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1796, 06-08, t. 23, n. 37-42 (28 juin, 8, 18, 28 juillet, 7, 17 août)
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20.90 Mo
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MERCURE
FRANÇAIS,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE.
( N°. 37. )
Décadi 10 Meffidor , l'an 4
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8° . ,
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS . Il contient deux parties ; l'une
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGIS- LEGIS- LATIF
, aux
NOUVELLES
de Paris
et des departemens
, ainsi
que des ARMÉES
de la République
.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
iv. pour six mois et de sa liv. pour un an.
CALENDRIER
RÉPUBLICAIN .
MESSIDOR.
Ea Lune du mois á 29 jours . Du premier au 30 les jours
décroiffent le matin de 40 m. & le foir de 41 min.
Ere
J.PHASES Tems moyen
au midi vrai
Ere Républicaine . Vulgaire de de la
I primedi ire Décade . 19 Dim .
2 duodi
3 tridi.
4 quartidi
5 quintidi.
6 fextidi.
7 feptid
8 octidi
9.nonidi .
to Decad
L.LUNE. H. M. S.
20 lundi.
113
21 mardi
126
22 merc. 4 I 39
23 jeudi.
P.L. P. L. 152
24 vend. 6
le 2 à o
2 4
h . 46 m.
O 29
25 fame .
2345678
26
Dim. 8 du
mat.
27lundi 7
28 mardi 10
11 primedi He Décade . 29 merc. 11.0.
12 duodi ..
13 trici.
14 quartidi .
15 quintidi .
16 fextidi .
17 feptidi
18 octidi..
19 nonidi..
20 Decadi..
30 jeudi. 12 le 10 alo
vend. 13h . 13 m.
2 fame . 24 du mat.
3 Dim . 15
N. L
6merc. 17 h . 3 m.
21 primedi IIIe Décad . Sam. 21
2322
18
o 3 49
40
0000000000000000
O
4 landi. 16
Smardi 17 le 16 à7
8
vend. 20
jeudi . 19 du
mat.
0 4 42
411
ICDim. 22
4 59
11 lundi. 23 P. Qo S
12 mardi 24 le 23 à 310 5 14
25 quintidi
26 fextidi.
27 feptidi .
28 octidi
29 nonidi..
20 Decadi
IS vend . 27
16fame 28
17 Dim . 29
18unci.sof
13 merc . 25 h. 35 m.
14jeudi . 26 du foir.
O
O 28
S.34
539
0.0
$ 44
$ 49
22 duodi
23 tridi
24 quartidi
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 messidor , l'an quatrieme
de la République Française.
( Mardi 28 juin 1796 , vieux style. )
A
TOME XXIII.
PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n . 18 .
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXII.
EUVRES UVRES Complettes de Montesquieu , nouvelle
édition , avec des notes d'Helvétius sur l'Esprit
des Lois ..
Lettre du c. François de Neufchâteau sur les moyens
de faire servir le théâtre dans l'éducat . publique .
Extrait d'une lettre de Florence sur la découverte
de la ville de Pivernum ....
Lettre sur le gouvernement civil de Locke ..
Poésie. La Matinée d'Automne .
A Melpomene , imit. d'Horace .
Annonce de livres nouveaux .
·
Page 3.
13.
27.
29 .
34.
37 .
38.
65.
69.
Lettre sur le franc , le double- franc, les cinq-francs .
Extrait d'un mémoire sur la réunion des littérateurs
et des artistes dans l'Institut français .....
Notice sur la vie et les ouvrages de Condorcet , par
Ant. Diannyere ....
Instructions élémentaires sur la morale , par le cit.
Bulard ...
Poésie. Silene, églogue trad . de Virgile, par Flins ..
Annonces de livres nouveaux .
Troisieme lettre sur l'Origine des Cultes ....
Notice historique sur Ch. - Guillaume Lamoignon-
Malesherbes , par J. B. Dubois ...
manuscrit , etc ..
Pensées diverses de Montesquieu + , extraites d'un
Annonces de livres nouveaux .
83.
89 .
95 .
99.
129.
144 .
153 .
164.
Projet d'élémens de métaphysique . 201 .
Ouverture des Ecoles centrales , à Paris .. 207 .
Notice sur la vie du cit . Pingré , par E. P. Venténat . 217 .
Epître au cit . Boisjolin , sur l'emploi du tems , par
Fontanes ....
231 .
Annonces de livres nouveaux 236.
Exposition du systême du Monde , par P. S. Laplace . 265 .
Les Soirées littéraires , rere année .
276.
Lettre du cit . Fontanes aux Rédacteurs ..
292 .
Chant du Banquet républicain , par Lebrun ..
300.
Annonces de livres français et étrangers .. 302.
Des femmes de l'Indostan qui se brûlent dans le
bûcher de leurs maris .
329.
Quatrieme lettre sur l'Origine des Cultes .
334-
Elégies de Tibule , traduites par Mirabeau ..
Chant civique pour la fête des Victoires , par Font...
351.
359.
No.
37.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République .
( Mardi 28 Juin 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure sur les Aventures de
Friso , par Guillaume de Haren , et sur la Littérature
hollandaise.
Jt
E vous sais gré , citoyens , de m'avoir procuré la
lecture des Aventures de Friso , roi des Gangarides et des
Prasiates , en dix livres , par M. G. de Haren , avec quelques
autres pieces du même auteur , traduites du hollandais
sur la seconde édition. A Paris , chez Couret
jeune et Pougin , libraires , rue des Peres , nº . 9 ;
Rémont, rue des Grands-Augustins, nº . 24 ; et Lemiere,
rue Française , no. 6. In-8°. Deux volumes.
1
Je connaissais le célebre député de la province de
Frise aux états - généraux de Hollande , par ces vers
que lui adressa Voltaire .
Démosthene au conseil et Pindare au Parnasse ,
L'auguste liberté marche devant tes pas ;
Tirtée a dans ton coeur répandu son audace ,
Et tu tiens sa trompette , organe des combats .
Je ne peux t'imiter ; mais j'aime ton courage .
Né pour la liberté , tu penses en héros ;
Mais qui naquit sujet ne doit penser qu'en sage ,
Et vivre obscurément s'il veut vivre en repos,
A 2
( 4 )
Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître .
A Rome , on est esclave ; à Londres , citoyen .
La grandeur d'un Batave est de vivre sans maître ,
Et mon premier devoir est de servir le mien .
Le poëme de Friso ne m'était connu que par les
extraits qu'en donne un des plus ingénieux critiques
de ce siecle , Clément de Geneve , dans ses cinq années
littéraires . L'auteur hollandais lui avait fait
passer une traduction littérale et manuscrite de son
ouvrage . M , Clément trouva des longueurs au milieu
de grandes beautés . M. de Haren , dans la deuxieme
édition de son poëme , corrigea presque tout ce qui
avait déplu au judicieux critique . C'est sur cette édition
qu'a été faite la traduction annoncée aujourd'hui
de nouveau , qui est du cit. Jansen , et qui parut en
1786. Elle me semble élégante et poétique .
« Friso , qu'on suppose avoir donné son nom à
la province de Frise , est le héros du poëme . C'est
un jeune prince indien , dont un usurpateur dé-
" trône le pere . Après avoir long - tems erré dans
divers pays , il est enfin jetté par la tempête à
" l'embouchure du lie. Les vieilles chroniques
" disent que Friso suivait la religion des anciens
Perses , c'est-à-dire , celle de Zoroastre et das
" Mages. Ces diverses traditions servent de fonde-
" ment à la fable de M. de Haren qui paraît en avoir
", voulu faire un poëme épique . Après Friso , son
principal personnage est Teuphis , qui ressemble à
beaucoup d'égards au Mentor de Télémaque. Ce
" n'est pourtant pas une divinité cachée sous les
,, traits d'un mortel ; mais l'oncle du héros , mais
99
99
un prince sage , expérimenté , très - philosophe ,
( 5)
», qui a été autrefois disgracié par la perfidie des
courtisans . Friso étant fort jeune ne put le con-
,, naître . Il le trouva heureusement dans la retraite
29 qu'il s'était choisie . Teuphis s'attache à sa destinée ,
le suit par- tout , et ne se découvre que sur la fin
du poëme. Tout cela est supposé se passer environ
trois siecles avant lère chrétienne ; ce qui a
, fourni à l'auteur l'occasion de faire entrer dans son
" ouvrage les grands spectacles que présente l'histoire
à cette époque , celui des conquêtes d'Alexandre
, des égaremens de ce prince , de la république
romaine , de la valeur et des vertus extraor
dinaires de ce peuple qui devait subjuguer tous
les autres. Ces divers objets sont enchaînés fort
" naturellement .
Cette analyse du poëme de Friso est tirée du Journal
de Paris ( janvier 1786 , nº . 27 ) . La suite de l'article
contient deux remarques qui ne me paraissent
pas justes.
10. Le journaliste soutient que la principale action
de ce poëme n'a pas d'unité , parce que Friso qui
veut obtenir du secours pour remonter sur le trône
de ses peres , ne songe qu'à la fin de l'ouvrage à
établir un nouvel empire . Mais ne suffit - il pas que
Friso pendant le cours de ses aventures fasse des
efforts pour obtenir les secours dont il a besoin ? Or,
c'est ce qui a lieu dans ses différens voyages . Il est
combattu tantôt par les élémens , tantôt par les intrigues
des cours et les révolutions des empires . Au
dixieme livre , son génie tutélaire lui prescrit dans
un songe de se fixer chez les Allains , sur les rives
du bras oriental du Rhin. Encore Friso en obéissant
( 6 )
à cet ordre conserve-t-il l'espoir de retourner un
jour dans les états de son pere . C'est- là le dénouement
du poëme : et ce qui en prouve l'unité.
2º. Selon le journaliste de Paris , M. Clément
très-bien observé que tout ce qui n'est pas image , passion
ou sentiment , n'est pas poésie . Ne conclurait - on
pas de là que Clément avait une médiocre idée de
la poésie de M. de Haren ? Il dit seulement qu'il à
cru entrevoir de tems en tems que le poëte aurait pu encore
plus vivement sentir que tout ce qui n'est pas
image , passion ou sentiment , n'est pas poésie . Il
ajoute que si M. de Haren s'est permis quelques négligences
à cet égard , il les a bien rachetées par la
quantité de détails vraiment poétiques dont il a enrichi
son ouvrage. D'ailleurs , Clément fit ses extraits
sur une traduction manuscrite , littérale et
très- imparfaite . N'était- elle pas la cause de petites
négligences qu'il reprochait à M. de Haren .
L'auteur des années littéraires fait au poëte hollandais
un reproche plus réel et plus fondé , c'est
d'avoir un peu trop prodigué la morale . Mais il a
admiré ces traits de lumiere qui , indépendamment
» du choix du héros , semblent consacrer son poëme
à la patrie , ces rapports pathétiques qui vont chercher
le génie d'une nation , ces vues de politique ,
ces images de gouvernement , ces étincelles dé
" morale s'échappant du fond du sujet , tous puissans
ressorts de l'ame d'un peuple industrieux né
" pour les arts et pour la liberté . ", Rien de tout
cela n'a frappé le journaliste de Paris en 1786. On
croirait qu'il a cherché des défauts à un poëme
inspiré par l'esprit républicain. M. Clément , en 1750,
( 7 )
a rempli une tâche plus difficile en en faisant connaître
les beautés. Les circonstances actuelles peuvent
faire mieux apprécier cet ouvrage que l'époque
où la traduction tut publiée. Les amis de la liberté
ne pourront s'empêcher d'admirer le tableau de l'amour
mutuel de Friso et d'Atosse , peint , dit M.
Clément, avec les couleurs les plus pures , et tout différent
de ce qu'on voit dans les poëmes ordinaires ;
l'adresse avec laquelle M. de Haren fait aimer la
république romaine à un jeune homme que sa naissance
destine au trône , le portrait hideux et trop
ressemblant qu'il trace de la superstition et de ses
ministres , le développement de la morale de Zoroastre
; enfin, les comparaisons neuves et ingénieuses
dont l'ouvrage est rempli .
Le cit. Jansen a fait précéder sa traduction d'une
intéressante dissertation sur la langue et la littérature
hollandaises. J'en présenterai l'analyse , en y ajoutant
des articles puisés soit dans des notes que le cit .
Marron a fournies pour l'ouvrage intitulé aux Bataves
sur le statdhoudérat , soit dans les morceaux que cet
estimable littérateur a insérés depuis un an dans le
Magasin encyclopédique .
La langue hollandaise , ainsi que toutes les autres
langues de l'Europe , a éprouvé de grandes variations ,
tant dans ses dialectes , que dans son idiôme qui est
fort ancien. L'opinion la plus probable qu'on puisse
hasarder , c'est qu'elle remonte à la langue teutonique
. Le celtique y a été aussi en usage , et il s'en
est formé insensiblement plusieurs dialectes , comme
on en trouve des preuves incontestables dans la
langue hollandaise de nos jours . Il est prouvé aussi
A 4
( 8 )
que les caracteres grecs n'ont pas
Bataves. Quant à la langue latine ,
qu'ils en aient pris des mots .
été inconnus aux
iill ne paraît pas
A l'arrivée des Francs et des Saxons en Hollande ,
la langue aura sans doute subi quelqu'altération ;
mais elle en aura souffert bien davantage lorsque les
Frisons se rendirent maîtres du pays , où ils resterent
pendant plusieurs siecles. Le gothique y fut aussi
reçu , et la langue hollandaise lui doit encore beaucoup.
Cette langue est très - favorable au poëte et à
Toateur qui savent la manier ; elle est riche nonseulement
en mots et en rimes , mais encore en onomatopées.
Les mots composés lui sont familiers . Elle
a le secours des inversions, Les syncopes y sont
aussi fréquentes que dans les langues italienne et
anglaise . Le diminutif y est propre à tous les substantifs
qui tous aussi peuvent être rendus négatifs
par la particule loos placée à la fin du mot.Cette même
qualité négative peut pareillement être donnée aux
adjectifs , en les faisant précéder par la particule on .
Les breves et les longues sont fortement marquées .
La poésie ou l'art des vers est fort ancien dans ce
pays. Les premiers poëtes ont été les historiens de
la nation ; ce qui a de même eu lieu chez tous les
autres peuples . Parmi ces poëtes chroniqueurs , qui
nous sont parvenus des tems moins reculés , Melis-
Stoke et Jean van Heeln tiennent le premier rang.
L'un est auteur d'une histoire complette de tous les
comtes de Hollande , depuis Dideric I qui commença
à régner en 803 ; jusqu'à Guillaume III en 1305 .
Cette chronique contient 13680 vers . L'autre a compose
1 histoire de Jean I , duc de Brabant . C'est un
( 9 )
poëme manuscrit de 9539 vers . M. Henri van Wyn,
conseiller-pensionnaire de Gouda à qui il appartient,
en préparait une édition en 1788 .
Le théâtre doit sa naissance à des sociétés qu'on ap
pelle dans le pays , assemblées de rhétoriciens ou de ver-
Sificateurs , qui parurent au commencement du 14° .
siecle , et qui subsistent encore actuellement dans
quelques endroits , particulierement dans les villages.
Leurs pieces s'appellaient Comédies de sociétés , à cause
qu'on les représentait dans la salle d'assemblée ; ce
qui s'appellait réciter. Ces versificateurs s'exerçaient
encore à disputer le prix avec les poëtes des autres
villages , par des impromptu en vers. Le paysan Poot,
qui fleurit au commencement du dernier siecle , s'est
entr'autres fort distingué par le talent d'improviser.
On a de lui des odes et d'autres ouvrages de poésie
fort estimés , dont on trouve des traductions dans
les OEuvres de van Effen. Quand il s'agit de décider
1 une question sur la langue dans laquelle il a écrit ,
pureté de sa diction le fait prendre pour arbitre..
la
La premiere piece du théâtre hollandais qui soit
un peu moins absurde que les autres , est celle inti
tulée le Miroir d'Amour , par Colin van Rissele , imprimée
à Harlem en 1561. Vers la fin du dernier siecle
Joost van Vondel, le Shakespear de la Hollande donna
son Palamede , tragédie avec des choeurs . C'est la
mort de Barneveldt sous le nom de Palamede , faussement
accusé par Ulysse . Cette piece irrita le prince
Maurice , instigateur de ce meurtre . On voulut faire
le procès à l'auteur , mais il en fut quitte pour une
amende de 300 liv . Palamede est une production de
génie qui´a occasionné une révolution dans l'art dra(
10. ).
3
matique en Hollande , et c'est depuis cette époque
que le goût s'y est épuré par la traduction des meilleures
pieces de théâtre français . Les modernes qui
se sont distingués et se distinguent encore sur la
scene tragique , sont M. Huidekoper , M. Nomz
M. et madame de Winter , M. Feith , dont le début
Thyrza ou la mere des Machabées , passe pour un chefd'oeuvre
, et qui vient d'ajouter à sa réputation par
son Mucius- Cordus , que le cit. Marron trouve supérieur
au Mucius - Scévola de notre concitoyen Luce. Ce
qui rend sur- tout les poëtes dramatiques hollandais
précieux à la nation , c'est qu'ils prennent ordinairement
pour sujet quelque trait d'histoire , propre à
entretenir dans le coeur des citoyens l'amour de la
patrie et les grandes vertus républicaines. Aussi .
dans ces derniers tems , le magistrat d'Amsterdam
défendit-il de jouer sur le théâtre de cette ville aucune
de ces sortes de pieces , et en particulier le Jacques
de Rick de feue madame Winter.
La comédie semble être encore au berceau en
Hollande , et si l'on en excepte les comédies de
Langendick , on peut dire que les autres ne sont
que des farces ou des parades qui attachent quelquefois
par le ton naturel et naïf qui y regne . Ce
poëte et Fokkenbrog ont brillé dans le genre burlesque
. Van Moonen , Dekker et Huygens ont produit
des épigrammes pleines de sel et d'esprit. Pour
les poésies légeres , on ne peut citer que le grand
pensionnaire Catz qui vivait vers le milieu du siecle
dernier , et que l'on nomme l'Ovide de la Hollande .
Depuis long- tems la littérature latine est cultivée
avec succès en Hollande , sur-tout la poésie . Tout
( 11 )
&
le monde connaît les baisers de Jean second, ce favori
des muses et des graces qui leur fut enlevé avant son
cinquieme lustre. Ce pays vient de perdre Riché van
Ommeren qui a célébré en beaux vers latins notre
premiere fédération au Champ-de-Mars , et qui a
laissé un très - bon ouvrage en hollandais sous le titre
de Horace envisagé comme homme et comme citoyen , où il
venge la mémoire de ce poëte , des imputations calomnieuses
dont on a cherché à flétrir sa moralité et
son patriotisme . Jérôme de Boch , qui a fait imprimer
en 1793 un poëme de 1964 vers , sur l'égalité des
hommes ( de aqualitate hominum ) , vient de publier
l'Anthologie grecque avec la traduction en vers la
tins de Grotius , inédite jusqu'à ce jour , deux volumes
in-4°.
Les Hollandais se sont aussi beaucoup exercés au
poëme épique . On trouve dans le Guillaume III de
Rotgans , une simplicité noble , même sublime , des
tableaux aussi ingénieux que magnifiques ; enfin , le
bon goût de l'antiquité . On avait déja vu paraître
Ir-Stroom ou la Riviere l'r , poëme dont l'auteur
Antonides vander Goes a su relever et embellir la
matiere , peu importante en elle - même , par la poésie
la plus harmonieuse et les fictions les plus nobles .
Abraham le Patriarche , par Hoogvliet , qui fleurissait
vers la fin du dernier siecle , est un bon poëme
épique en douze livres . L'action en est soutenue ,
quand il le faut , par le merveilleux qui n'y est jamais
employé qu'à propos . Il est rempli de grandes images
poétiques. La description de l'Égypte et celle du
culte des Égyptiens sont belles et magnifiques . Le
récit que le patriarche fait à Pharaon de l'histoire de
4
( iz }
sa vie et celui de la destruction de Sodome sont des
morceaux pleins d'originalité , et forment de su
perbes tableaux. Le pathétique y regne par-tout , mais
particulierement dans les adieux d'Abraham et d'Isaac,
au moment du sacrifice ; et dans le douzieme livre ,
lorsque le patriarche meurt. La poésie de ce poëme
est noble et facile .
On doit à la verve féconde de madame Winter
outre ses productions dramatiques , un poëme moral
rempli de mérite , intitulé l'Usage de l'Adversité , suivi
d'épîtres et de poésies diverses ; David , poëme en
12 chants ; et enfin Germanicus , poëme en 16 chants,
faiblement traduit en prose française , et imprimé à
Amsterdam en 1787 , in 12. M. van Winter , outre
deux excellentes tragédies qui se trouvent dans le
théâtre de son épouse , a encore composé le Fleuve
Amstel , poëme en 6 chants , et un autre en 4 chants ,
intitulé les Saisons.
Les pieces qui suivent les aventures de Friso sont ,
1º. un Éloge de la Paix , en 3 chants . 2 ° . Léonidas ,
tiré du 7. livre d'Hérodote . C'est à l'occasion de ce
petit ouvrage que Voltaire adressa à l'auteur les vers
cités au commencement de cette lettre . 30. Six odes ;
la premiere , sur la vie humaine ; la quatrieme , sur
la bonne- foi . Les quatre autres sont adressées à la
reine de Hongrie , au baron d'Imhof , à Charidas et
à la nation britannique . Tous ces morceaux respirent
la vertu et le patriotisme . Je regrette de ne pouvoir
donner d'autres détails sur Guillaume de Haren . J'ai
cherché en vain des renseignemens dans nos mémoires
littéraires . Je sais seulement qu'Onnozvrier
van Haren , son frere, a été revêtu , comme lui , d'im(
13 )
portantes dignités , et s'est distingué par les mêmes
talens pour la poesie . Le principal de ses ouvrages
est le poëme des Gueux en 15 chants , dont le cit,
Marron m'a lu quelques morceaux qu'il a élégamment
traduits . C'est à un homme de ce mérite
qu'il
appartient de nous faire mieux connaître la littéra
ture hollandaise , et en particulier les illustres freres
van Haren .
ANTIQUITÉS ET HISTOIRE.
Découvertes faites sur le Rhin d'Amagétobrie et d'Augusta
Rauracorum , anciennes villes gauloises dans la Séquanie
rauracienne ; par A*** . Avec des digressions sur
l'histoire des Rauraques , le Mont - Terrible et la Pierre-
Pertuis ; par G. D*** . Porentruy , 1790. Un volume
in- 12 , 131 pages.
L'HISTOIRE
" HISTOIRE de Porentruy doit intéresser les Français
, aujourd'hui que cette ville et son territoire
font partie de leur République . Elles forment un de
leurs départemens sous le nom de Mont- Terrible ; il a
40,000 habitans , et c'est un démembrement de la
principauté de l'évêque de Basle. Le séminaire que
ce prince avait établi à Porentruy , a été converti
en hôpital. Tout annonce que ce pays , libre du
joug sacerdotal , partagera les glorieuses destinées de
la France , à laquelle il s'est réuni à la majorité des
citoyens . Il reprendra l'éclat et la splendeur dont il
brilla à l'époque des conquêtes de Jules César.
L'écrit que nous analysons nous trace l'histoire de
( 14 )
dont nous venons
la Rauracie , ancien nom du pays
de parler. Des colonies venues , dit l'auteur , sous
le nom de Celtes ou Ceckues , de la Natolie et des
côtes de la mer Noire , peuplerent les Gaules environ
752 ans avant l'ère vulgaire , à-peu -près à l'époque
de la fondation de l'empire romain. Ceux de ces
peuples qui se répandirent entre le Rhin , les Vosges ,
la Saône et le Rhône , pays que César dépeint comme
le plus fertile des Gaules , porterent le nom de
Séquanais . Les Rauraques en firent partie ; ils habiterent
une partie de la haute Alsace , et le terrein
circonscrit par la sinuosité du Mont -Jura , depuis
Pierre - Port ou Pierre - Pertuis , jusqu'à l'Aar. Ils
étaient alliés des Séquanais , séparés des Tiguriens
par l'Aar , à l'endroit où cette riviere se jette dans
le Rhin ; et des autres Helvétiens , par le Jura .
Les Séquanais et les Éduens , les peuples les plus
célebres des Gaules , se firent une guerre longue et
cruelle pendant les deux derniers siecles de la république
romaine. Trop faibles pour résister aux Éduens
qui s'étaient déja emparés d'une partie du pays , les
Séquanais implorerent le secours des Germains . Arioviste,
un des chefs des Germains , passa le Rhin avec
150,000 combattans , attaqua et vainquit les Éduens
dans la vallée où est aujourd'hui le village de Courgenay
, près la ville Rauraque d'Amagétobrie , que
nous verrons plus bas être Porentruy.
Arioviste , vainqueur des Éduens , le devint bientôt
des Séquanais , et fut admis sous le titre de roi au
rang d'allié du peuple remain. Il traita les infortunés
Rauraques avec tant de rigueur et de cruauté , qu'ils
se réunirent aux Helvétiens , au nombre de 23,000
( 15 )
J
hommes , pour aller dans la Xaintonge , chercher
des demeures plus tranquilles . Ils ne firent cette
émigration qu'après avoir mis le feu , pour s'interdire
l'espoir du retour , à leurs habitations et même
à la célebre ville Raurica ( qui est Mandeure , selon
l'auteur ) . Arrivés sur les bords de la Saône , ils furent
arrêtés par César, qui les força de retourner dans leurs
foyers , avec promesse de les protéger contre la
tyrannie d'Arioviste. Ce roi ne tarda pas à leur donner
par ses cruautés un motif de recourir à César. Ce
guerrier romain se mit en marche pour les défendre ;
il passa à Besançon , s'avança vers le Jura , et apprit
après le septieme jour de marche , qu'il était en pré-,
sence d'Arioviste .
Après quelques conférences inutiles , on livra bataille
près d'Amagétobrie ( Porentruy ) dans le même
lieu , où 14 ans auparavant Arioviste avait défait
les Éduens . Il y fut vaincu ; et de 120,000 combattans
qu'il traînait à sa suite , plus de 80,000 resterent sur
le champ de bataille . Poursuivi jusqu'au Rhin, Arioviste
lui-même n'échappa à la mort qu'en le traversant
dans une nacelle . Les Rauraques furent alors regardés
comme une province romaine , jusqu'à l'an 5%
qu'ils se joignitent au nombre de 2000 aux Éduens
pour secouer le joug des Romains. Renfermés dans
Alyse, une des plus fortes villes des Gaules , les Gau
lois furent réduits à plier sous le joug des Romains ,
qui les traiterent depuis en peuple conquis , et en
exigerent de forts tributs .
Lorsque les colonies romaines établies dans les
Gaules furent rappellées en Italie pour soutenir le
trône chancelant d'Honorius , les Germains , ou les
( 16 )
Suabes en particulier , fondirent sur les Gaules , sous
la conduite d'Attila . Ils détruisirent entr'autres villes
la fameuse cité des Rauraques , Augusta Rauracorum ,
la ville d'Amagétobrie , ainsi que les forteresses établies
sur le Rhin , contre lesquelles ils avaient échoué tant
de fois . Sans moyens de défense , les Rauraques furent
soumis aux Bourguignons , qui sortis des pays voisins
de la mer Noire , vinrent fonder dans les Gaules le
premier royaume de Bourgogne . 120 ans après sa
fondation , ce royaume fut détruit par les rois de
France . Alors la Rauracie fit successivement partie
des royaumes de France et de Lothaire , du second
royaume de Bourgogne . En 1034 étant échue à l'empereur
Henri II , elle demeura attachée à l'Empire.
Les évêques des Rauraques profiterent de ces changemens
pour s'emparer de l'autorité temporelle.
Depuis, la Rauracie fut divisée entre plusieurs maîtres,
et la principale partie de cette contrée devint le
domaine des évêques de Basle , qui y transporterent
leur siége , lors de la réforme du canton suisse de
ce nom . Enfin , la révolution française ayant fait
briller aux yeux des peuples qui l'environnaient l'étendart
de la liberté , les Rauraques ont secoué le
joug de leur prince -prêtre , et se sont réunis volontairement
à la grande famille qui ne connaîtra plus
de bornes que les deux mèrs , les Alpes et les Pyrénées
.
Telle est l'histoire de la Rauracie , et c'est là tout
ce que le lecteur philosophe peut en desirer. Le
tems est passé où l'on composait en France , comme
en Allemagne , des in -folio sur une ville de 12,000
habitans , ou même sur une simple Abbaye.
Après
Après cet exposé , l'auteur démontre géométriquement
( comme il l'annonce ) , 1 ° . que les Rauraques
étaient Séquanais ; car Ammien Marcellin dit expressément
( lib . 15 ) qu'il a vu deux villes considérables
chez les Séquanais , Besançon et Rauraque . 2 ° . Que
la ville d'Amagétobrie , dont parle César , était située
dans le pays des Séquanais - Rauraques ; quoique
Ptolémée parlant des Rauraques , n'en ait point fait
mention mais cet écrivain dit au commencement
de sa géographie qu'il n'indiquera que les cités des
provinces de l'empire romain ; et Amagétobrie n'était
point une cité , mais une ville forte , arx , ou casfrum
. 3º. Enfin que la ville d'Amagétobrie est aujourd'hui
Porentruý.
Voici les preuves de cette troisieme assertion .
Placée à 7 lieues de Basle , qui est sur le Rhin , Porentruy
se trouve dans la Rauracie séquanáise près
du Rhin. Elle est éloignée de Besançon de la distance
de trois journées de marche pour une armée , et
cette route est rude et difficile par les montagnes ;
ce qui est conforme au récit de César . Que César ait
combattu et vaincu Arioviste près de Porentruy , on
peut le conjecturer d'après le camp de César , placé
sur une montagne , à une lieue de Porentruy , et
qui porte encore ce nom . La montagne s'appelle
encore le mont Terri , corruption de Terrible . César
dit que la déroute des Germains commença à sept
milles du Rhin : Or , la distance du camp de César
à Porentruy , et l'étendue nécessaire pour le campement
et les manoeuvres de deux grandes armées ,
réunies à la distance de cinq milles , forment exactement
les sept lieues qui séparent Porentruy du
Tome XXIII. B
( 18 )
grand feuve. On croit reconnaître encore à demilieue
de cette villé un monument de la victoire
d'Arioviste sur les Gaulois . Ce monument grossier
appelle Pierre- Percée , est une énorme pierre ronde
de plus de 20 pieds de diametre , et percée au centre
d'un trou de 15 pouces de diametre . Ce vaste tronçon
de cylindre est debout sur sa tranche.
Il paraît d'après cet exposé que l'ancienne Amagé.
tobrie était Porentruy et non le village de Broie dans
le département du Doubs , ni Pontarlier , Pons Arli ,
près Dammartin , ni Bingen sur la Nave près de Strasbourg
, comme l'ont assuré plusieurs géographes .
Notre auteur démontre encore l'erreur de ceux
qui ont écrit que Augst sur le Rhin avait été la capi
tale des Rauraques , c'est- à- dire Augusta Rauracorum.
Augst n'a jamais été une ville mais elle fut une des
plus belles forteresses que les Romains aient élevées
sur le Rhin , pour en empêcher le passage aux Germains
; Arces Augusti. Cette forteresse était triple ; un
fort au - delà du Rhin , les deux autres placés vis -à-vis
en- déçà dans la Rauracie . On y trouve des ruines de
tours et de murailles ; mais aucuns vestiges de tem
ples , d'amphithéâtres , etc. qui caractérisent les villes
antiques . On voit ces restes à Mandeure , gros village
à deux lieues de Montbelliard , mi - parti entre la
France et la principauté du même nom ; elle était
donc l'ancienne Augusta Rauracorum .
Ce petit , mais savant recueil est terminé par
une dissertation sur l'inscription suivante : NVMINĮ
AVG.S ...RVM VIA .VCTA PÉR M DVI..VM PATERN II VIR.
COL . HELVET . , numini Augustorum via ducta per Marcum
Durvium Paternum daumvirum colonia helvetica . Elle a
( 19 )
été gravée en l'honneur des Augustes Marc-Aurele
et Verus , sur un rocher du Mont -Jura , à une journée
de Basle , au-dessus d'une ouverture de 35 pieds de
hauteur , sur 30 de largeur. Une voie la traversait
et Saussure croit qu'elle était le produit d'un cou
rant d'eau , et non l'ouvrage des hommes. On l'appelle
Pierre-Pertuis.
MORALE , POLITIQUE .
MANUEL RÉVOLUTIONNAIRE , ou Pensées morales sur l'état
politique des Peuples en révolution , avec cette épigraphe :
Et in Arcadia ego . Un volume in- 18 de 137 pages.
A Paris , chez Dupont , imprimeur-libraire , rue de la
Loi , no . 1232. L'an IV.
ONN trouve à la tête de ce petit ouvrage épître
dédicatoire , discours préliminaire , préface , avant
propos , avis au lecteur , et jusqu'à une note de
l'éditeur. Il est aisé de voir que l'auteur a voulu
exciter la curiosité par des formes piquantes ; et il
a pensé qu'en révolution plus qu'en tout autre tems ,
la raison avait besoin pour pénétrer dans le camp
ennemi , d'être vêtue à la légere , et d'emprunter les
traits de l'esprit et de la gaieté pour faire passer le
sérieux de ses leçons . On peut dire qu'il a parfaitement
rempli son objet .
Rien n'est plus joli que son épître dedicatoire ;
elle est adressée aux factions. " Je vous dédie aujourd'hui
mon ouvrage , dit-il , comme jadis les
Athéniens dédierent un temple aux bonnes déesses ;
B 膺
( 20 )
comme eux , je reconnais la suprématie de votre
puissance ; et comme eux , tandis que je rends graces
aux autres Nieux du bien qu'ils font , je vous remercie
, vous , du mal que vous ne faites pas .
""
Je reconnais, avec gratitude , que la patrie vous
doit son existence ; car si elle n'a pas été détruite ,
c'est , sans aucun doute , que vous ne l'avez pas
voulu , puisqu'il est incontestable que vous l'avez
pu . Mais les meilleures armes peuvent enfin se briser
par des épreuves trop fréquentes ; je pense qu'il est
tems de vous conjurer ( au nom de cette patrie , que
vous aimez au point de vouloir en faire votre bien ) ,,
de modérer le zele qui vous dévore , et qui pourrait
finir par la dévorer. Je ne suis ni feuillant , ni
jacobin , ni terroriste , ni chouan , ni royaliste , ni
anarchiste , ni hébertiste , ni maratiste , ni girondin ,
ni alarmiste , ni fédéraliste , ni monarchien ; mais je
suis , je le confesse , un peu gouverniste : c'est à ce ·
titre que je vous demande , pour notre patrie , SALUT ;
et pour nous , fraternité .
Il est douteux que cette épître eût été favorablement
reçue de ceux à qui elle est adressée , si l'au
teur eût fait des applications directes ; car on n'aime
point à être persiflé nominativement ; mais en mêmetems
comme il est naturel que chacun ne veuille
point passer pour factieux , bien qu'il y ait des fac
tions , il arrivera que les traits lancés par l'auteur ,
seront rejettés par un parti sur l'autre parti. Chacun
rira de son voisin , et la vérité parviendra à son
adresse , sans que personne ait le droit de s'en
offenser , ce qui n'est pas si maladroit.
Laissant de coté le discours préliminaire et tous
( 21 )
7
les autres préambules , nous avions , suivant notre
usage , commencé par lire le fonds de l'ouvrage ; et
nous avions trouvé que des pensées détachées présentées
en forme d'aphorismes , avaient toujours le
défaut inséparable du genre ; c'est- à-dire peu` de
liaison dans les idées , de la prétention à l'effet , un
laconisme sententieux qui dispense quelquefois de
prouver une assertion , et qui répand une sorte d'obs-
´curité , qu'il est aisé de prendre pour de la profondeur
; enfin , une certaine maniere de présenter les
choses du coté le plus saillant , position avantageuse
pour le peintre qui la choisit , mais qui n'est pas la
plus favorable pour faire connaître l'objet sous tous
ses points de vue ; et de toutes ces remarques , nous
avions formé un apperçu de critique que nous nous
propesions de développer avec toute la gravité convenable
.
1
C
Mais quand ensuite nous en sommes venus à la
préface , nous avons vu que l'auteur était allé au- deyant
de la critique de la meilleure grace du monde ;
et qu'il s'était - dit à lui-même ce que nous voulions
lui dire . J'ai choisi , dit - il , la forme des aphorismes
, qui fut celle d'Epictete et de la Rochefoucault
, non pas seulement pour avoir quelque chose
de commun avec eux , mais parce que cette forme ,
quoiqu'un peu sententieuse , est extrêmement favorable
à la paresse. Elle exige des idées ; mais elle
n'exige pas de les lier entre elles ; on prend , on quitte ,
on reprend sa pensée comme sa plume , et l'on se
dispense ainsi de la chose du monde la plus pénible ,
quoique la plus belle , d'avoir de la méthode dans són
style et de la suite dans ses conceptions . 19
V
B 3
( 22 )
Cette franchise nous dispense de tout reproche .
L'auteur a craint , peut- être avec raison , qu'un gros
livre méthodique ne fît pas fortune . On lit peu aujourd'hui
, continue- t- il ; vingt spectables et la bourse
prennent tous les momens . Il s'est done renfermé
dans le plus petit espace , et sous le plus petitformat
, persuadé que la vérité remplit l'espace ,
mais doit en occuper très peu pour être mieux
apperçue ,
·
C'est une bonne chose que lá vérité , et quelque
espace qu'elle occupe , de quelque maniere qu'on s'y
prenne pour la faire appercevoir , c'est sans doute
un grand service à rendre au public . Mais en matiere
politique , et sur-tout en révolution , il est fâcheux
que la vérité n'ait pas des caracteres assez frappans
pour être reconnue de tout le monde , comme tout
le monde reconnaît une vérité mathématique . Inter-
Togez tous les partis , dans une révolution , chacun
dira qu'il défend ou croit défendre la vérité , et peutêtre
y a -t-il dans cet aveu plus de bonne - foi qu'on
ne pense. On est toujours disposé à prendre ses opinions
et ses apperçus pour la vérité. On a dit souvent
que l'erreur n'était qu'un faux calcul , un faux rapport
des choses . La vérité serait donc la connaissance des
rapports vrais et réels des choses . Quand les rapports
sont simples , la vérité est plus facile à décou
vrir. Mais quand ils sont extrêmement compliqués
c'est alors que leur investigation devient plus difficile
. On pourrait graduer la vérité sur le nombre de
rapports que l'on aurait saisi . Ainsi , il y aurait sur
tel objet , un tiers , un quart , un cinquieme , ùn
dixieme de vérité. Observez que pour graduer ainsi
1
( 83 )
cette échelle , il faudrait savoir d'abord combien une
chose peut présenter de rapports , ce qui n'est pas
facile à déterminer ; car si l'on était parvenu à nombrer
les rapports , on aurait l'espérance de dégager
bientôt les inconnus.
Il faut donc se résoudre à n'avoir sur beaucoup
de choses , que des vérités fractionnaires . Cela est un
peu désespérant pour les faiseurs de systêmes , soit dans
T'ordre physique , moral et politique ; ils aiment beau,
coup à trancher et à dire : Voilà la vérité . Mais l'homme
circonspect , pour l'amour même de la vérité , n'est
pas aussi prompt à l'affirmative ; et au défaut de vérité
absolue , il se contente des approximations. C'est
ce qu'a très-bien senti l'auteur de cet ouvrage ; car
dans son avis au lecteur , il recommande le doute
philosophique de Descartes et de Mallebranche
comme une condition indispensable dans la recherche
de la vérité , et sur-tout dans l'examen des opinions
politiques qui sont d'une toute autre importance que
les systêmes des savans .
C'est sous ce rapport que nous allons parcourir
quelques maximes répandues dans cet ouvrage. L'auteur
, dans son discours préliminaire , considere les
révolutions politiques comme des maladies physiques
, qui ont les mêmes principes et les mêmes
effets . Selon lui , la politique d'Aristote et la médecine
d'Hippocrate sont de tous les tems et de tous
les lieux , et si l'on observait bien les causes des
observations , on verrait qu'elles tiennent à un enchaînement
de circonstances qui recule leur origine
à celle même de la fondation d'un empire. Il apperçoit
dans la horde de tous les peuples du Latium , que
B4
(( 2424 )
Romulus enferma dans Rome le germe de toutes les
révolutions , même des tyrannies triumvirales , décemvirálés
, dictatoriales ; enfin , du despotisme imperatorial
qui devait mettre à profit la lassitude
publique .
Ailleurs il s'exprime ainsi : On a remarqué dans
certaines maladies du corps humain , des périodes
fixes ; quand elles passent le troisieme jour , elles
vont au 9 ; et si elles passent , au 40 ° . Cette observation
n'a pas varié depuis Hippocrate . Dans les
corps politiques , on pourrait observer les mêmes
nombres périodiques . Les révolutions d'Hollande et
d'Angleterre durerent 40 années , celle d'Amérique 9 ;
celle de Suisse fut plus courte . ››
Il faut avouer que ces comparaisons des maladies
des corps politiques avec les maladies du corps
humain , paraissent un peu hasardées. Les pronostics
dans certaines maladies sont le résultat d'obser
vations nombreuses qui , ayant montré constam
ment les mêmes effets dans les mêmes circonstances ,
ont pu conduire les médecins à la théorie de la
pérodicité des crises . Heureusement les maladies ,
des corps politiques ne sont pas aussi fréquentes ,
et par conséquent les observations ne pouvant être
ni aussi suivies , ni aussi répétées , il serait dangereux
d'établir des regles sur des données si incertaines et
des faits soumis à si peu d'expériences. L'esprit de
généralisation a déja produit assez de systèmes , que
serait- ce donc si l'on y joignait l'esprit d'analogie et
de rapprochement , entre des objets qui en sont si
peu susceptibles ?
N'est- ce point porter trop loin la sagacité poli(
25 )
tique , que de vouloir trouver dans le berceau de
Rome les élémens des révolutions qui ont agité suc
cessivement cet empire ? Les révolutions sont sou-.
mises à l'influence de tant de causes différentes , que
l'observateur le plus exercé a peine à démêler celles
qui agissent sous ses yeux . A plus forte raison est-il
difficile d'en prédire la marche et les effets comme
on calcule le mouvement des corps célestes et le
retour des cométes . Ce qui nous induit en erreur
c'est que nous formons nos théories sur des révolutions
faites . Parce que tel événement a eu lieu
nous voulons en reporter les causes à des distances
éloignées. L'imagination les arrange et les combine
après coup , et l'on ne fait pas attention que la plupart
des effets dont nous croyons assigner positivement
les causes , sont souvent le résultat de circonstances
qui nous sont inconnues . Trop souvent on
fait abstraction des événemens fortuits , de la chance
des succès qui pouvaient tourner autrement , et amener
par conséquent des scenes différentes , de l'influence
des passions irritées par des obstacles , du
génie et de la fortune d'un seul homme , etc. etc.
7
Les premiers tems de l'histoire de Rome n'étaient
pas mieux connus des Romains du tems de Tite-Live
et de Tacite , que nous ne connaissons ceux de notre
ancienne monarchie . Sans doute il a été une époque.
où il était aisé de prévoir les destinées orageuses de
la république romaine . Quand les jalousies et les
querelles des Plébéïens et des Patriciens eurent dégénéré
en factions , quand Marius et Sylla eurent.
accoutumé Rome à voir couler le sang de ses meilleurs
citoyens pour des intérêts qui n'étaient plus
( 26 )
ceux de l'Etat , quand la destruction de Carthage
n'eut laissé au peuple romain aucun rival digne de
lui ; quand les conquêtes eurent fait passer à Rome
les richesses de l'Asie , et que des citoyens d'une république
eurent la puissance et le faste des rois , on
pouvait dire que la liberte n'était plus qu'une ombre
, et que le sort de la République ne flottait plus
qu'entre la fortune de ses oppresseurs . Cependant ,
dans cette position même , la chance des événemens
pouvait encore imprimer une autre direction aux destinées
de Rome. Si César après avoir passé le Rubicon
eût été vaincu , ou bien si la conjuration de Brutus
eût été dirigée contre la tyrannie plutôt que contre
le tyran , il est probable que de nouvelles combinaisons
auraient amené d'autres résultats .
Nous ne nous sommes abandonnés à ces réflexions.
que pour faire sentir combien il est hasardeux de se
livrer à des conjectures politiques en matiere de révolution
, et de vouloir réduire en systême ce qui
est confié au hasard des événemens . Ces réflexions
seraient plus applicables encore aux révolutions mo◄
dernes qu'aux anciennes. Il est des circonstances
extraordinaires qui ont agi d'une maniere générale
et inattendue. Avant la découverte de l'imprimerie ,
il n'était pas facile de prévoir qu'il viendrait un
tems où la pensée d'un seul homme pourrait être
communiquée presqu'à l'instant d'un bout d'un empire
à l'autre . C'est cette belle découverte qu'il faut
placer au rang des premieres et principales causes
qui ont influé et qui influeront sur les révolutions ,
et qui en rendront les effets salutaires et durables ,
parce qu'elle multiplie l'instruction et apprend aux
( 27 )
hommes à connaître leurs droits , età agir d'après
leurs véritables intérêts .
Ces réflexions ont paru nous éloigner de l'ouvrage,
quoiqu'elles en soient sorties directement. Nous y
revenons avec d'autant plus de plaisir, que c'est une
des productions les plus intéressantes qui aient paru
depuis que les diatribes et les personnalités ont pris
la place des discussions philosophiques , et que l'art
d'injurier ou de déclamer a été pris pour l'art de
penser et d'écrire . Quoique dans un recueil de pensées
morales sur l'état politique des peuples en révolution
, on ne doive pas s'attendre à beaucoup de
suite et de méthode , il y en a cependant plus que
ne semblait comporter la forme de cet ouvrage . Si
l'auteur n'a pas rencontré par- tout la vérité, il a dit
du moins des vérités excellentes dont il est tems que
gouvernés et gouvernans , chacun fasse son profit
On y trouvera des idées profondes , utiles et toujours
piquantes sur les révolutions en général , sur
la liberté , l'égalité , l'intrigue et les intrigans , les
factions , l'opinion , les gouvernemens , etc. , etc.
Nous nous proposions d'extraire plusieurs de ces
maximes , mais à mesure que nous les avons rélues
pour choisir , nous avons été arrêtés , non par l'embarras
d'indiquer , mais par celui d'omettre . Il en
est résulté que nous avions crayonné , sans nous appercevoir
, presque tout l'ouvrage . C'est assez en recommander
la lecture .
Nous terminerons cependant par une citation ,
c'est le dernier aphorisme de l'ouvrage que l'auteur
a intitulé épilogue . Il servira à faire connaître sa maniere
.
( 28 )
Celui qui dans un tems de révolution a consenti
ane seule démarche , qu'il n'ose avouer , s'est rendu
par le fait l'esclave de ceux qui la lui font faire ;
plus de retour , plus de retraite ; regrets inutiles ;
sous peine d'être puni , livré , dénoncé , traduit , à
cause du premier pas , le second est devenu nécessaire
dès qu'il est commandé ; et du troisieme au
centieme , la servitude croît avec les crimes . La pureté
civique est comme la pureté virginale , dès que
Clarisse a posé le pied hors du seuil de la porte du
jardin de la maison de son pere , le verrouil se ferme
et le tombeau s'ouvre.
*
" La suite la plus dangereuse des crises révolutionnaires
n'est pas le dénuement des finances , ni
même le dépérissement de la culture et du commerce,
ni même encore la diminution d'hommes , tout cela
se répare avec le tems qui répare tout : mais ce que
le tems ne répare, pas , ou du moins toujours trop
lentement, c'est la démoralisation qui suit nécessairement
le silence ou la confusion des lois , c'est
l'oubli ou le mépris des vertus publiques et privées ,
suite nécessaire du défaut d'institution pour l'enfance
et pour la jeunesse ; c'est le relâchement de
tous les liens de famille et de société , suite inévitable
du désordre social ; c'est enfin la corruption
morale cent fois plus funeste que la consommation
d'hommes et de choses . Ce mot un peu barbare d'un
roi guerrier , qui le soir d'une grande bataille disait en
calculant la journée : Tout cela , ce n'est après tout
" que des hommes tués la veille de leur mort .
mot n'est pas humain , mais n'est pas immoral . Qu'importe
en effet que les générations s'arrêtent plus ou
Ce
( 29 )
moins sur cette terre où elles doivent passer. On
pourrait leur adresser cette harangue du même roi à
ses soldats qui marchandaient une quatrieme attaque:
" Croyez-vous donc vivre éternellement. ",
,, Mais ce qui importe beaucoup , c'est que le
tems du séjour ait son emploi pour le bonheur particulier
et pour la prospérité publique ; rebâtissez
vos villes , soit réparez vos vaisseaux , remplissez
vos arsenaux et vos magasins , ravivez votre commerce
, vos arts votre industrie , mais songez que
toutes ces choses ne sont que le corps matériel de
l'Etat , dont le peuple est l'ame. »
2
On attribue cet ouvrage à l'un des membres de la
minorité de la noblesse , dans l'Assemblée constituante ,
cette minorité qui a été l'objet de tant d'alarmes ,
et dont il n'existe peut-être pas en France dix individus
qui aient échappé au fer des proscriptions. Il
cût été à desirer que tant de gens qui se sont dits patriotes
par excellence , eussent pensé et écrit comme
l'auteur de ce petit ouvrage.
POÉSIE .
Épître d'un Commis à un Rentier en lui demandant sa
TANDIS
fille en mariage.
ANDIS que mes chers camarades,
D'ennuis , de misere obsédés ,
Bourdonnent leurs jérémiades ,
Et sur leurs bureaux accoudés
Vous font passer à leur filiere ,
( 30% )
Les députés , les généraux ,
Des plans et des écrits nouveaux ,
L'indestructible fourmiliere ,
Reglent le sort de leur pays ,
Marquent du doigt le point précis
Où doit expirer la frontiere
Et décident vingt questions
Sur les lois , la paix et lå guerre ,
En mangeant leurs pommes de térre
Ou bien leur pain de sections ,
Ne voulant à ces commentaires
Perdre mon tems ni mon latin ,
Moi , je griffonne à mon voisin
Quelques rimes épistolaires .
Mon cher voisin , depuis trois ans ,
Niché dans un cinquieme étage
Avec peine au fond de mes sens
J'enchaîne un amour qui fait rage :
Quand vous demeuriez au premier ,
Cet amour était plus traitable ,
Mais dans mon corps il fait le diable
Depuis que , malheureux rentier ,
Au lieu d'or touchant du papier
Sur vos rentes qu'il annihile
Voulant régler votre loyer ,
Vous avez de mon colombier
Rapproché votre domicile.
ร
Jadis je voyais rarement
Certain minois qui me transporte :
Mais soit que j'entre ou que je sorte ,
Je cours le risque maintenant
De le trouver près de ma porte .
Je n'y tiens plus assez long- tems
Intimidé par votre aisance ,
Je n'osai de mes sentimens
Vous dévoiler la violence :
Mais depuis que les opulens
Sont devenus les indigens ,
Et qu'une bise financiere
Raflant tout , fit , en moins de rien ,
Succéder , dans la France entiere ,
A l'inégalité de bien
Une égalité de misere ,
Grace à ce vaste changement !
Je vois qu'en fait de dénûment
Mon cher voisin est mon confrere .
Je lui dirai donc franchement
Que sa fille ayant su me plaire ,
Je pourrais , en dépit du tems ,
Couler encor des jours charmans
S'il voulait être mon beau-pere .
Les prétendus , en pareil cas
Vous font un pompeux étalage
De ce qu'ils ont ... ou qu'ils n'ont pas :
Mais avec vous , de cet usage
Je crois pouvoir me dispenser.
Entrez , mon voisin , dans ma cage
D'un coup -d'oeil on peut embrasser
Le mobilier de mon ménage.
Un lit sans plume et sans rideaux ,
Mais que le bienfaisant Morphée
Couvre à foison de ses pavots ;'
Pour vaisselle , deux humbles pots
Où l'eau par la flamme échauffée
Fait amollir mes haricots ;
Une cruche sans anse , un verre ;
Pour buffet , table et secrétaire ,
Une planche sur deux tréteaux ;
( 32 )
Un fauteuil de deux ou trois âges
Meuble utile , ` quoique criblé ,
Qui me reçoit tout essouflé ,
Quand j'ai monté mes cinq étages .
Vous pouvez juger des trésors
Que tout mon vestiaire offre ,
Car faute d'armoire ou de coffre ,
Ma garderobe est sur mon corps.
Pour completter mon inventaire
Je vais , monsieur , de mon comptant
Vous donner un état sommaire .
Un arrêté tout récemment
Vingtuplant mon maigre salaire´
Me rend riche inopinément :
Je touche ayant mes fonds , qu'en faire ?
Vers chez moi je hâte mes pas ;
Et formant , dans mon embarras
De ma paillasse un secrétaire ,
J'y dépose mes assignats .
Mais ô disgrace peu commune !
Huit jours après , qu'ai -je apperçu ?
Les rats avaient , mon insu ,
Fait un repas de ma fortune !
Il ne me reste , à ce moyen ,
Que mon très-mince porte - feuille
Dans lequel encor je recueille
Mes diplomes de citoyen.
Tel est mon bien mobiliaire :
Quant aux immeubles , je n'ai plus .
Qu'une bicoque héréditaire
Dont je tirais quelques écus ,
Lorsqu'on payait en numéraire .
Mais aujourd'hui quel changement !
Ce domaine est dépérissant ,
Пt
( 33 )
Et le loyer qu'il me rapporte.
Ne me permet pas de payer
Ce que demande un serrurier
Pour la clôture d'une porte :
C.
Je ne puis
interdire
aux
vents
Les
incursions
téméraires
Qu'ils font dans les appartemens ;
La grêle et l'eau depuis long-tems ,
Ne pouvant gagner les goutieres ,
Des planchers tombent sur les gens.
Hélas ! si des tems plus prosperes
Ne font pas bientôt de leurs trous
Sortir les métaux monétaires ,
Cet héritage de mes peres
sera dans peu ,, voyez -vous ,
Ne
Qu'une masure où les hiboux
Remplaceront mes locataires .
2
J'ose espérer que la rigueur ,
Que j'éprouve de la fortune ,
Ne nuira point à mon bonheur ;
Car entre nous elle est commune.
Ainsi que moi , cher citoyen .
Trahi par l'aveugle déesse ,
Il ne vous reste à peu près rien .
Autrefois c'était la richesse
Qui faisait les époux : el bien !
Qu'aujourd'hui ce soit la détresse.
On la maudit dans tous les lieux ,
Et moi , malgré mon ventre creux
Je lui pardonne ; car sans elle ,
Amant malheureux , ignoré ,
Je serais éloigné de celle
Qu'elle plaça sur mon carré.
Je ne verrais point votre Hortense
Tome XXIII .
2
( 34 )
Attentive à tous vos besoins ;
Vous dédommager par ses soins
De la perte de votre aisance .
Elle n'a plus ces vains atours
Que le luxe et la mode inventent ;
Mais pour que ses attraits enchantent
Ont-ils besoin de ce secours ?
Que lui servirait la parure ?
La simplicité fut toujours
L'ajustement de la nature .
Un fiacre arabe et discourtois ,
Demandant par course une somme
Dont autrefois un honnête homme
Aurait pu vivre plusieurs mois .
Les nymphes de toutes les classes
Vont à pieds haussant le jupon ,
Et vous font crotter sans façon
Les amours qui suivent leurs traces .
Je dois à cet usage heureux ,
Je lui dois la faveur piquante
De récréer souvent mes yeux
A voir ma jeune et svelte amante
Montrer une jambe élégante ,
Et d'un pied lestement levé
Effleurer du sale pavé
La surface humide et glissante.
Vous jugez bien qu'à cet aspect
S'honore peu de mon respect
Le tems propice à la chaussure
Où pour vingt -sols on pouvait
Payer les frais d'une voiture . 2
Voilà comment , mon cher voisin ,
Trompant du sort les tristes chances
Des rigueurs d'un siecle d'airain
( 35 )
Je sais tirer mes jouissances .
Semblable à ces cultivateurs
Dont le Vésuve en ses fureurs
N'intimide point les coeurs braves ,
Et qui font jusques sur ses laves
Croître des vignes et des fleurs .
Imitez ma philosophie ;
Et tandis que de la douleur
1
La voix par-tout murmure ou crie ,
Ayez , voisin , la fantaisie
D'entendre celle du bonheur.
Or , cette voix sera la mienne
Si vous permettez que j'obtienne
Celle à qui j'ai donné mon coeur.
Tendre colombe ! elle est touchée
De mes soupirs , de mes tourmens ;
Près de mon aid elle est perchée ,
Dites un mot : elle est dedans .
LEFEVRE , secrétaire général
de la trésorerie nationale.
ANNONCE S.
LITTERATURE ÉTRANGERE.
The Transactions of the American philosophical societes , etc. ,
ou Transactions de la société philosophique de Philadelphie ,
établie pour l'avancement des connaissances utiles . Trois
volumes in-4° . , avec plusieurs gravures ; 3 guinées . A Londres,
Chez de Brett , libraire.
etc. •
The first report ofthe select commitée of the house ofcommons ,,
ou premier rapport du comité de la chambre des comchoisi
pour prendre en considération les moyens
de perfectionner la culture des terres communes , et
munes ,
Ca
( 36 )
productives du royaume ; avec appendix contenant les
résolutions du bureau d'agriculture , l'adresse de son président
, les extraits de différens rapports des comtés , exposant
le avantages d'un bill général de clôtures ; imprimé
par ordre de la chambre des communes . In -8 ° . Prix , 1 schell .
Chez le même.
LIVRES
:
FRANÇAIS.
"
en
Voyage philosophique et pittoresque en Angleterre et
France , fait en 1790 , suivi d'un essai sur l'histoire des arts
dans la Grande - Bretagne par Georges Forster , l'un des
compagnons de Cook , traduit de l'allemand , avec des notes
critiques sur la politique , la littérature et les arts , par Charles
Pougens . Un volume in -8° . de plus de 400 pages , imprimé
sur caracteres Cicéro - Didot , et orné de dix planches gravéés
en taille douce . Prix , broché , 4 liv. en numéraire , fianc de.
port par la poste . On affranchit la lettre et le montant. A
Paris , chez F. Buisson , libraire , rue Hautefeuille , nº . 20 ;
et chez Cocheris , libraire et commissionnaire , cloître Benoît,
n° . 352 , section des Thermes.
Nous reviendrons sur cet ouvrage que le nom de Forster
recommande suffisamment .
Histoire du gouvernement des anciennes républiques où l'on découvre
la cause de leur élévation et de leur dépérissement ;
par le cit. Turpin . Nouvelle édition ; un volume in- 12 . A
Pari. , chez Lerouge , imprimeur , rue Nicaise , maison Longueville
. 1796. Cet ouvrage était déja avantageusement
connu. L'édition en était épuisée , la réimpression ne peut
qu'être favorablement accueillie . Nous saisirons toujours
toutes les circonstances pour recommander à la bienveillance
du gouvernement le cit . Turpin , que de longs travaux rendent
recommandable , et qui dans l'âge le plus avancé a souffert
plus que tout autre des suppressions de pension qu'a entraînées
la révolution .
1
( 37 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 10 mai 1796.
La chambre des représentans avait demandé communication
des pieces de la négociation du traité de
commerce conclu avec l'Angleterre . Le président
s'est cru autorisé à la lui refuser. Ce refus y a excité
beaucoup de mécontentement . Cependant elle n'a
pris aucune résolution pour vaincre la résistance de
Wasingthon . Mais le 7 du mois dernier , en reconnaissant
qu'elle n'a aucun droit de concourir à la
confection des traités , elle a déclaré :
Que lorsqu'un traité stipule des réglemens sur quelqu'un
des objets soumis par la constitution au pouvoir du congrès,
l'exécution de cette stipulation dépend des lois qui doivent
être faites par le congrès , et que c'est le droit constitutionnel
et le devoir de la chambre des représentans , dans de tels
cas , de délibérer sur la convenance ou l'inconvenance de
F'exécution d'un tel traité , et de déterminer et faire à cet
égard ce que leur jugement lui indiquera le plus propre à
opérer le bien public :
Après avoir passé cette résolution , la chambre , dans sa
séance du 14 , résolut qu'il était convenable de faire les lois
nécessaires pour l'exécution du traité conclu dernierement
avec des nations du nord- est de l'Ohio , et pour celle du
traité conclu avec le dey et la régence d'Alger.
Mais lorsqu'il fut question du traité avec l'Angleterre .
M. Macklai se leva et parla très -long-tems contre le projet
de le mettre à exécution . Il conclut son discours en propo
sant la résolution suivante :
La chambre prenant en considération le traité d'amitié , de
C-3
( 38 )
commerce et de navigation , entre les Etats - Unis et la Grande-
Bretagne , communiqué par le président dans son message ,
le 1er mars , est d'avis qu'il est à plusieurs égards souverai
nement contraire aux intérêts des Etats-Unis; que si néanmoins
elle avait reçu des informations propres à justifier les grands
sacrifices contenus dans le traité , son desir sincere d'entretenir
Pharmonie et les liaisons d'amitié avec toutes les nations ,
aussi que son empressement à coopérer à l'arrangement final
de toutes les difficultés qui subsistent entre les Etats -Unis
et la Grande -Bretagne , l'auraient peut- être déterminée à se
désister de ses objections contre le traité mais vu la conduite
de la Grande- Bretagne , en persévérant depuis la signature
du traité , à enrôler les matelots américains et à saisir
leurs bâtimens chargés de vivres , contre le droit le plus
clair des nations neutres , soit qu'elle envisage cette conduite
comme une interprétation ou comme une infraction de
quelques articles du traité , la chambre , dans ces circonstances
, croit devoir ne, prendre, pour le présent , aucune mesure
active à ce sujet . En conséquence , elle a arrêté que , vu
les circonstances susdites et la nature des seules informations
qu'elle a reçues , il ne lui convint pas en ce moment de concourir
à passer les lois nécessaires pour donner effet audit traité .
pro- La question ayant été mise aux voix , il Y eut pour la
position de M. Macklai 55 voix , et 37 voix contre .
L'exécution du traité a donc été rejetté par une majorité
de 18.
Ce vote de la chambre des représentans a occasionné
dans toute l'Amérique la plus violente fermentation
. Dans toutes les villes de commerce les
négocians se sont assemblés , et ont arrêté d'adresser
des pétitions au congrès en faveur du traité. Il s'est
établi à Philadelphie un comité pour correspondre
sur cet objet avec toutes les autres villes . Mais il n'y
a que cette classe de citoyens qui desire de conserver
encore des relations amicales avec l'Angleterre .
Le peuple en général est irrité , furieux : il demande
guerre et vengeance contre le gouvernement anglais ,
qu'il nomme le centre de la tyrannie. Les meurtres et
les dévastations de la Pologne , le massacre de la
( 39 )
*
France , le carnage occasionné par la guerre actuelle i
tous ces crimes sont imputés au ministere anglais ,
et le delenda Carthago retentit de salle en salle , de
province en province .
Mais ces cris d'une juste indignation , quelque
nombreux qu'ils soient , n'ont pu étouffer les clameurs
intéressées des partisans de l'Angleterre ; et
elles ont opéré une telle révolution dans les dispositions
de la chambre des représentans qu'elle a passé
rapidement de la négative à l'affirmative , et que ce
qui au mois d'avril ne lui avait pas paru utile , lui
a paru l'être au mois de mai. En conséquence , elle
va s'occuper de toutes les lois nécessaires à l'exécution
du traité de commerce avec l'Angleterre .
ALLEMAGNE,
De Hambourg , le 20 juin 1796.
Il n'y a plus maintenant aucune espece d'incerti
tude sur les dispositions respectives des cours de
Pétersbourg et de Stockholm. La plus parfaite intelligence
paraît être rétablie entre elles , et pour dissiper
les nuages qui pourraient subsister encore , et
effacer à jamais toutes les préventions défavorables ,
on assure qu'il doit y avoir une entrevue des deux
cours , soit à Pétersbourg , où le roi et le régent de
Suede se rendraient , soit sur les confins de la Finlande.
Le public ne connaît encore qu'un seul des
articles de l'accommodement qui a été signé. Cet ar
ticle porte qu'il ne sera permis à aucun émigré français
de passer de Russie en Suede.
Les lettres de Constantinople donnent les détails
C 4
( 40 )
suivans sur l'audience publique qu'a eue du grand
seigneur , M. Verninac , ministre de la République
française.
Cette cérémonie s'est faite avec beaucoup d'appareil , tant
de la part du ministre que de celle de la Porte ottomane . La
suite du premier était très - nombreuse et très -richement vêtue
lui-même avait un habit superbement brodé ; il portait
en ceinture une écharpe aux trois couleurs , et était coëffé
d'un chapeau rond , garni d'une écharpe de soie à franges
d'or et d'un panache , l'un et l'autre aux couleurs nationales
: ce chapeau était relevé sur le devant par une ganse
et un bouton en diamans .
9 le
Après avoir défilé par les rues de Constantinople
cortege fut introduit à la Porte , et admis d'abord au divan.
Toutes les cérémonies et formalités usitées pour la réception
des ambassadeurs eurent lieu et furent suivies d'un
diner splendide. L'ambassadeur fut ensuite admis dans la
salle dn trône , où se trouvait le grand -seigneur en personne
Le discours prononcé par M. Verninac fut interprété
aussitôt par le drogman de la Porte ; après quoi le
grand-seigneur se tourna vers le grand- visir , et lui dit de
répondre ; ce que fit ce ministre. Les paroles qu'il prononça
en turc , furent interprétées par le drogman . L'envoyé
remit ensuite ses lettres de créance au miralem , qui
les passa au capitan-pacha , par lequel elles furent transmises
au grand- visir qui les posa sur le trône . Cela fait
l'envoyé se retira avec sa suite .
Cette audience a été marquée par quelques nouveautés .
On a vu entr'autres un ' détachement de troupes embarquées
sur les deux frégates françaises mouillées dans le port ,
suivre l'ambassadeur jusques dans la seconde cour du sérail ,
la bayonnette au bout du . fusil , s'y ranger en bataille '
et présenter les armes au grand-visir et aux premiers offi
ciers de l'Empire , et la musique du cortege jouer dans
les rues de Constantinople même.
Le comte Oginski est à Constantinople , et un
grand nombre de ses compatriotes ont fixé leur séjour
en Moldavie . L'envoyé de Russie a déclaré au:
reis-effendi que sa souveraine ne verrait pas avec
indifférence que la Parte accordât un asyle dans
( 41 )
l'empire ture à tant d'émigrés polonais. Le reis - effendi
a répondu qu'on ne connaissait pas en Turquie
le mot d'émigré ; que la Porte avait toujours à
sa solde des étrangers , et particulierement des Polonais
; que cependant il présenterait à sa hautesse
la demande de l'impératrice .
Cette démarche de la part de Catherine peut être
regardée comme l'effet d'une inquiétude réelle ; mais
on peut la considérer aussi comme un moyen de
donner d'avance quelqu'importance à l'asyle accordé
aux Polonais sur le territoire ottoman , afin d'en
faire dans l'occasion un grief propre à être consigné
dans un manifeste , ou afin d'exciter l'humeur de la
Porte , et de la provoquer à une rupture..
De Francfort-sur-le- Mein , le 20 juin.
L'archiduc Charles a cru devoir faire précéder la
reprise des hostilités , d'une proclamation dont nous
ne citerons qu'un passage qui peut servir à faire connaître
quel était dans ce moment l'esprit et les dispositions
des troupes autrichiennes .
Messieurs les généraux s'efforceront d'augmenter encore
parmi les troupes qu'ils commandent , ce dévouement gé,
néral à leurs devoirs , en fortifiant en elles le sentiment
de l'amour de la Patrie , et le noble enthousiasme de l'es
time et de la gloire. Ils auront soin de les prémunir contre
cet esprit de vertige du tems , qui séduit l'opinion publique
et brise les liens de la société ; ils ne permettront pas
que des individus , par des discours imprudens , des critiques
irréfléchies , cette manie de censure politique , des
jugemens précipités , etc. détruisent la persévérance constante
de tout le corps ; Ils maintiendront la fleur du peuple
allemand dans la conviction absolue et dans le sentiment
le plus vif de la justice de notre cause ; ils inspireront
au soldat la confiance dans ses chefs et dans lui - même . C'est
être inconsidéré , que de mépriser son ennemi , au moins
( 42 )
sous le rapport du courage et des forces ; mais c'est aussi le
dernier degré de la pusillanimité , que de l'estimer plus que
soi-même , et de lui attribuer une supériorité dent cet ennemi
sur-tout n'a donné de preuves sous aucun rapport .
*
Les troupes de Prusse , de Hanovre , de Brunswick ,
destinées à former le long du Weser un corps d'observation
, ne tarderont pas à se mettre en marche.
On continue d'affirmer que l'unique but de cet armement
est d'assurer la neutralité du Nord de l'Allemagne
, conformément aux traités subsistans , et
aux arrangemens pris avec le gouvernement français ,
en vertu desquels la Prusse et tous les pays qui ont
obtenu la neutralité par son entremise seront à l'abri
des dangers de la guerre ; et qu'il n'est nullement
dirigé contre la Hollande , comme quelques speculateurs
politiques l'avaient soupçonné . L'Angleterre ,
dit-on , n'y a aucune part , et les Hanovriens n'en
font partie que comme troupes combinées avec celles
de Prusse.
Le congrès qui doit se former à Hildesheim pour
aviser aux moyens d'entretenir cette armée , dont le
duc de Brunswick a décidément accepté le commandement
, a été convoqué , pour le 20 de ce mois , par
une circulaire du roi de Prusse .
Les désastres , les malheurs de tout genre que l'on
éprouve dans les pays qui sont le théâtre de la guerre ,
ceux que l'on redoute rendent très- avides à saisir les
moindres indices qui peuvent faire conjecturer que
l'on s'occupe de la paix . On a appris que le comte de
Metternick avait été envoyé par la cour de Vienne
à Londres. Cette nouvelle répandue et commentée
dans le sens du vou le plus général , a ranimé quel(
43 )
ques rayons d'espérance. On a dit que le comte de
Metternick était chargé de déclarer au cabinet de
Saint-James la résolution de l'empereur de traiter
avec la République Française . Mais tout ce qui revient
d'ailleurs contredit cette assertion ; etl'on ne voit
que trop que la cour impériale ne cédera aux besoins
de l'humanité , aux besoins de ses peuples , à l'avis
bien prononcé des partisans les plus éclairés de ses
véritables intérêts' , que lorsqu'elle aura inutilement
épuisé tous ses moyens de résistance . Quelques succès
, et l'on regerde comme tels toutes les affaires
d'où l'on sort sans avoir été battu , quelques vic
toires , et l'on chante , l'on célebre comme telles les
moindres avantages , ne feront que l'affermir dans
son obstination ; et il est impossible que dans le cours
d'une campagne où elle oppose à son ennemi uné
masse énorme de ses meilleures troupes , où elle se
trouve maîtresse des positions les mieux défendues
par l'art et la nature , elle n'ait pas des succès et dès
victoires de ce genre en Allemagne . Quant à l'Italic
l'armée française en est absolument maîtresse , et tient
fermées toutes les avenues par lesquelles les secours
que l'on s'est empressé d'envoyer à Beaulieu pourraient
pénétrer,
ITALIE. De Livourne , le 10 juin .
On a publié une notification du grand- duc , qui ordonne
aux émigrés français de sortir de Livourne , et de s'en tenir
éloignés à la distance de dix milles , sous peine d'etre arrêtés
et conduits hors de l'Etat . Ceux de ces émigrés à qui , par là
notification du 6 février 1794 , il fut permis de rester en Toscane
, et qui n'ont donné aucun sujet de plainte , passeront,
dans l'intervalle de trois jours , en d'autres parties du grandduché
les autres sortiront de ce territoire dans le même
délai . Il est enjoint à tous ceux qui ont loué des lieux d'ha
( 44 )
bitation à quelque sujet de la nation française , de venir faire
au tribunal criminel la déclaration des noms et surnoms de
leurs locataires , afin que le gouvernement puisse savoir lesquels
d'entr'eux sont émigiés ou non .
Le préambule de la notification du grand- duc porte : Qu'il
veut prévenir les troubles qui ont été si souvent excités dans
le port de Livourne , et maintenir cette sûreté qui dans un
port neutre est due à toutes les nations ; et qu'en enjoignant
aux émigrés français de sortir de Livourne , il ne fait en cela
que suivre l'exemple d'autres puissances neutrés qui ont donné
les mêmes ordres dans leurs ports . "
La différence de l'or à l'argent est de huit pour cent le
louis perd même sur l'or. La raison de cette difference vient
de ce le duc de Modene a été obligé de se procurer , de
que
cette place , 140 mille sequins , qui font 70 mille louis , pour
payer sa contribution aux armées républicaines .
De Gênes , le 1er juin . Le citoyen Miot , ministre de France
à Florence , en partit , le 25 mai , pour se rendre à Milan . II
a fait afficher , comme le citoyen Faypoult l'a fait ici , un avis
aux Républicains Français , pour leur annoncer que le gouvernement
de France n'accordera sa protection qu'à ceux qui
porteront constamment la cocarde tricolore .
Il continue de défiler par la Riviere quantité de troupes qui
yont renforcer l'armée d'Italie .
Don Azara , ministre d'Espagne près du pape , s'est rendn
à Parme , accompagné de l'abbé Evangelisti . Il a dû expédier
au général Buonaparte un courier pour le prier de désigner
une ville où s'ouvriront les négociations pour traiter de la
paix avec le saint - pere .
De Naples , le 26 mai . Voici les mesures que le gouverne
ment a prises dans les circonstances critiques où il se trouve .
D'abord il a ordonné des priezes publiques pour implorer la
protection du Très-Haut. On a deja commencé un triduo
solemnel à Saint -Janvier , auquel leurs majestés assistent avec
beaucoup de dévotion . Lorsque le roi se rend à l'église , il y
entre sans souliers .
Sa majesté a publié aussi deux lettres , une adressée aux
évêques et prélats du royaume , l'autre à ses fideles sujets ;
toutes deux relatives à la defense de la patrie . Le roi engage les
premiers à prêcher une croisade , et les autres à s'armer pour
défendre leur religion ; il promet de se mettre lui -même à
la tête de ses troupes ; ce qui ne rendra pas cet armement
plus formidable.
( 45 )
Par un édit qui vient d'être publié , le roi annonce qu'il
a déja pris des mesures pour envoyer vers les frontieres une
armée d'environ 30 mille hommes de troupes réglées ; mais
il ajoute que pour réussir à repousser l'attaque de l'ennemi ,
ou à faire une paix honorable et solide , il faut joindre aux
troupes réglées un corps formidable d'au moins 40,000 hommes
de milices . En conséquence , le roi , 1 ° . ordonne aux présidens
provinciaux et aux commissaires des campagnes de tenir prêts
à marcher les hommes inscrits au rôle des milices et en état
de porter les armes .
20. Il envoie des officiers dans les provinces , qui , aidés des
commandans de milice et des principaux barons , formeront
des corps volontaires .
3. Les individus de ces corps volontaires s'habilleront
et s'armeront à leurs frais , et recevront la solde de 25 grains
par jour.
4° . Tous les volontaires seront exempts de payer les droits
fiscaux pendant la guerre , et ceux qui se distingueront én
seront exempts pendant dix ans.
5º. Les barons , chevaliers et gentilshommes qui formeront
des compagnies de volontaires , seront décorés de grades
militaires.
6º. Les évêques , soit par eux-mêmes , soit par le moyen
des curés , missionnaires , prédicateurs et autres sujets pieux
et zelés , exciteront le patriotisme des sujets , pour qu'ils concourrent
aux vues bienfaisante's de sa majesté.
Le général Spinelli a été chargé de former quinze escadrons
de volontaires , composés de gentilshommes riches qui s'équiperont
à leurs frais ; ils auront le grade de lieutenant ,
seront employés dans les armées à la paix .
et
Par une lettre circulaire , le gouvernement a invité tous
les nobles et gens riches à offrir les chevaux qui ne leur sont
pas nécessaires , et qui seront employés à augmenter la cavalerie.
Mais ces mesures guerrieres n'ont point empêché
la cour de Naples de s'occuper à éloigner son ennemi
par des négociations . On assure qu'elle a arrêté
d'engager le cabinet de Madrid à interposer sa médiation
, et que le prince Belmonte , arrivé récemment
de Madrid à Venise , et les autres ministres
napolitains dans les diverses résidences , sont chargés
de faire aux ministres espagnols les ouvertures que
nécessite ce projet.
( 46 )
ESPAGNE.
x
De Madrid , le 12 mai.
Laa cour a donné ordre de faire cinq cents pavillons trico
lores en taffetas , qui doivent flotter sur nos escadres , à la
place de ceux qui y étaient arborés autrefois sous la couleur
blanche adoptée pour le pavillon français pendant le régime
de ses rois.
Une cédule royale du 1er . de ce mois , défend à tous les
tribunaux , même d'inquisition , de gêner les Français dans
leur culte . La même cédule porte que l'on ne connaîtra pour
Français que ceux qui portent la cocarde tricolore ; et en conséquence
, la cédule royale ne garantira nullement ceux qui
ne seront pas constamment décorés de ce signe de la liberté
française.
L'ambassadeur de la République Française a présenté , le
18 du mois dernier , ses lettres de créance à Aranjuez où se
trouve la cour. Son train était magnifique ; il avait quatre su
perbes carosses de suite , et était précédé de trois couriers de
cabinet. Il fut , le même jour , invité , par le premier ministre
le prince de la Paix , à un grand dîner , où se trouverent tout
le corps diplomatique et la haute noblesse ,
La levée des nouvelles troupes qui avait été ordonnée s'efs
fectue avec la plus grande activité , et nous savons qu'à Aranjuez
on a formé un conseil de vingt- deux généraux , parmi
lesquels sont les célebres Urrutia , Ossuna et Sangro , pour
former de nouveaux plans et réglemens concernant l'armée .
et
Les préparatifs militaires que notre cour a ordonnés ,
l'intelligence que l'on remarque entre elle et le gouvernement
français , semblent avoir apporté un changement notable dans
les dispositions du cabinet britannique . Il a fait restituer la
plupart des bâtimens espagnols que ces corsaires avaient enlevés
contre la foi des traités , tant aux attérages d'Europe
que dans ceux d'Amérique.
HOLLANDE. De la Haye , le 26 mai.
Dans la séance de la convention nationale du 23 de ce
mois , un membre de l'assemblée a fait la motion qu'il fût
établi dans la république la plus parfaite égalité entre tous les
cultes religieux. Elle a été renvoyée à une commission particuliere
.
Dans la même séance , le président , après avoir établi
d'une maniere forte et précise , que la nouvelle constitution
de la république doit être bâsée sur les principes de l'unité
et de l'indivisibilité , a fait la proposition d'exprimer , par
( 47 )
une adresse au peuple batave , les voeux et l'espérance de
l'assemblée à cet égard . Il a voulu que la même adresse
invitât tous les citoyens éclairés à communiquèr , sur un
objet aussi intéresssant , leurs voeux à l'assemblée , afin que
cette derniere pût les examiner etles transmettre à la commission
chargée de présenter un projet de constitution. Il a
demandé enfin que cette commisson fût tenue de désigner ,
après un mûr examen , à la convention , les noms des écri
vains qui auraient le mieux atteint le but , pour la mettre à
même de les récompenser dignement,
La presqu'unanimité des membres appuya la motion , et se
déclara pour l'unité et l'indivisibilité de la république. Un
grand nombre voulut que ces principes fussent décrétés
d'abord ; mais d'autres insisterent sur l'examen et l'ajournement.
Le citoyen Hahn conjura l'assemblée de ne rien
précipiter dans une affaire d'une aussi haute importance.
D'après l'avis même du président , il fut décrété qu'on ne
prendrait de résolution définitive sur son projet que lorsque
huit jours révolus auraient laissé le tems d'en peser toutes
les conséquences.
Le président a communiqué ensuite à l'assemblée une lettre
du ministre Noël , par laquelle ce dernier venait de lui donner
connaissance du traité de paix conclu entre la République
Française et le roi de Sardaigne.
Après d'assez longs débats sur des objets finalement ren--
voyés à la commission de constitution , et dont nous rendrons
compte lorsqu'elle aura fait son rapport , l'assemblee s'est
formée en comité- général .
Dans la séance d'aujourd'hui , il a été fait lecture d'une
pétition signée par plusieurs citoyens d'Amsterdam , de Rotterdam
, de Haarlem , de Leyde , de Delft , de Schiedam
et de la Haye , tendant à prier de nouveau l'assemblée d'empêcher
la marche de troupes militaires vers Amsterdam . Un
membre en a pris occasion de produire une lettre adressée
par le général Beurnonvile à l'administration provinciale de
la Hollande , qn'il prétend tenir de bonne part , et qui ,
selon lui , ne s'accorde guere avec la missive que la conven
tion a reçue du général sur le même objet. De vives discussions
se sont engagées plusieurs membres , sans vouloir
justifier les moteurs des mouvemens qui ont eu lieu à Amsterdam
, condamnent la conduite du conseil de cette ville ,
qui , pour les appaiser , fit demander le secours de la force
armée militaire au président de la convention . D'autres font
entendre que ces mêmes mouvemens pourraient avoir été
4
>
( 48 )
1
liés avec la conspiration découverte à Paris. On proposa
d'écrire au général Beurnonville , aux ministres bataves à
Paris , au ministre Noël , sur cette affaire , afin d'en donner
connaissance au gouvernement français , et d'obtenir son
intervention . Les débats ont été très-animés : l'on a procédé
à un appel nominal ; et enfin , à la pluralité de 52 voix
contre 47 , il a été décidé qu'il ne serait rien changé aux
mesures prises par le général Beurnonville . Sa proposition'
tendant à placer un commandant temporaire à Amsterdam ,
a cependant été déclinée dans la même séance , en conséquence
d'un rapport fait par le comité d'union , qui se fonde
sur des raisons de convenance et d'economie . Le comité a été
chargé d'écrire au général , conformément à l'esprit du rapport.
Plusieurs membres sont revenus ensuite sur la lettre que le
général doit avoir adressée à l'administration provinciale de
la Hollande. Ils voulaient qu'il fût demandé à cette administration
, de la part des représentans du peuple batave ,
si elle avait reçu en effet une pareille lettre ? L'intérêt nonseulement
de la convention , mais celui de la patrie , mais
celui du général Beurnonville même , ont-ils dit , exige que
cette affaire soit éclaircie , et que la confiance se rétablisse
parfaitement entre les représentans du peuple et le chef de
l'armée. Le président propose et l'assemblée décrete qu'il ne
sera décidé que demain sur cette question .
L'assemblée a reçu , dans cette séance , deux lettres du
ministre Noël. Dans la premiere , il demande un passe - port
pour exporter cinq mille boeufs et dix mille moutons , destinés
à l'armée de Sambre et Meuse . Elle a été renvoyée au
comité de marine . Dans la seconde , il annonce que samedi
prochain , 28 mai , les troupes françaises , en garnison à la
Haye , célebreront , à dix heures du matin , les victoires
remportées par leurs freres d'armes en Italie . Le ministre
observe que ces victoires sont de nature à amener bientôt
une paix aussi glorieuse qu'elles , et il invite en conséquence
les représentans d'un peuple dont les intérêts se trouvent
intimement liés avec les intérêts de la République Française ,
à envoyer de leur sein une députation pour assister à la fête .
La convention s'est empressée de nommer douze de ses
membres et un secrétaire , pour composer la députa tion .
Du 2 juin. Dans la séance de la convention nationale du
31 mai , il a été fait lecture d'une lettre du ministre Noël ,
demandant à l'assemblée un passe -port pour l'exportation
de 100,000 quintaux d'avoine et de 200,000 quintaux de
foin , destinés à l'armée de Sambre et Meuse , et achetés
en
( 49 )
en Hollande par les entrepreneurs chargés de son approvi
sionnement. Cette demande est renvoyée au comité de
marine.
Il a été décrété dans cette séance , qu'il serait fait une
proclamation , au nom des représentans du peuple , tendante
à déclarer que tous les ci - devant ex-patriés , connus
sous la dénomination de Bataves , qui étant rentrés dans
leur patrie , et ayant des droits à la générosité nationale ,
ne sont ni placés , ni dédommagés encore de quelqu'autre
maniere de leurs sacrifices , pourront , dans le terme de
six semaines , s'adresser à la convention ; qu'il faudra toutefois
qu'ils soient munis de certificats de bonne conduite des
municipalités des lieux où ils ont résidé , tant avant leur
émigration qu'après leur retour ; qu'on exigera encore d'eux
des certificats relatifs à la conduite qu'ils ont tenue dans
l'étranger , et à la maniere dont ils y ont été employés , afin
que la convention puisse distinguer les individus qui méritent
l'attention nationale de ceux qui en sont indignes .
Dans la même séance , il a été fait lecture d'une lettre que
la commission des relations etrangeres venait de recevoir de
Lisbonne. Elle porte qu'il est arrivé dans le port de cette ville
un batelier américain , qui dit avoir rencontré dans sa course
une escadre hollandaise commandée par le citoyen Lucas ,
qui outre 25 vaisseaux marchands anglais , dont elle avait
fait la capture antérieurement , venait d'en prendre deux
chargés de vins , de grains et autres denrées appartenant à
la même nation , et destinés pour l'Angleterre . Ce batelier
ajoute qu'il a été à bord d'un des bâtimens de la flotte hollandaise
. L'assemblée a reçu cette nouvelle au milieu des plus
vifs applaudissemens .
Du 5 juin . Les dernieres séances de la convention ont été
absorbées presqu'entierement par une discussion des plus importantes
: il est question d'augmenter les pouvoirs de l'assemblée
au-delà des bornes trop étroites de sa convocation ; d'annuller
quelques articles du réglement qui sert d'instruction
aux membres , et sur lesquels ils ont prêté serment , ainsi
que
l'avaient fait en France les membres de l'Assemblée constituante
; de concentrer entre les mains de la convention la
disposition absolue des finances et de la force armée bourgeoise
, en lui donnant la faculté d'imposer les taxes et
charges publiques , de les répartir , de les lever , de les employer
comme elle jugerait à propos ; aussi de faire marcher
ainsi qu'elle le trouverait convenable , la milice bourgeoise
Tome XXII.
( 50 )
"
vers tel endroit qu'il lui paraîtrait nécessaire , soit dans la
république , soit hors de ses limites .
L'armée nationale hollandaise consiste actuellement en
sept demi-brigades d'infanterie , organisée sur le nouveau
pied. Chaque demi-brigade contient un bataillon de chasseurs
, un batailson d'artillerie et un régiment de cavalerie
qui sont tous dans un très -bon état. Les chasseurs sur- tout
forment le plus beau corps qu'on puisse voir . On leve encore
une demi-brigade d'infanterie . 25,000 Français forment le
fonds des troupes étrangeres soldées .
La république a , en outre , cinq bataillons de Waldeck et
deux de Saxe-Gotha à sa solde ; on va bientôt les organiser en
brigades , et on est sur cet objet en négociation avec les
princes de Waldeck et de Saxe - Gotha.
Il se trouve encore en Hollande trois bataillons de Ligués-
Grises , faisant partie des troupes suisses licenciées , qu'on
paraît vouloir retenir , d'après la sollicitation pressante du
ministre hollandais en Suisse , le citoyen de Witt.
Toutes ces troupes réunies , nationales et étrangeres
forment un fonds de quarante-neuf mille hommes.
L'entretien fixe des vingt- cinq mille Français en campagne ,
se monte à douze millions de florins par an ; ils sont entièrement
à la disposition de la république , et leurs chefs sont
sous le commandement suprême de la convention nationale.
Le plan est d'augmenter toujours l'armée par, de nouvelles
brigades.
En attendant , le plan de l'armement des citoyens en gardes
nationales a passé ; ils sont au nombre de soixante- deux mille ,
dont le sixieme de tour à marcher est engagé à servir , dans le
besoin , en campagne ou dans les garnisons.
La grande difficulté , pour cette disposition , était de savoir
si les ci-devant compagnies d'Orange , qui avaient coutume de
planter tous les ans un mai devant le palais du stadhouder ,
seraient comprises dans cette organisation ; ce qui a passsé ,
malgré une forte opposition.
La force maritime de la république consistera en vingt-deux
vaisseaux de ligne , trente-une frégates et seize cutters. Pour
réveiller l'envie de servir sur mer , on a établi des primes .
ANGLETERRE. De Londres , le 20 mai.
On vient de calculer que sur les 559 membres de la chambre
des communes du dernier parlement , il y en avait eu plus de
225 nouvellement élus .
1
(51 )
"
9 Dans le cours de ces sept ans deux membres de cette
chambre ont servi sous neuf parlemens , deux sous huit .
sept sous sept , 13 sous six , trente-six sous cinq , parmi
lesquels est M. Fox cinquante - un sous quatre quatrevingt
- cinq sous trois , parmi lesquels sont MM . Pitt et
Sheridan.
1
10
On travaille avec la plus grande activité à la formation de
la nouvelle représentation nominale du peuple Anglais ; et
dans le moment actuel , 71 pairs , 91 membres des communes
et la trésorerie , s'occupent à faire nommer les 306
membres qu'ils ont l'usage de placer dans la chambre des
communes. C'est une belle chose qu'une monarchie systéma
tisée comme cela .
Les deux partis déploient , suivant l'usage dans cette grande
circonstance , leurs divers moyens d'actions .
On ne croit pas , jusqu'à présent , que ces deux partis
gagnent beaucoup l'un sur l'autre , au moins quant au nombre
dans la chambre ; mais on est persuadé que quantité de membres
arriveront , avec le voeu de leurs commettans , pour
demander la paix.
Les journaux sont remplis d'avertisssemens et déclarations
des candidats , ou en leur faveur ; rien n'est plus curieux
•que la lecture de cette suite d'annonces ici se sont les
freeholders de tel comté qui annoncent qu'ils se rassembleront
tel jour pour
dîner et s'occuper de l'affaire de leur élection ;
ici ce sont les amis d'un tel membre, qui avertissent qu'ils
vont se rassembler en tel lieu pour assurer sa réélection , et
qui , après le dîner , établissent un comité chargé de la
direction de l'affaire ; ailleurs , ce sont d'anciens membres
qui disent que croyant avoir mérité , par leur conduite précédente
, l'approbation de leurs commettans , et voulant
persister dans les mêmes principes , ils sollicitent , pour l'élec
tion prochaine , une nouvelle marque d'estime et de satisfaction
enfin , ce sont de nouveaux candidats qui , cherchant
à se faire connaître , publient la déclaration de leurs
· principes , et s'épuisent en protestations de zele pour le bien
public , et sur-tout pour l'intérêt du parti qui les nommera ;
mais hélas ! dit un de nos journaux , il n'en est que trop de
ces protestations d'attachement et de fidélité , comme de celles
des amans qui oublient leurs sermens , dès qu'ils ont obtenu
les faveurs de leurs maîtresses...
M. Fox vient d'être réelu pour,Westminster. Il avait aussi
comme les autres , adresse un avertissement ses élecf
teurs .
"
D 2
( 52 )
Extrait du Télégraphe anglais , du 13 juin , ( 25 prairial ) . ,
A toutes les mauvaises nouvelles que nous recevons du con
timent , se joint celle de la prise d'une partie de notre flotte
expédiée , il y a quelque tems , de Withaven pour les
Indes occidentales . On dit que les Français se sont emparés
dé 10 à 12 bâtimens .
La confirmation mélancolique de cette perte considérable
nous est arrivée par deux voies différentes ; la premiere ,
est une lettre du capitaine Barwes de l'Aigle ; la seconde ,
le rapport d'un marin qui était présent à l'affaire , et qui
est arrivé avec le capitaine Hullme à Liverpool . La lettre du
capitaine Barwes porte la date du 27 avril ( 8 floreal ) , et la
déconfiture de la flotte britannique avait eu lieu le 13 ( 24 germinal
).
La division française était composée de 7 bâtimens , tous
bien spalmés et équipés . Cette division doit être du capitaine
Thomas , appareillé de Brest en germinal pour les
Indes occidentales ) .
Le premier navire qui tomba entre les mains des Français
fut celui du capitaine Hudleston.
De tous les bâtimens de cette flotte , il n'en est arrivé que
huit à la Barbade , d'où la lettre du capitaine Barwes a été
écrite . Ah ! M. Pitt M. Pitt !
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 25 prairial au 5 messidor.
Le conseil des Cinq- cents a repris la discussion
sur les enfans naturels , l'article second du projet
est adopté en ces termes : Tous procès existans ou
jugemens rendus , tous partages , actes , accords ou
autres stipulations qui ont leur fondement dans les
dispositions abrogées par l'article premier sont annuliés.
Cette disposition a fait naître la question
de savoir comment on indemniserait ces enfans de
la perte des successions qu'ils avaient recueillies , en
vertu de l'effet rétroactif donné à la loi qui les y
(53 )
1
avait appellés. Leur donnera- t-on seulement une pension
alimentaire ? ou le tiers de la portion succes-.
sive qu'ils auraient eue s'ils étaient nés dans le mariage
? Ne leur accorder que des alimens , ce serait
les livrer à la discrétion de leurs parens aigris peutêtre
encore par le souvenir de leurs demandes , et
faire évidemment trop peu pour eux . Il paraît donc
juste de leur accorder au moins le tiers de la part
qu'ils auraient s'ils étaient légitimes. Cette question
n'a pas été décidée .
Pastoret : Je viens appeller votre attention sur le
dernier asyle de l'homme . Il est donc aussi des profanateurs
pour les tombeaux ; la mort même ne garantit
donc pas des outrages du crime ! A Rome , les lois
condamnaient à la déportation , à la mort , l'impie
qui avait enlevé un cadavre ou ses ossemens . Jadis la
superstition refusait la sépulture , l'impiété la viole
aujourd'hui. Voici le projet présenté par le rap- .
porteur :
Art . Ier. Quiconque sera convaincu d'avoir enlevé
un cadavre ou ses ossemens , du lieu où il était enseveli
, de l'avoir mutilé , foulé aux pieds , outragé
par une action quelconque , sera puni de dix années
de fers.
II. Quiconque sera convaincu d'avoir violé la sépulture
d'un cadavre pour le dépouiller de ses ornemens
, de ses vêtemens quelconques , avec lesquels
il aurait été enseveli , sera puni de six années de fers.
La peine sera la même que dans l'article premier ,
si après l'avoir dépouillé on le laisse sans sépulture .
III. Quiconque sera convaincu d'avoir pris , détruit
ou mutilé des colonnes , marbres , pierres , inscriptions
ou autres ornemens quelconques placés au- dessus
ou autour d'une sépulture ou d'un tombeau , sera
puni de quatre années de détention , si le crime a
été commis dans un lieu libre et ouvert
La peine sera de quatre années de fers , si le lieu de
la sépulture était dans un terrein clos ou fermé .
Le projet et le rapport de Pastoret seront imprimés .
Le conseil décide qu'il lui sera présenté aussi um
projet sur les inhumations.
D 3
( 54 )
On s'attendait que Drouet comparaîtrait dans la
seance du 27 , mais comme l'arrêté qui déclare la
dénonciation admise ne lui a été notifié que le 24 ,
il paraît qu'il veut profiter du délai de trois jours que
lui donne la constitution , et qu'il ne se présentera
que demain .
Gossuin , organe d'une commission , expose que
si les armées , par leur bravoure , leurs brillan's succès
et leur respect pour les lois , opposent une barriere
impénétrable aux ennemis extérieurs de la République
, et lui assurent une paix prochaine et glorieuse
, il n'est pas moins nécessaire d'atteindre ceux
qui l'affligent dans son sein . Rien n'est plus urgent que
de prévenir et réprimer les crimes qui semblent se
multiplier, de mettre à couvert la propriété de chaque
citoyen , et de le faire jouir du repos et des bienfaits
d'une police active. Le rapporteur propose en
conséquence un projet d'organisation générale de la
gendarmerie nationale , qui est ajourné.
Les séances du conseil des Anciens des 26 et 27 ,
n'ont rien offert d'intéressant.
La translation de Drouet des prisons de l'Abbaye
à la salle du conseil des Cinq- cents . aujourd hui 28 ;
s'est faite d'une maniere très - paisible . Il était avec
deux officiers de grenadiers de la représentation nationale
, dans une voiture . Le comité général , devant
lequel il a été traduit , n'a pas été assez secret pour
qu'il n'ait rien transpiré de son discours . L'on sait
qu'il s'est plaint d'un des membres du Directoire ,
le cit. Carnot à qui il a reproché d'avoir abusé d'une
lettre confidentielle et de l'inexactitude apportée
dans l'examen de ses papiers , en prétendant qu'on
a négligé ceux qui étaient à sa décharge . On y á
remarqué sur- tout une forte teinte de démagogie .
une longue apologie des sociétés populaires et des
regrets bien prononcés sur leur destruction . Les
malins ajoutent que pour se rendre intéressant il
avait intention d'être pathétique ; mais qu'en voulant
montrer du sentiment il n'a été que larmoyant .
Le conseil à ordonné l'impression dé son discours ,
et ajourné à ving - quatre heures après sa distribution
la question de savoir s'il y a lieu à examen .
( 55 )
Le conseil des Anciens a entendu la seconde lecture
de la résolution du 12 prairial , qui divise les
dépenses publiques en deux classes . La premiere
comprend les dépenses du gouvernement, elles seront
payées par le trésor public ; la seconde , les dépenses
locales , elles le seront par les départemens qu'elles
concernent.
Organe d'une commission particuliere , Richaut
présente , le 29 , au conseil des Cinq - cents une résolution
tendante à affermer les salines qui sont en régie .
Le Directoire est d'avis que le seul moyen d'en'
augmenter les produits , est de faire dépendre l'intérêt
particulier de leur amélioration , en les affermant
à des citoyens qui pour en tirer le parti le plus
avantageux , les mettront dans la plus grande valeur.
Thibaut appuie cette opinion et parle contre le systême
des régies en général . Il le regarde comme le
plus mauvais , parce que les régisseurs n'ayant pas
leurs intérêts propres à surveiller , deviennent ou
négligens dans leur administration , ou faciles avec
les agens inférieurs , ce qui nuit au succès de la
régie , et en diminue beaucoup le rapport. D'ailleurs
il est presque sûr que les régisseurs étant bien payés ,
soit qu'ils aient bien ou mal géré , oublieront les
intérêts de la République , pour ne penser qu'aux
leurs. Il faudrait n'avoir pas la moindre connaissance
du coeur humain , pour douter de la vérité de cette
assertion . Quelques membres parlent contre le projet
de la commission . Le conseil l'ajourne . Il adopte
ensuite quelques articles du tarif provisoire des
postes . Ce sont à -peu-près les mêmes bâses qu'en
1790.
L'ordre du jour , du 3e , a appellé la discussion.
sur les massacres de Lyon. Le projet de la commission
éprouve peu de contradictions . Celui de Treilhard
n'a eté défendu que par Villetard . Lemerer pense
que le Corps législatif ne doit pas s'immiscer dans
cette affaire , et qu'elle est exclusivement du ressort
du tribunal de cassation , qui doit rester indépendant .
Car que de désastres publics ne verrait- on pas se
renouveller si l'autorité suprême pouvait assujettir à
D 4
( 56 )
son gréle pouvoir judiciaire ! Il déclare que les projets
de Darac et de Treilhard sont contraires à la constitution
, et qu'ils tendent à anéantir l'indépendance
du tribunal de cassation ; et il conclut pour l'ordre
du jour proposé par la commission .
Bezar dit que l'ordre du jour pur et simple laisserait
dans l'indécision le Directoire exécutif et le
tribunal de cassation. I conclut pour le projet de
Treilhard.
Dumolard observe que le Directoire exécutif n'est
pas indécis , puisqu'il a reconnu les cas où , aux termes
de la constitution , des prévenus peuvent être distraits
à leurs juges naturels , et qu'il ne sagit que de
l'obliger à spécialiser sa demande au tribunal de cassa .
tion . Une résolution dans laquelle on interprêterait
la constitution , lui paraît inutile et dangereuse ;
inutile , parce que la constitution est assez claire ;
dangereuse , parce que ce serait une usurpation , et
que les législatures suivantes pourraient l'interprêter
au gré des factions qui les dominoraient peut- être.
Il déclare qu'il ne s'agit pas de sauver les assassins :
de quelque parti qu'ils soient , ils doivent être punis ,
mais dans les formes constitutionnelles . Il persiste
' dans son opinion , qui est aussi celle de la commission.
Treilhard déclare qu'il n'a point prétendu que lę
Directoire pût influencer le pouvoir judiciaire , et
que ses adversaires n'ont combattu que des chimeres .
Il croit que c'est au Corps législatif à interpréter les
articles de la constitution sur lesquels il y aurait
dissentiment entre diverses autorités ..
Pastoret et Cambacérès parlent en faveur du projet
de la commission . Le conseil l'adoptant , passe à
l'ordre du jour.
Camus entretient le conseil des réclamations des
fonctionnaires publics , relativement à la modicité de
leurs traitemens. Il ne suffit pas , dit - il , de les dédommager,
il faut encore les récompenser du civisme
qu'ils ont montré en faisant jusqu'à présent tous les
sacrifices possibles relativement à la cherté des denrées.
Son projet de résolution tend à accorder aux
( 57 )
-
employés civils , à titre d'indemnité pour le mois de
prairial , une somme égale à la valeur fixe qui leur
est allouée pour ce mois. Il est adopté avec l'amendement
de Crassous qui a proposé que l'indemnité
fût du double du traitement de prairial ; et sur la
motion de Befroy , la commission des finances est
chargée de présenter au conseil le mode d'amélioration
du sort des rentiers et des pensionnaires .
Bailleul se plaint de ce que l'on n'a pas encore
fabriqué les petites coupures de mandats , et il demande
, 1º . la prompte émission de ces coupures ,
2º. la rentrée prochaine des contributions arriérées ,
et même celle de l'an IV ; 3° . une proclamation pour
éclairer les citoyens sur l'intérêt qu'ils ont au succès
des mandats . Cambacérès demande en même tems
qu'on presente après demain le rapport sur le prix
des fermages . Toutes ces propositions sont renvoyées
à la commission des finances .
Pelet ( de la Lozere ) est président. Les nouveaux
secrétaires sont Dumolard , Delville , Soulignac et
Leclerc.
Cretet fait , le 30 , au conseil des Anciens , le rapport
sur la résolution du 13 prairial , relative aux
contributions foncières de l'an IV . Il la trouve sagement
combinée avec l'intérêt national et celui des
administrés . La disposition qui porte que chaque
contribuable paiera dix livres de bled par franc auquel
il était imposé dans le rôle de go , lesquelles
seront acquittées au cours , en assurant des rentrées
importantes , ne viole point les regles de la justice ,
et force le cultivateur et le propriétaire à relever le
crédit du mandat . Le rapporteur propose son adoption.
La discussion est ajournée ,
La séance du er , messidor a été employée au renouvellement
du bureau. Portalis a réuni la majorité
des suffrages pour la présidence ; Dumas , Cretet,
Rabaut et Boisset , pour le secrétariat .
Barbé - Marboís fait lecture de la lettre adressée :
au conseil par les commissaires de la trésorerie . Elle
contient l'état du produit de l'échange des assignats
contre les promesses de mandats à l'époque du 25
( 58 ).
prairial. N en résulte que le retirement opéré dans,
le département de la Seine s'est élevé à la somme de
six milliards deux cents trente- quatre millions.
Le conseil des Cinq cents s'étant formé en comité,
général dans sa séance du 2 messidor , pour discuter s'il
y avait lieu à examen dans l'affaire de Drouet , à
quatre heures la séance a été rendue publique , et
il a été décidé , à la majorité de trois cents vingt voix
contre soixante et douze , qu'il y avait lieu à examen .
Eschasseriaux fait arrêter , le 3 , que quatre millions,
seront mis à la disposition du ministre de l'intérieur
pour l'encouragement des manufactures.
Le tribunal de cassation , à qui avaient été renvoyés
les mandats d'amener lancés par le bureau central
contre trois représentans , adresse au conseil son
jugement. Il a cassé les trois mandats , ordonné qu'ils
seraient dénoncés au Corps législatif , et que les
pieces lui seraient à cet effet transmises . On nomme
une commission pour faire un rapport.
Guyomard exprime , par motion d'ordre , ses
craintes sur ce que le flagrant délit n'est pas bien
caractérisé dans notre code penal . Un jour peut- être ,
dit-il , un Directoire exécutif mal intentionné , ou
trompé par des malveillans , ne pourrait- il pas se
servir de l'arme terrible du flagrant délit , pour se
débarrasser des représentans du peuple , dont le cou-
Tage croiserait son ambition ? Il faut donc déterminer
ce qui constitue sa nature , et sur-tout dans
un moment où les royalistes déchirent les Républicains
avec l'arme de la calomnie . La demande qu'il
fait d'une commission ad hoc , éprouve d'abord quelques
difficultés ; elle est ensuite accordée.
Bergier soumet à la discussion le projet sur le
paiement des fermages , quelques articles sont adoptés ;
ils portent en substance que les fermages stipulés
en denrées continueront d'être payés en nature , et
pour ceux en argent , chaque franc de fermage représentera
la valeur en mandats de dix livres pesant de
bled- froment. Le prix du froment sera déterminé par
le Corps législatif, pour l'acquittement de la contribution
fonciere .
( 59 )
Quinette , appuyé par Cambacérès , demande que
les remboursemens ne puissent être faits que sur les
mêmes bâses . Cette proposition est renvoyée à la
commission .
Le conseil des Anciens ne s'est occupé dans sa
séance de tridi , que de résolutions relatives à des
intérêts particuliers.
Le conseil des Cinq-cents a pris hier 23 , une résolution
qui annulle les élections du canton des Vents,
département de l'Ardêche , et charge le Directoire
exécutif d'y pourvoir conformément aux lois.
Dumolard observe qu'elle attribue au Directoire
un droit qu'il n'a pas ; qu'il ne peut que convoquer
les assemblées communales pour procéder à de nou
velles élections . Cette réflexion est renvoyée à la
commission.
Eschasseriaux dit que ni la politique , ni notre si «
tuation ne nous défendent l'exportation des productions
du luxe. Les primes et les exportations
sagement déterminées attireront dans nos ports une
foule d'étrangers qui feront refluer sur notre terri
toire une partie du numéraire que l'émigration en a
fait sortir. Il propote un projet de résolution, accompagné
d'un tableau des objets dont on doit favori
ser l'exportation. Impression et ajournement .
Sur le rapport d'une commission , le conseil arrête,
dans la séance du 25 , que les reventes de biens natioraux
, dont les premiers adjudicataires ont émigré
ne seront point annullées par le défaut de folle - enchere
. Le Directoire a prorogé au 1er . vendėmiaire
prochain le délai fixé par la loi du 3 brumaire pour
le complettement de l'organisation de la marine.
Riou dénonce cet arrêté et le ministre de la marine
qu'il suppose l'avoir provoqué . Nommera-t-on une
commission pour l'examiner , ou fera-t-on un message
au Directoire ? Le premier parti a prévalu .
Le conseil des Anciens s'est occupé le 24 et le 25 ;
en comité secret , de l'affaire de Drouet.
( 60 )
PARIS. Nenidig messidor , l'an 4º . de la République.
Trois membres de la nouvelle municipalité de Milan sont
arrivés en cette commune ; ils se nomment Galéas Serbelloni
decurion du conseil général de l'Etat , duc et ci-devant chambellan
de l'empereur ; Fidele Sopransi , homme de lettres distingué
et Charles Nicoli , chef de l'agence économique de
Tétat de Milan , connu par ses lumieres en finances . Le motif
de leur voyage est de féliciter le Directoire et la République
Française de ses triomphes en Italie . Mais on assure que le
but principal de leur mission est de conférer avec le gouvernement
français sur les moyens de rendre le Milanais indépendant
de la maison d'Autriche , dont la domination était
détestée de la majorité des citoyens , qui demandent à se former
en assemblées primaires pour se donner une forme de
gouvernement.
Des bruits alarmans s'étaient répandus sut la situation de
nos armées , soit sur le Rhin , soit en Italie ; on disait que
Jourdan avait éprouvé un revers considérable , et que quinze
mille hommes de l'armée de Buonaparte avaient été hâchés par
les Autrichiens au passage de l'Addige . On a bientôt reconn
que ces bruits n'étaient qu'une double combinaison de l'agiolage
et de la malveillance . Il n'y a pas eu sur le Rhin d'autre
désavantage que celui dont le général Jourdan rend compte
dans sa lettre que nous rapporterons ci-après , et qui se borne,
à une retraite de l'avant -garde commandée par le général
Lefebvre qui avait été attaqué par des forces de beaucoup supérieures
aux siennes . Toute la rive gauche du Rhin est même
entierement balayée des troupes impériales . Quant à la prétendue
défaite d'Italie , elle a été fabriquée par les gazettes
de Francfort qui , comme on sait, sont sous l'influence des émigrés.
Il paraît que cette invention n'a eu pour objet que de remonter
l'esprit des troupes autrichiennes qui est fort décou
sagé. On fixait cette défaite au 2 juin , et les nouvelles postérieures
de Buonaparte , que l'on verra ci- après , sont on ne
peut plus rassurantes. Les envoyés de Milan qui sont partis
après l'époque indiquée , n'en ont rien dit , et ont été fort
étonnés d'apprendre à Paris ce que l'on ignorait entierement
en Italie . Les journalistes qui se sont empressés de transcrire
cette nouvelle de Francfort, devraient un peu mieux se défier
( 61 )
des gazettes ennemies , et les malveillans être plus réservés
dans leurs espérances .
NOUVELLES OFFICIELLE S.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.,
Extrait du bulletin de l'armée de Sambre et Meuse.
Du 11 prairial. Les grenadiers de la quatre-vingt-doazieme
demi-brigade , et une compagnie de fusilliers cantonnés à
Nider-Diebach , ont enlevé , à minuit un quart , dans la
nuit du 11 au 12 , les postes autrichiens qui étaient en avant
d'eux. Les Autrichiens sont venus ensuite en force pour les
enlever à leur tour. Trois fois ils se sont présentés , et trois
fois ils ont été obligés de rentrer dans leurs retranchemens.
A la pointe du jour , on a commencé à se tirailler de part
et d'autre. Les grenadiers , s'étant un peu trop avancés , ont
été repoussés par une force supérieure , qui s'est emparée du
village de Nider- Diebach. Le capitaine , ayant rallié ses
grenadiers a ordonné la charge , et le village a été repri à
l'instant .
".
L'ennemi a évacué le village d'Oberdieback , où il a été
établi des postes des grenadiers , de maniere que nous occupons
toutes les gorges de Nider- Diebach , Oberdiebach et
Mannebach.
L'ennemi a dû faire une perte considérable : Il a fait passer,
sur la rive droite du Rhin , huit à neuf barques remplies
de blessés , non compris ceux restés sur le champ de bataille ,
et trois que nous avonsfaits prisonniers .
Toute la division a pris les armes , à dix heures du matin.
' L'ôtage autrichien ayant été reconduit à Nilm , le général
Hardy a commencé son attaque depuis la tête des deux rivieres
de Nahe et Blisse jusqu'au débouché , qui de Baumholder
communique à la chaussée de Birckenfeldt , près du moulin
' de Breken. Passant la Nahe , la tête de la Blisse , il s'est porté
vers le bois qui voit toute la plaine de Saint-Vendel , ˆen a
chassé l'ennemi , qui avait à lui opposer deux pieces de canon
et quelques Polacres ou Croates.
Le premier bataillon d'infauterie légere , soutenu de deux
escadrons de hussards , a pris l'ennemi à revers sur les points
de Blizen et Linden , dont il s'est emparé.
Du 13. Les généraux Kléber et Lefebvre ont ehargé , seuls ,
avec leurs ordonnances et leurs officiers d'état- major , un
( 62 )
escadron de Barco , soutenu par tout le régiment , mais que
l'on ne voyait pas à cause des bleds . Le général d'Hautpoult
est venu les arrêter à vingt-cinq pas au plus de l'ennemi , en
leur faisant voir le régiment.
Du 16. Les troupes légeres ont été , toute la journée , aux
prises avec l'ennem , qui en se retirant a inondé la plaine de
cavalerie. Le général Klein , en prenant l'armée autrichienne.
sur son flanc , l'a beaucoup inquiétée . Nous avons eu trois
charges autant heureuses que bien soutenues par le 11. régiment
de chasseurs , qui a tué ou blessé à l'ennemi plus de
Go hommes , et fait des prisonniers en hommes et en chevaux .
Du 17. L'ennemi a voulu surprendre nos avant-postes de
Strombere , vers une heure du matin ; mais il a été vigoureuserment
repoussé par une compagnie de grenadiers de la
61. demi-brigade .
Du 18. L'adjudant- général Ney mande au général Grenier ,
qu'il s'est emparé d'un magasin situé à Dirredorff , consistantên
600 sacs d'avoine , 100,000 bottes de foin et une assez
grande quantité de farines ; qu'il s'est également emparé des
magasins de Bendorff, consistant en 1340 quintaux de farine ,
400 sacs d'avoine et 2000 bottes de foin.
-
Le général en chefJourdan , au Directoire exécutif. — Au quartier-
général , à Montabauer , le 29 prairial , an IV.
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous prévenir que ce
que j'avais prévu est srrive l'ennemi , après avoir rappellé de
la rive gauche du Rhin , sur la rive droite , la presque tota
lité de ses forces , l'archiduc ayant augmenté son armée de
quelques corps de celle de Wurmser , s'est porté sur la Lahn
avec des forces beaucoup plus considérables que celles que
j'avais pu réunir , et profitant de l'avantage qu'il avait de
pouvoir faire son mouvement beaucoup plus promptement
que moi , il s'est élevé sur la haute Lahn , de maniere que
lorsque j'ai voulu faire passer , le 27 , du côté de Vetzlar ,
l'avant-garde , le général Lefebvre qui la commandait , a été
attaqué par un gros corps d'arinée ; ce brave général n'a pas cru
devoir se retirer sans combattre , et il s'est engagé une affaire
des plus vives , sur laquelle je ne peux pas encore vous
donner des détails. Je vous adresserai incessamment le rapport
de ce combat , où l'ennemi , quoique quatre fois plus fort
que le général Lefebvre , a perdu beaucoup plus de monde
que lui. Notre perte peut s'élever à 250 ou 300 hommes ,
tués , blessés ou prisonniers . Le nombre des derniers est
peu conséquent , et nous en avons fait un assez bon nombre .
Quatre pieces de canon ont resté au pouvoir de l'ennemi ,
qui les a chargées avec une impétuosité incroyable , mais qui
( '63 )
ne s'en est emparé qu'après avoir essuyé des décharges à
mitraille .
Cet événement ne m'aurait point empêché d'attaquer l'ennemi
le 29 , comme l'armée en avait déja l'ordre , si je n'avais
pas été instruit que des forces considérables s'élevaient sur
ma gauche. Je n'ai donc pas cru devoir compromettre le
salut de l'armée , et j'ai ordonné la retraite . Le général
Kléber , se retire sur la Sieg , avec une partie de l'armée ,
et je me retire sur la rive gauche du Rhin avec l'autre
partie.
Je me rendrai demain à Coblentz , d'où je vous adresserai
des détails , et vous ferai connaître les dispositions que je
ferai ; il ne m'est pas possible de vous écrire plus longuemeut
aujourd'hui .
Salut et fraternité , Signé , JOURDAN .
"ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE . Le général en chef , au Directoire
exécutif. Au quartier-général , à Neustadt , le 27 prairial
, an IV.
-
Citoyens directeurs , par ma lettre du 25 de ce mois , je
vous faisais part de mon projet d'attaquer l'armée du général
Wurmser , placée entre Frankental et la Rehut : son front
était couvert par un canal très - marécageux , qui prend de la
Rébach à Frankental , et sa gauche par Rébach. L'ennemi
avait augmenté la force de cette excellente position par des
barrages sur toute cette riviere , qui l'avaient inondée à environ
150 ou 200 toises .
La bravoure del'armée et la bonne conduite des chefs et
des officiers généraux , ont vaincu , en peu de tems , tous
ces obstacles presqu'insurmontables. La troupe , dans l'eau
jusqu'aux aisselles et sous le feu de l'artillerie et de la mousqueterie
le plus vif , a chargé avec un grand courage , et a
emporté , de vive force et de front , tous les ouvrages que
défendaient ces inondations . Tout ce qui n'a pas été tué dans
les retranchemens , s'est sauvé dans le plus grand désordre.
La nombreuse cavalerie de l'ennemi n'a pas permis à notre
infanterie de se compromettre à sa poursuite , dans la plaine
immense qui nous séparait de Manheim , et il a fallu faire
construire une grande quantité de ponts pour y porter notre
cavalerie , et achever de jetter l'ennemi dans son camp retranché
.
L'affaire est devenue alors une très-belle manoeuvre de
cavalerie et d'artillerie légère , et nous l'avons chassé de positions
en positions jusques sous le feu de Manheim.
L'armée a occupé , le soir , la position que l'ennemi venait
de perdre .
( 64 )
La perte de l'ennemi est très- considérable en tués et blèssés
; je l'estime au moins à six ou sept cents hommes. Le tems
nécessaire à la construction des ponts pour le passage de la
cavalerie , ne nous a pas permis de faire un très -grand nombre
de prisonniers.
Le centre de l'armée , aux ordres du général Dessaix , a
attaqué la Rehut et Neuhofen , Helhof , Dauvertadt , et les
bois de Schifferstadt et Mutterstadt. Ces attaques étaient dirigées
par les généraux Delmas et Beaupuy. L'aile gauche , aux
ordres du général Saint- Cyr , a attaqué Holtzhof , et devait
attaquer Frankental ; elle était dirigée par le général de division
Duhem.
Je ne puis donner trop d'éloges à la bravoure de toutes
les armes , et aux talens des chefs qui ont dirigé toutes ces
attaques : le plus grand ordre et la précision la plus exacte ont
assuré leurs succès ; pas une seule n'a éprouvé le moindre
échec.
Le chef d'état-major vous en fera passer le plan et l'état des
prisonniers , quand il sera parvenu au quartier- général . Je
T'estime à 150 ou 200. Salut et respect , signé , MOREAU .
ARMÉE D'ITALIE. Buonaparte , général en chef de l'armée d'Italie
, au Directoire exécutif.
Gitoyens directeurs , dès l'instant que j'ai su que la campagne
était ouverte sur le Rhiu , j'ai fait marcher une colonne
au lac de Come , qui a occupé et détruit le fort de Fuentes.
Le duc de Modene donne 2000 fusils avec bayonnettes ,
huit pieces de 24 , quinze de 16, douze de 8, et quatorze de 4-
Les fiefs impériaux s'étaient révoltés ; ils se sont portés à
tous les excès . Le chef de brigade Lasne y a marché avec
douze cents hommes ; il a brûlé les maisons des rebelles et
fait prisonniers les principaux , qui ont été fusillés .
Même chose dans les environs de Tortone . J'en ai fait arrêter
quinze des chefs , fait juger par une commission militaire
, et fusiller.
Jusqu'à cette heure nous n'avons pas de malades , et cela
va très-bien .
Signé , BUONAPARTE.
P. S. Le général Moreau , après avoir continuellement
trompé l'ennemi sur ses desseins et sa marche , et l'avoir
occupé du côté de Manheim , s'est porté , avec la rapidité de
l'éclair , sur le Haut-Rhin , qu'il a passé en cinq ou six en-.
droits à la fois ; la surprise des Autrichiens a été telle que plusieurs
officiers ont été pris dans leurs lits ; le fort de Kelh a été
emporté avec la garnison de goo hommes ; au moment où la
lettre est partie , il y avait déja 2000 prisonniers , parmi les-,
quels se trouve un prince allemand .
LENOIR DE LAROCHE , Rédactcuṛ.
No. 38 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Vendredi 8 Juillet 1796 , vieux style. )
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE.
Cinquieme lettre sur l'ORIGINE DES CULTES ,
cit. DUPUIS.
du
Je ne puis pas encore vous faire sortir de l'Égypte ,
mon cher lecteur , quoique je vous aie fixé au char
du brillant Osiris pendant ses conquêtes , et sur les
pas de la malheureuse Isis pendant ses courses célebres
. Vous devez prendre encore une fois les
prêtres égyptiens pour guides , et suivre Bacchus
dans l'Inde , si vous voulez connaître à fond la théologie
solaire , seule et unique bâse de toutes les théologies
anciennes et modernes.
C'est encore le Soleil que l'antiquité a chanté dans
les Dionysiaques , ou les poëmes sur Bacchus ; car
Bacchus et Osiris sont deux spectres mythologiques
créés sur la même bâse. Mais avant que de parcourir
pour la sixieme fois le zodiaque avec le citoyen
Dupuis , achevons de développer sa théorie sur Osiris .
Il l'a couronnée par sa découverte sur le véritable
usage et sur l'époque de la grande pyramide située
près de Memphis . Ce sera une agréable et curieuse
digression .
Tome XXIII. E
( 66 )
Les Égyptiens dès le siecle d'Hérodote avaient
oublié le but de cette vaste construction , de même
que celui des autres pyramides plus petites dont elle
était entourée . C'etaient à les entendre les tombeaux
des rois qui les avaient fait élever ; d'autres y reconnaissaient
ceux de leurs épouses , et même celui de
Rhodopé , courtisane célebre . Diodore de Sicile
qui écrivit plusieurs siecles après Hérodote , n'était
pas mieux instruit. Pline les appelle , regum pecuniæ
otiosa ac stulta ostentatio , une vaine et inutile ostentation
de la richesse des rois .
C'est plus de vingt siecles après Hérodote que le
cit. Dupuis est conduit par la force et la nature de
ses recherches mytho- astronomiques , à retrouver dans
la grande pyramide le tombeau d'Osiris . En plusieurs
endroits de l'Égypte on montrait de prétendus tombeaux
de ce Dieu ; mais il ne reste aucune trace de
ces monumens . Le seul digne de ce nom subsiste
encore ; c'est auprès de Memphis qu'il est situé , et
c'est la grande pyramide . Ceux qui l'ont mesurée
varient quelque peu sur ses dimensions ; mais tous
s'accordent à reconnaître ses faces pour des triangles
équilatéraux , et sa bâse pour une figure quadrangulaire
. Cette construction donne la pyramide
inscrite dans une demi - sphere , et l'inclinaison de
ses faces sur sa bâse forme un angle d'environ 54 degrés
et demi.
Ceux qui ont dit que les pyramides avaient été
élevées pour servir de gnomon , ou pour servir à mesurer
la hauteur méridienne du Soleil , ont avancé
une grande erreur ; car les dimensions de la plus
grande sont telles que son ombre à midi ne sort
( 67 )
point de la bâse pendant la moitié de l'année , celle
qui s'écoule depuis l'équinoxe du printems jusqu'à
celui d'automne . Ammien - Marcellin a dit une partie
de la vérité sur cet objet , lorsqu'il a écrit que
les pyramides avaient été construites , suivant des
proportions telles , qu'il était un tems de l'année où
elles cessaient de rendre de l'ombre.
Lorsque l'équinoxe d'automne ouvrait le regne
des tenebres , du mauvais principe , de Typhon enfin
; alors l'ombre de la pyramide la couvrait presque
entiere , sortait de sa bâse , et s'étendait à l'entour.
Osiris entrait dans le coffre de Typhon , ou dans
son tombeau . Il y restait , jusqu'à ce que l'équinoxe
du printems , ramenant le regne de lumiere , celui
du bon principe fit éclairer toute la pyramide par
le soleil à midi , et ramenât l'ombre dans les limites
de la bâse . C'était alors qu'Osiris , revenu des enfers ,
rentrait dans l'empire de la lumiere , et était rendu'
à Isis et à son fils Orus , vainqueur du chef des ténebres.
Cette idée ingénieuse caractérisait les anciens
Égyptiens , qui n'épargnaient ni travaux , ni dépenses
pour immortaliser leur religion et leurs connaissances
astronomiques . Mais ce n'était pas assez pour eux
d'avoir élevé un monument aussi vaste à leur dieu'
Osiris ; ils voulurent en faire partager la gloire et
le but à Isis qu'ils ne séparaient jamais dans leur
culte de son bienfaisant époux . Le cit. Dupuis a
observé que l'inclinaison des faces triangulaires de
la pyramide sur sa bâse étant d'environ 54 degrès
et demi , le plan de ces faces prolongé couperait le
ciel , et se confondrait avec le plán de l'équateur
E 2
( 68 )
dans un pays qui aurait de latitude 35 degrés 15 minutes
, c'est- à- dire où l'équateur s'éleverait de 54 degrés
et demi sur le plan de l'horison . La latitude de
Memphis n'est que de 30 degrés environ , et l'élévation
de l'équateur au dessus de son horison est
d'environ 60 degrés . Le plan des faces de la pyramide
ne coincide donc pas avec le plan de l'équateur
, mais avec le plan d'un parallele situé au midi
et à 5 degrés un quart de l'équateur .
Il résulte de cette construction que le Soleil
n'arrivait pas exactement à midi sur la pyramide ,
aux jours des deux équinoxes ; mais quatorze jours
avant l'équinoxe de printems , et quatorze jours
seulement après celui d'automne. Il faut en effet au
Soleil quatorze jours à peu- près pour acquérir ou
pour perdre 5 degrés un quart de latitude . Quelle
fut le dessein de ceux qui donnerent cette double
extension ; ce fut évidemment de renfermer dans les;
dimensions de la pyramide , non - seulement les travaux
d'Osiris ou du Soleil , mais encore les courses
d'Isis , ou l'élongation de la Lune : ce que n'eût pu
faire une pyramide équatoriale . L'inclinaison de
l'orbite de la Lune sur l'écliptique étant de 5 degrés
un quart , fait dévier sa déclinaison de pa- :
reille quantité . De là il suit que la Lune étant en
conjonction , ou en opposition le jour des équinoxes
, quelque grande que fût sa latitude et la
déclinaison qui en résultait , elle ne sottait pas des
limites tracées dans le ciel par le prolongement de
la face boréale de la pyramide.La Lune ou Isis passait
avec le Soleil ce jour-là dans l'hémisphere supérieur
ou lumineux , dont le terme était d'après la cons- .
( 69 )
truction , non l'équateur , mais le parallele à l'équateur
qui est à 5 degrés un quart de déclinaison
a istrale .
Les Égyptiens donnaient , comme on le voit une
excès de deux fois quatorze , ou de vingt - huit jours
au regne lumineux sur le regne ténébreux ; c'était
peut-être la base de la tradition ( PLUTAR. , de Iside ,
pag. 444 ) qui donnait à Osiris vingt- huit ans de vie
ou de regne . Cet excès est indiqué sur les planispheres
numéros 9 et 10. A chacun des deux jours qui formaient
les limites des deux regnes , un dévot Égyp
tien prosterné au bas de la face boréale de la pyramide
, voyait à midi le Soleil ou Osiris placé sur son
sommet , comme sur un vaste piedestal , et à minuit
la Lune ou Isis occuper le même trône . Quelle vaste
conception !
Ce n'est pas encore là tout ce que les dimensions
de la pyramide ont appris au cit. Dupuis . Elles lui
ont indiqué d'abord son usage , qui était oublié
depuis plus de vingt siecles ; et ensuite elles lui ont
donné l'époque de sa construction . Admirons ici
avec reconnaissance , l'utilité de l'érudition , lors .
qu'elle est éclairée par une sage critique , et dépouillée
de crédulité et de superstition . Plutarque a conservé
le point précis du zodiaque , où l'on racontait que
Osiris était entré dans le coffre de Typhon , c'està
- dire le point où le Soleil descendait dans la partie
australe ou inférieure du monde ; c'était le 17. degré
du Scorpion. De même les astrologues plaçaient au
19. degré du Bélier , le retour du Soleil à la partie
supérieure de l'univers . Ces deux points n'étaient
pas ceux des équinoxes , car ils ne sont pas diamé-
1
E 3
( 70 )
tralement opposés ; puisqu'au 17. degré du Scorpion
est opposé le 17 ° . du Taureau , et non le 19º . du
Bélier. Depuis le 19. degré du Bélier jusqu'au 17 .
du Scorpion , en comptant selon l'ordre des signes ›
on trouve six signes ou 180 degrés , plus un excédent
de 28 degrés . Cet excédent doit se partager en
deux parties égales , ou des deux côtés . Or , c'est la
moitié de l'excédent qui détermine de chaque côté les
équinoxes , c'est à- dire les deux termes distans de six
signes , ou de 180 degrés . En conséquence , l'équinoxe
du printems devait se trouver à 19 degrés ,
plus 14 degrés du Bélier ; mais comme chaque signe
a 30 degrés , c'est au 3. degré du signe suivant ,
c'est-à-dire au 3. du Taureau , qu'était placé l'équi
noxe du printems , lorsque la pyramide a été construite
. Un raisonnement semblable donne le 3º . degré
du Scorpion pour l'équinoxe d'automne . Les calculs
fort simples de la précession des équinoxes , ou du
mouvement annuel des poles de l'écliptique , autour
de ceux de l'équateur , donne pour cette époque plus
de 2700 ans avant l'ère chrétienne .
Voilà donc l'esprit humain satisfait sur un des
points historiques dont l'ignorance l'a depuis longtems
tourmenté , le but et l'époque des pyramides .
Elles subsistent depuis plus de 4400 ans , du moins
quant à la plus grande ; et selon toutes les apparences
, elles dureront encore autant d'années . Ce
serait sans contredit le plus grand et le plus durable
des travaux de l'espece humaine ; si celui que les Français
achevent en ce moment pour déterminer l'unité
des poids et mesures prise dans les dimensions de la
terre et dans les effets immuables de l'attraction ;
1
( 71 )
ne devait l'emporter de beaucoup . Le travail de la
République Française sera indépendant des catastrophes
physiques locales , parce que sa bâse , qui
est la terre elle -même , ne saurait périr qu'avec notre
globe , ou du moins qu'avec la forme de toute la
vaste surface des deux hémispheres . La grande pyramide
au contraire serait renversée par des catas- ")
trophes locales , telles qu'un tremblement de terre ,
ou un débordement extraordinaire de l'amant d'Isis ,
le Nil.
Pardonnez - moi cette digression sur la métrologie
française . Il est glorieux d'appartenir à une nation
qui laisse sur le globe des traces de son existence
aussi durables que lui ; c'est pourquoi je n'ai su retenir
l'expansion de má joie . On ne saurait la reprocher
à des hommes justes et instruits qui ont vu
périr à leurs côtés , pendant dix - huit mois , les talens
et la vertu.
મે
Pendant que je suis entraîné dans les digressions ,
je vous en proposerai une qui aurait dû faire l'introduction
de cet extrait , si je n'eusse craint de
vous effrayer d'abord par l'aridité de la matiere . Je
veux parler de l'astrologie , cette connaissance vaine ,
indigne du nom de science , qui a tenu les
courbés pendant plus de quarante siecles sous le joug
de la terreur. Les recherches du cit. Dupuis sur la
pyramide m'ont conduit au berceau de l'astrologie ,
et m'ont fait trouver l'époque de sa création . Elle
doit avoir été créée au tems où le Soleil et la Lune
occupaient réellement dans le zodiaque les points
où les astrologues ont toujours placé depuis l'exaltation
de ces deux planetes principales ; car on sast
E 4
$ ( 72 )
que les lieux des exaltations étaient ceux où les
astres étaient supposés exercer la plus forte influence .
Or , l'exaltation du Soleil a toujours été fixée au
19º . degré du Bélier , quatorze jours avant le 3. degré
du Taureau , lieu de l'exaltation de la Lune. Ces
termes sont les limites printannieres du regne d'Osiris ,
ou de celui de la lumiere , qui supposent néces
sairement l'équinoxe au 3e . degré du Taureau :
époque astronomique liée à l'an 2700 avant l'ère des
Chrétiens, la même que celle de la grande pyramide .
A cette époque , sont liées aussi les Heracléides ,
les Théséides , les Osiréides , les Iséides et les Dionysiaques
, comme on le verra plus bas . L'antépénultieme
dixaine de siecles avant l'ère des Chrétiens ,
est donc celle qui produisit toutes les grandes théories
physiques et mythologiques , dont les détails se perdirent
par l'effet des catastrophes terrestres ou politiques
, mais dont le fonds se perpétua sous les voiles
des hieroglyphes et des mysteres .
1
On remarque dans les calendriers chrétiens deux
fêtes assez extraordinaires placées aux limites pyramidales
, c'est-à- dire 14 jours avant l'équinoxe du
printems , et 14 jours après celui d'automne . A la
derniere époque , les Égyptiens pleuraient la mort
d'Osiris ; et les Grecs , celle du même spectre mythologique
qu'ils appellaient Bacchus ; au même jour ,
on voit un saint Bacchus dans la légende .
On commençait autrefois l'année , et l'on faisait
des souhaits de bonne année , ou de félicité perpétuelle,
au quatorzieme jour avant l'équinoxe du printems
Eh bien ! on trouvé au même jour , dans le
calendrier chrétien ,sainte Félicité et sainte Perpétue .
( 73 )
Si ce n'est là qu'un effet du hazard , cet effet répété
est très - extraordinaire .
Ou
Voilà donc reconnu le but que s'étaient proposé
les Égyptiens en élevant cette masse de pierres , dont
la hauteur est plus que double de celle des tours de
N. D. de Paris , et plus grande de 6,820 metres ,
de 21 pieds , que le célebre clocher de Strasbourg ,
élevé lui -même de 144,515 metres , ou de 445 pieds.
Elle était le vaste tombeau d'Osiris , le Soros ( cercueil
, en grec ) , dans lequel on déposait tous les ans
son image. Elle était destinée à marquer chaque
année le quatorzieme jour , qui précédait le premier
équinoxe , et le quatorzieme jour qui suivait le
second ; et par suite , les pleines lunes qui avaient
licu dans les limites équinoxiales , lorsque la Néoménie
, ou nouvelle Lune , arrivait le jour même de
l'équinoxe. Ces Lunes des équinoxes étaient le sujet
d'observations importantes. Plutarque de Iside ,
pag. 368 , ) parle de la Néoménie de l'équinoxe du
printems , ou de celle à l'époque de laquelle on
célébrait l'entrée d'Osiris dans la Lune , ou la fécondation
de la Lune , principe humide , source de vie
pour tous les êtres sublunaires . Les Juifs et les Chrétiens
sont aussi religieux observateurs de la Néoménie
printaniere , pour fixer la célébration de leurs
pâques,
Il est évident que la théorie sacrée d'Isis et d'Osiris
était liée aux phénomenes de lumiere et d'ombre
produit par la pyramide . Il est donc plus que vraisemblable,
que cet ancien roi , dont le tombeau était
creusé dans la solidité de la pyramide , était le fameux
Osiris , roi bienfaisant ; car le plus célebre des nom-
1
( 74 )
breux tombeaux qu'on lui avait élevés dans divers
lieux de Égypte , était celui de Memphis , ville
bâtie près des ruines de la grande pyramide qui nous
occupe dans cette lettre .
La tradition sacrée qui portait que Typhon s'était
associé soixante et douze compagnons , lorsqu'il renferma
Osiris dans le coffre obscur , ou lorsque le
Soleil entrait dans le cône d'ombre projetté hors
de la piramide , s'explique aussi par la construction
de celle -ci. Il résulte en effet de ses dimensions
pour l'angle au sommet , un angle de 71 à 72 degrés ;
car le double du complément de l'angle d'inclinaison
des faces sur la bâse , est 72 degrés . Or , cet angle
solide peut être regardé comme la masse ténébreuse
et terrestre qui , présentée au Soleil , forme le cône
d'ombre , analogue à la pyramide . Cette vaste construction
était jusque dans ses plus petits détails un
piédestal ou un autel pour le Soleil et la Lune.
Aussi, Lucain appelle- t- il les pyramides , les sublimes
autels des Dieux , aux pieds desquels on vient acquitter
des voeux ; et les Sabéens , adorateurs des
planetes et des étoiles , croyaient que les cendres de
leur Dieu Agathodémon , ou du Bon Génie , reposait
sous ses immenses monumens .
2
Ne vous effrayez pas , lecteur , de l'appareil géométrique
exposé dans cette lettre ; les plus légeres
teintures de trigonométrie suffisent pour le calculer .
Il aurait été à desirer que le cit. Dupuis l'eût accompagné
d'une figure . Mais il est facile d'y , suppléer.
Tracez un demi - cercle , dans lequel vous inscrirez
un triangle , appuyé sur tout le diamêtre , et dont
le sommet touche le milieu de la demi - circonférence
( 73 )
Du même centre , et sur le même diamètre prolongé, '
tracez une seconde demi - circonférence dont le
rayon
soit à celui de la premiere , comme 100 est à 31
environ. Sur cette derniere , tracez l'axe du inonde ,
élevé de 30 degrés , et l'équateur faisant au centre
un angle droit avec cet axe. Si vous prenez sur la
seconde demi- circonférence un point distant de
l'équateur , au midi de 5 degrés et demi , vous verrez
le prolongement de la face boréale de la pyramide ,
couper à ce point la seconde demi- circonférence qui
représente le ciel des planetes.
LÉGISLATION.
Lettre aux Rédacteurs sur deux ouvrages relatifs au
Gouvernement actuel de la France , et sur le style de nos
Ecrivains politiques modernes. ´›
J'AI
'AI toujours recherché les ouvrages de goût quand
on en faisait ; et depuis la révolution , les ouvrages
politiques quand on en a pu faire. Mais malheureu
sement je vis dans un département éloigné , où l'on
ne reçoit les nouveautés que difficilement et fort tard.
Cet inconvénient est peu de chose quand les ouvrages
sont bons , car il n'est jamais trop tard pour
les lire . Mais il est fâcheux de courir les risques de
n'avoir en province un livre , que lorsqu'il est déja
oublié à Paris. Appellé dans cette commune par des
affaires , j'ai voulu les concilier avec mes goûts ; je
me suis souvenu que le ci - devant Palais - royal était
autrefois le magasin le mieux fourni des produc“
( 76 )
"
*
tions de l'esprit comme de celles de l'industrié , et
j'ai imaginé que la révolution n'avait rien changé
à un usage aussi commode. Je suis entré dans la
boutique d'un libraire qui m'a paru la plus achalandée.
J'ai eu assez de peine à me glisser à travers un
groupe serré d'interlocuteurs , jusqu'à l'endroit où
étaient étalées les nouveautés que je cherchais . Tan- >
dis que les uns faisaient battre nos armées sur le
Rhin et en Italie , d'un air de tristesse qui déguisait
mal leur joie secrete , et que d'autres s'entretenaient
du cours du jour et des bonnes spéculations à faire
sur les domaines nationaux , je parcourais la longue
file de brochures qui s'offraient à mes yeux . Parmi
ces brochures , j'en remarque une qui était déja
reléguée en quatrieme ligne ; ce qui m'a fait juger
qu'elle était déja un peu ancienne . Mais il n'y avait
rien d'ancien pour moi qui arrivais . Elle avait pour
titre : De la FORCE du Gouvernement actuel de la France
et de la nécessité de s'y rallier ; par BENJAMIN CONSTANT
Voyant que je la parcourais avec intérêt , le libraire
s'approche. C'est assez bon , me dit- il négligemment ;
mais ceci vaut mieux , et il me présente une autre
brochure intitulée : De la FAIBLESSE d'un Gouver
nement qui commence , et de la nécessité où il est de se
rallier à la majorité nationale ; par ADRIEN LEZAY.
-
Quel est ce Benjamin Constant , demandai - je au libraire
? C'est , me répond-il , un jeune étranger ;
je crois qu'il est de la Suisse ; on dit qu'il est de l'école
de Thomas et de Necker. -EtEt Adrien Lezay... →→
Quoi ! me dit avec surprise un grand homme sec qui
était à côté de moi , vous ne connaissez pas Adriem.
Lezay? Vous ne lisez donc ni le Journal de Paris , ni
( 77 )
les Nouvelles politiques . Excusez-moi ; je vis à la
campagne au fond d'un département situé aux pieds
des Pyrénées , et je vous jure qu'on y lit peu de journaux
, et que le nom d'Adrien Lezay n'y est point encore
parvenu . Tant pis pour votre département
me dit mon homme avec un peu d'humeur ; mais
aussi pourquoi vivre aux pieds des Pyrénées ? -J'en
conviens ; mais quand on n'est pas à Paris , il faut
bien être quelque part. Eh bien lisez Adrien
Lezay , vous en serez content ; il est jeune , mais il
a le talent de la maturité ; penseur et écrivain : c'est
quelquefois l'énergie de Tacite , et toujours le laconisme
de Montesquieu . Est-il étranger aussi ?-Non
vraiment ; il est Français .
de notre gouvernement.
---
---
-
Et il écrit sur la faiblesse
C'est qu'il veut lui donner
de la force ; vous en serez mieux convaincu quand
vous aurez lu l'ouvrage . - Pardon , j'ai cru qu'un
ouvrage devait convenir au titre , et le titre à l'ouvrage
. Eh ! sans doute ; on sait tout cela ; mais
lisez , lisez , et vous jugerez ensuite .
-
Doublement excité par ce que je venais d'entendre
, et par le sujet de mes deux brochures , j'en
fais emplette , et je cours m'enfermer chez moi pour
les lire ; non sans remarquer en chemin l'extrême
singularité de voir un étranger reconnaître la force
de notre gouvernement , et prouver la necessité de
s'y rallier , tandis que tant de Français s'efforcent de
le tourmenter de leur censure , et semblent regretter
qu'il s'affermisse .
Dans cette disposition d'esprit , assez favorable
comme vous le voyez à Benjamin Constant , je me
suis mis à lire son ouvrage avec toute l'attention dont
( 78 )
je puis être capable . Il peintd'abord , dans le premier
chapitre , les hommes qui ont attaqué la Convention
, précisément dans le tems où elle s'occupait à´
réparer les erreurs dans lesquelles elle avait été entraînée
par une chaîne d'événemens dont il était difficile
d'arrêter l'impulsion .
« Il y a , dit- il , dans toutes les sociétés , une classe
d'hommes scrupuleux , vétilleurs et mécontens , qui
ont des talens , de l'honnêteté , une mémoire im
placable , et une vanité sans bornes . Ces hommes
ne sont pas dangereux aux gouvernemens , mais ils
leur sont importuns . Ils ne les attaquent pas , mais ils
les chicanent , les harcelent , les fatiguent . Mettant
un prix égal à toutes les idées , ils reviennent à la
charge , avec une égale insistance , sur les questions
les plus grandes et sur les plus petits griefs . L'im,
portance qu'ils attachent aux choses ne naît pas des
choses en elles-mêmes , elle naît d'eux : une opinion
leur paraît consacrée lorsqu'ils ont pris sa défense ,
et comme ils ne voient le salut de l'État que dans
Jeur considération individuelle , ils se font un devoir
d'une persévérance qui , souvent appliquée à
des objets , soit minutieux , soit irréparables , a le
désavantage , alternativement , d'user leur influence ,
ou de la rendre fâcheuse , d'aigrir les hommes en
place , ou de les accoutumer au blâme , et finit même
par réunir ce double inconvénient .
Ces hommes , cependant , sont utiles dans un gou-.
vernement vieux et abusif . Ils le tiennent dans une
sorte d'inquiétude salutaire , qui empêche l'excès
des abus , en en troublant la jouissance . D'ailleurs ,
leurs forces sont proportionnées à leur objet. Ils
( 79 )
moderent l'action irréguliere de ressorts usés , en lui
opposant de faibles obstacles.
" Ils sont , au contraire , non-seulement inutiles,
mais essentiellement dangereux , dans les révolu
tions , et dans les gouvernemens naissans . Ils ne
peuvent rien contre une impulsion irrésistible , et
néanmoins , par les entraves qu'ils essaient d'y
mettre , ils font croire au besoin d'une vélocité
additionnelle . L'inquiétude qu'ils inspirent , se joignant
aux passions violentes créées par des dangers
et des efforts extraordinaires , devient aisément de
la fureur. Leurs chicanes , qui ne troublaient en
rien la sécurité d'un gouvernement établi , prennent ,
par une suite naturelle de la défiance inséparable
des hommes et des institutions nouvelles , l'apparence
de complots : les gouvernans confondent des évolutions
avec des attaques , des fleurets avec des poignards
, et ceux qui ne veulent que briller avec ceux
qui ont dessein de nuire......
" Les hommes dont je parle sont impatientans
sur-tout , par une sorte de raisonnement , exact en
apparence et faux dans le fait , à l'aide duquel ils
méconnaissent toujours les conséquences de tout
ce qu'ils font ils ont mesuré mathématiquement
l'éloignement où il faut être d'un magasin à poudre
pour ne pas le faire sauter : ils vont , sans besoin ,
sans utilité , pour le seul honneur de leur théorie ,
se placer avec des matieres inflammables précisément
sur la ligne qu'ils ont tracée : le feu prend aux
poudres , vous êtes renversé , blessé ; mais ils vous
prouvent , avec toute la logique du monde , que le
magasin n'eût pas dû sauter. Eh ! mesurez moins ,
( 80 )
et éloignez- vous ; il nous importe peu d'admirer
vos calculs , et beaucoup de prévenir l'explosion .
" Ces hommes ont encore le singulier malheur de
n'appercevoir aucun des changemens apportés par
les événemens mêmes dont ils se plaignent , dans
les opinions , dans les intérêts , dans les choses et
dans les personnes . Ils ne voient pas que les révolutions
font disparaître les nuances , qu'un torrent
nivele tout. Ce sont d'anciens soldats qui , ayant
fait dans un pays une guerre de postes , veulent
continuer cette guerre et reprendre ces postes , après
que le terrein a été bouleversé par un tremblement
de terre .
" Ces hommes ont joué un petit rôle et fait un
grand mal dans la derniere époque dé la révolution.
Ils y sont arrivés avec toutes ces petites finesses
, toutes ces gentillesses de persifflage , tout ce
cliquetis de plaisanteries et d'allusions , toutes ces
graces de bel esprit qui avaient fait leur succès dans
l'ancien régime , et ils ont voulu lutter , avec de
pareilles armes , contre des hommes nouveaux , violens
, énergiques , qui avaient appris à braver plus
que le danger , et dont le caractere avait été formé
par la plus terrible éducation révolutionnaire. ,,
Après avoir lu ce tableau, dont je ne vous cite que
quelques traits , je me suis dit : Ce chapitre ne sera
pas critiqué ; mais il vaudra bien des critiques au
reste de l'ouvrage. On m'assure que je ne me suis
pas trompé.
Dans le chapitre suivant , l'auteur s'attache à prouver
que le gouvernement est fort par lui-même , qu'il
ne peut jamais être attaqué avec avantage , que
jamais
'( 81 )
pour
,
jamais la chance des aggresseurs ne peut être aussi
favorable qu'elle l'était en vendémiaire . Il se fonde ,
1º. sur ce que la République a pour elle un premier
avantage qu'on ne reconnaît point assez , c'est d'être
ce qui est le plus établi . Une femme d'esprit disait
en éloge de la vie : N'est-ce rien que d'être ? C'est
les gouvernemens sur-tout qué ce mot est vrai .
2º. Sur ce que le gouvernement actuel est décidé
à se soutenir dans la forme qu'il a aujourd'hui ; que
les individus qui le composent sont attachés à leur
ouvrage par tous les intérêts réunis , et qu'en donnant
aux moyens constitutionnels et doux , une juste
préférence , ils ne refuseront jamais aucun moyen
proportionné au danger.
3º. Sur ce que le gouvernement peut compter au
besoin sur une terrible ressource , celle des terroristes
, artillerie toujours cachée , mais toujouis redoutable
, et qui , toutes les fois qu'il sera forcé de
l'employer réduira en poudre ses adversaires .
Le développement de ces trois considérations m'a
paru fort de choses . L'auteur a très-bien observé et
calculé la disposition actuelle des esprits . Il pense
que la moitié pour le moins des intérêts de la France
est attachée dès- à-présent à la République ; que ces
intérêts sont d'un genre bien plus profond , bien plus
intime que ceux qui ralliaient à l'ancien régime ;
qu'on a grand tort de prendre tous les mécontens
pour des ennemis ; que les intérêts de la plupart de
ceux qui s'imaginent être mécontens , sont liés quelquefois
, sans qu'ils le sentent , au gouvernement ; que
dans les momens de danger , où il faudrait choisir
entre le gouvernement et ceux qui tenteraient de
Tome XXI . F
( 82 )
l'attaquer , le peuple se rangera toujours du côté de
l'autorité constitutionnelle ; qu'il n'en serait pas
aujourd'hui , comme dans l'affaire des sections en
vendémiaire , et que les circonstances et les motifs
ne sont plus les mêmes.
J'ai remarqué cette réflexion qui m'a parue vraie :
Ceux qui veulent renverser la République sont
étrangement la dupe des mots, Ils ont vu qu'une
révolution était une chose terrible et funeste ; et ils
en concluent que ce qu'ils appellent une contre- révolution
serait un événement heureux . Ils ne sentent
pas que cette contre- révolution ne serait- elle-même
qu'une révolution . ››
Je ne suis point surpris que ce qu'il a dit des terroristes
et du parti que le gouvernement pourrait en
tirer dans le cas où il serait forcé de les opposer aux
royalistes , ait excité contre lui tant et de si rudes
clameurs. J'avoue que la lecture de cet endroit de
l'ouvrage m'a causé une impression fâcheuse ; mais
comme il faut se défier de toute premiere impression
, quand on vest apprécier les choses avec impartialité
, j'ai bientôt reconnu que le sentiment pé
nible que j'éprouvais , et que beaucoup d'autres que
moi ont dây partager , venait de ce qu'on jugeait l'opinion
de l'auteur d'après des circonstances qui
n'étaient pas les mêmes quand il a composé son
ouvrage. Lorsque ce dernier a paru , c'était préci
sément l'époque où la faction des terroristes our
dissait la plus horrible conspiration contre le gouvernement
; assurément l'occasion n'était pas favorable
pour persuader au public que cette faction
pouvait lui être utile . Mais à l'époque où l'auteur
( 83 )
a écrit , sut-tout s'il a écrit en Suisse , il a bien pu
ne voir dans les terroristes que des instrumens terribles
dont le gouvernement pourrait se servir pour
épouvanter les royalistes . Voici le portrait qu'il fait
des premiers ; vous verrez s'il peut être soupçonné
de les avoir mal connus et mal jugés.
#
Ces hommes , ou plutôt ces êtres , d'une espece
inconnue jusqu'à nos jours , phénomenes créés par la
révolution , à la fois mobiles et féroces , irritables et
endurcis , impitoyables et passionnés , qui réunissent
ce qui jusqu'à présent paraissait contradictoire , le
courage et la cruauté , l'amour de la liberté , et la
soif du despotisme , la fierté qui releve , et le crime
qui dégrade , ces tigres , doués par je ne sais quel
affreux miracle d'une seule partie de l'intelligence
humaine , avec laquelle ils ont appris à concevoir
une seule idée , et à reconnaître un seul mot de ralliement
, cette race nouvelle qui semble sortie des
abymes pour délivrer et dévaster la terre pour
briser tous les jougs et toutes les lois , pour faire
triompher la liberté et pour la déshonorer , pour
écraser et ceux qui l'attaquent et ceux qui la défendent
, ces puissances aveugles de destruction et
de mort , ont mis au retour de la royauté un obstacle
qu'elle ne surmontera jamais.
Ils pourraient détruire le gouvernement , mais
ils ne souffriront point qu'il soit détruit par des
mains étrangeres : ils sont contre lui , lorsqu'il n'est
pas attaqué , parce qu'ils sont contre tout ce qui pese
sur leurs indociles têtes , contre tout ce qui les empêche
d'assouvir leur horrible soif du sang ; mais ils
seraient à lui dès qu'on l'attaquerait , parce qu'ils
F &
ì
( 84 )
sentent bien que les aggresseurs sont plus encore leurs
ennemis , que ceux de la constitution établie ; et
qu'ils n'ont pas cette imbécillité , caractere distinctif
d'un autre parti , qui , dans son dépit contre des
hommes qui le protégent , après l'avoir vaincu , a
toujours souffert et souffrirait encore qu'on les immolât,
dût on marcher à lui , ct l'exterminer sur leurs
cadavres . "
Certainement celui qui a tracé ce portrait énergique
, n'est pas le partisan des terroristes . Mais en
observateur politique , il a vu qu'ils seraient toujours
un obstacle insurmontable au retour de la royauté. Voilà
ce qu'il a voulu apprendre à ceux qui esperent encore
nous y ramener. A- t- il eu tort de juger ainsi des
terroristes ? Cela pourrait être de quelques- uns ; je
ne le crois pas du plus grand nombre . Au reste , cette
discussion me paraît aujourd'hui assez inutile. Le
gouvernement a pris assez de force pour comprimer
tous ses ennemis , sans avoir besoin de les opposer
entre eux. Constant me paraît si éloigné de regarder
les terroristes comme des auxiliaires peu dangereux ,
qu'il avertit sans cesse le gouvernement de s'en
défier.
La victoire , dit- il , ne serait pas douteuse ; mais
qui peut en calculer les suites ? qui peut se flatter
que le gouvernement serait toujours assez fort pour
contenir ses alliés vainqueurs ? qui peut prévoir où
se borneraient les excès d'une conquête ? qui comptera
les malheurs qu'entraîneraient tant de motifs
nouveaux , tant de souvenirs , d'humiliations , de
fureurs Les terroristes , despotes presque sans com-
Lats , sans ressentimens , sans outrages à venger , out
( 85 )
été atroces ! Que ne seraient-ils pas aujourd'hui ? qui
osera envisager d'un oeil fixe cette horrible chance ?
qui , même avec les probabilités du succès , oserait
l'affronter ? Il n'y a pas d'expression assez forte pour
exprimer l'horreur qu'il mériterait , et les noms , que
nous prononçons en frémissant , seraient égalés par
son nom ."
D'après ces réflexions , il ne me restait aucun doute
ni sur les intentions , ni sur les principes de l'auteur
; mais quand je suis arrivé au chapitre où il développe
toutes ses idées sur les conséquences qui
résulteraient du rétablissement de la terreur , je n'ai pu
me persuader qu'on lui ait fait le reproche de s'être
montré trop favorable à un systême qu'il n'a cessé
de combattie . Ceci m'a rappellé la petite tactique
des royalistes de vendémiaire qui qualifiaient de
terroristes tous ceux qui ne partageaient pas leur
opinion . Ces mêmes hommes , s'ils étaient puisans ,
finiraient aussi par avoir leur terreur en sens inverse
.
L'auteur se porte à l'époque où le Directoire fut
constitué , et il voit dans la situation des esprits la
raison de la conduite qu'il a tenue. Les choix du
Directoire devaient être blâmés , quels qu'ils fussent.
Depuis le 14 juillet , dit-il , qui n'a pas éte dénoncé?
Lorsqu'on voit Bailly et Pache , Larochefoucaud
et Marat , Condorcet et St. Just , Sieyes et Robespierre
, en butte aux mêmes injures , peut- on croires
encore aux réputations révolutionnaires ? Les factions
n'ont qu'un style , elles n'appliquent pas les
invectives aux noms , elles attachent au hasard des
noms à des invectives , elles pourraient se passer de
F 3
( 86 )
C
main en main les accusations qu'elles prodiguent ,
et une seule philippique servirait à tous les partis . " ,
Mais heureusement , ajoute-t-il , le gouvernement
devenu plus fort , se montre plus doux ; il ôte à des
mains justement suspectes un pouvoir dangereux ,
et rassuré sur sa faiblesse , il éloigne des agens dont
l'exagération pendant quelques instans lui a tenu
lieu de sécurité .
Je suis persuadé que l'on se serait montré moins
sévere envers l'auteur , s'il eût ménagé davantage
les royalistes . Ceux- ci ont , dans l'ouvrage , un chapitre
particulier , où l'auteur , après avoir fait le tableau
des maux actuels de la France , examine si le rétablissement
de la royauté les ferait cesser.
Il y a , dit- il , deux sortes de royauté , entre lesquelles
les opinions peuvent être partagées ; l'une
est une religion ; l'autre , un calcul : l'une a plus
d'amis peut-être , mais faibles , indécis , divisés , spéculatifs
; l'autre a des sectateurs actifs , ardens , unis ,
fanatiques. L'une , comme on pense bien , est la
royauté mitigée ou constitutionnelle ; l'autre , la
royauté absolue ou l ancien régime . a
L'auteur montre que ni l'une ni l'autre de ces
royautés ne ferait cesser la guerre , ne rétablirait la
marine , le commerce , le crédit , les finances , ni l'a,
bondance du numéraire .
Le gouvernement royal , dit- il , serait réduit aux
mêmes moyens qu'on reproche à la République : les
emprunts forcés , les requisitions se renouvelleraient
au nom d'un roi , avec d'autant plus de force qu'il
n'aurait pas , comme le gouvernement actuel , la res,
ponsabilité du passé . Il ne serait obligé à aucun mé,
( 87 )
>
nagement , parce qu'il rejetterait ses vexations sur la
République qui l'aurait précédé . Elle seule a creusé,
dirait-il , l'abyme dans lequel nous nous trouvous .
L'intérêt du Directoire est de diminuer les malheurs
qu'a entraînés la révolution : l'intérêt d'un roi serait
de les faire ressortir. L'un s'efforce de faire trouver
dans le présent l'excuse du passé ; l'autre trouverait
dans le passé l'excuse du présent . L'un veut réparer
par tous les moyens possibles ; l'autre , tout en parlant
d'indulgence , voudrait punir indirectement.
L'un veut inspirer l'espoir et l'oubli ; l'autre voùdrait
frapper de souvenir et de crainte.
,, Enfin , le rétablissement de l'une des deux
royautés mettrait-il un terme aux mécontentemens
intérieurs , et rallierait-il tous les partis ?
La royauté constitutionnelle aurait pour adversaires
tous les Républicains , plus tous les ennemis de
la République , hors le très-petit nombre de royalistes
modérés. Le prétendant actuel au trône prend
à tâche de faire éclater son dédain pour toute autre
forme de gouvernement , que celle de l'antique monarchie
. Ses partisans , les chouans , les vendéens , les
émigrés feraient une guerre à mort à tout autre roi
que lui. Les royalistes modérés eux -mêmes ne seraient
nullement d'accord sur l'homme qu'il faudrait
couronner. Le nouveau roi serait donc , à l'égard de
la grande majorité des sectateurs de la royauté , dans
la même situation que le Directoire . Il se verrait appellé
à combattre également et les ennemis étrangers,
et les sectateurs absurdes du despotisme et de la
theocratie , et les amis de la République , et ses adversaires
personnels . On avouera que le déchirement
F 4
( 88-)
de cinq factions acharnées n'est gueres pourla France
un but qui vaille une nouvelle révolution . "
A ce tableau il fait succéder celui des malheurs ,
des ressentimens et des vengeances que produiraient
les partisans de la royauté absolue .
Ils remonteraient des agens du Directoire aux
conventionnels , des conventionnels aux jacobins ,
de ceux- ci à la gironde , de la gironde aux feuillans ,
des feuillans aux législatifs , des législatifs aux constituans
, des constituans aux monarchistes , des monarchistes
à tous les coupables du 14 juillet 1789 .
Ayant ainsi jetté leurs premieres bâses , ils redescendraient
dans toutes les ramifications de ces divers
systêmes , qui se sont succédés et détruits depuis
six années , et comme leur vengeance serait à la
fois politique et particuliere , les victimes ne seraient
pas protégées par leur nombre . Dans chaque village ,
quelques municipaux , quelques prêtres assermentés ,
quelques anciens membres de sociétés populaires ,
quelques acquéreurs de biens nationaux , quelques
volontaires , moins justifiés par leur résistance à la
requisition , trouveraient un persécuteur , dont la
haine , ingénieuse en distinctions , les priverait tôt ou
tard du honteux bénéfice d'une trompeuse amnistie.
་
,, Il n'y aurait pas alors de constitution qui ouvrit
les prisons au bout de trois jours . Il y aurait
une monarchie qui précipiterait à jamais ses victimes
dans les cachots . Les actes en petit nombre , qu'on
reproche aux premiers momens d'une république qui
a besoin de s'établir , seraient bien effacés par une
foule d'actes arbitraires que commettrait une royauté
´qui aurait soif de se venger,
( 89 )
" Lisez l'histoire de toutes les amnisties , et vous
verrez qu'elles ne font qu'assurer les châtimens
qu'elles retardent . Voyez les juges de Charles I ,
traînés à l'échafaud ; voyez l'amnistie de 1787 en
Hollande , composée de treize exceptions , toutes si
vagues , que , sans l'inquiétude de l'intolérance , une
seule aurait suffi ; voyez Joseph II protestant d'avance
contre l'indulgence qu'il accorderait aux Belges ; et
croyez ensuite , si vous le pouvez , aux engagemens
de la faiblesse , qui veut devenir toute puissante. Il
est aussi profond qu'il paraît plaisant ce mot d'un
homme d'esprit , qui , demandant à un gouvernement
la liberté d'un de ses amis , disait : Pardonnez - lui , malgré
l'amnistie. Pour les individus comme pour les
peuples , pour les soldats comme pour les généraux,
pour les plus obscurs révolutionnaires comme pour
les chefs , la seule amnistie , c'est la victoire...... 9 .
Enfin , la guerre civile , voilà , selon lui , ce qu'apporterait
en France toute espece de royauté . « J'ajouterai
, dit - il en terminant ce chapitre , une observation
, qui jusqu'à présent me paraît avoir échappé à
tous les partis , c'est que les élémens de la discorde
n'existent pas seulement entre les républicains et les
royalistes purs , mais qu'il en est qui ne tarderaient
pas à éclater entre les royalistes purs eux -mêmes. On
aura peine à croire peut- être que les principes démocratiques
aient jetté de profondes racines dans
l'amé des émigrés . L'exil , les dangers , le fanatisme
ont établi entre eux une sorte d'égalité qu'ils ne se
laisseraient pas ravir, Ces fougueux ennemis des droits
de l'homme réclament sans cesse pour leur classe
ces droits qu'ils veulent enlever à notre espece. La
•
( 90 )
secte féodale a ses nivelleurs . L'amour de l'indépendance
a fait des progrès étonnans dans les bataillons
de la monarchie. Jamais armée ne fut plus indisciplinée
que celle qui se dit rassemblée au nom de
Pobéissance. Les champions de l'aristocratie prétendent
qu'il ne doit y avoir aucun privilège entre
les aristocrates , et on les a vus s'opposer avec fureur
à ce que le nom du premier des pairs de France précédât
des noms plus obscurs , dans une protestation.
en faveur de la distinction des rangs . ››
Enfin , dans le chapitre VI , l'auteur répond aux
objections tirées de l'expérience , contre la possibilité d'une
république , dans un grand état ; et dans le VII . , il
montre les avantages du gouvernement républicain. C'est
une bien mauvaise maniere de raisonner , que de
prétendre qu'une chose est impossible , parce qu'elle
n'a pas encore existé . L'expérience ne peut nous
éclairer que sur ce qu'elle nous montre . Il faut toujours
qu'elle s'appuie sur un fait , ou sur une tentative
qui est un fait. Vouloir l'étendre sur l'inconnu ,
C'est la déplacer de ses bâses . Avant la formation
des grandes sociétés , on affirmait sans doute qu'une
société nombreuse ne pouvait subsister , et l'on s'appuyait
de l'expérience . Si la royauté telle que nous
Pavons vue en France , n'avait jamais existé , son
impossibilité paraîtrait évidente. Quand on réfléchit
à l'idée de confier à la volonté d'un seul , la destinée
de tous , on sent qu'il ne lui manque que
d'être neuve , pour paraître absurde . Si cette royauté
n'avait existé que dans de petits états , on ferait
contre la possibilité de constituer vingt- cinq millions
d'hommes en monarchie , cent raisonnemens spé(
91 )
S
cieux. L'auteur se prête un instant à cette suppo
sition , et montre par-là combien il est facile d'allè
guer des sophismes pour soutenir une idée fausse ,
d'où il conclud qu'on ne peut arguer d'impossibilité
absolue , aucune forme de gouvernement, « Ne
ressemblons plus , dit-il , à ces peuples ridicules
qui dans leurs cartes géographiques mettent au- delà
des pays qu'ils connaissent , et ils ne connaissent
que le leur Terres inhabitables , sables et déserts.
Mais de ce qu'en dépit des théories , tous les gouvernemens
sont possibles , en pratique , ne croyez
pas qu'il en conclue que tous sont indifférens . Sans
vouloir démontrer la prééminence abstraite de la
République sur la monarchie , il en dit assez sur les
avantages de l'une et les inconvéniens de l'autre ,
pour ne laisser aucun doute sur les motifs de préférence
.
En portant ses regards sur l'histoire , il voit que
les monarchies s'y distinguent des républiques , par
leur coloris uniforme et terne . Elles condamnent une
grande partie de nos facultés et de nos espérances à
la plus flétrissante inactivité . Il fait sentir qu'au
jourd'hui plus que jamais , cette inactivité serait un
supplice pour un peuple accoutumé depuis six années
à s'occuper des plus grands intérêts , et à exercer
toutes ses forces dans la carriere immense qui s'est
ouverte devant lui . Il montre que la monarchie déplace
plutôt l'ambition qu'elle ne l'éteint. Il examine si
la découverte du systême représentatif , en conservant
le but sublime de l'ambition républicaine , et
en modérant sa fermentation , n'établit pas un juste
milieu , et si même cet avantage n'est pas en raison/
( 92 )
de l'étendue d'une république , parce que la grandeur
des objets fait disparaître les petites passions ,
exclut les petits moyens , et met entre les hommes.
une distance , qui ne leur permet plus de s'absorber
dans leurs différends , leurs intérêts ou leurs jalousies
personnelles. Il prouve que la simplicité prétendue
de la monarchie est illusoire ; qu'un roi , comme tout
pouvoir exécutif , est forcé de déléguer sa puissance ,
et que la royauté ne fait que rendre ces délégations
inévitablement arbitraites et souvent absurdes . Aux
abus de la liberté , il oppose les abus de la puissance
, et montre que la puissance est plus enivrante
que la liberté .
Il indique un avantage trop peu remarqué de la
république sur la monarchie , c'est la conservation
des formes libres. Les formes républicaines , dit- il ,
conservent une sorte de tradition de liberté qui se
rattache au vrai , après les interruptions causées par la
tyrannie . Les formes despotiques au contraire , consacrent
l'esclavage , de maniere que l'esprit servile
survit à la servitude , et que la chûte d'un maître
ne trouve dans le cerveau des esclaves aucune fibre
qui retentisse à l'indépendance .... Ce n'est pas faute
de révolutions , que les peuples de l'Asie n'ont jamais
été libres ; c'est faute d'avoir eu des mots et des formes
qui , à l'instant même où le joug était brisé , leur
montrassent un autre but que celui de se replacer
sous un joug nouveau . „
Il observe enfin que la théorie de la monarchie
n'est pas une idée isolée , mais qu'elle est liée inti
mement au systême de l'hérédité et à l'inégalité
des rangs . Balançant les avantages et les inconvé
( 93 )
niens de l'hérédité et de l'inégalité des rangs , il fait
voir qu'elles ne peuvent exister , sans qu'à l'instant
la liberté et l'égalité de droits ne soient détruites
deux idées meres qui ne s'effacent point d'un peuple
une fois qu'elles y ont été mises en circulation .
26
L'origine de l'état social , dit-il en finissant ,
est une grande énigme , mais sa marche est simple
et uniforme. Au sortir du nuage, impénétrable , qui
couvre sa naissance , nous voyons le genre humain
s'avancer vers l'égalité , sur les débris d'institutions,
de tout genre .
,, Chaque pas qu'il a fait dans ce sens a été sang
retour, Si quelquefois on croit appercevoir un mouvement
rétrograde , c'est qu'on prend le combat
pour une défaite , et l'agitation de la mêlée pour la
fuite.
Voyez d'abord des castes proscrites , immondes,
privées de l'existence même qui semble inséparable ?
de tout être humain . Cette distinction odieuse est
reléguée chez quelques tribus , à demi détruites , qui
ne sont plus des nations.
" Voyez ensuite l'esclavage , moins révoltant que
la proscription des castes . Il a disparu sans retour
chez tous les peuples civilisés .
La féodalité , moins terrible que l'esclavage , lui
avait succédé . Elle s'est écroulée de même , et irrévocablement
.
" Elle avait été remplacée par la noblesse . Aujourd'hui
s'évanouit la noblesse chez le premier
peuple de l'Europe , et chez ce peuple du moins.
elle ne se relevera plus .
" On croit pouvoir recomposer son prestige , en
( 94 )
la décorant du nom spécieux de magistrature héréditaire.
C'est vouloir une nouvelle sécousse. "
C'est ainsi que l'auteur arrive à sa conclusion , qui
est de fattacher à la République les hommes que
peuvent en éloigner des souvenirs douloureux , des
calculs qui lui semblent erronés , une vanité qui
bui paraît puérile , et des espérances dont la fausseté
lui paraît démontrée. Il adresse quelques réflexions
au gouvernement et aux écrivains qui le défendent.
I invite le premier à faire disparaître tout ce qui
tient aux habitudes révolutionnaires ; et les seconds ,
à distinguer les fonctions du gouvernement des
dévoirs de l'individu . Aujourd'hui que la République
est établie , le gouvernement doit tout faire plier
devant le systême républicain ; mais les amis de la
liberté doivent tout essayer pour ramener ceux que
le gouvernement comprime.
Je ne doute point que l'ouvrage de Benjamin
Constant n'ait eu beaucoup de lecteurs . Son sujet
était de nature à inspirer un grand intérêt , et la
maniere dont il l'a traité , annonce un esprit éclairé ,
abondant , familiarisé avec de grandes conceptions.
Ses opinions ont dû rencontrer des contradicteurs ;
cela est inévitable , quand on s'élevé au - dessus de
tous les partis , et qu'on a le courage de leur dire
des vérités . Quant à son style , je ne vous dirai
point de quelle école il est. Je ne sais trop pourquoi ,
dès qu'un écrivain sort un peu des routes ordinaires
on se hâte de lui chercher un modele , et de ne
voir plus en lui qu'un servile copiste . Il ne peut y
avoir que des écrivains médiocres et des peintres sans
génie , qui s'attachent à imiter la manière d'un maître.
( 95 )
Le style d'un écrivain qui a assez de talent pour
en avoir un , se compose de l'habitude de ses
pensées , de ses méditations , des connaissances qu'il
a acquises , de la maniere dont il a su les ordonner,
de l'étude de la langue dans laquelle il écrit , d'un
sentiment du goût plus ou moins exquis , et sur tout
des affections de l'ame qui communiquent à l'expression
tant de chaleur et de vie. Je suis convaincu
qu'un bon écrivain ne se dit pas plus en prenant la
plume : tu imiteras le style de tel auteur , qu'il ne
dit en marchant : tu suivras telle allure . Chacun
prend naturellement celle qu'il s'est donnée .
Si c'est être de l'école de Thomas , que d'avoir un
style périodique , abondant , revête de couleurs et
d'images, il faut aavouer que c'est une qualité commune
à beaucoup d'écrivains célebres , et qu'elle
pourrait convenir à Bossuet , à Buffon , à Rousseau ,
aussi bien qu'à Thomas qui leur est inférieur. Je ne
chercherai point à caractériser ici le style de Thomass
mais je n'ai trouvé aucun point de ressemblance
avec celui de Constant , si ce n'est les formes périodiques
qui appartiennent à beaucoup d'auteurs . Le
style de Constant , quoique d'un bon genre , ne me
paraît pas sans défaut , on pourrait lui reprocher
d'obscurcir quelquefois ses phrases par une métaphysique
qui est encore plus dans l'expression que dans
les idées , de n'être pas assez sévere dans le choix et
la propriété des termes , et d'appliquer à des discussions.
politiques , des formes quelquefois ambitieuses qui
font trop sentir le travail de l'écrivain , et pas assez
celui du raisonneur. La clarté dans le style est un mérite
qui , malheureusement , devient plus rare de jour
(( 9წ )
en jour, et auquel , nous autres provinciaux , nous attáchors
d'autant plus de prix que nous vivons plus
avec les écrivai anciens qu'avec les modernes . Si
Benjamin Constant eut être un peu ancien comme
nots , je suis persuadé que ses ouvrages ne perdront
rien auprès des modernes qui ont conservé la tradition
du bon goût.
Après vous avoir entretenu de l'ouvrage de Benjamin
Constant , je m'étais proposé de vous parler en
même tems de celui d'Adrien Lezay ; mais je m'apperçois
que ma lettre est beaucoup trop longue. Je
réserve pour un autre envoi , le compte que je veux
vous rendre de cette seconde brochure.
Paris , 12 messidor.
UN HABITANT DES PYRÉNÉES.
POÉSIE.
ODE à nos Sibarites , sur la Moisson ( 1 ) ; par le citoyen
LEBRUN , de l'Institut National des Sciences et Arts.
QUUE j'aime la pompe rustique
Qui regne au jour de la moisson !
Je t'embrasse , ô charrue antique ,
Toi dont un luxe asiatique
Ose à peine avouer le nom !
( 1 ) Cette ode connue fut composée il y a plus de 15 ans.
On en a détaché quelques strophes pour la fête de l'Agriculture.
Il faut convenir que la piece entiere est bien préfé
rable au fragment tronqué qu'on a mis en musique , et dans
lequel n'existe plus le contraste heureux du Courtisan et du
Laboureur , ni la vive imprécation du Poste contre l'or , les
diamans et toutes les richesses factices.
Ce
( 97 )
Ce jour est ta fête adorée ,
Ton soc y brille avec honneur.
Déja sous la faulx acérée ,
Tombe la javelle dorée ,
Aux yeux contens du moissonneur.
Dieux ! quel riche et confus mélange
De bleds épars sur les guérets !
Voyez ces gerbes que l'on range ,
Et ces chars , dans la vaste grange ,
Rouler les trésors de Cérès !
O des cours , habitant futile ,
Homme frêle et
présomptueux ,
Vois cette campagne fertile ,
Et sors de l'enceinte stérile
De tes palais voluptueux !
Leve de ta main parfumée
Ce fer , instrument des moissons !
Cérès dans ces plaines semée
A ta langueur inanimée
Trace de sublimes leçons .
Un vain luxe te rend la proie
Des chagrins , des pâles soucis ;
Mais , sous la main qui le déploie ,
Le sillon fait germer la joie
Avec l'or fécond des épis.
Lo sage vante la noblesse
De ces honorables travaux ;
Ton orgueil en plaint la bassesse.
Apprends que l'oisive mollesse
Est le plus vil de tous les maux,
Tome XXIII.
( 98 )
Ces laboureurs , dont l'industrie
Donne Cérès aux citoyens ,
Ces vrais amans de la Patrie ,
Dont les moeurs ne l'ont point flétrie ,
En sont les plus nobles soutiens .
A cette auguste destinée
La France appelle ses enfans
O combien sera fortunée
La terre qu'auront sillonnée
Des bras libres et triomphans !
Que Neptune à jamais s'oppose
Aux tyrans des sources de l'or !
Fermez les veines du Potose ,
Mortels ! est- ce là que repose
Notre véritable trésor ?
Ces cristaux que vante Golcondej
N'ont que des brillans imposteurs ;
Et si la terre n'est féconde ,
Si notre main ne la seconde ,
Ils seront baignés de nos pleurs.
'Ah ! d'une richesse indigente:
Comblons l'avare sein des mers !
Et que la nature indulgente
Prodigue à la faulx diligente
L'aliment du vaste univers .
Pour un amant de la nature ,
Le lait , la toison des brebis ,
Des champs , des prés , une onde pure ,
Quelques bois ou zéphir murmure
Effacent l'or et les rubis.
( 99 )
Tous les biens que l'art nous prodigue
N'ont point.ce charme intéressant ;
Leur richesse est une fatigue ;
Et l'homme insensé qui la brigue
N'a qu'un trésor embarrassant.
ANNONCES.
LIVRES FRANGAI S.
Réponse aux principales questions qui peuvent être faites
sur les Etats -Unis d'Amérique , par un citoyen des Etats-
Unis . Deux volumes in -8 ° . A Lausanne , et se trouve à
Paris , chez Fusch , libraire , maison Cluny , rue des Mathurins.
Prix , 6 liv . en numéraire . Nous rendrons compte
incessamment de cet ouvrage , l'un des plus complets qui aient
paru sur les Etats- Unis d'Amérique .
-
Considérations générales sur les Monnaies , par Mongez , membre
de l'Institut national ; suivies d'une Notice sur les Monnaies
françaises , par Débarrat , membre de l'administration
des monnaies . Brochure de 62 pages. A Paris , chez H. Agasse,
libraire , rue des Poitevins , nº , 18. L'an IV .
L'art de sentir et de juger en matiere de goat . Nouvelle édi
tion . Un volume in -8 ° . Prix , 3 liv . en numéraire .
Voyage Sentimental , par Sterne . Nouvelle édition contenant
les lettres d'Yorick à Elisa , et d'Elisa à Yorick ' , et l'éloge
d'Elisa ; pár Raynal . Un vol. in- 8 ° . Prix , 41. en numéraire .
Du Contrat Social , ou Princlpes du Droit politique , par
J. J. Rousseau . Nouvelle édition , in- 8 ° . Prix , a liv. en numéraire
.
Ces trois ouvrages, de l'imprimerie de Levrault à Strasbourg,
et dont l'exécution typographique le dispute aux belles éditions
de Paris , se trouvent chez Fusch , libraire , rue des
Mathurins , maison de Cluny,
G
( 100 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
L.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 7 mai 1796.
E 30 avril , la chambre des représentans du congrès,
après un long débat , résolut , à la majorité de trois
voix , de donner plein effet au traité de commerce
avec la Grande - Bretagne , tel qu'il a été ratifié par
le
président et le sénat. Il y a eu 51 voix contre 48. En
conséquence , le 3 mai , la chambre des représentans
a passé un bill , pour assurer les fonds nécessaires
pour donner plein effet au traité de commerce dernierement
conclu entre les Etats-Unis et la Grande-
Bretagne. La somme destinée à cet objet a été fixée
ensuite à 80,808 dollars ; il a été alloué de plus 6,667
dollars pour chacun des commissaires envoyés à
Londres , et 4.445 pour ceux qui ont résidé aux Etats-
Unis.
TURQUIE. De Constantinople , le 10 mai.
Les Tartares , ou couriers qui arrivent ici presque
tous les jours du camp d'Andrinople , ne cessent de
nous apporter d'heureuses nouvelles sur les succès
des armes d'Alkir-Bacha , contre les rebelles de ces
contrées. Ce commandant qui a 40,000 hommes sous
ses ordres , leur donne la chasse sans relâche , et il
est déja parvenu à tailler en pieces plusieurs de leur
( 101 )
corps qu'il avait surpris et enveloppés. Il poursuit
aussi les rebelles individuellement ; ses détachemens
pénétrent dans les villes et villages , et tous ceux qui
lui paraissent suspects , sont étranglés ou empalės
sur- le-champ. Cette maniere expéditive de procéder
d'Alkir- Bacha , a répandu la terreur dans toutes les
provinces sur la droite du Danube ; l'ordre commence
à se rétablir par- tout , ce qui a rendu aussi le
calme à cette capitale , où l'on avait tout à craindre ,
à cause des intelligences que les rébelles avaient avec
les mécontens qui sont en assez grand nombre ici . Il
ne reste maintenant au Beglerbey qu'à détruire le
fameux Synop , chef des voleurs de la Romanie ,
qui se tient caché dans les hautes montagnes de
Cumulza ; l'on espere qu'il n'échappera pas à l'acti
vité d'Alkir-Bacha.
On vient d'équiper ici une escadre , qui est destinée
à se rendre dans l'Archipel vers la mi-juin . Elle consiste
en six vaisseaux de ligne de 74 canons , et autant
de frégates de 40 ; il y sera joint , avant le départ , un
nombre suffisant de bâtimens de transport. Il n'est
pas encore décidé si le capitan ' pacha commandera
lui-même cette escadre. Cet amiral ne paraît guere
disposé à quitter la capitale , attendu qu'il a beaucoup
d'ennemis qui ne manqueraient pas de profiter
de son absence pour chercher à diminuer son influence.
Les innovations qui ont eu lieu lors de l'audience
publique du ministre de France Verninac , ont fait
une grande sensation . L'introduction du militaire
français dans l'intérieur du sérail ( chose inouie jusqu'à
présent ) a sur- tout étonné et scandalisé , non-
#
G 3
( 102 )
seulement nos Imans , mais tous les fideles Musulmans
. Comme les ministres des puissances n'ont pu
voir dans cette conduite de la Porte qu'une partialité
des plus marquées pour la France , l'on s'attend qu'ils
témoigneront leur mécontentement d'une maniere
plus ou moins prononcée ; l'on ne doute pas que
le ministre de Russie sur- tout ne demande une explication
cathégorique , d'autant plus que ,
d'une part
comme de l'autre , l'on était déja porté à rompre ,
plutôt que de rester dans un état d'incertitude , qui
tôt ou tard devait amener une rupture. L'Angleterre
de son côté paraît fort mal disposée envers la
Porte ; ce qui en est un indice certain , c'est que
la cour de Londres n'a pas encore nommé un successeur
à M. Liston , déja parti depuis si longtems
.
La baronne de Herbert s'est mise en route , le 4
de ce mois , pour Vienne , avec ses enfans. Le prince
de Ruspoli , commandeur de l'ordre de Malthe , est
aussi parti ; il se rend à Pétersbourg .
ALLEMAGNE.
De Francfort-sur-le- Mein , le 30 juin.
D'après un grand nombre de rapports consignés
dans les gazettes qui circulent dans nos contrées , le
plus grand zele , la plus grande activité se mani-
> festent dans les pays héréditaires de la maison d'Autriche
, pour venir au secours de cette puissance si
fortement menacée par les armées françaises en Italie
et en Allemagne . Les Tyroliens sur- tout se distinguent
par leur dévouement. Il paraît qu'on leur a
fait entendre que leur propre cause était liée à celle
( 103 * )
de leur souverain ; que leurs intérêts les plus chers ,
leur religion , leur constitution , leurs propriétés
étaient en danger ; armes , argent , munitions , services
personnels , ils ont tout offert , tout mis à la
disposition des agens de la cour de Vienne. Aussi
l'empereur n'a-t-il pas manqué de leur faire témoigner
la haute satisfaction que lui causent des dispositions
si favorables . Cependant on a pensé qu'il était nécessaire
de joindre aux motifs qui peuvent inspirer
l'enthousiasme ,ceux qui peuvent animer la confiance .
En conséquence , on leur promet des renforts que
l'on porte jusqu'à cent mille hommes ; et l'on répand
que c'est le maréchal Clairfayt qui doit commander
cette nombreuse armée . Mais nous avouons que l'on
ne peut s'empêcher de concevoir quelques doutes
sur la facilité des recrutemens que suppose un ras
semblement aussi considérable et aussi prompt , lorsque
l'on sait que l'on a tiré de leur retraite 500 invalides
pour les faire marcher à l'ennemi . Au reste ,
les hommes se trouvent encore plus facilement que
les moyens de les entretenir , de les faire vivre et de
les mettre en état d'attaquer , ou de se défendre . La
cour de Vienne est à cet égard dans les plus grands
embarras . Elle vient de demander à la haute noblesse
et au clergé un nouveau don gratuit , et d'imposer
sur tous ses sujets une taxe extraordinaire de guerre
de 20 millions de florins .
"
Le marquis de Gallo , ambassadeur napolitain auprès
de l'empereur , a quitté Vienne pour se rendre
à Basle . Son départ a réveillé des bruits de paix. On
suppose que , chargé des pouvoirs du roi de Naples
pour négocier son accommodement avec la Répu-
G4
·( 104 )
7
blique Française , il l'est également de ceux de l'empereur
pour faire quelques ouvertures en son nom.
Cette conjecture est adoptée sur-tout par ceux qui
savent que la résolution avait déja été prise de traiter
avec le gouvernement français , et qu'elle n'a été
abandonnée que parce que d'après des bruits , auxquels
on se croyait fondé à ajouter foi , on était persuadé
que des troubles violens dévaient éclater prochainement
à Paris et dans toute la France ; et que
d'ailleurs on se flattait qu'en opérant une forte diversion
sur le Rhin , on pourrait parvenir à sauver l Italie .
Maintenant que ces espérances se sont évanouies , on
conclut que l'empereur a dû embrasser de nouveau
le parti auquel elles l'avaient fait renoncer. Il paraît
au surplus qu'il y est excité par le feldt maréchal
Clairfayt , contre l'avis duquel l'armistice a été rompue
.
La lettre de convocation pour le congrès d'Hildesheim
étant devenue publique , on connaît maintenant
d'une maniere officielle l'objet des trois cours de
Prusse , d'Hanovre et de Brunswick. Nous croyons
deyoir transcrire cette piece .
Lettre de convocation pour la convention du cercle à Hildesheim.
Nous , par la grace de Dieu , Frédéric - Guillaume , roi
de Prusse , etc. , et nous , par la grace de Dieu , Charles-
Guillaume - Ferdinand , duc de Brunswick , etc.
,, La crainte de l'ouverture d'une nouvelle campagne
avec la France , et les dangers qui en peuvent résulter pour
l'Allemagne , se renouvellent à présent . Nous , roi , porté
par notre attachemenr patriotique pour l'Allemagne , et
d'après nos rapports pacifiques avec la France , sommes résolus
, à cause de notre neutralité et des biens inestimables
qui en découlent pour la sûreté et le repos public , d'en
faire jouir aussi nos co - états du Nord , autant que de leur
côté ils concourront à nos vues pour le bien général . Il a
( 105 )
30
été pris en conséquence des arrangemens avec le gouver
nement français pour déterminer cette ligne de neutralité.
afin de les mieux garantir , et donner une protection plus
efficace aux états qui y avoisinent.
3
Nous , roi , sommes prêt à faire avancer un corps
d'armée considérable , et nous aussi duc , avons pris la résolution
de les renforcer de nos troupes , ainsi que la cour
électorale de Brunswick - Lunebourg , qui s'est pareillement
déclarée . Pour que ces troupes puissent garantir la
neutralité du Nord d'Allemagne , il est juste et même nécessaire
que les états qui doivent jouir de cet avantage
contribuent à leurs approvisionnemens dans la proportion
de leurs forces respectives ; mais cela exige des arraugemens
prompts et que les circonstances rendent trèspressans
. Le seul moyen d'arriver à ce but , c'est que les
hauts - états du cercle de Basse Saxe et ceux qui se trouvent
dans cette ligne , s'assemblent pour délibérer sur la répar
tition , de cet approvisionnement , en la réglant sur un pied
proportionné à la force respective de chaque état .
,, Or , dans le cas présent , leur territoire se trouvant
dans la ligne de neutralité et jouissant de l'avantage qui
en résulte , nous , comme princes convoquans et directeurs
du cercle de Basse - Saxe , les invitons à envoyer
Hildesheim le 20 juin , des plénipotentiaires avec des instructions
suffisantes , etc.
ITALIE. De Livourne , le 20 juin .
Malgré les négociations entamées avec le pape , sous
la médiation de l'Espagne , les Français ont continué
leur marche , et sont entrés dans Bologne et dans Ferrare
. Il paraît cependant que Pie VI est disposé à de
grands sacrifices pour les éloigner de sa capitale , et
qu'il se prépare à payer les contributions qu'ils pour
ront exiger. On doit croire du moins que c'est dans
cette vue , que les nobles , les riches de Rome ont été
invités à porter à la trésorerie leur vaisselle pour être
échangée contre des billets portant intérêt à 5 pour
100 , et que l'on a ordonné le recensement de l'argenterie
de toutes les églises , de toutes les paroisses ,
de tous les monasteres , couvens et autres établissemens
de piété. Que chacun se fasse un devoir , est-il
,, dit dans la circulaire relative à cette derniere opé-
» ration , d'être exact et fidele à nous fournir l'état que
66
( 106 )
1
nous demandons.Souvenons - nous que nous sommes
», tous citoyens , et que nous devons porter notre partie
du fardeau que la justice divine nous impose. 59
On devait présumer que ce serait à Rome sur- tout
que l'on aurait recours, dans les circonstances critiques
où se trouve l'Italie , à la protection divine ; et que
là elle serait implorée avec plus de pompe , plus d'éclat
et plus de confiance que par-tout ailleurs . Il
paraît cependant que les ressources de la religion y
ont été négligées , tandis qu'à Naples on les a regardées
comme les principales dont on pût faire usage.
Voici les détails que l'on a recueillis à ce sujet :
Le gouvernement napolitain a ordonné des prieres publiques
auxquelles a assisté toute la cour. Le roi s'y rendait
pieds nuds. Dans une de ses visites à saint Janvier , patron de
son royaume , il lui porta une offrande de 50 mille ducats , sa
couronne qu'il lui mit sur la tête de ses propres mains , en lu
disant : Vous êtes le roi de mon people ; et moi , je suis votre génėral
; defendez de votre main toute puissante ce royaume , pendant
queje pars avec mes troupes . C'est une autre puissance que la
reine a cherché à mettre dans ses intérêts . Le 27 du mois
passé , vêtue d'une robe de laine sans dentelles , accompagnée
de 500 femmes , habillées de même , elle alla à pied prier la
sainte Vierge à une distance de deux milles du château , et à
son retour elle fit distribuer ce pieux uniforme à 500 pauvres
femmes .
On vient d'apprendre qu'une suspension d'armes
a été signée par le général Buonaparte et le prince
Belmonte -Pignatelli . On ne sait si c'était-là l'objet
des voeux et des prieres de la cour de Naples . Quoi
qu'il en soit , il est probable qu'il ne pouvait rien lui
arriver de plus heureux ; car les moyens que l'on
avait employés pour exciter le zele et le dévouement
des Napolitains n'avaient pas produit un effet trèsrassurant.
Le traité de paix sera conclu à Paris . On
en dit les conditions , et l'on ajoute qu'elles ont été
déja acceptées par le ministre plénipotentiaire du roi
de Naples . Voici ces conditions :
Sa majesté sicilienne paiera en contribution un million
d'onces ( environ 13 à 14 millions de livres tournois ) , donnera
3 mille chevaux de remonte , outre les chevaux qui sont
à l'armée , et fournira pendant dix ans 500 chevaux . Il meté
( 107 )
tra toute sa marine militaire à la disposition des Français jusqu'à
la paix , etc. On assure que la cavalerie napolitaine a
déja quitté l'armée de Beaulieu ; nous apprendrons bientôt
que les vaisseaux napolitains se sont séparés de l'escadre anglaise
.
釁
La municipalité de Milan a fait publier la proclamation
suivante :
1º. La noblesse est abolie à jam is . 20. Personne ne pourra
porter aucun titre de noblesse , mais sera désigné par celui
de citoyen , en y ajoutant le nom de son emploi , ou de
sa profession . 30. Tous les nobles , dans l'espace de huit jours,
porteront leurs titres de noblesse à la commune où ils seront
brûlés . 4° . Toute autorité féodale et toute chasse reservée
sont abolies. 5º . Les armoiries et les livrées , et toutes les
distinctions de noblesse seront également supprimées sous
huit jours . 60. Toutes les corporations qui exigent des
preuves de noblesse sont anéanties . 7 ° . Geux qui contreviendront
à la présente proclamation seront regardés comme
atteints d'aristocratie et comme ennemis du peuple.
Le commissaire Pinsot a ordonné par un arrêté que tout
débiteur envers le gouvernement de la Lombardie ou envers
l'archiduc , ainsi que tout dépositaire de sommes appartenant
à des émigrés , seront teuus de verser ces sommes
dans la caisse commune de la République . Le général d'Epinoy
, commandant de la Lombardie , a ordonné qu'il serait
fait un inventaire général de tous les effets d'or et d'argent
appartenant aux églises.
Cet arrêté fait avec l'approbation des agens du gouver
nement français , est le commencement d'un nouvel ordre
de choses que Vienne ne pourra empêcher.
Le départ des députés de Milan envoyés à Paris a été un
triomphe public ; ils ont été accompagnés par les acclamations
du peuple , qui éprouve tous les jours les bons effets
du nouveau régime , et s'apperçoit qu'il est le principal
objet des soins du gouvernement : outre la diminution de
plusieurs deniées de premiere nécessité , le sel qui se vendait
ci- devant 5 sols la livre , se vend aujourd'hui deux sols . On
a aussi réduit de moitié la capitation , une des impositions
les plus onéreuses pour le peuple. Rien sans doute n'est
plus propre à attacher les Milanois au nouvel ordre de choses
que les avantages qu'ils en éprouvent. On ne néglige rien
cependant pour les éclairer sur leurs droits et sur leurs
intérêts . Les proclamations de la municipalité et les écrits
répandus par la société populaire y ont également contribué.
( 108 )
On écrit de Mantone que l'armée française qui entoure
cette place , dont le siége est commencé , s'élève à près
de 60 mille hommes . Les Français , en arrivant devant la
place , s'emparerent de vive -force du fauxbourg Saint- George ,
et peu s'en fallut qu'ils n'entrassent dans Mantoue ; mais le
pont ayant été baissé avec précipitation , cet obstacle les
arrêta.
ESPAGNE. De Madrid , le 10 juin.
Le mois dernier , le duc de Grillon -Mahon , capitainegénéral
des armées , est mort ici , à l'âge de quatre-vingt ans.
On compte qu'il s'est trouvé à 68 batailles . Le duc de
Crillon était celui de ses généraux qui avait commandé ses
armées avec le pius de succès dans sa guerre de 1780 contre
les Anglais . C'est lui qui , dans cette guerre , enleva à
l'Angleterre l'isle de Minorque . Après avois bien et longtems
servi la France , sa patrie , il était passé au service
d'Espagne après la guerre de sept ans , avec l'approbation du
gouvernement français , et il y avait mérité le premier grade
militaire.
19 Le prince de la Paix , après avoir déclaré , de la part du
roi , à l'ambassadeur d'Angleterre que les armemens extraordinaires
qui se font dans le royaume , par terre et par
mer, n'avaient d'autre but que de faire rentrer l'Espagne
dans ses droits légitimes , a ajouté que si cependant le
gouvernement anglais s'obstinait à refuser toutes propositions
d'une paix générale , après laquelle l'humanité souffrante
aspire , sa majesté se verrait forcée , pour justifier sa cause ,
de s'unir à celle des puissances qui se détermineraient à la
lui arracher la force des armes.
par
Cette déclaration leve un coin du voile qui couvrait nos
armemens. Le nombre de nos vaisseaux de guerre , armés
et prêts à mettre à la voile dans les différens ports , s'éleve .
à 60 ; et on ajoute que la cour de Naples , rentrant sous
Tinfluence de notre cabinet , unira ses forces maritimes à
celle de l'Espagne , en cas d'une rupture avec l'Angleterre.
On a bien remarqué que les amirautes anglaises ont déjà
infirmé par des jugemens la validité des prises espagnoles
faites par des corsaires britanniques ; mais , dans toutes les
mers , les vaisseaux armés de cette nation visitent encore
avec une curiosité insultante tous les bâtimens espagnols qu'ils
rencontrent.
( 109 )
Γ
Les derniers avis de Lisbonne portent qu'on y a signalé
dernierement une escadre anglaise de quatre vaisseaux de
ligne et de trois frégates , avec plusieurs bâtimens de transport
, faisant voile pour Gibraltar.
RÉPUBLIQUE BATA V E.
La Haye , le 21 juiu . Plusieurs vaisseaux armés ont mis hier
à la voile pour une expédition secrete . Les dernieres
lettres d'Elseneur annoncent qu'un cutter anglais , arrivé , la
nuit du 7 , dans le Sund , a apporté la nouvelle que six frégates
françaises croisent dans la mer du Nord .
Dans la séance de la convention nationale du 13 de ce
mois il a été décrété, qu'en réponse à la uote du ministre
Noël , relative au petit bâtiment anglais pris dans l'Ems ,
par un cutter hollandais , il serait annoncé à ce ministre :
que l'assemblée consent à déclarer la navigation de ce fleuve
libre jusqu'à la paix , et qu'elle s'engage à rendre non-seulement
le vaisseau en question , mais tous ceux qui pour-
Taient avoir été ou être pris , dans les mêmes parages , aussi- tôt
que le cabinet de Berlin se montrera disposé à entamer avec
elle les négociations nécessaires sur cet objet . Le même
décret porte que les ministres de la république batave à
Paris seront chargés de faire , au nom de la convention
nationale une déclaration semblable au Directoire exécutif.
>
Il a été décrété que le président de la convention nationale
ne pourra , en aucun cas , sans y être autorisé préalablement
par un décret de l'assemblée , faire marcher les troupes en
garnison à la Haye.
"
Une commission particuliere avait fait , il y a quelque
tems à la convention , un- rapport tendant à supprimer
dans la république , toute espece de serment religieux . Cet
objet a été discuté , et renvoyé à la commission de constitution
.
" Dans la séance du 15 il a été fait lecture d'une missive
du conseil provisoire de la Zélande , qui se plaint de la conduite
arbitraire du commandant français à Middelbourg , et
l'accuse d'avoir enfreint le droit de propriété en s'emparant ,
de son autorité privée , d'une maison où il s'est établi .
Renvoyé au comité d'union , qui est chargé de faire parvenir
son avis à l'assemblée .
Il a été décrété dans cette séance que tous les membres
de la convention se décoreraient lundi prochain de la
( 116 )
marque distinctive de leur dignité , et que l'agent , ainsi
que les deux secrétaires de l'assemblée , et celui des relations
extérieures porteront de même un signe caractéristique .
La convention nationale batave , à la sollicitation du comité
de police , justice et salut public de la province de Gueldre ,
a autorisé , par un décret , le comité d'union à écrire aux
ministres Blauw et Meyer à Paris , pour les charger d'obtenir
du Directoire de France en faveur des habitans de notre répu
blique , une prolongation du terme fixé pour l'échange des
assignats contre des mandats territoriaux .
Après une conférence de quelques membres de la commission
des affaires étrangers avec le citoyen Noël , ministre de
France , les représentans Lestevenon et Pasteur , membres de
la convention , sont partis pour Paris. Comme le citoyen
Lestevenon était de la commission des affaires étrangeres
La convention a élu , pour le remplacer durant son absence ,
le représentant Hartogh.
Des lettres de Surinam , des 8 et g avril , annoncent
Farrivée de trente vaisseaux sur les côtes de cette colonie .
On presne que c'est l'escadre hollandaise avec les bâtimens
anglais qu'elle a capturés . Les mêmes lettres ajoutent
qu'à la vue d'un aussi grand nombre de navires , tous les habitans
de Surinam avaient couru aux armes dans le dessein de
se défendre vigoureusement contre les Anglais dont ils se
croyaient à la veille d'essuyer une attaqué.
ANGLETERRE. De Londres , le 8 juin.
On peut juger , d'après les nominations déja faites , dit le
Morning- Chronicle du 31 mai , qu'il y aura très -peu de changemens
dans le nouveau parlement. La chambre des communes
sera exactement aussi dévouée au ministere qu'elle l'a
été.
Si le parlement était véritablement élu par le peuple , ce
serait manquer au respect dû à l'indépendance de ses membres
, que de parler ainsi par anticipation des suffrages qu'ils
doivent émettre ; mais dans son état actnel , une opinion de
ce genre peut être exprimée.
On croit qu'il y aura la plus grande unanimité dans les
élections d'Ecosse pour le nouveau parlement , et cette unanimité
qui sera en faveur de l'administration actuelle , offre ,
dit la même feuille du 28 mai , une triste preuve de l'abjection
de principes , et de la soumission servile où le peuple
de. ce pays est tombé . L'unanimité est une très - bonne chose
lorsqu'elle est le résultat du concours général au même but ,
(am )
"
d'après un examen libre et raisonné . Mais lorsqu'elle est produite
par une basse complaisance pour l'autorité, et par de vils
motifs d'intérêt , elle ne mérite que le mépris . Le meilleur
garant peut-être de la liberté est le droit de discuter librement
sur les affaires publiques , et la différence d'opinion est la
meilleure preuve qu'on sent et qu'on estime ce droit. La
contrariété des opinions fait découvrir la vérité , et la pureté
du corps politique n'est jamais mieux entretenue que par
ane agitation modérée .
M. Sheridan vient d'être réélu sans opposition à Stafford.
Le ministere croyant profiter de l'absence de M. Sheridan ,
avait employé toute son influence pour faire nommer M.
Williams ; mais ce candidat a été généralement repoussé , et il
s'est hâté de quitter la ville de Stafford le jour que M. Sheridan
y est arrivé.
On vient de calculer les dépenses de notre gouvernement
dans le cours de cette année , et on les évalue , d'après
un calcul modéré , à un million sterling par semaine ; c'està
- dire , à plus de vingt millions sterling , ou quatre cent quatrevingi
millions tournois pendant les cinq mois qui viennent de
s'écouler. Si nous sommes persuadés , comme le dit le ministere
, que la dépense publique est la mesure de la prospérité
publique , il faut avouer que nous avons atteint le plus haut
degré de notre félicité.
-
L'empereur , dit le Morning- Chronicle du 7 juin , vient de
faire un nouveau traité avec l'Angleterre , d'après lequel nous
devons réunir nos efforts sur un plan plus étendu et plus
formidable qu'auparavant. Nous , en fournissant les
moyens d'une insurrection en France . Lui , par une attaque
directe et ouverte . Afin de mettre à exécution la
partie essentielle de ce traité , qui est de tirer de l'argent de
la poche du peuple , le parlement doit s'assembler en juillet
prochain ; et pour faire réussir cette grande confédération ,
on doit répandre ici une nouvelle alarme d'invasion , parce
que c'est-là le moyen de tâter le poulx au nouveau parlement
, et de s'assurer de ses dispositions .
L'état de nos affaires est meilleur dans les Indes occidentales
que sur le continent. Les dernieres lettres des Barbades,
en date du 29 avril , nous ont apporté de bonnes nouvelles
des isles voisines , et tout porte à croire que cette guerre
destructive sera bientôt terminée .
On espere queles Français
ne tarderont
pas d'abandonner
Sainte-Lucie , lorsque toutes nos forces seront rassemblés
de
se côté.
1
( ( 112 )
La plus grande partie de la Grenade est déja entre nos
mains ; on doit y envoyer de nouveaux renforts.
Les troupes en général sont en très- bonne santé. Tout était
bien à la Martinique le 26 .
Le général White a pris possession le 15 avril des colonies
hollandaises de Demerara et Issequibo ; toute la province de
Lusinan est maintenant soumise aux armes d'Angleterre .
Le général Abercrombic a fait voile le 22 pour Sainte-
Lucie , avec 12,000 hommes . D'après le secret qu'on garde
sur cette expédition , il n'est pas improbable qu'il se soit
porté sur la Guadeloupe . On dit qu'à Saint-Vincent l'ennemi
a desiré capituler ; mais les succès à Sainte- Lucie ou à la Guadeloupe
seront suivis du rétablissement immédiat de la tranquillité
dans ceste isle et à la Grenade .
On mande de la Martinique , en date du 27 avril , que l'escadre
de l'amiral Parker , qui est partie d'ici il y a quelque
tems , a fait voile par la Guadeloupe ,,
pour favoriser , à ce
qu'on croit , une invasion méditée par le général Abercrombic.
Victor Hugues , dans une proclamation récente , exhortant
le peuple de la Guadeloupe à s'armer pour la défense de
leurs vies et de leurs propriétés , porte les forces de la Répuplique
à 50,000 combattans . Tous les autres rapports con ·
courent à les porter à 15,000 , dont la moitié est composée
de noirs.
* M. Piit vient de se procurer encore trois millions sterling
pour l'empereur , bien persuadé qu'il ne trouvera aucune
difficulté dans le nouveau parlement pour faire ratifier cette
opération par une ouverture d'emprunt.
Il est certain que le parlement s'assemblera en juillet
pour l'expédition des affaires . Une grande partie des objets
de finances de la derniere session n'a pas été terminée ,
le ministre ayant été obligé de renoncer à une ou deux
taxes pour lesquelles on n'a pas encore trouvé de remplacement.
Les papiers ministériels et ceux de l'opposition conviennent
également qu'il n'y aura pas de grandes différences entre
ce parlement et le précédent ; les élections seront termi-
Lées vers le 14 juin.
Les papiers ministériels parlent avec éloge de l'esprit des
élections actuelles , et de la maniere dont elles ont été
faites , c'est dire assez tout ce qu'ils en attendent .
Les papiers ministériels conviennent que la rapidité des
succès de l'armée française en Italie est véritablement alarmante
;
( 113 )
mante ; mais ils ajoutent que cependant il ne faut pas
en concevoir trop d'effroi , et qu'il suffit à cet égard de lire
l'histoire des guerres de Charles VIII et de Louis XII
en Italie.
Les Alpes comme le Rhin , dit un de ces papiers ,
le Saint -James - Chronicle du 7 juin , n'ont jamais été repassés
par les Français sans une diminution de force qui a rendu
complettement inutiles tous les avantages qu'on avait obtenus
par le passage . "
Le Morning- Chronicle répond que les exemples des guerres
de Charles VIII et de Louis XII n'ont aucun rapport aux
circonstances actuelles Autrefois , dit- il , c'était uniquement
la force qu'on opposait à la force , et l'orgueil
de l'honneur national agissait également sur les vaincus et
sur les vainqueurs. Maintenant la gloire des succès est l'ouvrage
des principes de la France autant que de ses armes.
Le nom de Liberté écrit sur leurs étendars , les fait marcher
à la victoire et leur en prépare la route ; ils s'avancent vers
Rome pour y établir une République , et l'enthousiasme leve
son bras de géant pour renverser le monstre de la superstition.
99
M
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
1
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 messidor.
Le cit . Muller a proposé au conseil des Cinq- cents
de fabriquer de la petite monnaie de billon , pour
les besoins journaliers . Il l'échangera à bureau ouvert
contre des assignats , et donnera un bénéfice de dix
pour cent. Thibaut expose que la commission des
finances , à qui cette proposition à été renvoyéc ,
étant partagée sur la question de savoir si l'on peut
confier à un particulier la fabrication des monnaies ,
le conseil seul peut la résoudre . Il l'invite à le faire
promptement , et assure que ce métal est d'un
brillant plus beau et plus solide que celui de
l'argent.
Richoux dit que l'introduction de cette monnaie
Tome XXII. H
8
( 114 )
1
fournira un nouvel aliment à l'agiotage . Son titrė
étant d'un cinquieme de moins de la valeur intrinseque
que celui de la monnaie républicaine , celle - ci
disparaitra de la circulation . Il sera fait un rapport à
ce sujet.
Comment et par qui seront jugés les prévenus de
délits conjointement avec des militaires ? Telle était
la question soumise par un message du Directoire ,
et qu'une commission avait été chargée d'examiner .
Il est important que les citoyens ne soient pas traduits
devant des tribunaux militaires , sous prétexte
de complicité avec nos soldats . Le rapporteur propose
aujourd'hui de maintenir les dispositions relatives
au code pénal militaire , et de rapporter toutes
les autres. Ce rapport étant imparfait , il en sera
présenté un autre sous trois jours.
Le conseil des Anciens s'est formé en comité général
le 6. La séance a été rendue publique à deux
heures. Le résultat de la délibération secrete est resté
inconnu . Le conseil a approuvé la résolution sur les
postes et messageries .
Une difficulté s'éleve sur l'exécution de la loi du
22 fructidor dernier , relative à la restitution des
biens des prêtres déportés. Cette loi porte qu'ils
seront rendus aux déportés eux-mêmes , s'ils sont
relevés de leur état de mort civile , ou à leurs parens
dans le cas contraire . Les reclus peuvent- ils jouir de
leurs biens ? Est - ce à leurs parens ou à eux qu'il
faut remettre leurs biens ? La commission chargée
d'un rapport sur cet objet , observe qu'il y a des
parens assez peu délicats pour réclamer ces biens
comme leur appartentant , sur le fondement que les
reclus n'ont été renfermés que parce que leurs âges
ou leurs infirmités ne permettaient pas de les dépor
ter , mais qu'ils n'en sont pas moins frappés de mort
civile . La question méritant un examen approfondi ,
est ajournée.
Sur le rapport de Camus , le conseil des Cinqcents
arrête , le même jour 7 , qu'à dater de la
publication de la loi , les inscriptions en rentes
viageres et perpétuelles seront acquittées en mandats
( 115 )
pour la totalité des sommes dues à compter du
sémestre échu le ier. germinal dernier ; les rentiers
et pensionnaires payés dudit sémestre recevront
leur complément en mandats .
2.
Le tribunal de cassation envoie un nouveau jugėment
, par lequel il annulle vingt- quatre mandats
d'amener , lancés contre des représentans , et les
dénonce comme donnant lieu à la forfaiture . Cet
incident donne lieu d'examiner s'il convenait d'accorder
au bureau central de Paris , le droit de décerner
des mandats d'amener. Bourdon pense qu'on
a voulu faire diversion à l'affaire de Baboeuf , et
consorts , irriter le conseil. Il demande qu'on ne
préjuge rien. Le renvoi à la commission est arrêté.
1
Le conseil des Anciens continuant de s'assembler
en comité général , sa séance du 7 n'offre aucun
résultat.
Dupuy , organe d'une commission , fait adopter ,
le 8 , dans le conseil des Cinq - cents , la résolution
suivante :
1º. Les écoles centrales établies dans les divers
départemens de la République , seront placées dans
les maisons connues sous le nom de colléges , qui
demeureront affectées à l'enseignement public , et au
logement des professeurs .
2º. Les jardins de ces maisons serviront de jardins
de botannique.
3º . Aucun autre édifice national ne pourra être
consacré à cet usage sans une loi particuliere.
4°. Dans le cas où les bâtimens desdits colléges
seraient en trop mauvais état pour servir au placement
des écoles , ou insuffisans , et dans le cas où il
n'y aurait point de jardin adjacent , l'administration
départementale désignera un local convenable , et le
Corps législatif prononcera .
Gossuin reproduit à la discussion son projet de
résolution sur l'organisation de la gendarmerie nationale.
Le nombre des brigades serait porté à trois
mille , chaque brigade composée de cinq hommes ,
et ce total de la gendarmerie de près de seize mille
hommes.
Ня
( 116 )
Le projet de la commission est adopté , et la fixation
des dépenses ajournée .
Le Directoire rend compte de l'organisation de la
marine militaire . Ajourner , dit- il , les nominations
d'un certain nombre d'individus , ce n'est point
ajourner l'organisation de la marine , ni nos moyens
de défense contre les Anglais , et nos côtes sont garanties.
La discussion s'ouvre au conseil des Anciens sur la
contribution fonciere .
Lacombe Saint - Michel parle contre la résolution .
Les bases de la contribution ne lui paraissent pas
devoir être adoptées . Ces bâses , qui sont celles de
la contribution de l'an 3 , étaient bonnes cette année
où l'on payait en assignats valeur nominale , quoiqu'on
ne les reçût que pour une somme bien inférieure
à celle qu'ils portaient . Mais dans l'an 4 ,
où l'on paiera en valeur réelle , cette contribution
est énorme ; sur-tout dans un moment où les contribuables
sont ruinés par l'effet désastreux du systême
des finances qui à prévalu depuis deux ans.
Les contribuables naissent pour ainsi dire à la fortune
; ils sortent du régime de finances passé sans
rien avoir , et ils sont , pour ainsi dire , obligés de
tout reconquérir. Cependant on les impose comme
s'ils jouissaient encore de tous leurs revenus , comme
s'ils avaient retiré de leurs biens la même valeur de
produit qu'ils en retiraient autrefois .
De cette surcharge d'imposition naîtra l'impossibilité
de payer , et par suite , celle de fournir aux dépenses
de la République , de pourvoir à la subsistance des
armées. Ce mal en engendre un bien plus grand , il
force de revenir au systême désastreux des requisitions
, pour nourrir nos freres d'armes ; et c'est ainsi
que , pour la seconde fois , on tue le commerce , on
tue tout-à- fait la confiance .
*
Legrand parle en faveur de la résolution . Il reproduit
les argumens de ceux qui l'ont soutenue dans
le conseil des Cinq- cents , et les motifs donnés par
la commission pour l'approuver.
Barbé Marbois parle aussi contre la résolution . II
}
( 117 )
calcule qu'il faudra payer en mandats , sur la contribution
fonciere , 200 millions valeur de go ; sur les
fermages , d'après la nouvelle résolution proposée ,
aussi en mandats , 600 millions valeur de 1790 : ce
qui fait un milliard en total.
Un milliard én numéraire ne peut être remplacé
que par des milliards en mandats . Il ne doit en être
émis que pour deux milliards quatre cents millions ,
comment faire ? Voudra -t-on augmenter l'émission ?
on augmentera aussi la difficulté ; car il est démontré
que la dépréciation va en raison de l'accroissement
d'un papier dont l'hypotheque diminue .
Toutes les difficultés seraient levées si l'on avait
ajouté à l'article III de la résolution sur la contribution
fonciere , et à l'article V de celle sur le paiement
des fermages , ces mots : Si mieux n'aiment les
fermiers s'acquitter en numéraire , au prix du quintal
de bled en 1790 .
Barbé- Marbois trouve au surplus que la resolution
mérite d'être approuvée. Mais en la modifiant , ou
bien dit il, il nous faudra passer encore par toutes
les crises de l'assignat , et les rechûtes sont dangereuses.
Voyez comme le numéraire se montre de toutes
parts , malgré les lois qui le repoussent ; que sera- ce
lorsqu'elles seront levées ??
Creuzé - Latouche est pénétré des raisonnemens de
Marbois , mais il craint que si la résolution est rejettée ,
on ne compromettre le service par la longueur des
travaux qu'il faudra faire pour établir un nouveau
systême d'imposition et les besoins pressans du gouvernement.
I propose d'approuver , sauf à apporter par la suite
les remedes que la nécessité des circonstances et
l'opinion publique indiqueront.
Le conseil approuve la résolution .
Il en approuve une autre qui fixe le nouveau mode
de paiement des rentiers et pensionnaires .
Cretet fait le lendemain 9 , le rapport sur la résolution
relative au paiement des fermages pour l'an 4 .
Sur la proposition de la commission , le conseil
reconnaît l'urgence .
H 3
( 118 )
La commission a trouvé que la résolution était
juste et qu'elle devait être approuvée , depuis qu'on
a adopté celle sur la contribution fonciere , car les
bâses sont les mêmes , et la résolution actuelle n'est
qu'une conséquence de l'autre . , Elle est juste en ce
qu'elle balance les intérêts des propriétaires et des
fermiers , et introduit un paiement combiné en fruits ,
en mandats au cours du jour.
La commission trouve cependant que la résolution
n'est pas complette , en ce qu'elle ne fixe pas d'e
quelle maniere seront payés les propriétaires de
diverses especes d'usines . Si le locataire d'un moulin
à bled ne se fait pas payer en nature , comment
paiera-t-il le propriétaire de ce moulin ? à quel taux ?
Voilà ce qui n'est pas prévu ; mais on peut facile
ment suppléer par une nouvelle résolution à de
pareilles insuffisances .
Le conseil approuve la résolution . Il en approuve
une autre qui proroge jusqu'au 30 messidor l'échange
des assignats au-dessus de cent liv . La séance du ro
a été employée à la discussion sur la résolution relative
aux difficultés qui se sont élevées dans le partage
des successions .
Camus fait arrêter , le 10 , au conseil des Cinqcents
, que les religieuses qui n'ont pas prêté le serment
du 14 août 1792 , dans le délai de quinzaine
prescrit par cette loi , jouiront de leurs pensions.
Larue fait également adopter un réglement sur la
vente de la poudre à tirer. L'article relatif aux
visites domiciliaires pour constater les contraventions
, est rejetté après une assez vive discussion ,
Fermond , dans la séance du 11 , prend la parole ,
La résolution sur la contribution fonciere , dit- il ,
ayant été adoptée par le conseil des Anciens , je crois
qu'il importe d'appeller voire attention sur cet objęt
important. 1 .
Pour sortir de la crise financiere où nous nous
trouvions , vous créâtes les mandats. Vous pensiez
qu'ils seraient reçus pour leur valeur nominale .
Mais vos espérances furent trompées par la malveillance.
( 119 )
Vous avez senti , depuis , la nécessité d'établir la
contribution d'après la valeur relative et non d'après
la valeur nominale du mandat . Vous avez voulu
intéresser chaque citoyen à le ramener à sa valeur
primitive.
Aujourd'hui que vous avez adopté le régulateur
des contributions , devez -vous l'étendre à toutes les
transactions tant entre les citoyens , qu'entre les
citoyens et le gouvernement ? Cette question n'est
pas aisée à décider. Si vous prononcez l'affirmative ,
il faudra modifier la législation sur les mandats. Si
vous prononcez la négative , vous perpétuerez des
injustices déja trop prolongées .
*
Ne portez aucune atteinte à la loi sur le mode
d'aliénation des domaines nationaux ; tenez ce que
vous avez promis. Mais modifiez cette loi par une
disposition d'autant plus juste que vous l'avez déja
appliquée à la contribution fonciere : que personne
ne puisse être forcé de recevoir les mandats pour
leur valeur nominale , et que , dans toutes les tran-
-sactions , ils soient reçus à la valeur relative que vous
avez déterminée , de dix liv . de bled par franc.pb
*
Le conseil se forme en comité général pour cet
-objet .
Daunou , organe d'une commission particulieres :
Les articles 262 et 263 de la constitution portent que
le Directoire exécutif dénonce au tribunal de cassation
les actes par lesquels les juges ont excédé leurs
pouvoirs que le tribunal de cassation annulle ces
actes , et que s'ils donnent lieu à la forfaiture , il les
dénonce au Corps législatif, qui rend le décret d'accusation
, après avoir entendu ou appellé les prévenus.
Le Directoire et le tribunal de cassation ont pensé
que ces dispositions devaient être appliquées au
signataire des mandats d'amener lancés contre les
trois représentans du peuple , Froger , Delamarre et
Philippe Delville. Un de nos collegues , averti par
un des employés du bureau central , de l'existence
de plusieurs autres mandats décernés contre divers
membres du Corps législatif , en a fait part au mi-
H 4
( 120 )
nistre de la police . Celui-ci s'étant fait
apporter les
registres du bureau central , y a
effectivement trouvé
la preuve que les 3 et 15 prairial il avait été décerné
des
mandats
d'amener contre 24 autres
législateurs .
Cette affaire fut d'abord
considérée
comme une
simple erreur , et d'abord on ne
connaissait que les
mandats lancés contre Froger ,
Delamarre et
Philippe
Delville ;
d'ailleurs ,
comment croire qu'une administration
, qui venait de
déjouer les projets homicides
des
ennemis de la
représentation
nationale ,
jeât eu
l'intention de porter atteinte à la sûreté personnelle
des
représentans .
Cependant le ministre de la police , après la découverte
fait des 24 autres mandats
d'amener , a cru
appercevoir , dans cette affaire , plus que de l'inadvertance
; mais ses soupçons se dirigent
beaucoup
moins contre les
membres du bureau central que
contre plusieurs de leurs
employés .
Le comité général a été levé hier à six heures et
demie . Le conseil en séance publique a déclaré qu'il
n'y avait pas lieu à
délibérer sur la motion de Fermont
tendante à fixer au mandat un cours au- dessous
de sa valeur nominale .
Eschasseriaux présente un projet de
résolution tendant
à permettre
l'exportation à l'étranger de diverses
marchandises.
Boissy- d'Anglas dit que les
marchandises que nous
importons doivent être payées en
numéraire , ou qu'il
en faut donner d'autres en échange , et que ce second
woyen est bien plus avantageux . On réclame l'ajournement
; il est prononcé.
Laporte propose de venir au secours
et des enfans
abandonnés, par une taxe faisant partie des. pauvres
des sous
additionnels dans chaque commune . Cette
question sera mise au plutôt à la discussion .
L'affaire de Drouet a encore occupé le conseil des
Anciens. Le 14 , il ferme la
discussion sur la question
relative aux
successions ; et après avoir entendu
Tronchet qui lui a
démontré que la
résolution produirait
un effet
rétroactif, il se
détermine à la rejetter.
Un député corse , dans le conseil des Cinq- cents ,
1
( 121)
fait arrêter , au nom d'une commission , la prolongation
de six mois de délai en faveur des créanciers des
communes et corporations supprimées , pour remettre
leurs titres .
Savary fait la troisieme lecture de son projet relatif
aux commissaires des guerres ; mais comme il paraît
défectueux on le renvoie à la commission .
Le Directoire annonce qu'un grand nombre de
fonctionnaires et d'employés donnent leur démission
à cause de l'insuffisance de leur traitement. Renvoyé
à la commission des dépenses , et le conseil entre en
comité général pour les finances . A quatre heures et
demie la séance étant rendue publique , le président
annonce que le comité continuera de tenir le lendemain
, et qu'il n'y aura pas de séance publique.
Le conseil des Anciens a entendu le rapport sur la
résolution qui adjuge à la nation les biens des condamnés
et prêtres déportés , s'ils ne sont pas réclamés
dans trois mois . La commission trouvant ce délai trop
court en propose la rejection . Impression et ajournement.
PARIS.Nonidi 19 messidor, lan 4º . de la République.
La fête de l'Agriculture a été célébrée , le 10 de ce mois , au
champ de Mars. Le citoyen Peyre , jeune architecte , qui en
a donné le plan et dirigé l'ordonnance , fait concevoir de ses
talens et de son goût les plus hautes espérances . C'est une des
fêtes où il a regné le plus d'ensemble , le plus d'ordre , et qui
a été le mieux caractérisée.
L'Institut national a tenu sa seconde séance publique le 15
de ce mois . Nous ferons connaître plus particulierement les
mémoires et les pieces qui ont été lues .
Toutes les lettres officielles du département de l'Ouest annoncent
que les chefs des chouans viennent en foule déposer
leurs armes et se soumettre aux lois de la République. Voit
les bons effets de l'activité de nos colonnes mobiles et des
principes d'humanité , de droiture , de justice et de fermeté
qu'a manifestés le général en chef Hoche , dans lesquels il a été
( 129 )
si bien secondé par les généraux employés sous ses ordres.
On peut regarder la guerre des rebelles comme terminée ,
FAngleterre doit perdre l'espérance de la ressusciter.
et
Aubert-Dubayet , ambassadeur à Constantinople , devait
partir de Toulon sur la frégate la Diane ; mais dans la crainte
de tomber dans l'escadre anglaise qui croise devant le port ,
on assure qu'il se rend par terre à Venise où il s'embarquera
pour sa destination .
Plusieurs papiers ont annoncé l'arrivée prochaine d'un ambassadeur
turc auprès de la République ; on dit qu'il avait
passé à Chambéry le 8 de ce mois . Cependant aucune gazette
Italie , ni aucun papier accrédité , n'a parlé de cette nouvelle
.
Un armistice a été conclu par Buonaparte avec la cour de
Naples et le pape . Les conditions en sont très-avantageuses à
la République . Des envoyés sont en route pour venir négoeier
la paix auprès du Directoire.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE.
Legénéral en chef, au Directoire exécutif. An quartier-général,
à Kehl , les 6 et 7 messidor , an IV.
Citoyens directeurs , j'ai reçu votre courier du 2 messidor .
portant l'ordre de passer le Rhin. Aujourd'hui 6 , à 9 heures.
Bous étions maîtres des retranchemens de Kehl ; nos troupes
occupaient la rive droite du fleuve depuis trois heures du
matin .
Le
passage , vis-à-vis de Kehl , a pu seul avoir lieu la
crue étonnante
du Rhin , depuis deux jours , avait tellement
mondé les isles où on devait débarquer
, à Gambseim
, qu'il a
été impossible
d'aborder
en terre ferme .
Les obstacles incroyables qu'on avait à vaincre , auraient
pu faire douter de la réussite d'une telle entreprise tentée
avec d'autres troupes que des Français . La bravoure de nos
soldats , l'audace calme des officiers qui dirigeaient les atta
ques , ont tout surmonté, Nulle part , comme je vous l'ai
dėja écrit , on ne pouvait faire un premier débarquement en
( 123 )
terre ferme . Après avoir abordé dans les isles , dont le Rhin
est parsemé , il fallait en chasser l'ennemi et tenter d'autres
passages , s'y établir ; cela rendait les surprises impossibles ;
et devait naturellement donner le tems aux renforts d'arriver.
La rapidité et la bonne conduite de toutes les attaques lui
ont ôté ces avantages . Tous les retranchemens des isles ont
été forcés à la bayonnette , sans le moindre feu ; l'ennemi n'a
eu que le tems de tirer un coup à mitraille de chacune des
pieces qui les défendaient ; et ce qui a pu se sauver a été poursuivi
si vivement , qu'il n'a pas eu le tems de détruire les petits
ponts qui lui servaient de communication , et nous nous
en sommes emparés .
L'attaque des retranchemens de Kehl présentait de plus
grands obstacles ; nous ne pouvions la faire qu'avec de l'infanterie
: il fallait déboucher dans une plaine assez considé
rable que défendait la cavalerie, ennemie ; nous ne pouvions
lui opposer la nôtre , son embarquement était impossible ;
P'artillerie qui avait suivi le premier débarquement , a égale
mént éte inutile , elle n'a pu traverser les isles ; mais l'intrépidité
de nos troupes a suppléé au manque de moyens. On
s'est servi de celle que nous venions de prendre . Il a suffi d'y
faire passer des canonniers pour la mettre en état de répondre
à celle de l'ennemi.
Les 2,600 hommes de débarquement ne pouvaient suffire
aux attaques réitérées de l'ennemi , que son camp de Wilstette
le mettait en état de faire , et au feu très - vif de tous ces
retranchemens , qu'il fallait enlever ; le pont volant , qui
dans un tems ordinaire , aurait pu agir en très -peu de tems ,
ne paraissait devoir être prêt que dans 5 ou 6 heures , la
rapidité excessive du Rhin rendant l'ancrage et sa manoeuvre
difficiles ; de sorte que nous courions risque , faute de munitions
et de secours assez prompts , de nous voir enlever le
fruit de notre entreprise ; il a fallu , pour un instant , ôter
à ce qui était passé tout moyen de retraite pour les sauver
j'ai donné l'ordre de faire revenir tous les bateaux qui avaient
fait le premier transport de troupes , pour leur envoyer les
secours dont elles avaient besoin ; cette manoeuvre s'est faite
avec assez de rapidité , et nous a mis à même de commencer
avec succès les attaques de Kehi .
La premiere redoute de la plaine était défendue par cinq
bouches à feu , et environ 500 hommes ; l'attaquer et l'enlever
a été l'affaire d'un instant : la nouvelle artillerie qu'on venait
de prendre nous a mis en état de répondre à celle de l'ennemi,
avec avantage , et de soutenir l'attaque des autres retranche-
%
( 124 )
mens , qui ont été successivement enlevés avec le même courage
. A neuf heures du matin , l'ennemi était entierement
chassé de Kehl , et nos troupes le poursuivaient sur la route
d'Offembourg , où on lui a encore pris trois bouches à feu ,
et beaucoup de prisonniers. Notre artillerie de l'isle du Rhin
a secondé , par un feu bien dirigé , l'attaque des ouvragesqui
étaient à sa portée. La perte de l'ennemi , dans cette
affaire , est très-considérable , en tués et blessés ; on lui a
pris 7 à 800 hommes , environ 2000 fusils , et quinze ou
seize bouches à feu.
*
L'attaque de Gambsheim n'a pu avoir le succès qu'on devait
en espérer ; les isles où on devait aborder se sont trouvées
Couvertes d'eau par la crue des deux jours qui ont précédé
le passage : cet obstacle n'a cependant pas arrêté ; le débarquement
s'y est fait en plein jour , sous le feu de l'ennemi ,
et la troupe y á été en bataille , ayant de l'eau jusqu'à la
ceinture , pendant qu'on essayait le passage en terre ferme ;
mais la rapidité du courant qui en séparait , n'a pas permis
d'y faire remonter les bateaux ; on a fait repasser les troupes
à la rive gauche , dans le meilleur ordre . Les soldats versaient
des larmes de rage de voir leur courage arrêté par des
obstacles qu'il leur était impossible de vaincre .
Cette attaque était commandée par le général de division
Beaupuis , ayant sous ses ordres le général de brigade Sainte-
Suzanne , les adjudans - généraux Bellavene , Levasseur et le
chef de bataillon du génie Poitevin . Les troupes qui y étaient
destinées , sont revenues snr-le - champ à l'attaque de Kehl ,
pour soutenir celles qui y avaient passé ; le passage de Kehl
était commandé par le général de division Ferniet ; les différentes
attaques étaient dirigées par les adjudans- généraux
Montrichard , Abattuici , Decaen et le chef de brigade du
génie Boisgerard ; la réserve , par le général de brigade
Tholmé ; le général de division Desaix , commandant le
centre de l'armée , a pris celui de ces deux divisions aussi - tôt -
leur passage . La conduite distinguée de tous ces braves
officiers , mérite les plus grands éloges . Je ne dois pas oublier
de vous rendre le compte le plus avantageux des talens et
de l'activité du général de brigade Regnier , chef de l'étatmajor-
général de l'armée ; les détails immenses de sa place ne
l'empêchent pas de prendre la part la plus active à toutes les
affaires , et d'y rendre les services les plus signalés .
J'avais chargé de la reconnaissance du Rhin , des préparatifs
du passage et de tous les détails qu'exigaient une opération
de cette importance , les adjudans-généraux Abattuici , Bella--
( 125 )
[
vene , Decaen , Montrichard , le chef de brigade du génie
Boisgerard et Dedon , chef de bataillon des pontonniers.
Rien ne peut égaler l'intelligence avec laquelle ils ont préparé
ce travail , que l'intrépidité et les talens qu'ils ont déployés
dans son exécution .
?
Les troupes qui ont passé à Kehl , sont le 2. bataillon
de la 3e , demi- brigade , et le 1er. de la 16. d'infanterie
légere , les 31. , 89e . et 56e . d'infanterie de ligne . Le chef
de bataillon Becdelievre , commandant le 2. bataillon de
la 3. demi- brigade d'infanterie.légere , s'est particulierement
distingué à l'attaque des redoutes ; les blessures qu'il y
a reçues ne l'ont pas empêché de continuer il est connu
pour un des plus braves officiers de l'armée . L'adresse
la bravoure et le zele du bataillon des pontonniers n'ont pas
peu contribué à nos succès ; ils ont travaillé sans relâche pendant
près de 60 heures . Le général Lajolais , quoiqu'il ne fût
pas en activité , m'a demandé , au moment de l'attaque , à en
suivre une dont il connaissait parfaitement les localités : cette
connaissance précieuse y a été très- utile et son exemple n'a
pu qu'animer le courage de nos troupes. Je vous ferai connaître
les autres traits de courage qui ont illustré cette journée .
Un des plus remarquables est la maniere dont a été enlevée
la premiere redoute de la plaine : les soldats , après avoir
sauté dans le fossé avant de l'escalader , ont inondé ceux
qui la défendaient , d'une grêle de pierres ; cette arme nouvelle
leur a fait perdre la tête et mettre bas les armes , dès
qu'ils ont vu les Français sur le parapet , et forçant la gorge.
"
Si l'ennemi s'était attendu à cette entreprise , elle serait
devenue presqu'impossible . Il est bien heureux qu'il ait été
la dupe de toutes les attaques , des démonstrations , et de tous
les mouvemens que nous avons faits pour la lui cacher ; elle
était même ignorée dans la ville de Strasbourg ; on n'a eu
connaissance des préparatifs qu'au moment où on
ne pou
vait plus les cacher : c'était le passage des bateaux dans le
bras Mabile ; mais je l'avais prévu, et à mon arrivée dans cette
ville , le 5 à midi , j'en fis fermer les portes , de sorte que
l'ennemi n'a pu en être instruit.
f
Au milieu des éloges que je viens de donner à tous ceux
qui ont concouru à cette opération , je regrette d'avoir à me
plaindre des bateliers de Strasbourg , dont la malveillance
à été portée à son comble ; ceux dont on avait requis les bateaux
pour l'expédition ont refusé les gouvernails , sur la
requisition du chef des pontonniers . Vos commissaires près
les administrations de cette ville ont été obligés de faire
( 126 )
des visites domiciliaires pour s'en procurer ; cela a retardé
le passage de deux heures , et il commençait à faire jour
quand les premiers bateaux sont partis ; de sorte que les
fausses attaques qui étaient commencées , devaient lui donner
l'éveil sur toute la rive .
J'espere qué nous serons bientôt en position de donner
la main droite à l'armée d'Italie , et la gauche à celle de
Sambre et Meuse .
Vous voudrez bien , citoyens Directeurs , m'excuser de ne
Vous avoir pas fait passer mon rapport aussi- tôt le passage ;
je ne regardais notre position , sur la rive droite du Rhin
que comme très -incertaine jusqu'à l'établissement du pont ,
puisque nous n'y avions ni artillerie ni cavalerie , et qu'il
était impossible d'y en faire passer. Il vient d'être fini entre
Kehl et l'isle du Rhin. Il a environ 250 toises ; le reste de
Farmée y passe en ce moment.
Salut et respect ,
?
Signé MOREAU.
P. S. On me rend compte à l'instant , que ' nos troupe
viennent de chasser l'ennemi de Neumulh , en lui prenant
deux cents hommes du corps franc de Ginlay , avec un caisson
; la vitesse des chevaux a sauvé la piece .
Ci-joint le plan des attaques et les projets : ils ont été parfaitement
exécutés , excepté à Gambsheim mais je vous
assure que ce n'est pas la faute des troupes.
Buonaparte , général en chef, au Directoire exécutif. - Au quar
tier-général à Bologne , le 5 messidor , an IV.
La division du général Augereau , citoyens directeurs , a
passé le Pô à Borgo- Forte , le 28 prairial : il est arrivé à
Bologne , le 1er. messidor ; il y a trouvé 400 soldats du pape ,
qui ont été faits prisonniers.
Je suis parti de Tortone le 29 prairial ; je suis arrivé le
per, messidor à Modene d'où j'ai envoyé l'ordre , par l'adju
dant-général Vignole , à la garnison du château d'Urbin
d'ouvrir les portes , de poser les armes , et de se rendre
prisonniere de guerre.
J'ai continué ma route pour Bologne , où je suis arrivé à
minuit.
Nous avons trouvé dans le fort Urbin 50 pieces de canon
bien approvisionnées , 500 fusils de calibre , et d'un trèsbeau
modele , et des munitions de bouche pour nourrir
600 hommes pendant deux mois . Le ført Urbin est dans
an bon état de défense ; il a une enceinte bastionnée ,
( 127 )
revêtue , entourée de fossés pleins d'eau , avec un chemin
couvert , nouvellement réparé. Il était commandé par un
chevalier de Malte , et 300 hommes que nous avons faits
prisonniers.
Nous avons fait prisonnier , à Bologne , le cardinal légat ,
avec tous les officiers de l'état-major , et pris quatre drapeaux..
Nous avons également fait prisonnier le cardinal legat de
Ferrare , avec le commandant de ce fort , qui est chevalier de
Malte. Il y a dans le château de Ferrare cent quatorze pieces
de canon.
L'artillerie que nous avons trouvée à Modene , au fort Urbin
et au château de Ferrare , forme un équipage de siége qui
nous mettra à même d'assiéger Mantoue .
Les vingt tableaux que doit nous fournir Parme , sont
partis ; le célebre tableau de Saint-Jérôme est tellement estimé
dans ce pays , qu'on offrait un million pour le racheter.
Les tableaux de Modéne sont également partis. Le citoyen
Barthelemy s'occupe , dans ce moment-ci , à choisir les tableaux
de Bologne ; il compte en prendre une cinquantaine , parmi
lesquels se trouve la Sainte-Cécile , qu'on dit être le chefd'oeuvre
de Michel-Ange.
pas
Monge , Bertholet et Thouin , naturalistes , sont à Pavie on
ils s'occupent à enrichir notre jardin des Plantes et notre
cabinet d'Histoire naturelle . J'imagine qu'ils n'oublieront
une collection completté de serpens , qui m'a paru bien
mériter la peine de faire le voyage . Je pense qu'ils seront
après-demain à Bologne , où ils auront aussi une abondante
récolte à faire .
J'ai vu à Milan le cébebre Oriani ; la premiere fois qu'il
vint me voir , il se trouva interdit ; et ne pouvait pas
répondre aux questions que je lui faisais . Il revint enfin de
son étonnement. « Pardonnez , me dit-il , mais c'est la premiere
fois que j'entre dans ces superbes appartemens , mes
yeux ne sont pas accoutumés.... Il ne se doutait pas qu'il
faisait , par ce peu de paroles , une critique amere du gouvernement
de l'archiduc . Je me suis empressé de lui faire
ses appointemens , et lui donner tous les encouragemens
nécessaires.
payer
Au premier courier , je vous enverrai les lettres que je lui
ai écrites , dès l'instant que j'ai reçu la recommandation que
vous m'avez envoyée pour lui.
Signé , BUONAPARTE.
( 128 )
{
---
Extrait d'une lettre du général Buonaparte , au Directoire exécatif.
Au quarrier-ganèral, à Bologne, le 5 messidor , an IV.
Massena a attaqué , hier , les avant-postes de Beaulieu :
il les a tous culbutés , leur a tué 40 hommes et fait 50
prisonniers .
Je continue à être content de la discipline et de la tenue
de l'armée ; ainsi que des généraux.
Signé , BUONAPARTE .
P. S. Il est aujourd'hui reconnu que toutes les opérations
de l'armée de Sambre et Meuse sur la rive droite du Rhin ,
que l'on avait prises pour un revers et une retraite forcée ,
sont l'effet des plus savantes combinaisons de l'art militaire.
La premiere diversion sur la rive droite avait pour but d'empêcher
les Autrichiens de tenter une attaque contre la ci -devant
Lorraine ou l'Alsace . Les Autrichiens ont en effet abandonné
toutes leurs positions dans le Palatinat , les évêchés de
Spire et de Worms . Jourdan alors ordonna à Kleber de repasser
la Sieg , et de se replier sur Dusseldorff ; la retraite se
fit lentement et dans le meilleur ordre . Quand Kleber se
voyait pressé trop vivement , il livrait des combats meurtriers
aux Autrichiens . C'est ainsi que leurs principales forces ont
été attirées sur le Bas- Rhin , et c'est dans cette vue queJourdan
repassa le Rhin , et reprit son quartier général à Coblentz .
Dans le même-tems , Moreau amusait les Autrichiens devant
Manheim , et se porta avec une incroyable rapidité sur le
Haut-Rhin qu'il passa à Strasbourg. Aussitôt que Jourdan
a été instruit que Moreau avait effectué ce passage , et était
pénétré dans le Brisgaw , il a fait avancer de nouveau le
corps du général Kleber renforcé de 15 mille hommes de
l'armée du Nord qui s'est porté sur la Sieg , pendant que ,
Jourdan a repassé le Rhin entre Coblentz et Andernach ,
en face de l'ennemi qu'il a battu , pour se joindre à Kleber ,
et repousser les Autrichiens au-delà de la Lahn. Le pont de
Neuwied est rétabli , et toute l'armée de Jourdan est actuelment
sur la rive droite, L'ennemi est fort dénoncerté
opérations rapides et hardies.
par ces
De son côté , Moreau poursuit le cours de ses opérations. Il
a forcé le camp de Wislett , et celui de Bihel , dispersé le
corps de Condé , s'est emparé d'Cffembourg , et a empêché
la jonction d'un corps de Wurmser qui venait du Bas - Rhin .
On est encore à la poursuite de l'ennemi . Telle est en substance
le résultat des diverses lettres officielles arrivées hier.
Nous les ferons connaître plus particulierement.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
No.
39.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 30 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Lundi 18 Juillet 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ANCIEΝΝΕ .
Les Amours de Léandre et de Héro , poëme de Musée, traduit
en français par J. B. GAIL , professeur de littérature
grecque au collège de France. A Paris , chez l'auteur
, place Cambray.
L'AAVVEENNTTUURREE réelle ou fabuleuse de Léandre et de
Héro était célebre dans l'antiquité . Plusieurs poëtes
latins Y font allusion , soit en peignant la puissance
de l'amour , dont elle offre un exemple remarquable,
soit en parlant des lieux qui en furent le théâtre , et
qu'elle rendit fameux. Tout le monde sait par coeur
ces beaux vers de Virgile .
Quid juvenis magnum , cui versat in ossibus ignem
#7 Durus amor ? nempè abruptis turbata procellis,
Nocte natal cæca serus freta ; quem super ingens
Porta tonat cæli , et scopulis illisa reclamant
Aquora ; nec miseri possunt revocare parentes .
Nec moritura super crudeli funere virgo .
On ne connaît gueres moins ceux par lesquels notre
poëte Delille a essayé de les traduire .
Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore ?
L'insensé ! pour jouir de l'objet qu'il adore ,
Tome XXIII. I
( 130 )
La nuit , au bruit des vents , aux lueurs de l'éclair,
Seul traverse à la nage une orageuse mer.
Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête ,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête ,
Ni ses tristes parens de douleur éperdus ,
Ni son amante hélas ! qui meurt s'il ne vit plus .
Le morceau de Virgile est admirable : la traduction
est belle . Mais pour le dire en passant , on ne
retrouve point dans le français , les équivalens des
traits qui donnent le plus de vie au tableau . Magnum
versat in ossibus ignem , durus amor ; cette épithete de
durus donné à l'amour , et qui entre si bien dans le
sujet : Quem super ingens porta tonat coeli ; expression
d'une hardiesse et d'un effet remarquables : Scopulis
illisa reclamant ; le reclamant , qui vous fait entendre
la voix des vagues brisées contre les rochers , appellant
le malheureux Léandre à la mort ; enfin , Nee
moritura super; ce mot super qui nous montre d'avance
Héro se précipitant du haut de la tour sur le corps
de son amant : toutes ces beautés , dis -je , entassées
en quelque sorte , et cependant si bien fondues dans
le tableau total , qu'elles ne le renforcent que pour
le rendre encore plus distinct , sont restées , il faut en
convenir , au- dessus de tous les efforts et de tout le
talent de Delille ; et quoique la traduction en vers
des Géorgiques soit encore sans contredit la plus belle
de notre langue , peut- être est -il permis de desirer
pour l'intérêt des lettres , et pour la gloire de son
auteur , qu'il prépare dans d . s poëmes originaux les
mêmes difficultés à ses traducteurs futurs , plutôt que
d'user tant de forces dans une lutte si pénible et sou
vent si désavantageuse .
( 131 )
Ovide a tiré de l'histoire de Léandre et de Héro ,
le sujet de deux héroïdes où l'on trouve toujours la
richesse , et quelquefois l'abus de son talent .
Lucain , Stace , Martial et plusieurs poëtes latins
modernes , cités par le çit . Gail , l'ont célébrée ou
rappellée . C'est en un mot un de ces récits touchans
dont la poésie de tous les siecles et de toutes les
langues s'est emparée comme d'un patrimoine commun.
Nous pensons avec le cit. Gail que l'auteur du
poëme grec de Léandre et de Héro , ne peut être
Musée , le disciple d'Orphée , celui dont parle Virgile
, et qu'il place dans sa description des enfers à
la tête des peres de la poésie : Musæum antè omnes . II
est à peu près sûr maintenant que c'est Musée le grammairien
qui vivait au quatrieme siecle. Ainsi , quand
ce dernier entreprit de reporter dans la langue
grecque un sujet dont la Grece était la véritable
patrie , son plan se trouvait , pour ainsi dire.tracé dans
les traditions populaires et poétiques : il ne lui fut
permis d'orner que de quelques détails particuliers
un récit connu de tout le monde , comme ceux d'Homere
lui- même , dont les poëtes tragiques avaient
emprunté les événemens et les personnages les plus
intéressans de leurs pieces ; et l'époque où il vivait
le dispensa d'y mêler d'autre merveilleux que celui
d'une passion forte qui triomphe de tous les obstacles
.
Voici le début du poëme : nous nous servons de
la traduction du cit . Gail.
Muse , chante ce flambeau confident d'un amour
clandestin , ce nageur nocturne qui volait à l'hymen
( 132 )
,'
15 à travers les flots ; ce ténébreux hymen , que ne
" vit jamais la brillante aurore . Célebre Abydos et
Sestos , où la nuit protégea de son ombre les nôces
" de Héro. "
On peut faire quelques remarques sur la maniere
dont ces premiers vers sont traduits . Ce nageur nocturne
et ce ténébreux hymen rendent mot à mot
σύχιον πλωτήρα , et γ'αμον αχλυόεντα ; mais l'impression qui
en résulte est très différente ; et c'est ici l'un de ces
cas où le mot- à- mot est une espece de contresens .
Quand on nous parle de nager , nous voyons un
homme qui remue les bras et les jambes dans l'eau ;
mais le sens du mot grec embrasse toutes les manieres
de traverser une mer , une riviere , et même de faire
une route. Cette latitude de signification , quoique
la circonstance la restreigne ici véritablement à
l'action de nager , donne au mot plus de noblesse ,
et lui conserve un effet presque métaphorique .
Quant à l'épithete ténébreux que le cit. Gail donne
à l'hymen de Héro , nous lui ferions le reproche
contraire. Le sens du mot hymen, est pour nous plutôt
figuré que simple ; il embrasse tout ce qui constitue
la vie de deux époux plutôt qu'il n'exprime l'acte
de leur union ; et les épithetes qu'on yjoint prennent
nécessairement un peu de la même teinte , et s'étendent
à ce même ensemble d'objets . Ainsi , un
hymen ténébreux nous représente bien plus un hymen
funeste, qu'un hymen contracté secretement et dans,
les tenebres . Les personnes qui ont réfléchi sur l'art
d'écrire ne jugeront point ces remarques minutieuses ;
elles savent bien qu'il consiste principalement dans
l'exacte observation de l'effet des mots , soit à raison de
( · 1334 )
leur choix, soit à raison de la place qu'on leur donne .
Observons que le trait ; dis Sestos et Abydos , quand
il s'agit d'une aventure qui s'est passée dans ces deux
villes porte bien le caractere des anciens . Leur
maniere est d'associer toujours les lieux , les événemens
et les hommes ; de fondre la nature inanimée
avec la nature sensible ; et c'est-là ce qui
donne tant d'ame et d'intérêt à leurs écrits .
Déja j'entends et nager Léandre et pétiller ce
,, flambeau qui annonce l'heure de Vénus concilia-
,, trice des amours . ››
Il y a dans le grec :
Ν χομενόν τε Λέανδρον ἐμὲ ὁ λύχνον άκου
Le ci
Gail a voulu donner plus d'exactitude au
mot j'entends , en faisant pétiller le flambeau , ce qui
est une bien petite circonstance . Il n'a pas fait attention
que c'est ici l'une de ces hardiesses de langue ,
dont on trouve beaucoup d'exemples dans Racine ,
où la précision du sens relativement à un objet ,
couvre son inexactitude relativement à un autre
qui se groupe avec lui sous le même verbe . On lit
dans Virgile quelque chose de bien plus hardi :
Neque audit currus habenas .
Et le char n'entend plus les rênes ..
}
" Sur les bords de la mer , s'élevent en face l'une
,, de l'autre les villes de Sestos et d'Abydos . Amour
" un jour tendant son arc , avait d'un seul trait
" lancé sur les deux cités (1) embrâsé un jeune
` ( 1 ) On ne conçoit pas comment un seul trait est lancé à la
fois en deux endroits différens . Mais ce n'est pas la faute du
traducteur ; il rend ici son original avec la plus grande fidélité.
I 3
( 134 ) :
homme et une jeune vierge . L'aimable Léandre ,
, la belle Héro étaient leurs noms ; tous deux astres
" brillans de leurs villes , tous deux aussi parfaits ,
» demeuraient l'un dans Sestos , l'autre dans Abydos .
» Voyageur , si jamais tu abordes ces lieux , cherche
la tour d'où le final en main , Héro guidait son
" amant ; cherche le détroit retentissant de l'antique
Abydos qui pleure encore aujourd'hui le trépas et
,, l'amour de Léandre . , 1
99
Ce morceau est en général bien rendu . Tous deuž
aussi parfaits n'est pas une bonne locution . Le traducteura
voulu dire , également parfaits . Le grec porte ,
ixence d'aan'anor : mot à mot , égaux entre eux .
Il y avait à Sestos un temple de Vénus : Héro en
était la prêtresse . La fête qui s'y célébrait chaque année
attirait les habitans de tout le voisinage . Elle est annoncée
d'avance ; on accourt de toutes parts , les uns
de l'Emonie , les autres des rives de Chypre ; nulle
femme n'est restée à Cythere . Plus de danses sur la
cîme odorante du Liban . Nul Phrygien , nul Abydien
ne manque à la fête , nul jeune homme aimant les
femmes (1).
Déja s'avance dans le temple la vierge Héro
rayonnante de beauté ; tel est à son lever l'astre
argenté de la nuit . Sa joue se colore d'un tendre
, incarnat ; c'est la rose qui sort nuancée de son bril
lant calice : oui , vous eussiez dit que sa peau
9.9 blanche et vermeille était un champ de roses . Elle
99
(1) ¢ írozaplevos n'est pas un amant comme le traduit le cit.
Gail ; c'est un homme qui aime les jeunes filles , ou plus mot å
mot , qui aime les vierges.
( 135 )
marche, et les roses semblent attachées au cothurne
» de la prêtresse . Que de graces brillent sur sa per
sonne ! Les anciens ont compté trois Graces : quelle
" erreur ! L'oeil riant de Héro pétille de cent graces .
» Certes , Vénus avait une prêtresse bien digne
" d'elle . "
J
Ce passage ne rend point l'original ; il transforme
même quelquefois , à ce qu'il nous semble , en mauvais
goût , ce qui n'est que hardiesse et beauté d'expression
.
Si le traducteur avait connu l'espece de rose
blanche , dont le centre est d'un rouge vif , il n'aurait
pas tourné autour du mot AduoxPoov, qui signifie
de deux couleurs . Il aurait senti combien la comparaison
de la joue de Héro avec cette rose était agréable
et vraie.
Musée ne dit pas que la peau de la jeune prêtresse
était un champ de roses ; mais que son corps et , en
propres termes , ses membres en étaient parsemės ,
comme une prairie dont cette fleur brillante anime et
releve la fraîcheur.
νισσομενης
Καὶ Ροδα λευκο · έτω ος ὑπὸ σφυρά λαμπετο κούρης ,
Πολλαί δ α μελέων χαρίτες ῥον .
Y
Mot à mot : Tandis qu'elle mache vêtue de sa robe
blancke, les roses brillent au- dessous de sa cheville , c'està-
dire sur toute la partie du pied que le mouvement
de la robe laisse entrevoir ; il n'est pas question de
roses attachées au cothurne. Le dernier trait est charmant
; Beaucoup de graces découlaient de toute sa personne
le traducteur n'en fait pas mention.
Enfin , le jeu de mots sur les Graces , dont les an-
1
I 4
Y 136
ciens ne comptaient que trois , et que l'oeil de Héro
produisait au nombre de cent , est très-légerement
glissé dans l'original ; au lieu que le traducteur semble
y peser à dessein , et vouloir le faire ressortir davan- .
tage par ces derniers mots : L'ail riant de Héro pétille
de cent graces. Musée ne fait pas pétiller l'oeil de Héro ,
il ne le fait pas sur- tout pétiller de cent graces ; mais
elles y naissent ou , si l'on veut , elles y pullulent ( 1)
comme les jeunes boutons d'une plante qui végete .
Toutes ces nuances sont si fines qu ' elles disparaissent
sous les mains les plus délicates et les plus exercées .
Un jeune homme frappé de la beauté de Héro
s'écrie qu'il n'a rien vu de si parfait dans les pays les
plus renommés par leurs belles femmes ; que s'il pou
vait l'obtenir pour épouse il n'envierait pas le sort
des Dieux.
Léandre ne laisse point exhaler son admiration ;
mais ses regards en disent plus que des paroles . Héro
rougit en les rencontrant : elle veut les fuir ; elle les
retrouve toujours .
Elle ferme ses beaux yeux ,
etles rouvre bientôt , répondant à Léandre par des
signes qui la trahissent , etc. i
Avec quelle impatience l'amant attend la chûte du
jour ! Déja Vesper , messager des tenebres , se montre
à l'extrémité de l'horison . Léandre s'approche doucement
de Héro , saisit sa main de roses qu'elle retire
avec colere ; mais sa colere se calme , et la vierge d'un
pas tardif se laisse entraîner par Léandre , plutôt
qu'elle ne le suit , dans un lieu solitaire du temple .
Entre la crainte et l'audace que l'amour inspire à
( 1 ) τεθήλει.
( 137 )
la fois , et presqu'également , Léandre rompt le sïlence
a passion se déclare toute entiere . Héro lui
répond avec ces faibles menaces et cette rougeur qui
sont les annonces les plus sûres de la défaite d'uné
belle. Elle lui apprend quel est son nom , et lui demande
le sien ; il répond : Je suis Léandre , l'époux de
la belle Héro .
Ils conviennent que Léandre retournera dans sa
ville pour ne pas compromettre celle qu'il aime , et
la nuit il traversera la mer à la nage , guidé par
le fanal que Héro allumera au haut de la tour qui
lui sert de demeure .
que
" Déja la nuit déployait ses voiles tenebreux , ap-
" portant le sommeil aux mortels , mais non à l'a-
" moureux Léandre . Seul , sur les rivages de la mer
" mugissante , attendant le courier de son brillant
hymenée , il cherchait des yeux le signal lointain 1
" de ses plaisirs , le trop funeste fanal . ",
Le courier est une bien mauvaise expression , et l'épitheve
brillant donné à l'hymenée fait disparaître
entierement l'idée du poëte , qui veut dire ici que
l'hymen brille de loin du haut de la tour, aux regards
avides de Léandre.
Cependant l'amant sillonne avec effort le dos des
vagues agitées ; il aborde au pied de la tour. Héro
descend précipitamment . Sur le seuil de la porte ,
elle embrasse en silence son époux hors d'haleine ,
" les cheveux encore dégoutans d'écume elle le
,, conduit dans l'appartement nuptial . Là , elle l'es-
,, suie , le parfume d'essence de roses ; et le serrant
dans ses bras : Cher époux , lui dit- elle , ô toi qui
" viens de souffrir ce que nul autre n'a souf-
" "
( 138 )
» fert...... Oublie tes fatigues sur mon sein..………………..
,, Léandre lui délie la ceinture : les doux mysteres
s'accomplissent ; hymen sans pompe , couche nup-
" tiale sans hymne. Nul poëte n'invoqua la déesse
protectrice des mariages : point de flambeaux , point
de danses légeres autour de la couche point de
» pere ni de mere vénérable qui chantât l'hymenée . ,,
Tant que dura la belle saison le bonheur de deux
amans ne fut point trouble ; et la mer qui les sépare , '
le mystere qu'ils se sont prescrit en assaisonne les
plaisirs . Mais trop tôt l'hiver arrive escorté des fou
gueux aquilons .
Αλλ' ότε παχνήεντος επήλυθε χείματος ώρης
Φρικαλέας δονίεσα πολυτροφάλιγγας άλλος
Βεβα δ' ασήρικτα & υγρα θεμείλα θαλάσσης ,
χειμέριοι πνείοντες αει ευβέλιζον αὗται ,
Λαίλαπι μαςίζοντες ὅλην άλω
-
Ces vers sont de la plus grande beauté . Le cit. Gail
les a étranglés dans cette phrase qui ne présente
qu'une fausse image . Déja d'affreux tourbillons
s'engouffrant au fond des mobiles abymes , ébranlent
les humides fondemens de la mer. " Voici quel
est à peu près le sens de ce passage . Mais lorsque.
l'hiver survint , chargé de noirs frimats , et poussant
devant lui les horribles tourbillons des tempêtes ,
les vents qui lui servent de cortège , ces vents qui
soufflent sans cesse , battant à grand bruit la mer , y
creusent des abymes humides jusqu'à ses dernieres
profondeurs ; tout l'empire des eaux s'ébranle à la
fois sous leurs coups furieux.
Égarée par l'amour et par l'inspiration fatale des
( 139 )
Parques, Héro donne cependant le signal accoutumé.
Léandre l'apperçoit , et n'écoute que les voeux de
son épouse ; il s'élance dans la mer. Autour de lui
déja les flots sont pressés par les flots ; l'onde s'amoncele
, les vagues s'élevent jusqu'aux nues . Ce dernier
membre de phrase ne rend pas Αιθερα μέσχετο ποντος ( 1 ) .
99
Battu par les flots qui l'assaillent , Léandre erre çà
» et là , ses jambes se lassent , ses bras restent immobiles
.... En même tems le vent éteint l'infidele
, fanal , et avec lui la vie et l'amour de Léandre . ,,
Au moment où le jour paraît , la malheureuse
Héro qui roulait dans son coeur mille pensées funestes
, voit sur le rivage son amant sans vie , et déchiré
par
les rocs ; elle se précipite du häut de la
tour , la tête la premiere , heureuse d'expirer sur le
corps de celui qu'elle avait tant chéri : la mort même
ne put les séparer .
Tel est en peu de mots ce poëme qui a produit
des imitations dans presque toutes les langues de
l'Europe . Nous n'avons pu nous refuser au plaisir
d'en faire suivre la marche à nos lecteurs .
Malgré les remarques critiques que nous nous
sommes permises sur la traduction du cit . Gail , nous
aimons à reconnaître qu'elle est infiniment supérieure
à celle de Lucien il nous semble même qu'elle.
n'aurait pas besoin d'un grand travail pour devenir
bonne ; et sa lecture nous a confirmés dans l'idée
qu'il ne faudrait à cet helleniste qu'un peu moins
de précipitation pour faire tout-à- fait bien .
Nous nous permettrons encore les observations
( 1) Miscentur æthera ponto .
( 140 )
}
suivantes , relatives au jugement qu'il porte dans sa
préface , du talent de Musée .
Ce poëte, comme nous l'avons dit, n'est pas d'une
époque très-ancienne ; il n'est pas même de ce qu'on
appelle le bon tems de la littérature grecque. Quelques
traits de mauvais goût qu'on peut lui reprocher
donnent au citoyen Gail , occasion de dire ce qu'on
a dit tant de fois , que les plus anciens écrivains
étaient les plus purs , et que ceux des âges subséquens
ne pouvaient être confondus avec eux ,
que par des hommes d'un tact peu sûr et peu dég
licat.
Nous oserions penser que cette remarque n'est pas
vraie sans limitation , et qu'il n'est plus permis de la
répéter sans la circonscrire . Nous croyons sur-tout
qu'il serait plus utile de rechercher pourquoi l'esprit
humain ,tendant toujours vers de nouveaux progrès
dans les arts , comme dans les autres parties de ses
travaux,ily éprouve cependant de longues stagnations,
et paraît même de tems en tems revenir sur ses pas.
La poésie et l'éloquence nous en offrent plusieurs
exemples dans la courte partie de l'histoire des
hommes qui nous est connue .
Il est certain que les poésies les plus anciennes ,
comme celles de la Bible , d'Homere , d'Hésiode ,
ou comme les fragmens plus informes qui nous ont
été conservés des bardes Ecossais et Scandinaves ,
ont un caractere de simplicité qui touche , joint à
une énergie que ce mélange rend plus entraînante .
La recherche et l'effort en sont également bannis ;
et l'impression dominante qu'on reçoit , est en
quelque sorte celle de la nature elle -même , dont
( 141 )
une certaine négligence assure encore mieux l'effet.
C'est en vain qu'on chercherait ce même caractere
dans les écrivains plus modernes ; ceux d'entre eux
qui se sont efforcés d'en conserver quelques traces ,
`ont été obligés d'y joindre l'élégance , la correction ,
leurs con- et le rapprochement des traits exigés par
temporains ; d'où résultent sans doute des béautés
particulieres infiniment précieuses . Ce qui convient
à la naissance des sociétés , où les idées et les sentimens
sont simples et près des objets communs de
la vie , ne convient plus lorsque des rapports plus
compliqués ont étendu la sphere des impressions ;
lorsque l'habitude d'en recevoir un grand nombre
à la fois , fait rechercher la même abondance . dans
les imitations des arts ; lorsque la satiété des jouissances
exige quelque chose de plus aigu , s'il est
permis de parler ainsi , pour réveiller l'attention ;
lorsqu'enfin le sentiment des convenances devient
de jour en jour plus difficile , et que les genres , en
se distinguant , sont obligés de se tracer des routes
particulieres et nouvelles .
Nous ne répéterons pas d'ailleurs l'observation ,
peut- être assez mal fondée , que les béautés s'épuisent
à mesure que les esprits originaux s'en emparent
dans les différens genres . Du moins cette observation
n'est- elle juste que lorqu'une servile imitation retient
le génie dans le cercle déja tracé , c'est-à - dire
lorsqu'il n'y a pas de génie .
Mais l'on voit qu'à chaque siecle ou plutôt à
chaque pas nouveau dans l'état social , il faut que
les arts fouillent plus avant dans les impressions ;
qu'ils fassent des combinaisons , sinon plus savantes ,
( 142 )
4
du moins plus multipliées et plus fines . Or , ces essais
ne sont pas toujours heureux . En cherchant du nouveau
, l'on ne rencontre souvent d'abord que de
l'extraordinaire. Les premieres hardiesses ouvrent
de fausses routes ; et le goût sévere n'y voit qu'une
affectation ridicule . Mais tôt ou tard il vient des
hommes d'un génie véritable , qui combinant les
beautés de leurs prédécesseurs avec ce qu'exige l'état
de civilisation plus avancé de leurs contemporains ,
unissent plus d'abondance et de richesse à l'antique
simplicité , plus de finesse au naturel , et toutes les
ressources de la réflexion à ces impressions heureuses
et natives qu'on admire avec raison dans les anciens .
Eschyle , Sophocle et Eurypide trouverent dans le
jeu des passions , dans la combinaison des événemens ,
dans le tableau plus rapproché des scenes de la vie ,
des beautés dont Homere leur maître commun n'offre
point de modele . Theocrite est bien supérieur à Hésiode.
Plutarque porta dans la philosophie des vues
plus exactes , il en tira des leçons plus applicables
aux besoins journaliers , que Platon , Aristote et
Xénophon lui-même ; il surpassa dans l'histoire , du
moins sous plusieurs rapports , Hérodote et Thucydide.
Lucien fut plus hardi , plus piquant , et peutêtre
plus véritablement philosophe qu'eux tous .
:
Est-il aujourd'hui personne de bonne foi qui ne
mette Virgile comme écrivain , au- dessus d'Homere ;
Horace au-dessus de Pindare ? Peut- on nier la supériorité
des écrits philosophiques de Cicéron sur ceux
des Grecs ses devanciers ? Quelle distance immense
entre Tacite et Tite - Live , même sous les rapports
du style ? Nous savons bien que des gens qui jugent
( 143 )
toujours sur l'ancienne parole de leurs maîtres ne
seront pas ici de notre opinion ; mais nous déclarons
franchement que nous regardons la vie d'Agricolá
comme le plus beau morceau d'éloquence de l'antiquité.
Maintenant si l'on passe aux modernes , le Tasse
et l'Arioste n'ont - ils pas créé des béautés d'ordon
nance et d'exécution dont les anciens n'avaient aucune
idée ? Moliere , Corneille , Racine , Voltaire ;
ne sont-ils pas autant au- dessus d'Aristophane , de
Plaute , de Térence , d'Eschyle , d'Eurypide et dé
Sophocle , qu'on a long- tems affecté de croire ou de
dire qu'ils étaient au- dessous .
Montagne , qui dans ses jugemens sur Virgile
et Lucrece , a montré combien il était fait pour sentir
toutes les béautés poétiques , pensait que de son
tems la poésie française était parvenue à son plus
haut sommet , et qu'on n'irait pas plus loin que
du Bellai. Cependant bientôt après vinrent Regnier
et Deportes ; après eux Malherbe ; après Malherbe ,
Boileau , Racine , Lafontaine ; et dans ce siecle Voltaire
, qui plus fécond et plus varié qu'eux tous ensemble
, a prouvé par un grand nombre de morceaux
d'assez longue haleine , qu'il aurait atteint à la perfection
de Racine lui -même , si la multiplicité de
ses travaux lui avait permis de donner à chacun le
dégré de soin , le tems et la patience qu'elle exige .
Balzac et la Chambre avaient tâché de donner du
nombre à la langue française , Voiture , une marche
légere et vive ; lorsque Pascal , avec plus de naturel
et de force que les deux premiers , avec plus de finesse
et de grace que Voiture,vint par son chef- d'oeuvre des
2
( 144 )
Provinciales, placer cette langue , en quelque sorte nouyelle,
presqu'à côté de la latine et de la grecque . On a
vu depuis Massillon revenir sur la maniere de Balzac ,
et de la Chambre , et la souplesse de son talent , la
justesse de son goût , donner à leur prose oratoire le
même dégré d'élégance et de pureté que le génie
de Racine à la poésie dramatique .
Et de nos jours , Buffon et Rousseau , l'un par la
majesté du ton , par la beauté des développemens ,
par la richesse , et en même - tems par l'économie de
l'expression ; l'autre, par la force , l'éclat , la vivacité ,
le caractere de passion dont il empreint toutes ses
pages , par l'art avec lequel il balance et roule
pour ainsi dire ou ses raisonnemens , ou ses impressions
, par ces ondulations de style qui font ressembler
ses écrits à une conversation animée ; n'ont-ils
pas fait voir aux détracteurs du siecle , que même
pour la perfection des formes , celui de Louis XIV
n'avait pas tout fait à beaucoup près.
Enfin , malgré ce brigandage de déraison dont les
tribunes populaires nous ont offert tant de fois le
hideux tableau ; malgré le néologisme absurde et la
barbarie de langage qui dans ces dernieres années a
si souvent révolté le bon sens et le goût : la révolution
en brisant toutes les chaînes des esprits , en
faisant disparaître toutes ces petites délicatesses de
sallon , toutes ces petites convenances du beau monde ;
en substituant des sentimens énergiques et vrais , à
la ridicule métaphysique du coeur , que l'impuissance
de sentir avait mise à la mode ; en un mot , en dirigeant
toutes les affections et toutes les pensées vers
les objets les plus réels et les plus importans , la révolution
( 145 )
volution , dis - je , créera bientôt en quelque sorte une
nouvelle langue , digne d'un peuple libre ; elle fera
bientôt éclore de nouveaux talens plus hardis et plus
fiers , et ses effets ne seront pas moins utiles aux
progrès des arts qu'à ceux de la raison et du bonheur.
Ainsi donc notre haute admiration pour les anciens
ne nous porte point à croire que le génie des
arts ait fait de véritables pas rétrogrades . Nous savons
qu'il a paru souvent en avoir fait ; et sans doute il
serait utile de remonter aux causes de ce phénomene
; une pareille recherche nous semblerait du
moins plus intéressante . que l'éternelle répétition
de ces demi-vérités qui retiennent l'esprit des jeunes .
gens dans le cercle étroit d'une demi- littérature .
HISTOIRE NATURELLE.
Voyagés dans les Deux- Siciles et dans quelques parties des
Apennins , par SPALLANZANI , professeur d'histoire naturelle
dans l'université de Pavie , etc. , Traduits de
l'italien par G. TOSCAN , bibliothécaire du Muséum
national d'histoire naturelle de Paris ; et AM. DUVAL
ci devant secrétaire de la légation française à Naples et
à Malte ; avec des notes de Faujas . Tome I. A Paris ,
(
`chez le directeur de l'imprimerie des sciences et arts , rue
Therese . An IV de la République Française.
PROFESSEUR d'histoire naturelle à Pavie , Spal-
•
lanzani se plaît à enrichir le Muséum de cette université
célebre . En 1788 , il visita les Deux - Siciles
pour recueillir les produits volcaniques de cette
Teme XXII. K
( 146 )
terre embrâsée depuis des myriades de siecles . Il a
étudié ces produits sur les lieux qui les ont entendu
vomir , et il nous donne aujourd'hui le résultat de
ces observations . Il y a joint les recherches qu'il a
faites depuis son retour , à l'aide des agens chimi
ques. De sorte que ce recueil présente sous le titre ,
modeste de voyage , une véritable minéralogie des
volcans des Deux- Siciles . L'esprit observateur qui caractérise
Spallanzani , ses recherches longues et pénibles
sur les objets les plus déliés de l'histoire naturelle ,
sont de sûrs garans de l'utilité de cet ouvrage pour
l'avancement des sciences .
Spallanzani a été plus heureux en traducteurs
français , que la plupart des savans étrangers ne
l'avaient été jusqu'à ce jour. Des libraires avides les
faisaient traduire au plus bas prix possible , et par
des hommes qui ne possédaient que la connaissance
des langues sans avoir celle des objets décrits :
Nous voyons ici la réunion de deux citoyens éclairés ,
qui ont travaillé de concert, à cette traduction , à
Jaquelle ils ont joint des notes du cit. Faujas .
9
Le style des traducteurs est facile , naturel et propre
au sujet. Mais un mérite particulier à leur travail
est d'avoir fait précéder chaque chapitre de l'auteur
par des notices historiques et pittoresques , sur les
lieux qui ont fourni la matiere du chapitre . Cette
idée heureuse transporte et fixe réellement le lecteur
dans chaque contrée , où Spallanzani le promene
rapidement. Ces notices ont des couleurs fraîches et
elles rappellent des peintures d'une autre genre , les
paysages du Guaspre et du Lorrain. Puisse un pareil
exemple être suivi par tous les traducteurs des
( 147 )
ouvrages d'histoire naturelle ! on doit nous intéresser
à la description des climats qui seuls favorisent la
multiplication de certains animaux , lorsqu'on nous
occupe d'eux . Refuserait- on au botaniste d'arrêter
quelques instans nos regards sur le sol heureux qui
produit l'arbre-à - pain , etc. ?
Dans l'introduction , Spallanzani trace la méthode
descriptive qu'il a suivie , et c'est un bon modele .
Il a étudié les pays volcaniques de la même maniere
qu'on étudie une chaîne de montagnes . L'ossature
et l'ensemble , ensuite la position des parties ou des
différentes couches ; enfin , le mélange et les rapports
de ces couches entre elles fixent l'attention du lithologiste
. Deux objets principaux l'ont occupé dans
cette recherche , la sommité centrale des isles et des
montagnes volcaniques , ensuite leurs rivages . Premier
produit des inflammations souterraines , cette
sommité sortit des ondes avant toutes les autres parties
: quelquefois elle conserve encore le cratere entier
et même enflammé , mais elle en présente toujours
quelques vestiges. Ouverts et déchirés par les
vagues de la mer les rivages révelent à l'oeil obser
vateur le secret de la construction intérieure des
pays volcaniques. C'est pourquoi Spallanzani les
suivait assiduement avec une barque légere , et il
tenait un compte exact des accidens qu'il y découvrait.
Le savánt étudiait ensuite avec soin les laves , les
sceries , les ponces et les émaux qui couvraient les
flancs des montagnes volcaniques . Mais il ne se contentait
pas de ceux qui se trouvaient placés à fleur
de terre , parce qu'ils sont déja attaqués et déna-
K. 2
( 148 )
turés par le tems . Il les rompait , et les détachait des
masses dont ils faisaient partie . L'acide sulfurique
d'ailleurs les attaque dans certaines positions , et
change l'aspect de morceaux qui sont cependant de
même nature . Mais l'auteur n'a pas borné là ses soins .
Revenu à Pavie , il a revu avec attention tous ces produits
volcaniques ; il les a examinés avec les loupes
et le microscope ; il les a même soumis à l'action de
l'aimant , au feu des verreries et des fourneaux du
chimiste . Cette opération l'a mis à même de découvrir
le rapport de notre feu ordinaire à celui des
volcans . Quelqu'actif que ce dernier nous paraisse ,
il n'est réellement pas supérieur à celui de nos verreries
; car ce feu artificiel opcre une réfusion complette
des verres , émaux , ponces et autres produits
des volcans . Le même feu liquéfie aussi beaucoup de
pierres de la nature de celles qui , par l'effet des
incendies excités dans l'intérieur de la terre , ont
formé les montagnes volcaniques . Ce feu est de 87
à 88 degrés du pyrometre argileux de Wedgwood ,
c'est-à-dire , de deux degrés seulement plus faible
qu'il ne le faut pour souder et joindre ensemble deux
verges de fer.
Le travail de Spallanzani a pour but principal les
produits des champs Phlégréens et des isles Éoliennes .
Ce n'est qu'incidemment qu'il parle de ceux du Vêsuve
et de l'Etna , parce qu'ils ont été savamment.
décrits par le chevalier Gioéni dans sa Lithologie vésuviennes
et par le cit. Dolomieu , membre de l'institut
de France , dans son Catalogue raisonné des productions
de l'Etna.
La minéralogie n'a pas seule occupé le célebre
( 149 )
prófesseur. En visitant Scilla et Charibde , qu'il re- .
connut pour des lieux tranquilles et calmes , il examina
avec attention la pêche de l'espadon ( xiphias
gladius ) , du requin ( squalus carcharias ) , et celle du
corail ( isis nobilis ) . On en trouvera la description
dans ce voyage . Dans ces pêches il recueillait les .
différentes ordures attachées aux filets et que les pêcheurs
jettaient avec dédain . Il y trouva de nouvelles
especes d'ascidies et d'escaries , et une espece inconnue
de petits polypes , au - dedans desquels il vit clairement
la circulation des humeurs , que l'on n'y avait
point encore apperçue . C'est encore dans le détroit
de Messine que Spallanzani a vu ces médules phosphoriques
dont a parlé Lefleing ; il y a étudié leur
genre de vie et leur étonnante organisation qu'aucun
naturaliste n'avait encore été à portée de décrire .
Les environs de Messine fournirent à notre savant
des observations géologiques très- curieuses . Une
pierre sablonneuse forme en grande partie le fond
du détroit et s'étend jusqu'à la pointe de Pelora.
Elle ne cesse de se reproduire par l'effet d'un principe
pétrifiant. Dès- lors on ne peut plus être étonné
de rencontrer dans son intérieur des squelettes humains
et d'autres corps étrangers , et d'entendre l'auteur
prédire qu'un jour du côté de Peloro , où le détroit
est le plus resserré , la Sicile s'unira de nouveau
à l'Italie .
Les anguilles ( murena anguilla, LIN. ) sont- elles vivipares
ou ovipares ? Cette question partageait le naturaliste
. Un calme ayant retardé le retour de Spallanzani
à Pavie , et ayant arrêté son navire devant
Porto Ercole près d'Orbitello , il mit à profit ce tems
K 3
( 150 )
perdu pour la navigation . Il alla étudier ce poisson
dans un lac voisin du lieu de sa relâche . Nous trouverons
dans la suite de son ouvrage la solution de
cette question .
Spallanzani , occupé du spectacle étonnant que lui
présentait le redoutable Vésuve , chercha à se rendre.
compte d'un phénomène qui accompagne les jets
des grêles volcaniques . Ce sont des détonations trèssensibles
et semblables au bruit d'une mine qui
éclate. Tout à coup elles cesserent de se faire entendre
, quoique les projections fussent continuées .
Il compta dix-huit projections silentieuses ; la dixneuvieme
, égale aux autres en intensité , fut détonante
les onze suivantes furent bruyantes , et celles
qui les suivirent , silentieuses , etc. Voici l'explication
de ce fait . Le feu seul est insuffisant pour le
produire , et il est dû à un fluide élastique enveloppé
dans la lave , dont il lance une partie dans les
airs en se dégageant. Il y a retentissement quand le
fluide se dilate brusquement ; le bruit est nul ou trèsfaible
, lorsqu'il se dégage lentement .
Un petit courant de lave sortait des flancs du cra.
tere ; le naturaliste jetta sur cette lave fluide des
laves froides , seul corps dur qui se trouvait sous sa
main. Elles rendaient un son sourd , comme si ellès
eussent frappé une terre molle ; elles faisaient un
trou , ne s'y plongeaient qu'au tiers du volume , et
étaient emportées par le courant. Il s'assura que les
laves qu'il jettait sur le courant étaient de la même
espece et matiere que lui ; il fut donc étonné de
ne les pas voir s'enfoncer entierement , puisqu'il est
bien reconnu que les corps passant de l'état de li(
131 )
1
quidité à celui de solidité , deviennent plus com
pacts. Mais il réfléchit que les morceaux de lave
lancés sur le courant étaient remplis de cavités , et
que ces vides n'existaient pas ou existaient en petit
nombre dans la lave fluide . D'ailleurs , la ténace liquidité
de la lave s'opposait encore à l'entiere immersion
; car , ajoute l'auteur , j'ai vu des globes ,
solides de verre lancés avec force dans une masse
liquide de la même matiere , n'y plonger qu'en partie
, et surnager.
Le tufa , sur lequel et avec lequel.Naples est bâti ,
a-t-il été formé dans la mer qui baignait le pied des
montagnes embrâsées ? est- il dû à l'aggrégation des
cendres lancées par le feu , cimentées et consolidées
dans la succession des siecles , par l'infiltration des
caux pluviales ? enfin , tire- t-il son origine des éruptions
boueuses et fluides vomies quelquefois par les
volcans ? ... Le chevalier Hamilton voyant déterrer
sous le théâtre d'Herculanum la tête d'une statue
antique , remarqua que son empreinte restait dans
le tufa , assez parfaite pour servir de moule. Comment
ne pas reconnaître dans cette observation une
espece de fange tufacée propre à se mouler sur les
corps auxquels elle s'appliquait ?
Lemery ayant mêlé de la limaille de fer avec du
soufre en poudre , produisit l'inflammation de ce
mélange en l'humectant . Depuis cette expérience , on
a attribué généralement à l'inflammation spontanée
des pyrites les incendies souterrains qui produisent
les volcans. Mais Spallanzani fait observer judicieusement
que les pyrites sont très - rares dans les pays
volcaniques. Il dit que le chevalier Hamilton a pris
K 4
( 152 )
des schorls pour des pyrites , ce qui est bien prouvé
aujourd'hui ; et qu'il a assuré faussement que l'Etna
et le Vésuve sont remplis des dernieres . De plus , le
savant minéralogiste Français , Dolomieu ne décrit
dans son catalogue raisonné des produits de l'Etna ,
qu'un seul morceau contenant de la pyrite ; la Lithelogie
vésuvienne du chevalier Gioéni n'en fait mention
d'aucune et enfin , deux isles qui sont dans
un état actuel d'embrâsement , Vulcano et Stromboli,
n'ont offert à Spallanzani aucun vestige de matiere
pyriteuse . L'origine des volcans est donc encore sous
le voile de la nature , ou d'Isis , que personne n'a
soulevé entierement. - ? " 176
Les schorls et les feld-spaths abondent dans les
laves de la Solfatare , će vaste attelier de soufre et
d'alun ; mais ils y présentent un phénomene constant
qui nous atteste leur dureté. Leur altération est
toujours moins avancée que celle du cément qui les
entoure . Au sud du Vésuvé , et à peu de distance de
l'hermitage , Spallanzania trouvé des masses de laves
élevées au- dessus du sol , très- anciennes , poreuses et
à demi- consumées par le tems , où des schorls noirs
crystallisés s'étaient conservés dans leur intégrité . —
On sait que les maisons de Pompéia , ensevelies pendant
seize siecles sous une éruption du Vésuve , et
decouvertes en partie aujourd'hui , ont été bâties
avec des laves . Quelques - unes de ces laves se décomposent
et sont friables ; mais les schorls qu'elles
renfermaient ont conservé la dureté et l'éclat vitreux
qui les caractérisent.
Une grande partie de la Solfatare est formée de
tufa qui présente des vestiges de plantes . Spallanzani
( 153 )
les reconnut pour des Algues marines ; et il en conclut
avec vraisemblance que cette partie de la Solfatare
a été un fond de mer soulevé par l'action du
feu .
Ferber a parlé des trois grandes colonnes de marbre
blanc- verdâtre , grec , appellé cipolin ( porreau ) , qui
sont encore debout au milieu des ruines du temple
de Sérapis à Pouzzoles , et qui présentent , à neuf pieds
environ, au - dessus de leurs bâses , une zône horisontale
d'environ deux pieds , inégale et raboteuse ,
tandis que le reste du marbre , au- dessus et au- dessous
, est lisse et poli . Cette zône est toute førée
par des pholades ( mitili lithophages , LINN . ) dont les
nids ou loges renferment encore les coquilles eni
tieres , ou réduites en fragmens . Ferber en a conclu
que la mer s'est abaissée à neuf pieds , parce que les
pholades , selon lui , se tiennent précisément à la surface
de la mer, et qu'elles n'habitent ni au fond des
eaux , ni dans les pierres élevées au- dessus du niz
veau. Cette supposition est détruite par le fait :
Spallanzani a trouvé la même espece de pholade
dans les divers , parages de la mer de Gênes et dans
la mer Adriatique , attachée aux écueils , aux rochers
submergés , jamais ou très - rarement à ceux qui sont
à fleur- d'eau . Enfin , il en a fait pêcher à la profondeur
de huit , dix et douze pieds ; et il en conserve
d'implantées dans la dure valve de grosses huîtres
pêchées en sa présence à la profondeur de 142 pieds .
Ce fait attend donc encore une explication plausible.
-
"
Dans le cratere de Monte- nuovo des champs Phlé
gréens , Spallanzani vit sautiller en troupes nom(
154 )
breuses de petites grenouilles , dont il ne put découvrir
l'origine . Il n'y a pas en effet entre toutes
les especes nombreuses et variées des grenouilles
européennes , sans en excepter le crapaud , une seule
espece qui naissé hors de l'eau , et qui n'y séjourne
quelque tems , au moins jusqu'à ce qu'elle ait dépouillé
le masque de tétard . Cependant Monte- nuovo
est constamment aride ; mais lorsque des pluies
longues et abondantes inondent la terre , le fond du
cratere les engloutit avidemment , parce qu'il est
formé par un tufa spongieux et fendillé . L'eau la
plus voisine de ce cratere étant celle du lac d'Agnano,
distant d'un demi-mille , on pourrait l'assigner pour
le lieu de l'origine de nos grenouilles . Mais celles
du lac sont d'une espece absolument différente..
Celles du cratere avaient un demi -pouce de longueur
sur un quart de largeur : leur forme était com
plette ; leur couleur , d'un jaune foncé leurs pieds
antérieurs munis de quatre doigts ; les postérieurs en
avaient cinq non- palmés . C'est un problême offert
aux zoologistes .
僻
Notre naturaliste , en faisant par mer le tour de
Tisle d'Ischia , avait toujours présent à l'esprit le sentiment
de plusieurs physiciens , qui ont cru que
formation des laves prismatiques est due à leur immersion
subite dans l'eau . Il trouva une belle occasion
de vérifier cette opinion dans la multitude de
courans de lave ensevelis dans les flots sous des directions
et des inclinaisons différentes qui s'offraient
à ses yeux , et qu'il pouvait suivre de l'oeil jusqu'à
une certaine profondeur. Il assure positivement , et
il mérite d'être cru , qu'il ne vit pas une seule de
( 155 )
ces laves se présenter sous une forme réguliere , soit
dans les parties qui s'élevaient au - dessus de l'eau
ou qui la touchaient , soit dans celles que l'oeil pouvait
distinguer à une certaine profondeur sous les flots .
Il est donc bien démontré aujourd'hui que la
chaussée des Géans , et tous les autres groupes de
laves prismatiques qui lui ressemblent , ne sont point
l'ouvrage des eaux. Un retrait occasionné par l'évaporation
du calorique , et semblable à celui qui occasionne
les fentes et les divisions par le déssechement
dans les dépôts boueux et marneux , occa↓
sionne cette division en prismes de toutes sortes de
formes et de longueur.
La notice descriptive qui précede le voyage au
mont Etna , renferme , comme toutes les autres , deš
descriptions animées , et des ressouvenirs historiques
très-attachans . Elle présente une chronologie des
éruptions de ce volcan , que Pindare appellait déja
Péternel nourricier des neiges et des frimats ; dont l'abyme
vomit des sources sacrées d'un feu inaccessible . L'auteur
de la notice cite la seconde éruption connue , celle
qui arriva vers la 75 , olympiade , environ 480 ans
avant l'ère vulgaire , au tems des batailles de Salamine
et de Platée. Il rapproche de ces tems la médaille
des Cataniens qui nous a conservé le souvenir de
la piété filiale d'Amphinomus et d'Anapius , deux jeunes
fils qui enleverent du milieu des flammes les auteurs
de leurs jours. Cette médaille ne porte aucune
époque , n'offre aucun moyen pour fixer le tems
où elle fut frappée . Elle est un monument de la
piété de ces deux Cataniens ; mais est - elle du même
tems ? est-elle postérieure , quoiqué véritablement
1
( 156 )
antique ? ... Il est presqu'impossible de prononcer !
Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire
le passage suivant , relatif au courant de lave
de l'Etna , qui en 1669 inonda une espace de 14 milles
de longueur , sur trois ou quatre de largeur , s'éleva
au-dessus des murs de Catane , couvrit une partie de
la ville , et alla se précipiter dans la mer.......
Le comte de Borch établit un calcul sur les
changemens qu'elle a éprouvés et sur ceux qu'il a
remarqués dans celles qui ont coulé avant et après
cette époque ; changement qui consiste dans le terreau
dont se couvre leur surface , lequel est produit
par la décomposition des laves mêmes , et par la
destruction des plantes qui après un certain tems
y prennent racine : l'épaisseur du terreau est , selon
Borch , la mesure de la durée des laves. Il apporte
en exemple plusieurs laves de l'Etna qui , à raison
de leur antériorité , sont couvertes d'une couche plus
ou moins considérable de terre végétale . Ainsi , une
lave de 1157 qu'il observa au mois de décembre 1776,
était revêtue d'une couche qui avait 12 pouces de profondeur
; à la même époque , cette couche se trouvait
réduite à huit pouces , sur une autre lave de 1329 ;
à un peu plus d'un pouce , sur celle qui coula en
1669 ; enfin , il ne s'en était point encore formé sur
une plus récente , celle de 1766. Borch conclut
que l'âge des laves étant prouvé par l'accroissement
du terreau , on pourrait en déduire l'antiquité du
monde.
,, Comme cet argument a quelque chose de spécieux
, et qu'il a déja été employé par d'autres auteurs ,
il mérite d'être examiné . Sans doute , les laves se
}
( 157 )
རྞྞ།
recouvrent par la succession des tems d'une terre
propre à la végétation , qui est le produit de leur
décomposition et des débris des plantes qui y vivent.
L'observation nous rend cette mutation très- évidente ;
elle nous apprend aussi que les roches des montagnes
non volcanisées , long-tems exposées à l'action des
météores , se résolvent , au moins pour la plupart , en
terre végétale . Il est encore vrai qu'à égalité de circonstances
de part et d'autre , les laves étant , par
exemple , formées de la même pâte , et également
affectées par le feu , les anciennes fourniront toujours
plus de terreau que les modernes. Mais nous
avons vu , en décrivant les champs Phlégréens , combien
les matieres différent entre elles ; plus nous les
observons , plus nous acquerons de preuves de cette
différence . Le calcul de Borch est d'autant moins
fondé , qu'il arrive souvent qu'une lave devient plus
riche que celle qui a l'antériorité sur elle . Le chevalier
Gioćni m'a dit à Catane , qu'il en connaissait
plusieurs de cette espece sur l'Etna . Comparons seulement
celle de 1329 que cite Borch , avec la lave
dell'arso à Ischia , qui coula en 1302. La premiere ,
au bout de 447 ans , avait acquis huit pouces de terreau
; la seconde , que j'ai observée en 1788 , c'està-
dire 486 ans après son éruption , n'avait encore rien
perdu de sa dureté . Mais comment ce voyageur n'at-
il pas vu un autre courant près de Catane , dont on
extrait des matériaux pour les édifices depuis deux
mille ans , et dont la trempe est si forte , que par- tout
où la main de l'agriculteur n'a pas passé , il s'est maintenu
dans son antique stérilité .
66
Quant à la lave de 1669 , je ne comprends pas
( 158 )
comment Borch lui attribue une couche de terreau
de l'épaisseur d'un pouce . Si cela était vrai , la surface
en serait plus ou moins revêtue de petites
plantes, parce qu'elles trouveraient là une nourriture
suffisante ; mais rien n'y croît que des lichens , qui
prennent racine , comme l'on sait , dans les corps
les plus durs , les plus immuables , tels que les quartz ,
et qui s'attachent même à la surface polie des verres.
Il est possible que ce voyageur n'ait observé cette
Jave que dans les lieux enføncés où le concours
des eaux aura déposé une légere couche de terre ,
Avant d'arriver à l'Etna , on trouve le Monte- Rosso ,
jadis plaine qui s'éleva en 1669 , et vomit le courant
de lave décrit plus haut. Il est impossible de se représenter
, sans l'avoir vue , l'immensité des schorls
errans qui se trouvent à l'entour de ce moat , et surtout
à sa cîme. Quand le soleil éclaire la montagne ,
ils paraissent comme autant de points lumineux qui
brillent à sa surface . Si l'on remue légerement les
scories et le sable , on en découvre des milliers . Ils
sont entierement semblables à ceux qui sont contenus
dans la lave du courant. Le cit. Dolomieu pense ,
avec raison , que dans le principe , ces cristaux
n'avaient fait qu'un corps avec la lave. Mais il en
explique la séparation , a l'aide du soufre , qui a
scorifié la lave , sans avoir pu agir sur les schorls ,
à cause de la trop petite quantité de fer qu'ils contiennent
; et c'est ainsi , dit-il , qu'ils sont restés libres
et isolés.
Spallanzani , revenu à Pavie , voulut vérifier cette
théorie du savant Français ; si elle est vraie , dit- il ,
les schorls doivent contenir moins de fer que la lave ,
( 159 )
et produire par conséquent un effet moins sensible sur
l'aiguille aimantée . Il tailla donc des morceaux de
cette lave , de différentes grosseurs , et d'un volume
égal à celui des cristaux . Il les approcha de l'aiguille
aimantée . L'attraction de la lave se fit sentir à la distance
d'un quart, d'un tiers , d'une demi - ligne , en raison
du volume des morceaux : celle des schorls se manifesta
à la distance d'un quart , d'un tiers , d'une ligne
´entiere , et même d'une ligne et demie . Il paraît
donc que les schorls contiennent plus de principe
martial que leur déférent , ce qui contredit la théorie
du cit . Dolomieu . Spallanzani lui en substitue une
autre. Il est évident que le feu volcanique de Monte-
Rosso n'a pas eu assez d'intensité pour fondre les
schorls , puisqu'ils sont restés brillans et cristallisés .
S'étant donc trouvés réfractaires et d'une pesanteur
spécifique , plus grande que la lave , ils ont dû s'en
séparer à chaque jet , et retomber isolés sur la
bouche et le cratere du volcan . Cette grêle ayant
duré trois mois , il n'est pas étonnant d'en voir des
amas considérables .
Nous terminerons cet extrait déja trop long pour
ce recueil , mais qui ne peut l'être trop pour le mérite
de l'ouvrage , par une citation qui mettra le lecteur
à même de juger la maniere d'écrire de l'auteur , et
le style des traducteurs.
Après avoir , pendant plus de deux heures ,
contemplé l'intérieur du volcan ( l'Etna ) , spectacle
peut - être unique au monde , je jettai les yeux sur
´une autre scene non-moins admirable , par la multiplicité
, la beauté , la variété des objets qu'elle presente.
En effet , il n'est peut- être point sur le globe
( 160 )
d'autre lieu élevé d'où l'on puisse , comme du sommet
de l'Etna , découvrir , sans changer de place , une
aussi vaste circonférence de terre et de mer.
" On est d'abord frappé de l'énorme étendue de
la montagne , de son corps colossal . Lorsque , des
plaines de Catane , je levais les yeux vers ce roi des
monts , j'étais frappé d'étonnnement , en songeant
qu'il était , pour ainsi dire , sorti de son propre sein .
Il portait sa tête altieré au-dessus des nuages : d'un
regard géométrique , je le mesurais depuis sa cîme
jusqu'à ses pieds ; mais je ne pouvais le voir de là
qu'en profil ; c'est à son sommet que d'un seul coup
d'oeil on peut juger de cette masse immense . La portion
qui se présente la premiere à l'observateur ,
c'est cette haute région qui , pendant la plus grande ,
partie de l'année , est ensevelie sous les glaces et
les neiges , et que l'on peut appeller la zône glaciale .
Elle était alors couverte ou plutôt hérissée d'un amas
d'écueils brisés , appuyés , entassés les uns sur les
autres , ou plantés comme des tours isolées , effrayans
à voir , impossibles à gravir. Dans le moment où
j'observais , un groupe de nuages brillantés par les
rayons du soleil , errait vers le milieu de cette zône ,
changeait sans cesse de forme , et ajoutait à la singularité
du spectacle.
,, Les yeux , en se portant plus bas , se reposent
sur la région du milieu qui , par la douceur du climat ,
mérite le nom de zône tempérée. Là , de nombreuses
forêts couvrent la nudité de la montagne ; cette
robe de verdure est entrecoupée de monts qui , partout
ailleurs , paraîtraient gigantesques , et qui , près
de l'Etna , ne sont que des pygmées ; toutes ces
montagnes
( 161 )
:
montagnes secondaires ont été produites par le feu.
La basse région où la chaleur est si forte , qu'on
peut bien lui appliquer la dénomination de zône
torride , suit immédiatement et forme le cadre du
tableau. C'est la plus étendue , la plus belle : elle est
ornée de brillantes habitations , de châteaux , de
riantes collines , et terminée par des côtes fleuries et
d'amples rivages ; là s'éleve , vers le midi , la délicieuse
Catane , dont l'image se réfléchit sur la mer
voisine .
,, Ce n'était pas seulement le corps entier de l'Etna
qui se déployait sous mes regards , mais toute la
Sicile , les villes dont elle est décorée , les diverses
coupes des montagnes , les champs , les plaines ,
les fleuves qui y serpentent : plus au loin , Malte
paraissait dans un nuage de vapeurs ; mais je distinguais
bien clairement les environs de Messine et la
plus grande partie de la Calabre . Il me semblait que
toutes les isles Eoliennes étaient sous mes pieds ;
qu'il n'eût fallu que m'incliner pour toucher de la
main , et Lipari , et Vulcano toujours fumante et la
brûlante Stromboli.
" Un autre spectacle non moins magnifique, c'était
la vaste plaine des mers environnantes , qui n'avait
d'autres bornes que le ciel , et sur laquelle l'oeil errait
à des distances incommensurables .
Assis sur un si grand théâtre de merveilles , j'éprouvais
sans doute d'inexprimables délices , en jouissant
de cette multiplicité de points de vue , tous plus
variés , plus étonnans les uns que les autres mais
comment décrire ce bien- aise , cette joie intérieure
qui me remplissait , qui circulait dans tout mon être !
Tome XXIII. L
"
( 162 )
Le soleil s'approchait du méridien ; et comme aucun
nuage ne l'obscurcisssait , ses rayons me pénétraient
de leur vivifiante chaleur. Le thermometre marquait
dix degrés au -dessus de la glace ; ainsi , je më trouvais
dans la température la plus favorable à l'homme.
L'air pur que je respirais produisait sur moi des effers
presque semblables à ceux d'un air entierement vital ;
je sentais une vigueur , une agilité dans tous les
membres , et , dans l'esprit , une vivacité , une perspicacité
telle qu'il me semblait n'être plus un habitant
de la terre ... "
POÉSIE .
Le jour des morts dans une campagne (1) .
DEJA du haut des cieux le cruel sagittaire
Avait tendu son arc et ravageait la terré ,
Les coteaux , et les champs , et les prés défleuris ,
N'offraient de toutes parts que de vastes débris ;
Novembre avait compté sa premiere journée .
Seul alors , et témoin du déclin de l'année ,
Heureux de mon repos , je vivais dans les champs ,
Et quel poëte , épris de leurs tableaux touchans ,
( 1 ) Il y a quelques mois , ce poëme a été imprimé dans un
ouvrage intitulé Magazin encyclopédique . Nous croyons faire
plaisir à nos lecteurs en le réimprimant ici dans un moment
où le Corps législatif s'occupe d'une loi sur les inhumations ,
profanées en ces derniers tems , et où le département de la
Seine a publié à ce sujet une proclamation touchante.
( 183 )
Quel sensible mortel , des scenes de l'automne
N'as chéri quelquefois la beauté monotone ?
O ! comme avec plaisir , la rêveuse douleur ,
Le soir , foule à pas lents ces vallons sans couleur ,
Cherche les bois jaunis , et se plaît au murmure
Du vent qui fait tomber leur derniere verdure !
Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait ;
Tout- à-coup si j'entends s'agiter la forêt ,
D'un ami qui n'est plus la voix , long- tems chérie ,
Me semble murmurer dans la feuille flétrie .
Aussi , c'est dans ces tems où tout marche au cercueil .
Que la religion prend un habit de deuil ;
Eile en est plus auguste , et sa grandeur divine
Croit encore à l'aspect de ce monde en ruine.
Aujourd'hui ramenant un usage pieux ,
Sa voix rouvrait l'asyle où dorment nos ayeux .
Hélas ! ce souvenir frappe encor ma pensée.
L'aurore paraissait la cloche balancée ,
Mélant un son lugubre aux sifflemens du nord ,
Annonçait dans les airs la fête de la mort ;
Vieillards , femmes , enfans , accouraient vers le temples
Là , préside un mortel dont la voix et l'exemple
Maintiennent dans la paix les heureuses tribus ,
Un prêtre ami des lois , et zélé sans abus ;
Qui , peu jaloux d'un nom , d'une orgueilleuse mître ,
Aimé de son troupeau , ne veut point d'autre titre ';
Et des apôtres saints fidele imitateur ,
A mérité , comme eux ; ce doux nom de pasteur.
Jamais dans ses discours une fausse sagesse ,
Des fêtes du hameau n'attrista l'allégresse .
Il est pauvre , et nourrit le pauvre consolé .
Près du lit des vieillards quelquefois appellé ,
Il accourt , et sa voix , pour calmer leur souffrance ,
Fait descendre auprès d'eux la paisible espérance.
L
( 164 )
Mon frere , de la mort ne craignez point les coups ,
" Vous remontez vers Dieu , Dieu s'avance vers vous . "
Le mourant se console , et sans terreur expire .
Lorsque de ses travaux l'homme des champs respire ,
Qu'il laisse avec le boeuf reposer le sillon ,
Ce pontife sans art , rustique Fénélon ,
Nous lit , du Dieu qu'il sert , les touchantes paroles .
Il ne réveille point ces combats des écoles ,
Ces tristes questions qu'agiterent en vain
Et Thomas , et Prosper , et Pélage , et Calvin.
Toutefois , en ce jour de grace et de vengeance
A ses enfans chéris que charmait sa présence ,
Il rappella l'objet qui les rassemblait tous ;
Et , loin d'armer contre eux le céleste courroux ,
Il sait par l'espérance adoucir la tristesse..
?
Hier , dit - il , nos champs , nos hymnes d'allégresse ,
, Célébraient à l'envi ces morts victorieux ,
,, Dont le zele enfiammé sut conquérir les cieux .
" Pour les mânes plaintifs à la douleur en proie ,
,, Nous pleurons aujourd'hui ; notre deuil est leur joie.
" La puissante priere a droit de soulager
,, Tous ceux qu'éprouve encore un tourment passager.
,, Allons donc visiter leur funebre demeure ;
W
,, ´L'homme hélas ! s'en approche , y descend à toute heure .
,, Consolons- nous pourtant : un céleste rayon
Percera des tombeaux la sombre région .
" Qui tous ses habitans , sous leur forme premiere ,
S'éveilleront surpris de revoir la lumiere ;
,, Et moi puissé -je alors vers un monde nouveau ,
En triomphe à mon Dieu ramener mon troupeau ! ››
Il dit , et prépara l'auguste sacrifice.¸
Tantôt ses bras tendus montraient le ciel propice ,
Tantôt il adorait humblement incliné ,
O moment solemnel ! , ce peuple prosterné ,
( 165 )
"
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques
Ses vieux murs , son jóur sombre , et les vitraux gothiques ,
Cette lampe d'airain qui , dans l'antiquité ,
Symbole du soleil et de l'éternité ,
Luit devant le Très -Haut , jour et nuit suspendue ,
La majesté d'un Dieu parmi nous descendue ,
Les pleurs , les voeux , l'encens qui montent vers l'autel ,
Et de jeunes beautés qui sous l'oeil maternel
Adoucissent encor par leur voix innocente ,
De la religion la pompe attendrissante ;
Cet orgue qui se taît , ce silence pieux ,
L'invisible union de la terre et des cieux ,
Tout enflamme , agrandit , émeut l'homme sensible ;
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible ,
Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin ,
Aux pieds de Jéhova chante l'hymne sans fin .
Alors de toutes parts un Dieu se fait entendre ,
Il se cache au savant , se révele au coeur tendre ,
Il doit moins le prouver qu'il ne doit le sentir.
Mais du temple à grands flots se hatait de sortir
La foule qui déja par groupes séparée ,
Vers le séjour des morts s'avançait éplorée .
L'étendard de la croix marchait devant nos pas .
Nos chants majestueux consacrés au trépas
Se mêlaient à ce bruit précurseur des tempêtes ;
Des nuages obscurs s'étendaient sur nos têtes .
Et nos fronts attristés , nos funebres concerts
Se conformaient au deuil et des champs et des airs .
Cependant du trépas on atteignait l'asyle ;
L'if et le buis lugubre , et le lierre stérile , é
Et la ronce à l'entour , croissent de toutes parts ;
On y voit s'élever quelques tilleuls épars ,
9
Le vent court en sifflant sur leur cîme flétrie.
Non loin s'égare un fleuve ; et mon ame attendrie
L 3
( 166 )
Vit dans le double aspect das.tombes et des flots ,
L'éternel mouvement et l'éternel repos . ,
Avec quel saint transport tout ce peuple champêtre ,
Honorant ses ayeux , aimait à reconnaître
La pierre ou le gazon qui cachait leur débris !
Il leur parlait encor : mais au sein de Paris ,
Des parens les plus chers , de l'ami le plus tendre ,
Ой peut l'oeil incertain redemander la cendre ?
Les mots en sont bannis , leurs droits sont violės ,
Et leurs restes , sans gloire , au hasard sont mêlés .
Ah ! déja contre nous j'entends frémir leurs mânes .
Tremblons : malheur aux tems , aux nations profanes ,
Chez qui , dans tous les coeurs , affaiblis par degré ,
Le culte des tombeaux cessa d'être sacré !
Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage
Ils conservent en paix leur antique héritage.
Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux ;
Un pâtre , un laboureur , un fermier vertueux ,
Sous ces pierres sans art , tranquillement sommeille .
Elles couvrent peut-être un Turenne , un Corneille ,
Qui dans l'ombre a vécu de lui - même ignoré .
Eh bien si de la foule autrefois séparé ,
Illustre dans les camps , ou sublime au théâtre ,
Son nom charmait encor l'univers idolâtre ,
Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux ?
De ce nom , de ce bruit dont l'homme est si jaloux ,
Combien auprès des morts , j'oubliais les chimeres !
Ils réveillaient en moi des pensers plus austeres . "
Quel spectacle ! d'abord un sourd gémissement
Sur le fatal enclos erra confusément ;
Bientôt les voeux , les cris , les sanglots retentissent ,
Tous les yeux sont en pleurs , toutes les voix gémissent.
Seulement j'apperçois une jeune beauté ,
Dont la douleur se taît , et veut fuir la clarté,
( 167 )
Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle ,
Son oeil est égaré , son pied tremble et chancelle ;
Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adorait ,
Que son coeur pour époux se choisit en secret ,
Son coeur promet encor de n'être point parjure .
7
Une veuve , non loin de ce tronc sans verdure ,
Regrettait un époux , tandis qu'à ses côtés
Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés ,
Ignorant son malheur , pleurait aussi comme elle .
Là , d'un fils qui mourut en suçant la mammelle ,
Une mere au destin reprochait le trépas ,
Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras .
Ici des laboureurs au front chargé de rides ,
Tremblans , agenouillés sur des feuilles arides ,
Venaient encor prier , s'attendrir dans ces lieux
Où les redemandait la voix de leurs ayeux.
Quelques vieillards sur- tout , d'une main languissante ,
Embrassaient tour -à- tour une tombe récente.
C'était celle d'Hombert , d'un mortel respecté
Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porté.
Il a vécu cent ans , il fut cent aus utile .
Des fermes d'alentour le sol rendu fertile ,
Les arbres qu'il planta , les heureux qu'il a faits
A ses derniers neveux conteront ses bienfaits .
Souvent on les vanta dans nos longues soirées .
Lorsqu'un hiver fameux désolait nos contrées ,
Et que le grand Lanis dans son palais en deuil ,
Vaincu , pleurait trop tard les fautes de l'orgueil ,
Hombert , dans l'âge heureux qu'embellit l'espérance
Déja d'un premier fils bénissait la naissance .
Le rigoureux janvier , ramenant l'aquilon
Détruit tous les trésors qu'attendait le sillon .
Sur les champs dévastés la mort seule domine
Deux mois dans nos climats , la hideuse famine
1
L4
( 168 )
Courut seule et muette en dévorant toujours.
Hombert désespéré , sa femme sans secours ,
Voyaient le monstre affreux menacer leur asyle ;
Ils pleuraient sur leur fils ; leur fils dormait tranquille .
O courage ! ô vertu ! renfermant ses douleurs ,
-Hombert pour la sauver fuit une épouse en pleurs .
Soldat , il prend le glaive , il s'exile loin d'elle ;
Mais , du milieu des camps , sa tendresse fidele ,
A sa femme , à son fils se hâtait d'envoyer
Ce salaire indigent , noble prix du guerrier .
On dit que de Villars il mérita l'estime ;
Et même sous les yeux de ce chef magnanime ,
Aux bataillons d'Eugene il ravit un drapeau .
La paix revint , alors il revit son hameau ,
Et pour le soc paisible oublia son armure .
Son exemple éclairant une aveugle culture ,
Apprit à féconder ces domaines ingrats ;
Ce rempart tutélaire élevé par son bras ,
Du fleuve débordé contint les eaux rebelles !
Que de fois il calma les naissantes querelles !
Lui seul para ces monts de leurs premiers raisins ,
Et même il transporta sur les mûriers voisins ,
Ce ver laborieux qui déroule en silence
Les fragiles reseaux files pour l'opulence .
Tu méritais sans doute , ô vieillard généreux ,
Les honneurs de ce jour , nos regrets et nos voeux
Aussi le prêtre saint , guidant la pompe auguste ,
S'arrêta tout- à- coup près des cendres du juste .
Là , retentit le chant qui délivre les morts .
C'en est fait , et trois fois dans ses pieux transports ,
Le peuple a parcouru l'enceinte sépulchrale ,
L'homme sacré , trois fois y jetta l'eau lustrale ,
Et l'écho de la tombe aux mânes satisfaits ,
Répéta sourdement : Qu'ils reposent en paix.
1
( 169 )
Tout se tut , et soudain , ô fortuné présage !
Le ciel vit s'éloigner les fureurs de l'orage ,
Et brillant au milieu des brouillars entrouverts ,
Le soleil , jusqu'au soir , consola l'univers .
Par le cit . FONTANES , membre de l'Institut national de
France , professeur aux Écoles centrales de Paris.
ANNONCES.
LIVRES
FRANÇA I S.
Hymnes pour toutes les Fêtes nationales ; précédés de réflexions
sur le culte exclusif et les prêtres , extraites d'Helvétius , d'une
priere à l'Être Suprême , etc. Par P. J. B. Nougaret. Un volume
in- 12 de 148 pages . Prix , 125 1. en assignats et 20 sous
en numéraire , franc de port. A Paris , chez l'auteur , rue des
Anglais , no . 10 , près celle des Noyers ; Louvet , au palais
Égalité ; Deroy , libraire , rue du Cimetiere - André- des - Arts,
n . 15 , etc.
Moral d'un Adorateur , ou l'Art d'être heureux en société
par J. F. C. Blanvillain. Brochure in - 18 de 72 pages . A
Paris , chez l'auteur , cloître Saint- Germain - l'Auxerrois ,
no. 13.
2
Guide des Amateurs et des Étrangers voyageurs aux environs de
Paris , avec une indication des beautés de la nature et de l'art,
qui peuvent mériter l'attention des curieux . Deux volumes
in-12. Prix , grand papier , 3 liv . 10 sous ; petit papier , 3 L
pris à Paris . A Paris , chez Delaplace , libraire et commissionnaire
, rue de Sorbonne , nº . 376. 1788.
-
Les Pensées de Pope , avec un abrégé de sa vie . Un volume
in- 12 . Prix , 30 Sous pris à Paris . A Paris , chez le
même. L'an IV de la République.
9
( 170 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 31 mai 1796.
On apprend que les agens du Directoire exécutif N
ont publié , à leur arrivée à Saint - Domingue , une
proclamation tendante au rétablissement immédiat de
l'ordre et de la culture .
On a eu aussi avis que la division qui portait les
agens , a pris onze transports anglais destinés pour la
Jamaïque; et que sur vingt - cinq autres transports qui
s'étaient séparés de la derniere flotte , expédiée d'Angleterre
pour la Martinique , vingt - trois ont été pris
par des frégates françaises .
ALLEMAGNE,
De Hambourg, le 5 juillet 1796.
Les camps formés par les Turcs dans les environs
d'Andrinople contenaient près de trois cents mille
hommes de toutes armes , avec une artillerie formidable
, exercée à l'européenne . La plus grande partie
de ces troupes s'est mise en mouvement . Cent cinquante
mille hommes ont passé le Danube en se
portant sur Yassi et sur Bender ; cinquante mille ont
pris la route de Banialuca , de Bosna-Seraï et de
Mostar ; et l'avant-garde est arrivée à Nicopolis ; un
( 171 )
cordon d'autres troupes s'étend depuis Belgrade jusqu'à
Ismaïl.
Le motif de ces armemens extraordinaires est encore
dans le champ des conjectures. On dit qu'une
conjuration avait été formée à Constantinople pour
détrôner le sultan ; et que les conjurés , parmi lesquels
on comptait plusieurs pachas des provinces , se fondaient
principalement sur ce que le grand- seigneur
protégeait plus les étrangers que les individus de sa
nation ; qu'il n'avait pas assez de respect pour l'alcoran
, et que tous ses ministres étaient sans capacité.
Plusieurs fois , des écrits séditieux ont été affichés
dans les mosquées . Ces apparences d'une ré--
volte prochaine ont déterminé le sultan à se mettre
à la tête d'une armée nombreuse qui puisse faire respecter
sa volonté . On ajoute qu'il n'y aura point de
rupture avec la Russie , et encore moins avec l'empereur.
Les lettres de Pétersbourg portent que la cour
vient de faire publier que le feld-maréchal Valerian-
Soubow vient de prendre la ville et le fort de Derbent
, situés sur la côte de la mer Caspienne. C'est le
10 mai que ce boulevard de l'empire de Perse , dont
on compare la force au rocher de Gibraltar , s'est
rendu aux troupes de l'impératrice . Douze millet
hommes qui en formaient la garnison , le kan et beaucoup
d'officiers généraux y ont été faits prisonniers ,
après dix jours de bombardement. Les magasins et
les munitions qu'on a trouvés dans cette place sont!
immenses .
Le prince de Nassau vient d'être envoyé de Pétersbourg
à Vienne avec une mission qu'on dit être
( 172 )
très-importante ; et dans sa route , il a répandu que
l'intention de Catherine était de faire alliance avec
le grand-seigneur , si celui- ci voulait y accéder.
On écrit de Copenhague que l'escadre suédoise ,
composée de huit vaisseaux de ligne et de trois frégates
, commandées par le vice - amiral Nordenskiold ,
vient d'arriver dans cette rade pour se joindre à l'eseadre
danoise , et qu'elles se disposent à mettre ensemble
à la voile .
On a long-tems loué Catherine II . Les principes de
tolérance religieuse qu'elle avait affichés lui avaient
valu , de la part des philosophes , des hommages sans
nombre . On va voir comment cette Sémiramis du Nord
accorde sa conduite avec les écrits publiés sous son
nom. Ses nouveaux sujets dans l'Ukraine , la Volhinie
, la Pologne , lui ont prêté serment de fidélité . Le
jour même où ce serment fut reçu , il fut ordonné
à tous les Grecs du rit-latin qui se trouvent dans ces
contrées , de vivre dans la suite conformément à la
religion russe , sous peine du bannissement et de la
confiscation de leurs biens . Il n'y aura plus qu'un seul
calendrier , qu'ils seront obliges de suivre pour l'indication
de leurs fêtes. Cette loi s'étend aux Juifs ,
qui , en conséquence, devront transporter au dimanche
la célébration du sabat.
De Vienne, le 20 juin . La mésintelligence qui regne
dans les opératious militaires , et qui de tout tems a
été l'origine de tous nos maux , a déterminé sa majesté
l'empereur à donner carte blanche au président du
conseil de guerre , le comte de Nostiz , connu par ses
talens .
On paraît prendre beaucoup d'intérêt aux opérations
futures de l'armée d'Italie en Tyrol : elle a
( 173 )
déja été renforcée par 15 mille hommes. Une autre
armée de 40 mille hommes se rassemble dans les environs
de Klagenfurt , Laibach et Trieste ; elle sera
commandée par les généraux les plus expérimentés ,
le comte Weutzel , Colloredo , Neybaurer et Specht.
On a découvert en Tyrol une conspiration ourdie
par plusieurs principaux seigneurs , tendant à renverser
la monarchie : les chefs ont été arrêtés et conduits
ici sous bonne escorte .
Du 25 juin. La cour de Vienne ayant pressé l'impératrice
de Russie de lui envoyer les secours qu'elle
lui a promis depuis long-tems, Catherine II a répondu
qu'elle n'avait point oublié ses engagemens , que ses
troupes étaient prêtes à marcher , mais qu'elle avait
trouvé un moyen de servir l'empereur , beaucoup
plus efficace , que ne pourrait l'être une armée , et ce
moyen consiste dans la déclaration verbale suivante
qu'elle a ordonné à son chargé d'affaires , M. de Struve,
de faire à la diete de l'Empire .
Sa majesté impériale de toutes les Russies a suivi
avec la plus grande attention les tristes événemens
d'une guerre si décisive pour le sort de l'Allemagne .
Tout en applaudissant au zele et au patriotisme que
plusieurs états de l'Empire ont déployés sans relâche
pour la défense de la cause générale , elle ne peut
cacher la peine que lui causent la tiédeur de plusieurs
autres , et le manque d'accord qui se manifeste
de toutes parts . Etant liée de nouveau par les engagemens
les plus intimes avec le chef de l'Empire ,
elle croit devoir sommer , en vertu de ces rapports ,
les princes et états de l'Empire de se réunir à leur
chef, et de ne pas abandonner la coalition qui peut
seule leur assurer une paix honorable et la conservation
de la constitution germanique , dont le maintien
sera toujours pour sa majesté impériale un objet
de la plus vive sollicitude . "
ITALIE . De Gênes , le 27 juin.
Le général en chef Buonaparte et le commissaire Salicetti
, en revenant d'Alexandrie dont ils ont pris possession
le 15 , s'arrêterent à Novi , ville de la république de Gênes ,
( 174 )
7
1
et manderent le gouverneur , pour se plaindre de ce que les
brigands de Pozzolo et des environs trouvaient un asyle à
Novi , et y vendaient publiquement les produits de leurs vols
et de leurs assassinats . On dit que le gouverneur s'excusa
sur son défaut de moyens . Le général en chef et le commissaire
prirent le parti d'envoyer à Gênes le général Murat
gouverneur de Tortone , pour présenter au gouvernement la
nécessité de prendre sur- le- champ des mesures efficaces , et
dispenser ainsi les Français du soin de faire eux -mêmes la
police de Novi. En conséquence , le général Murat a présenté
au doge une note officielle , qu'il n'a pas voulu remettre ,
' comme de coutume , entre les mains du secrétaire d'état ,
pour éviter les négligences et les suppressions qui ont eu lieu
quelquefois en pareil cas . Le général se rendit au palais avec
Faipoult ; tous les deux ont été introduits dans le sallon de
résidence , à portes fermées . Il a , dit-on , exposé de vive
voix à cette assemblée , avec beaucoup de fermeté , qu'il
était de sa sagesse de faire droit aux réclamations suivantes .
1º . Le rappel du gouverneur de Novi , pour la négligence
coupable qu'il a mise à réprimer les vols et assassinats qui
ont été commis aux limites da sa jurisdiction . Il s'est , dit-on ,
trouvé chez quelques habitans de Novi beaucoup de sabres ,
fusils , uniformes et autres effets enlevés aux militaires français
qui ont été les victimes des brigands de Pezzolo et des
environs .
2. L'envoi de troupes génoises en nombre suffisant pour
maintenir la sûreté des chemins et empêcher les meurtres aux
limites de l'état de Gênes et du Piémont.
30. L'expulsion , dans deux fois vingt-quatre heures , du
comte Girola , ministre impérial , qui a violé le droit des
gens , en fournissant aux révoltés d'Arquata , des munitions
de guerre et des armes ramassées à Gênes , ainsi que pour
avoir protégé ouvertement les chefs des assassins , dont
quelques-uns ont été trouvés munis de patentes ou lettres
de marque , delivrées par ses agens au nom de la cour de
Vienne .
Le gouvernement a aussi - tôt pris la résolution de rappeller
le gouverneur de Novi , et d'envoyer à sa place un
commissaire- général avec des pouvoirs très- étendus , et un
renfort de troupes . C'est M. François Cataneo qui a été chargé
de cette mission. Comme il est personnellement agréable
aux Français , on croit qu'il réussira à maintenir la bonne härmonie
entre le gouvernement génois et les chefs de l'armée
française .
( 175 )
Quant au 3. article de la demande du général Murat , il
n'y a pas eu de décret du petit conseil. Il a seulement été
arrêté que le gouvernement prendrait des informations et
s'assurerait si ce ministre a réellement violé le droit des gens ,
de maniere à ne pouvoir pas le réclamer lui-même en sa
faveur. Le conseil a fait dire par le secrétaire d'état au 'ministre
de France qu'il prendrait cette affaire dans la plus
grande considératiou , et il a en même-tems envoyé un courier
à Paris pour représenter au Directoire que le gouver
nement ne peut , sans compromettre la tranquillité de la
nation génoise , faire droit à la demande des Français que sur
des preuves évidentes.
Les Français ont adopté , relativement aux fiefs impériaux ,
le parti le plus propre à y rétablir l'ordre et la paix ; c'est
d'en prendre possession au nom de la République Française
, et d'exiger serment de fidélité des propriétaires . Tous
les vassaux , délivrés de la tyrannie féodale , s'attacheront
bientôt au gouvernement français , et il ne sera plus possible
d'abuser de leur ignorance pour les soulever.
De Bologne , le 22 juin. Samedi , un détachement considérable
de cavalerie française arriva ici avec un commissaire
et 30 officiers , et se rendit sur la place d'armes . Le commissaire
alla chez le gonfalonnier , chef du sénat de Bologne ,
et ensuite chez le cardinal-légat , gouverneur de la province ,
et eut avec eux une longue conférence. Le gouvernement
fit bientôt répandre dans la ville que le lendemain il arri
verait une colonne d'infanterie française , qui probablement
serait suivie de plusieurs autres ; mais que ces troupes venaient
comme amies , qu'elles paieraient tout argent comptant
et qu'elles observeraient la plus exacte discipline. Le gouvernement
donna en même tems les ordres nécessaires pour ,
faire préparer les logemens et les provisions demandés par les
Français.
"
Hier , on vit avec surprise arriver ici la garnison de Forte
Urbino , désarmée et prisonniere de guerre.
Ce matin , la premiere colonne française , qu'on dit de
6 mille hommes , est entrée dans Bologne . Les anciens du
sénat ont été au-devant du général français pour le complimenter
; ils ont été accueillis de la maniere la plus honorable ,
et ont reçu l'assurance des intentions amicals des Français .
Le cardinal-légat n'a pas reçu le même accueil ; le général lui
a déclaré qu'il était prisonnier de guerre , et qu'il serait
gardé comme ôtage pour répondre de la conduite des agens
( 176 )
du gouvernement. Le Français ne font que d'arriver. Il est
difficile de dire quelle , sera leur conduite et quels sont leurs
projets.
SUISSE. De Basle , le 30 juin.
La premiere résolution prise par le canton de Fribourg ,
concernant les émigrés français , est conçue en ces termes :
Leurs excellences nos souverains seigneurs supérieurs
du grand conseil ayant , par leur arrêté du 16. courant 7
provisoirement ordonné le départ de tous les émigrés et
deportés français , tant ecclésiastiques que laïcs , cartouchés
et non cartouchés , depuis l'âge de 15 ans jusqu'à 45 ans
révolus , tous ceux que cet arrêté concerne sont en conséquence
avertis de se pourvoir d'un autre asyle , et de quitter
ce canton d'ici au 15 juillet prochain , et les non cartouchés
des deux sexes dans le terme de huitaine , avec injonction
à tous de remettre , à leur départ , ès -mains du seigneur
banneret du quartier de leur demeure , ou leurs cartouches ,
ou leurs permissions .
,, La commission croit devoir en outre les prévenir de
fordre donné à la chancellerie , de ne leur expédier aucun
passe-port pour voyager en Suisse , et qu'il ne sera accordé
aucune audience à ce contraire . ,,
Donné le 17 juin 1796 .
On porte à huit ou dix mille le nombre de ceux qui doivent
sortir en exécution de cette ordonnance.
ANGLETERRE. De Londres , le 20 juin.
Notre gouvernement est enfin déterminé à ne plus donner
de secours à l'empereur. Le nouvel emprunt de 3 millions ,
dont on croyait les fonds déja faits , d'après l'opinion qu'on
avait conçue de la complaisance du nouveau parlement ,
n'aura pas lieu ; mais ce n'est pas la faute de M. Pitt. Les
représentations faites par le gouverneur et le sous - gouverneur
de la banque , ont seules produit ce changement inattendu .
Ils ont tellement fait sentir le danger où l'on exposerait
le crédit public , par un nouvel envoi d'especes sur le continent
, que le ministre a été obligé d'abandonner son
projet.
Le département de la guerre vient de publier un ordre
général pour la formation immédiate des camps dans tout le
royaume ; ceux qui sont sur les côtes doivent être complettés
le plus promptement possible.
J
Si les Français prennent possession de Livourne , ils nous
empêcheront
(-177 )
empêcheront d'en retirer à l'avenir tous les objets de subsistance
par lesquels nous avons jusqu'à présent , avec si peu
de succès , cherché à captiver la fidélité et la bienveillance
des Corses.
Le prix du pain à Londres était , ces jours - ci , d'environ
6 sous de France la livre .
Les lettres des Indes occidentales , arrivées le 16 , nous
annoncent que Sainte-Lucie résiste toujours , avec le plus grand
succès , aux attaques de nos troupes .
On croyait que les forces formidables du général Abercrombic
auraient assez effrayé les Français , pour nous permettre
de la reprendre par un coup de main , et que nous
aurions ainsi conservé toutes nos forces pour terminer les
autres objets de la campagne ; mais les Français ont eu
une telle confiance dans la fidélité des negres et des naturels
du pays , que , dépourvus de troupes régulieres dans l'isle ,
ils se sont déterminés à la plus opiniâtre résistance .
L'armée du général Abercrombic , composée de 15 mille
hommes , a été 14 jours sur la côte , sans pouvoir les amener
à une capitulation .
Ils ont soutenu un assaut , et se sent montrés décidés à
courir tous les dangers d'un second , après lequel ils se
seraient retirés dans les montagnes , et auraient soutenu une
guerre beaucoup plus terrible pour les troupes européanes
que des attaques régulieres , une guerre de poste et de
climat.
Telle est , sans exagération d'une côté , et sans dissimulation
de l'autre , le résultat des nouvelles de Sainte - Lucie .
L'armée du général Abercrombie , lorsqu'elle prrtit des
Barbades , était d'environ 9000 hommes ; elle a été renforcée
par 6000 hommes des troupes parties avec l'amiral Christian . '
Une autre lettre de Saint - Kitt , datée du 12 mai , confirme
cette nouvelle de la résistance vigoureuse de Sainte - Lucie .
Les Anglais n'ont pu parvenir qu'à prendre un seul poste . Le
colonel Malcolm a été tué dans cette affaire .
Le Morne- Fortuné , le poste le plus fort de l'isle , est défendu
par 4000 hommes de toute couleur , tous bien armés et bien
déterminés on croit que M. Hugues est dans ce fort. Il
faudra verser beaucoup de sang pour reprendre cette isle
Sainte-Lucie a toujours été le tombeau des soldats anglais .
La Grenade et Saint-Vincent sont toujours dans le même
état , et y resteront tant que nous n'aurons pas soumis Sainte-
Lucie. On nous avait beaucoup parle des disposition's de revolte
de Sainte Lucie ; mais nos troupes n'ont rien vù de tout
Tome XXII. M
( 178 )
cela. Les habitans , et principalement les noirs , sont au contraire
extrêmement attachés à la cause de la révolution ..
On parle d'une lettre de la Dominique , du 10 mai , qui
annonce la prise de Sainte - Lucie ; mais il est probable que
c'est une erreur , et qu'on a confondu la prise du poste de
Saint-Kitt avec celle de l'isle .
L'ex- ministre Calonne , dit le Morning- Chronicle , est devenu
l'objet de la haine du ministere et des sarcasmes de ses
écrivains , parce qu'il a prouvé que les ressources de la France
n'étaient pas aussi épuisées qu'on avait cru politique de le dire.
Nous pouvons juger par -là du caractere des émigrés français
que notre gouvernement a jugés dignes de son estime et de
ses encouragemens .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
Séances des deux conseils , du 15 au 25 messidor.
Dumolard et Duchâtel , membres du conseil des
Cinq-cents , y ont successivement pris la parole , et
fait chacun un rapport au nom de la commission des
finances. Le premier a exposé qu'il était indispensable
de fixer à un prix moyen et favorable aux contribuables
la valeur du bled - froment , d'après laquelle
doivent être payés les fermages et la contribution
fonciere pour l'an IV , et d'appliquer cette mesure
aux transactions entre les particuliers .
Duchâtel a fait sentir combien il était utile et avan
tageux de faire payer incessamment aux soumissionnaires
des biens nationaux le troisieme quart du prix
de leurs acquisitions.
Le conseil a en conséquence pris deux résolutions :
par la premiere , le prix de la livre de bled-froment ,
d'ici au 1er. fructidor , est fixé à 16 sols en mandats .
Tout contribuable et tout débiteur de fermages pourront,
pour les termes qui seront échusau 1er . fructidor,
acquitter avec des mandats , dans la proportion déter(
179 ) -
1
minée par cette résolution , ce qu'ils doivent payer
en valeur réprésentative.
Par la seconde , les soumissionnaires de domaines
nationaux sont tenus d'acquitter le prix , du troisieme
quart de leur acquisition , d'ici à dix jours , dans les
départemens de Seine , de Seine et Oise et de Seine
et Marne , et d'ici à quinze jours dans les autres dépar
temens .
Eschasseriaux l'ainé dit , dans la séance du 17 , que
l'intérêt pressant de la République exige que le Corps
législatif se hâte de débarrasser le commerce de ses
entraves , et de multiplier les moyens d'accroissement
et de prospérité . Il demande qu'on discute à l'instant
le projet qu'il a présenté , relatif aux exportations .
La discusssion s'ouvre , elle entraîne de vifs débats
qui se prolongent. Quelques articles du projet sont
néanmoins adoptés sauf rédaction. D'autres , en plus
grand nombre , sont renvoyés à la commission , qui
demandera des renseignemens au Directoire exécutif,
sur plusieurs marchés avec l'étranger.
Le Directoire envoie un message . annonçant au
conseil l'envoi des pieces relatives aux membres du
bureau central qui doivent paraître le lendemain à
la barre ; et sur la motion de Dumolard , la commission
est chargée de présenter la série des questions à faire
par le président aux prévenus.
Le conseil des Anciens ne s'est gueres occupé
dans ses séances , des 16 et 17 , que d'intérêts particuliers.
La législation criminelle sur les sourds et
muets est le seul objet d'utilité publique. Le rapporteur
avait proposé le rejet de la résolution , mais la
décision a été ajournée ..
Organe d'une commission spéciale , Daunou fait
adopter , dans la séance du 18 du conseil des Cinqcents
, la série des questions que fera le président aux
membres du bureau central .
Le président J'annonce au conseil que je reçois à
l'instant un message , dans lequel le Directoire nous
donne la nouvelle d'une victoire remportée par l'armée
de Rhin et Moselle . Un secrétaire en va donner lecture.
( Silence . )
.
M
( 180
Le secrétaire : La victoire est fidelle à nos drapeaux
en Allemagne , comme elle l'est en Italie . L'armée
de Rhin et Moselle vient d'en remporter une brillante
et complette à Rincheld . Une affaire générale a eu
lieu le o messidor ; les troupes républicaines , ainsi
que les généraux , y ont déployé cette audace nationale
et ce courage intrépide , dont ils ont donné tant
de preuves dans cette campagne . L'ennemi a laissé
10 pieces de canon , 1200 prisonniers , 600 chevaux ,
et un champ de bataille couvert de ses morts . Sa
perte est énorme , c'est l'expression du général Moreau .
Pendant que cette attaque avait lieu sur le Haut-Rhin ,
l'armée de Sambre et Meuse ne restait pas immobile ;
elle passait ce fleuve sur trois points , à Cologne , à
Coblentz , à Andernach.
Le Directoire vous invite à fixer vos regards d'une
maniere particuliere sur les triomphes de ces braves
armées , qui , après avoir battu et humilié l'Autriche
et l'Angleterre , réduiront enfin ces puissances à faire
une paix glorieuse pour la République.
3
la
Dumolard : A de nouveaux triomphes doivent
répondre de nouveaux témoignages de l'estime , de
l'admiration et de la reconnaissance nationale . Ce
devoir est d'autant plus doux à remplir pour des
législateurs , que les victoires qu'on nous annonce ,
sont un acheminement à une paix glorieuse que
France desire et dont l'Europe a besoin . C'est ce
sentiment que le Directoire exprime à la fin de son
message , et qui ne saurait être un témoignage de
faiblesse. Il est beau de tendre à ses ennemis l'olive
de la paix , quand on a le front ceint des lauriers
de la victoire. Je demande que le conseil décrete
que l'armée de Rhin et Moselle ne cesse de bien
mériter de la patrie . Adopté avec urgence . -
Les membres du bureau central paraissent à la
barre ; ils sont interrogés . Il résulte de leurs réponses
que les mandats d'amener lancés contre les représentans
du peuple , sont l'effet d'une erreur , et que
l'immensité de leurs occupations dans un tems où il
-fallait suivre les traces de la nouvelle conspiration
les leur a fait signer de confiance . Cambacerès prend
( 181 ):
la parole , et dit qu'il était dans l'ordre des devoirs
du conseil de citer à la barre des fonctionnaires
publics qui pouvaient être soupçonnés d'avoir pris
part à l'attentat commis envers la représentation nationale
, mais que l'exposé simple de leur justification
ne permet pas de laisser peser plus long- tems sur
leur tête un soupçon injurieux . Dumolard est du
même avis. Il propose un message au Directoire ,
contenant qu'il n'y a lieu à délibérer sur la mise en
accusation des membres du bureau central . Cette
proposition est adoptee.
Le conseil des Anciens rejette comme insuffisante
la résolution qui déterminait le mode de procéder
en justice criminelle , contre les sourds- muets.
Lecouteux lui soumet le résultat de l'examen fait
par la commission dont il est l'organe , de la résolution
qui accélere le paiement du troisieme quart
des biens nationaux soumissionnés . Elle pense que
les porteurs de mandats' y trouveront une nouvelle
garantie , qu'ils seront payés à bureau ouvert. Car
les mandats reçus en paiement des biens nationaux
seront retirés à mesure qu'ils rentreront , et n'alimenteront
plus la circulation . La commission exprime
aussi son voeu , que le mode de paiement du trésor
public , et celui des citoyens pour leurs transactions
particulieres , soit le même , afin que ceux- ci ne soient
plus la dupe des fripons et des agioteurs . La résolution
est approuvée .
Villers présente de nouveau , dans la séance du
19 du conseil des Cinq- cents , le projet ajourné tendant
à ce qu'il soit donné à chaque membre de
l'institut national une indemnité de quinze cent liv .,
et à faire un fonds pour les dépenses ordinaires et
extraordinaires de cet établissement : on réclame
l'ajournement pour la seconde fois ; il est prononcé.
Pastoret s'y oppose. L'institut national , dit-il , est
dans la constitution . Ses membres sont des fonctionnaires
publics , et ont droit à un traitement , on ne
peut le leur refuser , et par conséquent en ajourner
la demande. Boissy - d'Anglas et Cambacerès partagent
son avis . Ils observent que la nation parvenue
M - 3
( 182 )
au plus haut période de la gloire , ne souffrira pas
que l'homme de lettres soit forcé par le besoin
d'abandonner son cabinet pour aller chercher à vivre
dans la boutique de l'artisan . Le conseil rapporte
Fajournement et adopte la résolution .
去
Le 20. Delahaye dénonce des agioteurs qui voyant
avec chagrin que le mandat commence à prendre
faveur , sont venus à la bourse avec des sommes
immenses , et en l'offrant à un prix inférieur , sont
parvenus à le faire baisser, Il demande qu'on s'informe
des mesures qu'a prises le Directoire pour arrêter
le cours de semblables infamies . Camus dit que ces
agioteurs se présentent à la bourse comme agens du
gouvernement. Il assure que ceux - ci ne se font point
connaître , et que leurs noms sont aussi secrets que
les opérations dont ils sont chargés . Le message au
Directoire est résolu .
Le conseil des Anciens qui avait été plusieurs jours
en comité général pour l'affaire de Drouet , rend
aujourd'hui 20 , sa séance publique pour procéder à
l'appel nominal sur cet objet . 140 votans ont opině
qu'il y avait lieu à accusation , et 58 seulement ont
pensé le contraire . En conséquence , il a prononcé
le renvoi à la haute - cour de justice.
5+
Le conseil des Cinq - cents a adopté , le 21 , une résolution
sur la fabrication de la poudre.
Hardy demande de lui soumettre , sur un article dé
la constitution , quelques doutes que dans les circonstances
il lui paraît important d'éclaircir.
d
Aux termes d'un article de la constitution , tout
citoyen peut en appeller au tribunal de cassation ; cè
tribunal doit annuller les actes des juges qui ont
excédé leurs pouvoirs , et les dénoncer au pouvoir
exécutif, s'il y a forfiture.
Cet article est-il applicable à la haute- cour ? la
constitution n'en dit rien . Ceux pourtant qui la composent
sont hommes ; ils peuvent se tromper ; ils
peuvent prevariquer. Leurs erreurs resteront - elles
sans être redressées , leurs délits sans être punis ? Un
citoyen jugé par cette cour , et qui par cela même
semble privilégié , sera-t-il spolié d'un droit don't
( 183 )
jouissent tous les citoyens jugés par les citoyens ordinaires
? Hardy demande le renvoi de cette question
à une commission .
Dumolard pense que ce n'est pas ici la seule difficulté
que le conseil aura à lever.
Il s'en présente une sur la connexité un citoyen
privilégié doit- il entraîner devant la haute- cour ses
co-accusés judiciables des tribunaux ordinaires ?
Mais pour s'occuper de ces questions , Dumofard
pense que le conseil doit attendre que la décision du
conseil des Anciens sur l'affaire de Drouet lui soit
officiellement, connue .
Hardy réplique que sa proposition n'a rien de
commun avec cette décision ; que c'est une question
importante en elle-même , et qu il faut bien trancher.
Le conseil ordonne le renvoi . Il adopte ensuite ,
avec nombre d'amendemens , le tarif sur les droits
d'exportations .
-
Guyomart se plaint , dans la séance du 22 , d'un
arrêté du Directoire qui porte que les fêtes des 14
juillet et 10 août seront célébrées les 9 et
thermidor.
Il pense qu'elles doivent l'être séparément ,
et à leur jour , comme celle du 21 septembre, époque
de la fondation de la République . Le 14 juillet et
10 août , dit-il , appartiennent l'un et l'autre à la République
, puisque le premier a frayé le chemin de
la liberté , et le second renversé le trône . Un message
sera envoyé au Directoire sur cet objet.
* {
Dauchy , organe de la commission des finances ,
et chargé de présenter un rapport sur les transactions
de particulier à particulier , demandé que le
conseil se forme en comité secret. Les tribunes sont
évacuées .
Chez les Anciens , Legrand propose , le 21 , d'approuver
la résolution qui fixe à 16 sous en mandats
la livre de bled . La discussion a lieu en comité secret,
et son approbation en est le résultat.
Delmas fait , le 22 , un rapport sur la résolution
qui fixe la compétence des conseils militaires. La
commission l'a trouvée sage et conforme aux principes.
Goupil dit qu'elle ne comprend pas ceux qui
M 4
( 184 )
sont à la suite des armées ; mais Lanjuinais lui répond
que les individus qui suivent les armées en font portion
, et se trouvent ainsi renfermés dans un des articles
. Le conseil la sanctionne .
Le conseil des Cinq- cents entend , le 23 , le rapport
de Treilhard sur la question si les complices de
Drouet seront traduits avec lui à la haute - cour na
tionale . Vous avez renvoyé, dit - il , à la commission
chargée de vous tracer la route à suivre dans l'affaire
de Drouet , l'examen de plusieurs difficultés qui se
sont élevées depuis sa mise en accusation . Vous avez
demande , 1º . si tous les prévenus du même délit que
Drouet devaient être traduits à la haute- cour ; 2 ° . si
les jugemens de ce tribunal suprême seraient soumis
à l'appel ; 3°. s'il y aurait près ce tribunal un commissaire
du pouvoir exécutif ; 4 ° . enfin , quel serait
le mode d'organiser la haute - cour.
La commission s'est occupée de ces objets son
travail est bientôt prêt , et sous peu de jours il sera
soumis à votre décision . Mais il en est un sur lequel
il faut que le conseil prenne une détermination
prompte. Tous les accusés du même délit seront- ils
traduits à la haute - cour nationale ? La commission
est partie du principe qu'on ne peut disséminer dans
divers tribunaux les accusations du même délit ; que
l'intérêt général et l'intérêt de chaque accusé exigent
que tous les complices soient réunis dans le même
tribunal , parce que chacun d'eux peut être ou une
preuve à charge ou une preuve à décharge . Or , la
constitution , en ordonnant que la haute-cour de justice
jugera les membres du Corps législatif et du
Directoire , ne porte aucune clause contraire au principe
, que tous les accusés doivent être jugés par le
même tribunal. Ce principe reste donc dans toute
intégrité. En conséquence , la commission vous propose
la résolution suivante : Tous les prévenus de
complicité dans le crime de conspiration , dénoncé
par le Directoire le 21 floréal , qui ont été ou qui seraient
mis en accusation , seront traduits à la hautecour
nationale , pour y être jugés conjointement avec
le représentant Drouet , accusé du même délit.
་ ་ ་
( 185 )
Dumolard demande qu'on fasse une loi générale.
Le projet de Treilhard est adopté avec cet amendement.
La séance du 23 du conseil des Anciens a été remplie
par des objets d'intérêt particulier. Il a sanctionné
le lendemain , 1 ° . la résolution relative à l'organisation
du tribunal de cassation ; 2 ° . celle qui accorde
aux fonctionnaires et employés pour messidor , le ,
double de leur traitement ; 3° . celle concernant les
complices de Drouet . Il a rejetté celle qui n'accordait
que trois mois pour réclamer les biens des condamnés
et des déportés .
Le Directoire annonce le même jour au conseil
des Cinq- cents , qu'en réunissant les fêtes des 14 juillet
et 10 août il s'est conformé à la loi du 3 brumaire
dernier. Une commission est nommée pour examiner
s'il ne convient pas de rapporter la disposition
de cette loi qui y est relative .
:
Boutoux présente un rapport sur le respect dâ
aux morts , et les mesures de police à prendre pour
honorer d'une maniere convenable les dernieres dépouilles
de l'humanité. Il propose d'arrêter que
chaque commune de la République choisira un ou
plusieurs lieux pour l'inhumation des morts : ils
seraient achetés et entretenus à ses frais ils seraient
placés hors de l'enceinte des communes , et sous la
surveillance des autorités civiles : ils seraient décorés
d'une statue représentant l'immortalité avec cette
inscription : La tombe est pour l'homme vertueux le
berceau de l'immortalité. On lirait celle - ci sur la porte :
La mort est pour l'homme de bien le commencement de la
félicité.
Baraillon présente un autre projet , pour être substi
tué à celui de la commission. On demande l'impres
sion ; mais Talot réclame la question préalable . Les
cultes sont libres , dit-il ; il est permis à chacun d'adører
Dieu à sa maniere , et de se faire enterrer comme
bon lui semble. Ne nous érigeons pas en créateurs
d'un culte nouveau : faisons de bonnes lois pour les
vivans . Nous avons tout au plus à faire une loi de
police sur les enterremens . Le conseil ordonne l'im-
ر ش
f 186 )
pression et l'ajournement. -Le conseil reprend son
comité général . Il est 2 heures et demie.
Nota A 5 heures et demie le comité général a
cessé. Il n'y a pas eu de résultat public.
Le conseil se forme ensuite en comité général , et
le continue le 25. Ce qu'il en a transpire se réduit à
ceci : La commission des finances propose , 1 ° . de déclarer
libres les transactions de particulier à particu
lier ; 2 ° . de fixer un cours au mandat , et laisse la li
berté à tout débiteur de s'acquitter avec ce papiermonnaie
au cours fixé par la loi , à moins qu'il n'ait
été stipulé autrement entre le créancier et le débiteur
; 3°. de rapporter la loi du 28 ventôse dans la
partie relative aux peines portées contre ceux qui
seront accusés d'avoir décrié les mandats ; 4° . d'arrê
ter que les loyers et fermages seront payés en mandats
au cours , et que ce cours sera établi sur la taxe
de la livre de bled , à quelque prix qu'elle soit portée
chaque
vergentes. La mais les opinions ont été très- didu
conseil parait ne point
abandonner le projet de rendre au mandat sa valeur
nominale .
>
PARIS . Nonidi 29 messidor , lan 4. de la République.
Le général Hoche est depuis plusieurs jours en
cette commune . Il est venu annoncer au Directoire
l'entiere pacification de la Vendée ; et cette heureuse
nouvelle a été l'objet d'un message que le Directoire
a envoyé hier au Corps législatif. Il n'est aucun ami
de la République et de ses concitoyens qui ne doive
se féliciter de l'extinction de cette affreuse guerre
civile que le cabinet de Londres a excitée et nourrie
pendant si long - tems , et dont la France doit conserver
un souvenir qu'elle saura bien faire expier un
jour. Reconnaissance éternelle au général qui , en se
vouant à une entreprise si pénible , a su préférer à
une gloire plus éclatante qu'il aurait cueillie sur les
Frontieres , la gloire plus douce de rendre des 'freres
( 187 )
et
d'arrêter
le
sang
français
coulant
à la République
, par la main
des Français
.
&
L'envoyé
du Pape
, chargé
de venir
demander
la
paix
, pour
sa Sainteté
, est arrivé
ici le 22 de ce mois .
On a publié
dans plusieurs
journaux
la reprise
du
Cap par les Hollandais
et les Français
. Cette
nouvelle
si importante
n'est
point
en core parvenue
offciellement
.
**
NOUVELLES
OFFICIELLES
.
ARMÉE DU
RHIN
ET MOSELLE
. Depuis
le passage
du Rhin
les opérations
de l'armée
com
mandée
par le général
Moreau
, n'ont
été qu'une
suite non interrompue
de succès
.
Par ses dépêches
du 11 messidor
du quartier
général
d'Offembourg
, le général
rend compte
de l'affaire
de Renchen
;
f'action
a été vive sur tous les points
; par-tout l'ennemi
a été
repoussé
et culbuté
. Les troupes
ne se sont arrêtées
qu'à la
nuit , et quand
embarrassées
de chevaux
et de prisonniers
i
leur a été impossible
d'aller
plus loin.
de l'ennemi
à cette affaire
est énorme
. Nous La perte
avons
pris , tué ou blessé
600 chevaux
, fait 1,200
prisonniers
, dont 300 blessés
, 10 pieces
de canon
, presque
toutes
d'artillerie
légere . Le champ
de bataille
était couvert
de
morts. "
D'Oberkirch
, le 15 messidor
. Le général
Moreau
mande
que l'ennemi
á été chassé
de la position
de Knubis
au revers
des montagnes
Noires
, et qu'on
lui a enlevé
une redoute
très-forte qu'il avait construite
sur la sommité
, avec un réduit
casematé
, entouré
de fossés . La bravoure
et l'impétuosité
des
Français
pouvaient
seules
franchir
un tel obstacle
.
La perte
de l'ennemi
a été considérable
. On lui a fait
400 prisonniers
, dont 10 officiers
, pris 2 pieces
de canou
et
troupes
, espé-
2 drapeaux
. Le prince
Wurtemberg
commandait
en perqu'elles
défendraiecit
mieux
ce poste
que
sonne , et "
rant , disant
l'affaire
, il avait harangué
sest
celui de Kelk .
",
1
( 188 )
Du 17
messidor , au
quartiergénéral
à
Baden.
Citoyens directeurs
, dans mon
dernier
rapport , je vous
rendais
de mon
projet de
marcher sur les
positions de
Rastadt et
Freudenstadt.
compte
Hier
matin , les
troupes se sont
mises en
mouvement à
la
pointe du jour , celles aux
ordres du
général
Desaix , pour
attaquer tout ce qui se
trouvait entre le Rhin et les
montagnes
; et le
général Saint-Cyr , la
position de
Freudenstadt.
Cette
derniere
affaire a été
extrêmement vive : les
renforts
de
l'armée
autrichienne
étaient
arrivés ; les
armes de nos
troupes se
trouvaient ,
d'après les
pluies
continuelles , dans
un état
affreux , et ne
faisaient pas feu . Le
général
Laroche ,
chargé de cette
attaque , a fait
charger
l'infanterie à la
bayonnette
, et a
emporté la
position
après la
résistance la plus vigoureuse
de la part de
l'ennemi . Sa perte a été trèsconsidérable
en tués ou
blessés. On lui a fait
environ 100
prisonniers
, dont
plusieurs
cadets. Le
général La oche , dont la
bravoure
mérite les plus
grands
éloges , a éte
blessé d'un coup
de feu à la
main. La 21.
brigade
d'infanterie
legére ,
autres
troupes
employées à cette
attaque , se sont
conduites
avec une
grande
bravoure .
et
La
marche de
l'aile
gauche a été un
combat
continuél ,
depuis
Ruth
jusqu'à Osst .
L'ennemi , à ce
dernier
village
a sur-tout
opposé la
résistance la plus
opiniâtre : sa
position
était
excellente ; sa
gauche à
Baden , et sa
droite à la
Olbach.
On a
enfin forcé sa
gauche par la
montagne ; la
charge
battue à
l'attaque de front du
village
d'Osst , nous en a
enfin
rendus
maîtres : on y a pris i
capitaine et
environ 80
hommes.
Cette
attaque était
dirigée par le
général
Sainte-
Suzanne et
Fadjudantgénéral
Decaen , sous les
ordres du
général
Desaix .
Le
général
Delmas a
également
chassé tout ce qui se
trouv it
entre le
Rhin et la
Olbach.
La nuit et la
grande
fatigue des
troupes
m'ont forcé de
remettre
l'attaque des
positions de
Rastadt ,
Kuppenheim et
Guerbach au
lendemain . Les
officiers
généraux et les
troupes
ont
continué de
donner les plus
grandes
preuves de
talent
et de
courage.
Toutes les
armes se
sont
distinguées. J'ai
fait
sergent , sur le
champ de
bataille , un
caporal de la 17 .
demibrigade
d'infanterie
légere , qui a fait , lui seul , 3 prisonniers
.
Le
général
Ferino s'est
emparé , le
même jour , de la position
de
Bribrach , dans la
vallée de la
Kintsig ; le
général
Saint-Cyr a
appuyé ce
mouvement , en
faisant
marcher des
troupes
d'Oppenan.
(, 189. )
Du 18 messidor , au quartier-général , à Rastadt. Citoyens directeurs
, je vous ai rendu compte , dans mes dernieres dépêches
, du combat que nous avons livré à l'ennemi dans sa
position entre Oss et Baden , et de mon projet de l'attaquer
le lendemain dans sa position de Rastadt ; sa gauche appuyait
à Guersbach , sur la Murg , et sa droite au Rhin , en avant de
Rastadt.
Le général Saint- Cyr , commandant le centre de l'armée ,
occupé à Freudenstatt , avec une de ses divisions , avait envoyé
l'autre au général Desaix , commandant l'aîle gauche , et
chargé de cette attaque.
Les deux armées se sont abordées sur tout leur front . La
bataille a commencé à cinq heures du matin sur Guersbach
la division du général Taponier a attaqué ce poste avec la
plus grande bravoure , et il a été forcé , malgré la résistance
la plus vive de l'ennemi ; le général Lecourbe , qui
en était chargé , a continué à pousser l'ennemi jusques vers
Ottenaw , pour se trouver à la hauteur de la brigade dedroite
de la division commandée par le général Ste . - Suzanne ,
placée à Eberstein , qui a , sur - le - champ , commencé son
attaque entre la Olbach et les montagnes. Le but était de
déborder la gauche de l'ennemi , et de le forcer à quitter
la belle position de Rastadt , dont l'attaque présentait de
grandes difficultés .
L'adjudant-général Decaen , commandant cette brigade
s'est chargé de l'attaque du pont de Kuppenheim , et a envoyé.
le chef de brigade Gazand , de la 10. d'infanterie légere ,
renforcé d'un bataillon de la 10. de ligne , pour chasser
l'ennemi des montagnes. Ces attaques , appuyées à droite
par celle du général Lecourbe , ont eu un plein succès , et
après trois heures du combat le plus opiniâtre , soutenu par
les grenadiers Hongrois et Autrichiens , il a été chassé de
Kuppenheim , et forcé de repasser la Murg. On lui a fait ,
sur ce point , environ 300 prisonniers ; le général Lecourbe
en a pris , de són côté , environ 100 , dont 2 officiers et une
piece de canon .
Je ne puis donner trop d'éloges à la valeur des troupes :
le 8. de chasseurs à cheval , les 10s . demi- brigades d'infanterie
légere et de ligne , les 31. et 106. d'infanterie se sont
particulierement distinguées . Le général Lecourbe , l'adjudant-
général Decaen et le chef de brigade Gazand ont donné
"de grandes preuves de talens et de bravoure .
L'ennemi tenait encore la gauche appuyée à la 'dont les bords sont très-marécageux , et occupait le vach ,
de
190 )
Nider- Bihel et la belle position de Rastadt ; la droite , vers
le Rhin.
Toute notre cavalerie , et une grande partie de notre arallerie
légere , ont été réunies sur son front. L attaque a
commencé à environ quatre heures du soir , par la brigade
de gauche de la division de Sainte Suzanne , l'infanterie ,
aux ordres du général Joba , et la première ligne de cavalerie
, aux ordres de l'adjudant- général Bellavene , et la
division du général Delmas , dont la gauche s'appuyait au
Rhin.
la cano nnade a été terrible artillerie du
général Delmas prenait l'ennemi en flanc et faisait un
grand effet . Notre front souffrait également par la réunion
du feu de l'ennemi sur le débouché du bois de Santweyer.
L'adjudant-général Bellavene a eu la jambe emportée , en
faisant déployer ses troupes. Il a été sur- le-champ remplacé
par le général Forest . Le général Bourcier a pris le commandement
de la 2. ligne.
Au centre ,
La 62. demi-brigade d'infanterie , conduite par le général
Joba , a forcé le passage de la Olbach , et a attaqué , avec
la plus grande bravoure , le bois et le village de Nider
Bihel , qu'elle a emporté , après deux heures du combat le
plus vif.
La 16. demi-brigade d'infanterie légere , soutenue de l'infanterie
de la division de Delmas , a également emporté
les bois en avant d'Ottersdorf ; de sorte que les deux aîles
de l'ennemi se sont trouvées débordées . Le feu bien soutenu
et bien dirigé de notre artillerie légere , avait acquis de la
supériorité sur le sien , et , malgré sa position favorable ,
il y a été forcé. La grande quantité des guès de la Murg , l'artillerie
qu'il avait sur la rive droite de cette riviere , et sa nombreuse
cavalerie , lui ont permis de se retirer , sans qu'on pût
le mettre en déroute.
Le 2. régiment de chassenrs a fait une charge très -vigoureuse
sur le pont de Rastadt , que l'ennemi voulait brûler ,
et il est parvenu à l'en empêcher ; ce qui nous a permis de
le poursuivre dans cette ville , où on lui a pris deux pieces
de canon , malgré les charges réitérées de cavalerie , qu'il
a faites dans les rues de cette ville ; mais la 16. demibrigade
d'infanterie légere , qui le poursuivait , l'a toujours
repoussé par son feu . Sa perte est enorme ; son champ de
bataille était couvert d'hommes et de chevaux . On lui a fait , à
ces attaques , environ 200 prisonniers.
L'infanterie a attaqué avec la plus grande bravoure ; les
( 191 )
6. , 10. et 17. de dragons , 7. de hussards , et 4º. de
chasseurs , forcés de rester pendant près de trois heures
exposés au feu d'artillerie le plus violent , l'ont soutenu avec
le plus grand sang- froid. Le 2. régiment de chasseurs s'est
particulierement distingué : l'artillerie légere a fait des prodiges
de valeur.
Le général Desaix , commandant l'aile gauche de l'armée ,
a dirigé ses attaques avec la plus grande intelligence.
"
Je dois également de grands éloges aux généraux Delmas
Sainte-Suzanne et Joba ; ce dernier a eu son cheval tué sous
lui , ainsi que l'adjudant - général Levasseur .
La blessure de l'adjudant- général Bellavene prive l'armée
d'un excellent officier , qui n'avait jamais manqué de se
distinguer à toutes les affaires où il s'était trouvé .
Du 19 messidor , au quartier -général , à Bulh . L'ennemi s'est
retiré à Ettingen , après la bataille de Rastadt ; la grande fatigue
des troupes ne m'a pas permis de remarcher sur-le- champ
à sa poursuite . J'espere que les renforts auxquels j'ai donné
ordre de me rejoindre arriveront demain , et que nous serons
en état de recommencer. La bataille de Rastadt a fait un grand
effet sur l'ennemi ; nos troupes y ont montré le plus grand
courage. On peut comparer notre marche à celle de l'armée
d'Italie ; depuis le passage du Rhin nous avons livré cinq
combats et deux batailles que nous avons tous gagnés ,
Le tems est affreux depuis dix jours.
Je ne doute pas que nous ne trouvions de grandes ressources
dans le pays que nous conquérons .
Signé , MOREAU.
Du 20. Haussmann , commissaire près l'armée du Rhin
et Moselle , écrit au Directoire que le général Ferino a occupé
Ettenheim , résidence du cardinal de Rohan ; le général
Saint-Cyr occupe Frendestadt ; ses patrouilles vont
jusques sur le Necker. Le prince Charles , qui s'est trouvé
à l'affaire de Rastadt , avec un nombreux renfort qui ne
lui a pas sauvé la honte d'une défaite , ne doit plus savoir
ou tourner la tête .
et
Du 22. Les divisions aux ordres des généraux Desaix et St.- Cyr
se sont battues hier dans la plaine en avant de Rastadt ,
dans les gorges en avant de Guersbach, L'affaire a été générale
et chaude ; elle a duré fort long - tems ; lennemi avait déployé
toutes ses forces ; nos troupes les ont vaincues , lui ont
tué et blessé beaucoup de monde et pris , 1300 hommes et un
canon . L'ennemi avait reçu des renforts considérables ; il
1
( 192 )
paraît même qu'il a fait revenir des troupes du Tyrol ; malgré
cela , il a été obligé de se replier derriere Dourlach . Nos
troupes ne donneront point de relâche à l'ennemi . Le géné
ral en chef est infatigable . 1
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Du 20. Le général de division
, Ernouf , écrit qu'il y a eu le 18 une affaire assez vive
devant Limbourg. Le 19 , à 4 heures du matin , Rupkel a été
attaqué . L'enlevement de la ville et du pont sur la Lahn s'est
fait à la bayonnette : de l'infanterie légere a été placée aussi-tôt
sur la rive gauche de cette riviere . On a fait 80 prisonniers et
tué beaucoup de monde à l'ennemi .
Du 21. Le passage de la Lahn , mon cher général , a été forcé
hier sur tous les points ; nos divisions , qui étaient le long de
cette riviere , ont maintenant leurs avant- gardes au- delà de la
rive gauche .
L'armée va se mettre en pleine marche sur Mayence et
Francfort. Salut et amitié . Signé , ERNOUF .
ARMÉE D'ITALIE . Plusieurs dépêches des commissaires du
gouvernement et du général Buonaparte annoncent , 1º . que
le château de Milan , après 12 jours de tranchée ouverte
s'est rendu le 11 messidor au général de division Despinoy.
2800 prisonniers , 150 bouches à feu , 200 milliers de poudre ,
sont les fruits de la constance et de la valeur de nos troupes .
On s'attend que l'armée sera bientôt maîtresse de Mantoue.
2º. Une colonne sous les ordres du général Vaubois ,
a marché sur Livourne et y est entrée le 9. Une frégate anglaise
en sortait , et fut canonnée ; mais il n'était plus tems. Quelques
heures avant , plus de 40 bâtimens anglais chargés étaient
sortis de ce port. Le consul de la République a fait aussi-tôt
mettre les scellés sur les magasins anglais . On espere que cette
capture vaudra 7 à 8 millions à la Republique . Buonaparte a
fait arrêter le chevalier Spagnochi , gouverneur de la ville ; il
avait favorisé les Anglais , et essayé de soulever le peuple. Le
grand- duc , quoique sollicité de tous côtés de s'en aller , est
resté dans sa capitale . Le général en chef écrit que cette conduite
lui a mérité une part dans son estime . Beaucoup d'amis de
la liberté , mais qui le sont aussi des convenances ,
que ce n'est pas là le ton d'un général vainqueur .
ont trouvé
P. S. Le général Moreau a encore battu les Autrichiens ,
fait 1800 prisonniers , pris plusieurs canons ; l'ennemi a abandonné
le champ de bataille couvert de morts , d'armes et de
chevaux ; il fuit dans le plus grand désordre .
LENOIR DE LAROGHE , Rédacteur.
No.
40.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 10
THERMIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Feudi 28 Juillet 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
Seconde lettre aux Rédacteurs , sur l'ouvrage intitulé : De
la faiblesse d'un
Gouvernement qui commence , t
et de la nécessité où il est de se rallier à la majorité
nationale ; par ADRIEN LEZAY.
LA lecture de l'ouvrage de Benjamin Constant m'avait
rempli d'idées patriotiques et consolantes.
Curieux de connaître celui d'Adrien Lezay , je me suis
mis à le lire avec empressement. Mais je n'avais pas
achevé le premier chapitre qu'il m'a été impossible
d'aller plus loin. Ce n'était assûrement , ni par défaut
d'intérêt dans la chose , ni de mérite dans l'auteur ;
je n'avais pas tardé à
m'appercevoir qu'Adrien Lezay
n'était pas un écrivain ordinaire . Ne pouvant me
rendre compte d'un effet aussi bizarre , j'ai fermé le
livre ; ce n'a été que le lendemain , après une lecture
à froid , que j'ai découvert la cause de l'impression
que j'avais éprouvée la veille .
L'ouvrage de Benjamin Constant était adressé à tous
les Français , aux amis comme aux ennemis de la
liberté , aux étrangers même à qui cette grande révolution
n'a pu être indifférente , et qui ont pu la mal
Tome XXIII. N
( 194 )
麈
juger. Il disait aux mécontens : Vous le serez moins à
mesure que le gouvernement s'affermira , et que les
choses s'amélioreront ; aux royalistes de toutes les
especes : Le retour de la royauté devient impossible ,
nevousnourrissez pas plus long-tems d'espérances illu
soires; aux hommes révolutionnaires : La majorité de
la nation ne veut plus révolutionner ; aux hommes
de parti : Il ne doit plus y en avoir d'autre que celui
de l'amour de l'ordre et dé l'obéissance aux lois . Ce
sujet était d'un intérêt général , universel ; chacun
pouvait faire son profit des réflexions de l'auteur.
L'ouvrage d'Adrien Lezay , au contraire , n'est adressé
qu'au gouvernements Il a pour objet de lui prouver sa
faiblesse et la nécessité où il est de se rallier à la majorité
nationale. Les caracteres auxquels on doit reconnaître
cette majorité , deviennent la matiere d'une
dissertation métaphysique et obscure sur laquelle
on peut disputer. Ce n'est plus qu'un intérêt partilier
, circonscrit , problématique . L'horison se resserre
et se couvre de nuages . Après avoir lu Benjamin
Constant , j'avais senti mon coeur s'ouvrir à l'espérance
, et mon attachement à la République se fortifier
de la force qu'il me montrait dans le gouvernement.
Après avoir lu Adrien Lezay , ce n'étaient plus
les mêmes impressions ; j'étais inquiet , attristé des
idées qu'entraîne après soi la faiblesse d'un gouvernement
qui commence . Je suis loin de soupçonner les intentions
de l'auteur ; je les crois excellentes ; je suis
même convaincu qu'il aime sincerement la République
qu'il est digne d'éclairer de ses lumieres . Mais
l'emploi de ses lumieres et de ses intentions ne m'offrait
aucun de ces résultats directs , utiles , satisfai(
195 )
sans , convenables aux circonstances , qui servent la
chose publique , sans qu'aucune espece de malveillance
puisse en abuser. Au lieu de cette émotion
civique dont je venais d'éprouver les effets , je në
sais quoi de fatigant mettait mon esprit à la gêne ,
mon coeur restait froid , et ma pensée était péniblement
occupée à deviner et à suivre la pensée de l'auteur.
Ce sont toutes ces différences que je n'avais
pas d'abord apperçues , qui m'avaient fait porter par
instinct un jugement qui s'est développé par une
attention mieux réfléchie .
Vous attendez sans doute que je justifie ce premier
apperçu par des exemples , et que je vous donne.
une idée plus étendue de l'ouvrage ; cette tâche
n'est pas facile . Comment analyser des paragraphes
qui n'ont que quelques lignes , et des idées dont
chacune a l'autorité d'une maxime ?
L'auteur débute par une comparaison : « Un gouvernement
qui commence est dans l'état d'un enfant
qui naît. » Suit une longue et touchante description
de l'état où se trouve un enfant qui vient de naître .
sa faiblesse , ses besoins , ses dangers , ses pleurs
ses sanglots les soins continuels et vigilans qu'exige
sa conservation , la nécessité qu'un autre bras conduise
son bras , que d'autres organes fassent l'office des
siens , qu'on voie , entende , marche , travaille pour lui .
Après quoi , faisant l'application de cette comparaison
au gouvernement , l'auteur s'exprime ainsi :
Quand c'est au sein d'une révolution qu'un gouvernement
prend naissance , les difficultés sont bien
autres ; alors ce n'est pas seulement un enfant , c'est un
enfant qui naît avant terme d'une convulsion violente. "
N
( 196 )
*
Voilà , il faut l'avouer , une position bien déplorable
pour le gouvernement , s'il est vrai que , semblable
à un enfant qui naît , il faille que d'autres
voient , entendent , marchent et travaillent pour lui. Mais
quels seront le bras qui conduira son bras , les autres
organes qui feront l'office des siens ? Auprès du berceau
de l'enfant , je vois la tendresse de la mere , et je
suis rassuré . Mais auprès du gouvernement enfant ,
quel sera son appui tutélaire ? C'est sans doute la majorité
nationale, puisque l'auteur a fait son livre pour
prouver que cette majorité devait diriger le gouvernement.
Mais la difficulté est bien autre , pour me servir
des expressions de l'auteur ; j'avais toujours cru
qu'un gouvernement était institué pour éviter les
inconvéniens et la confusion qui naîtraient d'une
majorité gouvernante . Probablement il n'en doit pas
être ainsi , quand le gouvernement n'est pas seulement
un enfant , mais un enfant qui naît avant terme . Il est
vrai que je conçois difficilement comment un gouvernement
naît avant terme , parce qu'il prend naissance
au sein d'une révolution ; car une révolution
ne se fait que pour avoir un autre gouvernement
et ne se termine que lorsque ce gouvernement est
établi. J'aurais bien desiré que l'auteur eût indiqué
l'époque où une révolution doit accoucher à terme
d'un gouvernement. Bien des gens pourront penser
que le nôtre aurait pu naître beaucoup plutôt , san
que cet enfant eût été pour cela moins vivace . Mais
en voilà trop , sans doute sur les couches de la révo
lution ; on sait que ce genre de plaisanterie n'a plus
le mérite de la nouveauté , et le ton de l'ouvrage
d'Adrien Lezay est trop grave , pour qu'on puisse présumer
qu'il ait voulu en faire une.
1
( 197 )
Dans l'état de faiblesse où se trouve un gouverne
ment à sa naissance , l'auteur prétend qu'il est perdu ,
si prenant ses ennemis pour ses défenseurs , il emploie
les uns à opprimer les autres . Son premier soin doit
donc être de bien distinguer ses défenseurs de ses
ennemis ; et cela fait , de s'y rallier. Rien ne paraîtra
plus évident à tout le monde . Il ne s'agit plus que de
connaître les amis et les ennemis.
" A la fin d'une révolution , dit l'auteur , il y a
trois sortes d'hommes dans l'État. Ceux qui veulent
le gouvernement actuel , ceux qui en veulent un
autre , et ceux qui n'en veulent aucun. Les premiers
sont les constitutionnels , les seconds sont les contrerévolutionnaires
, et les troisiemes les révolutionnaires. 19
Les constitutionnels et le gouvernement forment
entr'eux une alliance naturelle . Mais les révolutionmaires
et les contre- révolutionnaires s'unissent quelquefois
, parce que leur but commun est de détruire.
C'est ce que les amis de l'ordre n'ont cessé de dire
pendant la révolution .
"
--
la " Dans tout État où le gouvernement protege ,
masse de ceux qui ont intérêt à le conserver , l'emporte
sur la masse de ceux qui ont intérêt à le détruire
. Ceux - là ont tous intérêt à la conservation
d'un gouvernement conservateur qui ont une proprié
té.Et par propriété , il faut entendre , non - seulement
une terre vaste , une maison considérable , mais encore
etsur-tout , un petit domaine ; Il faut entendre nonseulement
un fonds , un immeuble , mais encore et surtout
, un capital mobilier ; Non-seulement un fonds
quelconque , mobilier ou immobilier , mais aussi une
industrie , c'est-à- dire la connaissance d'un art qui
-
N 3
( 198 )
exige quelqu'apprentissage ; car les frais de tout apprentissage
sont réellement un capital qu'on a placé
sur soi-même pour en tirer un revenu , comme on
aurait pu le placer à l'acquisition d'une propriété ;
et l'homme industrieux est un véritable capitaliste ,
dont le fonds , associé à son intelligence , réside en
lui- même , et fait corps avec elle . "
Personne ne contestera ces vérités . Seulement l'auteur
, malgré son laconisme ordinaire , aurait pu les
exprimer d'une maniere plus simple et plus brieve ,
Il prouve très-bien que le petit propriétaire a un
intérêt bien plus pressant au respect de la propriété ,
que le riche propriétaire ; que le propriétaire mobilier
en a plus que le propriétaire foncier ,, et que la
propriété industrielle est tellement liée au sort de
toutes les autres , que si l'on change à chaque instant
la propriété de mains , ou qu'on la détruise tout à
fait , l'homme d'industrie n'a plus de pain assuré . Je
lui aurais su gré de développer davantage ces idées ;
on sait qu'elles ont été fort contredites par les partisans
exclusifs de la propriété territoriale , qui semblent
ne mesurer l'intérêt social et les droits politiques que
sur l'étendue d'arpens que l'on possede .Je n'ai jamais
trop aimé cette qualification de classe stérile , donnée
à cette multitude de citoyens dont l'industrie féconde
et active s'occupe à ajouter une si grande valeur aux
"matieres qu'ils façonnent , et aux arts qu'ils cultivent.
En faisant entrer toute espece d'industrie dans le
cercle de la propriété , l'auteur me semble avoir
prouvé de la maniere la plus explicite , l'intérêt qu'a
la majorité de se rallier à la constitution et au gou
vernement , sans l'existence desquels aucune propriété
ne peut être garantie .
( 199 )
L'auteur conclut de ces réflexions , qu'il n'y a de
vraiment intéressés au renversement de l'autorité
publique , que les hommes qui vivent dans la société
sans propriété , sans industrie , sans occupation . Mais
heureusement ces hommes sont peu nombreux ; selon
ses calculs , ils ne forment pas la deux- centieme partie
de la population .
Dans cet état de choses , il me semble que l'ouvrage
aurait très-bien pu se terminer içi . Car s'il est
vrai d'une part , comme le démontre l'auteur , que
les constitutionnels d'un pays forment toujours la
majorité nationale , il est bien évident de l'autre
que le gouvernement qui n'existe que par la constitution
, qui n'est plus rien si elle est détruite , est
le premier intéressé à être constitutionnel , et par
conséquent à se réunir à la majorité nationale.
Cette vérité me paraît si palpable , qu'il n'était
pas besoin de faire un livre pour la prouver.
Il ne restait plus qu'un point de fait à examiner ,
savoir si la conduite du gouvernement actuel est ou
n'est pas dans le sens des constitutionnels , c'est-à- dire
de la majorité , ou de la propriété , ce qui est la même
chose. Or , sur ce point j'ai parcouru toute la brochure
, j'y ai trouvé d'utiles conseils à ceux qui gouvernent
; mais je n'y ai trouvé aucun reproche positif,
si ce n'est d'avoir , à leur début , prêté un peu trop
la main aux révolutionnaires , au lieu d'avoir cherché
leur appui naturel dans les constitutionnels . Encore l'auteur
ajoute-t-il cette modification : Erreur au reste
que leur inhabitude rendait excusable , et que la direction
qu'ils ont suivie depuis , fait de plus en plus par
donner. La réprimande faite , et le pardon accordé ,
N 4
( 200 )
•
je ne vois pas ce qu'il y avait de plus à dire .
Benjamin Constant avait bien senti aussi le danger
auquel s'exposerait le gouvernement s'il s'appuyait
plus long - tems sur le parti révolutionnaire ; et il
avait applaudi , comme a fait Adrien Lezay , au nouvel
esprit qui l'a dirigé depuis dans sa conduite . Il
avait compris également qu'un gouvernement qui
commence est toujours un peu faible et incertain
dans sa marche , sur- tout quand il s'éleve au milieu
des passions encore mal assoupies . Mais il avait jugé
qu'il était plus utile d'entretenir tous les partis de
la force du gouvernement , que de sa faiblesse , de leur
montrer qu'il était de leur intérêt de s'y rallier , plutôt
que de tenter contre lui des entreprises qui seraient
toujours impuissantes , bien convaincu que le gouvernement
était lié par son intérêt à l'intérêt de la
majorité , et qu'une fois que tous les partis seraient
ramenés à la constitution , le gouvenement ne pou
vait qu'être constitutionnel lui - même. En ce sens ,
il me semble que Benjamin Constant avait conçu son
sujet sous des rapports plus essentiellement utiles
qu'Adrień Lezay ; car ce qu'il importait le plus de
prouver , dans l'état actuel des choses , c'était la
nécessité de se rattacher à la constitution ; le reste
n'était plus qu'une conséquence .
Après avoir lu dans le premier chapitre d'Adrien
Lezay , que les constitutionnels d'un pays forment
toujours la majorité nationale , et que ceux -là sont
naturellement constitutionnels , qui ont une propriété
ou fonciere , ou mobiliere , ou industrielle ,
je ne m'attendais pas à trouver dans le chapitre
suivant , une autre majorité nationale . Voici , selon
( 201 )
l'auteur , la maniere dont elle se forme , et les signes
auxquels on peut la reconnaître .
La majorité dont il est question n'est pas la majorité
légale qui vote dans les assemblées politiques ;
c'est la majorité naturelle et réelle qui se forme spontanément
dans toutes les classes .
ས La majorité naturelle s'éveille et s'établit , ou pour
un sentiment , ou pour une opinion. Quand l'existence
du peuple se fait sentir , le peuple souffre ou jouit ;
ce qu'il éprouve alors est un sentiment ; c'est le
sentiment général. Quand le grand nombre conçoit
quelque remède dans le mal , quelqu'amélioration
dans le bien , sa pensée est une opinion ; c'est l'opinion
publique. ,
Pour savoir comment se forme le voeu de la majorité
réelle , il faut considérer d'abord les différences
de lumieres et de richesses qui distinguent les différentes
classes de la socité , et observer comment se
communiquent les impressions et les pensées entre
ces différentes classes .
Sur une ligne inférieure ( ligne malheureusement trop
longue ) se trouvent , dit l'auteur , les esprits grossiers ,
privés de toute éducation , qui ne savent ni lire , ni
écrire. L'état social de ces hommes si bornés , n'est
pas l'indigence , puisqu'ils travaillent ; mais c'est la
pauvreté.
Dans le chapitre précédent , l'auteur avait dit que
les gens dénués de tout , c'est- à- dire qui ne vivent que
de leur travail , sont très -rares en France , et ne forment
pas la quatre - vingtieme partie de ses habitans.
Dans le second , la ligne de ces mêmes gens est malheureusement
trop longue. Comment concilier cette
( 202 ).
1
pétite contradiction , à moins qu'on ne l'explique
par la note où l'auteur déclare qu'il est redevable
de ce chapitre à· l'amitié de Ræderer. Quoi qu'il en soit
de cette légere contradiction qui mérite à peine
d'être relevée , suivons la progression de l'échelle des
lumieres .
Au-dessus de cette longue ligne inférieure sont les
hommes qui ont reçu la premiere éducation de l'enfance
. C'est la classe des gens de bon sens . Ces gens
sont les petits rentiers , les petits propriétaires , les
fermiers , les maitres ouvriers , les petits marchands.
Au-dessus est la classe des hommes instruits - ou
des hommes de sens ; ce sont les propriétaires dans
l'aisance .
Au-dessus encore se présentent les esprits éclairés .
Ces hommes font la classe née riche et opulente .
Enfin , au- dessus de tous ces esprits est le petit
nombre de ceux qu'une faveur signalée de la nature
a appellés hors de tous les rangs marqués par la fortune
, ou que d'heureux accidens en ont fait sortir.
C'est la classe des hommes de talent et de génie . A
cette exception près , l'auteur pense que les lumieres
et l'instruction sont départies entre les membres de
la société , suivant l'échelle des fortunes . La raison
qu'il en donne c'est que la fortune offre à ceux qui
en sont pourvus le tems et les moyens de s'instruire .
Voici de quelle maniere l'auteur développe ceste
idée simple , qui , ce me semble , n'avait pas besoin,
d'un grand développement.
Les connaissances humaines , comme les autres
richesses sociales , sont un fonds accumulé depuis
plusieurs siecles . Elles ne s'héritent pas comme les
( 203 )
14
ichesses matérielles ; elles s'acquierent ; mais elles
s'acquierent par le tems et l'étude ; et le tems , le tems
qui donne le loisir de l'étude , le tems s'hérite ; il s'kérite
comme les richesses , avec les richesses ; car
l'homme qui naît riche , hérite du tems qu'il eût fallų
consumer à acquérir la valeur de son patrimoine . Son
pere lui a légué , non pas une plus longue vie que
d'autres , mais plus de tems pour vivre ; non pas plus
de savoir , mais plus de tems pour apprendre ; non
pas plus d'esprit , mais plus de moyens d'étendre et
de perfectionner celui qu'il a reçu de la nature . "
On m'assure que ce paragraphe a été trouvé trèsbeau
; je sens , je l'avouerai , que je suis mauvais
juge de ces beautés . Mais je demanderai aux observateurs
scrupuleux des regles grammaticales , si l'on
peut dire qu'une chose s'hérité , pour exprimer qu'on
hérite d'une chose . S'héritent n'a- t-il pas été mis là
pour contraster avec s'acquierent ; et fallait - il sacrifier
la justesse et l'exactitude de l'expression au petit
avantage d'une forme contrastante ? Je demanderai
aux amis de la clarté et du naturel dans le langage
, si l'auteur n'aurait pas pu s'épargner tant de
fatigues et de répétitions pour dire qu'une personne
riche a plus de momens à consacrer à l'étude que
celle qui ne l'est pas.
Est-il bien vrai que l'esprit des hommes doive se
mesurer sur leur fortune ? L'esprit qui est une qualité
qui varie si fort d'individu à individu , même parmi
ceux qui jouissent du même degré d'aisance , peut- il
devenir l'objet d'une classification ; et cette classification
suit- elle toujours la proportion des richesses ?
La noblesse et le clergé étaient sans contredit les
( 204 )
plus grands et les plus riches propriétaires de la
France ; dira-t- on que c'était -là où se trouvait le plus
de talens , de lumieres et d'instruction ? La fortune
donne bien le loisir de l'étude ; mais en donne-t- elle
le goût ? donne-t- elle ces heureuses dispositions
cette constance et cette opiniâtreté de travail sans
lesquelles on ne peut acquérir aucunes connaissances
profondes dans aucun genre ? aurait- on déja oublié
l'emploi que faisait de son tems et de sa fortune
cette jeunesse née dans l'opulence ? Un amour excessif
des plaisirs scandaleux , quelques connaissances
superficielles , un ton tranchant , des propos
légers et sans suite , des airs , des manieres , des formes
qui déguisaient la plus extrême nullité , tout cela
pouvait être de quelque prix dans un sallon ; mais
tout cela n'était compté pour rien dans une discussion
sérieuse , et ce n'est pas dans ces cotteries que
l'opinion prenait naissance. On sait que le public
s'est permis souvent de réformer leur jugement , et
d'avoir peu d'égards pour les grandes réputations
qu'on y faisait .
Il faudrait examiner si le déplacement qui s'est
opéré dans les fortunes depuis la révolution , a tourné
au profit des lumieres et des connaissances , et si
les hommes nouveaux qui possedent aujourd'hui les
richesses , sont en même-tems les plus instruits et les
plus capables de diriger l'opinion . Je n'imagine pas
que de long-tems cette question puisse être l'objet
d'un doute . Mais je m'arrête à un point de fait qui n'a
jamais été contesté , c'est que la plupart des grands
hommes qui ont le plus marqué dans les sciences ,dans
les lettres et dans les beaux arts , sont sortis du sein de
( 205 )
4
la plus obscure médiocrité. Le talent et le génie se
jouent des faveurs de la fortune ; ils surmontent tous
les obstacles , ils en ont même besoin pour exciter
leur noble ambition ; et si Helvétius a été un homme
de génie , malgré ses 200 mille liv. de rentes , il est
douteux que Rousseau le fût devenu , s'il fût né dans
l'opulence. L'auteur est forcé d'en convenir à l'égard
de ceux qu'une faveur signalée de la nature a appellés
hors de tous les rangs . Il est vrai qu'il en fait une exception
, et moi je crois que l'exception est dans la
classe opulente.
Vous venez de voir comment sont distribuées les
lumieres dans la société : voici , selon l'auteur , comment
se forment le sentiment général et l'opinion pu
blique.
L'homme placé dans la classe la plus inférieure et
le plus près du besoin , jette le premier cri. Bientôt
les domestiques , les enfans , apprennent aux femmes ,
auxI meres , aux épouses tout ce qui s'annonce de
fâcheux ; les femmes vont le rapporter aux chefs de
famille qui courent vers les propriétaires aisés ; ceuxci
vont porter l'alarme chez les riches , les riches
chez les opulens qui se partagent aussi-tôt ; les uns
vont à l'autorité elle-même , aux magistrats ; les autres
plus fiers , plus indépendans , vont aux hommes
éclairés , aux penseurs , aux hommes d'État.
Alors qu'arrive- t- il ? l'homme de talent observe ,
médite , s'échauffe , il prend la plume , il exprime
énergiquement le sentiment général ; il propose ses
vues pour l'amélioration des affaires. Il commence
l'opinion publique. Elle se propage en descendant
comme il suit, « L'homme de génie confie son ou(
206 )
vrage à l'homme de talent , qui le récommande à
l'homme de sens , lequel en transmet les principales
idées à l'homme de simple bon sens , par qui elles sont
distribuées aux esprits grossiers que le sentiment du
' malaise à ouverts au besoin de la consolation ou de
l'espérance ; et dans cette transmission , l'autorité du
talent se fait sentir de, gtade en grade . Elle donne ,
mais sans offrir ; elle donne ce qu'on desirait , mais
sans laisser la liberté du refus. 19
C'est ainsi , dit l'auteur , que les richesses et les
talens aspirent le sentiment général et épanchent l'opinion
publique . Toute opinion formée par d'autres
procédés que ceux dont il vient de parler n'est pas
digne du titre d'opinion publique.
J'avoue que cette maniere exigeante de composer
T'opinion publique sur le sentiment général , sans
laisser même la liberté de réfus , m'a rendu plus difficile
sur les idées de l'auteur , j'ai recherché si elles
avaient ce caractere d'évidence qui frappe et entraîne
tous les esprits ; et le mien s'est formé des
doutes dont je desirerais l'éclaircissement.
D'abord est - ce du sentiment général et de l'opinion
publique de Paris seul , que l'auteur a entendu
parler ? Quelque disposé que je sois à regarder cette
commune comme un grand foyer de lumiere , je
ne pourrais me dispenser , en ma qualité d'habitant
d'un département , de réclamer pour le reste de la
République , le droit de contribuer à la formation
du sentiment général et de l'opinion . A- t-il génėralisé
son système d'influence ? Il le faut bien , puisqu'il
parle de majorité réelle et nationale , laquelle
doit être moralement supérieure à la majorité légale .
( 207 ).
Dans ce cas, comme les discussions politiques sont très
multipliées dans un gouvernement libre , voilà toutes
les classes de la société , depuis le pauvre jusqu'à l'opulent
, depuis l'esprit grossier jusqu'à l'homme de
génie , incessamment occupées à faire monter le sentiment
général et descendre l'opinion publique ; et
s'il faut que le gouvernement se regle toujours sur
cette majorité , ce doit être un assez grand embarras
pour lui d'attendre que le sentiment général ait
parcouru tous les degrés de la pyramide , pour arriver
jusqu'au sommet où résident les grandes richesses et
les grandes lumieres , et que celles - ci veuillent bien
épancher l'opinion. On avait trouvé la constitution
de 93 impraticable par la complication de ses
rouages. Mais en vérité ce n'était rien auprès de ce
mouvement continuel d'ascension et de descension .
Un pareil systême serait-il bien conforme à la nature
et à l'esprit du gouvernement représentatif ?
•
En second lieu , l'auteur n'aurait-il point confondu
l'impression que produit sur les différentes classes
dont il parle , un fait extraordinaire , un événement
majeur , avec l'impression que peut leur faire un
objet de discussion politique ? J'ai bien remarqué
quelquefois, lorsqu'il s'agit d'une grande catastrophe,
ou d'une nouvelle importante , cette commotion qui
met en mouvement les domestiques , les femmes
les enfans , et tous les causeurs de chaque quartier ;
je dirai même que les variantes que subit à cette
occasion un fait , même le plus simple , en passant
de bouche en bouche , m'a un peu dégoûté de ce que
l'auteur appelle le sentiment général. Mais pour ce
qui est d'une question politique , d'une loi , d'un
acte du gouvernement, je le confesse , je n'ai point
}
( 208 ) >
+
vu ces allées et venues dont il a fait une énumération
si rigoureuse . Je dis plus ; je regarde cette laborieuse
opération comme une chose aussi impraticable
que nuisible à l'intérêt du peuple . Pour qu'une
loi ou un acte du gouvernement produisît sur lui une
impression juste , soit en bien , soit en mal , il faudrait
qu'il fût capable d'en apprécier d'un coupd'oeil
prompt , les bons ou les mauvais effets ; ce
qui n'est pas aussi facile , même pour les personnes
instruites . Il n'y aurait gueres qu'une loi
désastreuse , qu'une oppression évidente qui pourrait
exciter une commotion générale . Mais croit-on
qu'il soit de l'intérêt de l'autorité qui gouverne par
le peuple , et pour le peuple , de faire des actes de
ce genre ? Ce que desirent par- dessus tout les différentes
classes de la société , c'est le repos politique
qui laisse à chacune l'emploi de son tems. Un peuple
qui disserterait continuellement sur ses lois ou son
gouvernement , serait un peuple malheureux et mal
gouverné , car il ne travaillerait pas , et fatiguerait
sans cesse l'autorité de ses observations .
เด
Troisiemement , dans le systême de l'auteur , les
différentes classes qu'il indique devraient se borner
à porter leur sentiment aux classes riches et éclairées ,
pour en recevoir l'opinion . Je doute qu'elles aient
jamais cette patience et cette sagesse. Chacun sent ,
il est vrai , mais chacun aussi veut juger. Entrez dans
un café , dans ceux sur-tout où se rassemblent des
personnes des classes moyennes et inférieures , et
vous verrez si sur le moindre objet d'intérêt politiqué
, c'est un sentiment qu'elles expriment , ou si
ce n'est pas plutôt leur opinion tant bonne que mauvaise
.
( 209 )
vaise. Quand le peuple demanda et reçut avec transport
la loi du maximum , cette loi qui devait produire
infailliblement la disette et la cherté , alla-t-il
prendre conseil des gens riches et instruits ? n'a-t-il
pas cru qu'en faisant la guerre aux marchands d'argent
il en ferait baisser le prix , et réprimerait l'agiotage ?
Il est une infinité d'objets de législation et de gouvernement
sur lesquels le peuple regarderait comme
son ennemi celui qui lui donnerait l'avis le plus sage .
Quand le peuple souffre , il ne se contente pas de
sentir la présence du mal l'engage à chercher luimême
le remede, sans le demander, ni sans l'attendre .
L'expérience a assez prouvé durant la révolution
qu'il aime bien plus à faire qu'à consulter.
j
En quatrieme lieu , il s'ensuivrait que l'opinion publique
ne pourrait jamais se former qu'après qu'elle
aurait été avertie et interrogée par le sentiment général.
Il semble que l'homme de génie placé au sommet
de la pyramide , devrait attendre pour prendre
la plume , que le pauvre , c'est- à- dire l'esprit grossier
eût jetté le premier cri , que ce cri eût été transmis
aux hommes de bon sens , qui l'auraient fait passer
aux hommes de sens , qui l'auraient fait passer aux
hommes instruits , qui l'auraient fait passer aux
hommes éclairés , qui , comme on sait , sont tous les
riches , lesquels l'auraient communiqué aux hommes
de talent et de génie . De bonne foi , est- ce bien là
la marche naturelle des esprits ? Je plaindrais fort
l'homme de génie , et l'écrivain politique , s'il avait
besoin de tous ces tuyaux de communication pour
être instruit de tout ce qui se passe dans la société .
Ne dirait - on pas qu'il est placé au haut de sa pyra
Tome XXII.
( 210 )
mide comme dans un point d'où il ne peut plus dé-·
couvrir les objets que par le secours de ministres intermédiaires.
Enfin , l'homme de génie prend la plume . L'auteur
prétend qu'il observe , médite , s'échauffe. Observer ,
méditer est l'apanage de l'homme de génie ; mais
s'échauffer , je crois qu'il aime trop la vérité pour ne
pas la chercher de sang-froid , et la dire sans colere.
Il n'est pas qu'un seul écrivain qui prenne la plume
dans de semblables circonstances ; plusieurs proposent
leurs vues sur les questions politiques qui
s'agitent. L'auteur n'exige pas sans doute qu'ils
écrivent tous dans le même sens , et soient constamment
d'accord. Ce phénomene serait trop remar
quable , et il ne serait pas même utile qu'il existât,
On sait que les questions ne sont jamais mieux éclaircies
que lorsqu'elles sont considérées sous un plus
grand nombre de rapports et de rapports différens .
Or , si les écrivains sont en opposition d'idées et de
vues , voilà des opinions diverses qui s'épanchent
sur des plans opposés , et qui vont porter sur leur
route la confusion et le dissentiment. Dès-lors à quels
caracteres reconnaîtrai -je la majorité réelle ? Le gouvernement
lui-même sera bien plus embarrassé ; car
moi , simple individu , je puis sans conséquence adopter
l'opinion qui me paraîtra la plus saine , fût-elle
celle de la minorité ; mais le gouvernement doit
chercher la majorité , s'y rallier sans cesse ; il n'a
pas la liberté du refus .
De tout cela faut- il conclure qu'il n'y a point d'opinion
publique , et que l'autorité qui gouverne ne
doit point la consulter ? Je suis loin de tirer de mes
( 211 )
observations cette conséquence. Mais il m'a paru que
cette distinction tranchante du sentiment général et
de l'opinionpublique , ces longues filieres par lesquelles
l'auteur les fait passer , cette échelle de Jacob par
où l'un monte et l'autre descend , tout cela étais plus
ingénieux que réel .
En matiere politique , il n'est pas aussi facile qu'on
le pense de reconnaître l'opinion, sur tout quand l'esprit
de parti a divisé les citoyens , et qu'il s'est établi
des sectes politiques qui se croient dépositaires® ex- 28°
clusives des principes qu'elles défendent même avec
un fanatisme peu compatible avec la recherche de la
vérité. Chacune alors prend son opinion particuliere
pour l'opinion générale , chacune a ses écrivains , ses
journaux , ses prôneurs , et s'imagine former la majorité
, parce qu'il est naturel de croire ce que l'on desire
. C'est ainsi que les terroristes sous Robespierre ,
et même en prairial , ont cru être en majorité , que
les royalistes de vendémiaire ont cru être en majorité
; Baboeuf et ses partisans l'ont cru de même , et
peut-être qu'aujourd'hui il existe un autre parti qui
est dans la même persuasion , et qui a l'amour -propre
de croire que le gouvernement n'a rien de mieux à
faire que de le prendre pour guide. Il faut avouer
que cet esprit de parti , ces alliances , ces cotteries ,
ces petites confédérations , et ce conflit d'amourpropre
et d'intérêt , ne sont pas des dispositions bien
favorables pour l'éclaircissement d'une question , et
que le gouvernement pourrait fort bien se tromper
en prenant pour le sentiment général , ce qui ne
serait que l'opinion d'une secte .
Il est sans doute des hommes instruits , étrangers
Q 2
( 212 )
toute espéce d'intrigue et de parti , uniquement
occupés du bonheur de leur pays . Ces hommes sont
en petit nombre , et ne s'évaluent ni par les richesses ,
ni par l'ambition , mais par leur civisme et leur indépendance.
Ils n'attendent pas pour écrire , d'être sollicités
par le cri des différentes classes de la société ;
pressés par le besoin d'être utiles , dès qu'ils croient
online idée peut prévenir ou réparer une erreur ,
ils la présentent sans morgue , sans ostentation , sans
aigreur. Ils n'ont pas la prétention de se croire universels.
Chacun d'eux traite et approfondit les matieres
sur lesquelles il a le plus médité . Ils com.
muniquent leurs vues , sans ôter la liberté de les
combattre , et encore moins celle du refus ; car plus
ils ont de lumieres , plus ils sentent combien il est
téméraire de dire : Ceci est la vérité ; il ne peut y
avoir d'autre opinion que la mienne : ils craindraient
trop de ressembler aux prêtres de toutes les religions
. Enfin , comme ils n'écrivent que pour instruire
et non pour disputer , ils ne prennent pas à tâche de
tracasser sans cesse le gouvernement pour le plaisir
de se faire chefs de l'opposition , et d'être un peu remarqués
; mais dans les occasions importantes on les
trouve , et leur zele ne s'arrête devant aucun danger,
ni aucune faction .
Quand ils ont publié leurs pensées , ils ne les confient
, ni ne les recommandent à personne . Ils les livrent
au public qui les juge. Leur ouvrage est lu par un
nombre plus ou moins grand de lecteurs , selon l'intérêt
du sujet qu'ils traitent , et la maniere dont il
est traité . Il en est qui ne peuvent être entendus es
appréciés que par une certaine classe d'esprits ; peu
( 213 )
deviennent véritablement populaires , et ces hommes
qui , en écrivant , s'imaginent avoir le genre humain
pour lecteurs , ne savent pas que le meilleur ouvrage
est à peine lu en Europe par dix mille personnes ; ce
n'est qu'à la longue , et lorsqu'un grand intérêt et un
grand talent ont marqué un ouvrage du sceau de la
célébrité , qu'il étend ses progrès et son influence.
Ces grands succès sont rares , et ce n'est pas pour
de médiocres discussions polémiques et quelques
pamphlets sur le gouvernement qu'il faut les
espérer.
Mais pour ne pas circuler de classe en classe , d'échelons
en échelons, depuis l'homme de génie jusqu'à
l'esprit le plus grossier , il ne s'ensuit pas qu'une pensée
utile ne produise toujours son effet ; il suffit
qu'elle parvienne à l'autorité qui en a besoin , pour
que celle- ci puisse en profiter , et le but de l'auteur
est rempli . Un gouvernement qui se montre avec de
bonnes intentions a moins besoin de conseils et de
censure que d'encouragement. Il a pour guide la
constitution et la loi . S'il tâtonne et se dévie un moment
, laissez à l'expérience à faire son éducation ;
elle l'instruira mieux que les importunités du pédantisme
. L'intérêt qu'il a d'exister le remettra bientôt
dans la voie , et à moins que vous ne lui sup
posiez l'absurdité de la folie , croyez qu'il saura protéger
et conserver , afin de se conserver lui - même .
Il est donc impossible qu'il n'agisse pas dans le sens
de la majorité , non de la majorité qui disserte , cellelà
est toujours un peu querelleuse , et par conséquent
équivoque , mais de la majorité qui se compose
des intérêts de la propriété et de l'industrie ,
0 3
( 214 )
1
comme l'auteur l'a très -bien démontré dans son premier
chapitre.
Après les observations que j'ai cru devoir faire
sur la partie qui m'a paru systématique dans cet
ouvrage , je voudrais que l'étendue de cette lettre ,
qui n'est déja que trop longue , me permît de vous
faire remarquer les choses excellentes qui s'y trouvent.
Ce qué l'auteur dit de la majorité représentative
, des oscillations qu'elle éprouve suivant les
différentes périodes de la révolution, de l'inefficacité
des partis moyens qui ne commencent ni ne finissent,
rien , et de la nécessité qu'ils soient réduits dans une
assemblée législative , à deux partis bien prononcés ,
dont l'un défende plus particulierement la prérogative
du gouvernement contre les invasions populaires
; et l'autre , les libertés populaires contre les
invasions du gouvernement ; tout cela m'a paru plein
de profondeur , de justesse et de vérité .
Je ne saurais applaudir de même à la conclusion
de l'ouvrage . Après avoir dit ce qui arriverait du
gouvernement qui voudrait gouverner contre la majorité
nationale , du mécontentement et des foyers
de révolte qui s'établiraient , l'auteur prétend que la
contre - révolution s'opérerait , et serait une vengeance
contre le peuple. Il faudrait donc , ajoutet-
il , qu'il émigrât comme les nobles ont émigré , et
qu'ils lui rendissent les maux qu'ils lui ont fait souffrir.
Mais les maux seraient cent fois plus grands ;
car la révolution se fit contre une classe , et la contre-
révolution se ferait contre tout un peuple. Les
craintes de l'auteur sont très-louables , et personne
né doute des excès de vengeance auxquels se por-
39
( 215 )
aient les nobles s'ils parvenaient à tale
tre-révolution . C'est précisément parce que le peuple
en est convaincu qu'il saura s'en garantir ; une contre-
révolution contre tout un peuple ! une contre-réyo ”
lution qui forcerait un peuple entier à émigrer ! J'avoue
que j'ai peine à concevoir la possibilité d'un pareil
événement. Il est bon que la prévoyance fasse ses
calculs sur les maux à venir afin de les éviter ; mais il
est bon aussi de ne pas les affaiblir par des idées
que leur exagération rend invraisemblables.
Ce n'est pas que l'exagération , du moins quant au
style , soit le défaut de l'auteur. On aurait bien plutôt
à lui reprocher des formes trop seches , de ne faire
de chacune de ses phrases qu'un squelette qui ne
laisse appercevoir que le travail des muscles et la
charpente osseuse , et de rechercher le jeu des idées
et des mots , arrangement qui finit toujours par jetter
de l'exagération dans la pensée , et par rendre ce
genre d'écrite, insupportable. On remarque depuis,
long- tems dans nos écrivains deux défauts qui corrompent
également et la langue et le style ; l'un est
cette recherche et cet entassement de mots empou
lés pour exprimer les choses les plus simples ; l'autre
est cet effort de laconisme qui pour donner plus de
profondeur à la pensée , n'en fait le plus souvent
qu'une énigme , laconisme qu'on a emprunté de
Montesquieu , sans prendre de lui la grandeur et la
force de ses conceptions. Veltaire , ce juge si délicat
en matiere de style , qui sans jamais offenser le goût
et la justesse d'expression dans le langage , a mis
tant d'agrément et de finesse dans le sien , et qui
est peut-être de tous nos écrivains celui qui a su
है
( 216 )
réndre les vérités philosophiques populaires , Volthire
se plaignait déja de ce double défaut il y a
trente ans.
La langue , écrivait- il à l'abbé d'Olivet en 1767.
la langue paraît s'altérer tous les jours ; mais le style
se corrompt bien davantage : on prodigue les images
et les tours de la poésie , en physique ; on parle
d'anatomie en style empoulé ; on se pique d'employer
des expressions qui étonnent , parce qu'elles
ne conviennent point aux pensées .
" C'est un grand malheur , il faut l'avouer , que
dans un livre rempli d'idées profondes , ingénieuses
et neuves , on ait traité du fondement des lois en
épigrammes . La gravité d'une étude si importante
devait avertir l'auteur de respecter davantage son
sujet ; et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs ,
qui n'ayant pas son génie , n'ont pu copier que ses
défauts !
Buffon , qui avait acquis quelque droit de donner
des préceptes sur le style , s'est élevé également
contre cet abus de l'esprit qui ne saisit d'un sujet
que la pointe , et ne s'attache qu'à faire contraster
les motifs , les idées .
• » Rien ne s'oppose plus à la chaleur , dit-il ( 1 )
que le desir de mettre par-tout des traits brillans ;
rien n'est plus contraire à la lumiere , qui doit faire
un corps et se répandre uniformément dans un écrit ,
que ces étincelles qu'on ne tire que par force , en
choquant les mots les uns contre les autres , et qui
ne vous éblouissent pendant quelques instans que
(1 ) Discours de réception à l'académie française .
( 217 )
pour vous laisser ensuite dans les tenebres . Ce sont
des pensées qui ne brillent que par l'opposition ;
l'on ne présente qu'un côté de l'objet , on met dans
l'ombre toutes les autres ; et ordinairement ce côté
qu'on choisit est une pointe , un angle sur lequel on
fait jouer l'esprit , avec d'autant plus de facilité qu'on
l'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles
le bon sens a coutume de considérer les choses. "
1
C'est sur - tout pour les hommes de mérite qu'il
convient de rappeller ces conseils et ces précéptes
de nos maîtres ; les hommes médiocres n'en ont que
faire. Paris , ce 30 messidor."
Un habitant des Pyrénées.
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS .
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
PREMIER EXTRAIT.
LE 15 du premier mois de chaque trimestre , l'Iastitut
national des sciences et arts ouvre les portes de
son sanctuaire. Il rend au public un compte fidele des
travaux qui l'ont occupé pendant le trimestre écoulé ,
et des pertes qui l'ont affligé . Il avait eu à regretter pendant
le premier trimestre , depuis son établissement ,
Raynal et Vandermonde , et il avait consacré leur
mémoire dans sa séance publique du 15 germinal.
Moins malheureux dans le trimestre vernal , il n'a
eu à pleurer que Pingré .
Un des secrétaires de la classe des sciences physiques
et mathématiques , Prony , a jetté des fleurs
( 218 )
ia tombe de cet astronome savant , simple
vertueux.
Pingré né en 1711 , dans la famille qui avait produit
le sayant Fresne Ducange , fut élevé par les
chanoines réguliers , dits de Sainte Genevieve , et
admis très-jeune dans leur société. Cette congrégation
a donné deux sujets aux académies de Paris , et
quatre membres à l'Institut ; Anquetil . Ventenat ,
Mongez et Pingré lui ont jadis appartenu . Théologien
par état , Pingré fut forcé d'adopter une des deux opinions
qui partageaient , le dirai -je à la honte de
l'esprit humain , non pas les écoles seules , mais
toutes les familles , toutes les sociétés et même , tous
les tribunaux de France . Il fut janséniste parce que
les savans de Port- Royal l'avaient été , et peut-être
aussi en suivant la pente des ames vertueuses , parce
que ce parti était persécuté . Inscrit sur la liste des martyrs
de l'opinion des rigoristes , Pingré serait demeuré
enseveli dans la retraite , si Lecat , fondateur de
l'académie de Rouen , n'eût dèviné son talent , et
-ne l'eût associé à cette savante compagnie..
Dèslors Pingré , sans cesser d'être pieux , car cette
habitude de tempérament , si l'on peut s'exprimer
ainsi , l'a accompagné jusqu'au cercueil , devint astronome.
L'académie de Paris l'enleva quelques années
après à celle de Rouen , et elle le plaça sur son
véritable théâtre. Il fit plusieurs voyages pour essayer
les montres marines ; et pour 'observer le passage de
Vénus sur le Soleil , phénomene important qui a
donné pour résultat une distance plus précise de la
terre au soleil.
Un poëte latin , astronome , n'avait pas encore
!
( 219 )
trouvé de bon traducteur , parce que ce travail
exigeait autant de connaissances astronomiques que
d'habitude de la langue des Romains . Pingré fut cet
homme , et sa traduction est digne d'éloges.
Quoique pieux , la révolution l'eut pour approbateur
dans les réformes ecclésiastiques , pafcé qu'il
n'était pas intéressé. Mais la suppression des acadé
´mies fut pénible et affligeante pour cet homme laborieux.
Il s'enfonça dans une retraite prudente . Heu
reux d'y avoir été oublié ! ... Son ame se rouvrit à
la joie , quoique sa tête fût chargée de 84 ans , lorsqu'il
vit naître l'Institut , un des premiers fruits d'une
sage constitution et d'un gouvernement ami des
lumieres et des arts . Il fut élu des premiers et fut
un des membres les plus exacts , malgré la rigueur
de nivôse et les tenebres qui couvrent alors la terre à
l'heure des séances. Cependant il y apportait , a dit
Prony , une mélancolie dont son caractere avait toujours
été éloigné ; ses yeux cherchaient vainement
cet ami , cet émule dont la plume non moins profonde
et plus éloquente que la sienne..... Bailly ,
infortuné Bailly ! se sont écriés plusieurs auditeurs !
L'orateur a été interrompu par de longs et vifs applaudissemens
. Les pleurs se sont mêlées à ces témoignages
d'estime et de vénération , lorsque Prony
a évoqué l'ombre sanglante de ce vertueux philo
sophe. O Bailly ! tu es digne par ta constance et ta
mort cruelle d'être égalé à Socrate , et de précéder
dans cette carriere de sang le sage Malesherbes , le
laborieux Lavoisier et le modeste la Rochefoucault ,
ces membres de l'académie des sciences que l'on
trouve en premiere ligne parmi les gens vertueux ,
( 820 )
comme ils l'étaient déja entre les hommes de talens ;
Loiserolle , dont les fils béniront à jamais la mémoire ;
Sombreuil , dont la vertueuse fille ne fut heureuse
qu'une fois ; le véridique Phélippeaux , etc. !
Cette scene attendrissante , avait été précédée par
la notice des travaux de la classe des sciences physiques
et mathématiques , et, par l'annonce des deux
prix de cette classe ; les auteurs étaient les deux.
secrétaires , Prony et Lacepede . Pareils sommaires
et pareilles annonces avaient été faites aussi par les
secrétaires de la classe des sciences morales et par
celle de la littérature et des arts , Lebreton et
Mongez
A l'éloge de Pingré a succédé le mémoire de l'astronome
Delambre , sur la mesure de l'arc da méridien,
Cette importante mesure doit fairé le complément
de la métrologie française , et le soin en est
confé à Mechain et à Delambre. Notre métrologie.
a pour unité le métre , partie aliquote de la circonférence
de la terre , ou d'un méridien , ou , pour plus
de commodité , d'un quart de ce méridien . La mesure .
réelle de ce quart du méridien serait impraticable ;
on est forcé de se contenter de celle d'une partie
de ce quart , de la neuvieme partie ou de dix degrés ,
par exemple , de laquelle on conclut le total . L'applatissement
des poles et l'inégalité de la circonférence
de la terre dans les divers points de sa courbure
, ont forcé à choisir ces dix degrés dans le pays.
que traverse le 45º . degré , c'est - à-dire le degré
moyen de latitude. Il se trouve dans le midi de la
France. L'académie des sciences qui avait provoqué
ce travail , choisit l'intervalle compris entre Barce(
221 )
lonne et Dunkerque. Méchain a mesuré la partie
espagnole de cet arc , malgré les fureurs de la guerre
et les douleurs d'une chûte qui a mis ses jours en
danger. Il s'avance à travers le midi de notre République
, et il doit à la fin de cette année se réunit
à Bourges à Delambre qui a mesuré la portion
renfermée entre Bourges et Dunkerque . Les opérations
astronomiques , nécessaires pour déterminer la
différence précise des latitudes des points extrêmes,
ont été faites heureusement à l'aide du cercle entier
dont les astronomes et les géometres sont rede、
vables à Borda, membre de l'Institut . Le même instrument
a donné , avec une précision inconnue jusqu'à
nous , la mesure des triangles , desquels on déduira
celle de la distance réelle de Barcelonne à Dunkerque.
Resteront à mesurer deux bâses
pour terminer l'opé
ration ; et elles le seront cette année , l'une dans la
plaine très- unie de Lieursaint , et l'autre auprès de
Perpignan. De sorte qu'après quatre ans de peine et
de travaux , Delambre et Méchain auront la gloire
de lier leurs noms à notre immortelle métrologie.
Baudin ( des Ardennes ) , un des représentans du
peuple , a lu un mémoire intitulé : De l'esprit de faction
, considéré par rapport à son influence sur les différens
gouvernemens. La minorité n'est pas un caractere
distinctif des factions.... Caton , seul , mourant pour
la liberté , n'était point un factieux . Travailler à détruire
un gouvernement établi , n'est pas un signe
certain auquel on puisse reconnaître une faction....
Brutus l'ancien , Guillaume Tell , Francklin ne seront
point appellés factieux. La perte de la vie sur un
échafaud , comme le courageux Barnevelt , ou dans
-
( 222 )
-
les champs de Philippes , comme Brutus et Cassius
n'imprime point à un parti le caractere odieux de
faction. C'est l'intérêt personnel qui caractérise
les factions ; elles sont des associations formées pour
renverser le gouvernement établi , ou pour le modifier,
mais dans le dessein de se substituer à ce gouvernement
, ou de le transporter dans les mains de
ses amis. Ainsi , les deux Gracchus , et leurs copistes
modernes , qui , sous le prétexte de soutenir quelques
droits particuliers , tentent de renverser un gouver
nement établi , sont de véritables factieux .
Dans une monarchie , les factieux parlent du
peuple , de république , et ils ne visent qu'à changer
de tyrans , ou à le devenir eux-mêmes : ils doivent
être odieux aux princes. Dans une république , ils
tentent de rétablir la tyrannie , ou de s'emparer du
gouvernement sous les noms modestes de protecteur
, de dictateur perpétuel , et ils mettent en danger
la liberté nationale , patrimoine individuel de
tous les citoyens : ils sont atroces ,
Des vers brillans et pompeux de Fontanes ont reposé
les esprits que pouvaient avoir fatigués , même
en les intéressant vivement , les sujets abstraits des
précédens mémoires . Il a peint les Grecs rassemblés à
la vue des Perses , et célébrant , comme au sein de
la paix , les jeux olympiques . C'est un fragment
d'un poëme épique intitulé : La Grece sauvée . Les
portraits d'Aristide et de Thémistocle , le pontife
lisant l'avenir dans les entrailles des victimes , etc . etc.
ont mérité et obtenu de nombreux applaudissemens..
L'ordre suivant lequel l'homme acquiert ses con
naissances , doit être celui des livres d'une grande
( 823 )
bibliotheque , selon Camus , un des représentans du
peuple . Il a développé cette opinion philosophique
dans un mémoire dont l'intérêt , quoique moins général
que celui des lectures précédentes , a été bien
senti.
Prony devait lire une courte notice des travaux
qu'il conduit pour l'achevement du cadastre de la
République ; et Fontanes devait faire connaître des
notes écrites par Voltaire sur un exemplaire de Virgile
; mais la crainte de trop prolonger la séance les
a fait supprimer.
Ræderer a fixé l'attention de l'assemblée sur les
institutions funéraires convenables à une république qui
permet tous les cultes , et n'en adopte aucun. Quatre questions
principales ont fixé son attention ... Une nation
doit-elle avoir des institutions funéraires ? ... quels
sont les fondemens naturels de ces institutions ? ...
quels objets doivent- elles embrasser ? ... sur quels
principes politiques doivent-elles être établies ? ...
Ce n'est point dans l'histoire ni dans les romans que
l'on doit chercher la connaissance des devoirs de la
société envers les morts ; c'est dans l'étude de
l'homme , de ses affections , des phénomenes que
l'idée de la mort fait naître en lui , des habitudes
qu'elle fait contracter à son esprit , soit par ellemême
, soit par les accessoires dont elle est accompagnée
. Fut-il jamais une propriété plus sacrée
que la cendre d'un ami tendrement chéri , d'une
femme adorée , d'un pere respecté et aimé , que le
desir de voir cette cendre honorée et tranquille dans
les tombeaux ? La société doit au citoyen la garantie
de cette propriété , comme celle de toutes les autres ; -
--
( 224 )
elle doit donc avoir des institutions funéraires .
L'homme seul , entre tous les animaux , sait qu'il
doit mourir ; et il n'a pas une idée précise de la
non-existence , parce qu'il ne l'a pas éprouvée : c'est
le contraire pour la douleur . On ressent donc plus
vivement l'affliction profonde que nous supposons
aux mourans , parce que nous avons été affligės ;
que leur anéantissement , parce que nous n'en pouyons
point avoir de réminiscence . Les circonstances
physiques de la mort ajoutent à l'idée de cette affliction
. En effet , a dit Roederer , l'homme est celui
de tous les êtres animés dont la mort altere le plus
la figure elle décolore son teint , renverse et roidit
les muscles de sa face. L'animal mort differe peu au
premier instant de l'animal qui sommeille . Cette altėration
des traits d'un mort est un des signes les plus
sensibles de la douleur physique et morale pendant
la vie ; il est donc naturel de supposer aux mourans
une affliction profonde .
Quant au desir de se survivre dans la mémoire
des neveux 2 il n'est autre chose et ne prouve rien
davantage qu'une prolongation de cette soif de la
célébrité qui nous saisit dès les plus jeunes ans .......
L'amant de la célébrité n'ambitionne pas seulement
le suffrage et les applaudissemens des personnes qui
l'environnent , il veut aussi ceux des pays dans
lesquels il n'ira jamais , et des gens qu'il ne peutjamais
rencontrer. Ii se trouverait emprisonné dans
sa renommée , s'il en voyait les bornes. Le besoin de
porter son nom aux lieux les plus lointains , ne
differe pas de celui de le faire durer jusqu'au tems
le plus éloigné ..... Il y a donc des principes physiques
( 225 )
siques qui doivent servir de bâse aux institutions funéraires......
La société doit faire servir les idées de la
mort à la direction de la vie ; faire de la sépulture
une école pour les vivans ; unir les récompenses
funéraires à notre code rémunérateur , et leurs peines
à notre code pénal... Dans une république ce ne
sont pas les honneurs de l'apothéose qu'il faut décerner
aux citoyens c'est vers la douceur des souvenirs
reconnaissans , respectueux et tendres qu'il faut
tourner leur ambition, Ce sont des larmes qu'il faut
leur promettre , et non de la fumée...... La place des
morts n'est point sur les chemins publics ... ni dans
des catacombes ... ni dans des caveaux... ni dans des
cimetieres ... ni dans les temples ... elle est dans un
bois sacré : c'est là , et non sous des voûtes insensibles
, que la vie est répandue autour d'eux : là ,
les arbres , les fleurs , les oiseaux , l'air , la lumiere
environneront les ombres vertueuses ; là , des rochers
arides . effrayans , montreront aux méchans des
cavernes sépulchrales , autour desquelles erreront les
vautours , symboles des remords .
a
Andrieux , qui semble avoir obtenu pour sa part
dans l'héritage de Voltaire , le don des Pieces fugitives,
aterminé la séance par un conte persan, intitulé
l'Hôpital des fous.
Nous donnerons dans un prochain numéro les notices
des travaux de l'Institut , pendant le trimestre ,
et les annonces des prix .
Cette séance publique de l'Institut a été moins
brillante que la premiere , parce qu'elle offrait
moins d'appareil , et qu'elle ne présentait pas l'attrait
de la nouveauté . Elle a été mieux ordonnée et plus
Tome XXIII. P
( 216 )
courte , ce qui en a augmenté l'intérêt. Les lecteurs
s'étaient disséminés dans les différens points de la
salle , et ils ont lu les uns debout et les autres assis ;
sans doute pour essayer le meilleur mode , celui qui
fît entendre toute cette nombreuse assemblée . On
a observé que les lecteurs des deux extrémités de ce
quarré-long ont été mieux entendus que ceux du
milieu , et que l'avantage s'est encore trouvé pour
ceux qui lisaient debout . Nous invitons donc l'Institut
à faire élever aux extrémités de son enceinte.
deux tribunes pour les lecteurs : en les rapprochant
un peu du milieu , on les placerait dans les foyers
d'une espece d'ellipse , et le problême d'acoustique
serait résolu .
VARIÉTÉ . ( Anecdote. )
& my
La mort du brave Carouge , lieutenant de vaisseau , commandant
la corvette l'Assemblée-Nationale , est un de ces traits
qu'il faut conserver à la postérité . Celui- ci , tiré des procèsverbaux
du naufrage de cette corvette , arrivé le 16 fructidor
an 3e. , peut être ajouté aux exemples nombreux de la généreuse
intrépidité des Français et de la férocité anglaise .
Carouge se voyant poursuivi par une frégate anglaise du pre
mier rang , aime mieux échoner que de devenir la proie de l'ennemi.
La corvette touche aux rochers qui sont à l'entrée de la
riviere de Tréguier. Carouge conserve le plus grand sangfroid
, fait couper les mâts , et ordonne aux embarcations
qu'il avait mises en mer pour remorquer le bâtiment , de
prendre et conduire à terre son équipage . On le presse en
vain d'y descendre lui-même : Mon devoir et l'honneur ,
répond- il , me forcent à ne sortir que le dernier ; sauvez(
227 )
› vous , je suis à mon poste. Les embarcations recueillent
une partie de l'équipage . Bientôt la corvette coule bas , et le
brave Carouge , avec le peu de monde que les embarcations
n'avaient pu prendre encore , est submergé. On s'efforce de
les sauver. L'enseigne Rogerie s'attache au capitaine . « J'ai
,, fait , dit-il dans sa déclaration , tout ce que j'ai pu pour le
» ramener , je l'ai tenu quelque tems par les cheveux , et il
s'était cramponné à une de mes jambes . Mais s'appercevant
», qu'il faiblissait , il a lâché prise , en me disant : Tu pêrîrais
9, avec moi ; sauve - toi , mon ami , je ne veux pas être cause de ta
9 mort ! ..... Et que faisaient cependant les Anglais ? Ils
tiraient à boulets et à mitraille sur ces infortunés et sur les
· embarcations qui tâchaient de les recueillir ; une partie des
boulets et mitraille sont tombés parmi les marins qui étaient
à la nage. La frégate détachait trois chaloupes pour venir
s'emparer de la corvette et des équipages. Ils n'ont trouvé que
les débris du vaisseau et les cadavres de quelques-uns des malheureux
que leurs braves camarades n'ont pu sauver. Le reste
a gagné terre , malgré le feu des Anglais.
Un navire anglais a échoué dernierement sur nos côtes ; les
Français n'ont plus vu que des hommes dans leurs ennemis
et les ont sauvés d'une mort certaine .
On peut , à ces traits , juger les deux peuples.
POÉSIE.
LES DEUX COTÉS DE LA MEDAILLE .
1º. IDYLLE D'Ausone sur LA VIE HUMAINE.
Quod vitæ sectabor iter ? etc. etc.
OBLIGÉS BLIGES de fournir la course de la vie ,'
Quelle est la route , amis , qui doit être suivie ?
Si d'un rôle public vous craignez l'embarras ,
Si dans votre maison vous ne vous plaisez pas ,
P 2
( 228 )
Sortez- en , voyagez : l'ennui va vous poursuivre.
Riche , ou pauvre , n'importe ! aux soucis on se livre.
La richesse , jamais , ne dort en sûreté ,
Et par-tout, le mépris flétrit la pauvreté.
Dans les champs , on gémit des soins de la culture ;
Sur les mers , trop souvent , on meurt sans sépulture.
Le célibat est triste , et l'himen soucieux
Garde , non pas pour lui , ses biens délicieux .
La gloire des guerriers peut éblouir sans doute ;
Mais ce laurier sanglant ne vaut pas ce qu'il coûte .
Prêtez-vous votre argent ? l'on vous nomme usurier
Et l'emprunt vous rend serf de votre créancier .
Chaque État.aa ses maux ; chaque âge aussi nous blesse .
Il faut du nouveau-né déplorer la faiblesse .
Enfant , on le fatigue , afin de le former..
Jeune homme , il est trop vif , trop prompt à s'enflammer.
Homme fait , de ses jours la fortune s'empare ;
En de vastes projets l'ambition l'égare ;
Il combat , il navige ; il accourt , à pas gênés ,
Dans un cercle de soins l'un à l'autre enchaînés .
Lassé de tous ces soins qui renaissent sans cesse ,
Avec impatience il attend la vieillesse ,
Il l'invoque , elle eccourt , et comblant ses malheurs ,
Courbe son corps tremblant sous le poids des douleurs,
On l'appelle , de loin ; de près , on la redoute .
Ce qu'on n'a point , séduit , et , ce qu'en a , dégoûte .
Mortels , avec horreur , nous voyons le trépas ;
Nous serions désolés , si nous ne mourions pas .
On verrait des humains refuser l'empirée ;
Oui , de l'etat des Dieux l'éternelle durée
Ne mettrait dans nos coeurs qu'un éternel regret ,
Comme sur le Caucase , où le fils de Japet
Se plaint que Jupiter , par un excès de haine ,
A l'immortalité le condamne et l'enchaîne .
( 229 )
Ces fléaux opposés dont nous sommes battus ,
S'étendent à nos moeurs et même à nos vertus,
J'ouvre l'histoire : ô ciel ! quels contrastes j'observe ?
Hippolite se perd par sa chaste réserve.
Le crime qu'il évite , ose- t - on le goûter ?
L'exemple de Térée a droit d'épouvanter.
Des bienfaiteurs du monde ont tremblé pour leur vie ,
Tandis qu'à des tyrans on ne l'a point ravie .
Carthage on te punit d'avoir manqué de foi ;
Mais Sagonte est fidele et souffre plus que toi.
Recherchez les humains , cultivez leur estime ! ...
Pythagore , ta secte a péri pour ce crime .
Loin d'eux , à cet aspect , fuyez intimidé ! ...
Pour ce crime , autrefois , Timon fut lapidé .
Quel parti préférer , et quel exemple suivre?
Les souhaits insensés dont notre esprit s'enivre ,
Se détruisent l'un l'autre , et le destin jaloux
Tire nos plus grands maux de nos voeux les plus doux .
On cherche les honneurs . Jouit-on de leur pompe ?
Hélas ! l'ambitieux , s'il croit jouir , se trompe .
Il aspire , en esclave , à ramper sous autrui ,
Pour en voir , à son tour , d'autres. ramper sous lui.
Il redoute l'envie , et sans cesse il l'irrite .
Des fameux écrivains l'on vante le mérite .
repos ;
Leur gloire est un tourment , qui détruit leur
Mais aussi , quel sommeil que le calme des sots !
Orateur éloquent , défendez l'innocence.
Sauvez- la , sans compter sur sa reconnaissance .
L'ingratitude suit les bienfaits les plus grands .
Souvent les bienfaiteurs sont aussi des tyrans .
On sait trop quel ennui , sous un dehors qui brille ,
Ronge en secret le coeur des peres de famille ;
Mais vieillir sans enfans , c'est risquer d'autres maux
Pour n'offrir qu'une proie à des collatéraux.
P 3
( 230 )
Qui ménage son bien , est taxé d'avarice .
Le libéral reçoit le nom d'un autre vice .
Quoi qu'on fasse , en un mot , c'est un malheur constant ;
Des autres , ni de soi , l'on n'est jamais content.
De contrariétés l'homme est un assemblage ;
Et quiconque a vécu , doit dire , avec un sage ,
Qu'il serait moins à plaindre et moins infortuné
S'il fût mort en naissant , ou s'il ne fût pas né.
Sot
Ces plaintes sont bien anciennes ; car l'Idylle
d'Ausone n'est qu'une amplification de quelques
vers de Posidippe , auteur comique grec , qui vint
trois ans après Ménandre , et qui fit trente comédies ,
dont nous n'avons que ce fragment.
2º. SUIDAS , qui a conservé les vers chagrins de
Posidippe , nous a transmis aussi l'antidote qu'y
opposa le philosophe Métrodore . Et voici , à-peuprès
, comment ce philosophe parodia l'auteur comique
, et soutint l'optimisme , avant Leibnits et
Pope.
Quel que soit ton genre de vie ,
Au bonheur tu peux aspirer !
Travailles-tu pour t'illustrer ?
De gloire ta peine est suivie .
Sans peine , au sein de ta maison ,
Tu peux goûter un sort tranquille.
Aux champs , la nature fertile
Te sourit en chaque saison .
}
Tu jouiras , si tu voyages .
Car es-tu riche? alors ton bien
Te vaudra tous les avantages .
Es-tu pauvre? on n'en saura rien,
( 231 )
Serres-tu les noeuds d'hyménée ?
Tu te fais un sort plein d'appâs.
Si ces noeuds ne te flattent pas ,
Ta liberté n'est pas gênée.
Pere , à tes fils donnant tes soins ,
En eux tu chéris ton ouvrage .
Sans enfans , dans ton dernier âge ,
L'avenir t'inquietę moins .
La jeunesse , robuste et fiere ,
Est pour toi l'âge des plaisirs .
La vieillesse a des souvenirs ;
Elle couronne ta carriere .
Loin de toi la funeste erreur
Qui dit que c'est un mal de naître !
Mortel , te vouer au malheur ,
C'est t'insulter , sans te connaître .
FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU
.
ANNONCES
.
LIVRES FRANÇAIS.
Réfutation de la Théorie pneumatique , ou de la nouvelle Doctrine
des Chimistes modernes , présentée article par article ,
dans une suite de réponses aux principes rassemblés et publiés
par
le cit. Fourcroy , dans sa Philosophie chimique ; précédée
d'un supplément complémentaire de la théorie exposée dans
l'ouvrage intitulé : Recherches sur les causes des principaux faits
physiques , auquel celui-ci fait suite et devient nécessaire ; par S. B. Lamarck , de l'Institut national de France . Un volume
in-8°. Prix , 4 liv. en numéraire. A Paris , chez l'auteur , au
Muséum d'histoire naturelle ; et Agasse , libraire , rue des
Poitevins . L'an IV.
La rareté du numéraire influe-t - elle sur la valeur ou sur le prix
des denrées , autant qu'on le croit ? Le papier avilit-il l'argent ,
ou n'est-il pas plutôt indispensable pour augmenter sa valeur ?
P4
( 232 )
1
Brochure in -8 ° . de 16 pages ; par Saint -Aubin , professeur de
législation aux Écoles centrales. A Paris, chez les marchands
de nouveautés .
Des finances de la France , par N. Pierrot , premier commis
de la régie de l'énregistrement et du domaine national.
Brochure de 64 pages , grand in -8° . Prix , 15 sous . A Paris ,
chez l'auteur , rue de Lille , n° . 500 ; et chez Brigitte Mathey ,
Desenne et Maret , libraires , palais Égalité .
et
Dictionnaire raisonne des lois de la République Française ,
vrage de plusieurs jurisconsultes , mis en ordre et publié par
le cit. Guyot , ancien juge au tribunal de cassation , Tome 1er.
de 408 pages ; in-8° . broché . Prix , 4 liv . en numéraire ,
20 sous de plus pour le recevoir franc de port. On peut déposer
cette somme au bureau de poste le plus voisin de sa résidence
, en tirer reconnaissance , et l'adresser au libraire
par une lettre d'avis , en affranchissant . Le tome II paraîtra
ce mois-ci , et les autres de mois en mois. Les tomes XIII
et XIV seront délivrés gratis aux acquéreurs des deux premiers
tomes . Il leur sera libre de les renvoyer et d'en retirer la valeur
payée , si , pendant l'intervalle de deux mois , à cette
époque , après les avoir examinés ils ne leur conviennent pas .
A Paris , chez Couret-Villeneuve , libraire , rue des Peres ,
no. 9 ; et chez l'éditeur , rue Honoré , nº . 121 , près celle de
l'Échelle. ( Messidor , an 4. )
Cet ouvrage présente la plus grande utilité , puisqu'il réunit
toutes les parties du droit français .
Précis des Procès- verbaux des Administrations provinciales depuis
1779 jusqu'en 1788. Ouvrage contenant le résumé des.
objets traités dans les différens bureaux , tels que l'agriculture ,
les manufactures , le commerce , les haras , les pepinieres , les
chemins et cananx , la mendicité , les atteliers de charité , etc.
Deux volumes in -8° . Prix , 6 liv . en numéraire. A Strasbourg,
`chez Levrault , imprimeur- libraire ; et à Paris , chez Fusch ,
libraire , maison Cluny , rue des Mathurins .
Cette utile collection , imprimée en 1788 , fut prohibée
par le gouvernement avant qu'elle pût paraître. C'est assez la
recommander aujourd'hui . Elle contient des observations
précieuses sur divers objets d'économie politique et d'administration
.
Philosophie de l'Univers ; un volume in-8° . Belle impression.
A Paris , chez Dupont , rue de la loi , nº . 1232 .
Nous reviendrons sur cet ouvrage qui contient des idées
singulieres et une morale très -douce.
( 233 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
De Charles- Town' , le 26 mai 1796.
Le nouvel état qui vient de se former , et qui fait
le seizieme de la confédération , s'appelle Tenisse ; il
comprend le district connu sous le nom de territoire
des États - Unis au sud de l'Ohio , et contient plus de
67 mille habitans . La constitution que le nouvel
État s'est donnée est en général fondée sur les mêmes
bâses que celles des autres États , et se rapproche
davantage de celle de la Pensylvanie par l'extension
qu'elle a donnée au droit de suffrage .
Il s'était formé dans la province de Massachussett
une violente opposition contre la réélection du fameux
Samuel Adams pour la place de gouverneur ;
et cette opposition était fondée sur l'improbation
du traité avec l'Angleterre , qu'il avait publiquement
exprimée , et sur son attachement à la cause française .
Ses adversaires lui avaient opposé un homme trèsestimé
et très- populaire , le général Somner ; mais
malgré tous les efforts de ce parti , Samuel Adams a
été réélu à une majorité de près de 4000 voix .
Un de nos papiers a fait une observation qui , pour
l'honneur de l'Amérique , mérite d'être transmise en
Europe : c'est que depuis l'établissement de la république
il n'y a pas eu une seule action en justice
( 234 ).
}
pour cas d'adultere ; ce qui prouve combien nos,
maurss ont encore loin du rafinement de celles
d'Angleterre , où les procès de ce genre sont si communs.
ALLEMAGNE,
De Hambourg, le 15 juillet 1796.
L'impératrice de Russie paraît avoir , non pas abandonné
, mais ajourné ses projets contre l'Empire ottoman.
Sa conduite peut être expliquée par l'impuissance
où se trouvent , ses alliés , l'Autriche et
l'Angleterre , de remplir envers elle leurs engagemens.
Les triomphes constans des Français en Allemagne
, comme en Italie , ont épuisé l'Autriche , et
l'abandon qu'elle éprouve de la part de l'Angleterre
lui enleve tout espoir de reprendre quelque vigueur ;
l'Angleterre elle-même est extrêmement fatiguée , et
si elle persiste à poursuivre la guerre qu'elle a provoquée
, menacée des forces combinées des républiques
française et batave et de l'Espagne , elle n'a
certainement aucun moyen dont elle puisse faire un
usage étranger à sa propre défense . Quelques autres
considérations ont pu déterminer encore Catherine II
à cette especé de marche rétrograde . Les formidables
préparatifs de la Porte , la discipline , la tactique
nouvelle , qu'à l'aide des étrangers elle a introduites
dans ses troupes , n'ont-ils pas dû faire craindre
qu'elle ne fût pas une proie aussi facile que paraissait
l'annoncer d'abord la suite assez longue des revers
militaires qu'elle a éprouvés ?
Quoi qu'il en soit , au moment où les armées russes
marchaient, où l'on ne doutait plus qu'elles n'allassent
( 285 )
1
1
attaquer les Turcs , des paroles de bon voisinage , de
confiance , d'amitié , et même , dit-on , des propositions
d'alliance ont été portées au divan , de la part
de Catherine II. Cette alliance , dirigée contre les
Persans , aurait pour but de les dépouiller de quelques-
unes de leurs possessions . Mais si en effet il en
a été question , ce qui nous paraît fort douteux , il
n'est pas présumable que les Turcs n'apperçoivent
pas combien elle serait dangereuse pour eux. Elle
les ferait servir eux-mêmes d'instrumens à leur propre
ruine . En effet , Catherine avec leur secours étendant
sa domination sur les bords de la mer Caspienne ,
comme on doit croire que c'est son intention , obtiendrait
sur eux un avantage de position , qu'aucune
conquête ne pourrait contrebalancer ; elle les presserait
, elle les cernerait de toutes parts ; et lorsque
les difficultés et les dangers , que lui fait redouter
la crise actuelle de l'Europe , seraient éloignés
elle pourrait tenter avec beaucoup plus de confiance
que jamais l'exécution de ses projets d'invasion.
蠢
Au reste , elle a dû trouver dans le divan des
partisans , sinon de ce projet d'alliance , dont encore
une fois , nous nous croyons fondés à révoquer en
doute l'existence , du moins des dispositions pacifiques
, dont elle a pu desirer que le grand-seigneur
fât animé. Il s'est opéré dans le divan une révolution
qui lui a été extrêmement favorable à cet égard .
Raschid -Effendi vient d'être chargé de nouveau dés
affaires étrangeres ; et son systême relativement à la
Russie réprouve tout ce qui pourrait provoquer la
mésintelligence et amener une rupture Ses principes
paraissent avoir été goûtés par le grand-seigneur ;
( 236 )
et l'on présume que les troupes nombreuses rassemblées
dans les environs d'Andrinople , et dont nous
avons déja annoncé la marche , n'ont en effet d'autre
objet que de réprimer des séditions que l'on avait
cru supposées , ou du moins exagérées , mais qui
sont trop réelles , et d'autant plus dangereuses , et
plus propres à exciter une sévere attention , qu'on a
quelques raisons de soupçonner qu'elles ont été
entretenues , fomentées par ceux même que leur
devoir et la confiance du grand- seigneur appellaient à
les réptimer.
Ilparaît que lesjours de paix que l'on prépare , et que
l'on se promet, seront employés par le gouvernement
turc à former les établissemens , à créer les institutions
qui doivent faire prospérer le commerce. Déjà une
marine marchande s'éleve ; près de 200 bâtimens
furent lancés il n'y a pas long-tems ; il va paraître
un code maritime , et par l'entremise de l'Espagne
il se négocie des arrangemens avec Malte pour assurer
la navigation des sujets de l'Empire ottoman .
Des mesures de police ont mis un terme aux courses
que des bandes de voleurs exerçaient avec une sorte
d'impunité , et sur les frontieres ottomanes , et sur
les frontieres voisines.
Ces bandes se formaient à la mort de chaque pacha ,
et se composaient de leur garde licenciée ; le grandseigneur
a ordonné que les hommes employés à ces
gardes seraient à la solde de l'Empire et incorporés
dans les Janissaires . Depuis ce tems , aucun individu ,
soit Turc , soit étranger , ne peut voyager sans un
passe-port du pacha de la province qu'il habite .
On mande de Stockholm que l'ambassadeur de
( 237 )
l'impératrice de Russie , M. le baron de Budberg ,
obtenu du roi sa premiere audience ; il asen outre›
présenté à sa majesté un écrit particulier de sa souve
raine , contenant les assurances d'amitié les plus fatteuses.
Sa majesté a invité l'ambassadeur à dîner
avec elle au camp , et à l'accompagner à la revue
générale .
Dans la même audience , le grand - maître des cérémonies
a présenté au roi le secrétaire de légation de
l'ambassadeur , M. Dalopous
Les lettres de Péterbourg annoncent que d'après
un nouvel ordre de S. M. I. , il est de nouveau permis
d'importer dans tous les ports de cet Empire , par
vaisseaux neutres , des marchandises venant de la
Hollande , ainsi que d'exporter dans le même paysles
marchandises et productions du nôtre.
De Vienne , le 30 juin.
1
¿
1
La santé de l'empereur donne ici les plus vives ,
inquiétudes. Il est tombé dans un état de faiblesse
et de langueur , dont on craint qu'il ne se releve pas ,
et qui l'a forcé à abandonner les travaux du cabinet
qu'il avait suivis pendant quelque tems avec beaucoup
d'a . Dans sa retraite de Laxembourg il
ne s'occupe , dit- on , que de jeux puérils ; et il se repose
entierement , des soins du gouvernement , sur
ses ministres , auxquels il a donné carte blanche. 2
Tout ce que nous apprenons de nos revers , non
moins rapides en Allemagne qu'en Italie , et des
dispostions actuelles de l'Angleterre à notre égard ,
appuie les bruits d'une négociation entamée avec`
le gouvernement français. C'est le marquis del Gallo ,
A
( 238 )
ambassadeur de Naples en cette cour , que l'on dit
chargé des premieres ouvertures de cette négociation.
Il jouit de la confiance particuliere de l'impératrice
, qui elle -même a un très - grand ascendant sur
son époux.
De Nuremberg , le 10 juillet .
Le roi de Prusse , margrave d'Anspach et de Baaeith
, est burgrave de Nuremberg. Il a fait proclamer
qu'il allait se mettre en possession de tout le
territoire qu'il prétend dépendre de ce dernier
titre.
V
Le 4 de ce mois , un corps de cinq mille Prussiens ,
composé d'infanterie , cavalerie et d'une artillerie
considérable , s'est emparé de nos fauxbourgs , ainsi
que des ouvrages avancés . Les mêmes troupes occuperont
sans doute incessamment le château de la
ville. Bamberg s'attend à subir le même sort. Ainsi ,
le roi de Prusse conquiert avec des proclamations , à
mesure que l'empereur perd avec ses tacticiens.
ITALIE. De Turin , le 3 juillet.
Il vient de paraître des lettres patentes , dans lesquelles
le roi s'intitule seulement roi de Chypre , de Sardaigne , de
Jérusalem , prince de Piémont , etc. etc. , et où il déclare que
leurs altesses royales sérénissimes duc de Chablais , duc de Genevois
et comte de Maurienne , quitteront à l'avenir les noms de
ces provinces , réunies à la France , et s'appelleront , le premier
, comte d'Ivrée ; le second , marquis de Suxe ; et le troisieme
, comte d'Asti.
On assure que le général Kellermann avait demandé à
former un camp près de Weillane ; la cour de Turin , après
avoirlonguement délibéré sur cette demande , l'a refusée , en
disant qu'elle était contraire au traité. On dit que les Français
( 239 )
formeront leur camp à Chierasco , et il n'en sera ainsi que
plus près de Turin .
A Acquis , à Alexandrie et dans plusieurs autres endroits ,
il est survenu des contestations entre les Français , les troupes
piémontaises et le peuple. A Acqui , deux soldats français
ont été tués. On prétend que les agens du gouvernement
piémontais ne prennent pas toutes les précautions nécessaires
pour empêcher ces désordres .
De Gênes , le 4 juillet. Le gouvernement a fait dire à
M. Girola , par son secrétaire d'état , que des circonstances
impérieuses l'obligent à l'engager à s'absenter de Gênes;; qu'il
ne pourrait plus lui assurer la garantie des droits des gens .
Le ministre impérial , voyant qu'on ne lui fixait pas une
époque pour son départ , a répondu qu'il attendrait les ordres
de sa cour. Ainsi , quoique le gouvernement , par cette dé
marche , indispose contre lui l'empereur , il ne satisfait pas
pour cela les Français , qui feront sans doute de nouvelles
instances pour le renvoi de M. Girola,
Il en sera de même à l'égard du décret contre les émigrés
demandé par le ministre Faypoult , par ordre exprès du Directoire.
Le gouvernement a résolu de les renvoyer tous
excepté ceux qui résident à Gênes depuis deux ans . Cette
restriction laisserait à Gênes les émigrés qui donnent le plus
d'ombrage aux Français . Aussi le ministre Faypoult a- t- il
représenté que le décret ne satisfaisait nullement à la demande
du Directoire : il est probable que tous les émigrés ,
sans exception , seront renvoyés.
M. Vincent Spinola , nommé pour aller à Paris en qualité
de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire , a accepté
cette importante mission . On ne pourrait faire choix
d'un négociateur plus agréable aux Français ; il a toujours été
attaché à la France , et en dernier lieu , pendant qu'il était
commissaire - général de la riviere du Ponant , il a fait toutes
sortes de sacrifices pour que la bonne harmonie regnât entre les
habitans et les Français qui étaient alors dépourvus de tout,
On assure que M. Vincent Spinola a eu des pouvoirs trèsétendus
, et que c'est-là le motif qui l'a engagé à se charger
de cette mission , dont on ignore l'objet précis.
ANGLETERRE. De Londres , le 6 juillet.
Le comte de Mensfield est dans une si mauvaise santé qu'il
va , dit-on , quitter la présidence du conseil. C'est un des
( 240 )
plus ardens ennemis de la France , où il était ambassadeur ,
sous le nom de lord Stormont, lors de la guerre d'Amérique .
On areçu de Corse les détails suivans : Sir Gilbert Elliot ,
vice-roi de l'isle , s'étant déterminé , contre l'avis de plusieurs
Corses aussi fideles qu'éclairés , à soumettré par la force les
habitans de Bonognani , qui avaient refusé de se soumettre
A certains réglemens nouveaux qu'il regardait comme constitutionnels
, a éprouvé de leur part la plus vive résistance .
Convaincu ensuite que cette résistance ne provenait d'aucun
sentiment d'opposition au gouvernement britannique , il a
éloigné de lui les conseillers perfides qui l'avaient entraîné
dans cette fausse démarche il a suspendu toute hostilité et
publié une amnistie générale , en annonçant la convocation
d'un nouveau parlement , le rappel des réglemens qui étaient
l'objet de la querelle , et le maintien scrupuleux de la constitution
acceptée par le roi , et solemnellement jurée par les
Corses.
On vient de recevoir l'avis officiel de la prise de la cor
vette française la Légère , par l'Apollon et la Doris , sous le
commandement du capitaine Mansey. La Légere , doublée en
cuivre et percée pour 22 canons , etait commandée par
M. Carpentier , ayant 168 hommes d'équipage .
Le lord Henri Filtzgerard est parti pour aller résider å
Copenhague en qualité d'ambassadeur.
Extrait de la Gazette extraordinaire de la Cour , du 4juillet,
Le général Abercrombie , commandant en chef des forces
de terre des Isles -du-Vent , et le contre- amiral Christian
commandant des forces de mer dans la même contrée , annoncent
, dans leurs dépêches des 31 mai et 1. juin , que l'isle
de Saint-Lucie s'est rendue , le 25 mai , par capitulation ,
et que le 26 les troupes de sa majesté britannique ont pris
possession du Morne-Fortuné et de ses dépendances.
Le même jour , la garnison , forte de 2000 hommes , est
sortie du fort avec les honneurs de la guerre et a déposé ses
armes. Un article de la capitulation porte qu'elle restera prisonniere
de guerre . Il restait encore à soumettre la Souffriere
et le Vieux - Fort. La premiere n'a fait aucune résistance
au détachement qui a été envoyé pour en prendre possession ;
mais au départ des dépêches on n'avait encore aucune nouvelle
de la reddition du second . Dans les différentes attaques
qui ont eu lieu depuis le commencement du siége , qui
-
a duré
( 241 )
a duré 34 jours , l'armée anglaise aeu 1 lieutenant-colonel ,
I major, 3 capitaines et 4 lieutenaus tués ; 3 lieutenans- colonels
, 2 majors , 12 capitaines , 14 lieutenans et 3 enseignes
blessés . Le nombre des soldats tués ou blessés est d'environ
600.
La gazette officielle de Londres vient de publier la procla
mation du roi qui proroge la tenue du nouveau parlement du
12 de ce mois au 16 du mois prochain . Ce qui n'indique pas
que le parlement se rassemblera effectivement le 16 août ;
seulement cela peut avoir lieu ; mais il y a toute apparence
qu'une nouvelle prorogation portera à une époque plus éloignée
et dans le commencement de l'hiver l'ouverture de ce nou
veau parlement.
On mande de Calcutta , dans les Indes orientales , que
l'amiral Raignier a laissé à la rade de l'isle du Prince- de - Galles ,
le Suffolk et le Centurion , les deux plus gros vaisseaux de
son escadre , pour protéger les détroits ; et qu'il est allé , avec
les bâtimens légers , attaquer les Moluques .
On apprend en même-tems la prise du Triton , vaisseau de
la compagnie des Indes , dans sa traversée de Madras au
Bengale.
Des lettres du gouvernement de Saint-Hélene portent que
l'établissement de Columbo , dans l'isle de Ceylan , est actuellement
entre les mains des Anglais , Suivant d'autres avis
le mécontentement qui s'était manifesté dans nos troupes des
Indes est entierement dissipé , par une suite des arrangemens
qu'on a faits pour satisfaire les officiers mécontens .
Suivant des lettres qu'on vient de recevoir de l'isle de
Jersey , le général Goidon , qui y commande en chef ,
a eu des avis certains que les Français avaient rassemblé
un corps considérable de troupes dans le voisinage de Saint-
Malo et de Granville ; qu'ils avaient mis en requisition
tout les bateaux de la côte , et qu'ils paraissaient méditer
une descente très - prochaine dans l'isle ; mais il marque
qu'il est préparé à les recevoir. On espere que l'escadre
de frégates qui croise à cette hauteur suffira pour faire
échouer cette tentative .
La nouvelle taxe sur les chiens a commencé à se per-)
cevoir le 4 de ce mois ; elle donne lieu a beaucoup de plaisanteries
bonnes et mauvaises dans les papiers publics.
Tome XXIII.
( 242. )
Du 16 juillet. Tous les vaisseaux de guerre du port de
Portsmouth ont ordre de se tenir prêts à mettre à la mer
au premier avis , On croit qu'ils iront croiser à la hauteur.
de Jersey , pour s'opposer à une invasion dans cette isle .
qui en paraît menacée .
Le roi va passer la saison des bains à Weymouth, Il
se forme à quelque distance un camp où l'on rassemblera
un assez grand nombre de troupes de ligne et les milices.
des comtes de Strafford et de Lancastre .
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
GORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 25 messidor au 5 thermidor.
Camus rend compte du travail de la commission
des finances sur la classification des dépenses. Il
les range en cinq classes : dépenses de gouvernement ,
d'administration , dette consolidée , pensions et dépenses
d'établissemens d'utilité publique ; et comme
les recettes ordinaires sont de 500 millions , il s'agit
de ne pas exceder cette somme dans les dépenses à
faire . Impression et ajournement.
Lakanal rappelle le message du Directoire , concernant
l'organisation des écoles spéciales. Il demande
que le conseil , saisissant cette occasion de donner à
l'institut national une marque signalée de sa confiance
, l'invite à faire part de ses vues sur cette orga
nisation. Adopté.
Marec reproduit son projet sur l'exportation des
vins , il porte le tarif du droit à percevoir à un sou
la pinte.
Oudot prétend que si Pitt avait un article à faire
insérer dans le code des douanes , ce serait celui - là .
Selon lui , les douanes ne doivent pas être considérées
comme une ressource du trésor public , majs
seulement comme un moyen d'activer l'industrie commerciale.
( 243 )
Crassous observe qu'il y a des départemens où le
vin ne vaut que deux sous la pinte , et que fixer le
droit à un , c'est exiger la moitié de la valeur. Le
conseil renvoie le projet à un nouvel examen .
Le conseil des Cinq- cents se forme le 17 pour la 6 .
fois en comité général . Celui des Anciens , après avoir
approuvé différentes résolutions , accorde la parole à
Dupont de Nemours ) . Nous avons reçu , dit-il , lė
projet du code civil présenté au conseil des Cinqcents
; nous avons tous vu qué c'était le véritable
ouvrage du génie ; mais on y aura peut- être remarqué
quelques lacunes et quelques dispositions qui sont
susceptibles d'être améliorées . Jusqu'à présent nous
n'avons , pour ainsi dire , fait que des actes admi-
Aistratifs auxquels on a donné le nom de lois , parcè
que notre dictionnaire politique n'est pas encore perfectionné
; mais nous allons avoir à faire de véritables
lois , en formant un code civil qui doit durer plusieurs
milliers de siecles , et honorer la législature à
laquelle on le devra. Il est beaucoup de nos collégues
qui ont des lumieres sur cette matière , mais qui
n'ont pas d'organės . Vous sentez que de pareilles
lois doivent être faites avec la tête et le coeur , et
non avec la poitrine.
Je vous propose d'ordonner que ceux des membres
du conseil des Anciens qui auront des réflexións
à faire sur quelques articles du code civil , pourront
les faire imprimer et distribuer.
Creuzé-Latouche et Lécouteulx demandént l'ajournement
de cette proposition et son renvoi à une
commission , qui examinera les moyens à prendre
pour empêcher qu'elle ne dégénere én abus.
Cette proposition est adoptée.
Le Directoire annonce dans la séance du 28 du
conseil des Cinq - cents , l'entiere pacification de la
Vendée . Une guerre intérieure , mille fois plus dangereuse
que la guerre extérieure , désolait une partie
de la République. Ici , le fanatisme réuni aux opinions
politiques , augmentait le danger , et les esprits
aliénés par des circonstances amenées par la malveillance
, s'étaient portés à tous les excès . Un pays
Q &
( 244 )
d'une nature extraordinaire , couvert de bois , rempli
de défilés , réunissait sous les armes une population
entiere d'hommes sobres , patiens , courageux , opiniâtres
, ignorans , crédules. Des secours nombreux
en hommes , argent , munitions , fournis par l'Angleterre
, entretenaient cette place désastreuse . Gloire
immortelle à l'armée des côtes de l'Océan ! cette
guerre de la Vendée est éteinte , tous les habitans
ont remis leurs armes ; tous les chefs ont été pris ou
tués ; tous les émigrés qui n'ont pas péri par la guerre ,
ont été forcés de chercher ailleurs un asyle . Toutes
les routes sont dégagées : depuis le Finistere jusqu'à
la Seine , depuis les deux Sevres jusqu'à la Manche ,
on peut voyager librement. Dumolard demande que
le conseil déclare que la brave armée des côtés de
l'Océan a bien mérité de la patrie . Cette propostion est
adoptée à l'unanimité. Le conseil se forme en comité
général. A quatre heures et demie la séance est rendue
publique , et diverses résolutions sont prises . Ces
résolutions , résultat des délibérations du conseil pendant
sept jours , sont relatives aux transactions entre
particuliers. Elles seront libres à l'avenir , et payées
pour le passé d'après une échelle de proportion
calculée sur la perte que le papier-monnaie a essuyée
depuis sa création .
Dupuis a fait une vive sortie contre les comitės
généraux , il a comparé le conseil à ces prêtres de
l'antiquité qui , renfermés dans leur sanctuaire , n'en
ouvraient les portes au peuple que pour lui annoncer
leurs oracles . Bourdon voulait le faire censurer pour
s'être permis la critique d'un article de la constitution
, mais on a passé à l'ordre du jour.
Le conseil des Anciens approuve dans ses séances
des 28 et 29 plusieurs résolutions . 1º . Ceile relative
à la classification des dépenses . 2 ° . Celle qui déclare
que l'armée des côtes de l'Océan a bien mérité de
la patrie . 3º . La résolution qui concerne les transaċtions
entre particuliers.
Celui des Cinq - cents s'est encore occupé des finances
, les 29 et 30. Duchâtel lui a fait un long rapport
sur l'enregistrement et le timbre. La discussion
( 245 )
. en est ajournée. Marec a reproduit son projet sur
l'exportation des vins , et il n'a obtenu aucune décision.
Thibaut en a présenté un pour l'amélioration du
sort des fonctionnaires publics et employés . Il propose
de leur accorder la moitié de leur traitement
en bled , à raison de dix liv. le quintal . On demande
l'ajournement ; mais quelques membres observent
avecraison que des besoins aussi urgens ne permettent
pas l'ajournement. La discussion sur cet objet aura
lieu demain .
Un membre , organe d'une commission , fait au
conseil des Anciens un rapport sur la résolution
relative aux créanciers des communes et corporations
supprimées . Comme elle leur est favorable , il en propose
l'approbation , ce qui est adopté .
La mere de Basseville assassiné à Rome , où il était
ministre de France , expose au conseil des Cinq- cents
qu'elle éprouve les horreurs de la misere , et réclame
la bienfaisance du gouvernement . Renvoi à une commission
.
Le greffier d'un tribunal qui a tiré de sa caisse
60 mille liv . en numéraire , dont il a fait une acquisition
, et leur a substitué pareille somme en assi
gnats , est-il justiciable du tribunal criminel de son
département , ou de celui de police correctionnelle ?
Telle est la question que soumet le Directoire , et
qu'une commission examinera .
Soulignac présente , au nom de la commision ad
hoc , l'organisation de la haute- cour de justice . Elle
pense que les jugemens ne doivent être sujets , ni à
l'appel , ni au recours en cassation , et qu'un commissaire
du Directoire exécutif près d'elle est inutile.
Le surplus du projet est reglémentaire . Il est ajournė.
On procede au renouvellement du bureau . Boissyd'Anglas
est nommé président. Les secrétaires sont
Ruelle , Pastoret , Borne et Baraillon .
Sur le rapport de Thibaut , le conseil arrête qu'à
compter du 1er. messidor pour les fonctionnaires , et
du 1er thermidor pour les employés , la moitié de
leur traitement leur sera payé en bled , évalué à 10 liv.
le quintal ou la valeur représentative , d'après le mode
V
Q 3
( 246 )
établi pour la partie de la contribution fonciere non
payée en nature .
Duchâtel fait ensuite adopter son projet sur le
timbre et l'enregistrement . Les droits en sont à- peue
près les mêmes qu'en 1799 , et payables en numéraire
ou mandats au cours .
Le conseil des Anciens dans ses séances des 1 et
2 thermidor , a renouvellé son bureau . La majorité
des suffrages a appellé Dussaux au fauteuil . Les secré
taires sont Imbert , Durand-Maillane , Dupont ( de
Nemours ) et de Grave. Il a ensuite rejetté plusieurs
résolutions particulieres , et renvoyé d'autres à des
commissions .
Boissy , dans celui des Cinq cents , le 3 thermidor :
Vous avez renvoyé à une commission la pétition des
imprimeurs et journalistes contre les articles 6 et g de
la loi du 6 messidor, Il semble au premier coupd'oeil
que cette nouvelle taxe ne soit que fiscale ;
mais il s'en faut bien qu'elle ne touche qu'au fisc .
Elle aurait une influence majeure sur l'instruction du
peuple , et elle serait contraire aux principes de la
révolution française . Celle - ci est née de la propaga
tion des lumieres par la voie de l'imprimerie . Si le
peuple eût été plus instruit , il n'aurait pas été si
long-tems victime de l'oppression. Dans un gouvernement
représentatif , les représentans doivent être
sous la surveillance du peuple. Ce n'est que par la
voie des journaux que cette surveillance peut être
exercée ; c'est donc violer la constitution que d'entraver
la circulation des feuilles périodiques.
Boissy termine en proposant de réduire le port des
journaux et brochures au taux de 1790 ; ce qui est
adopté à la presqu'unanimité . 25
Talot dit que le conseil a renvoyé à une commission
l'examen du tarif des lettres par rapport aux
militaires , et que le Directoire y a pourvu par un
arrêté.
Dumolard observe à cet égard que l'arrêté du Dis
rectoire est évidemment une interprétation ou plutôt
une exception à la loi du 6 messidor ; qu'elle est
juste, mais que c'était au Corps législatif à la faire.
( 847 )
Dans les relations de pouvoir à pouvoir on ne saurait
être trop sévere , autrement le Directoire se
substituerait unjour aux conseils , et il n'y aurait plus
de liberté. Il propose un message , il est arrêté .
Le Directoire annonce le lendemain 24 , que son
arrêté n'étant que provisoire, il comptait le soumettre
au conseil .
Bion fait un rapport sur cet objet , et il est arrêté
que les militaires paieront , pour les ports de letttes
en mandats , la même somme que les particuliers en
numéraire .
· Thibaut propose , le 15 , un projet de résolution
sur les patentes ; et un autre membre , sur l'organisa
tion forestiere .
L'impression et l'ajournement
en sont ordonnés..:
Dans le conseil des Anciens , Dupont fait un rap port tendant à approuver la résolution du 29 messidor
, relative au paiement des fermages arrières des
biens nationaux ,
Tronchet demande pourquoi ces fermiers ne paie
raient pas comme ceux des particuliers . Cette obser
vation paraît assez importante pour être renvoyée à
l'examen de la commission .
Le conseil approuve ensuite les deux résolutions
concernant le port des journaux et celui des lettres
des militaires.
PARIS.Nonidig thermidor, l'an 4. delaRépublique .
} 3
1
La faction anarchique se lasse du retour de l'ordre et du
repos public ; insensible aux victoires et aux conquêtes de
la République , elle ne voit , elle ne cherche que ses propres
succès ; et ses succès seraient la ruine de la France et le
rétablissement d'une autorité qui ne s'est fait connaître que
par ses extravagances , son ineptie , et , ce qui est un peu
plus funeste , par son aveugle férocité .
Elle a essayé if y a quelques jours d'exciter un mouvement
Q4
( 248 )
d'insubordinations dans le camp de la plaine de Grenelle ;
le gouvernement a fait passer les troupes qui y étaient au
camp de Vincennes . Quelques mutins ont été arrêtés et conduits
à la maison d'arrêt du Plessis . La discipline et le bon
ordre se sont rétablis . Comment nos braves défenseurs
peuvent-ils être dupes de ces misérables instigateurs qui
n'ont soif que de désordre , de crimes et de sang ?
Dans le même -tems , on distribuait avec précaution , à
certains hommes sûrs , une feuille de 4 pages in-8 ° . , intitulée
les Décius Français . La morale de ces Décius estt de respecter
les personnes et les , propriétés ; mais de surveiller les grandes
fortunes . On connaît leur maniere de surveiller. Leur prétexte
est toujours de faire triompher la véritable démocratie ; et
leur but , d'empêcher qu'on n'assassine une certaine portion du
peuple. Le procès de Babauf et de Drouet donne la clef de
toutes ces petites manoeuvres , que la police n'aura pas de
peine à surveiller.
sty
Le Directoire a fait présent au général Hoche d'une armure
républicaine , de la manufacture de Versailles , et de deux des
plus beaux chevaux qui sont au dépôt de la guerre. 1
A
Le ministre de l'intérieur a donné aux envoyés de Tunis
une fête superbe dans le goût oriental . Sorbets , chocolat ,
fruits , parfums , fleurs , musique , le tout embelli de la
présence de jolies femmes. Les envoyés ont témoigné la
plus grande satisfaction de cette fête , où la délicatesse ,
le goût et la galanterie française leur ont offert l'image
des moeurs de leur pays .
7
II paraît par des lettres particulieres de Hollande , que
la nouvelle de la reprise du cap de Bonne -Espérance prend
quelque consistance , quoiqu'on n'y ait point encore reçu
d'avis officiel.
Aujourd'hui et demain se célebre la fête de la Liberté .
( 249 )
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.
Le général en chef de l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire
exécutif. -Au quartier-général de Bonamas , le 26 messidor .
an IV.
Citoyens Directeurs , j'ai eu l'honneur de vous prévenir
par ma lettre du 21 , que l'armée avait passé la Lahn ; j'ai
vous rendre compte de ses opérations jusqu'à ce jour.
Le 21 , l'aile gauche , sous les ordres du général Kleber
passa la Láhn sur trois colonnes ; celle de gauche , commandée
par le général Lefebvre , effectua son passage par
Giessen ; celle du centre , sous les ordres du général Colaud ,
par Wetzlar , et celle de droite , par Leun. Les généraux
Lefebvre et Bonnard ne trouverent point l'ennemi ; mais
l'avant- garde de la division du général Colaud , sous les
ordres de l'adjudant- général Ney , engagea un combat dans
les plaines en avant de Butzbach , contre le corps du général
Kray , qui était établi entre Obermerl , Nanheim et la Wetter ,
ayant toute sa cavalerie en avant de Nidermerl. Le général
Kleber avait d'abord considéré ce combat comme une escarmouche
d'avant-garde , mais cette affaire prit bientôt un
caractere plus sérieux . L'adjudant- général Ney , beaucoup
plus faible en cavalerie que l'ennemi , se porta en avant
suivi de la 20 , demi-brigade d'infanterie légere , et parvint
au sommet de la premiere hauteur. Le général Kleber ,
satisfait de ce premier succès , et chaque colonne étant
établie dans les camps qui lui avaient été indiqués , fit
dire à l'adjudant-général Ney de prendre position et d'etablir
ses postes ; mais ayant été prévenu que l'ennemi était en
mouvement et paraissait vouloir attaquer , il donna ordre an
général Colaud qui était campé en arriere de Butzbach , de
venir prendre position en avant d'Oberweiseil , afin de soutenir
son avant-garde.:
Pendant que ce mouvement s'opérait , il y eut plusieurs
charges de cavalerie , dans lesquelles le 11. régiment de
dragons et le 6. regiment de chasseurs se distinguerent. Le
premier de ces régimens s'étant replié à propos , sut attirer
la cavalerie ennemie dans une embuscade d'infanterie , dont
( 250 )
elle essuya la décharge , ainsi que quelques coups de canon
à mitraille.
Le village d'Obermerl , dont nos troupes s'étaient emparées
, fut attaqué et cerné par l'ennemi avec beaucoup de
vigueur ; l'adjudant- général Ney le chargea avec la plus grande
impétuosité , et le repoussa ; celui- ci revint à la charge , et
s'empara du poste , après avoir été repoussé quatre fois ; mais
l'adjudant-général Ney ayant rallié les troupes , fait attaquer
à son tour , et reste enfin maître du village . Ce terrible combat
finit à neuf heures du soir.
La colonne sous les ordres du général Grenier , qui avait
débouché par -Weilbourg , ne rencontrait pas l'ennemi ; celle
sous les ordres du général Championnet , qui avait débouché
par Limbourg , le rencontra à Oberselters ; le général Championnet
fit attaquer , et l'ennemi se retira jusqu'à Camberg
où étant arrivé , il couvrit la plaine avec une cavalerie trèsnombreuse
, et embusqua son infanterie dans les bois de
Wirges . Le général Championnet s'empara , avec l'infanterie ,
des hauteurs qui sont à droite et à gauche de Camberget le
général Klein , à la tête du 12. régiment de dragons , et du
18. régiment de chasseurs , chargea la cavalerie ennemie avec
tant d'impétuosité qu'elle fut culbutée. Le combat fut long
et terrible ; l'ennemi laissa le champ de bataille couvert de
morts ; il a été ramassé 35 voitures de ses blessés , et il a
été fait , de plus , 50 prisonniers , dont un officier , et pris
ou tué 150 chevaux . Après cette déroute , l'ennemi présenta
des troupes fraîches , et parut vouloir prendre sa revanche ;
mais une brigade de cavalerie de réserve s'étant avancée pour
soutenir le 12º . régiment de dragons et le 12. de chasseurs ,
et quelques coups de canon ayant été tirés à propos , le déciderent
à la retraite . Les troupes ont combattu dans cette
action avec une valeur qui mérite les plus grands éloges , et le
général de brigade Klein en mérite particulierement , tant
par son courage , que par ses talens ."
La colonne commandée par le général Bernadotte , qui
après avoir débouché par Limbourg , se dirigea sur Kirberg ,
me rencontra que peu d'ennemis .
Le 22 , le général Kleber fut instruit que l'ennemi était
resté en position à Friedberg ; il envoya ordre au général
Lefebvre , qui était en marche sur la rive gauche de la Wetter,
de porter son avant-garde sur Bauernheim et Offenheim ; de
la faire suivre par sa division ; de passer la Wetter sur ces
points , et d'attaquer l'ennemi sur son flanc droit , et sur ses
derrieres , dans sa position de Friedberg. Le général Golaud
( 251 )
1-
reçut ordre d'observer l'ennemi , mais de ne l'attaquer que
lorsqu'il serait prévenu de l'arrivée du général Lefebvre .
Effectivement , l'ennemi s'étant apperçu de cette manoeuvre
se retira précipitamment , mais il se rallia , et se forma en
bataille entre Altenfauerbach et Rosbach. Il fit des efforts
prodigieux pour empêcher la division du général Lefebvre
de déboucher par Assenheim et Fauerbach ; mais malgré tous
ses efforts , cette division gravit les hauteurs , s'y établit , et s'y
soutint.
།
L'avant-garde de la division du général Colaud , commandée
par l'adjudant- général Ney , suivit l'ennemi , et s'avança
jusqu'à Ockstadt. Le général Jacopin , à la tête de la 43º. demibrigade
d'infanterie et du 11. régiment de dragons , marcha
sur Friedberg ; les portes de cette villes furent enfoncées ,
malgré le feu de mousqueterie et d'artillerie le plus vif; et
cette colonne animée par son général , l'adjudant-général
Lacroix et le citoyen Fridelsheim, aide-de-camp du général
Colaud , entra dans la ville et en chassa l'ennemi , après lui
avoir tué plus de 200 hommes ; une piece de 13 et un drapeau
pris et repris jusqu'à 3 fois resterent en son pouvoir,
La division du général Colaud et celle du général Bonnard
étant arrivées , ennemise trouva pressé sur les deux flanes ,
et fut forcé à faire sa retraite. Le général Richepanse et l'ad- >
judant- général Ney le poursuivirent jusqu'à la nuit ; independamment
de la piece d'artillerie prise dans Friedberg , 2 autres
furent, enlevées dans les plaines en avant de cette ville . La
perte de l'ennemi , dans les deux affaires des 21 et 22 , peut
être estimée 2,000 hommes , dont 500 prisonniers , parmi
lesquels sont 8 officiers .
Nous avons perdu le citoyen Rouilly , aide-de- camp du
général Lefebvre , officier du plus grand mérite , et dont le
zele et la valeur ne pouvaient être comparés qu'avec sa modestie
et les excellentes qualités de son coeur.
La colonne , commandée par le général Grenier , rencontra
l'arriere-garde de l'ennemi , en arriere de Hombourg. Le
général Olivier , à la tête de deux escadrons , charge cette
arriere-garde , la culbute , la poursuit avec impétuosité , et
fait 130 prisonniers , dont deux officiers . L'ennemi a laissé
une soixantaine de morts sur le champ de bataille .
La colonne , commandée par le général Championnet ,
trouva l'ennemi à Esch ; il fut attaqué , repoussé , mais le
terrein fut disputé toute la journée , et ce n'est qu'à 8 heures
du soir que le général Championnet parvint sur les hauteurs ™
de Konigstein.
(.252 )
La colonne , commandée par le général Bernadotte , ren
contra l'ennemi sur les hauteurs de Neuhof ; l'action s'en
gagea , et l'ennemi fut repoussé jusque près de Wisbaden
avec perte de quelques hommes tués et blessés , et 20 prisonniers
, dont un capitaine .
Le 23 , l'armée séjourna pour attendre des munitions
cependant le général Championnet investit le fort de Konigstein.
des
Le 24 , l'armée se mit en marche ; l'aîle droite déboucha
montagnes , et se porta dans les plaines du Mein , et l'aîle
gauche , après avoir passé la Nidda , vint prendre position
devant Francfort. [****
Le 25 , les magistrats de Francfort furent sommés de nous
ouvrir les portes de la ville ; les Autrichiens , qui y avaient
garnison , s'y opposerent : de maniere que toute la journée
se passa. en députations des magistrats de Francfort près de
nous et près des généraux autrichiens ; mais comme l'ennemi
paraissait vouloir continuer à occuper cette ville , notre artillerie
commença à faire feu à 10 heures du soir . Bientôt un
quartier de la ville fut incendié ; alors les Autrichiens nous
ont fait des propositions , et il a été signé une capitulation ,
dont vous trouverez ci -joint copie , et d'après , laquelle nous
entrerons après - demain matin à Francfort.
Les troupes ont combattu , dans toutes ces actions , avec
leur courage ordinaire .
Signé , JOURDAN .
ARMEI DU RHIN LT MOSELLE.
Le général en chef , au Directoire exécutif.
-
Au quartier-général
, à Ettingen , le 23 messidor , an IV.
Citoyens Directeurs , après la bataille de Rastatt , l'ennemi
se retira dans la belle position en avant d'Ettingen ; sa droite
s étendait vers le Rhin , du côté de Durmersheim ,
gauche , à Rotensolhe , près l'abbaye de Frawenall .
et sa
Je ne pouvais pas douter des grands renforts que le prince
Charles avait déja reçus . La plupart des prisonniers faits à
Rastatt , venaient des environs de Mayence , et presque tous
s'accordaient à dire qu'on attendait le même jour le corps des
Saxons , avec le reste des divisions de l'armée du prince
Charles , amenés par les généraux Rotze et Vernek , et qu'il
ne restait sur le Bas -Rhin qu'un corps de 30 mille hommes
aux ordres du général Vartensleben .
г
1
( 253 )
J'écrivis au général Saint- Cyr de me joindre sur- le-champ
par la vallée de la Murg , avec ce qu'il pourrait amener de
troupes, sans compromettre la stirete des postes de Freudenstatt
et Cnubis ; je savais qu'elles ne pourraient arriver que le
go. J'aurais bien voulu attaquer l'ennemi plutôt , mais cela
était impossible ; les réparations de l'artillerie , le remplacement
des munitions et des chevaux , et les reconnaissances
qu'il fallait faire avant d'attaquer l'ennemi, ne nous permirent
pas d'agir avant le 21. Je chargeai le général Saint-Cyr , commandant
le centre de l'armée , de déborder la gauche de l'ennemi
, et d'attaquer toutes ses positions aux sources de la rive
d'Alb.
Le général Desaix , commandant l'aîle gauche , eut ordre
d'attaquer le corps que l'ennemi avait entre les montagnes et
le Rhin ; notre gauche , entierement en arriere , devait s'ap-´›
puyer au village d'ettingen .
Le général Saint-Cyr fit marcher le général Taponier avec
la 21. demi- brigade d'infanterie légere et la 31º . de ligne et
150 hussards du ge . , sans artillerie , au travers les montagnes ,
sur l'Ems , avec ordre de passer cette riviere , et de se porter
sur Wildbad , pour déborder la droite de l'ennemi. L'adju
dant-général Houël , avec la 84. demi-brigade et cent chasseurs
du 2. régiment , eut ordre d'attaquer la position de
Frawenalb , et de menacer le flanc gauche de celle de Rotensolhe
; il se reserva l'attaque de front de cette position avec
la 106. demi-brigade ; les 93. et 109. formaient sa réserve ;
il avait sous ses ordres les généraux de brigade Saint- Lambert
et Lecourbe.
Cette disposition a eu tout le succès qu'on devait s'en promettre
. L'ennemi a opposé la résistance la plus vive à Herenalb
, Frawenalb et autres hauteurs de Rotensolhe ; l'élite de
son infanterie les défendait ; une artillerie nombreuse , trois
bataillons de grenadiers , quatre régimens d'infanterie, un ba
taillon de croates , un d'infanterie légere , quatre escadrons
de cavalerie avaient ordre d'y tenir jusqu'à la derniere extré
mité. Nos troupes y ont déployé un courage et une opiniâtreté
admirables . Nous avons été repoussés quatre fois , et ra
menés au pied de cette montagne , une des plus élevées et
des plus escarpées des montagnes noires. La 5. charge , renforcée
d'une partie de la réserve , faite en colonne , autant
que le terrein pouvait le permettre , a complettement réussi ;'
l'ennemi , par-tout poursuivi à la bayonnette , a été mis dansune
déroute complette ; on lui a pris une piece de canon ,
fait 1,100 prisonniers , 12 officiers , un supérieur. Sa perte en
( 254 )
tués et blessés est énorme ; le champ de bataille était couvert
de ses morts et de ses armes.
La conduite du général Saint-Cyr , dans cette affaire , est
au-dessus de tous éloges ; la bonté de ses dispositions en avait
assuré le succès. Les généraux Lecourbe et Lambert ( ce der
nier a eu son cheval tué sous lui ) et l'adjudant-général Houel
ont conduit ces attaques, avec beaucoup d'intelligence et la
plus grande bravoure . Les troupes se sont conduites avec leur
valeur ordinaire . La 106e . demi- brigade s'est particulierement
distinguée.
L'avant-garde du général Taponier , en arrivant & Vilobac
rencontra celle du corps des Saxons en marche pour prendre
position le long de l'Ems . Il l'attaqua brusquement , et la culbuta
; prit un officier , quelques hussards , chasseurs et 7 chevaux
. Tout ce corps se retira principalement sur Pfortzheim .
Cette attaque était conduite par le général Laroche , qui n'a
pas voulu quitter son poste , quoiqu'ayant eu une main percée
d'une balle , à l'affaire de Freudenstatt.
L'aile gauche , au ordres du général Desaix , a commencé
son attaque sur le village de Malsch. Elle a eu également tout
le succès qu'on pouvait desirer ; l'ennemi , fort de quatre ré
gimens et de deux corps francs , à mis le plus grand acharne
ment à le défendre . Ce combat a duré depuis 9 heures du
matin jusqu'à 10 heures du soir. Nous y avons fait 500 prisonniers
, dont 8 officiers . La perte de l'ennemi a été considérable
en tués et blessés. Cette attaque , dirigée par l'adjudant-
général Decaen , était faite par les 10. demi-brigades
d'infanterie légere et de ligne et le 8. régiment de chas
seurs à cheval. Le chef de brigade Gazand s'est particulierement
distingué. Les troupes ont montré une ardeur et
un courage inconcevables.
Notre cavalerie et artillerie légere , aux ordres des gé
néraux Sainte-Suzanne et Delmas , étaient placés dans la
plaine , entre Muckensturm et Ettingen ,
pour soutenir. l'attaque
du village de Malsch , et contenir
celle de l'en- Hemi , qui a voulu entamer
plusieurs
charges , ayant à sătête
le prince Charles ; mais le feu de notre artillerie légere
et les manoeuvres
brillantes
qu'a fait faire à la réserve le
général Desaix , ont toujours rendu son dessein inutile.
Je dois rendre la plus grande justice aux talens des généraux
Desaix , Sainte-Suzanne , Delmas et Decaen. Les
troupes ont combattu avec le plus grand courage.
Le succès de cette journée a été complet , et bien intéressant
pour les suites de la campagne ; 15 à 1600 pri(
255 )
sonniers , au moins autant de tués ou blessés , ont bien
ébranle le moral des troupes ennemies. L'ennemi avait le
projet de nous attaquer le lendemain . Le corps des Saxons
était en marche pour cet objet. Ils conptaient déboucher dans
la plaine , par Baden et la vallée de Capel , à 6 lieues
sur les derrieres de notre position , c'était la derniere res
source du prince Charles ; il y avait sacrifié tout le Bas-
Rhin , et il ne pouvait pas douter des dangers de Francfort.
Quelques- uns des officiers prisonniers nous ont dit que le
général Jourdan devait y être.
Le lendemain , le général Saint-Cyr s'est porté à Newenburg
, sur l'Ems . L'ennemi a précipitamment abandonné
Ettingen , Durlach et Carslruhe , et s'est retiré derriere
Pfortzheim ; il paraît marcher vers le Necker. On prétend
qu'il a envoyé 9000 hommes de garnison à Philisbourg
et Manheim , et qu'il abandonne toute la rive droite du Rhin.
L'armée marche à sa poursuite ; dès que je connaîtrai
positivement sa position , je ne balancerai pas à l'attaquer.
J'ai nommé chef de bataillon le citoyen Marconnier ,
capitaine de la 10 , demi-brigade d'infanterie légere , qui
s'est particulierement distingué à la derniere affaire ( il a
delivré les carabiniers de son bataillon entierement investi ,
et fait prisonniers tous ceux qui les cernaient) ; et sous lieutenant,
le citoyen Jobert , maréchal - de- logis au 6. régiment
de dragons , qui s'est conduit avec beaucoup de distinction
aux trois dernieres affaires , sur-tout à celle de Rastatt , ой
il mit pied à terre sous le feu à mitraille des ennemis ,
pour remettre les planches qu'on avait commencé à ôter
au pont de cette ville , ce qui permit à notre cavalerie d'y
pénétrer rapidement. Je regrette de n'avoir pu me procurer
tous les traits de courage qui ont illustré les nombreux comque
nous avons livrés aux ennemis ; ils sont innombrables .
Comme tous les officiers supérieurs ne sont que provisoires
depuis l'organisation du mois de nivôse , je vous
prierai , citoyens directeurs , de nommer définitivement ceux
qui se sont distingués et qui continueraient de le faire par la
suite ; c'est un moyen de bien composer cette classe importante
d'officiers.
bats
Du 29. Le général en chef, par ses dépêches , datées de
Baden , informe le Directoire des opérations de l'armée qu'il
commande , depuis le 23 jusqu'au 29. Le résultat en est que
l'ennemi a été successivement chassé de tous les postes qu'il
occupait entre le Necker et la Kinche , et notamment dans
la vallée de la Kinche . Ce général se propose de l'attaquerj
( 256 ) ··
derriere le Necker ; mais il ne dissimule pas que les marches
sont pénibles dans ces montagnes et les subsistances difficiles.
Il ajoute qu'il a été obligé de laisser vers Bruchsal un
corps de troupes pour observer les garnisons que l'ennemi
fait marcher à Philisbourg et à Manheim. Dans les dernieres
lignes de sa premiere dépêche , il croit pouvoir annoncer que
bientôt l'ennemi sera entierement chassé du Brisgaw.
Dans la seconde , le général Moreau dit que le résultat
du mouvement projetté sur le Haut-Rhin a été un peu lent ;
mais que cela a tenu à la réunion des troupes qu'il avait fait
marcher dans cette partie , et qui ont été presque toutes
obligées de descendre le Rhin jusqu'à Kehl , et ensuite de
le remonter. Les crues de ce fleuve avaient rendu toute navigation
impossible .
ARMÉE D'ITALIE. Extrait d'une lettre du général en chef Buonaparte
, au Directoire exécutif. Au quartier-général de
Milan , le 26 messidor , an IV.
Un moine arrivé de Trente , a porté la nouvelle , dans la
Romagne ,, que les Autrichiens avaient passé l'Adige , débloqué
Mantoue , et marchaient à grandes journées dans la
Romagne. Des séditieux , des prédicateurs fanatiques prêcherent
pár- tout l'insurrection ; ils organiserent en peu de
jours , ce qu'ils appellerent l'armée catholique et papale , ils
établirent leur quartier- général à Lugo , gros bourg de la légation
de Ferrare , quoiqu'enclavé dans la Romagne.
Le général Angereau donna ordre au chef de brigade Pouraillier
d'aller soumettre Lugo . Cet officier , à la tête d'un bataillon
, arriva devant cette bourgade , où le tocsin sonnait
depuis plusieurs heures ; il y trouva quelques milliers de
paysans . Un officier de grenadiers se porta en avant , en
parlementaire. On lui fit signe d'avancer , et , un instant après,
il fut assailli d'une grêle de coups de fusil . Ces misérables ,
aussi lâches que traîtres , se sauverent ; quelques centaines
sont restés sur la place .
Depuis cet événement , qui a eu lieu le 18 , tout est rentré
dans l'ordre , et est parfaitement tranquille.
Signé , BUONAPARTE.
P. S. Le Directoire exécutif a reçu , le 6 au soir , la nouvalle
de la prise de Fribourg en Brisgaw , par les troupes de
la République. Hier , 8 , il a appris que les Autrichiens
sont en pleine retraite devant l'armée de Jourdan , et gagnent
la Bohême. Les deux armées du Rhin et de Sambre et
Meuse ont établi leur communication .
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
A
N. 41 .
1
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 THERMIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Dimanche 7 août 1796 , vieux style. )
MORALE , INSTRUCTION PUBLIQUE.
De l'Éducation dans les grandes républiques ; par JEANGERVAIS
LABENE , citoyen français. In-8° . de 246 pages.
Prix , liv. ▲ Paris , de l'imprimerie de Didotjeune ,
l'an III.
Le principe qui a guidé l'auteur de cet essai d'éducation
républicaine est , qu'un peuple qui a
acquis sa liberté se flatte vainement de l'espoir de
la conserver , s'il ne cherche à lui donner une bâse
solide par ses institutions civiles ; que c'est pour
avoir négligé ce ressort puissant , qu'aucune nation
moderne n'a pu fixer la liberté dans son sein ; et que
c'est de lui que les constitutions anciennes ont tiré toute
leur force et tout leur lustre. Les législateurs an-
" ciens , dit-il , allaient en Égypte observer l'action
», réciproque des lois sur les moeurs , et des moeurs
9 sur les lois . Ils allaient étudier cette force invincible
de l'habitude , qui fait chérir tout ce que
,, l'on a pratiqué , qui fait des hommes autant de ci-
" toyens , et des citoyens autant de freres , et qui les
a fait mourir d'ennui par- tout où ils ne trouvent plus
Tome XXIII.
-39
Be
( 258 )
„ les mêmes usages , les mêmes plaisirs et les mêmes
travaux . 99
A l'exemple de ces législateurs , l'auteur voudrait
qu'on s'attachât à donner la même fo me et la
même empreinte à tous les membres de la républiqué
; et comme on ne peut parvenir à ce but
qu'en leur donnant une éducation commune , il voudrait
que les enfans fussent toujours ensemble , occupés
des mêmes jeux et des mêmes exercices ; que
ces jeux et ces exercices servissent également à développer
leurs corps , à augmenter leurs forces , et à
les attacher les uns aux autres par les liens de la fraternité.
Au surplus , l'auteur pense que les habitans
de la campagne doivent avoir la même éducation
que ceux des villes . Il a pensé aussi aux femmes ,
et c'est en effet un point important ; elles sont le
moule d'où doivent sortir les citoyens et les défenseurs
de la patrie . Lycurgue ne les a pas oubliées dans
ses institutions.
L'éducation de l'homme commence au berceau.
Rien de plus nécessaire que de diriger les premieres
impressions qu'il reçoit . Il doit être, pendant les trois
premieres années de sa vie sous la surveillance de la
mere. L'auteur voudrait que dans chaque commune il
y eût , selon sa population , un ou deux jardins , où
les meres se rendraient , tous les jours , pendant l'été ,
avec leurs nourrissons ; qu'on appellât ces jardins
les jardins de l'enfance ; et que l'hiver , leur asyle commun
fût une salle spacieuse où la peinture retracerait
les objets dont la mauvaise saison les aura
privés . C'est dans ces lieux , qu'au milieu de l'allégresse
des meres et des nourrissons , se formeront les
( 259 )
1
premiers noeuds qui doivent attacher ces derniers
entr'eux , et dans la suite à la patrie .
Depuis quatre ans jusqu'à sept , la magistrature
que la mere a exercée exclusivement , sera partagée
entr'elle et son époux . Mais ils ne l'excerceront qu'en
public . Ils conduiront leur enfant , dans un lieu d'un
caractere plus mâle , nommé le gymnase de l'enfance ,
situé à côté du jardin de l'enfance.
91 -
As
Mais quelle vie meneront vos éleves dans ce
,, nouveau séjour ? de quoi allez - vous les occuper ?
De jeux . Et puis ? - De jeux. Et puis
" encore ? —Dejeux . Oui , je veux qu'ils deviennent
,, citoyens en jouant.... Sur- tout imprimez à ces jeux
" une physionomie nationale , variez-les tant qu'il
, vous plaira ; mais que j'y voie toujours le cachet
de la république .... Habituez l'homme , même enfant
, à voir la patrie dans tous ses jeux . ››
L'auteur veut que depuis sept ans jusqu'à dix , les
enfans , quoiqu'encore sous les yeux de leurs parens ,
soient sous la direction de magistrats publics élus
par les peres ; que revêtus du costume national ,
appellés par le tambour , ils aillent à leurs sections
exercer le premier de leurs droits politiques , celui
de se nommer des chefs , que précédés de leurs commandans
et suivis de leurs magistrats , ils aillent au
cirque national , qui n'offrira de tous côtés à leurs
yeux que les triomphes de la liberté sur les tyrans ,
que des exemples de bravoure ancienne et nationale
, que des traits sublimes de dévouement
à la patrie . Là , ils s'occuperont de l'exercice militaire
; à huit ans , avec un simulacre de fusil et de
sabre ; à neuf , avec de vrais petits fusils et de vrais
R 2
( 260 )
1
petits sabres. On remettra en honneur l'exercice de
la lutte . Les corps s'y fortifieront aussi par des danses
mâles , et les ames s'y embrâseront des feux de l'émulation
par le moyen des prix qu'on distribuera à
ceux qui se seront distingués dans les jeux militaires
.
L'auteur , qui voudrait que tous les membres de
la république eussent en quelque sorte la même physionomie
, et fussent unis par les sentimens les plus
intimes de la fraternité , a senti que cela est difficile
à obtenir d'une multitude d'hommes épars sur un
immense territoire , et par conséquent étrangers les
uns aux autres . Pour corriger cet inconvénient , et
marier le Rhin avec la Garonne , l'Escaut avec la Durance,
le Rhône avec la Loire , il voudrait que les enfans de
la patrie employassent sept années à parcourir la
France , pour faire connaissance avec leurs concitoyens
, et que ceux du Midi allassent vers le Nord ,
et ceux du Nord vers le Midi . Ces voyages se feraient
à pied , et en campant tantôt sur la crête d'une montagne
, tantôt au fond d'un vallon . Chemin faisant',
on apprécierait et on comparerait les diverses manieres
dont la terre est cultivée dans les divers départemens
; on en étudierait les différentes productions.
L'auteur voudrait remettre en honneur l'agriculture
et les arts méchaniques , et le moyen qu'il propose ,
c'est de les faire exercer par tout le monde. Il dit
que pour être laboureur , il ne s'agit pas seulement
de remuer la terre , il voudrait qu'on fût encore
charron , forgeron , maréchal , maçon , charpentier ,
serrurier. Au milieu des champs , les éleves s'exerceront
à faire les principales opérations de la géo(
261 )
métrie sur le terrein , dans les belles soirées d'été ; ils
iront sur quelque montagne s'occuper d'astronomie .
La minéralogie , la botanique , les observations météorologiques
, l'hydraulique , l'étude des animaux
sur-tout occuperont tour- à- tour les éleves , sans préjudice
des exercices civils et militaires qui auront lieu
dans le camp , tous les jours , et des fêtes qu'ils célébreront
tous les décadis .
Depuis dix- sept ans jusqu'à vingt , disséminés dans
les villes de guerre , ils étudieront l'art de les défendre
. Canonniers , sapeurs , ingénieurs , fantas-
2 sins , dragons , hussards , ils seront tout , ils feront
tout. "
La vingt-unieme année , ils iront à Paris pour faire
un cours de droit public , recevoir l'auguste caractere
de citoyens , et se livrer ensuite chacun , au
genre de profession vers lequel son génie l'entraînera.
Quoiqu'une éducation mâle et vraiment laconiqne
soit le principal but que l'auteur s'est proposé , il
s'occupe aussi des moyens de donner une forte impulsion
aux beaux arts .
Le détail des jeux et des exercices qu'il propose
şe lit avec intérêt . Il les décrit avec chaleur , et tout
y rappelle le sentiment qui l'animait en écrivant ,
c'est-à -dire , un grand amour de la liberté . Il ne veut
pas le bien , mais la perfection . Il desire un peuple
de héros et de freres. Ce serait assurément une belle
chose.
Lorsqu'on veut beaucoup de choses , on est sujet
à vouloir des choses contradictoires. Vouloir , par
exemple , que le même homme exerce plusieurs arts ,
R 3
( 262 )
c'est vouloir qu'il n'en exerce bien aucun . Cette multiplicité
de talens serait fort bonne pour Robinson
Crusoé ; mais on ne doit pas élever les hommes
comme s'ils devaient un jour être abandonnés dans
une isle déserte . Un état si casuel ne doit pas 'être
considéré dans un plan d'éducation . Il faut supposer
les hommes faits pour la société , dont l'harmonie
consiste dans une subordination de travaux et de
fonctions , où chacun ne joue bien son rôle qu'autant
qu'il n'en a qu'un à remplir. Si , dans la vue de
rendre les hommes indépendans les uns des autres ,
on voulait que chacun fût capable d'exercer tous
les arts , on se condamnerait gratuitement à une éternelle
médiocrité , et on se priverait des avantages
immenses qui résultent de la division du travail et
de la différence des professions.
" L'égalité est décrétée , dit l'auteur ; mais avez-
" vous vu la femme d'un négociant aller avec la
" femme d'un cordonnier ? C'est étendre les
idées de l'égalité à des choses dans lesquelles on
ne doit pas la chercher. On ne doit pas confondre
l'égalité politique avec l'égalité de moeurs et de manieres.
Ce genre de méprise a déja causé beaucoup
de maux. Chez une nation où il y a du commerce
de l'industrie , des arts , il doit nécessairement y avoir
inégalité de richesse , différence de goûts ét d'habitudes
; on ne peut pas avoir l'un sans l'autre . Mais
ces différences , qui ne sont que d'accident , ne doivent
point choquer des hommes qui sont égaux devant
la loi. L'orgueil n'est redoutable que lorsqu'un
ordre vicieux de société , consacrant la distinction
des rangs , a placé pour toujours , d'un côté , le dé(
263 )
dain altier ; et de l'autre , l'humiliation , et s'oppose
irrévocablement aux jeux de la fortune qui tend sang
cesse à les confondre .
L'égalité que l'auteur desire n'a gueres pu avoir
ieu qu'à Sparte , și tant est qu'elle ait jamais existé.
Il dit bien que les Français ne doivent pas ressembler
aux Grecs et aux Romains. Mais on s'apperçoit
qu'il a toujours eu devant les yeux les Grecs et les
Romains , et sur- tout Rousseau qui les voyait toujours.
LITTERATURE.
Lettre aux Rédacteurs sur les Contes et Nouvelles
par Mirabeau.
En faisant connaître , il y a plus d'un mois , la
nouvelle traduction de Tibulle , imprimée sous le nom
du célebre Mirabeau , vous avez passé légerement
sur le volume qui contient des Contes et Nouvelles
. J'ai été étonné en l'ouvrant de ne rien voir
de la part des éditeurs qui m'annonçât que c'était au
moins la troisieme édition de ces bagatelles. Celle
que j'ai sous les yeux est ainsi intitulée : Recueil de
Contes et Nouvelles par M. le marquis de M***,, avec
cette épigraphe ; Nec si quid olim lusit Anacreon , delevit
ætas . Deuxieme édition ; Londres , 1785. In-8º .
Deux parties formant 335 pages. Mais j'ai de plus
sérieuses réflexions à faire sur ces morceaux . Vous
les dites traduits ou imités de différens auteurs. Cela
est vrai . Mais par qui ? L'amour de la vérité m'oblige
R
4
( 264 )
de dire que ce n'est pas par Mirabeau . Vous vous
convaincrez de ce que j'avance en ouvrant le Conser
vateur , par Bruix et Turben , 1756 à 1761 ( novembre ) .
Trente ou quarante volumes . J'y trouve quinze pieces des
seize qui forment le troisieme volume du nouveau
Tibulle . Ces deux auteurs avaient formé l'intéressant ,
projet d'une collection de morceaux rares , et d'ouvrages
anciens , élagués , traduits et refaits en tout ou
en partie . Ce projet fut exécuté pendant plusieurs
mois à la satisfaction du public . Il exigeait dans ses
auteurs autant de goût que de travail ; et il faut
avouer qu'il y a du mérite à faire un bon extrait d'un
ouvrage prolixe et diffus . Mirabeau s'est emparé du
travail de MM . Bruix et Turben ; il n'a fait que retoucher
leur style . On peut donc l'accuser de plagiat ,
d'autant plus que dans des notes au bas de plusieurs
morceaux il se donne comme l'abréviateur des auteurs
originaux . Voici quelques exemples :
Le premier conte de Mirabeau est une imitation de
Ferrante Pallavicino , intitulée le Filet de Vulcain ou les
Amours de Mars et de Vénus . Je trouve ce morceau dans
le Conservateur , au mois d'août 1757. Voici ce qu'en
disaient les rédacteurs le mois précédent. Le
" manque de correction dans le dessin , défaut qui
,, lui est familier ( à Ferrante Pallavicino ) , rend in-
,, soutenable la lecture de ce morceau qui aurait pu
,, être charmant. Près de cent pages sont employées
" à nous dire que Vulcain épousa Vénus ; que cet
" hymen ne fut point du goût de la déesse ; que Mars
" lui plut , qu'elle le reçut dans son lit ; que Vul-
" cain , averti par le Soleil de l'infidélité de sa
" , moitié , la surprit avec son amant , et les arrêta
( 55 )
tous deux dans un filet invisible ; qu'il appella let
" Dieux pour être témoins de sa honte , et que de-
", puis ce tems Vénus enhardie ne se gêna plus dans
» ses amours , et se vengea sur le Soleil des tours
" qu'il lui avait joués . Trente pages suffisaient pour
1
dire tout cela. En ne donnant point une grande
" étendue à cet ouvrage , dont le fond roule sur peu
" de faits , les descriptions agréables qui s'y trouvent
" se seraient trouvées rapprochées , et il y aurait eu
», de la chaleur , les descriptions étant la plupart
vives et animées . Deux ou trois entr'autres sont
rendues avec toute la force d'expression possible . ,,
Les auteurs du Conservateur ont réduit ce conte à quarante
pages . Il n'est que de trente dans Mirabeau .
Je conviens qu'on trouve chez lui un style plus vif
et plus passionné. Mais devait - il s'exprimer ainsi au
bas de la premiere page ? L'idée de ce conte est ti-
" rée d'un opuscule de Ferrante Pallavicino . On a ré-
" duit à peu de pages le morceau très - prolixe de
,, l'auteur italien ; le lecteur jugera s'il y a perdu . ,,
Ces expressions ne feraient- elles pas croire que Mirabeau
est l'abréviateur de Pallavicino .
La treizieme piece dans Mirabeau a pour titre : Les
Amours de Theogene et Charide , 28 pages environ . Elle
a cent vingt pages dans le Conservateur du mois de novembre
1756. Voici son titre : Du vrai et parfait Amour,
écrit en grec par Athenagoras , Sophiste Athénien, contenant
les amours honnêtes de Théogene et de Charide , de Plérécide
et de Mélangénie. Mirabeau dit en note qu'on
trouve cette longue histoire dans plusieurs ouvrages
périodiques anciens . Ces expressions feraient croire
qu'il ignorait l'existence de l'ouvrage en lui -même
1
( 266 )
1
qui parut en 1589 , et a près de 800 pages . Le savant
Huet en parle fort au long dans son excellent traité de
l'Origine des Romans . Il le regarde comme un ouvrage
supposé. Il l'attribue à Philander , commentateur de
Vitruve . Le début lui en paraissait incomparable .
C'est , dit-il , la peinture de ce superbe triomphe
» de Paul Émile , où parmi tant de choses singulieres
" et mémorables qui relevent la beauté de ce spec-
" tacle , on voit un grand roi chargé de chaînes ,
⚫ traîné avec ses enfans devant le char du victo-
, rieux , et où Charide agitée de son amour ,
" accablée de douleur d'être en la présence des
" Romains , et séparée de son amant , est agréable-
" ment surprise du plaisir de le revoir , mais cruel-
,, ment affligée que ce soit parmi les captifs . » Voici
ee passage dans Mirabeau ; je ne puis me refuser an
plaisir de le transcrire .
et
" Le soleil , prêt à se montrer sur l'horison , remplissait
le ciel de sa lumiere du côté de l'orient , et
faisait pâlir le feu des étoiles. A peine ses rayons
eurent-ils doré le faîte du capitole , qu'on vit le.
peuple s'empresser de toutes parts pour jouir du
triomphe qui se préparait. Déja les haches des licteurs
brillaient , les rues étaient tapissées , et les
temples ornés de feuillages et de fleurs entrelacés.
Chaque citoyen avait paré les murs de sa maison de
ce qu'il avait de plus précieux ; les jeunes femmes et
les jeunes vierges , appuyées sur les balcons , embellissaient
la fête , et leur éclat effaçait celui de la
pourpre et de l'or qui brillait de toutes parts .
" Les trompettes et les clairons se firent bientôt
entendre : un étranger aurait douté si leurs sons per(
267 ).
çans annonçaient l'allégresse ou l'alarme publique ;
après les joueurs d'instrumens marchaient lentement,
et deux à deux , cent vingt taureaux d'une gigantesque
stature ; ils avaient été choisis pour servir de
victimes ; leurs cornes étaient dorées , et leurs têtes
ornées de longs festons de fleurs : de jeunes hommes
vêtus de lin , ceints au-dessous des mammelles , les
bras et la tête nuds , les conduisaient . A leurs côtés
marchaient de jeunes enfans ; leur habillement était
semblable ; leur chevelure , que n'avait point encore
touchée le fer , flottait en longues tresses sur leurs
épaules. Ils tenaient en main des vases d'or , d'argent
et de vermeil qui renfermaient l'eau lustrale.
" Trois cents soldats d'élite venaient après , armés
à la légere , le casque en tête , les bras , le col et les
jarrets découverts. Ils marchaient sur deux files , et
portaient à quatre , sur leurs épaules , un grand vase
d'argent placé sur un brancard . Ces soixante - quinze
vases ciselés contenaient l'or monnayé pris sur les
ennemis paraissent ensuite quatre cents couronnes
d'or et de vermeil portées de même : c'étaient autant
de dous faits par les villes de Macédoine . Des
soldats armés commé les premiers portaient des
coupes d'or enrichies de pierres précieuses , des vases
antiques , et le buffet d'or de Persée qui fermait
cette partie de la marche triomphale .
" A quelque distance suivait le char de ce prince ,
où l'on voyait son habillement de guerre et son diadême.
Derriere marchaient les fils de Persée , dont
la grande jeunesse excitait la pitié ; les femmes et
les filles romaines ne pouvaient retenir leurs larmes
à la vue de ces enfans réduits , par la faute de leur
( 268 )
1
pere , à une condition si déplorable qu'ils ignoraient
encore, On voyait après eux les officiers de leur
maison qui gémissaient de leur servitude , moins encore
que de celle de leurs jeunes maîtres .
" Couvert d'un large manteau noir qui lui enveloppait
le corps , venait enfin Persée lui- même , la
tête nue , les mains et les pieds chargés de fers : ses
officiers le suivaient pénétrés d'affliction , mais montrant
dans leurs regards quel mépris ils ressentaient
pour un roi qui avait mieux aimé se laisser traîner
en spectacle comme une bête de charge , que de ,
se donner la mort , ou de la chercher les armes à la
main.
" Un jeune homme , d'une rare beauté , se faisait
remarquer parmi ceux qui venaient ensuite ; sa démarche
noble laissait voir que son ame n'avait rien
perdu de sa dignité naturelle , et qu'elle se conservait
libre au milieu des fers. Lorsqu'il passait devant
la maison d'Octavius , il fut apperçu par une jeune
fille grecque , que ce généreux Romain avait envoyée
chez lui après la prise de Mélibée . O Dieux !
s'écria -t- elle en voyant le jeune Macédonien : c'est
Théogene ... La surprise et la douleur l'empêcherent
d'ajouter rien : elle suivit des yeux son amant
aussi long- tems qu'elle le put. Dès qu'elle ne le vit
plus : Théogene , dit- elle d'une voix entrecoupéc
de sanglots , il ne me reste donc point d'espoir
,, d'être à toi ! Infortunée Charide ! ce n'était point
assez d'être séparée de celui qui t'est si cher ! la
,, fortune te réservait de le voir chargé de chaînes ,
" conduit en triomphe par un insolent vainqueur, et
» prêt à être condamné aux travaux les plus vils , etc .
""
C
1
( 269 )
Plusieurs contes sont sans aucune espece d'introduction
, soit dans le Conservateur, soit dans Mirabeau ;
mais ils n'en présentent pás moins d'intérêt , ceux- ci
entr'autres :
1º. Anasilis et Mysiclée. Anasilis habitait Sybaris .
Né tendre et délicat , c'était un coeur libre qu'il voulait
toucher. Il ne put le renconter à Sybaris . Un
jour il apperçut Mysiclée , que l'on élevait dans un
réduit écarté , pour un vieux volupteux qui lui
laissait ignorer qu'il existait des hommes. Mysiclée
n'en ayant pas encore vu , Anasilis ne voulut pas
d'abord se présenter devant elle , mais il engagea
Myseide , une des femmes à qui Mysiclée était
confiée , à placer sa statue dans les jardins ( on le représentait
ordinairement sous les traits de l'amour ) ,
afin d'apprendre à Mysiclée qu'il est un autre sexe
que le sien , et de lui faire connaître la puissance
de l'amour ; ce projet s'exécute ; Anasilis se cache
sous un épais feuillage pour observer tous les mouvemens
de Mysiclée , il la vit tressaillir , et l'espoir
fit palpiter son coeur. Mysiclée pare la statue de
fleurs , la comble de caresses , et lui adresse les
discours les plus tendres . Anasilis éperdu d'amour ,
est vingt fois tenté de se découvrir. Il se détermina
bientôt à faire ôter sa statue... L'amour a disparu :
Mysiclée pleure et se plaint à tout ce qui l'environne
. Un jour , Anasilis descend avant elle dans
le bosquet , et feint de dormir en la voyant arriver.
Mysiclée regarde pendant quelque tems en silence
le fils de Vénus , bientôt elle souleve une de ses mains ,
le réveille , et le conjure de pardonner à sa témérité
. Anasilis se met lui-même à ses genoux , et lui
( 270 )
déclare qu'il n'est point un Dieu , mais le plus tendre
des amans. Bientôt le plus tendre amour les unit ,
et après plusieurs années , Mysiclée dit à Anasilis :
Je ne me trompais pas en te prenant pour un Dieu , tu es
celui que mon coeur adore .
Avouez , citoyens , qu'il y a beaucoup d'esprit et
de délicatesse dans ce conte . Cette supposition
d'Anasilis , caché près de sa statue , pour épier les
mouvemens de Mysiclée , rappelle agréablement le
pavillon dans lequel la princesse de Cleves contemplait
le portait de M. de Nemours , tandis que M. de
Nemours lui-même était dans le parc , et suivait
tous les mouvemens de son amante .
2º. L'Isle des Pêcheurs contient l'histoire d'une espece
de matrone d'Ephese . Mirabeau dit en note que la
matrone grecque tient une conduite vraiment fort
odieuse , au lieu que sa veuve est tout simplement
une femme. Mais , ne lui en déplaise , j'aime mieux
le dénouement de Pétrone que le sien . Sa veuve
ne se remarie qu'après qu'un oracle a été consulté ,
tandis que la matrone 'd'Ephese ne fait que se montrer
sensible aux bons procédés de son consolateur.
Mirabeau lui reprocherait- il d'avoir , comme dit
Lafontaine , mis au patibulaire le corps d'un mari tant
aimé Mais cela lui sauwait l'autre , et tout considéré
mieux vaut goujat debout , qu'empereur enterré.
Le seul morceau que je ne trouve point dans le
Conservateur , est celui intitulé Armide et Renaud. Mais .
ce n'est que la réunion de ce qui compose l'épisode
admirable des Amours d'Armide et Renaud , dans les
XIV , XV et XVI . livres de la Jérusalem délivrée .
Tout ce que je puis dire à l'avantage de Mirabeau ,
( 271 )
•
c'est qu'il a fait un bon choix dans la collection de
MM. Bruix et Turben. Rien de plus agréable que
les articles qu'il en a tirés . Ils ont dû enchanter
Sophie , à qui il les envoyait. Aujourd'hui , ils montreront
à la jeunesse républicaine comment Mirabeau
nourrissait son génie des plus beaux morceaux de la
littérature ancienne et moderne .
Il est à croire cependant que Mirabeau n'attachait
pas beaucoup d'importance à ces bagatelles ; car elles
ne sont point comprises dans le catalogue de ses ou
vrages que des personnes qui avaient vécu familierement
avec lui ont inséré à la fin de l'Essai sur le
Despotisme , en 1792 , chez Lejay. Les éditeurs de la
nouvelle traduction de Tibulle , en téimprimant les
Contes et Nouvelles ont donc plus consulté leurs intérêts
que la gloire de Mirabeau . Ils disent dans leur
Prospectus , que les amateurs auront à regretter de ne
pas en avoir la suite. On sait maintenant où elle se
trouve .
5 thermidor, l'an IV de la Rép. Fr.
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS.
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons montré dans le premier extrait à
mos lecteurs , que la partie brillante de la séance pu
blique du 15 messidor ; c'est de la partie la plus utile
que nous les entretiendrons aujourd'hui , des travaux
( 272 )
pendant le trimestre vernal , et des prix proposés . Le
secrétaire de chaque classe a lu une notice de ses
travaux. Lacepède a exposé ceux de la classe des.
sciences physiques et mathématiques .
Pelletier a soumis à diverses expériences la strontiane
, sorte de pierre qui se trouve au nord de l'Ecosse
, dans le comté d'Argyle , à Strontian . Ce chimiste
a fait connaître les propriétés qui l'on fait confondre
quelquefois avec la baryte ( jadis spatk-pesant )
et celles qui la distinguent.
Le platine , métal très- connu depuis les expériences
de Sikingen , Lewis , Lavoisier , et dont on a fait des
vases , des meubles et des instrumens pour les sciences,
a fourni de nouvelles observations à Guyton ( jadis
de Morveau. ) Il a fait des recherches sur la densité
et la tenacité de ce métal , que l'or ne pourrait suppléer
; de même que sur son amalgame et son adhėsion
au mercure . Ces expériences sont un prélude
à celles que doit faire l'Institut sur 500 mares de ce
rare métal , dont le roi d'Espagne fait don à la République
Française son alliée .
La dissolution de la gomme élastique dans l'éther
sulfurique ( jadis vitriolique ) a occupé utilement pour
les arts , le chimiste Pelletier.
L'associé Chaptal a examiné la différence qui existe
entre le verdet , ou acetite de cuivre , fabriqué à Montpellier
, en usage dans la peinture , et celui que l'on
fait à Narbonne , et qu'on emploie pour les savons .
Il a entrepris de fabriquer des savons de laine formés
en faisant bouillir des retailles de laine dans une
lessive de potasse , pour remplacer les savons gras
ordinaires qui occasionnent une trop grande consommation
-
( 273 )
1
sommation d'huile . Le carbone de la laine supplée
à celui que l'huile fournirait.
Hauy a fait des observations sur la forme des cristaux
de zeolites qui acquierent , parla simple chaleur,
une double électricité .
Vers la fin du seizieme siecle , Césalpin proposa de
diviser les plantes en classes fondées sur le nombre
de leurs feuilles séminales ou cotylédons . De Jussieu
a exécuté en 1789 ce vaste travail, d'après les recherches
de ses oncles et les siennes . Éleve de Jussieu ,
et son collégue dans la chaire de botanique , Desfontaines
a prouvé que l'organisation intérieure des
plantes est de deux natures , suivant le nombre dest
feuilles séminales . L'accroissement des monocotylédones
se fait en prolongation des racines aux branches
, comme dans les palmiers et les graminées ;
celui des dicotylédones s'opere toujours du centre
de la plante à sa circonférence , tels sont le chêne ,
le noyer , etc.
Le ministre espagnol , prince de la Paix , a envoyé
à l'Institut une description très- exacte , et de bons
desseins du squelette fossile , d'un quadrupede de
douze pieds de long sur six de hauteur , trouvé à
100 pieds sous terre , sur les bords de la Plata.
Comparé aux squelettes de l'éléphant et du rhinocéros
, il ne s'est trouvé appartenir ni à l'un ni à
l'autre. Cuvier a exposé des conjectures ingénieuses
sur sa nature ; il croit y reconnaître une race gigantesque
de paresseux ou de tatous.
Le Nestor des naturalistes , Daubenton , a fait une
suite d'expériences sur les animaux domestiques ,
leurs mélanges , leurs remedes , leurs alimens , la
Tome XXIII. S
( 274 )
maniere de les rendre meilleurs pour nous et plus
heureux pour eux -mêmes .
Lorsqu'une vache pleine est blessée , doit- elle
être livrée au couteau du boucher ? Huzard a prouvė
que dans ce cas , malheureusement assez ordinaire ,
elle peut porter son averton sans danger , plus longtems
qu'on ne l'aurait cru .
... Des observations curieuses sur l'accroissement et
le décroissement du crâne humain dans les différens
âges de la vie , ont occupé Tenon , et peuvent
n'être pas sans intérêt pour les philosophes .
Désessart a recueilli des observations sur la petite
vérole et ses diverses complications.
L'associé Saucerotte a suivi avec le même zele tes
traitemens de la teigne , et il s'est assuré que les
remedes doux doivent être substitués aux remedes
actifs et souvent dangereux. Une discusssion s'est
ouverte sur cet objet si intéressant pour l'humanité
souffrante , et le résultat a été une demande faite
par la classe au gouvernement , des moyens de faire
pratiquer et suivre les différens traitemens dans des
hospices , par ses commissaires , afin de décider
cette question de thérapeutique.
Le secrétaire a saisi cette occasion d'annoncer la
mort récente de l'associé Flandrin , dont les travaux
étaient analogues aux derniers dont il venait
de parler. Il a rappellé en même- tems la fin tragique
du célebre anatomiste Vicq d'Azyr , qui est mort de
frayeur à l'époque où les talens et l'énergie tombaient
sous la hache de Robespierre , d'exécrable
mémoire. Ce ressouvenir , quoique triste , a cependant
eu de véritables charmes pour les auditeurs .
( 875 )
Le Breton , secrétaire de la classe des sciences
morales et politiques , a donné l'extrait des travaux
de cette classe pendant le trimestre.
9
Membre de la classe de littérature et arts , Mongez
est veau lire dans celle - ci des Considérations générales
sur les Monnaies , qu'il vient de faire imprimer ( 1) ,
parce que cette matiere occupe journellement les
deux conseils . Il a cherché à prouver que la valeur
réelle des monnaies se compose de la valeur intrinseque
du métal , des frais de fabrication , et , dans
certains cas , des frais d'affinage . Leur valeur relative
est en partie dépendante des gouvernemens ;
mais en plus grande partie des causes qui produisent
les variations des changes. C'est une sage opération
que de faire payer au commerce les frais de fabrication
; mais il est impolitique de les charger
d'aucun impôt , tel que le seigneuriage. Un gou
vernement sage ne fixe point la valeur relative de
l'or à l'argent ; il détermine celle de l'argent , qui est
la bâse des transactions , et laisse le commerce fixer
chaque jour la valeur si variable de l'or . Il assure
enfin qu'il est plus sage de fabriquer de très -petites
monnaies d'argent , et d'assez grosses monnaies de
cuivre , que d'en fabriquer de cuivre allié de peu
d'argent , ou de billon , nême en ne leur donnant pas
une valeur nominale supérieure à leur valeur intrinseque
.
( 1 ) On les trouve chez Agasse , rue des Poitevins , maison
de Thou .
( 276 )
Sans les sensations , point d'idées , a dit Laromilliere
. Il a prouvé que c'est par elles que l'on remonte
des faits aux principes , et de ceux-ci aux systêmes ;
c'est par elles enfin que l'on passe de l'intelligence
à la liberté , et enfin à la moralité .
Delisle de Salles a lu les plans des trois ouvrages
suivans auxquels il travaille ; l'un , sur les philosophes
anciens l'autre , sur l'influence de la raison sur le
bonheur et le troisieme , sur la littérature , depuis
la renaissance des lettres jusqu'à nos jours.
Dans un premier mémoire , Tracy a recherché la
maniere dont nous acquerons la connaissance des
corps extérieurs et des nôtres. L'usage de nos cinq
sens nous serait inutile , selon lui , pour cette apprėhension
, si nous ne jouissions de la faculté de nous
mouvoir , appellée motivité , et qui le serait mieux ,
movibilité. Il s'est occupé , dans un second mémoire ,
de la nomenclature de la science appellée impropre .
ment l'analyse des sensations et des idées . Il a prouvé que
cette dénomination n'était ni exacte , ni philoso-.
phique , pas plus que ne le serait celle d'analyse des
phénomenes et des faits relatifs à la position et à la nature
des lieux , donnée à la géographie-métaphysique ; mais
celui qui conviendrait , serait idéologie , proposé par
l'auteur.
Vieilli dans l'étude de l'histoire moderne , Anquetil
a lu un mémoire sur les traités qui ont préparé la
paix de Westphalie .
Les calculs les plus délicats de la géometrie transcendante
peuvent- ils s'appliquer aux problêmes de
l'économie politique ? Dupont ( de Nemours ) est
de cet avis. Il a offert en exemple l'effet de la liberté
( 277 )
藤
donnée au commerce , ou de la suppression d'une
taxe sur une denrée , ou une marchandise . Il a exprimé
cet effet par deux courbes correspondantes ,"
serpentines et assymptotes. Il a invité les membres
de la classe des sciences physiques et mathématiques ,
à tourner leurs recherches vers ces courbes politiques,"
dont le nombre est peut-être infini.
Certaines isles de la mer du Sud ont été regardées
comme fabuleuses , parce que leur position n'a pas
été bien indiquée par les premiers navigateurs : cependant
elles paraissent devoir exister , d'après les
voyages de Bougainville , de Cook , et de la Peyrouse .
Buache invite les navigateurs à les chercher de nouveau
sur le 37 ° . degré et un tiers de latitude , entre
le 180º , et le 210. degrés de longitude .
ཏྠཱ །༞ ་
Mèntelle a donné le tableau géographique , historique
et statistique de la Russie . Il en a promis de
pareils de tous les autres états de l'Europe.
Un geographe , Gosselin , qui a travaillé depuis
long-tems à éclaircir divers points de la géographie
des anciens , et en particulier l'étendue de la Médi
terranée , a exposé ce qu'ils ont connu du golfe arabique
, et la mobilité de son rivage. L'Ophir des
Hébreux existe encore ; mais dans les terres , au nord
de l'Iémen , parce que la mer s'est retirée .
Les obstacles que les philosophes ont apportés
eux-mêmes au progrès de la philosophie , ont fourni
le sujet d'un mémoire au cit. Lévesque. -
Duvillard a exposé le précis d'un vaste travail
sur les principes et l'utilité des caisses d'économie .
Mettant à profit les plus modiques épargnes des
citoyens laborieux , elles pourraieut fournir un jour
S 3
( 278 )
tous les secours qu'exige l'humanité souffrante , ou
décrépite , et toutes les récompenses que doit la
société .
Les travaux de la classe de littérature et arts ont
été exposés par Mongez , secrétaire de cette classe .
Chargé depuis les premieres années de la révolution
, de recueillir les bibliotheques devenues nationales
, Ameilhon a saisi cette occasion pour proposer
un meilleur arrangement des bibliotheques, Il
propose entr'autres réformes de substituer la grammaire
à la théologie qui occupait depuis si longtems
la premiere place .
看
Camus a remonté plus haut que la grammaire ,
et il propose de commencer l'ordre à établir dans une
biblioteque par les ouvrages qui traitent de la formation
des idées et des sensations .
La prononciation de la langue française déterminée pari
des signes invariables : traité dont Domergue a lu un
extrait . Il y a joint des applications à divers morceaux -
de prose et de vers ; et il l'a fait suivre de notions
orthographiques , et de la nomenclature des mots
sujets à difficultés. ( 1 ) Dégagé de tout ce que les
anciennes grammaires pouvaient présenter d'inutile ,
de faux et d'ennuyeux , ce traité offrira dans un
petit nombre de pages , les avantages réunis de la
grammaire et du dictionnaire.
( 1 ) Cet ouvrage , in-8° . de 3 à 400 pages , est sous presse.
On peut souscrire dès-à-présent chez Domergue , au Louvre ,
pavillon des Archives , ou chez F. Barret , libraire , place
Thionville , no . 13 .
( 279 )
L'histoire fabuleuse des Danaïdes , et les amours
de Neptune avec Amymône , une de ces cruelles
filles , ont fourni à Eschyle plusieurs sujets de tra❤
gédies . Les tragiques latins et les sculpteurs anciens
ont souvent traité ce même sujet . Dutheil en s'occupant
de cette recherche a corrigé quelques erreurs
qu'il a cru reconnaître dans Winckelmann et les éditeurs
du Muséum Pio - Clémentin .
Fontanes a chanté la Grece sauvée de la fureur des
Perses dans un poëme épique qui porte ce nom. II
a récité à la classe le même morceau que le public a
entendu . Le tems n'a pas permis qu'il entendît une
lecture du même citoyen , qui lui était aussi destinée .
Elle avait pour objet des notes écrites par Voltaire
sur un exemplaire de Virgile . Ces notes caractérisent
le goût particulier du poëte français et sa maniere
de voir.
La note de plusieurs ouvrages écrits en langue illyrienne
et publiés à Raguse , adressée par le ministre
français de cette ville , a donné lieu à Camus de présenter
quelques notions sur cette langue peu connue
dans l'occident de l'Europe . Deux langues portent
ce nom ; l'une , qui est l'ancienne , est parlée dans
les montagnes de l'Albanie , par les Arnautes ; l'autre ,
est répandue avec quelques variations depuis le
Syrmium jusqu'au nord de l'Europe et de l'Asie.
Elle est , dit- on , la source du Polonais et du Hongrois.
Les anciennes relations de la cour de France avec
celles de Danemarck étaient peu connues . Dutheil
les a développées dans un mémoire qui doit servir
d'introduction à l'histoire du divorce de Philippe-
$ 4
( 280 )
Auguste et d'Ingelburge . Un souverain de Rome
joua un grand rôle dans l'affaire de ce divorce ; Innocent
III ex-communia le roi de France . Dutheil a
examiné à cette occasion sa conduite politique pendant
tout son pontificat , et il l'a trouvée plus digne
d'éloges que de blâme .
Les monumens nous ont-ils conservé le portrait
d'Alexandre ? .... On voit sur ses médailles d'or une,
tête de femme coëffée avec un casque ; ce ne peutêtre
que Pallas . Ses médailles d'argent présentent une
tête d homme coëffée avec la dépouille d'un lion .
Serait- ce Hercule ? Mais on n'y voit pas le front relevé
ou bombé , attribué constamment à ce héros déifié .
Leblond a levé tous les doutes en expliquant une
médaille des Apolloniates d'Ionie , qui ont placé
sur leurs monnaies la tête d'Alexandre avec le surnom
de leur fondateur. Si ce n'est pas le véritable
portrait du fils de Philippe , c'est du moins celui que
l'antiquité reconnaissait pour tel. Personne en effet
n'était plus intéressé à cette vérité iconologique ,
qu'une ville qui se glorifiait d'avoir Alexandre pour
fondateur.
Dussault a lu à la classe plusieurs morceaux détachés
de son voyage dans les Pyrénées , qui est actuellement
sous presse . Ce représentant du peuple a
redigé ce voyage dans les prisons robespierriennes ...
O ! regne affreux de la terreur , s'est écrié le secré
taire , que de vertus et de talens tu as fait gémir dans
les fers , ou descendre dans la tombe ! Ah ! je vois
dėja Clio , l'inexorable muse de l'histoire , tremper
dans les noires ondes du Styx les pinceaux qui dévoueront
tes forfaits à l'exécration de la postérité . "
( 281 )
"
Colin ( d'Harleville ) a pressenti le goût du public
sur sa nouvelle piece des Artistes , en communiquant
à sa classe plusieurs scenes de cette comédie .
4
Quel a été le but des Égyptiens en élevant la statue ,
connue depuis 2 mille ans sous le nom de Memnon ,
érigée à une époque inconnue près de Thebes , et
mutilée par Gambyse ; Le Memnon des Égyptiens
a été reconnu par Langlès pour le même spectre
mythologique que le Memnon des Grecs . Fils de
Tithon et de l'Aurore , Memnon , ou sa statue vocale
saluait tous les matins le Soleil par un son que plusieurs
auteurs dignes de foi , Strabon entr'autres ,
assurent avoir entendu. Emnoni , statue de pierre , était
un des noms égyptiens ou coptes de ce monument ;
et il a donné à Homere , selon Langlès , l'idée de
l'allégorie de Memnon. Le son que la statue rendait
fut d'abord les sept voyelles correspondantes aux
sept planetes ; ensuite , après la mutilation que Cambyse
lui fit éprouver , ce ne fut plus qu'un son inarticulé
, qui cessa même entierement au second siecle ,
où Memnon perdit la voix lorsque les prêtres égyp
tiens perdirent leurs richesses et leur crédit . Ceuxci
au reste avaient su lui donner une utilité astronomique
elle indiquait aux habitans de Thèbes les
quatre saisons , et particulierement l'équinoxe du
printems. Elle servait encore de migyas ou milometre,
comme on le voit par la vase dont son stylobate est
recouvert jusqu'à une certaine hauteur.
Nous renvoyons à un troisieme extrait la piece fugis,
tive d'Andrieux , intitulée l'Hôpital des Fous , conte
( 282 )
persan ; les annonces de prix et la notice des rapports
faits par l'Institut , sur des manuscrits de Gresset
et sur les crayons du cit . Conté.
MÉLANGES.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure sur une accusation de
larcin littéraire .
J'AVAIS lu , citoyens , dans la décade du 30 messidor
dernier , un article contenant une accusation directe
et grave à mon égard. J'avais cru qu'il était de la justice
des rédacteurs de ce journal , d'insérer ma rẻ-
ponse : je me suis trompé ; quelqu'effort que j'aie pu
faire , je n'ai éprouvé de sa part qu'un refus constant
et formel. Une pareille violation du droit naturel
doit paraître fort étrange. Je ne cherche point à pénétrer
les motifs d'une partialité aussi marquée . Mais
comme il m'importe de n'être point calomnié publiquement
, sans que le public entende ma justification
, je vous l'adresse . J'ose espérer que vous voudrez
bien lui accorder une place dans votre journal (1 ) ,
Salut et fraternité . Ce 12 thermidor , J.- BTE. SARRET.
Copie de la lettre adressée aux Rédacteurs de la Décade ,
dont l'insertion a été refusée. — Paris , ce 10 thermidor ,
an IV.
(
Citoyen , j'ai lu dans le nº . 81 de votre journal ,
( 1 ) San's prendre aucune espece de parti dans ce procès
littéraire , nous n'avons pas cru devoir refuser à un citoyen
dénoncé devant le public , le droit de se justifier avec la même
publicité. ( Note des Rédacteurs. ):
•
( 283 )
page 176 , un article qui me concerne . Cet article est
court ; mais il est des erreurs et bien de la malignité
dans le peu de lignes qu'il renferme . Je ne
ferai point remarquer l'espece de lâcheté qu'il y a
d'accuser , en face du public , un citoyen d'une action
infâme , sans oser se nommer ; je dois bien plutôt
remercier l'anonyme de sa prudence . Elle avertit le
public de ce qu'il doit en penser ; aussi , bien qu'il
ne me fût peut-être pas difficile de lever le voile
dont cet auteur se couvre , je le laisserai dans l'ombre
où il croit être caché , pour ne m'occuper que de ses
imputations.
$
*
Il m'accuse de m'être approprié des élemens d'arithmétique
envoyés dans le tems au concours , et que
l'on attribue aujourd'hui au célebre Cordorcet .... Si
j'eusse' été capable d'une pareille action , je serais
bien indigne du bonheur que j'ai eu , d'avoir , pendant
huit mois , dans l'asyle qui a soustrait ce grand
homme à la proscription , partagé et ses dangers et
les soins donnés , encore plus dus à ses vertus , L
génie , sur tout à son infortune .
à son
En quittant cet asyle , Condorcet me remit , je
pourrais dire , me donna quelques papiers , parmi lesquels
se trouverent trois ou quatre feuilles contenant
quelques vues générales sur l'arithmétique , ou plutôt
sur des élémens de cette science . Ces feuilles
m'inspirerent le desir de travailler sur ce plan pour
le concours alors ouvert , et j'y fus d'autant plus en
gagé que j'avais eu à-peu-près les mêmes idées , et
que je les avais même mises en pratique à une époque
bien antérieure . Plusieurs personnes , dons le témoi
gnage mérite quelque confiance , m'ont vu pendant
( 284 )
près de trois mois constamment occupé de cet ouvrage
, et entouré de livres sur l'arithmétique. Le
brouillon de mon manuscrit existe ; il est écrit en
entier de ma main , et surchargé de ratures et d'apostilles
. Mon ouvrage achevé ( et il ne put l'être que
le lendemain de la clôture du concours ) , je le remis
à un représentent du peuple , témoin de mon travail ,
et qui avait aussi prodigué ses soins à Condorcet dans
sa retraite . C'est par ce représentant que l'ouvrage :
fut remis au comité d'instruction publique .
› Depuis lors , j'avais ignoré le sort de mon manuscrit
, lorsqu'en lisant le Moniteur du ..... germinal
dernier , j'appris que mes élémens d'arithmétique avaient
été couronnés par le jury du concours et le Corps
législatif, et publiquement attribués à Condorcet à la
tribune du conseil des Anciens. Dès l'instant que /
j'eus cette connaissance , je fis , tant auprès du rapporteur
de la commission des Anciens , qu'auprès de
la veuve Condorcet , toutes les démarches convenables
pour revendiquer la propriété de cet ouvrage .
C'est donc bien à tort que l'auteur anonyme me reproche
de m'être tu depuis deux ans que l'on peut parler.
Ignore-t-il ou feint-il d'ignorer qu'une des conditions
duconcours était que les auteurs ne mettraient point
leur nom à leurs ouvrages ? Je ne pouvais donc , ni
ne devais parler jusqu'au jugement du jury ; mais du
moment que j'en ai été instruit , j'ai fait mes réclamations.
*
2
Comment le jury et le rapporteur des Anciens ontils
attribué ces élémens à Condorcet ? Je l'ignore ; mais
voici ce qui me paraît vraisemblable. Deux circonstances
ont pu induire en erreur : l'une , c'est
( 285 )
que l'ouvrage avait été remis par une personne qui ·
logeait dans la maison où Condorcet avait trouvé un
asyle ; l'autre , c'est que la veuve Condorcet a dans
ses mains un manuscrit de son mari sur l'arithmétique
, qu'elle dit avoir été composé dans sa retraite ,
et destiné pour le concours. On aura comparé les
premieres pages des deux ouvrages , et sans aller
plus loin on aura jugé que celui remis au concours
était de Condorcet , d'autant plus que personne autre
ne le réclamait , et parce que j'avais conservé dans
le mien une partie de l'espece d'introduction et de
la premiere leçon contenues dans les feuilles que
Condorcet m'avait remises , et qu'on dit avoir de la
ressemblance avec le commencement du manuscrit
qu'on a de lui. Si l'on se fût donné la peine de poursuivre
la comparaison , on n'eût pas tardé à reconnaître
que c'était deux ouvrages bien différens.
D'ailleurs , celui de Condorcet ne contient pas la
moitié du mien. Au reste , il devra paraître fort étonnant
qu'avant de porter ce jugement , ou au moins
avant de le prononcer aussi publiquement , aussi
solemnellement , on n'ait pas cherché à prendre des
informations auprès de celui qu'on savait avoir remis
l'ouvrage au concours . Ne semblerait- il pas qu'en
cela on a voulu éviter de parvenir jusqu'à la vérité ?
Quoi qu'il en soit , voilà l'exposé succinct et trèsfidele
des faits . Je n'ai jamais nié un seul instant
d'avoir employé les feuilles que je tenais de Condorcet
; et certes , qu'avais -je de mieux à faire que
de le prendre pour guide ? L'auteur de l'article me
demande qui m'a donné le droit de m'en servir comme de
mon bien ?... Les faits ont déja répondu à cette ques-
1
( 288 )
"
tion ; j'ajouterai qu'avant de faire usage de ces
feuilles , je les communiquai à deux personnes ,
que je consultais sur mon projet , en leur exprimant
ma répugnance à me servir de ce travail , sans en
nommer l'auteur , et qui m'y encouragerent par cette
considération, savoir, que si l'ouvrage avait du succès
je pourrais toujours rendre hommage à Condorcet
pour ce qui y serait de lui ; que dans le cas contraire ,
il serait inutile de le nommer , sur-tout pour si
peu .
D'ailleurs , en le nommant , n'eussé je pas enfreint la
condition de l'anonyme imposée par le décret ? Et
puis pouvais -je , avant le 9 thermidor , prononcer ce
nom , sans exposer ma vie et celle de plusieurs autres
personnes ? Au surplus , si Condorcet eût vécu , il
ne m'eût pas fait une semblable question . Il aurait
bien mieux que celui qui m'interroge , apprécier
les rapports qui avaient existé entre nous dans le
tems où sa tête était vouée au glaive des proscriptions
et il n'avouerait sûrement pas ceux qui se
disent aujourd'hui si intéressés à tout ce qui peut
influer sur sa mémoire. Mais il n'est pas tems de
publier des détails qui ne seront pas perdus pour
l'histoire des derniers mois de la vie de ce grand
homme , je me borne à observer que si je n'avais fait
que la paraphrase de son ouvrage , il ne m'en aurait
pas coûté beaucoup plus pour la faire en entier ; et
que si j'avais été un vil plagiaire , je ne l'aurais pas
été à demi ; les deux manuscrits se trouveraient semblables.
su ,
•
L'anonyme prétend que je copiais pour Condorcet
dans la maison où il trouva un asyle .... Je déclare hautement
que le fait est de toute fausseté. Sa veuve en
( 287 )
sait là dessus plus que personne , et l'anonyme në
l'ignore pas sans doute davantage ; mais comme il
voulait m'accuser d'un vol , il fallait bien faire de
moi un copiste , afin de rendre plus vraisemblable
et en même tems plus grave , l'infidélité dont on
prétend me charger . Ce petit rafinement de perfidie
n'a rien qui doive m'étonner.
L'auteur finit son article par annoncer qu'il y a bien
d'autres observations à faire , et qu'elles seront faites publiquement....
Je ne crains point cette publicité , puisque
depuis plus de deux mois je n'ai cessé de la provoquer,
et l'anonyme le sait bien . Au reste , le public
jugera , dans ce procès littéraire , que l'auteur appelle
fort singulier , de quel côté doit être la gloire ou la
honte.
En donnant , dans votre journal , place à l'attaque,
vous avez contracté , citoyen , envers la justice et
l'impartialite, l'obligation d'y insérer aussi la réponse .
Salut et fraternité .
Signé , J. - BTE . SARRET.
VARIÉTÉ.
Anecdotes militaires pendant les campagnes de Pichegru
( en 1794 et 1795 ) ( 1 ) .
J'AVAIS
VAIS été à l'armée pour me soustraire à la fureur des
bennets-rouges . Je n'étais pas riche ; mais je savais lire , et
( 1 ) Ces anecdotes sont tirées de l'Histoire chronologique des
opérations de l'armée du Nord et de celle de Sambre et Meuse ,
( 288 )
c'était un grand crime . Je n'avais pris aucun emploi militaire ,
parce que ce n'est pas mon métier. J'étais donc là comme parent
et ami du général Souham , et comme observateur. Les miliaires
qui me voyaient habituellement avec les chefs de l'armée
, me prenaient souvent pour un général . Un jour , voulant
voir si l'on pouvait compter sur l'énergie des troupes
je dis à un grenadier : Camarade , nous allons marcher en
avant, crois -tu que nous venions à bout d'entrer en Flandre ?
" En Flandre ! répondit-il : ce pays ne tiendra pas plus de-
66
vant nous que la rosée devant le soleil. Cependant cette
" ligne de fortification depuis Namur jusqu'à Ypres , la trouve-
9 tu si facile à digérer ? Cette ligne ! bast , croyez - moi ,
" mon général , nous l'avalerons comme une asperge . ››
A la bataille de Moëscroen , un chasseur du cinquieme;
igé tout au plus de dix- huit ans , et d'une figure distinguée ,
fit prisonnier un officier autrichien . Comme il le conduisait
zu quartier-général , il fit rencontre de huit ou dix volontaires
qui voulaient le dépouiller. Le chasseur tira son sabre ,
se mit en garde , et déclara qu'il mourrait plutôt que de souffrir
qu'on lui fit la moindre insulte . Quant il fut arrivé au
quartier-général , l'officier lui donna ce qu'il voulut , sans que
le chasseur fît paraître la moindre prétention. C'est l'officier
lui -même qui nous raconta le fait .
Dans un choc qui eut lieu entre Courtrai et Ingelmunster ,
le vingtieme régiment de cavalerie laissa prendre ses deux
canons . Le général Pichegru fit mettre à l'ordre que ce régidepuis
le mois de germinal de l'an 11 , jusqu'au même mois de
l'an III. Un volume in -8 ° . qui se trouve à Paris chez Déroy ,
libraire , rue du Cimetiere - Saint -André- des - Arcs . Nous rendrons
compte incessamment de cet ouvrage qui vient de
paraître.
ment ,
( 289 )
ment , ainsi que tous ceux qui perdraient leurs canons , n'en
pourraient redemander qu'après en avoir pris le même nombre
sur l'ennemi . Trois jours après le vingtieme régiment en prit
quatre.
A l'affaire qui eut lieu entre la division de Moreau et l'armée
de Claifayt , près de Lincelles et du Blaton , une cinquantaine
de cavaliers ennemis s'introduisirent dans notre parc
d'artillerie . Des recrues belges qui avaient été postées pour
le garder , jetterent leurs armes et prirent la fuite . Nos braves
canonniers ramasserent les fusils , et se garantissant derriere
les caissons , ils firent feu sur cette cavalerie audacieuse , en
détruisirent ce qu'ils purent ; le reste prit la fuite , et le parc
fut sauvé.
1
Pendant le siége d'Ypres , un obus tomba sur le sac d'un
soldat du deuxieme bataillon de la Correze , coupa les bretelles
et cassa un pot de beurre que ce volontaire avait audessus
de ses hardes . Il éclata derriere lui sans le blesser. Ce
soldat , qui était limousin , ne parut point effrayé du danger ;
mais jettant les yeux sur son sac , il s'écria dans son patois :
Ah ! grand Di , moun toupi de burré ! de qué farai yau mo soupo ?
ce qui signifie Ah ! grand Dieu , mon pot de beurre ! avec
quoi ferai-je má soupe ?
A la bataille d'Hooglede , la soixantieme-deuxieme , ou la
vingt-quatrieme demi-brigade ( je ne me rappelle pas laquelle
des deux ) était postée à côté du chemin qui va de Rousselaer
à Hooglede . Le régiment de la Tour , dragons , le plus brave
de tous ceux de l'ennemi , arrive par cette route , couvert de
ses manteaux . Le chef de cette demi-brigade ne voyant pas
leur uniforme , crut que c'était une partie de notre cavalerie .
Il s'écria : Attendez , je crois qu'ils sont des nôtres . ,, Le
chef de dragons répondit : « Oui , nous sommes des vôtres ;
Tome XXIII. T
( 290 )
mais vous êtes là dans une vilaine position , vous allez avoir
sur le corps toute l'armée ennemie ; si vous m'en croyez ,
› vous changerez de place. Comme il disait ces mots , il
laissa entrevoir son uniforme . Notre chef de brigade fit faire
feu dessus , et un escadron de ce régiment demeura tout
entier sur la place . Le chemin fut encombré par les cadavres
des hommes et des chevaux de ce régiment ; c'était une pitié
de voir cet horrible carnage .
Dans toute cette campagne notre infanterie a tenu ferme
contre la cavalerie , et ne s'est jamais laissée rompre ni mettre
en déroute . C'est la fermeté étonnante de nos fantassins qui
nous a rendus invincibles , et elle fera époque dans l'histoire .
Quand l'infanterie se laisse rompre par la cavalerie , elle est
perdue ; mais quand elle lui résiste , elle ne manque presque
jamais d'avoir l'avantage . On a souvent vu la cavalerie ennemie
charger au galop notre infanterie ; mais le premier rang
de celle- ci faisait sa décharge et présentait la bayonnette . Le
second et troisieme rang faisaient un feu bien soutenu et la
cavalerie décampait aussi vite qu'elle était venue . Si nos bataillons
s'étaient laissés rompre , il s'en serait fait un carnage
horrible. (
"
1
Gaspard Thieri , colonel du neuvieme d'hussards , avait
été à la découverte avec son régiment. Il avait embusqué des
tirailleurs dans des ravins qu'il laissait derriere lui . Son intention
était de fuir devant l'ennemi pour l'attirer dans cette embuscade
. En conséquence , ses hussards avaient ordre de le
provoquer par les injures d'usage. Ils traiterent les troupes
ennemies d'esclaves des tyrans , etc. Celles - ci qualifierent nos
hussards de mangeurs de papier , de régicides , de fondeurs
de cloches , etc. ; elles se douterent pourtant du tour , et ne
voulurent pas mordre à l'hameçon. Un de nos hussards , impatienté
, s'avance au galop très-près de l'ennemi , et abat un
cavalier d'un coup de pistolet . Nos adversaires , sans cher- .
4
+
( 291 ) )
cher å se venger de cette témérité , se mirent à crier : Bravo !
mention honorable ! insertion au Bulletin !
Le nommé Petré ( c'est le seul nom que j'ai conservé ) ,`
hussard au neuvieme régiment , fut envoyé pour sauve -garde
dans un village du Brabant. Des volontaires cherchant des
effets cachés , déterrerent un coffre où tout le village avait
déposé son agent. Petre arrive au moment où ils allaient le
crocheter. Il tira son sabre , et par sa fermeté et sa bravoure
parvint à écarter les pillards . Il fit venir les habitans dú village
qui ouvrirent le coffre en sa présence , il contenait environ
quatre - vingt - dix mille livres. Les propriétaires de cet
argent voulurent faire des présens à Petre ; mais celui - ci les
remercia , et leur dit : En défendant votre argent je n'ai
" fait que mon devoir ; vous ne me dêvez rien . Je vous exhorte
seulement à le mieux cacher à l'avenir . "
POÉSIE.
Imitation d'Horace , liv . IV , ode VII , au Peuple Romain.
Quo , quo scelesti , etc.
ROMAINS OMAINS Où courez-vous ? barbares , arrêtez ?
Contre quels ennemis ces glaives homicides ?
Dans nos champs , sur nos mers , ces bras ensanglantés
Du meurtre des Latins sont-ils toujours avides ?
Encor si vous armiez pour aller embrâser
Une seconde fois l'orgueilleuse Carthage ,
Pour dompter le Breton qui tente de briser
Le joug on nous plions son féroce courage .
Non complices du Parthe , et prévenant ses voeux , :
De Rome vous courez consommer la ruine.
T2
( 292 )
Plus cruels que les loups qui s'épargnent entr'eux ,
Vous allumez les feux d'une guerre intestine .
Qui vous entraîne àu crime , aveugles , furieux ?
Vous ne répondez point . A votre affreux silence ,
A vos traits pâlissans , au trouble de vos yeux
Je vois de vos esprits la coupable démence .
O Rome ! tel est donc ton funeste destin ,
Le ciel vange sur toi l'innocence d'un frere .
Dans tes murs égorgé par un frere inhumain ,
Remus , des justes Dieux appelle la colere .
Vers à ma femme sur sa pénible grossesse.
JULIE , ULIK , enfin , de mon bonheur'
Va me donner un nouveau gage ,
De celle qu'adore mon coeur
J'aurai donc la vivante image !
Amour qui me rendis amant ,
Et qui bientôt me rendras pere ,
Conserve à la mere l'enfant ,
A l'époux conserve la mere !
Qu'il est touchant dans le berceau
Le premier fruit de l'hyménée !
Mais qu'il est pesant le fardeau
Qu'il faut porter près d'une année !
Des deux sexes , pere commun ,
Quelle justice que la vôtre ?
Tout le plaisir est donc pour l'un ,
Et toute la peine pour l'autre ?
1.
( 293 )
Oh ! si tu pouvais me céder
Les périls auxquels je t'expose ?
Si le ciel daignait accorder
A moi l'épine , à toi la rose ?
Mais il s'agite sous ma main
L'enfant qui va serrer nos chaînes ,
Et quand il sera sur ton sein
Te souviendras- tu de tes peines ?
Amour qui me rendis amant ,
Et qui bientôt me rendras pere ,
Conserve à la mere l'enfant ,
A l'époux conserve la mere ?
ANNONCES.
LIVRES FRANÇAI S.
De l'État politique et économique de la France sous sa Constitution
de l'an III ; ouvrage traduit de l'allemand . Brochure de
114 pages . Prix , 15 sols en numéraire . A Strasbourg , chez
Levrault ; à Paris , chez Fusch , libraire , rue des Mathurins ,
maison de Cluny . L'an IV.
Essai sur la propagation de la musique en France , sa conservation
et ses rapports avec le gouvernement ; par J. B. Leclerc
Brochure de 66 pages . A Paris , chez Desenne , au palais Égalité
; au Cercle-Social , rue du Théâtre-Françaì . ; chez Jansen ,
libraire , place du Muséum . L'an IV .
Oscar , fils d'Ossian ; tragédie en cinq actes . Par le citoyen
Arnault. A Paris , chez Dupont , rue de la Loi , nº . 1232 .
L'an IV.
T 3
( 294 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
Nous
De New-Yorck , le 2 juin 1796 .
Ous avons reçu dernierement une adresse de
St.-Domingue , imprimé , en date du Cap , le 1er. germinal
, an IV de la République Française , et dont
voici le titre : ÉTIENNE LAVEAUX , général en chef et
gouverneur de St. Domingue ; et HENRI FERROUD , commissaire-
ordonnateur de la colonnie ,
Aux États - Unis , villes de commerce , négocians et capitaines
de navire du continent de l'Amérique et des isles
danoises.
Les signataires de l'adresse , après avoir rendu
compte des violences et des cruautés exercées par les
rebelles contre les chefs de la colonie et les réprėsentans
du peuple français , annoncent qu'ils ont été
délivrés de la servitude par la bravoure des vrais Rípublicains
, les cultivateurs africains , qui se sont levés
en masse , et à la tête desquels était l'intrépide Toussain-
Louverture , cet homme qui n'a pas son égal , et qui,
après avoir rendu la liberté et la sûreté aux autorités
constituées , a mérité d'être nommé lieutenant - gouverneur
de la colonie . Ils annoncent que toute la
plaine du Nord est sortie de ses cendres , que les trayaux
ont repris leur activité , qu'il y a toute faci(
295 )
1.
lité pour continuer le commerce avec eux ; en conséquence
, ils invitent tous ceux à qui ils s'adressent ,
au nom de la République Française , à leur expédier
des vaisseaux sans aucune crainte , en les assurant
qu'à aucune époque les communications n'ont été
plus sûres qu'à présent.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 juillet 1796.
On parle d'un voyage secret du roi de Prusse aux
eaux de Pyrmont où se trouve actuellement le prince
royal de Danemarck. On donne toujours un objet
politique aux démarches des princes , sur- tout lorsqu'elles
sont couvertes de quelques voiles . On craint
qu'il ne soit question , dans l'entrevue que Frédéric-
Guillaume doit avoir avec l'héritier de la monarchie
danoise , de la destinée de cette ville . Ce qui est
arrivé à Dantzick , ce qui vient d'arriver à Nurem
berg porte à croire que le systême de quelques puissances
est de s'aggrandir aux dépens des États faibles
qui les environnent , et sur-tout de ceux où le gouvernement
a conservé quelques-unes des formes de
la liberté , et qui ne sont le patrimoine particulier
d'aucune de ces familles que de grandes alliances et
des titres que l'ambition des rois doit respecter pour
qu'on respecte les leurs , puisqu'ils sont semblables ,
défendent contre les usurpations.
Cependant l'on se demande pourquoi le roi de
Prusse voulant s'approprier Hambourg , croirait
devoir entrer pour cet objet en négociation avec le
T 4
( 296 )
Danemarck. Depuis long-tems les maisons de Holstein
ont renoncé à leurs prétentions sur cette ville , et
consacré par beaucoup d'actes publics , sa liberté et
son indépendance . Nous ne citerons que le traité
de 1768 , dans lequel elles reconnaissent la ville de
Hambourg comme un état immédiat de l'Empire ,
et déclarent qu'en cette qualité elle doit jouir nonseulement
du droit de séance et de suffrage aux
dietes , et aux assemblées des cercles , mais aussi des
droits territoriaux y attachés , tant dans les affaires
civiles , qu'ecclésiastiques , sans nulle réserve , ni
exception , et que son territoire est un état séparé et indépendant
du duché de Holstein , etc. L'arrangement fait
en 1773 entre la Russie et le Danemarck , en vertu
duquel cette derniere puissance possede sans partage
tout le duché de Holstein , ne lui a acquis d'ailleurs
aucun titre nouveau dont elle puisse se prévaloir
contre les déclarations que nous venons de citer .
Mais si le Danemarck ne peut élever aucune prétention
légitime sur Hambourg, pourrait- il voir tranquillement
une puissance telle que la Prusse , se mettre.
en possession de cette ville ? C'est le seul droit de
convenance que la Prusse pourrait faire valoir ; mais
si ce droit est admis , le Danemarck ne peut- il pas
l'invoquer aussi , et même d'une maniere plus spécieuse
? L'indépendance , la liberté de Hambourg
comme état d'Empire , étant attaquées par le membre
le plus prépondérant du corps germanique , le
Danemarck pourrait-il se croire lié encore par les
déclarations qui établissaient de sa part cette liberté
et cette indépendance ? D'après ces considérations ,
les démarches de Frédéric- Guillaume auprès du prince
2.
( 297 )
royal s'expliquent facilement. Sa politique a dû lui
commander de s'assurer du silence de celle des puissances
dont les plaintes , les réclamations pourraient
le plus entraver l'exécution des vues qu'on lui
suppose. On ne dit pas quels arrangemens seraient
le prix de ce silence ; mais on doit présumer d'avance
que le roi de Prusse ne donnerait rien du sien. Au
reste , on croit que le prince royal de Danemarck
reviendra vers le 12 du mois prochain avec la princesse
son épouse.
Le magistrat de Nuremberg , par un décret du
3 juillet , qu'il a fait afficher , a publiquement protesté
contre l'occupation du territoire extérieur de
cètte ville par les troupes prussiennes , et annonce
en même tems le dessein d'en démontrer l'injustice ,
et d'en demander réparation par toutes les voies lėgales
. Néanmoins , les habitans des fauxbourgs de
Nuremberg se sont déja vus obligés de prêter serment
à leur nouveau souverain .
De Ratisbonne , le 14 juillet . A
Le ministre de Saxe a fait , la semaine derniere ,
une déclaration portant que S. A. S. E. , qui pendant
le cours de la guerre actuelle a toujours rempli
ses devoirs d'état d'Empire , qui n'est jamais entré
en négociation séparée , et dont les sollicitudes
n'ont eu pour objet que le bien de l'Empirę , venait
de faire porter de nouveau au chef de l'Empire
son voeu et celui de ses co- états pour une paix
prompte et équitable , en insistant sur la prompte
ouverture des négociations avec le concours d'une
( 298 )
députation d'Empire , suivant le mode arrêté l'année
derniere . ",
De Vienne , le 15 juillet.
Il a regné pendant très - long - tems dans notre cabinet
une division funeste : les Allemands voulaient la
paix ; les Italiens , en plus grand nombre , voulaient
la continuation de la guerre. Ils avaient moins de
lumieres , moins d'attachement aux véritables intérêts
de la maison d'Autriche que les Allemands ;
mais ils avaient plus d'intrigue , mais ils étaient
soutenus par l'Angleterre et la Russie ; c'est ce
qui a fait prévaloir jusqu'à - présent leur opinion .
L'expérience n'a que trop prouvé combien elle était
dangereuse ; il y a apparence que ces conseillers
perfides seront éconduits , ou que du moins ils ne
seront plus écoutés .
Quoi qu'il en soit , les précautions extraordinaires
que prend la cour annoncent qu'elle est agitée par
de grandes inquiétudes.
Il a été fait des défenses , et dans le cas d'infraction
, des menaces terribles à tout homme qui oserait
se permettre de parler d'affaires politiques de la
guerre actuelle , et enfin de tout ce qui a rapport au
gouvernement avec observation que la maison
d'Autriche est assez puissante pour dicter à ses ennemis
, quand il lui plaira , une paix glorieuse et
honorable , sans qu'aucun individu s'arroge le droit
d'en parler , ni d'en discuter les intérêts , ce qui n'est
dû qu'au gouvernement.
Afin de faire observer cet ordre avec succès , on
vient d'établir ( comme autrefois à Paris ) 5000 mou(
299 )
chards qui , sous différens prétextes , s'introduisent
dans les familles , dans les sociétés les plus secrettes ,
écoutent et observent tout.
Plusieurs domestiques de personnages remarqua
bles , au moment où ils y pensaient le moins , se sont
vus arrêter , parce qu'un instant avant ils s'amusaient.
à discourir sur les affaires d'état . Leurs livrées ont
été renvoyées à leurs maîtres , et eux envoyés aux
armées .
On fait un crime à quiconque parle français ; les
personnes des Pays-Bas y sont regardées avec mépris.
Dans les cafés , sur les places publiques , l'ennui et
le dégoût y habitent , la tristesse est peinte sur le
visage de tous les habitans qui , lorsqu'ils se rencontrent
, n'osent se parler , dans la crainte d'être
pris par les mouchards , toujours à la piste , dont
la plus grande partie est composée de scélérats et de´
vagabonds.
Aucune brochure ou journal imprimé en France
ou dans les pays habités par les Français , ne circule
ici ; tout est confisqué à la poste , à l'exception des
papiers adressés à la cour , et ceux qu'elle veut bien
se réserver.
Indépendamment de ces mesures de police , on
fait des dispositions militaires pour assurer la rési
dence de la famille impériale ; et il paraît que l'on
est décidé à mettre Vienne en état de siége . Des
ordres ont été expédiés pour que tous les magasins
soient remplis , et on a vu des ingénieurs parcourir
la campagne autour de cette ville , et dresser des
plans de défense,
( 300 )
ITALIE. De Turin , le 15 juillet .
Enfin , sa majesté sarde a publié une amnistie en faveur
de tous les détenus pour opinions politiques ; elle annulle
les procès faits pour la même cause , et réintegre les accuses
et les condamnés dans tous leurs droits . Cette amnistie
est un des articles du traité conclu avec la France ; cependant
sa majesté l'a accordée motu proprio et de l'avis de
son conseil.
Le roi voulant rétablir le calme dans la Sardaigne , déchirée
depuis quelque tems par l'esprit de faction , et cédant aux
instances que le pape
lui a fait faire à ce sujet , a accordé aux
habitans les conditions suivantes :
1º. Amnistie générale pour tout ce qui s'est passé depuis
le 6 juillet 1795.
2º . La convocation des états du royaume tous les 2 ans ,
suivant les formes anciennes.
30. La confirmation de toutes les lois , coutumes et priviléges
anciens.
4°. L'assurance de nommer les nationaux à tous les évêchés
ainsi qu'à toutes les places , excepté celle de viceroi.
5. La conservation de la milice nationale , en laissant aux
états le soin d'en régler l'organisation , ainsi que celle du
conseil d'état .
De Livourne , le 15 juillet .
Les Anglais ont formé le blocus de notre port , et ils
ont déclaré qu'il durera tant que cette ville sera sous le joug
tyrannique des Français . Beaucoup de Livournois ont de la
peine à concevoir quel est l'objet de cette conduite ; leur
dévouement aux intérêts des Anglais leur avait fait espérer
que ceux-ci ne troubleraient et ne ruineraient pas leur commerce
. Mais ils apprendront à connaître leurs bons amis les
Anglais.
Le blocus de Livourne ne privera pas cette place de subsistances
; il ne gênera pas le commerce des Français : il est
donc uniquement dirigé contre les habitans .
Les Français ont déclaré , en arrivant à Livourne , que
tous les contrats faits depuis quinze jours étaient nuls ,
et qu'ils visiteraient les livres des négocians , pour reconnaître
et saisir toutes les propriétés anglaises . Les
négocians , afin d'éviter les inconvéniens de ces opérations
( 301 )
ont proprosé de payer une somme , et l'on est eonvenu de
8 inillions . Avant de payer , les négocians ont demandé au
grand- due de répondre de cette somme ; ils craignent que ,
quoique cet arrangement soit avantageux aux Anglais , ceuxci
n'en demandent compte un jour , et ne refusent dès - aprésent
ce qu'ils leur doivent . Le grand-duc , avant de consentir
à la demande des Livournais , a voulu consulter le
général Buonaparte . Toutes les opérations de commerce sont
suspendues , jusqu'à ce que l'on sache les véritables dispositions
des négocians anglais."
De Gênes , le 16 juillet .
Depuis que les Anglais bloquent Livourne , ils renvoient
à Gênes les navires neutres destinés pour le premier port. On
se rappelle que lorsqu'ils bloquaient Gênes ils faisaient l'inverse.
Les Anglais ont aussi modifié l'arrêté sur les neutres ,
qui paraissait principalement dirigé contre le commerce
des Génois . L'objet de cette conduite paraît être d'engager
les Génois à ne pas leur fermer leurs ports sur la demande,
des Français .
Eu conséquence de la note présentée par le ministre Faipoult
sur les bruits que l'on répand contre les Français ,
le gouvernement a pris des mesures pour faire cesser les
processions et les prédications incendiaires ; il a fait publier
une proclamation , dans laquelle il déclare qu'il n'a jamais eu
aucun motif de douter de la droiture de la République Française
, et de son gouvernement , et de la conduite de son
ministre ; il reconnaît que les fusils , introduits clandestinement
le matin , appartiennent à des particuliers génois qui
en font le commerce . Il invite tous les sujets de la République
à bannir toute défiance et toute inquiétude , et annonce
que les fauteurs des troubles seront traités selon toute la rigueur
des lois .
Hier , arriva de Vienne le courier qu'on avait expédié
pour faire part au ministere de l'empereur , que le sérénissime
gouvernement ne pouvait plus garder son ministre comte
de Girola , et l'avait engagé à s'éloigner de Gênes . L'empereur
a fait répondre qu'il approuvait entierement la conduite
de son ministre , et que si la République insistait sur son
rappel , il regarderait cette démarche comme une rupture .
Il est probable que le ministre de France fera de nouvelles
instances , et que le gouvernement génois sera obligé de
fixer un terme au comte de Girola pour son départ . On dit
( 302 )
que la cour de Vienne , prévoyant ce cas , a fait mettre des
gardes chez le ministre de la République , Constantin Balby ,
qui réside auprès d'elle , pour qu'il réponde de la sûreté du
comte de Girola.
Selon tous les rapports qui arrivent de l'armée , les Français
ont fait des préparatifs immenses devant Mantoue ; ils
eroient que cette place tombera avant la fin du mois : la ville
manque de vivres . Lorsque les provisions envoyées de Trieste
arriverent au port de Soro , Mantoue était déja bloquée . La
place manque aussi de bois , et on commence Y brûler les
meubles.
Les Français ont été à Massa - Carrara avec un corps de quatre
cinq cents hommes . Ils ont d'abord aboli la régence , et
établi à sa place une municipalité qui sera subordonnée à un
commissaire . Ils ont pris tout l'argent qui se trouvait dans les
caisses camérales , et saisi tous les biens appartenans à la duchesse
( femme de l'archiduc Ferdinand ) . Ils ont vendu à la
ville , en lui faisant une remise de dix pour cent , le sel
l'eau- de-vie , le tabac et d'autres effets qui étaient pour le
compte de la princesse . Ils ont de plus exigé une contribu
tion de 100,000 liv. pour completter la somme de 400,000 1.
qu'ils s'étaient proposés de lever sur le duché. Les habitans
s'attendaient à être traités avec plus de rigueur , et ils paraissent
avoir pris part aux réjouissances qu'on a faites dans cette
occasion aux frais de la communauté.
A Pavie , on a replanté l'arbre de la liberté avec beaucoup
de pompe. Un patriote a prononcé à cette occasion un discours
qui respirait le plus grand enthousiasme ; ensuite l'évêque
a célébré et chanté le Te Deum. L'arbre de la liberté a
été planté à Lody avec la même solemnité .
A Milan , il y a eu aussi de grandes fêtes religieuses et civiques
pour célébrer la reddition du château. On ne se sou
vient pas d'y en avoir vu d'aussi brillantes .
SUISSE. De Basle , le 15 juillet .
L'ambassadeur de France , Barthelemy , vient de recevoir la
note suivante du ministre des relations extérieures .
Le gouvernement français est instruit que les Anglais ,
après s'être fait , pendant tout le cours de cette guerre , un
jeu d'arrêter , sous les plus frivoles prétextes , tous les vais
seaux neutres , viennent de donner à leurs armateurs de nou
veaux ordres positifs de s'emparer indistinctement de toutes
1
( 303 )
1
A
les cargaisons qu'ils pourront croire destinées aux Français .
Quelque préjudice que cette conduite coupable ait pu causer
à la France , elle n'en a pas moins continué à donner seule
l'exemple du respect le plus inviolable pour le droit des gens,
qui est le lien et le garant de la civilisation des peuples . Mais ,
après avoir long-tems supporté l'offense d'un tel machiavélisme
, elle se voit enfin forcée , par les plus pressans motifs ,
d'user, envers l'Angleterre , d'une juste représaille .
Le Directoire exécutif charge , en conséquence , tous
les agens politiques de la République Française d'annoncer
aux gouvernemens près desquels ils sont envoyés , que les
escadres et les corsaires de la République agiront contre les
navires de chaque pays , de la même maniere que ces gouver
nemens souffriront qu'on agisse envers eux les Anglais .
" Cette mesure ne doit point les étonner ; car il leur sera
facile de reconnaître qu'elle est impérieusement commandée
par la nécessité , et qu'elle n'est que l effet d'une légitime défense,
Si ces puissances avaient su faire respecter leur commerce
de la part des Anglais , nous n'aurions pas eu besoin
d'en venir à cette affligeante extrémité .
" Elles se rappelleront que la République Francaise , toujours
généreuse , avait proposé à toutes les puissances belligérantes
de ne plus faire porter le poids de la guerre sur leur
commerce respectif , mais que cette proposition ,. honorable
pour la puissance qui l'a faite , et dictée par la plus saine philantropie
, fut rejettée avec orgueil par un gouvernement accoutumé
à ne tenir aucun compte des droits les plus sacrés
de l'humanité , etc. "
ANGLETERRE. De Londres , le 22 juillet.
Suivant les lettres qu'on vient de recevoir de Jersey , on
y est entierement revenu du trouble qu'y avait jetté la crainte
d'une visite prochaine de la part des Français. Le gouverneur
de cette isle , sir George Howard , membre du conseil privé ,
colonel du premier régiment des gardes , dragons , et che
valier de l'ordre du Bain , vient de mourir ici . Il y a de
grands mouvemens pour succéder à ses places et à son
cordon.
La gazette officielle de Londres annonce la prise de deux
petits bâtimens français armés en guerre et de cinq vaisseaux
de transport chargés de munitions , dont l'escadre du
commodore Nelson s'est emparée dans le golfe de Gênes , le
31 mai dernier. -
( 304 )
La même gazette a publié deux relations des différentes
affaires qu'il y a eu en Allemagne et des progrès des armées
françaises au-delà du Rhin. On ne peut nier leurs avantages ;
mais elles sont dissimulées et atténuées de maniere à ne pas
trop alarmer le bon peuple d'Angleterre. En même-tems ,
tous les papiers publics annoncent avec beaucoup de détail
et de gravité les tracasseries et les voyages de la cour , les
fêtes et les banqueroutes , les duels et les combats de coqs ;
les relations de batailles et les descriptions de feux d'artifice ,
le début d'une actrice et d'une danseuse , et le désespoir d'une
jeune fille qui va se jetter dans la Tamise parce que son
amant l'a quittée .
On mande de New-Yorck , en Amérique , que le général
Washington a nommé Frédéric-Jacob Wichelhausen , consul
des Etats-Unis au port de Brême .
Les personnes pieuses se plaignent beaucoup du relâchement
qui s'est introduit depuis quelque tems dans l'observation
sabathique du dimanche . Il paraît que la police veur
chercher à ranimer le zele sur cet objet , et à maintenir les
lois , qui , comme on sait , defendent expressément toute
espece de travail et de trafic ce jour là. En conséquence,
six jeunes garçons qui ont été pris vendant des papiers-nouvelles
un dimanche avant le service divin , ont été envoyés à
la maison de correction de Bridewell.
Le général sir Adam Williamson , avait été nommé gouverneur
de la partie de Saint - Domingue qui est au pouvoir de
l'Angleterre . Les colons français , qui se sont livrés au gouvernement
britannique , étaient extrêmement contens de
l'administration de ce général ; mais nos ministres ne l'ont
pas été également. Il a été rappellé , sans qu'on connaisse avec
certitude les causes de sa destitution . Les colons français
ont présenté une pétition au roi , pour le supplier de conserver
le gouvernement de la colonie à sir Adam ; mais il n'y
a gueres d'espéranee que sa majesté ait égard à leur requête ,
dont la traduction est imprimée dans nos papiers . Le général
Whyte vient d'être nommé pour aller prendre le commandement
général de Saint-Domingue.
On mande de Dublin que les mesures les plus actives ont
été prises pour mettre l'Irlande dans le meilleur état de
défense. Toute la côte , sur-tout depuis Kinsale jusqu'à la
petite isle Spike , a été extrêmement fortifiée, Il y a actuellement
( 305 ).
ment dans ce royaume une force armée de plus de 40 mille
hommes , tant en milices qu'en troupes réglées . Il paraît
qu'on a calculé que si les Français continuent de vaincre partout
sur le continent , ils pourraient bien être tentés de venir
porter leurs forces et leur audace sur les côtes de l'An- .
gleterre ou de l'Irlande . Toute notre isle est remplie de
camps et de troupes. Une grande partie de la milice nationale
est prête à marcher et s'exerce continuellement au maniement
des armes et aux manoeuvres . On compte en Angleterre et
en Ecosse plus de 200 mille hommes sous les armes . Cec
énorme appareil de forces est encore plus ruineux pour la
Grande-Bretagne , par la quantité d'hommes et de travail
qu'il dérobe à l'agriculture et au commerce , que par les
sommes qu'il coûte au trésor public .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 thermidor.
Si les places de présidens des administrations municipales
de canton viennent à vaquer par quelqu'irrégularité
dans les opérations des assemblées primaires
qui les ont nommées , à qui la nomination appartient-
elle ? est-ce au Directoire ? ou bien les membres
de ces administrations y procéderont- ils par voie
d'adjonction en conformité de l'art. CLXXXVIII de
l'acte constitutionnel ? Telle est la question que
Fabre , organe d'une commission ad hoc , a soumise
au conseil des Cinq-cents , qui après une légere discussion
, après une résolution portant que ce seraient
les membres de l'administration qui nommeraient
dans ce cas.
Audouin propose ensuite d'arrêter que les administrations
de départemens qui refuseraient de confirmer
le choix d'un professeur aux écoles centrales , fait
par le jury d'instruction , enverront au Directoire
les motifs de leurs refus et ceux du choix fait par le
Tome XXIII. V
( 306 )
jury, pour mettre le premier à portée de prononcer.
Impression et ajournement.
Lesers. articles du projet de Soulignac sur l'organisation
de la haute- cour de justice , sont adoptés
ainsi qu'il suit ::
1º . Le haut -juré de la cour de justice sera composé
de 16 membres .
2º . Il y aura de plus 8 hauts -jurés tirés au sort ,
pour servir d'adjoints dans les cas prévus.
3º. Lorsque le Corps législatif aura fait sa proclamation
, les hauts-jurés qui croiraient devoir être
dispensés de se rendre à la haute- cour de justice ,
enverront leurs excuses , qui seront jugées par les
juges composant la haute- cour de justice.
4. Si lempêchement est jugé légitime , les noms
des hauts -jurés excusés , seront , pour cette fois , rayés
de la listė .
5º . Quand le haut-juré sera déterminé , il ne pourra
y avoir lieu à d'autres excuses que celle d'une maladie
grave , duement constatée et certifiée .
6º Les hauts-jurés qui seront convoqués , soit que
leurs excuses n'aient pas été légitimes , soit qu'ils
n'en aient pas proposé , ne pourront être dispensés
de se rendre à la haute - cour de justice , sous peine
de trois mois d'emprisonnement . Cette peine sera
prononcée par les juges de la haute- cour .
7°. Après le premier interrogatoire , l'accusé pourra
récuser , sans motif , 30 jurés sur le tableau général
qui lui aura été présenté.
Le conseil se forme de nouveau en comité général
pour s'occuper des finances . On dit qu'il s'agit de
faire payer en mandats au cours le 4 ° . quart du prix
des biens nationaux soumissionnés .
Le conseil des Anciens approuve sans discussion
la résolution qui déclare que la loi sur les ports de
lettres n'est pas applicable aux défenseurs de la patrie
en activité de service . Il rejette celle qui accordait
une augmentation de traitement aux fonctionnaires
publics et employés , et il adopte les résolutions
relatives à la liberté des transactions entre les ci(
307 )
toyens et au dégrevement des contribuables pour
l'an IV .
Boudin propose , le 17. au conseil des Cinq- cents
de nommer une commission
qui lui indique les
moyens de faire produire à l'emprunt forcé les six
cents millions auxquels il doit arriver. Il prétend
qu'il n'en a encore produit que deux cents . Adopté .
On reprend la discussion du projet de résolution
sur l'organisation
de la haute- cour de justice .
Lamarque et Pastoret demandent que les accusés
aient plus de latitude que n'en propose la commission
, pour leurs récusations , motivées ou non.
Après quelques débats le conseil arrête :
VII. Les récusations se feront après le tirage des
jurés. Les accusés auront 5 jours pour récuser`sans
motifs 30 jurés , et 5 autres jours pour récuser avec
motifs. Le tribunal sera tenu de prononcer sur l'admissibilité
des moyens de récusation dans les 24 heures
suivantes.
VIII. Les accusateurs nationaux ne pourront proposer
de récusation qu'en donnant des motifs ,
seront jugés par les juges de la haute -cour .
qui
IX. Les accusations proposées et le haut-juré déterminé
, les juges de la haute -cour feront convoquer
les 16 membres dont le haut-juré doit être
composé , et les 8 adjoints . Ils seront tenus de se
rendre , 15 jours au plus tard , après la notification
du mandement des juges , dans la ville qui sera
désignée .
X. Les accusés seront tenus d'indiquer , dans le
délai de 5 jours après leur interrogatoire , les témoins
qu'ils desireront faire entendre . Faute par eux d'avoir
présenté leur requête dans ledit délai , ils ne pourront
faire entendre leurs témoins qu'à l'époque dési-,
gnée pour le débat , et il ne leur sera accordé aucun
nouveau délai .
On se forme en comité général pour la suite du
projet de résolution , dont le premier article a été
adopté hier.
Nota. A cinq heures , on a rendu la séance publique .
Le conseil a arrêté que le dernier quart serait payé
▼ 2
( 308 )
en mandats au cours , qui sera publié par le
Directoire . Il sera acquitté en six paiemens égaux ,
de maniere que le paiement total soit effectué dans
16 mois.
Une commission particuliere avait été chargée
d'examiner la question de savoir si l'on célébrerait
chaque année séparément les époques des 14 juillet
et 10 août..
Chenier fait , le 8 , le rapport en son nom . La commission
s'est décidée pour l'affirmative . La République
est fondée sur ces deux journées immortelles .
Le Corps législatif ne peut pas hésiter un instant de
consacrer ces glorieuses époques. S'il ne veut pas que
la nation les oublie , qu'il en donne l'exemple . Il
propose en conséquence une résolution qui est adop
tée. La fête du re août aura lieu cette année .
Monnot présente un projet tendant à lever les
obstacles à l'entier recouvrement de l'emprunt forcé.
Il consiste à faire payer ce qui reste dû en assignats
de petites coupures à cent capitaux pour un , ou en
mandats au trentieme , pendant quinze jours , et passé
ce délai en mandats au cours , numéraire ou matieres
d'or et d'argent. Impression et ajournement.
On ouvre la discussion sur la question de savoir
s'il y aura appel au tribunal de cassation des jugemens
rendus par la haute - cour de justice . La commission
est pour la négative.
Villetard , Lamarque , Lecointre y voient un germe
de tyrannie . Ils disent que la loi constitutionnelle
qui autorise le recours doit être la même pour tous.
Dumolard et Pastoret parlent en faveur du projet .
La discussion est ajournée .
Muraire , organe d'une commission , fait , le 7 , au
conseil des Anciens , un rapport sur la résolution
relative aux enfans nés hors du mariage . Ajournement
à trois jours .
Le conseil approuve celle qui concerne le mode
de remplacement des présidens des administrations .
Fourcroy propose , le 8 , de rejetter la résolution
relative au commerce de la poudre à tirer. Le conseil
ne prononcera qu'après l'impression du rapport ; et
( 30g )
sur la motion de Barbé - Marbois , il se forme en comité
général pour entendre ses commissaires chargés de la
surveillance de la trésorerie .
La discussion reprend , le g , au conseil des Cinqcents
, sur l'organisation de la haute - cour de justice.
Faulcon et Madier disent qu'elle est un tribunal , et
que tous les jugemens des tribunaux sont sujets à la
révision . Ils reproduisent d'ailleurs les argumens des
adversaires du projet.
Thibaudeau prouve par la composition du tribunal
de cassation et la nature des fonctions auxquelles
il est appellé à la haute - cour , l'impossibilité du recours
à ce tribunal contre les jugemens émanés de la
premiere . La question est restée indécise .
Siméon dénonce , le 10 , les affreux événemens survenus
à Marseille lors de la tenue des assemblées primaires.
Dans quinze sections , sur vingt - quatre dont
cette commune est composée , les patriotes exclusifs
, furieux de voir que les suffrages ne se portaient
point sur les administrateurs municipaux choisis par
Fréron , se sont portés en foule au lieu des assemblées
, armés de sabres , de bâtons , de pierres , de
stylets ; ils ont renversé les tables , brisé les urnes aux
scrutins , chassé les présidens et secrétaires ; dans la
section nº. I , le citoyen Bourguignon , percé de part
en part d'un coup de stylet , est tombé mort baigné.
dans son sang ; déja le pere de ce jeune homme ,
son frere , une partie de sa famille avaient péri sur
l'échafaud , victimes infortunées de la tyrannie de
Robespierre ; dans le moment où il perd la vie , sa
malheureuse épouse apprend cette triste nouvelle ,
et , à l'instant , elle ressent les douleurs de l'enfantement.
La force armée s'est répandue dans les rues ;
elle a assassiné Fabrici , citoyen tranquillement assis
à la porte d'un café ; le fatal reverbere a été descendu
sur la tête d'un citoyen , qui n'a échappé que
par miracle , au sort dont il était menacé. En courant
dans les rues , les hordes cannibales faisaient entendre
les cris de vive la montagne , prodiguaient aux citoyens
les qualifications bannales de sabreurs , de soldats
V 3
( 310 )
de Jésus et du Soleil , comme autrefois colles d'aristocrates
, de modérés , fédéralistes , etc.
y.
Siméon termine en demandant la cassation des
élections de Marseille , et un message au Directoire
pour connaître les moyens qu'il a pris pour punir les
crimes commis dans cette commune , et y ramener
le calme.
Vitet , que l'on accuse d'avoir voulu faire diver
sion , parle d'événement semblable arrivé à Lyon ,
mais dont les agens seraient des royalistes . Il en ré
sulte une vive discussion qui produit le trouble dans
l'assemblée , et force, le président, de se couvrir.
L'ordre rétabli , le conseil écarte l'incident relatif à
Lyon par la question préalable , et arrète le message
au Directoire.
La discussion s'ouvre de nouveau sur la question
du recours contre les jugemens de la haute- cour de
justice . Les orateurs qui ont parlé pour sont Oudot
et Darracq ; Borne et Lemorer ont parlé contre. La
discussion est encore ajournée au lendemain .
Le conseil des Anciens renvoie , le 9 , à une commission
la résolution qui porte que le 4° . quart des
biens nationaux soumissionnés sera payé en mandats
au cours.
Harmand ( de la Meuse ) lui offre un exemplaire de
l'ouvrage du contre-amiral Kerguelin , intitulé : Histoire
des événemens des guerres maritimes . L'auteur déve ,
loppe les causes de la destruction de notre marine ,
et les moyens d'y remédier.
Le ro , le conseil approuve la résolution , portant
que les fêtes des 14 juillet et 10 août seront célébrées
séparément.
Monnot , organe de la commission des finances ,
fait résoudre à celui des Cinq- cents que ce qui reste
à payer de l'emprunt forcé ne pourra être acquitté
en assignats de 100 liv . et au- dessus , qu'à raison de
cent capitaux , et en mandats ou promesses de mandats
qu'au trentieme des assignats . Ceux qui n'auront
pas payé en entier leur emprunt , dans quinzaine,
ne seront admis à payer le restant qu'en mandats au
( 311 )
cours , ou en numéraire , ou en matieres d'or et
d'argent , ou en grains .
On revient à la discussion sur la question du recours
en cassation des jugemens de la haute- cour
nationale.
Chazal nie que la haute- cour soit d'un , ordre supér
rieur au tribunal de cassation , dont elle est la fille .
Il nié que les décrets d'accusation du Corps législatif
ne soient pas attaquables par les formes . La loi doit
être égale pour tous ; il y a tyrannie quand les droits
de l'homme sont violés . Vous n'organiserez pas un
nouveau tribunal révolutionnaire , à l'anniversaire de
la chûte de celui de Robespierre.
?
Pastoret, Eschasseriaux l'aîné et Mailhe ont encore
été entendus . Le conseil ferme la discussion , et adopte
le projet. Ainsi , il n'y aura pas de recours au tribunal
de cassation , ni de commissaire du pouvoir exécutif
près la haute- cour.
Tronçon du Coudray fait , le 12 , au conseil des
Anciens , un rapport sur la résolution qui réduit en
France la valeur des obligations postérieures au 1er.
janvier 1791 .
La commission a trouvé que l'échelle que contient
la résolution produirait de grandes injustices , parce
qu'elle porte sur des bâses fausses et des proportions
inexactes . De plus . le cours ne pourrait qu'être fautif
et infidele dans plusieurs communes des départemens.
Il en est où le mandat n'a jamais circulé , et
où par conséquent il n'a point de cours. Si l'on
suit celui de Paris , par exemple , rien ne sera plus
fautif , car ce sera le cours d'une ville où le mandat
a toujours circulé , et où l'agiotage s'en est emparé,
que l'on appliquera à un lieu où le mandat n'aura jamais
été vu .
y
Si l'on prend le cours des villes eù siégent les
administrations départementales , il y aura 86 cours
différens dans la République . Il faudra que chaque
commune centrale le communique aux cantons de
son arrondissement. Pendant cet intervalle des communications
, la valeur du mandat aura diminué , et
le jour où le remboursement serait fait , le mandat
V 4
( 312 )
vaudrait peut-être cinq ou six pour cent de moins
que le jour où aurait été constaté le cours que l'on
suivrait.
La commission propose de rejetter la résolution .
Le conseil la rejette , ordonne l'impression du rapport
et la distribution à trois exemplaires.
Par suite des mêmes principes , le même rapporteur
propose de rejetter la résolution sur le paiement
des loyers.
Elle est également rejettée.
Lafond Ladébat propose de rejetter celle sur le
paiement des rentes foncieres , attendu qu'elle ne
distingue pas les époques , auxquelles les contrats
ont été passés , et n'a point assez d'égard à la différence
des monnaies .
Le conseil rejette la résolution .
Le Lycée des arts annonce au conseil des Cinqcents
qu'il célébrera dans son sein , le 15 de ce mois ,
une pompe funebre en mémoire de Lavoisier. L'institut
national y assistera.
Vitet reproduit la motion sur les mouvemens des
assemblées primaires de Lyon , et l'appuie sur deux
procès-verbaux . Il en résulte qu'ils se réduisent à
quelques querelles particulieres , de la connaissance
desquelles les tribunaux sont saisis.
Révaud son collégue s'étonne de sa persévérance
à poursuivre les Lyonnais .
Dumolard n'y voit qu'une diversion sur les troubles
de Marseille .
L'Assemblée passe de nouveau à l'ordre du jour.
Thibaut présente un nouveau mode de paiement
des fonctionnaires publics et employes. On observe
qu'il peche par les mêmes bâses , et on le renvoie à
la commission .
Le Directoire annonce que tout est tranquille à
Marseille , du moins momentanément .
Guyton- Morveau fait , le 13 , un long rapport sur
la navigation intérieure et les canaux ouverts et à
ouvrir. Impression . 1
Le conseil des Anciens nomme des commissions
pour examiner les résolutions relatives aux jugemens
( 313 )
de la haute- cour non sujets à cassation , et à l'entier
paiement de l'emprunt forcé . Il approuve celle concernant
le paiement en numéraire ou mandats au
cours , du quatrieme quart des biens nationaux soumissionnés.
Celui des Cinq- cents arrête , le 14 , sur le rapport
de Thibaut , au nom de la commission des finances
qu'à compter du 1er , messidor , et provisoirement , les
fonctionnaires publics et employés recevront la moitié
de leur traitement en bled , calculé en raison de
10 liv. le quintal , ou en valeurs équivalentes . La
bâse du traitement sera celle de 1790 , et les indemnités
reçues pour messidor seront précomptées .
f
L'on prétend qu'il y a dans les bureaux du ministre
de la police générale quarante - cinq mille pétitions
en radiation définitive de la liste des émigrés , et que
calcul fait , il faudrait plus de dix ans pour prononcer
sur chacune.
Roux et Dubreuil appellent l'attention du conseil
sur cet objet dans la séance du 15 .
Dumolard propose , et le conseil adopte qu'il sera
fait un message au Directoire pour lui demander les
renseignemens convenables , et modifier , si besoin
est , le mode des radiations .
Le même membre se plaint ensuite de ce qu'on
laisse au jardin des Plantes , dans un réduit , les restes
du grand Turenne entre les os d'un rhinocéros et le
squelette d'un éléphant. Comment abandonne- t- on
ainsi les restes d'un des plus grands hommes qu'ait
produits la France ? car on ne peut lui refuser ce
titre , quoiqu'il ait vécu sous la monarchie. Il demande
que le Directoire rende compte des moyens
qu'il aura employés pour les faire déposer d'une maniere
convenable. Adopté .
PARIS. Nonidi19 thermidor, l'an 4. de la République.
On remarque depuis quelques jours que les discussions au
conseil des Cinq-cents prennent un caractere d'effervescence
( 314 )
qui fait craindre aux amis de l'ordre , de la constitution et de
la dignité de la représentation nationale , de voir se renouveller
le combat des passions et la fureur des partis qui ont trop
long tems désolé la Convention . L'affaire de Drouet remettait
en préséance des intérêts d'opinion dont la différence était
trop marquée , pour espérer qu elle s'effaçât devant le sentiment
de l'intérêt public et de la conservation du gouvernement.
Malgré le calme apparent qui a regné pendant la discussion
, il a été facile d'appercevoir , dans certain parti ,
des regrets péniblement déguisés . On assure que Lamarque ,
T'un des représentans qui avaient été dans les fers de l'Autriche
, s'est déclaré son défenseur officieux devant la hautecour
de justice. C'est uu beau rôle que celui de défenseur
d'un accusé ; mais convient-il à un membre du Corps légis
latif qui a aussi des fonctions publiques très - importantes à
exercer et qui a déja été au nombre des juges de l'accusation
? Ce serait une question assez délicate a approfondir.
N'est-il pas à craindre que ce rôle très -respectable en luimême
, et toujours sacré aux yeux de l'humanité , ne réveille ,
dans les circonstances actuelles , des passions mal étouffées ,
et que ce qui devait être une affaire de zele et de générosité ,
ne dégénere en affaire de parti ?
ง
L'affaire des élections du Midi a occasionné une fermentation
plus vive. C'est une chose bien étonnante qu'il ait tou
jours été si difficile de connaître la vérité sur la situation des
esprits et des choses dans ces contrées . Rien ne prouve mieux
Texistence de deux partis également intéressés à s'accuser, que
ces récits si opposés sur des faits qui devraient être constans .
Les uns en accusent les terroristes ; les autres , les roya.
listes. Il y a apparence que les deux partis ont des torts graves
à se reprocher. Le conseil des Cinq - cents a cassé les élections
faites au milieu de ces dissentions civiles : cette mesure était
indispensable . Ce sera maintenant à la sagesse du gouvernement
et au bon choix des administrateurs qu'il donnera à ces
malheureuses contrées , à y étouffer les élémens d'une discorde
si active . On assure que le général Villatte , dont on
parle avec estime , vient d'être envoyé à Marseille pour y
prendre le commandement de la force armée . Il faudra autant
de prudence que de fermeté pour remplir cette mission difficile
. >
Une autre affaire a causé beaucoup d'agitation dans le
conseil des Cinq- cents , et il était difficile de s'y attendre ; c'est
la pétition d'une citoyenne Fourguevault de Toulouse , qui
est venue réclamer des biens déclarés nationaux , et vendus
( 315 )
comme tels , et qu'elle prétend aujourd'hui propriété natio
nale. Cette question qui est du ressort des tribunaux civils
ne semblait pas de nature à exciter des débats aussi animės ,
s'il ne s'y était mêlé des passions particulieres . On prétend
que cette citoyenne avait trouvé un grand crédit auprès d'un
club composé d'une réunion de députés, qui s'assemblent
Clichi. Ce n'est plus l'affaire que l'on a considérée en ellemême
, c'est l'appui que lui prêtait cette espece d'association.
Devrait-il y avoir encore des clubs de députés , lorsque l'expérience
la plus déplorable a prouvé qu'ils ne sont bons qu'à
créer des partis , diviser les opinions , et substituer l'esprit de
corps à l'esprit public ?
Une piece assez siuguliere occupe en ce moment le public :
c'est une lettre imprimée de Mme. de Genlis à M. de Chartres .
dans laquelle cette ancienne institutrice , en reconnaissant
dans son éleve toutes les qualités de citoyen , prend la peine
de lui prouver qu'il n'a aucune de celles qui conviendraient
à un prince qui voudrait gouverner comme roi . Quelqu'effort'
qu'on ait voulu faire dans le Journal de Paris , pour rassurer
les Républicains sur l'existence d'une faction d'Orléans , il
faut avouer que cette lettre est assez étrange. A quel propos
Mme. de Genlista -t- elle pris , un texte si extraordinaire pour
sa correspondance ? pourquoi distribuer une pareille lettre ?
attaque-t-on un fantôme , quand ce fantôme n'a aucune consistance
? est- ce un essai adroit l'on a voulu faire sur
que
pinion publique ? est- ce une piece supposée ? ou bien re
doit- elle le jour qu'à une infidélité ? Toutes ces questions appellent
l'attention et la vigilance des bons citoyens . Au reste,
de pareils projets , s'ils ont quelque consistance , viendront
se briser , comme tant d'autres , devant le mur d'airain de la
République. On ne change pas de gouvernement aussi faci
lement que l'on fait un pamphlet. Laissons donc les fous rêver
à la royauté , et montrons-nous bons Républicains .
Io-
La fête de la Liberté devait être célébrée avec une solem
nité peu compatible avec l'état des finances . Il a fallu restreindre
le plan qui avait été conçu par les ordonnateurs. Le
9 thermidor a été consacré à une marche depuis la place de
la Bastille jusqu'au Champ- de-Mars : on aurait desiré qu'elle
se fît avec plus d'ensemble et de dignité . On a brûlé les autri
buts de la royauté ; le citoyen Carnot , président du Directoire,
a prononcé un discours analogue aux événemens dont on faisait
la commémoration . On y a remarqué un excellent esprit
et un civisme dégagé de toute espece de souvenirs et de passions.
( 316 )
Le lendemain , il y a eu au Champ-de-Mars des courses
d'hommes et de chevaux ; l'affluence des spectateurs était im
mense. Le premier prix de la course a été remporté par le cit .
Tourton , fils du banquier ; et le second , par le cit . Bocher.
Celui de la course des chevaux a été remporté par le Normand
dit le Vaneur , monté par le cit . Carbonnel ; et par le limousin
Azor monté par le cit. Franconi fils . Le soir , il y a eu illumination
et feu d'artifice aux Champs - Elisées , où la foule était encore
plus considérable .
Des bruits injurieux à la fidélité du général Buonaparte
avaient été semés d'une maniere perfide dans le public. Le
Directoire a cru devoir les faire cesser en publiant la lettre
qu'il a adressée à ce général , et dans laquelle il l'assure des
témoignages de son estime et de sa confiance . On a applaudi
à cette démarche du Directoire , mais on aurait desiré que
la
lettre eût été plus courte et plus conforme au sentiment des
convenances . Le général Buonaparte a envoyé quatre millions
et cent beaux chevaux d'italie .
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.
Au
Extrait d'une lettre du général Jourdan , commandant en chef
l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire exécutif.
quartier-général , à Beingsaug , le 5 thermidor , an IV.
-
Citoyens directeurs , j'ai continué à m'élever sur le Mein ,
afin d'éviter d'être tourné par ma gauche , et l'armée a pris position
aujourd'hui sur la Werem , la droite à Carlstadt sur le Mein ,
et la gauche à Schwenfort , également sur le Mein . Nous nous
sommes emparés hier de cette derniere ville , après en avoir
chassé l'ennemi. J'ai laisssé un corps à Aschaffenbourg , sous
les ordres du général Bernadotte , qui occupe par des partis
tout le pays situé sur la rive droite du Mein jusqu'à Mitelbourg
, et qui couvre mes communications avec Francfort ;
ce corps joindra l'armée , lorsque nous marcherons sur
Wurtzbourg.
Nous avons trouvé à Francfort , à'Offenbach , et à Aschaffenbourg
, des magasins assez considérables .
Je n'ai point encore reçn
de rapport détaillé sur les munitions
et l'artillerie trouvées dans Francfort ; mais on m'a dit
( 317 )
qu'il y avait environ cent soixante bouches à feu , presque
toutes en bronze , et environ quinze cents mille cartouches à
fusil , de notre calibre . Il a été arrêté , à Zemmenden , une
douzaine de bateaux chargés de bombes .
Il est arrivé , au quartier-général , dé quinze cents à deux
mille déserteurs depuis notre passage de la Lahn ; nous
n'avons point eu d'affaires depuis la prise de Francfort ; les
troupes légeres de l'ennemi se sont toujours retirées à notre
approche , après quélques coups de pistolets .
Le commandant du fort de Konigstein avait proposé une
capitulation ridicule , par laquelle il demandait un délai de
quinze jours , après lequel il remettrait le fort en notre pouvoir
, s'il n'était pas secouru . Le général Marceau , à qui
j'ai confié le commandement des troupes sur le Mein jusqu'à
Francfort , lui a répondu qu'il lui offrait de sortir de suite avec
les honneurs de la guerre ; après quoi la garnison déposera
et sera renvoyée à l'armée autrichienne .
les armes "
Je ne sais pas encore si cette capitulation a été acceptée
mais je pense que , dans tous les cas , ce fort ne peut pas tenir
très-long-tems , parce que nous avons coupé les fontaines
qui procuraient de l'eau à la garnison , et que le général
Marceau va s'occuper d y faire jetter quelques obus .
Signé , JOURDAN .
Extrait d'une lettre du général Jourdan , commandant en chef
l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire exécutif.
Schweinfurt , le 8 thermidor , an IV.
De
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous rendre compte
que les troupes de la République sont entrées , ce matin
dans la ville et citadelle de Wurtzbourg. Vous trouverez
ci-joint la capitulation qui a été accordée à la garnison de
cette place , qui était composée des garnisons du pays . Il
a été trouvé , dans cette ville , des magasins considerables ,
environ 200 pieces de canon , et beaucoup de munitions.
J'aurai l'honneur de vous faire passer les états qui me seront
adressés .
Je vous rends compte pareillement , citoyen's directeurs
que la garnison du fort de Koenigstein, ayant été privée d'eau, a
été obligée de demander à capituler. Les troupes de la République
doivent être entrées , aujourd'hui , dans ce fort ; et
la garnison , forte de 600 hommes , doit s'être rendue prisonniere
de guerre . Ce fort est très-bien pourvu de munitions
de guerre et de bouche. J'aurai l'honneur de vous adresser
cette capitulation , et les états de ce qui se sera trouvé dans le
fert , lorsqu'ils me seront parvenus .
L'ennemi paraît s'être retiré sur Bamberg. Signé , JOURDAN. K
( 318 )
Extrait d'une lettre du général de division Ernouf, chef de l'étatmajor
de l'armée de Sambre et Meuse. Au quartier-général ,
& Francfort , le 7 thermidor , an IV.
Schweinfurt a été enlevé le 4. Il paraît , d'après différens
avis que j'ai reçus d'Heidelberg , que l'ennemi a quitté la
position qu'il tenait à Heilbronn .
de
J'apprends dans l'instant , que l'archiduc qui s'était retiré
sur Bamberg, marche du côté de Donawerth et le corps
Wartensleben , sur Egra. Signé , ERNOUF .
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE.
Le général en chef de l'armée de Rhin et Moselle , au Directoire
exécutif. Au quartier-général de Stutgard , le 5 thermidor
an IV. -
Citoyens directeurs , par ma lettre du 29 messidor , je vous
rendais compte du départ de l'ennemi de Pfortzheim , et des
ordres que j'avais donnés de marcher à sa suite .
et
La premiere marche du prince Charles se fit sur Waihingen
. Le général Saint- Cyr se porta derriere la Wurm à Weil.
Je continuai à refuser la gauche , qui resta à Pfortzheim ,
s'étendait vers Bretten. L'ennemi nous supposa le projet de
gagner le haut Necker avant lui , et sa retraite , qu'il paraissait
d'abord diriger sur Heilbronn , s'effectua sur Stuttgard
par Ludwigsbourg.
Le 30 , le général Saint- Cyr se porta sur Stuttgard , rencontra
l'avant-garde ennemie en avant de cette ville , et quoiqu'il
n'eût avec lui que quelques bataillons , il ne balança pas
l'attaquer , la chassa de la ville , où elle se défendit avec opiniâtreté
; mais les forces qu'il rencontra sur les bords du
Necker l'empêcherent de le jetter de l'autre côté de cette
riviere. L'ennemi croyant que l'armée entiere était arrivée ,
se hâta de la passer ; il laissa seulement une forte avant-garde
sur la rive gauche , et prit possession sur la droite , entre
Canstadt et Esslingen.
Le même jour, la gauche de l'armée , aux ordres du géné
ral Desaix , s'est portée sur Waihingen , et le lendemain , à
l'embouchure de l'Ensz , vers Saxenhausen , en opposition
d'un corps assez considérable que l'ennemi avait dirigé vers
Heilbronn .
Le 3 , le général Saint-Cyr , dont les troupes s'étaient rassemblées
, a attaqué l'avant - garde ennemie , et , après un
combat très- vif , l'a forcée à nous laisser maîtres de toute la
rive gauche du Necker .
Le général Taponnier , ayant sous ses ordres les généraux
Lambert , Lecourbe , et l'adjudant général Houel , a été
( 319 )
chargé de l'attaque du faubourg de Canstadt et du village de
Berg. L'ennemi n'a pas eu le tems de couper le pont de ce
dernier village .
1
L'attaque du général Laroche a été dirigée sur Esslingen ;
l'ennemi y a fait son plus grand effort. Le combat a été trèsopiniâtre
, et malgré sa supériorité il a été repoussé avec grande
perte , qu'il convient lui -même avoir été de 800 hommes tant
tués que blessés , sur ce seul point. Nous avons fait , dans ces
deux combats , 250 à 300 prisonniers .
L'aîle gauche , aux ordres du général Desaix , a pris posi
tion le même jour à Ludwigsbourg , et a chassé de l'autre
côté du Necker tout ce qui était sur cette rive :
Le 4 , toute l'armée a fait un mouvement de gauche à
droite , mon projet étant de forcer le passage du Necker audessus
d'Esslingen , d'y appuyer la gauche , et de tâcher de
gagner la route de Donawert ; l'ennemi a pénétré ce dessein
et a commencé sa retraite vers la même nuit. On s'est mis
sur-le-champ à sa poursuite ; il se retire par les routes de
Gmund et Goeppingen : l'armée va le suivre . Je vous rendrai
successivement compte de la suite de nos opérations .
Signé , MOREAU.
Salut et respect.
ARMÉE D'ITALIE . Buonaparte , général en chef de l'armée
d'Italie , au Directoire exécutif. Au quartier-général de
Castigionnia , le 4 thermidor , an IV.
-
Citoyens directeurs , le 28 , à deux heures du matin , quinze
cents hommes de la garnison de Mantoue sortaient par la
porte de Cérese , dans le même-tems que trois mille hommes
sortaient par la porte de Pradella ; tous nos avant-postes se
retirerent . L'ennemi était à une portée de pistolet de nos batteries
, qu'il espérait déja enlever ; mais le brave cinquieme
bataillon des grenadiers était là . Les généraux Fiorella et
Dallemagne placent leurs troupes , saisissent le moment
favorable , attaquent l'ennemi , le mettent en désordre ,
le conduisent , après deux heures de combat , jusqu'aux palissades
de la ville . La perte de l'ennemi est de 5 à 600 hommes.
et
Le 29 , je comptais faire embarquer 800 grenadiers , et
j'espérais pouvoir m'emparer d'une porte de la ville ; mais
les eaux ayant diminué , dans 24 heures , de plus de trois
pieds , il n'a pas été possible de tenter ce coup de main.
Le 30 , à 11 heures du soir , le général Serrurier ordonna au
général Murat , et à l'adjudant général Vignolle , avec 2,000
hommes , d'attaquer la droite du camp retranché des ennemis ,
dans le tems que le général Dallemagne , à la tête d'une bonne
colonne , attaquait la gauche. Le chef de bataillon d'artillerie ,
( 320 )
Andréossy , officier du plus grand mérite , avec cinq chaloupes
canonnieres qu'il avait armées, alla donner à l'ennemi
une fausse alerte ; et dans le tems qu'il attirait sur lui tous
lès feux de la place , les généraux Dallemagne et Murat remplissaient
leur mission , et portaient , dans les rangs ennemis
, le désordre et l'épouvante . Le chef de brigade du génie ,
Chasseloup , traça , pendant ce tems , à 80 toises de la
place , l'ouverture de la tranchée , sous le feu et la mitraille
de l'ennemi. Au même instant , la batterie de Saint- George ,
de Pr della , et la Lafavorite , les deux premieres , composées
de six pieces de gros calibre et à boulets rouges , et de
six gros mortiers , la derniere , de huit pieces , destinée à
Tompre la communication qui conduit de la citadelle à la
ville , commencerent à jouer contre la place. Dix minutes
après , le feu se manifesta de tous côtés dans la ville . La
douane , le palais Colloredo et plusieurs couvens ont été entierement
consumés . A la pointe du jour , la tranchée n'était
que faiblement tracée ; l'ennemi réunissait une partie de ses
forces , et cherchait à sortir sous le feu terrible des remparts ;
mais nos intrépides soldats , cachés dans des ravins , derriere
des digues , postés dans toutes les sinuosités qui pouvaient un
peu les abriter de la mitraille , les attendaient de pied - ferme
et sans tirer. Cette morne constance seule déconcerta Tennemi
, qui rentra dans ses murs .
La nuit suivante , l'on a perfectionné la tranchée , et dans
la nuit de demain j'espere qué nos batteries seront armées et
prêtes à tirer.
Je ne vous parlerai point de la conduite de l'intrépide gé--
néral Serrurier , dont la réputation militaire est établié , et à
qui nous devons entr'autres choses , depuis la campagne , ie
gain de la bataille de Mondovi. Le chef de brigade du génie
Chasseloup , le chef de bataillon Samson , et le chef de bataillon
d'artillerie Meuron donnent tous les jours des preuves de
talens , d'activité et de courage , qui leur acquierent des titres
à la reconnaissance de l'armée et de la patrie .
Toutes les troupes montrent une patience , une constance
et un courage qui donnent l'audace de concevoir les entreprises
les plus hardies.
Le chef de bataillon Dupat , qui commande le brave cinquieme
bataillon de grenadiers , est le même qui a passé le
premier le pont de Lodi .
Vous trouverez ci -joint la sommation que j'ai faite au gou-.
verneur et la réponse qu'il m'a faite .
Signé , BUONAPARTE.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
No.
42.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 THERMIDOR , l'an quatrieme de la République,
( Mercredi 17 Août 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Ajourneyfrom Prince- of- Wales's fort in Hudson's bay, etc.
Voyage entrepris par les ordres de la compagnie de la
baie d'Hudson , pour la découverte des mines de cuivre
et du passage à la mer du Nord- ouest, fait depuis 1759
jusqu'à 1772. à partir du fort le Prince- de- Galles
jusqu'à l'Océan du Nord ; par SAMUEL HEARNE.
La découverte du passage de la baie d'Hudson est
un problême qui depuis Jean de Fuca occupe beaucoup
les navigateurs . Les avantages que retirerait de
cette découverte le commerce européen pour ses
relations avec le Japon , la Chine et même le sud- est
de l'Asie rend la solution du problême singulierement
intéressante . Depuis que le courage des Bougainville
et des Coock a fait connaître dans les divers
points de la mer du Sud , plusieurs mondes tout nouveaux
; depuis sur- tout que les pelleteries de Nootka-
Sund ont excité l'attention des négocians , jusqu'au
point de diviser deux grandes nations d'Europe , et
de les mettre à deux doigts d'une guerre sanglante ,
on a senti plus fortement encore combien il serait
avantageux d'éviter pour les communications avec
Tome XXIII. X
1
( 322 )
la côte -ouest d'Amérique , le long circuit du détroit
de Magellan . Le zele des navigateurs s'est ranimé ; ils
ont multiplié les recherches , et l'espoir d'un succès
prochain a paru prendre de jour en jour un nouveau
dégré de vraisemblance .
Dans ces derniers tems , le commandant du sloop
américain le Washington , et le capitaine Mears , dont
le voyage a paru traduit en français il y a sept ou huit
mois , ont, par des récits détaillés , donné plus de
consistance à celui de Jean de Fuca, que l'insouciance
des gouvernemens laissa mourir sans mettre à profit
ses vues et son activité. L'impatience et la curiosité
des savans et des négocians sur cet objet sont aujourd'hui
portées au dernier point, et le public attend
qu'une aussi grande question soit enfin éclaircie
.
Hearne s'est trouvé dans des circonstances trèsfavorables
aux recherches qu'elle exige. Son voyage ,
dont l'existence était connue en Europe depuis assez
long- tems , semble propre à jetter beaucoup de jour ,
tant sur les faits avancés précédemment , que sur les
conjectures des navigateurs les plus modernes , qui
n'ayant point comme lui, pénétré dans l'intérieur des
terres , n'en ont apprécié la profondeur , à la hauteur
de la baie , que par des observations nautiques , souvent
assez incertaines .
C'est à la générosité française que Hearne a dû la
conservation de son manuscrit ; et nous avions des
droits particuliers à sa publication : ce voyageur aura
sans doute eu l'équité de ne pas le taire . Mais voici
le fait. Lorsque Lapeyrouse fut envoyé par notre
gouvernement pour détruire l'établissement de la
( 323 )
compagnie anglaise de la baie d'Hudson , tous les
papiers de Hearne , confondus avec ceux de la compagnie
, tomberent en même tems que le fort le
Prince-de Galles dont il était gouverneur , entre les
mains des Français . L'acquisition des papiers de la
compagnie était un des objets de l'expédition . On
espérait y trouver des notions exactes sur différentes
découvertes qu'elle passait pour céler avec beaucoup
de soin , par suite de cet esprit avide et exclusif qui
caractérise le gouvernement et le commerce anglais.
Le voyage de Hearne , entrepris par ordre de la compagnie
, pouvait être avec raison regardé comme faisant
partie des papiers qu'on voulait saisir ; et le
vainqueur avait sans doute le droit d'en disposer
à son gré. Mais l'intention du gouvernement français
n'était pas de faire son profit particulier de découvertes
qui pouvaient devenir d'une utilité générale :
il ne voulait les connaître que pour les publier. Ainsi ,
lorsque Hearne réclama son manuscrit comme sa
propriété personnelle , et comme le seul qui existât ,
Lapeyrouse ne fit pas de difficulté de le lui rendre ,
en exigeant seulement sa parole qu'il le ferait imprimer
à son retour en Angleterre. L'accomplissement
de cette promesse est , comme on voit , un peu tardif;
car l'ouvrage n'a paru que tout récemment . Il
faut espérer que la probité de l'auteur ne lui aura
permis d'y rien altérer . Le plus léger retranchement ,
quant au matériel des faits , le moindre changement ,
quant à la maniere de les raconter , né seraient pas
moins une violation de ses engagemens , que l'entiere
suppression de l'ouvrage.
Н
Cet ouvrage n'est point encore parvenu en France.
X 2
( 324 )
Pour aller au-devant de l'impatience de nos lecteurs,
sur ses résultats principaux , nous sommes forcés de
fouiller dans les journaux étrangers. Voici l'extrait
qu'en donne celui de Gottingue , dans son numéro
du 2 juillet 1796.
" Le voyage dont on voit ici l'annonce , est sans
contredit le plus intéressant , et vraisemblablement
aussi le plus pénible , qui jusqu'à ce jour ait été
entrepris dans le nord de l'Amérique ; et nous doutons
beaucoup qu'à l'avenir , persoane ait assez de
courage et de force , soit pour y suivre les traces de
Hearne , soit pour pousser les recherches plus loin
que lui. La compagnie de la baie d'Hudson envoya
notre auteur dans les années que le titre relate
avec deux missions particulieres ; savoir , de reconmaître
les célebres mines de cuivre , qu'on avait an
noncées sur la riviere du même nom , et de résoudre ,
s'il était possible , la question du passage au nordouest
. Hearne à rempli cette double vue de ses commettans
dans son troisieme voyage , les deux premiers
n'ayant point eu de succès , par diverses circonstances
imprévues et inévitables . Dans ce troisieme
voyage , un accident malheureux le priva de
son quart de cercle qu'il brisa comme il revenait à
peine sur ses pas des bords de la riviere de Cuivre ;
de là vient que la longitude et la latitude des lieux
ne se trouvent déterminées exactement que pour un
petit nombre de points .
,, Nous allons citer ce qui nous a paru le plus remar◄
quable dans son récit ; et nous suivrons l'ordre même
( 325 )
de l'ouvrage l'ouvrage , et celui des souvenirs qui nous sont
restés de sa lecture.
D'après les découvertes de Hearne , on doit renoncer
entierement à l'idée d'un passage par la baie
d'Hudson , pour les vaisseaux européens . Il s'est
avancé jusqu'au 72 ° . degré de latitude nord , sans
rencontrer aucun vestige , sans recevoir aucune notion
d'un détroit qui réunît la mer du Sud avec
l'Océan atlantique . La pointe qu'il a poussée vers
l'Ouest est au moins de cinq cents milles anglais ,
à compter du fort le Prince- de - Galles ; et parmi
les peuplades ou les bandes de chasseurs qu'il a rencontrées
sur la route , il n'a pas vu un seul homme
qui connât , ni par lui même , ni par ouï- dire , les
bords nord- ouest de l'Amérique. Il n'y avait qu'un
très-petit nombre de ces Indiens qui eussent franchi
la grande chaîne de montagnes , prolongée du nord
au sud dans toute la longueur de l'Amérique , et qui
la divise en deux . L'intérieur de cette partie de
l'Amérique est sans comparaison beaucoup plus triste
# et plus pauvre que les côtes , et même que les côtes
de la baie d'Hudson . Hearne n'a gueres vu dans
ces affreux déserts , pendant des années entieres
qu'il les a parcourus , même lorsque la faible chaleur
de l'été fondait les neiges , que des plaines et des
coteaux hérissés de rocs entierement nus , ou tout
au plus couverts d'un peu de mousse . Les rares et
petites places qui dans les mois les plus doux , produisent
un peu de gazon , suffisent à peine à llaá nourriture
des oies et des autres oiseaux de passage , qui
se montrent un instant dans ces climats .
" Hearne a parcouru leurs épouvantables solitudes
RM
X 3
( 326 )
sans emporter d'autres vêtemens que ceux qu'il avait
sur le corps ; car les armes , la poudre , le plomb ,
les couteaux , les autres instrumens de fer néces
saires , sa couverture , son quart de cercle , sa petite
provision de tabac , etc. formaient un poids plus que
suffisant pour un homme qui devait faire un voyage
à pied de deux ans , ou au moins de dix- huit mois .
Il lui arriva souvent de passer les semaines entieres
en plein air dans la saison la plus rigoureuse ; il
lui arriva plus souvent encore de rester plusieurs
jours exposé à la pluie la plus continuelle et aux
tourbillons d'un vent glacial , sans pouvoir se réchauffer
un seul instant , et sécher ses habits . Au
milieu de toutes ces angoisses , il s'estimait encore
fort heureux quand il pouvait calmer sa faim avec
quelque morceau de chair crue , même avec l'insupportable
chair du bauf musqué ( 1 ) . Plus d'une fois il
fut privé de nourriture assez long- tems pour tomber
au dernier terme de la défailliance : quand il retrouvait
des alimens , à peine pouvait-il manger à la fois
deux ou trois onces , sans éprouver de terribles crampes
d'estomac ; et les douleurs qui les accompagnaient,
étaient cependant au-dessous de celles que laissait
encore après lui le long tourment de la faim. Tout
son voyage fut un passage continuel de l'abondance
au manque total de nourriture , ou du manque total
à l'abondance .
99Les naturels du pays , quand ils ont consumé toutes
(1 ) Le boeuf musqué est une espece de bison du nord de
l'Amérique , que le P. Charlevoix a décrit assez en détail. II
tire son nora de l'odeur de musc que sa chair exhale.
"
( 327 )
leurs provisions ,sont souvent obligés de manger leurs
femmes et leurs enfans . Ceux qui deviennent de de
sorte antropophages par nécessité , sont dans la suite,
évités par les autres avec la plus grande horreur ;
parce qu'on a remarqué que le sauvage à qui il
faim faisait porter les mains sur ses semblables ,
contractait un goût si passionné pour la chair hűmaine
, qu'il n'y avait plus avec lui de sûreté.ma Cy
*
,, Quand Hearne et ses compagnons s'étaient pracuré
plus de boeuf musqué qu'ils ne pouvaient en'
consommer pour le moment , ils coupaient la chair
la plus épaisse en tranches minces , qu'ils faisaient
sécher au soleil ou à un feu doux ; ils la réduisaient
ensuite en poudre en la broyant entre deux pierres.
Dans cet état , la chair était non-seulement très-commode
à transporter ; mais on pouvait à chaque instant
en faire usage sans autre préparation .
" Tous les Indiens que Hearne rencontrait sur sa
route , lui demandaient l'aumône avec aussi peu de
retenue que s'il avait traîné tous les magasins de la
factorerie à sa suite. Aucun d'eux , au contraire , ne
rendit , et même ne voulut souffrir que sa femme ou
ses enfans rendissent le moindre service ( 1 ) Pẻ-
tranger.
Les femmes accompagnent toujours les hommes
( 1 ) Tels sont ces hommes de la nature , que quelques; rêyeurs
enthousiastes nous donnent après Rousseau pour les mot
deles de l'espece humaine . On a vu déja , et l'on verra ci-après
encore que les sauvages du nord de l'Amérique , comme ceux
qu'on trouve presque par-tout ailleurs , sont la race la plus
méchante , la plus corrompue et la plus misérable.
X 4
( 328 )
dans les longs voyages : cela ne saurait être autrement
; car elles sont chargées de tous les forts tra
vaux , à l'exception de la chasse ; et les hommes les
plus robustes ne sauraient supporter la moitié des
fatigués qu'elles endurent chaque jour.
99 Hearne donne le titre d'Indien au gouverneur
Moses Norton, et celui d'Indienne à son aimable fille ,
seulement parce que l'un et l'autre étaient nés à la
baie d'Hudson .
" Les Indiens qui ne viennent jamais dans les factoreries
européennes , sont plus heureux que ceux qui
tentent ce voyage . Dans les longues routes que ces
derniers sont obligés de faire pour arriver aux côtes ,
ils souffrent ordinairement de grandes disettes de
nourriture , et meurent souvent de faim.
" Les Américaines du nord sont d'une taille
moyenne , quelquefois assez délicatement , mais jamais
régulierement ni bien bâties . Leurs maris et leurs
amans; les tiennent pour belles lorsqu'elles ont la
vraie forme américaine , c'est - à - dire un visage plat et
large , de petits yeux , des pommettes saillantes , le
front écrasé , le menton large et grand , le nez épais
et relevé en bosse , la peau brune et le sein pendant
jusqu'à la ceinture . Avant leur trentieme année , les
Américaines sont couvertes de rides ; ce qui dépend
en grande partie des pénibles travaux et des inconcevables
souffrances dont elles sont accablées . On
jes estime beaucoup moins pour leur amabilité , que
pour leur adresse , leur force et leur constance au
travail.
" Il faut que les hommes soient rassasiés avant
que les femmes osent manger ; et par l'effet de cette
( 329 )
police domestique elles restent souvent àjeun . Hearne
a vu lui-même une femme qui sortant d'une couche
laborieuse, fut obligée de partir immédiatement après,
avec la bande , et d'emporter , outre son enfant , un
fardeau très - considérable , à travers les neiges profondes
, ou les eaux qui baignaient la terre .
" Chez tous les Indiens que Hearne a connus
le droit du plus fort avait la plus grande extension .
L'homme le plus fort enlevait la femme du plus
faible , et la bande la plus nombreuse dérobait à
toutes celles qu'elle trouvait sur son passage , et les
provisions et les pelleteries dont elle croyait avoir
besoin.
" Quand ils se battent pour les femmes , le combat
consiste à se saisir l'un l'autre par les cheveux , et à
se traîner jusqu'à ce qu'il y ait un vainqueur : il est
rare que
le vaincu reçoive des coups ou des meurtrissures.
L'assassinat est aussi fort rare parmi les
Indiens qui entourent le fort du Prince- de - Galles ,
tandis qu'il est très - commun parmi ceux de la partie
sud.
" Les Indiens cuivrés , qui dans notre voyageur
voyaient pour la premiere fois un Européen , ne trouverent
agréables ni sa peau blanche , ni ses cheveux
blonds , ni ses yeux bleus . Ils comparaient la premiere
à de la chair bouillie dont tout le sang est
exprimé ; les cheveux , aux poils sales de la queue
du buffle ; les yeux , à ceux d'une espece d'oie qui
visite chaque année , le voisinage de la riviere de
Cuivre.
" Les femmes du nord de l'Amérique sont beaucoup
plus chastes que celles du midi : les dernieres
( 330 )
ne se laissent point enchaîner par la supériorité des
hommes. Le troc des femmes pendant une ou plu
sieurs nuits , est aussi très - commun parmi les Indiens
du nord. Cette pratique a le bon effet que lorsque
les hommes mariés viennent à mourir , les amans de
leurs femmes qui vivent encore , se chargent d'elles
et des enfans.
s
" Parmi ces peuples , les parens et les enfans , les
freres et les soeurs se mêlent souvent ensemble sans
scrupule .
" La riviere Congecathawhachaga , sur les bords
de laquelle Hearne rencontra les premiers Indiens
cuivrés , est au 68 ° . degré 40 minutes de latitude - nord
et au 24. degré 46 minutes de longitude- ouest , à
partir du fort le Prince-de- Galles , c'est-à - dire à
118 degrés 15 minutes de Londres . Les observations
pour reconnaître sa situation véritable ont été faites.
deux fois avec beaucoup de soin .
» Depuis cet endroit , et pendant toute la premiere
moitié de juillet 1771 , des pluies continuelles accompagnées
d'ouragans et de tourbillons de neige , escorterent
fidellement notre voyageur . Le 6 de ce mois , il
tomba une quantité si terrible de neige , que les Indiens
les plus vieux assuraient n'en avoir jamais vu de
telle , du moins dans le milieu de l'été . A ces hautes
latitudes , on rencontrait fort souvent de nombreux
troupeaux de boeufs musqués d'une taille égale à celle
des boeufs d'Angleterre . La chair de cet aminal sent
si fortement le musc , que même les couteaux avec
lesquels on l'a coupée , en conservent long - tems
l'odeur. Elle n'a aucun rapport avec la chair du buffle
de l'Amérique ouest ; elle en a beaucoup davantage
( 331 )
avec celle de l'élan ou du moose américain.
» Du ier , jusqu'au 8 juillet , l'air et le sol furent
trop humides pour que Hearne et son conducteur
pussent allumer du feu , se réchauffer et cuire leurs
alimens. Les coteaux pierreux qu'il faut franchir pour
aller de la riviere dont nous venons de parler,à celle
de Cuivre , avaient été tellement fouillés et remués
par les ours qui chassent les rats et les écureuils .
qu'ils ressemblaient à des champs sillonnés par la
charrue. Le 13 juillet , Hearne atteignit enfin au
but principal de ses desirs et de ses recherches ; il
arriva sur les bords de la riviere de Cuivre. A son
grand étonnement cette riviere était non -seulement
bien loin de pouvoir porter des bateaux d'Europe ,
comme les Indiens l'en avaient assuré d'avance , mais
si basse, si remplie de rochers et si coupée de cascades
qu'à peine un légere canot indien pourrait- il y flotter
un peu commodément.
1
" Ici , notre voyageur fut témoin oculaire d'une
attaque dans laquelle les Indiens , venus avec lui ,
tomberent avec fureur sur une bande d'Esquimaux , et
massacrerent de la maniere la plus cruelle jusqu'aux
femmes et aux enfans.
" Dans cette circonstance , Hearne eut l'occasion
de vérifier ce que racontent les anciens voyageurs de
l'horrible puanteur des Esquimaux , et du dégoût avec
lequel ces sauvages , qui dévorent les matieres les
plus infectes et les plus corrompues, rejettent le pain,
les raisins , les figues et les autres alimens des Européens.
" Hearne suivit le cours de la riviere de Cuivre
jusqu'à son embouchure : elle se jette dans la mer ,
( 332 ) •
ou dans un golfe de la mer du Sud . Dans cet endroit
même , le courant est incapable de porter un bateau
anglais . La glace était fondue , tout au plus jusqu'à
trois quarts de mille du rivage. •
D'après les données ci- dessus , Hearne resta persuadé
dès ce moment, que sa nation ne pourrait tenter
avec avantage la navigation de ces côtes : en conséquence
, il trouva que ce n'était pas la peine d'attendre
un instant favorable pour des observations
astronomiques. Il place l'embouchure de la riviere
de Cuivre entre le 72 ° . et le 73º . degré de latitude
nord ; et il pense qu'en déterminant ainsi sa position
, il ne peut gueres se tromper que de 20 milles ,
à cause de l'exactitude avec laquelle il avait noté
la direction de sa route , et l'espace parcouru dans
chaque journée , depuis les bords du Congecathawhachaga.
Le 18juillet , tandis qu'il cherchait l'embouchure
de la riviere de Cuivre , le soleil resta toute la
nuit sur l'horison , à une assez grande hauteur ; de
sorte qu'on jouissait non- seulement de la lumiere
du jour , mais même de la présence de cet astre.
" Les Esquimaux des environs de la riviere de
Cuivre sont en tout semblables à ceux de la baie
d'Hudson. Les premiers se distinguent seulement des
derniers , en ce qu'ils s'arrachent tous les cheveux
avec le bulbe .
" Quant à ce qu'on nomme la grande mine de
cuivre , ce n'est autre chose que des monceaux
d'éclats de rocher et de gros sable , qui paraissent
avoir été lancés au- dessus du sol par quelque tremblement
de terre . Hearne et les Indiens de sa suite
( 333 )
la
chercherent vainemeut pendant vingt-quatre heures
un morceau de mine de cuivre de quelqu'importance.
Enfin , ils en trouverent un de quatre livres , que
compagnie de la baie d'Hudson possede maintenant :
tous les ustensiles en fer qui viennent d'Europe à la
riviere de Cuivre , peuvent s'y vendre à mille pour
cent de gain .
Depuis le retour de l'auteur , la petite vérole a
pénétré parmi les Indiens du nord ; elle a enlevé les
neuf dixiemes de la population.
,, En revenant de la riviere de Cuivre , les Américains
dont Hearne était accompagné , marchaient si
vite , le sol était si âpre et si pierreux , qu'à grand
peine pouvait- il les suivre , et que chacun de ses pas
était arrosé de son sang.
4
,, Un sorcier américain promit pour la guérison
d'un malade , d'avaler d'abord une bayonnette
ensuite un morceau de bois ; il fit l'un et l'autre
avec tant de promptitude , que Hearne ne put jamais
découvrir les moyens de l'illusion .
,, Aucun de ceux qui avaient pris part au massacre
des esquimaux , n'osa pendant quelque tems
cuire sa nourriture : ils s'imposerent aussi plusieurs
autres privations , comme d'embrasser leurs femmes
et leurs enfans , jusqu'à ce qu'ils eussent été purifiés
de nouveau . ⠀
Les menaces des sorciers d'enlever la vie à quelqu'un
, font ordinairement une si profonde impression
sur lui , qu'en peu de tems il tombe dans la
consomption ou dans quelqu'autre maladie mortelle.
Une jonglerie dont Hearne apprit les détails par des
Américains de sa connaissance , avait eu le meme
effet sur un de leurs ennemis .
( 334 )
" Les lumieres boréales font au nord de l'Amérique
, dans le silence des nuits , un bruit semblable
à celui d'un drapeau fortement agité par le vent :
c'est du moins ce que Hearne à souvent entendu
dire .
Les demeures des castors ne sont pas , à beaucoup
près, si ingénieusement construites que les peignent
les relations des voyageurs . Elles n'ont point
d'ouverture du côté du rivage ; car de cette maniere
l'animal serait bientôt surpris et mis à mort par ses
plus dangereux ennemis. Les castors blancs sont
extrêmement rares . Pendant un séjour de trente ans
dans l'Amérique du nord , Hearne n'a vu qu'une seule
peau blanche , et qui même avait à la partie inférieure
du dos , beaucoup de poils roux et bruns .
Quand notre voyageur fut parvenu sur les bords
de la grande mer d'Atnaphscow , environ vers le 60 °.
degré de latitude , la nature changea pour lui toutàcoup
de face. Nou - seulement les environs ne lui
présenterent plus ces éternels coteaux rocailleux ;
mais même dès ce moment il ne découvrit plus une
seule pierre.
" Dans cette partie de l'Amérique , la chair des
buffles est excellente .
.
" Quand les Indiens viennent dans la factorerie
anglaise , ils ne cessent de mendier pour eux et pour
leurs parens ; et quand il arrive qu'on leur refuse
enfin quelque chose , ils injurient et menacent comme
si l'on avait commis une grande injustice à leur égard.
Mais ce qu'ils ne peuvent pas obtenir en le demandant
, ils le dérobent avec une adresse dont il est
presqu'impossible de se défendre.
( 335 )
1
Hearne avait appris , par une expérience sou
vent répétée , que la chair séchée au soleil est l'alinient
le plus fort et le plus nourrissant.
" Les Indiens du nord de l'Amérique sont aussi
dépourvus de barbe , ou du moins ils en ont aussi
peu que ceux du sud . Les deux sexes n'ont point de
poil sous les aisselles , et fort peu dans d'autres parties
du corps , sur- tout les femmes . Mais Hearne ne
s'est pas apperçu qu'on arrache ceux que la nature
a fait croître .
" La physionomie des hommes est la même que
celle des femmes , si ce n'est que dans les hommes
le nez est plus relevé.
" Parmi les Indiens , la reconnaissance est un sentiment
tout-à-fait inconnu . Ils n'en sont que plus
propres à feindre et dissimuler. L'on obtient beaucoup
plus d'eux par la force , que par la douceur et
la bonté .
"2 Quand le gouverneur des forts anglais vient à
mourir , toutes les dettes contractées sous lui , par les
Indiens sont autant de perdu ; les débiteurs se regardent
comme dispensés de régler leurs comptes .
,, Les Américains du nord sont très -jaloux . On
sépare avec beaucoup de soin , les jeunes filles des
hommes et des jeunes garçons.
I1l1 y a peu d'enfans mal conformés : mais vers
l'âge de 50 ans on rencontre à peine un seul homme
qui ne soit tortu ou cágneux .
Lorsque les femmes ont leurs regles ( 1 ) elles n'osent,
(1 ) Quelques naturalistes et quelques médecins avaient prétendu
que parmi les sauvages , l'évacuation des regles n'avait(
336 )
pour la plupart , rien manger , rien toucher ; elles
n'osent pas même marcher sur les cordes ou sur les barrieres
où l'on a attaché la tête de quelque gros animal.
" Le plat favori des Indiens du nord , comme de
ceux du sud , est un mélange de sang , de restes d'alimens
à moitié digérés qu'on trouve dans l'estomac
des cerfs , et de morceaux de chair grasse et tendre
qu'on fait cuire à un feu doux dans cet estomac
même. Hearne pense que les gourmands d'Europe les
plus difficiles pourraient en être satisfaits . Mais nous
doutons beaucoup que parmi nous , les amis d'une
bonne table voulussent confirmer les éloges qu'il
donne au régal américain , qui est fourni par la chair des
animaux tirés du ventre de la mere, et non développés
encore, Quant aux insectes et à la vermine que les
Indienspréferent à tout, Hearne ne put jamais se faire
à cet autre régal , quoiqu'il y fût invité sans cesse .
" On ne se sert pas seulement des chiens dans le
nord de l'Amérique , pour tirer les traîneaux ; ils sont
encore employés à porter des fardeaux plus ou moins
considérables.
Lorsque toute autre nourriture manque aux sauvages
, ils soutiennent leur misérable vie avec une
mousse noire et dure , qui croît sur les rochers et sur
les éclats de pierre.
" Le scorbut , la consomption et la dyssenterie
sont les maladies les plus communes parmi eux .
» Ordinairement on impute la mort des personnes
presque point lieu , et qu'elle était sur-tout étrangere aux
habitans des régions du nord . Cette opinion perd tous les
jours de son poids , par les récits des voyageurs.
f
UA
( 337 )
un peu considérables à des sortileges , sur-tout aux
Bortileges des esquimaux ; et cette croyance ridicule
est la cause principale de la fureur avec laquelle
on détruit tout ce qui tient à cette nation.
" Les Indiens sont si peu susceptibles de compas
sion , que non - seulement ils voient sans émotion les
plus grandes douleurs dont ils sont témoins dans les
autres , mais même qu'ils imitent souvent avec dérision
, les mouvemens convulsifs qui les accompa
gnent.
" On pleure les morts une année entiere , avec des
hurlemens réitérés et presque continuels .
" Les opinions des Américains du nord , relativement
à la formation de l'homme , à celle des fleuves ,
des mers , etc. s'accordent avec les opinions connues
des autres sauvages. Quoique les sorciers par leurs
jongleries prétendent se transformer en substances
supérieures et en diverses especes de bêtes sauvages ,
Hearne pense que parmi les Indiens du nord , on
ne trouve aucune trace de culte , ou de ce qu'il
appelle religion pratique ( practical relligion ) . Le plus
spirituel de tous les indigenes du nouveau monde
qui suivit notre voyageur jusqu'à la riviere de Cuivre ,
Maton Abbée l'a souvent assuré que ni lui-même , ni
ses compatriotes n'avaient aucune idée d'une vie à
venir.
,, A la mort des peres et des meres , on les revêt
des plus mauvais habits , on place auprès d'eux quelques
morceaux de la plus mauvaise nourriture . Quand
les vieillards deviennent si faibles qu'ils ne peuvent
plus suivre la horde , on les laisse en arriere , exposés
à toutes les horreurs de la faim , qui termine bientôt
Tome XXIII. Y
1
( 338 )
leur vie. Cet usage est si constant et si général que
ceux qu'on abandonne ainsi , ne s'en plaignent même
pas.
Hearne paie à Maton Abbée un juste tribut de
reconnaissance pour le soin avec lequel il lui servit
de guide. La maniere dont il en parle semble prouver
que ce n'était pas un Indien ordinaire , mais vraisemblablement
un Métis . Cette conjecture se confirme par
le genre même de sa mort , car Maton Abbée se pendit.
en apprenant que les Français avait détruit la factorerie
du Prince - de - Galles ; et Hearne observe à ce
sujet , que son ancien conducteur est le seul Indien
dont il ait entendu dire qu'il se fût tué lui-même .
2
" Nous passons sous silence les détails sur les
animaux , les arbres et les plantes du nord de l'Amérique
, qui remplissent la fin du volume depuis la
359. page (1 ) Hearne n'est pas naturaliste ; et cependant
les naturalistes pourront parmi ses observations
, en trouver beaucoup d'intéressantes .
Il est aisé de voir que plusieurs endroits de cet
extrait demanderaient quelques explications ; peut-
'être les idées auraient- elles besoin d'en être mieux
liées , et les objets rangés dans un meilleur ordre .
*Mais il contient beaucoup de choses curieuses ; et
comme nous n'avons point sous les yeux l'ouvrage
dont il rend compte , nous ne nous sommes permis
d'y faire aucun changement.
1
Nous ajouterons un seul mot , c'est que les
dénégations de Hearne sur l'existence du passage
de la baie d'Hudson , ne peuvent détruire les ren-
(1 ) Il est de 458 pages in- 4° .
( 339 )
seignemens positifs et les vraisemblances qui se tirent
des récits de plusieurs autres voyageurs . On sait assez
quel est l'esprit général des Anglais , relativement
aux découvertes qui paraissent contrarier leurs misérables
intérêts mercantiles , quelqu'utiles qu'elles
soient d'ailleurs on sait en particulier que la compagnie
de la baie d'Hudson, dont Hearne était l'agent
au fort le Prince - de- Galles , passe pour s'être toujours
opposée aux recherches qui pouvaient déranger
ses petits profits ; et que cette compagnie , dont le
parlement ne laisse courir encore le privilége , expiré
depuis nombre d'années , qu'à cause de la modicité
de ses bénéfices apparens , est une de celles à qui
l'on reproche le plus de ce caractere avide et de ces
idées étroites , qui du reste sont essentiels à toutes
les commandites privilégiées .
*
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS.
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
TROISIEME EXTRAIT.
DEUX rapports , entre tous ceux dont l'Institut a
2
14 été chargé pendant le trimestre , méritent de fixer
l'attention des Français . Le premier a eu pour objet
des crayons de mine de plomb. Si l'on se rappelle
la France était tributaire de l'Angleterre que pour ses
crayons , et que ce tribut s'élevait à des millions , on
sentira le prix de la découverte du cit. Conté. Il com
pose des crayons de plombagine ( carbure de fer )
38
Y 2
( 340 )
aussi bons que ceux des Anglais , aussi variés pour
les usages et grosseurs , et il les donne pour le prix
'des crayons pris en Angleterre . La section de chimie
a fait sur la composition de ces crayons , et celles
des beaux-arts ont fait sur leur usage un rapport trèsavantageux
. La nation peut donc donner la préférence
aux crayons du cit. Conté , sans craindre la
prévention nationale.
Le second rapport a déja été publié dans quelques
journaux , mais il ne l'a point été dans celui - ci ,
parce qu'on attendait une suite . Aujourd'hui que son
objet est terminé , nous allons le faire connaître à
nos lecteurs. Il s'agit de manuscrits de Gresset , dont
est possesseur le cit . Duméril , et que ce citoyen a
présentés à l'examen de l'Institut . Les commissaires
de la classe de littérature et beaux - arts ont vu les
originaux écrits de la main même du poëte . Ils y
ont 'trouvé beaucoup de vers qui ressemblaient trop
à des essais , des comédies que Thalie rejetterait loin
du méchant , des éloges fades et excessifs prodigués
à des archevêques , des abbés, des ministres , des rois ,
des maîtresses favorites , etc.
Une épître au roi de Prusse , un voyage à la Flêche ,
l'épître d'un chartreux à une femme qu'il a vu paraître
un moment dans sa cellule , le placet pour demander
la survivance d'une lieutenance de roi , of
frent des détails piquans. Nous donnerons bientôt
des extraits des deux dernieres pieces .
Les commissaires espéraient retrouver un cinquieme
chant du joli poëme de Ververt , intitulé
I'Ouvroir. Des hommes d'un goût sûr ont dit qu'il était
pour le moins égal aux quatre premiers . Racine fils ,
( 341 )
qui le connaissait , en a parlé avec le plus grand éloge
au poëte Lebrun . Le manuscrit ne s'est point trouvé
dans le recueil offert par le cit. Duméril . Une tradition
conservée parmi les héritiers de Gresset , faisait
croire que le prince Henri de Prusse en était possesseur.
L'Institut , sollicité par les commissaires , a écrit
à ce prince , dans l'espoir que l'ami des lettres et de
la victoire se prêterait à faire jouir le public d'un
chant annoncé depuis si long- tems .
Le prince Henri a répondu à l'Institut avec des
expressions d'estime qui sont une vive censure de
ceux qui voulaient ajourner les moyens de travail et
d'existence dus à des savans rassemblés par l'ordre
exprès de la constitution . Les méchans ont dit qu'ils
espéraient en agissant ainsi ajourner les lumieres
dont l'éclat doit offusquer les amis ensanglantés de
la terreur ; mais l'accord unanime des Anciens sur cet 、
objet a vengé les lettres et les arts .
Le prince a dit qu'il ne possédait point l'Ouvroir ;
mais qu'il l'aurait cédé avec plaisir à l'Institut pour
le rendre public , s'il en avait été possesseur. Il a
offert la communication d'un manuscrit de Diderot ,
intitulé Jacques Fataliste ; et l'Institut l'a accepté avec
reconnaissance .
Voici les extraits promis.
Extrait de l'Épître d'un Chartreux à une femme qu'il a
vu paraître un moment dans sa cellule.
Je me rappelle avec transport
Les lieux et l'instant où le sort
M'offrit cette nymphe chérie ,
Dont un regard porta la vie
Dans un coeur qu'habitait la mort.
**
i
Y 3
( 342 )
Félicité trop peu durable
Il passa , ce songe enchanteur ,
Et je n'apperçus le bonheur
Que pour être plus misérable .
La paix de ce morne séjour
Ne peut appaiser m
Pour jamais je sens que l'amour
Habitera má sépulture .
En vain tout offre dans ce lieu
De la mort l'affreuse livrée ;
D'épines , de croix entourée ,
La mort n'écarte point ce Dieu :
Par lui , mon antre funéraire
Brille des plus vives couleurs ;
Et ses mains répandent des fleurs
Sur les cilices et la haire .
Déja le bruit lugubre et lent
De l'airain aux accens funebres
Me dérobe à l'enchantement ,"
Et m'appelle dans les tenebres :
Deja dans un silence affreux
Sous ce long cloître ténébreux
Que terminent des lampes sombres ,
Je vois errer les pâles ombres
Des solitaires de ces lieux .
A travers leurs dehors sauvages
Ces lentes victimes du tems ,
Ces fantômes , ces pénitens
Dans un éternel esclavage
Me semblent libres et contens
Sous le poids des fers et de l'âge .
Contens ! hélas ! ils n'ont point vu !…..
( 343 )
O Dieux ! si de mon immortelle
Un regard leur était connu ,
Verraient-ils un bonheur loin d'elle ?
Mais vous que nos déserts épais ,
Nos tombeaux , notre nuit profonde
N'entourent point de leurs cyprès
Vous , heureux habitans du monde
Qui vivez , qui voyez ses traits ,
Pouvez - vous la quitter jamais ?
Pour elle votre ame ravie
N'a-t- elle pas trop peu de tems
De tout l'espace de vos ans ?
Je voudrais , de toute ma vie
Acheter un de vos instans .
>
Contraint de dévorer mes peines
Parmi le silence et l'effroi
De ces retraites souterraines ,
Toujours seul , toujours avec moi ,
Exclus de l'asyle ordinaire
Que la nature ouvre au malhe ur ,
Je suis privé , dans ma misere ,
De pouvoir répandre mon coeur
Dans le coeur d'un ami sincere !
Il faut renfermer ma douleur.
Rien n'offre , en mon désert sauvage ,
Ni soulagement , ni pitié ;
Et , pour en achever l'image ,
On n'y connaît point l'amitié.
( 344 )
Extrait d'un Placet pour la survivance d'une lieutenance
'de roi.
UNE très-mince lieutenance
D'un fort d'assez peu d'importance
Qui ne sera jamais bloqué ,
Mais dont le grenadier qui veille à sa défense.
Rendrait bon compte un jour , si , contre l'apparence ,
Il pouvoit se voir attaqué ,
Sur cette chétive éminence .
Ce n'est , pour le moment , qu'un titre sans séance
Jusqu'à l'instant qu'il plaise au maître souverain
De rappeller à lui l'ame du châtelain
Dont nous briguons la survivance .
Mais comme ce vieux paladin ,
Quoique goutteux octogénaire ,
S'aime beaucoup dans ce bas hémisphere
Et n'aima jamais son prochain ;
Que sait- on ? hélas ! ce vieux reître
Très-choyé , très-soigneux du reste de son être ,
Éternel dans ses bastions ,
Empaqueté , fourré , le nez sur les tisons ,
Entre son major et son prêtre ,
Ses histoires de garnisons
Et ses pipes et ses marrons ,
Hélas ! enterrera peut- être
Celui pour qui nous demandons .
Dieu lui fasse toute autre grace ,
Si dans ce jour nous obtenons
Un coadjuteur à sa place !
Et quand il aura tout conté
Sur Hoschstet et sur Ramillies ,
Comment on eût mieux fait , ce qu'on eût emporté
De gloire , d'immortalité ,
?
1
( 345 )
Et de moustaches ennemies
S'il avait été consulté :
Quand il aura bien exalté
Les antiques chevaleries ;
Des maréchaux défunts dépeint les effigies ,
La perruque , l'austérité ;
Bien rabaché , bien regretté
Ses campagnes et ses orgies ;
Des siéges ou peut-être il n'a jamais été ;
Des belles dont sans doute il n'a jamais tâté
Enfin , quand le bon-homme aura bien répété
Ses ennuyeuses litanies
Du tems passé , seul tems par lui toujours vanté ;
Après qu'il aura joint à cette kyrielle
Ce que dans sa baraque il compte faire un jour ;
Ses projets assez longs pour la vie éternelle ;
Les mémoires qu'il doit présenter à la cour ,
Et qu'à son ordinaire il aura dit sans cesse
Ma courtine , mon tourillon ,
Mon pont-levis , ma forteresse ,
Mon aumônier , ma` garnison ,
Le roi mon maître , mon canon ;
Tout cela dit et fait en deux ans qu'on lui laisse
Par bienséance ou par tendresse ,
Dieu veuille rappeller dans l'éternel dortoir
Le peu d'esprit qu il peut lui voir ;
Et moitié marmottant sa courte pate-nôtre ,
Moitié sur sa goutte jurant
Nous l'endormir chrétiennement
Et le clorre hermétiquement
Pour son bonheur et pour le nôtre.
Si la rage du bruit et d'un frivole honneur ,
Chimere des vivans ! dans les demeures sombres
Tient aussi des vieux preux les sérieuses ombres ,
་་ ་་་ ་་་ཏ
( 346 )
Il peut être assuré que son cher successeur
Plus jaloux qu'un parent d'orner ses funérailles ,
Lui fera dresser , de grand coeur ,
Toute la pompe des batailles .
Que , pour mieux décorer son convoi , son tombeau ,
On empruntera de la ville
Ce qui peut manquer au château ;
Prêtres , soldats , poudre , bedeau
Et tout le funebre ustensile ;
Que , vers son dernier domicile ,
Toutes les croix de Saint-Louis
Qui végetent dans le pays
L'accompagneront à la file ;
Que tous les vieux fusils ce jour-là sortiront ,
Et , s'ils le peuvent , tireront
Pour annoncer au loin sa marche funéraire ;
Que son large écusson , sa croix , son cimeterre ,
Le catafalque honoreront ,
Et qu'enfin , au sein de la terre ,
Ses reliques ne descendront
Qu'avec les honneurs de la
guerre .
PROGRAMME des Prix de l'Institut national des Sciences
et Arts , proposés l'an IV de la République .
CLASSE DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
ET PHYSIQUES .
SUJET DU PRIX DE MATHÉMATIQUES.
La construction d'une Montre de poche propre à déterminer les
longitudes en mer , en observant que les divisions indiquent les
parties décimales du jour , savoir ; les dixiemes , milliemes et
cent milliemes ; ou que lejour soit divisé en dix heures , l'heure
en cent minutes , et la minute en cent secondes.
+
L'académie des sciences , en 1793 vieux style ) , avait
proposé ce sujet pour le prix de 1795 : elle a été supprimée
( 347 )
avant qu'aucune piece fût envoyée au concours : mais l'Institut
national , considérant qu'il est possible que plusieurs
artistes aient fait ou commencé , pour ce concours , des
montres conformes au programme , et que d'ailleurs le sujet
du prix , très - important à l'epoque à laquelle il avait été
proposé , ne l'est pas moins dans les circonstances actuelles ,
a pensé qu'il ne pouvait mieux faire que de le proposer de
nouveau. Néanmoins , pour diminuer , autant qu'il est possible
, les difficultés qui pourraient écarter quelques concurrens
, l'Institut national a cru devoir changer en une simple
invitation l'obligation de faire indiquer aux divisions les parties
décimales du jour .
Toutes les montres envoyées au concours , celle même
qui aura remporté le prix , seront rendues à leurs auteurs ,
après l'examen .
Le prix est une médaille d'or de la valeur d'un kilogramme.
Les artistes de toutes les nations sont invités à concourir.
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au dernier jour de
fructidor de l'an V exclusivement. Ce terme est de rigueur.
L'Institut proclamera la piece qui aura remporté le prix ,
à son assemblée publique du 15 messidor de l'an VI .
SUJET DU PRIX DE PHYSIQUE.
La comparaison de la nature , de la forme et des usages du foie
dans les diverses classes d'animaux.
Parmi les différens sujets de physique que l'Institut pouvait
choisir cette année pour un des prix qu'il doit distribuer ,
il ne s'en est pas présenté de plus remarquable ni de plus
important pour les progrès de cette science , que celui qui
avait été proposé par la ci - devant académie des sciences
en 1792. L'Institut a donc cru qu'il devait conserver ce sujet
relatif aux fonctions de l'économie animale , pour lequel
d'ailleurs les savans ont pu s'engager dans des recherches
plus ou moins considérables , depuis le tems où il a été
proposé. I adopte le programme publié par l'académie
avec toutes les vues qu'il contient , et le soumet de nouveaux
aux méditations des savans.
Les végétaux puisent dans l'air qui les environne , dans
l'eau , et en général dans le regne minéral , les matériaux
nécessaires à leur organisation .
Les animaux se nourrissent ou de végétaux , ou d'autres
animaux qui ont été eux -mêmes nourris de végétaux ; ên
( 348 )
sorte que les matériaux dont ils sont formés , sont toujours
en dernier resultat , tirés de l'air ou du regne minéral.
Enfin , la fermentation , la putréfaction et la combustion ,
rendent continuellement à l'air de l'atmosphere et au regne
minéral les principes que les végétaux et les animaux en ont
empruntés.
• Par quels procédés la nature opere -t- elle cette circulation
entre les trois regnes ! Comment parvient-elle à former des
substances fermentescibles , combustibles ( 1 ) et putrescibles
, avec des matériaux qui n'avaient aucune de ces
propriétés ?
La cause et le mode de ces phénomenés ont été jusqu'à
présent enveloppés d'un voile presque impénétrable . On
entrevoit cependant que , puisque la putréfaction et la combustion
sont les moyens que la nature emploie pour rendre au
regne minéral les matériaux qu'elle en a tirés pour former
des végétaux et des animaux , la végétation et l'animalisation
doivent être des opérations inverses de la combustion et de la
putréfaction.
L'institut national a pensé qu'il était tems de fixer l'attention
des savans sur la solution de ce grand problême .
C'est dans toute l'étendue du canal intestinal que s'opere
le premier dégré de l'animalisation , ou la conversion des
matieres végétales en matieres animales . Les alimens reçoivent
une premiere altération dans la bouche , par leur mélange
avec la salive ; ils en reçoivent une seconde dans l'estomac
par leur mélange avec le suc gastrique ; ils en reçoivent une
troisieme , par le mélange avec la bile et le suc pancréatique.
Convertis ensuite en chyle , une partie passe dans le sang ,
pour réparer les pertes qui s'operent continuellement par
la respiration et la transpiration ; enfin , la nature rejette ,
sous la forme d'excrémens , tous les matériaux dont elle n'a
pu faire emploi. Une circonstance remarquable , c'est que
les animaux qui sont dans l'état de santé , et qui on pris toute
leur croissance , reviennent constamment chaque jour , à la
fin de la digestion , au même poids qu ils avaient la veille
dans des circonstances semblables ; en sorte qu'une somme
(1 ) Il est très -remarquable que les substances minérales
combustibles se trouvent le plus souvent brûlées , ou au
moins engagées dans des combinaisons où elles sont peu
combustibles , et que les végétaux les séparent et se les approprient
pour en former leur matiere inflammable.
( 349 )
de matiere égale à ce qui est reçu dans le canal intestinal
consume et se dépense , soit par la transpiration , soit
par la respiration , soit enfin par les différentes excretions .
se
L'Institut ne croit pas devoir présenter aux concurrens
tout ce plan de travail sur l'animalisation , pour le sujet d'un
seul prix ; il sait qu'il exige une suite immense de recherches
qui ne sont peut- être pas susceptibles d'être faites par un seul
homme , et sur- tout dans le tems qu il fixe pour le concours :
il a donc cru qu'il devait choisir un des principaux traits de
l'animalisation ; et dans l'intention de les parcourir les uns
après les autres , il a d'abord fixé son attention sur l'influence
du foie et de la bile .
On sait que le foie occupe une grande place dans le corps
des animaux ; qu'une partie du systême vasculaire abdominal
est destinée à ce viscere ; que le sang y est disposé d'une
maniere particuliere pour la secrétion de la bile ; que l'écoulement
de cette humeur doit se faire avec constance et
régularité , pour l'intégrité de toutes les fonctions ; que le
foie existe dans presque tous les animaux ; qu'il est ou accompagné
, ou destitué de vésicule du fiel ; qu'il y a des rapports
essentiels entre la rate , le pancréas et le foie : voilà les premieres
données que l'anatomie offre depuis long-tems : aux
spéculations des physiologistes ; mais elles ont été jusqu'à
présent presque stériles en applications . On s'est presqu'uniquement
borné à considérer les usages de la bile dans la digestion
: cependant des découvertes récentes sur la nature de cette
humeur et de sa partie colorante , sur les concrétions biliaires ,
sur le parenchyme du foie , sur la composition huileuse de
ce viscere , appellent toute l'attention des physiciens . Il est
facile de prévoir qu'outre la secrétion de la bile , ou plutôt ,
qu'avec la secrétion de la bile , un appareil organique aussi
important par sa masse , par ses connexions , par sa disposition
vasculaire , que l'est celui du foie , remplit un systême
de fonctions dont la science n'a point encore embrassi
l'ensemble.
L'Institut , en proposant ce sujet , en pressent , toutes les
difficultés ; il sait qu'il demande des connaissances anatomiques
étendues , et sur-tout une comparaison soignée de
' la structure du foie considéré dans les divers animaux ; il
sait qu'il exige des recherches chimiques , puisées sur- tout
dans les nouveaux moyens d'analyse que possede aujourd'hui
la chimie ; il sent et il espére que ce travail obligera ceux
qui s y livreront , à déterminer la nature du sang de la veineporte
, à la comparer à celle du sang artériel et veineux des
( 350 )
A
autres régions , à suivre cette importante comparaison dans
le foetus quin a point ou qui n'a que peu respiré , et dans les
animaux à sang froid , chez lesquels le foie , très - volumineux
, paraît être d'autant plus huileux qu'ils respirent moins ;
à comparer le poids et la pesanteur spécifique de ce viscere
dans les mêmes individus ; à faire l'analyse de son parenchyme
, ainsi que celle de la bile dans quelques especes
principales de chaque ordre d'animaux en un mot , il apprécie
l'étendue de ce sujet , mais il connaît en même -tems
le succès des sciences modernes ; il connaît le zele de ceux
qui les cultivent , et qui sont destinés à en aggrandir le
domaine ; il est persuadé qu'il est tems d'aborder les questions
compliquées que présentent les phénomenes de l'économie
animale , et que c'est de la réunion des efforts de la
physique , de l'anatomie et de la chymie , qu'on peut se promettre
maintenant la solution de ces grandes questions .
L'Institut attend donc des concurrens pour ce prix , 1º . un
exposé comparé et succinct de la forme , du volume , du
poids et des connexions du foie et de la vésicule du fiel dans
les diverses classes d'animaux ( 1 ) ;
(1 ) On ne demande point une description détaillée , mais
une simple comparaison générale de la structure , de l'étendue
, de la connexion du foie . Il ne sera pas non plus
nécessaire de suivre ce travail anatomique , non plus que
J'analyse chimique , dans un grand nombre d'especes d'animaux
.
L'Institut , en suivant à cet égard le même plan, que pour
le programme de l'académie sur le nerf intercostal , propose
aux concurrens de choisir dans les diverses classes d'animaux
quelques- unes des especes suivantes , considérées par rapport
leurs différences anatomiques :
L'homme , le foetus , l'adulte , le vieillard ;
Parmi les quadrupedes , le singe , le chien , le rat , le
lapin , le mouton , le cheval et le cochon ;
Parmi les oiseaux , aigle ou la buse , le corbeau , la cigogne
ou le héron , l'oie ou le cygne , le coq- d'inde ou le coq ;
Parmi les quadrupedes ovipares , les tortues d'eau douce
et de terre , les salamandres terrestres et aquatiques , la
grenouille ;
1s
Parmi les serpens , la vipere , la couleuvre à collier , l'orvet ;
Parmi les poissons , la raie , le squale ou chien de mer ,
l'anguille , le flet , le brochet , la carpe , etc.
Quant aux animaux à sang blanc , insectes et vers , il serait
( 351 )
+
2
. L'analyse comparée de la bile dans ces différens anien
déterminant sur-tout la proportion et la nature
des diverses substances qui la forment ;
maux >
3º . Un examen également comparatif de la nature chimique
du parenchyme du foie dans les mêmes especes ;
4. Ce travail anatomique et chimique suivi dans quelques
principales especes d'animaux pris à différentes époques
de leur vie , et sur- tout dans celles du foetus et de l'adulte.
5º. Le résultat de toutes ces recherches relativement aux
fonctions du foie et aux usages de la bile , leurs rapports
avec les autres fonctions de l'économic animale ; unique but
que se propose d'atteindre l'Institut ;
6. Sans rien exiger de positif et de suivi sur l'état pathologique
du foie et de la bile , les auteurs pourront étayer
leurs idées des principales altérations que les maladies présentent
dans le systême hépatique et biliaire , dans l'homme ,
les quadrupedes et les oiseaux .
"
Quoique l'Institut ait cru devoir fixer particulierement
l'attention des concurrens sur les fonctions du foie il
avertit les auteurs que , dans le cas où il n'aurait pas reçu
de mémoire qui remplit le but qu'il se propose , il accordera
le prix à celui des concurrens qui , sans embrasser le problême
dans toute son étendue , lui offrira un travail intéressant
, ou des découvertes importantes sur quelques -unes des
humeurs principales qui concourent à la digestion et à la nu
trition , telles que la salive , le suc gastrique , ou le suc pancréatique
, ou même sur une humeur animale dont la connaissance
approfondie pourrait répandre un grand jour sur la
physique des animaux .
Le prix sera d'un kilogramme d'or frappé en médaille .
Les savans de toutes les nations sont invités à travailler sur
ce sujet ; mais l'Institut s'est fait une loi d'exclure les asssociés
républicoles , de prétendre à ce prix .
Ceux qui composeront , sont invités à écrire en français ou
en latin , mais sans aucune obligation : ils pourront écrire
en telle langue qu'ils voudront.
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au rer . germinal
de l'an VI exclusivement ; ce terme est de rigueur.
L'Institut , dans son assemblée publique de vendémiaire
de l'an VII , proclamera la piece qui aura remporté le prix .
à désirer qu'on recherchât dans quelles especes il existe un
foie ou un organe destiné aux mêmes usages , et sur-tout
qu'on s'occupât des rapports qui se trouvent dans des animaux
entre cet organe et ceux de la respiration .
( 352 )
CLASSE DES SCIENCES MORALES ET
POLITIQUES.
SUJET DU PREMIER PRIX.
Déterminer l'influence des signes sur la formation des idées .
Parmi le grand nombre d'auteurs qui , dans tous les tems ,
se sont exercés sur l'entendement humain , à peine en comptet-
on quelques-uns qui se soient occupés des moyens qui
peuvent augmenter ou diriger ses forces . Tour- à - tour enfoncés
dans la recherche de ses causes , ou appliqués à décrire
ses effets , ils n'ont été pour la plupart que peintres habiles
ou métaphysiciens obcurs .
Cependant , à la voix de quelques hommes de genie , on
a senti , depuis quelques années , qu'il fallait abandonner la
recherche des premieres causes et porter enfin l'attention
sur les moyens de perfectionner l'entendement.
"
Or, on a cru voir dans les signes le moyen le plus puissant
des progrès de l'esprit humain.
Les premiers philosophes qui tournerent leurs réflexions
sur les caracteres de l'écriture , sur les accens et les articulations
de la voix , sur les mouvemens du visage , sur les gestes
et les diverses attitudes du corps , ne virent dans tous ces
signes , que des moyens , ou établis par la nature , ou inventés
par les hommes pour la communication de leurs pensées .
Un examen plus approfondi fit voir que les signes n'étaient
pas uniqnement destinés à servir de communication entre les
esprits . Malgré l'autorité de quelques grands hommes qui les
avaient regardés comme des entraves à la justesse et à la rapidité
de nos conceptions , on osa avancer qu'un homme
séparé du commerce de ses semblables aurait encore besoin
de signes pour combiner ses idées .
Enfin , dans ces derniers tems , on a cru appercevoir dans
l'emploi des signes un service bien plus étonnant rendu à la
raison ; c'est que l'existence des idées elles-mêmes ,
des premieres
idées , des idées les plus sensibles , supposait l'existence
des signes , et que les hommes seraient privés de toute
idée , s'ils étaient privés de tout signe .
En sorte qu'on a jugé les signes nécessaires , non-seulement
pour
la communication des idées , non- seulement pour combiner
des idées acquises et former de nouvelles idées , mais
encore pour avoir les premieres idées , les idées qui sortent
le plus immédiatement des sensations .
Si
ןי
( 353 )
*
Si une certaine influence des signes sur la formation des
idées est une chose incontestable et avouée de tout le monde ,
il n'en est pas de même du degré de cette influence . Ici les
esprits se divisent , et ce que les uns regardent comme des démonstrations
évidentes , les autres le traitent de paradoxes
absurdes .
L'Institut s'attend à recevoir des mémoires qui , par de
nouvelles recherches et de nouveaux éclaircissemens , feront
disparaître les incertitudes qui peuvent rester dans cette importante
matiere , et seront propres à rallier tous les esprits.
Il pense que parmi les questions nombreuses que fera
naître la fécondité du sujet du prix , les auteurs ne doivent
pas oublier de répondre aux suivantes :
>
1º . Est - il bien vrai que les sensations ne puissent se transformer
en idées que par le moyen des signes ? ou ce qui revient
au même , nos premieres idées supposent-elles essentiellement le
secours des signes ? A
2º. L'art de penser serait-il parfait , si l'art des signes était
porté à sa perfection ?
30. Dans les sciences où la vérité est reçue sans contestation
n'est-ce pas à la perfection des signes qu'on en est redevable ?
4° . Dans celles qui fournissent un aliment éternel aux disputes,
le partage des opinions n'est-il pas un effet nécessaire de l'inexactitude
des signes ?
•
5. Ya-t- il quelque moyen de corriger les signes malfaits , et de
rendre toutes les sciences également susceptibles de démonstration ?
Le prix sera de cinq hectogrammes d'or frappés en médaille :
il sera distribué dans la séance publique du 15 vendémiaire
de l'an V de la République .
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
I'Tastitut exceptés , sont admis à concourir.
Les mémoires seront écrits en français , et remis avant le
15 messidor de l'an V. Ce terme est de rigueur.
SUJET DU SECOND PRIX .
ནི ཝུ ཏྟཾ ཝཱ, རྟེཏི། ཟླ། 7. OD 6
Pour quels objets et à quelles conditions convient- il à un état républicain
d'ouvrir des emprunts publics ?
La question doit être examinée sous ses rapports avec la politique
, l'économie et la morale .
Le prix sera de cinq hectogramme d'or frappés en médailles
il sera distribue dans la séance publique du 15 messidor
de l'an V de la République.
Tome XXIII.
Z
( 354 )
Les mémoires seront écrits en français , et remis avant
15 germinal de l'an V. ,Ce terme est de rigueur.
CLASSE DE LA LITTÉRATURE
ET BEAUX- ART´S.
SUJET DU PREMIER PRIX.
Examiner les changemens que la languefrançaise a éprouvés depuis
Malherbe et Balzac jusqu'à nos jours.
Le prix sera une médaille d'or , du poids de cinq hectogrammes
: il sera distribué dans la séance publique du 15
nivôse de l'an VI.
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
l'Institut exceptés , sont admis à concourir les mémoires seront
écrits en français , et remis avant le premier vendémiaire
de l'an VI. Ge terme est de rigueur. )
SUJET DU SECOND PRIX.
Examiner quelle a été et quelle peut être encore l'influence de la
peinture sur les moeurs et le gouvernement d'un peuple libre.
Le prix sera une médaille d'or , du poids de cinq hectogrammes
il sera distribué dans la séance publique dù 15
germinal de l'an VI.
:
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
l'Institut exceptés , sont admis à concourir les mémoires
seront écrits en français , et remis avant le premier nivôse de
l'an VI . Ce terme est de rigueur.
CONDITIONS générales à remplir par les aspirans aux prix ,
sur quelque sujet qu'ils concourent.
ON ne mettra pas son nom à son manuscrit , mais seulement
une sentence ou devise : on pourra si l'on veut , y attacher
un billet séparé et cacheté , qui renfermera , outre la sentence
ou devise , le nom et l'adresse de l'aspirant : ce billet ne sera
Ouvert par l'Institut que dans le cas où la piece aurait remporté
le prix.
"
Les ouvrages destinés au concours peuvent être envoyés
l'Institut , sous le couvert du ministre de l'intérieur ; on peut
aussi les adresser , franc de port , à Paris > à l'un des secré- 1
( 355 )
taires de la classe qui a proposé le prix , ou bien les lui faire
remettre entre les mains : dans le dernier cas , le secrétaire
en donnera le récépissé , et il y marquera la sentence de l'ouvrage
et son numéro , selon l'ordre ou le tems dans lequel il
aura été reçu .
C'est la commission des fonds de l'Institut qui délivrera la
médaille d'or au porteur du récépissé ; et dans le cas où il n'y
aurait point de récépissé , la médaille ne sera remise qu'à
l'auteur même , ou au dépositaire de la procuration .
MÉLANGES.
Notes historiques sur plusieurs de nos généraux , extraites
des campagnes du général Pichegru aux armées du Nord
et de Sambre et Meuse.
Nosos armées républicaines ont fait , sous la conduite
de leurs chefs , des actions si prodigieuses , et obtenu
des succès si constans , que les moindres détails , les
plus laconiques renseignemens sur ceux qui les ont
menées à la victoire , doivent intéresser et piquer la
curiosité publique . On se souvient qu'au commencement
de la guerre on disait : Quelle issue peut-on
s'en promettre ? nous n'avons point de généraux , et
nous avons affaire aux troupes les mieux disciplinées
et aux généraux les plus habiles de l'Europe. Eh !
bien , ces généraux et ces troupes ont été vaincus
par des hommes jusqu'alors ignorés , et les noms de
Pichegru , de Jourdan , de Moreau , de Hoche , de
Buonaparte se sont placés avec orgueil à côté de
ceux des Brunswick , des Cobourg , des Clairfayt ,
des Vurmser , etc.
#
Les notes que nous allons extraire sont écrites avec
Z &
( 356 )
1
négligence ; mais il y regne une sorte de désordre
et de franchise militaire qui font pardonner aux incorrections
: le style des camps est un peu sauvage ,
et sa rudesse plaît parce qu'elle caractérise mieux les
hommes par des traits jettés au hasard , que par des
tableaux travaillés avec effort et soigneusement recherchés.
Pichegru est né à Arbois , en 1761. Cette petite ville est
dans cette partie de la Franche - Comté qu'on appellait Bailliage
d'Aval , qui fait aujourd'hui la plus grande partie du département
du Jura. Il a cinq pieds cinq pouces ; il est trèscorporé
, sans être gras . Il est d'une constitution robuste ; en
un mot , il est bâti , en homme de guerre . Sa figure est sévere
au premier abord ; mais elle s'adoucit dans la communication ,
et inspire la plus grande confiance . Sa politesse ne ressemble
point à celle qu'on nomme d'étiquete , qui n'est ordinairement
qu'une duplicité et une fourberic . La sienne est sans affectation.
On voit qu'il est franchement obligeant , et qu'il est
naturellement bon . Mais il n'a rien de ce qui faisait autrefois
parvenir les courtisans .
.
Je ne connais pas sa famille . D'après ce qu'il m'en a dit luimême
, elle n'est , ni illustre , ni opulente. Mais les hommes
d'un vrai mérite n'ont pas besoin de l'appui de leurs ayeux
pour paraître grands . Semblable à ces météores lumineux
dont on ignore les causes , qui nous laissent extasiés d'admiration
, même après qu'ils ont disparu , Pichegru n'a besoin
ni d'ayeux , ni des descendans ; il compose seul toute sa
race. Nous avons secoué les préjugés de la noblesse de
naissance , et nous ne reconnaissons que la personnelle ;
rien n'est plus sensé. Car , ' comme il ne sert de rien à
un avengle que ses descendans aient eu de bons yeux
il doit être fort inutile à un lâche et à un mauvais sujet
que ses parens aient été vertueux .
Pichegru a fait ses premieres études au collège d'Arbois ,
et sa philosophie chez les minimes de cette petite ville . Ayant
soutenu un acte particulier , et montrant un goût décidé
pour les sciences exactes , les minimes l'engagerent à aller
répéter la philosophie et les mathématiques dans le collége
qu'ils avaient à Brienne . Il y alla , autant pour se fortiffer
dans les connaissances qu'il avait déja , que pour les ensei(
357 )
gner aux autres. Voilà ce qui a fait croire que Pichegru
avait été minime ; mais cela est faux .
En enseignant les mathématiques aux autres , Pichegru
s'était lui- même fortifié dans cette science . Il s'enrôla dans
le premier régiment d'artillerie . Les officiers de ce corps ne
tarderent pas à s'appercevoir que ce jeune homme avait
porté des connaissances précieuses dans l'art de l'artilleur . Ils
le nommerent sergent . On sait qu'alors c'était un grand
cadeau à faire à un roturier , et que c'était l'ultimatum de son
avancement , parce que la noblesse était aussi exclusive que
les Jácobins . La révolution est survenue ; Pichegru , sans trop
fréquenter les proconsuls , qu'il n'estimait pas , en a été
connu et il est monté de grade en grade au généralat
de trois grandes armées , et les a aussi bien conduites que s'il
avait éte tire de la cuisse de Jupiter . Rose , Faber , Chevert ,
Laubanie , Jean-Bart , Duguétroin , auraient dû prouver à la
noblesse française que les talens militaires n'ont pas besoin
de généalogie ; mais cette caste a toujours été inexorable sur
cet article. Preuve qu'elle aimait mieux ses priviléges que la
prospérité de l'Etat. Nous avons fait l'expérience que sa
manie est inhérente à notre espece. Nos sales sans - culottes
étaient aussi intolérans que les nobles .
.
Moreau est natifde Morlaix , en Basse -Bretagne ; il est à-peuprès
de l'âge et de la taille de Pichegru . Il a , comme lui , l'esprit
cultivé ; mais dans un autre genre. Il était avocat . Son carac
tere , sans être l'opposé de celui du premier , est très - différent.
Il est plus insinuant , et son abord est plus agréablé .
Sa figure est gracieuse , et il ne lui manque que de vivre
ailleurs qu'aux armées pour être un homme tout - à - fait
aimable. On ne voit pas Pichegru , une heure , sans prendre
de la confiance et sans le juger homme de probité : dès qn'on
aborde Moreau , il inspire le même sentiment.
Avant d'être général , Moreau était chef d'un bataillon de
l'Isle et Villaine. Ce bataillon n'aimait pas la constitution
de 1793 , et on eut de la peine à la lui faire accepter. Moreau
lui- même , qui connaît aussi bien le droit public que la
tactique , n'était pas son partisan , il l'était encore moins dų
gouvernement insensé qu'on appellait révolutionnaire. Je l'ai
entendu quelquefois raisonner très - juste sur ce code anarchique
, et il pénétrait très- bień ce qui est arrivé .
Jourdan est nâtif de Limoges. L'ennemi a long- tems cru
qu'il était ce fameux Jourdan Coupe-tête d'Avignon. Il n'est
Z 3
( 358 )
rien moins que cela ; c'est un bon militaire , d'un caractere
froid , mais d'un jugement solide , qui n'est ni parent ni
allié des assassins du Midi . Il a rendu de grands services . Il a
sur tout sauvé la France en forçant l'ennemi à débloquer
Maubeuge . C'est dans ce moment de triomphe que le gouvernement
révolutionnaire le destitua : preuve que les gouver
nans d'alors étaient d'accord avec les coalisés , et qu'ils
avaient de la peine de ce que Jourdan les empêchait de tenir
la parole qu'ils leur avaient donnée . Il y a bien des crimes
cachées par l'intrigue dans notre révolution ; un jour tout se
découvrira.
que
La faction des applanisseurs exalte beaucoup Jourdan et
dénigre Pichegru , ainsi que tous les autres généraux , S'imagine-
t-elle que Jourdan soit son partisan ? Je n'en crois rien .
Je proteste que je n'ai presque vu à l armée
des vrais pa
triotes . Jourdan peut avoir ménagé cette faction pai la raison
qu'il faut quelquefois vivre avec les méchans de peur qu'ils ne
vous nuisent. Il a été un moment où les égorgeurs intimidaient
plus ce général que tous les bataillons et les escadrons des
ennemis. Mais , ou je suis bien trompé , ou il n'y a pas un seul
officier de marque dans nos armées , qui ne vint volontiers
jetter tous ces assassins dans la Seine . Il ne faudrait pour cela
qu'un signal des autorités . Les militaires ne sont jamais
sortis de la ligne que leur ont tracée les actes constitutionnels ,
et ne se sont regardés que comme des instrumens purement
passifs, Que les autorités législatives , administratives et judiciaires
les imitent , et alors nous pourrons dire comme
Séneque Sanabilibus ægrotamus morbis... :
Souham est né , en 1761 , dans le département de la Correze
. Il est d'une taille gigantesque , ayant environ six pieds
deux ponces. Sa force est proportionnée à sa taille , et sa bravoure
est reconnue de toute l'armée . Il est doué d'un jugement
sain , et a beaucoup d'esprit naturel ; sans être savant , il aime
les hommes éclairés et sait bien s'entourer. Il a parfaitement
bien commandé sa division , qui est la plus forte de toutes
nos armées , et n'a jamais été battu . Il a toujours été à l'avantgarde
, et a rendu , par sa fermeté et sa bravoure , de trèsgrands
services . Les avantages obtenus à Moëscroen , à Hooglède
et à Pufflech , sont , presque tous , dus à sa division .
Bonneau est un jeune homme. Il a la gravité et la dignitė
d'un sénateur. Je l'ai vu quelquefois avec les représentans ;
ceux- ci avaient l'air d'écoliers pleins de caprices , et Bonneau
( 359 )
celui d'un instituteur sensé , qui souffre avec peine que
ses écoliers disent des bêtises ; mais qui n'ose les reprendre
en bonne compagnie .
Bonneau a parfaitement bien servi . Il a l'estime de tous ses
camarades et celle de toute l'armée . Il a le physique robuste
d'un homme de guerre , et son abord imprime le respect .
ANNONCES.
AU REDACTEUR DU MERCURE.
-
Je crois , citoyen , devoir avertir , par la voie de votre
journal , les amis de la saine littérature et de la philosophie ,
que je mettrai incessamment en vente la Vie complette du docteur
Francklin , écrite par lui-même, avec ses ouvrages posthumes ;
deux volumes in-8° . : ainsi que les Ouvrages posthumes d'Adam
Smith ; un volume in-8 ° . Ces écrits qui viennent d'être accueillis
en Angleterre , comme ils le méritent , ne peuvent en
passant dans notre langue qu'ajouter à la gloire du Socrate
Américain , et de l'auteur de la Richesse des Nations . La traduction
en est faite par le citoyen Castera , déja connu en ce
genre par le grand Voyage de Bruce aux sources du Nil , la Vie
du capitaine Cook , et divers autres ouvrages ,
BUISSON , libraire , rue Hautefeuille , nº . 20 .
Paris , le 16 thermidor , an IV.
Idylles de Théocrite , traduites par J. B. Gail , professeur de
littérature grecque au collège de France , place Cambrai .
Deux volumes in - 4º . papier vélin , accompagnés de superbes
figures gravées d'après les dessins de Barbier, Moitte , Boichot
et Fragonard. Ceux qui ont souscrit pour les figures ayant
la lettre et les eaux fortes sont invités à se présenter incessam-
Il y a un exemplaire vélin à vendre, Il est attesté
unique par l'auteur et l'imprimeur.
ment. -
-
Lettres de Mirabeau à Chamfort, imprimées sur les originaux
écrits de la main de Mirabeau , et suivies d'une traduction de
la dissertation allemande sur les causes de l'universalité de
la langue française , qui a partagé le prix de l'académie de
Berlin ; traduction attribuée a Mirabeau , et imprimée sur le
manuscrit corrigé de sa main. In - 8 ° . Prix , 50 sous pour
Paris, et 3 liv. , franc de port , pour les départemens . AParis ,
chez le directeur de la Décade philosophique , rue Therese
Butte-des-Moulins .
Z4
( 360 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 13 juin 1796 .
Le chevalier Trujo a débarqué le 3 de ce mois à
Norfolck en Virginie . Il vient en Amérique en qualité
de ministre plénipotentiaire de la cour de Madrid
auprès des Etats -Unis.
Robert Barclay a été nommé par sa majesté britannique
pour venir régler les limites de la riviere
Sainte Croix , de concert avec MM. James Sulivan
et Howel , commissaires nommés de la part des Etats-
Unis.
Un navire américain qui arrive de Surinam , a confirmé
l'avis que la colonie hollandaise s'était rendue
aux Anglais à la fin de mai ; il a rapporté aussi qu'une
escadre hollandaise de cinq vaisseaux de ligne et
trois frégates , ayant des troupes à bord , et commandée
par l'amiral Brackel , était arrivée à Cayenne .
De Philadelphie , le 18 juin . Le congrès a fixé , par
un acte passé dans ses dernieres séances , l'établissement
militaire des Etats - Unis ; il sera formé d'un ré .
giment de dragons de 350 hommes , de quatre régimens
d'infanterie de 150 hommes chacun , et de deux
petits corps d'artillerie et d'ingénieurs . Il serait difficile
d'organiser à moins de frais une force publique
capable de maintenir l'union et la paix entre seize
Etats - confédérés occupant un immense continent.
Le président du congrès vient de quitter cette
ville avec sa femme pour se rendre à sa résidence à
Mont-Vernon .
( 361 )
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 1er août 1796.
On a reçu de Constantinople , sous la date du
15 juin , le rapport suivant :
Le capitan pacha ayant reçu l'ordre positif de se
rendre dans l'Archipel avec six vaisseaux de ligne et
quatre frégates , a hissé son grand pavillon sur le
plus beau de ses vaisseaux , et est monté à bord
pour y recevoir les complimens d'usage . Les ministres
étrangers lui ont fait leur visite , et à cette occasion
le vaisseau amiral a été paré des pavillons de
leurs gouvernemens respectifs : mais quelle a été la
surprise des Français en ne voyant pas flotter parmi
les autres le pavillon tricolor ! Le ministre Verninac
fit sur- le-champ les démarches qu'il jugea nécessaires
pour engager le ministre ottoman à réparer l'affront
qu'on venait de faire à la République Française . Le
capitan pacha feignit d'avoir ignoré le fait , et en
accusa l'officier subalterne qui a la fonction de déployer
les divers pavillons , et de les disposer sur
le vaisseau amiral : en conséquence , cet officier eut
ordre d'aller faire ses excuses à l'ambassadeur de la
nouvelle république ; de retour chez lui , on le mit
aux fers , et on en donna avis à M. Verninac : le
capitan - pacha lui fit notifier que le coupable restetait
aux fers aussi long- tems qu'il le jugerait à - propos
; mais M. Verninac eut la générosité d'envoyer
son premier dragoman pour le remercier et solliciter
la liberté de l'officier. Pour donner encore une satisfaction
plus éclatante à l'ambassadeur républicain ,
le pacha le reçut à son bord au milieu d'une décharge
de sept coups de canon ; honneur qui n'avait
été rendu à aucun ministre des autres puissances
étrangeres ; aussi s'attend - on à des réclamations de
leur part. Bien des personnes présument que l'oubli
du pavillon tricolor est un fait exprès , attendu que
l'amiral turc cherchait un prétexte pour distinguer,
d'une manière plús marquée l'ambassadeur français.
!
( 362 )
1
Quoi qu'il en soit , il est certain que M. Verninac et
toute la légation républicaine montrerent infiniment
plus de joie au salut de l'escadre turque , qu'ils n'avaient
témoigné de mécontentement pour l'oubli de
leur pavillon.
an-
Les lettres de Gothenbourg du 22 juillet ,
noncent que le vaisseau suédois la Sophie -Magdeleine ,
y est arrivé venant de la Chine .
Sur ce bâtiment était embarqué le cit. Beautems-
Beaupré , ingénieur - hydrographe de l'expédition
tentée en 1791 , par d'Entrecasteau , pour parvenir à
découvrir le navigateur la Peyrouse.
Ce savant , après des hasards multipliés , qui ont
retardé son retour en Europe , devra le bonheur
d'être rendu à sa patrie au soin et au zele du capitaine
Nissen , qui a eu pour lui , dans la traversée ,
tous les égards dont il aurait usé envers un officier
supérieur de sa nation .
Le cit. Beautems - Beaupré arrivera incessamment à
Paris . Le résultat de ces nombreuses observations ne
pourra , dès qu'il sera connu , qu'intéresser l'Europe
savante .
Il a annoncé à son arrivée à Gothenbourg , que
quelques jours avant son départ du Cap , l'on avait
eu la nouvelle que vingt - cinq hommes de l'équipage
d'un corsaire de l'Isle -de- France , ayant apperçu ,
à l'embouchure du Gange , un gros vaisseau de la
compagnie anglaise qui faisait des signaux pour
demander des pilotes , se sont rendus à bord de
l'anglais , sous prétexte de le piloter ; et tandis que
l'équipage se reposait , ils se sont emparés du bâtiment
richement chargé , et l'ont conduit à l'Isle - de-
France .
La démarcation des limites entre les trois puissances
qui se sont partagées la Pologne , éprouve toujours
de grandes difficultés , et peut devenir la cause d'un
changement dans les relations qu'elles ont conservées
jusqu'à présent . La Prusse et l'Autriche sur- tout sont
dans une espece d'état de guerre . L'une et autre
veulent s'approprier les mines de vif-argent qui sont
dans les environs de Cracovie.
1
( 963 )
Catherine II est appellée comme médiatrice entre
elles ; et le prince de Nassau est arrivé à Vienne pour
proposer de sa part des moyens de conciliation.
Cependant , soit que le roi de Prusse n'ait pas beau
coup de confiance dans l'impartialité de l'impératrice ,
quoiqu'on dise qu'il ait gagné son estime ,
soit qu'il
doute qu'elle ait assez d'ascendant sur l'empereur
pour lui faire agréer des propositions qui lui conviendraient
, ses troupes marchent du côté de Cracovie
, et les nouvelles du 18 juillet apprennent que
l'avant-garde n'en était à cette époque éloignée que
d'un mille ; et que l'on croyait que le gouvernement
autrichien allait être forcé de quitter cette ville pour
se retirer à Lublin.
De Francfort-sur-le-Mein , le 9 août.
Le quartier-général de l'armée de Sambre et Meuse
vient d'être transféré à Schweinfurt. Les Autrichiens
se retirent de toutes parts sur la Bohême , dans un
état de délâbrement difficile à exprimer. Les Répu
blicains se sont emparés près de Bamberg d'une
grande quantité de charriots chargés d'effets de toute
espece , ainsi que d'environ trente à quarante bateaux
sur le haut Mein , contenant une grande partie des
équipagés de l'ennemi . Enfin , jamais retraite ne s'est
faite avec autant de précipitation . La désertion est à
son comble dans les armées , même dans les vieilles
bandes des Hongrois, chose presque sans exemple.
Une partie de la garnison de Francfort vient de
quitter cette ville pour se rendre devant Mayence ,
afin de renforcer la division du général Bernadotte ,
qui a déja commencé les approches. Les Autrichiens:
ont fait , le 1. août , une sortie terrible , dans laquelle
ils sont parvenus à repousser les Français à trois quarts
de lieue de la place. Sur ces entrefaites , les troupes
expédiées de Francfort étant arrivées , le combat a
changé de face , et l'ennemi a été repoussé dans la
place ; après quoi les assiégeans ont repris leurs anciennes
positions . Le siége de Mayence sera long et
sanglant , si l'on est obligé de réduire ce boulevard
1
( 364 )
de l'Empire germanique par la force des armes. -
Tous les princes de l'Empire qui sont encore en
guerre avec la République Française , ont décidé
d'assembler un congrès général dans la ville d'Eisenach
, pour concerter les moyens de faire sans délai
la paix avec la France , à quelque prix que ce soit.
Ausbourg , 27 juillet. Tous les membres des cercles
de Suabe se sont rassemblés dans notre ville depuis
le 18. Le résultat de leurs délibérations a été la nécessité
reconnue de faire une paix séparée avec la République
Française ; d'envoyer sur-le-champ une dépu
tation au général Moreau , afin d'obtenir , sous la
médiation du roi de Prusse et du duc de Wurtem
berg , une suspension d'armes.
Ratisbonne , 28 juillet . M. le baron de Hugel , mi◄
nistre impérial et royal à la diete , vient de recevoir
de la part du feld - maréchal du Saint-Empire romain,
l'archiduc Charles , un courier, porteur d'un mémoire
adressé à la diete , dans lequel , par des expressions
vives et frappantes , S. A: expose le mauvais état où
se trouve la caisse de l'Empire , et fait entrevoir l'urgente
nécessité de payer incessamment le restant des
mois romains. Il demande en outre qu'il lui soit envoyé
tout ce qui peut se trouver actuellement en
caisse. M. le baron de Hugel en a donné de suite
connaissance au ministre dictatorial , M. de Strauss ,
qui a fait assembler le corps électoral , pour délibé
rer sur cet objet important.
La bourgeoisie de notre ville vient d'adresser une
pétition au magistrat , pour le prier de faire sortir de
notre territoire , en trois fois 24 heures , tous les émigrés
français et flamands. La resolution du magistrat
a été conforme à la demande .
Extrait d'une lettre du quartier - général de l'archidue
Charles , à Neuberg , entre Ingolstadt et Donawerth
du 28 juillet.
S. A. R. l'archiduc Charles vient de recevoir deux
Couriers de Vienne ; l'un de S. M. l'empereur , son
frere , lui mande de ne plus faire d'inutiles sacrifices
( 365 )
1
en troupes pour la conservation de l'Empire germanique
, excepté la Baviere , les évêchés de Salzbourg
et Passaw , lesquels , par leur situation naturelle , peuvent
se défendre sans compromettre beaucoup le salut
de l'armée . S. M. manifeste à son frere la profonde
‹ douleur que lui ont causée les événemens survenus
dans l'Empire germanique , par la conduite peu paci
fique de plusieurs de ses alliés , et notamment le roi
de Prusse . Il lui fait part en outre qu'il a adjoint à
son ministre à Basle , M. le baron de Degelmann , les
commissaires et secrétaires MM. le baron de Gresselberg
, le baron de Wintersbach , de Guatimel et de
Greisenegg, pour aider , par leurs lumieres , à une
nouvelle négociation de préliminaires de paix . — Le
deuxieme courier , qui est du conseil de guerre , instrait
l'archiduc Charles des moyens qu'il doit prendre
avec le feld-maréchal comte de Wurmser , pour conserver
entre eux une communication , et défendre de
tous leurs efforts la ville et forteresse de Mantoue . On
lui donne en même tems connaissance qu'une nou
velle armée formidable , dans laquelle se trouve
40,000 Hongrois , est sur le point d'être organisée ,
pour entreprendre , s'il le faut , une nouvelle guerre .
De Nuremberg , 24 juillet . Le roi de Prusse vient de
prendre possession de l'évêché d'Aichstadt. Ce petit
pays , de 18 lieues de long sur 7 de large , est très fertile
c'est un Etat souverain qui fait partie du cercle
de Franconie.
De Cologne , 6 août. Une lettre de Vienne , en date
du 20 juillet , mande que le même jour , à l'issue d'un
grand conseil de guerre , le bruit s'est répandu que
la plupart des membres du cabinet avaient opiné
pour une prompte paix avec la France ; mais que
malgré cela l'empereur était décidé à continuer la
guerre ; et qu'il était question d'une conscription de
250,000 hommes pour sauver l'Etat en danger , et soutenir
la dignité impériale . Cette décision inattendue
a jetté la consternation dans les Etats héréditaires . On
annonce que les Hongrois obtiendront ce qu'ils demandent
depuis long- tems , pour les encourager à
( -366 )
―
faire leurs derniers efforts en faveur de la maison
d'Autriche. Mais les hommes sensés ne voient pas
sans douleur le parti extrême que l'on va prendre ,
e qui menace d'un avenir sinistre . Une lettre du
21 mande ce qui suit : « Aujourd'hui le peuple s'est
ameuté à Vienne dans différens quartiers de la ville .
Des milliers de personnes ont entouré l'hôtel du ministre
Thugut en criant la paix ! la paix ! la garde est
heureusement parvenue à dissiper les rassemblemens.
Maintenant tout est rentré dans l'ordre. On assure
qu'un certain nombre de mauvaises têtes cherchent
à exalter le peuple pour le porter à l'insurrection . →
Le ciel veuille nous conserver la tranquillité dont
nous avons joui jusqu'à cette heurè . ››
ITALIE . De Bologne , le 12 juillet.
On vit ici avec surprise , il y a quelques jours ,
un manifeste imprimé des habitans de Lugo , gros
bourg du duché de Ferrare ; par lequel ils invitaient
tous les habitans des campagnes et des villages voisins
à prendre les armes pour la défense de leurs saints
protecteurs , du souverain de l'état et de la patrie ,
et à s'enrôler sous les drapeaux de l'église . On assure
que les auteurs de cette folle croisade sont les prêtres
secondés par des juifs . Le général Augereau , informé
de cette démarche aussi hardie qu'inconsidérée , fit publier
à Lugo , une proclamation , dans laquelle il disait
en substance que si les habitans ne déposaient pas les
armes dans l'espace de trois heures , il marcherait
avec ses troupes contre Lugo et la mettrait à feu et à
sang.
Les Lugois ne firent aucun cas de cette menace ;
au contraire , ayant appris que soixante dragons avec
huit officiers passaient près de leur ville , ils allerent
se mettre en embuscade pour les massacrer ; mais
fls se tromperent sur les signaux convenus ; ils sortitirent
trop tôt de l'embuscade et ne purent tuer
que cinq dragons ; les autres prirent , la fuite . On
ne sait ce que sont devenus les officiers qui étaient
dans des voitures . Il est certain qu'à l'hôtel- de- ville
de Lugo on suspendit deux têtes des Français tués .
( 367 )
Malgré cet acte de barbarie , le chargé d'affaires
de sa majesté catholique , qui réside à Bologne , fit
des démarchés auprès du général français pour sauver
Lugo , et demanda à aller en personne dans cette
ville , pour engager les habitans à rentrer dans l'obéissance
et à mettre bas leurs armes ; le général y consentit
; mais les efforts du chargé d'affaires furent
inutiles ; il revint sans avoir rien pu obtenir . Alors
le général Augereau fit marcher vers Lugo un gros
corps de troupes , tant d'infanterie que de cavalerie ,
avec des canons , des obusiers et des munitions de
guerre .
La résistance que les malheureux habitans de Lugo
apporterent à l'attaque des troupes françaises , fut
beaucoup plus opiniâtre qu'on n'avait dû l'attendre
d'un peuple mal armé , sans ordre et sans chef , combattant
une armée nombreuse et aguerrie . On compte
plus de mille morts ou blessés de leur part, et environ
deux cents du côté des Républicains . Après le combat,
le général Augereau , après avoir cerné la ville , y fit
entrer ses troupes auxquelles le pillage fut permis
pendant trois heures . Tous les individus rencontrés les
armes à la main , furent mis à mort . Samedi , dans la
matinée , nous vîmes entrer dans notre ville l'armée
victorieuse avec un immense butin , qui fut sur- lechamp
mis en vente sur notre place : c'était le spectable
de la foire la plus riche qu'on eût vue de longtems
. On amena en même- tems vingt-huit prisonniers
de Lugo , qui furent conduits dans les prisons
publiques .
Le général Augereau a fait afficher et répandre
dans toutes la province une proclamation dont voici
la teneur :
" Vous venez de voir un exemple terrible. Le sang
fùme encore à Lugo ... Lugo calme et tranquille aurait
été respecté comme vous ; il aurait joui de la paix ,
les meres n'auraient pas à pleurer leurs fils ; les veuves,
leurs maris : les orphelins , leurs peres. Que cette
épouvantable leçon vous apprenne à apprécier l'amitié
du Français C'est un volcán quand il s'irrite ; il rén -t
verse et dévore tout ce qui s'oppose à son irruption.
܂
( 368 )
Au contraire ; il carresse et protege quiconque cherche
en lui un appui ; mais il faut acheter sa confiance par
quelqu'acte qui lui serve de garantie . Trop long -tems
et trop souvent on a abusé de sa bonne foi . Voici ce
que sa sûreté exige de vous , et ce que j'ordonne en
conséquence 1 ° . chaque commune rendra toute espece
d'armes à feu ; 2 °. toutes ces armes seront portées
Ferrare , où il en sera fait un dépôt général ; 30. toute
personne qui , dans les 24 heures de la publication
du présent ordre , n'y aura pas satisfait , sera fusillė ;
4º . toute ville , bourg ou village où l'on trouvera un
Français assassiné , sera brûlée ; 5º . tout habitant convaincu
d'avoir tiré un Français , sera fusillé et sa
maison incendiée ; 6° . tout village qui prendra les
armes sera brûlé ; 7º . tout chef de révolte ou d'attroupement
sera puni de mort .
De Rome , 15 juillet. L'édit que le saint-pere vient de publier
sur l'accueil que ses sujets doivent aux Français , prouve
le desir sincere qu'il aa de conclure bientôt une paix solide . Il
leur représente que tous les motifs se réunissent pour leur faire
un devoir de respecter et de bien traiter les Français , les
principes de notre sainte religion , le droit des gens , l'intérêt
du peuple , la volonté du souverain , etc .; il leur dit que l'armistice
obtenu est un effet de la miséricorde de Dieu , puisqu'il
est toujours avantageux de perdre une partie pour conserver
le tout ; il enjoint en conséquence à tous ses sujets
quets que soient leur condition , leur âge et leur sexe , de ne
se livrer à aucun mouvement inconsidéré , et de se défier des
insinuations perfides ; il déclare que quiconque insultera par
ses actions ou par ses discours , même de la maniere la plus
légere , les commissaires français , leurs agens , leurs domestiques
ou dépendans , sera puni du dernier supplice , ses biens
seront confisqués , et il sera déclaré infâme , comme rebelle
et traître à la patrie . Ceux qui , par leurs discours , leurs conseils
, leurs écrits , provoqueraient quelqu'insulte contre les
Français , quand même l'effet ne suivrait pas , seront soumis
aux mêmes peines . Ceux qui , étant témoins de pareils actes
ne les dénonceront pas aux tribunaux ordinaires , seront condamnés
à dix ans de galeres . Les dénonciateurs qui voudront
une récompense recevront 500 écus , en donnant les preuves
du délit. Les tribunaux procéderont contre les accusés dans
les formes les plus expéditives , et il n'y aura, ni rémission ni
diminution de peine à espérer. Cet édit , extrêmement long ,
prévoit tous les cas possibles .
9
1
( 369 )
De Florence , le 15 juillet . Le 12 de ce mois , le sécrétaire
d'état reçut une lettre du gouverneur de Porto - Ferrajo
qui mandent que , le 5 , une escadre anglaise de 17 vaisseaux ,
avec deux mille hommes de troupes , avait paru devant le
port , en annonçant l'intention d'empêcher seulement que
les Français ne s'emparassent de ce poste , sans vouloir aucunement
violer la neutralité . Mais le lendemain au matin
un détachement des troupes anglaises s'empara du petit fort
de Saint -Jean- Baptiste , à un mille de la place. Le débarquement
se fit la nuit suivante sur la place d'Acquavia , qui
est hors de la portée du canon des forts . Les Anglais établirent
aussi - tôt sur la colline une batterie qui dominait la
ville . Après quoi deux officiers s'avancerent tambour battant ,
et firent remettre au gouverneur un écrit , portant que les
troupes françaises s'étant emparées de la place et du port
de Livourne , les canons de la forteresse ayant tiré sur les
vaisseaux de sa majesté britannique , et les propriétés des sujets
de sa majesté à Livourne ayant été violées , malgré la neutralité
du grand - duché , il y avait lieu de craindre que les
Français ne vinssent s'emparer de même de Porto-Ferrajo
et de l'isle d'Elbe , position qui pourrait favoriser les projets
hostiles qu'ils ont sur la Corse ; qu'en conséquence , pour
prévenir des intentions et des projets aussi contraires aux
intérêts du grand- duc qu'à ceux de sa majesté britannique , le
commandant anglais demandait à mettre une garnison dans la
place en état de la défendre contre une invasion , ne voulant
d'ailleurs s'immiscer en rien dans l'administration civile , qui
serait soumise aux ordres seules de son altesse royale .
Le gouverneur de Porto- Ferrajo ayant convoqué tous les
chefs civils et militaires , il a été reconnu qu'il était impossible
d'opposer aucune résistance aux forces des Anglais . En
conséquence , ils y sont entrés, et s'y sont établis , en protestant
de leurs intentions amicales envers le souverain et les
peuples de la Toscane .
ESPAGNE. De Cadix , le 6 juillet.
On a été quelque tems en suspens sur le véritable objet
des mouvemens de l'escadre de l'amiral Solano . Le 21 du
mois dernier , cet amiral expédia un courier à Madrid , et
te 22 , il ordonna que l'on fit toutes dispositions pour le
départ de la flotte : mais , le jour suivant , il fit débarquer
une partie des vivres , ce qui annonçait une autre résolution
. Le 24 , il expédia un autre courier ; et le 26 il en reçut
un qui fut suivi , les jours suivans , de deux autres , qui
Tome XXII .
A a
( 370 )
ont enfin apporté les ordres définitifs de la cour. Le premier
a apporté l'ordre de débarquer toutes les munitions ,
troupes et artillerie de l'escadre , et de désarmer presque tous
les vaisseaux qui la composent en conséquence , le désarmement
a été aussi - tôt commencé . Le second courier a
apporté l'ordre de faire partir sans délai pour Carthagene
des Indes deux vaisseaux de ligne avec des munitions , de
l'artillerie et deux régimens d'infanterie cet ordre a été
exécuté avant-hier , 4 juillet . Le troisieme courier a apporté
l'ordre de tenir prêts à mettre à la voile quatre vaisseaux et
deux frégates avec des munitions , de l'artillerie et des
troupes de débarquement , pour une expédition secrete qui
est , dit-on , confiée à M. Nava .
:
En même tems , les amiraux Langara et Mazzaredo , commandans
- généranx des escadres de l'Océan et de la Méditerranée
, ont reçu l'ordre de sortir souvent pour faire des évolu- ,
tions navales.
D'après l'indécision relative à l'escadre de don Solano ,
l'escadre française de Richery paraît devoir rester ici , en
attendant quelque renfort , soit de vaisseaux de sa nation ,
soit de l'escadre hollandaise qui se trouve aux iles Canaries ,
et qui est composée de quatre vaisseaux , trois frégates et
deux corvettes . Au reste , l'escadre anglaise continue de croiser
à la hauteur de ce port , et se présente tous les jours en ligne
à la vue de notre rade.
HOLLANDE. De Leyde , le 31 juillet.
On voit dans un de nos papies s - nouvelles , une lettre datée
de Paris , qu'on dit venir d'une main sûre , et qui contient ce,
qui suit:
Hier , un homme digne de foi m'a assuré que l'envoyé
de Prusse venait de faire , aux ministres bataves , une visite .
très - amicale , dans laquelle il leur a donné à connaître que sa
cour desirait entretenir , d'une maniere durable , la bonne
harmonie et l'amitié avec la république des Pays- Bas . Sur la
demande des ministres , s'ils pouvaient donner officiellemen t
connaissance au gouvernement de leur république de cette,
visne et de cette assurance , l'envoyé a répondu affirmativement.
"
Dans le courant de la semaine derniere on a apperçu trèsdistinctement
de Schevelingen une escadre anglaise , composée
de deux vaisseaux de ligne et cinq frégates . Vers le soir
ees bâtimens regagnerent le large . On suppose qu'ils ne
eroisent sur nos côtes, que pour empêcher les nôtres de sortir,
( 371 )
et favoriser , par ce moyen , le passage aux convois qu'ils
ättendent de l'Océan .
L'escadre hollandaise qui est partie en février pour les Indes
orientales , est arrivée le 5 mai à l'isie Teneriffe , et elle a
remis en mer , le 18 du même mois , pour se rendre à
sa destination .
Dans la séance de la Conventlon nationale du 22 de ce
mois , le citoyen Kampenáar a été nommé président . Dans
celle du 25 , il a été fait lecture d'une note du ministre Noël ,
qui prie , au nom du Directoire de France , la convention
batave , d'employer ses bons offices et ses sages conseils
auprès des autorités constituées de la province d'Utrecht , afin
de les engager à rapporter le décret relatif aux anciens régens
de cette province . Cette note a été renvoyée au comité des
affaires étrangeres .
La séance du 26 a été employée à discuter la question de
savoir si l'église doit être séparée du gouvernement politique .
Le représentant Kantelaar a parlé avec force pour l'affirinative
, et a montré le danger du despotisme religieux . Cette
discussion a continué les trois jours suivans .
Le 29 , on a donné lecture d'une note envoyée par le ministre
Noël , contenant l'énumération des objets dont a
besoin l'escadre française qui se trouve à la rade de Helvoët.
Le citoyen Blauw , l'un des ministres bataves à Paris , est
rappellé ; il doit recevoir une mission pour l'Italie .
ANGLETERRE. De Londres , le 30 juillet.
Avant-hier , le roi tint au palais de la reine un conseil où
assisterent tous les ministres , et où sa majesté signa trois
ordres . Par le premier , l'ouverture du nouveau parlement
est prorogé à quarante jours par delà le terme de la dernière
prorogation ; par le sécond , un embargo est mis sur tous les
vaisseaux qui se trouvent actuellement ou qui viendront dans
un des ports du royaume , chargés de marchandises pour lé
compte des sujets du grand - duc de Toscane , ainsi que sur
les bâtimens destinés pour quelques-uns des ports du grandduc
ou de l'état ecclésiastique ; le troisieme ordre regarde le
paiement des lettres-de-change tirées ou endossées dans la
ville de Livourne .
en date
Du 4 août. Dans la gazette intitulée The Courrier ,
de ce jour , on annonce que le comte de Montmort est arrivé
la veille avec des dépêches de Monsieur , ou comme d'autres
f'appellent , Louis XVIII , adressées au comte d'Artois à Edimbourg.
M. de Montmort a confirmé l'avis de l'assassinat de
A a 2
( 372 )
Monsieur à Dillingen près d'Ulm , le 19 juillet , tel que les
papiers du continent l'ont annoncé. La seule différence qu'il
y ait dans ce récit , c'est qu'il a été blessé d'une balle de pistolet
d'arçon , et non de carabine . Il a ajouté aux avis des gazettes
, que le 21 la plaie était en bon état , et que le prince
avait continué sa route vers la Saxe ; mais qu'on ne savait pas
encore le lieu où il devait résider.
Du 6 août . M. Hammond , ci-devant notre ministre auprès
des Etats -Unis , est parti avant-hier pour Paris avec un secrétaire
et une suite assez considérable . On le dit muni de pou
voirs assez étendus pour entamer une négociation . On voit
que notre ministere a baissé un peu son ton ; et a senti qu'il
ne fallait pas faire de M. Hammond comme de M. Wickham,
un simple porteur de message. On peut regarder sa mission
comme la premiere démarche sérieuse et sincere que M. Pitt
ait faite pour délivrer son pays c s de la guerre..
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 15 au 25 thermidor.
Thibaudeau , rapporteur de la commission sur le
Midi , a la parole . Il donne lecture , 1º . de l'extrait
des procès- verbaux des vingt - une sections de Marseille
, où la tranquillité a été troublée par des factieux
, et contre les opérations desquelles ont réclamé
deux mille cinq cents citoyens qui n'ont pu y voter;
2. des pieces transmises à la commission par le Directoire.
Nous avons déja parlé des faits contenus dans les
procès-verbaux , de l'assassinat du malheureux Bourguignon
, et des provocations des montagnards conduits
par l'ex - conventionnel Granet.
Les pieces transmises par le Directoire sont des
rapports des autorités civiles et militaires de Mar.
seille sur ces tristes événemens. Il paraît que le commandant
Liegeard , brave homme , ne partage point
ces excès ; mais il n'a pas osé dire toute la vérité .
{
( 373 )
Quant aux autorités civiles , composées comme
relles le sont des créatures de Fréron , on s'imagine
bien qu'elles n'ont pas manqué d'altérer les faits et
d'attribuer toutes les scenes qui ont eu lieu aux royalistes
, aux émigrés , aux débiteurs faillis , aux jeunes
gens de la premiere requisition , de faire l'éloge de
Puget - Barbantane , et de représenter le malheureux
Bourguignon , tantôt comme un patriote de leur
trempe , tantôt comme un royaliste et un fuyard .
Le commissaire Mitoulin dit que la section nº .
est la seule où il se soit passé des scenes scanda
leuses , et il a l'impudeur d'en donner pour raison ,
que c'est celle qui renferme le plus de gens opulens
ou à leur aise . En serions - nous donc encore au tems
où l'opulence était un titre de proscription ?
La cause des mouvemens , a dit le rapporteur , est
que les uns voulaient confirmer les choix du Direc
toire , et les autres continuer les magistrats en fonctions
lors des assassinats . Le journal intitulé l'Observateur
du Midi , digne émule de Baboeuf , n'a pas peu
contribué à fomenter le trouble et la sédition .
D'autres événemens aussi atroces se sont passés à
Aix , les 3 et 4 thermidor : plusieurs citoyens ont été
égorgés , entr'autres le citoyen Bernard , commissaire
du gouvernement , et ces assassinats sont excusés par
un administrateur qui , avec un sang - froid barbare ,
dit que les assassinės sont des royalistes , ou des
hommes nuls et peu à plaindre !
Le conseil a annullé , sur l'avis de la commission ,
les opérations des assemblées primaires de Marseille ,
et charge le Directoire de pourvoir aux nominations
jusqu'aux élections prochaines .
Celui des Anciens a discuté dans la séance du 16 ,
la résolution concernant les enfans nés hors mariage.
Il s'agissait de savoir si en rapportant la loi du 12 brumaire
, l'on pouvait annuller ses effets , c'est- à - dire
-les partages exécutés . Plusieurs membres préten- .
daient que c'était donner à la nouvelle loi un effet
rétroactif , et qu'on s'écartait ainsi de la déclaration
des droits ; mais Tronchet a observé , qu'en convenant
que le législateur n'avait pas eu le pouvoir de
A a 3
( 374 )
- .)
la porter , il était contradictoire de maintenir l'exécution
qu'elle a obtenue .
La résolution a été approuvée .
Thibaudeau lit , le 17 , au conseil des Cing - cents ,
de nouvelles pieces sur le Midi. Elles portent qu'on
est parvenu à rétablir momentanément le calme , en
suspendant la garde nationale de toute fonction , et
en faisant faire le service par la troupe de ligne ,
4
ܪ܂
Elles donnent d'ailleurs une idée de la situation
de ces malheureuses contrées qui fait frémir ; le commissaire
du Pouvoir exécutif demande à être remplacé
si on n'envoie pas des forces considérables
l'administration départementale ne cache pas que des
bandes d'assassins parcourent les rues armés de pied
en cap ; mais rien n'est plus capable de peindre l'état
où se trouve cette commune qu'une phrase d'un
arrêté pris par la même administration ; on y recommande
à tous les hommes de rester chez eux et de
ne laisser sortir que les femmes pour pourvoir à la
subsistance des familles .
Les auteurs de tous ces massacres restent toujours
ignorés ; une de ces pieces les attribue aux royalistes
et aux terroristes tout ensemble ; elle ne déguise pas
au moins que ces derniers y ont pris part avec cette
férocité qui les caractérise .
Thibaudeau ne fait pas de proposition nouvelle ;
il demande seulement que ces nouvelles pieces soient
jointes à celles lues hier et envoyées avec elles au
conseil des Anciens à l'appui de la résolution prise
hier par le conseil . Ordonné .
Trois résolutions expédiées dans la forme d'urgence
, sont renvoyées par le conseil des Anciens à
des commissions , et deux autres sont rejettées , savoir ;
celle relative à l'entier recouvrement de l'emprunt
force , et celle concernant le commerce de la poudre
à tirer.
Blutel , organe d'une commission spéciale , expose ,
le 18 , à celui des Cinq- cents , qu'au moment où les
habitans des pays révoltés viennent de ressentir les
elets de la bienveillance nationale , il serait injuste
de faire poursuivre les militaires qui ont commis
( 375 )
1
qlque vol ou autre délit durant le tems de la guerre
de la Vendée . Il propose de leur étendre les bienfaits
de l'amnistie prononcée en faveur des vendéens et
chouans . Impression et ajournement .
Mailhe , au nom de la commission chargée de
l'examen du message du Directoire , concernant la
suppression des établissemens religieux dans les
départemens réunis de la ci- devant Belgique . Nous
avons laissé à l'opinion publique le tems de préparer
les esprits dans la ci-devant Belgique , sur la suppression
des monasteres et autres établissemens religieux
. Trop précipitée , cette suppression n'aurait pu
se faire sans trouble ; aujourd'hui elle sera reçue
avec reconnaissance , tant il est vrai qu'en matiere
de religion un gouvernement sage obtient plus par
la raison que par la violence.
La vente des biens ecclésiastiques situés dans la
Belgique offre une ressource immense au gouvernement
; mais un grand acte de justice doit la précéder . Il
faut assurer l'existence à leurs possesseurs , Penseriezvous
, avec le Directoire , qu'il faille leur accorder ,
au lieu de pensions viageres , des capitaux en bons
qui ne seront applicables qu'à l'acquisition des biens
nationaux de ces départemens : tel est du moins l'avis
de votre commission . Les pensions annuelles pesent
sur le trésor public ; il faudrait de nouvelles retributions
pour les faire payer. La perspective de nouvelles
impositions épouvanteraient les habitans de
ces nouveaux départemens .
Ce sera un moyen d'attacher des hommes inutiles
au sol par la propriété , et à la révolution par ses
Bienfaits . En devenant propriétaires , ils deviendront
citoyens . Plût à Dieu que ce systême eût été suivi
quand on dépouilla le clergé de France de ses antiques
usurpations ! Ces hommes auraient ressenti les
bienfaits de la propriété : les prêtres , intéressés par
leurs nouvelles possessions , n'auraient pas troublé la
tranquilité publique par les vains prétextes de la
religion ; ils n'auraient pas rassemblé ces matieres
combustibles dont ils avaient embrâsé une partie de
la République.
A a 4
( 376 )
(
Supposons qu'il y ait dans ces départemens réunis
huit mille religieux et quatre mille religieuses . Prenons
mille francs pour le terme moyen des pensions
que vous aurez à accorder aux hommes , et cinq cents
francs pour celles que vous accorderez aux femmes :
la totalité s'élevera , pour les premiers , à huit millions ;
et pour les secondes , à deux millions. Les capitaux
de ces pensions à dix pour cent . feront environ
cent millions , qu'on paiera en biens nationaux de
la Belgique.
Si, comme on le pense , la valeur de ces biens s'éleve
à plus de douze cents millions , il en restera onze
cents pour le trésor public .
Le rapporteur présente un projet de suppression
dont l'ajournement et l'impression sont arrêtés .
Deux résolutions sont adoptées par les Anciens ;
la premiere , portant augmentation ou plutôt paiement
en numéraire de la moitié du traitement des
fonctionnaires et employés ; et la deuxieme , relative
aux exportations des marchandises .
Organe de la commission des finances , Defermont ,
dans la séance du conseil des Cinq-cents , du 19 , fait
adopter la résolution suivante :
Art. Ier. A compter du 1er. fructidor prochain
chaque franc de contribution directe et indirecte
sera payé en numéraire ou en mandats au cours .
II. Le cours sera déclaré , conformément à l'article
IV de la loi snr le paiement du quatrieme quart
des.domaines nationaux.
III. Chaque receveur ou percepteur sera tenu de
tenir un journal où sera porté le montant de ses
recettes , et l'espece des valeurs .
IV. Il sera fait remise de 20 pour 100 aux contribuables
sur chaque paiement fait en mandats pendant
le mois de fructidor.
V. Chaque franc de fermage , payable en mandats
valeur représentative du prix du bled , sera payé
pendant le mois de fructidor , comme chaque franc
de contribution .
Sur la proposition de Dumolard , la discussion sur
l'arrêté du Directoire , qui suspend l'exécution de la
( 377 )
loi du 3 brumaire , concernant la marine , est encore
ajournée.
Le Lycée des arts fait , le 20 , hommage au conseil
de 25 exemplaires de l'éloge funebre de Lavoisier , et
il appelle son attention sur les arts mécaniques qui
ne reçoivent pas de lui les mêmes encouragemens
que les arts libéraux .
Le conseil se met en comité général pour discuter
F'acte d'accusation contre Drouet. '
Celui des Anciens entend le rapport fait par Portalis
, sur la résolution qui porte que les jugemens de
la haute-cour de justice ne seront point soumis au
recours en cassation . Après une courte discussion ,
elle est approuvée . Le 20 , il adopte également celle
qui déclare que les membres du gouvernement ne
pourront être cités à comparaître dans des tribunaux
autres que ceux établis dans les communes où ils
résident.
La résolution relative à la composition de la hautecour
de justice est ensuite présentée à la discussion, "
Le rapporteur en trouve les développemens métho
diques , et les dispositions judicieuses et équitables :
il en propose l'approbation ; ce qui est adopté.
On lit dans la séance du 21 du conseil des Cinqcents
des lettres du général Rigaud , commandant à
Saint-Domingue. Il annonce que les Anglais et les
émigrés avaient entrepris le siége de Léogane , mais
qu'ils ont été repoussés. Le conseil rejette , par la
question préalable , un projet tendant à supprimer ,
pour cette année , la vaine pâture. Il adopte celui
présenté par Bion sur les droits de transport pour les
paquets et pour les personnes , par terre ou par eau.
Il s'est formé ensuite en comité général pour l'acte
d'accusation de Drouet.
Celui des Anciens a approuvé , le même jour , la
résolution relative aux troubles de Marseille .
Le 22 , le conseil des Cinq cents a adopté la proclamation
qui convoque la haute- cour de justice à
Vendôme : les hauts-jurés s'y réuniront le 15 fructidor.
Blutel a présenté un projet de résolution en faveur
I
( 378 )
des défenseurs de la patrie qui ont été mis à leur
insu sur des listes d'émigrés , et n'ont pas fait leur
réclamation dans le delai donné. Il propose de les
relever de la déchéance , Impression et ajournement .
Le comité général concernant Drouet continue . II
a rempli une partie de la séance du 22 et celle du 23.
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
sur la contribution somptuaire et personnelle , celle
relative au paiement des fermages et contributions
en valeur réelle . Il a rejetté la résolution qui fixe les
moyens de déterminer l'appel , lorsqu'il y a dans une
affaire plus de deux parties qui ont des intérêts opposés
.
Le conseil des Cinq - cents s'est encore formé en
comité général le 24 , mais c'est pour s'occuper des
finances. Pastoret a appellé son attention sur l'état
actuel des prisons : comment arrive - t - il que nos lois
sur l'emprisonnement soient si humaines , et que
séjour des prisons soit si barbare la commission'
nommée pour cet objet fera incessamment son rapport.
le
Le Directoire annonce de nouveaux triomphes en
Italie ; les ennemis ont perdu 4 mille hommes, 32 canons
et deux drapeaux ; on leur a fait 7200 prisonniers.
Le conseil des Cinq - cents ayant prorogé jusqu'au
er. frimaire prochain l'établissement du nouveau
régime hypothécaire , celui des Anciens approuve ,
le 24 , cette résolution . Le lendemain , il se forme
en comité général pour entendre la lecture d'un
message du conseil des Cinq - cents .
Monnot présente à ce conseil , le 25 , deux projets
de résolution ; le premier concerne les patentes . Il
est adopté ; et le second , le mode de paiement de ce
qui reste de l'emprunt forcé. Il est ajourné
PARIS. Nonidi 29 thermidor, lan 4. de la République.
La commémoration du 10 août a été célébrée le 23 de ce
mois , avec une grande solemnité , et sur - tout avec un grand
( 379 )
ད་
calme . Des malveillans avaient cherché à répandre d'avance
des inquiétudes sur cette journée ; jamais fête na
été plus brillante , ni plus tranquille. Les courses à pied ons
commencé au Champ-de-Mars à 4 heures et demie. Les concurrens
se sont divisés en huit pelotons , et ont couru successivement
; ensuite , les vainqueurs se sont disputés le prix
dans une derniere course . Le cit . Villemaraux , grenadier , a
remporté le premier prix ; et le cit . Cosme , éleve de l'école
de santé , le second . Ils ont reçu , l'un , un sabre ; l'autre ,
des pistolets de poche .
I
La course à cheval a succédé ; les concurrens se sont partagés
en deux divisions ; les deux vainqueurs ont ensuite concouru
ensemble . Le cheval normand le Coursier , monté par
le cit . Turieux , a gagné le premier prix . Le second l'a été
le cheval normand le Général , monté par Franconi l'aîné. Le
premier prix était une carabine ; et le second , une paire de
pistolets.
par
Les prix du jeu de bagues ont été remportés par les citoyen
Roger et Janin. Ils ont reçu , l'un , une carabine ; l'autre , des
pistolets.
誓
La fête devait être terminée par des expériences aérosta
tiques , mais le grand vent qui s'éleva le soir ne le permit pas .
Tous les vainqueurs , après leur proclamation , ont été
couduits du Champ-de-Mars aux Champs-Elysées , sur un char
antique traîné par quatre chevaux de front , au bruit des applaudissemens
, et précédés d'un corps nombreux de musique.
Une partie des Champs-Elysées était éclairée par une illumi
nation plus belle et mieux entendue encore que la précédente
. Le feu d'artifice a été d'un très-bon genre , l'affluence
des spectateurs immense , et leur esprit excellent . On ne s'est
point apperçu qu'il existât ni royalistes ni terroristes ; mais,
tout le monde en revint paisible et satisfait. En général , cette
fête a été une des mieux ordonnées . Malheureusement elle
n'a pas été sans accident. Une bombe d'artifice qui devait s'elever
à une certaine hauteur , éclata presque horisontalement,
et blessa cinq ou six personnes ; on assure que deux sont
mortes des effets et des suites de cette explosion .
Le soir du même jour , il y a eu quelques mouvemens dens
les prisons de l'Abbaye. Quelques prisonniers ont maltraité
le geolier, et ont voulu s'évader. On a dit d'abord que Drouet
avait eu la principale part à cette insurrection ; mais le fait a
été démenti par les agens mêmes de la police . On fit approcher
des troupes , et l'ordre fut bientôt rétabli.
Le tribunal de cassation a procédé , dans les formes pres(
380 )
crites par la constitution , à la nomination des juges et des
accusateurs qui doivent former la haute-cour de justice , qui se
rassemblera à Vendôme avant le 15 du mois prochain , pour
prononcer sur l'acte d'accusation contre Drouet et ses co-accusés.
Les juges sont les cit . Pajou , Moreau , Coffinhal
Gaudon et Audier-Massillon . Les accusateurs nationanx , les
cit. Viellard et Bailly.
-
-
Castellane, Langeac, Cadet- Gassicourt et Quatremere , condamnés
par contumace pour l'affaire de vendémiaire , ont été
successivement acquittés . On s'attendait qu'ils le seraient sur
la question intentionnelle ; car certains délits politiques s'affaiblissent
par le tems , et quand un gouvernement est établi
et s'affermit de jour en jour , les principes de la justice doivent
incliner sans doute vers l'oubli du passé et l'extinction de
toutes les haines . Mais la chose à laquelle il était difficile de
s'attendre , c'est le motif sur lequel le jury s'est fondé ; il a
déclaré qu'il n'est pas constant qu'il ait existé en vendémiaire une
conspiration tendante à faire marcher les citoyens contre la Convention
. On ne pouvait offenser d'une maniere plus ouverte la
vérité et la notoriété publique . Dans l'affaire de Richer-Serisy ,
le jury avait eu plus de retenue . Il avait reconnu l'existence
de la copspiration , mais il l'avait acquittée sur l'intention. A mesnre
qu'on s'éloigne de l'époque , il est aisé de voir qu'un certain
parti cherche à nier aujourd'hui , ce qui était alors évident
aux yeux de tous les observateurs sans prévention . Cette
petite ruse de royalisme ne produira qu'un effet contraire à
celui que s'en promettent leurs auteurs .
Personne n'ignore qu'il s'est fait depuis quelques mois une
révolution bien étrange dans l'esprit du gouvernement suédois
. La Russie , qui a toujours eu en Suede un parti qui lui
ést dévoué , vient de soumettre entierement ce cabinet à son
influence . On se rappelle de quel ton l'impératrice a commandé
au jeune roi de ne prendre pour femine que celle qui
lui serait offerte de sa main , et l'on sait ce que la nation suédoise
doit attendre des suites d'une pareille alliance . En vain le
régent a voulu , par une politique sage et éclairée , lutter
contre l'ascendant de l'impératrice ; le parti russe l'a emporté ;
et désormais il faut compter le cabinet de Stockholm au
nombre des vassaux de celui de Pétersbourg . Il était aisé de
prévoir que ce changement en produirait nécessairement un
dans les agens diplomatiques de la Suede . La Russie connaissait
assez les principes de M. de Staël , pour qu'ils pussent lui
être agréables . Elle a exigé le rappel de cet ambassadeur ,
( 381 )
et l'on pense bien dans quel sens ' pouvait être le chargé
d'affaires qui le remplaçait . A son tour , le gouvernement
français n'a pas jugé à propos d'avoir auprès de lui un agent
connu par son dévouement à la Russie . Malgré les instances
du cabinet de Stockholm , il a persisté dans son refus . C'est
ce qui résulte des pièces que l'on va lire .
L'ambassadeur de Suede , au citoyen ministre des relations extérieures.
Paris , le 2 août 1796.
•
les
Citoyen ministre , c'est par ordre exprès de ma cour
que j'ai l'honneur de renouveller , auprès du Directoire ,
démarches que j'avais déja faites pour l'admission de M. de
Rehausen , en qualité de chargé d'affaires de sa majesté auprès
de la République .
En vous invitant , citoyen ministre , à prendre de nouveau
en considération une démarche aussi conforme à la bonne
intelligence qui subsiste entre les deux pays , je vous prie
de me permettre quelques observations que je soumets au
Directoire.
La confiance que se doivent réciproquement les puissances
amies et alliées , les égards qui en sont la suite , avaient
toujours été indistinctement accordés à la personne choisie
par son souverain pour le représenter ; ils en sont même
inséparables . Cependant , ils ont été l'un et l'autre méconnus
en la personne de M. de Rehausen . Ses sentimens
particuliers peuvent d'autant moins causer de l'ombrage au
gouvernement , que dans l'exercice de ses fonctions , il
en ferait certainement le sacrifice , s'ils pouvaient être contraires
aux instructions qu'il a reçues ; et si , dans sa conduite
ou dans son langage , il manquait au traité subsistant
entre la Suede et la France , c'est dans ce cas seulement où
il en serait résulté une mésintelligence entre les deux gouvernemens
, que son rappel pourrait devenir nécessaire .
Mais ce
cas n'existant pas , ses sentimens personnels ne
peuvent être regardés comme un motif d'exclusion valable ,
et le refus devient par conséquent moins un tort fait à
M. de Rehausen , qu'un manque d'égards à son souverain .
Je dois également observer que M. de Rehausen se trouvant
à Paris , a été nommé pour vaquer ad interim aux affaires de
la Suede , lorsque l'on s'attendait , à chaque instant , à une
rupture avec la Russie , lorsque l'ambassadeur de Suede à cette
cour était sur le point de quitter son poste . Sa nomination
ne pouvait donc avoir été influencée par l'impératrice de
Russie , à laquelle il est d'ailleurs absolument inconnu.
C'est par ces raisons , citoyen ministre , que ne pouvant
( 382 )
atribuer au personnel de M. de Rehausen le réfus qu'a fait
le Diectoire de le reconnaître dans son caractere public ;
ce refus paraît annoncer évidemment l'intention de désobliger,
aux yeux de l'Europe , les plusa nciens amis de la France.
J'hésite à prononcer une supposition plus décisive ; elle répagne
trop aux voeux connus des Suédois et des Français euxe
mêmes , ainsi qu'à leurs intérêts respectifs ; et cependant il serait
difficile que les ennemis des deux pays ne trouvassent pas
ane grande satisfaction dans la désunion dont la République
Française aurait donné le signal . Il m'est prescrit de déclarer
que si M. de Rehausen n'est point reconnu , sa majesté sè
trouvera forcée , pour le maintien de sa dignité , d'user de
réciprocité vis -à- vis du citoyen Perrochel . Cette nécessité
n'influera pas d'ailleurs sur le desir que sa majesté aura toujours
de continuer et même de raffermir les liaisons d'amitié
et de bonne intelligence qui ne devraient jamais être troublées
entre les deux puissances .
Agréez , citoyen ministre , l'assurance de mon très -sincere
attachement. Signé , E. N. STAEL DE HOLSTEIN .
Pour copie conforme, Signé , CH. DELACROIX .
Arrêté du 18 thermidor , an IV.
Le Directoire exécutif , vu la note officielle présentéé par
M. le baron de Staël , ambassadeur de Suede , en date du
✰ août 1796 , vieux style , arrête :
Art. I. Le Directoire exécutif persiste dans son refus
d'admettre M. de Réhausen . Il charge , en conséquence , le
ministre de la police génerale de lui notifier les lois de la
République relatives aux étrangers .
1
II. Le Directoire exécutif rappelle le citoyen Perrochel ,
chargé d'affaires , et le citoyen Marivaux , secrétaire de léga
tion , précédemment chargés d'affaires en Suede .
III. Le Directoire exécutif proteste néanmoins que la nation
suédoise peut toujours compter sur ses sentimens d'affection .
IV. Le ministre des relations extérieures et celui de la police
générale sont charges , chacun en ce qui le concerne , dé
l'exécution du présent arrêté , qui sera imprimé avec la note .
Pour copie conforme . Signé, REVELLIERE-LEPEAUX , président :
Par le Directoire exécutif. Signé, LAGARDE , secrétaire -général.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DU RHIN ET DE SAMBRE ET MEUSE . Ces deux armées
poursuivent le cours de leurs succès, Voici l'extrait des
dépêches de leurs opérations :
Du g thermidor. Le général Championnet à pris sur le
( 383 )
"
Mein 30 pieces d'artillerie de différens calibres , et plusieurs
bateaux chargés d'objets de campagne. Le général Bernadotte
a aussi capturé plus de 45 bateaux chargés d'avoine , de
farine , etc.
Du 16. Le général en chef Jourdan , ayant une indisposition
assez grave , a remis le commandement au général Kleber ,
qui a donné suite à ses projets. La place de Konigshoffen a
été cérnée et a capitulé . Il s'est fait un mouvement genéral
quia obligé l'ennemi à repasser le Mein et la Rednitz . Kleber
établit sa communication avec l'armée du Rhin et Moselle .
Du 15 et 16. Moreau écrit que depuis la prise de Stutgard ,
l'armée du Rhin et Moselle est dans les montagnes d'Albe
à la suite de l'ennemi . H l'a chassé de position en position ,
s'est emparé de Gmund , Aalen , de Heydenhem , et a pris
position sur la, Brentz ; l'armée ennemie se retire entre Donawerth
et Nordlingen . Le corps du général Ferino appuie sa
droite au lac de Constance , et sa gauche au Danube , derriere
le Fodarsec. il a reçu ordre de se porter sur celui derriere
l'Iler .
Da 17. Toutes les divisions de l'armée de Sambre et
Meuse , ont marché en avant , battu et chassé l'ennemi . La
ville de Bamberg a ouvert ses portes . L'ennemi a été contraint
d'abandonner sur le Mein , vers Estmann , 14 bateaux
chargés de grain . Il se retire sur Nuremberg , et a porté
un corps de 10 mille hommes sur Cobourg , en Saxe ,
L'artillerie et les munitions trouvées à Wursbourg sont
immenses.
ARMÉE D'ITALIE . L'étendue et le nombre des dépêches ar
rivées de l'armée d'Italie , sont si considérables qu'il nous est
impossible de rapporter les lettres officielles ; nous nous bornerons
à en donner les résultats .
En moins de huit jours Farmée d'Italie a passé de la situation
la plus critique , aux triomphes les plus éclatans . Depuis
plusieurs jours l'armée autrichienne avait reçu 20,000 hommes
du Rhin , des recrues nombreuses , et des renforts con
sidérables venus de l'intérieur de l'Autriche . Le tout était
commandé par Wurmser. Le 11 thermidor , Wurmser fit attaquer
les Français sur toutes leurs positions , depuis le lac
d'Yseo, Salo , Montebalbo et l'Adige , jusqu'à Porto- Légnago
et Labadio. Plusieurs de ces points furent forcés , et l'ennemi
supérieur en forces , se rendit maître des hauteurs . Le géné
ral Buonaparte fit replier toutes ses troupes , rassembla toutes
ses forces , et fit même lever le siége de Mantoue pour les
augmenter. Les premiers succès de l'ennemi avaient beaucoup
relevé son audace . Déja l'on semait dans toute l'Italie le bruit
( 384 )
de la défaite des Français ; les aristocrates triomphaient , et se
préparaient à exciter des insurrections pour exterminer les
Français. L'activité , l'intelligence de Buonaparte , le courage
de nos troupes et la fortune de la République en ont décidé
autrement.
Comme l'ennemi s'était ´divisé en nombreuses colonnes
pour s'emparer de tous les points , Buonaparte , au lieu d'attendre
et de risquer le sort d'une bataille générale , a réuni le
plus qu'il a pu ses forces en masse , et a attaqué successivement
, sans donner à l'ennemi le tems de se réunir ; et par
tout celui-ci a été battu , coupé , et fait prisonnier , ce qui était
plus facile dans un pays rempli de montagnes . Depuis le 11 ,
jusqu'au 19 , ce n'a été qu'une suite continuelle de combats
opiniâtres. La journée du 18 a été une affaire presqué générale.
Wurmser déja battu , avait réuni 25,000 hommes audelà
du Mincio ; Buonaparte fit faire un mouvement rétrograde
à toute l'armée pour attirer l'ennemi à lui , dans le tems
que la division du général Serrurier , venant de Marcaria
pourrait tourner la gauche de Wurmser. Ce plan fut parfaitement
exécuté. Dès l'instant que la division de Serrurier eut
attaqué la gauche , Buonaparte fit attaquer la droite , et le centre.
Wurmser fut obligé de faire sa retraite ,
et de
repasser
le Mincio , après avoir perdu beaucoup de monde , et laissé
beaucoup de prisonniers.
Enfin , dit le général Buonaparte , en terminant sa dépêche
du 19 , voilà donc en cinqjours une autre campagne terminée.
Wurmser a perdu dans ces cinq jours , 70 pieces de canon de
campagne, tous ses caissons d'infanterie , 12 à 15 mille prisonniers
, 6 mille hommes tués ou blessés , et presque tous des
troupes venant du Rhin ; indépendamment de ćela , une grande
partie est encore éparpillée , et nous les ramenons en poursuivant
l'ennemi .
que
On voit Wurmser n'a que pas été plus heureux Beaulieu.
Ces différentes journées nous ont coûté le général Beyrand
et plusieurs chefs de brigade . Le commissaire Salycetti
fait le plus grand éloge de la bonne conduite du peuple et de
la municipalité de Milan . Dans le tems que le sort des armes
républicaines était encore indécis , tous les patriotes se sont
présentés pour demander des armes et marcher contre les
Autrichiens .
Tel est le résultat de ces journées glorieuses . Les débris de
l'armée autrichienne se retirent dans les montagnes du Tyrol,
d'où l'on se propose de les chasser sans leur donner aucun
repos. Il est probable que Mantoue ne pouvant plus être secourue
; finira par ouvrir ses portes .
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
AVIS AUX SOUSCRIPTEURS.
Nous Ous nous voyons dans la nécessité de demander
le prix de l'Abonnement en valeur fixe ,
parce que nous somines obligés de payer ainsi les
matieres premieres , la main- d'oeuvre et-les coopérateurs
de ce Journal .
En conséquence , à compter de ce jour , le
prix de ce Journal fera en numéraire de 9 liv . pour
trois mois , de 16 liv. pour six mois , et de 30 liv .
pour l'année.
Par cet arrangement , nos Souscripteurs ne seront
plus exposés à des variations continuelles
auffi pénibles pour eux que pour nous.
Nous invitons les Abonnés de Prairial , qui
n'ont payé que 300 liv. en Assignats pour le trie
meftre , à nous envoyer unffuupppplléémmeenntt de 300 liv.
également en Affignats de 100 liv. et au-dessous .
Il faut affranchir le port des lettres et de l'argent.
Celles qui renferment des valeurs doivent
être chargées.
Nota. Les Lettres des Départemens , non affranchies
, ne feront pas retirées de la Poste.
On souscrit à Paris , rue des Poitevins , No. 18 .
Les Lettres d'avis et tout ce qui concerne l'Abonnement
, doivent être adressés au cit . GUTH .
TABLE
Des matieres contenues dans le N°. 37
LITTERATURE ÉTRANGERE.
LEETTTTRREE aux Rédacteurs duMercure, sur
les Aventures de Friso , par Guillaume de
Haren , et sur la Littérature Hollandaise.
Page 3
ANTIQUITÉS ET HISTOIRE.
Découvertes faites sur le Rhin , d'Amagétabrie
et d'Augusta Rauracorum ,
aflennes
villes
gauloises dans la Séquanie rauracienne. 1 }
MORALE . POLITIQUE.
MANUEL REVOLUTIONNAIRE , ou Pensées
morales sur l'état des peuple en révolution . 19
POESIE.
Epitre d'un Commis à un Rentier. 29
ANNONCES. Littérature étrangere. 35
Livres français. 36
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie.
NOUVELLES ETRANGERES.
Allemagne. De Hambourg.
37
39
Francfort-sur-le-Mein. 41
Italie. De Livourne.
43 Efpagne. Madrid.
46 Hollande. De la Haye.
id.
Angleterre. De Londres.
50
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
Corps Légiflatif.
Paris .
Nouvelles.
52
60
FRANÇAIS,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE.
( N°. 37. )
Décadi 10 Meffidor , l'an 4
Ce journal , composé de quatre feuilles in-8° . ,
et quelquefois de cinq , paraît tous les
DÉCADIS . Il contient deux parties ; l'une
consacrée aux SCIENCES , aux LETTRES et
aux ARTS ; l'autre à la POLITIQUE EXTÉ-
RIEURE , aux séances du CORPS LÉGIS- LEGIS- LATIF
, aux
NOUVELLES
de Paris
et des departemens
, ainsi
que des ARMÉES
de la République
.
Le prix de l'abonnement de ce Journal est
en numéraire de 9 liv. pour trois mois , de 16
iv. pour six mois et de sa liv. pour un an.
CALENDRIER
RÉPUBLICAIN .
MESSIDOR.
Ea Lune du mois á 29 jours . Du premier au 30 les jours
décroiffent le matin de 40 m. & le foir de 41 min.
Ere
J.PHASES Tems moyen
au midi vrai
Ere Républicaine . Vulgaire de de la
I primedi ire Décade . 19 Dim .
2 duodi
3 tridi.
4 quartidi
5 quintidi.
6 fextidi.
7 feptid
8 octidi
9.nonidi .
to Decad
L.LUNE. H. M. S.
20 lundi.
113
21 mardi
126
22 merc. 4 I 39
23 jeudi.
P.L. P. L. 152
24 vend. 6
le 2 à o
2 4
h . 46 m.
O 29
25 fame .
2345678
26
Dim. 8 du
mat.
27lundi 7
28 mardi 10
11 primedi He Décade . 29 merc. 11.0.
12 duodi ..
13 trici.
14 quartidi .
15 quintidi .
16 fextidi .
17 feptidi
18 octidi..
19 nonidi..
20 Decadi..
30 jeudi. 12 le 10 alo
vend. 13h . 13 m.
2 fame . 24 du mat.
3 Dim . 15
N. L
6merc. 17 h . 3 m.
21 primedi IIIe Décad . Sam. 21
2322
18
o 3 49
40
0000000000000000
O
4 landi. 16
Smardi 17 le 16 à7
8
vend. 20
jeudi . 19 du
mat.
0 4 42
411
ICDim. 22
4 59
11 lundi. 23 P. Qo S
12 mardi 24 le 23 à 310 5 14
25 quintidi
26 fextidi.
27 feptidi .
28 octidi
29 nonidi..
20 Decadi
IS vend . 27
16fame 28
17 Dim . 29
18unci.sof
13 merc . 25 h. 35 m.
14jeudi . 26 du foir.
O
O 28
S.34
539
0.0
$ 44
$ 49
22 duodi
23 tridi
24 quartidi
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET LITTÉRAIRE
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 messidor , l'an quatrieme
de la République Française.
( Mardi 28 juin 1796 , vieux style. )
A
TOME XXIII.
PARIS ,
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n . 18 .
TABLE des Matieres Littéraires du Tome XXII.
EUVRES UVRES Complettes de Montesquieu , nouvelle
édition , avec des notes d'Helvétius sur l'Esprit
des Lois ..
Lettre du c. François de Neufchâteau sur les moyens
de faire servir le théâtre dans l'éducat . publique .
Extrait d'une lettre de Florence sur la découverte
de la ville de Pivernum ....
Lettre sur le gouvernement civil de Locke ..
Poésie. La Matinée d'Automne .
A Melpomene , imit. d'Horace .
Annonce de livres nouveaux .
·
Page 3.
13.
27.
29 .
34.
37 .
38.
65.
69.
Lettre sur le franc , le double- franc, les cinq-francs .
Extrait d'un mémoire sur la réunion des littérateurs
et des artistes dans l'Institut français .....
Notice sur la vie et les ouvrages de Condorcet , par
Ant. Diannyere ....
Instructions élémentaires sur la morale , par le cit.
Bulard ...
Poésie. Silene, églogue trad . de Virgile, par Flins ..
Annonces de livres nouveaux .
Troisieme lettre sur l'Origine des Cultes ....
Notice historique sur Ch. - Guillaume Lamoignon-
Malesherbes , par J. B. Dubois ...
manuscrit , etc ..
Pensées diverses de Montesquieu + , extraites d'un
Annonces de livres nouveaux .
83.
89 .
95 .
99.
129.
144 .
153 .
164.
Projet d'élémens de métaphysique . 201 .
Ouverture des Ecoles centrales , à Paris .. 207 .
Notice sur la vie du cit . Pingré , par E. P. Venténat . 217 .
Epître au cit . Boisjolin , sur l'emploi du tems , par
Fontanes ....
231 .
Annonces de livres nouveaux 236.
Exposition du systême du Monde , par P. S. Laplace . 265 .
Les Soirées littéraires , rere année .
276.
Lettre du cit . Fontanes aux Rédacteurs ..
292 .
Chant du Banquet républicain , par Lebrun ..
300.
Annonces de livres français et étrangers .. 302.
Des femmes de l'Indostan qui se brûlent dans le
bûcher de leurs maris .
329.
Quatrieme lettre sur l'Origine des Cultes .
334-
Elégies de Tibule , traduites par Mirabeau ..
Chant civique pour la fête des Victoires , par Font...
351.
359.
No.
37.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République .
( Mardi 28 Juin 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure sur les Aventures de
Friso , par Guillaume de Haren , et sur la Littérature
hollandaise.
Jt
E vous sais gré , citoyens , de m'avoir procuré la
lecture des Aventures de Friso , roi des Gangarides et des
Prasiates , en dix livres , par M. G. de Haren , avec quelques
autres pieces du même auteur , traduites du hollandais
sur la seconde édition. A Paris , chez Couret
jeune et Pougin , libraires , rue des Peres , nº . 9 ;
Rémont, rue des Grands-Augustins, nº . 24 ; et Lemiere,
rue Française , no. 6. In-8°. Deux volumes.
1
Je connaissais le célebre député de la province de
Frise aux états - généraux de Hollande , par ces vers
que lui adressa Voltaire .
Démosthene au conseil et Pindare au Parnasse ,
L'auguste liberté marche devant tes pas ;
Tirtée a dans ton coeur répandu son audace ,
Et tu tiens sa trompette , organe des combats .
Je ne peux t'imiter ; mais j'aime ton courage .
Né pour la liberté , tu penses en héros ;
Mais qui naquit sujet ne doit penser qu'en sage ,
Et vivre obscurément s'il veut vivre en repos,
A 2
( 4 )
Notre esprit est conforme aux lieux qui l'ont vu naître .
A Rome , on est esclave ; à Londres , citoyen .
La grandeur d'un Batave est de vivre sans maître ,
Et mon premier devoir est de servir le mien .
Le poëme de Friso ne m'était connu que par les
extraits qu'en donne un des plus ingénieux critiques
de ce siecle , Clément de Geneve , dans ses cinq années
littéraires . L'auteur hollandais lui avait fait
passer une traduction littérale et manuscrite de son
ouvrage . M , Clément trouva des longueurs au milieu
de grandes beautés . M. de Haren , dans la deuxieme
édition de son poëme , corrigea presque tout ce qui
avait déplu au judicieux critique . C'est sur cette édition
qu'a été faite la traduction annoncée aujourd'hui
de nouveau , qui est du cit. Jansen , et qui parut en
1786. Elle me semble élégante et poétique .
« Friso , qu'on suppose avoir donné son nom à
la province de Frise , est le héros du poëme . C'est
un jeune prince indien , dont un usurpateur dé-
" trône le pere . Après avoir long - tems erré dans
divers pays , il est enfin jetté par la tempête à
" l'embouchure du lie. Les vieilles chroniques
" disent que Friso suivait la religion des anciens
Perses , c'est-à-dire , celle de Zoroastre et das
" Mages. Ces diverses traditions servent de fonde-
" ment à la fable de M. de Haren qui paraît en avoir
", voulu faire un poëme épique . Après Friso , son
principal personnage est Teuphis , qui ressemble à
beaucoup d'égards au Mentor de Télémaque. Ce
" n'est pourtant pas une divinité cachée sous les
,, traits d'un mortel ; mais l'oncle du héros , mais
99
99
un prince sage , expérimenté , très - philosophe ,
( 5)
», qui a été autrefois disgracié par la perfidie des
courtisans . Friso étant fort jeune ne put le con-
,, naître . Il le trouva heureusement dans la retraite
29 qu'il s'était choisie . Teuphis s'attache à sa destinée ,
le suit par- tout , et ne se découvre que sur la fin
du poëme. Tout cela est supposé se passer environ
trois siecles avant lère chrétienne ; ce qui a
, fourni à l'auteur l'occasion de faire entrer dans son
" ouvrage les grands spectacles que présente l'histoire
à cette époque , celui des conquêtes d'Alexandre
, des égaremens de ce prince , de la république
romaine , de la valeur et des vertus extraor
dinaires de ce peuple qui devait subjuguer tous
les autres. Ces divers objets sont enchaînés fort
" naturellement .
Cette analyse du poëme de Friso est tirée du Journal
de Paris ( janvier 1786 , nº . 27 ) . La suite de l'article
contient deux remarques qui ne me paraissent
pas justes.
10. Le journaliste soutient que la principale action
de ce poëme n'a pas d'unité , parce que Friso qui
veut obtenir du secours pour remonter sur le trône
de ses peres , ne songe qu'à la fin de l'ouvrage à
établir un nouvel empire . Mais ne suffit - il pas que
Friso pendant le cours de ses aventures fasse des
efforts pour obtenir les secours dont il a besoin ? Or,
c'est ce qui a lieu dans ses différens voyages . Il est
combattu tantôt par les élémens , tantôt par les intrigues
des cours et les révolutions des empires . Au
dixieme livre , son génie tutélaire lui prescrit dans
un songe de se fixer chez les Allains , sur les rives
du bras oriental du Rhin. Encore Friso en obéissant
( 6 )
à cet ordre conserve-t-il l'espoir de retourner un
jour dans les états de son pere . C'est- là le dénouement
du poëme : et ce qui en prouve l'unité.
2º. Selon le journaliste de Paris , M. Clément
très-bien observé que tout ce qui n'est pas image , passion
ou sentiment , n'est pas poésie . Ne conclurait - on
pas de là que Clément avait une médiocre idée de
la poésie de M. de Haren ? Il dit seulement qu'il à
cru entrevoir de tems en tems que le poëte aurait pu encore
plus vivement sentir que tout ce qui n'est pas
image , passion ou sentiment , n'est pas poésie . Il
ajoute que si M. de Haren s'est permis quelques négligences
à cet égard , il les a bien rachetées par la
quantité de détails vraiment poétiques dont il a enrichi
son ouvrage. D'ailleurs , Clément fit ses extraits
sur une traduction manuscrite , littérale et
très- imparfaite . N'était- elle pas la cause de petites
négligences qu'il reprochait à M. de Haren .
L'auteur des années littéraires fait au poëte hollandais
un reproche plus réel et plus fondé , c'est
d'avoir un peu trop prodigué la morale . Mais il a
admiré ces traits de lumiere qui , indépendamment
» du choix du héros , semblent consacrer son poëme
à la patrie , ces rapports pathétiques qui vont chercher
le génie d'une nation , ces vues de politique ,
ces images de gouvernement , ces étincelles dé
" morale s'échappant du fond du sujet , tous puissans
ressorts de l'ame d'un peuple industrieux né
" pour les arts et pour la liberté . ", Rien de tout
cela n'a frappé le journaliste de Paris en 1786. On
croirait qu'il a cherché des défauts à un poëme
inspiré par l'esprit républicain. M. Clément , en 1750,
( 7 )
a rempli une tâche plus difficile en en faisant connaître
les beautés. Les circonstances actuelles peuvent
faire mieux apprécier cet ouvrage que l'époque
où la traduction tut publiée. Les amis de la liberté
ne pourront s'empêcher d'admirer le tableau de l'amour
mutuel de Friso et d'Atosse , peint , dit M.
Clément, avec les couleurs les plus pures , et tout différent
de ce qu'on voit dans les poëmes ordinaires ;
l'adresse avec laquelle M. de Haren fait aimer la
république romaine à un jeune homme que sa naissance
destine au trône , le portrait hideux et trop
ressemblant qu'il trace de la superstition et de ses
ministres , le développement de la morale de Zoroastre
; enfin, les comparaisons neuves et ingénieuses
dont l'ouvrage est rempli .
Le cit. Jansen a fait précéder sa traduction d'une
intéressante dissertation sur la langue et la littérature
hollandaises. J'en présenterai l'analyse , en y ajoutant
des articles puisés soit dans des notes que le cit .
Marron a fournies pour l'ouvrage intitulé aux Bataves
sur le statdhoudérat , soit dans les morceaux que cet
estimable littérateur a insérés depuis un an dans le
Magasin encyclopédique .
La langue hollandaise , ainsi que toutes les autres
langues de l'Europe , a éprouvé de grandes variations ,
tant dans ses dialectes , que dans son idiôme qui est
fort ancien. L'opinion la plus probable qu'on puisse
hasarder , c'est qu'elle remonte à la langue teutonique
. Le celtique y a été aussi en usage , et il s'en
est formé insensiblement plusieurs dialectes , comme
on en trouve des preuves incontestables dans la
langue hollandaise de nos jours . Il est prouvé aussi
A 4
( 8 )
que les caracteres grecs n'ont pas
Bataves. Quant à la langue latine ,
qu'ils en aient pris des mots .
été inconnus aux
iill ne paraît pas
A l'arrivée des Francs et des Saxons en Hollande ,
la langue aura sans doute subi quelqu'altération ;
mais elle en aura souffert bien davantage lorsque les
Frisons se rendirent maîtres du pays , où ils resterent
pendant plusieurs siecles. Le gothique y fut aussi
reçu , et la langue hollandaise lui doit encore beaucoup.
Cette langue est très - favorable au poëte et à
Toateur qui savent la manier ; elle est riche nonseulement
en mots et en rimes , mais encore en onomatopées.
Les mots composés lui sont familiers . Elle
a le secours des inversions, Les syncopes y sont
aussi fréquentes que dans les langues italienne et
anglaise . Le diminutif y est propre à tous les substantifs
qui tous aussi peuvent être rendus négatifs
par la particule loos placée à la fin du mot.Cette même
qualité négative peut pareillement être donnée aux
adjectifs , en les faisant précéder par la particule on .
Les breves et les longues sont fortement marquées .
La poésie ou l'art des vers est fort ancien dans ce
pays. Les premiers poëtes ont été les historiens de
la nation ; ce qui a de même eu lieu chez tous les
autres peuples . Parmi ces poëtes chroniqueurs , qui
nous sont parvenus des tems moins reculés , Melis-
Stoke et Jean van Heeln tiennent le premier rang.
L'un est auteur d'une histoire complette de tous les
comtes de Hollande , depuis Dideric I qui commença
à régner en 803 ; jusqu'à Guillaume III en 1305 .
Cette chronique contient 13680 vers . L'autre a compose
1 histoire de Jean I , duc de Brabant . C'est un
( 9 )
poëme manuscrit de 9539 vers . M. Henri van Wyn,
conseiller-pensionnaire de Gouda à qui il appartient,
en préparait une édition en 1788 .
Le théâtre doit sa naissance à des sociétés qu'on ap
pelle dans le pays , assemblées de rhétoriciens ou de ver-
Sificateurs , qui parurent au commencement du 14° .
siecle , et qui subsistent encore actuellement dans
quelques endroits , particulierement dans les villages.
Leurs pieces s'appellaient Comédies de sociétés , à cause
qu'on les représentait dans la salle d'assemblée ; ce
qui s'appellait réciter. Ces versificateurs s'exerçaient
encore à disputer le prix avec les poëtes des autres
villages , par des impromptu en vers. Le paysan Poot,
qui fleurit au commencement du dernier siecle , s'est
entr'autres fort distingué par le talent d'improviser.
On a de lui des odes et d'autres ouvrages de poésie
fort estimés , dont on trouve des traductions dans
les OEuvres de van Effen. Quand il s'agit de décider
1 une question sur la langue dans laquelle il a écrit ,
pureté de sa diction le fait prendre pour arbitre..
la
La premiere piece du théâtre hollandais qui soit
un peu moins absurde que les autres , est celle inti
tulée le Miroir d'Amour , par Colin van Rissele , imprimée
à Harlem en 1561. Vers la fin du dernier siecle
Joost van Vondel, le Shakespear de la Hollande donna
son Palamede , tragédie avec des choeurs . C'est la
mort de Barneveldt sous le nom de Palamede , faussement
accusé par Ulysse . Cette piece irrita le prince
Maurice , instigateur de ce meurtre . On voulut faire
le procès à l'auteur , mais il en fut quitte pour une
amende de 300 liv . Palamede est une production de
génie qui´a occasionné une révolution dans l'art dra(
10. ).
3
matique en Hollande , et c'est depuis cette époque
que le goût s'y est épuré par la traduction des meilleures
pieces de théâtre français . Les modernes qui
se sont distingués et se distinguent encore sur la
scene tragique , sont M. Huidekoper , M. Nomz
M. et madame de Winter , M. Feith , dont le début
Thyrza ou la mere des Machabées , passe pour un chefd'oeuvre
, et qui vient d'ajouter à sa réputation par
son Mucius- Cordus , que le cit. Marron trouve supérieur
au Mucius - Scévola de notre concitoyen Luce. Ce
qui rend sur- tout les poëtes dramatiques hollandais
précieux à la nation , c'est qu'ils prennent ordinairement
pour sujet quelque trait d'histoire , propre à
entretenir dans le coeur des citoyens l'amour de la
patrie et les grandes vertus républicaines. Aussi .
dans ces derniers tems , le magistrat d'Amsterdam
défendit-il de jouer sur le théâtre de cette ville aucune
de ces sortes de pieces , et en particulier le Jacques
de Rick de feue madame Winter.
La comédie semble être encore au berceau en
Hollande , et si l'on en excepte les comédies de
Langendick , on peut dire que les autres ne sont
que des farces ou des parades qui attachent quelquefois
par le ton naturel et naïf qui y regne . Ce
poëte et Fokkenbrog ont brillé dans le genre burlesque
. Van Moonen , Dekker et Huygens ont produit
des épigrammes pleines de sel et d'esprit. Pour
les poésies légeres , on ne peut citer que le grand
pensionnaire Catz qui vivait vers le milieu du siecle
dernier , et que l'on nomme l'Ovide de la Hollande .
Depuis long- tems la littérature latine est cultivée
avec succès en Hollande , sur-tout la poésie . Tout
( 11 )
&
le monde connaît les baisers de Jean second, ce favori
des muses et des graces qui leur fut enlevé avant son
cinquieme lustre. Ce pays vient de perdre Riché van
Ommeren qui a célébré en beaux vers latins notre
premiere fédération au Champ-de-Mars , et qui a
laissé un très - bon ouvrage en hollandais sous le titre
de Horace envisagé comme homme et comme citoyen , où il
venge la mémoire de ce poëte , des imputations calomnieuses
dont on a cherché à flétrir sa moralité et
son patriotisme . Jérôme de Boch , qui a fait imprimer
en 1793 un poëme de 1964 vers , sur l'égalité des
hommes ( de aqualitate hominum ) , vient de publier
l'Anthologie grecque avec la traduction en vers la
tins de Grotius , inédite jusqu'à ce jour , deux volumes
in-4°.
Les Hollandais se sont aussi beaucoup exercés au
poëme épique . On trouve dans le Guillaume III de
Rotgans , une simplicité noble , même sublime , des
tableaux aussi ingénieux que magnifiques ; enfin , le
bon goût de l'antiquité . On avait déja vu paraître
Ir-Stroom ou la Riviere l'r , poëme dont l'auteur
Antonides vander Goes a su relever et embellir la
matiere , peu importante en elle - même , par la poésie
la plus harmonieuse et les fictions les plus nobles .
Abraham le Patriarche , par Hoogvliet , qui fleurissait
vers la fin du dernier siecle , est un bon poëme
épique en douze livres . L'action en est soutenue ,
quand il le faut , par le merveilleux qui n'y est jamais
employé qu'à propos . Il est rempli de grandes images
poétiques. La description de l'Égypte et celle du
culte des Égyptiens sont belles et magnifiques . Le
récit que le patriarche fait à Pharaon de l'histoire de
4
( iz }
sa vie et celui de la destruction de Sodome sont des
morceaux pleins d'originalité , et forment de su
perbes tableaux. Le pathétique y regne par-tout , mais
particulierement dans les adieux d'Abraham et d'Isaac,
au moment du sacrifice ; et dans le douzieme livre ,
lorsque le patriarche meurt. La poésie de ce poëme
est noble et facile .
On doit à la verve féconde de madame Winter
outre ses productions dramatiques , un poëme moral
rempli de mérite , intitulé l'Usage de l'Adversité , suivi
d'épîtres et de poésies diverses ; David , poëme en
12 chants ; et enfin Germanicus , poëme en 16 chants,
faiblement traduit en prose française , et imprimé à
Amsterdam en 1787 , in 12. M. van Winter , outre
deux excellentes tragédies qui se trouvent dans le
théâtre de son épouse , a encore composé le Fleuve
Amstel , poëme en 6 chants , et un autre en 4 chants ,
intitulé les Saisons.
Les pieces qui suivent les aventures de Friso sont ,
1º. un Éloge de la Paix , en 3 chants . 2 ° . Léonidas ,
tiré du 7. livre d'Hérodote . C'est à l'occasion de ce
petit ouvrage que Voltaire adressa à l'auteur les vers
cités au commencement de cette lettre . 30. Six odes ;
la premiere , sur la vie humaine ; la quatrieme , sur
la bonne- foi . Les quatre autres sont adressées à la
reine de Hongrie , au baron d'Imhof , à Charidas et
à la nation britannique . Tous ces morceaux respirent
la vertu et le patriotisme . Je regrette de ne pouvoir
donner d'autres détails sur Guillaume de Haren . J'ai
cherché en vain des renseignemens dans nos mémoires
littéraires . Je sais seulement qu'Onnozvrier
van Haren , son frere, a été revêtu , comme lui , d'im(
13 )
portantes dignités , et s'est distingué par les mêmes
talens pour la poesie . Le principal de ses ouvrages
est le poëme des Gueux en 15 chants , dont le cit,
Marron m'a lu quelques morceaux qu'il a élégamment
traduits . C'est à un homme de ce mérite
qu'il
appartient de nous faire mieux connaître la littéra
ture hollandaise , et en particulier les illustres freres
van Haren .
ANTIQUITÉS ET HISTOIRE.
Découvertes faites sur le Rhin d'Amagétobrie et d'Augusta
Rauracorum , anciennes villes gauloises dans la Séquanie
rauracienne ; par A*** . Avec des digressions sur
l'histoire des Rauraques , le Mont - Terrible et la Pierre-
Pertuis ; par G. D*** . Porentruy , 1790. Un volume
in- 12 , 131 pages.
L'HISTOIRE
" HISTOIRE de Porentruy doit intéresser les Français
, aujourd'hui que cette ville et son territoire
font partie de leur République . Elles forment un de
leurs départemens sous le nom de Mont- Terrible ; il a
40,000 habitans , et c'est un démembrement de la
principauté de l'évêque de Basle. Le séminaire que
ce prince avait établi à Porentruy , a été converti
en hôpital. Tout annonce que ce pays , libre du
joug sacerdotal , partagera les glorieuses destinées de
la France , à laquelle il s'est réuni à la majorité des
citoyens . Il reprendra l'éclat et la splendeur dont il
brilla à l'époque des conquêtes de Jules César.
L'écrit que nous analysons nous trace l'histoire de
( 14 )
dont nous venons
la Rauracie , ancien nom du pays
de parler. Des colonies venues , dit l'auteur , sous
le nom de Celtes ou Ceckues , de la Natolie et des
côtes de la mer Noire , peuplerent les Gaules environ
752 ans avant l'ère vulgaire , à-peu -près à l'époque
de la fondation de l'empire romain. Ceux de ces
peuples qui se répandirent entre le Rhin , les Vosges ,
la Saône et le Rhône , pays que César dépeint comme
le plus fertile des Gaules , porterent le nom de
Séquanais . Les Rauraques en firent partie ; ils habiterent
une partie de la haute Alsace , et le terrein
circonscrit par la sinuosité du Mont -Jura , depuis
Pierre - Port ou Pierre - Pertuis , jusqu'à l'Aar. Ils
étaient alliés des Séquanais , séparés des Tiguriens
par l'Aar , à l'endroit où cette riviere se jette dans
le Rhin ; et des autres Helvétiens , par le Jura .
Les Séquanais et les Éduens , les peuples les plus
célebres des Gaules , se firent une guerre longue et
cruelle pendant les deux derniers siecles de la république
romaine. Trop faibles pour résister aux Éduens
qui s'étaient déja emparés d'une partie du pays , les
Séquanais implorerent le secours des Germains . Arioviste,
un des chefs des Germains , passa le Rhin avec
150,000 combattans , attaqua et vainquit les Éduens
dans la vallée où est aujourd'hui le village de Courgenay
, près la ville Rauraque d'Amagétobrie , que
nous verrons plus bas être Porentruy.
Arioviste , vainqueur des Éduens , le devint bientôt
des Séquanais , et fut admis sous le titre de roi au
rang d'allié du peuple remain. Il traita les infortunés
Rauraques avec tant de rigueur et de cruauté , qu'ils
se réunirent aux Helvétiens , au nombre de 23,000
( 15 )
J
hommes , pour aller dans la Xaintonge , chercher
des demeures plus tranquilles . Ils ne firent cette
émigration qu'après avoir mis le feu , pour s'interdire
l'espoir du retour , à leurs habitations et même
à la célebre ville Raurica ( qui est Mandeure , selon
l'auteur ) . Arrivés sur les bords de la Saône , ils furent
arrêtés par César, qui les força de retourner dans leurs
foyers , avec promesse de les protéger contre la
tyrannie d'Arioviste. Ce roi ne tarda pas à leur donner
par ses cruautés un motif de recourir à César. Ce
guerrier romain se mit en marche pour les défendre ;
il passa à Besançon , s'avança vers le Jura , et apprit
après le septieme jour de marche , qu'il était en pré-,
sence d'Arioviste .
Après quelques conférences inutiles , on livra bataille
près d'Amagétobrie ( Porentruy ) dans le même
lieu , où 14 ans auparavant Arioviste avait défait
les Éduens . Il y fut vaincu ; et de 120,000 combattans
qu'il traînait à sa suite , plus de 80,000 resterent sur
le champ de bataille . Poursuivi jusqu'au Rhin, Arioviste
lui-même n'échappa à la mort qu'en le traversant
dans une nacelle . Les Rauraques furent alors regardés
comme une province romaine , jusqu'à l'an 5%
qu'ils se joignitent au nombre de 2000 aux Éduens
pour secouer le joug des Romains. Renfermés dans
Alyse, une des plus fortes villes des Gaules , les Gau
lois furent réduits à plier sous le joug des Romains ,
qui les traiterent depuis en peuple conquis , et en
exigerent de forts tributs .
Lorsque les colonies romaines établies dans les
Gaules furent rappellées en Italie pour soutenir le
trône chancelant d'Honorius , les Germains , ou les
( 16 )
Suabes en particulier , fondirent sur les Gaules , sous
la conduite d'Attila . Ils détruisirent entr'autres villes
la fameuse cité des Rauraques , Augusta Rauracorum ,
la ville d'Amagétobrie , ainsi que les forteresses établies
sur le Rhin , contre lesquelles ils avaient échoué tant
de fois . Sans moyens de défense , les Rauraques furent
soumis aux Bourguignons , qui sortis des pays voisins
de la mer Noire , vinrent fonder dans les Gaules le
premier royaume de Bourgogne . 120 ans après sa
fondation , ce royaume fut détruit par les rois de
France . Alors la Rauracie fit successivement partie
des royaumes de France et de Lothaire , du second
royaume de Bourgogne . En 1034 étant échue à l'empereur
Henri II , elle demeura attachée à l'Empire.
Les évêques des Rauraques profiterent de ces changemens
pour s'emparer de l'autorité temporelle.
Depuis, la Rauracie fut divisée entre plusieurs maîtres,
et la principale partie de cette contrée devint le
domaine des évêques de Basle , qui y transporterent
leur siége , lors de la réforme du canton suisse de
ce nom . Enfin , la révolution française ayant fait
briller aux yeux des peuples qui l'environnaient l'étendart
de la liberté , les Rauraques ont secoué le
joug de leur prince -prêtre , et se sont réunis volontairement
à la grande famille qui ne connaîtra plus
de bornes que les deux mèrs , les Alpes et les Pyrénées
.
Telle est l'histoire de la Rauracie , et c'est là tout
ce que le lecteur philosophe peut en desirer. Le
tems est passé où l'on composait en France , comme
en Allemagne , des in -folio sur une ville de 12,000
habitans , ou même sur une simple Abbaye.
Après
Après cet exposé , l'auteur démontre géométriquement
( comme il l'annonce ) , 1 ° . que les Rauraques
étaient Séquanais ; car Ammien Marcellin dit expressément
( lib . 15 ) qu'il a vu deux villes considérables
chez les Séquanais , Besançon et Rauraque . 2 ° . Que
la ville d'Amagétobrie , dont parle César , était située
dans le pays des Séquanais - Rauraques ; quoique
Ptolémée parlant des Rauraques , n'en ait point fait
mention mais cet écrivain dit au commencement
de sa géographie qu'il n'indiquera que les cités des
provinces de l'empire romain ; et Amagétobrie n'était
point une cité , mais une ville forte , arx , ou casfrum
. 3º. Enfin que la ville d'Amagétobrie est aujourd'hui
Porentruý.
Voici les preuves de cette troisieme assertion .
Placée à 7 lieues de Basle , qui est sur le Rhin , Porentruy
se trouve dans la Rauracie séquanáise près
du Rhin. Elle est éloignée de Besançon de la distance
de trois journées de marche pour une armée , et
cette route est rude et difficile par les montagnes ;
ce qui est conforme au récit de César . Que César ait
combattu et vaincu Arioviste près de Porentruy , on
peut le conjecturer d'après le camp de César , placé
sur une montagne , à une lieue de Porentruy , et
qui porte encore ce nom . La montagne s'appelle
encore le mont Terri , corruption de Terrible . César
dit que la déroute des Germains commença à sept
milles du Rhin : Or , la distance du camp de César
à Porentruy , et l'étendue nécessaire pour le campement
et les manoeuvres de deux grandes armées ,
réunies à la distance de cinq milles , forment exactement
les sept lieues qui séparent Porentruy du
Tome XXIII. B
( 18 )
grand feuve. On croit reconnaître encore à demilieue
de cette villé un monument de la victoire
d'Arioviste sur les Gaulois . Ce monument grossier
appelle Pierre- Percée , est une énorme pierre ronde
de plus de 20 pieds de diametre , et percée au centre
d'un trou de 15 pouces de diametre . Ce vaste tronçon
de cylindre est debout sur sa tranche.
Il paraît d'après cet exposé que l'ancienne Amagé.
tobrie était Porentruy et non le village de Broie dans
le département du Doubs , ni Pontarlier , Pons Arli ,
près Dammartin , ni Bingen sur la Nave près de Strasbourg
, comme l'ont assuré plusieurs géographes .
Notre auteur démontre encore l'erreur de ceux
qui ont écrit que Augst sur le Rhin avait été la capi
tale des Rauraques , c'est- à- dire Augusta Rauracorum.
Augst n'a jamais été une ville mais elle fut une des
plus belles forteresses que les Romains aient élevées
sur le Rhin , pour en empêcher le passage aux Germains
; Arces Augusti. Cette forteresse était triple ; un
fort au - delà du Rhin , les deux autres placés vis -à-vis
en- déçà dans la Rauracie . On y trouve des ruines de
tours et de murailles ; mais aucuns vestiges de tem
ples , d'amphithéâtres , etc. qui caractérisent les villes
antiques . On voit ces restes à Mandeure , gros village
à deux lieues de Montbelliard , mi - parti entre la
France et la principauté du même nom ; elle était
donc l'ancienne Augusta Rauracorum .
Ce petit , mais savant recueil est terminé par
une dissertation sur l'inscription suivante : NVMINĮ
AVG.S ...RVM VIA .VCTA PÉR M DVI..VM PATERN II VIR.
COL . HELVET . , numini Augustorum via ducta per Marcum
Durvium Paternum daumvirum colonia helvetica . Elle a
( 19 )
été gravée en l'honneur des Augustes Marc-Aurele
et Verus , sur un rocher du Mont -Jura , à une journée
de Basle , au-dessus d'une ouverture de 35 pieds de
hauteur , sur 30 de largeur. Une voie la traversait
et Saussure croit qu'elle était le produit d'un cou
rant d'eau , et non l'ouvrage des hommes. On l'appelle
Pierre-Pertuis.
MORALE , POLITIQUE .
MANUEL RÉVOLUTIONNAIRE , ou Pensées morales sur l'état
politique des Peuples en révolution , avec cette épigraphe :
Et in Arcadia ego . Un volume in- 18 de 137 pages.
A Paris , chez Dupont , imprimeur-libraire , rue de la
Loi , no . 1232. L'an IV.
ONN trouve à la tête de ce petit ouvrage épître
dédicatoire , discours préliminaire , préface , avant
propos , avis au lecteur , et jusqu'à une note de
l'éditeur. Il est aisé de voir que l'auteur a voulu
exciter la curiosité par des formes piquantes ; et il
a pensé qu'en révolution plus qu'en tout autre tems ,
la raison avait besoin pour pénétrer dans le camp
ennemi , d'être vêtue à la légere , et d'emprunter les
traits de l'esprit et de la gaieté pour faire passer le
sérieux de ses leçons . On peut dire qu'il a parfaitement
rempli son objet .
Rien n'est plus joli que son épître dedicatoire ;
elle est adressée aux factions. " Je vous dédie aujourd'hui
mon ouvrage , dit-il , comme jadis les
Athéniens dédierent un temple aux bonnes déesses ;
B 膺
( 20 )
comme eux , je reconnais la suprématie de votre
puissance ; et comme eux , tandis que je rends graces
aux autres Nieux du bien qu'ils font , je vous remercie
, vous , du mal que vous ne faites pas .
""
Je reconnais, avec gratitude , que la patrie vous
doit son existence ; car si elle n'a pas été détruite ,
c'est , sans aucun doute , que vous ne l'avez pas
voulu , puisqu'il est incontestable que vous l'avez
pu . Mais les meilleures armes peuvent enfin se briser
par des épreuves trop fréquentes ; je pense qu'il est
tems de vous conjurer ( au nom de cette patrie , que
vous aimez au point de vouloir en faire votre bien ) ,,
de modérer le zele qui vous dévore , et qui pourrait
finir par la dévorer. Je ne suis ni feuillant , ni
jacobin , ni terroriste , ni chouan , ni royaliste , ni
anarchiste , ni hébertiste , ni maratiste , ni girondin ,
ni alarmiste , ni fédéraliste , ni monarchien ; mais je
suis , je le confesse , un peu gouverniste : c'est à ce ·
titre que je vous demande , pour notre patrie , SALUT ;
et pour nous , fraternité .
Il est douteux que cette épître eût été favorablement
reçue de ceux à qui elle est adressée , si l'au
teur eût fait des applications directes ; car on n'aime
point à être persiflé nominativement ; mais en mêmetems
comme il est naturel que chacun ne veuille
point passer pour factieux , bien qu'il y ait des fac
tions , il arrivera que les traits lancés par l'auteur ,
seront rejettés par un parti sur l'autre parti. Chacun
rira de son voisin , et la vérité parviendra à son
adresse , sans que personne ait le droit de s'en
offenser , ce qui n'est pas si maladroit.
Laissant de coté le discours préliminaire et tous
( 21 )
7
les autres préambules , nous avions , suivant notre
usage , commencé par lire le fonds de l'ouvrage ; et
nous avions trouvé que des pensées détachées présentées
en forme d'aphorismes , avaient toujours le
défaut inséparable du genre ; c'est- à-dire peu` de
liaison dans les idées , de la prétention à l'effet , un
laconisme sententieux qui dispense quelquefois de
prouver une assertion , et qui répand une sorte d'obs-
´curité , qu'il est aisé de prendre pour de la profondeur
; enfin , une certaine maniere de présenter les
choses du coté le plus saillant , position avantageuse
pour le peintre qui la choisit , mais qui n'est pas la
plus favorable pour faire connaître l'objet sous tous
ses points de vue ; et de toutes ces remarques , nous
avions formé un apperçu de critique que nous nous
propesions de développer avec toute la gravité convenable
.
1
C
Mais quand ensuite nous en sommes venus à la
préface , nous avons vu que l'auteur était allé au- deyant
de la critique de la meilleure grace du monde ;
et qu'il s'était - dit à lui-même ce que nous voulions
lui dire . J'ai choisi , dit - il , la forme des aphorismes
, qui fut celle d'Epictete et de la Rochefoucault
, non pas seulement pour avoir quelque chose
de commun avec eux , mais parce que cette forme ,
quoiqu'un peu sententieuse , est extrêmement favorable
à la paresse. Elle exige des idées ; mais elle
n'exige pas de les lier entre elles ; on prend , on quitte ,
on reprend sa pensée comme sa plume , et l'on se
dispense ainsi de la chose du monde la plus pénible ,
quoique la plus belle , d'avoir de la méthode dans són
style et de la suite dans ses conceptions . 19
V
B 3
( 22 )
Cette franchise nous dispense de tout reproche .
L'auteur a craint , peut- être avec raison , qu'un gros
livre méthodique ne fît pas fortune . On lit peu aujourd'hui
, continue- t- il ; vingt spectables et la bourse
prennent tous les momens . Il s'est done renfermé
dans le plus petit espace , et sous le plus petitformat
, persuadé que la vérité remplit l'espace ,
mais doit en occuper très peu pour être mieux
apperçue ,
·
C'est une bonne chose que lá vérité , et quelque
espace qu'elle occupe , de quelque maniere qu'on s'y
prenne pour la faire appercevoir , c'est sans doute
un grand service à rendre au public . Mais en matiere
politique , et sur-tout en révolution , il est fâcheux
que la vérité n'ait pas des caracteres assez frappans
pour être reconnue de tout le monde , comme tout
le monde reconnaît une vérité mathématique . Inter-
Togez tous les partis , dans une révolution , chacun
dira qu'il défend ou croit défendre la vérité , et peutêtre
y a -t-il dans cet aveu plus de bonne - foi qu'on
ne pense. On est toujours disposé à prendre ses opinions
et ses apperçus pour la vérité. On a dit souvent
que l'erreur n'était qu'un faux calcul , un faux rapport
des choses . La vérité serait donc la connaissance des
rapports vrais et réels des choses . Quand les rapports
sont simples , la vérité est plus facile à décou
vrir. Mais quand ils sont extrêmement compliqués
c'est alors que leur investigation devient plus difficile
. On pourrait graduer la vérité sur le nombre de
rapports que l'on aurait saisi . Ainsi , il y aurait sur
tel objet , un tiers , un quart , un cinquieme , ùn
dixieme de vérité. Observez que pour graduer ainsi
1
( 83 )
cette échelle , il faudrait savoir d'abord combien une
chose peut présenter de rapports , ce qui n'est pas
facile à déterminer ; car si l'on était parvenu à nombrer
les rapports , on aurait l'espérance de dégager
bientôt les inconnus.
Il faut donc se résoudre à n'avoir sur beaucoup
de choses , que des vérités fractionnaires . Cela est un
peu désespérant pour les faiseurs de systêmes , soit dans
T'ordre physique , moral et politique ; ils aiment beau,
coup à trancher et à dire : Voilà la vérité . Mais l'homme
circonspect , pour l'amour même de la vérité , n'est
pas aussi prompt à l'affirmative ; et au défaut de vérité
absolue , il se contente des approximations. C'est
ce qu'a très-bien senti l'auteur de cet ouvrage ; car
dans son avis au lecteur , il recommande le doute
philosophique de Descartes et de Mallebranche
comme une condition indispensable dans la recherche
de la vérité , et sur-tout dans l'examen des opinions
politiques qui sont d'une toute autre importance que
les systêmes des savans .
C'est sous ce rapport que nous allons parcourir
quelques maximes répandues dans cet ouvrage. L'auteur
, dans son discours préliminaire , considere les
révolutions politiques comme des maladies physiques
, qui ont les mêmes principes et les mêmes
effets . Selon lui , la politique d'Aristote et la médecine
d'Hippocrate sont de tous les tems et de tous
les lieux , et si l'on observait bien les causes des
observations , on verrait qu'elles tiennent à un enchaînement
de circonstances qui recule leur origine
à celle même de la fondation d'un empire. Il apperçoit
dans la horde de tous les peuples du Latium , que
B4
(( 2424 )
Romulus enferma dans Rome le germe de toutes les
révolutions , même des tyrannies triumvirales , décemvirálés
, dictatoriales ; enfin , du despotisme imperatorial
qui devait mettre à profit la lassitude
publique .
Ailleurs il s'exprime ainsi : On a remarqué dans
certaines maladies du corps humain , des périodes
fixes ; quand elles passent le troisieme jour , elles
vont au 9 ; et si elles passent , au 40 ° . Cette observation
n'a pas varié depuis Hippocrate . Dans les
corps politiques , on pourrait observer les mêmes
nombres périodiques . Les révolutions d'Hollande et
d'Angleterre durerent 40 années , celle d'Amérique 9 ;
celle de Suisse fut plus courte . ››
Il faut avouer que ces comparaisons des maladies
des corps politiques avec les maladies du corps
humain , paraissent un peu hasardées. Les pronostics
dans certaines maladies sont le résultat d'obser
vations nombreuses qui , ayant montré constam
ment les mêmes effets dans les mêmes circonstances ,
ont pu conduire les médecins à la théorie de la
pérodicité des crises . Heureusement les maladies ,
des corps politiques ne sont pas aussi fréquentes ,
et par conséquent les observations ne pouvant être
ni aussi suivies , ni aussi répétées , il serait dangereux
d'établir des regles sur des données si incertaines et
des faits soumis à si peu d'expériences. L'esprit de
généralisation a déja produit assez de systèmes , que
serait- ce donc si l'on y joignait l'esprit d'analogie et
de rapprochement , entre des objets qui en sont si
peu susceptibles ?
N'est- ce point porter trop loin la sagacité poli(
25 )
tique , que de vouloir trouver dans le berceau de
Rome les élémens des révolutions qui ont agité suc
cessivement cet empire ? Les révolutions sont sou-.
mises à l'influence de tant de causes différentes , que
l'observateur le plus exercé a peine à démêler celles
qui agissent sous ses yeux . A plus forte raison est-il
difficile d'en prédire la marche et les effets comme
on calcule le mouvement des corps célestes et le
retour des cométes . Ce qui nous induit en erreur
c'est que nous formons nos théories sur des révolutions
faites . Parce que tel événement a eu lieu
nous voulons en reporter les causes à des distances
éloignées. L'imagination les arrange et les combine
après coup , et l'on ne fait pas attention que la plupart
des effets dont nous croyons assigner positivement
les causes , sont souvent le résultat de circonstances
qui nous sont inconnues . Trop souvent on
fait abstraction des événemens fortuits , de la chance
des succès qui pouvaient tourner autrement , et amener
par conséquent des scenes différentes , de l'influence
des passions irritées par des obstacles , du
génie et de la fortune d'un seul homme , etc. etc.
7
Les premiers tems de l'histoire de Rome n'étaient
pas mieux connus des Romains du tems de Tite-Live
et de Tacite , que nous ne connaissons ceux de notre
ancienne monarchie . Sans doute il a été une époque.
où il était aisé de prévoir les destinées orageuses de
la république romaine . Quand les jalousies et les
querelles des Plébéïens et des Patriciens eurent dégénéré
en factions , quand Marius et Sylla eurent.
accoutumé Rome à voir couler le sang de ses meilleurs
citoyens pour des intérêts qui n'étaient plus
( 26 )
ceux de l'Etat , quand la destruction de Carthage
n'eut laissé au peuple romain aucun rival digne de
lui ; quand les conquêtes eurent fait passer à Rome
les richesses de l'Asie , et que des citoyens d'une république
eurent la puissance et le faste des rois , on
pouvait dire que la liberte n'était plus qu'une ombre
, et que le sort de la République ne flottait plus
qu'entre la fortune de ses oppresseurs . Cependant ,
dans cette position même , la chance des événemens
pouvait encore imprimer une autre direction aux destinées
de Rome. Si César après avoir passé le Rubicon
eût été vaincu , ou bien si la conjuration de Brutus
eût été dirigée contre la tyrannie plutôt que contre
le tyran , il est probable que de nouvelles combinaisons
auraient amené d'autres résultats .
Nous ne nous sommes abandonnés à ces réflexions.
que pour faire sentir combien il est hasardeux de se
livrer à des conjectures politiques en matiere de révolution
, et de vouloir réduire en systême ce qui
est confié au hasard des événemens . Ces réflexions
seraient plus applicables encore aux révolutions mo◄
dernes qu'aux anciennes. Il est des circonstances
extraordinaires qui ont agi d'une maniere générale
et inattendue. Avant la découverte de l'imprimerie ,
il n'était pas facile de prévoir qu'il viendrait un
tems où la pensée d'un seul homme pourrait être
communiquée presqu'à l'instant d'un bout d'un empire
à l'autre . C'est cette belle découverte qu'il faut
placer au rang des premieres et principales causes
qui ont influé et qui influeront sur les révolutions ,
et qui en rendront les effets salutaires et durables ,
parce qu'elle multiplie l'instruction et apprend aux
( 27 )
hommes à connaître leurs droits , età agir d'après
leurs véritables intérêts .
Ces réflexions ont paru nous éloigner de l'ouvrage,
quoiqu'elles en soient sorties directement. Nous y
revenons avec d'autant plus de plaisir, que c'est une
des productions les plus intéressantes qui aient paru
depuis que les diatribes et les personnalités ont pris
la place des discussions philosophiques , et que l'art
d'injurier ou de déclamer a été pris pour l'art de
penser et d'écrire . Quoique dans un recueil de pensées
morales sur l'état politique des peuples en révolution
, on ne doive pas s'attendre à beaucoup de
suite et de méthode , il y en a cependant plus que
ne semblait comporter la forme de cet ouvrage . Si
l'auteur n'a pas rencontré par- tout la vérité, il a dit
du moins des vérités excellentes dont il est tems que
gouvernés et gouvernans , chacun fasse son profit
On y trouvera des idées profondes , utiles et toujours
piquantes sur les révolutions en général , sur
la liberté , l'égalité , l'intrigue et les intrigans , les
factions , l'opinion , les gouvernemens , etc. , etc.
Nous nous proposions d'extraire plusieurs de ces
maximes , mais à mesure que nous les avons rélues
pour choisir , nous avons été arrêtés , non par l'embarras
d'indiquer , mais par celui d'omettre . Il en
est résulté que nous avions crayonné , sans nous appercevoir
, presque tout l'ouvrage . C'est assez en recommander
la lecture .
Nous terminerons cependant par une citation ,
c'est le dernier aphorisme de l'ouvrage que l'auteur
a intitulé épilogue . Il servira à faire connaître sa maniere
.
( 28 )
Celui qui dans un tems de révolution a consenti
ane seule démarche , qu'il n'ose avouer , s'est rendu
par le fait l'esclave de ceux qui la lui font faire ;
plus de retour , plus de retraite ; regrets inutiles ;
sous peine d'être puni , livré , dénoncé , traduit , à
cause du premier pas , le second est devenu nécessaire
dès qu'il est commandé ; et du troisieme au
centieme , la servitude croît avec les crimes . La pureté
civique est comme la pureté virginale , dès que
Clarisse a posé le pied hors du seuil de la porte du
jardin de la maison de son pere , le verrouil se ferme
et le tombeau s'ouvre.
*
" La suite la plus dangereuse des crises révolutionnaires
n'est pas le dénuement des finances , ni
même le dépérissement de la culture et du commerce,
ni même encore la diminution d'hommes , tout cela
se répare avec le tems qui répare tout : mais ce que
le tems ne répare, pas , ou du moins toujours trop
lentement, c'est la démoralisation qui suit nécessairement
le silence ou la confusion des lois , c'est
l'oubli ou le mépris des vertus publiques et privées ,
suite nécessaire du défaut d'institution pour l'enfance
et pour la jeunesse ; c'est le relâchement de
tous les liens de famille et de société , suite inévitable
du désordre social ; c'est enfin la corruption
morale cent fois plus funeste que la consommation
d'hommes et de choses . Ce mot un peu barbare d'un
roi guerrier , qui le soir d'une grande bataille disait en
calculant la journée : Tout cela , ce n'est après tout
" que des hommes tués la veille de leur mort .
mot n'est pas humain , mais n'est pas immoral . Qu'importe
en effet que les générations s'arrêtent plus ou
Ce
( 29 )
moins sur cette terre où elles doivent passer. On
pourrait leur adresser cette harangue du même roi à
ses soldats qui marchandaient une quatrieme attaque:
" Croyez-vous donc vivre éternellement. ",
,, Mais ce qui importe beaucoup , c'est que le
tems du séjour ait son emploi pour le bonheur particulier
et pour la prospérité publique ; rebâtissez
vos villes , soit réparez vos vaisseaux , remplissez
vos arsenaux et vos magasins , ravivez votre commerce
, vos arts votre industrie , mais songez que
toutes ces choses ne sont que le corps matériel de
l'Etat , dont le peuple est l'ame. »
2
On attribue cet ouvrage à l'un des membres de la
minorité de la noblesse , dans l'Assemblée constituante ,
cette minorité qui a été l'objet de tant d'alarmes ,
et dont il n'existe peut-être pas en France dix individus
qui aient échappé au fer des proscriptions. Il
cût été à desirer que tant de gens qui se sont dits patriotes
par excellence , eussent pensé et écrit comme
l'auteur de ce petit ouvrage.
POÉSIE .
Épître d'un Commis à un Rentier en lui demandant sa
TANDIS
fille en mariage.
ANDIS que mes chers camarades,
D'ennuis , de misere obsédés ,
Bourdonnent leurs jérémiades ,
Et sur leurs bureaux accoudés
Vous font passer à leur filiere ,
( 30% )
Les députés , les généraux ,
Des plans et des écrits nouveaux ,
L'indestructible fourmiliere ,
Reglent le sort de leur pays ,
Marquent du doigt le point précis
Où doit expirer la frontiere
Et décident vingt questions
Sur les lois , la paix et lå guerre ,
En mangeant leurs pommes de térre
Ou bien leur pain de sections ,
Ne voulant à ces commentaires
Perdre mon tems ni mon latin ,
Moi , je griffonne à mon voisin
Quelques rimes épistolaires .
Mon cher voisin , depuis trois ans ,
Niché dans un cinquieme étage
Avec peine au fond de mes sens
J'enchaîne un amour qui fait rage :
Quand vous demeuriez au premier ,
Cet amour était plus traitable ,
Mais dans mon corps il fait le diable
Depuis que , malheureux rentier ,
Au lieu d'or touchant du papier
Sur vos rentes qu'il annihile
Voulant régler votre loyer ,
Vous avez de mon colombier
Rapproché votre domicile.
ร
Jadis je voyais rarement
Certain minois qui me transporte :
Mais soit que j'entre ou que je sorte ,
Je cours le risque maintenant
De le trouver près de ma porte .
Je n'y tiens plus assez long- tems
Intimidé par votre aisance ,
Je n'osai de mes sentimens
Vous dévoiler la violence :
Mais depuis que les opulens
Sont devenus les indigens ,
Et qu'une bise financiere
Raflant tout , fit , en moins de rien ,
Succéder , dans la France entiere ,
A l'inégalité de bien
Une égalité de misere ,
Grace à ce vaste changement !
Je vois qu'en fait de dénûment
Mon cher voisin est mon confrere .
Je lui dirai donc franchement
Que sa fille ayant su me plaire ,
Je pourrais , en dépit du tems ,
Couler encor des jours charmans
S'il voulait être mon beau-pere .
Les prétendus , en pareil cas
Vous font un pompeux étalage
De ce qu'ils ont ... ou qu'ils n'ont pas :
Mais avec vous , de cet usage
Je crois pouvoir me dispenser.
Entrez , mon voisin , dans ma cage
D'un coup -d'oeil on peut embrasser
Le mobilier de mon ménage.
Un lit sans plume et sans rideaux ,
Mais que le bienfaisant Morphée
Couvre à foison de ses pavots ;'
Pour vaisselle , deux humbles pots
Où l'eau par la flamme échauffée
Fait amollir mes haricots ;
Une cruche sans anse , un verre ;
Pour buffet , table et secrétaire ,
Une planche sur deux tréteaux ;
( 32 )
Un fauteuil de deux ou trois âges
Meuble utile , ` quoique criblé ,
Qui me reçoit tout essouflé ,
Quand j'ai monté mes cinq étages .
Vous pouvez juger des trésors
Que tout mon vestiaire offre ,
Car faute d'armoire ou de coffre ,
Ma garderobe est sur mon corps.
Pour completter mon inventaire
Je vais , monsieur , de mon comptant
Vous donner un état sommaire .
Un arrêté tout récemment
Vingtuplant mon maigre salaire´
Me rend riche inopinément :
Je touche ayant mes fonds , qu'en faire ?
Vers chez moi je hâte mes pas ;
Et formant , dans mon embarras
De ma paillasse un secrétaire ,
J'y dépose mes assignats .
Mais ô disgrace peu commune !
Huit jours après , qu'ai -je apperçu ?
Les rats avaient , mon insu ,
Fait un repas de ma fortune !
Il ne me reste , à ce moyen ,
Que mon très-mince porte - feuille
Dans lequel encor je recueille
Mes diplomes de citoyen.
Tel est mon bien mobiliaire :
Quant aux immeubles , je n'ai plus .
Qu'une bicoque héréditaire
Dont je tirais quelques écus ,
Lorsqu'on payait en numéraire .
Mais aujourd'hui quel changement !
Ce domaine est dépérissant ,
Пt
( 33 )
Et le loyer qu'il me rapporte.
Ne me permet pas de payer
Ce que demande un serrurier
Pour la clôture d'une porte :
C.
Je ne puis
interdire
aux
vents
Les
incursions
téméraires
Qu'ils font dans les appartemens ;
La grêle et l'eau depuis long-tems ,
Ne pouvant gagner les goutieres ,
Des planchers tombent sur les gens.
Hélas ! si des tems plus prosperes
Ne font pas bientôt de leurs trous
Sortir les métaux monétaires ,
Cet héritage de mes peres
sera dans peu ,, voyez -vous ,
Ne
Qu'une masure où les hiboux
Remplaceront mes locataires .
2
J'ose espérer que la rigueur ,
Que j'éprouve de la fortune ,
Ne nuira point à mon bonheur ;
Car entre nous elle est commune.
Ainsi que moi , cher citoyen .
Trahi par l'aveugle déesse ,
Il ne vous reste à peu près rien .
Autrefois c'était la richesse
Qui faisait les époux : el bien !
Qu'aujourd'hui ce soit la détresse.
On la maudit dans tous les lieux ,
Et moi , malgré mon ventre creux
Je lui pardonne ; car sans elle ,
Amant malheureux , ignoré ,
Je serais éloigné de celle
Qu'elle plaça sur mon carré.
Je ne verrais point votre Hortense
Tome XXIII .
2
( 34 )
Attentive à tous vos besoins ;
Vous dédommager par ses soins
De la perte de votre aisance .
Elle n'a plus ces vains atours
Que le luxe et la mode inventent ;
Mais pour que ses attraits enchantent
Ont-ils besoin de ce secours ?
Que lui servirait la parure ?
La simplicité fut toujours
L'ajustement de la nature .
Un fiacre arabe et discourtois ,
Demandant par course une somme
Dont autrefois un honnête homme
Aurait pu vivre plusieurs mois .
Les nymphes de toutes les classes
Vont à pieds haussant le jupon ,
Et vous font crotter sans façon
Les amours qui suivent leurs traces .
Je dois à cet usage heureux ,
Je lui dois la faveur piquante
De récréer souvent mes yeux
A voir ma jeune et svelte amante
Montrer une jambe élégante ,
Et d'un pied lestement levé
Effleurer du sale pavé
La surface humide et glissante.
Vous jugez bien qu'à cet aspect
S'honore peu de mon respect
Le tems propice à la chaussure
Où pour vingt -sols on pouvait
Payer les frais d'une voiture . 2
Voilà comment , mon cher voisin ,
Trompant du sort les tristes chances
Des rigueurs d'un siecle d'airain
( 35 )
Je sais tirer mes jouissances .
Semblable à ces cultivateurs
Dont le Vésuve en ses fureurs
N'intimide point les coeurs braves ,
Et qui font jusques sur ses laves
Croître des vignes et des fleurs .
Imitez ma philosophie ;
Et tandis que de la douleur
1
La voix par-tout murmure ou crie ,
Ayez , voisin , la fantaisie
D'entendre celle du bonheur.
Or , cette voix sera la mienne
Si vous permettez que j'obtienne
Celle à qui j'ai donné mon coeur.
Tendre colombe ! elle est touchée
De mes soupirs , de mes tourmens ;
Près de mon aid elle est perchée ,
Dites un mot : elle est dedans .
LEFEVRE , secrétaire général
de la trésorerie nationale.
ANNONCE S.
LITTERATURE ÉTRANGERE.
The Transactions of the American philosophical societes , etc. ,
ou Transactions de la société philosophique de Philadelphie ,
établie pour l'avancement des connaissances utiles . Trois
volumes in-4° . , avec plusieurs gravures ; 3 guinées . A Londres,
Chez de Brett , libraire.
etc. •
The first report ofthe select commitée of the house ofcommons ,,
ou premier rapport du comité de la chambre des comchoisi
pour prendre en considération les moyens
de perfectionner la culture des terres communes , et
munes ,
Ca
( 36 )
productives du royaume ; avec appendix contenant les
résolutions du bureau d'agriculture , l'adresse de son président
, les extraits de différens rapports des comtés , exposant
le avantages d'un bill général de clôtures ; imprimé
par ordre de la chambre des communes . In -8 ° . Prix , 1 schell .
Chez le même.
LIVRES
:
FRANÇAIS.
"
en
Voyage philosophique et pittoresque en Angleterre et
France , fait en 1790 , suivi d'un essai sur l'histoire des arts
dans la Grande - Bretagne par Georges Forster , l'un des
compagnons de Cook , traduit de l'allemand , avec des notes
critiques sur la politique , la littérature et les arts , par Charles
Pougens . Un volume in -8° . de plus de 400 pages , imprimé
sur caracteres Cicéro - Didot , et orné de dix planches gravéés
en taille douce . Prix , broché , 4 liv. en numéraire , fianc de.
port par la poste . On affranchit la lettre et le montant. A
Paris , chez F. Buisson , libraire , rue Hautefeuille , nº . 20 ;
et chez Cocheris , libraire et commissionnaire , cloître Benoît,
n° . 352 , section des Thermes.
Nous reviendrons sur cet ouvrage que le nom de Forster
recommande suffisamment .
Histoire du gouvernement des anciennes républiques où l'on découvre
la cause de leur élévation et de leur dépérissement ;
par le cit. Turpin . Nouvelle édition ; un volume in- 12 . A
Pari. , chez Lerouge , imprimeur , rue Nicaise , maison Longueville
. 1796. Cet ouvrage était déja avantageusement
connu. L'édition en était épuisée , la réimpression ne peut
qu'être favorablement accueillie . Nous saisirons toujours
toutes les circonstances pour recommander à la bienveillance
du gouvernement le cit . Turpin , que de longs travaux rendent
recommandable , et qui dans l'âge le plus avancé a souffert
plus que tout autre des suppressions de pension qu'a entraînées
la révolution .
1
( 37 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 10 mai 1796.
La chambre des représentans avait demandé communication
des pieces de la négociation du traité de
commerce conclu avec l'Angleterre . Le président
s'est cru autorisé à la lui refuser. Ce refus y a excité
beaucoup de mécontentement . Cependant elle n'a
pris aucune résolution pour vaincre la résistance de
Wasingthon . Mais le 7 du mois dernier , en reconnaissant
qu'elle n'a aucun droit de concourir à la
confection des traités , elle a déclaré :
Que lorsqu'un traité stipule des réglemens sur quelqu'un
des objets soumis par la constitution au pouvoir du congrès,
l'exécution de cette stipulation dépend des lois qui doivent
être faites par le congrès , et que c'est le droit constitutionnel
et le devoir de la chambre des représentans , dans de tels
cas , de délibérer sur la convenance ou l'inconvenance de
F'exécution d'un tel traité , et de déterminer et faire à cet
égard ce que leur jugement lui indiquera le plus propre à
opérer le bien public :
Après avoir passé cette résolution , la chambre , dans sa
séance du 14 , résolut qu'il était convenable de faire les lois
nécessaires pour l'exécution du traité conclu dernierement
avec des nations du nord- est de l'Ohio , et pour celle du
traité conclu avec le dey et la régence d'Alger.
Mais lorsqu'il fut question du traité avec l'Angleterre .
M. Macklai se leva et parla très -long-tems contre le projet
de le mettre à exécution . Il conclut son discours en propo
sant la résolution suivante :
La chambre prenant en considération le traité d'amitié , de
C-3
( 38 )
commerce et de navigation , entre les Etats - Unis et la Grande-
Bretagne , communiqué par le président dans son message ,
le 1er mars , est d'avis qu'il est à plusieurs égards souverai
nement contraire aux intérêts des Etats-Unis; que si néanmoins
elle avait reçu des informations propres à justifier les grands
sacrifices contenus dans le traité , son desir sincere d'entretenir
Pharmonie et les liaisons d'amitié avec toutes les nations ,
aussi que son empressement à coopérer à l'arrangement final
de toutes les difficultés qui subsistent entre les Etats -Unis
et la Grande -Bretagne , l'auraient peut- être déterminée à se
désister de ses objections contre le traité mais vu la conduite
de la Grande- Bretagne , en persévérant depuis la signature
du traité , à enrôler les matelots américains et à saisir
leurs bâtimens chargés de vivres , contre le droit le plus
clair des nations neutres , soit qu'elle envisage cette conduite
comme une interprétation ou comme une infraction de
quelques articles du traité , la chambre , dans ces circonstances
, croit devoir ne, prendre, pour le présent , aucune mesure
active à ce sujet . En conséquence , elle a arrêté que , vu
les circonstances susdites et la nature des seules informations
qu'elle a reçues , il ne lui convint pas en ce moment de concourir
à passer les lois nécessaires pour donner effet audit traité .
pro- La question ayant été mise aux voix , il Y eut pour la
position de M. Macklai 55 voix , et 37 voix contre .
L'exécution du traité a donc été rejetté par une majorité
de 18.
Ce vote de la chambre des représentans a occasionné
dans toute l'Amérique la plus violente fermentation
. Dans toutes les villes de commerce les
négocians se sont assemblés , et ont arrêté d'adresser
des pétitions au congrès en faveur du traité. Il s'est
établi à Philadelphie un comité pour correspondre
sur cet objet avec toutes les autres villes . Mais il n'y
a que cette classe de citoyens qui desire de conserver
encore des relations amicales avec l'Angleterre .
Le peuple en général est irrité , furieux : il demande
guerre et vengeance contre le gouvernement anglais ,
qu'il nomme le centre de la tyrannie. Les meurtres et
les dévastations de la Pologne , le massacre de la
( 39 )
*
France , le carnage occasionné par la guerre actuelle i
tous ces crimes sont imputés au ministere anglais ,
et le delenda Carthago retentit de salle en salle , de
province en province .
Mais ces cris d'une juste indignation , quelque
nombreux qu'ils soient , n'ont pu étouffer les clameurs
intéressées des partisans de l'Angleterre ; et
elles ont opéré une telle révolution dans les dispositions
de la chambre des représentans qu'elle a passé
rapidement de la négative à l'affirmative , et que ce
qui au mois d'avril ne lui avait pas paru utile , lui
a paru l'être au mois de mai. En conséquence , elle
va s'occuper de toutes les lois nécessaires à l'exécution
du traité de commerce avec l'Angleterre .
ALLEMAGNE,
De Hambourg , le 20 juin 1796.
Il n'y a plus maintenant aucune espece d'incerti
tude sur les dispositions respectives des cours de
Pétersbourg et de Stockholm. La plus parfaite intelligence
paraît être rétablie entre elles , et pour dissiper
les nuages qui pourraient subsister encore , et
effacer à jamais toutes les préventions défavorables ,
on assure qu'il doit y avoir une entrevue des deux
cours , soit à Pétersbourg , où le roi et le régent de
Suede se rendraient , soit sur les confins de la Finlande.
Le public ne connaît encore qu'un seul des
articles de l'accommodement qui a été signé. Cet ar
ticle porte qu'il ne sera permis à aucun émigré français
de passer de Russie en Suede.
Les lettres de Constantinople donnent les détails
C 4
( 40 )
suivans sur l'audience publique qu'a eue du grand
seigneur , M. Verninac , ministre de la République
française.
Cette cérémonie s'est faite avec beaucoup d'appareil , tant
de la part du ministre que de celle de la Porte ottomane . La
suite du premier était très - nombreuse et très -richement vêtue
lui-même avait un habit superbement brodé ; il portait
en ceinture une écharpe aux trois couleurs , et était coëffé
d'un chapeau rond , garni d'une écharpe de soie à franges
d'or et d'un panache , l'un et l'autre aux couleurs nationales
: ce chapeau était relevé sur le devant par une ganse
et un bouton en diamans .
9 le
Après avoir défilé par les rues de Constantinople
cortege fut introduit à la Porte , et admis d'abord au divan.
Toutes les cérémonies et formalités usitées pour la réception
des ambassadeurs eurent lieu et furent suivies d'un
diner splendide. L'ambassadeur fut ensuite admis dans la
salle dn trône , où se trouvait le grand -seigneur en personne
Le discours prononcé par M. Verninac fut interprété
aussitôt par le drogman de la Porte ; après quoi le
grand-seigneur se tourna vers le grand- visir , et lui dit de
répondre ; ce que fit ce ministre. Les paroles qu'il prononça
en turc , furent interprétées par le drogman . L'envoyé
remit ensuite ses lettres de créance au miralem , qui
les passa au capitan-pacha , par lequel elles furent transmises
au grand- visir qui les posa sur le trône . Cela fait
l'envoyé se retira avec sa suite .
Cette audience a été marquée par quelques nouveautés .
On a vu entr'autres un ' détachement de troupes embarquées
sur les deux frégates françaises mouillées dans le port ,
suivre l'ambassadeur jusques dans la seconde cour du sérail ,
la bayonnette au bout du . fusil , s'y ranger en bataille '
et présenter les armes au grand-visir et aux premiers offi
ciers de l'Empire , et la musique du cortege jouer dans
les rues de Constantinople même.
Le comte Oginski est à Constantinople , et un
grand nombre de ses compatriotes ont fixé leur séjour
en Moldavie . L'envoyé de Russie a déclaré au:
reis-effendi que sa souveraine ne verrait pas avec
indifférence que la Parte accordât un asyle dans
( 41 )
l'empire ture à tant d'émigrés polonais. Le reis - effendi
a répondu qu'on ne connaissait pas en Turquie
le mot d'émigré ; que la Porte avait toujours à
sa solde des étrangers , et particulierement des Polonais
; que cependant il présenterait à sa hautesse
la demande de l'impératrice .
Cette démarche de la part de Catherine peut être
regardée comme l'effet d'une inquiétude réelle ; mais
on peut la considérer aussi comme un moyen de
donner d'avance quelqu'importance à l'asyle accordé
aux Polonais sur le territoire ottoman , afin d'en
faire dans l'occasion un grief propre à être consigné
dans un manifeste , ou afin d'exciter l'humeur de la
Porte , et de la provoquer à une rupture..
De Francfort-sur-le- Mein , le 20 juin.
L'archiduc Charles a cru devoir faire précéder la
reprise des hostilités , d'une proclamation dont nous
ne citerons qu'un passage qui peut servir à faire connaître
quel était dans ce moment l'esprit et les dispositions
des troupes autrichiennes .
Messieurs les généraux s'efforceront d'augmenter encore
parmi les troupes qu'ils commandent , ce dévouement gé,
néral à leurs devoirs , en fortifiant en elles le sentiment
de l'amour de la Patrie , et le noble enthousiasme de l'es
time et de la gloire. Ils auront soin de les prémunir contre
cet esprit de vertige du tems , qui séduit l'opinion publique
et brise les liens de la société ; ils ne permettront pas
que des individus , par des discours imprudens , des critiques
irréfléchies , cette manie de censure politique , des
jugemens précipités , etc. détruisent la persévérance constante
de tout le corps ; Ils maintiendront la fleur du peuple
allemand dans la conviction absolue et dans le sentiment
le plus vif de la justice de notre cause ; ils inspireront
au soldat la confiance dans ses chefs et dans lui - même . C'est
être inconsidéré , que de mépriser son ennemi , au moins
( 42 )
sous le rapport du courage et des forces ; mais c'est aussi le
dernier degré de la pusillanimité , que de l'estimer plus que
soi-même , et de lui attribuer une supériorité dent cet ennemi
sur-tout n'a donné de preuves sous aucun rapport .
*
Les troupes de Prusse , de Hanovre , de Brunswick ,
destinées à former le long du Weser un corps d'observation
, ne tarderont pas à se mettre en marche.
On continue d'affirmer que l'unique but de cet armement
est d'assurer la neutralité du Nord de l'Allemagne
, conformément aux traités subsistans , et
aux arrangemens pris avec le gouvernement français ,
en vertu desquels la Prusse et tous les pays qui ont
obtenu la neutralité par son entremise seront à l'abri
des dangers de la guerre ; et qu'il n'est nullement
dirigé contre la Hollande , comme quelques speculateurs
politiques l'avaient soupçonné . L'Angleterre ,
dit-on , n'y a aucune part , et les Hanovriens n'en
font partie que comme troupes combinées avec celles
de Prusse.
Le congrès qui doit se former à Hildesheim pour
aviser aux moyens d'entretenir cette armée , dont le
duc de Brunswick a décidément accepté le commandement
, a été convoqué , pour le 20 de ce mois , par
une circulaire du roi de Prusse .
Les désastres , les malheurs de tout genre que l'on
éprouve dans les pays qui sont le théâtre de la guerre ,
ceux que l'on redoute rendent très- avides à saisir les
moindres indices qui peuvent faire conjecturer que
l'on s'occupe de la paix . On a appris que le comte de
Metternick avait été envoyé par la cour de Vienne
à Londres. Cette nouvelle répandue et commentée
dans le sens du vou le plus général , a ranimé quel(
43 )
ques rayons d'espérance. On a dit que le comte de
Metternick était chargé de déclarer au cabinet de
Saint-James la résolution de l'empereur de traiter
avec la République Française . Mais tout ce qui revient
d'ailleurs contredit cette assertion ; etl'on ne voit
que trop que la cour impériale ne cédera aux besoins
de l'humanité , aux besoins de ses peuples , à l'avis
bien prononcé des partisans les plus éclairés de ses
véritables intérêts' , que lorsqu'elle aura inutilement
épuisé tous ses moyens de résistance . Quelques succès
, et l'on regerde comme tels toutes les affaires
d'où l'on sort sans avoir été battu , quelques vic
toires , et l'on chante , l'on célebre comme telles les
moindres avantages , ne feront que l'affermir dans
son obstination ; et il est impossible que dans le cours
d'une campagne où elle oppose à son ennemi uné
masse énorme de ses meilleures troupes , où elle se
trouve maîtresse des positions les mieux défendues
par l'art et la nature , elle n'ait pas des succès et dès
victoires de ce genre en Allemagne . Quant à l'Italic
l'armée française en est absolument maîtresse , et tient
fermées toutes les avenues par lesquelles les secours
que l'on s'est empressé d'envoyer à Beaulieu pourraient
pénétrer,
ITALIE. De Livourne , le 10 juin .
On a publié une notification du grand- duc , qui ordonne
aux émigrés français de sortir de Livourne , et de s'en tenir
éloignés à la distance de dix milles , sous peine d'etre arrêtés
et conduits hors de l'Etat . Ceux de ces émigrés à qui , par là
notification du 6 février 1794 , il fut permis de rester en Toscane
, et qui n'ont donné aucun sujet de plainte , passeront,
dans l'intervalle de trois jours , en d'autres parties du grandduché
les autres sortiront de ce territoire dans le même
délai . Il est enjoint à tous ceux qui ont loué des lieux d'ha
( 44 )
bitation à quelque sujet de la nation française , de venir faire
au tribunal criminel la déclaration des noms et surnoms de
leurs locataires , afin que le gouvernement puisse savoir lesquels
d'entr'eux sont émigiés ou non .
Le préambule de la notification du grand- duc porte : Qu'il
veut prévenir les troubles qui ont été si souvent excités dans
le port de Livourne , et maintenir cette sûreté qui dans un
port neutre est due à toutes les nations ; et qu'en enjoignant
aux émigrés français de sortir de Livourne , il ne fait en cela
que suivre l'exemple d'autres puissances neutrés qui ont donné
les mêmes ordres dans leurs ports . "
La différence de l'or à l'argent est de huit pour cent le
louis perd même sur l'or. La raison de cette difference vient
de ce le duc de Modene a été obligé de se procurer , de
que
cette place , 140 mille sequins , qui font 70 mille louis , pour
payer sa contribution aux armées républicaines .
De Gênes , le 1er juin . Le citoyen Miot , ministre de France
à Florence , en partit , le 25 mai , pour se rendre à Milan . II
a fait afficher , comme le citoyen Faypoult l'a fait ici , un avis
aux Républicains Français , pour leur annoncer que le gouvernement
de France n'accordera sa protection qu'à ceux qui
porteront constamment la cocarde tricolore .
Il continue de défiler par la Riviere quantité de troupes qui
yont renforcer l'armée d'Italie .
Don Azara , ministre d'Espagne près du pape , s'est rendn
à Parme , accompagné de l'abbé Evangelisti . Il a dû expédier
au général Buonaparte un courier pour le prier de désigner
une ville où s'ouvriront les négociations pour traiter de la
paix avec le saint - pere .
De Naples , le 26 mai . Voici les mesures que le gouverne
ment a prises dans les circonstances critiques où il se trouve .
D'abord il a ordonné des priezes publiques pour implorer la
protection du Très-Haut. On a deja commencé un triduo
solemnel à Saint -Janvier , auquel leurs majestés assistent avec
beaucoup de dévotion . Lorsque le roi se rend à l'église , il y
entre sans souliers .
Sa majesté a publié aussi deux lettres , une adressée aux
évêques et prélats du royaume , l'autre à ses fideles sujets ;
toutes deux relatives à la defense de la patrie . Le roi engage les
premiers à prêcher une croisade , et les autres à s'armer pour
défendre leur religion ; il promet de se mettre lui -même à
la tête de ses troupes ; ce qui ne rendra pas cet armement
plus formidable.
( 45 )
Par un édit qui vient d'être publié , le roi annonce qu'il
a déja pris des mesures pour envoyer vers les frontieres une
armée d'environ 30 mille hommes de troupes réglées ; mais
il ajoute que pour réussir à repousser l'attaque de l'ennemi ,
ou à faire une paix honorable et solide , il faut joindre aux
troupes réglées un corps formidable d'au moins 40,000 hommes
de milices . En conséquence , le roi , 1 ° . ordonne aux présidens
provinciaux et aux commissaires des campagnes de tenir prêts
à marcher les hommes inscrits au rôle des milices et en état
de porter les armes .
20. Il envoie des officiers dans les provinces , qui , aidés des
commandans de milice et des principaux barons , formeront
des corps volontaires .
3. Les individus de ces corps volontaires s'habilleront
et s'armeront à leurs frais , et recevront la solde de 25 grains
par jour.
4° . Tous les volontaires seront exempts de payer les droits
fiscaux pendant la guerre , et ceux qui se distingueront én
seront exempts pendant dix ans.
5º. Les barons , chevaliers et gentilshommes qui formeront
des compagnies de volontaires , seront décorés de grades
militaires.
6º. Les évêques , soit par eux-mêmes , soit par le moyen
des curés , missionnaires , prédicateurs et autres sujets pieux
et zelés , exciteront le patriotisme des sujets , pour qu'ils concourrent
aux vues bienfaisante's de sa majesté.
Le général Spinelli a été chargé de former quinze escadrons
de volontaires , composés de gentilshommes riches qui s'équiperont
à leurs frais ; ils auront le grade de lieutenant ,
seront employés dans les armées à la paix .
et
Par une lettre circulaire , le gouvernement a invité tous
les nobles et gens riches à offrir les chevaux qui ne leur sont
pas nécessaires , et qui seront employés à augmenter la cavalerie.
Mais ces mesures guerrieres n'ont point empêché
la cour de Naples de s'occuper à éloigner son ennemi
par des négociations . On assure qu'elle a arrêté
d'engager le cabinet de Madrid à interposer sa médiation
, et que le prince Belmonte , arrivé récemment
de Madrid à Venise , et les autres ministres
napolitains dans les diverses résidences , sont chargés
de faire aux ministres espagnols les ouvertures que
nécessite ce projet.
( 46 )
ESPAGNE.
x
De Madrid , le 12 mai.
Laa cour a donné ordre de faire cinq cents pavillons trico
lores en taffetas , qui doivent flotter sur nos escadres , à la
place de ceux qui y étaient arborés autrefois sous la couleur
blanche adoptée pour le pavillon français pendant le régime
de ses rois.
Une cédule royale du 1er . de ce mois , défend à tous les
tribunaux , même d'inquisition , de gêner les Français dans
leur culte . La même cédule porte que l'on ne connaîtra pour
Français que ceux qui portent la cocarde tricolore ; et en conséquence
, la cédule royale ne garantira nullement ceux qui
ne seront pas constamment décorés de ce signe de la liberté
française.
L'ambassadeur de la République Française a présenté , le
18 du mois dernier , ses lettres de créance à Aranjuez où se
trouve la cour. Son train était magnifique ; il avait quatre su
perbes carosses de suite , et était précédé de trois couriers de
cabinet. Il fut , le même jour , invité , par le premier ministre
le prince de la Paix , à un grand dîner , où se trouverent tout
le corps diplomatique et la haute noblesse ,
La levée des nouvelles troupes qui avait été ordonnée s'efs
fectue avec la plus grande activité , et nous savons qu'à Aranjuez
on a formé un conseil de vingt- deux généraux , parmi
lesquels sont les célebres Urrutia , Ossuna et Sangro , pour
former de nouveaux plans et réglemens concernant l'armée .
et
Les préparatifs militaires que notre cour a ordonnés ,
l'intelligence que l'on remarque entre elle et le gouvernement
français , semblent avoir apporté un changement notable dans
les dispositions du cabinet britannique . Il a fait restituer la
plupart des bâtimens espagnols que ces corsaires avaient enlevés
contre la foi des traités , tant aux attérages d'Europe
que dans ceux d'Amérique.
HOLLANDE. De la Haye , le 26 mai.
Dans la séance de la convention nationale du 23 de ce
mois , un membre de l'assemblée a fait la motion qu'il fût
établi dans la république la plus parfaite égalité entre tous les
cultes religieux. Elle a été renvoyée à une commission particuliere
.
Dans la même séance , le président , après avoir établi
d'une maniere forte et précise , que la nouvelle constitution
de la république doit être bâsée sur les principes de l'unité
et de l'indivisibilité , a fait la proposition d'exprimer , par
( 47 )
une adresse au peuple batave , les voeux et l'espérance de
l'assemblée à cet égard . Il a voulu que la même adresse
invitât tous les citoyens éclairés à communiquèr , sur un
objet aussi intéresssant , leurs voeux à l'assemblée , afin que
cette derniere pût les examiner etles transmettre à la commission
chargée de présenter un projet de constitution. Il a
demandé enfin que cette commisson fût tenue de désigner ,
après un mûr examen , à la convention , les noms des écri
vains qui auraient le mieux atteint le but , pour la mettre à
même de les récompenser dignement,
La presqu'unanimité des membres appuya la motion , et se
déclara pour l'unité et l'indivisibilité de la république. Un
grand nombre voulut que ces principes fussent décrétés
d'abord ; mais d'autres insisterent sur l'examen et l'ajournement.
Le citoyen Hahn conjura l'assemblée de ne rien
précipiter dans une affaire d'une aussi haute importance.
D'après l'avis même du président , il fut décrété qu'on ne
prendrait de résolution définitive sur son projet que lorsque
huit jours révolus auraient laissé le tems d'en peser toutes
les conséquences.
Le président a communiqué ensuite à l'assemblée une lettre
du ministre Noël , par laquelle ce dernier venait de lui donner
connaissance du traité de paix conclu entre la République
Française et le roi de Sardaigne.
Après d'assez longs débats sur des objets finalement ren--
voyés à la commission de constitution , et dont nous rendrons
compte lorsqu'elle aura fait son rapport , l'assemblee s'est
formée en comité- général .
Dans la séance d'aujourd'hui , il a été fait lecture d'une
pétition signée par plusieurs citoyens d'Amsterdam , de Rotterdam
, de Haarlem , de Leyde , de Delft , de Schiedam
et de la Haye , tendant à prier de nouveau l'assemblée d'empêcher
la marche de troupes militaires vers Amsterdam . Un
membre en a pris occasion de produire une lettre adressée
par le général Beurnonvile à l'administration provinciale de
la Hollande , qn'il prétend tenir de bonne part , et qui ,
selon lui , ne s'accorde guere avec la missive que la conven
tion a reçue du général sur le même objet. De vives discussions
se sont engagées plusieurs membres , sans vouloir
justifier les moteurs des mouvemens qui ont eu lieu à Amsterdam
, condamnent la conduite du conseil de cette ville ,
qui , pour les appaiser , fit demander le secours de la force
armée militaire au président de la convention . D'autres font
entendre que ces mêmes mouvemens pourraient avoir été
4
>
( 48 )
1
liés avec la conspiration découverte à Paris. On proposa
d'écrire au général Beurnonville , aux ministres bataves à
Paris , au ministre Noël , sur cette affaire , afin d'en donner
connaissance au gouvernement français , et d'obtenir son
intervention . Les débats ont été très-animés : l'on a procédé
à un appel nominal ; et enfin , à la pluralité de 52 voix
contre 47 , il a été décidé qu'il ne serait rien changé aux
mesures prises par le général Beurnonville . Sa proposition'
tendant à placer un commandant temporaire à Amsterdam ,
a cependant été déclinée dans la même séance , en conséquence
d'un rapport fait par le comité d'union , qui se fonde
sur des raisons de convenance et d'economie . Le comité a été
chargé d'écrire au général , conformément à l'esprit du rapport.
Plusieurs membres sont revenus ensuite sur la lettre que le
général doit avoir adressée à l'administration provinciale de
la Hollande. Ils voulaient qu'il fût demandé à cette administration
, de la part des représentans du peuple batave ,
si elle avait reçu en effet une pareille lettre ? L'intérêt nonseulement
de la convention , mais celui de la patrie , mais
celui du général Beurnonville même , ont-ils dit , exige que
cette affaire soit éclaircie , et que la confiance se rétablisse
parfaitement entre les représentans du peuple et le chef de
l'armée. Le président propose et l'assemblée décrete qu'il ne
sera décidé que demain sur cette question .
L'assemblée a reçu , dans cette séance , deux lettres du
ministre Noël. Dans la premiere , il demande un passe - port
pour exporter cinq mille boeufs et dix mille moutons , destinés
à l'armée de Sambre et Meuse . Elle a été renvoyée au
comité de marine . Dans la seconde , il annonce que samedi
prochain , 28 mai , les troupes françaises , en garnison à la
Haye , célebreront , à dix heures du matin , les victoires
remportées par leurs freres d'armes en Italie . Le ministre
observe que ces victoires sont de nature à amener bientôt
une paix aussi glorieuse qu'elles , et il invite en conséquence
les représentans d'un peuple dont les intérêts se trouvent
intimement liés avec les intérêts de la République Française ,
à envoyer de leur sein une députation pour assister à la fête .
La convention s'est empressée de nommer douze de ses
membres et un secrétaire , pour composer la députa tion .
Du 2 juin. Dans la séance de la convention nationale du
31 mai , il a été fait lecture d'une lettre du ministre Noël ,
demandant à l'assemblée un passe -port pour l'exportation
de 100,000 quintaux d'avoine et de 200,000 quintaux de
foin , destinés à l'armée de Sambre et Meuse , et achetés
en
( 49 )
en Hollande par les entrepreneurs chargés de son approvi
sionnement. Cette demande est renvoyée au comité de
marine.
Il a été décrété dans cette séance , qu'il serait fait une
proclamation , au nom des représentans du peuple , tendante
à déclarer que tous les ci - devant ex-patriés , connus
sous la dénomination de Bataves , qui étant rentrés dans
leur patrie , et ayant des droits à la générosité nationale ,
ne sont ni placés , ni dédommagés encore de quelqu'autre
maniere de leurs sacrifices , pourront , dans le terme de
six semaines , s'adresser à la convention ; qu'il faudra toutefois
qu'ils soient munis de certificats de bonne conduite des
municipalités des lieux où ils ont résidé , tant avant leur
émigration qu'après leur retour ; qu'on exigera encore d'eux
des certificats relatifs à la conduite qu'ils ont tenue dans
l'étranger , et à la maniere dont ils y ont été employés , afin
que la convention puisse distinguer les individus qui méritent
l'attention nationale de ceux qui en sont indignes .
Dans la même séance , il a été fait lecture d'une lettre que
la commission des relations etrangeres venait de recevoir de
Lisbonne. Elle porte qu'il est arrivé dans le port de cette ville
un batelier américain , qui dit avoir rencontré dans sa course
une escadre hollandaise commandée par le citoyen Lucas ,
qui outre 25 vaisseaux marchands anglais , dont elle avait
fait la capture antérieurement , venait d'en prendre deux
chargés de vins , de grains et autres denrées appartenant à
la même nation , et destinés pour l'Angleterre . Ce batelier
ajoute qu'il a été à bord d'un des bâtimens de la flotte hollandaise
. L'assemblée a reçu cette nouvelle au milieu des plus
vifs applaudissemens .
Du 5 juin . Les dernieres séances de la convention ont été
absorbées presqu'entierement par une discussion des plus importantes
: il est question d'augmenter les pouvoirs de l'assemblée
au-delà des bornes trop étroites de sa convocation ; d'annuller
quelques articles du réglement qui sert d'instruction
aux membres , et sur lesquels ils ont prêté serment , ainsi
que
l'avaient fait en France les membres de l'Assemblée constituante
; de concentrer entre les mains de la convention la
disposition absolue des finances et de la force armée bourgeoise
, en lui donnant la faculté d'imposer les taxes et
charges publiques , de les répartir , de les lever , de les employer
comme elle jugerait à propos ; aussi de faire marcher
ainsi qu'elle le trouverait convenable , la milice bourgeoise
Tome XXII.
( 50 )
"
vers tel endroit qu'il lui paraîtrait nécessaire , soit dans la
république , soit hors de ses limites .
L'armée nationale hollandaise consiste actuellement en
sept demi-brigades d'infanterie , organisée sur le nouveau
pied. Chaque demi-brigade contient un bataillon de chasseurs
, un batailson d'artillerie et un régiment de cavalerie
qui sont tous dans un très -bon état. Les chasseurs sur- tout
forment le plus beau corps qu'on puisse voir . On leve encore
une demi-brigade d'infanterie . 25,000 Français forment le
fonds des troupes étrangeres soldées .
La république a , en outre , cinq bataillons de Waldeck et
deux de Saxe-Gotha à sa solde ; on va bientôt les organiser en
brigades , et on est sur cet objet en négociation avec les
princes de Waldeck et de Saxe - Gotha.
Il se trouve encore en Hollande trois bataillons de Ligués-
Grises , faisant partie des troupes suisses licenciées , qu'on
paraît vouloir retenir , d'après la sollicitation pressante du
ministre hollandais en Suisse , le citoyen de Witt.
Toutes ces troupes réunies , nationales et étrangeres
forment un fonds de quarante-neuf mille hommes.
L'entretien fixe des vingt- cinq mille Français en campagne ,
se monte à douze millions de florins par an ; ils sont entièrement
à la disposition de la république , et leurs chefs sont
sous le commandement suprême de la convention nationale.
Le plan est d'augmenter toujours l'armée par, de nouvelles
brigades.
En attendant , le plan de l'armement des citoyens en gardes
nationales a passé ; ils sont au nombre de soixante- deux mille ,
dont le sixieme de tour à marcher est engagé à servir , dans le
besoin , en campagne ou dans les garnisons.
La grande difficulté , pour cette disposition , était de savoir
si les ci-devant compagnies d'Orange , qui avaient coutume de
planter tous les ans un mai devant le palais du stadhouder ,
seraient comprises dans cette organisation ; ce qui a passsé ,
malgré une forte opposition.
La force maritime de la république consistera en vingt-deux
vaisseaux de ligne , trente-une frégates et seize cutters. Pour
réveiller l'envie de servir sur mer , on a établi des primes .
ANGLETERRE. De Londres , le 20 mai.
On vient de calculer que sur les 559 membres de la chambre
des communes du dernier parlement , il y en avait eu plus de
225 nouvellement élus .
1
(51 )
"
9 Dans le cours de ces sept ans deux membres de cette
chambre ont servi sous neuf parlemens , deux sous huit .
sept sous sept , 13 sous six , trente-six sous cinq , parmi
lesquels est M. Fox cinquante - un sous quatre quatrevingt
- cinq sous trois , parmi lesquels sont MM . Pitt et
Sheridan.
1
10
On travaille avec la plus grande activité à la formation de
la nouvelle représentation nominale du peuple Anglais ; et
dans le moment actuel , 71 pairs , 91 membres des communes
et la trésorerie , s'occupent à faire nommer les 306
membres qu'ils ont l'usage de placer dans la chambre des
communes. C'est une belle chose qu'une monarchie systéma
tisée comme cela .
Les deux partis déploient , suivant l'usage dans cette grande
circonstance , leurs divers moyens d'actions .
On ne croit pas , jusqu'à présent , que ces deux partis
gagnent beaucoup l'un sur l'autre , au moins quant au nombre
dans la chambre ; mais on est persuadé que quantité de membres
arriveront , avec le voeu de leurs commettans , pour
demander la paix.
Les journaux sont remplis d'avertisssemens et déclarations
des candidats , ou en leur faveur ; rien n'est plus curieux
•que la lecture de cette suite d'annonces ici se sont les
freeholders de tel comté qui annoncent qu'ils se rassembleront
tel jour pour
dîner et s'occuper de l'affaire de leur élection ;
ici ce sont les amis d'un tel membre, qui avertissent qu'ils
vont se rassembler en tel lieu pour assurer sa réélection , et
qui , après le dîner , établissent un comité chargé de la
direction de l'affaire ; ailleurs , ce sont d'anciens membres
qui disent que croyant avoir mérité , par leur conduite précédente
, l'approbation de leurs commettans , et voulant
persister dans les mêmes principes , ils sollicitent , pour l'élec
tion prochaine , une nouvelle marque d'estime et de satisfaction
enfin , ce sont de nouveaux candidats qui , cherchant
à se faire connaître , publient la déclaration de leurs
· principes , et s'épuisent en protestations de zele pour le bien
public , et sur-tout pour l'intérêt du parti qui les nommera ;
mais hélas ! dit un de nos journaux , il n'en est que trop de
ces protestations d'attachement et de fidélité , comme de celles
des amans qui oublient leurs sermens , dès qu'ils ont obtenu
les faveurs de leurs maîtresses...
M. Fox vient d'être réelu pour,Westminster. Il avait aussi
comme les autres , adresse un avertissement ses élecf
teurs .
"
D 2
( 52 )
Extrait du Télégraphe anglais , du 13 juin , ( 25 prairial ) . ,
A toutes les mauvaises nouvelles que nous recevons du con
timent , se joint celle de la prise d'une partie de notre flotte
expédiée , il y a quelque tems , de Withaven pour les
Indes occidentales . On dit que les Français se sont emparés
dé 10 à 12 bâtimens .
La confirmation mélancolique de cette perte considérable
nous est arrivée par deux voies différentes ; la premiere ,
est une lettre du capitaine Barwes de l'Aigle ; la seconde ,
le rapport d'un marin qui était présent à l'affaire , et qui
est arrivé avec le capitaine Hullme à Liverpool . La lettre du
capitaine Barwes porte la date du 27 avril ( 8 floreal ) , et la
déconfiture de la flotte britannique avait eu lieu le 13 ( 24 germinal
).
La division française était composée de 7 bâtimens , tous
bien spalmés et équipés . Cette division doit être du capitaine
Thomas , appareillé de Brest en germinal pour les
Indes occidentales ) .
Le premier navire qui tomba entre les mains des Français
fut celui du capitaine Hudleston.
De tous les bâtimens de cette flotte , il n'en est arrivé que
huit à la Barbade , d'où la lettre du capitaine Barwes a été
écrite . Ah ! M. Pitt M. Pitt !
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 25 prairial au 5 messidor.
Le conseil des Cinq- cents a repris la discussion
sur les enfans naturels , l'article second du projet
est adopté en ces termes : Tous procès existans ou
jugemens rendus , tous partages , actes , accords ou
autres stipulations qui ont leur fondement dans les
dispositions abrogées par l'article premier sont annuliés.
Cette disposition a fait naître la question
de savoir comment on indemniserait ces enfans de
la perte des successions qu'ils avaient recueillies , en
vertu de l'effet rétroactif donné à la loi qui les y
(53 )
1
avait appellés. Leur donnera- t-on seulement une pension
alimentaire ? ou le tiers de la portion succes-.
sive qu'ils auraient eue s'ils étaient nés dans le mariage
? Ne leur accorder que des alimens , ce serait
les livrer à la discrétion de leurs parens aigris peutêtre
encore par le souvenir de leurs demandes , et
faire évidemment trop peu pour eux . Il paraît donc
juste de leur accorder au moins le tiers de la part
qu'ils auraient s'ils étaient légitimes. Cette question
n'a pas été décidée .
Pastoret : Je viens appeller votre attention sur le
dernier asyle de l'homme . Il est donc aussi des profanateurs
pour les tombeaux ; la mort même ne garantit
donc pas des outrages du crime ! A Rome , les lois
condamnaient à la déportation , à la mort , l'impie
qui avait enlevé un cadavre ou ses ossemens . Jadis la
superstition refusait la sépulture , l'impiété la viole
aujourd'hui. Voici le projet présenté par le rap- .
porteur :
Art . Ier. Quiconque sera convaincu d'avoir enlevé
un cadavre ou ses ossemens , du lieu où il était enseveli
, de l'avoir mutilé , foulé aux pieds , outragé
par une action quelconque , sera puni de dix années
de fers.
II. Quiconque sera convaincu d'avoir violé la sépulture
d'un cadavre pour le dépouiller de ses ornemens
, de ses vêtemens quelconques , avec lesquels
il aurait été enseveli , sera puni de six années de fers.
La peine sera la même que dans l'article premier ,
si après l'avoir dépouillé on le laisse sans sépulture .
III. Quiconque sera convaincu d'avoir pris , détruit
ou mutilé des colonnes , marbres , pierres , inscriptions
ou autres ornemens quelconques placés au- dessus
ou autour d'une sépulture ou d'un tombeau , sera
puni de quatre années de détention , si le crime a
été commis dans un lieu libre et ouvert
La peine sera de quatre années de fers , si le lieu de
la sépulture était dans un terrein clos ou fermé .
Le projet et le rapport de Pastoret seront imprimés .
Le conseil décide qu'il lui sera présenté aussi um
projet sur les inhumations.
D 3
( 54 )
On s'attendait que Drouet comparaîtrait dans la
seance du 27 , mais comme l'arrêté qui déclare la
dénonciation admise ne lui a été notifié que le 24 ,
il paraît qu'il veut profiter du délai de trois jours que
lui donne la constitution , et qu'il ne se présentera
que demain .
Gossuin , organe d'une commission , expose que
si les armées , par leur bravoure , leurs brillan's succès
et leur respect pour les lois , opposent une barriere
impénétrable aux ennemis extérieurs de la République
, et lui assurent une paix prochaine et glorieuse
, il n'est pas moins nécessaire d'atteindre ceux
qui l'affligent dans son sein . Rien n'est plus urgent que
de prévenir et réprimer les crimes qui semblent se
multiplier, de mettre à couvert la propriété de chaque
citoyen , et de le faire jouir du repos et des bienfaits
d'une police active. Le rapporteur propose en
conséquence un projet d'organisation générale de la
gendarmerie nationale , qui est ajourné.
Les séances du conseil des Anciens des 26 et 27 ,
n'ont rien offert d'intéressant.
La translation de Drouet des prisons de l'Abbaye
à la salle du conseil des Cinq- cents . aujourd hui 28 ;
s'est faite d'une maniere très - paisible . Il était avec
deux officiers de grenadiers de la représentation nationale
, dans une voiture . Le comité général , devant
lequel il a été traduit , n'a pas été assez secret pour
qu'il n'ait rien transpiré de son discours . L'on sait
qu'il s'est plaint d'un des membres du Directoire ,
le cit. Carnot à qui il a reproché d'avoir abusé d'une
lettre confidentielle et de l'inexactitude apportée
dans l'examen de ses papiers , en prétendant qu'on
a négligé ceux qui étaient à sa décharge . On y á
remarqué sur- tout une forte teinte de démagogie .
une longue apologie des sociétés populaires et des
regrets bien prononcés sur leur destruction . Les
malins ajoutent que pour se rendre intéressant il
avait intention d'être pathétique ; mais qu'en voulant
montrer du sentiment il n'a été que larmoyant .
Le conseil à ordonné l'impression dé son discours ,
et ajourné à ving - quatre heures après sa distribution
la question de savoir s'il y a lieu à examen .
( 55 )
Le conseil des Anciens a entendu la seconde lecture
de la résolution du 12 prairial , qui divise les
dépenses publiques en deux classes . La premiere
comprend les dépenses du gouvernement, elles seront
payées par le trésor public ; la seconde , les dépenses
locales , elles le seront par les départemens qu'elles
concernent.
Organe d'une commission particuliere , Richaut
présente , le 29 , au conseil des Cinq - cents une résolution
tendante à affermer les salines qui sont en régie .
Le Directoire est d'avis que le seul moyen d'en'
augmenter les produits , est de faire dépendre l'intérêt
particulier de leur amélioration , en les affermant
à des citoyens qui pour en tirer le parti le plus
avantageux , les mettront dans la plus grande valeur.
Thibaut appuie cette opinion et parle contre le systême
des régies en général . Il le regarde comme le
plus mauvais , parce que les régisseurs n'ayant pas
leurs intérêts propres à surveiller , deviennent ou
négligens dans leur administration , ou faciles avec
les agens inférieurs , ce qui nuit au succès de la
régie , et en diminue beaucoup le rapport. D'ailleurs
il est presque sûr que les régisseurs étant bien payés ,
soit qu'ils aient bien ou mal géré , oublieront les
intérêts de la République , pour ne penser qu'aux
leurs. Il faudrait n'avoir pas la moindre connaissance
du coeur humain , pour douter de la vérité de cette
assertion . Quelques membres parlent contre le projet
de la commission . Le conseil l'ajourne . Il adopte
ensuite quelques articles du tarif provisoire des
postes . Ce sont à -peu-près les mêmes bâses qu'en
1790.
L'ordre du jour , du 3e , a appellé la discussion.
sur les massacres de Lyon. Le projet de la commission
éprouve peu de contradictions . Celui de Treilhard
n'a eté défendu que par Villetard . Lemerer pense
que le Corps législatif ne doit pas s'immiscer dans
cette affaire , et qu'elle est exclusivement du ressort
du tribunal de cassation , qui doit rester indépendant .
Car que de désastres publics ne verrait- on pas se
renouveller si l'autorité suprême pouvait assujettir à
D 4
( 56 )
son gréle pouvoir judiciaire ! Il déclare que les projets
de Darac et de Treilhard sont contraires à la constitution
, et qu'ils tendent à anéantir l'indépendance
du tribunal de cassation ; et il conclut pour l'ordre
du jour proposé par la commission .
Bezar dit que l'ordre du jour pur et simple laisserait
dans l'indécision le Directoire exécutif et le
tribunal de cassation. I conclut pour le projet de
Treilhard.
Dumolard observe que le Directoire exécutif n'est
pas indécis , puisqu'il a reconnu les cas où , aux termes
de la constitution , des prévenus peuvent être distraits
à leurs juges naturels , et qu'il ne sagit que de
l'obliger à spécialiser sa demande au tribunal de cassa .
tion . Une résolution dans laquelle on interprêterait
la constitution , lui paraît inutile et dangereuse ;
inutile , parce que la constitution est assez claire ;
dangereuse , parce que ce serait une usurpation , et
que les législatures suivantes pourraient l'interprêter
au gré des factions qui les dominoraient peut- être.
Il déclare qu'il ne s'agit pas de sauver les assassins :
de quelque parti qu'ils soient , ils doivent être punis ,
mais dans les formes constitutionnelles . Il persiste
' dans son opinion , qui est aussi celle de la commission.
Treilhard déclare qu'il n'a point prétendu que lę
Directoire pût influencer le pouvoir judiciaire , et
que ses adversaires n'ont combattu que des chimeres .
Il croit que c'est au Corps législatif à interpréter les
articles de la constitution sur lesquels il y aurait
dissentiment entre diverses autorités ..
Pastoret et Cambacérès parlent en faveur du projet
de la commission . Le conseil l'adoptant , passe à
l'ordre du jour.
Camus entretient le conseil des réclamations des
fonctionnaires publics , relativement à la modicité de
leurs traitemens. Il ne suffit pas , dit - il , de les dédommager,
il faut encore les récompenser du civisme
qu'ils ont montré en faisant jusqu'à présent tous les
sacrifices possibles relativement à la cherté des denrées.
Son projet de résolution tend à accorder aux
( 57 )
-
employés civils , à titre d'indemnité pour le mois de
prairial , une somme égale à la valeur fixe qui leur
est allouée pour ce mois. Il est adopté avec l'amendement
de Crassous qui a proposé que l'indemnité
fût du double du traitement de prairial ; et sur la
motion de Befroy , la commission des finances est
chargée de présenter au conseil le mode d'amélioration
du sort des rentiers et des pensionnaires .
Bailleul se plaint de ce que l'on n'a pas encore
fabriqué les petites coupures de mandats , et il demande
, 1º . la prompte émission de ces coupures ,
2º. la rentrée prochaine des contributions arriérées ,
et même celle de l'an IV ; 3° . une proclamation pour
éclairer les citoyens sur l'intérêt qu'ils ont au succès
des mandats . Cambacérès demande en même tems
qu'on presente après demain le rapport sur le prix
des fermages . Toutes ces propositions sont renvoyées
à la commission des finances .
Pelet ( de la Lozere ) est président. Les nouveaux
secrétaires sont Dumolard , Delville , Soulignac et
Leclerc.
Cretet fait , le 30 , au conseil des Anciens , le rapport
sur la résolution du 13 prairial , relative aux
contributions foncières de l'an IV . Il la trouve sagement
combinée avec l'intérêt national et celui des
administrés . La disposition qui porte que chaque
contribuable paiera dix livres de bled par franc auquel
il était imposé dans le rôle de go , lesquelles
seront acquittées au cours , en assurant des rentrées
importantes , ne viole point les regles de la justice ,
et force le cultivateur et le propriétaire à relever le
crédit du mandat . Le rapporteur propose son adoption.
La discussion est ajournée ,
La séance du er , messidor a été employée au renouvellement
du bureau. Portalis a réuni la majorité
des suffrages pour la présidence ; Dumas , Cretet,
Rabaut et Boisset , pour le secrétariat .
Barbé - Marboís fait lecture de la lettre adressée :
au conseil par les commissaires de la trésorerie . Elle
contient l'état du produit de l'échange des assignats
contre les promesses de mandats à l'époque du 25
( 58 ).
prairial. N en résulte que le retirement opéré dans,
le département de la Seine s'est élevé à la somme de
six milliards deux cents trente- quatre millions.
Le conseil des Cinq cents s'étant formé en comité,
général dans sa séance du 2 messidor , pour discuter s'il
y avait lieu à examen dans l'affaire de Drouet , à
quatre heures la séance a été rendue publique , et
il a été décidé , à la majorité de trois cents vingt voix
contre soixante et douze , qu'il y avait lieu à examen .
Eschasseriaux fait arrêter , le 3 , que quatre millions,
seront mis à la disposition du ministre de l'intérieur
pour l'encouragement des manufactures.
Le tribunal de cassation , à qui avaient été renvoyés
les mandats d'amener lancés par le bureau central
contre trois représentans , adresse au conseil son
jugement. Il a cassé les trois mandats , ordonné qu'ils
seraient dénoncés au Corps législatif , et que les
pieces lui seraient à cet effet transmises . On nomme
une commission pour faire un rapport.
Guyomard exprime , par motion d'ordre , ses
craintes sur ce que le flagrant délit n'est pas bien
caractérisé dans notre code penal . Un jour peut- être ,
dit-il , un Directoire exécutif mal intentionné , ou
trompé par des malveillans , ne pourrait- il pas se
servir de l'arme terrible du flagrant délit , pour se
débarrasser des représentans du peuple , dont le cou-
Tage croiserait son ambition ? Il faut donc déterminer
ce qui constitue sa nature , et sur-tout dans
un moment où les royalistes déchirent les Républicains
avec l'arme de la calomnie . La demande qu'il
fait d'une commission ad hoc , éprouve d'abord quelques
difficultés ; elle est ensuite accordée.
Bergier soumet à la discussion le projet sur le
paiement des fermages , quelques articles sont adoptés ;
ils portent en substance que les fermages stipulés
en denrées continueront d'être payés en nature , et
pour ceux en argent , chaque franc de fermage représentera
la valeur en mandats de dix livres pesant de
bled- froment. Le prix du froment sera déterminé par
le Corps législatif, pour l'acquittement de la contribution
fonciere .
( 59 )
Quinette , appuyé par Cambacérès , demande que
les remboursemens ne puissent être faits que sur les
mêmes bâses . Cette proposition est renvoyée à la
commission .
Le conseil des Anciens ne s'est occupé dans sa
séance de tridi , que de résolutions relatives à des
intérêts particuliers.
Le conseil des Cinq-cents a pris hier 23 , une résolution
qui annulle les élections du canton des Vents,
département de l'Ardêche , et charge le Directoire
exécutif d'y pourvoir conformément aux lois.
Dumolard observe qu'elle attribue au Directoire
un droit qu'il n'a pas ; qu'il ne peut que convoquer
les assemblées communales pour procéder à de nou
velles élections . Cette réflexion est renvoyée à la
commission.
Eschasseriaux dit que ni la politique , ni notre si «
tuation ne nous défendent l'exportation des productions
du luxe. Les primes et les exportations
sagement déterminées attireront dans nos ports une
foule d'étrangers qui feront refluer sur notre terri
toire une partie du numéraire que l'émigration en a
fait sortir. Il propote un projet de résolution, accompagné
d'un tableau des objets dont on doit favori
ser l'exportation. Impression et ajournement .
Sur le rapport d'une commission , le conseil arrête,
dans la séance du 25 , que les reventes de biens natioraux
, dont les premiers adjudicataires ont émigré
ne seront point annullées par le défaut de folle - enchere
. Le Directoire a prorogé au 1er . vendėmiaire
prochain le délai fixé par la loi du 3 brumaire pour
le complettement de l'organisation de la marine.
Riou dénonce cet arrêté et le ministre de la marine
qu'il suppose l'avoir provoqué . Nommera-t-on une
commission pour l'examiner , ou fera-t-on un message
au Directoire ? Le premier parti a prévalu .
Le conseil des Anciens s'est occupé le 24 et le 25 ;
en comité secret , de l'affaire de Drouet.
( 60 )
PARIS. Nenidig messidor , l'an 4º . de la République.
Trois membres de la nouvelle municipalité de Milan sont
arrivés en cette commune ; ils se nomment Galéas Serbelloni
decurion du conseil général de l'Etat , duc et ci-devant chambellan
de l'empereur ; Fidele Sopransi , homme de lettres distingué
et Charles Nicoli , chef de l'agence économique de
Tétat de Milan , connu par ses lumieres en finances . Le motif
de leur voyage est de féliciter le Directoire et la République
Française de ses triomphes en Italie . Mais on assure que le
but principal de leur mission est de conférer avec le gouvernement
français sur les moyens de rendre le Milanais indépendant
de la maison d'Autriche , dont la domination était
détestée de la majorité des citoyens , qui demandent à se former
en assemblées primaires pour se donner une forme de
gouvernement.
Des bruits alarmans s'étaient répandus sut la situation de
nos armées , soit sur le Rhin , soit en Italie ; on disait que
Jourdan avait éprouvé un revers considérable , et que quinze
mille hommes de l'armée de Buonaparte avaient été hâchés par
les Autrichiens au passage de l'Addige . On a bientôt reconn
que ces bruits n'étaient qu'une double combinaison de l'agiolage
et de la malveillance . Il n'y a pas eu sur le Rhin d'autre
désavantage que celui dont le général Jourdan rend compte
dans sa lettre que nous rapporterons ci-après , et qui se borne,
à une retraite de l'avant -garde commandée par le général
Lefebvre qui avait été attaqué par des forces de beaucoup supérieures
aux siennes . Toute la rive gauche du Rhin est même
entierement balayée des troupes impériales . Quant à la prétendue
défaite d'Italie , elle a été fabriquée par les gazettes
de Francfort qui , comme on sait, sont sous l'influence des émigrés.
Il paraît que cette invention n'a eu pour objet que de remonter
l'esprit des troupes autrichiennes qui est fort décou
sagé. On fixait cette défaite au 2 juin , et les nouvelles postérieures
de Buonaparte , que l'on verra ci- après , sont on ne
peut plus rassurantes. Les envoyés de Milan qui sont partis
après l'époque indiquée , n'en ont rien dit , et ont été fort
étonnés d'apprendre à Paris ce que l'on ignorait entierement
en Italie . Les journalistes qui se sont empressés de transcrire
cette nouvelle de Francfort, devraient un peu mieux se défier
( 61 )
des gazettes ennemies , et les malveillans être plus réservés
dans leurs espérances .
NOUVELLES OFFICIELLE S.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.,
Extrait du bulletin de l'armée de Sambre et Meuse.
Du 11 prairial. Les grenadiers de la quatre-vingt-doazieme
demi-brigade , et une compagnie de fusilliers cantonnés à
Nider-Diebach , ont enlevé , à minuit un quart , dans la
nuit du 11 au 12 , les postes autrichiens qui étaient en avant
d'eux. Les Autrichiens sont venus ensuite en force pour les
enlever à leur tour. Trois fois ils se sont présentés , et trois
fois ils ont été obligés de rentrer dans leurs retranchemens.
A la pointe du jour , on a commencé à se tirailler de part
et d'autre. Les grenadiers , s'étant un peu trop avancés , ont
été repoussés par une force supérieure , qui s'est emparée du
village de Nider- Diebach. Le capitaine , ayant rallié ses
grenadiers a ordonné la charge , et le village a été repri à
l'instant .
".
L'ennemi a évacué le village d'Oberdieback , où il a été
établi des postes des grenadiers , de maniere que nous occupons
toutes les gorges de Nider- Diebach , Oberdiebach et
Mannebach.
L'ennemi a dû faire une perte considérable : Il a fait passer,
sur la rive droite du Rhin , huit à neuf barques remplies
de blessés , non compris ceux restés sur le champ de bataille ,
et trois que nous avonsfaits prisonniers .
Toute la division a pris les armes , à dix heures du matin.
' L'ôtage autrichien ayant été reconduit à Nilm , le général
Hardy a commencé son attaque depuis la tête des deux rivieres
de Nahe et Blisse jusqu'au débouché , qui de Baumholder
communique à la chaussée de Birckenfeldt , près du moulin
' de Breken. Passant la Nahe , la tête de la Blisse , il s'est porté
vers le bois qui voit toute la plaine de Saint-Vendel , ˆen a
chassé l'ennemi , qui avait à lui opposer deux pieces de canon
et quelques Polacres ou Croates.
Le premier bataillon d'infauterie légere , soutenu de deux
escadrons de hussards , a pris l'ennemi à revers sur les points
de Blizen et Linden , dont il s'est emparé.
Du 13. Les généraux Kléber et Lefebvre ont ehargé , seuls ,
avec leurs ordonnances et leurs officiers d'état- major , un
( 62 )
escadron de Barco , soutenu par tout le régiment , mais que
l'on ne voyait pas à cause des bleds . Le général d'Hautpoult
est venu les arrêter à vingt-cinq pas au plus de l'ennemi , en
leur faisant voir le régiment.
Du 16. Les troupes légeres ont été , toute la journée , aux
prises avec l'ennem , qui en se retirant a inondé la plaine de
cavalerie. Le général Klein , en prenant l'armée autrichienne.
sur son flanc , l'a beaucoup inquiétée . Nous avons eu trois
charges autant heureuses que bien soutenues par le 11. régiment
de chasseurs , qui a tué ou blessé à l'ennemi plus de
Go hommes , et fait des prisonniers en hommes et en chevaux .
Du 17. L'ennemi a voulu surprendre nos avant-postes de
Strombere , vers une heure du matin ; mais il a été vigoureuserment
repoussé par une compagnie de grenadiers de la
61. demi-brigade .
Du 18. L'adjudant- général Ney mande au général Grenier ,
qu'il s'est emparé d'un magasin situé à Dirredorff , consistantên
600 sacs d'avoine , 100,000 bottes de foin et une assez
grande quantité de farines ; qu'il s'est également emparé des
magasins de Bendorff, consistant en 1340 quintaux de farine ,
400 sacs d'avoine et 2000 bottes de foin.
-
Le général en chefJourdan , au Directoire exécutif. — Au quartier-
général , à Montabauer , le 29 prairial , an IV.
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous prévenir que ce
que j'avais prévu est srrive l'ennemi , après avoir rappellé de
la rive gauche du Rhin , sur la rive droite , la presque tota
lité de ses forces , l'archiduc ayant augmenté son armée de
quelques corps de celle de Wurmser , s'est porté sur la Lahn
avec des forces beaucoup plus considérables que celles que
j'avais pu réunir , et profitant de l'avantage qu'il avait de
pouvoir faire son mouvement beaucoup plus promptement
que moi , il s'est élevé sur la haute Lahn , de maniere que
lorsque j'ai voulu faire passer , le 27 , du côté de Vetzlar ,
l'avant-garde , le général Lefebvre qui la commandait , a été
attaqué par un gros corps d'arinée ; ce brave général n'a pas cru
devoir se retirer sans combattre , et il s'est engagé une affaire
des plus vives , sur laquelle je ne peux pas encore vous
donner des détails. Je vous adresserai incessamment le rapport
de ce combat , où l'ennemi , quoique quatre fois plus fort
que le général Lefebvre , a perdu beaucoup plus de monde
que lui. Notre perte peut s'élever à 250 ou 300 hommes ,
tués , blessés ou prisonniers . Le nombre des derniers est
peu conséquent , et nous en avons fait un assez bon nombre .
Quatre pieces de canon ont resté au pouvoir de l'ennemi ,
qui les a chargées avec une impétuosité incroyable , mais qui
( '63 )
ne s'en est emparé qu'après avoir essuyé des décharges à
mitraille .
Cet événement ne m'aurait point empêché d'attaquer l'ennemi
le 29 , comme l'armée en avait déja l'ordre , si je n'avais
pas été instruit que des forces considérables s'élevaient sur
ma gauche. Je n'ai donc pas cru devoir compromettre le
salut de l'armée , et j'ai ordonné la retraite . Le général
Kléber , se retire sur la Sieg , avec une partie de l'armée ,
et je me retire sur la rive gauche du Rhin avec l'autre
partie.
Je me rendrai demain à Coblentz , d'où je vous adresserai
des détails , et vous ferai connaître les dispositions que je
ferai ; il ne m'est pas possible de vous écrire plus longuemeut
aujourd'hui .
Salut et fraternité , Signé , JOURDAN .
"ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE . Le général en chef , au Directoire
exécutif. Au quartier-général , à Neustadt , le 27 prairial
, an IV.
-
Citoyens directeurs , par ma lettre du 25 de ce mois , je
vous faisais part de mon projet d'attaquer l'armée du général
Wurmser , placée entre Frankental et la Rehut : son front
était couvert par un canal très - marécageux , qui prend de la
Rébach à Frankental , et sa gauche par Rébach. L'ennemi
avait augmenté la force de cette excellente position par des
barrages sur toute cette riviere , qui l'avaient inondée à environ
150 ou 200 toises .
La bravoure del'armée et la bonne conduite des chefs et
des officiers généraux , ont vaincu , en peu de tems , tous
ces obstacles presqu'insurmontables. La troupe , dans l'eau
jusqu'aux aisselles et sous le feu de l'artillerie et de la mousqueterie
le plus vif , a chargé avec un grand courage , et a
emporté , de vive force et de front , tous les ouvrages que
défendaient ces inondations . Tout ce qui n'a pas été tué dans
les retranchemens , s'est sauvé dans le plus grand désordre.
La nombreuse cavalerie de l'ennemi n'a pas permis à notre
infanterie de se compromettre à sa poursuite , dans la plaine
immense qui nous séparait de Manheim , et il a fallu faire
construire une grande quantité de ponts pour y porter notre
cavalerie , et achever de jetter l'ennemi dans son camp retranché
.
L'affaire est devenue alors une très-belle manoeuvre de
cavalerie et d'artillerie légère , et nous l'avons chassé de positions
en positions jusques sous le feu de Manheim.
L'armée a occupé , le soir , la position que l'ennemi venait
de perdre .
( 64 )
La perte de l'ennemi est très- considérable en tués et blèssés
; je l'estime au moins à six ou sept cents hommes. Le tems
nécessaire à la construction des ponts pour le passage de la
cavalerie , ne nous a pas permis de faire un très -grand nombre
de prisonniers.
Le centre de l'armée , aux ordres du général Dessaix , a
attaqué la Rehut et Neuhofen , Helhof , Dauvertadt , et les
bois de Schifferstadt et Mutterstadt. Ces attaques étaient dirigées
par les généraux Delmas et Beaupuy. L'aile gauche , aux
ordres du général Saint- Cyr , a attaqué Holtzhof , et devait
attaquer Frankental ; elle était dirigée par le général de division
Duhem.
Je ne puis donner trop d'éloges à la bravoure de toutes
les armes , et aux talens des chefs qui ont dirigé toutes ces
attaques : le plus grand ordre et la précision la plus exacte ont
assuré leurs succès ; pas une seule n'a éprouvé le moindre
échec.
Le chef d'état-major vous en fera passer le plan et l'état des
prisonniers , quand il sera parvenu au quartier- général . Je
T'estime à 150 ou 200. Salut et respect , signé , MOREAU .
ARMÉE D'ITALIE. Buonaparte , général en chef de l'armée d'Italie
, au Directoire exécutif.
Gitoyens directeurs , dès l'instant que j'ai su que la campagne
était ouverte sur le Rhiu , j'ai fait marcher une colonne
au lac de Come , qui a occupé et détruit le fort de Fuentes.
Le duc de Modene donne 2000 fusils avec bayonnettes ,
huit pieces de 24 , quinze de 16, douze de 8, et quatorze de 4-
Les fiefs impériaux s'étaient révoltés ; ils se sont portés à
tous les excès . Le chef de brigade Lasne y a marché avec
douze cents hommes ; il a brûlé les maisons des rebelles et
fait prisonniers les principaux , qui ont été fusillés .
Même chose dans les environs de Tortone . J'en ai fait arrêter
quinze des chefs , fait juger par une commission militaire
, et fusiller.
Jusqu'à cette heure nous n'avons pas de malades , et cela
va très-bien .
Signé , BUONAPARTE.
P. S. Le général Moreau , après avoir continuellement
trompé l'ennemi sur ses desseins et sa marche , et l'avoir
occupé du côté de Manheim , s'est porté , avec la rapidité de
l'éclair , sur le Haut-Rhin , qu'il a passé en cinq ou six en-.
droits à la fois ; la surprise des Autrichiens a été telle que plusieurs
officiers ont été pris dans leurs lits ; le fort de Kelh a été
emporté avec la garnison de goo hommes ; au moment où la
lettre est partie , il y avait déja 2000 prisonniers , parmi les-,
quels se trouve un prince allemand .
LENOIR DE LAROCHE , Rédactcuṛ.
No. 38 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Vendredi 8 Juillet 1796 , vieux style. )
PHILOSOPHIE ET HISTOIRE.
Cinquieme lettre sur l'ORIGINE DES CULTES ,
cit. DUPUIS.
du
Je ne puis pas encore vous faire sortir de l'Égypte ,
mon cher lecteur , quoique je vous aie fixé au char
du brillant Osiris pendant ses conquêtes , et sur les
pas de la malheureuse Isis pendant ses courses célebres
. Vous devez prendre encore une fois les
prêtres égyptiens pour guides , et suivre Bacchus
dans l'Inde , si vous voulez connaître à fond la théologie
solaire , seule et unique bâse de toutes les théologies
anciennes et modernes.
C'est encore le Soleil que l'antiquité a chanté dans
les Dionysiaques , ou les poëmes sur Bacchus ; car
Bacchus et Osiris sont deux spectres mythologiques
créés sur la même bâse. Mais avant que de parcourir
pour la sixieme fois le zodiaque avec le citoyen
Dupuis , achevons de développer sa théorie sur Osiris .
Il l'a couronnée par sa découverte sur le véritable
usage et sur l'époque de la grande pyramide située
près de Memphis . Ce sera une agréable et curieuse
digression .
Tome XXIII. E
( 66 )
Les Égyptiens dès le siecle d'Hérodote avaient
oublié le but de cette vaste construction , de même
que celui des autres pyramides plus petites dont elle
était entourée . C'etaient à les entendre les tombeaux
des rois qui les avaient fait élever ; d'autres y reconnaissaient
ceux de leurs épouses , et même celui de
Rhodopé , courtisane célebre . Diodore de Sicile
qui écrivit plusieurs siecles après Hérodote , n'était
pas mieux instruit. Pline les appelle , regum pecuniæ
otiosa ac stulta ostentatio , une vaine et inutile ostentation
de la richesse des rois .
C'est plus de vingt siecles après Hérodote que le
cit. Dupuis est conduit par la force et la nature de
ses recherches mytho- astronomiques , à retrouver dans
la grande pyramide le tombeau d'Osiris . En plusieurs
endroits de l'Égypte on montrait de prétendus tombeaux
de ce Dieu ; mais il ne reste aucune trace de
ces monumens . Le seul digne de ce nom subsiste
encore ; c'est auprès de Memphis qu'il est situé , et
c'est la grande pyramide . Ceux qui l'ont mesurée
varient quelque peu sur ses dimensions ; mais tous
s'accordent à reconnaître ses faces pour des triangles
équilatéraux , et sa bâse pour une figure quadrangulaire
. Cette construction donne la pyramide
inscrite dans une demi - sphere , et l'inclinaison de
ses faces sur sa bâse forme un angle d'environ 54 degrés
et demi.
Ceux qui ont dit que les pyramides avaient été
élevées pour servir de gnomon , ou pour servir à mesurer
la hauteur méridienne du Soleil , ont avancé
une grande erreur ; car les dimensions de la plus
grande sont telles que son ombre à midi ne sort
( 67 )
point de la bâse pendant la moitié de l'année , celle
qui s'écoule depuis l'équinoxe du printems jusqu'à
celui d'automne . Ammien - Marcellin a dit une partie
de la vérité sur cet objet , lorsqu'il a écrit que
les pyramides avaient été construites , suivant des
proportions telles , qu'il était un tems de l'année où
elles cessaient de rendre de l'ombre.
Lorsque l'équinoxe d'automne ouvrait le regne
des tenebres , du mauvais principe , de Typhon enfin
; alors l'ombre de la pyramide la couvrait presque
entiere , sortait de sa bâse , et s'étendait à l'entour.
Osiris entrait dans le coffre de Typhon , ou dans
son tombeau . Il y restait , jusqu'à ce que l'équinoxe
du printems , ramenant le regne de lumiere , celui
du bon principe fit éclairer toute la pyramide par
le soleil à midi , et ramenât l'ombre dans les limites
de la bâse . C'était alors qu'Osiris , revenu des enfers ,
rentrait dans l'empire de la lumiere , et était rendu'
à Isis et à son fils Orus , vainqueur du chef des ténebres.
Cette idée ingénieuse caractérisait les anciens
Égyptiens , qui n'épargnaient ni travaux , ni dépenses
pour immortaliser leur religion et leurs connaissances
astronomiques . Mais ce n'était pas assez pour eux
d'avoir élevé un monument aussi vaste à leur dieu'
Osiris ; ils voulurent en faire partager la gloire et
le but à Isis qu'ils ne séparaient jamais dans leur
culte de son bienfaisant époux . Le cit. Dupuis a
observé que l'inclinaison des faces triangulaires de
la pyramide sur sa bâse étant d'environ 54 degrès
et demi , le plan de ces faces prolongé couperait le
ciel , et se confondrait avec le plán de l'équateur
E 2
( 68 )
dans un pays qui aurait de latitude 35 degrés 15 minutes
, c'est- à- dire où l'équateur s'éleverait de 54 degrés
et demi sur le plan de l'horison . La latitude de
Memphis n'est que de 30 degrés environ , et l'élévation
de l'équateur au dessus de son horison est
d'environ 60 degrés . Le plan des faces de la pyramide
ne coincide donc pas avec le plan de l'équateur
, mais avec le plan d'un parallele situé au midi
et à 5 degrés un quart de l'équateur .
Il résulte de cette construction que le Soleil
n'arrivait pas exactement à midi sur la pyramide ,
aux jours des deux équinoxes ; mais quatorze jours
avant l'équinoxe de printems , et quatorze jours
seulement après celui d'automne. Il faut en effet au
Soleil quatorze jours à peu- près pour acquérir ou
pour perdre 5 degrés un quart de latitude . Quelle
fut le dessein de ceux qui donnerent cette double
extension ; ce fut évidemment de renfermer dans les;
dimensions de la pyramide , non - seulement les travaux
d'Osiris ou du Soleil , mais encore les courses
d'Isis , ou l'élongation de la Lune : ce que n'eût pu
faire une pyramide équatoriale . L'inclinaison de
l'orbite de la Lune sur l'écliptique étant de 5 degrés
un quart , fait dévier sa déclinaison de pa- :
reille quantité . De là il suit que la Lune étant en
conjonction , ou en opposition le jour des équinoxes
, quelque grande que fût sa latitude et la
déclinaison qui en résultait , elle ne sottait pas des
limites tracées dans le ciel par le prolongement de
la face boréale de la pyramide.La Lune ou Isis passait
avec le Soleil ce jour-là dans l'hémisphere supérieur
ou lumineux , dont le terme était d'après la cons- .
( 69 )
truction , non l'équateur , mais le parallele à l'équateur
qui est à 5 degrés un quart de déclinaison
a istrale .
Les Égyptiens donnaient , comme on le voit une
excès de deux fois quatorze , ou de vingt - huit jours
au regne lumineux sur le regne ténébreux ; c'était
peut-être la base de la tradition ( PLUTAR. , de Iside ,
pag. 444 ) qui donnait à Osiris vingt- huit ans de vie
ou de regne . Cet excès est indiqué sur les planispheres
numéros 9 et 10. A chacun des deux jours qui formaient
les limites des deux regnes , un dévot Égyp
tien prosterné au bas de la face boréale de la pyramide
, voyait à midi le Soleil ou Osiris placé sur son
sommet , comme sur un vaste piedestal , et à minuit
la Lune ou Isis occuper le même trône . Quelle vaste
conception !
Ce n'est pas encore là tout ce que les dimensions
de la pyramide ont appris au cit. Dupuis . Elles lui
ont indiqué d'abord son usage , qui était oublié
depuis plus de vingt siecles ; et ensuite elles lui ont
donné l'époque de sa construction . Admirons ici
avec reconnaissance , l'utilité de l'érudition , lors .
qu'elle est éclairée par une sage critique , et dépouillée
de crédulité et de superstition . Plutarque a conservé
le point précis du zodiaque , où l'on racontait que
Osiris était entré dans le coffre de Typhon , c'està
- dire le point où le Soleil descendait dans la partie
australe ou inférieure du monde ; c'était le 17. degré
du Scorpion. De même les astrologues plaçaient au
19. degré du Bélier , le retour du Soleil à la partie
supérieure de l'univers . Ces deux points n'étaient
pas ceux des équinoxes , car ils ne sont pas diamé-
1
E 3
( 70 )
tralement opposés ; puisqu'au 17. degré du Scorpion
est opposé le 17 ° . du Taureau , et non le 19º . du
Bélier. Depuis le 19. degré du Bélier jusqu'au 17 .
du Scorpion , en comptant selon l'ordre des signes ›
on trouve six signes ou 180 degrés , plus un excédent
de 28 degrés . Cet excédent doit se partager en
deux parties égales , ou des deux côtés . Or , c'est la
moitié de l'excédent qui détermine de chaque côté les
équinoxes , c'est à- dire les deux termes distans de six
signes , ou de 180 degrés . En conséquence , l'équinoxe
du printems devait se trouver à 19 degrés ,
plus 14 degrés du Bélier ; mais comme chaque signe
a 30 degrés , c'est au 3. degré du signe suivant ,
c'est-à-dire au 3. du Taureau , qu'était placé l'équi
noxe du printems , lorsque la pyramide a été construite
. Un raisonnement semblable donne le 3º . degré
du Scorpion pour l'équinoxe d'automne . Les calculs
fort simples de la précession des équinoxes , ou du
mouvement annuel des poles de l'écliptique , autour
de ceux de l'équateur , donne pour cette époque plus
de 2700 ans avant l'ère chrétienne .
Voilà donc l'esprit humain satisfait sur un des
points historiques dont l'ignorance l'a depuis longtems
tourmenté , le but et l'époque des pyramides .
Elles subsistent depuis plus de 4400 ans , du moins
quant à la plus grande ; et selon toutes les apparences
, elles dureront encore autant d'années . Ce
serait sans contredit le plus grand et le plus durable
des travaux de l'espece humaine ; si celui que les Français
achevent en ce moment pour déterminer l'unité
des poids et mesures prise dans les dimensions de la
terre et dans les effets immuables de l'attraction ;
1
( 71 )
ne devait l'emporter de beaucoup . Le travail de la
République Française sera indépendant des catastrophes
physiques locales , parce que sa bâse , qui
est la terre elle -même , ne saurait périr qu'avec notre
globe , ou du moins qu'avec la forme de toute la
vaste surface des deux hémispheres . La grande pyramide
au contraire serait renversée par des catas- ")
trophes locales , telles qu'un tremblement de terre ,
ou un débordement extraordinaire de l'amant d'Isis ,
le Nil.
Pardonnez - moi cette digression sur la métrologie
française . Il est glorieux d'appartenir à une nation
qui laisse sur le globe des traces de son existence
aussi durables que lui ; c'est pourquoi je n'ai su retenir
l'expansion de má joie . On ne saurait la reprocher
à des hommes justes et instruits qui ont vu
périr à leurs côtés , pendant dix - huit mois , les talens
et la vertu.
મે
Pendant que je suis entraîné dans les digressions ,
je vous en proposerai une qui aurait dû faire l'introduction
de cet extrait , si je n'eusse craint de
vous effrayer d'abord par l'aridité de la matiere . Je
veux parler de l'astrologie , cette connaissance vaine ,
indigne du nom de science , qui a tenu les
courbés pendant plus de quarante siecles sous le joug
de la terreur. Les recherches du cit. Dupuis sur la
pyramide m'ont conduit au berceau de l'astrologie ,
et m'ont fait trouver l'époque de sa création . Elle
doit avoir été créée au tems où le Soleil et la Lune
occupaient réellement dans le zodiaque les points
où les astrologues ont toujours placé depuis l'exaltation
de ces deux planetes principales ; car on sast
E 4
$ ( 72 )
que les lieux des exaltations étaient ceux où les
astres étaient supposés exercer la plus forte influence .
Or , l'exaltation du Soleil a toujours été fixée au
19º . degré du Bélier , quatorze jours avant le 3. degré
du Taureau , lieu de l'exaltation de la Lune. Ces
termes sont les limites printannieres du regne d'Osiris ,
ou de celui de la lumiere , qui supposent néces
sairement l'équinoxe au 3e . degré du Taureau :
époque astronomique liée à l'an 2700 avant l'ère des
Chrétiens, la même que celle de la grande pyramide .
A cette époque , sont liées aussi les Heracléides ,
les Théséides , les Osiréides , les Iséides et les Dionysiaques
, comme on le verra plus bas . L'antépénultieme
dixaine de siecles avant l'ère des Chrétiens ,
est donc celle qui produisit toutes les grandes théories
physiques et mythologiques , dont les détails se perdirent
par l'effet des catastrophes terrestres ou politiques
, mais dont le fonds se perpétua sous les voiles
des hieroglyphes et des mysteres .
1
On remarque dans les calendriers chrétiens deux
fêtes assez extraordinaires placées aux limites pyramidales
, c'est-à- dire 14 jours avant l'équinoxe du
printems , et 14 jours après celui d'automne . A la
derniere époque , les Égyptiens pleuraient la mort
d'Osiris ; et les Grecs , celle du même spectre mythologique
qu'ils appellaient Bacchus ; au même jour ,
on voit un saint Bacchus dans la légende .
On commençait autrefois l'année , et l'on faisait
des souhaits de bonne année , ou de félicité perpétuelle,
au quatorzieme jour avant l'équinoxe du printems
Eh bien ! on trouvé au même jour , dans le
calendrier chrétien ,sainte Félicité et sainte Perpétue .
( 73 )
Si ce n'est là qu'un effet du hazard , cet effet répété
est très - extraordinaire .
Ou
Voilà donc reconnu le but que s'étaient proposé
les Égyptiens en élevant cette masse de pierres , dont
la hauteur est plus que double de celle des tours de
N. D. de Paris , et plus grande de 6,820 metres ,
de 21 pieds , que le célebre clocher de Strasbourg ,
élevé lui -même de 144,515 metres , ou de 445 pieds.
Elle était le vaste tombeau d'Osiris , le Soros ( cercueil
, en grec ) , dans lequel on déposait tous les ans
son image. Elle était destinée à marquer chaque
année le quatorzieme jour , qui précédait le premier
équinoxe , et le quatorzieme jour qui suivait le
second ; et par suite , les pleines lunes qui avaient
licu dans les limites équinoxiales , lorsque la Néoménie
, ou nouvelle Lune , arrivait le jour même de
l'équinoxe. Ces Lunes des équinoxes étaient le sujet
d'observations importantes. Plutarque de Iside ,
pag. 368 , ) parle de la Néoménie de l'équinoxe du
printems , ou de celle à l'époque de laquelle on
célébrait l'entrée d'Osiris dans la Lune , ou la fécondation
de la Lune , principe humide , source de vie
pour tous les êtres sublunaires . Les Juifs et les Chrétiens
sont aussi religieux observateurs de la Néoménie
printaniere , pour fixer la célébration de leurs
pâques,
Il est évident que la théorie sacrée d'Isis et d'Osiris
était liée aux phénomenes de lumiere et d'ombre
produit par la pyramide . Il est donc plus que vraisemblable,
que cet ancien roi , dont le tombeau était
creusé dans la solidité de la pyramide , était le fameux
Osiris , roi bienfaisant ; car le plus célebre des nom-
1
( 74 )
breux tombeaux qu'on lui avait élevés dans divers
lieux de Égypte , était celui de Memphis , ville
bâtie près des ruines de la grande pyramide qui nous
occupe dans cette lettre .
La tradition sacrée qui portait que Typhon s'était
associé soixante et douze compagnons , lorsqu'il renferma
Osiris dans le coffre obscur , ou lorsque le
Soleil entrait dans le cône d'ombre projetté hors
de la piramide , s'explique aussi par la construction
de celle -ci. Il résulte en effet de ses dimensions
pour l'angle au sommet , un angle de 71 à 72 degrés ;
car le double du complément de l'angle d'inclinaison
des faces sur la bâse , est 72 degrés . Or , cet angle
solide peut être regardé comme la masse ténébreuse
et terrestre qui , présentée au Soleil , forme le cône
d'ombre , analogue à la pyramide . Cette vaste construction
était jusque dans ses plus petits détails un
piédestal ou un autel pour le Soleil et la Lune.
Aussi, Lucain appelle- t- il les pyramides , les sublimes
autels des Dieux , aux pieds desquels on vient acquitter
des voeux ; et les Sabéens , adorateurs des
planetes et des étoiles , croyaient que les cendres de
leur Dieu Agathodémon , ou du Bon Génie , reposait
sous ses immenses monumens .
2
Ne vous effrayez pas , lecteur , de l'appareil géométrique
exposé dans cette lettre ; les plus légeres
teintures de trigonométrie suffisent pour le calculer .
Il aurait été à desirer que le cit. Dupuis l'eût accompagné
d'une figure . Mais il est facile d'y , suppléer.
Tracez un demi - cercle , dans lequel vous inscrirez
un triangle , appuyé sur tout le diamêtre , et dont
le sommet touche le milieu de la demi - circonférence
( 73 )
Du même centre , et sur le même diamètre prolongé, '
tracez une seconde demi - circonférence dont le
rayon
soit à celui de la premiere , comme 100 est à 31
environ. Sur cette derniere , tracez l'axe du inonde ,
élevé de 30 degrés , et l'équateur faisant au centre
un angle droit avec cet axe. Si vous prenez sur la
seconde demi- circonférence un point distant de
l'équateur , au midi de 5 degrés et demi , vous verrez
le prolongement de la face boréale de la pyramide ,
couper à ce point la seconde demi- circonférence qui
représente le ciel des planetes.
LÉGISLATION.
Lettre aux Rédacteurs sur deux ouvrages relatifs au
Gouvernement actuel de la France , et sur le style de nos
Ecrivains politiques modernes. ´›
J'AI
'AI toujours recherché les ouvrages de goût quand
on en faisait ; et depuis la révolution , les ouvrages
politiques quand on en a pu faire. Mais malheureu
sement je vis dans un département éloigné , où l'on
ne reçoit les nouveautés que difficilement et fort tard.
Cet inconvénient est peu de chose quand les ouvrages
sont bons , car il n'est jamais trop tard pour
les lire . Mais il est fâcheux de courir les risques de
n'avoir en province un livre , que lorsqu'il est déja
oublié à Paris. Appellé dans cette commune par des
affaires , j'ai voulu les concilier avec mes goûts ; je
me suis souvenu que le ci - devant Palais - royal était
autrefois le magasin le mieux fourni des produc“
( 76 )
"
*
tions de l'esprit comme de celles de l'industrié , et
j'ai imaginé que la révolution n'avait rien changé
à un usage aussi commode. Je suis entré dans la
boutique d'un libraire qui m'a paru la plus achalandée.
J'ai eu assez de peine à me glisser à travers un
groupe serré d'interlocuteurs , jusqu'à l'endroit où
étaient étalées les nouveautés que je cherchais . Tan- >
dis que les uns faisaient battre nos armées sur le
Rhin et en Italie , d'un air de tristesse qui déguisait
mal leur joie secrete , et que d'autres s'entretenaient
du cours du jour et des bonnes spéculations à faire
sur les domaines nationaux , je parcourais la longue
file de brochures qui s'offraient à mes yeux . Parmi
ces brochures , j'en remarque une qui était déja
reléguée en quatrieme ligne ; ce qui m'a fait juger
qu'elle était déja un peu ancienne . Mais il n'y avait
rien d'ancien pour moi qui arrivais . Elle avait pour
titre : De la FORCE du Gouvernement actuel de la France
et de la nécessité de s'y rallier ; par BENJAMIN CONSTANT
Voyant que je la parcourais avec intérêt , le libraire
s'approche. C'est assez bon , me dit- il négligemment ;
mais ceci vaut mieux , et il me présente une autre
brochure intitulée : De la FAIBLESSE d'un Gouver
nement qui commence , et de la nécessité où il est de se
rallier à la majorité nationale ; par ADRIEN LEZAY.
-
Quel est ce Benjamin Constant , demandai - je au libraire
? C'est , me répond-il , un jeune étranger ;
je crois qu'il est de la Suisse ; on dit qu'il est de l'école
de Thomas et de Necker. -EtEt Adrien Lezay... →→
Quoi ! me dit avec surprise un grand homme sec qui
était à côté de moi , vous ne connaissez pas Adriem.
Lezay? Vous ne lisez donc ni le Journal de Paris , ni
( 77 )
les Nouvelles politiques . Excusez-moi ; je vis à la
campagne au fond d'un département situé aux pieds
des Pyrénées , et je vous jure qu'on y lit peu de journaux
, et que le nom d'Adrien Lezay n'y est point encore
parvenu . Tant pis pour votre département
me dit mon homme avec un peu d'humeur ; mais
aussi pourquoi vivre aux pieds des Pyrénées ? -J'en
conviens ; mais quand on n'est pas à Paris , il faut
bien être quelque part. Eh bien lisez Adrien
Lezay , vous en serez content ; il est jeune , mais il
a le talent de la maturité ; penseur et écrivain : c'est
quelquefois l'énergie de Tacite , et toujours le laconisme
de Montesquieu . Est-il étranger aussi ?-Non
vraiment ; il est Français .
de notre gouvernement.
---
---
-
Et il écrit sur la faiblesse
C'est qu'il veut lui donner
de la force ; vous en serez mieux convaincu quand
vous aurez lu l'ouvrage . - Pardon , j'ai cru qu'un
ouvrage devait convenir au titre , et le titre à l'ouvrage
. Eh ! sans doute ; on sait tout cela ; mais
lisez , lisez , et vous jugerez ensuite .
-
Doublement excité par ce que je venais d'entendre
, et par le sujet de mes deux brochures , j'en
fais emplette , et je cours m'enfermer chez moi pour
les lire ; non sans remarquer en chemin l'extrême
singularité de voir un étranger reconnaître la force
de notre gouvernement , et prouver la necessité de
s'y rallier , tandis que tant de Français s'efforcent de
le tourmenter de leur censure , et semblent regretter
qu'il s'affermisse .
Dans cette disposition d'esprit , assez favorable
comme vous le voyez à Benjamin Constant , je me
suis mis à lire son ouvrage avec toute l'attention dont
( 78 )
je puis être capable . Il peintd'abord , dans le premier
chapitre , les hommes qui ont attaqué la Convention
, précisément dans le tems où elle s'occupait à´
réparer les erreurs dans lesquelles elle avait été entraînée
par une chaîne d'événemens dont il était difficile
d'arrêter l'impulsion .
« Il y a , dit- il , dans toutes les sociétés , une classe
d'hommes scrupuleux , vétilleurs et mécontens , qui
ont des talens , de l'honnêteté , une mémoire im
placable , et une vanité sans bornes . Ces hommes
ne sont pas dangereux aux gouvernemens , mais ils
leur sont importuns . Ils ne les attaquent pas , mais ils
les chicanent , les harcelent , les fatiguent . Mettant
un prix égal à toutes les idées , ils reviennent à la
charge , avec une égale insistance , sur les questions
les plus grandes et sur les plus petits griefs . L'im,
portance qu'ils attachent aux choses ne naît pas des
choses en elles-mêmes , elle naît d'eux : une opinion
leur paraît consacrée lorsqu'ils ont pris sa défense ,
et comme ils ne voient le salut de l'État que dans
Jeur considération individuelle , ils se font un devoir
d'une persévérance qui , souvent appliquée à
des objets , soit minutieux , soit irréparables , a le
désavantage , alternativement , d'user leur influence ,
ou de la rendre fâcheuse , d'aigrir les hommes en
place , ou de les accoutumer au blâme , et finit même
par réunir ce double inconvénient .
Ces hommes , cependant , sont utiles dans un gou-.
vernement vieux et abusif . Ils le tiennent dans une
sorte d'inquiétude salutaire , qui empêche l'excès
des abus , en en troublant la jouissance . D'ailleurs ,
leurs forces sont proportionnées à leur objet. Ils
( 79 )
moderent l'action irréguliere de ressorts usés , en lui
opposant de faibles obstacles.
" Ils sont , au contraire , non-seulement inutiles,
mais essentiellement dangereux , dans les révolu
tions , et dans les gouvernemens naissans . Ils ne
peuvent rien contre une impulsion irrésistible , et
néanmoins , par les entraves qu'ils essaient d'y
mettre , ils font croire au besoin d'une vélocité
additionnelle . L'inquiétude qu'ils inspirent , se joignant
aux passions violentes créées par des dangers
et des efforts extraordinaires , devient aisément de
la fureur. Leurs chicanes , qui ne troublaient en
rien la sécurité d'un gouvernement établi , prennent ,
par une suite naturelle de la défiance inséparable
des hommes et des institutions nouvelles , l'apparence
de complots : les gouvernans confondent des évolutions
avec des attaques , des fleurets avec des poignards
, et ceux qui ne veulent que briller avec ceux
qui ont dessein de nuire......
" Les hommes dont je parle sont impatientans
sur-tout , par une sorte de raisonnement , exact en
apparence et faux dans le fait , à l'aide duquel ils
méconnaissent toujours les conséquences de tout
ce qu'ils font ils ont mesuré mathématiquement
l'éloignement où il faut être d'un magasin à poudre
pour ne pas le faire sauter : ils vont , sans besoin ,
sans utilité , pour le seul honneur de leur théorie ,
se placer avec des matieres inflammables précisément
sur la ligne qu'ils ont tracée : le feu prend aux
poudres , vous êtes renversé , blessé ; mais ils vous
prouvent , avec toute la logique du monde , que le
magasin n'eût pas dû sauter. Eh ! mesurez moins ,
( 80 )
et éloignez- vous ; il nous importe peu d'admirer
vos calculs , et beaucoup de prévenir l'explosion .
" Ces hommes ont encore le singulier malheur de
n'appercevoir aucun des changemens apportés par
les événemens mêmes dont ils se plaignent , dans
les opinions , dans les intérêts , dans les choses et
dans les personnes . Ils ne voient pas que les révolutions
font disparaître les nuances , qu'un torrent
nivele tout. Ce sont d'anciens soldats qui , ayant
fait dans un pays une guerre de postes , veulent
continuer cette guerre et reprendre ces postes , après
que le terrein a été bouleversé par un tremblement
de terre .
" Ces hommes ont joué un petit rôle et fait un
grand mal dans la derniere époque dé la révolution.
Ils y sont arrivés avec toutes ces petites finesses
, toutes ces gentillesses de persifflage , tout ce
cliquetis de plaisanteries et d'allusions , toutes ces
graces de bel esprit qui avaient fait leur succès dans
l'ancien régime , et ils ont voulu lutter , avec de
pareilles armes , contre des hommes nouveaux , violens
, énergiques , qui avaient appris à braver plus
que le danger , et dont le caractere avait été formé
par la plus terrible éducation révolutionnaire. ,,
Après avoir lu ce tableau, dont je ne vous cite que
quelques traits , je me suis dit : Ce chapitre ne sera
pas critiqué ; mais il vaudra bien des critiques au
reste de l'ouvrage. On m'assure que je ne me suis
pas trompé.
Dans le chapitre suivant , l'auteur s'attache à prouver
que le gouvernement est fort par lui-même , qu'il
ne peut jamais être attaqué avec avantage , que
jamais
'( 81 )
pour
,
jamais la chance des aggresseurs ne peut être aussi
favorable qu'elle l'était en vendémiaire . Il se fonde ,
1º. sur ce que la République a pour elle un premier
avantage qu'on ne reconnaît point assez , c'est d'être
ce qui est le plus établi . Une femme d'esprit disait
en éloge de la vie : N'est-ce rien que d'être ? C'est
les gouvernemens sur-tout qué ce mot est vrai .
2º. Sur ce que le gouvernement actuel est décidé
à se soutenir dans la forme qu'il a aujourd'hui ; que
les individus qui le composent sont attachés à leur
ouvrage par tous les intérêts réunis , et qu'en donnant
aux moyens constitutionnels et doux , une juste
préférence , ils ne refuseront jamais aucun moyen
proportionné au danger.
3º. Sur ce que le gouvernement peut compter au
besoin sur une terrible ressource , celle des terroristes
, artillerie toujours cachée , mais toujouis redoutable
, et qui , toutes les fois qu'il sera forcé de
l'employer réduira en poudre ses adversaires .
Le développement de ces trois considérations m'a
paru fort de choses . L'auteur a très-bien observé et
calculé la disposition actuelle des esprits . Il pense
que la moitié pour le moins des intérêts de la France
est attachée dès- à-présent à la République ; que ces
intérêts sont d'un genre bien plus profond , bien plus
intime que ceux qui ralliaient à l'ancien régime ;
qu'on a grand tort de prendre tous les mécontens
pour des ennemis ; que les intérêts de la plupart de
ceux qui s'imaginent être mécontens , sont liés quelquefois
, sans qu'ils le sentent , au gouvernement ; que
dans les momens de danger , où il faudrait choisir
entre le gouvernement et ceux qui tenteraient de
Tome XXI . F
( 82 )
l'attaquer , le peuple se rangera toujours du côté de
l'autorité constitutionnelle ; qu'il n'en serait pas
aujourd'hui , comme dans l'affaire des sections en
vendémiaire , et que les circonstances et les motifs
ne sont plus les mêmes.
J'ai remarqué cette réflexion qui m'a parue vraie :
Ceux qui veulent renverser la République sont
étrangement la dupe des mots, Ils ont vu qu'une
révolution était une chose terrible et funeste ; et ils
en concluent que ce qu'ils appellent une contre- révolution
serait un événement heureux . Ils ne sentent
pas que cette contre- révolution ne serait- elle-même
qu'une révolution . ››
Je ne suis point surpris que ce qu'il a dit des terroristes
et du parti que le gouvernement pourrait en
tirer dans le cas où il serait forcé de les opposer aux
royalistes , ait excité contre lui tant et de si rudes
clameurs. J'avoue que la lecture de cet endroit de
l'ouvrage m'a causé une impression fâcheuse ; mais
comme il faut se défier de toute premiere impression
, quand on vest apprécier les choses avec impartialité
, j'ai bientôt reconnu que le sentiment pé
nible que j'éprouvais , et que beaucoup d'autres que
moi ont dây partager , venait de ce qu'on jugeait l'opinion
de l'auteur d'après des circonstances qui
n'étaient pas les mêmes quand il a composé son
ouvrage. Lorsque ce dernier a paru , c'était préci
sément l'époque où la faction des terroristes our
dissait la plus horrible conspiration contre le gouvernement
; assurément l'occasion n'était pas favorable
pour persuader au public que cette faction
pouvait lui être utile . Mais à l'époque où l'auteur
( 83 )
a écrit , sut-tout s'il a écrit en Suisse , il a bien pu
ne voir dans les terroristes que des instrumens terribles
dont le gouvernement pourrait se servir pour
épouvanter les royalistes . Voici le portrait qu'il fait
des premiers ; vous verrez s'il peut être soupçonné
de les avoir mal connus et mal jugés.
#
Ces hommes , ou plutôt ces êtres , d'une espece
inconnue jusqu'à nos jours , phénomenes créés par la
révolution , à la fois mobiles et féroces , irritables et
endurcis , impitoyables et passionnés , qui réunissent
ce qui jusqu'à présent paraissait contradictoire , le
courage et la cruauté , l'amour de la liberté , et la
soif du despotisme , la fierté qui releve , et le crime
qui dégrade , ces tigres , doués par je ne sais quel
affreux miracle d'une seule partie de l'intelligence
humaine , avec laquelle ils ont appris à concevoir
une seule idée , et à reconnaître un seul mot de ralliement
, cette race nouvelle qui semble sortie des
abymes pour délivrer et dévaster la terre pour
briser tous les jougs et toutes les lois , pour faire
triompher la liberté et pour la déshonorer , pour
écraser et ceux qui l'attaquent et ceux qui la défendent
, ces puissances aveugles de destruction et
de mort , ont mis au retour de la royauté un obstacle
qu'elle ne surmontera jamais.
Ils pourraient détruire le gouvernement , mais
ils ne souffriront point qu'il soit détruit par des
mains étrangeres : ils sont contre lui , lorsqu'il n'est
pas attaqué , parce qu'ils sont contre tout ce qui pese
sur leurs indociles têtes , contre tout ce qui les empêche
d'assouvir leur horrible soif du sang ; mais ils
seraient à lui dès qu'on l'attaquerait , parce qu'ils
F &
ì
( 84 )
sentent bien que les aggresseurs sont plus encore leurs
ennemis , que ceux de la constitution établie ; et
qu'ils n'ont pas cette imbécillité , caractere distinctif
d'un autre parti , qui , dans son dépit contre des
hommes qui le protégent , après l'avoir vaincu , a
toujours souffert et souffrirait encore qu'on les immolât,
dût on marcher à lui , ct l'exterminer sur leurs
cadavres . "
Certainement celui qui a tracé ce portrait énergique
, n'est pas le partisan des terroristes . Mais en
observateur politique , il a vu qu'ils seraient toujours
un obstacle insurmontable au retour de la royauté. Voilà
ce qu'il a voulu apprendre à ceux qui esperent encore
nous y ramener. A- t- il eu tort de juger ainsi des
terroristes ? Cela pourrait être de quelques- uns ; je
ne le crois pas du plus grand nombre . Au reste , cette
discussion me paraît aujourd'hui assez inutile. Le
gouvernement a pris assez de force pour comprimer
tous ses ennemis , sans avoir besoin de les opposer
entre eux. Constant me paraît si éloigné de regarder
les terroristes comme des auxiliaires peu dangereux ,
qu'il avertit sans cesse le gouvernement de s'en
défier.
La victoire , dit- il , ne serait pas douteuse ; mais
qui peut en calculer les suites ? qui peut se flatter
que le gouvernement serait toujours assez fort pour
contenir ses alliés vainqueurs ? qui peut prévoir où
se borneraient les excès d'une conquête ? qui comptera
les malheurs qu'entraîneraient tant de motifs
nouveaux , tant de souvenirs , d'humiliations , de
fureurs Les terroristes , despotes presque sans com-
Lats , sans ressentimens , sans outrages à venger , out
( 85 )
été atroces ! Que ne seraient-ils pas aujourd'hui ? qui
osera envisager d'un oeil fixe cette horrible chance ?
qui , même avec les probabilités du succès , oserait
l'affronter ? Il n'y a pas d'expression assez forte pour
exprimer l'horreur qu'il mériterait , et les noms , que
nous prononçons en frémissant , seraient égalés par
son nom ."
D'après ces réflexions , il ne me restait aucun doute
ni sur les intentions , ni sur les principes de l'auteur
; mais quand je suis arrivé au chapitre où il développe
toutes ses idées sur les conséquences qui
résulteraient du rétablissement de la terreur , je n'ai pu
me persuader qu'on lui ait fait le reproche de s'être
montré trop favorable à un systême qu'il n'a cessé
de combattie . Ceci m'a rappellé la petite tactique
des royalistes de vendémiaire qui qualifiaient de
terroristes tous ceux qui ne partageaient pas leur
opinion . Ces mêmes hommes , s'ils étaient puisans ,
finiraient aussi par avoir leur terreur en sens inverse
.
L'auteur se porte à l'époque où le Directoire fut
constitué , et il voit dans la situation des esprits la
raison de la conduite qu'il a tenue. Les choix du
Directoire devaient être blâmés , quels qu'ils fussent.
Depuis le 14 juillet , dit-il , qui n'a pas éte dénoncé?
Lorsqu'on voit Bailly et Pache , Larochefoucaud
et Marat , Condorcet et St. Just , Sieyes et Robespierre
, en butte aux mêmes injures , peut- on croires
encore aux réputations révolutionnaires ? Les factions
n'ont qu'un style , elles n'appliquent pas les
invectives aux noms , elles attachent au hasard des
noms à des invectives , elles pourraient se passer de
F 3
( 86 )
C
main en main les accusations qu'elles prodiguent ,
et une seule philippique servirait à tous les partis . " ,
Mais heureusement , ajoute-t-il , le gouvernement
devenu plus fort , se montre plus doux ; il ôte à des
mains justement suspectes un pouvoir dangereux ,
et rassuré sur sa faiblesse , il éloigne des agens dont
l'exagération pendant quelques instans lui a tenu
lieu de sécurité .
Je suis persuadé que l'on se serait montré moins
sévere envers l'auteur , s'il eût ménagé davantage
les royalistes . Ceux- ci ont , dans l'ouvrage , un chapitre
particulier , où l'auteur , après avoir fait le tableau
des maux actuels de la France , examine si le rétablissement
de la royauté les ferait cesser.
Il y a , dit- il , deux sortes de royauté , entre lesquelles
les opinions peuvent être partagées ; l'une
est une religion ; l'autre , un calcul : l'une a plus
d'amis peut-être , mais faibles , indécis , divisés , spéculatifs
; l'autre a des sectateurs actifs , ardens , unis ,
fanatiques. L'une , comme on pense bien , est la
royauté mitigée ou constitutionnelle ; l'autre , la
royauté absolue ou l ancien régime . a
L'auteur montre que ni l'une ni l'autre de ces
royautés ne ferait cesser la guerre , ne rétablirait la
marine , le commerce , le crédit , les finances , ni l'a,
bondance du numéraire .
Le gouvernement royal , dit- il , serait réduit aux
mêmes moyens qu'on reproche à la République : les
emprunts forcés , les requisitions se renouvelleraient
au nom d'un roi , avec d'autant plus de force qu'il
n'aurait pas , comme le gouvernement actuel , la res,
ponsabilité du passé . Il ne serait obligé à aucun mé,
( 87 )
>
nagement , parce qu'il rejetterait ses vexations sur la
République qui l'aurait précédé . Elle seule a creusé,
dirait-il , l'abyme dans lequel nous nous trouvous .
L'intérêt du Directoire est de diminuer les malheurs
qu'a entraînés la révolution : l'intérêt d'un roi serait
de les faire ressortir. L'un s'efforce de faire trouver
dans le présent l'excuse du passé ; l'autre trouverait
dans le passé l'excuse du présent . L'un veut réparer
par tous les moyens possibles ; l'autre , tout en parlant
d'indulgence , voudrait punir indirectement.
L'un veut inspirer l'espoir et l'oubli ; l'autre voùdrait
frapper de souvenir et de crainte.
,, Enfin , le rétablissement de l'une des deux
royautés mettrait-il un terme aux mécontentemens
intérieurs , et rallierait-il tous les partis ?
La royauté constitutionnelle aurait pour adversaires
tous les Républicains , plus tous les ennemis de
la République , hors le très-petit nombre de royalistes
modérés. Le prétendant actuel au trône prend
à tâche de faire éclater son dédain pour toute autre
forme de gouvernement , que celle de l'antique monarchie
. Ses partisans , les chouans , les vendéens , les
émigrés feraient une guerre à mort à tout autre roi
que lui. Les royalistes modérés eux -mêmes ne seraient
nullement d'accord sur l'homme qu'il faudrait
couronner. Le nouveau roi serait donc , à l'égard de
la grande majorité des sectateurs de la royauté , dans
la même situation que le Directoire . Il se verrait appellé
à combattre également et les ennemis étrangers,
et les sectateurs absurdes du despotisme et de la
theocratie , et les amis de la République , et ses adversaires
personnels . On avouera que le déchirement
F 4
( 88-)
de cinq factions acharnées n'est gueres pourla France
un but qui vaille une nouvelle révolution . "
A ce tableau il fait succéder celui des malheurs ,
des ressentimens et des vengeances que produiraient
les partisans de la royauté absolue .
Ils remonteraient des agens du Directoire aux
conventionnels , des conventionnels aux jacobins ,
de ceux- ci à la gironde , de la gironde aux feuillans ,
des feuillans aux législatifs , des législatifs aux constituans
, des constituans aux monarchistes , des monarchistes
à tous les coupables du 14 juillet 1789 .
Ayant ainsi jetté leurs premieres bâses , ils redescendraient
dans toutes les ramifications de ces divers
systêmes , qui se sont succédés et détruits depuis
six années , et comme leur vengeance serait à la
fois politique et particuliere , les victimes ne seraient
pas protégées par leur nombre . Dans chaque village ,
quelques municipaux , quelques prêtres assermentés ,
quelques anciens membres de sociétés populaires ,
quelques acquéreurs de biens nationaux , quelques
volontaires , moins justifiés par leur résistance à la
requisition , trouveraient un persécuteur , dont la
haine , ingénieuse en distinctions , les priverait tôt ou
tard du honteux bénéfice d'une trompeuse amnistie.
་
,, Il n'y aurait pas alors de constitution qui ouvrit
les prisons au bout de trois jours . Il y aurait
une monarchie qui précipiterait à jamais ses victimes
dans les cachots . Les actes en petit nombre , qu'on
reproche aux premiers momens d'une république qui
a besoin de s'établir , seraient bien effacés par une
foule d'actes arbitraires que commettrait une royauté
´qui aurait soif de se venger,
( 89 )
" Lisez l'histoire de toutes les amnisties , et vous
verrez qu'elles ne font qu'assurer les châtimens
qu'elles retardent . Voyez les juges de Charles I ,
traînés à l'échafaud ; voyez l'amnistie de 1787 en
Hollande , composée de treize exceptions , toutes si
vagues , que , sans l'inquiétude de l'intolérance , une
seule aurait suffi ; voyez Joseph II protestant d'avance
contre l'indulgence qu'il accorderait aux Belges ; et
croyez ensuite , si vous le pouvez , aux engagemens
de la faiblesse , qui veut devenir toute puissante. Il
est aussi profond qu'il paraît plaisant ce mot d'un
homme d'esprit , qui , demandant à un gouvernement
la liberté d'un de ses amis , disait : Pardonnez - lui , malgré
l'amnistie. Pour les individus comme pour les
peuples , pour les soldats comme pour les généraux,
pour les plus obscurs révolutionnaires comme pour
les chefs , la seule amnistie , c'est la victoire...... 9 .
Enfin , la guerre civile , voilà , selon lui , ce qu'apporterait
en France toute espece de royauté . « J'ajouterai
, dit - il en terminant ce chapitre , une observation
, qui jusqu'à présent me paraît avoir échappé à
tous les partis , c'est que les élémens de la discorde
n'existent pas seulement entre les républicains et les
royalistes purs , mais qu'il en est qui ne tarderaient
pas à éclater entre les royalistes purs eux -mêmes. On
aura peine à croire peut- être que les principes démocratiques
aient jetté de profondes racines dans
l'amé des émigrés . L'exil , les dangers , le fanatisme
ont établi entre eux une sorte d'égalité qu'ils ne se
laisseraient pas ravir, Ces fougueux ennemis des droits
de l'homme réclament sans cesse pour leur classe
ces droits qu'ils veulent enlever à notre espece. La
•
( 90 )
secte féodale a ses nivelleurs . L'amour de l'indépendance
a fait des progrès étonnans dans les bataillons
de la monarchie. Jamais armée ne fut plus indisciplinée
que celle qui se dit rassemblée au nom de
Pobéissance. Les champions de l'aristocratie prétendent
qu'il ne doit y avoir aucun privilège entre
les aristocrates , et on les a vus s'opposer avec fureur
à ce que le nom du premier des pairs de France précédât
des noms plus obscurs , dans une protestation.
en faveur de la distinction des rangs . ››
Enfin , dans le chapitre VI , l'auteur répond aux
objections tirées de l'expérience , contre la possibilité d'une
république , dans un grand état ; et dans le VII . , il
montre les avantages du gouvernement républicain. C'est
une bien mauvaise maniere de raisonner , que de
prétendre qu'une chose est impossible , parce qu'elle
n'a pas encore existé . L'expérience ne peut nous
éclairer que sur ce qu'elle nous montre . Il faut toujours
qu'elle s'appuie sur un fait , ou sur une tentative
qui est un fait. Vouloir l'étendre sur l'inconnu ,
C'est la déplacer de ses bâses . Avant la formation
des grandes sociétés , on affirmait sans doute qu'une
société nombreuse ne pouvait subsister , et l'on s'appuyait
de l'expérience . Si la royauté telle que nous
Pavons vue en France , n'avait jamais existé , son
impossibilité paraîtrait évidente. Quand on réfléchit
à l'idée de confier à la volonté d'un seul , la destinée
de tous , on sent qu'il ne lui manque que
d'être neuve , pour paraître absurde . Si cette royauté
n'avait existé que dans de petits états , on ferait
contre la possibilité de constituer vingt- cinq millions
d'hommes en monarchie , cent raisonnemens spé(
91 )
S
cieux. L'auteur se prête un instant à cette suppo
sition , et montre par-là combien il est facile d'allè
guer des sophismes pour soutenir une idée fausse ,
d'où il conclud qu'on ne peut arguer d'impossibilité
absolue , aucune forme de gouvernement, « Ne
ressemblons plus , dit-il , à ces peuples ridicules
qui dans leurs cartes géographiques mettent au- delà
des pays qu'ils connaissent , et ils ne connaissent
que le leur Terres inhabitables , sables et déserts.
Mais de ce qu'en dépit des théories , tous les gouvernemens
sont possibles , en pratique , ne croyez
pas qu'il en conclue que tous sont indifférens . Sans
vouloir démontrer la prééminence abstraite de la
République sur la monarchie , il en dit assez sur les
avantages de l'une et les inconvéniens de l'autre ,
pour ne laisser aucun doute sur les motifs de préférence
.
En portant ses regards sur l'histoire , il voit que
les monarchies s'y distinguent des républiques , par
leur coloris uniforme et terne . Elles condamnent une
grande partie de nos facultés et de nos espérances à
la plus flétrissante inactivité . Il fait sentir qu'au
jourd'hui plus que jamais , cette inactivité serait un
supplice pour un peuple accoutumé depuis six années
à s'occuper des plus grands intérêts , et à exercer
toutes ses forces dans la carriere immense qui s'est
ouverte devant lui . Il montre que la monarchie déplace
plutôt l'ambition qu'elle ne l'éteint. Il examine si
la découverte du systême représentatif , en conservant
le but sublime de l'ambition républicaine , et
en modérant sa fermentation , n'établit pas un juste
milieu , et si même cet avantage n'est pas en raison/
( 92 )
de l'étendue d'une république , parce que la grandeur
des objets fait disparaître les petites passions ,
exclut les petits moyens , et met entre les hommes.
une distance , qui ne leur permet plus de s'absorber
dans leurs différends , leurs intérêts ou leurs jalousies
personnelles. Il prouve que la simplicité prétendue
de la monarchie est illusoire ; qu'un roi , comme tout
pouvoir exécutif , est forcé de déléguer sa puissance ,
et que la royauté ne fait que rendre ces délégations
inévitablement arbitraites et souvent absurdes . Aux
abus de la liberté , il oppose les abus de la puissance
, et montre que la puissance est plus enivrante
que la liberté .
Il indique un avantage trop peu remarqué de la
république sur la monarchie , c'est la conservation
des formes libres. Les formes républicaines , dit- il ,
conservent une sorte de tradition de liberté qui se
rattache au vrai , après les interruptions causées par la
tyrannie . Les formes despotiques au contraire , consacrent
l'esclavage , de maniere que l'esprit servile
survit à la servitude , et que la chûte d'un maître
ne trouve dans le cerveau des esclaves aucune fibre
qui retentisse à l'indépendance .... Ce n'est pas faute
de révolutions , que les peuples de l'Asie n'ont jamais
été libres ; c'est faute d'avoir eu des mots et des formes
qui , à l'instant même où le joug était brisé , leur
montrassent un autre but que celui de se replacer
sous un joug nouveau . „
Il observe enfin que la théorie de la monarchie
n'est pas une idée isolée , mais qu'elle est liée inti
mement au systême de l'hérédité et à l'inégalité
des rangs . Balançant les avantages et les inconvé
( 93 )
niens de l'hérédité et de l'inégalité des rangs , il fait
voir qu'elles ne peuvent exister , sans qu'à l'instant
la liberté et l'égalité de droits ne soient détruites
deux idées meres qui ne s'effacent point d'un peuple
une fois qu'elles y ont été mises en circulation .
26
L'origine de l'état social , dit-il en finissant ,
est une grande énigme , mais sa marche est simple
et uniforme. Au sortir du nuage, impénétrable , qui
couvre sa naissance , nous voyons le genre humain
s'avancer vers l'égalité , sur les débris d'institutions,
de tout genre .
,, Chaque pas qu'il a fait dans ce sens a été sang
retour, Si quelquefois on croit appercevoir un mouvement
rétrograde , c'est qu'on prend le combat
pour une défaite , et l'agitation de la mêlée pour la
fuite.
Voyez d'abord des castes proscrites , immondes,
privées de l'existence même qui semble inséparable ?
de tout être humain . Cette distinction odieuse est
reléguée chez quelques tribus , à demi détruites , qui
ne sont plus des nations.
" Voyez ensuite l'esclavage , moins révoltant que
la proscription des castes . Il a disparu sans retour
chez tous les peuples civilisés .
La féodalité , moins terrible que l'esclavage , lui
avait succédé . Elle s'est écroulée de même , et irrévocablement
.
" Elle avait été remplacée par la noblesse . Aujourd'hui
s'évanouit la noblesse chez le premier
peuple de l'Europe , et chez ce peuple du moins.
elle ne se relevera plus .
" On croit pouvoir recomposer son prestige , en
( 94 )
la décorant du nom spécieux de magistrature héréditaire.
C'est vouloir une nouvelle sécousse. "
C'est ainsi que l'auteur arrive à sa conclusion , qui
est de fattacher à la République les hommes que
peuvent en éloigner des souvenirs douloureux , des
calculs qui lui semblent erronés , une vanité qui
bui paraît puérile , et des espérances dont la fausseté
lui paraît démontrée. Il adresse quelques réflexions
au gouvernement et aux écrivains qui le défendent.
I invite le premier à faire disparaître tout ce qui
tient aux habitudes révolutionnaires ; et les seconds ,
à distinguer les fonctions du gouvernement des
dévoirs de l'individu . Aujourd'hui que la République
est établie , le gouvernement doit tout faire plier
devant le systême républicain ; mais les amis de la
liberté doivent tout essayer pour ramener ceux que
le gouvernement comprime.
Je ne doute point que l'ouvrage de Benjamin
Constant n'ait eu beaucoup de lecteurs . Son sujet
était de nature à inspirer un grand intérêt , et la
maniere dont il l'a traité , annonce un esprit éclairé ,
abondant , familiarisé avec de grandes conceptions.
Ses opinions ont dû rencontrer des contradicteurs ;
cela est inévitable , quand on s'élevé au - dessus de
tous les partis , et qu'on a le courage de leur dire
des vérités . Quant à son style , je ne vous dirai
point de quelle école il est. Je ne sais trop pourquoi ,
dès qu'un écrivain sort un peu des routes ordinaires
on se hâte de lui chercher un modele , et de ne
voir plus en lui qu'un servile copiste . Il ne peut y
avoir que des écrivains médiocres et des peintres sans
génie , qui s'attachent à imiter la manière d'un maître.
( 95 )
Le style d'un écrivain qui a assez de talent pour
en avoir un , se compose de l'habitude de ses
pensées , de ses méditations , des connaissances qu'il
a acquises , de la maniere dont il a su les ordonner,
de l'étude de la langue dans laquelle il écrit , d'un
sentiment du goût plus ou moins exquis , et sur tout
des affections de l'ame qui communiquent à l'expression
tant de chaleur et de vie. Je suis convaincu
qu'un bon écrivain ne se dit pas plus en prenant la
plume : tu imiteras le style de tel auteur , qu'il ne
dit en marchant : tu suivras telle allure . Chacun
prend naturellement celle qu'il s'est donnée .
Si c'est être de l'école de Thomas , que d'avoir un
style périodique , abondant , revête de couleurs et
d'images, il faut aavouer que c'est une qualité commune
à beaucoup d'écrivains célebres , et qu'elle
pourrait convenir à Bossuet , à Buffon , à Rousseau ,
aussi bien qu'à Thomas qui leur est inférieur. Je ne
chercherai point à caractériser ici le style de Thomass
mais je n'ai trouvé aucun point de ressemblance
avec celui de Constant , si ce n'est les formes périodiques
qui appartiennent à beaucoup d'auteurs . Le
style de Constant , quoique d'un bon genre , ne me
paraît pas sans défaut , on pourrait lui reprocher
d'obscurcir quelquefois ses phrases par une métaphysique
qui est encore plus dans l'expression que dans
les idées , de n'être pas assez sévere dans le choix et
la propriété des termes , et d'appliquer à des discussions.
politiques , des formes quelquefois ambitieuses qui
font trop sentir le travail de l'écrivain , et pas assez
celui du raisonneur. La clarté dans le style est un mérite
qui , malheureusement , devient plus rare de jour
(( 9წ )
en jour, et auquel , nous autres provinciaux , nous attáchors
d'autant plus de prix que nous vivons plus
avec les écrivai anciens qu'avec les modernes . Si
Benjamin Constant eut être un peu ancien comme
nots , je suis persuadé que ses ouvrages ne perdront
rien auprès des modernes qui ont conservé la tradition
du bon goût.
Après vous avoir entretenu de l'ouvrage de Benjamin
Constant , je m'étais proposé de vous parler en
même tems de celui d'Adrien Lezay ; mais je m'apperçois
que ma lettre est beaucoup trop longue. Je
réserve pour un autre envoi , le compte que je veux
vous rendre de cette seconde brochure.
Paris , 12 messidor.
UN HABITANT DES PYRÉNÉES.
POÉSIE.
ODE à nos Sibarites , sur la Moisson ( 1 ) ; par le citoyen
LEBRUN , de l'Institut National des Sciences et Arts.
QUUE j'aime la pompe rustique
Qui regne au jour de la moisson !
Je t'embrasse , ô charrue antique ,
Toi dont un luxe asiatique
Ose à peine avouer le nom !
( 1 ) Cette ode connue fut composée il y a plus de 15 ans.
On en a détaché quelques strophes pour la fête de l'Agriculture.
Il faut convenir que la piece entiere est bien préfé
rable au fragment tronqué qu'on a mis en musique , et dans
lequel n'existe plus le contraste heureux du Courtisan et du
Laboureur , ni la vive imprécation du Poste contre l'or , les
diamans et toutes les richesses factices.
Ce
( 97 )
Ce jour est ta fête adorée ,
Ton soc y brille avec honneur.
Déja sous la faulx acérée ,
Tombe la javelle dorée ,
Aux yeux contens du moissonneur.
Dieux ! quel riche et confus mélange
De bleds épars sur les guérets !
Voyez ces gerbes que l'on range ,
Et ces chars , dans la vaste grange ,
Rouler les trésors de Cérès !
O des cours , habitant futile ,
Homme frêle et
présomptueux ,
Vois cette campagne fertile ,
Et sors de l'enceinte stérile
De tes palais voluptueux !
Leve de ta main parfumée
Ce fer , instrument des moissons !
Cérès dans ces plaines semée
A ta langueur inanimée
Trace de sublimes leçons .
Un vain luxe te rend la proie
Des chagrins , des pâles soucis ;
Mais , sous la main qui le déploie ,
Le sillon fait germer la joie
Avec l'or fécond des épis.
Lo sage vante la noblesse
De ces honorables travaux ;
Ton orgueil en plaint la bassesse.
Apprends que l'oisive mollesse
Est le plus vil de tous les maux,
Tome XXIII.
( 98 )
Ces laboureurs , dont l'industrie
Donne Cérès aux citoyens ,
Ces vrais amans de la Patrie ,
Dont les moeurs ne l'ont point flétrie ,
En sont les plus nobles soutiens .
A cette auguste destinée
La France appelle ses enfans
O combien sera fortunée
La terre qu'auront sillonnée
Des bras libres et triomphans !
Que Neptune à jamais s'oppose
Aux tyrans des sources de l'or !
Fermez les veines du Potose ,
Mortels ! est- ce là que repose
Notre véritable trésor ?
Ces cristaux que vante Golcondej
N'ont que des brillans imposteurs ;
Et si la terre n'est féconde ,
Si notre main ne la seconde ,
Ils seront baignés de nos pleurs.
'Ah ! d'une richesse indigente:
Comblons l'avare sein des mers !
Et que la nature indulgente
Prodigue à la faulx diligente
L'aliment du vaste univers .
Pour un amant de la nature ,
Le lait , la toison des brebis ,
Des champs , des prés , une onde pure ,
Quelques bois ou zéphir murmure
Effacent l'or et les rubis.
( 99 )
Tous les biens que l'art nous prodigue
N'ont point.ce charme intéressant ;
Leur richesse est une fatigue ;
Et l'homme insensé qui la brigue
N'a qu'un trésor embarrassant.
ANNONCES.
LIVRES FRANGAI S.
Réponse aux principales questions qui peuvent être faites
sur les Etats -Unis d'Amérique , par un citoyen des Etats-
Unis . Deux volumes in -8 ° . A Lausanne , et se trouve à
Paris , chez Fusch , libraire , maison Cluny , rue des Mathurins.
Prix , 6 liv . en numéraire . Nous rendrons compte
incessamment de cet ouvrage , l'un des plus complets qui aient
paru sur les Etats- Unis d'Amérique .
-
Considérations générales sur les Monnaies , par Mongez , membre
de l'Institut national ; suivies d'une Notice sur les Monnaies
françaises , par Débarrat , membre de l'administration
des monnaies . Brochure de 62 pages. A Paris , chez H. Agasse,
libraire , rue des Poitevins , nº , 18. L'an IV .
L'art de sentir et de juger en matiere de goat . Nouvelle édi
tion . Un volume in -8 ° . Prix , 3 liv . en numéraire .
Voyage Sentimental , par Sterne . Nouvelle édition contenant
les lettres d'Yorick à Elisa , et d'Elisa à Yorick ' , et l'éloge
d'Elisa ; pár Raynal . Un vol. in- 8 ° . Prix , 41. en numéraire .
Du Contrat Social , ou Princlpes du Droit politique , par
J. J. Rousseau . Nouvelle édition , in- 8 ° . Prix , a liv. en numéraire
.
Ces trois ouvrages, de l'imprimerie de Levrault à Strasbourg,
et dont l'exécution typographique le dispute aux belles éditions
de Paris , se trouvent chez Fusch , libraire , rue des
Mathurins , maison de Cluny,
G
( 100 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
L.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 7 mai 1796.
E 30 avril , la chambre des représentans du congrès,
après un long débat , résolut , à la majorité de trois
voix , de donner plein effet au traité de commerce
avec la Grande - Bretagne , tel qu'il a été ratifié par
le
président et le sénat. Il y a eu 51 voix contre 48. En
conséquence , le 3 mai , la chambre des représentans
a passé un bill , pour assurer les fonds nécessaires
pour donner plein effet au traité de commerce dernierement
conclu entre les Etats-Unis et la Grande-
Bretagne. La somme destinée à cet objet a été fixée
ensuite à 80,808 dollars ; il a été alloué de plus 6,667
dollars pour chacun des commissaires envoyés à
Londres , et 4.445 pour ceux qui ont résidé aux Etats-
Unis.
TURQUIE. De Constantinople , le 10 mai.
Les Tartares , ou couriers qui arrivent ici presque
tous les jours du camp d'Andrinople , ne cessent de
nous apporter d'heureuses nouvelles sur les succès
des armes d'Alkir-Bacha , contre les rebelles de ces
contrées. Ce commandant qui a 40,000 hommes sous
ses ordres , leur donne la chasse sans relâche , et il
est déja parvenu à tailler en pieces plusieurs de leur
( 101 )
corps qu'il avait surpris et enveloppés. Il poursuit
aussi les rebelles individuellement ; ses détachemens
pénétrent dans les villes et villages , et tous ceux qui
lui paraissent suspects , sont étranglés ou empalės
sur- le-champ. Cette maniere expéditive de procéder
d'Alkir- Bacha , a répandu la terreur dans toutes les
provinces sur la droite du Danube ; l'ordre commence
à se rétablir par- tout , ce qui a rendu aussi le
calme à cette capitale , où l'on avait tout à craindre ,
à cause des intelligences que les rébelles avaient avec
les mécontens qui sont en assez grand nombre ici . Il
ne reste maintenant au Beglerbey qu'à détruire le
fameux Synop , chef des voleurs de la Romanie ,
qui se tient caché dans les hautes montagnes de
Cumulza ; l'on espere qu'il n'échappera pas à l'acti
vité d'Alkir-Bacha.
On vient d'équiper ici une escadre , qui est destinée
à se rendre dans l'Archipel vers la mi-juin . Elle consiste
en six vaisseaux de ligne de 74 canons , et autant
de frégates de 40 ; il y sera joint , avant le départ , un
nombre suffisant de bâtimens de transport. Il n'est
pas encore décidé si le capitan ' pacha commandera
lui-même cette escadre. Cet amiral ne paraît guere
disposé à quitter la capitale , attendu qu'il a beaucoup
d'ennemis qui ne manqueraient pas de profiter
de son absence pour chercher à diminuer son influence.
Les innovations qui ont eu lieu lors de l'audience
publique du ministre de France Verninac , ont fait
une grande sensation . L'introduction du militaire
français dans l'intérieur du sérail ( chose inouie jusqu'à
présent ) a sur- tout étonné et scandalisé , non-
#
G 3
( 102 )
seulement nos Imans , mais tous les fideles Musulmans
. Comme les ministres des puissances n'ont pu
voir dans cette conduite de la Porte qu'une partialité
des plus marquées pour la France , l'on s'attend qu'ils
témoigneront leur mécontentement d'une maniere
plus ou moins prononcée ; l'on ne doute pas que
le ministre de Russie sur- tout ne demande une explication
cathégorique , d'autant plus que ,
d'une part
comme de l'autre , l'on était déja porté à rompre ,
plutôt que de rester dans un état d'incertitude , qui
tôt ou tard devait amener une rupture. L'Angleterre
de son côté paraît fort mal disposée envers la
Porte ; ce qui en est un indice certain , c'est que
la cour de Londres n'a pas encore nommé un successeur
à M. Liston , déja parti depuis si longtems
.
La baronne de Herbert s'est mise en route , le 4
de ce mois , pour Vienne , avec ses enfans. Le prince
de Ruspoli , commandeur de l'ordre de Malthe , est
aussi parti ; il se rend à Pétersbourg .
ALLEMAGNE.
De Francfort-sur-le- Mein , le 30 juin.
D'après un grand nombre de rapports consignés
dans les gazettes qui circulent dans nos contrées , le
plus grand zele , la plus grande activité se mani-
> festent dans les pays héréditaires de la maison d'Autriche
, pour venir au secours de cette puissance si
fortement menacée par les armées françaises en Italie
et en Allemagne . Les Tyroliens sur- tout se distinguent
par leur dévouement. Il paraît qu'on leur a
fait entendre que leur propre cause était liée à celle
( 103 * )
de leur souverain ; que leurs intérêts les plus chers ,
leur religion , leur constitution , leurs propriétés
étaient en danger ; armes , argent , munitions , services
personnels , ils ont tout offert , tout mis à la
disposition des agens de la cour de Vienne. Aussi
l'empereur n'a-t-il pas manqué de leur faire témoigner
la haute satisfaction que lui causent des dispositions
si favorables . Cependant on a pensé qu'il était nécessaire
de joindre aux motifs qui peuvent inspirer
l'enthousiasme ,ceux qui peuvent animer la confiance .
En conséquence , on leur promet des renforts que
l'on porte jusqu'à cent mille hommes ; et l'on répand
que c'est le maréchal Clairfayt qui doit commander
cette nombreuse armée . Mais nous avouons que l'on
ne peut s'empêcher de concevoir quelques doutes
sur la facilité des recrutemens que suppose un ras
semblement aussi considérable et aussi prompt , lorsque
l'on sait que l'on a tiré de leur retraite 500 invalides
pour les faire marcher à l'ennemi . Au reste ,
les hommes se trouvent encore plus facilement que
les moyens de les entretenir , de les faire vivre et de
les mettre en état d'attaquer , ou de se défendre . La
cour de Vienne est à cet égard dans les plus grands
embarras . Elle vient de demander à la haute noblesse
et au clergé un nouveau don gratuit , et d'imposer
sur tous ses sujets une taxe extraordinaire de guerre
de 20 millions de florins .
"
Le marquis de Gallo , ambassadeur napolitain auprès
de l'empereur , a quitté Vienne pour se rendre
à Basle . Son départ a réveillé des bruits de paix. On
suppose que , chargé des pouvoirs du roi de Naples
pour négocier son accommodement avec la Répu-
G4
·( 104 )
7
blique Française , il l'est également de ceux de l'empereur
pour faire quelques ouvertures en son nom.
Cette conjecture est adoptée sur-tout par ceux qui
savent que la résolution avait déja été prise de traiter
avec le gouvernement français , et qu'elle n'a été
abandonnée que parce que d'après des bruits , auxquels
on se croyait fondé à ajouter foi , on était persuadé
que des troubles violens dévaient éclater prochainement
à Paris et dans toute la France ; et que
d'ailleurs on se flattait qu'en opérant une forte diversion
sur le Rhin , on pourrait parvenir à sauver l Italie .
Maintenant que ces espérances se sont évanouies , on
conclut que l'empereur a dû embrasser de nouveau
le parti auquel elles l'avaient fait renoncer. Il paraît
au surplus qu'il y est excité par le feldt maréchal
Clairfayt , contre l'avis duquel l'armistice a été rompue
.
La lettre de convocation pour le congrès d'Hildesheim
étant devenue publique , on connaît maintenant
d'une maniere officielle l'objet des trois cours de
Prusse , d'Hanovre et de Brunswick. Nous croyons
deyoir transcrire cette piece .
Lettre de convocation pour la convention du cercle à Hildesheim.
Nous , par la grace de Dieu , Frédéric - Guillaume , roi
de Prusse , etc. , et nous , par la grace de Dieu , Charles-
Guillaume - Ferdinand , duc de Brunswick , etc.
,, La crainte de l'ouverture d'une nouvelle campagne
avec la France , et les dangers qui en peuvent résulter pour
l'Allemagne , se renouvellent à présent . Nous , roi , porté
par notre attachemenr patriotique pour l'Allemagne , et
d'après nos rapports pacifiques avec la France , sommes résolus
, à cause de notre neutralité et des biens inestimables
qui en découlent pour la sûreté et le repos public , d'en
faire jouir aussi nos co - états du Nord , autant que de leur
côté ils concourront à nos vues pour le bien général . Il a
( 105 )
30
été pris en conséquence des arrangemens avec le gouver
nement français pour déterminer cette ligne de neutralité.
afin de les mieux garantir , et donner une protection plus
efficace aux états qui y avoisinent.
3
Nous , roi , sommes prêt à faire avancer un corps
d'armée considérable , et nous aussi duc , avons pris la résolution
de les renforcer de nos troupes , ainsi que la cour
électorale de Brunswick - Lunebourg , qui s'est pareillement
déclarée . Pour que ces troupes puissent garantir la
neutralité du Nord d'Allemagne , il est juste et même nécessaire
que les états qui doivent jouir de cet avantage
contribuent à leurs approvisionnemens dans la proportion
de leurs forces respectives ; mais cela exige des arraugemens
prompts et que les circonstances rendent trèspressans
. Le seul moyen d'arriver à ce but , c'est que les
hauts - états du cercle de Basse Saxe et ceux qui se trouvent
dans cette ligne , s'assemblent pour délibérer sur la répar
tition , de cet approvisionnement , en la réglant sur un pied
proportionné à la force respective de chaque état .
,, Or , dans le cas présent , leur territoire se trouvant
dans la ligne de neutralité et jouissant de l'avantage qui
en résulte , nous , comme princes convoquans et directeurs
du cercle de Basse - Saxe , les invitons à envoyer
Hildesheim le 20 juin , des plénipotentiaires avec des instructions
suffisantes , etc.
ITALIE. De Livourne , le 20 juin .
Malgré les négociations entamées avec le pape , sous
la médiation de l'Espagne , les Français ont continué
leur marche , et sont entrés dans Bologne et dans Ferrare
. Il paraît cependant que Pie VI est disposé à de
grands sacrifices pour les éloigner de sa capitale , et
qu'il se prépare à payer les contributions qu'ils pour
ront exiger. On doit croire du moins que c'est dans
cette vue , que les nobles , les riches de Rome ont été
invités à porter à la trésorerie leur vaisselle pour être
échangée contre des billets portant intérêt à 5 pour
100 , et que l'on a ordonné le recensement de l'argenterie
de toutes les églises , de toutes les paroisses ,
de tous les monasteres , couvens et autres établissemens
de piété. Que chacun se fasse un devoir , est-il
,, dit dans la circulaire relative à cette derniere opé-
» ration , d'être exact et fidele à nous fournir l'état que
66
( 106 )
1
nous demandons.Souvenons - nous que nous sommes
», tous citoyens , et que nous devons porter notre partie
du fardeau que la justice divine nous impose. 59
On devait présumer que ce serait à Rome sur- tout
que l'on aurait recours, dans les circonstances critiques
où se trouve l'Italie , à la protection divine ; et que
là elle serait implorée avec plus de pompe , plus d'éclat
et plus de confiance que par-tout ailleurs . Il
paraît cependant que les ressources de la religion y
ont été négligées , tandis qu'à Naples on les a regardées
comme les principales dont on pût faire usage.
Voici les détails que l'on a recueillis à ce sujet :
Le gouvernement napolitain a ordonné des prieres publiques
auxquelles a assisté toute la cour. Le roi s'y rendait
pieds nuds. Dans une de ses visites à saint Janvier , patron de
son royaume , il lui porta une offrande de 50 mille ducats , sa
couronne qu'il lui mit sur la tête de ses propres mains , en lu
disant : Vous êtes le roi de mon people ; et moi , je suis votre génėral
; defendez de votre main toute puissante ce royaume , pendant
queje pars avec mes troupes . C'est une autre puissance que la
reine a cherché à mettre dans ses intérêts . Le 27 du mois
passé , vêtue d'une robe de laine sans dentelles , accompagnée
de 500 femmes , habillées de même , elle alla à pied prier la
sainte Vierge à une distance de deux milles du château , et à
son retour elle fit distribuer ce pieux uniforme à 500 pauvres
femmes .
On vient d'apprendre qu'une suspension d'armes
a été signée par le général Buonaparte et le prince
Belmonte -Pignatelli . On ne sait si c'était-là l'objet
des voeux et des prieres de la cour de Naples . Quoi
qu'il en soit , il est probable qu'il ne pouvait rien lui
arriver de plus heureux ; car les moyens que l'on
avait employés pour exciter le zele et le dévouement
des Napolitains n'avaient pas produit un effet trèsrassurant.
Le traité de paix sera conclu à Paris . On
en dit les conditions , et l'on ajoute qu'elles ont été
déja acceptées par le ministre plénipotentiaire du roi
de Naples . Voici ces conditions :
Sa majesté sicilienne paiera en contribution un million
d'onces ( environ 13 à 14 millions de livres tournois ) , donnera
3 mille chevaux de remonte , outre les chevaux qui sont
à l'armée , et fournira pendant dix ans 500 chevaux . Il meté
( 107 )
tra toute sa marine militaire à la disposition des Français jusqu'à
la paix , etc. On assure que la cavalerie napolitaine a
déja quitté l'armée de Beaulieu ; nous apprendrons bientôt
que les vaisseaux napolitains se sont séparés de l'escadre anglaise
.
釁
La municipalité de Milan a fait publier la proclamation
suivante :
1º. La noblesse est abolie à jam is . 20. Personne ne pourra
porter aucun titre de noblesse , mais sera désigné par celui
de citoyen , en y ajoutant le nom de son emploi , ou de
sa profession . 30. Tous les nobles , dans l'espace de huit jours,
porteront leurs titres de noblesse à la commune où ils seront
brûlés . 4° . Toute autorité féodale et toute chasse reservée
sont abolies. 5º . Les armoiries et les livrées , et toutes les
distinctions de noblesse seront également supprimées sous
huit jours . 60. Toutes les corporations qui exigent des
preuves de noblesse sont anéanties . 7 ° . Geux qui contreviendront
à la présente proclamation seront regardés comme
atteints d'aristocratie et comme ennemis du peuple.
Le commissaire Pinsot a ordonné par un arrêté que tout
débiteur envers le gouvernement de la Lombardie ou envers
l'archiduc , ainsi que tout dépositaire de sommes appartenant
à des émigrés , seront teuus de verser ces sommes
dans la caisse commune de la République . Le général d'Epinoy
, commandant de la Lombardie , a ordonné qu'il serait
fait un inventaire général de tous les effets d'or et d'argent
appartenant aux églises.
Cet arrêté fait avec l'approbation des agens du gouver
nement français , est le commencement d'un nouvel ordre
de choses que Vienne ne pourra empêcher.
Le départ des députés de Milan envoyés à Paris a été un
triomphe public ; ils ont été accompagnés par les acclamations
du peuple , qui éprouve tous les jours les bons effets
du nouveau régime , et s'apperçoit qu'il est le principal
objet des soins du gouvernement : outre la diminution de
plusieurs deniées de premiere nécessité , le sel qui se vendait
ci- devant 5 sols la livre , se vend aujourd'hui deux sols . On
a aussi réduit de moitié la capitation , une des impositions
les plus onéreuses pour le peuple. Rien sans doute n'est
plus propre à attacher les Milanois au nouvel ordre de choses
que les avantages qu'ils en éprouvent. On ne néglige rien
cependant pour les éclairer sur leurs droits et sur leurs
intérêts . Les proclamations de la municipalité et les écrits
répandus par la société populaire y ont également contribué.
( 108 )
On écrit de Mantone que l'armée française qui entoure
cette place , dont le siége est commencé , s'élève à près
de 60 mille hommes . Les Français , en arrivant devant la
place , s'emparerent de vive -force du fauxbourg Saint- George ,
et peu s'en fallut qu'ils n'entrassent dans Mantoue ; mais le
pont ayant été baissé avec précipitation , cet obstacle les
arrêta.
ESPAGNE. De Madrid , le 10 juin.
Le mois dernier , le duc de Grillon -Mahon , capitainegénéral
des armées , est mort ici , à l'âge de quatre-vingt ans.
On compte qu'il s'est trouvé à 68 batailles . Le duc de
Crillon était celui de ses généraux qui avait commandé ses
armées avec le pius de succès dans sa guerre de 1780 contre
les Anglais . C'est lui qui , dans cette guerre , enleva à
l'Angleterre l'isle de Minorque . Après avois bien et longtems
servi la France , sa patrie , il était passé au service
d'Espagne après la guerre de sept ans , avec l'approbation du
gouvernement français , et il y avait mérité le premier grade
militaire.
19 Le prince de la Paix , après avoir déclaré , de la part du
roi , à l'ambassadeur d'Angleterre que les armemens extraordinaires
qui se font dans le royaume , par terre et par
mer, n'avaient d'autre but que de faire rentrer l'Espagne
dans ses droits légitimes , a ajouté que si cependant le
gouvernement anglais s'obstinait à refuser toutes propositions
d'une paix générale , après laquelle l'humanité souffrante
aspire , sa majesté se verrait forcée , pour justifier sa cause ,
de s'unir à celle des puissances qui se détermineraient à la
lui arracher la force des armes.
par
Cette déclaration leve un coin du voile qui couvrait nos
armemens. Le nombre de nos vaisseaux de guerre , armés
et prêts à mettre à la voile dans les différens ports , s'éleve .
à 60 ; et on ajoute que la cour de Naples , rentrant sous
Tinfluence de notre cabinet , unira ses forces maritimes à
celle de l'Espagne , en cas d'une rupture avec l'Angleterre.
On a bien remarqué que les amirautes anglaises ont déjà
infirmé par des jugemens la validité des prises espagnoles
faites par des corsaires britanniques ; mais , dans toutes les
mers , les vaisseaux armés de cette nation visitent encore
avec une curiosité insultante tous les bâtimens espagnols qu'ils
rencontrent.
( 109 )
Γ
Les derniers avis de Lisbonne portent qu'on y a signalé
dernierement une escadre anglaise de quatre vaisseaux de
ligne et de trois frégates , avec plusieurs bâtimens de transport
, faisant voile pour Gibraltar.
RÉPUBLIQUE BATA V E.
La Haye , le 21 juiu . Plusieurs vaisseaux armés ont mis hier
à la voile pour une expédition secrete . Les dernieres
lettres d'Elseneur annoncent qu'un cutter anglais , arrivé , la
nuit du 7 , dans le Sund , a apporté la nouvelle que six frégates
françaises croisent dans la mer du Nord .
Dans la séance de la convention nationale du 13 de ce
mois il a été décrété, qu'en réponse à la uote du ministre
Noël , relative au petit bâtiment anglais pris dans l'Ems ,
par un cutter hollandais , il serait annoncé à ce ministre :
que l'assemblée consent à déclarer la navigation de ce fleuve
libre jusqu'à la paix , et qu'elle s'engage à rendre non-seulement
le vaisseau en question , mais tous ceux qui pour-
Taient avoir été ou être pris , dans les mêmes parages , aussi- tôt
que le cabinet de Berlin se montrera disposé à entamer avec
elle les négociations nécessaires sur cet objet . Le même
décret porte que les ministres de la république batave à
Paris seront chargés de faire , au nom de la convention
nationale une déclaration semblable au Directoire exécutif.
>
Il a été décrété que le président de la convention nationale
ne pourra , en aucun cas , sans y être autorisé préalablement
par un décret de l'assemblée , faire marcher les troupes en
garnison à la Haye.
"
Une commission particuliere avait fait , il y a quelque
tems à la convention , un- rapport tendant à supprimer
dans la république , toute espece de serment religieux . Cet
objet a été discuté , et renvoyé à la commission de constitution
.
" Dans la séance du 15 il a été fait lecture d'une missive
du conseil provisoire de la Zélande , qui se plaint de la conduite
arbitraire du commandant français à Middelbourg , et
l'accuse d'avoir enfreint le droit de propriété en s'emparant ,
de son autorité privée , d'une maison où il s'est établi .
Renvoyé au comité d'union , qui est chargé de faire parvenir
son avis à l'assemblée .
Il a été décrété dans cette séance que tous les membres
de la convention se décoreraient lundi prochain de la
( 116 )
marque distinctive de leur dignité , et que l'agent , ainsi
que les deux secrétaires de l'assemblée , et celui des relations
extérieures porteront de même un signe caractéristique .
La convention nationale batave , à la sollicitation du comité
de police , justice et salut public de la province de Gueldre ,
a autorisé , par un décret , le comité d'union à écrire aux
ministres Blauw et Meyer à Paris , pour les charger d'obtenir
du Directoire de France en faveur des habitans de notre répu
blique , une prolongation du terme fixé pour l'échange des
assignats contre des mandats territoriaux .
Après une conférence de quelques membres de la commission
des affaires étrangers avec le citoyen Noël , ministre de
France , les représentans Lestevenon et Pasteur , membres de
la convention , sont partis pour Paris. Comme le citoyen
Lestevenon était de la commission des affaires étrangeres
La convention a élu , pour le remplacer durant son absence ,
le représentant Hartogh.
Des lettres de Surinam , des 8 et g avril , annoncent
Farrivée de trente vaisseaux sur les côtes de cette colonie .
On presne que c'est l'escadre hollandaise avec les bâtimens
anglais qu'elle a capturés . Les mêmes lettres ajoutent
qu'à la vue d'un aussi grand nombre de navires , tous les habitans
de Surinam avaient couru aux armes dans le dessein de
se défendre vigoureusement contre les Anglais dont ils se
croyaient à la veille d'essuyer une attaqué.
ANGLETERRE. De Londres , le 8 juin.
On peut juger , d'après les nominations déja faites , dit le
Morning- Chronicle du 31 mai , qu'il y aura très -peu de changemens
dans le nouveau parlement. La chambre des communes
sera exactement aussi dévouée au ministere qu'elle l'a
été.
Si le parlement était véritablement élu par le peuple , ce
serait manquer au respect dû à l'indépendance de ses membres
, que de parler ainsi par anticipation des suffrages qu'ils
doivent émettre ; mais dans son état actnel , une opinion de
ce genre peut être exprimée.
On croit qu'il y aura la plus grande unanimité dans les
élections d'Ecosse pour le nouveau parlement , et cette unanimité
qui sera en faveur de l'administration actuelle , offre ,
dit la même feuille du 28 mai , une triste preuve de l'abjection
de principes , et de la soumission servile où le peuple
de. ce pays est tombé . L'unanimité est une très - bonne chose
lorsqu'elle est le résultat du concours général au même but ,
(am )
"
d'après un examen libre et raisonné . Mais lorsqu'elle est produite
par une basse complaisance pour l'autorité, et par de vils
motifs d'intérêt , elle ne mérite que le mépris . Le meilleur
garant peut-être de la liberté est le droit de discuter librement
sur les affaires publiques , et la différence d'opinion est la
meilleure preuve qu'on sent et qu'on estime ce droit. La
contrariété des opinions fait découvrir la vérité , et la pureté
du corps politique n'est jamais mieux entretenue que par
ane agitation modérée .
M. Sheridan vient d'être réélu sans opposition à Stafford.
Le ministere croyant profiter de l'absence de M. Sheridan ,
avait employé toute son influence pour faire nommer M.
Williams ; mais ce candidat a été généralement repoussé , et il
s'est hâté de quitter la ville de Stafford le jour que M. Sheridan
y est arrivé.
On vient de calculer les dépenses de notre gouvernement
dans le cours de cette année , et on les évalue , d'après
un calcul modéré , à un million sterling par semaine ; c'està
- dire , à plus de vingt millions sterling , ou quatre cent quatrevingi
millions tournois pendant les cinq mois qui viennent de
s'écouler. Si nous sommes persuadés , comme le dit le ministere
, que la dépense publique est la mesure de la prospérité
publique , il faut avouer que nous avons atteint le plus haut
degré de notre félicité.
-
L'empereur , dit le Morning- Chronicle du 7 juin , vient de
faire un nouveau traité avec l'Angleterre , d'après lequel nous
devons réunir nos efforts sur un plan plus étendu et plus
formidable qu'auparavant. Nous , en fournissant les
moyens d'une insurrection en France . Lui , par une attaque
directe et ouverte . Afin de mettre à exécution la
partie essentielle de ce traité , qui est de tirer de l'argent de
la poche du peuple , le parlement doit s'assembler en juillet
prochain ; et pour faire réussir cette grande confédération ,
on doit répandre ici une nouvelle alarme d'invasion , parce
que c'est-là le moyen de tâter le poulx au nouveau parlement
, et de s'assurer de ses dispositions .
L'état de nos affaires est meilleur dans les Indes occidentales
que sur le continent. Les dernieres lettres des Barbades,
en date du 29 avril , nous ont apporté de bonnes nouvelles
des isles voisines , et tout porte à croire que cette guerre
destructive sera bientôt terminée .
On espere queles Français
ne tarderont
pas d'abandonner
Sainte-Lucie , lorsque toutes nos forces seront rassemblés
de
se côté.
1
( ( 112 )
La plus grande partie de la Grenade est déja entre nos
mains ; on doit y envoyer de nouveaux renforts.
Les troupes en général sont en très- bonne santé. Tout était
bien à la Martinique le 26 .
Le général White a pris possession le 15 avril des colonies
hollandaises de Demerara et Issequibo ; toute la province de
Lusinan est maintenant soumise aux armes d'Angleterre .
Le général Abercrombic a fait voile le 22 pour Sainte-
Lucie , avec 12,000 hommes . D'après le secret qu'on garde
sur cette expédition , il n'est pas improbable qu'il se soit
porté sur la Guadeloupe . On dit qu'à Saint-Vincent l'ennemi
a desiré capituler ; mais les succès à Sainte- Lucie ou à la Guadeloupe
seront suivis du rétablissement immédiat de la tranquillité
dans ceste isle et à la Grenade .
On mande de la Martinique , en date du 27 avril , que l'escadre
de l'amiral Parker , qui est partie d'ici il y a quelque
tems , a fait voile par la Guadeloupe ,,
pour favoriser , à ce
qu'on croit , une invasion méditée par le général Abercrombic.
Victor Hugues , dans une proclamation récente , exhortant
le peuple de la Guadeloupe à s'armer pour la défense de
leurs vies et de leurs propriétés , porte les forces de la Répuplique
à 50,000 combattans . Tous les autres rapports con ·
courent à les porter à 15,000 , dont la moitié est composée
de noirs.
* M. Piit vient de se procurer encore trois millions sterling
pour l'empereur , bien persuadé qu'il ne trouvera aucune
difficulté dans le nouveau parlement pour faire ratifier cette
opération par une ouverture d'emprunt.
Il est certain que le parlement s'assemblera en juillet
pour l'expédition des affaires . Une grande partie des objets
de finances de la derniere session n'a pas été terminée ,
le ministre ayant été obligé de renoncer à une ou deux
taxes pour lesquelles on n'a pas encore trouvé de remplacement.
Les papiers ministériels et ceux de l'opposition conviennent
également qu'il n'y aura pas de grandes différences entre
ce parlement et le précédent ; les élections seront termi-
Lées vers le 14 juin.
Les papiers ministériels parlent avec éloge de l'esprit des
élections actuelles , et de la maniere dont elles ont été
faites , c'est dire assez tout ce qu'ils en attendent .
Les papiers ministériels conviennent que la rapidité des
succès de l'armée française en Italie est véritablement alarmante
;
( 113 )
mante ; mais ils ajoutent que cependant il ne faut pas
en concevoir trop d'effroi , et qu'il suffit à cet égard de lire
l'histoire des guerres de Charles VIII et de Louis XII
en Italie.
Les Alpes comme le Rhin , dit un de ces papiers ,
le Saint -James - Chronicle du 7 juin , n'ont jamais été repassés
par les Français sans une diminution de force qui a rendu
complettement inutiles tous les avantages qu'on avait obtenus
par le passage . "
Le Morning- Chronicle répond que les exemples des guerres
de Charles VIII et de Louis XII n'ont aucun rapport aux
circonstances actuelles Autrefois , dit- il , c'était uniquement
la force qu'on opposait à la force , et l'orgueil
de l'honneur national agissait également sur les vaincus et
sur les vainqueurs. Maintenant la gloire des succès est l'ouvrage
des principes de la France autant que de ses armes.
Le nom de Liberté écrit sur leurs étendars , les fait marcher
à la victoire et leur en prépare la route ; ils s'avancent vers
Rome pour y établir une République , et l'enthousiasme leve
son bras de géant pour renverser le monstre de la superstition.
99
M
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
1
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 messidor.
Le cit . Muller a proposé au conseil des Cinq- cents
de fabriquer de la petite monnaie de billon , pour
les besoins journaliers . Il l'échangera à bureau ouvert
contre des assignats , et donnera un bénéfice de dix
pour cent. Thibaut expose que la commission des
finances , à qui cette proposition à été renvoyéc ,
étant partagée sur la question de savoir si l'on peut
confier à un particulier la fabrication des monnaies ,
le conseil seul peut la résoudre . Il l'invite à le faire
promptement , et assure que ce métal est d'un
brillant plus beau et plus solide que celui de
l'argent.
Richoux dit que l'introduction de cette monnaie
Tome XXII. H
8
( 114 )
1
fournira un nouvel aliment à l'agiotage . Son titrė
étant d'un cinquieme de moins de la valeur intrinseque
que celui de la monnaie républicaine , celle - ci
disparaitra de la circulation . Il sera fait un rapport à
ce sujet.
Comment et par qui seront jugés les prévenus de
délits conjointement avec des militaires ? Telle était
la question soumise par un message du Directoire ,
et qu'une commission avait été chargée d'examiner .
Il est important que les citoyens ne soient pas traduits
devant des tribunaux militaires , sous prétexte
de complicité avec nos soldats . Le rapporteur propose
aujourd'hui de maintenir les dispositions relatives
au code pénal militaire , et de rapporter toutes
les autres. Ce rapport étant imparfait , il en sera
présenté un autre sous trois jours.
Le conseil des Anciens s'est formé en comité général
le 6. La séance a été rendue publique à deux
heures. Le résultat de la délibération secrete est resté
inconnu . Le conseil a approuvé la résolution sur les
postes et messageries .
Une difficulté s'éleve sur l'exécution de la loi du
22 fructidor dernier , relative à la restitution des
biens des prêtres déportés. Cette loi porte qu'ils
seront rendus aux déportés eux-mêmes , s'ils sont
relevés de leur état de mort civile , ou à leurs parens
dans le cas contraire . Les reclus peuvent- ils jouir de
leurs biens ? Est - ce à leurs parens ou à eux qu'il
faut remettre leurs biens ? La commission chargée
d'un rapport sur cet objet , observe qu'il y a des
parens assez peu délicats pour réclamer ces biens
comme leur appartentant , sur le fondement que les
reclus n'ont été renfermés que parce que leurs âges
ou leurs infirmités ne permettaient pas de les dépor
ter , mais qu'ils n'en sont pas moins frappés de mort
civile . La question méritant un examen approfondi ,
est ajournée.
Sur le rapport de Camus , le conseil des Cinqcents
arrête , le même jour 7 , qu'à dater de la
publication de la loi , les inscriptions en rentes
viageres et perpétuelles seront acquittées en mandats
( 115 )
pour la totalité des sommes dues à compter du
sémestre échu le ier. germinal dernier ; les rentiers
et pensionnaires payés dudit sémestre recevront
leur complément en mandats .
2.
Le tribunal de cassation envoie un nouveau jugėment
, par lequel il annulle vingt- quatre mandats
d'amener , lancés contre des représentans , et les
dénonce comme donnant lieu à la forfaiture . Cet
incident donne lieu d'examiner s'il convenait d'accorder
au bureau central de Paris , le droit de décerner
des mandats d'amener. Bourdon pense qu'on
a voulu faire diversion à l'affaire de Baboeuf , et
consorts , irriter le conseil. Il demande qu'on ne
préjuge rien. Le renvoi à la commission est arrêté.
1
Le conseil des Anciens continuant de s'assembler
en comité général , sa séance du 7 n'offre aucun
résultat.
Dupuy , organe d'une commission , fait adopter ,
le 8 , dans le conseil des Cinq - cents , la résolution
suivante :
1º. Les écoles centrales établies dans les divers
départemens de la République , seront placées dans
les maisons connues sous le nom de colléges , qui
demeureront affectées à l'enseignement public , et au
logement des professeurs .
2º. Les jardins de ces maisons serviront de jardins
de botannique.
3º . Aucun autre édifice national ne pourra être
consacré à cet usage sans une loi particuliere.
4°. Dans le cas où les bâtimens desdits colléges
seraient en trop mauvais état pour servir au placement
des écoles , ou insuffisans , et dans le cas où il
n'y aurait point de jardin adjacent , l'administration
départementale désignera un local convenable , et le
Corps législatif prononcera .
Gossuin reproduit à la discussion son projet de
résolution sur l'organisation de la gendarmerie nationale.
Le nombre des brigades serait porté à trois
mille , chaque brigade composée de cinq hommes ,
et ce total de la gendarmerie de près de seize mille
hommes.
Ня
( 116 )
Le projet de la commission est adopté , et la fixation
des dépenses ajournée .
Le Directoire rend compte de l'organisation de la
marine militaire . Ajourner , dit- il , les nominations
d'un certain nombre d'individus , ce n'est point
ajourner l'organisation de la marine , ni nos moyens
de défense contre les Anglais , et nos côtes sont garanties.
La discussion s'ouvre au conseil des Anciens sur la
contribution fonciere .
Lacombe Saint - Michel parle contre la résolution .
Les bases de la contribution ne lui paraissent pas
devoir être adoptées . Ces bâses , qui sont celles de
la contribution de l'an 3 , étaient bonnes cette année
où l'on payait en assignats valeur nominale , quoiqu'on
ne les reçût que pour une somme bien inférieure
à celle qu'ils portaient . Mais dans l'an 4 ,
où l'on paiera en valeur réelle , cette contribution
est énorme ; sur-tout dans un moment où les contribuables
sont ruinés par l'effet désastreux du systême
des finances qui à prévalu depuis deux ans.
Les contribuables naissent pour ainsi dire à la fortune
; ils sortent du régime de finances passé sans
rien avoir , et ils sont , pour ainsi dire , obligés de
tout reconquérir. Cependant on les impose comme
s'ils jouissaient encore de tous leurs revenus , comme
s'ils avaient retiré de leurs biens la même valeur de
produit qu'ils en retiraient autrefois .
De cette surcharge d'imposition naîtra l'impossibilité
de payer , et par suite , celle de fournir aux dépenses
de la République , de pourvoir à la subsistance des
armées. Ce mal en engendre un bien plus grand , il
force de revenir au systême désastreux des requisitions
, pour nourrir nos freres d'armes ; et c'est ainsi
que , pour la seconde fois , on tue le commerce , on
tue tout-à- fait la confiance .
*
Legrand parle en faveur de la résolution . Il reproduit
les argumens de ceux qui l'ont soutenue dans
le conseil des Cinq- cents , et les motifs donnés par
la commission pour l'approuver.
Barbé Marbois parle aussi contre la résolution . II
}
( 117 )
calcule qu'il faudra payer en mandats , sur la contribution
fonciere , 200 millions valeur de go ; sur les
fermages , d'après la nouvelle résolution proposée ,
aussi en mandats , 600 millions valeur de 1790 : ce
qui fait un milliard en total.
Un milliard én numéraire ne peut être remplacé
que par des milliards en mandats . Il ne doit en être
émis que pour deux milliards quatre cents millions ,
comment faire ? Voudra -t-on augmenter l'émission ?
on augmentera aussi la difficulté ; car il est démontré
que la dépréciation va en raison de l'accroissement
d'un papier dont l'hypotheque diminue .
Toutes les difficultés seraient levées si l'on avait
ajouté à l'article III de la résolution sur la contribution
fonciere , et à l'article V de celle sur le paiement
des fermages , ces mots : Si mieux n'aiment les
fermiers s'acquitter en numéraire , au prix du quintal
de bled en 1790 .
Barbé- Marbois trouve au surplus que la resolution
mérite d'être approuvée. Mais en la modifiant , ou
bien dit il, il nous faudra passer encore par toutes
les crises de l'assignat , et les rechûtes sont dangereuses.
Voyez comme le numéraire se montre de toutes
parts , malgré les lois qui le repoussent ; que sera- ce
lorsqu'elles seront levées ??
Creuzé - Latouche est pénétré des raisonnemens de
Marbois , mais il craint que si la résolution est rejettée ,
on ne compromettre le service par la longueur des
travaux qu'il faudra faire pour établir un nouveau
systême d'imposition et les besoins pressans du gouvernement.
I propose d'approuver , sauf à apporter par la suite
les remedes que la nécessité des circonstances et
l'opinion publique indiqueront.
Le conseil approuve la résolution .
Il en approuve une autre qui fixe le nouveau mode
de paiement des rentiers et pensionnaires .
Cretet fait le lendemain 9 , le rapport sur la résolution
relative au paiement des fermages pour l'an 4 .
Sur la proposition de la commission , le conseil
reconnaît l'urgence .
H 3
( 118 )
La commission a trouvé que la résolution était
juste et qu'elle devait être approuvée , depuis qu'on
a adopté celle sur la contribution fonciere , car les
bâses sont les mêmes , et la résolution actuelle n'est
qu'une conséquence de l'autre . , Elle est juste en ce
qu'elle balance les intérêts des propriétaires et des
fermiers , et introduit un paiement combiné en fruits ,
en mandats au cours du jour.
La commission trouve cependant que la résolution
n'est pas complette , en ce qu'elle ne fixe pas d'e
quelle maniere seront payés les propriétaires de
diverses especes d'usines . Si le locataire d'un moulin
à bled ne se fait pas payer en nature , comment
paiera-t-il le propriétaire de ce moulin ? à quel taux ?
Voilà ce qui n'est pas prévu ; mais on peut facile
ment suppléer par une nouvelle résolution à de
pareilles insuffisances .
Le conseil approuve la résolution . Il en approuve
une autre qui proroge jusqu'au 30 messidor l'échange
des assignats au-dessus de cent liv . La séance du ro
a été employée à la discussion sur la résolution relative
aux difficultés qui se sont élevées dans le partage
des successions .
Camus fait arrêter , le 10 , au conseil des Cinqcents
, que les religieuses qui n'ont pas prêté le serment
du 14 août 1792 , dans le délai de quinzaine
prescrit par cette loi , jouiront de leurs pensions.
Larue fait également adopter un réglement sur la
vente de la poudre à tirer. L'article relatif aux
visites domiciliaires pour constater les contraventions
, est rejetté après une assez vive discussion ,
Fermond , dans la séance du 11 , prend la parole ,
La résolution sur la contribution fonciere , dit- il ,
ayant été adoptée par le conseil des Anciens , je crois
qu'il importe d'appeller voire attention sur cet objęt
important. 1 .
Pour sortir de la crise financiere où nous nous
trouvions , vous créâtes les mandats. Vous pensiez
qu'ils seraient reçus pour leur valeur nominale .
Mais vos espérances furent trompées par la malveillance.
( 119 )
Vous avez senti , depuis , la nécessité d'établir la
contribution d'après la valeur relative et non d'après
la valeur nominale du mandat . Vous avez voulu
intéresser chaque citoyen à le ramener à sa valeur
primitive.
Aujourd'hui que vous avez adopté le régulateur
des contributions , devez -vous l'étendre à toutes les
transactions tant entre les citoyens , qu'entre les
citoyens et le gouvernement ? Cette question n'est
pas aisée à décider. Si vous prononcez l'affirmative ,
il faudra modifier la législation sur les mandats. Si
vous prononcez la négative , vous perpétuerez des
injustices déja trop prolongées .
*
Ne portez aucune atteinte à la loi sur le mode
d'aliénation des domaines nationaux ; tenez ce que
vous avez promis. Mais modifiez cette loi par une
disposition d'autant plus juste que vous l'avez déja
appliquée à la contribution fonciere : que personne
ne puisse être forcé de recevoir les mandats pour
leur valeur nominale , et que , dans toutes les tran-
-sactions , ils soient reçus à la valeur relative que vous
avez déterminée , de dix liv . de bled par franc.pb
*
Le conseil se forme en comité général pour cet
-objet .
Daunou , organe d'une commission particulieres :
Les articles 262 et 263 de la constitution portent que
le Directoire exécutif dénonce au tribunal de cassation
les actes par lesquels les juges ont excédé leurs
pouvoirs que le tribunal de cassation annulle ces
actes , et que s'ils donnent lieu à la forfaiture , il les
dénonce au Corps législatif, qui rend le décret d'accusation
, après avoir entendu ou appellé les prévenus.
Le Directoire et le tribunal de cassation ont pensé
que ces dispositions devaient être appliquées au
signataire des mandats d'amener lancés contre les
trois représentans du peuple , Froger , Delamarre et
Philippe Delville. Un de nos collegues , averti par
un des employés du bureau central , de l'existence
de plusieurs autres mandats décernés contre divers
membres du Corps législatif , en a fait part au mi-
H 4
( 120 )
nistre de la police . Celui-ci s'étant fait
apporter les
registres du bureau central , y a
effectivement trouvé
la preuve que les 3 et 15 prairial il avait été décerné
des
mandats
d'amener contre 24 autres
législateurs .
Cette affaire fut d'abord
considérée
comme une
simple erreur , et d'abord on ne
connaissait que les
mandats lancés contre Froger ,
Delamarre et
Philippe
Delville ;
d'ailleurs ,
comment croire qu'une administration
, qui venait de
déjouer les projets homicides
des
ennemis de la
représentation
nationale ,
jeât eu
l'intention de porter atteinte à la sûreté personnelle
des
représentans .
Cependant le ministre de la police , après la découverte
fait des 24 autres mandats
d'amener , a cru
appercevoir , dans cette affaire , plus que de l'inadvertance
; mais ses soupçons se dirigent
beaucoup
moins contre les
membres du bureau central que
contre plusieurs de leurs
employés .
Le comité général a été levé hier à six heures et
demie . Le conseil en séance publique a déclaré qu'il
n'y avait pas lieu à
délibérer sur la motion de Fermont
tendante à fixer au mandat un cours au- dessous
de sa valeur nominale .
Eschasseriaux présente un projet de
résolution tendant
à permettre
l'exportation à l'étranger de diverses
marchandises.
Boissy- d'Anglas dit que les
marchandises que nous
importons doivent être payées en
numéraire , ou qu'il
en faut donner d'autres en échange , et que ce second
woyen est bien plus avantageux . On réclame l'ajournement
; il est prononcé.
Laporte propose de venir au secours
et des enfans
abandonnés, par une taxe faisant partie des. pauvres
des sous
additionnels dans chaque commune . Cette
question sera mise au plutôt à la discussion .
L'affaire de Drouet a encore occupé le conseil des
Anciens. Le 14 , il ferme la
discussion sur la question
relative aux
successions ; et après avoir entendu
Tronchet qui lui a
démontré que la
résolution produirait
un effet
rétroactif, il se
détermine à la rejetter.
Un député corse , dans le conseil des Cinq- cents ,
1
( 121)
fait arrêter , au nom d'une commission , la prolongation
de six mois de délai en faveur des créanciers des
communes et corporations supprimées , pour remettre
leurs titres .
Savary fait la troisieme lecture de son projet relatif
aux commissaires des guerres ; mais comme il paraît
défectueux on le renvoie à la commission .
Le Directoire annonce qu'un grand nombre de
fonctionnaires et d'employés donnent leur démission
à cause de l'insuffisance de leur traitement. Renvoyé
à la commission des dépenses , et le conseil entre en
comité général pour les finances . A quatre heures et
demie la séance étant rendue publique , le président
annonce que le comité continuera de tenir le lendemain
, et qu'il n'y aura pas de séance publique.
Le conseil des Anciens a entendu le rapport sur la
résolution qui adjuge à la nation les biens des condamnés
et prêtres déportés , s'ils ne sont pas réclamés
dans trois mois . La commission trouvant ce délai trop
court en propose la rejection . Impression et ajournement.
PARIS.Nonidi 19 messidor, lan 4º . de la République.
La fête de l'Agriculture a été célébrée , le 10 de ce mois , au
champ de Mars. Le citoyen Peyre , jeune architecte , qui en
a donné le plan et dirigé l'ordonnance , fait concevoir de ses
talens et de son goût les plus hautes espérances . C'est une des
fêtes où il a regné le plus d'ensemble , le plus d'ordre , et qui
a été le mieux caractérisée.
L'Institut national a tenu sa seconde séance publique le 15
de ce mois . Nous ferons connaître plus particulierement les
mémoires et les pieces qui ont été lues .
Toutes les lettres officielles du département de l'Ouest annoncent
que les chefs des chouans viennent en foule déposer
leurs armes et se soumettre aux lois de la République. Voit
les bons effets de l'activité de nos colonnes mobiles et des
principes d'humanité , de droiture , de justice et de fermeté
qu'a manifestés le général en chef Hoche , dans lesquels il a été
( 129 )
si bien secondé par les généraux employés sous ses ordres.
On peut regarder la guerre des rebelles comme terminée ,
FAngleterre doit perdre l'espérance de la ressusciter.
et
Aubert-Dubayet , ambassadeur à Constantinople , devait
partir de Toulon sur la frégate la Diane ; mais dans la crainte
de tomber dans l'escadre anglaise qui croise devant le port ,
on assure qu'il se rend par terre à Venise où il s'embarquera
pour sa destination .
Plusieurs papiers ont annoncé l'arrivée prochaine d'un ambassadeur
turc auprès de la République ; on dit qu'il avait
passé à Chambéry le 8 de ce mois . Cependant aucune gazette
Italie , ni aucun papier accrédité , n'a parlé de cette nouvelle
.
Un armistice a été conclu par Buonaparte avec la cour de
Naples et le pape . Les conditions en sont très-avantageuses à
la République . Des envoyés sont en route pour venir négoeier
la paix auprès du Directoire.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE.
Legénéral en chef, au Directoire exécutif. An quartier-général,
à Kehl , les 6 et 7 messidor , an IV.
Citoyens directeurs , j'ai reçu votre courier du 2 messidor .
portant l'ordre de passer le Rhin. Aujourd'hui 6 , à 9 heures.
Bous étions maîtres des retranchemens de Kehl ; nos troupes
occupaient la rive droite du fleuve depuis trois heures du
matin .
Le
passage , vis-à-vis de Kehl , a pu seul avoir lieu la
crue étonnante
du Rhin , depuis deux jours , avait tellement
mondé les isles où on devait débarquer
, à Gambseim
, qu'il a
été impossible
d'aborder
en terre ferme .
Les obstacles incroyables qu'on avait à vaincre , auraient
pu faire douter de la réussite d'une telle entreprise tentée
avec d'autres troupes que des Français . La bravoure de nos
soldats , l'audace calme des officiers qui dirigeaient les atta
ques , ont tout surmonté, Nulle part , comme je vous l'ai
dėja écrit , on ne pouvait faire un premier débarquement en
( 123 )
terre ferme . Après avoir abordé dans les isles , dont le Rhin
est parsemé , il fallait en chasser l'ennemi et tenter d'autres
passages , s'y établir ; cela rendait les surprises impossibles ;
et devait naturellement donner le tems aux renforts d'arriver.
La rapidité et la bonne conduite de toutes les attaques lui
ont ôté ces avantages . Tous les retranchemens des isles ont
été forcés à la bayonnette , sans le moindre feu ; l'ennemi n'a
eu que le tems de tirer un coup à mitraille de chacune des
pieces qui les défendaient ; et ce qui a pu se sauver a été poursuivi
si vivement , qu'il n'a pas eu le tems de détruire les petits
ponts qui lui servaient de communication , et nous nous
en sommes emparés .
L'attaque des retranchemens de Kehl présentait de plus
grands obstacles ; nous ne pouvions la faire qu'avec de l'infanterie
: il fallait déboucher dans une plaine assez considé
rable que défendait la cavalerie, ennemie ; nous ne pouvions
lui opposer la nôtre , son embarquement était impossible ;
P'artillerie qui avait suivi le premier débarquement , a égale
mént éte inutile , elle n'a pu traverser les isles ; mais l'intrépidité
de nos troupes a suppléé au manque de moyens. On
s'est servi de celle que nous venions de prendre . Il a suffi d'y
faire passer des canonniers pour la mettre en état de répondre
à celle de l'ennemi.
Les 2,600 hommes de débarquement ne pouvaient suffire
aux attaques réitérées de l'ennemi , que son camp de Wilstette
le mettait en état de faire , et au feu très - vif de tous ces
retranchemens , qu'il fallait enlever ; le pont volant , qui
dans un tems ordinaire , aurait pu agir en très -peu de tems ,
ne paraissait devoir être prêt que dans 5 ou 6 heures , la
rapidité excessive du Rhin rendant l'ancrage et sa manoeuvre
difficiles ; de sorte que nous courions risque , faute de munitions
et de secours assez prompts , de nous voir enlever le
fruit de notre entreprise ; il a fallu , pour un instant , ôter
à ce qui était passé tout moyen de retraite pour les sauver
j'ai donné l'ordre de faire revenir tous les bateaux qui avaient
fait le premier transport de troupes , pour leur envoyer les
secours dont elles avaient besoin ; cette manoeuvre s'est faite
avec assez de rapidité , et nous a mis à même de commencer
avec succès les attaques de Kehi .
La premiere redoute de la plaine était défendue par cinq
bouches à feu , et environ 500 hommes ; l'attaquer et l'enlever
a été l'affaire d'un instant : la nouvelle artillerie qu'on venait
de prendre nous a mis en état de répondre à celle de l'ennemi,
avec avantage , et de soutenir l'attaque des autres retranche-
%
( 124 )
mens , qui ont été successivement enlevés avec le même courage
. A neuf heures du matin , l'ennemi était entierement
chassé de Kehl , et nos troupes le poursuivaient sur la route
d'Offembourg , où on lui a encore pris trois bouches à feu ,
et beaucoup de prisonniers. Notre artillerie de l'isle du Rhin
a secondé , par un feu bien dirigé , l'attaque des ouvragesqui
étaient à sa portée. La perte de l'ennemi , dans cette
affaire , est très-considérable , en tués et blessés ; on lui a
pris 7 à 800 hommes , environ 2000 fusils , et quinze ou
seize bouches à feu.
*
L'attaque de Gambsheim n'a pu avoir le succès qu'on devait
en espérer ; les isles où on devait aborder se sont trouvées
Couvertes d'eau par la crue des deux jours qui ont précédé
le passage : cet obstacle n'a cependant pas arrêté ; le débarquement
s'y est fait en plein jour , sous le feu de l'ennemi ,
et la troupe y á été en bataille , ayant de l'eau jusqu'à la
ceinture , pendant qu'on essayait le passage en terre ferme ;
mais la rapidité du courant qui en séparait , n'a pas permis
d'y faire remonter les bateaux ; on a fait repasser les troupes
à la rive gauche , dans le meilleur ordre . Les soldats versaient
des larmes de rage de voir leur courage arrêté par des
obstacles qu'il leur était impossible de vaincre .
Cette attaque était commandée par le général de division
Beaupuis , ayant sous ses ordres le général de brigade Sainte-
Suzanne , les adjudans - généraux Bellavene , Levasseur et le
chef de bataillon du génie Poitevin . Les troupes qui y étaient
destinées , sont revenues snr-le - champ à l'attaque de Kehl ,
pour soutenir celles qui y avaient passé ; le passage de Kehl
était commandé par le général de division Ferniet ; les différentes
attaques étaient dirigées par les adjudans- généraux
Montrichard , Abattuici , Decaen et le chef de brigade du
génie Boisgerard ; la réserve , par le général de brigade
Tholmé ; le général de division Desaix , commandant le
centre de l'armée , a pris celui de ces deux divisions aussi - tôt -
leur passage . La conduite distinguée de tous ces braves
officiers , mérite les plus grands éloges . Je ne dois pas oublier
de vous rendre le compte le plus avantageux des talens et
de l'activité du général de brigade Regnier , chef de l'étatmajor-
général de l'armée ; les détails immenses de sa place ne
l'empêchent pas de prendre la part la plus active à toutes les
affaires , et d'y rendre les services les plus signalés .
J'avais chargé de la reconnaissance du Rhin , des préparatifs
du passage et de tous les détails qu'exigaient une opération
de cette importance , les adjudans-généraux Abattuici , Bella--
( 125 )
[
vene , Decaen , Montrichard , le chef de brigade du génie
Boisgerard et Dedon , chef de bataillon des pontonniers.
Rien ne peut égaler l'intelligence avec laquelle ils ont préparé
ce travail , que l'intrépidité et les talens qu'ils ont déployés
dans son exécution .
?
Les troupes qui ont passé à Kehl , sont le 2. bataillon
de la 3e , demi- brigade , et le 1er. de la 16. d'infanterie
légere , les 31. , 89e . et 56e . d'infanterie de ligne . Le chef
de bataillon Becdelievre , commandant le 2. bataillon de
la 3. demi- brigade d'infanterie.légere , s'est particulierement
distingué à l'attaque des redoutes ; les blessures qu'il y
a reçues ne l'ont pas empêché de continuer il est connu
pour un des plus braves officiers de l'armée . L'adresse
la bravoure et le zele du bataillon des pontonniers n'ont pas
peu contribué à nos succès ; ils ont travaillé sans relâche pendant
près de 60 heures . Le général Lajolais , quoiqu'il ne fût
pas en activité , m'a demandé , au moment de l'attaque , à en
suivre une dont il connaissait parfaitement les localités : cette
connaissance précieuse y a été très- utile et son exemple n'a
pu qu'animer le courage de nos troupes. Je vous ferai connaître
les autres traits de courage qui ont illustré cette journée .
Un des plus remarquables est la maniere dont a été enlevée
la premiere redoute de la plaine : les soldats , après avoir
sauté dans le fossé avant de l'escalader , ont inondé ceux
qui la défendaient , d'une grêle de pierres ; cette arme nouvelle
leur a fait perdre la tête et mettre bas les armes , dès
qu'ils ont vu les Français sur le parapet , et forçant la gorge.
"
Si l'ennemi s'était attendu à cette entreprise , elle serait
devenue presqu'impossible . Il est bien heureux qu'il ait été
la dupe de toutes les attaques , des démonstrations , et de tous
les mouvemens que nous avons faits pour la lui cacher ; elle
était même ignorée dans la ville de Strasbourg ; on n'a eu
connaissance des préparatifs qu'au moment où on
ne pou
vait plus les cacher : c'était le passage des bateaux dans le
bras Mabile ; mais je l'avais prévu, et à mon arrivée dans cette
ville , le 5 à midi , j'en fis fermer les portes , de sorte que
l'ennemi n'a pu en être instruit.
f
Au milieu des éloges que je viens de donner à tous ceux
qui ont concouru à cette opération , je regrette d'avoir à me
plaindre des bateliers de Strasbourg , dont la malveillance
à été portée à son comble ; ceux dont on avait requis les bateaux
pour l'expédition ont refusé les gouvernails , sur la
requisition du chef des pontonniers . Vos commissaires près
les administrations de cette ville ont été obligés de faire
( 126 )
des visites domiciliaires pour s'en procurer ; cela a retardé
le passage de deux heures , et il commençait à faire jour
quand les premiers bateaux sont partis ; de sorte que les
fausses attaques qui étaient commencées , devaient lui donner
l'éveil sur toute la rive .
J'espere qué nous serons bientôt en position de donner
la main droite à l'armée d'Italie , et la gauche à celle de
Sambre et Meuse .
Vous voudrez bien , citoyens Directeurs , m'excuser de ne
Vous avoir pas fait passer mon rapport aussi- tôt le passage ;
je ne regardais notre position , sur la rive droite du Rhin
que comme très -incertaine jusqu'à l'établissement du pont ,
puisque nous n'y avions ni artillerie ni cavalerie , et qu'il
était impossible d'y en faire passer. Il vient d'être fini entre
Kehl et l'isle du Rhin. Il a environ 250 toises ; le reste de
Farmée y passe en ce moment.
Salut et respect ,
?
Signé MOREAU.
P. S. On me rend compte à l'instant , que ' nos troupe
viennent de chasser l'ennemi de Neumulh , en lui prenant
deux cents hommes du corps franc de Ginlay , avec un caisson
; la vitesse des chevaux a sauvé la piece .
Ci-joint le plan des attaques et les projets : ils ont été parfaitement
exécutés , excepté à Gambsheim mais je vous
assure que ce n'est pas la faute des troupes.
Buonaparte , général en chef, au Directoire exécutif. - Au quar
tier-général à Bologne , le 5 messidor , an IV.
La division du général Augereau , citoyens directeurs , a
passé le Pô à Borgo- Forte , le 28 prairial : il est arrivé à
Bologne , le 1er. messidor ; il y a trouvé 400 soldats du pape ,
qui ont été faits prisonniers.
Je suis parti de Tortone le 29 prairial ; je suis arrivé le
per, messidor à Modene d'où j'ai envoyé l'ordre , par l'adju
dant-général Vignole , à la garnison du château d'Urbin
d'ouvrir les portes , de poser les armes , et de se rendre
prisonniere de guerre.
J'ai continué ma route pour Bologne , où je suis arrivé à
minuit.
Nous avons trouvé dans le fort Urbin 50 pieces de canon
bien approvisionnées , 500 fusils de calibre , et d'un trèsbeau
modele , et des munitions de bouche pour nourrir
600 hommes pendant deux mois . Le ført Urbin est dans
an bon état de défense ; il a une enceinte bastionnée ,
( 127 )
revêtue , entourée de fossés pleins d'eau , avec un chemin
couvert , nouvellement réparé. Il était commandé par un
chevalier de Malte , et 300 hommes que nous avons faits
prisonniers.
Nous avons fait prisonnier , à Bologne , le cardinal légat ,
avec tous les officiers de l'état-major , et pris quatre drapeaux..
Nous avons également fait prisonnier le cardinal legat de
Ferrare , avec le commandant de ce fort , qui est chevalier de
Malte. Il y a dans le château de Ferrare cent quatorze pieces
de canon.
L'artillerie que nous avons trouvée à Modene , au fort Urbin
et au château de Ferrare , forme un équipage de siége qui
nous mettra à même d'assiéger Mantoue .
Les vingt tableaux que doit nous fournir Parme , sont
partis ; le célebre tableau de Saint-Jérôme est tellement estimé
dans ce pays , qu'on offrait un million pour le racheter.
Les tableaux de Modéne sont également partis. Le citoyen
Barthelemy s'occupe , dans ce moment-ci , à choisir les tableaux
de Bologne ; il compte en prendre une cinquantaine , parmi
lesquels se trouve la Sainte-Cécile , qu'on dit être le chefd'oeuvre
de Michel-Ange.
pas
Monge , Bertholet et Thouin , naturalistes , sont à Pavie on
ils s'occupent à enrichir notre jardin des Plantes et notre
cabinet d'Histoire naturelle . J'imagine qu'ils n'oublieront
une collection completté de serpens , qui m'a paru bien
mériter la peine de faire le voyage . Je pense qu'ils seront
après-demain à Bologne , où ils auront aussi une abondante
récolte à faire .
J'ai vu à Milan le cébebre Oriani ; la premiere fois qu'il
vint me voir , il se trouva interdit ; et ne pouvait pas
répondre aux questions que je lui faisais . Il revint enfin de
son étonnement. « Pardonnez , me dit-il , mais c'est la premiere
fois que j'entre dans ces superbes appartemens , mes
yeux ne sont pas accoutumés.... Il ne se doutait pas qu'il
faisait , par ce peu de paroles , une critique amere du gouvernement
de l'archiduc . Je me suis empressé de lui faire
ses appointemens , et lui donner tous les encouragemens
nécessaires.
payer
Au premier courier , je vous enverrai les lettres que je lui
ai écrites , dès l'instant que j'ai reçu la recommandation que
vous m'avez envoyée pour lui.
Signé , BUONAPARTE.
( 128 )
{
---
Extrait d'une lettre du général Buonaparte , au Directoire exécatif.
Au quarrier-ganèral, à Bologne, le 5 messidor , an IV.
Massena a attaqué , hier , les avant-postes de Beaulieu :
il les a tous culbutés , leur a tué 40 hommes et fait 50
prisonniers .
Je continue à être content de la discipline et de la tenue
de l'armée ; ainsi que des généraux.
Signé , BUONAPARTE .
P. S. Il est aujourd'hui reconnu que toutes les opérations
de l'armée de Sambre et Meuse sur la rive droite du Rhin ,
que l'on avait prises pour un revers et une retraite forcée ,
sont l'effet des plus savantes combinaisons de l'art militaire.
La premiere diversion sur la rive droite avait pour but d'empêcher
les Autrichiens de tenter une attaque contre la ci -devant
Lorraine ou l'Alsace . Les Autrichiens ont en effet abandonné
toutes leurs positions dans le Palatinat , les évêchés de
Spire et de Worms . Jourdan alors ordonna à Kleber de repasser
la Sieg , et de se replier sur Dusseldorff ; la retraite se
fit lentement et dans le meilleur ordre . Quand Kleber se
voyait pressé trop vivement , il livrait des combats meurtriers
aux Autrichiens . C'est ainsi que leurs principales forces ont
été attirées sur le Bas- Rhin , et c'est dans cette vue queJourdan
repassa le Rhin , et reprit son quartier général à Coblentz .
Dans le même-tems , Moreau amusait les Autrichiens devant
Manheim , et se porta avec une incroyable rapidité sur le
Haut-Rhin qu'il passa à Strasbourg. Aussitôt que Jourdan
a été instruit que Moreau avait effectué ce passage , et était
pénétré dans le Brisgaw , il a fait avancer de nouveau le
corps du général Kleber renforcé de 15 mille hommes de
l'armée du Nord qui s'est porté sur la Sieg , pendant que ,
Jourdan a repassé le Rhin entre Coblentz et Andernach ,
en face de l'ennemi qu'il a battu , pour se joindre à Kleber ,
et repousser les Autrichiens au-delà de la Lahn. Le pont de
Neuwied est rétabli , et toute l'armée de Jourdan est actuelment
sur la rive droite, L'ennemi est fort dénoncerté
opérations rapides et hardies.
par ces
De son côté , Moreau poursuit le cours de ses opérations. Il
a forcé le camp de Wislett , et celui de Bihel , dispersé le
corps de Condé , s'est emparé d'Cffembourg , et a empêché
la jonction d'un corps de Wurmser qui venait du Bas - Rhin .
On est encore à la poursuite de l'ennemi . Telle est en substance
le résultat des diverses lettres officielles arrivées hier.
Nous les ferons connaître plus particulierement.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
No.
39.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 30 MESSIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Lundi 18 Juillet 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ANCIEΝΝΕ .
Les Amours de Léandre et de Héro , poëme de Musée, traduit
en français par J. B. GAIL , professeur de littérature
grecque au collège de France. A Paris , chez l'auteur
, place Cambray.
L'AAVVEENNTTUURREE réelle ou fabuleuse de Léandre et de
Héro était célebre dans l'antiquité . Plusieurs poëtes
latins Y font allusion , soit en peignant la puissance
de l'amour , dont elle offre un exemple remarquable,
soit en parlant des lieux qui en furent le théâtre , et
qu'elle rendit fameux. Tout le monde sait par coeur
ces beaux vers de Virgile .
Quid juvenis magnum , cui versat in ossibus ignem
#7 Durus amor ? nempè abruptis turbata procellis,
Nocte natal cæca serus freta ; quem super ingens
Porta tonat cæli , et scopulis illisa reclamant
Aquora ; nec miseri possunt revocare parentes .
Nec moritura super crudeli funere virgo .
On ne connaît gueres moins ceux par lesquels notre
poëte Delille a essayé de les traduire .
Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore ?
L'insensé ! pour jouir de l'objet qu'il adore ,
Tome XXIII. I
( 130 )
La nuit , au bruit des vents , aux lueurs de l'éclair,
Seul traverse à la nage une orageuse mer.
Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête ,
Ni le bruit des rochers battus par la tempête ,
Ni ses tristes parens de douleur éperdus ,
Ni son amante hélas ! qui meurt s'il ne vit plus .
Le morceau de Virgile est admirable : la traduction
est belle . Mais pour le dire en passant , on ne
retrouve point dans le français , les équivalens des
traits qui donnent le plus de vie au tableau . Magnum
versat in ossibus ignem , durus amor ; cette épithete de
durus donné à l'amour , et qui entre si bien dans le
sujet : Quem super ingens porta tonat coeli ; expression
d'une hardiesse et d'un effet remarquables : Scopulis
illisa reclamant ; le reclamant , qui vous fait entendre
la voix des vagues brisées contre les rochers , appellant
le malheureux Léandre à la mort ; enfin , Nee
moritura super; ce mot super qui nous montre d'avance
Héro se précipitant du haut de la tour sur le corps
de son amant : toutes ces beautés , dis -je , entassées
en quelque sorte , et cependant si bien fondues dans
le tableau total , qu'elles ne le renforcent que pour
le rendre encore plus distinct , sont restées , il faut en
convenir , au- dessus de tous les efforts et de tout le
talent de Delille ; et quoique la traduction en vers
des Géorgiques soit encore sans contredit la plus belle
de notre langue , peut- être est -il permis de desirer
pour l'intérêt des lettres , et pour la gloire de son
auteur , qu'il prépare dans d . s poëmes originaux les
mêmes difficultés à ses traducteurs futurs , plutôt que
d'user tant de forces dans une lutte si pénible et sou
vent si désavantageuse .
( 131 )
Ovide a tiré de l'histoire de Léandre et de Héro ,
le sujet de deux héroïdes où l'on trouve toujours la
richesse , et quelquefois l'abus de son talent .
Lucain , Stace , Martial et plusieurs poëtes latins
modernes , cités par le çit . Gail , l'ont célébrée ou
rappellée . C'est en un mot un de ces récits touchans
dont la poésie de tous les siecles et de toutes les
langues s'est emparée comme d'un patrimoine commun.
Nous pensons avec le cit. Gail que l'auteur du
poëme grec de Léandre et de Héro , ne peut être
Musée , le disciple d'Orphée , celui dont parle Virgile
, et qu'il place dans sa description des enfers à
la tête des peres de la poésie : Musæum antè omnes . II
est à peu près sûr maintenant que c'est Musée le grammairien
qui vivait au quatrieme siecle. Ainsi , quand
ce dernier entreprit de reporter dans la langue
grecque un sujet dont la Grece était la véritable
patrie , son plan se trouvait , pour ainsi dire.tracé dans
les traditions populaires et poétiques : il ne lui fut
permis d'orner que de quelques détails particuliers
un récit connu de tout le monde , comme ceux d'Homere
lui- même , dont les poëtes tragiques avaient
emprunté les événemens et les personnages les plus
intéressans de leurs pieces ; et l'époque où il vivait
le dispensa d'y mêler d'autre merveilleux que celui
d'une passion forte qui triomphe de tous les obstacles
.
Voici le début du poëme : nous nous servons de
la traduction du cit . Gail.
Muse , chante ce flambeau confident d'un amour
clandestin , ce nageur nocturne qui volait à l'hymen
( 132 )
,'
15 à travers les flots ; ce ténébreux hymen , que ne
" vit jamais la brillante aurore . Célebre Abydos et
Sestos , où la nuit protégea de son ombre les nôces
" de Héro. "
On peut faire quelques remarques sur la maniere
dont ces premiers vers sont traduits . Ce nageur nocturne
et ce ténébreux hymen rendent mot à mot
σύχιον πλωτήρα , et γ'αμον αχλυόεντα ; mais l'impression qui
en résulte est très différente ; et c'est ici l'un de ces
cas où le mot- à- mot est une espece de contresens .
Quand on nous parle de nager , nous voyons un
homme qui remue les bras et les jambes dans l'eau ;
mais le sens du mot grec embrasse toutes les manieres
de traverser une mer , une riviere , et même de faire
une route. Cette latitude de signification , quoique
la circonstance la restreigne ici véritablement à
l'action de nager , donne au mot plus de noblesse ,
et lui conserve un effet presque métaphorique .
Quant à l'épithete ténébreux que le cit. Gail donne
à l'hymen de Héro , nous lui ferions le reproche
contraire. Le sens du mot hymen, est pour nous plutôt
figuré que simple ; il embrasse tout ce qui constitue
la vie de deux époux plutôt qu'il n'exprime l'acte
de leur union ; et les épithetes qu'on yjoint prennent
nécessairement un peu de la même teinte , et s'étendent
à ce même ensemble d'objets . Ainsi , un
hymen ténébreux nous représente bien plus un hymen
funeste, qu'un hymen contracté secretement et dans,
les tenebres . Les personnes qui ont réfléchi sur l'art
d'écrire ne jugeront point ces remarques minutieuses ;
elles savent bien qu'il consiste principalement dans
l'exacte observation de l'effet des mots , soit à raison de
( · 1334 )
leur choix, soit à raison de la place qu'on leur donne .
Observons que le trait ; dis Sestos et Abydos , quand
il s'agit d'une aventure qui s'est passée dans ces deux
villes porte bien le caractere des anciens . Leur
maniere est d'associer toujours les lieux , les événemens
et les hommes ; de fondre la nature inanimée
avec la nature sensible ; et c'est-là ce qui
donne tant d'ame et d'intérêt à leurs écrits .
Déja j'entends et nager Léandre et pétiller ce
,, flambeau qui annonce l'heure de Vénus concilia-
,, trice des amours . ››
Il y a dans le grec :
Ν χομενόν τε Λέανδρον ἐμὲ ὁ λύχνον άκου
Le ci
Gail a voulu donner plus d'exactitude au
mot j'entends , en faisant pétiller le flambeau , ce qui
est une bien petite circonstance . Il n'a pas fait attention
que c'est ici l'une de ces hardiesses de langue ,
dont on trouve beaucoup d'exemples dans Racine ,
où la précision du sens relativement à un objet ,
couvre son inexactitude relativement à un autre
qui se groupe avec lui sous le même verbe . On lit
dans Virgile quelque chose de bien plus hardi :
Neque audit currus habenas .
Et le char n'entend plus les rênes ..
}
" Sur les bords de la mer , s'élevent en face l'une
,, de l'autre les villes de Sestos et d'Abydos . Amour
" un jour tendant son arc , avait d'un seul trait
" lancé sur les deux cités (1) embrâsé un jeune
` ( 1 ) On ne conçoit pas comment un seul trait est lancé à la
fois en deux endroits différens . Mais ce n'est pas la faute du
traducteur ; il rend ici son original avec la plus grande fidélité.
I 3
( 134 ) :
homme et une jeune vierge . L'aimable Léandre ,
, la belle Héro étaient leurs noms ; tous deux astres
" brillans de leurs villes , tous deux aussi parfaits ,
» demeuraient l'un dans Sestos , l'autre dans Abydos .
» Voyageur , si jamais tu abordes ces lieux , cherche
la tour d'où le final en main , Héro guidait son
" amant ; cherche le détroit retentissant de l'antique
Abydos qui pleure encore aujourd'hui le trépas et
,, l'amour de Léandre . , 1
99
Ce morceau est en général bien rendu . Tous deuž
aussi parfaits n'est pas une bonne locution . Le traducteura
voulu dire , également parfaits . Le grec porte ,
ixence d'aan'anor : mot à mot , égaux entre eux .
Il y avait à Sestos un temple de Vénus : Héro en
était la prêtresse . La fête qui s'y célébrait chaque année
attirait les habitans de tout le voisinage . Elle est annoncée
d'avance ; on accourt de toutes parts , les uns
de l'Emonie , les autres des rives de Chypre ; nulle
femme n'est restée à Cythere . Plus de danses sur la
cîme odorante du Liban . Nul Phrygien , nul Abydien
ne manque à la fête , nul jeune homme aimant les
femmes (1).
Déja s'avance dans le temple la vierge Héro
rayonnante de beauté ; tel est à son lever l'astre
argenté de la nuit . Sa joue se colore d'un tendre
, incarnat ; c'est la rose qui sort nuancée de son bril
lant calice : oui , vous eussiez dit que sa peau
9.9 blanche et vermeille était un champ de roses . Elle
99
(1) ¢ írozaplevos n'est pas un amant comme le traduit le cit.
Gail ; c'est un homme qui aime les jeunes filles , ou plus mot å
mot , qui aime les vierges.
( 135 )
marche, et les roses semblent attachées au cothurne
» de la prêtresse . Que de graces brillent sur sa per
sonne ! Les anciens ont compté trois Graces : quelle
" erreur ! L'oeil riant de Héro pétille de cent graces .
» Certes , Vénus avait une prêtresse bien digne
" d'elle . "
J
Ce passage ne rend point l'original ; il transforme
même quelquefois , à ce qu'il nous semble , en mauvais
goût , ce qui n'est que hardiesse et beauté d'expression
.
Si le traducteur avait connu l'espece de rose
blanche , dont le centre est d'un rouge vif , il n'aurait
pas tourné autour du mot AduoxPoov, qui signifie
de deux couleurs . Il aurait senti combien la comparaison
de la joue de Héro avec cette rose était agréable
et vraie.
Musée ne dit pas que la peau de la jeune prêtresse
était un champ de roses ; mais que son corps et , en
propres termes , ses membres en étaient parsemės ,
comme une prairie dont cette fleur brillante anime et
releve la fraîcheur.
νισσομενης
Καὶ Ροδα λευκο · έτω ος ὑπὸ σφυρά λαμπετο κούρης ,
Πολλαί δ α μελέων χαρίτες ῥον .
Y
Mot à mot : Tandis qu'elle mache vêtue de sa robe
blancke, les roses brillent au- dessous de sa cheville , c'està-
dire sur toute la partie du pied que le mouvement
de la robe laisse entrevoir ; il n'est pas question de
roses attachées au cothurne. Le dernier trait est charmant
; Beaucoup de graces découlaient de toute sa personne
le traducteur n'en fait pas mention.
Enfin , le jeu de mots sur les Graces , dont les an-
1
I 4
Y 136
ciens ne comptaient que trois , et que l'oeil de Héro
produisait au nombre de cent , est très-légerement
glissé dans l'original ; au lieu que le traducteur semble
y peser à dessein , et vouloir le faire ressortir davan- .
tage par ces derniers mots : L'ail riant de Héro pétille
de cent graces. Musée ne fait pas pétiller l'oeil de Héro ,
il ne le fait pas sur- tout pétiller de cent graces ; mais
elles y naissent ou , si l'on veut , elles y pullulent ( 1)
comme les jeunes boutons d'une plante qui végete .
Toutes ces nuances sont si fines qu ' elles disparaissent
sous les mains les plus délicates et les plus exercées .
Un jeune homme frappé de la beauté de Héro
s'écrie qu'il n'a rien vu de si parfait dans les pays les
plus renommés par leurs belles femmes ; que s'il pou
vait l'obtenir pour épouse il n'envierait pas le sort
des Dieux.
Léandre ne laisse point exhaler son admiration ;
mais ses regards en disent plus que des paroles . Héro
rougit en les rencontrant : elle veut les fuir ; elle les
retrouve toujours .
Elle ferme ses beaux yeux ,
etles rouvre bientôt , répondant à Léandre par des
signes qui la trahissent , etc. i
Avec quelle impatience l'amant attend la chûte du
jour ! Déja Vesper , messager des tenebres , se montre
à l'extrémité de l'horison . Léandre s'approche doucement
de Héro , saisit sa main de roses qu'elle retire
avec colere ; mais sa colere se calme , et la vierge d'un
pas tardif se laisse entraîner par Léandre , plutôt
qu'elle ne le suit , dans un lieu solitaire du temple .
Entre la crainte et l'audace que l'amour inspire à
( 1 ) τεθήλει.
( 137 )
la fois , et presqu'également , Léandre rompt le sïlence
a passion se déclare toute entiere . Héro lui
répond avec ces faibles menaces et cette rougeur qui
sont les annonces les plus sûres de la défaite d'uné
belle. Elle lui apprend quel est son nom , et lui demande
le sien ; il répond : Je suis Léandre , l'époux de
la belle Héro .
Ils conviennent que Léandre retournera dans sa
ville pour ne pas compromettre celle qu'il aime , et
la nuit il traversera la mer à la nage , guidé par
le fanal que Héro allumera au haut de la tour qui
lui sert de demeure .
que
" Déja la nuit déployait ses voiles tenebreux , ap-
" portant le sommeil aux mortels , mais non à l'a-
" moureux Léandre . Seul , sur les rivages de la mer
" mugissante , attendant le courier de son brillant
hymenée , il cherchait des yeux le signal lointain 1
" de ses plaisirs , le trop funeste fanal . ",
Le courier est une bien mauvaise expression , et l'épitheve
brillant donné à l'hymenée fait disparaître
entierement l'idée du poëte , qui veut dire ici que
l'hymen brille de loin du haut de la tour, aux regards
avides de Léandre.
Cependant l'amant sillonne avec effort le dos des
vagues agitées ; il aborde au pied de la tour. Héro
descend précipitamment . Sur le seuil de la porte ,
elle embrasse en silence son époux hors d'haleine ,
" les cheveux encore dégoutans d'écume elle le
,, conduit dans l'appartement nuptial . Là , elle l'es-
,, suie , le parfume d'essence de roses ; et le serrant
dans ses bras : Cher époux , lui dit- elle , ô toi qui
" viens de souffrir ce que nul autre n'a souf-
" "
( 138 )
» fert...... Oublie tes fatigues sur mon sein..………………..
,, Léandre lui délie la ceinture : les doux mysteres
s'accomplissent ; hymen sans pompe , couche nup-
" tiale sans hymne. Nul poëte n'invoqua la déesse
protectrice des mariages : point de flambeaux , point
de danses légeres autour de la couche point de
» pere ni de mere vénérable qui chantât l'hymenée . ,,
Tant que dura la belle saison le bonheur de deux
amans ne fut point trouble ; et la mer qui les sépare , '
le mystere qu'ils se sont prescrit en assaisonne les
plaisirs . Mais trop tôt l'hiver arrive escorté des fou
gueux aquilons .
Αλλ' ότε παχνήεντος επήλυθε χείματος ώρης
Φρικαλέας δονίεσα πολυτροφάλιγγας άλλος
Βεβα δ' ασήρικτα & υγρα θεμείλα θαλάσσης ,
χειμέριοι πνείοντες αει ευβέλιζον αὗται ,
Λαίλαπι μαςίζοντες ὅλην άλω
-
Ces vers sont de la plus grande beauté . Le cit. Gail
les a étranglés dans cette phrase qui ne présente
qu'une fausse image . Déja d'affreux tourbillons
s'engouffrant au fond des mobiles abymes , ébranlent
les humides fondemens de la mer. " Voici quel
est à peu près le sens de ce passage . Mais lorsque.
l'hiver survint , chargé de noirs frimats , et poussant
devant lui les horribles tourbillons des tempêtes ,
les vents qui lui servent de cortège , ces vents qui
soufflent sans cesse , battant à grand bruit la mer , y
creusent des abymes humides jusqu'à ses dernieres
profondeurs ; tout l'empire des eaux s'ébranle à la
fois sous leurs coups furieux.
Égarée par l'amour et par l'inspiration fatale des
( 139 )
Parques, Héro donne cependant le signal accoutumé.
Léandre l'apperçoit , et n'écoute que les voeux de
son épouse ; il s'élance dans la mer. Autour de lui
déja les flots sont pressés par les flots ; l'onde s'amoncele
, les vagues s'élevent jusqu'aux nues . Ce dernier
membre de phrase ne rend pas Αιθερα μέσχετο ποντος ( 1 ) .
99
Battu par les flots qui l'assaillent , Léandre erre çà
» et là , ses jambes se lassent , ses bras restent immobiles
.... En même tems le vent éteint l'infidele
, fanal , et avec lui la vie et l'amour de Léandre . ,,
Au moment où le jour paraît , la malheureuse
Héro qui roulait dans son coeur mille pensées funestes
, voit sur le rivage son amant sans vie , et déchiré
par
les rocs ; elle se précipite du häut de la
tour , la tête la premiere , heureuse d'expirer sur le
corps de celui qu'elle avait tant chéri : la mort même
ne put les séparer .
Tel est en peu de mots ce poëme qui a produit
des imitations dans presque toutes les langues de
l'Europe . Nous n'avons pu nous refuser au plaisir
d'en faire suivre la marche à nos lecteurs .
Malgré les remarques critiques que nous nous
sommes permises sur la traduction du cit . Gail , nous
aimons à reconnaître qu'elle est infiniment supérieure
à celle de Lucien il nous semble même qu'elle.
n'aurait pas besoin d'un grand travail pour devenir
bonne ; et sa lecture nous a confirmés dans l'idée
qu'il ne faudrait à cet helleniste qu'un peu moins
de précipitation pour faire tout-à- fait bien .
Nous nous permettrons encore les observations
( 1) Miscentur æthera ponto .
( 140 )
}
suivantes , relatives au jugement qu'il porte dans sa
préface , du talent de Musée .
Ce poëte, comme nous l'avons dit, n'est pas d'une
époque très-ancienne ; il n'est pas même de ce qu'on
appelle le bon tems de la littérature grecque. Quelques
traits de mauvais goût qu'on peut lui reprocher
donnent au citoyen Gail , occasion de dire ce qu'on
a dit tant de fois , que les plus anciens écrivains
étaient les plus purs , et que ceux des âges subséquens
ne pouvaient être confondus avec eux ,
que par des hommes d'un tact peu sûr et peu dég
licat.
Nous oserions penser que cette remarque n'est pas
vraie sans limitation , et qu'il n'est plus permis de la
répéter sans la circonscrire . Nous croyons sur-tout
qu'il serait plus utile de rechercher pourquoi l'esprit
humain ,tendant toujours vers de nouveaux progrès
dans les arts , comme dans les autres parties de ses
travaux,ily éprouve cependant de longues stagnations,
et paraît même de tems en tems revenir sur ses pas.
La poésie et l'éloquence nous en offrent plusieurs
exemples dans la courte partie de l'histoire des
hommes qui nous est connue .
Il est certain que les poésies les plus anciennes ,
comme celles de la Bible , d'Homere , d'Hésiode ,
ou comme les fragmens plus informes qui nous ont
été conservés des bardes Ecossais et Scandinaves ,
ont un caractere de simplicité qui touche , joint à
une énergie que ce mélange rend plus entraînante .
La recherche et l'effort en sont également bannis ;
et l'impression dominante qu'on reçoit , est en
quelque sorte celle de la nature elle -même , dont
( 141 )
une certaine négligence assure encore mieux l'effet.
C'est en vain qu'on chercherait ce même caractere
dans les écrivains plus modernes ; ceux d'entre eux
qui se sont efforcés d'en conserver quelques traces ,
`ont été obligés d'y joindre l'élégance , la correction ,
leurs con- et le rapprochement des traits exigés par
temporains ; d'où résultent sans doute des béautés
particulieres infiniment précieuses . Ce qui convient
à la naissance des sociétés , où les idées et les sentimens
sont simples et près des objets communs de
la vie , ne convient plus lorsque des rapports plus
compliqués ont étendu la sphere des impressions ;
lorsque l'habitude d'en recevoir un grand nombre
à la fois , fait rechercher la même abondance . dans
les imitations des arts ; lorsque la satiété des jouissances
exige quelque chose de plus aigu , s'il est
permis de parler ainsi , pour réveiller l'attention ;
lorsqu'enfin le sentiment des convenances devient
de jour en jour plus difficile , et que les genres , en
se distinguant , sont obligés de se tracer des routes
particulieres et nouvelles .
Nous ne répéterons pas d'ailleurs l'observation ,
peut- être assez mal fondée , que les béautés s'épuisent
à mesure que les esprits originaux s'en emparent
dans les différens genres . Du moins cette observation
n'est- elle juste que lorqu'une servile imitation retient
le génie dans le cercle déja tracé , c'est-à - dire
lorsqu'il n'y a pas de génie .
Mais l'on voit qu'à chaque siecle ou plutôt à
chaque pas nouveau dans l'état social , il faut que
les arts fouillent plus avant dans les impressions ;
qu'ils fassent des combinaisons , sinon plus savantes ,
( 142 )
4
du moins plus multipliées et plus fines . Or , ces essais
ne sont pas toujours heureux . En cherchant du nouveau
, l'on ne rencontre souvent d'abord que de
l'extraordinaire. Les premieres hardiesses ouvrent
de fausses routes ; et le goût sévere n'y voit qu'une
affectation ridicule . Mais tôt ou tard il vient des
hommes d'un génie véritable , qui combinant les
beautés de leurs prédécesseurs avec ce qu'exige l'état
de civilisation plus avancé de leurs contemporains ,
unissent plus d'abondance et de richesse à l'antique
simplicité , plus de finesse au naturel , et toutes les
ressources de la réflexion à ces impressions heureuses
et natives qu'on admire avec raison dans les anciens .
Eschyle , Sophocle et Eurypide trouverent dans le
jeu des passions , dans la combinaison des événemens ,
dans le tableau plus rapproché des scenes de la vie ,
des beautés dont Homere leur maître commun n'offre
point de modele . Theocrite est bien supérieur à Hésiode.
Plutarque porta dans la philosophie des vues
plus exactes , il en tira des leçons plus applicables
aux besoins journaliers , que Platon , Aristote et
Xénophon lui-même ; il surpassa dans l'histoire , du
moins sous plusieurs rapports , Hérodote et Thucydide.
Lucien fut plus hardi , plus piquant , et peutêtre
plus véritablement philosophe qu'eux tous .
:
Est-il aujourd'hui personne de bonne foi qui ne
mette Virgile comme écrivain , au- dessus d'Homere ;
Horace au-dessus de Pindare ? Peut- on nier la supériorité
des écrits philosophiques de Cicéron sur ceux
des Grecs ses devanciers ? Quelle distance immense
entre Tacite et Tite - Live , même sous les rapports
du style ? Nous savons bien que des gens qui jugent
( 143 )
toujours sur l'ancienne parole de leurs maîtres ne
seront pas ici de notre opinion ; mais nous déclarons
franchement que nous regardons la vie d'Agricolá
comme le plus beau morceau d'éloquence de l'antiquité.
Maintenant si l'on passe aux modernes , le Tasse
et l'Arioste n'ont - ils pas créé des béautés d'ordon
nance et d'exécution dont les anciens n'avaient aucune
idée ? Moliere , Corneille , Racine , Voltaire ;
ne sont-ils pas autant au- dessus d'Aristophane , de
Plaute , de Térence , d'Eschyle , d'Eurypide et dé
Sophocle , qu'on a long- tems affecté de croire ou de
dire qu'ils étaient au- dessous .
Montagne , qui dans ses jugemens sur Virgile
et Lucrece , a montré combien il était fait pour sentir
toutes les béautés poétiques , pensait que de son
tems la poésie française était parvenue à son plus
haut sommet , et qu'on n'irait pas plus loin que
du Bellai. Cependant bientôt après vinrent Regnier
et Deportes ; après eux Malherbe ; après Malherbe ,
Boileau , Racine , Lafontaine ; et dans ce siecle Voltaire
, qui plus fécond et plus varié qu'eux tous ensemble
, a prouvé par un grand nombre de morceaux
d'assez longue haleine , qu'il aurait atteint à la perfection
de Racine lui -même , si la multiplicité de
ses travaux lui avait permis de donner à chacun le
dégré de soin , le tems et la patience qu'elle exige .
Balzac et la Chambre avaient tâché de donner du
nombre à la langue française , Voiture , une marche
légere et vive ; lorsque Pascal , avec plus de naturel
et de force que les deux premiers , avec plus de finesse
et de grace que Voiture,vint par son chef- d'oeuvre des
2
( 144 )
Provinciales, placer cette langue , en quelque sorte nouyelle,
presqu'à côté de la latine et de la grecque . On a
vu depuis Massillon revenir sur la maniere de Balzac ,
et de la Chambre , et la souplesse de son talent , la
justesse de son goût , donner à leur prose oratoire le
même dégré d'élégance et de pureté que le génie
de Racine à la poésie dramatique .
Et de nos jours , Buffon et Rousseau , l'un par la
majesté du ton , par la beauté des développemens ,
par la richesse , et en même - tems par l'économie de
l'expression ; l'autre, par la force , l'éclat , la vivacité ,
le caractere de passion dont il empreint toutes ses
pages , par l'art avec lequel il balance et roule
pour ainsi dire ou ses raisonnemens , ou ses impressions
, par ces ondulations de style qui font ressembler
ses écrits à une conversation animée ; n'ont-ils
pas fait voir aux détracteurs du siecle , que même
pour la perfection des formes , celui de Louis XIV
n'avait pas tout fait à beaucoup près.
Enfin , malgré ce brigandage de déraison dont les
tribunes populaires nous ont offert tant de fois le
hideux tableau ; malgré le néologisme absurde et la
barbarie de langage qui dans ces dernieres années a
si souvent révolté le bon sens et le goût : la révolution
en brisant toutes les chaînes des esprits , en
faisant disparaître toutes ces petites délicatesses de
sallon , toutes ces petites convenances du beau monde ;
en substituant des sentimens énergiques et vrais , à
la ridicule métaphysique du coeur , que l'impuissance
de sentir avait mise à la mode ; en un mot , en dirigeant
toutes les affections et toutes les pensées vers
les objets les plus réels et les plus importans , la révolution
( 145 )
volution , dis - je , créera bientôt en quelque sorte une
nouvelle langue , digne d'un peuple libre ; elle fera
bientôt éclore de nouveaux talens plus hardis et plus
fiers , et ses effets ne seront pas moins utiles aux
progrès des arts qu'à ceux de la raison et du bonheur.
Ainsi donc notre haute admiration pour les anciens
ne nous porte point à croire que le génie des
arts ait fait de véritables pas rétrogrades . Nous savons
qu'il a paru souvent en avoir fait ; et sans doute il
serait utile de remonter aux causes de ce phénomene
; une pareille recherche nous semblerait du
moins plus intéressante . que l'éternelle répétition
de ces demi-vérités qui retiennent l'esprit des jeunes .
gens dans le cercle étroit d'une demi- littérature .
HISTOIRE NATURELLE.
Voyagés dans les Deux- Siciles et dans quelques parties des
Apennins , par SPALLANZANI , professeur d'histoire naturelle
dans l'université de Pavie , etc. , Traduits de
l'italien par G. TOSCAN , bibliothécaire du Muséum
national d'histoire naturelle de Paris ; et AM. DUVAL
ci devant secrétaire de la légation française à Naples et
à Malte ; avec des notes de Faujas . Tome I. A Paris ,
(
`chez le directeur de l'imprimerie des sciences et arts , rue
Therese . An IV de la République Française.
PROFESSEUR d'histoire naturelle à Pavie , Spal-
•
lanzani se plaît à enrichir le Muséum de cette université
célebre . En 1788 , il visita les Deux - Siciles
pour recueillir les produits volcaniques de cette
Teme XXII. K
( 146 )
terre embrâsée depuis des myriades de siecles . Il a
étudié ces produits sur les lieux qui les ont entendu
vomir , et il nous donne aujourd'hui le résultat de
ces observations . Il y a joint les recherches qu'il a
faites depuis son retour , à l'aide des agens chimi
ques. De sorte que ce recueil présente sous le titre ,
modeste de voyage , une véritable minéralogie des
volcans des Deux- Siciles . L'esprit observateur qui caractérise
Spallanzani , ses recherches longues et pénibles
sur les objets les plus déliés de l'histoire naturelle ,
sont de sûrs garans de l'utilité de cet ouvrage pour
l'avancement des sciences .
Spallanzani a été plus heureux en traducteurs
français , que la plupart des savans étrangers ne
l'avaient été jusqu'à ce jour. Des libraires avides les
faisaient traduire au plus bas prix possible , et par
des hommes qui ne possédaient que la connaissance
des langues sans avoir celle des objets décrits :
Nous voyons ici la réunion de deux citoyens éclairés ,
qui ont travaillé de concert, à cette traduction , à
Jaquelle ils ont joint des notes du cit. Faujas .
9
Le style des traducteurs est facile , naturel et propre
au sujet. Mais un mérite particulier à leur travail
est d'avoir fait précéder chaque chapitre de l'auteur
par des notices historiques et pittoresques , sur les
lieux qui ont fourni la matiere du chapitre . Cette
idée heureuse transporte et fixe réellement le lecteur
dans chaque contrée , où Spallanzani le promene
rapidement. Ces notices ont des couleurs fraîches et
elles rappellent des peintures d'une autre genre , les
paysages du Guaspre et du Lorrain. Puisse un pareil
exemple être suivi par tous les traducteurs des
( 147 )
ouvrages d'histoire naturelle ! on doit nous intéresser
à la description des climats qui seuls favorisent la
multiplication de certains animaux , lorsqu'on nous
occupe d'eux . Refuserait- on au botaniste d'arrêter
quelques instans nos regards sur le sol heureux qui
produit l'arbre-à - pain , etc. ?
Dans l'introduction , Spallanzani trace la méthode
descriptive qu'il a suivie , et c'est un bon modele .
Il a étudié les pays volcaniques de la même maniere
qu'on étudie une chaîne de montagnes . L'ossature
et l'ensemble , ensuite la position des parties ou des
différentes couches ; enfin , le mélange et les rapports
de ces couches entre elles fixent l'attention du lithologiste
. Deux objets principaux l'ont occupé dans
cette recherche , la sommité centrale des isles et des
montagnes volcaniques , ensuite leurs rivages . Premier
produit des inflammations souterraines , cette
sommité sortit des ondes avant toutes les autres parties
: quelquefois elle conserve encore le cratere entier
et même enflammé , mais elle en présente toujours
quelques vestiges. Ouverts et déchirés par les
vagues de la mer les rivages révelent à l'oeil obser
vateur le secret de la construction intérieure des
pays volcaniques. C'est pourquoi Spallanzani les
suivait assiduement avec une barque légere , et il
tenait un compte exact des accidens qu'il y découvrait.
Le savánt étudiait ensuite avec soin les laves , les
sceries , les ponces et les émaux qui couvraient les
flancs des montagnes volcaniques . Mais il ne se contentait
pas de ceux qui se trouvaient placés à fleur
de terre , parce qu'ils sont déja attaqués et déna-
K. 2
( 148 )
turés par le tems . Il les rompait , et les détachait des
masses dont ils faisaient partie . L'acide sulfurique
d'ailleurs les attaque dans certaines positions , et
change l'aspect de morceaux qui sont cependant de
même nature . Mais l'auteur n'a pas borné là ses soins .
Revenu à Pavie , il a revu avec attention tous ces produits
volcaniques ; il les a examinés avec les loupes
et le microscope ; il les a même soumis à l'action de
l'aimant , au feu des verreries et des fourneaux du
chimiste . Cette opération l'a mis à même de découvrir
le rapport de notre feu ordinaire à celui des
volcans . Quelqu'actif que ce dernier nous paraisse ,
il n'est réellement pas supérieur à celui de nos verreries
; car ce feu artificiel opcre une réfusion complette
des verres , émaux , ponces et autres produits
des volcans . Le même feu liquéfie aussi beaucoup de
pierres de la nature de celles qui , par l'effet des
incendies excités dans l'intérieur de la terre , ont
formé les montagnes volcaniques . Ce feu est de 87
à 88 degrés du pyrometre argileux de Wedgwood ,
c'est-à-dire , de deux degrés seulement plus faible
qu'il ne le faut pour souder et joindre ensemble deux
verges de fer.
Le travail de Spallanzani a pour but principal les
produits des champs Phlégréens et des isles Éoliennes .
Ce n'est qu'incidemment qu'il parle de ceux du Vêsuve
et de l'Etna , parce qu'ils ont été savamment.
décrits par le chevalier Gioéni dans sa Lithologie vésuviennes
et par le cit. Dolomieu , membre de l'institut
de France , dans son Catalogue raisonné des productions
de l'Etna.
La minéralogie n'a pas seule occupé le célebre
( 149 )
prófesseur. En visitant Scilla et Charibde , qu'il re- .
connut pour des lieux tranquilles et calmes , il examina
avec attention la pêche de l'espadon ( xiphias
gladius ) , du requin ( squalus carcharias ) , et celle du
corail ( isis nobilis ) . On en trouvera la description
dans ce voyage . Dans ces pêches il recueillait les .
différentes ordures attachées aux filets et que les pêcheurs
jettaient avec dédain . Il y trouva de nouvelles
especes d'ascidies et d'escaries , et une espece inconnue
de petits polypes , au - dedans desquels il vit clairement
la circulation des humeurs , que l'on n'y avait
point encore apperçue . C'est encore dans le détroit
de Messine que Spallanzani a vu ces médules phosphoriques
dont a parlé Lefleing ; il y a étudié leur
genre de vie et leur étonnante organisation qu'aucun
naturaliste n'avait encore été à portée de décrire .
Les environs de Messine fournirent à notre savant
des observations géologiques très- curieuses . Une
pierre sablonneuse forme en grande partie le fond
du détroit et s'étend jusqu'à la pointe de Pelora.
Elle ne cesse de se reproduire par l'effet d'un principe
pétrifiant. Dès- lors on ne peut plus être étonné
de rencontrer dans son intérieur des squelettes humains
et d'autres corps étrangers , et d'entendre l'auteur
prédire qu'un jour du côté de Peloro , où le détroit
est le plus resserré , la Sicile s'unira de nouveau
à l'Italie .
Les anguilles ( murena anguilla, LIN. ) sont- elles vivipares
ou ovipares ? Cette question partageait le naturaliste
. Un calme ayant retardé le retour de Spallanzani
à Pavie , et ayant arrêté son navire devant
Porto Ercole près d'Orbitello , il mit à profit ce tems
K 3
( 150 )
perdu pour la navigation . Il alla étudier ce poisson
dans un lac voisin du lieu de sa relâche . Nous trouverons
dans la suite de son ouvrage la solution de
cette question .
Spallanzani , occupé du spectacle étonnant que lui
présentait le redoutable Vésuve , chercha à se rendre.
compte d'un phénomène qui accompagne les jets
des grêles volcaniques . Ce sont des détonations trèssensibles
et semblables au bruit d'une mine qui
éclate. Tout à coup elles cesserent de se faire entendre
, quoique les projections fussent continuées .
Il compta dix-huit projections silentieuses ; la dixneuvieme
, égale aux autres en intensité , fut détonante
les onze suivantes furent bruyantes , et celles
qui les suivirent , silentieuses , etc. Voici l'explication
de ce fait . Le feu seul est insuffisant pour le
produire , et il est dû à un fluide élastique enveloppé
dans la lave , dont il lance une partie dans les
airs en se dégageant. Il y a retentissement quand le
fluide se dilate brusquement ; le bruit est nul ou trèsfaible
, lorsqu'il se dégage lentement .
Un petit courant de lave sortait des flancs du cra.
tere ; le naturaliste jetta sur cette lave fluide des
laves froides , seul corps dur qui se trouvait sous sa
main. Elles rendaient un son sourd , comme si ellès
eussent frappé une terre molle ; elles faisaient un
trou , ne s'y plongeaient qu'au tiers du volume , et
étaient emportées par le courant. Il s'assura que les
laves qu'il jettait sur le courant étaient de la même
espece et matiere que lui ; il fut donc étonné de
ne les pas voir s'enfoncer entierement , puisqu'il est
bien reconnu que les corps passant de l'état de li(
131 )
1
quidité à celui de solidité , deviennent plus com
pacts. Mais il réfléchit que les morceaux de lave
lancés sur le courant étaient remplis de cavités , et
que ces vides n'existaient pas ou existaient en petit
nombre dans la lave fluide . D'ailleurs , la ténace liquidité
de la lave s'opposait encore à l'entiere immersion
; car , ajoute l'auteur , j'ai vu des globes ,
solides de verre lancés avec force dans une masse
liquide de la même matiere , n'y plonger qu'en partie
, et surnager.
Le tufa , sur lequel et avec lequel.Naples est bâti ,
a-t-il été formé dans la mer qui baignait le pied des
montagnes embrâsées ? est- il dû à l'aggrégation des
cendres lancées par le feu , cimentées et consolidées
dans la succession des siecles , par l'infiltration des
caux pluviales ? enfin , tire- t-il son origine des éruptions
boueuses et fluides vomies quelquefois par les
volcans ? ... Le chevalier Hamilton voyant déterrer
sous le théâtre d'Herculanum la tête d'une statue
antique , remarqua que son empreinte restait dans
le tufa , assez parfaite pour servir de moule. Comment
ne pas reconnaître dans cette observation une
espece de fange tufacée propre à se mouler sur les
corps auxquels elle s'appliquait ?
Lemery ayant mêlé de la limaille de fer avec du
soufre en poudre , produisit l'inflammation de ce
mélange en l'humectant . Depuis cette expérience , on
a attribué généralement à l'inflammation spontanée
des pyrites les incendies souterrains qui produisent
les volcans. Mais Spallanzani fait observer judicieusement
que les pyrites sont très - rares dans les pays
volcaniques. Il dit que le chevalier Hamilton a pris
K 4
( 152 )
des schorls pour des pyrites , ce qui est bien prouvé
aujourd'hui ; et qu'il a assuré faussement que l'Etna
et le Vésuve sont remplis des dernieres . De plus , le
savant minéralogiste Français , Dolomieu ne décrit
dans son catalogue raisonné des produits de l'Etna ,
qu'un seul morceau contenant de la pyrite ; la Lithelogie
vésuvienne du chevalier Gioéni n'en fait mention
d'aucune et enfin , deux isles qui sont dans
un état actuel d'embrâsement , Vulcano et Stromboli,
n'ont offert à Spallanzani aucun vestige de matiere
pyriteuse . L'origine des volcans est donc encore sous
le voile de la nature , ou d'Isis , que personne n'a
soulevé entierement. - ? " 176
Les schorls et les feld-spaths abondent dans les
laves de la Solfatare , će vaste attelier de soufre et
d'alun ; mais ils y présentent un phénomene constant
qui nous atteste leur dureté. Leur altération est
toujours moins avancée que celle du cément qui les
entoure . Au sud du Vésuvé , et à peu de distance de
l'hermitage , Spallanzania trouvé des masses de laves
élevées au- dessus du sol , très- anciennes , poreuses et
à demi- consumées par le tems , où des schorls noirs
crystallisés s'étaient conservés dans leur intégrité . —
On sait que les maisons de Pompéia , ensevelies pendant
seize siecles sous une éruption du Vésuve , et
decouvertes en partie aujourd'hui , ont été bâties
avec des laves . Quelques - unes de ces laves se décomposent
et sont friables ; mais les schorls qu'elles
renfermaient ont conservé la dureté et l'éclat vitreux
qui les caractérisent.
Une grande partie de la Solfatare est formée de
tufa qui présente des vestiges de plantes . Spallanzani
( 153 )
les reconnut pour des Algues marines ; et il en conclut
avec vraisemblance que cette partie de la Solfatare
a été un fond de mer soulevé par l'action du
feu .
Ferber a parlé des trois grandes colonnes de marbre
blanc- verdâtre , grec , appellé cipolin ( porreau ) , qui
sont encore debout au milieu des ruines du temple
de Sérapis à Pouzzoles , et qui présentent , à neuf pieds
environ, au - dessus de leurs bâses , une zône horisontale
d'environ deux pieds , inégale et raboteuse ,
tandis que le reste du marbre , au- dessus et au- dessous
, est lisse et poli . Cette zône est toute førée
par des pholades ( mitili lithophages , LINN . ) dont les
nids ou loges renferment encore les coquilles eni
tieres , ou réduites en fragmens . Ferber en a conclu
que la mer s'est abaissée à neuf pieds , parce que les
pholades , selon lui , se tiennent précisément à la surface
de la mer, et qu'elles n'habitent ni au fond des
eaux , ni dans les pierres élevées au- dessus du niz
veau. Cette supposition est détruite par le fait :
Spallanzani a trouvé la même espece de pholade
dans les divers , parages de la mer de Gênes et dans
la mer Adriatique , attachée aux écueils , aux rochers
submergés , jamais ou très - rarement à ceux qui sont
à fleur- d'eau . Enfin , il en a fait pêcher à la profondeur
de huit , dix et douze pieds ; et il en conserve
d'implantées dans la dure valve de grosses huîtres
pêchées en sa présence à la profondeur de 142 pieds .
Ce fait attend donc encore une explication plausible.
-
"
Dans le cratere de Monte- nuovo des champs Phlé
gréens , Spallanzani vit sautiller en troupes nom(
154 )
breuses de petites grenouilles , dont il ne put découvrir
l'origine . Il n'y a pas en effet entre toutes
les especes nombreuses et variées des grenouilles
européennes , sans en excepter le crapaud , une seule
espece qui naissé hors de l'eau , et qui n'y séjourne
quelque tems , au moins jusqu'à ce qu'elle ait dépouillé
le masque de tétard . Cependant Monte- nuovo
est constamment aride ; mais lorsque des pluies
longues et abondantes inondent la terre , le fond du
cratere les engloutit avidemment , parce qu'il est
formé par un tufa spongieux et fendillé . L'eau la
plus voisine de ce cratere étant celle du lac d'Agnano,
distant d'un demi-mille , on pourrait l'assigner pour
le lieu de l'origine de nos grenouilles . Mais celles
du lac sont d'une espece absolument différente..
Celles du cratere avaient un demi -pouce de longueur
sur un quart de largeur : leur forme était com
plette ; leur couleur , d'un jaune foncé leurs pieds
antérieurs munis de quatre doigts ; les postérieurs en
avaient cinq non- palmés . C'est un problême offert
aux zoologistes .
僻
Notre naturaliste , en faisant par mer le tour de
Tisle d'Ischia , avait toujours présent à l'esprit le sentiment
de plusieurs physiciens , qui ont cru que
formation des laves prismatiques est due à leur immersion
subite dans l'eau . Il trouva une belle occasion
de vérifier cette opinion dans la multitude de
courans de lave ensevelis dans les flots sous des directions
et des inclinaisons différentes qui s'offraient
à ses yeux , et qu'il pouvait suivre de l'oeil jusqu'à
une certaine profondeur. Il assure positivement , et
il mérite d'être cru , qu'il ne vit pas une seule de
( 155 )
ces laves se présenter sous une forme réguliere , soit
dans les parties qui s'élevaient au - dessus de l'eau
ou qui la touchaient , soit dans celles que l'oeil pouvait
distinguer à une certaine profondeur sous les flots .
Il est donc bien démontré aujourd'hui que la
chaussée des Géans , et tous les autres groupes de
laves prismatiques qui lui ressemblent , ne sont point
l'ouvrage des eaux. Un retrait occasionné par l'évaporation
du calorique , et semblable à celui qui occasionne
les fentes et les divisions par le déssechement
dans les dépôts boueux et marneux , occa↓
sionne cette division en prismes de toutes sortes de
formes et de longueur.
La notice descriptive qui précede le voyage au
mont Etna , renferme , comme toutes les autres , deš
descriptions animées , et des ressouvenirs historiques
très-attachans . Elle présente une chronologie des
éruptions de ce volcan , que Pindare appellait déja
Péternel nourricier des neiges et des frimats ; dont l'abyme
vomit des sources sacrées d'un feu inaccessible . L'auteur
de la notice cite la seconde éruption connue , celle
qui arriva vers la 75 , olympiade , environ 480 ans
avant l'ère vulgaire , au tems des batailles de Salamine
et de Platée. Il rapproche de ces tems la médaille
des Cataniens qui nous a conservé le souvenir de
la piété filiale d'Amphinomus et d'Anapius , deux jeunes
fils qui enleverent du milieu des flammes les auteurs
de leurs jours. Cette médaille ne porte aucune
époque , n'offre aucun moyen pour fixer le tems
où elle fut frappée . Elle est un monument de la
piété de ces deux Cataniens ; mais est - elle du même
tems ? est-elle postérieure , quoiqué véritablement
1
( 156 )
antique ? ... Il est presqu'impossible de prononcer !
Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire
le passage suivant , relatif au courant de lave
de l'Etna , qui en 1669 inonda une espace de 14 milles
de longueur , sur trois ou quatre de largeur , s'éleva
au-dessus des murs de Catane , couvrit une partie de
la ville , et alla se précipiter dans la mer.......
Le comte de Borch établit un calcul sur les
changemens qu'elle a éprouvés et sur ceux qu'il a
remarqués dans celles qui ont coulé avant et après
cette époque ; changement qui consiste dans le terreau
dont se couvre leur surface , lequel est produit
par la décomposition des laves mêmes , et par la
destruction des plantes qui après un certain tems
y prennent racine : l'épaisseur du terreau est , selon
Borch , la mesure de la durée des laves. Il apporte
en exemple plusieurs laves de l'Etna qui , à raison
de leur antériorité , sont couvertes d'une couche plus
ou moins considérable de terre végétale . Ainsi , une
lave de 1157 qu'il observa au mois de décembre 1776,
était revêtue d'une couche qui avait 12 pouces de profondeur
; à la même époque , cette couche se trouvait
réduite à huit pouces , sur une autre lave de 1329 ;
à un peu plus d'un pouce , sur celle qui coula en
1669 ; enfin , il ne s'en était point encore formé sur
une plus récente , celle de 1766. Borch conclut
que l'âge des laves étant prouvé par l'accroissement
du terreau , on pourrait en déduire l'antiquité du
monde.
,, Comme cet argument a quelque chose de spécieux
, et qu'il a déja été employé par d'autres auteurs ,
il mérite d'être examiné . Sans doute , les laves se
}
( 157 )
རྞྞ།
recouvrent par la succession des tems d'une terre
propre à la végétation , qui est le produit de leur
décomposition et des débris des plantes qui y vivent.
L'observation nous rend cette mutation très- évidente ;
elle nous apprend aussi que les roches des montagnes
non volcanisées , long-tems exposées à l'action des
météores , se résolvent , au moins pour la plupart , en
terre végétale . Il est encore vrai qu'à égalité de circonstances
de part et d'autre , les laves étant , par
exemple , formées de la même pâte , et également
affectées par le feu , les anciennes fourniront toujours
plus de terreau que les modernes. Mais nous
avons vu , en décrivant les champs Phlégréens , combien
les matieres différent entre elles ; plus nous les
observons , plus nous acquerons de preuves de cette
différence . Le calcul de Borch est d'autant moins
fondé , qu'il arrive souvent qu'une lave devient plus
riche que celle qui a l'antériorité sur elle . Le chevalier
Gioćni m'a dit à Catane , qu'il en connaissait
plusieurs de cette espece sur l'Etna . Comparons seulement
celle de 1329 que cite Borch , avec la lave
dell'arso à Ischia , qui coula en 1302. La premiere ,
au bout de 447 ans , avait acquis huit pouces de terreau
; la seconde , que j'ai observée en 1788 , c'està-
dire 486 ans après son éruption , n'avait encore rien
perdu de sa dureté . Mais comment ce voyageur n'at-
il pas vu un autre courant près de Catane , dont on
extrait des matériaux pour les édifices depuis deux
mille ans , et dont la trempe est si forte , que par- tout
où la main de l'agriculteur n'a pas passé , il s'est maintenu
dans son antique stérilité .
66
Quant à la lave de 1669 , je ne comprends pas
( 158 )
comment Borch lui attribue une couche de terreau
de l'épaisseur d'un pouce . Si cela était vrai , la surface
en serait plus ou moins revêtue de petites
plantes, parce qu'elles trouveraient là une nourriture
suffisante ; mais rien n'y croît que des lichens , qui
prennent racine , comme l'on sait , dans les corps
les plus durs , les plus immuables , tels que les quartz ,
et qui s'attachent même à la surface polie des verres.
Il est possible que ce voyageur n'ait observé cette
Jave que dans les lieux enføncés où le concours
des eaux aura déposé une légere couche de terre ,
Avant d'arriver à l'Etna , on trouve le Monte- Rosso ,
jadis plaine qui s'éleva en 1669 , et vomit le courant
de lave décrit plus haut. Il est impossible de se représenter
, sans l'avoir vue , l'immensité des schorls
errans qui se trouvent à l'entour de ce moat , et surtout
à sa cîme. Quand le soleil éclaire la montagne ,
ils paraissent comme autant de points lumineux qui
brillent à sa surface . Si l'on remue légerement les
scories et le sable , on en découvre des milliers . Ils
sont entierement semblables à ceux qui sont contenus
dans la lave du courant. Le cit. Dolomieu pense ,
avec raison , que dans le principe , ces cristaux
n'avaient fait qu'un corps avec la lave. Mais il en
explique la séparation , a l'aide du soufre , qui a
scorifié la lave , sans avoir pu agir sur les schorls ,
à cause de la trop petite quantité de fer qu'ils contiennent
; et c'est ainsi , dit-il , qu'ils sont restés libres
et isolés.
Spallanzani , revenu à Pavie , voulut vérifier cette
théorie du savant Français ; si elle est vraie , dit- il ,
les schorls doivent contenir moins de fer que la lave ,
( 159 )
et produire par conséquent un effet moins sensible sur
l'aiguille aimantée . Il tailla donc des morceaux de
cette lave , de différentes grosseurs , et d'un volume
égal à celui des cristaux . Il les approcha de l'aiguille
aimantée . L'attraction de la lave se fit sentir à la distance
d'un quart, d'un tiers , d'une demi - ligne , en raison
du volume des morceaux : celle des schorls se manifesta
à la distance d'un quart , d'un tiers , d'une ligne
´entiere , et même d'une ligne et demie . Il paraît
donc que les schorls contiennent plus de principe
martial que leur déférent , ce qui contredit la théorie
du cit . Dolomieu . Spallanzani lui en substitue une
autre. Il est évident que le feu volcanique de Monte-
Rosso n'a pas eu assez d'intensité pour fondre les
schorls , puisqu'ils sont restés brillans et cristallisés .
S'étant donc trouvés réfractaires et d'une pesanteur
spécifique , plus grande que la lave , ils ont dû s'en
séparer à chaque jet , et retomber isolés sur la
bouche et le cratere du volcan . Cette grêle ayant
duré trois mois , il n'est pas étonnant d'en voir des
amas considérables .
Nous terminerons cet extrait déja trop long pour
ce recueil , mais qui ne peut l'être trop pour le mérite
de l'ouvrage , par une citation qui mettra le lecteur
à même de juger la maniere d'écrire de l'auteur , et
le style des traducteurs.
Après avoir , pendant plus de deux heures ,
contemplé l'intérieur du volcan ( l'Etna ) , spectacle
peut - être unique au monde , je jettai les yeux sur
´une autre scene non-moins admirable , par la multiplicité
, la beauté , la variété des objets qu'elle presente.
En effet , il n'est peut- être point sur le globe
( 160 )
d'autre lieu élevé d'où l'on puisse , comme du sommet
de l'Etna , découvrir , sans changer de place , une
aussi vaste circonférence de terre et de mer.
" On est d'abord frappé de l'énorme étendue de
la montagne , de son corps colossal . Lorsque , des
plaines de Catane , je levais les yeux vers ce roi des
monts , j'étais frappé d'étonnnement , en songeant
qu'il était , pour ainsi dire , sorti de son propre sein .
Il portait sa tête altieré au-dessus des nuages : d'un
regard géométrique , je le mesurais depuis sa cîme
jusqu'à ses pieds ; mais je ne pouvais le voir de là
qu'en profil ; c'est à son sommet que d'un seul coup
d'oeil on peut juger de cette masse immense . La portion
qui se présente la premiere à l'observateur ,
c'est cette haute région qui , pendant la plus grande ,
partie de l'année , est ensevelie sous les glaces et
les neiges , et que l'on peut appeller la zône glaciale .
Elle était alors couverte ou plutôt hérissée d'un amas
d'écueils brisés , appuyés , entassés les uns sur les
autres , ou plantés comme des tours isolées , effrayans
à voir , impossibles à gravir. Dans le moment où
j'observais , un groupe de nuages brillantés par les
rayons du soleil , errait vers le milieu de cette zône ,
changeait sans cesse de forme , et ajoutait à la singularité
du spectacle.
,, Les yeux , en se portant plus bas , se reposent
sur la région du milieu qui , par la douceur du climat ,
mérite le nom de zône tempérée. Là , de nombreuses
forêts couvrent la nudité de la montagne ; cette
robe de verdure est entrecoupée de monts qui , partout
ailleurs , paraîtraient gigantesques , et qui , près
de l'Etna , ne sont que des pygmées ; toutes ces
montagnes
( 161 )
:
montagnes secondaires ont été produites par le feu.
La basse région où la chaleur est si forte , qu'on
peut bien lui appliquer la dénomination de zône
torride , suit immédiatement et forme le cadre du
tableau. C'est la plus étendue , la plus belle : elle est
ornée de brillantes habitations , de châteaux , de
riantes collines , et terminée par des côtes fleuries et
d'amples rivages ; là s'éleve , vers le midi , la délicieuse
Catane , dont l'image se réfléchit sur la mer
voisine .
,, Ce n'était pas seulement le corps entier de l'Etna
qui se déployait sous mes regards , mais toute la
Sicile , les villes dont elle est décorée , les diverses
coupes des montagnes , les champs , les plaines ,
les fleuves qui y serpentent : plus au loin , Malte
paraissait dans un nuage de vapeurs ; mais je distinguais
bien clairement les environs de Messine et la
plus grande partie de la Calabre . Il me semblait que
toutes les isles Eoliennes étaient sous mes pieds ;
qu'il n'eût fallu que m'incliner pour toucher de la
main , et Lipari , et Vulcano toujours fumante et la
brûlante Stromboli.
" Un autre spectacle non moins magnifique, c'était
la vaste plaine des mers environnantes , qui n'avait
d'autres bornes que le ciel , et sur laquelle l'oeil errait
à des distances incommensurables .
Assis sur un si grand théâtre de merveilles , j'éprouvais
sans doute d'inexprimables délices , en jouissant
de cette multiplicité de points de vue , tous plus
variés , plus étonnans les uns que les autres mais
comment décrire ce bien- aise , cette joie intérieure
qui me remplissait , qui circulait dans tout mon être !
Tome XXIII. L
"
( 162 )
Le soleil s'approchait du méridien ; et comme aucun
nuage ne l'obscurcisssait , ses rayons me pénétraient
de leur vivifiante chaleur. Le thermometre marquait
dix degrés au -dessus de la glace ; ainsi , je më trouvais
dans la température la plus favorable à l'homme.
L'air pur que je respirais produisait sur moi des effers
presque semblables à ceux d'un air entierement vital ;
je sentais une vigueur , une agilité dans tous les
membres , et , dans l'esprit , une vivacité , une perspicacité
telle qu'il me semblait n'être plus un habitant
de la terre ... "
POÉSIE .
Le jour des morts dans une campagne (1) .
DEJA du haut des cieux le cruel sagittaire
Avait tendu son arc et ravageait la terré ,
Les coteaux , et les champs , et les prés défleuris ,
N'offraient de toutes parts que de vastes débris ;
Novembre avait compté sa premiere journée .
Seul alors , et témoin du déclin de l'année ,
Heureux de mon repos , je vivais dans les champs ,
Et quel poëte , épris de leurs tableaux touchans ,
( 1 ) Il y a quelques mois , ce poëme a été imprimé dans un
ouvrage intitulé Magazin encyclopédique . Nous croyons faire
plaisir à nos lecteurs en le réimprimant ici dans un moment
où le Corps législatif s'occupe d'une loi sur les inhumations ,
profanées en ces derniers tems , et où le département de la
Seine a publié à ce sujet une proclamation touchante.
( 183 )
Quel sensible mortel , des scenes de l'automne
N'as chéri quelquefois la beauté monotone ?
O ! comme avec plaisir , la rêveuse douleur ,
Le soir , foule à pas lents ces vallons sans couleur ,
Cherche les bois jaunis , et se plaît au murmure
Du vent qui fait tomber leur derniere verdure !
Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait ;
Tout- à-coup si j'entends s'agiter la forêt ,
D'un ami qui n'est plus la voix , long- tems chérie ,
Me semble murmurer dans la feuille flétrie .
Aussi , c'est dans ces tems où tout marche au cercueil .
Que la religion prend un habit de deuil ;
Eile en est plus auguste , et sa grandeur divine
Croit encore à l'aspect de ce monde en ruine.
Aujourd'hui ramenant un usage pieux ,
Sa voix rouvrait l'asyle où dorment nos ayeux .
Hélas ! ce souvenir frappe encor ma pensée.
L'aurore paraissait la cloche balancée ,
Mélant un son lugubre aux sifflemens du nord ,
Annonçait dans les airs la fête de la mort ;
Vieillards , femmes , enfans , accouraient vers le temples
Là , préside un mortel dont la voix et l'exemple
Maintiennent dans la paix les heureuses tribus ,
Un prêtre ami des lois , et zélé sans abus ;
Qui , peu jaloux d'un nom , d'une orgueilleuse mître ,
Aimé de son troupeau , ne veut point d'autre titre ';
Et des apôtres saints fidele imitateur ,
A mérité , comme eux ; ce doux nom de pasteur.
Jamais dans ses discours une fausse sagesse ,
Des fêtes du hameau n'attrista l'allégresse .
Il est pauvre , et nourrit le pauvre consolé .
Près du lit des vieillards quelquefois appellé ,
Il accourt , et sa voix , pour calmer leur souffrance ,
Fait descendre auprès d'eux la paisible espérance.
L
( 164 )
Mon frere , de la mort ne craignez point les coups ,
" Vous remontez vers Dieu , Dieu s'avance vers vous . "
Le mourant se console , et sans terreur expire .
Lorsque de ses travaux l'homme des champs respire ,
Qu'il laisse avec le boeuf reposer le sillon ,
Ce pontife sans art , rustique Fénélon ,
Nous lit , du Dieu qu'il sert , les touchantes paroles .
Il ne réveille point ces combats des écoles ,
Ces tristes questions qu'agiterent en vain
Et Thomas , et Prosper , et Pélage , et Calvin.
Toutefois , en ce jour de grace et de vengeance
A ses enfans chéris que charmait sa présence ,
Il rappella l'objet qui les rassemblait tous ;
Et , loin d'armer contre eux le céleste courroux ,
Il sait par l'espérance adoucir la tristesse..
?
Hier , dit - il , nos champs , nos hymnes d'allégresse ,
, Célébraient à l'envi ces morts victorieux ,
,, Dont le zele enfiammé sut conquérir les cieux .
" Pour les mânes plaintifs à la douleur en proie ,
,, Nous pleurons aujourd'hui ; notre deuil est leur joie.
" La puissante priere a droit de soulager
,, Tous ceux qu'éprouve encore un tourment passager.
,, Allons donc visiter leur funebre demeure ;
W
,, ´L'homme hélas ! s'en approche , y descend à toute heure .
,, Consolons- nous pourtant : un céleste rayon
Percera des tombeaux la sombre région .
" Qui tous ses habitans , sous leur forme premiere ,
S'éveilleront surpris de revoir la lumiere ;
,, Et moi puissé -je alors vers un monde nouveau ,
En triomphe à mon Dieu ramener mon troupeau ! ››
Il dit , et prépara l'auguste sacrifice.¸
Tantôt ses bras tendus montraient le ciel propice ,
Tantôt il adorait humblement incliné ,
O moment solemnel ! , ce peuple prosterné ,
( 165 )
"
Ce temple dont la mousse a couvert les portiques
Ses vieux murs , son jóur sombre , et les vitraux gothiques ,
Cette lampe d'airain qui , dans l'antiquité ,
Symbole du soleil et de l'éternité ,
Luit devant le Très -Haut , jour et nuit suspendue ,
La majesté d'un Dieu parmi nous descendue ,
Les pleurs , les voeux , l'encens qui montent vers l'autel ,
Et de jeunes beautés qui sous l'oeil maternel
Adoucissent encor par leur voix innocente ,
De la religion la pompe attendrissante ;
Cet orgue qui se taît , ce silence pieux ,
L'invisible union de la terre et des cieux ,
Tout enflamme , agrandit , émeut l'homme sensible ;
Il croit avoir franchi ce monde inaccessible ,
Où sur des harpes d'or l'immortel séraphin ,
Aux pieds de Jéhova chante l'hymne sans fin .
Alors de toutes parts un Dieu se fait entendre ,
Il se cache au savant , se révele au coeur tendre ,
Il doit moins le prouver qu'il ne doit le sentir.
Mais du temple à grands flots se hatait de sortir
La foule qui déja par groupes séparée ,
Vers le séjour des morts s'avançait éplorée .
L'étendard de la croix marchait devant nos pas .
Nos chants majestueux consacrés au trépas
Se mêlaient à ce bruit précurseur des tempêtes ;
Des nuages obscurs s'étendaient sur nos têtes .
Et nos fronts attristés , nos funebres concerts
Se conformaient au deuil et des champs et des airs .
Cependant du trépas on atteignait l'asyle ;
L'if et le buis lugubre , et le lierre stérile , é
Et la ronce à l'entour , croissent de toutes parts ;
On y voit s'élever quelques tilleuls épars ,
9
Le vent court en sifflant sur leur cîme flétrie.
Non loin s'égare un fleuve ; et mon ame attendrie
L 3
( 166 )
Vit dans le double aspect das.tombes et des flots ,
L'éternel mouvement et l'éternel repos . ,
Avec quel saint transport tout ce peuple champêtre ,
Honorant ses ayeux , aimait à reconnaître
La pierre ou le gazon qui cachait leur débris !
Il leur parlait encor : mais au sein de Paris ,
Des parens les plus chers , de l'ami le plus tendre ,
Ой peut l'oeil incertain redemander la cendre ?
Les mots en sont bannis , leurs droits sont violės ,
Et leurs restes , sans gloire , au hasard sont mêlés .
Ah ! déja contre nous j'entends frémir leurs mânes .
Tremblons : malheur aux tems , aux nations profanes ,
Chez qui , dans tous les coeurs , affaiblis par degré ,
Le culte des tombeaux cessa d'être sacré !
Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage
Ils conservent en paix leur antique héritage.
Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux ;
Un pâtre , un laboureur , un fermier vertueux ,
Sous ces pierres sans art , tranquillement sommeille .
Elles couvrent peut-être un Turenne , un Corneille ,
Qui dans l'ombre a vécu de lui - même ignoré .
Eh bien si de la foule autrefois séparé ,
Illustre dans les camps , ou sublime au théâtre ,
Son nom charmait encor l'univers idolâtre ,
Aujourd'hui son sommeil en serait-il plus doux ?
De ce nom , de ce bruit dont l'homme est si jaloux ,
Combien auprès des morts , j'oubliais les chimeres !
Ils réveillaient en moi des pensers plus austeres . "
Quel spectacle ! d'abord un sourd gémissement
Sur le fatal enclos erra confusément ;
Bientôt les voeux , les cris , les sanglots retentissent ,
Tous les yeux sont en pleurs , toutes les voix gémissent.
Seulement j'apperçois une jeune beauté ,
Dont la douleur se taît , et veut fuir la clarté,
( 167 )
Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle ,
Son oeil est égaré , son pied tremble et chancelle ;
Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adorait ,
Que son coeur pour époux se choisit en secret ,
Son coeur promet encor de n'être point parjure .
7
Une veuve , non loin de ce tronc sans verdure ,
Regrettait un époux , tandis qu'à ses côtés
Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés ,
Ignorant son malheur , pleurait aussi comme elle .
Là , d'un fils qui mourut en suçant la mammelle ,
Une mere au destin reprochait le trépas ,
Et sur la pierre étroite elle attachait ses bras .
Ici des laboureurs au front chargé de rides ,
Tremblans , agenouillés sur des feuilles arides ,
Venaient encor prier , s'attendrir dans ces lieux
Où les redemandait la voix de leurs ayeux.
Quelques vieillards sur- tout , d'une main languissante ,
Embrassaient tour -à- tour une tombe récente.
C'était celle d'Hombert , d'un mortel respecté
Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porté.
Il a vécu cent ans , il fut cent aus utile .
Des fermes d'alentour le sol rendu fertile ,
Les arbres qu'il planta , les heureux qu'il a faits
A ses derniers neveux conteront ses bienfaits .
Souvent on les vanta dans nos longues soirées .
Lorsqu'un hiver fameux désolait nos contrées ,
Et que le grand Lanis dans son palais en deuil ,
Vaincu , pleurait trop tard les fautes de l'orgueil ,
Hombert , dans l'âge heureux qu'embellit l'espérance
Déja d'un premier fils bénissait la naissance .
Le rigoureux janvier , ramenant l'aquilon
Détruit tous les trésors qu'attendait le sillon .
Sur les champs dévastés la mort seule domine
Deux mois dans nos climats , la hideuse famine
1
L4
( 168 )
Courut seule et muette en dévorant toujours.
Hombert désespéré , sa femme sans secours ,
Voyaient le monstre affreux menacer leur asyle ;
Ils pleuraient sur leur fils ; leur fils dormait tranquille .
O courage ! ô vertu ! renfermant ses douleurs ,
-Hombert pour la sauver fuit une épouse en pleurs .
Soldat , il prend le glaive , il s'exile loin d'elle ;
Mais , du milieu des camps , sa tendresse fidele ,
A sa femme , à son fils se hâtait d'envoyer
Ce salaire indigent , noble prix du guerrier .
On dit que de Villars il mérita l'estime ;
Et même sous les yeux de ce chef magnanime ,
Aux bataillons d'Eugene il ravit un drapeau .
La paix revint , alors il revit son hameau ,
Et pour le soc paisible oublia son armure .
Son exemple éclairant une aveugle culture ,
Apprit à féconder ces domaines ingrats ;
Ce rempart tutélaire élevé par son bras ,
Du fleuve débordé contint les eaux rebelles !
Que de fois il calma les naissantes querelles !
Lui seul para ces monts de leurs premiers raisins ,
Et même il transporta sur les mûriers voisins ,
Ce ver laborieux qui déroule en silence
Les fragiles reseaux files pour l'opulence .
Tu méritais sans doute , ô vieillard généreux ,
Les honneurs de ce jour , nos regrets et nos voeux
Aussi le prêtre saint , guidant la pompe auguste ,
S'arrêta tout- à- coup près des cendres du juste .
Là , retentit le chant qui délivre les morts .
C'en est fait , et trois fois dans ses pieux transports ,
Le peuple a parcouru l'enceinte sépulchrale ,
L'homme sacré , trois fois y jetta l'eau lustrale ,
Et l'écho de la tombe aux mânes satisfaits ,
Répéta sourdement : Qu'ils reposent en paix.
1
( 169 )
Tout se tut , et soudain , ô fortuné présage !
Le ciel vit s'éloigner les fureurs de l'orage ,
Et brillant au milieu des brouillars entrouverts ,
Le soleil , jusqu'au soir , consola l'univers .
Par le cit . FONTANES , membre de l'Institut national de
France , professeur aux Écoles centrales de Paris.
ANNONCES.
LIVRES
FRANÇA I S.
Hymnes pour toutes les Fêtes nationales ; précédés de réflexions
sur le culte exclusif et les prêtres , extraites d'Helvétius , d'une
priere à l'Être Suprême , etc. Par P. J. B. Nougaret. Un volume
in- 12 de 148 pages . Prix , 125 1. en assignats et 20 sous
en numéraire , franc de port. A Paris , chez l'auteur , rue des
Anglais , no . 10 , près celle des Noyers ; Louvet , au palais
Égalité ; Deroy , libraire , rue du Cimetiere - André- des - Arts,
n . 15 , etc.
Moral d'un Adorateur , ou l'Art d'être heureux en société
par J. F. C. Blanvillain. Brochure in - 18 de 72 pages . A
Paris , chez l'auteur , cloître Saint- Germain - l'Auxerrois ,
no. 13.
2
Guide des Amateurs et des Étrangers voyageurs aux environs de
Paris , avec une indication des beautés de la nature et de l'art,
qui peuvent mériter l'attention des curieux . Deux volumes
in-12. Prix , grand papier , 3 liv . 10 sous ; petit papier , 3 L
pris à Paris . A Paris , chez Delaplace , libraire et commissionnaire
, rue de Sorbonne , nº . 376. 1788.
-
Les Pensées de Pope , avec un abrégé de sa vie . Un volume
in- 12 . Prix , 30 Sous pris à Paris . A Paris , chez le
même. L'an IV de la République.
9
( 170 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 31 mai 1796.
On apprend que les agens du Directoire exécutif N
ont publié , à leur arrivée à Saint - Domingue , une
proclamation tendante au rétablissement immédiat de
l'ordre et de la culture .
On a eu aussi avis que la division qui portait les
agens , a pris onze transports anglais destinés pour la
Jamaïque; et que sur vingt - cinq autres transports qui
s'étaient séparés de la derniere flotte , expédiée d'Angleterre
pour la Martinique , vingt - trois ont été pris
par des frégates françaises .
ALLEMAGNE,
De Hambourg, le 5 juillet 1796.
Les camps formés par les Turcs dans les environs
d'Andrinople contenaient près de trois cents mille
hommes de toutes armes , avec une artillerie formidable
, exercée à l'européenne . La plus grande partie
de ces troupes s'est mise en mouvement . Cent cinquante
mille hommes ont passé le Danube en se
portant sur Yassi et sur Bender ; cinquante mille ont
pris la route de Banialuca , de Bosna-Seraï et de
Mostar ; et l'avant-garde est arrivée à Nicopolis ; un
( 171 )
cordon d'autres troupes s'étend depuis Belgrade jusqu'à
Ismaïl.
Le motif de ces armemens extraordinaires est encore
dans le champ des conjectures. On dit qu'une
conjuration avait été formée à Constantinople pour
détrôner le sultan ; et que les conjurés , parmi lesquels
on comptait plusieurs pachas des provinces , se fondaient
principalement sur ce que le grand- seigneur
protégeait plus les étrangers que les individus de sa
nation ; qu'il n'avait pas assez de respect pour l'alcoran
, et que tous ses ministres étaient sans capacité.
Plusieurs fois , des écrits séditieux ont été affichés
dans les mosquées . Ces apparences d'une ré--
volte prochaine ont déterminé le sultan à se mettre
à la tête d'une armée nombreuse qui puisse faire respecter
sa volonté . On ajoute qu'il n'y aura point de
rupture avec la Russie , et encore moins avec l'empereur.
Les lettres de Pétersbourg portent que la cour
vient de faire publier que le feld-maréchal Valerian-
Soubow vient de prendre la ville et le fort de Derbent
, situés sur la côte de la mer Caspienne. C'est le
10 mai que ce boulevard de l'empire de Perse , dont
on compare la force au rocher de Gibraltar , s'est
rendu aux troupes de l'impératrice . Douze millet
hommes qui en formaient la garnison , le kan et beaucoup
d'officiers généraux y ont été faits prisonniers ,
après dix jours de bombardement. Les magasins et
les munitions qu'on a trouvés dans cette place sont!
immenses .
Le prince de Nassau vient d'être envoyé de Pétersbourg
à Vienne avec une mission qu'on dit être
( 172 )
très-importante ; et dans sa route , il a répandu que
l'intention de Catherine était de faire alliance avec
le grand-seigneur , si celui- ci voulait y accéder.
On écrit de Copenhague que l'escadre suédoise ,
composée de huit vaisseaux de ligne et de trois frégates
, commandées par le vice - amiral Nordenskiold ,
vient d'arriver dans cette rade pour se joindre à l'eseadre
danoise , et qu'elles se disposent à mettre ensemble
à la voile .
On a long-tems loué Catherine II . Les principes de
tolérance religieuse qu'elle avait affichés lui avaient
valu , de la part des philosophes , des hommages sans
nombre . On va voir comment cette Sémiramis du Nord
accorde sa conduite avec les écrits publiés sous son
nom. Ses nouveaux sujets dans l'Ukraine , la Volhinie
, la Pologne , lui ont prêté serment de fidélité . Le
jour même où ce serment fut reçu , il fut ordonné
à tous les Grecs du rit-latin qui se trouvent dans ces
contrées , de vivre dans la suite conformément à la
religion russe , sous peine du bannissement et de la
confiscation de leurs biens . Il n'y aura plus qu'un seul
calendrier , qu'ils seront obliges de suivre pour l'indication
de leurs fêtes. Cette loi s'étend aux Juifs ,
qui , en conséquence, devront transporter au dimanche
la célébration du sabat.
De Vienne, le 20 juin . La mésintelligence qui regne
dans les opératious militaires , et qui de tout tems a
été l'origine de tous nos maux , a déterminé sa majesté
l'empereur à donner carte blanche au président du
conseil de guerre , le comte de Nostiz , connu par ses
talens .
On paraît prendre beaucoup d'intérêt aux opérations
futures de l'armée d'Italie en Tyrol : elle a
( 173 )
déja été renforcée par 15 mille hommes. Une autre
armée de 40 mille hommes se rassemble dans les environs
de Klagenfurt , Laibach et Trieste ; elle sera
commandée par les généraux les plus expérimentés ,
le comte Weutzel , Colloredo , Neybaurer et Specht.
On a découvert en Tyrol une conspiration ourdie
par plusieurs principaux seigneurs , tendant à renverser
la monarchie : les chefs ont été arrêtés et conduits
ici sous bonne escorte .
Du 25 juin. La cour de Vienne ayant pressé l'impératrice
de Russie de lui envoyer les secours qu'elle
lui a promis depuis long-tems, Catherine II a répondu
qu'elle n'avait point oublié ses engagemens , que ses
troupes étaient prêtes à marcher , mais qu'elle avait
trouvé un moyen de servir l'empereur , beaucoup
plus efficace , que ne pourrait l'être une armée , et ce
moyen consiste dans la déclaration verbale suivante
qu'elle a ordonné à son chargé d'affaires , M. de Struve,
de faire à la diete de l'Empire .
Sa majesté impériale de toutes les Russies a suivi
avec la plus grande attention les tristes événemens
d'une guerre si décisive pour le sort de l'Allemagne .
Tout en applaudissant au zele et au patriotisme que
plusieurs états de l'Empire ont déployés sans relâche
pour la défense de la cause générale , elle ne peut
cacher la peine que lui causent la tiédeur de plusieurs
autres , et le manque d'accord qui se manifeste
de toutes parts . Etant liée de nouveau par les engagemens
les plus intimes avec le chef de l'Empire ,
elle croit devoir sommer , en vertu de ces rapports ,
les princes et états de l'Empire de se réunir à leur
chef, et de ne pas abandonner la coalition qui peut
seule leur assurer une paix honorable et la conservation
de la constitution germanique , dont le maintien
sera toujours pour sa majesté impériale un objet
de la plus vive sollicitude . "
ITALIE . De Gênes , le 27 juin.
Le général en chef Buonaparte et le commissaire Salicetti
, en revenant d'Alexandrie dont ils ont pris possession
le 15 , s'arrêterent à Novi , ville de la république de Gênes ,
( 174 )
7
1
et manderent le gouverneur , pour se plaindre de ce que les
brigands de Pozzolo et des environs trouvaient un asyle à
Novi , et y vendaient publiquement les produits de leurs vols
et de leurs assassinats . On dit que le gouverneur s'excusa
sur son défaut de moyens . Le général en chef et le commissaire
prirent le parti d'envoyer à Gênes le général Murat
gouverneur de Tortone , pour présenter au gouvernement la
nécessité de prendre sur- le- champ des mesures efficaces , et
dispenser ainsi les Français du soin de faire eux -mêmes la
police de Novi. En conséquence , le général Murat a présenté
au doge une note officielle , qu'il n'a pas voulu remettre ,
' comme de coutume , entre les mains du secrétaire d'état ,
pour éviter les négligences et les suppressions qui ont eu lieu
quelquefois en pareil cas . Le général se rendit au palais avec
Faipoult ; tous les deux ont été introduits dans le sallon de
résidence , à portes fermées . Il a , dit-on , exposé de vive
voix à cette assemblée , avec beaucoup de fermeté , qu'il
était de sa sagesse de faire droit aux réclamations suivantes .
1º . Le rappel du gouverneur de Novi , pour la négligence
coupable qu'il a mise à réprimer les vols et assassinats qui
ont été commis aux limites da sa jurisdiction . Il s'est , dit-on ,
trouvé chez quelques habitans de Novi beaucoup de sabres ,
fusils , uniformes et autres effets enlevés aux militaires français
qui ont été les victimes des brigands de Pezzolo et des
environs .
2. L'envoi de troupes génoises en nombre suffisant pour
maintenir la sûreté des chemins et empêcher les meurtres aux
limites de l'état de Gênes et du Piémont.
30. L'expulsion , dans deux fois vingt-quatre heures , du
comte Girola , ministre impérial , qui a violé le droit des
gens , en fournissant aux révoltés d'Arquata , des munitions
de guerre et des armes ramassées à Gênes , ainsi que pour
avoir protégé ouvertement les chefs des assassins , dont
quelques-uns ont été trouvés munis de patentes ou lettres
de marque , delivrées par ses agens au nom de la cour de
Vienne .
Le gouvernement a aussi - tôt pris la résolution de rappeller
le gouverneur de Novi , et d'envoyer à sa place un
commissaire- général avec des pouvoirs très- étendus , et un
renfort de troupes . C'est M. François Cataneo qui a été chargé
de cette mission. Comme il est personnellement agréable
aux Français , on croit qu'il réussira à maintenir la bonne härmonie
entre le gouvernement génois et les chefs de l'armée
française .
( 175 )
Quant au 3. article de la demande du général Murat , il
n'y a pas eu de décret du petit conseil. Il a seulement été
arrêté que le gouvernement prendrait des informations et
s'assurerait si ce ministre a réellement violé le droit des gens ,
de maniere à ne pouvoir pas le réclamer lui-même en sa
faveur. Le conseil a fait dire par le secrétaire d'état au 'ministre
de France qu'il prendrait cette affaire dans la plus
grande considératiou , et il a en même-tems envoyé un courier
à Paris pour représenter au Directoire que le gouver
nement ne peut , sans compromettre la tranquillité de la
nation génoise , faire droit à la demande des Français que sur
des preuves évidentes.
Les Français ont adopté , relativement aux fiefs impériaux ,
le parti le plus propre à y rétablir l'ordre et la paix ; c'est
d'en prendre possession au nom de la République Française
, et d'exiger serment de fidélité des propriétaires . Tous
les vassaux , délivrés de la tyrannie féodale , s'attacheront
bientôt au gouvernement français , et il ne sera plus possible
d'abuser de leur ignorance pour les soulever.
De Bologne , le 22 juin. Samedi , un détachement considérable
de cavalerie française arriva ici avec un commissaire
et 30 officiers , et se rendit sur la place d'armes . Le commissaire
alla chez le gonfalonnier , chef du sénat de Bologne ,
et ensuite chez le cardinal-légat , gouverneur de la province ,
et eut avec eux une longue conférence. Le gouvernement
fit bientôt répandre dans la ville que le lendemain il arri
verait une colonne d'infanterie française , qui probablement
serait suivie de plusieurs autres ; mais que ces troupes venaient
comme amies , qu'elles paieraient tout argent comptant
et qu'elles observeraient la plus exacte discipline. Le gouvernement
donna en même tems les ordres nécessaires pour ,
faire préparer les logemens et les provisions demandés par les
Français.
"
Hier , on vit avec surprise arriver ici la garnison de Forte
Urbino , désarmée et prisonniere de guerre.
Ce matin , la premiere colonne française , qu'on dit de
6 mille hommes , est entrée dans Bologne . Les anciens du
sénat ont été au-devant du général français pour le complimenter
; ils ont été accueillis de la maniere la plus honorable ,
et ont reçu l'assurance des intentions amicals des Français .
Le cardinal-légat n'a pas reçu le même accueil ; le général lui
a déclaré qu'il était prisonnier de guerre , et qu'il serait
gardé comme ôtage pour répondre de la conduite des agens
( 176 )
du gouvernement. Le Français ne font que d'arriver. Il est
difficile de dire quelle , sera leur conduite et quels sont leurs
projets.
SUISSE. De Basle , le 30 juin.
La premiere résolution prise par le canton de Fribourg ,
concernant les émigrés français , est conçue en ces termes :
Leurs excellences nos souverains seigneurs supérieurs
du grand conseil ayant , par leur arrêté du 16. courant 7
provisoirement ordonné le départ de tous les émigrés et
deportés français , tant ecclésiastiques que laïcs , cartouchés
et non cartouchés , depuis l'âge de 15 ans jusqu'à 45 ans
révolus , tous ceux que cet arrêté concerne sont en conséquence
avertis de se pourvoir d'un autre asyle , et de quitter
ce canton d'ici au 15 juillet prochain , et les non cartouchés
des deux sexes dans le terme de huitaine , avec injonction
à tous de remettre , à leur départ , ès -mains du seigneur
banneret du quartier de leur demeure , ou leurs cartouches ,
ou leurs permissions .
,, La commission croit devoir en outre les prévenir de
fordre donné à la chancellerie , de ne leur expédier aucun
passe-port pour voyager en Suisse , et qu'il ne sera accordé
aucune audience à ce contraire . ,,
Donné le 17 juin 1796 .
On porte à huit ou dix mille le nombre de ceux qui doivent
sortir en exécution de cette ordonnance.
ANGLETERRE. De Londres , le 20 juin.
Notre gouvernement est enfin déterminé à ne plus donner
de secours à l'empereur. Le nouvel emprunt de 3 millions ,
dont on croyait les fonds déja faits , d'après l'opinion qu'on
avait conçue de la complaisance du nouveau parlement ,
n'aura pas lieu ; mais ce n'est pas la faute de M. Pitt. Les
représentations faites par le gouverneur et le sous - gouverneur
de la banque , ont seules produit ce changement inattendu .
Ils ont tellement fait sentir le danger où l'on exposerait
le crédit public , par un nouvel envoi d'especes sur le continent
, que le ministre a été obligé d'abandonner son
projet.
Le département de la guerre vient de publier un ordre
général pour la formation immédiate des camps dans tout le
royaume ; ceux qui sont sur les côtes doivent être complettés
le plus promptement possible.
J
Si les Français prennent possession de Livourne , ils nous
empêcheront
(-177 )
empêcheront d'en retirer à l'avenir tous les objets de subsistance
par lesquels nous avons jusqu'à présent , avec si peu
de succès , cherché à captiver la fidélité et la bienveillance
des Corses.
Le prix du pain à Londres était , ces jours - ci , d'environ
6 sous de France la livre .
Les lettres des Indes occidentales , arrivées le 16 , nous
annoncent que Sainte-Lucie résiste toujours , avec le plus grand
succès , aux attaques de nos troupes .
On croyait que les forces formidables du général Abercrombic
auraient assez effrayé les Français , pour nous permettre
de la reprendre par un coup de main , et que nous
aurions ainsi conservé toutes nos forces pour terminer les
autres objets de la campagne ; mais les Français ont eu
une telle confiance dans la fidélité des negres et des naturels
du pays , que , dépourvus de troupes régulieres dans l'isle ,
ils se sont déterminés à la plus opiniâtre résistance .
L'armée du général Abercrombic , composée de 15 mille
hommes , a été 14 jours sur la côte , sans pouvoir les amener
à une capitulation .
Ils ont soutenu un assaut , et se sent montrés décidés à
courir tous les dangers d'un second , après lequel ils se
seraient retirés dans les montagnes , et auraient soutenu une
guerre beaucoup plus terrible pour les troupes européanes
que des attaques régulieres , une guerre de poste et de
climat.
Telle est , sans exagération d'une côté , et sans dissimulation
de l'autre , le résultat des nouvelles de Sainte - Lucie .
L'armée du général Abercrombie , lorsqu'elle prrtit des
Barbades , était d'environ 9000 hommes ; elle a été renforcée
par 6000 hommes des troupes parties avec l'amiral Christian . '
Une autre lettre de Saint - Kitt , datée du 12 mai , confirme
cette nouvelle de la résistance vigoureuse de Sainte - Lucie .
Les Anglais n'ont pu parvenir qu'à prendre un seul poste . Le
colonel Malcolm a été tué dans cette affaire .
Le Morne- Fortuné , le poste le plus fort de l'isle , est défendu
par 4000 hommes de toute couleur , tous bien armés et bien
déterminés on croit que M. Hugues est dans ce fort. Il
faudra verser beaucoup de sang pour reprendre cette isle
Sainte-Lucie a toujours été le tombeau des soldats anglais .
La Grenade et Saint-Vincent sont toujours dans le même
état , et y resteront tant que nous n'aurons pas soumis Sainte-
Lucie. On nous avait beaucoup parle des disposition's de revolte
de Sainte Lucie ; mais nos troupes n'ont rien vù de tout
Tome XXII. M
( 178 )
cela. Les habitans , et principalement les noirs , sont au contraire
extrêmement attachés à la cause de la révolution ..
On parle d'une lettre de la Dominique , du 10 mai , qui
annonce la prise de Sainte - Lucie ; mais il est probable que
c'est une erreur , et qu'on a confondu la prise du poste de
Saint-Kitt avec celle de l'isle .
L'ex- ministre Calonne , dit le Morning- Chronicle , est devenu
l'objet de la haine du ministere et des sarcasmes de ses
écrivains , parce qu'il a prouvé que les ressources de la France
n'étaient pas aussi épuisées qu'on avait cru politique de le dire.
Nous pouvons juger par -là du caractere des émigrés français
que notre gouvernement a jugés dignes de son estime et de
ses encouragemens .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
Séances des deux conseils , du 15 au 25 messidor.
Dumolard et Duchâtel , membres du conseil des
Cinq-cents , y ont successivement pris la parole , et
fait chacun un rapport au nom de la commission des
finances. Le premier a exposé qu'il était indispensable
de fixer à un prix moyen et favorable aux contribuables
la valeur du bled - froment , d'après laquelle
doivent être payés les fermages et la contribution
fonciere pour l'an IV , et d'appliquer cette mesure
aux transactions entre les particuliers .
Duchâtel a fait sentir combien il était utile et avan
tageux de faire payer incessamment aux soumissionnaires
des biens nationaux le troisieme quart du prix
de leurs acquisitions.
Le conseil a en conséquence pris deux résolutions :
par la premiere , le prix de la livre de bled-froment ,
d'ici au 1er. fructidor , est fixé à 16 sols en mandats .
Tout contribuable et tout débiteur de fermages pourront,
pour les termes qui seront échusau 1er . fructidor,
acquitter avec des mandats , dans la proportion déter(
179 ) -
1
minée par cette résolution , ce qu'ils doivent payer
en valeur réprésentative.
Par la seconde , les soumissionnaires de domaines
nationaux sont tenus d'acquitter le prix , du troisieme
quart de leur acquisition , d'ici à dix jours , dans les
départemens de Seine , de Seine et Oise et de Seine
et Marne , et d'ici à quinze jours dans les autres dépar
temens .
Eschasseriaux l'ainé dit , dans la séance du 17 , que
l'intérêt pressant de la République exige que le Corps
législatif se hâte de débarrasser le commerce de ses
entraves , et de multiplier les moyens d'accroissement
et de prospérité . Il demande qu'on discute à l'instant
le projet qu'il a présenté , relatif aux exportations .
La discusssion s'ouvre , elle entraîne de vifs débats
qui se prolongent. Quelques articles du projet sont
néanmoins adoptés sauf rédaction. D'autres , en plus
grand nombre , sont renvoyés à la commission , qui
demandera des renseignemens au Directoire exécutif,
sur plusieurs marchés avec l'étranger.
Le Directoire envoie un message . annonçant au
conseil l'envoi des pieces relatives aux membres du
bureau central qui doivent paraître le lendemain à
la barre ; et sur la motion de Dumolard , la commission
est chargée de présenter la série des questions à faire
par le président aux prévenus.
Le conseil des Anciens ne s'est gueres occupé
dans ses séances , des 16 et 17 , que d'intérêts particuliers.
La législation criminelle sur les sourds et
muets est le seul objet d'utilité publique. Le rapporteur
avait proposé le rejet de la résolution , mais la
décision a été ajournée ..
Organe d'une commission spéciale , Daunou fait
adopter , dans la séance du 18 du conseil des Cinqcents
, la série des questions que fera le président aux
membres du bureau central .
Le président J'annonce au conseil que je reçois à
l'instant un message , dans lequel le Directoire nous
donne la nouvelle d'une victoire remportée par l'armée
de Rhin et Moselle . Un secrétaire en va donner lecture.
( Silence . )
.
M
( 180
Le secrétaire : La victoire est fidelle à nos drapeaux
en Allemagne , comme elle l'est en Italie . L'armée
de Rhin et Moselle vient d'en remporter une brillante
et complette à Rincheld . Une affaire générale a eu
lieu le o messidor ; les troupes républicaines , ainsi
que les généraux , y ont déployé cette audace nationale
et ce courage intrépide , dont ils ont donné tant
de preuves dans cette campagne . L'ennemi a laissé
10 pieces de canon , 1200 prisonniers , 600 chevaux ,
et un champ de bataille couvert de ses morts . Sa
perte est énorme , c'est l'expression du général Moreau .
Pendant que cette attaque avait lieu sur le Haut-Rhin ,
l'armée de Sambre et Meuse ne restait pas immobile ;
elle passait ce fleuve sur trois points , à Cologne , à
Coblentz , à Andernach.
Le Directoire vous invite à fixer vos regards d'une
maniere particuliere sur les triomphes de ces braves
armées , qui , après avoir battu et humilié l'Autriche
et l'Angleterre , réduiront enfin ces puissances à faire
une paix glorieuse pour la République.
3
la
Dumolard : A de nouveaux triomphes doivent
répondre de nouveaux témoignages de l'estime , de
l'admiration et de la reconnaissance nationale . Ce
devoir est d'autant plus doux à remplir pour des
législateurs , que les victoires qu'on nous annonce ,
sont un acheminement à une paix glorieuse que
France desire et dont l'Europe a besoin . C'est ce
sentiment que le Directoire exprime à la fin de son
message , et qui ne saurait être un témoignage de
faiblesse. Il est beau de tendre à ses ennemis l'olive
de la paix , quand on a le front ceint des lauriers
de la victoire. Je demande que le conseil décrete
que l'armée de Rhin et Moselle ne cesse de bien
mériter de la patrie . Adopté avec urgence . -
Les membres du bureau central paraissent à la
barre ; ils sont interrogés . Il résulte de leurs réponses
que les mandats d'amener lancés contre les représentans
du peuple , sont l'effet d'une erreur , et que
l'immensité de leurs occupations dans un tems où il
-fallait suivre les traces de la nouvelle conspiration
les leur a fait signer de confiance . Cambacerès prend
( 181 ):
la parole , et dit qu'il était dans l'ordre des devoirs
du conseil de citer à la barre des fonctionnaires
publics qui pouvaient être soupçonnés d'avoir pris
part à l'attentat commis envers la représentation nationale
, mais que l'exposé simple de leur justification
ne permet pas de laisser peser plus long- tems sur
leur tête un soupçon injurieux . Dumolard est du
même avis. Il propose un message au Directoire ,
contenant qu'il n'y a lieu à délibérer sur la mise en
accusation des membres du bureau central . Cette
proposition est adoptee.
Le conseil des Anciens rejette comme insuffisante
la résolution qui déterminait le mode de procéder
en justice criminelle , contre les sourds- muets.
Lecouteux lui soumet le résultat de l'examen fait
par la commission dont il est l'organe , de la résolution
qui accélere le paiement du troisieme quart
des biens nationaux soumissionnés . Elle pense que
les porteurs de mandats' y trouveront une nouvelle
garantie , qu'ils seront payés à bureau ouvert. Car
les mandats reçus en paiement des biens nationaux
seront retirés à mesure qu'ils rentreront , et n'alimenteront
plus la circulation . La commission exprime
aussi son voeu , que le mode de paiement du trésor
public , et celui des citoyens pour leurs transactions
particulieres , soit le même , afin que ceux- ci ne soient
plus la dupe des fripons et des agioteurs . La résolution
est approuvée .
Villers présente de nouveau , dans la séance du
19 du conseil des Cinq- cents , le projet ajourné tendant
à ce qu'il soit donné à chaque membre de
l'institut national une indemnité de quinze cent liv .,
et à faire un fonds pour les dépenses ordinaires et
extraordinaires de cet établissement : on réclame
l'ajournement pour la seconde fois ; il est prononcé.
Pastoret s'y oppose. L'institut national , dit-il , est
dans la constitution . Ses membres sont des fonctionnaires
publics , et ont droit à un traitement , on ne
peut le leur refuser , et par conséquent en ajourner
la demande. Boissy - d'Anglas et Cambacerès partagent
son avis . Ils observent que la nation parvenue
M - 3
( 182 )
au plus haut période de la gloire , ne souffrira pas
que l'homme de lettres soit forcé par le besoin
d'abandonner son cabinet pour aller chercher à vivre
dans la boutique de l'artisan . Le conseil rapporte
Fajournement et adopte la résolution .
去
Le 20. Delahaye dénonce des agioteurs qui voyant
avec chagrin que le mandat commence à prendre
faveur , sont venus à la bourse avec des sommes
immenses , et en l'offrant à un prix inférieur , sont
parvenus à le faire baisser, Il demande qu'on s'informe
des mesures qu'a prises le Directoire pour arrêter
le cours de semblables infamies . Camus dit que ces
agioteurs se présentent à la bourse comme agens du
gouvernement. Il assure que ceux - ci ne se font point
connaître , et que leurs noms sont aussi secrets que
les opérations dont ils sont chargés . Le message au
Directoire est résolu .
Le conseil des Anciens qui avait été plusieurs jours
en comité général pour l'affaire de Drouet , rend
aujourd'hui 20 , sa séance publique pour procéder à
l'appel nominal sur cet objet . 140 votans ont opině
qu'il y avait lieu à accusation , et 58 seulement ont
pensé le contraire . En conséquence , il a prononcé
le renvoi à la haute - cour de justice.
5+
Le conseil des Cinq - cents a adopté , le 21 , une résolution
sur la fabrication de la poudre.
Hardy demande de lui soumettre , sur un article dé
la constitution , quelques doutes que dans les circonstances
il lui paraît important d'éclaircir.
d
Aux termes d'un article de la constitution , tout
citoyen peut en appeller au tribunal de cassation ; cè
tribunal doit annuller les actes des juges qui ont
excédé leurs pouvoirs , et les dénoncer au pouvoir
exécutif, s'il y a forfiture.
Cet article est-il applicable à la haute- cour ? la
constitution n'en dit rien . Ceux pourtant qui la composent
sont hommes ; ils peuvent se tromper ; ils
peuvent prevariquer. Leurs erreurs resteront - elles
sans être redressées , leurs délits sans être punis ? Un
citoyen jugé par cette cour , et qui par cela même
semble privilégié , sera-t-il spolié d'un droit don't
( 183 )
jouissent tous les citoyens jugés par les citoyens ordinaires
? Hardy demande le renvoi de cette question
à une commission .
Dumolard pense que ce n'est pas ici la seule difficulté
que le conseil aura à lever.
Il s'en présente une sur la connexité un citoyen
privilégié doit- il entraîner devant la haute- cour ses
co-accusés judiciables des tribunaux ordinaires ?
Mais pour s'occuper de ces questions , Dumofard
pense que le conseil doit attendre que la décision du
conseil des Anciens sur l'affaire de Drouet lui soit
officiellement, connue .
Hardy réplique que sa proposition n'a rien de
commun avec cette décision ; que c'est une question
importante en elle-même , et qu il faut bien trancher.
Le conseil ordonne le renvoi . Il adopte ensuite ,
avec nombre d'amendemens , le tarif sur les droits
d'exportations .
-
Guyomart se plaint , dans la séance du 22 , d'un
arrêté du Directoire qui porte que les fêtes des 14
juillet et 10 août seront célébrées les 9 et
thermidor.
Il pense qu'elles doivent l'être séparément ,
et à leur jour , comme celle du 21 septembre, époque
de la fondation de la République . Le 14 juillet et
10 août , dit-il , appartiennent l'un et l'autre à la République
, puisque le premier a frayé le chemin de
la liberté , et le second renversé le trône . Un message
sera envoyé au Directoire sur cet objet.
* {
Dauchy , organe de la commission des finances ,
et chargé de présenter un rapport sur les transactions
de particulier à particulier , demandé que le
conseil se forme en comité secret. Les tribunes sont
évacuées .
Chez les Anciens , Legrand propose , le 21 , d'approuver
la résolution qui fixe à 16 sous en mandats
la livre de bled . La discussion a lieu en comité secret,
et son approbation en est le résultat.
Delmas fait , le 22 , un rapport sur la résolution
qui fixe la compétence des conseils militaires. La
commission l'a trouvée sage et conforme aux principes.
Goupil dit qu'elle ne comprend pas ceux qui
M 4
( 184 )
sont à la suite des armées ; mais Lanjuinais lui répond
que les individus qui suivent les armées en font portion
, et se trouvent ainsi renfermés dans un des articles
. Le conseil la sanctionne .
Le conseil des Cinq- cents entend , le 23 , le rapport
de Treilhard sur la question si les complices de
Drouet seront traduits avec lui à la haute - cour na
tionale . Vous avez renvoyé, dit - il , à la commission
chargée de vous tracer la route à suivre dans l'affaire
de Drouet , l'examen de plusieurs difficultés qui se
sont élevées depuis sa mise en accusation . Vous avez
demande , 1º . si tous les prévenus du même délit que
Drouet devaient être traduits à la haute- cour ; 2 ° . si
les jugemens de ce tribunal suprême seraient soumis
à l'appel ; 3°. s'il y aurait près ce tribunal un commissaire
du pouvoir exécutif ; 4 ° . enfin , quel serait
le mode d'organiser la haute - cour.
La commission s'est occupée de ces objets son
travail est bientôt prêt , et sous peu de jours il sera
soumis à votre décision . Mais il en est un sur lequel
il faut que le conseil prenne une détermination
prompte. Tous les accusés du même délit seront- ils
traduits à la haute - cour nationale ? La commission
est partie du principe qu'on ne peut disséminer dans
divers tribunaux les accusations du même délit ; que
l'intérêt général et l'intérêt de chaque accusé exigent
que tous les complices soient réunis dans le même
tribunal , parce que chacun d'eux peut être ou une
preuve à charge ou une preuve à décharge . Or , la
constitution , en ordonnant que la haute-cour de justice
jugera les membres du Corps législatif et du
Directoire , ne porte aucune clause contraire au principe
, que tous les accusés doivent être jugés par le
même tribunal. Ce principe reste donc dans toute
intégrité. En conséquence , la commission vous propose
la résolution suivante : Tous les prévenus de
complicité dans le crime de conspiration , dénoncé
par le Directoire le 21 floréal , qui ont été ou qui seraient
mis en accusation , seront traduits à la hautecour
nationale , pour y être jugés conjointement avec
le représentant Drouet , accusé du même délit.
་ ་ ་
( 185 )
Dumolard demande qu'on fasse une loi générale.
Le projet de Treilhard est adopté avec cet amendement.
La séance du 23 du conseil des Anciens a été remplie
par des objets d'intérêt particulier. Il a sanctionné
le lendemain , 1 ° . la résolution relative à l'organisation
du tribunal de cassation ; 2 ° . celle qui accorde
aux fonctionnaires et employés pour messidor , le ,
double de leur traitement ; 3° . celle concernant les
complices de Drouet . Il a rejetté celle qui n'accordait
que trois mois pour réclamer les biens des condamnés
et des déportés .
Le Directoire annonce le même jour au conseil
des Cinq- cents , qu'en réunissant les fêtes des 14 juillet
et 10 août il s'est conformé à la loi du 3 brumaire
dernier. Une commission est nommée pour examiner
s'il ne convient pas de rapporter la disposition
de cette loi qui y est relative .
:
Boutoux présente un rapport sur le respect dâ
aux morts , et les mesures de police à prendre pour
honorer d'une maniere convenable les dernieres dépouilles
de l'humanité. Il propose d'arrêter que
chaque commune de la République choisira un ou
plusieurs lieux pour l'inhumation des morts : ils
seraient achetés et entretenus à ses frais ils seraient
placés hors de l'enceinte des communes , et sous la
surveillance des autorités civiles : ils seraient décorés
d'une statue représentant l'immortalité avec cette
inscription : La tombe est pour l'homme vertueux le
berceau de l'immortalité. On lirait celle - ci sur la porte :
La mort est pour l'homme de bien le commencement de la
félicité.
Baraillon présente un autre projet , pour être substi
tué à celui de la commission. On demande l'impres
sion ; mais Talot réclame la question préalable . Les
cultes sont libres , dit-il ; il est permis à chacun d'adører
Dieu à sa maniere , et de se faire enterrer comme
bon lui semble. Ne nous érigeons pas en créateurs
d'un culte nouveau : faisons de bonnes lois pour les
vivans . Nous avons tout au plus à faire une loi de
police sur les enterremens . Le conseil ordonne l'im-
ر ش
f 186 )
pression et l'ajournement. -Le conseil reprend son
comité général . Il est 2 heures et demie.
Nota A 5 heures et demie le comité général a
cessé. Il n'y a pas eu de résultat public.
Le conseil se forme ensuite en comité général , et
le continue le 25. Ce qu'il en a transpire se réduit à
ceci : La commission des finances propose , 1 ° . de déclarer
libres les transactions de particulier à particu
lier ; 2 ° . de fixer un cours au mandat , et laisse la li
berté à tout débiteur de s'acquitter avec ce papiermonnaie
au cours fixé par la loi , à moins qu'il n'ait
été stipulé autrement entre le créancier et le débiteur
; 3°. de rapporter la loi du 28 ventôse dans la
partie relative aux peines portées contre ceux qui
seront accusés d'avoir décrié les mandats ; 4° . d'arrê
ter que les loyers et fermages seront payés en mandats
au cours , et que ce cours sera établi sur la taxe
de la livre de bled , à quelque prix qu'elle soit portée
chaque
vergentes. La mais les opinions ont été très- didu
conseil parait ne point
abandonner le projet de rendre au mandat sa valeur
nominale .
>
PARIS . Nonidi 29 messidor , lan 4. de la République.
Le général Hoche est depuis plusieurs jours en
cette commune . Il est venu annoncer au Directoire
l'entiere pacification de la Vendée ; et cette heureuse
nouvelle a été l'objet d'un message que le Directoire
a envoyé hier au Corps législatif. Il n'est aucun ami
de la République et de ses concitoyens qui ne doive
se féliciter de l'extinction de cette affreuse guerre
civile que le cabinet de Londres a excitée et nourrie
pendant si long - tems , et dont la France doit conserver
un souvenir qu'elle saura bien faire expier un
jour. Reconnaissance éternelle au général qui , en se
vouant à une entreprise si pénible , a su préférer à
une gloire plus éclatante qu'il aurait cueillie sur les
Frontieres , la gloire plus douce de rendre des 'freres
( 187 )
et
d'arrêter
le
sang
français
coulant
à la République
, par la main
des Français
.
&
L'envoyé
du Pape
, chargé
de venir
demander
la
paix
, pour
sa Sainteté
, est arrivé
ici le 22 de ce mois .
On a publié
dans plusieurs
journaux
la reprise
du
Cap par les Hollandais
et les Français
. Cette
nouvelle
si importante
n'est
point
en core parvenue
offciellement
.
**
NOUVELLES
OFFICIELLES
.
ARMÉE DU
RHIN
ET MOSELLE
. Depuis
le passage
du Rhin
les opérations
de l'armée
com
mandée
par le général
Moreau
, n'ont
été qu'une
suite non interrompue
de succès
.
Par ses dépêches
du 11 messidor
du quartier
général
d'Offembourg
, le général
rend compte
de l'affaire
de Renchen
;
f'action
a été vive sur tous les points
; par-tout l'ennemi
a été
repoussé
et culbuté
. Les troupes
ne se sont arrêtées
qu'à la
nuit , et quand
embarrassées
de chevaux
et de prisonniers
i
leur a été impossible
d'aller
plus loin.
de l'ennemi
à cette affaire
est énorme
. Nous La perte
avons
pris , tué ou blessé
600 chevaux
, fait 1,200
prisonniers
, dont 300 blessés
, 10 pieces
de canon
, presque
toutes
d'artillerie
légere . Le champ
de bataille
était couvert
de
morts. "
D'Oberkirch
, le 15 messidor
. Le général
Moreau
mande
que l'ennemi
á été chassé
de la position
de Knubis
au revers
des montagnes
Noires
, et qu'on
lui a enlevé
une redoute
très-forte qu'il avait construite
sur la sommité
, avec un réduit
casematé
, entouré
de fossés . La bravoure
et l'impétuosité
des
Français
pouvaient
seules
franchir
un tel obstacle
.
La perte
de l'ennemi
a été considérable
. On lui a fait
400 prisonniers
, dont 10 officiers
, pris 2 pieces
de canou
et
troupes
, espé-
2 drapeaux
. Le prince
Wurtemberg
commandait
en perqu'elles
défendraiecit
mieux
ce poste
que
sonne , et "
rant , disant
l'affaire
, il avait harangué
sest
celui de Kelk .
",
1
( 188 )
Du 17
messidor , au
quartiergénéral
à
Baden.
Citoyens directeurs
, dans mon
dernier
rapport , je vous
rendais
de mon
projet de
marcher sur les
positions de
Rastadt et
Freudenstadt.
compte
Hier
matin , les
troupes se sont
mises en
mouvement à
la
pointe du jour , celles aux
ordres du
général
Desaix , pour
attaquer tout ce qui se
trouvait entre le Rhin et les
montagnes
; et le
général Saint-Cyr , la
position de
Freudenstadt.
Cette
derniere
affaire a été
extrêmement vive : les
renforts
de
l'armée
autrichienne
étaient
arrivés ; les
armes de nos
troupes se
trouvaient ,
d'après les
pluies
continuelles , dans
un état
affreux , et ne
faisaient pas feu . Le
général
Laroche ,
chargé de cette
attaque , a fait
charger
l'infanterie à la
bayonnette
, et a
emporté la
position
après la
résistance la plus vigoureuse
de la part de
l'ennemi . Sa perte a été trèsconsidérable
en tués ou
blessés. On lui a fait
environ 100
prisonniers
, dont
plusieurs
cadets. Le
général La oche , dont la
bravoure
mérite les plus
grands
éloges , a éte
blessé d'un coup
de feu à la
main. La 21.
brigade
d'infanterie
legére ,
autres
troupes
employées à cette
attaque , se sont
conduites
avec une
grande
bravoure .
et
La
marche de
l'aile
gauche a été un
combat
continuél ,
depuis
Ruth
jusqu'à Osst .
L'ennemi , à ce
dernier
village
a sur-tout
opposé la
résistance la plus
opiniâtre : sa
position
était
excellente ; sa
gauche à
Baden , et sa
droite à la
Olbach.
On a
enfin forcé sa
gauche par la
montagne ; la
charge
battue à
l'attaque de front du
village
d'Osst , nous en a
enfin
rendus
maîtres : on y a pris i
capitaine et
environ 80
hommes.
Cette
attaque était
dirigée par le
général
Sainte-
Suzanne et
Fadjudantgénéral
Decaen , sous les
ordres du
général
Desaix .
Le
général
Delmas a
également
chassé tout ce qui se
trouv it
entre le
Rhin et la
Olbach.
La nuit et la
grande
fatigue des
troupes
m'ont forcé de
remettre
l'attaque des
positions de
Rastadt ,
Kuppenheim et
Guerbach au
lendemain . Les
officiers
généraux et les
troupes
ont
continué de
donner les plus
grandes
preuves de
talent
et de
courage.
Toutes les
armes se
sont
distinguées. J'ai
fait
sergent , sur le
champ de
bataille , un
caporal de la 17 .
demibrigade
d'infanterie
légere , qui a fait , lui seul , 3 prisonniers
.
Le
général
Ferino s'est
emparé , le
même jour , de la position
de
Bribrach , dans la
vallée de la
Kintsig ; le
général
Saint-Cyr a
appuyé ce
mouvement , en
faisant
marcher des
troupes
d'Oppenan.
(, 189. )
Du 18 messidor , au quartier-général , à Rastadt. Citoyens directeurs
, je vous ai rendu compte , dans mes dernieres dépêches
, du combat que nous avons livré à l'ennemi dans sa
position entre Oss et Baden , et de mon projet de l'attaquer
le lendemain dans sa position de Rastadt ; sa gauche appuyait
à Guersbach , sur la Murg , et sa droite au Rhin , en avant de
Rastadt.
Le général Saint- Cyr , commandant le centre de l'armée ,
occupé à Freudenstatt , avec une de ses divisions , avait envoyé
l'autre au général Desaix , commandant l'aîle gauche , et
chargé de cette attaque.
Les deux armées se sont abordées sur tout leur front . La
bataille a commencé à cinq heures du matin sur Guersbach
la division du général Taponier a attaqué ce poste avec la
plus grande bravoure , et il a été forcé , malgré la résistance
la plus vive de l'ennemi ; le général Lecourbe , qui
en était chargé , a continué à pousser l'ennemi jusques vers
Ottenaw , pour se trouver à la hauteur de la brigade dedroite
de la division commandée par le général Ste . - Suzanne ,
placée à Eberstein , qui a , sur - le - champ , commencé son
attaque entre la Olbach et les montagnes. Le but était de
déborder la gauche de l'ennemi , et de le forcer à quitter
la belle position de Rastadt , dont l'attaque présentait de
grandes difficultés .
L'adjudant-général Decaen , commandant cette brigade
s'est chargé de l'attaque du pont de Kuppenheim , et a envoyé.
le chef de brigade Gazand , de la 10. d'infanterie légere ,
renforcé d'un bataillon de la 10. de ligne , pour chasser
l'ennemi des montagnes. Ces attaques , appuyées à droite
par celle du général Lecourbe , ont eu un plein succès , et
après trois heures du combat le plus opiniâtre , soutenu par
les grenadiers Hongrois et Autrichiens , il a été chassé de
Kuppenheim , et forcé de repasser la Murg. On lui a fait ,
sur ce point , environ 300 prisonniers ; le général Lecourbe
en a pris , de són côté , environ 100 , dont 2 officiers et une
piece de canon .
Je ne puis donner trop d'éloges à la valeur des troupes :
le 8. de chasseurs à cheval , les 10s . demi- brigades d'infanterie
légere et de ligne , les 31. et 106. d'infanterie se sont
particulierement distinguées . Le général Lecourbe , l'adjudant-
général Decaen et le chef de brigade Gazand ont donné
"de grandes preuves de talens et de bravoure .
L'ennemi tenait encore la gauche appuyée à la 'dont les bords sont très-marécageux , et occupait le vach ,
de
190 )
Nider- Bihel et la belle position de Rastadt ; la droite , vers
le Rhin.
Toute notre cavalerie , et une grande partie de notre arallerie
légere , ont été réunies sur son front. L attaque a
commencé à environ quatre heures du soir , par la brigade
de gauche de la division de Sainte Suzanne , l'infanterie ,
aux ordres du général Joba , et la première ligne de cavalerie
, aux ordres de l'adjudant- général Bellavene , et la
division du général Delmas , dont la gauche s'appuyait au
Rhin.
la cano nnade a été terrible artillerie du
général Delmas prenait l'ennemi en flanc et faisait un
grand effet . Notre front souffrait également par la réunion
du feu de l'ennemi sur le débouché du bois de Santweyer.
L'adjudant-général Bellavene a eu la jambe emportée , en
faisant déployer ses troupes. Il a été sur- le-champ remplacé
par le général Forest . Le général Bourcier a pris le commandement
de la 2. ligne.
Au centre ,
La 62. demi-brigade d'infanterie , conduite par le général
Joba , a forcé le passage de la Olbach , et a attaqué , avec
la plus grande bravoure , le bois et le village de Nider
Bihel , qu'elle a emporté , après deux heures du combat le
plus vif.
La 16. demi-brigade d'infanterie légere , soutenue de l'infanterie
de la division de Delmas , a également emporté
les bois en avant d'Ottersdorf ; de sorte que les deux aîles
de l'ennemi se sont trouvées débordées . Le feu bien soutenu
et bien dirigé de notre artillerie légere , avait acquis de la
supériorité sur le sien , et , malgré sa position favorable ,
il y a été forcé. La grande quantité des guès de la Murg , l'artillerie
qu'il avait sur la rive droite de cette riviere , et sa nombreuse
cavalerie , lui ont permis de se retirer , sans qu'on pût
le mettre en déroute.
Le 2. régiment de chassenrs a fait une charge très -vigoureuse
sur le pont de Rastadt , que l'ennemi voulait brûler ,
et il est parvenu à l'en empêcher ; ce qui nous a permis de
le poursuivre dans cette ville , où on lui a pris deux pieces
de canon , malgré les charges réitérées de cavalerie , qu'il
a faites dans les rues de cette ville ; mais la 16. demibrigade
d'infanterie légere , qui le poursuivait , l'a toujours
repoussé par son feu . Sa perte est enorme ; son champ de
bataille était couvert d'hommes et de chevaux . On lui a fait , à
ces attaques , environ 200 prisonniers.
L'infanterie a attaqué avec la plus grande bravoure ; les
( 191 )
6. , 10. et 17. de dragons , 7. de hussards , et 4º. de
chasseurs , forcés de rester pendant près de trois heures
exposés au feu d'artillerie le plus violent , l'ont soutenu avec
le plus grand sang- froid. Le 2. régiment de chasseurs s'est
particulierement distingué : l'artillerie légere a fait des prodiges
de valeur.
Le général Desaix , commandant l'aile gauche de l'armée ,
a dirigé ses attaques avec la plus grande intelligence.
"
Je dois également de grands éloges aux généraux Delmas
Sainte-Suzanne et Joba ; ce dernier a eu son cheval tué sous
lui , ainsi que l'adjudant - général Levasseur .
La blessure de l'adjudant- général Bellavene prive l'armée
d'un excellent officier , qui n'avait jamais manqué de se
distinguer à toutes les affaires où il s'était trouvé .
Du 19 messidor , au quartier -général , à Bulh . L'ennemi s'est
retiré à Ettingen , après la bataille de Rastadt ; la grande fatigue
des troupes ne m'a pas permis de remarcher sur-le- champ
à sa poursuite . J'espere que les renforts auxquels j'ai donné
ordre de me rejoindre arriveront demain , et que nous serons
en état de recommencer. La bataille de Rastadt a fait un grand
effet sur l'ennemi ; nos troupes y ont montré le plus grand
courage. On peut comparer notre marche à celle de l'armée
d'Italie ; depuis le passage du Rhin nous avons livré cinq
combats et deux batailles que nous avons tous gagnés ,
Le tems est affreux depuis dix jours.
Je ne doute pas que nous ne trouvions de grandes ressources
dans le pays que nous conquérons .
Signé , MOREAU.
Du 20. Haussmann , commissaire près l'armée du Rhin
et Moselle , écrit au Directoire que le général Ferino a occupé
Ettenheim , résidence du cardinal de Rohan ; le général
Saint-Cyr occupe Frendestadt ; ses patrouilles vont
jusques sur le Necker. Le prince Charles , qui s'est trouvé
à l'affaire de Rastadt , avec un nombreux renfort qui ne
lui a pas sauvé la honte d'une défaite , ne doit plus savoir
ou tourner la tête .
et
Du 22. Les divisions aux ordres des généraux Desaix et St.- Cyr
se sont battues hier dans la plaine en avant de Rastadt ,
dans les gorges en avant de Guersbach, L'affaire a été générale
et chaude ; elle a duré fort long - tems ; lennemi avait déployé
toutes ses forces ; nos troupes les ont vaincues , lui ont
tué et blessé beaucoup de monde et pris , 1300 hommes et un
canon . L'ennemi avait reçu des renforts considérables ; il
1
( 192 )
paraît même qu'il a fait revenir des troupes du Tyrol ; malgré
cela , il a été obligé de se replier derriere Dourlach . Nos
troupes ne donneront point de relâche à l'ennemi . Le géné
ral en chef est infatigable . 1
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUSE . Du 20. Le général de division
, Ernouf , écrit qu'il y a eu le 18 une affaire assez vive
devant Limbourg. Le 19 , à 4 heures du matin , Rupkel a été
attaqué . L'enlevement de la ville et du pont sur la Lahn s'est
fait à la bayonnette : de l'infanterie légere a été placée aussi-tôt
sur la rive gauche de cette riviere . On a fait 80 prisonniers et
tué beaucoup de monde à l'ennemi .
Du 21. Le passage de la Lahn , mon cher général , a été forcé
hier sur tous les points ; nos divisions , qui étaient le long de
cette riviere , ont maintenant leurs avant- gardes au- delà de la
rive gauche .
L'armée va se mettre en pleine marche sur Mayence et
Francfort. Salut et amitié . Signé , ERNOUF .
ARMÉE D'ITALIE . Plusieurs dépêches des commissaires du
gouvernement et du général Buonaparte annoncent , 1º . que
le château de Milan , après 12 jours de tranchée ouverte
s'est rendu le 11 messidor au général de division Despinoy.
2800 prisonniers , 150 bouches à feu , 200 milliers de poudre ,
sont les fruits de la constance et de la valeur de nos troupes .
On s'attend que l'armée sera bientôt maîtresse de Mantoue.
2º. Une colonne sous les ordres du général Vaubois ,
a marché sur Livourne et y est entrée le 9. Une frégate anglaise
en sortait , et fut canonnée ; mais il n'était plus tems. Quelques
heures avant , plus de 40 bâtimens anglais chargés étaient
sortis de ce port. Le consul de la République a fait aussi-tôt
mettre les scellés sur les magasins anglais . On espere que cette
capture vaudra 7 à 8 millions à la Republique . Buonaparte a
fait arrêter le chevalier Spagnochi , gouverneur de la ville ; il
avait favorisé les Anglais , et essayé de soulever le peuple. Le
grand- duc , quoique sollicité de tous côtés de s'en aller , est
resté dans sa capitale . Le général en chef écrit que cette conduite
lui a mérité une part dans son estime . Beaucoup d'amis de
la liberté , mais qui le sont aussi des convenances ,
que ce n'est pas là le ton d'un général vainqueur .
ont trouvé
P. S. Le général Moreau a encore battu les Autrichiens ,
fait 1800 prisonniers , pris plusieurs canons ; l'ennemi a abandonné
le champ de bataille couvert de morts , d'armes et de
chevaux ; il fuit dans le plus grand désordre .
LENOIR DE LAROGHE , Rédacteur.
No.
40.
MERCURE
FRANÇAIS .
DÉCADI 10
THERMIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Feudi 28 Juillet 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
Seconde lettre aux Rédacteurs , sur l'ouvrage intitulé : De
la faiblesse d'un
Gouvernement qui commence , t
et de la nécessité où il est de se rallier à la majorité
nationale ; par ADRIEN LEZAY.
LA lecture de l'ouvrage de Benjamin Constant m'avait
rempli d'idées patriotiques et consolantes.
Curieux de connaître celui d'Adrien Lezay , je me suis
mis à le lire avec empressement. Mais je n'avais pas
achevé le premier chapitre qu'il m'a été impossible
d'aller plus loin. Ce n'était assûrement , ni par défaut
d'intérêt dans la chose , ni de mérite dans l'auteur ;
je n'avais pas tardé à
m'appercevoir qu'Adrien Lezay
n'était pas un écrivain ordinaire . Ne pouvant me
rendre compte d'un effet aussi bizarre , j'ai fermé le
livre ; ce n'a été que le lendemain , après une lecture
à froid , que j'ai découvert la cause de l'impression
que j'avais éprouvée la veille .
L'ouvrage de Benjamin Constant était adressé à tous
les Français , aux amis comme aux ennemis de la
liberté , aux étrangers même à qui cette grande révolution
n'a pu être indifférente , et qui ont pu la mal
Tome XXIII. N
( 194 )
麈
juger. Il disait aux mécontens : Vous le serez moins à
mesure que le gouvernement s'affermira , et que les
choses s'amélioreront ; aux royalistes de toutes les
especes : Le retour de la royauté devient impossible ,
nevousnourrissez pas plus long-tems d'espérances illu
soires; aux hommes révolutionnaires : La majorité de
la nation ne veut plus révolutionner ; aux hommes
de parti : Il ne doit plus y en avoir d'autre que celui
de l'amour de l'ordre et dé l'obéissance aux lois . Ce
sujet était d'un intérêt général , universel ; chacun
pouvait faire son profit des réflexions de l'auteur.
L'ouvrage d'Adrien Lezay , au contraire , n'est adressé
qu'au gouvernements Il a pour objet de lui prouver sa
faiblesse et la nécessité où il est de se rallier à la majorité
nationale. Les caracteres auxquels on doit reconnaître
cette majorité , deviennent la matiere d'une
dissertation métaphysique et obscure sur laquelle
on peut disputer. Ce n'est plus qu'un intérêt partilier
, circonscrit , problématique . L'horison se resserre
et se couvre de nuages . Après avoir lu Benjamin
Constant , j'avais senti mon coeur s'ouvrir à l'espérance
, et mon attachement à la République se fortifier
de la force qu'il me montrait dans le gouvernement.
Après avoir lu Adrien Lezay , ce n'étaient plus
les mêmes impressions ; j'étais inquiet , attristé des
idées qu'entraîne après soi la faiblesse d'un gouvernement
qui commence . Je suis loin de soupçonner les intentions
de l'auteur ; je les crois excellentes ; je suis
même convaincu qu'il aime sincerement la République
qu'il est digne d'éclairer de ses lumieres . Mais
l'emploi de ses lumieres et de ses intentions ne m'offrait
aucun de ces résultats directs , utiles , satisfai(
195 )
sans , convenables aux circonstances , qui servent la
chose publique , sans qu'aucune espece de malveillance
puisse en abuser. Au lieu de cette émotion
civique dont je venais d'éprouver les effets , je në
sais quoi de fatigant mettait mon esprit à la gêne ,
mon coeur restait froid , et ma pensée était péniblement
occupée à deviner et à suivre la pensée de l'auteur.
Ce sont toutes ces différences que je n'avais
pas d'abord apperçues , qui m'avaient fait porter par
instinct un jugement qui s'est développé par une
attention mieux réfléchie .
Vous attendez sans doute que je justifie ce premier
apperçu par des exemples , et que je vous donne.
une idée plus étendue de l'ouvrage ; cette tâche
n'est pas facile . Comment analyser des paragraphes
qui n'ont que quelques lignes , et des idées dont
chacune a l'autorité d'une maxime ?
L'auteur débute par une comparaison : « Un gouvernement
qui commence est dans l'état d'un enfant
qui naît. » Suit une longue et touchante description
de l'état où se trouve un enfant qui vient de naître .
sa faiblesse , ses besoins , ses dangers , ses pleurs
ses sanglots les soins continuels et vigilans qu'exige
sa conservation , la nécessité qu'un autre bras conduise
son bras , que d'autres organes fassent l'office des
siens , qu'on voie , entende , marche , travaille pour lui .
Après quoi , faisant l'application de cette comparaison
au gouvernement , l'auteur s'exprime ainsi :
Quand c'est au sein d'une révolution qu'un gouvernement
prend naissance , les difficultés sont bien
autres ; alors ce n'est pas seulement un enfant , c'est un
enfant qui naît avant terme d'une convulsion violente. "
N
( 196 )
*
Voilà , il faut l'avouer , une position bien déplorable
pour le gouvernement , s'il est vrai que , semblable
à un enfant qui naît , il faille que d'autres
voient , entendent , marchent et travaillent pour lui. Mais
quels seront le bras qui conduira son bras , les autres
organes qui feront l'office des siens ? Auprès du berceau
de l'enfant , je vois la tendresse de la mere , et je
suis rassuré . Mais auprès du gouvernement enfant ,
quel sera son appui tutélaire ? C'est sans doute la majorité
nationale, puisque l'auteur a fait son livre pour
prouver que cette majorité devait diriger le gouvernement.
Mais la difficulté est bien autre , pour me servir
des expressions de l'auteur ; j'avais toujours cru
qu'un gouvernement était institué pour éviter les
inconvéniens et la confusion qui naîtraient d'une
majorité gouvernante . Probablement il n'en doit pas
être ainsi , quand le gouvernement n'est pas seulement
un enfant , mais un enfant qui naît avant terme . Il est
vrai que je conçois difficilement comment un gouvernement
naît avant terme , parce qu'il prend naissance
au sein d'une révolution ; car une révolution
ne se fait que pour avoir un autre gouvernement
et ne se termine que lorsque ce gouvernement est
établi. J'aurais bien desiré que l'auteur eût indiqué
l'époque où une révolution doit accoucher à terme
d'un gouvernement. Bien des gens pourront penser
que le nôtre aurait pu naître beaucoup plutôt , san
que cet enfant eût été pour cela moins vivace . Mais
en voilà trop , sans doute sur les couches de la révo
lution ; on sait que ce genre de plaisanterie n'a plus
le mérite de la nouveauté , et le ton de l'ouvrage
d'Adrien Lezay est trop grave , pour qu'on puisse présumer
qu'il ait voulu en faire une.
1
( 197 )
Dans l'état de faiblesse où se trouve un gouverne
ment à sa naissance , l'auteur prétend qu'il est perdu ,
si prenant ses ennemis pour ses défenseurs , il emploie
les uns à opprimer les autres . Son premier soin doit
donc être de bien distinguer ses défenseurs de ses
ennemis ; et cela fait , de s'y rallier. Rien ne paraîtra
plus évident à tout le monde . Il ne s'agit plus que de
connaître les amis et les ennemis.
" A la fin d'une révolution , dit l'auteur , il y a
trois sortes d'hommes dans l'État. Ceux qui veulent
le gouvernement actuel , ceux qui en veulent un
autre , et ceux qui n'en veulent aucun. Les premiers
sont les constitutionnels , les seconds sont les contrerévolutionnaires
, et les troisiemes les révolutionnaires. 19
Les constitutionnels et le gouvernement forment
entr'eux une alliance naturelle . Mais les révolutionmaires
et les contre- révolutionnaires s'unissent quelquefois
, parce que leur but commun est de détruire.
C'est ce que les amis de l'ordre n'ont cessé de dire
pendant la révolution .
"
--
la " Dans tout État où le gouvernement protege ,
masse de ceux qui ont intérêt à le conserver , l'emporte
sur la masse de ceux qui ont intérêt à le détruire
. Ceux - là ont tous intérêt à la conservation
d'un gouvernement conservateur qui ont une proprié
té.Et par propriété , il faut entendre , non - seulement
une terre vaste , une maison considérable , mais encore
etsur-tout , un petit domaine ; Il faut entendre nonseulement
un fonds , un immeuble , mais encore et surtout
, un capital mobilier ; Non-seulement un fonds
quelconque , mobilier ou immobilier , mais aussi une
industrie , c'est-à- dire la connaissance d'un art qui
-
N 3
( 198 )
exige quelqu'apprentissage ; car les frais de tout apprentissage
sont réellement un capital qu'on a placé
sur soi-même pour en tirer un revenu , comme on
aurait pu le placer à l'acquisition d'une propriété ;
et l'homme industrieux est un véritable capitaliste ,
dont le fonds , associé à son intelligence , réside en
lui- même , et fait corps avec elle . "
Personne ne contestera ces vérités . Seulement l'auteur
, malgré son laconisme ordinaire , aurait pu les
exprimer d'une maniere plus simple et plus brieve ,
Il prouve très-bien que le petit propriétaire a un
intérêt bien plus pressant au respect de la propriété ,
que le riche propriétaire ; que le propriétaire mobilier
en a plus que le propriétaire foncier ,, et que la
propriété industrielle est tellement liée au sort de
toutes les autres , que si l'on change à chaque instant
la propriété de mains , ou qu'on la détruise tout à
fait , l'homme d'industrie n'a plus de pain assuré . Je
lui aurais su gré de développer davantage ces idées ;
on sait qu'elles ont été fort contredites par les partisans
exclusifs de la propriété territoriale , qui semblent
ne mesurer l'intérêt social et les droits politiques que
sur l'étendue d'arpens que l'on possede .Je n'ai jamais
trop aimé cette qualification de classe stérile , donnée
à cette multitude de citoyens dont l'industrie féconde
et active s'occupe à ajouter une si grande valeur aux
"matieres qu'ils façonnent , et aux arts qu'ils cultivent.
En faisant entrer toute espece d'industrie dans le
cercle de la propriété , l'auteur me semble avoir
prouvé de la maniere la plus explicite , l'intérêt qu'a
la majorité de se rallier à la constitution et au gou
vernement , sans l'existence desquels aucune propriété
ne peut être garantie .
( 199 )
L'auteur conclut de ces réflexions , qu'il n'y a de
vraiment intéressés au renversement de l'autorité
publique , que les hommes qui vivent dans la société
sans propriété , sans industrie , sans occupation . Mais
heureusement ces hommes sont peu nombreux ; selon
ses calculs , ils ne forment pas la deux- centieme partie
de la population .
Dans cet état de choses , il me semble que l'ouvrage
aurait très-bien pu se terminer içi . Car s'il est
vrai d'une part , comme le démontre l'auteur , que
les constitutionnels d'un pays forment toujours la
majorité nationale , il est bien évident de l'autre
que le gouvernement qui n'existe que par la constitution
, qui n'est plus rien si elle est détruite , est
le premier intéressé à être constitutionnel , et par
conséquent à se réunir à la majorité nationale.
Cette vérité me paraît si palpable , qu'il n'était
pas besoin de faire un livre pour la prouver.
Il ne restait plus qu'un point de fait à examiner ,
savoir si la conduite du gouvernement actuel est ou
n'est pas dans le sens des constitutionnels , c'est-à- dire
de la majorité , ou de la propriété , ce qui est la même
chose. Or , sur ce point j'ai parcouru toute la brochure
, j'y ai trouvé d'utiles conseils à ceux qui gouvernent
; mais je n'y ai trouvé aucun reproche positif,
si ce n'est d'avoir , à leur début , prêté un peu trop
la main aux révolutionnaires , au lieu d'avoir cherché
leur appui naturel dans les constitutionnels . Encore l'auteur
ajoute-t-il cette modification : Erreur au reste
que leur inhabitude rendait excusable , et que la direction
qu'ils ont suivie depuis , fait de plus en plus par
donner. La réprimande faite , et le pardon accordé ,
N 4
( 200 )
•
je ne vois pas ce qu'il y avait de plus à dire .
Benjamin Constant avait bien senti aussi le danger
auquel s'exposerait le gouvernement s'il s'appuyait
plus long - tems sur le parti révolutionnaire ; et il
avait applaudi , comme a fait Adrien Lezay , au nouvel
esprit qui l'a dirigé depuis dans sa conduite . Il
avait compris également qu'un gouvernement qui
commence est toujours un peu faible et incertain
dans sa marche , sur- tout quand il s'éleve au milieu
des passions encore mal assoupies . Mais il avait jugé
qu'il était plus utile d'entretenir tous les partis de
la force du gouvernement , que de sa faiblesse , de leur
montrer qu'il était de leur intérêt de s'y rallier , plutôt
que de tenter contre lui des entreprises qui seraient
toujours impuissantes , bien convaincu que le gouvernement
était lié par son intérêt à l'intérêt de la
majorité , et qu'une fois que tous les partis seraient
ramenés à la constitution , le gouvenement ne pou
vait qu'être constitutionnel lui - même. En ce sens ,
il me semble que Benjamin Constant avait conçu son
sujet sous des rapports plus essentiellement utiles
qu'Adrień Lezay ; car ce qu'il importait le plus de
prouver , dans l'état actuel des choses , c'était la
nécessité de se rattacher à la constitution ; le reste
n'était plus qu'une conséquence .
Après avoir lu dans le premier chapitre d'Adrien
Lezay , que les constitutionnels d'un pays forment
toujours la majorité nationale , et que ceux -là sont
naturellement constitutionnels , qui ont une propriété
ou fonciere , ou mobiliere , ou industrielle ,
je ne m'attendais pas à trouver dans le chapitre
suivant , une autre majorité nationale . Voici , selon
( 201 )
l'auteur , la maniere dont elle se forme , et les signes
auxquels on peut la reconnaître .
La majorité dont il est question n'est pas la majorité
légale qui vote dans les assemblées politiques ;
c'est la majorité naturelle et réelle qui se forme spontanément
dans toutes les classes .
ས La majorité naturelle s'éveille et s'établit , ou pour
un sentiment , ou pour une opinion. Quand l'existence
du peuple se fait sentir , le peuple souffre ou jouit ;
ce qu'il éprouve alors est un sentiment ; c'est le
sentiment général. Quand le grand nombre conçoit
quelque remède dans le mal , quelqu'amélioration
dans le bien , sa pensée est une opinion ; c'est l'opinion
publique. ,
Pour savoir comment se forme le voeu de la majorité
réelle , il faut considérer d'abord les différences
de lumieres et de richesses qui distinguent les différentes
classes de la socité , et observer comment se
communiquent les impressions et les pensées entre
ces différentes classes .
Sur une ligne inférieure ( ligne malheureusement trop
longue ) se trouvent , dit l'auteur , les esprits grossiers ,
privés de toute éducation , qui ne savent ni lire , ni
écrire. L'état social de ces hommes si bornés , n'est
pas l'indigence , puisqu'ils travaillent ; mais c'est la
pauvreté.
Dans le chapitre précédent , l'auteur avait dit que
les gens dénués de tout , c'est- à- dire qui ne vivent que
de leur travail , sont très -rares en France , et ne forment
pas la quatre - vingtieme partie de ses habitans.
Dans le second , la ligne de ces mêmes gens est malheureusement
trop longue. Comment concilier cette
( 202 ).
1
pétite contradiction , à moins qu'on ne l'explique
par la note où l'auteur déclare qu'il est redevable
de ce chapitre à· l'amitié de Ræderer. Quoi qu'il en soit
de cette légere contradiction qui mérite à peine
d'être relevée , suivons la progression de l'échelle des
lumieres .
Au-dessus de cette longue ligne inférieure sont les
hommes qui ont reçu la premiere éducation de l'enfance
. C'est la classe des gens de bon sens . Ces gens
sont les petits rentiers , les petits propriétaires , les
fermiers , les maitres ouvriers , les petits marchands.
Au-dessus est la classe des hommes instruits - ou
des hommes de sens ; ce sont les propriétaires dans
l'aisance .
Au-dessus encore se présentent les esprits éclairés .
Ces hommes font la classe née riche et opulente .
Enfin , au- dessus de tous ces esprits est le petit
nombre de ceux qu'une faveur signalée de la nature
a appellés hors de tous les rangs marqués par la fortune
, ou que d'heureux accidens en ont fait sortir.
C'est la classe des hommes de talent et de génie . A
cette exception près , l'auteur pense que les lumieres
et l'instruction sont départies entre les membres de
la société , suivant l'échelle des fortunes . La raison
qu'il en donne c'est que la fortune offre à ceux qui
en sont pourvus le tems et les moyens de s'instruire .
Voici de quelle maniere l'auteur développe ceste
idée simple , qui , ce me semble , n'avait pas besoin,
d'un grand développement.
Les connaissances humaines , comme les autres
richesses sociales , sont un fonds accumulé depuis
plusieurs siecles . Elles ne s'héritent pas comme les
( 203 )
14
ichesses matérielles ; elles s'acquierent ; mais elles
s'acquierent par le tems et l'étude ; et le tems , le tems
qui donne le loisir de l'étude , le tems s'hérite ; il s'kérite
comme les richesses , avec les richesses ; car
l'homme qui naît riche , hérite du tems qu'il eût fallų
consumer à acquérir la valeur de son patrimoine . Son
pere lui a légué , non pas une plus longue vie que
d'autres , mais plus de tems pour vivre ; non pas plus
de savoir , mais plus de tems pour apprendre ; non
pas plus d'esprit , mais plus de moyens d'étendre et
de perfectionner celui qu'il a reçu de la nature . "
On m'assure que ce paragraphe a été trouvé trèsbeau
; je sens , je l'avouerai , que je suis mauvais
juge de ces beautés . Mais je demanderai aux observateurs
scrupuleux des regles grammaticales , si l'on
peut dire qu'une chose s'hérité , pour exprimer qu'on
hérite d'une chose . S'héritent n'a- t-il pas été mis là
pour contraster avec s'acquierent ; et fallait - il sacrifier
la justesse et l'exactitude de l'expression au petit
avantage d'une forme contrastante ? Je demanderai
aux amis de la clarté et du naturel dans le langage
, si l'auteur n'aurait pas pu s'épargner tant de
fatigues et de répétitions pour dire qu'une personne
riche a plus de momens à consacrer à l'étude que
celle qui ne l'est pas.
Est-il bien vrai que l'esprit des hommes doive se
mesurer sur leur fortune ? L'esprit qui est une qualité
qui varie si fort d'individu à individu , même parmi
ceux qui jouissent du même degré d'aisance , peut- il
devenir l'objet d'une classification ; et cette classification
suit- elle toujours la proportion des richesses ?
La noblesse et le clergé étaient sans contredit les
( 204 )
plus grands et les plus riches propriétaires de la
France ; dira-t- on que c'était -là où se trouvait le plus
de talens , de lumieres et d'instruction ? La fortune
donne bien le loisir de l'étude ; mais en donne-t- elle
le goût ? donne-t- elle ces heureuses dispositions
cette constance et cette opiniâtreté de travail sans
lesquelles on ne peut acquérir aucunes connaissances
profondes dans aucun genre ? aurait- on déja oublié
l'emploi que faisait de son tems et de sa fortune
cette jeunesse née dans l'opulence ? Un amour excessif
des plaisirs scandaleux , quelques connaissances
superficielles , un ton tranchant , des propos
légers et sans suite , des airs , des manieres , des formes
qui déguisaient la plus extrême nullité , tout cela
pouvait être de quelque prix dans un sallon ; mais
tout cela n'était compté pour rien dans une discussion
sérieuse , et ce n'est pas dans ces cotteries que
l'opinion prenait naissance. On sait que le public
s'est permis souvent de réformer leur jugement , et
d'avoir peu d'égards pour les grandes réputations
qu'on y faisait .
Il faudrait examiner si le déplacement qui s'est
opéré dans les fortunes depuis la révolution , a tourné
au profit des lumieres et des connaissances , et si
les hommes nouveaux qui possedent aujourd'hui les
richesses , sont en même-tems les plus instruits et les
plus capables de diriger l'opinion . Je n'imagine pas
que de long-tems cette question puisse être l'objet
d'un doute . Mais je m'arrête à un point de fait qui n'a
jamais été contesté , c'est que la plupart des grands
hommes qui ont le plus marqué dans les sciences ,dans
les lettres et dans les beaux arts , sont sortis du sein de
( 205 )
4
la plus obscure médiocrité. Le talent et le génie se
jouent des faveurs de la fortune ; ils surmontent tous
les obstacles , ils en ont même besoin pour exciter
leur noble ambition ; et si Helvétius a été un homme
de génie , malgré ses 200 mille liv. de rentes , il est
douteux que Rousseau le fût devenu , s'il fût né dans
l'opulence. L'auteur est forcé d'en convenir à l'égard
de ceux qu'une faveur signalée de la nature a appellés
hors de tous les rangs . Il est vrai qu'il en fait une exception
, et moi je crois que l'exception est dans la
classe opulente.
Vous venez de voir comment sont distribuées les
lumieres dans la société : voici , selon l'auteur , comment
se forment le sentiment général et l'opinion pu
blique.
L'homme placé dans la classe la plus inférieure et
le plus près du besoin , jette le premier cri. Bientôt
les domestiques , les enfans , apprennent aux femmes ,
auxI meres , aux épouses tout ce qui s'annonce de
fâcheux ; les femmes vont le rapporter aux chefs de
famille qui courent vers les propriétaires aisés ; ceuxci
vont porter l'alarme chez les riches , les riches
chez les opulens qui se partagent aussi-tôt ; les uns
vont à l'autorité elle-même , aux magistrats ; les autres
plus fiers , plus indépendans , vont aux hommes
éclairés , aux penseurs , aux hommes d'État.
Alors qu'arrive- t- il ? l'homme de talent observe ,
médite , s'échauffe , il prend la plume , il exprime
énergiquement le sentiment général ; il propose ses
vues pour l'amélioration des affaires. Il commence
l'opinion publique. Elle se propage en descendant
comme il suit, « L'homme de génie confie son ou(
206 )
vrage à l'homme de talent , qui le récommande à
l'homme de sens , lequel en transmet les principales
idées à l'homme de simple bon sens , par qui elles sont
distribuées aux esprits grossiers que le sentiment du
' malaise à ouverts au besoin de la consolation ou de
l'espérance ; et dans cette transmission , l'autorité du
talent se fait sentir de, gtade en grade . Elle donne ,
mais sans offrir ; elle donne ce qu'on desirait , mais
sans laisser la liberté du refus. 19
C'est ainsi , dit l'auteur , que les richesses et les
talens aspirent le sentiment général et épanchent l'opinion
publique . Toute opinion formée par d'autres
procédés que ceux dont il vient de parler n'est pas
digne du titre d'opinion publique.
J'avoue que cette maniere exigeante de composer
T'opinion publique sur le sentiment général , sans
laisser même la liberté de réfus , m'a rendu plus difficile
sur les idées de l'auteur , j'ai recherché si elles
avaient ce caractere d'évidence qui frappe et entraîne
tous les esprits ; et le mien s'est formé des
doutes dont je desirerais l'éclaircissement.
D'abord est - ce du sentiment général et de l'opinion
publique de Paris seul , que l'auteur a entendu
parler ? Quelque disposé que je sois à regarder cette
commune comme un grand foyer de lumiere , je
ne pourrais me dispenser , en ma qualité d'habitant
d'un département , de réclamer pour le reste de la
République , le droit de contribuer à la formation
du sentiment général et de l'opinion . A- t-il génėralisé
son système d'influence ? Il le faut bien , puisqu'il
parle de majorité réelle et nationale , laquelle
doit être moralement supérieure à la majorité légale .
( 207 ).
Dans ce cas, comme les discussions politiques sont très
multipliées dans un gouvernement libre , voilà toutes
les classes de la société , depuis le pauvre jusqu'à l'opulent
, depuis l'esprit grossier jusqu'à l'homme de
génie , incessamment occupées à faire monter le sentiment
général et descendre l'opinion publique ; et
s'il faut que le gouvernement se regle toujours sur
cette majorité , ce doit être un assez grand embarras
pour lui d'attendre que le sentiment général ait
parcouru tous les degrés de la pyramide , pour arriver
jusqu'au sommet où résident les grandes richesses et
les grandes lumieres , et que celles - ci veuillent bien
épancher l'opinion. On avait trouvé la constitution
de 93 impraticable par la complication de ses
rouages. Mais en vérité ce n'était rien auprès de ce
mouvement continuel d'ascension et de descension .
Un pareil systême serait-il bien conforme à la nature
et à l'esprit du gouvernement représentatif ?
•
En second lieu , l'auteur n'aurait-il point confondu
l'impression que produit sur les différentes classes
dont il parle , un fait extraordinaire , un événement
majeur , avec l'impression que peut leur faire un
objet de discussion politique ? J'ai bien remarqué
quelquefois, lorsqu'il s'agit d'une grande catastrophe,
ou d'une nouvelle importante , cette commotion qui
met en mouvement les domestiques , les femmes
les enfans , et tous les causeurs de chaque quartier ;
je dirai même que les variantes que subit à cette
occasion un fait , même le plus simple , en passant
de bouche en bouche , m'a un peu dégoûté de ce que
l'auteur appelle le sentiment général. Mais pour ce
qui est d'une question politique , d'une loi , d'un
acte du gouvernement, je le confesse , je n'ai point
}
( 208 ) >
+
vu ces allées et venues dont il a fait une énumération
si rigoureuse . Je dis plus ; je regarde cette laborieuse
opération comme une chose aussi impraticable
que nuisible à l'intérêt du peuple . Pour qu'une
loi ou un acte du gouvernement produisît sur lui une
impression juste , soit en bien , soit en mal , il faudrait
qu'il fût capable d'en apprécier d'un coupd'oeil
prompt , les bons ou les mauvais effets ; ce
qui n'est pas aussi facile , même pour les personnes
instruites . Il n'y aurait gueres qu'une loi
désastreuse , qu'une oppression évidente qui pourrait
exciter une commotion générale . Mais croit-on
qu'il soit de l'intérêt de l'autorité qui gouverne par
le peuple , et pour le peuple , de faire des actes de
ce genre ? Ce que desirent par- dessus tout les différentes
classes de la société , c'est le repos politique
qui laisse à chacune l'emploi de son tems. Un peuple
qui disserterait continuellement sur ses lois ou son
gouvernement , serait un peuple malheureux et mal
gouverné , car il ne travaillerait pas , et fatiguerait
sans cesse l'autorité de ses observations .
เด
Troisiemement , dans le systême de l'auteur , les
différentes classes qu'il indique devraient se borner
à porter leur sentiment aux classes riches et éclairées ,
pour en recevoir l'opinion . Je doute qu'elles aient
jamais cette patience et cette sagesse. Chacun sent ,
il est vrai , mais chacun aussi veut juger. Entrez dans
un café , dans ceux sur-tout où se rassemblent des
personnes des classes moyennes et inférieures , et
vous verrez si sur le moindre objet d'intérêt politiqué
, c'est un sentiment qu'elles expriment , ou si
ce n'est pas plutôt leur opinion tant bonne que mauvaise
.
( 209 )
vaise. Quand le peuple demanda et reçut avec transport
la loi du maximum , cette loi qui devait produire
infailliblement la disette et la cherté , alla-t-il
prendre conseil des gens riches et instruits ? n'a-t-il
pas cru qu'en faisant la guerre aux marchands d'argent
il en ferait baisser le prix , et réprimerait l'agiotage ?
Il est une infinité d'objets de législation et de gouvernement
sur lesquels le peuple regarderait comme
son ennemi celui qui lui donnerait l'avis le plus sage .
Quand le peuple souffre , il ne se contente pas de
sentir la présence du mal l'engage à chercher luimême
le remede, sans le demander, ni sans l'attendre .
L'expérience a assez prouvé durant la révolution
qu'il aime bien plus à faire qu'à consulter.
j
En quatrieme lieu , il s'ensuivrait que l'opinion publique
ne pourrait jamais se former qu'après qu'elle
aurait été avertie et interrogée par le sentiment général.
Il semble que l'homme de génie placé au sommet
de la pyramide , devrait attendre pour prendre
la plume , que le pauvre , c'est- à- dire l'esprit grossier
eût jetté le premier cri , que ce cri eût été transmis
aux hommes de bon sens , qui l'auraient fait passer
aux hommes de sens , qui l'auraient fait passer aux
hommes instruits , qui l'auraient fait passer aux
hommes éclairés , qui , comme on sait , sont tous les
riches , lesquels l'auraient communiqué aux hommes
de talent et de génie . De bonne foi , est- ce bien là
la marche naturelle des esprits ? Je plaindrais fort
l'homme de génie , et l'écrivain politique , s'il avait
besoin de tous ces tuyaux de communication pour
être instruit de tout ce qui se passe dans la société .
Ne dirait - on pas qu'il est placé au haut de sa pyra
Tome XXII.
( 210 )
mide comme dans un point d'où il ne peut plus dé-·
couvrir les objets que par le secours de ministres intermédiaires.
Enfin , l'homme de génie prend la plume . L'auteur
prétend qu'il observe , médite , s'échauffe. Observer ,
méditer est l'apanage de l'homme de génie ; mais
s'échauffer , je crois qu'il aime trop la vérité pour ne
pas la chercher de sang-froid , et la dire sans colere.
Il n'est pas qu'un seul écrivain qui prenne la plume
dans de semblables circonstances ; plusieurs proposent
leurs vues sur les questions politiques qui
s'agitent. L'auteur n'exige pas sans doute qu'ils
écrivent tous dans le même sens , et soient constamment
d'accord. Ce phénomene serait trop remar
quable , et il ne serait pas même utile qu'il existât,
On sait que les questions ne sont jamais mieux éclaircies
que lorsqu'elles sont considérées sous un plus
grand nombre de rapports et de rapports différens .
Or , si les écrivains sont en opposition d'idées et de
vues , voilà des opinions diverses qui s'épanchent
sur des plans opposés , et qui vont porter sur leur
route la confusion et le dissentiment. Dès-lors à quels
caracteres reconnaîtrai -je la majorité réelle ? Le gouvernement
lui-même sera bien plus embarrassé ; car
moi , simple individu , je puis sans conséquence adopter
l'opinion qui me paraîtra la plus saine , fût-elle
celle de la minorité ; mais le gouvernement doit
chercher la majorité , s'y rallier sans cesse ; il n'a
pas la liberté du refus .
De tout cela faut- il conclure qu'il n'y a point d'opinion
publique , et que l'autorité qui gouverne ne
doit point la consulter ? Je suis loin de tirer de mes
( 211 )
observations cette conséquence. Mais il m'a paru que
cette distinction tranchante du sentiment général et
de l'opinionpublique , ces longues filieres par lesquelles
l'auteur les fait passer , cette échelle de Jacob par
où l'un monte et l'autre descend , tout cela étais plus
ingénieux que réel .
En matiere politique , il n'est pas aussi facile qu'on
le pense de reconnaître l'opinion, sur tout quand l'esprit
de parti a divisé les citoyens , et qu'il s'est établi
des sectes politiques qui se croient dépositaires® ex- 28°
clusives des principes qu'elles défendent même avec
un fanatisme peu compatible avec la recherche de la
vérité. Chacune alors prend son opinion particuliere
pour l'opinion générale , chacune a ses écrivains , ses
journaux , ses prôneurs , et s'imagine former la majorité
, parce qu'il est naturel de croire ce que l'on desire
. C'est ainsi que les terroristes sous Robespierre ,
et même en prairial , ont cru être en majorité , que
les royalistes de vendémiaire ont cru être en majorité
; Baboeuf et ses partisans l'ont cru de même , et
peut-être qu'aujourd'hui il existe un autre parti qui
est dans la même persuasion , et qui a l'amour -propre
de croire que le gouvernement n'a rien de mieux à
faire que de le prendre pour guide. Il faut avouer
que cet esprit de parti , ces alliances , ces cotteries ,
ces petites confédérations , et ce conflit d'amourpropre
et d'intérêt , ne sont pas des dispositions bien
favorables pour l'éclaircissement d'une question , et
que le gouvernement pourrait fort bien se tromper
en prenant pour le sentiment général , ce qui ne
serait que l'opinion d'une secte .
Il est sans doute des hommes instruits , étrangers
Q 2
( 212 )
toute espéce d'intrigue et de parti , uniquement
occupés du bonheur de leur pays . Ces hommes sont
en petit nombre , et ne s'évaluent ni par les richesses ,
ni par l'ambition , mais par leur civisme et leur indépendance.
Ils n'attendent pas pour écrire , d'être sollicités
par le cri des différentes classes de la société ;
pressés par le besoin d'être utiles , dès qu'ils croient
online idée peut prévenir ou réparer une erreur ,
ils la présentent sans morgue , sans ostentation , sans
aigreur. Ils n'ont pas la prétention de se croire universels.
Chacun d'eux traite et approfondit les matieres
sur lesquelles il a le plus médité . Ils com.
muniquent leurs vues , sans ôter la liberté de les
combattre , et encore moins celle du refus ; car plus
ils ont de lumieres , plus ils sentent combien il est
téméraire de dire : Ceci est la vérité ; il ne peut y
avoir d'autre opinion que la mienne : ils craindraient
trop de ressembler aux prêtres de toutes les religions
. Enfin , comme ils n'écrivent que pour instruire
et non pour disputer , ils ne prennent pas à tâche de
tracasser sans cesse le gouvernement pour le plaisir
de se faire chefs de l'opposition , et d'être un peu remarqués
; mais dans les occasions importantes on les
trouve , et leur zele ne s'arrête devant aucun danger,
ni aucune faction .
Quand ils ont publié leurs pensées , ils ne les confient
, ni ne les recommandent à personne . Ils les livrent
au public qui les juge. Leur ouvrage est lu par un
nombre plus ou moins grand de lecteurs , selon l'intérêt
du sujet qu'ils traitent , et la maniere dont il
est traité . Il en est qui ne peuvent être entendus es
appréciés que par une certaine classe d'esprits ; peu
( 213 )
deviennent véritablement populaires , et ces hommes
qui , en écrivant , s'imaginent avoir le genre humain
pour lecteurs , ne savent pas que le meilleur ouvrage
est à peine lu en Europe par dix mille personnes ; ce
n'est qu'à la longue , et lorsqu'un grand intérêt et un
grand talent ont marqué un ouvrage du sceau de la
célébrité , qu'il étend ses progrès et son influence.
Ces grands succès sont rares , et ce n'est pas pour
de médiocres discussions polémiques et quelques
pamphlets sur le gouvernement qu'il faut les
espérer.
Mais pour ne pas circuler de classe en classe , d'échelons
en échelons, depuis l'homme de génie jusqu'à
l'esprit le plus grossier , il ne s'ensuit pas qu'une pensée
utile ne produise toujours son effet ; il suffit
qu'elle parvienne à l'autorité qui en a besoin , pour
que celle- ci puisse en profiter , et le but de l'auteur
est rempli . Un gouvernement qui se montre avec de
bonnes intentions a moins besoin de conseils et de
censure que d'encouragement. Il a pour guide la
constitution et la loi . S'il tâtonne et se dévie un moment
, laissez à l'expérience à faire son éducation ;
elle l'instruira mieux que les importunités du pédantisme
. L'intérêt qu'il a d'exister le remettra bientôt
dans la voie , et à moins que vous ne lui sup
posiez l'absurdité de la folie , croyez qu'il saura protéger
et conserver , afin de se conserver lui - même .
Il est donc impossible qu'il n'agisse pas dans le sens
de la majorité , non de la majorité qui disserte , cellelà
est toujours un peu querelleuse , et par conséquent
équivoque , mais de la majorité qui se compose
des intérêts de la propriété et de l'industrie ,
0 3
( 214 )
1
comme l'auteur l'a très -bien démontré dans son premier
chapitre.
Après les observations que j'ai cru devoir faire
sur la partie qui m'a paru systématique dans cet
ouvrage , je voudrais que l'étendue de cette lettre ,
qui n'est déja que trop longue , me permît de vous
faire remarquer les choses excellentes qui s'y trouvent.
Ce qué l'auteur dit de la majorité représentative
, des oscillations qu'elle éprouve suivant les
différentes périodes de la révolution, de l'inefficacité
des partis moyens qui ne commencent ni ne finissent,
rien , et de la nécessité qu'ils soient réduits dans une
assemblée législative , à deux partis bien prononcés ,
dont l'un défende plus particulierement la prérogative
du gouvernement contre les invasions populaires
; et l'autre , les libertés populaires contre les
invasions du gouvernement ; tout cela m'a paru plein
de profondeur , de justesse et de vérité .
Je ne saurais applaudir de même à la conclusion
de l'ouvrage . Après avoir dit ce qui arriverait du
gouvernement qui voudrait gouverner contre la majorité
nationale , du mécontentement et des foyers
de révolte qui s'établiraient , l'auteur prétend que la
contre - révolution s'opérerait , et serait une vengeance
contre le peuple. Il faudrait donc , ajoutet-
il , qu'il émigrât comme les nobles ont émigré , et
qu'ils lui rendissent les maux qu'ils lui ont fait souffrir.
Mais les maux seraient cent fois plus grands ;
car la révolution se fit contre une classe , et la contre-
révolution se ferait contre tout un peuple. Les
craintes de l'auteur sont très-louables , et personne
né doute des excès de vengeance auxquels se por-
39
( 215 )
aient les nobles s'ils parvenaient à tale
tre-révolution . C'est précisément parce que le peuple
en est convaincu qu'il saura s'en garantir ; une contre-
révolution contre tout un peuple ! une contre-réyo ”
lution qui forcerait un peuple entier à émigrer ! J'avoue
que j'ai peine à concevoir la possibilité d'un pareil
événement. Il est bon que la prévoyance fasse ses
calculs sur les maux à venir afin de les éviter ; mais il
est bon aussi de ne pas les affaiblir par des idées
que leur exagération rend invraisemblables.
Ce n'est pas que l'exagération , du moins quant au
style , soit le défaut de l'auteur. On aurait bien plutôt
à lui reprocher des formes trop seches , de ne faire
de chacune de ses phrases qu'un squelette qui ne
laisse appercevoir que le travail des muscles et la
charpente osseuse , et de rechercher le jeu des idées
et des mots , arrangement qui finit toujours par jetter
de l'exagération dans la pensée , et par rendre ce
genre d'écrite, insupportable. On remarque depuis,
long- tems dans nos écrivains deux défauts qui corrompent
également et la langue et le style ; l'un est
cette recherche et cet entassement de mots empou
lés pour exprimer les choses les plus simples ; l'autre
est cet effort de laconisme qui pour donner plus de
profondeur à la pensée , n'en fait le plus souvent
qu'une énigme , laconisme qu'on a emprunté de
Montesquieu , sans prendre de lui la grandeur et la
force de ses conceptions. Veltaire , ce juge si délicat
en matiere de style , qui sans jamais offenser le goût
et la justesse d'expression dans le langage , a mis
tant d'agrément et de finesse dans le sien , et qui
est peut-être de tous nos écrivains celui qui a su
है
( 216 )
réndre les vérités philosophiques populaires , Volthire
se plaignait déja de ce double défaut il y a
trente ans.
La langue , écrivait- il à l'abbé d'Olivet en 1767.
la langue paraît s'altérer tous les jours ; mais le style
se corrompt bien davantage : on prodigue les images
et les tours de la poésie , en physique ; on parle
d'anatomie en style empoulé ; on se pique d'employer
des expressions qui étonnent , parce qu'elles
ne conviennent point aux pensées .
" C'est un grand malheur , il faut l'avouer , que
dans un livre rempli d'idées profondes , ingénieuses
et neuves , on ait traité du fondement des lois en
épigrammes . La gravité d'une étude si importante
devait avertir l'auteur de respecter davantage son
sujet ; et combien a-t-il fait de mauvais imitateurs ,
qui n'ayant pas son génie , n'ont pu copier que ses
défauts !
Buffon , qui avait acquis quelque droit de donner
des préceptes sur le style , s'est élevé également
contre cet abus de l'esprit qui ne saisit d'un sujet
que la pointe , et ne s'attache qu'à faire contraster
les motifs , les idées .
• » Rien ne s'oppose plus à la chaleur , dit-il ( 1 )
que le desir de mettre par-tout des traits brillans ;
rien n'est plus contraire à la lumiere , qui doit faire
un corps et se répandre uniformément dans un écrit ,
que ces étincelles qu'on ne tire que par force , en
choquant les mots les uns contre les autres , et qui
ne vous éblouissent pendant quelques instans que
(1 ) Discours de réception à l'académie française .
( 217 )
pour vous laisser ensuite dans les tenebres . Ce sont
des pensées qui ne brillent que par l'opposition ;
l'on ne présente qu'un côté de l'objet , on met dans
l'ombre toutes les autres ; et ordinairement ce côté
qu'on choisit est une pointe , un angle sur lequel on
fait jouer l'esprit , avec d'autant plus de facilité qu'on
l'éloigne davantage des grandes faces sous lesquelles
le bon sens a coutume de considérer les choses. "
1
C'est sur - tout pour les hommes de mérite qu'il
convient de rappeller ces conseils et ces précéptes
de nos maîtres ; les hommes médiocres n'en ont que
faire. Paris , ce 30 messidor."
Un habitant des Pyrénées.
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS .
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
PREMIER EXTRAIT.
LE 15 du premier mois de chaque trimestre , l'Iastitut
national des sciences et arts ouvre les portes de
son sanctuaire. Il rend au public un compte fidele des
travaux qui l'ont occupé pendant le trimestre écoulé ,
et des pertes qui l'ont affligé . Il avait eu à regretter pendant
le premier trimestre , depuis son établissement ,
Raynal et Vandermonde , et il avait consacré leur
mémoire dans sa séance publique du 15 germinal.
Moins malheureux dans le trimestre vernal , il n'a
eu à pleurer que Pingré .
Un des secrétaires de la classe des sciences physiques
et mathématiques , Prony , a jetté des fleurs
( 218 )
ia tombe de cet astronome savant , simple
vertueux.
Pingré né en 1711 , dans la famille qui avait produit
le sayant Fresne Ducange , fut élevé par les
chanoines réguliers , dits de Sainte Genevieve , et
admis très-jeune dans leur société. Cette congrégation
a donné deux sujets aux académies de Paris , et
quatre membres à l'Institut ; Anquetil . Ventenat ,
Mongez et Pingré lui ont jadis appartenu . Théologien
par état , Pingré fut forcé d'adopter une des deux opinions
qui partageaient , le dirai -je à la honte de
l'esprit humain , non pas les écoles seules , mais
toutes les familles , toutes les sociétés et même , tous
les tribunaux de France . Il fut janséniste parce que
les savans de Port- Royal l'avaient été , et peut-être
aussi en suivant la pente des ames vertueuses , parce
que ce parti était persécuté . Inscrit sur la liste des martyrs
de l'opinion des rigoristes , Pingré serait demeuré
enseveli dans la retraite , si Lecat , fondateur de
l'académie de Rouen , n'eût dèviné son talent , et
-ne l'eût associé à cette savante compagnie..
Dèslors Pingré , sans cesser d'être pieux , car cette
habitude de tempérament , si l'on peut s'exprimer
ainsi , l'a accompagné jusqu'au cercueil , devint astronome.
L'académie de Paris l'enleva quelques années
après à celle de Rouen , et elle le plaça sur son
véritable théâtre. Il fit plusieurs voyages pour essayer
les montres marines ; et pour 'observer le passage de
Vénus sur le Soleil , phénomene important qui a
donné pour résultat une distance plus précise de la
terre au soleil.
Un poëte latin , astronome , n'avait pas encore
!
( 219 )
trouvé de bon traducteur , parce que ce travail
exigeait autant de connaissances astronomiques que
d'habitude de la langue des Romains . Pingré fut cet
homme , et sa traduction est digne d'éloges.
Quoique pieux , la révolution l'eut pour approbateur
dans les réformes ecclésiastiques , pafcé qu'il
n'était pas intéressé. Mais la suppression des acadé
´mies fut pénible et affligeante pour cet homme laborieux.
Il s'enfonça dans une retraite prudente . Heu
reux d'y avoir été oublié ! ... Son ame se rouvrit à
la joie , quoique sa tête fût chargée de 84 ans , lorsqu'il
vit naître l'Institut , un des premiers fruits d'une
sage constitution et d'un gouvernement ami des
lumieres et des arts . Il fut élu des premiers et fut
un des membres les plus exacts , malgré la rigueur
de nivôse et les tenebres qui couvrent alors la terre à
l'heure des séances. Cependant il y apportait , a dit
Prony , une mélancolie dont son caractere avait toujours
été éloigné ; ses yeux cherchaient vainement
cet ami , cet émule dont la plume non moins profonde
et plus éloquente que la sienne..... Bailly ,
infortuné Bailly ! se sont écriés plusieurs auditeurs !
L'orateur a été interrompu par de longs et vifs applaudissemens
. Les pleurs se sont mêlées à ces témoignages
d'estime et de vénération , lorsque Prony
a évoqué l'ombre sanglante de ce vertueux philo
sophe. O Bailly ! tu es digne par ta constance et ta
mort cruelle d'être égalé à Socrate , et de précéder
dans cette carriere de sang le sage Malesherbes , le
laborieux Lavoisier et le modeste la Rochefoucault ,
ces membres de l'académie des sciences que l'on
trouve en premiere ligne parmi les gens vertueux ,
( 820 )
comme ils l'étaient déja entre les hommes de talens ;
Loiserolle , dont les fils béniront à jamais la mémoire ;
Sombreuil , dont la vertueuse fille ne fut heureuse
qu'une fois ; le véridique Phélippeaux , etc. !
Cette scene attendrissante , avait été précédée par
la notice des travaux de la classe des sciences physiques
et mathématiques , et, par l'annonce des deux
prix de cette classe ; les auteurs étaient les deux.
secrétaires , Prony et Lacepede . Pareils sommaires
et pareilles annonces avaient été faites aussi par les
secrétaires de la classe des sciences morales et par
celle de la littérature et des arts , Lebreton et
Mongez
A l'éloge de Pingré a succédé le mémoire de l'astronome
Delambre , sur la mesure de l'arc da méridien,
Cette importante mesure doit fairé le complément
de la métrologie française , et le soin en est
confé à Mechain et à Delambre. Notre métrologie.
a pour unité le métre , partie aliquote de la circonférence
de la terre , ou d'un méridien , ou , pour plus
de commodité , d'un quart de ce méridien . La mesure .
réelle de ce quart du méridien serait impraticable ;
on est forcé de se contenter de celle d'une partie
de ce quart , de la neuvieme partie ou de dix degrés ,
par exemple , de laquelle on conclut le total . L'applatissement
des poles et l'inégalité de la circonférence
de la terre dans les divers points de sa courbure
, ont forcé à choisir ces dix degrés dans le pays.
que traverse le 45º . degré , c'est - à-dire le degré
moyen de latitude. Il se trouve dans le midi de la
France. L'académie des sciences qui avait provoqué
ce travail , choisit l'intervalle compris entre Barce(
221 )
lonne et Dunkerque. Méchain a mesuré la partie
espagnole de cet arc , malgré les fureurs de la guerre
et les douleurs d'une chûte qui a mis ses jours en
danger. Il s'avance à travers le midi de notre République
, et il doit à la fin de cette année se réunit
à Bourges à Delambre qui a mesuré la portion
renfermée entre Bourges et Dunkerque . Les opérations
astronomiques , nécessaires pour déterminer la
différence précise des latitudes des points extrêmes,
ont été faites heureusement à l'aide du cercle entier
dont les astronomes et les géometres sont rede、
vables à Borda, membre de l'Institut . Le même instrument
a donné , avec une précision inconnue jusqu'à
nous , la mesure des triangles , desquels on déduira
celle de la distance réelle de Barcelonne à Dunkerque.
Resteront à mesurer deux bâses
pour terminer l'opé
ration ; et elles le seront cette année , l'une dans la
plaine très- unie de Lieursaint , et l'autre auprès de
Perpignan. De sorte qu'après quatre ans de peine et
de travaux , Delambre et Méchain auront la gloire
de lier leurs noms à notre immortelle métrologie.
Baudin ( des Ardennes ) , un des représentans du
peuple , a lu un mémoire intitulé : De l'esprit de faction
, considéré par rapport à son influence sur les différens
gouvernemens. La minorité n'est pas un caractere
distinctif des factions.... Caton , seul , mourant pour
la liberté , n'était point un factieux . Travailler à détruire
un gouvernement établi , n'est pas un signe
certain auquel on puisse reconnaître une faction....
Brutus l'ancien , Guillaume Tell , Francklin ne seront
point appellés factieux. La perte de la vie sur un
échafaud , comme le courageux Barnevelt , ou dans
-
( 222 )
-
les champs de Philippes , comme Brutus et Cassius
n'imprime point à un parti le caractere odieux de
faction. C'est l'intérêt personnel qui caractérise
les factions ; elles sont des associations formées pour
renverser le gouvernement établi , ou pour le modifier,
mais dans le dessein de se substituer à ce gouvernement
, ou de le transporter dans les mains de
ses amis. Ainsi , les deux Gracchus , et leurs copistes
modernes , qui , sous le prétexte de soutenir quelques
droits particuliers , tentent de renverser un gouver
nement établi , sont de véritables factieux .
Dans une monarchie , les factieux parlent du
peuple , de république , et ils ne visent qu'à changer
de tyrans , ou à le devenir eux-mêmes : ils doivent
être odieux aux princes. Dans une république , ils
tentent de rétablir la tyrannie , ou de s'emparer du
gouvernement sous les noms modestes de protecteur
, de dictateur perpétuel , et ils mettent en danger
la liberté nationale , patrimoine individuel de
tous les citoyens : ils sont atroces ,
Des vers brillans et pompeux de Fontanes ont reposé
les esprits que pouvaient avoir fatigués , même
en les intéressant vivement , les sujets abstraits des
précédens mémoires . Il a peint les Grecs rassemblés à
la vue des Perses , et célébrant , comme au sein de
la paix , les jeux olympiques . C'est un fragment
d'un poëme épique intitulé : La Grece sauvée . Les
portraits d'Aristide et de Thémistocle , le pontife
lisant l'avenir dans les entrailles des victimes , etc . etc.
ont mérité et obtenu de nombreux applaudissemens..
L'ordre suivant lequel l'homme acquiert ses con
naissances , doit être celui des livres d'une grande
( 823 )
bibliotheque , selon Camus , un des représentans du
peuple . Il a développé cette opinion philosophique
dans un mémoire dont l'intérêt , quoique moins général
que celui des lectures précédentes , a été bien
senti.
Prony devait lire une courte notice des travaux
qu'il conduit pour l'achevement du cadastre de la
République ; et Fontanes devait faire connaître des
notes écrites par Voltaire sur un exemplaire de Virgile
; mais la crainte de trop prolonger la séance les
a fait supprimer.
Ræderer a fixé l'attention de l'assemblée sur les
institutions funéraires convenables à une république qui
permet tous les cultes , et n'en adopte aucun. Quatre questions
principales ont fixé son attention ... Une nation
doit-elle avoir des institutions funéraires ? ... quels
sont les fondemens naturels de ces institutions ? ...
quels objets doivent- elles embrasser ? ... sur quels
principes politiques doivent-elles être établies ? ...
Ce n'est point dans l'histoire ni dans les romans que
l'on doit chercher la connaissance des devoirs de la
société envers les morts ; c'est dans l'étude de
l'homme , de ses affections , des phénomenes que
l'idée de la mort fait naître en lui , des habitudes
qu'elle fait contracter à son esprit , soit par ellemême
, soit par les accessoires dont elle est accompagnée
. Fut-il jamais une propriété plus sacrée
que la cendre d'un ami tendrement chéri , d'une
femme adorée , d'un pere respecté et aimé , que le
desir de voir cette cendre honorée et tranquille dans
les tombeaux ? La société doit au citoyen la garantie
de cette propriété , comme celle de toutes les autres ; -
--
( 224 )
elle doit donc avoir des institutions funéraires .
L'homme seul , entre tous les animaux , sait qu'il
doit mourir ; et il n'a pas une idée précise de la
non-existence , parce qu'il ne l'a pas éprouvée : c'est
le contraire pour la douleur . On ressent donc plus
vivement l'affliction profonde que nous supposons
aux mourans , parce que nous avons été affligės ;
que leur anéantissement , parce que nous n'en pouyons
point avoir de réminiscence . Les circonstances
physiques de la mort ajoutent à l'idée de cette affliction
. En effet , a dit Roederer , l'homme est celui
de tous les êtres animés dont la mort altere le plus
la figure elle décolore son teint , renverse et roidit
les muscles de sa face. L'animal mort differe peu au
premier instant de l'animal qui sommeille . Cette altėration
des traits d'un mort est un des signes les plus
sensibles de la douleur physique et morale pendant
la vie ; il est donc naturel de supposer aux mourans
une affliction profonde .
Quant au desir de se survivre dans la mémoire
des neveux 2 il n'est autre chose et ne prouve rien
davantage qu'une prolongation de cette soif de la
célébrité qui nous saisit dès les plus jeunes ans .......
L'amant de la célébrité n'ambitionne pas seulement
le suffrage et les applaudissemens des personnes qui
l'environnent , il veut aussi ceux des pays dans
lesquels il n'ira jamais , et des gens qu'il ne peutjamais
rencontrer. Ii se trouverait emprisonné dans
sa renommée , s'il en voyait les bornes. Le besoin de
porter son nom aux lieux les plus lointains , ne
differe pas de celui de le faire durer jusqu'au tems
le plus éloigné ..... Il y a donc des principes physiques
( 225 )
siques qui doivent servir de bâse aux institutions funéraires......
La société doit faire servir les idées de la
mort à la direction de la vie ; faire de la sépulture
une école pour les vivans ; unir les récompenses
funéraires à notre code rémunérateur , et leurs peines
à notre code pénal... Dans une république ce ne
sont pas les honneurs de l'apothéose qu'il faut décerner
aux citoyens c'est vers la douceur des souvenirs
reconnaissans , respectueux et tendres qu'il faut
tourner leur ambition, Ce sont des larmes qu'il faut
leur promettre , et non de la fumée...... La place des
morts n'est point sur les chemins publics ... ni dans
des catacombes ... ni dans des caveaux... ni dans des
cimetieres ... ni dans les temples ... elle est dans un
bois sacré : c'est là , et non sous des voûtes insensibles
, que la vie est répandue autour d'eux : là ,
les arbres , les fleurs , les oiseaux , l'air , la lumiere
environneront les ombres vertueuses ; là , des rochers
arides . effrayans , montreront aux méchans des
cavernes sépulchrales , autour desquelles erreront les
vautours , symboles des remords .
a
Andrieux , qui semble avoir obtenu pour sa part
dans l'héritage de Voltaire , le don des Pieces fugitives,
aterminé la séance par un conte persan, intitulé
l'Hôpital des fous.
Nous donnerons dans un prochain numéro les notices
des travaux de l'Institut , pendant le trimestre ,
et les annonces des prix .
Cette séance publique de l'Institut a été moins
brillante que la premiere , parce qu'elle offrait
moins d'appareil , et qu'elle ne présentait pas l'attrait
de la nouveauté . Elle a été mieux ordonnée et plus
Tome XXIII. P
( 216 )
courte , ce qui en a augmenté l'intérêt. Les lecteurs
s'étaient disséminés dans les différens points de la
salle , et ils ont lu les uns debout et les autres assis ;
sans doute pour essayer le meilleur mode , celui qui
fît entendre toute cette nombreuse assemblée . On
a observé que les lecteurs des deux extrémités de ce
quarré-long ont été mieux entendus que ceux du
milieu , et que l'avantage s'est encore trouvé pour
ceux qui lisaient debout . Nous invitons donc l'Institut
à faire élever aux extrémités de son enceinte.
deux tribunes pour les lecteurs : en les rapprochant
un peu du milieu , on les placerait dans les foyers
d'une espece d'ellipse , et le problême d'acoustique
serait résolu .
VARIÉTÉ . ( Anecdote. )
& my
La mort du brave Carouge , lieutenant de vaisseau , commandant
la corvette l'Assemblée-Nationale , est un de ces traits
qu'il faut conserver à la postérité . Celui- ci , tiré des procèsverbaux
du naufrage de cette corvette , arrivé le 16 fructidor
an 3e. , peut être ajouté aux exemples nombreux de la généreuse
intrépidité des Français et de la férocité anglaise .
Carouge se voyant poursuivi par une frégate anglaise du pre
mier rang , aime mieux échoner que de devenir la proie de l'ennemi.
La corvette touche aux rochers qui sont à l'entrée de la
riviere de Tréguier. Carouge conserve le plus grand sangfroid
, fait couper les mâts , et ordonne aux embarcations
qu'il avait mises en mer pour remorquer le bâtiment , de
prendre et conduire à terre son équipage . On le presse en
vain d'y descendre lui-même : Mon devoir et l'honneur ,
répond- il , me forcent à ne sortir que le dernier ; sauvez(
227 )
› vous , je suis à mon poste. Les embarcations recueillent
une partie de l'équipage . Bientôt la corvette coule bas , et le
brave Carouge , avec le peu de monde que les embarcations
n'avaient pu prendre encore , est submergé. On s'efforce de
les sauver. L'enseigne Rogerie s'attache au capitaine . « J'ai
,, fait , dit-il dans sa déclaration , tout ce que j'ai pu pour le
» ramener , je l'ai tenu quelque tems par les cheveux , et il
s'était cramponné à une de mes jambes . Mais s'appercevant
», qu'il faiblissait , il a lâché prise , en me disant : Tu pêrîrais
9, avec moi ; sauve - toi , mon ami , je ne veux pas être cause de ta
9 mort ! ..... Et que faisaient cependant les Anglais ? Ils
tiraient à boulets et à mitraille sur ces infortunés et sur les
· embarcations qui tâchaient de les recueillir ; une partie des
boulets et mitraille sont tombés parmi les marins qui étaient
à la nage. La frégate détachait trois chaloupes pour venir
s'emparer de la corvette et des équipages. Ils n'ont trouvé que
les débris du vaisseau et les cadavres de quelques-uns des malheureux
que leurs braves camarades n'ont pu sauver. Le reste
a gagné terre , malgré le feu des Anglais.
Un navire anglais a échoué dernierement sur nos côtes ; les
Français n'ont plus vu que des hommes dans leurs ennemis
et les ont sauvés d'une mort certaine .
On peut , à ces traits , juger les deux peuples.
POÉSIE.
LES DEUX COTÉS DE LA MEDAILLE .
1º. IDYLLE D'Ausone sur LA VIE HUMAINE.
Quod vitæ sectabor iter ? etc. etc.
OBLIGÉS BLIGES de fournir la course de la vie ,'
Quelle est la route , amis , qui doit être suivie ?
Si d'un rôle public vous craignez l'embarras ,
Si dans votre maison vous ne vous plaisez pas ,
P 2
( 228 )
Sortez- en , voyagez : l'ennui va vous poursuivre.
Riche , ou pauvre , n'importe ! aux soucis on se livre.
La richesse , jamais , ne dort en sûreté ,
Et par-tout, le mépris flétrit la pauvreté.
Dans les champs , on gémit des soins de la culture ;
Sur les mers , trop souvent , on meurt sans sépulture.
Le célibat est triste , et l'himen soucieux
Garde , non pas pour lui , ses biens délicieux .
La gloire des guerriers peut éblouir sans doute ;
Mais ce laurier sanglant ne vaut pas ce qu'il coûte .
Prêtez-vous votre argent ? l'on vous nomme usurier
Et l'emprunt vous rend serf de votre créancier .
Chaque État.aa ses maux ; chaque âge aussi nous blesse .
Il faut du nouveau-né déplorer la faiblesse .
Enfant , on le fatigue , afin de le former..
Jeune homme , il est trop vif , trop prompt à s'enflammer.
Homme fait , de ses jours la fortune s'empare ;
En de vastes projets l'ambition l'égare ;
Il combat , il navige ; il accourt , à pas gênés ,
Dans un cercle de soins l'un à l'autre enchaînés .
Lassé de tous ces soins qui renaissent sans cesse ,
Avec impatience il attend la vieillesse ,
Il l'invoque , elle eccourt , et comblant ses malheurs ,
Courbe son corps tremblant sous le poids des douleurs,
On l'appelle , de loin ; de près , on la redoute .
Ce qu'on n'a point , séduit , et , ce qu'en a , dégoûte .
Mortels , avec horreur , nous voyons le trépas ;
Nous serions désolés , si nous ne mourions pas .
On verrait des humains refuser l'empirée ;
Oui , de l'etat des Dieux l'éternelle durée
Ne mettrait dans nos coeurs qu'un éternel regret ,
Comme sur le Caucase , où le fils de Japet
Se plaint que Jupiter , par un excès de haine ,
A l'immortalité le condamne et l'enchaîne .
( 229 )
Ces fléaux opposés dont nous sommes battus ,
S'étendent à nos moeurs et même à nos vertus,
J'ouvre l'histoire : ô ciel ! quels contrastes j'observe ?
Hippolite se perd par sa chaste réserve.
Le crime qu'il évite , ose- t - on le goûter ?
L'exemple de Térée a droit d'épouvanter.
Des bienfaiteurs du monde ont tremblé pour leur vie ,
Tandis qu'à des tyrans on ne l'a point ravie .
Carthage on te punit d'avoir manqué de foi ;
Mais Sagonte est fidele et souffre plus que toi.
Recherchez les humains , cultivez leur estime ! ...
Pythagore , ta secte a péri pour ce crime .
Loin d'eux , à cet aspect , fuyez intimidé ! ...
Pour ce crime , autrefois , Timon fut lapidé .
Quel parti préférer , et quel exemple suivre?
Les souhaits insensés dont notre esprit s'enivre ,
Se détruisent l'un l'autre , et le destin jaloux
Tire nos plus grands maux de nos voeux les plus doux .
On cherche les honneurs . Jouit-on de leur pompe ?
Hélas ! l'ambitieux , s'il croit jouir , se trompe .
Il aspire , en esclave , à ramper sous autrui ,
Pour en voir , à son tour , d'autres. ramper sous lui.
Il redoute l'envie , et sans cesse il l'irrite .
Des fameux écrivains l'on vante le mérite .
repos ;
Leur gloire est un tourment , qui détruit leur
Mais aussi , quel sommeil que le calme des sots !
Orateur éloquent , défendez l'innocence.
Sauvez- la , sans compter sur sa reconnaissance .
L'ingratitude suit les bienfaits les plus grands .
Souvent les bienfaiteurs sont aussi des tyrans .
On sait trop quel ennui , sous un dehors qui brille ,
Ronge en secret le coeur des peres de famille ;
Mais vieillir sans enfans , c'est risquer d'autres maux
Pour n'offrir qu'une proie à des collatéraux.
P 3
( 230 )
Qui ménage son bien , est taxé d'avarice .
Le libéral reçoit le nom d'un autre vice .
Quoi qu'on fasse , en un mot , c'est un malheur constant ;
Des autres , ni de soi , l'on n'est jamais content.
De contrariétés l'homme est un assemblage ;
Et quiconque a vécu , doit dire , avec un sage ,
Qu'il serait moins à plaindre et moins infortuné
S'il fût mort en naissant , ou s'il ne fût pas né.
Sot
Ces plaintes sont bien anciennes ; car l'Idylle
d'Ausone n'est qu'une amplification de quelques
vers de Posidippe , auteur comique grec , qui vint
trois ans après Ménandre , et qui fit trente comédies ,
dont nous n'avons que ce fragment.
2º. SUIDAS , qui a conservé les vers chagrins de
Posidippe , nous a transmis aussi l'antidote qu'y
opposa le philosophe Métrodore . Et voici , à-peuprès
, comment ce philosophe parodia l'auteur comique
, et soutint l'optimisme , avant Leibnits et
Pope.
Quel que soit ton genre de vie ,
Au bonheur tu peux aspirer !
Travailles-tu pour t'illustrer ?
De gloire ta peine est suivie .
Sans peine , au sein de ta maison ,
Tu peux goûter un sort tranquille.
Aux champs , la nature fertile
Te sourit en chaque saison .
}
Tu jouiras , si tu voyages .
Car es-tu riche? alors ton bien
Te vaudra tous les avantages .
Es-tu pauvre? on n'en saura rien,
( 231 )
Serres-tu les noeuds d'hyménée ?
Tu te fais un sort plein d'appâs.
Si ces noeuds ne te flattent pas ,
Ta liberté n'est pas gênée.
Pere , à tes fils donnant tes soins ,
En eux tu chéris ton ouvrage .
Sans enfans , dans ton dernier âge ,
L'avenir t'inquietę moins .
La jeunesse , robuste et fiere ,
Est pour toi l'âge des plaisirs .
La vieillesse a des souvenirs ;
Elle couronne ta carriere .
Loin de toi la funeste erreur
Qui dit que c'est un mal de naître !
Mortel , te vouer au malheur ,
C'est t'insulter , sans te connaître .
FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU
.
ANNONCES
.
LIVRES FRANÇAIS.
Réfutation de la Théorie pneumatique , ou de la nouvelle Doctrine
des Chimistes modernes , présentée article par article ,
dans une suite de réponses aux principes rassemblés et publiés
par
le cit. Fourcroy , dans sa Philosophie chimique ; précédée
d'un supplément complémentaire de la théorie exposée dans
l'ouvrage intitulé : Recherches sur les causes des principaux faits
physiques , auquel celui-ci fait suite et devient nécessaire ; par S. B. Lamarck , de l'Institut national de France . Un volume
in-8°. Prix , 4 liv. en numéraire. A Paris , chez l'auteur , au
Muséum d'histoire naturelle ; et Agasse , libraire , rue des
Poitevins . L'an IV.
La rareté du numéraire influe-t - elle sur la valeur ou sur le prix
des denrées , autant qu'on le croit ? Le papier avilit-il l'argent ,
ou n'est-il pas plutôt indispensable pour augmenter sa valeur ?
P4
( 232 )
1
Brochure in -8 ° . de 16 pages ; par Saint -Aubin , professeur de
législation aux Écoles centrales. A Paris, chez les marchands
de nouveautés .
Des finances de la France , par N. Pierrot , premier commis
de la régie de l'énregistrement et du domaine national.
Brochure de 64 pages , grand in -8° . Prix , 15 sous . A Paris ,
chez l'auteur , rue de Lille , n° . 500 ; et chez Brigitte Mathey ,
Desenne et Maret , libraires , palais Égalité .
et
Dictionnaire raisonne des lois de la République Française ,
vrage de plusieurs jurisconsultes , mis en ordre et publié par
le cit. Guyot , ancien juge au tribunal de cassation , Tome 1er.
de 408 pages ; in-8° . broché . Prix , 4 liv . en numéraire ,
20 sous de plus pour le recevoir franc de port. On peut déposer
cette somme au bureau de poste le plus voisin de sa résidence
, en tirer reconnaissance , et l'adresser au libraire
par une lettre d'avis , en affranchissant . Le tome II paraîtra
ce mois-ci , et les autres de mois en mois. Les tomes XIII
et XIV seront délivrés gratis aux acquéreurs des deux premiers
tomes . Il leur sera libre de les renvoyer et d'en retirer la valeur
payée , si , pendant l'intervalle de deux mois , à cette
époque , après les avoir examinés ils ne leur conviennent pas .
A Paris , chez Couret-Villeneuve , libraire , rue des Peres ,
no. 9 ; et chez l'éditeur , rue Honoré , nº . 121 , près celle de
l'Échelle. ( Messidor , an 4. )
Cet ouvrage présente la plus grande utilité , puisqu'il réunit
toutes les parties du droit français .
Précis des Procès- verbaux des Administrations provinciales depuis
1779 jusqu'en 1788. Ouvrage contenant le résumé des.
objets traités dans les différens bureaux , tels que l'agriculture ,
les manufactures , le commerce , les haras , les pepinieres , les
chemins et cananx , la mendicité , les atteliers de charité , etc.
Deux volumes in -8° . Prix , 6 liv . en numéraire. A Strasbourg,
`chez Levrault , imprimeur- libraire ; et à Paris , chez Fusch ,
libraire , maison Cluny , rue des Mathurins .
Cette utile collection , imprimée en 1788 , fut prohibée
par le gouvernement avant qu'elle pût paraître. C'est assez la
recommander aujourd'hui . Elle contient des observations
précieuses sur divers objets d'économie politique et d'administration
.
Philosophie de l'Univers ; un volume in-8° . Belle impression.
A Paris , chez Dupont , rue de la loi , nº . 1232 .
Nous reviendrons sur cet ouvrage qui contient des idées
singulieres et une morale très -douce.
( 233 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
De Charles- Town' , le 26 mai 1796.
Le nouvel état qui vient de se former , et qui fait
le seizieme de la confédération , s'appelle Tenisse ; il
comprend le district connu sous le nom de territoire
des États - Unis au sud de l'Ohio , et contient plus de
67 mille habitans . La constitution que le nouvel
État s'est donnée est en général fondée sur les mêmes
bâses que celles des autres États , et se rapproche
davantage de celle de la Pensylvanie par l'extension
qu'elle a donnée au droit de suffrage .
Il s'était formé dans la province de Massachussett
une violente opposition contre la réélection du fameux
Samuel Adams pour la place de gouverneur ;
et cette opposition était fondée sur l'improbation
du traité avec l'Angleterre , qu'il avait publiquement
exprimée , et sur son attachement à la cause française .
Ses adversaires lui avaient opposé un homme trèsestimé
et très- populaire , le général Somner ; mais
malgré tous les efforts de ce parti , Samuel Adams a
été réélu à une majorité de près de 4000 voix .
Un de nos papiers a fait une observation qui , pour
l'honneur de l'Amérique , mérite d'être transmise en
Europe : c'est que depuis l'établissement de la république
il n'y a pas eu une seule action en justice
( 234 ).
}
pour cas d'adultere ; ce qui prouve combien nos,
maurss ont encore loin du rafinement de celles
d'Angleterre , où les procès de ce genre sont si communs.
ALLEMAGNE,
De Hambourg, le 15 juillet 1796.
L'impératrice de Russie paraît avoir , non pas abandonné
, mais ajourné ses projets contre l'Empire ottoman.
Sa conduite peut être expliquée par l'impuissance
où se trouvent , ses alliés , l'Autriche et
l'Angleterre , de remplir envers elle leurs engagemens.
Les triomphes constans des Français en Allemagne
, comme en Italie , ont épuisé l'Autriche , et
l'abandon qu'elle éprouve de la part de l'Angleterre
lui enleve tout espoir de reprendre quelque vigueur ;
l'Angleterre elle-même est extrêmement fatiguée , et
si elle persiste à poursuivre la guerre qu'elle a provoquée
, menacée des forces combinées des républiques
française et batave et de l'Espagne , elle n'a
certainement aucun moyen dont elle puisse faire un
usage étranger à sa propre défense . Quelques autres
considérations ont pu déterminer encore Catherine II
à cette especé de marche rétrograde . Les formidables
préparatifs de la Porte , la discipline , la tactique
nouvelle , qu'à l'aide des étrangers elle a introduites
dans ses troupes , n'ont-ils pas dû faire craindre
qu'elle ne fût pas une proie aussi facile que paraissait
l'annoncer d'abord la suite assez longue des revers
militaires qu'elle a éprouvés ?
Quoi qu'il en soit , au moment où les armées russes
marchaient, où l'on ne doutait plus qu'elles n'allassent
( 285 )
1
1
attaquer les Turcs , des paroles de bon voisinage , de
confiance , d'amitié , et même , dit-on , des propositions
d'alliance ont été portées au divan , de la part
de Catherine II. Cette alliance , dirigée contre les
Persans , aurait pour but de les dépouiller de quelques-
unes de leurs possessions . Mais si en effet il en
a été question , ce qui nous paraît fort douteux , il
n'est pas présumable que les Turcs n'apperçoivent
pas combien elle serait dangereuse pour eux. Elle
les ferait servir eux-mêmes d'instrumens à leur propre
ruine . En effet , Catherine avec leur secours étendant
sa domination sur les bords de la mer Caspienne ,
comme on doit croire que c'est son intention , obtiendrait
sur eux un avantage de position , qu'aucune
conquête ne pourrait contrebalancer ; elle les presserait
, elle les cernerait de toutes parts ; et lorsque
les difficultés et les dangers , que lui fait redouter
la crise actuelle de l'Europe , seraient éloignés
elle pourrait tenter avec beaucoup plus de confiance
que jamais l'exécution de ses projets d'invasion.
蠢
Au reste , elle a dû trouver dans le divan des
partisans , sinon de ce projet d'alliance , dont encore
une fois , nous nous croyons fondés à révoquer en
doute l'existence , du moins des dispositions pacifiques
, dont elle a pu desirer que le grand-seigneur
fât animé. Il s'est opéré dans le divan une révolution
qui lui a été extrêmement favorable à cet égard .
Raschid -Effendi vient d'être chargé de nouveau dés
affaires étrangeres ; et son systême relativement à la
Russie réprouve tout ce qui pourrait provoquer la
mésintelligence et amener une rupture Ses principes
paraissent avoir été goûtés par le grand-seigneur ;
( 236 )
et l'on présume que les troupes nombreuses rassemblées
dans les environs d'Andrinople , et dont nous
avons déja annoncé la marche , n'ont en effet d'autre
objet que de réprimer des séditions que l'on avait
cru supposées , ou du moins exagérées , mais qui
sont trop réelles , et d'autant plus dangereuses , et
plus propres à exciter une sévere attention , qu'on a
quelques raisons de soupçonner qu'elles ont été
entretenues , fomentées par ceux même que leur
devoir et la confiance du grand- seigneur appellaient à
les réptimer.
Ilparaît que lesjours de paix que l'on prépare , et que
l'on se promet, seront employés par le gouvernement
turc à former les établissemens , à créer les institutions
qui doivent faire prospérer le commerce. Déjà une
marine marchande s'éleve ; près de 200 bâtimens
furent lancés il n'y a pas long-tems ; il va paraître
un code maritime , et par l'entremise de l'Espagne
il se négocie des arrangemens avec Malte pour assurer
la navigation des sujets de l'Empire ottoman .
Des mesures de police ont mis un terme aux courses
que des bandes de voleurs exerçaient avec une sorte
d'impunité , et sur les frontieres ottomanes , et sur
les frontieres voisines.
Ces bandes se formaient à la mort de chaque pacha ,
et se composaient de leur garde licenciée ; le grandseigneur
a ordonné que les hommes employés à ces
gardes seraient à la solde de l'Empire et incorporés
dans les Janissaires . Depuis ce tems , aucun individu ,
soit Turc , soit étranger , ne peut voyager sans un
passe-port du pacha de la province qu'il habite .
On mande de Stockholm que l'ambassadeur de
( 237 )
l'impératrice de Russie , M. le baron de Budberg ,
obtenu du roi sa premiere audience ; il asen outre›
présenté à sa majesté un écrit particulier de sa souve
raine , contenant les assurances d'amitié les plus fatteuses.
Sa majesté a invité l'ambassadeur à dîner
avec elle au camp , et à l'accompagner à la revue
générale .
Dans la même audience , le grand - maître des cérémonies
a présenté au roi le secrétaire de légation de
l'ambassadeur , M. Dalopous
Les lettres de Péterbourg annoncent que d'après
un nouvel ordre de S. M. I. , il est de nouveau permis
d'importer dans tous les ports de cet Empire , par
vaisseaux neutres , des marchandises venant de la
Hollande , ainsi que d'exporter dans le même paysles
marchandises et productions du nôtre.
De Vienne , le 30 juin.
1
¿
1
La santé de l'empereur donne ici les plus vives ,
inquiétudes. Il est tombé dans un état de faiblesse
et de langueur , dont on craint qu'il ne se releve pas ,
et qui l'a forcé à abandonner les travaux du cabinet
qu'il avait suivis pendant quelque tems avec beaucoup
d'a . Dans sa retraite de Laxembourg il
ne s'occupe , dit- on , que de jeux puérils ; et il se repose
entierement , des soins du gouvernement , sur
ses ministres , auxquels il a donné carte blanche. 2
Tout ce que nous apprenons de nos revers , non
moins rapides en Allemagne qu'en Italie , et des
dispostions actuelles de l'Angleterre à notre égard ,
appuie les bruits d'une négociation entamée avec`
le gouvernement français. C'est le marquis del Gallo ,
A
( 238 )
ambassadeur de Naples en cette cour , que l'on dit
chargé des premieres ouvertures de cette négociation.
Il jouit de la confiance particuliere de l'impératrice
, qui elle -même a un très - grand ascendant sur
son époux.
De Nuremberg , le 10 juillet .
Le roi de Prusse , margrave d'Anspach et de Baaeith
, est burgrave de Nuremberg. Il a fait proclamer
qu'il allait se mettre en possession de tout le
territoire qu'il prétend dépendre de ce dernier
titre.
V
Le 4 de ce mois , un corps de cinq mille Prussiens ,
composé d'infanterie , cavalerie et d'une artillerie
considérable , s'est emparé de nos fauxbourgs , ainsi
que des ouvrages avancés . Les mêmes troupes occuperont
sans doute incessamment le château de la
ville. Bamberg s'attend à subir le même sort. Ainsi ,
le roi de Prusse conquiert avec des proclamations , à
mesure que l'empereur perd avec ses tacticiens.
ITALIE. De Turin , le 3 juillet.
Il vient de paraître des lettres patentes , dans lesquelles
le roi s'intitule seulement roi de Chypre , de Sardaigne , de
Jérusalem , prince de Piémont , etc. etc. , et où il déclare que
leurs altesses royales sérénissimes duc de Chablais , duc de Genevois
et comte de Maurienne , quitteront à l'avenir les noms de
ces provinces , réunies à la France , et s'appelleront , le premier
, comte d'Ivrée ; le second , marquis de Suxe ; et le troisieme
, comte d'Asti.
On assure que le général Kellermann avait demandé à
former un camp près de Weillane ; la cour de Turin , après
avoirlonguement délibéré sur cette demande , l'a refusée , en
disant qu'elle était contraire au traité. On dit que les Français
( 239 )
formeront leur camp à Chierasco , et il n'en sera ainsi que
plus près de Turin .
A Acquis , à Alexandrie et dans plusieurs autres endroits ,
il est survenu des contestations entre les Français , les troupes
piémontaises et le peuple. A Acqui , deux soldats français
ont été tués. On prétend que les agens du gouvernement
piémontais ne prennent pas toutes les précautions nécessaires
pour empêcher ces désordres .
De Gênes , le 4 juillet. Le gouvernement a fait dire à
M. Girola , par son secrétaire d'état , que des circonstances
impérieuses l'obligent à l'engager à s'absenter de Gênes;; qu'il
ne pourrait plus lui assurer la garantie des droits des gens .
Le ministre impérial , voyant qu'on ne lui fixait pas une
époque pour son départ , a répondu qu'il attendrait les ordres
de sa cour. Ainsi , quoique le gouvernement , par cette dé
marche , indispose contre lui l'empereur , il ne satisfait pas
pour cela les Français , qui feront sans doute de nouvelles
instances pour le renvoi de M. Girola,
Il en sera de même à l'égard du décret contre les émigrés
demandé par le ministre Faypoult , par ordre exprès du Directoire.
Le gouvernement a résolu de les renvoyer tous
excepté ceux qui résident à Gênes depuis deux ans . Cette
restriction laisserait à Gênes les émigrés qui donnent le plus
d'ombrage aux Français . Aussi le ministre Faypoult a- t- il
représenté que le décret ne satisfaisait nullement à la demande
du Directoire : il est probable que tous les émigrés ,
sans exception , seront renvoyés.
M. Vincent Spinola , nommé pour aller à Paris en qualité
de ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire , a accepté
cette importante mission . On ne pourrait faire choix
d'un négociateur plus agréable aux Français ; il a toujours été
attaché à la France , et en dernier lieu , pendant qu'il était
commissaire - général de la riviere du Ponant , il a fait toutes
sortes de sacrifices pour que la bonne harmonie regnât entre les
habitans et les Français qui étaient alors dépourvus de tout,
On assure que M. Vincent Spinola a eu des pouvoirs trèsétendus
, et que c'est-là le motif qui l'a engagé à se charger
de cette mission , dont on ignore l'objet précis.
ANGLETERRE. De Londres , le 6 juillet.
Le comte de Mensfield est dans une si mauvaise santé qu'il
va , dit-on , quitter la présidence du conseil. C'est un des
( 240 )
plus ardens ennemis de la France , où il était ambassadeur ,
sous le nom de lord Stormont, lors de la guerre d'Amérique .
On areçu de Corse les détails suivans : Sir Gilbert Elliot ,
vice-roi de l'isle , s'étant déterminé , contre l'avis de plusieurs
Corses aussi fideles qu'éclairés , à soumettré par la force les
habitans de Bonognani , qui avaient refusé de se soumettre
A certains réglemens nouveaux qu'il regardait comme constitutionnels
, a éprouvé de leur part la plus vive résistance .
Convaincu ensuite que cette résistance ne provenait d'aucun
sentiment d'opposition au gouvernement britannique , il a
éloigné de lui les conseillers perfides qui l'avaient entraîné
dans cette fausse démarche il a suspendu toute hostilité et
publié une amnistie générale , en annonçant la convocation
d'un nouveau parlement , le rappel des réglemens qui étaient
l'objet de la querelle , et le maintien scrupuleux de la constitution
acceptée par le roi , et solemnellement jurée par les
Corses.
On vient de recevoir l'avis officiel de la prise de la cor
vette française la Légère , par l'Apollon et la Doris , sous le
commandement du capitaine Mansey. La Légere , doublée en
cuivre et percée pour 22 canons , etait commandée par
M. Carpentier , ayant 168 hommes d'équipage .
Le lord Henri Filtzgerard est parti pour aller résider å
Copenhague en qualité d'ambassadeur.
Extrait de la Gazette extraordinaire de la Cour , du 4juillet,
Le général Abercrombie , commandant en chef des forces
de terre des Isles -du-Vent , et le contre- amiral Christian
commandant des forces de mer dans la même contrée , annoncent
, dans leurs dépêches des 31 mai et 1. juin , que l'isle
de Saint-Lucie s'est rendue , le 25 mai , par capitulation ,
et que le 26 les troupes de sa majesté britannique ont pris
possession du Morne-Fortuné et de ses dépendances.
Le même jour , la garnison , forte de 2000 hommes , est
sortie du fort avec les honneurs de la guerre et a déposé ses
armes. Un article de la capitulation porte qu'elle restera prisonniere
de guerre . Il restait encore à soumettre la Souffriere
et le Vieux - Fort. La premiere n'a fait aucune résistance
au détachement qui a été envoyé pour en prendre possession ;
mais au départ des dépêches on n'avait encore aucune nouvelle
de la reddition du second . Dans les différentes attaques
qui ont eu lieu depuis le commencement du siége , qui
-
a duré
( 241 )
a duré 34 jours , l'armée anglaise aeu 1 lieutenant-colonel ,
I major, 3 capitaines et 4 lieutenaus tués ; 3 lieutenans- colonels
, 2 majors , 12 capitaines , 14 lieutenans et 3 enseignes
blessés . Le nombre des soldats tués ou blessés est d'environ
600.
La gazette officielle de Londres vient de publier la procla
mation du roi qui proroge la tenue du nouveau parlement du
12 de ce mois au 16 du mois prochain . Ce qui n'indique pas
que le parlement se rassemblera effectivement le 16 août ;
seulement cela peut avoir lieu ; mais il y a toute apparence
qu'une nouvelle prorogation portera à une époque plus éloignée
et dans le commencement de l'hiver l'ouverture de ce nou
veau parlement.
On mande de Calcutta , dans les Indes orientales , que
l'amiral Raignier a laissé à la rade de l'isle du Prince- de - Galles ,
le Suffolk et le Centurion , les deux plus gros vaisseaux de
son escadre , pour protéger les détroits ; et qu'il est allé , avec
les bâtimens légers , attaquer les Moluques .
On apprend en même-tems la prise du Triton , vaisseau de
la compagnie des Indes , dans sa traversée de Madras au
Bengale.
Des lettres du gouvernement de Saint-Hélene portent que
l'établissement de Columbo , dans l'isle de Ceylan , est actuellement
entre les mains des Anglais , Suivant d'autres avis
le mécontentement qui s'était manifesté dans nos troupes des
Indes est entierement dissipé , par une suite des arrangemens
qu'on a faits pour satisfaire les officiers mécontens .
Suivant des lettres qu'on vient de recevoir de l'isle de
Jersey , le général Goidon , qui y commande en chef ,
a eu des avis certains que les Français avaient rassemblé
un corps considérable de troupes dans le voisinage de Saint-
Malo et de Granville ; qu'ils avaient mis en requisition
tout les bateaux de la côte , et qu'ils paraissaient méditer
une descente très - prochaine dans l'isle ; mais il marque
qu'il est préparé à les recevoir. On espere que l'escadre
de frégates qui croise à cette hauteur suffira pour faire
échouer cette tentative .
La nouvelle taxe sur les chiens a commencé à se per-)
cevoir le 4 de ce mois ; elle donne lieu a beaucoup de plaisanteries
bonnes et mauvaises dans les papiers publics.
Tome XXIII.
( 242. )
Du 16 juillet. Tous les vaisseaux de guerre du port de
Portsmouth ont ordre de se tenir prêts à mettre à la mer
au premier avis , On croit qu'ils iront croiser à la hauteur.
de Jersey , pour s'opposer à une invasion dans cette isle .
qui en paraît menacée .
Le roi va passer la saison des bains à Weymouth, Il
se forme à quelque distance un camp où l'on rassemblera
un assez grand nombre de troupes de ligne et les milices.
des comtes de Strafford et de Lancastre .
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
GORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 25 messidor au 5 thermidor.
Camus rend compte du travail de la commission
des finances sur la classification des dépenses. Il
les range en cinq classes : dépenses de gouvernement ,
d'administration , dette consolidée , pensions et dépenses
d'établissemens d'utilité publique ; et comme
les recettes ordinaires sont de 500 millions , il s'agit
de ne pas exceder cette somme dans les dépenses à
faire . Impression et ajournement.
Lakanal rappelle le message du Directoire , concernant
l'organisation des écoles spéciales. Il demande
que le conseil , saisissant cette occasion de donner à
l'institut national une marque signalée de sa confiance
, l'invite à faire part de ses vues sur cette orga
nisation. Adopté.
Marec reproduit son projet sur l'exportation des
vins , il porte le tarif du droit à percevoir à un sou
la pinte.
Oudot prétend que si Pitt avait un article à faire
insérer dans le code des douanes , ce serait celui - là .
Selon lui , les douanes ne doivent pas être considérées
comme une ressource du trésor public , majs
seulement comme un moyen d'activer l'industrie commerciale.
( 243 )
Crassous observe qu'il y a des départemens où le
vin ne vaut que deux sous la pinte , et que fixer le
droit à un , c'est exiger la moitié de la valeur. Le
conseil renvoie le projet à un nouvel examen .
Le conseil des Cinq- cents se forme le 17 pour la 6 .
fois en comité général . Celui des Anciens , après avoir
approuvé différentes résolutions , accorde la parole à
Dupont de Nemours ) . Nous avons reçu , dit-il , lė
projet du code civil présenté au conseil des Cinqcents
; nous avons tous vu qué c'était le véritable
ouvrage du génie ; mais on y aura peut- être remarqué
quelques lacunes et quelques dispositions qui sont
susceptibles d'être améliorées . Jusqu'à présent nous
n'avons , pour ainsi dire , fait que des actes admi-
Aistratifs auxquels on a donné le nom de lois , parcè
que notre dictionnaire politique n'est pas encore perfectionné
; mais nous allons avoir à faire de véritables
lois , en formant un code civil qui doit durer plusieurs
milliers de siecles , et honorer la législature à
laquelle on le devra. Il est beaucoup de nos collégues
qui ont des lumieres sur cette matière , mais qui
n'ont pas d'organės . Vous sentez que de pareilles
lois doivent être faites avec la tête et le coeur , et
non avec la poitrine.
Je vous propose d'ordonner que ceux des membres
du conseil des Anciens qui auront des réflexións
à faire sur quelques articles du code civil , pourront
les faire imprimer et distribuer.
Creuzé-Latouche et Lécouteulx demandént l'ajournement
de cette proposition et son renvoi à une
commission , qui examinera les moyens à prendre
pour empêcher qu'elle ne dégénere én abus.
Cette proposition est adoptée.
Le Directoire annonce dans la séance du 28 du
conseil des Cinq - cents , l'entiere pacification de la
Vendée . Une guerre intérieure , mille fois plus dangereuse
que la guerre extérieure , désolait une partie
de la République. Ici , le fanatisme réuni aux opinions
politiques , augmentait le danger , et les esprits
aliénés par des circonstances amenées par la malveillance
, s'étaient portés à tous les excès . Un pays
Q &
( 244 )
d'une nature extraordinaire , couvert de bois , rempli
de défilés , réunissait sous les armes une population
entiere d'hommes sobres , patiens , courageux , opiniâtres
, ignorans , crédules. Des secours nombreux
en hommes , argent , munitions , fournis par l'Angleterre
, entretenaient cette place désastreuse . Gloire
immortelle à l'armée des côtes de l'Océan ! cette
guerre de la Vendée est éteinte , tous les habitans
ont remis leurs armes ; tous les chefs ont été pris ou
tués ; tous les émigrés qui n'ont pas péri par la guerre ,
ont été forcés de chercher ailleurs un asyle . Toutes
les routes sont dégagées : depuis le Finistere jusqu'à
la Seine , depuis les deux Sevres jusqu'à la Manche ,
on peut voyager librement. Dumolard demande que
le conseil déclare que la brave armée des côtés de
l'Océan a bien mérité de la patrie . Cette propostion est
adoptée à l'unanimité. Le conseil se forme en comité
général. A quatre heures et demie la séance est rendue
publique , et diverses résolutions sont prises . Ces
résolutions , résultat des délibérations du conseil pendant
sept jours , sont relatives aux transactions entre
particuliers. Elles seront libres à l'avenir , et payées
pour le passé d'après une échelle de proportion
calculée sur la perte que le papier-monnaie a essuyée
depuis sa création .
Dupuis a fait une vive sortie contre les comitės
généraux , il a comparé le conseil à ces prêtres de
l'antiquité qui , renfermés dans leur sanctuaire , n'en
ouvraient les portes au peuple que pour lui annoncer
leurs oracles . Bourdon voulait le faire censurer pour
s'être permis la critique d'un article de la constitution
, mais on a passé à l'ordre du jour.
Le conseil des Anciens approuve dans ses séances
des 28 et 29 plusieurs résolutions . 1º . Ceile relative
à la classification des dépenses . 2 ° . Celle qui déclare
que l'armée des côtes de l'Océan a bien mérité de
la patrie . 3º . La résolution qui concerne les transaċtions
entre particuliers.
Celui des Cinq - cents s'est encore occupé des finances
, les 29 et 30. Duchâtel lui a fait un long rapport
sur l'enregistrement et le timbre. La discussion
( 245 )
. en est ajournée. Marec a reproduit son projet sur
l'exportation des vins , et il n'a obtenu aucune décision.
Thibaut en a présenté un pour l'amélioration du
sort des fonctionnaires publics et employés . Il propose
de leur accorder la moitié de leur traitement
en bled , à raison de dix liv. le quintal . On demande
l'ajournement ; mais quelques membres observent
avecraison que des besoins aussi urgens ne permettent
pas l'ajournement. La discussion sur cet objet aura
lieu demain .
Un membre , organe d'une commission , fait au
conseil des Anciens un rapport sur la résolution
relative aux créanciers des communes et corporations
supprimées . Comme elle leur est favorable , il en propose
l'approbation , ce qui est adopté .
La mere de Basseville assassiné à Rome , où il était
ministre de France , expose au conseil des Cinq- cents
qu'elle éprouve les horreurs de la misere , et réclame
la bienfaisance du gouvernement . Renvoi à une commission
.
Le greffier d'un tribunal qui a tiré de sa caisse
60 mille liv . en numéraire , dont il a fait une acquisition
, et leur a substitué pareille somme en assi
gnats , est-il justiciable du tribunal criminel de son
département , ou de celui de police correctionnelle ?
Telle est la question que soumet le Directoire , et
qu'une commission examinera .
Soulignac présente , au nom de la commision ad
hoc , l'organisation de la haute- cour de justice . Elle
pense que les jugemens ne doivent être sujets , ni à
l'appel , ni au recours en cassation , et qu'un commissaire
du Directoire exécutif près d'elle est inutile.
Le surplus du projet est reglémentaire . Il est ajournė.
On procede au renouvellement du bureau . Boissyd'Anglas
est nommé président. Les secrétaires sont
Ruelle , Pastoret , Borne et Baraillon .
Sur le rapport de Thibaut , le conseil arrête qu'à
compter du 1er. messidor pour les fonctionnaires , et
du 1er thermidor pour les employés , la moitié de
leur traitement leur sera payé en bled , évalué à 10 liv.
le quintal ou la valeur représentative , d'après le mode
V
Q 3
( 246 )
établi pour la partie de la contribution fonciere non
payée en nature .
Duchâtel fait ensuite adopter son projet sur le
timbre et l'enregistrement . Les droits en sont à- peue
près les mêmes qu'en 1799 , et payables en numéraire
ou mandats au cours .
Le conseil des Anciens dans ses séances des 1 et
2 thermidor , a renouvellé son bureau . La majorité
des suffrages a appellé Dussaux au fauteuil . Les secré
taires sont Imbert , Durand-Maillane , Dupont ( de
Nemours ) et de Grave. Il a ensuite rejetté plusieurs
résolutions particulieres , et renvoyé d'autres à des
commissions .
Boissy , dans celui des Cinq cents , le 3 thermidor :
Vous avez renvoyé à une commission la pétition des
imprimeurs et journalistes contre les articles 6 et g de
la loi du 6 messidor, Il semble au premier coupd'oeil
que cette nouvelle taxe ne soit que fiscale ;
mais il s'en faut bien qu'elle ne touche qu'au fisc .
Elle aurait une influence majeure sur l'instruction du
peuple , et elle serait contraire aux principes de la
révolution française . Celle - ci est née de la propaga
tion des lumieres par la voie de l'imprimerie . Si le
peuple eût été plus instruit , il n'aurait pas été si
long-tems victime de l'oppression. Dans un gouvernement
représentatif , les représentans doivent être
sous la surveillance du peuple. Ce n'est que par la
voie des journaux que cette surveillance peut être
exercée ; c'est donc violer la constitution que d'entraver
la circulation des feuilles périodiques.
Boissy termine en proposant de réduire le port des
journaux et brochures au taux de 1790 ; ce qui est
adopté à la presqu'unanimité . 25
Talot dit que le conseil a renvoyé à une commission
l'examen du tarif des lettres par rapport aux
militaires , et que le Directoire y a pourvu par un
arrêté.
Dumolard observe à cet égard que l'arrêté du Dis
rectoire est évidemment une interprétation ou plutôt
une exception à la loi du 6 messidor ; qu'elle est
juste, mais que c'était au Corps législatif à la faire.
( 847 )
Dans les relations de pouvoir à pouvoir on ne saurait
être trop sévere , autrement le Directoire se
substituerait unjour aux conseils , et il n'y aurait plus
de liberté. Il propose un message , il est arrêté .
Le Directoire annonce le lendemain 24 , que son
arrêté n'étant que provisoire, il comptait le soumettre
au conseil .
Bion fait un rapport sur cet objet , et il est arrêté
que les militaires paieront , pour les ports de letttes
en mandats , la même somme que les particuliers en
numéraire .
· Thibaut propose , le 15 , un projet de résolution
sur les patentes ; et un autre membre , sur l'organisa
tion forestiere .
L'impression et l'ajournement
en sont ordonnés..:
Dans le conseil des Anciens , Dupont fait un rap port tendant à approuver la résolution du 29 messidor
, relative au paiement des fermages arrières des
biens nationaux ,
Tronchet demande pourquoi ces fermiers ne paie
raient pas comme ceux des particuliers . Cette obser
vation paraît assez importante pour être renvoyée à
l'examen de la commission .
Le conseil approuve ensuite les deux résolutions
concernant le port des journaux et celui des lettres
des militaires.
PARIS.Nonidig thermidor, l'an 4. delaRépublique .
} 3
1
La faction anarchique se lasse du retour de l'ordre et du
repos public ; insensible aux victoires et aux conquêtes de
la République , elle ne voit , elle ne cherche que ses propres
succès ; et ses succès seraient la ruine de la France et le
rétablissement d'une autorité qui ne s'est fait connaître que
par ses extravagances , son ineptie , et , ce qui est un peu
plus funeste , par son aveugle férocité .
Elle a essayé if y a quelques jours d'exciter un mouvement
Q4
( 248 )
d'insubordinations dans le camp de la plaine de Grenelle ;
le gouvernement a fait passer les troupes qui y étaient au
camp de Vincennes . Quelques mutins ont été arrêtés et conduits
à la maison d'arrêt du Plessis . La discipline et le bon
ordre se sont rétablis . Comment nos braves défenseurs
peuvent-ils être dupes de ces misérables instigateurs qui
n'ont soif que de désordre , de crimes et de sang ?
Dans le même -tems , on distribuait avec précaution , à
certains hommes sûrs , une feuille de 4 pages in-8 ° . , intitulée
les Décius Français . La morale de ces Décius estt de respecter
les personnes et les , propriétés ; mais de surveiller les grandes
fortunes . On connaît leur maniere de surveiller. Leur prétexte
est toujours de faire triompher la véritable démocratie ; et
leur but , d'empêcher qu'on n'assassine une certaine portion du
peuple. Le procès de Babauf et de Drouet donne la clef de
toutes ces petites manoeuvres , que la police n'aura pas de
peine à surveiller.
sty
Le Directoire a fait présent au général Hoche d'une armure
républicaine , de la manufacture de Versailles , et de deux des
plus beaux chevaux qui sont au dépôt de la guerre. 1
A
Le ministre de l'intérieur a donné aux envoyés de Tunis
une fête superbe dans le goût oriental . Sorbets , chocolat ,
fruits , parfums , fleurs , musique , le tout embelli de la
présence de jolies femmes. Les envoyés ont témoigné la
plus grande satisfaction de cette fête , où la délicatesse ,
le goût et la galanterie française leur ont offert l'image
des moeurs de leur pays .
7
II paraît par des lettres particulieres de Hollande , que
la nouvelle de la reprise du cap de Bonne -Espérance prend
quelque consistance , quoiqu'on n'y ait point encore reçu
d'avis officiel.
Aujourd'hui et demain se célebre la fête de la Liberté .
( 249 )
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.
Le général en chef de l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire
exécutif. -Au quartier-général de Bonamas , le 26 messidor .
an IV.
Citoyens Directeurs , j'ai eu l'honneur de vous prévenir
par ma lettre du 21 , que l'armée avait passé la Lahn ; j'ai
vous rendre compte de ses opérations jusqu'à ce jour.
Le 21 , l'aile gauche , sous les ordres du général Kleber
passa la Láhn sur trois colonnes ; celle de gauche , commandée
par le général Lefebvre , effectua son passage par
Giessen ; celle du centre , sous les ordres du général Colaud ,
par Wetzlar , et celle de droite , par Leun. Les généraux
Lefebvre et Bonnard ne trouverent point l'ennemi ; mais
l'avant- garde de la division du général Colaud , sous les
ordres de l'adjudant- général Ney , engagea un combat dans
les plaines en avant de Butzbach , contre le corps du général
Kray , qui était établi entre Obermerl , Nanheim et la Wetter ,
ayant toute sa cavalerie en avant de Nidermerl. Le général
Kleber avait d'abord considéré ce combat comme une escarmouche
d'avant-garde , mais cette affaire prit bientôt un
caractere plus sérieux . L'adjudant- général Ney , beaucoup
plus faible en cavalerie que l'ennemi , se porta en avant
suivi de la 20 , demi-brigade d'infanterie légere , et parvint
au sommet de la premiere hauteur. Le général Kleber ,
satisfait de ce premier succès , et chaque colonne étant
établie dans les camps qui lui avaient été indiqués , fit
dire à l'adjudant-général Ney de prendre position et d'etablir
ses postes ; mais ayant été prévenu que l'ennemi était en
mouvement et paraissait vouloir attaquer , il donna ordre an
général Colaud qui était campé en arriere de Butzbach , de
venir prendre position en avant d'Oberweiseil , afin de soutenir
son avant-garde.:
Pendant que ce mouvement s'opérait , il y eut plusieurs
charges de cavalerie , dans lesquelles le 11. régiment de
dragons et le 6. regiment de chasseurs se distinguerent. Le
premier de ces régimens s'étant replié à propos , sut attirer
la cavalerie ennemie dans une embuscade d'infanterie , dont
( 250 )
elle essuya la décharge , ainsi que quelques coups de canon
à mitraille.
Le village d'Obermerl , dont nos troupes s'étaient emparées
, fut attaqué et cerné par l'ennemi avec beaucoup de
vigueur ; l'adjudant- général Ney le chargea avec la plus grande
impétuosité , et le repoussa ; celui- ci revint à la charge , et
s'empara du poste , après avoir été repoussé quatre fois ; mais
l'adjudant-général Ney ayant rallié les troupes , fait attaquer
à son tour , et reste enfin maître du village . Ce terrible combat
finit à neuf heures du soir.
La colonne sous les ordres du général Grenier , qui avait
débouché par -Weilbourg , ne rencontrait pas l'ennemi ; celle
sous les ordres du général Championnet , qui avait débouché
par Limbourg , le rencontra à Oberselters ; le général Championnet
fit attaquer , et l'ennemi se retira jusqu'à Camberg
où étant arrivé , il couvrit la plaine avec une cavalerie trèsnombreuse
, et embusqua son infanterie dans les bois de
Wirges . Le général Championnet s'empara , avec l'infanterie ,
des hauteurs qui sont à droite et à gauche de Camberget le
général Klein , à la tête du 12. régiment de dragons , et du
18. régiment de chasseurs , chargea la cavalerie ennemie avec
tant d'impétuosité qu'elle fut culbutée. Le combat fut long
et terrible ; l'ennemi laissa le champ de bataille couvert de
morts ; il a été ramassé 35 voitures de ses blessés , et il a
été fait , de plus , 50 prisonniers , dont un officier , et pris
ou tué 150 chevaux . Après cette déroute , l'ennemi présenta
des troupes fraîches , et parut vouloir prendre sa revanche ;
mais une brigade de cavalerie de réserve s'étant avancée pour
soutenir le 12º . régiment de dragons et le 12. de chasseurs ,
et quelques coups de canon ayant été tirés à propos , le déciderent
à la retraite . Les troupes ont combattu dans cette
action avec une valeur qui mérite les plus grands éloges , et le
général de brigade Klein en mérite particulierement , tant
par son courage , que par ses talens ."
La colonne commandée par le général Bernadotte , qui
après avoir débouché par Limbourg , se dirigea sur Kirberg ,
me rencontra que peu d'ennemis .
Le 22 , le général Kleber fut instruit que l'ennemi était
resté en position à Friedberg ; il envoya ordre au général
Lefebvre , qui était en marche sur la rive gauche de la Wetter,
de porter son avant-garde sur Bauernheim et Offenheim ; de
la faire suivre par sa division ; de passer la Wetter sur ces
points , et d'attaquer l'ennemi sur son flanc droit , et sur ses
derrieres , dans sa position de Friedberg. Le général Golaud
( 251 )
1-
reçut ordre d'observer l'ennemi , mais de ne l'attaquer que
lorsqu'il serait prévenu de l'arrivée du général Lefebvre .
Effectivement , l'ennemi s'étant apperçu de cette manoeuvre
se retira précipitamment , mais il se rallia , et se forma en
bataille entre Altenfauerbach et Rosbach. Il fit des efforts
prodigieux pour empêcher la division du général Lefebvre
de déboucher par Assenheim et Fauerbach ; mais malgré tous
ses efforts , cette division gravit les hauteurs , s'y établit , et s'y
soutint.
།
L'avant-garde de la division du général Colaud , commandée
par l'adjudant- général Ney , suivit l'ennemi , et s'avança
jusqu'à Ockstadt. Le général Jacopin , à la tête de la 43º. demibrigade
d'infanterie et du 11. régiment de dragons , marcha
sur Friedberg ; les portes de cette villes furent enfoncées ,
malgré le feu de mousqueterie et d'artillerie le plus vif; et
cette colonne animée par son général , l'adjudant-général
Lacroix et le citoyen Fridelsheim, aide-de-camp du général
Colaud , entra dans la ville et en chassa l'ennemi , après lui
avoir tué plus de 200 hommes ; une piece de 13 et un drapeau
pris et repris jusqu'à 3 fois resterent en son pouvoir,
La division du général Colaud et celle du général Bonnard
étant arrivées , ennemise trouva pressé sur les deux flanes ,
et fut forcé à faire sa retraite. Le général Richepanse et l'ad- >
judant- général Ney le poursuivirent jusqu'à la nuit ; independamment
de la piece d'artillerie prise dans Friedberg , 2 autres
furent, enlevées dans les plaines en avant de cette ville . La
perte de l'ennemi , dans les deux affaires des 21 et 22 , peut
être estimée 2,000 hommes , dont 500 prisonniers , parmi
lesquels sont 8 officiers .
Nous avons perdu le citoyen Rouilly , aide-de- camp du
général Lefebvre , officier du plus grand mérite , et dont le
zele et la valeur ne pouvaient être comparés qu'avec sa modestie
et les excellentes qualités de son coeur.
La colonne , commandée par le général Grenier , rencontra
l'arriere-garde de l'ennemi , en arriere de Hombourg. Le
général Olivier , à la tête de deux escadrons , charge cette
arriere-garde , la culbute , la poursuit avec impétuosité , et
fait 130 prisonniers , dont deux officiers . L'ennemi a laissé
une soixantaine de morts sur le champ de bataille .
La colonne , commandée par le général Championnet ,
trouva l'ennemi à Esch ; il fut attaqué , repoussé , mais le
terrein fut disputé toute la journée , et ce n'est qu'à 8 heures
du soir que le général Championnet parvint sur les hauteurs ™
de Konigstein.
(.252 )
La colonne , commandée par le général Bernadotte , ren
contra l'ennemi sur les hauteurs de Neuhof ; l'action s'en
gagea , et l'ennemi fut repoussé jusque près de Wisbaden
avec perte de quelques hommes tués et blessés , et 20 prisonniers
, dont un capitaine .
Le 23 , l'armée séjourna pour attendre des munitions
cependant le général Championnet investit le fort de Konigstein.
des
Le 24 , l'armée se mit en marche ; l'aîle droite déboucha
montagnes , et se porta dans les plaines du Mein , et l'aîle
gauche , après avoir passé la Nidda , vint prendre position
devant Francfort. [****
Le 25 , les magistrats de Francfort furent sommés de nous
ouvrir les portes de la ville ; les Autrichiens , qui y avaient
garnison , s'y opposerent : de maniere que toute la journée
se passa. en députations des magistrats de Francfort près de
nous et près des généraux autrichiens ; mais comme l'ennemi
paraissait vouloir continuer à occuper cette ville , notre artillerie
commença à faire feu à 10 heures du soir . Bientôt un
quartier de la ville fut incendié ; alors les Autrichiens nous
ont fait des propositions , et il a été signé une capitulation ,
dont vous trouverez ci -joint copie , et d'après , laquelle nous
entrerons après - demain matin à Francfort.
Les troupes ont combattu , dans toutes ces actions , avec
leur courage ordinaire .
Signé , JOURDAN .
ARMEI DU RHIN LT MOSELLE.
Le général en chef , au Directoire exécutif.
-
Au quartier-général
, à Ettingen , le 23 messidor , an IV.
Citoyens Directeurs , après la bataille de Rastatt , l'ennemi
se retira dans la belle position en avant d'Ettingen ; sa droite
s étendait vers le Rhin , du côté de Durmersheim ,
gauche , à Rotensolhe , près l'abbaye de Frawenall .
et sa
Je ne pouvais pas douter des grands renforts que le prince
Charles avait déja reçus . La plupart des prisonniers faits à
Rastatt , venaient des environs de Mayence , et presque tous
s'accordaient à dire qu'on attendait le même jour le corps des
Saxons , avec le reste des divisions de l'armée du prince
Charles , amenés par les généraux Rotze et Vernek , et qu'il
ne restait sur le Bas -Rhin qu'un corps de 30 mille hommes
aux ordres du général Vartensleben .
г
1
( 253 )
J'écrivis au général Saint- Cyr de me joindre sur- le-champ
par la vallée de la Murg , avec ce qu'il pourrait amener de
troupes, sans compromettre la stirete des postes de Freudenstatt
et Cnubis ; je savais qu'elles ne pourraient arriver que le
go. J'aurais bien voulu attaquer l'ennemi plutôt , mais cela
était impossible ; les réparations de l'artillerie , le remplacement
des munitions et des chevaux , et les reconnaissances
qu'il fallait faire avant d'attaquer l'ennemi, ne nous permirent
pas d'agir avant le 21. Je chargeai le général Saint-Cyr , commandant
le centre de l'armée , de déborder la gauche de l'ennemi
, et d'attaquer toutes ses positions aux sources de la rive
d'Alb.
Le général Desaix , commandant l'aîle gauche , eut ordre
d'attaquer le corps que l'ennemi avait entre les montagnes et
le Rhin ; notre gauche , entierement en arriere , devait s'ap-´›
puyer au village d'ettingen .
Le général Saint-Cyr fit marcher le général Taponier avec
la 21. demi- brigade d'infanterie légere et la 31º . de ligne et
150 hussards du ge . , sans artillerie , au travers les montagnes ,
sur l'Ems , avec ordre de passer cette riviere , et de se porter
sur Wildbad , pour déborder la droite de l'ennemi. L'adju
dant-général Houël , avec la 84. demi-brigade et cent chasseurs
du 2. régiment , eut ordre d'attaquer la position de
Frawenalb , et de menacer le flanc gauche de celle de Rotensolhe
; il se reserva l'attaque de front de cette position avec
la 106. demi-brigade ; les 93. et 109. formaient sa réserve ;
il avait sous ses ordres les généraux de brigade Saint- Lambert
et Lecourbe.
Cette disposition a eu tout le succès qu'on devait s'en promettre
. L'ennemi a opposé la résistance la plus vive à Herenalb
, Frawenalb et autres hauteurs de Rotensolhe ; l'élite de
son infanterie les défendait ; une artillerie nombreuse , trois
bataillons de grenadiers , quatre régimens d'infanterie, un ba
taillon de croates , un d'infanterie légere , quatre escadrons
de cavalerie avaient ordre d'y tenir jusqu'à la derniere extré
mité. Nos troupes y ont déployé un courage et une opiniâtreté
admirables . Nous avons été repoussés quatre fois , et ra
menés au pied de cette montagne , une des plus élevées et
des plus escarpées des montagnes noires. La 5. charge , renforcée
d'une partie de la réserve , faite en colonne , autant
que le terrein pouvait le permettre , a complettement réussi ;'
l'ennemi , par-tout poursuivi à la bayonnette , a été mis dansune
déroute complette ; on lui a pris une piece de canon ,
fait 1,100 prisonniers , 12 officiers , un supérieur. Sa perte en
( 254 )
tués et blessés est énorme ; le champ de bataille était couvert
de ses morts et de ses armes.
La conduite du général Saint-Cyr , dans cette affaire , est
au-dessus de tous éloges ; la bonté de ses dispositions en avait
assuré le succès. Les généraux Lecourbe et Lambert ( ce der
nier a eu son cheval tué sous lui ) et l'adjudant-général Houel
ont conduit ces attaques, avec beaucoup d'intelligence et la
plus grande bravoure . Les troupes se sont conduites avec leur
valeur ordinaire . La 106e . demi- brigade s'est particulierement
distinguée.
L'avant-garde du général Taponier , en arrivant & Vilobac
rencontra celle du corps des Saxons en marche pour prendre
position le long de l'Ems . Il l'attaqua brusquement , et la culbuta
; prit un officier , quelques hussards , chasseurs et 7 chevaux
. Tout ce corps se retira principalement sur Pfortzheim .
Cette attaque était conduite par le général Laroche , qui n'a
pas voulu quitter son poste , quoiqu'ayant eu une main percée
d'une balle , à l'affaire de Freudenstatt.
L'aile gauche , au ordres du général Desaix , a commencé
son attaque sur le village de Malsch. Elle a eu également tout
le succès qu'on pouvait desirer ; l'ennemi , fort de quatre ré
gimens et de deux corps francs , à mis le plus grand acharne
ment à le défendre . Ce combat a duré depuis 9 heures du
matin jusqu'à 10 heures du soir. Nous y avons fait 500 prisonniers
, dont 8 officiers . La perte de l'ennemi a été considérable
en tués et blessés. Cette attaque , dirigée par l'adjudant-
général Decaen , était faite par les 10. demi-brigades
d'infanterie légere et de ligne et le 8. régiment de chas
seurs à cheval. Le chef de brigade Gazand s'est particulierement
distingué. Les troupes ont montré une ardeur et
un courage inconcevables.
Notre cavalerie et artillerie légere , aux ordres des gé
néraux Sainte-Suzanne et Delmas , étaient placés dans la
plaine , entre Muckensturm et Ettingen ,
pour soutenir. l'attaque
du village de Malsch , et contenir
celle de l'en- Hemi , qui a voulu entamer
plusieurs
charges , ayant à sătête
le prince Charles ; mais le feu de notre artillerie légere
et les manoeuvres
brillantes
qu'a fait faire à la réserve le
général Desaix , ont toujours rendu son dessein inutile.
Je dois rendre la plus grande justice aux talens des généraux
Desaix , Sainte-Suzanne , Delmas et Decaen. Les
troupes ont combattu avec le plus grand courage.
Le succès de cette journée a été complet , et bien intéressant
pour les suites de la campagne ; 15 à 1600 pri(
255 )
sonniers , au moins autant de tués ou blessés , ont bien
ébranle le moral des troupes ennemies. L'ennemi avait le
projet de nous attaquer le lendemain . Le corps des Saxons
était en marche pour cet objet. Ils conptaient déboucher dans
la plaine , par Baden et la vallée de Capel , à 6 lieues
sur les derrieres de notre position , c'était la derniere res
source du prince Charles ; il y avait sacrifié tout le Bas-
Rhin , et il ne pouvait pas douter des dangers de Francfort.
Quelques- uns des officiers prisonniers nous ont dit que le
général Jourdan devait y être.
Le lendemain , le général Saint-Cyr s'est porté à Newenburg
, sur l'Ems . L'ennemi a précipitamment abandonné
Ettingen , Durlach et Carslruhe , et s'est retiré derriere
Pfortzheim ; il paraît marcher vers le Necker. On prétend
qu'il a envoyé 9000 hommes de garnison à Philisbourg
et Manheim , et qu'il abandonne toute la rive droite du Rhin.
L'armée marche à sa poursuite ; dès que je connaîtrai
positivement sa position , je ne balancerai pas à l'attaquer.
J'ai nommé chef de bataillon le citoyen Marconnier ,
capitaine de la 10 , demi-brigade d'infanterie légere , qui
s'est particulierement distingué à la derniere affaire ( il a
delivré les carabiniers de son bataillon entierement investi ,
et fait prisonniers tous ceux qui les cernaient) ; et sous lieutenant,
le citoyen Jobert , maréchal - de- logis au 6. régiment
de dragons , qui s'est conduit avec beaucoup de distinction
aux trois dernieres affaires , sur-tout à celle de Rastatt , ой
il mit pied à terre sous le feu à mitraille des ennemis ,
pour remettre les planches qu'on avait commencé à ôter
au pont de cette ville , ce qui permit à notre cavalerie d'y
pénétrer rapidement. Je regrette de n'avoir pu me procurer
tous les traits de courage qui ont illustré les nombreux comque
nous avons livrés aux ennemis ; ils sont innombrables .
Comme tous les officiers supérieurs ne sont que provisoires
depuis l'organisation du mois de nivôse , je vous
prierai , citoyens directeurs , de nommer définitivement ceux
qui se sont distingués et qui continueraient de le faire par la
suite ; c'est un moyen de bien composer cette classe importante
d'officiers.
bats
Du 29. Le général en chef, par ses dépêches , datées de
Baden , informe le Directoire des opérations de l'armée qu'il
commande , depuis le 23 jusqu'au 29. Le résultat en est que
l'ennemi a été successivement chassé de tous les postes qu'il
occupait entre le Necker et la Kinche , et notamment dans
la vallée de la Kinche . Ce général se propose de l'attaquerj
( 256 ) ··
derriere le Necker ; mais il ne dissimule pas que les marches
sont pénibles dans ces montagnes et les subsistances difficiles.
Il ajoute qu'il a été obligé de laisser vers Bruchsal un
corps de troupes pour observer les garnisons que l'ennemi
fait marcher à Philisbourg et à Manheim. Dans les dernieres
lignes de sa premiere dépêche , il croit pouvoir annoncer que
bientôt l'ennemi sera entierement chassé du Brisgaw.
Dans la seconde , le général Moreau dit que le résultat
du mouvement projetté sur le Haut-Rhin a été un peu lent ;
mais que cela a tenu à la réunion des troupes qu'il avait fait
marcher dans cette partie , et qui ont été presque toutes
obligées de descendre le Rhin jusqu'à Kehl , et ensuite de
le remonter. Les crues de ce fleuve avaient rendu toute navigation
impossible .
ARMÉE D'ITALIE. Extrait d'une lettre du général en chef Buonaparte
, au Directoire exécutif. Au quartier-général de
Milan , le 26 messidor , an IV.
Un moine arrivé de Trente , a porté la nouvelle , dans la
Romagne ,, que les Autrichiens avaient passé l'Adige , débloqué
Mantoue , et marchaient à grandes journées dans la
Romagne. Des séditieux , des prédicateurs fanatiques prêcherent
pár- tout l'insurrection ; ils organiserent en peu de
jours , ce qu'ils appellerent l'armée catholique et papale , ils
établirent leur quartier- général à Lugo , gros bourg de la légation
de Ferrare , quoiqu'enclavé dans la Romagne.
Le général Angereau donna ordre au chef de brigade Pouraillier
d'aller soumettre Lugo . Cet officier , à la tête d'un bataillon
, arriva devant cette bourgade , où le tocsin sonnait
depuis plusieurs heures ; il y trouva quelques milliers de
paysans . Un officier de grenadiers se porta en avant , en
parlementaire. On lui fit signe d'avancer , et , un instant après,
il fut assailli d'une grêle de coups de fusil . Ces misérables ,
aussi lâches que traîtres , se sauverent ; quelques centaines
sont restés sur la place .
Depuis cet événement , qui a eu lieu le 18 , tout est rentré
dans l'ordre , et est parfaitement tranquille.
Signé , BUONAPARTE.
P. S. Le Directoire exécutif a reçu , le 6 au soir , la nouvalle
de la prise de Fribourg en Brisgaw , par les troupes de
la République. Hier , 8 , il a appris que les Autrichiens
sont en pleine retraite devant l'armée de Jourdan , et gagnent
la Bohême. Les deux armées du Rhin et de Sambre et
Meuse ont établi leur communication .
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
A
N. 41 .
1
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 THERMIDOR , l'an quatrieme de la République.
( Dimanche 7 août 1796 , vieux style. )
MORALE , INSTRUCTION PUBLIQUE.
De l'Éducation dans les grandes républiques ; par JEANGERVAIS
LABENE , citoyen français. In-8° . de 246 pages.
Prix , liv. ▲ Paris , de l'imprimerie de Didotjeune ,
l'an III.
Le principe qui a guidé l'auteur de cet essai d'éducation
républicaine est , qu'un peuple qui a
acquis sa liberté se flatte vainement de l'espoir de
la conserver , s'il ne cherche à lui donner une bâse
solide par ses institutions civiles ; que c'est pour
avoir négligé ce ressort puissant , qu'aucune nation
moderne n'a pu fixer la liberté dans son sein ; et que
c'est de lui que les constitutions anciennes ont tiré toute
leur force et tout leur lustre. Les législateurs an-
" ciens , dit-il , allaient en Égypte observer l'action
», réciproque des lois sur les moeurs , et des moeurs
9 sur les lois . Ils allaient étudier cette force invincible
de l'habitude , qui fait chérir tout ce que
,, l'on a pratiqué , qui fait des hommes autant de ci-
" toyens , et des citoyens autant de freres , et qui les
a fait mourir d'ennui par- tout où ils ne trouvent plus
Tome XXIII.
-39
Be
( 258 )
„ les mêmes usages , les mêmes plaisirs et les mêmes
travaux . 99
A l'exemple de ces législateurs , l'auteur voudrait
qu'on s'attachât à donner la même fo me et la
même empreinte à tous les membres de la républiqué
; et comme on ne peut parvenir à ce but
qu'en leur donnant une éducation commune , il voudrait
que les enfans fussent toujours ensemble , occupés
des mêmes jeux et des mêmes exercices ; que
ces jeux et ces exercices servissent également à développer
leurs corps , à augmenter leurs forces , et à
les attacher les uns aux autres par les liens de la fraternité.
Au surplus , l'auteur pense que les habitans
de la campagne doivent avoir la même éducation
que ceux des villes . Il a pensé aussi aux femmes ,
et c'est en effet un point important ; elles sont le
moule d'où doivent sortir les citoyens et les défenseurs
de la patrie . Lycurgue ne les a pas oubliées dans
ses institutions.
L'éducation de l'homme commence au berceau.
Rien de plus nécessaire que de diriger les premieres
impressions qu'il reçoit . Il doit être, pendant les trois
premieres années de sa vie sous la surveillance de la
mere. L'auteur voudrait que dans chaque commune il
y eût , selon sa population , un ou deux jardins , où
les meres se rendraient , tous les jours , pendant l'été ,
avec leurs nourrissons ; qu'on appellât ces jardins
les jardins de l'enfance ; et que l'hiver , leur asyle commun
fût une salle spacieuse où la peinture retracerait
les objets dont la mauvaise saison les aura
privés . C'est dans ces lieux , qu'au milieu de l'allégresse
des meres et des nourrissons , se formeront les
( 259 )
1
premiers noeuds qui doivent attacher ces derniers
entr'eux , et dans la suite à la patrie .
Depuis quatre ans jusqu'à sept , la magistrature
que la mere a exercée exclusivement , sera partagée
entr'elle et son époux . Mais ils ne l'excerceront qu'en
public . Ils conduiront leur enfant , dans un lieu d'un
caractere plus mâle , nommé le gymnase de l'enfance ,
situé à côté du jardin de l'enfance.
91 -
As
Mais quelle vie meneront vos éleves dans ce
,, nouveau séjour ? de quoi allez - vous les occuper ?
De jeux . Et puis ? - De jeux. Et puis
" encore ? —Dejeux . Oui , je veux qu'ils deviennent
,, citoyens en jouant.... Sur- tout imprimez à ces jeux
" une physionomie nationale , variez-les tant qu'il
, vous plaira ; mais que j'y voie toujours le cachet
de la république .... Habituez l'homme , même enfant
, à voir la patrie dans tous ses jeux . ››
L'auteur veut que depuis sept ans jusqu'à dix , les
enfans , quoiqu'encore sous les yeux de leurs parens ,
soient sous la direction de magistrats publics élus
par les peres ; que revêtus du costume national ,
appellés par le tambour , ils aillent à leurs sections
exercer le premier de leurs droits politiques , celui
de se nommer des chefs , que précédés de leurs commandans
et suivis de leurs magistrats , ils aillent au
cirque national , qui n'offrira de tous côtés à leurs
yeux que les triomphes de la liberté sur les tyrans ,
que des exemples de bravoure ancienne et nationale
, que des traits sublimes de dévouement
à la patrie . Là , ils s'occuperont de l'exercice militaire
; à huit ans , avec un simulacre de fusil et de
sabre ; à neuf , avec de vrais petits fusils et de vrais
R 2
( 260 )
1
petits sabres. On remettra en honneur l'exercice de
la lutte . Les corps s'y fortifieront aussi par des danses
mâles , et les ames s'y embrâseront des feux de l'émulation
par le moyen des prix qu'on distribuera à
ceux qui se seront distingués dans les jeux militaires
.
L'auteur , qui voudrait que tous les membres de
la république eussent en quelque sorte la même physionomie
, et fussent unis par les sentimens les plus
intimes de la fraternité , a senti que cela est difficile
à obtenir d'une multitude d'hommes épars sur un
immense territoire , et par conséquent étrangers les
uns aux autres . Pour corriger cet inconvénient , et
marier le Rhin avec la Garonne , l'Escaut avec la Durance,
le Rhône avec la Loire , il voudrait que les enfans de
la patrie employassent sept années à parcourir la
France , pour faire connaissance avec leurs concitoyens
, et que ceux du Midi allassent vers le Nord ,
et ceux du Nord vers le Midi . Ces voyages se feraient
à pied , et en campant tantôt sur la crête d'une montagne
, tantôt au fond d'un vallon . Chemin faisant',
on apprécierait et on comparerait les diverses manieres
dont la terre est cultivée dans les divers départemens
; on en étudierait les différentes productions.
L'auteur voudrait remettre en honneur l'agriculture
et les arts méchaniques , et le moyen qu'il propose ,
c'est de les faire exercer par tout le monde. Il dit
que pour être laboureur , il ne s'agit pas seulement
de remuer la terre , il voudrait qu'on fût encore
charron , forgeron , maréchal , maçon , charpentier ,
serrurier. Au milieu des champs , les éleves s'exerceront
à faire les principales opérations de la géo(
261 )
métrie sur le terrein , dans les belles soirées d'été ; ils
iront sur quelque montagne s'occuper d'astronomie .
La minéralogie , la botanique , les observations météorologiques
, l'hydraulique , l'étude des animaux
sur-tout occuperont tour- à- tour les éleves , sans préjudice
des exercices civils et militaires qui auront lieu
dans le camp , tous les jours , et des fêtes qu'ils célébreront
tous les décadis .
Depuis dix- sept ans jusqu'à vingt , disséminés dans
les villes de guerre , ils étudieront l'art de les défendre
. Canonniers , sapeurs , ingénieurs , fantas-
2 sins , dragons , hussards , ils seront tout , ils feront
tout. "
La vingt-unieme année , ils iront à Paris pour faire
un cours de droit public , recevoir l'auguste caractere
de citoyens , et se livrer ensuite chacun , au
genre de profession vers lequel son génie l'entraînera.
Quoiqu'une éducation mâle et vraiment laconiqne
soit le principal but que l'auteur s'est proposé , il
s'occupe aussi des moyens de donner une forte impulsion
aux beaux arts .
Le détail des jeux et des exercices qu'il propose
şe lit avec intérêt . Il les décrit avec chaleur , et tout
y rappelle le sentiment qui l'animait en écrivant ,
c'est-à -dire , un grand amour de la liberté . Il ne veut
pas le bien , mais la perfection . Il desire un peuple
de héros et de freres. Ce serait assurément une belle
chose.
Lorsqu'on veut beaucoup de choses , on est sujet
à vouloir des choses contradictoires. Vouloir , par
exemple , que le même homme exerce plusieurs arts ,
R 3
( 262 )
c'est vouloir qu'il n'en exerce bien aucun . Cette multiplicité
de talens serait fort bonne pour Robinson
Crusoé ; mais on ne doit pas élever les hommes
comme s'ils devaient un jour être abandonnés dans
une isle déserte . Un état si casuel ne doit pas 'être
considéré dans un plan d'éducation . Il faut supposer
les hommes faits pour la société , dont l'harmonie
consiste dans une subordination de travaux et de
fonctions , où chacun ne joue bien son rôle qu'autant
qu'il n'en a qu'un à remplir. Si , dans la vue de
rendre les hommes indépendans les uns des autres ,
on voulait que chacun fût capable d'exercer tous
les arts , on se condamnerait gratuitement à une éternelle
médiocrité , et on se priverait des avantages
immenses qui résultent de la division du travail et
de la différence des professions.
" L'égalité est décrétée , dit l'auteur ; mais avez-
" vous vu la femme d'un négociant aller avec la
" femme d'un cordonnier ? C'est étendre les
idées de l'égalité à des choses dans lesquelles on
ne doit pas la chercher. On ne doit pas confondre
l'égalité politique avec l'égalité de moeurs et de manieres.
Ce genre de méprise a déja causé beaucoup
de maux. Chez une nation où il y a du commerce
de l'industrie , des arts , il doit nécessairement y avoir
inégalité de richesse , différence de goûts ét d'habitudes
; on ne peut pas avoir l'un sans l'autre . Mais
ces différences , qui ne sont que d'accident , ne doivent
point choquer des hommes qui sont égaux devant
la loi. L'orgueil n'est redoutable que lorsqu'un
ordre vicieux de société , consacrant la distinction
des rangs , a placé pour toujours , d'un côté , le dé(
263 )
dain altier ; et de l'autre , l'humiliation , et s'oppose
irrévocablement aux jeux de la fortune qui tend sang
cesse à les confondre .
L'égalité que l'auteur desire n'a gueres pu avoir
ieu qu'à Sparte , și tant est qu'elle ait jamais existé.
Il dit bien que les Français ne doivent pas ressembler
aux Grecs et aux Romains. Mais on s'apperçoit
qu'il a toujours eu devant les yeux les Grecs et les
Romains , et sur- tout Rousseau qui les voyait toujours.
LITTERATURE.
Lettre aux Rédacteurs sur les Contes et Nouvelles
par Mirabeau.
En faisant connaître , il y a plus d'un mois , la
nouvelle traduction de Tibulle , imprimée sous le nom
du célebre Mirabeau , vous avez passé légerement
sur le volume qui contient des Contes et Nouvelles
. J'ai été étonné en l'ouvrant de ne rien voir
de la part des éditeurs qui m'annonçât que c'était au
moins la troisieme édition de ces bagatelles. Celle
que j'ai sous les yeux est ainsi intitulée : Recueil de
Contes et Nouvelles par M. le marquis de M***,, avec
cette épigraphe ; Nec si quid olim lusit Anacreon , delevit
ætas . Deuxieme édition ; Londres , 1785. In-8º .
Deux parties formant 335 pages. Mais j'ai de plus
sérieuses réflexions à faire sur ces morceaux . Vous
les dites traduits ou imités de différens auteurs. Cela
est vrai . Mais par qui ? L'amour de la vérité m'oblige
R
4
( 264 )
de dire que ce n'est pas par Mirabeau . Vous vous
convaincrez de ce que j'avance en ouvrant le Conser
vateur , par Bruix et Turben , 1756 à 1761 ( novembre ) .
Trente ou quarante volumes . J'y trouve quinze pieces des
seize qui forment le troisieme volume du nouveau
Tibulle . Ces deux auteurs avaient formé l'intéressant ,
projet d'une collection de morceaux rares , et d'ouvrages
anciens , élagués , traduits et refaits en tout ou
en partie . Ce projet fut exécuté pendant plusieurs
mois à la satisfaction du public . Il exigeait dans ses
auteurs autant de goût que de travail ; et il faut
avouer qu'il y a du mérite à faire un bon extrait d'un
ouvrage prolixe et diffus . Mirabeau s'est emparé du
travail de MM . Bruix et Turben ; il n'a fait que retoucher
leur style . On peut donc l'accuser de plagiat ,
d'autant plus que dans des notes au bas de plusieurs
morceaux il se donne comme l'abréviateur des auteurs
originaux . Voici quelques exemples :
Le premier conte de Mirabeau est une imitation de
Ferrante Pallavicino , intitulée le Filet de Vulcain ou les
Amours de Mars et de Vénus . Je trouve ce morceau dans
le Conservateur , au mois d'août 1757. Voici ce qu'en
disaient les rédacteurs le mois précédent. Le
" manque de correction dans le dessin , défaut qui
,, lui est familier ( à Ferrante Pallavicino ) , rend in-
,, soutenable la lecture de ce morceau qui aurait pu
,, être charmant. Près de cent pages sont employées
" à nous dire que Vulcain épousa Vénus ; que cet
" hymen ne fut point du goût de la déesse ; que Mars
" lui plut , qu'elle le reçut dans son lit ; que Vul-
" cain , averti par le Soleil de l'infidélité de sa
" , moitié , la surprit avec son amant , et les arrêta
( 55 )
tous deux dans un filet invisible ; qu'il appella let
" Dieux pour être témoins de sa honte , et que de-
", puis ce tems Vénus enhardie ne se gêna plus dans
» ses amours , et se vengea sur le Soleil des tours
" qu'il lui avait joués . Trente pages suffisaient pour
1
dire tout cela. En ne donnant point une grande
" étendue à cet ouvrage , dont le fond roule sur peu
" de faits , les descriptions agréables qui s'y trouvent
" se seraient trouvées rapprochées , et il y aurait eu
», de la chaleur , les descriptions étant la plupart
vives et animées . Deux ou trois entr'autres sont
rendues avec toute la force d'expression possible . ,,
Les auteurs du Conservateur ont réduit ce conte à quarante
pages . Il n'est que de trente dans Mirabeau .
Je conviens qu'on trouve chez lui un style plus vif
et plus passionné. Mais devait - il s'exprimer ainsi au
bas de la premiere page ? L'idée de ce conte est ti-
" rée d'un opuscule de Ferrante Pallavicino . On a ré-
" duit à peu de pages le morceau très - prolixe de
,, l'auteur italien ; le lecteur jugera s'il y a perdu . ,,
Ces expressions ne feraient- elles pas croire que Mirabeau
est l'abréviateur de Pallavicino .
La treizieme piece dans Mirabeau a pour titre : Les
Amours de Theogene et Charide , 28 pages environ . Elle
a cent vingt pages dans le Conservateur du mois de novembre
1756. Voici son titre : Du vrai et parfait Amour,
écrit en grec par Athenagoras , Sophiste Athénien, contenant
les amours honnêtes de Théogene et de Charide , de Plérécide
et de Mélangénie. Mirabeau dit en note qu'on
trouve cette longue histoire dans plusieurs ouvrages
périodiques anciens . Ces expressions feraient croire
qu'il ignorait l'existence de l'ouvrage en lui -même
1
( 266 )
1
qui parut en 1589 , et a près de 800 pages . Le savant
Huet en parle fort au long dans son excellent traité de
l'Origine des Romans . Il le regarde comme un ouvrage
supposé. Il l'attribue à Philander , commentateur de
Vitruve . Le début lui en paraissait incomparable .
C'est , dit-il , la peinture de ce superbe triomphe
» de Paul Émile , où parmi tant de choses singulieres
" et mémorables qui relevent la beauté de ce spec-
" tacle , on voit un grand roi chargé de chaînes ,
⚫ traîné avec ses enfans devant le char du victo-
, rieux , et où Charide agitée de son amour ,
" accablée de douleur d'être en la présence des
" Romains , et séparée de son amant , est agréable-
" ment surprise du plaisir de le revoir , mais cruel-
,, ment affligée que ce soit parmi les captifs . » Voici
ee passage dans Mirabeau ; je ne puis me refuser an
plaisir de le transcrire .
et
" Le soleil , prêt à se montrer sur l'horison , remplissait
le ciel de sa lumiere du côté de l'orient , et
faisait pâlir le feu des étoiles. A peine ses rayons
eurent-ils doré le faîte du capitole , qu'on vit le.
peuple s'empresser de toutes parts pour jouir du
triomphe qui se préparait. Déja les haches des licteurs
brillaient , les rues étaient tapissées , et les
temples ornés de feuillages et de fleurs entrelacés.
Chaque citoyen avait paré les murs de sa maison de
ce qu'il avait de plus précieux ; les jeunes femmes et
les jeunes vierges , appuyées sur les balcons , embellissaient
la fête , et leur éclat effaçait celui de la
pourpre et de l'or qui brillait de toutes parts .
" Les trompettes et les clairons se firent bientôt
entendre : un étranger aurait douté si leurs sons per(
267 ).
çans annonçaient l'allégresse ou l'alarme publique ;
après les joueurs d'instrumens marchaient lentement,
et deux à deux , cent vingt taureaux d'une gigantesque
stature ; ils avaient été choisis pour servir de
victimes ; leurs cornes étaient dorées , et leurs têtes
ornées de longs festons de fleurs : de jeunes hommes
vêtus de lin , ceints au-dessous des mammelles , les
bras et la tête nuds , les conduisaient . A leurs côtés
marchaient de jeunes enfans ; leur habillement était
semblable ; leur chevelure , que n'avait point encore
touchée le fer , flottait en longues tresses sur leurs
épaules. Ils tenaient en main des vases d'or , d'argent
et de vermeil qui renfermaient l'eau lustrale.
" Trois cents soldats d'élite venaient après , armés
à la légere , le casque en tête , les bras , le col et les
jarrets découverts. Ils marchaient sur deux files , et
portaient à quatre , sur leurs épaules , un grand vase
d'argent placé sur un brancard . Ces soixante - quinze
vases ciselés contenaient l'or monnayé pris sur les
ennemis paraissent ensuite quatre cents couronnes
d'or et de vermeil portées de même : c'étaient autant
de dous faits par les villes de Macédoine . Des
soldats armés commé les premiers portaient des
coupes d'or enrichies de pierres précieuses , des vases
antiques , et le buffet d'or de Persée qui fermait
cette partie de la marche triomphale .
" A quelque distance suivait le char de ce prince ,
où l'on voyait son habillement de guerre et son diadême.
Derriere marchaient les fils de Persée , dont
la grande jeunesse excitait la pitié ; les femmes et
les filles romaines ne pouvaient retenir leurs larmes
à la vue de ces enfans réduits , par la faute de leur
( 268 )
1
pere , à une condition si déplorable qu'ils ignoraient
encore, On voyait après eux les officiers de leur
maison qui gémissaient de leur servitude , moins encore
que de celle de leurs jeunes maîtres .
" Couvert d'un large manteau noir qui lui enveloppait
le corps , venait enfin Persée lui- même , la
tête nue , les mains et les pieds chargés de fers : ses
officiers le suivaient pénétrés d'affliction , mais montrant
dans leurs regards quel mépris ils ressentaient
pour un roi qui avait mieux aimé se laisser traîner
en spectacle comme une bête de charge , que de ,
se donner la mort , ou de la chercher les armes à la
main.
" Un jeune homme , d'une rare beauté , se faisait
remarquer parmi ceux qui venaient ensuite ; sa démarche
noble laissait voir que son ame n'avait rien
perdu de sa dignité naturelle , et qu'elle se conservait
libre au milieu des fers. Lorsqu'il passait devant
la maison d'Octavius , il fut apperçu par une jeune
fille grecque , que ce généreux Romain avait envoyée
chez lui après la prise de Mélibée . O Dieux !
s'écria -t- elle en voyant le jeune Macédonien : c'est
Théogene ... La surprise et la douleur l'empêcherent
d'ajouter rien : elle suivit des yeux son amant
aussi long- tems qu'elle le put. Dès qu'elle ne le vit
plus : Théogene , dit- elle d'une voix entrecoupéc
de sanglots , il ne me reste donc point d'espoir
,, d'être à toi ! Infortunée Charide ! ce n'était point
assez d'être séparée de celui qui t'est si cher ! la
,, fortune te réservait de le voir chargé de chaînes ,
" conduit en triomphe par un insolent vainqueur, et
» prêt à être condamné aux travaux les plus vils , etc .
""
C
1
( 269 )
Plusieurs contes sont sans aucune espece d'introduction
, soit dans le Conservateur, soit dans Mirabeau ;
mais ils n'en présentent pás moins d'intérêt , ceux- ci
entr'autres :
1º. Anasilis et Mysiclée. Anasilis habitait Sybaris .
Né tendre et délicat , c'était un coeur libre qu'il voulait
toucher. Il ne put le renconter à Sybaris . Un
jour il apperçut Mysiclée , que l'on élevait dans un
réduit écarté , pour un vieux volupteux qui lui
laissait ignorer qu'il existait des hommes. Mysiclée
n'en ayant pas encore vu , Anasilis ne voulut pas
d'abord se présenter devant elle , mais il engagea
Myseide , une des femmes à qui Mysiclée était
confiée , à placer sa statue dans les jardins ( on le représentait
ordinairement sous les traits de l'amour ) ,
afin d'apprendre à Mysiclée qu'il est un autre sexe
que le sien , et de lui faire connaître la puissance
de l'amour ; ce projet s'exécute ; Anasilis se cache
sous un épais feuillage pour observer tous les mouvemens
de Mysiclée , il la vit tressaillir , et l'espoir
fit palpiter son coeur. Mysiclée pare la statue de
fleurs , la comble de caresses , et lui adresse les
discours les plus tendres . Anasilis éperdu d'amour ,
est vingt fois tenté de se découvrir. Il se détermina
bientôt à faire ôter sa statue... L'amour a disparu :
Mysiclée pleure et se plaint à tout ce qui l'environne
. Un jour , Anasilis descend avant elle dans
le bosquet , et feint de dormir en la voyant arriver.
Mysiclée regarde pendant quelque tems en silence
le fils de Vénus , bientôt elle souleve une de ses mains ,
le réveille , et le conjure de pardonner à sa témérité
. Anasilis se met lui-même à ses genoux , et lui
( 270 )
déclare qu'il n'est point un Dieu , mais le plus tendre
des amans. Bientôt le plus tendre amour les unit ,
et après plusieurs années , Mysiclée dit à Anasilis :
Je ne me trompais pas en te prenant pour un Dieu , tu es
celui que mon coeur adore .
Avouez , citoyens , qu'il y a beaucoup d'esprit et
de délicatesse dans ce conte . Cette supposition
d'Anasilis , caché près de sa statue , pour épier les
mouvemens de Mysiclée , rappelle agréablement le
pavillon dans lequel la princesse de Cleves contemplait
le portait de M. de Nemours , tandis que M. de
Nemours lui-même était dans le parc , et suivait
tous les mouvemens de son amante .
2º. L'Isle des Pêcheurs contient l'histoire d'une espece
de matrone d'Ephese . Mirabeau dit en note que la
matrone grecque tient une conduite vraiment fort
odieuse , au lieu que sa veuve est tout simplement
une femme. Mais , ne lui en déplaise , j'aime mieux
le dénouement de Pétrone que le sien . Sa veuve
ne se remarie qu'après qu'un oracle a été consulté ,
tandis que la matrone 'd'Ephese ne fait que se montrer
sensible aux bons procédés de son consolateur.
Mirabeau lui reprocherait- il d'avoir , comme dit
Lafontaine , mis au patibulaire le corps d'un mari tant
aimé Mais cela lui sauwait l'autre , et tout considéré
mieux vaut goujat debout , qu'empereur enterré.
Le seul morceau que je ne trouve point dans le
Conservateur , est celui intitulé Armide et Renaud. Mais .
ce n'est que la réunion de ce qui compose l'épisode
admirable des Amours d'Armide et Renaud , dans les
XIV , XV et XVI . livres de la Jérusalem délivrée .
Tout ce que je puis dire à l'avantage de Mirabeau ,
( 271 )
•
c'est qu'il a fait un bon choix dans la collection de
MM. Bruix et Turben. Rien de plus agréable que
les articles qu'il en a tirés . Ils ont dû enchanter
Sophie , à qui il les envoyait. Aujourd'hui , ils montreront
à la jeunesse républicaine comment Mirabeau
nourrissait son génie des plus beaux morceaux de la
littérature ancienne et moderne .
Il est à croire cependant que Mirabeau n'attachait
pas beaucoup d'importance à ces bagatelles ; car elles
ne sont point comprises dans le catalogue de ses ou
vrages que des personnes qui avaient vécu familierement
avec lui ont inséré à la fin de l'Essai sur le
Despotisme , en 1792 , chez Lejay. Les éditeurs de la
nouvelle traduction de Tibulle , en téimprimant les
Contes et Nouvelles ont donc plus consulté leurs intérêts
que la gloire de Mirabeau . Ils disent dans leur
Prospectus , que les amateurs auront à regretter de ne
pas en avoir la suite. On sait maintenant où elle se
trouve .
5 thermidor, l'an IV de la Rép. Fr.
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS.
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
SECOND EXTRAIT.
Nous n'avons montré dans le premier extrait à
mos lecteurs , que la partie brillante de la séance pu
blique du 15 messidor ; c'est de la partie la plus utile
que nous les entretiendrons aujourd'hui , des travaux
( 272 )
pendant le trimestre vernal , et des prix proposés . Le
secrétaire de chaque classe a lu une notice de ses
travaux. Lacepède a exposé ceux de la classe des.
sciences physiques et mathématiques .
Pelletier a soumis à diverses expériences la strontiane
, sorte de pierre qui se trouve au nord de l'Ecosse
, dans le comté d'Argyle , à Strontian . Ce chimiste
a fait connaître les propriétés qui l'on fait confondre
quelquefois avec la baryte ( jadis spatk-pesant )
et celles qui la distinguent.
Le platine , métal très- connu depuis les expériences
de Sikingen , Lewis , Lavoisier , et dont on a fait des
vases , des meubles et des instrumens pour les sciences,
a fourni de nouvelles observations à Guyton ( jadis
de Morveau. ) Il a fait des recherches sur la densité
et la tenacité de ce métal , que l'or ne pourrait suppléer
; de même que sur son amalgame et son adhėsion
au mercure . Ces expériences sont un prélude
à celles que doit faire l'Institut sur 500 mares de ce
rare métal , dont le roi d'Espagne fait don à la République
Française son alliée .
La dissolution de la gomme élastique dans l'éther
sulfurique ( jadis vitriolique ) a occupé utilement pour
les arts , le chimiste Pelletier.
L'associé Chaptal a examiné la différence qui existe
entre le verdet , ou acetite de cuivre , fabriqué à Montpellier
, en usage dans la peinture , et celui que l'on
fait à Narbonne , et qu'on emploie pour les savons .
Il a entrepris de fabriquer des savons de laine formés
en faisant bouillir des retailles de laine dans une
lessive de potasse , pour remplacer les savons gras
ordinaires qui occasionnent une trop grande consommation
-
( 273 )
1
sommation d'huile . Le carbone de la laine supplée
à celui que l'huile fournirait.
Hauy a fait des observations sur la forme des cristaux
de zeolites qui acquierent , parla simple chaleur,
une double électricité .
Vers la fin du seizieme siecle , Césalpin proposa de
diviser les plantes en classes fondées sur le nombre
de leurs feuilles séminales ou cotylédons . De Jussieu
a exécuté en 1789 ce vaste travail, d'après les recherches
de ses oncles et les siennes . Éleve de Jussieu ,
et son collégue dans la chaire de botanique , Desfontaines
a prouvé que l'organisation intérieure des
plantes est de deux natures , suivant le nombre dest
feuilles séminales . L'accroissement des monocotylédones
se fait en prolongation des racines aux branches
, comme dans les palmiers et les graminées ;
celui des dicotylédones s'opere toujours du centre
de la plante à sa circonférence , tels sont le chêne ,
le noyer , etc.
Le ministre espagnol , prince de la Paix , a envoyé
à l'Institut une description très- exacte , et de bons
desseins du squelette fossile , d'un quadrupede de
douze pieds de long sur six de hauteur , trouvé à
100 pieds sous terre , sur les bords de la Plata.
Comparé aux squelettes de l'éléphant et du rhinocéros
, il ne s'est trouvé appartenir ni à l'un ni à
l'autre. Cuvier a exposé des conjectures ingénieuses
sur sa nature ; il croit y reconnaître une race gigantesque
de paresseux ou de tatous.
Le Nestor des naturalistes , Daubenton , a fait une
suite d'expériences sur les animaux domestiques ,
leurs mélanges , leurs remedes , leurs alimens , la
Tome XXIII. S
( 274 )
maniere de les rendre meilleurs pour nous et plus
heureux pour eux -mêmes .
Lorsqu'une vache pleine est blessée , doit- elle
être livrée au couteau du boucher ? Huzard a prouvė
que dans ce cas , malheureusement assez ordinaire ,
elle peut porter son averton sans danger , plus longtems
qu'on ne l'aurait cru .
... Des observations curieuses sur l'accroissement et
le décroissement du crâne humain dans les différens
âges de la vie , ont occupé Tenon , et peuvent
n'être pas sans intérêt pour les philosophes .
Désessart a recueilli des observations sur la petite
vérole et ses diverses complications.
L'associé Saucerotte a suivi avec le même zele tes
traitemens de la teigne , et il s'est assuré que les
remedes doux doivent être substitués aux remedes
actifs et souvent dangereux. Une discusssion s'est
ouverte sur cet objet si intéressant pour l'humanité
souffrante , et le résultat a été une demande faite
par la classe au gouvernement , des moyens de faire
pratiquer et suivre les différens traitemens dans des
hospices , par ses commissaires , afin de décider
cette question de thérapeutique.
Le secrétaire a saisi cette occasion d'annoncer la
mort récente de l'associé Flandrin , dont les travaux
étaient analogues aux derniers dont il venait
de parler. Il a rappellé en même- tems la fin tragique
du célebre anatomiste Vicq d'Azyr , qui est mort de
frayeur à l'époque où les talens et l'énergie tombaient
sous la hache de Robespierre , d'exécrable
mémoire. Ce ressouvenir , quoique triste , a cependant
eu de véritables charmes pour les auditeurs .
( 875 )
Le Breton , secrétaire de la classe des sciences
morales et politiques , a donné l'extrait des travaux
de cette classe pendant le trimestre.
9
Membre de la classe de littérature et arts , Mongez
est veau lire dans celle - ci des Considérations générales
sur les Monnaies , qu'il vient de faire imprimer ( 1) ,
parce que cette matiere occupe journellement les
deux conseils . Il a cherché à prouver que la valeur
réelle des monnaies se compose de la valeur intrinseque
du métal , des frais de fabrication , et , dans
certains cas , des frais d'affinage . Leur valeur relative
est en partie dépendante des gouvernemens ;
mais en plus grande partie des causes qui produisent
les variations des changes. C'est une sage opération
que de faire payer au commerce les frais de fabrication
; mais il est impolitique de les charger
d'aucun impôt , tel que le seigneuriage. Un gou
vernement sage ne fixe point la valeur relative de
l'or à l'argent ; il détermine celle de l'argent , qui est
la bâse des transactions , et laisse le commerce fixer
chaque jour la valeur si variable de l'or . Il assure
enfin qu'il est plus sage de fabriquer de très -petites
monnaies d'argent , et d'assez grosses monnaies de
cuivre , que d'en fabriquer de cuivre allié de peu
d'argent , ou de billon , nême en ne leur donnant pas
une valeur nominale supérieure à leur valeur intrinseque
.
( 1 ) On les trouve chez Agasse , rue des Poitevins , maison
de Thou .
( 276 )
Sans les sensations , point d'idées , a dit Laromilliere
. Il a prouvé que c'est par elles que l'on remonte
des faits aux principes , et de ceux-ci aux systêmes ;
c'est par elles enfin que l'on passe de l'intelligence
à la liberté , et enfin à la moralité .
Delisle de Salles a lu les plans des trois ouvrages
suivans auxquels il travaille ; l'un , sur les philosophes
anciens l'autre , sur l'influence de la raison sur le
bonheur et le troisieme , sur la littérature , depuis
la renaissance des lettres jusqu'à nos jours.
Dans un premier mémoire , Tracy a recherché la
maniere dont nous acquerons la connaissance des
corps extérieurs et des nôtres. L'usage de nos cinq
sens nous serait inutile , selon lui , pour cette apprėhension
, si nous ne jouissions de la faculté de nous
mouvoir , appellée motivité , et qui le serait mieux ,
movibilité. Il s'est occupé , dans un second mémoire ,
de la nomenclature de la science appellée impropre .
ment l'analyse des sensations et des idées . Il a prouvé que
cette dénomination n'était ni exacte , ni philoso-.
phique , pas plus que ne le serait celle d'analyse des
phénomenes et des faits relatifs à la position et à la nature
des lieux , donnée à la géographie-métaphysique ; mais
celui qui conviendrait , serait idéologie , proposé par
l'auteur.
Vieilli dans l'étude de l'histoire moderne , Anquetil
a lu un mémoire sur les traités qui ont préparé la
paix de Westphalie .
Les calculs les plus délicats de la géometrie transcendante
peuvent- ils s'appliquer aux problêmes de
l'économie politique ? Dupont ( de Nemours ) est
de cet avis. Il a offert en exemple l'effet de la liberté
( 277 )
藤
donnée au commerce , ou de la suppression d'une
taxe sur une denrée , ou une marchandise . Il a exprimé
cet effet par deux courbes correspondantes ,"
serpentines et assymptotes. Il a invité les membres
de la classe des sciences physiques et mathématiques ,
à tourner leurs recherches vers ces courbes politiques,"
dont le nombre est peut-être infini.
Certaines isles de la mer du Sud ont été regardées
comme fabuleuses , parce que leur position n'a pas
été bien indiquée par les premiers navigateurs : cependant
elles paraissent devoir exister , d'après les
voyages de Bougainville , de Cook , et de la Peyrouse .
Buache invite les navigateurs à les chercher de nouveau
sur le 37 ° . degré et un tiers de latitude , entre
le 180º , et le 210. degrés de longitude .
ཏྠཱ །༞ ་
Mèntelle a donné le tableau géographique , historique
et statistique de la Russie . Il en a promis de
pareils de tous les autres états de l'Europe.
Un geographe , Gosselin , qui a travaillé depuis
long-tems à éclaircir divers points de la géographie
des anciens , et en particulier l'étendue de la Médi
terranée , a exposé ce qu'ils ont connu du golfe arabique
, et la mobilité de son rivage. L'Ophir des
Hébreux existe encore ; mais dans les terres , au nord
de l'Iémen , parce que la mer s'est retirée .
Les obstacles que les philosophes ont apportés
eux-mêmes au progrès de la philosophie , ont fourni
le sujet d'un mémoire au cit. Lévesque. -
Duvillard a exposé le précis d'un vaste travail
sur les principes et l'utilité des caisses d'économie .
Mettant à profit les plus modiques épargnes des
citoyens laborieux , elles pourraieut fournir un jour
S 3
( 278 )
tous les secours qu'exige l'humanité souffrante , ou
décrépite , et toutes les récompenses que doit la
société .
Les travaux de la classe de littérature et arts ont
été exposés par Mongez , secrétaire de cette classe .
Chargé depuis les premieres années de la révolution
, de recueillir les bibliotheques devenues nationales
, Ameilhon a saisi cette occasion pour proposer
un meilleur arrangement des bibliotheques, Il
propose entr'autres réformes de substituer la grammaire
à la théologie qui occupait depuis si longtems
la premiere place .
看
Camus a remonté plus haut que la grammaire ,
et il propose de commencer l'ordre à établir dans une
biblioteque par les ouvrages qui traitent de la formation
des idées et des sensations .
La prononciation de la langue française déterminée pari
des signes invariables : traité dont Domergue a lu un
extrait . Il y a joint des applications à divers morceaux -
de prose et de vers ; et il l'a fait suivre de notions
orthographiques , et de la nomenclature des mots
sujets à difficultés. ( 1 ) Dégagé de tout ce que les
anciennes grammaires pouvaient présenter d'inutile ,
de faux et d'ennuyeux , ce traité offrira dans un
petit nombre de pages , les avantages réunis de la
grammaire et du dictionnaire.
( 1 ) Cet ouvrage , in-8° . de 3 à 400 pages , est sous presse.
On peut souscrire dès-à-présent chez Domergue , au Louvre ,
pavillon des Archives , ou chez F. Barret , libraire , place
Thionville , no . 13 .
( 279 )
L'histoire fabuleuse des Danaïdes , et les amours
de Neptune avec Amymône , une de ces cruelles
filles , ont fourni à Eschyle plusieurs sujets de tra❤
gédies . Les tragiques latins et les sculpteurs anciens
ont souvent traité ce même sujet . Dutheil en s'occupant
de cette recherche a corrigé quelques erreurs
qu'il a cru reconnaître dans Winckelmann et les éditeurs
du Muséum Pio - Clémentin .
Fontanes a chanté la Grece sauvée de la fureur des
Perses dans un poëme épique qui porte ce nom. II
a récité à la classe le même morceau que le public a
entendu . Le tems n'a pas permis qu'il entendît une
lecture du même citoyen , qui lui était aussi destinée .
Elle avait pour objet des notes écrites par Voltaire
sur un exemplaire de Virgile . Ces notes caractérisent
le goût particulier du poëte français et sa maniere
de voir.
La note de plusieurs ouvrages écrits en langue illyrienne
et publiés à Raguse , adressée par le ministre
français de cette ville , a donné lieu à Camus de présenter
quelques notions sur cette langue peu connue
dans l'occident de l'Europe . Deux langues portent
ce nom ; l'une , qui est l'ancienne , est parlée dans
les montagnes de l'Albanie , par les Arnautes ; l'autre ,
est répandue avec quelques variations depuis le
Syrmium jusqu'au nord de l'Europe et de l'Asie.
Elle est , dit- on , la source du Polonais et du Hongrois.
Les anciennes relations de la cour de France avec
celles de Danemarck étaient peu connues . Dutheil
les a développées dans un mémoire qui doit servir
d'introduction à l'histoire du divorce de Philippe-
$ 4
( 280 )
Auguste et d'Ingelburge . Un souverain de Rome
joua un grand rôle dans l'affaire de ce divorce ; Innocent
III ex-communia le roi de France . Dutheil a
examiné à cette occasion sa conduite politique pendant
tout son pontificat , et il l'a trouvée plus digne
d'éloges que de blâme .
Les monumens nous ont-ils conservé le portrait
d'Alexandre ? .... On voit sur ses médailles d'or une,
tête de femme coëffée avec un casque ; ce ne peutêtre
que Pallas . Ses médailles d'argent présentent une
tête d homme coëffée avec la dépouille d'un lion .
Serait- ce Hercule ? Mais on n'y voit pas le front relevé
ou bombé , attribué constamment à ce héros déifié .
Leblond a levé tous les doutes en expliquant une
médaille des Apolloniates d'Ionie , qui ont placé
sur leurs monnaies la tête d'Alexandre avec le surnom
de leur fondateur. Si ce n'est pas le véritable
portrait du fils de Philippe , c'est du moins celui que
l'antiquité reconnaissait pour tel. Personne en effet
n'était plus intéressé à cette vérité iconologique ,
qu'une ville qui se glorifiait d'avoir Alexandre pour
fondateur.
Dussault a lu à la classe plusieurs morceaux détachés
de son voyage dans les Pyrénées , qui est actuellement
sous presse . Ce représentant du peuple a
redigé ce voyage dans les prisons robespierriennes ...
O ! regne affreux de la terreur , s'est écrié le secré
taire , que de vertus et de talens tu as fait gémir dans
les fers , ou descendre dans la tombe ! Ah ! je vois
dėja Clio , l'inexorable muse de l'histoire , tremper
dans les noires ondes du Styx les pinceaux qui dévoueront
tes forfaits à l'exécration de la postérité . "
( 281 )
"
Colin ( d'Harleville ) a pressenti le goût du public
sur sa nouvelle piece des Artistes , en communiquant
à sa classe plusieurs scenes de cette comédie .
4
Quel a été le but des Égyptiens en élevant la statue ,
connue depuis 2 mille ans sous le nom de Memnon ,
érigée à une époque inconnue près de Thebes , et
mutilée par Gambyse ; Le Memnon des Égyptiens
a été reconnu par Langlès pour le même spectre
mythologique que le Memnon des Grecs . Fils de
Tithon et de l'Aurore , Memnon , ou sa statue vocale
saluait tous les matins le Soleil par un son que plusieurs
auteurs dignes de foi , Strabon entr'autres ,
assurent avoir entendu. Emnoni , statue de pierre , était
un des noms égyptiens ou coptes de ce monument ;
et il a donné à Homere , selon Langlès , l'idée de
l'allégorie de Memnon. Le son que la statue rendait
fut d'abord les sept voyelles correspondantes aux
sept planetes ; ensuite , après la mutilation que Cambyse
lui fit éprouver , ce ne fut plus qu'un son inarticulé
, qui cessa même entierement au second siecle ,
où Memnon perdit la voix lorsque les prêtres égyp
tiens perdirent leurs richesses et leur crédit . Ceuxci
au reste avaient su lui donner une utilité astronomique
elle indiquait aux habitans de Thèbes les
quatre saisons , et particulierement l'équinoxe du
printems. Elle servait encore de migyas ou milometre,
comme on le voit par la vase dont son stylobate est
recouvert jusqu'à une certaine hauteur.
Nous renvoyons à un troisieme extrait la piece fugis,
tive d'Andrieux , intitulée l'Hôpital des Fous , conte
( 282 )
persan ; les annonces de prix et la notice des rapports
faits par l'Institut , sur des manuscrits de Gresset
et sur les crayons du cit . Conté.
MÉLANGES.
Lettre aux Rédacteurs du Mercure sur une accusation de
larcin littéraire .
J'AVAIS lu , citoyens , dans la décade du 30 messidor
dernier , un article contenant une accusation directe
et grave à mon égard. J'avais cru qu'il était de la justice
des rédacteurs de ce journal , d'insérer ma rẻ-
ponse : je me suis trompé ; quelqu'effort que j'aie pu
faire , je n'ai éprouvé de sa part qu'un refus constant
et formel. Une pareille violation du droit naturel
doit paraître fort étrange. Je ne cherche point à pénétrer
les motifs d'une partialité aussi marquée . Mais
comme il m'importe de n'être point calomnié publiquement
, sans que le public entende ma justification
, je vous l'adresse . J'ose espérer que vous voudrez
bien lui accorder une place dans votre journal (1 ) ,
Salut et fraternité . Ce 12 thermidor , J.- BTE. SARRET.
Copie de la lettre adressée aux Rédacteurs de la Décade ,
dont l'insertion a été refusée. — Paris , ce 10 thermidor ,
an IV.
(
Citoyen , j'ai lu dans le nº . 81 de votre journal ,
( 1 ) San's prendre aucune espece de parti dans ce procès
littéraire , nous n'avons pas cru devoir refuser à un citoyen
dénoncé devant le public , le droit de se justifier avec la même
publicité. ( Note des Rédacteurs. ):
•
( 283 )
page 176 , un article qui me concerne . Cet article est
court ; mais il est des erreurs et bien de la malignité
dans le peu de lignes qu'il renferme . Je ne
ferai point remarquer l'espece de lâcheté qu'il y a
d'accuser , en face du public , un citoyen d'une action
infâme , sans oser se nommer ; je dois bien plutôt
remercier l'anonyme de sa prudence . Elle avertit le
public de ce qu'il doit en penser ; aussi , bien qu'il
ne me fût peut-être pas difficile de lever le voile
dont cet auteur se couvre , je le laisserai dans l'ombre
où il croit être caché , pour ne m'occuper que de ses
imputations.
$
*
Il m'accuse de m'être approprié des élemens d'arithmétique
envoyés dans le tems au concours , et que
l'on attribue aujourd'hui au célebre Cordorcet .... Si
j'eusse' été capable d'une pareille action , je serais
bien indigne du bonheur que j'ai eu , d'avoir , pendant
huit mois , dans l'asyle qui a soustrait ce grand
homme à la proscription , partagé et ses dangers et
les soins donnés , encore plus dus à ses vertus , L
génie , sur tout à son infortune .
à son
En quittant cet asyle , Condorcet me remit , je
pourrais dire , me donna quelques papiers , parmi lesquels
se trouverent trois ou quatre feuilles contenant
quelques vues générales sur l'arithmétique , ou plutôt
sur des élémens de cette science . Ces feuilles
m'inspirerent le desir de travailler sur ce plan pour
le concours alors ouvert , et j'y fus d'autant plus en
gagé que j'avais eu à-peu-près les mêmes idées , et
que je les avais même mises en pratique à une époque
bien antérieure . Plusieurs personnes , dons le témoi
gnage mérite quelque confiance , m'ont vu pendant
( 284 )
près de trois mois constamment occupé de cet ouvrage
, et entouré de livres sur l'arithmétique. Le
brouillon de mon manuscrit existe ; il est écrit en
entier de ma main , et surchargé de ratures et d'apostilles
. Mon ouvrage achevé ( et il ne put l'être que
le lendemain de la clôture du concours ) , je le remis
à un représentent du peuple , témoin de mon travail ,
et qui avait aussi prodigué ses soins à Condorcet dans
sa retraite . C'est par ce représentant que l'ouvrage :
fut remis au comité d'instruction publique .
› Depuis lors , j'avais ignoré le sort de mon manuscrit
, lorsqu'en lisant le Moniteur du ..... germinal
dernier , j'appris que mes élémens d'arithmétique avaient
été couronnés par le jury du concours et le Corps
législatif, et publiquement attribués à Condorcet à la
tribune du conseil des Anciens. Dès l'instant que /
j'eus cette connaissance , je fis , tant auprès du rapporteur
de la commission des Anciens , qu'auprès de
la veuve Condorcet , toutes les démarches convenables
pour revendiquer la propriété de cet ouvrage .
C'est donc bien à tort que l'auteur anonyme me reproche
de m'être tu depuis deux ans que l'on peut parler.
Ignore-t-il ou feint-il d'ignorer qu'une des conditions
duconcours était que les auteurs ne mettraient point
leur nom à leurs ouvrages ? Je ne pouvais donc , ni
ne devais parler jusqu'au jugement du jury ; mais du
moment que j'en ai été instruit , j'ai fait mes réclamations.
*
2
Comment le jury et le rapporteur des Anciens ontils
attribué ces élémens à Condorcet ? Je l'ignore ; mais
voici ce qui me paraît vraisemblable. Deux circonstances
ont pu induire en erreur : l'une , c'est
( 285 )
que l'ouvrage avait été remis par une personne qui ·
logeait dans la maison où Condorcet avait trouvé un
asyle ; l'autre , c'est que la veuve Condorcet a dans
ses mains un manuscrit de son mari sur l'arithmétique
, qu'elle dit avoir été composé dans sa retraite ,
et destiné pour le concours. On aura comparé les
premieres pages des deux ouvrages , et sans aller
plus loin on aura jugé que celui remis au concours
était de Condorcet , d'autant plus que personne autre
ne le réclamait , et parce que j'avais conservé dans
le mien une partie de l'espece d'introduction et de
la premiere leçon contenues dans les feuilles que
Condorcet m'avait remises , et qu'on dit avoir de la
ressemblance avec le commencement du manuscrit
qu'on a de lui. Si l'on se fût donné la peine de poursuivre
la comparaison , on n'eût pas tardé à reconnaître
que c'était deux ouvrages bien différens.
D'ailleurs , celui de Condorcet ne contient pas la
moitié du mien. Au reste , il devra paraître fort étonnant
qu'avant de porter ce jugement , ou au moins
avant de le prononcer aussi publiquement , aussi
solemnellement , on n'ait pas cherché à prendre des
informations auprès de celui qu'on savait avoir remis
l'ouvrage au concours . Ne semblerait- il pas qu'en
cela on a voulu éviter de parvenir jusqu'à la vérité ?
Quoi qu'il en soit , voilà l'exposé succinct et trèsfidele
des faits . Je n'ai jamais nié un seul instant
d'avoir employé les feuilles que je tenais de Condorcet
; et certes , qu'avais -je de mieux à faire que
de le prendre pour guide ? L'auteur de l'article me
demande qui m'a donné le droit de m'en servir comme de
mon bien ?... Les faits ont déja répondu à cette ques-
1
( 288 )
"
tion ; j'ajouterai qu'avant de faire usage de ces
feuilles , je les communiquai à deux personnes ,
que je consultais sur mon projet , en leur exprimant
ma répugnance à me servir de ce travail , sans en
nommer l'auteur , et qui m'y encouragerent par cette
considération, savoir, que si l'ouvrage avait du succès
je pourrais toujours rendre hommage à Condorcet
pour ce qui y serait de lui ; que dans le cas contraire ,
il serait inutile de le nommer , sur-tout pour si
peu .
D'ailleurs , en le nommant , n'eussé je pas enfreint la
condition de l'anonyme imposée par le décret ? Et
puis pouvais -je , avant le 9 thermidor , prononcer ce
nom , sans exposer ma vie et celle de plusieurs autres
personnes ? Au surplus , si Condorcet eût vécu , il
ne m'eût pas fait une semblable question . Il aurait
bien mieux que celui qui m'interroge , apprécier
les rapports qui avaient existé entre nous dans le
tems où sa tête était vouée au glaive des proscriptions
et il n'avouerait sûrement pas ceux qui se
disent aujourd'hui si intéressés à tout ce qui peut
influer sur sa mémoire. Mais il n'est pas tems de
publier des détails qui ne seront pas perdus pour
l'histoire des derniers mois de la vie de ce grand
homme , je me borne à observer que si je n'avais fait
que la paraphrase de son ouvrage , il ne m'en aurait
pas coûté beaucoup plus pour la faire en entier ; et
que si j'avais été un vil plagiaire , je ne l'aurais pas
été à demi ; les deux manuscrits se trouveraient semblables.
su ,
•
L'anonyme prétend que je copiais pour Condorcet
dans la maison où il trouva un asyle .... Je déclare hautement
que le fait est de toute fausseté. Sa veuve en
( 287 )
sait là dessus plus que personne , et l'anonyme në
l'ignore pas sans doute davantage ; mais comme il
voulait m'accuser d'un vol , il fallait bien faire de
moi un copiste , afin de rendre plus vraisemblable
et en même tems plus grave , l'infidélité dont on
prétend me charger . Ce petit rafinement de perfidie
n'a rien qui doive m'étonner.
L'auteur finit son article par annoncer qu'il y a bien
d'autres observations à faire , et qu'elles seront faites publiquement....
Je ne crains point cette publicité , puisque
depuis plus de deux mois je n'ai cessé de la provoquer,
et l'anonyme le sait bien . Au reste , le public
jugera , dans ce procès littéraire , que l'auteur appelle
fort singulier , de quel côté doit être la gloire ou la
honte.
En donnant , dans votre journal , place à l'attaque,
vous avez contracté , citoyen , envers la justice et
l'impartialite, l'obligation d'y insérer aussi la réponse .
Salut et fraternité .
Signé , J. - BTE . SARRET.
VARIÉTÉ.
Anecdotes militaires pendant les campagnes de Pichegru
( en 1794 et 1795 ) ( 1 ) .
J'AVAIS
VAIS été à l'armée pour me soustraire à la fureur des
bennets-rouges . Je n'étais pas riche ; mais je savais lire , et
( 1 ) Ces anecdotes sont tirées de l'Histoire chronologique des
opérations de l'armée du Nord et de celle de Sambre et Meuse ,
( 288 )
c'était un grand crime . Je n'avais pris aucun emploi militaire ,
parce que ce n'est pas mon métier. J'étais donc là comme parent
et ami du général Souham , et comme observateur. Les miliaires
qui me voyaient habituellement avec les chefs de l'armée
, me prenaient souvent pour un général . Un jour , voulant
voir si l'on pouvait compter sur l'énergie des troupes
je dis à un grenadier : Camarade , nous allons marcher en
avant, crois -tu que nous venions à bout d'entrer en Flandre ?
" En Flandre ! répondit-il : ce pays ne tiendra pas plus de-
66
vant nous que la rosée devant le soleil. Cependant cette
" ligne de fortification depuis Namur jusqu'à Ypres , la trouve-
9 tu si facile à digérer ? Cette ligne ! bast , croyez - moi ,
" mon général , nous l'avalerons comme une asperge . ››
A la bataille de Moëscroen , un chasseur du cinquieme;
igé tout au plus de dix- huit ans , et d'une figure distinguée ,
fit prisonnier un officier autrichien . Comme il le conduisait
zu quartier-général , il fit rencontre de huit ou dix volontaires
qui voulaient le dépouiller. Le chasseur tira son sabre ,
se mit en garde , et déclara qu'il mourrait plutôt que de souffrir
qu'on lui fit la moindre insulte . Quant il fut arrivé au
quartier-général , l'officier lui donna ce qu'il voulut , sans que
le chasseur fît paraître la moindre prétention. C'est l'officier
lui -même qui nous raconta le fait .
Dans un choc qui eut lieu entre Courtrai et Ingelmunster ,
le vingtieme régiment de cavalerie laissa prendre ses deux
canons . Le général Pichegru fit mettre à l'ordre que ce régidepuis
le mois de germinal de l'an 11 , jusqu'au même mois de
l'an III. Un volume in -8 ° . qui se trouve à Paris chez Déroy ,
libraire , rue du Cimetiere - Saint -André- des - Arcs . Nous rendrons
compte incessamment de cet ouvrage qui vient de
paraître.
ment ,
( 289 )
ment , ainsi que tous ceux qui perdraient leurs canons , n'en
pourraient redemander qu'après en avoir pris le même nombre
sur l'ennemi . Trois jours après le vingtieme régiment en prit
quatre.
A l'affaire qui eut lieu entre la division de Moreau et l'armée
de Claifayt , près de Lincelles et du Blaton , une cinquantaine
de cavaliers ennemis s'introduisirent dans notre parc
d'artillerie . Des recrues belges qui avaient été postées pour
le garder , jetterent leurs armes et prirent la fuite . Nos braves
canonniers ramasserent les fusils , et se garantissant derriere
les caissons , ils firent feu sur cette cavalerie audacieuse , en
détruisirent ce qu'ils purent ; le reste prit la fuite , et le parc
fut sauvé.
1
Pendant le siége d'Ypres , un obus tomba sur le sac d'un
soldat du deuxieme bataillon de la Correze , coupa les bretelles
et cassa un pot de beurre que ce volontaire avait audessus
de ses hardes . Il éclata derriere lui sans le blesser. Ce
soldat , qui était limousin , ne parut point effrayé du danger ;
mais jettant les yeux sur son sac , il s'écria dans son patois :
Ah ! grand Di , moun toupi de burré ! de qué farai yau mo soupo ?
ce qui signifie Ah ! grand Dieu , mon pot de beurre ! avec
quoi ferai-je má soupe ?
A la bataille d'Hooglede , la soixantieme-deuxieme , ou la
vingt-quatrieme demi-brigade ( je ne me rappelle pas laquelle
des deux ) était postée à côté du chemin qui va de Rousselaer
à Hooglede . Le régiment de la Tour , dragons , le plus brave
de tous ceux de l'ennemi , arrive par cette route , couvert de
ses manteaux . Le chef de cette demi-brigade ne voyant pas
leur uniforme , crut que c'était une partie de notre cavalerie .
Il s'écria : Attendez , je crois qu'ils sont des nôtres . ,, Le
chef de dragons répondit : « Oui , nous sommes des vôtres ;
Tome XXIII. T
( 290 )
mais vous êtes là dans une vilaine position , vous allez avoir
sur le corps toute l'armée ennemie ; si vous m'en croyez ,
› vous changerez de place. Comme il disait ces mots , il
laissa entrevoir son uniforme . Notre chef de brigade fit faire
feu dessus , et un escadron de ce régiment demeura tout
entier sur la place . Le chemin fut encombré par les cadavres
des hommes et des chevaux de ce régiment ; c'était une pitié
de voir cet horrible carnage .
Dans toute cette campagne notre infanterie a tenu ferme
contre la cavalerie , et ne s'est jamais laissée rompre ni mettre
en déroute . C'est la fermeté étonnante de nos fantassins qui
nous a rendus invincibles , et elle fera époque dans l'histoire .
Quand l'infanterie se laisse rompre par la cavalerie , elle est
perdue ; mais quand elle lui résiste , elle ne manque presque
jamais d'avoir l'avantage . On a souvent vu la cavalerie ennemie
charger au galop notre infanterie ; mais le premier rang
de celle- ci faisait sa décharge et présentait la bayonnette . Le
second et troisieme rang faisaient un feu bien soutenu et la
cavalerie décampait aussi vite qu'elle était venue . Si nos bataillons
s'étaient laissés rompre , il s'en serait fait un carnage
horrible. (
"
1
Gaspard Thieri , colonel du neuvieme d'hussards , avait
été à la découverte avec son régiment. Il avait embusqué des
tirailleurs dans des ravins qu'il laissait derriere lui . Son intention
était de fuir devant l'ennemi pour l'attirer dans cette embuscade
. En conséquence , ses hussards avaient ordre de le
provoquer par les injures d'usage. Ils traiterent les troupes
ennemies d'esclaves des tyrans , etc. Celles - ci qualifierent nos
hussards de mangeurs de papier , de régicides , de fondeurs
de cloches , etc. ; elles se douterent pourtant du tour , et ne
voulurent pas mordre à l'hameçon. Un de nos hussards , impatienté
, s'avance au galop très-près de l'ennemi , et abat un
cavalier d'un coup de pistolet . Nos adversaires , sans cher- .
4
+
( 291 ) )
cher å se venger de cette témérité , se mirent à crier : Bravo !
mention honorable ! insertion au Bulletin !
Le nommé Petré ( c'est le seul nom que j'ai conservé ) ,`
hussard au neuvieme régiment , fut envoyé pour sauve -garde
dans un village du Brabant. Des volontaires cherchant des
effets cachés , déterrerent un coffre où tout le village avait
déposé son agent. Petre arrive au moment où ils allaient le
crocheter. Il tira son sabre , et par sa fermeté et sa bravoure
parvint à écarter les pillards . Il fit venir les habitans dú village
qui ouvrirent le coffre en sa présence , il contenait environ
quatre - vingt - dix mille livres. Les propriétaires de cet
argent voulurent faire des présens à Petre ; mais celui - ci les
remercia , et leur dit : En défendant votre argent je n'ai
" fait que mon devoir ; vous ne me dêvez rien . Je vous exhorte
seulement à le mieux cacher à l'avenir . "
POÉSIE.
Imitation d'Horace , liv . IV , ode VII , au Peuple Romain.
Quo , quo scelesti , etc.
ROMAINS OMAINS Où courez-vous ? barbares , arrêtez ?
Contre quels ennemis ces glaives homicides ?
Dans nos champs , sur nos mers , ces bras ensanglantés
Du meurtre des Latins sont-ils toujours avides ?
Encor si vous armiez pour aller embrâser
Une seconde fois l'orgueilleuse Carthage ,
Pour dompter le Breton qui tente de briser
Le joug on nous plions son féroce courage .
Non complices du Parthe , et prévenant ses voeux , :
De Rome vous courez consommer la ruine.
T2
( 292 )
Plus cruels que les loups qui s'épargnent entr'eux ,
Vous allumez les feux d'une guerre intestine .
Qui vous entraîne àu crime , aveugles , furieux ?
Vous ne répondez point . A votre affreux silence ,
A vos traits pâlissans , au trouble de vos yeux
Je vois de vos esprits la coupable démence .
O Rome ! tel est donc ton funeste destin ,
Le ciel vange sur toi l'innocence d'un frere .
Dans tes murs égorgé par un frere inhumain ,
Remus , des justes Dieux appelle la colere .
Vers à ma femme sur sa pénible grossesse.
JULIE , ULIK , enfin , de mon bonheur'
Va me donner un nouveau gage ,
De celle qu'adore mon coeur
J'aurai donc la vivante image !
Amour qui me rendis amant ,
Et qui bientôt me rendras pere ,
Conserve à la mere l'enfant ,
A l'époux conserve la mere !
Qu'il est touchant dans le berceau
Le premier fruit de l'hyménée !
Mais qu'il est pesant le fardeau
Qu'il faut porter près d'une année !
Des deux sexes , pere commun ,
Quelle justice que la vôtre ?
Tout le plaisir est donc pour l'un ,
Et toute la peine pour l'autre ?
1.
( 293 )
Oh ! si tu pouvais me céder
Les périls auxquels je t'expose ?
Si le ciel daignait accorder
A moi l'épine , à toi la rose ?
Mais il s'agite sous ma main
L'enfant qui va serrer nos chaînes ,
Et quand il sera sur ton sein
Te souviendras- tu de tes peines ?
Amour qui me rendis amant ,
Et qui bientôt me rendras pere ,
Conserve à la mere l'enfant ,
A l'époux conserve la mere ?
ANNONCES.
LIVRES FRANÇAI S.
De l'État politique et économique de la France sous sa Constitution
de l'an III ; ouvrage traduit de l'allemand . Brochure de
114 pages . Prix , 15 sols en numéraire . A Strasbourg , chez
Levrault ; à Paris , chez Fusch , libraire , rue des Mathurins ,
maison de Cluny . L'an IV.
Essai sur la propagation de la musique en France , sa conservation
et ses rapports avec le gouvernement ; par J. B. Leclerc
Brochure de 66 pages . A Paris , chez Desenne , au palais Égalité
; au Cercle-Social , rue du Théâtre-Françaì . ; chez Jansen ,
libraire , place du Muséum . L'an IV .
Oscar , fils d'Ossian ; tragédie en cinq actes . Par le citoyen
Arnault. A Paris , chez Dupont , rue de la Loi , nº . 1232 .
L'an IV.
T 3
( 294 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
Nous
De New-Yorck , le 2 juin 1796 .
Ous avons reçu dernierement une adresse de
St.-Domingue , imprimé , en date du Cap , le 1er. germinal
, an IV de la République Française , et dont
voici le titre : ÉTIENNE LAVEAUX , général en chef et
gouverneur de St. Domingue ; et HENRI FERROUD , commissaire-
ordonnateur de la colonnie ,
Aux États - Unis , villes de commerce , négocians et capitaines
de navire du continent de l'Amérique et des isles
danoises.
Les signataires de l'adresse , après avoir rendu
compte des violences et des cruautés exercées par les
rebelles contre les chefs de la colonie et les réprėsentans
du peuple français , annoncent qu'ils ont été
délivrés de la servitude par la bravoure des vrais Rípublicains
, les cultivateurs africains , qui se sont levés
en masse , et à la tête desquels était l'intrépide Toussain-
Louverture , cet homme qui n'a pas son égal , et qui,
après avoir rendu la liberté et la sûreté aux autorités
constituées , a mérité d'être nommé lieutenant - gouverneur
de la colonie . Ils annoncent que toute la
plaine du Nord est sortie de ses cendres , que les trayaux
ont repris leur activité , qu'il y a toute faci(
295 )
1.
lité pour continuer le commerce avec eux ; en conséquence
, ils invitent tous ceux à qui ils s'adressent ,
au nom de la République Française , à leur expédier
des vaisseaux sans aucune crainte , en les assurant
qu'à aucune époque les communications n'ont été
plus sûres qu'à présent.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 juillet 1796.
On parle d'un voyage secret du roi de Prusse aux
eaux de Pyrmont où se trouve actuellement le prince
royal de Danemarck. On donne toujours un objet
politique aux démarches des princes , sur- tout lorsqu'elles
sont couvertes de quelques voiles . On craint
qu'il ne soit question , dans l'entrevue que Frédéric-
Guillaume doit avoir avec l'héritier de la monarchie
danoise , de la destinée de cette ville . Ce qui est
arrivé à Dantzick , ce qui vient d'arriver à Nurem
berg porte à croire que le systême de quelques puissances
est de s'aggrandir aux dépens des États faibles
qui les environnent , et sur-tout de ceux où le gouvernement
a conservé quelques-unes des formes de
la liberté , et qui ne sont le patrimoine particulier
d'aucune de ces familles que de grandes alliances et
des titres que l'ambition des rois doit respecter pour
qu'on respecte les leurs , puisqu'ils sont semblables ,
défendent contre les usurpations.
Cependant l'on se demande pourquoi le roi de
Prusse voulant s'approprier Hambourg , croirait
devoir entrer pour cet objet en négociation avec le
T 4
( 296 )
Danemarck. Depuis long-tems les maisons de Holstein
ont renoncé à leurs prétentions sur cette ville , et
consacré par beaucoup d'actes publics , sa liberté et
son indépendance . Nous ne citerons que le traité
de 1768 , dans lequel elles reconnaissent la ville de
Hambourg comme un état immédiat de l'Empire ,
et déclarent qu'en cette qualité elle doit jouir nonseulement
du droit de séance et de suffrage aux
dietes , et aux assemblées des cercles , mais aussi des
droits territoriaux y attachés , tant dans les affaires
civiles , qu'ecclésiastiques , sans nulle réserve , ni
exception , et que son territoire est un état séparé et indépendant
du duché de Holstein , etc. L'arrangement fait
en 1773 entre la Russie et le Danemarck , en vertu
duquel cette derniere puissance possede sans partage
tout le duché de Holstein , ne lui a acquis d'ailleurs
aucun titre nouveau dont elle puisse se prévaloir
contre les déclarations que nous venons de citer .
Mais si le Danemarck ne peut élever aucune prétention
légitime sur Hambourg, pourrait- il voir tranquillement
une puissance telle que la Prusse , se mettre.
en possession de cette ville ? C'est le seul droit de
convenance que la Prusse pourrait faire valoir ; mais
si ce droit est admis , le Danemarck ne peut- il pas
l'invoquer aussi , et même d'une maniere plus spécieuse
? L'indépendance , la liberté de Hambourg
comme état d'Empire , étant attaquées par le membre
le plus prépondérant du corps germanique , le
Danemarck pourrait-il se croire lié encore par les
déclarations qui établissaient de sa part cette liberté
et cette indépendance ? D'après ces considérations ,
les démarches de Frédéric- Guillaume auprès du prince
2.
( 297 )
royal s'expliquent facilement. Sa politique a dû lui
commander de s'assurer du silence de celle des puissances
dont les plaintes , les réclamations pourraient
le plus entraver l'exécution des vues qu'on lui
suppose. On ne dit pas quels arrangemens seraient
le prix de ce silence ; mais on doit présumer d'avance
que le roi de Prusse ne donnerait rien du sien. Au
reste , on croit que le prince royal de Danemarck
reviendra vers le 12 du mois prochain avec la princesse
son épouse.
Le magistrat de Nuremberg , par un décret du
3 juillet , qu'il a fait afficher , a publiquement protesté
contre l'occupation du territoire extérieur de
cètte ville par les troupes prussiennes , et annonce
en même tems le dessein d'en démontrer l'injustice ,
et d'en demander réparation par toutes les voies lėgales
. Néanmoins , les habitans des fauxbourgs de
Nuremberg se sont déja vus obligés de prêter serment
à leur nouveau souverain .
De Ratisbonne , le 14 juillet . A
Le ministre de Saxe a fait , la semaine derniere ,
une déclaration portant que S. A. S. E. , qui pendant
le cours de la guerre actuelle a toujours rempli
ses devoirs d'état d'Empire , qui n'est jamais entré
en négociation séparée , et dont les sollicitudes
n'ont eu pour objet que le bien de l'Empirę , venait
de faire porter de nouveau au chef de l'Empire
son voeu et celui de ses co- états pour une paix
prompte et équitable , en insistant sur la prompte
ouverture des négociations avec le concours d'une
( 298 )
députation d'Empire , suivant le mode arrêté l'année
derniere . ",
De Vienne , le 15 juillet.
Il a regné pendant très - long - tems dans notre cabinet
une division funeste : les Allemands voulaient la
paix ; les Italiens , en plus grand nombre , voulaient
la continuation de la guerre. Ils avaient moins de
lumieres , moins d'attachement aux véritables intérêts
de la maison d'Autriche que les Allemands ;
mais ils avaient plus d'intrigue , mais ils étaient
soutenus par l'Angleterre et la Russie ; c'est ce
qui a fait prévaloir jusqu'à - présent leur opinion .
L'expérience n'a que trop prouvé combien elle était
dangereuse ; il y a apparence que ces conseillers
perfides seront éconduits , ou que du moins ils ne
seront plus écoutés .
Quoi qu'il en soit , les précautions extraordinaires
que prend la cour annoncent qu'elle est agitée par
de grandes inquiétudes.
Il a été fait des défenses , et dans le cas d'infraction
, des menaces terribles à tout homme qui oserait
se permettre de parler d'affaires politiques de la
guerre actuelle , et enfin de tout ce qui a rapport au
gouvernement avec observation que la maison
d'Autriche est assez puissante pour dicter à ses ennemis
, quand il lui plaira , une paix glorieuse et
honorable , sans qu'aucun individu s'arroge le droit
d'en parler , ni d'en discuter les intérêts , ce qui n'est
dû qu'au gouvernement.
Afin de faire observer cet ordre avec succès , on
vient d'établir ( comme autrefois à Paris ) 5000 mou(
299 )
chards qui , sous différens prétextes , s'introduisent
dans les familles , dans les sociétés les plus secrettes ,
écoutent et observent tout.
Plusieurs domestiques de personnages remarqua
bles , au moment où ils y pensaient le moins , se sont
vus arrêter , parce qu'un instant avant ils s'amusaient.
à discourir sur les affaires d'état . Leurs livrées ont
été renvoyées à leurs maîtres , et eux envoyés aux
armées .
On fait un crime à quiconque parle français ; les
personnes des Pays-Bas y sont regardées avec mépris.
Dans les cafés , sur les places publiques , l'ennui et
le dégoût y habitent , la tristesse est peinte sur le
visage de tous les habitans qui , lorsqu'ils se rencontrent
, n'osent se parler , dans la crainte d'être
pris par les mouchards , toujours à la piste , dont
la plus grande partie est composée de scélérats et de´
vagabonds.
Aucune brochure ou journal imprimé en France
ou dans les pays habités par les Français , ne circule
ici ; tout est confisqué à la poste , à l'exception des
papiers adressés à la cour , et ceux qu'elle veut bien
se réserver.
Indépendamment de ces mesures de police , on
fait des dispositions militaires pour assurer la rési
dence de la famille impériale ; et il paraît que l'on
est décidé à mettre Vienne en état de siége . Des
ordres ont été expédiés pour que tous les magasins
soient remplis , et on a vu des ingénieurs parcourir
la campagne autour de cette ville , et dresser des
plans de défense,
( 300 )
ITALIE. De Turin , le 15 juillet .
Enfin , sa majesté sarde a publié une amnistie en faveur
de tous les détenus pour opinions politiques ; elle annulle
les procès faits pour la même cause , et réintegre les accuses
et les condamnés dans tous leurs droits . Cette amnistie
est un des articles du traité conclu avec la France ; cependant
sa majesté l'a accordée motu proprio et de l'avis de
son conseil.
Le roi voulant rétablir le calme dans la Sardaigne , déchirée
depuis quelque tems par l'esprit de faction , et cédant aux
instances que le pape
lui a fait faire à ce sujet , a accordé aux
habitans les conditions suivantes :
1º. Amnistie générale pour tout ce qui s'est passé depuis
le 6 juillet 1795.
2º . La convocation des états du royaume tous les 2 ans ,
suivant les formes anciennes.
30. La confirmation de toutes les lois , coutumes et priviléges
anciens.
4°. L'assurance de nommer les nationaux à tous les évêchés
ainsi qu'à toutes les places , excepté celle de viceroi.
5. La conservation de la milice nationale , en laissant aux
états le soin d'en régler l'organisation , ainsi que celle du
conseil d'état .
De Livourne , le 15 juillet .
Les Anglais ont formé le blocus de notre port , et ils
ont déclaré qu'il durera tant que cette ville sera sous le joug
tyrannique des Français . Beaucoup de Livournois ont de la
peine à concevoir quel est l'objet de cette conduite ; leur
dévouement aux intérêts des Anglais leur avait fait espérer
que ceux-ci ne troubleraient et ne ruineraient pas leur commerce
. Mais ils apprendront à connaître leurs bons amis les
Anglais.
Le blocus de Livourne ne privera pas cette place de subsistances
; il ne gênera pas le commerce des Français : il est
donc uniquement dirigé contre les habitans .
Les Français ont déclaré , en arrivant à Livourne , que
tous les contrats faits depuis quinze jours étaient nuls ,
et qu'ils visiteraient les livres des négocians , pour reconnaître
et saisir toutes les propriétés anglaises . Les
négocians , afin d'éviter les inconvéniens de ces opérations
( 301 )
ont proprosé de payer une somme , et l'on est eonvenu de
8 inillions . Avant de payer , les négocians ont demandé au
grand- due de répondre de cette somme ; ils craignent que ,
quoique cet arrangement soit avantageux aux Anglais , ceuxci
n'en demandent compte un jour , et ne refusent dès - aprésent
ce qu'ils leur doivent . Le grand-duc , avant de consentir
à la demande des Livournais , a voulu consulter le
général Buonaparte . Toutes les opérations de commerce sont
suspendues , jusqu'à ce que l'on sache les véritables dispositions
des négocians anglais."
De Gênes , le 16 juillet .
Depuis que les Anglais bloquent Livourne , ils renvoient
à Gênes les navires neutres destinés pour le premier port. On
se rappelle que lorsqu'ils bloquaient Gênes ils faisaient l'inverse.
Les Anglais ont aussi modifié l'arrêté sur les neutres ,
qui paraissait principalement dirigé contre le commerce
des Génois . L'objet de cette conduite paraît être d'engager
les Génois à ne pas leur fermer leurs ports sur la demande,
des Français .
Eu conséquence de la note présentée par le ministre Faipoult
sur les bruits que l'on répand contre les Français ,
le gouvernement a pris des mesures pour faire cesser les
processions et les prédications incendiaires ; il a fait publier
une proclamation , dans laquelle il déclare qu'il n'a jamais eu
aucun motif de douter de la droiture de la République Française
, et de son gouvernement , et de la conduite de son
ministre ; il reconnaît que les fusils , introduits clandestinement
le matin , appartiennent à des particuliers génois qui
en font le commerce . Il invite tous les sujets de la République
à bannir toute défiance et toute inquiétude , et annonce
que les fauteurs des troubles seront traités selon toute la rigueur
des lois .
Hier , arriva de Vienne le courier qu'on avait expédié
pour faire part au ministere de l'empereur , que le sérénissime
gouvernement ne pouvait plus garder son ministre comte
de Girola , et l'avait engagé à s'éloigner de Gênes . L'empereur
a fait répondre qu'il approuvait entierement la conduite
de son ministre , et que si la République insistait sur son
rappel , il regarderait cette démarche comme une rupture .
Il est probable que le ministre de France fera de nouvelles
instances , et que le gouvernement génois sera obligé de
fixer un terme au comte de Girola pour son départ . On dit
( 302 )
que la cour de Vienne , prévoyant ce cas , a fait mettre des
gardes chez le ministre de la République , Constantin Balby ,
qui réside auprès d'elle , pour qu'il réponde de la sûreté du
comte de Girola.
Selon tous les rapports qui arrivent de l'armée , les Français
ont fait des préparatifs immenses devant Mantoue ; ils
eroient que cette place tombera avant la fin du mois : la ville
manque de vivres . Lorsque les provisions envoyées de Trieste
arriverent au port de Soro , Mantoue était déja bloquée . La
place manque aussi de bois , et on commence Y brûler les
meubles.
Les Français ont été à Massa - Carrara avec un corps de quatre
cinq cents hommes . Ils ont d'abord aboli la régence , et
établi à sa place une municipalité qui sera subordonnée à un
commissaire . Ils ont pris tout l'argent qui se trouvait dans les
caisses camérales , et saisi tous les biens appartenans à la duchesse
( femme de l'archiduc Ferdinand ) . Ils ont vendu à la
ville , en lui faisant une remise de dix pour cent , le sel
l'eau- de-vie , le tabac et d'autres effets qui étaient pour le
compte de la princesse . Ils ont de plus exigé une contribu
tion de 100,000 liv. pour completter la somme de 400,000 1.
qu'ils s'étaient proposés de lever sur le duché. Les habitans
s'attendaient à être traités avec plus de rigueur , et ils paraissent
avoir pris part aux réjouissances qu'on a faites dans cette
occasion aux frais de la communauté.
A Pavie , on a replanté l'arbre de la liberté avec beaucoup
de pompe. Un patriote a prononcé à cette occasion un discours
qui respirait le plus grand enthousiasme ; ensuite l'évêque
a célébré et chanté le Te Deum. L'arbre de la liberté a
été planté à Lody avec la même solemnité .
A Milan , il y a eu aussi de grandes fêtes religieuses et civiques
pour célébrer la reddition du château. On ne se sou
vient pas d'y en avoir vu d'aussi brillantes .
SUISSE. De Basle , le 15 juillet .
L'ambassadeur de France , Barthelemy , vient de recevoir la
note suivante du ministre des relations extérieures .
Le gouvernement français est instruit que les Anglais ,
après s'être fait , pendant tout le cours de cette guerre , un
jeu d'arrêter , sous les plus frivoles prétextes , tous les vais
seaux neutres , viennent de donner à leurs armateurs de nou
veaux ordres positifs de s'emparer indistinctement de toutes
1
( 303 )
1
A
les cargaisons qu'ils pourront croire destinées aux Français .
Quelque préjudice que cette conduite coupable ait pu causer
à la France , elle n'en a pas moins continué à donner seule
l'exemple du respect le plus inviolable pour le droit des gens,
qui est le lien et le garant de la civilisation des peuples . Mais ,
après avoir long-tems supporté l'offense d'un tel machiavélisme
, elle se voit enfin forcée , par les plus pressans motifs ,
d'user, envers l'Angleterre , d'une juste représaille .
Le Directoire exécutif charge , en conséquence , tous
les agens politiques de la République Française d'annoncer
aux gouvernemens près desquels ils sont envoyés , que les
escadres et les corsaires de la République agiront contre les
navires de chaque pays , de la même maniere que ces gouver
nemens souffriront qu'on agisse envers eux les Anglais .
" Cette mesure ne doit point les étonner ; car il leur sera
facile de reconnaître qu'elle est impérieusement commandée
par la nécessité , et qu'elle n'est que l effet d'une légitime défense,
Si ces puissances avaient su faire respecter leur commerce
de la part des Anglais , nous n'aurions pas eu besoin
d'en venir à cette affligeante extrémité .
" Elles se rappelleront que la République Francaise , toujours
généreuse , avait proposé à toutes les puissances belligérantes
de ne plus faire porter le poids de la guerre sur leur
commerce respectif , mais que cette proposition ,. honorable
pour la puissance qui l'a faite , et dictée par la plus saine philantropie
, fut rejettée avec orgueil par un gouvernement accoutumé
à ne tenir aucun compte des droits les plus sacrés
de l'humanité , etc. "
ANGLETERRE. De Londres , le 22 juillet.
Suivant les lettres qu'on vient de recevoir de Jersey , on
y est entierement revenu du trouble qu'y avait jetté la crainte
d'une visite prochaine de la part des Français. Le gouverneur
de cette isle , sir George Howard , membre du conseil privé ,
colonel du premier régiment des gardes , dragons , et che
valier de l'ordre du Bain , vient de mourir ici . Il y a de
grands mouvemens pour succéder à ses places et à son
cordon.
La gazette officielle de Londres annonce la prise de deux
petits bâtimens français armés en guerre et de cinq vaisseaux
de transport chargés de munitions , dont l'escadre du
commodore Nelson s'est emparée dans le golfe de Gênes , le
31 mai dernier. -
( 304 )
La même gazette a publié deux relations des différentes
affaires qu'il y a eu en Allemagne et des progrès des armées
françaises au-delà du Rhin. On ne peut nier leurs avantages ;
mais elles sont dissimulées et atténuées de maniere à ne pas
trop alarmer le bon peuple d'Angleterre. En même-tems ,
tous les papiers publics annoncent avec beaucoup de détail
et de gravité les tracasseries et les voyages de la cour , les
fêtes et les banqueroutes , les duels et les combats de coqs ;
les relations de batailles et les descriptions de feux d'artifice ,
le début d'une actrice et d'une danseuse , et le désespoir d'une
jeune fille qui va se jetter dans la Tamise parce que son
amant l'a quittée .
On mande de New-Yorck , en Amérique , que le général
Washington a nommé Frédéric-Jacob Wichelhausen , consul
des Etats-Unis au port de Brême .
Les personnes pieuses se plaignent beaucoup du relâchement
qui s'est introduit depuis quelque tems dans l'observation
sabathique du dimanche . Il paraît que la police veur
chercher à ranimer le zele sur cet objet , et à maintenir les
lois , qui , comme on sait , defendent expressément toute
espece de travail et de trafic ce jour là. En conséquence,
six jeunes garçons qui ont été pris vendant des papiers-nouvelles
un dimanche avant le service divin , ont été envoyés à
la maison de correction de Bridewell.
Le général sir Adam Williamson , avait été nommé gouverneur
de la partie de Saint - Domingue qui est au pouvoir de
l'Angleterre . Les colons français , qui se sont livrés au gouvernement
britannique , étaient extrêmement contens de
l'administration de ce général ; mais nos ministres ne l'ont
pas été également. Il a été rappellé , sans qu'on connaisse avec
certitude les causes de sa destitution . Les colons français
ont présenté une pétition au roi , pour le supplier de conserver
le gouvernement de la colonie à sir Adam ; mais il n'y
a gueres d'espéranee que sa majesté ait égard à leur requête ,
dont la traduction est imprimée dans nos papiers . Le général
Whyte vient d'être nommé pour aller prendre le commandement
général de Saint-Domingue.
On mande de Dublin que les mesures les plus actives ont
été prises pour mettre l'Irlande dans le meilleur état de
défense. Toute la côte , sur-tout depuis Kinsale jusqu'à la
petite isle Spike , a été extrêmement fortifiée, Il y a actuellement
( 305 ).
ment dans ce royaume une force armée de plus de 40 mille
hommes , tant en milices qu'en troupes réglées . Il paraît
qu'on a calculé que si les Français continuent de vaincre partout
sur le continent , ils pourraient bien être tentés de venir
porter leurs forces et leur audace sur les côtes de l'An- .
gleterre ou de l'Irlande . Toute notre isle est remplie de
camps et de troupes. Une grande partie de la milice nationale
est prête à marcher et s'exerce continuellement au maniement
des armes et aux manoeuvres . On compte en Angleterre et
en Ecosse plus de 200 mille hommes sous les armes . Cec
énorme appareil de forces est encore plus ruineux pour la
Grande-Bretagne , par la quantité d'hommes et de travail
qu'il dérobe à l'agriculture et au commerce , que par les
sommes qu'il coûte au trésor public .
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 5 au 15 thermidor.
Si les places de présidens des administrations municipales
de canton viennent à vaquer par quelqu'irrégularité
dans les opérations des assemblées primaires
qui les ont nommées , à qui la nomination appartient-
elle ? est-ce au Directoire ? ou bien les membres
de ces administrations y procéderont- ils par voie
d'adjonction en conformité de l'art. CLXXXVIII de
l'acte constitutionnel ? Telle est la question que
Fabre , organe d'une commission ad hoc , a soumise
au conseil des Cinq-cents , qui après une légere discussion
, après une résolution portant que ce seraient
les membres de l'administration qui nommeraient
dans ce cas.
Audouin propose ensuite d'arrêter que les administrations
de départemens qui refuseraient de confirmer
le choix d'un professeur aux écoles centrales , fait
par le jury d'instruction , enverront au Directoire
les motifs de leurs refus et ceux du choix fait par le
Tome XXIII. V
( 306 )
jury, pour mettre le premier à portée de prononcer.
Impression et ajournement.
Lesers. articles du projet de Soulignac sur l'organisation
de la haute- cour de justice , sont adoptés
ainsi qu'il suit ::
1º . Le haut -juré de la cour de justice sera composé
de 16 membres .
2º . Il y aura de plus 8 hauts -jurés tirés au sort ,
pour servir d'adjoints dans les cas prévus.
3º. Lorsque le Corps législatif aura fait sa proclamation
, les hauts-jurés qui croiraient devoir être
dispensés de se rendre à la haute- cour de justice ,
enverront leurs excuses , qui seront jugées par les
juges composant la haute- cour de justice.
4. Si lempêchement est jugé légitime , les noms
des hauts -jurés excusés , seront , pour cette fois , rayés
de la listė .
5º . Quand le haut-juré sera déterminé , il ne pourra
y avoir lieu à d'autres excuses que celle d'une maladie
grave , duement constatée et certifiée .
6º Les hauts-jurés qui seront convoqués , soit que
leurs excuses n'aient pas été légitimes , soit qu'ils
n'en aient pas proposé , ne pourront être dispensés
de se rendre à la haute - cour de justice , sous peine
de trois mois d'emprisonnement . Cette peine sera
prononcée par les juges de la haute- cour .
7°. Après le premier interrogatoire , l'accusé pourra
récuser , sans motif , 30 jurés sur le tableau général
qui lui aura été présenté.
Le conseil se forme de nouveau en comité général
pour s'occuper des finances . On dit qu'il s'agit de
faire payer en mandats au cours le 4 ° . quart du prix
des biens nationaux soumissionnés .
Le conseil des Anciens approuve sans discussion
la résolution qui déclare que la loi sur les ports de
lettres n'est pas applicable aux défenseurs de la patrie
en activité de service . Il rejette celle qui accordait
une augmentation de traitement aux fonctionnaires
publics et employés , et il adopte les résolutions
relatives à la liberté des transactions entre les ci(
307 )
toyens et au dégrevement des contribuables pour
l'an IV .
Boudin propose , le 17. au conseil des Cinq- cents
de nommer une commission
qui lui indique les
moyens de faire produire à l'emprunt forcé les six
cents millions auxquels il doit arriver. Il prétend
qu'il n'en a encore produit que deux cents . Adopté .
On reprend la discussion du projet de résolution
sur l'organisation
de la haute- cour de justice .
Lamarque et Pastoret demandent que les accusés
aient plus de latitude que n'en propose la commission
, pour leurs récusations , motivées ou non.
Après quelques débats le conseil arrête :
VII. Les récusations se feront après le tirage des
jurés. Les accusés auront 5 jours pour récuser`sans
motifs 30 jurés , et 5 autres jours pour récuser avec
motifs. Le tribunal sera tenu de prononcer sur l'admissibilité
des moyens de récusation dans les 24 heures
suivantes.
VIII. Les accusateurs nationaux ne pourront proposer
de récusation qu'en donnant des motifs ,
seront jugés par les juges de la haute -cour .
qui
IX. Les accusations proposées et le haut-juré déterminé
, les juges de la haute -cour feront convoquer
les 16 membres dont le haut-juré doit être
composé , et les 8 adjoints . Ils seront tenus de se
rendre , 15 jours au plus tard , après la notification
du mandement des juges , dans la ville qui sera
désignée .
X. Les accusés seront tenus d'indiquer , dans le
délai de 5 jours après leur interrogatoire , les témoins
qu'ils desireront faire entendre . Faute par eux d'avoir
présenté leur requête dans ledit délai , ils ne pourront
faire entendre leurs témoins qu'à l'époque dési-,
gnée pour le débat , et il ne leur sera accordé aucun
nouveau délai .
On se forme en comité général pour la suite du
projet de résolution , dont le premier article a été
adopté hier.
Nota. A cinq heures , on a rendu la séance publique .
Le conseil a arrêté que le dernier quart serait payé
▼ 2
( 308 )
en mandats au cours , qui sera publié par le
Directoire . Il sera acquitté en six paiemens égaux ,
de maniere que le paiement total soit effectué dans
16 mois.
Une commission particuliere avait été chargée
d'examiner la question de savoir si l'on célébrerait
chaque année séparément les époques des 14 juillet
et 10 août..
Chenier fait , le 8 , le rapport en son nom . La commission
s'est décidée pour l'affirmative . La République
est fondée sur ces deux journées immortelles .
Le Corps législatif ne peut pas hésiter un instant de
consacrer ces glorieuses époques. S'il ne veut pas que
la nation les oublie , qu'il en donne l'exemple . Il
propose en conséquence une résolution qui est adop
tée. La fête du re août aura lieu cette année .
Monnot présente un projet tendant à lever les
obstacles à l'entier recouvrement de l'emprunt forcé.
Il consiste à faire payer ce qui reste dû en assignats
de petites coupures à cent capitaux pour un , ou en
mandats au trentieme , pendant quinze jours , et passé
ce délai en mandats au cours , numéraire ou matieres
d'or et d'argent. Impression et ajournement.
On ouvre la discussion sur la question de savoir
s'il y aura appel au tribunal de cassation des jugemens
rendus par la haute - cour de justice . La commission
est pour la négative.
Villetard , Lamarque , Lecointre y voient un germe
de tyrannie . Ils disent que la loi constitutionnelle
qui autorise le recours doit être la même pour tous.
Dumolard et Pastoret parlent en faveur du projet .
La discussion est ajournée .
Muraire , organe d'une commission , fait , le 7 , au
conseil des Anciens , un rapport sur la résolution
relative aux enfans nés hors du mariage . Ajournement
à trois jours .
Le conseil approuve celle qui concerne le mode
de remplacement des présidens des administrations .
Fourcroy propose , le 8 , de rejetter la résolution
relative au commerce de la poudre à tirer. Le conseil
ne prononcera qu'après l'impression du rapport ; et
( 30g )
sur la motion de Barbé - Marbois , il se forme en comité
général pour entendre ses commissaires chargés de la
surveillance de la trésorerie .
La discussion reprend , le g , au conseil des Cinqcents
, sur l'organisation de la haute - cour de justice.
Faulcon et Madier disent qu'elle est un tribunal , et
que tous les jugemens des tribunaux sont sujets à la
révision . Ils reproduisent d'ailleurs les argumens des
adversaires du projet.
Thibaudeau prouve par la composition du tribunal
de cassation et la nature des fonctions auxquelles
il est appellé à la haute - cour , l'impossibilité du recours
à ce tribunal contre les jugemens émanés de la
premiere . La question est restée indécise .
Siméon dénonce , le 10 , les affreux événemens survenus
à Marseille lors de la tenue des assemblées primaires.
Dans quinze sections , sur vingt - quatre dont
cette commune est composée , les patriotes exclusifs
, furieux de voir que les suffrages ne se portaient
point sur les administrateurs municipaux choisis par
Fréron , se sont portés en foule au lieu des assemblées
, armés de sabres , de bâtons , de pierres , de
stylets ; ils ont renversé les tables , brisé les urnes aux
scrutins , chassé les présidens et secrétaires ; dans la
section nº. I , le citoyen Bourguignon , percé de part
en part d'un coup de stylet , est tombé mort baigné.
dans son sang ; déja le pere de ce jeune homme ,
son frere , une partie de sa famille avaient péri sur
l'échafaud , victimes infortunées de la tyrannie de
Robespierre ; dans le moment où il perd la vie , sa
malheureuse épouse apprend cette triste nouvelle ,
et , à l'instant , elle ressent les douleurs de l'enfantement.
La force armée s'est répandue dans les rues ;
elle a assassiné Fabrici , citoyen tranquillement assis
à la porte d'un café ; le fatal reverbere a été descendu
sur la tête d'un citoyen , qui n'a échappé que
par miracle , au sort dont il était menacé. En courant
dans les rues , les hordes cannibales faisaient entendre
les cris de vive la montagne , prodiguaient aux citoyens
les qualifications bannales de sabreurs , de soldats
V 3
( 310 )
de Jésus et du Soleil , comme autrefois colles d'aristocrates
, de modérés , fédéralistes , etc.
y.
Siméon termine en demandant la cassation des
élections de Marseille , et un message au Directoire
pour connaître les moyens qu'il a pris pour punir les
crimes commis dans cette commune , et y ramener
le calme.
Vitet , que l'on accuse d'avoir voulu faire diver
sion , parle d'événement semblable arrivé à Lyon ,
mais dont les agens seraient des royalistes . Il en ré
sulte une vive discussion qui produit le trouble dans
l'assemblée , et force, le président, de se couvrir.
L'ordre rétabli , le conseil écarte l'incident relatif à
Lyon par la question préalable , et arrète le message
au Directoire.
La discussion s'ouvre de nouveau sur la question
du recours contre les jugemens de la haute- cour de
justice . Les orateurs qui ont parlé pour sont Oudot
et Darracq ; Borne et Lemorer ont parlé contre. La
discussion est encore ajournée au lendemain .
Le conseil des Anciens renvoie , le 9 , à une commission
la résolution qui porte que le 4° . quart des
biens nationaux soumissionnés sera payé en mandats
au cours.
Harmand ( de la Meuse ) lui offre un exemplaire de
l'ouvrage du contre-amiral Kerguelin , intitulé : Histoire
des événemens des guerres maritimes . L'auteur déve ,
loppe les causes de la destruction de notre marine ,
et les moyens d'y remédier.
Le ro , le conseil approuve la résolution , portant
que les fêtes des 14 juillet et 10 août seront célébrées
séparément.
Monnot , organe de la commission des finances ,
fait résoudre à celui des Cinq- cents que ce qui reste
à payer de l'emprunt forcé ne pourra être acquitté
en assignats de 100 liv . et au- dessus , qu'à raison de
cent capitaux , et en mandats ou promesses de mandats
qu'au trentieme des assignats . Ceux qui n'auront
pas payé en entier leur emprunt , dans quinzaine,
ne seront admis à payer le restant qu'en mandats au
( 311 )
cours , ou en numéraire , ou en matieres d'or et
d'argent , ou en grains .
On revient à la discussion sur la question du recours
en cassation des jugemens de la haute- cour
nationale.
Chazal nie que la haute- cour soit d'un , ordre supér
rieur au tribunal de cassation , dont elle est la fille .
Il nié que les décrets d'accusation du Corps législatif
ne soient pas attaquables par les formes . La loi doit
être égale pour tous ; il y a tyrannie quand les droits
de l'homme sont violés . Vous n'organiserez pas un
nouveau tribunal révolutionnaire , à l'anniversaire de
la chûte de celui de Robespierre.
?
Pastoret, Eschasseriaux l'aîné et Mailhe ont encore
été entendus . Le conseil ferme la discussion , et adopte
le projet. Ainsi , il n'y aura pas de recours au tribunal
de cassation , ni de commissaire du pouvoir exécutif
près la haute- cour.
Tronçon du Coudray fait , le 12 , au conseil des
Anciens , un rapport sur la résolution qui réduit en
France la valeur des obligations postérieures au 1er.
janvier 1791 .
La commission a trouvé que l'échelle que contient
la résolution produirait de grandes injustices , parce
qu'elle porte sur des bâses fausses et des proportions
inexactes . De plus . le cours ne pourrait qu'être fautif
et infidele dans plusieurs communes des départemens.
Il en est où le mandat n'a jamais circulé , et
où par conséquent il n'a point de cours. Si l'on
suit celui de Paris , par exemple , rien ne sera plus
fautif , car ce sera le cours d'une ville où le mandat
a toujours circulé , et où l'agiotage s'en est emparé,
que l'on appliquera à un lieu où le mandat n'aura jamais
été vu .
y
Si l'on prend le cours des villes eù siégent les
administrations départementales , il y aura 86 cours
différens dans la République . Il faudra que chaque
commune centrale le communique aux cantons de
son arrondissement. Pendant cet intervalle des communications
, la valeur du mandat aura diminué , et
le jour où le remboursement serait fait , le mandat
V 4
( 312 )
vaudrait peut-être cinq ou six pour cent de moins
que le jour où aurait été constaté le cours que l'on
suivrait.
La commission propose de rejetter la résolution .
Le conseil la rejette , ordonne l'impression du rapport
et la distribution à trois exemplaires.
Par suite des mêmes principes , le même rapporteur
propose de rejetter la résolution sur le paiement
des loyers.
Elle est également rejettée.
Lafond Ladébat propose de rejetter celle sur le
paiement des rentes foncieres , attendu qu'elle ne
distingue pas les époques , auxquelles les contrats
ont été passés , et n'a point assez d'égard à la différence
des monnaies .
Le conseil rejette la résolution .
Le Lycée des arts annonce au conseil des Cinqcents
qu'il célébrera dans son sein , le 15 de ce mois ,
une pompe funebre en mémoire de Lavoisier. L'institut
national y assistera.
Vitet reproduit la motion sur les mouvemens des
assemblées primaires de Lyon , et l'appuie sur deux
procès-verbaux . Il en résulte qu'ils se réduisent à
quelques querelles particulieres , de la connaissance
desquelles les tribunaux sont saisis.
Révaud son collégue s'étonne de sa persévérance
à poursuivre les Lyonnais .
Dumolard n'y voit qu'une diversion sur les troubles
de Marseille .
L'Assemblée passe de nouveau à l'ordre du jour.
Thibaut présente un nouveau mode de paiement
des fonctionnaires publics et employes. On observe
qu'il peche par les mêmes bâses , et on le renvoie à
la commission .
Le Directoire annonce que tout est tranquille à
Marseille , du moins momentanément .
Guyton- Morveau fait , le 13 , un long rapport sur
la navigation intérieure et les canaux ouverts et à
ouvrir. Impression . 1
Le conseil des Anciens nomme des commissions
pour examiner les résolutions relatives aux jugemens
( 313 )
de la haute- cour non sujets à cassation , et à l'entier
paiement de l'emprunt forcé . Il approuve celle concernant
le paiement en numéraire ou mandats au
cours , du quatrieme quart des biens nationaux soumissionnés.
Celui des Cinq- cents arrête , le 14 , sur le rapport
de Thibaut , au nom de la commission des finances
qu'à compter du 1er , messidor , et provisoirement , les
fonctionnaires publics et employés recevront la moitié
de leur traitement en bled , calculé en raison de
10 liv. le quintal , ou en valeurs équivalentes . La
bâse du traitement sera celle de 1790 , et les indemnités
reçues pour messidor seront précomptées .
f
L'on prétend qu'il y a dans les bureaux du ministre
de la police générale quarante - cinq mille pétitions
en radiation définitive de la liste des émigrés , et que
calcul fait , il faudrait plus de dix ans pour prononcer
sur chacune.
Roux et Dubreuil appellent l'attention du conseil
sur cet objet dans la séance du 15 .
Dumolard propose , et le conseil adopte qu'il sera
fait un message au Directoire pour lui demander les
renseignemens convenables , et modifier , si besoin
est , le mode des radiations .
Le même membre se plaint ensuite de ce qu'on
laisse au jardin des Plantes , dans un réduit , les restes
du grand Turenne entre les os d'un rhinocéros et le
squelette d'un éléphant. Comment abandonne- t- on
ainsi les restes d'un des plus grands hommes qu'ait
produits la France ? car on ne peut lui refuser ce
titre , quoiqu'il ait vécu sous la monarchie. Il demande
que le Directoire rende compte des moyens
qu'il aura employés pour les faire déposer d'une maniere
convenable. Adopté .
PARIS. Nonidi19 thermidor, l'an 4. de la République.
On remarque depuis quelques jours que les discussions au
conseil des Cinq-cents prennent un caractere d'effervescence
( 314 )
qui fait craindre aux amis de l'ordre , de la constitution et de
la dignité de la représentation nationale , de voir se renouveller
le combat des passions et la fureur des partis qui ont trop
long tems désolé la Convention . L'affaire de Drouet remettait
en préséance des intérêts d'opinion dont la différence était
trop marquée , pour espérer qu elle s'effaçât devant le sentiment
de l'intérêt public et de la conservation du gouvernement.
Malgré le calme apparent qui a regné pendant la discussion
, il a été facile d'appercevoir , dans certain parti ,
des regrets péniblement déguisés . On assure que Lamarque ,
T'un des représentans qui avaient été dans les fers de l'Autriche
, s'est déclaré son défenseur officieux devant la hautecour
de justice. C'est uu beau rôle que celui de défenseur
d'un accusé ; mais convient-il à un membre du Corps légis
latif qui a aussi des fonctions publiques très - importantes à
exercer et qui a déja été au nombre des juges de l'accusation
? Ce serait une question assez délicate a approfondir.
N'est-il pas à craindre que ce rôle très -respectable en luimême
, et toujours sacré aux yeux de l'humanité , ne réveille ,
dans les circonstances actuelles , des passions mal étouffées ,
et que ce qui devait être une affaire de zele et de générosité ,
ne dégénere en affaire de parti ?
ง
L'affaire des élections du Midi a occasionné une fermentation
plus vive. C'est une chose bien étonnante qu'il ait tou
jours été si difficile de connaître la vérité sur la situation des
esprits et des choses dans ces contrées . Rien ne prouve mieux
Texistence de deux partis également intéressés à s'accuser, que
ces récits si opposés sur des faits qui devraient être constans .
Les uns en accusent les terroristes ; les autres , les roya.
listes. Il y a apparence que les deux partis ont des torts graves
à se reprocher. Le conseil des Cinq - cents a cassé les élections
faites au milieu de ces dissentions civiles : cette mesure était
indispensable . Ce sera maintenant à la sagesse du gouvernement
et au bon choix des administrateurs qu'il donnera à ces
malheureuses contrées , à y étouffer les élémens d'une discorde
si active . On assure que le général Villatte , dont on
parle avec estime , vient d'être envoyé à Marseille pour y
prendre le commandement de la force armée . Il faudra autant
de prudence que de fermeté pour remplir cette mission difficile
. >
Une autre affaire a causé beaucoup d'agitation dans le
conseil des Cinq- cents , et il était difficile de s'y attendre ; c'est
la pétition d'une citoyenne Fourguevault de Toulouse , qui
est venue réclamer des biens déclarés nationaux , et vendus
( 315 )
comme tels , et qu'elle prétend aujourd'hui propriété natio
nale. Cette question qui est du ressort des tribunaux civils
ne semblait pas de nature à exciter des débats aussi animės ,
s'il ne s'y était mêlé des passions particulieres . On prétend
que cette citoyenne avait trouvé un grand crédit auprès d'un
club composé d'une réunion de députés, qui s'assemblent
Clichi. Ce n'est plus l'affaire que l'on a considérée en ellemême
, c'est l'appui que lui prêtait cette espece d'association.
Devrait-il y avoir encore des clubs de députés , lorsque l'expérience
la plus déplorable a prouvé qu'ils ne sont bons qu'à
créer des partis , diviser les opinions , et substituer l'esprit de
corps à l'esprit public ?
Une piece assez siuguliere occupe en ce moment le public :
c'est une lettre imprimée de Mme. de Genlis à M. de Chartres .
dans laquelle cette ancienne institutrice , en reconnaissant
dans son éleve toutes les qualités de citoyen , prend la peine
de lui prouver qu'il n'a aucune de celles qui conviendraient
à un prince qui voudrait gouverner comme roi . Quelqu'effort'
qu'on ait voulu faire dans le Journal de Paris , pour rassurer
les Républicains sur l'existence d'une faction d'Orléans , il
faut avouer que cette lettre est assez étrange. A quel propos
Mme. de Genlista -t- elle pris , un texte si extraordinaire pour
sa correspondance ? pourquoi distribuer une pareille lettre ?
attaque-t-on un fantôme , quand ce fantôme n'a aucune consistance
? est- ce un essai adroit l'on a voulu faire sur
que
pinion publique ? est- ce une piece supposée ? ou bien re
doit- elle le jour qu'à une infidélité ? Toutes ces questions appellent
l'attention et la vigilance des bons citoyens . Au reste,
de pareils projets , s'ils ont quelque consistance , viendront
se briser , comme tant d'autres , devant le mur d'airain de la
République. On ne change pas de gouvernement aussi faci
lement que l'on fait un pamphlet. Laissons donc les fous rêver
à la royauté , et montrons-nous bons Républicains .
Io-
La fête de la Liberté devait être célébrée avec une solem
nité peu compatible avec l'état des finances . Il a fallu restreindre
le plan qui avait été conçu par les ordonnateurs. Le
9 thermidor a été consacré à une marche depuis la place de
la Bastille jusqu'au Champ- de-Mars : on aurait desiré qu'elle
se fît avec plus d'ensemble et de dignité . On a brûlé les autri
buts de la royauté ; le citoyen Carnot , président du Directoire,
a prononcé un discours analogue aux événemens dont on faisait
la commémoration . On y a remarqué un excellent esprit
et un civisme dégagé de toute espece de souvenirs et de passions.
( 316 )
Le lendemain , il y a eu au Champ-de-Mars des courses
d'hommes et de chevaux ; l'affluence des spectateurs était im
mense. Le premier prix de la course a été remporté par le cit .
Tourton , fils du banquier ; et le second , par le cit . Bocher.
Celui de la course des chevaux a été remporté par le Normand
dit le Vaneur , monté par le cit . Carbonnel ; et par le limousin
Azor monté par le cit. Franconi fils . Le soir , il y a eu illumination
et feu d'artifice aux Champs - Elisées , où la foule était encore
plus considérable .
Des bruits injurieux à la fidélité du général Buonaparte
avaient été semés d'une maniere perfide dans le public. Le
Directoire a cru devoir les faire cesser en publiant la lettre
qu'il a adressée à ce général , et dans laquelle il l'assure des
témoignages de son estime et de sa confiance . On a applaudi
à cette démarche du Directoire , mais on aurait desiré que
la
lettre eût été plus courte et plus conforme au sentiment des
convenances . Le général Buonaparte a envoyé quatre millions
et cent beaux chevaux d'italie .
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DE SAMBRE ET MEUS E.
Au
Extrait d'une lettre du général Jourdan , commandant en chef
l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire exécutif.
quartier-général , à Beingsaug , le 5 thermidor , an IV.
-
Citoyens directeurs , j'ai continué à m'élever sur le Mein ,
afin d'éviter d'être tourné par ma gauche , et l'armée a pris position
aujourd'hui sur la Werem , la droite à Carlstadt sur le Mein ,
et la gauche à Schwenfort , également sur le Mein . Nous nous
sommes emparés hier de cette derniere ville , après en avoir
chassé l'ennemi. J'ai laisssé un corps à Aschaffenbourg , sous
les ordres du général Bernadotte , qui occupe par des partis
tout le pays situé sur la rive droite du Mein jusqu'à Mitelbourg
, et qui couvre mes communications avec Francfort ;
ce corps joindra l'armée , lorsque nous marcherons sur
Wurtzbourg.
Nous avons trouvé à Francfort , à'Offenbach , et à Aschaffenbourg
, des magasins assez considérables .
Je n'ai point encore reçn
de rapport détaillé sur les munitions
et l'artillerie trouvées dans Francfort ; mais on m'a dit
( 317 )
qu'il y avait environ cent soixante bouches à feu , presque
toutes en bronze , et environ quinze cents mille cartouches à
fusil , de notre calibre . Il a été arrêté , à Zemmenden , une
douzaine de bateaux chargés de bombes .
Il est arrivé , au quartier-général , dé quinze cents à deux
mille déserteurs depuis notre passage de la Lahn ; nous
n'avons point eu d'affaires depuis la prise de Francfort ; les
troupes légeres de l'ennemi se sont toujours retirées à notre
approche , après quélques coups de pistolets .
Le commandant du fort de Konigstein avait proposé une
capitulation ridicule , par laquelle il demandait un délai de
quinze jours , après lequel il remettrait le fort en notre pouvoir
, s'il n'était pas secouru . Le général Marceau , à qui
j'ai confié le commandement des troupes sur le Mein jusqu'à
Francfort , lui a répondu qu'il lui offrait de sortir de suite avec
les honneurs de la guerre ; après quoi la garnison déposera
et sera renvoyée à l'armée autrichienne .
les armes "
Je ne sais pas encore si cette capitulation a été acceptée
mais je pense que , dans tous les cas , ce fort ne peut pas tenir
très-long-tems , parce que nous avons coupé les fontaines
qui procuraient de l'eau à la garnison , et que le général
Marceau va s'occuper d y faire jetter quelques obus .
Signé , JOURDAN .
Extrait d'une lettre du général Jourdan , commandant en chef
l'armée de Sambre et Meuse , au Directoire exécutif.
Schweinfurt , le 8 thermidor , an IV.
De
Citoyens directeurs , j'ai l'honneur de vous rendre compte
que les troupes de la République sont entrées , ce matin
dans la ville et citadelle de Wurtzbourg. Vous trouverez
ci-joint la capitulation qui a été accordée à la garnison de
cette place , qui était composée des garnisons du pays . Il
a été trouvé , dans cette ville , des magasins considerables ,
environ 200 pieces de canon , et beaucoup de munitions.
J'aurai l'honneur de vous faire passer les états qui me seront
adressés .
Je vous rends compte pareillement , citoyen's directeurs
que la garnison du fort de Koenigstein, ayant été privée d'eau, a
été obligée de demander à capituler. Les troupes de la République
doivent être entrées , aujourd'hui , dans ce fort ; et
la garnison , forte de 600 hommes , doit s'être rendue prisonniere
de guerre . Ce fort est très-bien pourvu de munitions
de guerre et de bouche. J'aurai l'honneur de vous adresser
cette capitulation , et les états de ce qui se sera trouvé dans le
fert , lorsqu'ils me seront parvenus .
L'ennemi paraît s'être retiré sur Bamberg. Signé , JOURDAN. K
( 318 )
Extrait d'une lettre du général de division Ernouf, chef de l'étatmajor
de l'armée de Sambre et Meuse. Au quartier-général ,
& Francfort , le 7 thermidor , an IV.
Schweinfurt a été enlevé le 4. Il paraît , d'après différens
avis que j'ai reçus d'Heidelberg , que l'ennemi a quitté la
position qu'il tenait à Heilbronn .
de
J'apprends dans l'instant , que l'archiduc qui s'était retiré
sur Bamberg, marche du côté de Donawerth et le corps
Wartensleben , sur Egra. Signé , ERNOUF .
ARMÉE DU RHIN ET MOSELLE.
Le général en chef de l'armée de Rhin et Moselle , au Directoire
exécutif. Au quartier-général de Stutgard , le 5 thermidor
an IV. -
Citoyens directeurs , par ma lettre du 29 messidor , je vous
rendais compte du départ de l'ennemi de Pfortzheim , et des
ordres que j'avais donnés de marcher à sa suite .
et
La premiere marche du prince Charles se fit sur Waihingen
. Le général Saint- Cyr se porta derriere la Wurm à Weil.
Je continuai à refuser la gauche , qui resta à Pfortzheim ,
s'étendait vers Bretten. L'ennemi nous supposa le projet de
gagner le haut Necker avant lui , et sa retraite , qu'il paraissait
d'abord diriger sur Heilbronn , s'effectua sur Stuttgard
par Ludwigsbourg.
Le 30 , le général Saint- Cyr se porta sur Stuttgard , rencontra
l'avant-garde ennemie en avant de cette ville , et quoiqu'il
n'eût avec lui que quelques bataillons , il ne balança pas
l'attaquer , la chassa de la ville , où elle se défendit avec opiniâtreté
; mais les forces qu'il rencontra sur les bords du
Necker l'empêcherent de le jetter de l'autre côté de cette
riviere. L'ennemi croyant que l'armée entiere était arrivée ,
se hâta de la passer ; il laissa seulement une forte avant-garde
sur la rive gauche , et prit possession sur la droite , entre
Canstadt et Esslingen.
Le même jour, la gauche de l'armée , aux ordres du géné
ral Desaix , s'est portée sur Waihingen , et le lendemain , à
l'embouchure de l'Ensz , vers Saxenhausen , en opposition
d'un corps assez considérable que l'ennemi avait dirigé vers
Heilbronn .
Le 3 , le général Saint-Cyr , dont les troupes s'étaient rassemblées
, a attaqué l'avant - garde ennemie , et , après un
combat très- vif , l'a forcée à nous laisser maîtres de toute la
rive gauche du Necker .
Le général Taponnier , ayant sous ses ordres les généraux
Lambert , Lecourbe , et l'adjudant général Houel , a été
( 319 )
chargé de l'attaque du faubourg de Canstadt et du village de
Berg. L'ennemi n'a pas eu le tems de couper le pont de ce
dernier village .
1
L'attaque du général Laroche a été dirigée sur Esslingen ;
l'ennemi y a fait son plus grand effort. Le combat a été trèsopiniâtre
, et malgré sa supériorité il a été repoussé avec grande
perte , qu'il convient lui -même avoir été de 800 hommes tant
tués que blessés , sur ce seul point. Nous avons fait , dans ces
deux combats , 250 à 300 prisonniers .
L'aîle gauche , aux ordres du général Desaix , a pris posi
tion le même jour à Ludwigsbourg , et a chassé de l'autre
côté du Necker tout ce qui était sur cette rive :
Le 4 , toute l'armée a fait un mouvement de gauche à
droite , mon projet étant de forcer le passage du Necker audessus
d'Esslingen , d'y appuyer la gauche , et de tâcher de
gagner la route de Donawert ; l'ennemi a pénétré ce dessein
et a commencé sa retraite vers la même nuit. On s'est mis
sur-le-champ à sa poursuite ; il se retire par les routes de
Gmund et Goeppingen : l'armée va le suivre . Je vous rendrai
successivement compte de la suite de nos opérations .
Signé , MOREAU.
Salut et respect.
ARMÉE D'ITALIE . Buonaparte , général en chef de l'armée
d'Italie , au Directoire exécutif. Au quartier-général de
Castigionnia , le 4 thermidor , an IV.
-
Citoyens directeurs , le 28 , à deux heures du matin , quinze
cents hommes de la garnison de Mantoue sortaient par la
porte de Cérese , dans le même-tems que trois mille hommes
sortaient par la porte de Pradella ; tous nos avant-postes se
retirerent . L'ennemi était à une portée de pistolet de nos batteries
, qu'il espérait déja enlever ; mais le brave cinquieme
bataillon des grenadiers était là . Les généraux Fiorella et
Dallemagne placent leurs troupes , saisissent le moment
favorable , attaquent l'ennemi , le mettent en désordre ,
le conduisent , après deux heures de combat , jusqu'aux palissades
de la ville . La perte de l'ennemi est de 5 à 600 hommes.
et
Le 29 , je comptais faire embarquer 800 grenadiers , et
j'espérais pouvoir m'emparer d'une porte de la ville ; mais
les eaux ayant diminué , dans 24 heures , de plus de trois
pieds , il n'a pas été possible de tenter ce coup de main.
Le 30 , à 11 heures du soir , le général Serrurier ordonna au
général Murat , et à l'adjudant général Vignolle , avec 2,000
hommes , d'attaquer la droite du camp retranché des ennemis ,
dans le tems que le général Dallemagne , à la tête d'une bonne
colonne , attaquait la gauche. Le chef de bataillon d'artillerie ,
( 320 )
Andréossy , officier du plus grand mérite , avec cinq chaloupes
canonnieres qu'il avait armées, alla donner à l'ennemi
une fausse alerte ; et dans le tems qu'il attirait sur lui tous
lès feux de la place , les généraux Dallemagne et Murat remplissaient
leur mission , et portaient , dans les rangs ennemis
, le désordre et l'épouvante . Le chef de brigade du génie ,
Chasseloup , traça , pendant ce tems , à 80 toises de la
place , l'ouverture de la tranchée , sous le feu et la mitraille
de l'ennemi. Au même instant , la batterie de Saint- George ,
de Pr della , et la Lafavorite , les deux premieres , composées
de six pieces de gros calibre et à boulets rouges , et de
six gros mortiers , la derniere , de huit pieces , destinée à
Tompre la communication qui conduit de la citadelle à la
ville , commencerent à jouer contre la place. Dix minutes
après , le feu se manifesta de tous côtés dans la ville . La
douane , le palais Colloredo et plusieurs couvens ont été entierement
consumés . A la pointe du jour , la tranchée n'était
que faiblement tracée ; l'ennemi réunissait une partie de ses
forces , et cherchait à sortir sous le feu terrible des remparts ;
mais nos intrépides soldats , cachés dans des ravins , derriere
des digues , postés dans toutes les sinuosités qui pouvaient un
peu les abriter de la mitraille , les attendaient de pied - ferme
et sans tirer. Cette morne constance seule déconcerta Tennemi
, qui rentra dans ses murs .
La nuit suivante , l'on a perfectionné la tranchée , et dans
la nuit de demain j'espere qué nos batteries seront armées et
prêtes à tirer.
Je ne vous parlerai point de la conduite de l'intrépide gé--
néral Serrurier , dont la réputation militaire est établié , et à
qui nous devons entr'autres choses , depuis la campagne , ie
gain de la bataille de Mondovi. Le chef de brigade du génie
Chasseloup , le chef de bataillon Samson , et le chef de bataillon
d'artillerie Meuron donnent tous les jours des preuves de
talens , d'activité et de courage , qui leur acquierent des titres
à la reconnaissance de l'armée et de la patrie .
Toutes les troupes montrent une patience , une constance
et un courage qui donnent l'audace de concevoir les entreprises
les plus hardies.
Le chef de bataillon Dupat , qui commande le brave cinquieme
bataillon de grenadiers , est le même qui a passé le
premier le pont de Lodi .
Vous trouverez ci -joint la sommation que j'ai faite au gou-.
verneur et la réponse qu'il m'a faite .
Signé , BUONAPARTE.
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
No.
42.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 THERMIDOR , l'an quatrieme de la République,
( Mercredi 17 Août 1796 , vieux style . )
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Ajourneyfrom Prince- of- Wales's fort in Hudson's bay, etc.
Voyage entrepris par les ordres de la compagnie de la
baie d'Hudson , pour la découverte des mines de cuivre
et du passage à la mer du Nord- ouest, fait depuis 1759
jusqu'à 1772. à partir du fort le Prince- de- Galles
jusqu'à l'Océan du Nord ; par SAMUEL HEARNE.
La découverte du passage de la baie d'Hudson est
un problême qui depuis Jean de Fuca occupe beaucoup
les navigateurs . Les avantages que retirerait de
cette découverte le commerce européen pour ses
relations avec le Japon , la Chine et même le sud- est
de l'Asie rend la solution du problême singulierement
intéressante . Depuis que le courage des Bougainville
et des Coock a fait connaître dans les divers
points de la mer du Sud , plusieurs mondes tout nouveaux
; depuis sur- tout que les pelleteries de Nootka-
Sund ont excité l'attention des négocians , jusqu'au
point de diviser deux grandes nations d'Europe , et
de les mettre à deux doigts d'une guerre sanglante ,
on a senti plus fortement encore combien il serait
avantageux d'éviter pour les communications avec
Tome XXIII. X
1
( 322 )
la côte -ouest d'Amérique , le long circuit du détroit
de Magellan . Le zele des navigateurs s'est ranimé ; ils
ont multiplié les recherches , et l'espoir d'un succès
prochain a paru prendre de jour en jour un nouveau
dégré de vraisemblance .
Dans ces derniers tems , le commandant du sloop
américain le Washington , et le capitaine Mears , dont
le voyage a paru traduit en français il y a sept ou huit
mois , ont, par des récits détaillés , donné plus de
consistance à celui de Jean de Fuca, que l'insouciance
des gouvernemens laissa mourir sans mettre à profit
ses vues et son activité. L'impatience et la curiosité
des savans et des négocians sur cet objet sont aujourd'hui
portées au dernier point, et le public attend
qu'une aussi grande question soit enfin éclaircie
.
Hearne s'est trouvé dans des circonstances trèsfavorables
aux recherches qu'elle exige. Son voyage ,
dont l'existence était connue en Europe depuis assez
long- tems , semble propre à jetter beaucoup de jour ,
tant sur les faits avancés précédemment , que sur les
conjectures des navigateurs les plus modernes , qui
n'ayant point comme lui, pénétré dans l'intérieur des
terres , n'en ont apprécié la profondeur , à la hauteur
de la baie , que par des observations nautiques , souvent
assez incertaines .
C'est à la générosité française que Hearne a dû la
conservation de son manuscrit ; et nous avions des
droits particuliers à sa publication : ce voyageur aura
sans doute eu l'équité de ne pas le taire . Mais voici
le fait. Lorsque Lapeyrouse fut envoyé par notre
gouvernement pour détruire l'établissement de la
( 323 )
compagnie anglaise de la baie d'Hudson , tous les
papiers de Hearne , confondus avec ceux de la compagnie
, tomberent en même tems que le fort le
Prince-de Galles dont il était gouverneur , entre les
mains des Français . L'acquisition des papiers de la
compagnie était un des objets de l'expédition . On
espérait y trouver des notions exactes sur différentes
découvertes qu'elle passait pour céler avec beaucoup
de soin , par suite de cet esprit avide et exclusif qui
caractérise le gouvernement et le commerce anglais.
Le voyage de Hearne , entrepris par ordre de la compagnie
, pouvait être avec raison regardé comme faisant
partie des papiers qu'on voulait saisir ; et le
vainqueur avait sans doute le droit d'en disposer
à son gré. Mais l'intention du gouvernement français
n'était pas de faire son profit particulier de découvertes
qui pouvaient devenir d'une utilité générale :
il ne voulait les connaître que pour les publier. Ainsi ,
lorsque Hearne réclama son manuscrit comme sa
propriété personnelle , et comme le seul qui existât ,
Lapeyrouse ne fit pas de difficulté de le lui rendre ,
en exigeant seulement sa parole qu'il le ferait imprimer
à son retour en Angleterre. L'accomplissement
de cette promesse est , comme on voit , un peu tardif;
car l'ouvrage n'a paru que tout récemment . Il
faut espérer que la probité de l'auteur ne lui aura
permis d'y rien altérer . Le plus léger retranchement ,
quant au matériel des faits , le moindre changement ,
quant à la maniere de les raconter , né seraient pas
moins une violation de ses engagemens , que l'entiere
suppression de l'ouvrage.
Н
Cet ouvrage n'est point encore parvenu en France.
X 2
( 324 )
Pour aller au-devant de l'impatience de nos lecteurs,
sur ses résultats principaux , nous sommes forcés de
fouiller dans les journaux étrangers. Voici l'extrait
qu'en donne celui de Gottingue , dans son numéro
du 2 juillet 1796.
" Le voyage dont on voit ici l'annonce , est sans
contredit le plus intéressant , et vraisemblablement
aussi le plus pénible , qui jusqu'à ce jour ait été
entrepris dans le nord de l'Amérique ; et nous doutons
beaucoup qu'à l'avenir , persoane ait assez de
courage et de force , soit pour y suivre les traces de
Hearne , soit pour pousser les recherches plus loin
que lui. La compagnie de la baie d'Hudson envoya
notre auteur dans les années que le titre relate
avec deux missions particulieres ; savoir , de reconmaître
les célebres mines de cuivre , qu'on avait an
noncées sur la riviere du même nom , et de résoudre ,
s'il était possible , la question du passage au nordouest
. Hearne à rempli cette double vue de ses commettans
dans son troisieme voyage , les deux premiers
n'ayant point eu de succès , par diverses circonstances
imprévues et inévitables . Dans ce troisieme
voyage , un accident malheureux le priva de
son quart de cercle qu'il brisa comme il revenait à
peine sur ses pas des bords de la riviere de Cuivre ;
de là vient que la longitude et la latitude des lieux
ne se trouvent déterminées exactement que pour un
petit nombre de points .
,, Nous allons citer ce qui nous a paru le plus remar◄
quable dans son récit ; et nous suivrons l'ordre même
( 325 )
de l'ouvrage l'ouvrage , et celui des souvenirs qui nous sont
restés de sa lecture.
D'après les découvertes de Hearne , on doit renoncer
entierement à l'idée d'un passage par la baie
d'Hudson , pour les vaisseaux européens . Il s'est
avancé jusqu'au 72 ° . degré de latitude nord , sans
rencontrer aucun vestige , sans recevoir aucune notion
d'un détroit qui réunît la mer du Sud avec
l'Océan atlantique . La pointe qu'il a poussée vers
l'Ouest est au moins de cinq cents milles anglais ,
à compter du fort le Prince- de - Galles ; et parmi
les peuplades ou les bandes de chasseurs qu'il a rencontrées
sur la route , il n'a pas vu un seul homme
qui connât , ni par lui même , ni par ouï- dire , les
bords nord- ouest de l'Amérique. Il n'y avait qu'un
très-petit nombre de ces Indiens qui eussent franchi
la grande chaîne de montagnes , prolongée du nord
au sud dans toute la longueur de l'Amérique , et qui
la divise en deux . L'intérieur de cette partie de
l'Amérique est sans comparaison beaucoup plus triste
# et plus pauvre que les côtes , et même que les côtes
de la baie d'Hudson . Hearne n'a gueres vu dans
ces affreux déserts , pendant des années entieres
qu'il les a parcourus , même lorsque la faible chaleur
de l'été fondait les neiges , que des plaines et des
coteaux hérissés de rocs entierement nus , ou tout
au plus couverts d'un peu de mousse . Les rares et
petites places qui dans les mois les plus doux , produisent
un peu de gazon , suffisent à peine à llaá nourriture
des oies et des autres oiseaux de passage , qui
se montrent un instant dans ces climats .
" Hearne a parcouru leurs épouvantables solitudes
RM
X 3
( 326 )
sans emporter d'autres vêtemens que ceux qu'il avait
sur le corps ; car les armes , la poudre , le plomb ,
les couteaux , les autres instrumens de fer néces
saires , sa couverture , son quart de cercle , sa petite
provision de tabac , etc. formaient un poids plus que
suffisant pour un homme qui devait faire un voyage
à pied de deux ans , ou au moins de dix- huit mois .
Il lui arriva souvent de passer les semaines entieres
en plein air dans la saison la plus rigoureuse ; il
lui arriva plus souvent encore de rester plusieurs
jours exposé à la pluie la plus continuelle et aux
tourbillons d'un vent glacial , sans pouvoir se réchauffer
un seul instant , et sécher ses habits . Au
milieu de toutes ces angoisses , il s'estimait encore
fort heureux quand il pouvait calmer sa faim avec
quelque morceau de chair crue , même avec l'insupportable
chair du bauf musqué ( 1 ) . Plus d'une fois il
fut privé de nourriture assez long- tems pour tomber
au dernier terme de la défailliance : quand il retrouvait
des alimens , à peine pouvait-il manger à la fois
deux ou trois onces , sans éprouver de terribles crampes
d'estomac ; et les douleurs qui les accompagnaient,
étaient cependant au-dessous de celles que laissait
encore après lui le long tourment de la faim. Tout
son voyage fut un passage continuel de l'abondance
au manque total de nourriture , ou du manque total
à l'abondance .
99Les naturels du pays , quand ils ont consumé toutes
(1 ) Le boeuf musqué est une espece de bison du nord de
l'Amérique , que le P. Charlevoix a décrit assez en détail. II
tire son nora de l'odeur de musc que sa chair exhale.
"
( 327 )
leurs provisions ,sont souvent obligés de manger leurs
femmes et leurs enfans . Ceux qui deviennent de de
sorte antropophages par nécessité , sont dans la suite,
évités par les autres avec la plus grande horreur ;
parce qu'on a remarqué que le sauvage à qui il
faim faisait porter les mains sur ses semblables ,
contractait un goût si passionné pour la chair hűmaine
, qu'il n'y avait plus avec lui de sûreté.ma Cy
*
,, Quand Hearne et ses compagnons s'étaient pracuré
plus de boeuf musqué qu'ils ne pouvaient en'
consommer pour le moment , ils coupaient la chair
la plus épaisse en tranches minces , qu'ils faisaient
sécher au soleil ou à un feu doux ; ils la réduisaient
ensuite en poudre en la broyant entre deux pierres.
Dans cet état , la chair était non-seulement très-commode
à transporter ; mais on pouvait à chaque instant
en faire usage sans autre préparation .
" Tous les Indiens que Hearne rencontrait sur sa
route , lui demandaient l'aumône avec aussi peu de
retenue que s'il avait traîné tous les magasins de la
factorerie à sa suite. Aucun d'eux , au contraire , ne
rendit , et même ne voulut souffrir que sa femme ou
ses enfans rendissent le moindre service ( 1 ) Pẻ-
tranger.
Les femmes accompagnent toujours les hommes
( 1 ) Tels sont ces hommes de la nature , que quelques; rêyeurs
enthousiastes nous donnent après Rousseau pour les mot
deles de l'espece humaine . On a vu déja , et l'on verra ci-après
encore que les sauvages du nord de l'Amérique , comme ceux
qu'on trouve presque par-tout ailleurs , sont la race la plus
méchante , la plus corrompue et la plus misérable.
X 4
( 328 )
dans les longs voyages : cela ne saurait être autrement
; car elles sont chargées de tous les forts tra
vaux , à l'exception de la chasse ; et les hommes les
plus robustes ne sauraient supporter la moitié des
fatigués qu'elles endurent chaque jour.
99 Hearne donne le titre d'Indien au gouverneur
Moses Norton, et celui d'Indienne à son aimable fille ,
seulement parce que l'un et l'autre étaient nés à la
baie d'Hudson .
" Les Indiens qui ne viennent jamais dans les factoreries
européennes , sont plus heureux que ceux qui
tentent ce voyage . Dans les longues routes que ces
derniers sont obligés de faire pour arriver aux côtes ,
ils souffrent ordinairement de grandes disettes de
nourriture , et meurent souvent de faim.
" Les Américaines du nord sont d'une taille
moyenne , quelquefois assez délicatement , mais jamais
régulierement ni bien bâties . Leurs maris et leurs
amans; les tiennent pour belles lorsqu'elles ont la
vraie forme américaine , c'est - à - dire un visage plat et
large , de petits yeux , des pommettes saillantes , le
front écrasé , le menton large et grand , le nez épais
et relevé en bosse , la peau brune et le sein pendant
jusqu'à la ceinture . Avant leur trentieme année , les
Américaines sont couvertes de rides ; ce qui dépend
en grande partie des pénibles travaux et des inconcevables
souffrances dont elles sont accablées . On
jes estime beaucoup moins pour leur amabilité , que
pour leur adresse , leur force et leur constance au
travail.
" Il faut que les hommes soient rassasiés avant
que les femmes osent manger ; et par l'effet de cette
( 329 )
police domestique elles restent souvent àjeun . Hearne
a vu lui-même une femme qui sortant d'une couche
laborieuse, fut obligée de partir immédiatement après,
avec la bande , et d'emporter , outre son enfant , un
fardeau très - considérable , à travers les neiges profondes
, ou les eaux qui baignaient la terre .
" Chez tous les Indiens que Hearne a connus
le droit du plus fort avait la plus grande extension .
L'homme le plus fort enlevait la femme du plus
faible , et la bande la plus nombreuse dérobait à
toutes celles qu'elle trouvait sur son passage , et les
provisions et les pelleteries dont elle croyait avoir
besoin.
" Quand ils se battent pour les femmes , le combat
consiste à se saisir l'un l'autre par les cheveux , et à
se traîner jusqu'à ce qu'il y ait un vainqueur : il est
rare que
le vaincu reçoive des coups ou des meurtrissures.
L'assassinat est aussi fort rare parmi les
Indiens qui entourent le fort du Prince- de - Galles ,
tandis qu'il est très - commun parmi ceux de la partie
sud.
" Les Indiens cuivrés , qui dans notre voyageur
voyaient pour la premiere fois un Européen , ne trouverent
agréables ni sa peau blanche , ni ses cheveux
blonds , ni ses yeux bleus . Ils comparaient la premiere
à de la chair bouillie dont tout le sang est
exprimé ; les cheveux , aux poils sales de la queue
du buffle ; les yeux , à ceux d'une espece d'oie qui
visite chaque année , le voisinage de la riviere de
Cuivre.
" Les femmes du nord de l'Amérique sont beaucoup
plus chastes que celles du midi : les dernieres
( 330 )
ne se laissent point enchaîner par la supériorité des
hommes. Le troc des femmes pendant une ou plu
sieurs nuits , est aussi très - commun parmi les Indiens
du nord. Cette pratique a le bon effet que lorsque
les hommes mariés viennent à mourir , les amans de
leurs femmes qui vivent encore , se chargent d'elles
et des enfans.
s
" Parmi ces peuples , les parens et les enfans , les
freres et les soeurs se mêlent souvent ensemble sans
scrupule .
" La riviere Congecathawhachaga , sur les bords
de laquelle Hearne rencontra les premiers Indiens
cuivrés , est au 68 ° . degré 40 minutes de latitude - nord
et au 24. degré 46 minutes de longitude- ouest , à
partir du fort le Prince-de- Galles , c'est-à - dire à
118 degrés 15 minutes de Londres . Les observations
pour reconnaître sa situation véritable ont été faites.
deux fois avec beaucoup de soin .
» Depuis cet endroit , et pendant toute la premiere
moitié de juillet 1771 , des pluies continuelles accompagnées
d'ouragans et de tourbillons de neige , escorterent
fidellement notre voyageur . Le 6 de ce mois , il
tomba une quantité si terrible de neige , que les Indiens
les plus vieux assuraient n'en avoir jamais vu de
telle , du moins dans le milieu de l'été . A ces hautes
latitudes , on rencontrait fort souvent de nombreux
troupeaux de boeufs musqués d'une taille égale à celle
des boeufs d'Angleterre . La chair de cet aminal sent
si fortement le musc , que même les couteaux avec
lesquels on l'a coupée , en conservent long - tems
l'odeur. Elle n'a aucun rapport avec la chair du buffle
de l'Amérique ouest ; elle en a beaucoup davantage
( 331 )
avec celle de l'élan ou du moose américain.
» Du ier , jusqu'au 8 juillet , l'air et le sol furent
trop humides pour que Hearne et son conducteur
pussent allumer du feu , se réchauffer et cuire leurs
alimens. Les coteaux pierreux qu'il faut franchir pour
aller de la riviere dont nous venons de parler,à celle
de Cuivre , avaient été tellement fouillés et remués
par les ours qui chassent les rats et les écureuils .
qu'ils ressemblaient à des champs sillonnés par la
charrue. Le 13 juillet , Hearne atteignit enfin au
but principal de ses desirs et de ses recherches ; il
arriva sur les bords de la riviere de Cuivre. A son
grand étonnement cette riviere était non -seulement
bien loin de pouvoir porter des bateaux d'Europe ,
comme les Indiens l'en avaient assuré d'avance , mais
si basse, si remplie de rochers et si coupée de cascades
qu'à peine un légere canot indien pourrait- il y flotter
un peu commodément.
1
" Ici , notre voyageur fut témoin oculaire d'une
attaque dans laquelle les Indiens , venus avec lui ,
tomberent avec fureur sur une bande d'Esquimaux , et
massacrerent de la maniere la plus cruelle jusqu'aux
femmes et aux enfans.
" Dans cette circonstance , Hearne eut l'occasion
de vérifier ce que racontent les anciens voyageurs de
l'horrible puanteur des Esquimaux , et du dégoût avec
lequel ces sauvages , qui dévorent les matieres les
plus infectes et les plus corrompues, rejettent le pain,
les raisins , les figues et les autres alimens des Européens.
" Hearne suivit le cours de la riviere de Cuivre
jusqu'à son embouchure : elle se jette dans la mer ,
( 332 ) •
ou dans un golfe de la mer du Sud . Dans cet endroit
même , le courant est incapable de porter un bateau
anglais . La glace était fondue , tout au plus jusqu'à
trois quarts de mille du rivage. •
D'après les données ci- dessus , Hearne resta persuadé
dès ce moment, que sa nation ne pourrait tenter
avec avantage la navigation de ces côtes : en conséquence
, il trouva que ce n'était pas la peine d'attendre
un instant favorable pour des observations
astronomiques. Il place l'embouchure de la riviere
de Cuivre entre le 72 ° . et le 73º . degré de latitude
nord ; et il pense qu'en déterminant ainsi sa position
, il ne peut gueres se tromper que de 20 milles ,
à cause de l'exactitude avec laquelle il avait noté
la direction de sa route , et l'espace parcouru dans
chaque journée , depuis les bords du Congecathawhachaga.
Le 18juillet , tandis qu'il cherchait l'embouchure
de la riviere de Cuivre , le soleil resta toute la
nuit sur l'horison , à une assez grande hauteur ; de
sorte qu'on jouissait non- seulement de la lumiere
du jour , mais même de la présence de cet astre.
" Les Esquimaux des environs de la riviere de
Cuivre sont en tout semblables à ceux de la baie
d'Hudson. Les premiers se distinguent seulement des
derniers , en ce qu'ils s'arrachent tous les cheveux
avec le bulbe .
" Quant à ce qu'on nomme la grande mine de
cuivre , ce n'est autre chose que des monceaux
d'éclats de rocher et de gros sable , qui paraissent
avoir été lancés au- dessus du sol par quelque tremblement
de terre . Hearne et les Indiens de sa suite
( 333 )
la
chercherent vainemeut pendant vingt-quatre heures
un morceau de mine de cuivre de quelqu'importance.
Enfin , ils en trouverent un de quatre livres , que
compagnie de la baie d'Hudson possede maintenant :
tous les ustensiles en fer qui viennent d'Europe à la
riviere de Cuivre , peuvent s'y vendre à mille pour
cent de gain .
Depuis le retour de l'auteur , la petite vérole a
pénétré parmi les Indiens du nord ; elle a enlevé les
neuf dixiemes de la population.
,, En revenant de la riviere de Cuivre , les Américains
dont Hearne était accompagné , marchaient si
vite , le sol était si âpre et si pierreux , qu'à grand
peine pouvait- il les suivre , et que chacun de ses pas
était arrosé de son sang.
4
,, Un sorcier américain promit pour la guérison
d'un malade , d'avaler d'abord une bayonnette
ensuite un morceau de bois ; il fit l'un et l'autre
avec tant de promptitude , que Hearne ne put jamais
découvrir les moyens de l'illusion .
,, Aucun de ceux qui avaient pris part au massacre
des esquimaux , n'osa pendant quelque tems
cuire sa nourriture : ils s'imposerent aussi plusieurs
autres privations , comme d'embrasser leurs femmes
et leurs enfans , jusqu'à ce qu'ils eussent été purifiés
de nouveau . ⠀
Les menaces des sorciers d'enlever la vie à quelqu'un
, font ordinairement une si profonde impression
sur lui , qu'en peu de tems il tombe dans la
consomption ou dans quelqu'autre maladie mortelle.
Une jonglerie dont Hearne apprit les détails par des
Américains de sa connaissance , avait eu le meme
effet sur un de leurs ennemis .
( 334 )
" Les lumieres boréales font au nord de l'Amérique
, dans le silence des nuits , un bruit semblable
à celui d'un drapeau fortement agité par le vent :
c'est du moins ce que Hearne à souvent entendu
dire .
Les demeures des castors ne sont pas , à beaucoup
près, si ingénieusement construites que les peignent
les relations des voyageurs . Elles n'ont point
d'ouverture du côté du rivage ; car de cette maniere
l'animal serait bientôt surpris et mis à mort par ses
plus dangereux ennemis. Les castors blancs sont
extrêmement rares . Pendant un séjour de trente ans
dans l'Amérique du nord , Hearne n'a vu qu'une seule
peau blanche , et qui même avait à la partie inférieure
du dos , beaucoup de poils roux et bruns .
Quand notre voyageur fut parvenu sur les bords
de la grande mer d'Atnaphscow , environ vers le 60 °.
degré de latitude , la nature changea pour lui toutàcoup
de face. Nou - seulement les environs ne lui
présenterent plus ces éternels coteaux rocailleux ;
mais même dès ce moment il ne découvrit plus une
seule pierre.
" Dans cette partie de l'Amérique , la chair des
buffles est excellente .
.
" Quand les Indiens viennent dans la factorerie
anglaise , ils ne cessent de mendier pour eux et pour
leurs parens ; et quand il arrive qu'on leur refuse
enfin quelque chose , ils injurient et menacent comme
si l'on avait commis une grande injustice à leur égard.
Mais ce qu'ils ne peuvent pas obtenir en le demandant
, ils le dérobent avec une adresse dont il est
presqu'impossible de se défendre.
( 335 )
1
Hearne avait appris , par une expérience sou
vent répétée , que la chair séchée au soleil est l'alinient
le plus fort et le plus nourrissant.
" Les Indiens du nord de l'Amérique sont aussi
dépourvus de barbe , ou du moins ils en ont aussi
peu que ceux du sud . Les deux sexes n'ont point de
poil sous les aisselles , et fort peu dans d'autres parties
du corps , sur- tout les femmes . Mais Hearne ne
s'est pas apperçu qu'on arrache ceux que la nature
a fait croître .
" La physionomie des hommes est la même que
celle des femmes , si ce n'est que dans les hommes
le nez est plus relevé.
" Parmi les Indiens , la reconnaissance est un sentiment
tout-à-fait inconnu . Ils n'en sont que plus
propres à feindre et dissimuler. L'on obtient beaucoup
plus d'eux par la force , que par la douceur et
la bonté .
"2 Quand le gouverneur des forts anglais vient à
mourir , toutes les dettes contractées sous lui , par les
Indiens sont autant de perdu ; les débiteurs se regardent
comme dispensés de régler leurs comptes .
,, Les Américains du nord sont très -jaloux . On
sépare avec beaucoup de soin , les jeunes filles des
hommes et des jeunes garçons.
I1l1 y a peu d'enfans mal conformés : mais vers
l'âge de 50 ans on rencontre à peine un seul homme
qui ne soit tortu ou cágneux .
Lorsque les femmes ont leurs regles ( 1 ) elles n'osent,
(1 ) Quelques naturalistes et quelques médecins avaient prétendu
que parmi les sauvages , l'évacuation des regles n'avait(
336 )
pour la plupart , rien manger , rien toucher ; elles
n'osent pas même marcher sur les cordes ou sur les barrieres
où l'on a attaché la tête de quelque gros animal.
" Le plat favori des Indiens du nord , comme de
ceux du sud , est un mélange de sang , de restes d'alimens
à moitié digérés qu'on trouve dans l'estomac
des cerfs , et de morceaux de chair grasse et tendre
qu'on fait cuire à un feu doux dans cet estomac
même. Hearne pense que les gourmands d'Europe les
plus difficiles pourraient en être satisfaits . Mais nous
doutons beaucoup que parmi nous , les amis d'une
bonne table voulussent confirmer les éloges qu'il
donne au régal américain , qui est fourni par la chair des
animaux tirés du ventre de la mere, et non développés
encore, Quant aux insectes et à la vermine que les
Indienspréferent à tout, Hearne ne put jamais se faire
à cet autre régal , quoiqu'il y fût invité sans cesse .
" On ne se sert pas seulement des chiens dans le
nord de l'Amérique , pour tirer les traîneaux ; ils sont
encore employés à porter des fardeaux plus ou moins
considérables.
Lorsque toute autre nourriture manque aux sauvages
, ils soutiennent leur misérable vie avec une
mousse noire et dure , qui croît sur les rochers et sur
les éclats de pierre.
" Le scorbut , la consomption et la dyssenterie
sont les maladies les plus communes parmi eux .
» Ordinairement on impute la mort des personnes
presque point lieu , et qu'elle était sur-tout étrangere aux
habitans des régions du nord . Cette opinion perd tous les
jours de son poids , par les récits des voyageurs.
f
UA
( 337 )
un peu considérables à des sortileges , sur-tout aux
Bortileges des esquimaux ; et cette croyance ridicule
est la cause principale de la fureur avec laquelle
on détruit tout ce qui tient à cette nation.
" Les Indiens sont si peu susceptibles de compas
sion , que non - seulement ils voient sans émotion les
plus grandes douleurs dont ils sont témoins dans les
autres , mais même qu'ils imitent souvent avec dérision
, les mouvemens convulsifs qui les accompa
gnent.
" On pleure les morts une année entiere , avec des
hurlemens réitérés et presque continuels .
" Les opinions des Américains du nord , relativement
à la formation de l'homme , à celle des fleuves ,
des mers , etc. s'accordent avec les opinions connues
des autres sauvages. Quoique les sorciers par leurs
jongleries prétendent se transformer en substances
supérieures et en diverses especes de bêtes sauvages ,
Hearne pense que parmi les Indiens du nord , on
ne trouve aucune trace de culte , ou de ce qu'il
appelle religion pratique ( practical relligion ) . Le plus
spirituel de tous les indigenes du nouveau monde
qui suivit notre voyageur jusqu'à la riviere de Cuivre ,
Maton Abbée l'a souvent assuré que ni lui-même , ni
ses compatriotes n'avaient aucune idée d'une vie à
venir.
,, A la mort des peres et des meres , on les revêt
des plus mauvais habits , on place auprès d'eux quelques
morceaux de la plus mauvaise nourriture . Quand
les vieillards deviennent si faibles qu'ils ne peuvent
plus suivre la horde , on les laisse en arriere , exposés
à toutes les horreurs de la faim , qui termine bientôt
Tome XXIII. Y
1
( 338 )
leur vie. Cet usage est si constant et si général que
ceux qu'on abandonne ainsi , ne s'en plaignent même
pas.
Hearne paie à Maton Abbée un juste tribut de
reconnaissance pour le soin avec lequel il lui servit
de guide. La maniere dont il en parle semble prouver
que ce n'était pas un Indien ordinaire , mais vraisemblablement
un Métis . Cette conjecture se confirme par
le genre même de sa mort , car Maton Abbée se pendit.
en apprenant que les Français avait détruit la factorerie
du Prince - de - Galles ; et Hearne observe à ce
sujet , que son ancien conducteur est le seul Indien
dont il ait entendu dire qu'il se fût tué lui-même .
2
" Nous passons sous silence les détails sur les
animaux , les arbres et les plantes du nord de l'Amérique
, qui remplissent la fin du volume depuis la
359. page (1 ) Hearne n'est pas naturaliste ; et cependant
les naturalistes pourront parmi ses observations
, en trouver beaucoup d'intéressantes .
Il est aisé de voir que plusieurs endroits de cet
extrait demanderaient quelques explications ; peut-
'être les idées auraient- elles besoin d'en être mieux
liées , et les objets rangés dans un meilleur ordre .
*Mais il contient beaucoup de choses curieuses ; et
comme nous n'avons point sous les yeux l'ouvrage
dont il rend compte , nous ne nous sommes permis
d'y faire aucun changement.
1
Nous ajouterons un seul mot , c'est que les
dénégations de Hearne sur l'existence du passage
de la baie d'Hudson , ne peuvent détruire les ren-
(1 ) Il est de 458 pages in- 4° .
( 339 )
seignemens positifs et les vraisemblances qui se tirent
des récits de plusieurs autres voyageurs . On sait assez
quel est l'esprit général des Anglais , relativement
aux découvertes qui paraissent contrarier leurs misérables
intérêts mercantiles , quelqu'utiles qu'elles
soient d'ailleurs on sait en particulier que la compagnie
de la baie d'Hudson, dont Hearne était l'agent
au fort le Prince - de- Galles , passe pour s'être toujours
opposée aux recherches qui pouvaient déranger
ses petits profits ; et que cette compagnie , dont le
parlement ne laisse courir encore le privilége , expiré
depuis nombre d'années , qu'à cause de la modicité
de ses bénéfices apparens , est une de celles à qui
l'on reproche le plus de ce caractere avide et de ces
idées étroites , qui du reste sont essentiels à toutes
les commandites privilégiées .
*
SCIENCES , LITTÉRATURE ET ARTS.
Séance publique de l'Institut , 15 messidor , an 4.
TROISIEME EXTRAIT.
DEUX rapports , entre tous ceux dont l'Institut a
2
14 été chargé pendant le trimestre , méritent de fixer
l'attention des Français . Le premier a eu pour objet
des crayons de mine de plomb. Si l'on se rappelle
la France était tributaire de l'Angleterre que pour ses
crayons , et que ce tribut s'élevait à des millions , on
sentira le prix de la découverte du cit. Conté. Il com
pose des crayons de plombagine ( carbure de fer )
38
Y 2
( 340 )
aussi bons que ceux des Anglais , aussi variés pour
les usages et grosseurs , et il les donne pour le prix
'des crayons pris en Angleterre . La section de chimie
a fait sur la composition de ces crayons , et celles
des beaux-arts ont fait sur leur usage un rapport trèsavantageux
. La nation peut donc donner la préférence
aux crayons du cit. Conté , sans craindre la
prévention nationale.
Le second rapport a déja été publié dans quelques
journaux , mais il ne l'a point été dans celui - ci ,
parce qu'on attendait une suite . Aujourd'hui que son
objet est terminé , nous allons le faire connaître à
nos lecteurs. Il s'agit de manuscrits de Gresset , dont
est possesseur le cit . Duméril , et que ce citoyen a
présentés à l'examen de l'Institut . Les commissaires
de la classe de littérature et beaux - arts ont vu les
originaux écrits de la main même du poëte . Ils y
ont 'trouvé beaucoup de vers qui ressemblaient trop
à des essais , des comédies que Thalie rejetterait loin
du méchant , des éloges fades et excessifs prodigués
à des archevêques , des abbés, des ministres , des rois ,
des maîtresses favorites , etc.
Une épître au roi de Prusse , un voyage à la Flêche ,
l'épître d'un chartreux à une femme qu'il a vu paraître
un moment dans sa cellule , le placet pour demander
la survivance d'une lieutenance de roi , of
frent des détails piquans. Nous donnerons bientôt
des extraits des deux dernieres pieces .
Les commissaires espéraient retrouver un cinquieme
chant du joli poëme de Ververt , intitulé
I'Ouvroir. Des hommes d'un goût sûr ont dit qu'il était
pour le moins égal aux quatre premiers . Racine fils ,
( 341 )
qui le connaissait , en a parlé avec le plus grand éloge
au poëte Lebrun . Le manuscrit ne s'est point trouvé
dans le recueil offert par le cit. Duméril . Une tradition
conservée parmi les héritiers de Gresset , faisait
croire que le prince Henri de Prusse en était possesseur.
L'Institut , sollicité par les commissaires , a écrit
à ce prince , dans l'espoir que l'ami des lettres et de
la victoire se prêterait à faire jouir le public d'un
chant annoncé depuis si long- tems .
Le prince Henri a répondu à l'Institut avec des
expressions d'estime qui sont une vive censure de
ceux qui voulaient ajourner les moyens de travail et
d'existence dus à des savans rassemblés par l'ordre
exprès de la constitution . Les méchans ont dit qu'ils
espéraient en agissant ainsi ajourner les lumieres
dont l'éclat doit offusquer les amis ensanglantés de
la terreur ; mais l'accord unanime des Anciens sur cet 、
objet a vengé les lettres et les arts .
Le prince a dit qu'il ne possédait point l'Ouvroir ;
mais qu'il l'aurait cédé avec plaisir à l'Institut pour
le rendre public , s'il en avait été possesseur. Il a
offert la communication d'un manuscrit de Diderot ,
intitulé Jacques Fataliste ; et l'Institut l'a accepté avec
reconnaissance .
Voici les extraits promis.
Extrait de l'Épître d'un Chartreux à une femme qu'il a
vu paraître un moment dans sa cellule.
Je me rappelle avec transport
Les lieux et l'instant où le sort
M'offrit cette nymphe chérie ,
Dont un regard porta la vie
Dans un coeur qu'habitait la mort.
**
i
Y 3
( 342 )
Félicité trop peu durable
Il passa , ce songe enchanteur ,
Et je n'apperçus le bonheur
Que pour être plus misérable .
La paix de ce morne séjour
Ne peut appaiser m
Pour jamais je sens que l'amour
Habitera má sépulture .
En vain tout offre dans ce lieu
De la mort l'affreuse livrée ;
D'épines , de croix entourée ,
La mort n'écarte point ce Dieu :
Par lui , mon antre funéraire
Brille des plus vives couleurs ;
Et ses mains répandent des fleurs
Sur les cilices et la haire .
Déja le bruit lugubre et lent
De l'airain aux accens funebres
Me dérobe à l'enchantement ,"
Et m'appelle dans les tenebres :
Deja dans un silence affreux
Sous ce long cloître ténébreux
Que terminent des lampes sombres ,
Je vois errer les pâles ombres
Des solitaires de ces lieux .
A travers leurs dehors sauvages
Ces lentes victimes du tems ,
Ces fantômes , ces pénitens
Dans un éternel esclavage
Me semblent libres et contens
Sous le poids des fers et de l'âge .
Contens ! hélas ! ils n'ont point vu !…..
( 343 )
O Dieux ! si de mon immortelle
Un regard leur était connu ,
Verraient-ils un bonheur loin d'elle ?
Mais vous que nos déserts épais ,
Nos tombeaux , notre nuit profonde
N'entourent point de leurs cyprès
Vous , heureux habitans du monde
Qui vivez , qui voyez ses traits ,
Pouvez - vous la quitter jamais ?
Pour elle votre ame ravie
N'a-t- elle pas trop peu de tems
De tout l'espace de vos ans ?
Je voudrais , de toute ma vie
Acheter un de vos instans .
>
Contraint de dévorer mes peines
Parmi le silence et l'effroi
De ces retraites souterraines ,
Toujours seul , toujours avec moi ,
Exclus de l'asyle ordinaire
Que la nature ouvre au malhe ur ,
Je suis privé , dans ma misere ,
De pouvoir répandre mon coeur
Dans le coeur d'un ami sincere !
Il faut renfermer ma douleur.
Rien n'offre , en mon désert sauvage ,
Ni soulagement , ni pitié ;
Et , pour en achever l'image ,
On n'y connaît point l'amitié.
( 344 )
Extrait d'un Placet pour la survivance d'une lieutenance
'de roi.
UNE très-mince lieutenance
D'un fort d'assez peu d'importance
Qui ne sera jamais bloqué ,
Mais dont le grenadier qui veille à sa défense.
Rendrait bon compte un jour , si , contre l'apparence ,
Il pouvoit se voir attaqué ,
Sur cette chétive éminence .
Ce n'est , pour le moment , qu'un titre sans séance
Jusqu'à l'instant qu'il plaise au maître souverain
De rappeller à lui l'ame du châtelain
Dont nous briguons la survivance .
Mais comme ce vieux paladin ,
Quoique goutteux octogénaire ,
S'aime beaucoup dans ce bas hémisphere
Et n'aima jamais son prochain ;
Que sait- on ? hélas ! ce vieux reître
Très-choyé , très-soigneux du reste de son être ,
Éternel dans ses bastions ,
Empaqueté , fourré , le nez sur les tisons ,
Entre son major et son prêtre ,
Ses histoires de garnisons
Et ses pipes et ses marrons ,
Hélas ! enterrera peut- être
Celui pour qui nous demandons .
Dieu lui fasse toute autre grace ,
Si dans ce jour nous obtenons
Un coadjuteur à sa place !
Et quand il aura tout conté
Sur Hoschstet et sur Ramillies ,
Comment on eût mieux fait , ce qu'on eût emporté
De gloire , d'immortalité ,
?
1
( 345 )
Et de moustaches ennemies
S'il avait été consulté :
Quand il aura bien exalté
Les antiques chevaleries ;
Des maréchaux défunts dépeint les effigies ,
La perruque , l'austérité ;
Bien rabaché , bien regretté
Ses campagnes et ses orgies ;
Des siéges ou peut-être il n'a jamais été ;
Des belles dont sans doute il n'a jamais tâté
Enfin , quand le bon-homme aura bien répété
Ses ennuyeuses litanies
Du tems passé , seul tems par lui toujours vanté ;
Après qu'il aura joint à cette kyrielle
Ce que dans sa baraque il compte faire un jour ;
Ses projets assez longs pour la vie éternelle ;
Les mémoires qu'il doit présenter à la cour ,
Et qu'à son ordinaire il aura dit sans cesse
Ma courtine , mon tourillon ,
Mon pont-levis , ma forteresse ,
Mon aumônier , ma` garnison ,
Le roi mon maître , mon canon ;
Tout cela dit et fait en deux ans qu'on lui laisse
Par bienséance ou par tendresse ,
Dieu veuille rappeller dans l'éternel dortoir
Le peu d'esprit qu il peut lui voir ;
Et moitié marmottant sa courte pate-nôtre ,
Moitié sur sa goutte jurant
Nous l'endormir chrétiennement
Et le clorre hermétiquement
Pour son bonheur et pour le nôtre.
Si la rage du bruit et d'un frivole honneur ,
Chimere des vivans ! dans les demeures sombres
Tient aussi des vieux preux les sérieuses ombres ,
་་ ་་་ ་་་ཏ
( 346 )
Il peut être assuré que son cher successeur
Plus jaloux qu'un parent d'orner ses funérailles ,
Lui fera dresser , de grand coeur ,
Toute la pompe des batailles .
Que , pour mieux décorer son convoi , son tombeau ,
On empruntera de la ville
Ce qui peut manquer au château ;
Prêtres , soldats , poudre , bedeau
Et tout le funebre ustensile ;
Que , vers son dernier domicile ,
Toutes les croix de Saint-Louis
Qui végetent dans le pays
L'accompagneront à la file ;
Que tous les vieux fusils ce jour-là sortiront ,
Et , s'ils le peuvent , tireront
Pour annoncer au loin sa marche funéraire ;
Que son large écusson , sa croix , son cimeterre ,
Le catafalque honoreront ,
Et qu'enfin , au sein de la terre ,
Ses reliques ne descendront
Qu'avec les honneurs de la
guerre .
PROGRAMME des Prix de l'Institut national des Sciences
et Arts , proposés l'an IV de la République .
CLASSE DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
ET PHYSIQUES .
SUJET DU PRIX DE MATHÉMATIQUES.
La construction d'une Montre de poche propre à déterminer les
longitudes en mer , en observant que les divisions indiquent les
parties décimales du jour , savoir ; les dixiemes , milliemes et
cent milliemes ; ou que lejour soit divisé en dix heures , l'heure
en cent minutes , et la minute en cent secondes.
+
L'académie des sciences , en 1793 vieux style ) , avait
proposé ce sujet pour le prix de 1795 : elle a été supprimée
( 347 )
avant qu'aucune piece fût envoyée au concours : mais l'Institut
national , considérant qu'il est possible que plusieurs
artistes aient fait ou commencé , pour ce concours , des
montres conformes au programme , et que d'ailleurs le sujet
du prix , très - important à l'epoque à laquelle il avait été
proposé , ne l'est pas moins dans les circonstances actuelles ,
a pensé qu'il ne pouvait mieux faire que de le proposer de
nouveau. Néanmoins , pour diminuer , autant qu'il est possible
, les difficultés qui pourraient écarter quelques concurrens
, l'Institut national a cru devoir changer en une simple
invitation l'obligation de faire indiquer aux divisions les parties
décimales du jour .
Toutes les montres envoyées au concours , celle même
qui aura remporté le prix , seront rendues à leurs auteurs ,
après l'examen .
Le prix est une médaille d'or de la valeur d'un kilogramme.
Les artistes de toutes les nations sont invités à concourir.
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au dernier jour de
fructidor de l'an V exclusivement. Ce terme est de rigueur.
L'Institut proclamera la piece qui aura remporté le prix ,
à son assemblée publique du 15 messidor de l'an VI .
SUJET DU PRIX DE PHYSIQUE.
La comparaison de la nature , de la forme et des usages du foie
dans les diverses classes d'animaux.
Parmi les différens sujets de physique que l'Institut pouvait
choisir cette année pour un des prix qu'il doit distribuer ,
il ne s'en est pas présenté de plus remarquable ni de plus
important pour les progrès de cette science , que celui qui
avait été proposé par la ci - devant académie des sciences
en 1792. L'Institut a donc cru qu'il devait conserver ce sujet
relatif aux fonctions de l'économie animale , pour lequel
d'ailleurs les savans ont pu s'engager dans des recherches
plus ou moins considérables , depuis le tems où il a été
proposé. I adopte le programme publié par l'académie
avec toutes les vues qu'il contient , et le soumet de nouveaux
aux méditations des savans.
Les végétaux puisent dans l'air qui les environne , dans
l'eau , et en général dans le regne minéral , les matériaux
nécessaires à leur organisation .
Les animaux se nourrissent ou de végétaux , ou d'autres
animaux qui ont été eux -mêmes nourris de végétaux ; ên
( 348 )
sorte que les matériaux dont ils sont formés , sont toujours
en dernier resultat , tirés de l'air ou du regne minéral.
Enfin , la fermentation , la putréfaction et la combustion ,
rendent continuellement à l'air de l'atmosphere et au regne
minéral les principes que les végétaux et les animaux en ont
empruntés.
• Par quels procédés la nature opere -t- elle cette circulation
entre les trois regnes ! Comment parvient-elle à former des
substances fermentescibles , combustibles ( 1 ) et putrescibles
, avec des matériaux qui n'avaient aucune de ces
propriétés ?
La cause et le mode de ces phénomenés ont été jusqu'à
présent enveloppés d'un voile presque impénétrable . On
entrevoit cependant que , puisque la putréfaction et la combustion
sont les moyens que la nature emploie pour rendre au
regne minéral les matériaux qu'elle en a tirés pour former
des végétaux et des animaux , la végétation et l'animalisation
doivent être des opérations inverses de la combustion et de la
putréfaction.
L'institut national a pensé qu'il était tems de fixer l'attention
des savans sur la solution de ce grand problême .
C'est dans toute l'étendue du canal intestinal que s'opere
le premier dégré de l'animalisation , ou la conversion des
matieres végétales en matieres animales . Les alimens reçoivent
une premiere altération dans la bouche , par leur mélange
avec la salive ; ils en reçoivent une seconde dans l'estomac
par leur mélange avec le suc gastrique ; ils en reçoivent une
troisieme , par le mélange avec la bile et le suc pancréatique.
Convertis ensuite en chyle , une partie passe dans le sang ,
pour réparer les pertes qui s'operent continuellement par
la respiration et la transpiration ; enfin , la nature rejette ,
sous la forme d'excrémens , tous les matériaux dont elle n'a
pu faire emploi. Une circonstance remarquable , c'est que
les animaux qui sont dans l'état de santé , et qui on pris toute
leur croissance , reviennent constamment chaque jour , à la
fin de la digestion , au même poids qu ils avaient la veille
dans des circonstances semblables ; en sorte qu'une somme
(1 ) Il est très -remarquable que les substances minérales
combustibles se trouvent le plus souvent brûlées , ou au
moins engagées dans des combinaisons où elles sont peu
combustibles , et que les végétaux les séparent et se les approprient
pour en former leur matiere inflammable.
( 349 )
de matiere égale à ce qui est reçu dans le canal intestinal
consume et se dépense , soit par la transpiration , soit
par la respiration , soit enfin par les différentes excretions .
se
L'Institut ne croit pas devoir présenter aux concurrens
tout ce plan de travail sur l'animalisation , pour le sujet d'un
seul prix ; il sait qu'il exige une suite immense de recherches
qui ne sont peut- être pas susceptibles d'être faites par un seul
homme , et sur- tout dans le tems qu il fixe pour le concours :
il a donc cru qu'il devait choisir un des principaux traits de
l'animalisation ; et dans l'intention de les parcourir les uns
après les autres , il a d'abord fixé son attention sur l'influence
du foie et de la bile .
On sait que le foie occupe une grande place dans le corps
des animaux ; qu'une partie du systême vasculaire abdominal
est destinée à ce viscere ; que le sang y est disposé d'une
maniere particuliere pour la secrétion de la bile ; que l'écoulement
de cette humeur doit se faire avec constance et
régularité , pour l'intégrité de toutes les fonctions ; que le
foie existe dans presque tous les animaux ; qu'il est ou accompagné
, ou destitué de vésicule du fiel ; qu'il y a des rapports
essentiels entre la rate , le pancréas et le foie : voilà les premieres
données que l'anatomie offre depuis long-tems : aux
spéculations des physiologistes ; mais elles ont été jusqu'à
présent presque stériles en applications . On s'est presqu'uniquement
borné à considérer les usages de la bile dans la digestion
: cependant des découvertes récentes sur la nature de cette
humeur et de sa partie colorante , sur les concrétions biliaires ,
sur le parenchyme du foie , sur la composition huileuse de
ce viscere , appellent toute l'attention des physiciens . Il est
facile de prévoir qu'outre la secrétion de la bile , ou plutôt ,
qu'avec la secrétion de la bile , un appareil organique aussi
important par sa masse , par ses connexions , par sa disposition
vasculaire , que l'est celui du foie , remplit un systême
de fonctions dont la science n'a point encore embrassi
l'ensemble.
L'Institut , en proposant ce sujet , en pressent , toutes les
difficultés ; il sait qu'il demande des connaissances anatomiques
étendues , et sur-tout une comparaison soignée de
' la structure du foie considéré dans les divers animaux ; il
sait qu'il exige des recherches chimiques , puisées sur- tout
dans les nouveaux moyens d'analyse que possede aujourd'hui
la chimie ; il sent et il espére que ce travail obligera ceux
qui s y livreront , à déterminer la nature du sang de la veineporte
, à la comparer à celle du sang artériel et veineux des
( 350 )
A
autres régions , à suivre cette importante comparaison dans
le foetus quin a point ou qui n'a que peu respiré , et dans les
animaux à sang froid , chez lesquels le foie , très - volumineux
, paraît être d'autant plus huileux qu'ils respirent moins ;
à comparer le poids et la pesanteur spécifique de ce viscere
dans les mêmes individus ; à faire l'analyse de son parenchyme
, ainsi que celle de la bile dans quelques especes
principales de chaque ordre d'animaux en un mot , il apprécie
l'étendue de ce sujet , mais il connaît en même -tems
le succès des sciences modernes ; il connaît le zele de ceux
qui les cultivent , et qui sont destinés à en aggrandir le
domaine ; il est persuadé qu'il est tems d'aborder les questions
compliquées que présentent les phénomenes de l'économie
animale , et que c'est de la réunion des efforts de la
physique , de l'anatomie et de la chymie , qu'on peut se promettre
maintenant la solution de ces grandes questions .
L'Institut attend donc des concurrens pour ce prix , 1º . un
exposé comparé et succinct de la forme , du volume , du
poids et des connexions du foie et de la vésicule du fiel dans
les diverses classes d'animaux ( 1 ) ;
(1 ) On ne demande point une description détaillée , mais
une simple comparaison générale de la structure , de l'étendue
, de la connexion du foie . Il ne sera pas non plus
nécessaire de suivre ce travail anatomique , non plus que
J'analyse chimique , dans un grand nombre d'especes d'animaux
.
L'Institut , en suivant à cet égard le même plan, que pour
le programme de l'académie sur le nerf intercostal , propose
aux concurrens de choisir dans les diverses classes d'animaux
quelques- unes des especes suivantes , considérées par rapport
leurs différences anatomiques :
L'homme , le foetus , l'adulte , le vieillard ;
Parmi les quadrupedes , le singe , le chien , le rat , le
lapin , le mouton , le cheval et le cochon ;
Parmi les oiseaux , aigle ou la buse , le corbeau , la cigogne
ou le héron , l'oie ou le cygne , le coq- d'inde ou le coq ;
Parmi les quadrupedes ovipares , les tortues d'eau douce
et de terre , les salamandres terrestres et aquatiques , la
grenouille ;
1s
Parmi les serpens , la vipere , la couleuvre à collier , l'orvet ;
Parmi les poissons , la raie , le squale ou chien de mer ,
l'anguille , le flet , le brochet , la carpe , etc.
Quant aux animaux à sang blanc , insectes et vers , il serait
( 351 )
+
2
. L'analyse comparée de la bile dans ces différens anien
déterminant sur-tout la proportion et la nature
des diverses substances qui la forment ;
maux >
3º . Un examen également comparatif de la nature chimique
du parenchyme du foie dans les mêmes especes ;
4. Ce travail anatomique et chimique suivi dans quelques
principales especes d'animaux pris à différentes époques
de leur vie , et sur- tout dans celles du foetus et de l'adulte.
5º. Le résultat de toutes ces recherches relativement aux
fonctions du foie et aux usages de la bile , leurs rapports
avec les autres fonctions de l'économic animale ; unique but
que se propose d'atteindre l'Institut ;
6. Sans rien exiger de positif et de suivi sur l'état pathologique
du foie et de la bile , les auteurs pourront étayer
leurs idées des principales altérations que les maladies présentent
dans le systême hépatique et biliaire , dans l'homme ,
les quadrupedes et les oiseaux .
"
Quoique l'Institut ait cru devoir fixer particulierement
l'attention des concurrens sur les fonctions du foie il
avertit les auteurs que , dans le cas où il n'aurait pas reçu
de mémoire qui remplit le but qu'il se propose , il accordera
le prix à celui des concurrens qui , sans embrasser le problême
dans toute son étendue , lui offrira un travail intéressant
, ou des découvertes importantes sur quelques -unes des
humeurs principales qui concourent à la digestion et à la nu
trition , telles que la salive , le suc gastrique , ou le suc pancréatique
, ou même sur une humeur animale dont la connaissance
approfondie pourrait répandre un grand jour sur la
physique des animaux .
Le prix sera d'un kilogramme d'or frappé en médaille .
Les savans de toutes les nations sont invités à travailler sur
ce sujet ; mais l'Institut s'est fait une loi d'exclure les asssociés
républicoles , de prétendre à ce prix .
Ceux qui composeront , sont invités à écrire en français ou
en latin , mais sans aucune obligation : ils pourront écrire
en telle langue qu'ils voudront.
Les ouvrages ne seront reçus que jusqu'au rer . germinal
de l'an VI exclusivement ; ce terme est de rigueur.
L'Institut , dans son assemblée publique de vendémiaire
de l'an VII , proclamera la piece qui aura remporté le prix .
à désirer qu'on recherchât dans quelles especes il existe un
foie ou un organe destiné aux mêmes usages , et sur-tout
qu'on s'occupât des rapports qui se trouvent dans des animaux
entre cet organe et ceux de la respiration .
( 352 )
CLASSE DES SCIENCES MORALES ET
POLITIQUES.
SUJET DU PREMIER PRIX.
Déterminer l'influence des signes sur la formation des idées .
Parmi le grand nombre d'auteurs qui , dans tous les tems ,
se sont exercés sur l'entendement humain , à peine en comptet-
on quelques-uns qui se soient occupés des moyens qui
peuvent augmenter ou diriger ses forces . Tour- à - tour enfoncés
dans la recherche de ses causes , ou appliqués à décrire
ses effets , ils n'ont été pour la plupart que peintres habiles
ou métaphysiciens obcurs .
Cependant , à la voix de quelques hommes de genie , on
a senti , depuis quelques années , qu'il fallait abandonner la
recherche des premieres causes et porter enfin l'attention
sur les moyens de perfectionner l'entendement.
"
Or, on a cru voir dans les signes le moyen le plus puissant
des progrès de l'esprit humain.
Les premiers philosophes qui tournerent leurs réflexions
sur les caracteres de l'écriture , sur les accens et les articulations
de la voix , sur les mouvemens du visage , sur les gestes
et les diverses attitudes du corps , ne virent dans tous ces
signes , que des moyens , ou établis par la nature , ou inventés
par les hommes pour la communication de leurs pensées .
Un examen plus approfondi fit voir que les signes n'étaient
pas uniqnement destinés à servir de communication entre les
esprits . Malgré l'autorité de quelques grands hommes qui les
avaient regardés comme des entraves à la justesse et à la rapidité
de nos conceptions , on osa avancer qu'un homme
séparé du commerce de ses semblables aurait encore besoin
de signes pour combiner ses idées .
Enfin , dans ces derniers tems , on a cru appercevoir dans
l'emploi des signes un service bien plus étonnant rendu à la
raison ; c'est que l'existence des idées elles-mêmes ,
des premieres
idées , des idées les plus sensibles , supposait l'existence
des signes , et que les hommes seraient privés de toute
idée , s'ils étaient privés de tout signe .
En sorte qu'on a jugé les signes nécessaires , non-seulement
pour
la communication des idées , non- seulement pour combiner
des idées acquises et former de nouvelles idées , mais
encore pour avoir les premieres idées , les idées qui sortent
le plus immédiatement des sensations .
Si
ןי
( 353 )
*
Si une certaine influence des signes sur la formation des
idées est une chose incontestable et avouée de tout le monde ,
il n'en est pas de même du degré de cette influence . Ici les
esprits se divisent , et ce que les uns regardent comme des démonstrations
évidentes , les autres le traitent de paradoxes
absurdes .
L'Institut s'attend à recevoir des mémoires qui , par de
nouvelles recherches et de nouveaux éclaircissemens , feront
disparaître les incertitudes qui peuvent rester dans cette importante
matiere , et seront propres à rallier tous les esprits.
Il pense que parmi les questions nombreuses que fera
naître la fécondité du sujet du prix , les auteurs ne doivent
pas oublier de répondre aux suivantes :
>
1º . Est - il bien vrai que les sensations ne puissent se transformer
en idées que par le moyen des signes ? ou ce qui revient
au même , nos premieres idées supposent-elles essentiellement le
secours des signes ? A
2º. L'art de penser serait-il parfait , si l'art des signes était
porté à sa perfection ?
30. Dans les sciences où la vérité est reçue sans contestation
n'est-ce pas à la perfection des signes qu'on en est redevable ?
4° . Dans celles qui fournissent un aliment éternel aux disputes,
le partage des opinions n'est-il pas un effet nécessaire de l'inexactitude
des signes ?
•
5. Ya-t- il quelque moyen de corriger les signes malfaits , et de
rendre toutes les sciences également susceptibles de démonstration ?
Le prix sera de cinq hectogrammes d'or frappés en médaille :
il sera distribué dans la séance publique du 15 vendémiaire
de l'an V de la République .
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
I'Tastitut exceptés , sont admis à concourir.
Les mémoires seront écrits en français , et remis avant le
15 messidor de l'an V. Ce terme est de rigueur.
SUJET DU SECOND PRIX .
ནི ཝུ ཏྟཾ ཝཱ, རྟེཏི། ཟླ། 7. OD 6
Pour quels objets et à quelles conditions convient- il à un état républicain
d'ouvrir des emprunts publics ?
La question doit être examinée sous ses rapports avec la politique
, l'économie et la morale .
Le prix sera de cinq hectogramme d'or frappés en médailles
il sera distribue dans la séance publique du 15 messidor
de l'an V de la République.
Tome XXIII.
Z
( 354 )
Les mémoires seront écrits en français , et remis avant
15 germinal de l'an V. ,Ce terme est de rigueur.
CLASSE DE LA LITTÉRATURE
ET BEAUX- ART´S.
SUJET DU PREMIER PRIX.
Examiner les changemens que la languefrançaise a éprouvés depuis
Malherbe et Balzac jusqu'à nos jours.
Le prix sera une médaille d'or , du poids de cinq hectogrammes
: il sera distribué dans la séance publique du 15
nivôse de l'an VI.
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
l'Institut exceptés , sont admis à concourir les mémoires seront
écrits en français , et remis avant le premier vendémiaire
de l'an VI. Ge terme est de rigueur. )
SUJET DU SECOND PRIX.
Examiner quelle a été et quelle peut être encore l'influence de la
peinture sur les moeurs et le gouvernement d'un peuple libre.
Le prix sera une médaille d'or , du poids de cinq hectogrammes
il sera distribué dans la séance publique dù 15
germinal de l'an VI.
:
Les auteurs de tous les pays , les membres et associés de
l'Institut exceptés , sont admis à concourir les mémoires
seront écrits en français , et remis avant le premier nivôse de
l'an VI . Ce terme est de rigueur.
CONDITIONS générales à remplir par les aspirans aux prix ,
sur quelque sujet qu'ils concourent.
ON ne mettra pas son nom à son manuscrit , mais seulement
une sentence ou devise : on pourra si l'on veut , y attacher
un billet séparé et cacheté , qui renfermera , outre la sentence
ou devise , le nom et l'adresse de l'aspirant : ce billet ne sera
Ouvert par l'Institut que dans le cas où la piece aurait remporté
le prix.
"
Les ouvrages destinés au concours peuvent être envoyés
l'Institut , sous le couvert du ministre de l'intérieur ; on peut
aussi les adresser , franc de port , à Paris > à l'un des secré- 1
( 355 )
taires de la classe qui a proposé le prix , ou bien les lui faire
remettre entre les mains : dans le dernier cas , le secrétaire
en donnera le récépissé , et il y marquera la sentence de l'ouvrage
et son numéro , selon l'ordre ou le tems dans lequel il
aura été reçu .
C'est la commission des fonds de l'Institut qui délivrera la
médaille d'or au porteur du récépissé ; et dans le cas où il n'y
aurait point de récépissé , la médaille ne sera remise qu'à
l'auteur même , ou au dépositaire de la procuration .
MÉLANGES.
Notes historiques sur plusieurs de nos généraux , extraites
des campagnes du général Pichegru aux armées du Nord
et de Sambre et Meuse.
Nosos armées républicaines ont fait , sous la conduite
de leurs chefs , des actions si prodigieuses , et obtenu
des succès si constans , que les moindres détails , les
plus laconiques renseignemens sur ceux qui les ont
menées à la victoire , doivent intéresser et piquer la
curiosité publique . On se souvient qu'au commencement
de la guerre on disait : Quelle issue peut-on
s'en promettre ? nous n'avons point de généraux , et
nous avons affaire aux troupes les mieux disciplinées
et aux généraux les plus habiles de l'Europe. Eh !
bien , ces généraux et ces troupes ont été vaincus
par des hommes jusqu'alors ignorés , et les noms de
Pichegru , de Jourdan , de Moreau , de Hoche , de
Buonaparte se sont placés avec orgueil à côté de
ceux des Brunswick , des Cobourg , des Clairfayt ,
des Vurmser , etc.
#
Les notes que nous allons extraire sont écrites avec
Z &
( 356 )
1
négligence ; mais il y regne une sorte de désordre
et de franchise militaire qui font pardonner aux incorrections
: le style des camps est un peu sauvage ,
et sa rudesse plaît parce qu'elle caractérise mieux les
hommes par des traits jettés au hasard , que par des
tableaux travaillés avec effort et soigneusement recherchés.
Pichegru est né à Arbois , en 1761. Cette petite ville est
dans cette partie de la Franche - Comté qu'on appellait Bailliage
d'Aval , qui fait aujourd'hui la plus grande partie du département
du Jura. Il a cinq pieds cinq pouces ; il est trèscorporé
, sans être gras . Il est d'une constitution robuste ; en
un mot , il est bâti , en homme de guerre . Sa figure est sévere
au premier abord ; mais elle s'adoucit dans la communication ,
et inspire la plus grande confiance . Sa politesse ne ressemble
point à celle qu'on nomme d'étiquete , qui n'est ordinairement
qu'une duplicité et une fourberic . La sienne est sans affectation.
On voit qu'il est franchement obligeant , et qu'il est
naturellement bon . Mais il n'a rien de ce qui faisait autrefois
parvenir les courtisans .
.
Je ne connais pas sa famille . D'après ce qu'il m'en a dit luimême
, elle n'est , ni illustre , ni opulente. Mais les hommes
d'un vrai mérite n'ont pas besoin de l'appui de leurs ayeux
pour paraître grands . Semblable à ces météores lumineux
dont on ignore les causes , qui nous laissent extasiés d'admiration
, même après qu'ils ont disparu , Pichegru n'a besoin
ni d'ayeux , ni des descendans ; il compose seul toute sa
race. Nous avons secoué les préjugés de la noblesse de
naissance , et nous ne reconnaissons que la personnelle ;
rien n'est plus sensé. Car , ' comme il ne sert de rien à
un avengle que ses descendans aient eu de bons yeux
il doit être fort inutile à un lâche et à un mauvais sujet
que ses parens aient été vertueux .
Pichegru a fait ses premieres études au collège d'Arbois ,
et sa philosophie chez les minimes de cette petite ville . Ayant
soutenu un acte particulier , et montrant un goût décidé
pour les sciences exactes , les minimes l'engagerent à aller
répéter la philosophie et les mathématiques dans le collége
qu'ils avaient à Brienne . Il y alla , autant pour se fortiffer
dans les connaissances qu'il avait déja , que pour les ensei(
357 )
gner aux autres. Voilà ce qui a fait croire que Pichegru
avait été minime ; mais cela est faux .
En enseignant les mathématiques aux autres , Pichegru
s'était lui- même fortifié dans cette science . Il s'enrôla dans
le premier régiment d'artillerie . Les officiers de ce corps ne
tarderent pas à s'appercevoir que ce jeune homme avait
porté des connaissances précieuses dans l'art de l'artilleur . Ils
le nommerent sergent . On sait qu'alors c'était un grand
cadeau à faire à un roturier , et que c'était l'ultimatum de son
avancement , parce que la noblesse était aussi exclusive que
les Jácobins . La révolution est survenue ; Pichegru , sans trop
fréquenter les proconsuls , qu'il n'estimait pas , en a été
connu et il est monté de grade en grade au généralat
de trois grandes armées , et les a aussi bien conduites que s'il
avait éte tire de la cuisse de Jupiter . Rose , Faber , Chevert ,
Laubanie , Jean-Bart , Duguétroin , auraient dû prouver à la
noblesse française que les talens militaires n'ont pas besoin
de généalogie ; mais cette caste a toujours été inexorable sur
cet article. Preuve qu'elle aimait mieux ses priviléges que la
prospérité de l'Etat. Nous avons fait l'expérience que sa
manie est inhérente à notre espece. Nos sales sans - culottes
étaient aussi intolérans que les nobles .
.
Moreau est natifde Morlaix , en Basse -Bretagne ; il est à-peuprès
de l'âge et de la taille de Pichegru . Il a , comme lui , l'esprit
cultivé ; mais dans un autre genre. Il était avocat . Son carac
tere , sans être l'opposé de celui du premier , est très - différent.
Il est plus insinuant , et son abord est plus agréablé .
Sa figure est gracieuse , et il ne lui manque que de vivre
ailleurs qu'aux armées pour être un homme tout - à - fait
aimable. On ne voit pas Pichegru , une heure , sans prendre
de la confiance et sans le juger homme de probité : dès qn'on
aborde Moreau , il inspire le même sentiment.
Avant d'être général , Moreau était chef d'un bataillon de
l'Isle et Villaine. Ce bataillon n'aimait pas la constitution
de 1793 , et on eut de la peine à la lui faire accepter. Moreau
lui- même , qui connaît aussi bien le droit public que la
tactique , n'était pas son partisan , il l'était encore moins dų
gouvernement insensé qu'on appellait révolutionnaire. Je l'ai
entendu quelquefois raisonner très - juste sur ce code anarchique
, et il pénétrait très- bień ce qui est arrivé .
Jourdan est nâtif de Limoges. L'ennemi a long- tems cru
qu'il était ce fameux Jourdan Coupe-tête d'Avignon. Il n'est
Z 3
( 358 )
rien moins que cela ; c'est un bon militaire , d'un caractere
froid , mais d'un jugement solide , qui n'est ni parent ni
allié des assassins du Midi . Il a rendu de grands services . Il a
sur tout sauvé la France en forçant l'ennemi à débloquer
Maubeuge . C'est dans ce moment de triomphe que le gouvernement
révolutionnaire le destitua : preuve que les gouver
nans d'alors étaient d'accord avec les coalisés , et qu'ils
avaient de la peine de ce que Jourdan les empêchait de tenir
la parole qu'ils leur avaient donnée . Il y a bien des crimes
cachées par l'intrigue dans notre révolution ; un jour tout se
découvrira.
que
La faction des applanisseurs exalte beaucoup Jourdan et
dénigre Pichegru , ainsi que tous les autres généraux , S'imagine-
t-elle que Jourdan soit son partisan ? Je n'en crois rien .
Je proteste que je n'ai presque vu à l armée
des vrais pa
triotes . Jourdan peut avoir ménagé cette faction pai la raison
qu'il faut quelquefois vivre avec les méchans de peur qu'ils ne
vous nuisent. Il a été un moment où les égorgeurs intimidaient
plus ce général que tous les bataillons et les escadrons des
ennemis. Mais , ou je suis bien trompé , ou il n'y a pas un seul
officier de marque dans nos armées , qui ne vint volontiers
jetter tous ces assassins dans la Seine . Il ne faudrait pour cela
qu'un signal des autorités . Les militaires ne sont jamais
sortis de la ligne que leur ont tracée les actes constitutionnels ,
et ne se sont regardés que comme des instrumens purement
passifs, Que les autorités législatives , administratives et judiciaires
les imitent , et alors nous pourrons dire comme
Séneque Sanabilibus ægrotamus morbis... :
Souham est né , en 1761 , dans le département de la Correze
. Il est d'une taille gigantesque , ayant environ six pieds
deux ponces. Sa force est proportionnée à sa taille , et sa bravoure
est reconnue de toute l'armée . Il est doué d'un jugement
sain , et a beaucoup d'esprit naturel ; sans être savant , il aime
les hommes éclairés et sait bien s'entourer. Il a parfaitement
bien commandé sa division , qui est la plus forte de toutes
nos armées , et n'a jamais été battu . Il a toujours été à l'avantgarde
, et a rendu , par sa fermeté et sa bravoure , de trèsgrands
services . Les avantages obtenus à Moëscroen , à Hooglède
et à Pufflech , sont , presque tous , dus à sa division .
Bonneau est un jeune homme. Il a la gravité et la dignitė
d'un sénateur. Je l'ai vu quelquefois avec les représentans ;
ceux- ci avaient l'air d'écoliers pleins de caprices , et Bonneau
( 359 )
celui d'un instituteur sensé , qui souffre avec peine que
ses écoliers disent des bêtises ; mais qui n'ose les reprendre
en bonne compagnie .
Bonneau a parfaitement bien servi . Il a l'estime de tous ses
camarades et celle de toute l'armée . Il a le physique robuste
d'un homme de guerre , et son abord imprime le respect .
ANNONCES.
AU REDACTEUR DU MERCURE.
-
Je crois , citoyen , devoir avertir , par la voie de votre
journal , les amis de la saine littérature et de la philosophie ,
que je mettrai incessamment en vente la Vie complette du docteur
Francklin , écrite par lui-même, avec ses ouvrages posthumes ;
deux volumes in-8° . : ainsi que les Ouvrages posthumes d'Adam
Smith ; un volume in-8 ° . Ces écrits qui viennent d'être accueillis
en Angleterre , comme ils le méritent , ne peuvent en
passant dans notre langue qu'ajouter à la gloire du Socrate
Américain , et de l'auteur de la Richesse des Nations . La traduction
en est faite par le citoyen Castera , déja connu en ce
genre par le grand Voyage de Bruce aux sources du Nil , la Vie
du capitaine Cook , et divers autres ouvrages ,
BUISSON , libraire , rue Hautefeuille , nº . 20 .
Paris , le 16 thermidor , an IV.
Idylles de Théocrite , traduites par J. B. Gail , professeur de
littérature grecque au collège de France , place Cambrai .
Deux volumes in - 4º . papier vélin , accompagnés de superbes
figures gravées d'après les dessins de Barbier, Moitte , Boichot
et Fragonard. Ceux qui ont souscrit pour les figures ayant
la lettre et les eaux fortes sont invités à se présenter incessam-
Il y a un exemplaire vélin à vendre, Il est attesté
unique par l'auteur et l'imprimeur.
ment. -
-
Lettres de Mirabeau à Chamfort, imprimées sur les originaux
écrits de la main de Mirabeau , et suivies d'une traduction de
la dissertation allemande sur les causes de l'universalité de
la langue française , qui a partagé le prix de l'académie de
Berlin ; traduction attribuée a Mirabeau , et imprimée sur le
manuscrit corrigé de sa main. In - 8 ° . Prix , 50 sous pour
Paris, et 3 liv. , franc de port , pour les départemens . AParis ,
chez le directeur de la Décade philosophique , rue Therese
Butte-des-Moulins .
Z4
( 360 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De New-Yorck , le 13 juin 1796 .
Le chevalier Trujo a débarqué le 3 de ce mois à
Norfolck en Virginie . Il vient en Amérique en qualité
de ministre plénipotentiaire de la cour de Madrid
auprès des Etats -Unis.
Robert Barclay a été nommé par sa majesté britannique
pour venir régler les limites de la riviere
Sainte Croix , de concert avec MM. James Sulivan
et Howel , commissaires nommés de la part des Etats-
Unis.
Un navire américain qui arrive de Surinam , a confirmé
l'avis que la colonie hollandaise s'était rendue
aux Anglais à la fin de mai ; il a rapporté aussi qu'une
escadre hollandaise de cinq vaisseaux de ligne et
trois frégates , ayant des troupes à bord , et commandée
par l'amiral Brackel , était arrivée à Cayenne .
De Philadelphie , le 18 juin . Le congrès a fixé , par
un acte passé dans ses dernieres séances , l'établissement
militaire des Etats - Unis ; il sera formé d'un ré .
giment de dragons de 350 hommes , de quatre régimens
d'infanterie de 150 hommes chacun , et de deux
petits corps d'artillerie et d'ingénieurs . Il serait difficile
d'organiser à moins de frais une force publique
capable de maintenir l'union et la paix entre seize
Etats - confédérés occupant un immense continent.
Le président du congrès vient de quitter cette
ville avec sa femme pour se rendre à sa résidence à
Mont-Vernon .
( 361 )
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 1er août 1796.
On a reçu de Constantinople , sous la date du
15 juin , le rapport suivant :
Le capitan pacha ayant reçu l'ordre positif de se
rendre dans l'Archipel avec six vaisseaux de ligne et
quatre frégates , a hissé son grand pavillon sur le
plus beau de ses vaisseaux , et est monté à bord
pour y recevoir les complimens d'usage . Les ministres
étrangers lui ont fait leur visite , et à cette occasion
le vaisseau amiral a été paré des pavillons de
leurs gouvernemens respectifs : mais quelle a été la
surprise des Français en ne voyant pas flotter parmi
les autres le pavillon tricolor ! Le ministre Verninac
fit sur- le-champ les démarches qu'il jugea nécessaires
pour engager le ministre ottoman à réparer l'affront
qu'on venait de faire à la République Française . Le
capitan pacha feignit d'avoir ignoré le fait , et en
accusa l'officier subalterne qui a la fonction de déployer
les divers pavillons , et de les disposer sur
le vaisseau amiral : en conséquence , cet officier eut
ordre d'aller faire ses excuses à l'ambassadeur de la
nouvelle république ; de retour chez lui , on le mit
aux fers , et on en donna avis à M. Verninac : le
capitan - pacha lui fit notifier que le coupable restetait
aux fers aussi long- tems qu'il le jugerait à - propos
; mais M. Verninac eut la générosité d'envoyer
son premier dragoman pour le remercier et solliciter
la liberté de l'officier. Pour donner encore une satisfaction
plus éclatante à l'ambassadeur républicain ,
le pacha le reçut à son bord au milieu d'une décharge
de sept coups de canon ; honneur qui n'avait
été rendu à aucun ministre des autres puissances
étrangeres ; aussi s'attend - on à des réclamations de
leur part. Bien des personnes présument que l'oubli
du pavillon tricolor est un fait exprès , attendu que
l'amiral turc cherchait un prétexte pour distinguer,
d'une manière plús marquée l'ambassadeur français.
!
( 362 )
1
Quoi qu'il en soit , il est certain que M. Verninac et
toute la légation républicaine montrerent infiniment
plus de joie au salut de l'escadre turque , qu'ils n'avaient
témoigné de mécontentement pour l'oubli de
leur pavillon.
an-
Les lettres de Gothenbourg du 22 juillet ,
noncent que le vaisseau suédois la Sophie -Magdeleine ,
y est arrivé venant de la Chine .
Sur ce bâtiment était embarqué le cit. Beautems-
Beaupré , ingénieur - hydrographe de l'expédition
tentée en 1791 , par d'Entrecasteau , pour parvenir à
découvrir le navigateur la Peyrouse.
Ce savant , après des hasards multipliés , qui ont
retardé son retour en Europe , devra le bonheur
d'être rendu à sa patrie au soin et au zele du capitaine
Nissen , qui a eu pour lui , dans la traversée ,
tous les égards dont il aurait usé envers un officier
supérieur de sa nation .
Le cit. Beautems - Beaupré arrivera incessamment à
Paris . Le résultat de ces nombreuses observations ne
pourra , dès qu'il sera connu , qu'intéresser l'Europe
savante .
Il a annoncé à son arrivée à Gothenbourg , que
quelques jours avant son départ du Cap , l'on avait
eu la nouvelle que vingt - cinq hommes de l'équipage
d'un corsaire de l'Isle -de- France , ayant apperçu ,
à l'embouchure du Gange , un gros vaisseau de la
compagnie anglaise qui faisait des signaux pour
demander des pilotes , se sont rendus à bord de
l'anglais , sous prétexte de le piloter ; et tandis que
l'équipage se reposait , ils se sont emparés du bâtiment
richement chargé , et l'ont conduit à l'Isle - de-
France .
La démarcation des limites entre les trois puissances
qui se sont partagées la Pologne , éprouve toujours
de grandes difficultés , et peut devenir la cause d'un
changement dans les relations qu'elles ont conservées
jusqu'à présent . La Prusse et l'Autriche sur- tout sont
dans une espece d'état de guerre . L'une et autre
veulent s'approprier les mines de vif-argent qui sont
dans les environs de Cracovie.
1
( 963 )
Catherine II est appellée comme médiatrice entre
elles ; et le prince de Nassau est arrivé à Vienne pour
proposer de sa part des moyens de conciliation.
Cependant , soit que le roi de Prusse n'ait pas beau
coup de confiance dans l'impartialité de l'impératrice ,
quoiqu'on dise qu'il ait gagné son estime ,
soit qu'il
doute qu'elle ait assez d'ascendant sur l'empereur
pour lui faire agréer des propositions qui lui conviendraient
, ses troupes marchent du côté de Cracovie
, et les nouvelles du 18 juillet apprennent que
l'avant-garde n'en était à cette époque éloignée que
d'un mille ; et que l'on croyait que le gouvernement
autrichien allait être forcé de quitter cette ville pour
se retirer à Lublin.
De Francfort-sur-le-Mein , le 9 août.
Le quartier-général de l'armée de Sambre et Meuse
vient d'être transféré à Schweinfurt. Les Autrichiens
se retirent de toutes parts sur la Bohême , dans un
état de délâbrement difficile à exprimer. Les Répu
blicains se sont emparés près de Bamberg d'une
grande quantité de charriots chargés d'effets de toute
espece , ainsi que d'environ trente à quarante bateaux
sur le haut Mein , contenant une grande partie des
équipagés de l'ennemi . Enfin , jamais retraite ne s'est
faite avec autant de précipitation . La désertion est à
son comble dans les armées , même dans les vieilles
bandes des Hongrois, chose presque sans exemple.
Une partie de la garnison de Francfort vient de
quitter cette ville pour se rendre devant Mayence ,
afin de renforcer la division du général Bernadotte ,
qui a déja commencé les approches. Les Autrichiens:
ont fait , le 1. août , une sortie terrible , dans laquelle
ils sont parvenus à repousser les Français à trois quarts
de lieue de la place. Sur ces entrefaites , les troupes
expédiées de Francfort étant arrivées , le combat a
changé de face , et l'ennemi a été repoussé dans la
place ; après quoi les assiégeans ont repris leurs anciennes
positions . Le siége de Mayence sera long et
sanglant , si l'on est obligé de réduire ce boulevard
1
( 364 )
de l'Empire germanique par la force des armes. -
Tous les princes de l'Empire qui sont encore en
guerre avec la République Française , ont décidé
d'assembler un congrès général dans la ville d'Eisenach
, pour concerter les moyens de faire sans délai
la paix avec la France , à quelque prix que ce soit.
Ausbourg , 27 juillet. Tous les membres des cercles
de Suabe se sont rassemblés dans notre ville depuis
le 18. Le résultat de leurs délibérations a été la nécessité
reconnue de faire une paix séparée avec la République
Française ; d'envoyer sur-le-champ une dépu
tation au général Moreau , afin d'obtenir , sous la
médiation du roi de Prusse et du duc de Wurtem
berg , une suspension d'armes.
Ratisbonne , 28 juillet . M. le baron de Hugel , mi◄
nistre impérial et royal à la diete , vient de recevoir
de la part du feld - maréchal du Saint-Empire romain,
l'archiduc Charles , un courier, porteur d'un mémoire
adressé à la diete , dans lequel , par des expressions
vives et frappantes , S. A: expose le mauvais état où
se trouve la caisse de l'Empire , et fait entrevoir l'urgente
nécessité de payer incessamment le restant des
mois romains. Il demande en outre qu'il lui soit envoyé
tout ce qui peut se trouver actuellement en
caisse. M. le baron de Hugel en a donné de suite
connaissance au ministre dictatorial , M. de Strauss ,
qui a fait assembler le corps électoral , pour délibé
rer sur cet objet important.
La bourgeoisie de notre ville vient d'adresser une
pétition au magistrat , pour le prier de faire sortir de
notre territoire , en trois fois 24 heures , tous les émigrés
français et flamands. La resolution du magistrat
a été conforme à la demande .
Extrait d'une lettre du quartier - général de l'archidue
Charles , à Neuberg , entre Ingolstadt et Donawerth
du 28 juillet.
S. A. R. l'archiduc Charles vient de recevoir deux
Couriers de Vienne ; l'un de S. M. l'empereur , son
frere , lui mande de ne plus faire d'inutiles sacrifices
( 365 )
1
en troupes pour la conservation de l'Empire germanique
, excepté la Baviere , les évêchés de Salzbourg
et Passaw , lesquels , par leur situation naturelle , peuvent
se défendre sans compromettre beaucoup le salut
de l'armée . S. M. manifeste à son frere la profonde
‹ douleur que lui ont causée les événemens survenus
dans l'Empire germanique , par la conduite peu paci
fique de plusieurs de ses alliés , et notamment le roi
de Prusse . Il lui fait part en outre qu'il a adjoint à
son ministre à Basle , M. le baron de Degelmann , les
commissaires et secrétaires MM. le baron de Gresselberg
, le baron de Wintersbach , de Guatimel et de
Greisenegg, pour aider , par leurs lumieres , à une
nouvelle négociation de préliminaires de paix . — Le
deuxieme courier , qui est du conseil de guerre , instrait
l'archiduc Charles des moyens qu'il doit prendre
avec le feld-maréchal comte de Wurmser , pour conserver
entre eux une communication , et défendre de
tous leurs efforts la ville et forteresse de Mantoue . On
lui donne en même tems connaissance qu'une nou
velle armée formidable , dans laquelle se trouve
40,000 Hongrois , est sur le point d'être organisée ,
pour entreprendre , s'il le faut , une nouvelle guerre .
De Nuremberg , 24 juillet . Le roi de Prusse vient de
prendre possession de l'évêché d'Aichstadt. Ce petit
pays , de 18 lieues de long sur 7 de large , est très fertile
c'est un Etat souverain qui fait partie du cercle
de Franconie.
De Cologne , 6 août. Une lettre de Vienne , en date
du 20 juillet , mande que le même jour , à l'issue d'un
grand conseil de guerre , le bruit s'est répandu que
la plupart des membres du cabinet avaient opiné
pour une prompte paix avec la France ; mais que
malgré cela l'empereur était décidé à continuer la
guerre ; et qu'il était question d'une conscription de
250,000 hommes pour sauver l'Etat en danger , et soutenir
la dignité impériale . Cette décision inattendue
a jetté la consternation dans les Etats héréditaires . On
annonce que les Hongrois obtiendront ce qu'ils demandent
depuis long- tems , pour les encourager à
( -366 )
―
faire leurs derniers efforts en faveur de la maison
d'Autriche. Mais les hommes sensés ne voient pas
sans douleur le parti extrême que l'on va prendre ,
e qui menace d'un avenir sinistre . Une lettre du
21 mande ce qui suit : « Aujourd'hui le peuple s'est
ameuté à Vienne dans différens quartiers de la ville .
Des milliers de personnes ont entouré l'hôtel du ministre
Thugut en criant la paix ! la paix ! la garde est
heureusement parvenue à dissiper les rassemblemens.
Maintenant tout est rentré dans l'ordre. On assure
qu'un certain nombre de mauvaises têtes cherchent
à exalter le peuple pour le porter à l'insurrection . →
Le ciel veuille nous conserver la tranquillité dont
nous avons joui jusqu'à cette heurè . ››
ITALIE . De Bologne , le 12 juillet.
On vit ici avec surprise , il y a quelques jours ,
un manifeste imprimé des habitans de Lugo , gros
bourg du duché de Ferrare ; par lequel ils invitaient
tous les habitans des campagnes et des villages voisins
à prendre les armes pour la défense de leurs saints
protecteurs , du souverain de l'état et de la patrie ,
et à s'enrôler sous les drapeaux de l'église . On assure
que les auteurs de cette folle croisade sont les prêtres
secondés par des juifs . Le général Augereau , informé
de cette démarche aussi hardie qu'inconsidérée , fit publier
à Lugo , une proclamation , dans laquelle il disait
en substance que si les habitans ne déposaient pas les
armes dans l'espace de trois heures , il marcherait
avec ses troupes contre Lugo et la mettrait à feu et à
sang.
Les Lugois ne firent aucun cas de cette menace ;
au contraire , ayant appris que soixante dragons avec
huit officiers passaient près de leur ville , ils allerent
se mettre en embuscade pour les massacrer ; mais
fls se tromperent sur les signaux convenus ; ils sortitirent
trop tôt de l'embuscade et ne purent tuer
que cinq dragons ; les autres prirent , la fuite . On
ne sait ce que sont devenus les officiers qui étaient
dans des voitures . Il est certain qu'à l'hôtel- de- ville
de Lugo on suspendit deux têtes des Français tués .
( 367 )
Malgré cet acte de barbarie , le chargé d'affaires
de sa majesté catholique , qui réside à Bologne , fit
des démarchés auprès du général français pour sauver
Lugo , et demanda à aller en personne dans cette
ville , pour engager les habitans à rentrer dans l'obéissance
et à mettre bas leurs armes ; le général y consentit
; mais les efforts du chargé d'affaires furent
inutiles ; il revint sans avoir rien pu obtenir . Alors
le général Augereau fit marcher vers Lugo un gros
corps de troupes , tant d'infanterie que de cavalerie ,
avec des canons , des obusiers et des munitions de
guerre .
La résistance que les malheureux habitans de Lugo
apporterent à l'attaque des troupes françaises , fut
beaucoup plus opiniâtre qu'on n'avait dû l'attendre
d'un peuple mal armé , sans ordre et sans chef , combattant
une armée nombreuse et aguerrie . On compte
plus de mille morts ou blessés de leur part, et environ
deux cents du côté des Républicains . Après le combat,
le général Augereau , après avoir cerné la ville , y fit
entrer ses troupes auxquelles le pillage fut permis
pendant trois heures . Tous les individus rencontrés les
armes à la main , furent mis à mort . Samedi , dans la
matinée , nous vîmes entrer dans notre ville l'armée
victorieuse avec un immense butin , qui fut sur- lechamp
mis en vente sur notre place : c'était le spectable
de la foire la plus riche qu'on eût vue de longtems
. On amena en même- tems vingt-huit prisonniers
de Lugo , qui furent conduits dans les prisons
publiques .
Le général Augereau a fait afficher et répandre
dans toutes la province une proclamation dont voici
la teneur :
" Vous venez de voir un exemple terrible. Le sang
fùme encore à Lugo ... Lugo calme et tranquille aurait
été respecté comme vous ; il aurait joui de la paix ,
les meres n'auraient pas à pleurer leurs fils ; les veuves,
leurs maris : les orphelins , leurs peres. Que cette
épouvantable leçon vous apprenne à apprécier l'amitié
du Français C'est un volcán quand il s'irrite ; il rén -t
verse et dévore tout ce qui s'oppose à son irruption.
܂
( 368 )
Au contraire ; il carresse et protege quiconque cherche
en lui un appui ; mais il faut acheter sa confiance par
quelqu'acte qui lui serve de garantie . Trop long -tems
et trop souvent on a abusé de sa bonne foi . Voici ce
que sa sûreté exige de vous , et ce que j'ordonne en
conséquence 1 ° . chaque commune rendra toute espece
d'armes à feu ; 2 °. toutes ces armes seront portées
Ferrare , où il en sera fait un dépôt général ; 30. toute
personne qui , dans les 24 heures de la publication
du présent ordre , n'y aura pas satisfait , sera fusillė ;
4º . toute ville , bourg ou village où l'on trouvera un
Français assassiné , sera brûlée ; 5º . tout habitant convaincu
d'avoir tiré un Français , sera fusillé et sa
maison incendiée ; 6° . tout village qui prendra les
armes sera brûlé ; 7º . tout chef de révolte ou d'attroupement
sera puni de mort .
De Rome , 15 juillet. L'édit que le saint-pere vient de publier
sur l'accueil que ses sujets doivent aux Français , prouve
le desir sincere qu'il aa de conclure bientôt une paix solide . Il
leur représente que tous les motifs se réunissent pour leur faire
un devoir de respecter et de bien traiter les Français , les
principes de notre sainte religion , le droit des gens , l'intérêt
du peuple , la volonté du souverain , etc .; il leur dit que l'armistice
obtenu est un effet de la miséricorde de Dieu , puisqu'il
est toujours avantageux de perdre une partie pour conserver
le tout ; il enjoint en conséquence à tous ses sujets
quets que soient leur condition , leur âge et leur sexe , de ne
se livrer à aucun mouvement inconsidéré , et de se défier des
insinuations perfides ; il déclare que quiconque insultera par
ses actions ou par ses discours , même de la maniere la plus
légere , les commissaires français , leurs agens , leurs domestiques
ou dépendans , sera puni du dernier supplice , ses biens
seront confisqués , et il sera déclaré infâme , comme rebelle
et traître à la patrie . Ceux qui , par leurs discours , leurs conseils
, leurs écrits , provoqueraient quelqu'insulte contre les
Français , quand même l'effet ne suivrait pas , seront soumis
aux mêmes peines . Ceux qui , étant témoins de pareils actes
ne les dénonceront pas aux tribunaux ordinaires , seront condamnés
à dix ans de galeres . Les dénonciateurs qui voudront
une récompense recevront 500 écus , en donnant les preuves
du délit. Les tribunaux procéderont contre les accusés dans
les formes les plus expéditives , et il n'y aura, ni rémission ni
diminution de peine à espérer. Cet édit , extrêmement long ,
prévoit tous les cas possibles .
9
1
( 369 )
De Florence , le 15 juillet . Le 12 de ce mois , le sécrétaire
d'état reçut une lettre du gouverneur de Porto - Ferrajo
qui mandent que , le 5 , une escadre anglaise de 17 vaisseaux ,
avec deux mille hommes de troupes , avait paru devant le
port , en annonçant l'intention d'empêcher seulement que
les Français ne s'emparassent de ce poste , sans vouloir aucunement
violer la neutralité . Mais le lendemain au matin
un détachement des troupes anglaises s'empara du petit fort
de Saint -Jean- Baptiste , à un mille de la place. Le débarquement
se fit la nuit suivante sur la place d'Acquavia , qui
est hors de la portée du canon des forts . Les Anglais établirent
aussi - tôt sur la colline une batterie qui dominait la
ville . Après quoi deux officiers s'avancerent tambour battant ,
et firent remettre au gouverneur un écrit , portant que les
troupes françaises s'étant emparées de la place et du port
de Livourne , les canons de la forteresse ayant tiré sur les
vaisseaux de sa majesté britannique , et les propriétés des sujets
de sa majesté à Livourne ayant été violées , malgré la neutralité
du grand - duché , il y avait lieu de craindre que les
Français ne vinssent s'emparer de même de Porto-Ferrajo
et de l'isle d'Elbe , position qui pourrait favoriser les projets
hostiles qu'ils ont sur la Corse ; qu'en conséquence , pour
prévenir des intentions et des projets aussi contraires aux
intérêts du grand- duc qu'à ceux de sa majesté britannique , le
commandant anglais demandait à mettre une garnison dans la
place en état de la défendre contre une invasion , ne voulant
d'ailleurs s'immiscer en rien dans l'administration civile , qui
serait soumise aux ordres seules de son altesse royale .
Le gouverneur de Porto- Ferrajo ayant convoqué tous les
chefs civils et militaires , il a été reconnu qu'il était impossible
d'opposer aucune résistance aux forces des Anglais . En
conséquence , ils y sont entrés, et s'y sont établis , en protestant
de leurs intentions amicales envers le souverain et les
peuples de la Toscane .
ESPAGNE. De Cadix , le 6 juillet.
On a été quelque tems en suspens sur le véritable objet
des mouvemens de l'escadre de l'amiral Solano . Le 21 du
mois dernier , cet amiral expédia un courier à Madrid , et
te 22 , il ordonna que l'on fit toutes dispositions pour le
départ de la flotte : mais , le jour suivant , il fit débarquer
une partie des vivres , ce qui annonçait une autre résolution
. Le 24 , il expédia un autre courier ; et le 26 il en reçut
un qui fut suivi , les jours suivans , de deux autres , qui
Tome XXII .
A a
( 370 )
ont enfin apporté les ordres définitifs de la cour. Le premier
a apporté l'ordre de débarquer toutes les munitions ,
troupes et artillerie de l'escadre , et de désarmer presque tous
les vaisseaux qui la composent en conséquence , le désarmement
a été aussi - tôt commencé . Le second courier a
apporté l'ordre de faire partir sans délai pour Carthagene
des Indes deux vaisseaux de ligne avec des munitions , de
l'artillerie et deux régimens d'infanterie cet ordre a été
exécuté avant-hier , 4 juillet . Le troisieme courier a apporté
l'ordre de tenir prêts à mettre à la voile quatre vaisseaux et
deux frégates avec des munitions , de l'artillerie et des
troupes de débarquement , pour une expédition secrete qui
est , dit-on , confiée à M. Nava .
:
En même tems , les amiraux Langara et Mazzaredo , commandans
- généranx des escadres de l'Océan et de la Méditerranée
, ont reçu l'ordre de sortir souvent pour faire des évolu- ,
tions navales.
D'après l'indécision relative à l'escadre de don Solano ,
l'escadre française de Richery paraît devoir rester ici , en
attendant quelque renfort , soit de vaisseaux de sa nation ,
soit de l'escadre hollandaise qui se trouve aux iles Canaries ,
et qui est composée de quatre vaisseaux , trois frégates et
deux corvettes . Au reste , l'escadre anglaise continue de croiser
à la hauteur de ce port , et se présente tous les jours en ligne
à la vue de notre rade.
HOLLANDE. De Leyde , le 31 juillet.
On voit dans un de nos papies s - nouvelles , une lettre datée
de Paris , qu'on dit venir d'une main sûre , et qui contient ce,
qui suit:
Hier , un homme digne de foi m'a assuré que l'envoyé
de Prusse venait de faire , aux ministres bataves , une visite .
très - amicale , dans laquelle il leur a donné à connaître que sa
cour desirait entretenir , d'une maniere durable , la bonne
harmonie et l'amitié avec la république des Pays- Bas . Sur la
demande des ministres , s'ils pouvaient donner officiellemen t
connaissance au gouvernement de leur république de cette,
visne et de cette assurance , l'envoyé a répondu affirmativement.
"
Dans le courant de la semaine derniere on a apperçu trèsdistinctement
de Schevelingen une escadre anglaise , composée
de deux vaisseaux de ligne et cinq frégates . Vers le soir
ees bâtimens regagnerent le large . On suppose qu'ils ne
eroisent sur nos côtes, que pour empêcher les nôtres de sortir,
( 371 )
et favoriser , par ce moyen , le passage aux convois qu'ils
ättendent de l'Océan .
L'escadre hollandaise qui est partie en février pour les Indes
orientales , est arrivée le 5 mai à l'isie Teneriffe , et elle a
remis en mer , le 18 du même mois , pour se rendre à
sa destination .
Dans la séance de la Conventlon nationale du 22 de ce
mois , le citoyen Kampenáar a été nommé président . Dans
celle du 25 , il a été fait lecture d'une note du ministre Noël ,
qui prie , au nom du Directoire de France , la convention
batave , d'employer ses bons offices et ses sages conseils
auprès des autorités constituées de la province d'Utrecht , afin
de les engager à rapporter le décret relatif aux anciens régens
de cette province . Cette note a été renvoyée au comité des
affaires étrangeres .
La séance du 26 a été employée à discuter la question de
savoir si l'église doit être séparée du gouvernement politique .
Le représentant Kantelaar a parlé avec force pour l'affirinative
, et a montré le danger du despotisme religieux . Cette
discussion a continué les trois jours suivans .
Le 29 , on a donné lecture d'une note envoyée par le ministre
Noël , contenant l'énumération des objets dont a
besoin l'escadre française qui se trouve à la rade de Helvoët.
Le citoyen Blauw , l'un des ministres bataves à Paris , est
rappellé ; il doit recevoir une mission pour l'Italie .
ANGLETERRE. De Londres , le 30 juillet.
Avant-hier , le roi tint au palais de la reine un conseil où
assisterent tous les ministres , et où sa majesté signa trois
ordres . Par le premier , l'ouverture du nouveau parlement
est prorogé à quarante jours par delà le terme de la dernière
prorogation ; par le sécond , un embargo est mis sur tous les
vaisseaux qui se trouvent actuellement ou qui viendront dans
un des ports du royaume , chargés de marchandises pour lé
compte des sujets du grand - duc de Toscane , ainsi que sur
les bâtimens destinés pour quelques-uns des ports du grandduc
ou de l'état ecclésiastique ; le troisieme ordre regarde le
paiement des lettres-de-change tirées ou endossées dans la
ville de Livourne .
en date
Du 4 août. Dans la gazette intitulée The Courrier ,
de ce jour , on annonce que le comte de Montmort est arrivé
la veille avec des dépêches de Monsieur , ou comme d'autres
f'appellent , Louis XVIII , adressées au comte d'Artois à Edimbourg.
M. de Montmort a confirmé l'avis de l'assassinat de
A a 2
( 372 )
Monsieur à Dillingen près d'Ulm , le 19 juillet , tel que les
papiers du continent l'ont annoncé. La seule différence qu'il
y ait dans ce récit , c'est qu'il a été blessé d'une balle de pistolet
d'arçon , et non de carabine . Il a ajouté aux avis des gazettes
, que le 21 la plaie était en bon état , et que le prince
avait continué sa route vers la Saxe ; mais qu'on ne savait pas
encore le lieu où il devait résider.
Du 6 août . M. Hammond , ci-devant notre ministre auprès
des Etats -Unis , est parti avant-hier pour Paris avec un secrétaire
et une suite assez considérable . On le dit muni de pou
voirs assez étendus pour entamer une négociation . On voit
que notre ministere a baissé un peu son ton ; et a senti qu'il
ne fallait pas faire de M. Hammond comme de M. Wickham,
un simple porteur de message. On peut regarder sa mission
comme la premiere démarche sérieuse et sincere que M. Pitt
ait faite pour délivrer son pays c s de la guerre..
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux conseils , du 15 au 25 thermidor.
Thibaudeau , rapporteur de la commission sur le
Midi , a la parole . Il donne lecture , 1º . de l'extrait
des procès- verbaux des vingt - une sections de Marseille
, où la tranquillité a été troublée par des factieux
, et contre les opérations desquelles ont réclamé
deux mille cinq cents citoyens qui n'ont pu y voter;
2. des pieces transmises à la commission par le Directoire.
Nous avons déja parlé des faits contenus dans les
procès-verbaux , de l'assassinat du malheureux Bourguignon
, et des provocations des montagnards conduits
par l'ex - conventionnel Granet.
Les pieces transmises par le Directoire sont des
rapports des autorités civiles et militaires de Mar.
seille sur ces tristes événemens. Il paraît que le commandant
Liegeard , brave homme , ne partage point
ces excès ; mais il n'a pas osé dire toute la vérité .
{
( 373 )
Quant aux autorités civiles , composées comme
relles le sont des créatures de Fréron , on s'imagine
bien qu'elles n'ont pas manqué d'altérer les faits et
d'attribuer toutes les scenes qui ont eu lieu aux royalistes
, aux émigrés , aux débiteurs faillis , aux jeunes
gens de la premiere requisition , de faire l'éloge de
Puget - Barbantane , et de représenter le malheureux
Bourguignon , tantôt comme un patriote de leur
trempe , tantôt comme un royaliste et un fuyard .
Le commissaire Mitoulin dit que la section nº .
est la seule où il se soit passé des scenes scanda
leuses , et il a l'impudeur d'en donner pour raison ,
que c'est celle qui renferme le plus de gens opulens
ou à leur aise . En serions - nous donc encore au tems
où l'opulence était un titre de proscription ?
La cause des mouvemens , a dit le rapporteur , est
que les uns voulaient confirmer les choix du Direc
toire , et les autres continuer les magistrats en fonctions
lors des assassinats . Le journal intitulé l'Observateur
du Midi , digne émule de Baboeuf , n'a pas peu
contribué à fomenter le trouble et la sédition .
D'autres événemens aussi atroces se sont passés à
Aix , les 3 et 4 thermidor : plusieurs citoyens ont été
égorgés , entr'autres le citoyen Bernard , commissaire
du gouvernement , et ces assassinats sont excusés par
un administrateur qui , avec un sang - froid barbare ,
dit que les assassinės sont des royalistes , ou des
hommes nuls et peu à plaindre !
Le conseil a annullé , sur l'avis de la commission ,
les opérations des assemblées primaires de Marseille ,
et charge le Directoire de pourvoir aux nominations
jusqu'aux élections prochaines .
Celui des Anciens a discuté dans la séance du 16 ,
la résolution concernant les enfans nés hors mariage.
Il s'agissait de savoir si en rapportant la loi du 12 brumaire
, l'on pouvait annuller ses effets , c'est- à - dire
-les partages exécutés . Plusieurs membres préten- .
daient que c'était donner à la nouvelle loi un effet
rétroactif , et qu'on s'écartait ainsi de la déclaration
des droits ; mais Tronchet a observé , qu'en convenant
que le législateur n'avait pas eu le pouvoir de
A a 3
( 374 )
- .)
la porter , il était contradictoire de maintenir l'exécution
qu'elle a obtenue .
La résolution a été approuvée .
Thibaudeau lit , le 17 , au conseil des Cing - cents ,
de nouvelles pieces sur le Midi. Elles portent qu'on
est parvenu à rétablir momentanément le calme , en
suspendant la garde nationale de toute fonction , et
en faisant faire le service par la troupe de ligne ,
4
ܪ܂
Elles donnent d'ailleurs une idée de la situation
de ces malheureuses contrées qui fait frémir ; le commissaire
du Pouvoir exécutif demande à être remplacé
si on n'envoie pas des forces considérables
l'administration départementale ne cache pas que des
bandes d'assassins parcourent les rues armés de pied
en cap ; mais rien n'est plus capable de peindre l'état
où se trouve cette commune qu'une phrase d'un
arrêté pris par la même administration ; on y recommande
à tous les hommes de rester chez eux et de
ne laisser sortir que les femmes pour pourvoir à la
subsistance des familles .
Les auteurs de tous ces massacres restent toujours
ignorés ; une de ces pieces les attribue aux royalistes
et aux terroristes tout ensemble ; elle ne déguise pas
au moins que ces derniers y ont pris part avec cette
férocité qui les caractérise .
Thibaudeau ne fait pas de proposition nouvelle ;
il demande seulement que ces nouvelles pieces soient
jointes à celles lues hier et envoyées avec elles au
conseil des Anciens à l'appui de la résolution prise
hier par le conseil . Ordonné .
Trois résolutions expédiées dans la forme d'urgence
, sont renvoyées par le conseil des Anciens à
des commissions , et deux autres sont rejettées , savoir ;
celle relative à l'entier recouvrement de l'emprunt
force , et celle concernant le commerce de la poudre
à tirer.
Blutel , organe d'une commission spéciale , expose ,
le 18 , à celui des Cinq- cents , qu'au moment où les
habitans des pays révoltés viennent de ressentir les
elets de la bienveillance nationale , il serait injuste
de faire poursuivre les militaires qui ont commis
( 375 )
1
qlque vol ou autre délit durant le tems de la guerre
de la Vendée . Il propose de leur étendre les bienfaits
de l'amnistie prononcée en faveur des vendéens et
chouans . Impression et ajournement .
Mailhe , au nom de la commission chargée de
l'examen du message du Directoire , concernant la
suppression des établissemens religieux dans les
départemens réunis de la ci- devant Belgique . Nous
avons laissé à l'opinion publique le tems de préparer
les esprits dans la ci-devant Belgique , sur la suppression
des monasteres et autres établissemens religieux
. Trop précipitée , cette suppression n'aurait pu
se faire sans trouble ; aujourd'hui elle sera reçue
avec reconnaissance , tant il est vrai qu'en matiere
de religion un gouvernement sage obtient plus par
la raison que par la violence.
La vente des biens ecclésiastiques situés dans la
Belgique offre une ressource immense au gouvernement
; mais un grand acte de justice doit la précéder . Il
faut assurer l'existence à leurs possesseurs , Penseriezvous
, avec le Directoire , qu'il faille leur accorder ,
au lieu de pensions viageres , des capitaux en bons
qui ne seront applicables qu'à l'acquisition des biens
nationaux de ces départemens : tel est du moins l'avis
de votre commission . Les pensions annuelles pesent
sur le trésor public ; il faudrait de nouvelles retributions
pour les faire payer. La perspective de nouvelles
impositions épouvanteraient les habitans de
ces nouveaux départemens .
Ce sera un moyen d'attacher des hommes inutiles
au sol par la propriété , et à la révolution par ses
Bienfaits . En devenant propriétaires , ils deviendront
citoyens . Plût à Dieu que ce systême eût été suivi
quand on dépouilla le clergé de France de ses antiques
usurpations ! Ces hommes auraient ressenti les
bienfaits de la propriété : les prêtres , intéressés par
leurs nouvelles possessions , n'auraient pas troublé la
tranquilité publique par les vains prétextes de la
religion ; ils n'auraient pas rassemblé ces matieres
combustibles dont ils avaient embrâsé une partie de
la République.
A a 4
( 376 )
(
Supposons qu'il y ait dans ces départemens réunis
huit mille religieux et quatre mille religieuses . Prenons
mille francs pour le terme moyen des pensions
que vous aurez à accorder aux hommes , et cinq cents
francs pour celles que vous accorderez aux femmes :
la totalité s'élevera , pour les premiers , à huit millions ;
et pour les secondes , à deux millions. Les capitaux
de ces pensions à dix pour cent . feront environ
cent millions , qu'on paiera en biens nationaux de
la Belgique.
Si, comme on le pense , la valeur de ces biens s'éleve
à plus de douze cents millions , il en restera onze
cents pour le trésor public .
Le rapporteur présente un projet de suppression
dont l'ajournement et l'impression sont arrêtés .
Deux résolutions sont adoptées par les Anciens ;
la premiere , portant augmentation ou plutôt paiement
en numéraire de la moitié du traitement des
fonctionnaires et employés ; et la deuxieme , relative
aux exportations des marchandises .
Organe de la commission des finances , Defermont ,
dans la séance du conseil des Cinq-cents , du 19 , fait
adopter la résolution suivante :
Art. Ier. A compter du 1er. fructidor prochain
chaque franc de contribution directe et indirecte
sera payé en numéraire ou en mandats au cours .
II. Le cours sera déclaré , conformément à l'article
IV de la loi snr le paiement du quatrieme quart
des.domaines nationaux.
III. Chaque receveur ou percepteur sera tenu de
tenir un journal où sera porté le montant de ses
recettes , et l'espece des valeurs .
IV. Il sera fait remise de 20 pour 100 aux contribuables
sur chaque paiement fait en mandats pendant
le mois de fructidor.
V. Chaque franc de fermage , payable en mandats
valeur représentative du prix du bled , sera payé
pendant le mois de fructidor , comme chaque franc
de contribution .
Sur la proposition de Dumolard , la discussion sur
l'arrêté du Directoire , qui suspend l'exécution de la
( 377 )
loi du 3 brumaire , concernant la marine , est encore
ajournée.
Le Lycée des arts fait , le 20 , hommage au conseil
de 25 exemplaires de l'éloge funebre de Lavoisier , et
il appelle son attention sur les arts mécaniques qui
ne reçoivent pas de lui les mêmes encouragemens
que les arts libéraux .
Le conseil se met en comité général pour discuter
F'acte d'accusation contre Drouet. '
Celui des Anciens entend le rapport fait par Portalis
, sur la résolution qui porte que les jugemens de
la haute-cour de justice ne seront point soumis au
recours en cassation . Après une courte discussion ,
elle est approuvée . Le 20 , il adopte également celle
qui déclare que les membres du gouvernement ne
pourront être cités à comparaître dans des tribunaux
autres que ceux établis dans les communes où ils
résident.
La résolution relative à la composition de la hautecour
de justice est ensuite présentée à la discussion, "
Le rapporteur en trouve les développemens métho
diques , et les dispositions judicieuses et équitables :
il en propose l'approbation ; ce qui est adopté.
On lit dans la séance du 21 du conseil des Cinqcents
des lettres du général Rigaud , commandant à
Saint-Domingue. Il annonce que les Anglais et les
émigrés avaient entrepris le siége de Léogane , mais
qu'ils ont été repoussés. Le conseil rejette , par la
question préalable , un projet tendant à supprimer ,
pour cette année , la vaine pâture. Il adopte celui
présenté par Bion sur les droits de transport pour les
paquets et pour les personnes , par terre ou par eau.
Il s'est formé ensuite en comité général pour l'acte
d'accusation de Drouet.
Celui des Anciens a approuvé , le même jour , la
résolution relative aux troubles de Marseille .
Le 22 , le conseil des Cinq cents a adopté la proclamation
qui convoque la haute- cour de justice à
Vendôme : les hauts-jurés s'y réuniront le 15 fructidor.
Blutel a présenté un projet de résolution en faveur
I
( 378 )
des défenseurs de la patrie qui ont été mis à leur
insu sur des listes d'émigrés , et n'ont pas fait leur
réclamation dans le delai donné. Il propose de les
relever de la déchéance , Impression et ajournement .
Le comité général concernant Drouet continue . II
a rempli une partie de la séance du 22 et celle du 23.
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
sur la contribution somptuaire et personnelle , celle
relative au paiement des fermages et contributions
en valeur réelle . Il a rejetté la résolution qui fixe les
moyens de déterminer l'appel , lorsqu'il y a dans une
affaire plus de deux parties qui ont des intérêts opposés
.
Le conseil des Cinq - cents s'est encore formé en
comité général le 24 , mais c'est pour s'occuper des
finances. Pastoret a appellé son attention sur l'état
actuel des prisons : comment arrive - t - il que nos lois
sur l'emprisonnement soient si humaines , et que
séjour des prisons soit si barbare la commission'
nommée pour cet objet fera incessamment son rapport.
le
Le Directoire annonce de nouveaux triomphes en
Italie ; les ennemis ont perdu 4 mille hommes, 32 canons
et deux drapeaux ; on leur a fait 7200 prisonniers.
Le conseil des Cinq - cents ayant prorogé jusqu'au
er. frimaire prochain l'établissement du nouveau
régime hypothécaire , celui des Anciens approuve ,
le 24 , cette résolution . Le lendemain , il se forme
en comité général pour entendre la lecture d'un
message du conseil des Cinq - cents .
Monnot présente à ce conseil , le 25 , deux projets
de résolution ; le premier concerne les patentes . Il
est adopté ; et le second , le mode de paiement de ce
qui reste de l'emprunt forcé. Il est ajourné
PARIS. Nonidi 29 thermidor, lan 4. de la République.
La commémoration du 10 août a été célébrée le 23 de ce
mois , avec une grande solemnité , et sur - tout avec un grand
( 379 )
ད་
calme . Des malveillans avaient cherché à répandre d'avance
des inquiétudes sur cette journée ; jamais fête na
été plus brillante , ni plus tranquille. Les courses à pied ons
commencé au Champ-de-Mars à 4 heures et demie. Les concurrens
se sont divisés en huit pelotons , et ont couru successivement
; ensuite , les vainqueurs se sont disputés le prix
dans une derniere course . Le cit . Villemaraux , grenadier , a
remporté le premier prix ; et le cit . Cosme , éleve de l'école
de santé , le second . Ils ont reçu , l'un , un sabre ; l'autre ,
des pistolets de poche .
I
La course à cheval a succédé ; les concurrens se sont partagés
en deux divisions ; les deux vainqueurs ont ensuite concouru
ensemble . Le cheval normand le Coursier , monté par
le cit . Turieux , a gagné le premier prix . Le second l'a été
le cheval normand le Général , monté par Franconi l'aîné. Le
premier prix était une carabine ; et le second , une paire de
pistolets.
par
Les prix du jeu de bagues ont été remportés par les citoyen
Roger et Janin. Ils ont reçu , l'un , une carabine ; l'autre , des
pistolets.
誓
La fête devait être terminée par des expériences aérosta
tiques , mais le grand vent qui s'éleva le soir ne le permit pas .
Tous les vainqueurs , après leur proclamation , ont été
couduits du Champ-de-Mars aux Champs-Elysées , sur un char
antique traîné par quatre chevaux de front , au bruit des applaudissemens
, et précédés d'un corps nombreux de musique.
Une partie des Champs-Elysées était éclairée par une illumi
nation plus belle et mieux entendue encore que la précédente
. Le feu d'artifice a été d'un très-bon genre , l'affluence
des spectateurs immense , et leur esprit excellent . On ne s'est
point apperçu qu'il existât ni royalistes ni terroristes ; mais,
tout le monde en revint paisible et satisfait. En général , cette
fête a été une des mieux ordonnées . Malheureusement elle
n'a pas été sans accident. Une bombe d'artifice qui devait s'elever
à une certaine hauteur , éclata presque horisontalement,
et blessa cinq ou six personnes ; on assure que deux sont
mortes des effets et des suites de cette explosion .
Le soir du même jour , il y a eu quelques mouvemens dens
les prisons de l'Abbaye. Quelques prisonniers ont maltraité
le geolier, et ont voulu s'évader. On a dit d'abord que Drouet
avait eu la principale part à cette insurrection ; mais le fait a
été démenti par les agens mêmes de la police . On fit approcher
des troupes , et l'ordre fut bientôt rétabli.
Le tribunal de cassation a procédé , dans les formes pres(
380 )
crites par la constitution , à la nomination des juges et des
accusateurs qui doivent former la haute-cour de justice , qui se
rassemblera à Vendôme avant le 15 du mois prochain , pour
prononcer sur l'acte d'accusation contre Drouet et ses co-accusés.
Les juges sont les cit . Pajou , Moreau , Coffinhal
Gaudon et Audier-Massillon . Les accusateurs nationanx , les
cit. Viellard et Bailly.
-
-
Castellane, Langeac, Cadet- Gassicourt et Quatremere , condamnés
par contumace pour l'affaire de vendémiaire , ont été
successivement acquittés . On s'attendait qu'ils le seraient sur
la question intentionnelle ; car certains délits politiques s'affaiblissent
par le tems , et quand un gouvernement est établi
et s'affermit de jour en jour , les principes de la justice doivent
incliner sans doute vers l'oubli du passé et l'extinction de
toutes les haines . Mais la chose à laquelle il était difficile de
s'attendre , c'est le motif sur lequel le jury s'est fondé ; il a
déclaré qu'il n'est pas constant qu'il ait existé en vendémiaire une
conspiration tendante à faire marcher les citoyens contre la Convention
. On ne pouvait offenser d'une maniere plus ouverte la
vérité et la notoriété publique . Dans l'affaire de Richer-Serisy ,
le jury avait eu plus de retenue . Il avait reconnu l'existence
de la copspiration , mais il l'avait acquittée sur l'intention. A mesnre
qu'on s'éloigne de l'époque , il est aisé de voir qu'un certain
parti cherche à nier aujourd'hui , ce qui était alors évident
aux yeux de tous les observateurs sans prévention . Cette
petite ruse de royalisme ne produira qu'un effet contraire à
celui que s'en promettent leurs auteurs .
Personne n'ignore qu'il s'est fait depuis quelques mois une
révolution bien étrange dans l'esprit du gouvernement suédois
. La Russie , qui a toujours eu en Suede un parti qui lui
ést dévoué , vient de soumettre entierement ce cabinet à son
influence . On se rappelle de quel ton l'impératrice a commandé
au jeune roi de ne prendre pour femine que celle qui
lui serait offerte de sa main , et l'on sait ce que la nation suédoise
doit attendre des suites d'une pareille alliance . En vain le
régent a voulu , par une politique sage et éclairée , lutter
contre l'ascendant de l'impératrice ; le parti russe l'a emporté ;
et désormais il faut compter le cabinet de Stockholm au
nombre des vassaux de celui de Pétersbourg . Il était aisé de
prévoir que ce changement en produirait nécessairement un
dans les agens diplomatiques de la Suede . La Russie connaissait
assez les principes de M. de Staël , pour qu'ils pussent lui
être agréables . Elle a exigé le rappel de cet ambassadeur ,
( 381 )
et l'on pense bien dans quel sens ' pouvait être le chargé
d'affaires qui le remplaçait . A son tour , le gouvernement
français n'a pas jugé à propos d'avoir auprès de lui un agent
connu par son dévouement à la Russie . Malgré les instances
du cabinet de Stockholm , il a persisté dans son refus . C'est
ce qui résulte des pièces que l'on va lire .
L'ambassadeur de Suede , au citoyen ministre des relations extérieures.
Paris , le 2 août 1796.
•
les
Citoyen ministre , c'est par ordre exprès de ma cour
que j'ai l'honneur de renouveller , auprès du Directoire ,
démarches que j'avais déja faites pour l'admission de M. de
Rehausen , en qualité de chargé d'affaires de sa majesté auprès
de la République .
En vous invitant , citoyen ministre , à prendre de nouveau
en considération une démarche aussi conforme à la bonne
intelligence qui subsiste entre les deux pays , je vous prie
de me permettre quelques observations que je soumets au
Directoire.
La confiance que se doivent réciproquement les puissances
amies et alliées , les égards qui en sont la suite , avaient
toujours été indistinctement accordés à la personne choisie
par son souverain pour le représenter ; ils en sont même
inséparables . Cependant , ils ont été l'un et l'autre méconnus
en la personne de M. de Rehausen . Ses sentimens
particuliers peuvent d'autant moins causer de l'ombrage au
gouvernement , que dans l'exercice de ses fonctions , il
en ferait certainement le sacrifice , s'ils pouvaient être contraires
aux instructions qu'il a reçues ; et si , dans sa conduite
ou dans son langage , il manquait au traité subsistant
entre la Suede et la France , c'est dans ce cas seulement où
il en serait résulté une mésintelligence entre les deux gouvernemens
, que son rappel pourrait devenir nécessaire .
Mais ce
cas n'existant pas , ses sentimens personnels ne
peuvent être regardés comme un motif d'exclusion valable ,
et le refus devient par conséquent moins un tort fait à
M. de Rehausen , qu'un manque d'égards à son souverain .
Je dois également observer que M. de Rehausen se trouvant
à Paris , a été nommé pour vaquer ad interim aux affaires de
la Suede , lorsque l'on s'attendait , à chaque instant , à une
rupture avec la Russie , lorsque l'ambassadeur de Suede à cette
cour était sur le point de quitter son poste . Sa nomination
ne pouvait donc avoir été influencée par l'impératrice de
Russie , à laquelle il est d'ailleurs absolument inconnu.
C'est par ces raisons , citoyen ministre , que ne pouvant
( 382 )
atribuer au personnel de M. de Rehausen le réfus qu'a fait
le Diectoire de le reconnaître dans son caractere public ;
ce refus paraît annoncer évidemment l'intention de désobliger,
aux yeux de l'Europe , les plusa nciens amis de la France.
J'hésite à prononcer une supposition plus décisive ; elle répagne
trop aux voeux connus des Suédois et des Français euxe
mêmes , ainsi qu'à leurs intérêts respectifs ; et cependant il serait
difficile que les ennemis des deux pays ne trouvassent pas
ane grande satisfaction dans la désunion dont la République
Française aurait donné le signal . Il m'est prescrit de déclarer
que si M. de Rehausen n'est point reconnu , sa majesté sè
trouvera forcée , pour le maintien de sa dignité , d'user de
réciprocité vis -à- vis du citoyen Perrochel . Cette nécessité
n'influera pas d'ailleurs sur le desir que sa majesté aura toujours
de continuer et même de raffermir les liaisons d'amitié
et de bonne intelligence qui ne devraient jamais être troublées
entre les deux puissances .
Agréez , citoyen ministre , l'assurance de mon très -sincere
attachement. Signé , E. N. STAEL DE HOLSTEIN .
Pour copie conforme, Signé , CH. DELACROIX .
Arrêté du 18 thermidor , an IV.
Le Directoire exécutif , vu la note officielle présentéé par
M. le baron de Staël , ambassadeur de Suede , en date du
✰ août 1796 , vieux style , arrête :
Art. I. Le Directoire exécutif persiste dans son refus
d'admettre M. de Réhausen . Il charge , en conséquence , le
ministre de la police génerale de lui notifier les lois de la
République relatives aux étrangers .
1
II. Le Directoire exécutif rappelle le citoyen Perrochel ,
chargé d'affaires , et le citoyen Marivaux , secrétaire de léga
tion , précédemment chargés d'affaires en Suede .
III. Le Directoire exécutif proteste néanmoins que la nation
suédoise peut toujours compter sur ses sentimens d'affection .
IV. Le ministre des relations extérieures et celui de la police
générale sont charges , chacun en ce qui le concerne , dé
l'exécution du présent arrêté , qui sera imprimé avec la note .
Pour copie conforme . Signé, REVELLIERE-LEPEAUX , président :
Par le Directoire exécutif. Signé, LAGARDE , secrétaire -général.
NOUVELLES OFFICIELLES.
ARMÉE DU RHIN ET DE SAMBRE ET MEUSE . Ces deux armées
poursuivent le cours de leurs succès, Voici l'extrait des
dépêches de leurs opérations :
Du g thermidor. Le général Championnet à pris sur le
( 383 )
"
Mein 30 pieces d'artillerie de différens calibres , et plusieurs
bateaux chargés d'objets de campagne. Le général Bernadotte
a aussi capturé plus de 45 bateaux chargés d'avoine , de
farine , etc.
Du 16. Le général en chef Jourdan , ayant une indisposition
assez grave , a remis le commandement au général Kleber ,
qui a donné suite à ses projets. La place de Konigshoffen a
été cérnée et a capitulé . Il s'est fait un mouvement genéral
quia obligé l'ennemi à repasser le Mein et la Rednitz . Kleber
établit sa communication avec l'armée du Rhin et Moselle .
Du 15 et 16. Moreau écrit que depuis la prise de Stutgard ,
l'armée du Rhin et Moselle est dans les montagnes d'Albe
à la suite de l'ennemi . H l'a chassé de position en position ,
s'est emparé de Gmund , Aalen , de Heydenhem , et a pris
position sur la, Brentz ; l'armée ennemie se retire entre Donawerth
et Nordlingen . Le corps du général Ferino appuie sa
droite au lac de Constance , et sa gauche au Danube , derriere
le Fodarsec. il a reçu ordre de se porter sur celui derriere
l'Iler .
Da 17. Toutes les divisions de l'armée de Sambre et
Meuse , ont marché en avant , battu et chassé l'ennemi . La
ville de Bamberg a ouvert ses portes . L'ennemi a été contraint
d'abandonner sur le Mein , vers Estmann , 14 bateaux
chargés de grain . Il se retire sur Nuremberg , et a porté
un corps de 10 mille hommes sur Cobourg , en Saxe ,
L'artillerie et les munitions trouvées à Wursbourg sont
immenses.
ARMÉE D'ITALIE . L'étendue et le nombre des dépêches ar
rivées de l'armée d'Italie , sont si considérables qu'il nous est
impossible de rapporter les lettres officielles ; nous nous bornerons
à en donner les résultats .
En moins de huit jours Farmée d'Italie a passé de la situation
la plus critique , aux triomphes les plus éclatans . Depuis
plusieurs jours l'armée autrichienne avait reçu 20,000 hommes
du Rhin , des recrues nombreuses , et des renforts con
sidérables venus de l'intérieur de l'Autriche . Le tout était
commandé par Wurmser. Le 11 thermidor , Wurmser fit attaquer
les Français sur toutes leurs positions , depuis le lac
d'Yseo, Salo , Montebalbo et l'Adige , jusqu'à Porto- Légnago
et Labadio. Plusieurs de ces points furent forcés , et l'ennemi
supérieur en forces , se rendit maître des hauteurs . Le géné
ral Buonaparte fit replier toutes ses troupes , rassembla toutes
ses forces , et fit même lever le siége de Mantoue pour les
augmenter. Les premiers succès de l'ennemi avaient beaucoup
relevé son audace . Déja l'on semait dans toute l'Italie le bruit
( 384 )
de la défaite des Français ; les aristocrates triomphaient , et se
préparaient à exciter des insurrections pour exterminer les
Français. L'activité , l'intelligence de Buonaparte , le courage
de nos troupes et la fortune de la République en ont décidé
autrement.
Comme l'ennemi s'était ´divisé en nombreuses colonnes
pour s'emparer de tous les points , Buonaparte , au lieu d'attendre
et de risquer le sort d'une bataille générale , a réuni le
plus qu'il a pu ses forces en masse , et a attaqué successivement
, sans donner à l'ennemi le tems de se réunir ; et par
tout celui-ci a été battu , coupé , et fait prisonnier , ce qui était
plus facile dans un pays rempli de montagnes . Depuis le 11 ,
jusqu'au 19 , ce n'a été qu'une suite continuelle de combats
opiniâtres. La journée du 18 a été une affaire presqué générale.
Wurmser déja battu , avait réuni 25,000 hommes audelà
du Mincio ; Buonaparte fit faire un mouvement rétrograde
à toute l'armée pour attirer l'ennemi à lui , dans le tems
que la division du général Serrurier , venant de Marcaria
pourrait tourner la gauche de Wurmser. Ce plan fut parfaitement
exécuté. Dès l'instant que la division de Serrurier eut
attaqué la gauche , Buonaparte fit attaquer la droite , et le centre.
Wurmser fut obligé de faire sa retraite ,
et de
repasser
le Mincio , après avoir perdu beaucoup de monde , et laissé
beaucoup de prisonniers.
Enfin , dit le général Buonaparte , en terminant sa dépêche
du 19 , voilà donc en cinqjours une autre campagne terminée.
Wurmser a perdu dans ces cinq jours , 70 pieces de canon de
campagne, tous ses caissons d'infanterie , 12 à 15 mille prisonniers
, 6 mille hommes tués ou blessés , et presque tous des
troupes venant du Rhin ; indépendamment de ćela , une grande
partie est encore éparpillée , et nous les ramenons en poursuivant
l'ennemi .
que
On voit Wurmser n'a que pas été plus heureux Beaulieu.
Ces différentes journées nous ont coûté le général Beyrand
et plusieurs chefs de brigade . Le commissaire Salycetti
fait le plus grand éloge de la bonne conduite du peuple et de
la municipalité de Milan . Dans le tems que le sort des armes
républicaines était encore indécis , tous les patriotes se sont
présentés pour demander des armes et marcher contre les
Autrichiens .
Tel est le résultat de ces journées glorieuses . Les débris de
l'armée autrichienne se retirent dans les montagnes du Tyrol,
d'où l'on se propose de les chasser sans leur donner aucun
repos. Il est probable que Mantoue ne pouvant plus être secourue
; finira par ouvrir ses portes .
LENOIR DE LAROCHE , Rédacteur.
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le prix de l'Abonnement en valeur fixe ,
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On souscrit à Paris , rue des Poitevins , No. 18 .
Les Lettres d'avis et tout ce qui concerne l'Abonnement
, doivent être adressés au cit . GUTH .
TABLE
Des matieres contenues dans le N°. 37
LITTERATURE ÉTRANGERE.
LEETTTTRREE aux Rédacteurs duMercure, sur
les Aventures de Friso , par Guillaume de
Haren , et sur la Littérature Hollandaise.
Page 3
ANTIQUITÉS ET HISTOIRE.
Découvertes faites sur le Rhin , d'Amagétabrie
et d'Augusta Rauracorum ,
aflennes
villes
gauloises dans la Séquanie rauracienne. 1 }
MORALE . POLITIQUE.
MANUEL REVOLUTIONNAIRE , ou Pensées
morales sur l'état des peuple en révolution . 19
POESIE.
Epitre d'un Commis à un Rentier. 29
ANNONCES. Littérature étrangere. 35
Livres français. 36
Etats- Unis d'Amérique. Philadelphie.
NOUVELLES ETRANGERES.
Allemagne. De Hambourg.
37
39
Francfort-sur-le-Mein. 41
Italie. De Livourne.
43 Efpagne. Madrid.
46 Hollande. De la Haye.
id.
Angleterre. De Londres.
50
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
Corps Légiflatif.
Paris .
Nouvelles.
52
60
Qualité de la reconnaissance optique de caractères