libraire , cloître Honoré .
Ce recueil distribué , par cahiers , contient quelques ouvrages
intéressans , tels que les Lettres de deux amans habitans
de Lyon , par Léonard . Miss Lony traduit de l'allemand
, par madame de la Roche. Henriette Wyndham ou
la Coquette abusée . Les Trois Infortunes de la Mere Jalouse , etc. etc.
C 3
( 38 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 24 juin 1796.
THOMAS MIFFLIN , gouverneur de cet Etat , vient
de publier une proclamation au nom de la république
de Pensylvanie , par laquelle il déclare que
d'après les rapports qui lui ont été faits d'une maladie
contagieuse qui s'est manifestée dans quelques
isles des Indes occidentales , la sûreté des citoyens
exigeait que tous les vaisseaux qui arriveraient de ces
isles dans le port de Philadelphie fussent soumis àl
une quarantaine , dont les réglemens sont fixés par
ladite proclamation ,
Le bruit qui s'est répandu que le gouvernement
de France avait donné ordre à tous les officiers de
şa marine de s'emparer des navires américains chargés
pour l'Angleterre , comme les Anglais s'empa- .
raient de ceux chargés pour France , ajetté une grande
consternation dans notre commerce ; la prise récente
de quelques uns de nos vaisseaux par des corsaires,
français , confirme encore ce bruit.
£
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 10 août 1796.
Nous apprenons de Pétersbourg que l'impératrice
( 39 )
s'est empressée de faire réparer les dommages occasionnés
par l'incendie , que la foudre alluma le 5 juin
dernier. Elle a assigné à cet effet une somme de huit
cents cinquante mille roubles . Tous les canaux sont
actuellement couverts de bois de construction ; et
l'on espere que dans quelques semaines les 60 galeres.
brûlées seront remplacées .
Le 2 du mois dernier , la grande - duchesse Maria
Fodorowna accoucha heureusement d'un prince auquel
on donna le nom de Nicolas Paulowitz.
Ce fut le 9 juillet que les Polonais réunis à la monarchie
prussienne prêterent serment d'obéissance et
de fidélité à Frédéric - Guillaume , entre les mains da
comte de Hoym , son premier ministre dans ses nouvelles
possessions , et qu'il avait revêtu pour cette
cérémonie , du titre de son commissaire plénipotentiaire
. Il n'y a personne qui ne sache d'avance cer
qu'un ministre doit dire dans une semblable circonstance.
Décrier le régime passé ; vanter le régime
futur ; promettre , de la part du maître , bienfaisance
protection , faveur ; faire briller à tous les yeux la
perspective de l'abondance et du repos : telle est sa
tâche . Mais comme parmi ces lieux communs on
trouve dans le discours de M. de Hoym des idées
que le projet que l'on suppose au roi de Prusse de
replacer la Pologne au nombre des puissances de
l'Europe , rend très-remarquables , nous croyons devoir
le transcrire .
>
(40 )
Discours prononcé par le comte de Hojm , premier ministre des
itats du roi de Prusse en Pologne , nommé commissaire plénipotentiaire
pour recevoir le serment de fidélité et d'obéissance
des délégués des états de Pologne , assemblés au palais de Varsovie
le 9 juillet 1796.
L'occasion qui nous rassemble ici est la plus importante
qui puisse réunir les hommes dans leurs relations sociales.
Vous allez , messieurs , faire le serment d'obéissance et de
fidélité à l'illustre roi Frédéric- Guillaume II . Je suis chargé.
de l'honorable fonction de recevoir , au nom de sa majesté
l'attestation de votre inviolable fidélité , et de vous assurer
en retour , de sa protection , bienfaisance et faveur royale .
Puisse cet acte sulemnel laisser des traces profondes sur vos
ames et produire tous les heureux effets que j'ose en espérer
!
‚ Ce pays , si favorisé de la nature , a trop long-tems été
le théâtre de la dévastation ; votre brave et noble nation est
depuis trop long- tems en proie aux horreurs de l'anarchie .
Des guerres étrangeres , et ce qui est encore plus horrible ,
une guerre civile , ont comblé ses calamités . L'agriculture ,
les arts , le commerce ont été suspendus ; le pauvre a été opprimé
, et souvent obligé de céder sa cabane à l'ennemi
ou de l'abandonner aux flammes . Le riche , le puissant , enraîné
invinciblement dans les factions , n'était jamais sûr
quelque parti qu'il épousât , de conserver sa propriété , son
existence politique et même son existence physique. La
tranquillité , l'ordre et le bonheur, domestique, s'éloignaient
tous les jours de lui . Je suis assuré que vous ne m'accuserez
pas d'exagération dans cette peinture de vos maux . Et quelles
étaient les causes de cet état malheureux ? Elles ne tenaient
pas à des circonstances extérieures ; elles étaient dans la
constitution même du gouvernement. La plus noble passion
J
(41 )
፡
de l'homme , celle qui le met en état de déployer tout cé
qu'il a en lui d'énergie , de grandeur et de sublimité , l'amour '
de la liberté , mais d'une liberté mal entendue , a allumé la -
flamme dévorante qui a si fréquemment détruit et le bien
public et le bonheur des individus . La liberté de faire tout
ce qu'on desire ou tout ce que les passions sans guide et sans
frein peuvent se permettre , ' n'est que la liberté de l'homme'
sauvage . L'homme civilisé est soumis à des relations particulieres
et politiques ; il faut qu'il sacrifie une partie de sa liberté
naturelle à sa sûreté . Cette liberté , qui seule en mérite
le nom , est indépendante des formes du gouvernement ; on
la trouve dans les monarchies comme dans les républiques
mais principalement , comme l'histoire nous l'atteste , sous
la protection d'un chef unique . Egalement éloignée de la
licence du sauvage et de l'esclavage du despotisme , elle
n'est qu'une soumission volontaire à la domination de lois
sages et appropriées à l'état qui s'y soumet. Ces lois doivent
lier également la généralité des citoyens . Ni la volonté arbitraire
d'un homme , ni les résolutions impétueuses d'une
multitude passionnée ne doivent dominer sur elles ; le chef
de l'état , étendant sa protection sur toutes les classes du
corps social , doit garantir à chacun la liberté de son culte ,
la sûreté de sa propriété , et tout le bonheur domestique que
sa situation lui permet d'y goûter. Alors , les infortunés
trouvent des secours ; le mérite , sa récompence ; l'industrie,
des encouragemens ; le seul perturbateur de l'ordre public
est justement puni lorsqu'il tente de priver les autres de leurs
droits légitimes , dont il se rend par- là indigne de jouir
lui-même.
Cette esquisse que je viens de vous tracer , messieurs ,
ne peut paraître une chimere aux hommes qui habitent un
pays voisin du royaume de Prusse , qui depuis long- tems
> jouit du bonheur que peuvent donner une sage constitution
et un gouvernement humain.
( 42 )
Vous , ministres révérés de la religion , dont le carac
tere essentiel doit être la douceur et l'indulgence réciproque ,
Vous serez protégés dans toutes les fonctions de votre minis- .
tere religieux ; mais vous donnerez aussi à toutes les autres
classes l'exemple de la soumission ; vous montrerez , à l'égard
de ceux qui different de votre croyance , cet esprit de cha- ,
rité et de tolérance que vous prescrit l'humanité ; vous instruirez
le peuple de ses devoirs envers son souverain ; vous
Jui apprendrez , ce que vous savez vous - mêmes , qu'on ne
peut être un digne ministre de la religion sans être un sujet
fidele et un bon citoyen .
" Vous , nobles de la nation , vous êtes d'un dégré plus
près du trône que les autres sujets . Votre naissance , votre
rang vous appellent à la défense de l'état , aux plus importantes
fonctions de la société . Remplissez cette sublime destinée
avec ce noble sentiment d'honneur qui vous distingue.
particulierement , avec cette fidélité inébranlable envers votre
roi et votre maître persuadez-vous bien , par l'exemple des
autres nations , que les intérêts de la monarchie et de la noblesse
ne peuvent être séparés , et que l'un et l'autre doivent rester
debout ou tomber ensemble . Notre grand roi vous honorera
et vous appellera auprès de sa personne ; il vous laissera jouir
de toutes les prérogatives que comporte un état bien ordonné .
Traitez aussi vos vassaux avec douceur et humanité ; tels sont
les desirs du roi et votre devoir ; et quoiqu'en l'acquittant vous
en obtiendrez la plus douce récompense , vous devez en appercevoir
une autre presqu'aussi immédiate dans l'accroissement
de vos revenus et dans l'affection de vos vassaux.
" Vous , députés représentans des villes , je n'ai besoin que
de fixer votre attention sur les cités des anciennes provinces
de Prusse . C'es- là que vous appercevrez un commerce et des
manufactures florissantes et une active industrie ; vous ap- ..
percevrez à chaque pas des encouragemens vraiment royaux.
Exercez- vous , de votre côté , dans l'administration impartiale
3
( 43 )
de la justice , et donnez une attention particuliere aux lois de
police . Le gouvernement protégera votre juste autorité ; vous
verrez prospérer vos cités ; et aux yeux de l'étranger étonné
qui vous a vus précédemment , vous déploierez le spectacle
d'un peuple content.
,, Salut enfin , salut à vous , habitans des campagnes . On
sait enfin ce que vous valez , et vos droits sont assurés . Vous
serez sacrés pour vos concitoyens sous un bon gouvernement,
qui cependant exige de vous une soumission exac exacte et le respect
pour les lois.
Telles sont les sublimes et bienveillantes intentions da
roi mon maître . Varsovie l'éprouvera en particulier; la tran -`
quillité et les bénédictions de la paix y succéderont dorénavant
aux vestiges du sang .
" Tel est , messieurs , l'état de prospérité où votre pays ?
peut parvenir , si chacun de vous veut y coopérer. Prenez -en
donc l'engagement par un serment solemnel à la face de Dieu,
le maître des rois et des sujets . "
De Francfort-sur-le - Mein , le 15 août..
?
L'influence du roi de Prusse dans l'Empire germanique
s'étend et se fortifie chaque jour . Les désastres
des Autrichiens mettent les petits Etats dans la nécessité
de recourir à sa protection , ou pour éloigner
d'eux le fléau de la guerre ou pour obtenir aux
conditions les moins défavorables leur reconciliation
avec les vainqueurs . Il n'est pas douteux qu'il ne
veuille s'affermir dans cette position brillante où le
placent les événemens d'une guerre dont il a eu la
sagesse de se retirer , et qu'il n'aspire à la rendre
indépendante par une puissance territoriale , qui soit
constamment prépondérante . Déja il a opéré dans le
( 44 )
cercle de Franconie des réunions extrêmement importantes
, à titre de bourgrave de Nuremberg ; il
vient de se mettre en possession des fiefs immédiats
de l'Empire dans le cercle de Westphalie , à titre de
comte de la Marck. On est persuadé que Hambourg
et Bremen ne tarderont pas à faire partie de ses Etats,
à titre de convenance ; et l'on peut conjecturer qu'au
même titre il nous fera subir le même sort. C'est du
moins ce que semblent annoncer les conférences que
nos sénateurs ont eues avec un de ses envoyés et le
ministre de France près du landgrave de Hesse- cassel,
à la suite desquelles le sénat a invité tous les citoyens
à porter dans les 24 heures , à la maison commune ,
leur argent , leur vaisselle , leurs bijoux , et tous leurs
effets précieux, en leur annonçant que ce n'était que
par ces sacrifices qu'ils pouvaient éviter de grands
malheurs , et un changement formel dans la constitution
de leur patrie. Rien ne paraît devoir s'opposer à l'exécution
des vues du cabinet de Berlin , la seule puissance
qui aurait pu les combattre étant maintenant
épuisée. Aussi l'empereur a-t -il répondu aux députés
de Nuremberg que les circonstances ne lui permettaient
pas de s'occuper de leurs réclamations . Cependant
le conseil aulique a lancé un décret contre les
opérations de Frédéric - Guillaume en Westphalie ;
mais il est probable qu'il ne le regarde que comme
une vaine formalité.
Au surplus , ce n'est pas le roi de Prusse seul dont
il parait que la guerre actuelle augmentera la considération
et la puissance par des réunions et des
déplacemens qui non-seulement doivent affaiblir la
maison d'Autriche , mais aussi changer le systême de
( 245 )
la confédération germanique. Le landgrave de Hesse-
Cassel , avec lequel il entretient l'intelligence la plus
intime , saura aussi profiter des circonstances actuelles
pour reculer les bornes de ses Etats. Quelques personnes
assurent même que ssi nous devons perdre
notre indépendance , ce sera pour passer sous la do
mination de ce prince.
De Vienne , le 6 août.
Le prince de Stahremberg , âgé de go ans , ancien
ministre de Marie - Thérese , vient d'être nommé ministre
des affaires étrangeres ; le comte de Lehrbach
lui a été adjoint. On augure bien de ce changement.
La santé de l'emperenr est parfaitement rétablie
par l'usage des bains de Baden .
Pendant un grand conseil de guerre , tenu aujour
d'hui , auquel a assisté sa majesté , on a annoncé une
députation composée de vingt personnes , dont deux
archevêques , envoyée par la nation hongroise , pour
informer sa majesté qu'une armée de 49 mille hommes,
destinée à défendre ses Etats , serait prête à marcher
avant six semaines .
L'empereur , pénétré de reconnaissance pour une
marque si grande de fidélité et d'attachement , répondit
qu'espérant que la guerre touchait à sa fin , il ne
pouvait accepter une offre aussi généreuse.
7
Al'issue du conseil de guerre , le comte de Lehrbach,
l'un des ministres des affaires étrangeres , fut expédié
avec des dépêches pour les généraux français , le mimistre
impérial à Basle , et le Directoire de France .
Le lieutenant- général Hadler, du régiment de Modena
, a aussi été expédié avec des instructions pour
( 46 )
-le comte de Vartensleben , concernant les tentatives
que pourrait faire le roi de Prusse contre le royaume
de Bohême .
Le capitaine Mayer , du régiment de Pellegrini , a
également été envoyé avec des instructions pour l'archiduc
Charles .
Le courier du feld - maréchal comte de Wurmser ,
porteur de la relation des premieres victoires remportées
par ce général en Italie , était accompagné de
six postillons , chapeaux et leurs cors ornés
de branches d'olivier et de laurier ; ce qui a causé
'une joie générale dans la ville .
Ten
S. M. impériale s'est conduite , à l'égard de la république
de Gênes , avec une fierté plus conforme à
sa dignité qu'à sa situation . Loin de consentir à rappeller
, sur les instances du sénat , le comte Girola
de sa mission , elle a hautement approuvé sa conduite
, et lui a donné le titre de son ministre plénipotentiaire
auprès de la même république . Elle a
même fait entendre que M. Balbi , ministré de Gênes
à Vienne , lui répondrait de sa personne des insultes
qui pourraient être faites à M. Girola.
ITALIE. De Gênes , le 4 août.
Plusieurs lettres de Milan , écrites par des patriotes connus
et par des commissaires français , annoncent que la reddition
de Mantoue sera bientôt suivie des événemens les plus intéressans
, non-seulement pour le Milanais , mais pour toute
Italie . On assure que la République Française reconnaîtra
l'indépendance de tous les pays conquis , et les réunira en
un seul état. Cet état comprendra les duchés de Milan , de
Mantoue et de Modene , la principauté de Massa, le Ferrarois
et le Bolonois . Il portera le nom de République Italique, et non
celui de Lombarde ; non- seulement parce qu'il comprendra
des pays qui ne font pas partie de la Lombardie , mais encore
parce qu'il est de nature à s'aggrandir avec le tems ,
et à
( 47 )
réunir la plus grande partie de l'Italie . Les législateurs de
la Franco se proposent , dit- on , de charger un comité com
posé de gens éclairés , tant Français qu'Italiens , de préparer
un plan sur le modele de la constitution française , et de
l'offrir ensuite à l'acceptation des assemblées primaires de la
République Italique.
Livourne , 29 juillet. Pour écarter de cette rade les frégates
et autres bâtimens anglais , les Français ont armé une grosse
tartane qui porte quatre canons de bronze et cent hommes
d'équipage , avec des fournaux pour faire rougir les boulets.
Mercredi dernier , cette tartane sortit du port , et établit sa
station sous le fortin de la pointe du môle , afin de protéger
l'entrée des navires . Hier , une frégate , et un brick
anglais s'étant avancés presqu'à la portée du canon de cette
pointe , le fortin et la tartane tirerent de maniere à leur
faire promptement gagner le large . Le commandant de l'escadre
anglaise, avait été informé de cet armement ; car il a
adressé , à ce sujet , aux marins français , une circulaire qui a
été interceptée , et qui est conçue en ces termes :
Le commodore Nelson , informé que des tartanes sont
,, armées de fourneaux pour rougir les boulets , donne avis
que les équipages des tartanes ainsi armées seront considérés
comme équipages de brûlots . En rade de Livourne ,
" 28 juillet. Signé , NELSON . "
Le citoyen Hulin , commandant français de la place de
Livourne , a écrit aux équipages des tartanes la lettre sui
vante :
Une circulaire a été écrite par nos ennemis , les Anglais ,'
déja épouvantés par les forces que vous allez déployer contre
eux ils espérent vous intimider , comme s'ils étaient victorieux,
ils vous menacent d'une mort honteuse , dans le cas où
le sort des batailles vous feraient tomber entre leurs mains.
Votre énergie et votre courage se déploieront avec des forces
suffisantes pour prouver à ces ennemis que nous ne les craignons
pas plus que nous ne les avons craints aux batailles
de Hoondscoote et ailleurs . Je vous estime très heureux , mes
chers camarades , de ce que vous serez les premiers à sortir
de ce port pour leur annoncer que bientôt nous les ferons
repentir de leurs menaces .
De Rome , 29 juillet . Dans presque toutes les villes d'Italie ,
et particulierement dans celles de l'état ecclésiastique , on a vu
des prodiges ; les images de la vierge , les cadavres des saints
6
( 48 )
ent donné des signes de vie , plus ou moins sensibles . Mais
celui qui a été le plus généralement remarqué , c'est le mouvement
des yeux . Il n'y apas une madone qui ne les ait alternativement
ouverts , fermés , baissés , élevés , etc. On n'en nomme
qu'une qui ait versé des larmes ; et c'étaient des larmes de
sang. Celles d'Ancone ont donné l'éveil à toutes les autres .
Il eût été plus convenable qu'elles le reçussent de celles que
l'on révere ici. Quoi qu'il en soit , nous n'avons rien perdu
pour attendre. Nous avons même vu ce qu'on n'a vu nulle
autre part. Des ly's , placés à côté de l'une de nos madones ,
s'étaient flétris et dessechés . Ils ont tout-à-coup repris leur
fraicheur , ils se sont couverts de boutons dont l'oeil pouvait
suivre le développement. Il en fallait beaucoup moins pour
exciter un grand enthousiasme parmi les Romains depuis
long- tems fervens amateurs des miracles . Mais qu'annonçaient
ces miracles ? Le gouvernement a cru devoir les interprêter
comme des signes de la colere céleste ; et en conséquence
il a ordonné des missions , des processions de pénitence.
Le peuple , et les personnages que les plus hautes
distinctions en séparent , ont assisté en foule à ces actes de
dévotion. Cependant ces mouvemens produisaient une fermentation
qui donnait des inquiétudes aux amis des Français ,
dont on attendait ici un ministre et des commissaires. Le
chevalier Azara en était particulierement agité ; il envoyait
tous les jours des notes au secrétaire et à la congrégation
d'état , pour avoir une réponse cathégorique relativement aux
mesures à prendre pour la sûreté du ministre et des commissaires
français. Le gouvernement se contentait de lui répondre
qu'il n'y avait rien à craindre du peuple ni de ses rassemblemens
, puisque les processions et les missions sont
conformes au systême suivi par l'église depuis tant de siecles ,
et dont elle ne pouvait se départir. Le chevalier Azara , ne
pouvant obtenir d'autres réponses , engagea le gouvernement
à expédier un courier au ministre et aux commissaires français
, avec des dépêches du saint-pere , qui leur donnassent
toutes les assurances possibles . Ce courier fut aussi
chargé des lettres de M. Azara , qui assurait le ministre français
qu'il ne le quitterait pas , et qu'il prrtagerait son sort
s'il y avait le moindre danger. Le courier papal fut de retour
le 21 , et annonça qu'il avait trouvé les agens français à
Sienne , et qu'ils arriveraient le même jour. Le chevalier
Azara fut au devant du ministre Miot , le prit dans sa voiture
el le mena dîner dans son hôtel . Ils entrerent dans Rome
adeax heures après midi ; ils furent apperçus de peu de personnes
;
( 49 )
sonnes ; toute la ville se préparaît pour deux grandes prow
cessions , qui eurent lieu l'après- dîner. Le soir , M. Azara
conduisit le ministre Miot chez le secrétaire d'état le cardinal
Zelada , et de- là à son habitation , à l'auberge du Sarmiento .
Le lendemain matin , le ministre français alla chez sa sainteté
, accompagné du ministre d'Espagne , et eut avec elle
une conférence d'environ six minutes : il était en uniforme
et avait à son chapeau un panache tricolore. On se loue
beaucoup de sa conduite modeste et reservée .
i
De Naples , le 26 juillet . Le roi a ratifié l'armistice . Quant
au traité définitif de paix , il paraît que ni les Français , ni la
cour de Naples ne se pressent de le conclure. Les premiers
esperent qu'après la prise de Mantoue ils seront en état de
dicter des conditions plus dures ; le roi de Naples se flatte
qu'en différant il pourra faire une paix plus honorable . En
attendant , il continue les préparatifs de guerre. Par un édit
en date du 17 , il ordonne à tous ses feudataires étrangers de
se rendre dans le royaume de Naples . Quinze princes romains.
sont sujets aux dispositions de cet édit , et se préparent à par-
Le prince royal est de retour des camps ; il arriva ici le
21 au soir. Dans la nuit du samedi suivant , le roi et son premier
ministre Acton arriverent aussi dans cette capitale . - Il
arrive continuellement de la Calabre un grand nombre de volontaires
fantassins et cavaliers qui se rendent aux camps .
Chaque jour le gouvernement reçoit de nouveaux dons en
argent , chevaux et munitions.
tir.
RÉPUBLIQUE BATAVE.
DE LA HAYE , le 9 août.
CONVENTION NATIONAL È.
Il a été fait lecture hier d'une note du citoyen Noël , mi
nistre de la République Française , contenant une exhortation
de la part du Directoire Français, pour donner , le plus promptement
possible , à notre république , une forme de gouvernement
stable et permanente, fondée sur l'unité et l'indivisibilité.
Il fut arrêté de faire imprimer cette lettre dans les deux langues .
Le même jour , l'assemblée nationale ayant repris ses délibérations
sur le rapport fait le 1er juillet , concernant l'établissement
d'une religion nationale , considérant ,
Tome XXIV. D
que
( 50 )
quoiqu'aucune société ne pût subsister , encore moins fleurir
ausla religion n'est pas respectée et protégée , où la vertu
at les bonnes moeurs ne sont pas encouragées , la séparation
néanmoins de l'église d'avec l'état , est nécessaire dans un
pays où la vraie liberté fixera sa demeure ; que de plus ,
une église dominante ou privilégiée est diametralement contraite
aux premiers principes même de l'égalité , sur lesquels
sant bâties Cla vraie liberté et la fraternité ; considérant en
outre , qu'en reconnaissant et promulgant publiquement ces
principes dans les Pays -Bas- Unis , l'église est déja réellement
séparée d'avec l'état ; considérant enfin que toutes les suites
qui résultent de la reconnaissance de ces principes , ne sauraient
être mises en activité avec la même promptitude ni de
la même maniere , et qu'il est nécessaire qu'un établissement ,
enraciné depuis si long- tems et si profondément dans notre
pays , et qui a étendu ses branches de tous côtés , soit
anéanti avec beaucoup de sang- froid et de prudence ,,, décrete
qu'iln'y aurait à l'avenir aucune église privilégiée ni dominante
dans les Pays-Bas -Unis . Ce décret comprend les dispositions
pour opérer le changement par degrés et sans violence.
ANGLETERRE. De Londres , le 12 août.
Le roi , de l'avis de son conseil- privé , a mis un embargo
sur tous les vaisseaux et bâtimens , maintenant dans les ports
du royaume , ou qui y viendraient à l'avenir , chargés de
marchandises des ports de la domination du grand - duc de
Toscane et de l'état ecclésiastique .
ㅅ On avait dit que M. Hammond allait en France pour traiter
de la paix on sait aujourd'hui qu'il s'est embarqué pour
Cuxhaven et qu'il se rendra à Hambourg.
L'escadre du commodore Waren est rentrée à Falmouth ;
on rapporte qu'elle a brûlé, deux vaisseaux , et quelle en a
forcé six à s'échouer sur la côte de France .
Les émigrés français ont eu ordre de sortir des isles de
Jersey et de Guernesey , et de passer en Angleterre . On a
permis aux vieillards , aux infirmes , aux femmes grosses et
aux entans de rester , en les prévenant que , dans les cas d'une
attaque de la part des Républicains , il ne serait plus possible
de les transporter dans un lieu de sûreté .
Une insurrection a éclaté dans l'isle de la Trinité en ,
Amérique les insurgens ont appellé les Français qui , à ce
qu'on rapporte , sont actuellement maîtres de l'isle .
( 5x )
RÉPUBLIQUE FRANÇAIS E.
CORPS LÉGISLATIF.
་་་
Séances des deux conseils , du 25 thermidor au 5fructidor.
Le Directoire exécutif écrit au conseil des Cinqcents
: Les détails que nous vous avons fait passer
sur les opérations de la brave armée d'Italie , dans
la journée du 14 , n'étaient que le prélude de succès
plus éclatans encore. Le général en chef nous adresse ,
par un courier de ce jour , l'historique des cinq mémorables
journées qui assurent le succès de nos armes
sur ce théâtre important. Voilà donc encore une campagne
finie en cinq jours ! Wurmser a perdu , dans
ces cinq jours , 12 à 15,000 hommes , faits prisonpiers
; 6,000 hommes tués ou blessés 70 pieces de
campagne , et 120 caissons d'infanterie . Le reste de
l'armée ennemie est éparpillé , et l'on ramasse les
prisonniers en allant à sa poursuite .
Pastoret prend la parole . Quelqu'active que soit
notre reconnaissance , dit- il , les succès de nos braves
freres d'armes sont plus actifs encore . Nous sommes
condamnés à nous servir d'une formule usée ; mais
il est beau de l'avoir usée par la victoire. Je demande
que l'armée d'Italie soit déclarée ne cesser de bien
mériter de la patrie . Adopté.
Lè message du Directoire et la motion de Pastoret
seront imprimés .
Monnot fait adopter son projet de résolution sur
le mode de paiement de l'arriéré de l'emprunt forcé.
La pétition d un soumissionnaire de Strasbourg ,
d'un bien appartenant au culte luthérien , donne
lieu de s'occuper de la question , si les biens de
tous les cultes sont nationaux . Treilhard observe que
si on les regardait comme tels , il faudrait en pensionner
les ministres . Cette question a paru assez importante
pour être renvoyée à l'examen d'une commission .
Da
( 52 )
Camus , au nom de la commission des dépenses : Les
rentiers et les pensionnaires de Fétat souffrent depuis
long-tems , et tout vous commande de venir promptement
à fear secours. La totalité des rentes et pensions
s'éleve par an à 300 millions . Vous sentez qu'il est impossible
de payer cette sommé en ce moment . L'ancien
régime aurait suspendu tout paiement ou fait
banqueroute. Vous ne ferez ni l'un ni l'autre ( on rit
du sang- froid de Camus ) , vous paierez ce que vous
pourrez jusqu'à ce que des tems plus heureux vous
permettent d'acquitter les arrérages.
ནཱ་ ༣༠ ༢
Il présente ensuite la résolution suivante , dont le
conseil ordonne l'impression et l'ajournement .
1. A compter du 1er. vendémiaire prochain , les
rentiers et pensionnaires désignés dans les articles
I et II de la loi du 8 messidor dernier , seront payés
pour le sémestre qui échera au 1. vendémiaire ,
savoir ; ceux dont la rente ou pension est de 600 liv .
et au-dessous , en recevront la moitié en numéraire
métallique ceux dont la rente ou pension excédera
600 liv. , recevront 300 liv. en numéraire métallique ,
et un 5. , aussi en numéraire , du surplus du sémestre
ceuxx". dont la rente ou pension excédera
10,000 liv. recevont 500 liv . en numéraire , et le 5e .
du surplus jusqu'à 10,000 liv . seulement.
:
2. Le paiement des sommes qui resteront dues
aux rentiers et pensionnaires est suspendu jusqu'à
la paix , et sera payé alors en numéraire métallique.
Thibaut fait adopter le même jour , 27 , une partie
du tarif sur les patentes ; et Guyton , un assez grand
nombre d'articles sur les canaux .
Le conseil des Anciens a approuvé , dans sa séance
du 26 , le tarif des messageries. La commission y a
vu beaucoup d'imperfections , mais elle l'a regardé
comme un moyen de passage de l'état actuel des
choses à un meilleur . Elle a écarté le considérant de
la résolution portant que l'armée de l'Italie ne cesse
de bien mériter de la patrie . Ce préambule dit qu'il
est beau d'avoir usé par la victoire les formules de
l'expression de la reconnaissance nationale . Le conseil
n'a vu dans ces mots qu'une pointe déplacée et in-
>
( 53 )
compatible avec la dignité du Corps législatif. La
résolution a été au surplus adoptée à l'unanimité.
"
Siméon , organe d'une commission spéciale , fait ,
le 28 , un rapport sur la loi , qui veut que la ques
tion intentionnelle soit toujours proposée aux jurés
dans les affaires criminelles. Il en est résulté une
foule d'abus . Des hommes convaincus des délits les
plus graves ont été absous , parce que , disait - on ,
ils n'avaient pas eu intention de nuire . Le rappor
teur a terminé par un projet de résolution portant
en substance. 1º . La loi du 24 vendémiaire an III est
rapportée . 2°. Il ne sera posé que trois questions ,
savoir Le fait est-il constant ? L'accusé est-il convaincu
de l'avoir commis ? Est- il excusable ? Impression
, ajournement.
:
Chenier propose le mode de célebrer la fête de la
fondation de la République le 1er, vendémiaire . Dans
quel tems , dit -il , fut- il plus nécessaire de raviver
l'esprit public , que dans le moment où les débris
des factions tour-à-tour abattues , cherchent à remuer
encore ; où l'opinion publique est voilée par les
nuages de sang qui s'élevent de toutes parts ; où
jusques dans le sénat , l'ami et le fondateur de la
République est couvert de calomnies ; où l'on crie
dans les journaux , la grande trahison du général
Buonaparte ; où l'on oppose Jourdan à Pichegru ,
Hoche à Buonaparte , Carnot à Barras , où l'on veut
diviser pour régner , où l'on s'apitoie sur certains
crimes commis pour faire oublier les délits précédents
; où l'on est venu au point de décerner des
couronnes civiques aux conspirateurs du 13 vendé
miaire.
Ce qui doit immortaliser la Convention , c'est sa
clémence à cette époque. La conspiration du 13 vendémiaire
ne peut être contestée que par les conspirateurs
eux -mêmes , etc. etc. Après de longues digressions
sur l'esprit des factieux ; après avoir depeint ces
personnages qui , toujours élevés sur les tréteaux du
crime , ont toujours été au nombre des proscripteurs ,
et jamais dans celui des proscrits : le rapporteur
propose le projet suivant :
D3
( 54 )
Art. Ier. Le 1er. vendémiaire , la fête de la fondation
de la République sera célébrée au champ de
la Fédération , par des courses à pied et à cheval , et
par des jeux militaires. Le Directoire distribuera les
prix aux vainqueurs .
II. Avant la célébration des jeux , le président du
Directoire proclamera le Ier . article de la constitu
tion , et attachera une couronne aux drapeaux de
chaque armée .
III . Le conservatoire de musique exécutera des
morceaux analogues .
IV. La fête sera terminée par des danses. ( Murmures.
)
Plusieurs députés se plaignent de ce que Chenier
a donné le programme de la fête , au lieu d'en laisser.
le soin au- Directoire . Doucet présente un nouveau
projet auquel la priorité est accordée . Il porte que
la fête sera célébrée , et le Directoire chargé de lui
donner la solemnité dont elle est susceptible . On.
l'adopte et on passe à l'ordie du jour sur la demande
d'imprimer le discours de Chenier.
Camus fait ensuite résoudre que les rentiers et
pensionnaires toucheront , sur ce qui leur est dû ,
300 liv. en numéraire , et le 5º . en sus , par sémestre.
Les créanciers de rentes ou pensions excédant 10,000 l .
seront payés sur le même pied que ceux de 10,000l.
Le paiement du reste est suspendu jusqu'à la paix .
Le conseil des Anciens s'est formé en comité secret
pour les articles du traité de paix avec le duc de
Wirtemberg.
Le rapporteur d'une commission spéciale appelle ,
le 29 , l'attention du conseil des Cinq- cents sur les
abus qui se sont glissés dans l'administration des secours
accordés aux parens des défenseurs de la patrie.
Il propose de supprimer les commissaires distributeurs
et vérificateurs , et d'en attribuer les fonctions
aux ministres de la guerre et de l'intérieur. Ce projet
est ajourné. ***
Blutel fait adopter la rédaction de la résolution
qui releve de la déchéance les défenseurs de la pa
( 33 )
trie qui , présens aux drapeaux , ont été mis sur des -
listes d'émigrés .
3. Sur la proposition de Jourdan il arrête , le 3o , que
les notaires qui ayant été inscrits sur des listes d'émigrés
ont obtenu leur radiation provisoire , sont autorisés
à exercer leurs fonctions .
Lacuée propose au conseil des Anciens d'approu
ver la résolution relative à ce qui reste à payer de
l'emprunt forcé. Quoiqu'incomplete , il la juge dictée
par un esprit de justice . Sans avoir aucun vice
radical , elle doit fournir aux besoins du trésor
public.
Dalphonse en a televé quelques imperfections ,
telle que la disposition qui établit les administrateurs
des départemens seuls juges de leur taxe . Cependant
le conseil l'a sanctionnée , de même que
celle en faveur des possesseurs de biens par indivis
avec les émigrés .
Tronchet voulait qu'on rejettât celle - ci . Le législateur
, disait- il , ne doit pas être justé à demi , il
faut qu'il le soit tout- à- fait. Mais Dupont a répondu
qu'il vaut mieux l'être un peu que de ne pas l'être
du tout.
Le Directoire instruit , le 1er, fructidor , les deux
conseils que Drouet s'est évadé la veille des prison's
de l'Abbaye . Il ne doute pas que son évasion ne soit
le fruit de la corruption . On est à sa recherche . La
séance a été employée , en grande partie , dans l'un
et l'autre , au renouvellement du bureau . Pastoret
a été porté au fauteuil , dans le conseil des Cinqcents
. Peyre , Noailles , Osun et Bourdon aux places
de secrétaires . Muraice a obtenu la majorité des suf
frages , dans celui des Anciens , pour la présidence.
Les nouveaux secrétaires sont Johannot , Fourcade ,
Ferron et Lepécheux .
Maithe reproduit , le 2 , son projet de résolution
sur la suppression du clergé régulier de la ci- devant
Belgique .
Perès est d'avis d'y comprendre le clergé séculier
. Mais il desirerait qu'on ne fit pas une loi particuliere
pour la Belgique , et qu'on se bornât à y pu
D 4
( 56 )
1
blier les lois rendues sur la suppression du clergé
séculier et régulier de la France , puisqu'elle est réunie
au territoire de la république , en autorisant
néanmoins les membres de ces corporations à convertir
leurs pensions en un capital avec lequel ils
acquerraient des biens nationaux . La discussion sera
continuée demain .
Lanjuinais fait approuver , par le conseil des Anciens
, la résolution qui porte que toutes les succes
sions échues et à écheoir , dans lesquelles les ci - devant
religieux ou religieuses avaient des droits à
exercer suivant les lois des 5 brumaire et 17 nivôse ,
appartiendront exclusivement aux héritiers présomptifs
appellés à les recueillir , si ces mêmes individus
étaient émigrés ou déportés à l'époque de la promulgation
de ces lois . }
Celui des Cinq- cents reprend , le 3 , la discussion
sur le projet de suppression du clergé régulier de la
Belgique .
Philippe Delville appuie le projet de la commission
, et vote pour la question préalable sur celui de
Pérez. La superstition et la religion sont bien distinctes
l'une de l'autre , dit il , et il faut bien se garder
de les confondre , de punir tous les ministres des délits
de quelques-uns , de forcer en quelque sorte les
habitans de la Belgique à renier jusqu'à Dieu luimême
ou à se faire un Dieu d'une nouvelle fabrique .
Les prêtres sont des hommes comme les autres ; sides
prestiges les ont éloignés de vous , que la justice les
en rapproche .
Un autre membre demande l'ajournement , jusqu'à
ce que l'on ait fait connaître au conseil le nombre
des individus à pensionner , et les ressources qu'offrent
à cet effet les biens du clergé situés dans la Belgique .
Mais si l'ajournement est rejetté , il pense qu'on doit
vendre ces biens à de bons cultivateurs , ou en doter
les défenseurs de la patrie ; car c'est en vain , dit- il ,
que vous vous flattez d'attacher les prêtres à la république
ils sont ennemis de tout gouvernement , ils
ont fait divorce avec la nature . Rappellez - vous les
vêpres siciliennes , la Saint-Barthelemy , le 13 vendét
( 57 )
miaire ; les prêtres ne méritent aucune confiance. En
pensionnant les prêtres de la Belgique , vous pensionnerez
vos ennemis , vous donneres de nouveaux
auxiliaires à l'empereur et à tous les malveillans de
l'intérieur.
Duprat pense qu'il faut une législation particuliere
pour les religieux de la Belgique ; mais il déclare que
proclamer, avant la paix , la suppression du clergé
dans un pays où l'exécution de la constitution a été
ajournée , où les partis se mesurent , se menacent , ce
serait compromettre le succès de la révolution , amener
des troubles civils , et peut- être une guerre de religion.
Il vote pour le projet de la commission .
Maille déclare que la commission a pensé avec le
gouvernement qu'il suffit dans ce moment de supprimer
le clergé régulier. Il ne voit pas d'inconvéniens
à ajourner la suppression du clergé séculier. On
vous a cité la Vendée , dit - il , pour soulever votre indignation
contre les prêtres ; mais ne sait- on pas que
c'est la maniere horrible dont on a traité les prêtres
constitutionnels , les prêtres qui s'étaient dévoués à
la révolution , qui est la premiere cause de cette fa
tale guerre ? Le projet de la commission ôtera toute
inquiétude , à cet égard , aux religieux de la ci-devant
Belgique.
Le conseil accorde la priorité au projet de la com
mission , dont voici le premier article :
Les ordres et congrégations réguliers , monas- .
teres , abbayes , prieurés , chanoines réguliers , chanoinesses
, et généralement toutes les maisons ou établissemens
religieux , sont supprimés dans les neuf
départemens réunis par la loi du 9 vendémiaire dernier
, ainsi que sur l'ancien territoire de la répu
blique.
Bergier , au nom d'une commission ad hoc , fait
adopter , le 4 , la résolution sur le paiement en numéraire
, ou mandats au cours , du prix des baux et
fermages pour l'an IV. Celle qui porte que les ecclésiastiques
reclus reprendront la jouissance de leurs
biens est ajournée ..
Armand fait au conseil des Anciens le rapport sur
( 58 )
la résolution relative aux rentiers et pensionnaires
de l'Etat ; il exprime le voeu de la commission pour
que l'on vienne promptement à leur secours ; mais
elle ne pense pas qu'on doive leur donner des espérances
illusoires . Or , il paraît prouvé par des calculs
que la trésorerie ne serait pas en état au 1. vendémiaire
, de remplir les vues du Corps législatif. La
résolution est rejettée . Celle qui leve le séquestre
mis sur les biens des défenseurs de la patrie , inscrits
mal-à-propos sur des listes d'émigrés , est ensuite approuvée.
Le conseil des Cinq- cents renvoie , le 5 , à une
commission , la demande faite par le tribunal civil du
département du Tarn , de deux mois de vacance ,
ainsi que celle du cit . Vaublanc , député de Seineet
Marne , et condamné à mort par contumace , par
une des commissions militaires de vendémiaire , qui
invite le Corps législatif à prononcer enfin sur son
sort.
مت
Delaunay présente un projet de résolution sur
les postes et méssageries ; il tend à en supprimer lå
régie et les donner à l'entreprise . Impression .
Celui des Anciens n'a sanctionné aucune résolution
dans sa séance du 5 fructidor .
PARIS . Nonidig fructidor , l'an 4. de la République.
L'évasion de Drouet qui , dans d'autres tems , eût excité
une grande agitation parmi les esprits , n'a produit qu'une
sensation médiocre. C'est une preuve que l'on a assez de
confiance dans la force actuelle des choses et de l'opinion , pour
n'avoir rien à redouter d'un pareil événement . En général , on
s'est plus occupé à former des conjectures sur les moyens par
lesquels il a pu effectuer sa sortie , que de sa sortie elle - même.
Ce qui est assez remarquable , c'est que le 1er, de ce mois ,
c'est- à- dire le lendemain du soir de son évasion , Drouet à
adressé à l'auteur du Journal des Hommes libres , connu par ses
principes montagnards , une le tre dans laquelle il raconte
comment il s'est échappé. Dès le 22 floréal , jour de son incarcération
à l'Abbaye , son premier soin fut d'examiner sa
( 59 )
demeure . En visitant la cheminée , une grille de fer T'arrête ;
mais sur cette grille , il trouvé déposés un paquet de cordes , une
scie propre à couper du fer , et quelques autres instrumens. Il redescend
, et s'écrie : Je suis libre , et je le prouverai , dès
je verrai mes ennemis assez forts pour vouloir pousser jusqu'au
bout leur entreprise .
que
En effet , le lendemain de la fête du 10 août , il se met
à travailler Mes cordes , ajoute - t- il , mes outils , des
pieces de bois appuyées sur un pignon , me mirent heureusement
en liberté . Il ne dit point si c'est par la fenêtre
ou par la cheminée qu'il s'est évadé ; il n'a pas voulu
entrer dans de plus grands détails . Il se contente d'ajouter
qu'il s'est arrêté dans une allée sombre pour arranger ses
vêtemens et en secouer la poussiere ; qu'il fut atteint par
des soldats qui lui demanderent s'il n'avait pas vu se sauver
à toutes jambes un prisonnier avec un paquet ; qu'il leur répondit
, non ; et que d'ailleurs il ne se mêlait pas d'arrêter
les prisonniers qui se sauvent ; que les soldats continuerent
leur chemin , et luj aussi.
Tel est le récit , ou plutôt telle est la fable mal-adroite de
Drouet. Voici maintenant ce qui résulte du procès - verbal de
son évasion . A six heures du soir , un des hommes de l'intérieur
de la prison , trouve encore Drouet dans sa chambre.
A sept et demie , il y remonte et ne le trouve plus ; il va
avertir le geolier , on cherche ; on trouve au bas de sa fenêtre
donnant , non sur la rue , mais sur le préau , un bareau de fer
scié , et une corde neuve nouée en plusieurs endroits , mais
dont les noeuds n'étaient point serrés vérification faite , la
corde était trop courte , trop faible pour supporter le poids d'un
homme , le trou de la fenêtre trop étroit , nulle trace sur les
parois du mur qui indiquât une escalade , et de plus il y avait
à franchir un mur dans l'intérieur de plus de 40 pieds . Il est
bien évident que Drouet ne s'est point sauvé par la fenêtre. Si
les relations qu'il nous a données de sa captivité et de son évasion
des prisons d'Autriche , ne sont pas plus véridiques , it
est permis sans doute d'ajouter peu de foi à ses romans qu'il
a pu arranger comme il lui a plu. Quoi qu'il en soit , on a
trouvé la déclaration des deux porte- clefs si peu daccord
avec l'état des lieux et les circonstances , qu'ils ont été mis en
état d'arrestation .
On peut croire aisément que chaque parti a mis cette évasion
sur le compte de l'autre. On en a accusé les jacobins
les royalistes , et jusqu'au Directoire . Il serait assez singulier
que le Directoire , contre lequel était dirigée la conspiration
( 60 )
1
de Baboeuf et Dronet , et qui a mis une si grande activité à en
éclairer toutes les parties , et à en poursuivre tous les auteurs,
eût favorisé l'évasion de l'un d'entre eux . Cette idée est aussi
absurde que la fable de Drouet. Il est plus vraisemblable
le parti auquel était attaché ce représentant , est le seul qui
ait eu intérêt de le soustraire au tribunal de la haute-cour.
que
Rien n'est plus, curieux que la lettre que Drouest a écrite
au conseil des Cinq - cents . Ce conseil a refusé d'en entendre
la lecture ; mais elle n'a pas moins reçu la publicité qu'on
voulait lui donner , grace auJournal des Hommes libres qui s'est
fait le hérault des productions de Drouet ; circonstance qui
indique assez le parti qui a eu quelqu'influence dans cet événement.
Dans cette lettre , écrite du ton le plus audacieux ,
Drouet déclame vivement contre le ministre de la police dont
il provoque la punition , contre ses accusateurs ( le Directoire),
contre le Corps législatif , qu'il menace du courroux des patriotes
.
A ce ton menaçant , on s'imaginerait que Drouet et son
parti se sentent bien forts . Des personnes instruites pretendent
que tout s'arrangerait aisément , si certaines gens étaient
assurés qu'on voudra bien les oublier. Au reste , on a remar
qué que depuis l'affaire de Drouet beaucoup de députés de la
montagne ont demandé des congés à long terme.
M. de Revel , envoyé de la cour de Turin , a reçu ordre
de la part du Directoire , de quitter Paris ainsi que le territoire
de la République. Des ordres semblables ont été donnés
, dans des termes encore plus pressaps , à MM. Piérrarchi
et Evangelisti , envoyés du pape . On ignore précisément les
motifs d'un éloignement aussi subit . Il paraît qu'on les soupçonne
d'intrigues , et d'avoir usé de toutes les lenteurs de la
politique italienne , pour traîner en longueur les négociations
, dans l'espérance que les Français ne pourraient se
maintenir en Italie . Il est probable , d'après ces mesures , que
les affaires , en Italie , vont prendre une tournure plus sévere
, et que Buonaparte va négocier d'une maniere plus
active.
Le ministre de la marine a fait publier le bulletin suivant ,
extrait des letttes officielles écrites de Cadix le 18 thermidor :
" Le 17 de ce mois , les deux escadres espagnoles sous les
ordres des amiraux Solano et Langara , ainsi que celle de
La République , commandée par le contre- amiral Richery ,
eat appareillé de ce port . Elles sont aujourd'hui hors de vue,
( 51 )
e
ai
2
a
1
faisant route par un vent favorable . La sortie simultanée dé
ces trois escadres bien commandéés , bien armées , et animées
du meilleur esprit , a jetté la consternation parmi les ennemis
de la République . On se perd ici en conjectures ; on croit
entrevoir de grands événemens : le tems fixera les incerti
tudes q
Cette nouvelle importante a ainsi donné carriere aux conjectures
de nos politiques . Les uns pensent qu'il est question d'efectuer
une descente en Irlande ; d'autres , qu'il s'agit d'aller
sur les côtes de Portugal , pour le déterminer à secouer le
joug de la domination anglaise . D'autres enfin , que les escadres
combinées sont entrees dans la Méditerranée ", " et vont
prendre à Toulon une autre division pour agir avec toutes
ces forces contre les Anglais , reprendre la Corse et l'islo
d'Elbe.Gette derniere conjecture paraît la plus vraisemblable.
On assure depuis , qu'on a reçu des nouvelles authentiques
qui annoncent que l'Espagne a déclaré la guerre à l'Angleterre
; que l'ambassadeur britannique , lord Butte , a en conséquence
quitté Madrid , emportant avec lui le manifeste de
cette cour qui contient 63 griefs contre celle d'Angleterre.
Il est certain que la sortie des escadres espagnoles de Cadix ,
annonce des actes prochains d'hostilité.9 up ab ort
2
On apprend par des lettres officielles de Toulon ?! du 3
thermidor , que l'escadre anglaise ayant serré la côte de près ,
quatre de leurs vaisseaux , surpris par le calme , ont été canonnés
par toutes les batteries à portée et ont été fort- endommages
.
¿ques suplsup sb , verso etins 91400 2004 19 201419 Ver
Traité depais conclu entre le duc de Wurtemberg et la Répu
Robison blique Française, ob encobeo 13
La République Française et S. A. S. le duc de Wurteinberg
et Teek , également animés du desir de mettre fin
a la guerre qui les divise , et de rétablir les liaisons de
commerce et de bon voisinage qui leur étaient réciproquement
avantageuses , ont nommé pour leurs plenipotenuaires
, savoir le Directoire , au nom de la République
Française , le citoyen Charles Delacroix , ministre des relations
extérieures ; et S. A. S. le duc de Wurtemberg et Teck,
MM. le baron Charles de Voepwarth , son ministre d'état
et président de la chambre des finances , Abel , conseiller de
législation .
Lesquels , après avoir échangé leurs pleins pouvoirs respectifs
, ont arrêté les articles suivans :
Art. Ier. Il y aura paix , amitié et bonne intelligence entre
( 62 )
14. République Française et S. A. S. le duc régnant de Wur
temberg et Teck ; en conséquence , toutes les hostilités
cesseront entre les puissances contractantes , à compter de la
satification du présent traité .
"
8
II . Le duc de Wurtemberg révoque toute adhésion , consentement
et accession , patente ou secrette par lui donnés
à la coalition, armée contre la République Française , à tout
traité dalliance offensive et défensive , qu'il pourrait avoir
contracté contre elle . Il ne fournira à l'avenir aucune puissance
ennemie de la République, aucun contingent ou secours
en hommes , chevaux , vivres argent , munitions de guerre
ou autrement , à quelque titre que ce soit , quand même il en
serait requis comme membre de l'empire, germanique
III. Les troupes de la République Française pourront pas
ser librement dans les états de S. A. S. , y séjourner , et occu
per tous les postes militaires nécessaires à leurs opérations
IV.Son A. S. le duc de Wurtemberg et Teck renonce ,
en faveur de la République Française , pour lui , ses succetseurs
et ayant causes , à tous ses droits sur la principauté de Montbéliardi,
des seigneuries d'Héricourt , de Passavant , et autres
en dépendantes ; le comté d'Hobourg , ainsi que les seigneu
ries de Riquewir et Osthein , et Ini cede généralement
fautes, les propriétés , droits et revenus fonciers qu'il possede
sur la rive gauche du Rhin , et les arrérages qu'il pourrait
réclamer . Il renonce à toute repetition qu'il pourrait faire
contre la Républiques pour non -jouissance desdits droits et
revenus , et pour toute autre cause , de quelque espece qu'elle
soit , antérieure au présent traité .
V Son AS. 'engage à ne point permettre aux émigrés
et prêtres déportés de la République Française , de séjourner
dans ces états.ub.el A.2 .* Jaguar shpildapt md.
VI. sera conelu incessamment entre les deux puissances
h traité de commerce sur des bâses réciproquement avan-
Lageuses. 31 sinis mol top spaulacar sed 95
En attendant , toutes relations commerciales seront réta
blies telles qu'elles étaient avant la présente guerre.
Toutes les denrées et marchandises) provenant du sol , des
manufactures , colonies ou péches françaises , jouiront , dans
les états de S. Ar S. de la liberté de transit et d'entrepôt en
exeption de tous droits , autres que ceux de péage sur les
voitures et chevaux .
9:
Les voituriers français seront traités , pour le paiement
desdits droits de péage , comme la nation la plus favorisée.
VII. La République Française et S. A. Si le duc de
( 63 )
S
3
it
#
Wurtemberg s'engagent respectivement à donner main-levée
du sequestre de tous effets , revenus ou biens saisis
confisqués , détenus ou vendus sur les citoyens français
d'une part , et sur tous les habitans des duchés de Wur
temberg et Teck de l'autre part , et à les admettre à l'exercice
légal des actions et droits qui peuvent leur-appartenir-
VIII. Tous les prisonniers respectivement faits , seront
rendus dans un mois à compter de l'échange des ratifications
du présent traité , en payant les dettes qu'ils pourraient avoir
contractées pendant leur captivité . Les malades et blessés
continueront d'être soignés dans les hôpitaux respectifs ; ils
seront rendus aussitôt leur guérison. Iscr
IX . Conformément à l'art . VI du traité conclu à la Haye
Fe 27 floréal de l'an 3 , le présent traité de paix et d'amitié
est déclaré commun avec la République Batave . If
ɔmmod
X. Il sera ratifié , et les ratifications échangées dans un
mois , à compter de sa signature , et plutôt si faire se peut.
A Paris le 20 thermidor , an 4 de la République Fran
caise une et indivisible .
IT IKK Signés , CH. DELACROIX ; CHARLES , baron DE
WOEPWARS ; ABEL . buntis bad eisqa me'b
3
Le directoire arrête et signe le présent traité de pai
avec le duc de Wurtemberg , négocié au nom de la Repu
blique Française par le ministre des relations extérieures ,
nommé par le Directoire exécutif par arrêté du 11 thermidor
présent mois , et chargé de ces instructions à cet effet .
A Paris , le 21 thermidor , an IV de la Republique Française
une et indivisible .
1,53 1298031
Signé , REVELLIERE - LEPAUX , president .
Par le Directoire exécutif. Signé , LAGARDE , secrétaire-général .
6.
NOUVELLES OFFICIELLES.
WAL
oblet
2014 a
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE. Des 20 et 21 thermidor . Le
général Kleber écrit qu'il s'est passé deux actions importantes
auprès de la Rednitz. Nous avons été repoussés pendant quelque
tems , mais la valeur opiniâtre de nos troupes l'a emporté
sur la supériorité du nombre . Nous nous somines rendus
maîtres de la place de Forckheim ; nous y avons trouvé
70 bouches à feu . Nous sommes au- delà de la Rednitz et de
la riviere d'Aich . L'ennemi se retire en grande hâte sur
( 64 )
Nuremberg.
qui est rétabli.
Kleber a remis le commandement à Jourdan
Du 25. L'ennemi a évacué la position qu'il occupait entre
Lauff et Rothemberg. Il a même évacué ce dernier fort dont
la garnison s'est rendue ; on y a trouvé 40 bouches à feu et
des munitions de guerre.
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE . Du 26. Le général Mor eau
rend compte de plusieurs combats qui ont eu lieu les 21 , 22 ,
23 et 24 , contre toutes les forces réunies de l'archiduc. La
dernière affaire a duré 17 heures , et la victoire a été trèsdisputée.
Le combat n'a fini qu'à la nuit. Les deux armées
qui bivoaqué. Le lendemain , à la pointe du jour , l'ennemi
avait effectué sa retraite. Il a perdu , de son aveu , 7 mille
hommes. Il se disposait à repasser le Danube . La division
du général Férino est entrée à Bergens, On y a trouvé 29
bouches à feu , et pris 30 ou 40 grands bateaux et 40 mille
sacs d'avoine , orge et farines C I'
र्न
--
ARMÉE DEVANT
MAXfait
une sortie le 11 , et à la faveur
Du 15. L'ennemi , au nombre L
de 7 à 8 mille hommes , a
d'un épais brouillard , a forcé tous les avant-postes . Mais par
un changement de frout à gauche , il a été coupé dans sa retraite
, et forcé de rentrer avec perte considérable. 36
ARMEE D'ITALIE . Du 21. Buonaparte mande que le 19 ,
l'ennemi a été forcé dans sa ligne du Mincio il a levé le
siege de Parchiera , a perdu 12 pieces de canon et 700 prisonniers
. Le 20 , Vérone a été repris , les Autrichiens ont
perdu 7 pieces de canon et 400 prisonniers. Les Français ont
repris toutes leurs anciennes positions . L'ennemi fuit dans
Tes montagnes du Tyrol . Les renforts venant de l'armée
d'Ouest commencent à arriver .
Du 27. L'ennemi a été chassé de la Corona , de Montebaldo
, de Préabolo , de la Marche d'Anfonce. Il a perdu
7 pieces de canon et 400 prisonniers .
4
P. S. Diverses lettres d'Allemagne annoncent que l'on
touche au moment d'une paix générale sur le continent. Mais
on croit qu'il y aura un grand changement dans la constitu
tion germanique , et que la prépondérance qu'avait la maison
d'Autriche pourrait bien passer dans les mains d'une autre
puissance.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur,
No.
44.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Mardi 6 Septembre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
La révolution française est survenue au milieu de
l'époque la plus mémorable pour les progrès de l'esprit
, aussi bien que pour ceux de la liberté . Les
vingt dernières années qui ont précédé ce grand mouvement
, seront notées dans l'histoire du genre humain,
comme l'un de ces tems précieux , où les efforts
simultanés de tous les hommes de génie font faire
subitement les plus grands pas à la science , et où
l'on recueille , dans un court intervalle , le fruit des
travaux lents et successifs de toutes les époques antérieures.
Parmi les causes qui ont contribué le plus
à cet heureux effet , la facilité des communications
entre les savans de tous les pays doit être sans doute
comptée pour beaucoup . Les lettres étaient véritablement
devenues une république , dont toutes les
parties entretenaient une correspondance continuelle
. Par l'effet du perfectionnement des méthodes
philosophiques , chaque découverte conduisait
rapidement à des découvertes nouvelles . Le point
de vue, vaste et général , sous lequel chaque recherche
commençait à être considérée , n'en laissait négliger
Tome XXIV. E
7 ( 66 )
1
aucun résultat . Bientôt les objets les plus minutieux
en apparence , se trouvaient liés aux plus importans ;
et dans ce grand ouvrage de l'avancement de l'esprit
, chaque savant , du fond de sa retraite , dans
quelque pays que le sort l'eût placé , voyait ses travaux
particuliers concourir immédiatement et sans
retard au but commun.
- Mais l'établissement de la liberté dans un grand
pays dont les philosophes avaient sourdement limé
les fers , devint tout - à- coup , par une suite de circonstances
plus favorables encore , le premier de
tous les besoins . La science fut obligée de suspendre
un instant ses observations et ses recherches , pour
les reprendre ensuite avec plus de fruit. La raison
de tous les hommes éclairés et les efforts de toutes
les ames généreuses se dirigerent presqu'uniquement
vers les moyens d'assurer le succès de ce mouvement
politique que tout avait rendu nécessaire. Et ce ne
fut pas seulement en France que la révolution absorba
pour ainsi dire toutes les pensées : la grandeur
du spectacle attira quelque tems l'attention exclusive
des étrangers , et leurs savans les moins occupés
d'affaires publiques, parurent eux-mêmes en rester
d'abord immobiles témoins.
11 Y eut donc au commencement de la révolution
française , une espece de suspension générale dans
les travaux habituels de la science : mais la science
n'y devait rien perdre ; bientôt elle devait les reprendre
avec plus d'ardeur , et sans doute avec des
moyens nouveaux .
Cependant le gouvernement revolutionnaire s'empara
de l'ouvrage de la philantropie et de la raison :
( 67 )
Dès lors toute communication extérieure nous fut
interdite . Les difficultés qu'y mettait nécessairement
une guerre générale , furent prodigieusement aggravées
par les lois les plus atroces , par les mesures
d'administration et de police les plus absurdes . Leurs
funestes effets se prolongerent même bien long tems
après la destruction de ce régime . Enfin , nous avons
été pendant plusieurs années sans savoir ce qui se
faisait chez nos voisins les plus immédiats : et quoiqu'ils
eussent sur notre compte des moyens d'infor
mation qui nous manquaient , il est aisé de voir qu'ils
n'ont eu durant nos deux années les plus désastreuses,
que des idées très - incomplettes de ce qui se passait
parmi nous. Cette circonstance fera sans doute
époque dans l'histoire ; et l'on n'a pas besoin d'observer
combien devait être funeste son influence sur la
marche des lumieres .
Aujourd'hui , la plupart de ces entraves sont bri-
Bées. Il ne reste du moins que celles qu'on peut regarder
comme inséparables d'une guerre entreprise
par des ggouvernemens oppresseurs , qui se sentent
menacés dans leur existence personnelle . Nous pou
vons même savoir ce qui se passe thez eux , par nos
communications avec les pays amis ou neutres ; et
les lettres peuvent renouer leur correspondance .
Pour remettre nos lecteurs , autant du moins qu'il
nous est possible , au courant de la littérature étrangere
, nous nous proposons de consacrer dans ce
journal , quelques pages à de courts extraits de
ce qu'offrent d'intéressant ceux qui paraissent
dans différentes parties de l'Europe . Chacun sent
assez combien il serait utile d'avoir au moins une
E 2
( 68. )
2
idée de ce qui s'y fait de plus important. Nous allons
aujourd'hui rendre compte d'une lettre de l'abbé
Andrès ( 1 ) , sur l'état de la littérature de Vienne .
Cette lettre , écrite d'abord en espagnol , et traduite
depuis en italien par Louis Brera , avec des additions
curieuses , a paru vers la fin de 1795 ( vieux
style ) . Elle est annoncée avec beaucoup de détails
dans le journal littéraire de Naples du mois d'avril
dernier , d'où nous allons extraire ce qui nous en
paraîtra le plus digne de remarque.
Extrait d'une lettre de l'abbé ANDRÉS sur la littérature
de Vienne.
La liberté française aura sans doute d'éternels
reproches à faire à l'empereur Joseph II . Cependant
ce prince a rendu quelques services importans
son pays ; peut-être était- il difficile d'y jetter plus
rapidement les semences d'une révolution générale .
Quelques philantropes pensent même qu'à plusieurs
égards , son véritable tort est d'être allé trop vîte.
Ce n'est pas seulement par nombre d'établissemens
utiles , qu'il voulut marquer son regne : il appella
des savans et des gens de lettres de différens pays ;
il s'occupa des moyens de former dans le sien , une
( 1 ) L'abbé Andrès est l'auteur d'une histoire des progrès
de l'esprit humain , intitulée : Dell' origine , progressi , stato
altuate d'ogni letteratura ; ouvrage qui paraît remplir dignement
son titre , et qui par conséquent suppose , et les connaissances
les plus étendues , et l'esprit le plus philosophique.
( 69 )
véritable opinion publique , en donnant plus de
hardiesse à la pensée et c'est le second despote
qui a consacré l'entiere liberté de la pressé , cette
liberté qui amene toutes les autres à sa suite , et sans
laquelle elles sont entierement illusoires .
Le nombre des gens de lettres établis à Vienne
est très considérable , et ils y écrivent en plusieurs
langues .
Volfang de Kempelen , Hongrois de nation , y
tient une place distinguée parmi ceux qui s'occupent
de sciences physiques et mathématiques . Il a
fait de l'algebre et de la géométrie une application
très - étendue à la mécanique , dans laquelle il paraît
avoir surpassé tout ce qu'on connaît de plus ingėnieux.
Il assistait , en présence de Marie-Thérese , à
des expériences magnétiques exécutées par Pelletier ;
c'est-là qu'il fixa pour la premiere fois l'attention , en
s'engageant à faire une machine plus étonnante que
toutes celles de ce Français . Et en effet , au bout de
six mois parut son joueur d'échecs , qui non- seulement
fait exécuter avec beaucoup de précision , à
toutes les pieces du jeu , leurs différens mouvemens ,
mais qui gagne toutes les parties .
Un autre ouvrage de Kempelen est un enfaut qui
parle . Les organes de la voix en sont formés sur le
modele exact de ceux de l'homme ; l'articulation
des mots s'exécute par une mécanique qui reproduit
jusques dans les plus petits détails , l'artifice
de la nature . L'auteur publià dans le courant de
l'année 1791 une description de sa machine , où
il examine plusieurs questions intéressantes relatives
à la formation de la voix. Quelqu'admirable cepen-
X 3
( 70 )
dant que soit cet automate , un jeune éleve de l'u
niversité de Pise , à peine, âgé de 21 ans , entreprit
et vint à bout de l'imiter sans l'avoir jamais vu . Son
nom est Joseph Morosi de Ripafratra ..
Charles Rewitzki , Hongrois aussi bien que Kempelen
, s'est rendu célebre par sa grande connaissance
des langues et par une immense érudition dans
toutes les parties de la littérature . On a de lui un
voyage dd'Asie et d'Europe , et une traduction en
vers entiers d'un poëte persan nommé Haphyz . Il
a écrit de plus en français , un traité fort estimé sur
la tactique des Turcs . Les sciences et les lettres l'ont
perdu depuis peu,
Vienne réclame toujours le docteur Ingenhouz
quoique ce célebre physicien habite depuis longtems
l'Angleterre . Ses expériences sur les végétaux
sont trop connues pour avoir besoin d'être citées .
Il en est de même des collections de botanique
de Jacquin , ce voyageur infatigable , non moins intéressant
par son caractere doux et simple , que par
son savoir et ses travaux . C'est un des hommes les
plus distingués du siecle , dans la partie à laquelle
il s'est exclusivement consacré.
Keinmeyer et Pacassi appartiennent à la physique .
Le premier s'est beaucoup occupé de tout ce qui
tient à l'électricité ; et sans lui les expériences aërostatiques
que Blanchard a faites à Vienne auraient
manqué totalement . Le second a enrichi le journal
de littérature de Vienne de plusieurs savantes dissertations.
On lui doit la traduction française du
traité des planetes et des cometes d'Euler , un ouvrage
considérable sur l'architecture navale , et divers
( 71)
autres écrits , soit d'astronomie , soit de hautes máthématiques.
La meilleure école de médecine clinique qui
existe encore en Europe , et les encouragemens particuliers
que la faculté de Vienne a reçus dépuis le
commencement du siecle , ont produit dans cette
ville , plusieurs médecins et chirurgiens célebres .
Storck , auteur des expériences sur la ciguë et sur
plusieurs autres plantes vénéneuses , mais plus vélitable
interprête de la nature , et plus digne d'être
à jamais célebre , par la premiere partie de son Annus
Medicus , est à la tête des médecins . Après lui vient
Joseph Quarin , praticien d'une grande distinction ,
dont nous avons différens ouvrages sur les fievres ,
sur les inflammations et sur les maladies chroniques.
On le regarde comme très - fort pour le pronostic.
Hasenhorl , premier médecin de l'empereur , et
connu sous le nom de Lagusius ; Vespa , auteur de
quelques dissertations médicales et chirurgicales ;
Hebermann , auteur de celle intitulée , de Salubri
Sepulchro ; et Hunczowski , à qui l'on doit un petit
traité sur l'usage du brou de noix dans le traitement
des ulceres , sont encore des médecins trèsconnus
et très - estimés . '
Alexandre Branbilla est à la tête de la chirurgie.
On lui reproche de n'avoir pas fait sa réputation
uniquement par son habileté . Le seul ouvrage qu'il
ait donné au public est un traité des instrumens.de
chirurgie employés dans les hôpitaux militaires de
l'Autriche . Plenk , également savant comme chirurgien
, comme botaniste et comme chimiste , n'occupe
E 4
( 72 )
que la seconde place , quoiqu'il paraisse mériter la
premiere .
L'esprit des juristes de Vienne n'est point du tout
celui qu'on attribue généralement en Allemagne , à
cette classe , du moins si l'on en juge par Charles .
Antoine Martini , président du tribunal suprême de
justice, Ce savant n'a pas seulement porté de la
hardiesse et de la philosophie dans différentes questions
de droit, qu'il a traitées avec beaucoup de savoir
et de talent ; il a senti combien les spectacles pouvaient
contribuer à l'amélioration des moeurs ; et il·
s'est occupé de la réforme du théâtre allemand , en
couvrant ses défauts de ridicule dans des satyres pleines
de sel il a yu combien la morale des femmes influait
sur la société ; et il a rédigé pour elles , de
courtes regles de conduite dans les différentes circonstances
de la vie : enfin , il a défendu les sciences
et la philosophie contre les attaques de l'abbé
Sabathier ; et la pureté , l'élégance , la force et la
grace de sa maniere d'écrire ne permettent au journaliste
italien d'y rien desirer , qu'un peu moins de
liberté sur les matieres de religion .
-
Le directeur de la bibliotheque impériale est l'abbé
Denis , ci- devant jésuite . Ses ouvrages de prose et
de vers ont accéléré les progrès du goût en Allemagne
. Il a composé spécialement dans cet objet
nn poëme technique intitulé : L'Arte pratica del buon
gusto. La langue allemande lui doit une bonne traduction
en vers d'Ossian . Le odi del Barbo Sined forment
un recueil intéressant ; à la tête est une trèsbonne
dissertation sur la poésie du Nord . Sined est
l'anagramme du nom de l'auteur .
"
( 73 )
Après Denis , et dans la même bibliotheque , on
remarque Bolla , qui de simple ouvrier en maçonnerie
s'est élevé au rang d'un savant distingué . Dans les
courts intervalles que lui laissaient ses travaux mėcaniques
, il se mit en tête d'apprendre le grec ; il
en vint à bout sans aucun secours et sans savoir le
latin ; et son début fut une ode au prince Kaunitz ,
qui lui fit donner sur- le- champ une place dans la
bibliotheque impériale .
Parmi les antiquaires de Vienne , Eckel , Neumann
et Weinhoffer se font distinguer particulierement .
Il faut absolument une Sapho à l'Allemagne. Les
opinions sont partagées entre Gabrielle de Baumberg
et la célebre Karsch , dont les poésies ornent l'almanach
des Muses allemand. La premiere réside à
Vienne .
Peut-être le bon esprit de la duchesse Julie de
Giorane , dont la prose élégante et sage est consacrée
à plaider les droits des hommes et prêcher la
morale , mérite - t- il encore plus les suffrages du
goût et de la raison . Elle a écrit deux très - bons ouvrages
; l'un , sur l'abolition de la servitude en Bohême
;
l'autre , sur l'éducation des femmes qui
ont le malheur de naître princesses.
Retzer , Mestalier , Haska , Alxinger , tous quatre
recommandables par des ouvrages de poésie qui ont
eu du succès , occupent tour-à-tour l'abbé Andres
et son abréviateur, Mais le général - major Ayrenhoff
méritérait un article à part. Dans sa jeunesse , il se
fit connaître par une comédie intitulée Der Postzug ,
que les juges séveres du théâtre allemand regardent
comme la seule comédie en cette langue qui soit
7
( 74 )
une véritable approbation. Ses deux tragédies
d'Antoine et Cléopatre , et d'Ervine de Stenheim sont
pleines d'intérêt , et son Eneïde Travestie l'est de
gaieté , d'excellentes plaisanteries , mais de choses
libres et d'irreligion .
Tandis que l'abbé Sabathier , émigré français , va
colporter à Vienne ses lâches déclamations contre la
raison humaine et la liberté , l'on a vu qu'il y trouve
beaucoup d'hommes de lettres véritablement dignes
de ce nom , occupés à propager courageusement et
sans relâche , les principes qui doivent affranchir la
terre. Un poëte italien , Gamerra , vient d'y publier
tout récemment un poëme sur la délivrance de la
Belgique et de la Hollande ; et le ministre de la
république de Raguse , Ayala , une dissertation écrite
en français , sur l'Egalisation des hommes et des citoyens .
Au reste , l'abbé Sabathier écrit et parle en Autriche ,
comme il écrivait et parlait en France : on ne peut pas
lui reprocher de n'avoir point été toujours l'apologiste
des erreurs et de l'oppression ; et nous ne doutons
nullement qu'il ne soit un peu surpris de voir
quelques uns des gens de lettres français , contre
lesquels il dirigeait toutes ses attaques autrefois , et
qui le regardaient alors comme un mercenaire de l'imposture
, professer maintenant les mêmes principes
que lui , et faire amende honorable dans leur vieillesse
, d'avoir eu , plus jeunes , quelque amour des
hommes , quelque courage d'esprit et quelque élévation
de caractere .
Nous ne terminerons pas cet article sans parler
du grand hôpital de Vienne , dont tous les
voyageurs admirent unanimement la disposition et
( 75 )
la police . Voici ce qu'en dit Andrès , ou plutôt le
journaliste italien d'après lui .
Le nouvel hôpital est un bâtiment superbe ,
construit sur deux plans paralleles , et composé de
six cours , qui séparent cent onze salles , de vingt-six
pieds de longueur et de dix-sept, de largeur chacune
. Soixante de ces salles sont destinées pour les
hommes , et cinquante- une pour les femmes . Le
nombre des lits va jusqu'à deux mille. Ils sont places
à deux pieds de distance l'un de l'autre . On met à
part les malades syphilitiques , hydrophobes , etc.
Les bains , la pharmacie , les magasins de toute espece
correspondent à la grandeur de l'établissement.
Mais ce qui mérite le plus d'attention est l'hospice
des accouchemens , qui fait partie de l'hôpital , et
dont l'entrée est libre jour et nuit . On ne demande
à la porte ni le nom , ni la condition des femmes
qui se présentent pour faire leurs couches . Elles sont
tenues seulement de remettre un billet cacheté ,
dans lequel leur nom est écrit. Ce billet n'est ou
vert qu'en cas de mort de la personne ; autrement
on le lui rend à sa sortie . Lcs femmes peuvent entrer
masquées ou voilées , comme il leur convient .
et rester dans cet état , pendant tout leur séjour à
l'hospice. Après l'accouchement , elles sont libres
de s'en aller ou de demeurer aussi long - tems qu'il
leur plaît , d'y laisser leur enfant ou de l'emporter.
On ne demande rien aux femmes d'une pauvreté
reconnue ; mais les autres donnent un florin , un
demi florin , ou dix creutzers par jour ; et les commodités
se proportionnent à la rétribution . Dans la
premiere année de l'établissement de cet hospice ,
*
( 76 )
Ten 1784 ) , il y naquit six cents quarante- huit enfans
. Dès - lors , beaucoup de crimes furent prévenus
la pudeur d'un grand nombre de femmes fut ménagée
; et il en résulta sans doute aussi des avantages
pour la population . »
SCIENCES ET ARTS. NAVIGATION.
Des tentatives qui ont été faites pour rendre Paris port ,
depuis 1766 jusqu'à présent. Par DAVID LEROI , de
PInstitut national.
PARTS , comme on le sait , fut un port de mer ,
depuis le tems où vivait César jusqu'à l'année 885
que divers peuples du nord , ayant à leur tête Sigefroi
, vinrent en faire le siége avec 40,000 hommes.
La flotte qui les portait était de 700 voiles , sanscompter
les barques , ensorte , dit Abbon , qui cite
ce fait , dont il fut témoin , que la riviere était couverte
de leurs bâtimens l'espace de deux lieues ( 1 ) .
ཀ་
Cette navigation sur la Seine , facile alors pour
des navires , est devenue depuis si difficile pour ces
sortes de bâtimens , par la diminution de la profondeur
de son lit , comme par la multiplicité des
ponts qui la couvrent , qu'on désespéra long - tems
de la voir redevenir une ville maritime. Le capitaine
Berthelot nous fit concevoir de plus heureuses
espérances , en 1766 ; il arriva , dit l'auteur du Tableau
( 1 ) Voyez le Tableau de Paris , par Mercier , représentant
du peuple , chap. 274 , tome III.
( 77 )
#
de Paris , le 1er août de cette année au pont Royal,
vis -à-vis des Tuileries , sur son vaisseau de 160 tonneaux
, de 55 pieds de quille , et dont le grand
mât avait 80 pieds de hauteur. Ce vaisseau , chargé
de marchandises , arriva de Rouen à Paris en 7 jours ,
de Rouen à Poissy en 4 , et une autre fois du Havre
à Paris en 10 jours .
Passement , pour diminuer les difficultés que de
semblables navires éprouvaient en faisant les mêmes
voyages , à cause de leur tirant d'eau , et de la
grande élévation de leurs mâts , proposa , peu de
tems après les voyages de Berthelot , de creuser la
Seine en divers endroits ; et d'ouvrir des canaux ,
au droit d'une des culées des ponts qu'on trouve
en remontant de Rouen à Paris . Cette derniere proposition
frappa particulierement des armateurs de
Dieppe ; une compagnie qu'ils formerent off.it , dans
le cas seul même où l'ouvrage projetté aux ponts
serait effectué , sans creuser le lit de la Seine , de
construire douze navires , de 150 tonneaux chacun , tirant
huit pieds d'eau , avec lesquels ils iraient charger des
morues en Irlande , et les viendraient décharger en droi
ture à Paris par les mêmes navires. L'un d'eux proposa
de ne faire les navires que de 120 à 130 tonneaux ,
de leur donner 62 pieds de quille , 18 pieds de
pont , 8 pieds de cale et 10 pouces de vihord.
On n'a pas fait , ai -je dit dans mes lettres à
Francklin , les canaux indiqués par Passement ,
, les armateurs de Dieppe n'ont pas fait les navires ,
et Paris n'est rien moins qu'une ville maritime .
" Le projet de ce physicien à la vérité était défec-
» tueux dans quelques parties ; il exigeait des tra-
2
( 78 )
» vaux qui n'étaient pas sans inconvénient , et qui
attraient coûté des sommes inappréciables ; il
59 voulait rendre la Seine capable de recevoir des
,, vaisseaux de 120 à 150 tonneaux comme ils sont
3
au lieu qu'il semble plus simple , selon mes vues ,
" de faire des navires de ce port capables de naviguer
sur la Seine comme elle est . "
Tout Paris a vu , ou a pu voir , le très - petit navire
que je fis exécuter d'après ce nouveau plan pour
rendre notre ville maritime . Il jetta l'ancre vis - à- vis
du Louvre , le 16 octobre 1787 , chargé de vingtquatre
milliers de plomb laminé , après que je lui
eus fait subir , pendant que j'y fus embarqué , soit
dans la Manche , soit sur la Seine , des épreuves
qui constatent qu'il navigue également bien en mer
et sur les fleuves , non-seulement par un tems doux
mais même pendant de grands oragès .
On reconnut sur - tout dans ces épreuves qu'il allait
avec un très -grand avantage au plus près , et qu'il
virait vent devant avec une extrême facilité : propriétés
qui résultaient particulierement de sa longueur
et de sa nouvelle voilure. Son équipage , composé
de trois hommes et d'un mousse , déployait
souvent ses voiles et les carguait , pour montrer avec
combien de sûreté , de facilité et de célérité se faisait
cette manoeuvre.
Je l'ai appellé Naupotame , nom composé de deux
mots grecs , et qui exprime qu'il naviguait également
en mer et sur les fleuves. Il a été construit à Rouen
par le citoyen Thibault ; il avait 36 pieds de longueur
, & de largeur ou de bau , et 4 de creux . Il
portait , tout chargé , de 13 à 14 tonneaux , et ne
( 79 )
tirait que 3 pieds d'eau . En faisant sur une échelle
double de ce premier naupotame d'autres navires
de ce genre , mais d'une forme un peu plus alongée ,
ils rapporteraient , comme je l'ai prouvé dans la qua
trieme de mes lettres à Franklin ( 1 ) , des bénéfices
assez considérables aux négocians qui les armeraient.
Il y a tant d'avantages , ai -je ajouté dans cette
» lettre , à faire des naupotames d'une forme alongée ,
» que je ne balancerais pas à leur donner toujours
une proportion moyenne entre celle des gabares
" et celle des bélandres (2) , ou de longueur cinq
fois leur largeur ou leur bau . A la vérité , en
employant les voilures qui sont en usage , un
navire de cette proportion éprouverait quelques
,, difficultés à virer de bord ; mais c'est un inconvénient
qu'on n'aurait jamais à craindre , en employant
celle que j'ai imaginée , comme le prouve
99
( 1 ) C'est la quatrieme lettre de la seconde édition , que
j'envoyai , comme je l'ai dit , à Mirabeau , et que je cite
toujours dans cet écrit.
(2) J'ai mesuré au Havre , en 1778 , une gabare , la Guyane ,
elle n'avait que 25 pieds de bau , et elle en avait 110 à la
flotaison .
J'ai mesuré à Rouen ". en 1787 , deux bélandres de Dunkerque
, elles avaient toutes les deux 9 pieds et demi de
bau ou de largeur ; l'une avait 51 pieds à la flotaison , et ,
comme on voit , plus de cinq fois et un tiers la longueur de
son bau ; l'autre , d'une proportion plus longue encore , avait
54 pieds de même à la flotaison , et par conséquent de longueur
plus de cinq fois et deux tiers de sa largeur.
( 80 )
» le très -grand nombre d'épreuves qui en ont été
faites . Ainsi , le naupotame qui ferait , selon moi ,
la navigation la plus avantageuse de Paris à divers
" ports , et de divers ports de l'Europe , de l'Asie ,
39
de l'Afrique et de l'Amérique à Paris , devrait
" avoir 80 pieds de longueur , pris à la flotaison ,
16 de largeur ou de bau , & de creux et 6 de tirant
d'eau : il porterait environ 120 tonneaux. "
Telles sont les tentatives qui ont été faites , relativement
aux vaisseaux seulement , pour rendre-
Paris port , depuis l'année 1766 jusqu'à ce moment ,
où nous venons de voir arriver le lougre le Saumon ( 1 ) ,
construit dans les mêmes vues par l'ordre du gouvernement.
J'ai prouvé , on l'a vu , par un fait bien constaté ,
en 1787 , la possibilité d'avoir des naupotames .
L'arrivée du navire le Saumon , vis-à- vis des ChampsÉlysées
, est un second fait qui montre , ainsi que je
l'avais avancé , qu'on peut en faire de fort grands ;
d'autres faits , on nous le fait espérer , prouveront
bientôt , comme l'ont pensé Mirabeau et d'autres
écrivains , combien seraient utiles ces navires , qui ,
en perfectionnant la navigation des fleuves , contribueraient
à rendre Paris port , feraient fleurir notre
commerce , augmenteraient nos forces navales , et emploieraient
un grand nombre d'hommes dont les
états ont été détruits avec le faste qu'entraînait la
monarchie.
( 1 ) Ce lougre , le Saumon , a 75 pieds de longueur , 18 de
largeur ou de bau , 8 et demi de creux , et tire , tout chargé ,
6 pieds d'eau .
Du
( 81 )
DU PERFECTIONNEMENT DE L'ART TYPOGRAPHIQUE.
EPUIS Garamont , la gravure typographique n'avait
fait aucun progrès véritable ; et depuis les Elzevirs ,
à peine avait - on entrevu quelques améliorations à
faire dans la fabrication du papier , et dans les différens
procédés qui font partie de l'impression .
Baskerville avait tenté des changemens qu'on avait
cru d'abord avantageux ; mais ses éditions sont d'une
incorrection extrême ; et en voulant rendre ses caracteres
plus sveltes et plus légers , il n'a gueres fait
que les rendre longs et maigres . Tel est du moins
le jugement qu'en portent aujourd'hui les amateurs
dont le goût est le plus sévere et le plus exercé . Ce
n'est que depuis 25 ou 30 ans , que d'abord l'imprimerie
, ensuite la gravure des caracteres , et enfin la
papeterie se sont pour ainsi dire ranimées tout -à - coup,
et qu'elles ont commencé à faire des pas sensibles vers
la perfection . Ambroise Didot en France , Ibara (1 )
en Espagne , Bodoni en Italie ont imprimé le mouvement.
Ambroise Didot paraît avoir sur-tout contribué
aux progrès de son art. Pour la perfection du
tirage , il est peut- être impossible d'aller plus loin
que lui ; et c'est particulierement à son zele , à ses
conseils , à ses encouragemens , que nous devons
notre beau papier vélin , si supérieur à celui de
Baskerville .
( 1 ) Sancha mérite d'être cité après Ibara , pour sa belle édition
de la conquête du Mexique per Antonio de Solis .
Tome XXIV. F
( 82 )
1
Les deux fils d'Ambroise Didot , Pierre et Firmin ,
ont marché sur les traces de leur pere , et l'art à fait
de nouveaux progrés entre leurs mains . Pierre Didot
J
་
a porté la correction typographique , le choix de
l'encre et du papier , le soin dans tous les détails
de composition , de tirage , etc. , jusqu'au dernier
degré imaginable . Firmin a gravé successivement
différens caracteres , dont la perfection toujours croissante
semble annoncer que cette partie de l'art
n'aura bientôt plus de pas à faire . Les deux freres
travaillent de concert chacun d'eux , dans le développement
de ses talens , voit sur - tout le moyen de
faire mieux valoir ceux de son frere ; et le public ne
profite pas moins de cet heureux accord , qu'il pourrait
le faire de la plus active rivalité .
Le beau Virgile grand in -folio est l'un des chefdoeuvres
que nous devons à leurs soins réunis : sa
réputation est trop bien faite pour qu'il soit nécessaire
d'en parler. Mais Didot vient de publier deux
ouvrages qui méritent particulierement d'être connus
l'un est la Collection des Euvres de P. Corneille
avec les Commentaires de Voltaire ; l'autre est
les Maximes de la Rochefoucauld . Les deux ouvrages
sont in 4. tirés sur grand raisin -vélin ; il n'y a que
250 exemplaires de chaque . Les deux premiers volumes
de Corneille paraissent maintenant ils se
vendent 36 liv . le volume , chez P. Didot l'aîné , rue
Pavée-des-Arcs , no. 28.
?
Ces éditions font partie de la superbe collection
des auteurs classiques français et latins , commencée.
par Ambroise Didot ; elles la terminent à - peu- près
pour les auteurs de notre langue .
( 83 )
Dans l'édition de Corneille , la distribution des
pieces est beaucoup meilleure que dans toutes les
autres éditions qui l'ont précédée . On y a suivi
l'ordre chronologique . Elle differe beaucoup de
celle in-8° . donnée par Voltaire : cette derniere est
très-incomplette ; on n'y trouve point les notes que
Voltaire a ajoutées à l'édition de Geneve , laquelle
à son tour est d'une grande incorrection.
C'est ici un nouveau monument du zele de P.
Didot pour les lettres et pour la gloire de la langue
française. Il s'est donné des soins infinis pour l'exécuter
avec la derniere perfection. Cette entreprise
est d'autant plus honorable pour lui , que les circonstances
en rendaient le succès plus difficile , et qu'elle
exigeait de grandes avances , dans un tems où le
gouvernement ne peut donner que peu d'encouragemens
aux arts , et où l'intérêt exorbitant de l'argent
rend presqu'impossible de rassembler des capitaux
considérables .
Les Maximes de la la Rochefoucauld sont imprimées
avec un nouveau caractere , gravé par Firmin Didot.
La taille des caracteres et la régularité de la fonte
sont au-dessus de tout éloge : la pureté de l'impression
et la perfection du tirage nous paraissent surpasser
ce qu'Ibara et Bodoni ont fait de plus beau .
On sait d'ailleurs que pour la correction typographique
, rien n'approche des éditions de P. Didot .
On trouve encore chez lui , dans ce moment , une
nouvelle édition des Contes de Lafontaine , en deux
volumes in-4° . ornés de 80 gravures d'après les dessins
de Fragonard.
Jusqu'ici , l'édition la plus recherchée des Contes
Fa
( 84 )
de Lafontaine était celle dite des Fermiers- Généraux.
Les figures gravées d'après Eisen en font peut- être
le principal mérite . Elle est d'ailleurs pleine de
fautes typographiques ; beaucoup de vers y sont
sitérés , quelques- uns privés de rime correspondante ,
Autres entierement omis . La ponctuation en est de
plus extrêmement vicieuse ; et l'on sait combien la
correction à cet égard , contribue à la facilité de la
lecture , et au plaisir que donnent les beaux ouvrages.
Et quant aux figures , on peut leur faire plusieurs
reproches , soit pour le caractere même du dessin ,,
soit pour la maniere dont elles sont employées dans
le livre. La petitesse du format , ou plutôt celle du
papier , ont forcé de les resserrer dans des cadres
étroits , qui gâtent et dénaturent leur effet.
L'édition nouvelle de Didot , la premiere qui ait
été faite in 4 °. avec figures , réunit à la correction
parfaite , qui caractérise toutes les productions de
cet artiste , une ponctuation exacte et bien entendue
, et l'avantage inappréciable dans les gravures ,
d'une dimension convenable au développement des
sujets . Les gravures ont été confiées aux plus habiles
artistes de la capitale , sous la directiondes citoyens
Tilliard , de Lafosse et Saint-Aubin , co-associés pour
cette entreprise : ce dernier en a gravé lui - même
quelques - unes , et il a donné à celles qui en avaient
besoin, des retouches fines et pleines d'esprit . Le cit .
Fragonard en a fait autrefois les dessins à Rome ,
dans toute la chaleur de la jeunesse . La gaieté , la
naïveté , la grace et un enthousiasme continuel
regnent dans chacune de ces aimables productions ,
( 85 )
qui paraissent toutes animées de l'esprit de l'inimitable
Lafontaine .
Cette édition a été tirée , ainsi que les figures qui
l'accompagnent , à 550 exemplaires sur grand raisinvélin.
Il y a 150 exemplaires des figures avant la
lettre ; le reste a été tiré immédiatement . Ces 550
exemplaires sont les premiers et les seuls sur papier
vélin.
Les figures qui sont au nombre de 80 , en y comprenant
le portrait de Lafontaine , paraîtront en huit
livraisons de 10 estampes chacune . La premiere se
vend , dans ce moment , avec les deux volumes du
texte ; la seconde , dont les gravures sont terminées ,
paraîtra dans peu.
Le prix des deux volumes de texte est de 48 liv.
Celui des estampes , composant la premiere livraison
, est de 30 liv .
Les 10 estampes avant la lettre , dont il ne reste plus
qu'un petit nombre d'exemplaires , se vendent 60 liv.
Nous terminerons cette annonce en relevant une
erreur que le public commet journellement , et qui
même a été commise dans le sein du Corps législa
tif. Didot le jeune n'est point Pierre Didot le fils :
c'est seulement son cousin qui , animé d'une noble
émulation , cherche à l'égaler par
des éditions multipliées
, tandis que d'un autre côté il cherche à
égaler Firmin Didot par de nouveaux caracteres dont
il paraît s'occuper incessamment. On peut espérer
qu'il se rapprochera de plus en plus du but qu'il
s'est tracé mais il a besoin pour cela , de perfectior .
ner beaucoup ses caracteres et son tirage , et ?
donner plus de soin à la correction de ses épreuves.
:
F 3
( 86 )
BIOGRAPHIE.
Notice sur la vie et les travaux de Lavoisier , lue par
Fourcroy , le 15 thermidor an IV , au Lycée des Arts.
LORSQUE l'on apporta les cendres de Descartes à
Paris , on se prépara à lui rendre des honneurs funebres
dignes de ses travaux et de sa gloire . Le roi ,
jaloux de voir louer publiquement un savant , comme
on avait coutume de ie pratiquer pour les grands et
les monarques , défendit de prononcer l'éloge du
philosophe , et sa pompe funebre n'eut rien qui lạ
distingua des funérailles d'un riche marguillier.
Le gouvernement républicain régulierement établi
est plus favorable au développement des grands talens
et des vertus . L'horrible anarchie sous laquelle
nous avons vécu avait fait périr Lavoisier, Semblables
au farouche Tarquin qui abattait tous les pavots dont
Ja tige s'élevait au- dessus des autres , nos farouches
triumvirs ne voulaient régner que sur l'égalité de
l'ignorance et de la stupidité . Mais aujourd'hui que
regne des lois est venu , on rend aux talens éteints.
des honneurs qui sont à la fois les témoignages de
nos regrets et l'aiguillon le plus vif pour la jeunesse
laborieuse.
le
" Antoine - Laurent Lavoisier , né à Paris , le 16
août 1743 , reçut une éducation soignée . A vingttrois
ans, un mémoire sur la meilleure maniere d'éclairer
, pendant la nuit , les rues d'une grande ville
lui valut une médaille d'or , que l'académie lui
9
( 87 )
décerna le 9 avril 1766 ; deux ans après il fut admis
dans cette célebre société savante , dont il a constamment
été un des plus utiles coopérateurs . Toutes
les branches des sciences mathématiques et physiques
eurent des droits sur ses veilles . On le vit suc
cessivement s'occuper de la prétendue conversion .
de l'eau en terre , de l'analyse du gypse des environs
de Paris , de la cristallisation des sels , des effets
produits par la grande loupe du jardin de l'Infante ,
du projet de faire arriver l'eau de l'Yvette à Paris ,
de la congélation de l'eau , des phénomenes du tonnerre
et de l'aurore boréale . Des voyages faits avec
Guettard dans toutes les parties de la France , lui
fournirent les matériaux d'une description lithologique
et minéralogique de cet empire , consignée
dans une carte déja fort avancée ; les mêmes matėriaux
servirent de bâse à un grand travail sur les
révolutions du globe et sur la formation des couches
de la terre , travail dont on trouve deux belles
esquisses dans les mémoires de l'académie , pour
1772 et 1789. Tous les momens et toute la fortune de
Lavoisier furent bientôt voués à la culture des
sciences , et il semblait destiné à contribuer également
aux progrès de toutes , lorsqu'une circonstance ,
telle qu'il ne s'en présente que rarement dans les
fastes de l'esprit humain , décida son choix , l'attacha
exclusivement à la chimie , et le conduisit rapide
ment à l'immortalité . Nous parlons de la découverte
si célebre des fluides élastiques : Black , Cavendish ,
Macbride et Priestley venaient de faire connaître
aux physiciens un monde nouveau ; ils venaient de
commencer une époque qui devait marquer dans les
F.4
( 88.).
ou
annales du génie , comme celles des découvertes de
l'électricité , de la boussole , de l'imprimerie , etc.
Ils ouvraient aux physiciens un trésor inépuisable
de causes et d'effets profondément cachés jusqueslà
dans le sein de la nature . Lavoisier , frappé dès
1770 de la grandeur et de l'importance de cette
découverte , y vit tout à coup une intarissable source
de vérités il sentit par une sorte d'instinct ,
plutôt par la puissance du génie , jusqu'où cette
magnifique carriere qui s'ouvrait devant lui , pourrait
le conduire , et combien elle influerait sur le sort
des sciences physiques. Entraîné dans cette route
encore inconnue , il devint bientôt créateur , détruisit
une foule d'erreurs , renversa tous les préjugés , vainquit
tous les obstacles ; il fut le fondateur d'une
doctrine devenue fameuse par ses succès , et c'est
comme tel que nous devons le présenter dans cette
esquisse , parce que c'est-là le monument durable qui
le fera vivre long- tems dans la mémoire des hommes ,
et dont l'envie , la médiocrité , l'amour- propre et le
vandalisme n'effaceront jamais les trophées . "
Ici commence le véritable éloge de Lavoisier , et
c'est ici qu'il fallait pour le louer les talens d'un
savant exercé dans l'art d'écrire , et l'un des plus
zélés propagateurs de la chimie française . Fourcroy
commence par rendre justice aux chimistes anglais
qui ont ouvert la carriere ; mais le parallele qu'il fait
de Lavoisier et de Priestley , le plus célebre d'entre
eux , est tout à l'avantage du Français .
Dans les ouvrages de Lavoisier , tout est régulier
, méthodique ordonné ; on voit dans ces nombreux
mémoires la série d'un immense travail , la
( 89 )
même pensée-mere qui plane sur les détails , qui
les rapproche , qui les lie , qui les rapporte à un
centre commun. Dans Priestley , une foule d'expériences
, de découvertes s'offrent de toutes parts ;
vous êtes étonné par le nombre et la diversité des
faits nouveaux , mais en même- tems , frappé de leur
incohérence , de leur opposition , de leur contradiction
, vous faites de vains efforts pour accorder
tant de résultats différens , tant de pieces éparses .
Lavoisier vous conduit et vous éclaire également
dans une route droite et large , où vos pas sont
assurés et certains . Priestley ouvre à vos yeux mille
routes nouvelles , mais sans communication entre
elles , sans rendez -vous commun , sans que vous
puissiez appercevoir où vous allez , ni quand vous
vous reposerez. Le travail de Lavoisier est un écheveau
formé d'un seul fil , qu'on dévide avec facilité ,
et celui de Priestley vous offre un peloton , composé
d'un grand nombre de fils différens , par la force
comme par l'étendue , et qui se rompent sans cesse
entre vos mains . "
La modestie l'empêchalong-tems de faire connaître
tout ce qu'il avait ajouté aux travaux des Anglais.
Il fallut le forcer en quelque sorte , vers la fin
de 1775 , pour lui faire présenter à l'académie son
premier ouvrage , sous le titre de Nouvelles Recherches
sur l'existence d'un fluide élastique fixé dans quelques substances
, et sur les phénomenes qui résultent de son dégagement
ou de sa fixation. Celui du docteur Priestley
sur différentes especes d'air , venait de paraître à Londres
; la vaste étendue de ces expériences , l'ensemble
que le physicien anglais embrassait , semblaient faire
( 90 )
"
craindre aux amis de Lavoisier qu'il ne fût prévenu
dans beaucoup de points par Priestley , et qu'il ne
perdit ainsi une partie du fruit et de la gloire de
ses recherches . Lavoisier céda à leurs instances , et
voilà pourquoi cet ouvrage ne contient que des premiers
apperçus sur plusieurs objets , et quelquesuns
même qu'il a depuis contredits ; mais il n'en
est pas moins précieux par l'excellente méthode qui
yregne , par les vues , et sur-tour par les expériences
rigoureuses qu'il renferme . C'est le premier traité
où les procédés chimiques soient décrits avec une
exactitude qu'on chercherait en vain dans tous ceux
qui l'ont précédé : il offre une méthode d'opérer
absolument différente de celles qu'on avait encore
pratiquées , et capable de faire changer de face à
la chimie ; cet ouvrage commença pour les vrais
connaisseurs une révolution dans la science . Lavoisier
se montra tout - à- coup dans la chimie , ce que Kepler,
Newton et Euler ont été dans les mathématiques et
la géométrie ; il ouvrit véritablement une carriere
que le génie seul pouvait découvrir ; il changea
bientôt , et l'art d'opérer , et l'art de raisonner en chi--
mie ; il devint comme le centre de tous les travaux ,
de toutes les découvertes sur les fluides élastiques
faites depuis 1774 jusqu'en 1792. En faisant une application
ingénieuse de ces découvertes , en recommençant
, avec une précision inconnue , les expériences
des autres , en y ajoutant sans cesse de nouvelles
expériences , en y trouvant ce que leurs auteurs
n'y avaient point vu , il se les est presque toutes
appropriées , il leur a donné le caractere de clarté ,
de précision qui distinguaient toutes les productions
( 91 )
de son esprit. En un mot , il a été un de ces philosophes
, un de ces génies originaux et rares , qui
impriment aux connaissancès humaines un caractere
différent de celui qu'elles avaient avant eux , et qui
leur communiquent un mouvement , une direction
que rien n'annonçait qu'elles dussent prendre. 9 - ..
Par l'effet d'un de ces hasards que le sort ne présenté
pas deux fois en vingt siecles , on voyait réunie
dans Lavoisier , aux talens et à l'amour opiniâtre du
travail , une grande fortune qui a été si souvent refusée
aux savans et aux artistes habiles .
Sa fortune fut consacrée à l'aggrandissement de
la science ; sa maison devint un vaste laboratoire
où rien ne manquait. Les plus habiles ingénieurs
furent occupés à lui construire des instrumens infini «
ment meilleurs que ceux qu'on avait employés avant
lui , des appareils nouveaux et précieux par leur délicatesse,
et leur exactitude : rien ne lui coûtait pour
une si belle et si utile occupation . A ce premier
avantage de la fortune , dont si peu d'hommes savent
profiter pour le bonheur de leurs semblables , Lavoi.
sier en reunit plusieurs autres dont il sut également
tirer parti. Il tenait chez lui , deux fois la semaine ,
des assemblées auxquelles étaient appellés les hommes
les plus distingués dans la géométrie , la physique
et la chimie ; des conversations instructives , des
entretiens semblables à ceux qui avaient précédé
l'établissement des académies , y devenaient le centre
de toutes les lumieres. On y discutait les opinions
des hommes les plus éclairés de l'Europe ; on y lisait
les passages les plus frappans et les plus neufs des
Ouvrages publiés chez l'étranger ; on y comparait les
7
( 92 )
i
-1
théories avec les expériences ; les savans de toutes
les nations y étaient admis : Priestley , Fontana ,
Blagden , Ingenhoutz , Landriani , Jacquin le fils ,
Wath , Bolton et d'autres physiciens et chimistes,
illustres d'Angleterre , d'Allemagne , d'Italie , s'y
trouvaient réunis avec Laplace , Lagrange , Borda ,
Cousin , Meunier , Vandermonde , Monge , Guyton ,
Berthollet. Je n'oublierai jamais les heures fortunées
que j'ai passées dans ces doctes entretiens ; tout ce
que j'y ai entendu et recueilli d'utile pour les progrès
des sciences et pour le bonheur des hommes , ne
Bortira jamais de ma mémoire . Parmi les grands avantages
de ces réunions , celui de tous qui m'a le plus
frappé , et dont l'inappréciable influence s'est bientôt
fait sentir dans le sein de l'académie des sciences ,
et par suite dans tous les ouvrages de physique et
de chimie , publiés depuis vingt ans en France , c'est
T'accord qui s'est établi entre la maniere de raisonner
des géometres et celle des physiciens . La précision
la sévérité du langage , la méthode philosophique
des premiers ont passé peu à peu dans l'esprit des
seconds ; les physiciens se sont rectifiés à l'école des
géometres , ils se sont moulés , en quelque sorte , sur
leur forme. C'était au foyer de toutes ces lumieres ,
que Lavoisier travaillait . Quand il avait quelqu'expérience
capitale ou importante par le nouveau résultat
qu'elle lui offrait , et par l'influence qu'elle
pouvait avoir sur toute la théorie de la science ',
quand sur-tout cette expérience contredisait les théo -
ries adoptées jusques-là , après s'être assuré en particulier
du succès qu'elle présentait , il la répétait
devant sa société choisie , qu'il en rendait toute
( 93 )
entiere et plusieurs fois de suite témoin ; il appellais
sur cette expérience les objections et la critique la ,
plús sévere , et ce n'était qu'après avoir convaincu
ses amis , après avoir détruit les difficultés qu'on lui
avait faites , ce n'était enfin que lorsqu'il ne restait
plus de nuages et d'incertitudes , qu'il publiait sa
découverte.
C'est ainsi que se fondait , par la convenance des
goûts , par le rapprochement d'hommes éclairés , et
par le même amour pour la vérité , une école dont
Lavoisier était le fondateur , dont l'expérience séverement
et rigoureusement instituée , était le seul ,
le vrai démonstrateur , et dont le mode précis et
mathématique de raisonner en théorie , faisait le
caractere distinctif. Cette école où chacun était éleve
et maître tout à la fois , a duré depuis 1776 jusqu'en
1792 ; sa grande activité date de 1780 jusqu'en 1788.9
Maître d'une matiere qu'il possède toute entiere ,
Fourcroy trace en peu de lignes le tableau de la nous
velle chimie , dont tous les points sont marqués par
les travaux et les découvertes de Lavoisier.
" Quarante mémoires successivement lus dans les
séances de l'académie des sciences depuis 1772 jusqu'en
1793 , et insérés dans les vingt volumes qui
répondent à ces années , offrent à ceux qui étudient
l'histoire de la chimie dans cette éclatante période
de sa gloire , une série de découvertes et de résultats
sur tous les grands phénomenes de la chimie , et
spécialement sur la combustion en général et en particulier
, sur la nature et l'analyse de l'air atmos
phérique , sur la formation et la fixation des fluides
élastiques , sur les propriétés de la matiere de la cha1
( 94 )
#
leur, sur la composition des acides , sur l'augmentation
de poids des corps brûlés , sur la décomposition
et la recomposition de l'eau , sur la dissolution des
métaux , sur la végétation , les fermentations et l'animalisation
. Toutes les découvertes , tous les faits que
renferment les mémoires de Lavoisier , tous les résul
tats qu'ils consacrent , constituent un ensemble si
bien lié , un enchaînement si naturel d'idées et de
phénomenes , qu'il est impossible de ne pas y reconnaître
une premiere conception du génie , le produit
nécessaire d'une seule idée primitive , un ouvrage
d'un seul jet , qui n'a pu sortir que d'une tête
forte et créatrice , et telle que les fastes de l'esprit
humain n'en montrent que quelques-unes dans la
succession des siecles . Outre l'effort du génie néces
saire pour créer ce plan , pour concevoir cette vaste
théorie , il a fallu que la nature eût donné à Lavoisier
un courage et une constance inébranlables pour
qu'il ait pu suivre , pendant plus de quinze ans , la
route qu'il s'était ouverte , sans se détourner un seul
instant , sans faire un faux -pas , sans être arrêté ni
talenti par les obstacles de tout genre , et toujours
croissans , qu'on lui a opposés ; car une trop malheureuse
expérience apprend que ceux qui , dans les
sciences comme dans la politique , se proposent de
montrer quelques vérités nouvelles aux hommes ,
doivent attendre , pour prix de leur zele et de leur
philantropie , de la part des passious et des préjugés ,
une résistance et des combats qui se terminent souvent
par la proscription et la mort. ,,
Y
La constance du chimiste français fut enfin récompensée.
Plus heureux que la plupart des auteurs des
( 95 )
grandes découvertes , il vit adopter ses vues , nonseulement
de son vivant , mais à l'âge de 41 ans
époque de la vie où le génie est dans sa plus grande
force.
Les savans qui cherchaient avec Lavoisier la
vérité de bonne- foi dans l'étude de la nature , convaincus
de la réalité des faits qu'il ne cessait de leur
offrir , de la concordance de toutes les expériences
qu'il accumulait , ont cédé à ses démonstrations , ont
adopté les bâses de sa doctrine , et se sont réunis à lui
en 1784, pour en rendre les fondemens plus solides ,
et pour terminer en commun l'édifice durable de la
théorie pneumatique Alors Lavoisier,fort de l'assen
timent des chimistes français les plus distingués , croit
devoir réunir dans un seul faisceau , et concentrer
en quelque sorte dans un tableau plus resserré , toutes
les vérités nouvelles qu'il avait énoncées séparément ;
il les lie par leurs rapports , il en fait un ensemble
méthodique , qui , en changeant totalement la marche
suivie jusque - là dans les livres élémentaires , forme
dé
nouveaux principes de chimie , qu'il publia en
1789. C'est daus ce dernier ouvrage de Lavoisier
qu'on trouve rassemblées toutes les découvertes qu'il
a faites pendant vingt ans , ainsi que toutes les modifications
ingénieuses qu'il a portées dans les machines
et dans les procédés de l'art chimique . C'est un
livre absolument neuf, où la science est présentée
sous une forme entierement différente de celle qu'ello
avait eue jusque - là , où le résultat de la révolution
qu'elle éprouvait depuis vingt- cinq ans , par la constance
et la grandeur de ses travaux , est consigné
dans tous ses développemens . Voilà le véritable fon(
90 )
dement de la gloire immortelle que Lavoisier s'est
acquise , et le point de vue sous lequel la justice de
ses contemporains doit devancer pour lui celle de la
postérité . ",
A portée , par les places qu'il occupa , dè perfectionner
l'administration , Lavoisier mit en pratique
les connaissances théoriques qu'il avait acquises , les
vues saines et économiques qu'un esprit droit et philosophique
lui inspirait sans ' cesse .
“ Avec ces titres à l'immortalité et à nos hommages
, combien Lavoisier n'en a-t-il pas réuni d'autres
à la reconnaissance publique et aux regrets des amis
des hommes ? Quels services n'a- t- il pas rendu aux
manufactures , aux sciences , aux savans et aux artistes !
Régisseur des poudres , il en a perfectionné la fabrication
, et a fait supprimer les recherches des maisons
pour recueillir le salpêtre , dont il a quintuplé le
produit membre du bureau de consultation , il
s'est occupé sans cesse du sort des inventeurs , et il
a été un des plus ardens distributeurs des récompenses
nationales ; commissaire pour l'établissement
des nouvelles mesures , il a été un des principaux
coopérateurs de ce beau travail : il n'a pas été moins
utile dans les divers essais qui avaient pour but le
perfectionnement de la fabrication des assignats . Les
expériences d'agriculture , sous le point de vue de la
reproduction de la consommation comparée à la population
, et embrassant toute l'arithmétique politique ,
l'out occupé pendant neuf ans : l'ouvrage intitulé :
Richesses territoriales de la France , qu'il a publié comme
l'extrait d'un grand travail qu'il méditait , et dont
il amassait depuis long-tems les matériaux , doit le
faire
( 97 )
1
faire placer parmi les écrivains les plus dignes
d'éclairer les nations sur leurs véritables intérêts .
Membre de l'assemblée provinciale de l'Orléanais ,
à la fin de 1787 , il y montra constamment cette
douce philantropie , cet amour de l'ordre , ces lumieres
épurées , si utiles pour la réforme des abus ,
sollicitée dès -lors par le voeu de tous les gens de bien .
Appellé à la trésorerie nationale en 1791 , il établit
un ordre de comptabilité tellement sévere et simple ,
qu'on pouvait connaître tous les soirs l'état exact des
caisses publiques .
Lavoisier a été un des plus grands administrateurs
de la France , et la République a perdu en lui un
des citoyens qui l'auraient plus utilement servie par
ce genre de mérite , si rare , quoique si nécessaire .
Par-tout il a porté le même esprit de méthode , de
clarté et de précision . "
•
9--
" Voilà l'homme qu'un crime atroce a
a enlevé
à la patrie , aux sciences , aux arts au monde
entier , qui pouvait le réclamer comme un de ses
bienfaiteurs. Voilà le bon citoyen , le savant
célebre , le philosophe illustré par tant de travaux
glorieux , qui , au milieu d'nne carriere éclatante ,
et liée de si près à la prospérité publique , est précipité
dans la tombe par des brigands féroces , qui
ne sont touchés ni par les vertus , ni par les talens ,
ni même par l'intérêt de leur propre pays et de
l'humanité toute entiere ; qui , sourds aux cris de
l'Europe , comme à ceux de leur propre conscience ,
se font un jeu barbare de la vie des hommes , et
sacrifient à leur sanguinaire idole une existence si
précieuse à la patrie.... Le coeur se glace au souvenir
Tome XXIV, G
( 98 )
d'un forfait aussi épouvantable , et la plume se refuse
à en tracer le récit. Hommes de bien , majorité imposante
des Français . patriotes purs et invariables
qui n'avez vu dans la révolution et dans l'établissement
de la République , que la perspective consolante d'un
meilleur ordre de choses , et la douce espérance de
l'amélioration du sort d'un grand peuple ; citoyens
éclairés , philosophes , savans , artistes , amis des
lettres , qui avez cru , et qui croirez toujours que le
progrès des lumieres présage et amene , après les
orages politiques , une plus grande prospérité parmi
les hommes ; vous tous que la tyrannie anarchique
menaçait également , et qui ne lui avez échappé que
parce qu'elle n'a pas eu le tems de consommer ses
exécrables projets ; vous qui étiez tous marqués
comme des victimes , et que l'échafaud , que les
monstres appellaient niveleur et révolutionnaire , attendait
indistinctement , reportez -vous à ce tems affreux
où Lavoisier a péri avec tant d'autres illustres martyrs
de la liberté , du savoir , des talens et des vertus ;
rappellez- vous cette époque si déplorable et si affligeante
pour l'histoire de notre révolution , où nos
larmes devaient se cacher dans nos coeurs , pour ne
point avertir la tyrannie de notre sensibilité , où les
moindres signes de compassion et de pitié étaient
pour la horde dominante des aveux de complicité
avec ceux qu'elle déclarait coupables , où la
terreur éloignait les uns des autres même les amis , où
elle isolait les individus des familles jusque dans
leur foyer , où la moindre parole , la plus légere sollicitation
pour les malheureux qui vous précédaient
dans la route de la mort , étaient des crimes et des
( 99 )
conspirations ; relisez ces fatales pages de notre his
toire , et répondez à ceux qui puisent dans ces horribles
sacrifices des doutes perfides ou des calomnies
plus criminelles encore , contre des hommes à qui
l'on supposait quelque pouvoir ou quelqu'influence
pour arrêter ces attentats ; ces hommes n'avaient-ils
pas mérité , aux yeux des tyrans , le sort de Lavoisier ,
par
leurs travaux et leur vie consacrée toute entiere
à l'utilité publique ? Leur arrêt n'était-il pas déja
prononcé ? Quelques jours encore , et leur sang ne
se mêlait- il pas à celui de cette illustre victime ? Le
juge- bourreau n'avait- il pas annoncé que la République
n'avait plus besoin de savans , et qu'un seul
homme d'esprit suffisait à la tête des affaires ?
Puisse le génie de la France écarter à jamais de
son sein d'aussi horribles catastrophes ! Puissent
l'oubli de si grands malheurs et l'union entre les
citoyens , préparer à la République les hautes destinées
que le courage , la constance et les lumieres
des Français lui promettent ! Et toi , ombre chérie
du philosophe dont nous retraçons aujourd hui les
travaux et la gloire , si tu voltiges en ce moment dans
cette enceinte , sois témoin de nos regrets , accepte
les palmes que nous décernons à ta mémoire , et
laisse au milieu de nous la trace ineffaçable des
vertus , du génie qui ont illustré ta vie , et du courage
stoïque qui a honoré ta mort ! ",
G
( 100 )
MORAL E.
HARMONIE DE LA NATURE , pour servir aux élémens de la
Morale et aux Instituteurs des Écoles primaires ;
IL
Miseris succurrere disco .
ouvrage proposé par souscription , par JACQUES-BERNARDIN-
HENRI DE SAINT-PIERRE.
y a déja long- tems que je me suis proposé de tracer
, d'après les lois de la nature , les besoins et les
devoirs de l'homme depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse.
Je m'étais retiré à la campagne pour m'occuper,
sans distraction , du soin de rédiger mes observations
, lorsque le comité d'instruction publique me
nomma professeurà l'école normale , et me chargea
de faire un traité d'élémens de morale à l'usage des
écoles primaires . Des hommes célebres en tout genre
furent chargés de composer , pour les mêmes écoles ,
des traités de géométrie , de chimie , d'histoire naturelle
, de politique , etc. Les diverses parties de
l'éducation nationale leur furent distribuées , comme
celles d'une statue colossale à plusieurs artistes
chargés , chacun à part , d'en faire un membre , avec
des matériaux différens , mais précieux . L'idée sans
doute était grande , mais d'une difficile exécution . Je
jugeai , par mon propre travail , dont l'ensemble seul
m'occupait depuis plusieurs années , combien il serait
mal- aisé de rassembler les parties d'un ouvrage
dont les proportions n'avaient pas été déterminées
( 101 ) )
par les mêmes collaborateurs . D'ailleurs , les savans
traités de mes collegues , destinés dans l'origine à
des cours d'amateurs instruits , étaient fert au- dessus
des études d'une école primaire. L'école normale
par l'étendue même de ses sciences , devint donc
inutile à des instituteurs auxquels on devait enseigner
, je ne dis pas les élémens qui ne sont connus
que de l'auteur de la nature , mais les simples rẻ-
sultats.
Après sa dissolution , je fus invité à continuer mon
traité d'élémens de morale , dont j'avais lu les préliminaires
dans ses dernieres séances . C'était me prier
de mon plaisir. Je songeai alors à rétablir mon ancien
plan avec tous ses développemens , afin que
les instituteurs des écoles primaires pussent y voir
au moins un apperçu des connaissances que la Republique
avait voulu donner à ses enfans . Je savais
bien que ma statue ne serait que d'argile étant faite
par moi seul ; mais je pensai que par cela même elle
aurait de l'ensemble , et qu'elle serait de la taille et
à la portée d'un homme. J'ai donc déduit des lois
les plus communes de la nature , celle de nos sciences,
et de nos arts , et sur- tout celles de la morale , appuyées
jusqu'ici sur les spéculations variables de la
métaphysique , ou sur les coutumes inconstantes des
peuples . Mon ouvrage est formé de traités d'histoire
naturelle et de morale qui se lient mutuellement ,
et vont en croissant d'intérêts. Il est distribué en
trois volumes , dont chacun est divisé en deux par-.
ties.
La premiere partie du premier volume contient
d'abord , dans son préambule , le plan des harmonies
G 3
( 102 )
générales de la nature , et ensuite celle du soleil , le
premier mobile dans le ciel , de toutes ses puissances
sur la terre . Il résulte de cette harmonie céleste
, douze harmonies terrestres , dont six sont physiques
et six sont morales . Des six harmonies physiques
trois sont élémentaires et trois sont organisées ..
Les trois élémentaires sont les harmonies aérienne ,
aquatique et terrestre . Elles sont renfermées dans la
seconde partie du premier volume .
La premiere partie du second volume renferme les
trois harmonies physiques organisées , qui sont la
végétale , l'animale et l'humaine . Les six harmonies
morales se divisent à leur tour en trois élémentaires
et en trois composées . Les premieres sont la fraternelle
, la conjugale et la paternelle . Elles sont contenues
dans la deuxieme partie du second volume .
Le troisieme volume comprend les harmonies morales
composées , qui sont l'attributive , la nationale
et celle du genre humain . Comme elles sont fort
étendues , parce qu'elles renferment la politique qui
est la morale des nations , elles composent seules le
dernier volume qui contient de plus la carte générale
de tout le systême et de ses diverses branches.
Je donne le nom de morales aux six dernieres . harmonies,
et des noms moraux à chacune d'elles , parce
que je les rapporte principalement à l'homme . Cependant
elles s'étendent à toutes les puissances de
la nature , dont les lois sont connues en partie par les
naturalistes , car les trois harmonies morales élémentaires
comprenent les consonnances , les sexes et les
familles ; et les trois morales composées , les especes ,
les genres et l'harmonie sphérique dont ils ne parlent
( 103 )
point , quoiqu'elle réunisse toutes les autres , et que
le genre humain seul en ait la jouissance ..
Pendant que je m'occupais de ces harmonies , la
fortune est venue en interrompre le cours . Je me
suis vu forcé de suspendre ma lyre aux saules de ma
riviere , et de chercher un travail utile à la fois à ma
patrie et à ma famille . J'étais affligé d'abandonner un
ouvrage qui avait fait jusqu'alors mon bonheur ,
lorsque l'idée m'est venue de publier par souscription
ce que j'en avais déja écrit , dans l'espérance
que j'aurais le tems de le finit pendant celui de son
impression . Le plus difficile en est fait . J'en ai rédigé
la plus grande partie des matériaux , et sur-tout le
plan qui m'a coûté plusieurs années de méditation ,
quoique la lecture n'en demande que quelques minutes.
Si je n'ai pas le loisir d'en achever le développement
par des obstacles de plusieurs genres , et
sur-tout par ma propre impéritie, qui m'oblige de recommencer
jusqu'à cinq et six fois le même manuscrit
, au moins de meilleurs esprits que le mien poutront
faire mieux en se proposant le même but que
moi. En ramenant toutes les connaissances à la morale
, ils en nourriront le coeur humain . La morale
est le levain des sciences , elle seule nous les rend
digestibles . Ils pourront aussi aller beaucoup plus
loin moi par
que la route que j'ai tracée . Les arts
et les sciences ne sont que des émanations des harmonies
de la nature . Leur perfectionnement dépend
de leur ensemble . Pour répandre la lumiere , ils doivent
marcher de front comme les chevaux du soleil .
Je n'en dirai pas davantage dans un Prospectus .
Quand j'y mettrais mes trois volumes en entier , ce
G4
( 104 )
ne serait après tout qu'un faible prospectus des har
monies de la nature.
Conditions et prix de la Souscription.
I
Les harmonies de la nature feront suite à mes
Études , dont elles composeront le sixieme , le septieme
et le huitieme volumes . Elles seront des mêmes
format , caracteres et papier. Elles seront imprimées
chez le cit. Didot l'aîné , rue Pavée . On souscrira chez
lui , ainsi que chez les citoyens Croullebois , rue des
Mathurins ; Debure , rue Serpente ; Déterville , rue
du Battoir ; et Petit , aux galeries de bois palais de
IÉgalité , seuls libraires chargés de la vente de tous
mes ouvrages . Ils délivreront des reçus imprimés
signés de moi . Le prix de la souscription sera de
7 liv . pour les deux premiers volumes brochés ; ils
paraîtront l'un après l'autre à six mois d'intervalle ,
à date du 20 brumaire terme de la souscription . On
fera une remise de 20 sous aux libraires . Le troisieme
volume broché du même prix de 3 liv . 10 sous , et
contenant un plan gravé , sera publié à la suite . On
n'en fixe point l'époque , mais le public peut compter
sur ma constance et mon zele . D'ailleurs , les souscripteurs
ne le paieront point d'avance. Ceux qui
n'auront pas souscrit paieront chaque volume 4 liv .
10 sous .
ANNONCES.
Fruit de ta Solitude et du Malheur , par Felix Faulcon , représentant
du Peuple ; un volume in - 8° . de 320 pages .
A Paris , chez Dupont , imprimeur-libraire , rue de la Loi ;
( 105 )
Cussac , rue Honoré vis-à- vis les Jacobins ; Maret , Palais-
Egalité , cour des Fontaines. Fructidor , l'an IV .
Ces Fruits de la Solitude sont un recueil de morceaux
intéressans sur divers sujets traduits de différens auteurs
latins , italiens , anglais , espagnols ; accompagnés de notes
historiques et philosophiques . Nous reviendrons sur cet
ouvrage.
Réflexions sur Saint - Domingue , ou examen approfondi des
causes de sa ruine , et des mesures adoptées pour la rétablir ;
terminé par l'exposé rapide d'un plan d'organisation propre
à lui rendre son ancienne splendeur ; adressées au commerce
et aux amis de la prospérité nationale . Deux volumes in -8 ° .
A Paris , chez Garnery , libraire , rue Serpente , nº. 17.
L'an IV ( 1796 ) .
Notions élémentaires de Géographie ; ouvrage qui a été jugé
propre à l'instruction publique par le jury des livres élémentaires
et le Corps législatif ; qui a obtenu une récompensé
nationale par la loi du 11 germinal , an V .; et où l'on
trouve les principes de la géographie expliqués de la maniere
la plus simple ; la division des cercles du globe en lieues .
et en kilometres ; la description des départemens de l'ancien
territoire français , avec les départemens de la Belgique , pays
de Liége , etc.; le dernier partage de la Pologne , et une indication
des découvertes faites depuis quelques années par les
navigateurs. Par J. B. Boucheseiche , ex - professeur en l'Université
de Paris , et chef d'une maison d'éducation , rue des
Fossés-St. -Jacques , n° . 7. Un volume in- 12 de plus de 400 pag.
Prix , 36 sous , pour Paris ; et 2 liv . 10 sous ,
franc de port ,.
pour toute la République . A Paris , chez Caillot , imprimeurlibraire
, rue du Cimetiere -André-des -Arcs , nº . 6.
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes , où
l'on voit leur origine et leur établissement , les causes de leur
décadence et de leur ruine ; par le citoyen Bulard . Quatre volumes
in - 18 , ornés de quatre belles gravures , d'après les
dessins ,de Quéverdo . Prix , 4 liv . , et 5 liv . franc de port. La
même , en papier fin , 5 liv. , et 6 liv . frane de port. A Paris ,
chez le même.
( 106 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 8 juillet 1796 .
Le bâtiment américain , le Mount Vernon , capitaine
Dominik , de 425 tonneaux , allant de Philadelphie à
Lowes , a été pris , le 9 juin , à six lieues à l'ouest du
cap Henlopenen , par le bâtiment français le Poissonvolant
, et condamné comme bonne prise . Le capitaine
a déclaré que , puisque les Anglais s'emparaient des
bâtimens américains chargés pour la France , les Français
étaient déterminés à saisir tout bâtiment améri →
ricain qui serait chargé pour un port anglais. Le capitaine
et les officiers américains ont protesté , et ont
donné connaissance de l'affaire aux négocians et citoyens
des Etats -Unis .
Les Américains viennent d'établir une taxe sur les
voitures. Puisqu'on en a fait un objet de taxation
on peut en conclure qu'il y en a un très - grand nombre
, et que par conséquent la richesse et le luxe ont
fait de grands progrès dans les Etats - Unis .
On vient aussi d'ouvrir une loterie de 400,000 dollars
pour le canal de navigation de la riviere de Delaware.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 20 août 1796.
9
Les relations nouvellement rétablies entre la cour
de Stochkolm et celle de Pétersbourg prennent le
caractere de la confiance et de l'intimité. Non- seulement
le roi de Suede envoie un ambassadeur en
( 107 )
Russie , le comte de Schwerin , le même qui , chargé
d'aller y annoncer son mariage avec la princesse de
Mecklembourg , en trouva l'entrée fermée par les
ordres de Catherine ; mais il s'y rend lui-même , accompagné
du duc de Sudermanie , son oncle : la flotille
, destinée à les porter en Finlande , était prête à
mettre à la voile dès les premiers jours de ce mois.
Ainsi , ces deux princes vont eux-mêmes terminer
les arrangemens qui doivent assurer l'humiliation de
leur maison, et la dépendance de leur patrie ! Comment
expliquer la conduite actuelle du régent , si complettement
opposée aux principes qu'il a manifestés dans
le cours de son administration ? a -t- il été séduit par
les intrigues , par l'or de la Russie ? Ses partisans répondent
que non ; mais ils assurent , pour l'excuser ,
que ces moyens ont été employés avec beaucoup de
succès auprès d'un très- grand nombre d'autres per
sonnages influens , qui ont formé une espece d'opinion
publique , à laquelle il a été obligé de céder .
Au reste , ils craignent que le systême qu'on lui a
fait embrasser ne devienne le sien propre , ou que
du moins les raisons qui le combattaient dans son
esprit ne puissent être ou affaiblies , ou même détruites
par la conduite vigoureuse du gouvernement
français envers M. de Rehausen , et sur tout par quelques
expressions de l'arrêté qui le concerne . Ils
craignent que l'espece d'appel à la nation suédoise
que cet arrêté renferme , semblaut propre à fortifier
les imputations à l'aide desquelles on alarme depuis
long- tems toutes les puissances de l'Europe sur les
principes politiques du cabinet de Paris , ne lui inspire
une défiance qui le porte à s'attacher de plus en plus
à la protection de la Russie ..
Mais pour que l'on pût partager ces craintes , il
faudrait admettre que le régent ignore les faits qui
ont déterminé la conduite et le langage du Directoire
français ; il faudrait que l'on supposât qu'il n'est
pas instruit des principes et des liaisons de M. de
Rehausen , et qu'il a oublié d'après quelle recommandation
, ou plutôt d'après quels ordres M. de Staël,
tout-à- coup appellé en Suisse par des affaires impor
( 108 )
tantes , devait être nécessairement suppléé par cet
agent secondaire .
La Russie voulait avoir en France un espion dont
les intrigues fussent cachées sous un voile diplomatique
, et la personne en sûreté sous la sauve - garde
du droit des gens . Comment le cabinet de Stockholm,
se prêtant à ces vues perfides , et abusant , pour les
seconder , des moyens que lui offraient les rela
tions d'amitié et d'alliance qui l'unissait à la France ,
a-t-il pu être considéré par le gouvernement de cette
République ? S'il l'avait été comme ennemi , aurait- on
eu le droit de s'en étonner ? S'il l'avait été comme un
ami , dont on a gravement à se plaindre , mais avec
lequel on ne veut pas rompre , et à qui l'on veut
même , en lui faisant sentir ses torts , laisser un moyen
de les réparer , n'y aurait-il pas tout- à -la - fois modération
et délicatesse dans ce procédé ? Or, il nous paraît
que c'est ainsi que le Directoire exécutif a`agi ,
lorsqu'en interrompant sa correspondance avec la
cour de Stockholm , il proteste que la nation suédoise
peut toujours compter sur ses sentimens d'affection ? Cette
protestation est une ouverture de reconciliation donnée
avec la dignité qui convient à une grande puissance
.
Nous pensons donc que le régent en suivant volontairement
le systême auquel on le croit , pour
sauver sa gloire , entraîné par des forces supérieures ,
aurait d'autres motifs que la réponse précise et énergique
faite par le Directoire français aux instances
qui lui ont été adressées en faveur de M. de Rehausen .
On apprend des frontieres de la Pologne que le
pape a donné ordre à l'abbé Litta , son légat à Varsovie
, de se rendre à Pétersbourg , pour y exercer
la jurisdiction apostolique , conformément aux lois
du gouvernement russe . Il y a toujours eu entre
les pasteurs des peuples , ecclésiastiques et laïcs , une
réciprocité de services vraiment touchante . De tout
tems l'autel a soutenu le trône , et le trône l'autel.
C'est d'après cette politique , que l'on retrouve aux
époques les plus reculées de l'histoire , que Pie VI
a autorisé son légat à exhorter les Polonais à bénir
( 109 )
la main qui les enchaîne , et à ne jamais songer à
briser leurs fers . Cependant il ne paraît pas que
Catherine soit très - sensible à ce procédé du saintpere
; ce n'est pas qu'elle ne connaisse très - bien
l'appui que le despotisme peut trouver dans la religion
. Mais comme elle réunit dans ses mains le
sceptre et l'encensoir , elle peut éprouver quelque
jalousie de métier. Les faits suivans le prouvent assez ,
et ils pourraient même faire croire qu'elle a le projet
d'appeller à l'église grecque tous ses nouveaux sujets.
Ces conjectures semblent repoussées par les principes
de tolérance dont elle a fait une si éclatante
profession ; mais elles sont appuyées par le besoin
de domination , non moins connu et mieux prouvé ,
.dont elle est tourmentée.
Les prélats catholiques ne jouissent auprès d'elle
d'aucune faveur ; elle leur ravit même les domaines
dépendans de leurs églises ; et enrichit les évêques
grecs de leurs dépouilles. Ses agens les traitent
avec le plus grand mépris . Elle a destitué l'évêque
de Kaminieck , Krasinski , chargé ci - devant des intérêts
de la confédération de Bar près le gouverne .
ment français , et l'a remplacé par l'abbé Sierakowski ,
un des membres les plus actifs de la confédération
de Targovitz. Le chapitre de Kaminieck a refusé de
reconnaître ce nouveau chef , et a déclaré qu'il persisterait
dans ce refus tant que la cour de Rome n'aurait
pas décidé si Catherine II pouvait créer des évêques
catholiques , sans le concours et l'autorisation du
pape . Cette résolution fut à peine connue , qu'une
légion de cosàques , commandée par le colonel
Wolkow, trancha la difficulté , en menaçant du fouet
les membres du chapitre , fit installer Sierakowski
dans la chaire épiscopale , et le mit en possession
des revenus de l'évêché .
-
De Francfort-sur- le - Mein , le 25 août.
Toutes les conversations roulent sur la future destinée
de cette ville , que l'on prévoit ne pouvoir pas
conserver son indépendance au milieu des nombreux
( 110 )
changemens que paraît devoir éprouver l'antique
constitution de Allemagne . On n'est plus gueres incertain
que sur le nom du maître qu'on lui donnera ;
les deux concurrens sont le roi de Prusse et le
landgrave de Hesse - Cassel. Si le voeu public était
consulté , les prétentions de ce dernier seraient bientôt
jugées , et ne le seraient pas en sa faveur. On
croit généralement que l'on jouirait sous la domination
prussienne de plus de tranquillité , qu'on serait
exposé à moins de caprices , à moins de vexations
fiscales et militaires que sous la domination hessoise .
Mais il n'est pas probable que l'on nous laisse seulement
la faculté de choisir entre deux maux le moind e.
Ce ne sont pas les convenances des peuples que l'on
considere dans les arrangemens que concerte la politique
du plus fort.
Quoi qu'il en soit , il est présumable que le terme
de nos incertitudes , qui sera celui de la guerre ,
approche. On paile plus que jamais d'une pacification
générale ; et les progrès rapides des Français
qui , si l'on ne suspend leur marche par des négociations
, vont se trouver dans la partie centrale des
états héréditaires de la maison d'Autriche , et l'impatience
de la paix , manifestée par la diete , au nom
des membres du corps germanique , qui ne se sont
point retirés encore de la coalition , donnent à ce
bruit beaucoup de vraisemblance . Cependant il paraît
que l'on n'est pas universellement d'accord sur
les dispositions de l'empereur. Les uns disent que
malgré toutes les intrigues de la Russie et de l'Angleterre
. ce prince a reconnu l'urgente nécessité de
la paix ; que c'est pour y travailler que le comte de
Lehrbach s'est rendu à Munich , d'où il doit passer à
Ratisbonne . Les autres assurent qu'il se roidit contre
les revers , et qu'il fait toutes les dispositions pour
pousser la guerre avec une nouvelle vigueur ; qu'il
n'est pas certain que le comte de Lehrbach aille à
Ratisbonne ; que s'il
y va , ce ne sera que pour empêcher
les mesures que le corps germanique pourrait
prendre pour accélérer l'ouvrage de la paix . De
ces deux rapports contradictoires r , le premier s'accorde
le mieux avec les apparences , avec les intérêts
de la maison d'Autriche , et sur- tout avec la marche
des événemens militaires : c'est le plus probable aux
yeux de la politique , comme c'est le plus consolant
de l'humanité .
aux yeux
ITALIE. De Gênes , le 15 août.
La nouvelle des succès momentanés du général
Wurmser a procuré aux ennemis des Français, qu'elle
a complettement fait connaître , et dont le nombre
n'est pas aussi grand qu'on se plaisait à le répandre ,
quelques heures d'espérance et de joie . Ces succès ,
ils les avaient multipliés , étendus , dans la vue de
rassurer le peuple qu'ils croyaient de leur parti , et
de l'engager à seconder par ses mouvemens les efforts
de l'armée autrichienne . Voici les rapports qui
nous sont parvenus de plusieurs parties de l'Italie
sur ces tentatives de contre - révolution .
De Milan , le 10 août . Après la téméraire incursion d'un
corps d'Allemands à Salo et à Brescia , les ennemis des
Français avaient cru les voir disparaître entierement d'Italie ,
et ne voyaient plus qu'Autrichiens et Houlans : quelques - uns
allaient jusqu'à les appercevoir dans Milan même , où il y
en a sans doute beaucoup , mais qui n'ont garde de se faire
remarquer : ils se cachent au contraire sous toutes les formes ,
même sous celle de patriotes . L'illusion n'a pas été de longue
durée les aristocrates italiens , en sortant de leur rêve ,
ont vu , malgré eux , les armées françaises comme ressuscitées ,
et placées des deux côtés aux limites du Tyrol qui deviendra
bientôt le théâtre de la guerre .
La conduite des patriotes , dans ces circonstances , n'a pas
été moins remarquable que celle de leurs adversaires . Aux
premieres alarmes répandues par ceux- ci , ils se sont rassemblés
et ont envoyé des députations aux autorités constituées
, pour leur proposer de s'armer , de s'organiser en
bataillons , et de marcher contre l'ennemi de la liberté .
Les habitans du bord du lac majeur et des montagnes voisines
ont montré le même zele et le même courage . Le
général et les commissaires français ayant jugé que des
mesures extraordinaires étaient inutiles pour repousser l'enaemi
, se sont contentés de recommander aux patriotes de
( 112 )
1
veiller à maintenir l'ordre dans l'intérieur , et à contenir les
partisans de l'Autriche .
Parmi les moyens qu'on a mis en usage pour exciter et
séduire le peuple , on n'a pas négligé les prétendus miracles
des images de la vierge , mais ils ont eu peu de succès . A
Come on avait prétendu qu'une image de la vierge avait ouvert
et fermé les yeux , et il y avait déja un concours assez considérable.
Mais il se trouva des hommes assez courageux pour soutenir
que les yeux de la vierge
étaient
immobiles
,
et pour demander
que le tableau
fût mis à portée
des spectateurs
. Ils disaient
que s'il plaisait
à la sainte vierge
de faire
un miracle
, elle le ferait aussi aisément
au grand jour que dans
l'ombre .
De Pavie , le 11 août . Quelle que soit l'indulgence des
agens français et la modération des patriotes lombards , les
aristocrates et les théocrates ne cessent d'essayer différente's
manoeuvres. Les Autrichiens , désespérant d'arrêter sur le
Danube les Français victorieux , ont tenté de les repousser
au moins en-deçà du Mincio : ils comptaient moins sur leurs
propres forces que sur celles du fanatisme et de l'intrigue.
En effet , leur marche était favorisée par les mouvemens
qu'occasionnaient les nobles et les bramins lombards . Ceuxçi
répandaient par-tout des nouvelles alarmantes et faisaient
circuler des lettres dictées par le mensonge et l'esprit de
vengeance . On distinguait parmi ces lettres celle d'un dominicain
, adressée à une religieuse , écrite d'un style sanguinaire
digne de la sainte inquisition , et animée de cet esprit .
prophétique par lequel Saint-Vincent Ferrier prédisait la fin
du monde. Déja les imbéciles prenaient la fuite ; les hypocrites
jettaient le masque , déclamaient contre les Français
et menaçaient les patriotes ; les aristociates se croyaient au
moment de se venger des uns et des autres. Ceux de Crémone
et de Casal Maggiore se sont distingués . Dans la
premiere ville , on apprit le 13 thermidor la surprise de
Brescia , et aussi - tôt plusieurs proposerent de garder l'arbre
de la liberté pour y pendre ceux qui l'avaient planté et solemnisé.
On faisait circuler des listes de proscription pour désigner
les victimes dont le sang devait servir à célébrer l'arrivée
des esclaves de l'Autriche ; on maltraita ceux qui ne quitterent
pas la cocarde , et l'on poursuivit jusqu'au Pô les patriotes
qui cherchaient à se sauver .
A Casal Maggiore , il y eut encore de plus grands désordres.
Le commandant allait s'embarquer sur le Pô avec sa
famille ;
1
( 113 )
famille ; un homme , parmi la foule qui était accourue ,
l'insulta sous prétexte qu'il l'avait heurté en passant ; on entendit
en même-tems des coups de fusil , et on voulut empêcher le
commandant de s'embarquer. Celui- ci s'élança dans le fleuve
pour se sauver et y trouva la mort. Sa fille et sa femme l'imi
terent ; mais les patriotes parvinrent à les sauver .
Un nommé Abraham Carboni , espion connu de l'ancien
gouvernement , s'était mis à la tête de quelques brigands . II
mit en usage toutes sortes de moyens pour soulever le
peuple et l'engager à le suivre . Mais il ne put jamais attrouper
que des brigands . Ces mouvemens contre-révolutionnaires
s'étaient communiqués aux villages de Gazoldo , de Scondolaravara
, et se seraient sans doute étendus plus loin s'ils
n'avaient été arrêtés à tems par la victoire et la vengeance
des Républicains , et par le zele et la modération des. pa
triotes .
"
Afin qu'on ne tire pas de fausses conséquences
de ces événemens
nous disons qu'ils sont l'ouvrage d'un petit nombre
de personnes
mal intentionnées
, à qui on laisse ces moyens
de nuire , tandis qu'on ôte aux patriotes ceux de les réprimer.
Le peuple de Crémone est en général ami des Français.
Celui de Come est dans les mêmes dispositions , quoique
l'esprit de la municipalité
, formé par l'ancien gouvernement
, '
ne soit pas des meilleurs. A Milan , un comité de police ,
établi à tems par le commissaire
Salicetti , a promptement
rétabli la tranquillité
, en contenant
les alarmistes
et les
agioleurs.
De Rome , le 6 août . Le saint-pere , toujours obstiné et emporté,
a voulu absolument , à la premiere nouvelle de l'échec reçu
par les Français sous Mantoue et de l'évacuation de Ferrare ,
envoyer aussi-tôt le vice - légat de cette derniere ville pour
prendre possession de cette légation avant l'arrivée des Autrichiens.
Il lui avait cependant ordonné de s'arrêter quelquetems
à Pezaro pour s'y bien assurer des faits et agir avec
sûreté. Le chevalier Azara a désapprouvé hautement cette démarche
, et a déclaré qu'elle était contraire au traité d'armistice
. Cette résolution précipitée du saint-pere ne contribuera
pas certainement à faire adoucir les conditions du
traité de paix , si les Français reprennent leur supériorité
accoutumée .
De Ferrare , le 8 août. Le 31 juillet , la garnison française
qui était dans la citadelle de cette ville , en est sortie tout- à-
Tome XXIV. H
( 114 )
•
coup , après avoir encloué les canons et jetté dans le Heuve
les munitions de guerre qu'elle ne pouvait emporter. Elle
sprit le chemin de Mantoue . On ignora pendant quelque tems
la cause de son départ. On crut d'abord qu'elle était allée
-renforcer l'armée ; mais on sut bientôt que le siége de Mantoue
était levé et que les Français avaient reçu quelqne échec
qui les obligeait de réunir leurs forces . Tout fut tranquille
dans Ferrare , par les soins de la municipalité , jusqu'à l'arrivée
du vice-légat , qui avait été envoyé dé Rome pour
aprendre possession de la légation avant l'arrivée des Autrichiens.
Les Ferrarois ne s'opposerent pas à son entrée , qui
fut assez modeste ; mais étant allé , avec le lord archevêque ,
apour replacer les armes du pape sur la porte du palais public ,
la municipalité y accourut , avec la garde bourgeoise , fit de
-nouveau ôter les armes papales et mettre à leur place celles
de la République Française. Cette tentative du vice - légat
avait occasionné une grande fermentation à Ferrare ; il fit
très-sagement d'en partir à la premiere nouvelle que nous reçumes
des victoires des Français . Le général Buonaparte a
écrit à la municipalité pour la remercier , ainsi que les habitans
, de leur conduite énergique . Nous avons tout lieu d'esspérer
que notre ville ne retombera plus sous le despotisme
papal , et qu'elle fera partie de la république italique que les
Français se proposent d'établir.
ANGLETERRE. De Londres , le 22 août .
Le 15 de ce mois , le roi qui passe ordinairement l'été à Weymouth
, et qui y est maintenant , s'embarqua vers quatre heures
de l'après - diner pour aller à la pêche , divertissement qu'il
aime beaucoup. Trois frégates se trouvaient dans le port :
on le pressa d'en monter une ou de s'en faire escorter. Il
refusa obstinément , et il eutra dans une pinasse avec deux
de ses fils , un capitaine de vaisseau et quelques matelots .
Il faisait beau ; le vent était à l'ouest , et les pêcheurs furent
poussés en peu de tems jusques sur les côtes de France ;
mais au moment du retour , un calme plat les surprit , et il
leur fut impossible de revenir aussi vîte . Comme à onze heures
du soir , ils n'étaient pas encore rentrés , l'inquiétude devint
générale ; les frégates sortirent . Deux d'entr'elles furent de
retour dans le port à minuit et demi ; elles avaient parcouru la
Manche sans pouvoir rencontrer le roi . La troisieme amena ,
bientôt après , un corsaire français qui croisait dans ces parages
, et dont elle s'était emparée ; mais , comme les autres ,
elle ne donna aucune nouvelle de la pinasse. L'alarme se
( 115 )
répanditaussi-tôt à Weymouth; personne ne voulut se coucher.
La mer n'était point agitée : on ne craignait que l'ennemi ; et
pour la première fois , depuis qu'il est question de la guerre
avec l'Espagne , on parla de paix . Nous subirons , disait-on ,
toutes les conditions que la Francé nous dictera , pourvu qu'elle
nous rende Georges . Car vous devez savoir que depuis la maladie
qui a failli lui faire perdre la couronne , il n'a cessé d'être
Fidole de la nation . Enfin , le royal pêcheur rentra à une heure
après minuit.
La nouvelle de cet événement a développé à Londres les
-mêmes sentimens qui avaient éclaté à Weymouth. Chacun
s'est félicité du hasard qui a empêché que le roi ne tombât
au pouvoir des ennemis ; mais on n'a pu s'empêcher de
plaindre l'officier français , dont la destinée, pouvait être si
brillante , et qui est maintenant prisonnier.
A ce propos , on cite un mot de Jean Wilkes , qui a fait
beaucoup de sensation. Il y a quelque tems que le corps d'artillerie
de Londres donna un grand dîne où étaient les principaux
magistrats et négocians de la cité , et où presidait le
prince de Galles. On chanta après les toast. Le prince de
Galles proposa à Wilkes de chanter ; il ne se fit pas prier , et
il entonna l'antienne populaire : God save the king. ( Dieu préserve
le roi ) . Le prince lui dit : Depuis quand chantez-vous ces
paroles-là ? Depuis que j'ai l'honneur de connaître votre altesse
royale , répondit le malin alderman. Le trait embarrassa un
moment tous les convives ; mais le prince eut le bon esprit
de n'y voir qu'un compliment fort bien tourné , ce qui mit
tout le monde à l'aise . On prétend cependant que S. A. R.
ne trouva pas , le lendemain matin , le mot aussi gai qu'il
l'avait trouvé la veille .
-
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 fructidor.
Deux objets étaient à l'ordre du jour du 6 , au
conseil des Cinq- cents . Le projet de Camus sur l'amnistie
, et celui de Blutel sur la même question relativement
aux départemens insurgés de l'Ouest. La
H 2
( 116) ). J
WA
priorité a été accordée à Blutel . Il propose de comprendre
dans l'amnistie les militaires pour tous délits
relatifs aux troubles , et que ceux qui sont emprisonnés
soient relâchés. Un article de ce projet portait ,
que cette amnistie serait applicable à tous les délits
dont il s'agit jusqu'à la proclamation de la loi .
Un membre regarde cet article comme d'autant
plus dangereux , que cette loi qui peut être connue
sur-le-champ , ne pourra être proclamée que dans dix
ou douze jours. Il demande en conséquence que l'amnistie
ne s'étende que jusqu'à l'époque où le Direc
toire exécutif a annoncé que les troubles dans ces départemens
étaient finis . Le projet a été adopté avec cet
amendement.
Camus a eu la parole ensuite ; il a présenté un projet
tendant à étendre la loi d'amnistie du 4 brumaire
à tous les délits relatifs à la révolution commis jusqu'à
l'époque de cette loi . Seraient exceptés les émigrés
et les condamnés à la déportation . La loi du 3 brumaire
resterait aussi dans son entier. Camus a rappellé
le rapport qu'il a fait sur cet objet au nom d'une commission
, dans la séance du 15 floréal , d'après un message
par lequel le Directoire exécutif appellait l'attention
du conseil sur les graves inconvéniens qui
résultaient de diverses interprétations qu'on donnait
à cette loi , et sollicitait du Corps législatif une explication
qui pât faire cesser tous les doutes.
Perès ( du Gers ) a parlé contre le projet. Ce serait,
a-t-il dit , faire refluer dans la société les assassins de
tous les partis . Eh quels reproches n'aurait pas à
essuyer le Corps législatif des parens de toutes les
victimes , tant du terrorisme , que du royalisme ? Il a
demandé l'ordre du jour , et qu'une commission examinât
si , aux termes de la déclaration des droits et
de la constitution , la loi d'amnistie du 4 brumaire ne
devait pas être rapportée . La discussion est ajournée.
Le conseil ordonne le lendemain l'impression d'un
projet de Camus sur l'organisation des bibliotheques
publiques. L'institut national serait chargé de désigner
les lieux où ces bibliotheques seront établies ,
et les livres qui les composeront. On lit deux mes(
117 )
sages du Directoire exécutif ; l'un relatif aux radiations
des listes d'émigrés ; et l'autre , aux troupes à
entretenir en tems de paix . Après une vive discussion
sur le premier , il est résolu qu'on attendra des
renseignemens ultérieurs du Directoire pour se fixer
sur le mode des radiations. Le second est renvoyé
à une commission .
Le conseil des Anciens a approuvé , dans sa séance
du 6 , la résolution sur les patentes. Le 7 , il a entendu.
un rapport sur celle concernant les prêtres insermentés.
La commission chargée de l'examiner a proposé
de la rejetter. La discussion aura lieu le lendemain .
Creuzé - Latouche obtient le premier la parole . La
résolution lui paraît injuste , en ce qu'elle proscrit
avec les prêtres insermentés ceux qui se sont soumis
aux lois . Mais , dit-il , si l'on ne peut point admettre
une disposition aussi générale , on ne peut s'empêcher
du moins de considérer les prêtres qui refusent
de se soumettre aux lois du pays dans lesquels ils résident
, comme attachés à une corporation étrangere:
dont le prince de Rome est le chef ; corporation qui
exige des voeux religieux ; et l'art. XII de la consti-.
tution refuse le droit de citoyen français à tout homme
qui est affilié à une corporation étrangere qui suppose
des voeux de religion. Ainsi , la République
aurait bien le droit de soumettre ces hommes à une
police particuliere , ou même de leur interdire son
sol comme à des intrigans dont elle aurait tout à
craindre. Je vote pour le rejet de la résolution .
Lecoulteux ayant demandé l'impression de cette
opinion , il y a eu de violens débats . On a procédé
à l'appel nominal , et l'impression a été rejettée à la
majorité de huit voix.
Portalis a été entendu , le 9 , sur le même sujet.
Il a examiné la résolution sous ses rapports avec les
droits et la sûreté du citoyen , avec les droits et
l'intérêt de la nation , et il lui a paru qu'elle blessait
les uns et les autres . La liberté des cultes , a - t-il dit ,
est le patrimoine inalienable du corps social . Choquer
cette liberté , c'est choquer les droits de la nation .
Il n'y a pas de culte sans ministres . Si l'on proscrit
H 3
( 118 )
t
les ministres , l'on proscrit les cultes. D'ailleurs , en
confondant les innocens avec les coupables , on les
rend tous intéressans , parce qu'ils sont tous malbeureux.
On fanatise l'esprit de leurs partisans , ce qui
conduit à la guerre civile . La résolution a été rejettée .
Le conseil des Cinq cents s'est formé , le 8 , en comité
général pour les finances.
Defermont a fait , le 9 , un rapport dans lequel il
a offert la situation de l'état , et fait le tableau de ses
besoins et de ses ressources. Il en résulte que celles - ci
excedent les autres . Il a présenté ensuite deux projets
de résolution , et Gilbert- Desmolieres en a pré--
senté deux autres ; tous les quatre ont été adoptés .
Par la premiere de ces résolutions , le Directoire
est chargé de veiller à la conservation des domaines
nationaux dans la Belgique , et autorisé à hypothé
quer ou vendre pour 100 millions de ces domaines.
Cette vente se fera d'après l'estimation , et le prix
ne pourra être moindre de dix - huit fois le revenu. Le
montant sera versé au trésor national.
Par la seconde résolution , un délai d'un mois est
accordé pour le paiement des impositions directes
-de l'an III ; passé ce délai , elles seront acquittées en'
numéraire .
Par la troisieme résolution , le Directoire est chargé
de faire fixer désormais le prix du mandat d'après le
cours moyen de cinq jours , sans fraction . Ce qui excédera
un franc jusqu'à 25 centimes , sera porté à
g5 centimes ; ce qui excédera cette derniere somme ,
à 50 centimes ; et ainsi de suite.
La quatrieme résolution est relative aux soumissionnaires
de biens nationaux . Ceux qui n'auraient
pas de mandats pour acquitter le dernier quart du
prix de leurs soumissions , s'adresseront aux administrateurs
de département qui , en retour de valeur
métallique , leur en feront délivrer des caisses des
receveurs de districts . Ces mandats seront biffés , et
il en sera dressé des bordereaux qui seront admis en
paiement du quatrieme quart .
L'ordre du jour a appellé , le 10 , la suite de la
discussion sur l'amnistie. Jourdan : L'amnistie pro(
x19 )
noncée par la loi du 4 brumaire , est incomplete.
Il faut la révoquer ou la rendre entiere . Mais si elle
est irrévocable , comme les principes l'ordonnent
il serait injuste , barbare insensé , d'en rejetter le
supplément. La faiblesse de l'homme lui donne des
droits inépuisables à l'indulgence . Il faut un terme
à la rigueur ; même en matiere criminelle la prescription
équivaut à un pardon . Si les législateurs du
peuple français se sont engagés à supprimer un jour
la peine de mort , ce n'est pas par un sentiment de
pitié , mais parce qu'ils ont senti que cette peine
était sans rémission et sans mesure .
.
Duplantier s'est au contraire attaché à prouver que
le Corps législatif ne peut pas accorder d amnistie .
La Convention en avait le droit , parce qu'elle réu
nissait tous les pouvoirs ; mais le Corps législatif ne
jouit que de ceux que la constitution lui a accordés .
Or , on ne voit pulle part qu'elle lui ait assuré le
droit de proclamer des amnisties. La commission
ad hoc demandant à faire son rapport sur le traité
conclu avec le margrave de Baden , la discussion a
été interrompue.
Le conseil des Anciens a approuvé , le g et le 19 ,
les résolutions concernant l'amnistie pour les départemens
de l'Ouest , et le délai d'un mois donné pour
payer en mandats les contributions directes. be l
Le conseil des Cinq cents adopte , le 11 , le projet.
de résolution ajourné il y a quelques jours , et qui
autorise les prêtres reclus à jouir de leurs biens .
Beffroi fait à cette occasion un tableau déchirant
des maux auxquels ces malheureux sont en proie ;
plusieurs ont été enfermés quoiqu'ils aient prêté le
serment de fidélité à la République , et ils ne sont pas
nourris aussi vendent - ils jusqu'à leurs chemises .
Dumolard fait sentir qu'il serait tems de ne plus
punir des citoyens qui ne sont convaincus d aucun
crime il demande et le conseil arrête qu'il sera fait
un message au Directoire pour qu'il fasse connaître le
nombre des prêtres mis en réclusion , les motifs qui les
y ont fait mettre , et quel traitement ils éprouvent.
Le conseil reprend la discussion sur l'amnistie gé-
H4
( 120 )
nérale. Siméon la regarde comme un outrage à la
justicé , et demande que le vol et l'assassinat soient
exceptés de la loi du 4 brumaire .
Daunou prononce en faveur de l'amnistie un discours
éloquent , dont le conseil a ordonné l'impression
à l'unanimité . Il la regarde comme le seul moyen
d'éteindre les haines , d'arrêter les vengeances ; or ,
la vengeance est ce qu'il y a de plus révolutionnaire :
il faut donc l'amnistie si nous voulons la constitution
; mais l'orateur propose quelques amendemens ,
entr'autres que l'action en restitution reste intacte.
Eschasseriaux émet une opinion contraire .
' , Louvet parle pour l'amnistie , mais sa mémoire l'a
mal servi , et son esprit n'y a pas supplée . Il a donné
au conseil une scene qui n'a pas été sans quelqu'intérêt.
Soit qu'il eût mal appris son discours , ou qu'en parlant
de clémence il se fît un effort qu'il ne pouvait
pas soutenir , à peine avait - il prononcé quelques
phrases qu'il est resté court . Il attend , il cherche , il
balbutie ; il porte sa main à son front , son mouchoir
à sa bouche , gesticule sans rien dire ; tout le monde
croit qu'il va tirer son cahier , mais il aime mieux
quitter la tribune ; en descendant il trébuche , on
craint qu'il ne se trouve mal ; un huissier court à lui,
et le conduit au bureau d'un secrétaire - rédacteur. Là ,
il se recueille , rappelle ses sens et ses idées , et écrit
quelques notes. Il reparaît ensuite à la tribune , et
poursuit ; mais sa tête n'était pas remise ; le plus grand
désordre régnait dans son discours ; il parlait d'un
génie diviseur ; des Anglais , des Autrichiens , des
émigrés ; il peint les cavernes où il a erré ; ce qu'on
souffre de la faim , de la soif , de l'intempérie de l'air,
loin de sa femme , de ses enfans ... Puis ce sont des
générations de sang qui se transmettent du sang , et
nos ennemis qui ouvriront le cadavre du dernier patriote
pour chercher dans ses veines le germe de ce
qu'ils appellent le fléau de la révolution . Et tout cela
était débité d'un ton si ému , si touchant , que le
conseil plusieurs fois a éclaté de rire . Louvet conclut
enfin comme Daunou .
Un membre parle encore contre le projet , et la
suite de la discussion est ajournée à demain.
( 121 )
Lemérer a parlé également en faveur de l'amnistie
dans la séance du 12 , mais en relevant quelques défauts
du projet de Camus. Si la société peut pardonner
, a- t- il dit , les faits relatifs à la révolution
elle ne peut pas forcer au pardon les individus qui
ont été dépouillés , outragés , mutilés dans ce qu'ils.
ont de plus cher. Elle n'a pas le droit de dire à un
homme qu'il profitera de l'amnistie malgré lui. Si
l'amnistie est un bienfait pour le coupable , elle est
une injure pour l'innocent.
Henri Lariviere s'est déclaré contre l'amnistie . Il a
établi que le Corps législatif ne pouvait ni ne devait
la prononcer , et a appuyé son opinion de l'autorité
de quelques écrivains célebres , tels que Rousseau
et Beccaria , qui n'accordent le droit de remettre la
peine prononcée par la loi qu'à celui qui est audessus
de la loi , c'est-à - dire le souverain . La discussion
a été interrompue par la formation d'un comité
général
Le conseil des Anciens a approuvé deux résolutions
. La premiere porte que les contributions arrićrées
de l'an III seront payées en mandats , valeur
nominale , pendant un mois ; et passé ce tems , en
numéraire ou mandats au cours . La seconde autorise
le Directoire à traiter avec les auteurs des ouvrages
élémentaires qui ont obtenu l'approbation du jury
des arts , pour le nombre d'exemplaires nécessaires
aux écoles primaires ou à faire imprimer les ouvrages
si les auteurs y consentent .
Rouyer fait résoudre dans la séance du 13 du conseil
des Cinq- cents , que la loi qui relevé de la déchéance
les religieuses qui n'ont pas prêté le serment
de liberté et d'égalité , dans les délais fixės ,
pour jouir de leurs pensions , sera applicable aux
hospitalieres et aux congrégationaires .
Camus obtient la parole au nom de la commission
chargée d'examiner la pétition adressée il y a quelques
jours au conseil par le citoyen Vaublanc . Il lit
d'abord les pieces . Il en résulte que Vaublanc, nominé
député au Corps législatif , le- 24 vendémiaire , a été mis
le 25 en jugement devant une commission militaire ;
F
( 122 )
et le 26 , condamné à mort par coutumace. Le rappor
teur lit ensuite l'art. de la constitution , qui veut qu'un
membre du Corps législatif , du jour de son élection
jusqu'à trente jours après la cessation de ses fonctions
, ne puisse être jugé que conformément aux
formes indiquées pour les représentans du peuple.
Camus en conclut que le jugement de Vaublanc ,
contraire à l'acte constitutionnel , est nul de droit .
Vous pouvez examiner une autre question , dit-il ,
c'est celle de savoir si vous regarderez comme accusation
contre Vaublanc l'arrêté du comité de sûreté
générale en vertu duquel il a été traduit en jugement ;
alors vous vous formerez en comité général , et vous
discuterez si vous admettrez ou non cette accusation.
Mais cette question ne regardait pas votre commission.
Camus propose en conséquence un projet
de résolution , portant que le jugement rendu contre
Vaublanc est déclaré nul . Ce projet est adopté , malgré
quelques membres qui demandaient l'impression .
On a repris la discussion sur l'amnistie . Plusieurs
membres ont été éntendus et la discussion fermée . Le
tout est renvoyé à la même commission , à laquelle
le conseil adjoint Siméon , Daunou , et Jourdan ,
pour représenter le projet avec les divers amendemens
proposés par ces membres .
La discussion a été ouverte depuis deux jours au
conseil des Anciens sur la résolution qui autorise
les receveurs de départemens à donner des mandats.
au prix du cours aux soumissionnaires des biens na-.
tionaux. Lecouteux la termine , le 13 , en observant
que la situation du trésor public a déterminé la commission
à en proposer le rejet. Il est rentré et doit
rentrer encore beaucoup de mandats dans les caisses.
par les contributions arrièrées et l'emprunt forcé . Si
l'échange proposé acheve de les avilir ce seront des
valeurs nulles pour l'état . Le conseil rejette la résolution
.
Organe d'une commission , Byon propose , le 15 ,
une nouvelle organisation de l'administration des
postes et messageries ; le conseil des Cinq - cents en
ordonne l'impression et l'ajournement : il rejette
( 123 ))
ensuite par la question préable un projet de réso
lation de Beffroi , tendant à ce que les acquéreurs
de biens 'nationaux , vendus en exécution des lois
des 28 ventôse et 6 floréal , qui desireraient jouir d'un
délai plus long que celui Axé par la loi du 13 thermidor
, soient tenus de déposer leurs contrats d'acquisition
chez un notaire à leur choix , et de souscrire
cinq obligations , payables de 6 en 6 mois , à
compter du 1er germinal , jour fixé pour la premiere,
échéance , et qui emporteraient avec elles un intérêt
net de six pour cent . Si la déchéance est forcée .
pour une grande partie des soumissionnaires , a dit
le rapporteur , les mandats qui leur seront restitués
seront d'une valeur inférieure à ceux qu'ils auront
donnés ; ils les remettront sur la place, et en augmen
teront le discrédit . Si au contraire , on leur donne
des facilités pour les paiemens subséquens , ils s'émpresseront
d'effectuer le paiement du premier sixieme .
Sur 200 millions , il y en a eu 50 payés ; il y en a encore
150 à acquitter. Le premier sixieme est de 25 millions
qui , au cours actuel , enleveraient de la circulation
i milliard de mandats . Cette somme , jointe à celle
déja payée , réduirait la masse des mandats circulans à
750 millions . Le conseil n'a eu aucun égard à ces observations.
Il s'est déterminé à la question préalable ,
d'après l'opinion de Loyseau qui a combattu le projet
comme injuste , déloyal , destructif du crédit public ,
incomplet , impolitique et sans but utile pour la
nation.
Sur le rapport de Gerente , celui des Anciens a
sanctionné le même jour la résolution qui casse le
jugement à mort rendu contre Vaublanc , par une
commission militaire.
PARIS. Nonidi 19 fructidor , l'an 4º. de la République.
La fête de la Vieillesse a été célébrée dans cette commune
le 10 de ce mois , avec la plus touchante solemnité . Le matin ,
chaque municipalité avait rassemblé , au chef- lieu de son arm'
( 124 ).
+
rondissement , les vieillards des deux sexes que ses suffrages
avaient appellés à cette cérémonie. Là , au milieu des acclamations
publiques et des chants de triomphe , ils ont reçu des
couronnes de chêne de la main de leurs magistrats .
Le soir , ils ont été conduits au théâtre des Arts , où douze
loges ornées de guirlandes de fleurs et de draperies étaient
préparées pour les recevoir. Leur présence à été signalée
par des applaudissemens universels. On donnait Edipe à
Colonne , où les sentimens de la piété filiale sont si touchans
dans la bouche d'Antigone. Jamais la belle musique de
Sacchini ne fit une impression plus profonde , et jamais les
acteurs n'ont concouru avec autant de zele et de talens , à donner
à cette représentation dramatique Rexpression dont elle
est susceptible.
A Edipe à Colonne succéda le Devin du Village , pastorale
charmante, où J. J. Rousseau , comme poëte et comme musicien
, a peint la nature avec des couleurs si aimables et si gracieuses.
A la fin de cet intermede , on a adapté quelques
scenes et des couplets analogues à la circonstance . Tandis que
sur le théâtre, des groupes d'enfans couronnaient deux vieillards
assis sur une charrue ; au même instant les portes des
loges s'ouvrent , un essaim d'enfans s'élancent et couronnent
les vieillards , au bruit des applaudissemens et au milieu d'un
attendrissement universel . On a remarqué parmi les vieillards,
deux hommes recommandables par leur mérite et leurs qualités
personnelles , les citoyens Nivernois et Lemonnier , tous
deux auteurs de fables charmantes . Gloire à nos defenseurs ;
respect à nos vieillards . Telle a été la devise commune , répétée
dans la journée du 10 de ce mois .
Tandis que l'on honorait si paisiblement la vieillesse , des
amis du trouble et de l'anarchie méditaient de nouvelles agitations
. Dans la nuit du 11 au 12 , on devait conduire Baboeuf
et ses complices à Vendôme ; vers les trois heures du matin
on a entendu dans tous les principaux quartiers de Paris ,
de fortes explosions qui ont jetté l'alarme parmi les citoyens .
Chacun s'est mis aux fenêtres ; on s'imaginait que c'était le
canon ; bientôt on a trouvé dans plusieurs rues des débris
de boîtes et des éclats de bûches creusées en forme de petards .
On avait arboré en cinq endroits des drapeaux de taffetas
blancs , parsemés de fleurs de lys , portant pour inscription :
Mort aux Républicains ! vive le roi ! Des cocardes blanches étaient
semées par terre, et quelques unes clouées à la porte de quelques
maisons. On lisait aussi quelques affiches à la main ,
( 125 )
conçues en style de royalisme , et adressées à la brave jes
nesse comme cela se pratique.
Il n'était pas difficile de s'appercevoir de quelle main partait
cette espece d'échaufourrée ; mais deux faits ont jetté la
lumiere sur cet événement ; on a trouvé dans la rue de la
Licorne , un homme étendu que l'éclat d'une boîte avait
mortellement blessé . On l'a reconnu pour être un horloger ,
nommé Arnould , ancien président d'un comité révolutionnaire
. Dans la rue Antoine , on a arrêté un jardinier nommé
Brulé , au moment où il venait de placer un drapeau blanc .
Il était encore d'un comite révolutionnaire .
M
Le ministre de la police , dans son rapport fait au Directoire
, attribue cet évenement aux anarchistes ; mais il ne dissimule
pas qu'il s'y est mêlé des manoeuvres de royalistes . Voici -
les renseignemens les plus remarquables dans son rapport.
1º . Amar , au moment de son départ pour Vendôme ,
avait dit à ses co - détenus : Le filet est tendu , ils y ´seront pris ,
etils ne s'y attendent pas .
2º. Une femme avait été maltraitée dans la matinée , au
fauxbourg Honoré , pour avoir manifesté son attachement
à la République.
30. Des avis que le ministre a reçus de l'étranger lui annoncent
que les chefs anarchistes , sont entrés en compo
sition avec le ci- devant duc de la Vauguyon . D'autres avis
très - précis , venus également de l'étranger , l'assurent qu'un
fameux anarchiste du midi , a un frere émigré qui est aide-decamp
de l'empereur , et a beaucoup d'influence sur ses déterminations.
Il n'est pas besoin de dire que les journaux des différens
partis se sont évertués à des accusations réciproques . Quoi
qu'il en soit , la masse des citoyens est restée calme , et n'a
vu que du ridicule dans cette fameuse conspiration que l'on
appelle la conspiration des mouchoirs , et qui mériterait à plus
juste titre d'être appellée la conspiration des bâches.
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES .
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . 2 fructidor . Le général Jour
dan donne avis de la marche vers Amberg , de l'expulsion des
Autrichiens de la ville de Neumarck , et des hauteurs de
Sulzbach ; d'un combat de 12 heures , dans lequel l'ennemi a
été repoussé sur tous les points , avec perte de 1,200 hommes
( 126 )
qués ou blessés , et 200 prisonniers ; de la prise de Castel , qui
a été le résultat de ce combat , et de la retraite de l'ennemi
sur Schwarzenfeld , en arriere de la Nab.
อ
Du même jour. Le général Ernouf , chef de l'état- major , a
crit de Sulzbach , que le 30 thermidor le général Ney a
emporté à la bayonnette un bois situé à deux lieues de
-Sulzbach , et qui borde la route ; de grandes forces , commandées
par le prince de Hohenlohe , y étaient rassemblées et
soutenues d'une formidable artillerie . Le feu a été terrible ;
mais la bayonnette française a dispersé les forces ennemies .
Le prince Hohenlohe n'a dû son salut qu'à la vitesse de son
-cheval . L'ennemi s'est rallié près de Sulzbach . Là , nouveau
combat ; l'ennemi avait pris position sur un rocher , d'où il a
été chassé . La valeur a été signalée de part et d'autre . Le
champ de bataille est resté aux troupes françaises à 11 heures
du soir. - Klein , d'un autre côté , battait l'ennemi sur les
hauteurs d'Angsberg. Le lendemain , la division du général
Grenier s'est portée sur Amberg , en a chassé l'ennemi , et l'a
forcé de repasser la Vils . Il paraît certain que l'ennemi s'est
retiré derriere la Nab , et que ses équipages prennent la route
-d'Egra. Le 3 fructidor , la même armée a fait encore un
-mouvement en avant . Elle a rencontré nouvelle et forte résistance
de la part de l'ennemi qui occupait une position avantageuse
sur des hauteurs. La bayonnette l'en a encore chassé
-à 9 heures du soir et les troupes françaises ont bivaqué sur
-le champ de bataille.
-
9
Armée de RHIN ET MOSELLE. 4 fructidor . Moreau écrit
de Biberach que le prince Charles a passé le Danube à Donawerth
, et s'est campé à Rain , derriere la Lech. Moreau
a été forcé de faire venir l'armée , des bords de la Vernitz ,
à Hochstacth , Dillingen et Lauingen pour y passer le
Danube. Les ponts de ces villes étaient les seuls praticables .
Celui de Donawerth est brûlé . L'armée a pris position , le 2 ,
derriere la Zusam . L'ennemi occupait encore Augsbourg
le 3. Il l'aura évacué la nuit suivante . Près Donawerth ,
corps communique par partie avec l'armée de Sambre et Meuse.
Moreau communique aussi avec l'armée d'Italie . Le corps du
général Ferino a eu , le 26 , une affaire extrêmement vive à
Kamlach avec le corps de Condé , et l'a bien battu . La perte
des émigrés a été très considérable en tués ou blessés . Le
corps des chasseurs nobles est presque détruit.
un
Du 8. Le même général mande d'Augsbourg que le 5 et le 6
( 127 )
T'armée fit un mouvement pour passer la Lech. Le 7 , lë
passage s'effectua sur plusieurs points. Les soldats avaient de
l'eau jusqu'au-dessus des reins , et portaient leurs fusils et
leurs gibernes sur la tête . L'objet de Moreau était de forcer
le prince Charles d abandonner l'armée de Sambre et Meuse ,
contre laquelle il avait fait passer des renforts , et de venir
couvrir l'Iser. L'ennemi a été repoussé sur presque tous les
points ; on lui a fait 2,000 prisonniers et pris 20 pieces de
canon. Une partie de larmée se porte sur Munich , où elle
a dû entrer le 9 au soir , d'après une lettre du commissaire
Hausmann du 10. L'électeur de Baviere a envoyé au général
en chef des chargés de pouvoirs pour traiter et conclure un
armistice. Les troupes de l'électeur avaient reçu ordre de se
réunir à Munich ; ainsi , l'armée autrichienne s'affaiblit chaque
jour par la défection de ses alliés et par les prisonniers qu'on
lui fait.
1
Nous joignons à ces bulletins officiels , une lettre du chef
de brigade Duvivier à un de ses amis , datée de Laningen ,
du 30 thermidor . On y verra de quel degré d'héroïsme et de
courage les armées françaises sont capables.
Les papiers publics vous auront appris la victoire que
l'armée du Rhin vient de remporter , le 24 , sur le prince
Charles , qu'elle a forcé à abandonner la gauche du Danube
mais ce que vous pouvez ignorer , c'est l'intrépidité et la
valeur à jamais mémorable avec laquelle se sont battues les
troupes de la quatrieme division . Cette division , composée
des 17. et 100. demi- brigades , fortes d'environ 2000 hommes
chacune , et de 100 chevaux du 20e. de chasseurs , détachemens
déduits , a été attaquée , le 24 , par un régiment
d'hussards , un de dragons , un de cuirassiers , 5000 hommes
d'infanterie et environ 20 pieces de canon ou obusiers : le
but du général ennemi , le prince Charles lui- même présent ,
était d'envelopper ce petit corps , un peu séparé de l'armée ,
et de l'envelopper totalement , sachant qu'il était impossible
qu'il pût résister à des forces aussi majeures , dans les plaines
immenses qu'il avait à traverser pour se reployer sur le centre
de l'armée . L'ennemi , fert de sa cavalerie , a constamment
entouré notre corps qu'il accablait de sa grosse artillerie ; il
a essayé vingt charges sur chaque bataillon et les chasseurs ,
afin de parvenir à mettre le désordre dans une colonne , ce
qui aurait influé sur le tout ; mais l'extrême bravoure et le
sang-froid des chefs de corps , dirigés par les généraux Vandamme
et Duhem , qui se multipliaient par -tout , ont sans
(
( 128 )
1 .
cesse anéanti les projets de l'ennemi qui , lui -même , le soir ,
dans un pourparler , vanta hautement l'admirable conduite de
nes Républicains , et les combla d'éloges . Dans une seule
charge , un bataillon lui tua 150 cuirassiers ; enfin , je ne puis
vous détailler tous les traits de bravoure de cette journée ; je
me suis trouvé à mille affaires , aucune ne m'a paru mieux
caractériser la valeur républicaine que ce combat , qui a duré
depuis 6 heures du matin jusqu'à 8 du soir. Signé , DUVIVIER .
ARMÉE D'ITALIE . 2 fructidor . Le général Berthier , chef de
l'état-major , écrit de Brescia : Tout va bien ; l'ennemi est
sur Trente. Il a évacué Riva , après avoir brûlé sa marine
sur le lac de Garda. Le quartier - général de Wurinser est à
deux lieues au - delà de Trente . Nous nous occupons , de
mettre les divisions en état de marcher et de commencer
une nouvelle campagne , qui doit porter à l'empereur le dernier
coup. J'espere , dans deux jours avoir , échangé tous nos
freres d'armes au pouvoir de l'ennemi ; montant à 163 officiers
, 169 sergens , 360 caporaux , 1608 soldats . J'avoue que
c'est une jouissance bien grande pour moi , de voir sortir des
mains des ennemis nos braves Républicains , et de les savoir
sous les drapeaux de la liberté , combattant avec une nouvelle
ardeur. Signé , ALEX . BERTHIER .
Milan , du 9. Buonaparte écrit : La division du général
Sahuguet bloque Mantoue. Le 7 , à trois heures du matin ,
nous avons à - la-fois attaqué le pont de Governolo et Bergoforte,
pour faire rentrer la garnison dans ses murs . Après une
vive canonnade , le général Sahuguet , en personne , s'est
emparé du pont de Governolo , dans le tems que le général
Dallemagne s'emparait de Borgoforte. L'ennemi a perdu
500 hommes tués , blessés ou prisonniers . La 12. demi-brigade
et le citoyen Lahos se sont distingués . Nos demi-galeres
sont sorties de Peschiera , où elles ont pris dix grosses barques
et deux pieces de canon appartenantes aux ennemis . Tout est
ici dans une position satisfaisante . L'on m'assure que le généralWurmser
est rappellé , et remplacé par le général Dewins .
Signé , BUONAPARTE .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur .
1
No. 45.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
Vendredi 16 septembre 1796, vieux style . )
1.0
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Tableau physique et topographique de la Tauride , tiré d'un
journal du voyage fait en 1794 ; par P. S. Pallas .
Pétersbourg.
CET écrit est un petit extrait de la relation du
voyage fait en Crimée par M. Pallas.. L'ouvrage va
paraître bientôt tout entier , et l'on en prépare déja
les gravures. Les observations du célebre auteur sur
ce pays , qu'aucun naturaliste avant lui n'avait parcouru
, sont extrêmement intéressantes . Les montagnes
qui s'étendent vers le midi s'élevent à douze
cents pieds de hauteur ; elles sont en partie couvertes
de neiges et de glaces éternelles. Elles ont
devant elles une mer profonde , et s'abaissent doucement
vers le nord , dans un plan qui n'a que peu
d'élévation au-dessus du niveau de la mer. On n'y
trouve point de vestiges de montagnes primitives ;
et sur la face qui descend rapidement vers la mer , on
observe seulement ces couches inclinées communes
à tous les autres lieux . Leur inclinaison est ici de
quarante-cinq degrés..
Il y a quelque différence entre ces montagnes ;
Tome XXIV. I
( 130 )
et l'auteur en déduit des conjectures sur leur âge
respectif. Dans celles qu'il appelle du premier ordre ,
on rencontre une grande quantité de chaux si ferme
qu'elle sert pour les constructions , et dans laquelle
sont mêlés quelques coraux et du schiste argilleux ,
impregné de sel d'Epsom. Les masses de ce sel sont
si grandes et si dures qu'elles ressemblent à du
trapp ( 1 ) ; mais quant au véritable granit , ou feldspath
, ou gneis (2 ) , il n'y en a point du tout .
Dans les environs de Précop et de Sivasch , on
trouve des marais salans qui , du moins pour la plupart
, tirent leur origine de la mer.
L'isle de Taman est basse ; elle n'a que peu de collines.
Leur superficie est formée de marga (3) mêlé, de
sable et de coquillages . On y voit aussi quelques sélénites
rouges . Personne ne peut s'attendre à rencontrer
là un volcan : cependant il y en parut un
en 1794. Il commença par une vive explosion , accompagnée
d'un bruit semblable au tonnerre , et qui
fut suivi d'une flamme qui dura environ trente minutes
, jettant des bouffées de la fumée la plus épaisse .
Cette isle , aussi bien que la péninsule de Kersch, a
beaucoup de sources bouillantes ; elles abondent
aussi l'une et l'autre en pétrole. Vraisemblablement
il y a dans le sein de la terre des couches profondes
( 1 ) Le trapp des Suédois paraît étre ce que les minéralogistes
français appellent la roche de corne. Les propriétés de
cette terre se rapprochent des argilles : elle est parsemée de
mica qui y forme des points brillans .
(2 ) Le gneis est formé de quartz , de mica et d'argille .
(3) Ou margodes : c'est une espece de marne pierreuse .
( 131 )
de charbon fossile embrâsées depuis plusieurs siecles ;
et de tems en tems l'eau de la mer penetre jusqu'à
ce foyet. Le pays de Nogai , quoiqu'il soit bas , présente
différens , granits : en conséquence , M. Pallas
'serait porté à croire que la montagne primitive s'est
affaissée , et que les montagnes actuelles n'en sont
que les restes .
[
Parmi les plantes de la Crimée , la vigne doit tenir
le premier rang. Dans quelques cantons elle donne
un excellent vin , qui ressemble à celui de Champagne
. Les grands arbres sont rares , quoique dans
les environs du village de Suren on voie des chênes
dont les troncs acquierrent jusqu'à trente pieds de
circonférence . Différentes especes de lin croissent
spontanément dans le pays ; elles mériteraient d'être
essayées avec méthode. On y trouve aussi certains
autres végétaux qui payeraient abondamment les
avances de la premiere culture : tels sont les oliviers ,
les grenadiers et les figuiers. La vigne sauvage grimpe
sur les arbres , redescend vers la terre , s éleve encore
de nouveau , et forme ainsi les plus belles treilles
sans aucun secours de l'art. Dans plusieurs vallées
on pourrait indubitablement cultiver avec succès les
oliviers , les figuiers , la vigne , les citroniers et le
sésame. La Russie peut donc tirer de son propre sein
beaucoup de denrées et d'objets de commerce qu'elle
est obligée aujourd'hui d'aller chercher en Grece et
en Perse . Un catalogue joint à l'extrait du voyage
de M. Pallas , présente tous les noms des plantes de
la Crimée , qui ne croissent pas dans les autres par
ties de l'empire russe : il y en a plusieurs inconnues
jusqu'à présent , et qui forment des genres nouveaux.
7
I ¿
( 132 )
On ne trouve dans la Crimée que peu d'animaux
sauvages. Les lievres y sont très - communs ; les renards
n'y sont pas rares ; mais les loups le sont extrêmement
: il n'y a point d'ours .
Les côtes de la mer fournissent abondamment du
poisson ; les rivieres n'en produisent que très-peu.
On y est tourmenté par un petit insecte volant presque
invisible , qui cause par sa piquure des taches sanglantes
. Mais les tâons et les cousins , si incommodes
dans les autres pays , n'existent point en Crimée.
Les zoophytes sont rares dans la mer Noire ; mais
les vers y causent beaucoup de dégât aux bâtimens .
Parmi les animaux domestiques de la Crimée , il
faut compter les chameaux à double bosse , qui pourraient
rendre de grands services à la guerre, Les
boeufs sont petits ; il y a peu de buffles . On gouverne
les bêtes à laine à- peu -près comme en Espagne : on
les fait paître l'été sur les montagnes , l'hiver dans
les plaines.
Tels sont en peu de mots les objets contenus dans
cet extrait , les plus dignes de l'intérêt des naturalistes
, et sans doute aussi de l'attention des autres
Jecteurs. Dans un pays si favorablement traité par la
nature , combien n'y aurait - il pas à attendre d'un
peuple laborieux qui jouirait d'un bon gouvernement
, et qui serait entouré de bons voisins.
3
M. SENNEBIER , bibliothécaire de la république de
Geneve , et l'un des premiers naturalistes de l'Europe
, vient d'écrire à Vincent Dandolo de Venise ,
qu'en Angleterre on est parvenu à décomposer le
( 133 )
carbone , l'une des trente - trois substances simples de
la nature. Cette décomposition a donné pour pro .
duits , de l'azote et de l'hydrogene . Ainsi donc , les principes
chimiques simples se réduisent maintenant à
trente-deux . ( Extrait du Journal littéraire de Naples ,
du 15 mai 1796. )
La Religion vengée , poëme en dix chants. A Parme , dans
le palais royal; 1795. Grand in-4° .
Les titres de poëme excellent , d'admirable production,
d'ouvrage immortel sont prodigués à cet enfant posthume
du cardinal de Bernis , par le cardinal Gerdil
qui s'est chargé de le produire dans le monde . L'éditeur
y a joint des notes pleines de science et de
modestie , au jugement d'un journaliste italien ; et la
religion catholique , déja si forte par elle - même , se
trouve singulierement consolidée par les vers et la
prose de ces deux membres du sacré collége .
On n'ignore pas en Italie de quelle obscurité le
cardinal de Bernis est sorti tout-à- coup, pour s'élever
aux plus hautes dignités de l'église et de l'état : on
sait aussi quelles routes l'ont conduit à cette grande
fortune . Un petit abbé venu de la province et ne
portant à Paris pour tout moyen d'avancement ,
qu'une noblesse fort équivoque , au dire des
amateurs , et quelque talent pour les vers , pouvait
bien se tirer alors d'affaire ; mais il était difficile que
cela le menât loin . L'abbé de Bernis avait en outre
des joues fraîches et rondes ; il était tout couleur de
roses , et la nature l'avait éminemment doué de cet.
I 3
( 134 )
esprit d'intrigue et de cette souplesse de caractere
qui se font jour à travers toutes les mêlées : ceci valait
beaucoup mieux. Cependant il ne débuta pas
d'une maniere bien brillante. Beaucoup de gens ,
se souviennent encore , disent-ils , de l'avoir vu ce
qu'on appelle entretenu par des filles . En peu de tems ,
il prit un vol plus haut , quoique toujours dans le
même genre. On le présenta à madame de Pompa
dour : elle le trouva charmant; et dès le premier jour,
elle s'amusait à frapper sur ses grosses joues , en
disant : C'est une véritable corbeille de fleurs . Les femmesde-
chambre de Versailles l'appellaient la bouquetiere.
Quand l'abbé de Bernis vint à Paris , cette célebre
confédération des philosophes encyclopédistes n'était
pas encore formée ; mais elle se préparait dans ,
le silence . Fontenelle réunissait chez lui une société
de penseurs : Lamotte , Terrasson , Falconet et quelques
autres apôtres de la raison travaillaient de concert
à son avancement ; et sans s'être précisément .
donné le mot , ils marchaient vers le même but.
Déja Voltaire commençait à prendre cette influence
qui s'est toujours accrue depuis .
L'esprit philosophique était le seul dont s'honorassent
les gens de lettres. Bernis fit donc alors le
philosophe ; et comme il arrive toujours aux hommes
qui n'ont point de sentimens à eux , il allait en
liberté d'opinions beaucoup plus loin que tout le
monde. Ses anciennes connaissances n'ont pas oublié
ses pantalonnades sur ce que les prêtres les plus
indécens respectaient encore , du moins par leur
silence .
Mais en approchant de madame de Pompadour ,
( 135 )
il changea tout- à- coup de ton ; on eût dit qu'il venait
de faire quelque retraite à St. Lazare , ou aux
missions étrangeres . Il conçut le plan et l'espérance
d'une grande carriere ecclésiastique ; et ce fut dans
l'antichambre de la maîtresse du roi, qu'il commença
à mettre ce manteau religieux dont il ne s'est plus .
dépouillé .
On se souvient aussi qu'en partageant les bonnes
graces de la favorite , il devint son conseil et son
directeur. Il écrivait ses lettres à Louis XV , il dictait
ses petits vers du matin , il faisait ses chansons .
Plusieurs de ces pieces sont restées comme un monument
de la bassesse de madame de Pompadour ,
et sur- tout de celle de l'abbé de Bernis. Il y a des
flatteriesqu'une femme ne peutjamais décemment dire
à un homme mais l'abjection est double de la part
de l'homme qui les dicte ; elle est triple lorsqu'il
devrait naturellement ne voir qu'un rival , dans celui
qu'il fait louer ainsi par l'objet prostitué d'un si lâche
arrangement.
:
Ce n'est pas seulement à la pudeur d'une opinion
franche et d'une conscience libre que Bernis avait
renoncé en paraissant à la cour . Le titre d'homme
de lettres qui l'avait tiré de la misere , lui devint à
charge ; et quoique ses vers fussent encore l'un des
moyens dont il se servait le plus habilement pour
sa fortune , il commença dès -lors à trouver fort mauvais
qu'on le confondit avec les autres poëtes . Ce
travers s'est accru singulierement avec les dignités .
Dans les dernieres années de la vie du cardinal , on
ne pouvait pas lui faire de peine plus sensible que
de lui parler de ses ouvrages. Mais ce qui sans doute
I 4
( 136 )
l'aurait encore plus mortifié , c'eût été de lui rap
peller cette empreinte d'une philosophie assez hare
die , qu'on trouve dans l'Épître aux Dieux Pénates et ·
dans quelques autres de ses premieres productions ...
Mais le cardinal de Bernis n'a pas toujours été
jeune il n'a pas toujours pu s'amuser aux dépens
des autres . Dans sa vieillesse on lui a rendu ce qu'il
avait fait dans sa jeunesse.
Pendant tout son séjour à Rome , il a été le jouet
d'une princesse courtisane , qui se moquait de lu
bien plus ouvertement que madame de Pompadour
de Louis XV. Cette princesse était madame de
Santa-Cruce , si connue par son avidité , par le scandale
de ses galanteries , et par son impudence imperturbable
. Il y avait souvent des brouilleries entre
elle et la pauvre éminence. Le cardinal a plus d'une
fois , dit-on , trouvé ses secrétaires , ses maîtres d'hôte
et même ses cochers , dans un lit qui lui coûtait
assez cher , à son avis , pour avoir le droit que, per
sonne n'y prît sa place. Cétait des tempêtes plus ou
moins violentes , suivant le grade du remplaçant ; le
degré de colere de l'offensé était toujours en raison
inverse de l'importance de son rival ; et la difficulté.
du raccommodement se réglait d'après la même étiquette.
Or , la vieille comédienne se servait pour cela
du moyen le plus banal : elle devenait sur-le- champ on
malade , ou mourante ; de sorte qu'elle pouvait d'ordinaire
en être quitte moyennant une saignée , ou une
purgation pour le secrétaire ; mais pour le cocher
il fallait en venir quelquefois au viatique et à l'extrême-
onction.
Tel fut ce pere de l'église qu'on nous représente
( 137 )
aujourd'hui , comme appellé par le ciel à reprimer
les progrès ménaçans de l'impiété ; tel fut cet apôtre
de la foi , qui doit dans notre siecle pervers donner
une stabilité nouvelle à son empire , et ranimer ses
conquêtes.
Quant au talent poétique de l'auteur , il est jugé
depuis long-tems . Dans ses premiers ouvrages , qui
ne manquent pas d'une certaine abondance , d'une
certaine souplesse de mouvement , d'une certaine
facilité de vers , l'on trouve à peine un ou deux morceaux
d'une véritable poésie . C'est toujours Flore ,
Zéphir , les fleurs , les ruisseaux , Vénus , les Graces .
Les Amours ; en un mot , tout ce vieil attirail mythologique
, supportable tout au plus dans les bouquets:
à Iris . Le vrai talent laisse là ces misérables trivialités
; il cherche ses impressions dans la nature même,
telle que les idées de son siecle doivent la lui présenter
; et il ne va pas la défigurer par l'abus continuel
d'idées qui n'existent plus , et qui ne peuvent
guere être rappellées avec effet , que dans quelques
allusions passageres
Cette redondance de frivoles ornemens faisait
dire à Voltaire que les ouvrages de Bernis étaient
un printems sans automne ; et le mot est d'autant plus
convenable et plus piquant , que le meilleur de tous
sans contredit , est le petit poëme des saisons ( 1 ) . Dans
la Religion vengée , le cardinal nous fera sûrement
(1 ) Un homme de lettres qu'on n'a jamais soupçonné d'être
fort plaisant , ni de se permettre beaucoup de hardiesses contre
les gens en dignité , a dit encore assez bien de Bernis , que
c'était un peintre d'éventails,
( 138 )
grace de la mythologie ; mais il est difficile que ses
vers les plus pieux ne se ressentent un peu de la maniere
générale de ses vers profanes.
L'avertissement et les notes du poëme nous apprennent
qu'il a été commencé dans la jeunesse de
Pauteur , sur l'invitation du cardinal de Polignac.
Les quatre premiers chants furent faits en Auvergne ,
dans les deux années 1739 et 1740 ( 1 ). Il les écrivit
avec la plus grande précipitation . Mais trop heureux !
( c'est lui-même qui parle dans un discours sur la
poésie , où il explique en particulier l'objet de l'ouvrage
) trop heureux ! si en consacrant les loisirs de sa
jeunesse à la défense de la vérité , il a réussi à embellir d'images
intéressantes , les systêmes abstraits de physique et de
métaphysique qui entraient nécessairement dans son plan .
( 1 ) C'est-à- dire , dans le tems où l'abbé de Bernis , converti
dans un boudoir , comme nous venons de le dire ,
faisait ses vers les plus gaillards . C'est alors , et pour se reposer
des vers austeres de la Religion vengée , qu'il écrivait
ceux - ci :
Héro soupire , Héro pamée ,
Leve au ciel des yeux languissans ;
Un cri de sa bouche enflammée
Prouve qu'elle n'a que quinze ans.
L'embarras de paraître nue
Fait l'attrait de la nudité.
S'il plonge , il baise une Napée ;
Sil se renverse , il est baisé.
etc. , ete.
( 139 )
Le premier chant traite de l'orgueil et de la chûte
des anges et de l'homme ; le second , de l'idolâtrie ; letroisieme
, de l'atheïsme ; le quatrieme , du matérialisme
d'Epicure ; le cinquieme , du spinosisme ; le sixieme ,
du déïsme ; le septieme , du pirrkonisme ; le huitieme ,
de l'hérésie ; le neuvieme , de la corruption de l'esprit et
des moeurs ; et le dixieme enfin , après avoir abattu
toutes les erreurs précédentes, établit sur leurs ruines ,
le triomphe de la religion.
Voilà ce que le cardinal Gerdil appelle un cadre
majestueux ; voilà ce que le journaliste italien appelle
un plan également vaste et bien ordonné , où tout conspire
et conduit à cette unité rigoureuse d'action qui fait le caractere
de l'épopée.
Les mauvais plaisans prétendent que le cardinal
de Bernis a chanté la religion à la cour du
pape , comme il chantait Louis XV à celle de madame
de Pompadour. Un fournisseur généreux , dont on partage
les prodigalités , mérite bien en effet quelques
marques d'attention.
Nous mettons cet article sous le titre de Littérature
étrangere , parce que le poëme de la Religion vengée a
été publié en Italie , et que la France devenue libre ,
n'était plus digne d'être la patrie de l'auteur.
( 140 )·
LEGISLATION.
De l'état politique et économique de la France , sous sa
constitution de l'an III .; ouvrage traduit de l'allemand.
Brochure in- 11 de 114 pages . Prix , 15 sous en numé
Faire . A Strasbourg , chez Levrault , imprimeur- libraire ;
et à Paris , chez Fuschs , libraire , rne des Mathurins
maison de Cluny.
La révolution française a été appréciée avec moins
d'impartialité et de justice , par la plupart des
Français , que par les étrangers eux-mêmes. Les premiers
étaient acteurs sur ce grand théâtre , et ils
n'ont vu trop souvent que les inconvéniens du rôle
feur avaient distribué les circonstances. Rapque
portant tout ou à leurs passions, où à leurs préjugės ,
ou à leur intérêt , ils ont jugé de l'ensemble par
quelques détails , et généralisant leur position particuliere
, ils ont conclu que rien n'était à sa place +
parce que la révolution ne les avait pas laissés à la
leur , et que tout était mal dans l'Etat , parce que
quelque chose était mal pour eux .
Cette logique ne pouvait être celle des étrangers
instruits. Placés hors de la scene des événemens politiques
, ils les ont observés d'un oeil plus juste ;
dépouillés de toute espece de prévention et d'intérêt
, et devenus , à l'égard de la France , comme
une sorte de postérité ; ils ont considéré la constitution
qu'elle vient de se donner , dans ses prin(
141 )
cipes et dans ses rapports avec le bonheur d'un grand
peuple , les progrès de la liberté et l'amélioration
du sort de l'espece humaine.
Déja Benjamin Constant dans l'ouvrage dont
nous avons parlé dans plusieurs numéros de ce journal
, s'était attaché à caractériser les différens partis
qui , jusqu'alors s'étaient opposés au succès de la
révolution , ou qui avaient voulu la diriger dans leur
sens ; déja il avait présenté , avec autant de sagacitě
que de force , les motifs qui doivent rallier tous les
citoyens à la constitution et au gouvernement actuel
de la France . L'auteur de l'ouvrage que nous annonçons
, a considéré son sujet sous un point de vu
plus général , et non moins intéressant : sans s'occuper
d'aucune espece de factions , accessoires , qui , malheureusement
, ont été pris trop long- tems pour la
révolution elle-même ; c'est le fond de la constitution
qu'il examine ; c'est l'état politique et économique
de la France sous son nouveau gouvernement
, qu'il envisage dans tous ses rapports , et ses
observations lui offrent pour résultat des moyens de
gloire , de prospérité et de bonheur pour la République
Française , et de grands motifs d'espérance
pour le perfectionnement des sociétés civiles et
politiques , objet qu'il ne perd jamais de vue dans
cet ouvrage.
Pour mieux juger de la nouvelle constitution des
Français , l'auteur commence par tracer une esquisse
des progrès que la liberté avait pu faire jusqu'ici
chez les différents peuples ; il suit ces progrès chez les
Orientaux , les anciens Juifs , les Grecs , les Romains ,
les Barbares du moyen âge , et les républiques mo(
142 )
dernes. Il trouve par- tout ou l'esclavage politique
et religieux , ou l'avantage particulier de certaines
corporations , aucune forme de gouvernement qui
soit émanée de la volonté et de la délibération du
peuple , et qui ait eu le bonheur général pour objet ,
et offert une liberté égale pour tous.
La France seule lui paraît réunir la masse de liberté
la plus étendue et la plus pure , connue jusqu'à ce
jour ; c'est l'ensemble de 26 millions de citoyens
affranchis de toute espece de servitude , réunis sous
un gouvernement uniforme , et n'ayant aucun territoire
sous sa dépendance , au moins en Europe . Son.
souverain n'est ni dans son gouvernement entier บ
ni dans quelqu'une de ses parties , mais dans ce qui
donne l'existence à la totalité du gouvernement ,
savoir le Peuple en général . En conséquence , le gouvernement
, dans toutes ses branches , est immédiatement
ou médiatement représentatif.
•
1
Après ce premier coup - d'oeil sur l'ensemble de la
constitution , l'auteur entre dans l'examen de toutes
ses parties. La législature fixe d'abord son attention.
Il remarque dans les deux conseils , dont elle est
composée , non pas deux intérêts opposés , mais deux
pensées distinctes, l'une d'invention , l'autre d'examen .
Pour que ce véto y ait tout à la fois d'un côté le
poids , de l'autre l'influence conciliatoire qu'il doit
avoir , il repose sur la bâse d'un grand corps , nonseulement
composé de caracteres graves , mais encore
dépouillé de cette activité qui pourrait le rendre
contentieux , si outre le pouvoir d'annuller des résolutions
, il avait aussi celui d'en proposer.
Comparant ensuite la législature française aux lẻ-
( 143 )
gislatures britannique et américaines , quoique celle- ci
lui paraisse en tout point préférable à la seconde ,
il ne balance pas d'accorder la supériorité à la premiere.
Il parle plus d'une fois , dans le cours de son
ouvrage , de la constitution anglaise . Nous invitons
les enthousiastes de cette constitution , qui ont pris
à tâche de l'admirer sur parole , et qui ont conçu
pour elle un attachement qui est devenú une sorte
de fanatisme politique , nous les invitons à peser
avec attention le jugement qu'il en porte. Ce n'est
pas dans le roman théorique de Delolme qu'il est
allé puiser ses données , c'est dans l'examen de son
organisation pratique , c'est dans le systême d'un
balancement chimérique de pouvoirs , qui en derniere
analyse se résout en un seul , l'influence permanente
et corruptrice du roi . Sous ce rapport , nous
recommandons d'autant plus la lecture de cet ou
vrage, que personne n'ignore la part qu'ont eue, dans
notre révolution , et que voudraient encore avoir les
partisans du systême anglais , c'est-à- dire , de la monarchie
constitutionnelle .
La prééminence que l'auteur donne à la législature
française , ne tient pas seulement aux fonctions des
deux conseils , mais encore à l'usage des élections
redoublées , c'est - à - dire , aux différens ordres d'élec
teurs soumis à certaines conditions , au mode de
scrutin , au renouvellement graduel par tiers , et aux
bornes de la durée du pouvoir de ceux qui sont
élus . Toutes ces formes concourent à empêcher les
cabales , à prévenir les tumultes , et à assurer un
systême de représentation aussi parfait qu'il est possible
de le desirer.
屏
( 144 )
Il fait remarquer l'excellence des conventions nationales
, qui sont des législatures suprêmes , indé.
pendantes des législatures secondaires , et qui , étant
nommées par le Peuple pour établir ou corriger la
forme du gouvernement , lui donnent toujours une
constitution de son gré , d'autant mieux qu'elle est
soumise à son acceptation ; avantage que n'ont point
les autres constitutions européannes , et sur-tout le
parlement britannique , qui n'a aucun moyen légitime
de changer le gouvernement , si ce n'est celui
d'une révolution .
Passant à la seconde grande division du gouver
pement , le Directoire exécutif , il y distingue trois
pouvoirs , l'un qu'il appelle discrétionnaire , et qui con
siste à régler certains objets qui ne sont pas dans
l'ordre des lois fixes , à nommer des agens , à proposer
la guerre , à faire des traités , sous la sanction du
Corps législatif; l'autre d'exécution , et le troisieme de
surintendance générale .
Il résulte , dit-il , plusieurs avantages pour la
constitution française , de ce que le Directoire est
composé de cing membres , au lieu d'être concentré
dans un seul , comme dans le gouvernement britannique
, et dans quelques -uns des gouvernemens amés
ricains , particulierement dans leur gouvernement
fédératif. — Si les pouvoirs du Directoire étaient
confiés à un seul homme , une telle puissance pourrait
exciter dans celui qui en serait revêtu , l'ambition
de devenir un monarque. De même , si le Direc
toire était d'un seul , une erreur dans le choix commise
une fois sur cinq , serait une erreur totale , tandis
que l'erreur sur un seul des membres d'un Direc-
→→
toire
( 145 )
toire composé de cinq , peut être corrigée par l'action
de ses quatre collégues . L'erreur snr deux peut de
même
l'être par les trois autres , et celle sur trois ne
met la chose qu'au point où elle serait par le mauvais
choix d'un Directoire d'un seul . "
On voit par conséquent que la chance la plus
favorable , est pour le nombre adopté par la constitution.
Au-delà de cinq , il y aurait eu embarras et lenteur
dans les délibérations ; au- dessous , le risque de l'ascendant
d'un sur deux .
Développant tous les avantages qui doivent résulter
d'un Directoire ainsi composé , l'auteur fait voir ,
1º . qu'une variété de personnes , fournissant une
variété de talens , il en résulte que le Directoire peut
mettre à profit le mérite particulier de chacun de
ses membres , aussi facilement qu'il est porté à rejetter
ce qu'il y aurait de vicieux de la part de quelqu'un
d'entr'eux ;
2 °. Que le renouvellement graduel , faisant sortir
un membre chaque année , doit produire de la stabilité
dans les systêmes du gouvernement , sans qu'il
en résulte aucun risque d'un certain degié de permanence
;
7
3°. Que le secrét de l'Etat peut être mieux gardė
par un Directoire composé , que par le Directoire.
d'un seul , obligé trop souvent de se livrer à des
communications confidentielles , et quelquefois à une
sorte de conseil de cabinet , moins intéressé au bien
de la chose , que ne le sont les gouvernans euxmêmes
;
4°. Que si toute l'influence du crédit ét la dispo-
Tome XXIV. K
( 146 )
sition des places appartenaient à un seul , elles produiraient
les maux trop connus qu'entraîne le régime.
des favoris ;
5°. Qu'on a pris soin d'isoler les uns des autres
les membres du Directoire , en statuant qu'ils ne
peuvent être parens ;
Enfin , qu'aucun d'eux ne peut , ni par lui-même ,
ni par ses proches , commander aucune partie de la
force armée , pouvoir qui , dans d'autres constitutions
, est abandonné au chef du pouvoir exécutif
- en personne.
Après avoir considéré les deux principaux ressorts
du gouvernement français , savoir , la législature et
le Directoire exécutif , l'auteur porte sur tous les
autres la même sagacité et la même profondeur de
jugement, Le pouvoir judiciaire , la force armée ,
l'instruction publique , la liberté des cultes , les fêtes
nationales deviennent l'objet de son examen , et lui
fournissent d'excellentes observations .
Les partisans du systême monarchique ont souvent
répété qu'un gouvernement républicain est bon pour
de petits Etats , mais non pour ceux d'une grande
étendue. L'auteur répond à cette objection avec une
force de raisonnement qui ne doit plus permettre.
de la reproduire , du moins avec quelque bonne
foi. Il distingue les différentes especes de démocratie
connues , qui ont pu servir d'exemple aux prosélytes
de la royauté , et indiquant les véritables causes de
la chûte de ces républiques , il montre la différence
essentielle qu'elles ont avec le systime représentatif.
Il pense que la monarchie nè remédie point à l'inconvénient
du retard dans les opérations , provenant
( 147 )
de l'éloignement des différentes portions d'un vaste
Empire , et il prouve qu'il y a , dans les républiques ,
différens moyens mécaniques pour accélérer l'expédition
des affaires , moyens qui abregent les distances
, et qui épargnent le tems .
C'est , dit-il , une situation bien fâcheuse , dans
les grandes monarchies , que celle de ses provinces
gouvernées par une autorité qui y est peu connue ,
et dont le centre est éloigné , desquelles il n'émane ,
et dans lesquelles il ne réside aucune autorité confiée
aux naturels du pays . Au contraire , dans une
république vaste et néanmoins bien organisée , tout
est respecté , parce que tout est représenté dans le
corps du gouvernement.
" Les administrations judiciaires et civiles conviennent
aux administrés , parce qu'elles sont locales ;
elles sont vigilantes dans leurs fonctions , parce
qu'elles sont fréquemment renouvellées par ceux
auxquels elles se rapportent la force militaire ne
peut être inquiétante ; car c'est le Peuple lui-même
agissant sous les ordres des magistrats civils , élus
aussi par le Peuple. Les parties d'un tel gou.
vernement réunissent donc l'avantage des institutions
locales et l'avantage de l'union intime avec
un grand tout : elles sont gouvernées fidellement ,
parce que , dans plusieurs cas , elles se gouvernent
elles- mêmes , et que , dans les autres cas , étant toutes
réunies par représentation dans le gouvernement
central , elles redressent en commun le tort essuyé par
quelques- unes d'entr'elles . L'autorité publique n'est
jamais faible dans une république , quand elle est
bien administrée , parce qu'elle est renforcée par
K :
( 148 )
l'affection et l'intérêt ; mais quand elle est abusive ,
il est heureux qu'elle s'affaiblisse . "
Il est aisé de voir que dans un gouvernement libre ,
tel qu'il existe en France , l'autorité publique n'a
ni le même intérêt ni la même facilité à devenir
abusive , que dans le gouvernement monarchique.
Ici , tout se fait pour le monarque ; là , pour le Peuple
et par le Peuple. L'autorité permanente et héréditaire
, qui n'est soumise à aucune responsabilité , est
toujours tentée de se séparer des gouvernés , d'accroître
sa puissance , et de lui donner les caracteres
d'une volonté particuliere , indépendante , et trop
souvent capricieuse et oppressive ; un Directoire
électif , composé de membres qui s'observent et sé
contiennent mutuellement , renouvellé de maniere
qu'il y ait toujours dans son sein une inégalité relative
dans la durée des pouvoirs , et par conséquent
dans l'intérêt , surveillé d'ailleurs par les deux conseils
de la législature , et par l'opinion publique ,
un tel Directoire , bien différent du pouvoir monarchique
, né peut jamais avoir une autorité ni assez
durable , ni assez réunie pour menacer la liberté
publique. Sans intérêt pour faire le mal , le desir de
la gloire , qui , dans un état libre , n'est que le desir
de l'estime , le presse de signaler son administration
par des actes éclatans de civisme et de bien
public.
Aucun empire n'est plus vaste que la Chine ; elle
a cinq fois l'étendue de la France , et huit fois sa
population ; cela n'empêche pas qu'elle ne soit bien
administrée ; c'est que depuis plus de mille ans ,
elle l'est par une hiérarchie politique , divisée en
( 149 )
une série d'agences ascendantes , et d'instructions
descendantes . L'empereur excepté , tout homme en
Chine est élevé pour sa place ; dans la République
Française , tout homme est élu pour sa place. Dans
la plupart des monarchies d'Europe , tout homme
est né pour les places , ou il est élu par ceux qui
sont nés pour elles ou par des favoris de ces derniers
qui sont communément guidés dans leur choix.
par des motifs d'intérêt . Ainsi , selon l'auteur , l'analogie
entre la Chine et la France actuelle est frappante
. Dira -t - on que la Chine seule est sage , et que
la France est folle ? L'étendue d'un Etat n'est donc
point un obstacle à son administration quand celleci
est bien organisée . Il résulte même de cette étendue
des avantages positifs , soit sous le rapport de puissance
, de richesse , d'industrie , de prospérité , soit
pour se garantir des invasions hostiles et des troubles
intérieurs. Il est évident que , dans les grandes républiques
, les factieux et les ennemis de la liberté
ont moins de prise et de moyens pour l'ébranler ,
'qu'ils ne l'auraient dans un petit Etat où l'esprit de
faction se communique plus rapidement , et agit avec
plus de force , parce qu'il est plus concentré .
Une nouvelle objection se présente il faut
dit on , de la vertu dans une république , et ce n'est
pas ce qu'on trouve en France . Ceux qui tiennent
ce langage , répond l'auteur , ferment donc les yeux
sur les armées françaises , composées indistinctement
de l'immense population de la République . Qu'au
raient fait de plus les Spartiates et les Romains ?
N'ont- elles pas eu à lutter contre les plus cruels de
tous les ennemis , la faim , la nudité et le froid ?
K 3
--
1
( 150 )
ont -elles cessé de braver la mort sur le champ de
bataille , lors même qu'elles n'avaient ni solde , ni
l'appât du butin , et quoiqu'elles fussent en butte à
toutes sortes d'artifices et de séductions ? ,,
A ces preuves de vertus éclatantes dont l'Europe
entière est le témoin , l'auteur ajoute des considérations
puisées dans la nature même de la constitution
française . Son véritable objet est le bonheur des
gouvernés , et un des meilleurs moyens d'atteindre
ce but , c'est d'assurer la vertu des gouvernans . Il
fait voir , par un développement judicieux , que la、
constitution n'a négligé aucun des moyens capables
de produire ce bon effet , et que le principal mérite
de ce gouvernement consiste en ce qu'il court peu
de risque par le manque de vertus extraordinaires
chez ceux qui sont gouvernés . Il ne faut pas un
grand effort pour aimer sa tranquilité , sa propriété
et les avantages attachés à la qualité de membres
d'une grande société bien réglée , qui ne trouble la
vie privée que le moins possible , et qui ne fait nulle
acception des personnes , Un gouvernement républicain
où regne l'égalité , laisse autant de latitude et de
spontanéïté pour faire le bien , qu'il y en a dans les
monarchies et les gouvernemens mixtes .
La République Française a de plus un avantage
que n'ont point les monarchies , et qui ne se rencontrait
pas même dans les républiques anciennes ,
c'est qu'elle est organisée d'après des principes qui
tendent sans cesse à s'améliorer. Les républiques
anciennes étaient l'ouvrage d'hommes qui aimaient
les tours de force politiques , ou d'intrigans plutôt
que de législateurs sages et bienfaisans ; c'étaient
( 151 )
des écoles où l'on s'attachait à combattre la nature ,
sans presqu'aucun avantage pour la société. Elles ne
remplissaient les vues de leurs fondateurs , qu'autant
que durait une certaine impulsion . Les vices de ta
République avaient besoin d'être contrebalancés par
les vertus des individus ; et quand ces vertus s'altérerent
, ce fut fait de la république .
1
Ici , au contraire , ce sont les vertus de la république
, c'est sa bonne organisation politique qui
triompheront des vices des individus . La république
pourrait commencer mal ; qu'elle finirait bien , parce
que tous les moyens de perfection sont dans sa constitution
. Son plus grand mérite est que , par une
bonne éducation , par des lois libérales , et par de
généreuses habitudes , elle pourvoit à l'extinction de
plusieurs grands vices de l'esprit et du coeur ,
tels que
la servilité , la superstition , l'inhumanité et tant de
fausses notions sur le mérite , qui donnent une direction
dangereuse aux applaudissemens du public .
C'est ainsi que l'auteur oppose des réflexions saines
et justes , à ceux qui parlent sans cesse du défaut
de vertu , sans attacher à ce mot sa véritable ассер-
tion politique. Ils oublient les exemples qu'a déja
donnés le Peuple Français en masse , et ils ne veulent
pas voir ce qu'il est capable de faire sous un régime
favorable au développement de toutes les vertus
nécessaires à la conservation de son gouvernement.
Après avoir considéré la constitution française dans
ses différentes parties , et répondu aux objections
tirées du défaut de vertu , et de la trop grande étendue
du territoire , l'auteur examine si l'esprit de la constitution
s'accorde avec le caractere de la nation , et
K 4
( 152 )
ce que l'on doit espérer des qualités de ceux qui la
gouvernent.
Ce que les ennemis de la révolution lui reprochent
avec le plus de prévention et d'amertume , c'est cet
ébranlement général dans toutes les parties du corps
politique ; c'est cette suite d'actions et de réactions
marquées chacune par des excès déplorables . L'auteur
porte sur ce tableau le coup- d'oeil ferme d'un homme
habitué à juger des grandes révolutions et de leurs
effets . Loin d'en être étonné , il en assigne les causes
naturelles . Toute nation , dit il , qui a conservé
l'histoire exacte de ses dissentions , y trouvera de
pareilles scenes . Elles ont eu lieu même dans la révolution
de l'Amérique ; elles ont existé par-tout où
un clergé bigot a gouverné sans obstacle ; par- tout
où il s'est élevé de grandes contestations pour le
trône ; par- tout , en un mot , où il y a eu une guerre
d'opinions ou d'intérêts personnels. "
Démêlant avec sagacité ce qu'il faut attribuer à la
nature des circonstances , de ce qui compose véritablement
le caractere du Peuple Français , il le lave du reproche
de cruauté , d'inconstance , d'indocilité , de
corruption ; et il découvre ce qu'il sera inévitablement
, n'étant plus asservi ni corrompu par les rois ,
les prêtres et les factieux , qui n'ont plus aucun
empire sur lui . Dans l'impossibilité de tout analyser
dans un ouvrage si plein de choses , nous allons
citer quelques passages dans lesquels il fait le rapprochement
de l'esprit et du caractere de la nation
française avec l'esprit de sa constitution.
" Les Français ne sont pas seulement braves , mais
ils sont guerriers ; et la constitution veut que tout
( 153 )
citoyen soit soldat. Ils sont en même -tems jaloux
d'acquérir de la réputation ; et l'émulation est un
des grands ressorts constitutionnels . Ils sont enthousiastes
; et la constitution fait un appel à l'enthousiasme
de toutes les classes de citoyens . Ils sont irritables
; et cette disposition est une des garanties
de la liberté . Ils ont néanmoins l'ambition de paraître
un Peuple de freres ; et la fraternité est recommandée
avec sollicitude. Les tyrans chérissent aussi leur
liberté propre ; mais la difficulté consistait à apprendre
aux hommes à être heureux de la liberté des autres . »
Les Français se livrent par goût aux affaires
publiques ; et tout citoyen est autorisé et même invité
y prendre part. I's aiment les sciences ; et rien
n'est négligé pour l'éducation et les progrés des
connaissances humaines . Ils sont passasionnés pour
l'éloquence ; et cet art a un vaste champ dans un gouvernement
populaire. Ils sont susceptibles de ces
émotions qui se communiquent rapidement dans des
assemblées publiques ; et il y a des fêtes instituées
pour les exciter et les rendre utiles . Ils sont grands
amateurs de la musique ; et la propriété d'ajouter de
J'ornement et du piquant aux idées , rend cet art précieux
au républicanisme , seul systême où l'ame puisse
être expansive et élevée , au milieu des détails des
affaires publiques. "
à
Les Français sont malheureusement divisés en
deux classes, celle des intolérans, et celle des hommes
tolérans ; mais il est aussi agréable à l'une qu'il est
nécessaire à l'autre , que la constitution établisse une
liberté parfaite dans les opinions religieuses . En
yertu de cette même liberte , la constitution étend
( 154 ).
l'instruction à la morale pour ceux qui ne veulent
pas un systême de morale religieuse ; et elle offre
des moyens de s'instruire simplement dans les connaissances
profanes , à ceux qui , professant une religion
véritablement bienveillante , en tirent cependant
des prétextes pour oublier cette bienveillance . "
Les Français sont économes et sobres , diligens
, entreprenans et inventifs ; et ils recherchent
jusqu'à un certain point les inventions des étrangers ;
la constitution protege non -seulement ces habitudes ,
mais aussi les avantages que l'on peut en retirer . Les
Français sont adonnés au commerce ; et la constitution
déciare le commerce libre pour tous , et pour
toute espece de marchandises , et elle a tout disposé
pour qu'il prenne le plus grand esser . "
« Les Français sont agricoles ; et l'un des plus
beaux pays du monde appelle leur intelligence , leurs
capitaux et leur travail . Ils sont marins ; et la constitution
admet des colonies affranchies de l'esclavage.
Les Français , enfin , se trouvent dans le centre de
la partie du globe qui tient au systême european ;
et la constitution respire une fraternité universelle ,
et pourvoit aux moyens de rassembler et de propager
les connaissances humaines . D'après toutes ces
raisons , et d'autres qu'il est aisé de suppléer , nous
pouvons ajouter : La France ne craint l'aggrandissement
d'aucunepuissance qui professe les mêmes principes qu'elle ;
ce qui est un grand motif de sécurité , et ce n'est
pas le seul qu'offre la constitution , en faveur d'une
paix universelle. "
}
32.
Quoique l'auteur de cet ouvrage soit étranger ,
en voit qu'il a très- bien observé et parfaitement
( 155 )
saisi les principaux traits du caractere des Français ,
et la correspondance qu'ils ont avec l'esprit de leur
constitution actuelle . Il fait le même rapprochement
à l'égard de la législature et du Directoire exécutif.
On se rappelle les malheureuses dissentions qui
ont marqué le passage de la Convention à la Législature
: on sera bien aise de connaitre sur ce point
l'opinion d'un homme qui , dégagé de toute passion
, a voué sa plume à la plus scrupuleuse impartialité.
" Malgré , dit-il , les clameurs qui se sont élevées
contre la conservation d'une partie de la Convention ,'
pour former les deux tiers de la Législature , ces matériaux
dont on craignait l'incohérence , se sont
tellement amalgamés dans le corps entier , que cette
crainte s'est évanouie . Si l'esprit de la constitution"
est dans tous les tems contraire à un renouvellement
total de la Législature , ( et on aurait dû observer
que la Convention avait aussi pu agir comme Légis
lature ) , elle devait certainement y être très - opposée
dans un tems où ce renouvellement total aurait renversé
la constitution elle- même . Aussi le Peuple a-t-il
fait justice de l'objection faite à cet égard .
" En prenant la législature telle qu'elle est composée
, ajoute l'auteur , qu'y remarque- t- on , si ce
n'est du républicanisme , de la vigueur , et plus de
diligence que dans les précédentes , joints à l'esprit
de conciliation et à une amélioration sensible quant
à la tenue , la dignité et la douceur ? La meilleure
preuve qu'on puisse ajouter qu'elle est dans l'esprit
de la constitution , c'est qu'elle ne demande que
d'être conduite par elle . D'ailleurs , en supposant
( 156 )
3
ソ
qu'elle se trompât dans sa marche , et ne corrigeât pas
elle sera dans peu renouvellée par ses erreurs
tiers. "
C'est en mars dernier que l'auteur portait ce jugement
sur la législature . Aurait -il raison d'en changer
, s'il écrivait aujourd'hui ? C'est une question
qu'il ne faut donner à résoudre , ni aux passions.
haineuses , ni à l'inquiétude des soupçons et de
la défiance. Dans l'état d'irritabilité et de mécontentement
où les circonstances mettent encore les esprits
, est-il étonnant que , froissés entre la crainte
du terrorisme et du royalisme , ils n'aient pas encore
acquis ce calme et cette mesure de sagesse , qui est le
garant des bonnes lois ? Mais cette crainte même est
l'indice le plus sûr de l'amour de la liberté et de l'attachement
à la constitution .
•
Quoique la Législature ne soit point entierement
débarrassée des souvenirs et des restes de la révolution
, il faut dire néanmoins qu'elle est plus défante
que divisée , et que , dans tous ses actes , elle
n'a manifesté aucune intention de s'écarter direc-,
tement de la constitution . La surveillance du conseil
des Anciens ne paraît laisser aucune inquiétude
à cet égard.
L
Quant aux espérances fondées sur le renouvellement
prochain par tiers , il ne faut pas se dissimuler
qu'elles sont communes à tous les partis . Chacun,
d'eux tâchera d'avoir la meilleure part dans les élec-.
tions ; mais , par la tendance naturelle des esprits
vers l'ordre , et l'adoucissement des passiors , il y
a lieu de croire qu'à cette époque la masse des
citoyens sera, assez éclairée sur les intérêts de la
( 157 )
chose publique , pour ne point compromettre la
liberté ni la constitution , par des choix imprudens
et malavisés . Ainsi , depuis que l'auteur a terminé
son ouvrage , il ne s'est rien passé dans la Législature
qui puisse affaiblir l'opinion qu'il en a portée .
Ce qu'il dit du Directoire exécutif et de ses
opérations n'est pas moins remarquable . L'histoire
ne fournit pas d'exemple d'une administration
qui ait été plus active , plus assidue , plus courageuse
et plus énergique ; et plusieurs de ses mesures
annoncent de l'habileté . Aussi la confiance
s'accroît ; et ceux qui ne provoquent pas l'animadversion
de la loi , se sont enfin convaincus qu'ils
n'ont rien à craindre de la part du Directoire . L'économie
et l'établissement d'une regle exacte demandent
du tems , et l'éloignement des distractions ;
avantages dont le Directoire n'a pas encore joui .
Le Directoire renferme dans son sein et emploie quelques-
uns des premiers talens militaires qui existent
en Europe , et qui ont eu l'occasion de s'exercer
dans le champ le plus vaste . Il a déja rempli l'une
des intentions de la constitution dans son organisation
, en faisant sentir la nécessité de quelques
lois , et cela avec tant de succès , qu'on peut dire
que la Législature française a trois pensées au lieu
de deux . "
Mais le Directoire est- il attaché à la constitution ?
L'auteur n'éleve aucun doute à cet égard ; il fait voir
qu'il doit l'être , et par le sentiment de son propre
intérêt , et par la grandeur de sa magistrature qui l'éleve
bien au- dessus de tout pouvoir arraché ou usurpé
furtivement, et par la perspective de gloire et d'estime
( 158 )
qui attend ses membres après leur administration . Il
termine par cette belle réflexion : Dans le tems même
des plus épaisses tenebres , les hommes ont toujours
préféré , parmi les personnages remarquables , ceux
qui avaient contribué au bonheur de la société . Aujour-,
d'hui cette estime commence à être exclusive . On
ne l'accordera plus long- tems aux hommes publics ,
pour l'éclat des maux qu'ils font à leurs semblables ,
mais seulement pour l'énergie et la vertu qu'ils emploient
à leur faire du bien.
Après avoir discuté les moyens de législation politique
dont la France jouit , lauteur traite de ses
ressources en économie politique . Quoique cette
partie de son ouvrage soit la moins étendue , elle
présente une théorie saine et précise des principes
et un développement de réflexions importantes sur la
population de la France ; les ressorts de l'activité ,
du travail et des talens soutenus par la frugalité et
l'économie ; sur les différentes sortes de richesses
qu'elle tient des dons de la nature , ou qu'elle peut
retirer du perfectionnement de son systême d'économie
rurale , de ses capitaux , de son industrie ,
de son commerce et de tous les moyens de circu
lation . En montrant les différentes ressources que la
France possede , sans dissimuler ce qu'il lui reste à
faire pour leur accroissement , l'auteur arrête sa pensée
et celle de tout lecteur non prévenu , sur le degré de
prospérité auquel chacun de ses objets doit atteindre
sous l'heureuse influence de la liberté .
Dans le nombre des moyens qu'il. indique , il insiste
particulierement sur les bons effets qui résulteraient
de l'établissement de banques particulieres , ressource
( 159 )
féconde qu'une politique pusillanime , ou que
d'autres causes dont il serait affligeant de soupçonner
les motifs , ont malheureusement écartée jusqu'ici.
Quand l'auteur écrivait , la France était encombrée
de papiers dont on pouvait craindre ou la multiplication
ou la concurrence avec un papier de banque .
Aujourd'hui que la masse des assignats a disparu , et
que toutes les transactions se font en numéraire
dont on éprouve la rareté , cette ressource appelle
plus que jamais l'attention des législateurs et du
gouvernement
.
Il ne suffit pas qu'un gouvernement soit sagement
organisé , il faut encore qu'il soit aidé par le concours
du public. C'est de ce concours que dépend son activité
, ses succès , le rétablissement de l'ordre , et la
tranquillité finale du genre humain Pénétré de cette
vérité , l'auteur s'adresse aux mécontens , et dans un
discours plein de force , de raison et de cette éloquence
des choses , si supérieure au vain échafaudage
des mots ; il réunit tous les motifs qui doivent
les déterminer à se soumettre à la constitution . C'est
en quelque sorte la récapitulation de son ouvrage.
Nous regrettons que l'étendue de cette analyse ne
nous permette pas d'insérer en entier ce morceau ;
on verrait que l'auteur y parle à toutes les passions ,
à tous les intérêts , le langage le plus propre à les
calmer , à éteindre leurs espérances sur le retour du
régime ancien , et à les ramener au systême actuel ,
le seul qui puisse cicatriser toutes les plaies , et terminer
la révolution . On y remarque entr'autres deux
grandes vérités ; l'une , que depuis nombre de siecles
les sciences physiques et naturelles tendent sans cesse
( 160 )
à se perfectionner, que tout dans l'esprit humain est
révolutionnaire , et que les sciences politiques doivent
suivre l'impulsion de ce mouvement irrésistible ;
l'autre , qu'il ne manque à la nouvelle constitution des
Français , que d'avoir été trouvée dans Platon , pour
être qualifiée de divine ; car elle embrasse tout ce que
les sages ont jusqu'ici commandé ou recherché en
fait d'institutions positives.
A la suite de l'ouvrage on trouve , sous la forme
d'appendix 1 ° . de nouvelles considérations sur la
constitution d'Angleterre , qui achevent de prouver
combien , sous tous les rapports , celle de la France
lui est supérieure ; 2º . des extraits de différentes parties
de la constitution française , qui servent comme
de pieces justificatives à l'ouvrage .
Nous avons tâché de le faire connaître avec quelques
développemens ; quand on le lira , on se convaincra
que nous n'en avons tracé qu'une esquisse
imparfaite ; telle est la difficulté attachée aux écrits
substantiels ; on croit les analyser , et on ne fait que
les tronquer. Ceux qui ne seront pas à portée de se
le procurer , en concevront du moins , d'après ce que
nous en avons rapporté , une idée avantageuse ; et
s'ils y trouvent quelque motif de plus d'aimer leur
gouvernement , nous n'aurons pas perdu le fruit de
cette analyse .
L'ouvrage existe en allemand , en anglais , en fran
çais ; c'est une preuve qu'il a été jugé de quelqu'importance
, et sur- tout de quelqu'utilité . L'on s'appercevra
aisément que le traducteur est lui-même étranger.
Loin que cette circonstance fasse rien perdre au
mérite de la traduction , elle lui donne une physio.
nomie
10
( 161 )
nomie particuliere et un caractere d'originalité qui ,
même sous le simple rapport du style , n'est pas sans
avantage pour l'influence qu'exerce réciproquement
le génie des langues .
Sous le rapport des choses , il doit être compté
parmi le petit nombre d'écrits qu'ont inspiré le sentiment
vif et profond de la liberté , l'amour des
hommes et le desir de voir s'améliorer les gouvernemens
par qui s'améliore le sort des gouvernés . Peu
d'ouvrages gagnent à une seconde lecture ; il n'en'
est pas de même de celui- ci ; c'est du moins l'effet
qu'il a produit sur nous . A mesure que nous l'avons
relu , nous y avons découvert des observations et des
vues qui décelent un esprit vaste , nourri des principes
les plus purs de la morale , de la philosophie
et de la politique.
Comment se fait-il qu'ayant paru depuis quelque
tems , personne ne se soit empressé de le faire connaître
? Nos écrivains politiques n'attacheraient-ils
de prix qu'à leurs propres conceptions ? S'en trouverait-
il qui n'aient de zele que pour propager des
maximes nuisibles , ou des censures ameres du gouvernement
? Tandis que tant de gens se tourmentent
en France et chez l'étranger , pour faire preuve de
bassesse , de servitude et de haine contre la révoltion
française , il est honorable , il est consolant de
voir de véritables philantropes consacrer leurs médi .
tations et leur plume au triomphe de la liberté et au
bonheur de genre humain .
^
Tome XXIV. L
( 162 )
LITTÉRATURE.
Les Pensées de Pope , avec un abrégé de sa vie , extraits de
l'édition anglaise de M..... Warburthon . Par M*** .
In - 12 de 262 pages . A Paris , chez Delaplace , libraire
et commissionnaire , rue de Sorbonne , no . 376 , près celle
des Mathurins ; à Rheims , chez Delaplace , imprimeurlibraire
, rue Denis . L'an IV de la Rép. Fr. ( 1795 ).
POPE est sans contredit le plus correct , le plus délicat
et le plus harmonieux de tous les poëtes anglais.
Voltaire en a fait un bel éloge en disant que les
sujets de ses ouvrages , pour la plupart , sont généraux
et du ressort de toutes les nations. Aussi ont-ils
été traduits dans toutes les langues , et généralement
admirés.
Les Pensées de Pope que nous annonçons aujour
jourd'hui ne sont point un ouvrage nouveau. Lacombe
de Prézel les publia pour la premiere fois en
1766. L'édition de Warburthon , d'où il tira l'abrégé
de la vie de l'Homere anglais , avait paru en 1751 .
M. Rufféad a publié depuis , en anglais , une Vie de
Pope bien augmentée , sur - tout d'après les papiers du
même Warbuston. Cette derniere Vie a été très -utile
aux éditeurs de la collection complette des Euvres
de Pope en 1779 ; à Paris , chez la veuve Duchesne ,
huit volumes in-8° . Le libraire Laplace eût pu s'en
servir aussi pour la réimpression des Pensées de Pope.
L'ouvrage n'en eût été que mieux accueilli de ceux
( 163 )
qui ne peuvent acheter la collection des Euvres du
poëte anglais .
Nous retracerons dans cet extrait les principales
circonstances de la vie de Pope , sans nous appesantir
sur des détails qui sont connus de tout le
monde .
Lorsqu'un homme célebre a vécu dans un pays
où éclaterent d'importantes révolutions , et où regnerent
des factions acharnées l'une contre l'autre , on
est curieux de savoir la part que l'homme de génie
a prise à ces événemens , et le sort qu'ils lui ont fait
éprouver. Milton , qui connaissait les crimes d'un
roi parjure , fut zélé partisan du républicanisme . La
justice de sa cause en elle-même , le désintéressement
avec lequel il l'embrassa , le courage qu'il mit à lạ
défendre jusqu'au moment où il ne lui fut plus permis
de parler ou d'écrire pour la liberté ; enfin , l'attachement
qu'il conserva pour ses opinions , même
après le rétablissement de la royauté , tout cela lui a
mérité l'estime de l'impartiale postérité , malgré les
déclamations que se permettent contre lui , depuis
plus d'un siecle , des écrivains français et anglais .
Pope , au contraire , dont les talens se développerent
dans le tems où la royauté était rétablie , et où plusieurs
factions cherchaient successivement à s'emparer
de l'autorité et à captiver l'opinion publique ,
Pope dans de telles circonstances dut dominer ces
différentes factions par l'ascendant d'un génie supérieur.
C'est le systême qu'il adopta , et qui lui réussit
au gré de ses desirs . Il avait des amis par-tout , disent
´les nouveaux éditeurs de Pope , et se tint constamment
dans les bornes d'une scrupuleuse neutralité ;
L 2
1
( 164 )
de sorte que les Wigs le traitaient de Tory caché ;
et les Torys , de Wig dissimulé . Sa conduite fut impartiale
, dans le tems même qu'il était intimement
lié avec les chefs des Torys ; car ce fut alors qu'il
fournit à Addisson le prologue de la tragédie de
Caton , où il se montre comme le plus zélé républicain
.
On sait que rien n'a plus contribué à la réputation
de Pope et à sa fortune que la traduction en
vers de l'Iliade et de l'O lyssée. Toute l'Angleterre
souscrivit pour ces deux ouvrages , et l'auteur y
gagna près de cent mille écus .
L'ouvrage qui lui a attiré le plus d'éloges et de critiques
est l'Essai sur l'Homme . Ce que nous en connaissons
n'est qu'une partie du plan que Pope avait
dessein d'exécuter. L'ouvrage entier devait former
quatre livres . Le premier aurait été composé des
quatre épîtres que nous avons Le second en aurait
contenu un pareil nombre , savoir ; sur l'étendue et
les bornes de la raison , sur les sciences , les arts et
lés connoissances utiles , et sur celles qui étant inutiles
, ne doivent pas nous occuper ; sur la maniere
d'employer les divers talens des hommes ; sur l'esprit
enfin ; et ce second livre devait être terminé par
une satyre contre le mauvais usage de toutes ces
choses. On trouve une partie du sujet de cette satyre
dans le quatrieme livre de la Dunciade , et quelques
morceaux dans les trois autres .
" L'économie civile , ou la science de la politique,
dans laquelle les diverses formes d'une république
devaient être examinées et développées avec les différentes
especes de cultes religieux , autant qu'ils
( 165 )
peuvent avoir d'influence sur la société , aurait fait
la matiere du troisieme livre . Le quatrieme devait
renfermer la morale particuliere , ou des individus ,
considérée.dans toutes les circonstances , états , professions
et âges de la vie humaine .
" Tout ce systême avait été mûrement digéré et
communiqué à milord Bolingbroke , au docteur
Switt et à d'autres amis de Pope , qui s'était proposé
d'en faire le seul travail de la maturité de l'âge ;
mais cet ouvrage fut interrompu , éloigné , et enfin
abandonné en quelque façon , par diverses circonstances
opposées à la liberté d'esprit qu'il exigeait ,
telles que les désagrémens de la santé , les découragemens
, le malheur des tems , et peut être même
des raisons de prudence " .
..
T
Il est bien inutile aujourd'hui de rappeller les
accusations de spinosisme intentées contre l'auteur
de l'Essai sur l'homme. Il n'est guere plus nécessaire
de dire que Ramsay et d'autres défendirent le chistianisme
de Pope , comme si dans un état libre , tout
homme de bon sens et sur-tout un homme de
génie , étaient tenus d'arborer l'étendard d'une secte
quelconque ; comme s'il ne leur suffisait pas de respecter
les principes de la religion naturelle . Or , qui
jamais poussa plus loin ce respect que celui qui
composa la Priere universelle , et qui fit son testament
au nom de Dieu ?
Peu de personnes ont poussé plus loin que Pope
la piété filiale . « Quand il parle de son pere et de sa
mere , c'est avec un respect , une tendresse capable
d'émouvoir le coeur le plus indifférent . L'un et l'autre ,
dit- il , naquirent d'un sang illustre , en partie verse
L. 3
( 166 )
pour la cause de l'honneur , quand l'honneur était
encore applaudi dans Albion . Mon pere , élevé sans
faste , n'avait hérité de nul débat ; il n'avait point
épousé la discorde sous l'habit d'une fille noble .
Étranger aux fureurs civiles et religieuses , l'homme
de bien vécut sans jamais nuire à personne . Il ne vit
point les cours des rois ; il ne voulut jamais essuyer
de procès . Il n'osa ni faire un serment ni hazarder
un mensonge inutile ; il négligea ce qu'on appelle
science , ignora l'art subtil des écoles , et ne parla
que le langage du coeur. La probité lui fut naturelle ;
son expérience le rendit sage ; la tempérance et l'exercice
le maintinrent en santé ; sa vie fut longue et
sans maladie ; sa mort fut un instant qu'il passa sans
gémir. Il mourut en 1717 , âgé de 75 ans .
AEL
L'évêque Atterbury écrivit à Pope , pour lui faire
son compliment sur cette mort . Je vous suis trèsobligé
, lui répondit notre poëte , de la part que
vous prenez au malheur qui vient de m'arriver.
Il faut que je vous ouvre mon coeur sans réserve : il
est vrai que je perds un pere , et que rien ne peut
m'en dédommager : mais ce n'était pas le seul lien qui
me tint attaché à la vie ; il me reste une mere , une
mere que j'aime mille fois plus que moi-même. Un
théologien rigide appellera peut-être cela un engagement
charnel ; mais je suis bien sûr que ç'en est un
vertueux . C'est un devoir que de conserver la vie
et de faire la consolation d'un bon parent. Cette vérité
tient le premier rang entre mes spéculations ;
et je n'en ai point de plus certaine. "
66
Pope dit dans un autre endroit : Puissé -je prolonger
avec un doux artifice les jours d'une mere
( 167 )
faire sourire sa langueur , lui faire goûter quelque
plaisir dans son lit de mort , chercher adroitement
sa pensée , expliquer ce que son oeil demande , en
priver encore quelque tems le ciel qui la réclame. ,,.
Il perdit sa mere en 1733 , âgée de 93 ans . « Sa mort,
graces au ciel , a été douce comme sa vie avait été
innocente . Elle ne lui a pas coûté un soupir. Elle porte
encore sur son visage une expression de tranquillité,
de plaisir même. C'est l'image d'une sainte qui ne
vit plus ; on n'en saurait voir une plus belle peinture.
Les vertus de Pope ne furent pas sans mélange .
Il était vain , railleur , envieux , et capable des plus
grandes violences pour repousser la critique . Il composa
sa Dunciade contre une foule d'ennemis obscurs
qu'il eût mieux fait de mépriser. On fut moins étonné
de le voir repousser les traits que le célebre Addisson
avait lancés contre lui . L'abbé de Lille a ainsi traduit
le portrait qu'il en fit dans une épître au docteur
Arbuthnot.
représentez -vous un écrivain vanté ,
Plein de grace et d'esprit , sachant penser et vivre ,
Aimable en ses discours , sublime dans un livre ,
Partisan du bon goût , amoureux de l'honneur ,
Fait pour un nom célebre , et né pour le bonheur ;
Mais qui , comme les rois que l'Orient révere ,
Pense ne point régner qu'en étouffant son frere
Concurrent dédaigneux , et cependant jaloux ;
Qui devant tout aux arts , les persécute en vous ;
Blâmant d'un air poli , louant d'un ten perfide ;
Cherchant à vous blesser , mais d'une main timide ;
Flatté par mille sots , et redoutant leurs traits ;
i
L 4
( 168 )
Tellement obligeant qu'il n'oblige jamais ;.
Dont la haine caresse , et le souris menace ;
Bel esprit à la cour , et ministre au Parnasse ;
Faisant d'une critique une affaire d'état ;
*Ainsi que son héros , dans son petit sénat
Reglant le peuple auteur , tandis qu'en son extase
Tout le cercle ébahi se pâme à chaque phrase.
Parle qui ne rirait de ce portrait sans nom
Mais qui ne pleurerait , si c'était Addisson ?
Et qui n'aurait pitié du contraste bizarre
?
D'une ame si commune , et d'un talent si rare ?
Maintenant , dans la vue de renouveller l'admiration
de nos lecteurs pour le génie de Pope , nous
allons citer quelques morceaux de ses Pensées. C'est
ainsi qu'il nous apprend à connaître le caractere des
hommes..
Veut on juger de quelqu'un par son naturel ?
Mais le naturel peut être effacé par l'habitude , ou
déguisé par l'intérêt . Quelquefois aussi une politique
artificieuse en prend la place . Espere- t- on mieux
connaître l'homme par ses actions ? leur diversité fera
souvent prendre le change : par ses passions ? la dissimulation
les cache par ses opinions ? il sera impossible
de les suivre dans leurs courses .
19
Applique-toi plutôt à chercher la passion dominante
de l'homme que tu veux connaître . Par elle
seule le volage est fixé , le fourbe est connu , le
menteur devient sincere , le fou est d'accord avec
lui -même ; princes , femmes , prêtres , tous enfin sont
reconnaissables . Le bout du fil une fois trouvé , le
pe oton se dévide aisément . La vue demêle les contradictions
apparentes , et Warthon n'est plus une
( 169 )
énigme ; Warthon la honte et le prodige de notre
siecle , dont la passion dominante est un amour
excessif pour les louanges. Ce seigneur , né aveć
toutes les qualités qui attirent l'estime des sages ,
mourrait s'il n'était applaudi des femmes et des sots.
Le sénat attentif à chaque parole que profere Warthon,
l'écoute avec admiration ; mais sa vanité n'est
point satisfaite : il faut que dans la société on applaudisse
à ses bons mots . Pourrait- il avec des qua
lités si diverses ne pas viser à l'extraordinaire . Il
brillera au sénat comme Cicéron ; il fera les amuse .
mens d'un cercle comme Rochester ( 1 ) . On le verra
ensuite pénitent adorer son Dieu avec le même esprit
qui l'échauffait dans la débauche ; content si
tous ceux qui l'environnent , soit moines , soit cour
tisanes , lui accordent leur admiration. Doué de tous
les talens de la nature et de l'art , il ne lui manque
qu'un coeur honnête . Se pliant à tous les caracteres , il
en réunit tous les vices . Pour éviter le mépris , il s'est
rendu le plus méprisable des hommes , et courant
sans cesse après l'estime universelle , il n'a réussi
qu'à s'en fermer le chemin . Sa bonté constante n'á
pu lui acquérir un ami ; son éloquence plus qu'humaine
n'a pu persuader personne . Insensé avec tout
l'esprit du monde , trop bouillant pour la réflexion
trop subtil pour l'action , tyran d'une épouse chere
à son coeur , rebelle au roi même qu'il aime , il meurt
( 1 ) Jean Wilmot , comte de Rochester , était un seigneur
de beaucoup d'esprit . Il s'est fait admirer par ses poésies , où
L'on trouve une imagination ardente , mais souvent trop licencieuse.
( 170 )
triste rebut de toutes les églises , de tous les états ;
il meurt sans avoir pu même obtenir par ses crimes
le titre de grand. Demandes- tu encore pourquoi
Warton a foulé aux pieds toutes les lois ? C'était de
peur que des coquins ne le traitassent de sot.
La nature une fois connue , les prodiges disparaissent
: la marche des cometes est réguliere , et
Warton est aisé à comprendre. Le plus clairvoyant
néanmoins se trompera s'il confond la passion dominante
avec celles qui lui sont subordonnées . Lorsque
Catilina par ses rapines accumulait des trésors ,
et que César débauchait une des plus illustres dames
de Rome, l'avarice dans l'un , la lubricité dans l'autre,
n'étaient pas leur fin ; elles n'étaient que des moyens :
l'ambition était leur mobile . Ce même César , contemporain
de Scipion , eût, ainsi que lui , cherché à
rendre son nom illustre par un acte de chasteté
signalé. Lorsque la frugalité était en honneur dans
Rome , Lucullus aurait fait cuire des navets dans la
ferme de Sabine . En vain un observateur examine le
travail d'un architecte , s'il prend l'échafaud pour
l'édifice .
" Le tems , dont la main triomphe de tout , n'a
point de prise sur notre passion dominante ; nous la
'portons jusqu'au tombeau . Ce courtisan doucereux ,
qui depuis 40 ans s'est honoré du titre de très - humble
serviteur du genre humain , dit encore lorsqu'il peut
à peine remuer les levres : Si dans le lieu où je
" vais , je pouvais , monsieur , vous être utile à
» quelque chose.
" Je donne et légue , dit le vieux Euclio en soupirant
, mes fiefs à Édouard. Et votre argent , monsieur?
( 171 )
Mon argent ! Quoi , tout ? .. Ah ! puisqu'il le faut ( et
il pleure ) . Je le donne à Paul. Et votre château , monsieur
? Arrêtez , mon château ! pour cela , non... Je
ne peux m'en dessaisir... Et il meurt. " ( Épître morale
sur la connaissance et le caractere des hommes. )
•
Avec quelle grandeur il nous peint l'origine des
sociétés politiques !
Lorsque les hommes , dociles aux voeux de la
nature qui les appellait à vivre en société , eurent
commencé à bâtir des villes , un petit État se forma ;
un autre , par les mêmes moyens , s'éleva auprès du
premier l'amour ou la crainte les unit. Un de ces
Etats produisait-il des fruits en plus grande abondance
; les eaux coulaient - elles plus pures dans
l'autre , la force pouvait ravir ces avantages ; mais
un commerce réglé pouvait également les procurer :
au lieu d'être ennemis , on devint amis . Dans ces
tems fortunes où l'amour était le seul bien , et la pure
nature l'unique loi , les hommes ne respiraient que
l'union et la paix ; ainsi les États prirent naissance,
Le nom de roi fut inconnu , jusqu'à ce qu'un intérêt
commun plaçât le pouvoir souverain entre les mains
d'un seul. Alors la vertu qui répandait le bonheur
par des arts utiles , ou écartait les maux par le courage
et les armes ; cette même vertu que révéraient
dans un pere ses enfans dociles , rendit le prince le
pere du peuple . Chaque patriarche couronné par les
mains de la nature était le roi , le prêtre , le pere de
son empire naissant. Ses sujets se reposaient sur lui
comme sur une seconde providence . Ses regards
étaient leurs lois ; sa langue , leur oracle . Il leur
apprit à forcer la terre étonnée à leur procurer les
( 172 )
alimens qu'ils préféraient , à maîtriser le feu , à subjuguer
les flots , à tirer du fond des abymes les
monstres marins , et à faire tomber à leurs pieds
l'aigle qui plane dans les aits . Enfin , décrépit , malade
, mourant , celui qui était révéré comme Dieu ,
fut pleuré par les siens comme un faible mortel .
Alors remontant de pere en pere , ils parvinrent
jusqu'au premier Pere , au grand auteur de la nature,
et ils adorerent Dieu. Cependant la raison leur apprit
à distinguer l'ouvrier de l'ouvrage , et à reconnaître
qu'il ne peut y en avoir qu'un.
que
" Avant que l'esprit perverti se fût révolté contre
cette vérité lumineuse , l'homme , ainsi l'Éternel,
trouvait que tout était bien . Il marchait à la vertu
sur les traces du plaisir. 11 voyait toujours Dieu sous
l'image d'un pere. Il ne savait qu'adorer et aimer.
Tout son hommage , toute sa foi consistait dans ce
saint devoir , Le souverain Être était seulement à ses
yeux le souverain bien. La vraie foi , la vraie politique
étaient toujours unies : l'une consistait dans
l'amour de Dieu ; l'autre , dans l'amour des hommes.
Quel barbare mortel enseigna le premier , à des
peuples captifs , et à des royaumes désolés , cette
maxime monstrueuse , que plusieurs n'ont été faits
que pour un ? Exception cruelle à toutes les lois de
la nature , inventée par l'orgueil pour changer
T'ordre du monde et braver le Créateur ! La force
Et premierement les conquêtes , et des conquêtes
naquirent les lois . La tyrannie appella ensuite à son
secours la superstition , qui , après avoir appris aux
hommes à craindre le tyran , l'érigea lâchement en
Dieu , et métamorphosa ses sujets en esclaves. Lors(
173 )
१८
qu'au milieu des tonnerres et des éclairs , les montagnes
menaçaient de s'écrouler , et que la terre tremblante
poussait des gémissemens , la superstition
courba le dos du faible , elle força l'homme puissant
à se prosterner , l'orgueilleux à plier , et tous à reconnaître
une puissance invisible , fort supérieure à
eux. Du ciel embrâsé elle fit descendre des Dieux ,
et sortir des spectres infernaux de la terre qui s'entr'ouvrait.
Elle fixa la félicité dans le ciel , et les
châtimens dans les enfers . Les démons furent créés
par la crainte ; et les Dieux , par la faible espérance
Dieux imaginaires , dont les attributs étaient la rage ,
la vengeance , l'infâmie ; tels que pouvaient les concevoir
des ames lâches. Alors on prit pour guide ,
non la charité , mais le faux zele ; on ne regarda plus
comme sacrée la voûte célesse , il fallut des temples ;
des autels de marbre furent élevés et arrosés de sang.
Pour la premiere fois , le prêtre dévora la chair des
animaux , et bientôt le sang humain inonda ses exécrables
idoles . Il profana les foudres du ciel pour
faire trembler le monde , et se revêtissant de la puissance
des Dieux même , il s'en servit pour écraser
ses propres ennemis .
,, C'est ainsi que l'amour- propre d'un seul , habile
à se servir du juste ou de l'injusté , se fraya un chemin
à la puissance , à la grandeur , aux richesses , à
la volupté. Mais l'amour-propre de tous lui opposa
une barriere , et lui donna le frein des lois . Si ce
qu'un homme desire , les autres le desirent aussi ,
que peut la volonté d'un seul contre celle de plusieurs
? endormi , ou vigilant , comment conserverat-
il ce qu'un autre plus vigilant peut dérober , ce
( 174 )
qu'un autre plus fort peut ravir ? Il doit même pour
sa propre sûreté soumettre sa liberté à la loi : tous
défendent ce que chacun veut envahir. C'est ainsi
que les rois , les rois eux-mêmes , forcés à la vertu
pour leur propre intérêt , devinrent justes et bienfaisans.
L'amour - propre abandonna ses premiers
mouvemens , et trouva le bien particulier dans le
bien de tous . Alors quelques génies supérieurs ,
quelques ames généreuses , disciples des Dieux ou
amis des hommes , poëtes ou citoyens , s'éleverent
pour rétablir la foi et la morale autrefois inspirées
par la nature . Ils ne firent que rallumer son flambeau
, et ne créérent point une lumiere nouvelle.
S'ils ne peignirent point l'image de Dieu , ils l'ébaucherent
du moins. Ils enseignerent aux peuples
et aux rois les bornes et l'usage de leur pouvoir :
ils leur apprirent à ne point relâcher , et à ne point
tendre avec effort cette corde délicate ; à unir si
étroitement le grand et le petit , que ce qui touche
l'un fût sensible à l'autre ; et à si bien mettre d'accord
tous les intérêts divers, qu'il en résultât la douce
harmonie d'un gouvernement heureux . Tel est l'accord
harmonieux de l'univers ; le grand et le petit ,
le fort et le faible , y ramenent toutes choses aux
desseins du Créateur. Anges , hommes ou brutės ,
rois , maîtres ou esclaves , tous se réunissent au même
centre , tous servent de concert à la fin générale .
Essai sur l'Homme.
33.
Nous finirons par observer que le choix de ces
pensées nous a paru très-bien fait. On y rencontre
fréquemment des morceaux assez étendus que l'on
peut regarder comme des élans de génie . Ils font
( 175 )
connaître la maniere dont Pope travaillait. Il commençait
un poëme , et il attendait pour continuer
un moment d'enthousiasme , sans trop s'inquiéter
si ce qu'il écrivait avait une liaison avec ce qui précédait
. Le dernier article qui a vingt pages est tiré
de l'Année Littéraire 1756. Ce sont des pensées diverses
traduites par Freron.
MÉLANGES.
ANECDOTES SUR DIDEROT ( 1) .
DENIS DIDEROT , né à Langres , et mort à Paris dans
une vieillesse peu avancée , sera certainement compté
parmi les athées ; mais il ne doit pas l'être parmi les
méchans . Il parlait de son pere comme Horace du
sien : il aimait son frere , qui était pourtant chanoine , et
même très - pieux. Il était bon pere , et se piquait d'être
époux complaisant . Il se révoltait cependant quelquefois
contre sa femme , et même assez plaisamment. Un
jour qu'elle insistait un peu trop , pour l'amener à
ses volontés , il s'élance de son siége et va se frapper
la tête si violemment contre la muraille , qu'il tomba
presque sans connaissance . Revenu de son étourdis-
( 1 ) Ces Anecdotes sont tirées des Opuscules philosophiques
et littéraires. Elles se trouvent à Paris , chez P. Fr. Aubin , rue
Neuve- des- Petits - Champs , près celle de Gaillon , nº. 12 ; et
chez Chevet , cour de Rohan , entre celle du Commerce et
la rue du Jardinet . Nous reviendrons incessamment sur cet
Ouvrage.
( 176 )
sement , il regarde la pauvre madame Diderot qui
était indignée mais consternée , et lui dit d'un ton
de prophête : Femme , j'aime mieux mourir que d'être
subjugué. Madame Diderot , comme on peut croire ,
se mit à obéir pendant quelques jours , et n'en fut
que plus maîtresse . C'est lui qui m'a conté ce trait.
En voici un d'un autre genre ; il concerne l'amitié.
On se souvient de celle qu'il avait contractée
avec J.J. Rousseau : elle n'a jamais été entiérement
éteinte par leurs dissentions violentes . Ces deux
hommes se tenaient par le fond du coeur , et n'étaient
brouillés que par la tête . Mais enfin , leur séparation
fut sans retour. Je lui demandais unjour ce qui l'avait
occasionnée . Il tira des tablettes de sa poche , et , me
montrant une page écrite en encre rouge , il me ré
cita l'histoire connue du transport amoureux de
J. Jacques pour madame d'Houdetot. J. Jacques , dans
ce récit , ressemblait beaucoup à Tartuffe : mais
pourquoi Denis Diderot se fâchait- il comme s'il eût
été Orgon ? Je lui témoignai quelqu'étonnement qu'il
cût eu besoin d'écrire sur ses tablettes qu'il était
brouillé avec son intime ami , et de l'écrire en lettres
rouges. Il serra ses tablettes , et , sans s'amuser à réprimer
la franchise de mon gros bon sens , il se mit
à me parler de son ancien ami avec un mélange si
éloquent de plaintes , d'affection et d'éloges , que je
regrettai intérieurement oque celui- ci ne les entendît
pas ; ils seraient entrés tous deux en enthousiasme ,
se seraient embrassés . Mais on sent , en lisant les
lettres de Rousseau , que la reconciliation n'eût pas
été durable .
Une
( 177 )
Une des grandes différences qu'il y eut entre ces
deux hommes , outre celle du talent ( bien plus vrai ,
bien plus réglé , bien plus éloigné de toute maniere
chez Rousseau ) , fut que l'un cultiva en lui le sentiment
religieux , naturel à toute ame sensible ; l'autre ,
non moins sensible , se laissa débaucher à la manie
de l'athéisme . Mais ce qui est remarquable , ce qui
prouve que toute opinion se plie au caractere , et ,
suivant une comparaison un peu familiere , prend ,
comme un chapeau , la forme de la tête qui le porte ,
c'est que Rousseau , adorateur soumis de la Providence
et son panégyriste sublime , était le plus inquiet
des hommes ; et que Diderot , plus égaré cent
fois que Hobbes , Mandeville et Spinosa lui-même ,
était , avec ses désolantes doctrines que Rousseau lui
reproche , un très -bon homme , confiant et familier ,
incapable de rappeller le souvenir d'une injure oubliée
, et bien plus d'en soupçonner , d'en créer une
qui n'existât pas , de croire le genre humain conjuré
contre lui..... Il ne craignait pas même les rois , que
Rousseau fuyait avec une sorte de pusillanimité et
d'horreur. On l'a vu prendre les bras à Catherine II
et lui frapper sur le genou : plus sage s'il avait su ,
comme Fontenelle , conserver la distance entre les
souverains et lui , et les repousser par le respect.
Il y a de certaines réputations qui ne doivent pas
hasarder un voyage : celui de Russie ne réussit pas
à Diderot. Quelques théories vagues sur l'organisation
sociale et sur la perfectibilité humaine , ne le
mettaient pas au niveau de ce génie de la souveraine,
fortifié par l'expérience du gouvernement . Les savans
n'apperçurent qu'un bel esprit et un enthousiaste
Tome XXIV.
M
( 178 )
disert dans celui qu'ils avaient cru de loin un homme
substantiel, exact et fort , tel que plusieurs de ces académiciens
de Pétersbourg , présidés par le grand Euler.
Mais sur-tout sa maladie habituelle de disserter contre
Dieu lui confirma le ridiculé dont Favier l'avait déja
averti par une épigramme très - connue , et que nous
donnons ici parce que nous ne l'avons vue imprimée
nulle part.
Le fier Dorval , tout rempli d'égoïsme ,
Va disputant et du mal et du bien :
On croirait voir , à son triste maintien ,
Un capucin qui prêche l'athéisme .
Crois - moi , Dorval , c'est un sot fanatisme
Que la fureur d'être martyr de rien .
J'aimerais mieux lire mon catéchisme
Que m'ennuyer pour n'être pas chrétien .
Il se flattait d'avoir rendu Voltaire athée ; et je me
souviens de lui avoir entendu dire : C'est moi qui l'ai
conquis . Il se trompait beaucoup ; et je ris de tout
mon coeur quelques mois après , lorsque Voltaire se
moqua si gaiement du systême de la nature , que les
amis de Diderot appellaient par excellence , le Livre.
Avez -vous lu le livre ? Il m'a fort ennuyé. -
Ce vers fut un grund scandale à la communauté de
MM. les athées qui dînaient avec Diderot chez l'auteur
, du livre. Mais Diderot ne se dégoûta pas d'argumenter
sur cette matiere favorite . Il a rédigé , sous
le nom de Crudeli , la conversation qu'on va lire , et
qu'il eut véritablement , ou à-peu-près , avec madame
la maréchale de Broglie . Le hasard fit que j'en fus
instruit par l'un et l'autre , dans la journée même
( 179 )
où elle avait eu lieu. Diderot ne tarissait point sur
l'éloge de cette dame , sur sa modestie , sur sa beauté,
sur le calme céleste de ce visage , un peu sévere , il est vrai.
·J'ai cru d'abord , dit- il , voir une vierge de Carle Maratte ;
mais j'ai reconnu qu'elle est de Raphaël lui-même , et de
son plus beau style. Il avait , pendant une heure et
demie , exhorté cette viergé à l'impiété , et se flattait
de l'avoir laissée un peu contente de lui . Je l'assurai ,
en riant , du contraire . Elle est , lui dis-je , fort
" scandalisée , et de plus un peu earhumée ; elle
avait les pieds dans l'eau quand vous avez commencé
à lui faire si épouvantablement votre cour ;
" et ce soir elle s'est plaint du mal de gorge . Au
:
surplus , ne vous trouvez - vous pas vous - même
" bien cruel de vouloir enlever à une femme respectable
ces sentimens de religion qui la rendent
heureuse , et , par elle , tout ce qui l'entoure . " On
se doute que le philosophe voulut me répondre ; j'insistai
il se mit à débiter des adages , puis tout- àcoup
il se leva en grommelant quelques injures , et
disparut. Huit jours après , je le retrouvai dans là
même maison . Il avait oublié ma contradiction et sa
colere . Il disserta sur la littérature et les arts , et ne
me parla plus jamais d'athéisme ; il m'avait reconnu
incurable .
Je me rappelle en ce moment M. de Crillon ( l'archevêque
) , chez qui on trouva , après sa mort , des
discours préparés pour toutes sortes d'occasions . Il en
avait un intitulé : Ce que j'aurais dit au fils du grandturc
, si la tempête l'avait jetté sur nos côtes . J'écrirais
bien aussi ce que j'aurais dit à Diderot , s'il m'avait
M 2
•
( 180 ).
L
1
fait l'honneur de 'disputer avec moi ; mais j'aime
mieux raconter ce que dit un jour l'abbé Galliäni ,
chez le baron d'Holbach .
Aprés un dîner fort assaisonné d'athéisme , Diderot
proposa de nommer un avocat de Dieu , et on choisit
l'abbé Galliani . Il s'assit , et débuta ainsi :
" Un jour , à Naples , un homme de la Basilicate
» prit devant nous six dés dans un cornet , et paria
" d'amener rafle de six. Il l'amena du premier coup :
" je dis , cette chance était possible. Il l'amena surle-
champ une seconde fois : je dis la même chose ,
,, Il remit les dés dans le cornet trois , quatre , cinq
,, fois , et toujours rafle de six . Sangue di Bacco ! m'é-
1 criai-je , les dés sont pipés ; et ils l'étaient. ,,
+
Philosophes , quand je considere l'ordre tou-
" jours renaissant de la nature , ses lois immuables ,
, ses révolutions toujours constantes dans une va-
» riété infinie ; cette chance unique et conservatrice
d'un univers tél que nous le voyons , qui re-
,, vient sans cesse , malgré cent autres millions de
,, chances de perturbation et de destruction pos-
" sibles , je m'écrie : Certes , la nature est pipée ! "
C'était un saltimbanque quelquefois sublime , et
toujours plaisant , que cet abbé Galliani , un controversiste
très-assorti à Diderot.
( 181 )
VARIÉTÉ .
Extrait de deux lettres sur Saint- Domingue.
L'INSTITU ' INSTITUT NATIONAL a reçu du cit . Giroud , l'un de ses
associés , envoyé par le gouvernement à Saint- Domingue en
qualité de naturaliste , deux lettres relatives à l'état de cette
colonie. Toutes deux sont datées du Cap français ; l'une du
27 prairial , et l'autre du 10 messidor dernier .
Aussi-tôt après mop
Dans la premiere , il dit ;
débarquement , j'ai commencé à m'occuper de la reconnaissance
et de la description minéralogique de cette contrée ...
Je vous envoie une boîte contenant des échantillons de diverses
mines que j'ai recueillis ; c'est le produit d'une
course de plusieurs jours sur les frontieres de la partie
ei- devant espagnole de l'isle . J'ai fait à la hâte sur ces mines
une courte notice qui forme l'étiquette des échantillons . La
brieveté du tems qui me reste pour saisir l'occasion de vous
écrire , ne me permet pas de rédiger mes observations en un
mémoire étendu et régulier . Je vous dirai seulement que la
lithologie et la minéralogie de cette belle isle offrent une
ample et riche moisson aux minéralogistes chargés de la reconnaître
et de la décrire .
J'ai remis avant mon départ de Paris au citoyen Lelièvre ,
l'un de nos collégues , copie d'un mémoire sur la minéralogie .
de la partie espagnole de Saint-Domingue , que j'avais traduit
de l'espagnol . Je prie le citoyen Lelièvre de vous lire ce
mémoire , qui annonce de très -grandes richesses pour la сот
lonie qu'elle vient d'obtenir de l'Espagne . D'après les renseignemens
que j'ai pris et les observations que j'ai commencé
à faire , je crois pouvoir vous assurer que le mémoire cité ci-
1
M 3
( 182 )
dessus , bien loin de contenir de l'exagération , est encore
bien au- dessous de la réalité ; il me paraît certain que la République
pourra tirer de très-grandes richesses des mines de
la colonie de Saint-Domingue. Plusieurs de ces mines ont
déja été entamées par les Espagnols , et ont fourni de riches
produits , tant au gouvernement qu'aux particuliers qui
avaient entrepris les exploitations ; mais le roi d Espagne défendit
, il y a environ 35 ans , l'exploitation extérieure de ces
mines par des raisons de politique dont je crois que la principale
était la crainte d'exciter la cupidité des Français qui ,
déja possesseurs d'une partie de l'isle , auraient pu être tentés
d'envahir le reste pour s'emparer des mines. Cette prohibition
n'a pas empêché plusieurs particuliers de se livrer clandestinement
au travail facile du lavage des terres auriferes et
des sables de plusieurs rivieres et ruisseaux qui charrient de
l'or.
*
,, Dans la premiere course que je viens de faire dans la
partie espagnole , j'ai recueilli un sable ferrugineux aurifere ,
mêlé d'un peu de platine , dont je vous envoie un échantillon
. J'espere que le second envoi que je vous ferai sera plus
riche.
Le citoyen Roume , commissaire de la République , et
l'un de vos associés , qui réside actuellement à Santo- Domingo
, dans la partie ci- devant espagnole de la colonie , m'invite
à l'aller joindre , et me promet une abondante récolte
dans la région qu'il habite . „ , . .
Il dit dans la seconde :
21 ... J'ai fait un voyage dans
les quartiers du Limbé , de Plaisance et de la riviere Laporte..
Je m'empresse de vous communiquer un précis des observations
que j'ai faites dans ces contrées du nord de l'isle de
Saint-Domingue.
›› Au Limbé , sur l'habitation Delin , gérée pour le compte
( 183 )
·
de la République , j'ai remarqué une très belle allée d'arbres
à pain , dont quelques -uns sont déja en plein rapport. Sur
ma demande , la commission a fait venir au Cap quelques
jeunes pieds et des graines de cet arbre précieux . Les graines
de l'arbre à pain sont réputées ici , et m'ont paru aussi bonnes
au goût et aussi nutritives que les chataignes de France . J'es
pere que cet arbre précieux que je vous fais adresser en nature
et en graines vous parviendra , et que , transplanté par
vos soins dans les contrées les plus méridionales de la Répu
blique , il pourra s'y acclimater , et donner des fruits qui
grossiront la liste des substances destinées à nourrir les
hommes de notre chere patrie . J'aurai soin de profiter de
toutes les occasions qui se présenteront pour vous en faire de
nouveaux envois.
Dans les montagnes des quartiers de Plaisance et de la
riviere Laporte , j'ai fait des observations minéralogiques et
lithologiques .
Les granitz , dits primitifs , les kneiss ou granits feuilletés ,
les traps , les roches de corne , les porphyres et le jaspe de
diverses couleurs forment la masse et la bâse de ces montagnes
; leurs sommets et leurs flancs sont recouverts en plusieurs
endroits de couches de roche calcaire déposées par les
eaux de la mer. J'ai trouvé dans les rochers porphyritiques
de cette contrée :
1º. Le beau porphyre rouge connu en Italie sous le nom
de porphyre antique , de porphyre africain , que les Romains
tiraient de la haute Egypte ;
2º . Le porphyre à fond noir et à taches blanches ;
3º . Plusieurs autres variétés de porphyre nuancées de diverses
couleurs ;
4° . Des blocs énormes de brêches porphyritiques formés
par des fragmens agglutinés et liés par un ciment argilloso-
•quartzeux ; ce ciment est presque aussi dur que le porphyre
lui-même ; M 4
( 184 )
50. L'ophite ou serpentin à fond noir et à taches blanches:
la bâse de cette roche est un trap noir parsemé de crystaux
de feld-spath en prismes tétraèdres qui forment les taches.
blanches de cet ophite ;
6º. Des roches de jaspe rouge , brun es vert : ces roches
forment des masses assez considérables ;
7º. Des mines de fer en grain ;
8° . Des mines de fer en hématite disposées en filons dans
les kneiss ;
9º. Des mines de manganèse noir, disposées en filons dans
le kneiss.
Le tems me manque pour vous former une collection
de toutes ces roches et mines , vu mon départ pour une mission
que les commissaires viennent de me donner à remplir
dans les montagnes de Maribaron , de Valiere , etc. Je compte
rapporter aussi de cette contrée une ample collection dont je
vous enverrai des échantillons.
Vous recevrez par le même vaisseau qui vous portera la
présente une lettre de la Société libre des sciences et des arts
qui vient de se former ici par les soins de votre collégue
Raymond , l'un des commissaires , et par les miens . Vous
verrez par la liste nominale des membres de cette société qu'elle
est composée de citoyens de trois couleurs qui nuancent la peau
humaine dans cette contrée. La couleur noire et la jaune possedent
ici un très- grand nombre d'hommes instruits et dignes
de figurer dans la république des sciences et des lettres . "
ANNONCE.
Vie de Jean Howard , célebre philantrope anglais , ou Caracteres
et Services publics de ce bienfaiteur des prisonniers , traduite
de l'anglais d'Aikin par A. M. H. B. Brochure in- 12 .
Prix , 1 liv . pour Paris ; et 1 liv . 10 sous , franc de port ,
our les departemens . A Paris , chez le directeur de la Decade
Poophique , rue Thérese , butte des Moulins ,
( 185 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
On
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 30 août 1796.
N sait qu'une des premieres conditions, que l'impératrice
de Russie a attachée au retour de ses bonnes
graces envers la cour de Stockholm , est la renonciation
, de la part du roi de Suede au mariage arrêté
pour lui avec la fille du duc de Mecklembourg-
Schwerin. C'est à une de ses petites filles qu'elle
prétend qu'il soit uni . Cependant elle n'a point voulu
que la jeune princesse qui , pendant quelque tems
a joui , en espérance , d'un sort qui devait la flatter ,
en fût privée, sans qu'il lui restât aucun motif de consolation
. Il a été résolu de la considérer comme veuve
et de lui accorder en conséquence le traitement établi
pour les reines douairieres de Suede. Qui paiera
cette pension? Nous l'ignorons. Mais il semble que
la justice exigerait qu'elle fût assignée sur le trésor de
l'impératrice ; qui cause le dommage doit le réparer.
Les lettres de Constantinople annoncent que le
ministre de la République Française , M. de Verninac
, a demandé que tous les émigrés de sa nation,
que la Porte avait admis à son service fussent réformés
. Cette demande , fortement appuyée par le
reis effendi , a eu un plein succès. Encouragé par
cette marque de déférence , M. Verninac a demandé
que les mêmes hommes fussent expulsés du territoire
ottoman ; le grand-seigneur s'y est refusé . Il a
craint que ces militaires n'allassent porter chez
quelque puissance voisine leurs connaissances , leurs
talens et leur ressentiment . Mais on dit que ia premiere
rigueur exercée contre eux a suffi pour pro(
186 )
"
duire cet effet , et qu'un très- grand nombre , privés
des ressources qui les faisaient vivre , doivent passer
à Malte, où se préparent des armements contre le
commerce des Turcs .
De Francfort-sur- le - Mein , le 5 septembre.
Le roi de Prusse paraît avoir fortement à coeur
de prouver qu'il ne suit point , dans ce moment , un
systême arbitraire d'aggrandissement , à la faveur
des circonstances extraordinaires où se trouvent l'empire
germanique , et la principale puissance garante
de sa constitution . Dans des mémoires répandus avec
profusion , il établit ses droits sur chacune des
parties du cercle de Franconie , dont il réclame la
propriété , droits qu'il a hérités de ses ancêtres , et
qui n'ont pu être , dit- il , ni aliénés , ni affaiblis par
les margraves ses prédécesseurs , sans le consentement
de la branche royale et électorale de Brandebourg.
Il n'est pas probable qu'il y ait quelques
publicistes en Allemagne qui osent entrer en lice
avec lui pour combattre ses prétentions . Il a pour
lui la meilleure de toutes les raisons . Au reste , les
petits états semblent courir au- devant de sa domination,
qui éloigne d'eux le fléau de la guerre . Des
députés des villes impériales de Windsheim et
de Weissembourg en Franconie , sont venus lui communiquer
un arrêté des magistrats et des corps de
bourgeoisie, par lequel ils lui demandent de les réu .
nir à son empire. L'ambition a aussi sa coquetterie ,
et peut trouver son intérêt à ne marquer nul empres
sement pour ce qu'elle désire le plus d'obtenir. Frédéric
- Guillaume n'a point encore fait connaître sa
réponse ; mais on ne doute pas qu'elle ne soit conforme
au voeu qui lui a été exprimé.
Mais ces petites réunions de quelques très-faibles
parties de l'empire germanique à la monarchie
prussienne seront suivies de beaucoup plus importantes
sans doute, sur- tout si ce que l'on dit de ce qui
se prépare en faveur de la maison d'Autriche , s'exé(
187 )
cute . Il s'agit de l'incorporation de la Baviere à ses
possessions héréditaires .
Il y a long-tems que cet antique patrimoine de
la maison palatine est pour elle un objet de convoitise
. On sait tout ce qu'elle tenta pour l'obtenir
à la mort du dernier électeur. On sait aussi quelle
vigoureuse résistance Frédéric opposa à son ambition
; on sait que Marie-Thérese et Joseph II trouverent
même dans le cabinet de Versailles , dirigé
alors par le comte de Vergennes , des obstacles , que
leur alliance politique et leur alliance domestique avee
la France les avaiert empêchés de prévoir , ou leur
avaient fait croire faciles à vaincre. La Baviere était
le lien de toutes les possessions de la maison d'Autriche
, tant en Allemagne qu'en Italie , et en formait
un ensemble qui devait lui donner dans le systême
politique de l'Europe la prépondance la plus redoutable.
Ce systême n'est déja plus , et ne peut plus
être le même . L'intégrité des possessions autrichiennes
n'est plus , et ne peut plus être intacte . Les dangers
que l'on appercevait en 1778 ont donc disparu en
partie , et peuvent être totalement annéantis. Mais ,
même dans l'état actuel des choses , c'est-à dire
l'Autriche privée de la Belgique , de la Lombardie ,
et de ce qu'elle possédait dans la Suabe , la Prusse
pourrait s'inquiéter encore de la voir maîtresse de la
Baviere , si elle n'obtenait elle-même quelqu'aggrandissement
considérable . D'un autre côté , la France
voudrait sans doute qui il y eût un intermédiaire
imposant , qui la séparât d'une rivale , qu'elle a trop
irritée , pour croire qu'elle ne conservera pas pendant
long-tems des ressentimens , et qu'elle ne sera pas
disposée à profiter de la premiere occasion favorable
pour les faire éclater.
Il résulte de ces observations que la cession de la
Baviere à la maison d'Autriche , n'est pas une
opération destituée de vraisemblance , mais que l'on
ne peut croire qu'elle soit déja consommée , comme
quelques personnes le prétendent. Elle est nécessairement
liée à tous les arrangemens qui termineront
la guerre actuelle.
( 188 )
Quelle sera l'époque de cet heureux événement ?
Il semble qu'on le prépare dans le cabinet de Berlin.
Il n'est pas douteux du moins qu'il ne soit devenu
le foyer des négociations les plus importantes. L'envoyé
d'Angleterre , M. Hammond , a eu avec le roi
de Prusse plusieurs conférences fort longues ; et il
en a de journalieres avec les principaux ministres
de ce monarque. D'après le systême , qui a été suivi
jusqu'à présent par le cabinet britannique , on pourrait
soupçonner que M. Hammond est venu plutôt
pour attiser l'incendie qui dévore la plus grande
partie de l'Europe , que pour l'éteindre. Mais on
assure que M. Pitt a changé de systême , et que son
agent est muni d'instructions pacifiques .
Les incertitudes sur les dispositions du cabinet
de Vienne se multiplient. L'empereur a fait un appel
à ceux de ses sujets qui étaient exempts du service
militaire , et les engage , sous l'appas de diverses récompenses
, à venir à son secours . Cette mesure extraordinaire
que l'on dit devoir procurer des renforts
considérables , n'annonce pas l'intention de déposer
les armes . On craint d'ailleurs que quelques succès
obtenus en dernier lieu par l'archiduc Charles ne
relevent son orgueil , ne raniment ses espérances ,
et ne prolonge les calamités de la guerre. Cependant
le souvenir de ce qui s'est passé en Italie , est
bien récent encore , et devrait lui inspirer quelque
défiance . Le sort de Wurmser en Italie , ne pourrait
-il pas devenir celui de l'archiduc Charles en
Allemagne ?
ITALIE. De Gênes , le 24 août.
Nous avons déja fait connaître quelques-uns des mouvemens
qu'avaient occasionnés dans plusieurs parties de l'Ita
lie la nouvelle de la levée du siége de Mantoue et des
avantages remportés par les Autrichiens. L'état de Venise
n'en a point été exempt ; le sénat , craignant qu'on ne pût
soupçonner que le gouverner ement et l'aristocratie y avaient eu
quelque part , a publié un édit , par lequel il recommande
de nouveau à ses sujets d'observer la plus exacte neutralité.
( 189 )
7
Cette démarche très - sage pourrait bien ne pas suffire pour
détruire tous les soupçons ; et l'armement de 20,000 hommes
qu'il vient de décreter , quoique Venise et les Lagunes soient
dans un état de défense respectable , est propre à éloigner
la confiance qu'il cherche à rappeller par son édit.
Il paraît que la populace fanatique de Rome s'était livrée ♣
quelques provocations , à quelques injures contre les Fran
çais ; les relations qu'on en a fait circuler n'étant point confirmées
par des rapports plus authentiques , nous ne croyons
pas devoir les transcrire . Mais les succès toujours croissans
des Français en Italie sont des garans bien certains des
égards que le gouvernement pontifical aura pour leurs agens.
Aussi , assure- t -on qu'il s'est empressé de prendre les mesures
les plus vigoureuses relativement à leur sûreté . La promotion
qui vient d'être faite du cardinal Ignace Busca , à la place
de secrétaire d'état , que le cardinal Zelada a quittée , sous
prétexte que sa santé ne lui permettait plus de la remplir .
annonce d'ailleurs que le Saint-Pere est décidé à faire ce qui
est agréable à l'Espagne , car le cardinal Busca est particulierement
attaché à cette puissance, dont on sait que le ministre
à Rome montre dans toutes les occasions le plus grand zele
pour les Français.
La cérémonie du couronnement de la sainte vierge , comme
souveraine de la république de Gênes , eut lieu le 13. La fête
a été très- dévote, mais nullement magnifique . On a remarqué
que l'illumination des palais a été très -mesquine , comme
si les nobles n'étaient pas charmés d'avoir la sainte vierge
pour reine ; tandis que les quartiers habités par le peuple
étaient illuminés à grands frais .
Depuis quelquesjours il est arrivé ici plusieurs officiers corses
et entr'autres le général Gentile . On croit qu'ils se disposent
a aller en Corse se mettre à la tête de leurs compatriotes . Il
n'est pas douteux que ceux-ci ne reprennent les armes dès
qu'ils verront des chefs auxquels'ils étaient attachés . On connaît
sans doute à Paris la lettre des Corses républicains réfugiés
en France à leurs compatriotes en Corse . Cette adresse énergique
a été rédigée par Barthélemi Arena , qui avant de donner
des conseils à ses compatriotes , leur a offert de grands
exemples de courage et de patriotisme . Cette lettre circule en
Corse et y prépare les esprits .
Le décret rendu par le sérénissime gouvernement , au sujet
de l'expulsion des émigrés , est plus sévere qu'on ne l'avai
cru d'abord ; il n'excepte que ceux qui jouissent des pri-
}
( 190 )
vileges du port franc. Ce sont pour la plupart des négocians
de Marseille , qui ont quitté leur patrie au commencement
des troubles , et qui n'y ont eu aucune part.
Le 21 , le ministre Faypoult partit d'ici avec deux secrétaires
pour aller à Turin d'où il doit se rendre au quartiergénéral.
Le motif de son voyage est secret. Quelques personnes
prétendent qu'il s'agit d'engager le roi de Sardaigne à
se déclarer contre l'empereur.
Du 25. Un Corse , parti samedi du cap Corse , a apporté
les nouvelles suivantes :
Les insurgens ont de nouveau pris les armes , ainsi qu'on
l'avait prévu. Ils se sont emparés des Pieves d'Orezzo et de
Niolo . Le brave Jan Pagnino , leur chef, se disposait à faire
maicher la force armée vers Ajaccio. Le vice-roi a signifié
qu'il allait convoquer le parlement ; mais les Corses lui ont
répondu qu'ils desiraient que la convocation se fit à Corte
et non à Bastia. Dans cet e derniere place le parlement ne
serait pas indépendant , et le vice - roi pourrait même faire
arrêter les membres qu'on soupçonne d'être attachés au parti
français .
Il est déja arrivé nombre d'émigrés corses , et on y en
attend beaucoup d'autres avec des armes , des munitions et
de l'argent. On ne doute pas qu'ils ne parviennent bientôt à
soulever tout l'intérieur de lisle .
Les Anglais emportent de Bastia des pieces d'artillerie et
d'autres effets de guerre. On en a conclu qu'ils faisaient des
dispositions pour évacuer la Corse ; mais il est probable qu'ils
transportent ces canons à Porto- Ferrajo pour s'y fortifier et
s'y maintenir malgré les Français .
De Milan , le 20 août . Notre municipalité vient de publier
un réglement pour la formation d'une garde nationale milanaise
, composée de huit bataillons , et commandée à tour
de rôle par huit capitaines déja nommés . Le commandant
prendra les ordres de la municipalité et du commandant militaire
de la place. Tous les habitans et domiciliés de la commune
de Milan , depuis l'âge de 16 ans jusqu'à celui de 55 ,
feront le service chacun à leur tour. Seront exemptés les
domestiques , les mendians et les impotens. Les ecclésiastiques
seront exempts du service moyennant une contribution pécumiaire.
Tous les jours de fête la garde nationale s'exercera au
( 191 )
沪
maniment des armes , au son d'une musique militaire et des
chants patriotiques.
(
On attendait ici le général Buonaparte , qui devait aller sous
Mantoue , dont le siége va recommencer ; mais on vient
d'apprendre que les armées françaises ayant eu de nouveaux
succès et continuant à poursuivre l'ennemi , il a jugé sa pré-`
sence plus nécessaire ailleurs .
Depuis les derniers succès des Français , on parle avec
grande confiance du prompt établissement de la république
lombar de ou italique. On lui donne pour limites du côté de
l'Allemagne , le Tyrol italien , dont les habitans n'ont jamais
vécu en bonne intelligence avec ceux du Tyrol allemand .
ANGLETERRE. De Londres , le 6 septembre.
Des dépêches du lord Bute , notre ambassadeur à Madrid ,
sont arrivées ici le 24. Il s'est tenu sur-le -champ un conseil ,
où se sont trouvés tous les ministres . Notre position vis-à-vis
de l'Espagne devient de jour en jour plus critique. "
Il regne à Saint-Domingue une mortalité dont on n'a point
d'exemple. L'Arethuse , récemment arrivée des Indes occidentales
, nous a apporté une liste effrayante des officiers de
marque qui ont péri victimes de ce fléau ; et , ce qu'il y a de
plus affligéant , c'est que tout porte à croire que les officiers
subalternes , les simples soldats et les particuliers ont été
moissonnés dans la même proportion .
Le général Powel , qui arrive de Gibraltar , assure que
ła garnison y est en bon état et bien pourvue de munitions et
de subsistances . Il ajoute qu'à son départ on n'appercevait ·
aucun mouvement ni aucune augmentation de forces dans le
camp de Saint-Roch ; que cependant on s'y attendait à une
rupture prochaine avec l'Espagne.
Il paraît que le roi et sa famille se proposaient de prolonger
leur séjour à Weymouth jusqu'au 19 de ce mois . On
commence à croire que le parlement se rassemblera dans les
premiers jours d'octobre pour l'expédition des affaires ;
ce qui annonce qu'il y a sur le tapis quelque opération importante
et urgente, qui peut exiger le concours du parlement.
Comme la nouvelle chambre des communes est composée
d'une majorité des anciens membres , et que parmi les nouveaux
le plus grand nombre y est entré par l'influence du
ministere , il n'est pas douteux que M. Pitt n'y conserve
toute sa prépondérance.
( 192 )
On avait offert l'ambassade de Portugal au lord Cathcart
qui l'a refusée.
Ou parle géneralement ici d'un projet d'évacuer la Corse.
Il faut qu'on ne voie plus la possibilité de s'y maintenir ,
pour se déterminer ainsi à priver sa majesté d'une quatrieme
couronne , qui a déja coûté si cher à son peuple .
On apprend de Saint- Domingue , par des lettres de l'Amérique
septentrionale , que le 9 juin les Français ont commencé
à prendre possession de la partie de cette isle qui leur a été
cédée par les Espagnols , et sont entrés dans le fort Dauphin .
On mande aussi de Philadelphie que le major Lewis a été
envoyé , par le président du congrès , au lord Dorchester ,
gouverneur général du Canada , pour réclamer quelques forts
que les Anglais retiennent à l'ouest et dans les limites des
Etats-Unis. On a reconnu la légitimité de la réclamation , et
le lord Dorchester a donné ordre d'évacuer les forts et de les
remettre aux troupes américaines . On voit que notre gouvernement
est déterminé à effacer les préventions que le peuple
d'Amérique conserve en général contre les Anglais , en lui
donnant satisfaction sur plusieurs objets de plaintes qui entretiennent
cette animosité .
On vient de recevoir la fâcheuse nouvelle que la flotte mar
chande venant d'Archangel , et composée de dix bâtimens ,
a été prise , à son retour en Angleterre , à la hauteur des isles
Shetland , par une escadre hollandaise . On croit qu'il n'y a
que le navire le Phébus qui ait échappé à l'ennemi.
Une proclamation du roi , datée du 3 de ce mois , annonce
que le parlement , dont l'ouverture avait été indiquée pour le
15 de ce mois est de nouveau prorogé au 27 suivant. Le peu
de distance qu'il y a de la précédente prorogation à la derniere
, fait présumer que la session ne sera pas retardée davantage
.
M. Hammond est de retour ici depuis trois jours.
Nous apprenons par les derniers papiers que nous recevons
de Paris , en date du 30 août , que le Directoire a
annoncé aux deux conseils un traité d'alliance offensive et défensive
entre la France et l'Espagne ; ce qui , traduit en bon
anglais , signifie déclaration de guerre de l'Espagne à la Grande-
Bretagne. Il est assez singulier que nous apprenions par des
gazettes étrangeres un événement d'une telle importance pour
cette nation.
RÉPUBLIQUE
( 193 )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF..
Séances des deux conseils , du 15 au 25 fructidor.
Le conseil des Cinq - cents arrête en principe que
les biens des hôpitaux qui auront été aliénés , seront
remplacés par des biens d'émigrés , au moyen de quoi
les rentes qu'ils font cesseront d'être à la charge de
la nation .
Vaublanc est monté à la tribune , et a prêté le
serment de haine à la royauté , et le président ayant
annoncé que la commission chargée d'examiner le
traité conclu avec l'Espagne , demandait la parole , le
conseil s'est formé en comité général .
Le Directoire , dans un message , avait demandé
au conseil s'il ne conviendrait pas d'établir auprès
de chacune des écoles centrales du canton de Paris ,
un profeseur de langues vivantes . Organe de la commission
chargée de l'examen de ce message , Mercier
propose de passer à l'ordre du jour. Voici ses
motifs :
Par le nouveau plan des écoles , on n'a fait que
rebâtir les colléges . On a confondu éducation , enseignement
, instruction. Le professorat , si l'on n'y
prend garde va remplacer parmi nous le sacerdoce ,
et recréer une foule d'hommes à verbiage , à prétentions
, à chicane , à miseres , largement soudoyés ,
et parfaitement inutiles .
Il a de quoi dilater la rate de vingt démocrites , en
voyant ce régiment de professeurs d'entendement
humain , de législation , d'histoire , de morale , d'économie
politique . Des professeurs d'histoires ! Eh !
pauvre disciple , prends un livre , lis ; ton professeur
inventera-t-il l'histoire ? un incendie a- t- il ravagé
toutes nos bibliotheques ? Les véritables éducateurs
sont les livres . Des professeurs d'économie politique , de
Tome XXIV. N
}
( 294 )
législation , d'entendement humain ! Ces matieres ne s'enseignent
point , l'homme ne pour ces connaissances
s'y élance de lui -même , et la direction en ce genre
abâtardit plus l'esprit humain qu'elle ne s'éleve.
Or , après tant de professeurs , on vous demande
encore des professeurs de langues étrangeres ? Je
croyais qu'il n'y avait qu'une langue en Europe , celle
des Républicains Français ; même avant la révolution
notre langue était celle de l'Europe , tous nos livres
étaient traduits ; voyageurs , nous n'étions étrangers
nulle part ; on nous répondait dans notre propre
langue , de l'embouchure du Tage à celle de la
Newa.
L'instruction ne pourra jamais bien aller qu'à l'aide
de plusieurs sociétés semblables à celles de l'Oratoire
et des freres ignorantins , et si vous voulez qu'il y
ait réellement en France de l'enseignement , chassez
tous les professeurs publics , et ouvrez les pensionnats .
Mettez en honneur la pédagogie , car il n'y a qu'elle
qui soit vraiment utile . Le professorat vous trompera
toujours , tandis que la réunion d'honnêtes pédagogues
qui ne seront point les académiciens , vous fermera
de bons élevés . Donnez , donnez la clef à tous ,
et regardez en pitié ceux qui vous parlent sans cesse
du jeu de la serrure , et qui ne savent point forger la
clef.
Je le répete , avec le sentiment de la plus intime
conviction , et pour l'honneur et le bonheur de mon
pays , un professeur payé par le gouvernement , sera
presque toujours un professeur plus ou moins négligent
, plus ou moins détaché de ses devoirs ; et
s'il veut briller, il devient plus mauvais encore . Qu'il
ait du žele , qu'il n'en ait point , son salaire ne serat
-il pas toujours le même ? Qu'il réussisse , qu'il ne
réussisse pas , cela devient à-peu - près égal , il a fait
sa classe , il a parlé tant d'heures ! .... Si ses disciples
ne savent rien , ou peu de chose au bout de l'année ,
c'est leur faute et non la sienne .
Lamarque parle dans le sens contraire . Fabre
demande l'ajournement indéfini , et le conseil le
prononce.
195 )
Le conseil des Anciens a approuvé dans la séance
du 16 , la résolution qui porte que la loi du 21 floréal
qui exclut de Paris et de 10 lieues à la ronde les
ex- couventionnels , les amnistiés et destitués , est
applicable à la commune de Vendôme , pendant la
session de la haute cour de justice.
Cretet soumet, le 17 , un rapport sur la résolution
relative à l'aliénation des domaines nationaux dans
la Belgique , et propose de l'approuver , parce qu'elle
fournira un secours salutaire au gouvernement , et
fera cesser les plaintes des fournisseurs de la République
, en appliquant à ces domaines les ordonnances
qui leur ont été délivrées. Dupont opine
pour le rejet. Il ne voit que dans les encheres un
mode avantageux de vendre les biens nationaux .
Elle est néanmoins sanctionnée .
Le conseil des Cinq - cents a discuté , le 18 , pendant
plusieurs heures , le projet sur l'affaire Veymerange .
Elle est renvoyée à la comptabilité générale .
Gilbert Desmolieres , au nom de la commission
des finances , propose , lorsque déja la séance était
avancée , un projet de résolution tendant à accorder
aux soumissionnaires de biens nationaux un noùveau
délai de dix jours pour payer le dernier quart ,
passé lequel terme ces biens ne seront plus vendus
qu'à l'enchere .
L'ordre du jour , s'écrient un grand nombre de voix .
Faut- il faire baisser le mandat , * dit Camus ?
Fermond assure que la loi est nécessaire , parce
que ces soumissionnaires devaient compter sur la
résolution qui autorisait les départemens à leur faire
délivrer des mandats par les receveurs des districts .
Quoi s'écrie Lecointre , parce qu'on propose un
changement à une loi , on pourra se croire dispensé
de l'observer !
Le projet peut être bon , dit Cambacérès ; mais
la commission est- elle assurée qu'il ne nuira en rien
auservice public par la baisse qu'il peut occasionner ?
Crassous trouve la demande indiscrette ; il assure
que le projet a été concerté avec le ministre des finances.
D'ailleurs , dit-il , il y a une autre demande
"
N 2
( 196 ) .
à faire . Avez -vous assez de mandats pour rembourser
les soumissionnaires déchus ?
Camus proposé l'ajournement à demain . ( On murmure.)
Pourquoi venir à la fin de la séance , s'écrie- t-il,
proposer un projet de cette importance ? Adoptez- le
si vous voulez. Qu'en arrivera- t- il ? qu'il faudra le
rapporter ou le changer demain ; et voilà comme
vous faites toujours.
L'ajournement à demain est prononcé .
Après que Dumolard a eu dénoncé , le 19 , une
nouvelle trame des amis de Baboeuf à Lyon , Gilbert'
a reproduit son projet sur le paiement du dernier
quart des domaines nationaux , et il a annoncé que
la commission s'étant abouchée avec plusieurs membres
des Anciens , c'est de concert avec eux qu'il
le représente. Après une légere discussion le projet
est adopté. L'un des articles porte que désormais les
biens nationaux ne seront vendus que sur enchere .
Les Anciens ont approuvé les résolutions relatives
au paiement de l'arrieré des fermages et à la
revision des jugemens des conseils militaires .
Ils ont également sanctionné celle qui autorise
le tribunal de cassation à indiquer aux déportés
des colonies françaises par les Anglais , l'un des
tribunaux criminels de la République , devant lequel
ils pourront purger leur coutumace dans le délai
et les formes prescrites par les lois .
Le Directoire rend compte , le 21 , des mesures
qu'il a prises pour assurer l'exécution des lois relatives
au nouveau mode de vente des biens nationaux
et au recouvrement du prix de ces biens . Il
annonce ensuite au conseil l'insuffisance des moyens
pris pour la police de la commune de Vendôme . Une
foule de personnes qui se disent parens ou amis des
accusés réclament la faculté de leur parler . La municipalité
craint les suites de ces sollicitations . Le
peu de sûreté des prisons ajoute encore à ces inquiétudes.
Le Directoire pense que les circonstances où se
trouve cette commune exigent l'application de la loi
du 4 vendémiaire an 3 , relative à la commune de
( 197 )
Paris , et qu'en conséquence nul citoyen non domicilié
dans cette commune ne puisse y rester , ni s'y
rendre sans la permission écrite du Directoire , tant
que durera la session de la haute - cour. Une commis- ,
sion est nommée pour faire un rapport. Le conseil
des Cinq- cents se forme de nouveau en comité général .
Celui des Anciens a approuvé , le même jour , plusieurs
résolutions importantes : 1º . celle qui accorde
quinze jours aux soumissionnaires de biens nationaux
pour le paiement total ou partiel du dernier quart.
2º. Celle concernant le paiement des loyers des maisons
. 3º . La résolution qui admet le recours en cas
sation , pour incompétence contre les jugemens militaires.
4. Enfin , celle portant deux mois de vacance
en faveur des tribunaux .
Dumont demande , le 22 , dans la séance du conseil
des Cinq-cents , par motion d'ordre , l'application
, aux amnistiés , de la loi du 3 brumaire. Il pense
que les hommes acquittés sans jugement ne doivent
remplir aucune fonction publique , s'ils n'aiment
mieux se faire juger dans les formes ordinaires . Une
vive discussion s'éleve à ce sujet : les passions se
montrent. Un membre croit sans doute appaiser l'orage
en demandant le rapport de la loi du 3 brumaire
, et le tumulte redouble.
Louvet dit que tout se réduit à la question de
savoir si les vendémiaristes , les émigrés et leurs
parens auront le droit de travailler à loisir à la contrerévolution
dans l'intérieur , d'influencer l'opinion
publique et de faire la guerre d'opinion , en attendant
les élections prochaines , où l'on fera la guerre
des actions , tandis que les défenseurs de la patrie
acheveront au - dehors la guerre de la révolution . Il
veut qu'une loi ne puisse être rapportée qu'après trois
lectures , et il conclut à l'ajournement.
Henri Lariviere traite de roman les allégations du
préopinant , qui s'engage à apporter demain les pieces
au conseil . Il rappelle que les cahiers des états -géraux
ont tous demandé l'abolition de ce préjugé
atroce qui punit les enfans des délits de leurs peres .
Il ne croit pas qu'on doive désemparer sans rayer
N 3
( 198 )
de la législation cette loi inconstitutionnelle et barbare
du 3 brumaire . Il ne s'arrête pas à ces déclamations
qui paraissent tirées des journaux de la tyrannie
décemvirale , et des rapports de ces factieux qui ont
ensanglante le sol français . Il s'étonne de ce qu'on
parle toujours de royalisme , d'émigrés , pour détourner
l'attention du Corps législatif et du gouvernement
de dessus les complices de Baboeuf.z
Un membre : Je croyois les amis des rois terrassés.
L'orage des passions me prouve le contraire . Les débats
se prolongent ; enfin , le conseil renvoie les deux
propositions à une commission .
le
Camus présente , le 23 , en forme de résolution ,
résultat du conseil général de la veille. Il s'agit d'envoyer
un message au Directoire pour lui demanders
l'état effectif des corps de l'armée de l'Ouest , et de
tout ce qui tient à la partie militaire et administrative
, et subséquemment l'état des autres armées de
la République . Arrêté .
Le conseil s'occupe ensuite de la nomination au
scrutin de la commission résolue hier , pour examiner
les observations des ennemis de la loi du 3 brumaire .
Les membres sont Daunou , Treilhard , Riom , Bailleul
et Bergoing..
Boissy- d'Anglas , dans la séance du 24 : Les crimes
commis cette nuit au camp de Grenelle ne sont plus
un mystere pour vous . Il me paraît fort étonnant que
le Directoire ne vous en ait pas encore rendu compte.
Je demande qu'il lui soit fait un message pour l'inviter
à vous faire part de ces événemens , et des mesures
qu'il a prises . Adopté.
Aubry faisant sentir la nécessité de maintenir
l'ordie et la discipline dans les armées , présente un
projet de code militaire , d'après lequel il serait établi
dans chaque division , un conseil de guerre permanent
, composé de sept membres. Il est arrêté.
Le président annonce ensuite un message du Directoire
, dont voici l'analyse :
" Un corps de brigands armés , au nombre de six
à sept cents , sous la conduite de chefs en uniforme
et officiers généraux avec panaches , se sont présentés
( 199 )
cette nuit , devant le camp de Grenelle. Après avoir
tenté de grossir leur horde par les cris de vive la constitution
de 1793 à bas les deux conseils et les cing tyrans !
ils ont commencé l'attaque. Mais ils n'ont trouvé
que des républicains qui les ont repoussés , leur ont
tué une vingtaine d'hommes et fair 132 prisonniers ,
la plupart blessés . Le Directoire croit que ces individus
sont dans le cas d'être jugés par un conseil militaire ,
conformément aux lois des 30 prairial an 3 , et premier
vendémiaire an 4. Cependant il s'éleve quelques
doutes relativement à la loi du 20 messidor , qui
déclare que nul délit n'est militaire , s'il n'est commis
par un individu qui fait partie de l'armée , et il vous
invite à les résoudre . Nous ne vous parlerons pas de
Pinconvénient qu'il y aurait à faire juger 132 individus
par les tribunaux ordinaires , avec la plus
grande activité on prolongerait encore cette affaire
pendant plusieurs mois , et ces longuers ne pourraient
que favoriser de nouveaux complots. La nature du
délit paraît militaire , puisque les individus armés ,
ont été pris en combattant ou en fuyant après leur
défaite . Il faut une prompte justice , si l'on veut
assurer la tranquillité publique .
$ Ce message est renvoyé à l'examen d'une commission
de membres , qui sont Richard , Doulcet ,
Mailhe , Dumolard et Camus . Ils présenteront un
rapport , séance tenante .
On annonce le second message du Directoire .
Tous les rapports qui nous parviennent , dit- il ,
nous prouvent que les ennemis les plus acharnés
de la République affluent à Paris , qu'ils s'opiniâtrent
à la destruction de la constitution de 1795 , et à la
subversion totale de la France . Le Directoire croit
devoir vous déclarer qu'il regarde comme indispen
sable que , conformément à l'article 359 de la constitution
, vous l'investissiez , par une loi , de l'autorité
nécessaire pour faire des visites domiciliaires
à l'effet de découvrir tous ceux qui sont à Paris , en
contravention aux lois . C'est le seul moyen qui le
puisse mettre à même de disperser cet essaim norbreux
de vautours qui fondent sur la République
N 4
"( 200 )
comme sur leur proio. Sept à huit cents brigands se
sont montrés cette nuit ; ce nombre est petit , en comporaison
de ceux que Paris recele . Cent trente - deux
ont été pris ; le reste nous échapperait sans la mesuré
que nous vous proposons . Maîtres de révoquer cette
loi à volonté , vous n'avez pas à en craindre les abus .
P. S. Nous apprenons que les ex - conventionnels
Huguet et Javoques ont été arrêtés : l'un d'eux avait
dans sa poche l'écharpe de son ancien costume , des
poignards, des pistolets et des munitions " .
Le conseil ordonne l'impression de ce message
ainsi que du précédent.
Bailleul et d'autres membres convertissent en motion
l'autorisation demandée par le Directoire .
Duplantier ne croit pas qu'on doive adopter d'enthousiasme
une mesure qui sera inutile , dès qu'elle
est publiée d'avance .
Le conseil autorise le Directoire à faire faire des
visites domiciliaires , conformément à l'article déja
cité de la constitution .
Il s'éleve une discussion sur la question de savoir
si ces visites domiciliaires pourront être faites la
nuit. Thibaubeau ne le pense pas , et s'appuie de la
constitution . Daunou et Chenier sont d'un avis contraire
. Le conseil déclare qu'elles ne seront faites que
le jour ; et sur le rapport de Camus , il arrête que la
loi du 22 messidor ne contient aucune dérogation au
code des délits et des peines , et qu'en conséquence
les nouveaux conspirateurs seront jugés militairement.
Le conseil des Anciens a approuvé , le même jour ,
ces deux résolutions .
Sur la motion de Talot , le conseil des Cinq - cents
déclare , le 25 , que les braves militaires du camp
de Grenelle , la garde du Directoire , les grenadiers
du Corps législatif et l'état-major de l'armée de l'intérieur
qui se sont si bien comportés hier , ne cessent
de bien mériter de la patrie.
Garan Coulon présente son projet sur les biens
communaux , qui est à l'ordre du jour depuis 18 mois .
Ajourné au lendemain,
( 201 )
Aubry , au nom de la commission des finances ,
fait arrêter , 1 ° . que dix jours après la publication
de la présente loi , toutes les contributions et patentes
seront payées en numéraire ou en mandats au
cours ; 2 °. que l'article V de la loi du 8 messidor , qui
autorise le Directoire à faire payer les contributions
en grains et fourages , est rapporté .
PARIS . Nonidi 29 fructidor , l'an 4 ° . de la République.
Encore une nouvelle tentative pour renverser le gouvernement
, et replonger la France dans les horreurs de l'anarchie.
Elle n'a pas mieux réussi que les précédentes , mais elle a en
un caractere assez sérieux pour faire craindre un autre résultat .
L'évasion extraordinaire de Drouet , dont on n'a pu encore
découvrir les moyens , annonçait depuis long-tems combien
ce parti se croyait puissant . La farce ridicule des petards n'était
qu'un essai destiné à sonder les dispositions de la masse du
peuple , et à donner le change sur des complots mieux préparés
et plus réels . Dans l'après- dîner du 23 , il s'est fait des
rassemblemens considérables à Vaugirard , les cabarets étaient
remplis d'hommes armés de pistolets , de sabres , de poignards,
parmi lesquels se trouvaient quelques militaires destitués . Le
ministre de la police , instruit de ces rassemblemens , avait
concerté avec le général en chef toutes les mesures pour éclairer
leurs démarches et saisir les coupables au moment de
l'exécution. Le commandant temporaire de Paris s'était porté
à Vaugirard avec un détachement de douze dragons ; il envoya
son aide - de-camp pour avertir le poste de police à Vaugirard
; mais cet aide -de -camp fut attaqué par un rassemblement
d'hommes qui tirerent sur lui ; il n'eut que le tems de
se rendre au camp de Grenelle , où les conjurés le suivirent .
Voici le récit fait par le général Foissac- Latour de ce qui s'est
passé au camp :
J'avais reçu de vous , écrit-il au général en chef , vers
dix heures , hier soir , l'avertissement que les malveillans se
proposaient de tenter un coup dans la nuit , et je venais de
donner les ordres que vous m'aviez prescrits pour la sûreté
de Paris , ainsi que ceux qui étaient nécessaires à la sûreté
du camp , où j'avais envoyé le général Brune , lorsque j'entends
tout-à-coup battre la générale de la droite à la gauche
du camp .
( 202 )
N'ayant point commandé de donner cette alarme , je ne
doute pas qu'un événement majeur n'en fût cause je me
transportai , sur-le-champ , moi -même au camp , où l'adju
dant-général Solignac me précéda de quelques instans .
Bientôt des cris et des coups de fusil m'annoncerent un
combat ; c'était le 21. régiment de dragons , ci-devant la
légion de police , qui était attaqué et surpris par environ
400 hommes , vêtus en bourgeois . Ils avaient d'abord essayé
de corrompre l'honneur et la fidélité de ces braves Républicains
, en leur demandant à fraterniser avec eux : mais
ayant été mal accueillis , ils se porterent , au nombre de
600 environ, vers la tente du citoyen Malo , chef d'escadron,
commandant ce régiment ; et personnellement acharnés
contre lui , ils manifesterent le projet de l'égorger. Malo en
fut averti , et n'eut que le tems de s'échapper en chemise
après avoir ceint son sabre . Au même instant , neuf des siens ,
dans le même équipage que lui , sautent sur leurs chevaux ,
et leur chef en tête , avec les deux maréchaux - des- logis Faye
et Lefebvre , ils chargent la bande des anarchistes , en tuent ,
en blessent un grand nombre , en prennent cinquante - deux
et dissipent le reste . L'un deux avait ajusté de son pistolet
about portant , le citoyen Malo , tandis que d'autres avaient
saisi son cheval ; mais l'amorce seule partit , et ce brave
officier triompha de ses assassins.
Cette action fut le signal de la générale ; les cris aux armes
parcourent le front de bandiere , et en un instant tous nos
Braves freres d'armes furent en bataille . Les 62 prisonniers
faits par les dragons , furent bientôt conduits à la tente de l'état-
major , avec 17 autres pris par les patrouilles de tous les
corps. Jamais troupe ne servit avec tant d'activité , ni plus de
dévouement que celle qui compose le camp de Grenelle . Les
égorgeurs avaient crié vive la République ! cri cher à tous les
Français , et que nos soldats répéterent ; mais celui de vive la
constitution de 93 ! à bas les conseils à bas les nouveaux tyrans !
s'étant fait entendre en même -tems , l'indignation fut générale
sur toute la ligne , et les vrais Républicains juraient haine
et mort à ceux qui en profanaient ainsi le nom , pour déguiser
leurs sanguinaires projets néanmoins ces scélérats ont été
respectés dès qu'ils ont été sans défense , et quoique plusieurs
proférassent les injures les plus atroces , et qu'ils poussassent
l'audace au point de ne plus déguiser que leur objet était d'assassiner
les officiers de l'état-major du camp , et de s'emparer
du commandement.
,, Dans ce nombre , j'ai remarqué un nommé Lay cadet , de
Montauban , résidant à Toulouse , autrefois soldat au ré(
203 )
giment de Foix , d'où il avait été chassé , et qui , pendant le
régime de la terreur , était monté au grade d'adjudant-général
à l'armée des Alpes , mais qui fut suspendu ensuite . L'audace
de cet homme m'ayant poussé à bout , je le fis garotter , ainsi
que quatre autres qui paraissaient animés des mêmes fureurs .
et était revêtu d'unforme d'adjudant- général , et portait des
épaulettes en faux or , que , le soir même , on lui avait va
acheter au palais Egalité. Il avait démonté un dragon , et fut
pris sur son cheval par les citoyens Henry et Pariseau , capitaines
à la 7. demi - brigade . Les recherches étant continuées,
on amena bientôt de nouvelles bandes de ces assassins , dont
le nombre est à- peu-près de 120. Tous ont été conduits dans
les prisons de l'Ecole militaire . Des hommes que la police
cherchait depuis long-tems , se trouvent dans cette precieuse
capture ; entre autres un nommé Fion , ancien général de
brigade , ancien protégé de Dumourier , et que j'avais conna
à la guerre pour sa lâche maniere de servir ; de plus , un
certain Simon , président d'un club anarchiste de Versailles ,
et autrefois dragon dans ce même régiment , qui a si biea
signalé sa fidélité dans cette circonstance .
Le lieu du rassemblement était à l'auberge du Soleil- d'or,
à Vaugirard : l'on y a trouvé grand nombre de bouteilles
vides , et l'aubergiste assure que les buveurs étaient au
nombre de 5 ou 600. L'on a saisi beaucoup d'armes , telles
que pistolets , sabres , cannes à poignard , couteaux à double
tranchant , etc.
,, Plusieurs dragóns ont été grievement blessés de coups de
couteaux ; mais les brigands ont rougi la terre d'un sang dont
l'abondance annonce des morts et beaucoup de blessés ,' qui
sans doute , ont été enlevés , indépendamment de ceux qui
se trouvent en notre puissance . C'est dans les jardins de Vaugirard
que ces champions de la constitution de 93 s'étaient
portés pour se faire un parapet de leurs murs 99.
Tél est le rapport fait le commandant du camp. Depuis
par
ce moment , de nouvelles recherches des fayards ont produit
de nombreuses arrestations . Dans le nombre se trouvent deux
ex-conventionnels , Huquet et Javoques ; l'un d'eux était
muni de son écharpe de représentant , et tous deux étaient
armés de sabres et de pistolets . On fait monter le nombre des
arrêtés à plus de 270. On assure que trois volontaires et deux
dragons sont les seules victimes qui soient péris de la main de
ces scélérats ; mais le nombre de ces derniers qui sont restés
sur la place est plus considérable qu'on ne l'avait dit d'abord.
On n'avait parlé que d'une trentaine ; on croit qu'il y en a
eu plus de cent.
( 204 )
Les arrêtés ont été conduits de l'Ecole militaire à la Conciergerie
, et de- là au Temple , où les commissions militaires
qui doivent les juger sont assemblées. On compte parmi eux
beaucoup d'ouvriers , de cordonniers , serruriers , porteursd'eau
, etc. Des membres d'anciens comités révolutionnaires,
tous malheureux , égarés sans doute par des chefs
fides , qui dans cette occasion , comme dans toutes les autres,
se tiennent cachés , et font mouvoir leurs instrumens . Il faut
espérer qu'on découvrira enfin leur repaire .
-
Hier , les visites domiciliaires ont commencé.
porteurs criaient l'arrestation de Fréron et de Méhée .
per-
Lés col-
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Jourdan , commandant en chef
Farméede Sambre et Meuse ; au quartier-général , le ¶fructidor.
sans
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous prévenir que le
prince Charles est venu avec un corps de 25,000 hommes se
réunir au général Wartensleben , et a attaqué , le 5 , le géné
ral Bernadotte qui était à Teining , en avant de Neumarck ,
pour couvrir mes communications , tandis que , suivant vos
ordres , je suivais l'armée du général Wartensleben ,
avoir pu
le forcer à recevoir bataille . Le général Bernadotte
donna , dans cette circonstance , de nouvelles preuves de talens
et de courage , et les troupes sous ses ordres combattirent
avec la plus grande intrépidité ; mais il fallut céder au
nombre , et ce général fut obligé de se retirer entre Lauff et
Nuremberg , pour éviter d'être enveloppé . Le prince Charles
jetta de suite , sur mes derrieres , la majeure partie du corps
qui avait forcé le général Bernadotte à reculer , et j'ai , à mon
tour, couru les plus grands risques d'être enveloppé dans un
pays où les communications sont extrêmement rares . Ma position
et les forces de l'ennemi ne me permettant pas de combattre
sans compromettre évidemment le salut de l'armée , j'ai
fait , la nuit derniere , ma retraite sur Amberg : arrivé à cette
position , j'y ai bientôt été attaqué par le général Wartenslcben
, de front ; et en flanc , par l'archiduc : j'ai été obligé de
rétrograder jusqu'à Sulzbach , après avoir fait la résistance
qu'exigent l'honneur et les devoirs d un militaire. Je ne peux
pas eucore vous donner des détails snr cette affaire . Je ne
crois pas avoir perdu d'artillerie . Je vais partir cette nuit et
me retirer sur Velden , ensuite sur Geaffenberg et puis sur
Forcheim , où je me propose de réunir l'armée .
( 205 )
*
J'espere que le général Moreau profitera de cette citeonstance
, et que les succès qu'il obtiendra rappelleront bientôt
sur le Danube les forces qui se sont portées sur moi.
Salut et respect.
Signé , JOURDAN.
Extrait d'une lettre du général Jourdan , datée du quartier-géné
ral , à Schweinfurt , le 14 fructidor.
Dans la nuit du 7 au 8 , citoyens directeurs , j'ai fait ma
retraite sur deux colonnes , pour me retirer en arriere de
Velden , parce que le général Bernadotte ayant été forcé
d'évacuer Nuremberg et d'abandonner Lauff, l'ennemi occu
pait la position de Lauff avec des forces assez conséquentes
pour m'ôter la possibilité de forcer ce passage , qui était la
seule grande route qui m'offrait quelques facilités pour faire
voyager l'artillerie et les équipages. J ai donc été forcé de traverser
des pays et de voyager sur des chemins qui ont sans
doute parn impraticables jusqu'à ce moment pour une armée...
Il m'a été impossible de me rendre jusqu'à Velden , et j'ai été
obligé de faire prendre position à l'armée , partie en avant de
Velden , partie à Vilseck.
Lo général Bernadotte ayant été obligé de se retirer sur
Forcheim , et l'ennemi s'étant porté jusqu'en avant d'Erlang
, mon flanc droit était découvert , et j'avais même l'ennemi
derriere moi . Le parc et les équipages ayant filé pendant
la nuit , le corps d'armée qui était campé en avant de
Velden vint camper , le 9 , à Hilpotzstein et Betzenstin ; le
général Kleber , qui commandait le corps qui était campé à
Vilseck , ne put recevoir l'ordre de se retirer , parce qu'un
gros corps de cavalerie , qui s'était placé entre lui et moi ,
coupait notre communication . Cependant ce général sentit la
nécessité de faire sa retraite ....
Le 11 , je fis seulement un mouvement sur ma droite , afin
d'y porter les principales forces de l'armée , et je formai le
dessein d'attaquer le corps ennemi qui était sur ma droite
mais comme il fallait construire des ponts sur la Rednitz
et que cela ne nous fut pas possible , et comme je fus instruit
qu'un gros corps ennemi était déja à Burg-Eberach et avait
poussé des patrouilles jusques dans Bamberg , où le général
Ernouf fut fait prisonnier pendant un instant , je crus devoir
continuer ma retraite . Je me portai donc , le 12 , sur Bamberg
; une partie de l'armée passa sur la rive gauche de la
Rednitz ; l'autre resta sur la riye droite , et je fis construire
des ponts sur le Mein . Ce même jour , l'ennemi poussa un
très-gros corps de cavalerie de Burg-Eberach sur Etman
coupa la seule route qui m'offrait une communication ....
ง
et
( 206 ) ,
Le 13, l'armée s'est mise en mouvement, et par une marche
forcée , partie est arrivée aujourd'hui à Schweinfurt , après
avoir forcé le passage d'Etman , et partie à Laurigen ; je reszerai-
là jusqu'à ce que ce que les circonstances me forcent à
recule ou me permettent d avancer , n'ayant plus derriere moi
de défilés aussi horribles que ceux que je viens de traverser
et ayant la facilité de me retirer sur la haute Lahn par Fulde ,
etc. , etc.
Seconde lettre du même général , datée du quartier-général , à
Hamelburg , le 18 fructidor.
L'ennemi a passé le Mein , le 16 , et s'est porté sur Wurzbourg.
La garnison qui y était , n'ayant sans doute pas pu
tenir dans la ville , s'est retirée dans la citadelle. Je résolus
d'attaquer le 17 , tant pour chercher à délivrer la garnison
de Wurzbourg , que pour tâcher de forcer l'ennemi à re
passer le Mein . L'ennemi avait pareillement formé le dessein
de m'attaquer ; il voulait me tourner par ma gauche , et je
voulais le tourner par sa droite , afin de me porter sur Dettelbach
et Kitzengen , qui étaient ses deux points de retraite ;
l'action s'engagea à huit heures du matin ; l'ennemi qui avait
une cavalerie nombreuse , paraissait avoir une supériorité sur
ma gauche , et menaçait de l'envelopper. Je crus devoir
courir le hasard d'une charge de cavalerie , qui devait nous
procurer les plus grands avantages. La charge fut commandée
par le général de division Bonnaud ; elle s'exécuta avec cou
rage ; quelques corps ennemis furent culbutés et souffrirent ;
mais de nouvelles troupes s'étant avancées , notre cavalerie
fut étonnée , et se retira. Le général Bonnaud et moi l'avons
ralliée ; mais il nous a été impossible de tenter une
seconde charge , l'ennemi recevant à tout instant de nouvelles
troupes. J'ai donc été obligé de me retirer. La retraite s'est
faite assez heureusement.
Salut et respect. Signé , JOURDAN.
ARMÉE DE RHIN ET MOSELLE . Extrait d'une lettre du général
en chefMoreau , datée du quartier-général à Pfaffen-Hoffen ,
dans la haute Baviere , le 16 fructidor.
1
Après le passage de la Leck , l'armée se porta , par plusieurs
marches , la droite à Dokan , le centre à Pfaffen-Hoffen ,
et la gauche à Bombach ; nous ne pouvions gueres avancer
de cette position sans de grandes précautions .
Le corps du général Latour était derriere l'Iser , vis - à - vis
Munich ; celui du général Mercantin était à Landshut. Nons
devions nous attendre , à tout moment , à voir arriver les
( 207 )
renforts du prince Charles , et il avait plusieurs débouchés
sur le Danube , entr'autres celui d'Ingolstadt , dont il gardait
la tête du pont. Il était naturel de croire que l'ennemi nous
laisserait avancer vers Ratisbonne , et inquiéterait alors nos
flancs.
Le 15 , le général Desaix eut l'ordre d'attaquer la tête du
pont d'Ingolstadt , et de forcer l'ennemi à couper le pont.
Le général Saint-Cyr eut celui de pousser ses avant-postes sur
Hamper , et de reconnaître Fresing ; le général Ferino dut
s'approcher de Munich.
Au moment où toutes ces attaques étaient commencées
l'ennemi , qui avait marché toute la nuit , attaqua , à la pointe
du jour , tous les avants -postes de l'aîle gauche ; ils résisterent
assez pour donner le tems aux troupes qui avaient marché
vers Ingolstadt , de revenir ; on n'y laissa que le corps
des flanqueurs , qui fut attaqué au même moment , mais qui
parvint à repousser l'ennemi .
L'avant-garde se replia en bon ordre , jusqu'à Haugenbrug
et la chapelle Saint- Garll ; les troupes du corps de bataille et
la réserve étant placées , on arrêta l'effort de l'ennemi .
Sa cavalerie , malgré le ravage affreux que notre artillerie
faisait dans ses rangs , chargea nos batteries d'artillerie légere ,
qui continuerent leur feu avec le plus grand sang-froid ,
quoique l'ennemi ne fût qu'à 25 pas .
Le premier régiment de carabiniers et le huitieme de
chasseurs chargerent cette cavalerie , de front et par son flanc ,
avec la plus grande bravoure ; une partie fut culbultée dans
un marais , où on lui prit environ cent chevaux ; l'autre fut
obligée de passer sous le feu d'un bataillon de la 62 ° . demibrigade.
Un bataillon de la 97. attaqua alors avec beaucoup
de courage les hauteurs de la chapelle Saint- Garll , y prit un
obusier et un caisson , et en délogea l'ennemi , qui , repoussé
sur tous les points , fut obligé de se retirer ; ce que la nuit
lui permit de faire sans autre perte qu'environ 300 prisonniers ,
mais laissant son champ de bataille couvert d'hommes et
de chevaux , ainsi que la route qu'il a prise ; sa perte est au
moins de 1800 hommes , tant tués que blessés et prisonniers .
Ce corps était la réunion de ceux des généraux Latour
et Mercantin ; dix bataillons et trois régimens de cavalerie de
l'armée de Wartensleben , que le prince Charles avait envoyés
pour arrêter nos progrès ; c'est à- peu- près l'équivalent de ce
qu'il avait tiré de cette armée pour marcher contre celle de
Sambre et Meuse . Nous nous attendons à voir arriver le reste
sous peu de jours . L'armée de Sambre et Meuse pourra
lement reprendre l'offensive.
faci(
208 )
Le centre de l'armée n'a pu avoir aucune part à cette action
. L'officier chargé de m'annoncer l'attaque s'est égaré , et
est arrivé trop tard pour que les renforts arrivent assez à
tems , et les vents contraires ont empêché d'entendre le bruit
de la canonnade ; ces circonstances ont été bien heureuses
pour l'ennemi un corps de dix à douze mille hommes
qu'on eût porté facilement sur les derrieres , l'eût entierement
disperse.
Les troupes , quoiqu'inférieures à l'ennemi , ont fait des
prodiges de valeur .
Les subsistances ne nous manqueront plus ; nous avons pris
ici quarante mille sacs de grains , farine ou avoine , et les fours
de l'ennemi qu'il n'a pu détruire .
Extrait d'une autre lettre du même général , datée du même lieu
le 19 fructidor.
1
Le 17 de ce mois , le général Saint-Cyr a fait attaquer Freiseing
: il avait l'ordre de pousser assez vivement l'ennemi ,
pour l'empêcher de couper le pont de l'Iser. Cette attaque a
parfaitement réussi .
L'ennemi descendait le pont avec un régiment d'infanterie ,
quatre escadrons de cavalerie et du canon . La 819. demibrigade
, le 9. régiment de hussards et le 2e . de cavalerie
l'ont poussé avec une telle vigueur , que l'ennemi n'a pu que
lever quelques madriers du pont , qui ont été sur-le-champ
rétablis . Le flanc droit de l'armée a pris position aujourd'hui
à Gessenfeld ...
Vous rendre compte d'une attaque aussi vive , c'est vousfaire
l'éloge des troupes et des chefs qui l'ont faite.
ARMÉE D'ITALIE . Milan , 20 fructidor. Garrau , commissaire
du gouvernement , envoie une dépêche du général Berthier ,
chef de l'état-major ; il en résulte que les divisions des génë-
Taux Massena , Vaubois et Angereau , ont attaqué les Autrichiens
le 18 , et les ont mis en déroute . L'ennemi fuit sur
Trente ; il a perdu 5000 hommes , 15 pieces de canon et 7
drapeaux. L'avant-garde est aux portes de Trente . Il est
minuit , dit le général Berthier ; à trois heures du matin , le
général en chef marche de nouveau à l'ennemi .
NOTA. Attendu les jours complémentaires , nous avons
ajouté une feuille de plus à ce numéro ; celui qui paraîtra
le 10 vendémiaire aura également cinq feuilles .
LENOIR -LAROCHE , Rédacteur.
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On souscrit à Paris , rue des Poitevins , No. 18.
Les Lettres d'avis et tout ce qui concerne l'Abonnement
, doivent être adressés au cit. GUTH.
TABLE
Des matieres contenues dans le N°. 43
REFLE
LEGISLATION .
EFLEXIONS sur Licurgue & le gouverne
ment de Sparte.
PHILOSOPHIE MORALE.
Philosophie de l'Univers .
ART DRAMATIQUE
.
3
14
Questions adressées au Rédact. du Mercure. 20
MÉLANGES.
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos
Généraux , extraites des campagnes du général
Pichegru , etc.
VARIETES.
Lettre au Rédacteur du Mercure.
POÉSIE.
Les Fleurs époux , piéce allégorique.
ANNONCES. Livres francais.
NOUVELLES ETRANGERES .
ALLEMAGNE. De Hambourg.
25
31
33
36
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie. 38
De Vienne.
Francfort-sur-le-Mein.
ibid.
43
ITALIE. De Gênes. 46
Corps Légiflatif.
Paris. Nouvelles.
De Rome. 47 De Naples.
RÉPUBLIQUE BATAVE. La Haye.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
De
Livourne. 47
45
48
ibid.
SI
58
Ver 105.
FRANÇAIS,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE
( No. 43. )
Décadi 10 Fructidor , l'an 4.
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8°.
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS . Il contient deux parties ; l'une
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGISLATIF
, aux NOUVELLES de Paris et des
départemens , ainsi que des ARMÉES de la
République.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
iv. pour six mois et de 30 liv. pour un an.
CALENDRIER
RÉPUBLICAIN.
な
FRUCTIDOR.
La Lune du mois a 29 jours . Du premier au 30 les jours
décroiffent le matin de 40 m. & le foir de 41 min.
Ere Républicaine.
Vulgaire
de de la
L.LUN
E. H. M. S
Ere J.PHASES Tems moye.
au midi vrai
I primedi Ire Décade . 18 jeudi .
2 duodi
19 vend.
3 tridi .
20 fame.
4 quartidi . 21 Dim. 4
s quintidi . 22 lundi
P. L.
6 fextidi .
feptidi .
23 mardi 6
le 1 à o
24 merc.
8 octidi .
9 nonidi
10 Decadi..
h.
25 jeudi. 8
46 m.
26
vend. 7
du mat.
27 fame. 10
03 20
3 6
03 52
222
37
22
11 primedi lle Décade . 28 Dim. 11D.Q.
12 duodi ..
tridi.
14 quartidi .
Is quihtidi .
16 fextidi.
17 feptidi .
18 octidi .
19 nonidi.
20 Decadi..
21 primedi IIIe Décad .
22 duodi
23 tridi
24 quartidi
25 quintidi
26 fextidi .
27 feptidi.
28 octidi..
29 nonidi.
30 Decadi
29 lundi. 12le 8 á d
30 mardi 13 h. 13 m.
31 merc. 14 du mat.
jeudi . 15
2 vend. 16
11 59 49
11 19
30
N. L. 11 59
II 3 Sam. 17 le 15 à711 58 52
4 Dim. 18 h. 3 m. 11 8 32
Slundi 19 du
mat.
mardi 20
7 merc. 21
8lieudi. 22
II
33
57
$3
11
17
11 57
9 vend. 23.
Q.11 56 521
rofame . 24 le 23 à 311 56 31
12 lundi. 26 du foir.
13 mardi 27
11 Dim. 25 h. 13 m . 11 56 11
11 55 10
IT SS
11 ST
11 54 47
25
14 merc. 28
1sjeudi . [ 29
16 rend.130
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 fructidor , l'an quatrieme
de la République Française.
( Samedi 27 août 1796 , vieux style. )
A
TOME XXIV.
PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n° . 18 .
&
F
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXIII.
Sur les Aventures de Friso , et la Littérature hol- UR
landaise ....
Découvertes faites sur le Rhin d'Amagétobrie, etc..
Manuel révolutionnaire..
Epitre d'un commis à un rentier.
Annonces de livres étrangers .
Cinquieme lettre sur l'Origine des Cultes ..
Sur deux ouvrages relatifs au gouvernement de la
France ...
Ode à nos Sibarites , par le cit. Lebrun ..
Annonces de livres français
Les Amours de Léandre et de Héro , traduits par
J. B. Gail......
Voyages dans les deux Siciles , par Spallanzani , traduits
par G. Toscan et A. Duval....
Le jour des Morts dans une campagne , par le cit.
Fontanes .....
Annonces de livres français ..
Sur l'ouvrage intitulé : De la faiblesse d'un gouvernement
qui commence , etc. par
Ad. Lezay...
Séance publique de l'Institut , 15 mess . ( 1er . extr . ) .
Anecdote ..
Page 3.
13 .
19.
29.
35 .
65.
75.
96.
99.
129.
145 .
162.
169.
193.
217.
226.
227.
231.
257
263.
271.
Les deux côtés de la Médaille , par François de
Neufchâteau
Annonces de livres français ..
De l'éducation dans les grandes rép. , parJ. G. Labene .
Lettre sur les Contes et Nouvelles de Mirabeau ...
Séance publique de l'Institut , 15 mess. ( 2. extr. ) .
Lettre sur une accusation de larcin littéraire ..
Anecdotes militaires pendant les campagnes de
Pichegru , en 1794 et 1795 .
Imitation d'une ode d'Horace , au peuple romain .
Voyage entrepris pour la découverte des mines de
cuivre , etc. , depuis 1769 jusqu'à 1772 , par Samuel
Hearne ...
Séance publique de l'Institut , 15 mess . (3e , extr .) .
Notes historiques de plusieurs de nos généraux ,
extraites des campagnes du général Pichegru ...
Annonces de livres nouveaux
282.
287.
291 .
321.
339.
355.
35.9.
N°. 43.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 10 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Samedi 27 août 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
REFLEXIONS sur Lycurgue et le gouvernement de Sparte.
Si l'on pouvait douter de la force de l'éducation ,
de la flexibilité extrême de l'homme , et du parti que
le génie d'un législateur peut tirer de cette disposition
naturelle , on n'aurait qu'à jetter les yeux sur
Sparte et sur Lycurgue . Le gouvernement de Sparte
a été comme un de ces ouvrages merveilleux que l'art
n'a produit qu'une fois , et qu'il n'a pas osé tenter de
nouveau , comme s'il eût été étonné lui - même de
son succès . La statue de Lycurgue , défigurée par le
tems , et par cela même rendue plus vénérable , ne
se distingue plus des simulacres des Dieux , dont il
semble avoir eu la puissance . Personne en effet n'en
exerça jamais une plus grande sur la nature humaine .
Illa refondit en quelque sorte . Il lui donna la trempe
qu'il voulut , et la façonna au gré de ses desirs . Les
effets de ses institutions furent prompts et rapides , il
les vit lui - même et jouit de son ouvrage . C'est un
bonheur qu'il ait donné un exemple de ce qui est
possible , non point pour faire encore ce qu'il a fait ,
mais pour oser comme lui , lorsqu'on aura son génie.
A 2
( 4 )
*
Platon fut sollicité par deux peuples pour leur donner
des lois ; il répondit aux habitans de Megalopolis
qu'ils n'aimaient pas assez l'égalité ; à ceux de Cyrene ,
qu'ils étaient trop riches , et il retourna à ses romans
de politique , comme un architecte qui , ne trouvant
jamais aucun terrein à sa fantaisie , s'abstiendrait toujours
de bâtir , et passerait sa vie à faire des plans .
Lycurgue tira ses conceptions du pays des chimeres ;
Platon aima mieux y rester.
Des écrivains modernes paraissent douter des grands
changemens que Lycurgue opéra dans l'état de Sparte.
Mais si l'on en croit Plutarque , et il faut bien s'en
rapporter à lui , Sparte ne fut plus reconnaissable
quelques années après l'établissement de ses lois , qu'à
la vérité nous ne connaissons point , puisqu'elles ne
furent jamais écrites . D'ailleurs , ce n'est point par le
nombre des réformes et des institutions nouvelles
qu'il faut juger des effets d'une législation . Il n'est
pas toujours nécessaire de tout détruire ; on doit
même l'éviter , s'il est possible , soit pour ne point
rencontrer de trop fortes résistances , soit pour ne
point s'ensevelir sous des ruines . Une,seule réforme
bien adoptée , en attaquant les abus dans leur source ,
peut tarir mille canaux par lesquels ils circulaient
dans tout le corps social . De même , une seule bonne
institution peut avoir une telle influence que le corps
politique en reçoive autant de vigueur qu'il aurait
pu faire de la meilleure constitution . On a vu une
nation moderne , à la faveur de deux ou trois institutions
particulieres , se distinguer de tous les peuples
de l'Europe , jusqu'au moment où la révolution française
nous a mis au point de ne lui rien envier.
( 5 )
la
On ne conteste point à Lycurgue l'établissement
d'un senat. Cette institution , pour n'être pas neuve ,
lorsque Lycurgue proposa , n'en a pas moins mérité
les éloges des Anciens , parce qu'elle remplit , du
moins pour un tems , le but qu'il s'était proposé .
Sparte était tour- à- tour avilie par le despotisme de
ses rois et par les excès de l'ochlocratie ; en mettant
une barriere entre les deux partis , Lycurgue mit fin
à une lutte qui aurait fini par anéantir l'état.
On dit que l'idée d'un conseil des vieillards nous
vient de sauvages . Cette origine ne lui ôte rien de sa
dignité. Il faut accueillir le bon sens de quelque part
qu'il vienne . C'est une idée salutaire que celle de
tempérer par la maturité de l'âge l'impétuosité si naturelle
à la jeunesse , et si contraire aux affaires ; car
gouverner , c'est diriger des affaires , et les grandes
n'exigent pas d'autres regles de conduite que les petites
. Les unes et les autres demandent de l'expérience
que rien ne peut remplacer , et sur- tout la connaissance
des hommes et des passions , la plus tardive
de toutes . La nature des penchans propres à chaque
âge mérite aussi une grande attention . Qu'on mette
d'un côté une assemblée de vieillards , et de l'autre
une assemblée de jeunes gens , il y a tout à parier que
les premiers opineront toujours pour la paix , et les
autres pour la guerre . Or, la guerre est toujours un
mal , même lorsqu'elle est nécessaire . Il n'est ni juste,
ni raisonnable que le bonheur et la tranquillité d'une
nation dépendent des ébullitions de sang de quelques
jeunes gens , qui les prennent quelquefois modestement
pour des inspirations du génie .
1
F
Il paraît que dans les républiques anciennes , la
A 3
( 6 )
principale fonction du sénat était de diriger la puissance
législative . Là , le petit nombre proposait , et
la multitude décidait. On sait le mot d'Anacharsis
sur cela. Cependant lorsque le peuple exerce directement
par lui-même sa souveraineté , cela doit être
ainsi. L'inverse peut avoir lieu sans inconvénient ,
lorsque le peuple a commis l'exercice de ses droits
à un certain nombre d'individus qui le représentent.
Le sénat avait aussi plus ou moins de part à la puissance
exécutive. A Rome , il faisait même des actes
législatifs , puisque les senatus- consultes avaient force
de loi pendant un an , sans avoir besoin d'être revêtus
de la sanction du peuple .
L'interposition d'un sénat qui partage où arrête
le pouvoir , a paru un moyen convenable aux légis-,
lateurs qui ont eu la liberté pour objet. Ils ne l'ont
plus vue là où le pouvoir s'est trouvé concentré
dans les mêmes mains . Comme il n'y a rien dont
on soit aussi porté à abuser que du pouvoir , on a
cherché à lui donner des limites en le divisant et
en l'opposant à lui -même . Machiavel dit , que celui
qui fonde une république doit supposer les hommes
méchans . Il serait en effet dangereux de chercher
sa sécurité dans les maximes de ceux à qui on confie
un grand pouvoir. Il vaut mieux les placer dans une
disposition de choses telle qu'ils soient forcés d'en
faire un bon usage . A Rome , la puissance exécutive
allait en quelque maniere s'éteindre dans une
foule de magistratures ; elle agissait par- tout , et
mulle part elle n'effrayait les citoyens .
La nature du pouvoir qui n'est point arrêté par
des bornes , est d'agir avec une certaine fougue .
7
( 7 )
·
Un sénat est propre à la modérer par ctte sorte
d'immobilité qui fait son caractere .
L'établissement des éphores ne fut point l'ouvrage
de Lycurgue ; ce nouveau ressort introduit dans la
constitution long- tems après lui , n'avait pas sans
doute été nécessaire de son tems. On a lieu de
croire que dans la suite le sénat , composé de vingthuit
membres , et sans doute trop peu nombreux ,
fut entraîné du côté des rois . Le peuple de Sparte
alarmé de cette réunion , voulut , comme le peuple
romain , se reposer sous un pouvoir tutélaire , et on
créa des éphores ( 1 ) , magistrats destinés à la protéger.
Cela rétablit l'équilibre , et les institutions de Ly
curgue reprirent toute leur force. 1
Mais la puissance des éphores était trop grande .
C'est le sentiment d'Aristote . Ils réunissaient dans
Ieurs mains plusieurs genres de pouvoirs qui ne
sont gueres susceptibles d'être déterminés par les
lois , et sont par conséquent dangereux . Ils peuvent
d'autant plus facilement devenir oppresseurs , qu'ils
se disent armés pour repousser l'oppression . Tel est
le pouvoir inquisitorial , qu'exerçaient les éphores ,
pouvoir terrible qui fait pâlir l'innocence même . Il
se trouve hors des routes de la prudence ordinaire ,
et ne doit son existence qu'aux inquiétudes d'une
sombre méfiance. On ignore les circonstances qui
ont pu forcer les Spartiates à chercher leur repos
dans un genre de précaution qui trouble celui de
tous les instans . Il semble que le pouvoir inquisitorial
ne convenait point à Sparte . Sa véritable place
(1) Inspecteurs.
( 8 ) T
·
serait dans une oligarchie qui aurait usurpé la souveraineté
du peuple , dont les membres ayant conspiré
, voyent sans cesse des conspirateurs , et sont
réduits à se rassurer par des moyens qui les font
trembler eux-mêmes.`
La puissance tribunitienne était aussi un attribut de
l'éphorat. Ce genre de pouvoir se trouva singulierement
adapté à la situation de Rome , où un corps
de patriciens tendait sans cesse à opprimer le peuple .
Les écrivains politiques les plus célebres s'accordent
à penser que l'institution des tribuns sauva la république
romaine . qui sans cela n'aurait jamais peutêtre
été qu'une aristocratie obscure , ou se serait
perdue dans la confusion d'une démocratie turbulente.
Ce nouveau moyen donna pour un tems
une assiette assurée au vaisseau de l'Etat , sans cesse
agité par les moindres mouvemens . Les efforts du
peuple contre les patriciens furent moins tumultueux
et plus efficaces , parce qu'on lui montra le
but où ils devaient tendre .
L'influence du tribunat fut heureuse , tant qu'il
se contint dans les bornes qui lui avaient été prescrites
. Mais comme il est de la nature de ce pouvoir
de n'en recevoir aucune , ou de les franchir
toutes après avoir calmé les troubles , il devint luimême
un instrument de trouble . Les lois ne sauraient
l'arrêter , parce qu'il parle au nom de celui
qui les fait. Nourri des passions du peuple , et les
fomentant à son tour , désordonné comme le foyer
dont il émane , il ose tout ce que le peuple peut ;
et agissant avec toutes ses forces , comme avec
toute son impétuosité , il finit par renverser l'Etat(
و )
même. Les tribuns de Rome , après avoir fait servir
le peuple à toutes leurs vues particulieres , à leur
vanité , à leurs petits intérêts , à ceux de leurs amis ,
le vendirent au crédit de quelques grands ( 1 ) , et le
conduisirent ainsi par l'agitation à la servitude .
A Sparte , les éphores vivifierent de même pendant
quelque tems le corps politique ; mais il paraît
que la corruption commença aussi par eux . L'éphore
Epitades , en portant une loi qui permettait à chacun
d'aliéner sa portion de territoire , sappa l'un des principaux
fondemens des institutions de Lycurgue . Les
éphores ont été accusés d'avoir les premiers introduit
à Sparte le luxe , qui peut être indifférent ou
même nécessaire à certaines nations , suivant les circonstances
, mais qui est toujours funeste à un peuple
auquel sa police ne permet pas de l'admettre ; et
lorsque l'existence d'un peuple repose sur un certain
état de moeurs , violer ces moeurs , c'est attaque
l'ordre public.
Cependant la puissance tribunitienne devrait ,
comme un principe de vie , animer tout Etat libre .
Elle seule peut répandre dans tous les membres du
corps social le sentiment d'une douce sécurité ; car
avec une constitution libre on peut encore être trèsesclave.
Il semble que le pouvoir tribunitien serait
sur- tout nécessaire chez une nation qui abandonnerait
l'exercice de sa souveraineté à des délégués ,
puisque ceux- ci peuvent s'en servir contre ceux dont
ils tiennent leur pouvoir. Comme ils sont dans
( 1 ) On sait avec quel zele et quel succès les tribuns travailerent
à augmenter la puissance de Pompée et de César.
( 10 )
position différente de celle de tous les autres membres
de l'Etat , ils peuvent faire des lois qui ne soient favorables
qu'à eux-mêmes , et sacrifier l'intérêt général
à leur intérêt particulier et momentané.
Mais , où placer ce régulateur capable de rémédier
à toutes les déviations du pouvoir ? il est certain
qu'il serait dangereux de le confier , comme à Sparte,
et à Rome , à un petit nombre d'hommes qui peuvent
aisément être séduits . D'ailleurs , ce serait substituer
les passions d'un petit nombre d'individus à celles
d'un plus grand , et elles ont toujours plus d'activité
dans le premier que dans le second . Celui qui peut
se parer du titre de défenseur du peuple , peut facilement
devenir son tyran , ou son ennemi ; il a du
moins toujours dans sa main un moyen de troubler
l'état . Les explosions de la puissance tribunitienne sont
plus redoutables que les maux qu'on voudrait prévenir
par elle. Semblable à ces agens naturels qui deviennent
terribles , lorsqu'ils sont concentrés , ce ressort
ne saurait être manié avec assez de précaution. Il faudrait
que son influence uniformément répandue ,
comme la chaleur vitale , se fit sentir par-tout , et ne
devînt nulle part un principe d'irritation ; que sans
force pour entreprendre , elle en eât une très-efficace ,
pour empêcher; que par elle chaque abuspût rencontrer
un obstacle proportionné à sa force ; en un mot ,
que tous les mouvemens salutaires du corps politique
eussent un libre développement , et que tous ceux
qui tendent à lui nuire se trouvassent aussi-tôt comprimés
, comme dans un corps sain et bien constitué.
Les éphores exerçaient aussi la censure , pouvoir
qui tire toute sa force de celle des moeurs et de
2
ม
( 11)
l'opinion publique , mais qui par cela même semble
inutile dans une petite république , dont tous les
membres se connaissent et vivent perpétuellement.
ensemble. Là , les citoyens peuvent être censeurs
les uns des autres. Cette espece de censure produit
plus sûrement son effet , et dispense de donner à
un homme un pouvoir qu'il peut employer à satisfaire
des vues étrangeres à l'objet de cette magistrature.
永
A Sparte , où les citoyens étaient toujours ensemble
, réunis dans leurs repas , êt dans leurs exercices
, occupés des mêmes objets , animés du même
intérêt et des mêmes sentimens , la force de l'opinion
publique devait avoir le plus grand degré d'intensité
qu'elle ait jamais eu dans aucun lieu de la
terre. On ne peut pas espérer cet avantage chez les
grandes nations , qui n'ont point la même uniformité
de moeurs. Chez elles , la diversité des états ,
des intérêts et des habitudes influant diversement
sur la maniere de penser des individus , donne nécessairement
à l'opinion un caractere équivoque et
tinocuejrotuarisnp.lLueentiment du plus grand nombre y
reste
ou moins indéterminé , et ne se marque
bien que dans les choses qui sont d'un intérêt commun.
L'opinion devait produire sur les Spartiates
l'effet d'un instinct moral aussi prompt que sûr .
Lycurgue établit un genre de censure qui , en
écartant les idées d'austérité que ce mot réveille ,
devait produire un effet infaillible. Il confia aux
jeunes filles le soin de corriger les jeunes garçons ,
comme s'il eût voulu châtier ceux - ci avec des fleurs.
Ces jeunes filles , dans les processions et dans les
( 22 )
•
danses publiques , chantaient des chansons , où étaient
célébrés les noms de ceux qui se distinguaient par
leur courage et leur amour pour la patrie . Mais les
mêmes bouches chantaient des vers , assaisonnés des
traits d'une raillerie piquante contre ceux qui rem.:
plissaient leurs devoirs avec négligence . On se doute
bien que les flêches d'Hercule n'auraient pas été aussi
redoutables que ces traits lancés par la beauté, et que
plus les mains dont ils partaient étaient faibles , plus
leurs blessures étaient profondes. C'était en quelque
sorte confier aux grâces le dépôt sacré des moeurs ,
et l'on pouvait compter sur la puissance , comme sur
l'incorruptibilité de ce tribunal . La législation de
Lycurgue , où toutes les facultés de la nature humaine
semblent avoir été calculées et mises en activité ,
qui rectifia les sentimens par les sentimens , présenta
souvent le contraste de ce que le plaisir a de plus
libre , et de ce que la morale a de plus sévere . Elle
semble appeller les ris et les jeux au secours des
lois . Ce sont l'amour et la vanité qui préparent le
triomphe des moeurs. Il est vrai cependant que ces
deux sentimens sont les plus puissans mobiles du
coeur humain , mais auxquels on ne s'était encore
avisé peut - être de donner un emploi si noble .
( 13 )
PHILOSOPHIE MORALE.
Philosophie de l'Univers ; un volume in-8° . de 236 pages.
A Paris , de l'imprimerie de Dupont , rue de la Loi ,
n . 1238 .
La premiere pensée de l'homme qui eut quelque
loisir , dut être de se connaître soi - même . Étonné de
sa place au milieu des êtres dont il était environné ,
se trouvant ne ressembler à aucun , il dut naturellement
chercher hors de lui les causes d'une supériorité
qu'il ne trouvait pas en lui ; il est remarquable
que cette étude qui dut être la première de l'homme
pensant , se trouve encore aujourd'hui la moins
avancée. Les phénomenes physiques de son existence
sont encore presque tous ignorės , la circulation
du sang est une découverte nouvelle , la digestion
, la fécondation , l'accroissement , la dépar
tition des sucs nutritifs , sont des problêmes dont
peu d'inconnues sont encore dégagées . Les phénomenes
intellectuels , la mémoire , Fentendement ,
l'imagination sont des énigmes dont le mot est de nous
totalement ignoré . Il a été permis à l'homme de mesurer
la pesanteur, le volume et la distance des globes
célestes , il a pu par l'analyse chimique décomposer
la matiere jusques dans ses premiers élémens ; ses
recherches curieuses l'ont très - souvent conduit à des
découvertes utiles , et même lui refusant ce qu'il
cherchait par orgueil , il a trouvé sur sa route et
chemin faisant presque toutes les choses dont l'usage
( 14 )
1
lui était nécessaire , et qu'il ne cherchait pas . Je
pense et j'agis , cela est incontestable ; j'agis , parce
que je pense ; cela est encore incontestable ; mais
comment ma pensée produit- elle une action ? Voilà
l'éternel sujet des discussions dont le résultat est
le doute.
Cependant il n'est presque aucune tête fortement.
organisée , dont la premiere et la derniere pensée
ne se soient tournées sur elle - même .
Dans l'adolescence , avant de lever les yeux sur
l'univers , le jeune homme s'apperçoit et s'examine .
Bientôt le grand spectacle qui l'environne le détourne
et l'appelle . Et dans l'âge avancé , la réflexion ,
qui n'est que la mâturité des pensées , le ramene à
lui- même . Peu satisfait de tout ce qu'il a connu , il
tente encore de se connaître avant de se quitter. A
20 ans , on commence le roman de la vie ; à 60 , on
essaie d'en écrire l'histoire.
Honneur aux historiens ; c'est pour eux que les vérités
traversent les siecles , et mettent chaque génération
en état de commencer où la génération précédente
a fini . Nous devons aussi à un historien l'ouvrage
nouveau ayant pour titre : La Philosophie de l'Univers.
Sous ce titre sont traitées toutes les questions
qui le composent ; l'existence et la nature d'un Dieu ,
l'essence et l'organisation de la matiere , la double
nature de l'homme , considéré comme être matériel
à la fois et spirituel , la hiérarchie des intelligences
supérieures , leurs relations avec toutes les intelligences
qui animent la matiere organisée , l'ordre
moral qui les régit , et duquel émane nécessairement
un systême religieux de peines et de récompenses.
( 15 )
Sur ce vaste tableau , qui exige'une grande richesse
de composition , une grande pureté de dessin , l'auteur
a su répandre encore une grande variété de
toa , et un coloris animé et brillant . Il à sauvé ainsi
la sécheresse trop souvent inséparable des idées
abstraites et métaphysiques ; n'ayant souvent que
des vraisemblances et des analogies à donner pour
preuve , il a su les rendre sensibles par des assimilations
tirées des objets qui tombent journellement
sous nos sens. Rien n'est hasard , pas même un coup
de dez; il n'est réellement que le résultat d'une impulsion
combinée avec la forme , la pesanteur et le
volume d'un dez cubes . Rien n'est hasard , où tout
mouvement prouve un moteur , où tout mouvement
réglé un régulateur ; toute regle invariable , un conservateur.
A cet argument si usité : ma raison n'est
pas obligée de croire ce qu'elle ne peut comprendre ,
l'auteur répond à- peu- près comme celui qui se promenait
devant le sophiste qui niait le mouvement ;
le bras se leve au commandement de la volonté ,
et prouve ainsi que l'esprit peut agir sur la matiere.
Par des exemples plus matériels encore , il rend cette
vérité sensible : la ténuité de la vapeur de l'eau
bouillante échappe aux organes de nos cinq sens ,
er cependant elle agit dans la pompe à feu avec une
force immense sur des masses très - matérielles et trèspesantes.
Pour prouver les transmigrations des ames
et la possibilité qu'un même principe de vie anime
successivement des corps sous des formes organisées
très- différentes , il nous montre le même principe
de vie rampant dans la chenille , sommeillant em
pâté dans sa crisalide , prenant son essor en ressus-
L
*
A
( 16 )
citant sous la forme d'un papillon , et finissant par
se disséminer dans un millier d'oeufs destinés à la
même métempsycose . Ce systême fut celui des plus anciens
mages de l'Orient , dont on retrouve les traces
sous la forme de dogmes religieux ; aux Indes , au
Thibet , dans toute la haute Asie qui fut la premiere
station des connaissances humaines , l'auteur y ajoute
une pensée qui sauve au moins une des difficultés de
la création Tant d'êtres spirituels qui sortent sans
cesse du néant pour n'y rentrer jamais , étonnent
même l'imagination . Ici , leur tâche est de se perfectionner
dans leurs métamorphoses successives ; et
selon qu'elles remplissent cette tâche bien ou mal ,
elles gagnent ou perdent aux changes , et trouvent
ainsi , dans leur état même , un Tartare et un Élysée ,
qui n'ont ni des joies incompréhensibles , ni des tourmens
éternels . Elles voyagent ainsi jusqu'à ce que
lassées d'agir , leur inertie mérite et obtient le néant .
Les bons écrits sont réfractaires à l'analyse , préci
sément parce que n'ayant rien de trop , l'extrait ne
peut leur ôter que ce qui n'est pas de trop . En donner
une idée avantageuse , c'est seulement avertir le
public qu'un nouveau venu se présente , et mérité
d'étre admis ; et lorsque de nombreux aînés ont déja
fait leurs preuves , celles du talent et d'un civisme
éclairé ont droit à l'admission héréditaire . Il est sure
tout des époques où la morale doit essayer toutes les
formes pour se faire accueillir ; les plus aimables sont
les plus sûres du succès ; la liberté jouit des prérogatives
des femmes ; elle consent qu'on l'instruise , mais
elle veut qu'on lui plaise . De tous les moyens d'y
réussir , l'auteur n'en a négligé aucun ; la volupté
même
( 17 )
même a été appellée : tout n'est pas ésprit dans un
ouvrage qui en contient beaucoup .
La Philosophie de l'Univers est précédée d'un morceau
intitulé Oromasis . C'est un dialogue entré Oromasis
et Arimane. Il est aisé de voir par le nom des
personnages , que l'auteur у traite la question du
bien et du mal , problême qui a paru aux philosophes
anciens et modernes d'une solution si difficile . Oromasis
arrange , ordonne la matiere , crée les mondes ,
les plantes , les animaux , l'homme , enfin la femme ,
chef- d'oeuvre de la création . A mesure qu'Oromasis
verse le bien sur ses ouvrages , Arimahe y mêle tout
le mal qu'il peut faire , mais heureusement dans une
mesure toujours inférieure au bien.
Voici de quelle maniere l'auteur suppose qu'Oromasis
termine l'oeuvre de la création , par celle de
la femme ; il s'adresse à l'homme qu'il vient de
former .
.
Pour ta félicité , je mettrai tous mes soins à fabriquer
mon dernier chef- d'oeuvre . Dans les plantes
j'ai fait de la fleur , destinée à produire le fruit
ce qu'il y a de plus agréable , de plus brillant , de
travaillé avec le plus d'art la femme sera la fleur
du genre humain.
„ A moi tous les élémens de la beauté , de la
grâce , des vertus , de la sensibilité , de la bienfaisance
et de la douceur. Arrangez - vous , combinezvous
pour plaire et pour enchanter. Je pouvais créer
l'homme à mon image ; je n'ai pour la femme de
modele que le beau idéal. Qu'elle soit la plus par.
faite des créatures visibles ; et , s'il se peut , la plus
heureuse .
Tome XXIV.
( 18 )
h
Que son coenr batte plus vite que celui de
l'homme. Qu'elle vive plus en moins de tems , et
cependant que sa carriere aussi soit plus longue ;
elle sera bonne et secourable jusqu'à son dernier
moment. Qu'elle serve à trois générations ; qu'elle
fasse le bonheur de son amant , de ses enfans , de
ses petits enfans encore ; et
que dans tous les âges la
tendresse qu'elle fera naître soit toujours mêlée de
respect. Que des nerfs délicats portent à tous ses
sens des affections rapides. Que son pied léger soit
propre à la danse , et sa blanche main aux caresses ;
qu'elle ne les prodigue , ni à la course , ni à de
trop rudes travaux. Que sa taille élégante et ses
membres arrondis appellent et peignent la volupté
par tous leurs mouvemens ; qu'un doux satin les
couvre , et ne puisse , être touché sans embrâser le
téméraire . Que ses beaux yeux soient le miroir de
son âme ; qu'on y lise une indulgente et affectueuse
bonté que même en se baissant , ils trahissent ses
sentimens secrets . Que son haleine répande le parfum
de la pêche ; qu'on en voie le duvet sur ses joues ;
qu'un vermillon expressif les colore , et que , dans
une, tendre pensée , une pudeur ingénue le porte
quelquefois jusqu'à son front. Que son sein éblouissant
représente les globes célestes ; qu'un bouton de
rose en soit le pole aimanté ; qu'il offre au desir
sa premiere jouissance , à l'enfance son premier
aliment ; et qu'on ignore à jamais lequel , du pere
ou du fils , il aura rendu le plus heureux. Que ses
longs cheveux ondoyans et bouclés , servent à tant
d'appas de voile et de parure ; que l'enfant nouveau-
né puisse trouver sous eux un ahri ; et quand
h
( 19 )
7
le hasard , mais sur-tout quand la tendresse les
entr'ouvira , que son ami voie le ciel ouvert avec
eux .
Leve -toi , déesse , dont les charmes émeuvent
celui même qui t'a formé . Va régner sur ton compagnon
qui se croira le maître parce qu'il est le plus
fort , et qui n'est le plus fort que pour te mieux
défendre et te mieux servir.
19 2.
Je te donne un besoin , l'amour ; une affaire ,
l'amour ; un devoir , l'amour ; une récompense
l'amour. "
Ce tableau est plein de chaleur , de grâce , de sensibilité
; il est digne du pinceau de Raphaël. Lecteurs
indiscrets , ne demandez pas ce qu'Arimane a mêlé de
mal , à tant de bien. Jugez vous-même , si malgré les
efforts de ce génie malfaisant , l'ouvrage d'Oromasis
n'a pas conservé de sa premiere perfection.
Y
La conclusion de ce charmant poëme , c'est qu'à
tout prendre la dose du bien est plus forte que celle
du mal ; souffrir pour jouir , c'est vivre ; et qui a reçu
la vie , l'aime , et yeut jouir .
Tel est l'esprit de cet ouvrage . La partie systématique
peut rencontrer des censeurs ; la partie morale
n'obtiendra que des éloges , et fera aimer et l'auteur
et son livre .
F. E. T.
B &
( 10 )
ART DRAMATIQUE.
Questions adressées au Rédacteur du Mercure..
CITOYEN ITOYEN RÉDACTEUR ,
Vous aimez les lettres ; permettez - moi quelques
questions sur un art que j'idolâtre ; et pour répondre ,
il ne vous en coûtera , si vous voulez , qu'un monosyllabe
à la fin de chaque alinéa .
1
Thalie et Melpomene nous firent - elles , dans le
dernier siecle , la réputation la plus incontestable ?
ont - elles porté notre langue dans les pays les plus
lointains , et forcé nós ennemis même à l'adopter ?
Est-il vrai que nos auteurs , nos acteurs , pour la
plupart , nos amateurs aient perdu de vue toutes les
finesses de l'art dramatique , et que la connaissance
de ses regles soit utile à la gloire des uns et au plaisir
des autres ?
Est- il vrai que Punivers littéraire ait les yeux sur
nous , et brûle de voir ce que nous allons faire pour
ramener le goût , l'ordre , la décence où régnent la
barbarie , le désordre , l'immoralité ?
Est - il vrai que dans une république naissante , et
dans un pays sur- tout où le théâtre est le seul prône
du peuple , il soit bien nécessaire que rien d'impur
ne découle de cette première source d'instruction?
Pensez-vous qu'à travers nos mille et un professeurs
, un professeur dramatique fât de trop , et figu
rât mal ?
Pensez-vous que le théâtre , ce livre immense ,
( 21 )
fermé dès les premieres pages pour la médiocrité , et
sans cesse ouvert pour le génie , ne demande pas un
homme tout entier ?
Pensez-vous que chez un peuple jaloux de se montrer
grand et magnifique en tout , il ne soit pas ridicule
d'opposer l'économie à l'établissement d'une
chaire de plus ?
Pensez vous enfin ? les gens de goût pensent-ils que
cette chaire dramatique soit nécessaire à l'art , à notregloire
, à nos plaisirs ? C'est ici que je demande un
oui ou un non bien prononcé .
Bon va finement s'écrier la malignité ; l'auteur
des questions veut être professeur. Eh ! pourquoi
pas ? Mais que la chaire échappe à la futilité , qu'un
artiste profond y fasse des efforts pour ramener les
beaux jours de Thalie , de Melpomene , mes voeux
sont comblés , eť je le signe . CaIlhava.
REPONSE.
En adressant les mêmes questions à tous les journalistes
, lè cit . Cailhava a voulu sans doute appeller
l'attention publique sur les moyens de ranimer en
France l'art dramatique qui s'affaiblit et se perd de
jour en jour. Cette intention est très -loyable ; -elle
annonce combien l'auteur des questions est pénétré
de l'influence que les productions théâtrales peuvent
exercer sur le caractere et les moeurs d'un peuple .
Nous mettrons bien volontiers à la fin de ses premiers
alinéa , le monosyllabe affirmatif qu'il desire .
Mais nous adoptons formellement la négative sur
tous les autres,
B 3
( 22 )
Qu'est-ce qu'un professeur dramatique ? qu'enseignerait-
il? Les regles de la tragédie et de la comédie ! Ce
ne sont pas les poëtiques qui nous manquent. Depuis
Aristote jusqu'au cit . Cailhava lui-même , les préceptes
de l'art dramatique ont été rigoureusement
tracés. Cela n'a pas empêché que l'on n'ait fait de
mauvaises tragédies et de mauvaises comédies . Pour
faire de bonnes pièces , il faut plus que des préceptes
, il faut du génie , et le génie ne s'enseigne pas.
、
Où Corneille , Racine , Voltaire , Crébillan , avaientils
pris l'art d'émouvoir et d'attendrir qu'ils ont porté
à un si haut degré ? où Moliere , Regnard , sur - tout
Moliere , avaient- ils puisé ces peintures si vraies du
coeur humain , ces caracteres , ces ridicules , cette
force comique qui les ont placés au rang des plus
grands peintres-moralistes ? est-ce à l'école d'un
professeur dramatique ? Non ; c'est à l'école d'un
maître plus habile , à celle de la nature , dans l'ob
servation profonde de l'homme et des hommes ,
dans l'étude comparée de l'histoire et de la société.
Eh bien ! ce maître parle encore à qui sait entendre
ses leçons ; les autres ne l'apprendront jamais d'un
professeur.
Les regles sont peu de chose . Qui les connaissait
mieux que l'abbé d'Aubignac ? a- t-il pu faire une
tragédie supportable ? et qui se souvient aujourd'hui
que d'Aubignac ait existé ? Les choses même de goût
et de style ne sont gueres susceptibles de communication
. Racine avait créé le sien , comme Corneille
à qui on a si justement appliqué ce vers d'une de ses
pieces.
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée.
( ૧૭ )
1
En général , dans l'art oratoire , comme dans l'art
dramatique et dans l'épopée , les grands chef- d'oeuvres
ont toujours précédé les regles . Les hommes de génie
les créent , et les hommes médiocres croient les
imiter en se traînant sur leurs pas .
Une chaire d'art dramatique ne ferait donc que
multiplier la médiocrité qui abonde et obstrue la
carriere , bien loin de l'étendre . Tel jeune homme ,
pour avoir pris quelque facilité pour l'inspiration du
talent , ne fera de sa vie que des pieces médiocrès ,
qui aurait pu appliquer plus utilement ses facultés s'il
cât su en disposer avec plus d'intelligence.
Sans doute la révolution doit avoir une grande in-
Auence sur l'art dramatique . Ce fut après les guerres
civiles de la ligue , que parut tout- à- coup le génie
vigoureux de Corneille . S'il ne s'en présente plus
parmi nous , ce ne sera pas faute de grands événemens
, ni de fortes commotions données aux esprits . I
est donc probable que l'art de la tragédie sera le premier
qui renaîtra et se perfectionnera en France .
Il n'en est pas de même de la comédie ; ses progrès
seront plus lents , et sa perfection plus tardive. La
raison en est que pour la comédie , il faut des moeurs
faites , et véritablement les nôtres ne le sont point
encore . On pourra faire des pieces de circonstances ;
nos aristophanes , si nous en avons , pourront aiguiser
leurs sarcasmes aux dépens de quelques parvenus ,
ou de quelques personnages platement et ridiculement
importans ; de pareils sujets sont bientôt
épuisés. Le talent d'un auteur comique ne se nourrit
pas seulement des travers et des ridicules d'un jour.
Il lui faut des habitudes de moeurs formées , des carace
B 4
( 24 )
teres qui aient une physionomie , et sur-tout des contrastes.
Nous n'avons plus heureusement de bourgeois
qui veuille trancher sottement du gentilhomme ,
ni de marquis escrocs , ni de comtes insolens de
vanité , ni de chevaliers à bonne fortune , ni de
petits abbés , ni de vieilles comtesses , etc. etc.
Qu'aurons-nous à la place ? D'autres vices , d'autres
ridicules sans doute. Mais dans le bouleversement qui
s'est opéré par la révolution , nous n'avons entre le
moeurs passées , et les moeurs à venir , qu'un état
provisoire , trop fugitif et trop insignifiant pour
offrir à la comédie des tableaux d'un grand intérêt .
D'ailleurs , les esprits encore aigris par de grandes
passions , ou divisés par des opinions politiques ,
n'ont point acquis assez de calme pour souffrir de
les voir traduites sur la scene . C'est ce qui fait que
nos pieces révolutionnaires sont presque toujours
devenues des sujets de discorde . Il faut donc se
résoudre à n'avoir , du moins pour quelque tems ,
que des pieces à intrigue , au lieu de pieces à carac
tere.
Toutes ces considérations ne seraient point favorables
à l'établissement d'une chaire d'art dramatique
, quand même son utilité serait reconnue .
Si le cit. Cailhava a entendu parler d'une école de
déclamation , depuis long - tems il en existe , et nos acteurs
n'en sont pas meilleurs. C'est une preuve que
l'art du comédien ne s'apprend pas mieux dans une
école ,, que l'art de faire de bonnes pieces , Les Baron ,
les Lekain , les Grandval , les Bellecour , les Preville , les
Dumesnil , les Dangeville , tous les grands acteurs qui
dans l'un et l'autre genre ont illustré la scene fran(
25 )
çaise , n'ont dû qu'à eux - mêmes la perfection de
leurs talens . Les écoles transmettent bien une certaine
pratique , une tradition très- affaiblie , et quelques préceptes
généraux. Mais elles ne donnent point ce qui
ne saurait se communiquer , le sentiment et l'expres
sion du grand et du beau dans toutes leurs modifications
. Dans tous les arts d'imitation , c'est la nature
qu'il faut copier , mais il n'appartient pas tout le
monde de saisir et de rendre la nature . Il serait trop
long de rechercher ici les moyens qui peuvent concourir
à perfectionner l'art dramatique en France .
Comment aurions - nous de bons auteurs et de bons acteurs
, nous n'avons plus de public pour les entendre.
Formons d'abord des juges , nous aurons bientôt des
hommes dignes de leurs suffsages .
MÉLANGES.
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos généraux ,
extraites des campagnes du général Pichegru aux armées
du Nord et de Sambre et Meuse.
MACADCODNOANAL est d'une famille très- connue en Ecosse , et
souvent nommée dans les Voyages de cette partie de la Grande-
Bretagne . Il a servi en Hollande ; mais il est établi depuis
long-tems en France . C'est un jeune homme , qui n'a pas l'air
d'avoir plus de 30 à 32 ans . Il est rempli de talens militaires
, et a même des connaissances en tactique . Il a fait
la campagne en qualité de général de brigade dans la premiere
division . Quoiqu'il commandât la plus forte colonne de
l'armée du nord, il dirigeait encore les mouvemens de celles
de Jardon . Saint-Just avait destitué Macdonal , sous pré-.
texte que n'ayant pas une figure à la comité révolutionnaire ,
et portant un nom écossais , il devait être aristocrate. C'est
( 26 )
à-peu-près le motif qu'il allégua lorsqu'on voulut lui faire
des remontrances sur cette injuste destitution . Souham lui
dit. Je ne sais pas si dans le fond du coeur il est Répu-
" blicain , je ne puis lire dans son ame ; mais je sais que
" c'est un excellent officier , qui , dans toutes les occasions ,
" a bien servi la République , et je réponds , sur ma tête ,
" qu'au lieu de la trahir , il la servira en bon et brave
99 militaire . 9 « Il ne nous faut , répliqua Saint-Just , que des
Républicains bien prononcés , et Macdonal n'a , ni la figure ,
ni le nom d'un Républicain . Alors les suspicions pro--
duisaient le même effet que la réalité . La destitution fut
done prononcée . Je suis fâché que les proconsuls n'aient
pas été tenus de donner des motifs , lorsqu'ils lançaient ces
Jettres de cachet . Dans ce tems- là , les comités révolutionnaires
s'amusaient à faire des suspects , et les tribunaux
du même nom , envoyaient ces soi - disant suspects à la
guillotine .
On nous faisait passer à l'armée les jugemens du tribunal
d'Artas . Un extrait des motifs sur lesquels ils étaient fondés
ferait quelquefois rire , si l'on pouvait oublier un moment
les conséquences . J'en ai lu un où l'on s'exprimait ainsi :
N*** soupçonné d'être suspect , a été condamné à mort. Les
motifs de destitution qu'auraient pu donner nos proconsuls ,
n'auraient guere été moins ridicules. Les camarades de
Macdonal l'ont soutenu avec courage , dans un tems où il
n'y avait rien d'aussi dangereux que de prendre le parti
d'un honnête homme voilà ce qui fait son éloge . Ils n'ont
pas eu lieu de s'en repentir , car il a rendu des services importans
à notre patrie . Il est , dans ce moment , général de
division à l'armée du Rhin .
Il y avait dans l'armée anglaise un général du même nom.
Après le passage de la Meuse , ce militaire vint parlementer.
Il nous dit Vous avez parmi vous un général qui porte
" mon nom ; nous voudrions bien le prendre . 9 —¿ ‹ Prenez
garde , lui dit-on , qu'il ne vous prenne vous -même .
En effet , le lendemain il s'en fallut de peu qu'il ne fût pris
par la colonne de Macdonal.
Devinther est un Hollandais , réfugié en France depuis
la révolution de 1787. C'est un homme âgé de 34 à 35 ans ,
d'un physique et d'une physionomie distingués . Il est d'un
caractere très-froid , et paraît très - réfléchi . Il était maria
avant la révolution batave. Il paraît qu'il connaît bien les
mers , où se fait la pêche de la baleine , et il a de grandes
( 27 )
connaissances sur les détails de cette pêche. Avec de l'étude
ila acquis des talens et des connaissances militaires mais
il faut qu'il en ait davantage pour la guerre maritime , puisque
ses compatriotes l'ont nommé amiral des flottes bataves . Il
pourtant rendu de grands services à la France , en qualité
de général de brigade .
Daendels est aussi un Batave, réfugié , avocat de profession,
et cependant excellent militaire. Il est d'un caractere trèsardent.
Après avoir fait une guerre d'avant - postes très -avantageuse
, pendant l'hiver , en qualité de chef de brigade , on
le nomma général au commencement de la campagne , et il
commandait la colonne gauche de la premiere division. Il
s'est parfaitement bien acquitté de toutes les missions dont on
l'a chargé , et a rendu de grands services.
On lui reprochait d'avoir pris des principes exagérés dans
un voyage qu'il fit à Paris , Je ne l'ai pas vu depuis son retour ;
mais je puis attester qu'auparavant il avait une bonne façon
de penser. Il est vrai qu'il manifestait une haine implacable
contre ceux de ses concitoyens qui l'avaient desservi dans la
révolution batave et depuis sa sortie . Non-seulement il voulait
rentrer dans ses biens , ce qui était très - juste ; mais il
parlait de massacrer ceux qui les avaient fait vendre et ceux
qui les avaient achetés . J'avoue que ces dispositions n'étaient
pas de mon goût .
Je ne hais point les émigrés français parce qu'ils ont quitté
leur pays. Une opinion bien prononcée peut autoriser un
homme à faire cette démarche ; mais s'ils ont pris les armes
contre ma patrie , et s'ils ne se proposent d'y rentrer que
pour nager dans le sang des Français , je suis leur ennemi . Je
n'approuvais donc pas plus Daendels lorsqu'il menaçait de
couvrir son pays de cadavres , que je n'approuverais les émigrés
français s'ils avaient de pareilles dispositions.
On m'a assuré que Daëndels n'avait été méchant qu'en paroles
, et qu'il s'était sagement conduit dans sa patrie . Me
voilà donc reconcilié avec lui . Il doit l'être avec ses compa-,
triotes , puisqu'ils l'ont nommé général et chef de l'armée
batave.
Salm est un jeune homme d'une belle figure . Il commandait
une brigade de la division de Dépaux , qu'il tenait trèsbien
, et son camp était toujours mieux tracé et plus régulier
que ceux des autres . Je ne sais ni d'où il est , ni de quelle
famille il sort . Uu maître - d'hôtel de la maison de Salm , qui
était dans le château d'Hoogstraten lorsque nous y arrivâmes ,
( 28 )
m'assura qu'il était de la famille des Salm - Salm , qu'ayant dẻ-
pensé toute sa fortune à Paris , il avait été obligé de s'engager
dans un régiment de dragons .
Ce qui me fit former des doutes sur le rapport de ce maîtred'hôtel
, c'est que dans le tems que les buveurs de sang obligeaient
les nobles de sortir de Paris pour les égorger plus
facilement dans la suite , un proconsul , aussi féroce que mauvais
administrateur , prit un arrêté qui enjoignait à tous les
nobles de sortir des armées , quels fussent leurs grades .
Presque tous , même les fusiliers , furent obligés de s'y conformer.
Il me paraît étonnant que Salm ait pu échapper à la
surveillance inquisitoriale de cet être détestable . Il est vrai
que les carabiniers s'obstinerent à ne pas obéir à cet infâme
arrêté , et qu'ils conserverent , haut la main , leur colonel
d'Anglard , qui est un homme d'un mérite distingué . Il peut
se faire que Salm se soit sauvé de la même maniere , ou par
quelqu'autre moyen . Qu'il soit ce qu'il voudra , il n'en est
pas moins vrai qu'il a servi en homme d'honneur , ainsi que
tous les nobles qui sont restés dans les armées .
Jardon est natif de Verviers , près de Liége . Il est à-peuprès
âgé de 35 à 36 ans . On a dit que la figure de l'homme
était le forntispice de son ame . Celle de Jardon n'a rien qui
annonce une audace extraordinaire ; elle est large , applatie ,
et n'a rien de distingué.
Il est pourtant rare de trouver un courage aussi constamment
intrépide. Jardon chargerait une armée de vingt mille
hommes , à la tête de deux compagnies de grenadiers , avec
autant de plaisir , que s'il avait des forces égales ; je dis avec
autant de plaisir , car il n'en connaît pas de plus grand que
celui de se battre . C'est exactement le Baldus du poëme macaronique.
Il m'a quelquefois prié à dîner ; mais il n'a jamais
oublié d'ajouter qu'après le repas nous irions charger l'ennemi .
C'était son spectacle, et il ne croit pas qu'il en existe de plus
amusant.
Son intrépidité semble tenir à une prévention qu'ont les
Liégeois pour les enfans né- coëffés . Jardon dit à tout le
monde , avec l'air de la plus grande conviction , que ni les
bales , ni les boulets ne peuvent rien sur sa personne , et
qu'il n'y a qu'une mine qui puisse le tuer. Si réellement il
est imbu de ce préjugé , comme il m'a paru l'être , l'événement
a dû le fortifier dans son idée . Nous n'avons presque pas
eu d'affaire où Jardon n'ait eu des chevaux tués . Ses aides - decamp
et ses ordonnances ne combattaient jamais plusieurs
( 29 )
fois à ses côtés sans être tués , ou griévement blessés . Lui
même n'en sortait presque pas sans avoir ses habits et son
chapeau criblés de bales . Tous ses chevaux étaient mutilés
de coups de feu . Ils avaient presque tous les oreilles , les
levres , ou d'autres parties percées , et Jardon n'a pas reçu une
égratignure . Au combat d'Outre-Meuse , il eut deux chevaux
tués sous lui . Son jeune neveu reçut à ses côtés cinq blessures
presque toutes mortelles . Un de ses adjoints fut tué , et
plusieurs de ses ordonnances resterent sur la place . Une bale
qui allait lui traverser la poitrine fut détournée par la lame de
son sabre qui en fut mise en pieces . Une seconde lui cassa
le pommeau du même sabre , sans lui blesser seulement le
cinquieme doigt . Dans une occasion , avec 75 hommes il a
mis en déroute 900 Autrichiens ; et il n'allait jamais à la découverte
sans être accueilli par une décharge de mousqueterie
qui lui tuait quelqu'un des siens , et il a toujours été
intact.
A Moëscroen , il était au milieu des ennemis , se battant
comme un enragé . Nos troupes le prirent pour un soldat
de l'empereur , et voulaient le faire prisonnier. Il eut beaucoup
de peine à s'en faire connaître , parce que son costume
ressemblait assez à celui de ces soldats autrichiens qui
portent des casquettes ; en un mot , la vie militaire de Jardon
est aussi merveilleuse que celle de nos plus fameux Flibustiers
. On ne peut lui attribuer , ni de grands talens , ni
même des connaissances militaires ; mais on ne peut lui
refuser un courage et une intrépidité à toute épreuve ; et si la
reconnaissance est une vertu politique , notre gouvernement
en doit à cet officier.
9
Reunier est natif de Lausanne . Il est âgé de 23 ans ; taille
de cinq pieds six pouces , assez bien bâti et d'une bonne
figure . Au premier abord , il a l'air stupide ; mais on ne tarde
pas à s'appercevoir qu'il a du génie et qu'il est très -instruit
mais la difficulté qu'il a à s'exprimer le fait souvent prendre
pour un ignorant . J'ai vu beaucoup d'officiers qui , dans la
premiere conversation qu'ils avaient avec lui , portaient des
jugemens qui ne lui étaient pas favorables ; en un mot , il
faut le fréquenter plusieurs fois pour le connaître et le bien
juger.
1
Reunier n'avait que 21 ans au commencement de la campagne
; et à cet âge , où le raisonnement est à peine développé
chez le commun des hommes , il dirigeait les mouvemens
de la plus forte division de l'armée du Nord . Tous les
( 30 )
généraux le consultaient , et Pichegru lui -même avait un faible
pour les avis qu'il donnait dans les conseils de guerre.
Pendant l'hiver de 1794 il fit la carte topographique de
tout le territoire , où la premiere division était cantonnée .
Cette carte est fort exacte , très - détaillée ; il n'y a pas un seul
sentier , ni un ouvrage de campagne ancien , ou nouveau
qui n'y soit dessiné , et elle était très- commode pour les officiers
qui allaient porter les ordres .
Avant le commencement de la campagne , Reunier a été
deux fois nommé général de brigade ; mais il a toujour refusé
, sous prétexte qu'il était trop jeune . I craignait même
beaucoup qu'on ne le forçât à accepter ce grade . Dans ce
tems- là , les proconsuls obligeaient les officiers à prendre les
grades qu'ils leur offraient , sous peine d'être regardés comme
suspects , et traités comme tels . La plupart aimaient mieux
accepter que de se faire destituer et incarcérer ; mais dans le
fait , les places éminentes étaient un grand fardeau ; car sì la
fortune abandonnait un instant ceux qui les occupaient , ils
étaient sûrs d'aller à l'échafaud .
On n'obligea point Reunier à accepter le grade de général.
It fit douc toute la campagne d'été en qualité d'adjud ant-général.
Après la victoire politique du 9 thermidor ( 27 juillet ) ,
le comité de gouvernement fut un peu mieux composé ;
Reunier fut nommé général , et il accepta. Cet officier a de
grandes connaissances en tactique . Il est outre cela d'une bravoure
éprouvée . Il est dans ce moment chef de l'état- majorgénéral
de l'armée du Rhin . Il est du bois dont on fait les géneraux
en chef. Il ne lui faut qu'un peu plus d'âge . Il a déja
beaucoup d'expérience.
9
Deverger est natif d'Etampes . Il est âgé d'environ 40 ans
il est bien fait et a une figure très-prévenante . Comme il ne se
mêlait pas du mouvement de l'armée ; qu'étant chef de l'étatmajor
de la premiere division , il ne s'occupait que de son
bureau , je n'ai pas eu occasion d'en parler dans le cours de
cette histoire . Duverger a pourtant des talens et des connaissances
militaires . Il a l'esprit cultivé , et ses moeurs sont douces
et pures . Mais il avait été dérouté par les extravagances
des gouvernans d'alors , et sur- tout par une destitution injuste
que le fameux Lavalette avait provoquée contre lui . Souham
la fit révoquer , haut la main. Duverger n'en avait pas pris
plus de confiance . Il connaissait les intentions de la montagne
, et croyait qu'après la campagne , quelque chose que
pussent faire les officiers généraux , elle les enverrait à la
( 31 )
mort. Cette idée le faisait tenir dans la plus grande réserve.
Il ne blâmait pas hautemnt l'injustice ; mais il en avait le
coeur déchiré. Il est maintenant gcnéral de brigade à l'armée
du Rhin. Je suis sûr qu'il menera bien sa colonne . Il a
les connaissances et la pratique nécessaires pour la bien com
mander . C'est un serviteur de 20 ou 22 ans.
VARIÉTÉ S.
LETTRE AU REDACTEUR DU MERCURE.
VOUS
ous avez inséré , citoyen , dans votre dernier
numéro une lettre du cit . Sarret , en réponse à un
article de la Décade Philosophique , relatif à la réclamation
qu'il a faite des Élémens d'arithmétique attribués
à Condorcet. Cette lettre est précédée d'un
paragraphe dans lequel il se plaint de ce que la Décade
n'a pas voulu admettre sa défense . Je dois à
mes collégues de les justifier de cette imputation
odieuse.
C'est moi qui ai répondu au cit. Sarret , que mes
collaborateurs et moi-même serions toujours prêts à
rectifier les erreurs qui auraient pu nous échapper ;
que nous l'invitions à se renfermer dans les faits concluans
qui pourraient être à sa décharge ; que sa
lettre contenait des personnalités que nous n'admettrions
pas , même à l'égard de personnes qui nous
seraient tout -à-fait étrangeres ; et qu'enfin , il fallait
qu'il rédigeât sa lettre en bon français , car nous
voulions éviter , autant que possible , d'insérer des
phrases grossieres et mal écrites . Et s'il avait exigé
des exemples , nous lui aurions cité les passages sui-
ི་་ས་་
( 32 )
vans : Il est des erreurs et bien de la malignité dans l'e peu
de lignes qu'il renferme ( notre article ) . Je ne ferai pas
Temarquer l'espece de lâcheté qu'il y a , etc .... Elle avertit
Le public de ce qu'il doit en penser ; aussi , bien qu'il ne
fût peut-être pas difficile de lever le voile dont cet auteur
se couvre . Et en parlant de Condorcet : Le bonheur
que j'ai eu d'avoir partagé et ses dangers et les soins donnés
, encore plus dus à ses vertus , à son génie , sur- tout à
son infortune.
-
Tels sont , citoyen , les motifs qui se sont opposés
à l'insertion de la lettre du cit . Sarret ; ces motifs ne
sont pas si neirs qu'il les fait.
Au surplus , quelle est l'accusation la plus grave
renfermée dans le paragraphe de la Décade dont il
s'agit ? C'est que le cit . Sarret a fait usage d'un manuscrit
de Condorcet , sans le nommer ; et le citoyen
Sarret avoue aujourd'hui que le premier plan , et
même les premieres pages de son ouvrage sont copiés
du manuscrit de Condorcet. Les personnes qui ont
un peu de délicatesse seront toujours en droit de
s'étonner qu'on se présente au concours , et qu'on
sollicite un prix après s'être paré des talens d'un
autre , d'un grand maître dans la même science , d'un
homme malheureux , et qui ne peut plus se plaindre.
Salut et fraternité , J. B. SAY , l'un des Rédacteurs
de la Décade Philosophique.
Les manuscrits de Léonard de Vinci , qui doivent
être apportés à Paris , ne sont qu'une partie de ceux
qu'a laissés ce peintre célebre. L'autre partie des manuscrits
formant un volume est actuellement à Lon-
·
dres
1
( 33 )
dres dans la bibliotheque de la reine . Ce volume
traite principalement de l'anatomie. Toutes les remarques
sont écrites à rebours , et on ne peut les
lire qu'au moyen d'un miroir. Il est orné d'un grand
nombre de dessins très - curieux. Le célebre docteur
Hunter, qui les avait examinés avec beaucoup de soin,
y trouvait une exactitude anatomique aussi parfaite
qu'on pourrait l'attendre d'un homme qui aurait
passé toute sa vie à étudier la forme et la disposition
des os du corps humain ; et un des plus habiles des
sinateurs d'Angleterre , assure que nul artiste d'aucum
siecle n'a rien fait de supérieur à ces dessins,
POÉSIE.
LES FLEURS ÉPOU X.,
Piece allégorique , lue à la société des sciences , arts et
belles-lettres , séante au Louvre.
JADIS au milieu d'un parterre
Une Rose , dit- on , vivait avec un Lys ;
Tous deux paraissaient bien unis ,
Même humeur , même caractere .
Un beau jour cependant la Rose un peu légere
Chercha querelle à son époux ;
On sut bientôt pourquoi : son dessein , entre nous
Était de faire un voyage à Cythere.
Le mari , d'un ton calme et doux ,
Lui dit : L'amour , il est donc vrai , ma chere ,
L'amour ne suffit plus , hélas , à votre cour !
En quoi pourtant ai-je pu vous déplaire ?
Parlez , voulez-vous mon malheur ?
Tome XXIV..
( 34 )
Non , répondit tranquillement la Rose
Que l'amoureux zéphir attendait dans un coin ;
Non , mais je veux aller loger plus loin ,
On se lasse de voir toujours la même chose .
De mes enfans qui va désormais prendre soin ,
Reprit le Lys ? Ils ne peuvent nous suivre.
Beau sujet d'embarras , dit Rose ! Donnez-leur
Un gouverneur.
Qu'aux soins d'un étranger , juste Dieu ! je les livre ,
Répartit le Lys attendri !
Je suivrais l'exemple des autres ,
Moi qu'on connut toujours bon pere , bon mari !
Eh ! mes enfans ne sont- ils pas les vôtres ?
Ingrat , hélas ! jusqu'à ce point
Je pourrais trahir la nature !
Eh bien ! restez ici , dit Rose , et je vous jure
Que je ne vous en voudrai point ,
Mais point du tout . Adieu , je vais faire un voyage
Dont je compte , d'honneur , avant peu revenir .
Le mari , pour la retenir ,
A recours au plus doux langage ;
Mais en vain , car l'amant est là qui veut partir ;
Les ris et les amours conduisent l'équipage .
Adieu donc , cher époux ; mais sur- tout avec moi ,
Monsieur , point de cérémonie ,
Dit Rose , quand on s'aime est-il besoin , ma foi ,
D'employer la galanterie ?
Fi donc ! .. et puis , vous m'entendez , je crois ,
De vous je veux être obéie.
Restez , vous dis-je , enfin ... Et la voilà partie
Sans embrasser seulement son époux .
Que je le plains ! à moins l'on peut être jaloux ;
2
Il aimait tendrement sa dame ,
Il l'aimait plus pour elle que pour lui.
( 35 )
Combien en voit- on aujourd'hui
Qui chérissent ainsi leur femme !
Que va-t-il faire ? en longs sanglots
Exhaler sa douleur ? Non , au fond de son ame
Il dévore en pleurant ses chagrins et ses maux.
brûlant dès - lors circule dans ses veines ,
Son incarnat s'efface et son corps dépérit , i
Un
sang
Ses enfans partagent ses peines ,
Ils gémissent quand il gémit.
La mort , hélas ! bientôt vint combler leur misere ;
Le Lys meurt , tous ensemble expirent sur leur pere ;
Un seul d'entr'eux , un seul survit,,
Il est pâle et défait : depuis ce jour funeste ,,
Les lys , qui d'âge en âge en sont tous descendus ,
Portent de leur douleur l'empreinte manifeste .
Après cinq ans pour l'amitié perdus ,
Rose revint de son pélerinage ;
Son époux , hélas ! n'était plus ,
ak the
Et son amant , comme elle inconstant et volage
Aux doux charmes de sa Vénus ,
Depuis trois mois entiers cessait de rendre hommage .
Rose était délaissée , ah ! dans un tel malheur
Que faire ? point d'enfans , point d'ami secourable ,
L
On lui fait en tous lieux un accueil effroyable ,
On craint de partager son tr ste déshonneur.
Flore elle -même impitoyable
Accourt , la chasse avec dédain
De son jardin .
Dèslors en ses arrêts sévere et formidable ,
Pour écarter la foule des amans
Elle veut ( ô douleurs mortelles )
Que d'épines cruelles
Son corps soit couvert en tout tems .
Après un si sanglant outrage ,
( 36 )
Rose , hélas ! n'eut plus qu'à mourir !
Veuve d'un époux tendre et sage ,
Amante d'un léger zéphir ,
Son malheur est le fruit de son libertinage.
1
Rose perd sa beauté , sa fraîcheur , quel dommage !
Plus loin ( qui le croirait ? ) dédaignant de la voir ,
Zéphir, pour l'insulter , jette aux vents son feuillage ,
La mort fond aussi-tôt ; cédant à son pouvoir ,
Rose chancele , tombe et meurt de désespoir.
Sexe adorable , mais volage ,
Sexe enfant de l'esprit , chef-d'oeuvre de l'amour ,
De Rose , hélas ! craignez le dangereux naufrage ,
L'ignominie est son partage ;
༣ དི།
Le zéphir aime , adore et méprise en un jour.
Aux dépens d'une folle on peut devenir sage ;
S'il est beau dans le mariage
De respecter la foi promise à son époux ,
Rien n'est aussi plus doux
Qu'un pareil esclavage .
(
( Par le cit. BOINVILLIERS. )
ANNONCES.
Refutation de la Théorie pneumatique des Chimistes modernes ,
présentée article par article , dans une suite de réponses aux
articles rassemblés et publiés par le cit. Foureroy dans sa
Philosophie chimique ; précédée d'un supplément complémentaire
de la théorie exposée dans l'ouvrage intitulé : Recherches
sur les causes des principaux faits physiques , auxquels celui - ci
fait suite et devient nécessaire ; par J. B. Lamarck , de l'Institut
national de France . Un volume in -8 ° . de 484 pages . `A
Paris , chez l'auteur , au Muséum d'histoire naturelle ; et
Agasse , libraire , rue des Poitevins . L'an IV.
Cet ouvrage dont nous rendrons compte incessamment ,
( 37 )
mérite de fixer l'attention des savans ; ces sortes de débats et
de contradictions tournent toujours au profit de la vanité , et
contribuent aux progrès de la science .
Eloge philosophique et politique de Guillaume - Thomas
Raynal ; par Cherhal - Montréal , auteur du Gouvernement des
Hommes libres. Brochure in - 8° . de 75 pages . Prix , 15 cols ;
et 20 sols , franc de port. A Paris , chez Déroy , libraire et
commissionnaire en librairie , rue du Cimetiere-André- des-
Ares , nº . 15. L'an IV ( 1796 ) ..
La Dévote ridicule , comédie en cinq actes et en vers , par
le cit . Pierre-Michel Luminais ; in-8 . Prix , 30 sols , franc
de port. A Paris , chez le même.
Héloïse
J
romance le même ; chez le même libraire .
2 par
Histoire romaine , par Rollin , nouvelle édition in-8°.
Nos. 7 , 8 et 9. A Paris , chez Auboute -Dumoulin , imprimeur-
libraire , cloître Honoré .
Observations iatrochirurgiques , pleines de remarques curieuses
et événemens singuliers , ouvrage publié en 1639 ,
par Jos. Covillard , maître chirurgien juré à Montelimard ;
seconde édition, augmentée de remarques historiques et pratiques
, de plusieurs mémoires et observations , par Jean-
François Thomassin , maître en chirurgie de la ville de
Dôle , etc. Un volume in-8 °. broché , Prix , 2 div . 10 sols .
A Strasbourg , chez Levrault ; et à Paris , chez Fuschs ,
libraire , rue des Mathurfus , hotel de Cluny.
La Parole , poëme en quatre méditations , par B. E. Manuel .
Brochure in- 18 A Paris , chez Dufart , imprimeur- libraire .
L'an IV ( 1796. )
Soirées Amusantes , journal récréatif , dédié aux habitans des
villes et des campagnes . Le prix de la souscription pour
12 cahiers in- 18 , est de 6 liv. , franc de port ; il en parait
actuellement 20 cahiers . A Paris , chez Aubout-Dumoulin ,
libraire , cloître Honoré .
Ce recueil distribué , par cahiers , contient quelques ouvrages
intéressans , tels que les Lettres de deux amans habitans
de Lyon , par Léonard . Miss Lony traduit de l'allemand
, par madame de la Roche. Henriette Wyndham ou
la Coquette abusée . Les Trois Infortunes de la Mere Jalouse , etc. etc.
C 3
( 38 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 24 juin 1796.
THOMAS MIFFLIN , gouverneur de cet Etat , vient
de publier une proclamation au nom de la république
de Pensylvanie , par laquelle il déclare que
d'après les rapports qui lui ont été faits d'une maladie
contagieuse qui s'est manifestée dans quelques
isles des Indes occidentales , la sûreté des citoyens
exigeait que tous les vaisseaux qui arriveraient de ces
isles dans le port de Philadelphie fussent soumis àl
une quarantaine , dont les réglemens sont fixés par
ladite proclamation ,
Le bruit qui s'est répandu que le gouvernement
de France avait donné ordre à tous les officiers de
şa marine de s'emparer des navires américains chargés
pour l'Angleterre , comme les Anglais s'empa- .
raient de ceux chargés pour France , ajetté une grande
consternation dans notre commerce ; la prise récente
de quelques uns de nos vaisseaux par des corsaires,
français , confirme encore ce bruit.
£
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 10 août 1796.
Nous apprenons de Pétersbourg que l'impératrice
( 39 )
s'est empressée de faire réparer les dommages occasionnés
par l'incendie , que la foudre alluma le 5 juin
dernier. Elle a assigné à cet effet une somme de huit
cents cinquante mille roubles . Tous les canaux sont
actuellement couverts de bois de construction ; et
l'on espere que dans quelques semaines les 60 galeres.
brûlées seront remplacées .
Le 2 du mois dernier , la grande - duchesse Maria
Fodorowna accoucha heureusement d'un prince auquel
on donna le nom de Nicolas Paulowitz.
Ce fut le 9 juillet que les Polonais réunis à la monarchie
prussienne prêterent serment d'obéissance et
de fidélité à Frédéric - Guillaume , entre les mains da
comte de Hoym , son premier ministre dans ses nouvelles
possessions , et qu'il avait revêtu pour cette
cérémonie , du titre de son commissaire plénipotentiaire
. Il n'y a personne qui ne sache d'avance cer
qu'un ministre doit dire dans une semblable circonstance.
Décrier le régime passé ; vanter le régime
futur ; promettre , de la part du maître , bienfaisance
protection , faveur ; faire briller à tous les yeux la
perspective de l'abondance et du repos : telle est sa
tâche . Mais comme parmi ces lieux communs on
trouve dans le discours de M. de Hoym des idées
que le projet que l'on suppose au roi de Prusse de
replacer la Pologne au nombre des puissances de
l'Europe , rend très-remarquables , nous croyons devoir
le transcrire .
>
(40 )
Discours prononcé par le comte de Hojm , premier ministre des
itats du roi de Prusse en Pologne , nommé commissaire plénipotentiaire
pour recevoir le serment de fidélité et d'obéissance
des délégués des états de Pologne , assemblés au palais de Varsovie
le 9 juillet 1796.
L'occasion qui nous rassemble ici est la plus importante
qui puisse réunir les hommes dans leurs relations sociales.
Vous allez , messieurs , faire le serment d'obéissance et de
fidélité à l'illustre roi Frédéric- Guillaume II . Je suis chargé.
de l'honorable fonction de recevoir , au nom de sa majesté
l'attestation de votre inviolable fidélité , et de vous assurer
en retour , de sa protection , bienfaisance et faveur royale .
Puisse cet acte sulemnel laisser des traces profondes sur vos
ames et produire tous les heureux effets que j'ose en espérer
!
‚ Ce pays , si favorisé de la nature , a trop long-tems été
le théâtre de la dévastation ; votre brave et noble nation est
depuis trop long- tems en proie aux horreurs de l'anarchie .
Des guerres étrangeres , et ce qui est encore plus horrible ,
une guerre civile , ont comblé ses calamités . L'agriculture ,
les arts , le commerce ont été suspendus ; le pauvre a été opprimé
, et souvent obligé de céder sa cabane à l'ennemi
ou de l'abandonner aux flammes . Le riche , le puissant , enraîné
invinciblement dans les factions , n'était jamais sûr
quelque parti qu'il épousât , de conserver sa propriété , son
existence politique et même son existence physique. La
tranquillité , l'ordre et le bonheur, domestique, s'éloignaient
tous les jours de lui . Je suis assuré que vous ne m'accuserez
pas d'exagération dans cette peinture de vos maux . Et quelles
étaient les causes de cet état malheureux ? Elles ne tenaient
pas à des circonstances extérieures ; elles étaient dans la
constitution même du gouvernement. La plus noble passion
J
(41 )
፡
de l'homme , celle qui le met en état de déployer tout cé
qu'il a en lui d'énergie , de grandeur et de sublimité , l'amour '
de la liberté , mais d'une liberté mal entendue , a allumé la -
flamme dévorante qui a si fréquemment détruit et le bien
public et le bonheur des individus . La liberté de faire tout
ce qu'on desire ou tout ce que les passions sans guide et sans
frein peuvent se permettre , ' n'est que la liberté de l'homme'
sauvage . L'homme civilisé est soumis à des relations particulieres
et politiques ; il faut qu'il sacrifie une partie de sa liberté
naturelle à sa sûreté . Cette liberté , qui seule en mérite
le nom , est indépendante des formes du gouvernement ; on
la trouve dans les monarchies comme dans les républiques
mais principalement , comme l'histoire nous l'atteste , sous
la protection d'un chef unique . Egalement éloignée de la
licence du sauvage et de l'esclavage du despotisme , elle
n'est qu'une soumission volontaire à la domination de lois
sages et appropriées à l'état qui s'y soumet. Ces lois doivent
lier également la généralité des citoyens . Ni la volonté arbitraire
d'un homme , ni les résolutions impétueuses d'une
multitude passionnée ne doivent dominer sur elles ; le chef
de l'état , étendant sa protection sur toutes les classes du
corps social , doit garantir à chacun la liberté de son culte ,
la sûreté de sa propriété , et tout le bonheur domestique que
sa situation lui permet d'y goûter. Alors , les infortunés
trouvent des secours ; le mérite , sa récompence ; l'industrie,
des encouragemens ; le seul perturbateur de l'ordre public
est justement puni lorsqu'il tente de priver les autres de leurs
droits légitimes , dont il se rend par- là indigne de jouir
lui-même.
Cette esquisse que je viens de vous tracer , messieurs ,
ne peut paraître une chimere aux hommes qui habitent un
pays voisin du royaume de Prusse , qui depuis long- tems
> jouit du bonheur que peuvent donner une sage constitution
et un gouvernement humain.
( 42 )
Vous , ministres révérés de la religion , dont le carac
tere essentiel doit être la douceur et l'indulgence réciproque ,
Vous serez protégés dans toutes les fonctions de votre minis- .
tere religieux ; mais vous donnerez aussi à toutes les autres
classes l'exemple de la soumission ; vous montrerez , à l'égard
de ceux qui different de votre croyance , cet esprit de cha- ,
rité et de tolérance que vous prescrit l'humanité ; vous instruirez
le peuple de ses devoirs envers son souverain ; vous
Jui apprendrez , ce que vous savez vous - mêmes , qu'on ne
peut être un digne ministre de la religion sans être un sujet
fidele et un bon citoyen .
" Vous , nobles de la nation , vous êtes d'un dégré plus
près du trône que les autres sujets . Votre naissance , votre
rang vous appellent à la défense de l'état , aux plus importantes
fonctions de la société . Remplissez cette sublime destinée
avec ce noble sentiment d'honneur qui vous distingue.
particulierement , avec cette fidélité inébranlable envers votre
roi et votre maître persuadez-vous bien , par l'exemple des
autres nations , que les intérêts de la monarchie et de la noblesse
ne peuvent être séparés , et que l'un et l'autre doivent rester
debout ou tomber ensemble . Notre grand roi vous honorera
et vous appellera auprès de sa personne ; il vous laissera jouir
de toutes les prérogatives que comporte un état bien ordonné .
Traitez aussi vos vassaux avec douceur et humanité ; tels sont
les desirs du roi et votre devoir ; et quoiqu'en l'acquittant vous
en obtiendrez la plus douce récompense , vous devez en appercevoir
une autre presqu'aussi immédiate dans l'accroissement
de vos revenus et dans l'affection de vos vassaux.
" Vous , députés représentans des villes , je n'ai besoin que
de fixer votre attention sur les cités des anciennes provinces
de Prusse . C'es- là que vous appercevrez un commerce et des
manufactures florissantes et une active industrie ; vous ap- ..
percevrez à chaque pas des encouragemens vraiment royaux.
Exercez- vous , de votre côté , dans l'administration impartiale
3
( 43 )
de la justice , et donnez une attention particuliere aux lois de
police . Le gouvernement protégera votre juste autorité ; vous
verrez prospérer vos cités ; et aux yeux de l'étranger étonné
qui vous a vus précédemment , vous déploierez le spectacle
d'un peuple content.
,, Salut enfin , salut à vous , habitans des campagnes . On
sait enfin ce que vous valez , et vos droits sont assurés . Vous
serez sacrés pour vos concitoyens sous un bon gouvernement,
qui cependant exige de vous une soumission exac exacte et le respect
pour les lois.
Telles sont les sublimes et bienveillantes intentions da
roi mon maître . Varsovie l'éprouvera en particulier; la tran -`
quillité et les bénédictions de la paix y succéderont dorénavant
aux vestiges du sang .
" Tel est , messieurs , l'état de prospérité où votre pays ?
peut parvenir , si chacun de vous veut y coopérer. Prenez -en
donc l'engagement par un serment solemnel à la face de Dieu,
le maître des rois et des sujets . "
De Francfort-sur-le - Mein , le 15 août..
?
L'influence du roi de Prusse dans l'Empire germanique
s'étend et se fortifie chaque jour . Les désastres
des Autrichiens mettent les petits Etats dans la nécessité
de recourir à sa protection , ou pour éloigner
d'eux le fléau de la guerre ou pour obtenir aux
conditions les moins défavorables leur reconciliation
avec les vainqueurs . Il n'est pas douteux qu'il ne
veuille s'affermir dans cette position brillante où le
placent les événemens d'une guerre dont il a eu la
sagesse de se retirer , et qu'il n'aspire à la rendre
indépendante par une puissance territoriale , qui soit
constamment prépondérante . Déja il a opéré dans le
( 44 )
cercle de Franconie des réunions extrêmement importantes
, à titre de bourgrave de Nuremberg ; il
vient de se mettre en possession des fiefs immédiats
de l'Empire dans le cercle de Westphalie , à titre de
comte de la Marck. On est persuadé que Hambourg
et Bremen ne tarderont pas à faire partie de ses Etats,
à titre de convenance ; et l'on peut conjecturer qu'au
même titre il nous fera subir le même sort. C'est du
moins ce que semblent annoncer les conférences que
nos sénateurs ont eues avec un de ses envoyés et le
ministre de France près du landgrave de Hesse- cassel,
à la suite desquelles le sénat a invité tous les citoyens
à porter dans les 24 heures , à la maison commune ,
leur argent , leur vaisselle , leurs bijoux , et tous leurs
effets précieux, en leur annonçant que ce n'était que
par ces sacrifices qu'ils pouvaient éviter de grands
malheurs , et un changement formel dans la constitution
de leur patrie. Rien ne paraît devoir s'opposer à l'exécution
des vues du cabinet de Berlin , la seule puissance
qui aurait pu les combattre étant maintenant
épuisée. Aussi l'empereur a-t -il répondu aux députés
de Nuremberg que les circonstances ne lui permettaient
pas de s'occuper de leurs réclamations . Cependant
le conseil aulique a lancé un décret contre les
opérations de Frédéric - Guillaume en Westphalie ;
mais il est probable qu'il ne le regarde que comme
une vaine formalité.
Au surplus , ce n'est pas le roi de Prusse seul dont
il parait que la guerre actuelle augmentera la considération
et la puissance par des réunions et des
déplacemens qui non-seulement doivent affaiblir la
maison d'Autriche , mais aussi changer le systême de
( 245 )
la confédération germanique. Le landgrave de Hesse-
Cassel , avec lequel il entretient l'intelligence la plus
intime , saura aussi profiter des circonstances actuelles
pour reculer les bornes de ses Etats. Quelques personnes
assurent même que ssi nous devons perdre
notre indépendance , ce sera pour passer sous la do
mination de ce prince.
De Vienne , le 6 août.
Le prince de Stahremberg , âgé de go ans , ancien
ministre de Marie - Thérese , vient d'être nommé ministre
des affaires étrangeres ; le comte de Lehrbach
lui a été adjoint. On augure bien de ce changement.
La santé de l'emperenr est parfaitement rétablie
par l'usage des bains de Baden .
Pendant un grand conseil de guerre , tenu aujour
d'hui , auquel a assisté sa majesté , on a annoncé une
députation composée de vingt personnes , dont deux
archevêques , envoyée par la nation hongroise , pour
informer sa majesté qu'une armée de 49 mille hommes,
destinée à défendre ses Etats , serait prête à marcher
avant six semaines .
L'empereur , pénétré de reconnaissance pour une
marque si grande de fidélité et d'attachement , répondit
qu'espérant que la guerre touchait à sa fin , il ne
pouvait accepter une offre aussi généreuse.
7
Al'issue du conseil de guerre , le comte de Lehrbach,
l'un des ministres des affaires étrangeres , fut expédié
avec des dépêches pour les généraux français , le mimistre
impérial à Basle , et le Directoire de France .
Le lieutenant- général Hadler, du régiment de Modena
, a aussi été expédié avec des instructions pour
( 46 )
-le comte de Vartensleben , concernant les tentatives
que pourrait faire le roi de Prusse contre le royaume
de Bohême .
Le capitaine Mayer , du régiment de Pellegrini , a
également été envoyé avec des instructions pour l'archiduc
Charles .
Le courier du feld - maréchal comte de Wurmser ,
porteur de la relation des premieres victoires remportées
par ce général en Italie , était accompagné de
six postillons , chapeaux et leurs cors ornés
de branches d'olivier et de laurier ; ce qui a causé
'une joie générale dans la ville .
Ten
S. M. impériale s'est conduite , à l'égard de la république
de Gênes , avec une fierté plus conforme à
sa dignité qu'à sa situation . Loin de consentir à rappeller
, sur les instances du sénat , le comte Girola
de sa mission , elle a hautement approuvé sa conduite
, et lui a donné le titre de son ministre plénipotentiaire
auprès de la même république . Elle a
même fait entendre que M. Balbi , ministré de Gênes
à Vienne , lui répondrait de sa personne des insultes
qui pourraient être faites à M. Girola.
ITALIE. De Gênes , le 4 août.
Plusieurs lettres de Milan , écrites par des patriotes connus
et par des commissaires français , annoncent que la reddition
de Mantoue sera bientôt suivie des événemens les plus intéressans
, non-seulement pour le Milanais , mais pour toute
Italie . On assure que la République Française reconnaîtra
l'indépendance de tous les pays conquis , et les réunira en
un seul état. Cet état comprendra les duchés de Milan , de
Mantoue et de Modene , la principauté de Massa, le Ferrarois
et le Bolonois . Il portera le nom de République Italique, et non
celui de Lombarde ; non- seulement parce qu'il comprendra
des pays qui ne font pas partie de la Lombardie , mais encore
parce qu'il est de nature à s'aggrandir avec le tems ,
et à
( 47 )
réunir la plus grande partie de l'Italie . Les législateurs de
la Franco se proposent , dit- on , de charger un comité com
posé de gens éclairés , tant Français qu'Italiens , de préparer
un plan sur le modele de la constitution française , et de
l'offrir ensuite à l'acceptation des assemblées primaires de la
République Italique.
Livourne , 29 juillet. Pour écarter de cette rade les frégates
et autres bâtimens anglais , les Français ont armé une grosse
tartane qui porte quatre canons de bronze et cent hommes
d'équipage , avec des fournaux pour faire rougir les boulets.
Mercredi dernier , cette tartane sortit du port , et établit sa
station sous le fortin de la pointe du môle , afin de protéger
l'entrée des navires . Hier , une frégate , et un brick
anglais s'étant avancés presqu'à la portée du canon de cette
pointe , le fortin et la tartane tirerent de maniere à leur
faire promptement gagner le large . Le commandant de l'escadre
anglaise, avait été informé de cet armement ; car il a
adressé , à ce sujet , aux marins français , une circulaire qui a
été interceptée , et qui est conçue en ces termes :
Le commodore Nelson , informé que des tartanes sont
,, armées de fourneaux pour rougir les boulets , donne avis
que les équipages des tartanes ainsi armées seront considérés
comme équipages de brûlots . En rade de Livourne ,
" 28 juillet. Signé , NELSON . "
Le citoyen Hulin , commandant français de la place de
Livourne , a écrit aux équipages des tartanes la lettre sui
vante :
Une circulaire a été écrite par nos ennemis , les Anglais ,'
déja épouvantés par les forces que vous allez déployer contre
eux ils espérent vous intimider , comme s'ils étaient victorieux,
ils vous menacent d'une mort honteuse , dans le cas où
le sort des batailles vous feraient tomber entre leurs mains.
Votre énergie et votre courage se déploieront avec des forces
suffisantes pour prouver à ces ennemis que nous ne les craignons
pas plus que nous ne les avons craints aux batailles
de Hoondscoote et ailleurs . Je vous estime très heureux , mes
chers camarades , de ce que vous serez les premiers à sortir
de ce port pour leur annoncer que bientôt nous les ferons
repentir de leurs menaces .
De Rome , 29 juillet . Dans presque toutes les villes d'Italie ,
et particulierement dans celles de l'état ecclésiastique , on a vu
des prodiges ; les images de la vierge , les cadavres des saints
6
( 48 )
ent donné des signes de vie , plus ou moins sensibles . Mais
celui qui a été le plus généralement remarqué , c'est le mouvement
des yeux . Il n'y apas une madone qui ne les ait alternativement
ouverts , fermés , baissés , élevés , etc. On n'en nomme
qu'une qui ait versé des larmes ; et c'étaient des larmes de
sang. Celles d'Ancone ont donné l'éveil à toutes les autres .
Il eût été plus convenable qu'elles le reçussent de celles que
l'on révere ici. Quoi qu'il en soit , nous n'avons rien perdu
pour attendre. Nous avons même vu ce qu'on n'a vu nulle
autre part. Des ly's , placés à côté de l'une de nos madones ,
s'étaient flétris et dessechés . Ils ont tout-à-coup repris leur
fraicheur , ils se sont couverts de boutons dont l'oeil pouvait
suivre le développement. Il en fallait beaucoup moins pour
exciter un grand enthousiasme parmi les Romains depuis
long- tems fervens amateurs des miracles . Mais qu'annonçaient
ces miracles ? Le gouvernement a cru devoir les interprêter
comme des signes de la colere céleste ; et en conséquence
il a ordonné des missions , des processions de pénitence.
Le peuple , et les personnages que les plus hautes
distinctions en séparent , ont assisté en foule à ces actes de
dévotion. Cependant ces mouvemens produisaient une fermentation
qui donnait des inquiétudes aux amis des Français ,
dont on attendait ici un ministre et des commissaires. Le
chevalier Azara en était particulierement agité ; il envoyait
tous les jours des notes au secrétaire et à la congrégation
d'état , pour avoir une réponse cathégorique relativement aux
mesures à prendre pour la sûreté du ministre et des commissaires
français. Le gouvernement se contentait de lui répondre
qu'il n'y avait rien à craindre du peuple ni de ses rassemblemens
, puisque les processions et les missions sont
conformes au systême suivi par l'église depuis tant de siecles ,
et dont elle ne pouvait se départir. Le chevalier Azara , ne
pouvant obtenir d'autres réponses , engagea le gouvernement
à expédier un courier au ministre et aux commissaires français
, avec des dépêches du saint-pere , qui leur donnassent
toutes les assurances possibles . Ce courier fut aussi
chargé des lettres de M. Azara , qui assurait le ministre français
qu'il ne le quitterait pas , et qu'il prrtagerait son sort
s'il y avait le moindre danger. Le courier papal fut de retour
le 21 , et annonça qu'il avait trouvé les agens français à
Sienne , et qu'ils arriveraient le même jour. Le chevalier
Azara fut au devant du ministre Miot , le prit dans sa voiture
el le mena dîner dans son hôtel . Ils entrerent dans Rome
adeax heures après midi ; ils furent apperçus de peu de personnes
;
( 49 )
sonnes ; toute la ville se préparaît pour deux grandes prow
cessions , qui eurent lieu l'après- dîner. Le soir , M. Azara
conduisit le ministre Miot chez le secrétaire d'état le cardinal
Zelada , et de- là à son habitation , à l'auberge du Sarmiento .
Le lendemain matin , le ministre français alla chez sa sainteté
, accompagné du ministre d'Espagne , et eut avec elle
une conférence d'environ six minutes : il était en uniforme
et avait à son chapeau un panache tricolore. On se loue
beaucoup de sa conduite modeste et reservée .
i
De Naples , le 26 juillet . Le roi a ratifié l'armistice . Quant
au traité définitif de paix , il paraît que ni les Français , ni la
cour de Naples ne se pressent de le conclure. Les premiers
esperent qu'après la prise de Mantoue ils seront en état de
dicter des conditions plus dures ; le roi de Naples se flatte
qu'en différant il pourra faire une paix plus honorable . En
attendant , il continue les préparatifs de guerre. Par un édit
en date du 17 , il ordonne à tous ses feudataires étrangers de
se rendre dans le royaume de Naples . Quinze princes romains.
sont sujets aux dispositions de cet édit , et se préparent à par-
Le prince royal est de retour des camps ; il arriva ici le
21 au soir. Dans la nuit du samedi suivant , le roi et son premier
ministre Acton arriverent aussi dans cette capitale . - Il
arrive continuellement de la Calabre un grand nombre de volontaires
fantassins et cavaliers qui se rendent aux camps .
Chaque jour le gouvernement reçoit de nouveaux dons en
argent , chevaux et munitions.
tir.
RÉPUBLIQUE BATAVE.
DE LA HAYE , le 9 août.
CONVENTION NATIONAL È.
Il a été fait lecture hier d'une note du citoyen Noël , mi
nistre de la République Française , contenant une exhortation
de la part du Directoire Français, pour donner , le plus promptement
possible , à notre république , une forme de gouvernement
stable et permanente, fondée sur l'unité et l'indivisibilité.
Il fut arrêté de faire imprimer cette lettre dans les deux langues .
Le même jour , l'assemblée nationale ayant repris ses délibérations
sur le rapport fait le 1er juillet , concernant l'établissement
d'une religion nationale , considérant ,
Tome XXIV. D
que
( 50 )
quoiqu'aucune société ne pût subsister , encore moins fleurir
ausla religion n'est pas respectée et protégée , où la vertu
at les bonnes moeurs ne sont pas encouragées , la séparation
néanmoins de l'église d'avec l'état , est nécessaire dans un
pays où la vraie liberté fixera sa demeure ; que de plus ,
une église dominante ou privilégiée est diametralement contraite
aux premiers principes même de l'égalité , sur lesquels
sant bâties Cla vraie liberté et la fraternité ; considérant en
outre , qu'en reconnaissant et promulgant publiquement ces
principes dans les Pays -Bas- Unis , l'église est déja réellement
séparée d'avec l'état ; considérant enfin que toutes les suites
qui résultent de la reconnaissance de ces principes , ne sauraient
être mises en activité avec la même promptitude ni de
la même maniere , et qu'il est nécessaire qu'un établissement ,
enraciné depuis si long- tems et si profondément dans notre
pays , et qui a étendu ses branches de tous côtés , soit
anéanti avec beaucoup de sang- froid et de prudence ,,, décrete
qu'iln'y aurait à l'avenir aucune église privilégiée ni dominante
dans les Pays-Bas -Unis . Ce décret comprend les dispositions
pour opérer le changement par degrés et sans violence.
ANGLETERRE. De Londres , le 12 août.
Le roi , de l'avis de son conseil- privé , a mis un embargo
sur tous les vaisseaux et bâtimens , maintenant dans les ports
du royaume , ou qui y viendraient à l'avenir , chargés de
marchandises des ports de la domination du grand - duc de
Toscane et de l'état ecclésiastique .
ㅅ On avait dit que M. Hammond allait en France pour traiter
de la paix on sait aujourd'hui qu'il s'est embarqué pour
Cuxhaven et qu'il se rendra à Hambourg.
L'escadre du commodore Waren est rentrée à Falmouth ;
on rapporte qu'elle a brûlé, deux vaisseaux , et quelle en a
forcé six à s'échouer sur la côte de France .
Les émigrés français ont eu ordre de sortir des isles de
Jersey et de Guernesey , et de passer en Angleterre . On a
permis aux vieillards , aux infirmes , aux femmes grosses et
aux entans de rester , en les prévenant que , dans les cas d'une
attaque de la part des Républicains , il ne serait plus possible
de les transporter dans un lieu de sûreté .
Une insurrection a éclaté dans l'isle de la Trinité en ,
Amérique les insurgens ont appellé les Français qui , à ce
qu'on rapporte , sont actuellement maîtres de l'isle .
( 5x )
RÉPUBLIQUE FRANÇAIS E.
CORPS LÉGISLATIF.
་་་
Séances des deux conseils , du 25 thermidor au 5fructidor.
Le Directoire exécutif écrit au conseil des Cinqcents
: Les détails que nous vous avons fait passer
sur les opérations de la brave armée d'Italie , dans
la journée du 14 , n'étaient que le prélude de succès
plus éclatans encore. Le général en chef nous adresse ,
par un courier de ce jour , l'historique des cinq mémorables
journées qui assurent le succès de nos armes
sur ce théâtre important. Voilà donc encore une campagne
finie en cinq jours ! Wurmser a perdu , dans
ces cinq jours , 12 à 15,000 hommes , faits prisonpiers
; 6,000 hommes tués ou blessés 70 pieces de
campagne , et 120 caissons d'infanterie . Le reste de
l'armée ennemie est éparpillé , et l'on ramasse les
prisonniers en allant à sa poursuite .
Pastoret prend la parole . Quelqu'active que soit
notre reconnaissance , dit- il , les succès de nos braves
freres d'armes sont plus actifs encore . Nous sommes
condamnés à nous servir d'une formule usée ; mais
il est beau de l'avoir usée par la victoire. Je demande
que l'armée d'Italie soit déclarée ne cesser de bien
mériter de la patrie . Adopté.
Lè message du Directoire et la motion de Pastoret
seront imprimés .
Monnot fait adopter son projet de résolution sur
le mode de paiement de l'arriéré de l'emprunt forcé.
La pétition d un soumissionnaire de Strasbourg ,
d'un bien appartenant au culte luthérien , donne
lieu de s'occuper de la question , si les biens de
tous les cultes sont nationaux . Treilhard observe que
si on les regardait comme tels , il faudrait en pensionner
les ministres . Cette question a paru assez importante
pour être renvoyée à l'examen d'une commission .
Da
( 52 )
Camus , au nom de la commission des dépenses : Les
rentiers et les pensionnaires de Fétat souffrent depuis
long-tems , et tout vous commande de venir promptement
à fear secours. La totalité des rentes et pensions
s'éleve par an à 300 millions . Vous sentez qu'il est impossible
de payer cette sommé en ce moment . L'ancien
régime aurait suspendu tout paiement ou fait
banqueroute. Vous ne ferez ni l'un ni l'autre ( on rit
du sang- froid de Camus ) , vous paierez ce que vous
pourrez jusqu'à ce que des tems plus heureux vous
permettent d'acquitter les arrérages.
ནཱ་ ༣༠ ༢
Il présente ensuite la résolution suivante , dont le
conseil ordonne l'impression et l'ajournement .
1. A compter du 1er. vendémiaire prochain , les
rentiers et pensionnaires désignés dans les articles
I et II de la loi du 8 messidor dernier , seront payés
pour le sémestre qui échera au 1. vendémiaire ,
savoir ; ceux dont la rente ou pension est de 600 liv .
et au-dessous , en recevront la moitié en numéraire
métallique ceux dont la rente ou pension excédera
600 liv. , recevront 300 liv. en numéraire métallique ,
et un 5. , aussi en numéraire , du surplus du sémestre
ceuxx". dont la rente ou pension excédera
10,000 liv. recevont 500 liv . en numéraire , et le 5e .
du surplus jusqu'à 10,000 liv . seulement.
:
2. Le paiement des sommes qui resteront dues
aux rentiers et pensionnaires est suspendu jusqu'à
la paix , et sera payé alors en numéraire métallique.
Thibaut fait adopter le même jour , 27 , une partie
du tarif sur les patentes ; et Guyton , un assez grand
nombre d'articles sur les canaux .
Le conseil des Anciens a approuvé , dans sa séance
du 26 , le tarif des messageries. La commission y a
vu beaucoup d'imperfections , mais elle l'a regardé
comme un moyen de passage de l'état actuel des
choses à un meilleur . Elle a écarté le considérant de
la résolution portant que l'armée de l'Italie ne cesse
de bien mériter de la patrie . Ce préambule dit qu'il
est beau d'avoir usé par la victoire les formules de
l'expression de la reconnaissance nationale . Le conseil
n'a vu dans ces mots qu'une pointe déplacée et in-
>
( 53 )
compatible avec la dignité du Corps législatif. La
résolution a été au surplus adoptée à l'unanimité.
"
Siméon , organe d'une commission spéciale , fait ,
le 28 , un rapport sur la loi , qui veut que la ques
tion intentionnelle soit toujours proposée aux jurés
dans les affaires criminelles. Il en est résulté une
foule d'abus . Des hommes convaincus des délits les
plus graves ont été absous , parce que , disait - on ,
ils n'avaient pas eu intention de nuire . Le rappor
teur a terminé par un projet de résolution portant
en substance. 1º . La loi du 24 vendémiaire an III est
rapportée . 2°. Il ne sera posé que trois questions ,
savoir Le fait est-il constant ? L'accusé est-il convaincu
de l'avoir commis ? Est- il excusable ? Impression
, ajournement.
:
Chenier propose le mode de célebrer la fête de la
fondation de la République le 1er, vendémiaire . Dans
quel tems , dit -il , fut- il plus nécessaire de raviver
l'esprit public , que dans le moment où les débris
des factions tour-à-tour abattues , cherchent à remuer
encore ; où l'opinion publique est voilée par les
nuages de sang qui s'élevent de toutes parts ; où
jusques dans le sénat , l'ami et le fondateur de la
République est couvert de calomnies ; où l'on crie
dans les journaux , la grande trahison du général
Buonaparte ; où l'on oppose Jourdan à Pichegru ,
Hoche à Buonaparte , Carnot à Barras , où l'on veut
diviser pour régner , où l'on s'apitoie sur certains
crimes commis pour faire oublier les délits précédents
; où l'on est venu au point de décerner des
couronnes civiques aux conspirateurs du 13 vendé
miaire.
Ce qui doit immortaliser la Convention , c'est sa
clémence à cette époque. La conspiration du 13 vendémiaire
ne peut être contestée que par les conspirateurs
eux -mêmes , etc. etc. Après de longues digressions
sur l'esprit des factieux ; après avoir depeint ces
personnages qui , toujours élevés sur les tréteaux du
crime , ont toujours été au nombre des proscripteurs ,
et jamais dans celui des proscrits : le rapporteur
propose le projet suivant :
D3
( 54 )
Art. Ier. Le 1er. vendémiaire , la fête de la fondation
de la République sera célébrée au champ de
la Fédération , par des courses à pied et à cheval , et
par des jeux militaires. Le Directoire distribuera les
prix aux vainqueurs .
II. Avant la célébration des jeux , le président du
Directoire proclamera le Ier . article de la constitu
tion , et attachera une couronne aux drapeaux de
chaque armée .
III . Le conservatoire de musique exécutera des
morceaux analogues .
IV. La fête sera terminée par des danses. ( Murmures.
)
Plusieurs députés se plaignent de ce que Chenier
a donné le programme de la fête , au lieu d'en laisser.
le soin au- Directoire . Doucet présente un nouveau
projet auquel la priorité est accordée . Il porte que
la fête sera célébrée , et le Directoire chargé de lui
donner la solemnité dont elle est susceptible . On.
l'adopte et on passe à l'ordie du jour sur la demande
d'imprimer le discours de Chenier.
Camus fait ensuite résoudre que les rentiers et
pensionnaires toucheront , sur ce qui leur est dû ,
300 liv. en numéraire , et le 5º . en sus , par sémestre.
Les créanciers de rentes ou pensions excédant 10,000 l .
seront payés sur le même pied que ceux de 10,000l.
Le paiement du reste est suspendu jusqu'à la paix .
Le conseil des Anciens s'est formé en comité secret
pour les articles du traité de paix avec le duc de
Wirtemberg.
Le rapporteur d'une commission spéciale appelle ,
le 29 , l'attention du conseil des Cinq- cents sur les
abus qui se sont glissés dans l'administration des secours
accordés aux parens des défenseurs de la patrie.
Il propose de supprimer les commissaires distributeurs
et vérificateurs , et d'en attribuer les fonctions
aux ministres de la guerre et de l'intérieur. Ce projet
est ajourné. ***
Blutel fait adopter la rédaction de la résolution
qui releve de la déchéance les défenseurs de la pa
( 33 )
trie qui , présens aux drapeaux , ont été mis sur des -
listes d'émigrés .
3. Sur la proposition de Jourdan il arrête , le 3o , que
les notaires qui ayant été inscrits sur des listes d'émigrés
ont obtenu leur radiation provisoire , sont autorisés
à exercer leurs fonctions .
Lacuée propose au conseil des Anciens d'approu
ver la résolution relative à ce qui reste à payer de
l'emprunt forcé. Quoiqu'incomplete , il la juge dictée
par un esprit de justice . Sans avoir aucun vice
radical , elle doit fournir aux besoins du trésor
public.
Dalphonse en a televé quelques imperfections ,
telle que la disposition qui établit les administrateurs
des départemens seuls juges de leur taxe . Cependant
le conseil l'a sanctionnée , de même que
celle en faveur des possesseurs de biens par indivis
avec les émigrés .
Tronchet voulait qu'on rejettât celle - ci . Le législateur
, disait- il , ne doit pas être justé à demi , il
faut qu'il le soit tout- à- fait. Mais Dupont a répondu
qu'il vaut mieux l'être un peu que de ne pas l'être
du tout.
Le Directoire instruit , le 1er, fructidor , les deux
conseils que Drouet s'est évadé la veille des prison's
de l'Abbaye . Il ne doute pas que son évasion ne soit
le fruit de la corruption . On est à sa recherche . La
séance a été employée , en grande partie , dans l'un
et l'autre , au renouvellement du bureau . Pastoret
a été porté au fauteuil , dans le conseil des Cinqcents
. Peyre , Noailles , Osun et Bourdon aux places
de secrétaires . Muraice a obtenu la majorité des suf
frages , dans celui des Anciens , pour la présidence.
Les nouveaux secrétaires sont Johannot , Fourcade ,
Ferron et Lepécheux .
Maithe reproduit , le 2 , son projet de résolution
sur la suppression du clergé régulier de la ci- devant
Belgique .
Perès est d'avis d'y comprendre le clergé séculier
. Mais il desirerait qu'on ne fit pas une loi particuliere
pour la Belgique , et qu'on se bornât à y pu
D 4
( 56 )
1
blier les lois rendues sur la suppression du clergé
séculier et régulier de la France , puisqu'elle est réunie
au territoire de la république , en autorisant
néanmoins les membres de ces corporations à convertir
leurs pensions en un capital avec lequel ils
acquerraient des biens nationaux . La discussion sera
continuée demain .
Lanjuinais fait approuver , par le conseil des Anciens
, la résolution qui porte que toutes les succes
sions échues et à écheoir , dans lesquelles les ci - devant
religieux ou religieuses avaient des droits à
exercer suivant les lois des 5 brumaire et 17 nivôse ,
appartiendront exclusivement aux héritiers présomptifs
appellés à les recueillir , si ces mêmes individus
étaient émigrés ou déportés à l'époque de la promulgation
de ces lois . }
Celui des Cinq- cents reprend , le 3 , la discussion
sur le projet de suppression du clergé régulier de la
Belgique .
Philippe Delville appuie le projet de la commission
, et vote pour la question préalable sur celui de
Pérez. La superstition et la religion sont bien distinctes
l'une de l'autre , dit il , et il faut bien se garder
de les confondre , de punir tous les ministres des délits
de quelques-uns , de forcer en quelque sorte les
habitans de la Belgique à renier jusqu'à Dieu luimême
ou à se faire un Dieu d'une nouvelle fabrique .
Les prêtres sont des hommes comme les autres ; sides
prestiges les ont éloignés de vous , que la justice les
en rapproche .
Un autre membre demande l'ajournement , jusqu'à
ce que l'on ait fait connaître au conseil le nombre
des individus à pensionner , et les ressources qu'offrent
à cet effet les biens du clergé situés dans la Belgique .
Mais si l'ajournement est rejetté , il pense qu'on doit
vendre ces biens à de bons cultivateurs , ou en doter
les défenseurs de la patrie ; car c'est en vain , dit- il ,
que vous vous flattez d'attacher les prêtres à la république
ils sont ennemis de tout gouvernement , ils
ont fait divorce avec la nature . Rappellez - vous les
vêpres siciliennes , la Saint-Barthelemy , le 13 vendét
( 57 )
miaire ; les prêtres ne méritent aucune confiance. En
pensionnant les prêtres de la Belgique , vous pensionnerez
vos ennemis , vous donneres de nouveaux
auxiliaires à l'empereur et à tous les malveillans de
l'intérieur.
Duprat pense qu'il faut une législation particuliere
pour les religieux de la Belgique ; mais il déclare que
proclamer, avant la paix , la suppression du clergé
dans un pays où l'exécution de la constitution a été
ajournée , où les partis se mesurent , se menacent , ce
serait compromettre le succès de la révolution , amener
des troubles civils , et peut- être une guerre de religion.
Il vote pour le projet de la commission .
Maille déclare que la commission a pensé avec le
gouvernement qu'il suffit dans ce moment de supprimer
le clergé régulier. Il ne voit pas d'inconvéniens
à ajourner la suppression du clergé séculier. On
vous a cité la Vendée , dit - il , pour soulever votre indignation
contre les prêtres ; mais ne sait- on pas que
c'est la maniere horrible dont on a traité les prêtres
constitutionnels , les prêtres qui s'étaient dévoués à
la révolution , qui est la premiere cause de cette fa
tale guerre ? Le projet de la commission ôtera toute
inquiétude , à cet égard , aux religieux de la ci-devant
Belgique.
Le conseil accorde la priorité au projet de la com
mission , dont voici le premier article :
Les ordres et congrégations réguliers , monas- .
teres , abbayes , prieurés , chanoines réguliers , chanoinesses
, et généralement toutes les maisons ou établissemens
religieux , sont supprimés dans les neuf
départemens réunis par la loi du 9 vendémiaire dernier
, ainsi que sur l'ancien territoire de la répu
blique.
Bergier , au nom d'une commission ad hoc , fait
adopter , le 4 , la résolution sur le paiement en numéraire
, ou mandats au cours , du prix des baux et
fermages pour l'an IV. Celle qui porte que les ecclésiastiques
reclus reprendront la jouissance de leurs
biens est ajournée ..
Armand fait au conseil des Anciens le rapport sur
( 58 )
la résolution relative aux rentiers et pensionnaires
de l'Etat ; il exprime le voeu de la commission pour
que l'on vienne promptement à leur secours ; mais
elle ne pense pas qu'on doive leur donner des espérances
illusoires . Or , il paraît prouvé par des calculs
que la trésorerie ne serait pas en état au 1. vendémiaire
, de remplir les vues du Corps législatif. La
résolution est rejettée . Celle qui leve le séquestre
mis sur les biens des défenseurs de la patrie , inscrits
mal-à-propos sur des listes d'émigrés , est ensuite approuvée.
Le conseil des Cinq- cents renvoie , le 5 , à une
commission , la demande faite par le tribunal civil du
département du Tarn , de deux mois de vacance ,
ainsi que celle du cit . Vaublanc , député de Seineet
Marne , et condamné à mort par contumace , par
une des commissions militaires de vendémiaire , qui
invite le Corps législatif à prononcer enfin sur son
sort.
مت
Delaunay présente un projet de résolution sur
les postes et méssageries ; il tend à en supprimer lå
régie et les donner à l'entreprise . Impression .
Celui des Anciens n'a sanctionné aucune résolution
dans sa séance du 5 fructidor .
PARIS . Nonidig fructidor , l'an 4. de la République.
L'évasion de Drouet qui , dans d'autres tems , eût excité
une grande agitation parmi les esprits , n'a produit qu'une
sensation médiocre. C'est une preuve que l'on a assez de
confiance dans la force actuelle des choses et de l'opinion , pour
n'avoir rien à redouter d'un pareil événement . En général , on
s'est plus occupé à former des conjectures sur les moyens par
lesquels il a pu effectuer sa sortie , que de sa sortie elle - même.
Ce qui est assez remarquable , c'est que le 1er, de ce mois ,
c'est- à- dire le lendemain du soir de son évasion , Drouet à
adressé à l'auteur du Journal des Hommes libres , connu par ses
principes montagnards , une le tre dans laquelle il raconte
comment il s'est échappé. Dès le 22 floréal , jour de son incarcération
à l'Abbaye , son premier soin fut d'examiner sa
( 59 )
demeure . En visitant la cheminée , une grille de fer T'arrête ;
mais sur cette grille , il trouvé déposés un paquet de cordes , une
scie propre à couper du fer , et quelques autres instrumens. Il redescend
, et s'écrie : Je suis libre , et je le prouverai , dès
je verrai mes ennemis assez forts pour vouloir pousser jusqu'au
bout leur entreprise .
que
En effet , le lendemain de la fête du 10 août , il se met
à travailler Mes cordes , ajoute - t- il , mes outils , des
pieces de bois appuyées sur un pignon , me mirent heureusement
en liberté . Il ne dit point si c'est par la fenêtre
ou par la cheminée qu'il s'est évadé ; il n'a pas voulu
entrer dans de plus grands détails . Il se contente d'ajouter
qu'il s'est arrêté dans une allée sombre pour arranger ses
vêtemens et en secouer la poussiere ; qu'il fut atteint par
des soldats qui lui demanderent s'il n'avait pas vu se sauver
à toutes jambes un prisonnier avec un paquet ; qu'il leur répondit
, non ; et que d'ailleurs il ne se mêlait pas d'arrêter
les prisonniers qui se sauvent ; que les soldats continuerent
leur chemin , et luj aussi.
Tel est le récit , ou plutôt telle est la fable mal-adroite de
Drouet. Voici maintenant ce qui résulte du procès - verbal de
son évasion . A six heures du soir , un des hommes de l'intérieur
de la prison , trouve encore Drouet dans sa chambre.
A sept et demie , il y remonte et ne le trouve plus ; il va
avertir le geolier , on cherche ; on trouve au bas de sa fenêtre
donnant , non sur la rue , mais sur le préau , un bareau de fer
scié , et une corde neuve nouée en plusieurs endroits , mais
dont les noeuds n'étaient point serrés vérification faite , la
corde était trop courte , trop faible pour supporter le poids d'un
homme , le trou de la fenêtre trop étroit , nulle trace sur les
parois du mur qui indiquât une escalade , et de plus il y avait
à franchir un mur dans l'intérieur de plus de 40 pieds . Il est
bien évident que Drouet ne s'est point sauvé par la fenêtre. Si
les relations qu'il nous a données de sa captivité et de son évasion
des prisons d'Autriche , ne sont pas plus véridiques , it
est permis sans doute d'ajouter peu de foi à ses romans qu'il
a pu arranger comme il lui a plu. Quoi qu'il en soit , on a
trouvé la déclaration des deux porte- clefs si peu daccord
avec l'état des lieux et les circonstances , qu'ils ont été mis en
état d'arrestation .
On peut croire aisément que chaque parti a mis cette évasion
sur le compte de l'autre. On en a accusé les jacobins
les royalistes , et jusqu'au Directoire . Il serait assez singulier
que le Directoire , contre lequel était dirigée la conspiration
( 60 )
1
de Baboeuf et Dronet , et qui a mis une si grande activité à en
éclairer toutes les parties , et à en poursuivre tous les auteurs,
eût favorisé l'évasion de l'un d'entre eux . Cette idée est aussi
absurde que la fable de Drouet. Il est plus vraisemblable
le parti auquel était attaché ce représentant , est le seul qui
ait eu intérêt de le soustraire au tribunal de la haute-cour.
que
Rien n'est plus, curieux que la lettre que Drouest a écrite
au conseil des Cinq - cents . Ce conseil a refusé d'en entendre
la lecture ; mais elle n'a pas moins reçu la publicité qu'on
voulait lui donner , grace auJournal des Hommes libres qui s'est
fait le hérault des productions de Drouet ; circonstance qui
indique assez le parti qui a eu quelqu'influence dans cet événement.
Dans cette lettre , écrite du ton le plus audacieux ,
Drouet déclame vivement contre le ministre de la police dont
il provoque la punition , contre ses accusateurs ( le Directoire),
contre le Corps législatif , qu'il menace du courroux des patriotes
.
A ce ton menaçant , on s'imaginerait que Drouet et son
parti se sentent bien forts . Des personnes instruites pretendent
que tout s'arrangerait aisément , si certaines gens étaient
assurés qu'on voudra bien les oublier. Au reste , on a remar
qué que depuis l'affaire de Drouet beaucoup de députés de la
montagne ont demandé des congés à long terme.
M. de Revel , envoyé de la cour de Turin , a reçu ordre
de la part du Directoire , de quitter Paris ainsi que le territoire
de la République. Des ordres semblables ont été donnés
, dans des termes encore plus pressaps , à MM. Piérrarchi
et Evangelisti , envoyés du pape . On ignore précisément les
motifs d'un éloignement aussi subit . Il paraît qu'on les soupçonne
d'intrigues , et d'avoir usé de toutes les lenteurs de la
politique italienne , pour traîner en longueur les négociations
, dans l'espérance que les Français ne pourraient se
maintenir en Italie . Il est probable , d'après ces mesures , que
les affaires , en Italie , vont prendre une tournure plus sévere
, et que Buonaparte va négocier d'une maniere plus
active.
Le ministre de la marine a fait publier le bulletin suivant ,
extrait des letttes officielles écrites de Cadix le 18 thermidor :
" Le 17 de ce mois , les deux escadres espagnoles sous les
ordres des amiraux Solano et Langara , ainsi que celle de
La République , commandée par le contre- amiral Richery ,
eat appareillé de ce port . Elles sont aujourd'hui hors de vue,
( 51 )
e
ai
2
a
1
faisant route par un vent favorable . La sortie simultanée dé
ces trois escadres bien commandéés , bien armées , et animées
du meilleur esprit , a jetté la consternation parmi les ennemis
de la République . On se perd ici en conjectures ; on croit
entrevoir de grands événemens : le tems fixera les incerti
tudes q
Cette nouvelle importante a ainsi donné carriere aux conjectures
de nos politiques . Les uns pensent qu'il est question d'efectuer
une descente en Irlande ; d'autres , qu'il s'agit d'aller
sur les côtes de Portugal , pour le déterminer à secouer le
joug de la domination anglaise . D'autres enfin , que les escadres
combinées sont entrees dans la Méditerranée ", " et vont
prendre à Toulon une autre division pour agir avec toutes
ces forces contre les Anglais , reprendre la Corse et l'islo
d'Elbe.Gette derniere conjecture paraît la plus vraisemblable.
On assure depuis , qu'on a reçu des nouvelles authentiques
qui annoncent que l'Espagne a déclaré la guerre à l'Angleterre
; que l'ambassadeur britannique , lord Butte , a en conséquence
quitté Madrid , emportant avec lui le manifeste de
cette cour qui contient 63 griefs contre celle d'Angleterre.
Il est certain que la sortie des escadres espagnoles de Cadix ,
annonce des actes prochains d'hostilité.9 up ab ort
2
On apprend par des lettres officielles de Toulon ?! du 3
thermidor , que l'escadre anglaise ayant serré la côte de près ,
quatre de leurs vaisseaux , surpris par le calme , ont été canonnés
par toutes les batteries à portée et ont été fort- endommages
.
¿ques suplsup sb , verso etins 91400 2004 19 201419 Ver
Traité depais conclu entre le duc de Wurtemberg et la Répu
Robison blique Française, ob encobeo 13
La République Française et S. A. S. le duc de Wurteinberg
et Teek , également animés du desir de mettre fin
a la guerre qui les divise , et de rétablir les liaisons de
commerce et de bon voisinage qui leur étaient réciproquement
avantageuses , ont nommé pour leurs plenipotenuaires
, savoir le Directoire , au nom de la République
Française , le citoyen Charles Delacroix , ministre des relations
extérieures ; et S. A. S. le duc de Wurtemberg et Teck,
MM. le baron Charles de Voepwarth , son ministre d'état
et président de la chambre des finances , Abel , conseiller de
législation .
Lesquels , après avoir échangé leurs pleins pouvoirs respectifs
, ont arrêté les articles suivans :
Art. Ier. Il y aura paix , amitié et bonne intelligence entre
( 62 )
14. République Française et S. A. S. le duc régnant de Wur
temberg et Teck ; en conséquence , toutes les hostilités
cesseront entre les puissances contractantes , à compter de la
satification du présent traité .
"
8
II . Le duc de Wurtemberg révoque toute adhésion , consentement
et accession , patente ou secrette par lui donnés
à la coalition, armée contre la République Française , à tout
traité dalliance offensive et défensive , qu'il pourrait avoir
contracté contre elle . Il ne fournira à l'avenir aucune puissance
ennemie de la République, aucun contingent ou secours
en hommes , chevaux , vivres argent , munitions de guerre
ou autrement , à quelque titre que ce soit , quand même il en
serait requis comme membre de l'empire, germanique
III. Les troupes de la République Française pourront pas
ser librement dans les états de S. A. S. , y séjourner , et occu
per tous les postes militaires nécessaires à leurs opérations
IV.Son A. S. le duc de Wurtemberg et Teck renonce ,
en faveur de la République Française , pour lui , ses succetseurs
et ayant causes , à tous ses droits sur la principauté de Montbéliardi,
des seigneuries d'Héricourt , de Passavant , et autres
en dépendantes ; le comté d'Hobourg , ainsi que les seigneu
ries de Riquewir et Osthein , et Ini cede généralement
fautes, les propriétés , droits et revenus fonciers qu'il possede
sur la rive gauche du Rhin , et les arrérages qu'il pourrait
réclamer . Il renonce à toute repetition qu'il pourrait faire
contre la Républiques pour non -jouissance desdits droits et
revenus , et pour toute autre cause , de quelque espece qu'elle
soit , antérieure au présent traité .
V Son AS. 'engage à ne point permettre aux émigrés
et prêtres déportés de la République Française , de séjourner
dans ces états.ub.el A.2 .* Jaguar shpildapt md.
VI. sera conelu incessamment entre les deux puissances
h traité de commerce sur des bâses réciproquement avan-
Lageuses. 31 sinis mol top spaulacar sed 95
En attendant , toutes relations commerciales seront réta
blies telles qu'elles étaient avant la présente guerre.
Toutes les denrées et marchandises) provenant du sol , des
manufactures , colonies ou péches françaises , jouiront , dans
les états de S. Ar S. de la liberté de transit et d'entrepôt en
exeption de tous droits , autres que ceux de péage sur les
voitures et chevaux .
9:
Les voituriers français seront traités , pour le paiement
desdits droits de péage , comme la nation la plus favorisée.
VII. La République Française et S. A. Si le duc de
( 63 )
S
3
it
#
Wurtemberg s'engagent respectivement à donner main-levée
du sequestre de tous effets , revenus ou biens saisis
confisqués , détenus ou vendus sur les citoyens français
d'une part , et sur tous les habitans des duchés de Wur
temberg et Teck de l'autre part , et à les admettre à l'exercice
légal des actions et droits qui peuvent leur-appartenir-
VIII. Tous les prisonniers respectivement faits , seront
rendus dans un mois à compter de l'échange des ratifications
du présent traité , en payant les dettes qu'ils pourraient avoir
contractées pendant leur captivité . Les malades et blessés
continueront d'être soignés dans les hôpitaux respectifs ; ils
seront rendus aussitôt leur guérison. Iscr
IX . Conformément à l'art . VI du traité conclu à la Haye
Fe 27 floréal de l'an 3 , le présent traité de paix et d'amitié
est déclaré commun avec la République Batave . If
ɔmmod
X. Il sera ratifié , et les ratifications échangées dans un
mois , à compter de sa signature , et plutôt si faire se peut.
A Paris le 20 thermidor , an 4 de la République Fran
caise une et indivisible .
IT IKK Signés , CH. DELACROIX ; CHARLES , baron DE
WOEPWARS ; ABEL . buntis bad eisqa me'b
3
Le directoire arrête et signe le présent traité de pai
avec le duc de Wurtemberg , négocié au nom de la Repu
blique Française par le ministre des relations extérieures ,
nommé par le Directoire exécutif par arrêté du 11 thermidor
présent mois , et chargé de ces instructions à cet effet .
A Paris , le 21 thermidor , an IV de la Republique Française
une et indivisible .
1,53 1298031
Signé , REVELLIERE - LEPAUX , president .
Par le Directoire exécutif. Signé , LAGARDE , secrétaire-général .
6.
NOUVELLES OFFICIELLES.
WAL
oblet
2014 a
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE. Des 20 et 21 thermidor . Le
général Kleber écrit qu'il s'est passé deux actions importantes
auprès de la Rednitz. Nous avons été repoussés pendant quelque
tems , mais la valeur opiniâtre de nos troupes l'a emporté
sur la supériorité du nombre . Nous nous somines rendus
maîtres de la place de Forckheim ; nous y avons trouvé
70 bouches à feu . Nous sommes au- delà de la Rednitz et de
la riviere d'Aich . L'ennemi se retire en grande hâte sur
( 64 )
Nuremberg.
qui est rétabli.
Kleber a remis le commandement à Jourdan
Du 25. L'ennemi a évacué la position qu'il occupait entre
Lauff et Rothemberg. Il a même évacué ce dernier fort dont
la garnison s'est rendue ; on y a trouvé 40 bouches à feu et
des munitions de guerre.
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE . Du 26. Le général Mor eau
rend compte de plusieurs combats qui ont eu lieu les 21 , 22 ,
23 et 24 , contre toutes les forces réunies de l'archiduc. La
dernière affaire a duré 17 heures , et la victoire a été trèsdisputée.
Le combat n'a fini qu'à la nuit. Les deux armées
qui bivoaqué. Le lendemain , à la pointe du jour , l'ennemi
avait effectué sa retraite. Il a perdu , de son aveu , 7 mille
hommes. Il se disposait à repasser le Danube . La division
du général Férino est entrée à Bergens, On y a trouvé 29
bouches à feu , et pris 30 ou 40 grands bateaux et 40 mille
sacs d'avoine , orge et farines C I'
र्न
--
ARMÉE DEVANT
MAXfait
une sortie le 11 , et à la faveur
Du 15. L'ennemi , au nombre L
de 7 à 8 mille hommes , a
d'un épais brouillard , a forcé tous les avant-postes . Mais par
un changement de frout à gauche , il a été coupé dans sa retraite
, et forcé de rentrer avec perte considérable. 36
ARMEE D'ITALIE . Du 21. Buonaparte mande que le 19 ,
l'ennemi a été forcé dans sa ligne du Mincio il a levé le
siege de Parchiera , a perdu 12 pieces de canon et 700 prisonniers
. Le 20 , Vérone a été repris , les Autrichiens ont
perdu 7 pieces de canon et 400 prisonniers. Les Français ont
repris toutes leurs anciennes positions . L'ennemi fuit dans
Tes montagnes du Tyrol . Les renforts venant de l'armée
d'Ouest commencent à arriver .
Du 27. L'ennemi a été chassé de la Corona , de Montebaldo
, de Préabolo , de la Marche d'Anfonce. Il a perdu
7 pieces de canon et 400 prisonniers .
4
P. S. Diverses lettres d'Allemagne annoncent que l'on
touche au moment d'une paix générale sur le continent. Mais
on croit qu'il y aura un grand changement dans la constitu
tion germanique , et que la prépondérance qu'avait la maison
d'Autriche pourrait bien passer dans les mains d'une autre
puissance.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur,
No.
44.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Mardi 6 Septembre 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
La révolution française est survenue au milieu de
l'époque la plus mémorable pour les progrès de l'esprit
, aussi bien que pour ceux de la liberté . Les
vingt dernières années qui ont précédé ce grand mouvement
, seront notées dans l'histoire du genre humain,
comme l'un de ces tems précieux , où les efforts
simultanés de tous les hommes de génie font faire
subitement les plus grands pas à la science , et où
l'on recueille , dans un court intervalle , le fruit des
travaux lents et successifs de toutes les époques antérieures.
Parmi les causes qui ont contribué le plus
à cet heureux effet , la facilité des communications
entre les savans de tous les pays doit être sans doute
comptée pour beaucoup . Les lettres étaient véritablement
devenues une république , dont toutes les
parties entretenaient une correspondance continuelle
. Par l'effet du perfectionnement des méthodes
philosophiques , chaque découverte conduisait
rapidement à des découvertes nouvelles . Le point
de vue, vaste et général , sous lequel chaque recherche
commençait à être considérée , n'en laissait négliger
Tome XXIV. E
7 ( 66 )
1
aucun résultat . Bientôt les objets les plus minutieux
en apparence , se trouvaient liés aux plus importans ;
et dans ce grand ouvrage de l'avancement de l'esprit
, chaque savant , du fond de sa retraite , dans
quelque pays que le sort l'eût placé , voyait ses travaux
particuliers concourir immédiatement et sans
retard au but commun.
- Mais l'établissement de la liberté dans un grand
pays dont les philosophes avaient sourdement limé
les fers , devint tout - à- coup , par une suite de circonstances
plus favorables encore , le premier de
tous les besoins . La science fut obligée de suspendre
un instant ses observations et ses recherches , pour
les reprendre ensuite avec plus de fruit. La raison
de tous les hommes éclairés et les efforts de toutes
les ames généreuses se dirigerent presqu'uniquement
vers les moyens d'assurer le succès de ce mouvement
politique que tout avait rendu nécessaire. Et ce ne
fut pas seulement en France que la révolution absorba
pour ainsi dire toutes les pensées : la grandeur
du spectacle attira quelque tems l'attention exclusive
des étrangers , et leurs savans les moins occupés
d'affaires publiques, parurent eux-mêmes en rester
d'abord immobiles témoins.
11 Y eut donc au commencement de la révolution
française , une espece de suspension générale dans
les travaux habituels de la science : mais la science
n'y devait rien perdre ; bientôt elle devait les reprendre
avec plus d'ardeur , et sans doute avec des
moyens nouveaux .
Cependant le gouvernement revolutionnaire s'empara
de l'ouvrage de la philantropie et de la raison :
( 67 )
Dès lors toute communication extérieure nous fut
interdite . Les difficultés qu'y mettait nécessairement
une guerre générale , furent prodigieusement aggravées
par les lois les plus atroces , par les mesures
d'administration et de police les plus absurdes . Leurs
funestes effets se prolongerent même bien long tems
après la destruction de ce régime . Enfin , nous avons
été pendant plusieurs années sans savoir ce qui se
faisait chez nos voisins les plus immédiats : et quoiqu'ils
eussent sur notre compte des moyens d'infor
mation qui nous manquaient , il est aisé de voir qu'ils
n'ont eu durant nos deux années les plus désastreuses,
que des idées très - incomplettes de ce qui se passait
parmi nous. Cette circonstance fera sans doute
époque dans l'histoire ; et l'on n'a pas besoin d'observer
combien devait être funeste son influence sur la
marche des lumieres .
Aujourd'hui , la plupart de ces entraves sont bri-
Bées. Il ne reste du moins que celles qu'on peut regarder
comme inséparables d'une guerre entreprise
par des ggouvernemens oppresseurs , qui se sentent
menacés dans leur existence personnelle . Nous pou
vons même savoir ce qui se passe thez eux , par nos
communications avec les pays amis ou neutres ; et
les lettres peuvent renouer leur correspondance .
Pour remettre nos lecteurs , autant du moins qu'il
nous est possible , au courant de la littérature étrangere
, nous nous proposons de consacrer dans ce
journal , quelques pages à de courts extraits de
ce qu'offrent d'intéressant ceux qui paraissent
dans différentes parties de l'Europe . Chacun sent
assez combien il serait utile d'avoir au moins une
E 2
( 68. )
2
idée de ce qui s'y fait de plus important. Nous allons
aujourd'hui rendre compte d'une lettre de l'abbé
Andrès ( 1 ) , sur l'état de la littérature de Vienne .
Cette lettre , écrite d'abord en espagnol , et traduite
depuis en italien par Louis Brera , avec des additions
curieuses , a paru vers la fin de 1795 ( vieux
style ) . Elle est annoncée avec beaucoup de détails
dans le journal littéraire de Naples du mois d'avril
dernier , d'où nous allons extraire ce qui nous en
paraîtra le plus digne de remarque.
Extrait d'une lettre de l'abbé ANDRÉS sur la littérature
de Vienne.
La liberté française aura sans doute d'éternels
reproches à faire à l'empereur Joseph II . Cependant
ce prince a rendu quelques services importans
son pays ; peut-être était- il difficile d'y jetter plus
rapidement les semences d'une révolution générale .
Quelques philantropes pensent même qu'à plusieurs
égards , son véritable tort est d'être allé trop vîte.
Ce n'est pas seulement par nombre d'établissemens
utiles , qu'il voulut marquer son regne : il appella
des savans et des gens de lettres de différens pays ;
il s'occupa des moyens de former dans le sien , une
( 1 ) L'abbé Andrès est l'auteur d'une histoire des progrès
de l'esprit humain , intitulée : Dell' origine , progressi , stato
altuate d'ogni letteratura ; ouvrage qui paraît remplir dignement
son titre , et qui par conséquent suppose , et les connaissances
les plus étendues , et l'esprit le plus philosophique.
( 69 )
véritable opinion publique , en donnant plus de
hardiesse à la pensée et c'est le second despote
qui a consacré l'entiere liberté de la pressé , cette
liberté qui amene toutes les autres à sa suite , et sans
laquelle elles sont entierement illusoires .
Le nombre des gens de lettres établis à Vienne
est très considérable , et ils y écrivent en plusieurs
langues .
Volfang de Kempelen , Hongrois de nation , y
tient une place distinguée parmi ceux qui s'occupent
de sciences physiques et mathématiques . Il a
fait de l'algebre et de la géométrie une application
très - étendue à la mécanique , dans laquelle il paraît
avoir surpassé tout ce qu'on connaît de plus ingėnieux.
Il assistait , en présence de Marie-Thérese , à
des expériences magnétiques exécutées par Pelletier ;
c'est-là qu'il fixa pour la premiere fois l'attention , en
s'engageant à faire une machine plus étonnante que
toutes celles de ce Français . Et en effet , au bout de
six mois parut son joueur d'échecs , qui non- seulement
fait exécuter avec beaucoup de précision , à
toutes les pieces du jeu , leurs différens mouvemens ,
mais qui gagne toutes les parties .
Un autre ouvrage de Kempelen est un enfaut qui
parle . Les organes de la voix en sont formés sur le
modele exact de ceux de l'homme ; l'articulation
des mots s'exécute par une mécanique qui reproduit
jusques dans les plus petits détails , l'artifice
de la nature . L'auteur publià dans le courant de
l'année 1791 une description de sa machine , où
il examine plusieurs questions intéressantes relatives
à la formation de la voix. Quelqu'admirable cepen-
X 3
( 70 )
dant que soit cet automate , un jeune éleve de l'u
niversité de Pise , à peine, âgé de 21 ans , entreprit
et vint à bout de l'imiter sans l'avoir jamais vu . Son
nom est Joseph Morosi de Ripafratra ..
Charles Rewitzki , Hongrois aussi bien que Kempelen
, s'est rendu célebre par sa grande connaissance
des langues et par une immense érudition dans
toutes les parties de la littérature . On a de lui un
voyage dd'Asie et d'Europe , et une traduction en
vers entiers d'un poëte persan nommé Haphyz . Il
a écrit de plus en français , un traité fort estimé sur
la tactique des Turcs . Les sciences et les lettres l'ont
perdu depuis peu,
Vienne réclame toujours le docteur Ingenhouz
quoique ce célebre physicien habite depuis longtems
l'Angleterre . Ses expériences sur les végétaux
sont trop connues pour avoir besoin d'être citées .
Il en est de même des collections de botanique
de Jacquin , ce voyageur infatigable , non moins intéressant
par son caractere doux et simple , que par
son savoir et ses travaux . C'est un des hommes les
plus distingués du siecle , dans la partie à laquelle
il s'est exclusivement consacré.
Keinmeyer et Pacassi appartiennent à la physique .
Le premier s'est beaucoup occupé de tout ce qui
tient à l'électricité ; et sans lui les expériences aërostatiques
que Blanchard a faites à Vienne auraient
manqué totalement . Le second a enrichi le journal
de littérature de Vienne de plusieurs savantes dissertations.
On lui doit la traduction française du
traité des planetes et des cometes d'Euler , un ouvrage
considérable sur l'architecture navale , et divers
( 71)
autres écrits , soit d'astronomie , soit de hautes máthématiques.
La meilleure école de médecine clinique qui
existe encore en Europe , et les encouragemens particuliers
que la faculté de Vienne a reçus dépuis le
commencement du siecle , ont produit dans cette
ville , plusieurs médecins et chirurgiens célebres .
Storck , auteur des expériences sur la ciguë et sur
plusieurs autres plantes vénéneuses , mais plus vélitable
interprête de la nature , et plus digne d'être
à jamais célebre , par la premiere partie de son Annus
Medicus , est à la tête des médecins . Après lui vient
Joseph Quarin , praticien d'une grande distinction ,
dont nous avons différens ouvrages sur les fievres ,
sur les inflammations et sur les maladies chroniques.
On le regarde comme très - fort pour le pronostic.
Hasenhorl , premier médecin de l'empereur , et
connu sous le nom de Lagusius ; Vespa , auteur de
quelques dissertations médicales et chirurgicales ;
Hebermann , auteur de celle intitulée , de Salubri
Sepulchro ; et Hunczowski , à qui l'on doit un petit
traité sur l'usage du brou de noix dans le traitement
des ulceres , sont encore des médecins trèsconnus
et très - estimés . '
Alexandre Branbilla est à la tête de la chirurgie.
On lui reproche de n'avoir pas fait sa réputation
uniquement par son habileté . Le seul ouvrage qu'il
ait donné au public est un traité des instrumens.de
chirurgie employés dans les hôpitaux militaires de
l'Autriche . Plenk , également savant comme chirurgien
, comme botaniste et comme chimiste , n'occupe
E 4
( 72 )
que la seconde place , quoiqu'il paraisse mériter la
premiere .
L'esprit des juristes de Vienne n'est point du tout
celui qu'on attribue généralement en Allemagne , à
cette classe , du moins si l'on en juge par Charles .
Antoine Martini , président du tribunal suprême de
justice, Ce savant n'a pas seulement porté de la
hardiesse et de la philosophie dans différentes questions
de droit, qu'il a traitées avec beaucoup de savoir
et de talent ; il a senti combien les spectacles pouvaient
contribuer à l'amélioration des moeurs ; et il·
s'est occupé de la réforme du théâtre allemand , en
couvrant ses défauts de ridicule dans des satyres pleines
de sel il a yu combien la morale des femmes influait
sur la société ; et il a rédigé pour elles , de
courtes regles de conduite dans les différentes circonstances
de la vie : enfin , il a défendu les sciences
et la philosophie contre les attaques de l'abbé
Sabathier ; et la pureté , l'élégance , la force et la
grace de sa maniere d'écrire ne permettent au journaliste
italien d'y rien desirer , qu'un peu moins de
liberté sur les matieres de religion .
-
Le directeur de la bibliotheque impériale est l'abbé
Denis , ci- devant jésuite . Ses ouvrages de prose et
de vers ont accéléré les progrès du goût en Allemagne
. Il a composé spécialement dans cet objet
nn poëme technique intitulé : L'Arte pratica del buon
gusto. La langue allemande lui doit une bonne traduction
en vers d'Ossian . Le odi del Barbo Sined forment
un recueil intéressant ; à la tête est une trèsbonne
dissertation sur la poésie du Nord . Sined est
l'anagramme du nom de l'auteur .
"
( 73 )
Après Denis , et dans la même bibliotheque , on
remarque Bolla , qui de simple ouvrier en maçonnerie
s'est élevé au rang d'un savant distingué . Dans les
courts intervalles que lui laissaient ses travaux mėcaniques
, il se mit en tête d'apprendre le grec ; il
en vint à bout sans aucun secours et sans savoir le
latin ; et son début fut une ode au prince Kaunitz ,
qui lui fit donner sur- le- champ une place dans la
bibliotheque impériale .
Parmi les antiquaires de Vienne , Eckel , Neumann
et Weinhoffer se font distinguer particulierement .
Il faut absolument une Sapho à l'Allemagne. Les
opinions sont partagées entre Gabrielle de Baumberg
et la célebre Karsch , dont les poésies ornent l'almanach
des Muses allemand. La premiere réside à
Vienne .
Peut-être le bon esprit de la duchesse Julie de
Giorane , dont la prose élégante et sage est consacrée
à plaider les droits des hommes et prêcher la
morale , mérite - t- il encore plus les suffrages du
goût et de la raison . Elle a écrit deux très - bons ouvrages
; l'un , sur l'abolition de la servitude en Bohême
;
l'autre , sur l'éducation des femmes qui
ont le malheur de naître princesses.
Retzer , Mestalier , Haska , Alxinger , tous quatre
recommandables par des ouvrages de poésie qui ont
eu du succès , occupent tour-à-tour l'abbé Andres
et son abréviateur, Mais le général - major Ayrenhoff
méritérait un article à part. Dans sa jeunesse , il se
fit connaître par une comédie intitulée Der Postzug ,
que les juges séveres du théâtre allemand regardent
comme la seule comédie en cette langue qui soit
7
( 74 )
une véritable approbation. Ses deux tragédies
d'Antoine et Cléopatre , et d'Ervine de Stenheim sont
pleines d'intérêt , et son Eneïde Travestie l'est de
gaieté , d'excellentes plaisanteries , mais de choses
libres et d'irreligion .
Tandis que l'abbé Sabathier , émigré français , va
colporter à Vienne ses lâches déclamations contre la
raison humaine et la liberté , l'on a vu qu'il y trouve
beaucoup d'hommes de lettres véritablement dignes
de ce nom , occupés à propager courageusement et
sans relâche , les principes qui doivent affranchir la
terre. Un poëte italien , Gamerra , vient d'y publier
tout récemment un poëme sur la délivrance de la
Belgique et de la Hollande ; et le ministre de la
république de Raguse , Ayala , une dissertation écrite
en français , sur l'Egalisation des hommes et des citoyens .
Au reste , l'abbé Sabathier écrit et parle en Autriche ,
comme il écrivait et parlait en France : on ne peut pas
lui reprocher de n'avoir point été toujours l'apologiste
des erreurs et de l'oppression ; et nous ne doutons
nullement qu'il ne soit un peu surpris de voir
quelques uns des gens de lettres français , contre
lesquels il dirigeait toutes ses attaques autrefois , et
qui le regardaient alors comme un mercenaire de l'imposture
, professer maintenant les mêmes principes
que lui , et faire amende honorable dans leur vieillesse
, d'avoir eu , plus jeunes , quelque amour des
hommes , quelque courage d'esprit et quelque élévation
de caractere .
Nous ne terminerons pas cet article sans parler
du grand hôpital de Vienne , dont tous les
voyageurs admirent unanimement la disposition et
( 75 )
la police . Voici ce qu'en dit Andrès , ou plutôt le
journaliste italien d'après lui .
Le nouvel hôpital est un bâtiment superbe ,
construit sur deux plans paralleles , et composé de
six cours , qui séparent cent onze salles , de vingt-six
pieds de longueur et de dix-sept, de largeur chacune
. Soixante de ces salles sont destinées pour les
hommes , et cinquante- une pour les femmes . Le
nombre des lits va jusqu'à deux mille. Ils sont places
à deux pieds de distance l'un de l'autre . On met à
part les malades syphilitiques , hydrophobes , etc.
Les bains , la pharmacie , les magasins de toute espece
correspondent à la grandeur de l'établissement.
Mais ce qui mérite le plus d'attention est l'hospice
des accouchemens , qui fait partie de l'hôpital , et
dont l'entrée est libre jour et nuit . On ne demande
à la porte ni le nom , ni la condition des femmes
qui se présentent pour faire leurs couches . Elles sont
tenues seulement de remettre un billet cacheté ,
dans lequel leur nom est écrit. Ce billet n'est ou
vert qu'en cas de mort de la personne ; autrement
on le lui rend à sa sortie . Lcs femmes peuvent entrer
masquées ou voilées , comme il leur convient .
et rester dans cet état , pendant tout leur séjour à
l'hospice. Après l'accouchement , elles sont libres
de s'en aller ou de demeurer aussi long - tems qu'il
leur plaît , d'y laisser leur enfant ou de l'emporter.
On ne demande rien aux femmes d'une pauvreté
reconnue ; mais les autres donnent un florin , un
demi florin , ou dix creutzers par jour ; et les commodités
se proportionnent à la rétribution . Dans la
premiere année de l'établissement de cet hospice ,
*
( 76 )
Ten 1784 ) , il y naquit six cents quarante- huit enfans
. Dès - lors , beaucoup de crimes furent prévenus
la pudeur d'un grand nombre de femmes fut ménagée
; et il en résulta sans doute aussi des avantages
pour la population . »
SCIENCES ET ARTS. NAVIGATION.
Des tentatives qui ont été faites pour rendre Paris port ,
depuis 1766 jusqu'à présent. Par DAVID LEROI , de
PInstitut national.
PARTS , comme on le sait , fut un port de mer ,
depuis le tems où vivait César jusqu'à l'année 885
que divers peuples du nord , ayant à leur tête Sigefroi
, vinrent en faire le siége avec 40,000 hommes.
La flotte qui les portait était de 700 voiles , sanscompter
les barques , ensorte , dit Abbon , qui cite
ce fait , dont il fut témoin , que la riviere était couverte
de leurs bâtimens l'espace de deux lieues ( 1 ) .
ཀ་
Cette navigation sur la Seine , facile alors pour
des navires , est devenue depuis si difficile pour ces
sortes de bâtimens , par la diminution de la profondeur
de son lit , comme par la multiplicité des
ponts qui la couvrent , qu'on désespéra long - tems
de la voir redevenir une ville maritime. Le capitaine
Berthelot nous fit concevoir de plus heureuses
espérances , en 1766 ; il arriva , dit l'auteur du Tableau
( 1 ) Voyez le Tableau de Paris , par Mercier , représentant
du peuple , chap. 274 , tome III.
( 77 )
#
de Paris , le 1er août de cette année au pont Royal,
vis -à-vis des Tuileries , sur son vaisseau de 160 tonneaux
, de 55 pieds de quille , et dont le grand
mât avait 80 pieds de hauteur. Ce vaisseau , chargé
de marchandises , arriva de Rouen à Paris en 7 jours ,
de Rouen à Poissy en 4 , et une autre fois du Havre
à Paris en 10 jours .
Passement , pour diminuer les difficultés que de
semblables navires éprouvaient en faisant les mêmes
voyages , à cause de leur tirant d'eau , et de la
grande élévation de leurs mâts , proposa , peu de
tems après les voyages de Berthelot , de creuser la
Seine en divers endroits ; et d'ouvrir des canaux ,
au droit d'une des culées des ponts qu'on trouve
en remontant de Rouen à Paris . Cette derniere proposition
frappa particulierement des armateurs de
Dieppe ; une compagnie qu'ils formerent off.it , dans
le cas seul même où l'ouvrage projetté aux ponts
serait effectué , sans creuser le lit de la Seine , de
construire douze navires , de 150 tonneaux chacun , tirant
huit pieds d'eau , avec lesquels ils iraient charger des
morues en Irlande , et les viendraient décharger en droi
ture à Paris par les mêmes navires. L'un d'eux proposa
de ne faire les navires que de 120 à 130 tonneaux ,
de leur donner 62 pieds de quille , 18 pieds de
pont , 8 pieds de cale et 10 pouces de vihord.
On n'a pas fait , ai -je dit dans mes lettres à
Francklin , les canaux indiqués par Passement ,
, les armateurs de Dieppe n'ont pas fait les navires ,
et Paris n'est rien moins qu'une ville maritime .
" Le projet de ce physicien à la vérité était défec-
» tueux dans quelques parties ; il exigeait des tra-
2
( 78 )
» vaux qui n'étaient pas sans inconvénient , et qui
attraient coûté des sommes inappréciables ; il
59 voulait rendre la Seine capable de recevoir des
,, vaisseaux de 120 à 150 tonneaux comme ils sont
3
au lieu qu'il semble plus simple , selon mes vues ,
" de faire des navires de ce port capables de naviguer
sur la Seine comme elle est . "
Tout Paris a vu , ou a pu voir , le très - petit navire
que je fis exécuter d'après ce nouveau plan pour
rendre notre ville maritime . Il jetta l'ancre vis - à- vis
du Louvre , le 16 octobre 1787 , chargé de vingtquatre
milliers de plomb laminé , après que je lui
eus fait subir , pendant que j'y fus embarqué , soit
dans la Manche , soit sur la Seine , des épreuves
qui constatent qu'il navigue également bien en mer
et sur les fleuves , non-seulement par un tems doux
mais même pendant de grands oragès .
On reconnut sur - tout dans ces épreuves qu'il allait
avec un très -grand avantage au plus près , et qu'il
virait vent devant avec une extrême facilité : propriétés
qui résultaient particulierement de sa longueur
et de sa nouvelle voilure. Son équipage , composé
de trois hommes et d'un mousse , déployait
souvent ses voiles et les carguait , pour montrer avec
combien de sûreté , de facilité et de célérité se faisait
cette manoeuvre.
Je l'ai appellé Naupotame , nom composé de deux
mots grecs , et qui exprime qu'il naviguait également
en mer et sur les fleuves. Il a été construit à Rouen
par le citoyen Thibault ; il avait 36 pieds de longueur
, & de largeur ou de bau , et 4 de creux . Il
portait , tout chargé , de 13 à 14 tonneaux , et ne
( 79 )
tirait que 3 pieds d'eau . En faisant sur une échelle
double de ce premier naupotame d'autres navires
de ce genre , mais d'une forme un peu plus alongée ,
ils rapporteraient , comme je l'ai prouvé dans la qua
trieme de mes lettres à Franklin ( 1 ) , des bénéfices
assez considérables aux négocians qui les armeraient.
Il y a tant d'avantages , ai -je ajouté dans cette
» lettre , à faire des naupotames d'une forme alongée ,
» que je ne balancerais pas à leur donner toujours
une proportion moyenne entre celle des gabares
" et celle des bélandres (2) , ou de longueur cinq
fois leur largeur ou leur bau . A la vérité , en
employant les voilures qui sont en usage , un
navire de cette proportion éprouverait quelques
,, difficultés à virer de bord ; mais c'est un inconvénient
qu'on n'aurait jamais à craindre , en employant
celle que j'ai imaginée , comme le prouve
99
( 1 ) C'est la quatrieme lettre de la seconde édition , que
j'envoyai , comme je l'ai dit , à Mirabeau , et que je cite
toujours dans cet écrit.
(2) J'ai mesuré au Havre , en 1778 , une gabare , la Guyane ,
elle n'avait que 25 pieds de bau , et elle en avait 110 à la
flotaison .
J'ai mesuré à Rouen ". en 1787 , deux bélandres de Dunkerque
, elles avaient toutes les deux 9 pieds et demi de
bau ou de largeur ; l'une avait 51 pieds à la flotaison , et ,
comme on voit , plus de cinq fois et un tiers la longueur de
son bau ; l'autre , d'une proportion plus longue encore , avait
54 pieds de même à la flotaison , et par conséquent de longueur
plus de cinq fois et deux tiers de sa largeur.
( 80 )
» le très -grand nombre d'épreuves qui en ont été
faites . Ainsi , le naupotame qui ferait , selon moi ,
la navigation la plus avantageuse de Paris à divers
" ports , et de divers ports de l'Europe , de l'Asie ,
39
de l'Afrique et de l'Amérique à Paris , devrait
" avoir 80 pieds de longueur , pris à la flotaison ,
16 de largeur ou de bau , & de creux et 6 de tirant
d'eau : il porterait environ 120 tonneaux. "
Telles sont les tentatives qui ont été faites , relativement
aux vaisseaux seulement , pour rendre-
Paris port , depuis l'année 1766 jusqu'à ce moment ,
où nous venons de voir arriver le lougre le Saumon ( 1 ) ,
construit dans les mêmes vues par l'ordre du gouvernement.
J'ai prouvé , on l'a vu , par un fait bien constaté ,
en 1787 , la possibilité d'avoir des naupotames .
L'arrivée du navire le Saumon , vis-à- vis des ChampsÉlysées
, est un second fait qui montre , ainsi que je
l'avais avancé , qu'on peut en faire de fort grands ;
d'autres faits , on nous le fait espérer , prouveront
bientôt , comme l'ont pensé Mirabeau et d'autres
écrivains , combien seraient utiles ces navires , qui ,
en perfectionnant la navigation des fleuves , contribueraient
à rendre Paris port , feraient fleurir notre
commerce , augmenteraient nos forces navales , et emploieraient
un grand nombre d'hommes dont les
états ont été détruits avec le faste qu'entraînait la
monarchie.
( 1 ) Ce lougre , le Saumon , a 75 pieds de longueur , 18 de
largeur ou de bau , 8 et demi de creux , et tire , tout chargé ,
6 pieds d'eau .
Du
( 81 )
DU PERFECTIONNEMENT DE L'ART TYPOGRAPHIQUE.
EPUIS Garamont , la gravure typographique n'avait
fait aucun progrès véritable ; et depuis les Elzevirs ,
à peine avait - on entrevu quelques améliorations à
faire dans la fabrication du papier , et dans les différens
procédés qui font partie de l'impression .
Baskerville avait tenté des changemens qu'on avait
cru d'abord avantageux ; mais ses éditions sont d'une
incorrection extrême ; et en voulant rendre ses caracteres
plus sveltes et plus légers , il n'a gueres fait
que les rendre longs et maigres . Tel est du moins
le jugement qu'en portent aujourd'hui les amateurs
dont le goût est le plus sévere et le plus exercé . Ce
n'est que depuis 25 ou 30 ans , que d'abord l'imprimerie
, ensuite la gravure des caracteres , et enfin la
papeterie se sont pour ainsi dire ranimées tout -à - coup,
et qu'elles ont commencé à faire des pas sensibles vers
la perfection . Ambroise Didot en France , Ibara (1 )
en Espagne , Bodoni en Italie ont imprimé le mouvement.
Ambroise Didot paraît avoir sur-tout contribué
aux progrès de son art. Pour la perfection du
tirage , il est peut- être impossible d'aller plus loin
que lui ; et c'est particulierement à son zele , à ses
conseils , à ses encouragemens , que nous devons
notre beau papier vélin , si supérieur à celui de
Baskerville .
( 1 ) Sancha mérite d'être cité après Ibara , pour sa belle édition
de la conquête du Mexique per Antonio de Solis .
Tome XXIV. F
( 82 )
1
Les deux fils d'Ambroise Didot , Pierre et Firmin ,
ont marché sur les traces de leur pere , et l'art à fait
de nouveaux progrés entre leurs mains . Pierre Didot
J
་
a porté la correction typographique , le choix de
l'encre et du papier , le soin dans tous les détails
de composition , de tirage , etc. , jusqu'au dernier
degré imaginable . Firmin a gravé successivement
différens caracteres , dont la perfection toujours croissante
semble annoncer que cette partie de l'art
n'aura bientôt plus de pas à faire . Les deux freres
travaillent de concert chacun d'eux , dans le développement
de ses talens , voit sur - tout le moyen de
faire mieux valoir ceux de son frere ; et le public ne
profite pas moins de cet heureux accord , qu'il pourrait
le faire de la plus active rivalité .
Le beau Virgile grand in -folio est l'un des chefdoeuvres
que nous devons à leurs soins réunis : sa
réputation est trop bien faite pour qu'il soit nécessaire
d'en parler. Mais Didot vient de publier deux
ouvrages qui méritent particulierement d'être connus
l'un est la Collection des Euvres de P. Corneille
avec les Commentaires de Voltaire ; l'autre est
les Maximes de la Rochefoucauld . Les deux ouvrages
sont in 4. tirés sur grand raisin -vélin ; il n'y a que
250 exemplaires de chaque . Les deux premiers volumes
de Corneille paraissent maintenant ils se
vendent 36 liv . le volume , chez P. Didot l'aîné , rue
Pavée-des-Arcs , no. 28.
?
Ces éditions font partie de la superbe collection
des auteurs classiques français et latins , commencée.
par Ambroise Didot ; elles la terminent à - peu- près
pour les auteurs de notre langue .
( 83 )
Dans l'édition de Corneille , la distribution des
pieces est beaucoup meilleure que dans toutes les
autres éditions qui l'ont précédée . On y a suivi
l'ordre chronologique . Elle differe beaucoup de
celle in-8° . donnée par Voltaire : cette derniere est
très-incomplette ; on n'y trouve point les notes que
Voltaire a ajoutées à l'édition de Geneve , laquelle
à son tour est d'une grande incorrection.
C'est ici un nouveau monument du zele de P.
Didot pour les lettres et pour la gloire de la langue
française. Il s'est donné des soins infinis pour l'exécuter
avec la derniere perfection. Cette entreprise
est d'autant plus honorable pour lui , que les circonstances
en rendaient le succès plus difficile , et qu'elle
exigeait de grandes avances , dans un tems où le
gouvernement ne peut donner que peu d'encouragemens
aux arts , et où l'intérêt exorbitant de l'argent
rend presqu'impossible de rassembler des capitaux
considérables .
Les Maximes de la la Rochefoucauld sont imprimées
avec un nouveau caractere , gravé par Firmin Didot.
La taille des caracteres et la régularité de la fonte
sont au-dessus de tout éloge : la pureté de l'impression
et la perfection du tirage nous paraissent surpasser
ce qu'Ibara et Bodoni ont fait de plus beau .
On sait d'ailleurs que pour la correction typographique
, rien n'approche des éditions de P. Didot .
On trouve encore chez lui , dans ce moment , une
nouvelle édition des Contes de Lafontaine , en deux
volumes in-4° . ornés de 80 gravures d'après les dessins
de Fragonard.
Jusqu'ici , l'édition la plus recherchée des Contes
Fa
( 84 )
de Lafontaine était celle dite des Fermiers- Généraux.
Les figures gravées d'après Eisen en font peut- être
le principal mérite . Elle est d'ailleurs pleine de
fautes typographiques ; beaucoup de vers y sont
sitérés , quelques- uns privés de rime correspondante ,
Autres entierement omis . La ponctuation en est de
plus extrêmement vicieuse ; et l'on sait combien la
correction à cet égard , contribue à la facilité de la
lecture , et au plaisir que donnent les beaux ouvrages.
Et quant aux figures , on peut leur faire plusieurs
reproches , soit pour le caractere même du dessin ,,
soit pour la maniere dont elles sont employées dans
le livre. La petitesse du format , ou plutôt celle du
papier , ont forcé de les resserrer dans des cadres
étroits , qui gâtent et dénaturent leur effet.
L'édition nouvelle de Didot , la premiere qui ait
été faite in 4 °. avec figures , réunit à la correction
parfaite , qui caractérise toutes les productions de
cet artiste , une ponctuation exacte et bien entendue
, et l'avantage inappréciable dans les gravures ,
d'une dimension convenable au développement des
sujets . Les gravures ont été confiées aux plus habiles
artistes de la capitale , sous la directiondes citoyens
Tilliard , de Lafosse et Saint-Aubin , co-associés pour
cette entreprise : ce dernier en a gravé lui - même
quelques - unes , et il a donné à celles qui en avaient
besoin, des retouches fines et pleines d'esprit . Le cit .
Fragonard en a fait autrefois les dessins à Rome ,
dans toute la chaleur de la jeunesse . La gaieté , la
naïveté , la grace et un enthousiasme continuel
regnent dans chacune de ces aimables productions ,
( 85 )
qui paraissent toutes animées de l'esprit de l'inimitable
Lafontaine .
Cette édition a été tirée , ainsi que les figures qui
l'accompagnent , à 550 exemplaires sur grand raisinvélin.
Il y a 150 exemplaires des figures avant la
lettre ; le reste a été tiré immédiatement . Ces 550
exemplaires sont les premiers et les seuls sur papier
vélin.
Les figures qui sont au nombre de 80 , en y comprenant
le portrait de Lafontaine , paraîtront en huit
livraisons de 10 estampes chacune . La premiere se
vend , dans ce moment , avec les deux volumes du
texte ; la seconde , dont les gravures sont terminées ,
paraîtra dans peu.
Le prix des deux volumes de texte est de 48 liv.
Celui des estampes , composant la premiere livraison
, est de 30 liv .
Les 10 estampes avant la lettre , dont il ne reste plus
qu'un petit nombre d'exemplaires , se vendent 60 liv.
Nous terminerons cette annonce en relevant une
erreur que le public commet journellement , et qui
même a été commise dans le sein du Corps législa
tif. Didot le jeune n'est point Pierre Didot le fils :
c'est seulement son cousin qui , animé d'une noble
émulation , cherche à l'égaler par
des éditions multipliées
, tandis que d'un autre côté il cherche à
égaler Firmin Didot par de nouveaux caracteres dont
il paraît s'occuper incessamment. On peut espérer
qu'il se rapprochera de plus en plus du but qu'il
s'est tracé mais il a besoin pour cela , de perfectior .
ner beaucoup ses caracteres et son tirage , et ?
donner plus de soin à la correction de ses épreuves.
:
F 3
( 86 )
BIOGRAPHIE.
Notice sur la vie et les travaux de Lavoisier , lue par
Fourcroy , le 15 thermidor an IV , au Lycée des Arts.
LORSQUE l'on apporta les cendres de Descartes à
Paris , on se prépara à lui rendre des honneurs funebres
dignes de ses travaux et de sa gloire . Le roi ,
jaloux de voir louer publiquement un savant , comme
on avait coutume de ie pratiquer pour les grands et
les monarques , défendit de prononcer l'éloge du
philosophe , et sa pompe funebre n'eut rien qui lạ
distingua des funérailles d'un riche marguillier.
Le gouvernement républicain régulierement établi
est plus favorable au développement des grands talens
et des vertus . L'horrible anarchie sous laquelle
nous avons vécu avait fait périr Lavoisier, Semblables
au farouche Tarquin qui abattait tous les pavots dont
Ja tige s'élevait au- dessus des autres , nos farouches
triumvirs ne voulaient régner que sur l'égalité de
l'ignorance et de la stupidité . Mais aujourd'hui que
regne des lois est venu , on rend aux talens éteints.
des honneurs qui sont à la fois les témoignages de
nos regrets et l'aiguillon le plus vif pour la jeunesse
laborieuse.
le
" Antoine - Laurent Lavoisier , né à Paris , le 16
août 1743 , reçut une éducation soignée . A vingttrois
ans, un mémoire sur la meilleure maniere d'éclairer
, pendant la nuit , les rues d'une grande ville
lui valut une médaille d'or , que l'académie lui
9
( 87 )
décerna le 9 avril 1766 ; deux ans après il fut admis
dans cette célebre société savante , dont il a constamment
été un des plus utiles coopérateurs . Toutes
les branches des sciences mathématiques et physiques
eurent des droits sur ses veilles . On le vit suc
cessivement s'occuper de la prétendue conversion .
de l'eau en terre , de l'analyse du gypse des environs
de Paris , de la cristallisation des sels , des effets
produits par la grande loupe du jardin de l'Infante ,
du projet de faire arriver l'eau de l'Yvette à Paris ,
de la congélation de l'eau , des phénomenes du tonnerre
et de l'aurore boréale . Des voyages faits avec
Guettard dans toutes les parties de la France , lui
fournirent les matériaux d'une description lithologique
et minéralogique de cet empire , consignée
dans une carte déja fort avancée ; les mêmes matėriaux
servirent de bâse à un grand travail sur les
révolutions du globe et sur la formation des couches
de la terre , travail dont on trouve deux belles
esquisses dans les mémoires de l'académie , pour
1772 et 1789. Tous les momens et toute la fortune de
Lavoisier furent bientôt voués à la culture des
sciences , et il semblait destiné à contribuer également
aux progrès de toutes , lorsqu'une circonstance ,
telle qu'il ne s'en présente que rarement dans les
fastes de l'esprit humain , décida son choix , l'attacha
exclusivement à la chimie , et le conduisit rapide
ment à l'immortalité . Nous parlons de la découverte
si célebre des fluides élastiques : Black , Cavendish ,
Macbride et Priestley venaient de faire connaître
aux physiciens un monde nouveau ; ils venaient de
commencer une époque qui devait marquer dans les
F.4
( 88.).
ou
annales du génie , comme celles des découvertes de
l'électricité , de la boussole , de l'imprimerie , etc.
Ils ouvraient aux physiciens un trésor inépuisable
de causes et d'effets profondément cachés jusqueslà
dans le sein de la nature . Lavoisier , frappé dès
1770 de la grandeur et de l'importance de cette
découverte , y vit tout à coup une intarissable source
de vérités il sentit par une sorte d'instinct ,
plutôt par la puissance du génie , jusqu'où cette
magnifique carriere qui s'ouvrait devant lui , pourrait
le conduire , et combien elle influerait sur le sort
des sciences physiques. Entraîné dans cette route
encore inconnue , il devint bientôt créateur , détruisit
une foule d'erreurs , renversa tous les préjugés , vainquit
tous les obstacles ; il fut le fondateur d'une
doctrine devenue fameuse par ses succès , et c'est
comme tel que nous devons le présenter dans cette
esquisse , parce que c'est-là le monument durable qui
le fera vivre long- tems dans la mémoire des hommes ,
et dont l'envie , la médiocrité , l'amour- propre et le
vandalisme n'effaceront jamais les trophées . "
Ici commence le véritable éloge de Lavoisier , et
c'est ici qu'il fallait pour le louer les talens d'un
savant exercé dans l'art d'écrire , et l'un des plus
zélés propagateurs de la chimie française . Fourcroy
commence par rendre justice aux chimistes anglais
qui ont ouvert la carriere ; mais le parallele qu'il fait
de Lavoisier et de Priestley , le plus célebre d'entre
eux , est tout à l'avantage du Français .
Dans les ouvrages de Lavoisier , tout est régulier
, méthodique ordonné ; on voit dans ces nombreux
mémoires la série d'un immense travail , la
( 89 )
même pensée-mere qui plane sur les détails , qui
les rapproche , qui les lie , qui les rapporte à un
centre commun. Dans Priestley , une foule d'expériences
, de découvertes s'offrent de toutes parts ;
vous êtes étonné par le nombre et la diversité des
faits nouveaux , mais en même- tems , frappé de leur
incohérence , de leur opposition , de leur contradiction
, vous faites de vains efforts pour accorder
tant de résultats différens , tant de pieces éparses .
Lavoisier vous conduit et vous éclaire également
dans une route droite et large , où vos pas sont
assurés et certains . Priestley ouvre à vos yeux mille
routes nouvelles , mais sans communication entre
elles , sans rendez -vous commun , sans que vous
puissiez appercevoir où vous allez , ni quand vous
vous reposerez. Le travail de Lavoisier est un écheveau
formé d'un seul fil , qu'on dévide avec facilité ,
et celui de Priestley vous offre un peloton , composé
d'un grand nombre de fils différens , par la force
comme par l'étendue , et qui se rompent sans cesse
entre vos mains . "
La modestie l'empêchalong-tems de faire connaître
tout ce qu'il avait ajouté aux travaux des Anglais.
Il fallut le forcer en quelque sorte , vers la fin
de 1775 , pour lui faire présenter à l'académie son
premier ouvrage , sous le titre de Nouvelles Recherches
sur l'existence d'un fluide élastique fixé dans quelques substances
, et sur les phénomenes qui résultent de son dégagement
ou de sa fixation. Celui du docteur Priestley
sur différentes especes d'air , venait de paraître à Londres
; la vaste étendue de ces expériences , l'ensemble
que le physicien anglais embrassait , semblaient faire
( 90 )
"
craindre aux amis de Lavoisier qu'il ne fût prévenu
dans beaucoup de points par Priestley , et qu'il ne
perdit ainsi une partie du fruit et de la gloire de
ses recherches . Lavoisier céda à leurs instances , et
voilà pourquoi cet ouvrage ne contient que des premiers
apperçus sur plusieurs objets , et quelquesuns
même qu'il a depuis contredits ; mais il n'en
est pas moins précieux par l'excellente méthode qui
yregne , par les vues , et sur-tour par les expériences
rigoureuses qu'il renferme . C'est le premier traité
où les procédés chimiques soient décrits avec une
exactitude qu'on chercherait en vain dans tous ceux
qui l'ont précédé : il offre une méthode d'opérer
absolument différente de celles qu'on avait encore
pratiquées , et capable de faire changer de face à
la chimie ; cet ouvrage commença pour les vrais
connaisseurs une révolution dans la science . Lavoisier
se montra tout - à- coup dans la chimie , ce que Kepler,
Newton et Euler ont été dans les mathématiques et
la géométrie ; il ouvrit véritablement une carriere
que le génie seul pouvait découvrir ; il changea
bientôt , et l'art d'opérer , et l'art de raisonner en chi--
mie ; il devint comme le centre de tous les travaux ,
de toutes les découvertes sur les fluides élastiques
faites depuis 1774 jusqu'en 1792. En faisant une application
ingénieuse de ces découvertes , en recommençant
, avec une précision inconnue , les expériences
des autres , en y ajoutant sans cesse de nouvelles
expériences , en y trouvant ce que leurs auteurs
n'y avaient point vu , il se les est presque toutes
appropriées , il leur a donné le caractere de clarté ,
de précision qui distinguaient toutes les productions
( 91 )
de son esprit. En un mot , il a été un de ces philosophes
, un de ces génies originaux et rares , qui
impriment aux connaissancès humaines un caractere
différent de celui qu'elles avaient avant eux , et qui
leur communiquent un mouvement , une direction
que rien n'annonçait qu'elles dussent prendre. 9 - ..
Par l'effet d'un de ces hasards que le sort ne présenté
pas deux fois en vingt siecles , on voyait réunie
dans Lavoisier , aux talens et à l'amour opiniâtre du
travail , une grande fortune qui a été si souvent refusée
aux savans et aux artistes habiles .
Sa fortune fut consacrée à l'aggrandissement de
la science ; sa maison devint un vaste laboratoire
où rien ne manquait. Les plus habiles ingénieurs
furent occupés à lui construire des instrumens infini «
ment meilleurs que ceux qu'on avait employés avant
lui , des appareils nouveaux et précieux par leur délicatesse,
et leur exactitude : rien ne lui coûtait pour
une si belle et si utile occupation . A ce premier
avantage de la fortune , dont si peu d'hommes savent
profiter pour le bonheur de leurs semblables , Lavoi.
sier en reunit plusieurs autres dont il sut également
tirer parti. Il tenait chez lui , deux fois la semaine ,
des assemblées auxquelles étaient appellés les hommes
les plus distingués dans la géométrie , la physique
et la chimie ; des conversations instructives , des
entretiens semblables à ceux qui avaient précédé
l'établissement des académies , y devenaient le centre
de toutes les lumieres. On y discutait les opinions
des hommes les plus éclairés de l'Europe ; on y lisait
les passages les plus frappans et les plus neufs des
Ouvrages publiés chez l'étranger ; on y comparait les
7
( 92 )
i
-1
théories avec les expériences ; les savans de toutes
les nations y étaient admis : Priestley , Fontana ,
Blagden , Ingenhoutz , Landriani , Jacquin le fils ,
Wath , Bolton et d'autres physiciens et chimistes,
illustres d'Angleterre , d'Allemagne , d'Italie , s'y
trouvaient réunis avec Laplace , Lagrange , Borda ,
Cousin , Meunier , Vandermonde , Monge , Guyton ,
Berthollet. Je n'oublierai jamais les heures fortunées
que j'ai passées dans ces doctes entretiens ; tout ce
que j'y ai entendu et recueilli d'utile pour les progrès
des sciences et pour le bonheur des hommes , ne
Bortira jamais de ma mémoire . Parmi les grands avantages
de ces réunions , celui de tous qui m'a le plus
frappé , et dont l'inappréciable influence s'est bientôt
fait sentir dans le sein de l'académie des sciences ,
et par suite dans tous les ouvrages de physique et
de chimie , publiés depuis vingt ans en France , c'est
T'accord qui s'est établi entre la maniere de raisonner
des géometres et celle des physiciens . La précision
la sévérité du langage , la méthode philosophique
des premiers ont passé peu à peu dans l'esprit des
seconds ; les physiciens se sont rectifiés à l'école des
géometres , ils se sont moulés , en quelque sorte , sur
leur forme. C'était au foyer de toutes ces lumieres ,
que Lavoisier travaillait . Quand il avait quelqu'expérience
capitale ou importante par le nouveau résultat
qu'elle lui offrait , et par l'influence qu'elle
pouvait avoir sur toute la théorie de la science ',
quand sur-tout cette expérience contredisait les théo -
ries adoptées jusques-là , après s'être assuré en particulier
du succès qu'elle présentait , il la répétait
devant sa société choisie , qu'il en rendait toute
( 93 )
entiere et plusieurs fois de suite témoin ; il appellais
sur cette expérience les objections et la critique la ,
plús sévere , et ce n'était qu'après avoir convaincu
ses amis , après avoir détruit les difficultés qu'on lui
avait faites , ce n'était enfin que lorsqu'il ne restait
plus de nuages et d'incertitudes , qu'il publiait sa
découverte.
C'est ainsi que se fondait , par la convenance des
goûts , par le rapprochement d'hommes éclairés , et
par le même amour pour la vérité , une école dont
Lavoisier était le fondateur , dont l'expérience séverement
et rigoureusement instituée , était le seul ,
le vrai démonstrateur , et dont le mode précis et
mathématique de raisonner en théorie , faisait le
caractere distinctif. Cette école où chacun était éleve
et maître tout à la fois , a duré depuis 1776 jusqu'en
1792 ; sa grande activité date de 1780 jusqu'en 1788.9
Maître d'une matiere qu'il possède toute entiere ,
Fourcroy trace en peu de lignes le tableau de la nous
velle chimie , dont tous les points sont marqués par
les travaux et les découvertes de Lavoisier.
" Quarante mémoires successivement lus dans les
séances de l'académie des sciences depuis 1772 jusqu'en
1793 , et insérés dans les vingt volumes qui
répondent à ces années , offrent à ceux qui étudient
l'histoire de la chimie dans cette éclatante période
de sa gloire , une série de découvertes et de résultats
sur tous les grands phénomenes de la chimie , et
spécialement sur la combustion en général et en particulier
, sur la nature et l'analyse de l'air atmos
phérique , sur la formation et la fixation des fluides
élastiques , sur les propriétés de la matiere de la cha1
( 94 )
#
leur, sur la composition des acides , sur l'augmentation
de poids des corps brûlés , sur la décomposition
et la recomposition de l'eau , sur la dissolution des
métaux , sur la végétation , les fermentations et l'animalisation
. Toutes les découvertes , tous les faits que
renferment les mémoires de Lavoisier , tous les résul
tats qu'ils consacrent , constituent un ensemble si
bien lié , un enchaînement si naturel d'idées et de
phénomenes , qu'il est impossible de ne pas y reconnaître
une premiere conception du génie , le produit
nécessaire d'une seule idée primitive , un ouvrage
d'un seul jet , qui n'a pu sortir que d'une tête
forte et créatrice , et telle que les fastes de l'esprit
humain n'en montrent que quelques-unes dans la
succession des siecles . Outre l'effort du génie néces
saire pour créer ce plan , pour concevoir cette vaste
théorie , il a fallu que la nature eût donné à Lavoisier
un courage et une constance inébranlables pour
qu'il ait pu suivre , pendant plus de quinze ans , la
route qu'il s'était ouverte , sans se détourner un seul
instant , sans faire un faux -pas , sans être arrêté ni
talenti par les obstacles de tout genre , et toujours
croissans , qu'on lui a opposés ; car une trop malheureuse
expérience apprend que ceux qui , dans les
sciences comme dans la politique , se proposent de
montrer quelques vérités nouvelles aux hommes ,
doivent attendre , pour prix de leur zele et de leur
philantropie , de la part des passious et des préjugés ,
une résistance et des combats qui se terminent souvent
par la proscription et la mort. ,,
Y
La constance du chimiste français fut enfin récompensée.
Plus heureux que la plupart des auteurs des
( 95 )
grandes découvertes , il vit adopter ses vues , nonseulement
de son vivant , mais à l'âge de 41 ans
époque de la vie où le génie est dans sa plus grande
force.
Les savans qui cherchaient avec Lavoisier la
vérité de bonne- foi dans l'étude de la nature , convaincus
de la réalité des faits qu'il ne cessait de leur
offrir , de la concordance de toutes les expériences
qu'il accumulait , ont cédé à ses démonstrations , ont
adopté les bâses de sa doctrine , et se sont réunis à lui
en 1784, pour en rendre les fondemens plus solides ,
et pour terminer en commun l'édifice durable de la
théorie pneumatique Alors Lavoisier,fort de l'assen
timent des chimistes français les plus distingués , croit
devoir réunir dans un seul faisceau , et concentrer
en quelque sorte dans un tableau plus resserré , toutes
les vérités nouvelles qu'il avait énoncées séparément ;
il les lie par leurs rapports , il en fait un ensemble
méthodique , qui , en changeant totalement la marche
suivie jusque - là dans les livres élémentaires , forme
dé
nouveaux principes de chimie , qu'il publia en
1789. C'est daus ce dernier ouvrage de Lavoisier
qu'on trouve rassemblées toutes les découvertes qu'il
a faites pendant vingt ans , ainsi que toutes les modifications
ingénieuses qu'il a portées dans les machines
et dans les procédés de l'art chimique . C'est un
livre absolument neuf, où la science est présentée
sous une forme entierement différente de celle qu'ello
avait eue jusque - là , où le résultat de la révolution
qu'elle éprouvait depuis vingt- cinq ans , par la constance
et la grandeur de ses travaux , est consigné
dans tous ses développemens . Voilà le véritable fon(
90 )
dement de la gloire immortelle que Lavoisier s'est
acquise , et le point de vue sous lequel la justice de
ses contemporains doit devancer pour lui celle de la
postérité . ",
A portée , par les places qu'il occupa , dè perfectionner
l'administration , Lavoisier mit en pratique
les connaissances théoriques qu'il avait acquises , les
vues saines et économiques qu'un esprit droit et philosophique
lui inspirait sans ' cesse .
“ Avec ces titres à l'immortalité et à nos hommages
, combien Lavoisier n'en a-t-il pas réuni d'autres
à la reconnaissance publique et aux regrets des amis
des hommes ? Quels services n'a- t- il pas rendu aux
manufactures , aux sciences , aux savans et aux artistes !
Régisseur des poudres , il en a perfectionné la fabrication
, et a fait supprimer les recherches des maisons
pour recueillir le salpêtre , dont il a quintuplé le
produit membre du bureau de consultation , il
s'est occupé sans cesse du sort des inventeurs , et il
a été un des plus ardens distributeurs des récompenses
nationales ; commissaire pour l'établissement
des nouvelles mesures , il a été un des principaux
coopérateurs de ce beau travail : il n'a pas été moins
utile dans les divers essais qui avaient pour but le
perfectionnement de la fabrication des assignats . Les
expériences d'agriculture , sous le point de vue de la
reproduction de la consommation comparée à la population
, et embrassant toute l'arithmétique politique ,
l'out occupé pendant neuf ans : l'ouvrage intitulé :
Richesses territoriales de la France , qu'il a publié comme
l'extrait d'un grand travail qu'il méditait , et dont
il amassait depuis long-tems les matériaux , doit le
faire
( 97 )
1
faire placer parmi les écrivains les plus dignes
d'éclairer les nations sur leurs véritables intérêts .
Membre de l'assemblée provinciale de l'Orléanais ,
à la fin de 1787 , il y montra constamment cette
douce philantropie , cet amour de l'ordre , ces lumieres
épurées , si utiles pour la réforme des abus ,
sollicitée dès -lors par le voeu de tous les gens de bien .
Appellé à la trésorerie nationale en 1791 , il établit
un ordre de comptabilité tellement sévere et simple ,
qu'on pouvait connaître tous les soirs l'état exact des
caisses publiques .
Lavoisier a été un des plus grands administrateurs
de la France , et la République a perdu en lui un
des citoyens qui l'auraient plus utilement servie par
ce genre de mérite , si rare , quoique si nécessaire .
Par-tout il a porté le même esprit de méthode , de
clarté et de précision . "
•
9--
" Voilà l'homme qu'un crime atroce a
a enlevé
à la patrie , aux sciences , aux arts au monde
entier , qui pouvait le réclamer comme un de ses
bienfaiteurs. Voilà le bon citoyen , le savant
célebre , le philosophe illustré par tant de travaux
glorieux , qui , au milieu d'nne carriere éclatante ,
et liée de si près à la prospérité publique , est précipité
dans la tombe par des brigands féroces , qui
ne sont touchés ni par les vertus , ni par les talens ,
ni même par l'intérêt de leur propre pays et de
l'humanité toute entiere ; qui , sourds aux cris de
l'Europe , comme à ceux de leur propre conscience ,
se font un jeu barbare de la vie des hommes , et
sacrifient à leur sanguinaire idole une existence si
précieuse à la patrie.... Le coeur se glace au souvenir
Tome XXIV, G
( 98 )
d'un forfait aussi épouvantable , et la plume se refuse
à en tracer le récit. Hommes de bien , majorité imposante
des Français . patriotes purs et invariables
qui n'avez vu dans la révolution et dans l'établissement
de la République , que la perspective consolante d'un
meilleur ordre de choses , et la douce espérance de
l'amélioration du sort d'un grand peuple ; citoyens
éclairés , philosophes , savans , artistes , amis des
lettres , qui avez cru , et qui croirez toujours que le
progrès des lumieres présage et amene , après les
orages politiques , une plus grande prospérité parmi
les hommes ; vous tous que la tyrannie anarchique
menaçait également , et qui ne lui avez échappé que
parce qu'elle n'a pas eu le tems de consommer ses
exécrables projets ; vous qui étiez tous marqués
comme des victimes , et que l'échafaud , que les
monstres appellaient niveleur et révolutionnaire , attendait
indistinctement , reportez -vous à ce tems affreux
où Lavoisier a péri avec tant d'autres illustres martyrs
de la liberté , du savoir , des talens et des vertus ;
rappellez- vous cette époque si déplorable et si affligeante
pour l'histoire de notre révolution , où nos
larmes devaient se cacher dans nos coeurs , pour ne
point avertir la tyrannie de notre sensibilité , où les
moindres signes de compassion et de pitié étaient
pour la horde dominante des aveux de complicité
avec ceux qu'elle déclarait coupables , où la
terreur éloignait les uns des autres même les amis , où
elle isolait les individus des familles jusque dans
leur foyer , où la moindre parole , la plus légere sollicitation
pour les malheureux qui vous précédaient
dans la route de la mort , étaient des crimes et des
( 99 )
conspirations ; relisez ces fatales pages de notre his
toire , et répondez à ceux qui puisent dans ces horribles
sacrifices des doutes perfides ou des calomnies
plus criminelles encore , contre des hommes à qui
l'on supposait quelque pouvoir ou quelqu'influence
pour arrêter ces attentats ; ces hommes n'avaient-ils
pas mérité , aux yeux des tyrans , le sort de Lavoisier ,
par
leurs travaux et leur vie consacrée toute entiere
à l'utilité publique ? Leur arrêt n'était-il pas déja
prononcé ? Quelques jours encore , et leur sang ne
se mêlait- il pas à celui de cette illustre victime ? Le
juge- bourreau n'avait- il pas annoncé que la République
n'avait plus besoin de savans , et qu'un seul
homme d'esprit suffisait à la tête des affaires ?
Puisse le génie de la France écarter à jamais de
son sein d'aussi horribles catastrophes ! Puissent
l'oubli de si grands malheurs et l'union entre les
citoyens , préparer à la République les hautes destinées
que le courage , la constance et les lumieres
des Français lui promettent ! Et toi , ombre chérie
du philosophe dont nous retraçons aujourd hui les
travaux et la gloire , si tu voltiges en ce moment dans
cette enceinte , sois témoin de nos regrets , accepte
les palmes que nous décernons à ta mémoire , et
laisse au milieu de nous la trace ineffaçable des
vertus , du génie qui ont illustré ta vie , et du courage
stoïque qui a honoré ta mort ! ",
G
( 100 )
MORAL E.
HARMONIE DE LA NATURE , pour servir aux élémens de la
Morale et aux Instituteurs des Écoles primaires ;
IL
Miseris succurrere disco .
ouvrage proposé par souscription , par JACQUES-BERNARDIN-
HENRI DE SAINT-PIERRE.
y a déja long- tems que je me suis proposé de tracer
, d'après les lois de la nature , les besoins et les
devoirs de l'homme depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse.
Je m'étais retiré à la campagne pour m'occuper,
sans distraction , du soin de rédiger mes observations
, lorsque le comité d'instruction publique me
nomma professeurà l'école normale , et me chargea
de faire un traité d'élémens de morale à l'usage des
écoles primaires . Des hommes célebres en tout genre
furent chargés de composer , pour les mêmes écoles ,
des traités de géométrie , de chimie , d'histoire naturelle
, de politique , etc. Les diverses parties de
l'éducation nationale leur furent distribuées , comme
celles d'une statue colossale à plusieurs artistes
chargés , chacun à part , d'en faire un membre , avec
des matériaux différens , mais précieux . L'idée sans
doute était grande , mais d'une difficile exécution . Je
jugeai , par mon propre travail , dont l'ensemble seul
m'occupait depuis plusieurs années , combien il serait
mal- aisé de rassembler les parties d'un ouvrage
dont les proportions n'avaient pas été déterminées
( 101 ) )
par les mêmes collaborateurs . D'ailleurs , les savans
traités de mes collegues , destinés dans l'origine à
des cours d'amateurs instruits , étaient fert au- dessus
des études d'une école primaire. L'école normale
par l'étendue même de ses sciences , devint donc
inutile à des instituteurs auxquels on devait enseigner
, je ne dis pas les élémens qui ne sont connus
que de l'auteur de la nature , mais les simples rẻ-
sultats.
Après sa dissolution , je fus invité à continuer mon
traité d'élémens de morale , dont j'avais lu les préliminaires
dans ses dernieres séances . C'était me prier
de mon plaisir. Je songeai alors à rétablir mon ancien
plan avec tous ses développemens , afin que
les instituteurs des écoles primaires pussent y voir
au moins un apperçu des connaissances que la Republique
avait voulu donner à ses enfans . Je savais
bien que ma statue ne serait que d'argile étant faite
par moi seul ; mais je pensai que par cela même elle
aurait de l'ensemble , et qu'elle serait de la taille et
à la portée d'un homme. J'ai donc déduit des lois
les plus communes de la nature , celle de nos sciences,
et de nos arts , et sur- tout celles de la morale , appuyées
jusqu'ici sur les spéculations variables de la
métaphysique , ou sur les coutumes inconstantes des
peuples . Mon ouvrage est formé de traités d'histoire
naturelle et de morale qui se lient mutuellement ,
et vont en croissant d'intérêts. Il est distribué en
trois volumes , dont chacun est divisé en deux par-.
ties.
La premiere partie du premier volume contient
d'abord , dans son préambule , le plan des harmonies
G 3
( 102 )
générales de la nature , et ensuite celle du soleil , le
premier mobile dans le ciel , de toutes ses puissances
sur la terre . Il résulte de cette harmonie céleste
, douze harmonies terrestres , dont six sont physiques
et six sont morales . Des six harmonies physiques
trois sont élémentaires et trois sont organisées ..
Les trois élémentaires sont les harmonies aérienne ,
aquatique et terrestre . Elles sont renfermées dans la
seconde partie du premier volume .
La premiere partie du second volume renferme les
trois harmonies physiques organisées , qui sont la
végétale , l'animale et l'humaine . Les six harmonies
morales se divisent à leur tour en trois élémentaires
et en trois composées . Les premieres sont la fraternelle
, la conjugale et la paternelle . Elles sont contenues
dans la deuxieme partie du second volume .
Le troisieme volume comprend les harmonies morales
composées , qui sont l'attributive , la nationale
et celle du genre humain . Comme elles sont fort
étendues , parce qu'elles renferment la politique qui
est la morale des nations , elles composent seules le
dernier volume qui contient de plus la carte générale
de tout le systême et de ses diverses branches.
Je donne le nom de morales aux six dernieres . harmonies,
et des noms moraux à chacune d'elles , parce
que je les rapporte principalement à l'homme . Cependant
elles s'étendent à toutes les puissances de
la nature , dont les lois sont connues en partie par les
naturalistes , car les trois harmonies morales élémentaires
comprenent les consonnances , les sexes et les
familles ; et les trois morales composées , les especes ,
les genres et l'harmonie sphérique dont ils ne parlent
( 103 )
point , quoiqu'elle réunisse toutes les autres , et que
le genre humain seul en ait la jouissance ..
Pendant que je m'occupais de ces harmonies , la
fortune est venue en interrompre le cours . Je me
suis vu forcé de suspendre ma lyre aux saules de ma
riviere , et de chercher un travail utile à la fois à ma
patrie et à ma famille . J'étais affligé d'abandonner un
ouvrage qui avait fait jusqu'alors mon bonheur ,
lorsque l'idée m'est venue de publier par souscription
ce que j'en avais déja écrit , dans l'espérance
que j'aurais le tems de le finit pendant celui de son
impression . Le plus difficile en est fait . J'en ai rédigé
la plus grande partie des matériaux , et sur-tout le
plan qui m'a coûté plusieurs années de méditation ,
quoique la lecture n'en demande que quelques minutes.
Si je n'ai pas le loisir d'en achever le développement
par des obstacles de plusieurs genres , et
sur-tout par ma propre impéritie, qui m'oblige de recommencer
jusqu'à cinq et six fois le même manuscrit
, au moins de meilleurs esprits que le mien poutront
faire mieux en se proposant le même but que
moi. En ramenant toutes les connaissances à la morale
, ils en nourriront le coeur humain . La morale
est le levain des sciences , elle seule nous les rend
digestibles . Ils pourront aussi aller beaucoup plus
loin moi par
que la route que j'ai tracée . Les arts
et les sciences ne sont que des émanations des harmonies
de la nature . Leur perfectionnement dépend
de leur ensemble . Pour répandre la lumiere , ils doivent
marcher de front comme les chevaux du soleil .
Je n'en dirai pas davantage dans un Prospectus .
Quand j'y mettrais mes trois volumes en entier , ce
G4
( 104 )
ne serait après tout qu'un faible prospectus des har
monies de la nature.
Conditions et prix de la Souscription.
I
Les harmonies de la nature feront suite à mes
Études , dont elles composeront le sixieme , le septieme
et le huitieme volumes . Elles seront des mêmes
format , caracteres et papier. Elles seront imprimées
chez le cit. Didot l'aîné , rue Pavée . On souscrira chez
lui , ainsi que chez les citoyens Croullebois , rue des
Mathurins ; Debure , rue Serpente ; Déterville , rue
du Battoir ; et Petit , aux galeries de bois palais de
IÉgalité , seuls libraires chargés de la vente de tous
mes ouvrages . Ils délivreront des reçus imprimés
signés de moi . Le prix de la souscription sera de
7 liv . pour les deux premiers volumes brochés ; ils
paraîtront l'un après l'autre à six mois d'intervalle ,
à date du 20 brumaire terme de la souscription . On
fera une remise de 20 sous aux libraires . Le troisieme
volume broché du même prix de 3 liv . 10 sous , et
contenant un plan gravé , sera publié à la suite . On
n'en fixe point l'époque , mais le public peut compter
sur ma constance et mon zele . D'ailleurs , les souscripteurs
ne le paieront point d'avance. Ceux qui
n'auront pas souscrit paieront chaque volume 4 liv .
10 sous .
ANNONCES.
Fruit de ta Solitude et du Malheur , par Felix Faulcon , représentant
du Peuple ; un volume in - 8° . de 320 pages .
A Paris , chez Dupont , imprimeur-libraire , rue de la Loi ;
( 105 )
Cussac , rue Honoré vis-à- vis les Jacobins ; Maret , Palais-
Egalité , cour des Fontaines. Fructidor , l'an IV .
Ces Fruits de la Solitude sont un recueil de morceaux
intéressans sur divers sujets traduits de différens auteurs
latins , italiens , anglais , espagnols ; accompagnés de notes
historiques et philosophiques . Nous reviendrons sur cet
ouvrage.
Réflexions sur Saint - Domingue , ou examen approfondi des
causes de sa ruine , et des mesures adoptées pour la rétablir ;
terminé par l'exposé rapide d'un plan d'organisation propre
à lui rendre son ancienne splendeur ; adressées au commerce
et aux amis de la prospérité nationale . Deux volumes in -8 ° .
A Paris , chez Garnery , libraire , rue Serpente , nº. 17.
L'an IV ( 1796 ) .
Notions élémentaires de Géographie ; ouvrage qui a été jugé
propre à l'instruction publique par le jury des livres élémentaires
et le Corps législatif ; qui a obtenu une récompensé
nationale par la loi du 11 germinal , an V .; et où l'on
trouve les principes de la géographie expliqués de la maniere
la plus simple ; la division des cercles du globe en lieues .
et en kilometres ; la description des départemens de l'ancien
territoire français , avec les départemens de la Belgique , pays
de Liége , etc.; le dernier partage de la Pologne , et une indication
des découvertes faites depuis quelques années par les
navigateurs. Par J. B. Boucheseiche , ex - professeur en l'Université
de Paris , et chef d'une maison d'éducation , rue des
Fossés-St. -Jacques , n° . 7. Un volume in- 12 de plus de 400 pag.
Prix , 36 sous , pour Paris ; et 2 liv . 10 sous ,
franc de port ,.
pour toute la République . A Paris , chez Caillot , imprimeurlibraire
, rue du Cimetiere -André-des -Arcs , nº . 6.
Histoire abrégée des Républiques anciennes et modernes , où
l'on voit leur origine et leur établissement , les causes de leur
décadence et de leur ruine ; par le citoyen Bulard . Quatre volumes
in - 18 , ornés de quatre belles gravures , d'après les
dessins ,de Quéverdo . Prix , 4 liv . , et 5 liv . franc de port. La
même , en papier fin , 5 liv. , et 6 liv . frane de port. A Paris ,
chez le même.
( 106 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 8 juillet 1796 .
Le bâtiment américain , le Mount Vernon , capitaine
Dominik , de 425 tonneaux , allant de Philadelphie à
Lowes , a été pris , le 9 juin , à six lieues à l'ouest du
cap Henlopenen , par le bâtiment français le Poissonvolant
, et condamné comme bonne prise . Le capitaine
a déclaré que , puisque les Anglais s'emparaient des
bâtimens américains chargés pour la France , les Français
étaient déterminés à saisir tout bâtiment améri →
ricain qui serait chargé pour un port anglais. Le capitaine
et les officiers américains ont protesté , et ont
donné connaissance de l'affaire aux négocians et citoyens
des Etats -Unis .
Les Américains viennent d'établir une taxe sur les
voitures. Puisqu'on en a fait un objet de taxation
on peut en conclure qu'il y en a un très - grand nombre
, et que par conséquent la richesse et le luxe ont
fait de grands progrès dans les Etats - Unis .
On vient aussi d'ouvrir une loterie de 400,000 dollars
pour le canal de navigation de la riviere de Delaware.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 20 août 1796.
9
Les relations nouvellement rétablies entre la cour
de Stochkolm et celle de Pétersbourg prennent le
caractere de la confiance et de l'intimité. Non- seulement
le roi de Suede envoie un ambassadeur en
( 107 )
Russie , le comte de Schwerin , le même qui , chargé
d'aller y annoncer son mariage avec la princesse de
Mecklembourg , en trouva l'entrée fermée par les
ordres de Catherine ; mais il s'y rend lui-même , accompagné
du duc de Sudermanie , son oncle : la flotille
, destinée à les porter en Finlande , était prête à
mettre à la voile dès les premiers jours de ce mois.
Ainsi , ces deux princes vont eux-mêmes terminer
les arrangemens qui doivent assurer l'humiliation de
leur maison, et la dépendance de leur patrie ! Comment
expliquer la conduite actuelle du régent , si complettement
opposée aux principes qu'il a manifestés dans
le cours de son administration ? a -t- il été séduit par
les intrigues , par l'or de la Russie ? Ses partisans répondent
que non ; mais ils assurent , pour l'excuser ,
que ces moyens ont été employés avec beaucoup de
succès auprès d'un très- grand nombre d'autres per
sonnages influens , qui ont formé une espece d'opinion
publique , à laquelle il a été obligé de céder .
Au reste , ils craignent que le systême qu'on lui a
fait embrasser ne devienne le sien propre , ou que
du moins les raisons qui le combattaient dans son
esprit ne puissent être ou affaiblies , ou même détruites
par la conduite vigoureuse du gouvernement
français envers M. de Rehausen , et sur tout par quelques
expressions de l'arrêté qui le concerne . Ils
craignent que l'espece d'appel à la nation suédoise
que cet arrêté renferme , semblaut propre à fortifier
les imputations à l'aide desquelles on alarme depuis
long- tems toutes les puissances de l'Europe sur les
principes politiques du cabinet de Paris , ne lui inspire
une défiance qui le porte à s'attacher de plus en plus
à la protection de la Russie ..
Mais pour que l'on pût partager ces craintes , il
faudrait admettre que le régent ignore les faits qui
ont déterminé la conduite et le langage du Directoire
français ; il faudrait que l'on supposât qu'il n'est
pas instruit des principes et des liaisons de M. de
Rehausen , et qu'il a oublié d'après quelle recommandation
, ou plutôt d'après quels ordres M. de Staël,
tout-à- coup appellé en Suisse par des affaires impor
( 108 )
tantes , devait être nécessairement suppléé par cet
agent secondaire .
La Russie voulait avoir en France un espion dont
les intrigues fussent cachées sous un voile diplomatique
, et la personne en sûreté sous la sauve - garde
du droit des gens . Comment le cabinet de Stockholm,
se prêtant à ces vues perfides , et abusant , pour les
seconder , des moyens que lui offraient les rela
tions d'amitié et d'alliance qui l'unissait à la France ,
a-t-il pu être considéré par le gouvernement de cette
République ? S'il l'avait été comme ennemi , aurait- on
eu le droit de s'en étonner ? S'il l'avait été comme un
ami , dont on a gravement à se plaindre , mais avec
lequel on ne veut pas rompre , et à qui l'on veut
même , en lui faisant sentir ses torts , laisser un moyen
de les réparer , n'y aurait-il pas tout- à -la - fois modération
et délicatesse dans ce procédé ? Or, il nous paraît
que c'est ainsi que le Directoire exécutif a`agi ,
lorsqu'en interrompant sa correspondance avec la
cour de Stockholm , il proteste que la nation suédoise
peut toujours compter sur ses sentimens d'affection ? Cette
protestation est une ouverture de reconciliation donnée
avec la dignité qui convient à une grande puissance
.
Nous pensons donc que le régent en suivant volontairement
le systême auquel on le croit , pour
sauver sa gloire , entraîné par des forces supérieures ,
aurait d'autres motifs que la réponse précise et énergique
faite par le Directoire français aux instances
qui lui ont été adressées en faveur de M. de Rehausen .
On apprend des frontieres de la Pologne que le
pape a donné ordre à l'abbé Litta , son légat à Varsovie
, de se rendre à Pétersbourg , pour y exercer
la jurisdiction apostolique , conformément aux lois
du gouvernement russe . Il y a toujours eu entre
les pasteurs des peuples , ecclésiastiques et laïcs , une
réciprocité de services vraiment touchante . De tout
tems l'autel a soutenu le trône , et le trône l'autel.
C'est d'après cette politique , que l'on retrouve aux
époques les plus reculées de l'histoire , que Pie VI
a autorisé son légat à exhorter les Polonais à bénir
( 109 )
la main qui les enchaîne , et à ne jamais songer à
briser leurs fers . Cependant il ne paraît pas que
Catherine soit très - sensible à ce procédé du saintpere
; ce n'est pas qu'elle ne connaisse très - bien
l'appui que le despotisme peut trouver dans la religion
. Mais comme elle réunit dans ses mains le
sceptre et l'encensoir , elle peut éprouver quelque
jalousie de métier. Les faits suivans le prouvent assez ,
et ils pourraient même faire croire qu'elle a le projet
d'appeller à l'église grecque tous ses nouveaux sujets.
Ces conjectures semblent repoussées par les principes
de tolérance dont elle a fait une si éclatante
profession ; mais elles sont appuyées par le besoin
de domination , non moins connu et mieux prouvé ,
.dont elle est tourmentée.
Les prélats catholiques ne jouissent auprès d'elle
d'aucune faveur ; elle leur ravit même les domaines
dépendans de leurs églises ; et enrichit les évêques
grecs de leurs dépouilles. Ses agens les traitent
avec le plus grand mépris . Elle a destitué l'évêque
de Kaminieck , Krasinski , chargé ci - devant des intérêts
de la confédération de Bar près le gouverne .
ment français , et l'a remplacé par l'abbé Sierakowski ,
un des membres les plus actifs de la confédération
de Targovitz. Le chapitre de Kaminieck a refusé de
reconnaître ce nouveau chef , et a déclaré qu'il persisterait
dans ce refus tant que la cour de Rome n'aurait
pas décidé si Catherine II pouvait créer des évêques
catholiques , sans le concours et l'autorisation du
pape . Cette résolution fut à peine connue , qu'une
légion de cosàques , commandée par le colonel
Wolkow, trancha la difficulté , en menaçant du fouet
les membres du chapitre , fit installer Sierakowski
dans la chaire épiscopale , et le mit en possession
des revenus de l'évêché .
-
De Francfort-sur- le - Mein , le 25 août.
Toutes les conversations roulent sur la future destinée
de cette ville , que l'on prévoit ne pouvoir pas
conserver son indépendance au milieu des nombreux
( 110 )
changemens que paraît devoir éprouver l'antique
constitution de Allemagne . On n'est plus gueres incertain
que sur le nom du maître qu'on lui donnera ;
les deux concurrens sont le roi de Prusse et le
landgrave de Hesse - Cassel. Si le voeu public était
consulté , les prétentions de ce dernier seraient bientôt
jugées , et ne le seraient pas en sa faveur. On
croit généralement que l'on jouirait sous la domination
prussienne de plus de tranquillité , qu'on serait
exposé à moins de caprices , à moins de vexations
fiscales et militaires que sous la domination hessoise .
Mais il n'est pas probable que l'on nous laisse seulement
la faculté de choisir entre deux maux le moind e.
Ce ne sont pas les convenances des peuples que l'on
considere dans les arrangemens que concerte la politique
du plus fort.
Quoi qu'il en soit , il est présumable que le terme
de nos incertitudes , qui sera celui de la guerre ,
approche. On paile plus que jamais d'une pacification
générale ; et les progrès rapides des Français
qui , si l'on ne suspend leur marche par des négociations
, vont se trouver dans la partie centrale des
états héréditaires de la maison d'Autriche , et l'impatience
de la paix , manifestée par la diete , au nom
des membres du corps germanique , qui ne se sont
point retirés encore de la coalition , donnent à ce
bruit beaucoup de vraisemblance . Cependant il paraît
que l'on n'est pas universellement d'accord sur
les dispositions de l'empereur. Les uns disent que
malgré toutes les intrigues de la Russie et de l'Angleterre
. ce prince a reconnu l'urgente nécessité de
la paix ; que c'est pour y travailler que le comte de
Lehrbach s'est rendu à Munich , d'où il doit passer à
Ratisbonne . Les autres assurent qu'il se roidit contre
les revers , et qu'il fait toutes les dispositions pour
pousser la guerre avec une nouvelle vigueur ; qu'il
n'est pas certain que le comte de Lehrbach aille à
Ratisbonne ; que s'il
y va , ce ne sera que pour empêcher
les mesures que le corps germanique pourrait
prendre pour accélérer l'ouvrage de la paix . De
ces deux rapports contradictoires r , le premier s'accorde
le mieux avec les apparences , avec les intérêts
de la maison d'Autriche , et sur- tout avec la marche
des événemens militaires : c'est le plus probable aux
yeux de la politique , comme c'est le plus consolant
de l'humanité .
aux yeux
ITALIE. De Gênes , le 15 août.
La nouvelle des succès momentanés du général
Wurmser a procuré aux ennemis des Français, qu'elle
a complettement fait connaître , et dont le nombre
n'est pas aussi grand qu'on se plaisait à le répandre ,
quelques heures d'espérance et de joie . Ces succès ,
ils les avaient multipliés , étendus , dans la vue de
rassurer le peuple qu'ils croyaient de leur parti , et
de l'engager à seconder par ses mouvemens les efforts
de l'armée autrichienne . Voici les rapports qui
nous sont parvenus de plusieurs parties de l'Italie
sur ces tentatives de contre - révolution .
De Milan , le 10 août . Après la téméraire incursion d'un
corps d'Allemands à Salo et à Brescia , les ennemis des
Français avaient cru les voir disparaître entierement d'Italie ,
et ne voyaient plus qu'Autrichiens et Houlans : quelques - uns
allaient jusqu'à les appercevoir dans Milan même , où il y
en a sans doute beaucoup , mais qui n'ont garde de se faire
remarquer : ils se cachent au contraire sous toutes les formes ,
même sous celle de patriotes . L'illusion n'a pas été de longue
durée les aristocrates italiens , en sortant de leur rêve ,
ont vu , malgré eux , les armées françaises comme ressuscitées ,
et placées des deux côtés aux limites du Tyrol qui deviendra
bientôt le théâtre de la guerre .
La conduite des patriotes , dans ces circonstances , n'a pas
été moins remarquable que celle de leurs adversaires . Aux
premieres alarmes répandues par ceux- ci , ils se sont rassemblés
et ont envoyé des députations aux autorités constituées
, pour leur proposer de s'armer , de s'organiser en
bataillons , et de marcher contre l'ennemi de la liberté .
Les habitans du bord du lac majeur et des montagnes voisines
ont montré le même zele et le même courage . Le
général et les commissaires français ayant jugé que des
mesures extraordinaires étaient inutiles pour repousser l'enaemi
, se sont contentés de recommander aux patriotes de
( 112 )
1
veiller à maintenir l'ordre dans l'intérieur , et à contenir les
partisans de l'Autriche .
Parmi les moyens qu'on a mis en usage pour exciter et
séduire le peuple , on n'a pas négligé les prétendus miracles
des images de la vierge , mais ils ont eu peu de succès . A
Come on avait prétendu qu'une image de la vierge avait ouvert
et fermé les yeux , et il y avait déja un concours assez considérable.
Mais il se trouva des hommes assez courageux pour soutenir
que les yeux de la vierge
étaient
immobiles
,
et pour demander
que le tableau
fût mis à portée
des spectateurs
. Ils disaient
que s'il plaisait
à la sainte vierge
de faire
un miracle
, elle le ferait aussi aisément
au grand jour que dans
l'ombre .
De Pavie , le 11 août . Quelle que soit l'indulgence des
agens français et la modération des patriotes lombards , les
aristocrates et les théocrates ne cessent d'essayer différente's
manoeuvres. Les Autrichiens , désespérant d'arrêter sur le
Danube les Français victorieux , ont tenté de les repousser
au moins en-deçà du Mincio : ils comptaient moins sur leurs
propres forces que sur celles du fanatisme et de l'intrigue.
En effet , leur marche était favorisée par les mouvemens
qu'occasionnaient les nobles et les bramins lombards . Ceuxçi
répandaient par-tout des nouvelles alarmantes et faisaient
circuler des lettres dictées par le mensonge et l'esprit de
vengeance . On distinguait parmi ces lettres celle d'un dominicain
, adressée à une religieuse , écrite d'un style sanguinaire
digne de la sainte inquisition , et animée de cet esprit .
prophétique par lequel Saint-Vincent Ferrier prédisait la fin
du monde. Déja les imbéciles prenaient la fuite ; les hypocrites
jettaient le masque , déclamaient contre les Français
et menaçaient les patriotes ; les aristociates se croyaient au
moment de se venger des uns et des autres. Ceux de Crémone
et de Casal Maggiore se sont distingués . Dans la
premiere ville , on apprit le 13 thermidor la surprise de
Brescia , et aussi - tôt plusieurs proposerent de garder l'arbre
de la liberté pour y pendre ceux qui l'avaient planté et solemnisé.
On faisait circuler des listes de proscription pour désigner
les victimes dont le sang devait servir à célébrer l'arrivée
des esclaves de l'Autriche ; on maltraita ceux qui ne quitterent
pas la cocarde , et l'on poursuivit jusqu'au Pô les patriotes
qui cherchaient à se sauver .
A Casal Maggiore , il y eut encore de plus grands désordres.
Le commandant allait s'embarquer sur le Pô avec sa
famille ;
1
( 113 )
famille ; un homme , parmi la foule qui était accourue ,
l'insulta sous prétexte qu'il l'avait heurté en passant ; on entendit
en même-tems des coups de fusil , et on voulut empêcher le
commandant de s'embarquer. Celui- ci s'élança dans le fleuve
pour se sauver et y trouva la mort. Sa fille et sa femme l'imi
terent ; mais les patriotes parvinrent à les sauver .
Un nommé Abraham Carboni , espion connu de l'ancien
gouvernement , s'était mis à la tête de quelques brigands . II
mit en usage toutes sortes de moyens pour soulever le
peuple et l'engager à le suivre . Mais il ne put jamais attrouper
que des brigands . Ces mouvemens contre-révolutionnaires
s'étaient communiqués aux villages de Gazoldo , de Scondolaravara
, et se seraient sans doute étendus plus loin s'ils
n'avaient été arrêtés à tems par la victoire et la vengeance
des Républicains , et par le zele et la modération des. pa
triotes .
"
Afin qu'on ne tire pas de fausses conséquences
de ces événemens
nous disons qu'ils sont l'ouvrage d'un petit nombre
de personnes
mal intentionnées
, à qui on laisse ces moyens
de nuire , tandis qu'on ôte aux patriotes ceux de les réprimer.
Le peuple de Crémone est en général ami des Français.
Celui de Come est dans les mêmes dispositions , quoique
l'esprit de la municipalité
, formé par l'ancien gouvernement
, '
ne soit pas des meilleurs. A Milan , un comité de police ,
établi à tems par le commissaire
Salicetti , a promptement
rétabli la tranquillité
, en contenant
les alarmistes
et les
agioleurs.
De Rome , le 6 août . Le saint-pere , toujours obstiné et emporté,
a voulu absolument , à la premiere nouvelle de l'échec reçu
par les Français sous Mantoue et de l'évacuation de Ferrare ,
envoyer aussi-tôt le vice - légat de cette derniere ville pour
prendre possession de cette légation avant l'arrivée des Autrichiens.
Il lui avait cependant ordonné de s'arrêter quelquetems
à Pezaro pour s'y bien assurer des faits et agir avec
sûreté. Le chevalier Azara a désapprouvé hautement cette démarche
, et a déclaré qu'elle était contraire au traité d'armistice
. Cette résolution précipitée du saint-pere ne contribuera
pas certainement à faire adoucir les conditions du
traité de paix , si les Français reprennent leur supériorité
accoutumée .
De Ferrare , le 8 août. Le 31 juillet , la garnison française
qui était dans la citadelle de cette ville , en est sortie tout- à-
Tome XXIV. H
( 114 )
•
coup , après avoir encloué les canons et jetté dans le Heuve
les munitions de guerre qu'elle ne pouvait emporter. Elle
sprit le chemin de Mantoue . On ignora pendant quelque tems
la cause de son départ. On crut d'abord qu'elle était allée
-renforcer l'armée ; mais on sut bientôt que le siége de Mantoue
était levé et que les Français avaient reçu quelqne échec
qui les obligeait de réunir leurs forces . Tout fut tranquille
dans Ferrare , par les soins de la municipalité , jusqu'à l'arrivée
du vice-légat , qui avait été envoyé dé Rome pour
aprendre possession de la légation avant l'arrivée des Autrichiens.
Les Ferrarois ne s'opposerent pas à son entrée , qui
fut assez modeste ; mais étant allé , avec le lord archevêque ,
apour replacer les armes du pape sur la porte du palais public ,
la municipalité y accourut , avec la garde bourgeoise , fit de
-nouveau ôter les armes papales et mettre à leur place celles
de la République Française. Cette tentative du vice - légat
avait occasionné une grande fermentation à Ferrare ; il fit
très-sagement d'en partir à la premiere nouvelle que nous reçumes
des victoires des Français . Le général Buonaparte a
écrit à la municipalité pour la remercier , ainsi que les habitans
, de leur conduite énergique . Nous avons tout lieu d'esspérer
que notre ville ne retombera plus sous le despotisme
papal , et qu'elle fera partie de la république italique que les
Français se proposent d'établir.
ANGLETERRE. De Londres , le 22 août .
Le 15 de ce mois , le roi qui passe ordinairement l'été à Weymouth
, et qui y est maintenant , s'embarqua vers quatre heures
de l'après - diner pour aller à la pêche , divertissement qu'il
aime beaucoup. Trois frégates se trouvaient dans le port :
on le pressa d'en monter une ou de s'en faire escorter. Il
refusa obstinément , et il eutra dans une pinasse avec deux
de ses fils , un capitaine de vaisseau et quelques matelots .
Il faisait beau ; le vent était à l'ouest , et les pêcheurs furent
poussés en peu de tems jusques sur les côtes de France ;
mais au moment du retour , un calme plat les surprit , et il
leur fut impossible de revenir aussi vîte . Comme à onze heures
du soir , ils n'étaient pas encore rentrés , l'inquiétude devint
générale ; les frégates sortirent . Deux d'entr'elles furent de
retour dans le port à minuit et demi ; elles avaient parcouru la
Manche sans pouvoir rencontrer le roi . La troisieme amena ,
bientôt après , un corsaire français qui croisait dans ces parages
, et dont elle s'était emparée ; mais , comme les autres ,
elle ne donna aucune nouvelle de la pinasse. L'alarme se
( 115 )
répanditaussi-tôt à Weymouth; personne ne voulut se coucher.
La mer n'était point agitée : on ne craignait que l'ennemi ; et
pour la première fois , depuis qu'il est question de la guerre
avec l'Espagne , on parla de paix . Nous subirons , disait-on ,
toutes les conditions que la Francé nous dictera , pourvu qu'elle
nous rende Georges . Car vous devez savoir que depuis la maladie
qui a failli lui faire perdre la couronne , il n'a cessé d'être
Fidole de la nation . Enfin , le royal pêcheur rentra à une heure
après minuit.
La nouvelle de cet événement a développé à Londres les
-mêmes sentimens qui avaient éclaté à Weymouth. Chacun
s'est félicité du hasard qui a empêché que le roi ne tombât
au pouvoir des ennemis ; mais on n'a pu s'empêcher de
plaindre l'officier français , dont la destinée, pouvait être si
brillante , et qui est maintenant prisonnier.
A ce propos , on cite un mot de Jean Wilkes , qui a fait
beaucoup de sensation. Il y a quelque tems que le corps d'artillerie
de Londres donna un grand dîne où étaient les principaux
magistrats et négocians de la cité , et où presidait le
prince de Galles. On chanta après les toast. Le prince de
Galles proposa à Wilkes de chanter ; il ne se fit pas prier , et
il entonna l'antienne populaire : God save the king. ( Dieu préserve
le roi ) . Le prince lui dit : Depuis quand chantez-vous ces
paroles-là ? Depuis que j'ai l'honneur de connaître votre altesse
royale , répondit le malin alderman. Le trait embarrassa un
moment tous les convives ; mais le prince eut le bon esprit
de n'y voir qu'un compliment fort bien tourné , ce qui mit
tout le monde à l'aise . On prétend cependant que S. A. R.
ne trouva pas , le lendemain matin , le mot aussi gai qu'il
l'avait trouvé la veille .
-
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 fructidor.
Deux objets étaient à l'ordre du jour du 6 , au
conseil des Cinq- cents . Le projet de Camus sur l'amnistie
, et celui de Blutel sur la même question relativement
aux départemens insurgés de l'Ouest. La
H 2
( 116) ). J
WA
priorité a été accordée à Blutel . Il propose de comprendre
dans l'amnistie les militaires pour tous délits
relatifs aux troubles , et que ceux qui sont emprisonnés
soient relâchés. Un article de ce projet portait ,
que cette amnistie serait applicable à tous les délits
dont il s'agit jusqu'à la proclamation de la loi .
Un membre regarde cet article comme d'autant
plus dangereux , que cette loi qui peut être connue
sur-le-champ , ne pourra être proclamée que dans dix
ou douze jours. Il demande en conséquence que l'amnistie
ne s'étende que jusqu'à l'époque où le Direc
toire exécutif a annoncé que les troubles dans ces départemens
étaient finis . Le projet a été adopté avec cet
amendement.
Camus a eu la parole ensuite ; il a présenté un projet
tendant à étendre la loi d'amnistie du 4 brumaire
à tous les délits relatifs à la révolution commis jusqu'à
l'époque de cette loi . Seraient exceptés les émigrés
et les condamnés à la déportation . La loi du 3 brumaire
resterait aussi dans son entier. Camus a rappellé
le rapport qu'il a fait sur cet objet au nom d'une commission
, dans la séance du 15 floréal , d'après un message
par lequel le Directoire exécutif appellait l'attention
du conseil sur les graves inconvéniens qui
résultaient de diverses interprétations qu'on donnait
à cette loi , et sollicitait du Corps législatif une explication
qui pât faire cesser tous les doutes.
Perès ( du Gers ) a parlé contre le projet. Ce serait,
a-t-il dit , faire refluer dans la société les assassins de
tous les partis . Eh quels reproches n'aurait pas à
essuyer le Corps législatif des parens de toutes les
victimes , tant du terrorisme , que du royalisme ? Il a
demandé l'ordre du jour , et qu'une commission examinât
si , aux termes de la déclaration des droits et
de la constitution , la loi d'amnistie du 4 brumaire ne
devait pas être rapportée . La discussion est ajournée.
Le conseil ordonne le lendemain l'impression d'un
projet de Camus sur l'organisation des bibliotheques
publiques. L'institut national serait chargé de désigner
les lieux où ces bibliotheques seront établies ,
et les livres qui les composeront. On lit deux mes(
117 )
sages du Directoire exécutif ; l'un relatif aux radiations
des listes d'émigrés ; et l'autre , aux troupes à
entretenir en tems de paix . Après une vive discussion
sur le premier , il est résolu qu'on attendra des
renseignemens ultérieurs du Directoire pour se fixer
sur le mode des radiations. Le second est renvoyé
à une commission .
Le conseil des Anciens a approuvé , dans sa séance
du 6 , la résolution sur les patentes. Le 7 , il a entendu.
un rapport sur celle concernant les prêtres insermentés.
La commission chargée de l'examiner a proposé
de la rejetter. La discussion aura lieu le lendemain .
Creuzé - Latouche obtient le premier la parole . La
résolution lui paraît injuste , en ce qu'elle proscrit
avec les prêtres insermentés ceux qui se sont soumis
aux lois . Mais , dit-il , si l'on ne peut point admettre
une disposition aussi générale , on ne peut s'empêcher
du moins de considérer les prêtres qui refusent
de se soumettre aux lois du pays dans lesquels ils résident
, comme attachés à une corporation étrangere:
dont le prince de Rome est le chef ; corporation qui
exige des voeux religieux ; et l'art. XII de la consti-.
tution refuse le droit de citoyen français à tout homme
qui est affilié à une corporation étrangere qui suppose
des voeux de religion. Ainsi , la République
aurait bien le droit de soumettre ces hommes à une
police particuliere , ou même de leur interdire son
sol comme à des intrigans dont elle aurait tout à
craindre. Je vote pour le rejet de la résolution .
Lecoulteux ayant demandé l'impression de cette
opinion , il y a eu de violens débats . On a procédé
à l'appel nominal , et l'impression a été rejettée à la
majorité de huit voix.
Portalis a été entendu , le 9 , sur le même sujet.
Il a examiné la résolution sous ses rapports avec les
droits et la sûreté du citoyen , avec les droits et
l'intérêt de la nation , et il lui a paru qu'elle blessait
les uns et les autres . La liberté des cultes , a - t-il dit ,
est le patrimoine inalienable du corps social . Choquer
cette liberté , c'est choquer les droits de la nation .
Il n'y a pas de culte sans ministres . Si l'on proscrit
H 3
( 118 )
t
les ministres , l'on proscrit les cultes. D'ailleurs , en
confondant les innocens avec les coupables , on les
rend tous intéressans , parce qu'ils sont tous malbeureux.
On fanatise l'esprit de leurs partisans , ce qui
conduit à la guerre civile . La résolution a été rejettée .
Le conseil des Cinq cents s'est formé , le 8 , en comité
général pour les finances.
Defermont a fait , le 9 , un rapport dans lequel il
a offert la situation de l'état , et fait le tableau de ses
besoins et de ses ressources. Il en résulte que celles - ci
excedent les autres . Il a présenté ensuite deux projets
de résolution , et Gilbert- Desmolieres en a pré--
senté deux autres ; tous les quatre ont été adoptés .
Par la premiere de ces résolutions , le Directoire
est chargé de veiller à la conservation des domaines
nationaux dans la Belgique , et autorisé à hypothé
quer ou vendre pour 100 millions de ces domaines.
Cette vente se fera d'après l'estimation , et le prix
ne pourra être moindre de dix - huit fois le revenu. Le
montant sera versé au trésor national.
Par la seconde résolution , un délai d'un mois est
accordé pour le paiement des impositions directes
-de l'an III ; passé ce délai , elles seront acquittées en'
numéraire .
Par la troisieme résolution , le Directoire est chargé
de faire fixer désormais le prix du mandat d'après le
cours moyen de cinq jours , sans fraction . Ce qui excédera
un franc jusqu'à 25 centimes , sera porté à
g5 centimes ; ce qui excédera cette derniere somme ,
à 50 centimes ; et ainsi de suite.
La quatrieme résolution est relative aux soumissionnaires
de biens nationaux . Ceux qui n'auraient
pas de mandats pour acquitter le dernier quart du
prix de leurs soumissions , s'adresseront aux administrateurs
de département qui , en retour de valeur
métallique , leur en feront délivrer des caisses des
receveurs de districts . Ces mandats seront biffés , et
il en sera dressé des bordereaux qui seront admis en
paiement du quatrieme quart .
L'ordre du jour a appellé , le 10 , la suite de la
discussion sur l'amnistie. Jourdan : L'amnistie pro(
x19 )
noncée par la loi du 4 brumaire , est incomplete.
Il faut la révoquer ou la rendre entiere . Mais si elle
est irrévocable , comme les principes l'ordonnent
il serait injuste , barbare insensé , d'en rejetter le
supplément. La faiblesse de l'homme lui donne des
droits inépuisables à l'indulgence . Il faut un terme
à la rigueur ; même en matiere criminelle la prescription
équivaut à un pardon . Si les législateurs du
peuple français se sont engagés à supprimer un jour
la peine de mort , ce n'est pas par un sentiment de
pitié , mais parce qu'ils ont senti que cette peine
était sans rémission et sans mesure .
.
Duplantier s'est au contraire attaché à prouver que
le Corps législatif ne peut pas accorder d amnistie .
La Convention en avait le droit , parce qu'elle réu
nissait tous les pouvoirs ; mais le Corps législatif ne
jouit que de ceux que la constitution lui a accordés .
Or , on ne voit pulle part qu'elle lui ait assuré le
droit de proclamer des amnisties. La commission
ad hoc demandant à faire son rapport sur le traité
conclu avec le margrave de Baden , la discussion a
été interrompue.
Le conseil des Anciens a approuvé , le g et le 19 ,
les résolutions concernant l'amnistie pour les départemens
de l'Ouest , et le délai d'un mois donné pour
payer en mandats les contributions directes. be l
Le conseil des Cinq cents adopte , le 11 , le projet.
de résolution ajourné il y a quelques jours , et qui
autorise les prêtres reclus à jouir de leurs biens .
Beffroi fait à cette occasion un tableau déchirant
des maux auxquels ces malheureux sont en proie ;
plusieurs ont été enfermés quoiqu'ils aient prêté le
serment de fidélité à la République , et ils ne sont pas
nourris aussi vendent - ils jusqu'à leurs chemises .
Dumolard fait sentir qu'il serait tems de ne plus
punir des citoyens qui ne sont convaincus d aucun
crime il demande et le conseil arrête qu'il sera fait
un message au Directoire pour qu'il fasse connaître le
nombre des prêtres mis en réclusion , les motifs qui les
y ont fait mettre , et quel traitement ils éprouvent.
Le conseil reprend la discussion sur l'amnistie gé-
H4
( 120 )
nérale. Siméon la regarde comme un outrage à la
justicé , et demande que le vol et l'assassinat soient
exceptés de la loi du 4 brumaire .
Daunou prononce en faveur de l'amnistie un discours
éloquent , dont le conseil a ordonné l'impression
à l'unanimité . Il la regarde comme le seul moyen
d'éteindre les haines , d'arrêter les vengeances ; or ,
la vengeance est ce qu'il y a de plus révolutionnaire :
il faut donc l'amnistie si nous voulons la constitution
; mais l'orateur propose quelques amendemens ,
entr'autres que l'action en restitution reste intacte.
Eschasseriaux émet une opinion contraire .
' , Louvet parle pour l'amnistie , mais sa mémoire l'a
mal servi , et son esprit n'y a pas supplée . Il a donné
au conseil une scene qui n'a pas été sans quelqu'intérêt.
Soit qu'il eût mal appris son discours , ou qu'en parlant
de clémence il se fît un effort qu'il ne pouvait
pas soutenir , à peine avait - il prononcé quelques
phrases qu'il est resté court . Il attend , il cherche , il
balbutie ; il porte sa main à son front , son mouchoir
à sa bouche , gesticule sans rien dire ; tout le monde
croit qu'il va tirer son cahier , mais il aime mieux
quitter la tribune ; en descendant il trébuche , on
craint qu'il ne se trouve mal ; un huissier court à lui,
et le conduit au bureau d'un secrétaire - rédacteur. Là ,
il se recueille , rappelle ses sens et ses idées , et écrit
quelques notes. Il reparaît ensuite à la tribune , et
poursuit ; mais sa tête n'était pas remise ; le plus grand
désordre régnait dans son discours ; il parlait d'un
génie diviseur ; des Anglais , des Autrichiens , des
émigrés ; il peint les cavernes où il a erré ; ce qu'on
souffre de la faim , de la soif , de l'intempérie de l'air,
loin de sa femme , de ses enfans ... Puis ce sont des
générations de sang qui se transmettent du sang , et
nos ennemis qui ouvriront le cadavre du dernier patriote
pour chercher dans ses veines le germe de ce
qu'ils appellent le fléau de la révolution . Et tout cela
était débité d'un ton si ému , si touchant , que le
conseil plusieurs fois a éclaté de rire . Louvet conclut
enfin comme Daunou .
Un membre parle encore contre le projet , et la
suite de la discussion est ajournée à demain.
( 121 )
Lemérer a parlé également en faveur de l'amnistie
dans la séance du 12 , mais en relevant quelques défauts
du projet de Camus. Si la société peut pardonner
, a- t- il dit , les faits relatifs à la révolution
elle ne peut pas forcer au pardon les individus qui
ont été dépouillés , outragés , mutilés dans ce qu'ils.
ont de plus cher. Elle n'a pas le droit de dire à un
homme qu'il profitera de l'amnistie malgré lui. Si
l'amnistie est un bienfait pour le coupable , elle est
une injure pour l'innocent.
Henri Lariviere s'est déclaré contre l'amnistie . Il a
établi que le Corps législatif ne pouvait ni ne devait
la prononcer , et a appuyé son opinion de l'autorité
de quelques écrivains célebres , tels que Rousseau
et Beccaria , qui n'accordent le droit de remettre la
peine prononcée par la loi qu'à celui qui est audessus
de la loi , c'est-à - dire le souverain . La discussion
a été interrompue par la formation d'un comité
général
Le conseil des Anciens a approuvé deux résolutions
. La premiere porte que les contributions arrićrées
de l'an III seront payées en mandats , valeur
nominale , pendant un mois ; et passé ce tems , en
numéraire ou mandats au cours . La seconde autorise
le Directoire à traiter avec les auteurs des ouvrages
élémentaires qui ont obtenu l'approbation du jury
des arts , pour le nombre d'exemplaires nécessaires
aux écoles primaires ou à faire imprimer les ouvrages
si les auteurs y consentent .
Rouyer fait résoudre dans la séance du 13 du conseil
des Cinq- cents , que la loi qui relevé de la déchéance
les religieuses qui n'ont pas prêté le serment
de liberté et d'égalité , dans les délais fixės ,
pour jouir de leurs pensions , sera applicable aux
hospitalieres et aux congrégationaires .
Camus obtient la parole au nom de la commission
chargée d'examiner la pétition adressée il y a quelques
jours au conseil par le citoyen Vaublanc . Il lit
d'abord les pieces . Il en résulte que Vaublanc, nominé
député au Corps législatif , le- 24 vendémiaire , a été mis
le 25 en jugement devant une commission militaire ;
F
( 122 )
et le 26 , condamné à mort par coutumace. Le rappor
teur lit ensuite l'art. de la constitution , qui veut qu'un
membre du Corps législatif , du jour de son élection
jusqu'à trente jours après la cessation de ses fonctions
, ne puisse être jugé que conformément aux
formes indiquées pour les représentans du peuple.
Camus en conclut que le jugement de Vaublanc ,
contraire à l'acte constitutionnel , est nul de droit .
Vous pouvez examiner une autre question , dit-il ,
c'est celle de savoir si vous regarderez comme accusation
contre Vaublanc l'arrêté du comité de sûreté
générale en vertu duquel il a été traduit en jugement ;
alors vous vous formerez en comité général , et vous
discuterez si vous admettrez ou non cette accusation.
Mais cette question ne regardait pas votre commission.
Camus propose en conséquence un projet
de résolution , portant que le jugement rendu contre
Vaublanc est déclaré nul . Ce projet est adopté , malgré
quelques membres qui demandaient l'impression .
On a repris la discussion sur l'amnistie . Plusieurs
membres ont été éntendus et la discussion fermée . Le
tout est renvoyé à la même commission , à laquelle
le conseil adjoint Siméon , Daunou , et Jourdan ,
pour représenter le projet avec les divers amendemens
proposés par ces membres .
La discussion a été ouverte depuis deux jours au
conseil des Anciens sur la résolution qui autorise
les receveurs de départemens à donner des mandats.
au prix du cours aux soumissionnaires des biens na-.
tionaux. Lecouteux la termine , le 13 , en observant
que la situation du trésor public a déterminé la commission
à en proposer le rejet. Il est rentré et doit
rentrer encore beaucoup de mandats dans les caisses.
par les contributions arrièrées et l'emprunt forcé . Si
l'échange proposé acheve de les avilir ce seront des
valeurs nulles pour l'état . Le conseil rejette la résolution
.
Organe d'une commission , Byon propose , le 15 ,
une nouvelle organisation de l'administration des
postes et messageries ; le conseil des Cinq - cents en
ordonne l'impression et l'ajournement : il rejette
( 123 ))
ensuite par la question préable un projet de réso
lation de Beffroi , tendant à ce que les acquéreurs
de biens 'nationaux , vendus en exécution des lois
des 28 ventôse et 6 floréal , qui desireraient jouir d'un
délai plus long que celui Axé par la loi du 13 thermidor
, soient tenus de déposer leurs contrats d'acquisition
chez un notaire à leur choix , et de souscrire
cinq obligations , payables de 6 en 6 mois , à
compter du 1er germinal , jour fixé pour la premiere,
échéance , et qui emporteraient avec elles un intérêt
net de six pour cent . Si la déchéance est forcée .
pour une grande partie des soumissionnaires , a dit
le rapporteur , les mandats qui leur seront restitués
seront d'une valeur inférieure à ceux qu'ils auront
donnés ; ils les remettront sur la place, et en augmen
teront le discrédit . Si au contraire , on leur donne
des facilités pour les paiemens subséquens , ils s'émpresseront
d'effectuer le paiement du premier sixieme .
Sur 200 millions , il y en a eu 50 payés ; il y en a encore
150 à acquitter. Le premier sixieme est de 25 millions
qui , au cours actuel , enleveraient de la circulation
i milliard de mandats . Cette somme , jointe à celle
déja payée , réduirait la masse des mandats circulans à
750 millions . Le conseil n'a eu aucun égard à ces observations.
Il s'est déterminé à la question préalable ,
d'après l'opinion de Loyseau qui a combattu le projet
comme injuste , déloyal , destructif du crédit public ,
incomplet , impolitique et sans but utile pour la
nation.
Sur le rapport de Gerente , celui des Anciens a
sanctionné le même jour la résolution qui casse le
jugement à mort rendu contre Vaublanc , par une
commission militaire.
PARIS. Nonidi 19 fructidor , l'an 4º. de la République.
La fête de la Vieillesse a été célébrée dans cette commune
le 10 de ce mois , avec la plus touchante solemnité . Le matin ,
chaque municipalité avait rassemblé , au chef- lieu de son arm'
( 124 ).
+
rondissement , les vieillards des deux sexes que ses suffrages
avaient appellés à cette cérémonie. Là , au milieu des acclamations
publiques et des chants de triomphe , ils ont reçu des
couronnes de chêne de la main de leurs magistrats .
Le soir , ils ont été conduits au théâtre des Arts , où douze
loges ornées de guirlandes de fleurs et de draperies étaient
préparées pour les recevoir. Leur présence à été signalée
par des applaudissemens universels. On donnait Edipe à
Colonne , où les sentimens de la piété filiale sont si touchans
dans la bouche d'Antigone. Jamais la belle musique de
Sacchini ne fit une impression plus profonde , et jamais les
acteurs n'ont concouru avec autant de zele et de talens , à donner
à cette représentation dramatique Rexpression dont elle
est susceptible.
A Edipe à Colonne succéda le Devin du Village , pastorale
charmante, où J. J. Rousseau , comme poëte et comme musicien
, a peint la nature avec des couleurs si aimables et si gracieuses.
A la fin de cet intermede , on a adapté quelques
scenes et des couplets analogues à la circonstance . Tandis que
sur le théâtre, des groupes d'enfans couronnaient deux vieillards
assis sur une charrue ; au même instant les portes des
loges s'ouvrent , un essaim d'enfans s'élancent et couronnent
les vieillards , au bruit des applaudissemens et au milieu d'un
attendrissement universel . On a remarqué parmi les vieillards,
deux hommes recommandables par leur mérite et leurs qualités
personnelles , les citoyens Nivernois et Lemonnier , tous
deux auteurs de fables charmantes . Gloire à nos defenseurs ;
respect à nos vieillards . Telle a été la devise commune , répétée
dans la journée du 10 de ce mois .
Tandis que l'on honorait si paisiblement la vieillesse , des
amis du trouble et de l'anarchie méditaient de nouvelles agitations
. Dans la nuit du 11 au 12 , on devait conduire Baboeuf
et ses complices à Vendôme ; vers les trois heures du matin
on a entendu dans tous les principaux quartiers de Paris ,
de fortes explosions qui ont jetté l'alarme parmi les citoyens .
Chacun s'est mis aux fenêtres ; on s'imaginait que c'était le
canon ; bientôt on a trouvé dans plusieurs rues des débris
de boîtes et des éclats de bûches creusées en forme de petards .
On avait arboré en cinq endroits des drapeaux de taffetas
blancs , parsemés de fleurs de lys , portant pour inscription :
Mort aux Républicains ! vive le roi ! Des cocardes blanches étaient
semées par terre, et quelques unes clouées à la porte de quelques
maisons. On lisait aussi quelques affiches à la main ,
( 125 )
conçues en style de royalisme , et adressées à la brave jes
nesse comme cela se pratique.
Il n'était pas difficile de s'appercevoir de quelle main partait
cette espece d'échaufourrée ; mais deux faits ont jetté la
lumiere sur cet événement ; on a trouvé dans la rue de la
Licorne , un homme étendu que l'éclat d'une boîte avait
mortellement blessé . On l'a reconnu pour être un horloger ,
nommé Arnould , ancien président d'un comité révolutionnaire
. Dans la rue Antoine , on a arrêté un jardinier nommé
Brulé , au moment où il venait de placer un drapeau blanc .
Il était encore d'un comite révolutionnaire .
M
Le ministre de la police , dans son rapport fait au Directoire
, attribue cet évenement aux anarchistes ; mais il ne dissimule
pas qu'il s'y est mêlé des manoeuvres de royalistes . Voici -
les renseignemens les plus remarquables dans son rapport.
1º . Amar , au moment de son départ pour Vendôme ,
avait dit à ses co - détenus : Le filet est tendu , ils y ´seront pris ,
etils ne s'y attendent pas .
2º. Une femme avait été maltraitée dans la matinée , au
fauxbourg Honoré , pour avoir manifesté son attachement
à la République.
30. Des avis que le ministre a reçus de l'étranger lui annoncent
que les chefs anarchistes , sont entrés en compo
sition avec le ci- devant duc de la Vauguyon . D'autres avis
très - précis , venus également de l'étranger , l'assurent qu'un
fameux anarchiste du midi , a un frere émigré qui est aide-decamp
de l'empereur , et a beaucoup d'influence sur ses déterminations.
Il n'est pas besoin de dire que les journaux des différens
partis se sont évertués à des accusations réciproques . Quoi
qu'il en soit , la masse des citoyens est restée calme , et n'a
vu que du ridicule dans cette fameuse conspiration que l'on
appelle la conspiration des mouchoirs , et qui mériterait à plus
juste titre d'être appellée la conspiration des bâches.
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES .
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . 2 fructidor . Le général Jour
dan donne avis de la marche vers Amberg , de l'expulsion des
Autrichiens de la ville de Neumarck , et des hauteurs de
Sulzbach ; d'un combat de 12 heures , dans lequel l'ennemi a
été repoussé sur tous les points , avec perte de 1,200 hommes
( 126 )
qués ou blessés , et 200 prisonniers ; de la prise de Castel , qui
a été le résultat de ce combat , et de la retraite de l'ennemi
sur Schwarzenfeld , en arriere de la Nab.
อ
Du même jour. Le général Ernouf , chef de l'état- major , a
crit de Sulzbach , que le 30 thermidor le général Ney a
emporté à la bayonnette un bois situé à deux lieues de
-Sulzbach , et qui borde la route ; de grandes forces , commandées
par le prince de Hohenlohe , y étaient rassemblées et
soutenues d'une formidable artillerie . Le feu a été terrible ;
mais la bayonnette française a dispersé les forces ennemies .
Le prince Hohenlohe n'a dû son salut qu'à la vitesse de son
-cheval . L'ennemi s'est rallié près de Sulzbach . Là , nouveau
combat ; l'ennemi avait pris position sur un rocher , d'où il a
été chassé . La valeur a été signalée de part et d'autre . Le
champ de bataille est resté aux troupes françaises à 11 heures
du soir. - Klein , d'un autre côté , battait l'ennemi sur les
hauteurs d'Angsberg. Le lendemain , la division du général
Grenier s'est portée sur Amberg , en a chassé l'ennemi , et l'a
forcé de repasser la Vils . Il paraît certain que l'ennemi s'est
retiré derriere la Nab , et que ses équipages prennent la route
-d'Egra. Le 3 fructidor , la même armée a fait encore un
-mouvement en avant . Elle a rencontré nouvelle et forte résistance
de la part de l'ennemi qui occupait une position avantageuse
sur des hauteurs. La bayonnette l'en a encore chassé
-à 9 heures du soir et les troupes françaises ont bivaqué sur
-le champ de bataille.
-
9
Armée de RHIN ET MOSELLE. 4 fructidor . Moreau écrit
de Biberach que le prince Charles a passé le Danube à Donawerth
, et s'est campé à Rain , derriere la Lech. Moreau
a été forcé de faire venir l'armée , des bords de la Vernitz ,
à Hochstacth , Dillingen et Lauingen pour y passer le
Danube. Les ponts de ces villes étaient les seuls praticables .
Celui de Donawerth est brûlé . L'armée a pris position , le 2 ,
derriere la Zusam . L'ennemi occupait encore Augsbourg
le 3. Il l'aura évacué la nuit suivante . Près Donawerth ,
corps communique par partie avec l'armée de Sambre et Meuse.
Moreau communique aussi avec l'armée d'Italie . Le corps du
général Ferino a eu , le 26 , une affaire extrêmement vive à
Kamlach avec le corps de Condé , et l'a bien battu . La perte
des émigrés a été très considérable en tués ou blessés . Le
corps des chasseurs nobles est presque détruit.
un
Du 8. Le même général mande d'Augsbourg que le 5 et le 6
( 127 )
T'armée fit un mouvement pour passer la Lech. Le 7 , lë
passage s'effectua sur plusieurs points. Les soldats avaient de
l'eau jusqu'au-dessus des reins , et portaient leurs fusils et
leurs gibernes sur la tête . L'objet de Moreau était de forcer
le prince Charles d abandonner l'armée de Sambre et Meuse ,
contre laquelle il avait fait passer des renforts , et de venir
couvrir l'Iser. L'ennemi a été repoussé sur presque tous les
points ; on lui a fait 2,000 prisonniers et pris 20 pieces de
canon. Une partie de larmée se porte sur Munich , où elle
a dû entrer le 9 au soir , d'après une lettre du commissaire
Hausmann du 10. L'électeur de Baviere a envoyé au général
en chef des chargés de pouvoirs pour traiter et conclure un
armistice. Les troupes de l'électeur avaient reçu ordre de se
réunir à Munich ; ainsi , l'armée autrichienne s'affaiblit chaque
jour par la défection de ses alliés et par les prisonniers qu'on
lui fait.
1
Nous joignons à ces bulletins officiels , une lettre du chef
de brigade Duvivier à un de ses amis , datée de Laningen ,
du 30 thermidor . On y verra de quel degré d'héroïsme et de
courage les armées françaises sont capables.
Les papiers publics vous auront appris la victoire que
l'armée du Rhin vient de remporter , le 24 , sur le prince
Charles , qu'elle a forcé à abandonner la gauche du Danube
mais ce que vous pouvez ignorer , c'est l'intrépidité et la
valeur à jamais mémorable avec laquelle se sont battues les
troupes de la quatrieme division . Cette division , composée
des 17. et 100. demi- brigades , fortes d'environ 2000 hommes
chacune , et de 100 chevaux du 20e. de chasseurs , détachemens
déduits , a été attaquée , le 24 , par un régiment
d'hussards , un de dragons , un de cuirassiers , 5000 hommes
d'infanterie et environ 20 pieces de canon ou obusiers : le
but du général ennemi , le prince Charles lui- même présent ,
était d'envelopper ce petit corps , un peu séparé de l'armée ,
et de l'envelopper totalement , sachant qu'il était impossible
qu'il pût résister à des forces aussi majeures , dans les plaines
immenses qu'il avait à traverser pour se reployer sur le centre
de l'armée . L'ennemi , fert de sa cavalerie , a constamment
entouré notre corps qu'il accablait de sa grosse artillerie ; il
a essayé vingt charges sur chaque bataillon et les chasseurs ,
afin de parvenir à mettre le désordre dans une colonne , ce
qui aurait influé sur le tout ; mais l'extrême bravoure et le
sang-froid des chefs de corps , dirigés par les généraux Vandamme
et Duhem , qui se multipliaient par -tout , ont sans
(
( 128 )
1 .
cesse anéanti les projets de l'ennemi qui , lui -même , le soir ,
dans un pourparler , vanta hautement l'admirable conduite de
nes Républicains , et les combla d'éloges . Dans une seule
charge , un bataillon lui tua 150 cuirassiers ; enfin , je ne puis
vous détailler tous les traits de bravoure de cette journée ; je
me suis trouvé à mille affaires , aucune ne m'a paru mieux
caractériser la valeur républicaine que ce combat , qui a duré
depuis 6 heures du matin jusqu'à 8 du soir. Signé , DUVIVIER .
ARMÉE D'ITALIE . 2 fructidor . Le général Berthier , chef de
l'état-major , écrit de Brescia : Tout va bien ; l'ennemi est
sur Trente. Il a évacué Riva , après avoir brûlé sa marine
sur le lac de Garda. Le quartier - général de Wurinser est à
deux lieues au - delà de Trente . Nous nous occupons , de
mettre les divisions en état de marcher et de commencer
une nouvelle campagne , qui doit porter à l'empereur le dernier
coup. J'espere , dans deux jours avoir , échangé tous nos
freres d'armes au pouvoir de l'ennemi ; montant à 163 officiers
, 169 sergens , 360 caporaux , 1608 soldats . J'avoue que
c'est une jouissance bien grande pour moi , de voir sortir des
mains des ennemis nos braves Républicains , et de les savoir
sous les drapeaux de la liberté , combattant avec une nouvelle
ardeur. Signé , ALEX . BERTHIER .
Milan , du 9. Buonaparte écrit : La division du général
Sahuguet bloque Mantoue. Le 7 , à trois heures du matin ,
nous avons à - la-fois attaqué le pont de Governolo et Bergoforte,
pour faire rentrer la garnison dans ses murs . Après une
vive canonnade , le général Sahuguet , en personne , s'est
emparé du pont de Governolo , dans le tems que le général
Dallemagne s'emparait de Borgoforte. L'ennemi a perdu
500 hommes tués , blessés ou prisonniers . La 12. demi-brigade
et le citoyen Lahos se sont distingués . Nos demi-galeres
sont sorties de Peschiera , où elles ont pris dix grosses barques
et deux pieces de canon appartenantes aux ennemis . Tout est
ici dans une position satisfaisante . L'on m'assure que le généralWurmser
est rappellé , et remplacé par le général Dewins .
Signé , BUONAPARTE .
LENOIR-LAROCHE , Rédacteur .
1
No. 45.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 FRUCTIDOR , l'an quatrieme de la République.
Vendredi 16 septembre 1796, vieux style . )
1.0
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Tableau physique et topographique de la Tauride , tiré d'un
journal du voyage fait en 1794 ; par P. S. Pallas .
Pétersbourg.
CET écrit est un petit extrait de la relation du
voyage fait en Crimée par M. Pallas.. L'ouvrage va
paraître bientôt tout entier , et l'on en prépare déja
les gravures. Les observations du célebre auteur sur
ce pays , qu'aucun naturaliste avant lui n'avait parcouru
, sont extrêmement intéressantes . Les montagnes
qui s'étendent vers le midi s'élevent à douze
cents pieds de hauteur ; elles sont en partie couvertes
de neiges et de glaces éternelles. Elles ont
devant elles une mer profonde , et s'abaissent doucement
vers le nord , dans un plan qui n'a que peu
d'élévation au-dessus du niveau de la mer. On n'y
trouve point de vestiges de montagnes primitives ;
et sur la face qui descend rapidement vers la mer , on
observe seulement ces couches inclinées communes
à tous les autres lieux . Leur inclinaison est ici de
quarante-cinq degrés..
Il y a quelque différence entre ces montagnes ;
Tome XXIV. I
( 130 )
et l'auteur en déduit des conjectures sur leur âge
respectif. Dans celles qu'il appelle du premier ordre ,
on rencontre une grande quantité de chaux si ferme
qu'elle sert pour les constructions , et dans laquelle
sont mêlés quelques coraux et du schiste argilleux ,
impregné de sel d'Epsom. Les masses de ce sel sont
si grandes et si dures qu'elles ressemblent à du
trapp ( 1 ) ; mais quant au véritable granit , ou feldspath
, ou gneis (2 ) , il n'y en a point du tout .
Dans les environs de Précop et de Sivasch , on
trouve des marais salans qui , du moins pour la plupart
, tirent leur origine de la mer.
L'isle de Taman est basse ; elle n'a que peu de collines.
Leur superficie est formée de marga (3) mêlé, de
sable et de coquillages . On y voit aussi quelques sélénites
rouges . Personne ne peut s'attendre à rencontrer
là un volcan : cependant il y en parut un
en 1794. Il commença par une vive explosion , accompagnée
d'un bruit semblable au tonnerre , et qui
fut suivi d'une flamme qui dura environ trente minutes
, jettant des bouffées de la fumée la plus épaisse .
Cette isle , aussi bien que la péninsule de Kersch, a
beaucoup de sources bouillantes ; elles abondent
aussi l'une et l'autre en pétrole. Vraisemblablement
il y a dans le sein de la terre des couches profondes
( 1 ) Le trapp des Suédois paraît étre ce que les minéralogistes
français appellent la roche de corne. Les propriétés de
cette terre se rapprochent des argilles : elle est parsemée de
mica qui y forme des points brillans .
(2 ) Le gneis est formé de quartz , de mica et d'argille .
(3) Ou margodes : c'est une espece de marne pierreuse .
( 131 )
de charbon fossile embrâsées depuis plusieurs siecles ;
et de tems en tems l'eau de la mer penetre jusqu'à
ce foyet. Le pays de Nogai , quoiqu'il soit bas , présente
différens , granits : en conséquence , M. Pallas
'serait porté à croire que la montagne primitive s'est
affaissée , et que les montagnes actuelles n'en sont
que les restes .
[
Parmi les plantes de la Crimée , la vigne doit tenir
le premier rang. Dans quelques cantons elle donne
un excellent vin , qui ressemble à celui de Champagne
. Les grands arbres sont rares , quoique dans
les environs du village de Suren on voie des chênes
dont les troncs acquierrent jusqu'à trente pieds de
circonférence . Différentes especes de lin croissent
spontanément dans le pays ; elles mériteraient d'être
essayées avec méthode. On y trouve aussi certains
autres végétaux qui payeraient abondamment les
avances de la premiere culture : tels sont les oliviers ,
les grenadiers et les figuiers. La vigne sauvage grimpe
sur les arbres , redescend vers la terre , s éleve encore
de nouveau , et forme ainsi les plus belles treilles
sans aucun secours de l'art. Dans plusieurs vallées
on pourrait indubitablement cultiver avec succès les
oliviers , les figuiers , la vigne , les citroniers et le
sésame. La Russie peut donc tirer de son propre sein
beaucoup de denrées et d'objets de commerce qu'elle
est obligée aujourd'hui d'aller chercher en Grece et
en Perse . Un catalogue joint à l'extrait du voyage
de M. Pallas , présente tous les noms des plantes de
la Crimée , qui ne croissent pas dans les autres par
ties de l'empire russe : il y en a plusieurs inconnues
jusqu'à présent , et qui forment des genres nouveaux.
7
I ¿
( 132 )
On ne trouve dans la Crimée que peu d'animaux
sauvages. Les lievres y sont très - communs ; les renards
n'y sont pas rares ; mais les loups le sont extrêmement
: il n'y a point d'ours .
Les côtes de la mer fournissent abondamment du
poisson ; les rivieres n'en produisent que très-peu.
On y est tourmenté par un petit insecte volant presque
invisible , qui cause par sa piquure des taches sanglantes
. Mais les tâons et les cousins , si incommodes
dans les autres pays , n'existent point en Crimée.
Les zoophytes sont rares dans la mer Noire ; mais
les vers y causent beaucoup de dégât aux bâtimens .
Parmi les animaux domestiques de la Crimée , il
faut compter les chameaux à double bosse , qui pourraient
rendre de grands services à la guerre, Les
boeufs sont petits ; il y a peu de buffles . On gouverne
les bêtes à laine à- peu -près comme en Espagne : on
les fait paître l'été sur les montagnes , l'hiver dans
les plaines.
Tels sont en peu de mots les objets contenus dans
cet extrait , les plus dignes de l'intérêt des naturalistes
, et sans doute aussi de l'attention des autres
Jecteurs. Dans un pays si favorablement traité par la
nature , combien n'y aurait - il pas à attendre d'un
peuple laborieux qui jouirait d'un bon gouvernement
, et qui serait entouré de bons voisins.
3
M. SENNEBIER , bibliothécaire de la république de
Geneve , et l'un des premiers naturalistes de l'Europe
, vient d'écrire à Vincent Dandolo de Venise ,
qu'en Angleterre on est parvenu à décomposer le
( 133 )
carbone , l'une des trente - trois substances simples de
la nature. Cette décomposition a donné pour pro .
duits , de l'azote et de l'hydrogene . Ainsi donc , les principes
chimiques simples se réduisent maintenant à
trente-deux . ( Extrait du Journal littéraire de Naples ,
du 15 mai 1796. )
La Religion vengée , poëme en dix chants. A Parme , dans
le palais royal; 1795. Grand in-4° .
Les titres de poëme excellent , d'admirable production,
d'ouvrage immortel sont prodigués à cet enfant posthume
du cardinal de Bernis , par le cardinal Gerdil
qui s'est chargé de le produire dans le monde . L'éditeur
y a joint des notes pleines de science et de
modestie , au jugement d'un journaliste italien ; et la
religion catholique , déja si forte par elle - même , se
trouve singulierement consolidée par les vers et la
prose de ces deux membres du sacré collége .
On n'ignore pas en Italie de quelle obscurité le
cardinal de Bernis est sorti tout-à- coup, pour s'élever
aux plus hautes dignités de l'église et de l'état : on
sait aussi quelles routes l'ont conduit à cette grande
fortune . Un petit abbé venu de la province et ne
portant à Paris pour tout moyen d'avancement ,
qu'une noblesse fort équivoque , au dire des
amateurs , et quelque talent pour les vers , pouvait
bien se tirer alors d'affaire ; mais il était difficile que
cela le menât loin . L'abbé de Bernis avait en outre
des joues fraîches et rondes ; il était tout couleur de
roses , et la nature l'avait éminemment doué de cet.
I 3
( 134 )
esprit d'intrigue et de cette souplesse de caractere
qui se font jour à travers toutes les mêlées : ceci valait
beaucoup mieux. Cependant il ne débuta pas
d'une maniere bien brillante. Beaucoup de gens ,
se souviennent encore , disent-ils , de l'avoir vu ce
qu'on appelle entretenu par des filles . En peu de tems ,
il prit un vol plus haut , quoique toujours dans le
même genre. On le présenta à madame de Pompa
dour : elle le trouva charmant; et dès le premier jour,
elle s'amusait à frapper sur ses grosses joues , en
disant : C'est une véritable corbeille de fleurs . Les femmesde-
chambre de Versailles l'appellaient la bouquetiere.
Quand l'abbé de Bernis vint à Paris , cette célebre
confédération des philosophes encyclopédistes n'était
pas encore formée ; mais elle se préparait dans ,
le silence . Fontenelle réunissait chez lui une société
de penseurs : Lamotte , Terrasson , Falconet et quelques
autres apôtres de la raison travaillaient de concert
à son avancement ; et sans s'être précisément .
donné le mot , ils marchaient vers le même but.
Déja Voltaire commençait à prendre cette influence
qui s'est toujours accrue depuis .
L'esprit philosophique était le seul dont s'honorassent
les gens de lettres. Bernis fit donc alors le
philosophe ; et comme il arrive toujours aux hommes
qui n'ont point de sentimens à eux , il allait en
liberté d'opinions beaucoup plus loin que tout le
monde. Ses anciennes connaissances n'ont pas oublié
ses pantalonnades sur ce que les prêtres les plus
indécens respectaient encore , du moins par leur
silence .
Mais en approchant de madame de Pompadour ,
( 135 )
il changea tout- à- coup de ton ; on eût dit qu'il venait
de faire quelque retraite à St. Lazare , ou aux
missions étrangeres . Il conçut le plan et l'espérance
d'une grande carriere ecclésiastique ; et ce fut dans
l'antichambre de la maîtresse du roi, qu'il commença
à mettre ce manteau religieux dont il ne s'est plus .
dépouillé .
On se souvient aussi qu'en partageant les bonnes
graces de la favorite , il devint son conseil et son
directeur. Il écrivait ses lettres à Louis XV , il dictait
ses petits vers du matin , il faisait ses chansons .
Plusieurs de ces pieces sont restées comme un monument
de la bassesse de madame de Pompadour ,
et sur- tout de celle de l'abbé de Bernis. Il y a des
flatteriesqu'une femme ne peutjamais décemment dire
à un homme mais l'abjection est double de la part
de l'homme qui les dicte ; elle est triple lorsqu'il
devrait naturellement ne voir qu'un rival , dans celui
qu'il fait louer ainsi par l'objet prostitué d'un si lâche
arrangement.
:
Ce n'est pas seulement à la pudeur d'une opinion
franche et d'une conscience libre que Bernis avait
renoncé en paraissant à la cour . Le titre d'homme
de lettres qui l'avait tiré de la misere , lui devint à
charge ; et quoique ses vers fussent encore l'un des
moyens dont il se servait le plus habilement pour
sa fortune , il commença dès -lors à trouver fort mauvais
qu'on le confondit avec les autres poëtes . Ce
travers s'est accru singulierement avec les dignités .
Dans les dernieres années de la vie du cardinal , on
ne pouvait pas lui faire de peine plus sensible que
de lui parler de ses ouvrages. Mais ce qui sans doute
I 4
( 136 )
l'aurait encore plus mortifié , c'eût été de lui rap
peller cette empreinte d'une philosophie assez hare
die , qu'on trouve dans l'Épître aux Dieux Pénates et ·
dans quelques autres de ses premieres productions ...
Mais le cardinal de Bernis n'a pas toujours été
jeune il n'a pas toujours pu s'amuser aux dépens
des autres . Dans sa vieillesse on lui a rendu ce qu'il
avait fait dans sa jeunesse.
Pendant tout son séjour à Rome , il a été le jouet
d'une princesse courtisane , qui se moquait de lu
bien plus ouvertement que madame de Pompadour
de Louis XV. Cette princesse était madame de
Santa-Cruce , si connue par son avidité , par le scandale
de ses galanteries , et par son impudence imperturbable
. Il y avait souvent des brouilleries entre
elle et la pauvre éminence. Le cardinal a plus d'une
fois , dit-on , trouvé ses secrétaires , ses maîtres d'hôte
et même ses cochers , dans un lit qui lui coûtait
assez cher , à son avis , pour avoir le droit que, per
sonne n'y prît sa place. Cétait des tempêtes plus ou
moins violentes , suivant le grade du remplaçant ; le
degré de colere de l'offensé était toujours en raison
inverse de l'importance de son rival ; et la difficulté.
du raccommodement se réglait d'après la même étiquette.
Or , la vieille comédienne se servait pour cela
du moyen le plus banal : elle devenait sur-le- champ on
malade , ou mourante ; de sorte qu'elle pouvait d'ordinaire
en être quitte moyennant une saignée , ou une
purgation pour le secrétaire ; mais pour le cocher
il fallait en venir quelquefois au viatique et à l'extrême-
onction.
Tel fut ce pere de l'église qu'on nous représente
( 137 )
aujourd'hui , comme appellé par le ciel à reprimer
les progrès ménaçans de l'impiété ; tel fut cet apôtre
de la foi , qui doit dans notre siecle pervers donner
une stabilité nouvelle à son empire , et ranimer ses
conquêtes.
Quant au talent poétique de l'auteur , il est jugé
depuis long-tems . Dans ses premiers ouvrages , qui
ne manquent pas d'une certaine abondance , d'une
certaine souplesse de mouvement , d'une certaine
facilité de vers , l'on trouve à peine un ou deux morceaux
d'une véritable poésie . C'est toujours Flore ,
Zéphir , les fleurs , les ruisseaux , Vénus , les Graces .
Les Amours ; en un mot , tout ce vieil attirail mythologique
, supportable tout au plus dans les bouquets:
à Iris . Le vrai talent laisse là ces misérables trivialités
; il cherche ses impressions dans la nature même,
telle que les idées de son siecle doivent la lui présenter
; et il ne va pas la défigurer par l'abus continuel
d'idées qui n'existent plus , et qui ne peuvent
guere être rappellées avec effet , que dans quelques
allusions passageres
Cette redondance de frivoles ornemens faisait
dire à Voltaire que les ouvrages de Bernis étaient
un printems sans automne ; et le mot est d'autant plus
convenable et plus piquant , que le meilleur de tous
sans contredit , est le petit poëme des saisons ( 1 ) . Dans
la Religion vengée , le cardinal nous fera sûrement
(1 ) Un homme de lettres qu'on n'a jamais soupçonné d'être
fort plaisant , ni de se permettre beaucoup de hardiesses contre
les gens en dignité , a dit encore assez bien de Bernis , que
c'était un peintre d'éventails,
( 138 )
grace de la mythologie ; mais il est difficile que ses
vers les plus pieux ne se ressentent un peu de la maniere
générale de ses vers profanes.
L'avertissement et les notes du poëme nous apprennent
qu'il a été commencé dans la jeunesse de
Pauteur , sur l'invitation du cardinal de Polignac.
Les quatre premiers chants furent faits en Auvergne ,
dans les deux années 1739 et 1740 ( 1 ). Il les écrivit
avec la plus grande précipitation . Mais trop heureux !
( c'est lui-même qui parle dans un discours sur la
poésie , où il explique en particulier l'objet de l'ouvrage
) trop heureux ! si en consacrant les loisirs de sa
jeunesse à la défense de la vérité , il a réussi à embellir d'images
intéressantes , les systêmes abstraits de physique et de
métaphysique qui entraient nécessairement dans son plan .
( 1 ) C'est-à- dire , dans le tems où l'abbé de Bernis , converti
dans un boudoir , comme nous venons de le dire ,
faisait ses vers les plus gaillards . C'est alors , et pour se reposer
des vers austeres de la Religion vengée , qu'il écrivait
ceux - ci :
Héro soupire , Héro pamée ,
Leve au ciel des yeux languissans ;
Un cri de sa bouche enflammée
Prouve qu'elle n'a que quinze ans.
L'embarras de paraître nue
Fait l'attrait de la nudité.
S'il plonge , il baise une Napée ;
Sil se renverse , il est baisé.
etc. , ete.
( 139 )
Le premier chant traite de l'orgueil et de la chûte
des anges et de l'homme ; le second , de l'idolâtrie ; letroisieme
, de l'atheïsme ; le quatrieme , du matérialisme
d'Epicure ; le cinquieme , du spinosisme ; le sixieme ,
du déïsme ; le septieme , du pirrkonisme ; le huitieme ,
de l'hérésie ; le neuvieme , de la corruption de l'esprit et
des moeurs ; et le dixieme enfin , après avoir abattu
toutes les erreurs précédentes, établit sur leurs ruines ,
le triomphe de la religion.
Voilà ce que le cardinal Gerdil appelle un cadre
majestueux ; voilà ce que le journaliste italien appelle
un plan également vaste et bien ordonné , où tout conspire
et conduit à cette unité rigoureuse d'action qui fait le caractere
de l'épopée.
Les mauvais plaisans prétendent que le cardinal
de Bernis a chanté la religion à la cour du
pape , comme il chantait Louis XV à celle de madame
de Pompadour. Un fournisseur généreux , dont on partage
les prodigalités , mérite bien en effet quelques
marques d'attention.
Nous mettons cet article sous le titre de Littérature
étrangere , parce que le poëme de la Religion vengée a
été publié en Italie , et que la France devenue libre ,
n'était plus digne d'être la patrie de l'auteur.
( 140 )·
LEGISLATION.
De l'état politique et économique de la France , sous sa
constitution de l'an III .; ouvrage traduit de l'allemand.
Brochure in- 11 de 114 pages . Prix , 15 sous en numé
Faire . A Strasbourg , chez Levrault , imprimeur- libraire ;
et à Paris , chez Fuschs , libraire , rne des Mathurins
maison de Cluny.
La révolution française a été appréciée avec moins
d'impartialité et de justice , par la plupart des
Français , que par les étrangers eux-mêmes. Les premiers
étaient acteurs sur ce grand théâtre , et ils
n'ont vu trop souvent que les inconvéniens du rôle
feur avaient distribué les circonstances. Rapque
portant tout ou à leurs passions, où à leurs préjugės ,
ou à leur intérêt , ils ont jugé de l'ensemble par
quelques détails , et généralisant leur position particuliere
, ils ont conclu que rien n'était à sa place +
parce que la révolution ne les avait pas laissés à la
leur , et que tout était mal dans l'Etat , parce que
quelque chose était mal pour eux .
Cette logique ne pouvait être celle des étrangers
instruits. Placés hors de la scene des événemens politiques
, ils les ont observés d'un oeil plus juste ;
dépouillés de toute espece de prévention et d'intérêt
, et devenus , à l'égard de la France , comme
une sorte de postérité ; ils ont considéré la constitution
qu'elle vient de se donner , dans ses prin(
141 )
cipes et dans ses rapports avec le bonheur d'un grand
peuple , les progrès de la liberté et l'amélioration
du sort de l'espece humaine.
Déja Benjamin Constant dans l'ouvrage dont
nous avons parlé dans plusieurs numéros de ce journal
, s'était attaché à caractériser les différens partis
qui , jusqu'alors s'étaient opposés au succès de la
révolution , ou qui avaient voulu la diriger dans leur
sens ; déja il avait présenté , avec autant de sagacitě
que de force , les motifs qui doivent rallier tous les
citoyens à la constitution et au gouvernement actuel
de la France . L'auteur de l'ouvrage que nous annonçons
, a considéré son sujet sous un point de vu
plus général , et non moins intéressant : sans s'occuper
d'aucune espece de factions , accessoires , qui , malheureusement
, ont été pris trop long- tems pour la
révolution elle-même ; c'est le fond de la constitution
qu'il examine ; c'est l'état politique et économique
de la France sous son nouveau gouvernement
, qu'il envisage dans tous ses rapports , et ses
observations lui offrent pour résultat des moyens de
gloire , de prospérité et de bonheur pour la République
Française , et de grands motifs d'espérance
pour le perfectionnement des sociétés civiles et
politiques , objet qu'il ne perd jamais de vue dans
cet ouvrage.
Pour mieux juger de la nouvelle constitution des
Français , l'auteur commence par tracer une esquisse
des progrès que la liberté avait pu faire jusqu'ici
chez les différents peuples ; il suit ces progrès chez les
Orientaux , les anciens Juifs , les Grecs , les Romains ,
les Barbares du moyen âge , et les républiques mo(
142 )
dernes. Il trouve par- tout ou l'esclavage politique
et religieux , ou l'avantage particulier de certaines
corporations , aucune forme de gouvernement qui
soit émanée de la volonté et de la délibération du
peuple , et qui ait eu le bonheur général pour objet ,
et offert une liberté égale pour tous.
La France seule lui paraît réunir la masse de liberté
la plus étendue et la plus pure , connue jusqu'à ce
jour ; c'est l'ensemble de 26 millions de citoyens
affranchis de toute espece de servitude , réunis sous
un gouvernement uniforme , et n'ayant aucun territoire
sous sa dépendance , au moins en Europe . Son.
souverain n'est ni dans son gouvernement entier บ
ni dans quelqu'une de ses parties , mais dans ce qui
donne l'existence à la totalité du gouvernement ,
savoir le Peuple en général . En conséquence , le gouvernement
, dans toutes ses branches , est immédiatement
ou médiatement représentatif.
•
1
Après ce premier coup - d'oeil sur l'ensemble de la
constitution , l'auteur entre dans l'examen de toutes
ses parties. La législature fixe d'abord son attention.
Il remarque dans les deux conseils , dont elle est
composée , non pas deux intérêts opposés , mais deux
pensées distinctes, l'une d'invention , l'autre d'examen .
Pour que ce véto y ait tout à la fois d'un côté le
poids , de l'autre l'influence conciliatoire qu'il doit
avoir , il repose sur la bâse d'un grand corps , nonseulement
composé de caracteres graves , mais encore
dépouillé de cette activité qui pourrait le rendre
contentieux , si outre le pouvoir d'annuller des résolutions
, il avait aussi celui d'en proposer.
Comparant ensuite la législature française aux lẻ-
( 143 )
gislatures britannique et américaines , quoique celle- ci
lui paraisse en tout point préférable à la seconde ,
il ne balance pas d'accorder la supériorité à la premiere.
Il parle plus d'une fois , dans le cours de son
ouvrage , de la constitution anglaise . Nous invitons
les enthousiastes de cette constitution , qui ont pris
à tâche de l'admirer sur parole , et qui ont conçu
pour elle un attachement qui est devenú une sorte
de fanatisme politique , nous les invitons à peser
avec attention le jugement qu'il en porte. Ce n'est
pas dans le roman théorique de Delolme qu'il est
allé puiser ses données , c'est dans l'examen de son
organisation pratique , c'est dans le systême d'un
balancement chimérique de pouvoirs , qui en derniere
analyse se résout en un seul , l'influence permanente
et corruptrice du roi . Sous ce rapport , nous
recommandons d'autant plus la lecture de cet ou
vrage, que personne n'ignore la part qu'ont eue, dans
notre révolution , et que voudraient encore avoir les
partisans du systême anglais , c'est-à- dire , de la monarchie
constitutionnelle .
La prééminence que l'auteur donne à la législature
française , ne tient pas seulement aux fonctions des
deux conseils , mais encore à l'usage des élections
redoublées , c'est - à - dire , aux différens ordres d'élec
teurs soumis à certaines conditions , au mode de
scrutin , au renouvellement graduel par tiers , et aux
bornes de la durée du pouvoir de ceux qui sont
élus . Toutes ces formes concourent à empêcher les
cabales , à prévenir les tumultes , et à assurer un
systême de représentation aussi parfait qu'il est possible
de le desirer.
屏
( 144 )
Il fait remarquer l'excellence des conventions nationales
, qui sont des législatures suprêmes , indé.
pendantes des législatures secondaires , et qui , étant
nommées par le Peuple pour établir ou corriger la
forme du gouvernement , lui donnent toujours une
constitution de son gré , d'autant mieux qu'elle est
soumise à son acceptation ; avantage que n'ont point
les autres constitutions européannes , et sur-tout le
parlement britannique , qui n'a aucun moyen légitime
de changer le gouvernement , si ce n'est celui
d'une révolution .
Passant à la seconde grande division du gouver
pement , le Directoire exécutif , il y distingue trois
pouvoirs , l'un qu'il appelle discrétionnaire , et qui con
siste à régler certains objets qui ne sont pas dans
l'ordre des lois fixes , à nommer des agens , à proposer
la guerre , à faire des traités , sous la sanction du
Corps législatif; l'autre d'exécution , et le troisieme de
surintendance générale .
Il résulte , dit-il , plusieurs avantages pour la
constitution française , de ce que le Directoire est
composé de cing membres , au lieu d'être concentré
dans un seul , comme dans le gouvernement britannique
, et dans quelques -uns des gouvernemens amés
ricains , particulierement dans leur gouvernement
fédératif. — Si les pouvoirs du Directoire étaient
confiés à un seul homme , une telle puissance pourrait
exciter dans celui qui en serait revêtu , l'ambition
de devenir un monarque. De même , si le Direc
toire était d'un seul , une erreur dans le choix commise
une fois sur cinq , serait une erreur totale , tandis
que l'erreur sur un seul des membres d'un Direc-
→→
toire
( 145 )
toire composé de cinq , peut être corrigée par l'action
de ses quatre collégues . L'erreur snr deux peut de
même
l'être par les trois autres , et celle sur trois ne
met la chose qu'au point où elle serait par le mauvais
choix d'un Directoire d'un seul . "
On voit par conséquent que la chance la plus
favorable , est pour le nombre adopté par la constitution.
Au-delà de cinq , il y aurait eu embarras et lenteur
dans les délibérations ; au- dessous , le risque de l'ascendant
d'un sur deux .
Développant tous les avantages qui doivent résulter
d'un Directoire ainsi composé , l'auteur fait voir ,
1º . qu'une variété de personnes , fournissant une
variété de talens , il en résulte que le Directoire peut
mettre à profit le mérite particulier de chacun de
ses membres , aussi facilement qu'il est porté à rejetter
ce qu'il y aurait de vicieux de la part de quelqu'un
d'entr'eux ;
2 °. Que le renouvellement graduel , faisant sortir
un membre chaque année , doit produire de la stabilité
dans les systêmes du gouvernement , sans qu'il
en résulte aucun risque d'un certain degié de permanence
;
7
3°. Que le secrét de l'Etat peut être mieux gardė
par un Directoire composé , que par le Directoire.
d'un seul , obligé trop souvent de se livrer à des
communications confidentielles , et quelquefois à une
sorte de conseil de cabinet , moins intéressé au bien
de la chose , que ne le sont les gouvernans euxmêmes
;
4°. Que si toute l'influence du crédit ét la dispo-
Tome XXIV. K
( 146 )
sition des places appartenaient à un seul , elles produiraient
les maux trop connus qu'entraîne le régime.
des favoris ;
5°. Qu'on a pris soin d'isoler les uns des autres
les membres du Directoire , en statuant qu'ils ne
peuvent être parens ;
Enfin , qu'aucun d'eux ne peut , ni par lui-même ,
ni par ses proches , commander aucune partie de la
force armée , pouvoir qui , dans d'autres constitutions
, est abandonné au chef du pouvoir exécutif
- en personne.
Après avoir considéré les deux principaux ressorts
du gouvernement français , savoir , la législature et
le Directoire exécutif , l'auteur porte sur tous les
autres la même sagacité et la même profondeur de
jugement, Le pouvoir judiciaire , la force armée ,
l'instruction publique , la liberté des cultes , les fêtes
nationales deviennent l'objet de son examen , et lui
fournissent d'excellentes observations .
Les partisans du systême monarchique ont souvent
répété qu'un gouvernement républicain est bon pour
de petits Etats , mais non pour ceux d'une grande
étendue. L'auteur répond à cette objection avec une
force de raisonnement qui ne doit plus permettre.
de la reproduire , du moins avec quelque bonne
foi. Il distingue les différentes especes de démocratie
connues , qui ont pu servir d'exemple aux prosélytes
de la royauté , et indiquant les véritables causes de
la chûte de ces républiques , il montre la différence
essentielle qu'elles ont avec le systime représentatif.
Il pense que la monarchie nè remédie point à l'inconvénient
du retard dans les opérations , provenant
( 147 )
de l'éloignement des différentes portions d'un vaste
Empire , et il prouve qu'il y a , dans les républiques ,
différens moyens mécaniques pour accélérer l'expédition
des affaires , moyens qui abregent les distances
, et qui épargnent le tems .
C'est , dit-il , une situation bien fâcheuse , dans
les grandes monarchies , que celle de ses provinces
gouvernées par une autorité qui y est peu connue ,
et dont le centre est éloigné , desquelles il n'émane ,
et dans lesquelles il ne réside aucune autorité confiée
aux naturels du pays . Au contraire , dans une
république vaste et néanmoins bien organisée , tout
est respecté , parce que tout est représenté dans le
corps du gouvernement.
" Les administrations judiciaires et civiles conviennent
aux administrés , parce qu'elles sont locales ;
elles sont vigilantes dans leurs fonctions , parce
qu'elles sont fréquemment renouvellées par ceux
auxquels elles se rapportent la force militaire ne
peut être inquiétante ; car c'est le Peuple lui-même
agissant sous les ordres des magistrats civils , élus
aussi par le Peuple. Les parties d'un tel gou.
vernement réunissent donc l'avantage des institutions
locales et l'avantage de l'union intime avec
un grand tout : elles sont gouvernées fidellement ,
parce que , dans plusieurs cas , elles se gouvernent
elles- mêmes , et que , dans les autres cas , étant toutes
réunies par représentation dans le gouvernement
central , elles redressent en commun le tort essuyé par
quelques- unes d'entr'elles . L'autorité publique n'est
jamais faible dans une république , quand elle est
bien administrée , parce qu'elle est renforcée par
K :
( 148 )
l'affection et l'intérêt ; mais quand elle est abusive ,
il est heureux qu'elle s'affaiblisse . "
Il est aisé de voir que dans un gouvernement libre ,
tel qu'il existe en France , l'autorité publique n'a
ni le même intérêt ni la même facilité à devenir
abusive , que dans le gouvernement monarchique.
Ici , tout se fait pour le monarque ; là , pour le Peuple
et par le Peuple. L'autorité permanente et héréditaire
, qui n'est soumise à aucune responsabilité , est
toujours tentée de se séparer des gouvernés , d'accroître
sa puissance , et de lui donner les caracteres
d'une volonté particuliere , indépendante , et trop
souvent capricieuse et oppressive ; un Directoire
électif , composé de membres qui s'observent et sé
contiennent mutuellement , renouvellé de maniere
qu'il y ait toujours dans son sein une inégalité relative
dans la durée des pouvoirs , et par conséquent
dans l'intérêt , surveillé d'ailleurs par les deux conseils
de la législature , et par l'opinion publique ,
un tel Directoire , bien différent du pouvoir monarchique
, né peut jamais avoir une autorité ni assez
durable , ni assez réunie pour menacer la liberté
publique. Sans intérêt pour faire le mal , le desir de
la gloire , qui , dans un état libre , n'est que le desir
de l'estime , le presse de signaler son administration
par des actes éclatans de civisme et de bien
public.
Aucun empire n'est plus vaste que la Chine ; elle
a cinq fois l'étendue de la France , et huit fois sa
population ; cela n'empêche pas qu'elle ne soit bien
administrée ; c'est que depuis plus de mille ans ,
elle l'est par une hiérarchie politique , divisée en
( 149 )
une série d'agences ascendantes , et d'instructions
descendantes . L'empereur excepté , tout homme en
Chine est élevé pour sa place ; dans la République
Française , tout homme est élu pour sa place. Dans
la plupart des monarchies d'Europe , tout homme
est né pour les places , ou il est élu par ceux qui
sont nés pour elles ou par des favoris de ces derniers
qui sont communément guidés dans leur choix.
par des motifs d'intérêt . Ainsi , selon l'auteur , l'analogie
entre la Chine et la France actuelle est frappante
. Dira -t - on que la Chine seule est sage , et que
la France est folle ? L'étendue d'un Etat n'est donc
point un obstacle à son administration quand celleci
est bien organisée . Il résulte même de cette étendue
des avantages positifs , soit sous le rapport de puissance
, de richesse , d'industrie , de prospérité , soit
pour se garantir des invasions hostiles et des troubles
intérieurs. Il est évident que , dans les grandes républiques
, les factieux et les ennemis de la liberté
ont moins de prise et de moyens pour l'ébranler ,
'qu'ils ne l'auraient dans un petit Etat où l'esprit de
faction se communique plus rapidement , et agit avec
plus de force , parce qu'il est plus concentré .
Une nouvelle objection se présente il faut
dit on , de la vertu dans une république , et ce n'est
pas ce qu'on trouve en France . Ceux qui tiennent
ce langage , répond l'auteur , ferment donc les yeux
sur les armées françaises , composées indistinctement
de l'immense population de la République . Qu'au
raient fait de plus les Spartiates et les Romains ?
N'ont- elles pas eu à lutter contre les plus cruels de
tous les ennemis , la faim , la nudité et le froid ?
K 3
--
1
( 150 )
ont -elles cessé de braver la mort sur le champ de
bataille , lors même qu'elles n'avaient ni solde , ni
l'appât du butin , et quoiqu'elles fussent en butte à
toutes sortes d'artifices et de séductions ? ,,
A ces preuves de vertus éclatantes dont l'Europe
entière est le témoin , l'auteur ajoute des considérations
puisées dans la nature même de la constitution
française . Son véritable objet est le bonheur des
gouvernés , et un des meilleurs moyens d'atteindre
ce but , c'est d'assurer la vertu des gouvernans . Il
fait voir , par un développement judicieux , que la、
constitution n'a négligé aucun des moyens capables
de produire ce bon effet , et que le principal mérite
de ce gouvernement consiste en ce qu'il court peu
de risque par le manque de vertus extraordinaires
chez ceux qui sont gouvernés . Il ne faut pas un
grand effort pour aimer sa tranquilité , sa propriété
et les avantages attachés à la qualité de membres
d'une grande société bien réglée , qui ne trouble la
vie privée que le moins possible , et qui ne fait nulle
acception des personnes , Un gouvernement républicain
où regne l'égalité , laisse autant de latitude et de
spontanéïté pour faire le bien , qu'il y en a dans les
monarchies et les gouvernemens mixtes .
La République Française a de plus un avantage
que n'ont point les monarchies , et qui ne se rencontrait
pas même dans les républiques anciennes ,
c'est qu'elle est organisée d'après des principes qui
tendent sans cesse à s'améliorer. Les républiques
anciennes étaient l'ouvrage d'hommes qui aimaient
les tours de force politiques , ou d'intrigans plutôt
que de législateurs sages et bienfaisans ; c'étaient
( 151 )
des écoles où l'on s'attachait à combattre la nature ,
sans presqu'aucun avantage pour la société. Elles ne
remplissaient les vues de leurs fondateurs , qu'autant
que durait une certaine impulsion . Les vices de ta
République avaient besoin d'être contrebalancés par
les vertus des individus ; et quand ces vertus s'altérerent
, ce fut fait de la république .
1
Ici , au contraire , ce sont les vertus de la république
, c'est sa bonne organisation politique qui
triompheront des vices des individus . La république
pourrait commencer mal ; qu'elle finirait bien , parce
que tous les moyens de perfection sont dans sa constitution
. Son plus grand mérite est que , par une
bonne éducation , par des lois libérales , et par de
généreuses habitudes , elle pourvoit à l'extinction de
plusieurs grands vices de l'esprit et du coeur ,
tels que
la servilité , la superstition , l'inhumanité et tant de
fausses notions sur le mérite , qui donnent une direction
dangereuse aux applaudissemens du public .
C'est ainsi que l'auteur oppose des réflexions saines
et justes , à ceux qui parlent sans cesse du défaut
de vertu , sans attacher à ce mot sa véritable ассер-
tion politique. Ils oublient les exemples qu'a déja
donnés le Peuple Français en masse , et ils ne veulent
pas voir ce qu'il est capable de faire sous un régime
favorable au développement de toutes les vertus
nécessaires à la conservation de son gouvernement.
Après avoir considéré la constitution française dans
ses différentes parties , et répondu aux objections
tirées du défaut de vertu , et de la trop grande étendue
du territoire , l'auteur examine si l'esprit de la constitution
s'accorde avec le caractere de la nation , et
K 4
( 152 )
ce que l'on doit espérer des qualités de ceux qui la
gouvernent.
Ce que les ennemis de la révolution lui reprochent
avec le plus de prévention et d'amertume , c'est cet
ébranlement général dans toutes les parties du corps
politique ; c'est cette suite d'actions et de réactions
marquées chacune par des excès déplorables . L'auteur
porte sur ce tableau le coup- d'oeil ferme d'un homme
habitué à juger des grandes révolutions et de leurs
effets . Loin d'en être étonné , il en assigne les causes
naturelles . Toute nation , dit il , qui a conservé
l'histoire exacte de ses dissentions , y trouvera de
pareilles scenes . Elles ont eu lieu même dans la révolution
de l'Amérique ; elles ont existé par-tout où
un clergé bigot a gouverné sans obstacle ; par- tout
où il s'est élevé de grandes contestations pour le
trône ; par- tout , en un mot , où il y a eu une guerre
d'opinions ou d'intérêts personnels. "
Démêlant avec sagacité ce qu'il faut attribuer à la
nature des circonstances , de ce qui compose véritablement
le caractere du Peuple Français , il le lave du reproche
de cruauté , d'inconstance , d'indocilité , de
corruption ; et il découvre ce qu'il sera inévitablement
, n'étant plus asservi ni corrompu par les rois ,
les prêtres et les factieux , qui n'ont plus aucun
empire sur lui . Dans l'impossibilité de tout analyser
dans un ouvrage si plein de choses , nous allons
citer quelques passages dans lesquels il fait le rapprochement
de l'esprit et du caractere de la nation
française avec l'esprit de sa constitution.
" Les Français ne sont pas seulement braves , mais
ils sont guerriers ; et la constitution veut que tout
( 153 )
citoyen soit soldat. Ils sont en même -tems jaloux
d'acquérir de la réputation ; et l'émulation est un
des grands ressorts constitutionnels . Ils sont enthousiastes
; et la constitution fait un appel à l'enthousiasme
de toutes les classes de citoyens . Ils sont irritables
; et cette disposition est une des garanties
de la liberté . Ils ont néanmoins l'ambition de paraître
un Peuple de freres ; et la fraternité est recommandée
avec sollicitude. Les tyrans chérissent aussi leur
liberté propre ; mais la difficulté consistait à apprendre
aux hommes à être heureux de la liberté des autres . »
Les Français se livrent par goût aux affaires
publiques ; et tout citoyen est autorisé et même invité
y prendre part. I's aiment les sciences ; et rien
n'est négligé pour l'éducation et les progrés des
connaissances humaines . Ils sont passasionnés pour
l'éloquence ; et cet art a un vaste champ dans un gouvernement
populaire. Ils sont susceptibles de ces
émotions qui se communiquent rapidement dans des
assemblées publiques ; et il y a des fêtes instituées
pour les exciter et les rendre utiles . Ils sont grands
amateurs de la musique ; et la propriété d'ajouter de
J'ornement et du piquant aux idées , rend cet art précieux
au républicanisme , seul systême où l'ame puisse
être expansive et élevée , au milieu des détails des
affaires publiques. "
à
Les Français sont malheureusement divisés en
deux classes, celle des intolérans, et celle des hommes
tolérans ; mais il est aussi agréable à l'une qu'il est
nécessaire à l'autre , que la constitution établisse une
liberté parfaite dans les opinions religieuses . En
yertu de cette même liberte , la constitution étend
( 154 ).
l'instruction à la morale pour ceux qui ne veulent
pas un systême de morale religieuse ; et elle offre
des moyens de s'instruire simplement dans les connaissances
profanes , à ceux qui , professant une religion
véritablement bienveillante , en tirent cependant
des prétextes pour oublier cette bienveillance . "
Les Français sont économes et sobres , diligens
, entreprenans et inventifs ; et ils recherchent
jusqu'à un certain point les inventions des étrangers ;
la constitution protege non -seulement ces habitudes ,
mais aussi les avantages que l'on peut en retirer . Les
Français sont adonnés au commerce ; et la constitution
déciare le commerce libre pour tous , et pour
toute espece de marchandises , et elle a tout disposé
pour qu'il prenne le plus grand esser . "
« Les Français sont agricoles ; et l'un des plus
beaux pays du monde appelle leur intelligence , leurs
capitaux et leur travail . Ils sont marins ; et la constitution
admet des colonies affranchies de l'esclavage.
Les Français , enfin , se trouvent dans le centre de
la partie du globe qui tient au systême european ;
et la constitution respire une fraternité universelle ,
et pourvoit aux moyens de rassembler et de propager
les connaissances humaines . D'après toutes ces
raisons , et d'autres qu'il est aisé de suppléer , nous
pouvons ajouter : La France ne craint l'aggrandissement
d'aucunepuissance qui professe les mêmes principes qu'elle ;
ce qui est un grand motif de sécurité , et ce n'est
pas le seul qu'offre la constitution , en faveur d'une
paix universelle. "
}
32.
Quoique l'auteur de cet ouvrage soit étranger ,
en voit qu'il a très- bien observé et parfaitement
( 155 )
saisi les principaux traits du caractere des Français ,
et la correspondance qu'ils ont avec l'esprit de leur
constitution actuelle . Il fait le même rapprochement
à l'égard de la législature et du Directoire exécutif.
On se rappelle les malheureuses dissentions qui
ont marqué le passage de la Convention à la Législature
: on sera bien aise de connaitre sur ce point
l'opinion d'un homme qui , dégagé de toute passion
, a voué sa plume à la plus scrupuleuse impartialité.
" Malgré , dit-il , les clameurs qui se sont élevées
contre la conservation d'une partie de la Convention ,'
pour former les deux tiers de la Législature , ces matériaux
dont on craignait l'incohérence , se sont
tellement amalgamés dans le corps entier , que cette
crainte s'est évanouie . Si l'esprit de la constitution"
est dans tous les tems contraire à un renouvellement
total de la Législature , ( et on aurait dû observer
que la Convention avait aussi pu agir comme Légis
lature ) , elle devait certainement y être très - opposée
dans un tems où ce renouvellement total aurait renversé
la constitution elle- même . Aussi le Peuple a-t-il
fait justice de l'objection faite à cet égard .
" En prenant la législature telle qu'elle est composée
, ajoute l'auteur , qu'y remarque- t- on , si ce
n'est du républicanisme , de la vigueur , et plus de
diligence que dans les précédentes , joints à l'esprit
de conciliation et à une amélioration sensible quant
à la tenue , la dignité et la douceur ? La meilleure
preuve qu'on puisse ajouter qu'elle est dans l'esprit
de la constitution , c'est qu'elle ne demande que
d'être conduite par elle . D'ailleurs , en supposant
( 156 )
3
ソ
qu'elle se trompât dans sa marche , et ne corrigeât pas
elle sera dans peu renouvellée par ses erreurs
tiers. "
C'est en mars dernier que l'auteur portait ce jugement
sur la législature . Aurait -il raison d'en changer
, s'il écrivait aujourd'hui ? C'est une question
qu'il ne faut donner à résoudre , ni aux passions.
haineuses , ni à l'inquiétude des soupçons et de
la défiance. Dans l'état d'irritabilité et de mécontentement
où les circonstances mettent encore les esprits
, est-il étonnant que , froissés entre la crainte
du terrorisme et du royalisme , ils n'aient pas encore
acquis ce calme et cette mesure de sagesse , qui est le
garant des bonnes lois ? Mais cette crainte même est
l'indice le plus sûr de l'amour de la liberté et de l'attachement
à la constitution .
•
Quoique la Législature ne soit point entierement
débarrassée des souvenirs et des restes de la révolution
, il faut dire néanmoins qu'elle est plus défante
que divisée , et que , dans tous ses actes , elle
n'a manifesté aucune intention de s'écarter direc-,
tement de la constitution . La surveillance du conseil
des Anciens ne paraît laisser aucune inquiétude
à cet égard.
L
Quant aux espérances fondées sur le renouvellement
prochain par tiers , il ne faut pas se dissimuler
qu'elles sont communes à tous les partis . Chacun,
d'eux tâchera d'avoir la meilleure part dans les élec-.
tions ; mais , par la tendance naturelle des esprits
vers l'ordre , et l'adoucissement des passiors , il y
a lieu de croire qu'à cette époque la masse des
citoyens sera, assez éclairée sur les intérêts de la
( 157 )
chose publique , pour ne point compromettre la
liberté ni la constitution , par des choix imprudens
et malavisés . Ainsi , depuis que l'auteur a terminé
son ouvrage , il ne s'est rien passé dans la Législature
qui puisse affaiblir l'opinion qu'il en a portée .
Ce qu'il dit du Directoire exécutif et de ses
opérations n'est pas moins remarquable . L'histoire
ne fournit pas d'exemple d'une administration
qui ait été plus active , plus assidue , plus courageuse
et plus énergique ; et plusieurs de ses mesures
annoncent de l'habileté . Aussi la confiance
s'accroît ; et ceux qui ne provoquent pas l'animadversion
de la loi , se sont enfin convaincus qu'ils
n'ont rien à craindre de la part du Directoire . L'économie
et l'établissement d'une regle exacte demandent
du tems , et l'éloignement des distractions ;
avantages dont le Directoire n'a pas encore joui .
Le Directoire renferme dans son sein et emploie quelques-
uns des premiers talens militaires qui existent
en Europe , et qui ont eu l'occasion de s'exercer
dans le champ le plus vaste . Il a déja rempli l'une
des intentions de la constitution dans son organisation
, en faisant sentir la nécessité de quelques
lois , et cela avec tant de succès , qu'on peut dire
que la Législature française a trois pensées au lieu
de deux . "
Mais le Directoire est- il attaché à la constitution ?
L'auteur n'éleve aucun doute à cet égard ; il fait voir
qu'il doit l'être , et par le sentiment de son propre
intérêt , et par la grandeur de sa magistrature qui l'éleve
bien au- dessus de tout pouvoir arraché ou usurpé
furtivement, et par la perspective de gloire et d'estime
( 158 )
qui attend ses membres après leur administration . Il
termine par cette belle réflexion : Dans le tems même
des plus épaisses tenebres , les hommes ont toujours
préféré , parmi les personnages remarquables , ceux
qui avaient contribué au bonheur de la société . Aujour-,
d'hui cette estime commence à être exclusive . On
ne l'accordera plus long- tems aux hommes publics ,
pour l'éclat des maux qu'ils font à leurs semblables ,
mais seulement pour l'énergie et la vertu qu'ils emploient
à leur faire du bien.
Après avoir discuté les moyens de législation politique
dont la France jouit , lauteur traite de ses
ressources en économie politique . Quoique cette
partie de son ouvrage soit la moins étendue , elle
présente une théorie saine et précise des principes
et un développement de réflexions importantes sur la
population de la France ; les ressorts de l'activité ,
du travail et des talens soutenus par la frugalité et
l'économie ; sur les différentes sortes de richesses
qu'elle tient des dons de la nature , ou qu'elle peut
retirer du perfectionnement de son systême d'économie
rurale , de ses capitaux , de son industrie ,
de son commerce et de tous les moyens de circu
lation . En montrant les différentes ressources que la
France possede , sans dissimuler ce qu'il lui reste à
faire pour leur accroissement , l'auteur arrête sa pensée
et celle de tout lecteur non prévenu , sur le degré de
prospérité auquel chacun de ses objets doit atteindre
sous l'heureuse influence de la liberté .
Dans le nombre des moyens qu'il. indique , il insiste
particulierement sur les bons effets qui résulteraient
de l'établissement de banques particulieres , ressource
( 159 )
féconde qu'une politique pusillanime , ou que
d'autres causes dont il serait affligeant de soupçonner
les motifs , ont malheureusement écartée jusqu'ici.
Quand l'auteur écrivait , la France était encombrée
de papiers dont on pouvait craindre ou la multiplication
ou la concurrence avec un papier de banque .
Aujourd'hui que la masse des assignats a disparu , et
que toutes les transactions se font en numéraire
dont on éprouve la rareté , cette ressource appelle
plus que jamais l'attention des législateurs et du
gouvernement
.
Il ne suffit pas qu'un gouvernement soit sagement
organisé , il faut encore qu'il soit aidé par le concours
du public. C'est de ce concours que dépend son activité
, ses succès , le rétablissement de l'ordre , et la
tranquillité finale du genre humain Pénétré de cette
vérité , l'auteur s'adresse aux mécontens , et dans un
discours plein de force , de raison et de cette éloquence
des choses , si supérieure au vain échafaudage
des mots ; il réunit tous les motifs qui doivent
les déterminer à se soumettre à la constitution . C'est
en quelque sorte la récapitulation de son ouvrage.
Nous regrettons que l'étendue de cette analyse ne
nous permette pas d'insérer en entier ce morceau ;
on verrait que l'auteur y parle à toutes les passions ,
à tous les intérêts , le langage le plus propre à les
calmer , à éteindre leurs espérances sur le retour du
régime ancien , et à les ramener au systême actuel ,
le seul qui puisse cicatriser toutes les plaies , et terminer
la révolution . On y remarque entr'autres deux
grandes vérités ; l'une , que depuis nombre de siecles
les sciences physiques et naturelles tendent sans cesse
( 160 )
à se perfectionner, que tout dans l'esprit humain est
révolutionnaire , et que les sciences politiques doivent
suivre l'impulsion de ce mouvement irrésistible ;
l'autre , qu'il ne manque à la nouvelle constitution des
Français , que d'avoir été trouvée dans Platon , pour
être qualifiée de divine ; car elle embrasse tout ce que
les sages ont jusqu'ici commandé ou recherché en
fait d'institutions positives.
A la suite de l'ouvrage on trouve , sous la forme
d'appendix 1 ° . de nouvelles considérations sur la
constitution d'Angleterre , qui achevent de prouver
combien , sous tous les rapports , celle de la France
lui est supérieure ; 2º . des extraits de différentes parties
de la constitution française , qui servent comme
de pieces justificatives à l'ouvrage .
Nous avons tâché de le faire connaître avec quelques
développemens ; quand on le lira , on se convaincra
que nous n'en avons tracé qu'une esquisse
imparfaite ; telle est la difficulté attachée aux écrits
substantiels ; on croit les analyser , et on ne fait que
les tronquer. Ceux qui ne seront pas à portée de se
le procurer , en concevront du moins , d'après ce que
nous en avons rapporté , une idée avantageuse ; et
s'ils y trouvent quelque motif de plus d'aimer leur
gouvernement , nous n'aurons pas perdu le fruit de
cette analyse .
L'ouvrage existe en allemand , en anglais , en fran
çais ; c'est une preuve qu'il a été jugé de quelqu'importance
, et sur- tout de quelqu'utilité . L'on s'appercevra
aisément que le traducteur est lui-même étranger.
Loin que cette circonstance fasse rien perdre au
mérite de la traduction , elle lui donne une physio.
nomie
10
( 161 )
nomie particuliere et un caractere d'originalité qui ,
même sous le simple rapport du style , n'est pas sans
avantage pour l'influence qu'exerce réciproquement
le génie des langues .
Sous le rapport des choses , il doit être compté
parmi le petit nombre d'écrits qu'ont inspiré le sentiment
vif et profond de la liberté , l'amour des
hommes et le desir de voir s'améliorer les gouvernemens
par qui s'améliore le sort des gouvernés . Peu
d'ouvrages gagnent à une seconde lecture ; il n'en'
est pas de même de celui- ci ; c'est du moins l'effet
qu'il a produit sur nous . A mesure que nous l'avons
relu , nous y avons découvert des observations et des
vues qui décelent un esprit vaste , nourri des principes
les plus purs de la morale , de la philosophie
et de la politique.
Comment se fait-il qu'ayant paru depuis quelque
tems , personne ne se soit empressé de le faire connaître
? Nos écrivains politiques n'attacheraient-ils
de prix qu'à leurs propres conceptions ? S'en trouverait-
il qui n'aient de zele que pour propager des
maximes nuisibles , ou des censures ameres du gouvernement
? Tandis que tant de gens se tourmentent
en France et chez l'étranger , pour faire preuve de
bassesse , de servitude et de haine contre la révoltion
française , il est honorable , il est consolant de
voir de véritables philantropes consacrer leurs médi .
tations et leur plume au triomphe de la liberté et au
bonheur de genre humain .
^
Tome XXIV. L
( 162 )
LITTÉRATURE.
Les Pensées de Pope , avec un abrégé de sa vie , extraits de
l'édition anglaise de M..... Warburthon . Par M*** .
In - 12 de 262 pages . A Paris , chez Delaplace , libraire
et commissionnaire , rue de Sorbonne , no . 376 , près celle
des Mathurins ; à Rheims , chez Delaplace , imprimeurlibraire
, rue Denis . L'an IV de la Rép. Fr. ( 1795 ).
POPE est sans contredit le plus correct , le plus délicat
et le plus harmonieux de tous les poëtes anglais.
Voltaire en a fait un bel éloge en disant que les
sujets de ses ouvrages , pour la plupart , sont généraux
et du ressort de toutes les nations. Aussi ont-ils
été traduits dans toutes les langues , et généralement
admirés.
Les Pensées de Pope que nous annonçons aujour
jourd'hui ne sont point un ouvrage nouveau. Lacombe
de Prézel les publia pour la premiere fois en
1766. L'édition de Warburthon , d'où il tira l'abrégé
de la vie de l'Homere anglais , avait paru en 1751 .
M. Rufféad a publié depuis , en anglais , une Vie de
Pope bien augmentée , sur - tout d'après les papiers du
même Warbuston. Cette derniere Vie a été très -utile
aux éditeurs de la collection complette des Euvres
de Pope en 1779 ; à Paris , chez la veuve Duchesne ,
huit volumes in-8° . Le libraire Laplace eût pu s'en
servir aussi pour la réimpression des Pensées de Pope.
L'ouvrage n'en eût été que mieux accueilli de ceux
( 163 )
qui ne peuvent acheter la collection des Euvres du
poëte anglais .
Nous retracerons dans cet extrait les principales
circonstances de la vie de Pope , sans nous appesantir
sur des détails qui sont connus de tout le
monde .
Lorsqu'un homme célebre a vécu dans un pays
où éclaterent d'importantes révolutions , et où regnerent
des factions acharnées l'une contre l'autre , on
est curieux de savoir la part que l'homme de génie
a prise à ces événemens , et le sort qu'ils lui ont fait
éprouver. Milton , qui connaissait les crimes d'un
roi parjure , fut zélé partisan du républicanisme . La
justice de sa cause en elle-même , le désintéressement
avec lequel il l'embrassa , le courage qu'il mit à lạ
défendre jusqu'au moment où il ne lui fut plus permis
de parler ou d'écrire pour la liberté ; enfin , l'attachement
qu'il conserva pour ses opinions , même
après le rétablissement de la royauté , tout cela lui a
mérité l'estime de l'impartiale postérité , malgré les
déclamations que se permettent contre lui , depuis
plus d'un siecle , des écrivains français et anglais .
Pope , au contraire , dont les talens se développerent
dans le tems où la royauté était rétablie , et où plusieurs
factions cherchaient successivement à s'emparer
de l'autorité et à captiver l'opinion publique ,
Pope dans de telles circonstances dut dominer ces
différentes factions par l'ascendant d'un génie supérieur.
C'est le systême qu'il adopta , et qui lui réussit
au gré de ses desirs . Il avait des amis par-tout , disent
´les nouveaux éditeurs de Pope , et se tint constamment
dans les bornes d'une scrupuleuse neutralité ;
L 2
1
( 164 )
de sorte que les Wigs le traitaient de Tory caché ;
et les Torys , de Wig dissimulé . Sa conduite fut impartiale
, dans le tems même qu'il était intimement
lié avec les chefs des Torys ; car ce fut alors qu'il
fournit à Addisson le prologue de la tragédie de
Caton , où il se montre comme le plus zélé républicain
.
On sait que rien n'a plus contribué à la réputation
de Pope et à sa fortune que la traduction en
vers de l'Iliade et de l'O lyssée. Toute l'Angleterre
souscrivit pour ces deux ouvrages , et l'auteur y
gagna près de cent mille écus .
L'ouvrage qui lui a attiré le plus d'éloges et de critiques
est l'Essai sur l'Homme . Ce que nous en connaissons
n'est qu'une partie du plan que Pope avait
dessein d'exécuter. L'ouvrage entier devait former
quatre livres . Le premier aurait été composé des
quatre épîtres que nous avons Le second en aurait
contenu un pareil nombre , savoir ; sur l'étendue et
les bornes de la raison , sur les sciences , les arts et
lés connoissances utiles , et sur celles qui étant inutiles
, ne doivent pas nous occuper ; sur la maniere
d'employer les divers talens des hommes ; sur l'esprit
enfin ; et ce second livre devait être terminé par
une satyre contre le mauvais usage de toutes ces
choses. On trouve une partie du sujet de cette satyre
dans le quatrieme livre de la Dunciade , et quelques
morceaux dans les trois autres .
" L'économie civile , ou la science de la politique,
dans laquelle les diverses formes d'une république
devaient être examinées et développées avec les différentes
especes de cultes religieux , autant qu'ils
( 165 )
peuvent avoir d'influence sur la société , aurait fait
la matiere du troisieme livre . Le quatrieme devait
renfermer la morale particuliere , ou des individus ,
considérée.dans toutes les circonstances , états , professions
et âges de la vie humaine .
" Tout ce systême avait été mûrement digéré et
communiqué à milord Bolingbroke , au docteur
Switt et à d'autres amis de Pope , qui s'était proposé
d'en faire le seul travail de la maturité de l'âge ;
mais cet ouvrage fut interrompu , éloigné , et enfin
abandonné en quelque façon , par diverses circonstances
opposées à la liberté d'esprit qu'il exigeait ,
telles que les désagrémens de la santé , les découragemens
, le malheur des tems , et peut être même
des raisons de prudence " .
..
T
Il est bien inutile aujourd'hui de rappeller les
accusations de spinosisme intentées contre l'auteur
de l'Essai sur l'homme. Il n'est guere plus nécessaire
de dire que Ramsay et d'autres défendirent le chistianisme
de Pope , comme si dans un état libre , tout
homme de bon sens et sur-tout un homme de
génie , étaient tenus d'arborer l'étendard d'une secte
quelconque ; comme s'il ne leur suffisait pas de respecter
les principes de la religion naturelle . Or , qui
jamais poussa plus loin ce respect que celui qui
composa la Priere universelle , et qui fit son testament
au nom de Dieu ?
Peu de personnes ont poussé plus loin que Pope
la piété filiale . « Quand il parle de son pere et de sa
mere , c'est avec un respect , une tendresse capable
d'émouvoir le coeur le plus indifférent . L'un et l'autre ,
dit- il , naquirent d'un sang illustre , en partie verse
L. 3
( 166 )
pour la cause de l'honneur , quand l'honneur était
encore applaudi dans Albion . Mon pere , élevé sans
faste , n'avait hérité de nul débat ; il n'avait point
épousé la discorde sous l'habit d'une fille noble .
Étranger aux fureurs civiles et religieuses , l'homme
de bien vécut sans jamais nuire à personne . Il ne vit
point les cours des rois ; il ne voulut jamais essuyer
de procès . Il n'osa ni faire un serment ni hazarder
un mensonge inutile ; il négligea ce qu'on appelle
science , ignora l'art subtil des écoles , et ne parla
que le langage du coeur. La probité lui fut naturelle ;
son expérience le rendit sage ; la tempérance et l'exercice
le maintinrent en santé ; sa vie fut longue et
sans maladie ; sa mort fut un instant qu'il passa sans
gémir. Il mourut en 1717 , âgé de 75 ans .
AEL
L'évêque Atterbury écrivit à Pope , pour lui faire
son compliment sur cette mort . Je vous suis trèsobligé
, lui répondit notre poëte , de la part que
vous prenez au malheur qui vient de m'arriver.
Il faut que je vous ouvre mon coeur sans réserve : il
est vrai que je perds un pere , et que rien ne peut
m'en dédommager : mais ce n'était pas le seul lien qui
me tint attaché à la vie ; il me reste une mere , une
mere que j'aime mille fois plus que moi-même. Un
théologien rigide appellera peut-être cela un engagement
charnel ; mais je suis bien sûr que ç'en est un
vertueux . C'est un devoir que de conserver la vie
et de faire la consolation d'un bon parent. Cette vérité
tient le premier rang entre mes spéculations ;
et je n'en ai point de plus certaine. "
66
Pope dit dans un autre endroit : Puissé -je prolonger
avec un doux artifice les jours d'une mere
( 167 )
faire sourire sa langueur , lui faire goûter quelque
plaisir dans son lit de mort , chercher adroitement
sa pensée , expliquer ce que son oeil demande , en
priver encore quelque tems le ciel qui la réclame. ,,.
Il perdit sa mere en 1733 , âgée de 93 ans . « Sa mort,
graces au ciel , a été douce comme sa vie avait été
innocente . Elle ne lui a pas coûté un soupir. Elle porte
encore sur son visage une expression de tranquillité,
de plaisir même. C'est l'image d'une sainte qui ne
vit plus ; on n'en saurait voir une plus belle peinture.
Les vertus de Pope ne furent pas sans mélange .
Il était vain , railleur , envieux , et capable des plus
grandes violences pour repousser la critique . Il composa
sa Dunciade contre une foule d'ennemis obscurs
qu'il eût mieux fait de mépriser. On fut moins étonné
de le voir repousser les traits que le célebre Addisson
avait lancés contre lui . L'abbé de Lille a ainsi traduit
le portrait qu'il en fit dans une épître au docteur
Arbuthnot.
représentez -vous un écrivain vanté ,
Plein de grace et d'esprit , sachant penser et vivre ,
Aimable en ses discours , sublime dans un livre ,
Partisan du bon goût , amoureux de l'honneur ,
Fait pour un nom célebre , et né pour le bonheur ;
Mais qui , comme les rois que l'Orient révere ,
Pense ne point régner qu'en étouffant son frere
Concurrent dédaigneux , et cependant jaloux ;
Qui devant tout aux arts , les persécute en vous ;
Blâmant d'un air poli , louant d'un ten perfide ;
Cherchant à vous blesser , mais d'une main timide ;
Flatté par mille sots , et redoutant leurs traits ;
i
L 4
( 168 )
Tellement obligeant qu'il n'oblige jamais ;.
Dont la haine caresse , et le souris menace ;
Bel esprit à la cour , et ministre au Parnasse ;
Faisant d'une critique une affaire d'état ;
*Ainsi que son héros , dans son petit sénat
Reglant le peuple auteur , tandis qu'en son extase
Tout le cercle ébahi se pâme à chaque phrase.
Parle qui ne rirait de ce portrait sans nom
Mais qui ne pleurerait , si c'était Addisson ?
Et qui n'aurait pitié du contraste bizarre
?
D'une ame si commune , et d'un talent si rare ?
Maintenant , dans la vue de renouveller l'admiration
de nos lecteurs pour le génie de Pope , nous
allons citer quelques morceaux de ses Pensées. C'est
ainsi qu'il nous apprend à connaître le caractere des
hommes..
Veut on juger de quelqu'un par son naturel ?
Mais le naturel peut être effacé par l'habitude , ou
déguisé par l'intérêt . Quelquefois aussi une politique
artificieuse en prend la place . Espere- t- on mieux
connaître l'homme par ses actions ? leur diversité fera
souvent prendre le change : par ses passions ? la dissimulation
les cache par ses opinions ? il sera impossible
de les suivre dans leurs courses .
19
Applique-toi plutôt à chercher la passion dominante
de l'homme que tu veux connaître . Par elle
seule le volage est fixé , le fourbe est connu , le
menteur devient sincere , le fou est d'accord avec
lui -même ; princes , femmes , prêtres , tous enfin sont
reconnaissables . Le bout du fil une fois trouvé , le
pe oton se dévide aisément . La vue demêle les contradictions
apparentes , et Warthon n'est plus une
( 169 )
énigme ; Warthon la honte et le prodige de notre
siecle , dont la passion dominante est un amour
excessif pour les louanges. Ce seigneur , né aveć
toutes les qualités qui attirent l'estime des sages ,
mourrait s'il n'était applaudi des femmes et des sots.
Le sénat attentif à chaque parole que profere Warthon,
l'écoute avec admiration ; mais sa vanité n'est
point satisfaite : il faut que dans la société on applaudisse
à ses bons mots . Pourrait- il avec des qua
lités si diverses ne pas viser à l'extraordinaire . Il
brillera au sénat comme Cicéron ; il fera les amuse .
mens d'un cercle comme Rochester ( 1 ) . On le verra
ensuite pénitent adorer son Dieu avec le même esprit
qui l'échauffait dans la débauche ; content si
tous ceux qui l'environnent , soit moines , soit cour
tisanes , lui accordent leur admiration. Doué de tous
les talens de la nature et de l'art , il ne lui manque
qu'un coeur honnête . Se pliant à tous les caracteres , il
en réunit tous les vices . Pour éviter le mépris , il s'est
rendu le plus méprisable des hommes , et courant
sans cesse après l'estime universelle , il n'a réussi
qu'à s'en fermer le chemin . Sa bonté constante n'á
pu lui acquérir un ami ; son éloquence plus qu'humaine
n'a pu persuader personne . Insensé avec tout
l'esprit du monde , trop bouillant pour la réflexion
trop subtil pour l'action , tyran d'une épouse chere
à son coeur , rebelle au roi même qu'il aime , il meurt
( 1 ) Jean Wilmot , comte de Rochester , était un seigneur
de beaucoup d'esprit . Il s'est fait admirer par ses poésies , où
L'on trouve une imagination ardente , mais souvent trop licencieuse.
( 170 )
triste rebut de toutes les églises , de tous les états ;
il meurt sans avoir pu même obtenir par ses crimes
le titre de grand. Demandes- tu encore pourquoi
Warton a foulé aux pieds toutes les lois ? C'était de
peur que des coquins ne le traitassent de sot.
La nature une fois connue , les prodiges disparaissent
: la marche des cometes est réguliere , et
Warton est aisé à comprendre. Le plus clairvoyant
néanmoins se trompera s'il confond la passion dominante
avec celles qui lui sont subordonnées . Lorsque
Catilina par ses rapines accumulait des trésors ,
et que César débauchait une des plus illustres dames
de Rome, l'avarice dans l'un , la lubricité dans l'autre,
n'étaient pas leur fin ; elles n'étaient que des moyens :
l'ambition était leur mobile . Ce même César , contemporain
de Scipion , eût, ainsi que lui , cherché à
rendre son nom illustre par un acte de chasteté
signalé. Lorsque la frugalité était en honneur dans
Rome , Lucullus aurait fait cuire des navets dans la
ferme de Sabine . En vain un observateur examine le
travail d'un architecte , s'il prend l'échafaud pour
l'édifice .
" Le tems , dont la main triomphe de tout , n'a
point de prise sur notre passion dominante ; nous la
'portons jusqu'au tombeau . Ce courtisan doucereux ,
qui depuis 40 ans s'est honoré du titre de très - humble
serviteur du genre humain , dit encore lorsqu'il peut
à peine remuer les levres : Si dans le lieu où je
" vais , je pouvais , monsieur , vous être utile à
» quelque chose.
" Je donne et légue , dit le vieux Euclio en soupirant
, mes fiefs à Édouard. Et votre argent , monsieur?
( 171 )
Mon argent ! Quoi , tout ? .. Ah ! puisqu'il le faut ( et
il pleure ) . Je le donne à Paul. Et votre château , monsieur
? Arrêtez , mon château ! pour cela , non... Je
ne peux m'en dessaisir... Et il meurt. " ( Épître morale
sur la connaissance et le caractere des hommes. )
•
Avec quelle grandeur il nous peint l'origine des
sociétés politiques !
Lorsque les hommes , dociles aux voeux de la
nature qui les appellait à vivre en société , eurent
commencé à bâtir des villes , un petit État se forma ;
un autre , par les mêmes moyens , s'éleva auprès du
premier l'amour ou la crainte les unit. Un de ces
Etats produisait-il des fruits en plus grande abondance
; les eaux coulaient - elles plus pures dans
l'autre , la force pouvait ravir ces avantages ; mais
un commerce réglé pouvait également les procurer :
au lieu d'être ennemis , on devint amis . Dans ces
tems fortunes où l'amour était le seul bien , et la pure
nature l'unique loi , les hommes ne respiraient que
l'union et la paix ; ainsi les États prirent naissance,
Le nom de roi fut inconnu , jusqu'à ce qu'un intérêt
commun plaçât le pouvoir souverain entre les mains
d'un seul. Alors la vertu qui répandait le bonheur
par des arts utiles , ou écartait les maux par le courage
et les armes ; cette même vertu que révéraient
dans un pere ses enfans dociles , rendit le prince le
pere du peuple . Chaque patriarche couronné par les
mains de la nature était le roi , le prêtre , le pere de
son empire naissant. Ses sujets se reposaient sur lui
comme sur une seconde providence . Ses regards
étaient leurs lois ; sa langue , leur oracle . Il leur
apprit à forcer la terre étonnée à leur procurer les
( 172 )
alimens qu'ils préféraient , à maîtriser le feu , à subjuguer
les flots , à tirer du fond des abymes les
monstres marins , et à faire tomber à leurs pieds
l'aigle qui plane dans les aits . Enfin , décrépit , malade
, mourant , celui qui était révéré comme Dieu ,
fut pleuré par les siens comme un faible mortel .
Alors remontant de pere en pere , ils parvinrent
jusqu'au premier Pere , au grand auteur de la nature,
et ils adorerent Dieu. Cependant la raison leur apprit
à distinguer l'ouvrier de l'ouvrage , et à reconnaître
qu'il ne peut y en avoir qu'un.
que
" Avant que l'esprit perverti se fût révolté contre
cette vérité lumineuse , l'homme , ainsi l'Éternel,
trouvait que tout était bien . Il marchait à la vertu
sur les traces du plaisir. 11 voyait toujours Dieu sous
l'image d'un pere. Il ne savait qu'adorer et aimer.
Tout son hommage , toute sa foi consistait dans ce
saint devoir , Le souverain Être était seulement à ses
yeux le souverain bien. La vraie foi , la vraie politique
étaient toujours unies : l'une consistait dans
l'amour de Dieu ; l'autre , dans l'amour des hommes.
Quel barbare mortel enseigna le premier , à des
peuples captifs , et à des royaumes désolés , cette
maxime monstrueuse , que plusieurs n'ont été faits
que pour un ? Exception cruelle à toutes les lois de
la nature , inventée par l'orgueil pour changer
T'ordre du monde et braver le Créateur ! La force
Et premierement les conquêtes , et des conquêtes
naquirent les lois . La tyrannie appella ensuite à son
secours la superstition , qui , après avoir appris aux
hommes à craindre le tyran , l'érigea lâchement en
Dieu , et métamorphosa ses sujets en esclaves. Lors(
173 )
१८
qu'au milieu des tonnerres et des éclairs , les montagnes
menaçaient de s'écrouler , et que la terre tremblante
poussait des gémissemens , la superstition
courba le dos du faible , elle força l'homme puissant
à se prosterner , l'orgueilleux à plier , et tous à reconnaître
une puissance invisible , fort supérieure à
eux. Du ciel embrâsé elle fit descendre des Dieux ,
et sortir des spectres infernaux de la terre qui s'entr'ouvrait.
Elle fixa la félicité dans le ciel , et les
châtimens dans les enfers . Les démons furent créés
par la crainte ; et les Dieux , par la faible espérance
Dieux imaginaires , dont les attributs étaient la rage ,
la vengeance , l'infâmie ; tels que pouvaient les concevoir
des ames lâches. Alors on prit pour guide ,
non la charité , mais le faux zele ; on ne regarda plus
comme sacrée la voûte célesse , il fallut des temples ;
des autels de marbre furent élevés et arrosés de sang.
Pour la premiere fois , le prêtre dévora la chair des
animaux , et bientôt le sang humain inonda ses exécrables
idoles . Il profana les foudres du ciel pour
faire trembler le monde , et se revêtissant de la puissance
des Dieux même , il s'en servit pour écraser
ses propres ennemis .
,, C'est ainsi que l'amour- propre d'un seul , habile
à se servir du juste ou de l'injusté , se fraya un chemin
à la puissance , à la grandeur , aux richesses , à
la volupté. Mais l'amour-propre de tous lui opposa
une barriere , et lui donna le frein des lois . Si ce
qu'un homme desire , les autres le desirent aussi ,
que peut la volonté d'un seul contre celle de plusieurs
? endormi , ou vigilant , comment conserverat-
il ce qu'un autre plus vigilant peut dérober , ce
( 174 )
qu'un autre plus fort peut ravir ? Il doit même pour
sa propre sûreté soumettre sa liberté à la loi : tous
défendent ce que chacun veut envahir. C'est ainsi
que les rois , les rois eux-mêmes , forcés à la vertu
pour leur propre intérêt , devinrent justes et bienfaisans.
L'amour - propre abandonna ses premiers
mouvemens , et trouva le bien particulier dans le
bien de tous . Alors quelques génies supérieurs ,
quelques ames généreuses , disciples des Dieux ou
amis des hommes , poëtes ou citoyens , s'éleverent
pour rétablir la foi et la morale autrefois inspirées
par la nature . Ils ne firent que rallumer son flambeau
, et ne créérent point une lumiere nouvelle.
S'ils ne peignirent point l'image de Dieu , ils l'ébaucherent
du moins. Ils enseignerent aux peuples
et aux rois les bornes et l'usage de leur pouvoir :
ils leur apprirent à ne point relâcher , et à ne point
tendre avec effort cette corde délicate ; à unir si
étroitement le grand et le petit , que ce qui touche
l'un fût sensible à l'autre ; et à si bien mettre d'accord
tous les intérêts divers, qu'il en résultât la douce
harmonie d'un gouvernement heureux . Tel est l'accord
harmonieux de l'univers ; le grand et le petit ,
le fort et le faible , y ramenent toutes choses aux
desseins du Créateur. Anges , hommes ou brutės ,
rois , maîtres ou esclaves , tous se réunissent au même
centre , tous servent de concert à la fin générale .
Essai sur l'Homme.
33.
Nous finirons par observer que le choix de ces
pensées nous a paru très-bien fait. On y rencontre
fréquemment des morceaux assez étendus que l'on
peut regarder comme des élans de génie . Ils font
( 175 )
connaître la maniere dont Pope travaillait. Il commençait
un poëme , et il attendait pour continuer
un moment d'enthousiasme , sans trop s'inquiéter
si ce qu'il écrivait avait une liaison avec ce qui précédait
. Le dernier article qui a vingt pages est tiré
de l'Année Littéraire 1756. Ce sont des pensées diverses
traduites par Freron.
MÉLANGES.
ANECDOTES SUR DIDEROT ( 1) .
DENIS DIDEROT , né à Langres , et mort à Paris dans
une vieillesse peu avancée , sera certainement compté
parmi les athées ; mais il ne doit pas l'être parmi les
méchans . Il parlait de son pere comme Horace du
sien : il aimait son frere , qui était pourtant chanoine , et
même très - pieux. Il était bon pere , et se piquait d'être
époux complaisant . Il se révoltait cependant quelquefois
contre sa femme , et même assez plaisamment. Un
jour qu'elle insistait un peu trop , pour l'amener à
ses volontés , il s'élance de son siége et va se frapper
la tête si violemment contre la muraille , qu'il tomba
presque sans connaissance . Revenu de son étourdis-
( 1 ) Ces Anecdotes sont tirées des Opuscules philosophiques
et littéraires. Elles se trouvent à Paris , chez P. Fr. Aubin , rue
Neuve- des- Petits - Champs , près celle de Gaillon , nº. 12 ; et
chez Chevet , cour de Rohan , entre celle du Commerce et
la rue du Jardinet . Nous reviendrons incessamment sur cet
Ouvrage.
( 176 )
sement , il regarde la pauvre madame Diderot qui
était indignée mais consternée , et lui dit d'un ton
de prophête : Femme , j'aime mieux mourir que d'être
subjugué. Madame Diderot , comme on peut croire ,
se mit à obéir pendant quelques jours , et n'en fut
que plus maîtresse . C'est lui qui m'a conté ce trait.
En voici un d'un autre genre ; il concerne l'amitié.
On se souvient de celle qu'il avait contractée
avec J.J. Rousseau : elle n'a jamais été entiérement
éteinte par leurs dissentions violentes . Ces deux
hommes se tenaient par le fond du coeur , et n'étaient
brouillés que par la tête . Mais enfin , leur séparation
fut sans retour. Je lui demandais unjour ce qui l'avait
occasionnée . Il tira des tablettes de sa poche , et , me
montrant une page écrite en encre rouge , il me ré
cita l'histoire connue du transport amoureux de
J. Jacques pour madame d'Houdetot. J. Jacques , dans
ce récit , ressemblait beaucoup à Tartuffe : mais
pourquoi Denis Diderot se fâchait- il comme s'il eût
été Orgon ? Je lui témoignai quelqu'étonnement qu'il
cût eu besoin d'écrire sur ses tablettes qu'il était
brouillé avec son intime ami , et de l'écrire en lettres
rouges. Il serra ses tablettes , et , sans s'amuser à réprimer
la franchise de mon gros bon sens , il se mit
à me parler de son ancien ami avec un mélange si
éloquent de plaintes , d'affection et d'éloges , que je
regrettai intérieurement oque celui- ci ne les entendît
pas ; ils seraient entrés tous deux en enthousiasme ,
se seraient embrassés . Mais on sent , en lisant les
lettres de Rousseau , que la reconciliation n'eût pas
été durable .
Une
( 177 )
Une des grandes différences qu'il y eut entre ces
deux hommes , outre celle du talent ( bien plus vrai ,
bien plus réglé , bien plus éloigné de toute maniere
chez Rousseau ) , fut que l'un cultiva en lui le sentiment
religieux , naturel à toute ame sensible ; l'autre ,
non moins sensible , se laissa débaucher à la manie
de l'athéisme . Mais ce qui est remarquable , ce qui
prouve que toute opinion se plie au caractere , et ,
suivant une comparaison un peu familiere , prend ,
comme un chapeau , la forme de la tête qui le porte ,
c'est que Rousseau , adorateur soumis de la Providence
et son panégyriste sublime , était le plus inquiet
des hommes ; et que Diderot , plus égaré cent
fois que Hobbes , Mandeville et Spinosa lui-même ,
était , avec ses désolantes doctrines que Rousseau lui
reproche , un très -bon homme , confiant et familier ,
incapable de rappeller le souvenir d'une injure oubliée
, et bien plus d'en soupçonner , d'en créer une
qui n'existât pas , de croire le genre humain conjuré
contre lui..... Il ne craignait pas même les rois , que
Rousseau fuyait avec une sorte de pusillanimité et
d'horreur. On l'a vu prendre les bras à Catherine II
et lui frapper sur le genou : plus sage s'il avait su ,
comme Fontenelle , conserver la distance entre les
souverains et lui , et les repousser par le respect.
Il y a de certaines réputations qui ne doivent pas
hasarder un voyage : celui de Russie ne réussit pas
à Diderot. Quelques théories vagues sur l'organisation
sociale et sur la perfectibilité humaine , ne le
mettaient pas au niveau de ce génie de la souveraine,
fortifié par l'expérience du gouvernement . Les savans
n'apperçurent qu'un bel esprit et un enthousiaste
Tome XXIV.
M
( 178 )
disert dans celui qu'ils avaient cru de loin un homme
substantiel, exact et fort , tel que plusieurs de ces académiciens
de Pétersbourg , présidés par le grand Euler.
Mais sur-tout sa maladie habituelle de disserter contre
Dieu lui confirma le ridiculé dont Favier l'avait déja
averti par une épigramme très - connue , et que nous
donnons ici parce que nous ne l'avons vue imprimée
nulle part.
Le fier Dorval , tout rempli d'égoïsme ,
Va disputant et du mal et du bien :
On croirait voir , à son triste maintien ,
Un capucin qui prêche l'athéisme .
Crois - moi , Dorval , c'est un sot fanatisme
Que la fureur d'être martyr de rien .
J'aimerais mieux lire mon catéchisme
Que m'ennuyer pour n'être pas chrétien .
Il se flattait d'avoir rendu Voltaire athée ; et je me
souviens de lui avoir entendu dire : C'est moi qui l'ai
conquis . Il se trompait beaucoup ; et je ris de tout
mon coeur quelques mois après , lorsque Voltaire se
moqua si gaiement du systême de la nature , que les
amis de Diderot appellaient par excellence , le Livre.
Avez -vous lu le livre ? Il m'a fort ennuyé. -
Ce vers fut un grund scandale à la communauté de
MM. les athées qui dînaient avec Diderot chez l'auteur
, du livre. Mais Diderot ne se dégoûta pas d'argumenter
sur cette matiere favorite . Il a rédigé , sous
le nom de Crudeli , la conversation qu'on va lire , et
qu'il eut véritablement , ou à-peu-près , avec madame
la maréchale de Broglie . Le hasard fit que j'en fus
instruit par l'un et l'autre , dans la journée même
( 179 )
où elle avait eu lieu. Diderot ne tarissait point sur
l'éloge de cette dame , sur sa modestie , sur sa beauté,
sur le calme céleste de ce visage , un peu sévere , il est vrai.
·J'ai cru d'abord , dit- il , voir une vierge de Carle Maratte ;
mais j'ai reconnu qu'elle est de Raphaël lui-même , et de
son plus beau style. Il avait , pendant une heure et
demie , exhorté cette viergé à l'impiété , et se flattait
de l'avoir laissée un peu contente de lui . Je l'assurai ,
en riant , du contraire . Elle est , lui dis-je , fort
" scandalisée , et de plus un peu earhumée ; elle
avait les pieds dans l'eau quand vous avez commencé
à lui faire si épouvantablement votre cour ;
" et ce soir elle s'est plaint du mal de gorge . Au
:
surplus , ne vous trouvez - vous pas vous - même
" bien cruel de vouloir enlever à une femme respectable
ces sentimens de religion qui la rendent
heureuse , et , par elle , tout ce qui l'entoure . " On
se doute que le philosophe voulut me répondre ; j'insistai
il se mit à débiter des adages , puis tout- àcoup
il se leva en grommelant quelques injures , et
disparut. Huit jours après , je le retrouvai dans là
même maison . Il avait oublié ma contradiction et sa
colere . Il disserta sur la littérature et les arts , et ne
me parla plus jamais d'athéisme ; il m'avait reconnu
incurable .
Je me rappelle en ce moment M. de Crillon ( l'archevêque
) , chez qui on trouva , après sa mort , des
discours préparés pour toutes sortes d'occasions . Il en
avait un intitulé : Ce que j'aurais dit au fils du grandturc
, si la tempête l'avait jetté sur nos côtes . J'écrirais
bien aussi ce que j'aurais dit à Diderot , s'il m'avait
M 2
•
( 180 ).
L
1
fait l'honneur de 'disputer avec moi ; mais j'aime
mieux raconter ce que dit un jour l'abbé Galliäni ,
chez le baron d'Holbach .
Aprés un dîner fort assaisonné d'athéisme , Diderot
proposa de nommer un avocat de Dieu , et on choisit
l'abbé Galliani . Il s'assit , et débuta ainsi :
" Un jour , à Naples , un homme de la Basilicate
» prit devant nous six dés dans un cornet , et paria
" d'amener rafle de six. Il l'amena du premier coup :
" je dis , cette chance était possible. Il l'amena surle-
champ une seconde fois : je dis la même chose ,
,, Il remit les dés dans le cornet trois , quatre , cinq
,, fois , et toujours rafle de six . Sangue di Bacco ! m'é-
1 criai-je , les dés sont pipés ; et ils l'étaient. ,,
+
Philosophes , quand je considere l'ordre tou-
" jours renaissant de la nature , ses lois immuables ,
, ses révolutions toujours constantes dans une va-
» riété infinie ; cette chance unique et conservatrice
d'un univers tél que nous le voyons , qui re-
,, vient sans cesse , malgré cent autres millions de
,, chances de perturbation et de destruction pos-
" sibles , je m'écrie : Certes , la nature est pipée ! "
C'était un saltimbanque quelquefois sublime , et
toujours plaisant , que cet abbé Galliani , un controversiste
très-assorti à Diderot.
( 181 )
VARIÉTÉ .
Extrait de deux lettres sur Saint- Domingue.
L'INSTITU ' INSTITUT NATIONAL a reçu du cit . Giroud , l'un de ses
associés , envoyé par le gouvernement à Saint- Domingue en
qualité de naturaliste , deux lettres relatives à l'état de cette
colonie. Toutes deux sont datées du Cap français ; l'une du
27 prairial , et l'autre du 10 messidor dernier .
Aussi-tôt après mop
Dans la premiere , il dit ;
débarquement , j'ai commencé à m'occuper de la reconnaissance
et de la description minéralogique de cette contrée ...
Je vous envoie une boîte contenant des échantillons de diverses
mines que j'ai recueillis ; c'est le produit d'une
course de plusieurs jours sur les frontieres de la partie
ei- devant espagnole de l'isle . J'ai fait à la hâte sur ces mines
une courte notice qui forme l'étiquette des échantillons . La
brieveté du tems qui me reste pour saisir l'occasion de vous
écrire , ne me permet pas de rédiger mes observations en un
mémoire étendu et régulier . Je vous dirai seulement que la
lithologie et la minéralogie de cette belle isle offrent une
ample et riche moisson aux minéralogistes chargés de la reconnaître
et de la décrire .
J'ai remis avant mon départ de Paris au citoyen Lelièvre ,
l'un de nos collégues , copie d'un mémoire sur la minéralogie .
de la partie espagnole de Saint-Domingue , que j'avais traduit
de l'espagnol . Je prie le citoyen Lelièvre de vous lire ce
mémoire , qui annonce de très -grandes richesses pour la сот
lonie qu'elle vient d'obtenir de l'Espagne . D'après les renseignemens
que j'ai pris et les observations que j'ai commencé
à faire , je crois pouvoir vous assurer que le mémoire cité ci-
1
M 3
( 182 )
dessus , bien loin de contenir de l'exagération , est encore
bien au- dessous de la réalité ; il me paraît certain que la République
pourra tirer de très-grandes richesses des mines de
la colonie de Saint-Domingue. Plusieurs de ces mines ont
déja été entamées par les Espagnols , et ont fourni de riches
produits , tant au gouvernement qu'aux particuliers qui
avaient entrepris les exploitations ; mais le roi d Espagne défendit
, il y a environ 35 ans , l'exploitation extérieure de ces
mines par des raisons de politique dont je crois que la principale
était la crainte d'exciter la cupidité des Français qui ,
déja possesseurs d'une partie de l'isle , auraient pu être tentés
d'envahir le reste pour s'emparer des mines. Cette prohibition
n'a pas empêché plusieurs particuliers de se livrer clandestinement
au travail facile du lavage des terres auriferes et
des sables de plusieurs rivieres et ruisseaux qui charrient de
l'or.
*
,, Dans la premiere course que je viens de faire dans la
partie espagnole , j'ai recueilli un sable ferrugineux aurifere ,
mêlé d'un peu de platine , dont je vous envoie un échantillon
. J'espere que le second envoi que je vous ferai sera plus
riche.
Le citoyen Roume , commissaire de la République , et
l'un de vos associés , qui réside actuellement à Santo- Domingo
, dans la partie ci- devant espagnole de la colonie , m'invite
à l'aller joindre , et me promet une abondante récolte
dans la région qu'il habite . „ , . .
Il dit dans la seconde :
21 ... J'ai fait un voyage dans
les quartiers du Limbé , de Plaisance et de la riviere Laporte..
Je m'empresse de vous communiquer un précis des observations
que j'ai faites dans ces contrées du nord de l'isle de
Saint-Domingue.
›› Au Limbé , sur l'habitation Delin , gérée pour le compte
( 183 )
·
de la République , j'ai remarqué une très belle allée d'arbres
à pain , dont quelques -uns sont déja en plein rapport. Sur
ma demande , la commission a fait venir au Cap quelques
jeunes pieds et des graines de cet arbre précieux . Les graines
de l'arbre à pain sont réputées ici , et m'ont paru aussi bonnes
au goût et aussi nutritives que les chataignes de France . J'es
pere que cet arbre précieux que je vous fais adresser en nature
et en graines vous parviendra , et que , transplanté par
vos soins dans les contrées les plus méridionales de la Répu
blique , il pourra s'y acclimater , et donner des fruits qui
grossiront la liste des substances destinées à nourrir les
hommes de notre chere patrie . J'aurai soin de profiter de
toutes les occasions qui se présenteront pour vous en faire de
nouveaux envois.
Dans les montagnes des quartiers de Plaisance et de la
riviere Laporte , j'ai fait des observations minéralogiques et
lithologiques .
Les granitz , dits primitifs , les kneiss ou granits feuilletés ,
les traps , les roches de corne , les porphyres et le jaspe de
diverses couleurs forment la masse et la bâse de ces montagnes
; leurs sommets et leurs flancs sont recouverts en plusieurs
endroits de couches de roche calcaire déposées par les
eaux de la mer. J'ai trouvé dans les rochers porphyritiques
de cette contrée :
1º. Le beau porphyre rouge connu en Italie sous le nom
de porphyre antique , de porphyre africain , que les Romains
tiraient de la haute Egypte ;
2º . Le porphyre à fond noir et à taches blanches ;
3º . Plusieurs autres variétés de porphyre nuancées de diverses
couleurs ;
4° . Des blocs énormes de brêches porphyritiques formés
par des fragmens agglutinés et liés par un ciment argilloso-
•quartzeux ; ce ciment est presque aussi dur que le porphyre
lui-même ; M 4
( 184 )
50. L'ophite ou serpentin à fond noir et à taches blanches:
la bâse de cette roche est un trap noir parsemé de crystaux
de feld-spath en prismes tétraèdres qui forment les taches.
blanches de cet ophite ;
6º. Des roches de jaspe rouge , brun es vert : ces roches
forment des masses assez considérables ;
7º. Des mines de fer en grain ;
8° . Des mines de fer en hématite disposées en filons dans
les kneiss ;
9º. Des mines de manganèse noir, disposées en filons dans
le kneiss.
Le tems me manque pour vous former une collection
de toutes ces roches et mines , vu mon départ pour une mission
que les commissaires viennent de me donner à remplir
dans les montagnes de Maribaron , de Valiere , etc. Je compte
rapporter aussi de cette contrée une ample collection dont je
vous enverrai des échantillons.
Vous recevrez par le même vaisseau qui vous portera la
présente une lettre de la Société libre des sciences et des arts
qui vient de se former ici par les soins de votre collégue
Raymond , l'un des commissaires , et par les miens . Vous
verrez par la liste nominale des membres de cette société qu'elle
est composée de citoyens de trois couleurs qui nuancent la peau
humaine dans cette contrée. La couleur noire et la jaune possedent
ici un très- grand nombre d'hommes instruits et dignes
de figurer dans la république des sciences et des lettres . "
ANNONCE.
Vie de Jean Howard , célebre philantrope anglais , ou Caracteres
et Services publics de ce bienfaiteur des prisonniers , traduite
de l'anglais d'Aikin par A. M. H. B. Brochure in- 12 .
Prix , 1 liv . pour Paris ; et 1 liv . 10 sous , franc de port ,
our les departemens . A Paris , chez le directeur de la Decade
Poophique , rue Thérese , butte des Moulins ,
( 185 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
On
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 30 août 1796.
N sait qu'une des premieres conditions, que l'impératrice
de Russie a attachée au retour de ses bonnes
graces envers la cour de Stockholm , est la renonciation
, de la part du roi de Suede au mariage arrêté
pour lui avec la fille du duc de Mecklembourg-
Schwerin. C'est à une de ses petites filles qu'elle
prétend qu'il soit uni . Cependant elle n'a point voulu
que la jeune princesse qui , pendant quelque tems
a joui , en espérance , d'un sort qui devait la flatter ,
en fût privée, sans qu'il lui restât aucun motif de consolation
. Il a été résolu de la considérer comme veuve
et de lui accorder en conséquence le traitement établi
pour les reines douairieres de Suede. Qui paiera
cette pension? Nous l'ignorons. Mais il semble que
la justice exigerait qu'elle fût assignée sur le trésor de
l'impératrice ; qui cause le dommage doit le réparer.
Les lettres de Constantinople annoncent que le
ministre de la République Française , M. de Verninac
, a demandé que tous les émigrés de sa nation,
que la Porte avait admis à son service fussent réformés
. Cette demande , fortement appuyée par le
reis effendi , a eu un plein succès. Encouragé par
cette marque de déférence , M. Verninac a demandé
que les mêmes hommes fussent expulsés du territoire
ottoman ; le grand-seigneur s'y est refusé . Il a
craint que ces militaires n'allassent porter chez
quelque puissance voisine leurs connaissances , leurs
talens et leur ressentiment . Mais on dit que ia premiere
rigueur exercée contre eux a suffi pour pro(
186 )
"
duire cet effet , et qu'un très- grand nombre , privés
des ressources qui les faisaient vivre , doivent passer
à Malte, où se préparent des armements contre le
commerce des Turcs .
De Francfort-sur- le - Mein , le 5 septembre.
Le roi de Prusse paraît avoir fortement à coeur
de prouver qu'il ne suit point , dans ce moment , un
systême arbitraire d'aggrandissement , à la faveur
des circonstances extraordinaires où se trouvent l'empire
germanique , et la principale puissance garante
de sa constitution . Dans des mémoires répandus avec
profusion , il établit ses droits sur chacune des
parties du cercle de Franconie , dont il réclame la
propriété , droits qu'il a hérités de ses ancêtres , et
qui n'ont pu être , dit- il , ni aliénés , ni affaiblis par
les margraves ses prédécesseurs , sans le consentement
de la branche royale et électorale de Brandebourg.
Il n'est pas probable qu'il y ait quelques
publicistes en Allemagne qui osent entrer en lice
avec lui pour combattre ses prétentions . Il a pour
lui la meilleure de toutes les raisons . Au reste , les
petits états semblent courir au- devant de sa domination,
qui éloigne d'eux le fléau de la guerre . Des
députés des villes impériales de Windsheim et
de Weissembourg en Franconie , sont venus lui communiquer
un arrêté des magistrats et des corps de
bourgeoisie, par lequel ils lui demandent de les réu .
nir à son empire. L'ambition a aussi sa coquetterie ,
et peut trouver son intérêt à ne marquer nul empres
sement pour ce qu'elle désire le plus d'obtenir. Frédéric
- Guillaume n'a point encore fait connaître sa
réponse ; mais on ne doute pas qu'elle ne soit conforme
au voeu qui lui a été exprimé.
Mais ces petites réunions de quelques très-faibles
parties de l'empire germanique à la monarchie
prussienne seront suivies de beaucoup plus importantes
sans doute, sur- tout si ce que l'on dit de ce qui
se prépare en faveur de la maison d'Autriche , s'exé(
187 )
cute . Il s'agit de l'incorporation de la Baviere à ses
possessions héréditaires .
Il y a long-tems que cet antique patrimoine de
la maison palatine est pour elle un objet de convoitise
. On sait tout ce qu'elle tenta pour l'obtenir
à la mort du dernier électeur. On sait aussi quelle
vigoureuse résistance Frédéric opposa à son ambition
; on sait que Marie-Thérese et Joseph II trouverent
même dans le cabinet de Versailles , dirigé
alors par le comte de Vergennes , des obstacles , que
leur alliance politique et leur alliance domestique avee
la France les avaiert empêchés de prévoir , ou leur
avaient fait croire faciles à vaincre. La Baviere était
le lien de toutes les possessions de la maison d'Autriche
, tant en Allemagne qu'en Italie , et en formait
un ensemble qui devait lui donner dans le systême
politique de l'Europe la prépondance la plus redoutable.
Ce systême n'est déja plus , et ne peut plus
être le même . L'intégrité des possessions autrichiennes
n'est plus , et ne peut plus être intacte . Les dangers
que l'on appercevait en 1778 ont donc disparu en
partie , et peuvent être totalement annéantis. Mais ,
même dans l'état actuel des choses , c'est-à dire
l'Autriche privée de la Belgique , de la Lombardie ,
et de ce qu'elle possédait dans la Suabe , la Prusse
pourrait s'inquiéter encore de la voir maîtresse de la
Baviere , si elle n'obtenait elle-même quelqu'aggrandissement
considérable . D'un autre côté , la France
voudrait sans doute qui il y eût un intermédiaire
imposant , qui la séparât d'une rivale , qu'elle a trop
irritée , pour croire qu'elle ne conservera pas pendant
long-tems des ressentimens , et qu'elle ne sera pas
disposée à profiter de la premiere occasion favorable
pour les faire éclater.
Il résulte de ces observations que la cession de la
Baviere à la maison d'Autriche , n'est pas une
opération destituée de vraisemblance , mais que l'on
ne peut croire qu'elle soit déja consommée , comme
quelques personnes le prétendent. Elle est nécessairement
liée à tous les arrangemens qui termineront
la guerre actuelle.
( 188 )
Quelle sera l'époque de cet heureux événement ?
Il semble qu'on le prépare dans le cabinet de Berlin.
Il n'est pas douteux du moins qu'il ne soit devenu
le foyer des négociations les plus importantes. L'envoyé
d'Angleterre , M. Hammond , a eu avec le roi
de Prusse plusieurs conférences fort longues ; et il
en a de journalieres avec les principaux ministres
de ce monarque. D'après le systême , qui a été suivi
jusqu'à présent par le cabinet britannique , on pourrait
soupçonner que M. Hammond est venu plutôt
pour attiser l'incendie qui dévore la plus grande
partie de l'Europe , que pour l'éteindre. Mais on
assure que M. Pitt a changé de systême , et que son
agent est muni d'instructions pacifiques .
Les incertitudes sur les dispositions du cabinet
de Vienne se multiplient. L'empereur a fait un appel
à ceux de ses sujets qui étaient exempts du service
militaire , et les engage , sous l'appas de diverses récompenses
, à venir à son secours . Cette mesure extraordinaire
que l'on dit devoir procurer des renforts
considérables , n'annonce pas l'intention de déposer
les armes . On craint d'ailleurs que quelques succès
obtenus en dernier lieu par l'archiduc Charles ne
relevent son orgueil , ne raniment ses espérances ,
et ne prolonge les calamités de la guerre. Cependant
le souvenir de ce qui s'est passé en Italie , est
bien récent encore , et devrait lui inspirer quelque
défiance . Le sort de Wurmser en Italie , ne pourrait
-il pas devenir celui de l'archiduc Charles en
Allemagne ?
ITALIE. De Gênes , le 24 août.
Nous avons déja fait connaître quelques-uns des mouvemens
qu'avaient occasionnés dans plusieurs parties de l'Ita
lie la nouvelle de la levée du siége de Mantoue et des
avantages remportés par les Autrichiens. L'état de Venise
n'en a point été exempt ; le sénat , craignant qu'on ne pût
soupçonner que le gouverner ement et l'aristocratie y avaient eu
quelque part , a publié un édit , par lequel il recommande
de nouveau à ses sujets d'observer la plus exacte neutralité.
( 189 )
7
Cette démarche très - sage pourrait bien ne pas suffire pour
détruire tous les soupçons ; et l'armement de 20,000 hommes
qu'il vient de décreter , quoique Venise et les Lagunes soient
dans un état de défense respectable , est propre à éloigner
la confiance qu'il cherche à rappeller par son édit.
Il paraît que la populace fanatique de Rome s'était livrée ♣
quelques provocations , à quelques injures contre les Fran
çais ; les relations qu'on en a fait circuler n'étant point confirmées
par des rapports plus authentiques , nous ne croyons
pas devoir les transcrire . Mais les succès toujours croissans
des Français en Italie sont des garans bien certains des
égards que le gouvernement pontifical aura pour leurs agens.
Aussi , assure- t -on qu'il s'est empressé de prendre les mesures
les plus vigoureuses relativement à leur sûreté . La promotion
qui vient d'être faite du cardinal Ignace Busca , à la place
de secrétaire d'état , que le cardinal Zelada a quittée , sous
prétexte que sa santé ne lui permettait plus de la remplir .
annonce d'ailleurs que le Saint-Pere est décidé à faire ce qui
est agréable à l'Espagne , car le cardinal Busca est particulierement
attaché à cette puissance, dont on sait que le ministre
à Rome montre dans toutes les occasions le plus grand zele
pour les Français.
La cérémonie du couronnement de la sainte vierge , comme
souveraine de la république de Gênes , eut lieu le 13. La fête
a été très- dévote, mais nullement magnifique . On a remarqué
que l'illumination des palais a été très -mesquine , comme
si les nobles n'étaient pas charmés d'avoir la sainte vierge
pour reine ; tandis que les quartiers habités par le peuple
étaient illuminés à grands frais .
Depuis quelquesjours il est arrivé ici plusieurs officiers corses
et entr'autres le général Gentile . On croit qu'ils se disposent
a aller en Corse se mettre à la tête de leurs compatriotes . Il
n'est pas douteux que ceux-ci ne reprennent les armes dès
qu'ils verront des chefs auxquels'ils étaient attachés . On connaît
sans doute à Paris la lettre des Corses républicains réfugiés
en France à leurs compatriotes en Corse . Cette adresse énergique
a été rédigée par Barthélemi Arena , qui avant de donner
des conseils à ses compatriotes , leur a offert de grands
exemples de courage et de patriotisme . Cette lettre circule en
Corse et y prépare les esprits .
Le décret rendu par le sérénissime gouvernement , au sujet
de l'expulsion des émigrés , est plus sévere qu'on ne l'avai
cru d'abord ; il n'excepte que ceux qui jouissent des pri-
}
( 190 )
vileges du port franc. Ce sont pour la plupart des négocians
de Marseille , qui ont quitté leur patrie au commencement
des troubles , et qui n'y ont eu aucune part.
Le 21 , le ministre Faypoult partit d'ici avec deux secrétaires
pour aller à Turin d'où il doit se rendre au quartiergénéral.
Le motif de son voyage est secret. Quelques personnes
prétendent qu'il s'agit d'engager le roi de Sardaigne à
se déclarer contre l'empereur.
Du 25. Un Corse , parti samedi du cap Corse , a apporté
les nouvelles suivantes :
Les insurgens ont de nouveau pris les armes , ainsi qu'on
l'avait prévu. Ils se sont emparés des Pieves d'Orezzo et de
Niolo . Le brave Jan Pagnino , leur chef, se disposait à faire
maicher la force armée vers Ajaccio. Le vice-roi a signifié
qu'il allait convoquer le parlement ; mais les Corses lui ont
répondu qu'ils desiraient que la convocation se fit à Corte
et non à Bastia. Dans cet e derniere place le parlement ne
serait pas indépendant , et le vice - roi pourrait même faire
arrêter les membres qu'on soupçonne d'être attachés au parti
français .
Il est déja arrivé nombre d'émigrés corses , et on y en
attend beaucoup d'autres avec des armes , des munitions et
de l'argent. On ne doute pas qu'ils ne parviennent bientôt à
soulever tout l'intérieur de lisle .
Les Anglais emportent de Bastia des pieces d'artillerie et
d'autres effets de guerre. On en a conclu qu'ils faisaient des
dispositions pour évacuer la Corse ; mais il est probable qu'ils
transportent ces canons à Porto- Ferrajo pour s'y fortifier et
s'y maintenir malgré les Français .
De Milan , le 20 août . Notre municipalité vient de publier
un réglement pour la formation d'une garde nationale milanaise
, composée de huit bataillons , et commandée à tour
de rôle par huit capitaines déja nommés . Le commandant
prendra les ordres de la municipalité et du commandant militaire
de la place. Tous les habitans et domiciliés de la commune
de Milan , depuis l'âge de 16 ans jusqu'à celui de 55 ,
feront le service chacun à leur tour. Seront exemptés les
domestiques , les mendians et les impotens. Les ecclésiastiques
seront exempts du service moyennant une contribution pécumiaire.
Tous les jours de fête la garde nationale s'exercera au
( 191 )
沪
maniment des armes , au son d'une musique militaire et des
chants patriotiques.
(
On attendait ici le général Buonaparte , qui devait aller sous
Mantoue , dont le siége va recommencer ; mais on vient
d'apprendre que les armées françaises ayant eu de nouveaux
succès et continuant à poursuivre l'ennemi , il a jugé sa pré-`
sence plus nécessaire ailleurs .
Depuis les derniers succès des Français , on parle avec
grande confiance du prompt établissement de la république
lombar de ou italique. On lui donne pour limites du côté de
l'Allemagne , le Tyrol italien , dont les habitans n'ont jamais
vécu en bonne intelligence avec ceux du Tyrol allemand .
ANGLETERRE. De Londres , le 6 septembre.
Des dépêches du lord Bute , notre ambassadeur à Madrid ,
sont arrivées ici le 24. Il s'est tenu sur-le -champ un conseil ,
où se sont trouvés tous les ministres . Notre position vis-à-vis
de l'Espagne devient de jour en jour plus critique. "
Il regne à Saint-Domingue une mortalité dont on n'a point
d'exemple. L'Arethuse , récemment arrivée des Indes occidentales
, nous a apporté une liste effrayante des officiers de
marque qui ont péri victimes de ce fléau ; et , ce qu'il y a de
plus affligéant , c'est que tout porte à croire que les officiers
subalternes , les simples soldats et les particuliers ont été
moissonnés dans la même proportion .
Le général Powel , qui arrive de Gibraltar , assure que
ła garnison y est en bon état et bien pourvue de munitions et
de subsistances . Il ajoute qu'à son départ on n'appercevait ·
aucun mouvement ni aucune augmentation de forces dans le
camp de Saint-Roch ; que cependant on s'y attendait à une
rupture prochaine avec l'Espagne.
Il paraît que le roi et sa famille se proposaient de prolonger
leur séjour à Weymouth jusqu'au 19 de ce mois . On
commence à croire que le parlement se rassemblera dans les
premiers jours d'octobre pour l'expédition des affaires ;
ce qui annonce qu'il y a sur le tapis quelque opération importante
et urgente, qui peut exiger le concours du parlement.
Comme la nouvelle chambre des communes est composée
d'une majorité des anciens membres , et que parmi les nouveaux
le plus grand nombre y est entré par l'influence du
ministere , il n'est pas douteux que M. Pitt n'y conserve
toute sa prépondérance.
( 192 )
On avait offert l'ambassade de Portugal au lord Cathcart
qui l'a refusée.
Ou parle géneralement ici d'un projet d'évacuer la Corse.
Il faut qu'on ne voie plus la possibilité de s'y maintenir ,
pour se déterminer ainsi à priver sa majesté d'une quatrieme
couronne , qui a déja coûté si cher à son peuple .
On apprend de Saint- Domingue , par des lettres de l'Amérique
septentrionale , que le 9 juin les Français ont commencé
à prendre possession de la partie de cette isle qui leur a été
cédée par les Espagnols , et sont entrés dans le fort Dauphin .
On mande aussi de Philadelphie que le major Lewis a été
envoyé , par le président du congrès , au lord Dorchester ,
gouverneur général du Canada , pour réclamer quelques forts
que les Anglais retiennent à l'ouest et dans les limites des
Etats-Unis. On a reconnu la légitimité de la réclamation , et
le lord Dorchester a donné ordre d'évacuer les forts et de les
remettre aux troupes américaines . On voit que notre gouvernement
est déterminé à effacer les préventions que le peuple
d'Amérique conserve en général contre les Anglais , en lui
donnant satisfaction sur plusieurs objets de plaintes qui entretiennent
cette animosité .
On vient de recevoir la fâcheuse nouvelle que la flotte mar
chande venant d'Archangel , et composée de dix bâtimens ,
a été prise , à son retour en Angleterre , à la hauteur des isles
Shetland , par une escadre hollandaise . On croit qu'il n'y a
que le navire le Phébus qui ait échappé à l'ennemi.
Une proclamation du roi , datée du 3 de ce mois , annonce
que le parlement , dont l'ouverture avait été indiquée pour le
15 de ce mois est de nouveau prorogé au 27 suivant. Le peu
de distance qu'il y a de la précédente prorogation à la derniere
, fait présumer que la session ne sera pas retardée davantage
.
M. Hammond est de retour ici depuis trois jours.
Nous apprenons par les derniers papiers que nous recevons
de Paris , en date du 30 août , que le Directoire a
annoncé aux deux conseils un traité d'alliance offensive et défensive
entre la France et l'Espagne ; ce qui , traduit en bon
anglais , signifie déclaration de guerre de l'Espagne à la Grande-
Bretagne. Il est assez singulier que nous apprenions par des
gazettes étrangeres un événement d'une telle importance pour
cette nation.
RÉPUBLIQUE
( 193 )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF..
Séances des deux conseils , du 15 au 25 fructidor.
Le conseil des Cinq - cents arrête en principe que
les biens des hôpitaux qui auront été aliénés , seront
remplacés par des biens d'émigrés , au moyen de quoi
les rentes qu'ils font cesseront d'être à la charge de
la nation .
Vaublanc est monté à la tribune , et a prêté le
serment de haine à la royauté , et le président ayant
annoncé que la commission chargée d'examiner le
traité conclu avec l'Espagne , demandait la parole , le
conseil s'est formé en comité général .
Le Directoire , dans un message , avait demandé
au conseil s'il ne conviendrait pas d'établir auprès
de chacune des écoles centrales du canton de Paris ,
un profeseur de langues vivantes . Organe de la commission
chargée de l'examen de ce message , Mercier
propose de passer à l'ordre du jour. Voici ses
motifs :
Par le nouveau plan des écoles , on n'a fait que
rebâtir les colléges . On a confondu éducation , enseignement
, instruction. Le professorat , si l'on n'y
prend garde va remplacer parmi nous le sacerdoce ,
et recréer une foule d'hommes à verbiage , à prétentions
, à chicane , à miseres , largement soudoyés ,
et parfaitement inutiles .
Il a de quoi dilater la rate de vingt démocrites , en
voyant ce régiment de professeurs d'entendement
humain , de législation , d'histoire , de morale , d'économie
politique . Des professeurs d'histoires ! Eh !
pauvre disciple , prends un livre , lis ; ton professeur
inventera-t-il l'histoire ? un incendie a- t- il ravagé
toutes nos bibliotheques ? Les véritables éducateurs
sont les livres . Des professeurs d'économie politique , de
Tome XXIV. N
}
( 294 )
législation , d'entendement humain ! Ces matieres ne s'enseignent
point , l'homme ne pour ces connaissances
s'y élance de lui -même , et la direction en ce genre
abâtardit plus l'esprit humain qu'elle ne s'éleve.
Or , après tant de professeurs , on vous demande
encore des professeurs de langues étrangeres ? Je
croyais qu'il n'y avait qu'une langue en Europe , celle
des Républicains Français ; même avant la révolution
notre langue était celle de l'Europe , tous nos livres
étaient traduits ; voyageurs , nous n'étions étrangers
nulle part ; on nous répondait dans notre propre
langue , de l'embouchure du Tage à celle de la
Newa.
L'instruction ne pourra jamais bien aller qu'à l'aide
de plusieurs sociétés semblables à celles de l'Oratoire
et des freres ignorantins , et si vous voulez qu'il y
ait réellement en France de l'enseignement , chassez
tous les professeurs publics , et ouvrez les pensionnats .
Mettez en honneur la pédagogie , car il n'y a qu'elle
qui soit vraiment utile . Le professorat vous trompera
toujours , tandis que la réunion d'honnêtes pédagogues
qui ne seront point les académiciens , vous fermera
de bons élevés . Donnez , donnez la clef à tous ,
et regardez en pitié ceux qui vous parlent sans cesse
du jeu de la serrure , et qui ne savent point forger la
clef.
Je le répete , avec le sentiment de la plus intime
conviction , et pour l'honneur et le bonheur de mon
pays , un professeur payé par le gouvernement , sera
presque toujours un professeur plus ou moins négligent
, plus ou moins détaché de ses devoirs ; et
s'il veut briller, il devient plus mauvais encore . Qu'il
ait du žele , qu'il n'en ait point , son salaire ne serat
-il pas toujours le même ? Qu'il réussisse , qu'il ne
réussisse pas , cela devient à-peu - près égal , il a fait
sa classe , il a parlé tant d'heures ! .... Si ses disciples
ne savent rien , ou peu de chose au bout de l'année ,
c'est leur faute et non la sienne .
Lamarque parle dans le sens contraire . Fabre
demande l'ajournement indéfini , et le conseil le
prononce.
195 )
Le conseil des Anciens a approuvé dans la séance
du 16 , la résolution qui porte que la loi du 21 floréal
qui exclut de Paris et de 10 lieues à la ronde les
ex- couventionnels , les amnistiés et destitués , est
applicable à la commune de Vendôme , pendant la
session de la haute cour de justice.
Cretet soumet, le 17 , un rapport sur la résolution
relative à l'aliénation des domaines nationaux dans
la Belgique , et propose de l'approuver , parce qu'elle
fournira un secours salutaire au gouvernement , et
fera cesser les plaintes des fournisseurs de la République
, en appliquant à ces domaines les ordonnances
qui leur ont été délivrées. Dupont opine
pour le rejet. Il ne voit que dans les encheres un
mode avantageux de vendre les biens nationaux .
Elle est néanmoins sanctionnée .
Le conseil des Cinq - cents a discuté , le 18 , pendant
plusieurs heures , le projet sur l'affaire Veymerange .
Elle est renvoyée à la comptabilité générale .
Gilbert Desmolieres , au nom de la commission
des finances , propose , lorsque déja la séance était
avancée , un projet de résolution tendant à accorder
aux soumissionnaires de biens nationaux un noùveau
délai de dix jours pour payer le dernier quart ,
passé lequel terme ces biens ne seront plus vendus
qu'à l'enchere .
L'ordre du jour , s'écrient un grand nombre de voix .
Faut- il faire baisser le mandat , * dit Camus ?
Fermond assure que la loi est nécessaire , parce
que ces soumissionnaires devaient compter sur la
résolution qui autorisait les départemens à leur faire
délivrer des mandats par les receveurs des districts .
Quoi s'écrie Lecointre , parce qu'on propose un
changement à une loi , on pourra se croire dispensé
de l'observer !
Le projet peut être bon , dit Cambacérès ; mais
la commission est- elle assurée qu'il ne nuira en rien
auservice public par la baisse qu'il peut occasionner ?
Crassous trouve la demande indiscrette ; il assure
que le projet a été concerté avec le ministre des finances.
D'ailleurs , dit-il , il y a une autre demande
"
N 2
( 196 ) .
à faire . Avez -vous assez de mandats pour rembourser
les soumissionnaires déchus ?
Camus proposé l'ajournement à demain . ( On murmure.)
Pourquoi venir à la fin de la séance , s'écrie- t-il,
proposer un projet de cette importance ? Adoptez- le
si vous voulez. Qu'en arrivera- t- il ? qu'il faudra le
rapporter ou le changer demain ; et voilà comme
vous faites toujours.
L'ajournement à demain est prononcé .
Après que Dumolard a eu dénoncé , le 19 , une
nouvelle trame des amis de Baboeuf à Lyon , Gilbert'
a reproduit son projet sur le paiement du dernier
quart des domaines nationaux , et il a annoncé que
la commission s'étant abouchée avec plusieurs membres
des Anciens , c'est de concert avec eux qu'il
le représente. Après une légere discussion le projet
est adopté. L'un des articles porte que désormais les
biens nationaux ne seront vendus que sur enchere .
Les Anciens ont approuvé les résolutions relatives
au paiement de l'arrieré des fermages et à la
revision des jugemens des conseils militaires .
Ils ont également sanctionné celle qui autorise
le tribunal de cassation à indiquer aux déportés
des colonies françaises par les Anglais , l'un des
tribunaux criminels de la République , devant lequel
ils pourront purger leur coutumace dans le délai
et les formes prescrites par les lois .
Le Directoire rend compte , le 21 , des mesures
qu'il a prises pour assurer l'exécution des lois relatives
au nouveau mode de vente des biens nationaux
et au recouvrement du prix de ces biens . Il
annonce ensuite au conseil l'insuffisance des moyens
pris pour la police de la commune de Vendôme . Une
foule de personnes qui se disent parens ou amis des
accusés réclament la faculté de leur parler . La municipalité
craint les suites de ces sollicitations . Le
peu de sûreté des prisons ajoute encore à ces inquiétudes.
Le Directoire pense que les circonstances où se
trouve cette commune exigent l'application de la loi
du 4 vendémiaire an 3 , relative à la commune de
( 197 )
Paris , et qu'en conséquence nul citoyen non domicilié
dans cette commune ne puisse y rester , ni s'y
rendre sans la permission écrite du Directoire , tant
que durera la session de la haute - cour. Une commis- ,
sion est nommée pour faire un rapport. Le conseil
des Cinq- cents se forme de nouveau en comité général .
Celui des Anciens a approuvé , le même jour , plusieurs
résolutions importantes : 1º . celle qui accorde
quinze jours aux soumissionnaires de biens nationaux
pour le paiement total ou partiel du dernier quart.
2º. Celle concernant le paiement des loyers des maisons
. 3º . La résolution qui admet le recours en cas
sation , pour incompétence contre les jugemens militaires.
4. Enfin , celle portant deux mois de vacance
en faveur des tribunaux .
Dumont demande , le 22 , dans la séance du conseil
des Cinq-cents , par motion d'ordre , l'application
, aux amnistiés , de la loi du 3 brumaire. Il pense
que les hommes acquittés sans jugement ne doivent
remplir aucune fonction publique , s'ils n'aiment
mieux se faire juger dans les formes ordinaires . Une
vive discussion s'éleve à ce sujet : les passions se
montrent. Un membre croit sans doute appaiser l'orage
en demandant le rapport de la loi du 3 brumaire
, et le tumulte redouble.
Louvet dit que tout se réduit à la question de
savoir si les vendémiaristes , les émigrés et leurs
parens auront le droit de travailler à loisir à la contrerévolution
dans l'intérieur , d'influencer l'opinion
publique et de faire la guerre d'opinion , en attendant
les élections prochaines , où l'on fera la guerre
des actions , tandis que les défenseurs de la patrie
acheveront au - dehors la guerre de la révolution . Il
veut qu'une loi ne puisse être rapportée qu'après trois
lectures , et il conclut à l'ajournement.
Henri Lariviere traite de roman les allégations du
préopinant , qui s'engage à apporter demain les pieces
au conseil . Il rappelle que les cahiers des états -géraux
ont tous demandé l'abolition de ce préjugé
atroce qui punit les enfans des délits de leurs peres .
Il ne croit pas qu'on doive désemparer sans rayer
N 3
( 198 )
de la législation cette loi inconstitutionnelle et barbare
du 3 brumaire . Il ne s'arrête pas à ces déclamations
qui paraissent tirées des journaux de la tyrannie
décemvirale , et des rapports de ces factieux qui ont
ensanglante le sol français . Il s'étonne de ce qu'on
parle toujours de royalisme , d'émigrés , pour détourner
l'attention du Corps législatif et du gouvernement
de dessus les complices de Baboeuf.z
Un membre : Je croyois les amis des rois terrassés.
L'orage des passions me prouve le contraire . Les débats
se prolongent ; enfin , le conseil renvoie les deux
propositions à une commission .
le
Camus présente , le 23 , en forme de résolution ,
résultat du conseil général de la veille. Il s'agit d'envoyer
un message au Directoire pour lui demanders
l'état effectif des corps de l'armée de l'Ouest , et de
tout ce qui tient à la partie militaire et administrative
, et subséquemment l'état des autres armées de
la République . Arrêté .
Le conseil s'occupe ensuite de la nomination au
scrutin de la commission résolue hier , pour examiner
les observations des ennemis de la loi du 3 brumaire .
Les membres sont Daunou , Treilhard , Riom , Bailleul
et Bergoing..
Boissy- d'Anglas , dans la séance du 24 : Les crimes
commis cette nuit au camp de Grenelle ne sont plus
un mystere pour vous . Il me paraît fort étonnant que
le Directoire ne vous en ait pas encore rendu compte.
Je demande qu'il lui soit fait un message pour l'inviter
à vous faire part de ces événemens , et des mesures
qu'il a prises . Adopté.
Aubry faisant sentir la nécessité de maintenir
l'ordie et la discipline dans les armées , présente un
projet de code militaire , d'après lequel il serait établi
dans chaque division , un conseil de guerre permanent
, composé de sept membres. Il est arrêté.
Le président annonce ensuite un message du Directoire
, dont voici l'analyse :
" Un corps de brigands armés , au nombre de six
à sept cents , sous la conduite de chefs en uniforme
et officiers généraux avec panaches , se sont présentés
( 199 )
cette nuit , devant le camp de Grenelle. Après avoir
tenté de grossir leur horde par les cris de vive la constitution
de 1793 à bas les deux conseils et les cing tyrans !
ils ont commencé l'attaque. Mais ils n'ont trouvé
que des républicains qui les ont repoussés , leur ont
tué une vingtaine d'hommes et fair 132 prisonniers ,
la plupart blessés . Le Directoire croit que ces individus
sont dans le cas d'être jugés par un conseil militaire ,
conformément aux lois des 30 prairial an 3 , et premier
vendémiaire an 4. Cependant il s'éleve quelques
doutes relativement à la loi du 20 messidor , qui
déclare que nul délit n'est militaire , s'il n'est commis
par un individu qui fait partie de l'armée , et il vous
invite à les résoudre . Nous ne vous parlerons pas de
Pinconvénient qu'il y aurait à faire juger 132 individus
par les tribunaux ordinaires , avec la plus
grande activité on prolongerait encore cette affaire
pendant plusieurs mois , et ces longuers ne pourraient
que favoriser de nouveaux complots. La nature du
délit paraît militaire , puisque les individus armés ,
ont été pris en combattant ou en fuyant après leur
défaite . Il faut une prompte justice , si l'on veut
assurer la tranquillité publique .
$ Ce message est renvoyé à l'examen d'une commission
de membres , qui sont Richard , Doulcet ,
Mailhe , Dumolard et Camus . Ils présenteront un
rapport , séance tenante .
On annonce le second message du Directoire .
Tous les rapports qui nous parviennent , dit- il ,
nous prouvent que les ennemis les plus acharnés
de la République affluent à Paris , qu'ils s'opiniâtrent
à la destruction de la constitution de 1795 , et à la
subversion totale de la France . Le Directoire croit
devoir vous déclarer qu'il regarde comme indispen
sable que , conformément à l'article 359 de la constitution
, vous l'investissiez , par une loi , de l'autorité
nécessaire pour faire des visites domiciliaires
à l'effet de découvrir tous ceux qui sont à Paris , en
contravention aux lois . C'est le seul moyen qui le
puisse mettre à même de disperser cet essaim norbreux
de vautours qui fondent sur la République
N 4
"( 200 )
comme sur leur proio. Sept à huit cents brigands se
sont montrés cette nuit ; ce nombre est petit , en comporaison
de ceux que Paris recele . Cent trente - deux
ont été pris ; le reste nous échapperait sans la mesuré
que nous vous proposons . Maîtres de révoquer cette
loi à volonté , vous n'avez pas à en craindre les abus .
P. S. Nous apprenons que les ex - conventionnels
Huguet et Javoques ont été arrêtés : l'un d'eux avait
dans sa poche l'écharpe de son ancien costume , des
poignards, des pistolets et des munitions " .
Le conseil ordonne l'impression de ce message
ainsi que du précédent.
Bailleul et d'autres membres convertissent en motion
l'autorisation demandée par le Directoire .
Duplantier ne croit pas qu'on doive adopter d'enthousiasme
une mesure qui sera inutile , dès qu'elle
est publiée d'avance .
Le conseil autorise le Directoire à faire faire des
visites domiciliaires , conformément à l'article déja
cité de la constitution .
Il s'éleve une discussion sur la question de savoir
si ces visites domiciliaires pourront être faites la
nuit. Thibaubeau ne le pense pas , et s'appuie de la
constitution . Daunou et Chenier sont d'un avis contraire
. Le conseil déclare qu'elles ne seront faites que
le jour ; et sur le rapport de Camus , il arrête que la
loi du 22 messidor ne contient aucune dérogation au
code des délits et des peines , et qu'en conséquence
les nouveaux conspirateurs seront jugés militairement.
Le conseil des Anciens a approuvé , le même jour ,
ces deux résolutions .
Sur la motion de Talot , le conseil des Cinq - cents
déclare , le 25 , que les braves militaires du camp
de Grenelle , la garde du Directoire , les grenadiers
du Corps législatif et l'état-major de l'armée de l'intérieur
qui se sont si bien comportés hier , ne cessent
de bien mériter de la patrie.
Garan Coulon présente son projet sur les biens
communaux , qui est à l'ordre du jour depuis 18 mois .
Ajourné au lendemain,
( 201 )
Aubry , au nom de la commission des finances ,
fait arrêter , 1 ° . que dix jours après la publication
de la présente loi , toutes les contributions et patentes
seront payées en numéraire ou en mandats au
cours ; 2 °. que l'article V de la loi du 8 messidor , qui
autorise le Directoire à faire payer les contributions
en grains et fourages , est rapporté .
PARIS . Nonidi 29 fructidor , l'an 4 ° . de la République.
Encore une nouvelle tentative pour renverser le gouvernement
, et replonger la France dans les horreurs de l'anarchie.
Elle n'a pas mieux réussi que les précédentes , mais elle a en
un caractere assez sérieux pour faire craindre un autre résultat .
L'évasion extraordinaire de Drouet , dont on n'a pu encore
découvrir les moyens , annonçait depuis long-tems combien
ce parti se croyait puissant . La farce ridicule des petards n'était
qu'un essai destiné à sonder les dispositions de la masse du
peuple , et à donner le change sur des complots mieux préparés
et plus réels . Dans l'après- dîner du 23 , il s'est fait des
rassemblemens considérables à Vaugirard , les cabarets étaient
remplis d'hommes armés de pistolets , de sabres , de poignards,
parmi lesquels se trouvaient quelques militaires destitués . Le
ministre de la police , instruit de ces rassemblemens , avait
concerté avec le général en chef toutes les mesures pour éclairer
leurs démarches et saisir les coupables au moment de
l'exécution. Le commandant temporaire de Paris s'était porté
à Vaugirard avec un détachement de douze dragons ; il envoya
son aide - de-camp pour avertir le poste de police à Vaugirard
; mais cet aide -de -camp fut attaqué par un rassemblement
d'hommes qui tirerent sur lui ; il n'eut que le tems de
se rendre au camp de Grenelle , où les conjurés le suivirent .
Voici le récit fait par le général Foissac- Latour de ce qui s'est
passé au camp :
J'avais reçu de vous , écrit-il au général en chef , vers
dix heures , hier soir , l'avertissement que les malveillans se
proposaient de tenter un coup dans la nuit , et je venais de
donner les ordres que vous m'aviez prescrits pour la sûreté
de Paris , ainsi que ceux qui étaient nécessaires à la sûreté
du camp , où j'avais envoyé le général Brune , lorsque j'entends
tout-à-coup battre la générale de la droite à la gauche
du camp .
( 202 )
N'ayant point commandé de donner cette alarme , je ne
doute pas qu'un événement majeur n'en fût cause je me
transportai , sur-le-champ , moi -même au camp , où l'adju
dant-général Solignac me précéda de quelques instans .
Bientôt des cris et des coups de fusil m'annoncerent un
combat ; c'était le 21. régiment de dragons , ci-devant la
légion de police , qui était attaqué et surpris par environ
400 hommes , vêtus en bourgeois . Ils avaient d'abord essayé
de corrompre l'honneur et la fidélité de ces braves Républicains
, en leur demandant à fraterniser avec eux : mais
ayant été mal accueillis , ils se porterent , au nombre de
600 environ, vers la tente du citoyen Malo , chef d'escadron,
commandant ce régiment ; et personnellement acharnés
contre lui , ils manifesterent le projet de l'égorger. Malo en
fut averti , et n'eut que le tems de s'échapper en chemise
après avoir ceint son sabre . Au même instant , neuf des siens ,
dans le même équipage que lui , sautent sur leurs chevaux ,
et leur chef en tête , avec les deux maréchaux - des- logis Faye
et Lefebvre , ils chargent la bande des anarchistes , en tuent ,
en blessent un grand nombre , en prennent cinquante - deux
et dissipent le reste . L'un deux avait ajusté de son pistolet
about portant , le citoyen Malo , tandis que d'autres avaient
saisi son cheval ; mais l'amorce seule partit , et ce brave
officier triompha de ses assassins.
Cette action fut le signal de la générale ; les cris aux armes
parcourent le front de bandiere , et en un instant tous nos
Braves freres d'armes furent en bataille . Les 62 prisonniers
faits par les dragons , furent bientôt conduits à la tente de l'état-
major , avec 17 autres pris par les patrouilles de tous les
corps. Jamais troupe ne servit avec tant d'activité , ni plus de
dévouement que celle qui compose le camp de Grenelle . Les
égorgeurs avaient crié vive la République ! cri cher à tous les
Français , et que nos soldats répéterent ; mais celui de vive la
constitution de 93 ! à bas les conseils à bas les nouveaux tyrans !
s'étant fait entendre en même -tems , l'indignation fut générale
sur toute la ligne , et les vrais Républicains juraient haine
et mort à ceux qui en profanaient ainsi le nom , pour déguiser
leurs sanguinaires projets néanmoins ces scélérats ont été
respectés dès qu'ils ont été sans défense , et quoique plusieurs
proférassent les injures les plus atroces , et qu'ils poussassent
l'audace au point de ne plus déguiser que leur objet était d'assassiner
les officiers de l'état-major du camp , et de s'emparer
du commandement.
,, Dans ce nombre , j'ai remarqué un nommé Lay cadet , de
Montauban , résidant à Toulouse , autrefois soldat au ré(
203 )
giment de Foix , d'où il avait été chassé , et qui , pendant le
régime de la terreur , était monté au grade d'adjudant-général
à l'armée des Alpes , mais qui fut suspendu ensuite . L'audace
de cet homme m'ayant poussé à bout , je le fis garotter , ainsi
que quatre autres qui paraissaient animés des mêmes fureurs .
et était revêtu d'unforme d'adjudant- général , et portait des
épaulettes en faux or , que , le soir même , on lui avait va
acheter au palais Egalité. Il avait démonté un dragon , et fut
pris sur son cheval par les citoyens Henry et Pariseau , capitaines
à la 7. demi - brigade . Les recherches étant continuées,
on amena bientôt de nouvelles bandes de ces assassins , dont
le nombre est à- peu-près de 120. Tous ont été conduits dans
les prisons de l'Ecole militaire . Des hommes que la police
cherchait depuis long-tems , se trouvent dans cette precieuse
capture ; entre autres un nommé Fion , ancien général de
brigade , ancien protégé de Dumourier , et que j'avais conna
à la guerre pour sa lâche maniere de servir ; de plus , un
certain Simon , président d'un club anarchiste de Versailles ,
et autrefois dragon dans ce même régiment , qui a si biea
signalé sa fidélité dans cette circonstance .
Le lieu du rassemblement était à l'auberge du Soleil- d'or,
à Vaugirard : l'on y a trouvé grand nombre de bouteilles
vides , et l'aubergiste assure que les buveurs étaient au
nombre de 5 ou 600. L'on a saisi beaucoup d'armes , telles
que pistolets , sabres , cannes à poignard , couteaux à double
tranchant , etc.
,, Plusieurs dragóns ont été grievement blessés de coups de
couteaux ; mais les brigands ont rougi la terre d'un sang dont
l'abondance annonce des morts et beaucoup de blessés ,' qui
sans doute , ont été enlevés , indépendamment de ceux qui
se trouvent en notre puissance . C'est dans les jardins de Vaugirard
que ces champions de la constitution de 93 s'étaient
portés pour se faire un parapet de leurs murs 99.
Tél est le rapport fait le commandant du camp. Depuis
par
ce moment , de nouvelles recherches des fayards ont produit
de nombreuses arrestations . Dans le nombre se trouvent deux
ex-conventionnels , Huquet et Javoques ; l'un d'eux était
muni de son écharpe de représentant , et tous deux étaient
armés de sabres et de pistolets . On fait monter le nombre des
arrêtés à plus de 270. On assure que trois volontaires et deux
dragons sont les seules victimes qui soient péris de la main de
ces scélérats ; mais le nombre de ces derniers qui sont restés
sur la place est plus considérable qu'on ne l'avait dit d'abord.
On n'avait parlé que d'une trentaine ; on croit qu'il y en a
eu plus de cent.
( 204 )
Les arrêtés ont été conduits de l'Ecole militaire à la Conciergerie
, et de- là au Temple , où les commissions militaires
qui doivent les juger sont assemblées. On compte parmi eux
beaucoup d'ouvriers , de cordonniers , serruriers , porteursd'eau
, etc. Des membres d'anciens comités révolutionnaires,
tous malheureux , égarés sans doute par des chefs
fides , qui dans cette occasion , comme dans toutes les autres,
se tiennent cachés , et font mouvoir leurs instrumens . Il faut
espérer qu'on découvrira enfin leur repaire .
-
Hier , les visites domiciliaires ont commencé.
porteurs criaient l'arrestation de Fréron et de Méhée .
per-
Lés col-
EXTRAIT DES NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Jourdan , commandant en chef
Farméede Sambre et Meuse ; au quartier-général , le ¶fructidor.
sans
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous prévenir que le
prince Charles est venu avec un corps de 25,000 hommes se
réunir au général Wartensleben , et a attaqué , le 5 , le géné
ral Bernadotte qui était à Teining , en avant de Neumarck ,
pour couvrir mes communications , tandis que , suivant vos
ordres , je suivais l'armée du général Wartensleben ,
avoir pu
le forcer à recevoir bataille . Le général Bernadotte
donna , dans cette circonstance , de nouvelles preuves de talens
et de courage , et les troupes sous ses ordres combattirent
avec la plus grande intrépidité ; mais il fallut céder au
nombre , et ce général fut obligé de se retirer entre Lauff et
Nuremberg , pour éviter d'être enveloppé . Le prince Charles
jetta de suite , sur mes derrieres , la majeure partie du corps
qui avait forcé le général Bernadotte à reculer , et j'ai , à mon
tour, couru les plus grands risques d'être enveloppé dans un
pays où les communications sont extrêmement rares . Ma position
et les forces de l'ennemi ne me permettant pas de combattre
sans compromettre évidemment le salut de l'armée , j'ai
fait , la nuit derniere , ma retraite sur Amberg : arrivé à cette
position , j'y ai bientôt été attaqué par le général Wartenslcben
, de front ; et en flanc , par l'archiduc : j'ai été obligé de
rétrograder jusqu'à Sulzbach , après avoir fait la résistance
qu'exigent l'honneur et les devoirs d un militaire. Je ne peux
pas eucore vous donner des détails snr cette affaire . Je ne
crois pas avoir perdu d'artillerie . Je vais partir cette nuit et
me retirer sur Velden , ensuite sur Geaffenberg et puis sur
Forcheim , où je me propose de réunir l'armée .
( 205 )
*
J'espere que le général Moreau profitera de cette citeonstance
, et que les succès qu'il obtiendra rappelleront bientôt
sur le Danube les forces qui se sont portées sur moi.
Salut et respect.
Signé , JOURDAN.
Extrait d'une lettre du général Jourdan , datée du quartier-géné
ral , à Schweinfurt , le 14 fructidor.
Dans la nuit du 7 au 8 , citoyens directeurs , j'ai fait ma
retraite sur deux colonnes , pour me retirer en arriere de
Velden , parce que le général Bernadotte ayant été forcé
d'évacuer Nuremberg et d'abandonner Lauff, l'ennemi occu
pait la position de Lauff avec des forces assez conséquentes
pour m'ôter la possibilité de forcer ce passage , qui était la
seule grande route qui m'offrait quelques facilités pour faire
voyager l'artillerie et les équipages. J ai donc été forcé de traverser
des pays et de voyager sur des chemins qui ont sans
doute parn impraticables jusqu'à ce moment pour une armée...
Il m'a été impossible de me rendre jusqu'à Velden , et j'ai été
obligé de faire prendre position à l'armée , partie en avant de
Velden , partie à Vilseck.
Lo général Bernadotte ayant été obligé de se retirer sur
Forcheim , et l'ennemi s'étant porté jusqu'en avant d'Erlang
, mon flanc droit était découvert , et j'avais même l'ennemi
derriere moi . Le parc et les équipages ayant filé pendant
la nuit , le corps d'armée qui était campé en avant de
Velden vint camper , le 9 , à Hilpotzstein et Betzenstin ; le
général Kleber , qui commandait le corps qui était campé à
Vilseck , ne put recevoir l'ordre de se retirer , parce qu'un
gros corps de cavalerie , qui s'était placé entre lui et moi ,
coupait notre communication . Cependant ce général sentit la
nécessité de faire sa retraite ....
Le 11 , je fis seulement un mouvement sur ma droite , afin
d'y porter les principales forces de l'armée , et je formai le
dessein d'attaquer le corps ennemi qui était sur ma droite
mais comme il fallait construire des ponts sur la Rednitz
et que cela ne nous fut pas possible , et comme je fus instruit
qu'un gros corps ennemi était déja à Burg-Eberach et avait
poussé des patrouilles jusques dans Bamberg , où le général
Ernouf fut fait prisonnier pendant un instant , je crus devoir
continuer ma retraite . Je me portai donc , le 12 , sur Bamberg
; une partie de l'armée passa sur la rive gauche de la
Rednitz ; l'autre resta sur la riye droite , et je fis construire
des ponts sur le Mein . Ce même jour , l'ennemi poussa un
très-gros corps de cavalerie de Burg-Eberach sur Etman
coupa la seule route qui m'offrait une communication ....
ง
et
( 206 ) ,
Le 13, l'armée s'est mise en mouvement, et par une marche
forcée , partie est arrivée aujourd'hui à Schweinfurt , après
avoir forcé le passage d'Etman , et partie à Laurigen ; je reszerai-
là jusqu'à ce que ce que les circonstances me forcent à
recule ou me permettent d avancer , n'ayant plus derriere moi
de défilés aussi horribles que ceux que je viens de traverser
et ayant la facilité de me retirer sur la haute Lahn par Fulde ,
etc. , etc.
Seconde lettre du même général , datée du quartier-général , à
Hamelburg , le 18 fructidor.
L'ennemi a passé le Mein , le 16 , et s'est porté sur Wurzbourg.
La garnison qui y était , n'ayant sans doute pas pu
tenir dans la ville , s'est retirée dans la citadelle. Je résolus
d'attaquer le 17 , tant pour chercher à délivrer la garnison
de Wurzbourg , que pour tâcher de forcer l'ennemi à re
passer le Mein . L'ennemi avait pareillement formé le dessein
de m'attaquer ; il voulait me tourner par ma gauche , et je
voulais le tourner par sa droite , afin de me porter sur Dettelbach
et Kitzengen , qui étaient ses deux points de retraite ;
l'action s'engagea à huit heures du matin ; l'ennemi qui avait
une cavalerie nombreuse , paraissait avoir une supériorité sur
ma gauche , et menaçait de l'envelopper. Je crus devoir
courir le hasard d'une charge de cavalerie , qui devait nous
procurer les plus grands avantages. La charge fut commandée
par le général de division Bonnaud ; elle s'exécuta avec cou
rage ; quelques corps ennemis furent culbutés et souffrirent ;
mais de nouvelles troupes s'étant avancées , notre cavalerie
fut étonnée , et se retira. Le général Bonnaud et moi l'avons
ralliée ; mais il nous a été impossible de tenter une
seconde charge , l'ennemi recevant à tout instant de nouvelles
troupes. J'ai donc été obligé de me retirer. La retraite s'est
faite assez heureusement.
Salut et respect. Signé , JOURDAN.
ARMÉE DE RHIN ET MOSELLE . Extrait d'une lettre du général
en chefMoreau , datée du quartier-général à Pfaffen-Hoffen ,
dans la haute Baviere , le 16 fructidor.
1
Après le passage de la Leck , l'armée se porta , par plusieurs
marches , la droite à Dokan , le centre à Pfaffen-Hoffen ,
et la gauche à Bombach ; nous ne pouvions gueres avancer
de cette position sans de grandes précautions .
Le corps du général Latour était derriere l'Iser , vis - à - vis
Munich ; celui du général Mercantin était à Landshut. Nons
devions nous attendre , à tout moment , à voir arriver les
( 207 )
renforts du prince Charles , et il avait plusieurs débouchés
sur le Danube , entr'autres celui d'Ingolstadt , dont il gardait
la tête du pont. Il était naturel de croire que l'ennemi nous
laisserait avancer vers Ratisbonne , et inquiéterait alors nos
flancs.
Le 15 , le général Desaix eut l'ordre d'attaquer la tête du
pont d'Ingolstadt , et de forcer l'ennemi à couper le pont.
Le général Saint-Cyr eut celui de pousser ses avant-postes sur
Hamper , et de reconnaître Fresing ; le général Ferino dut
s'approcher de Munich.
Au moment où toutes ces attaques étaient commencées
l'ennemi , qui avait marché toute la nuit , attaqua , à la pointe
du jour , tous les avants -postes de l'aîle gauche ; ils résisterent
assez pour donner le tems aux troupes qui avaient marché
vers Ingolstadt , de revenir ; on n'y laissa que le corps
des flanqueurs , qui fut attaqué au même moment , mais qui
parvint à repousser l'ennemi .
L'avant-garde se replia en bon ordre , jusqu'à Haugenbrug
et la chapelle Saint- Garll ; les troupes du corps de bataille et
la réserve étant placées , on arrêta l'effort de l'ennemi .
Sa cavalerie , malgré le ravage affreux que notre artillerie
faisait dans ses rangs , chargea nos batteries d'artillerie légere ,
qui continuerent leur feu avec le plus grand sang-froid ,
quoique l'ennemi ne fût qu'à 25 pas .
Le premier régiment de carabiniers et le huitieme de
chasseurs chargerent cette cavalerie , de front et par son flanc ,
avec la plus grande bravoure ; une partie fut culbultée dans
un marais , où on lui prit environ cent chevaux ; l'autre fut
obligée de passer sous le feu d'un bataillon de la 62 ° . demibrigade.
Un bataillon de la 97. attaqua alors avec beaucoup
de courage les hauteurs de la chapelle Saint- Garll , y prit un
obusier et un caisson , et en délogea l'ennemi , qui , repoussé
sur tous les points , fut obligé de se retirer ; ce que la nuit
lui permit de faire sans autre perte qu'environ 300 prisonniers ,
mais laissant son champ de bataille couvert d'hommes et
de chevaux , ainsi que la route qu'il a prise ; sa perte est au
moins de 1800 hommes , tant tués que blessés et prisonniers .
Ce corps était la réunion de ceux des généraux Latour
et Mercantin ; dix bataillons et trois régimens de cavalerie de
l'armée de Wartensleben , que le prince Charles avait envoyés
pour arrêter nos progrès ; c'est à- peu- près l'équivalent de ce
qu'il avait tiré de cette armée pour marcher contre celle de
Sambre et Meuse . Nous nous attendons à voir arriver le reste
sous peu de jours . L'armée de Sambre et Meuse pourra
lement reprendre l'offensive.
faci(
208 )
Le centre de l'armée n'a pu avoir aucune part à cette action
. L'officier chargé de m'annoncer l'attaque s'est égaré , et
est arrivé trop tard pour que les renforts arrivent assez à
tems , et les vents contraires ont empêché d'entendre le bruit
de la canonnade ; ces circonstances ont été bien heureuses
pour l'ennemi un corps de dix à douze mille hommes
qu'on eût porté facilement sur les derrieres , l'eût entierement
disperse.
Les troupes , quoiqu'inférieures à l'ennemi , ont fait des
prodiges de valeur .
Les subsistances ne nous manqueront plus ; nous avons pris
ici quarante mille sacs de grains , farine ou avoine , et les fours
de l'ennemi qu'il n'a pu détruire .
Extrait d'une autre lettre du même général , datée du même lieu
le 19 fructidor.
1
Le 17 de ce mois , le général Saint-Cyr a fait attaquer Freiseing
: il avait l'ordre de pousser assez vivement l'ennemi ,
pour l'empêcher de couper le pont de l'Iser. Cette attaque a
parfaitement réussi .
L'ennemi descendait le pont avec un régiment d'infanterie ,
quatre escadrons de cavalerie et du canon . La 819. demibrigade
, le 9. régiment de hussards et le 2e . de cavalerie
l'ont poussé avec une telle vigueur , que l'ennemi n'a pu que
lever quelques madriers du pont , qui ont été sur-le-champ
rétablis . Le flanc droit de l'armée a pris position aujourd'hui
à Gessenfeld ...
Vous rendre compte d'une attaque aussi vive , c'est vousfaire
l'éloge des troupes et des chefs qui l'ont faite.
ARMÉE D'ITALIE . Milan , 20 fructidor. Garrau , commissaire
du gouvernement , envoie une dépêche du général Berthier ,
chef de l'état-major ; il en résulte que les divisions des génë-
Taux Massena , Vaubois et Angereau , ont attaqué les Autrichiens
le 18 , et les ont mis en déroute . L'ennemi fuit sur
Trente ; il a perdu 5000 hommes , 15 pieces de canon et 7
drapeaux. L'avant-garde est aux portes de Trente . Il est
minuit , dit le général Berthier ; à trois heures du matin , le
général en chef marche de nouveau à l'ennemi .
NOTA. Attendu les jours complémentaires , nous avons
ajouté une feuille de plus à ce numéro ; celui qui paraîtra
le 10 vendémiaire aura également cinq feuilles .
LENOIR -LAROCHE , Rédacteur.
AVIS AUX SOUSCRIPTEURS.
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le prix de l'Abonnement en valeur fixe ,
parce que nous sommes obligés de payer ainsi les
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premieres , la main - d'oeuvre et les coopérateurs
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Celles qui renferment des valeurs doivent
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, ne feront pas retirées de la Poste.
On souscrit à Paris , rue des Poitevins , No. 18.
Les Lettres d'avis et tout ce qui concerne l'Abonnement
, doivent être adressés au cit. GUTH.
TABLE
Des matieres contenues dans le N°. 43
REFLE
LEGISLATION .
EFLEXIONS sur Licurgue & le gouverne
ment de Sparte.
PHILOSOPHIE MORALE.
Philosophie de l'Univers .
ART DRAMATIQUE
.
3
14
Questions adressées au Rédact. du Mercure. 20
MÉLANGES.
Suite des notes historiques sur plusieurs de nos
Généraux , extraites des campagnes du général
Pichegru , etc.
VARIETES.
Lettre au Rédacteur du Mercure.
POÉSIE.
Les Fleurs époux , piéce allégorique.
ANNONCES. Livres francais.
NOUVELLES ETRANGERES .
ALLEMAGNE. De Hambourg.
25
31
33
36
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie. 38
De Vienne.
Francfort-sur-le-Mein.
ibid.
43
ITALIE. De Gênes. 46
Corps Légiflatif.
Paris. Nouvelles.
De Rome. 47 De Naples.
RÉPUBLIQUE BATAVE. La Haye.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
De
Livourne. 47
45
48
ibid.
SI
58
Qualité de la reconnaissance optique de caractères