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1795, 12, 1796, 01-02, t. 20, n. 19-24 (31 décembre, 10, 20, 30 janvier, 9, 19 février)
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18.80 Mo
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411
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Texte
MERCURE
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET
LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 nivése , l'an quatrieme
de la République Française.
( Jeudi 31 décembre 1795 , vieux style. )
TOME X X.
UENSIS
A PARIS.
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n ° . 13 .
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
Nous avons différé , jusqu'à ce jour , d'augmenter le
prix de ce Journal , parce que nous nous proposions de
faire incessamment un changement utile dans la rédaction
et dans la partie typographique , et que nous espérions ,
pendant cet intervalle , une amélioration dans les finances
publiques , qui aurait influé sur le prix des labeurs et des
marchandises de toute espece ; mais aujourd'hui que le
plan de ce Journal est fixé , que l'excessive cherté de la
main- d'oeuvre et des matieres premieres continue , que le
décret du 6 de ce mois ( nivôse ) a porté le prix de la poste
de 15 deniers la feuille en assignats à 25 sous la feuille en
assignats , ou à gous 6 deniers en numéraire , nous prévenons
les Souscripteurs à l'ancien prix de 50 liv. , pour l'année
, que nous ne pourrons leur fournir le Mercure que
jusqu'an 1er . fluviôse prochain . Nous les invitons à renouveller
leur abonnement , à cette époque , à raison de 300 liv .
pour trois mois .
Nous invitons aussi les Souscripteurs , dont l'abonnement.
date de ce mois ( nivôse ) à completter le prix de 300 liv .
pour trois mois , y compris les frais de poste .
A compter de ce jour l'abonnement est de 300 liv . pour
trois mois , franc de port ; seul terme pour lequal on peut
souscrire en cette monuaie .
La souscription pour les pays étrangers , conquis ou réunis ,
est actuellement en nuriéraire , à raison de 50 liv . pour
l'année , 25 1. pour six mois , et 12 l . , 10 sous ] our treis mois ,
compris les frais de poste jusqu'à la frontiere , telle qu'elle
existait avant la réunion ou la conquête .
Les Souscripteurs Français qui ne voudront pas courir le
hasard de la variation du prix de l'assignat , peuvent s'abonner
en numéraire , comme ci - dessus .
Il faut affranchir le port des lettres et de l'argent. Celles
qui renferment des valeurs doivent être chargées .
Nota. Les lettres des départemens , non affianchies , ne
seront pas retirées de la poste .
On souscrit à Paris , rue des Poitevins , no. 18 ; les
Lettres d'avis seront adressées au citoyen GUTH.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
No.
19.
"
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 NIVÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Foudi 31 Décembre 1795 , vieux style . )
VUES GÉNÉRALES
SUR LE NOUVEAU PLAN DE CE JOURNAL .
Ex redonnant au Mercure Français historique , politique
et littéraire , la forme et le caractere qu'il n'avait
pu conserver au milieu des circonstances orageuses
de la révolution , nous devons instruire le Public du
plan , de l'ordre et des principes d'après lesquels on
se propose de le rédiger. Il n'est personne qui ne
sente que les journaux qui sont le dépôt et souvent
le guide de l'opinion , doivent changer à mesure que -
l'ordre social se perfectionne , et que l'esprit public
prend une nouvelle direction .
Nous sommes parvenus à une époque où les événemens
, les hommes et les choses peuvent être considérés
avec une raison plus calme et d'un point de
vue plus élevé. Les regards qui s'étaient fixés presque
exclusivement sur les grands intérêts qui occupaient
tous les esprits , commencent à se reporter sur les
sciences , les arts et les lettres , comme on revoit et
on embrasse un ami après une longue et périlleuse
séparation. La politique même , destinée à jouer un
A 2
( 4 )
grand rôle chez une Nation qui a droit de s'intéresser
à son gouvernement , parce que le gouvernement
appartient à la Nation , la politique ne formera plus
une science à part , réservée pour un petit nombre
d'initiés, ct renfermée dans les cabinets des cours qui
en faisaient
un secret , parce que le secret de leur
propre , existence , était dans l'ignorance des Peuples
et les détours d'une artificieuse diplomatie . Dans
un gouvernement libre et éclairé , il n'y a plus ni
détours , ni mysteres. La politique a sa théorie et
ses principes ils ne doivent pas être plus cachés
que ceux des autres sciences qui ont pour objet
l'intérêt et la conservation des sociétés . C'est par
cette raison sans doute que dans l'édifice qui vicht
d'être élevé parmi nous aux connaissances humaines ,
l'art social et l'économie politique occupent un rang
qu'on imagine bien que les instituteurs des académies
en Europe n'ont pas été tentés de leur donner
jusqu'à présent.
Quand des hommes sans talens et sans principes
ont voulu éteindre en France les lumieres qu'ils
devaient craindre , quand ils ont voulu réduire la
politique et l'art de gouverner au systême du plus
inconcevable délire et de la plus odieuse tyrannie ,
ils ne savaient pas que les connaissances humaines
sont parvenues à un point où il est impossible de
les faire rétrograder ; car les despotes ont bien quelquefois
le secret d'arrêter le progrès des lumieres ;
mais il n'est pas en leur pouvoir de les faire disparaître
quand leur éclat a pénétré dans tous les yeux .
Ils ne savaient pas que sur la fin du dix - huitieme
de on ne fonde pas une république par les
( 5 )
1
moyens qu'employaient dans des tems de barbarie ,
les Omar et les, Gengis pour fonder le despotisme ."
C'est donc désormais par l'association des lumieres
et de la liberté qu'il est permis de gouverner une
Nation qui n'a été conduite à la liberté que par les
lumieres . Déja l'on apperçoit le double rapport sous
lequel nous embrasserons les objets qui doivent être
traités dans ce journal . En parlant des sciences , des
arts et des lettres , nous ne perdrons jamais de vue
que les progrès de l'esprit humain doivent tendre
sans cesse à rendre les hommes meilleurs et plus.
heureux . En nous occupant de la politique , nous
tâcherons de montrer l'esprit qu'elle doit avoir , et les
maximes perverses qu'elle doit abjurer. Il nous reste
à classer dans un ordre plus méthodique chacun des
objets dont nous venons d'indiquer le point de vue
général.
Pendant long - tems les sciences ont eu leurs journaux
à part , et ces journaux n'étaient gueres lus
que du petit nombre de savans qui les cultivaient. Par
un préjugé nuisible aux progrès de l'esprit humain , la
république des lettres formait autant de départemens
qui se regardaient comme isolés , et trop souvent
étrangers les uns aux autres . Mais à mesure
que l'on a mieux senti les rapports qui existent
entre toutes les connaissances , et les secours mutuels
qu'elles peuvent se prêter , ces limites exclusives ont
disparu et puisque les sciences , les arts et les
lettres sont aujourd'hui réunis dans le même temple ,
ils doivent l'être aussi dans les journaux qui sont les
dépositaires du culte qui leur est rendu.
1
A 3
( 6 )
Ainsi , les sciences physiques et mathématiques qui découvrent
les phénomenes de la nature et en calculent
les lois ; l'histoire naturelle qui s'est enrichie de tant de
découvertes , qui met pour ainsi dire l'homme en société
avec les êtres qui végetent , qui respirent ou qui
sont inanimés ; la chimie qui en soumettant les substances
à l'analyse surprend le secret de leur formation
ou de leurs propriétés , qui a reçu depuis dix ans une
nouvelle création par les savantes théories des
Priestley , des Lavoisier , des Bertholet , des Fourcroi
, etc. , et à qui nos arts sont redevables de tant
de perfectionnement ; l'économie rurale qui nourrit
l'homme , et qui fait plus , qui lui donne des inclinations
douces et morales ; les arts méchaniques qui le
vêtissent , qui le logent , et convertissent si souvent
ses besoins en plaisirs ; toutes ces différentes branches
des sciences occuperónt dans ce journal nne place
que leur assure le degré de leur importance et
de leur utilité . Fontenelle nous a appris , dans ses
Mondes , ce qu'un écrivain judicieux et spirituel peut
répandre d'agrément et de clarté sur les matieres les
plus abstraites . Sans nous attacher à aucun esprit d'imitation
, genre qui a produit tant de fois de si mauvaises
copies , si nous parvenons à rendre l'étude des
sciences plus facile , et sur-tout à la faire aimer , nous
aurons atteint le but que nous nous sommes proposé .
Tout se lie dans le systême des connaissances humaines
. Les sciences exactes et naturelles en rendant
T'esprit plus attentif aux recherches de la vérité , le
préparent à l'analyse des idées et de l'entendement , à
l'art de raisonner qui n'est autre chose que l'ait de
bien conuaître ; à la morale qui n'est que l'application
( 7)
(
du raisonnement aux actions privées , àla science sociale
pour qui toutes les autres sciences servent d'instrumens
pour le perfectionnement de l'espece humaine,
science vaste qui n'existe dans toute sa plénitude
que chez les Peuples libres , et qui , graces à la Nation
Française , sera comptée un jour en Europe au
premier rang des études des hommes et des gouvernemens
. Indiquer ces grands objets , c'est annoncer
Le degré d'intérêt que nous y attache . ons dans ce
journal.
Il est impossible de séparer aujourd'hui la littérature
et les beaux arts de nos occupations les plus
douces . C'est par eux que la France avait acquis ,
entre toutes les nations , cette supériorité que lui
donnaient les productions de ses écrivains , de ses
artistes et de ses hommes de génie . Quelle grandeur ,
quel développement n'acquerront- ils pas sous l'heureuse
influence de la liberté ! Dans ce champ vaste
et fécond rien n'est à négliger. Philosophie , morale ;
instructionpublique , belles - lettres , histoire , poésie , art dramatique
, musique , peinture , sculpture , gravure , architecture
, chacun de ces objets viendra alternativement
payer son tribur à l'intérêt et à la curiosité publique .
Nous ne négligerons point non plus les productions de
la littérature étrangere . Nous les ferons connaître par des
analyses et des traductions des morceaux les plus piquans
. Il résultera de cette importation morale un
avantage pour l'esprit humain dont elle facilite les
progrés ; car le commerce de la pensée entre les
Peuples ne doit être ni moins libre , ni moins utile
que celui de leurs productions et de leur industrie
.
A 4
( 8 )
Nous varierons les formes le plus qu'il sera possible
. Analyses , dissertations , dialogues , lettres ,
contes , mélanges , tout ce qui pourra plaire et
instruire sera du ressort du Mercure . Nous nous
souviendrons que diversité est sa devise.
yeux ,
Avant la révolution , la critique qu'exerçaient
certains journaux faisait souvent beaucoup de mal
aux auteurs ; elle déshonorait quelquefois le journaliste
; mais elle était utile aux écrivains et au public.
L'homme de talent la voyait toujours à côté de lui ,
et il ne dormait plus . Les lecteurs indolens étaient
avertis par elle , et ce qu'ils n'auraient lu que des
ils le lisaient avec toute l'attention de leur
esprit . Après la publication d'un ouvrage , la publication
de sa critique était un autre événement
pour le monde littéraire . Aucun moment n'était
perdu , aucun dégcât , aucune langueur n'étaient de
durée , et les esprits étaient toujours tourmentés
et fécondés . Il n'en faut pas douter , ce fut là en
grande partie le principe de cette supériorité non
contestée de la littérature française sur toutes les
littératures de l'Europe .
Depuis la révolution , les esprits agités par de
grands intérêts se sont moins occupés des formes
que des choses . Mais tandis que la liberté a été en
proie à l'anarchie , le goût a eu aussi la sienne . La
critique a disparu , et l'on sait si jamais elle est
devenue plus nécessaire . Mais si l'esprit de critique
doit être sévere , nous n'oublierons pas qu'il doit
être juste , et que le ton de pédantisme n'est pas
moins l'ennemi de la raison que du goût , C'est cette
lumiere du goût et de la raison que nous tâcherons
1
( و )
de répandre sur toutes les matieres qui doivent composer
la premiere partie de ce journal .
La seconde aura pour objet la politique , soit extérieure
, soit intérieure .
Le tableau des événemens politiques de l'Europe
acquiert chaque jour un plus grand degré d'intérêt.
De toute part les faits se pressent et s'accumulént .
Des causes puissantes , nombreuses et variées dont
les gouvernemens commencent à entrevoir l'existence
, mais dont-ils ne peuvent plus ni arrêter , ni
ralentir l'action , agissent en tout lieu , à chaque
instant , à l'aide des gouvernemens eux - mêmes , sur
les hommes séparés ou réunis , et attaquent à la
fois , soit secretement , soit d'une maniere ouverte ,
les anciennes idoles de la politiqne des nations ,
et les modernes chimeres de ceux qui les gouvernent
. Par- tout les limites des choses , ou disparaissent
, ou se déplacent comme celles des individus
et des conditions ; et d'une extrémité de l'Europe
à l'autre , de nouvelles scenes se préparent pour de
nouvelles destinées .
Il ne faut pas un extrême effort de sagacité pour
sentir que le systême de la politique européenne
touche à une grande révolution ; et que de cette
révolution doit sortir un nouvel ordre de rapports
entre les Peuples , plus conforme au systême présent
de leurs besoins et de leurs lumieres . Il suffit
de connaître l'état actuel de l'opinion dans les
différentes parties de l'Europe , et d'avoir réfléchi
sur les événemens qui ont cu licu dans ces derniers
tems , en les rapprochant de ce qui se passe aujour
( 10 )
d'hui , pour ne pas se méprendre sur les véritables
causes de ces événemens , et pour en calculer l'infuence
probable.
C'est sous ce point de vue que nous offrirons au
public les principaux faits de la politique extérieure .
Nous les exposerons avec simplicité et vérité . En
nous efforçant de déterminer les causes des événemens
, nous en rechercherons quelquefois les conséquences
prochaines ou éloignées ; nous tâcherons de
ramener l'appréciation des faits à sa véritable mesure ,
celle de leur utilité pour l'espece humaine , et de
leur accord avec le véritable objet de l'art social ,
Ja jouissance de la liberté , et l'avancement de la
raison humaine.
En traçant le systême de conduite des différens
gouvernemens , nous chercherons à déméler et à faire
saisir les vrais principes de leurs opérations et les
ressorts de leur politique particuliere ; nous ne négligerons
aucun des traits qui constituent et font connaître
l'esprit des gouvernemens et le caractere des
Peuples .
Nous joindrons , autant qu'il sera possible , au
tableau des événemens , les notions de STATISTIQUE
qui peuvent y jetter plus de lumiere , et en rendre
la connaissance plus directement et plus généralement
utile . Nous insérerons avec soin les divers tableaux
de population , d'importation et d'exportation , des
forces de tone et de mer , etc. , des divers états .
Des recherches antérieures faites sur cette matiere
, faciliteront notre travail , et les journaux et
recueils étrangers que nous espérons recevoir dans
peu , nous permettront de rendre cette partie de
( 11 )
notre travail aussi complette qu'il sera possible dans
les circonstances actuelles .
La Nation Française , par son gouvernement , par
ses lois , par ses forces , est tellement liée au systême
politique de l'Europe , qu'elle est devenue le centre
de tous ses mouvemens , et sera long- tems l'objet de
son attention particuliere . Elle doit être bien plus
encore celui de tous les citoyens qui la composent.
Ainsi , les travaux du Corps législatif, les actes du gouvernement
, les caracteres de l'esprit public , les opérations
de nos armées , les événemens les plus intéressans
, doivent trouver en nous des historiens fideles .
Mais nous bornerons - nous au simple récit des séances
des deux conseils de la Législature ? Répéteronsnous
ce que les feuilles de tous les jours auront
publié avant nous dans le plus grand détail ? Quoiqu'il
ne soit pas inutile de relire plusieurs fois , ce
qui a besoin d'être relu pour être retenu , nous pourons
donner à cette partie du Mercure un caractere
propre à lui assurer un nouveau degré d'intérêt et
d'utilité . Pourquoi la critique qui s'exerce sur les
productions littéraires , ne s'étendrait- elle pas jus
qu'aux discussions politiques ?
Nous nous sommes faits cette question , et elle
nous a conduit à l'idée de soumettre les principes ,
le langage et le style de tout ce qui se fera entendre
dans les deux conseils du Corps législatif à un examen
critique et raisonné .
On pensera peut- être que dans une Assemblée
législative , il ne s'agit pas de flatter le goût par un
beau langage , et que le goût ne doit pas s'établir
( 1 )
juge de ce qui n'est pas dit pour lui plaire . Mais
il faut observer qu'en pure littérature même , le
goût qui recherche de vains ornemens est un mauvais
goût , que le vrai goût , aussi sévere , dans ses
principes , qu'il est délicat dans ses impressions , n'est
qu'un sentiment exquis de la raison , qu'il ne jouit
que de ce qui donne plus d'évidence à la vérité , de
ce qui rend toutes les affections de la nature plus
douces ou plus énergiques ; que presque toujours
ce qui manque ou de précision , ou de correction ,
ou d'élégance dans le langage , manque aussi ou de
clarté , ou de justesse dans les idées , et qu'avec
des idées qui ne sont ni justes ni claires , on ne fait
pas plus de bonnes lois que de bons raisonnemens ;
qu'en en mot , l'art de bien parler et de bien écrire ,
se lie par les rapports les plus intimes à l'art de
bien penser qui est le grand art des législateurs .
On jugerait bien mal de nos intentions , si l'on
présumait que nous voulons nous ériger en censeurs
amers du Corps législatif , et lui faire perdre de la
confiance et du respect dont il doit être environné ;
ce sont les flatteurs qui avilissent et non les pensées
d'une ame droite et libre . En lisant ce journal , on
reconnaîtra aisément s'il est l'ouvrage de bons où
de mauvais citoyens , et si nous sommes penétrés
de la dignité de la représentation nationale . Nous
saurons toujours distinguer les legislateurs du législateur
, les députés du député . Si l'on do t du respect
aux uns , des égards à l'autre , on doit à tous la
vérité .
Tel est le plan de ce journal ; telle est dans ses
( 13 )
1
différens points de vue la tâche que nous nous effoscerons
de remplir ; elle est vaste et difficile ; mais
dans l'association que nous avons formée , le zele
de chacun augmentera les forces de tous. Le Mercure
sera l'ouvrage de tous les collaborateurs , sans être
celui d'aucun en particulier. Ce qui importe au public,
ce n'est pas de savoir qui a fait tel article , mais si
l'article l'intéresse . Il y a tant d'écrits qui valent moins
que le nom de leur auteur , et tant d'autres qui
peuvent s'en passer ! Ce n'est ni par crainte ni
par modestie que nous avons résolu de garder l'anonyme
. Quand au sentiment de soi - même , on joint le
desir d'être utile , on ne doit pas plus craindre d'énoncer
ses opinions dans un état libre , qu'on ne doit
rougir de les avouer. Mais quand on se propose de
veiller à la conservation du goût et des principes ,
le plus sûr garant de l'impartialité , c'est l'indépendance.
SCIENCES , LETTRES ET ARTS.
De l'INSTITUT NATIONAL et de ses premieres séances.
L'ORGANISATION des anciennes académies était vicieuse
. Instituées ou protégées par des rois , elles
en avaient reçu toute l'influence . Il ne faut pas s'y
tromper, les rois n'ont jamais favorisé les sciences ,
les arts et la philosophie pour le simple progrès
de l'esprit humain : mais entraînés par le mouvement
des idées et l'ascendant des lumieres , ils ont eu l'habileté
de s'en servir , comme des chefs adroits se
mettent à la tête d'un mouvement populaire pour
( 14 )
en arrêter et diriger les effets. Il est arrivé , ce qui
arrive souvent dans ce dernier cas , c'est qu'ils ont
été emportés par le mouvement qu'ils voulaient maî .
triser.
1
Il faut convenir néamoins que leur politique n'ayait
rien négligé pour lutter contre cette puissance
dont ils avaient reconnu le danger . Réglemens chargés
d'entraves , influence dans les élections , veto sur
les gens de lettres qui leur déplaisaient , dons , pensions
, faveurs , association bizarre d'hommes de
cour , d'hommes d'église , de protecteurs , d'honoraires
, ils avaient tout employé pour enchaîner ou
séduire les académies. Leur liberté était comme
celle des autres citoyens ; elles pouvaient tout faire
et tout dire , pourvu qu'il ne fût question ni de la religion
, ni du gouvernement , c'est -à-dire des deux seules
choses qui pouvaient maintenir l'ignorance et la servitude
. Heureusement que ce que les académies ne
pouvaient faire en corps , leurs membres le faisaient
quelquefois comme individus ; et certes , ce n'était
pas sans précaution ni sans danger . Mais si - tôt qu'ils
étaient réunis , l'esprit de corps reparaissait , et surtout
l'esprit d'académie . C'est cet esprit qui dans
les sciences , les arts et les lettres posait si souvent
pour regles et pour limites , les préjugés , les vues
ou la maniere de quelques savans ou de quelques
artistes accrédités , qui par de petites intrigues de
jalousie et de rivalité humiliaient , décourageaient ,
excluaient des hommes de mérite , et nuisaient , sousce
rapport , à l'avancement de l'esprit humain . II
fallait donc supprimer le régime des académies.
Mais les associations de savans et d'hommes de
( 15 )
1
lettres sont - elles incompatibles avec un gouvernement
républicain ? Il n'appartenait qu'au vandalisme
le pas barbare de le penser. Presque toutes les
sciences , et principalement celles qui ont pour objet
l'expérience et l'observation , ont besoin pour
se conserver et se perfectionner des efforts constans
d'une réunion d'hommes qui s'en occupent sans relâche
, et qui en dirigeant leurs lumieres vers un
foyer commun , en augmentent l'éclat et l'intensité .
Il n'est pas jusqu'aux matieres de goût ou de pure
érudition qui ne puissent retirer de grands avantages
de la communication des idées . On conçoit d'ailleurs
le degré d'utilité qui pourrait résulter pour
l'instruction publique , d'une association d'homme .
qui ayant porté dans chaque partie des sciences ,
des arts et des lettres , des connaissances approfon
dies , seraient plus en état d'en élever l'édifice et de
seconder les vues du législateur. Les fondateurs de
la constitution ont senti toutes ces vérités , et ils ont
créé l'Institut national .
$
ว
Il est divisé en trois classes , savoir ; les sciences
physiques et mathématiques , les sciences morales et politiques
, la littérature et les beaux arts . Il est composé de
144 membres et d'un nombre d'associés - correspondans
soit regnicoles , soit étrangers . Le Direc
toire exécutif , en vertu de l'attribution qui lui a été
donnée par la loi qui établit l'institut , s'est occupé
de la nomination du tiers des membres qui devaient
ensuite élire les deux autres tiers . En voici la liste :
PREMIERE CLASSE. Mathématiques ; Lagrange et
Laplace.
( 16 )
Arts méchaniques ; Monge , Prony.
Astronomie ; Lalande , Méchain.
Physique ; Cousin , Charles .
Chimie; Bertholet , Guiton - de - Morveau .
Histoire naturelle ; d'Arcet , Hauï.
Betanique ; Desfontaines , Lamarck .
Anatomie comparée et Zoologie ; d'Aubenton , Lacepède
.
Médecine et Chirurgie ; Desessarts , Sabathier.
Économie rurale et vétérinaire ; Thouin ( aîné ) ,
Gilbert.
DEUXIEME CLASSE. Analyse des idées et des sensations
; Volney , Lévesque de Poilli ( auteur de la
Théorie des sentimens agréables ).
Morale ; Saint - Pierre , Mercier ( député ) .
Science sociale et Législation ; Cambacérès , Daunou
{ députés ) .
Économie politique ; Sieyes , Creuzé - Latouche ( députés
) .
Histoire ; Delille - Lasalle ( auteur de la Philosophie
de la Nature et de l'Histoire des Hommes ) , Levesque
( auteur de l'Histoire de Russie ) .
Géographie ; Buache , Mentelle .
TROISIEME CLASSE. Grammaire ; Garat , Sicard .
Langues anciennes ; Dussaulx ( député ) , Bitaubé .
Poésie ; Lebrun , Chenier ( député ) .
Antiquités et Monumens ; Dupuis ( député ) , Mongèz.
Peinture ; David , Van- Spandonck .
Sculpture ; Pajou , Houdon .
Architecture ; Gondouin , Wailly.
Musique
( 17 )
Musique et Déclamation ; Mehul , Molé .
Ce choix a réuni les suffrages de l'opinion . On a
témoigné seulement quelque surprise de voir Garat
dans la section de la grammaire , quoique sûrement
aucune branche de la littérature ne lui soit
étrangere . Mais la maniere dont il avait donné au
Lycée ses leçons d'histoire , et sur- tout les succès
étonnans qu'il avait obtenus , aux écoles normales ,
dans son cours de l'analyse de l'entendement , semblaient
lui marquer se véritable place dans l'une ou l'autre de
ces sections . Aussi ce dernier a-t- il reconnu lui-même
cette inconvenance , en donnant sa démission . Le
Directoire l'a réparée en le nommant à la place de
l'évêque de Poilly , mort depuis plusieurs années . Il
restait une place vacante dans la section de la grammaire'
; le Directoire y a nommé le cit . Colin , élu
depuis par l'Institut . Volney était parti depuis quelque
tems pour les Etats-Unis d'Amérique , lorsqu'il a été
élu , et le Directoire le savait . Cette circonstance est
honorable pour tous les deux .
Les quarante - huit membres se sont réunis le 15
frimaire dans une des salles du Louvre. Le ministre
de l'intérieur est venu installer l'Institut national,
et a prononcé un discours analogue à la circonstance,
plein de sagacité et de modestie . Il a recommandé
particulierement à l'attention de l'Institut , l'agriculculture
, les arts et le commerce , comme étant la
source de la prospérité nationale . Le cit . d'Aubenton¸
comme plus ancien d'âge , a fait les fonctions de président
; et Chenier , celles de secrétaire .
Dans les séances suivantes , le tiers , élu par le
Tome XX . B
( 18 )
Directoire , s'est occupé de nommer les deux
autres tiers qui complettent l'Institut , dans l'ordre
suivant :
PREMIERE CLASSE . Mathématiques ; Borda , Bossut ,
Legendre , Delambre .
Arts méchaniques ; Leroi , Perrier , Vandermonde ,
Berthoux .
Astronomie ; Lemonnier , Pingré , Messier , Cassini .
Physique ; Brisson , Coulon , Rochon , Lefebvre .
Chimie ; Fourcroi ( député ) , Bayen , Pelletier ,
Vaucquelin.
Histoire naturelle ; Desmarest , Dolomieu, Duhamel ,
Lelievre.
Botanique ; Adamson , Jussieu , l'Héritier , Ventenat.
Anatomie ; Tenon , Broussonnet , Cuvier , Richard.
Médecine et Chirurgie ; Portal , Pelletan , Hallé ,
Lassus .
Économie rurale et vétérinaire ; Teysier , Huzard ,
Cels , Parmentier.
DEUXIEME CLASSE . Analyse des idées ; Ginguené ,
Deleyre , Lebreton , Cabanis .
Morale ; Grégoire ( député ) , Lareveillere - Lépaux
( membre du Directoire ) , Lakanal ( député ) , Naigeon .
Science sociale ; Merlin de Douai ( ministre de la
justice ) , Pastoret , Garan - Coulon , Baudin ( des
Ardennes ) , tous trois députés ) .
Économie politique ; Dupont ( de Nemours ) ( député ) ,
Lacuée ( député ) , Taleyrand - Perigord ( ci - devant
évêque d'Autun ) , Roederer.
( 19 )
Histoire ; Raynal , Anquetil , Dacier , Gaillard .
Géographie ; Regnard , Fleurieu , Gosselin , Bougainville
.
TROISIEME CLASSE , Grammaire ; Villars , Louvet ( dẻ-
putés ) , Domergue , Wailly.
.
Langues anciennes ; Silvestre Sacy , Dutheil , Lenglés ,
Selis.
Poésie ; Deliste , Ducis , Colin d'Harleville , Fontanes
.
Antiquités ; Leblond , David - le -Roi , Ameilhon ,
Camus ( député ) .
Peinture , Vien , Vincent , Renaud , Toney.
Sculpture ; Jullien , Moitte , Roland , Dejoux.
Architecture ; Pâris , Boulet , Peyre , Raymond.
Musique , Déclamation ; Gosiec , Préville , Gretry ,
Monvel.
Quelque recommandable que soit cette liste , il
faut pourtant dire ce que l'opinion en a pensé . Il y
aurait quelqu'erreur à prendre pour juge l'amourpropre
de ceux qui ayant des droits , ou croyant en
avoir, ont dû se montrer pcu satisfaits d'un oubli qu'ils
accusent d'injustice . Nous ne parlons ici que de cette
opinion qui se montre supérieure à toute considération
personnelle et à tout autre motif que celui de
la justice et de la gloire des sciences et des lettres.
En applaudissant à la plus grande partie des choix
qui ont été faits , sur - tout dans la classe des sciences
exactes et naturelles , le Public a regretté qu'on n'ait
pas apporté le même discernement et la même sévérité
dans quelques sections particulieres .
Ba
( 20 )
Si ce corps illustre veut acquérir une grande considération
, il ne doit ouvrir ses portes qu'à ceux
qui auront fait leurs preuves , et dont l'opinion pu,
blique aura marqué la place d'avance . S'il est une
république où l'on doive écarter toute espece de
préférence ou de distinction qui n'est pas fondée sur
le mérite et les talens , c'est sans doute la république
des lettres. Ce nom même qu'elle faisait gloire de
porter , dans des tems où la chose n'existait pas , lui
rappelle l'esprit et les principes qu'elle doit avoir
dans un gouvernement où l'ordre civil et politique
ne reconnaît plus lui-même ni préjugés , ni condescendance.
On n'a pas oublié sans doute les honoraires
qui honoraient si peu , et les anciennes académies
qui avaient la faiblesse de croire qu'elles en
avaient besoin , et ceux- mêmes qui avaient la vanité
de penser qu'ils pouvaient les honorer.
1
d
Quoi qu'il en soit , cet établissement n'en offre
pas moins , dès son berceau , une réunion de talens
et de lumieres , qu'il serait difficile de rencontrer
nulle part . Il prouvera aux nations étrangeres que la
France , qu'elles ont cru replongée dans la barbarie ,
peut encore s'enorgueillir de compter dans, son sein
une masse de savans , d'hommes de lettres et d'artistes
que l'Europe entiere doit lui envier.
L'Institut national a - t- il acquis dans son organisation
son dernier degré de perfectionnement ? Il est
une section que Sieyes , dans la premiere séance , a
regretté de ne pas trouver dans la classe des sciences ,
c'est la tactique de terre et de mer ; les succès de la
république ont assez prouvé combien la pratique
de cet art était familiere à ses généraux , pour que
( 21 )
sa théorie occupe une place particuliere dans un
établissement auquel aucune branche de connais
sances ne doit être étrangère , Mais ce n'est pas tout
ce qui manque à l'Institut national . Dans la troisieme
classe , consacrée aux lettres , on voit que la grammaire
, les langues , la poésie , les antiquités et monumens
ont chacune leur section . Mais la littérature proprement
dite n'a pas la sienne . On sait que , quoiqu'elle
réunisse en elle ces différentes branches , elle a nêanmoins
sa théorie dont les principes , inséparables
du goût et de l'art d'écrire , ne sont ni moins difficiles
, ni moins nécessaires que ceux de l'art de raisonner.
L'éloquence sut-tout , qui ne vit , qui ne se
déploie dans toutes ses forces que dans les républiques
, mérite sans doute de trouver place dans
notre congrès littéraire , puisqu'elle en a une si importante
dans notre ordre politique .
1
Enfin , les amateurs et les disciples des arts peuvent
regretter que la gravure . cet art auquel le burin des
Picard , des Lebas , des Launay , et de tant d'autres
artistes ont donné une juste célébrité , et que l'académie
de peinture n'avait pas dédaigné d'admettre
dans son sein , semble avoir été oubliée dans l'institut
national . On doit se souvenir que tous les beaux arts
sont frerès , et que tous concourant à la gloire de ļa
même famille , ont des droits aux mêmes encouragemens.
C'est en complettant et en perfectionnant
l'Institut , qu'il deviendra le plus beau monument
qui ait été élevé jusqu'à présent en Europe , à l'avancement
et aux progrès des sciences , des arts et des
lettres.
B 3
( 42 )
X
LITTÉRATURE.
EUVRES DE CHAMFORT , recueillies et publiées par uz
de ses amis. Quatre volumes in- 8 ° . Prix , 600 liv . ,
et 630 liv. franc de port. A Paris , chez le DIRECTEUR
DE L'IMPRIMERIE DES SCIENCES ET ARTS , rus
Therese. L'an 4º . ( 1595 ) .
PREMIER EXTRAIT.
CHAMFORT est du petit nombre des écrivains qui ,
avec peu d'ouvrages , ont su se faire un nom distingué
dans les lettres . C'est que de tant de productions
qui se succedent , il ne reste gueres que celles
qui portent un grand caractere d'instruction et d'utilité
, ou qui se font remarquer par la finesse des
idées , les formes piquantes du style , et un goût
pur , genre de mérite d'autant plus estimable , qu'il
devient de jour en jour moins commun dans la
littérature française . Tel a été particulierement celui
de Chamfort .
On doit remercier l'homme de lettres , dont l'amitié
, attentive pour sa mémoire , a pris soin de
recueillir et de mettre en ordre ce qu'il a pu retrouver
des manuscrits de son ami , après sa mort . Il nous
apprend que ce recueil aurait été bien plus complet
si le dépôt de ses papiets eût été respecté. Les
scellés , nous dit- il , furent mis sur son appartement ,
et lorsqu'ils ont été levés , on a recherché en vain
un grand nombre d'ouvrages précieux . Ses contes
dans lesquels il avait tracé avec tant de finesse et
( 23 )
de talent le tableau de nos moeurs frivoles et corrompues
; les épîtres de Ninon , où était encadré
celui de toute la cour de Louis XIV ; le joli poëme
de Genève , composé dans ses derniers tems, et quelques
autres productions non moins ingénieuses
ont disparu on n'en a pu trouver ni découvrir
aucune trace . Ou avant ou après l'apposition des
´scellés , quelqu'infidélité aura été commise ; mais qui
oserajamais en profiter dans aucun sens , sans déclarer
par cela même l'auteur du larcin ? On pourrait.
craindre que ces productions ne fussent perdues , un
jour , pour la postérité , si l'on ne savait qu'il est
plus d'une maniere de ne point rendre inutile cette
infidélité , en sauvant même la honte qui y est
attachée .
i .
1
Nous parlerons peu des ouvrages de Chamfort ,
qui ont paru imprimés dans divers tems ,
soit à part,
soit dans différens recueils . Depuis long- tems le
public les a appréciés . On n'a point oublié les doges
de MOLIERE et de LAFONTAINS . Il peignit dans l'un
le poète comique le plus original qui ait existé
le philosophe et l'honnête homme ; et ceux qui
suivent la même carriere , reliront toujours avec
fruit cet ouvrage où ils trouveront des principes sains ,
et tant d'excellentes observations sur nos moeurs et
sur la poétique de cet art difficile : il avait à peindre;
dans le second un talent non moins extraordinaire ,
la naïveté , la gracela finesse , et cette foule de
beautés qui étincellent dans un poëte , que son siecle
n'osait encore reconnaître pour un homme de génie
et à qui le nôtre a donné si justement le surnom d'ini
mitable , Chamfort saisit tous les traits de ce tableau
B 4
( 24 )
et en montrant dans Lafontaine , le charme de sa
morale , la finesse exquise de son goût , et l'accord
singulier que l'une et l'autre eurent toujours avec la
simplicité de ses moeurs , il prouva que le peintre était
digne du modele . Un mérite remarquable dans ces
deux éloges , et qui n'échappa point dans le tems aux
hommes de goût , c'est qu'ils ne sont point écrits en
style académique , quoique couronnés par deux académies
.
L'éditeur des oeuvres de Chamfort nous a transmis ,
dans la notice historique de sa vie , une anecdote
assez piquante sur l'occasion de l'éloge de Lafontaine .
Un homme de lettres fort connu avait composé
d'avance cet éloge , et l'avait lu dans la société de
M. Necker. Celui - ci , par une tournure délicate ima …….
ginée pour obliger l'auteur , engagea l'académie de
Marseille à proposer l'éloge de Lafontaine , et offrit
un prix de cent louis . Ni cetre société , ni l'auteur ne
doutaient de l'heureuse issue de ce concours . Chamfort
prit la plume , et enleva la couronne . On imagine
bien que le vaincu ne pardonna pas au vainqueur
; dans les combats de ce genre , rarement
l'amour propre est généreux . D'Alembert avouait.
cependant à Chamfort , qu'il trouvait dans l'ouvrage
de son concurrent , plus de littérature . Ce que vous
nommez littérature , lui répondit Chamfort , c'est- àdire
, les citations , observations et annotations , tout
cela est resté dans mes rognures ; je me suis bien
gardé de le mettre dans mon discours. Ce qu'il appellait
ses rognures , joint à des observations nouvelles ,
que de nouvelles méditations sur Lafontaine lui inspirerent
, compose un commentaire presque complet ,
4
( 25 )
qui est heureusement tombé dans les mains d'um
littérateur estimable ( le citoyen Gail , professeur du
grec au collège de France ) , et qu'il ne tardera point
à faire paraître , terminé par le citoyen Sélis .
Les succès soutenus qu'obtiennent encore aujourd'hui
au théâtre , la Jeune Indienne et le Marchand
de Smyrne , nous dispensent de nous y arrêter. Si
l'on redonne moins souvent sa tragédie de Mustapha
et Zéangir , cette piece n'offre pas moins des beautés
recommandables ; elle a le mérite assez rare dans
notre scene moderne d'une ordonnance simple , d'un
développement facile , d'un intérêt de sentiment ,
et d'une versification pure et harmonieuse . Peut- être
que ce mérite même n'a pas peu contribué à la faire
accueillir un peu froidement du public , accoutumé
/ depuis long - tems à n'applaudir qu'à des exagérations
forcées , et à des carricatures théâtrales :
Peu de discours , qu'on appellait alors de réception
à l'académie française , ont mérité de survivre
áux circonstances qui les ont fait naître . Celui de
Champfort se fera toujous relire avec cet intérêt
que l'on porte aux choses de goût , d'imagination
et de sentiment . L'académicien qu'il remplaçait lui
fournit le sujet de deux tableaux également précieux
, quoique dans un genre différent. L'un est
celai de la chevalerie , de celte institution extraor
dinaire dont l'antiquité n'offre aucun modele , qui'
a imprimé à nos moeurs anciennes un caractere de
grandeur et de singularité , digne d'occuper une
place dans l'histoire des peuples , et sur lequel le
philosophe , dans des tems de lumiere et de liberté ,
arrêtera ses regards , comme on revoit caz morni
( 26 )
1
1
mens gothiques et hardis , lors même que le goût
a créé des proportions plus justes et plus belles .
L'autre est le tableau touchant de l'amitié, de deux
freres ( MM. de la Curne et de Sainte - Palaye ) que
la nature avait fait naître le même jour , et à la
même heure , comme si elle eût voulu qu'il n'y
eût pas un seul instant de leur vie , où ils aient
pu cesser de se voir et de s'aimer . Nous nous sou-!
venons encore de l'impression que produisit sur les
auditeurs cette partie du discours de Champfort.
Le silence profond avec lequel il fut écouté , l'attendrissement
, les larmes qu'il fit répandre furent pour
l'oiateur un nouveau genre d'éloge auquel il dut
être plus sensible qu'aux applaudissemens dont le
Public avait couvert son tableau de la chevalerie .
On regrette que l'éditeur n'ait pas inséré ce discours
en entier. Serait - ce par une suite de cet esprit
de terreur dont a été frappée pendant si long - tems
la littérature , et qui existait peut- être encore lorsque
cette édition a été commencée ? L'éditeur a - t - il pensé
que ce qu'il a cru devoir supprimer de ce discours
était inutile pour la gloire de Chamfort , ou peu convenable
à l'esprit et aux idées qui subsistent aujourd'hui
? Nous répondrions que Chamfort était assez
soigneux de ses ouvrages , pour ne pas craindre le
reproche de négligence , sur- tout dans un discours
à l'académie française , et que sans doute il a donné ,
depuis le commencement de la révolution , d'assez
grandes preuves de son amour pour la liberté , pour
n'avoir à rougir d'aucune pensée indigne de la fierté
de son ame et de l'élévation de son caractere , même
sous l'ancien régime .
4
( 27 )
On retrouve avec plaisir dans ce recueil quelques
articles qui avaient déja paru dans le Mercure qui a
compté Chamfort au nombre de ses coopérateurs ;
ces articles sont des extraits des mémoires du maréchal
de Richelieu , de sa vie privée , des mémoires de Duclos ,
et de son voyage en Italie . Ces ouvrages , qui sont
redevables à la révolution de leur publication anticipée
, embrassent depuis les dernieres années du
regne de Louis XIV jusqu'à nos jours , les époques
les plus intéressantes de l'histoire anecdotique et
des moeurs de ce siecle . Ils devaient fournir à l'écrivain
qui les avait si bien observées , des réflexions
extrêmement piquantes. Aussi ces articles sont - ils
moins des extraits que des supplémens à ces mêmes
ouvrages.
On connaissait également le discours de Chamfort
ur les académies. Il l'avait composé pour Mirabeau ,
qui devait le prononcer à l'Assemblée constituante .
Beaucoup de gens n'ont pas pardonné à Chamfort ,
qui était de l'académie française , d'avoir écrit contre
les académies . C'était renouveller à son égard , le
même reproche qu'on avait si souvent adressé à
Rousseau , d'avoir écrit contre les romans , les spectacles
et la musique française , et d'avoir fait luimême
de la musique française , des comédies et des
romans . Ces sortes d'inconséquences n'ont jamais
prouvé autre chose , si ce n'est que pour un homme
éclairé , les droits de la vérité sont indépendans de l'intérêt
personnel et supérieurs à toute espece de préjugé.
Chamfort est aujourd'hui suffisamment justifié aux yeux
de ceux qui savent distinguer l'utilité et les avantages
des sciences et des lettres , et mêmes des corps litté(
5 }
taires bien organisés , des abus sans nombre du régime
des anciennes académies . Il l'aurait été bien davantage
si la mort prématurée de Mirabeau lui eût permis de
se livrer au travail qui devait suivre le premier , et
qui était destiné à présenter le nouveau plan sur
lequel devaient être institués les corps académiques.
Nous devons dire cependant , que dans ce discours
Chamfort avait un peu trop cedé à cet esprit de caus
ticité qui le tourmentait dans ces dernieres années ,
et dont nous assignerons bientôt la véritable cause .
La suite au prochain numéro. )
BEAUX ARTS.
Réflexions sur l'exposition des tableaux , seulptures , etc.
de l'an quatrieme , adressées à un ami dans le dépar
tement du ***
Pour vous consoler de n'avoir pas pu jouir de la
vue du salon de cette année , vous voulez , mon cher
ami , que je vous en trace une courte notice , et que
j'y joigne mes jugeniens . L'amitié prie , je dois obéir ;
et je le fais sans préambule ( 1 ) .
Graces soient rendues aux savans et aux artistes
( la commission des monumens créée en 1791 ) qui
ont pris tant de soin , et sans autre intérêt que celui
des arts , pour arracher à l'insouciance et à la cupidité
les produits des arts et des sciences disséminés
( 1 ) Je vous ai déja envoyé le catalogue vous y auréz
recours pour les noms et les descriptions des ouvrages.
( 29 )
chez les religieux , les émigrés , etc. ! Graces soient
encore rendues à ceux qui ont ordonné l'éxposition
publique de ces richesses dans le vaste Muséum de
la galerie du Louvre ! La publicité de cette brillante
collection a déja produit un effet sensible sur le goût
d'une grande portion des habitans de Paris . Oui ,
mon ami , j'ai été témoin plusieurs fois dans le salon ,
de ce respect rcligieux pour les arts , que l'on inocule
aux Italiens dès le berceau , et dont la multitude
française ne se doutait pas avant l'ouverture
du Muséum. Déja les gardes ont un emploi très facile
à exercer ; et sans l'enfance ( cette engeance est
sans pitié ) , leur présence deviendrait inutile .
Un résultat plus avantageux de la publicité du
Muséum , est le perfectionnement du goût des spectateurs
. Nous ne sommes pas encore assez heureux
pour rivaliser avec le peuple d'Athenes , chez qui
un instinct et un tact habituel suppléaient aux connaissances
artielles , que l'on n'acquiert que dans les
atteliers des peintres et des sculpteurs . Mais j'ai vu
avec une grande satisfaction la foule se porter constamment
vers les tableaux qui ont le plus de mérite ,
et écouter avidemment le spectateur qui exprimait
à voix haute ses opinions et ses jugemens . Voilà le
lot des spectateurs ; faisons celui des artistes . Je ne me
permettrai aucunepers onnalité. Il n'appartient qu'à un
mauvais coeur d'affliger un savant , un artiste et une
belle c'est pourquoi je ne mettrai sous vos yeux
que ceux dont les travaux auront excité chez moi
un plaisir véritable , et le desir d'en devenir propriétaire
, si la fortune eût dans ces instans secondé mes
voeux .
:
( 30 )
Ce n'est pas un Bélisaire , je le soutiendrai à
la face de tout l'univers , disait , en frappant du pied
et haussant les épaules , un grand homme sec , frisé
en boucles détachées et portant une forme de chapeau
sous son bras ; jamais cette aventure n'est arrivée
à Bélisaire ; aucun historien ... Qui est - ce qui
vous dispute ce petit délit de lèse -histoire , reprit
avec feu un jeune homme en cheveux noirs et en
manteau relevé avec goût ? Mais voyez comment
Tartiste a exécuté cette fable qu'il a prise pour sujet
de son poëme . Le lieu de la scene , l'épisode du
soleil couché depuis une demi -heure , le vague des
traits qu'il fallait caractériser dans ce crépuscule ......
C'étaient-là de terribles données ! Hé bien , toutes
ces difficultés sont vaincues ... Bélisaire , ou cet illustre
vieillard offre une tête des mieux pensées et des
mieux rendues ... Son bâton et ses pieds... Oh , qu'ils
sont aveugles ! avec quelle vérité l'enfant est posé
sur son bras et sur ses épaules .... Belle imitation ,
sans servitude , des fils du Laocoon ! Mais , dit
avec chaleur le premier interlocuteur qui étouffait
d'envie , un serpent s'attache - t- il à un membre qu'il
a piqué ? - Laissez donc parler ce jeune citoyen ,
s'écria tout - à- la fois le groupe des spectateurs .....
-
-
Admirez , mes amis ( car on aime bien vîte ceux
qui nous écoutent attentivement ) , dit le jeune
homme , ce beau crépuscule , ces tons chauds , mais
variés , qui donnent à tous les contours les nuances
du prisme ... Vernet n'a jamais rendu avec cette vérité
aucun soleil couchant. Ah Vernet ! les voilà
les amateurs d'aujourd'hui , il faut jetter au feu toute
l'école française , les de Troi , les Pierre , les Natoire .
-
1
( 31 )
+
1
--
Eh oui , morbleu ; mais gardons Vernet , les
têtes de Greuze , et revenons à Gérard ... Mes amis ,
je vous le dis encore ( il croyait l'avoir déja dit ,
parce qu'il les appellait ses amis .... le bon jeune
homme ! ) Gérard a très - bien mérité de la peinture
dans cette sage composition ; mais s'il pouvait donner
au bras du vieillard qui soutient seul l'enfant blessé
et défaillant , l'air de la contention et de la fatigue ...
Si le bras droit était moins balustre . Balustre...
Bon monsieur est artiste ; je m'en serais douté ,
quoiqu'il ne soit pas envieux ; eh bien ! auriez-vous
revendu ce Bélisaire , et à un prix double de l'acquisition
, comme a fait un de vos émules , si le peu
de fortune du jeune peintre l'avait forcé à vous le
céder avant l'exposition ? - Oui , oui , j'aurais invité
Isabey , et comme lui j'aurais accouru chez Gérard ,
pour lui rendre encore comme sa propriété le produit
de la seconde vente ; car le desir d'accroître les
ressources du jeune artiste , aurait pu seul déterminer
le généreux propriétaire a se priver d'un si bel
ouvrage. L'air satisfait des spectateurs aurait
récompensé Isabey de sa bonne action , s'il eût assisté
à cet entretien ..
Frappé du nom d'Isabey , je me séparai du jeune
interlocuteur, et je cherchai les portraits et les dessins
de ce peintre . J'avoue que les portaits me touchent
peu , et qu'à l'exception d'un très - petit nombre , je
ne vous en parlerai pas ; mais ceux d'Isabey sont
si vrais de couleur et de dessin , que je sus bon
gré à mon coeur ému par le récit du jeune artistè ,
de m'avoir conduit vers ses productions . Je fus plus
sensible à la vue de ses dessins ; ils ont de la
( 32 )
chaleur , de la vie ... Cependant s'il en faisait moins ,
s'il étudiait plus souvent la nature , s'il ne cherchait pas
à plaire aux personnes qu'il peint , en leur donnant
les airs affectés qu'il leur plaît d'appeller des graces ...
Baltard , le Tiers et Perrier , écoutent et attendent
mes jugemens sur les dessins . Ils seront contens >
les crayons du premier sont de véritables pinceaux ;
la transparence des eux , l'épaisseur des forêts , la
profondeur des lointains .... Il peint tout. Percier
denne aux bas - reliefs , aux Egures détachées , aux
fragmens des plus belles antiques , un air de vérité ,
dont la netteté et la précision font tous les frais .
Les plus grandes compositions historiques ne perdent
Je crayon de le Tiers , et son jugement
de Brutus annonce un artiste qui sait manier le pinrien
sous
ceau.
Caton d'Utique arrachant l'appareil de sa blessure ,' .
prouve ce que je viens d'assurer. Malheureusement ' ·
c'est une figure d'étude ( si improprement appellée :
Académie dans l'école. ) L'on voit aisément que les
peintre a moins cherché à représenter ce Caton'
qui dans l'Eneïde diçte encore des lois aux vertueux
habitans de l'Elisée , qu'à faire briller ses :
connaissances artielles . De la hardiesse et de l'élévation
, et nous aurons un peintre de plus .
Gérard ! et pour un simple portrait ! Pourquoi
pas , s'il rappelle Vandeick. Mais une seule
figure , quelle pauvreté d'imagination !
―
-
Encore
Les sots
qui ont fait ou dit une balourdise se sauvent dans
la foule , et les peintres médiocres cachent leur nullité
demiere une tourbe de personnages . Oh qu'une seule
figure , que jusqu'aux genoux , impose de soins et
de
( 33 )
de travail ! Le spectateur la parcourt toute entiere
il tourne même autour d'elle , parce que rien ne
détourne son attention . Cette aimable adolescente
se présente au critique avec modestie , mais sans
crainte . Elle vit , elle va rougir si vous la regardez
avec un oeil intéressé . Les roses naissantes mêlées
aux lys de ses chairs annoncent l'aurore d'une vie
que les graces embellissent déja. A voir le fond de
ce tableau et la sagesse de la pose , on le croirait
peint au seizieme siecle , la toile des vêtemens est
d'une vérité égale à celle du portrait de femme fait
par son maître ....
Il a donc préféré , ce David , de travailler à un
portrait plutôt qu'à un tableau d'histoire ? Il a fait
ce que son goût lui a inspiré . Ce doit être le seul
régulateur de l'artiste . En rendant sa belle sceur avec
tant de vérité , en dérobant un enfant à François
Flamand pour le placer à côté d'elle , en exprimant
parfaitement les traits du visage , sans les embellir ,
en donnant enfin à toute sa composition de la vie
et du mouvement au sein de la tranquilité et du
silence , David a confirmé cet axiôme le portrait
ne saurait occuper une place dans les Muséum ,
qu'en sortant des mains d'un peintre d'histoire : tel
Raphaël , Lesueur , Rubens , Vandeick , etc.
:
David a encore exposé un portrait d'homme ;
mais il a assez de gloire pour laisser échapper ce
faible rayon.
Ce n'est pas quitter un maître que de converser
avec ses éleves . L'Hippocrate de Giraudet me force ,
à vous en parler de suite , parce que la foule my
entraîne . Quelques spectateurs ont pris le teint jau
Tome XX.
( 34)
mâtre des Satrapes de Darius , qui offrent des présens
au médecin grec , afin de l'engager à donner des
secours aux Perses malades , pour celui des pestiférés
. Quelques mauvais quolibets ont propagé cette
erreur. Mais vous n'en auriez pas été dupe , vous ,
mon ami , qui avez examiné si attentivement avec
moi les envoyés de Typoo - Saïb . Vous auriez reconnu
sur- le- champ des Asiatiques ; et la blancheur , l'ampleur
de leurs manteaux , ainsi que les boucles de
leurs cheveux et de leurs longues barbes , sagement
imitées des bas - reliefs de Persépolis , vous auraient
dit : Voilà des Perses . Vous voyez que je m'appésantis
avec complaisance sur la vérité du costume ,
c'est que cette belle partie , négligée par le Gnide ,
les peintres Vénitiens , et sur- tout par les ignobles
Flamands , mais cultivée autrefois constamment par
le Poussin , habituellement par Raphaël , et aujour
d'hui par les peintres Anglais , forme avec le dessin
le principal mérite de notre brillante école.
Belle tête d'Hippocrate ! qu'il refuse avec dignité
de secourir les ennemis de sa patrie ! Ne lui aurait-
il pas suffi de rejetter les présens avec la main
gauche , sans les repousser avec le pied du même
côté ? .... Ce double geste n'est pas très-noble.....
Mais il nous a valu une savante facture de la jambe
et du pied ..... Je regrette encore de ne pas voir
près d'Hippocrate quelques instrumens de son art ( car
vous savez mieux que moi que les anciens ne
séparaient pas la chirurgie de la médecine ) ; ils
auraient donné le mot de l'énigme , et mieux encore ,
siles Satrapes eussent soutenu dans leurs bras , et présenté
à Hippocrate un de leurs collégues qui aurait
( 35 )
été près de succomber sous le poids de la maladie
et de la fatigue . Alors il n'aurait point fallu de
légende le fait eût été suffisamment indiqué . Je
seme dans une bonne terre ; mon avis germera ,
et nous en verrons le fruit dans la premiere composition
de Giraudet .
J'allais vous parler de Vincent , de son Guillaume
Tell ; mais on expose un nouveau tableau
d'histoire. Je suis curieux ; la nouveauté a presque
autant d'attraits pour moi que pour l'enfance . Patientez
, et vous n'y perdrez rien.
Voici la centieme charité romaine que j'ai vue dans
mes voyages , s'écrie un amateur ricaneur et dédaigneux
, bien poudré , bien serré .... L'artiste n'a pas.
fatigué son génie inventif ! - J'allais répondre au
censeur, lorsqu'une jeune femme coeffée et habillée
presqu'à l'antique , mais avec une grande simplicité ,
dit à demi - voix..... Peut- on se lasser de voir une fille
prolonger si ingénieusement les jours de son pere !...
Je crus entendre la digne fille du malheureux Sombreuil
dont les persévérantes instances sauverent
son pere de l'abominable Saint -Barthelémy du 2 septembre
1792. Je ne sais si j'avais raison ; mais je
ne voudrais pas pour toute chose être détrompé
et perdre cette douce illusion .
Le dédaigneux se tut ; la jeune femme rougit
et moi , plein de la douce ivresse du sentiment ,
j'étudiai ce tableau fait en un mois . Vous observerez
encore sur la nouvelle école française qu'elle joint
la prestesse au mérite de finir le Bélisaire était à
peine esquissé , lorsque le salon a été ouvert. Une
femme , assise au clair de la lune sur l'appui d'une
:
C %
1
( 36 )
grille de prison , allaite son pere au travers de cette
grille . Sur son bras gauche repose son nourrisson .
Voilà le sujet très - simple de cette composition . Mais
Sérangeli lui à donné un caractere d'originalité trèspiquant
il a éclairé la fille par les rayons de la
lune , et le pere , avec l'intérieur de son cachot ,
par la faible lueur d'une lampe . D'après cet exposé ,
vous jugez , mon ami , de la valeur du reproche
fait aux éleves de David , de copier servilement leur
maître . En voilà trois dont je viens de vous entretenir
, et certainement leurs compositions ne sont
pas jettées dans le même moule , comme on dit
vulgairement. Du reste , la femme est guidesque , et
en la voyant on croit être dans le Muséum devant
quelque ancien maître d'Italie . Le pere n'a pas également
satisfait les spectateurs .
)
Cette charité maternelle a un pendant au salon ;
c'est la tendresse maternelle du sculpteur Julien.
A la vérité , une femme qui donne à boire à un
enfant est un symbole très - vague de la tendresse des
ineres . Mais nous sommes déja convenus de passer
sur les qualités . Examinons cet agréable groupe .
Vous vous rappellez de la charmante bergere qui
menait boire sa chêvre , et des bas- reliefs que cet
artiste avait faits pour Rambouillet . Ce nouvel ouvrage
ne déparerait pas les premiers . La mere est d'une
belle proportion ; sa chevelure est arrangée avec
les graces qui caractérisent le ciseau de Julien . On
a trouvé de l'afféterie dans la chevelure de l'enfant ;
peut- être parce qu'on l'a opposé au jeune tireurdépine
du capitole. Mais on ne lui refusera pas
de boire avec vérité , et de rappeller , sans l'avoir
1
( 37 )
copié , le jeune faune de la même collection qui
se désaltere avec tant de grace . Ce précieux groupe
gagnera beaucoup dans le passage de la terre au
marbre ; car tout le monde s'accorde à dire que
Julien travaille cette dure matiere avec un esprit et
une facilité qui laissent loin derriere lui ses émules
et ses rivaux .
Vous devez être content mon cher ami ; mais ,
moi , je suis fatigué de me promener si long - tems
dans la foule pour reposer mes yeux . Je sors , et
vais au fauxbourg du Roule voir le modele de la
Renommée qui doit être fondue en bronze et placée
sur la coupole du Panthéon . Le catalogue m'apprend
seulement qu'elle a 17 pieds de proportion et que
Dejoux en est l'auteur . Pendant la route , je me rappelle
du groupe colossal d'Ajax , enlevant Cassandre ,
et d'un bas - relief de proportion plus forte que
la nature , représentant l'athlete Egon domptant un
taureau . D'après ces travaux , j'approuve le littérateur-
artiste , auteur de la Rénovation de la ci -devant
basilique de Sainte - Genevieve , d'avoir demandé
au ciseau de Dejoux le colosse qui remplacera si
avantageusement la lanterne , le globe et la croix.
dont on a chargé servilement tous les dômes chrétiens....
Quelle est l'attitude de cette renommée ? ...
Vous le saurez bientôt , disais-je à mon imagination ;
encore quelques pas . Je ne puis attendre ; ne sais tu
pas que je donne un corps , des traits aux êtres
les moins connus , même aux abstractions ..... Ce
sera donc une imitation du Mercure de Jean de
Bologne .... Le mouvement serait trop hardi pour
une déesse ! Voulez- vous le Mercure de Raphaëj
G 3
( 38 )
qui est à Rome dans le palais de la Farnésine ?....
J'entre dans l'attelier ; je n'y vois rien de tous ces
fantômes. Une belle femme , dont les traits et la
coëffure rappellent les médailles grecques , embouche
la trompette de la main droite , et de la
gauche présente au génie et aux vertus la palme
avec la couronne de l'immortalité . Elle vole déja ;
car à peine l'extrémité d'un de ses pieds touche
encore le Panthéon . Ce serait le seul lien qui la
retiendrait sur la terre de la liberté , sans la draperie
flottante qui se prolonge légerement autour
d'elle . Ce colosse , le seul que la France ait vu
créer depuis ce siecle ( car les statues équestres
forment deux travaux distincts , quoique fondues
d'un seul jet ) attestera le haut degré où s'est élevée
la sculpture française .
Je vous dirai un mot de la jeune Naïade de Monnot,
qui se baisse pour prendre un papillon , et vous n'entendrez
plus parler de sculptures . Il est fâcheux que
l'artiste n'ait pas fait choix d'un meilleur modele de
tête , ou plutôt qu'il ne soit pas élevé au beau ,idéal
que réclamait une divinité ; car le travail est bon , et
le dos se développe presque avec autant de vérité
et de rondeur que celui du tireur- d'épine , déja
cité , dont la pose à quelque analogie avec la figure
de Monnot.
Tu dors , Renaud , et tu peignis Achille ! ... Son tableau
de la liberté ou la mort , prête beaucoup à la critique
par l'indécision du sujet ; le défaut de liaison entre
les trois figures , la représentation gothique et chrétienne
de la mort sous la forme d'un squelette , le défaut
de noblesse dans la tête de la liberté , et la ressem
( 39 )
2
blance du génie avec le Mercure de la Farnésine ......
Mais on ne refusera pas à ce génie l'expression
du bel âge et de la vigueur , la finesse des tons
et des passages ; ni au coloris de ce tableau l'éclat
et la fraîcheur. Quant au mérite d'un pinceau gracieux
, Renaud nous y a accoutumés .
"
On retrouve ce faire agréable dans son Mars entrant
chèz Vénus et désarmé par les Grâces .... Pourquoi cependant
le séjour de Vénus n'est il plus dans les bocages
de Cythere ou d'Idalie ? Aurait- elle choisi un palais
qui rappelle la coupole et le baldaquin de St. - Pierre ?
Elle voit entrer Mars , et déja elle a les yeux et l'attitude
d'une amante satisfaite , qui n'a plus à espérer
aucune étincelle du flambeau de l'amour . Le dieu des
combats montre- t- il l'ardeur d'un amant empressé ?
Reconnaît on des divinités dans les Grâces qui le désarment
? Ces critiques paraissent ameres ; mais l'auteur
de l'Éducation d'Achille ne pourra jamais avoir
de droit à l'indulgence .
Nous n'en accorderons pas davantage à Vincent ,
parce qu'il est l'un des chefs de notre école . Son
Guillaume Tell semble appartenir à l'école napolitaine.
Il préfere imiter le faible Solimene aux vigoureux
Lombards , aux brillants Vénitiens et aux sages
Romains .... Ses couleurs sont un peu crues , dures ....
Ses figures n'ont pas assez de noblesse ..... Qu'il sache
donc que l'on aimerait à voir sous de beaux traits le
fondateur de la liberté helvétique . On lui abandonne
le tyran ; qu'il le fasse ressembler à Caracalla
ou à Commode ; il en est absolument le maître.
Il ne l'est pas de même de précipiter ce monstre
en dépit des lois de la statique . Un jeune homme
C 4
( 40 )
disait en le voyant : " Jai traversé la Seine pour
,, venir au salon , et j'ai failli tomber à plat sur
le rivage en abordant , à cause du choc du bateau
" contre la berge voilà cependant Guillaume Tell
,, qui repousse la barque dans le même sens où
le rivage a heurté mon batelet , et le barbare Grisler
" tombe à la renverse . J'ai trouvé l'observation
assez juste pour vous la conserver ; elle apprendra
aux peintres et aux sculpteurs que les lois de la
statique doivent entrer dans leurs études en même
tems que les principes de l'anatomie .... Du reste ,
des personnages vêtus d'habits frais et brillans sous
le tonnerre et la pluie , des attitudes et des airs
de visage forcés et exagérés rappellent trop le prétendu
pittoresque des vieux maîtres de notre école .
On serait injuste de faire à la mort de Desille
de le Barbier , le même reproche . Ce sujet suscep
tible d'action et d'intérêt est traité froidement . Le
ton gris du tableau ajoute à cette froideur. Quelques
parties rendues largement annoncent que le Barbier
pourrait mieux peindre.
Faites mieux , vous aussi , Suvée , qui donnez de
si bons principes à vos éleves . La mere des Gracques ,
Cornélie , est bien dessinée , ainsi que les autres
figures de votre tableau ; cette composition plaît
par satranquillité analogue à la modestie de l'héroïne ;
les ajustemens , l'architecture , tout est romain . Cependant
je trouve l'un des jeunes Gracques trop
âgé pour être un des joyaux de Cornélie . Vous avez
oublié aussi que les enfans des Patriciens portaient
une bulle d'or ( ornement rond et applati ) suspendue
sur la poitrine : c'aurait été là une des
•
( 41 )
caractéristiques de votre scene : les amateurs de
l'antique sont fâchés de cet oubli , et ceux de la
peinture auraient desiré voir sortir de vos pinceaux
des tons plus chauds et moins grisâtres . Vous allez
sur les bords de l'Arno et du Tibre guider nos jeunes.
artistes dans la carriere des beaux arts : on applaudit
à ce choix , parce qu'on retrouve dans vos leçons
les principes du beau , du bon et de l'honnête ,
qui sont inséparables pour les belles ames .
Hercule , où es - tu ? car je ne te vois pas dans
le tableau de Taillaisson . Après avoir tué ton épouse
et tes enfans es- tu resté froid et immobile ? La fureur
insensée que Junon avait soufflé dans ton ame , cessat-
elle avec le dernier coup porté à ces innocentes
victimes ? Voilà cependant ce que m'offre cette come
position .
Quelle foule dans le tableau de Vernet ! Que de
héros a- t- il dû rassembler pour célébrer les funérailles
de Patrocle . Vous , mon ami , dont Homere
fait les plus cheres délices , vous tressaillez de joie
à cette annonce , vous croyez déja reconnaître le
vaillant Diomede , le bouillant Ajax , le cauteleux
Ulysse , le sage Nestor , l'implacable Achille .......
Hé bien gardez vos douces chimeres et n'allez pas
dans l'attelier de Vernet . Vous n'y verriez qu'une
multitude de guerriers , froids , insignifians ; mais
richement armés et tous couverts d'une pourpre éclatante.
Le rouge domine même dans toutes les autres
parties de cette composition . Des chars , qui devaient
occuper un grand espace , sont placés dans le bas du
tableau , et si bas , qu'ils ne sauraient achever leur
course sans heurter les spectateurs . Aux plumes près
"
( 42 )
dont Homere n'a jamais chargé les casques de ses
héros , tous les costumes sont choisis et exécutés
avec soin ; ils peuvent servir de modeles et d'études .
L'auteur du triomphe de Paul- Émile semblait avoir pris
avec le public l'engagement de mieux faire , ou du
moins celui de ne pas déchoir : il
ne l'a pas tenu
à notre grand regre Nous l'attendons au prochain
salon .
Hippolite rendu à la vie par Esculape à la priere de
Diane est un ancien ouvrage de Mouricaut. Il accuse
l'ancien gouvernement dont les encouragemens auraient
aidé à perfectionner les talens d'un peintre qui
annonçait des dispositions .
Deux académies ( figures d'étude isolées ) de Lafite
et de Meynier , un gladiateur blessé , et Androclès reconnu
·par un lion prêt à le dévorer , annoncent la connaissance
des belles proportions et l'étude de l'antique....
, si la premiere ne faisait pas naître l'idée
d'un grand croquis , et si la seconde était plus étonnée
, plus chaude .
Le même peintre et Mérimée nous appellent à la fois
parle fini de leurs ouvrages : l'un avec l'Amour pleurant
sur le portrait de Psiché , et l'autre , avec la Bacchante
jouant avec un enfant. L'Amour , placé dans l'ombre
d'un bocage , fxant , sans verser de larmes , le portrait
de sa jeune amante , et entouré de petits génies
éclairés fortement , rappelle le tableau de Giraudet
où l'on voyait la lune percer de ses rayons argentins
le bosquet épais sous lequel Endymion était endormi.
Zephire entr'ouvrait les rameaux pour favoriser la
curiosité de Diane . Ici on ne peut déterminer la
source de la lumiere ; vient- elle du soleil ou de la
( 43 )
lune jalouse ? Les détails sont finis avec trop de
soin , ce qui répand de la froideur sur la composi
tion . On trouve d'ailleurs les petits génies inutiles
et massifs .
L'enfant avec lequel joue la Bacchante est d'une
proportion plus légere , et la femme a beaucoup
de graces . Malheureusement une teinte rougeâtre ,
qui ne doit appartenir qu'aux parties éclairées par
les eflets de la draperie , s'étend sur toute la compo
sition. Le paysage en est gracieux .
}
Le paysage m'avertit de vous parler des peintres
de ce genre . Valenciennes avait mérité la première
palme depuis quelques années ; mais la crainte du
terrorisme l'a fait abandonner Paris depuis trois ans
et cette retraite semble avoir refroidi son talent. Vous
vous ressouvenez de l'anecdote de Diderot : fatigué
des persécutions du clergé et des grands , ce philosophe
se retira dans sa patrie , à Langres. Il entretint
avec son ami d'Alembert un commerce de
lettres ; mais au bout de quelques mois d'Alembert
lai écrivit ces mots.... Partez , mon cher Diderot ,
།
19
revenez sur- le - champ à Paris ; votre style est déja
" gâté , et votre imagination s'est refroidie . Crai-
,, gnez tout d'un plus long séjour dans la province.
Réchauffez - vous , Valenciennes , au foyer des arts , et
la couleur de votre tableau d'Enée et Didon deviendra
plus légere . Vos anciens tableaux nous ont rendus
difficiles , et vos compositions , toujours ingépieuses
, nous donnent de vifs regrets,
Vous ne dédaigneriez pas , mon ami , un grand paysage
de Vander- Burch s'il avait donné plus de fermeté
à ses rochers , et à ses eaux un ton moins
( 44 )
bleuâtre nous avons un paysagiste de plus.
J'ai cherché Tonney dans le salon , dans le catalogue
, et mes recherches ont été vaines. Croit-il
donc pouvoir dormir , parce qu'il est un des premiers
peintres de son genre . L'estime que le public
lui accorde doit être pour lui un excitateur continuel .
Van- Spaendonck , vous vous êtes placé auprès de
Van-Huysum , et vous , Vandael , à côté de Roëpel .
Ne vous fatiguez pas à nous donner de belles imitations
de la belle nature , nous ne nous lassons
pas à les admirer .
Amusez-nous aussi , intéressez-nous même quelquefois
, vous qui peignez des scenes familieres ,
Landon , Demarne et Sablet . Mais n'oubliez pas que
plus un genre est facile , plus on exige de vérité
et de précision.
ans ,
Vous êtes rebattu , me disiez - vous il a deux
" y
des ruines . Hé bien , je ne vous en parlerai
pas . C'est toujours la même quantité de productions
, les mêmes ruines répétées , isolées , rapprochées
, délabrées , restaurées ...... , et toujours sans
motif historique et sans but marqué.
Je voulais m'arrêter ici , parce que les fonctions de
juge que vous m'avez imposées pesent depuis longtems
sur moi ; mais les deux figures académiques ,
appellées Dédale et Icare , exigent quelqu'attention .
Elles sont effilées , non sveltes : leur couleur est
imaginaire , er leur nature vague et indéterminée.
11 y a plus de chaleur et de vie dans la consternation
de la famille de Priam , après le combat d'Achille et d'Hector.
Le vieux Priam est vivant , sa tête a une belle expression
, et elle devrait seule fixer les regards , tandis
( 45 )
qu'ils sont partagés entre plusieurs groupes trop
distincts et trop séparés .
C'est aux femmes et aux tailleurs à s'extasier sur
l'unique mérite de la vérité des satins et des étoffes .
Terburg n'attacherait pas tant , si la beauté des chairs
et l'entente du clair - obscur n'étaient jointes chez
lui à ce faible talent .
1 Adieu , mon cher ami , je tombe de lassitude ,
et le sommeil me gagnerait s'il fallait encore mettre
sous vos yeux une Vénus flamande ,
blessée par un
Diomede enluminé de vermillon . En choisissant une
nature plus approchée de l'antique , l'auteur aurait
pu faire un bon tableau . Nous applaudirons avec
plaisirà ses nouveaux essais . Geta assassiné par Caracalla
dans les bras de sa mere me réveillerait pour un instant
, car mon coeur est toujours ouvert à l'espérance
, et cet éleve d'une bonne école ( celle de
Regnault ) en fait naîrre une flatteuse .
Salut et fraternité .
Paris , le 15 frimaire l'an 4º . de la République.
P. S. Si vous rencontrez notre ami l'Anglomane
et ce voisin qui n'apperçoit dans la révolution française
que du sang et des échafauds , défiez - les de
vous opposer sur les bords de la Tamise , ou sur
les bords de la Seine , même sous le regne des Marigny,
des Dangevillers , une collection de tableaux aussi
riche et aussi variée. 1
( 46 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
1
ANGLETERRE.
De Londres, le 15 décembre 1795.
Les détails relatifs aux rassemblemens du peuple
à Londres sont exagérés dans les papiers- nouvelles
du Continent. Ces rassemblemens , il est vrai , ont
été beaucoup plus nombreux que de coutume ; les
hommes qui les composent agissent d'ailleurs sur
un nouveau plan , et d'après de nouveaux principes .
Cependant la tour de Londres est toujours debout
pour renfermer ceux qui voudraient attaquer la monarchie.
Le peuple avant de renverser la monarchie
doit renverser le ministre , mais ce ministre n'est
pas encore près de sa chûte ; il ne serait même pas
impossible qu'avec de la prudence il ne parvînt à
regagner la confiance et l'attachement du peuple.
Il n'en est pas moins évident pour les esprits attentifs
et sans prévention qu'une grande explosion se
prépare , et qu'elle va bientôt éclater si le ministere
n'a la force ou l'adresse de la prévenir. Aux yeux
de tout homme instruit des habitudes , des localités
et de la marche de l'opinion , cette évidence résulte
d'une foule de circonstances qu'il est bien difficile
de faire apprécier hors de ce pays . Elle résulte aussi
en grande partie du message que le roi vient d'envoyer
au parlement.
( 47 )
Ce message est une espece de caution que M. Pit
offre à M. Wilberforce et à ses autres amis , chancellans
dans leur systême politique actuel à l'égard
de la France , pour regagner leur appui en faveur de
son administration . On y abandonne en effet dans
ce message quelques - unes des difficultés élevées précédemment
par le ministere anglais contre l'ouverture
des négociations de paix , mais on y laisse dans
toute leur force d'autres difficultés relatives à la
France . Le message dit que la France doit demander
la paix , et M. Pitt ajoute ensuite , après la lec
ture du message , qu'elle doit payer des indemnités
pour les frais de la guerre . Le roi dit que le vainqueur
doit se prosterner devant les vaincus , le ministre
ajoute que l'offensé doit donner des indemnités
à l'aggresseur. Ainsi , et au même titre par
lequel l'un des membres de la coalition demande
des indemnités , tous les autres pourraient aussi en
demander à leur tour.
Mais quoique très - évidemment la paix ne puisse
être faite à de telles conditions , le message prouve ,
par d'autres circonstances et d'autres raisons , que
la paix est prochaine . Le ministere qui reconnaît que
les Anglais sont très-peu satisfaits de la guerre , sent
que cette guerre ne peut être continuée qu'en alléguant
de nouveaux prétextes . La guerre ne sera donc
plus comme auparavant une guerre pour des alliés
qui ne demandent point de secours ; une guerre pour
préserver l'ordre social en Europe , dont les deux
tiers refusent de concourir à la guerre , ou ont depuis
fait ou négocié leur paix particuliere ; une
guerre pour donner un roi à la France qui veut une
( 48 )
république ; ou une guerre pour la sûreté de l'Europe
contre une puissance incapable d'entretenir les
rapports ordinaires de justice et d'amitié . Mais
dans le conseil du roi d'Angleterre , la guerre est
maintenant une guerre d'indemnité ct de point
d'honneur. Cet aveu montre bien toute la déraison
du ministere britannique . N'ayant plus le pouvoir
de tourmenter la nation par des mesures violentes ,
il est obligé de recourir à des moyens d'illusion ;
mais comine le voeu national est décidément contraire
à la guerre , sous quelque forme qu'elle puisse lui
être présentée , elle ne tardera pas à sentir combien est
impraticable le plan proposé par le ministere . Elle
verra que c'est toujours la guerre qu'on lui offre ,
et non cette paix qu'elle veut et dont elle a besoin ,
et le ministere sera enfin obligé de faire lui-même la
paix , ou de se retirer pour la laisser faire par
d'autres .
Le message néanmoins aura des suites plus graves
que quelques- uns des ministres anglais ne le desirent
probablement. Il apprend aux Allemands , par
exemple , qu'ils ne peuvent plus compter désormais
sur les subsides de l'Angleterre , et après deux ou
trois campagnes , les nombreuss a rmées de l'Allemagne
, si elles restent sans subsides , ne peuvent
plus vivre que de pillage ou d'oppressions intérieures .
mais l'esprit des tems modernes ne permet gueres
cette maniere de subsister. Les armées autrichiennes
ont déja supporté dix campagnes successives , en y
comprenant les guerres de Turquie et des Pays- Bas ..
Elles ont le plus grand besoin par conséquent ou de
subsides ou de paix. Les puissances du midi suivront
Į
( 49 )
la détermination des puissances du premier ordre
dont elles dépendent . Si elles tiennent à l'Espagne ,
elles feront immédiatement la paix ; si elles tiennent
à l'Autriche , elles se prépareront pour la paix
comme pour une mesure qui deviendra bientôt nécessaire
.
ร
Le message annonce de plus aux contre-révolutionnaires
français que le gouvernement anglais abandonne
la monarchie , et reconnaît la République .
Il les avertit assez nettement par cette déclaration
que leur intérêt est de ne pas prolonger davantage ,
par de folles résistances , par des complots ridicules ,
conçus sans talent , et exécutés sans moyens , un
état de révolution dont ils doivent être toujours
les premieres et les plus odieuses victimes .
Si la paix est également desirée et par les puissances
étrangeres , et par les mécontens de la France ,
en qui la colere et la vanité n'ont pas étouffé toute
raison ; le ministere , le parlement et le roi d'Angleterre
doivent aussi souscrire à la paix , ou s'exposer
à voir une guerre civile se joindre à leur guerre
étrangere .
Sans doute le gouvernement français offrant la
paix à l'Angleterre aurait la sagesse et la magnanimité
de lui dire : « J'aurais droit de vous demander
dés indemnités ; mais je ne demande que le repos :
soyons amis. L'humanité a trop long-tems souffert
de notre inimitié . Si les ministres anglais proposant
la paix , faisaient entendre des paroles aussi
généreuses , peut-être les grandes erreurs , les mémorables
injustices de ces ministres seraient- elles , si
non oubliées , au moins pardonnées de part et d'autre .
Tome XX.
„,
D
1
( 50 )
1
1
Mais si la guerre continue , les deux peuples leur
feront entendre un autre langage. Les Français diront :
" Nous ne voulons pas traiter avec un ministere que
nous méprisons et que nous abhorrons . Ils ajouteront
que leurs pertes doivent être réparées par la nation ,
qui en supportant si docilement la guerre de ses
ministres , s'est rendue leur complice . De son côté ,
le peuple Anglais lui -même observera que c'est le
ministere qui a renvoyé d'Angleterre les négociateurs
français , venus pour prévenir la guerre. C'est ce
ministere , ajoutera - t- il , qui a prétendu que les Français
n'avaient pas droit de réformer leur gouvernement
; asssertion , selon nous , si contraire aux principes
, que nous sommes près de suivre nous-mêmes
leur exemple. C'est le ministere qui a violé les lois
de la nature et de l'humanité dans la conduite de la
guerre , et qui par cette violation autorise véritablement
les Français à réclamer des indemnités , et par
rapport à l'origine de la guerre , et par rapport à la maniere
dont elle a été faite . Enfin , c'est ce ministere qui
continue la guerre pour obtenir des indemnités , tandis
que ses prédécesseurs ont pris tant de peines pour prouver
combien sont frivoles dans le fait les indemnités
coloniales de quelque nature qu'elles soient . Quant aux
colonies de l'Amérique septentrionale , qu'avons- nous
retiré de nos anciennes guerres et de tous nos projets
d'indemnité ? Ne les avons- nous pas perdues par une
guerre aussi extravagante que celle- ci ? Quel est le
profit d'une indemnité dans les Indes occidentales ,
depuis que les Français ont adopté dans ces contrées
une nouvelle espece de guere , et que le systême
de l'esclavage des negres a presque perdu tous
( 51 )
ses appuis de force et d'opinion ? Qu'est-ce qu'une
indemnité dans les Indes orientales , si non un nouveau
moyen de corrompre ceux à qui les libertés
de l'Angleterre sont confiées ? Enfin , que serait - ce
qu'une indemnité en Corse , dont George III a pris
le titre pour remplacer celui de roi de France qu'il
a perde depuis quatre ans , si - non une invitation aux
rois d'Angleterre , d'éntreprendre sans cesse de nouvelles
guerres pour leur propre intérêt et leur vanité
personnelle .
La Corse n'a - t- elle pas toujours été une possession
onéreuse et pour Gênes et pour la France ? et la
propriété de cette isle ne sera-t - elle pas plus précieuse
pour les Anglais que celle de Minorque qui ,
plus voisine de l'Angleterre , et plus éloignée de
la France que l'isle de Corse , a été prise deux
fois à l'ouverture de la guerre ? D'ailleurs par quelle
inconséquence ces ministres prétendent-ils donner
à la Corse ce qu'ils appellent une constitution libre ?
Si cette constitution est véritablement libre ne deviendra-
t-elle pas nécessairement un principe de
révolution pour l'Italie ? et cependant les ministres
disent que les révolutions sont les plus grands de
tous les malheurs , et que ce n'est pas trop pour les
prévenir que le concours armé de tous les monarques
de l'Europe. "9
Mais , pourra-t-on demander , quelle est la véritable
politique des ministres anglais en renfermant la paix
dans de telles limites ? Peut- être leur objet est - il
d'offrir un contrat entre eux et les chefs de l'opposition
qui insistent sur la paix sans indemnités ? Peutêtre
est-ce de rendre la paix impossible , en parais
D 2.
( 52 )
"
sant desirer de la faire ? Peut- être esperent- ils que la
France leur accordera quelqu'indemnité aux dépens
de la Hollande ? Ou peut - être supposent-ils que la
France abandonnera une partie de ses colonies à
l'Angleterre , comme un prix auquel celle - ci doit
consentir à ratifier les nouvelles acquisitions de
l'autre en Europe ? Il peut être utile de dire quelques
mots sur ces deux derniers articles .
J
Quant à la Hollande , la France n'en exigera certainement
aucun sacrifice ; car ce sacrifice serait contraire
à la foi du traité , à la politique , à la fierté
nationale . Le traité vient d'être conclu . Il est clair
dans tous ses articles , et la république française ne
voudra pas violer ainsi les engagemens d'une premiere
amitié . L'intérêt de la France est de s'opposer
à toute cession de la part de la Hollande en faveur
des Anglais , de ses plantations , factoreries , postes
militaires , ces derniers sur- tout , comme le cap de
Bonne-Espérance , pouvant être directement utiles à
la France . Enfin , la fierté nationale la déterminera à
protéger constamment le faible qui a recours à ellé .
La France a dens tous les tems été dirigée par ces
considérations ; elle en a donné un nouvel exemple
dans le cours de la révolution actuelle ; car , excepté
un seul instant sous le gouvernement de Robes
pierre , elle n'a fait aucune tentative pour faire sa
paix avec l'Autriche , en lui abandonnant la Baviere
au prix des Pays-Bas .
Quart su sacrifi e d'une partie de ses colonies
pour conserver ses acquisitions en Europe , elle ne
se montrera pas plus facile à cet égard . Comme
le territoire conquis . appartenait à l'Autriche et à
( 58 )
F'Empire , la France n'en paiera certainement pas la
valeur à l'Angleterre . Pourquoi celle- ci , lorsque les
autres cessant d'avoir recours à elle voudront faire
leur paix , même par le sacrifice de leur territoire ,
prétendrait- elle faire obstacle à la négociation , ou
se faire payer pour une propriété que le propriétaire
abandonne ? Cette supposition contredit
d'ailleurs une autre partie du message du roi , où il
dit que les intérêts de ses alliés doivent être consultés
dans l'établissement de la paix générale , c'est- àdire
consultés relativement aux termes des traités par
lesquels ils sont constitués alliés , et ces traités garantissent
à chacun ses possessions respectives dans
l'état où elles étaient lorsque la guerre a commencé.
Si le gouvernement anglais a véritablement formé
l'une ou l'autre de ces spéculations , il n'a pu être ·
conduit que par l'opinion d'un défaut absolu d'intégrité
dans le gouvernement français. Mais il faut le
dire avec vérité , les Français dans toute cette révolution
, et dans les circonstances même où ils semblaient
vouloir renoncer avec la plus hideuse affectation
à tous les principes de la justice et de l'humanité
individuelle , les Français ont constamment
montré trop de fierté pour violer , de propos délibéré
, les droits de l'honneur dans les matieres de
politique générale . Ils seront particulierement fideles
aux Provinces - Unies , la seconde république étrangere
de leur création , et les Hollandais leur montreront
la même fidélité . C'est par ce moyen que la
Hollande peut parvenir à l'entier rétablissement de
ses droits. Elle n'a donc qu'un parti à prendre , et
ce parti n'est pas difficile. La Hollande , quoique
D 3
( 54 )
non encore organisée dans son intérieur , l'est assez
pour faire une guerre révolutionnaire comme celles
d'Amérique et de France ; et lorsqu'un pays comme
la Hollande a une fois bien conçu et bien établi son
systême de défense , toute conquête y est nécessairement
très difficile .
Il est possible que la Prusse soit blessée du détrônement
de la maison d'Orange . Mais si son ressentiment
contre la Hollande le portait à des actes
d'hostilité , elle en souffrirait vraisemblablement
beaucoup plus que la Hollande . La Prusse a cru
qu'il était convenable de faire la paix avec la France ,
lorsque celle - ci était seule et abandonnée à ses
propres forces ; elle doit avoir plus de motifs de ne
point attaquer la France et la Hollan de réunies . La
cour de Prusse ne peut avoir que de la répugnance
à se jetter de nouveau dans une telle entreprise ;
elle doit bien sentir qu'elle s'est fait de l'Autriche
une ennemie implacable ; elle doit appercevoir le
changement actuel d'opinion du ministere anglais ,
et prévoir la conduite que tiendrait un nouveau ministere
composé des chefs de l'opposition qui se
sont ouvertement déclarés contre tout systême de
rapports politiques de l'Angleterre avec le Continent
, et principalement dans les circonstances présentes
. L'état de la Pologne doit aussi fixer l'attention
de la Prusse , et la triple alliance entre les cours
impériales et l'Angleterre doit lui inspirer les plus
grandes alarmes . Mais la Prusse ne doit- elle pas
craindre sur-tout que l'opinion publique , fortement
prononcée dans tous ses états en faveur de la derniere
paix , n'ait acquis trop d'énergie pour qu'on
( 55 )
1
puisse lui opposer impunément une nouvelle để ·
claration de guerre ? La Prusse par conséquent ne
s'ôtera pas à elle-même la satisfaction de contempler
paisiblement la ruine de son ennemi ; elle verra ce
que la continuation possible des hostilités prépare
à la maison d'Autriche ; car , quoique cet état de
guerre ne puisse subsister long-tems , il doit produire
pendant toute sa durée des effets d'une grande importance.
PROVINCES - UNIES . La Haye , le 20 décembre.
L'espece de scission qui vient d'éclater entre les provinces
de Hollande , Gueldre , Utrecht et Over- Issel d'un côté , et
celles de Zélande , Frise et Groningue de l'autre , relativement
à la convocation d'une convention nationale , chargée
de rédiger un plan de constitution , afflige vivement les amis
de la patrie , et tous les hommès qui ont quelque sentiment
de justice et d'humanité . Les stadhoudériens se croient à la
veille d'un triomphe complet. Pourvu que la maison d'Orange
soit rétablie dans ses modernes usurpations , et les
régences dans leurs fonctions aristocratiques , peu leur importe
qu'une immense et longue dissention civile fasse verser
des flots de sang batave , déshonore et bouleverse cet antique
sol de la liberté et de l'industrie humaine , en ruine le commerce
, en détruise les propriétés , et expose au milieu des
tourmentes d'une guerre intérieure leur malheureuse patrie
à être engloutie sous les flots de la mer. Mais , ces affreuses
espérances seront déçues ; et le génie de la liberté qui a créé
les Provinces - Unies les préservera de leur destruction . Les
Bataves seront libres parce qu'ils veulent et savent l'être . Aux
anciennes habitudes du sentiment et des formes extérieures
de la liberté , de l'esprit d'ordre et de conservation , de l'amour
du travail qui caractérisent cette nation , se joindront ,
D 4
( 56 )
pour affermir sa nouvelle existence politique , les lumieres
de notre âge , les progrès de l'opinion publique en Europe ,
l'état actuel des hommes et des choses , l'assistance active et
constante de ses alliés , les leçons de leur expérience politique
et militaire , et sur-tout les exemples mémorables qu'ils
ont offert au monde , de tant de génie et de tant d'erreurs ,
de tant de puissance et de tant de faiblesse .
Maintenant c'est aux bons citoyens , c'est aux hommes qui
jouissent dans leur pays de la juste considération due à des
services importans et à de grandes lumieres , d'employer toute
leur influence pour étouffer ces germes de dissention politique
. C'est à eux à rapprocher par des voies conciliatrices ,
des mesures fraternelles , par la considération bien sentie
et bien exposée de Tintérêt général , ces membres d'une
même famille que leurs ennemis communs cherchent à
séparer , et que tant de motifs puissans de paix , de prospérité
, de liberté , de sûreté , d'honneur , invitent à rester
étroitement unis .
par
Peut-être , dans la discussion qui a produit le voeu de la
majorité pour la convocation d'une convention , a - t - on négligé
quelques -uns des moyens qui auraient pu amener les esprits
à un voeu unanime . De quoi s'agissait-il en effet ? De créer
un nouveau plan de constitution . Les sept états paraissaient
d'accord sur ce point. Tous sentaient que leur ancienne
constitution rédigée à la hâte , et pour ainsi dire les armes
à la main , au milieu du camp où leurs peres combattaient
le féroce duc d'Albe , et renversaient la tyrannie de Philippe
II , n'avait pu être qu'une constitution provisoire , et
passagere comme le moment de péril qui l'avait dictée . Tous
sentaient que le plus grand malheur des Provinces - Unies ,
était qu'une constitution faite pour subsister quelques mois ,
eût acquis plus de deux siecles de durée. En un mot , tous
voyaient ou pouvaient voir facilement d'après leur propre
expérience et celle de leurs ancêtres , que cette constitution
( 37 )
était presqu'intimement liée à l'existence du stadhoudérat ,
et qu'elle ne leur promettait de les défendre de l'anarchie
et de l'aristocratie organisées par elle , qu'à l'aide de l'action
toujours présente de l'autorité stadhoudérienne ; comme si
elle eût voulu ne créer le mal que pour avoir l'occasion
de créer le remede .
1
Les sept provinces paraissaient donc d'accord sur ce point
important. Mais quatre d'entr'elles ont voulu créer une convention
nationale , à l'exemple de la France , pour travailler
à la formation d'une constitution nouvelle . Les trois autres
ont voulu qu'à l'exemple des Etats -Unis d'Amérique on se
contentât d'établir une simple commission dont l'unique emploi
serait de s'occuper de ce travail , et qui cesserait d'être ,
immédiatement apres avoir cessé de rédiger. La raison qu'on
donne d'une telle résolution , est la crainte qu'une assemblée
conventionnelle , dont les pouvoirs seraient illimités ,
ne portât plus d'enthousiasme et d'impétuosité dans ses destructions
que de lumiere et d'expérience dans ses créations ;
qu'elle n'eût en un mot plus de puissance pour le mal que
pour le bien. La considération des dangers probables d'une
puissance illimitée , a pu sans doute influer beaucoup sur
cette détermination . Mais on ne doit pas se dissimuler que
les intrigues actives et nombreuses des stadhoudériens , et
les manoeuvres de la politique dure , avide et envieuse du
gouvernement anglais , n'aient beaucoup contribué à cette
grande division d'opinion , si funeste au commencement
d'une réorganisation publique .
Quoi qu'il en soit , il semble que si les trois provinces
craignaient véritablement quelque danger pour la liberté géné
rale ou la sûreté individuelle d'une convention armée d'une
puissance sans bornes , et qu'il n'existât pour elles aucun
autre motif de s'opposer à la formation d'une constitution
nouvelle , il était facile de tout concilier , en établissant
expressément que la convention organisatrice serait nommée
1
t
.
( 58 )
uniquement ad hoc , et ne pourrait s'écarter en aucune maniere
de l'objet précis de son institution , sans usurper la
souveraineté du peuple , et se mettre en état de révolte
contre l'état , par le fait même de sa transgression . Par ce
moyen , des hommes qui veulent franchement aller au même
but auraient pu marcher ensemble dans la même route .
L'assemblée des états -généraux a décidé , comme on sait ,
à la pluralité de quatre provinces contre trois , que la convention
nationale s'assemblerait le 1er . février prochain . On a
vù avec douleur l'acte de violence qui a précédé cette déclaration
; les malveillans et les traîtres esperent bien tirer parti
contre l'établissement de la liberté , de toutes les circonstances
relatives à cette affaire ; mais le bon esprit de la
grande majorité des citoyens , leur amour de la justice et
de l'ordre , leur sentiment très - prononcé de la liberté ,
de l'indépendance et de la propriété nationale , sont de sûrs
garans que la crainte d'un péril éloigné , qui n'est que probable
, et qu'exagerent les ennemis intérieurs et extérieurs
de la patrie , et qui peut être prévenu par beaucoup de
moyens et d'autorité réelle , ne les précipitera pas dans les
dangers beaucoup plus imminens , et infiniment plus terribles
d'une scission nationale.
·
Après de nouveaux débats dans l'assemblée des états - généraux
, il a été définitivement décidé , à la pluralité des
quatre provinces contre les trois , que la résolution du 25
novembre dernier , qui fixe le jour de l'assemblée de la
convention nationale au 1er février prochain aurait son plein
effet. En conséquence , les provinces sont invitées à faire les
arrangemens nécessaires pour la tenue des assemblées élecorales
le 11 janvier. Par la même résolution , il est décidé
que si les trois provinces qui sè sont opposées à la conclusion
d'une convention nationale veulent encore s'y conformer
, elles peuvent envoyer avant le 28 décembre leurs résolutions
ultérieures à cet égard , l'affaire devant être termiaće
le 30 de ce mois .
( 59 )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Le nouveau Prospectus du Mercure indique à-peuprès
dans quelles vues et suivant quel plan nous readrons
compte des séances des deux conseils du Corps
législatif ; mais dans cette feuille nous allons nous
occuper uniquement à présenter les résultats d'un
grand nombre de séances pour nous approcher de
plus près de la date et du courant des journaux qui
en parlent tous les jours ou plusieurs fois la semaine.
On conçoit qu'il faut avoir un espace un peu libre
pour se livrer à des discussions critiques .
CONSEIL DES CINQ CENTS.
Présidence de Chénier.
Séance du sextidi , 26 frimaire.
Sur la proposition de Ramel une commission a été
chargée de la classification des dépenses fixes de la
République .
Le traitement des commissaires de la trésorerie
nationale et de la comptabilité a été fixé par une résolution
, à six mille milliagrames de froment.
Les notaires qui ont exercé des fonctions judiciaires
ont été autorisés à reprendre leurs fonctions ;
il n'y a point ' eu sur cela de discussion , il est
même assez étonnant peut - être qu'il ait fallu une
résolution.
( 60 )
Gilbert-des -Mollieres donne lecture d'un paragraphe
de l'instruction sur l'emprunt forcé , adressée
par le Directoire exécutif à toutes les administrations
. Le Directoire dans ce paragraphe indique aux
administrations les bâses qu'ils doivent prendre pour
former les seize classes des prêteurs ; ces bâses sont
les rôles des contributions mobiliaire et fonciere ,
la notoriété publique et la maniere de vivre des
citoyens : les fermiers et les commerçans qui ont
acquis des fortunes énormes dans la révolution ,
ajoute le Directoire , doivent être appellés au secours
du trésor public , bien plus que les propriéraires et
les rentiers , qui de la classe des riches ont passé dans
celle des pauvres.
Cette instruction est du Directoire exécutif , et
Gilbert- des- Mollieres en a lu un paragraphe pour
faire connaître les intentions du Corps législatif ;
cette union si parfaite entre les deux pouvoirs suprêmes
de la République est pour ses destinées un
présage bien favorable .
Les peres , meres , et autres parens d'émigrés dont
les biens sont séquestrés , ont été autorisés à en
vendre des portions jusqu'à la concurrence des '
sommes qu'ils doivent verser dans l'emprunt forcé .
Le conseil a ordonné l'impression et l'ajournement
d'un rapport sur l'état actuel des postes et messageries
fait par Ramel au nom de la commission des
Chances.
( 61 )
CONSEIL DES ANCIEN S.
Présidence de Tronchet.
Séance de sextidi , 26 frimaire.
Le conseil déclare qu'il ne peut approuver la résolution
tendante à prélever les droits de douane en
numéraire métallique . Le motif de rejection présenté
par le rapporteur de la commission ( Lebrun ) , et qui
paraît avoir déterminé le rejet , c'est que sans la résolution
le conseil des Cinq- cents avait donné pour
date le 20 messidor à une loi qui a été rendue le
20 fructidor. Un pareil motif ne peut paraître frivole
qu'aux esprits qui le sont beaucoup eux-mêmes.
La loi doit être entourée de tous les scrupules , et
il n'est permis qu'au pouvoir arbitraire d'être léger
et audacieux .
Dans le cours de la délibération il s'est élevé un
débat entre Vernier qui a fait une longue apologie
des douanes , et Dupont ( de Nemours ) qui a soutenu
que cet établissement produit beaucoup de
maux et ne produit aucun bien. Dupont ( de Nemours
) a parlé comme Turgot , comme Condillac
comme Smith , comme tous les hommes éclairés de
l'Europe ; et Vernier , qui est un bon esprit et un bon
citoyen , aurait parlé de même s'il eût fait les mêmes
études . Où en serions - nous donc si la naissance d'une
grande république n'était pas l'époque de l'entier
anéantissement de ces vieilles erreurs des vieilles.
monarchies.
( 62 )
Le conseil des Anciens approuve les résolutions
relatives au traitement des commissaires de la trésorerie
et de la comptabilité , et à celui des messagers
d'état et des secrétaires-rédacteurs .
CONSEIL DES CINQ CENTS.
Séance de septidi , 27 frimaire .
Une nouvelle commission est formée pour présenter
au conseil des Cinq- cents un nouveau projet
sur les douanes .
Une commission est chargée d'examiner sur quel
taux des assignats doivent être payés les arrérages
des tentes foncieres .
Les faits articulés par Roux sur les élections du
département du Lot , ont été démentis par un député
de ce même département : les pieces seules peuvent
prononcer entre celui qui a allegué les faits et celui
qui les a contestés ; on en a demandé l'impression ,
et il a été douteux un instant si elle serait ordonnée .
On a parlé de dépenses , celle de l'impression de
deux ou trois procès -verbaux , n'est pas ce qui peut
ruiner la République ; mais fût - elle plus grande , est il
de dépense qui doivent coûter à une grande nation
pour acquérir une vérité importante à son ordre
social.
Dumolart , au nom de la commission de la classi-
Acation des lois , proposait de faire remplir par le
commissaire du Directoire près le tribunal civil du
département de la Seine , les fonctions de substitut "
du commissaire du Directoire près le tribunal criminel
( 63 )
Threillard a observé que dans cette cumulation
de fonctions , aucune fonction ne serait bien remplie
, et la proposition a été ajournée .
CONSEIL DES ANCIENS.
Séance de septidi , 27 frimaire.
Les Anciens approuvent la résolution qui autorise
les parens d'émigrés à aliéner la portion de leurs
biens qui leur sera nécessaire pour ce qu'ils devront
à l'emprunt forcé ; aucune réclamation ne s'est fait
entendre .
Beaucoup de réclamations au contraire se sont
élevées contre la résolution qui ordonnait l'apport
aux archives nationales des procès - verbaux de la
Fontaine-de - Grenelle , du Théâtre - Français et de
l'Unité , et qui déclarait en même tems que les députés
de la Seine resteraient provisoirement dans le Corps
législatif.
Portalis et Muraire ont voté contre , et Cornillau et
Legrand pour la résolution ; Goupilleau était incertain ,
comme le sont souvent les bons esprits , jusqu'à ce
que ce qui est bien et ce qui est vrai paraisse dans
une évidente clarté. Legendre a d'abord voté pour
la résolution , et sur des objections qui lui ont été
faites , il a changé de vote : la résolution a été rejettée.
Il peut être douteux que cette détermination du conseil
des Anciens soit la meilleure qu'il eût pu prendre
dans cette circonssance ; mais ce qui est sans aucun
doute , c'est qu'il a donné dans cette séance un
modele de la maniere dont il faut discuter les ques(
64 )
tions législatives ; on y a toujours vu des esprits qui
cherchaient à s'éclairer , et jamais des passions qui
cherchaient à se renverser.
CONSEIL DES CINQ · CENTS.
Séante d'octidi , 28 frimaire.`
Le projet de résolution sur les postes et messageries
est adopté. Le reste de la séance est employé
à la lecture de deux messages du Directoire exécutif.
Par le premier , le Directoire propose d'aliéner les
bois de Compiegne , de Villers -Coterets , ceux des
émigrés , de vendre les coupes des forêts nationales
et le mobilier de la République .
Par son second message , le Directoire propose de
porter dans l'emprunt forcé , la cote de la 16. classe
de 1500 liv à 2500 liv.
C'était-là de fortes demandes , et le Directoire
le savait bien ; mais les circonstances où se trouve la
République sont plus fortes encore , et le Directoire
les a exposées avec grandeur , avec naïveté et avec
énergie . Les deux messages ont été renvoyés à la
commission des finances .
CONSEIL DES ANCIENS .
Séance d'octidi , 28 frimaire.
Une résolution relative aux ci- devant bureaux de
conciliation , portant urgence , est au moment d'exciter
une discussion qui peut- être, ne devait pas être
étouffée
( 65 )
étouffée à sa naissance. Goupil - de- Prefeln , observe
que toutes les résolutions ont été précédées jusqu'à
présent d'une déclaration d'urgence , et il laisse voir
la crainte que des urgences si fréquentes ne deviennent
une habitude , et que cette habitude ne soit la plus
dangereuse de toutes , pour un peuple qui ne peut
avoir des lois sages que lorsqu'il aura des lois lentement
et profondément méditées .
On n'a rien répondu à Goupil- de- Préfeln . On aurait
pu lui répondre que lorsque toutes les circonstances
de l'époque où nous nous trouvons sont urgentes ,
les lois doivent l'être aussi ; que lorsque le législateur
ne peut pas arrêter les événémens , il doit mar
cher aussi vîte que les événemens ; qu'en un mot , les
pouvoirs sont constitués , mais que les événemens
sont encore révolutionnaires , et que la sagesse.ne
consiste pas toujours à opposer les regles éternelles
à des circonstances passageres , ce qui n'empêche
pas que nous ne sachions très - bon gré à Goupil- de-
Préfeln de ses observations .
La résolution elle -même , regardée d'abord comm
incomplette , a été renvoyée à l'examen d'une commission
.
CONSEIL DES CINQ CENTS.
·
Séance de nonidi , 29 frimaire .
Au nom d'une commission formée adhoc , Soulignac
propose d'ajouter cinq membres au nombre desjuges
composans le tribunal civil du département de la
Seine , pour ajouter ensuite au tribunal criminel une
Tome XX.
E
( 66 )
troisieme section , composée d'un vice président ,
de quatre juges et d'un substitut du Directoire exécutif.
Le conseil ordonne l'impression et l'ajournement
de ce projet.
Une commission est nommée pour examiner les
moyens de faire payer les rentes assises sur les têtes des
émigrés.
Sur la motion de Crassous , le conseil ordonne
qu'on lui fera demain le rapport déja demandé sur
les moyens de faire disparaître la disproportion
énorme qui existe entre le prix du papier timbré
qui se vend vingt sous la feuille , tandis que le
papier ordinaire de la même grandeur en coûte trente.
On le sait , la Convention nationale à qui il avait
été facile de prévoir que les mouvemens qui avaient
précédé le 13 vendémiaire , pourraient amener dans
le Corps législatif des hommes peu dignes ou peu
disposés à être les représentans d'une république , a
rendu le 3 brumaire un décret par lequel tous les
élus des départemens étaient soumis à nn examen
et des formes suivant lesquelles ils auraient été
élus , et des caracteres personnels qu'ils apporteraient
dans la nouvelle représentation nationale . Un pareil
examen a nécessairement exigé du tems ; il a fallu
attendre , recevoir et parcourir les procès - verbaux
d'élection ; il a fallu attendre que les députés qui devaient
et qui voulaient faire des déclarations en fissent ,
et que sur ceux qui devant en faire n'en faisaient pas ,
on reçût des renseignemens par d'autres voies ; mais
tandis que l'exécution du décret du 3 brumaire ne pouvait
se préparer qu'avec lenteur , les inquiétudes de
( 67 )
beaucoup de gens naissaient et se répandaient avee
beaucoup de rapidité. Dans cette séance du 29 ,
Dumolard , après avoir obtenu la parole pour une
motion d'ordre , s'en est servi pour représenter que
les soupçons et les incertitudes flottaient sur la tête
d'un grand nombre de députés ; qu'il était tems enfin
de déclarer à la France qu'il n'y a point d'intrus
dins la représentation ; que des bruits sourds , sembiables
à ceux qui précédent les tempêtes , peuvent
faire craindre aux moins peureux un nouveau 31 mai ,
et une de ces épurations qui sont de véritables déci
mations . A ces mots , des murmures élevés de toutes
parts ont étouffé la voix de Dumolard . Il voulait
parler encore du 31 mai , on lui a parlé du 13 vendémiaire
; il voulait parler des terroristes , on lui
a parlé des royalistes : il a demandé enfin que la
commission chargée d'examiner la capacité représentative
des députés se hâtât de faire un rapport
si urgent , et pour ceux qui peuvent inspirer , et
pour ceux qui peuvent prendre des inquiétudes.
Génissieux , membre de cette commission , a pris
la parole que laissait Dumolard ; et après avoir ex--
pliqué pourquoi le rapport n'était pas encore fait ,
après avoir présenté le décret du 3 brumaire comme
la plus grande mesure de salut public qui eût été
prise par la Convention ; sans nommer personne
encore , il a fait entendre très clairement que la commission
en savait déja assez pour être sûre que parmi
les hommes siégeans dans la représentation nationale
, il y en avait plusieurs qui ne devaient pas
ysiéger les uns , parce qu'ils en étaient incapables aux
termes de la loi ; les autres, parce qu'ils en étaient in-
:
£ 2
( 68 )
dignes et suivant la loi et suivant les sentimens les plus
communs aux vrais républicains . Nommez - les , a - t - on
crié à Génissieux ; et il a répondu Ce n'est pas
le moment de les nommer ; mais j'interpelle , a - t- il
ajouté , j'interpelle ici mon collegue Goupilleau ,
qu'il dise si le députés républicains ne sont pas
exposés dans cette enceinte à être assis à côté d'un
homme accusé dans tous les papiers publics d'avoir
été l'un des soldats de la compagnie de Jésus .
Le conseil qui sentait que beaucoup de passions
allaient s'échauffer dans son sein , a ajourné le rapport
de la commission , non sur la motion de Dumolard ,
mais sur celle de Génissieux .
CONSEIL DES ANCIENS.
Séance de nonidi , 29 frimaire.
911
Le conseil des Anciens a levé cette séance après
avoir approuvé sans discussion une résolution qui
fixe le traitement des commissaires du Directoire
exécutif près les tribunaux.
PARIS. Nonidi g nivôse , l'an 4º . de la République .
Il regne depuis quelque tems à Paris une fermentation
sourde. Les royalistes s'assemblent à l'hôtel de Noailles .
De chauds patriotes continuent de se réunir au Panthéon et
dans le fauxbourg Antoine ; on entend dire aux uns et
aux autres qu'il y aura nécessairement bientôt une nouvelle
explosion ; peut-être que ceux qui s'expriment ainsi
- prennent leurs voeux pour leurs espérances .
P
On avait répandu qu'il devait y avoir dans la nuit du
23 au 24 un massacre de paniotes , et qu'on devait surtout
se porter au Directoire. Des patrouilles plus fortes
( 69 )
qu'à l'ordinaire ont assuré la tranquillité publique . Les patriotes
du fauxbourg Antoine se sont réunis , et ont entouré
pendant toute la muit le paiais du Luxembourg.
On a arrêté dernierement à 20 lieues de Paris un émis
saire du roi de Véronne . Il était , dit - on , chamarré de cordons
. On a saisi dans ses malles des instructions qui avaiens
été rédigées pour les sections de Paris , lors de la journée
de vendémiaire . Plusieurs agens de cet émissaire ont été
également arrêtés . Le prisonnier ayant avoué sonémigration
a été envoyé au tribunal du département de la Seine . Son
procès fait , il a été condamné à la peine de mort , et exécuté
le 6. On ne s'accorde point sur le nom de cet individu ;
les uns le nomment Langeron ; d'autres , Gelin de la Villeneuve
, dit Lesage ; d'autres , Boisgelais .
*
En observant avec quelle difficulté on obtient des renseignemens
vrais sur les événemens qui se passent le plus près de
et les contradictions sans nombre qui en obscur
cissent les circonstances , le censeur des journaux s'écrie : Ah
Suetome , Tacile , Xenophon , Dethou , quels romans
nous ,
3
20
vous
嘗
, nous avez transmis ! s'il en faut juger par ceux que nous
, transmettons à nos neveux . "
--- -
On assure que Mathieu Montmorency a été arrêté le 7 sur
la section de l'Ouest. Un autre Montmorency jetté
par la tempête sur les côtes de France a dû comparaître
devant le tribunal criminel du département du Pas - de - Calais .
Le conseil établi par arrêté du Directoire exécutif pour
prononcer sur la conduite de Louis- Marie Tureau , lorsqu'il
commandait en chef l'armée des côtes de Brest , a déclaré
à l'unanimité que cet ex - général a dignement rempli ses
fonctions à cette époque , et comme
homme de guerre.
et comme citoyen .
et
Le 28 frimaire , Cormatin a été condamné à la dépor
tation pour avoir enfreint le traité signé à Lajaunais ,
ratifié à la Mabilais par les représentans cu peuple et lui . Sess
( 70 )
8
"
co-accusés ont tous été acquittés à l'exception de NicolasJarri
mis hors de cause pour raison de santé , sauf à statuer ulté
rieurement contre lui . On imprime qu'il a été distribué un ●
somme de 800,000 liv. , afin d'obtenir une sentence aussi
modérée .
du
Marie- Therese Charlotte est partie le 28 frimaire à 4 heures
u matin , accompagnée de la citoyenne Souci , fille de
la citoyenne Makan , merc -nourrice de Louis XVI , sa gouvernante
; du citoyen Hue , son ancien valet - de - chambre ';
d'un capitaine de cavalerie , d'un des gardiens de la tour
du Temple , et du nommé Caron , garçon de service . Les
préparatifs du départ ont été faits dans le secret que la
prudence exigeait . Le ministre de l'intérieur fut prendre
Marie-Thérese Charlotte au Temple , la conduisit à son
hôtel , où une voiture de louage l'attendait . On a fourri
de la maniere la plus convenable à ses besoins et même
à ses goûts. Bientôt son échange avec les députés et autres
prisonniers français sera consommé,
Il s'est élevé il y a quelques jours un débat polémique
très-vif entre Louvet , membre du Corps législatif , et
Antonelle , ex-juré du tribunal révolutionnaire . Celui- ci ,
dans de longs articles remplis d'épithetes nombreuses et
singulierement adaptées , fait tous ses efforts pour ranimer
l'espoir des partisans de la Montagne , et s'est déclaré sectateur
en chef de l'égalité absolue . Il veut fortement que
l'on fasse entrer dans les combinaisons politiques de l'administration
sociale l'ancienne doctrine de la fraternité universelle
, et il ne doute pas qu'une nouvelle révolution ne dispose
tous les coeurs à ce sentiment pur et touchant qui établirait
parmi les hommes une harmonie plus précieuse sans
doute , et non moins illusoire que les merveilles de la
pierre philosophale. Louvet ne croit point aux dispositions
fraternelles et à la sincérité du langage de son adversaire
qu'il pince assez malignement , pour en recevoir une longue
made d'épithètes injurieuses et nullement philantropiques .
( 72 )
2
De tous les malheurs qui ont accompagné la révolution ,
qui en ont rendu la crise désastreuse , et retarderont peut .
être long-tems encore son achevement , c'est la guerre de
la Vendée. Dans ces contrées principalement , l'ignorance
et la superstition en ajoutant à la tenacité naturelle des
vieilles habitudes et à l'opiniâtreté de l'esprit de parti , ont
augmenté la résistance au nouvel ordre de choses de toute
l'influence du fanatisme religieux . Comme le voisinage da
la mer rend d'ailleurs plus facile pour ce pays les correspondances
des émigrés et tes secours de l'étranger , les
ennemis de la révolution ont dû s'attacher à développer
dans ce pays tous les genres de désordres susceptibles d'y
faire de vastes progrès . En outre , par une coïncidence
funeste avec l'ascendant des prêtres sur les esprits
erédules , le brigandage des chouan's que l'ancien régime
n'avait pu détruire , a pris une nouvelle , et activité s'est joint
aux autres causes de ' guerre civile . Un député , nouvellement
arrivé de ces départemens , vient de publier ,
sur l'origine et les progrès de cette guerre , des observations
dont voici quelques circonstances historiques :
La guerre des chouans prit , dit-il , naissance , il y a
leux ans , près Vitré , département d'Isle et Vilaine.
" Le noyau était formé lorsque Talmon fut attaquer Grandville.
Il se grossit des débris de son armée , après la déroute
du Mans. Ce cancer politique infecte aujourd'hui une grande
partie de la ci-devant Bretagne , une partie de la Normandie
, le Maine et l'Anjou . On trouve des chouans depuis
Alençon jusqu'à l'Orient , et depuis Angers jusqu'à Vitré .
Yrk
" De Rennes à Nantes , et de Vitré à Alençon , ils se
mesurent souvent avec les Républicains ; mais dans le reste
du pays , ils se portent , la nuit , dans les maisons isolées
des patriotes , et les y massacrent sans pitié ; leurs coups
se dirigent sur-tout sur les membres des autorités constituées
et sur ceux par qui ils croient avoir été dénoncés.
" Il se trouve presque par-tour beaucoup de laboureurs
J
( 72 )
Honnêtes qui desirent sincerement la paix et qui sont eux-´
mêmes victimes.
Boishardy , chef des chouans , s'était établi à Brehan
commune dans laquelle il est né , et située entre Lamballe
et Moncontour. Il y avait attiré Cormatin , Soulignac , Sautereau
et plusieurs autres qui y commettaient de continuels
ravages. Après les arrêtés de Lambilais , Boishardy revint
chez lui et une vingtaine de chouans qui lui servaient d'escorte
, continua de commettre des assassinats . Le Grublier
fils du citoyen le Crublier d'Obterre , membre de la premiere
législature , pri le commandement d'un camp placé entre
Lamballe et Port- Brieux . Il fit à l'improviste des courses dont
plusieurs furent longues et pénibles , mais qui eurent presque
toujours d'heureux succès , parce qu'il ne cessait de pour
suivre pas á pas son ennemi .
" Enfin , il parvint à exterminer Boishardy et ses adhé
rens. Il ne fusilla pas un laboureur , et par son affabilité et
sa cordialité , il se concilia l'estime générale et rendit la
paix au pays .
" Quant au régime militaire suivi dans ces contrées il est sujet
à beaucoup d'inconvénics . L'usage des gardes territoriales
est manvais. Il ne tend qu'à enraciner et à prolonger la
guerre civile ; ce sont des freres , des parens , des voisins
qu'on arme les uns contre les autres ; quelquefois on arme
une commune contre une autre . Rien n'est plus pernicieux .
Il est nécessaire que ces gardes soient retirées de leurs pays
et incorporées dans des bataillons disciplinés.
" Les colonnes mobiles font encore beaucoup de mal ;
elles prétendent avoir carte blanche ; elles parcourent les
campagnes , pillent et fusillent continuellement. Il en est
de mime dés contre- chouans .
" Dans beaucoup d'endroits , il n'y a pas de chouans
prop: ement dits , mais des bandes de brigands composées
en partie de déserteurs , qui pille tet tuent les aristocrates
comme les patriotes , etc.
N°. 20.
Jer .135.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 NIVôse , l'an quatrieme de la République .
( Dimanche 10 Janvier 1795 , vieux style. )
LEGISLATION.
L'ON aa
imprimé
dans
plusieurs
papiers
publics
que
M.
Helvétius
, lors
du
grand
succès
de
l'Esprit
des
Lois
, en
avait
témoigné
sa surprise
à quelques
- uns
de
ses
amis
intimes
.
Voici
l'anecdote
telle
qu'on
la tient
de
M.
Helvétius
. Il était
l'ami
du
président
de
Montesquieu
, et passait
beaucoup
de
tems
avec
lui
dans
sa terre
de
la Brede
pendant
ses
tournées
de
fermier
- général
. Dans
leurs
conversations
philosophiques
,
le président
communiquait
à son
ami
ses
travaux
sur
l'Esprit
des
lois
. Il lui
fit
ensuite
passer
le manuscrit
, avant
de
l'envoyer
à l'impression
. Helvétius
qui
aimait
autant
l'auteur
que
la vérité
, fut
affligé
en
lisant
l'ouvrage
d'y
retrouver
des
opinions
qu'il
avait
combattues
de
vive
voix
et par
lettres
, qu'il
croyait
d'autant
plus
dangereuses
qu'elles
allaient
être
consacrées
en
maximes
politiques
par
un
des
plus
beaux
génies
de
Ja France
, et
dans
un
livre
étincelant
d'esprit
, et rempli
de
vérités
grandes
et neuves
. Sa
modestie
naturelle
et son
admiration
pour
l'auteur
des
Lettres
Persanes
lui
inspirant
de
la
défiance
pour
son
propre
jugement
, il pria
Montesquieu
de
permettre
qu'il
communiquât
son
manuscrit
à un
ami
commun
, M.
Saurin
, auteur
de
Spartacus
, esprit
solide
et profond
, que
tous
deux
estimaient
comme
l'homme
le plus
vrai
,
et
le juge
le plus
impartial
. Saurin
fut
du
même
avis
qu'Helvétius
. Quand
l'ouvrage
eut
paru
, et qu'ils
en
virent
le pro-
Tome
XX
.
F
( 74 )
7
digieux succès , sans changer d'opinion , ils se turent , en res
pectant le jugement du public et la gloire de leur ami .
Comme quelques idées de Montesquieu ont servi depuis à
fortifier de grands préjugés , et que des passions particulieres
les ont érigées en principes-pratiques , il est utile de mettre
sous les yeux du public les jugemens que les amis de Montesquieu
lui adressaient à lui -même. C'est ce qui nous a déterminés
à publier les deux lettres suivantes qui paraîtront
aussi à la tête de la nouvelle édition de Montesquieu par
Didot , actuellement sous presse . On a ajouté au livre de
l'Esprit des lois de cette nouvelle édition , des notes que
M. Helvétius avait écrites en marge de son exemplaire , parce
qu'on a pensé que l'examen critique d'une partie de l'Esprit
des lois par l'auteur du livre de l'Esprit et du livre de l'Homme ,
ne pouvait qu'intéresser tous les amis de la raison et de la
liberté.
1
Dans les numéros suivans de ce journal , nous publierons
deux autres lettres de M. Helvétius , écrites peu de
tems avant sa mort à l'un de ses amis . L'une contient son
opinion plus détaillée sur la constitution anglaise qu'il avait
vue de près dans un voyage fait à Londres . L'autre renfe
me quelques idées sur la nécessité d'instruire le peuple.
Le public nous saura gré de lui offrir sur deux objets si
importans les pensées d'un philosophe illustre , dont les
écrits répandus dans toute l'Europe , traduits dans toutes les
langues , lus par les hommes de toutes les classes , ont
eu , et doivent avoir encore une si grande influence sur les
progrès de la raison humaine.
Nous ferons paraître aussi sucessivement dans ce journal
plusieurs pensées détachées , extraites de ses manuscrits , et
dont le recueil choisi fera partie de l'édition très - soignée
très-complette de ses ouvrages , qui doit sortir incessamment
des belles presses de Didot.
En lisant ces différentes pieces , on les croirait écrites
( 75 )
pendant la révolution , tant il est vrai qu'un philosophe
qui a passé sa vie à méditer sur les droits des hommes et
sur les erreurs des gouvernemens , est en avant des idées
de son siecle , et prévoit les effets que doit produire infailliblement
le progrès des lumieres et des véritables principes
de l'ordre social .
Lettre de M. Helvétius au président de Montesquieu , sur
son manuscrit de l'Esprit des Lois.
Sans date.
J'AI relu jusqu'à trois fois , mon cher président , le
ΑΙ
manuscrit que vous m'avez fait communiquer. Vous
m'aviez vivement intéressé pour cet ouvrage à là
Brede . Je n'en connaissais pas l'ensemble . Je ne sais
si nos têtes françaises seront assez mûres pour en
saisir les grandes beautés ; pour moi , elles mẹ ravissent.
J'admire l'étendue du génie qui les a créées
et la profondeur des recherches auxquelles il a fallu
vous livrer pour faire sortir la lumiere de ce fatras
de lois barbares dont j'ai toujours cru qu'il y avait
si peu de profit à tirer pour l'instruction et le bonheur
des hommes . Je vous vois , comme le héros de
Milton , pataugeant au milieu du chaos , sortir victorieux
des ténebres . Nous allons être , grace à vous ,
bien instruits de l'esprit des législations grecques ,
romaines , vandales et visigothes ; nous connaîtrons
le dédale tortueux au travers duquel l'esprit humain
s'est traîné pour civiliser quelques malheureux
peuples opprimés par des tyrans ou des charlatans
religieux . Vous nous dites : voilà le monde comme
il s'est gouverné , et comme il se ' gouverne encore .
F 2
( 76 )
Vous lui prêtez souvent une raison et une sagesse qui
n'est au fond que la vôtre , et dont il sera bien surpris
que vous lui fassiez les honneurs .
Vous composez avez le préjugé , comme un jeune
homme , entrant dans le monde , en use avec les
vieilles femmes qui ont encore des prétentions , et
auprès desquelles il ne veut qu'être poli et paraître
bien élevé . Mais aussi ne les flattez - vous pas trop ?
Passe pour les prêtres. En faisant leur part de gâteau
à ces cerberes de l'église , vous les faites taire sur
votre religion : sur le reste , ils ne vous entendront
pas . Nos robins ne sont en état ni de vous lire , ni
de vous juger. Quant aux aristocrates et à nos despotes
de tout genre , s'ils vous entendent ils ne
doivent pas trop vous en vouloir ; c'est le reproche
que j'ai toujours fait à vos principes . Souvenez-vous
qu'en les discutant à la Brede , je convenais qu'ils
s'appliquaient à l'état actuel ; mais qu'un écrivain
qui voulait être utile aux hommes , devait plus s'occuper
de maximes vraies dans un meilleur ordre de
choses à venir que de consacrer celles qui sont dan ,
gereuses , du moment que le préjugé s'en empare
pour s'en servir et les perpétuer. Employer la philosophie
à leur donner de l'importance , c'est faire
prendre à l'esprit humain une marche rétrograde , et
éterniser des abus que l'intérêt et la mauvaise foi ne
sont que trop habiles à faire valoir. L'idée de la
perfection amuse nos contemporains ; mais elle instruit
la jeunesse et sert à la postérité . Si nos neveux
ont le sens commun , je doute qu'ils s'accommodent
de nos principes de gouvernement , et qu'ils adaptent
à des constitutions , sans doute meilleures que
( 77 )
les nôtres , vos balances compliquées de pouvoirs
intermédiaires . Les rois eux-mêmes , s'ils s'éclairent
sur leurs vrais intérêts ( et pourquoi ne s'enaviseraientils
pas ) , chercheront , en se débarrassant de ces pouvoirs
à faire plus sûrement leur bonheur et celui
de leurs sujets .
En Europe , aujourd'hui la moins foulée des quatre
parties du monde , qu'est un souverain , alors que
toutes les sources des revenus publics se sont égarées
dans les cent mille canaux de la féodalité , qui
les détourne sans cesse à son profit ? La moitié de
la nation s'enrichit de la misere de l'autre ; la noblesse
insolente cabale , et le monarque qu'elle fiante'
en est lui - même opprimé sans quil s'en doute .
L'histoire bien méditée en est une leçon perpétuelle ,
Un roi se crée des ordres intermédiaires ; ils sont
bientôt ses maîtres , et les tyrans de son peuple . Comment
contiendraient - ils le despotisme ? Ils n'aiment
que l'anarchie pour eux , et ne sont jaloux que dé
leurs privileges , toujours opposés aux droits naturels
de ceux qu'ils oppriment .
Je vous l'ai dit , je vous le répete , mon cher ami ,
vos combinaisons de pouvoirs ne font que séparer et
compliquer les intérêts individuels au lieu de les
unir. L'exemple du gouvernement anglais vous a
séduit. Je suis bien loin de penser que cette constitution
soit parfaite. J'aurais trop à vous dire sur ce sujet.
Attendons , comme disait Luke au roi Guillaume ,
que des revers éclatans , qui auront leur cause dans
le vice de cette constitution , nous aient fait sentir
ses dangers ; que la corruption , devenue nécessaire
pour vaincre la force d'inertie de la chambre haute ,
F 3
( 78 )
soit établie par les ministres dans les communes
et ne fasse plus rougir personne alors on verra le
danger d'un équilibre qu'il faudra rompre sans cesse
pour accélérer ou retarder les mouvemens d'une machine
si compliquée . En effet , n'est- il pas arrivé de
nos jours qu'il a fallu des impôts pour soudoyer des
parlemens qui donnent au roi le droit de lever des
impôts sur le peuple ?
La liberté même dont la nation anglaise jouit ,
est- elle bien dans les principes de cette constitution
, plutôt que dans deux ou trois bonnes lois qui
n'en dépendent pas , que les Français pourraient se
donner, et qui seules rendraient peut - être leur gouvernement
plus supportable ? Nous sommes encore
loin d'y prétendre . Nos prêtres sont trop fanatiques
et nos nobles trop ignorans pour devenir citoyens ,
et sentir les avantages qu'ils gagneraient à l'être , à
former une nation. Chacun sait qu'il est esclave , mais
vit dans l'espérance d'être sous despote à son tour.
Un roi est aussi esclave de ses maîtresses , de ses
favoris et de ses ministres . S'il se fâche , le coup de
pied qu'en reçoivent ses courtisans se rend et se
propage jusqu'au dernier goujat. Voilà , j'imagine ,
dans un gouvernement le seul emploi auquel peuvent
servir les intermédiaires . Dans un pays gouverné par
les fantaisies d'un chef , ces intermédiaires qui l'assiégent
cherchent encore à le tromper , à l'empêcher
d'entendre les voeux et les plaintes du peuple sur
les abus dont eux seuls profitent . Est - ce le peuple qui
se plaint que l'on trouve dangereux ? Non c'est
celui qu'on n'écoute pas . Dans ce cas , les seules
personnes à craindre dans une nation sont celles qui
( 79 )
J
l'empêchent d'être écoutée . Le mal est à son comble ,
quand le souverain , malgré les flatteries des intermédiaires
, est forcé d'entendre les cris de son peuple
arrivés jusqu'à lui . S'il n'y rémédie promptement , la
châte de l'empire est prochaine. Il peut être aveiti
trop tard que ses courtisans l'ont trompé.
Vous voyez que par intermédiaires , j'entends les
membres de cette vaste aristocratie de nobles et de
prêtres , dont la tête repose à Versailles , qui usurpe
et multiplie à son gré presque toutes les fonctions
du pouvoir , par le seul privilege de la naissance ,
sans droit, sans talent , sans mérite , et retient dans
1 dépendance jusqu'au souverain qu'elle sait faire
vouloir et changer de ministre selon qu'il convient
à ses intérêts .
Je finirai , mon cher président , par vous avouer
que je n'ai jamais bien compris les subtiles distinctions
, sans cesse répétées , sur les différentes formes
de gouvernement. Je n'en connais que de deux
especes : les bons et les mauvais . Les bons qui sont
encore à faire ; les mauvais , dont tout l'art est , par
différens moyens , de faire passer l'argent de la
partie gouvernée dans la bourse de la partie gouvernante.
Ce que les anciens gouvernemens ravissaient
par la guerre , nos modernes l'obtiennent plus
sûrement par la fiscalité . C'est la seule différence
de ces moyens qui en forme les variétés . Je crois
cependant à la possibilité d'un bon gouvernement ,
où , la liberté et la propriété du peuple respectées ,
l'on verrait l'intérêt général résulter , sans toutes vos
balances , de l'intérêt parriculier . Ce serait une machiae
simple , dont les ressorts , aisés à diriger , n'exi-
FA
( 80 )
geraient pas ce grand appareil de rouages et de contrepoids
si difficiles à remonter par les gens malhabiles ,
qui se mêlent le plus souvent de gouverner. Ils
veulent tout faire , et agir sur nous comme sur une
matiere morte et inanimée qu'ils façonnent à leur
gré , sans consulter ni nos volontés , ni nos vrais
intérêts , ce qui décele leur sottise et leur ignorance .
Après cela , ils s'étonnent que l'excès des abus en
provoque la réforme ; ils s'en prennent à tout , plutôt
qu'à leur maladresse , du mouvement trop rapide
que les lumieres et l'opinion publique impriment
aux affaires . J'ose le prédire : nous touchons à cette
époque .
Lettre de M. Helvétius à M. Saurin .
J'ai écrit , mon cher Saurin , comme nous en étions
convenus , au président , sur l'impression que vous
avait faite son manuscrit , ainsi qu'à moi . J'ai enveloppé
mon jugement de tous les égards de l'intérêt
et de l'amitié . Soyez tranquille , nos avis ne l'ont
point blessé . Il aime dans ses amis la franchise qu'il
met avec eux. Il souffre volontiers les discussions ,
y répond par des saillies , et change rarement d'oinion
. Je n'ai pas cru , en lui exposant les nôtres ,
qu'elles modifieraient les siennes ; mais nous n'avons
pas pu dire :
cur ego amicum
Offendam in nugis ? Ha nuge , seria ducent
In mala derisum semel , exceptumque sinistrè .
Quoi qu'il en coûte , il faut être sincere avec ses
amis. Quand le jour de la vérité luit et détrompe
(
( 81 )
1
l'amour- propre , il ne faut pas qu'ils puissent nous
reprocher d'avoir été moins séveres que le public .
Je vous envoie sa réponse puisque vous ne pouvez
pas me venir chercher à la campagne. Vous la trouverez
telle que je l'avais prévu . Vous verrez qu'il
avait besoin d'un systême pour rallier toutes ses
idées , et que ne voulant rien perdre de tout ce
qu'il avait pensé , écrit ou imaginé depuis sa jeunesse
, selon les dispositions particulieres où il s'est
trouvé , il a dû s'arrêter à celui qui contrarierait le
moins les opinions reçues . Avec le genre d'esprit
de Montagne , il a conservé ses préjugés d'homme
de robe et de gentilhomme : c'est la source de toutes
ses erreurs. Son beau génie l'avait élevé dans sa jeunesse
jusqu'aux Lettres Persanes . Plus âgé , il semble
s'être repenti d'avoir donné ce prétexte à l'envie
de nuiré à son ambition . Il s'est plus occuppé à
justifier les idées reçues , que du soin d'en établir de
nouvelles et de plus utiles . Sa maniere est éblouissante
. C'est avec le plus grand art du génie qu'il a
formé l'alliage des vérités et des préjugés . Beaucoup
de nos philosophes pourront l'admirer comme un
chef-d'oeuvre . Ees matières sont neuves pour tous
les esprits et moins je lui vois de contradicteurs et
de bons juges , plus je crains qu'il ne nous égare
pour long- tems.
Mais que diable veut - il nous apprendre par son
traité des Fiefs ? Est- ce une matiere que devait chercher
à débrouiller un esprit sage et raisonnable ?
Quelle législation peut résulter de ce chaos barbare
de lois que la force a établies , que l'ignorance a
respectées , et qui s'opposeront toujours à un bon
( 82 )
ordre de choses ? Sans les conquérans qui ont tout
détruit , où en serions-nous avec toutes ces nigarrures
d'institutions ? Nous aurions donc hérité de toutes
les erreurs accumulées depuis l'origine du genre
humain ? Elles nous gouverneraient encore ; et , devemues
la propriété du plus fort ou du plus fripon ,
ce serait un terrible remede que la conquête pour nous
en débarrasser. C'est cependant l'unique moyen , si la
voix des sages se mêle à l'intérêt des puissances ,
pour les ériger en propriétés légitimes. Et quelles
propriétés que celles d'un petit nombre , nuisibles
à tous , à ceux mêmes qui les possedent . et qu'elles
corrompent par l'orgeuil et la vanité ! En effet , si
l'homme n'est heureux que par des vertus , et par
des lumieres qui en assurent le principe , quelles
vertus et quel's talens attendre d'un ordre d'hommes
qui jouissent de tout et peuvent prétendre à tout
dans la société par le seul privilege de leur naissance
? Le travail de la société ne se fera que pour
eax ; toutes les places lucratives et honorables leur
seront dévolues . Le souverain ne gouvernera que
par eux , et ne tirera des subsides de ses sujets que
pour eux . N'est-ce pas là bouleverser toutes les idées
du bon sens et de la justice ? C'est cet ordre abominable
qui fausse tant de bons esprits , et dénature
parmi nous tous les principes de morale publique
et particuliere .
L'esprit de corps nous envahit de toutes parts.
Sous le nom de corps , c'est un pouvoir qu'on érige
aux dépens de la grande société . C'est par des usurpations
héréditaires que nous sommes gouvernés .
Sous le nom de Français il n'existe que des corpora
( 83 )
tions d'individus , et pas un citoyen qui mérite ce
titre. Les philosophes eux -mêmes voudraient former
des corporations . Mais s'ils flattent l'intérêt particulier
aux dépens de l'intérêt commun , je le prédis , leur
regne ne sera pas long . Les lumieres qu'ils auront
répandues éclaireront tôt ou tard les ténebres dont
ils envelopperont les préjugés …………………..
ÉCONOMIE POLITIQUE.
de ranimer
DES BANQUES PARTICULIERES , ou moyens
l'agriculture , l'industrie et le commercè en France , en
y introduisant un papier de confiance , fondé sur le
crédit des particuliers , par des établissemens tels qu'ils
existent depuis long - tems en Ecosse ; traduit de
l'anglais par l'auteur de Donnons notre bilan . Brochure
in- 8°. de 76 pages. A Paris , chez PoUGIN , rue
des Saints - Peres , nº . 9. L'an 4° . ( 1795 ) .
L'AUTEUR
' AUTEUR de cette brochure qui paraît depuis peu
de jours , est étranger ; il est Anglais. Si cette qualité
pouvait inspirer quelque déĥance dans les conjonctures
actuelles , elle serait bientôt dissipée par
la lecture de l'ouvrage . On peut juger ses intentions
par ses principes , et ses priucipes annoncent un ami
des hommes et de la liberté , et un esprit dégagé de
toute espece de préjugé national.
L'auteur compare l'état actuel de la France à un
homme qui , durant une longue maladie , a été hors
d'état de gagner , tandis qu'il a dépensé presque son
avoir pour payer sou médecin . Il la voit appauvrię
( 84 )
1
d'une grande partie de son capital en especes , son
crédit est diminué ; son agriculture , ses fabriques ,
son commerce , son industrie , sont inactifs et languissans
. Tous les magasins de l'Europe sont encombrés
de ses marchandises, et de ses productions . Ce
serait une grande erreur de s'imaginer qu'au mo
ment où la paix serait conclue l'abondance reviendra
, et que les prix de toutes choses seront réduits
à l'ancien taux . C'est comme si l'on disait que notre
malade en recouvrant sa santé , recouvrera sur- lechamp
les effets qu'il a vendus pour payer son médecin
, et qu'il sera aussi riche qu'il était auparavant.
L'auteur croit avoir découvert un moyen prompt
de retirer la France de cet état d'épuisement , et de
créer un capital à son industrie et à son commerce ;
ce moyen est l'établissement de banques d'une espece
particuliere .
Peu de personnes en France ont des notions justes
sur les banques . L'auteur ne connaît en Europe que
trois principales classes de banquiers dont les opérations
sont absolument et essentiellement différentes ;
savoir , le banquier de Londres , celui de Paris et celui
d'Écosse .
Le banquier de Londres est un dépositaire de l'argent
de ceux qui l'emploient . Il répond du dépôt , mais
il n'accorde aucun intérêt . On tire sur lui , et il acquitte
les traites , sans exiger aucune commission sur quelque
transaction que ce soit ; ses profits proviennent du
surplus d'argent que ses correspondans laissent entre
ses mains , et qu il emploie ou dans les fonds publics ,
ou dans d'autres opérations lucratives . L'avantage qui
résulte pour les négocians de pareilles banques , c'est
( 85 )
d'avoir un dépositaire sûr , et de les débarrasser de
la peine de payer et de recevoir de l'argent , à
beaucoup moins de frais qu'il ne leur en coûterait
de toute antre maniere .
"
Le banquier de Paris fait valoir ses propres fonds .
Si l'on place de l'argent entre ses mains , il en paie
un intérêt . Si l'on tire sur lui , il paie et prend une
commission d'un et demi pour cent . Les occupations /
principales et habituelles du banquier de Paris sont
des opérations de change avec différens pays , et les
acceptations qu'il fait pour le compte des négocians ,
des traites tirées par les agens qu'ils emploient dans
l'étranger. L'état d'un tel banquier est plus utile à
' l'individu qu'au public. Cependant lorsque des circonstances
accidentelles ont dé ruit la balance du
change , entre un pays et un autre , il contribue
par ses efforts à la rétablir .
Le banquier d'Edimbourg ou d'Ecosse , differe essentiellement
des deux autres , en ce qu'il ne fait pas
valoir ses propres fonds comme le premier , ni ceux
des autres comme le second , mais il crée un fonds
qui auparavant n'existait pas . Il émet du papier qui
consiste principalement en billets d'une livre sterling
, quelques -uns de 5 , 10 et 20 , et très - peu de 50 ,
100 et au-dessus . L'essence de ces billets de banque
est d'être toujours réalisables en especes , et de n'être
Jeçus que de gré à gré . Le bénéfice de banquier
d'Ecosse consiste principalement dans l'intérêt de l'argent
pendant que ses billets circulent , et ce bénéfice
ert plus ou moins considérable suivant le degré
de confiance qu'a son papier dans le public.
Ce qui le rend sur- tout utile , ce sont les crédits à
( 86 ) .
découvert qu'il accorde à ses correspondans . A l'aide
de cette invention admirable , unjeune homme industrieux
, qui n'a peut-être qu'un fonds de quelques
centaines de livres sterlings , s'il peut réunir un ou
deux amis d'une réputation connue , pour signer une
obligation avec lui , obtiendra de la banque un crédit
de 500 ou 1,000 livres sterlings , sur lequel il peut
tirer pour quelque portion que ce soit , à trois mois
de date , en payant un quart pour cent de commission
, avantage précieux qui facilite singulierement
ses progrès dans le commerce .
L'auteur pense que la France ne doit plus hésiter
d'adopter ce moyen ; lui seul peut lui procurer les
fonds qui lui manquent pour faire le commerce, pour
acheter les machines et les matières premieres nécessaires
aux manufacturiers , et pour pouvoir accorder
le crédit qu'accorde l'Angleterre sa rivale . Dans les
tems ordinaites , la France n'a jamais pu accorder
la moitié de ce crédit , et cependant elle avait deux
fois plus d'especes que l'Angleterre ; mais elle n'a
pas encore découvert l'art heureux de se créer des
fonds par l'émission d'un papier de confiance .
Ici l'auteur fait sentir l'absurdité du préjugé qui
porte à croire que les nations rivales en commerce ,
sont comme des nations rivales en guerre , et que
la France ne peut prospérer dans ce genre qu'aux
dépens de l'Angleterre , comme celle ci ne peut s'enrichir
qu'autant que la France s'appauvrit. Si la
France , dit-il , s'enrichit , elle pourra acheter plus
de manufactures et d'ouvrages de luxe de fabrique
anglaise . Si elle fait des progrès dans la culture , elle
multipliera les productions de son sol qu'elle pourra.
( 87 )
donger à meilleur marché . Au contraire si elle est
pauvre et paresseuse , les Anglais ne pourront gueres
lui vendre de leurs productions des manufactures de
Manchester , Birmingham et Norwich , tandis qu'ils
seront obligés de payer plus cher ses vins , et eauxde-
vie . Il est douloureux pour l'ami de l'humanité ,
de voir que ce principe soit si peu conuu , et que
la plupart des peuples s'imaginent que des nations
commerçantes sont comme des nations ennemies ,
quoiqu'il soit évident que deux nations industrieuses
s'enrichissent ensemble , et que les richesses de l'une
contribuent à accroître celles de l'autre . ´››
Quant à la maniere dont il faudrait établir une
banque de cette espece , l'auteur se borne à présenter
quelques idées générales . Les arrangemens de détail
( dont dépendent en grande partie les avantages
et la solidité de l'établissement ) exigent le secours
d'un homme versé par l'expérience dans ce genre
de banque , et qui connaisse les mesures particulieres
qu'il faut prendre pour les adapter aux différens
Pays .
Les propriétaires de la banque , dit - il , doivent
en général être des propriétaires de biens - fonds ,
et sur-tout d'une réputation établie et intacte , afin
de s'assurer la confiance du public . Leur nombre ne
doit pas être trop petit , parce qu'il est avantageux.
qu'il y ait beaucoup de citoyens intéressés au
snccès de l'établissement ; ni trop grand , parce que
les parts seraient alors trop petites pour attirer l'attention
ou pour exciter les efforts de qui que ce soit.
Le directeur général , si l'on juge à - propos d'en
mettre un , doit être un homme connu , autant par
( 88 )
ses propriétés que par la réputation dont il jouit.
Les administrateurs doivent être peu nombreux , et
composés de gens versés dans le commerce et les
affaires . Le directeur , ou ùn de ses suppléans , ou
un des deux directeurs , doit être un homme qui a
eu l'occasion d'acquérir une connaissance pratique
des opérations de cette espece de banques . Il doit
y avoir toutes les décades une assemblée des administrateurs
pour reviser les opérations des directeurs
et , une ou deux fois par an , une assemblée générale
de tous les propriétaires pour examiner l'état de la
banque , pour fixer le dividende , etc. etc. ,
Les fonds de ces banques doivent varier suivant
les places où elles s'établiraient . L'auteur pense que
les fonds ne doivent être ni trop considérables , ni
trop petits ; peut- être faudrait il qu'aucun de ces
fonds ne fût moindre de 500,000 liv . , ni n'excédât
10,00000 en especes . Il voudrait que les billets
fussent en grande partie de petite valeur , afin de
se répandre dans la classe industrieuse qui a le
plus besoin d'encouragement . Dans les commencemens
, il ne faudrait pas émettre plus de papiers
qu'il n'y aurait d'especes en caisse pour solder .
Insensiblement , on pourrait en émettre davantage .
Aucune branche ne doit être établie dans les autres
places que le crédit du bureau central ne soit solidement
établi . L'expérience scule , jointe à l'observation
de la circulation annuelle , peuvent apprendre à fixer
la proportion qui doit exister entre la quantité d'especes
gardées en caisse , et le papier émis .
L'auteur rassure le public sur la crainte que de ,
pareilles banques ne fassent circuler plus de papiers
qu'elles
( 89 )
qu'elles n'ont d'espèces pour les acquitter tous à la fois .
1º. Il est physiquement impossible de ramasser
tous les billets d'uue banque , pour les porter en
masse à la caisse et les y faire payer. Si leur émission
a été conduite avec jugement , il sera trèsdifficile
d'en rassembler une quantité suffisanté , même
pour gêner momentanément la banque .
2º. Les banques écossaises ne comptent en aucune.
maniere uniquement sur la quantité d'especes qu'elles
ont en caisse pour les mettre en état de faire face
à leurs engagemens . Elles ont en outre de puissantes
ressources , d'abord dans l'assistance des propriétaires
, et de leurs autres amis dans les villes
où elles sont établies en second lieu , dans la
faculté de tirer des traites sur Édimbourg et Londres ;
enfin , dans les liaisons amicales qui subsistent entre
elles et les autres banques ; d'où il conclut que les
banques en France pourraient facilement avoir des
lessources du même genre .
Ce que l'auteur recommande avec le plus de soin ,
c'est que jamais le gouvernement ne se mêle directement
ou indirectement de l'administration des
banques particulieres . Il citè , en preuves des inconvéniens
d'une pareille liaison , l'exemple de la
banque de Law , et celui de la caisse d'escompte ;
toutes deux ont prospèré tant qu'elles ont été abandonnées
à leurs propres spéculations ; elles ons péri
quand le gouvernement a voulu s'y immiscer. Ge
n'est pas que le gouvernement ne puisse faire des
affaires avec les banques particulieres , mais dans
ce cas il ne doit être considéré que comme un simple
particulier.
Tome XX .
( 90 )
L'auteur insiste souvent sur la nécessité de laisser
au papier de banque la plus entiere liberté . Tout
papier forcé détruit à la longue la confiance . Il s'appuie
à cet égard de l'opinion de Smitt et des écrivains
en France qui ont le plus médité sur les objets
d'économie politique . Il pense que si les assignats ont
été nécessaires et utiles pendant la révolution , ils
ne pourront plus l'être en tems de paix et de tranquillité.
Mais quand même on en conserverait , il
ne s'établirait jamais une concurrence entre le papier
de l'état et celui des banques , qui pût être nuisible
au premier. Le papier de banque produirait
même un effet salutaire pour le papier de l'état ,
en conciliant insensiblement les citoyens avec le
papier-monnaie en général , et en les accoutumant
avoir de la confiance. à
y
•
Il s'éleve fortement contre le systême d'une banque
unique. L'idée d'une pareille banque est , selon lui
une suite des préjugés monarchiques . La rivalité
et la concurrence , si avantageuses dans tous les
autres établissemens , le sont également dans les
banques . Toute banque solitaire est une banque
despote. Les banques libres et nombreuses sont les
scules qui conviennent à une république . Il adopte
bien moins encore l'idée d'une banque établie par le
gouvernement. Il prouve qu'un gouvernement ne
doit pas plus être marchand banquier que marchand
épicier ou limonadier.
On pourrait croire que l'effet de l'accroissement
de la masse du signe représentatif des valeurs , serait
de faire renchérir les denrées à proportion . L'auteur
ya au devant de cetre objection , et la résoud en
( 91 )
fa sant sentir l'extrême différence entre un papier
forcé qui peut être multiplié et émis sans bornes
au gré du gouvernement , et un papier de confiance
qui sera toujours au pair des especes , parce
qu'il est dans le fait égal à l'or ou à l'argent , et qu'il
ne saurait être émis au- delà d'une quantité convenable
sans ruiner sur-le- champ les banquiers qui
l'émettraient. Si l'objection était fondée , il s'ensuivrait
qu'ancune augmentation de fonds ne pourrait
rendre un peuple plns riche , ce qui est démenti
par l'expérience. L'auteur cite encore pour exemple
I Écosse et l'Angleterre où le prix des denrées est
resté le même , malgré la multiplication du papier.
Il prouve au contraire que l'accroissement de capitaux
, produit par l'émission d'un papier distribué
avec intelligence , fournit plus de moyens de culture ,
augmente la réproduction , et empêche par consé
quent le haussement du prix des denrées . Il ajoutë
que le numéraire que le papier de crédit pourrait faire
exporter à l'étranger , ne sortirait pas pour rien '; il
servirait à payer les denrées dont le pays a besoin , les
matieres premieres pour les manufactures , et les marchandises
qu'on importe d'un pays pour les exporter
avec bénéfice dans un autre , et en cela il s'appuie
sur l'opinion de Smitt . D'ailleurs , la richesse d'une
nation, ne dépend pas de la quantité d'especes qu'elle
possede . L'Espagne qui fournit d'argent toute l'Europe
est pauvre , faute d'industrie . C'est donc l'industrie
qui enrichit les peuples , et l'on ne peut nier que
le papier de crédit ne donne à l'industrie plus d'acti- '.
vité et de moyens.
L'auteur termine ces observations qui sont frap-
G &
( 92 )
pantes de vérité , par un parallele entre la situation de
l'Angleterre et celle de la France . La dette nationale
de l'Angleterre n'est hypothéquée sur rien ; les gens
instruits ne parlent pas même de la possibilité de
la payer. On ne sait pas la quantité de billets de
banque qui est en circulation , et cependant ces billets.
sont au pair. La dette nationale de la France a l'hypotêque
la plus étendue en terres , que jamais gouver
nement n'ait offert au public . On peut assurer par
approximation la quantité de papiers émis ; il y a
des fonds pour payer le tout ; et cependant les assignats
sont dans le plus grand discrédit. Qui peut
produire deux résultats aussi différents ? L'auteur ne
balance pas à le dire , c'est la confiance. La véritable
richesse d'un état est l'opinion qu'on a de sa moralité
. La mauvaise foi fait plus de tort que l'insolvabilité
; car un état pauvre peut devenir riche ;
mais il est rare qu'un gouvernement injuste tienne
ses engagemens .
On doit d'autant plus remercier l'auteur de sa
franchise , qu'à l'époque où il a écrit , aucune des
mesures salutaires pour rétablir le crédit et la confiance
, n'avait été prise . Ce n'est qu'à la fin de
sa brochure , et par supplément qu'il a pu applaudir à
la révocation de la loi désastreuse qui avait interdit
toute compagnie de banques et de finances , à l'établissement
de la nouvelle caisse d'escompte , et à l'idée
d'une caisse hypothéquaire , conçue par le citoyen
Mengin . Il fait sentir les avantages qui doivent résulter
de ces deux établissemens , i prouve que , loin
de nuire à l'espece de banques qu'il propose de créer ,
ils sont tous de nature à s'aider mutuellement , et
( 93 )
qu'il résulterait de leur concours de plus grands
moyens pour faire fleurirs trois branches de la
richesse et de la prospérité nationale , le commerce ,
l'industrie et l'agriculture.
Depuis lors le Corps législatif et le gouvernement
, marchant tous denx d'intelligence , ont adopté
les vrais principes , et s'occupent par de bonnes lois
et de sages mesures à rétablir le crédit et la confiance
, et à poser les véritables fondemens de la prospérité
publique . Ce doit être pour l'auteur de cet
ouvrage la plus douce satisfaction ; car l'homme de
bien et l'homme instruit n'appartient qu'au genre
humain , et ne jouit que du bien qu'il voit faire ;
si nous sommes entrés dans des détails étendus sur sa
brochure , c'est que la matiere nous a paru digne de
fixer l'attention publique , et qu'elle contient des
idées utiles auxquelles on ne saurait donner une
assez grande publicité.
"
LITTÉRATURE.
EUVRES DE CHAMFORT , recueillies et publiées par un
de ses amis. Quatre volumes in- 8° . Prix actuel, 1000 liv.
in assignats , ou 18 liv. en numéraire. A Paris , chez le
DIRECTEUR DE L'IMPRIMERIE DES SCIENCES ET ÅRTS ,
rue Therese . L'an 4º.. ( 1795 ).
PARMI
SECOND EXTRAIT,
les morceaux qui n'ont point encore vu le
jour , on remarque d'abord une dissertation sur l'imitation
de la nature relativement aux carácteres dans les
G 3
( 94 )
ouvrages dramatiques. On est d'accord qu'il faut imiter
la nature . Mais comment ? Est - ce la nature telle
qu'elle est , ou la nature choisie , embellie par le goût
et l'imagination ? Quel sera le terme où l'imagination
et le goût doivent s'arrêter dans les sujets d'imitation
? L'auteur des Beaux Arts réduits à un même principe
, avait déja jetté sur cette question de grands traits
de lumiere. Tout est bien dans la nature , tout est
à sa place , tous les êtres ont les proportions qui leur
conviennent. Mais ni le peintre , ni le musicien , ni
le poëte , ni même le philosophe ne s'attachent à
copier servilement la nature. Comme ils ont tous
pour objet d'inspirer un grand intérêt , ils ont senti
la nécessité de l'aggrandir , de l'exagérer et de créer
quelquefois un beau idéal , sans sortir néanmoins des
limites de la nature et des lois de la vraisemblance .
C'est de ce principe simple , mais fécond , qui a dûn
s'offrir à tout homme qui a observé avec quelqu'attention
la nature physique et morale , que Batteux
a tiré ses regles générales de l'imitation qu'il a appliquées
aux différentes parties qui constituent les beaux
arts.
Quoiqu'il y ait deux chapitres dans son ouvrage
sur la Tragédie et la Comédie , il s'était plus attaché à
indiquer le principe général , relativement à l'art dra
matique , qu'à en saisir tous les rapports et en développer
toutes les conséquences . Ce que Batteux n'avait
fait qu'entrevoir , Chamfort l'a approfondi dans
cette dissertation . Ne perdant jamais de vue que
les caracteres dramatiques n'ont droit de nous intéresser
qu'autant qu'ils aggrandissent l'homme à nos
propres yeux ; il montre par divers exemples que le
( 95 )
脊
poëte tragique ne doit jamais avilir ses héros , même
au milieu du jeu des passions les plus fortes , et
que ce que le coeur humain offre d'odieux doit être
rejetté sur des personnages subalternes. Il fait voir
que , quoique les anciens aient négligé plus d'une
fois de soutenir les caracteres dans toute leur force ,
ils ne laissaient pas d'en sentir la nécessité . Lorsqu'ils
étaient obligés d'avifir un héros , ils avaient
recours à la fatalité , comme dans le personnage de
leur Edipe , où ils faisaient intervenir un dieu ou
une déesse qui venaient partager le crime avec lui ,
ou même s'en chargeaient entierement .
Il pense que les modernes sont très - supérieurs
aux anciens dans l'art de tracer les caracteres . Il
ne doute pas que ceux - ci n'aient bien peint les
moeurs existantes sous leurs yeux : mais il croit que
les caracteres des , bons ouvrages anciens ne sont
pas aussi fortement dessinés que ceux des bons
Ouvrages modernes. Il en assigne les causes ; il les
trouve dans ce que les Grecs , dominés par une
ame sensible et une imagination ardente , se laissaient
entraîner par ces guides qui conduisent rapidement
celui qui marche à leur suite , mais qui ,
quelquefois l'égarent, En effet , dit-il , le génie
ne préserve pas des écarts du génie ; il a besoin
d'être dirigé par des réflexions qu'il ne fait ordinairement
qu'après s'être trompé plus d'une fois . Plus
le goût de la société s'étend , plus les objets dés
méditations du philosophe se multiplient. Les idées
de la vraie grandeur et de la vraie vertu deviennent
plus justes et plus précises . La corruption des moeurs
qui , selon quelques sages , est le fruit de ce goût
G 4
( 96 )
excessif pour la société , est pour le poëte une raison
de plus de multiplier les caracteres vertueux . On
a dit que plus les moeurs s'alterent , plus on devient
délicat sur les décences . Par cette raison , plus les
hommes deviennent vicieux , plus ils applaudissent
à la peinture des vertus . Fatigués de 'voir des ames
communes , des bassesses , des trahisons , leur coeur
se réfugie pour ainsi dire dans ces monumens précieux
, où il retrouve quelques traits d'une grandeur
pour laquelle il était né.
J
En prenant toujours pour mesure de l'intérêt ,
celle de la vraisemblance , Chamfort place le pointde
la difficulté dans les différentes idées que chacun
se fait des regles de la vraisemblance elle - même.
Ce qui est vraisemblable pour l'un , dit- il , ne l'est
pas toujours pour l'autre . Nous jugeons les hommes
vertueux , suivant les moyens que nous avons de
les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement
au très-petit nombre d'hommes qui , nés
avec un sens droit et une ame élevée , peuvent trouver
l'appréciation vraie de chaque chose , peuvent
dire Ce sentiment est juste et noble , celui -ci eșt
vrai , celui -là est faux ou exagéré . L'un doit naître
dans un coeur honnête , l'autre n'existe que dans la
tête d'un poëte qui s'efforce de créer des vertus .
Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un
tel jugement 1 Ces hommes sont très - rares ,
doute ; mais quoiqu'il soit vrai de dire que nous
puisons toujours en nous - mêmes les jugemens
que nous portons sur les autres , et que dans les
objets qui sont du ressort du goût , comme de celui
de la morale , nous ne sommes bien appréciés qne
sans
( 97 ) *
"
par nos pairs , heureusement pour la nature humaine .
il est un certain instinct qui nous entraîne vers les
sentimens de grandeur , d'héroïsme et de vertu˚ ,
et qui rend nos jugemens indépendans de tout intérêt
personnel , et de tout retour sur soi- même . C'est
cet instinct , conservateur du beau moral , qui fait
que les hommes , si rarement d'accord entre leur
conduite et leurs principes , le sont assez géneralement
sur les vérités de théorie . Cet effet se remarque
sur tout dans l'impression que produisent les ouvrages
dramatiques. Ainsi , l'observation de Chamfort
quoique très juste au fond , l'est heureusement
moins dans son application , graces à l'ascendant
irrésistible de la nature .
Après avoir recommandé aux poëtes tragiques
d'éviter de réunir toutes les vertus sur un seul être ,
défaut dans lequel sont tombés plusieurs 10manciers
excellens , il examine pourquoi les grands crimes
ne sont intéressans au théâtre que quand ils sont
commis par des hommes à-peu- près vertueux . Il
fait sentir combien une imitation servile des anciens ,
tant Grecs que Romains , a nui aux progrès de l'art
dramatique chez les modernes . Les Anglais , les
Italiens et les Français ont pris des routes diffé
rentes. Les deux premiers , et sur-tout les Anglais ,
se sout piqués d'imiter la nature avec une vérité
souvent grossiere et rebutante . Il indique la véritable
proportion qu'il faut donner aux caracteres ,
pour qu'ils ressemblent à la nature sans la dégrador
et sans la forcer ; et il termine par des réflexions
très-justes sur l'influence de la véritable philosophie
surles compositions dramatiques . Un auteur célebre
( 981
-
a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience
faite sur le coeur humain. C'est le philosophe qui
le dirige , le poëte ne fait que passionner le langage
de ses acteurs . L'un place le modele , et l'autre dessine
avec feu " . On voit que l'idée principale de Batteux
fait la base de cette dissertation ; mais les idées accessoires
et une foule de développemens ingénieux et
d'apperçus qui prouvent une grande finesse d'observation
, tout cela appartient à Chamfort. C'est ainsi
qu'un écrivain habile travaille sur le fonds d'autrui ,
se l'approprie par une meilleure culture , et ajoute de
nouveaux rapports , aux rapports déja apperçus . On
peut encore en découvrir dans ce sujet fècond , même
après Chamfort ; mais quiconque voudra aller plus
loin , ne pourra se dispenser de lire et de médites
ses observations .
par
Lucien chez les anciens , et Fontenelle parmi les
modernes , ont fait des dialogues des morts , cadre
infiniment heureux pour la critique et la morale ,
la singularité des rapprochemens . Chamfort s'est
essayé dans ce genre , et il y a mis l'empreinte particuliere
de son esprit. On sait que Saint -Réal avait
conçu le dessein de donner un ouvrage sur la bisarrerie
de quelques réputations anciennes et modernes ;
ce sujet habilement traité aurait fourni un excellent
chapitre à l'histoire des erreurs ou des injustices
de l'opinion . Chamfort en a fait l'objet d'un dialogue
dont Saint-Réal lui-même , Épicure , Seneque , Julien
et Louis - le - Grand , sont les interlocuteurs . Chacun
d'eux se plaint à sa maniere des méprises de la renommée.
Ce qu'il y a de plaisant c'est qu'aucun de ces
illustres morts ne connaît ce Louis qui a fait tant
( 99 )
de bruit dans son siecle ; lui - même n'est nullement
surpris d'être si ignoré parmi les ombres , et il fait
fort bien les honneurs de la méprise de ses contemporains
, et réduit très - gaiment son surnom de Grand
à sa juste valeur . On jugera par ce seul dialogus
combien Chamfort aurait été propre à ce genre d'ouvrage
, et l'on regrette qu'il ne s'y soit pas exercé
davantage. Son esprit fin et observateur , et sa philosophie
piquante jusques dans sa rudesse , lui auraient
fourni des tableaux pleins d'originalité et d'intérêt .
On trouve dans ces ceuvres quelques lettres de
Chamfort , mais en petit nombre. Le public a toujours
été très- avide de ces sortes de productions des écrivains
célebres . On aime à surprendre leurs persées
dans cet abandon de la familiarité et dans ces confidences
intimes où l'ame , l'esprit et le caractere se
montrent sans apprêts comme sans réserve . La simplicité
même qu'on remarque dans les lettres dest
hommes de génie forme avec leurs grandes conceptions
un contraste qui imprime un plus grand sentiment
de respect pour leur supériorité . Malheureusement
l'esprit de société , si insignihant et si futile ,
a porté dans le commerce épistolaire un jargon de
convention sans caractere comme sans vérité , où l'on
s'efforce d'être plaisant sans plaisanterie , léger sans
légereté , et sentimental sans aucun sentiment véritable.
Chamfort n'est tombé dans aucun de ces défauts
; il est lui dans ses lettres comme il l'était dans
la société . On y voit son ame franche ét élevéc , son
esprit avec ses graces , son amabilité , et un peu de
cette humeur acerbe que lui avaient donné les tra
vers et les vices de la société. Chamfort qui a bcaus
( 100
100
)
)
ĉoup vécu dans le monde qu'il observait , a dû écrire
beaucoup de lettres . Celles qu'on lit dans ce recueil
ous font regrettet que l'éditeur n'ait pu en recueillir
davantage . Les personnes qui en sont possesseurs
s'empresseront sans doute de contribuer à augmenter
cette portion intéressante de ses oeuvres .
La collection poétique est plus abondante . Chamfort
a fait des épîtres philosophiques , une héroïde ,
des odes , des vers des ciété , quelques épigrammes
et beaucoup de contes . Il nous semble que dans ces
différens genres , excepté le dernier, il est inférieur au
mérite qu'il a comme écrivain en prose . On voit que
se's vers sont ceux d'un homme d'esprit et d'un
homme de goût , mais ils manquent quelquefois ou
de cette grace fugitive et de cette originalité piquante
que l'on exige dans les poésies légeres , ou
de cette verve et de cette richesse d'expressions qui
caractérise la poésie élevée . La médiocrité de quelques-
unes de ces pieces nous ferait croire qu'elles
ne sont pas de lui , quoiqu'elles aient été trouvées
dans son porte- feuille . On remarque une épître sur
la Vanité de la gloire ; il est de ces sujets qui , considérés
sous un certain rapport , peuvent prêter une
ample carriere à la satyre . N'en serait-il pas un peu
de la gloire comme des femmes , dont le mal qu'on
affecte d'en dire est un hommage moins commun
que l'on rend à leur puissance . La gloire , comme les
femmes , pardonne à ces écarts , et tout finit par un
racommodement .
Le genre pour lequel Chamfort avait le plus de
talent politique , c'est incontestablement celui des
contes. Il ne faudrait pas en juger par le succès
( for )
prodigieux qu'ont obtenu les siens dans les diffé
rentes sociétés où il en faisait la lecture ; on sait
combien ces sortes de succès ont été quelquefois
trompeurs . Mais tous ceux qui les ont entendus ,
ou à qui l'auteur les avait communiqués , s'accordent
à dire qu'ils étaient pleins de saillie , de finesse ,
d'originalité , qu'on ne pouvait jetter un voile plus
ingénieux sur des sujets naturellement un peu libres ,
et que les moeurs du siecle y étaient peintes avec
une fidélité qui , si elle faisait peu d'honneur aux
modeles , en faisait beaucoup au peintre qui en avait
saisi tous les traits . C'est sans doute cette célébrité
si bien établie , qui les a fait disparaître après sa
mort. L'éditeur , comme nous l'avons déja remarqué ,
n'en a trouvé aucun dans ses papiers. Le Rendez - vous
inutile , et le Chapelier déja connus , le Héros économe ,
la Mariée sans mari , l'Avare éborgné , la Jambe - de- bois
et le Bás perdu et les Fêtes espagnoles , les seuls qui
aient échappé à ce larcin littéraire , nous font sentir
la perte que nous avons faite des autres .
Ce recueil offre encore plusieurs morceaux de
prose , tels que des Observations sur la proclamation
des puissances coalisées , un autre sur cette question :
Si dans la société un homme doit laisser prendre sur lui ces
droits qui souvent humilient l'amour- propre , et de petits
Dialogues philosophiques , titre sous lequel l'auteur
a peint très -plaisamment les niaiseries , la sottise ,
les ridicules et les graves riens des sociétés qu'on
appellait alors la Bonne compagnie. On retrouve dans
ces différens morceaux le talent et le caractere d'esprit
de Chamfort.
Il nous reste à parler d'une partie qui n'est pas la
20%
( 102 )
moins intéressante de ses oeuvres , c'est un volume
entier de pensées , de maximes , de caracteres et d'anec◄
dotes qui devaient servir de matériaux à un ouvrage
plus étendu dont Chamfort avait conçu le plan. L'éditeur
nous apprend que Chamfort était depuis longtems
en usage d'écrire chaque jour , sur de petits
carrés de papier , les résultats de ses réflexions rédigės
en maximes , les anecdotes qu'il avait apprises , les
faits servant à l'histoire des moeurs dont il avait été
témoin dans le monde ; enfin , les mots piquans et
les réparties ingénieuses qu'il avait entendus , ou qui
lui étaient échappés à lui-même . Tous ces petits papiers
, il les jettait pêle- mêle dans des cartons . Il ne
s'était ouvert à personne sur ce qu'il avait dessein
d'en faire . Lorsqu'il est mort , ces cartons étaient en
assez grand nombre , et presque tous remplis . La majeure
partie a subi le sort des contes et des autres
productions. L'éditeur ne serait jamais parvenu à
établir quelqu'ordre dans ce qui restait , si parmi
cette masse de petits papiers il n'en avait trouvé un
qui lui a donné la clef du dessein de l'auteur , et
même le titre de l'ouvrage . Voici ce qui était écrit :
PRODUITS DE LA CIVILISATION PERFECTIONNÉE ;
- -
―
premiere partie MAXIMES : ET PENSÉES ; deuxieme
partie : CARACTERES ; troisieme partie : ANECDOTES .
En lisant ce papier il ne douta point que ce ne fût
le titre et la division d'un grand ouvrage . C'est d'après
cette indication qu'il a classé , par chapitre ,
les matériaux qu'il a trouvés , en éloignant ceux qui
lui ont paru les moins intéressans .
L'éditeur ajoute que ce titre était parfaitement
dans le genre d'esprit de Champfort. Il était dans sa
( 103 )
hilosophie de voir , comme le produit de ce perfectionnement
de civilisation que l'on vante , l'excessive
corruption des moeurs , les vices hideux cu ridicules
, et les travers de toute espece qu'il prenait
un plaisir malin à caractériser et à peindre. " Il faut
avouer cependant que cette maniere de voir et de
juger les hommes et la société , trop bien justifiée à
certains égards , et qui est toujours l'effet d'une ame
droite et sensible , peut conduire , par son exagération
même , à des erreurs dangereuses et à de faux
résultats . C'est ce sentiment d'une indignation trop
exaspérée qui fit regarder à Rousseau l'homme civilisé
, comme un être dépravé et contre nature. La véritable
philosophie marche entre deux écueils qu'elle
doit éviter ; l'un est l'optimisme qui se console de
tout , et l'autre la misantropie qui s'indigne de tout.
Dans cette question de la civilisation dont on n'a
trop souvent envisagé que les deux extrêmes , il
faudrait calculer si ce que l'homme gagne dans l'état
civilisé ne le dédommage pas de ce qu'il semble
avoir perdu de son état de nature ; si cet état de
nature n'est pas une supposition contraire à la nature
; et si les maux qui résultent de la civilisation
perfectionnée , sont plus nuisibles à l'espece humaine
que ceux qui naîtraient de l'état d'ignorance , de
dénuement et de barbarie , que l'on rencontre dans
l'enfance des sociétés . Le véritable examen utile et
philosophique de cette question , serait de savoir
quel est le degré de civilisation le plus avantageux
et le plus convenable au bonheur des peuples , afin
de les faire rétrograder à ce point s'ils l'avaient dépassé
, ou de les y conduire s'ils n'y étaient pas
( 104 )
arrivés. Nous ne savons si ce point de vue devait
entrer dans le plan de Chamfort ; les matériaux qu'on
a pu réunir sont plus relatifs à ce qui était qu'à ce
qui devait être . Mais à l'époque où Chamfort avait
conçu son ouvrage , c'était peut - être la meilleure .
maniere de le traiter. Il fallait bien découvrir les
plaies hideuses de l'ordre social qui existait alors ,
et frapper sur les pieds du colosse , afin de le reconstruire
de ses débris dans des proportions plus
saines et plus justes .
Pascal et la Rochefoucault nous ont donné des pensées.
Celles du premier n'étaient , comme les pensées
de Chamfort , que des matériaux destinés à un grand
ouvrage. Mais Pascal n'avait vu que la dégradation
de l'homme dans ses rapports religieux . La Rochefou
cault , dans les siennes , a peint l'homme plus que les
hommes ; il fouille dans les replis du coeur humain ,
pour y saisir le principe de ses erreurs et de ses vices ;
mais le point où il était placé , les préjugés dont il
était environné , le tems où il a vécu , ne lui ont
pas permis de s'élever assez haut pour appercevoir
- les abus de l'organisation sociale . On voit qu'il était
philosophe ; mais c'était un philosophe à la cour de
Louis XIV , et courtisan lui -même .
༤
Chamfort , qui vivait au milieu du grand monde ,
quoiqu'il ne fût pas du grand monde , avait , dans
sa raison élevée et dans sa philosophie , tous les
instrumens nécessaires pour le bien observer . Il l'a
peint comme il l'a vu , et ses tableaux sont hideux de
ressemblance. Cependant , on trouve dans quelquesunes
de ses pensées et de ses maximes , le défaut
trop ordinaire à ce genre ; c'est de ne présenter que
le
( 105 ).
le côté saillant d'une idée , qui n'est pas tonjours
le côté juste. L'esprit cherche le trait qui peut le
mieux aiguiser sa pensée , et souvent ce trait qui
fait valoir la phrase , est un sacrifice fait à la justesse
et à la raison. Quoi qu'il en soit , ce volume , et
sur-tout la partie des maximes et pensées , ajoutera
un titre de plus à la réputation de Chamfort. Il
était assez connu comme écrivain et comme homme
de lettres ; cet ouvrage le place au rang des phi
losophes et des penseurs . Il serait naturel d'en
extraire ici les passages les plus piquans ; mais noust
préférons d'en faire quelques articles à part dans
ce journal . La forme même de ces pensées qui se
détachent les unes des autres , permet qu'on les
sépare d'une analyse que des citations rendraient
trop étendue.
Après avoir parlé des oeuvres de Chamfort , il
n'est pas inutile de caractériser son genre de talent
et de s'arrêter un instant sur sa personne . Ceux qui
se sont faits des idées trop exclusives sur le style ,
qui aiment dans un écrivain les formes grandes et
séveres , et qui attachent moins de prix à la finesse
et à la saillie des idées , qu'à un développement calme
et majestueux , ne trouveront point ce mérite dans
le style de Chamfort. Mais il en est de l'art d'écrire
comme de tous les autres arts ; ils n'ont d'autres limites
que celles du goût et du vrai , Chaque écrivain ,
et l'on sait ce que nous entendons par ce mot , a sa
touche et sa maniere . Celle de Chamfort est remarquable
par une grande pureté d'expression , par des
tournures ingénieuses et fines qui n'ôtent rien ni à la
clarté , ni à la précision , ni à la profondeur des idées ;
Tome XX.
H
( 106 )
par cette juste mesure des convenances que donne
un goût délicat et exercé ; et par une grace facile et
souple qui ne dégénére jamais en affeterie ni en néologisme.
On voit qu'il avait fait une étude particuliere
de nos grands écrivains , mais sur-tout de Voltaire
, Fontenelle et Montesquieu . Mais il' ne cherchait
point à les imiter, il était lui-même . Comme il était bon
observateur , esprit gai , homme aimable et sensible
tout à-la-fois , toujours ses écrits portent l'empreinte
de ses différentes affections . Une femme célebre par
ses malheurs et par ses talens , l'a très -bien caractérisé
en disant qu'il faisait rire et penser tout ensemble ( 1) .
Cependant , le caractere qui domine le plus souvent
dans ses écrits , comme il dominait dans ses conversations
, est un mélange d'humeur et de gaieté qui
le rendait extrêmement piquant . Son ame impétueuse
et ardente l'avait empêché de s'élever à cette philosophie
pratique qui dispose à l'indulgence , et qui
aurait trop à souffrir , s'il ne fallait voir dans l'espece
humaine que le côté de ses travers et de ses vices ,
et jamais celui de ses vertus : Sunt mala mixta bonis.
Ce ne serait pas un tems perdu pour le philosophe
et pour l'observateur que de rechercher comment
les habitudes et les événemens de la vie influent
sur le caractere et les pensées d'un écrivain . Chamfort.
était né sans parens et sans famille , comme d'Alembert
, et cette circonstance l'avait aigri de bonne
heure contre l'injustice des préjugés et la bisarrerie
des institutions sociales . La santé de Chamfort avait
éprouvé dans sa jeunesse des atteintes dont il n'avait
(1) Voyez les Mémoires de la citoyenne Roland .
( 107 )
jamais pu se remettre . Ses talens l'avaient fait rechercher
d'une certaine classe de la société qu'il avait
trop bien connue pour ne pas la haïr , et ce sentiment
que lui avaient inspiré des hommes qui en
étaient dignes , il l'avait trop généralisé . Que l'on
réunisse et qu'on combine ces trois causes , et l'on
ne sera plus étonné qu'elles aient si fort influé sur
son esprit et sur son caractere.
•
Avec une ame fiere , un profond mépris pour les
préjugés , et un grand sentiment de l'indépendance
il était naturel que Chamfort embrassât avec ardeur les
principes de liberté. La révolution le trouva préparé ;
mais il ne le fut plus à la tyrannie qui l'a souillée ,
et dont son indignation le rendit la victime . Il voulut
mourir comme Séneque ; mais son courage le trompa.
Il survécut peu aux efforts qu'il avait faits pour
quitter la vie . Ainsi , Chamfort peut être ajouté à la
liste malheureusement trop nombreuse des hommes
de lettres et des savans qui ont péri par l'effet de la
tyrannie de quelques usurpateurs . Telle ne devait
point être la fin d'un homme qui avait passé sa vie
à combattre les préjugés et les abus de l'ancien régime
, et qui avait servi plus d'une fois la révolution
de sa plume et de son zele .
Nous recommandons la lecture de la notice sur la
vie de Chamfort , qui est à la tête de ses oeuvres . C'est
un hommage précieux rendu à sa mémoire par un
homme de lettres , et par un ami qui était digne de
l'être , et qui a parlé de lui en homme de goût et en
homme sensible ; caractere qui pouvait le mieux convenir
à l'éloge de Chamfort .
( 108 )
SPECTACLES.
Coup- d'eil sur l'état actuel de la scene française.
EN
croyons
N reprenant dans ce journal l'article des spectacles , que
des circonstances nous avaient forcés de suspendre , nous
devoir commencer par quelques réflexions sur l'état
de la littérature dramatique , et parler rapidement de l'influence
de la révolution sur les théâtres , et de l'influence
des théâtres sur la révolution .
La révolution qui semblait devoir ouvrir à tous les arts une
nouvelle carriere et des sources inépuisables de beautés et de
succès , n'a pourtant , dans aucun genre , produit rien encore
qui puisse effacer , ni même balancer le mérite des chefsd'oeuvres
que virent naître en foule les âges précédens . Faut-il
en conclure que cette révolution n'a point véritablement enflammé
les coeurs et aggrandi l'imagination ? Non sans doute ;
mais nous avons été battus par trop d'orages , nous sommes
enoore trop au milieu de la tourmente , pour que les artistes
aient pu faire paraître de ces ouvrages dont la perfection
donne à la postérité l'idée vraie du caractère d'un siecle , et
rend les contemporains fiers de vivre avec leurs auteurs . Il
faut convenir que si l'on voulait juger en général les six années
que nous venons de parcourir d'après le peu de monumens
qui ont passé sous nos yeux , on pourrait mépriser la
médiocrité des uns , et déplorer l'usage que les autres ont fait
de leurs talens . Mais au moins Melpomene n'a point déshonoréfle
Cothurne ; plût au ciel que toutes les musesne se fussent
pas plus avilies qu'elle !
Autrefois le public qui jugeait les pieces de théâtre , était
presque toujours composé d'hommes capables d'apprécier les
ouvrages, d'encouragerfles efforts heureux , et de punir l'ignorance
et la témérité. Alors on voyait paraître dans des pieces
( 109 )
1
immortelles des acteurs qui ont laissé de longs regrets et un
éternel souvenir. Tout , jusqu'à l'emplacement du théâtre
contribuait à perfectionner la cene française . Les représentations
dramatiques servaient de délassement à ceux même qui
passaient leur vie à cultiver les lettres , et à sacrifier aux.
muses, Auteurs et comédiens , tous pouvaient s'enorgueillir
des suffrages que leur donnaient de vrais connaisseurs .
Aujourd'hui , le caractere , le goût , les lumieres des spec
tateurs ont changé avec les circonstances et la position de ces
mêmes théâtres . Ce public impartial , éclairé , a fait place à.
des hommes qui vont par ton , ou par ennui , dépenser un
peu de ces fortunes rapides et scandaleuses qu'ils doivent aux
combinaisons de la cupidité , de la rapine et du brigandage .
Ces nouveaux parvenus , malgré leur sottise et leur immoralité
, se sont pourtant constitués les juges des talens ,.
distributeurs de la gloire.
les
•
Joignez à cela les passions que chacun apporte au spectacle
, et d'où résultent des applications de parti aussi nuisibles
aux progrès de l'art que décourageantes pour ceux.
qui s'y livrent. Ce n'est plus la régularité du plan , l'ënchaînement
des scenes , l'intérêt des situations , la pureté
l'élégance du style , l'élévation des pensées , la force et la
persévérance des caracteres , que l'on cherche dans les ou
vrages dramatiques , mais des mouvemens désordonnés , des
sentences ambitieuses , des coups de théâtre accumulés , du
néologisme qu'on prend pour des idées neuves , de l'enflure
qui passe pour l'énergie , enfin de la chaleur factice
au lieu de sensibilité .
On pourrait ajouter encore , comme une des causes de
cette dégradation , la manie. de mettre dans les comédies et.
jusques dans les opéra- comiques , des situations plus horri
bles , des tableaux plus déchirans , des passions plus tumul
tueuses que n'en offrent jamais les tragédies même où la
terreur est la plus dominante. Cela s'appelle de l'intérêt
H 3.
( 110 )
aussi le succès d'un opéra- comique n'est- il complet que lorsqu'il
a fait verser des larmes .'
Ce n'est pas cependant que la scene française soit entierement
privée de soutiens la critique que nous venons de
faire s'applique bien plus au public qu'aux auteurs qui
luttent souvent contre son mauvais goût. Il est beaucoup
de pieces qui prouvent que Melpomene et Thalie ont des
favoris distingués. Et sans prétendre assigner les rangs ni
compter tous ceux qui donnent des espérances dans le plus
beat des arts , nous croyons devoir rapeller ici quelques-uns
des auteurs qui les ont le mieux justifiés .
} Parmi les pieces que Ducis a données depuis la révolution ,
on a pu remarquer dans Othello des scenes vraiment tragiques
, quelques caracteres bien soutenus , et de ces vers
touchans qui partent de l'ame et qui appartiennent à cet
écrivain plus qu'à nul autre de nos contemporains . Dans
la Famille Arabe , le même genre de beautés se trouve à côté
des défauts ordinaires à Ducis , c'est- à -dire , des situations
touchantes , des vers pleins de grace et de vérité , mais un
intérêt mal défini et des incidens qui , pour être trop compliqués
, fatiguent et manquent leur effet .
La révolution fit une partie du succès de Charles IX , qui
à son tour contribua puissamment à inspirer l'horreur de
la tyrannie , et le beau rôle du chancelier de Lhôpital ne
pouvait manquer de réussir dans tous les tems . C. Gracchus
ajouta bientôt à la réputation de Chénier qui semble fixée
jnsqu'à présent par le caractere attendrissant et sublime de
Fénélon . Il pourra faire une piece plus parfaite peut - être ,
mais il ne mettra jamais sur la scene une morale plus pure
dans une bouche plus éloquente et plus persuasive . Dans
sen Timoléon , il voulut se rapprocher de la tragédie grecque ;
mais de belles scenes et le goût de l'antique ne peuvent
excuser le rôle de Timophane , peut- être même celui de
Timoléon. Les choeurs , à l'exception du premier où l'on
( 111 )
célebre le retour triomphant de ce guerrier , sont presque
tous mal placés et rallentissent, l'action , sans rien produire
pour l'intérêt.
>
annon-
Marius à Minturnes , premier ouvrage d'Arnaud ,
fait un grand talent dans son jeune auteur. Il a depuis
donné Lucrece , où l'on applaudit avec transport une création
vraiment heureuse du personnage de J. Brutus . Mais
l'ingratitude du sujet et le défaut de plan n'ont pu faire rester
cette piece au théâtre . Cincinnatus lui a succédé , sans ajouter
à la réputation du poëte qui se prépare , dit- on , à la soutenir
par une tragédie dont le sujet pris dans Ossian , va
sans doute , en nous peignant des moeurs nouvelles , concilier
à son auteur les suffrages des hommes sensibles et
des amis de l'art dramatique .
Les succès de Légouvé ont été plus brillans , quoique
le sujet de la Mort d'Abel repose sur une fiction où l'injustice
paraît révoltante , quoique ses conspirateurs , dans Épicharis
soient perpétuellement avilis , et que Néron soit le moins
malhonnête homme de la piece. Mais le rôle de Caïn , et.
le 5. acte de la conspiration contre Néron , annonçaient
un grand, talent , justifié encore par le succès de 7. Fabius
où l'auteur a triomphe de toutes les difficultés d'un sujet sévere .
Passons aux auteurs comiques Collin tient le premier
rang , et il le doit à la naïveté de ses personnages , à la
douceur de sa morale , à la grace de son style . Le Vieux.
Célibataire est son dernier et son meilleur ouvrage ; le caractere
de Mde. Evrard est aussi bien soutenu que fortement dessiné.
1
Il faut souvent rappeller à l'auteur des Étourdis le succès
de cette charmante comédie , pour lui reprocher son inaction
et l'engager à en sortir. Peut-être faudrait-il faire le
reproche contraire au fécond auteur des Visitandines , dea
Deux Postes , des Conjectures , etc. Mais on peut lui
présager des succès durables quand il voudra méditer longtems
ses sujets. Ses Antis de college , qu'on représente e
H 4
( 112 )
te moment , sont un de ses plus jolis ouvrages . Picard
rérite d'être encouragé , parce qu'il est du petit nombre
des auteurs qui ont le goût de la bonne , de la vraie comédie ,
de la comédie de Regnard et de Moliere .
1
Au nom de Moliere , les amis de Thalie regretteront toujours
le poëte qui a donné une suite au Misantrope , et
duquel on peut dire , en le comparant à son modele :
Proximus huic , longo sed proximus intervallo .
Et le Philinte de Moliere est pourtant un des plus beaux
ornemens dramatiques de notre siecle .
>
Lorsque les orages auront quitté notre horison politique:
l'art d'Eschile et de Sophocle , l'art d'Aristophane , devront
frayer aux auteurs de nouvelles routes dans cette carriere .
C'est alors que le théâtre sera vraiment utile au gouvernement
. La cómédie corrigera les ridicules et les vices de
notre âge , et fera rougir les hommes publics de leurs
travers et de leurs injustices . La tragédie inspirera aux
citoyens l'amour de la patrie , le respect des lois
l'exercice de l'hospitalité , la pitié pour les malheureux ,
la pratique enfin de toutes les vertus. Quand nous
aurons des Miltiade pour généraux , des Aristide pour
administrateurs , de nouveaux vainqueurs de Marathon , de
Salamine et de Platée , iront entendre au théâtre leurs
exploits racontés par des poëtes , guerriers comme Eschyle ,
magistrats comme Sophocle , et philosophes comme Euripide . -
C'est alors que les spectacles influeront sur l'éducation de
la jeunesse , et deviendrons l'école des Républicains . C'est
alors que le peuple français , enthousiaste de sa liberté ,
comme les Grecs , se rappélléra avec un vif sentiment de
plaisir ses anciens malheurs et les crimes de ses maîtres ,
soit tyrans couronnés , soit tyrans révolutionnaires . C'est
alors que les pieces dramatiques offriront de toutes parts
des objets capables , comme dit J. J. Rousseau , d'inspirer
à tous une ardente émulation , et d'échauffer les coeurs
de sentimens , d'honneur et de gloire.
( 113 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 20 décembre 1795.
Le sort de la Pologne est absolument décidé. Le
partage de ce malheureux . pays , consommé par l'assentiment
solemnel du prince qui y regnait , et par
sa renonciation formelle à la couronne , l'efface de
la carte politique de l'Europe On accorde à Stanislas
une pension de deux cents mille ducats , dont on
veut bien lui laisser la liberté de disposer à son gré .
On lui laisse aussi celle d'établir sa résidence où
bon lui semblera . Il paraît dans ce moment disposé à
passer l'hiver à Grodno . Instrument de l'ambition
de Catherine , elle l'a brisé aussi - tôt qu'il lui a été
inutile ; et par une dérision barbare , tandis qu'elle
le dépouillait de ses états , de ses titres , de ses honneurs
, son général Suvaroff ordonnait à Varsovie
qu'en célébrât par des illuminations l'anniversaire
de la naissance de ce prince .
Un des premiers actes de l'impératrice de Russie
dans ses nouvelles possessions est relatif au culte
catholique romain . Elle a établi un siége épiscopal
à Wilna , dont la prébende sera de quatre mille roubles.
C'est à cet ordinaire que sera confiée la dis
cipline de tout le clergé de son culte . Il créera un
consistoire , dont les appels seront directement por(
11 )
tés au sénat de Pétersbourg ; il ne pourra recevoir
aucune bulle du pape qui n'ait été auparavant adressée
au gouverneur général , qui la fera passer au sénat
de Pétersbourg , lequel décidera si elle est acceptable
ou non.
Catherine n'a pas rempli tous ses projets par l'envahissement
de la Pologne . S'emparer des possessis
européennes de la Porte , relever le trône de
Constantin , et s'y placer , en est un plus cher à son
orgueil et à son imagination romanesque , et exaltée
par une suite de succès , qu'aucune disgrace n'a interrompue.
On doit présumer qu'elle va s'y livrer
toute entiere ; et apporter à son exécution toute son
activité et tous ses moyens . Ils sont déja connus , et
paraissent formidables. De nombreux et riches magasins
sont préparés ; cent cinquante mille hommes
sont rassemblés sur les frontieres de la Turquie .
Huit vaisseaux de ligne et dix - sept grandes frégates ,
capables de se mesurer en ligne avec des vaisseaux
turcs ; soixante - quinze bâtimens propres pour le
transport de sept cents hommes chacun ; cent soixantedeux
bâtimens de transports de différentes grandeurs ;
des galeres nouvellement réparées ; enfin d'autres vaisseaux
et frégates qui sont sur les chantiers , et dont on
presse la construction : telles sont les forces russes sur
la mer Noire , et ces forces peuvent paraître en deux
fois vingt- quatre heures devant Constantinople . Il paraîtrait
difficile que la Porte , si elle était réduite à ses
propres moyens et à sa propre direction, pât faire une
longue résistance . Cependant elle ne paraît pas découragée
; elle conserve une contenance fiere , et ne
cherche pas à désarmer la Russie par une facile défé(
115 )
"
rence à ses prétentions. Au reste , comme elle ne
peut douter des vues hostiles de cette puissance .
qu'elle est avertie du danger de sa position, non seulement
par ce qui se passe en Europe , mais aussi
par les mouvemens du nouvel usurpateur de la Perse ,
qui menace ses frontieres asiatiques , elle paraît sortir
de l'espece d'apathie , d'insouciance , que ses amis
lui ont souvent reprochée , et qui lui a été si fatale
dans plusieurs circonstances . Elle fait des préparatifs
immenses sur terre et sur mer , et moirs confante
qu'autrefois dans l'expérience et les lumiéres de ses
sujets , elle appelle et fait venir à grands frais des
officiers de marine et d'artillerie de toutes les nations'
de l'Europe .
De Francfort - sur- le - Mein , le 25 Décembre , 1795 .
Depuis la prise de Creutznach , dont les Autri
chiens se sont efforcés d'atténuer le mérite , en ne
la présentant , dans leurs bulletins officiels , que
comme l'effet d'un abandon , en quelque sorte
volontaire de leur part , et qui cependant doit être
placée parmi les événemens remarquables de cette
campagne , par la valeur qu'y ont déployée les soldats
de la république , et par l'habileté des manoeuvres
de leurs généraux ; il y a eu beaucoup d'autres affaires
où l'on a pu reconnaître et les mêmes talens et le
même courage , quoiqu'elles n'aient pas été constamment
suivies des mêmes succès . Presque toutes
ont été fort sanglantes , et les Autrichiens ont acheté
cherement les avantages dont ils se glorifient . Quoi
( 116 )
qu'il en soit , les deux armées françaises p'ont pu
se réunir malgré tous leurs efforts ; et l'armée de
Sambre et Meuse , a abandonné sa position sur la
Nahe , et s'est repliée sur la Moselle .
Cependant , c'est d'après l'invitation des généraux
de l'empereur , que les généraux de la République
viennent de convenir d'une suspension d'armes , dont
le terme n'est pas précisément connu , mais dont
la nouvelle a répandu une joie générale , parce
qu'on la regarde comme un présage de la paix , que
tous les amis de l'humanité appellent depuis longtems
par leurs voeux , et que la détresse des peuples
leur rend extrêmement nécessaire .
Les Allemands sur- tout en ont le plus pressant besoin.
La guerre , dont leur pays est le principal théâtre ,
l'a épuisé d'hommes , d'argent et de subsistances. Ils
sont encore menacés de nouveaux impôts. L'empereur
vient d'adresser à la diete de Ratisbonne
la demande d'une contribution patriotique pour:
l'entretien de l'armée de l'Empire. Le protocole des
délibératións doit être ouvert sur cette demande
le 11 du mois prochain. Il est probable qu'elle ne
sera point rejettée ; mais il est fort douteux que l'on
puisse y satisfaire . Au reste , la disette du numéraire
n'est pas la plus effrayante : celle des subsistances
. que l'on éprouve dans tout l'Empire , doit
causer encore de plus vives alarmes . Elle vient d'exciter
dans plusieurs villes du duché de Berg des
insurrectious sanglantes . A Solingen , le peuple s'est
porté chez le vice-bailli , accusé de monopole et ,
d'accaparement , et ne l'ayant pas trouvé , c'est
( 117 )
contre sa maison qu'il a exercé sa fureur ; il l'a entierement
détruite . La garnison palatine a fait feu sur les
mécontens , et en a tué ou blessé près de 50 .
On appelle le général Clairfait le Libérateur de
L'Allemagne. Cette dénomination fastueuse se trouve
sur une boîte d'or ornée de diamans que l'électeur de
Mayence lui a fait remettre . Le roi d'Angleterre
a voulu reconnaître aussi les services que ce général
a rendus à la patrie allemande . Il lui a envoyé
une épée d'or richement garnie de brillans .
ITALI E.
Extrait du bulletin de l'armée autrichienne; d'Italie , du
15 décembre.
Apeine avions- nous appris que nous devions être
attaqués par les Français , et faisions - nous les dispositions
nécessaires pour les prévenir , ou les bien recevoir
, que nous fumes tout-à- coup assaillis pár un
ennemi , bien plus formidable ; les ouragans se succéderent
pour détruire tous nos travaux , déranger tous
nos préparatifs . Dès les 1ers . jours de novembre , les
vents du Nord s'étaient faits sentir ; mais ce fut peu
de tems avant l'action qu'ils se déchaînerent contre
nous avec le plus de furie. Ce fut principalement
Bardinetto , Brino et Settepanis , où se trouvait la
division du général Argenteau ( celle qui fut ensuite
la plus maltraitée par les Français ) , qu'ils exercerent
leurs ravages . Les tentes et les pieux furent arrachés
de terre , la toile en fut déchirée , et il devint
absolument impossible d'en dresser de nouvelles .
Les soldats resterent ainsi exposés à la fureur des
1
( 118 )
量
élémens , et le trouble , la consternation se répan .
dirent dans l'armée .
Ce n'est pas tout à peine la violence inouie de
ces ouragans successifs se fut - elle un peu appaisée ,
qu'une sombre nuée s'appésantit sur nos têtes ; alors
les brumes ne nous fient pas moins de mal que les
vents ; on ne se voyait pas à deux ou trois pas de
distance ; ce brouillard s'étendait sur l'armée toute
entiere , et semblait avoir pour but de nous empêcher
d'observer les mouvemens de l'ennemi. C'est pendant
ce tems que les Français qui avaient reçu des
renforts considérables , s'approcherent avec une force
majeure de la division du général Argenteau , et la
contraignirent à se retirer . Ce général voulut faire sa
retraite sur Resain ; mais par suite du désordre que
tous les élémens déchhinés avaient naturellement
jetté dans l'armée , elle ne put effectuer cette retraite
comme elle l'eût desiré , et les Français , qui s'étaient
déja emparés du mont San-Pietro , couperent sa marche
et tomberent sur la droite de notre ligne , dégarnie
de ce côté.
,, En même-tems plusieurs colonnes attaquerent notre
front avec un grand nombre de pieces de gros calibre ;
ils dirigerent une batterie de 36 contre le fort de Castellaro
. Ils firent également un feu terrible sur notre
aile gauche , par le moyen de huit chaloupes canonnieres.
Cinq fois de suite ils vinrent à la charge sur
toute l'étendue de la ligne . Nos troupes opposerest
les plus grands efforts , mais enfin il fallut céder à leur
impétuosité , et après qu'ils se furent rendus maîtres
des forts qui protégeaient notre position , il ne nous
resta plus d'autre parti àprendre que de nous retirer
( 119 )
avec précipitation pour prendre des positions HOMvelles
. Notre arriere-garde fut attaquée , et perdit de
braves gens. Ayant été forcée d'abandonner son artillerie
, elle combattait avec le plus grand désavantage
. Enfin elle échappa à ce danger , en se jettant sur
la côte , où elle fut protégée par le feu de l'escadre
anglaise . "
Quoique le général de Vins n'ait rien négligé , comme
on le voit par ce récit , pour excuser sa défaite , en l'attribuant
à des causes qu'il n'est pas au pouvoir des
hommes de prévoir ou de combattre , il paraît que la
cour de Vienne , peu satisfaite de ses excuses , " va
lui donner un successeur . C'est le général Beaulieu ,
auquel on assure que l'empereur a écrit une lett e
pleine d'éloges , dans laquelle il lui ordonne de
partir sur-le- champ pour Milan , où il prendra lę
commandement- général de l'armée autrichienne ; et
l'on ajoute que les troupes sardes seront aussi sous
son commandement .
ESPAGNE. De Madrid , le 20 novembre.
Si l'on doit juger de la satisfaction que cause au
roi d'Espagne le établissement de la bonne intelligence
entre la France et ses états , par les faveurs
qu'il répand sur le ministre, à qui l'on attribue son
retour à un systême si convenable à ses véritables
intérêts , on ne peut douter qu'elle ne soit très- vive .
Le duc d'Alcudia , déja nommé prince de la paix ,
vient d'être déclaré premier ministre , et deux de ses
freres ont été élevés à des emplois importans ; mais
on trouve des preuves plus certaines encore de cette
1
( 120 )
satisfaction dans la maniere dont les Français sont
reçus et traités par le gouvernement espagnol . La
division de Toulon , sous les ordres du contre -amiral
Richery, a éprouvé à Cadix toutes sortes d'égards et de
témoignages d'amitié . Richery a été autorisé à faire
prendre dans l'arsenal tout ce dont il pouvait avoir
besoin pour se réparer . Les malades de la division
ont été admis à l'hôpital , où tous les soins que leur
état exigeait leur ont été donnés avec empressement
et affection .
Il se fait à Madrid et dans les environs de grands
rassemblemens de troupes réglées . On compte dans
la ville seule près de huit mille hommes tant d'infanterie
que de cavalerie , et on s'attend à voir dans peu
ce nombre plus que doublé .
On lit dans une lettre de Madrid , datée du 18 frimaire
, les détails suivants , transmis par le capitaine
d'une frégate espagnole , arrivant de la Trinité et de
la Havane .
A son départ , les Français étaient maîtres absolus
de la Guadeloupe , des isles de sa dépendance , ainsi
que de Sainte-Lucie , et faisaient trembler toutes les
isles anglaises , au moyen de leurs corsaires .
A la Grenade et à Saint- Vincent , dont les sucreries
étaient réduites en cendres , les mulâtres et les negres ,
soit libres , soit prêts à l'être , de concert avec les
républicains blancs de ces deux isles , et ceux envoyés
par le citoyen Hugues , faisaient triompher le drapeau
de la liberté.
Les
( 121 )
1
Les insurgés de la Grenade , commandés par un
brave mulâtre , nommé Phédon , tenaient bloqués les
forts de Richemont , de l'Hôpital et de Saint-Georges .
On s'attendait à chaque instant que Hues qui ,
par ses talens potiques et militaires , est parvenu
à forcer les Anglais . dans ces parages à diviser leurs
forces maritimes , s'emparerait de la Martinique , et
ferait insurgér les negres des autres isles anglaises
du Vent.
A la Jamaïque , les negres de la Montagne - bleue ,
après y avoir arboré l'étendard tricolor , étaient descendus
dans la plaine , brûlant les sucrerics et se
renforçant des atteliers qu'ils insurgeaient , chemia
faisant.
La réputation des généraux Lavaux et Rigaud
opérait aux isles Sous- le - vent les mêmes effets
celle du général Hugues aux isles du Vent .
que
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
C'est sur-tout dans les premiers momens de l'établissement
d'une constitution , qu'on apperçoit bien
dans toute leur étendue les effets d'une révolution
qui a duré trop long-tems ; dans ces momens marqués
pour être enfin le terme de cette succession
rapide de mouvemens si divers , si tumultueux , et
des malheurs de tout genre qui en sont inséparables ,
on commence à espérer au moins un peu de calme ,
et cet espoir seul en donne un peu ; la violence des
passions et des partis qu'elles ont enfantés paraissant
Tome XX . I
( 121 )
au moins suspendue , on ne s'occupe pas autant de
soi-même , de ses fureurs ou de ses dangers ; et alors
on porte ses regards sur la patrie . Mais on ne peut
les tourne d'aucun côté sans voir une ruine , ou ce
qui est pis encore , un nouvel abus qui a pris la place
d'un ancien , et qui exige encore une destruction .
Tous les maux que le nouveau gouvernement doit
finir le pressent à la fois , et semblent menacer son
existence ; en même tems qu'il lui faut tout réparer , il
a tout à organiser ; il n'y a pas un seul instant à
perdre pour tant de réparations et d'organisations
indispensables qui s'appellent les unes les autres , et
dont chacune est nécessaire au succès et au maintien
de toutes ; et pour les opérer , le gouvernement a
tout à créer ; car dans cette longue suite d'agitations,
où l'esprit de confusion et d'iniquité , c'est - à- dire de
parti , a été l'unique régulateur , tous les élémens de
l'ordre social ont été pour ainsi dire dénaturės .
Telle est , il faut bien l'avouer , la situation où se
trouve la France , enfin républicaine , Ses ressources
sont immenses ; mais ceux qui les connaissent le
mieux , sentent et doivent dire que pour les mettre
à profit il faut s'empresser de les recueillir et de
les employer. Si on tardait à les dégager de cet amas
de tant de débris qui se sont amoncelés autour d'elles ,
bientôt il serait trop tard pour les en séparer ; et l'opinion
vraie ou feinte qui les confondrait ensemble ,
pourrait seule suffire pour faire arriver le moment où
il n'y aurait plus aucune ressource ; mais ce moment
funeste , irréparable , n'arrivera pas . On peut même
dire que déja il n'est plus à redouter ; car déja le
développement des moyens qui doivent le prévenir,
( 123 )
a commencé dans toutes les parties du gouvernement.
C'est en voyant les travaux des deux sections du
Corps législatif et la part que le Directoire exécutif
y prend par ses messages , qu'on peut jouir de cette
douce espérance que les destinées de la République.
sont prêtes à être invariablement assurées . En portant
son attention sur chacun de ces travaux
Y
9 et
sur leur ensemble , on peut remarquer par- tout cette
impulsion des mêmes sentimens ; ce concours de volonté
et d'action si nécessaire pour surmonter tous
les obstables et pour hâter tous les avantages . Si une
affaire , fruit malheureux de nos derniers troubles , a
pu trop en rappeller l'esprit et le langage , si elle a
pu faire craindre pour cette union sur laquelle sont
fondées tant d'espérances cheres , et sans laquelle il
faudrait les perdre toutes , on sentira que la circonstance
particuliere qui lui a donné naissance , doit
peu faire craindre qu'il s'en renouvelle de semblables
; et le caractere qu'elle a pris à sa fin , en
suffisant à la satisfaction et à la sûreté des Républi❤
cains , augmentera encore leurs forces , en leur prouvant
qu'ils n'ont besoin que de s'entendre et d'être
justes ,
Dans l'extrait que nous allons faire de plusieurs
séances du Corps législatif , nous ne nous attacherons
pas à les suivre date par date . A quelques jours de
distance , cet ordre de dates est à -peu- près indifférent
; mais ce qui ne l'est pas , c'est de saisir dans
chaque discussion Pesprit qui a déterminé les différentes
résolutions , et qui les a fait rejetter ou chan
ger en lois : ce sera là notre soin particulier ; et pour
J
( 124 )
tre plus sårs de le remplir nous rendrons compte .
le plus souvent des travaux du Corps législatif , sans
distinguer les séances de l'un des deux conseils ,
lorsque leurs déterminations auront été les mêmes.
L'intérêt des divers objets de la législation , ou les
rapports qu'ils nous paraîtront avoir entr'eux , nous
indiqueront tour - à- tour le seul ordre auquel nous
croyons devoir nous assujettir dans nos extraits .
Séances des deux conseils , du 30frimaire au 15 nivôse.
Sieyes , au nom de la commission des finances ,
a annoncé qu'elle avait cessé d'éxister après avoir
rempli l'objet pour lequel elle avait été formée ; mais
avant de nous séparer , a- t-il dit , nous avons arrêté
de vous communiquer une pensée qui nous a frappés .
Toute opération partielle , vous le sentez , entraverait
celle de l'emprunt forcé dont tout démontre
la bonté . Nous vous proposons de former une autre
commission de neuf membres , chargée de présenter
la somme des dépenses de l'année courante ,
mettre au jour toutes nos ressources , et de recueillir
tous les renseignemens , nécessaires pour que les
commissions qui seront nommées à l'avenir ne puissent
entreprendre de bâtir sur le chaos .
de
Rien ne ressemble en effet au chaos comme ce que
l'on ignore , sur-tout avec cette faculté , commune à
presque tous les hommes, de mettre leur imagination à
la place des faits , c'est- à- dire des erreurs à la place de
la vérité . Les romans politiques sont dangereux , la
révolution l'a prouvé : c'est du sein des plus absurdes
mensonges que sont sorties des réalités monstrueuses .
( r25 )
Un état , pour avoir de bonnes finances , est . oblige,
de connaître ses besoins et ses ressources , pour n'exa-
Agérer ni les uns , ni les autres , ce qui est également,
funeste ; car l'exagération des besoins peut discrédi- .
ter les ressources , et celle des ressources peut augmenter
la masse des besoins d'une maniere incalculable ,
en faisant négliger le moyen et le moment de les
prévenir , ou du moins d'y pourvoir .
Ramel a présenté un travail qui peut avoir les bons,
effets indiqués par la proposition de Sieyes . Après
avoir exposé la situation des finances , il a développé
plusieurs moyens de les améliorer . L'impression de
son discours a été ordonnée , et la discussion de son
plan a été ajournée jusqu'au moment où on aura pu
le lire et le méditer.
Une chose qui devra sans doute exciter l'empresse--
ment de toutes les classes de citoyens à acquitter la
part qu'ils doivent porter à l'emprunt forcé , c'est
l'exemple qui leur a été donné par la garnison de
Bruxelles et par l'armée d'Italie . Elles ont répondu
à l'appel de fonds qui a été fait pour la restauration
des finances , en faisant chacune un don volontaire
La garnison de Bruxelles a donné 116,000 liv. , et l'armée
d'Italie 20,000 liv . en numéraire . Ce n'est donc
pas assez pour ces généreux soldats de verser leur
sang pour la patrie ; ils veulent la servir encore de
leur bourse , et l'on sait ce que c'est que la bourse,
· d'un soldat . Ceux qui ont des comptoirs et des coffres
forts oseront- ils dire après cela , oseront- ils seulement.
penser qu'on leur en demande trop . Ah ! qu'ila
se gardent bien de se plaindre du sacrifice momentane
qu'on exige d'eux ; ils feraient croire que ces legisla
1 3
( 126 )
teurs et ces philosophes , dont on a trouvé l'austé
rité injuste , n'avaient pas calomnié l'opulence en
disant qu'elle peut avoir des palais , mais jamais,
de patrie . Le Corps législatif a ordonné l'insertion
dans ses procès - verbaux de ces actes d'une généro
sité si touchante ; pour les mentionner honorablement
il suffit de les rapporter. Ce sera un recueil bien
intéressant que celui des actes d'une législation , à
côté desquels on lira de pareils traits .
Un motif bien pressant encore pour se hâter de
satisfaire à l'emprunt forcé , c'est que les résultats
heureux qu'on a droit d'en espérer dépendent beaucoup
de son prompt recouvrement , et que le Corps
législatif détermine toutes les mesures et toutes les
précautions qui peuvent assurer ces résultats . Toutes
les lois qu'il rend depuis plusieurs jours tendent
sans cesse à ce but. Nous allons les faire connaître
de suite ; chacune de ces lois est le complément
de l'autre , et leurs effets doivent se garantir mutuellement.
Nous ne les commenterons pas , il suffira
de comparer leurs diverses dispositions dans le ráp
prochement où nous les allons présenter, pour en
sentir tous les avantages.
Les assignats existans ou à mettre en circulation
ne pourront excéder quarante milliards ; les planches
seront brisées dès que la fabrication relative à cette
somme seraterminée , ou même lorsque les deux tiers de
l'emprunt forcé seront rentrés , quoiqu'à cette époque
ces quarante milliards ne fussent pas encore fabriqués .
Des commissaires , nommés par le Directoire , seront
chargés de surveiller cette fabrication , et une responsabilité
qui ne sera pas illusoire , assurera leur
( 127 )
1
•
fidélité dans tous les points de cette mission. Dès
que les poinçons et matrices seront détruits , l'état
exact des assignats en circulation , certifié par les
commissaires de la trésorerie , sera appris au public
par la voie de l'impression.
Tous les assignats qui proviendront de l'emprunt'
forcé seront brûlés ; pour en donner la certitude
aux prêteurs , tous les assignats qu'ils porteront seront
barrés en leur présence. On ne recevra d'assignats
sur le pied de cent capitaux pour un , en paiement de
cet emprant , que jusqu'au 15 nivôse dans le département
de la Seine , et jusqu'au 30 du même mois ,
dans les autres départemens , et ce qui n'aura pas
été payé dans ce délai ne pourra être acquitté qu'en
numéraire , en matieres d'or ou d'argent, ou en grains .
Les citoyens étant admis à payer leurs cotes d'emprunt
forcé , quoique les rôles ne soient pas mis
en recouvrement , ceux qui seront en retard ne pourront
alléguer le défaut de la confection des rôles
pour se dispenser de payer en numéraire , matieres
d'or ou d'argent , ou en grains. Ceux - là seuls , qui
n'étant point compris dans les rôles de cet emprunt ,
desireraient y concourir , continueront à donner des
assignats dans la proportion de cent pour un.
Les fermiers qui auront acquitté la contribution
fonciere pour les propriétaires , ne pourront en faire
la retenue aux propriétaires qu'aux différentes époques
de l'échéance du fermage , et en proportion du
montant de chaque paiement ; ainsi , le propriétaire
sera sans prétexte pour se dispenser d'acquitter
la part qu'il devra à l'emprunt forcé .
Les objets de commerce et du mobilier appar
I 4
( 128 )
tenans à la République sont mis à la disposition du
Directoire exécutif, excepté ceux qui seront néces
saires aux besoins des armées de terre et de mer
et autres parties du service public déterminées par
les lois . La plus grande latitude est accordée au
Directoire exécutif pour tirer le parti le plus avans
tageux et le plus prompt de ces objets dont il fera
verser le produit à la trésorerie nationale .
Toutes les maisons et parcs dépendans de la ci-devant
liste civile , ou provenans des ci- devant princes
émigrés , sont mis à la disposition du Directoire exécutif
, à l'exception des maisons principales de Versailles
et de Fontainebleau , destinées à des établis
semens publics . Il est autorisé à traiter de la jouissance
des forêts de Fontainebleau , Laigle et Hattal ,
pour un espace de trente ans . Il mettra en vente le
terrein sur lequel est situé le Château - Trompette à
Bordeaux . Les sommes qui proviendront de ces aliénations
et de ces traités divers , seront versées à la
trésorerie. nationale . La plus grande latitude est encore
accordée au Directoire exécutif dans la stipulation
des prix et pour la nature de leurs paiemens :
le plus grand intérêt de la République sera la seule loi
qu'il devra consulter ; mais le quart des assignats qui
seront payés en vertu des différens marchés faits en
cette valeur , sera brûlé .
La loi qui suspend le remboursement des capitaux
dus en vertu d'obligations contractées avant le 1er .
vendémiaire , n'est point applicable aux sommes dues
au trésor public.
Une loi du 20 thermidor , an 3. , fixait au sextuple
le paiement des droits de douane ; elle est abrogée :
( 129 )
ces droits , ainsi que ceux de navigation , seront
dorénavant perçus moitié en numéraire et moitié en
assignats.
Le tarif du papier timbré est augmenté dans la
proportion de vingt à un. Cette augmentation commencera
à avoir lieu le 20 nivôse , présent mois ,
pour le département de la Seine , et le 1er, du mois
prochain pour les autres départemens .
Enfin , une loi sur les postes et messageries , en
établissant de nouveaux prix de transports et de
voyage , en créant un nouvel ordre dans cette partie
du service public , rend plus certains et plus étendųs
encore pour la République , les avantages qu'elle en
retirait , et tarit une des sources les plus effrayantes
de ses dépenses .
Ce n'est là sans doute qu'un apperçu bien succinct
des principales dispositions de plusieurs lois rendues
en plusieurs jours ; mais ne suffit - il pas pour montrer
l'étendue de nos ressources , et l'activité des
moyens avec lesquels elles vont être mises en usage .
Les messages du Directoire exécutif ont provoqué
la plupart de ces lois qui lui donnent tant de pouvoir
et lui imposent tant d'obligations . Rendons grace
aux membres qui le composent Elle est loin de
leurs ames cette timidité pusillanime qui craint de
demander , parce qu'elle craint de répondre ; eh bien !
le sentiment qui leur fait prendre de tels engagemens
, doublera leurs forces pour les remplir .
Le Corps législatif a mis à la disposition du ministre
de la guerre , une somme de 50 millions en numéraire
; avant d'avoir entendu la lecture du message
qui a provoqué ce décret , Madier s'est récrié, que le
( 130 )
gouvernement faisait toujours des demandes de fonds
sans en indiquer l'emploi. Fermont a lu ce message ,
au nom de la commission qui avait été chargée d'en
faire l'examen ; et l'emploi des fonds demandés y était
très nettement désigné . Madier s'est récrié encore ,
après cette lecture , qu'on faisait toujours desdemandes.
incidentes , que les magasins de la République regor
geaient d'approvisionuemens de tout genre ; qu'entendait
Madier par ce mot incidentes ? Voulait- il se
plaindre qu'on faisait des demandes partielles , au lieu
de présenter un apperçu général des besoins pour y
affecter une masse de dépenses proportionnée ? Mais
quand les besoins sont nombreux , il faut du tems
pour les connaître et les apprécier tous ; et quand ils :
sont pressans , il faut commencer avant tout par y
pourvoir. On ne peut s'en occuper que dans un ordre
successif, en allant toujours à celui qu'il est le plus instant
de prévenir. Voilà comment et pourquoi on estforcé
de faire des demandes partielles , ou incidentes ,
si Madier l'aime mieux . Mais quand on a demandé à
Madier où étaient ces magasins qu'il savait être si
bien remplis , il a paru surpris de cette question : il a
cependant répondu , je l'ignore ; mais Madier doit
partager , avec tous les faiseurs d'assertion- , le privilége
de savoir le mieux les choses qu'il ignore le plus .
Un septieme ministre a été créé. Delaunay , qui a
fait le rapport du message du Directoire exécutif à ce
sujet , n'avait demandé comme lui pour ce nouveau
ministere , que l'attribution de la police de Paris ; sur
les observations de plusieurs de ses membres , le Corps
législatif a senti que ce serait là une attribution incomplette
, et que pour faire bien la police à Paris , il fal-
2
( 131 )
! ་
-
lait que le ministre pât l'exercer dans toute la Répu
blique . En effet , pourquoi une forte police est - ell ,
sur-tout dans ce moment , nécessaire à Paris ? Parce
qu'il est le centre de toutes les intrigues qui peuvent
menacer la liberté : mais Paris est le centre de toutes
les intrigues , parce qu'il est celui de toute la France ;
c'est là que tout vient aboutir , et d'où tout part sans
cesse . Il faut que la police puisse faire de même ,
qu'elle puisse continuellement porter ses regards et
ses bras du centre aux extrémités , et des extrémités
au centre ; sans cela elle n'aurait que des demi-moyens
de voir et d'agir. La police générale de la Republique
a donc été attribuée au septieme ministre.
Eschasseriaux a fait une observation qui méritait peutêtre
de fixer davantage l'attention du conseil des Cinqcents.
Il a observé que ce nouveau ministere était
composé d'attributions distrraites de celui de l'intérieur
, et que la qualification de l'intérieur pourrait lui
convenir tout aussi bien , par rapport même à la nature
deses fonctions ; il demandait en conséquenceque ,pour
caractériser mieux l'un et l'autre ministere , on les
distinguât chacun par une dénomination plus appro
priée au genre de leurs attributions ; il proposait
qu'on nommât l'un , ministere d'agriculture , commerce
et arts ; et l'autre , ministere de police générale.
Il est bien important , en effet , dans une répu
blique de désigner chaque fonction avec une préci
sion qui la caractérise . Pour avoir négligé ce soin
scrupuleux , on a pu s'exposer plus d'une fois à des
usurpations de pouvoirs , ou à des dénis d'autorité
également funestes .
On avait pu croire d'abord que la résolution rela(
132 )
:
tive à l'embauchage serait rejettée au conseil des
Anciens Lacombe - Saint - Michel , dans le rapport
qu'il avait fait sur cette résolution , au nom de la
commission chargée de l'examiner , l'avait combattue
dans tous ses articles . Il avait présenté la peine de
la confiscation qu'elle prononce comme immorale
et inique . Il semble , en effet , qu'une pareille peine
ne doive être comprise que dans les codes de la tyrannie
qui spécule sur les crimes qu'elle fomente ;
il semble qu'une pareille peine montre , dans le gouvernement
qui la tolere , le desir de trouver sáns
cesse des coupables pour augmenter ses richesses ;
il semble qu'aucune forme de tribunal et de jugement
ne puisse mettre en sûreté l'homme qui a une grande
fortune , lorsque le dépositaire de la force peut voir
une accusation et un échafaud comme des moyens
de succession . "
Lacombe Saint- Michel a fait remarquer dans cette
résolution plusieurs vices de rédaction très graves
l'article II . répute embaucheur celui qui par argent ,
séduction , ou par tout autre moyen débaucherait les
militaires pour les faire passer à l'ennemi . Ces mots
pur tout autre moyen sont vagues , et par cela même
qu'ils ne précisent rien on peut leur faire signifier
tout ce que l'on voudra. Ils rappellent ces actes
d'accusation et ces considérans d'arrêts où les qualifications
des délits les plus divers et les plus opposés
s'amoncelaient à côté les unes des autres , et où il n'y
avait rien de désigné que la peine , que la mort toujours
certaine , toujours inevitable pour l'accusé ,
c'est-à -dire pour celui dont le nom était prononcé .
L'article IVe . punit également celui qui a participé
( 133 )
1
directement au crime de désertion , et celui qui n'y
aurait contribué qu'indirectement. Qu'est ce que cela.
veut dire ? Serait ce par hasard ? Mot vague encore ,
source d'arbitralre et de barbarie ! Ce sont- là sans
doute les véritables raisons qui auraient dû faire rejetter
la résolution sur l'embauchage, Quels jugomens
peut déterminer une loi qui ne fixe aucune des
idées du juge sur le caractere et l'espece du délit ,
et qui par la rigueur des peines qu'elle prononce
semble lui imposer le devoir d'une extrême sévérité.
D'autres reproches ont été faits encore à cette
résolution . Lacuée a cité l'article CCXXXVII de
la constitution , qui ne permet pas , qu'en matiere
de délits emportant peine afflictive et infamante ,
aucun citoyen soit condamné autrement que d'après
la déclaration d'un jury. Cette forme de procéder
exclut les conseils militaires auxquels on attribue
la connaissance du crime d'embauchage . Le code
militaire a fortifié encore cet article de la constitution
, en disant que lorsqu'un citoyen serait poursuivi
pour deux délits , l'un militaire , l'autre commun
, il serait traduit devant les juges du délit ordinaire
.
Si en effet le crime d'embauchage ne peut pas
être rangé dans la classe des délits militaires , et
l'opinion de Lacuée , qui est militaire , peut le faire
penser , pourquoi ne pas attribuer la poursuite et
la punition de ce crime aux tribunaux ordinaires ?
L'histoire du conseil Cormatin et de quelques autres
n'a- t- elle pas appris que ces conseils , dits militaires
, pouvaient aussi mettre dans la balance de
la justice autre chose que des opinions ?
( 134 )
Cependant , nous nous permettrons de faire doux :
questions à Lacuée . Le crime d'embauchage , s'exerçant
sur des militaires , ne peut- il pas , sous ce
rapport , rentrer dans la classe des délits militaires ?
N'arrive - t- il pas souvent que des militaires même
soient les agens de ce crime , et alors ces jugemens
qui conservent l'appareil et les formes de la discipline
militaire , ne sont -ils pas plus propres à produire
ces impressions promptes et fortes si nécessaires
à la justice criminelle , et dont on a s r-tout
besoin envers des hommes qu'il faut encore plus contenir
que punir ?
Quoi qu'il en soit , nous ne persistons pas moins à
croire que les raisons que nous avons d'abord indiquées
auraient dû faire rejetter par le conseil des
Anciens la résolution sur l'embauchage . Le motif
qui l'a déterminé à la sanctionner est très -civique . La
loi est très - urgente ; une pareille conduite impose
au conseil des Cinq- cents l'obligation de porter un
soin encore plus attentif et plus difficile dans la rẻ-
daction des résolutions de cette nature ..
Une loi faisant suite à celle sur l'embauchage a été
encore rendue ; elle porte que tout déserteur sera
jugé dans le délai de trois jours .
La constitution dit que le traitement des membres
du tribunal de cassation sera le même que celui des
députés au Corps législatif ; les membres de ce tribunal
ont demandé au Corps législatif que leur traitement
actuel fût élevé à la valeur du traitement qu'il a
adopté lui-même pour les siens . C'était trop juste ,
at leur demande a bientôt été une loi .
Plusieurs communes ont été autorisées à faire sur
T
( 135 )
elles-mêmes des emprunts pour leurs approvisionnemens.
Le conseil des Anciens a rejetté une résolution de
celui des Cinq- cents sur les bureaux de conciliation .
Le principal vice de cette résolution , celui qui en a
sur- tout déterminé la réjection , c'est qu'elle distinguait
les actions en actions personnelles , réelles et
mixtes.
Le Directoire exécutif a proposé au conseil des
Cinq-cents des réformes dans l'uniforme des troupes
républicaines ; ces réformes feraient des épargnes de
plusieurs millions . Par un second message , il a proposé
de faire payer les droits de patente en numéraire
, en réduisant ces droits au quart de leur taux
actuel. Enfin , un troisieme message a réclamé l'attention
et les délibérations du Corps législatif
sur les émigrés des colonies ; la Convention n'a
rien prononcé sur eux. Le Directoire exécutif pense
que la loi générale contre les émigrés est applicable
à ceux des colonies . Leur crime et leur conduite sont
les mêmes . Les émigrés des colonies sont répandus
dans les Etats - Unis d'Amérique. Philadelphie est le
siége d'un comité anglais pour les royalistes des co
lonies , comme Basle l'est pour les royalistes de France..
Le conseil des Cinq- cents a nommé différentes commissions
pour examiner ces trois messages qui sont
très-importans .
Le même conseil a entendu deux rapports dont il
a décreté l'impression et l'ajournement ; l'un lui a été
présenté par Pons ( de Verdun ) , sur les droits successifs
des parens d'émigrés ; et l'autre par Beffroi , sur
la résiliation des baux de toute espece .
( 136 )
Nous avons renvoyé , presque sans nous en appercevoir
, à la fin de cet article , l'extrait d'une affaire
dont nous avons indiqué le caractere en commençant .
On a compris sans doute que nous voulions parler
de l'affaire de Job Ayme . Il semblait nous soustraire
à la nécessité d'en rendre compte en l'éloignant .
Cette affaire a été le sujet de plusieurs discussions
, ou plutôt , il faut l'avouer , d'un trop grand
nombre de débats très - violens . Nous ne nous croyons
pas obligés à les retracer . A quoi peuvent servir les
narrations de ces combats des passions , si ce n'est qu'à
les exaspérer encore et à en répandre les germes ?
Les passions sont déja trop contagieuses par leur
scule force ; ne leur donnons pas un nouveau moyen
d'envahissement des esprits et des ames . Ah ! plutôt
conjurons - les sans cesse ! Leur violence est un effet
de la faiblesse humaine ; mais cette faiblesse , qui
a rapproché les hommes , devrait leur faire sentir
la nécessité de rester unis , et non les porter à se
déchifer. Sans doute , si la liberté pouyait jamais
être menacée dans le sanctuaire des lois , nous ferions
entendre par- tout les cris d'alarme de ses chauds,
et fideles amis , ces accens formidables , qui n'ont
jamais retenti vainement dans le coeur des Français ,
et notre voix et nos sentimens ne se sépareraient
pas des leurs . Mais ici il n'y a pas eu de dangers
pour la République ; des Républicains n'ont été
divisés que sur les moyens d'allier le respect inviolable
qu'on doit à la constitution , avec les mesures
que les circonstances ont rendu indispensables pour
la garantir. Aussi , dès qu'un avis plus calme et mieux
motivé leur a prouvé le moyen naturel de cette
alliance ,
( 137 )
alliance , tous les esprits et tous les coeurs se sona
calmés dans la même opinion et dans les mêmes sentimens
. C'est à Treilhard qu'on est redevable de cet
effet heureux de la raison ; son discours sera imprimé.
C'est lui qui a déterminé la résolution qui exclud
Job Aymé du Corps législatif. La loi , présentée
par Génissieux , sur la vérification des pouvoirs , a
été rejettée ; les autres projets de résolution concernant
les autres élections contestées seront discutées
dans ce qu'elles ont de relatif , soit à la
loi du 3 brumaite , soit à la constitution.
Nous rendrons compte avec plus de plaisir d'un
événement qui , un jour , a interrompu les débats sur
cette triste affaire . C'est le 12 nivôse que Quinette ,
Bancal , Lamarck et Camus ont reparu au milieu de
leurs collegues. Des cris les voilà , les voilà , et des
applaudissemens qui au même instant ont éclaté de
toutes parts , ont annoncé la présence de ces quatre
hommes , de ces quatre représentans de la République,
que la plus infame des trahisons avait livrés à l'Autriche
; on les entourait , on fixait sur eux des yeux
remplis de larmes ; on voulait toucher ces
mains où l'on croyait voir les empreintes des fers de
la tyrannie ; chacun voulait les serrer dans ses bras :
on ne pouvait pas leur parler d'attendrissement ;
mais tous les gestes , tous les regards semblaient leur
dire Vous avez été deux ans entiers séparés des
Français ; vous avez ignoré si long-tems les destinées
de la République ; c'est là sans doute les plus grands
maux que votre dure captivité vous a fait souffrir.
Venez dans le sein de la représentation nationale ,
reprenez-y la place que vous n'avez jamais perdue ;
vous vous consolerez de vos longues souffrances , en
acquérant par vos travaux de nouveaux droits à la
reconnaissance du peuple , et en jouissant de ses bénédictions.
Le président a pu enfin exprimer ces divers
sentimens dans un discours qu'il a adressé aux
quatre illustres prisonniers . C'est Camus qui lui a répondu.
Il a bien exprimé les sentimens qui ont attiré
à lui et à ses dignes collegues la persécution dont ils
● nt été les victimes , et avec lesquels ils l'ont soute-
Tome XX . K
1
( 138 )
"
pue. C'est sur- tout dans les républiques que le malheur
est auguste et touchant ; la liberté donne un prix
inestimable , un caractere sacré aux maux qu'on souffre
pour elle ; le discours du président et celui de Camus
seront imprimés .
Camus a terminé le sien par des mots qu'il faut
faire entendre à la France , parce qu'ils doivent justifier
devant elle un homme que la plus absurde calomnie
a poursuivi . Nous voulons parler de Beurnonville.
Nous aurions desiré , a dit Gamus , de
reparaître au milieu de vous , accompagnée de
» Drouet , lequel a mérité les ters en combattant la
tyrannie , de Maret et de Semonville , tous deux
" arrêtés par l'Autriche contre le droit des gens ;
de Beurnonville et de ses aides-de -camp livrés
avec nous par la plus noire trahison : mais la né-
,, cessité de diviser nos routes nous en a empêchés.
Mais nous vous l'attestons , aucun d'eux ne
" s'est montré indigne du nom républicain . Tous
,, l'ont honoré par leur énergique courage et leur
simperturbable fermeté. "
PARIS . Nonidi , le 19 nivôse , l'an 4º , de la République,
Le véritable nom du particulier condamné à mort le 6 ,
par la commission militaire , est René - Guillaume-Paul- Gabriel
- Etienne Gelin de la Villeneuve , ( ci - devant comte ) ancien
colonel du régiment de Berry , cavalerie , se faisant appeller
le Sage , nom sous lequel il avait obtenu une patente de
négociant , domicilié à Paris , rue de la Loi . Il a été arrêté
à Tillieres , voyageant dans la malle du courrier , avec 167
assignats de 400 liv . faux , et muni de plusieurs certificats
dont un entr'autres est ainsi conçu :
De par le roi , j'autorise M. Gelin , à prélever chez
les personnes qui sont restées fideles à leur dieu et à leur
,, roi , la somme de 800,000 liv . en assignats , laquelle somme
sera de suite employée pour la délivrance de huit officiers
,, chouans des nôtres , qui sont dans les fers à Paris , et
qui vont être sous peu livrés au couteau de la République.
Signé , CHARETTE , secrétaire - général en chef
Gelin a été convaincu d'émigration.
( 139 )
Le Directoire exécutif a cru devoir sévir contre la licence
et l'abus de la presse , en prenant divers arrêtés qui ordonnent
au ministre de la justice de faire mettre en arrestation plusieurs
écrivains dont les opinions et les principes ont part
susceptibles de pervertir l'esprit public et de favoriser les
espérances du royalisme et de l'anarchie , en prêchant l'avilissement
de la représentation nationale , le mépris des lois
et la rebellion contre l'autorité légitime .
L'Ami du Peuple ,
-
--
l'Observateur de l'Europe ou l'E-
- clipse , la Gazette Française , le Courrier Français ,
le Courrier Universel Extraordinaire , par le citoyen
Hudson ; l'Echo- de - Paris , sont les feuilles qui ont attiré
l'attention et la sévérité du Directoire. Les rédacteurs , propriétaires
ou directeurs de ces différens journaux , ont dû
être traduits devant l'officier judiciaire de police .
Asi les avantages immenses qui résultent pour la sociéta
de l'usage de la presse , sont donc liés à des inconvéniens
assez graves pour qu'il paraisse utile à l'autorité publique
d'en gêner quelquefois la liberté lorsqu'elle la juge licencieuse.
La résolution qui suspend Job Aymé de ses fonctions législatives
, jusqu'à la paix , a été appprouvée par le conseil des
Anciens. Celui des Cinq-cents a déclaré qu'il n'y avait pas
lieu à délibérer sur la résiliation des baux .
Beurnonville et les quatre députés conventionnels, livrés aux
Autrichiens le traitre Dumoulier , sont arrivés le 13 .
On attend de jour en jour Maret et Semonville .
par
Le citoyen Camus avait été porté au ministere de la police
générale de la République , créé par le Corps législatif ,
il a refuse. Merlin ( de Douay ) a été nommé après lui ;
il a accepté , et vient d'adresser aux membres du bureau
central de la commune de Paris , l'avertissement qu'il est
entré en fonctions , qu'il espere que chacun remplira ses
devoirs avec exactitude , et que lui-même , tout entier aux
soins de son nouveau pos donnera l'exemple.
Génissieux , membre du conseil des Cinq- cents , a succédé
à Merlin dans le ministere de la justice , Treilhard ,
d'abord avait été choisi , n'ayant pas accepté.
qui
On fait déja monter à plusieurs milliards le produit des
sommes versées au trésor public , en exécution de l'emprunt
forcé ; l'empressement des citoyens de Paris est extrême.
Un très-grand nombre s'exécutent volontairement, quoiqu'ils
ne sachent pas d'après l'exiguité de leur fortune , s'ils seront
compris dans les rôles . Mais parmi ceux qui connaissent
( 140 )
la taxe qui leur est imposée , il y en a beaucoup qui se
plaignent amerement et prétendent qu'elle excede leurs fa
cultes et la justice. Il est certain que les données , d'après
lesquelles l'évaluation peut être faite , résultent le plus sou
vent de présomptions vagues. Les demandes ne sont pas
toujours conformes à l'égalité proportionnelle . C'est un inconvénient
qu'on ne s'est pas dissimulé lorsqu'on a porté la
loi . On s'inquiette de savoir si les réclamations seront admises
.
pour un
Le Directoire a pris un arrêté qui prolonge jusqu'au 30
nivôse la faculté de payer l'emprunt forcé en assignats , mais
au lieu de prendre pour base l'hypotese de 100
il sera fait seulement aux preteurs une remise de 30 capitaux
au- dessous du cours , quel qu'il soit , excepté au- dessous
de la centieme partie de la valeur nominale de l'assignat.
C'est par erreur que nous avons publié dans le précédent
numéro qu'il se faisait un rassemblement de royalistes à l'hôtel
de Noailles ; ce sont au contraite des patriotes républicains
qui s'y réunissent : les conciliabules des royalistes se tiennent ,
dit-on , à Clichy.
-
Le jury d'accusation du tribunal de la Seine , a déclaré
qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Richer - Serisy
Saard et Vasselin . Le Directoire exécutif par un arrêté
du 11 ,
a fait dénoncer à l'accusateur public la déclaration
du jury , comme étant le résultat d'une procédure illégale ;
en conséquence de cet arrêté , le tribunal du même dépar
tement a rendu le 13 un jugement qui annulle cette déclaration
, et renvoiel es prévenus devant un jury spécial qui
sera convoqué à cet effet.
Le grand duc de Toscane s'est empressé de donner un
successeur a M. Carletti ; ce nouveau ministre est M. le
comte d'Orsing. Il est déja à Paris ; ´il attend
pour faire connaître
son caractere , l'arrivée de son secrétaire de légation
qui lui apporte ses lettres de créance . Il a vu le ministre des
relations extérieures .
ERRATA du numéro précédent.
Article Angleterre page 51 , La propriété de cette isle
( la Corse ) ne sera-t- elle pas plus précieuse pour les Anglais
, etc.; lisez , plus précaire. Ibid. Peut- être leur objet
st-il d'offrir un contrat entr'eux et les chefs de l'opposihion
, etc .; lisez , un contraste.
-
Article Provinces - Unies : page 58. Propriété nationale ; lisez,
prospérité nationale . — Ibid. Par beaucoup de moyens et d'aufuxitó
, etc.; lisaz , de moyens d'opinions , cic.
No. 21.
Per : 135:
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 NIVÔSE , l'an quatrieme de la République .
( Mercredi 20 Janvier 1796 , vieux style. )
SCIENCES. BIOGRAPHIE.
Notice sur la vie et les ouvrages de CONDORCET , par
JÉRÔME LALANDE ( 1).
JEAN - A EAN - ANTOINE - NICOLAS CARITAT DE
CONDORCET naquit à Ribemont en Picardie , ( à
trois lieues de Saint-Quentin et de la Fere ) , le 17
septembre 1743 , d'une ancienne famille connue à
Orange et dans le Dauphiné dès le dixieme siecle
(calendrier des princes et de la noblesse 1750 ) . Il vint à
l'âge de 15 ans ( en 1758 ) étudier en philosophie au
college de Navarre ; il tomba heureusement entre
les mains d'un professeur habile , le cit . Giraud de
Kéroudon , qui depuis s'est fait connaître par divers
ouvrages de mathématiques , et les a professées au
collège de France avec distinction .
( 1) On m'assure que le cit. Garat donnera une vie détaillée
de Condorcet ; mais en attendant , j'ai cru, devoir par cet
essai satisfaire la curiosité du public , et rendre à un illustre
confrere le devoir qu'il m'eût rendu lui- même comme secrétaire
de l'académie , si le cours de la nature n'eût pas été
interrompu par des circonstances aussi horribles qu mprévues
.
Tome XX. L
( 142 )
Dans la premiere année de son cours , le jeune
Condorcet goûta peu les questions métaphysiques
sur la nature des idées , des sensations , de la mémoire ,
quoique le professeur les eût élaguées autant que
l'usage le permettait alors . Mais on le vit s'attacher
à l'étude des regles par lesquelles on juge de la
vérité des propositions et de l'exactitude des raison .
nemens . L'année suivante , l'étude des mathématiques
et de la physique décida sa vocation ; et quoiqu'il
eût plus de 120 condisciples , il se fit remarquer
par dessus tous les autres. A Pâques , il soutint une
these publique à laquelle assisterent et applaudirent
Clairaut , d'Alembert et Fontaine , les premiers géometres
que nous eussions alors .
Après son cours de philosophie il alla dans sa
famille , où il continua de cultiver la géométrie . Ce
goût le ramena en 1762 à Paris . Il vint se loger chez
son ancien professeur, pour avoir plus de facilité et
de loisir. Il suivit le cours de chimie de Macquer
et de Beaumé , les assemblées littéraires que d'Alembert
avait formées chez Mlle . de Lespinasse , et il se fit
bientôt remarquer parmi les géometres .
Dès 1765 il publia son premier ouvrage sur le calcul
intégral , où il se proposait de donner une méthode
générale pour déterminer l'intégrale finie d'une équation
différentielle donnée , soit pour les différences
infiniment petites , soit pour les différences finies .
Les commissaires de l'académie , d'Alembert et Bezout,
disaient dans leur rapport . que la plupart des méthodes
étaient de lui , que cet ouvrage supposait des
connaissances très- étendues , et qu'il était rare de
trouver , à pareil degré , dans un âge aussi peu avancé
( 143 )
(il avait 22 ans ) ; enfin , qu'il annonçait les plus grands
talens et les plus dignes d'être excités par l'approbation
de l'académie .
Ainsi , Condorcet était déja un des premiers géometres
de l'Europe , et l'on n'en comptait pas dix qui
fussent de cette force . Un à Pétersbourg , un à Berlin ,
un à Basle , un à Milan , et cinq ou six à Paris . L'Angleterre
, où la géométrie nouvelle avait brillé depuis
Newton , ne comptait plus aucun géomêtre qui fût
de l'ordre de ceux que je viens d'indiquer.
En 1767 , il publia son second ouvrage intitulé du
Problême des trois corps il y donnait les neuf équations
différentielles du mouvement de chacun des
corps d'un systême quelconque , en supposant que
chacun de ces corps soit animé de certaines forces ,
et qu'il y ait entre eux une attraction mutuellle . Il
traitait du mouvement des trois corps de figure quelconque
, dont les particules s'attireraient en raison
inverse du carré de la distance.
Il y expliquait une méthode pour intégrer , par
approximation , au moyen des suites infinies ; enfin ,
il ajoutait aux méthodes de son premier ouvrage ce
que M. de la Grange lui avait fait voir qui y manquait.
En 1768 , il donna , sous le titre de premiere partie
de ses Essais d'analyse , une lettre à d'Alembert , où
il reprenait les sujets traités dans ses deux premiers
ouvrages , et par de nouvelles réflexions il cherchait
à étendre ses méthodes de calcul intégral dans les
trois hypotheses des différences évanouissantes , des
différences finies et de différences partielles ; il y
donnait l'application des suites infinies ou indéfinies
L 2
( 144 )
à l'intégration ; les méthodes d'approximation et
l'usage de toutes les méthodes pour les problêmes
de dynamique , sur- tout le problême des trois corps ;
ses méthodes pouvaient devenir un instrument utile
pour des découvertes importantes , mais il ne faisait
qu'indiquer la route qu'il faudrait tenir ; il n'entreprenait
pas lui -même de la suivre .
Il fut reçu à l'académie le 8 mars 1769. Il donna ,
la même année , un mémoire sur la nature des suites
infinies sur l'étendue des solutions qu'elles donnent ,
sur une nouvelle méthode d'approximation pour les
équations différentielles de tous les ordres .
Dans les volumes de 1770 , et des années suivantes,
il donna des recherches sur les équations aux différences
partielles et aux différences finies . En 1772 ,
l'essai d'une méthode pour distinguer les équations
différentielles possibles en termes finis de celles qui
ne le sont pas. Le besoin de géometre le détermina
à la publier , quoiqu'il en sentît l'imperfection ; le
calcul est un instrument admirable , mais il est bien
loin de la perfection à laquelle il parviendra ; Euler ,
'd'Alembert et Condorcet l'ont avancé ; Laplace ,
Legendre et Cousin s'en occupent avec succès , mais
T'ouvrage est immense , et le nombre des coopérateurs
extrêmement petit. Condorcet démontra que
les équations de condition , auxquelles doivent satisfaire
les équations différentielles pour être intégrales
sont les mêmes qui doivent avoir lieu pour
qu'une formule intégrale , indéfinie , soit un maximum
ou un minimum . Les équations de conditions avaient
été données par Euler pour des cas particuliers ; mais
Condorcet les trouva sous une forme générale pour
( 145 )
les différentielles de tous les ordres , ce qui le mit à
portée de connaître l'identité .
Au reste . il faut avouer qu'il s'occupa plus des
vues générales , et que ne se livrant pas au travail
que leur application eût exigé , elles n'ont pas eu
tout le succès qu'elles étaient capables d'obtenir. Il
continua quelques années à s'occuper de ses recherches
, et il en résulta un grand traité de calcul intégral
. Le cit. Kéralio , autrefois gouverneur de l'infant
de Parme , prit la peine , vers 1785 , de le copier de
sa main , et l'année suivante on commença l'impres
sion. Il n'y en a que 128 pages d'imprimées , mais
le reste est entre les mains de sa famille . J'ai vu par
les épreuves que ce traité renferme cinq parties :
Premiere partie : De la formation des équations différentielles
.
Deuxieme : Principes de calcul intégral des différences
infiniment petites .
Troisieme Principes de calcul intégral des différences
partielles.
Quatrieme Principes de calcul intégral des différences
finies.
Cinquieme Diverses applications de calcul intégral .
Mais alors voyant l'auteur occupé de beaucoup
d'autres choses , je n'espérais plus qu'il eût le loisir ,
peut- être même le courage de continuer l'impression
de ce pénible ouvrage , dont heureusement le manuscrit
existe , de même que relui d'un Traité élémentaire
d'arithemétique.
Au milieu de ses travaux analytiques , il mettait
encore par écrit ses idées philosophiques , comine
on le voit dans la lettre à un théologien . Ce fut un;
L 3
( 146 )
t
des premiers ouvrages qu'il fit imprimer ; il n'y mit
point son nom . Il y relevait avec un persiflage trèspiquant
les délations et les accusations de l'auteur
des trois siecles de la littérature , contre nos
philosophes ; mais il y poussait la philosophie un
peu trop loin , car en supposant son système démontré
, il vaudrait mieux concentrer dans le cercle
des initiés ces vérités , dangereuses pour le grand
nombre qui ne peut remplacer par des principes ce
qu'on lui ôte de crainte , de consolations et d'espérances.
Le 10 juin 1773 , Condorcet fut élu secrétaire de
l'académie , en survivance de Fouchy , et de préférence
à Bailly qui sollicitait aussi cette place . Ces
nouvelles fonctions le détournerent beaucoup du travail
de la géométrie pour laquelle il avait des dispositions
si rares et si heureuses ; mais éleve et ami
de d'Alembert , il eut comme lui l'amour- propre
de vouloir briller comme écrivain , quoique ce genre,
bien plus facile et plus commun , ne pût lui promettre
une gloire aussi rare , aussi précieuse et aussi
durable que la haute géométrie .
(1771 ) . Le premier éloge qu'il donna fut celui de
Fontaine , géometre profond , qu'Euler regardait
comme celui de tous les géometres français lont on
pouvait attendre les choses les plus extraordinaires .
Personne ne pouvait mieux apprécier les travaux de
Fontaine , qu'un géometre capable des mêmes recherches
, et qui s'y était déja rendu célebre ; mais
en comparant Fontaine avec d'Alembert ; il laissait
déja appercevoir cette prédilection qu'on a retrouvée
depuis dans les autres éloges qu'il a faits des géo(
147 )
metres les plus célebres , tant que d'Alembert a
vécu. Au reste , ces éloges si difficiles à faire , sont
des monumens pour l'histoire de cette science . On
ne pourrait ' trouver ailleurs de quoi apprécier des ,
travaux qui ne peuvent être entendus au plus que
par dix personnes de la génération contemporaine .
L'éloge de la Condamine qu'illut en 1774, parut un
chef-d'oeuvre d'un autre genre ; les voyages immenses
de cet académicien célebre , la vivacité de son caractere
, la diversité de ses ouvrages , l'activité dévorante
de son imagination , la candeur de sa belle ame
fournirent à Condorcet des portraits qui furent vivement
applaudis , et qui le mirent au premier rang
de ceux qui ont brillé dans la carriere des éloges ..
છે
Jamais tant de savoir , de philosophie , d'imagination
, d'énergie , de hardiesse de style et d'éloquence,
n'ont excité autant d'enthousiasme dans l'ame
des auditeurs ; et pendant près de 20 ans qu'il a fourni
cette brillante carriere , en faisant cinquante- quatre ,
éloges , il n'a jamais cessé d'exciter la même admiration
et de recevoir les mêmes applaudissemens .
Ces succès le firent recevoir en 1782 à l'académie
française , et certainement personne n'y avait plus
de droit comme grand écrivain.
Il ne se contenta pas de faire les éloges que sa
place exigeait . Il publia encore en 1773 , un volume
des éloges que Fontenelle n'avait pas faits , c'est - àdire
, de onze académiciens morts avant le renouvellement
de l'académie , en 1699 Huyghens ,
Roëmer , Picard , Roberval , Mariotte , Perrault ,
Charas , Frenicle , Blondel , Duclos et Lachambre.
Il était étonnant dans les éloges qui prêtaient le
L 4
( 148 )
mo ns , comme celui de Joseph de Jussieu ; le sentiment
et le génie prenaient la place du sujet , et
l'on admirait le secrétaire de l'académie en félicitant
l'académicien . On se souvenait d'Alexandre portant
envie à Achille qui avait été chanté par Homere ;
les éloges des hommes rares , comme Bernard de
Jussieu . Haller , Linné , Buffon , Bernoulli , Euler ,
Macquer , Tronchin , Trudaine , Franklin , lui donnaient
des moyens de plus de se faire admirer.
Les éloges des académiciens qu'il n'aimait pas ,
comme celui de Buffon , ne perdaient rien sous sa
plume ; ceux des académiciens qu'il chérissait le
plus , comme d'Alembert , n'avaient point l'exagération
qu'on aurait pu craindre de son imagination .
:
On lui avait déja demandé le recueil de ses Eloges
pour faire suite aux six volumes de ceux de Fontenelle
, Miran et Fouchy , et il est à desirer que ses
héritiers fassent faire cette édition ; la collection des
mémoires de l'académie étant trop vaste et trop peu
répandue . Ce recueil d'éloges est un des ouvrages les
plus importans pour exciter l'émulation dans les
sciences je me souviens qu'après avoir lu ceux de
Fontenelle , à l'âge de 16 ans , je ne sentis plus d'autre
gloire , d'autre bonheur , que d'être de l'académie .
Je n'en formais pas le desir , parce que je n'en concevais
pas l'espérance . Mais je vins de cent lieues
pour voir seulement des académiciens ; aussi ne
pus -je contenir mon indignation , lorsque j'eus à
parler , dans le Journal des Savans ( février 1791 ) , de
la brochure étrangement révoltante que Chamfort
publia contre les académies .
La vie du ministre Turgot , que Condorcet donna
( 149 )
en 1787 , en deux volumes , lui donna l'occasion de
s'exercer sur toutes les parties de la politique et du
gouvernement . La plupart des ministres ne font que
ce que leur place exige d'eux , et ce que mille autres
pourraient faire ; mais lorsque dans ce nombre il se
présente un homme à qui la nature ait donné une
raison supérieure avec des principes ou des vertus
qui n'étaient qu'à lui , et dont le génie avait devancé
son siecle assez pour en être méconnu , alors l'histoire
d'un tel homme peut intéresser tous les âges
et toutes les nations. Son exemple peut être longtems
utile , il peut donner à des vérités importantes
cette autorité nécessaire quelquefois à la raison même.
Tel fut ce ministre dont Voltaire voulut baiser les
mains , lors même qu'il n'était plus en place , et que
Condorcet a fait connaître dans un ouvrage qui est
si curieux et si important , que je suis tenté de lui
pardonner cette diversion , ou plutôt ce vol fait à
la géométrie , en faveur du bien public ; non-seulement
Condorcet a fait l'éloge d'un ministre après
sa mort , mais il avait le courage de se déclarer contre
un ministre en place qui jouissait d'une haute considération
; il écrivit contre M. Necker dans le tems
de son ministere , comme il l'avait fait sous le ministere
de Turgot .
Lorsque le ministre de la Vrilliere mourut , Gondorcet
ne voulut point faire son éloge à l'académie ,
et déclara qu'il n'en souillerait pas sa plume.
Il ne ménageait dans ses éloges ni les princes ni
les ministres ; il ne palliait point leurs fautes , et
quoiqu'on ait donné pour raison de la destruction
des académies leurs flatteries , l'on aurait pu dire
( 150 )
précisément le contraire de celles dont d'Alembert.
et Condorcet furent souvent les interprêtes .
En choisissant Gondorcet pour secrétaire , plusieurs
personnes disaient que sa naissance lui don
nerait des droits , ou du moins lui ferait pren ire
des libertés , et l'occasion s'en est présentée plus
d'une fois . 1
La vie de Voltaire , à la tête de la belle édition de
ses ouvrages , est encore un travail précieux pour
la philosophie et pour le goût . Ses liaisons intimes
avec Voltaire lui faisaient un devoir , et lui procuraient
les moyens de le remplir ; il a d'ailleurs
dirigé cette édition , et il l'a enrichie de beaucoup
de notes. En 1783 , il supprima l'histoire dans les
volumes de l'académie , c'est- à-dire les extraits der
mémoires imprimés dans le volume . L'académie
approuva cette suppression , par le seul motif d'épargner
le tems d'un savant qui pouvait l'employer
d'une maniere plus utile , en reculant les bornes de
nos connaissances en géométrie : aussi les volumes
de l'académie furent-ils toujours enrichis de ses
mémoires .
"
En 1781 , il donna son premier mémoire sur le
calcul de probabilité , où il appliqua l'analyse à
cette question : déterminer la probabilité qu'un
arrangement régulier est l'effet d'une intention de
produire . En 1782 , le mémoire sur l'évaluation des
droits éventuels de la féodalité . Il y cherche la
valeur totale , pour un moment donné , des soiames
qui peuvent être reçues un nombre indéfini de fois ,
à des époques de ventes ou de successions , dont
la probabilité est connue par l'observation des événe(
151 )
mens semblables . En 1785 , il donna un grand ou
vrage sur cette matiere , sous le titre modeste d'Essai
sur l'application de l'analyse à la probabilité , des décisions
rendues à la pluralité des voix .
Turgot , contrôleur - général , qui s'était occupé
beaucoup des sciences morales et politiques , et
qui était l'ami de l'auteur , desirait , pour le bien
de l'humanité , que l'on prouvât la certitude dont
ces connaissances sont susceptibles à l'aide du cal--
cul ; il y trouvait l'espérance consolante que l'espece
humaine fera nécessairement des progrès vers
le bonheur et la perfection , comme elle en a fait
dans la connaissance de la vérité .
Condorcet entreprit , pour seconder les vues de
Turgot , cet ouvrage qui est rempli de connaissances
géométriques . Il examine la probabilité qu'une assemblée
rendra une décision vraie ; il fait voir à quelle
limite s'arrête notre connaissance des événemens
futurs des lois de la nature , regardées comme les
plus certaines et les plus constantes . Si nous n'avons
aucune probabilité réelle , nous avons une probabilité
moyenne que la loi , indiquée par les événemens
, est cette même loi constante , et qu'elle
sera perpétuellement observée . Il regarde un quarante-
cinq millieme comme la valeur du risque négli
geable dans le cas où il s'agit de prononcer sur une
nouvelle loi , soit qu'une décision rendue à la
moindre pluralité sera vraie , soit que l'on aura une
décision vraie à la pluralité exigée . Buffon supposait
qu'un dix millieme était un risque toujours négligeable
, et l'on pourrait s'imaginer qu'il serait trèsdifficile
de se procurer la probabilité exigée par
1
( 152 )
Condorcet ; cependant le calcul montre qu'une
assemblée de soixante -un votans où l'on exigerait
une pluralite de neuf voix remplirait ces conditions ,
pourvu que l'on eût la probabilité de chaque voix
égale à quatre cinquiemes , c'est - à- dire qu'on supposât
que chaque votant ne se trompera qu'une
fois sur cinq.
H applique ses calculs à la formation des tribunaux ,
à la forme des élections , aux décisions des assemblées
très - nombreuses dont il montre les inconvéniens
; enfin , cet ouvrage fournit une grande et helle
preuve de l'utilité de l'analyse dans des choses trèsimportantes
, et auxquelles on ne l'avait jamais appliquée.
En 1787 , 1788 et 1789 , il fit imprimer les trois
volumes des Lettres d'Euler à une princesse d'Allemagne
, avec des additions de lui et du cit. Lacroix :
la réputation d'Euler méritait bien le soin que pre- .
nait Condorcet. Il se proposait d'y ajouter un volume
dont il y a même déja 112 pages d'imprimées ; ce sont
des élémens du calcul des probabilités , où il explique
les calculs de l'intérêt de l'argent , et il en tire des
conséquences importantes pour les emprunts de l'état
. Il traite de la nature des vérités auxquelles peut
conduire le calcul des probabilités , des motifs de
croire , en calculant la valeur des opinions reçues ,
de trouver une valeur moyenne des événemens qui
ne sont pas également probables , et il y discute un
problême célebre connu sous le nom de problême
de Pétesbourg , où la regle généralement adoptée conduit
à une conclusion absurde ; ce qui prouve que
cette loi ne doit pas être employée sans avoir égard
( 153 )
à la nature de la discussion ; qui peut s'y refuser ? Il y a
souvent de ees paradoxes en géométrie , que l'on ne
peut résoudre qu'avec une métaphysique et une sagacité
que les grands géometres n'ont pas toujours .
Il y proposait un dictionnaire où l'on trouverait
les objets par leurs qualités ou propriétés , au lieu
de les chercher par leurs noms , et d'en faire des
tables où l'on pourrait , avec dix modifications , classer
dix milliards d'objets . Cette idée tout- à - fait neuve
est dans l'ouvrage commencé pour former un quatrieme
volume à la suite des Lettres d'Euler , et
prouve également le génie d'un géom tre .
A la rentrée de l'académie , le 4 mai 1791 , il lut
encore l'éloge de Fourcroy , ingénieur célebre .
Le 1er octobre 1791 , l'Assemblée nationale législative
ayant été formée , Condorcet , qui en était
membre , ne put continuer de venir à l'académie ; il
écrivit pour être remplacé dans les séances seule
ment ; et l'académie , jalouse de lui conserver une
place qu'il remplissait si bien , chargea divers académiciens
d'y suppléer chacun pendant trois mois .
La derniere fonction d'académicien fut d'assister
à la députation de l'académie le 25 novembre 1792 ,
pour présenter à la Convention les nombreux ouvrages
de cette compagnie ; je portais la parole
comme vice- secrétaire , mais c'était sa maniere noble
et philosophique de parler que je tâchai d'exprimer
Nous espérions avoir montré aux représentans de
la France combien l'académie était grande , importante
, et devait être sacrée . Mais rien ne l'était
pour le vendalisme aveugle de cette année malheureuse.
Le 17 juillet 1793. Sergeat fit décréter que
( 154 )
le comité de salut public ferait incessamment un rape
port sur la suppression des académies , parce qu'il
ne faut pas , disait - il , que les Français réunis le 10 août
y retrouvent ces corps monstrueux qui prodiguaient l'encens
aux rois , et le dégoût aux hommes de génie . Cette alléga
tion , toute fausse et même absurde qu'elle était ,
servit pourtant de prétexte au décret de suppression
passé le 8 août ; mais l'académie des sciences
était comme exceptée ,, car elle demeurait provisoirement
chargée des divers travaux qui lui avaient
été renvoyés par la Convention nationale ; en continuant
de jouir des attributions annuelles qui lui
étaient accordées ; Lakanal , député de Pamiers ,
fit même décréter , le 14 août , que les savans , auxquels
la Convention avait renvoyé divers objets de
travaux , continueraient de s'en occuper ( il entendait
l'académie toute entiere ) , et qu'à cet effet les
attributions annuelles , dont ils jouissaient , leur
seraient payées . Nous comptions en effet nous assembler
; mais la terreur dispersa les académiciens , et
cette dispersion a duré près de deux ans. Enfin ,
est venu le rapport de Daunou sur l'Institut national ,
lu à la Convention nationale le 23 vendémiaire de
l'an IV , au nom de la commission des onze et du
comité de salut public , sur lequel fut décrétée le 27
la restauration des académies , sous le nom d'Institut
national , dont la premiere classe contient l'académie
des sciences dans son entier. Cette assemblée .
a été installée le 15 frimaire , et c'était encore Condorcet
qui en avait donné le plan .
La carriere politique de Condorcet a occupé les
dernieres années de sa vie , elle lui a fait honneur
F
( 155 )
sans doute ; mais je n'ai entrepris de rendre hommage
qu'à la mémoire du savant ; ainsi j'ai peu de chose
à dire du reste de sa vie.
Son ouvrage sur les assemblées provinciales avait
annoncé son goût pour la politique , ses réflexions sur
le commerce des blés renferment sur cette matiere
les principes dont on n'aurait jamais dû s'écarter .
Dès 1788 , Roucher entreprit de donner une nouvelle
traduction d'un excellent ouvrage anglais , la
Richesse des Nations , par Smith , et l'on annonça des
notes de Condorcet. Il est vrai qu'il s'en occupa peu ,
mais on pensa que son nom pouvait donner plus de
crédit à l'entreprise , et il a eu quelquefois cette complaisance
, sur- tout en 1790. Chapelier et Peissonel
annoncerent un recueil périodique , intitulé Bibliotheque
de l'Homme Public , ou analyse des meilleurs
ouvrages sur la politique . C'était un moyen de mettre
les députés à l'Assemblée nationale en état d'apprendre
tout ce qu'il leur était important de savoir ;
on jugea que le nom de Condorcet serait utile , et
l'on Y mit un discours qu'il avait envoyé à l'académie
de Berlin , sur cette question : Est- il permis
de tromper le peuple ? Le Journal de Paris , et le
journal intitulé la Chronique , furent quelque tems le
dépôt de ses idées et de ses réflexions politiques ,
et il donna à cette feuille une grande célébrité par
les articles pleins de philosophie et d'esprit qu'il y
mettait fort souvent.
い
Lacroix le publiciste lui a fait de violens reproches
au sujet de certains articles de la Chronique ( Journal
de Paris , 12 mars 1795 ) ; cela veut dire qu'on imprimait
sous son nom des articles dont il n'était pas
( 156 )
l'auteur. Il semble en effet qu'il ne fut pas assez
jaloux de son nom , parce qu'il était supérieur à
ces petites inquiétudes de l'amour-propre , qu'il était
complaisant , enfin , qu'il ne lisait pas toujours ce
qu'on lui prêtait de la Chronique et ailleurs ; mais
peu de tems avant sa mort , il entreprit avec Sicyes
un journal d'instruction sociale ; le premier numéro
qui parut le 1er. juin 1793 est tout entier de Condorcet.
On y trouve ses réflexions sur le mot révolutionnaire
, sur l'impôt progressif , sur la théorie des
élections ; il n'en a parú que 192 pages . Le reste est.
une perte pour la politique , pour la philosophie
pour l'humanité.
Dès 1791 , Condorcet avait écrit pour le gouvernement
républicain , et à ce titre , il était naturel qu'il
fut nommé à l'Assemblée législative qui commença
le 1. octobre 1791 .
Au mois de décembre , il fut chargé de rédiger le
manifeste au sujet de la guerre dont on était menacé ;
au mois de février , une adresse pour faire connaître
au peuple tout ce que l'Assemblée faisait pour lui.
I en fut président le même mois. Il fit ensuite au
mois d'avril un grand rapport sur l'instruction publique
, dans lequel on a puisé , cette année même ,
une partie du plan nouvellement décrété . Au mois
de mars il quitta les jacobíns où Robespierre commençait
à préparer le despotisme, tandis que Lafayette
dénonçait les Jacobins , et que tous les gens sages
s'efforçaient de diminuer un crédit dont on prévoyait
le danger.
Le 13 août 1792 , lorsque le roi fut conduit au
Temple , l'Assemblée voulut adresser à la France et
à
( 157 )
·
à l'Europe entiere l'exposition des motifs qui l'avaient
dirigée depuis le 10 , et ce fut Condorcet qui présenta
la rédaction de cette piece importante dont
on ordonna l'impression , l'affiche et l'envoi aux municipalités
de la France et à tous nos ambassadeurs
auprès des cours étrangeres. Dans la Convention qui
commença le 21 septembre 1792 , Condorcet parut
aussi comme le plus grand orateur et le plus grand
philosophe de cette assemblée fameuse , choisie sur
toute la France dans la plus importante des circonstances
. Il y fut spécialement chargé du travail de la
constitution ; l'on était occupé à la discuter et à la
décréter , lorsque le 31 mai 1793 changea la face de
la France et éloigna les hommes les plus distingués
de la Convention , pour livrer la France à l'ambi
tion des tyrans .
Il fallut une autre constitution ; Hérault de Sechelles
en fut le principal rédacteur , et il ne fut pas le maître
de la faire comme il aurait voulu. Ce fut celle qu'on
fit décréter sous les poignards , et accepter sous peine
de mort , où il semble qu'on ait voulu faire une constitution
démocratique en apparence , et dictatoriale
dans le fait ' ; où l'on parle avec emphase des droits
du peuple , à condition que jamais le peuple ne
puisse les exercer ; où tous les pouvoirs sont concentrés
dans le pouvoir exécutif , pour laisser le pouvoir
législatif dans l'inertie ; où il semble qu'on ait évité
de préciser et de définir , afin de pouvoir faire varier,
suivant les circonstances , le sens , les conséquences
de la loi.
Le 2 juin 1793 , le parti de Robespierre , qui avait
pris le dessus dès le 31 mai , fit rendre un décret
Tome XX. M
1
( 158 )
d'arrestation contre les hommes les plus considérés
dans le parti contraire ; Buzot , Barbaroux , Guadet ,
Pétion : le 8 juillet Condorcet fut décrété d'arrestation
. On se servit de la lettre qu'il avait écrite à ses
commettans sur la nouvelle constitution , en leur
adressant un plan de constitution qu'il avait rédigé ,
et qui avait été réjetté par la Convention .
Le 28 juillet on déclara traîtres à la patrie et l'on
mit hors de la loi ceux qui s'étaient soustraits au dė-
Gret d'arrestation . Le 31 octobre il y en eut vingt- un
d'égorgés ; c'était un avertissement pour les autres.
Condorcet fut caché quelques mois à Paris dans
la maison d'une femme généreuse , qui d'abord ne
le connaissait pas , mais qui prit pour lui une grande
affection .
Enfin , au mois de mars 1794 , les députés qui étaient
dans la maison étant menacés de perquisitions et de
visites domiciliaires , il quitta son asyle pour quelques
jours . Il passa la premiere nuit dans la plaine de
Montrouge. Le lendemain il alla chez un ancien ami
à Fontenai , mais par une fatalité déplorable celui - ci
était allé passer deux jours à Paris. Condorcet les
passa la nuit dans une carriere , l'autre sous un arbre
dans les champs . Il revint le troisieme jour , il trouva
son ami ; il n'avait pas mangé depuis 24 heures ; il
était exténué , souffrant , blessé au pied ; après avoir
mangé , on convint qu'il ressortirait pour ne point
mettre de domestique dans la confidence , et qu'il
reviendrait la nuit où cet ami serait seul , et le
cacherait en attendant mieux . Il fut donc obligé
d'errer dans les environs de Clamar sous Meudon . Le
7 germinal il entra dans une auberge où il demanda
( 159 )
·
des oeufs , Sa longue barbe , son étrange ajustement
le rendirent suspect à un membre du comité révolutionnaire
de Clamar qui lui demanda s'il avait un
passe - port , et l'obligea d'aller avec lui au comité ,
de-là au district du Bourg -la-Reine . Il y arriva trop
tard pour être interrogé , on l'enferma dans la prison
sous le nom de Pierre Simon , en attendant qu'on
pût le conduire à Paris . On le trouva mort le 9 germinal
( 28 mars 1794 ).
Ainsi finit un des premiers hommes de notre siecle
à l'âge de 51 ans , lorsqu'il pouvait être si utile à la
France .
Au mois de mars 1795 , a paru son dernier ouvrage
intitulé Esquisse d'un tableau historique des Progrès de
l'Esprit humain ( 1 ) Ce n'est que le plan d'un plus
grand ouvrage , et il l'a terminé dans les derniers mois.
de sa vie , cachée et fugitive . Son imagination ardente
, sa philosophie active n'étaient point paralisées
parla crainte , par les dangers , par l'incertitude
de son sort . Il pensait , il écrivait comme auparavant
; il voulait être utile , et il l'a été jusqu'à ses
derniers moments .
Il montre dans cet ouvrage la possibilité et l'espérance
de voir augmenter la durée de la vie humaine ,
et les facultés physiques et morales ; il finit par cet
espoir consolant , le résultat de ses méditations.
" Combien , dit - il , ce tableau de l'espece humaine
" affranchie de toutes ses chaînes , soustraite à l'em--
( 1 ) Cet ouvrage se trouve chez Agasse , rue des Poitevins ,
nº . 18 , ainsi que celui sur le commerce des blés ,
M 2
( 160 )
1
pire du hasard , comme à celui des ennemis da
,, ses progrès , et marchant d'un pas ferme et sûr dans
" la route de la vérité , de la vertu et du bonheur ,
" présente au philosophe un spectacle qui le console
des peines , des crimes , des injustices dont
,, la terre est encore squillée et dont il est souvent
la victime ! C'est dans la contemplation de ce
" tableau qu'il reçoit le prix de ses efforts pour les
progrès de la raison , pour la défense de la liberté.
Il ose alors les lier à la chaîne éternelle des destinées
humaines . C'est - là qu'il trouve la vraie récompense
de la vertu , le plaisir d'avoir fait un
» bien durable que la fatalité ne détruira plus par
une compensation funeste , en ramenant les préjugés
et l'esclavage . Cette contemplation est pour
" lui un asyle où le souvenir de ses persécuteurs ne
+
99
peut le poursuivre , où, vivant par la pensée avec
,, l'homme rétabli dans les droits comme dans les
" dignités de la nature , il oublie celui que l'avi-
,, dité , la crainte ou l'envie tourrentent et cor-
" rompent ; c'est - là qu'il existe véritablement avec
" ses semblables, dans un élisée que sa raison a su
" créer et que son amour pour l'humanité embellit
, des plus pures jouissances . 19
•
C'est en rendant compte de cet ouvrage , que le
cit. Roederer ajoute : « O dernier monument de l'es-
" prit et du caractere d'un grand homme , livre sacré ,
,, écrit au sein du malheur , et aux dernieres limites
" de sa vie , derniers adieux d'un ami à ses amis ,
,, d'un pere au plus aimable enfant , d'un époux à
, une femme honorée et chérie , derniers adieux
" d'un citoyen vertueux à sa patrie , les ames sen(
161 )
}
7
sibles et généreuses n'auront pas besoin de t'ouvrir.
" et de parcourir tes pages pour te voir avec émotion
et te considérer avec respect !,
Ah ! disait le cit. Chenier à la tribune ( le 18 ventôse
) , pourquoi ne s'est-il pas trouvé une caverne
assez profonde pour conserver à la patrie les médi
tations de Condorcet !
A la fin de 1786 il avait épousé Marie - Louise-
Sophie de Grouchy , dont l'esprit et la beauté lui
firent moins d'impression que les soins attendrissans
qu'elle prenait du fils du président du Paty
que l'on traitait comme mordu d'un chien enragé.
Les douleurs horribles de cet enfant avaient excité
la compassion de la jeuue chanoinesse ; elle était
sa consolation , sa garde , son soutien , et l'amour
n'est jamais plus fort sur un philosophe que quand
il se montre sous cette forme.
Cependant le mariage fut l'écueil de sa philosophie
en le faisant songer aux places que sa réputation pouvait
lui procurer , et qu'il eût dédaignées auparavant
, et en lui donnant des besoins qu'il n'avait pas
connus. Quand il eut une fille , il crut qu'il fallait
avoir pour elle une ambition qu'il n'avait pas pour
lui , et il fut commissaire de la trésorerie nationale ,
comme Newton avait été directeur de la monnaie
d'Angleterre .
Cependant Condorcet n'abandonna pas les sciences ;
on m'assure que dans un moment de crise révolutionnaire
très - fort , il lisait des mémoires d'Euler ,
et travaillait lui - même sur les intégrales définies . Il
avait autant de bonté que de courage ; aussi , il
n'opina point pour la mort de Louis XVI , quoi,
M 3
( 162 )
1
1
qu'il y eût du danger à se déclarer contre le parti
qui était alors le plus puissant .
Le cit . et la cit . Suard , qui ont vécu sous le même
toît pendant quelques années , le peignent comme
nn homme d'un caractere adorable ; mais il se laissait
facilement influencer'; il était même quelquefois
d'une faiblesse singuliere , il avait aimé jusqu'à
vouloir s'ôter la vie , et dans les événemens révolutionnaires
, je crois qu'il a été entraîné dans un
parti qui n'était pas de son choix .
Sa vivacité et son génie ne paraissaient ni dans
son extérieur , ni dans sa conversation ; aussi , d'Alembert
disait de lui que c'était un volcan couvert
de neige , parce qu'il était bon , simple , tranquille ,
complaisant , et comme la géométrie n'avait point
désséché son imagination , elle ne lui avait point
donné cette rudesse , cette taciturnité , cette indifférence
qu'on a quelquefois reprochées aux géometres
absorbés dans leurs études . Il semble à cet
égard que Condorcet fut supérieur même à ce talent
si élevé , si rare de la géométrie dont il avait donné
tant de preuves.
( 163 )
4
MORAL E. ROMAN S.
Lettre de la citoyenne *** à son amie , sur le roman
intitulé LES CHEVALIERS DU CYGNE , ou LA COUR
DE CHARLEMAGNE ; par madame DE GENLIS ( 1 ) .
J
E suis maintenant aux prises , ma chere amie , avec
un livre qui n'est point un roman , qui n'est point
une histoire , et qui n'est point un conte. Ce n'est
point un roman , parce qu'il contient des faits historiques
; il yy aa une cour et ses anecdotes. Ce n'est
point une histoire , car il y a des événemens hors
de vraisemblance ; vous saurez donc qu'il ne peut
se caractériser qu'avec le nom que l'auteur lui a
donné , il se nomme les chevaliers du Cygne ; ce sont
les héros de l'ouvrage , ils sont un peu anciens ; ils
vivaient à la cour de Charlemagne . Fideles en amitié ,
fideles en amour , comme cela se dit toujours , ils
ont aussi une abondance d'événemens , d'aventures ,
de rencontres extraordinaires' qui fatigue souvent le
lecteur , tandis qu'eux-mêmes sont toujours disposés
dans les intervalles à livrer un combat et à participer
aux fêtes qui suivent la victoire . Tout ceci n'est pas
chose nouvelle , mais le style de l'auteur est attachant
, il est pur , facile , entraînant ; on ne dit pas
mieux ce que tout le monde sait , et l'on ne dit que
rarement aussi bien ce que l'on sent ; il a de plus le
( 1 ) Trois volumes iu -8 °. A Paris , chez Lemierre , libraire ,
rue Française , no . 6.
$
M 4
( 164 )
mérite d'une grande justesse d'expression ; on marche
comme emporté . En effet , après qu'on s'est attaché
vivement à une épisode , l'auteur vous en sépare
pour vous attacher à une autre ; ce qui m'a donné
de grandes impatiences , car je n'aime point qu'on
m'arrache d'un plaisir pour un autre ; et si le charme
du style eût eu moins d'empire sur moi , je n'aurais
pas suivi l'ouvrage .
J'y ai trouvé en femme un de ces monstres qui
heureusement n'existent pas ; je demanderai à l'auteur
, qui est elle-même une femme , pourquoi imaginer
un être pareil ? On conçoit que les passions
fassent faire de grands crimes , qu'elles nous entraînent
toujours au- delà du but ; mais une femme sans amour,
sans ambition , n'aimant de l'amour que le plaisir
et se donnant sans cesse de la peine pour satisfaire
la dépravation de ses moeurs , n'est pas dans la nature .
Cette Armoflede , c'est le nom de cette affreuse héroïne
, belle , jeune , spirituelle , possédant tous les
genres de séduction , se jouant de la vertu , et trompant
si bien qu'on lui en suppose , ne doit point
faire tant d'efforts quand on est en puissance de tous
ses moyens ; son caractere est méconnu ; le premier
qu'elle a trompé a intérêt à ne pas la démasquer ;
mais les autres , pourquoi gardent - ils un secret que
l'on garde si rarement à une femme faible , sensible ,
et dont tout le crime est le besoin d'aimer une fois
en sa vie ? Ah , ma chere amie , je ne conçois pas
que le vice puisse se cacher aussi long- tems , tout
le décele , c'est même un crime que d'aider à le
cacher ; enfin , je ne puis souffrir cet être idéal ,
digne de l'enfer de Milton ou du Dante . Il tour(
165 )
;
mente tout l'ouvrage , sans cesse on le retrouve sous
des déguisemens , dans des circonstances où son artifice
lui prête un intérêt qu'on regrette . En vérité ce
sujet n'était point nécessaire , il ne donne que de
l'humeur , sa fin est dégoûtante et trop tardive . La
morale est dans le poison qu'elle boit à son insçu ,
l'ayant préparé pour une rivale vertueuse , son ennemie
naturelle . Mais est- ce là de la morale ?
1
Olivier , un de nos deux chevaliers du Cygne , avait
été le premier objet connu qui eût été dupe de cette
Messaline ; il faut bien que je l'appelle du nom qui
lui convient. Il n'eut pour elle que l'erreur du sentiment
, et il en fat détrompé quand il en ressentit
un véritable pour Célanire , fille d'un homme dont
Olivier avait sauvé la vie dans une rencontre de
forêts où des assassins l'avaient attaqué . L'amour dans
un coeur par commence presque toujours par le sentiment
de la reconnaissance ; aussi Célanire aima- t- elle
l'objet à qui elle devait le bonheur de conserver un
pere qu'elle adorait ; le portrait du bienfaiteur se
grava en caractere ineffaçable ; elle était cependant
promise à un de ces grands princes qui n'ont pas
besoin d'aimer , ni d'être aimés , et qui ne regardent
dans leur alliance que ce qui peut aggrandir leur
souveraineté , sans penser que le bonheur n'a ni
titres , ni couronnes , encore moins d'ayeux . Elle
avait donné sa parole à son pere , sa tendresse pour
lui était la regle de toute sa conduite , et sa promesse
un devoir auquel les grands caracteres savent
tout sacrifier. Prête à donner sa main , elle se trouve
à la cour de Charlemagne , Olivier la vit , elle lui
témoigna cette sensibilité dont l'amour se sert pour
( 166 )
peindre la reconnaissance ; elle trouva dans Olivier
l'objet qui avait pris dans son imagination toutes les
qualités irrésistibles pour un coeur qui ne s'est jamais
donné. Après qu'ils se furent devinés l'un et l'autre ,
leur amour ne leur présenta que des sacrifices à faire ,
et ils s'y disposerent plutôt que de renoncer à leur
devoir. Le véritable amour , à l'épreuve du tems doit
tout gagner ou tout perdre ; aussi le rival d'Olivier
mourut- il très- à - propos , c'est- à- dire la veille du mariage
. Nos amans ne se réjouirent pas , ils avaient
mieux à faire , des obstacles reculerent seulement
leur union , et non pas leur bonheur . Les détails qui
ornent le récit de cette histoire sont charmans , et
tout ce que je pourrais vous en citer serait au - dessous
du plaisir qu'il m'a fait ; la délicatesse , le secret des
sentimens dont notre sexe est susceptible quand il
a toute sa valeur , s'y trouve , et vous aide quand
vous ne vous êtes pas appliquée à vous en rendre
compte . Mais j'oublie mon sujet. Je fais un peu
comme l'auteur , et mon amie s'impatiente avec raison
. Ma chere Célanire épouse son bien- aimé secrettement
, et pour cause . L'odieuse Armoflede veut
troubler ces heureux époux . Elle dresse un plan pour
rendre Olivier jaloux ; cela n'était pas aisé , aussi il
s'y refusa ; mais l'artificieuse lui dit que si l'épreuve
était vaine il en serait plus sûr d'être aimé .. Célanire
avait un château où elle allait seule quelquefois .; la
retraite est le besoin des ames tendres . Mais elle avait
un rendez - vous ; ne vous presscz pas , ma chere , de le
juger ; car vous seriez comme le commun des maris .
Notre Olivier ne fut pas exempt de jalousie , conduit
par Armoflede il surprend sa femme entre les bras
( 167 ) 1
d'un homme ; il tire son épée , la lui plonge dans le
sein , et s'enfuit le plus malhenreux des hommes .
Célanire rassemble le peu de force qui lui reste pour
écrire à son mari qui était encore son amant ; elle lui
pardonne son erreur , et charge son frere de cette
lettre ; elle lui explique que ce frere ayant les plus
grands intérêts de se cacher depuis nombre d'années
, était celui qu'il avait trouvé . Puisque cette
erreur , qui lui coûte la vie , était très - naturelle , elle
meurt comme Zaïre le coeur plein d'amour , et pardonne
au mari les crimes de l'amant .
Dans son malheur , Olivier retrouve Izambard qui
avait fait une longue absence . C'était un de ces amis
précieux dont on compte les modeles ; heureux qui
peut y ajouter celui de son coeur. Ils ne s'étaient
point donné de leurs nouvelles , étant dans cette
sécurité parfaite , qu'on pourrait appeller dans notre
siecle une confiance dangereuse . Ils furent donc
réunis , et l'absence avait ajouté cette force que
le tems donne toujours à la constante amitié ; ils
ne se confierent pas tout à leur premiere entrevue ,
comme il arrive à nos modernes amis . Ils respectaient
leur silence et attendaient leurs secrets , sans
chercher même à les pénétrer. Ils voyagerent ensemble,
jurerent de ne se plus quitter , et ce fut Izambard
qui en fit le voeu , voyant que son ami était plongé
dans une profonde mélancolie .
1
Le soir , à l'heure du repos , nos chevaliers occupaient
chacun une chambre dans les asyles préparés
aux étrangers . Une nuit , Izambard entendit chez
son ami un bruit épouvantable de meubles renversés ,
et ensuite un silence profond . Le second jour , Oli(
168 )
vier ne lui ayant pas confié la cause de ce bruit ,
il fut curieux par zele , et il écouta à travers une
petite cloison ; à l'heure de la veille il entendit
le même tapage , et distingua par une fente de
cette même cloison un objet affreux qui se dirigeait
sur le lit d'Olivier. C'était un spectre ensanglanté
, qui annonçait son arrivée par de petits talons ,
et à l'instant où la lumiere était éteinte ; Izambard
resta toute la nuit l'oreille et l'oeil attentifs . Ce fantômé
ne disparut qu'avec les rayons du soleil , et
Olivier lava les traces de sang que le spectre y
avait laissées . Cela , ma chere amie , n'est- il pas fait
pour faire peur aux petits enfans , et inspirer le plus
grand dégoût à ceux qui ne croient point aux choses
impossibles. Je conçois que l'esprit d'Olivier peut
être frappé de terreur après les malheurs dont il
est la cause ; les remords enfantent des prodiges ;
mais que son ami voie aussi ces mêmes objets , ję
n'y comprends rien . D'ailleurs , c'est Célanire , cette
femme divine , adorant son mari dans le tombeau ,
et qui sûrement ne s'avise pas de le vouloir faire enragertandis
que les méchantes femmes après elles ne
laissent que bonheur et repos . Le souvenir de Célanire
est ans doute déchirant ; mais elle est un ange ,
et sa bon é doit s'étendre sur l'objet chéri qu'elle
n'a pu haïr, poignard à la main , pour l'assassiner.
Te de plus bisarre dans cette fic-
Ce qu'il y a enco
tion , c'est
que toutes
les nuits se passent de la même
maniere ; qu'Izambard sachant enfin toute l'histoire
d'Olivier , couche à ses
dav
côtés , et que le maudit revenanr
ne se gêne pas antage .
Après de longs
voyages où Jes histoires de chaque
( 169 )
T
}
rencontre offrent des singularités attachantes , nos
deux amis arrivent à la cour de la princesse de Cleves.
Béatrix est son nom , elle est belle ; son gouvernement
est chéri ; elle a tout l'esprit qui convient à son
rang , et tout celui qui la fait admirer des connaisseurs
. On lui demande de faire un choix pour assu
rer la paix . Elle s'y refuse , n'ayant pas encore trouvé
dans ceux qui pourraient défendre ses états , celui
que son coeur et ses vertus ont recherché depuis
qu'elle est sur le trône. On annonce un tournois , et
l'on espere que parmi les chevaliers vainqueurs ,
Béatrix sera elle - même la récompense . Olivier voulut
être un des combattans ; il n'avait jamais vu cette
princesse. Ses vertus qui avaient fait sa renommée
lui donnent l'envie de combattre pour elle ; il sa
distingua dans cette lutte . Béatrix reconnaissante de
qe qu'un chevalier inconnu exposait ses jours pour
elle , ne tarda pas à savoir son histoire et ses malheurs
: elle savait depuis long- tems qu'elle avait une
grande ressemblance avec la belle et sensible Célanire
; et sans se bien expliquer le sentiment qui lui
faisait prendre un vif intérêt à Olivier , cette ressemblance
, cet amour de Célanire , cette profonde mélancolie
du chevalier lui donnerent l'occasion de
témoigner une distinction particuliere à un homme
dont le coeur avait besoin de consolations . Olivier
retrouvant les traits de sa chere Célanire dans la
princesse , en fut tellement frappé qu'il ne pouvait
ni lui parler , ni rester près d'elle .
Izambard de son côté avait ressenti pour Béatrix ,
ce qu'on ne pouvait éviter de sentir pour elle ; mais
elle était trop Célanire pour que sa fidelle amitié osât
( 170 )
concevoir des espérances . Nos deux amis ne furent
point rivaux , et cependant le coeur de Béatrix se donnait
sans s'en appercevoir à Olivier , qui n'était pas
lui-même sans combats ; il en appellait toujours a
Célanire ; ses remords et son amour pour elle ne lui
permettaient pas de penser que Béatrix pût jamais
la lui faire oublier ; d'ailleurs son crime lui prescrivait
une retenue que la vertu impose . Il découvrait
chaque jour dans la princesse de Cleves de nouvelles
qualités et une délicatesse qui est toujours dans
l'ame des êtres supérieurs ; l'auteur , les à nuancés de
maniere que le lecteur le plus sensible n'y peut rien
desirer.
Enfin nos discrets amans en étaient là , lorsqu'un
brutal de roi de Paonie rencontre Olivier , le charge
d'un défi pour Izambard . L'heure , le lieu sont indiqués
, Olivier se revêt d'armure semblable à celle
d'Izambard ; ils étaient de même taille ; il vient au
rendez -vous , a l'avantage , terrasse son ennemi , le
blesse mortellement , veut lui porter loyalement
secours ; et le traître qui n'avait plus qu'un moment à
vivre , tire un poignard dont il frappe son généreux adversaire
qui tombe évanoui . Olivier est porté par les
témoins dans le palais ; vous dire la douleur de Beatrix ,
d'Izambard est peine inutile ; votre esprit et votre
coeur vous disent ce qu'il y a de plus juste dans cette
pénible circonstance . Les dangers d'une vie aussi
chete rassemblent les amis d'Olivier auprès de son
lit ; il n'a plus qu'un instant à vivre et l'emploie avec
une éloquencé persuavive pour unir Izambard et
Beatrix qui ne peuvent se refuser aux dernieres volontés
de celui qui renonce au bonheur et à la vie , en
( 171 )
réunissant deux êtres si dignes l'un de l'autre . L'amour
dans cet hymen n'apporta point son flambeau ,
mais les vertus en firent le cortege .
Vous serez encore tentée de rire , ma chere amie .
quand je vous dirai que ma belle Gélanire qui a
le coeur généreux , veut enfin que ses apparitions ne
tourmentent plus son cher Olivier. Il semble même
qu'elle avait pris son tems pour disparaître au moment
où Olivier et Béatrix étaient tout près de s'avouer
leurs amours . C'était quelques jours avant ce
maudit combat dont je vous ai parlé ; veus voulez
sûrement savoir comment les spectres disparaissent :
j'avoue que cela en vaut bien la peine . Une nuit
et la premiere fois depuis la mort de Célanire , des
songes heureux occuperent l'imagination , de notre
héros . Une voix mélodieuse fit entendre ces paroles ;
La justice éternelle est satisfaite , ton repentir et ta fidélité
ont expié nos égaremens . Ceci ne ressemble pas mal
à certains opéras , où un nuage s'entrouvre par un
coup de tonnerre , et fait paraître l'oracle . Après
la belle phrase de celui - ci , il n'y a rien à dire ; on
regrette les machines qui font passer le ridicule de
pareils moyens ; je dirais volontiers qu'une premiere
faute en entraîne une autre .
Si vous lisiez ce livre , vous trouveriez , mon aimable
amie , qu'il était difficile de vous en donner une idée
juste ; l'ouvrage n'a pas de plan , et moi qui ne suis
point auteur , je ne vous donne que du désordre .
Il faudra que votre amitié montre cette indulgence
sur laquelle j'ai compté en vous écrivant .
Cet ouvrage en trois volumes fatiguerait la mémoire
la mieux exercée . On y trouve de tout dans
( 172 )
le genre romanesque. Il y a cependant l'histoire
d'une reine d'Angleterre nommée Elburge. Beau-
-coup de gens croiront la reconnaître , les allusions
plaisent en général , elles satisfont l'amour - propre
à peu de frais ; aussi le portrait sera-t-il saisi assez
généralement. Il faut convenir qu'il est fait avec esprit
, et qu'il y a de la ressemblance ; ce qui donne
lieu à des applications.
Encore un mot sur ce livre inexplicable . On y
trouve aussi des guerres , une révolution en Saxe .
Assurément cette mignature n'instruit pas ,
sommes des géans à qui l'on n'a rien à apprendre pour
la gloire , mais tout pour le bonheur .
Je vous embrasse et vous aime pour la vie.
ANNONCE S.
Euvres philosophiques de Condillac , contenant : Essai sur
Origine des connaissances humaines ; Traité des Systêmes ,
discours prononcé à l'académie française ; Trailé des Sensations
; Traité des Animaux ; Extrait raisonné du Traité des
Sensations , etc. Six gros volumes in - 18 . Prix , 9 liv. en
numéraire , ou 700 liv . en assignass , franc de port par la
poste.
Le Commerce et le Gouvernement , considérés relativement
Tun à l'autre ; par Condillac : deux volumes in - 18 . Prix ,
3 liv. en numéraire , ou 200 liv . en assignatst franc de port.
Sandfort et Merton , traduit de l'anglais par Berquin :
quatre volumes in- 18 , avec figures . Prix , 6 liv . en numéraire
, ou 400 liv . en assignats , franc de port .
Ces trois ouvrages se trouvent chez Dufart , imprimeurbraire
, rue Honoré , nº . 100 , près Saint-Roch . Le prix
indiqué
( 173 )
indiqué en numéraire demeurera toujours le même , mais
celui en assignats ne sera garanti que jusqu'à la fin de
nivôse , an 4°.
L'Annuaire de la République Française , pour l'an 4. ( ou
1796 , vieux style ) , contenant la description géographique
de chaque département , leurs productions , population et
distances , le tout d'après l'art . III de la constitution ; les
foires connues de tous les lieux de la République ; des
observations sur la constitution française , et autres renseignemens
intéressans par C. Thiebault , citoyen de
Nancy. 108 pages in - 18 , beau papier , impression soignée .
Prix , 5 liv . à Paris , et 6 liv . port franc pour les départemens
. Chez Chemin fils , libraire et directeur du Courier
de la librairie , rue du Marché-Neuf , vis- à - vis celle
de Notre-Dame .
Gouvernement des hommes libres , ou Constitution républicaine
; par Cherhal Mont-Réal : un volume in-8°. A Paris ,
à l'imprimerie de Francklin , rue du Sentier ; et chez Desenne
, libraire , au Palais -Egalité . L'an 4 .
Traité élémentaire de la Morale et du Bonheur , pour servir de
prologomene ou de suite à la collection des moralistes :
2 volumes in - 18 . A Paris , chez l'éditeur , P. F. Aubin ,
rue Neuve - des - Petits -Champs , près la rue Gaillon , nº . 12 ;
et chez E. J. Lejay , rue Neuve - des- Petits - Champs , près
celle de la Loi.
Florentin et Rosine , ou l'Orphelin des Vosges , histoire
véritable , traduite de l'allemand de Stilling ; avec figures
dessinées et gravées par Quéverdo : deux volumes in - 18.
A Paris , chez le Petit , libraire , quai des Augustins , nº . 32.
" Marianne el Charlotte , ou l'Apparence trompeuse . traduite
de l'allemand de S. F. Junger ; orné de figures : trois
volumes in- 18 . A Paris , chez le même .
Tome XX. N
( 174 )
NOUVELLES ÉTRANGERES .
LE
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 décembre 1795.
E général Favrat et le ministre d'état Buchott ont
pris possession des nouveaux états du roi de Prusse
en Pologne . Cependant les Russes n'ont point encore
évacué Varsovie ; ils n'en sortiront qu'au rer . du
mois prochain , et ils ont pour celui - ci imposé des
contributions qu'ils exigent avec beaucoup de rigueur.
Leurs exactions font gémir tous les habitans ,
auxquels il est probable qu'ils ne veulent laisser
aucun tegret. Cependant les Polonais se flattent que ,
malgré le partage qui vient de s'effectuer , Frédéric
Guillaume trouvera dans son intérêt des motifs assez
puissans , pour ménager les peuples de sa nouvelle
domination ; le cabinet de Berlin est trop clairvoyant
pour ne pas s'appercevoir que la Russie , en s'aggrandissant
chaque jour , deviendra tôt ou tard son
ennemi le plus redoutable , et que le plus sûr moyen
de se mettre en mesure contr'elle , est de se concilier
l'esprit des Polonais , qui n'oublieront jamais
l'état d'oppression dans lequel la Russie les a réduits .
Le général Suwaroff , avant son départ de Varsovie
, a fait rendre aux habitans de cette ville
les armes qu'il leur avait enlevées . On ne peut se dissimuler
que cette juste restitu on ne soit de nature
à causer quelques inquiétudes , quelques embarras
( 175 )
au roi de Prusse ; et si , comme tout porte à le croire,
c'est dans cette vue qu'on l'a faite , on doit la regarder
comme un indice de mésintelligence entre les
cours de Berlin et de Pétersbourg . Quoi qu'il en
soit , le général Favrat s'occupe à en prévenir les
effets . On dit qu'il fait venir seize bataillons d'infan
terie et dix escadrons de cavalerie. C'est plus qu'il
n'en faut sans doute pour éloigner des habitans de
Varsovie la tentation de faire usage des armes qui
leur ont été restituées , ou pour les briser entre leurs
mains s'ils osaient s'en servir.
Dans une autre partie de la Pologne , en Lithuanie,
le prince Repnin prend toutes les mesures , fait tous
les arrangemens qui peuvent assurer à Catherine la
tranquille possession de ce pays , et lui en faire recueillir
promptement tous les avan ages. Il s'est attaché
sur tout à lui procurer le plus grand nombre
possible de soldats , les projets peu déguisés de l'ambition
de cette princesse faisant dans ce moment du
recrutement de ses armées un de ses plus pressans
besoins . Il a divisé la population de la Lithuanie
en différentes classes qui doivent fournir un nombre
déterminé de troupes . Ainsi , il faudra que ces infortunés
Polonais concourent directement aux triomphes
de celle qui les a enchaînés ; qu'ils prodiguent .
leur sang pour étendre , pour affermir sa puissance ,
et conséquemment pour aggraver et perpétuer l'esclavage
de leur patrie ! Combien ils doivent se repentir
aujourd'hui de n'avoir pas fait plus d'efforts pour
se conserver indépendans ! ont redouté de se dépouiller
de quelques priviléges et de quelques vaines
distinctions , d'abandonner quelques parties du pro-
N 2
( 176 )
duit de leurs terres ; et tout ce dont ils n'ont pas
voulu faire le sacrifice pour servir la cause de la
liberté , leur est maintenant ravi avec violence pour
servir la cause du despotisme. Ils iront grossir , et
leurs trésors serviront à entretenir ces armées que
Catherine envoie vers les frontieres de la Perse , sous
prétexte de combattre un usurpateur , de rétablir
dans ses droits un prince persécuté , comme si l'on
pouvait supposer que sa politique suivra en Asie
d'autres principes qu'en Europe . Déja sans doute ils
font partie de cette armée de 87,000 hommes que
Suwaroff a , dit - on , reçu ordre de conduire contre
les Persans. Mais si l'on en croit les rapports les plus
récens , les succès de ce général ne seront pas aussi
faciles qu'il a pu l'imaginer . Les Persans sont réunis
au nombre de 120,000 , et beaucoup de Géorgiens
mécontens de leur gouvernement accroissent journellement
ce nombre.
Au surplus , Catherine pourrait bien trouver en
Europe une diversion à ses entreprises du côté de
l'Asie . On sait qu'elle a défendu l'entrée de ses
états à l'ambassadeur destiné à lui annoncer les fiançailles
du roi de Suede . Cette défense insultante a
tellement aigri l'aversion de ce jeune prince contre la
Russie , que cette aversion , malgré sa réserve naturelle ,
éclate au séul nomde l'impératrice . Quoiqu'il ait ditque
pour ne pas ajouter aux torrens de sang que l'époque
actuelle avait vu couler , il se bornerait à user de
représailles , en refusant l'entrée de ses états à l'ambassadeur
, que Cathe ... e pourrait lui envoyer pour
lui annoncer les couches de sa petite - fille , ne peut - on
pas présumer que s'il se présentait une occasion
1
( 177 )
d'exercer une vengeance plus sérieuse il ne la laisserait
pas échapper? Si quelques puissances de l'Europe
parvenaient à s'entendre sur leurs véritables intérêts
, il y a lieu de croire que cette occasion ne
serait pas éloignée .
De Francfort-sur- le - Mein , le 5 Janvier 1796 .
Le général Jourdan avait voulu , couvrir Trarbach ,
où se trouvaient les principaux magasins de son
armée , et avait piis à cet effet une position avanta,
geuse derriere la riviere de Zimmeren . Le 15 du mois
dernier , les ennemis attaquerent toute sa ligne , sans
pouvoir l'entamer. L'attaque fut renouvellée le 18
plus vivement, et fut générale . Les Français la repousserent
de tous les côtés , prirent trois pieces de canon
et firent 600 prisonniers . Dans le même tems , afin
'de leur couper la communication avec Coblentz , les
Autrichiens avaient tenté de passer le Rhin vis - à - vis
de Baccarach . Déja ils avaient pris terre sur la rive
gauche ; le général Kleber les repoussa et les obligea
de retourner dans leurs bateaux .
Postérieurement à ces événemens , les Autrichiens
se sont portés sur Trêves . Mais cette tentative inutile
leur a été extrêmement coûteuse . Une partie du corps
de Nauendorff a été taillée en pieces , et un bataillon
de Pellegrini presqu'entier a été fait prisonnier.
On n'a pas appris qu'il y ait eu depuis d'autres
affaires. Au surplus , l'armée de Pichegru s'étend
depuis Germersheim jusqu'à Hombourg ; celle de
Jourdan , depuis Coblentz jusqu'à Trêves , et l'une et
l'autre conservent des positions inexpugnables . Ce
N 3
( 178 )
n'est que par suite de l'armistice et pour prendre
leurs quartiers d'hiver , qu'elles ont abandonné des
postes plus avancés . Elles se renforcent journellement,
et il paraît qu'elles seront bientôt en état de reprendre
l'offensive , si la gloire et les intérêts de la République
Française l'exigent.
Toute la sévérité qu'on pourrait montrer envers un
pays conquis , est exercée aujourd'hui par l'Autriche
à l'égard des Palatins . Tel sera le sort de tous les
petits états qui ont si imprudemment embrassé la
cause et la protection de cette ambitieuse puissance .
ITALIE De Gênes , le 30 décembre.
Quelques soldats de l'armée d'Italie se sont portés
à des désordres que ne peut excuser l'ivresse de la
victoire . Le général en chef Scherer a donné à ces
excès qui ne flétrissent que les individus qui s'en
sont rendus coupables , et qui ne peuvent jetter
aucune ombre sur la gloire éclatante dont l'armée
d'Italie s'est couverte , la désapprobation la plus forte
et la plus formelle. Il a pris des mesures séveres pour
empêcher qu'à l'avenir les regles de la discipline ,
les lois de l'humanité , de la morale , et du droit des
gens , ne fussent plus ainsi violées , ou que les infractcurs
ne pussent échapper à la punition qu'ils auront
méritée. Il a fait en conséquence publier à la tête
de tous les corps de l'armée qu'il commande , une
proclamation qui a produit sur des Français l'effet
l'on devait en attendre . Nous insérerons dans le
prochain numéro , les traits de bravoure de nos freres
d'armes , dans la journée du 8 frimaire.
que
( 179 )
Cette journée du s frimaire , que tant d'actions
fortes et courageuses ont rendue si glorieuse pour
les Français , a répandu en Italie une inquiétude générale
. Toutes les puissances de cette partie de l'Europe
, qui n'ont pas eu la sagesse de se renfermer dans
une stricte neutralité, ou de faire du moins , à l'exemple
du grand-duc de Toscane , une paix séparée ,
voyant le Milanais presqu'ouvert aux Français , tremblent
pour elles -mêmes. Le roi de Sardaigne sur- tout,
dont les états peuvent être d'un jour à l'autre enfermés
entre deux armées ennemies , est dans les plus
vives alarmes. On n'est pas même éloigné de penser
qu'il songe à se retirer , par une paix séparée , d'une
coalition dans laquelle on prétend qu'il a été entraîné
malgré lui . Un passage d'une lettre qu'il a
écrite à ses troupes peut appuyer cette conjecture.
Imitons , dit ce prince , les exemples de nos peres ,
" et nous parviendrons à une paix sûre et honorable .
" Cette paix , ajoute- t- il , fait l'objet ardent de mes
vaux , qui ne tendent qu'à la tranquillité et au
bonheur de mon peuple chéri . D'ailleurs , aux
fléaux inséparables de la guerre se joignent d'autres
Aéaux particuliers à ses états . Dans ce moment le
Piémont est en proie à des maladies qui y répandent
la consternation . Mais la cour de Vienne ne néglige
rien pour retenir Victor Amédée dans ses
intérêts et pour ranimer sa confiance . Elle promet des
renforts puissans . Mais pour exécuter une partie de
ses promesses , elle est obligée de rendre ses troupes
parjures. Elle a , dit - on , destiné pour le Milanais
celles qui , faites prisonnieres dans les Pays - Bas par
les Français , avaient juré de ne point porter les
NA
( 180 )
armes contre eux , et n'avaient obtenu leur liberté
qu'à cette condition . Ainsi , l'ambitieuse Autriche
se joue des conventions les plus sacrées ! Mais les
Français ne laisseront pas impunie cette violation de
la foi des sermens .
Les affaires générales de l'Italie et la situation particuliere
des états du pape excitent à Rome une trèsgrande
fermentation . Le gouvernement en est alarmé.
Cependant on mande de Venise qu'il continue de
faire exécuter à la rigueur les lois qui défendent aux
passagers français de séjourner dans les villes de l'état
ecclésiastique , et que le nonce Scotti a visité et
traité tous les membres du corps diplomatique qui
se trouvent dans cette ville , à l'exception du ministre
de France .
ANGLETERRE . De Londres , le 30 décembre.
Le mécontentement du peuple est toujours au même
degré . Les dépenses excessives d'une guerre sans justice
, sans gloire et sans utilité ; la cherté de toutes
les denrées ; la rareté de plusieurs objets de subsistance
; la stagnation des manufactures , privées de bras
et de capitaux ; l'état languissant de la navigation
interieure et extérieure ; en un mot , la diminution
très-sensible de tous les moyens de richesse territoriale
et industrielle , et l'accroissement de la misere
dans les classes inférieures : telles sont les causes véritables
et toujours subsistantes des murmures qui s'élevent
par - tout contre le gouvernement et de la fermentation
sourde qui le menace .
Mais ces causes si puissantes , si universelles , d'an(
181 )
xiétés , d'indignation et de ruine , est- ce par de misérables
réglemens , ouvrages de la colere et de l'effroi
du ministere , qu'on les fera cesser ? Est- ce en empêchant
les citoyens de se rassembler , d'écrire et de
parler , qu'on leur rendra la paix qu'ils réclament ,
les objets de subsistance dont ils sont dépourvus ,
et les moyens de travail qu'on leur a enlevés ? Est - ce
par des lois oppressives qu'on espere étouffer le sentiment
de résistance à l'oppression , provoqué depuis
si long- tems par tant de fausses et d'injustes mesures ?
Certes , notre ministere , qui dans tout le cours de
cette guerre a donné de si fréquentes preuves d'irréflexion
et d'incapacité , a bien pu concevoir cette espé-
'rance . Il a cru que les Anglais étaient assez touchés de
l'autorité des anciens exemples , pour permettre à leur
roi George III de les tyranniser à la manicre constitutionnelle
de Richard II , d'Elisabeth et de Charles II.
Aussi a- t- il introduit dans ses nouveaux bills les expressions
et les clauses des statuts faits sous ces regnes;
et lorsque le parti de l'opposition dans les deux
chambres s'est élevé avec tant de hauteur et de force
contre la tyrannie des nouveaux bills , on a entendu
les ministres répondre tranquillement : « Ce n'est
pas nous qui disons cela ; c'est Richard II , c'est
Elisabeth , c'est Charles II. Ce sont des monarques
dont tout bon Anglais doit respecter la mémoire , et
dont vous connaissez tous l'extrême tendresse pour
les libertés du peuple . " On serait surpris d'un tel
langage et d'une telle conduite , si l'on ne savait , par
l'expérience de tous les tems , que l'aveuglement de
ceux qui gouvernent s'accroît toujours à mesure qu'ils
s'avancent vers leur ruine .
( 182 )
Aussi , malgré les bills qui défendent de se rassembler
, d'écrire et de parler , on se rassemble , on
écrit et l'on parle comme auparavant , Le nombre
des pamphlets contre le gouvernement est très - considérable
; on les distribue encore avec plus de zele ;
on le lit avec plus d'avidité . Le ministere , de son
côté , cherche à se défendre par les mêmes moyens.
Mais jusqu'ici il n'a été heureux ni dans le choix
des armes , ni dans celui des défenseurs . Il vient
même d'être compromis dans l'opinion publique
d'une maniere assez grave par le zele imprudent d'un
de ses employés.
M. Reeves , magistrat de Londres , dont on connaît
le dévouement au ministere , a publié depuis peu
un écrit intitulé : Pensées sur le Gouvernement . « Il y
9 compare l'Angleterre à un grand arbre dont la
» monarchie est le tronc , et dont les deux chambres
» sont les branches . Ces branches , ajoute-t-il, ne tirent
» leur origine et leur nourriture que du tronc ; elles ne
" sont qu'un ornement , et peuvent être élaguées sans
" que l'arbre cesse d'être un arbre . » On imagine
aisément la rumeur qu'a excité cette phrase dans la
chambre des communes , lorsque l'un des membres
en a fait lecture , en dénonçant l'écrit comme un
libelle attentatoire au privilege de la chambre , et
par conséquent aux principes de la constitution.
MM. Fox , Shéridan , Grey , Erskine ont montré
le ministre caché sous le masque du libelliste ,, et
ont demandé que le procureur - général fûnt chargé par
la chambre de faire son devoir , et de poursuivre
l'auteur de cet écrit. On en a fait une lecture complette
; et malgré l'apologie de M. Reeves et de son
( 183 )
pamphlet faite par les deux ministres Pitt etWindham,
la chambre a arrêté qu'il serait informé contre l'auteur
des Pensées sur le Gouvernement.
Tandis que le ministere cherche ainsi , par des
moyens d'une obscure séduction , à rallier à lui tous
les hommes qui , par leur fortune et leur considé
ration personnelle , peuvent agir sur des centres par
tiels d'opinion , les chefs de l'opposition , qui deviennent
chaque jour davantage les chefs du parti
populaire s'adressent hautement à l'opinion
universelle du peuple . Ils lui dénoncent sans
cesse les sourdes manoeuvres et les audacieuses
•
attaques d'un ministere , qui prétend sauver
son pouvoir et l'honneur de son amour- propre ,
aux dépens de la tranquillité de l'Europe , de la
liberté , de la paix , et de la prospérité nationale.
Leurs voix éloquentes se font entendre des
bords de la Tamise jusqu'aux isles Orcades , et aux
côtes de Dunnagal ; et tout l'empire britannique
retentit encore de ces paroles mémorables de Fox.
et de Sheridan , prononcées dans la chambte des
communes les 30 novembre et 3 de ce mois.
Si le peuple me consultait , a dit Charles Fox
avant l'adoption des bills , je lui conseillerais de
faire des adresses , des pétitions , des représentations
; enfin , de prendre tous les moyens légaux
et constitutionnels pour les empêcher de passer.
Mais si le peuple échouait ; et qu'affligé , inquiet ,
il me consultât encore , je n'hésiterais pas à lui
dire : La résistance à l'oppression n'est plus une qui:stion
de morale ou de devoir. Je n'y vois qu'une ques
tion de prudence , uniquement dépendante de vos forces.
( 184 )
Ce généreux langage est celui de nos ancêtres , et le
résultat des principes de la glorieuse révolution qui
a toujours réglé et réglera toujours ma cenduite . "
Sheridan s'est levé . Non , a - t-il dit , il ne faut
pas que le peuple Anglais soit foulé aux pieds par
un Robespierre ... Oui , la ressemblance est trop frappante
pour qu'on s'y méprenne . Pour maintenir son
autorité , Robespierre tenait continuellement le
peuple en alarmes sur des complots et des conspirations
imaginaires qui lui servaient à river les fers de
la nation. Robespierre n'osait point aller voir le maire
de Paris , sans être accompagné de ses gardes . Robespierre
, sous prétexte d'assurer la constitution , subjuguait
la nation par ses exécutions militaires . Mais ce
tyran n'a pu suivre long- tems ce systême avec impunité.
Tout un peuple ne pouvait long- tems endurer
un joug si détestable , imposé par une main si indigne .
La déclaration de M. Fox doit être le sentiment
de tout véritable Anglais . "
q
19
On pense bien que M. Pitt n'a pas entendu tranuillement
de telles paroles . Il s'est levé avec un
air de trouble et de colere , dont toute la chambr
e a été frappée , et il a parlé d'un ton d'émotion
qui ne lui est pas ordinaire . M. Fox avait fait une
sor te d'appel au peuple . M. Pitt lui a répondu par un
appel à ce qu'il nomme les amis de la constitution , c'est- àdir
e , aux amis du ministere. Après une apostrophe à
sa patrie et à ses collégues : " J'ai cette confiance ,
a clit M. Pitt , qu'il reste aux lois anglaises assez de
po Ivoir pour déjouer toutes les manoeuvres , et pour
nir la trahison par- tout où elle se trouvera . Si
cet to puissance salutaire venait malheureusement à
pu
( 185 )
leur manquer , j'appelle tous les amis de la constitution
sous sa banniere , qui doit être leur point de
ralliement ; et là sur le champ de bataille , nous combattrons
pour ce que nous avons de plus cher ; ils
entendront ma voix les encourager à montrer autant
de vigueur pour une bonne cause que des hommes
désespérés en montrent pour une mauvaise . " ,
C'est ainsi que parle de son dévouement , de son
respect pour la constitution , un ministre qui depuis
quatre ans ne cesse d'en attaquer les principes , et qui
l'imprudence de l'exposer aux hasards d'une
a
guerre de révolution.
" On attaque, réplique Charles Fox, ma doctrine sur
la résistance à l'oppression . C'est une jouissance pour
moi de me l'entendre reprocher ; c'est la consolation
, c'est le prix de toutes mes peines pour défendre
la liberté . Qu'il est honorable en effet ce
crime que m'ont enseigné Sidney , Locke et Chatam !
qu'il est beau d'être les complices de pareils hommes !
Mânes sacrés que j'atteste ! les pures lumieres qui
vous ont éclairés ne s'éteindront pas plus dans mon
esprit que le feu divin dont vous brûlâtes pour la
liberté ne s'éteindra dans mon coeur ! Certes , elle
est légale et constitutionnelle cette doctrine de résistance
à l'oppression , toutes les fois qu'on veut exécuter
des mesures qui vont directement contre le voeu bien
prononcé de la majorité du peuple......
99
En conséquence de cette déclaration solemnelle :
et pour donner à l'opinion publique les moyens de
former un systême régulier de résistance à des bills
qui menacent la liberté publique et la sûreté individuelle
, il s'est tenu le 19 de ce mois , à la tavernę
de la Couronne et de l'Ancre , une assemblée extraor(
186 )
1
dinaire, présidée par M. Erskine , où , sur la motion
de M. Fox , appuyée par le duc de Bedfort , il a été
arrêté , à l'unanimité , qu'il y aurait , sans délai , uneassociation
dont l'objet serait :
1º. D'obtenir le rapport des actes relatifs aux assem
blées populaires et à la liberté de la presse ;
1º. De rendre au peuple anglais la plénitude des
avantages que lui assuraient le bill des droits et les
principes de la constitution .
Il a été arrêté en outre , à l'unanimité , qu'il serait
établi un comité pour proposer les moyens de mettre
à exécution la résolution ci - dessus , de former un
mode d'association , et le faire adopter par tous
leurs amis.
C'est an milieu de tous ces murmures contre le
ministre , et de tous ces plans de résistance à ses
actes arbitraires , que M. Pitt a présenté le 7 de ce
mois à la chambre des communes l'état des dépenses
pour l'année courante , état le plus considérable
qu'on ait jamais présenté en Angleterre pour la dépense
d'une année . Il se monte à 27,485,000 liv. sterl.
Pour subvenir à cette dépense , le ministre a
fait un nouvel emprunt de 18,000,000 sterling , dont.
la négociation était conclue d'avance. L'intérêt de
l'emprunt est de 4 liv. 16 s . 6 d. pour 100. Il a
ensuite proposé pour 1,123,000 sterlings de nouvelles
taxes , destinées à payer cet intérêt. Quelque prétention
qu'il ait montrée à détourner ces taxes de la
classe pauvre et industrieuse , il est impossible que des
droits établis sur les chevaux employés à l'agriculture
et au commerce ; des droits sur le sel ; de nouveaux
droits sur les taxes déja établies , etc. , n'atteignent
( 187 )
pas toutes les classes de la société , et qu'on n'en
souffre d'autant plus qu'on a perdu par 3 années de
guerre , plus de moyens de les payer. Le déficit sur
les produits de l'année derniere a été de plus de
millions et demi sterling. On peut juger de ce qu'il
sera cette année , si nous ne nous hâtons de travailler
au rétablissement de la paix , en écartant tous
les obstacles que la vanité , l'envie et l'ambition
de quelques individus voudraient opposer à l'intérêt
de la nation , et au vou très - prononcé de l'opinion
publique .
Quant à la France , c'est sur la valeur de ses troupes
non sur l'incertitude des négociations , qu'elle doit
raisonnablement fonder ses espérances de paix . Elle
doit être bien sûre que la coalition , qui la déteste
et la craint , ne lui accordera que ce qu'elle n'aura
ni le pouvoir actuel , ni même l'espérance de lui
refuser. Cela est vrai , plus particulierement encore
de l'Autriche ; car , comme disait le grand Frédéric ,
pour qu'une négociation de paix réussisse avec les Autrichiens
, il faut auparavant les avoir bien battus ; et les
derniers événemens arrivés sur le Rhin les autorisent
sans doute à croire , malgré tous leurs revers
précédens , qu'ils n'ont pas encore été assez bien
battus.
#
Pour nous , ce ne sont pas des visions politiques
qui nous délivreront de la guerre . Il y aurait certes
trop de folie à prétendre dicter des lois , sous prétexte
de négocier la paix ; à croire gagner , par des
conversations diplomatiques , ce qu'on n'a pu obtenir
par des succès militaires , à vouloir triompher par
ses ministres , quand on a succombé par ses soldats .
( 188 )
Ce serait , par exemple , une plaisanterie trop forte .
pour des ministres aussi gravés que les nôtres ,
d'exiger que la maison d'Orange soit rétablie dans
les Provinces - Unies , la maison d'Autriche dans les
Pays-Bas , le roi de Sardaigne dans la Savoie . Ce
serait une dérision trop puérile de demander sérieusement
à la France et à la Hollande , comme conditions
honorables de paix , suivant l'expression de
nos ministres , la propriété de la Corse , de la Martinique
, du cap Saint - Nicolas , du cap de Bonne .
Espérance ; et on ne pourrait , sans un extrême ridicule
, parler d'indemnités à la France et à la Hollande
pour les frais de la guerré que nous leur avons
faite , guerre , de notre part , si déplorable , si honteuse
, et par l'injustice de son origine , et par la
perfidie de l'exécution .
L'une ou l'aurre de ces extravagantes prétentions
annoncerait trop clairement que nos ministres se
moquent de nous , en nous promettant la paix . Ge
serait nous dire que leur véritable intention est de
parler au gouvernement de France une langue qu'il
ne peut entendre , ou dont il ne tiendra qu'à lui de
se croire offensé.
Au reste , nous verrons dans peu quel sera le résultat
de tous ces mouvements du conseil à Whitehall ; de
toutes ces conférences de ministres neutres ; de toutes
ces allées et venues d'ambassadeurs et de courriers .
Nous verrons par quels moyens nos ministres veulent
enfin sortir de la mauvaise route où ils sont entrés . Il
est fort douteux néanmoins qu'on leur laisse le tems
de les choisir , vu l'extrême mécontentement du
peuple et l'irritation générale des esprits .
M. Pitt
1
( 189 )
M. Pitt en a eu ces jours dernièrs une nouvelle
preuve . Il traversait à cheval vers une heure après
midi , le parc de Saint-James , accompagné de l'orateur
de la chambre des communes . Une foule de
peuple rassemblée dans le parc , ' parce qu'on croyait
que le roi devait aller au parlement donner son con◄
sentement aux deux derniers bills , entoura le ministre
, et un particulier voulut même prendre la bride
de son cheval . Mais M. Pitt piqua des deux , et fut
poursuivi jusqu'à sa maison par la foule qui le couvrait
de boue.
Ces gaîtés populaires pourraient guérir un homme
ordinaire de la manie de gouverner le peuple malgré
lui . Mais le véritable homme d'état ne se rébute pas
si facilement. La conscience de la haine publique ,
les dégoûts de l'amour-propre , les périls même de
la vie ne sont rien auprès du plaisir qu'il y a à se
mêler des affaires d'autrui sans en être prié ; à s'occuper
de tout pour tout brouiller ; à tracasser de
près et de loin pour être un peu connu ; à bouleverser
les états pour gagner quelqu'argent ou quelque
pouces de terrein ; à tromper , piller et exterminer
les hommes pour faire quelque chose . On sent bien
qu'un homme d'état serait indigne de sa sublime vocation
, si dans une carriere si remplie de gloine et de
bonheur , il pouvait être découragé par quelques
misérables impressions d'amour-propre ou de péril
passager.
Une commission composée du lord chancelier, de
l'archevêque de Cantorbery , du duc de Portland et ,
du comte de Mansfield , vient de donner le consentement
royal aux deux bills sur les assemblées sédi-
Tome XX.
( 190 )
tieuses , et sur les moyens de garantir la personne
du roi . Malgré tous ces moyens de garantie établis
par le bill , le roi , sur qui les dernieres insultes du
peuple ont fait la plus vive impression , n'a pas cru
prudent d'aller lui -même donner le earactere de lois
à deux bills si fortement impopulaires , malgré les
amendemens auxquels ils ont été soumis . A en juger
en effet par l'accident arrivé ce jour- là à M. Pitt ,
on pouvait craindre que la foule qui s'était rassemblée
sur le passage du roi , ne se portât à de nouveaux
outrages de parole ou de fait contre sa personne.
Quant aux nouvelles lois , on doute qu'elles soient
mises rigoureusement à exécution sans donner lieu à
une résistance qui pourrait devenir très -funeste au
gouvernement. Les sociétés populaires se multiplient
chaque jour , et discutent avec la même liberté sur
les affaires intérieures et les matieres de la politique
générale . Mais comme la loi défend de s'assembler au
nombre de plus de 50 dans un seul lieu , la plupart
d'entr'elles ont arrêté que chacune ne serait que de
49 membres ; on peut juger par ce seul trait de la
disposition des esprits et de la situation des choses .
RÉPUBLIQUE FRANÇAI‚S E.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils du 15 au 25 nivôse .
Nous l'avons déja dit , et nous le répéterons sans
doute encore , un bien immense doit résulter pour
la République et pour tous les citoyens du succès.
( 191. ).
de l'emprunt forcé ; mais le succès de l'emprunt forcé
dépend beaucoup de la promptitude de son recouvrement.
Le Directoire exécutif sent bien cette vérité
, qui ne peut être contestée que par ceux dont
les coupables voeux tendraient à ce qu'elle fût méconnue
; il a fait un message pour dénoncer au Corps
législatif les obstacles qu'opposent à cette grande
opération ceux-là même qui ont trouvé dans les crises
de la révolution des moyens de fortunes subites et
colossales . Pendant que le citoyen qui doit payer
peu , parce qu'il a peu , s'empresse d'apporter son
tribut à la patrie , l'opulence cupide et imprévoyante
s'agite pour ne pas lui payer sa dette ; la malveillance
, qui spécule sur les désordres et les malheurs
publics , répand ses calomnieuses exagérations sur
les erreurs que la confection hâtive des rôles a pu
faire commettre dans la répartition . Le Directoire a
proposé des mesures capables par leur sévérité de
déjouer et de punir toutes ces ruses et tous ces efforts ,
qui sont bien criminels puisqu'ils pourraient être si
funestes . Le Corps législatif les a adoptées ; les voici
telles qu'elles sont rédigées dans la loi .
1º. Tout imposable à l'emprunt forcé qui n'aura ·
pas payé le premier tiers de sa cotte au 30 nivôse ,
sera contraint pour la totalité de ladite cotte.
2º. Celui qui n'aura pas payé les deux tiers au 15
pluviôse prochain , sera contraint pour les de
restans .
tiers
39. Les contraintes seront décernées par les administrateurs
de départemens , dans les 24 heures ; et
sans autre formalité , il sera procédé à la saisie et
vente des meubles et effets des refusans .
( 192 )
On ne doit pas dissimuler cependant que le tems
n'a pas permis de chercher et de choisir les meilleurs
modes de répartition de l'emprunt forcé . Plus d'une
réclamation légitime a pu se faire à cet égard . Quelques
citoyens avaient pensé qu'ils devaient réclamer
auprès du Corps législatif , et ils se sont présentés à
la barre du conseil des Cinq - cents ; mais à peine
avaient- ils dit quelques mots qui désignaient pour
quel sujet ils y étaient venus , qu'un grand nombre
de voix se sont écriées à- la - fois : Cela regarde le Directoire
exécutif; et cette observation a suffi pour leur
ôter la parole . C'est en effet au Directoire que les
réclamations de ce genre doivent s'adresser ; il a du
s'occuper sans doute des moyens propres à lui faire
bien juger de leur vérité et à la reconnaître . Il faut
que toute la force nationale garantisse la plus
prompte et la plus entiere soumission à la loi ; mais
pour que la force ne puisse pas avoir l'air d'une violence
, il faut que la justice préside à toutes les
applications de la loi . On doit présumer que l'autorité
n'aura pas besoin de se montrer dans toute sa
rigueur pour assurer l'acquittement de l'emprunt
forcé . Plusieurs administrations de département ,
pour rendre grace aux législateurs de la France
d'avoir décrété cette grande et salutaire mesure , leur
ont fait part de l'empressement que toutes les classes
de citoyens mettent à y concourir.
Le Directoire exécutif a été autorisé à faire , dans
l'uniforme national , les réformes économiques qu'il
avait proposées ; mais la loi qui lui donne cette autorisation
stipule expressément qu'aucune des réformes
ne pourra rendre moins distinctes sur les vêtemens des
( 193 )
soldats républicains les trois couleurs devent natio
nales ; ces couleurs ont été le signe de ralliement ,
de la liberté et de la victoire ; il faut que le soldat
en se voyant couvert , se rappelle sans cesse sa gloire
et son devoir.
1
En attendant qu'il pût être´statué sur le régime
hypothécaire , il importait de donner aux acquéreurs
d'immeubles la faculté de purger d'hypotheque leurs
contrats d'acquisition . Une loi a été rendue à cet
égard : elle est rédigée en plusieurs articles trèsdétaillés
; l'esprit qui les a dictés répond parfaitement
à l'intérêt qui rendait la loi nécessaire ; le
gage de l'hypotheque est garanti en même- tems que
Pacquéreur est délivré de ses entraves : les actions
intentées par les corps administratifs étaient poursuivies
autrefois par les procureurs - généraux- syndics.
des départemens , à la diligence des procureurssyndics
des districts ; le Corps législatif , d'après
un message du Directoire exécutif , a décidé que
ces poursuites se feraient désormais par les commissaires
du Directoire près les administrations muni
cipales , et au nom de la République.
C'est Boudin qui a fait mettre ces mots : Au nom de la
République , à la place de ceux-ci proposés par Boissyd'Anglas
dans la premiere rédaction de la résolu
tion , au nom des commissaires près les départemens IL
est bien essentiel de rappeller ainsi , par les énoncés
de toutes les lois et de tous les actes du gouvernement
, cette unité qui fait le caractere et la
force de la République Française .
Les officiers de santé et les membres du consei
de santé n'avaient pas été compris dans la loi da
1
Q 3
( 194 )
28 fructidor dernier , qui accorde un supplément
de 8 liv . par mois en numéraire aux officiers de terre
et de mer ; cette exception était un oubli qu'il fallait
réparer , et cette réparation , trop juste , a été le
sujet d'une loi qui n'a pas trouvé de contradicteur.
Pendant que le Corps législatif décrete de grandes
mesures qui doivent porter de nouveaux fonds au
trésor de l'état , il s'occupe de l'enrichir encore par
de continuelles économies ; il a pensé que dans un
moment où les frais d'impression sont immenses , il
devait les supprimer pour les résolutions qui n'auraient
pas une grande importance ; en conséquence ,
toutes les résolutions seront désormais terminées par
ces mots : La présente résolution serà ou ne sera pas imprimée.
Le Corps législatif a ordonné que l'anniversaire de
la mort de Louis XVI serait célébrée dans toute l'étendue
de la République . Voici les dispositions de
la loi qu'il a rendue à ce sujet :
1º. Le Directoire exécutif est chargé , conformément
à la loi du 18 floréal de l'an 3º . , de faire célébrer
le 1er. pluviôse prochain , jour qui répond au
21 janvier ancien style , une fête par toutes les communes
de la République et par les armées de terre
et de mer. 2° . Le 1er . pluviôse , à midi , dans chacun
des conseils , le président prononcera un discours et
recevra le serment que chaque membre fera individuellemeut
de haine à la royauté et d'amour pour
la République .
-
Thibaudeau a combattu la proposition du serment.
Pourquoi des sermens , a- t - il dit ? les Républicains
ont-ils besoin d'en faire pour défendre la
( 195 )
République ? Ils sont inutiles pour garantir la foi
de ceux qui ne le sont pas . Reportez vos yeux sur
les premieres années de la révolution . Que de sermens
que de parjures ! Il ne faut pas mettre les
hommes entre leur conscience et les signes extérieurs
qui trop, souvent sont menteurs. Le Peuple Français
a accepté la constitution républicaine ; cela nous
suffit pour y mourir fideles , et pour nous assurer
que la République est impérissable . Avons - nous
donc douté de sa stabilité ? avons - nous douté de
nous - mêmes ? Le serment que vous demandez semblerait
le faire croire , et il ne faut pas que l'on croie
ce qui n'a jamais été , ce qui ne sera jamais dans vos
coeurs .
Ce n'est point , lui a répondu Lehardy , pour
garantir ma foi et celle de mes collegues que je
demande le serment . Je pense comme Thibaudeau
que ce serait là une bien mauvaise garantie , si elle
était nécessaire ; mais le serment est une explosion
des sentimens intérieurs de l'homme ; c'est le seul
moyen qu'il ait de les manifester jusqu'à ce qu'il
ait pu les prouver , je veux que les représentans de
la France se donnent dans une pareille manifestation
un gage d'amour et d'union ; la nation y verra un
nouveau gage de gloire et de bonheur.
Ce sont là les raisons qui ont determiné la prestation
du serment individuel ; il est doux de penser
qu'il sera prononcé dans les mêmes sentimens qui
l'ont fait adopter . Pourquoi le Corps législatif se
serait- il rendu aux raisons de Lehardy , si la grande
majorité de ses membres n'étaient pénétrés des sentimens
qui les lui ont inspirées .
0 4
( 196 )
Le Corps législatif , en faisant un jour de fête de
l'anniversaire de la mort de Louis XVI , n'a pas prétendu
que la mort même d'un roi pât- être un grand
sujet de joie pour des hommes libres ; il a entendu
rendre hommage à la République , de la victoire
qu'elle a remportée sur le préjugé , qui mettait les
crimes d'un seul homme au- dessus de toutes les
Iris.
Le Corps législatif a pensé que la demande faite
par le Directoire exécutif de 3 millions en numéraire
métallique , pour le ministre de la police générale
, et de 20 millions , même valeur , pour celui de
l'intérieur , n'était pas assez motivée par l'apperçu
des dépenses auxquelles ces fonds sont applicables ;
il n'a voulu accorder provisoirement qu'un million
pour le ministre de la police , et cinq pour celui
de l'intérieur .
Plusieurs assemblées primaires et communales
parmi lesquelles on remarque celle des cantons de
Saint-Dié , de Lectoure , du département de l'Arriege ,
ont fait des actes inconstitutionnels ; une violence
qui était loin d'être républicaine les a poussés à ces
violations du pacte social. Le Corps législatif a cassé
tous les actes qui étaient les résultats de ces excès
punissables . Mais en annullant les nominations des
fonctionnaires publics , il a ordonné que tout ce
qu'ils auraient pu faire dans l'exercice de leur magistrature
momentanée serait maintenu , pourvu que
les formes légales eussent été respectées . Mais les
formes légales n'ont- elles pas pu être respectées
pour couvrir la violation de la justice dans le fond ?
Les magistrats que la loi a destitués ont-ils pu porter
( 197 ) .
dans leurs fonctions un esprit et des sentimens étran
gers
à ceux dont l'influence criminelle les avait
créés ? C'est ce qui est difficile à croire ; et voilà
pourtant ce que la loi suppose .
Il était impossible que le Corps législatif ne s'occupât
point du sort des propriétaires , dont les plus
riches ont été réduits presqu'à la mendicité par le
décroissement progressif et rapide de la valeur des
assignats .
Nous avons déja annoncé le rapport que Beffroi
avait fait au nom de la commission chargée d'examiner
la proposition du résiliement des baux de
toute espece ; la commission avait pensé que cette
proposition devait être rejettée . Mailhe s'est élevé
contre cet avis . Villers et Vilars ont voté pour le
respect et l'inviolabilité de toutes les transactions .
Entre ces opinions opposées , Goupilleau ( de Montaigu
et Boudin en ont présenté un intermédiaire
en quelque sorte comme celle de la commission . Ils
ont proposé , en faveur des fermiers , de respecter les
baux ; et en faveur des propriétaires , de leur accorder
des indemnités . Toute cette question relative aux
baux , nous devons le dire , nous a paru présentée et
discutée avec bien peu de précision . Ceux - là ont
bien mal compris les droits des propriétaires , ils ont
bien mal entendu leurs intérêts qui , pour les faire
indemniser , ont demandé le aésiliement des baux .
Ce n'est pas le résiliement des baux , mais leur exécution
qu'il fallait demander en faveur des propriétaires
; tel fermier qui par une transaction , passée
en 87 ou 88 , s'est engagé à donner cent mille livres
à són propriétaire ; enfin , délivrant aujourd'hui la
1
( 198 )
même valeur nominale en assignats , re lui donne pas
réellement la centieme partie de cette somme. Le
bail n'est donc pas exécuté , et il doit l'être , à moins
que les législateurs ne voulussent prêter la force des
lois à leur violation et à celle des contrats . La nation
en ne recevant aujourd'hui elle -même les assignats
qu'à 99 pour 100 de perte , a marqué comment les
fermiers doivent payer les propriétaires. La mesure
établie pour les intérêts publics doit être appliquée
aussi aux intérêts particuliers . Il ne doit pas y
avoir
deux regles puisqu'il n'y a pas deux justices . Le
conseil des Cinq- cents , après avoir rejetté la proposition
du resiliement , a renvoyé à la commission
l'examen de toutes les propositions qui ont été faites
dans le cours de la discussion sur les moyens dim .
demniser les propriétaires.
a
La commission , chargée d'examiner le message
du Directoire exécutif , qui demande le rapport de
la loi du 3 brumaire sur l'organisation de la marinę ,
a proposé de passer à l'ordre du jour sur cette demande
; et déja le président commençait à mettre
aux voix cette proposition , lorsque Rouhier en
obtenu l'ajournement. La décision que vous allez
prendre à cet égard , a- t - il dit , est d'une grande
importance pour la Ré ublique ; car il s'agit de
décider si vous aurez une marine , ou si vous serez
sans aucun moyen d'en avoir. Je vois dans la commission
, qui vous propose l'ordre du jour sur le
message du Directoire , les mêmes membres du
comité qui a fait adopter la loi du 3 brumaire à la
Convention . Ont- ils été indépendans de cet amour
exclusif qu'ont tous les hommes pour leur propre
( 199 )
1
ouvrage , dans l'examen que vous leur avez confié ?
Voilà ce que je ne veux pas ignorer , et ce qu'une
décision approfondie peut seule m'apprendre .
Il s'agit seulement d'une chose , a dit Ferment ,
c'est de savoir si dans l'organisation de la marine
on séparera la plume de l'épée , et si le commissaireordonnateur
sera militaire , au desir du Directoire ,
ou civil comme le demande la commission . Quant
à moi , je pense que tout ce qui est du ressort de
la plume doit être confié à un administrateur , et
tout ce qui concerne l'épée à un militaire . Ces mots ,
d'un ancien usage , plume et épée , expriment plus
un préjugé que des idées ; et de pareils mots ne
peuvent pas servir de bâse à une opinion raisonnable
. Pour déterminer à quel genre de fonctions
un homme est le plus propre , il faut observer dans
les habitudes où sa profession le fait vivre , dans
les études qu'il a dû faire pour l'exercer , quel genre
d'esprit et de caractere il a dû se former. Croit- on
que ce mot la plume , désigne mieux le talent d'un
intendant des ports , que celui d'un militaire , comme
Bougainville , par exemple . Nous reviendrons sur
ces idées , et nous en ferons l'application lorsque
le message du Directoire sera concurremment discuté
avec l'avis de la commission , qui veut l'écarter
par l'ordre du jour , heurement ajourné .
Tous les habitans de la Vendée ne sont pas entrés
dans cette croisade religieuse et royale , qui depuis trois
années fait couler tant de sang , et a ravagé une des
plus belles parties de la France . Il en est un grand
nombre qui sont restés fideles à la République ; mais
échappés à la destruction qui a ruiné leurs propriétës
( 200 )
ils errent en proie au besoin . La patrie devait le
recueillir. Le Corps législatif a décrété qu'un secours
journalier d'une livre de froment leur serait accordé.
Ce secours est modique sans doute , mais la nation
doit être bienfaisante avec économie , pour que sa
bienfaisance puisse s'étendre à tous ceux qui ont des
droits à la réclamer . Doulcet a demandé que des
secours fussent aussi accordés aux réfiés du département
du Calvados ; ils y ont les mêmes droits.
que les réfugiés des départemens de la Vendée ; dans
le Calvados , comme dans la Vendée , on a saccagé ,
brûlé les propriétés au nom du respect pour la propriété
; on a massacré les hommes au nom de l'humanité
; au nom d'un Dieu mort sur la croix . pour le
salut du monde , on a crucifié des femmes , des enfans
, parce que des époux et des peres étaient républicains
toutes ces exécutions catholiques se sont
faites de par le roi ; ce qui prouve beaucoup en faveur
des rois et des prêtres . Cependant , à la demande faite
par Doulcet , un membre , dont nous ignorons le
nom , s'est écrié qu'avant de décréter tant de secours ,
il faudrait avoir sous les yeux le compte des dépenses
de la nation , pour savoir si elle peut tout
donner. Celui qui en doute , lui a répondu Doulcet ,
voudrait faire douter des ressources de la nation.
Qui , a ajouté Mathieu , il serait tout aussi raisonnable
de demander un pareil compte au moment où nos soldats
sortans couverts de blessures d'une bataille livrée
pour la République , et de leur fermer , en attendant
qu'il fût rendu , les portes des hôpitaux .
On a renvoyé à une commission la proposition
d'autoriser le Directoire exécutif à établir des auto(
201 )
1
itės militaires dans les départemens où la constitution
n'a pas pu être acceptée , parce qu'elle n'a pu
y être présentée , pour s'assurer les biens confisqués
des émigrés , mais restés encore entre les mains de
leurs peres et meres ; la République les avait placés
sous le séquestre.
On avait senti ensuite que ce séquestre , qui interdit
aux peres et meres la libre disposition même
de ce qui leur appartenait exclusivement , était une
mesure , si -non injuste , au moins violente et dure .
Par une loi du 9 floréal , la Convention nationale
voulut concilier les intérêts des peres et meres des
émigrés et ceux de la République ; elle décréta que
la République entrerait en possession de tout ce qui
devait revenir aux émigrés , et que les peres et meres
rentreraient dans la libre jouissance de ce qui était
à eux , et non à leurs enfans .
Cette loi , qui parut d'abord favorable aux parens
des émigrés , parut ensuite leur être contraire , et
l'exécution en fut suspendue .
Pons ( de Verdun ) , soumettant cette question difficile
à des discussions nouvelles , a proposé de lever
la suspension , et de donner à la loi du 9 floréal son
exécution pleine et entiere .
Ce qu'il était facile de prévoir est arrivé : une
discussion qui touchait si profondément à tant d'intérêts
particuliers , et qui réveillait des opinions si
incertaines encore et si peu déterminées sur le véritable
intétêt de la République , a développé dans
le conseil des Cinq-cents , avec beaucoup d'idées ,
beaucoup plus de passions encore .
La mise en possession de la république a paru une con202
)
fiscation d'abord , et ensuite une expropriation nonseulement
des émigrés , mais de leurs pereset meres .
Or toute idée de confiscation réveille aussi avec
elle beaucoup d'idées odieuses : les tyrans et les
despotes ont presque toujours ajouté des confiscations
aux lois pénales , et les républiques presque
jamais . En chassant les Tarquins , Rome libre et républicaine
ne confisqua pas leurs biens ; et les Tibere
et les Néron commençaient toujours par s'emparer
de tous les biens des citoyens généreux et magnanimes
qu'ils voulaient proscrire .
Ces vérités sont incontestables ; elles se présentaient
bien facilement dans la question débattue ,
elles ne pouvaient y jetter aucune lumiere . Les lois
sur les émigrés et sur leurs biens ne sont ni des lois
judiciaires , ni des lois pénales ; ce sont des lois de
la guerre , et ce point de vue seul nous dispensera
de suivre dans toute leur étendue les discussions
qui ont éclaté dans le conseil des Cinq- cents .
La premiere opinion qui ait été remarquée est
celle d'Audouin , et ce qu'il s'est attaché principalement
à établir , c'est que l'exécution de la loi du
9 floréal est avantageuse aux parens d'émigrés , puisqu'elle
les remet en possession de toutes les portions
de biens qui leur appartiennent réellement .
La seconde opinion qu'on a entendue n'a pas
eté seulement remarquée , elle a été repoussée par
de violens murmures . Toutes les idées de justice , disait
Dumolard , seront confondues , comme cela est déja arrivé
dans la révolution ; le brigandage des individus sera
consacré par l'exemple du gouvernement . Ces mots ont été
comme lesignal d'un combat : vingt voix ont demandé
( 203 )
le rappel de l'orateur à l'ordre . Chenier s'est élancé
à la tribune pour démontrer que Dumolard devait
être censuré dans le procès verbal , et Dumolard
a subi cette censure , après avoir donné des explications
qui ont paru aggraver , plutôt qu'atténuer
sa faute. Cependant , il a repris son opinion et l'a
suivie dans les longs développemens qu'il lui avait
donnés dans un discours écrit .
Plus la discussion se prolongeait , plus les opinions
paraissaient se partager : Boissy- d'Anglas et
André- Dumont ont voté contre le projet présenté
par Pons ( de Verdun ) . Enguerrand , Bourdon ( de
l'Oise ) et Chenier ont défendu les principes de
Pons ( de Verdun ) comme nécessaires au maintien
de la République .
Le décret qui suspendait la suppression de la loi
du 9 floréal a été rapporté par la commission , et les
autres motifs qui paraissent avoir déterminé principalement
ce rapport , c'est que les biens des émigrés
restés dans les propriétés de leurs peres et meres , ne
sont pas cependant leurs propriétés ; c'est que si les
émigrés ne fussent pas sortis de France , ils en auraient
été mis en possession avant l'ouverture des successions
; c'est que ceux même qui ne seraient pas entrés
en possession de leurs portions dévolues , en
auraient dépensé les produits , puisqu'ils auraient
vécu aux frais de leurs parens ; c'est que si en levant
le séquestre , la république ne s'assurait pas à l'instant
de toutes les portions qui doivent lui revenir , elle
n'aurait aucun moyen de s'assurer la conservation
d'aucune de ces portions ; c'est qu'enfin , tous les
principes de justice naturelle et de justice sociale
1
( 204 )
autorisent la République à prendre les indemnités de
la guerre parricide qui lui est faite , à l'instant que
cette guerre dure encore , et sans être obligée à attendre
le décès des peres et meres des émigrés . Le
conseil des Anciens a déja reconnu l'urgence de
cette résolution , malgré la vive opposition de quel
ques -uns de ses membres , et tout doit faire espérer
qu'il la sanctionnera.
Le conseil des Anciens a appreuvé la résolution
qui suspend Job Aimé des fonctions législatives .
Regnier a fort bien observé qu'il ne s'agissait dans
cette affaire que d'appliquer la loi du 3 brumaire ,
et non de la discuter , et que pour cela il suffisait
de s'informer si Job Aimé était dans les cas qu'elle
a prévus ; ce qui était trop clair pour qu'il fût possible
de la contester. Mais plusieurs membres , et
Lanjuinais sur-tout , sans s'occuper de Job Aimé et
de son délit , voulaient attaquer la loi même du
3 brumaire ; on leur a imposé silence en leur observant
que le conseil des Anciens ne pourrait laisser
entamer dans son sein une discussion de ce genre
sans usurper l'initiative des lois . C'est cette usurpation
qui blesserait véritablement la constitution dont
les ennemis de la loi du 3 brumaire se prétendent
les défenseurs exclusifs ; s'ils sont sinceres dans les
motifs apparens de leurs opinions , ils s'estimeront
heureux quelque jour d'avoir été vaincus dans leurs
prétentions . Mais le conseil des Anciens a refusé de
sanctionner la résolution qui portait que Job Aimé
ne pourrait être poursuivi devant aucun tribunal
que sur un décret d'accusation rendu par le Corps
législatif après toutes les formes constitutionnelles .
Cette
( 205 )
Cette résolution n'était pas revêtue elle -même de
ces formes : lorsqu'un message du conseil des Anciens
est venu faire part à celui des Cinq- cents que sa résolution
avait été rejettée , Quirot en a sollicité avec i
instance une nouvelle pour la garantie d'une représentation
nationale . Doulcet a observé que la constitution
suffisait pour cette garantie , et que des lois nouvelles
n'étaient pas nécessaires pour l'assurer.
Le conseil des Anciens a rejetté la résolution qui
donnait une troisieme section au tribunal criminel
du département de la Seine . Vernier qui a voté pour
son adoption prétendait que l'article de la constitus
tion était conçu en des termes facultatifs et non
limitatifs . Il y a deux sections dans le tribunal criminel
du département de la Seine , dit la constitu
tion ; mais Goupil de Préfeln a prouvé que ces mots
il y a étaient limitatifs ; car toutes les fois que la
constitution s'exprime d'une maniere facultative elle
ajoute toujours aux mots il y a , ceux- ci , au moins ou
au plus.
Lacuée pensait que les mêmes raisons devaient
faire rejetter la résolution qui adjoint pour six mois
seulement au directeur du jury du département de
la Seine six autres directeurs pris dans le tribunal
civil ; mais le conseil des Anciens n'a pas partagé
cette opinion.
Le conseil des Cinq- cents a pris une résolution qui
exclud le citoyen Mersan , député du département
de Loiret , des fonctions législatives ; il est coupable
de plusieurs des faits prévus par la loi du 3 brumaitė .
Déverité a écrit au conseil des Cinq - cents qu'il
était inscrit sur une liste d'émigrés faite par le dépar
Tome XX. P
( 206 )
tement de la Somme ; mais que , proscrit par les auteurs
du 31 mai , et rappellé depuis le 9 thermidor
dans le sein de la représentation nationale , il n'avait
pas pensé que la loi du 3 brumaire lui était applicable
. Le rappel de Déverité dans le Corps législatif
équivaut à une radiation ; le conseil des Cinq- cents a
passé à l'ordre du jour ainsi motivé .
Le même conseil a créé plusieurs commissions pour
faire l'examen de plusieurs messages du Directoire
exécusif , relatifs à des objets d'administration qui
sont tous de la plus grande importance . Cet article
est déja trop long .
Nous renvoyons au prochain numéro l'extrait des
discours de Camus et de Drouet , sur leur longue et
glorieuse infortune .
PARIS. Nonidi , le a9 nivôse , l'an 4. de la République,
Les relations sur l'esprit qui regne dans le Midi sont
toujours contradictoires , l'un et l'autre parti exagere les événemens
ou les simples dispositions . Il paraît que les ressentiments
mutuels occasionnent des voies de fait et que les
haines respectives s'alimentent au lieu de s'éteindre .
Des lettres de Lyon , du Puy-de-Dôme , d'Aix , de Marseille
, ne font mention que d'assassinats et d'horreurs com .
mis au chant du Réveil du Peuple , ou aux cris de vive la
montagne , vive les sans- culottes.
On cherche en vain la vérité au milieu des récits affreux
consignés dans les feuilles publiques qui imputent ces scenes
atroces et sanglantes , tantôt aux royalistes , tantôt aux terroristes
. Des réclamations d'autorités constituées de différentes
communes démentent la plupart de ces faits . D'un autre
( 207 )
côté , le Directoire exécutif écrit au ministre de l'intérieur
que les massacres se multiplient , et que l'esprit de révolte se
propage dans un grand nombre de départemens ; il attribue
ces désordres à la pusillanimité et à l'incivisme des admitrateurs
,, et invite en conséquence le ministre à faire exécuter
la loi du 3 brumaire dans les diverses administrations
de la République .
Les nouvelles de Toulon sont plus satisfaisantes ; une
lettre du frere de Bergoing apprend que tout y est d'accord ,
que la paix la plus profonde regne dans cette commune .
Toutes les autorités constituées sont patriotes ; l'esprit public
y est excellent .
Le Censeur des Journaux , en observant que le ministre
- de l'intérieur est également accablé et de dénonciations
ameres , et de dégoûtantes apologies , paraît craindre que
l'abus de l'exercice du droit de surveillance envers les magistrats
, n'amene le triste résultat d'écarter des fonctions
publiques , les hommes les plus capables par leurs talens et
leurs vertus de les bien remplir. Tous se tiendront à l'écart
ajoute-t-il , et ne voudront jamais entrer dans une arene
célebre par tant de chûtes .
Ceux qui aux lumieres et à
la probité , sauront unir le courage de la vertu , en faisant
réellement le bien , braveront les reproches et les défiances
les plus exagérées , de peur d'accroître chez les ambitieux
l'espoir de s'élever par la calomnie .
On assure que Paris est approvisionné en ce moment pour
15 jours à l'avance ; on a même doublé la livraison de
farine faite aux boulangers ; ainsi le pain pouvant être cuit
de la veille n'est plus distribué tout chaud comme auparavant.
On ajoute que les farines qui ont été payées jusqu'à
138 liv. en numéraire , ne sont plus reçues dans les
sins qu'au prix de 80 à 90 liv .
maga-
La nécessité de payer l'emprunt forcé , la recherche impitoyable
des jeunes gens de la requisition , les actes de
P 2
( 208 )
4
vigueur du gouvernement , soit contre la licence de la presse ,
soit pour la police des spectacles ; les rassemblemens qui
se font au Panthéon , et deviennent de jour en jour plus
nombreux ; l'expulsion de J. J. Aymé et de Mersan du
Corps législatif , l'approche du 21 janvier , époque dont le
souvenir ne produit pas dans toutes les ames la même impression
; toutes ces différentes causes réunies occasionnent de
l'agitation , des craintes et des mécontentemens ; les esprits
s'aigrissent , les plaintes . ameres , les dénonciations se multiplient
, et le gouvernement tourmenté en sens contraire par
les deux partis , tient difficilement la ligne intermédiaire.
S'il est forcé de pencher d'un côté , on s'apperçoit que ce
n'est pas de celui des royalistes ; cette politique est sage ,
mais elle exige beaucoup de prudence ; c'est aux amis de
l'organisation constitutionnelle à aider le gouvernement à se
maintenir dans la direction convenable .
Une résolution approuvée le 23 nivôse , ordonne que le
jour de l'anniversaire de la punition du dernier roi , tous
les membres des autorités constituées déclareront individuellement
qu'ils sont sincerement attachés à la République ,
et qu'ils vouent une haine éternelle à la royauté .
L'Historien , dans une dissertation plus'subtile encore que
spécieuse , fait la critique de ce décret. Il pense que tous
ceux qui sont à la tête d'une administration sociale sont des
rois , quelle qu'en soit la forme constitutionnelle , quelque
nom que l'on donne aux administrateurs suprêmes . Il faudra
donc que nos 5 directeurs rois se haissent eux- mêmes et
qu'ils soient haïs par toute la hiérarchie des autorités cons
tituées . Il faudra donc qu'ils jurent de haïr les rois alliés
de la République Française ; comment concilieront- ils , ce
serment de haine avec l'amitié promise aux rois de Suede ,
de Danemarck , d'Espagne et de Prusse , dans des traités
récens ? Avec un peu moins de finesse , on croit tout bonnement
que cette haine de la royauté , n'a pour objet que
( 209 )
la royauté qui voudrait se reproduire en France . Quant aux
einq rois , il y a long-tems que les royalistes quafifient ainsi
le Directoire . La meilleure réflexion de l'Historien est celle - ci :
Les sermens sont peut-être aujourd'hui de bien fragiles garans
de la fidélité des hommes .
Réal avait proposé la formation d'un jury de commerce
pour examiner les réclamations relatives à l'emprunt forcé ,
et pour atteindre les fortunes scandaleuses qui se sont élevées
en très-peu de tems par le moyen de l'agiotage . On annonce
qu'il sera établi un jury de cette nature . C'est une idée infiniment
sage , et qui pourra rendre la mesure salutaire de
l'emprunt forcé juste sous tous les rapports .
D'après un arrêté du Directoire exécutif , la bourse a été
ouverte le 22 dans l'église et les accessoires dépendans de
la maison nationale , dite des Petits - Peres . On ne peut y
être admis que muni de sa quittance d'emprunt forcé.
Le 24 , le louis a varié de 5250 à 5150 liv .
- de 5050 à 5100 liv . Le 26 , de 5125 à 5200 liv .
de 5200 à 5300 liv .
―
Le 25 ,
Le 27-,
Les marchandises ont baissé d'une maniere très- sensible.
On commence même à s'appercevoir d'une diminution
dans les denrées de premiere nécessité.
Le prix le plus bas des grains achetés par les agens ,
et pour le compte du gouvernement , a été déclaré par le
Directoire exécutif être , savoir : Le froment , de 1000 I
le quintal . -Le méteil , de 850 liv . Le scigle , de 700 liv.
L'orge , de 650 liv . L'avoine , de 800 liv. ---
-
Un arrêté du Directoir exécutif ordonne à tous les directeurs
de spectacles de faire chanter , sous leur responsabilité
, les chants républicains connus par leur influence
sur l'esprit public des Français , tels que la Marseillaise , Ga ira ,
Veillons au salut de l'Empire et le Chant du Départ. Le mem é
arrêté défend de chanter , faire chanter ou laisser chanter
Fair homicide du . Réveil du Peuple.
( 210 )
Il est bon , et il est même du devoir de l'autorité publiqué ,
d'interdire ce qui tend à troubler l'ordre , et à nourrir des
idées de vengeance . L'air lugubre et un peu cannibale
du Réveil du Peuple , a servi de signal et de véhicule à
tant d'atrocités , qu'on ne peut que desirer de le voir tomber
dans l'oubli ; mais les autres dispositions de l'arrêté ont donné
lieu à de nombreuses dissertations publiées dans différentes
feuilles . Les uns ont trouvé au moins indiscret de commander
ce qui n'a de prix que par une expression libre
et spontanée ; d'autres ont assuré qu'il avait suffi d'ordonner
de chanter la Marseillaise pour priver du plaisir qu'ils avaient
à entendre cet hymne , ceux qui savent le mieux en apprécier
le mérite , et que d'ailleurs l'action de la haute police
ne porte que sur des droits négatifs et ne s'étend pas
jusqu'à la faculté positive d'ordonner même ce qui serait
bon et utile sans l'autorisation de la loi.
Un député anonyme a publié dans le Censeur des Journaux
son sentiment sur l'arrêté du Directoire . Il le trouve
arbitraire , d'après l'art . VII de la déclaration des droits
qui porte que nul ne peut être contraint de faire ce qui
n'est pas ordonné par la loi. "
"
Le Directoire , persuadé qu'il était nécessaire d'interdire
le Réveil du Peuple , comme sujet de trouble , a- t- il voulu
éviter l'incohérence de proscrire aussi ces hymnes purs d'oiigine
, sublimes de composition , et propres à exciter un enthousiasme
honorable ? Nous pensons qu'il ne peut avoir eu d'autre
arriere -pensée. Inviter simplement les directeurs de théâtres à
faire jouer les airs républicains eût été peut - être insuffisait ;
ordonner a paru sans doute plus efficace . Il n'est pas inutile
cependant d'avertir l'autorité exécutive , lorsqu'elle outrepasse
ses attributions ; mais plus les écarts du pouvoir paraissent
dangereux , moins aussi doit-on lui fournir des occasions qui
deviennent quelquefois son excuse .
-
Le ministre de la police générale , informé que l'arrêté
( 211 )
1
du Directoire avait été mal accueilli au théâtre de la rue
Feydeau , et que les air républicains avaient été hués , at
écrit de suite au général en chef de l'armée de l'intérieur ,
pour le charger de faire saisir sur- le-champ tous ceux qui
contreviendraient à l'arrêté du Directoire et s'opposeraient
à son exécution.
1
Le même ministre a adressé aux directeurs des théâtres
de Paris une circulaire , dans laquelle il leur représente
que les spectacles doivent être l'école des moeurs républicaines
, et qu'ils doivent sans cesse offrir aux amis de la
revolution les images qui leur sont cheres , et non caresser
dans l'ame de ses ennemis le souvenir d'un régime proscrit
, par des objets propres à le rappeler . Ces observations
ont eu pour motif l'affectation avec laquelle beaucoup de
sitoyens avaient applaudi à la vue d'un acteur vêtu d'un
uniforme blanc . C'est pourquoi le ministre ajoute que , sur
la scene comme dans nos camps , il convient de remplacer
l'habit blanc par l'uniforme national.
Par un autre arrêté du Directoire , du 23 , tous les
arquebusiers
, fourbisseurs , armuriers , marchands ou brocanteurs
ayant des armes , sont tenus de déclarer au bureau de l'étatmajor
le nombre , la nature , l'espece et l'état des armes
qu'ils possedent , à quel titre que ce soit , et même de
celles par eux vendues depuis le 25 vendémiaire dernier
jusqu'à ce jour,
Le journal intitulé l'Ami des Lois a publié le 3 nivôse ,
et plusieurs feuilles avaient répété d'après lui, que la jonction
de Jourdan et de Pichegru s'étant opérée , il s'était engagé
ane affaire générale , plus importante et plus meurtiere que
celle de Fleurus , dont l'issue avait été la déroute complette .
de l'armée autrichienne à cette nouvelle que l'Ami
des Lois avoue depuis avoir été fort exagérée , a succédé
celle d'un armistice entre les généraux Clairfayt et Pichegru ;
cette derniere circonstance a été long- tems incertaine . Mais
( 212 )
on assure que la suspension d'armes a été ratifiée pour an
mois , par le Directoire exécutif.
On lit dans le Rédacteur que l'armée de Sambre et Meuse
et celle du Rhin , conservent sur la Moselle et la Sarre ,
dans les lignes de la Quiesch et dans le Luxembourg , des
positions inexpugnables ; et ne se sont retirées de plusieurs
postes plus avancés que par suite de la trêve et pour assurer
leurs quartiers d'hiver ; que d'ailleurs elle se renforcent
journellement et seront bientôt en état de reprendre l'offensive.
On a regardé ici pendant quelque tems la mort de l'impératrice
Catherine comme un événement presque certain .
Nous avons attendu que cette nouvelle fût confirmée par
quelqu'avis officiel ; mais il paraît qu'elle n'était nullement
fondée .
Louvet s'exprime ainsi dans la Sentinelle du 9 nivôse :
Je sais d'une maniere très - certaine qu'il est faux que
Barthelemy soit destitué
Une lettre que l'on assure être authentique , porte que
le projet formé par le ministere anglais d'importer des émigrés
dans la Vendée a échoué , et que le général Doyle a
fait évacuer l'Isle - Dieu , le 26 frimaire à 9 heures du matin ,
par toutes les forces qui étaient sous ses ordres.
Le représentant du peuple Reverchon , commissaire du
gouvernement , est entré dans Lyon , le 19 nivôse , à la
tête de quelques mille hommes , accompagné de six à huit
pieces de canon. Les postes ont été aussi - tôt relevés , la
municipalité a été destituée , et une proclamation affichée
dans les principaux endroits .
Un arrêté pris le même jour , déclare nulle la réorganisation
de la garde nationale de Lyon , faite au mépris des
formes exigées par l'article 24 de la loi du 28 prairial ;
ordonne la remise , dans les vingt- quatre heures qui suivront
la publication de l'arrêté , de toutes les armes appartenantes ,
soit à la République , soit à la commune ; enjoint aux citoyens
qui , à l'époque du 6 messidor , n'étaient pas domiciliés à
Lyon depuis six mois , ainsi qu'à ceux arrivés depuis en
ladite commune , d'en sortir sous trois jours , à compter
du 18 nivôse , et charge le commandant et l'état-major de
la place de l'exécution de l'arrêté . }
N. 22 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 PLUVIÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Samedi 30 Janvier 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
Lettre ( 1 ) de M. HELVÉTIUS sur la constitution d'Angleterre
, à M. LEFEBVRE - LAROCHE .
Voré , ce 8 septembre 1768 .
Vous admirez beaucoup le gouvernement anglais ,
mon ami ; je suis de moitié avec vous . J'en ai dit du
bien , et ne cesserai d'en dire jusqu'à ce qu'il s'en
1. forme un meilleur. Mais ne le jugez pas sur ce qu'en
dit Montesquieu . Il serait loin encore de la perfection
, quand le modele existerait comme son imagination
l'a embelli . Curieux de voir de près le jeu
" de cette machine , je l'ai trouvée compliquée et bien
embarrassée dans ses rouages : pouvait- on mieux à
l'époque de sa formation ? J'en doute . Quand les
circonstances n'auraient pas forcé de la composer des
élémens que l'on avait sous la main , avait- on toutes
les lumieres nécessaires pour s'en approprier d'autres?
On craignit de détruire entierement l'ancien édifice ;
( 1 ) Voyez le n° . 20 de ce journal , où ont été insérées
les deux lettres de M. Helvétius au président de Montesquieu
et à M. Saurin , concernant l'Esprit des Lois .
Tome XX.
( 814 )
on bâtit sur des ruines , et l'on en étaya d'autres .
C'est de ces débris disparates et mal assortis que se
forma la constitution anglaise . Si l'impossibilité de .
mieux faire et la force de résistance qu'opposaient
ces grands intérêts l'ont fait adopter , c'était déja
un grand exemple donné à l'univers de la perfectibilité
des gouvernemens. La Grande - Bretagne par
sa position seule qui donne un caractere particulier
à ses habitans , en a tiré de grands avantages . Ils
eussent été immenses si sa constitution , vicieuse dans
quelques - unes de ses bâses , en s'améliorant par une
bonne représentation , par une distribution mieux
proportionnée de ses pouvoirs , avait empêché de
germer les principes corrupteurs qui la dominent
aujourd'hui . C'était alors un grand pas vers le bonheur
des nations , d'avoir pu forcer un roi à reconnaître
quelques droits de son peuple , à respecter sa
liberté , et à ne plus lever arbitrairement les impôts .
Mais tout n'était pas fait . Après avoir lié les mains`
à leur despote , et s'être donné un grand principe
d'activité , les Anglais sont restés en beau chemin .
Pour s'être imaginės avoir un meilleur gouvernement
que leurs voisins , ce qui n'était pas difficile , ils ont
cru qu'ils n'avaient qu'à le laisser marcher .
Plusieurs fois la prérogative royale a tenté de se
relever , et mis leur constitution en péril . Au lieu
de songer aux remedes , ils n'ont fait que changer
de roi ou de ministres ; ce qui n'ar.ive pas sans de
rudes convulsions , et sans que la fortune publique
ne courre de grands risques . I eur industrie et leur
commerce , sources de grandes richesses au- dedans
ont maintenu leur crédit au- denois , mais n'ont fait
9
( 215 )
qu'accroître cette prodigieuse inégalité de fortune
qui corrompt tous les pouvoirs , et devient pour la
nation entiere une banque où se calculent tous les
vices et toutes les vertus . Un ministre est sûr d'y
réaliser ses projets , dès qu'il connaît le tarif de
toutes les probités. La constitution anglaise a suffi
pour développer la plus grande activité dans ce
peuple . Elle n'a pas prévu les moyens qui en maîtrisent
les effets , et les empêchent d'être nuisibles .
C'est en exagérant ses forces que ce gouvernement
étend sa puissance , et que tôt ou tard il l'affaiblira.
L'époque n'en est peut - être pas très - éloignée .
Si l'Angleterre avait une bonne constitution , et
telle que la raison humaine perfectionnée pourrait
la donner , ce serait un systême lié dans toutes ses
parties , fondé sur la nature de l'homme , et calculé
sur tous ses rapports sociaux , et non sur des chimeres
de puissance et de prospérité publique qui rendent
un grand nombre d'individus étrangers au bonheur
qu'ils envient autour d'eux.
Cependant jusqu'ici la nation anglaise a eu la vanité
de se croire exclusiyement heureuse ; elle l'est
en effet plus que tous ses voisins , malgré l'inquiétude
ou la mode qui la fait voyager et promener son
ennui dans toutes les contrées de l'Europe . La grande
inégalité des richesses y produit une multitude d'oi
sifs qui , fatigués de jouissances ou entraînés par
l'exemple , vont chercher ailleurs de nouveaux desirs
et de nouvelles sensations . Mais ceux qui restent
dans leurs foyers , occupés d'industrie et de commerce
, recueillent les fruits de la liberté ; ont des
ours , des goûts simples qui les rapprochent un
Q &
( 216 )
peu de la nature , et les garantissent en partie de
la corruption de ceux qui gouvernent.
Ce qui empêchera l'Anglais d'être généralement
plus heureux , c'est que ses écrivains lui vantent
trop sa constitution , que nos philosophés de leur
côté s'obstinent à croire parfaite ; c'est que le coupd'oeil
de mépris jetté sur l'esclavage et la superstition
des autres peuples , la lui fait encore chérir davantage
. Elle croit lui devoir toute sa prospérité , qui
' est cependant que l'art d'un habile négociant faisant
servir à sa fortune la sottise et l'incurie de ses
voisins . Mais attendons qu'ils se réveillent , que
leurs tyrans s'avilissent au point de s'en faire mépriser
; alors d'eux -mêmes les états reprendront une
nouvelle vie . Il est tems qu'ils songent à devenir
libres .
Les gouvernements des grands états vont tous
sourdement au despotime , comme l'homme qui a
toujours sa tendance naturelle vers son intérêt personnel
. Les lumieres y naissent souvent trop tard pour
éclairer les causes qui l'accélerent. Ce n'est presque
jamais que dans l'état de maladie qu'on s'occupe des
vices qui minent la constitution ; et souvent il arrive
que l'ignorance des remedes , ou les essais qu'on en
fait , accélerent la mort.
Cependant les nations de l'Europe ont encore de
l'énergie de grandes lumieres sont répandues chez
quelques- unes , et leurs ministres ne sont pas si
habiles qu'on ne puisse profiter de leurs fautes pour
anéantir leur pouvoir et le rendre au peuple. Les
grands veulent gouverner , et sont ignorans . Le clergé
s'avilit par ses richesses et ses mauvaises moeurs . Les
( 217 )
corps de justice n'ont que des prétentions ridicules.
Dès que le peuple sentira sa force et ses moyens , il
dissipera tous ces phantômes de la tyrannie . Alors
la constitution anglaise sera utile au monde . Ses abus
même , éclairés par une longue expérience , serviront
à les faire éviter. Le progrès naturel des connaissances
amenera plus d'accord , plus de simplicité
dans les plans d'une association libre . Les pouvoirs
seront plus distincts , moins compliqués , et plus
accommodés au jeu de la machine politique .
C'est un grand mal , quand un des pouvoirs a trop
d'énergie pour suspendre l'action qui serait utile , et
emploie des moyens dangereux pour la précipiter ou
l'égarer. C'est un grand mal , quand une nation , maîtresse
de voter ses subsides , est entraînée malgré elle
par des circonstances impérieuses , ou par des représentans
corrompus , à les accorder contre ses propres
intérêts . C'est un grand mal , quand une chambre
des pairs héréditaires , placée entre le monarque et
les sujets , a , pour éterniser ses privileges , un appui
dans la prérogative royale dont elle étend les abus ,
qu'elle partage toujours aux dépens du peuple . C'est
un grand mal , quand un clergé , dont le roi est le
chef suprême , entre , comme partie intégrante dans
la législation , et ne doit rien à la nation qu'il a
encore le droit d'enseigner . Enfin c'est un grand mal ,
quand il n'y a dans un corps politique d'énergie pour
l'intérêt commun , que dans une grande opposition
qui s'effraie souvent d'un danger alors qu'il n'est plus
tems de le prévenir.
Voilà pourtant ce chef- d'oeuvre qu'a fait naître le
cours des siecles , et pour lequel les Anglais ont ré-
Q3
( 218 )
pandu tant de sang . La raison perfectionnée ne nous
servirait - elle pas mieux que le hasard des circonstances
n'a pu faire nos voisins ? Quels si grands avantages
trouve- t- on dans cette lutte éternelle de pouvoirs
qui fatigue le peuple , et n'est qu'une trêve mal
assurée , garantie par la rivalité des partis et souvent
dangereuse , sans les moyens corrupteurs employés
par ses ministres pour les réduire à l'impuissance ?
Quel étrange gouvernement que celui où même pour
faire le bien , la corruption devient un moyen légal
et nécessaire !
Tant que les débris de la féodalité comprimeront
les ressorts de cette vaste machine , la liberté y sera
toujours orageuse et mal affermie . Voyez le clergé ;
ses membres , représentans - nés dans le corps législatif
, n'y sont unis que par leur intérêt , et par l'ambition
des places dont le roi dispose . Les grands ,
qui ont tout à espérer du pouvoir exécutif , et rien
à attendre du peuple , mettront- ils én balance ses
intérêts avec les leurs ? Les faits ne le prouvent pas .
Aussi le peuple se plaint il souvent des atteintes
portées à sa liberté , qui n'est qu'une concession
fondée sur des chartres , au lieu d'être un droit
reconnu que l'homme tient de sa nature . Des lois
assurent sa propriété . Mais n'est - elle pas violée sans
cesse par les contributions énormes qu'imposent avec
tant de facilité les trop longs parlemens ?
Le territoire de tout l'empire britannique ne forme
que la moitié de celui de la France , et l'inquiétude
qui tourmente les Anglais leur fait chercher des
possessions sur toute la surface du globe . Ils en ont
d'immenses en Asie et en Amérique ; ce qui fait com(
219 )
parer cet empire à un moineau qui veut s'enlever
dans les airs avec des aîles d'aigle .
Que les voisins de l'Angleterre se donnent de
meilleurs gouvernemens que le sien , elle se verra
forcée d'améliorer sa constitution ; ce qui peut être
plus difficile que d'en créer une , parce qu'un bâtiment
simple et commode à construire , coûte moins
qu'un édifice gothique et fastueux à réparer.
Dans un gouvernement sans principes , on peut
tout attendre du progrès des lumieres et de l'excès
du mal. Le bien se voit mieux , frappe davantage ,
et se fait plus vite . Les despotes abrutis n'y sont
point préparés à la résistance .
9.
Nous touchons à cette époque . Și elle arrive , l'Angleterre
sera ce qu'elle doit être ; une puissance réduite
à régler ses affaires sans trop se mêler de celles
des autres , et sans nuire à leur repos. Elle fondera
son commerce plus solidement sur son industrie que
sur ses traités et ses vaines prétentions à la souveraineté
des mers.
Sa constitution telle qu'elle est , il est vrai , est
favorable à son industrie , et parait évidemment le
grand principe de son activité . Mais son commerce
ne peut- il vivifier son isle , sans être la source de
ses injustices , de ses longs démêlés avec les puissances
du Continent , de sès envahissemens de pos
sessions dans les quatre parties du monde , de ses
traités frauduleux appuyés de la menace , et souvent
violés par la force ? L'extrême avidité de l'o
que ce grand commerce occasionne , n'allume - t- elle
pas ce foyer de corruption . qu'entretiennent ceux:
qui gouvernent , pour perdre les moeurs , dénaturer
Q4
( 220 )
le patriotisme , et étouffer peut - être un jour la liberté
sous le poids de la dette publique ? Si les nations
voisines , mieux éclairées sur leurs intérêts , s'avisaient
de mettre en activité leur puissance réelle ,
que deviendrait alors la puissance factice de l'Angleterre
que son systême politique lui a tant fait exagérer
? Alors , on verra quels avantages elle aura
retirés d'avoir si mal proportionné son empire à
ses moyens de le conserver , et sur-tout d'assurer
sa paix intérieure ; sans quoi une constitution est
mauvaise et devient étrangere au bonheur des citoyens.
La vie morale des empires est comme la vie
physique des individus . Ce n'est point à la force
tonique des remedes qui la soutiennent qu'il faut
juger de sa durée , mais au tempérament robuste qui
facilite le jeu naturel de ses organes , sans altérer
sa constitution .
Qu'est-ce qu'un systême de législation que des
intérêts commerciaux font vaciller sans cesse , qui a
besoin , pour être soutenu , d'un parti d'opposition
qui force chaque jour le ministere à changer de
mesures , à modifier ses principes ? Qu'attend - on
de cette lutte perpétuelle avec des colonies lointaines
toujours prêtes à détacher leurs intérêts de
ceux de la métropole , et que l'on ne tient en respect
que par une exaltation de forces onéreuses à
la nation et dangereuses à sa liberté ? Cet état violent
ne saurait être durable qu'autant que la sottise
et l'ignorance des nations environnantes ne le troubleront
point si d'ailleurs il corrompait l'esprit public
, s'il n'attachait de considération qu'aux richesses ,
et que la probité y fût vénale , les places du gouver(
221 )
nement deviendraient le prix de l'intrigue , de la
bassesse et de tous les vices . La nation serait vendue
à ses représentans qui la dépouilleraient à leur tour
pour payer ses suffrages et la gouverner à leur gré .
Je vous l'ai déja dit ; quand l'Angleterre s'est
donnée une constitution , c'était la meilleure que
ses lumieres et les circonstances où elle se trouvait
alors lui permettaient de choisir. Au lieu d'être un
systême combiné dans toutes ses parties , elle n'est
que le résultat des' passions qui l'agitaient , et des
intérêts divisés que la force des partis faisait dominer.
Ce n'est donc point en elle qu'il faut chercher le
grand principe d'action qui lui procure quelques
avantages intérieurs et fait admirer sa prodigieuse,
influence dans toutes les parties du monde. Elle l'a
dâ plus souvent au sommeil léthargique de ses voisins
, qu'à une politique raisonnée , à un plan suivi
d'aggrandissement .
Que l'on ouvre l'histoire d'Angleterre , depuis
qu'elle a une constitution , l'on verra un peuple qui
marche au hasard , qui se fie à des lois qu'il n'ose
perfectionner ; une nation sans cesse en travail , qui
prévoit peu , va sans s'arrêter , ne voit que des gains
mercantiles dans ses projets , et ne fait la guerre
que pour vexer ses colonies ou troubler la tranquilité
de ses voisins. Si c'est là le meilleur esprit de gouvernement
qu'un législateur doive chercher dans une
constitution , on ne peut nier que les Anglais l'aient
trouvé dans la leur. Un philosophe ami de l'humanité
serait plus difficile à satisfaire . Il voudrait une
constitution telle qu'en jouissant de toute la plénitude
de sa liberté , de sa sûreté personnelle et de
"
( 222 )
sa propriété , i fût obligé de respecter , je ne dis
pas seulement celle de ses concitoyens , mais de tous
les autres peuples , par l'heureuse impuissance où
il se mettrait de les attaquer ; car nuire aux droits
naturels des autres , c'est sans raison compromettre
les siens. Les esprits sont sur la route de cette vérité .
Attendons que la sotte stupidité ou l'inconséquence
de ceux qui gouvernent mettent les peuples
la nécessité d'en profiter. Un grand pouvoir n'est
pas loin de sa chûte , quand il continue de marcher
sans regle et sans mesure , au milieu d'un peuple
dont la raison s'éclaire et s'étend chaque jour.
ns
J'ai beaucoup loué les Anglais dans mes ouvrages ;
je ne cesserai de les louer encore tant que nos gou-
' vernemens seront plus mauvais que le leur. Nous
leurs devons quelques bons écrits , fruit de leur
liberté de la presse . N'ont-ils pas dédommagé par
là l'humanité d'une partie des maux qu'ils lui ont
faits ? Profitons de leurs idées pour valoir mieux
qu'eux. Mais ne transportons pás de leur isle dans
notre continent une constitution dont les élémens
quand ils seraient les mêmes , auraient des consé
quences beaucoup plus fâcheuses pour nous , qu'elles
n'ont dû l'être pour eux , vu les changemens survenus
depuis chez toutes les puissances de l'Europe , changemens
qui , en amenant de nouveaux rapports , ont
fait disparaître les anciens . Que seraient donc les
connaissances acquisés depuis un siecle , si l'expérience
et l'observation ne nous enseignaient rien de
mieux à perfectionner dans nos gouvernemens modernes
, que ce que le hasard des circonstances a
fait rencontrer aux Anglais ?
•
( 223 )
Je commence à m'appercevoir que ma lettre est
bien longue . Je ne la relirai pas . Vous m'aimerez
avec mes défauts ; quoique théologien , vous êtes
tolérant..... Je vous embrasse.
1
BEAUX ART S.
Essais sur la peinture de Diderot . Un volume in - 8° . de
414 pages. A Paris , chez Buisson , rue Hautefeuille.
FAUT - 11 pour être peintre avoir étendu des couleurs
sur la toile ? Diderot ne fut pas peintre . Faut- il
pour être peintre sentir vivement , voir juste , l'exprimer
avec précision et avec vérité ? Diderot fut peintre .
Cet ouvrage posthume en est la preuve . Il ne fut
écrit que pour son ami intime Grim , et celui- ci garda '
précieusement le dépôt de l'amitié. D'autres mains
l'ont remis au public , et personne ne peut en être
fâché . Nos lecteurs en trouveront ici un extrait plutôt
qu'un jugement. Il n'est aucun d'eux qui ne dit de
cet ouvrage original ce que l'on disait de l'Hercule-
Farnese : Montrez -moi un seul de ses membres , et
'ne m'en parlez pas si longuement.
1
Mes pensées bizarres sur le dessin . Tel est le titre du
Ier. chapitre . Mais il n'y a de bizarre que la maniere
d'énoncer ces pensées , et cette maniere caractérise
par-tout le style de Diderot . Les idées de cet écrivain
se pressaient dans son cerveau , et sortaient à la hâte
sans apparence d'ordre ni de suite . Les mots couraient
de même sur son papier ; et ses conceptions ,
sa conversation , son style furent heurtés , mais em
( 224 )
X
brâsés et vivement énergiques . La nature ne fait
rien d'incorrect . Toute forme , belle ou laide , ' a sa
cause ; et de tous les êtres qui existent , il n'y en a
pas un qui ne soit comme il doit être . ,,
1
Si une femme est devenue aveugle dans sa jeunesse
, toutes les parties du visage se sont pliées au
tiraillement occasionné par le vide des orbites . Le
col , les épaules , la gorge ont aussi participé , selon
Diderot , à cette fatale attraction . Cet exemple sert
de preuve au principe qu'il vient d'établir . « Tordez ,
dit-il , le nez à l'Antinous , en laissant le reste tel
qu'il est ; ce nez sera mal . Pourquoi ? C'est que l'Antinous
n'aura pas le nez tors , mais cassé . ,, La peinture
doit donc s'étudier à tout rendre , parce que la
nature a tout fait , ou plutôt a fait de tout.
De là l'auteur est transporté par élan et sans transition
dans les écoles de peinture , appellées improprement
académies . Le premier objet qui l'occupe est
l'étude de l'écorché écoutons cet implacable ennemi
des routines . L'étude de l'écorché a sans
doute ses avantages ; mais n'est-il pas à craindre que
cet écorché ne reste perpétuellement dans l'imagimation
; que l'artiste n'en devienne entêté de la
vanité de se montrer savant ; que son eil corrompu
ne puisse plus s'arrêter à la superficie ; qu'en dépit
de la peau et des graisses il n'entrevoie toujours le
muscle , son origine , son attache et son infection ;
qu'il ne prononce tout fortement ; qu'il ne soit dur
et sec , et que je ne retrouve ce maudit écorché ,
même dans ses figures de femmes ? Puisque je n'ai
que l'extérieur à montrer , j'aimerais bien autant qu'on
m'accoutumât à le bien voir , et qu'on me dispensât
( 225 )
d'une connaissance perfide qu'il faut que j'oublic...
On n'étudie l'é.orché , dit-on , que pour apprendre
à regarder la nature ; mais il est d'expérience qu'après
cette étude on a beaucoup de peine à ne pas
la voir autrement qu'elle est . "
On conçoit sans peine qu'un philosophe dont l'imagination
était aussi ardente que celle de Diderot ,
ait pris en aversion une étude aussi mécanique et
aussi froide que celle de l'écorché , et qu'il lui ait
attribué les défauts de l'école florentine . Mais qu'il
proscrive des écoles cette étude , qu'il réduise l'éleve
à deviner les os et les muscles ; c'est alors que ses
figures ne pourront jamais ressembler qu'à des ballons
gonflés , ou à des vessies séparées par des diaphragmes .
Profitons cependant de cette occasion pour recommander
aux maîtres de ne point laisser le jeune dessinateur
se lasser sur l'écorché , et de ne lui donner
à copier qu'à des intervalles très - éloignés et pendant
de très- courts espaces de tems .
Sa chaude déclamation contre les poses forcées du
modele dans les écoles , est vraie dans toute son
étendue. « Qu'ont de commun l'homme qui tire de
l'eau dans le puits de votre cour , et celui qui , n'ayant
pas le même fardeau à tirer , simule gauchement
cette action , avec ses deux bras en haut , sur l'estrade
de l'école ? qu'a de commun celui qui fait semblant
de mourir là , avec celui qui expire dans son lit , ou
qu'on assomme dans la rue ? qu'a de commun ce
lutteur d'école avec celui de mon carrefour ? cet
homme qui emploie , qui prie , qui dort , qui réfléchit ,
qui s'évanouit à discrétion , qu'a - t - il de commun avec
le paysan étendu de fatigue sur la terre , avec le
-( 226 )
philosophe qui médite au coin de son feu , avec
l'homme étouffé qui s'évanouit dans la foule ? Rien ,
mon ami , rien ...... Oui vraiment c'est un art , et un
grand art de poser le modele ; il faut voir comment
M. le professeur en est fier. Et ne craignez pas qu'il s'avise
de dire au pauvre diable gagé : Mon ami , pose - toi
toi - même ; fais ce que tu voudras . Il aime bien mieux
lui donner quelqu'attitude singuliere , que de lui en
laisser prendre une simple et naturelle . "
Ce n'est pas assez , selon nous , que de donner
au modele une attitude vraie et naturelle dans
laquelle on puisse demeurer long- tems sans être
engourdi de tous ses membres ; en un mot , une
pose à l'antique . Il faudrait encore pour échauffer
des imaginations qui s'éteignent sous l'ennui inséparable
de l'opération de copier , motiver chaque
pose. Alors Regulus debout s'arracherait aux sollicitations
de sa famille , pour suivre les ambassadeurs
carthaginois ; le lâche Néron , languissamment assis
sur une pierre rustique , supplierait son affranchi de
lui rendre un service que refusent sa défaillante main
et son épée chancelante ; couché sur le dos , mais
serré vigoureusement autour des jambes de son vainqueur,
Anachion lui casserait l'orteil avec ses dents
et mourant le forcerait à se déclarer vaincu ; suspendu
au rocher , l'impie Ajax braverait les foudres
et les ondes soulevées , etc. C'en est assez pour le
professeur judicieux , et beaucoup trop pour l'impuissant
routinier.
Laissez - moi , dit- il aux éleves , en, parlant du
modele académique , cette boutique de manequin .
Allez - vous - en aux Chartreux , et vous y verrez la
( $27 )
véritable attitude de la piété et de la componction ...
Allez à la paroisse , rodez autour des confessionaux ,
et vous y verrez la véritable attitude du recueillement
et du repentir. Demain allez à la guingette .
et vous verrez l'action vraie de l'homme en colere .
Cherchez les scenes publiques , soyez observateurs
dans les rues , dans les jardins , dans les marchés ,
dans les maisons ..... "
Voilà la voix du génie , et elle retentira dans l'ame
de celui que la nature créa peintre .
Diderot s'éleve ensuite contre la manie dont était
pitoyablement travaillée l'ancienne école française
, celle d'établir toujours et par- tout des con
trastes . Heureusement que l'étude de l'antique et
de la nature ont proscrit de l'école actuelle ces petites
et mesquines conventions .
Mes petites idées sur la couleur ; titre du deuxieme .
chapitre . Cet article a moins de verve , moins d'élans
que le premier ; aussi leurs idées en sont- elles plus
vraies , et leur exposition plus réguliere . Nous allons
en extraire tout ce qui est véritablement instructif.
Il n'y a que les maîtres de l'art qui soient bons
juges du dessin ; tout le monde peut juger de la
couleur.... ; rien dans un tableau n'appelle comme
la couleur vraie. Elle parle à l'ignorant comme au
savant. Un demi - connaisseur passera sans s'arrêter
devant un chef- d'oeuvre de dessin , d'expression ,
de composition ; l'oeil n'a jamais négligé le coloriste
.... On ne manque pas d'excellens dessinateurs ;
il y a peu de grands coloristes . Il en est de même
en littérature cent froids logiciens pour un grand
rateur , dix grands orateurs pour un poëte sublime ...
:
( 228 )
Pourquoi y a- t- il si peu d'artistes qui sachent rendre
la chose à laquelle tout le monde s'entend ? Pourquoi
cette variété de coloristes , tandis que la couleur
est une en nature ? La disposition de l'organe y
fait sans doute . L'oeil tendre et faible ne sera pas
ami des couleurs vives et fortes..... L'artiste triste ,
ou né avec un organe faible , produira une fois
un tableau vigoureux de couleur ; mais il ne tardera
pas à revenir à son coloris naturel .... Ce qui
rend le coloriste vrai , rare , c'est le maître qu'il
adopte . Pendant un tems infini , l'éleve copie les
tableaux de ce maître , et ne regarde pas la nature ,
c'est-à- dire qu'il s'habitue à voir par les yeux d'un
autre , et qu'il perd l'usage des siens . ",
Ajoutons une autre cause de la rareté des coloristes
, une cause dont personne n'a encore parlé ,
c'est le long- tems pendant lequel on attache les
éleves sur le dessin , avant de leur faire étendre
des couleurs . Cette pratique routiniere de nos écoles
fait prendre forcément aux éleves une maniere de
peindre qui tient pendant quelque tems pour tous ,
et pour quelques - uns pendant toute la vie , de la
sécheresse du crayon . Ce sera bien pis encore , si
on le fait dessiner d'après des dessins gravés , comme
on le pratiquait généralement autrefois , et comme
on en use encore dans une école publique de dessin !
Tout ce que j'ai compris de ma vie du clair- obscur.
Il en est peut- être du clair- obscur comme du génie :
on ne saurait les définir exactement l'un et l'autre.
L'écrivain , qui ne brûle pas du feu sacré , ne peindra
jamais le génie , ce prototype merveilleux sur
lequel les hommes semblent avoir conçu la divinité
:
( 229 )
9
mité l'artiste qui n'a pris le crayon et les pinceaux
que pour exercer une profession , ou un art lucratif
ne sentira point la magie du clair -obscur. Aussi , ce
chapitre offre t- il peu de vues nouvelles ...... Si
dans un tableau , la vérité des lumieres se joint à
celle de la couleur , tout est pardonné , du moins
dans le premier instant. Incorrections de dessin
manque d'expression , pauvreté de caracteres , vice
d'ordonnance , on oublie tout ; on demeure extasié ,
surpris , enchaîné , enchanté . Si l'on demande
à Diderot la cause de l'effet surprenant que produisent
sur la plupart des hommes les tableaux de
Rubens et de quelques autres peintres flamands
malgré leurs défauts ; aurait- il pu donner de ce problême
une meilleure solution ? Mais que leurs enthousiastes
ne s'enorgueillissent pas de cette explication
, et qu'ils n'oublient pas d'y relire ces mots :
Du moins dans le premier instant .
"
"
Le ciel répand une teinte générale sur tous les
objets . La vapeur de l'atmosphere se discerne aut
loin , près de nous son effet est moins sensible .
Autour de moi les objets gardent toute la force et
toute la variété de leurs couleurs ...... Au loin ils
s'effacent , ils s'éteignent , toutes leurs couleurs se
confondent..... C'est le même effet que celui de la
vitesse avec laquelle tourne un globe tacheté de différentes
couleurs , lorsque cette vitesse est assez
grande pour lier les taches et réduire leurs sensations
particulieres de rouge , de blanc , de noir , de
bleu , de verd , à une sensation unique et simultanée
. Heureuse comparaison !
L'écrivain réduit ensuite à sa juste valeur petit
Tome XX . R
( 130 )
prestige de clair et d'ombre qui fait paraître un objet
hors de la toile , et qui séduit ordinairement la
tourbe des spectateurs. Ces tours de l'art ont été
fréquens dans tous les tems et chez tous les peuples .
J'ai vu un arlequin , ou un scaramouche de Gillot ,
dont la lanterne était à un demi-pied du corps.....
Le premier pas vers l'intelligence du clair- obscur ,
c'est une étude des regles de la perspective .... Méprisez
ces gauches repoussoirs si grossierement , si
bêtement placés qu'il est impossible d'en méconnaître
l'intention. On dit qu'en architecture il fallait que
les parties principales se tournassent en ornemens ;
il faut , en peinture , que les objets essentiels se
tournent en repoussoirs .... La tête des brunes s'embellit
dans la demi- teinte ; celle des blondes , à la
lumiere .... Une loi assez générale ( pour les fonds de
portraits ) c'est qu'il n'y ait au fond aucune teinte
qui , comparée à une autre teinte du sujet , soit assez
forte pour l'étouffer ou arrêter l'oeil . ,,
( La suite au prochain numéro }
( 231 )
ARCHITECTURE.
OEuvres d'architecture de M. J. PEYRE , ancien pensionnaire
de l'académie à Rome ; nouvelle édition , augmentée
d'un discours sur les monumens des anciens , comparés
aux nôtres , et sur leur maniere d'employer les colonnes.
In-folio de 32 pages avec 20 planches . A Paris , chez
l'éditeur , rue des Poitevins ; an 4º.
CETTE nouvelle édition des OEuvres d'un artiste qui
a laissé dans son frere ( membre de l'institut ) un
émule , et dans son fils un successeur à ses travaux
est un monument de la piété filiale . Déja connu
avantageusement pat le plan vaste et bien conçu d'un
muséum d'antiques , pendant nécessaire du muséum des
tableaux , et que celui-ci fait desirer avec ardeur , le
jeune Peyre ouvre sa carriere en offrant au public
les travaux et le portrait de son père .
Voici la partie artielle de la notice sur la vie de
M. J. Peyre , mort en 1785 , âgé de 55 ans .
" Il composa son projet sur les académies ; il sappa
ses anciens préjugés ( de l'acad. d'architecture ) ; détruisit
ces ressauts dans les masses et les détails , cette
pesanteur d'ornemens et ces formes tourmentées qui
luttaient continuellement avec la pureté de l'architecture
; il fit sentir que la beauté de cet art était
toute entiere dans les formes les plus simples , que
les masses des monumens anciens étaient grandes sans
lourdeur, et agréables sans mesquinerie ; il osa dans
ses projets mettre , le premier , des péristyles et des
R 2
( 232 )
portiques de colonnes isolées aussi fut-il en butte
à la morgue et l'inimitié de ceux qu'il voulait éclairer ,
jusqu'à ce que l'expérience eût démontré la justesse
de ses raisonnemens . Il fut cependant , malgré ses
principes , qui étaient opposés à ceux qui regnaient
alors à l'académie , reçu de cette société , et finit
par les voir presque généralement adoptés . "
" Il obtint , quelque tems après son retour d'Italie ,
des places dans les bâtimens , construisit la saile
du Théâtre - Français , conjointement avec d'Wailly
son ami et son collegue , après avoir eté obligé
d'abandonner des projets d'une architecture plus
pure , plus grande que celle de la salle actuellement
existante , que les entraves que l'on appoita
les empêcha d'exécuter . ,,
ire
Dans un mémoire très - court , qui a pour titre ,
du Génie de l'Architecture , l'auteur établit que nous,
parviendrons peut- être à surpasser les anciens ; mais
ce ne sera qu'après les avoir égalés , et nous
les égalerons qu'après les avoir attentivement étudiés
. Ainsi , les Romains imiterent long tems l'architecture
des Grecs ; ensuite ils la perfectionnerent .
« Le génie , dans l'architecture comme dans tous
les arts , est la seule source du vrai beau , c'est-àdire
du neuf , accompagné de la simplicité . Voilà
le sublime ; et le génie n'y parviendra jamais plus
sûrement que par une étude profonde et une longue
imitation des anciens . 99 .
Suit une dissertation sur les distributions des
anciens , relativement aux nôtres . On a cru , jusqu'à
Peyre , qu'ils ignoraient l'art de rendre les habitations
commodes , et qu'ils ne constiuisaient que
( 233 )
9
de grandes et vastes salles . La cause de cette erreur
était dans l'état où l'on trouve leurs ruines , dont
les restes n'offrent aux yeux peu attentifs , qui forment
le plus grand nombre que les fondemens de
vastes pieces. Mais notre architecte observe judicieusement
que les parties de détail ayant été
construites beaucoup plus légerement que les
grandes , ont été beaucoup plus faciles à détruire ,
et que la chûte même des entablemens , des voûtes
et des grandes pieces qui les environnaient ou lest
surmontaient , a dû nécessairement les écraser.
L'observation vient étayer le raisonnement . En
1755 , Moreau , d'Wailly et Peyre leverent les plans
de la maison de campagne ( ou plutôt du palais des
champs ) de l'empereur Adrien , appellée par les
Français artistes , ville adrienne. Ils y trouverent
des distributions semblables aux nôtres , de petites
pieces avec alcoves en briques , des cabinets , des dégagemens
, des corridors , des places de baignoires ,
des débris de conduites d'eau , des restes d'arabesques
, etc. Ils les reconnurent pour avoir été
bâtis en même-tems que les vastes fabriques dont
elles étaient environnées .
Un seul étage élevé sur des terrasses qui servaient
de bâse et d'empattement , formait les palais des
Romains. Dans ces terrasses ils pratiquaient des salles
fraîches , des corps - de - gardes et des galeries de
communication . On les retrouve dans les thermes de
Titus et de Caracalla . Ces pieces au rez - de - chaussée
n'étaient pas sans ornement , car on y a trouvé dans
les thermes de Titus le célebre groupe de Laocôon .
La salubrité se joignait à la dignité pour motiver ces
R. 3
( 234 )
terrasses . Les pieces supérieures étaient vastes et
éclairées par les voûtes faites de briques , ainsi que
les massifs des murs , et formées le plus souvent en
voûtes d'arêtes ou en pleins ceintres . De petites
pieces étaient liées aux grandes , comme à la ville
Adrienne , et portaient plusieurs étages pour loger
les personnes attachées au service des grands . Cette
maniere de bâtir n'exigeait pas de grands escaliers
intérieurs , parce que les maîtres n'habitaient que
les grandes pieces construites sur les terrasses ; il n'en
fallait que de petits pour monter sur les voûtes et aux
pieces de service : ce sont aussi les seuls que l'on
trouve dans les thermes de Caracalla et de Dioclétien.
Des rampes douces , extérieures , régnaient le
long des terrasses et montaient aux grands appartemens.
Elles pouvaient être d'une grande magnificence
; telle la rampe qui conduisait du palais des empereurs
au grand cirque .
Peyre a établi dans un mémoire , que les anciens
et les Romains en particulier serraient beaucoup plus
les colonnes qu'on ne l'a pratiqué en Europe depuis
Palladio . On avait cru que la petitesse de leurs entrecolonnemens
tenait à l'ignorance de la coupe des
pierres . Mais c'est un degré de perfection que les
Romains ajouterent à l'architecture grecque . Notre
architecte cite les temples de Mars -le-Vengeur , de
Trajan , d'Antonin et Faustine , de Jupiter à Monte-
Cavallo , de Vesta , de Mars , de Jupiter- Stater , de
Jupiter-Tonnant , de la Fortune-Virile , de Castor et
Pollux à Naples , de la Sibylle à Tivoli , de la Concorde
à Rome , de Neptune , la maison quarrée de
Nimes , le Portique de la Rotonde et celui de Septi
( 235 )
t
mius. Dans tous ces monumens , le plus grand entrecolonnement
est de deux diamêtres , plus un huitieme .
Vitruve et son digne interprête Palladio en portent le
maximum à trois diamêtres dans l'AcroGyle.
Le premier ordre du portail de Saint- Sulpice ,
auquel seul a travaillé Servandoni , n'a que deux diamêtres
et trois quarts d'entre - colonement , et le
portail de l'Assomption , un diamêtre un quart pour
les colonnes qui ne forment pas le milieu. On peut
juger de l'effet agréable de cette construction qui
se rapproche de celle des anciens . On en sera plus
frappé au portique de l'école de chirurgie , dont
tous les entre- colonnemens sont presqu'égaux , et
d'un diamêtre quatre cinquiemes .
Voilà des exemples anciens et modernes qui sont
d'accord avec les principes. La conviction sera entiere
si l'on réfléchit à la petitesse et à la faiblesse de nos
matériaux , qui exigeraient l'entre - colonnement serré,
quand même il n'aurait jamais existé . L'emploi du
fer n'y saurait suppléer , parce que l'oeil qui ne
le voit pas est effrayé de la pesanteur des masses
portées sur des appuis si éloignés . Voyez le Panthéon-
Français .
Le dernier écrit de Peyre est un parallele des temples
des anciens avec les églises modernes . Il se
récrie d'abord contre la multiplicité des ordres d'une
façade appliquée à un bâtiment qui n'a qu'un seul
étage. Personne ne contredit plus aujourd'hui ce
principe devenu trivial . Mais il en expose d'autres qui
demandent à être souvent répétés , parce qu'ils s'appliquent
à tous les grands édifices... Les décorations
des anciens n'avaient que de grandes parties ; en
R 4
( 236 )
1
général , ils ne décoraient pas les murs derriere les
colonnes ; on n'y voyait pas des médaillons , des tables ,
des guirlandes , etc. , qui détournent de l'objet principal
.... Jamais de colonnes accouplées ; Perrault les
eût évitées s'il eût serré davantage ses colonnes ....
Point de petits ressauts. Tous les mouvemens des
avant-corps étaient largement disposés... Les grands
murs lisses faisaient valoir la richesse des colonnes ,
des entablemens et des plafonds .... Ils ne perçaient
pas dans les murs de leurs temples des fenêtres semblables
à celles de leurs maisons .... Des balustrades
ne terminaient pas de grands édifices , et n'offraient
pas l'idée des terrasses d'agrément , etc. etc.
Des planches très - bien exécutées accompagnent le
texte . On y trouve apiès , les paralleles indiqués , des
projets d'académie universelle , de palais de souve
rain , de palais de prince , de cathédrale , avec les
palais des archevêques et des chanoines , le plan
d'une maison de particulier et des projets de cascade
et de fontaines publiques .
MÉLANGE S.
Lettre aux Rédacteurs sur l'histoire de MARIE STUART,
LES AES amis de la saine littérature voient avec satisfaction
que vous ayiez redonné à la partie littéraire
du Mercure une étendue qui vous permettra d'approfondir
des matieres dont la tourmente révolutionmaire
nous a tenus trop long - tems éloignés .
Au défaut de bons ouvrages nouveaux , depuis
( 237 )
1
quelques années , des éditeurs , plus ou moins instruits,
ont reproduit nos maîtres en législation et en philosophie
; c'est un service qu'ils ont rendu à la répu
blique des lettres .
Mais il est parmi ces éditeurs des hommes qui ,
au lieu de rechercher parmi nos anciens auteurs ceux
où dominent la franchise et le sentiment , choisissent
ceux où le faux goût et l'esprit de parti se font remarquer.
Ils augmentent ainsi la confusion d'idées.
que l'état actuel des lumieres tend sans cesse à
éclairc.r .
Vous vous éleverez sans doute contre ces témé,
raires éditeurs.
Je crois entrer dans vos vues en vous envoyant
quelques réflexions sur l'histoire de Marie Stuart , dont
vous avez donné un extrait dans votre nº . 18 .
Cet extrait m'a fait desirer de connaître l'auteur
que Mercier de Compiegne à rajeuni , cet auteur.
dont il cite les expressions le plus souvent possible , autant
toutefois qu'il l'a pu sans cesser d'être intelligible et fieuri ,
et auquel il a conservé cet idiômé naïf et ce coloris antique
qui font respecter Amyot , Bayle et Montagne.
•
A en croire cet éditeur , il nous donne la troisieme
édition d'un ourrage d'une excessive rareté , imprimé
à Paris en 1597 , sous ce titre : Le combat de
toutes les passions représenté au vif en l'histoire de la reine
Marie Stuart , ou la vraie histoire de la très - illustre et
très-glorieuse Marie Stuart , reine de France et d'Ecosse.
C'est une petite ruse qu'il emploie pour inspirer
de l'intérêt en faveur de son édition , ou une erreur
dans laquelle un titre supposé l'a fait tomber . '
10.
L'auteur primitif assure avoir puisé dans
( 238 )
ī
Cambden tous les faits qu'il avance . Or , le premier
volume de cet historien de la reine Elisabeth ne
-parut qu'en 1615. On ne peut donc en avoir profité
18 ans auparavant. Cette premiere preuve de la supposition
du titre est sans replique .
2º. Le véritable auteur de l'ouvrage prétendu rare ,
est le fameux P. Caussin , jésuite . Je trouve le texte
dont le nouvel éditeur s'est servi , dans la Cour sainte ,
si oubliée aujourd'hui , quoiqu'elle ait été souvent
réimprimée en son tems , et qu'on l'ait traduite en
six langues. L'histoire de Marie Stuart parut pour
premiere fois en 1646 , ou 1647 , dans le 3º . volume
de l'édition in - 8 ° . En 1597 , le P. Caussin n'avait que
14 ans .
la
La conduite du moderne éditeur donnerait lieu à
bien des réflexions. Je me borne aux suivantes :
1º. L'histoire de Marie Stuart est un des problêmes
historiques les plus difficiles à résoudre ; mais
les hommes instruits savent que penser des satyres
outrées qui ont été publiées contre cette étonnante
femme , et des fastidieuses apologies qui en ont été
faites . Ils n'ignorent pas que si Buchanan a été gagé
par Murray pour én dire du mál , Jacques Ier . paya
Cambden pour en dire du bien .
L'éditeur devait - il faire reparaître aujourd'hui une
apologie de Marie Stuart , remplie des préjugés politiques
et religieux d'un jésuite fanatique ? Ne pouvait-
il pas en corriger les principes comine il en
a corrigé le style ? S'appropriant l'ouvrage , il avait
sa réputation à ménager , et ne devait rien à la mémoire
d'un écrivain qu'il ne connaissait pas , ou qu'il
ne voulait pas faire connaître .
( 239 )
1
2. On ne peut pardonner à l'éditeur d'avoir donné
le dernier chapitre de l'ouvrage du P. Caussin , pour
un éloge funebre de Marie Stuart . C'est se jouer de la
crédulité de ses lecteurs.
3º. L'éditeur annonce avoir rédigé son histoire
sur des pieces originales . Il paraît que les pieces à
peu près originales de cette histoire , se trouvent
pour la plupart dans le Martyre de la reine d'Écosse
par Blackwood , déclamation violente publiée en
1587 , l'année même de la mort de Marie . Cambden
les a mises eu bon latin ; il en a défiguré quelquesunes
. Le P. Caussin les a refaites à sa maniere ; il
a retranché beaucoup de phrases de chacune . C'est
donc en vain que le nouvel éditeur , qui a copié
servilement Caussin , prétend avoir rapporté fidelement
les Discours et les Lettres de Marie , et nous
avoir peint son caractere simple et sans fard , comme son
idiome gothique. C'est avec la même vérité qu'il a
vu dans son texte l'idiôme naïf et le coloris antique ,
quifont respecter Amyot , Bayle et Montagne . Les admi-
Jateurs d'Amyot , de Montagne et de Bayle vont donc
apprendre à connaître un idiôme naìf dans un jésuite.
déclamateur , et un coloris antique dans la Cour
sainte . Pour moi , je vois dans l'éditeur le ton maniéré
et le coloris menteur des historiens modernes , pour lesquels
il témoigne tant d'éloignement dans la note
de la page 4 du titre II : il aurait pu donner à son
histoire un titre plus modeste ; celui- ci par exemple :
Histoire de Marie Stuart , par le P. Caussin , jésuite ,
revue et corrigée par M. de C.
4
>
4º . La notice qui se trouve à la fin du second
volume des histoires relatives à Marie Stuart est
( 240 )
très- superficielle ; on n'y voit ni le Martyre de la reinë
d'Écosse , cité plus haut , qui a été réimprimé cinq
ou six fois , et dont l'ex -jésuite Feller recommande
la lecture dans son édition du Nouveau Dictionnaire
historique, article Murie Stuart , Ausbourg , 1781-1784.
six volumes in - 8 ° . , ni le recueil en deux volumes .
in -folio , publié à Londres en 1725 , contenant seize
ouvrages d'auteurs contemporains , ni l'ouvrage anglais
dont la traduction parut à Paris en 1772 , et
est intitulée Recherches historiques et critiques sur les
principales preuves de l'accusation intentée contre Marie
Stuart , avec un examen des histoires du docteur Robertson
et de M. Hume " etc. etc.
J'invite le cit. Mercier à lire attentivement le portrait
de Marie Stuart qu'il a tiré du judicieux : Robertson
; alors il lui sera facile d'effacer dans une nouvelle
édition les traits de partialité et de fanatisme
qui défigurent l'ouvrage du P. Caussin . Peut- on voir
avec plaisir la reine d'Ecosse louée comme la reine
la plus catholique qui fût au monde et qui n'honorait rien
tant que les églises , les prêtres et les autels , et la reine
d'Angleterre blâmée pour s'être montrée hérétique avec les
kérétiques , et catholique avec les catholiques . Je lui
conseillerai encore de refondre entierement ses préfaces
, car elles sont des raodeles de mauvais style et
de mauvais goût , et ne contiennent pas des opinions
politiques bien saines .
Salut et fraternité .
Signé , A. B ..... , membre de la commission
temporaire des arts.
Paris , 26 nivôse l'an 4 de l'ère rép .
( 241 )
Il
VARIÉTÉ S.
ANECDO TE.
vient de se passer à Aignai ( département de la
Côte- d'or ) , chez un tisserand , une scene dont je
vous garantis la vérité , et qui mérite une place dans
l'un de vos numéros .
La Fontaine disait , en parlant des vieillards :
· Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet ,
Remerciant son hôte et qu'on fit son paquet .
Malnoury , octogénaire , vient de réaliser ce voeu
du philosophe de la nature. Il avait six enfans ; il
les a rassemblés ; il leur a déclaré qu'il voulait être
sûr qu'après sa mort ils vivraient en paix , et il leur
a ordonné de faire devant lui le partage de sa petite
fortune . Les représentations ont été inutiles , il a fallu
obéir. Six lots de marchandises et de meubles ont
été faits et emportés . Une derniere armoire a été
ouverte , et trente à quarante louis qui avaient été
mis en réserve ont été partagés . Le vieillard a fait
apporter une bouteille de vin , il a bu à la santé de
ses enfans , et il est mort le verre à la main. J'ai
tort de dire qu'il est mort ; ce n'est pas là mourir ,
c'est s'endormir . Quelle vie il faut avoir menée , pour
mériter de mourir ainsi.
UN DE VOS ABONNÉS .
( 242 )
ANNON C'E S.
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Il a paru le mois dernier à Londres deux ouvrages qui
fixent en Angleterre l'attention des amis de l'humanité . Cet
intérêt sera partagé sans doute par les philantropes du continent
qui s'occupent des progrès de la félicité humaine.
L'un de ces ouvrages a pour titre An Essay on the best
means of providing employment for the People , ( on Essai sur
les meilleurs moyens de procurer du travail au Peuple ; ) par
SAMUEL CRUMPE , de l'académie d'Irlande . Un vol . in-8 ° . ,
chez Robinson Paternoster - Row. Prix , 6.schellings en
feuilles .
འ
Cet ouvrage a remporté le prix proposé sur ce sujet
par l'académie d'Irlande . Les auteurs judicieux et impartiaux
du Monthh Review disent que depuis la publication
du célebre ouvrage d'Adam Smith , ils n'ont pas vu
meilleur livre sur cette matiere . "
-- On ne dit
un
L'autre ouvrage est la premiere partie des essais politiques ,
économiques etphilosophiques de BENJAMIN , Comte DE Rumford,
de la société royale de Londres , conseiller d'état privé du
duc de Baviere . si l'auteur l'a écrit luimême
en anglais , ou s'il 1 a fait traduire de l'allemand .
L'ouvrage entier sera composé de 10 essais ou traités ,
dont chacun paraîtra séparément.
pas
Le 1er . essai qui vient d'être publié , a pour titre . An
Account of an establishment for the Poor of Munich , ( ou Tableau
d'un établissement fait pour les Pauvres à Munich. ) On
y a joint un détail de différentes mesures publiques liées à
cette institution , et dont l'objet est de mettre fin à la mendicité
, et de faire naître l'esprit d'ordre et d'industrie dans la
classe indigente du peuple de Baviere .
( 243 )
Voici les sujets des 9 traités suivans :
1º. Les principes fondamentaux d'après lesquels les établissemens
pour les pauvres doivent être formés dans tous
les
pays ;
2º. De la nourriture , et particulierement de celle da
pauvre ;
3. Des vêtemens civils et militaires ;
4. Des mesures qui peuvent être prises pour le soulagement
du pauvre dans les tems de disette ;
5º . De l'économie des combustibles ;
6º. De la lumiere , et des moyens les plus économiques.
de l'obtenir par des lampes , chandelles , etc .;
7°. Des diverses dispositions mécaniques , au moyen
desquelles les maisons peuvent être rendues plus commodes ,
plus saines , plus élégantes ;
8. Des commodités intérieures dépendant de l'ordre et
de l'arrangement ;
9. De l'économie domestique , ou des moyens de vivre
commodement avec un petit revenu .
Ces 10 essais formeront en tout six volumes . Chez
Cadell , dans le Strand .
Nous rendrons compte de ces divers ouvrages dès qu'ils
nous seront parvenus .
LIVRES
FRANÇAI S,
Histoire de lu Révolution de France , précédée de l'exposé
rapide des administrations successives qui ont déterminé cette
révolution mémorable . Nouvelle édition , revue , corrigée
et augmentée , par deux amis de la liberté . Six volumes in- 16.
Prix , 600 1. , et 775 1. franc de port. A Paris , chez Garnery ,
libraire , rue Serpente , nº . 17 .
Cet ouvrage , le premter qui ait paru sur la révolution ,
a eu un grand succès ; la premiere édition fut bientôt épuisée .
( 244 )
Il offre un recueil de faits et de détails très-précieux, et presque
ous puisés dans les pieces et les monumens . L'histoire de la
révolution est conduite jusqu'au commencement de la premiere
Législature . Ce qui est relatif à l'Assemblée constituante
est complet. Il serait à desirer que cette histoire fût
continuée jusqu'à ce jour , sur le même plan qu'elle a été
commencée ; ce serait d'excellens matériaux pour la posté
rité .
Philosophie du Peuple , ou Elémens de philosophie poli
tique et morale , mis à la portée des habitans des campagnes .
Par S. M LEQUINIO . Un volume in - 12 . Prix , 100 liv . , et
$5 liv . pour les personnes qui en prendront six exemplaires .
A Paris , chez COURET , libraire , rue des Saints - Peres ,
1º.9 , ( 1796 ) .
Les avantures de Caleb - Williams , ou les choses comme
elles sont ; traduites de l'anglais de Godwin . Deux vol . in -8° .
brochés . Prix , 5 liv . en numéraire , ou 500 liv . en assignats
pour Paris ; et 6 liv . en numéraire , où 625 liv . en assignats ,
franc de port jusqu'aux anciennes frontieres . A Paris , chez
H. AGASSE , libraire , rue des Poitevins , nº . 18 .
Nous reviendrons sur ce Román d'un genre nouveau , et
qui a eu un très- grand succès en Angleterre .
NOUVELLES
!
( 245 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 10 janvier 1796 .
Tous les avis que l'on reçoit ici confirment ceux
qui nous avaient été précédemment donnés sur les
immenses préparatifs de la Russie . La plus grande
activité regne dans tous les ports de cette puissance ,
et particulierement à Archangel , où l'on construit et
l'on arme un nombre considérable de vaisseaux de
guerre de tout rang . Ce n'est plus d'après des conjectures
vagues et incertaines ; c'est d'après des faits
nombreux et constans que l'on peut annoncer les
projets envahisseurs de Catherine . Au reste , il semble
que la nature les seconde , en affaiblissant par le
fléau le plus destructeur la puissance contre laquelle
ils sont dirigés . On ne se rappelle pas que la peste
ait jamais duré aussi long- tems à Constantinople ,
dans une saison aussi froide , ni qu'elle y ait été aussi
meurtriere . Le grand seigneur a ordonné des prieres
publiques dans toutes les mosquées . Le peuple y
court en foule pour implorer la protection divine .
Mais ce n'est point la Porte seule qui doit être,
alarmée de cet état des choses . Un danger commun
appelle dans ce moment les puissances de l'Europe ,
et semble leur commander de mettre un terme aux
sanglantes dissentions qui les déchirent , et à se
Tome XX .
S
( 248 )
donné la preuve en refusant le mariage qu'elle avait
proposé ; refus qui , comme on le sait , a fait fermer
en dernier lieu l'entrée de la Russie à l'ambassadeur
de Suede . Catherine en unissant sa petite - fille au
roi de Suede préparait à sa postérité des droits sur
ce royaume , et y assurait à elle -même une influence
plus facile que celle qu'elle peut acquérir par ses
armes , ou par des intrigues qu'elle est obligée de
confier à des agens subalternes . Elle avait voulu imiter
l'ancienne politique de la maison d'Autriche ,
expliquée dans ces deux vers :
Bella gerant alii : tu felix Austria , nube ;.
Nam quæ Mars aliis , dat tibi regna Venus.
Mais cette politique s'est trahie par ses propres succès
, et ne peut plus en avoir maintenant .
De Francfort- sur- le- Mein , le 10 Janvier.
On apprend de Manheim que le comte d'Obernsdorff
éprouve toujours la plus rigoureuse détention . Il
est vrai qu'il persiste à ne vouloir rendre les comptes
qu'on lui demande qu'à la diete , ou à l'électeur
palatin. Les mauvais traitemens augmentent en raison
de sa résistance , et sa résistance ne s'affaiblit
pas .
On s'est emparé , par ordre de l'empereur , des
caisses publiques . Les officiers de l'électeur s'y sont
en vain opposés : le général Lauër n'a eu aucun
égard à leurs représentations , et un conseiller de révision
autrichien est chargé de l'administration de
toutes les caisses qui sont à Heydelberg. Ces actes
de propriété de souveraineté sembleraient confirmer
( 249 )
le bruit répandu en Allemagne , que c'est au nom de
l'empereur que les troupes autrichiennes ont pris
possession de la partie du palatinat , dont elles se
sont emparées. C'est une grande et importante legust
pour les états de l'empire qui se sont dévoués si follement
à la défense de leur chef. Ils peuvent connaître
d'avance quelle est la récompense qui les attend .
ITALIE. De Gênes , le 5 janvier .
Les maladies désolent le Piémont , et des mouvemens
très - sérieux agitent la Sardaigne . Le gouvernement
de cette isle a , dit - on , été obligé de se
cacher. D'un autre côté , comme nous l'avons déja
observé , les derniers succès des Français ont for
tement averti la cour de Turin du danger de sa
position actuelle . On est donc fondé à ajouter foi
au bruit assez généralement répandu qu'elle songe
à la paix. Quoi qu'il en soit , les troupes de la
République , et celles de Victor-Amédée , ont pris
leurs quartiers d'hiver , et il n'y a point eu d'action'
marquante depuis le 2 frimaire . Plus on connaît les
détails de cette mémorable journée , plus on admire
les soldats français . L'armée austro - sarde ne s'atten
dait à rien moins qu'à être attaquée . Les chemins
pour arriver aux principaux postes étaient couvèris
de neige en plusieurs endroits à la hauteur d'on
homme , et par là semblaient absolument impraticables
. Ajoutez à cela que dans ces hautes régions le
froid était alors si violent , que plusieurs sentinelles
ont été trouvées gelées à leurs postes. Les Français
cependant ne tinrent point compte de toutes ces
S3
( 250 )
difficultés ; le chapeau enfoncé sur les yeux , ils coururent
à l'assaut contre les retranchemens des alliés
sans tirer un coup de fusil ; ils braverent les bouches.
à feu , et sabrerent les canonniers qui les servaient .
Le gouvernement papal cherche à distraire le
peuple et des maux qu'il éprouve , et de ceux dont
il est menacé. Il a permis les mascarades , et fait
Touvrir les spectacles , fermés depuis trois ans . Mais
craignant de réveiller dans l'esprit des Romains
quelques souvenirs de grandeur , de ranimer dans
leur coeur quelque courage , quelqu'énergie , ik a
défendu la représentation des tragédies. Le despotisme
ne se maintient que par l'ignorance et l'avilissement
du peuple . On fait à Rome , plus que
par-tout ailleurs , un usage constant de cette observation.
ESPAGNE. De Madrid , le 1º . janvier.
La disgrace du ministre de la marine Valdez , les
faveurs répandues sur le prince de la paix et sur
sa famille , ont occasionné quelques mécontentemens
et quelque fermentation que la jalousie ordinaire
des courtisans explique facilement. Quoi qu'il en
soit , c'est à ces causes que l'on attribue le rassemblement
de troupes de ligne qui s'est fait dans cette
ville et dans les environs. On ignore , quelles sont
celles des arrestations qui ont eu lieu dans le même
tems. On a été particulierement surpris que cette
mesure de repression ou de sûreté ait été employée
contre madame Matallona , épouse du marquis de
cenom , ci-devant ambassadeur de Naples , et nommé
( 251 )
actuellement pour aller résider à Venise . Cette dámé
qui à de vastes connaissances jcat de rares talens ,
était très - bien vue à la cour , avait joui de la confiance
particuliere de la reine , et en avait reçu recemment
le ruban de l'ordre distingué .
Le gouvernement prend des mesures pour renforcer
le camp de Saint - Roch . Chaque jour , divers
corps de milice avec de l'artillerie se mettent en
marche pour s'y rendre . Le département de la guerre
est dans une grande activité ; aucun soldat n'a pu
encore obtenir de congé ni de licenciement , et l'on
s'occupe à completter tous les corps . D'un autre côté,
on remarque que l'ambassadeur d'Angleterre reste
dans cette capitale , enveloppé d'une sorte d'incognito .
De tous ces faits , il semble que l'on pourrait conclure
qu'il n'existe pas une harmonie parfaite entre le
cabinet de Madrid et celui de Saint-James .
HOLLANDE. De la Haye , lë 15 janvier.
Les partisans de la maison d'Orange et de l'Angleterre
, répandus encore en grand nombre dans les
différentes provinces de l'Union ,y entretiennent une
fermentation qui dans plusieurs cantons de celle
d'Utrecht a éclaté d'une manière alarmante . On a
été obligé, pour en arrêter les suites , d'employer la
force armée . I faut convenir que les pertes que nous
venons d'essuyer dans l'Inde fournissent un texte
malheureusement trop abondant , aux déclamations ,
aux insinuatións séditieuses des ennemis du nouvel
ordre de choses que l'on veut établir. La prise du cap
$ 4
( 252 )
de Bonne - Espérance a été suivie de celle du fort de
Trinquemale et de celui d'Oostemburg , dans l'isle
de Ceylan. Voici comme les gazettes anglaises rendent
compte de ces expéditions :
La flotte anglaise est arrivée dans la baie , au nord des
forts , le premier août. On employa toutes les précautions
nécessaires pour que le commandant ne se méprît point sur
l'objet de l'armement . Deux jours se passerent en pourparlers
entre le fort et la flotte . Le commandant ne jugea
pas d'abord à propos de se rendre . Il refusa d'obéir
à raison d'un défaut de forme , aux ordres que son supérieur
Van-Angelbeck , gouverneur de Colombo , lui donnait
de livrer le fort d'Oostemburg , à un détachement de troupes
anglaises , comme il avait été convenu avec le commodore
Rainier. Les troupes débarquerent sans oppositions , le 3 ,
à environ quatre milles au nord de Trinquemale . La gar- ´
nison des deux forts n'a point inquiété les Anglais dans les
travaux auxquels ils ont été occupés pour transporter les
vivres , l'artillerie et les munitions le long d'un rivage escarpé ;
enfin le 18 au soir la tranchée fut ouverte : les batteries commencerent
à jouer . Le 23 et le 26 , avant midi , la brêche
était praticable . La garnison fut sommée de se rendre , pendant
qu'on faisait des préparatifs pour donner l'assaut. Les
conditions qu'on demanda d'abord ne furent point accordées ;
les Anglais en proposerent d'autres qui ne furent point acceptées
dans le délai prescrit ; le feu recommença alors ;
peu de minutes après le drapeau blanc fut arboré sur le remart
et les conditions consenties.
La garnison était d'environ 600 hommes ; les Anglais , tant
troupes du roi , que troupes de la compagnie qui étaient
réunies pour cette expédition , ont eu 20 hommes tués et
77 blessés . A peine Trinquemale était-il rendu , qu'Ooostemburg
offrit de capituler ; ce qui fut accepté de suite .
( 253 )
C'est aux militaires à apprécier si la défense dont on vient
de voir le rapport , est digne d'un établissement si important.
Peut-être ausssi pour porter un jugement certain , faudrait-il
avoir une idée précise de l'état où etaient les ouvrages de
ces forts et leurs munitions. En général , il est connu que
les établissemens des Hollandais dans l'Inde , sont depuis
long - tems tellement délabrés et privés de forces , qu'ils sont
hors d'état de résister à un simple coup de main . La négligence
ou tout autre motif qui a pu porter à les laisser depérir
ainsi , est sans doute un des principaux délits que l'on peut
reprocher au gouvernement qui vient d'être proscrit en Hollande
. Batavia lui -même est dans un dénuement absolu de'.
tous moyens de défense .
Le fort de Trinquemale est situé vers la pointe
méridionale de l'Indostan . Les Anglais le prirent
sur les Hollandais dans la derniere guerre ; mais il
fut repris peu de tems après par M. de Suffren
L'isle de Ceylan produit d'excellente canelle . La partie
intérieure et la plus considérable est sous la domina- '
tion d'un roi du pays connu sous le titre de roi de
Candie . Les Hollandais ont eu de fréquentes guerres
avec lui ; enfin la paix s'était rétablie , et il avait été
convenu que les Hollandais seraient maîtres de la
côte à une lieue de profondeur , et que le roi serait
souverain de la partie intérieure de l'isle . Les Anglais
pourraient bien être tentés de ne pas observer cette
convention , et chercher à se rendre possesseurs exclusifs
du pays . Mais leur ambition fournirait contre
eux des secours puissans . Il n'est pas douteux que ,
les habitans n'en fussent révoltés , et qu'ils ne favorisassent
la rentrée des Hollandais .
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
On sait que la conclusion du traité de commerce et d'amitié
( 154 )
entre les Etats- Unis et la Grande -Bretagne a excité un grand
mécontentement dans le parti très-nombreux des amis de
Ja République Française , qui voulaient que ce fût avec elle
que l'Amérique se liât par un traité de ce genre . Wasington ,
en ratifiant ce traité , en vertu de pouvoir que lui donne
sa place de président du congrès , a perdu une grande
partie de sa popularité. Il lui reste cependant dans tous
les états des partisans assez nombreux et très - zélés qui
chercheut à arrêter le torrent de l'opposition qui s'est
élevée contre lui , et contre lequel on se croit pas qu'il veuille
Jutter long-tems . La déclaration suivante donnera une idée
des dispositious des esprits à cet égard .
De Baltimore , dans le Maryland , le 28 novembre 1795.
La chambre des représentans et le sénat de l'état de Maryland
, réunis en assemblée générale , ont voté à l'unanimité
la résolution suivante , le 25 de ce mois.
» L'assemblée générale de Maryland , pénétrée de la plus
vive reconaissance pour les services aussi importans que
désintéressés que le président des Etats - Unis a rendus à son
pays , convaincue qu'une confiance raisonnable du peuple
dans ses mandataires est aussi favorable à la prospérité d'un
gouvernement libre, qu'une défiance mal placée et une jalousie
sans fondement peut y être nuisible ; considérant que la
vertu publique trouve sa plus digne récompense dans l'approbation
d'un peuple reconnaissant , et que le refus de cette
récompense à celui qui l'a méritée anéantit le plus noble
encouragement des grandes actions , des généreux dévoucmens
et d'une persévérance magnanime , observant avec
une profonde douleur une suite d'efforts que l'on tente ,
soit par des insinuations indirectes , soit par des invectives
publiques , pour ôter au premier magistrat de l'Union la
confiance si bien méritée de ses concitoyens , croit qu'il
est de son devoir de déclarer et déclare par le présent acte
( 255 )
son invariable confiance dans l'intégrité , la sagesse et le patriotisme
du président des Etats - Unis .
ANGLETERRE . De Londres , le 5 janvier.
En 1786 , le capital de notre dette , dont Porigine
ne remonte gueres qu'au commencement du
siecle , était de 139,154,000 liv. sterl.
Le million accordé en 1786 , et l'appropriation
annuelle d'une partie des nouvelles taxes au fonds
d'amortissement , nous avaient donné les moyens
d'acquitter près de 16 millions sterlings .
Mais dans ces trois dernieres années notre dette
s'est accrue de près de 100 millions sterlings , et le
capital actuel est d'environ 323,154,000 liv . , c'est - àdire
de près de huit milliards tournois .
Ainsi , dans ces trois dernieres années nous avons
ajouté à notre dette nationale six fois plus que nous
n'en avions retranché pendant 10 ans.
D'un autre côté , à mesure que les taxes se multiplient
, leur produit devient moindre , parce que les
moyens de payer , au lieu de s'accroître , diminuent
sans cesse de nouveaux emprunts deviennent donc
nécessaires chaque année pour remplir le déficit.
Celui de l'année derniere est de 2 millions et demi ;
celui de cette année sera bien plus considérable . De
sorte que si d'un côté la dette diminue avec un intérêt
composé , elle s'accumule de l'autre de la même
maniere ; mais avec cette différence que l'accumulation
est dix fois plus forte que la diminution .
Nous voilà bien éloignés du point où nous étions
en 1798 , lorsque M. Pitt faisait annoncer que l'ex
( 256 )
1
cédent du revenu monterait cette année à 3 millions
sterlings.
Alors le ministre n'avait à nous montrer que le brillant
tableau de la prospérité nationale. Il ne nous
offrait que les heureux effets de notre esprit d'industrie
et de notre activité dans toutes les parties de la
terie. Il ne nous parlait que du perfectionnement
de nos manufactures et de nos inventions mécaniques
; de nos prodigieuses entreprises de navigation
et de commerce ; et sur- tout de l'accumulation
constante des capitaux , s'accroissant dans ces tems
de calme et de scurité , avec une vitesse continuellement
accélérée . Tous ces avantages , disait- il ,
sont évidemment et nécessairement liés au maintien
de la paix ; les rapports politiques de ce pays avec
les puissances étrangeres ne doivent avoir pour objet
que la continuation de la paix . C'est ainsi qu'il parlait
dans la chambre des communes le 17 février 1792 .
S'il eût continué d'agir conformément à ces idées ;
s'il eût persisté à ne point céder à des volontés
étrangeres qu'il avait alors assez de popularité pour
maitriser ; s'il n'eût pas imprudemment et contre tous
les principes de la politique de ce pays , contre sa
propre opinion hautement énoncée , consenti à changer
les rapports
de l'Angleterre avec les puissances,
continentales , pour en introduire de funestes à la
gloire , à la sûreté , à la prospérité de cet empire ; s'il
cût assez compté sur sa force personnelle , pour oser
braver les caprices de la folie , et pour vouloir faire
triompher l'intérêt public des intérêts particuliers
dont il était un moment environné ; enfin , si au đéfaut
de l'amour de l'humanité il eût eu assez d'amour
( 257 )
de la véritable gloire pour refuser avec hauteur , an
nom de la liberté et de la fierté nationales , tout
concours à une coalition armée contre la cause de la
liberté et de l'indépendance des peuples . Nous recueillerions
en ce moment les fruits de tant de justice
et de raison . Nous jouirions de tous nos moyens d'industrie
, de toute notre ancienne prospérité. On
n'entendrait pas dire au milieu de la chambre des
communes , comme M. Banks l'a affirmé derniere- .
ment , sans être contredit de personne , que les dernieres
classes du peuple ne peuvent plus subsister des salaires
de leur travail , et qu'un nombre immense d'entre eux ne
vit plus que de charités . Notre tranquillité intérieure
n'eût point été troublée ; nous n'aurions pas vu ébranler
, sous les prétextes les plus frivoles , tous les
fondemens de notre liberté politique et civile ; nous
n'aurions pas donné au monde le spectacle honteux
d'un peuple libre et éclairé , combattant en faveur
de toutes les tyrannies civiles et religieuses . Les
deux mondes seraient en paix , et l'Europe et l'Asie
ne seraient pas menacés d'un bouleversement qu'a
provoqué notre injuste et imprévoyante politique ,
et que bientôt nous ne pourrons plus concourir à
empêcher.
Quels avantages pourront à la fin nous dédommager
de tant de maux , de tant de sacrifices de notre gloire
et de notre intérêt ? Seront- ce de nouveaux établissemens
d'outre - mer ; sera - ce la réunion au domaine
britannique d'une partie des possessions hollandaises
dans l'Inde , du cap de Bonne- Espérance , du
port de Trinquemal , etc. ? Oui ; voilà le hochet brillant
que le ministere montre au peuple pour amuser
( 258 )
ses yeux , flatter sa cupidité , et le distraire par-là du
sentiment de ses maux et de celui de ses haines ,
M. Pitt sait très- bien que s'étant engagé lui- même
formellement et hautement dans plusieurs airconstances
à ne faire la paix qu'avec des concessions ou
des indemnités , il lui est maintenant impossible de
changer de langage sans perdre à l'instant même sa
place, et la voir remplir par les chefs de l'opposition,
qui ont toujours soutenu que la paix devait être faite
sans indemnités . C'est donc avec tout le zele de l'intérêt
personnel qu'il doit insister sur des dédommagemens.
Mais comme la France et la Hollande ne
sont gueres touchées de cette considération , et on
ne croit pas qu'elles veuillent faire aucun sacrifice.
pour le plaisir de le voir plus long- tems dans le ministere
.
Au fond , tous ces chimériques et funestes projets
de richesse coloniale , auxquels depuis un siecle
toutes les nations de l'Europe sacrifient à l'envi tant
d'hommes et de capitaux , et dont l'unique effet
est de créer quelques fortunes particulieres aux dépens
de la richesse nationale , ces projets , maintenant
renouvellés par le ministere , excitent ici le
mépris de tous les hommes qui ont quelque libéralité
d'esprit , et dont l'expérience est éclairée par
quelques lumieres depuis plusieurs années , sur tout
depuis l'instant où l'on a vu la prospérité de l'Angleterre
s'accroître par l'acte même de la séparation
de ses colonies d'Amérique , comme le, prouvent les
faits et les calculs les plus certains ; l'ancien systême de
politique coloniale a beaucoup perdu de sa force : de
nouvelles idées ont pénétré dans les esprits ; elles font
( 259 )
chaque jour plus de progrès , et l'on compte plusieurs
hommes publics distingués par leurs services ,
leurs talens , leur tongue expérience des affaires ,
qui on embrassé et osent défendre publiquement
ces nouveaux principes . Aussi , depuis que M. Pitt
a fait annoncer son projet d'extension coloniale , on
remarque plus généralement qu'autrefois combien il
est extravagant de vouloir transporter avec tant de
frais et de risques dans les mers de l'Inde des capi
taux nécessaires à l'agriculture d'Angleterre , sur- tout
lorsqu'on sait , comme MM . Sinclair et Joddret l'ont
répété au parlement le 11 décembre dernier , que
le quart ou le cinquieme du territoire d'Angleterre
est encore en communes , et que nous sommes obligés
de payer plus d'un million sterling de primes
pour l'importation du grain étranger dans ce pays .
Cependant , les idées contraires sont encore assez
populaires , et pour que M. Pitt puisse compter sur
elles comme sur le dernier appui d'un pouvoir tombant
en ruines .
1
L'auteur du Morning- Chronicle , dans sa feuille du
28 décembre dernier , parlant du projet attribué au
ministere de s'emparer des possessions hollandaises
en Afrique et dans l'Inde , fait les réflexions suivantes
: Le commerce de l'Angleterre ne pourrait
subsister cinq ans sur une telle bâse de paix. En
effet , emparons-nous , si nous pouvons , de toutes
les possessions de l'Est et de l'Ouest. Nous nous
sentirons bientôt , dans l'intérieur de notre pays ,
totalement incapables de les rendre utiles pour nous.
Séparés de l'Europe , ce n'est pas dans nos mains
qu'on enverra le commerce c'est dans celles des
Français qu'il arrivera nécessairement ; des Français
"
( ინი )
libres depuis long- tems de toutes les gênes de corporation
qui nuisent si fort à notre industrie et à
notre trafic. En tems de paix , nous émigrerons vers
un marché plus ouvert et plus libre ; en tems de
guerre , nous serons attaqués de toute part , car les
Français tourneront nécessairement leur génie et les
efforts de leur activité vers la marine . Avec une
ligne de côte aussi étendue que celle de la France
et des Provinces- Unies , que de maux ne pourront- ils
pas nous faire ! L'expérience de leur inhabileté actuelle
n'est pas une preuve du contraire , car ils n'ont pas eu
le tems de profiter des avantages de leur situation "
Au lieu de nous livrer avec tant de zele et d'infructueuses
dépenses à ces expéditions d'outre mer,
nous devrions porter toute notre attention , tous les
efforts de notre activité sur ces contrées de l'Orient ,
menacées d'une nouvelle irruption de barbares.Comment
notre ministere , qui dans les premiers mois
de 1762 dénonçait avec tant de forces en plein parlement
les projets ambitieux des deux cours in périales
, qui disait que l'Angleterre devait avoir les
yeux constamment ouverts sur deux puissances qui
menaçaient l'indépendance et la tranquilité de 1 Europe
, comment ce même ministere a- t- il consenti
depuis , non- seulement à laisser un libre cours à
tant d'envahissemens et de dévastations , mais à
devenir lui -même leur complice , avec la chance
beauconplus probable de n'être que leur victime
? Nous ne tarderons pas à voir bientôt
dénouer toute cette intrigue politique , où il est
vraisemblable que ceux qui se croient les plus éclairés
me se montreront pas les plus habiles .
C
RÉPUBLIQUE
( 261 )
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Siantes des deux Conseils du 25 nivôse au 5 pluviòse .
Nous avons promis de donner dans ce numéro un
extrait des rapports de Drouet et de Camus ; il est bien
difficile de faire un extrait très- abrégé de deux discours
qui contiennent un très - grand nombre de faits dont
aucun n'est sans le plus grand intérêt ; mais ce qui
est encore plus difficile , c'est de faire passer dans
un conipte de ce genre , quelque peu long qu'il soit ,
les sentimens qu'ont mêlés au récit d'événemens si
cruels et si extraordinaires ceux qui les ont soufferts ;
ces sentimens font cependant une partie inséparable
de l'histoire des faits qui les ont fait naître . Eux
seuls peuvent faire bien apprécier le caractere des
hommes et des circonstances qui méritent d'être consacrés
par
l'histoire au souvenir et à l'exemple éternels
de tous les hommes et de tous les tems .
C'est le 17 septembre 1793 que Drouet fut envoyé auprès
de l'armée du Nord ; le 29 , la partie de cette armée qui
était devant Maubeuge fut surprise et mise dans une entiere
déroute . Quelques-uns de ses débris dispersés avaient été
recueillis à Maubeuge , qui fut aussi -tôt cerné et bloqué de
tous ,côtés par l'ennemi . Cette ville était sans vivres et sans
munitions ; Francheville qui y commandait déclara qu'elle ne
pouvait pas être défendue plus de quinze jours , et qu'il n'y
avait qu'un seul moyen de la conserver à la République ;
c'était qu'un homme au- dessus de toutes les alarmes , et cas
Tome XX. T
1
( 202 )
pable , en étonnant pour ainsi dire la fortune par la grandeur
de son courage , d'écarter des dangers presqu'inévitables , pût
traverser le camp des Autrichiens , se rendre à Paris pour y
rendre compte de la situation de Maubeuge , et y obtenir
dans la plus grande promptitude , des secours de tout genre
nécessaires pour le délivrer.
Drouet sentit que par le caractere dont il était revêtu ,
il était plus propre que personne à remplir les conditions
de cette terrible entreprise ; il se dévoue à tous les périls .
Si j'y perds la vie , se dit - il , le desir de la vengeance
doublera les forces du soldat , et en vengeant ma mort ,
il assurera le salut de la République . Si je peux traverser
le camp des Autrichiens , je n'aurai pas besoin d'aller jusqu'à
Paris pour chercher et trouver les secours dont Maubeuge
a besoin ma voix et mon exemple électriseront les départemens
qui l'environnent , et qui sont menacés eux - mêmes
des dangers auxquels cette ville est prête à succomber. Vivres ,
fourages , munitions de toute espece , hommes sur-tout ,
j'obtiendrai tout ce que je demanderai au nom de la Patrie .
Il sort en effet de Maubeuge , le 2 octobre , à minuit ,
accompagné de cent dragons d'élite ; le voilà avec cette
faible escorte au milieu des bataillons autrichiens ; la terre
est couverte des plus épaisses ténebres , et il faut aller au
petit pas , de peur de tomber dans les ouvrages des ennemis
; ces tenebres s'éclairent tout -à- coup par l'explosion de
la poudre , et une décharge de mousquetterie est faite par
un corps d'infanterie , à côté duquel on ne pouvait éviter
de passer , mais qu'on n'avait pas apperçu . Effrayés par cette
lumiere inattendue et par le sifflement des balles , le che
val de Drouet et ceux des cent dragons ont pris le grand
galop ; bientôt ils sont précipités presque tous en mêmetems
dans un fossé large et profond . Il en est bien peu
qui n'aient été démontés dans cette chûte épouvantable :
Drouet se saisit du premier cheval qui lui tombe sous la
( 263 )
+
ain ; il veut poursuivre sa route : il est arrêté par la vo
d'un de ses dragons qui n'avait pas pu retrouver un cheval
, et qui lui crie de ne pas l'abandonner seul au milieu
des ennemis ; il le prend en croupe ; mais quelques minutes
s'étaient écoulées et l'escorte en désordre avait pris trop
d'avance pour que Drouet pût se diriger sur ses traces ; il
erre au hasard dans le sein de la nuit et sur cette terre
où tous les genres de mort l'environnent . Le malheureux
soldat qu'il porte derriere lui augmente ses dangers , et ne
peut l'aider à en repousser aucun dans la position où il
est forcé de se tenir ; le cheval sur lequel ils sont montés
jeune , et impatient de porter en croupe , fait à chaque
instant des bonds et des écarts qui rendent sa marche plus
bruyante , et qui peuvent le jetter dans des fossés ou contre
des arbres qu'il est impossible de distinguer . Drouet avait
à peine fait quelques pas dans cet état désespéré , qu'il est
rencontré par une patrouille composée de quelques hussards
autrichiens ; rendons -nous , s'écrie son compagnon le
dragon . A moi , dragons , crie plus fortement encore Drouet, et
il charge la patrouille. Les ennemis épouvantés se replient d'a
bord , et reviennent bientôt en plus grand nombre ; pour leur
échapper, Drouet pousse son cheval avec une vitesse extrême,
et il tombe pour la seconde fois dans le fond d'up ravin
escarpé , il Y fut long-tems sans mouvement et sans connaissance
; ce qui n'empêcha pas les hussards autrichiens de
le tailler , pour ainsi dire , à coups de sabre ; ils le porterent
presque mort devant leurs chefs . Quand la douleur de ses
blessures lui eut rendu le sentiment , il répondit aux pre
mieres interrogations qu'on lui fit , qu'il était un officier français
, et on le pansa alors avec quelque soin ; mais , lorsque .
l'horreur du mensonge lui eut fait avouer qu'il était représentant
du peuple , quand on eut reconnu en lui ce Drouet
qui avait arrêté Louis XVI à Varennes , il ne fut plus
traité qu'avec la derniere férocité ; il demande un morceau
Тв
+
( x64 )
e pain après quarante-huit heures de faim . Ce n'est pas
la peine que tu manges , lui dit un jeune officier , pour
le peu de tems
que tu as à vivre
; marche
, coquin
. Il est
traîné
de village
en village
dans
une charrette
, étendu
sur
quelques
brins
de paille
, et chargé
de fers : les imprécations
et les blasphêmes
des infâmes
émigrés
retentissent
partout
autour
de lui . Le prince
Colloredo
s'écrie
én le voyant
:
Tu paieras
de ta vie et dans les plus affreux
tourmens
le
manque
de foi de tes complices
les Républicains
. Ce manque
de foi prétendu
qui excitait
la rage
de Colloredo
, c'était
d'avoir
envoyé
dans
la Vendée
la garnison
de Mayence
qui
avait
juré de ne plus servir
contre
l'empereur
pendant
cette
guerre
; ainsi
pour
Colloredo
, les Vendéens
et les Autrichiens
c'étaient
la même
chose
; tout ce qui se révoltait
contre
la République
était
sujet
et soldat
de l'empereur
. Drouet
est ensuite
conduit
devant
le général
Latour
, qui se précipite
sur lui , le frappe
, et le renverse
de plusieurs
coups
sur la
terre
; il lui marche
dessus
, il le couvre
d'invectives
et de
crachats
. Je suis épuisé
par le sang que j'ai perdu
, lui dit
Drouet
, je succombe
sous le poids
de mes chaînes
, et tu me
frappes
! Est- ce là le procédé
d'un militaire
? sont- ce
'timens
d'un
bomme
? Rends
- moi le sabre
que tes soldats
'm'ont
arraché
, et je repousserai
tes coups
et tes indignités
?
Ces mots
augmentent
encore
la lâche
fureur
du général
, ses
gardes
même
en ont honte
, et ils arrachent
Drouet
à ses
transports
.
les sen-
Drouet fut jetté alors dans un cachot humide , dont le jour
he pouvait percer la profondeur ; c'est-là qu'il put vivre pendant
plusieurs mois , en ne respirant jamais qu'un air infect
et mortel . Mais au bout de ce tems , un changement de
situation et de traitement lui firent soupçonner les triomphes
de la République ; on le sortit du tombeau où il mourait tous
les jours , et il fut transféré de Luxembourg dans la fortes ease
de Spihzberg en Moravie .
( 265 )
La nouvelle prison de Drouet lui parut d'abord un paradis
, en comparaison du cachot infernal qu'il venait de
quitter ; mais quand il y eut repris avec un peu de force .
l'activité de son esprit et de son ame , la privation de sa
liberté lui devint insupportable ; l'image des travaux sans
cesse renaissans des défenseurs de la patrie , de leurs combats
, de leurs victoires , assiege et tourmente sa pensée ; il
veut les imiter ; pour se réunir à eux , il veut comme eux
soumettre à son génie et à son courage , toutes les forces
de l'art et de la nature réunies contre lui ; à travers les
épais barreaux de fer dont sa fenêtre est hérissée , ses regards
suivent continuellement le cours de la petite riviere
de Schwartz , qui coule au bas de la forteresse de Spiltzberg
, et qui va se jetter dans le Danube ; il apperçoit tous
les jours un petit bateau sur ses bords ; s'il pouvait s'en
emparer , il se laisserait aller avec lui au courant de la riviere
, qui le porterait bientôt sur le Danube ; du Danube
il pourrait descendre dans la mer Noire ; et parvenu à cette
mer , il ne désespérerait pas de pouvoir diriger sur ses flots
agités , le petit batean vers le port de Constantinople . Drouet
' est arrêté à ce projet extraordinaire , au moment qu'il s'est
présenté à son imagination , et il va tout faire pour l'exécuter
mais tout est impossible comment sortir de sa
prison ? comment franchir les abymes au milieu desquels la
forteresse de Spiltzberg s'éleve dans les airs . Une tringle de
fer qui suspendait ses rideaux devient dans les mains de
Drouet un instrument , avec lequel il démolit peu- à- peu
les immenses barreaux de sa fenêtre ; il les démolit sans
dégrader la pierre dans laquelle ils sont enfoncés , afin que
rien ne décele son dessein . Il se rappelle ces cerfs - volans
avec lesquels les enfans , en jouant , font traverser les airs
à des poids assez considérables ; il imagine de faire une
machine dont il puisse obtenir le même effet pour luimême
, une espece de parachute auquel il s'attachera pour
1
T3
( 06 )
s'élancer vers la plaine du haut de la forteresse , qui est
située elle - même sur la pointe d'un rocher très - escarpé et
d'une hauteur peu commune ; des corps - de- garde et des
factionnaires nombreux sont placés à des distances trèsrapprochées
au bas de la fortere ese et du rocher ; mais les
soldats autrichiens sont superstitieux , ils seront effrayés en
voyant descendre sur la terre une masse animée , qui leur
paraîtra venir du ciel , et Drouet se propose de profiter de
cet effroi pour s'élancer au petit bateau , qui fait l'objet
de tous ses voeux .
Des bonnets et des bas de coton lui ont fourni le fil avec
lequel il a uni ensemble divers morceaux de ses draps qu'il
a coupés et taillés pour faire un parachute sur le modele
qu'il s'en est tracé dans sa tête ; une arête de poisson lu
a servi d'aiguille ; chaque jour il cachait avec soin , aux
heures de visite , l'ouvrage qui s'avançait tous les jours ;
enfin l'ouvrage , entier est achevé ; et son auteur en a fait
plusieurs fois une heureuse expérience , en se laissant
tomber du haut des plafonds de sa chambre ; qui étaient
très-élevés . Déja le jour était marqué pour cette évasion
si périlleuse ; Drouet voulait la tenter le 21 juin , anniversaire
d'une époque également fameuse dans sa vie et
dans l'histoire de la révolution ; mais il tomba malade à
cette époque , et ce ne fut qu'au mois de juillet qu'il put
songer à reprendre son entreprise.
Dans la nuit du 5 au 6 juillet , après avoir enlevé les
barreanx de fer qui ne tenaient plus qu'en apparence à sa
fenêtre , Drouet se jette sur une petite terrasse qui en était
à très -peu de distance ; c'est- là qu'il doit faire usage de son
parachute , pour franchir l'espace immense qui le sépare
de la terre ; il s'en saisit avec force ; mais une horreur secrette
le fait frissonner ; la nature se révolte à l'idée de la destruction
: deux fois il veut se précipiter , et deux fois il
recule d'effroi ; enfin à la troisiem , il fait quelques pas
( 267 )
en arriere , ferme les yeux et s'élance dans le vide des airs
1
La rapidité de sa chûte fut extrêmement accélérée par
le poids d'un paquet de vivres et de hardes dont il s'était
charge ; elle fut telle qu'ils se crut brisé en touchant la terre ;
il s'écria , je suis mort , et resta sans connaissance sur le
coup. En revenant au sentiment de l'existence , il n'éprouva
aucune douleur vive , mais un engourdissement total à l'un
de ses pieds ; il se - leve aussitôt et veut escalader une
muraille qui était devant lui ; mais ce pied qu'il n'avait
d'abord senti qu'engourdi était fracassé , et se refuse â tous
ses efforts ; les douleurs les plus aiguës le saisissent alors ,
lui font pousser des gémissemens et des cris ; et il retombe
sans connaissance aux pieds de la muraille : il y passa dans
cet état le reste de la nuit. Ce que Drouet avait coujecturé
était arrivė ; les factionnaires effrayés de la masse énorme
qui leur avait apparu dans les airs , s'étaient enfuis dans les
corps- de-garle , et nul soldat n'osa en sortir et venir à lui
aux cris qu'il avait jettés ; pour avoir le courage de s'en
approcher , les Autrichiens eu ent besoin que le soleil , en
rendant à tous les objets de la nature leur aspect accoutumé
, leur fît voir dans ce qui les avait tant effrayés , le
malheureux prisonnier de la forteresse de Spiltzberg , étenda
sur la terre , sans aucun mouvement de vie ; ils le rapporterent
dans cette chambre dont il avait voulu sortir au prix
de tant d'efforts incroyables , au prix de tant de dangers ;
et ils le laisserent étendu sur le plancher , sans lui donner
le moindre secours , pendant huit heures , persuadés qu'à
chaque instant il allait rendre le dernier soupir . S'apperce
vant cependant au bout de ce tems qu'il n'était pas tout-àfait
mort , ils allerent lui chercher et lui amenerent enfin
un chirurgien , qui le pansa long-tems avec beaucoup de
scin et d' abileté ; Drouct ne put seflever de son lit pendant
ois mois , et pendant plus d'un an il ne put se
trainer que sur des bequilles .
1
T.4
( 268 )
1
A
C'est dans cet endroit de son récit que Drouet a fait
lecture d'une déclaration adressée à l'empereur , qu'il avait
tracée sur les murailles de sa prison , au moment d'exé
cuter sa terrible et inutile entreprise , et dont voici la
substance :
Puisqu'à vos yeux je suis moins qu'un homme , puisque,
vous violez à mon égard toutes les lois de la guerre , tous
les principes du droit des gens , j'essaierai de reprendre un
bien que même dans vos fers je n'ai pas tout-à -fait perdu , la
liberté. Si je survis à ma périlleuse entreprise , si je suis
rendu par elle à ma patrie , je retournerai sur les champs
de bataille pour me venger de vos cruels généraux ; je les
joindrai au milieu des épais bataillons qui sans cesse les
environnent et les cachent ; et ils paieront , je le jure ,
les traitemens odieux , les lâches insultes qu'ils m'ont fait
subir. Mais si je vais périr , puissent ces lignes , les dernieres
que j'aurais pu tracer , apprendre à tous ceux qui
ne m'ont outragé que parce qu'ils étaient égarés par les
suggestions de votre tyrannie , que je leur ai pardonné du
fond de mon coeur ; mais à vos agens , à vos complices ,
princes et généraux , je ne pardonne point ; c'est d'eux ,
d'eux seuls et de vous que je veux être vengé ; vous ne
pourrez éviter la vengeance à laquelle je vous devoue : ję
la demande à mes amis , à mes parens , à mon pays ,
tout ce qui porte sur la terre un coeur humain ; je la demande
à mon Dieu.
રે
Tous les sentimens énergiques et touchans contenus dans
cette déclaration passaient , à mesure que Drouet la lisait ,
dans les ames de la nombreuse Assemblée qui l'écoutait :
mais aux derniers mots qui la terminent et qu'il a prononcés
avec un accent encore plus pénétré , l'émotion a été
extrême , et il n'a pas fallu moins que tout le respect de la
constitution , pour empêcher que cette émotion n'éclatât
dans les plus vifs transports . La violence que toutes les
( 269 )
ames se sont faite sur elles -mêmes pour se contenir , s'est
manifestée par un murmure sourd et profond ; Drouet a
été obligé de suspendre quelque tems son rapport ; et dans,
la cause de cette interruption , il a pu voir si elles auraient
été exécutées par le peuple français , ces volontés qu'il avait
pu crcise long-tems les dernieres de sa vic .
•
Ce fnt au mois de mai 1795 que , pour la premiere fois ,
Drouet reçut des nouvelles de sa femme , de ses enfans et
des triomphes de la République. Il était convalescent et
souffrant encore ; mais quelle consolation douce et réparatrice
sa santé fut promptem.nt rétablie , et bientôt après
il alla joindre ses collegues.
la
Depuis ce moment , a dit Drouet , ma destinée a été
commune avec celle de mes collegues , et tout ce qu'ils
vous raconteront d'eux-mêmes me sera commun. Je n'ai
donc plus à vous parler de moi - même. Mais je ne veux
pas finir ce rapport , sans faire une déclaration que tout
ce que j'ai déja dit a pu faire pressentir : ce n'est pas
nation allemande , mais ses chefs seulement que j'accuse et
qu'on doit accuser de tous les maux que j'ai soufferts , des
outrages qui ont été prodigués à un républicain et à un
député d'un peuple libre. La fiere Germanie peut compter
dans son sein , plus qu'on ne pense , d'hommes amis de
T'humanité et de la République ; et la tyrannie qui ne
compte que les bras et ne mesure que la terre se trompe
aussi sur l'étendue de son pouvoir et de ses forces.
Ne pouvant pas passer un certain nombre de pages.
dans l'impression de cet article , nous sommes forcés
de renvoyer encere au numéro prochain , l'extrait
du rapport commencé par Camus , et achevé par
Lamarque et Quinette. Nous allons nous borner à prċsenter
ici un apperçu très - succint des séances du
Corps législatif, depuis le 25 nivôse jusqu'au 5 plus
viôse inclusivement .
( 270 )
La loi qui raie le cit . Déverité , membre du Corps
législatif, de toutes les listes d'émigrés où il aurait pu
être inscrit , a été rendue commune à tous les députés
du peuple qui , proscrits comme lui à la suite
du 31 mai , et rappellés dans le sein de la Convention
après le 9 thermidor , pourraient être compris
dans quelques-unes de ces listes . Après cet acte de
justice , le Corps législatif a été plus autorisé encore
et pour ainsi dire plus obligé d'accomplir sur luimême
l'exécution rigoureuse de la loi du 3 brumaire .
Ferrand Vaillant , député du département de Loire
et Cher, et membre du conseil des Anciens , a été
convaincu d'avoir signé plusieurs de ces arrêtés libericides
, qui à l'époque du 13 vendémiaire ont
provoqué la révolte contre l'autorité nationale ; il à
été suspendu des fonctions législatives jusqu'à la
paix. Les citoyens Bonnissard , député de Saône et
Loire ; Cerf, de l'Eure ; Pathier , des Basses - Alpes ;
et Fontenai , d'Indre et Loire , tous quatre membres
du conseil des Cinq- cents , en resteront exclus jusqu'au
moment où ils auront obtenu leur radiation
définitive des listes d'émigrés sur lesquelles ils sont
portés .
Lesage Senault a fait une dénonciation très - violente
contre le député Siméon ; il ne l'a pas accusé
seulement d'être inscrit sur une liste d'émigrés , mais
d'avoir émigié ; et pour prouver cette terrible vérité
, il a lu quelques lignes d'un journal ... Mais
comment Lesage Senault n'a-t-il pas pensé qu'il
fallait d'autres témoignagnes , et pour prouver un si
grand crime que celui de l'émigration , et contre
un membre de la représentation nationale ? Si les
( 271 )
accusations des journalistes pouvaient jamais devenir
des preuves suffisantes contre les députés du peuple
, il arriverait que la République finirait peutêtre
avant long- tems , par n'avoir qu'une représentation
de journalistes . Sans doute pour ne pas accueillir
la dénonciation de Lesage Senault , le conseil
des Cinq-cents n'avait pas besoin que Siméon rẻ-
pondît aux inculpations d'un journal ; ce député l'a
fait cependant , et il s'est aussi bien justifié que si
une justification lui eût été nécessaire .
La malveillance s'agite toujours pour empêcher
l'acquittement de l'emprunt forcé ; mais tout paraît
faire espérer que ses efforts seront inutiles ; plusicurs
commissaires du Directoire exécutif près les
administrations de département , ont annoncé aux
deux conseils que la sixieme classe de cet emprunt
était en plein recouvrement , et que les autres suivraient
incessamment . Une loi a été rendue , qui regle
le montant des indemnités qui seront accordées aux
receveurs et percepteurs de l'emprunt forcé . Les
braves soldats de la République continuent à donner
tous les exemples de vertus qui lui sont nécessaires.
Une brigade de l'armée du Rhin a fait un don de
95 mille liv . ; une autre brigade , en quartier à Answeiller,
pays des Deux - Pontsi, a envoyé un autre don
de 100000l . Une circon : tance donne un nouvel intérêt
à ce dernier acte de générosité , c'est qu'il a été proposé
et convenu sur le champ de bataille , où ses
auteurs , au nombre seulement de trois mille hommes ,
venaient de vaincre six mille Autrichiens . C'est le
général Anne qui a transmis au Corps législatif ce
double trait d'une valeur si héroïque et d'un désia(
272 )
téressement si touchant ; c'est lui qui commandait
les guerriers républicains dont il a été l'interprête :
nous aurions pu nous dispenser d'en faire la remarque
; et pour l'apprendre , il nous suffisait de
dire que le général Anne a fait un don particulier
de tous les frais de bureau qui lui revenaient depuis
un an et de la valeur du cheval que la République
devait lui fournir.
Un autre trait de courage républicain , dont le
conseil des Cinq - cents a ordonné l'insertion dans ses
procès- verbaux' , c'est celui qui le 27 du mois dernier
a préservé la commune de Beaumont-sur- Sarthe des
fureurs dévastatrices des chouans ; douze cents de
ces brigands catholiques et royaux qui s'étaient portés
sur cette petite commune ont été mis en déroute
et taillés en pieces par ses braves habitans
réduits au nombre de 50 à 60 hommes , tous peres de
familie , parce que tous les jeunes gens sont aux frontieres
. Roux a saisi cette occasion de demander que
ces traits caractéristiques de l'esprit républicain , et
si propres à se répandre , fussent consignés dans un
bulletin particulier , imprimé et publié aux frais du
gouvernement ; et sa proposition a été adoptée .
En lisant ce bulletin , qui présentera continuellement
à l'admiration et à la reconnaissance de la
patrie ceux qui la défendent , quel coeur pourra
rester étranger aux sentimens sublimes dont se compose
l'amour de la patrie ? Ces jeunes gens de la
premiere requisition , que Lakanal a dénoncés avec
tant de véhémence et de justice , pourront- ils encore
préférer de tristes voluptés à l'honneur de remplir
Icur devoir? Quoi ! au lieu de voler à ces frontieres
( 273 )
d'où la gloire peut faire bientôt retentir leurs noms
dans la France et dans l'Europe , ils aimeraient mieux
rester cachés au milieu des frivolités et de beaucoup
de honte. Lakanal a demandé une loi très - rigoureuse
contre les jeunes gens qui , dans l'âge de la premiere
requisition , cherchent a se soustraire , et une com-
' mission a été nommée pour combiner les différentes
mesures qu'il à proposées .
Le Directoire exécutif a été autorisé à disposer ,
*comme il l'avait demandé , de l'Arsenal et de ses
dépendances ; cette aliénation qui peut devenir pour
Paris le moyen de nouveaux embellissemens , augmentera
de plusieurs millions les ressources de lanation ?
Mais ce qui va ouvrir pour la République une
source d'immenses richesses , c'est la mise en vente
d'une grande partie des biens ecclésiastiques situés
dans les neuf départemens de la Belgique . Il ne faut
pas croire cependant que le Corps législatif n'ait été
déterminé à ordonner cette vente que par l'intérêt de
quelques milliards ; il a eu un motif plus noble et plus
juste qu'il a exprimé dans le considérant même de la
loi ; c'est de donner au peuple Beige une assurance
infaillible que jamais il ne cessera de faire une partie
intégrante de la République Française .
Le Directoire exécutif a reçu plusieurs autorisations
d'une grande importance .
Il enverra onze commissaires dans les colonies ,
savoir : cinq pour Saint-Domingue , trois pour Sainte-
Lucie et la Martinique , un pour Cayenne et la
Guyanne , et deux pour les isles de France et de
la Réunior , la mission de ces deux derniers dureta
deux ans ; et celle des autres dix huit mois ,
( 274 )
Il nommera aux places d'assesseurs de juges de
paix dans le département de la Seine .
Il nommera aux fonctions municipales dans les
quatre plus grandes communes de la France , Paris ,
Lyon , Marseille et Bordeaux ; les citoyens qu'il
élevera à ces magistratures , ils ne les exerceront que
jusqu'au 1er. thermidor prochain .
La loi qui a prologé ainsi l'époque très -prochaine
où devaient être convoquées les assemblées primaires
dans ces quatre villes , a été rendue sur le rapport de
Chénier ; it a développé avec une grande force les
raisons d'intérêts ; on peut même dire , de salut public
qui la rendaient nécessaire . Il s'agissait d'enlever aux
conspirateurs du 13 vendémiaire l'occasien de provode
nouveaux troubles et de nouveaux malheurs
dans la République : c est parce que le peuple est jaloux
de la conservation de ses droits qu'il aimera à en suspendre
l'exercice.jusqu'au moment où l'influence des tactions
conspiratrices ne pourra plus offusquer les lumieres
naturelles de sa raison , ni égater les pures
et énergiques sentimens de son ame.
quer
Mais le conseil des Cinq - cents a passe à l'ordre
du jour sur le message du Directoire , qui demandait
une autre organisation de la marine que celle
décrétée le 3 brumaire par la Convention nationale ,
c'est le discours de Blad qui paraît sur- tout avoir
déterminé cette résolution ; il sera imprimé ; les
dangers de l'introduction du despotisme militaire
dans l'administration civile ; le grand nom de Colbert
qui a pensé comme Blad súr la marine , ont fait une
forte impression sur les esprits ; il eût peut être suffi
de mieux établir l'état de la question qu'il ne l'a été ,
pour diminuer beaucoup la valeur des raisons de
Blad ; mais la chose la plus difficile dans une assèmblée
nombreuse sur-tout , c'est de bien poser une
question : nous ferons une seule observation aux
Partisans de la nouvelle organisation de la marine :
puisqu'ils redoutent tant le caractere d'un militaire
dans l'administration civile : comment ont- ils laissé
passer l'article qui distribue aux différens administrateurs
civils des grades supérieurs militaires ? La
résolution du conseil des Cinq- cents a été présentée
( 275 )
1
à celui des anciens ; mais elle n'y a subi encore aucune
discussion , une commission a été nommée
pour en faire l'examen .
Un autre message du Directoire exécutif a subi
un ordre du jour plus mérité ; c'est celui qui présentait
au Corps législatif quelques difficultés
quelques conditions faites par le citoyen Camus
pour accepter la place de ministre des Enances qui
lui était proposée : la constitution doit être la regle
du Directoire comme des législateurs : elle est assez
claire dans ses dispositions pour n'avoir pas besoin
d'être continuellement commentée par des lois réglémentaires.
Un tarif proportionnel à la valeur des assignats a
été établi pour les droits d'enregistrement ; il commencera
à être exécuté le 15 de ce mois .
Un peuple qui a des moyens très- étendus de commerce
est obligé pour son intérêt même d'avoit une
foi religieuse dans ses transactions commerciales ;
son crédit dépend de cette foi , et sans crédit il n'y
a pas plus de commerce entre les nations qu'entre
les individus . Une loi relative aux retraits des lettresde
- change tirées sur l'étranger préviendra désormais
l'abus frauduleux qui se faisait depuis long- tems à
cet égard des fausses interprétations de l'ordonnance
de 1673 .
La résolution qui ordonne la levée de la suspension
de la loi du g floréal a été déja plusieurs fois
discutée au conseil des Anciens . Creuzé- Latouche
au nom de la commission chargée de l'examiner , a
conclu à ce qu elle fût rejettée ; plusieurs membres
ont soutenu cette conclusion , et d'autres l'ont com
battue avec force. Aux uns , cette loi paraît injuste et
immorale qui ordonne le partage des successions
non encore ouvertes , qui punit des crimes des
enfans leurs peres et meres ; les autres trouvent que
cette loi seule peut assurer à la nation les indemnités
qu'elle doit trouver dans les biens des émigrés pour
la guerre parricide qui lui coûte tant de trésors et
tant de sang ; et ils pensent que les droits de la narion
ne sont pas moins sacrés que ceux des particu
liers. On attend avec impatience la fin d'une dis
( 276 )
cussion , à laquelle beaucoup d'intérêts différens donneront
une égale importance .
Le 1er, pluviôse , à l'ouverture de la séance , dans
les deux conseils , la salle a retenti des sons d'un
orchestre nombreux ; les membres de l'institut national
de musique ont fait entendre tour- à-tour aux
représentans de la République , non pas ces airs avec
lesquels des hommes qui s'intitulaient les vengeurs
de l'humanité marchaient et s'excitaient au massacre
des Républicains , mais ces chants de dévouement, et
de gloire qui ont si souvent conduit à la victoire les
défenseurs de la patrie et de la liberté .
Dans les deux conseils , le président a exprimé
dans un discours énergique les véritables sentimens
que l'anniversaire de la mort du dernier roi des
Français devait faire naître ; il a fait le serment de
haine à la royauté , de fidélité à la République , à la
constitution , et il a appellé successivement tons les
membres à prêter individuellement le même serment.
―
Dans le conseil des Cinq cents , il n'a été permis
à aucun membre d'ajouter le moindre mot à la formule
de serment décrété . Dans le conseil des
Anciens , au contraire , plusieurs membres ont ajouté
au serment , mais n'en ont rien retranché . Dupont
( de Nemours ) s'est fait sur- tout remarquer par une
formule qui avait la prétention d'être très - énergique ;
ce n'est pas dans. la maniere de prêter un serment
qu'il est nécessaire de mettre tant d'énergie ; mais
dans l'occasion où il faut le tenir.
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
pas
Nous prévenons tous les Souscripteurs à l'ancien prix de
30 liv . pour l'année , ou 25 liv . pour six mois , qu'à dater du
1. pluviôse , leur abonnement est expiré , et que le prix est de
3co liv . pour trois mois. Ceux qui n'a
'auront fait leur renouvellement
dans le plus court délai , ne recevront plus cejournal .
Nous réitérons cet avis pour les personnes qui n'auraient
pas été instruites à tems, pour effectuer leur renouvellement à
l'époque ci - dessus indiquée .
FAUTES à corriger. Page 218 , ligne 28 , au lieu de : Le
territoire de tout l'empire britannique , lisez la population de
aout l'empire britannique .
N ° . 23.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 PLUVIOSE , l'an quatrieme de la République .
( Mardi 9 Février 1796 , vieux style . )
PHYSIQUE.
Recherches physico - mécaniques sur la chaleur ; par PIERRE
PREVOST , professeur honoraire à Geneve , de l'académie
de Berlin , etc. Un volume in- 8 ° . de 232 pages , avec
une planche. A Paris , chez CUCHET , libraire , ` rue
Serpente. 1792.
PENDANT
ENDANT tout le tems qu'a duré la révolution ,
nous n'avons pu avoir qu'un seul penser , celui de la
suivre et de vaincre avec elle . Les beaux arts et les
sciences se sont enfoncés dans la retraite ; et dans
ce morne silence nous n'avons pu nous occuper des
productions des savans étrangers . Ils se sont enfin
réveillés ces arts consolateurs , ces sciences bienfaitrices
du genre humain ; et nous allons recueillir les
ouvrages qui ont paru hors de la République pendant
notre sommeil .
P. Prévost a publié en 1792 des Recherches physicomécaniques
sur la chaleur. La préface nous apprend que
par chaleur il n'a entendu parler que du rayonnement
du feu. Cet effet seul doit le conduire presqu'immédiatement
, selon lui , à la connaissance de la constitution
de ce fluide. Il n'a point fait d'expériences
nouvelles ; mais il a comparé les résultats du calcul
Tome XX. V
13
( 278 )
avec ceux des expériences déja publiées . Tous ses
calculs sont relatifs à la chaleur solaire , et particulierement
à l'effet de cette chaleur sur la température
des deux hémispheres de notre globe .
L'ouvrage est divisé en cinq sections , dont voici
les sujets : La chaleur en général , la chaleur solaire ,
et le froid de l'hémisphere austral . Des remarques
détachées , mais analogues aux sujets des précédentes
recherches , forment la quatrieme section ; et la cinquieme
est consacrée à l'application du froid austral ,
aux phénomenes de l'aiguille aimantée .
D'après cet exposé , les chimistes ne chercheront
dans ce livre que des résultats numériques ; ils n'y
trouveront que peu de raisonnemens applicables à la
belle théorie du Calorique si clairement développée
aux écoles normales par le professeur Bertholet . Mais
les physiciens qui suivent les travaux des Mairan , de
Luc , Richmann , etc. , trouveront ici une masse de
calculs et de raisonnemens précieux .
Notre physicien se borne dans cet écrit à considérer
le feu comme un fluide discret , sans s'occuper
de la nature de ses élémens , et il reconnaît sa distinction
d'avec la lumiere , sans chercher à la démontrer
, parce qu'il n'a pour but que la propagation
de la chaleur. C'est pour cela qu'il raisonne toujours
sur le rayonnement du feu .
-
-
-La chaleur obscure rayonne et se réfléchit comme
la lumiere . Le froid même dans une expérience de
Pictet a paru sé réfléchir. Le feu est donc un fluide
discret , très - subtil , dont les molécules sont sans
cesse agitées . Son équilibre consiste dans l'égalité
des échanges produits par le rayonnement .
―
( 279 )
L'air est le principal obstacle qui s'oppose à l'émission
de la chaleur rayonnante . - Voilà le feu gêné ,
le feu libre et le feu, combiné , ou soumis aux lois
de ses affinités . Deux corps , dont le voisinage maintient
le thermomètre au même degré , établissent
l'équilibre thermométrique du feu , qui est toujours le
résultat d'échanges égaux .
-
―
L'élévation des corps à telle ou telle température
est successive , et non instantanée . - L'a chaleur
qui entre dans les corps est proportionnelle au
tems employé et à l'intensité de sa source . Si la
chaleur qui entre est maintenue au même degré , la
chaleur rayonnante est en raison composée de l'intensité
de la chaleur interne et du tems . L'échauf
fement n'est que la différence de la chaleur qui entre ,
à celle qui s'échappe : loi établie par les expériences
de Richmann , cette victime illustre et volontaire de
l'électricité .... L'échauffement ou le refroidissement
d'un corps exposé à l'air , maintenu au même degré ,
est , en tems égal , proportionnel à la différence des
températures initiales de l'air et du corps. Dans
un milieu d'une température constante un corps s'échauffe
, ou se refroidit , de maniere que les différences
de sa chaleur à celle du milieu sont en progression
géométrique , et les tems de l'échauffement
ou du refroidissement sont en progression arithme
tique . Epinus a donc commis une inexactitude en
faisant dire à Newton et à Richmann : ( Cogitat. de
distribut. cal. per tellurem. Adnot. ( a) , pag. 27. ) Que
la vitesse de l'échauffement est proportionnelle à
la différence de température entre un corps et les
rayons solaires auxquels on l'expose.
-
V 2
( 280 )
De ces principes développés dans la première seetion
, l'auteur déduit cette loi ... Lorsqu'un corps
s'échauffe ou se refroidit , les progrès de son changement
de température deviennent plus lents en
tems égal .
Il compare les nuages relativement à la déperdition
de la chaleur rayonnante de la terre , aux vêtemens
qui couvrent nos corps ; et il explique par cette
comparaison le phénomene suivant... La nuit ( c'està-
dire en l'absence du soleil et de sa chaleur directe ) ,
lorsque le ciel est serein , l'air est généralement
plus froid près de la terre . Au printems èt en automne
il gele peu lorsque le ciel est couvert. Souvent
enfin , par une nuit sereine , s'il vient à passer
un nuage par le zénith de l'observateur , à l'instant
il voit monter le thermometre .
1
-
Les expériences de Richmann ( nov . comm . acad.
Petrop. , T. IV , pag. 289 ) prouvent que la chaleur
solaire , c'est- à- dire celle que produisent les rayons
solaires , peut être censée ' proportionnelle à la densité
de ses rayons à la surface de la terre. Mairan
regardait cette chaleur comme très-faible comparée
à la chaleur propre de la terre . Il est prouvé que le
courant de feu solaire qui pénetre une partie de la
terre pendant son été , est plus dense que celui
qu'elle exhale . Dans le cours d'une année moyenne
la chaleur rayonnante ( ou terrestre , celle qui s'échappe
sans cesse et sans retour ) moyenne et la chaleur
solaire moyenne sont égales ou inégales . Dans le
premier cas , la chaleur moyenne terrrestre est conse
tante. Dans le second cas , celui de l'inégalité , il
y a pour la terre échauffement ou refroidissement ;
( 281 )
ce qui arrive en été et en hiver. Alors il y a égalité
entre les deux chaleurs au maximum d'échauffement ,
et à celui de refroidissement ; au voisinage , et non
aux instans précis des maximum et minimum de chaleur
solaire .
La chaleur solaire moyenne , estimée à posteriori ,
c'est - à- dire déduite des observations , se trouve être
pour nos climats de juillet à décembre :: 8 , 4 : 1. La
chaleur solaire moyenne , estimée à priori , c'est - àdire
déduite des calculs , se trouve être à Geneve ,
de juillet à décembre ( époques des jours presque
doubles les uns des autres ) , :: 7 , 2 : 1. Le premier
résultat est sorti des observations thermométriques ;
et le second , du sinus de la hauteur solaire moyenne
de 65º , du quarré de la distance du soleil , de l'intensité
, de la lumiere , et des arcs semi -diurnes.
Les irrégularités dans la marche progressive de
l'échauffement et du refroidissement périodiques de
la terre , doivent en grande partie être attribuées aux
vents et aux pluies : tels sont le maximum et le minimum
de chaleur placés , non au point précis des solstices ,
mais constamment en juillet et souvent en janvier ;
non à midi et minuit , mais à trois heures du soir et
à quatre heures du matin . — La sérénité ou l'opacité
du tems est , comme nous l'avons vu , une cause puissante
des irrégularités dont nous venons de parler ;
ce qui donne l'explication d'un adage météréologique
conservé dans les campagnes , mais mal entendu
aujourd'hui par ceux qui oublient que la réforme
Grégorienne a avancé les fêtes catholiques de 10 jours.
Si sol claruerit , se Virgine Purificante ;
Multo majus erit frigus post , quàm fuit ante.
V 3
( 282 )
La Purification de la Vierge , placée actuellement
au 2 février , tombait avant la réforme au 24 janvier ,
époque de la moindre chaleur moyenne. De plus ,
lorsque le tems est très-serein pendant les plus grands
froids , l'émission de la chaleur rayonnante est plus
abondante , et l'on peut en conséquence prédire un
accroissement de froid.
Prévost fait ici un calcul qui prouve assez évidemment
combien s'est trompé Buffon en assignant une
suite immense de siecles pour le refroidissement
total de notre globe . Il déduit cette perte de chaleur
du refroidissement nocturne moyen , estimé par la
différence thermométrique moyenne au coucher et au
lever du soleil. Elle a été en 1788 à Geneve , de 3 ,
5 degrés de Réaumur. Supposons la chaleur rayon- ,
nante égale pendant le jour , la perte de chaleur que
fera la terre en 24 heures sera de 7 degrés . La chaleur
solaire et toute autre cause de chaleur interne supposées
nulles , la chaleur rayonnante de 7 degrés supposée
la moyenne du globe et la millieme partie de
toute la chaleur interne , la chaleur de notre planete
serait nulle , ou moindre qu'un degré en 24 ans
environ .
On trouve ici une table des variations les plus ordinaires
de température dans les 24 heures , exprimée
en degrés de Fahrenheit , donnée par Kirwan ...
janvier , 6 .... février , 8... mars , 20 ... avril , 18 ...
mai , 14... juin , 12 ... , juillet , 10 ... août , 15 ... septembre
, 18 ... octobre , 14... novemb . , 9 ... décem . 6 ..
Delà l'origine des rhumes de printems et d'automne .
Dans la troisieme section , l'auteur applique les prin
cipes établis précédemment à la chaleur relative des
·( 283 )
deux hémispheres du globe terrestre , ou du froid,
austral . Il regarde comme nul l'effet de la distance.
du soleil sur les deux hémispheres , parce qu'il est
alternatif. Mais il calcule l'effet combiné du tems
et de la distance , sur la quantité de l'irradiation solaire
, à l'aide du théorême suivant de Bénédict Prévost
de Montauban : la lumiere solaire qui parvient à la
terre est égale dans toute partie égale de l'éclyptique
, parcourue ou non en tems égal . La différence
constante entre les températures australe et boréale ,
ne vient donc pas d'une inégale quantité de chaleur
solaire reçue par l'un et l'autre hémisphere . Elle doit
plutôt venir de l'inégale quantité de chaleur rayonnante
émise en tems donné ; inégalité qui trouve sa
cause dans l'inégale distribution des quantités égales
de chaleur solaire annuelle . Le rapport de l'été à
l'hiver doit différer encore dans les deux hémispheres
aux mêmes latitudes , par le rayonnement que produit
la chaleur propre et permanente de la terre .
1
A l'appui de ces causes mécaniques viennent des
causes chimiques , telles que l'excès de rayonnement
produit par la formation de la glace , et par la condensation
des vapeurs , par l'excès de tems employé
pour résoudre la glace en eau , ou l'eau en vapeurs .
L'excès du volume des eaux augmente aussi l'effet
des causes chimiques , parce qu'il doit enlever par
l'évaporation plus de feu aux régions australes . Mais
la mer tempérant les étés et les hivers dans les climats
où elle ne gele pas , toutes ces causes du froid
austral sont plus actives dans les latitudes élevées ,
et quelques - unes presque nulies dans les latitudes
inférieures .
1
V 4
( 284 )
L'hémisphere austral est donc conclu à priori , ou par
le raisonnement seul , plus froid que le boréal dans les
latitudes élevées . Cette vérité est ensuite démontrée
à posteriori , c'est- à-dire par les observations de
Forster pere , compagnon du célebre Cook , et par
celles que renferme la collection des Voyages à la mer
du Sud de Dalrymple.
A la suite de ces recherches sur la chaleur , notre
physicien a placé des remarques détachées , dont
quelques-unes sont d'un grand intérêt telle est la
limite des vents alisés . Le vent alisé , qui souffle constamment
de l'est , paraît être déterminé , comme les
marées de l'Océan , par l'attraction de la lune et du
solcil ; on pourrait l'appeller les marées de l'air ou
atmosphériques . Cet alisé n'est pas Est pur ; mais il
tient du nord dans l'hémisphere boréal , et du sud
dans l'austral . Une seule cause ne produit pas ces
deux inflexions : elles viennent des deux courans
opposés qui s'établissent des zones froides à l'équateur
; de sorte que l'équateur serait la limite des
deux vents alisés , si les deux hémispheres étaient
échauffés au même point. L'inégalité de leur chaleur
, déja démontrée , doit avancer cette limite
vers le nord. En effet , l'observation prouve que
les alisés sud - est s'étendent au- delà de l'équateur
jusqu'à 3 ° . de latitude septent . ; que les alisés nordest
ne s'étendent dans l'hémisphere septen . que jusqu'à
5º . de même latitude ; et qu'enfin il y a un espace
nord d'environ 2 °. où les alisés ne sont ni nord ,
ni sud , et où l'irrégularité des vents et des orages
marque en quelque sorte la limite de ces deux alisés.
Plongez dans un canon un boulet rouge ou
Ba
( 285 )
/
une bourre rougie à blanc , l'extérieur du canon
reste froid long - tems , et ne s'échauffe que peu- àpeu....
Au contraire , chargez un canon à l'ordinaire ,
et faites feu , à l'instant l'extérieur du canon se trouve
chaud .... Quelle est la raison de cette différence ?
C'est que le feu , disait un jour Montgolfier , semblable
à tous les fluides élastiques , déploie son
énergie avec d'autant plus de force et de célérité ,
qu'il a été plus comprimé.
Ce volume est terminé par une application de
la théorie du froid austral aux phénomenes de l'aiguille
magnétique. Si le soleil , ou la chaleur solaire , est
seule ou en grande partie l'élément magnétique ,
comme elle abonde plus dans l'hémisphere septen. ,
c'est-là qu'elle doit se prononcer plus fortement.
La variation annuelle dépendrait alors des pertur
bations de l'effet de la chaleur solaire , causées par
le changement d'obliquité , la précession des équinoxes
, la nutațion , etc. , et la variation diurne dépendrait
des modifications journalieres du magnétisme
de l'atmosphere ou de la surface terrestre .
Ces explications purement physico-mécaniques , et
nullement hypothétiques , paraissent concluantes :
il n'en est pas de même des deux fluides magnétiques
élémentaires purs , du fluide magnétique combiné
, dont la décomposition produisant les deux premiers
, opere , selon Prévost , tous les phénomenes de
l'aimant . Plus heureux , Epinus avec un seul fluide
les a tous expliqués . Mais sur une matiere aussi difficile
, écoutons tous les écrivains , pesons-les , et même
en les réfutant sachons - leur gré de leurs courageux
efforts.
( 286 )
BEAUX ARTS.
Fia des Essais sur la peinture de Diderot. Un volume in - 8 ° .
de 414 pages . A Paris , chez Buisson , rue Hautefeuille.
Li
:
"
E chapitre IV . sur l'expression , étincelle de traits
brillans , de descriptions vives et de conseils précieux
la briéveté de l'espace nous restreint aux derniers
. Nous nous permettrons cependant une citation.
pleine de finesse et de sagacité ...... Interrogezvous
à l'aspect d'un homme ou d'une femme , et
vous reconnaîtrez que c'est toujours l'image d'une
bonne qualité , ou l'empreinte plus ou moins marquée
d'une mauvaise qui vous attire ou vous repousse
. ",
" Supposez l'Antinous devant vous..Ses traits
sont beaux et réguliers ; ses joues larges et pleines
annoncent la santé . Nous aimons la santé ; c'est la
pierre angulaire du bonheur. Il est tranquille ; nous
aimons le repos . Il a l'air réfléchi et sage ; nous
aimons la réflexion et la sagesse . Je laisse là le reste
de la figure , et je vais m'occuper seulement de la
tête . "
" Conservez tous les traits de ce beau visage
comme ils sont ; relevez seulement un des coins
de la bouche ; l'expression devient ironique , et
le visage vous plaira moins. Remettez la bouche
dans son premier état et relevez les sourcils ; le
caractere devient orgueilleux , et il vous plaira moins .
Relevez les deux coins de la bouche en même-tems ,
( 287 )
et tenez les yeux bien ouverts , vous aurez une physionomie
cynique , et vous craindrez pour votre fille
si vous êtes pere . Laissez retomber les coins de la
bouche , et rabaissez les paupieres , qu'elles couvrent
la moitié de l'iris et partagent la prunelle en deux ,
et vous aurez un homme faux , caché , dissimulé ,
que vous éviterez . ,,
On pourrait donner pour définition approchée
de l'expression , l'observation suivante : L'expression
est faible ou fausse , si elle laisse incertain sur
le sentiment. "
L'expression de figures bien composées doit annoncer
, selon Diderot , l'espece de gouvernement
sous lequel elles vivent. L'air du républicain sera
haut , dur et fier . Dans la monarchie , où l'on commande
et l'on obéit , le caractere , l'expression sera
celle de l'affabilité , de la grace , de la douceur , de
l'honneur , de la galanterie .... L'esclave marche la
tête inclinée ; il semble toujours la présenter à un
glaive prêt à le frapper. Cette observation nous ,
paraît trop générale . Elle s'applique très bien à une
scene de plusieurs personnages , et la famille de Darius.
est dans ce genre un témoignage éclatant de la sagacité
de Lebrun .' Mais gardez - vous de la presser et
d'en faire l'application à une ou deux figures isolées .
.
" Qu'est- ce que la sympathie qui presse et colle ,
dit notre écrivain , deux êtres l'un à l'autre , à la premiere
vue , au premier coup , à la premiere ren .
contre ? .... C'est l'attrait momentané et réciproque
de quelque vertu . De la beauté naît l'admiration ;
de l'admiration , l'estime , le desir de posséder et
l'amour. "
( 288 )
D'après cette définition , il n'y aurait point de
sympathie entre deux êtres immoraux , vicieux ; le
contraire se voit cependant tous les jours . Nous dirons
seulement ici en passant , que la sympathie
naît de la conformité ( quoique confuse et non - distinctement
perçue par l'être sur lequel agit la sym.
pathie ou ressemblance de l'être qui l'occasionne ,
avec un ancien ami , ou bienfaiteur , ou objet chéri
de celui qui en est affecté . Descartes en Hollande
et dans ses autres voyages se sentait un attrait , une
propension pour les borgnes , et malgré toutes ses
recherches et ses réflexions , il n'avait pu découvrir
la cause d'un goût aussi bizarre . Agé de plus de
30 ans , il revient au village qui l'a vu naître , près
de la Flêche le premier objet qui s'offre à ses yeux
et qui émeut sa sensibilité , est sa nourrice . Il s'apperçoit
qu'elle est borgne , et au moment même il
réfléchit sur cette rencontre et découvre la cause
de sa prédilection pour les borgnes . Cette digression
peut ne pas paraître deplacée dans un chapitre sur
l'expression.
y ง
Craignez , artistes , d'outrer l'expression . « Le
Lao oon souffre , il ne grimace pas ; cependant la
douleur cruelle serpente depuis l'extrémité de son
orteil jusqu'au sommet de sa tête . Elle affecte profon
dément , sans inspirer de l'horreur . Faites que je ne
puisse ni arrêter mes yeux , ni les arracher de dessus
votre toile . Ne confondez point les minauderies , la
grimace , les petits coins de bouches relevés , les
petits becs pincés et mille autres puériles afféteries ,
avec la grace , moins encore avec l'expression... Que
votre tête soit d'abord d'un beau caractere . Les pas-
1
( 289 )
sions se peignent plus facilement sur un beau visage,
Quand elles sont extrêmes , elles n'en deviennent
que plus terribles . Les Euménides des anciens sont
belles , et n'en sont que plus effrayantes .
""
" Sachez donc ce que c'est que la grace , ou cette
rigoureuse et précise conformité des mem res avec
la nature de l'action. Excellente définition de la
grace ! Sur-tout ne la prenez point pour celle
de l'acteur ou du maître à danser. Ajoutons que
l'on trouve plus souvent la grace ou les graces ( car
ici on doit confondre les deux mots ) répandues sur
un corps de moyenne et même de petite taille , tandis
que les grandes statures ne les offrent presque jamais .
La grace en général , et hors de l'action , est donc ,
selon nous , cette juste proportion entre tous les
membres , qui annonce la faculté d'exécuter tous les
mouvemens sans gêne ; proportion dont la nature
semble avoir doté les tailles moyennes , à l'exclusion
des hautes statures .
L'expression décide , quelquefois la couleur .......
La couleur pâle et blême ne messied pas aux
poëtes , aux musiciens , etc. ,
Paragraphe sur la composition , où j'espere que j'en
parlerai. L'espérance de Diderot n'a pas été déçue ,
et nos lecteurs en profiteront à l'aide des citations
nombreuses : il est facile de sacrifier la vanité de
rédacteur à celle de faire parler un écrivain aussi
original , et professant une doctrine si lumineuse.
" Une composition qui doit être exposée aux yeux
d'une foule de toutes sortes de spectateurs , sera vicieuse
, si elle n'est pas intelligible pour un homme
de bon sens tout court. Qu'elle soit simple et claires
( 290 )
Par conséquent , aucune figure oisive , aucun accessoire
superflu. Que le sujet soit un ...... Il y a seule
ment quelques circonstances où il n'est , ni contre la
vérité , ni contre l'intérêt de rappeller l'instant qui
n'est plus , ou d'annoncer l'instant qui va suivre .
Une catastrophe subite surprend un homme au milieu
de ses fonctions ; il est à la catastrophe , et il
est encore à ses fonctions ....... Chaque action a plusieurs
instans ; mais je l'ai dit , et je le répete , l'artiste
n'en a qu'un , dont la durée est celle d'un coup- d'oeil . " ...
Quelle précision dans ces derniers mots , et quel
écrivain a jamais porté un tact aussi sûr dans les discussions
métaphysiques sur les arts ! Nous le redisons .
encore , tu ne peignais pas , Diderot , mais tu étais
peintre !
""
Je ne saurais souffrir , à moins que ce ne soit
dans une apothéose , ou quelqu'autre sujet de verve
pure , le mélange des êtres allégoriques et réels . Je
vois frémir d'ici tous les admirateurs de Rubens ; mais
peu m'importe , pourvu que le goût et la vérité me
sourient. Le mélange des êtres allégoriques et réels
donne à l'histoire l'air d'un conte . Que dire en effet
de Pallas qui apprend à lire sur ses genoux à Marie
de Médicis , etc, ?
La peinture a cela de commun avec la poésie ,
et il semble qu'on ne s'en soit pas encore avisé , que
toutes deux elles doivent être benè morate ; il faut
qu'elles aient des moeurs .... Rendre la vertu aimable ,
le vice odieux , le ridicule saillant , voilà le projet
de tout honnête homme qui prend la plume , le
pinceau , ou le ciseau ..... Venge l'homme de bien ,
du méchant , des dieux et du destin .... Montre(
291 )
moi Commode abandonné aux bêtes.... Étale-moi
les scenes sanglantes du fanatisme . C'est ainsi qu'un
peintre républicain se plaît à tracer les traits des
Curtius , des Camille , des Caton , des Régulus , etc.
" On distingue la composition en pittoresque et en
expressive. Je me soucie bien que l'artiste ait disposé
ses figures pour les effets les plus piquans de
lumieres , si l'ensemble ne s'adresse point à mon
ame , si ses personnages y sont comme des particuliers
qui s'ignorent dans une promenade publique ....
Toute composition expressive peut être en mêmetems
pittoresque , et quand elle a toute l'expression
dont elle est susceptible , elle est suffisamment pittoresque
, et je félicite l'artiste de n'avoir pas immolé
le sens commún au plaisir de l'organe ..... On á
prétendu que l'ordonnance était inséparable de l'expression
; il me semble qu'il peut y avoir de l'ordonnance
sans expression , et que rien même n'est si
commun.
En comparant les peintres d'histoires et les peintres
de genre , Diderot donne de la supériorité des premiers
une raison péremptoire qui doit terminer pour
toujours la question . « Le peintre de genre a sa scene
sans cesse présente sous ses yeux ; le peintre d'histoire
, ou n'a jamais yu , ou n'a vu qu'un instant la
sienne. Et puis l'un est pur et simple imitateur , copiste
d'une nature commune ; l'autre est pour ainsi
dire le créateur d'une nature idéale et poétique . 99
Nous devons à Vien et à ses illustres éleves de ne
plus craindre ce reproche qu'adresse notre écrivain
aux peintres d'histoire. « L'immensité du travail rend
le peintre d'histoire négligent dans les détails. Oà
( 292 )
est celui de nos peintres qui se soucient de faire des
pieds et des mains ? Ils visent , dit- il , à l'effet général ,
et ces miseres n'y font rien. Ce n'était pas l'avis de
Paul Véronèse , mais c'est le sien , etc. etc. ,
Un mot , un seul mot sur le portrait , mais ce mot
est précis et doctrinal . « Un portrait peut avoir l'air
triste , sombre , mélancolique , serein , parce que ces
états sont permanens ; mais un portrait qui rit est sans
noblesse , sans caractere , souvent même sans vérité ,
et par conséquent une sottise . Le ris est passager ;
mais on n'est pas rieur par état ... Point de grands
peintres qui n'aient su faire le portrait : témoins
Raphaël , Rubens , le Sueur , Vandeik.. » Nous osons
ajouter qu'aux peintres d'histoire seuls appartient de
bien faire le portrait.
Mon mot sur l'architecture , VI . chap . Ce chapitre
est maigre , quoique le sujet fût fécond . Voici cependant
une excellente observation . « Je vous conseille
de vous méfier du talent d'un architecté qui n'est
pas un grand dessinateur. Où cet homme se seraitil
formé l'oeil ? Où aurait - il pris le sentiment exquis
des proportions ? Où aurait- il puisé les ' idées du
grand , du simple , du noble , du lourd , du léger ,
du svelte , du grave , de l'élégant , du sérieux ?
Michel Ange était grand dessinateur lorsqu'il conçut
le plan de la façade et du dôme de St. Pierre
de Rome , et notre Perrault dessinait supérieurement
lorsqu'il imagina la colonade du Louvre.
Un petit corollaire de ce qui précede , chap . dernier.
Mais que signifient tous ces principes , si le goût est
une chose de caprice , et s'il n'y a aucune regle
éternelle , immuable , du beau ? ... Le vrai , le bon
ct
( 293 )
et le beau se tiennent de bien près . Ajoutez à l'une
des deux premieres qualités quelque circonstance
rare , éclatante , et le vrai sera beau , et le bon sera
beau. Si la solution du problême des trois corps
n'est que le mouvement de trois points donnés sur
un chiffon de papier , ce n'est rien ; c'est une vérité
purement spéculative . Mais si l'un de ces trois corps
est l'astre qui nous éclaire pendant le jour ; l'autre ,
l'astre qui nous luit pendant la nuit , et le troisieme
le globe que nous habitons , tout-à- coup la vérité
devient grande et belle. "
,, Qu'est- ce donc que le goût ? une facilité acquise
par des expériences réitérées , à saisir le vrai ou le
bon , avec la circonstance qui le rend beau , et d'en
être promptement touché ... Si les expériences qui
déterminent le jugement sont présentes à la mémoire ,
on aura le goût éclairé ; si la mémoire en est passée ,
et qu'il n'en reste que l'impression , on aura le
tact , l'instinct . " ,
Pour pouvoir faire et juger de l'expérience et
´de l'étude , il faut y joindre dé , la sensibilité ; sans
elle on ne serait qu'averti ; avec elle on est entraîné
, ravi . Un bon juge peut se passer de la
derniere qualité ; mais non des deux premieres . La
sensibilité seule fait des enthousiastes , et l'enthousiasme
a l'éclat et la courte durée des météores extraordinaires
. De-là , tant de productions aussi tôt
oubliées qu'applaudies ; tant d'autres , ou inapperçues
ou dédaignées , qui reçoivent du tems , du
progrès de l'esprit et de l'art , d'un attention plus
rassise , le tribut qu'elles méritaient ; de- là , la certitude
du succès de tout ouvrage de génie . Il est seul
Tome XX. X
( 294 )
mot sublime ! .. ). On ne l'apprécie qu'en le rappor
tant immédiatement à la nature . Et qui est - ce qui
sait remonter jusques- là ? un autre homme de génie. ",
Quel long extrait , que de nombreuses citations
pour un opuscule de 117 pages Hé bien , nous
répondrons encore par une citation .....
Malheur aux peintres ( aux médiocres , a voulu
dire notre écrivain ) , si celui qui parcourt une galerie.
y porte jamais ces principes ! Heureux le tems où
ils seront populaires ! C'est la lumiere générale de la
nation qui empêche le souverain , le ministre ( aujourd'hui
les gouvernans ) et l'artiste de faire dés
sottises . O sacra reverentia plebis ! "
A la suite de ces essais sur la peinture de Diderot ,
sont placées ses observations sur le salon de peinture
de 1765. Elles sont écrites d'un style gai , varié ; et
les jugemens qu'il porte ont été confirmés par la
postérité , à l'exception d'un petit nombre , tels
que ceux- ci.... « L'Amour de Bouchardon , qu'on admirera
à jamais ( oui , si l'on aime la nature pauvre
et les poses maniérées )... Quelques pierres gravées
de Guai qui étonneront les antiquaires à venir ( l'étonnement
ne saisira pas ceux qui chérissent la
correction du dessin des beaux camées antiques ) ....
C'est un grand peintre que ce Casanove ! Il a de
l'imagination , de la verve , etc. ( Cette réputation est
tombée en ruine , et le jugement de Diderot n'a
pu lui donner du soutien ) .... Falconnet : Voici un
homme qui a du génie ; etc .. Convenez , mon ami ,
que si on avait exhumé ce morceau , on en ferait le
désespoir des modernes . L'Amitié : c'est une figure
debout qui tient un coeur entre ses mains , etc. ( La
( 295 )
postérité va juger ce sculpteur , mort depuis trois ans;
et , suivant toute apparence , elle ne se méprendra pas
sur ses ouvrages ; elle ne verra pas du grandiose dans
l'exagération , ni de l'expression dans des attitudes
théatrales ) ... Berruer ( l'artiste n'a pas pris à tâche de
justifier les éloges que Diderot lui a donnés en 1765)..
Cette maniere d'imiter les dessins au crayon , par la
`gravure , influera sensiblement sur les progrès de l'art
en Europe , et sera d'une utilité infinie . ( N'en déplaise
à la prédiction , ces gravures seront de mauvais
modeles , et n'apprendront qu'à dessiner maigre et
sec. ) "
MÉLANGE S.
QUELQUES IDÉES SUR L'EXPRESSION EN MUSIQUE .
Premiere lettre au Rédacteur du Mercure .
« L'EXPRESSION , dit Rousseau dans son dictionnaire
de musique , est une qualité par laquelle le musi
" cien sent vivement , et rend avec énergie toutes
2.9.
les idées qu'il doit rendre , et tous les sentimens
" qu'il doit exprimer. Il y a une expression de composition
et une d'exécution , et c'est de leur con-
,, cours que résulte l'effet musical le plus puissant
" et le plus agréable . "
Il n'y a rien à ajouter à cette définition . Rousseau
était non-seulement grand écrivain , mais excellent
musicien lui -même sentir vivement , voilà le don
le plus précieux qu'un artiste ait pu recevoir de la
nature , et elle seule peut le dispenser. Rendre avec
X 2
( 290 )
:
energie , c'est le triomphe de l'art , on ne l'obtient
gueres que par de continuelles observations , et par
le travail le plus assidu . Sans une sensibilité vive et
profonde , dans quelque genre que ce soit , et quelqu'opiniâtreté
que l'on mette dans ses études , on
sera condamné à ramper dans la foule des hommes
vulgaires si au contraire on joint à la sensibilité une
connaissance approfondie de son art et du parti que
l'on peut tirer des moyens que cet art emploie , l'on
rendra avec énergie ce que l'on aura fortement conçu ;
bientôt on devancera ses rivaux dans la carriere ; on
élevera sa réputation à la hauteur de celle des plus
grands maîtres ; et enfin , malgré les clameurs de l'envie
et les intrigues de la médiocrité , on laissera après
soi un nom célebre dans les arts ...
Mais que de qualités doivent se réunir à une sensibilité
profonde dans un micien , pour qu'il possede
l'expression de composition ! Il doit avoir encore
un esprit assez juste et assez étendu pour pouvoir
saisir et comparer tous les rapports ; une imagination
assez ardente pour s'emparer fortement de
son objet , assez féconde pour se le représenter et
le reconnaître sous toutes sortes d'images ; une ame
assez expansive pour se porter vers tous les objets ,
assez passionnée pour s'attacher à ceux qui ont avec
elle quelqu'analogic ; il faut sur - tout qu'il ait un
coeur qui , tantôt doucement tourmenté par les affections
les plo tendres , et tantôt dévoré par les plus
fougueuses passions , ne connaisse jamais de repos .
C'est à ce prix qu'on communique la chaleur , ou
plutôt qu'on donne la vie à son ouvrage . Ce ne fut
point du ciel que descendit la flamme qui anima
( 297 )
Galathée ; allumé par le génie de l'artiste , et par son
amour , ce feu créateur jaillit du coeur de Pigmalion .
Si à l'expression de composition , le musicien veut
joindre celle d'exécution , il faut plus encore : il
est indispensable que son organisation physique réponde
à la perfection de son organisation morale ;
ainsi la nature doit avoir été prodigue envers lui
'de tous ses dons . Ces phénomenes se présentent de
loin en loin dans le cours des siecles . Heureux sont
ceux qui vivent aux époques où l'on peut les observer
et en jouir ! Je parlerai , à la fin de cette lettre ,
et dans la suivante , d'un artiste que la génération
actuelle a vu naitre , et dont elle doit s'enorgueillir ;
mais auparavant , je vais essayer de fixer encore
quelques idées.
Exécuter avec expression, c'est en général produire
une imitation parfaite. Je m'arrête un moment sur
cette définition. On a prétendu que dans les arts
d'imitation , il fallait embellir la nature . Embellir
la nature ..... Il faut au moins s'expliquer.
A l'heureuse époque de ma jeunesse où je connus
Rousseau , js lui demandais un jour ce qu'il fallait
penser de cette opinion , assez généralement reçue
et soutenue sur- tout par Winkelman , que dans les
productions des arts , il fallait embellir la nature . Ce
qu'il en faut penser , me dit- il avec vivacité : Que
c'est un blaspheme... Cependant, ajouta-t- il un moment
après ...
Pardonne , ô Rousseau , si j'ose ici te prêter un
langage si peu digne de toi . Tes expressions justes ,
frappantes et énergiques qu'on ne retrouve plus ,
ont pu s'effacer de ma mémoire ; mais le fond de tes
X 3
( 298 )
idées et tes sentimens resteront éternellement gravés
dans mon esprit et dans mon coeur. Rousseau continua
donc à- peu - près ainsi :
Nos obvervations arrêtées sur la nature physique .
et morale , sont toujours le produit d'un grand
nombre d'observations particulieres qu'elle nous a
successivement ou simultanément présentées dans
sa richesse inépuisable , dans son étonnante fécondité.
C'est dans cet ensemble d'observations , dans
lesquelles les traits vraiment caractéristiques des
objets sont toujours constans , tandis que leurs
formes accidentelles sont variées à l'infini , que la
nature s'offre à l'imitation dans les beaux arts . Chaque
objet , dans cet ensemble d'observations , concourt à
l'effet de tous , et l'universalité des observations détermine
aussi l'effet avec lequel chaque objet se reproduit
dans l'imagination de l'artiste .
Rendre cet effet général ou l'effet particulier
de chaque objet tel qu'il se compose et se fait
sentir dans ce riche et immense tableau ; voilà
ce que l'art , quelque parfait qu'on le suppose ,
le génie , quelqu'élevé qu'il soit , ne pourront
jamais faire , parce que l'art est borné dans ses
moyens comme dans sa perfection même , et parce
que même le génie , lorsqu'il s'agit d'imiter la nature
, ne saurait jamais se trouver en proportion avec
un tel modele. Ce n'est donc pas en ce sens que
peut dire qu'on doit embellir la nature , puisqu'il
est même impossible de l'égaler . Un artiste ne peut
donc se proposer de produire qu'un effet qui soit le
résultat du très - petit nombre d'objets que les bornes
de son art lui permettent de faire entrer dans son
l'on
( 299 )
plan . Pour cela que faudra - t-il qu'il fasse ? Qu'il
choisisse ces objets entre tous ceux que la nature lui
présente , qu'il rapproché ceux qu'elle n'offre sou
vent qu'épars , qu'il les ordonne et les nuance d'après
les dimensions du cadre dans lequel il est forcé de
les circonscrire ; qu'il les anime enfin d'après tous les
motifs qui ont déterminé le sujet de son imitation .
Si ce sont plusieurs objets qu'il veut rendre à la
fois , il fera ensorte que l'effet de l'une ne nuise pas
à l'effet des autres ; il évitera que la confusion ne
naisse du partage de l'attention , et la nature seule
bien consultée lui en montrera les moyens . Si c'est
un objet particulier qu'il veut faire ressortir et dominer
comme sujet principal , qu'il surprenne encore
son secret à la nature , elle lui apprendra les retranchemens
à faire , les contrastes à saisir , le degré de
lumiere dont il faut frapper cet objet principal , et
dans quelle dégradation il faudra placer tout ce qui
ne lui est qu'accessoire . Est- ce là ce qu'on entend
"par embellir la nature ? J'en serai d'accord , quoiqu'il
me semble toujours que ce soit seulement la
bien connaître , la bien sentir , et la rendre aussi
fidelement que le permettent les données et l'insuffisance
de l'art .
Ainsi pensait Rousseau , qui sans doute savait sentir
et peindre la nature . Exécuter avec expression , c'est
- donc produire une imitation aussi parfaite qu'il est
possible.
Oui , le grand , l'universel modele de tous les arts ,
c'est la nature. Le type sur lequel l'artiste doit avoir
les yeux continuellement fixés n'existe que dans
la nature , et malheur à lui s'il n'est pas pénétré
"
X 4
( 300 )
1
de cette vérité ! Les ouvrages qui la rendent fidelement
sont tous des chef- d'oeuvres ; ceux- là seuls
méritent ce nom . Les autres ne sont que des productions
monstrueuses et avortées d'hommes sans
génie insipides produits de la mode , du caprice ,
de la routine et toujours du mauvais goût , la vérité
les désav oue , le sentiment les repousse ; le vrai connaisseur
, l'homme sensible , s'étonne qu'on les ait
mis au jour et qu'on y attache quelque prix ; il
en détourne les yeux quand on les lui présente ;
il s'en éloigne avec dédain .
Posséder l'expression d'exécution pour un musicien
, c'est non - seulement faire sonner à l'oreille
mais porter jusqu'au fond des coeurs les accens de
la nature modifiés , selon les regles de l'art musical.
C'est saisir et rendre ces accens avec leur vrai caractere
, et le dégré de mouvement qui leur est imprimé
par nos diverses passions . C'est les exprimer avec
ces combinaisons compliquées , avec ces nuances
légeres , ces dégradations presqu'insensibles qui pourtant
les distinguent ; c'est savoir les rendre enfin avec
une infinité de différences si fines et si déliées qu'elles
échappent à toute autre analyse qu'à celle du sentiment.
Qu'on juge d'après cela des difficultés de ce bel
art , puisqu'il exige dans celui qui veut y exceller
le sentiment le plus profond , les sens les plus délicats
et les plus faciles à ébranler , les sensations les
plus exquises , et pour tout dire en un mot , les dispositions
de l'ame et du corps les plus heureuses .
Ajoutons encore que le monde entier , c'est àdire
tout ce qui est animé de l'espece de vie qui lui
1.
( 301 )
est propre , est le domaine de l'expression . La nature
morte seule , est froide , muette et ne saurait rien
inspirer.
En effet , une des plus naturelles et des plus séduisantes
de nos illusions , est d'attribuer aux objets qui
nous émeuvent le même sentiment que produit ou
que réveille en nous l'impression que nous en rece
vons voilà comment dans la nature tout ce qui sent ,
tout ce qui respire , et même tout ce qui se meut ,
a ou paraît avoir son langage , ses accens , son expression
. Non-seulement la tourterelle gémit de son
veuvage , la colombe soupire ses amours , le taureau
mugit de l'ardeur qui le presse , mais les arbres même
tourmentés par les aquilons nous font entendre des
plaintes ; les cavernes retentissantes de la voix qui
les remplit , semblent pousser de longs gémissemens į
jusqu'à un simple pavot qui dans les champs courbe
sa tête lorsque son calice est surchargé de pluie , présente
à notre ame attristée l'image de la fatigue et
de la douleur.
Oui , l'histoire en est véritable , les chants d'Orphée
étaie..t entendus de la nature entiere , et la nature
entiere répondait à sa voix. Il arrêtait les fleuves dans
leur course , il adoucissait les lions et les tygres ;
les forêts , les valons , les rochers , les rivages de
l'Ebre répétaient Eurydice , Eurydice ! Virgile et
Gluck n'ont proféré le mensonge que lorsqu'ils nous
ont persuadé que les accords de sa lyre avaient rendu
sɔn Eurydice à la vie , après avoir attendri les pâles
ombres et fléchi les avares et insensibles divinités de
l'empire des morts .
Brillantes fictions ! touchantes allégories vous.
( 302 )
:
nous présentez la vérité sous un voile transparent
qui sans la cacher quelquefois lui prête de nou--
véaux charmes . Qu'il serait doux d'abandonner son
imagination à vos séduisans mensonges , si vous
ne rappelliez pas la réalité et de douloureux souvenirs
!
O Mandini ! ô Viganoni ! ô Morichelli ! où êtesvous
? Qu'est devenu ce théâtre que Paësiello ,
Sarti , Cimarosa , Cherubini remplissaient de leur
génie ? De toutes parts on accourait pour y entendre
les chef- d'oeuvres de ces grands maîtres , et pour
vous y couvrir d'applaudissemens ; maintenant que -
l'Europe jalouse et ennemie , que l'Italie orgueilleuse
de vous avoir donné le jour vous ont rappellé ,
et que vous avez cédé à leur empressement , on
vous cherche sans cesse dans ma patrie , et l'on n'y
retrouve de vous que les éternels regrets que vous
-nous avez laissés .
Et toi dont la perte a été plus sensible encore aux
amateurs d'un art qui te reconnaissait pour maître ; toi
que j'avais dans la pensée , et dont il m'a suffi d'esquisser
le portrait pour montrer ce que doit être un
musicien qui dans la composition et l'exécution veut
atteindre à la perfection de son art , c'est- à- dire au
plus haut degré de l'expression ; homme rare , artiste
unique , tendre et sublime Viotti ! la France t'auraitelle
donc perdu pour toujours ? quoi ! pour toujours
tu serais devenu la conquête d'une terre étrangere ?
Non , je ne puis le penser. Tandis que nos guerriers
achevent de dissiper la ligue impie des rois armés
contre la liberté , l'institut national français et les
noms des hommes qui le composent , annoncent à
1
( 303 )
l'Europe étonnée qu'elle sera vaincue par notre supės
riorité dans les sciences , par notre prééminence dans
les beaux arts , comme elle l'a été par la force de
nos armes ceux qui sont appelés à nous dédommager
des pertes que nous avons faites , et à réparer les
ruines dont les tremblemens de terre et les volcans
-de la révolution ont couvert ce sol bouleversé , voudront
honorer par les choix qu'ils sauront faire , un
établissement dont la France ne se glorifie que parco
qu'eux-mêmes ont été les objets de son choix . Ils
entendront la musique et les cent voix de la Renommée
leur demander Viotti , et ils rendront à la
terre de la liberté qu'il faut embellir , cet artiste
inimitable dont la liberté fut toujours l'idole.
A. M. E....
VARIÉTÉ S. '
Des femmes , de l'amour , du mariage et de la galanterie.
PENSÉES EXTRAITES DES EUVRES DE CHAMFORT.
ONT
Na beaucoup pensé et beaucoup écrit sur les femmes ,
et la plupart de ceux qui en ont parlé les ont peu měnagées
dans leurs portraits . Il faut avouer que sur un sujet de
cette nature il est bien difficile de rencontrer des jages entierement
désintéressés . C'est par cette raison que les femmes
se sont tenues peu offensées du mal qu'on a dit d'elles ; elles
ont toujours soupçonné , dans ces sortes de diatribes , des
motifs secrets qui mettaient la gloire de leur sexe , c'est-àdire
leur puissance , à l'abri des traits de la malignité . Elles
ont même remarqué que ceux qui les ont traitées avec si peu
( 304 )
de ménagement , les ont beaucoup aimées ; et ce sentiment ,
qui place l'excuse si près de la faute , fait trouver aisément
grace pour les coupables , devant celles qui pardonnent bien
moins l'indifférence que l'excès même de la satyre.
Quoi qu'il en soit , on doit peu s'étonner de ces portraits
chargés de couleurs si peu avantageuses à la gloire des
femmes ; il faut moins en accuser leur sexe en général , que
les modèles dont on a fait choix pour les peindre . Les
femmes vraiment dignes d'estime , et qui , pour la gloire de
leur sexe et le bonheur du nôtre , sont en plus grand nombre
qu'on ne croit , sont celles qui constamment occupées de
leurs devoirs fuient le grand jour des sociétés , et préferent
des plaisirs purs et tranquilles au sein de leur famille , de
leurs parens , de leurs amis , à l'éclat bruyant et scandaleux`
du grand monde . Ce n'est pas dans ces asyles de la modestie
et de la vertu que nos amateurs vont étudier les femmes . II
n'y a rien là d'assez piquant pour le triomphe du déshonneur
et les jouissances de la malignité .
Il y aurait bien des choses à dire sur les différentes causes
qui ont influé et qui influent sur le caractere et les moeurs
des femmes , et sur les moyens de les ramener à l'honorable
place qu'elles doivent occuper dans l'ordre de la nature
et des sociétés bien constituées. On sent que ce n'est pas dans
quelques lignes d'un préambule que l'on pourrait traiter un
sujet qui exigerait d'être considéré sous des rapports civils ,
politiques et moraux . Mais nous avons cru ce peu d'observations
nécessaires , avant de rapporter le résultat des Pensées
de Chamfort sur les temmes . Il a fort bien peint celles qu'il
a observées ; mais il y aurait trop d'injustice à généraliser ses
tableaux . Au reste , ils ne seront point perdus pour la philosophie
et pour les moeurs ; en mettant sous nos yeux les
produits de notre vieille civilisation que l'on croyait si perfectionnée
, il fera naître le desir de la voir se régénérer. Certainement
, ou notre révolution sera manquée , où elle pro(
305 )
duira de grands changemens dans notre ordre moral. En fait
de moeurs , tout est encore à créer.
L'amour est un sentiment qui , pour paraître honnête
, a besoin de n'être composé que de lui -même ,
de ne vivre et de ne subsister que par lui,
Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans
une femme , ou même dans un homme , je commence
à me défier de sa sensibilité. Cette regle ne m'a jamais
trompé.
En fait de sentimens , ce qui peut être évalué n'a
pas de valeur .
L'amour est comme les maladies épidémiques . Plus
on les craint , plus on y est exposé .
Un homme amoureux est un homme qui veut être
plus aimable qu'il ne peut ; et voilà pourquoi presque
tous les amoureux sont ridicules .
Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse
pour la vie , qui s'est perdue et déshonorée pour
un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal
ôté sa poudre , ou mal coupé un de ses ongles , ou
mis son bas à l'envers .
Une ame fiere et honnête , qui a connu les past
sions fortes , les fuit , les craint , dédaigne la galanterie
; comme l'ame qui a senti l'amitié , dédaigne les
liaisons communes et les petits intérêts .
Les femmes d'un état mitoyen , qui ont l'espérance
ou la manie d'être quelque chose dans le monde ,
n'ont ni le bonheur de la nature , ni celui de l'opinion.
Ce sont les plus malheureuses créatures que
j'aie connues .
( 306 )
Les femmes ont des fantaisies , des engoûmens ,
quelquefois des goûts. Elles peuvent même s'élever
jusqu'aux passions. Ce dont elles sont le moins susceptibles
, c'est l'attachement . Elles sont faites pour
commercer avec nos faiblesses , avec notre folie , mais
non avec notre raison. Il existe entre elles et les
hommes des sympathies d'épiderme , et très - peu de
sympathies d'esprit , d'ame ' et de caractere . C'est ce
qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un
homme de 40 ans .Je dis , même celles qui sont à- peuprès
de cet âge . Observez que quand elles lui accordent
une préférence , c'est toujours d'après quelques
vues malhonnêtes , d'après un calcul d'intérêt
ou de vanité , et alors l'exception prouve la regle ,
et même plus que la regle . Ajoutons que ce n'est
pas ici le cas de l'axiôme , qui prouve trop ne prouve
rien.
C'est par notre amour-propre que l'amour nous
séduit ; hé comment résister à un sentiment qui
embellit à nos yeux ce que nous avons , nous rend
ce que nous avons perdu , et nous donne ce que
nous n'avons pas ?
Quand un homme et une femme ont l'un pour
l'autre une passion violente , il me semble toujours
que , quels que soient les obstacles qui les séparent ,
un mari , des parens , etc. , les deux amans sont l'un
à l'autre , de par la nature ; qu'ils s'appartiennent de
droit divin , malgré les lois et les conventions humaines.
On vous dit quelquefois , pour vous engager à
aller chez telle ou telle femme , elle est très aimable ;
mais si je ne veux pas l'aimer ! Il vaudrait mieux
( 307 )
dire , elle est très- aimante , parce qu'il y a plus de gens
qui veulent être aimés , que de gens qui veulent
aimer eux -mêmes .
Si l'on veut se faire une idée de l'amour - propre
des femmes , dans leur jeunesse , qu'on en juge par
celui qui leur reste , après qu'elles ont passé l'âge de
plaire.
Il me semble , disait M. de ..... à propos des faveurs
des femmes , qu'à la vérité cela se dispute au concours
, mais que cela ne se donne ni au sentiment ,
ni au mérite .
Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est
commun avec les rois , celui de n'avoir point d'amis.
Mais heureusement elles ne sentent pas ce malheur
plus que les rois eux - mêmes . La grandeur des uns et
la vanité des autres leur en dérobe le sentiment.
On dit , en politique , que les sages ne font point
de conquêtes : cela peut aussi s'appliquer à la galanterie
.
Il est plaisant que le mot , connaître une femme ,
veuille dire , coucher avec une femme , et cela dans
plusieurs langues anciennes , dans les moeurs les plus
simples , les plus approchantes de la nature ; comme
si on ne connaissait point une femme sans cela . Si
les patriarches avaient fait cette découverte , ils étaient
plus avancés qu'on ne croit.
Les femmes font avec les hommes une guerre où
ceux-ci ont un grand avantage , parce qu'ils ont les
filles de leur côté .
Il y a telle fille qui trouve à se vendre , et ne trouverait
pas à se donner.
Soyez aussi aimable , aussi honnête qu'il est pos(
308 )
sible , aimez la femme la plus parfaite qui se puisse
imaginer , vous n'en sere pas moins dans le cas de lui
pardonner ou votre prédécesseur ou votre successeur.
Peut -être faut - il avoir senti l'amour pour bien
connaître l'amitié.
Le commerce des hommes avec les femmes ressemble
à celui que les Européens font dans l'Inde ;
c'est un commerce guerrier.
Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vrai
ment intéressante , il faut qu'il y ait entre eux jouissance
, mémoire ou desir.
Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui
pourrait bien être le secret de son sexe ; c'est que
toute femme , en prenant un amant , tient plus de
compte de la maniere dont les autres femmes voient
cet homme , que de la maniere dont elle le voit ellemême.
Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre
, pour faire preuve d'une grande tendresse ,
quoiqu'elle n'en eût guere . A présent , les scandales
se donnent par respect humain .
Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les
filles d'Opéra , parce qu'il y avait vu , disait-il , autant
de faussetés que dans les honnêtes femmes .
Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit ; il
n'y en a point pour le coeur.
Qu'est- ce que c'est qu'une maîtresse ? Une femme
près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on
sait par coeur , c'est - à - dire de tous les défauts de son
sexe .
Le tems a fait succéder dans la galanterie le piquant
du scandale au piquant du mystere.
Il
( 30g )
1
Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections
réelles ; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que
celles qu'il crée , qu'il suppose ; il ressemble à ces
Fois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles
qu'ils ont faites .
Ce qui rend le commerce des femmes si piquant ,
c'est qu'il y a toujours une foule de sous - entendus ,
et que les sous - entendus , qui entre hommes sont
gênans , ou du moins insipides , sont agréables d'un
homme à une femme .
On dit communément : la plus belle femme du
monde ne peut donner que ce qu'elle a ; ce qui est
très-faux : elle donne précisément ce qu'on croit recevoir
, puisqu'en ce genre c'est l'imagination qui fait
le prix de ce qu'on reçoit.
Celui qui n'a pas vu beaucoup de filles ne connaît
point les femmes , me disait gravement un homme ,
grand admirateur de la sienne qui le trompait.
En amour , il suffit de se plaire par ses qualités aimables
et par ses agrémens . Mais en mariage , pour
être heureux , il faut s'aimer , ou du moins se convevir
par ses défauts .
L'amour plaît plus que le mariage , par la raison
que, les romans sont plus amusans que l'histoire .
L'hymen vient après l'amour , comme la fumée
après la flammre .
Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui
ait été dit sur la question du célibat et du mariage est
celui- ci : Quelque parti que tu prennes , tu t'en repentiras.
Fontenelle se repentit , dans ses dernieres
années , de ne s'être pas marié . Il oubliait 95 ans
passés dans l'insouciance .
Tome XX. Y
( 310 )
En fait de mariages , il n'y a de reçu que ce qui est
sensé , et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou.
Le reste est un vil calcul.
On marie les femmes avant qu'elles soient rien et
qu'elles puissent rien être . Un mari n'est qu'une
espece de manoeuvre qui tracasse le corps de sa
femme , ébauche son esprit et dégrossit son ame.
Le mariage , tel qu'il se pratique chez les grands ,
est une indécence convenue .
Nous avons vu des hommes , réputés honnêtes ,
des sociétés considérables , applaudir au bonheur de
Mlle...... , jeune personne , belle , spirituelle , vertueuse
, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse
de M...... , vieillard mal - sain , repoussant , malhonnête
, imbécille , mais riche . Si quelque chose carac
térise un siecle infâme , c'est un pareil sujet de
triomphe , c'est le ridicule d'une telle joie , c'est ce
renversement de toutes les idées morales et naturelles
.. 7
L'état de mari a cela de fâcheux , que le mari qui a
le plus d'esprit peut être de trop par- tout , mêmẹ
chez lui , ennuyeux , sans ouvrir la bouche , et ridicule
, er disant la chose la plus simple . Etre aimé de
sa femme , sauve une partie de ces travers . Delà vient
que M...... disait à sa femme : ma chere amie , aidezmoi
à n'être pas ridicule .
Le divorce est si naturel , que dans plusieurs maisons
il couche toutes les nuits entre deux époux .
Grace à la passion des femmes , il faut que l'homme
le plus honnête soit ou un mari , ou un sigisbé ; ou
un crapuleux , ou un impuissant .
La pire de toutes les mésalliances est celle du coeur.
( 311 )
1
Ce n'est pas tout d'être aimé , il faut être apprécié
, et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble
, Delà vient que l'amour n'existe pas , ou du
moins ne dure pas entré des êtres dont l'un est trop
inférieur à l'autre ; et ce n'est point là l'effet de la
vanité , c'est celui d'un juste amour- propre dont il
serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la
nature humaine . La vanité n'appartient qu'à la nature
faible ou corrompue ; mais l'amour- propre , bien
connu , appartient à la nature bien ordonnée .
Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles
empruntent à l'amour. Une laide , impérieuse , et qui
veut plaire , est un pauvre qui commande qu'on lui
fasse la charité .
L'amant , trop aimé de sa maîtresse , semble l'aimer
moins , et vice versa. En serait-il des sentimens du
coeur comme des bienfaits ? Quand on n'espere plus
pouvoir les payer , on tombe dans l'ingratitude .
La femme qui s'estime plus pour les qualités de
son ame ou de son esprit , que pour sa beauté , est
supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour
sa beauté que pour son esprit , ou pour les qualités
de son ame , est de son sexe . Mais celle qui s'estime
plus pour sa naissance ou pour son rang , que
pour sa beauté , est hors de son sexe , et au- dessous
de son sexe .
Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une
case de moins , et dans leur coeur une fibre de plus
que chez les hommes . Il fallait une organisation particuliere
pour les rendre capables de supporter ,
soigner , caresser des enfans .
"
C'est à l'amour maternel que la nature a confié
Y &
( 312 )
la conservation de tous les êtres ; et pour assurer auž
meres leur récompense , elle l'a mise dans les plaisirs
, et même dans les peines attachées à ce délicieux
sentiment .
En amour , tout est vrai , tout est faux , et c'est
la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une
absurdité.
Un homme amoureux , qui plaint l'homme raisonnable
, me paraît ressembler à un homme qui lit des
contes de fées , et qui raille ceux qui lisent l'histoire
L'amour est un commerce orageux , qui finit toujours
par une banqueroute ; et c'est la personne
qui on fait banqueroute qui est déshonorée .
"
Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de
ne se marier jamais , c'est qu'on n'est pas tout - à-fait
la dupe d'une femme tant qu'elle n'est point la
vôtre .
Avez -vous jamais connu une femme qui voyant
un de ses amis assidu auprès d'une autre femme , ait
supposé que cette femme lui fât cruelle ? On voit
par -là l'opinion qu'elles ont les unes des autres .
Tirez vos conclusions .
Quelque mal qu'un homme puisse penser des
femmes , il n'y a pas de femme qui n'en pense encore
plus mal que lui.
NOTICES ET ANNONCES.
་ ་
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Bibliotheque britannique , ou recueil extrait des ouvrages
anglais , périodiques et autres , des mémoires et transactions
( 313 )
des sociétés et académies de la Grande - Bretagne , d'Asie
et d'Amérique , rédigé à Geneve par une société de gens
de lettres. On souscrit à Paris , chez IMaradan , libraire ,
rue du Cimetiere- Saint- André- des- Arcs , et chez Buisson ,
rue Hautefeuille .
---
Tel est le titre d'un recueil dont le prospectus vient de
tomber dans nos mains . Cette entreprise ne peut qu'être
utile aux progrès des connaissances humaines , si elle est
dirigée avec autant de goût que d'impartialité . Les éditeurs
y montrent une grande prédilection pour les productions des
sciences et de la littérature anglaise , et pour le gouvernement
de la Grande-Bretagne. Notre objet n'est point de leur contester
cette opinion de prééminence ; c'est une affaire de sentiment
, mais ce n'est pas sans quelque surprise que nous
avons lu le paragraphe suivant , relatif à la nation française .
Et s'il était une nation travaillée à la fois par la guerre ,
par l'influence de principes également séduisans et destructeurs
de l'ordre social si dans un fatal aveuglement , cette
nation ne cherchait point à NEUTRALISER le levain qui
l'AGITE . en étudiant et en, s'appliquant les principes sur
lesquels repose encore la prospérité des autres peuples : si
elle s'obstinait enfin à se nourrir du poison même qui la dévore
c'est alors qu'il faudrait gémir sur les conséquences de cet isolement
, dėja si déplorable sous des rapports moins menaçans . "
Nous ne releverons point ici tout ce que ce paragraphe
contient d'injurieux et de faux sur les principes de la révolution
française . Ils sont mieux appréciés par ses ennemis
mêmes , et le seront bientôt par l'Europe juste et impartiale
. On aurait dû s'attendre que , dans la position où se
trouvent placés les éditeurs , ils auraient été à portée de mieux
voir et de mieux juger. A ce langage , si peu convenable à
des gens de lettres qui parlent de raison et de philantropie ,
on croirait entendre des émigrés ou des Anglais eux-mêmes .
Au reste , nous devons remercier les éditeurs d'avoir si fort
Y 3
( 314 )
insisté dans leur prospectus sur la sage neutratité dans laquelle
ils disent que Geneve s'est renfermée dans les circonstances
actuelles. Nous les invitons à être un peu plus corrects dans
leur style , et moins irréfléchis dans leurs assertions .
Quoi qu'il en soit , comme en matiere de sciences et de
littérature , il ne peut être question d'aucun préjugé , et
que la république des lettres est véritablement la républiqueuniverselle
, nous extrairons volontiers de ce recueil tout ce
qui nous paraîtra pouvoir concourir à leurs progrès , seul
but que doivent se proposer les hommes de lettres et les savans
de tous les pays .
LIVRES FRANÇA I S.
Synonimes français , par Girard ; nouvelle édition , consis
dérablement augmentée , mise dans un nouvel ordre , et
enrichie de notes , par Beauzée . Deux volumes in - 12 . Prix ,
500 liv.
Histoire des révolutions d'Angleterre , par le pere Dorléans ,
continuée par H. F. Turpin ; nouvelle édition , augmentée
d'un discours préliminaire sur les avantages et les abus de
la constitution britannique . Six volumes in -8° . Prix , 2000 1 .
Narcisse dans l'isle de Vénus , poëme en 4 chants ; par
Malfilatre . Nouvelle édition in-8 ° . , sur carré fin d'Angoulême
, avec figures . Prix , 250 liv .
On a tiré quelques exemplaires sur grand raisin- vélin .
Prix , 500 liv.
A Paris , chez Maradan , libraire , rue du Cimetiere- Andrédes-
Arcs , nº. 9.
Le mérite de ces trois ouvrages est depuis long-tems
apprécié par le public . Nous reviendrons plus particulierement
sur la continuation de l'histoire des révolutions d'An-
"
( 315 )
gleterre , par le cit. Turpin , homme de lettres recommandable
, doyen de la littérature , qu'on regrette de ne pas
voir à l'institut national , et qui par ses longs travaux a droit
sans doute aux récompenses du gouvernement .
L'Homme aux 40 écus , par Voltaire . Un vol . in.12 broché
nouvelle édition . Prix , 50 liv . franc de port par la poste ,
ou 12 sous en numéraire .
1
Peinture des Idées , ou Critique des Grammaires , ouvrage
élémentaire à l'usage des écoles , des instituteurs , et de
tous ce qui étudient les langues . Un vol . in - 8 ° . imprimė
sur beau papier. Prix , 150 liv . franc de port par la poste ,
I liv. 16 sous en numéraire . ou
Des Devoirs de l'homme , ouvrage traduit du latin de
M. T. Cicéron ; avec des notes et la vie de l'auteur , par
Emmanuel Brosselard , homme de loi. Un vol . in - 8 ° . de
400 pages . Beau papier et belle typographie . Prix , broché ,
2 liv. 8 sous en numéraire , ou 250 liv . en assignats , frane
de port par la poste jusqu'aux frontieres.
Ces trois ouvrages se trouvent à Paris , chez Morin ,
libraire et commissionnaire
, rue Christine , nº . 12 , section
du Théâtre- Français .
Il faut affranchir les lettres et assignats , et bien écrire son
adresse .
Précis de la languefrançaise , in - 8 ° . ; par Blondin . Prix , 15 s .
Précis de la langue anglaise , in-8 ° . ; par le même . 11. 5
Précis de la langue italienne , in-8 ° , ; par le même . I 5
Pieces on various subjects both in prose and poetry ,
in-8° ; par le même .
I 16
A Paris , chez l'auteur , cloître Saint- Benoît , n° . 363 ,
et chez tous les libraires .
( 316 )
1
+
Ces différentes méthodes ' élémentaires ont été mentionnées
avec éloge dans le rapport qu'a fait Lakanal au conseil
des Cinq- cents , ´dans la séance du 14 brumaire.
Les Soirées littéraires , tome 1er . ; in-8° . broché . Prix ,
125 liv . franc de port . Chez Morin , libraire , rue Christine ,
no . 12 à Paris . "
Fideles à leur engagement , les rédacteurs des Soirées
littéraires viennent d'en faire paraître un Ier , volume composé
de morceaux choisis de l'ancienpe littérature , de celle
du moyen âge , et de productions légeres de nos jours .
Le premier essai mérite une approbation générale , tant
pour l'exécution et la conduite de l'ouvrage , que pour le
but vraiment utile et louable qu'il présente . Les jeunes
auteurs y trouvent un moyen très - facile d'essayer leurs
talens , et de se faire connaître .
Il paraît tous les quinze jours une livraison de 48 pages
d'impressión , et six de ces livraisons formeront un volume
tous les trois mois. On souscrit chez le citoyen HONNERT ,
directeur , rue du Colombier , n . 1160 , et chez Morin ,
libraire , rue Christine .
Le prix de la souscription est de 75 liv . pour trois mois ,
de 125 liv . pour six mois , et de 275 liv. pour l'année .
Les aventures de Friso , roi des Gangarides et des Prasiates ,
par M. G. de Haren , avec quelques autres pieces du même
auteur , traduites du hollandais sur la seconde édition .
Deux volumes in - 8 ° . Prix , 250 liv. en assignats , et 5 1. en
numéraire , et 210 liv . pour les personnes qui en prendront
douze ou six exemplaires. A Paris , chez Couret jeune ,
rue des Saints -Peres , nº . 3 , ( 1796 ) .
( 317 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
NOUS OUS
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 15 janvier 1796.
ous avons annoncé précédemment que les cours
co-partageantes avaient bien voulu accorder à Stanislas
Auguste , la liberté de choisir sa retraite où bon
lui semblerait. Ce prince a pensé qu'il trouverait en
Italie celle qui convient le mieux à sa situation , à
ses goûts , à ses projets ; et a paru empressé de s'y
rendre . Mais Catherine II a jugé qu'il était prudent
de le tenir plus immédiatement sous sa main , de
l'observer de près , de le contenir tant que la guerre
durerait. Ce n'est qu'à la paix générale qu'il lui sera
permis de quitter le théâtre de son étonnante prospérité
, et de ses revers , plus étonnans encore .
Tant de précautions contre un homme , que presque ,
toutes les pages de son histoire politique , et particulierement
les dernieres , peignent comme si peu dangeureux
, et qui se trouverait d'ailleurs, dans quelque
lieu qu'il allât , dépouillé de tous moyens d'exercer
quelque vengeance , quand on lui supposerait assez
d'énergie pour en concevoir le projet , décelent les
terreurs qui poursuivent les tyrans au milieu même
de leurs triomphes les plus éclatans , mais qui malheureusement
, loin de ralentir leur ambition , semblent
y donner une activité nouvelle .
1
( 318 )
C'est ce qu'atteste la conduite de Catherine II .
Une usurpation n'est pour elle qu'un acheminement
à une usurpation plus grande . C'est après avoir pendant
long- tems déchiré la Pologné par ses intrigues et
par ses armes ; c'est après en avoir partagé les lambeaux
, et pris des mesures pour que ce riche butin ne
lui soit ni ravi , ni même contesté , qu'elle s'avance
vers la Turquie , en la menaçant d'une semblable
destinée .
"
On pourrait espérer que tous les cabinets de l'Europe
se réuniraient pour rendre vaines ces menaces ,
si tous avaient pour regles de leur politique les
principes les plus communs de la justice , de l'humanité
, et même leurs intérêts bien entendus . On
doit croire du moins que ceux qui ne se laissentpas
entraîner par les passions du moment , aveugler
par la cupidité , séduire par l'appas perfide de quelques
aggrandissemens , viendront au secours de l'Empire
Ottoman. Cependant ce n'est pas sur des faits ,
sur des démonstrations publiques , sur quelques préparatifs
extraordinaires que l'on peut à cet égard
établir des conjectures . Si quelques puissances ont
des vues favorables aux Turcs , elles sont secrettes
encore , et jusqu'à présent les Turcs paraissent être
réduits à leurs propres moyens.
Cet isolement , qui , s'il durait , pourrait devenir
si funeste à l'Europe , a porté l'inquiétude , et non
le découragement dans le conseil du graud- seigneur .
Il semble au contraire qu'il ne serve qu'à accroître
son énergie et son activité . On en peut juger par
les mesures de force et de prudence dont il est constamment
occupé , par son application à éloigner
( 319 )
tout ce qui pourrait tendre à affaiblir ses ressources
et ses moyens , et à employer tout ce qui peut y
donner le plus heureux développement. Ainsi , une
jalousie intéressée avait souvent fait naître des dissentions
funestes dans l'armée . On en a supprimé la
cause , en assimilant , pour la solde , les Janissaires
aux Spahis . Ainsi , l'on cherche à entretenir l'heureuse
disposition des esprits , qui commencent à repousser
les préjugés contre la discipline et les manoeuvres
européennes ; et un corps de quarante mille hommes ,
façonnés à cette manoeuvre et à cette discipline , est
prêt à entrer en campagne. Au surplus , des couriers
viennent d'être expédiés aux gouverneurs des côtes
pour rassembler le plus grand nombre possible de
gens de mer et de matelots . On fait d'immenses
apprêts pour l'armement de la flotte ; et toutes les
fabriques d'armes et d'équipement pressent avec
ardeur leurs travaux .
1
De Francfort-sur- le- Mein , le 20 janvier.
On saisit dans toute l'Allemagne , et particulierement
à Vienne , les moindres indices , les moindres
apparences d'après lesquels on croit pouvoir se livrer
à des conjectures sur ce qui se passe dans le secret
des cabinets politiques . Des conférences ministérielles
, des messages extraordinaires , l'arrivée , le
départ d'un courier , le délai apporté à la promotion
des généraux , à la nomination de quelques régimens
vacans , tout sert de texte aux commentaires ,
tout est interprété comme présage . de paix ou de
guerre , selon la diversité des opinions , des passions
( 320 )
1
1
et des intérêts . Cependant , l'on s'arrête plus généralement
aux idées qui laissent entrevoir un terme
prochain aux calamités qui pesent depuis trop longtems
sur l'Allemagne ; et l'on aime à croire que la
cour impériale n'est pas éloignée d'entrer en négociation
. Néanmoins , on n'apperçoit aucun ralentissement
dans ses préparatifs pour une prochaine
campagne . Mais on n'en devrait rien conclure contre
ses intentions pacifiques . L'adage : Si vis pacem , para
bellum , est devenu trivial en politique . Au surplus ,
c'est le feld-maréchal , comte de Clairfait , qui doit ,
dit-on , lever toutes les incertitudes , et éclaircir
tous les doutes ; et il est arrivé le 12 à Vienne . On
ne parle point encore du résultat des renseignemens
, ou des conseils qu'il a pu donner , et auxquels
on ne peut pas douter que les services qu'il
a rendus en dernier lieu ne prêtent une grande autorité.
On ne s'entretient que de la reconnaissance que
l'empereur , sa famille et sa cour lui ont témoignée .
Il aurait des droits bien plus étendus encore à ce sentiment
, qui serait partagé par tous les amis de
la justice et de l'humanité , s'il profitait de la considération
dont il jouit pour concourir à rendre la
paix à sa patrie .
Depuis que la cour de Berlin s'est sagement retirée
de la coalition , et a fait sa paix particuliere avec la
France , beaucoup d'écrivains allemands ont cru
qu'ils ne pouvaient exercer leur plume d'une maniere
plus agréable à l'empereur , et conséquemment plus
profitable pour eux , qu'en attaquant le roi de Prusse
et sa politique . Il n'est pas hors de vraisemblance
que leur zele n'ait été excité , encouragé , et qu'ils
( 321 )
aient été les échos fideles de la cour impériale . Cepen
dant , l'empereur vient de les condamner au silence ,
et a fait défendre leurs écrits sous des peines trèsséveres
. N'est- ce pas là ensore un texte assez fécond
pour exercer les spéculateurs politiques ? Nous le
leur abandonnons . Cependant , nous avouons qu'un
retour si subit , si prononcé à un systême d'égards
et de ménagemens envers la cour de Berlin n'est
pas insignifiant dans les circonstances actuelles . Mais
quel en est le véritable sens ? .... La confiance que
l'on doit avoir dans la loyauté de Frédéric - Guillaume
ne nous permet d'en admettre aucun qui soit de
nature à alarmer les amis de la paix , quoique d'après
les rapports les plus récents , qui annoncent que
l'on remarque entre le cabinet Prussien et les cabide
Vienne , de Pétersbourg et de Londres beaucoup
d'union , et que tout conserve à Berlin un aspect
guerrier , on pût n'être pas sans quelques inquiétudes.
♡
ITALII. De Gênes , le 20 janvier.
Les considérations propres à engager le roi de
Sardaigne à se séparer de la coalition , et à faire sa
paix particuliere avec la France , se multiplient à
mesure que de nouveaux renseignemens nous font
mieux connaître la situation de ce prince . Ses dettes
se sont accrues à un point exorbitant . Elles ont augmenté
depuis le 1º , janvier 1793 jusqu'à la fin d'octobre
1795 de 130 millions , fardeau excessif pour un
prince , dont les revenus , dans le tems qu'il possédait
la Savoye et le comté de Nice , ne montaient
pas à plus de 24 millions . On est obligé de recourir
1
( 322 )
1
à des impositions extraordinaires . Un édit du de
ce mois ordonne que toutes celles qui ont été mises
pour la guerre , continueront d'être perçues cette
année . D'un autre côté , il regne un grand découragement
dans les armées ; les désertions y sont fréquentes
; les recrutemens se font avec beaucoup de
difficultés ; et ce n'est qu'avec des dépenses énormes
que l'on parvient à se procurer des vivres . La mésintelligence
entre le soldat piémontais et le soldat autrichien
donne des craintes , des inquiétudes continuelles
. Mais ceux qui ne sont point partisans du
systême qui ramenerait dans ce pays la tranquillité
dont il a si grand besoin , opposent à de si puissans
motifs de traiter avec la France , la disposition des
esprits dans les états du roi de Sardaigne , qui n'est
point favorable au régime actuel. Ils prétendent que
la fermentation qu'elle produit pourrait éclater d'une
maniere très - dangereuse pour les prérogatives royales
, si la République Française était reconnue. Cependant
l'on doit croire que la crainte de ces maux ,
incertains et éloignés , cédera à la force des circonstances
présentes . Quoi qu'il en soit , l'on fait des
préparatifs pour une nouvelle campagne ; et l'on
garnit les forteresses d'Alexandrie , de Tortone et de
Valence ; et l'on y envoie beaucoup d'ingénieurs .
ANGLETERRE . De Londres , le 15 janvier.
Le cabinet de Vienne a témoigné des inquiétudes
à notre ministere sur ses dispositions actuelles . Celui-
ci s'est empressé de le rassurer en lui déclaran
qu'il ne se séparerait jamais de ses alliés. Ce fait
( 323 )
prouverait que les bruits de paix avaient obtenu
quelque crédit , fondé sans doute sur le dernier message
du roi au parlement . Mais cette démarche pouvait-
elle faire illusion aux politiques éclairés ? Elle
ne devait tromper que ceux qui ne connaissant pas
assez le machiavélisme de M. Pitt , ses vues , ses intérêts
particuliers , et son systême d'extension colòniale
, ne suspectaient pas sa bonne- foi . Il paraît
qu'il est déterminé à tenter une quatrieme campagne ,
si le mécontentement qui le poursuit ne lui ravit pas
le pouvoir dont il fait un usage si fatal ; et s'il parvient
à étouffer les cris du peuple qui , peu séduit
par la perspective qu'il lui présente de la réunion
des possessions hollandaises dans les Indes aux possessions
auglaises , continue d'exprimer , de la maniere
la plus énergique , ses voeux pour la paix . Une foule
immense rassemblée , il y a quelques jours , sur le
passage de M. Fox à Haleswarth , s'écriait : Fox ! pour
la vie , point de guerre , et le prompt rapport des bills.
Au reste , nos succès en Asie peuvent être fortement
balancés par les revers dont nous sommes menacés
en Amérique.
1 Le poste important de la Goyave , dans l'isle de la Grenade
, a été emporté par les Français , le 16 octobre .
Un ennemi plus redoutable encore contribue à détruire
chaque jour les forces britanniques aux Antilles , c'est la
fievre jaune elle fait les plus grands ravages , tant parmi
les troupes que sur les vaisseaux . L'Annibal , de 74 canons ,
sorti de la Jamaïque avec un tiers de son équipage , a perdu ,
après une courte croisiere , 3 lieutenans et 40 hommes par
cette contagion .
L'insurrection des negres cause beaucoup de troubles et
( 324 )
d'inquiétudes dans cette isle . Le manque de vivres aggrave
encore la triste position des habitans de ces contrées ; et
pour comble, de malheur elles vont se trouver privées de
la plus grande partie des secours qui leur étaient destinés
par les désastres arrivés à la flotte de l'amiral Christian , qui ,
suivant les dépêches que l'amirauté en a reçues le 4 de ce
mois , se trouve réduit à 93 transports et 9 vaisseaux de
guerre , avec lesquels l'amiral continuait sa route par un
veut favorable.
Le 27 novembre , Henri-Redhead -Acias Yorck fut déclaré
coupable par le jury , sur une accusation de conspiration
contre la chambre des communes , contre le gouvernement
du royaume , et pour avoir fomenté un esprit de mécontentement
et de sédition parmi les fideles sujets de sa majesté
, contre le roi et son gouvernement , et pour avoir ,
à cet effet , convoqué une nombreuse assemblée de plus de
4000 ames à Sheffield , pour y entendre des écrits , des résolutions
et des discours scandaleux et inflamatoires .
Pour ces causes , Henri Yorck est condamné à payer
200 livres sterling au roi , à être emprisonné pendant deux
ans , et à l'expiration de ce terme , à trouver des cautions
pour sa bonne conduite pour le terme de sept ans ; à déposer
ensuite 1000 livres sterling , et ses deux cautions ,
250 livres chaque .
Voici le discours séditieux que le juge Ashursl a reproché
au prévenu pendant l'interrogatoire :
Citoyens , je répete ma premiere assertion , continuez
comme vous avez fait jusqu'à présent dans la culture de la
raison ; disseminez dans tout le pays les connaissances qui
sont si nécessaires au bonheur de l'homme , et que vous
avez acquises vous - mêmes ; apprenez vos enfans et VOS
concitoyens les leçons sacrées de la vertu , lesquelles sont
les bâses de tout gouvernement ; apprenez - leur à se resà
pecter
( 325 )
pecter eux-mêmes et à aimer leur patrie ; apprenez - leur à
faire , à tous les hommes , ce qu'ils voudraient qu'on leur
fit à eux-mêmes , et leur amour ne sera pas borné à leur
\ pays , mais il s'étendra à tout le genre humain . Quand une
pareille révolution de sentiment aura dispersé les brouillards
du préjugé ; quand , par la voie continuelle de la presse ,
le plus abject habitant des cabanes sera éclairé ,
et que le
soleil de la raison brillera , dans son plein méridien , sur
nous , alors la voix impérative du peuple entier signifiera
aux 558 messieurs de la chapelle Saint-Etienne ( lieu des
séances de la chambre des communes ) , de se mêler de leurs
propres affaires ; en bon français , de s'aller promener. "
On s'est plaint dans quelques papiers français de la révolution
que la signification et l'assemblage de certains mots
ont éprouvée ; ce qui a enrichi ou plutôt appauvri la langue
nouvelle française , en y introduisant des expressions que
des hommes qui l'ont étudiée dans les meilleurs écrivains
ne peuvent concevoir.
Notre feuille intitulée Evening Post , ou Journal du Soir ,
se plaint du même inconvénient dans la langue anglaise ; ' et
il est assez curieux de voir dans l'extrait suivant les exemples
et les autorités des expressions absolument neuves qui se
sont glissées dans nos locutions.
-
Le Peuple. Une multitude grossiere qui doit tout supporter.
( Burke . )
La balance des pouvoirs. -
Le partage de la Pologne .
L'impératrice de Russie , le roi de Prusse et l'empereur
d'Allemagne . )
La liberté de parler.
Désintéressement .
( Burke . )
-
- -
Le silence . ( Pitt et Grenville . )
--
Pension de 4,500 livres par an.
Grimineis acquittés. Personnes déclarées par un jury ,
innocentes des charges qu'on leur imputait. ( Windham . )
Tome XX. Z
( 326 )
Mouvement retrograde. Position avantageuse prise après
une bataille pour rendre le succès plus certain . ( Sir James
Murray. )
Marcher sur Paris .
kinson. )
Raisonnement.
-
Liberté raisonnable .
Retourner de Quiberon. ( Jerr
Majorité .
rien ' dire . ( M. Pitt . )
- Voir tout , entendre tout et né
-
Liberté de la presse. N'écrire que pour un parti. ( papiers
de là trésorerie. )
Licence. Liberté d'examen . ( Partisans de la guerre . )
Jacobins. -Ceux qui s'opposent à la guerre. ( Même
. autorité . )
Bon gouvernement.
dham . )
Vigueur au -delà de la loi . ( Win
Changement de côtés.
Moyens variés .
-
Unité de but. - Pension .
Compassion . Déportation pendant 14 ans . ( Windham ,
-
Pitt et consorts . )
Otium cum dignitate.
Droits de l'homme.
les lois que de leur obéir.
Un bénéfice simple.
Le peuple n'a rien à faire avec
( Extrait du Courier ou Gazette du Soir . )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LEGISLATIF.
Rapport des représentans Camus , Lamarck et Quinette.
est à la journée de Gemmapes , à cette journée si glopour
la République naissante , que le rapport dont
nous allons enfin rendre compte , place l'origine des projets
ambitieux de Dumourier et de sa trahison ; dès cette
époque Dumourier fut traître dans le fond de l'ame ; l'im(
327 )
1
mense victoire à laquelle il venait de concourir enfla son
coeur naturellement présomptueux , et acheva de le corrompre
au lieu de l'élever aux sentimens d'une gloire qui pouvait
être si belle en restant pure , si méritée en ne l'exagérant
pas . Dans cette victoire , dont la proclamation de la République
avait été le premier signal , et qui ne pouvait , en
effet , être remportée que par les prodiges de la valeur républicaine
, Dumourier vit seulement l'ouvrage de ses talens ; il pensa
que lui seul devait en recueillir tous les avantages ; il regarda
la Belgique comme une conquête légitime pour lui seul ,
comme une propriété qu'il avait acquise . Il est certain que
par lui-même et par les hommes qui lui étaient dévoués
il employa plusieurs moyens pour pénétrer les intentions
des Belges sur son projet de les gouverner , et pour
rendre favorables . Mais ayant trouvé dans toutes les ames
des espérances et des voeux qui repoussaient les siens , il
fit une incursion dans la Hollande pour chercher dans une
nouvelle conquête de nouvelles ressources à son ambition .
les
Le projet auquel Dumourier s'arrêta alors , fut dabandonner
aux Impériaux toute la Belgique , de leur céder le
terrain jusqu'aux anciennes frontieres , de leur vendre les
clefs de la patrie ; le plan qu'il se traça pour exécuter ce
projet , fut de mettre la division entre les gardes nationales
et les troupes de lignes par des préférences concertées ,
de mettre la division entre la Convention nationale et le
conseil exécutif, en adressant tour-à-tour aux ministres contre
la Convention , et à la Convention contre les ministres ,
les plaintes les plus ameres et les plus outrageantes ; de mettre
sur- tout la division dans le sein même de la Convention
nationale , en rendant suspecte une partie de ses membres
par les éloges hypocrites qu'il lui adressait , et en
tant l'autre par les injures et les accusations les plus révoltantes.
irri-
Les perfides desseins de Dumourier ne tarderent pas à se
décéler par les déclamations auxquelles il se livrait sans
cesse contre la Convention et ses commissaires , par l'affectation
qu'il montrait dans ses continuelles proclamations à
contrarier et à rendre inutiles tous les arrêtés que les commissaires
pouvaient prendre. Mais ceux- ci pour le reprimer
étaient sans cesse retenus par la prodigieuse popularité qu'il
s'était acquise auprès du soldat ; ils avaient besoin d'une
extrême prudence pour l'arrêter dans sa marche audacieuse ;
en attaquant Dumourier avant d'avoir détrompé l'armée qui
se croyait liée à sa fortune , les commissaires couraient le
Z 2
( 328 )
risque de le pousser tout-à- coup au but qu'il s'était marqué ,
par la même force qu'il fallait tourner contre lui pour Ten
repousser ou pour l'y écraser. Mais Dumourier devait provoquer
cette prudence à sortir des bornes qu'elle s'était prescrites
. On me compare à César , dit- il un jour à Camus ; mais
si l'on m'attaque , je mériterai davantage l'honneur de cette
comparaison , et en prononçant ces derniers mots l'insolent
porta la main sur son épée . Si vous voulez être César , je serai
Brutus , lui répartit vivement Camus , en lui appuyant son
pistolet sur la poitrine .
et
Enfin , une dénonciation , appuyée de preuves incontestables
, accusa Dumourier de faits trop graves et trop imminens
pour ne pas forcer les commissaires à lui opposer toute
leur autorité : ils lui ordonnerent de se rendre à Lille ,
son refus acheva de le démasquer. La Convention , pour
venger l'autorité que Dumourier avait méconnue , rendit un
décret qui le mandait à sa barre ; et pour faire exécuter ce
décret , le comité de defense générale nomma quatre, nouveaux
commissaires , Camus , Bancal , Quinette et Lamark ,
et leur adjoignit le ministre de la guerre , Beurnonville ', qui
connaissait et pouvait commander l'armée .
Mais alors Beurnonville était , comme tout le monde , dénoncé
et poursuivi par Marat , et pour se rendre où l'intérêt
de son pays et l'ordre du gouvernement l'appellaient , il fut
obligé de se justifier devant Marat ; pour l'y faire consentir
, il ne fallait pas moins , sans doute , que cet intérêt
suprême devant lequel le véritable ami de la patrie ne doit
plus songer à sa fierté , ni même à sa gloire . Le ministre
de la guerre parla avec une telle force de vérité de tout
ce qu'il avait fait , pensé , senti qu'il put obtenir grace devant
le ministre de la délation et de la proscription .
Les nouveaux commissaires arrivés à Lille y trouverent
Miranda qui accusa positivement. Dumourier d'avoir voulu
s'engager à marcher sur Paris ; cet Espagnol , dont la conduite
a été à cette époque même , et sur-tout depuis si
incompréhensible , prétendit lui avoir répondu qu'il n'obéirait
jamais qu'à la Convention .
Les commissaires n'avaient derhandé aucune escorte ; mais
à l'entrée du camp , un détachement de hussards de Berchigny
entoura leur carosse et celui de Beurnonville : quels sont
ces hommes armés qui nous environnent , dirent les commissaires
? C'est une garde dhonneur que
Dumourier vous
envoie , dit quelqu'un de la troupe . A ces mots , ils ne douterent
plus que le général traître ne voulût s'assurer de
leurs personnes .
( 329 )
"
Dumourier les reçut d'un air froid , mais qui laissait penser
de l'inquiétude ; vous venez me faire arrêter , leur dit - il ;
les commissaires répondirent qu'ils lui apportaient le décret
par lequel la Convention nationale le mandait à sa barre. Je
ne m'y rendrai pas , s'écria- t-il , je suis nécessaire à mon
armée ; une immense cavalerie la menace ; qui l'arracherait
aux dangers dont elle est assaillie et pressée de toutes parts
si je l'abandonnais ? Moi , repartit vivement Beurnonville .
Vous ! c'est- à-dire que vous venez me souffler mon commandement.
Les commissaires insisterent avec plus de force
pour obtenir de sa part une . obéissanée volontaire ; ils le
rappellerent long-tems et avec instance au respect de ces
principes qui prononcent la condamnation du militaire dès
I instant qu'il les met en oubli . Cette armée que vous
appellez la vôtre est à la République , lui dirent- ils ; cette
armée , et le général qui la commande , doivent être également
soumis aux lois de la République ; vous ne seriez
plus rien pour cette armée , si vous lui donniez un ordre
contraire à ces lois ; vous ne seriez plus pour la République
qu'un traître bientôt atteint et puni par sa puissance .
Faut- il vous rappeller l'exemple de Lafayette auquel vous
avez succédé ? Dumourier ne répondit à ces raisons que
par des déclamations violentes contre la Convention nationale
. La France marche à sa ruine , dit -il , je veux la
sauver ; mais pour la sauver , et moi avec elle , il faut que
je n'aille pas me faire assassiner à Paris. Quinette et Lamarck
s'offrirent de l'accompagner , et lui engagerent leur foi que
sa vie ne serait point menacée . Cette offre , qui ne laissait
aucune excuse à Dumourier le mit en fureur , et il la repoussa
par une injure atroce . Ce n'est point répéta-t-il souvent ,
sur la foi d'assassins que je me croirai en sûreté contre
les assassinats.
Dumourier prononçait souvent le nom de Valenciennes , et
il engageait les commissaires et le ministre à s'y rendre . Il
était près de huit heures du soir ; les commissaires voyant
que toutes leurs instances n'obtenaient rien sur Dumourier ,
entrerent dans un cabinet où ils prirent un arrêté par lequel
ils le suspendirent des fonctions de général , et nommerent
pour le remplacer Valence , dont tous les sentimens étaient
encore ignorés ; ils rentrerent ensuite dans le salon qu'ils
venaient de quitter ; ils le trouverent rempli des officiers de
l'état- major ; Damourier était à leur tête . Les commissaires
ordonnerent qu'on fit venir Valence ; tous les officiers resterent
immobiles dans le plus profond silence . Camus s'a-
Z 3
( 330 )
dressa alors à Dumourier :
-
--
Vous connaissez le décret qui
"
- Non ,
―
Je
rous mande à la barre de la Convention nationale .
lui dit Dumourier. Vous méconnaissez donc la loi ?
suis nécessaire à l'armée . Nous ordonnons que les scellés
soient mis sur vos papiers . Qu'on les mette én sûreté .
Vu votre désobéissance à la loi , nous vous déclarons suspendu.
Suspendu se récrierent ensemble tous les officiers
nous le sommes tous ; on nous enleve notre général ,
notre pere
Il est tems , reprit Dumourier , avec dédain , que
cette comédie finisse : allons officiers , faites votre devoir ;
et se retournant avec plus de donceur du côté de Beurnonville
et vous aussi , lui dit - il , mon cher Beurnonville ,
vous êtes arrêté . Alors les commissaires et le ministro furent
entourés de ces mêmes hussards de Berchigny qui les avaient
déja environnés à l'entrée du camp et qu'on avait
voulu leur faire prendre pour une garde d'honneur. Ils furent
conduits et gardés long-tems dans un cabinet , au milieu des
sabres nuds. Là on fit plusieurs tentatives pour séduire
Beurnonville qui les repoussa toutes avec hauteur. Pourquoi
vouliez -vous rester parmi ces assassins , lui dit- on ; ils vous
tueront je sais , répond Beurnonville , de quels malheurs
on est sans cesse menacé dans une révolution ; mais le plus
grand de tous les malheurs , c'est de trahir sa patrie , et celui
- là je ne le redoute pas , Un officier lui demanda s'il se
rappellait qu'ils avaient sauté ensemble dans les lignes de
Gemmapes ; oui , dit Beurnonville , et je ne me serais jamais
douté que les troupes qui combattaient sous mes ordres
les Autrichiens , m'entourreraient un jour comme leur prisonnier
, et qu'elles seraient pour cela commandées
vous .
par
Cependant l'ordre est donné de partir les commissaires
ne voulaient le recevoir que par écrit. Des écritures , s'écrie
Dumourier à ses satellites ; employez la force contre ces
formalistes , s'ils refusent d'obéir. On partit dans trois voitures
. Les citoyens qui avaient suivi le ministre et les commissaires
ne voulurent point être séparés de leur sort . La
nuit était profondément obscure ; on prit des chemins détournés
; où nous mene -t- on , demanda Beurnonville ? à
Valenciennes , répondit un adjudant nommé Rainville ; si vous
mentez , lui dit Beurnonville , je vous tue sur la place ; et
l'adjudent qui le connaissait très -capable de tenir sa parole ,
s'éloigna très -vite. Où nous mene-t - on donc , reprit Beurnonville
plus fortement à Rumilli , répondit un cocher qui
n'était pas dans le secret ; c'était la roate de Tournai . C'est
"
( 331 )
alors que Beumonville croyant que l'escorte n'était que de
vingt-cinq hommes , s'élança de sa voiture avec son aidede
-camp , un jeune Bordelais nommé Menoire : ils frapperent
et dissiperent d'abord à coups de sabre les hussards
qui étaient autour de la voiture ; mais l'escorte qu'ils avaient
cru n'être que de vingt- cinq hommes était de deux cents ;
elle accourut bientôt toute entiere. Que pouvaient deux
hommes contre deux cents ? Cependant enveloppés , serrés
de tous les côtés , ayant à peine le moindre espace pour
se mouvoir , ils continuerent à se battre , et ils ne cesserent
que lorsqu'une large blessure à la cuisse ne permit plus à
Beurnonville de se tenir debout ; son aide-de- camp en le
soutenant et en le couvrant de son corps , le fit rentrer
dans la voiture ; les hussards furieux en briserent aussi-tôt
les glaces ; ils auraient mis en pieces la voiture elle-même ,
si le cocher épouvanté ne l'avait dérobée à leurs coups en
prenant le grand galop .
C'est à Tournai où les trois voitures et leur escorte arriverent
bientôt , que se consomma la trahison de Dumourier
; les commissaires et le ministre y furent remis à Clairfait
, qni dit , quand on les lui annonça : Il ne faut pas refuser
le bien qu'on nous fait : « Ce n'est pas ainsi , a observé
:
Camus dans ce rapport , que répondit Camille au maître
" d'école de Falisque celui - ci voulait lui livrer les enfans
, confiés à ses soins ; mais Camille était républicain ; il
, était général des troupes romaines ; et Clairfait ! …………. 99
Les prisonniers ne resterent pas long -tems à Tournai ;
ils traverserent successivement différentes villes et différens
états . Par-tout ils exciterent l'intérêt du peuple ; par-tout les
grands leur prodiguerent l'injure et la menace ; mais ils
reconnaissaient sur-tout les émigrés aux bruyans transports
de leur joie féroce : une , foule de ces lâches barbares accouraient
de tous côtés sur leurs pas , et les suivaient continuellement
en se félicitant , par des outrages contre la
liberté , de les voir accablés du poids de leurs chaînes , et
de les croise dévoués à la mort ; ainsi , sur nos théâtres on
représente ces peuples de la Tauride , agitant en chantant
les fers de leurs prisonniers , et rendant grace à la divinité
du sang qu'ils vont répandre , par des imprecations contre
l'humanité. La suite de cet extrait au prochain numéro . )
Nous allons indiquer bien succinctement les divers
travaux du Corps législatif depuis le 5 pluviôse jusqu'au
15.
Z.4
( 532 )
Le Corps législatif a annullé toutes les nominations
faites par l'assemblée primaire de Corstilhon ,
département de l'Arriege .
Il a ordonné que les appels des jugemens rendus
par les tribunaux correctionnels , qui étaient inter
jettés devant les tribunaux de district , seraient portés
devant ceux des départemens .
Il a rendu une loi qui autorise les commissaires
du Pouvoir exécutif à ne pas résider dans les cheflieux
de canton , lorsque la population des Chef-lieux
est au- dessous de deux mille ames ; mais la même loi
oblige néanmoins les commissaires à résider dans
l'arrondissement du canton .
Le Corps législatif a adjoint deux substituts au jury
du tribunal criminel du département de la Loire inférieure
.
:
Deux lois ont été rendues , dont les effets , nécessairement
unis , doivent être très- étendus et trèsheureux
l'une fixe au 30 de ce mois le brûlement
public et solemnel des formes , planches , matrices ,
poinçons et de tous lesus tensiles qui ont servi ou
dû servir à la fabrication des assignats ; l'autre porte
que tout l'arriéré de la contribution fonciere sera
payé dans un délai déterminé .
C'est Ramel qui a provoqué ces deux lois par un
rapport général et très - circonstancié sur l'état des
finances de la République ; l'arriété des contributions
est de 13 milliards ; que l'action d'un gouvernement
juste , mais inflexible , fasse payer sa dette à chaque
membre de la société ! L'état n aura plus besoin que
de ses revenus ordinaires pour se soutenir au plus haut
degré de puissance et de prospérité .
Il faut sans doute desirer et faire la paix ; mais il
ne faut la desirer et la faire que glorieuse , comme
nous avons fait la guerre . Quoiqu'ose prétendre
M. Pitt , la République Française ne paiera pas des
indemnités pour l'acquit de ses petites vanités et de
ses grandes folies ministérielles . Le Directoire exécutif
, qui a le sentiment de la dignité et de la force
nationale , prépare une campagne dont les résultats
feront enfin les incertitudes des rois coalisés sur leur
( 333 )
-
propres intérêts , pui que pour eux l'intérêt de la justice
et de l'humanité n'est rien. Afin de completter
ces préparatifs d'une campagne , qui destinée à
terminer la guerre sera terrible pour nos ennemis , le
Directoire exécutif a été autorisé , comme il l'avait
demandé , à mettre en requisition tous les chevaux
de luxe , et à faire une lévée du trentieme sur les
chevaux de labour dans toute l'étendue de la République.
Dans des discours très - violens . Baudin et Lakanal
ont présenté des mesures trop rigoureuses pour être
justes , contre les jeunes gens de la premiere requisi
ion qui veulent se soustraire à l'obligation de dėfedre
leur patrie . Le conseil des Cinq cents a pensé
que la loi même de la premiere requisition prescrit
toutes les mesures dont elle a besoin pour être
exécutée .
Lakanal connaît tout le prix des arts , des sciences ,
et des letties ; comment a- t-il pu penser que quelques
exceptions accordées aux jeunes gens qui les cultivent
avec un succès très - marqué , pourraient être
très-dangereuses ? Ce n'est pas en faveur des jeunes
gens artistes , savans ou hommes de lettres qu'il faut
accorder ces exceptions , mais en faveur de la République
qui a tant besoin , pour sa gloire et pour son
bonheur , de réparer trop de pertes qu'elle a déja
faites dans les arts , les sciences et les lettres . Les
grands talens sont des exceptions si rares de la
nature : sa loi ne court aucun risque à les reconnaître.
Siméon a été encore dénoncé au conseil des Cinqcents
; une pétition des patriotes de Toulon ne l'a
pas , comme Lesage- Senault , accusé d'avoir émigré ,
mais d'avoir été le complice des conspirateurs qui
ont livré cette place aux Anglais . Le conseil des
Cinq- cents a passé également à l'ordre du jour sur
cette accusation qui n'était pas mieux prouvée que la
premiere . Siméon s'est plaint avec un sentiment trèsdouloureux
d'être en proie à tant de dénonciations
que sa conduite ne devait pas lui attirer ; il serait
bien coupable si sa douleur n'était qu'une hypocrisie
.
( 334 )
Le conseil des Cinq- cens a repoussé , à une immense
majorité , la pétition que Vaublanc lui a présentée
pour venir siéger dans son sein malgré le jugement
rendu contre lui , c'est-à - dire malgré sa participation
à la criminelle révolte du 13 vendémiaire.
Pastoret a beaucoup parlé pour appuyer cette pétition
; mais toute son éloquence a moins prouvé en
faveur de Vaublanc que contre le corps électoral qui
l'a nommé à la représentation d'une République.
La discussion sur les baux de toute espece a été
continuée . Les avis ont été divers , mais peu différens
. Aucune résolution n'a été prise encore .
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
qui leve la suspension de la nouvelle loi sur la marine
. Il a rejetté celle qui levait la suspension de la
loi du g floréal , relative aux successions non encore
ouvertes des parens d'émigrés , Ce conseil a sanctionné
la résolution qui ordonne l'envoi à toutes les
armées et à tous les départemens du discours prononcé
par Treilhard le jour de la fête anniversaire de la
mort de Louis XVI.
-
PARIS. Nonidi 19 pluviose , l'an 4° . de la République .
L'abondance des matieres ne nous ayant pas laissé assez de
place dans le dernier numéro pour l'article consacré aux nouvelles
de Paris et de l'intérieur , nous allons réunir , dans
le tableau le plus resserré , les faits les plus importans qui se
sont passés dans le cours des deux dernieres décades .
Nous n'entrerons pas dans tous les détails relatifs à la fête
ci a eu lieu le rer . de ce mois , concernant le serment de
fidélité à la République et de haine à la royauté , prêté au
Champ- de-Mars par le Directoire exécutif , les ministres et
tous les fonctionnaires , en présence d'une multitude immense
; nous dirons seulement que cette cérémonie , favorisée
par le tems le plus propice , a été extrêmement imposante
; la foule était grande ; les troupes de ligne nombreuses
; Rewbell , président du Directoire , a prononcé un
discours très - énergique , et au moment où il prononca le
serment , il fut répété par la multitude avec un enthou-
1
( 335 )
1
siasme qui prouve que le gouvernement républicain compte
plus d'amis que ne voudraient le faire croire les partisans
insensés de la royauté. On a remarqué entr'autres , dans
le discours de Rewbell , le paragraphe suivant :
Il ne peut plus y avoir en France d'autre souverain que
le Peuple , et d'autre regne que celui de la loi ; tous les
partis doivent s'abaisser devant elle . Ce tems , où d'insolens
et farouches dominateurs , sans autre vertu qu'un patriotisme
feint , sans autre talent que celui d'une cynique impudence
, sans autre mérite que celui d'être souvent les
organes , peut- être les complices et toujours le jouet de
ces royalistes et de cette faction de l'étranger , qu'ils feignaient
de poursuivre ; ce tems , disons -nous , où l'anarchie
et la terreur venaient dicter des lois jusques dans le sein du
sénat , ne reviendra plus . Que les bons citoyens se rassurent
, qu'ils contemplent l'accord touchant qui regne entre
le Corps législatif et le Pouvoir exécutif , et ils ne pourront
plus douter du salut de la patrie . Les indifférens même
doivent s'empresser de se rattacher à la République , et de
se réunir à cette grande masse de Républicains , devant la
quelle toute faction va disparaitre . "
Depuis lemoment où Benezech est entré dans le ministere de
l'intérieur , il a été en butte , dans certaines feuilles , à des dénonciations
répétées chaque jour avec un acharnement qui
décelait un parti résolu probablement à lui donner un successeur
, mieux disposé sans doute à seconder les vies d'une
faction qui cherche à s'accréditer et à se ressaisir de l'autorité
qu'elle avait si humainement exercée depuis le 31 mai .
D'un autre côté , d'autres journalistes s'étaient déclarés les défenseurs
de Benezech. Pour faire cesser cette espece de lutte,
ce ministre s'était déterminé à donner sa démission . Le Directoire
l'a constamment refusée , et lui a adressé deux lettres
pour l'inviter à rester à son poste , et à se mettre au- dessus
de la censure des uns , comme des éloges des autres ; ce ministre
a déféré à cette invitation , et le Directoire l'a autorisé
à donner à cette correspondance toute la publicité qu'il juge
rait convenable .
Cette correspondance a été en effet publiée dans tous les
journaux , et cette raison nons dispense de l'inserici. Nous
ne connaissons point Benezech , nous n'avons aucunes relations
avec lui ; il n'est pas dans l'esprit de ce journal de prodiguer
les éloges , mais nous devons dire que ce ministre a
trouvé Paris dans un dénuement absolu de subsistances ; qu'il
( 336 )
}
l'a approvisionné en peu de tems , et que le peuple lui doit
d'être saus inquiétudes sur cet objet , ce qui ne favorise pas
pas les projets de ceux qui cherchent des prétextes à des
mouvemens . Nous ajouterons que tous ceux qui sont à portée
de l'apprécier , parlent de son infatigable activité et de son
intelligence dans l'administration .
Qu'est-il résulté de cette conduite ferme et prononcée du
gouvernement ? Benczech a encore été attaqué deux ou
trois jours par les écrivains qui s'étaient mis à sa poursuite ;
mais enfin ils se sont tus . C'est ce qui arrivera toutes les
fois que les dénonciations n'auront aucun fondement , et
que le gouvernement saura faire respecter les ininistres qui
sont dignes de sa confiance . La confiance ne se commande
pas sans doute ; c'est par cette raison que le gouvernement
doit être attentif à ne faire aucun choix que repousse la
saine opinion publique , qui , dans un état libre , est une
autorité qu'il ne faut jamais dédaigner. Mais l'opinion publiqua
n'est point celle de l'esprit de parti toujours disposé
à tromper , parce qu'il est trompé lui -même par ses propres
passions . S'ily avait jamais dans l'un des ministeres un homme
dont l'incapacité fût évidente , et pût devenir nuisible aux
intérêts de la République , il est probable que le gouvernement
ne le laisserait pas long-tems en place .
Depuis que le gouvernement a fait taire les tracasseries
suscitées contre le ministre de l'intérieur , on remarque
qu'il se prononce de jour en jour avec plus de force contre
les anarchistes et toute espece de partis . Le club du Panthéon
perd beaucoup de son influence , et l'on assure que celui
qui s'est formé au Carrousel , et dont les principes , dit-on ,
doivent causer une vive inquiétude aux amis de l'ordre
, est surveillé avec une très grande vigilance . Cependant
nous ne pouvons dissimuler la liste qui que
vient d'être publiée des membres composans les douze municipalités
de Paris , a rappellé des noms connus par le rôle
qu'ils ont joué dans les tems , dont le souvenir réveille des
idées d'oppression et d'alarme qui ne sont pas destinées à
reparaître .
Les trois mois de la présidence de Rewbell étant expirés ,
le Directoire a élu parmi ses membres le citoyen Letourneur
pour président.
Le nouvel envoyé du grand - duc de Toscane a eu sa premiere
audience du Directoire , et a prononcé le discours
suivant :
( 337 )
9 Discours de l'ambassadeur du grand- duc de Toscane an
Directoire exécutif.
:
Citoyen président , je viens déposer dans vos mains le
gage de la confiance , dont son altesse royale , le grand - duc
de Toscane , m'a honoré , en me chargcant de résider près
du Directoire exécutif , en qualité de son ministre plénipotentiaire
et envoyé extraordinaire. Je n'apporte ici que la
franchise de la jeunesse , le dévouement d'une personne
qui est sincerement attachée au systême de politique , que le
gouvernement toscan a eu la sagesse d'adopter , le sentiment
de respect et de l'estime la plus marquée pour le
gouvernement de la République Française , et pour les individus
qui sont investis des pouvoirs ém - nés de la nation
elle- même voilà les seuls titres que je puis , que je veuxfaire
valoir auprès de vous pour mériter votre confiance . Je
me crois heureux de représenter ici un prince qui , depuis
le commencement de la guerre actuelle , s'est armé du bouclier
de la raison et de la philosophie , pour surmonter tous
les préjugés , et qui n'a jamais songé , et qui ne songe à
d'autres liens politiques , qu'à ceux que la justice , le droit
des gens et le bonheur de son peuple lui prescrivent qui
a reconnu formellement le gouvernement républicain , aussitôt
que le voeu sacré du Peuple Français lui a été annoncé ;
qui , contraint de renoncer momentanément à son systême
de politique , par une violence connue de toute l'Europes
et à laquelle il lui était impossible de résister , n'a été que
pendant un mois l'ennemi apparent de la France ; qui ,
franchissant tous les obstacles , a recherché de nouveau son
amitié ; qui n'a cru avoir atteint le but de ses desirs qu'en
renouant avec eile les liaisons précieuses qui doivent contribuer
au bonheur des deux états .
Quoiqu'on ne puisse rien ajouter à la loyauté du caractere
du grand - duc de Toscane , j'aime à renouveller , en
son nom , au Directoire exécutif , les assurances les plus
positives ; que sa volonté et ses principes sont invariables , et
qu'il n'est empressé qu'à lui donner des preuves de la sincérité
des sentimens dont il est animé.
Quant à la démarche faite par mon prédécesseur , démarche
que le grand-duc avait jugée , depuis long - tems ,
incompétente en elle - même , et contraire aux instructions
qu'il lui avait données ; le désaveu formel que mon gouvernement
en a fait , et l'empressement qu'il a mis à m'envoyer
( 338 )
près de vous , sont une marque éclatante de la considération
qu'il a pour la République et la Nation Française . Je
m'attends à une parfaite réciprocité de votre part ; cette
attente est fondée sur les maximes sacrées du droit public
que vous avez proclamées , et sur la conduite que vous avez
constamment suivie , en vous faisant une vraie gloire de
respecter indistinctement tous les gouvernemens et toutes les
nations qui vous sont restés fidellement attachés . Je ne puis
donc douter que le Directoire exécutif ne soit empressé de
saisir toutes les occasions qui se présenteront , de donner au
grand-duc de nouvelles marques d'une confiance qu'il a droit
d'exiger , et d'effacer tout ce qu'il pourrait y
avoir eu de
désagréable dans les circonstances dont l'affaire de mon prédécesseur
a été accompagnée .
Je ne puis finir mon discours d'une maniere plus conforme
aux voeux de mon souverain , qu'en vous assurant que je n'ai
d'autre desir que de voir la paix , l'abondance et la félicité
regner sur la France .
Réponse du président du Directoire exécutif à l'ambassadeur du
grand-duc de Toscane.
Monsieur le ministre plénipotentiaire du grand-duc du
Toscane :
Le Directoire exécutif a entendu , avec intérêt , l'expression
de vos sentimens et l'assurance que vous lui donnez de
l'attachement de votre gouvernement à la République Française
. Cette déclaration solemnelle est un nouveau gage de
l'union et de la bonne harmonie que le Directoire executif
desire entretenir avec le grand -duc de Toscane .
Autant le gouvernement français déploiera de force et d'énergie
contre les ennemis de la liberté et de l'indépendance
nationale , autant les gouvernemens qui se rapprocheront de
lui , avec franchise et loyauté , doivent compter sur sa bienveillance
et son amitié .
Puisse bientôt luire sur l'univers ce beau jour pour l'humanité
et la philosophie , où les puissances , aveuglées sur leur
propre intérêt , renonçant enfin au fol et chimérique espoir de
ravir au Peuple Français la liberté qui lui est plus chere que la
vie , réuniront dans cette enceinte les rameaux d'olivier qui
manquent encore au faisceau de l'union générale de tous les
Peuples !
On lit avec intérêt une lettre adressée par le ministre
( 339 )
de la marine aux armateurs , capitaines , officiers de bâ
mens armés en course . Il y a près de douze ans qu'un
Anglais , voyageur philosophe , nommé Spillard , partit de
la Grande-Bretagne . Il a parcouru à pied plus de 23,000 lieues
à travers une partie de l'Europe , de l'Asie , de l'Afrique
et de l'Amérique septentrionale . Deux fois il a été pris
dans les parages de Charles Town par des corsaires français
. Sa personne a été relâchée , mais on a retenu
collections comme pouvant appartenir au gouvernement
britannique. Une propriété semblable se classe d'elle - même
parmi les objets que les nations civilisées sont convenues
de respecter au milieu des guerres . Ce n'est qu'nn dépôt
confié aux mains des capteurs de Spillard . Le ministre les
invite à lui faire passer ce qui peut faire partie de la collection
du voyageur anglais , pour être déposé entre les
mains du Directoire exécutif.
ses
Tout indique que la guerre de la Vendée tire à sa fin.
Les chouans sont également comprimés . On a lieu d'espérer
que la paix et l'ordre vont enfin se rétablir dans ces contrées
, où l'étranger veut vainement entretenir le foyer des
dissentions civiles .
Voici l'extrait des dernieres nouvelles officielles adressées
au Directoire :
Alençon , 27 nivôse. A une petite affaire qui a eu lieu dans
le district d'Avranches , les rebelles ont laissé 20 hommes
sur le champ de bataille ; nous n'avons perdu aucun homme.
Dans le département de Maine et Loire , plusieurs compagnies
de grenadiers ont attaqué les brigands , et en ont
tûé 25.
Le 19 nivôse , les chouans s'étaient rassemblés en grand
nombre à Marigné , Laigné et Pemmeirieux , pour arrêter
un convoi de grains ; ils ont été attaqués , battus et contraints
de passer la riviere à la nage , laissant 50 morts sur
la rive qu'ils abandonnaient.
Angers , 5 pluviose. Le général de division Rey , a tué aux
brigands 250 hommes près la commune de Louvignée .
Du Fief ( commune de Poirée ) 29 nivôse. Au commencement
de nivôse , Charette était réduit à 100 hommes de
cavalerie , et à 300 déserteurs . Les paysans l'avaient abandonnés.
Le 25 , au moment où il se mettait en marche
( 340 )
ze cavaliers républicains ont suffi pour dissiper sa troupe.
On lui a tué 25 ou 30 hommes.
Le 26 , les paysans découvrirent aux républicains les lieux
où plusieurs détachemens de rebelles s'étaient réfugiés ; ils
furent surpris et taillés en pieces .
Ancenis , 30 nivôse . Le 28 , le passage du Moulin de
l'Ange aux Moines , ' a été enlevé par les républicains ainsi
que le château de Villejegue , et six brigands ont mordu
la poussiere . Le même jour on s'est emparé de 150 quintaux
de grains . La même lettre nous apprend qu'on traite
avec beaucoup d'humanité les paysans égarés qui rentrent
dans le sein de la République . La discipline se rétablit tous
les jours dans l'armée républicaine .
Le général Hoche a écrit au Directoire , que sur les plaintes
des habitans de Sainte - Lumine , il avait fait destituer à la
ête de son corps un chef de bataillon , qui loin de le core
tenir , lui avait donné l'exemple du pillage et des vexations
envers cette commune .
P. S. Charette est poursuivi sans relâche , et Puysaye
a été tué.
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
Nous prévenons tous les Souscripteurs à l'ancien prix de
50 liv . pour l'année , ou 25 liv , pour six mois , qu'à dater du ·
1er.pluviose , leur abonnement est expiré , et que le prix est de
300 liv . pour trois mois . Ceux qui n'auront pas fait leur renouvellement
dans le plus court délai , ne recevront plus cejournal.
Nous réitérons cet ayis pour les personnes qui n'auraient
pas été instruites à tems, pour effectuer leur renouvellement à
l'époque ci -dessus indiquée .
1
Nº. 24.
Jer .123.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 PLUVIÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Vendredi 19 Février 1796 , vieux style. )
LITTÉRATURE.
Lettre sur la traduction de la JERUSALEM DÉLIVRÉK , en
vers français , par BAOUR - LORMIAN. Deux volumes
in- 8° . A Paris , chez MARADAN , libraire , rue du
Cimetiere-Saint-André- des- Arcs , nº . 9. L'an 4° . ( 1796. )
VOUS
1
ous voulez , mon ami , que je vous dise mon
opinion sur la traduction en vers du Tasse , par lė
citoyen Baour - Lormian. Je cede aù plaisir de m'entretenir
avec vous . Voici donc les réflexions que cette
lecture m'a fait naître et les impressions qu'elle m'a
laissées.
C'est une bien grande entreprise que la traduction
d'un long poëme en vers alexandrins ; et quand
l'on songe que ce poëme est d'un genre dans lequel
la langue française n'a pas encore été suffisamment
assouplie , on doit sentir combien les difficultés se
multiplient à chaque pas. Corneille , Racine et Voltaire
ont contribué , chacun pour sa part , quoique
avec des degrés de perfection très- inégaux , à fixer
la langue de la tragédie ; ils lui ont fait prendre
successivement presque tous les tons qui peuvent
lui convenir ; et leurs formes imprimées dans toutes
les mémoires et conservées dans toutes les oreilles ,
Tome XX. A a
( 342 )
fournissent au jeune écrivain qui débute des objets.
d'imitation , des guides , des points d'appui. ··
Dans le genre libre ou familier , nous avons également
plusieurs chef- d'oeuvres . Le Lutrin , le Vertvert
, la Pucelle , les Contes de la Fontaine et ceux
de Voltaire , offrent tour à tour des modeles de narration
burlesque , de plaisanterie originale , de grace
naïve et fine , de grace vive et légere . Mais la Henriade
n'a pas encore naturalisé le genre épique parmi
nous . La narration soutenue est sur- tout d'une extrême
difficulté dans ce genre . Nos grands vers semblent
exiger des beautés d'idées ou d'images à chaque
'hémistiche . Ces associations brillantes de mots qui
rapprochent et concentrent pour ainsi dire les impressions
, y sont devenues indispensables . L'harmonie
faible et monotone de la langue ne permet guere d'y
conserver la simplicité des Grecs ; et sans simplicité ,
plus de naturel et de rapidité dans les récits . En un
mot , rien de si difficile que de bien narrer en français
dans la poésie élevée . -
On peut croire que la traduction des ouvrages écrits
dans une langue dont les formes et les beautés se rapprochent
beaucoup de celles de la nôtre , doit être infiniment
plus aisée ; et je pense en effet que les équivalens
s'y trouvent avec moins de peine pour le
Tassé et l'Arioste , que pour Homere et Virgile . Mais
cette circonstance même rend le lecteur moins indul -`
gent. Presque toutes les personnes qui cultivent leur
esprit , lisent l'italien. On peut se le rendre aussi
familier dans quelques mois , que les langues anciennes
dans plusieurs années . Une traduction qui ne
conserve pas des beautés dont il est si facile de jouir
( 343 )
dans l'original lui - même , est bientôt mise en oubli ,
ou les comparaisons continuelles qu'on en fait, rendent
la sévérité du jugement bien redoutable .
Le citoyen Baour- Lormian a dù faire toutes ces
réflexions en commençant son travail.
Il en est quelques autres que des amis véritables
auraient pu lui suggerer.
Un grand ouvrage en vers ne peut être le produit
de quelques années de travail . Dans les momens
d'inspiration , l'écrivain qui s'est bien rendu maître
de sa langue , fait quelquefois des morceaux avec
facilité mais il n'y a que les hommes, médiocres
qui fassent facilement un long poëme . Racine mettait
deux ans à écrire une tragédie ; et le Lutrin , qui est
fort court , en a coûté sept ou huit à Boileau . La difficulté
me paraît plus grande encore pour une traduction
; je parle de la difficulté d'écrire . Quand on
travaille sur son propre fonds , comme on a conçu et
pensé dans sa langue , on rencontre moins d'embarras
pour l'exécution ; et d'ailleurs on peut faire prendre
aux idées la tournure qui convient le mieux. Quand
on traduit au contraire , il faut conserver non-seulemeni
les idées de l'original , mais aussi sa couleur ,
son mouvement , et autant qu'il est possible le caractere
de ses tours ; on est alors obligé de se replier
de cent manieres , et de faire passer devant son esprit
toutes les formes possibles , afin de rencontrer celle
qui réunit toutes ces conditions à la condition non
moins indispensable sans doute , de l'harmonie , de
l'élégance , etc. Et malgré tant d'entraves , il faut
encore être toujours libre , comme si l'on ne traduisait
pas. Une traduction du Tasse qui n'aurait coûté
A a
1
( 344 )
que dix ou douze ans de travail passerait encore
auprès des véritables juges en poésie , pour avoir été
faite un peu à la hâte . Ecrire en vers français est peutêtre
ce qu'il y a de plus difficile ; et la difficulté
s'accroît ici de la gêne du fonds dont on ne peut
s'écarter , et de la nature du genre qui demande
beaucoup plus d'art et de soin .
Enfin , dans un tems où les affaires publiques absorbent
toute l'attention , il n'est pas facile de l'attirer
sur des ouvrages de poésie ; il faut alors pouvoir
l'entraîner de force avec le talent de Delille ou de
Fontane (1 ) .
Je rassemble ces observations pour montrer combien
le citoyen Lormian s'est placé sur un mauvais
terrein et l'on assure même qu'il n'a voulu s'épargner
aucune espece d'obstacle ; je m'explique.
Lorsqu'un ouvrage ya paraître , le plus mauvais
service que puissent lui rendre les amis de l'auteur ,
c'est de l'annoncer avec emphase . Le poëme de Bernard
queique plein de choses charmantes , et celui
de Roucher, quoiqu'étincelant de beautés , et même
de créations poétiques , ont payé cher à leur publication
, les éloges excessifs qu'ils avaient reçus dans
les lectures particulieres . Il n'y a qu'une chose qui
puissse être plus dangereuse encore : c'est que l'auteur
n'attende pas les éloges , qu'il se fasse sa part
lui-même , et qu'il enleve aux autres le plaisir de lai
apprendre le secret de son talent . Il est assez naturel
qu'on soit moins occupé de faire la réputation d'un
( 1 ) Je les cite principalement comme traducteurs . Nous .
avons encore quelques talens dans d'autres genres .
( 345 )
homme qui la croit faite , ou qui s'en occupe directement
lui - même avec tant de franchise et de zele .
Vous voyez donc bien , mon ami , que le citoyen
Lormian se trouve environné de toutes les circonstances
qui peuvent rendre un succès difficile ; c'est
une considération qu'il ne faut pas perdre de vue ,
pour apprécier d'une maniere équitable et son ou
vrage en lui même , ' et l'effet qu'il a produit . Ce
qui rend le public si sévere à son égard , est précisément
ce qui doit exciter ( que ce jeune poëte me
pardonne le mot ) notre indulgence : je la regarde
ici comme une justice .
Et franchement je pense qu'après avoir été trop
loué d'abord par quelques amis inconsidérés , il a
depuis été mis au-dessous de sa véritable valeur.
Dans la critique un peu dure qu'en a fait le journal
de Paris , on a cité plusieurs fragmens du morceau
d'Herminie , qui sûrement auraient besoin de passer
et de repasser sous le crayon d'un censeur rigoureux :
en général , ce morceau tout entier est manqué . Le
calme , la pureté , l'élégance simple et facile qui en font
le charme , la paix des champs au milieu du fracas
des batailles , le langage de la bergerie et le son des
douces musettes interrompant les cris du carnage et
les accens tumulteux des clairons : en un mot , cet
admirable contraste des fareurs de la gloire militaire
et du bonheur de l'innocence , qui suffirait seul pour
immortaliser le génie du Tasse , disparaît presqu'entierement
dans la traduction.
Le morceau d'Armide au camp des chrétiens fournirait
des détails encore plus défectueux . Il fallait
une touche bien légere et bien sûrè pour rendre
( 346 )
sans aeterie un caractere si étranger au genre du
poëme ; pour saisir d'une maniere vraie, cette beauté,
ces manieres , ces graces en quelque sorte tout artificielles
; pour ne pas blesser un goût délicat dans
ce mélange de la plus noire dissimulation et d'une
ingénuité feinte , de la coquetterie la plus audacieuse et
d'une réserve profondément calculée . Le cit . Lormian
n'a point triomphé des difficultés que présentait l'original
. Enfin , pour terminer ces observations critiques
, que je ne veux pas pousser fort loin , je citerai
seulement deux morceaux rapportés par le jeune
poëte lui -même dans sa préface : il sera facile de
voir que la traduction en a fait évanouir presque
toutes les beautés .
Le premier de ces morceaux , imité de Virgile ,
représente le calme profond de la nuit , quand les
hommes et les animaux sont également plongés dans
le sommeil . Voici les vers de Virgile :
9
Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem
Corpora per terras ; sylvæque et sæva quierant
quora ; cum medio volvuntur sidera lapsu
Cùm tacet omnis ager ; pecudes pictaque volucres
Quæque lacus late liquidas , quæque aspera dumis
Rura tenent , somno positæ , sub nocte silenti ,
Lenibant curas , et corda oblita laborum.
La coupe des vers , le son des syllabes , les images ,
enfin , le trait de sentiment qui termine la tirade ,
tout concourt à l'effet . En prononçant le nox erat ,
vous vous trouvez déja au milieu des ombres et du
silence ; le corpora per terras , rejetté à l'autre vers ,
vous représente tous les animaux étendus et immobiles
; le mot æquora , détaché plus nettement , vous
( 347 )
arrête encore mieux sur les ondes paisibles ; le son
de quierant peint l'étendue de leur repos ; seva en
fait encore mieux ressortir la profondeur. Mais faites
attention à ce vers plein de douceur et de silence ;
cum medio volvuntur sidera lapsu ; et sur- tout à ce trait
si heureux par l'expression et par l'harmonie , cùm
tacet omnis ager. Voyez comme le poëte vous ramene
au contraste du jour par la seule épithete des oiseaux ,
pictæque volucres . Enfin, quelle mollesse ! quel charme!
quelle douce émotion dans le dernier trait , posita
sub nocte silenti , lenibant curas , et corda oblitá laborum ! ·
Corda oblita ! l'ame et le talent de Virgile sont tout
entiers dans ce seul mot.
....
Voici l'imitation du Tasse :
Era la notte allor , ch'alto riposo
Han l'onde , e i venti , e parea muto il mondo
Gli animai lassi , e quei , che'l mare ondoso ,
O de liquidi laghi alberga il fondo ,
E chi si giace in tana , o in mandra ascoso
Ei pinti augelli nell' obblio profondo
Sotto il silenzio dè secretti orrori
Sopian gli affanni , et raddolciano i cori .
On voit avec quel soin le Tasse saisit tous les traits
de l'original , quelle attention il met à reproduire
ses coupes et les sons de ses mots ; comme il rapproche
et resserre les impressions .
Era la notte allor rend très - bien nox erat . En liant ce
premier membre au suivant par le che , le poëte perd
beaucoup de l'effet ; mais l'alto riposo à la fin du vers
fait à merveille .
Han l'onde e i venti , e parca muto il mondo . Les différens
objets sont bien détachés ici par le son . Parea
A 2 4
( 348 )
muto il mondo ne vaut cependant pas cùm tacet omnis
ager. Parea muto est un peu affecté . Pourquoi parea ?
Il ne paraît pas seulement ; il est en effet muet. Virgile
dit cùm tacet . Il mondo : à ce mot on reconnaît un
moderne. Nous parlons toujours du monde à propos
de rien nous noyons ainsi les impressions dans un
espace indéterminé . Les anciens particularisent ; c'est
le monde qui les entoure ; c'est les champs , les côteaux ,
les plaines point de mots abstraits , ou trop généraux .
Ce qui suit est bien . I pinti augelli traduit mot à
mot le pictæ volucres . Nell' obblio profondo marche toujours
à côté du latin . Sotto il silenzio de secretti orrori .
est très-beau .
Le dernier vers est bien loin de Virgile . Sopian gli
affanni est cependant bien ; mais raddolciano i cori ne
peut se comparer à corda oblita.
Voyons maintenant le citoyen Lormian .
Les étoiles brillaient sur le front de la nuit :
Un silence profond enchaînait la nature ;
Et les vents et les flots suspendaient leur murmure ;
Les habitans des mers , des lacs et des forêts ,
Les timides oiseaux , sous le feuillage épais ,
Les monstres dévorans au fond des antres sombres ,
Tous les êtres enfin , protégés par les ombres ,
Dans les bras du sommeil oubliaient tour- à - tour
Les peines , les plaisirs et les travaux du jour.
/
Era la notte est bien délayé dans ce long vers :
Les étoiles brillaient sur le front de la nuit.
Il ne s'agit pas d'étoiles dans le Tasse. Dans Virgile
il y a : Medio volvuntur sidera cursu , pour désigner
minuit ; c'est alors en effet que tout repose ; les
hommes aussi bien que les animaux ; mais le poëte
( 349 )
italien ne paralt pas y avoir pensé . Cette expression
figurée , le front de la nuit , est un peu hors de propos
dans un moment où il ne faut occuper l'imagination
et l'oreille que de calme , de silence , de sommeil .
Un silence profond enchaînait la nature ;
"
Virgile et le Tasse parlent , l'un des bois et des
mers , l'autre des eaux et des vents . Ce mot la nature'
est encore pis que le monde ; il est employé trop souvent
dans notre poésie . Quand il s'agit de peindre
et d'émouvoir , il faut attacher l'esprit sur des objets
individuels . Vous remarquerez que dans ces deux
premiers vers l'on ne retrouve plus ces coupes , ces
suspensions qui vous arrêtent à chaque mot dans
les deux originaux , comme pour vous faire mieux
goûter la paix dont ils vous environnent .
Passons les deux vers suivans qui n'ont point de
caractere . Les timides oiseaux : ils ne le sont pas tous .
Le Tasse dit , i pinti augelli. Il ne dit pas un mot de
feuillages épais ; et avec raison : plusieurs oiseaux sont
cachés ailleurs que sous le feuillage .
Les monstres dévoráns au fond des antres sombres ,
Ce vers est encore bien long ; il rend bien pen
o che giace in tana , o in mandra ascoso .
Tous les êtres enfin , protégés par les ombres ,
ne serait pas mal s'il en était question dans l'italien .
Tous les êtres est bien froid . Je ferais ici le même reproche
au mot être qu'à celui nature . Protégés n'est
pas tout- à- fait la nuance juste . Quand vous arrivez
à ce vers , la tirade qui devait être coupée pour la
justesse de l'effet , commence à paraître d'une lon
gueur et d'une lourdeur assomante ; enfin , n'exprime
que la fatigue de celui qui prononce les vers .
t
( 350 )
Les deux derniers dénaturent l'idée du Tasse .
Oubliaient tour à tour est mauvais ils n'oublient pas
tour à tour; ils oublient tout , et l'oublient en même
tems.
:
Si l'on veut voir des impressions du même genre ,
rendues dans notre langue avec la touche d'un grand
maître , on n'a qu'à lire ces beaux vers de lá premiere
scene d'Iphigénie .
Quel important besoin
Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?
A peine un faible jour vous éclaire et me guide :
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide .
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?
Les vents nous auraient - ils exaucés cette nuit ?
Mais tout dort ; et l'armée , et les vents , et Neptune.
L'harmonie des langues anciennes n'a rien produit
de plus parfait.
Le second morceau , cité par le traducteur du Tasse ,
est encore une imitation de Virgile : c'est la comparaison
du rossignol qui pleure ses petits enlevés par
le laboureur.
Qualis populea marens philomela sub umbrâ
Amissos quæritur foetus , quos durus arator
Observans nido , implumes detraxit : at illa
Flet noctem , ramoqué sedens , miserabile carmen
Integrat , et mastis latè loca questibus implet .
Quel charme ! quelle douceur ! quelle harmonic
ravissante dans le premier vers ! comme ces a de populea
, philomela , umbrâ caractérisent bien , et le lieu
paisible de la scene , et l'attention qu'excite le chant
de l'oiseau , et la tristesse dans laquelle il est plongé !
Observans nido implumes detraxit :
( 351 )
Vous voyez le laboureur épier le nid et saisir impitoyablement
les petits : ce vers coupé aprés detraxit,
vous montre la main cruelle qui se retire et les emporte
.
At illa
Flet noctem , ramoque sedens , miserabile carmen
Integrat ,
Il n'y a point ici de suspension ; vous suivez tout
cela d'un trait . Cette longueur de phrase , qui n'est
coupée que par la séparation des mots , ne vous faitelle
pas entendre les cadences prolongées du rossignol
. La fin , et mæstis latè loca quæstibus implet , est
admirable . La voix et les plaintes de l'oiseau désolé
remplissent au loin les campagnes , et tout partage
sa douleur .
Le Tasse reste au-dessous de tant de beautés ,
Come usignuol , cui'l villan duro invole
Dal nido i figli non pennuti ancora ;
Che in miserabil canto , afflitte et sole ,
Piange le notti , e n'empie i boschi , e l'ora.
Cependant il se rapproche souvent du poëte latin.
Les deux derniers vers sont fort beaux . On y retrouve
, sinon tous les traits de l'original , du moins
le sentiment qui les a dictés .
Entendons le traducteur français .
Ainsi , quand sur son char éclairant les forêts ,
Phébé montre aux mortels son front mélaneolique ,
Philomele cachée au sein d'un chêne antique ,
Module en sons plaintifs ses douloureux ennuis .
Sa voix interrompant le long calme des nuits ,
Accuse l'oiseleur dont la perfide adresse
Ravit les fruits naissans , gages de sa tendresse.
( 35 )
Les deux premiers vers ne sont qu'une longue paraphrase.
Le premier ne signifie rien. Si la lune éclaire
les forêts , elle doit éclairer autre chose : pourquoi donc
en particulier lesforêts ? Le second vers est encore plus
insignifiant. Il ne s'agit pas de la mélancolie de la lune ;
il ne s'agit même pas de lune ; c'est la nuit , la nuit
noire ; et la douleur du rossignol en a quelque chose
de plus sombre et de plus touchant . Cachée au sein
d'un chêne antique , est d'une harmonie bien désagréable
. Module en sons plaintifs ses douloureux ennuis ;
ce vers ne peint rien il exprime même assez mal ce
qu'il veut dire . Ses douloureux ennuis ! Quels ennuis ?
Le traducteur n'a pas encore parlé des petits enlevés ;
c'est pour les deux derniers vers qu'il réserve ce qui
devait être dit d'abord .
Sa voix interrompant le long calme des nuits ,
est un beau vers ; il est seulement mal amené . Ce
qui suit ne vaut pas grand'chose . Le trait charmant
non pennuti ancora , l'implumes de Virgile est entierement
mis de côté . Qu'est- ce que les fruits naissans ,
gages de sa tendresse ? Quelle impropriété ! quel vague
d'expression !
Roucher a essayé de rendre , non le tableau tout
entier , mais les accens mêmes du rossignol .
Le tendre oiseau caché dans un taillis sauvage ,
De ses tons variés animant le rivage ,
Tantôt traîne sa voix en soupirs languissans ,
Tantôt la précipite en rapides accens ,
La coupe quelquefois d'un magique silence ,
Et plus brillante encor la roule et la balance.
Il y a des choses à reprendre dans ces vers ; mais
( 353 )
4
on y reconnaît up hemme qui réfléchit sur ses im-,
pressions , et qui s'est rendu l'instrument poétique
très-familier.
pas
Si vous avez lu l'ouvrage du citoyen Lormian ,
vous verrez bien , mon ami , que ce n'est l'envie
de critiquer qui m'a fait choisir les deux morceaux
que je viens de citer : il y en a de plus défectueux
dans presque tous les chants .
Cependant , je le répete , son ouvrage est maintenant
beaucoup trop dédaigné : ou plutôt ce n'est
pas l'ouvrage en lui-même dont je prendrai la défense
; il n'était sûrement pas en état de paraître
dans le public. Mais je crois que l'auteur peut donner
un poëte à la France ; il a reçu de la nature plusieurs
qualités précieuses ; et moins de précipitation ,
un meilleur systême de travail , des amis séveres pourraient
en faire un écrivain. Je ne cite en preuve que
le passage suivant ; il est assez long pour faire connaître
sa maniere . Il me semble que des juges sans
prévention doivent y démêler un talent véritable .
C'est le début du poëme .
1
Je chante les combats et ce chef magnanime
Qui d'un joug odieux sut affranchir Solime ;
Qui , de la piété ranimant le flambeau ,
Du fils de l'Eternel délivra le tombeau :
En vain les habitans du ténébreux rivage
Contre ses bataillons déployerent leur rage ;
En vain pour s'opposer à ses vastes projets
Et l'Asie et l'Afrique armerent leurs sujets ,
Sous les saints étendards la Puissance immortelle
Réunit ses guerriers , et seconda leur zele .
Muse ! dont le front n'est point ceint des lauriers
( 354 )
Qui du sommet du Pinde ombragent les sentiers ;
Mais qui dans l'Empirée , au sein de l'harmonie ,
D'une couronne d'or brilles enorgueillie !
Muse , embellis mes chants ! d'une divine ardeur
Allume ma pensée et pénetre mon coeur !
De tes chastes attraits , si négligeant l'usage ,
Si de la fiction empruntant le langage ,
J'orne de quelques fleurs l'austere vérité ,
Fille du ciel , pardonne à ma témérité !
Tu le sais , du Parnasse adoptant les vains songes ,
L'homme court s'enivrer de ses rians mensonges ;
D'un vers facile et pur il aime les douceurs ,
Et marche avec plaisir sur les pas des Neuf-soeurs.
Ainsi , l'enfant malade écarte avec colere
Le vase qui recele une boisson amere ;
Ses bords sont- ils empreints d'une douce liqueur ?
Il boit , et doit la vie à cette heureuse erreur.
Et toi , mon seul appui , mon asyle et mon guide ,
Alphonse si jadis sur la plaine liquide
Tu sauvas des écueils et des flots inconstans
Mon frêle esquif battu par les fougueux autans ,
Daigne accueillir ces, vers , et souris à l'hommage
Que je te consacrais aux portes du naufrage !
Peut-être quelque jour mon vol audacieux
Ira sur tes destins interroger les Dieux ;
Et ma muse fidele , en célébrant ta gloire ,
Des hauts faits de Bouillon répétera l'histoire !
Oui , j'en conçois l'espoir ! et s'il faut que jamais
Les Chrétiens réunis par les noeuds de la paix ,
D'armes et de vaisseaux chargent l'onde écumante ;
S'il faut que , déployant une force imposante ,
Ils arrachent encore au Thrace belliqueux ,
L'empire florissant qu'il a conquis sur eux ;
Alors tu choisiras si ton bras les seconde ,
( 355 )
V
1
Ou du trident des mers , ou du sceptre du monde.
Émule de Bonillon , préside à mes accords !
Suis -moi dans les combats , et soutiens mes efforts !
Dėja le char du Dieu qui verse la lumiere
Avait fourni cinq fois son oblique carriere ,
Depuis que des Chrétiens les nombreux bataillons
Avaient dans l'Orient planté leurs pavillons .
Sous leurs bras aguerris Antioche et Nicée
Voyaient fuir la splendeur de leur gloire éclipsée ;
Et maître de Tortose ils attendaient le jour
Qui devait du printems amener le retour.
f
Déja les noirs hivers précipitant leur course
Reportaient les frimats chez les peuples de l'ourse ;
Les bois se décoraient d'un feuillage naissant :
Quand l'Éternel du haut de ce trône éclatant ,
Qui s'éleve encor plus sur la voûte immortelle ,
Que l'empire infernal ne s'abaisse sous elle ;
L'Éternel pénétrant l'immensité des airs
D'un seul de ses regards embrassa l'univers , etc.
Ce morceau n'est pas sans tache ; mais il y a beaucoup
de liberté dans la marche , beaucoup d'abondance
et de facilité dans l'expression , une coupe
et des balancemens heureux dans les périodes , un
grand sentiment de l'harmonie générale ; en tout une
véritable phrase poëtique ; ce qui n'est pas commun ,
même chez des écrivains qui jouissent d'une assez
grande réputation .:
Du fils de l'Éternel délivra le tombeau ,
est un très -beau vers . Il entre bien dans le sujet ; il en
exprime le terme d'une maniere grande , simple et
précise .
Ne nous appesantissons pas , mon ami , sur les
7
356 )
reproches qu'il serait facile de mêler ici à des éloges
mérités. N'oublions pas que le citoyen Lormian est
très-jeune ; qu'il a fait sa traduction comme l'on
disait dans les colleges stans pede in uno songeons
sur-tout que le début de quelques grands poëtes
n'avait pas donné de si belles espérances . Ainsi
donc , l'intérêt des lettres , et le sentiment de ce
qu'on doit à de premiers essais , sur tout à des essais
qui supposent beaucoup de courage puisqu'ils sont
de vastes entreprises , nous engagent également à
repousser toute censure décourageante . Mais pour
que le citoyen Lormian retrouve à l'avenir le public
moins sévere , il faut qu'il le devienne davantage
avec lui- même ; et je lui prédis que son talent est
perdu sans ressource , s'il travaille encore six mois
avec la même négligence .
Il est toujours curieux de rechercher pourquoi
un homme qui pourrait bien faire , fait mal ; et
souvent il serait utile aux progrès de l'art de le déterminer
avec quelque précision . Le citoyen Lormian
nous a mis en partie dans le secret de ses fautes .
Sa préface nous apprend qu'il s'est fait un systême
de traduction libre , dans lequel , rejettant tout co
qu'il désespére de rendre avec facilité , il amplifie
et développé ce qui lui paraît susceptible d'embellissement.
Il avoue qu'il a supprimé , corrigé , paráphrasé
, et quelquefois ajouté , suivant qu'il l'a cru
plus avantageux à l'effet de l'ouvrage . Je pense bien
comme lui , qu'on ne peut pas toujours tout traduire
, et qu'il faut bien tâcher de regagner d'un
côté ce qu'on est forcé de perdre de l'autre . Sûrement
la mot- à - mot est la mort d'une traduction en
2
vers ;
( 357 )
vers ; mais il est nécessaire de bien s'expliquer sur
ce qu'on entend par le mot - à - mot .
Ce qui caractérise un écrivain n'est pas seulement le
fonds de ses pensées et l'ordre dans lequel elles s'enchaînent
; c'est dans les tours de phrase , dans le mouvement
, dans la nuance souvent fugitive de l'expression
, dans la place même des mots , que se trouvent
cachés , non- seulement les plus grands artifices du
style , mais aussi ces principes délicats de l'harmonie
générale d'un dessin savant . A mesure qu'on
étudie les grands modeles , on voit , comme un ancien
rhéteur le disait d'Homere , que vouloir leur
enlever un trait , c'est vouloir arracher un clou de
la massue d'Hercule . Pour peu qu'on les altere ,
on les dénature ; et plus on les suit pas à pas , plus
aussi l'on peut se flatter de les atteindre . Il y a pour
ainsi dire un mot - à - mot de l'image , du sentiment
du mouvement poëtique , auquel il faut s'attacher .
fidellement , si l'on veut donner quelque chose de
plus que la tapisserie à l'envers de Themistocle .
La paraphrase est pire encore . Quand on ajoute
des beautés à des beautés , comme Virgile l'a souvent
fait en imitant Homère , ce n'est point une
paraphrase , c'est des créations sur un fond donné .
Mais quand on délaie , comme le tradncteur du
Tasse , des choses qui n'ont d'effet que par leur
rapprochement ; quand on met des vers vides et
vagues , des nuga sonora à la place de ces vers pleins
de force et de rapidité , dont le caractere et la vie
sont dans la précision , l'on fait à- peu-près ce que
vous avez entendu faire souvent aux gens qui veulent
expliquer et développer les bons mots .
Tome XX . B b
1
( 358 )
Turgot , qui au milieu des affaires se délassait en
cultivant toutes les sciences et toutes les parties de
la littérature , s'était fait sur l'art de la traduction
des idées toutes contraires à celles du citoyen.
Lormian. Il croyait que la meilleure était la plus
fidelle , et que la plus fidelle devait avec du soin
devenir la plus élégante. Il prouvait facilement par
les exemples , que les traductions infidelles sont encore
mauvaises sous presque tous les autres rapports . C'est
dans ces principes qu'il a fait en prose celle des idylles
de Gessner et de plusieurs morceaux de poésies
Erses ; et c'est - là sans doute ce qui leur a conservé
dans notre langue cette teinte originale qui ne fait
pas la moindre partie de leur charme .
Les auteurs du Magasin Encyclopédique viennent
de publier un fragment considérable d'une traduction
des Géorgiques qu'il avait commencée dans
le même esprit . Celle- ci est en vers ; et Turgot y
lutte à la fois contre Virgile et contre Delille .
J'avoue franchement qu'il me paraît quelquefois
égaler au moins le dernier ; sans quelques imperfections
de pure fabrique , je pense qu'il l'égalerait
presque toujours ; et ce qui n'est pas douteux , c'est
qu'il a suivi de bien plus près l'original . Je ne puis
me refuser au plaisir de vous en rappeller quelques
vers , dont l'effet tient sur-tout à cette fidelité rigoureuse
que le traducteur s'était imposée . Il semble
que ce soit elle qui l'ait rendu grand poëte ; du
moins ne l'a- t-il été nulle part ailleurs au même degré .
Quid tempestates autumni et sidera dicam ? etc.
Rappellerai -je ici l'automne et les tempêtes
Que les astres douteux balancent sur nos têtes ,
( 569 )
Lorsque déja moins longs , les jours sont moins ardens
Tremblez alors ; tremblez , quand l'humide printems
Fond sur les épis verds , dont les bulles naissantes
Déja s'enflent de lait sur leurs tiges flottantes .
J'ai vu dans l'instant même où le cultivateur
Livrait ses champs dorés au fer du moissonneur ;
Tous les vents soulevés dans leur horrible guerre ,
Disperser jusqu'au chaume arraché de la terre ,
Et des moissons , au loin , dans les airs obscurcis
Lancer en tourbillon les fragiles débris .
"
Souvent de toutes parts d'innombrables nuages
S'étendent ; leurs flancs noirs gonflés par les orages
Se déchargent soudain d'un immense amas d'eaux ;
Le ciel fond en torrens. Les boeufs et les travaux ,
Les trésors des guerets sont noyés sous les ondes :
Tout déborde ; les lacs , les rivieres profondes ,
Qui roulant à grand bruit jusqu'aux gouffres amers ,
Font reculer du choc et bouillonner les mers.
Le roi des Dieux lui - même , assis sur la tempête ,
Balance au haut des airs sa foudre toute prête ;
La terre en a tremblé jusqu'en ses fondemens ;
Les animaux ont fui ; des peuples pâlissans
Les coeurs sont consternés d'effroi. Le Dieu terrible
Frappe d'un trait brûlant la cime inaccessible
De Rhodope ou d'Athos . Les vents plus irrités
Déchirent l'air ; l'eau tombe à flots précipités ;
De sifflemens aigus les forêts retentissent ;
Et les rives , au loin , les montagnes gémissent.
Vous voyez , mon ami , que le mouvement est
par-tout celui de Virgile ; qne les coupes de vers ,
les images , l'harmonie , quelquefois même les mots ,
se correspondent dans l'original et dans la traduction
, avec la plus étonnante exactitude . Aussi ,
Bb 2
( 360 )
jamais on n'a fait mieux sentir en français la maniere
du počte latin ; cette richesse et ce naturel d'expression
, ce mélange de force , de précision , d'éclat
er de charme qu'il ne partage qu'avec le seul Racine .
Fond sur les épis verds dont les bulles naissantes
S'enflent déja de lait sur leurs tiges flottantes .
Ne croit-on pas entendre Virgile ? Comme l'intérêt
doux et tendre que ce poëte sait attacher à tout,
perce à travers la simple description , des jeunes
grains qu'un suc laiteux commence à gonfler?
Souvent de toutes parts d'innombrables nuages
S'étendent :
Quelle immensité ! quel entassement dans ce vers !
comme il embrasse et presse tout l'horison !
Le collecta ex alto nubes n'a de supériorité que
par celle de la langue. Ex alto ajoute cependant
quelque chose , m
Se décharge soudain d'un immense amas d'eaux ,
est au dessus de l'original . Le diluit rejeté à l'autre
vers est bien rendu par tout déborde ; que le traducteur
y rejette également : les trois vers qui suivent,
sont de la plus grande beauté .
Ipse pater media nimborum in nocte , corrusca
Fulmina molitur dextrâ .
Quelqu'admirable que soit ici Virgile , Turgot
l'égale .
Des peuples palissans ,
Les coeurs sont consternés d'effroy :
Vous croyez toujours lire le latin . Même marche ,
( 361 )
même
coupe , mêmes effets : cela devient encore plus
sensible dans ces vers :
Le Dieu terrible
Frappe d'nn trait brûlant la cime inaccessible
De Rhodope ou d'Athos . Les vents plus irrités
Déchirent l'air ' : l'eau tombe à flots précipités .
L'ingeminant austri , et densissimus imber a peut - être
moins de mouvement .
De sifflemens aigus les forêts retentissent ;
Et les rives au loin , les montagnes gémissent .
La coupe et le balancement du dernier vers sont
d'une grande beauté ; l'harmonie du tout est parfaite
; il n'y a que la précision du vers où Virgile
a resserré ces diverses impressions qui puisse le
mettre au- dessus :
Nunc nemora ingenti vento , nunc littora plagunt.
On dit que le citoyen Lormian se propose de
traduire Homere. Mais je le préviens que s'il fait
cette traduction comme celle du Tasse , cela lui,
réussira beaucoup plus mal encore . Les anciens ont
une maniere qu'on ne sent bien qu'après un long
commerce avec eux. Il ne suffit pas d'entendre leur
langue ; il faut avoir réfléchi long - tems sur le caractere
des impressions qu'on reçoit dans leur lecture
. Chez les modernes , les moyens de l'art sont
plus apparens et plus sensibles ; chez les anciens ,
ils sont cachés plus profondément dans le dessin de
l'ouvrage et dans le mécanisme du style. Homere
est sur- tout remarquable par cette maniere de négliger
des beautés qui se présentent d'elles - mêmes ,
afin de mieux déguiser l'artifice des autres , afin
Bb3
( 362 )
J
sur-tout de leur conserver cette couleur native et
cet air spontanné qu'on ne retrouve aussi purs dans
aucun autre écrivain . Ce qu'on peut se permettre
d'ajouter , de retrancher , de corriger en le traduisant
, n'est donc pas facile à déterminer , même
avec beaucoup de talent et de tact : et l'art de compenser
par plus de richesse ou d'éclat dans l'expression
, ce qu'on perd en harmonie , en souplesse ,
en charme continu de langue , l'art plus difficile
d'allier l'élévation , la hardiesse , la chaleur , le
mouvement que nous exigeons toujours dans nos
vers , à la simplicité souvent naïve , au naturel heureux
, à la libre abondance qui caractérisent particulierement
le pere de la poésie , demandent plus
de tems et de méditation pour préparer le travail ,
que le citoyen Lormian n'en met d'ordinaire , ce
me semble , à l'achever.
f
Mais cet objet nous entraînerait dans une longue
discussion ; et je m'apperçois que j'ai passé de beaucoup
les bornes d'une lettre.
Je finis , etc. etc.
Ge 4 pluviose , an 4º . de la République.
F
( 363 )
SCIENCES.
Essais de physique par M. A. PICTET; tome [ er. 1790.
A Geneve.
com
In-8° . de 212 pages , avec une planche ;
at se trouve à Paris , chez CUCHET , libraire ,
Serpente.
rus
Il n'est jamais trop tard pour annoncer de bons
ouvrages de sciences. La mode n'exerce pas sur eux
son bizarre empire. Rompons sur cet excellent volume
un silence que la continuité et la rapidité des
courans de la révolution ont seules occasionné .
L'auteur prévient que plusieurs des idées générales
qu'il expose sur le feu dans son Ier . chapitre ( 1790 )
sont analogues à celles qu'a développées , dans son
Traité élémentaire de chimie , un savant Français dont la
hache des factions a tranché le jours , parce qu'il semblait
que l'amour des richesses l'avait associé aux traitans
. Mais Pictet , atteste ses illustres amis les Saussure ,
les Sennebier , qu'il les avait fait connaître deux ou
trois ans avant la publication de l'ouvrage de Lavoisier.
L'exposé de ses travaux prouvera contre l'opinion
du plagiat , au moins , autant que ces témoignages.
L'introduction de ce volume , consacré tout entier
au feu , ou à la chaleur et à la lumiere , s'ouvre par
la distinction des quatre états dans lesquels le feu
s'offre à nous , soit que le feu soit considéré comme
une substance , soit qu'on ne le suppose qu'un simple
mouyement opéré dans la matiere .
Bb 4
( 364 )
Pictet penche pour le premier sentiment ; et en
cela , il s'accorde parfaitement avec de Saussure ,
Lavoisier et les autres chimistes français . Il a fegardé
le feu comme l'agent universel dont la puissance
modifie la loi d'affinité qui tend à unir les molécules
de la matiere pour en former des aggrégés . En supposant
dans cette analyse le mot calorique , substitué
par l'école française à ceux de feu , de chaleur et
de fluide igné , on pourra adapter les expériences de
Pictet aux découvertes modernes .
Le feu thermométrique , ou le calorique libre , ou la
chaleur , est le feu libre , ou développé par une
cause quelconque , se répandant autour d'un foyer ,
ou centre , pénétrant les corps et augmentant leur
volume ; ce qui a fait construire les thermometres .
Dans cet état , le feu tend continuellement à se mettre
en équilibre , comme les fluides. Cet équilibre porte
le nom de température ; et Pictet donne celui de tension
à la tendance qu'a le feu à abandonner un corps qui
en est pénétré abondamment pour se porter vers un
autre qui en est dépourvu .
La tension est en raison directe de la densité d'un
corps , et inverse de la chaleur spécifique , c'est- à- dire
de la faculté plus ou moins grande pour le contenir
ou le retenir. Cette chaleur spécifique est le second
état du feu ; c'est la capacité , ou mieux encore , c'est.
l'affinité de ce corps avec le feu , mais affinité de
cohésion , non l'affinité chimique ou élective . - Une
éponge seche , du papier brouillard et un bois poreux
, chacun du poids d'une livre , soient plongés
au même instant dans l'eau . Le tems qu'ils mettront
à s'humecter complettement sera la mesure de leur
( 365 )
affinité respective avec l'eau ; et ils suivront cet ordre ,
le papier brouillard , l'éponge et le bois . A température
égale , les chaleurs spécifiques de divers corps
sont en raison directe de leur affinité avec la chaleur.
La chaleur latente de Black est le troisieme état du
feu ; c'est la chaleur modifiée par l'état particulier
d'aggrégation des molécules d'une substance qui
passe de la solidité à la fluidité , et ensuite à la
fluidité élastique . Pictet l'appellerait volontiers chaleur
de liquidité ou de vaporisation , comme on dit , eau
de cristallisation .
Enfin , le feu existe intimement et chimiquement
combiné dans les corps dont il forme un des principes
constituans : c'est alors le feu principe ou combiné
que l'on a souvent confondu avec la chaleur
latente.
Après la distinction et l'exposition de ces quatre
états du feu , l'auteur rappelle que la lumiere existe
quelquefois sans chaleur , telle est celle de la lune ;
et que la chaleur existe aussi quelquefois sans lumiere
. Il trouve cependant de l'analogie entre ces
deux substances ; il observe ensuite que le feu agit
dans un plan horisontal , comme toutes les émanations
qui tendent du centre à la circonférence , c'est - àdire
en raison inverse des quarrés des distances .
J
Ici commence la suite des expériences ingénieuses
de notre physicien , et nous devons rappeller à
nos lecteurs combien la ville de Geneve a bien
mérité de la physique par les travaux de ses citoyens
. Les connaissances météorologiques y ont
reçu un grand degré de perfection. A la vérité , le
voisinage des plus hautes montagnes de l'Europe a
T
( 366 )
1:
favorisé leur travail ; mais aussi quelle sagacité ,
quelle patience , quel courage n'ont -ils pas développés
dans ces recherches ! Revenons à Pictet. Il
voulut s'assurer d'abord si le feu avait une tendance
à se mouvoir de bas en haut , comme les anciens
l'avaient cru , et comme nos sens nous engagent à le
croire. Deux thermometres placés aux bouts d'un
tube de verre de 44 pouces de longueur , et communiquant
par un cylindre de cuivre de quatre lignes
de diametre renfermé dans ce tube que l'on pouvait
vider d'air , lui ont appris par la comparaison des
tems employés à les échauffer , et ensuite à les laisser
refroidir , que cette tendance est réelle , ou que le
feu y est plus léger qu'un autre fluide éthéré dans
lequel il nage , ou enfin qu'il est essentiellement
léger .
Pour échauffer le cylindre de laiton , Pictet faisait
porter sur un espace de 2 pouces , situé au milieu
du tube , le cône de rayons solaires rassemblés par
une lentille d'un pied de diametre et de 19 pouces
de foyer, Malgré la forte chaleur ( 39 degrés ) qu'éprouvait
la barre de cuivre à l'endroit auquel répondait
le foyer de la lentille , on n'observait après
le refroidissement aucune des couleurs qui naissent
à la surface du cuivre , et des autres métaux quand
ils sont exposés dans l'air à un degré de chaleur pareil.
Ces couleurs viennent donc d'un commencement
de combinaison du métal avec l'air ambiant
(avec l'oxygene , ce qui forme une combustion ) : elle
n'avait pas lieu dans les expériences de Pictet où l'air
était supprimé.
Le physicien s'assura ensuite , par le moyen de
( 367 )
deux miroirs concaves et d'un matras rempli d'eau
bouillante , que la chaleur sans lumiere était susceptible
de réflexibilité , comme la lumiere ; qu'elle avait
aussi la propriété commune avec elle d'être absorbée
par les corps nóirs . ( Ce fut à l'aide d'un thermometre
d'air que ces expériences furent faites , parce que lcs
autres n'ont pas une aussi grande sensibilité . ) Il observa
ensuite que de deux surfaces blanches , celle
qui était polie réfléchissait plus efficacement la chaleur
que celle qui était terne ; que les corps noirs transmet
taient mieux la chaleur que les autres corps ; que
le verre , même transparent , interceptait puissamment
la chaleur.
Ce n'était pas assez d'avoir vérifié la réflexibilité de
la chaleur , Pictet voulut connaître si elle jouissait ,
comme la lumiere , de la refrangibilité ; mais il n'en
obtint aucun signe avec des lentilles de verre . Il
augure cependant qu'attendu la difficile préméabilité
du verre par le feu on obtiendrait un résultat plus
satisfaisant avec des lentilles métalliques.
Les deux miroirs concaves et un boulet échauffé ,
presqu'à l'incandescence , lui servirent à démontrer
que la vitesse du feu rayonnant dans l'air est aussi
rapide que celles du son ou de la lumiere ; mais que
la chaleur propagée , ou qui s'introduit dans les corps,
est plus lente à les pénétrer .
Les miroirs de verre sont de beaucoup moins actifs
pour faire ces expériences , que ceux de métal ,
ou même de plâtre doré ; ce qui prouve que les miroirs
de verre ne réfléchissent point les rayons par
leur surface antérieure , mais par la surface métallique
dont ils sont revêtus par derrière.
( 368 )
Par la substitution d'un matras plein de neige au
boulet chauffé , entre deux miroirs concaves d'étain ,
placés à dix pieds et demi l'un de l'autre , notre
auteur, apprit que le froid se réfléchissait comme
la chaleur . Mais ce phénomene qui paraissait donner
de l'action à une négation ( au froid ) se réduit par
le raisonnement à une nouvelle preuve de la réflexibilité
de la chaleur . En effet , la neige n'est pas
active dans cette expérience ; c'est le thermometre
qui joue relativement à elle le même rôle que le
boulet échauffé jouait précédemment vis - à - vis de
Iui . Le thermometre , par la réflexion , s'enrichissait
de l'excès de chaleur du boulet : ici la neige acquiert
le surplus de la chaleur du thermometre relativement
à elle .
un
Pour connaître les propriétés de la transmission
de la chaleur au travers de différens fluides élastiques
et dans le vide même , Pictet employa un
très-grand ballon renfermant un thermometre ,
hygrometre , un électrometre , et une éprouvette
ou manometre . Il échauffait le thermometre placé
au centre du ballon , sans réchauffer sensiblement
le fluide dont le ballon était rempli , par la chaleur
de deux bougies que réfléchissaient deux miroirs
concaves. L'emploi des bougies était fondé sur l'égalité
de chaleur qu'elles fournissent pendant la combustion.
Ses expériences avec la boule du thermometre
noircie et non noircie lui donnent lieu d'observer
que la lumiere a quelqu'influence sur la boule noircie ,
et de rappeller que les thermometres à esprit de vin
coloré en rouge foncé , ne sont d'accord avec ceux à
( 369 )
mercure que pendant la nuit , tandis qu'ils se tiennent
plus haut pendant le jour , et même de dix degrés
quand ils sont exposés aux rayons immédiats du
soleil.
metre .
-
Le physicien génevois trouva que les parois du
ballon interceptaient environ les de l'émanation
calorifique , qui parviendrait sans elles au thermo-
Il attribue à l'inertie du mercure dans '
le thermometre , la longueur du premier intervalle
de tems , soit de l'échauffement , soit du refroidis
semen , plus grande que celle de l'intervalle second
et des suivans : effet observé par Muschembrock dans
Dans le vide humide , la marche
ses pyrometres .
de l'hygrometre fut telle qu'on aurait pu la prẻ-
voir d'après les expériences de Saussure . Le vide
humide était moins bon conducteur que le vide
sec . Dans le vide humide et dans le vide rempli
de vapeurs d'éther , la durée de l'échauffement fut
à-peu - près la même ; mais celle du refroidissement
a été d'un quart plus longue dans le vide éthéré.
-L'échauffement a été plus prompt d'un tiers dans
le vide électrisé , que dans celui qui ne l'était pas :
mais lorsqu'on a isolé les bougies , la différence
s'est trouvée en sens contraire.
\
y
-
1
Le
Le chap. VII est consacré aux expériences relatives
à la vaporisation et à l'hygrométrie .
ballon étant vide d'air et saturé de vapeur aqueuse ,
l'hygrometre marquant 98 ( humidité extrême ) fut
transporté dans un appartement où le thermometre
était à zéro , c'est-à-dire 4 degrés plus bas que dans
le premier. Après l'intervalle d'une seule minute la
vapeur se déposa en rosée et en gouttes concretes
( 370 )
་
•
du côté qui répondait à la croisée . Alors l'hygrometre
marcha rapidement vers la sécheresse ; mais il remonta
à l'humidité quand l'intérieur du ballon fut
descendu à zéro . L'expérience inverse donna un résultat
analogue . Avant le transport , le feu et le
cheveu retiennent toute l'eau. A l'arrivée dans l'endroit
froid , le feu se porte hors du ballon , dépose,
la vapeur sur les parois , et l'hygrometre va au sec
à cause du départ de la vapeur qui l'humectait. Cet
instrument en reprend ensuite quand le feu vaporise
l'eau qui excede la rosée , et il va à l'humidité extrême.
- Le froid de la croisée détermine le dépôt de la
rosée , et c'est aussi lui sans doute ( et non la lumiere )
qui détermine le côté du vase sur lequel se forment
les végétations salines .
Les caves et les souterrains qui ont une certaine
profondeur sont en général secs en hiver et trèshumides
en été . ': L'atmosphere d'été est plus
chaude que la terre , et le feu se meut de haut en
bas dans les premieres couches du sol avec l'eau
qu'il charrie . Il la dépose sur ses couches successivement
à mesure qu'il les pénètre et qu'elles sont plus
fraîches . Les caves se chargent ainsi d'humidité jusqu'à
une certaine profondeur. La marche du feu pendant
l'hiver est inverse , et la sécheresse est produite .
Le maximum de sécheresse des caves est donc au
printems , et le minimum en automne.
Le rédacteur pense que cette explication doit s'appliquer
aumouvement de fermentation qu'éprouvent
les vins au printems , et non à la prétendue sym
pathie avec la floraison de la vigne .
De tous ces faits , Pictet conclut avec raison que
( 371 )
་
le feu est l'agent unique de l'évaporation , et non
l'air agissant comme dissolvant chimique .
On trouve dans le chap . VIII les résultats des
expériences faites par ce physicien pour connaître
la température de l'air à différentes hauteurs. Il observa
à chaque instant du jour , 1 ° . un thermometre
suspendu à un mât isolé de 75 pieds de hauteur ;
2º . un second fixé à 5 pieds de terre ; 3º . enfin , un
troisieme couché sur la terre avec sa boule enterrée .
Au haut du mât , l'augmentation et la diminution
de la chaleur suivaient la marche la plus uniforme ;
là , les termes les plus extrêmes de la chaleur et du
froid étaient les plus rapprochés . Le thermometre
placé à l'ombre à 5 pieds de terre avait une marche
qui s'accordait le mieux avec celle du plus élevé ;
leurs hauteurs absolues étaient semblables entre
9 heures du matin et 3 heures après midi , quoiqu'il
fût à l'ombre et le supérieur au soleil . -La plus
grande fraîcheur précede immédiatement et accompagne
le lever du soleil ; la plus grande chaleur est -
ordinairement vers 3 heures du soir. Les vents alterent
la marche du thermometre ; un nuage qui cache
le soleil les fait descendre subitement , et leur marche
n'est jamais plus réguliere qué dans les jours d'automne
qui sont calmes et uniformément couverts.
Voici une anomalie surprenante dans la marche
composée des thermometres supérieur et de 5 pieds .
Ils sont d'accord environ 2 heures après le lever dusoleil
. A mesure que le soleil s'éleve , le thermometre
inférieur s'échauffe - relativement au supérieur : leur
plus grande différence est à 3 heures du soir d'environ
a degrés , dont l'inférieur est plus élevé . Le
1
1
( 372 )
maximum dépassé , ils se rapprochent , s'atteignent
quelque tems avant le coucher du soleil , et se dépassent
dans le sens opposé. L'inférieur se tient alors
plus bas que le supérieur : la différence augmente
rapidement dès que le soleil est couché ; elle va enfin
jusqu'à 2 degrés , et quelquefois davantage , vers la
'fin du crépuscule du soir . La différence persiste pendant
la nuit et pendant le crépuscule du matin ; mais
quelque tems après le lever du soleil ils commencent
à se rapprocher pour s'atteindre , et se croiser environ
2 heures après.
Un brouillard qui n'atteint que le haut du mât ,
sans descendre à terre , éleve le thermometre supéricur
de o . 7 de degrés .
DE Luc a observé dans la mesure des hauteurs
par le barometre , que les observations du lever du
soleil et de 3 heures du soir ne pouvaient cadrer
avec ses regles les premieres donnaient constamment
les hauteurs trop petites , et les dernieres , pour
l'ordinaire , trop grandes ; en voici la raison : l'observation
du thermometre à 5 pieds de terre , faite .
par les Géodésiens , leur donne l'air plus froid qu'il
ne l'est réellement , car à 70 pieds il est plus chaud ;
quelquefois de a degrés , comme on l'a dit plus
haut. La correction soustractive de DE LUC est alors .
trop forte , et les hauteurs sont jugées trop petites .
Le contraire a lieu au maximum de la chaleur
diurne , et l'effet est inverse . DE LUC a donc eu .
raison de proposer , comme la plus favorable à l'exactitude
des observations barométriques , la cinquieme
partie du tenrs que le soleil demeure sur l'horison ,
celle où les deux thermometres se croisent ; mais
xxxm
----
I
il
( 373 )
il faut que le thermometre soit placé à l'ombre .
La température moyenne des 24 heures d'une
journée d'été au mois d'août , déduite de 48 observations
, à l'ombre et à 5 pieds de terre , a été à
Geneve de 16 ° 1. Cette température a été indiquée
par le thermometre à 8 heures du matin , et à
7 heures du soir. Ce serait donc à une de ces
deux époques qu'il faudrait observer , si l'on voulait
connaître , par une seule observation , la température
moyenne des 24 heures d'une journée d'été .
La différence entre l'heure la plus froide et la
plus chaude du même jour fut de 12 8.
-
4
་
•
De semblables observations faites en mars donnerent
pour la chaleur moyenne d'une journée de
printems 58. Cette température fut celle de
8 heures du matin et de 10 heures du soir. La différence
entre les températures extrêmes de cette journée
fut de 7 ° 9.
Le IX . et dernier chap . de ces intéressantes recherches
est consacré à la chaleur produite par le
frottement. Le frottement des corps quartzeux et
de l'acier trempé produit des étincelles dans l'air ,
et seulement une faible lumiere phosphorique dans
le vide . La chaleur excitée par le frottement dans
le vide est plus grande que dans l'air , et beaucoup
plus que dans l'air condensé . Des brins de coton
frottant contre la boule du thermometre produisaient
une chaleur infiniment supérieure à celle des
expériences précédentes .
―
On peut donc conclure de ses résultats que ce
n'est pas l'air qui cause la chaleur dans le frottement ,
que ce n'est pas davantage la dureté des substances ;
Tome XX. C c
1
( 374 )
mais on ne connaît pas encore la qualité des corps
d'où dépend cette production . ( Le rédacteur pense
que c'est la présence ou l'absence d'une affinité
pour l'oxygene. ) - Quant au choc du briquet contre
la pierre ; la présence des étincelles dans l'air est
due à deux causes : 1º . à la dureté de la pierre , qui
détache des parcelles d'acier sous la forme de rubans
; 2 ° . à la combustilité de l'acier qui , porté par
le frottement à une haute température , entre en
combustion , décompose le gaz oxygene , et s'oxide
sous forme de scories , ou d'éthiops noir. - Ces
étincelles , ou cette lueu vive n'a pas lieu dans le
vide , parce qu'il est dépourvu de gaz oxygene .
Ce tome Ier. fait vivement desirer la publication
du II .
ANNONCES.
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Lettres on the subject of the concert ofprinees , etc .; ou lettres
sur la coalition des princes relativement à la France et à la
Pologne . Deuxieme édition ; in - 8° . de 391 pages , avec cette
épigraphe : Facilis est descensus Averni . ( VIRC . ) A Londres ,
chez Robinson-Pater- noster-Row.
-
A Wiew of the United- States of America. etc .; ou tableau
des Etats - Unis d'Amérique , depuis 1787 jusqu'en 1794 ,
composé d'après des documens authentiques . Par TENCH
COXE de Philadelphie , commissaire du revenu public.
A Philadelphie et à Londres , chez Johnson . 1795 .
-
Nous donnerons dans nos prochains numéros quelques
morceaux de ces ouvrages intéressans .
1
( 375 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 8 décembre 1795 .
AUJOURD'H
UJOURD'HUI à midi , les deux chambres de la législature
des Etats -Unis se sont assemblées dans la salle du congrès
, et le président Washington leur a adressé un discours ,
dans lequel il fait un tableau de la situation politique actuelle
des Etats -Unis .
Il est maintenant au choix des Etats - Unis de terminer
la guerre avec les tribus ennemies des Indiens du
N. O de l'Ohio . Il a déja un traité provisoire conclu entre
le commandant de l'armée américaine et les Indiens . Les
Creeks et les Cherokées , les seuls Indiens des tribus du
Midi qui eussent attaqué les frontieres des Etats - Unis , ont
ratifié depuis peu leurs anciens traités avec la république .
Cependant la perspective flatteuse qu'offrait ce pays s'obscurcit
de nouveau par une suite des assassinats qu'on dit
que quelques habitans de la Georgie ont commis sur des
partis de chasseurs Creeks ; mais des mesures ont été prises
pour prévenir ou adoucir les suites funestes et ordinaires
de pareils outrages , et l'on peut espérer que les hostilités
pourront être prévenues.
" L'empereur de Maroc a reconnu le traité fait avec son
pere. L'agent américain à Alger a écrit que les conditions
du traité conclu avec le dey et la régence du pays , ont
été stipulées de maniere à faire espérer une prompte paix .
Cc &
( 376 )
1
,, Les derniers avis de Madrid apprennent que l'envoyé
près de ce cabinet a reçu l'assurance positive que la négociation
serait bientôt terminée à la satisfaction des Etats - Unis .
( Cette négociation a sur-tout pour objet la navigation du
Mississipi et la liberté de construire des vaisseaux de ligne . )
On apprend qu'elle vient d'être terminée à Madrid .
Enfin , le président a notifié au congrès qu'il a été něgocié
un traité d'amitié , de commerce et de navigation avec
la Grande -Bretagne ; il le prévient qu'il a été d'avis de
consentir à sa ratification , à une condition qui excepte une
partie des articles ; lui président a ajouté sa sanction , et
l'on attend le résultat du côté du roi de la Grande - Bretagne
.
La situation intérieure des Etats-Unis , ajoute Washington ,
ne nous présente pas moins de justes sujets de contentement
et de satisfaction , que leurs relations extérieures : tandis que
plusieurs des nations de l'Europe se sont vues entraînées
avec leurs possessions américaines , dans une querelle plus
ruineuse , plus sanglante et plus désastreuse que , jamais ; où
les maux d'une guerre étrangere ont été encore aggravés
par des convulsions et des insurrections domestiques ; où plusieurs
des arts les plus utiles à la société ont été presque
entierement découragės , où la disette des subsistances a ajouté
un nouveau surcroît à toutes les autres calamités : tandis que
l'espoir même du retour de la paix et du repos est encore
empoisonné par le sentiment des charges énormes qui pesent
de plus en plus sur toutes les branches de l'industrie , et
menacent d'entraver tous les ressorts futurs du gouvernement
; notre patrie , par une faveur du ciel , et un bonheur
spécial qui présente le contraste le plus frappant , n'a cessé
de jouir d'une tranquilité générale . - Notre agriculture ,
notre commerce , nos manufactures sont plus florissans que
jamais ; si notre commerce a éprouvé quelques entraves ,
nous avons fait les plus fortes remontrances pour les faire
9
( 377 )
cesser , et elles seront d'ailleurs surabondamment compensées
par les avantages multipliés que nous promet notre neutralité
. Notre population s'accroît avec une rapidité qui surpasse
tous les calculs , augmente en proportion notre force
et nos ressources , et garantit notre future sécurité . De toutes
parts , l'union présente les signes d'une amélioration rapide
et variée , et avec des charges si légeres qu'à peine elles
sont senties , avec des ressources entierement proportionnées
aux besoins pressans , avec des réglemens fondės sur les
vrais principes d'une liberté raisonnable ; enfin , avec des lois
douces et salutaires : est- ce trop dire , que notre pays offre
le spectacle d'un bonheur national , qui , si jamais il a été égal ,
n'a du moins jamais été surpassé ?
, Après ces réflexions , Washington recommande au congrès
de s'occuper de l'état militaire des Etats -Unis , qui lui
semble devoir être augmenté . Il appelle également son attention
sur la milice , et l'invite à rechercher les imperfections
que l'expérience peut avoir fait découvrir dans le systême
actuel .
,, Il demande s'il ne conviendrait pas de prendre des
mesures pour augmenter les fonds destinés à la liquidation
de la dette publique , et annonce qu'on mettra sous les yeux
du congrès l'état des revenus , celui des sommes empruntées
et remboursées conformément aux différens actes , et celui
des sommes nécessaires pour le service de l'année prochaine
. ,,
Washington termine son discours par cette observation .
La modération dans la discussion des matieres importantes
qui seront soumises à votre examen dans le cours de cette
session , et les égards mutuels qu'on se doit lors même qu'on
differe d'opinion , sont trop nécessaires pour la paix , le
bonheur et le bien de notre patrie , pour que je me permettre
de vous les recommander. " ,
Cc 3
( 348 )
k
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 janvier 1796.
Le roi de Prusse vient d'effectuer la prise de póssession
de la partie de la Pologne qui lui est écnue
en partage . Douze mille hommes de ses troupes ,
accompagnés d'une nombreuse artillerie , sont entrés
le 9 dans Varsovie . On dit que quelques acclamations
se sont fait entendre . Cependant les précautions
que l'on a cru devoir prendre n'annonceraient
pas que les Prussiens fussent bien sûrs de la disposition
des esprits en leur faveur. Les armes qu'à son
départ le général russe avait fait restituer aux habitans
de Varsovie , leur sont enlevées . On leur a ordonné
de les remettre eux-mêmes ; et l'on a promis
aux dénonciateurs qui feraient connaître ceux qui ne
se soumettraient pas promptement à cet ordre , une
récompense de 50 ducats et le secret . Une garde de
2,000 hommes est continuellement sur pied pour épier
et comprimer les moindres mouvemens ; non - seulement
les voies de fait , mais même des paroles
insultantes , ou des murmures contre des détachemens
, ou des individus de cette garde feraient des
délits graves que l'on punirait séverement ; une proclamation
en a averti les habitans de Varsovie , ce
qui pourrait faire croire qu'ils n'avaient pas observé
envers les soldats de Frédéric - Guillaume les égards
que les lieutenans de ce prince ont annoncé leur
appartenir.
On introduit la langue allemande dans la gestion
1
( 379 )
des affaires et dans l'administration de la justice . Cette
innovation doit éloigner des places et des tribunaux
ceux des Polonais nés ou élevés dans la classe qui y
était ordinairement appellée ; car dans cette classe
la langue allemande est généralement ignorée .
La perception des douanes , accises et droits
publics va être réglée sur le pied prussien , et dėja
le conseiller - privé , Brietzenstein , à qui cette administration
doit être confiée , est arrivé à Varsovie .
La portion que la Prusse vient d'acquérir par le
nouveau partage , a reçu le nom de Prusse septentrionale.
On calcule que cette portion , avec l'ancien
démembrement , connu sous le nom de Prusse occiden
tale et celui de Prusse méridionale , forme une étendue
de pays de 2684 lieues carrées , et contient
2,648,000 ames .
Quelques jours avant l'entrée des Prussiens à Varsovie
, les Autrichiens avaient fait la leur dans Cracovie.
Il paraît que dans cette derniere ville on est
mieux préparé , ou naturellement plus docile au joug
que dans la premiere . Le magistrat en corps , les
fonctionnaires publics , les négocians et tous les corps
de métier ont été , drapeaux déployés , et au son de
la musique , à la rencontre des troupes de l'empereur.
Le soir , des illuminations ont célébré l'événement
de la journée. De si lâches flatteries ne sont pas
propres à entretenir , à enflammer l'intérêt que les
amis de la liberté ont pu prendre au sort des Polonais.
Le prince Repnin est commandant- général de la partie
de Pologne échue à la Russie . On sait que l'impératrice
a fait confisquer les biens de plusieurs seigneurs polonais
C/c 4
( 380 )
ratrice a
qui avaient pris part à l'insurrection de Kosciuszko : le
comte Oginski , l'un des plus riches seigneurs de Pologne ,
qui s'était retiré à Vienne au commencement de l'insurrection
, a vu ses immenses biens confisqués , parce que son
neveu qu'il avait laissé à la tête de ses affaires a fourni quelques
mille paysans à l'armée insurgente de Lithuanie . L'impé ·
fait don au prince Repnin des terres du comte
Oginski , qui par là s'est vu dépouillé de toute sa fortune ,
qu'on évalue à plus d'un million de florins par an . Il a
écrit de Vienne au prince Repnin , pour lui exposer le
triste sort auquel il se trouverait réduit si cette confiscation
devait subsister. Le prince lui a répondu de Grodno :
Il est vrai que l'impératrice m'a mis en possession de
VOS terres ; mais vous en tirerez les revenus
durant. Je me flatte que ma donatrice ne désapprouvera pas
que j'en agisse ainsi envers un ancien ami . "
votre vie
Vous avez pleuré la Peyrouse . On prétend ici avoir
des nouvelles de ce savant et intrépide voyageur. On
dit que l'Astrolabe , vaisseau sur lequel il s'était embarqué
, mouilla en 1794 dans une baie de l'isle de
Java ; que là il fut instruit de la révolution française ;
qu'à l'occasion de cet événement , des querelles et
des rixes sérieuses s'éleverent parmi les gens de son
équipage , et que les Hollandais , dans les possessions
desquelles ils se trouvaient , prirent prétexte
de ce désordre pour faire prisonnier l'équipage , et
s'emparer des cartes et journaux de la Peyrouse . On
ajoute que le gouvernement a donné les ordres les
plus précis aux commandans des colonies hollandaises ,
nouvellement conquises , de prendre toutes les mesures
possibles pour que rien ne soit distrait de ces
précieux manuscrits .
1
1
( 381 )
De Vienne , le 21 janvier.
L'arrivée de la fille du dernier roi des Français
dans cette capitale a précédé de quelques jours celle
du général Clairfayt . Ces deux personnages ont partagé
la curiosité du public et les attentions de la
cour. Mais l'on doit croire que le moins important
n'a pas fait le moins de sensation chez un peuple ,
accoutumé à plus de respects , à plus d'hommages
envers ceux que le hasard de la naissance a placés
dans les premiers rangs de la société , qu'envers
ceux qui ne lui offrent d'autres titres de recomman-¸
dation que de grands talens ou de grandes vertus.
Cependant l'empereur a daigné descendre des hauteurs
de l'étiquette autrichienne en faveur d'un général
, à qui il avoue , dans un rescrit adressé à la
diete de Ratisbonne , que l'Allemagne doit son salut.
Accompagné de son frere l'archiduc Charles , il lui a
fait une visite d'une demi- heure , et des courtisans
n'ont pas manqué de penser et de dire que par cette
démarche seule les services de Clairfayt étaient
payés . Mais il paraît que François II ne se croit pas
quitte encore envers ce général . Il doit lui donner ,
dit - on , avant son départ , le ruban à quatre rangs
de brillans de la grand'croix de l'ordre de Marie-
Thérese , dont le maréchal Laudhon avait été décoré.
Ces hochets fastueux , témoignages équivoques de
bienveillance de la part d'un seul homme , valent - ils
la simple branche de laurier qui dans les républiques
est le gage de l'estime et de la reconnaissance de
toute une nation ?
( 382 )
On continue toujours ici avec une grande activité
les préparatifs d'une nouvelle campagne. Les ressources
connues pour faire face aux dépenses qu'ils
occasionnent sont épuisées . Nos têtes financieres se
tourmentent pour en trouver d'autres . Voici celles
que l'on a découvertes en dernier lieu , et qu'on suppose
devoir être abondantes . C'est au clergé qu'on
demande d'abord des sacrifices . Il a été fort empressé ,
et il l'est encore , à souffler le feu de la guerre . Il
ne lui a fallu que des intrigues et des déclamations ;
pour l'alimenter , il faut de l'argent. Nous douterions
qu'il se déterminât à en fournir , si sa haine
contre la révolution française ne l'emportait encore
sar sa cupidité . Quoi qu'il en soit , les prélats en
fonctions payeront 27 pour 100 de leur revenu ; les
évêques , tréfonciers et chanoines , 10 ; et tous les
autres bénéficiers simples , 5. C'est aussi en ne payant
pas ce que l'on doit que l'on veut se préparer des
moyens de dépenses. Ainsi les employés et les pensionnaires
subiront des retenues proportionnelles sur
ce qu'ils ont à recevoir du trésor impérial .
Malgré tant d'efforts extraordinaires , on doute à
Londres et à Pétersbourg du zele de François II , pour
ce qu'on y appelle la cause générale de l'Europe . On
l'accuse de refroidissement , et il n'y a pas de moyens ,
que Georges et Catherine ne croient devoir employer
pour le réchauffer , le ranimer et le retenir dans la
coalition . On ne doit pas s'étonner de leurs soins
à cet égard. On sait en effet que sans le puissant
concours de ce prince , les espérances les plus cheres
qui leur ont mis les armes à la main ne pourraient
jamais se réaliser. L'Angleterte verrait bientôt sans
( 383 )
doute une coalition redoutable se former contre
la domination qu'elle prétend exercer sur les mers ;
et la Russie contre celle qu'elle veut établir dans
les états du grand - seigneur.
ITALIE . De Gênes , le 30 janvier.
Les Corses paraissent supporter très -impatiemment
le joug de l'Angleterre . Il s'éleve journellement des
rixes sanglantes entre les soldats de cette puissance
et les soldats nationaux . Ce n'est qu'avec les plus
grandes précautions que tout ce qui porte l'uniforme
britannique , ou est attaché à la nouvelle administration
, échappe au fer de la haine et de la vengeance
. La cour de Londres est obligée de rappeller
ses régimens , et de les remplacer par des régimens
étrangers à sa solde . Mais cette mesure n'est propre
qu'à ménager le sang anglais ; on ne présume pas
que des troupes nouvelles soient moins maltraitées ,
puisqu'elles auront le même objet à remplir que
celles qui les auront précédées , et qu'elles agiront
au nom du même maître .
Le parlement que l'on avait établi avec tant d'éclat
, et dont on avait fait espérer tant d'opérations
propres à assurer le bonheur et la prospérité du
peuple , a terminé sa session sans avoir pris aucune
résolution remarquable. Il s'est borné à annoncer
que le collège , où les enfans naturels sont entrètenus
aux dépens du public , sera supprimé ; que les
dîmes des évêques seront réduites , et que l'on rouvrira
les universités et les séminaires . Le peuple
paraît attacher une grande importance à ces mesures ,
et en verrait l'exécution avec joie .
( 384 )
1
s'y
Le calme n'est point rétabli en Sardaigne ; chaque
jour , au contraire , la fermentation s'y accroît ,
développe de maniere à en faire présager des suites
funestes . On va même jusqu'à dire qu'il y a un parti
bien pris de se soustraire entierement au gouvernement
piémontais . Nous sommes portés à croire qu'il
y a de l'exagération dans cette nouvelle , d'autant
plus que les troubles actuels n'ont point pour objet
les prérogatives du trône . La question de savoir par
qui les pouvoirs administratifs seront exercés , sous
l'autorité suprême du roi , paraît en être l'unique
cause. Quoi qu'il en soit , l'on ne peut pas douter
que la Sardaigne ne donne beaucoup d'inquiétudes
à Victor- Amédée ; et peut- être ces inquiétudes ne
sont- elles pas étrangeres aux motifs qui peuvent le
porter à rechercher la paix , dont on prétend toujours
qu'il s'occupe . Cependant il en est de beaucoup
plus graves , de beaucoup plus pressans encore ,
auxquels on serait étonné qu'il n'eût pas cédé depuis
long - tems , si l'on ne savait combien de petits intérêts
, de petites passions peuvent aveugler les princes ,
et les éloigner de ce que leur commande le soin de
leur gloire , de leur puissance , et même de leur sûreté
. En se réunissant à la maison d'Autriche , à qui
l'on peut supposer des vues non moins étendues sur
l'Italie , que sur l'Allemagne , n'était- ce pas de la
part de la cour de Turin travailler à se donner quelque
jour un maître , et dès - à-présent un rival capable
de la frustrer de la considération , de l'influence
auxquelles sa position lui permet de prétendre ?
Le ministre d'Espagne dans cette ville a expédié
des couriers extraordinaires à tous les agens diplo(
-385- )
*
matiques de sa cour en Italie . Ce fait rapproché de
quelques autres , tels que l'entrevue des cours de
Madrid et de Lisbonne à Badajoz , les armemens ,
qui loin d'être rallentis , comme ils semblaient devoir
l'être par la paix avec la France , ont dans les ports
espagnols une activité nouvelle , semble confirmer
le bruit déja répandu qu'il est survenu un grand
changément dans le systême politique de l'Espagne ,
dont le cabinet de Saint-James n'aurait pas à s'applaudir.
En effet , si les conjectures actuelles se réalisent
, le despotisme maritime qu'affecte , que veut
soutenir et étendre ce cabinet orgueilleux , serait
fortement menacé . Les forces dont elle peut appuyer
ses usurpations consistent en 114 vaisseaux de ligne ,
3og frégates , corvettes ou cutters . L'Espagne , la
France , la Hollande réunies , comme on ne peut
douter qu'elles le seraient , en auraient de supérieures
à y opposer ; les vaisseaux de ligne de ces
trois puissances sont au nombre de 164 ; l'Espagne
en a 80 ; la France , 72 ; et la Hollande , 12 .
HOLLANDE. De la Haye , le 30 janvier.
Le moyen d'assurer notre indépendance , et de
nous délivrer à jamais du joug du stadhouder , et du
joug , non moins pesant , et plus honteux de l'ambitieuse
Angleterre , était sans doute de nous donner
de nouvelles lois constitutionnelles , et d'assembler
à cet effet , à l'exemple de la France , une Convention
nationale . Mais plus ce moyen était prompt et
sûr , plus îl a dû déplaire à nos anciens oppresseurs ;
ils ont multiplité les intrigues pour le faire rejetter ;
( 386 )
et l'on sait que trois provinces de l'Union ont cédé
à leurs perfides suggestions . Les patriotes bataves
ont confié au gouvernement français les alarmes , les
inquiétudes que cette scission répandait parmi eux .
Celui- ci les a rassurés , en leur annonçant , par l'organe
du ministre des relations extérieures , qu'il déployerait
toute sa prépondérance , afin de faire triompher
le veu de la majorité des Provinces - Unies . On deyait
attendre de cette promesse généreuse plus d'effet que
de celles dont l'ancien cabinet de Versailles a si souvent
bercé les patriotes bataves. Mais les esprits se
rapprochent enfin ; deux des provinces dissidentes ,
Frise et Groningue , ont retiré leur opposition . Cette
réunion à la majorité a été dans la premiere l'effet
d'un mouvement par lequel la volonté du peuple ,
que ses mandataires avaient feint jusqu'alors de méconnaître
, s'est prononcée de maniere à ne plus
leur laisser ni prétextes , ni excuses. La Zélande persiste
dans ses protestations .
ANGLETERRE . De Londres , le 1er février.
La flotte de l'amiral Christian , composée de 8 vaisseaux
de ligne et d'une chaloupe canonniere , est
rentrée le 29 janvier matin à Spithead avec environ
40 bâtimens de transports et vaisseaux marchands ,
tristes restes d'un convoi de 220 voiles environ dont
elle était composée à son départ d'Angleterre il y
environ 49 jours . On attend d'heure en heure des
nouvelles de quelques - uns des 180 bâtimens qu'a dispersés
cette longue suite de tempêtes , l'une des plus
terribles , dont nos annales maritimes aient conservé
a
7
( 387 )
le souvenir. On croit qu'une partie aura été jettée
sur les côtes des isles Canaries et de Madere , et que
d'autres seront entrés dans les ports d'Irlande . Les
vaisseaux rentrés à Spithead sont dans un état de
délâbrement très-facile à concevoir.
Cet événement , auquel nous avaient préparé les
nouvelles précédentes de l'amiral Christian , a répandu
ici une grande consternation . On éprouve les
plus vives inquiétudes sur le sort de nos possessions
des Indes occidentales que cette flotte était destinée
à défendre et à ravitailler. Le mécontentement est
extrême . On entend dire par-tout qu'une administration
plus sage et plus active aurait prévenu tant
de malheurs . On se rappelle les reproches que les
chefs de l'opposition adressaient , il y a deux mois ,
au ministere sur ce sujet. Ils l'accusaient alors de
conduire cette expédition avec la plus grande imprévoyance
. Ils lui prédisaient les suites funestes des
retards qu'il avait apportés à cet armement. Ils disaient
dans le parlement , et d'autres annonçaient
dans les papiers publics , qu'une expédition pour
les Indes occidentales , faite dans une telle saison ,
éprouverait les plus grands revers ; puisque , d'après
l'opinion de tous les navigateurs expérimentés , on ne
pouvait plus attendre des vents d'est.
En effet , le ministere avait d'abord déclaré que la
flotte partirait le 10 octobre , et le 28 novembre il
manquait encore trois mille tonneaux d'embarquement
. On avait fait camper les soldats qui faisaient
partie de l'expédition dans une isle insalubre , où
1200 d'entre eux étaient malades . Les bâtimens de
transport pour les troupes n'étaient pas arrivés à
1
1
( 388 )
Cork le 28 novembre . Ainsi , depuis le 15 septembre,
époque où une partie des troupes a été embarquée ,
jusqu'au 10 décembre , jour où nos vaisseaux ont
quitté les côtes , il s'est écoulé près de trois mois en
opérations tardives et en mesures mal combinées ,
et la flotte n'est partie que deux mois après l'époque
où le ministere avait positivement assuré qu'elle mettrait
à la voile .
C'est à ce retard, dont le ministere ne peut dire avoir
ignoré les conséquences , puisqu'on les lui avait
d'avance, annoncées tant de fois , que le public a droit
d'attribuer tous les désastres de cette expédition . Un
tel revers , indépendamment de la perte énorme qui
en résulte pour nous , peut avoir une terrible influence
sur la destinée de nos colonies occidentales
. Les inquiétudes à cet égard sont d'autant mieux
fondées , qu'on craint , d'après plusieurs faits recens ,
que l'Espagne , rapprochée depuis quelques tems de
la France par un sentiment général de paix et de
bienveillance , ne s'y réunisse bientôt plus étroitement
par le sentiment particulier d'une ancienne
amitié fondée sur leur commun intérêt .
On s'attend , lorsque la session parlementaire sera
rouverte , à de vives et longues discussions sur cette
malheureuse expédition navale . On ne doute pas
que l'opposition ne tire un grand parti contre le
ministere de tout ce qui a précédé et suivi cet événement
; qu'elle ne demande des éclaircissemens
précis sur tout ce qui s'est passé ; et qu'elle n'invoque
fortement et avec succès le droit qu'a la nation
d'être instruite de tous les détails d'une affaire si
importante , afin de savoir sur qui doivent tomber
le
( 389 )
le blâme et la peine d'une imprévoyance qui a causé
tant de malheurs .
Cette époque de la session du parlement sera marquée
aussi par de nouveaux efforts de l'opposition
pour obtenir la paix ; et ces efforts ne tarderont pas
à être secondés par le voeu public . L'opinion générale
du peuple se forme ici d'une maniere si lente , si insensible
, si réguliere , qu'il est très- difficile d'en ap
percevoir , hors de cette isle , d'une maniere distincte ,
la marche et les progrès successifs . Nous commençons
lentement , disait à ce sujet un de nos anciens ministres
très - célebre en Europe ; mais quand nous avons
commencé , nous finissons . Aussi les hommes qui , du
continent , observent ce phénomene politique avec
des yeux peu exercés , ne croient- ils encore ni à l'existence
, ni à la force secrettement active de cette opinion
, parce qu'elle n'a pas déja éclaté comme la
foudre , ou tout entraîné devant elle comme un torrent.
C'est en se concentrant que l'opinion agit avec
l'impétuosité qui fait renverser les donjons de la
tyrannie ; mais c'est en s'étendant qu'elle devient la
conscience nationale , la vraie puissance souveraine
de l'état ; et qu'elle déploie cette force bienfaisante
de lumieres par laquelle les peuples fondent , d'une
maniere durable et paisible , leur liberté et leur bonheur.
Afin de parvenir plus promptement au but qu'elle
se propose , l'opposition a résolu de faire former sous
ses auspices une association générale dans toute la
Grande - Bretagne , qui doit obtenir par la voie de
l'opinion publique la révocation des deux derniers
actes parlementaires concernant les assemblées po-
Tome XX. D d
( 3go )
pulaires et la sûreté de la personne du roi . C'est leclub
des Whigs qui dirigera cette entreprise . Il a déja
publié une déclaration accompagnée de la formule
Suivante , qui doit être souscrite par tous ceux qui
prendront part à cette confédération .
Nous soussignés , nous rappellant les efforts
constans et remarquables que nos ancêtres ont faits
dans tous les tems pour le bien public et la liberté
de la nation , nous nous promettons réciproquement
les uns aux autres , et nous nous obligeons solemnellement
envers notre patrie de mettre tout en
oeuvre , d'une maniere légale et constitutionnelle ,
afin d'effectuer la révocation des deux actes sur les
assemblées , et la sûreté de la personne du roi et de
son gouvernement ; attendu que nous tenons ces
deux statuts pour une atteinte portée aux droits anaiens
e indubitables et aux libertés des Anglais ,
cinsi qu'on les a demandés par la glorieuse révolution
de 1668 , et qu'on les a enfin accordés par le
bill des droits . Signé , C. J. Fox .
L'objet de la déclaration qui précede cette formule
est d'exposer à la nation « pourquoi une société de
particuliers se croit appellée à proposer au peuple
une grande mesure nationale . Le club des Whigs
ajoute La justice qu'elle doit à sa propre réputation
, et son respect pour le jugement du public
exigent qu'elle annonce les motifs qui la portent à
un tel procédé . " ,
Hier , les membres du club et les autres amis de
Charles Fox ont célébré avec un grand éclat , à la
taverne de la Couronne et de l'Ancre , et à celle de
Londres , l'anniversaire de la naissance du chef de
l'opposition . Parmi les toasts qui ont été portés , on a
remarqué ceux - ci , dont le caractere particulier mérite
d'être remarqué . Les droits du Peuple . Puisse
le Peuple se ressouvenir toujours que ces droits ne dépendent
que de lui-même ! La liberté du monde ! ( Toast ordinaire
de Charles Fox . ) Paix avec la République Française
! A la maison de Brunswick et aux principes auxquels
elle doit la couronne , etc.
-
----
-
La nation fatiguée des secousses violentes d'une
( 301 )
"
guerre qui depuis trois ans agite les deux mondes ,
soupire après le repos et la paix . L'obstination personnelle
du roi et les vues ambitieuses du ministere
semblent être les principaux obstacles qui s'y opposent.
L'administration actuelle montre la même
résistance au voeu public , les mêmes projets d'égarer
l'opinion et de maîtriser la pensée , la même insensibilité
aux malheurs du peuple . que celle qui dirigea
la guerre contre les colonies anglaises de l'Amérique.
Ce systême de conduite aura sans doute
aussi bientôt le même résultat. Mais comme le cours
des choses a amené un nouvel ordre d'idées et de sentimens
, dont toute l'adresse des gouvernemens modernes
ne peut plus que ralentir l'action , et qui
se fortifient par les moyens mêmes qu'on emploie à
les combattre , ce résultat pourrait ne pas se borner
, comme à l'époque de la guerre d'Amérique , à
une simple catastrophe ministérielle .
Nos politiques continuent de s'épuiser en conjectures
sur la paix . La nouvelle de l'armistice entre les
armées de France et de l'Empire vient d'être annoncée
par le gouvernement d'une maniere très- concise dans
sa gazette officielle du 26. Il s'est contenté de donner
la conclusion de l'armistice . On considere cet événement
de deux manieres très différentes . Les uns
croient que l'Autriche n'est pas éloignée de faire
sa paix particuliere avec la France , et de rejetter
sur nous tout le poids de la guerre ; digne récompense
de la perfidie avec laquelle nous avons entrepris
, exécuté , et prolongé cette malheureuse guerre .
Ils fondent leurs conjectures sur l'opinion généralement
établie en Europe , d'après une expérience
constante , que nous sommes des alliés très incommodes
, dont on doit toujours se séparer le plutôt
possible ; qui par notre hauteur , notre durete , nos
procédés envieux et despotiques rendous les secours
de l'alliance très - désagréables et très - coûteux ; et dont
l'amitié passagere n'est presque jamais utile , par l'
chernement avec lequel nous poursuivons toujours nos
propres intérêts , sans égard à ceux d'autrui . Mis
ette conjecture ne supposant autre chose . sinon
Dd 2
( 39 )
qu'une nation doit faire ce qui lui est utile , laisɛe
dans la question un grand nombre de probabilités
contraires.
D'autres croient que l'armistice est une mesure
indiquéé au cabinet de Vienne par celui de Saint-
James , pour arriver d'une maniere plus prompte
et plus facile à des négociations de paix avec la
France .
Quoi qu'il en soit , on pense généralement ici
que dans l'état des choses , une telle suspension
d'armes doit avoir un autre objet que de gagner
simplement du tems , sur-tout de la part de l'Autriche
qu'on ne croit pas vouloir nuire aux intérêts
de l'Empire.
Au milieu de toutes les sollicitudes de notre cabinet
, par rapport à la politique générale de l'Europe
, et à la situation particuliere de l'empire britannique
, l'une des choses dont il paraît le plus
frappé , c'est le silence qu'ont gardé jusqu'à ce jour le
Directoire exécutif et les membres de la Législature ,
sur le dernier message du roi concernant la paix . Les
auteurs des papiers ministériels ne se donnent pas
même la peine de cacher leur surprise et celle du
gouvernement. Le ministere , que ses correspondans
ont toujours si bien instruit , comme le prouvent
notre conduite politique et nos succès militaires dans
tout le cours de cette guerre , le ministere était persuadé
que la France , épuisée d'hommes , de ressources
de toute espece , et surtout de courage et d'esprit
public , allait à l'instant profiter des premieres ouver
tures qu'on daignait lui faire , pour conclure en hâte
une paix passagere , au prix de son honneur , de sa
sûreté , de la foi des traités , et du droit des peuples .
Déchu de ces hautes prétentions , le ministere
fait dire maintenant « qu'on voit bien que le Directoire
ne regarde pas le moment actuel comme convenable
pour traiter de la paix , et qu'il n'est pas
vraisemblable qu'on entende parler d'aucune ouverture
de paix de la part de la France pendant toute
la durée de l'emprunt forcé. ( Times , du 5 janvier. )
Il est d'ailleurs , aisé de voir à la maniere dont
( 393 )
on insiste sur cet emprunt forcé , et sur les sommes
qu'il doit procurer au trésor public , soit en numéraire
, soit en assignats , qu'on avait évidemment
compté sur l'épuisement des finances de la
France pour lui dicter des conditions de paix qui
pussent convenir aux intérêts particuliers de l'Angleterre.
Si l'on doutait que , dans ces négociation , le
gouvernement fût capable de consulter autre chose
que l'avidité et l'orgueil britannique , il suffirait de
l'entendre lui-même , s'exprimant par la voie d'un
des papiers , qu'on sait partager avec le True- Briton
l'honneur d'être l'organe plus particulier de ses intentions
. Il est utile de faire connaître cette espece
de déclaration ministérielle , telle qu'elle se trouve dans
le Times du 5 janvier. On verra si la paix tient uniquement
à la disposition que montrera la France à
rentrer dans ses anciennes limites , comme quelques
personnes le disent d'un ton si niais , et d'autres avec
tant de perfidie .
On assure d'abord , que les derniers succès des armées
autrichiennes ont entierement changé les circonstances de
11 guerre , et doivent donner aux alliés les plus grandes
espérances ; que la gloire et l'intérêt de la Grande-Bretagne
exigent qu'elle poursuive vigoureusement la guerre ; qu'elle`
doit rendre impossible pour plusieurs années le rétablissement
de la marine de France , seul moyen qu'ait cet Empire
de nuire à l'Angleteire ; qu'il faut empêcher , à la conclusion
de la paix , que la France conserve aucune espece
d'influence en Hollande , et qu'elle retienne les électorats ,
les Pays-Bas autrichiens et le pays de Liège . Le dernier
message du roi , ajoute-t-on , annonce sa disposition à traiter
de la paix à des termes justes et convenables pour lui- même et
pour ses alliés . Suivant notre opinion , S. M. n'en doit pas
dire davantage dans l'état actuel des choses ; mais elle doit
laisser à l'ennemi le soin de faire quelques propositions . "
Voici l'article le plus curieux de la déclaration ministérielle
; on y trouvera , sur la théorie des indemnités ,
les principes que M. Pitt professe au parlement depuis
le commencement de 1793 jusqu'aujourd'hui .
L'objet le plus difficile à discuter est la nature des
INDEMNITÉS que ce pays a droit d'attendre pour les dépenses
Dd 3
( 394 )
A
qu'il a été forcé de faire dans le cours de la guerre. En
calculant ces prétentions , nous devons naturellement tenir
compte des succès récens de nos allies , de l'état florissant
de ce pays , de l'état d'épuisement et de détresse de
l'ennemi , résultant du désordre de ses finances , et du blocus
de ses ports par nos flottes victorieuses qui rendent impossible
pour lui toute communication avec les pays étrangeis . "
Nous devons naturellement demander pour indemnités des
établissemens coloniaux de nos ennemis . Nous avons en notre
possession la Martinique , qui est la clef et le boulevard
des isles des Indes occidentales . Il est extrêmement nécessaire
de retenir cette possession , quand ce ne serait que
comme une sûreté contre les attaques à venir. Tabago devrait
nous être cédé , et Sainte-Lucie nous être rendue , car cette
derniere isle offre à nos vaisseaux dans la saison d'hiver
un havre sûr et vastę . Nous rendrions aux Français le
cap Saint- Nicolas et les autres postes importans de Saint-
Domingue , que nous leur avons pris , à condition qu'ils rendront
à l Espagne cette partie de l'isle qui vient d'être cédée
à la France ; cession qui a excité les justes plaintes de notre
cour , comme étant une infraction au traité d'Utrecht. Pour
cet utile rétablissement de sa propriété , l'Espagne nous abandonnerait
l'ile de Minorque , et nous restituerions en retour
la Corse à la France , que l'on sait avoir un extrême desir de
rentrer en possession de cette isle . Cet échangé serait aussi
très - agréable à la cour d'Espagne qui a toujours vu d'un oeil
d'envie et de mécontentement notre conquête de la Corse . " ,
66 Dans les Indes orientales , la Grande- Bretagne retiendrait
la possession du cap de Bonne- Espérance qui est plus précieuse
pour nous que pour toute autre nation , parce qu'elle est la clef
des Indes orientales . Cette propriété n'est pas un objet
de revenu pour les Hollandais ; et il est extrêmement douteux
qu'ils l'eussent long-tems gardée , quand nous ne nous en
serions pas emparés ; car les habitans desiraient depuis longtems
de se rendre indépendans des états - généraux. Ceylan
est aussi d'une haute importance pour la Grande - Bretagne ,
à cause du havre spacieux de Trinquemale , où toute les forces
navales d'Angleterre pourraient être en sûreté, Lorsqu'on se
rappelle combien notre flotte dans la derniere guerre eut de
peine à trouver sur la côte de Coromandel un havre où elle
pût se mettre à l'abri des moussons , on espere et on attend
que les ministres stipuleront la possession de cette isle précieuse
. Après que Trinquemale eut été repris sur nous
par l'escadre française de M. de Suffren , les Français étaient
"
( 395 )
toujours à la côte de Coromandel au moins un mois plutôt
que notre flotte , qui était obligée d'aller chercher un abri à
Bombay . Ceux qui ont été dans l'Inde à cette époque , savent
combien notre commerce. et notre marine eurent à souffrir
dans ces circonstances . " "
Il est aussi de l'intérêt de chaque puissance qui a des
possessions en Amérique , de demander le rapport du décret
qui accorde aux negres une liberté sans bornes .
rapport de ce décret doit former une des conditions de la
paix générale . " ,
--- Le
La maniere dont on a accueilli à Paris le dernier message
du roi , semble prouver que la France n'est pas disposée
, soit en nous cédant les propriétés que nous avons cou-
.quises sur elle , soit en nous garantissant celles que nous avons
conquises sur les Hollandais , à nous accorder cette juste indemnité
à laquelle nous donnent droit les dépenses que nous
avons faites dans une guerre où nous a entraîné l'ambition
téméraire des révolutionnaires français . Nous ne devons donc
espérer d'obtenir ces indemnités qu'en réduisant notre ennemi à
un plus grand état de faiblesse . 99
Que les personnes qui , sans être étrangeres au sentiment
de l'honneur national , et de la dignité des
hommes libres , parlent chaque jour en France de
l'urgente nécessité de la paix , avec si peu de mesure
et de connaissance des faits , se demandent , dans le
silence d'une conscience indépendante , si elles auraient
le courage de mettre leurs noms au bas du
traité dont elles viennent de lire les articles .
-
RÉPUBLIQUE FRANÇA I SE .
CORPS LÉGISLATI F.
Suite et fin de l'extrait des rapports de Camus , Lamarck et
Quinette.
Les officiers autrichiens qui escortaient les captifs répu
blicains , n'auraient pas dû tolérer ces révoltans excès de la
fureur des émigrés ; et ils les excitaient cependant , les
émigrés sont haïs et méprisés dans tous les lieux où ils errent
et vivent ; les commissaires et Beurnonville avaient vu par-
Dd 4
( 396 )
tout cette haine et ce mépris se montrer sans ménagement ,
et aimer à se manifester. Etait- ce donc pour haïr et mépriser
davantage les émigrés , qu'on les autorisait , qu'on les provoquait
à se livrer à tous les mouvemens de leurs détestables ames ?
N'était- ce là qu'un effet de ce sentiment contradictoire
inexplicable , qui fait quelquefois aimer aux hommes le spectacle
des vices qui leur sont le plus en horreur , ou plutôt
n'est-ce pas que la haine et le mépris auxquels les émigrés
sont par- tout dévoués , étaient moins forts encore dans
le coeur de ces'officiers autrichiens , que leur haine contre la
République et les Républicains , et qu'à la satisfaction de
ce sentiment ils en sacrifiaient deux ? Mais les commissaires
et Beurnonville reçurent des témoignages d'estime de
tous les officiers prussiens auxquels ils eurent affaire . Un
general de cette nation vint leur faire visite à Francfort ,
et désapprouva hautement la conduite de l'empereur à leur
égard; une visite d'un genre bien différent leur fut aussi rendue
à Francfort par un certain prince de Ligne ; il fit à Beurnonville
plusieurs questions de la maniere la plus impertinente .
Que faisiez - vous avant la révolution ? dans quel corps serviezvous
? Les députés et le ministre se promenaient sans lui
répondre et le regarder . Mais vous servez une mauvaise
cause ; c'est dommage , car vous êtes brave . Beurnonville
perdit patience ; je sers la plus belle des causes repondit-
il ; mais sachez que tous les Français sont braves . A
ces mots , ce prince entra en fureur ; il n'y a point ici
de Français , s'écria - t- il ; vous êtes tous des traîtres , des
scélérats ; vous serez tous pendus . Le silence du mépris fnt
la seule réponse à ces insolentes folies . Beurnonville aanonça
cependant à l'officier de garde qu'il jetterait le prince de
Ligne par la fenêtre s'il revenait le lendemain , et le prince ne
parut plus.
Un autre homme que la marquee de la noblesse allemande a
rendu également fou , mais d'une maniere plus picquante
que le prince de Ligne , est un certain maréchal de Taun ,
commandant de la ville de Pragen . Lorsque les quatre députés
y passerent dans leur long et pénible voyage , ils n'étaient
plus avec Beurnonville. Le ministre avait été obligé de se
séparer d'eux à Visbourg ; la maladie dont il commençait
à être travaillé en partant de Paris avait fait , au milieu des
fatigues et des dangers continuels , les progrès les plus menafans
pour sa vie ; sans force pour continuer à suivre ses
compagnons d'infortune , il leur avait fait les adieux les plus
tomekana : Vous vous rappellez , leur avait-il dit , qu'au moment
( 397 )
1
et.
où Dumourier nous a livrés à l'empereur , nous avons juré de no
pas séparer nos destinées si je survis aux maux qui ne me
laissent pas dans ce moment la force de vous accompagner , je
vous chercherai , je demanderai qu'on me réunisse à vous
je monterai avec vous sur l'échafaud , si un échafaud est le
terme qui vous a été préparé par la trahison . Mais si je meurs ici
de la maladie qui m'y arrête , et si vous revoyez notre Patrie
dites aux Français que je suis mort fidele à mes devoirs et à
la République.
"
Mais revenons au maréchal de Taun que Beurnonville
nous a fait un instant oublier ; il fit conduire Camus et
Bancal dans des chambres particulieres , et il retint avec
lui Lamarck et Quinette . Il leur dit que Valenciennes venait
d'être pris , que la France toute entiere allait l'être incessamment
, qu'il ne restait d'autre ressource à tous les Français
que de se livrer à discrétion au maître du maréchal de
Taun , à l'empereur ; Lamarek et Quinette lui répondirent
que les revers loin d'abattre les Français , ranimaient leur
courage ; ils lui citerent la guerre de 1712 , où le prince
Eugene , maître d'une partie de la Champagne , croyait qu'il
allait s'avancer jusqu'à Paris , lorsqu'il fut forcé dans les
lignes de Marchiennes . Le maréchal ne comprit rien à cette
citation ; il savait si bien l'histoire de sa nation , qu'il assura
qu'elle était invincible ; il aurait pensé et dit qu'il n'y avait
au monde que des Autrichiens , s'il ne s'était rappelié ,
et s'il n'avait parlé des autres nations pour les humilier et les
hair en l'honneur des Autrichiens ; il dit en effet que les
Autrichiens , après avoir vaincu , subjugué les Français
tourneraient leurs armes contre les Prussiens à qui ils feraient
subir le même sort ; il entretint beaucoup les deux députés
de sa fortune particuliere , de ses vastes domaines où il
possédait 18 à 20,000 hommes ; il parlait des hommes comme
s'il avait compté des troupeaux .
Un Autrichien cependant rendit les députés témoins d'un
trait qui contraste d'une maniere bien douce avec la conduite
du prince de Ligne et du maréchal de Taun ; ce
fut un officier supérieur de cette armée impériale qu'on
disait prête à détruire la Républiqne Française et tous les
Républicains ; il saisit un moment où il était environné de .
peu de monde , pour s'avancer vers les députés ; et il leur
dit avec transport : Vous n'aimez pas les rois , je ne les aime
pas plus que vous ; mais soyez tranquilles , vous avez beaucoup
d'amis en Allemagne , et même à Vienne . Respublica manebit , et
florebit.
Il est impossible de concevoir comment Bournonville et
( 398 )
les quatre députés ont pu résister à tout ce qu'ils ont souffert
dans la citadelle d'Herbernstein , où ils furent d'abord tous
renfermés , et dans les cachots plus arenx encore de
Konigrats , d'Olmutz et de la forteresse de Spilzberg ; quand
on lirait les détails de tant de maux dans le rapport même
qui peut seul en donner une idée , on doutera à chaque
instant de l'existence de ceux qui les ont racontés . Les prisonniers
avaient demandé la permission d'écrire à Vienne pour
réclamer contre le long supplice qu'on leur faisait endurer.
Elle leur fut refusée , et l'officier porteur de ce refus , leur
annonça en même teins que leurs noms ne devaient plus
être prononcés : Est capricius Cæsaris. Ces mots furent la
seule raison et la seule consolation qu'il donna à des malheureux
qui voyaient dans un pareil ordre l'aneantissement de
toute espérance ; et par ces mots d'un langage et d'un sentiment
si barbares , le stupide esclave caractérisait très - bien ,
sans s'en douter , les volontés du despote , les lois du
despotisme .
La violation inouïe du droit des gens , commise dans
le comté de Chiavene , sur les ambassadeurs français Maret
et Semonville , correspondait avec la trahison de Dumourier ;
la même intrigue fut la cause de ce double attentat .
Semonville était envoyé par la République Française près
la Porte Ottomane , et Maret en Toscane ; munis des ordres
du ministre des relations extérieures , ils se rendirent
ensemble à Toulon , et ils y demanderent un vaisseau pour
les transporter à leur destination . Le commandant du port
le leur refusa ; le ministre des relations extérieures leur
écrivit de passer par la Suisse pour ne pas rester plus longtems
arrêtés devant des difficultés sous prétexte qu'il avait
ainsi la faiblesse d'éluder , au lieu d'employer l'autorité de
sa place à les faire cesser et à les punir dans l'instant même
qu'elles lui étaient dénoncées ; les deux ambassadeurs traverserent
la Suisse en évitant à chaque pas des pieges qui
leur étaient tendus par les émigrés dont ce pays était alors
rempli ; mais arrivés à la frontiere , ils la trouverent garnie
d'un cordon de troupes autrichiennes ; ce nouveau danger
n'étonna pas leur courage , et ils délibéraient sur les moyens
de s'y soustraire en se rendant au poste qui leur avait été
assigné , et qu'ils avaient accepté lorsque la maison où ils
étaient logés à Chiavene fut tout- à- coup investie et forcée
par une partie des troupes autrichiennes ; tous les individus
qui se trouvaient dans cette maison en furent chassés
avec violence avant d'avoir pu rien faire pour la défendre . Les
ambassadeurs en furent arrachés , et traînés les menotes
( 399 )
aux mains , comme de vils criminels , sur le bord du lac ,
où un bateau qui devait les conduire à Mantoue les attendait
; leurs domestiques les suivirent , et en se déclarant
citoyens français , ils réclamerent des fers à ce titre respectable
: on les en chargea , et on les jetta au fond du même
bateau à côté des deux ambassadeurs . Le premier coup de
rame fut pour ces prisonniers ' , qu'on croyait humiliés ,
abattus par leur malheur , le signal de chants patriotiques ;
le rivage en retentit , et les échos les répéterent au loin.
Bientôt les bords du lac furent couverts d'habitans qui
applaudissaient aux prisonniers , et d'émigrés qui les insultaient
. Un domestique de Semonville en soulevant hors
du bateau sa tête chargée de chaînes , s'écria : Tout Français
qui n'est pas un lache ne peut étre ici que les fers aux pieds
ou les armes à la main . Ces mots énergiques , sublimes
dans la circonstance où ils furent prononcés , marquent à
jamais la différence qu'il y a entre un valet des rois etle
serviteur d'un républicain . Le caprice de César avait réservé
aux prisonniers de Mantoue les mêmes traitemers qu'à
ceux des forteresses de Konigrats , d'Olmatz et de Spilzberg.
Lamarre y succomba ; ce jeune homme plein d'esprit , et de
cette sensibilité qui est la source des plus grands talens , était
secrétaire d'une des légations : se sentant consumé par les
ardeurs d'une fievre qui allait dévorer bientôt le dernier
de ses jours , il avait demandé ponr unique et derniere faveur
de voir un de ses amis prisonnier à côté de lui , et cette
faveur lui avait été refusée . Lamarre , au moment de mourir,
se souleva de dessus son grabat ; il porta une main mal
assurée sur les barreaux de sa prison , et recueillant le
peu de force qu'il allait perdre , il s'écria : Ami , reçois
mon dernier soupir ; il appartient à ma Patrie et à mes amis.
Lamarre expira en finissant de proférer ces paroles .
Le caprice de César a perpétué sur tous les prisonniers
les traite mens de leur insupportable captivité, jusqu'au moment
où elle a cessé à Richeu , petit village de la Suisse . Jusqu'à
ce moment , ils avaient voyagé séparés , et sans savoir pour
quel motif on les avait tirés de leurs cachots ; c'est au bailli
de Richeu , homme de bien et excellent patriote , qu'ils
furent remis par les Autrichiens ; ils trouverent dans sa
maison un exemplaire de la constitution , et des gazettes choisies.
Avec quelle avidité et quel bonheur il les luient !
Bientôt la remise de Marie-Thérese ayant été faite à Basle”,
on leur déclara qu'ils étaient libres . A cette nouvelle
qui les penetra d'un sentiment délicieux , ils s'écrierent
ensemble : Vive la République ! Ce vou continuera de s'ac(
400 )
( complir malgré les caprices sanguinaires de tous les monarques
de l'Europe.
Les quatre députés , Beurnonville , les deux ambassadeurs,
tous ceux qui avaient partagé leur sort furent reçus et traités
à Basle avec les plus grands égards et les témoignages du plus
grand intérêt ; leur maison était continuellement remplie de
monde qui venait rendre hommage à leurs malheurs et au
caractere avec lequel ils les avaient supportés ; on leur donna
plusieurs fêtes qui furent toutes embellies par les chants
patriotiques. C'est à Basle que des maires officieux déchirerent
avec prudence le voile épais qui leur avait caché tous les
événemens arrivés en France pendant leur longue captivité.
Que de sentimens différens remplirent et agiterent leurs
ames à ces étonnans récits ! La surprise , la douleur , l'admiration
, l'horreur , la joie , mille impressions contraires
ferent dans leurs coeurs , sans avoir le tems de s'y succéder .
A force de sentir , bientôt ils ne sentirent plus rien ; cette
´foule d'événemens , mis sous leurs yeux en si peu de tems ,
ne laisserent dans leur esprit que des souvenirs confus ; ils
furent à - peu- près comme pourrait être un aveugle -né à qui
une main puissante rendrait tout-à - coup la vue ; frappé à
la fois de mille objets divers , il ne pourrait de long-tems
en distinguer aucun , et ne conserverait de tous qu'une faible
réminiscence.
Nous n'allons encore qu'indiquer succinctement,
les divers travaux du Corps législatif , depuis le 15
pluviôse jusqu'au 25.
Le Corps législatif a suspendu l'emprunt qui avait
été ouvert par voie de tontine nationale , en vertu
d'un décret du 26 messidor dernier .
Les emplacemens et les déplacemens continuels
des établissemens publics dans les maisons nationales
les plus importantes ne faisaient pas perdre sculement
à la nation une partie essentielle de ses revenus
, mais devenaient à chaque instant pour elle un
objet de dépenses énormes en prétendues réparations
, en prétendus arrangemens qui ne laissaient
après eux que des désordres et des ruines irréparables
; les effets les plus précieux qui étaient dans ces
maisons , sous le prétexte d'être changés de place ,
passaient dans des mains très - habiles à leur en retrouver
une meilleure , en se les appropriant ; le Corps
législatif a suspendu le cours de ces abus ruineux ;
il 2 ordonné qu'aucun déplacement d'administration
( 401 )
"
ne pourrait se faire à Paris , ni dans les départemens ,
jusqu'au moment où , sur un rapport qui lui sera fait
incessamment , il aura établi un mode fixe pour juger
de l'utilité de ces divers emplacemens ou déplacemens
pour les ordonner et les faire exécuter pour
l'unique avantage de la nation .
Le Corps législatif s'occupe sans cesse de rechercher
, dans des suppressions de dépenses inutiles ,
des augmentations de ressources et de fortunes nationales
; il a supprimé l'agence temporaire des poids
et mesures. Quelques personnes se sont élevées contre
cette loi , en pensant qu'elle allait faire avorter ce
beau projet inutilement tenté par César et Charlemagne
, et dont la gloire devait être réservée aux représentans
d'un peuple libre d'établir l'uniformité
des poids et mesures : on leur a répondu que les
travaux dont l'agence des poids et mesures était
chargée n'étaient pas supprimés avec elle ; mais que
pour les exécuter , l'existence et les dépenses d'une
agence particuliere n'étaient pas nécessaires ; que
ces travaux étaient une attribution naturelle du ministere
de l'intérieur , et qu'ils se continueraient et
s'acheveraient dans ses bureaux par les hommes
éclairés qui les ont commencés .
Le sort d'un état , sa force et ses prospérités dépendent
beaucoup du discernement avec lequel son
gouvernement économise et dépense tour- a - tour.
Dépenser à propos n'est pas diminuer ses richesses ,
mais en faire un emploi qui les augmente . Le Corps
législatif a accordé au ministre de la marine 13 millians
en numéraire , et 15 au ministre de l'intérieur.
Qu'on réfléchisse à l'emploi que ces deux ministres
peuvent faire et feront des sommes qui leur sont accordées
; l'un , pour protéger notre commerce sur les
mers , pour défendre nos colonies et celles de nos
alliés contre les forces de nos ennemis communs ;
l'autre , pour rétablir le commerce intérieur sur ses
véritables rapporrs , en encourageant l'agriculture et
tous les genres d'industrie ; pour augmenter le fond
de toutes les matieres commerciales , et mettre ainsi
dans toutes les valeurs une égalité plus proportion
née qui rende toutes les consommations plus faciles
et moins coûteuses . On sentira que ces 28 millions ne
( 402 ),
sont qu'une avance faite pour produire à la nation
des bénéfices incalculablement au dessus de sa valeur .
Cependant Bentabolle , Montmayou , Bourdon ( de
l'Oise ) se sont récriés avec violence contre le titre
énonciatif de ces sommes , valeur en numéraire . Mais
lorsqu'on fait une demande de fonds applicables à un
compte déterminé de dépense , il faut spécifier la demande
eu la même valeur , qu'on a été obligé de
prendre pour hâse de ses calculs , afin de déterminer
avec précision le compte des dépenses . Le numéraire
seul à dans ce moment une valeur déterminé , ou
dont on puisse du moins calculer les variations avec
quelque certitude . Ce n'est donc que d'après sa valeur
qu'on peut déterminer un compte de dépenses
quelconques . Mais Bourdon ( de l'Oise ) , Benta bolle
et Montmayou ne veulent pas que les assignats soient
avilis , ils ne veulent pas souffrir que les assignats
soient au- dessous de leur valeur nominale . Serait- il
donc de l'intérêt de la nation que les assignats remontassent
maintenant à leur valeur nominale, quand bien
même cela serait possible ? Bentabolle , Montmayou ,
Bourdon ( de l'Oise ) ont- ils pensé que si cela arrivait
, l'hypotheque des assignats ne pourrait plus
répondre à la masse qui en a été émise ? Deux cents
millions de biens nationaux suffisent pour assurer
l'hypotheque de cette masse énorme dans la dépréciation
qu'elle a fait subir à l'assignat. La nation a
une richesse immense dans le reste de ses biens , libres
de toute hypotheque , elle peut trouver dans une
heureuse disposition de ces biens , des ressources
que la manie de remettre les assignats au pair tient
suspendues , et qu'elle lui ferait perdre à jamais , si
elle pouvait se réaliser . Mais quel moyen peut-il
y avoir de relever un papier-monnaie qui depuis si
long- tems est tombé dans l'opinion ? Serait- ce de
relever les échafauds qui sous le regne de Robes
pierre et de la terreur dépeuplaient la terre de la
liberté pour remplir quelques coffres forts ? Mais
Bourdon (de l'Oise ) , Montmayou et Bentabolle même
ne se sont-ils pas apperçus que leurs têtes pouvaient
être ainsi menacées par cette hache qui en a fait
tomber un si grand nombre d'irréparables ?
L'exercice de la contribution fonciere sera compté
(403 )
à l'avenir du er , germinal au 30 ventôse . La même
loi a fixé la matiere des objets soumis à la con
tribution fonciere , et le mode de sa répartition en
différens rôles.
"
La question de savoir à quelle autorité serait
attribué le droit de prononcer sur les réclamations
des citoyens inscrits sur des listes d'émigrés , s'est
continuée pendant plusieurs jours au conseil des
Cinq-cents . Il a porté une résolution par laquelle
le Directoire exécutif est chargé de statuer sur toutes
les demandes en radiation de la liste des émigrés ,
formées par des individus qui ont réclamé dans les
délais et les formes prescrites par les lois ; l'examen
de ces réclamations fera partie des attributions du
ministre de la police générale .
Le Directoire exécutif , en annonçant au conseil
des Cinq - cents que les distributions de viande et
de pain qui se font à Paris aux frais du gouvernement
cesseraient d'avoir lieu le 1. ventôse prochain
, l'avaient engagé à s'occuper d'améliorer le
sort des rentiers et des pensionnaires de l'état . Le
conseil , après avoir délibéré sur ce sujet plusieursjours
de suite en comité secret , a réglé le montant
de ces indemnités , si nécessaires , dans la proportion
suivante : Pour 100 francs , 1000 francs ; pour
200 , 1900 ; pour 300 , 2700 ; pour 400 , 3400 ; pour
500 , 4000 ; pour 6co , 4500 ; pour 700 , 4900 ;
pour 800 , 5200 . Pour goo francs , 5400 ; pour
1000 , 5500 ; pour 1100 , 5600 ; et ainsi de suite en
augmentant toujours de 100 liv .
―
Ce conseil a rendu une autre résolution sur les
décharges et les taxes additionnelles de l'emprunt
forcé le montant des décharges et réductions accordées
à ceux qui étaient surchargés , doit être
entierement reversé , d'après cette résolution , sur
les citoyens aisés qui ont été oubliés dans la confection
des rôles , et sur ceux qui n'ont pas été taxés
selon leur fortune ; en conséquence , ces administrateurs
de départemens ' pourraient taxer jusqu'au
cinquantieme , c'est à dire à 12,000 liv . valeur métallique
, les fortunes de 600,000 liv . et au - dessus ,
valeur de 1790 , et les citoyens qui auraient été surtaxés
seraient remboursés.
1
( 404 )
PARIS. Nonidi 29 pluviôse , l'an 4º . de la République.
1
Le général Jourdan a reçu ici les témoignages les plus flatteurs
et les mieux mérités de l'estime du gouvernement. Le
Directoire lui a fait présent de beaux chevaux , d'une armure
et d'un équipement complet. Dans une fête que lui a donné
le ministre de l'intérieur , une musique guerriere a fait entendre
l'air de la bataille de Fleurus , et tous ceux qui pouvaient
lui rappeller ses victoires . Les sourds- muets et les aveugles
vinrent lui présenter des vers ingénieux à sa lonange . Les
esprits malveillans qui savent tirer profit de tout , et les esprits
mal-adroits qui ne savent jamais appercevoir ni apprécier les
convenances , n'ent pas manqué de répandre que cet accueil
fait au général Jourdan était un oubli affecté des services du
général Pichegru. Pour dissiper des impressions dont il est
aisé de découvrir le motif secret , le gouvernement a fait insérer
dans les feuilles du jour , et sur-tout dans la Gazette réputée
officielle , une note dans laquelle il a rappellé les témoignages
de reconnaissance rendus à l'armée du Nord , en la personne
de Pichegru , lors du séjour de ce général à Paris , et combien
il était naturel de saisir la circonstance de la présence
de Jourdan , pour s'acquitter des mêmes sentimens envers la
brave armée de Sambre et Meuse qu'il commande . Ainsi , les
remarques de ces observateurs officieusement perfides seront
sans effet , et ces deux généraux , faits pour s'estimer reciproquement
, continueront à être émules en gloire et en
triomphe , comme ils le sont en dévouement pour la Répu
blique .
Le représentant du peuple Ramel a accepté le ministere
des finances , et est entré en exercice .
Aubert-Dubayet , ministre de la guerre , nommé à l'ạmbassade
de Constantinople , se dispose à partir pour sa nouvelle
distinction . Il doit être accompagné d'officiers expérimentés
dans le génie , l'artillerie et la tactique . Le représentant
du peuple Petiet , membre du conseil des Anciens ,
le remplace au ministere ; il était auparavant commissaireordonnateur-
général de l'armée des côtes de Brest . On parle
avantageusement de ses connaissances , de son activité et de
son esprit d'ordre et d'économie .
FRANÇAIS ,
HISTORIQUE , POLITIQUE
ET
LITTÉRAIRE ;
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
Du décadi 10 nivése , l'an quatrieme
de la République Française.
( Jeudi 31 décembre 1795 , vieux style. )
TOME X X.
UENSIS
A PARIS.
Au bureau du Mercure , rue des Poitevins ,
n ° . 13 .
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
Nous avons différé , jusqu'à ce jour , d'augmenter le
prix de ce Journal , parce que nous nous proposions de
faire incessamment un changement utile dans la rédaction
et dans la partie typographique , et que nous espérions ,
pendant cet intervalle , une amélioration dans les finances
publiques , qui aurait influé sur le prix des labeurs et des
marchandises de toute espece ; mais aujourd'hui que le
plan de ce Journal est fixé , que l'excessive cherté de la
main- d'oeuvre et des matieres premieres continue , que le
décret du 6 de ce mois ( nivôse ) a porté le prix de la poste
de 15 deniers la feuille en assignats à 25 sous la feuille en
assignats , ou à gous 6 deniers en numéraire , nous prévenons
les Souscripteurs à l'ancien prix de 50 liv. , pour l'année
, que nous ne pourrons leur fournir le Mercure que
jusqu'an 1er . fluviôse prochain . Nous les invitons à renouveller
leur abonnement , à cette époque , à raison de 300 liv .
pour trois mois .
Nous invitons aussi les Souscripteurs , dont l'abonnement.
date de ce mois ( nivôse ) à completter le prix de 300 liv .
pour trois mois , y compris les frais de poste .
A compter de ce jour l'abonnement est de 300 liv . pour
trois mois , franc de port ; seul terme pour lequal on peut
souscrire en cette monuaie .
La souscription pour les pays étrangers , conquis ou réunis ,
est actuellement en nuriéraire , à raison de 50 liv . pour
l'année , 25 1. pour six mois , et 12 l . , 10 sous ] our treis mois ,
compris les frais de poste jusqu'à la frontiere , telle qu'elle
existait avant la réunion ou la conquête .
Les Souscripteurs Français qui ne voudront pas courir le
hasard de la variation du prix de l'assignat , peuvent s'abonner
en numéraire , comme ci - dessus .
Il faut affranchir le port des lettres et de l'argent. Celles
qui renferment des valeurs doivent être chargées .
Nota. Les lettres des départemens , non affianchies , ne
seront pas retirées de la poste .
On souscrit à Paris , rue des Poitevins , no. 18 ; les
Lettres d'avis seront adressées au citoyen GUTH.
Bayerische
Staatsbibliothek
München
No.
19.
"
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 NIVÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Foudi 31 Décembre 1795 , vieux style . )
VUES GÉNÉRALES
SUR LE NOUVEAU PLAN DE CE JOURNAL .
Ex redonnant au Mercure Français historique , politique
et littéraire , la forme et le caractere qu'il n'avait
pu conserver au milieu des circonstances orageuses
de la révolution , nous devons instruire le Public du
plan , de l'ordre et des principes d'après lesquels on
se propose de le rédiger. Il n'est personne qui ne
sente que les journaux qui sont le dépôt et souvent
le guide de l'opinion , doivent changer à mesure que -
l'ordre social se perfectionne , et que l'esprit public
prend une nouvelle direction .
Nous sommes parvenus à une époque où les événemens
, les hommes et les choses peuvent être considérés
avec une raison plus calme et d'un point de
vue plus élevé. Les regards qui s'étaient fixés presque
exclusivement sur les grands intérêts qui occupaient
tous les esprits , commencent à se reporter sur les
sciences , les arts et les lettres , comme on revoit et
on embrasse un ami après une longue et périlleuse
séparation. La politique même , destinée à jouer un
A 2
( 4 )
grand rôle chez une Nation qui a droit de s'intéresser
à son gouvernement , parce que le gouvernement
appartient à la Nation , la politique ne formera plus
une science à part , réservée pour un petit nombre
d'initiés, ct renfermée dans les cabinets des cours qui
en faisaient
un secret , parce que le secret de leur
propre , existence , était dans l'ignorance des Peuples
et les détours d'une artificieuse diplomatie . Dans
un gouvernement libre et éclairé , il n'y a plus ni
détours , ni mysteres. La politique a sa théorie et
ses principes ils ne doivent pas être plus cachés
que ceux des autres sciences qui ont pour objet
l'intérêt et la conservation des sociétés . C'est par
cette raison sans doute que dans l'édifice qui vicht
d'être élevé parmi nous aux connaissances humaines ,
l'art social et l'économie politique occupent un rang
qu'on imagine bien que les instituteurs des académies
en Europe n'ont pas été tentés de leur donner
jusqu'à présent.
Quand des hommes sans talens et sans principes
ont voulu éteindre en France les lumieres qu'ils
devaient craindre , quand ils ont voulu réduire la
politique et l'art de gouverner au systême du plus
inconcevable délire et de la plus odieuse tyrannie ,
ils ne savaient pas que les connaissances humaines
sont parvenues à un point où il est impossible de
les faire rétrograder ; car les despotes ont bien quelquefois
le secret d'arrêter le progrès des lumieres ;
mais il n'est pas en leur pouvoir de les faire disparaître
quand leur éclat a pénétré dans tous les yeux .
Ils ne savaient pas que sur la fin du dix - huitieme
de on ne fonde pas une république par les
( 5 )
1
moyens qu'employaient dans des tems de barbarie ,
les Omar et les, Gengis pour fonder le despotisme ."
C'est donc désormais par l'association des lumieres
et de la liberté qu'il est permis de gouverner une
Nation qui n'a été conduite à la liberté que par les
lumieres . Déja l'on apperçoit le double rapport sous
lequel nous embrasserons les objets qui doivent être
traités dans ce journal . En parlant des sciences , des
arts et des lettres , nous ne perdrons jamais de vue
que les progrès de l'esprit humain doivent tendre
sans cesse à rendre les hommes meilleurs et plus.
heureux . En nous occupant de la politique , nous
tâcherons de montrer l'esprit qu'elle doit avoir , et les
maximes perverses qu'elle doit abjurer. Il nous reste
à classer dans un ordre plus méthodique chacun des
objets dont nous venons d'indiquer le point de vue
général.
Pendant long - tems les sciences ont eu leurs journaux
à part , et ces journaux n'étaient gueres lus
que du petit nombre de savans qui les cultivaient. Par
un préjugé nuisible aux progrès de l'esprit humain , la
république des lettres formait autant de départemens
qui se regardaient comme isolés , et trop souvent
étrangers les uns aux autres . Mais à mesure
que l'on a mieux senti les rapports qui existent
entre toutes les connaissances , et les secours mutuels
qu'elles peuvent se prêter , ces limites exclusives ont
disparu et puisque les sciences , les arts et les
lettres sont aujourd'hui réunis dans le même temple ,
ils doivent l'être aussi dans les journaux qui sont les
dépositaires du culte qui leur est rendu.
1
A 3
( 6 )
Ainsi , les sciences physiques et mathématiques qui découvrent
les phénomenes de la nature et en calculent
les lois ; l'histoire naturelle qui s'est enrichie de tant de
découvertes , qui met pour ainsi dire l'homme en société
avec les êtres qui végetent , qui respirent ou qui
sont inanimés ; la chimie qui en soumettant les substances
à l'analyse surprend le secret de leur formation
ou de leurs propriétés , qui a reçu depuis dix ans une
nouvelle création par les savantes théories des
Priestley , des Lavoisier , des Bertholet , des Fourcroi
, etc. , et à qui nos arts sont redevables de tant
de perfectionnement ; l'économie rurale qui nourrit
l'homme , et qui fait plus , qui lui donne des inclinations
douces et morales ; les arts méchaniques qui le
vêtissent , qui le logent , et convertissent si souvent
ses besoins en plaisirs ; toutes ces différentes branches
des sciences occuperónt dans ce journal nne place
que leur assure le degré de leur importance et
de leur utilité . Fontenelle nous a appris , dans ses
Mondes , ce qu'un écrivain judicieux et spirituel peut
répandre d'agrément et de clarté sur les matieres les
plus abstraites . Sans nous attacher à aucun esprit d'imitation
, genre qui a produit tant de fois de si mauvaises
copies , si nous parvenons à rendre l'étude des
sciences plus facile , et sur-tout à la faire aimer , nous
aurons atteint le but que nous nous sommes proposé .
Tout se lie dans le systême des connaissances humaines
. Les sciences exactes et naturelles en rendant
T'esprit plus attentif aux recherches de la vérité , le
préparent à l'analyse des idées et de l'entendement , à
l'art de raisonner qui n'est autre chose que l'ait de
bien conuaître ; à la morale qui n'est que l'application
( 7)
(
du raisonnement aux actions privées , àla science sociale
pour qui toutes les autres sciences servent d'instrumens
pour le perfectionnement de l'espece humaine,
science vaste qui n'existe dans toute sa plénitude
que chez les Peuples libres , et qui , graces à la Nation
Française , sera comptée un jour en Europe au
premier rang des études des hommes et des gouvernemens
. Indiquer ces grands objets , c'est annoncer
Le degré d'intérêt que nous y attache . ons dans ce
journal.
Il est impossible de séparer aujourd'hui la littérature
et les beaux arts de nos occupations les plus
douces . C'est par eux que la France avait acquis ,
entre toutes les nations , cette supériorité que lui
donnaient les productions de ses écrivains , de ses
artistes et de ses hommes de génie . Quelle grandeur ,
quel développement n'acquerront- ils pas sous l'heureuse
influence de la liberté ! Dans ce champ vaste
et fécond rien n'est à négliger. Philosophie , morale ;
instructionpublique , belles - lettres , histoire , poésie , art dramatique
, musique , peinture , sculpture , gravure , architecture
, chacun de ces objets viendra alternativement
payer son tribur à l'intérêt et à la curiosité publique .
Nous ne négligerons point non plus les productions de
la littérature étrangere . Nous les ferons connaître par des
analyses et des traductions des morceaux les plus piquans
. Il résultera de cette importation morale un
avantage pour l'esprit humain dont elle facilite les
progrés ; car le commerce de la pensée entre les
Peuples ne doit être ni moins libre , ni moins utile
que celui de leurs productions et de leur industrie
.
A 4
( 8 )
Nous varierons les formes le plus qu'il sera possible
. Analyses , dissertations , dialogues , lettres ,
contes , mélanges , tout ce qui pourra plaire et
instruire sera du ressort du Mercure . Nous nous
souviendrons que diversité est sa devise.
yeux ,
Avant la révolution , la critique qu'exerçaient
certains journaux faisait souvent beaucoup de mal
aux auteurs ; elle déshonorait quelquefois le journaliste
; mais elle était utile aux écrivains et au public.
L'homme de talent la voyait toujours à côté de lui ,
et il ne dormait plus . Les lecteurs indolens étaient
avertis par elle , et ce qu'ils n'auraient lu que des
ils le lisaient avec toute l'attention de leur
esprit . Après la publication d'un ouvrage , la publication
de sa critique était un autre événement
pour le monde littéraire . Aucun moment n'était
perdu , aucun dégcât , aucune langueur n'étaient de
durée , et les esprits étaient toujours tourmentés
et fécondés . Il n'en faut pas douter , ce fut là en
grande partie le principe de cette supériorité non
contestée de la littérature française sur toutes les
littératures de l'Europe .
Depuis la révolution , les esprits agités par de
grands intérêts se sont moins occupés des formes
que des choses . Mais tandis que la liberté a été en
proie à l'anarchie , le goût a eu aussi la sienne . La
critique a disparu , et l'on sait si jamais elle est
devenue plus nécessaire . Mais si l'esprit de critique
doit être sévere , nous n'oublierons pas qu'il doit
être juste , et que le ton de pédantisme n'est pas
moins l'ennemi de la raison que du goût , C'est cette
lumiere du goût et de la raison que nous tâcherons
1
( و )
de répandre sur toutes les matieres qui doivent composer
la premiere partie de ce journal .
La seconde aura pour objet la politique , soit extérieure
, soit intérieure .
Le tableau des événemens politiques de l'Europe
acquiert chaque jour un plus grand degré d'intérêt.
De toute part les faits se pressent et s'accumulént .
Des causes puissantes , nombreuses et variées dont
les gouvernemens commencent à entrevoir l'existence
, mais dont-ils ne peuvent plus ni arrêter , ni
ralentir l'action , agissent en tout lieu , à chaque
instant , à l'aide des gouvernemens eux - mêmes , sur
les hommes séparés ou réunis , et attaquent à la
fois , soit secretement , soit d'une maniere ouverte ,
les anciennes idoles de la politiqne des nations ,
et les modernes chimeres de ceux qui les gouvernent
. Par- tout les limites des choses , ou disparaissent
, ou se déplacent comme celles des individus
et des conditions ; et d'une extrémité de l'Europe
à l'autre , de nouvelles scenes se préparent pour de
nouvelles destinées .
Il ne faut pas un extrême effort de sagacité pour
sentir que le systême de la politique européenne
touche à une grande révolution ; et que de cette
révolution doit sortir un nouvel ordre de rapports
entre les Peuples , plus conforme au systême présent
de leurs besoins et de leurs lumieres . Il suffit
de connaître l'état actuel de l'opinion dans les
différentes parties de l'Europe , et d'avoir réfléchi
sur les événemens qui ont cu licu dans ces derniers
tems , en les rapprochant de ce qui se passe aujour
( 10 )
d'hui , pour ne pas se méprendre sur les véritables
causes de ces événemens , et pour en calculer l'infuence
probable.
C'est sous ce point de vue que nous offrirons au
public les principaux faits de la politique extérieure .
Nous les exposerons avec simplicité et vérité . En
nous efforçant de déterminer les causes des événemens
, nous en rechercherons quelquefois les conséquences
prochaines ou éloignées ; nous tâcherons de
ramener l'appréciation des faits à sa véritable mesure ,
celle de leur utilité pour l'espece humaine , et de
leur accord avec le véritable objet de l'art social ,
Ja jouissance de la liberté , et l'avancement de la
raison humaine.
En traçant le systême de conduite des différens
gouvernemens , nous chercherons à déméler et à faire
saisir les vrais principes de leurs opérations et les
ressorts de leur politique particuliere ; nous ne négligerons
aucun des traits qui constituent et font connaître
l'esprit des gouvernemens et le caractere des
Peuples .
Nous joindrons , autant qu'il sera possible , au
tableau des événemens , les notions de STATISTIQUE
qui peuvent y jetter plus de lumiere , et en rendre
la connaissance plus directement et plus généralement
utile . Nous insérerons avec soin les divers tableaux
de population , d'importation et d'exportation , des
forces de tone et de mer , etc. , des divers états .
Des recherches antérieures faites sur cette matiere
, faciliteront notre travail , et les journaux et
recueils étrangers que nous espérons recevoir dans
peu , nous permettront de rendre cette partie de
( 11 )
notre travail aussi complette qu'il sera possible dans
les circonstances actuelles .
La Nation Française , par son gouvernement , par
ses lois , par ses forces , est tellement liée au systême
politique de l'Europe , qu'elle est devenue le centre
de tous ses mouvemens , et sera long- tems l'objet de
son attention particuliere . Elle doit être bien plus
encore celui de tous les citoyens qui la composent.
Ainsi , les travaux du Corps législatif, les actes du gouvernement
, les caracteres de l'esprit public , les opérations
de nos armées , les événemens les plus intéressans
, doivent trouver en nous des historiens fideles .
Mais nous bornerons - nous au simple récit des séances
des deux conseils de la Législature ? Répéteronsnous
ce que les feuilles de tous les jours auront
publié avant nous dans le plus grand détail ? Quoiqu'il
ne soit pas inutile de relire plusieurs fois , ce
qui a besoin d'être relu pour être retenu , nous pourons
donner à cette partie du Mercure un caractere
propre à lui assurer un nouveau degré d'intérêt et
d'utilité . Pourquoi la critique qui s'exerce sur les
productions littéraires , ne s'étendrait- elle pas jus
qu'aux discussions politiques ?
Nous nous sommes faits cette question , et elle
nous a conduit à l'idée de soumettre les principes ,
le langage et le style de tout ce qui se fera entendre
dans les deux conseils du Corps législatif à un examen
critique et raisonné .
On pensera peut- être que dans une Assemblée
législative , il ne s'agit pas de flatter le goût par un
beau langage , et que le goût ne doit pas s'établir
( 1 )
juge de ce qui n'est pas dit pour lui plaire . Mais
il faut observer qu'en pure littérature même , le
goût qui recherche de vains ornemens est un mauvais
goût , que le vrai goût , aussi sévere , dans ses
principes , qu'il est délicat dans ses impressions , n'est
qu'un sentiment exquis de la raison , qu'il ne jouit
que de ce qui donne plus d'évidence à la vérité , de
ce qui rend toutes les affections de la nature plus
douces ou plus énergiques ; que presque toujours
ce qui manque ou de précision , ou de correction ,
ou d'élégance dans le langage , manque aussi ou de
clarté , ou de justesse dans les idées , et qu'avec
des idées qui ne sont ni justes ni claires , on ne fait
pas plus de bonnes lois que de bons raisonnemens ;
qu'en en mot , l'art de bien parler et de bien écrire ,
se lie par les rapports les plus intimes à l'art de
bien penser qui est le grand art des législateurs .
On jugerait bien mal de nos intentions , si l'on
présumait que nous voulons nous ériger en censeurs
amers du Corps législatif , et lui faire perdre de la
confiance et du respect dont il doit être environné ;
ce sont les flatteurs qui avilissent et non les pensées
d'une ame droite et libre . En lisant ce journal , on
reconnaîtra aisément s'il est l'ouvrage de bons où
de mauvais citoyens , et si nous sommes penétrés
de la dignité de la représentation nationale . Nous
saurons toujours distinguer les legislateurs du législateur
, les députés du député . Si l'on do t du respect
aux uns , des égards à l'autre , on doit à tous la
vérité .
Tel est le plan de ce journal ; telle est dans ses
( 13 )
1
différens points de vue la tâche que nous nous effoscerons
de remplir ; elle est vaste et difficile ; mais
dans l'association que nous avons formée , le zele
de chacun augmentera les forces de tous. Le Mercure
sera l'ouvrage de tous les collaborateurs , sans être
celui d'aucun en particulier. Ce qui importe au public,
ce n'est pas de savoir qui a fait tel article , mais si
l'article l'intéresse . Il y a tant d'écrits qui valent moins
que le nom de leur auteur , et tant d'autres qui
peuvent s'en passer ! Ce n'est ni par crainte ni
par modestie que nous avons résolu de garder l'anonyme
. Quand au sentiment de soi - même , on joint le
desir d'être utile , on ne doit pas plus craindre d'énoncer
ses opinions dans un état libre , qu'on ne doit
rougir de les avouer. Mais quand on se propose de
veiller à la conservation du goût et des principes ,
le plus sûr garant de l'impartialité , c'est l'indépendance.
SCIENCES , LETTRES ET ARTS.
De l'INSTITUT NATIONAL et de ses premieres séances.
L'ORGANISATION des anciennes académies était vicieuse
. Instituées ou protégées par des rois , elles
en avaient reçu toute l'influence . Il ne faut pas s'y
tromper, les rois n'ont jamais favorisé les sciences ,
les arts et la philosophie pour le simple progrès
de l'esprit humain : mais entraînés par le mouvement
des idées et l'ascendant des lumieres , ils ont eu l'habileté
de s'en servir , comme des chefs adroits se
mettent à la tête d'un mouvement populaire pour
( 14 )
en arrêter et diriger les effets. Il est arrivé , ce qui
arrive souvent dans ce dernier cas , c'est qu'ils ont
été emportés par le mouvement qu'ils voulaient maî .
triser.
1
Il faut convenir néamoins que leur politique n'ayait
rien négligé pour lutter contre cette puissance
dont ils avaient reconnu le danger . Réglemens chargés
d'entraves , influence dans les élections , veto sur
les gens de lettres qui leur déplaisaient , dons , pensions
, faveurs , association bizarre d'hommes de
cour , d'hommes d'église , de protecteurs , d'honoraires
, ils avaient tout employé pour enchaîner ou
séduire les académies. Leur liberté était comme
celle des autres citoyens ; elles pouvaient tout faire
et tout dire , pourvu qu'il ne fût question ni de la religion
, ni du gouvernement , c'est -à-dire des deux seules
choses qui pouvaient maintenir l'ignorance et la servitude
. Heureusement que ce que les académies ne
pouvaient faire en corps , leurs membres le faisaient
quelquefois comme individus ; et certes , ce n'était
pas sans précaution ni sans danger . Mais si - tôt qu'ils
étaient réunis , l'esprit de corps reparaissait , et surtout
l'esprit d'académie . C'est cet esprit qui dans
les sciences , les arts et les lettres posait si souvent
pour regles et pour limites , les préjugés , les vues
ou la maniere de quelques savans ou de quelques
artistes accrédités , qui par de petites intrigues de
jalousie et de rivalité humiliaient , décourageaient ,
excluaient des hommes de mérite , et nuisaient , sousce
rapport , à l'avancement de l'esprit humain . II
fallait donc supprimer le régime des académies.
Mais les associations de savans et d'hommes de
( 15 )
1
lettres sont - elles incompatibles avec un gouvernement
républicain ? Il n'appartenait qu'au vandalisme
le pas barbare de le penser. Presque toutes les
sciences , et principalement celles qui ont pour objet
l'expérience et l'observation , ont besoin pour
se conserver et se perfectionner des efforts constans
d'une réunion d'hommes qui s'en occupent sans relâche
, et qui en dirigeant leurs lumieres vers un
foyer commun , en augmentent l'éclat et l'intensité .
Il n'est pas jusqu'aux matieres de goût ou de pure
érudition qui ne puissent retirer de grands avantages
de la communication des idées . On conçoit d'ailleurs
le degré d'utilité qui pourrait résulter pour
l'instruction publique , d'une association d'homme .
qui ayant porté dans chaque partie des sciences ,
des arts et des lettres , des connaissances approfon
dies , seraient plus en état d'en élever l'édifice et de
seconder les vues du législateur. Les fondateurs de
la constitution ont senti toutes ces vérités , et ils ont
créé l'Institut national .
$
ว
Il est divisé en trois classes , savoir ; les sciences
physiques et mathématiques , les sciences morales et politiques
, la littérature et les beaux arts . Il est composé de
144 membres et d'un nombre d'associés - correspondans
soit regnicoles , soit étrangers . Le Direc
toire exécutif , en vertu de l'attribution qui lui a été
donnée par la loi qui établit l'institut , s'est occupé
de la nomination du tiers des membres qui devaient
ensuite élire les deux autres tiers . En voici la liste :
PREMIERE CLASSE. Mathématiques ; Lagrange et
Laplace.
( 16 )
Arts méchaniques ; Monge , Prony.
Astronomie ; Lalande , Méchain.
Physique ; Cousin , Charles .
Chimie; Bertholet , Guiton - de - Morveau .
Histoire naturelle ; d'Arcet , Hauï.
Betanique ; Desfontaines , Lamarck .
Anatomie comparée et Zoologie ; d'Aubenton , Lacepède
.
Médecine et Chirurgie ; Desessarts , Sabathier.
Économie rurale et vétérinaire ; Thouin ( aîné ) ,
Gilbert.
DEUXIEME CLASSE. Analyse des idées et des sensations
; Volney , Lévesque de Poilli ( auteur de la
Théorie des sentimens agréables ).
Morale ; Saint - Pierre , Mercier ( député ) .
Science sociale et Législation ; Cambacérès , Daunou
{ députés ) .
Économie politique ; Sieyes , Creuzé - Latouche ( députés
) .
Histoire ; Delille - Lasalle ( auteur de la Philosophie
de la Nature et de l'Histoire des Hommes ) , Levesque
( auteur de l'Histoire de Russie ) .
Géographie ; Buache , Mentelle .
TROISIEME CLASSE. Grammaire ; Garat , Sicard .
Langues anciennes ; Dussaulx ( député ) , Bitaubé .
Poésie ; Lebrun , Chenier ( député ) .
Antiquités et Monumens ; Dupuis ( député ) , Mongèz.
Peinture ; David , Van- Spandonck .
Sculpture ; Pajou , Houdon .
Architecture ; Gondouin , Wailly.
Musique
( 17 )
Musique et Déclamation ; Mehul , Molé .
Ce choix a réuni les suffrages de l'opinion . On a
témoigné seulement quelque surprise de voir Garat
dans la section de la grammaire , quoique sûrement
aucune branche de la littérature ne lui soit
étrangere . Mais la maniere dont il avait donné au
Lycée ses leçons d'histoire , et sur- tout les succès
étonnans qu'il avait obtenus , aux écoles normales ,
dans son cours de l'analyse de l'entendement , semblaient
lui marquer se véritable place dans l'une ou l'autre de
ces sections . Aussi ce dernier a-t- il reconnu lui-même
cette inconvenance , en donnant sa démission . Le
Directoire l'a réparée en le nommant à la place de
l'évêque de Poilly , mort depuis plusieurs années . Il
restait une place vacante dans la section de la grammaire'
; le Directoire y a nommé le cit . Colin , élu
depuis par l'Institut . Volney était parti depuis quelque
tems pour les Etats-Unis d'Amérique , lorsqu'il a été
élu , et le Directoire le savait . Cette circonstance est
honorable pour tous les deux .
Les quarante - huit membres se sont réunis le 15
frimaire dans une des salles du Louvre. Le ministre
de l'intérieur est venu installer l'Institut national,
et a prononcé un discours analogue à la circonstance,
plein de sagacité et de modestie . Il a recommandé
particulierement à l'attention de l'Institut , l'agriculculture
, les arts et le commerce , comme étant la
source de la prospérité nationale . Le cit . d'Aubenton¸
comme plus ancien d'âge , a fait les fonctions de président
; et Chenier , celles de secrétaire .
Dans les séances suivantes , le tiers , élu par le
Tome XX . B
( 18 )
Directoire , s'est occupé de nommer les deux
autres tiers qui complettent l'Institut , dans l'ordre
suivant :
PREMIERE CLASSE . Mathématiques ; Borda , Bossut ,
Legendre , Delambre .
Arts méchaniques ; Leroi , Perrier , Vandermonde ,
Berthoux .
Astronomie ; Lemonnier , Pingré , Messier , Cassini .
Physique ; Brisson , Coulon , Rochon , Lefebvre .
Chimie ; Fourcroi ( député ) , Bayen , Pelletier ,
Vaucquelin.
Histoire naturelle ; Desmarest , Dolomieu, Duhamel ,
Lelievre.
Botanique ; Adamson , Jussieu , l'Héritier , Ventenat.
Anatomie ; Tenon , Broussonnet , Cuvier , Richard.
Médecine et Chirurgie ; Portal , Pelletan , Hallé ,
Lassus .
Économie rurale et vétérinaire ; Teysier , Huzard ,
Cels , Parmentier.
DEUXIEME CLASSE . Analyse des idées ; Ginguené ,
Deleyre , Lebreton , Cabanis .
Morale ; Grégoire ( député ) , Lareveillere - Lépaux
( membre du Directoire ) , Lakanal ( député ) , Naigeon .
Science sociale ; Merlin de Douai ( ministre de la
justice ) , Pastoret , Garan - Coulon , Baudin ( des
Ardennes ) , tous trois députés ) .
Économie politique ; Dupont ( de Nemours ) ( député ) ,
Lacuée ( député ) , Taleyrand - Perigord ( ci - devant
évêque d'Autun ) , Roederer.
( 19 )
Histoire ; Raynal , Anquetil , Dacier , Gaillard .
Géographie ; Regnard , Fleurieu , Gosselin , Bougainville
.
TROISIEME CLASSE , Grammaire ; Villars , Louvet ( dẻ-
putés ) , Domergue , Wailly.
.
Langues anciennes ; Silvestre Sacy , Dutheil , Lenglés ,
Selis.
Poésie ; Deliste , Ducis , Colin d'Harleville , Fontanes
.
Antiquités ; Leblond , David - le -Roi , Ameilhon ,
Camus ( député ) .
Peinture , Vien , Vincent , Renaud , Toney.
Sculpture ; Jullien , Moitte , Roland , Dejoux.
Architecture ; Pâris , Boulet , Peyre , Raymond.
Musique , Déclamation ; Gosiec , Préville , Gretry ,
Monvel.
Quelque recommandable que soit cette liste , il
faut pourtant dire ce que l'opinion en a pensé . Il y
aurait quelqu'erreur à prendre pour juge l'amourpropre
de ceux qui ayant des droits , ou croyant en
avoir, ont dû se montrer pcu satisfaits d'un oubli qu'ils
accusent d'injustice . Nous ne parlons ici que de cette
opinion qui se montre supérieure à toute considération
personnelle et à tout autre motif que celui de
la justice et de la gloire des sciences et des lettres.
En applaudissant à la plus grande partie des choix
qui ont été faits , sur - tout dans la classe des sciences
exactes et naturelles , le Public a regretté qu'on n'ait
pas apporté le même discernement et la même sévérité
dans quelques sections particulieres .
Ba
( 20 )
Si ce corps illustre veut acquérir une grande considération
, il ne doit ouvrir ses portes qu'à ceux
qui auront fait leurs preuves , et dont l'opinion pu,
blique aura marqué la place d'avance . S'il est une
république où l'on doive écarter toute espece de
préférence ou de distinction qui n'est pas fondée sur
le mérite et les talens , c'est sans doute la république
des lettres. Ce nom même qu'elle faisait gloire de
porter , dans des tems où la chose n'existait pas , lui
rappelle l'esprit et les principes qu'elle doit avoir
dans un gouvernement où l'ordre civil et politique
ne reconnaît plus lui-même ni préjugés , ni condescendance.
On n'a pas oublié sans doute les honoraires
qui honoraient si peu , et les anciennes académies
qui avaient la faiblesse de croire qu'elles en
avaient besoin , et ceux- mêmes qui avaient la vanité
de penser qu'ils pouvaient les honorer.
1
d
Quoi qu'il en soit , cet établissement n'en offre
pas moins , dès son berceau , une réunion de talens
et de lumieres , qu'il serait difficile de rencontrer
nulle part . Il prouvera aux nations étrangeres que la
France , qu'elles ont cru replongée dans la barbarie ,
peut encore s'enorgueillir de compter dans, son sein
une masse de savans , d'hommes de lettres et d'artistes
que l'Europe entiere doit lui envier.
L'Institut national a - t- il acquis dans son organisation
son dernier degré de perfectionnement ? Il est
une section que Sieyes , dans la premiere séance , a
regretté de ne pas trouver dans la classe des sciences ,
c'est la tactique de terre et de mer ; les succès de la
république ont assez prouvé combien la pratique
de cet art était familiere à ses généraux , pour que
( 21 )
sa théorie occupe une place particuliere dans un
établissement auquel aucune branche de connais
sances ne doit être étrangère , Mais ce n'est pas tout
ce qui manque à l'Institut national . Dans la troisieme
classe , consacrée aux lettres , on voit que la grammaire
, les langues , la poésie , les antiquités et monumens
ont chacune leur section . Mais la littérature proprement
dite n'a pas la sienne . On sait que , quoiqu'elle
réunisse en elle ces différentes branches , elle a nêanmoins
sa théorie dont les principes , inséparables
du goût et de l'art d'écrire , ne sont ni moins difficiles
, ni moins nécessaires que ceux de l'art de raisonner.
L'éloquence sut-tout , qui ne vit , qui ne se
déploie dans toutes ses forces que dans les républiques
, mérite sans doute de trouver place dans
notre congrès littéraire , puisqu'elle en a une si importante
dans notre ordre politique .
1
Enfin , les amateurs et les disciples des arts peuvent
regretter que la gravure . cet art auquel le burin des
Picard , des Lebas , des Launay , et de tant d'autres
artistes ont donné une juste célébrité , et que l'académie
de peinture n'avait pas dédaigné d'admettre
dans son sein , semble avoir été oubliée dans l'institut
national . On doit se souvenir que tous les beaux arts
sont frerès , et que tous concourant à la gloire de ļa
même famille , ont des droits aux mêmes encouragemens.
C'est en complettant et en perfectionnant
l'Institut , qu'il deviendra le plus beau monument
qui ait été élevé jusqu'à présent en Europe , à l'avancement
et aux progrès des sciences , des arts et des
lettres.
B 3
( 42 )
X
LITTÉRATURE.
EUVRES DE CHAMFORT , recueillies et publiées par uz
de ses amis. Quatre volumes in- 8 ° . Prix , 600 liv . ,
et 630 liv. franc de port. A Paris , chez le DIRECTEUR
DE L'IMPRIMERIE DES SCIENCES ET ARTS , rus
Therese. L'an 4º . ( 1595 ) .
PREMIER EXTRAIT.
CHAMFORT est du petit nombre des écrivains qui ,
avec peu d'ouvrages , ont su se faire un nom distingué
dans les lettres . C'est que de tant de productions
qui se succedent , il ne reste gueres que celles
qui portent un grand caractere d'instruction et d'utilité
, ou qui se font remarquer par la finesse des
idées , les formes piquantes du style , et un goût
pur , genre de mérite d'autant plus estimable , qu'il
devient de jour en jour moins commun dans la
littérature française . Tel a été particulierement celui
de Chamfort .
On doit remercier l'homme de lettres , dont l'amitié
, attentive pour sa mémoire , a pris soin de
recueillir et de mettre en ordre ce qu'il a pu retrouver
des manuscrits de son ami , après sa mort . Il nous
apprend que ce recueil aurait été bien plus complet
si le dépôt de ses papiets eût été respecté. Les
scellés , nous dit- il , furent mis sur son appartement ,
et lorsqu'ils ont été levés , on a recherché en vain
un grand nombre d'ouvrages précieux . Ses contes
dans lesquels il avait tracé avec tant de finesse et
( 23 )
de talent le tableau de nos moeurs frivoles et corrompues
; les épîtres de Ninon , où était encadré
celui de toute la cour de Louis XIV ; le joli poëme
de Genève , composé dans ses derniers tems, et quelques
autres productions non moins ingénieuses
ont disparu on n'en a pu trouver ni découvrir
aucune trace . Ou avant ou après l'apposition des
´scellés , quelqu'infidélité aura été commise ; mais qui
oserajamais en profiter dans aucun sens , sans déclarer
par cela même l'auteur du larcin ? On pourrait.
craindre que ces productions ne fussent perdues , un
jour , pour la postérité , si l'on ne savait qu'il est
plus d'une maniere de ne point rendre inutile cette
infidélité , en sauvant même la honte qui y est
attachée .
i .
1
Nous parlerons peu des ouvrages de Chamfort ,
qui ont paru imprimés dans divers tems ,
soit à part,
soit dans différens recueils . Depuis long- tems le
public les a appréciés . On n'a point oublié les doges
de MOLIERE et de LAFONTAINS . Il peignit dans l'un
le poète comique le plus original qui ait existé
le philosophe et l'honnête homme ; et ceux qui
suivent la même carriere , reliront toujours avec
fruit cet ouvrage où ils trouveront des principes sains ,
et tant d'excellentes observations sur nos moeurs et
sur la poétique de cet art difficile : il avait à peindre;
dans le second un talent non moins extraordinaire ,
la naïveté , la gracela finesse , et cette foule de
beautés qui étincellent dans un poëte , que son siecle
n'osait encore reconnaître pour un homme de génie
et à qui le nôtre a donné si justement le surnom d'ini
mitable , Chamfort saisit tous les traits de ce tableau
B 4
( 24 )
et en montrant dans Lafontaine , le charme de sa
morale , la finesse exquise de son goût , et l'accord
singulier que l'une et l'autre eurent toujours avec la
simplicité de ses moeurs , il prouva que le peintre était
digne du modele . Un mérite remarquable dans ces
deux éloges , et qui n'échappa point dans le tems aux
hommes de goût , c'est qu'ils ne sont point écrits en
style académique , quoique couronnés par deux académies
.
L'éditeur des oeuvres de Chamfort nous a transmis ,
dans la notice historique de sa vie , une anecdote
assez piquante sur l'occasion de l'éloge de Lafontaine .
Un homme de lettres fort connu avait composé
d'avance cet éloge , et l'avait lu dans la société de
M. Necker. Celui - ci , par une tournure délicate ima …….
ginée pour obliger l'auteur , engagea l'académie de
Marseille à proposer l'éloge de Lafontaine , et offrit
un prix de cent louis . Ni cetre société , ni l'auteur ne
doutaient de l'heureuse issue de ce concours . Chamfort
prit la plume , et enleva la couronne . On imagine
bien que le vaincu ne pardonna pas au vainqueur
; dans les combats de ce genre , rarement
l'amour propre est généreux . D'Alembert avouait.
cependant à Chamfort , qu'il trouvait dans l'ouvrage
de son concurrent , plus de littérature . Ce que vous
nommez littérature , lui répondit Chamfort , c'est- àdire
, les citations , observations et annotations , tout
cela est resté dans mes rognures ; je me suis bien
gardé de le mettre dans mon discours. Ce qu'il appellait
ses rognures , joint à des observations nouvelles ,
que de nouvelles méditations sur Lafontaine lui inspirerent
, compose un commentaire presque complet ,
4
( 25 )
qui est heureusement tombé dans les mains d'um
littérateur estimable ( le citoyen Gail , professeur du
grec au collège de France ) , et qu'il ne tardera point
à faire paraître , terminé par le citoyen Sélis .
Les succès soutenus qu'obtiennent encore aujourd'hui
au théâtre , la Jeune Indienne et le Marchand
de Smyrne , nous dispensent de nous y arrêter. Si
l'on redonne moins souvent sa tragédie de Mustapha
et Zéangir , cette piece n'offre pas moins des beautés
recommandables ; elle a le mérite assez rare dans
notre scene moderne d'une ordonnance simple , d'un
développement facile , d'un intérêt de sentiment ,
et d'une versification pure et harmonieuse . Peut- être
que ce mérite même n'a pas peu contribué à la faire
accueillir un peu froidement du public , accoutumé
/ depuis long - tems à n'applaudir qu'à des exagérations
forcées , et à des carricatures théâtrales :
Peu de discours , qu'on appellait alors de réception
à l'académie française , ont mérité de survivre
áux circonstances qui les ont fait naître . Celui de
Champfort se fera toujous relire avec cet intérêt
que l'on porte aux choses de goût , d'imagination
et de sentiment . L'académicien qu'il remplaçait lui
fournit le sujet de deux tableaux également précieux
, quoique dans un genre différent. L'un est
celai de la chevalerie , de celte institution extraor
dinaire dont l'antiquité n'offre aucun modele , qui'
a imprimé à nos moeurs anciennes un caractere de
grandeur et de singularité , digne d'occuper une
place dans l'histoire des peuples , et sur lequel le
philosophe , dans des tems de lumiere et de liberté ,
arrêtera ses regards , comme on revoit caz morni
( 26 )
1
1
mens gothiques et hardis , lors même que le goût
a créé des proportions plus justes et plus belles .
L'autre est le tableau touchant de l'amitié, de deux
freres ( MM. de la Curne et de Sainte - Palaye ) que
la nature avait fait naître le même jour , et à la
même heure , comme si elle eût voulu qu'il n'y
eût pas un seul instant de leur vie , où ils aient
pu cesser de se voir et de s'aimer . Nous nous sou-!
venons encore de l'impression que produisit sur les
auditeurs cette partie du discours de Champfort.
Le silence profond avec lequel il fut écouté , l'attendrissement
, les larmes qu'il fit répandre furent pour
l'oiateur un nouveau genre d'éloge auquel il dut
être plus sensible qu'aux applaudissemens dont le
Public avait couvert son tableau de la chevalerie .
On regrette que l'éditeur n'ait pas inséré ce discours
en entier. Serait - ce par une suite de cet esprit
de terreur dont a été frappée pendant si long - tems
la littérature , et qui existait peut- être encore lorsque
cette édition a été commencée ? L'éditeur a - t - il pensé
que ce qu'il a cru devoir supprimer de ce discours
était inutile pour la gloire de Chamfort , ou peu convenable
à l'esprit et aux idées qui subsistent aujourd'hui
? Nous répondrions que Chamfort était assez
soigneux de ses ouvrages , pour ne pas craindre le
reproche de négligence , sur- tout dans un discours
à l'académie française , et que sans doute il a donné ,
depuis le commencement de la révolution , d'assez
grandes preuves de son amour pour la liberté , pour
n'avoir à rougir d'aucune pensée indigne de la fierté
de son ame et de l'élévation de son caractere , même
sous l'ancien régime .
4
( 27 )
On retrouve avec plaisir dans ce recueil quelques
articles qui avaient déja paru dans le Mercure qui a
compté Chamfort au nombre de ses coopérateurs ;
ces articles sont des extraits des mémoires du maréchal
de Richelieu , de sa vie privée , des mémoires de Duclos ,
et de son voyage en Italie . Ces ouvrages , qui sont
redevables à la révolution de leur publication anticipée
, embrassent depuis les dernieres années du
regne de Louis XIV jusqu'à nos jours , les époques
les plus intéressantes de l'histoire anecdotique et
des moeurs de ce siecle . Ils devaient fournir à l'écrivain
qui les avait si bien observées , des réflexions
extrêmement piquantes. Aussi ces articles sont - ils
moins des extraits que des supplémens à ces mêmes
ouvrages.
On connaissait également le discours de Chamfort
ur les académies. Il l'avait composé pour Mirabeau ,
qui devait le prononcer à l'Assemblée constituante .
Beaucoup de gens n'ont pas pardonné à Chamfort ,
qui était de l'académie française , d'avoir écrit contre
les académies . C'était renouveller à son égard , le
même reproche qu'on avait si souvent adressé à
Rousseau , d'avoir écrit contre les romans , les spectacles
et la musique française , et d'avoir fait luimême
de la musique française , des comédies et des
romans . Ces sortes d'inconséquences n'ont jamais
prouvé autre chose , si ce n'est que pour un homme
éclairé , les droits de la vérité sont indépendans de l'intérêt
personnel et supérieurs à toute espece de préjugé.
Chamfort est aujourd'hui suffisamment justifié aux yeux
de ceux qui savent distinguer l'utilité et les avantages
des sciences et des lettres , et mêmes des corps litté(
5 }
taires bien organisés , des abus sans nombre du régime
des anciennes académies . Il l'aurait été bien davantage
si la mort prématurée de Mirabeau lui eût permis de
se livrer au travail qui devait suivre le premier , et
qui était destiné à présenter le nouveau plan sur
lequel devaient être institués les corps académiques.
Nous devons dire cependant , que dans ce discours
Chamfort avait un peu trop cedé à cet esprit de caus
ticité qui le tourmentait dans ces dernieres années ,
et dont nous assignerons bientôt la véritable cause .
La suite au prochain numéro. )
BEAUX ARTS.
Réflexions sur l'exposition des tableaux , seulptures , etc.
de l'an quatrieme , adressées à un ami dans le dépar
tement du ***
Pour vous consoler de n'avoir pas pu jouir de la
vue du salon de cette année , vous voulez , mon cher
ami , que je vous en trace une courte notice , et que
j'y joigne mes jugeniens . L'amitié prie , je dois obéir ;
et je le fais sans préambule ( 1 ) .
Graces soient rendues aux savans et aux artistes
( la commission des monumens créée en 1791 ) qui
ont pris tant de soin , et sans autre intérêt que celui
des arts , pour arracher à l'insouciance et à la cupidité
les produits des arts et des sciences disséminés
( 1 ) Je vous ai déja envoyé le catalogue vous y auréz
recours pour les noms et les descriptions des ouvrages.
( 29 )
chez les religieux , les émigrés , etc. ! Graces soient
encore rendues à ceux qui ont ordonné l'éxposition
publique de ces richesses dans le vaste Muséum de
la galerie du Louvre ! La publicité de cette brillante
collection a déja produit un effet sensible sur le goût
d'une grande portion des habitans de Paris . Oui ,
mon ami , j'ai été témoin plusieurs fois dans le salon ,
de ce respect rcligieux pour les arts , que l'on inocule
aux Italiens dès le berceau , et dont la multitude
française ne se doutait pas avant l'ouverture
du Muséum. Déja les gardes ont un emploi très facile
à exercer ; et sans l'enfance ( cette engeance est
sans pitié ) , leur présence deviendrait inutile .
Un résultat plus avantageux de la publicité du
Muséum , est le perfectionnement du goût des spectateurs
. Nous ne sommes pas encore assez heureux
pour rivaliser avec le peuple d'Athenes , chez qui
un instinct et un tact habituel suppléaient aux connaissances
artielles , que l'on n'acquiert que dans les
atteliers des peintres et des sculpteurs . Mais j'ai vu
avec une grande satisfaction la foule se porter constamment
vers les tableaux qui ont le plus de mérite ,
et écouter avidemment le spectateur qui exprimait
à voix haute ses opinions et ses jugemens . Voilà le
lot des spectateurs ; faisons celui des artistes . Je ne me
permettrai aucunepers onnalité. Il n'appartient qu'à un
mauvais coeur d'affliger un savant , un artiste et une
belle c'est pourquoi je ne mettrai sous vos yeux
que ceux dont les travaux auront excité chez moi
un plaisir véritable , et le desir d'en devenir propriétaire
, si la fortune eût dans ces instans secondé mes
voeux .
:
( 30 )
Ce n'est pas un Bélisaire , je le soutiendrai à
la face de tout l'univers , disait , en frappant du pied
et haussant les épaules , un grand homme sec , frisé
en boucles détachées et portant une forme de chapeau
sous son bras ; jamais cette aventure n'est arrivée
à Bélisaire ; aucun historien ... Qui est - ce qui
vous dispute ce petit délit de lèse -histoire , reprit
avec feu un jeune homme en cheveux noirs et en
manteau relevé avec goût ? Mais voyez comment
Tartiste a exécuté cette fable qu'il a prise pour sujet
de son poëme . Le lieu de la scene , l'épisode du
soleil couché depuis une demi -heure , le vague des
traits qu'il fallait caractériser dans ce crépuscule ......
C'étaient-là de terribles données ! Hé bien , toutes
ces difficultés sont vaincues ... Bélisaire , ou cet illustre
vieillard offre une tête des mieux pensées et des
mieux rendues ... Son bâton et ses pieds... Oh , qu'ils
sont aveugles ! avec quelle vérité l'enfant est posé
sur son bras et sur ses épaules .... Belle imitation ,
sans servitude , des fils du Laocoon ! Mais , dit
avec chaleur le premier interlocuteur qui étouffait
d'envie , un serpent s'attache - t- il à un membre qu'il
a piqué ? - Laissez donc parler ce jeune citoyen ,
s'écria tout - à- la fois le groupe des spectateurs .....
-
-
Admirez , mes amis ( car on aime bien vîte ceux
qui nous écoutent attentivement ) , dit le jeune
homme , ce beau crépuscule , ces tons chauds , mais
variés , qui donnent à tous les contours les nuances
du prisme ... Vernet n'a jamais rendu avec cette vérité
aucun soleil couchant. Ah Vernet ! les voilà
les amateurs d'aujourd'hui , il faut jetter au feu toute
l'école française , les de Troi , les Pierre , les Natoire .
-
1
( 31 )
+
1
--
Eh oui , morbleu ; mais gardons Vernet , les
têtes de Greuze , et revenons à Gérard ... Mes amis ,
je vous le dis encore ( il croyait l'avoir déja dit ,
parce qu'il les appellait ses amis .... le bon jeune
homme ! ) Gérard a très - bien mérité de la peinture
dans cette sage composition ; mais s'il pouvait donner
au bras du vieillard qui soutient seul l'enfant blessé
et défaillant , l'air de la contention et de la fatigue ...
Si le bras droit était moins balustre . Balustre...
Bon monsieur est artiste ; je m'en serais douté ,
quoiqu'il ne soit pas envieux ; eh bien ! auriez-vous
revendu ce Bélisaire , et à un prix double de l'acquisition
, comme a fait un de vos émules , si le peu
de fortune du jeune peintre l'avait forcé à vous le
céder avant l'exposition ? - Oui , oui , j'aurais invité
Isabey , et comme lui j'aurais accouru chez Gérard ,
pour lui rendre encore comme sa propriété le produit
de la seconde vente ; car le desir d'accroître les
ressources du jeune artiste , aurait pu seul déterminer
le généreux propriétaire a se priver d'un si bel
ouvrage. L'air satisfait des spectateurs aurait
récompensé Isabey de sa bonne action , s'il eût assisté
à cet entretien ..
Frappé du nom d'Isabey , je me séparai du jeune
interlocuteur, et je cherchai les portraits et les dessins
de ce peintre . J'avoue que les portaits me touchent
peu , et qu'à l'exception d'un très - petit nombre , je
ne vous en parlerai pas ; mais ceux d'Isabey sont
si vrais de couleur et de dessin , que je sus bon
gré à mon coeur ému par le récit du jeune artistè ,
de m'avoir conduit vers ses productions . Je fus plus
sensible à la vue de ses dessins ; ils ont de la
( 32 )
chaleur , de la vie ... Cependant s'il en faisait moins ,
s'il étudiait plus souvent la nature , s'il ne cherchait pas
à plaire aux personnes qu'il peint , en leur donnant
les airs affectés qu'il leur plaît d'appeller des graces ...
Baltard , le Tiers et Perrier , écoutent et attendent
mes jugemens sur les dessins . Ils seront contens >
les crayons du premier sont de véritables pinceaux ;
la transparence des eux , l'épaisseur des forêts , la
profondeur des lointains .... Il peint tout. Percier
denne aux bas - reliefs , aux Egures détachées , aux
fragmens des plus belles antiques , un air de vérité ,
dont la netteté et la précision font tous les frais .
Les plus grandes compositions historiques ne perdent
Je crayon de le Tiers , et son jugement
de Brutus annonce un artiste qui sait manier le pinrien
sous
ceau.
Caton d'Utique arrachant l'appareil de sa blessure ,' .
prouve ce que je viens d'assurer. Malheureusement ' ·
c'est une figure d'étude ( si improprement appellée :
Académie dans l'école. ) L'on voit aisément que les
peintre a moins cherché à représenter ce Caton'
qui dans l'Eneïde diçte encore des lois aux vertueux
habitans de l'Elisée , qu'à faire briller ses :
connaissances artielles . De la hardiesse et de l'élévation
, et nous aurons un peintre de plus .
Gérard ! et pour un simple portrait ! Pourquoi
pas , s'il rappelle Vandeick. Mais une seule
figure , quelle pauvreté d'imagination !
―
-
Encore
Les sots
qui ont fait ou dit une balourdise se sauvent dans
la foule , et les peintres médiocres cachent leur nullité
demiere une tourbe de personnages . Oh qu'une seule
figure , que jusqu'aux genoux , impose de soins et
de
( 33 )
de travail ! Le spectateur la parcourt toute entiere
il tourne même autour d'elle , parce que rien ne
détourne son attention . Cette aimable adolescente
se présente au critique avec modestie , mais sans
crainte . Elle vit , elle va rougir si vous la regardez
avec un oeil intéressé . Les roses naissantes mêlées
aux lys de ses chairs annoncent l'aurore d'une vie
que les graces embellissent déja. A voir le fond de
ce tableau et la sagesse de la pose , on le croirait
peint au seizieme siecle , la toile des vêtemens est
d'une vérité égale à celle du portrait de femme fait
par son maître ....
Il a donc préféré , ce David , de travailler à un
portrait plutôt qu'à un tableau d'histoire ? Il a fait
ce que son goût lui a inspiré . Ce doit être le seul
régulateur de l'artiste . En rendant sa belle sceur avec
tant de vérité , en dérobant un enfant à François
Flamand pour le placer à côté d'elle , en exprimant
parfaitement les traits du visage , sans les embellir ,
en donnant enfin à toute sa composition de la vie
et du mouvement au sein de la tranquilité et du
silence , David a confirmé cet axiôme le portrait
ne saurait occuper une place dans les Muséum ,
qu'en sortant des mains d'un peintre d'histoire : tel
Raphaël , Lesueur , Rubens , Vandeick , etc.
:
David a encore exposé un portrait d'homme ;
mais il a assez de gloire pour laisser échapper ce
faible rayon.
Ce n'est pas quitter un maître que de converser
avec ses éleves . L'Hippocrate de Giraudet me force ,
à vous en parler de suite , parce que la foule my
entraîne . Quelques spectateurs ont pris le teint jau
Tome XX.
( 34)
mâtre des Satrapes de Darius , qui offrent des présens
au médecin grec , afin de l'engager à donner des
secours aux Perses malades , pour celui des pestiférés
. Quelques mauvais quolibets ont propagé cette
erreur. Mais vous n'en auriez pas été dupe , vous ,
mon ami , qui avez examiné si attentivement avec
moi les envoyés de Typoo - Saïb . Vous auriez reconnu
sur- le- champ des Asiatiques ; et la blancheur , l'ampleur
de leurs manteaux , ainsi que les boucles de
leurs cheveux et de leurs longues barbes , sagement
imitées des bas - reliefs de Persépolis , vous auraient
dit : Voilà des Perses . Vous voyez que je m'appésantis
avec complaisance sur la vérité du costume ,
c'est que cette belle partie , négligée par le Gnide ,
les peintres Vénitiens , et sur- tout par les ignobles
Flamands , mais cultivée autrefois constamment par
le Poussin , habituellement par Raphaël , et aujour
d'hui par les peintres Anglais , forme avec le dessin
le principal mérite de notre brillante école.
Belle tête d'Hippocrate ! qu'il refuse avec dignité
de secourir les ennemis de sa patrie ! Ne lui aurait-
il pas suffi de rejetter les présens avec la main
gauche , sans les repousser avec le pied du même
côté ? .... Ce double geste n'est pas très-noble.....
Mais il nous a valu une savante facture de la jambe
et du pied ..... Je regrette encore de ne pas voir
près d'Hippocrate quelques instrumens de son art ( car
vous savez mieux que moi que les anciens ne
séparaient pas la chirurgie de la médecine ) ; ils
auraient donné le mot de l'énigme , et mieux encore ,
siles Satrapes eussent soutenu dans leurs bras , et présenté
à Hippocrate un de leurs collégues qui aurait
( 35 )
été près de succomber sous le poids de la maladie
et de la fatigue . Alors il n'aurait point fallu de
légende le fait eût été suffisamment indiqué . Je
seme dans une bonne terre ; mon avis germera ,
et nous en verrons le fruit dans la premiere composition
de Giraudet .
J'allais vous parler de Vincent , de son Guillaume
Tell ; mais on expose un nouveau tableau
d'histoire. Je suis curieux ; la nouveauté a presque
autant d'attraits pour moi que pour l'enfance . Patientez
, et vous n'y perdrez rien.
Voici la centieme charité romaine que j'ai vue dans
mes voyages , s'écrie un amateur ricaneur et dédaigneux
, bien poudré , bien serré .... L'artiste n'a pas.
fatigué son génie inventif ! - J'allais répondre au
censeur, lorsqu'une jeune femme coeffée et habillée
presqu'à l'antique , mais avec une grande simplicité ,
dit à demi - voix..... Peut- on se lasser de voir une fille
prolonger si ingénieusement les jours de son pere !...
Je crus entendre la digne fille du malheureux Sombreuil
dont les persévérantes instances sauverent
son pere de l'abominable Saint -Barthelémy du 2 septembre
1792. Je ne sais si j'avais raison ; mais je
ne voudrais pas pour toute chose être détrompé
et perdre cette douce illusion .
Le dédaigneux se tut ; la jeune femme rougit
et moi , plein de la douce ivresse du sentiment ,
j'étudiai ce tableau fait en un mois . Vous observerez
encore sur la nouvelle école française qu'elle joint
la prestesse au mérite de finir le Bélisaire était à
peine esquissé , lorsque le salon a été ouvert. Une
femme , assise au clair de la lune sur l'appui d'une
:
C %
1
( 36 )
grille de prison , allaite son pere au travers de cette
grille . Sur son bras gauche repose son nourrisson .
Voilà le sujet très - simple de cette composition . Mais
Sérangeli lui à donné un caractere d'originalité trèspiquant
il a éclairé la fille par les rayons de la
lune , et le pere , avec l'intérieur de son cachot ,
par la faible lueur d'une lampe . D'après cet exposé ,
vous jugez , mon ami , de la valeur du reproche
fait aux éleves de David , de copier servilement leur
maître . En voilà trois dont je viens de vous entretenir
, et certainement leurs compositions ne sont
pas jettées dans le même moule , comme on dit
vulgairement. Du reste , la femme est guidesque , et
en la voyant on croit être dans le Muséum devant
quelque ancien maître d'Italie . Le pere n'a pas également
satisfait les spectateurs .
)
Cette charité maternelle a un pendant au salon ;
c'est la tendresse maternelle du sculpteur Julien.
A la vérité , une femme qui donne à boire à un
enfant est un symbole très - vague de la tendresse des
ineres . Mais nous sommes déja convenus de passer
sur les qualités . Examinons cet agréable groupe .
Vous vous rappellez de la charmante bergere qui
menait boire sa chêvre , et des bas- reliefs que cet
artiste avait faits pour Rambouillet . Ce nouvel ouvrage
ne déparerait pas les premiers . La mere est d'une
belle proportion ; sa chevelure est arrangée avec
les graces qui caractérisent le ciseau de Julien . On
a trouvé de l'afféterie dans la chevelure de l'enfant ;
peut- être parce qu'on l'a opposé au jeune tireurdépine
du capitole. Mais on ne lui refusera pas
de boire avec vérité , et de rappeller , sans l'avoir
1
( 37 )
copié , le jeune faune de la même collection qui
se désaltere avec tant de grace . Ce précieux groupe
gagnera beaucoup dans le passage de la terre au
marbre ; car tout le monde s'accorde à dire que
Julien travaille cette dure matiere avec un esprit et
une facilité qui laissent loin derriere lui ses émules
et ses rivaux .
Vous devez être content mon cher ami ; mais ,
moi , je suis fatigué de me promener si long - tems
dans la foule pour reposer mes yeux . Je sors , et
vais au fauxbourg du Roule voir le modele de la
Renommée qui doit être fondue en bronze et placée
sur la coupole du Panthéon . Le catalogue m'apprend
seulement qu'elle a 17 pieds de proportion et que
Dejoux en est l'auteur . Pendant la route , je me rappelle
du groupe colossal d'Ajax , enlevant Cassandre ,
et d'un bas - relief de proportion plus forte que
la nature , représentant l'athlete Egon domptant un
taureau . D'après ces travaux , j'approuve le littérateur-
artiste , auteur de la Rénovation de la ci -devant
basilique de Sainte - Genevieve , d'avoir demandé
au ciseau de Dejoux le colosse qui remplacera si
avantageusement la lanterne , le globe et la croix.
dont on a chargé servilement tous les dômes chrétiens....
Quelle est l'attitude de cette renommée ? ...
Vous le saurez bientôt , disais-je à mon imagination ;
encore quelques pas . Je ne puis attendre ; ne sais tu
pas que je donne un corps , des traits aux êtres
les moins connus , même aux abstractions ..... Ce
sera donc une imitation du Mercure de Jean de
Bologne .... Le mouvement serait trop hardi pour
une déesse ! Voulez- vous le Mercure de Raphaëj
G 3
( 38 )
qui est à Rome dans le palais de la Farnésine ?....
J'entre dans l'attelier ; je n'y vois rien de tous ces
fantômes. Une belle femme , dont les traits et la
coëffure rappellent les médailles grecques , embouche
la trompette de la main droite , et de la
gauche présente au génie et aux vertus la palme
avec la couronne de l'immortalité . Elle vole déja ;
car à peine l'extrémité d'un de ses pieds touche
encore le Panthéon . Ce serait le seul lien qui la
retiendrait sur la terre de la liberté , sans la draperie
flottante qui se prolonge légerement autour
d'elle . Ce colosse , le seul que la France ait vu
créer depuis ce siecle ( car les statues équestres
forment deux travaux distincts , quoique fondues
d'un seul jet ) attestera le haut degré où s'est élevée
la sculpture française .
Je vous dirai un mot de la jeune Naïade de Monnot,
qui se baisse pour prendre un papillon , et vous n'entendrez
plus parler de sculptures . Il est fâcheux que
l'artiste n'ait pas fait choix d'un meilleur modele de
tête , ou plutôt qu'il ne soit pas élevé au beau ,idéal
que réclamait une divinité ; car le travail est bon , et
le dos se développe presque avec autant de vérité
et de rondeur que celui du tireur- d'épine , déja
cité , dont la pose à quelque analogie avec la figure
de Monnot.
Tu dors , Renaud , et tu peignis Achille ! ... Son tableau
de la liberté ou la mort , prête beaucoup à la critique
par l'indécision du sujet ; le défaut de liaison entre
les trois figures , la représentation gothique et chrétienne
de la mort sous la forme d'un squelette , le défaut
de noblesse dans la tête de la liberté , et la ressem
( 39 )
2
blance du génie avec le Mercure de la Farnésine ......
Mais on ne refusera pas à ce génie l'expression
du bel âge et de la vigueur , la finesse des tons
et des passages ; ni au coloris de ce tableau l'éclat
et la fraîcheur. Quant au mérite d'un pinceau gracieux
, Renaud nous y a accoutumés .
"
On retrouve ce faire agréable dans son Mars entrant
chèz Vénus et désarmé par les Grâces .... Pourquoi cependant
le séjour de Vénus n'est il plus dans les bocages
de Cythere ou d'Idalie ? Aurait- elle choisi un palais
qui rappelle la coupole et le baldaquin de St. - Pierre ?
Elle voit entrer Mars , et déja elle a les yeux et l'attitude
d'une amante satisfaite , qui n'a plus à espérer
aucune étincelle du flambeau de l'amour . Le dieu des
combats montre- t- il l'ardeur d'un amant empressé ?
Reconnaît on des divinités dans les Grâces qui le désarment
? Ces critiques paraissent ameres ; mais l'auteur
de l'Éducation d'Achille ne pourra jamais avoir
de droit à l'indulgence .
Nous n'en accorderons pas davantage à Vincent ,
parce qu'il est l'un des chefs de notre école . Son
Guillaume Tell semble appartenir à l'école napolitaine.
Il préfere imiter le faible Solimene aux vigoureux
Lombards , aux brillants Vénitiens et aux sages
Romains .... Ses couleurs sont un peu crues , dures ....
Ses figures n'ont pas assez de noblesse ..... Qu'il sache
donc que l'on aimerait à voir sous de beaux traits le
fondateur de la liberté helvétique . On lui abandonne
le tyran ; qu'il le fasse ressembler à Caracalla
ou à Commode ; il en est absolument le maître.
Il ne l'est pas de même de précipiter ce monstre
en dépit des lois de la statique . Un jeune homme
C 4
( 40 )
disait en le voyant : " Jai traversé la Seine pour
,, venir au salon , et j'ai failli tomber à plat sur
le rivage en abordant , à cause du choc du bateau
" contre la berge voilà cependant Guillaume Tell
,, qui repousse la barque dans le même sens où
le rivage a heurté mon batelet , et le barbare Grisler
" tombe à la renverse . J'ai trouvé l'observation
assez juste pour vous la conserver ; elle apprendra
aux peintres et aux sculpteurs que les lois de la
statique doivent entrer dans leurs études en même
tems que les principes de l'anatomie .... Du reste ,
des personnages vêtus d'habits frais et brillans sous
le tonnerre et la pluie , des attitudes et des airs
de visage forcés et exagérés rappellent trop le prétendu
pittoresque des vieux maîtres de notre école .
On serait injuste de faire à la mort de Desille
de le Barbier , le même reproche . Ce sujet suscep
tible d'action et d'intérêt est traité froidement . Le
ton gris du tableau ajoute à cette froideur. Quelques
parties rendues largement annoncent que le Barbier
pourrait mieux peindre.
Faites mieux , vous aussi , Suvée , qui donnez de
si bons principes à vos éleves . La mere des Gracques ,
Cornélie , est bien dessinée , ainsi que les autres
figures de votre tableau ; cette composition plaît
par satranquillité analogue à la modestie de l'héroïne ;
les ajustemens , l'architecture , tout est romain . Cependant
je trouve l'un des jeunes Gracques trop
âgé pour être un des joyaux de Cornélie . Vous avez
oublié aussi que les enfans des Patriciens portaient
une bulle d'or ( ornement rond et applati ) suspendue
sur la poitrine : c'aurait été là une des
•
( 41 )
caractéristiques de votre scene : les amateurs de
l'antique sont fâchés de cet oubli , et ceux de la
peinture auraient desiré voir sortir de vos pinceaux
des tons plus chauds et moins grisâtres . Vous allez
sur les bords de l'Arno et du Tibre guider nos jeunes.
artistes dans la carriere des beaux arts : on applaudit
à ce choix , parce qu'on retrouve dans vos leçons
les principes du beau , du bon et de l'honnête ,
qui sont inséparables pour les belles ames .
Hercule , où es - tu ? car je ne te vois pas dans
le tableau de Taillaisson . Après avoir tué ton épouse
et tes enfans es- tu resté froid et immobile ? La fureur
insensée que Junon avait soufflé dans ton ame , cessat-
elle avec le dernier coup porté à ces innocentes
victimes ? Voilà cependant ce que m'offre cette come
position .
Quelle foule dans le tableau de Vernet ! Que de
héros a- t- il dû rassembler pour célébrer les funérailles
de Patrocle . Vous , mon ami , dont Homere
fait les plus cheres délices , vous tressaillez de joie
à cette annonce , vous croyez déja reconnaître le
vaillant Diomede , le bouillant Ajax , le cauteleux
Ulysse , le sage Nestor , l'implacable Achille .......
Hé bien gardez vos douces chimeres et n'allez pas
dans l'attelier de Vernet . Vous n'y verriez qu'une
multitude de guerriers , froids , insignifians ; mais
richement armés et tous couverts d'une pourpre éclatante.
Le rouge domine même dans toutes les autres
parties de cette composition . Des chars , qui devaient
occuper un grand espace , sont placés dans le bas du
tableau , et si bas , qu'ils ne sauraient achever leur
course sans heurter les spectateurs . Aux plumes près
"
( 42 )
dont Homere n'a jamais chargé les casques de ses
héros , tous les costumes sont choisis et exécutés
avec soin ; ils peuvent servir de modeles et d'études .
L'auteur du triomphe de Paul- Émile semblait avoir pris
avec le public l'engagement de mieux faire , ou du
moins celui de ne pas déchoir : il
ne l'a pas tenu
à notre grand regre Nous l'attendons au prochain
salon .
Hippolite rendu à la vie par Esculape à la priere de
Diane est un ancien ouvrage de Mouricaut. Il accuse
l'ancien gouvernement dont les encouragemens auraient
aidé à perfectionner les talens d'un peintre qui
annonçait des dispositions .
Deux académies ( figures d'étude isolées ) de Lafite
et de Meynier , un gladiateur blessé , et Androclès reconnu
·par un lion prêt à le dévorer , annoncent la connaissance
des belles proportions et l'étude de l'antique....
, si la premiere ne faisait pas naître l'idée
d'un grand croquis , et si la seconde était plus étonnée
, plus chaude .
Le même peintre et Mérimée nous appellent à la fois
parle fini de leurs ouvrages : l'un avec l'Amour pleurant
sur le portrait de Psiché , et l'autre , avec la Bacchante
jouant avec un enfant. L'Amour , placé dans l'ombre
d'un bocage , fxant , sans verser de larmes , le portrait
de sa jeune amante , et entouré de petits génies
éclairés fortement , rappelle le tableau de Giraudet
où l'on voyait la lune percer de ses rayons argentins
le bosquet épais sous lequel Endymion était endormi.
Zephire entr'ouvrait les rameaux pour favoriser la
curiosité de Diane . Ici on ne peut déterminer la
source de la lumiere ; vient- elle du soleil ou de la
( 43 )
lune jalouse ? Les détails sont finis avec trop de
soin , ce qui répand de la froideur sur la composi
tion . On trouve d'ailleurs les petits génies inutiles
et massifs .
L'enfant avec lequel joue la Bacchante est d'une
proportion plus légere , et la femme a beaucoup
de graces . Malheureusement une teinte rougeâtre ,
qui ne doit appartenir qu'aux parties éclairées par
les eflets de la draperie , s'étend sur toute la compo
sition. Le paysage en est gracieux .
}
Le paysage m'avertit de vous parler des peintres
de ce genre . Valenciennes avait mérité la première
palme depuis quelques années ; mais la crainte du
terrorisme l'a fait abandonner Paris depuis trois ans
et cette retraite semble avoir refroidi son talent. Vous
vous ressouvenez de l'anecdote de Diderot : fatigué
des persécutions du clergé et des grands , ce philosophe
se retira dans sa patrie , à Langres. Il entretint
avec son ami d'Alembert un commerce de
lettres ; mais au bout de quelques mois d'Alembert
lai écrivit ces mots.... Partez , mon cher Diderot ,
།
19
revenez sur- le - champ à Paris ; votre style est déja
" gâté , et votre imagination s'est refroidie . Crai-
,, gnez tout d'un plus long séjour dans la province.
Réchauffez - vous , Valenciennes , au foyer des arts , et
la couleur de votre tableau d'Enée et Didon deviendra
plus légere . Vos anciens tableaux nous ont rendus
difficiles , et vos compositions , toujours ingépieuses
, nous donnent de vifs regrets,
Vous ne dédaigneriez pas , mon ami , un grand paysage
de Vander- Burch s'il avait donné plus de fermeté
à ses rochers , et à ses eaux un ton moins
( 44 )
bleuâtre nous avons un paysagiste de plus.
J'ai cherché Tonney dans le salon , dans le catalogue
, et mes recherches ont été vaines. Croit-il
donc pouvoir dormir , parce qu'il est un des premiers
peintres de son genre . L'estime que le public
lui accorde doit être pour lui un excitateur continuel .
Van- Spaendonck , vous vous êtes placé auprès de
Van-Huysum , et vous , Vandael , à côté de Roëpel .
Ne vous fatiguez pas à nous donner de belles imitations
de la belle nature , nous ne nous lassons
pas à les admirer .
Amusez-nous aussi , intéressez-nous même quelquefois
, vous qui peignez des scenes familieres ,
Landon , Demarne et Sablet . Mais n'oubliez pas que
plus un genre est facile , plus on exige de vérité
et de précision.
ans ,
Vous êtes rebattu , me disiez - vous il a deux
" y
des ruines . Hé bien , je ne vous en parlerai
pas . C'est toujours la même quantité de productions
, les mêmes ruines répétées , isolées , rapprochées
, délabrées , restaurées ...... , et toujours sans
motif historique et sans but marqué.
Je voulais m'arrêter ici , parce que les fonctions de
juge que vous m'avez imposées pesent depuis longtems
sur moi ; mais les deux figures académiques ,
appellées Dédale et Icare , exigent quelqu'attention .
Elles sont effilées , non sveltes : leur couleur est
imaginaire , er leur nature vague et indéterminée.
11 y a plus de chaleur et de vie dans la consternation
de la famille de Priam , après le combat d'Achille et d'Hector.
Le vieux Priam est vivant , sa tête a une belle expression
, et elle devrait seule fixer les regards , tandis
( 45 )
qu'ils sont partagés entre plusieurs groupes trop
distincts et trop séparés .
C'est aux femmes et aux tailleurs à s'extasier sur
l'unique mérite de la vérité des satins et des étoffes .
Terburg n'attacherait pas tant , si la beauté des chairs
et l'entente du clair - obscur n'étaient jointes chez
lui à ce faible talent .
1 Adieu , mon cher ami , je tombe de lassitude ,
et le sommeil me gagnerait s'il fallait encore mettre
sous vos yeux une Vénus flamande ,
blessée par un
Diomede enluminé de vermillon . En choisissant une
nature plus approchée de l'antique , l'auteur aurait
pu faire un bon tableau . Nous applaudirons avec
plaisirà ses nouveaux essais . Geta assassiné par Caracalla
dans les bras de sa mere me réveillerait pour un instant
, car mon coeur est toujours ouvert à l'espérance
, et cet éleve d'une bonne école ( celle de
Regnault ) en fait naîrre une flatteuse .
Salut et fraternité .
Paris , le 15 frimaire l'an 4º . de la République.
P. S. Si vous rencontrez notre ami l'Anglomane
et ce voisin qui n'apperçoit dans la révolution française
que du sang et des échafauds , défiez - les de
vous opposer sur les bords de la Tamise , ou sur
les bords de la Seine , même sous le regne des Marigny,
des Dangevillers , une collection de tableaux aussi
riche et aussi variée. 1
( 46 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
1
ANGLETERRE.
De Londres, le 15 décembre 1795.
Les détails relatifs aux rassemblemens du peuple
à Londres sont exagérés dans les papiers- nouvelles
du Continent. Ces rassemblemens , il est vrai , ont
été beaucoup plus nombreux que de coutume ; les
hommes qui les composent agissent d'ailleurs sur
un nouveau plan , et d'après de nouveaux principes .
Cependant la tour de Londres est toujours debout
pour renfermer ceux qui voudraient attaquer la monarchie.
Le peuple avant de renverser la monarchie
doit renverser le ministre , mais ce ministre n'est
pas encore près de sa chûte ; il ne serait même pas
impossible qu'avec de la prudence il ne parvînt à
regagner la confiance et l'attachement du peuple.
Il n'en est pas moins évident pour les esprits attentifs
et sans prévention qu'une grande explosion se
prépare , et qu'elle va bientôt éclater si le ministere
n'a la force ou l'adresse de la prévenir. Aux yeux
de tout homme instruit des habitudes , des localités
et de la marche de l'opinion , cette évidence résulte
d'une foule de circonstances qu'il est bien difficile
de faire apprécier hors de ce pays . Elle résulte aussi
en grande partie du message que le roi vient d'envoyer
au parlement.
( 47 )
Ce message est une espece de caution que M. Pit
offre à M. Wilberforce et à ses autres amis , chancellans
dans leur systême politique actuel à l'égard
de la France , pour regagner leur appui en faveur de
son administration . On y abandonne en effet dans
ce message quelques - unes des difficultés élevées précédemment
par le ministere anglais contre l'ouverture
des négociations de paix , mais on y laisse dans
toute leur force d'autres difficultés relatives à la
France . Le message dit que la France doit demander
la paix , et M. Pitt ajoute ensuite , après la lec
ture du message , qu'elle doit payer des indemnités
pour les frais de la guerre . Le roi dit que le vainqueur
doit se prosterner devant les vaincus , le ministre
ajoute que l'offensé doit donner des indemnités
à l'aggresseur. Ainsi , et au même titre par
lequel l'un des membres de la coalition demande
des indemnités , tous les autres pourraient aussi en
demander à leur tour.
Mais quoique très - évidemment la paix ne puisse
être faite à de telles conditions , le message prouve ,
par d'autres circonstances et d'autres raisons , que
la paix est prochaine . Le ministere qui reconnaît que
les Anglais sont très-peu satisfaits de la guerre , sent
que cette guerre ne peut être continuée qu'en alléguant
de nouveaux prétextes . La guerre ne sera donc
plus comme auparavant une guerre pour des alliés
qui ne demandent point de secours ; une guerre pour
préserver l'ordre social en Europe , dont les deux
tiers refusent de concourir à la guerre , ou ont depuis
fait ou négocié leur paix particuliere ; une
guerre pour donner un roi à la France qui veut une
( 48 )
république ; ou une guerre pour la sûreté de l'Europe
contre une puissance incapable d'entretenir les
rapports ordinaires de justice et d'amitié . Mais
dans le conseil du roi d'Angleterre , la guerre est
maintenant une guerre d'indemnité ct de point
d'honneur. Cet aveu montre bien toute la déraison
du ministere britannique . N'ayant plus le pouvoir
de tourmenter la nation par des mesures violentes ,
il est obligé de recourir à des moyens d'illusion ;
mais comine le voeu national est décidément contraire
à la guerre , sous quelque forme qu'elle puisse lui
être présentée , elle ne tardera pas à sentir combien est
impraticable le plan proposé par le ministere . Elle
verra que c'est toujours la guerre qu'on lui offre ,
et non cette paix qu'elle veut et dont elle a besoin ,
et le ministere sera enfin obligé de faire lui-même la
paix , ou de se retirer pour la laisser faire par
d'autres .
Le message néanmoins aura des suites plus graves
que quelques- uns des ministres anglais ne le desirent
probablement. Il apprend aux Allemands , par
exemple , qu'ils ne peuvent plus compter désormais
sur les subsides de l'Angleterre , et après deux ou
trois campagnes , les nombreuss a rmées de l'Allemagne
, si elles restent sans subsides , ne peuvent
plus vivre que de pillage ou d'oppressions intérieures .
mais l'esprit des tems modernes ne permet gueres
cette maniere de subsister. Les armées autrichiennes
ont déja supporté dix campagnes successives , en y
comprenant les guerres de Turquie et des Pays- Bas ..
Elles ont le plus grand besoin par conséquent ou de
subsides ou de paix. Les puissances du midi suivront
Į
( 49 )
la détermination des puissances du premier ordre
dont elles dépendent . Si elles tiennent à l'Espagne ,
elles feront immédiatement la paix ; si elles tiennent
à l'Autriche , elles se prépareront pour la paix
comme pour une mesure qui deviendra bientôt nécessaire
.
ร
Le message annonce de plus aux contre-révolutionnaires
français que le gouvernement anglais abandonne
la monarchie , et reconnaît la République .
Il les avertit assez nettement par cette déclaration
que leur intérêt est de ne pas prolonger davantage ,
par de folles résistances , par des complots ridicules ,
conçus sans talent , et exécutés sans moyens , un
état de révolution dont ils doivent être toujours
les premieres et les plus odieuses victimes .
Si la paix est également desirée et par les puissances
étrangeres , et par les mécontens de la France ,
en qui la colere et la vanité n'ont pas étouffé toute
raison ; le ministere , le parlement et le roi d'Angleterre
doivent aussi souscrire à la paix , ou s'exposer
à voir une guerre civile se joindre à leur guerre
étrangere .
Sans doute le gouvernement français offrant la
paix à l'Angleterre aurait la sagesse et la magnanimité
de lui dire : « J'aurais droit de vous demander
dés indemnités ; mais je ne demande que le repos :
soyons amis. L'humanité a trop long-tems souffert
de notre inimitié . Si les ministres anglais proposant
la paix , faisaient entendre des paroles aussi
généreuses , peut-être les grandes erreurs , les mémorables
injustices de ces ministres seraient- elles , si
non oubliées , au moins pardonnées de part et d'autre .
Tome XX.
„,
D
1
( 50 )
1
1
Mais si la guerre continue , les deux peuples leur
feront entendre un autre langage. Les Français diront :
" Nous ne voulons pas traiter avec un ministere que
nous méprisons et que nous abhorrons . Ils ajouteront
que leurs pertes doivent être réparées par la nation ,
qui en supportant si docilement la guerre de ses
ministres , s'est rendue leur complice . De son côté ,
le peuple Anglais lui -même observera que c'est le
ministere qui a renvoyé d'Angleterre les négociateurs
français , venus pour prévenir la guerre. C'est ce
ministere , ajoutera - t- il , qui a prétendu que les Français
n'avaient pas droit de réformer leur gouvernement
; asssertion , selon nous , si contraire aux principes
, que nous sommes près de suivre nous-mêmes
leur exemple. C'est le ministere qui a violé les lois
de la nature et de l'humanité dans la conduite de la
guerre , et qui par cette violation autorise véritablement
les Français à réclamer des indemnités , et par
rapport à l'origine de la guerre , et par rapport à la maniere
dont elle a été faite . Enfin , c'est ce ministere qui
continue la guerre pour obtenir des indemnités , tandis
que ses prédécesseurs ont pris tant de peines pour prouver
combien sont frivoles dans le fait les indemnités
coloniales de quelque nature qu'elles soient . Quant aux
colonies de l'Amérique septentrionale , qu'avons- nous
retiré de nos anciennes guerres et de tous nos projets
d'indemnité ? Ne les avons- nous pas perdues par une
guerre aussi extravagante que celle- ci ? Quel est le
profit d'une indemnité dans les Indes occidentales ,
depuis que les Français ont adopté dans ces contrées
une nouvelle espece de guere , et que le systême
de l'esclavage des negres a presque perdu tous
( 51 )
ses appuis de force et d'opinion ? Qu'est-ce qu'une
indemnité dans les Indes orientales , si non un nouveau
moyen de corrompre ceux à qui les libertés
de l'Angleterre sont confiées ? Enfin , que serait - ce
qu'une indemnité en Corse , dont George III a pris
le titre pour remplacer celui de roi de France qu'il
a perde depuis quatre ans , si - non une invitation aux
rois d'Angleterre , d'éntreprendre sans cesse de nouvelles
guerres pour leur propre intérêt et leur vanité
personnelle .
La Corse n'a - t- elle pas toujours été une possession
onéreuse et pour Gênes et pour la France ? et la
propriété de cette isle ne sera-t - elle pas plus précieuse
pour les Anglais que celle de Minorque qui ,
plus voisine de l'Angleterre , et plus éloignée de
la France que l'isle de Corse , a été prise deux
fois à l'ouverture de la guerre ? D'ailleurs par quelle
inconséquence ces ministres prétendent-ils donner
à la Corse ce qu'ils appellent une constitution libre ?
Si cette constitution est véritablement libre ne deviendra-
t-elle pas nécessairement un principe de
révolution pour l'Italie ? et cependant les ministres
disent que les révolutions sont les plus grands de
tous les malheurs , et que ce n'est pas trop pour les
prévenir que le concours armé de tous les monarques
de l'Europe. "9
Mais , pourra-t-on demander , quelle est la véritable
politique des ministres anglais en renfermant la paix
dans de telles limites ? Peut- être leur objet est - il
d'offrir un contrat entre eux et les chefs de l'opposition
qui insistent sur la paix sans indemnités ? Peutêtre
est-ce de rendre la paix impossible , en parais
D 2.
( 52 )
"
sant desirer de la faire ? Peut- être esperent- ils que la
France leur accordera quelqu'indemnité aux dépens
de la Hollande ? Ou peut - être supposent-ils que la
France abandonnera une partie de ses colonies à
l'Angleterre , comme un prix auquel celle - ci doit
consentir à ratifier les nouvelles acquisitions de
l'autre en Europe ? Il peut être utile de dire quelques
mots sur ces deux derniers articles .
J
Quant à la Hollande , la France n'en exigera certainement
aucun sacrifice ; car ce sacrifice serait contraire
à la foi du traité , à la politique , à la fierté
nationale . Le traité vient d'être conclu . Il est clair
dans tous ses articles , et la république française ne
voudra pas violer ainsi les engagemens d'une premiere
amitié . L'intérêt de la France est de s'opposer
à toute cession de la part de la Hollande en faveur
des Anglais , de ses plantations , factoreries , postes
militaires , ces derniers sur- tout , comme le cap de
Bonne-Espérance , pouvant être directement utiles à
la France . Enfin , la fierté nationale la déterminera à
protéger constamment le faible qui a recours à ellé .
La France a dens tous les tems été dirigée par ces
considérations ; elle en a donné un nouvel exemple
dans le cours de la révolution actuelle ; car , excepté
un seul instant sous le gouvernement de Robes
pierre , elle n'a fait aucune tentative pour faire sa
paix avec l'Autriche , en lui abandonnant la Baviere
au prix des Pays-Bas .
Quart su sacrifi e d'une partie de ses colonies
pour conserver ses acquisitions en Europe , elle ne
se montrera pas plus facile à cet égard . Comme
le territoire conquis . appartenait à l'Autriche et à
( 58 )
F'Empire , la France n'en paiera certainement pas la
valeur à l'Angleterre . Pourquoi celle- ci , lorsque les
autres cessant d'avoir recours à elle voudront faire
leur paix , même par le sacrifice de leur territoire ,
prétendrait- elle faire obstacle à la négociation , ou
se faire payer pour une propriété que le propriétaire
abandonne ? Cette supposition contredit
d'ailleurs une autre partie du message du roi , où il
dit que les intérêts de ses alliés doivent être consultés
dans l'établissement de la paix générale , c'est- àdire
consultés relativement aux termes des traités par
lesquels ils sont constitués alliés , et ces traités garantissent
à chacun ses possessions respectives dans
l'état où elles étaient lorsque la guerre a commencé.
Si le gouvernement anglais a véritablement formé
l'une ou l'autre de ces spéculations , il n'a pu être ·
conduit que par l'opinion d'un défaut absolu d'intégrité
dans le gouvernement français. Mais il faut le
dire avec vérité , les Français dans toute cette révolution
, et dans les circonstances même où ils semblaient
vouloir renoncer avec la plus hideuse affectation
à tous les principes de la justice et de l'humanité
individuelle , les Français ont constamment
montré trop de fierté pour violer , de propos délibéré
, les droits de l'honneur dans les matieres de
politique générale . Ils seront particulierement fideles
aux Provinces - Unies , la seconde république étrangere
de leur création , et les Hollandais leur montreront
la même fidélité . C'est par ce moyen que la
Hollande peut parvenir à l'entier rétablissement de
ses droits. Elle n'a donc qu'un parti à prendre , et
ce parti n'est pas difficile. La Hollande , quoique
D 3
( 54 )
non encore organisée dans son intérieur , l'est assez
pour faire une guerre révolutionnaire comme celles
d'Amérique et de France ; et lorsqu'un pays comme
la Hollande a une fois bien conçu et bien établi son
systême de défense , toute conquête y est nécessairement
très difficile .
Il est possible que la Prusse soit blessée du détrônement
de la maison d'Orange . Mais si son ressentiment
contre la Hollande le portait à des actes
d'hostilité , elle en souffrirait vraisemblablement
beaucoup plus que la Hollande . La Prusse a cru
qu'il était convenable de faire la paix avec la France ,
lorsque celle - ci était seule et abandonnée à ses
propres forces ; elle doit avoir plus de motifs de ne
point attaquer la France et la Hollan de réunies . La
cour de Prusse ne peut avoir que de la répugnance
à se jetter de nouveau dans une telle entreprise ;
elle doit bien sentir qu'elle s'est fait de l'Autriche
une ennemie implacable ; elle doit appercevoir le
changement actuel d'opinion du ministere anglais ,
et prévoir la conduite que tiendrait un nouveau ministere
composé des chefs de l'opposition qui se
sont ouvertement déclarés contre tout systême de
rapports politiques de l'Angleterre avec le Continent
, et principalement dans les circonstances présentes
. L'état de la Pologne doit aussi fixer l'attention
de la Prusse , et la triple alliance entre les cours
impériales et l'Angleterre doit lui inspirer les plus
grandes alarmes . Mais la Prusse ne doit- elle pas
craindre sur-tout que l'opinion publique , fortement
prononcée dans tous ses états en faveur de la derniere
paix , n'ait acquis trop d'énergie pour qu'on
( 55 )
1
puisse lui opposer impunément une nouvelle để ·
claration de guerre ? La Prusse par conséquent ne
s'ôtera pas à elle-même la satisfaction de contempler
paisiblement la ruine de son ennemi ; elle verra ce
que la continuation possible des hostilités prépare
à la maison d'Autriche ; car , quoique cet état de
guerre ne puisse subsister long-tems , il doit produire
pendant toute sa durée des effets d'une grande importance.
PROVINCES - UNIES . La Haye , le 20 décembre.
L'espece de scission qui vient d'éclater entre les provinces
de Hollande , Gueldre , Utrecht et Over- Issel d'un côté , et
celles de Zélande , Frise et Groningue de l'autre , relativement
à la convocation d'une convention nationale , chargée
de rédiger un plan de constitution , afflige vivement les amis
de la patrie , et tous les hommès qui ont quelque sentiment
de justice et d'humanité . Les stadhoudériens se croient à la
veille d'un triomphe complet. Pourvu que la maison d'Orange
soit rétablie dans ses modernes usurpations , et les
régences dans leurs fonctions aristocratiques , peu leur importe
qu'une immense et longue dissention civile fasse verser
des flots de sang batave , déshonore et bouleverse cet antique
sol de la liberté et de l'industrie humaine , en ruine le commerce
, en détruise les propriétés , et expose au milieu des
tourmentes d'une guerre intérieure leur malheureuse patrie
à être engloutie sous les flots de la mer. Mais , ces affreuses
espérances seront déçues ; et le génie de la liberté qui a créé
les Provinces - Unies les préservera de leur destruction . Les
Bataves seront libres parce qu'ils veulent et savent l'être . Aux
anciennes habitudes du sentiment et des formes extérieures
de la liberté , de l'esprit d'ordre et de conservation , de l'amour
du travail qui caractérisent cette nation , se joindront ,
D 4
( 56 )
pour affermir sa nouvelle existence politique , les lumieres
de notre âge , les progrès de l'opinion publique en Europe ,
l'état actuel des hommes et des choses , l'assistance active et
constante de ses alliés , les leçons de leur expérience politique
et militaire , et sur-tout les exemples mémorables qu'ils
ont offert au monde , de tant de génie et de tant d'erreurs ,
de tant de puissance et de tant de faiblesse .
Maintenant c'est aux bons citoyens , c'est aux hommes qui
jouissent dans leur pays de la juste considération due à des
services importans et à de grandes lumieres , d'employer toute
leur influence pour étouffer ces germes de dissention politique
. C'est à eux à rapprocher par des voies conciliatrices ,
des mesures fraternelles , par la considération bien sentie
et bien exposée de Tintérêt général , ces membres d'une
même famille que leurs ennemis communs cherchent à
séparer , et que tant de motifs puissans de paix , de prospérité
, de liberté , de sûreté , d'honneur , invitent à rester
étroitement unis .
par
Peut-être , dans la discussion qui a produit le voeu de la
majorité pour la convocation d'une convention , a - t - on négligé
quelques -uns des moyens qui auraient pu amener les esprits
à un voeu unanime . De quoi s'agissait-il en effet ? De créer
un nouveau plan de constitution . Les sept états paraissaient
d'accord sur ce point. Tous sentaient que leur ancienne
constitution rédigée à la hâte , et pour ainsi dire les armes
à la main , au milieu du camp où leurs peres combattaient
le féroce duc d'Albe , et renversaient la tyrannie de Philippe
II , n'avait pu être qu'une constitution provisoire , et
passagere comme le moment de péril qui l'avait dictée . Tous
sentaient que le plus grand malheur des Provinces - Unies ,
était qu'une constitution faite pour subsister quelques mois ,
eût acquis plus de deux siecles de durée. En un mot , tous
voyaient ou pouvaient voir facilement d'après leur propre
expérience et celle de leurs ancêtres , que cette constitution
( 37 )
était presqu'intimement liée à l'existence du stadhoudérat ,
et qu'elle ne leur promettait de les défendre de l'anarchie
et de l'aristocratie organisées par elle , qu'à l'aide de l'action
toujours présente de l'autorité stadhoudérienne ; comme si
elle eût voulu ne créer le mal que pour avoir l'occasion
de créer le remede .
1
Les sept provinces paraissaient donc d'accord sur ce point
important. Mais quatre d'entr'elles ont voulu créer une convention
nationale , à l'exemple de la France , pour travailler
à la formation d'une constitution nouvelle . Les trois autres
ont voulu qu'à l'exemple des Etats -Unis d'Amérique on se
contentât d'établir une simple commission dont l'unique emploi
serait de s'occuper de ce travail , et qui cesserait d'être ,
immédiatement apres avoir cessé de rédiger. La raison qu'on
donne d'une telle résolution , est la crainte qu'une assemblée
conventionnelle , dont les pouvoirs seraient illimités ,
ne portât plus d'enthousiasme et d'impétuosité dans ses destructions
que de lumiere et d'expérience dans ses créations ;
qu'elle n'eût en un mot plus de puissance pour le mal que
pour le bien. La considération des dangers probables d'une
puissance illimitée , a pu sans doute influer beaucoup sur
cette détermination . Mais on ne doit pas se dissimuler que
les intrigues actives et nombreuses des stadhoudériens , et
les manoeuvres de la politique dure , avide et envieuse du
gouvernement anglais , n'aient beaucoup contribué à cette
grande division d'opinion , si funeste au commencement
d'une réorganisation publique .
Quoi qu'il en soit , il semble que si les trois provinces
craignaient véritablement quelque danger pour la liberté géné
rale ou la sûreté individuelle d'une convention armée d'une
puissance sans bornes , et qu'il n'existât pour elles aucun
autre motif de s'opposer à la formation d'une constitution
nouvelle , il était facile de tout concilier , en établissant
expressément que la convention organisatrice serait nommée
1
t
.
( 58 )
uniquement ad hoc , et ne pourrait s'écarter en aucune maniere
de l'objet précis de son institution , sans usurper la
souveraineté du peuple , et se mettre en état de révolte
contre l'état , par le fait même de sa transgression . Par ce
moyen , des hommes qui veulent franchement aller au même
but auraient pu marcher ensemble dans la même route .
L'assemblée des états -généraux a décidé , comme on sait ,
à la pluralité de quatre provinces contre trois , que la convention
nationale s'assemblerait le 1er . février prochain . On a
vù avec douleur l'acte de violence qui a précédé cette déclaration
; les malveillans et les traîtres esperent bien tirer parti
contre l'établissement de la liberté , de toutes les circonstances
relatives à cette affaire ; mais le bon esprit de la
grande majorité des citoyens , leur amour de la justice et
de l'ordre , leur sentiment très - prononcé de la liberté ,
de l'indépendance et de la propriété nationale , sont de sûrs
garans que la crainte d'un péril éloigné , qui n'est que probable
, et qu'exagerent les ennemis intérieurs et extérieurs
de la patrie , et qui peut être prévenu par beaucoup de
moyens et d'autorité réelle , ne les précipitera pas dans les
dangers beaucoup plus imminens , et infiniment plus terribles
d'une scission nationale.
·
Après de nouveaux débats dans l'assemblée des états - généraux
, il a été définitivement décidé , à la pluralité des
quatre provinces contre les trois , que la résolution du 25
novembre dernier , qui fixe le jour de l'assemblée de la
convention nationale au 1er février prochain aurait son plein
effet. En conséquence , les provinces sont invitées à faire les
arrangemens nécessaires pour la tenue des assemblées élecorales
le 11 janvier. Par la même résolution , il est décidé
que si les trois provinces qui sè sont opposées à la conclusion
d'une convention nationale veulent encore s'y conformer
, elles peuvent envoyer avant le 28 décembre leurs résolutions
ultérieures à cet égard , l'affaire devant être termiaće
le 30 de ce mois .
( 59 )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Le nouveau Prospectus du Mercure indique à-peuprès
dans quelles vues et suivant quel plan nous readrons
compte des séances des deux conseils du Corps
législatif ; mais dans cette feuille nous allons nous
occuper uniquement à présenter les résultats d'un
grand nombre de séances pour nous approcher de
plus près de la date et du courant des journaux qui
en parlent tous les jours ou plusieurs fois la semaine.
On conçoit qu'il faut avoir un espace un peu libre
pour se livrer à des discussions critiques .
CONSEIL DES CINQ CENTS.
Présidence de Chénier.
Séance du sextidi , 26 frimaire.
Sur la proposition de Ramel une commission a été
chargée de la classification des dépenses fixes de la
République .
Le traitement des commissaires de la trésorerie
nationale et de la comptabilité a été fixé par une résolution
, à six mille milliagrames de froment.
Les notaires qui ont exercé des fonctions judiciaires
ont été autorisés à reprendre leurs fonctions ;
il n'y a point ' eu sur cela de discussion , il est
même assez étonnant peut - être qu'il ait fallu une
résolution.
( 60 )
Gilbert-des -Mollieres donne lecture d'un paragraphe
de l'instruction sur l'emprunt forcé , adressée
par le Directoire exécutif à toutes les administrations
. Le Directoire dans ce paragraphe indique aux
administrations les bâses qu'ils doivent prendre pour
former les seize classes des prêteurs ; ces bâses sont
les rôles des contributions mobiliaire et fonciere ,
la notoriété publique et la maniere de vivre des
citoyens : les fermiers et les commerçans qui ont
acquis des fortunes énormes dans la révolution ,
ajoute le Directoire , doivent être appellés au secours
du trésor public , bien plus que les propriéraires et
les rentiers , qui de la classe des riches ont passé dans
celle des pauvres.
Cette instruction est du Directoire exécutif , et
Gilbert- des- Mollieres en a lu un paragraphe pour
faire connaître les intentions du Corps législatif ;
cette union si parfaite entre les deux pouvoirs suprêmes
de la République est pour ses destinées un
présage bien favorable .
Les peres , meres , et autres parens d'émigrés dont
les biens sont séquestrés , ont été autorisés à en
vendre des portions jusqu'à la concurrence des '
sommes qu'ils doivent verser dans l'emprunt forcé .
Le conseil a ordonné l'impression et l'ajournement
d'un rapport sur l'état actuel des postes et messageries
fait par Ramel au nom de la commission des
Chances.
( 61 )
CONSEIL DES ANCIEN S.
Présidence de Tronchet.
Séance de sextidi , 26 frimaire.
Le conseil déclare qu'il ne peut approuver la résolution
tendante à prélever les droits de douane en
numéraire métallique . Le motif de rejection présenté
par le rapporteur de la commission ( Lebrun ) , et qui
paraît avoir déterminé le rejet , c'est que sans la résolution
le conseil des Cinq- cents avait donné pour
date le 20 messidor à une loi qui a été rendue le
20 fructidor. Un pareil motif ne peut paraître frivole
qu'aux esprits qui le sont beaucoup eux-mêmes.
La loi doit être entourée de tous les scrupules , et
il n'est permis qu'au pouvoir arbitraire d'être léger
et audacieux .
Dans le cours de la délibération il s'est élevé un
débat entre Vernier qui a fait une longue apologie
des douanes , et Dupont ( de Nemours ) qui a soutenu
que cet établissement produit beaucoup de
maux et ne produit aucun bien. Dupont ( de Nemours
) a parlé comme Turgot , comme Condillac
comme Smith , comme tous les hommes éclairés de
l'Europe ; et Vernier , qui est un bon esprit et un bon
citoyen , aurait parlé de même s'il eût fait les mêmes
études . Où en serions - nous donc si la naissance d'une
grande république n'était pas l'époque de l'entier
anéantissement de ces vieilles erreurs des vieilles.
monarchies.
( 62 )
Le conseil des Anciens approuve les résolutions
relatives au traitement des commissaires de la trésorerie
et de la comptabilité , et à celui des messagers
d'état et des secrétaires-rédacteurs .
CONSEIL DES CINQ CENTS.
Séance de septidi , 27 frimaire .
Une nouvelle commission est formée pour présenter
au conseil des Cinq- cents un nouveau projet
sur les douanes .
Une commission est chargée d'examiner sur quel
taux des assignats doivent être payés les arrérages
des tentes foncieres .
Les faits articulés par Roux sur les élections du
département du Lot , ont été démentis par un député
de ce même département : les pieces seules peuvent
prononcer entre celui qui a allegué les faits et celui
qui les a contestés ; on en a demandé l'impression ,
et il a été douteux un instant si elle serait ordonnée .
On a parlé de dépenses , celle de l'impression de
deux ou trois procès -verbaux , n'est pas ce qui peut
ruiner la République ; mais fût - elle plus grande , est il
de dépense qui doivent coûter à une grande nation
pour acquérir une vérité importante à son ordre
social.
Dumolart , au nom de la commission de la classi-
Acation des lois , proposait de faire remplir par le
commissaire du Directoire près le tribunal civil du
département de la Seine , les fonctions de substitut "
du commissaire du Directoire près le tribunal criminel
( 63 )
Threillard a observé que dans cette cumulation
de fonctions , aucune fonction ne serait bien remplie
, et la proposition a été ajournée .
CONSEIL DES ANCIENS.
Séance de septidi , 27 frimaire.
Les Anciens approuvent la résolution qui autorise
les parens d'émigrés à aliéner la portion de leurs
biens qui leur sera nécessaire pour ce qu'ils devront
à l'emprunt forcé ; aucune réclamation ne s'est fait
entendre .
Beaucoup de réclamations au contraire se sont
élevées contre la résolution qui ordonnait l'apport
aux archives nationales des procès - verbaux de la
Fontaine-de - Grenelle , du Théâtre - Français et de
l'Unité , et qui déclarait en même tems que les députés
de la Seine resteraient provisoirement dans le Corps
législatif.
Portalis et Muraire ont voté contre , et Cornillau et
Legrand pour la résolution ; Goupilleau était incertain ,
comme le sont souvent les bons esprits , jusqu'à ce
que ce qui est bien et ce qui est vrai paraisse dans
une évidente clarté. Legendre a d'abord voté pour
la résolution , et sur des objections qui lui ont été
faites , il a changé de vote : la résolution a été rejettée.
Il peut être douteux que cette détermination du conseil
des Anciens soit la meilleure qu'il eût pu prendre
dans cette circonssance ; mais ce qui est sans aucun
doute , c'est qu'il a donné dans cette séance un
modele de la maniere dont il faut discuter les ques(
64 )
tions législatives ; on y a toujours vu des esprits qui
cherchaient à s'éclairer , et jamais des passions qui
cherchaient à se renverser.
CONSEIL DES CINQ · CENTS.
Séante d'octidi , 28 frimaire.`
Le projet de résolution sur les postes et messageries
est adopté. Le reste de la séance est employé
à la lecture de deux messages du Directoire exécutif.
Par le premier , le Directoire propose d'aliéner les
bois de Compiegne , de Villers -Coterets , ceux des
émigrés , de vendre les coupes des forêts nationales
et le mobilier de la République .
Par son second message , le Directoire propose de
porter dans l'emprunt forcé , la cote de la 16. classe
de 1500 liv à 2500 liv.
C'était-là de fortes demandes , et le Directoire
le savait bien ; mais les circonstances où se trouve la
République sont plus fortes encore , et le Directoire
les a exposées avec grandeur , avec naïveté et avec
énergie . Les deux messages ont été renvoyés à la
commission des finances .
CONSEIL DES ANCIENS .
Séance d'octidi , 28 frimaire.
Une résolution relative aux ci- devant bureaux de
conciliation , portant urgence , est au moment d'exciter
une discussion qui peut- être, ne devait pas être
étouffée
( 65 )
étouffée à sa naissance. Goupil - de- Prefeln , observe
que toutes les résolutions ont été précédées jusqu'à
présent d'une déclaration d'urgence , et il laisse voir
la crainte que des urgences si fréquentes ne deviennent
une habitude , et que cette habitude ne soit la plus
dangereuse de toutes , pour un peuple qui ne peut
avoir des lois sages que lorsqu'il aura des lois lentement
et profondément méditées .
On n'a rien répondu à Goupil- de- Préfeln . On aurait
pu lui répondre que lorsque toutes les circonstances
de l'époque où nous nous trouvons sont urgentes ,
les lois doivent l'être aussi ; que lorsque le législateur
ne peut pas arrêter les événémens , il doit mar
cher aussi vîte que les événemens ; qu'en un mot , les
pouvoirs sont constitués , mais que les événemens
sont encore révolutionnaires , et que la sagesse.ne
consiste pas toujours à opposer les regles éternelles
à des circonstances passageres , ce qui n'empêche
pas que nous ne sachions très - bon gré à Goupil- de-
Préfeln de ses observations .
La résolution elle -même , regardée d'abord comm
incomplette , a été renvoyée à l'examen d'une commission
.
CONSEIL DES CINQ CENTS.
·
Séance de nonidi , 29 frimaire .
Au nom d'une commission formée adhoc , Soulignac
propose d'ajouter cinq membres au nombre desjuges
composans le tribunal civil du département de la
Seine , pour ajouter ensuite au tribunal criminel une
Tome XX.
E
( 66 )
troisieme section , composée d'un vice président ,
de quatre juges et d'un substitut du Directoire exécutif.
Le conseil ordonne l'impression et l'ajournement
de ce projet.
Une commission est nommée pour examiner les
moyens de faire payer les rentes assises sur les têtes des
émigrés.
Sur la motion de Crassous , le conseil ordonne
qu'on lui fera demain le rapport déja demandé sur
les moyens de faire disparaître la disproportion
énorme qui existe entre le prix du papier timbré
qui se vend vingt sous la feuille , tandis que le
papier ordinaire de la même grandeur en coûte trente.
On le sait , la Convention nationale à qui il avait
été facile de prévoir que les mouvemens qui avaient
précédé le 13 vendémiaire , pourraient amener dans
le Corps législatif des hommes peu dignes ou peu
disposés à être les représentans d'une république , a
rendu le 3 brumaire un décret par lequel tous les
élus des départemens étaient soumis à nn examen
et des formes suivant lesquelles ils auraient été
élus , et des caracteres personnels qu'ils apporteraient
dans la nouvelle représentation nationale . Un pareil
examen a nécessairement exigé du tems ; il a fallu
attendre , recevoir et parcourir les procès - verbaux
d'élection ; il a fallu attendre que les députés qui devaient
et qui voulaient faire des déclarations en fissent ,
et que sur ceux qui devant en faire n'en faisaient pas ,
on reçût des renseignemens par d'autres voies ; mais
tandis que l'exécution du décret du 3 brumaire ne pouvait
se préparer qu'avec lenteur , les inquiétudes de
( 67 )
beaucoup de gens naissaient et se répandaient avee
beaucoup de rapidité. Dans cette séance du 29 ,
Dumolard , après avoir obtenu la parole pour une
motion d'ordre , s'en est servi pour représenter que
les soupçons et les incertitudes flottaient sur la tête
d'un grand nombre de députés ; qu'il était tems enfin
de déclarer à la France qu'il n'y a point d'intrus
dins la représentation ; que des bruits sourds , sembiables
à ceux qui précédent les tempêtes , peuvent
faire craindre aux moins peureux un nouveau 31 mai ,
et une de ces épurations qui sont de véritables déci
mations . A ces mots , des murmures élevés de toutes
parts ont étouffé la voix de Dumolard . Il voulait
parler encore du 31 mai , on lui a parlé du 13 vendémiaire
; il voulait parler des terroristes , on lui
a parlé des royalistes : il a demandé enfin que la
commission chargée d'examiner la capacité représentative
des députés se hâtât de faire un rapport
si urgent , et pour ceux qui peuvent inspirer , et
pour ceux qui peuvent prendre des inquiétudes.
Génissieux , membre de cette commission , a pris
la parole que laissait Dumolard ; et après avoir ex--
pliqué pourquoi le rapport n'était pas encore fait ,
après avoir présenté le décret du 3 brumaire comme
la plus grande mesure de salut public qui eût été
prise par la Convention ; sans nommer personne
encore , il a fait entendre très clairement que la commission
en savait déja assez pour être sûre que parmi
les hommes siégeans dans la représentation nationale
, il y en avait plusieurs qui ne devaient pas
ysiéger les uns , parce qu'ils en étaient incapables aux
termes de la loi ; les autres, parce qu'ils en étaient in-
:
£ 2
( 68 )
dignes et suivant la loi et suivant les sentimens les plus
communs aux vrais républicains . Nommez - les , a - t - on
crié à Génissieux ; et il a répondu Ce n'est pas
le moment de les nommer ; mais j'interpelle , a - t- il
ajouté , j'interpelle ici mon collegue Goupilleau ,
qu'il dise si le députés républicains ne sont pas
exposés dans cette enceinte à être assis à côté d'un
homme accusé dans tous les papiers publics d'avoir
été l'un des soldats de la compagnie de Jésus .
Le conseil qui sentait que beaucoup de passions
allaient s'échauffer dans son sein , a ajourné le rapport
de la commission , non sur la motion de Dumolard ,
mais sur celle de Génissieux .
CONSEIL DES ANCIENS.
Séance de nonidi , 29 frimaire.
911
Le conseil des Anciens a levé cette séance après
avoir approuvé sans discussion une résolution qui
fixe le traitement des commissaires du Directoire
exécutif près les tribunaux.
PARIS. Nonidi g nivôse , l'an 4º . de la République .
Il regne depuis quelque tems à Paris une fermentation
sourde. Les royalistes s'assemblent à l'hôtel de Noailles .
De chauds patriotes continuent de se réunir au Panthéon et
dans le fauxbourg Antoine ; on entend dire aux uns et
aux autres qu'il y aura nécessairement bientôt une nouvelle
explosion ; peut-être que ceux qui s'expriment ainsi
- prennent leurs voeux pour leurs espérances .
P
On avait répandu qu'il devait y avoir dans la nuit du
23 au 24 un massacre de paniotes , et qu'on devait surtout
se porter au Directoire. Des patrouilles plus fortes
( 69 )
qu'à l'ordinaire ont assuré la tranquillité publique . Les patriotes
du fauxbourg Antoine se sont réunis , et ont entouré
pendant toute la muit le paiais du Luxembourg.
On a arrêté dernierement à 20 lieues de Paris un émis
saire du roi de Véronne . Il était , dit - on , chamarré de cordons
. On a saisi dans ses malles des instructions qui avaiens
été rédigées pour les sections de Paris , lors de la journée
de vendémiaire . Plusieurs agens de cet émissaire ont été
également arrêtés . Le prisonnier ayant avoué sonémigration
a été envoyé au tribunal du département de la Seine . Son
procès fait , il a été condamné à la peine de mort , et exécuté
le 6. On ne s'accorde point sur le nom de cet individu ;
les uns le nomment Langeron ; d'autres , Gelin de la Villeneuve
, dit Lesage ; d'autres , Boisgelais .
*
En observant avec quelle difficulté on obtient des renseignemens
vrais sur les événemens qui se passent le plus près de
et les contradictions sans nombre qui en obscur
cissent les circonstances , le censeur des journaux s'écrie : Ah
Suetome , Tacile , Xenophon , Dethou , quels romans
nous ,
3
20
vous
嘗
, nous avez transmis ! s'il en faut juger par ceux que nous
, transmettons à nos neveux . "
--- -
On assure que Mathieu Montmorency a été arrêté le 7 sur
la section de l'Ouest. Un autre Montmorency jetté
par la tempête sur les côtes de France a dû comparaître
devant le tribunal criminel du département du Pas - de - Calais .
Le conseil établi par arrêté du Directoire exécutif pour
prononcer sur la conduite de Louis- Marie Tureau , lorsqu'il
commandait en chef l'armée des côtes de Brest , a déclaré
à l'unanimité que cet ex - général a dignement rempli ses
fonctions à cette époque , et comme
homme de guerre.
et comme citoyen .
et
Le 28 frimaire , Cormatin a été condamné à la dépor
tation pour avoir enfreint le traité signé à Lajaunais ,
ratifié à la Mabilais par les représentans cu peuple et lui . Sess
( 70 )
8
"
co-accusés ont tous été acquittés à l'exception de NicolasJarri
mis hors de cause pour raison de santé , sauf à statuer ulté
rieurement contre lui . On imprime qu'il a été distribué un ●
somme de 800,000 liv. , afin d'obtenir une sentence aussi
modérée .
du
Marie- Therese Charlotte est partie le 28 frimaire à 4 heures
u matin , accompagnée de la citoyenne Souci , fille de
la citoyenne Makan , merc -nourrice de Louis XVI , sa gouvernante
; du citoyen Hue , son ancien valet - de - chambre ';
d'un capitaine de cavalerie , d'un des gardiens de la tour
du Temple , et du nommé Caron , garçon de service . Les
préparatifs du départ ont été faits dans le secret que la
prudence exigeait . Le ministre de l'intérieur fut prendre
Marie-Thérese Charlotte au Temple , la conduisit à son
hôtel , où une voiture de louage l'attendait . On a fourri
de la maniere la plus convenable à ses besoins et même
à ses goûts. Bientôt son échange avec les députés et autres
prisonniers français sera consommé,
Il s'est élevé il y a quelques jours un débat polémique
très-vif entre Louvet , membre du Corps législatif , et
Antonelle , ex-juré du tribunal révolutionnaire . Celui- ci ,
dans de longs articles remplis d'épithetes nombreuses et
singulierement adaptées , fait tous ses efforts pour ranimer
l'espoir des partisans de la Montagne , et s'est déclaré sectateur
en chef de l'égalité absolue . Il veut fortement que
l'on fasse entrer dans les combinaisons politiques de l'administration
sociale l'ancienne doctrine de la fraternité universelle
, et il ne doute pas qu'une nouvelle révolution ne dispose
tous les coeurs à ce sentiment pur et touchant qui établirait
parmi les hommes une harmonie plus précieuse sans
doute , et non moins illusoire que les merveilles de la
pierre philosophale. Louvet ne croit point aux dispositions
fraternelles et à la sincérité du langage de son adversaire
qu'il pince assez malignement , pour en recevoir une longue
made d'épithètes injurieuses et nullement philantropiques .
( 72 )
2
De tous les malheurs qui ont accompagné la révolution ,
qui en ont rendu la crise désastreuse , et retarderont peut .
être long-tems encore son achevement , c'est la guerre de
la Vendée. Dans ces contrées principalement , l'ignorance
et la superstition en ajoutant à la tenacité naturelle des
vieilles habitudes et à l'opiniâtreté de l'esprit de parti , ont
augmenté la résistance au nouvel ordre de choses de toute
l'influence du fanatisme religieux . Comme le voisinage da
la mer rend d'ailleurs plus facile pour ce pays les correspondances
des émigrés et tes secours de l'étranger , les
ennemis de la révolution ont dû s'attacher à développer
dans ce pays tous les genres de désordres susceptibles d'y
faire de vastes progrès . En outre , par une coïncidence
funeste avec l'ascendant des prêtres sur les esprits
erédules , le brigandage des chouan's que l'ancien régime
n'avait pu détruire , a pris une nouvelle , et activité s'est joint
aux autres causes de ' guerre civile . Un député , nouvellement
arrivé de ces départemens , vient de publier ,
sur l'origine et les progrès de cette guerre , des observations
dont voici quelques circonstances historiques :
La guerre des chouans prit , dit-il , naissance , il y a
leux ans , près Vitré , département d'Isle et Vilaine.
" Le noyau était formé lorsque Talmon fut attaquer Grandville.
Il se grossit des débris de son armée , après la déroute
du Mans. Ce cancer politique infecte aujourd'hui une grande
partie de la ci-devant Bretagne , une partie de la Normandie
, le Maine et l'Anjou . On trouve des chouans depuis
Alençon jusqu'à l'Orient , et depuis Angers jusqu'à Vitré .
Yrk
" De Rennes à Nantes , et de Vitré à Alençon , ils se
mesurent souvent avec les Républicains ; mais dans le reste
du pays , ils se portent , la nuit , dans les maisons isolées
des patriotes , et les y massacrent sans pitié ; leurs coups
se dirigent sur-tout sur les membres des autorités constituées
et sur ceux par qui ils croient avoir été dénoncés.
" Il se trouve presque par-tour beaucoup de laboureurs
J
( 72 )
Honnêtes qui desirent sincerement la paix et qui sont eux-´
mêmes victimes.
Boishardy , chef des chouans , s'était établi à Brehan
commune dans laquelle il est né , et située entre Lamballe
et Moncontour. Il y avait attiré Cormatin , Soulignac , Sautereau
et plusieurs autres qui y commettaient de continuels
ravages. Après les arrêtés de Lambilais , Boishardy revint
chez lui et une vingtaine de chouans qui lui servaient d'escorte
, continua de commettre des assassinats . Le Grublier
fils du citoyen le Crublier d'Obterre , membre de la premiere
législature , pri le commandement d'un camp placé entre
Lamballe et Port- Brieux . Il fit à l'improviste des courses dont
plusieurs furent longues et pénibles , mais qui eurent presque
toujours d'heureux succès , parce qu'il ne cessait de pour
suivre pas á pas son ennemi .
" Enfin , il parvint à exterminer Boishardy et ses adhé
rens. Il ne fusilla pas un laboureur , et par son affabilité et
sa cordialité , il se concilia l'estime générale et rendit la
paix au pays .
" Quant au régime militaire suivi dans ces contrées il est sujet
à beaucoup d'inconvénics . L'usage des gardes territoriales
est manvais. Il ne tend qu'à enraciner et à prolonger la
guerre civile ; ce sont des freres , des parens , des voisins
qu'on arme les uns contre les autres ; quelquefois on arme
une commune contre une autre . Rien n'est plus pernicieux .
Il est nécessaire que ces gardes soient retirées de leurs pays
et incorporées dans des bataillons disciplinés.
" Les colonnes mobiles font encore beaucoup de mal ;
elles prétendent avoir carte blanche ; elles parcourent les
campagnes , pillent et fusillent continuellement. Il en est
de mime dés contre- chouans .
" Dans beaucoup d'endroits , il n'y a pas de chouans
prop: ement dits , mais des bandes de brigands composées
en partie de déserteurs , qui pille tet tuent les aristocrates
comme les patriotes , etc.
N°. 20.
Jer .135.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 NIVôse , l'an quatrieme de la République .
( Dimanche 10 Janvier 1795 , vieux style. )
LEGISLATION.
L'ON aa
imprimé
dans
plusieurs
papiers
publics
que
M.
Helvétius
, lors
du
grand
succès
de
l'Esprit
des
Lois
, en
avait
témoigné
sa surprise
à quelques
- uns
de
ses
amis
intimes
.
Voici
l'anecdote
telle
qu'on
la tient
de
M.
Helvétius
. Il était
l'ami
du
président
de
Montesquieu
, et passait
beaucoup
de
tems
avec
lui
dans
sa terre
de
la Brede
pendant
ses
tournées
de
fermier
- général
. Dans
leurs
conversations
philosophiques
,
le président
communiquait
à son
ami
ses
travaux
sur
l'Esprit
des
lois
. Il lui
fit
ensuite
passer
le manuscrit
, avant
de
l'envoyer
à l'impression
. Helvétius
qui
aimait
autant
l'auteur
que
la vérité
, fut
affligé
en
lisant
l'ouvrage
d'y
retrouver
des
opinions
qu'il
avait
combattues
de
vive
voix
et par
lettres
, qu'il
croyait
d'autant
plus
dangereuses
qu'elles
allaient
être
consacrées
en
maximes
politiques
par
un
des
plus
beaux
génies
de
Ja France
, et
dans
un
livre
étincelant
d'esprit
, et rempli
de
vérités
grandes
et neuves
. Sa
modestie
naturelle
et son
admiration
pour
l'auteur
des
Lettres
Persanes
lui
inspirant
de
la
défiance
pour
son
propre
jugement
, il pria
Montesquieu
de
permettre
qu'il
communiquât
son
manuscrit
à un
ami
commun
, M.
Saurin
, auteur
de
Spartacus
, esprit
solide
et profond
, que
tous
deux
estimaient
comme
l'homme
le plus
vrai
,
et
le juge
le plus
impartial
. Saurin
fut
du
même
avis
qu'Helvétius
. Quand
l'ouvrage
eut
paru
, et qu'ils
en
virent
le pro-
Tome
XX
.
F
( 74 )
7
digieux succès , sans changer d'opinion , ils se turent , en res
pectant le jugement du public et la gloire de leur ami .
Comme quelques idées de Montesquieu ont servi depuis à
fortifier de grands préjugés , et que des passions particulieres
les ont érigées en principes-pratiques , il est utile de mettre
sous les yeux du public les jugemens que les amis de Montesquieu
lui adressaient à lui -même. C'est ce qui nous a déterminés
à publier les deux lettres suivantes qui paraîtront
aussi à la tête de la nouvelle édition de Montesquieu par
Didot , actuellement sous presse . On a ajouté au livre de
l'Esprit des lois de cette nouvelle édition , des notes que
M. Helvétius avait écrites en marge de son exemplaire , parce
qu'on a pensé que l'examen critique d'une partie de l'Esprit
des lois par l'auteur du livre de l'Esprit et du livre de l'Homme ,
ne pouvait qu'intéresser tous les amis de la raison et de la
liberté.
1
Dans les numéros suivans de ce journal , nous publierons
deux autres lettres de M. Helvétius , écrites peu de
tems avant sa mort à l'un de ses amis . L'une contient son
opinion plus détaillée sur la constitution anglaise qu'il avait
vue de près dans un voyage fait à Londres . L'autre renfe
me quelques idées sur la nécessité d'instruire le peuple.
Le public nous saura gré de lui offrir sur deux objets si
importans les pensées d'un philosophe illustre , dont les
écrits répandus dans toute l'Europe , traduits dans toutes les
langues , lus par les hommes de toutes les classes , ont
eu , et doivent avoir encore une si grande influence sur les
progrès de la raison humaine.
Nous ferons paraître aussi sucessivement dans ce journal
plusieurs pensées détachées , extraites de ses manuscrits , et
dont le recueil choisi fera partie de l'édition très - soignée
très-complette de ses ouvrages , qui doit sortir incessamment
des belles presses de Didot.
En lisant ces différentes pieces , on les croirait écrites
( 75 )
pendant la révolution , tant il est vrai qu'un philosophe
qui a passé sa vie à méditer sur les droits des hommes et
sur les erreurs des gouvernemens , est en avant des idées
de son siecle , et prévoit les effets que doit produire infailliblement
le progrès des lumieres et des véritables principes
de l'ordre social .
Lettre de M. Helvétius au président de Montesquieu , sur
son manuscrit de l'Esprit des Lois.
Sans date.
J'AI relu jusqu'à trois fois , mon cher président , le
ΑΙ
manuscrit que vous m'avez fait communiquer. Vous
m'aviez vivement intéressé pour cet ouvrage à là
Brede . Je n'en connaissais pas l'ensemble . Je ne sais
si nos têtes françaises seront assez mûres pour en
saisir les grandes beautés ; pour moi , elles mẹ ravissent.
J'admire l'étendue du génie qui les a créées
et la profondeur des recherches auxquelles il a fallu
vous livrer pour faire sortir la lumiere de ce fatras
de lois barbares dont j'ai toujours cru qu'il y avait
si peu de profit à tirer pour l'instruction et le bonheur
des hommes . Je vous vois , comme le héros de
Milton , pataugeant au milieu du chaos , sortir victorieux
des ténebres . Nous allons être , grace à vous ,
bien instruits de l'esprit des législations grecques ,
romaines , vandales et visigothes ; nous connaîtrons
le dédale tortueux au travers duquel l'esprit humain
s'est traîné pour civiliser quelques malheureux
peuples opprimés par des tyrans ou des charlatans
religieux . Vous nous dites : voilà le monde comme
il s'est gouverné , et comme il se ' gouverne encore .
F 2
( 76 )
Vous lui prêtez souvent une raison et une sagesse qui
n'est au fond que la vôtre , et dont il sera bien surpris
que vous lui fassiez les honneurs .
Vous composez avez le préjugé , comme un jeune
homme , entrant dans le monde , en use avec les
vieilles femmes qui ont encore des prétentions , et
auprès desquelles il ne veut qu'être poli et paraître
bien élevé . Mais aussi ne les flattez - vous pas trop ?
Passe pour les prêtres. En faisant leur part de gâteau
à ces cerberes de l'église , vous les faites taire sur
votre religion : sur le reste , ils ne vous entendront
pas . Nos robins ne sont en état ni de vous lire , ni
de vous juger. Quant aux aristocrates et à nos despotes
de tout genre , s'ils vous entendent ils ne
doivent pas trop vous en vouloir ; c'est le reproche
que j'ai toujours fait à vos principes . Souvenez-vous
qu'en les discutant à la Brede , je convenais qu'ils
s'appliquaient à l'état actuel ; mais qu'un écrivain
qui voulait être utile aux hommes , devait plus s'occuper
de maximes vraies dans un meilleur ordre de
choses à venir que de consacrer celles qui sont dan ,
gereuses , du moment que le préjugé s'en empare
pour s'en servir et les perpétuer. Employer la philosophie
à leur donner de l'importance , c'est faire
prendre à l'esprit humain une marche rétrograde , et
éterniser des abus que l'intérêt et la mauvaise foi ne
sont que trop habiles à faire valoir. L'idée de la
perfection amuse nos contemporains ; mais elle instruit
la jeunesse et sert à la postérité . Si nos neveux
ont le sens commun , je doute qu'ils s'accommodent
de nos principes de gouvernement , et qu'ils adaptent
à des constitutions , sans doute meilleures que
( 77 )
les nôtres , vos balances compliquées de pouvoirs
intermédiaires . Les rois eux-mêmes , s'ils s'éclairent
sur leurs vrais intérêts ( et pourquoi ne s'enaviseraientils
pas ) , chercheront , en se débarrassant de ces pouvoirs
à faire plus sûrement leur bonheur et celui
de leurs sujets .
En Europe , aujourd'hui la moins foulée des quatre
parties du monde , qu'est un souverain , alors que
toutes les sources des revenus publics se sont égarées
dans les cent mille canaux de la féodalité , qui
les détourne sans cesse à son profit ? La moitié de
la nation s'enrichit de la misere de l'autre ; la noblesse
insolente cabale , et le monarque qu'elle fiante'
en est lui - même opprimé sans quil s'en doute .
L'histoire bien méditée en est une leçon perpétuelle ,
Un roi se crée des ordres intermédiaires ; ils sont
bientôt ses maîtres , et les tyrans de son peuple . Comment
contiendraient - ils le despotisme ? Ils n'aiment
que l'anarchie pour eux , et ne sont jaloux que dé
leurs privileges , toujours opposés aux droits naturels
de ceux qu'ils oppriment .
Je vous l'ai dit , je vous le répete , mon cher ami ,
vos combinaisons de pouvoirs ne font que séparer et
compliquer les intérêts individuels au lieu de les
unir. L'exemple du gouvernement anglais vous a
séduit. Je suis bien loin de penser que cette constitution
soit parfaite. J'aurais trop à vous dire sur ce sujet.
Attendons , comme disait Luke au roi Guillaume ,
que des revers éclatans , qui auront leur cause dans
le vice de cette constitution , nous aient fait sentir
ses dangers ; que la corruption , devenue nécessaire
pour vaincre la force d'inertie de la chambre haute ,
F 3
( 78 )
soit établie par les ministres dans les communes
et ne fasse plus rougir personne alors on verra le
danger d'un équilibre qu'il faudra rompre sans cesse
pour accélérer ou retarder les mouvemens d'une machine
si compliquée . En effet , n'est- il pas arrivé de
nos jours qu'il a fallu des impôts pour soudoyer des
parlemens qui donnent au roi le droit de lever des
impôts sur le peuple ?
La liberté même dont la nation anglaise jouit ,
est- elle bien dans les principes de cette constitution
, plutôt que dans deux ou trois bonnes lois qui
n'en dépendent pas , que les Français pourraient se
donner, et qui seules rendraient peut - être leur gouvernement
plus supportable ? Nous sommes encore
loin d'y prétendre . Nos prêtres sont trop fanatiques
et nos nobles trop ignorans pour devenir citoyens ,
et sentir les avantages qu'ils gagneraient à l'être , à
former une nation. Chacun sait qu'il est esclave , mais
vit dans l'espérance d'être sous despote à son tour.
Un roi est aussi esclave de ses maîtresses , de ses
favoris et de ses ministres . S'il se fâche , le coup de
pied qu'en reçoivent ses courtisans se rend et se
propage jusqu'au dernier goujat. Voilà , j'imagine ,
dans un gouvernement le seul emploi auquel peuvent
servir les intermédiaires . Dans un pays gouverné par
les fantaisies d'un chef , ces intermédiaires qui l'assiégent
cherchent encore à le tromper , à l'empêcher
d'entendre les voeux et les plaintes du peuple sur
les abus dont eux seuls profitent . Est - ce le peuple qui
se plaint que l'on trouve dangereux ? Non c'est
celui qu'on n'écoute pas . Dans ce cas , les seules
personnes à craindre dans une nation sont celles qui
( 79 )
J
l'empêchent d'être écoutée . Le mal est à son comble ,
quand le souverain , malgré les flatteries des intermédiaires
, est forcé d'entendre les cris de son peuple
arrivés jusqu'à lui . S'il n'y rémédie promptement , la
châte de l'empire est prochaine. Il peut être aveiti
trop tard que ses courtisans l'ont trompé.
Vous voyez que par intermédiaires , j'entends les
membres de cette vaste aristocratie de nobles et de
prêtres , dont la tête repose à Versailles , qui usurpe
et multiplie à son gré presque toutes les fonctions
du pouvoir , par le seul privilege de la naissance ,
sans droit, sans talent , sans mérite , et retient dans
1 dépendance jusqu'au souverain qu'elle sait faire
vouloir et changer de ministre selon qu'il convient
à ses intérêts .
Je finirai , mon cher président , par vous avouer
que je n'ai jamais bien compris les subtiles distinctions
, sans cesse répétées , sur les différentes formes
de gouvernement. Je n'en connais que de deux
especes : les bons et les mauvais . Les bons qui sont
encore à faire ; les mauvais , dont tout l'art est , par
différens moyens , de faire passer l'argent de la
partie gouvernée dans la bourse de la partie gouvernante.
Ce que les anciens gouvernemens ravissaient
par la guerre , nos modernes l'obtiennent plus
sûrement par la fiscalité . C'est la seule différence
de ces moyens qui en forme les variétés . Je crois
cependant à la possibilité d'un bon gouvernement ,
où , la liberté et la propriété du peuple respectées ,
l'on verrait l'intérêt général résulter , sans toutes vos
balances , de l'intérêt parriculier . Ce serait une machiae
simple , dont les ressorts , aisés à diriger , n'exi-
FA
( 80 )
geraient pas ce grand appareil de rouages et de contrepoids
si difficiles à remonter par les gens malhabiles ,
qui se mêlent le plus souvent de gouverner. Ils
veulent tout faire , et agir sur nous comme sur une
matiere morte et inanimée qu'ils façonnent à leur
gré , sans consulter ni nos volontés , ni nos vrais
intérêts , ce qui décele leur sottise et leur ignorance .
Après cela , ils s'étonnent que l'excès des abus en
provoque la réforme ; ils s'en prennent à tout , plutôt
qu'à leur maladresse , du mouvement trop rapide
que les lumieres et l'opinion publique impriment
aux affaires . J'ose le prédire : nous touchons à cette
époque .
Lettre de M. Helvétius à M. Saurin .
J'ai écrit , mon cher Saurin , comme nous en étions
convenus , au président , sur l'impression que vous
avait faite son manuscrit , ainsi qu'à moi . J'ai enveloppé
mon jugement de tous les égards de l'intérêt
et de l'amitié . Soyez tranquille , nos avis ne l'ont
point blessé . Il aime dans ses amis la franchise qu'il
met avec eux. Il souffre volontiers les discussions ,
y répond par des saillies , et change rarement d'oinion
. Je n'ai pas cru , en lui exposant les nôtres ,
qu'elles modifieraient les siennes ; mais nous n'avons
pas pu dire :
cur ego amicum
Offendam in nugis ? Ha nuge , seria ducent
In mala derisum semel , exceptumque sinistrè .
Quoi qu'il en coûte , il faut être sincere avec ses
amis. Quand le jour de la vérité luit et détrompe
(
( 81 )
1
l'amour- propre , il ne faut pas qu'ils puissent nous
reprocher d'avoir été moins séveres que le public .
Je vous envoie sa réponse puisque vous ne pouvez
pas me venir chercher à la campagne. Vous la trouverez
telle que je l'avais prévu . Vous verrez qu'il
avait besoin d'un systême pour rallier toutes ses
idées , et que ne voulant rien perdre de tout ce
qu'il avait pensé , écrit ou imaginé depuis sa jeunesse
, selon les dispositions particulieres où il s'est
trouvé , il a dû s'arrêter à celui qui contrarierait le
moins les opinions reçues . Avec le genre d'esprit
de Montagne , il a conservé ses préjugés d'homme
de robe et de gentilhomme : c'est la source de toutes
ses erreurs. Son beau génie l'avait élevé dans sa jeunesse
jusqu'aux Lettres Persanes . Plus âgé , il semble
s'être repenti d'avoir donné ce prétexte à l'envie
de nuiré à son ambition . Il s'est plus occuppé à
justifier les idées reçues , que du soin d'en établir de
nouvelles et de plus utiles . Sa maniere est éblouissante
. C'est avec le plus grand art du génie qu'il a
formé l'alliage des vérités et des préjugés . Beaucoup
de nos philosophes pourront l'admirer comme un
chef-d'oeuvre . Ees matières sont neuves pour tous
les esprits et moins je lui vois de contradicteurs et
de bons juges , plus je crains qu'il ne nous égare
pour long- tems.
Mais que diable veut - il nous apprendre par son
traité des Fiefs ? Est- ce une matiere que devait chercher
à débrouiller un esprit sage et raisonnable ?
Quelle législation peut résulter de ce chaos barbare
de lois que la force a établies , que l'ignorance a
respectées , et qui s'opposeront toujours à un bon
( 82 )
ordre de choses ? Sans les conquérans qui ont tout
détruit , où en serions-nous avec toutes ces nigarrures
d'institutions ? Nous aurions donc hérité de toutes
les erreurs accumulées depuis l'origine du genre
humain ? Elles nous gouverneraient encore ; et , devemues
la propriété du plus fort ou du plus fripon ,
ce serait un terrible remede que la conquête pour nous
en débarrasser. C'est cependant l'unique moyen , si la
voix des sages se mêle à l'intérêt des puissances ,
pour les ériger en propriétés légitimes. Et quelles
propriétés que celles d'un petit nombre , nuisibles
à tous , à ceux mêmes qui les possedent . et qu'elles
corrompent par l'orgeuil et la vanité ! En effet , si
l'homme n'est heureux que par des vertus , et par
des lumieres qui en assurent le principe , quelles
vertus et quel's talens attendre d'un ordre d'hommes
qui jouissent de tout et peuvent prétendre à tout
dans la société par le seul privilege de leur naissance
? Le travail de la société ne se fera que pour
eax ; toutes les places lucratives et honorables leur
seront dévolues . Le souverain ne gouvernera que
par eux , et ne tirera des subsides de ses sujets que
pour eux . N'est-ce pas là bouleverser toutes les idées
du bon sens et de la justice ? C'est cet ordre abominable
qui fausse tant de bons esprits , et dénature
parmi nous tous les principes de morale publique
et particuliere .
L'esprit de corps nous envahit de toutes parts.
Sous le nom de corps , c'est un pouvoir qu'on érige
aux dépens de la grande société . C'est par des usurpations
héréditaires que nous sommes gouvernés .
Sous le nom de Français il n'existe que des corpora
( 83 )
tions d'individus , et pas un citoyen qui mérite ce
titre. Les philosophes eux -mêmes voudraient former
des corporations . Mais s'ils flattent l'intérêt particulier
aux dépens de l'intérêt commun , je le prédis , leur
regne ne sera pas long . Les lumieres qu'ils auront
répandues éclaireront tôt ou tard les ténebres dont
ils envelopperont les préjugés …………………..
ÉCONOMIE POLITIQUE.
de ranimer
DES BANQUES PARTICULIERES , ou moyens
l'agriculture , l'industrie et le commercè en France , en
y introduisant un papier de confiance , fondé sur le
crédit des particuliers , par des établissemens tels qu'ils
existent depuis long - tems en Ecosse ; traduit de
l'anglais par l'auteur de Donnons notre bilan . Brochure
in- 8°. de 76 pages. A Paris , chez PoUGIN , rue
des Saints - Peres , nº . 9. L'an 4° . ( 1795 ) .
L'AUTEUR
' AUTEUR de cette brochure qui paraît depuis peu
de jours , est étranger ; il est Anglais. Si cette qualité
pouvait inspirer quelque déĥance dans les conjonctures
actuelles , elle serait bientôt dissipée par
la lecture de l'ouvrage . On peut juger ses intentions
par ses principes , et ses priucipes annoncent un ami
des hommes et de la liberté , et un esprit dégagé de
toute espece de préjugé national.
L'auteur compare l'état actuel de la France à un
homme qui , durant une longue maladie , a été hors
d'état de gagner , tandis qu'il a dépensé presque son
avoir pour payer sou médecin . Il la voit appauvrię
( 84 )
1
d'une grande partie de son capital en especes , son
crédit est diminué ; son agriculture , ses fabriques ,
son commerce , son industrie , sont inactifs et languissans
. Tous les magasins de l'Europe sont encombrés
de ses marchandises, et de ses productions . Ce
serait une grande erreur de s'imaginer qu'au mo
ment où la paix serait conclue l'abondance reviendra
, et que les prix de toutes choses seront réduits
à l'ancien taux . C'est comme si l'on disait que notre
malade en recouvrant sa santé , recouvrera sur- lechamp
les effets qu'il a vendus pour payer son médecin
, et qu'il sera aussi riche qu'il était auparavant.
L'auteur croit avoir découvert un moyen prompt
de retirer la France de cet état d'épuisement , et de
créer un capital à son industrie et à son commerce ;
ce moyen est l'établissement de banques d'une espece
particuliere .
Peu de personnes en France ont des notions justes
sur les banques . L'auteur ne connaît en Europe que
trois principales classes de banquiers dont les opérations
sont absolument et essentiellement différentes ;
savoir , le banquier de Londres , celui de Paris et celui
d'Écosse .
Le banquier de Londres est un dépositaire de l'argent
de ceux qui l'emploient . Il répond du dépôt , mais
il n'accorde aucun intérêt . On tire sur lui , et il acquitte
les traites , sans exiger aucune commission sur quelque
transaction que ce soit ; ses profits proviennent du
surplus d'argent que ses correspondans laissent entre
ses mains , et qu il emploie ou dans les fonds publics ,
ou dans d'autres opérations lucratives . L'avantage qui
résulte pour les négocians de pareilles banques , c'est
( 85 )
d'avoir un dépositaire sûr , et de les débarrasser de
la peine de payer et de recevoir de l'argent , à
beaucoup moins de frais qu'il ne leur en coûterait
de toute antre maniere .
"
Le banquier de Paris fait valoir ses propres fonds .
Si l'on place de l'argent entre ses mains , il en paie
un intérêt . Si l'on tire sur lui , il paie et prend une
commission d'un et demi pour cent . Les occupations /
principales et habituelles du banquier de Paris sont
des opérations de change avec différens pays , et les
acceptations qu'il fait pour le compte des négocians ,
des traites tirées par les agens qu'ils emploient dans
l'étranger. L'état d'un tel banquier est plus utile à
' l'individu qu'au public. Cependant lorsque des circonstances
accidentelles ont dé ruit la balance du
change , entre un pays et un autre , il contribue
par ses efforts à la rétablir .
Le banquier d'Edimbourg ou d'Ecosse , differe essentiellement
des deux autres , en ce qu'il ne fait pas
valoir ses propres fonds comme le premier , ni ceux
des autres comme le second , mais il crée un fonds
qui auparavant n'existait pas . Il émet du papier qui
consiste principalement en billets d'une livre sterling
, quelques -uns de 5 , 10 et 20 , et très - peu de 50 ,
100 et au-dessus . L'essence de ces billets de banque
est d'être toujours réalisables en especes , et de n'être
Jeçus que de gré à gré . Le bénéfice de banquier
d'Ecosse consiste principalement dans l'intérêt de l'argent
pendant que ses billets circulent , et ce bénéfice
ert plus ou moins considérable suivant le degré
de confiance qu'a son papier dans le public.
Ce qui le rend sur- tout utile , ce sont les crédits à
( 86 ) .
découvert qu'il accorde à ses correspondans . A l'aide
de cette invention admirable , unjeune homme industrieux
, qui n'a peut-être qu'un fonds de quelques
centaines de livres sterlings , s'il peut réunir un ou
deux amis d'une réputation connue , pour signer une
obligation avec lui , obtiendra de la banque un crédit
de 500 ou 1,000 livres sterlings , sur lequel il peut
tirer pour quelque portion que ce soit , à trois mois
de date , en payant un quart pour cent de commission
, avantage précieux qui facilite singulierement
ses progrès dans le commerce .
L'auteur pense que la France ne doit plus hésiter
d'adopter ce moyen ; lui seul peut lui procurer les
fonds qui lui manquent pour faire le commerce, pour
acheter les machines et les matières premieres nécessaires
aux manufacturiers , et pour pouvoir accorder
le crédit qu'accorde l'Angleterre sa rivale . Dans les
tems ordinaites , la France n'a jamais pu accorder
la moitié de ce crédit , et cependant elle avait deux
fois plus d'especes que l'Angleterre ; mais elle n'a
pas encore découvert l'art heureux de se créer des
fonds par l'émission d'un papier de confiance .
Ici l'auteur fait sentir l'absurdité du préjugé qui
porte à croire que les nations rivales en commerce ,
sont comme des nations rivales en guerre , et que
la France ne peut prospérer dans ce genre qu'aux
dépens de l'Angleterre , comme celle ci ne peut s'enrichir
qu'autant que la France s'appauvrit. Si la
France , dit-il , s'enrichit , elle pourra acheter plus
de manufactures et d'ouvrages de luxe de fabrique
anglaise . Si elle fait des progrès dans la culture , elle
multipliera les productions de son sol qu'elle pourra.
( 87 )
donger à meilleur marché . Au contraire si elle est
pauvre et paresseuse , les Anglais ne pourront gueres
lui vendre de leurs productions des manufactures de
Manchester , Birmingham et Norwich , tandis qu'ils
seront obligés de payer plus cher ses vins , et eauxde-
vie . Il est douloureux pour l'ami de l'humanité ,
de voir que ce principe soit si peu conuu , et que
la plupart des peuples s'imaginent que des nations
commerçantes sont comme des nations ennemies ,
quoiqu'il soit évident que deux nations industrieuses
s'enrichissent ensemble , et que les richesses de l'une
contribuent à accroître celles de l'autre . ´››
Quant à la maniere dont il faudrait établir une
banque de cette espece , l'auteur se borne à présenter
quelques idées générales . Les arrangemens de détail
( dont dépendent en grande partie les avantages
et la solidité de l'établissement ) exigent le secours
d'un homme versé par l'expérience dans ce genre
de banque , et qui connaisse les mesures particulieres
qu'il faut prendre pour les adapter aux différens
Pays .
Les propriétaires de la banque , dit - il , doivent
en général être des propriétaires de biens - fonds ,
et sur-tout d'une réputation établie et intacte , afin
de s'assurer la confiance du public . Leur nombre ne
doit pas être trop petit , parce qu'il est avantageux.
qu'il y ait beaucoup de citoyens intéressés au
snccès de l'établissement ; ni trop grand , parce que
les parts seraient alors trop petites pour attirer l'attention
ou pour exciter les efforts de qui que ce soit.
Le directeur général , si l'on juge à - propos d'en
mettre un , doit être un homme connu , autant par
( 88 )
ses propriétés que par la réputation dont il jouit.
Les administrateurs doivent être peu nombreux , et
composés de gens versés dans le commerce et les
affaires . Le directeur , ou ùn de ses suppléans , ou
un des deux directeurs , doit être un homme qui a
eu l'occasion d'acquérir une connaissance pratique
des opérations de cette espece de banques . Il doit
y avoir toutes les décades une assemblée des administrateurs
pour reviser les opérations des directeurs
et , une ou deux fois par an , une assemblée générale
de tous les propriétaires pour examiner l'état de la
banque , pour fixer le dividende , etc. etc. ,
Les fonds de ces banques doivent varier suivant
les places où elles s'établiraient . L'auteur pense que
les fonds ne doivent être ni trop considérables , ni
trop petits ; peut- être faudrait il qu'aucun de ces
fonds ne fût moindre de 500,000 liv . , ni n'excédât
10,00000 en especes . Il voudrait que les billets
fussent en grande partie de petite valeur , afin de
se répandre dans la classe industrieuse qui a le
plus besoin d'encouragement . Dans les commencemens
, il ne faudrait pas émettre plus de papiers
qu'il n'y aurait d'especes en caisse pour solder .
Insensiblement , on pourrait en émettre davantage .
Aucune branche ne doit être établie dans les autres
places que le crédit du bureau central ne soit solidement
établi . L'expérience scule , jointe à l'observation
de la circulation annuelle , peuvent apprendre à fixer
la proportion qui doit exister entre la quantité d'especes
gardées en caisse , et le papier émis .
L'auteur rassure le public sur la crainte que de ,
pareilles banques ne fassent circuler plus de papiers
qu'elles
( 89 )
qu'elles n'ont d'espèces pour les acquitter tous à la fois .
1º. Il est physiquement impossible de ramasser
tous les billets d'uue banque , pour les porter en
masse à la caisse et les y faire payer. Si leur émission
a été conduite avec jugement , il sera trèsdifficile
d'en rassembler une quantité suffisanté , même
pour gêner momentanément la banque .
2º. Les banques écossaises ne comptent en aucune.
maniere uniquement sur la quantité d'especes qu'elles
ont en caisse pour les mettre en état de faire face
à leurs engagemens . Elles ont en outre de puissantes
ressources , d'abord dans l'assistance des propriétaires
, et de leurs autres amis dans les villes
où elles sont établies en second lieu , dans la
faculté de tirer des traites sur Édimbourg et Londres ;
enfin , dans les liaisons amicales qui subsistent entre
elles et les autres banques ; d'où il conclut que les
banques en France pourraient facilement avoir des
lessources du même genre .
Ce que l'auteur recommande avec le plus de soin ,
c'est que jamais le gouvernement ne se mêle directement
ou indirectement de l'administration des
banques particulieres . Il citè , en preuves des inconvéniens
d'une pareille liaison , l'exemple de la
banque de Law , et celui de la caisse d'escompte ;
toutes deux ont prospèré tant qu'elles ont été abandonnées
à leurs propres spéculations ; elles ons péri
quand le gouvernement a voulu s'y immiscer. Ge
n'est pas que le gouvernement ne puisse faire des
affaires avec les banques particulieres , mais dans
ce cas il ne doit être considéré que comme un simple
particulier.
Tome XX .
( 90 )
L'auteur insiste souvent sur la nécessité de laisser
au papier de banque la plus entiere liberté . Tout
papier forcé détruit à la longue la confiance . Il s'appuie
à cet égard de l'opinion de Smitt et des écrivains
en France qui ont le plus médité sur les objets
d'économie politique . Il pense que si les assignats ont
été nécessaires et utiles pendant la révolution , ils
ne pourront plus l'être en tems de paix et de tranquillité.
Mais quand même on en conserverait , il
ne s'établirait jamais une concurrence entre le papier
de l'état et celui des banques , qui pût être nuisible
au premier. Le papier de banque produirait
même un effet salutaire pour le papier de l'état ,
en conciliant insensiblement les citoyens avec le
papier-monnaie en général , et en les accoutumant
avoir de la confiance. à
y
•
Il s'éleve fortement contre le systême d'une banque
unique. L'idée d'une pareille banque est , selon lui
une suite des préjugés monarchiques . La rivalité
et la concurrence , si avantageuses dans tous les
autres établissemens , le sont également dans les
banques . Toute banque solitaire est une banque
despote. Les banques libres et nombreuses sont les
scules qui conviennent à une république . Il adopte
bien moins encore l'idée d'une banque établie par le
gouvernement. Il prouve qu'un gouvernement ne
doit pas plus être marchand banquier que marchand
épicier ou limonadier.
On pourrait croire que l'effet de l'accroissement
de la masse du signe représentatif des valeurs , serait
de faire renchérir les denrées à proportion . L'auteur
ya au devant de cetre objection , et la résoud en
( 91 )
fa sant sentir l'extrême différence entre un papier
forcé qui peut être multiplié et émis sans bornes
au gré du gouvernement , et un papier de confiance
qui sera toujours au pair des especes , parce
qu'il est dans le fait égal à l'or ou à l'argent , et qu'il
ne saurait être émis au- delà d'une quantité convenable
sans ruiner sur-le- champ les banquiers qui
l'émettraient. Si l'objection était fondée , il s'ensuivrait
qu'ancune augmentation de fonds ne pourrait
rendre un peuple plns riche , ce qui est démenti
par l'expérience. L'auteur cite encore pour exemple
I Écosse et l'Angleterre où le prix des denrées est
resté le même , malgré la multiplication du papier.
Il prouve au contraire que l'accroissement de capitaux
, produit par l'émission d'un papier distribué
avec intelligence , fournit plus de moyens de culture ,
augmente la réproduction , et empêche par consé
quent le haussement du prix des denrées . Il ajoutë
que le numéraire que le papier de crédit pourrait faire
exporter à l'étranger , ne sortirait pas pour rien '; il
servirait à payer les denrées dont le pays a besoin , les
matieres premieres pour les manufactures , et les marchandises
qu'on importe d'un pays pour les exporter
avec bénéfice dans un autre , et en cela il s'appuie
sur l'opinion de Smitt . D'ailleurs , la richesse d'une
nation, ne dépend pas de la quantité d'especes qu'elle
possede . L'Espagne qui fournit d'argent toute l'Europe
est pauvre , faute d'industrie . C'est donc l'industrie
qui enrichit les peuples , et l'on ne peut nier que
le papier de crédit ne donne à l'industrie plus d'acti- '.
vité et de moyens.
L'auteur termine ces observations qui sont frap-
G &
( 92 )
pantes de vérité , par un parallele entre la situation de
l'Angleterre et celle de la France . La dette nationale
de l'Angleterre n'est hypothéquée sur rien ; les gens
instruits ne parlent pas même de la possibilité de
la payer. On ne sait pas la quantité de billets de
banque qui est en circulation , et cependant ces billets.
sont au pair. La dette nationale de la France a l'hypotêque
la plus étendue en terres , que jamais gouver
nement n'ait offert au public . On peut assurer par
approximation la quantité de papiers émis ; il y a
des fonds pour payer le tout ; et cependant les assignats
sont dans le plus grand discrédit. Qui peut
produire deux résultats aussi différents ? L'auteur ne
balance pas à le dire , c'est la confiance. La véritable
richesse d'un état est l'opinion qu'on a de sa moralité
. La mauvaise foi fait plus de tort que l'insolvabilité
; car un état pauvre peut devenir riche ;
mais il est rare qu'un gouvernement injuste tienne
ses engagemens .
On doit d'autant plus remercier l'auteur de sa
franchise , qu'à l'époque où il a écrit , aucune des
mesures salutaires pour rétablir le crédit et la confiance
, n'avait été prise . Ce n'est qu'à la fin de
sa brochure , et par supplément qu'il a pu applaudir à
la révocation de la loi désastreuse qui avait interdit
toute compagnie de banques et de finances , à l'établissement
de la nouvelle caisse d'escompte , et à l'idée
d'une caisse hypothéquaire , conçue par le citoyen
Mengin . Il fait sentir les avantages qui doivent résulter
de ces deux établissemens , i prouve que , loin
de nuire à l'espece de banques qu'il propose de créer ,
ils sont tous de nature à s'aider mutuellement , et
( 93 )
qu'il résulterait de leur concours de plus grands
moyens pour faire fleurirs trois branches de la
richesse et de la prospérité nationale , le commerce ,
l'industrie et l'agriculture.
Depuis lors le Corps législatif et le gouvernement
, marchant tous denx d'intelligence , ont adopté
les vrais principes , et s'occupent par de bonnes lois
et de sages mesures à rétablir le crédit et la confiance
, et à poser les véritables fondemens de la prospérité
publique . Ce doit être pour l'auteur de cet
ouvrage la plus douce satisfaction ; car l'homme de
bien et l'homme instruit n'appartient qu'au genre
humain , et ne jouit que du bien qu'il voit faire ;
si nous sommes entrés dans des détails étendus sur sa
brochure , c'est que la matiere nous a paru digne de
fixer l'attention publique , et qu'elle contient des
idées utiles auxquelles on ne saurait donner une
assez grande publicité.
"
LITTÉRATURE.
EUVRES DE CHAMFORT , recueillies et publiées par un
de ses amis. Quatre volumes in- 8° . Prix actuel, 1000 liv.
in assignats , ou 18 liv. en numéraire. A Paris , chez le
DIRECTEUR DE L'IMPRIMERIE DES SCIENCES ET ÅRTS ,
rue Therese . L'an 4º.. ( 1795 ).
PARMI
SECOND EXTRAIT,
les morceaux qui n'ont point encore vu le
jour , on remarque d'abord une dissertation sur l'imitation
de la nature relativement aux carácteres dans les
G 3
( 94 )
ouvrages dramatiques. On est d'accord qu'il faut imiter
la nature . Mais comment ? Est - ce la nature telle
qu'elle est , ou la nature choisie , embellie par le goût
et l'imagination ? Quel sera le terme où l'imagination
et le goût doivent s'arrêter dans les sujets d'imitation
? L'auteur des Beaux Arts réduits à un même principe
, avait déja jetté sur cette question de grands traits
de lumiere. Tout est bien dans la nature , tout est
à sa place , tous les êtres ont les proportions qui leur
conviennent. Mais ni le peintre , ni le musicien , ni
le poëte , ni même le philosophe ne s'attachent à
copier servilement la nature. Comme ils ont tous
pour objet d'inspirer un grand intérêt , ils ont senti
la nécessité de l'aggrandir , de l'exagérer et de créer
quelquefois un beau idéal , sans sortir néanmoins des
limites de la nature et des lois de la vraisemblance .
C'est de ce principe simple , mais fécond , qui a dûn
s'offrir à tout homme qui a observé avec quelqu'attention
la nature physique et morale , que Batteux
a tiré ses regles générales de l'imitation qu'il a appliquées
aux différentes parties qui constituent les beaux
arts.
Quoiqu'il y ait deux chapitres dans son ouvrage
sur la Tragédie et la Comédie , il s'était plus attaché à
indiquer le principe général , relativement à l'art dra
matique , qu'à en saisir tous les rapports et en développer
toutes les conséquences . Ce que Batteux n'avait
fait qu'entrevoir , Chamfort l'a approfondi dans
cette dissertation . Ne perdant jamais de vue que
les caracteres dramatiques n'ont droit de nous intéresser
qu'autant qu'ils aggrandissent l'homme à nos
propres yeux ; il montre par divers exemples que le
( 95 )
脊
poëte tragique ne doit jamais avilir ses héros , même
au milieu du jeu des passions les plus fortes , et
que ce que le coeur humain offre d'odieux doit être
rejetté sur des personnages subalternes. Il fait voir
que , quoique les anciens aient négligé plus d'une
fois de soutenir les caracteres dans toute leur force ,
ils ne laissaient pas d'en sentir la nécessité . Lorsqu'ils
étaient obligés d'avifir un héros , ils avaient
recours à la fatalité , comme dans le personnage de
leur Edipe , où ils faisaient intervenir un dieu ou
une déesse qui venaient partager le crime avec lui ,
ou même s'en chargeaient entierement .
Il pense que les modernes sont très - supérieurs
aux anciens dans l'art de tracer les caracteres . Il
ne doute pas que ceux - ci n'aient bien peint les
moeurs existantes sous leurs yeux : mais il croit que
les caracteres des , bons ouvrages anciens ne sont
pas aussi fortement dessinés que ceux des bons
Ouvrages modernes. Il en assigne les causes ; il les
trouve dans ce que les Grecs , dominés par une
ame sensible et une imagination ardente , se laissaient
entraîner par ces guides qui conduisent rapidement
celui qui marche à leur suite , mais qui ,
quelquefois l'égarent, En effet , dit-il , le génie
ne préserve pas des écarts du génie ; il a besoin
d'être dirigé par des réflexions qu'il ne fait ordinairement
qu'après s'être trompé plus d'une fois . Plus
le goût de la société s'étend , plus les objets dés
méditations du philosophe se multiplient. Les idées
de la vraie grandeur et de la vraie vertu deviennent
plus justes et plus précises . La corruption des moeurs
qui , selon quelques sages , est le fruit de ce goût
G 4
( 96 )
excessif pour la société , est pour le poëte une raison
de plus de multiplier les caracteres vertueux . On
a dit que plus les moeurs s'alterent , plus on devient
délicat sur les décences . Par cette raison , plus les
hommes deviennent vicieux , plus ils applaudissent
à la peinture des vertus . Fatigués de 'voir des ames
communes , des bassesses , des trahisons , leur coeur
se réfugie pour ainsi dire dans ces monumens précieux
, où il retrouve quelques traits d'une grandeur
pour laquelle il était né.
J
En prenant toujours pour mesure de l'intérêt ,
celle de la vraisemblance , Chamfort place le pointde
la difficulté dans les différentes idées que chacun
se fait des regles de la vraisemblance elle - même.
Ce qui est vraisemblable pour l'un , dit- il , ne l'est
pas toujours pour l'autre . Nous jugeons les hommes
vertueux , suivant les moyens que nous avons de
les égaler. La décision de ce procès appartient exclusivement
au très-petit nombre d'hommes qui , nés
avec un sens droit et une ame élevée , peuvent trouver
l'appréciation vraie de chaque chose , peuvent
dire Ce sentiment est juste et noble , celui -ci eșt
vrai , celui -là est faux ou exagéré . L'un doit naître
dans un coeur honnête , l'autre n'existe que dans la
tête d'un poëte qui s'efforce de créer des vertus .
Croyons qu'il est des hommes dignes de porter un
tel jugement 1 Ces hommes sont très - rares ,
doute ; mais quoiqu'il soit vrai de dire que nous
puisons toujours en nous - mêmes les jugemens
que nous portons sur les autres , et que dans les
objets qui sont du ressort du goût , comme de celui
de la morale , nous ne sommes bien appréciés qne
sans
( 97 ) *
"
par nos pairs , heureusement pour la nature humaine .
il est un certain instinct qui nous entraîne vers les
sentimens de grandeur , d'héroïsme et de vertu˚ ,
et qui rend nos jugemens indépendans de tout intérêt
personnel , et de tout retour sur soi- même . C'est
cet instinct , conservateur du beau moral , qui fait
que les hommes , si rarement d'accord entre leur
conduite et leurs principes , le sont assez géneralement
sur les vérités de théorie . Cet effet se remarque
sur tout dans l'impression que produisent les ouvrages
dramatiques. Ainsi , l'observation de Chamfort
quoique très juste au fond , l'est heureusement
moins dans son application , graces à l'ascendant
irrésistible de la nature .
Après avoir recommandé aux poëtes tragiques
d'éviter de réunir toutes les vertus sur un seul être ,
défaut dans lequel sont tombés plusieurs 10manciers
excellens , il examine pourquoi les grands crimes
ne sont intéressans au théâtre que quand ils sont
commis par des hommes à-peu- près vertueux . Il
fait sentir combien une imitation servile des anciens ,
tant Grecs que Romains , a nui aux progrès de l'art
dramatique chez les modernes . Les Anglais , les
Italiens et les Français ont pris des routes diffé
rentes. Les deux premiers , et sur-tout les Anglais ,
se sout piqués d'imiter la nature avec une vérité
souvent grossiere et rebutante . Il indique la véritable
proportion qu'il faut donner aux caracteres ,
pour qu'ils ressemblent à la nature sans la dégrador
et sans la forcer ; et il termine par des réflexions
très-justes sur l'influence de la véritable philosophie
surles compositions dramatiques . Un auteur célebre
( 981
-
a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience
faite sur le coeur humain. C'est le philosophe qui
le dirige , le poëte ne fait que passionner le langage
de ses acteurs . L'un place le modele , et l'autre dessine
avec feu " . On voit que l'idée principale de Batteux
fait la base de cette dissertation ; mais les idées accessoires
et une foule de développemens ingénieux et
d'apperçus qui prouvent une grande finesse d'observation
, tout cela appartient à Chamfort. C'est ainsi
qu'un écrivain habile travaille sur le fonds d'autrui ,
se l'approprie par une meilleure culture , et ajoute de
nouveaux rapports , aux rapports déja apperçus . On
peut encore en découvrir dans ce sujet fècond , même
après Chamfort ; mais quiconque voudra aller plus
loin , ne pourra se dispenser de lire et de médites
ses observations .
par
Lucien chez les anciens , et Fontenelle parmi les
modernes , ont fait des dialogues des morts , cadre
infiniment heureux pour la critique et la morale ,
la singularité des rapprochemens . Chamfort s'est
essayé dans ce genre , et il y a mis l'empreinte particuliere
de son esprit. On sait que Saint -Réal avait
conçu le dessein de donner un ouvrage sur la bisarrerie
de quelques réputations anciennes et modernes ;
ce sujet habilement traité aurait fourni un excellent
chapitre à l'histoire des erreurs ou des injustices
de l'opinion . Chamfort en a fait l'objet d'un dialogue
dont Saint-Réal lui-même , Épicure , Seneque , Julien
et Louis - le - Grand , sont les interlocuteurs . Chacun
d'eux se plaint à sa maniere des méprises de la renommée.
Ce qu'il y a de plaisant c'est qu'aucun de ces
illustres morts ne connaît ce Louis qui a fait tant
( 99 )
de bruit dans son siecle ; lui - même n'est nullement
surpris d'être si ignoré parmi les ombres , et il fait
fort bien les honneurs de la méprise de ses contemporains
, et réduit très - gaiment son surnom de Grand
à sa juste valeur . On jugera par ce seul dialogus
combien Chamfort aurait été propre à ce genre d'ouvrage
, et l'on regrette qu'il ne s'y soit pas exercé
davantage. Son esprit fin et observateur , et sa philosophie
piquante jusques dans sa rudesse , lui auraient
fourni des tableaux pleins d'originalité et d'intérêt .
On trouve dans ces ceuvres quelques lettres de
Chamfort , mais en petit nombre. Le public a toujours
été très- avide de ces sortes de productions des écrivains
célebres . On aime à surprendre leurs persées
dans cet abandon de la familiarité et dans ces confidences
intimes où l'ame , l'esprit et le caractere se
montrent sans apprêts comme sans réserve . La simplicité
même qu'on remarque dans les lettres dest
hommes de génie forme avec leurs grandes conceptions
un contraste qui imprime un plus grand sentiment
de respect pour leur supériorité . Malheureusement
l'esprit de société , si insignihant et si futile ,
a porté dans le commerce épistolaire un jargon de
convention sans caractere comme sans vérité , où l'on
s'efforce d'être plaisant sans plaisanterie , léger sans
légereté , et sentimental sans aucun sentiment véritable.
Chamfort n'est tombé dans aucun de ces défauts
; il est lui dans ses lettres comme il l'était dans
la société . On y voit son ame franche ét élevéc , son
esprit avec ses graces , son amabilité , et un peu de
cette humeur acerbe que lui avaient donné les tra
vers et les vices de la société. Chamfort qui a bcaus
( 100
100
)
)
ĉoup vécu dans le monde qu'il observait , a dû écrire
beaucoup de lettres . Celles qu'on lit dans ce recueil
ous font regrettet que l'éditeur n'ait pu en recueillir
davantage . Les personnes qui en sont possesseurs
s'empresseront sans doute de contribuer à augmenter
cette portion intéressante de ses oeuvres .
La collection poétique est plus abondante . Chamfort
a fait des épîtres philosophiques , une héroïde ,
des odes , des vers des ciété , quelques épigrammes
et beaucoup de contes . Il nous semble que dans ces
différens genres , excepté le dernier, il est inférieur au
mérite qu'il a comme écrivain en prose . On voit que
se's vers sont ceux d'un homme d'esprit et d'un
homme de goût , mais ils manquent quelquefois ou
de cette grace fugitive et de cette originalité piquante
que l'on exige dans les poésies légeres , ou
de cette verve et de cette richesse d'expressions qui
caractérise la poésie élevée . La médiocrité de quelques-
unes de ces pieces nous ferait croire qu'elles
ne sont pas de lui , quoiqu'elles aient été trouvées
dans son porte- feuille . On remarque une épître sur
la Vanité de la gloire ; il est de ces sujets qui , considérés
sous un certain rapport , peuvent prêter une
ample carriere à la satyre . N'en serait-il pas un peu
de la gloire comme des femmes , dont le mal qu'on
affecte d'en dire est un hommage moins commun
que l'on rend à leur puissance . La gloire , comme les
femmes , pardonne à ces écarts , et tout finit par un
racommodement .
Le genre pour lequel Chamfort avait le plus de
talent politique , c'est incontestablement celui des
contes. Il ne faudrait pas en juger par le succès
( for )
prodigieux qu'ont obtenu les siens dans les diffé
rentes sociétés où il en faisait la lecture ; on sait
combien ces sortes de succès ont été quelquefois
trompeurs . Mais tous ceux qui les ont entendus ,
ou à qui l'auteur les avait communiqués , s'accordent
à dire qu'ils étaient pleins de saillie , de finesse ,
d'originalité , qu'on ne pouvait jetter un voile plus
ingénieux sur des sujets naturellement un peu libres ,
et que les moeurs du siecle y étaient peintes avec
une fidélité qui , si elle faisait peu d'honneur aux
modeles , en faisait beaucoup au peintre qui en avait
saisi tous les traits . C'est sans doute cette célébrité
si bien établie , qui les a fait disparaître après sa
mort. L'éditeur , comme nous l'avons déja remarqué ,
n'en a trouvé aucun dans ses papiers. Le Rendez - vous
inutile , et le Chapelier déja connus , le Héros économe ,
la Mariée sans mari , l'Avare éborgné , la Jambe - de- bois
et le Bás perdu et les Fêtes espagnoles , les seuls qui
aient échappé à ce larcin littéraire , nous font sentir
la perte que nous avons faite des autres .
Ce recueil offre encore plusieurs morceaux de
prose , tels que des Observations sur la proclamation
des puissances coalisées , un autre sur cette question :
Si dans la société un homme doit laisser prendre sur lui ces
droits qui souvent humilient l'amour- propre , et de petits
Dialogues philosophiques , titre sous lequel l'auteur
a peint très -plaisamment les niaiseries , la sottise ,
les ridicules et les graves riens des sociétés qu'on
appellait alors la Bonne compagnie. On retrouve dans
ces différens morceaux le talent et le caractere d'esprit
de Chamfort.
Il nous reste à parler d'une partie qui n'est pas la
20%
( 102 )
moins intéressante de ses oeuvres , c'est un volume
entier de pensées , de maximes , de caracteres et d'anec◄
dotes qui devaient servir de matériaux à un ouvrage
plus étendu dont Chamfort avait conçu le plan. L'éditeur
nous apprend que Chamfort était depuis longtems
en usage d'écrire chaque jour , sur de petits
carrés de papier , les résultats de ses réflexions rédigės
en maximes , les anecdotes qu'il avait apprises , les
faits servant à l'histoire des moeurs dont il avait été
témoin dans le monde ; enfin , les mots piquans et
les réparties ingénieuses qu'il avait entendus , ou qui
lui étaient échappés à lui-même . Tous ces petits papiers
, il les jettait pêle- mêle dans des cartons . Il ne
s'était ouvert à personne sur ce qu'il avait dessein
d'en faire . Lorsqu'il est mort , ces cartons étaient en
assez grand nombre , et presque tous remplis . La majeure
partie a subi le sort des contes et des autres
productions. L'éditeur ne serait jamais parvenu à
établir quelqu'ordre dans ce qui restait , si parmi
cette masse de petits papiers il n'en avait trouvé un
qui lui a donné la clef du dessein de l'auteur , et
même le titre de l'ouvrage . Voici ce qui était écrit :
PRODUITS DE LA CIVILISATION PERFECTIONNÉE ;
- -
―
premiere partie MAXIMES : ET PENSÉES ; deuxieme
partie : CARACTERES ; troisieme partie : ANECDOTES .
En lisant ce papier il ne douta point que ce ne fût
le titre et la division d'un grand ouvrage . C'est d'après
cette indication qu'il a classé , par chapitre ,
les matériaux qu'il a trouvés , en éloignant ceux qui
lui ont paru les moins intéressans .
L'éditeur ajoute que ce titre était parfaitement
dans le genre d'esprit de Champfort. Il était dans sa
( 103 )
hilosophie de voir , comme le produit de ce perfectionnement
de civilisation que l'on vante , l'excessive
corruption des moeurs , les vices hideux cu ridicules
, et les travers de toute espece qu'il prenait
un plaisir malin à caractériser et à peindre. " Il faut
avouer cependant que cette maniere de voir et de
juger les hommes et la société , trop bien justifiée à
certains égards , et qui est toujours l'effet d'une ame
droite et sensible , peut conduire , par son exagération
même , à des erreurs dangereuses et à de faux
résultats . C'est ce sentiment d'une indignation trop
exaspérée qui fit regarder à Rousseau l'homme civilisé
, comme un être dépravé et contre nature. La véritable
philosophie marche entre deux écueils qu'elle
doit éviter ; l'un est l'optimisme qui se console de
tout , et l'autre la misantropie qui s'indigne de tout.
Dans cette question de la civilisation dont on n'a
trop souvent envisagé que les deux extrêmes , il
faudrait calculer si ce que l'homme gagne dans l'état
civilisé ne le dédommage pas de ce qu'il semble
avoir perdu de son état de nature ; si cet état de
nature n'est pas une supposition contraire à la nature
; et si les maux qui résultent de la civilisation
perfectionnée , sont plus nuisibles à l'espece humaine
que ceux qui naîtraient de l'état d'ignorance , de
dénuement et de barbarie , que l'on rencontre dans
l'enfance des sociétés . Le véritable examen utile et
philosophique de cette question , serait de savoir
quel est le degré de civilisation le plus avantageux
et le plus convenable au bonheur des peuples , afin
de les faire rétrograder à ce point s'ils l'avaient dépassé
, ou de les y conduire s'ils n'y étaient pas
( 104 )
arrivés. Nous ne savons si ce point de vue devait
entrer dans le plan de Chamfort ; les matériaux qu'on
a pu réunir sont plus relatifs à ce qui était qu'à ce
qui devait être . Mais à l'époque où Chamfort avait
conçu son ouvrage , c'était peut - être la meilleure .
maniere de le traiter. Il fallait bien découvrir les
plaies hideuses de l'ordre social qui existait alors ,
et frapper sur les pieds du colosse , afin de le reconstruire
de ses débris dans des proportions plus
saines et plus justes .
Pascal et la Rochefoucault nous ont donné des pensées.
Celles du premier n'étaient , comme les pensées
de Chamfort , que des matériaux destinés à un grand
ouvrage. Mais Pascal n'avait vu que la dégradation
de l'homme dans ses rapports religieux . La Rochefou
cault , dans les siennes , a peint l'homme plus que les
hommes ; il fouille dans les replis du coeur humain ,
pour y saisir le principe de ses erreurs et de ses vices ;
mais le point où il était placé , les préjugés dont il
était environné , le tems où il a vécu , ne lui ont
pas permis de s'élever assez haut pour appercevoir
- les abus de l'organisation sociale . On voit qu'il était
philosophe ; mais c'était un philosophe à la cour de
Louis XIV , et courtisan lui -même .
༤
Chamfort , qui vivait au milieu du grand monde ,
quoiqu'il ne fût pas du grand monde , avait , dans
sa raison élevée et dans sa philosophie , tous les
instrumens nécessaires pour le bien observer . Il l'a
peint comme il l'a vu , et ses tableaux sont hideux de
ressemblance. Cependant , on trouve dans quelquesunes
de ses pensées et de ses maximes , le défaut
trop ordinaire à ce genre ; c'est de ne présenter que
le
( 105 ).
le côté saillant d'une idée , qui n'est pas tonjours
le côté juste. L'esprit cherche le trait qui peut le
mieux aiguiser sa pensée , et souvent ce trait qui
fait valoir la phrase , est un sacrifice fait à la justesse
et à la raison. Quoi qu'il en soit , ce volume , et
sur-tout la partie des maximes et pensées , ajoutera
un titre de plus à la réputation de Chamfort. Il
était assez connu comme écrivain et comme homme
de lettres ; cet ouvrage le place au rang des phi
losophes et des penseurs . Il serait naturel d'en
extraire ici les passages les plus piquans ; mais noust
préférons d'en faire quelques articles à part dans
ce journal . La forme même de ces pensées qui se
détachent les unes des autres , permet qu'on les
sépare d'une analyse que des citations rendraient
trop étendue.
Après avoir parlé des oeuvres de Chamfort , il
n'est pas inutile de caractériser son genre de talent
et de s'arrêter un instant sur sa personne . Ceux qui
se sont faits des idées trop exclusives sur le style ,
qui aiment dans un écrivain les formes grandes et
séveres , et qui attachent moins de prix à la finesse
et à la saillie des idées , qu'à un développement calme
et majestueux , ne trouveront point ce mérite dans
le style de Chamfort. Mais il en est de l'art d'écrire
comme de tous les autres arts ; ils n'ont d'autres limites
que celles du goût et du vrai , Chaque écrivain ,
et l'on sait ce que nous entendons par ce mot , a sa
touche et sa maniere . Celle de Chamfort est remarquable
par une grande pureté d'expression , par des
tournures ingénieuses et fines qui n'ôtent rien ni à la
clarté , ni à la précision , ni à la profondeur des idées ;
Tome XX.
H
( 106 )
par cette juste mesure des convenances que donne
un goût délicat et exercé ; et par une grace facile et
souple qui ne dégénére jamais en affeterie ni en néologisme.
On voit qu'il avait fait une étude particuliere
de nos grands écrivains , mais sur-tout de Voltaire
, Fontenelle et Montesquieu . Mais il' ne cherchait
point à les imiter, il était lui-même . Comme il était bon
observateur , esprit gai , homme aimable et sensible
tout à-la-fois , toujours ses écrits portent l'empreinte
de ses différentes affections . Une femme célebre par
ses malheurs et par ses talens , l'a très -bien caractérisé
en disant qu'il faisait rire et penser tout ensemble ( 1) .
Cependant , le caractere qui domine le plus souvent
dans ses écrits , comme il dominait dans ses conversations
, est un mélange d'humeur et de gaieté qui
le rendait extrêmement piquant . Son ame impétueuse
et ardente l'avait empêché de s'élever à cette philosophie
pratique qui dispose à l'indulgence , et qui
aurait trop à souffrir , s'il ne fallait voir dans l'espece
humaine que le côté de ses travers et de ses vices ,
et jamais celui de ses vertus : Sunt mala mixta bonis.
Ce ne serait pas un tems perdu pour le philosophe
et pour l'observateur que de rechercher comment
les habitudes et les événemens de la vie influent
sur le caractere et les pensées d'un écrivain . Chamfort.
était né sans parens et sans famille , comme d'Alembert
, et cette circonstance l'avait aigri de bonne
heure contre l'injustice des préjugés et la bisarrerie
des institutions sociales . La santé de Chamfort avait
éprouvé dans sa jeunesse des atteintes dont il n'avait
(1) Voyez les Mémoires de la citoyenne Roland .
( 107 )
jamais pu se remettre . Ses talens l'avaient fait rechercher
d'une certaine classe de la société qu'il avait
trop bien connue pour ne pas la haïr , et ce sentiment
que lui avaient inspiré des hommes qui en
étaient dignes , il l'avait trop généralisé . Que l'on
réunisse et qu'on combine ces trois causes , et l'on
ne sera plus étonné qu'elles aient si fort influé sur
son esprit et sur son caractere.
•
Avec une ame fiere , un profond mépris pour les
préjugés , et un grand sentiment de l'indépendance
il était naturel que Chamfort embrassât avec ardeur les
principes de liberté. La révolution le trouva préparé ;
mais il ne le fut plus à la tyrannie qui l'a souillée ,
et dont son indignation le rendit la victime . Il voulut
mourir comme Séneque ; mais son courage le trompa.
Il survécut peu aux efforts qu'il avait faits pour
quitter la vie . Ainsi , Chamfort peut être ajouté à la
liste malheureusement trop nombreuse des hommes
de lettres et des savans qui ont péri par l'effet de la
tyrannie de quelques usurpateurs . Telle ne devait
point être la fin d'un homme qui avait passé sa vie
à combattre les préjugés et les abus de l'ancien régime
, et qui avait servi plus d'une fois la révolution
de sa plume et de son zele .
Nous recommandons la lecture de la notice sur la
vie de Chamfort , qui est à la tête de ses oeuvres . C'est
un hommage précieux rendu à sa mémoire par un
homme de lettres , et par un ami qui était digne de
l'être , et qui a parlé de lui en homme de goût et en
homme sensible ; caractere qui pouvait le mieux convenir
à l'éloge de Chamfort .
( 108 )
SPECTACLES.
Coup- d'eil sur l'état actuel de la scene française.
EN
croyons
N reprenant dans ce journal l'article des spectacles , que
des circonstances nous avaient forcés de suspendre , nous
devoir commencer par quelques réflexions sur l'état
de la littérature dramatique , et parler rapidement de l'influence
de la révolution sur les théâtres , et de l'influence
des théâtres sur la révolution .
La révolution qui semblait devoir ouvrir à tous les arts une
nouvelle carriere et des sources inépuisables de beautés et de
succès , n'a pourtant , dans aucun genre , produit rien encore
qui puisse effacer , ni même balancer le mérite des chefsd'oeuvres
que virent naître en foule les âges précédens . Faut-il
en conclure que cette révolution n'a point véritablement enflammé
les coeurs et aggrandi l'imagination ? Non sans doute ;
mais nous avons été battus par trop d'orages , nous sommes
enoore trop au milieu de la tourmente , pour que les artistes
aient pu faire paraître de ces ouvrages dont la perfection
donne à la postérité l'idée vraie du caractère d'un siecle , et
rend les contemporains fiers de vivre avec leurs auteurs . Il
faut convenir que si l'on voulait juger en général les six années
que nous venons de parcourir d'après le peu de monumens
qui ont passé sous nos yeux , on pourrait mépriser la
médiocrité des uns , et déplorer l'usage que les autres ont fait
de leurs talens . Mais au moins Melpomene n'a point déshonoréfle
Cothurne ; plût au ciel que toutes les musesne se fussent
pas plus avilies qu'elle !
Autrefois le public qui jugeait les pieces de théâtre , était
presque toujours composé d'hommes capables d'apprécier les
ouvrages, d'encouragerfles efforts heureux , et de punir l'ignorance
et la témérité. Alors on voyait paraître dans des pieces
( 109 )
1
immortelles des acteurs qui ont laissé de longs regrets et un
éternel souvenir. Tout , jusqu'à l'emplacement du théâtre
contribuait à perfectionner la cene française . Les représentations
dramatiques servaient de délassement à ceux même qui
passaient leur vie à cultiver les lettres , et à sacrifier aux.
muses, Auteurs et comédiens , tous pouvaient s'enorgueillir
des suffrages que leur donnaient de vrais connaisseurs .
Aujourd'hui , le caractere , le goût , les lumieres des spec
tateurs ont changé avec les circonstances et la position de ces
mêmes théâtres . Ce public impartial , éclairé , a fait place à.
des hommes qui vont par ton , ou par ennui , dépenser un
peu de ces fortunes rapides et scandaleuses qu'ils doivent aux
combinaisons de la cupidité , de la rapine et du brigandage .
Ces nouveaux parvenus , malgré leur sottise et leur immoralité
, se sont pourtant constitués les juges des talens ,.
distributeurs de la gloire.
les
•
Joignez à cela les passions que chacun apporte au spectacle
, et d'où résultent des applications de parti aussi nuisibles
aux progrès de l'art que décourageantes pour ceux.
qui s'y livrent. Ce n'est plus la régularité du plan , l'ënchaînement
des scenes , l'intérêt des situations , la pureté
l'élégance du style , l'élévation des pensées , la force et la
persévérance des caracteres , que l'on cherche dans les ou
vrages dramatiques , mais des mouvemens désordonnés , des
sentences ambitieuses , des coups de théâtre accumulés , du
néologisme qu'on prend pour des idées neuves , de l'enflure
qui passe pour l'énergie , enfin de la chaleur factice
au lieu de sensibilité .
On pourrait ajouter encore , comme une des causes de
cette dégradation , la manie. de mettre dans les comédies et.
jusques dans les opéra- comiques , des situations plus horri
bles , des tableaux plus déchirans , des passions plus tumul
tueuses que n'en offrent jamais les tragédies même où la
terreur est la plus dominante. Cela s'appelle de l'intérêt
H 3.
( 110 )
aussi le succès d'un opéra- comique n'est- il complet que lorsqu'il
a fait verser des larmes .'
Ce n'est pas cependant que la scene française soit entierement
privée de soutiens la critique que nous venons de
faire s'applique bien plus au public qu'aux auteurs qui
luttent souvent contre son mauvais goût. Il est beaucoup
de pieces qui prouvent que Melpomene et Thalie ont des
favoris distingués. Et sans prétendre assigner les rangs ni
compter tous ceux qui donnent des espérances dans le plus
beat des arts , nous croyons devoir rapeller ici quelques-uns
des auteurs qui les ont le mieux justifiés .
} Parmi les pieces que Ducis a données depuis la révolution ,
on a pu remarquer dans Othello des scenes vraiment tragiques
, quelques caracteres bien soutenus , et de ces vers
touchans qui partent de l'ame et qui appartiennent à cet
écrivain plus qu'à nul autre de nos contemporains . Dans
la Famille Arabe , le même genre de beautés se trouve à côté
des défauts ordinaires à Ducis , c'est- à -dire , des situations
touchantes , des vers pleins de grace et de vérité , mais un
intérêt mal défini et des incidens qui , pour être trop compliqués
, fatiguent et manquent leur effet .
La révolution fit une partie du succès de Charles IX , qui
à son tour contribua puissamment à inspirer l'horreur de
la tyrannie , et le beau rôle du chancelier de Lhôpital ne
pouvait manquer de réussir dans tous les tems . C. Gracchus
ajouta bientôt à la réputation de Chénier qui semble fixée
jnsqu'à présent par le caractere attendrissant et sublime de
Fénélon . Il pourra faire une piece plus parfaite peut - être ,
mais il ne mettra jamais sur la scene une morale plus pure
dans une bouche plus éloquente et plus persuasive . Dans
sen Timoléon , il voulut se rapprocher de la tragédie grecque ;
mais de belles scenes et le goût de l'antique ne peuvent
excuser le rôle de Timophane , peut- être même celui de
Timoléon. Les choeurs , à l'exception du premier où l'on
( 111 )
célebre le retour triomphant de ce guerrier , sont presque
tous mal placés et rallentissent, l'action , sans rien produire
pour l'intérêt.
>
annon-
Marius à Minturnes , premier ouvrage d'Arnaud ,
fait un grand talent dans son jeune auteur. Il a depuis
donné Lucrece , où l'on applaudit avec transport une création
vraiment heureuse du personnage de J. Brutus . Mais
l'ingratitude du sujet et le défaut de plan n'ont pu faire rester
cette piece au théâtre . Cincinnatus lui a succédé , sans ajouter
à la réputation du poëte qui se prépare , dit- on , à la soutenir
par une tragédie dont le sujet pris dans Ossian , va
sans doute , en nous peignant des moeurs nouvelles , concilier
à son auteur les suffrages des hommes sensibles et
des amis de l'art dramatique .
Les succès de Légouvé ont été plus brillans , quoique
le sujet de la Mort d'Abel repose sur une fiction où l'injustice
paraît révoltante , quoique ses conspirateurs , dans Épicharis
soient perpétuellement avilis , et que Néron soit le moins
malhonnête homme de la piece. Mais le rôle de Caïn , et.
le 5. acte de la conspiration contre Néron , annonçaient
un grand, talent , justifié encore par le succès de 7. Fabius
où l'auteur a triomphe de toutes les difficultés d'un sujet sévere .
Passons aux auteurs comiques Collin tient le premier
rang , et il le doit à la naïveté de ses personnages , à la
douceur de sa morale , à la grace de son style . Le Vieux.
Célibataire est son dernier et son meilleur ouvrage ; le caractere
de Mde. Evrard est aussi bien soutenu que fortement dessiné.
1
Il faut souvent rappeller à l'auteur des Étourdis le succès
de cette charmante comédie , pour lui reprocher son inaction
et l'engager à en sortir. Peut-être faudrait-il faire le
reproche contraire au fécond auteur des Visitandines , dea
Deux Postes , des Conjectures , etc. Mais on peut lui
présager des succès durables quand il voudra méditer longtems
ses sujets. Ses Antis de college , qu'on représente e
H 4
( 112 )
te moment , sont un de ses plus jolis ouvrages . Picard
rérite d'être encouragé , parce qu'il est du petit nombre
des auteurs qui ont le goût de la bonne , de la vraie comédie ,
de la comédie de Regnard et de Moliere .
1
Au nom de Moliere , les amis de Thalie regretteront toujours
le poëte qui a donné une suite au Misantrope , et
duquel on peut dire , en le comparant à son modele :
Proximus huic , longo sed proximus intervallo .
Et le Philinte de Moliere est pourtant un des plus beaux
ornemens dramatiques de notre siecle .
>
Lorsque les orages auront quitté notre horison politique:
l'art d'Eschile et de Sophocle , l'art d'Aristophane , devront
frayer aux auteurs de nouvelles routes dans cette carriere .
C'est alors que le théâtre sera vraiment utile au gouvernement
. La cómédie corrigera les ridicules et les vices de
notre âge , et fera rougir les hommes publics de leurs
travers et de leurs injustices . La tragédie inspirera aux
citoyens l'amour de la patrie , le respect des lois
l'exercice de l'hospitalité , la pitié pour les malheureux ,
la pratique enfin de toutes les vertus. Quand nous
aurons des Miltiade pour généraux , des Aristide pour
administrateurs , de nouveaux vainqueurs de Marathon , de
Salamine et de Platée , iront entendre au théâtre leurs
exploits racontés par des poëtes , guerriers comme Eschyle ,
magistrats comme Sophocle , et philosophes comme Euripide . -
C'est alors que les spectacles influeront sur l'éducation de
la jeunesse , et deviendrons l'école des Républicains . C'est
alors que le peuple français , enthousiaste de sa liberté ,
comme les Grecs , se rappélléra avec un vif sentiment de
plaisir ses anciens malheurs et les crimes de ses maîtres ,
soit tyrans couronnés , soit tyrans révolutionnaires . C'est
alors que les pieces dramatiques offriront de toutes parts
des objets capables , comme dit J. J. Rousseau , d'inspirer
à tous une ardente émulation , et d'échauffer les coeurs
de sentimens , d'honneur et de gloire.
( 113 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 20 décembre 1795.
Le sort de la Pologne est absolument décidé. Le
partage de ce malheureux . pays , consommé par l'assentiment
solemnel du prince qui y regnait , et par
sa renonciation formelle à la couronne , l'efface de
la carte politique de l'Europe On accorde à Stanislas
une pension de deux cents mille ducats , dont on
veut bien lui laisser la liberté de disposer à son gré .
On lui laisse aussi celle d'établir sa résidence où
bon lui semblera . Il paraît dans ce moment disposé à
passer l'hiver à Grodno . Instrument de l'ambition
de Catherine , elle l'a brisé aussi - tôt qu'il lui a été
inutile ; et par une dérision barbare , tandis qu'elle
le dépouillait de ses états , de ses titres , de ses honneurs
, son général Suvaroff ordonnait à Varsovie
qu'en célébrât par des illuminations l'anniversaire
de la naissance de ce prince .
Un des premiers actes de l'impératrice de Russie
dans ses nouvelles possessions est relatif au culte
catholique romain . Elle a établi un siége épiscopal
à Wilna , dont la prébende sera de quatre mille roubles.
C'est à cet ordinaire que sera confiée la dis
cipline de tout le clergé de son culte . Il créera un
consistoire , dont les appels seront directement por(
11 )
tés au sénat de Pétersbourg ; il ne pourra recevoir
aucune bulle du pape qui n'ait été auparavant adressée
au gouverneur général , qui la fera passer au sénat
de Pétersbourg , lequel décidera si elle est acceptable
ou non.
Catherine n'a pas rempli tous ses projets par l'envahissement
de la Pologne . S'emparer des possessis
européennes de la Porte , relever le trône de
Constantin , et s'y placer , en est un plus cher à son
orgueil et à son imagination romanesque , et exaltée
par une suite de succès , qu'aucune disgrace n'a interrompue.
On doit présumer qu'elle va s'y livrer
toute entiere ; et apporter à son exécution toute son
activité et tous ses moyens . Ils sont déja connus , et
paraissent formidables. De nombreux et riches magasins
sont préparés ; cent cinquante mille hommes
sont rassemblés sur les frontieres de la Turquie .
Huit vaisseaux de ligne et dix - sept grandes frégates ,
capables de se mesurer en ligne avec des vaisseaux
turcs ; soixante - quinze bâtimens propres pour le
transport de sept cents hommes chacun ; cent soixantedeux
bâtimens de transports de différentes grandeurs ;
des galeres nouvellement réparées ; enfin d'autres vaisseaux
et frégates qui sont sur les chantiers , et dont on
presse la construction : telles sont les forces russes sur
la mer Noire , et ces forces peuvent paraître en deux
fois vingt- quatre heures devant Constantinople . Il paraîtrait
difficile que la Porte , si elle était réduite à ses
propres moyens et à sa propre direction, pât faire une
longue résistance . Cependant elle ne paraît pas découragée
; elle conserve une contenance fiere , et ne
cherche pas à désarmer la Russie par une facile défé(
115 )
"
rence à ses prétentions. Au reste , comme elle ne
peut douter des vues hostiles de cette puissance .
qu'elle est avertie du danger de sa position, non seulement
par ce qui se passe en Europe , mais aussi
par les mouvemens du nouvel usurpateur de la Perse ,
qui menace ses frontieres asiatiques , elle paraît sortir
de l'espece d'apathie , d'insouciance , que ses amis
lui ont souvent reprochée , et qui lui a été si fatale
dans plusieurs circonstances . Elle fait des préparatifs
immenses sur terre et sur mer , et moirs confante
qu'autrefois dans l'expérience et les lumiéres de ses
sujets , elle appelle et fait venir à grands frais des
officiers de marine et d'artillerie de toutes les nations'
de l'Europe .
De Francfort - sur- le - Mein , le 25 Décembre , 1795 .
Depuis la prise de Creutznach , dont les Autri
chiens se sont efforcés d'atténuer le mérite , en ne
la présentant , dans leurs bulletins officiels , que
comme l'effet d'un abandon , en quelque sorte
volontaire de leur part , et qui cependant doit être
placée parmi les événemens remarquables de cette
campagne , par la valeur qu'y ont déployée les soldats
de la république , et par l'habileté des manoeuvres
de leurs généraux ; il y a eu beaucoup d'autres affaires
où l'on a pu reconnaître et les mêmes talens et le
même courage , quoiqu'elles n'aient pas été constamment
suivies des mêmes succès . Presque toutes
ont été fort sanglantes , et les Autrichiens ont acheté
cherement les avantages dont ils se glorifient . Quoi
( 116 )
qu'il en soit , les deux armées françaises p'ont pu
se réunir malgré tous leurs efforts ; et l'armée de
Sambre et Meuse , a abandonné sa position sur la
Nahe , et s'est repliée sur la Moselle .
Cependant , c'est d'après l'invitation des généraux
de l'empereur , que les généraux de la République
viennent de convenir d'une suspension d'armes , dont
le terme n'est pas précisément connu , mais dont
la nouvelle a répandu une joie générale , parce
qu'on la regarde comme un présage de la paix , que
tous les amis de l'humanité appellent depuis longtems
par leurs voeux , et que la détresse des peuples
leur rend extrêmement nécessaire .
Les Allemands sur- tout en ont le plus pressant besoin.
La guerre , dont leur pays est le principal théâtre ,
l'a épuisé d'hommes , d'argent et de subsistances. Ils
sont encore menacés de nouveaux impôts. L'empereur
vient d'adresser à la diete de Ratisbonne
la demande d'une contribution patriotique pour:
l'entretien de l'armée de l'Empire. Le protocole des
délibératións doit être ouvert sur cette demande
le 11 du mois prochain. Il est probable qu'elle ne
sera point rejettée ; mais il est fort douteux que l'on
puisse y satisfaire . Au reste , la disette du numéraire
n'est pas la plus effrayante : celle des subsistances
. que l'on éprouve dans tout l'Empire , doit
causer encore de plus vives alarmes . Elle vient d'exciter
dans plusieurs villes du duché de Berg des
insurrectious sanglantes . A Solingen , le peuple s'est
porté chez le vice-bailli , accusé de monopole et ,
d'accaparement , et ne l'ayant pas trouvé , c'est
( 117 )
contre sa maison qu'il a exercé sa fureur ; il l'a entierement
détruite . La garnison palatine a fait feu sur les
mécontens , et en a tué ou blessé près de 50 .
On appelle le général Clairfait le Libérateur de
L'Allemagne. Cette dénomination fastueuse se trouve
sur une boîte d'or ornée de diamans que l'électeur de
Mayence lui a fait remettre . Le roi d'Angleterre
a voulu reconnaître aussi les services que ce général
a rendus à la patrie allemande . Il lui a envoyé
une épée d'or richement garnie de brillans .
ITALI E.
Extrait du bulletin de l'armée autrichienne; d'Italie , du
15 décembre.
Apeine avions- nous appris que nous devions être
attaqués par les Français , et faisions - nous les dispositions
nécessaires pour les prévenir , ou les bien recevoir
, que nous fumes tout-à- coup assaillis pár un
ennemi , bien plus formidable ; les ouragans se succéderent
pour détruire tous nos travaux , déranger tous
nos préparatifs . Dès les 1ers . jours de novembre , les
vents du Nord s'étaient faits sentir ; mais ce fut peu
de tems avant l'action qu'ils se déchaînerent contre
nous avec le plus de furie. Ce fut principalement
Bardinetto , Brino et Settepanis , où se trouvait la
division du général Argenteau ( celle qui fut ensuite
la plus maltraitée par les Français ) , qu'ils exercerent
leurs ravages . Les tentes et les pieux furent arrachés
de terre , la toile en fut déchirée , et il devint
absolument impossible d'en dresser de nouvelles .
Les soldats resterent ainsi exposés à la fureur des
1
( 118 )
量
élémens , et le trouble , la consternation se répan .
dirent dans l'armée .
Ce n'est pas tout à peine la violence inouie de
ces ouragans successifs se fut - elle un peu appaisée ,
qu'une sombre nuée s'appésantit sur nos têtes ; alors
les brumes ne nous fient pas moins de mal que les
vents ; on ne se voyait pas à deux ou trois pas de
distance ; ce brouillard s'étendait sur l'armée toute
entiere , et semblait avoir pour but de nous empêcher
d'observer les mouvemens de l'ennemi. C'est pendant
ce tems que les Français qui avaient reçu des
renforts considérables , s'approcherent avec une force
majeure de la division du général Argenteau , et la
contraignirent à se retirer . Ce général voulut faire sa
retraite sur Resain ; mais par suite du désordre que
tous les élémens déchhinés avaient naturellement
jetté dans l'armée , elle ne put effectuer cette retraite
comme elle l'eût desiré , et les Français , qui s'étaient
déja emparés du mont San-Pietro , couperent sa marche
et tomberent sur la droite de notre ligne , dégarnie
de ce côté.
,, En même-tems plusieurs colonnes attaquerent notre
front avec un grand nombre de pieces de gros calibre ;
ils dirigerent une batterie de 36 contre le fort de Castellaro
. Ils firent également un feu terrible sur notre
aile gauche , par le moyen de huit chaloupes canonnieres.
Cinq fois de suite ils vinrent à la charge sur
toute l'étendue de la ligne . Nos troupes opposerest
les plus grands efforts , mais enfin il fallut céder à leur
impétuosité , et après qu'ils se furent rendus maîtres
des forts qui protégeaient notre position , il ne nous
resta plus d'autre parti àprendre que de nous retirer
( 119 )
avec précipitation pour prendre des positions HOMvelles
. Notre arriere-garde fut attaquée , et perdit de
braves gens. Ayant été forcée d'abandonner son artillerie
, elle combattait avec le plus grand désavantage
. Enfin elle échappa à ce danger , en se jettant sur
la côte , où elle fut protégée par le feu de l'escadre
anglaise . "
Quoique le général de Vins n'ait rien négligé , comme
on le voit par ce récit , pour excuser sa défaite , en l'attribuant
à des causes qu'il n'est pas au pouvoir des
hommes de prévoir ou de combattre , il paraît que la
cour de Vienne , peu satisfaite de ses excuses , " va
lui donner un successeur . C'est le général Beaulieu ,
auquel on assure que l'empereur a écrit une lett e
pleine d'éloges , dans laquelle il lui ordonne de
partir sur-le- champ pour Milan , où il prendra lę
commandement- général de l'armée autrichienne ; et
l'on ajoute que les troupes sardes seront aussi sous
son commandement .
ESPAGNE. De Madrid , le 20 novembre.
Si l'on doit juger de la satisfaction que cause au
roi d'Espagne le établissement de la bonne intelligence
entre la France et ses états , par les faveurs
qu'il répand sur le ministre, à qui l'on attribue son
retour à un systême si convenable à ses véritables
intérêts , on ne peut douter qu'elle ne soit très- vive .
Le duc d'Alcudia , déja nommé prince de la paix ,
vient d'être déclaré premier ministre , et deux de ses
freres ont été élevés à des emplois importans ; mais
on trouve des preuves plus certaines encore de cette
1
( 120 )
satisfaction dans la maniere dont les Français sont
reçus et traités par le gouvernement espagnol . La
division de Toulon , sous les ordres du contre -amiral
Richery, a éprouvé à Cadix toutes sortes d'égards et de
témoignages d'amitié . Richery a été autorisé à faire
prendre dans l'arsenal tout ce dont il pouvait avoir
besoin pour se réparer . Les malades de la division
ont été admis à l'hôpital , où tous les soins que leur
état exigeait leur ont été donnés avec empressement
et affection .
Il se fait à Madrid et dans les environs de grands
rassemblemens de troupes réglées . On compte dans
la ville seule près de huit mille hommes tant d'infanterie
que de cavalerie , et on s'attend à voir dans peu
ce nombre plus que doublé .
On lit dans une lettre de Madrid , datée du 18 frimaire
, les détails suivants , transmis par le capitaine
d'une frégate espagnole , arrivant de la Trinité et de
la Havane .
A son départ , les Français étaient maîtres absolus
de la Guadeloupe , des isles de sa dépendance , ainsi
que de Sainte-Lucie , et faisaient trembler toutes les
isles anglaises , au moyen de leurs corsaires .
A la Grenade et à Saint- Vincent , dont les sucreries
étaient réduites en cendres , les mulâtres et les negres ,
soit libres , soit prêts à l'être , de concert avec les
républicains blancs de ces deux isles , et ceux envoyés
par le citoyen Hugues , faisaient triompher le drapeau
de la liberté.
Les
( 121 )
1
Les insurgés de la Grenade , commandés par un
brave mulâtre , nommé Phédon , tenaient bloqués les
forts de Richemont , de l'Hôpital et de Saint-Georges .
On s'attendait à chaque instant que Hues qui ,
par ses talens potiques et militaires , est parvenu
à forcer les Anglais . dans ces parages à diviser leurs
forces maritimes , s'emparerait de la Martinique , et
ferait insurgér les negres des autres isles anglaises
du Vent.
A la Jamaïque , les negres de la Montagne - bleue ,
après y avoir arboré l'étendard tricolor , étaient descendus
dans la plaine , brûlant les sucrerics et se
renforçant des atteliers qu'ils insurgeaient , chemia
faisant.
La réputation des généraux Lavaux et Rigaud
opérait aux isles Sous- le - vent les mêmes effets
celle du général Hugues aux isles du Vent .
que
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATI F.
C'est sur-tout dans les premiers momens de l'établissement
d'une constitution , qu'on apperçoit bien
dans toute leur étendue les effets d'une révolution
qui a duré trop long-tems ; dans ces momens marqués
pour être enfin le terme de cette succession
rapide de mouvemens si divers , si tumultueux , et
des malheurs de tout genre qui en sont inséparables ,
on commence à espérer au moins un peu de calme ,
et cet espoir seul en donne un peu ; la violence des
passions et des partis qu'elles ont enfantés paraissant
Tome XX . I
( 121 )
au moins suspendue , on ne s'occupe pas autant de
soi-même , de ses fureurs ou de ses dangers ; et alors
on porte ses regards sur la patrie . Mais on ne peut
les tourne d'aucun côté sans voir une ruine , ou ce
qui est pis encore , un nouvel abus qui a pris la place
d'un ancien , et qui exige encore une destruction .
Tous les maux que le nouveau gouvernement doit
finir le pressent à la fois , et semblent menacer son
existence ; en même tems qu'il lui faut tout réparer , il
a tout à organiser ; il n'y a pas un seul instant à
perdre pour tant de réparations et d'organisations
indispensables qui s'appellent les unes les autres , et
dont chacune est nécessaire au succès et au maintien
de toutes ; et pour les opérer , le gouvernement a
tout à créer ; car dans cette longue suite d'agitations,
où l'esprit de confusion et d'iniquité , c'est - à- dire de
parti , a été l'unique régulateur , tous les élémens de
l'ordre social ont été pour ainsi dire dénaturės .
Telle est , il faut bien l'avouer , la situation où se
trouve la France , enfin républicaine , Ses ressources
sont immenses ; mais ceux qui les connaissent le
mieux , sentent et doivent dire que pour les mettre
à profit il faut s'empresser de les recueillir et de
les employer. Si on tardait à les dégager de cet amas
de tant de débris qui se sont amoncelés autour d'elles ,
bientôt il serait trop tard pour les en séparer ; et l'opinion
vraie ou feinte qui les confondrait ensemble ,
pourrait seule suffire pour faire arriver le moment où
il n'y aurait plus aucune ressource ; mais ce moment
funeste , irréparable , n'arrivera pas . On peut même
dire que déja il n'est plus à redouter ; car déja le
développement des moyens qui doivent le prévenir,
( 123 )
a commencé dans toutes les parties du gouvernement.
C'est en voyant les travaux des deux sections du
Corps législatif et la part que le Directoire exécutif
y prend par ses messages , qu'on peut jouir de cette
douce espérance que les destinées de la République.
sont prêtes à être invariablement assurées . En portant
son attention sur chacun de ces travaux
Y
9 et
sur leur ensemble , on peut remarquer par- tout cette
impulsion des mêmes sentimens ; ce concours de volonté
et d'action si nécessaire pour surmonter tous
les obstables et pour hâter tous les avantages . Si une
affaire , fruit malheureux de nos derniers troubles , a
pu trop en rappeller l'esprit et le langage , si elle a
pu faire craindre pour cette union sur laquelle sont
fondées tant d'espérances cheres , et sans laquelle il
faudrait les perdre toutes , on sentira que la circonstance
particuliere qui lui a donné naissance , doit
peu faire craindre qu'il s'en renouvelle de semblables
; et le caractere qu'elle a pris à sa fin , en
suffisant à la satisfaction et à la sûreté des Républi❤
cains , augmentera encore leurs forces , en leur prouvant
qu'ils n'ont besoin que de s'entendre et d'être
justes ,
Dans l'extrait que nous allons faire de plusieurs
séances du Corps législatif , nous ne nous attacherons
pas à les suivre date par date . A quelques jours de
distance , cet ordre de dates est à -peu- près indifférent
; mais ce qui ne l'est pas , c'est de saisir dans
chaque discussion Pesprit qui a déterminé les différentes
résolutions , et qui les a fait rejetter ou chan
ger en lois : ce sera là notre soin particulier ; et pour
J
( 124 )
tre plus sårs de le remplir nous rendrons compte .
le plus souvent des travaux du Corps législatif , sans
distinguer les séances de l'un des deux conseils ,
lorsque leurs déterminations auront été les mêmes.
L'intérêt des divers objets de la législation , ou les
rapports qu'ils nous paraîtront avoir entr'eux , nous
indiqueront tour - à- tour le seul ordre auquel nous
croyons devoir nous assujettir dans nos extraits .
Séances des deux conseils , du 30frimaire au 15 nivôse.
Sieyes , au nom de la commission des finances ,
a annoncé qu'elle avait cessé d'éxister après avoir
rempli l'objet pour lequel elle avait été formée ; mais
avant de nous séparer , a- t-il dit , nous avons arrêté
de vous communiquer une pensée qui nous a frappés .
Toute opération partielle , vous le sentez , entraverait
celle de l'emprunt forcé dont tout démontre
la bonté . Nous vous proposons de former une autre
commission de neuf membres , chargée de présenter
la somme des dépenses de l'année courante ,
mettre au jour toutes nos ressources , et de recueillir
tous les renseignemens , nécessaires pour que les
commissions qui seront nommées à l'avenir ne puissent
entreprendre de bâtir sur le chaos .
de
Rien ne ressemble en effet au chaos comme ce que
l'on ignore , sur-tout avec cette faculté , commune à
presque tous les hommes, de mettre leur imagination à
la place des faits , c'est- à- dire des erreurs à la place de
la vérité . Les romans politiques sont dangereux , la
révolution l'a prouvé : c'est du sein des plus absurdes
mensonges que sont sorties des réalités monstrueuses .
( r25 )
Un état , pour avoir de bonnes finances , est . oblige,
de connaître ses besoins et ses ressources , pour n'exa-
Agérer ni les uns , ni les autres , ce qui est également,
funeste ; car l'exagération des besoins peut discrédi- .
ter les ressources , et celle des ressources peut augmenter
la masse des besoins d'une maniere incalculable ,
en faisant négliger le moyen et le moment de les
prévenir , ou du moins d'y pourvoir .
Ramel a présenté un travail qui peut avoir les bons,
effets indiqués par la proposition de Sieyes . Après
avoir exposé la situation des finances , il a développé
plusieurs moyens de les améliorer . L'impression de
son discours a été ordonnée , et la discussion de son
plan a été ajournée jusqu'au moment où on aura pu
le lire et le méditer.
Une chose qui devra sans doute exciter l'empresse--
ment de toutes les classes de citoyens à acquitter la
part qu'ils doivent porter à l'emprunt forcé , c'est
l'exemple qui leur a été donné par la garnison de
Bruxelles et par l'armée d'Italie . Elles ont répondu
à l'appel de fonds qui a été fait pour la restauration
des finances , en faisant chacune un don volontaire
La garnison de Bruxelles a donné 116,000 liv. , et l'armée
d'Italie 20,000 liv . en numéraire . Ce n'est donc
pas assez pour ces généreux soldats de verser leur
sang pour la patrie ; ils veulent la servir encore de
leur bourse , et l'on sait ce que c'est que la bourse,
· d'un soldat . Ceux qui ont des comptoirs et des coffres
forts oseront- ils dire après cela , oseront- ils seulement.
penser qu'on leur en demande trop . Ah ! qu'ila
se gardent bien de se plaindre du sacrifice momentane
qu'on exige d'eux ; ils feraient croire que ces legisla
1 3
( 126 )
teurs et ces philosophes , dont on a trouvé l'austé
rité injuste , n'avaient pas calomnié l'opulence en
disant qu'elle peut avoir des palais , mais jamais,
de patrie . Le Corps législatif a ordonné l'insertion
dans ses procès - verbaux de ces actes d'une généro
sité si touchante ; pour les mentionner honorablement
il suffit de les rapporter. Ce sera un recueil bien
intéressant que celui des actes d'une législation , à
côté desquels on lira de pareils traits .
Un motif bien pressant encore pour se hâter de
satisfaire à l'emprunt forcé , c'est que les résultats
heureux qu'on a droit d'en espérer dépendent beaucoup
de son prompt recouvrement , et que le Corps
législatif détermine toutes les mesures et toutes les
précautions qui peuvent assurer ces résultats . Toutes
les lois qu'il rend depuis plusieurs jours tendent
sans cesse à ce but. Nous allons les faire connaître
de suite ; chacune de ces lois est le complément
de l'autre , et leurs effets doivent se garantir mutuellement.
Nous ne les commenterons pas , il suffira
de comparer leurs diverses dispositions dans le ráp
prochement où nous les allons présenter, pour en
sentir tous les avantages.
Les assignats existans ou à mettre en circulation
ne pourront excéder quarante milliards ; les planches
seront brisées dès que la fabrication relative à cette
somme seraterminée , ou même lorsque les deux tiers de
l'emprunt forcé seront rentrés , quoiqu'à cette époque
ces quarante milliards ne fussent pas encore fabriqués .
Des commissaires , nommés par le Directoire , seront
chargés de surveiller cette fabrication , et une responsabilité
qui ne sera pas illusoire , assurera leur
( 127 )
1
•
fidélité dans tous les points de cette mission. Dès
que les poinçons et matrices seront détruits , l'état
exact des assignats en circulation , certifié par les
commissaires de la trésorerie , sera appris au public
par la voie de l'impression.
Tous les assignats qui proviendront de l'emprunt'
forcé seront brûlés ; pour en donner la certitude
aux prêteurs , tous les assignats qu'ils porteront seront
barrés en leur présence. On ne recevra d'assignats
sur le pied de cent capitaux pour un , en paiement de
cet emprant , que jusqu'au 15 nivôse dans le département
de la Seine , et jusqu'au 30 du même mois ,
dans les autres départemens , et ce qui n'aura pas
été payé dans ce délai ne pourra être acquitté qu'en
numéraire , en matieres d'or ou d'argent, ou en grains .
Les citoyens étant admis à payer leurs cotes d'emprunt
forcé , quoique les rôles ne soient pas mis
en recouvrement , ceux qui seront en retard ne pourront
alléguer le défaut de la confection des rôles
pour se dispenser de payer en numéraire , matieres
d'or ou d'argent , ou en grains. Ceux - là seuls , qui
n'étant point compris dans les rôles de cet emprunt ,
desireraient y concourir , continueront à donner des
assignats dans la proportion de cent pour un.
Les fermiers qui auront acquitté la contribution
fonciere pour les propriétaires , ne pourront en faire
la retenue aux propriétaires qu'aux différentes époques
de l'échéance du fermage , et en proportion du
montant de chaque paiement ; ainsi , le propriétaire
sera sans prétexte pour se dispenser d'acquitter
la part qu'il devra à l'emprunt forcé .
Les objets de commerce et du mobilier appar
I 4
( 128 )
tenans à la République sont mis à la disposition du
Directoire exécutif, excepté ceux qui seront néces
saires aux besoins des armées de terre et de mer
et autres parties du service public déterminées par
les lois . La plus grande latitude est accordée au
Directoire exécutif pour tirer le parti le plus avans
tageux et le plus prompt de ces objets dont il fera
verser le produit à la trésorerie nationale .
Toutes les maisons et parcs dépendans de la ci-devant
liste civile , ou provenans des ci- devant princes
émigrés , sont mis à la disposition du Directoire exécutif
, à l'exception des maisons principales de Versailles
et de Fontainebleau , destinées à des établis
semens publics . Il est autorisé à traiter de la jouissance
des forêts de Fontainebleau , Laigle et Hattal ,
pour un espace de trente ans . Il mettra en vente le
terrein sur lequel est situé le Château - Trompette à
Bordeaux . Les sommes qui proviendront de ces aliénations
et de ces traités divers , seront versées à la
trésorerie. nationale . La plus grande latitude est encore
accordée au Directoire exécutif dans la stipulation
des prix et pour la nature de leurs paiemens :
le plus grand intérêt de la République sera la seule loi
qu'il devra consulter ; mais le quart des assignats qui
seront payés en vertu des différens marchés faits en
cette valeur , sera brûlé .
La loi qui suspend le remboursement des capitaux
dus en vertu d'obligations contractées avant le 1er .
vendémiaire , n'est point applicable aux sommes dues
au trésor public.
Une loi du 20 thermidor , an 3. , fixait au sextuple
le paiement des droits de douane ; elle est abrogée :
( 129 )
ces droits , ainsi que ceux de navigation , seront
dorénavant perçus moitié en numéraire et moitié en
assignats.
Le tarif du papier timbré est augmenté dans la
proportion de vingt à un. Cette augmentation commencera
à avoir lieu le 20 nivôse , présent mois ,
pour le département de la Seine , et le 1er, du mois
prochain pour les autres départemens .
Enfin , une loi sur les postes et messageries , en
établissant de nouveaux prix de transports et de
voyage , en créant un nouvel ordre dans cette partie
du service public , rend plus certains et plus étendųs
encore pour la République , les avantages qu'elle en
retirait , et tarit une des sources les plus effrayantes
de ses dépenses .
Ce n'est là sans doute qu'un apperçu bien succinct
des principales dispositions de plusieurs lois rendues
en plusieurs jours ; mais ne suffit - il pas pour montrer
l'étendue de nos ressources , et l'activité des
moyens avec lesquels elles vont être mises en usage .
Les messages du Directoire exécutif ont provoqué
la plupart de ces lois qui lui donnent tant de pouvoir
et lui imposent tant d'obligations . Rendons grace
aux membres qui le composent Elle est loin de
leurs ames cette timidité pusillanime qui craint de
demander , parce qu'elle craint de répondre ; eh bien !
le sentiment qui leur fait prendre de tels engagemens
, doublera leurs forces pour les remplir .
Le Corps législatif a mis à la disposition du ministre
de la guerre , une somme de 50 millions en numéraire
; avant d'avoir entendu la lecture du message
qui a provoqué ce décret , Madier s'est récrié, que le
( 130 )
gouvernement faisait toujours des demandes de fonds
sans en indiquer l'emploi. Fermont a lu ce message ,
au nom de la commission qui avait été chargée d'en
faire l'examen ; et l'emploi des fonds demandés y était
très nettement désigné . Madier s'est récrié encore ,
après cette lecture , qu'on faisait toujours desdemandes.
incidentes , que les magasins de la République regor
geaient d'approvisionuemens de tout genre ; qu'entendait
Madier par ce mot incidentes ? Voulait- il se
plaindre qu'on faisait des demandes partielles , au lieu
de présenter un apperçu général des besoins pour y
affecter une masse de dépenses proportionnée ? Mais
quand les besoins sont nombreux , il faut du tems
pour les connaître et les apprécier tous ; et quand ils :
sont pressans , il faut commencer avant tout par y
pourvoir. On ne peut s'en occuper que dans un ordre
successif, en allant toujours à celui qu'il est le plus instant
de prévenir. Voilà comment et pourquoi on estforcé
de faire des demandes partielles , ou incidentes ,
si Madier l'aime mieux . Mais quand on a demandé à
Madier où étaient ces magasins qu'il savait être si
bien remplis , il a paru surpris de cette question : il a
cependant répondu , je l'ignore ; mais Madier doit
partager , avec tous les faiseurs d'assertion- , le privilége
de savoir le mieux les choses qu'il ignore le plus .
Un septieme ministre a été créé. Delaunay , qui a
fait le rapport du message du Directoire exécutif à ce
sujet , n'avait demandé comme lui pour ce nouveau
ministere , que l'attribution de la police de Paris ; sur
les observations de plusieurs de ses membres , le Corps
législatif a senti que ce serait là une attribution incomplette
, et que pour faire bien la police à Paris , il fal-
2
( 131 )
! ་
-
lait que le ministre pât l'exercer dans toute la Répu
blique . En effet , pourquoi une forte police est - ell ,
sur-tout dans ce moment , nécessaire à Paris ? Parce
qu'il est le centre de toutes les intrigues qui peuvent
menacer la liberté : mais Paris est le centre de toutes
les intrigues , parce qu'il est celui de toute la France ;
c'est là que tout vient aboutir , et d'où tout part sans
cesse . Il faut que la police puisse faire de même ,
qu'elle puisse continuellement porter ses regards et
ses bras du centre aux extrémités , et des extrémités
au centre ; sans cela elle n'aurait que des demi-moyens
de voir et d'agir. La police générale de la Republique
a donc été attribuée au septieme ministre.
Eschasseriaux a fait une observation qui méritait peutêtre
de fixer davantage l'attention du conseil des Cinqcents.
Il a observé que ce nouveau ministere était
composé d'attributions distrraites de celui de l'intérieur
, et que la qualification de l'intérieur pourrait lui
convenir tout aussi bien , par rapport même à la nature
deses fonctions ; il demandait en conséquenceque ,pour
caractériser mieux l'un et l'autre ministere , on les
distinguât chacun par une dénomination plus appro
priée au genre de leurs attributions ; il proposait
qu'on nommât l'un , ministere d'agriculture , commerce
et arts ; et l'autre , ministere de police générale.
Il est bien important , en effet , dans une répu
blique de désigner chaque fonction avec une préci
sion qui la caractérise . Pour avoir négligé ce soin
scrupuleux , on a pu s'exposer plus d'une fois à des
usurpations de pouvoirs , ou à des dénis d'autorité
également funestes .
On avait pu croire d'abord que la résolution rela(
132 )
:
tive à l'embauchage serait rejettée au conseil des
Anciens Lacombe - Saint - Michel , dans le rapport
qu'il avait fait sur cette résolution , au nom de la
commission chargée de l'examiner , l'avait combattue
dans tous ses articles . Il avait présenté la peine de
la confiscation qu'elle prononce comme immorale
et inique . Il semble , en effet , qu'une pareille peine
ne doive être comprise que dans les codes de la tyrannie
qui spécule sur les crimes qu'elle fomente ;
il semble qu'une pareille peine montre , dans le gouvernement
qui la tolere , le desir de trouver sáns
cesse des coupables pour augmenter ses richesses ;
il semble qu'aucune forme de tribunal et de jugement
ne puisse mettre en sûreté l'homme qui a une grande
fortune , lorsque le dépositaire de la force peut voir
une accusation et un échafaud comme des moyens
de succession . "
Lacombe Saint- Michel a fait remarquer dans cette
résolution plusieurs vices de rédaction très graves
l'article II . répute embaucheur celui qui par argent ,
séduction , ou par tout autre moyen débaucherait les
militaires pour les faire passer à l'ennemi . Ces mots
pur tout autre moyen sont vagues , et par cela même
qu'ils ne précisent rien on peut leur faire signifier
tout ce que l'on voudra. Ils rappellent ces actes
d'accusation et ces considérans d'arrêts où les qualifications
des délits les plus divers et les plus opposés
s'amoncelaient à côté les unes des autres , et où il n'y
avait rien de désigné que la peine , que la mort toujours
certaine , toujours inevitable pour l'accusé ,
c'est-à -dire pour celui dont le nom était prononcé .
L'article IVe . punit également celui qui a participé
( 133 )
1
directement au crime de désertion , et celui qui n'y
aurait contribué qu'indirectement. Qu'est ce que cela.
veut dire ? Serait ce par hasard ? Mot vague encore ,
source d'arbitralre et de barbarie ! Ce sont- là sans
doute les véritables raisons qui auraient dû faire rejetter
la résolution sur l'embauchage, Quels jugomens
peut déterminer une loi qui ne fixe aucune des
idées du juge sur le caractere et l'espece du délit ,
et qui par la rigueur des peines qu'elle prononce
semble lui imposer le devoir d'une extrême sévérité.
D'autres reproches ont été faits encore à cette
résolution . Lacuée a cité l'article CCXXXVII de
la constitution , qui ne permet pas , qu'en matiere
de délits emportant peine afflictive et infamante ,
aucun citoyen soit condamné autrement que d'après
la déclaration d'un jury. Cette forme de procéder
exclut les conseils militaires auxquels on attribue
la connaissance du crime d'embauchage . Le code
militaire a fortifié encore cet article de la constitution
, en disant que lorsqu'un citoyen serait poursuivi
pour deux délits , l'un militaire , l'autre commun
, il serait traduit devant les juges du délit ordinaire
.
Si en effet le crime d'embauchage ne peut pas
être rangé dans la classe des délits militaires , et
l'opinion de Lacuée , qui est militaire , peut le faire
penser , pourquoi ne pas attribuer la poursuite et
la punition de ce crime aux tribunaux ordinaires ?
L'histoire du conseil Cormatin et de quelques autres
n'a- t- elle pas appris que ces conseils , dits militaires
, pouvaient aussi mettre dans la balance de
la justice autre chose que des opinions ?
( 134 )
Cependant , nous nous permettrons de faire doux :
questions à Lacuée . Le crime d'embauchage , s'exerçant
sur des militaires , ne peut- il pas , sous ce
rapport , rentrer dans la classe des délits militaires ?
N'arrive - t- il pas souvent que des militaires même
soient les agens de ce crime , et alors ces jugemens
qui conservent l'appareil et les formes de la discipline
militaire , ne sont -ils pas plus propres à produire
ces impressions promptes et fortes si nécessaires
à la justice criminelle , et dont on a s r-tout
besoin envers des hommes qu'il faut encore plus contenir
que punir ?
Quoi qu'il en soit , nous ne persistons pas moins à
croire que les raisons que nous avons d'abord indiquées
auraient dû faire rejetter par le conseil des
Anciens la résolution sur l'embauchage . Le motif
qui l'a déterminé à la sanctionner est très -civique . La
loi est très - urgente ; une pareille conduite impose
au conseil des Cinq- cents l'obligation de porter un
soin encore plus attentif et plus difficile dans la rẻ-
daction des résolutions de cette nature ..
Une loi faisant suite à celle sur l'embauchage a été
encore rendue ; elle porte que tout déserteur sera
jugé dans le délai de trois jours .
La constitution dit que le traitement des membres
du tribunal de cassation sera le même que celui des
députés au Corps législatif ; les membres de ce tribunal
ont demandé au Corps législatif que leur traitement
actuel fût élevé à la valeur du traitement qu'il a
adopté lui-même pour les siens . C'était trop juste ,
at leur demande a bientôt été une loi .
Plusieurs communes ont été autorisées à faire sur
T
( 135 )
elles-mêmes des emprunts pour leurs approvisionnemens.
Le conseil des Anciens a rejetté une résolution de
celui des Cinq- cents sur les bureaux de conciliation .
Le principal vice de cette résolution , celui qui en a
sur- tout déterminé la réjection , c'est qu'elle distinguait
les actions en actions personnelles , réelles et
mixtes.
Le Directoire exécutif a proposé au conseil des
Cinq-cents des réformes dans l'uniforme des troupes
républicaines ; ces réformes feraient des épargnes de
plusieurs millions . Par un second message , il a proposé
de faire payer les droits de patente en numéraire
, en réduisant ces droits au quart de leur taux
actuel. Enfin , un troisieme message a réclamé l'attention
et les délibérations du Corps législatif
sur les émigrés des colonies ; la Convention n'a
rien prononcé sur eux. Le Directoire exécutif pense
que la loi générale contre les émigrés est applicable
à ceux des colonies . Leur crime et leur conduite sont
les mêmes . Les émigrés des colonies sont répandus
dans les Etats - Unis d'Amérique. Philadelphie est le
siége d'un comité anglais pour les royalistes des co
lonies , comme Basle l'est pour les royalistes de France..
Le conseil des Cinq- cents a nommé différentes commissions
pour examiner ces trois messages qui sont
très-importans .
Le même conseil a entendu deux rapports dont il
a décreté l'impression et l'ajournement ; l'un lui a été
présenté par Pons ( de Verdun ) , sur les droits successifs
des parens d'émigrés ; et l'autre par Beffroi , sur
la résiliation des baux de toute espece .
( 136 )
Nous avons renvoyé , presque sans nous en appercevoir
, à la fin de cet article , l'extrait d'une affaire
dont nous avons indiqué le caractere en commençant .
On a compris sans doute que nous voulions parler
de l'affaire de Job Ayme . Il semblait nous soustraire
à la nécessité d'en rendre compte en l'éloignant .
Cette affaire a été le sujet de plusieurs discussions
, ou plutôt , il faut l'avouer , d'un trop grand
nombre de débats très - violens . Nous ne nous croyons
pas obligés à les retracer . A quoi peuvent servir les
narrations de ces combats des passions , si ce n'est qu'à
les exaspérer encore et à en répandre les germes ?
Les passions sont déja trop contagieuses par leur
scule force ; ne leur donnons pas un nouveau moyen
d'envahissement des esprits et des ames . Ah ! plutôt
conjurons - les sans cesse ! Leur violence est un effet
de la faiblesse humaine ; mais cette faiblesse , qui
a rapproché les hommes , devrait leur faire sentir
la nécessité de rester unis , et non les porter à se
déchifer. Sans doute , si la liberté pouyait jamais
être menacée dans le sanctuaire des lois , nous ferions
entendre par- tout les cris d'alarme de ses chauds,
et fideles amis , ces accens formidables , qui n'ont
jamais retenti vainement dans le coeur des Français ,
et notre voix et nos sentimens ne se sépareraient
pas des leurs . Mais ici il n'y a pas eu de dangers
pour la République ; des Républicains n'ont été
divisés que sur les moyens d'allier le respect inviolable
qu'on doit à la constitution , avec les mesures
que les circonstances ont rendu indispensables pour
la garantir. Aussi , dès qu'un avis plus calme et mieux
motivé leur a prouvé le moyen naturel de cette
alliance ,
( 137 )
alliance , tous les esprits et tous les coeurs se sona
calmés dans la même opinion et dans les mêmes sentimens
. C'est à Treilhard qu'on est redevable de cet
effet heureux de la raison ; son discours sera imprimé.
C'est lui qui a déterminé la résolution qui exclud
Job Aymé du Corps législatif. La loi , présentée
par Génissieux , sur la vérification des pouvoirs , a
été rejettée ; les autres projets de résolution concernant
les autres élections contestées seront discutées
dans ce qu'elles ont de relatif , soit à la
loi du 3 brumaite , soit à la constitution.
Nous rendrons compte avec plus de plaisir d'un
événement qui , un jour , a interrompu les débats sur
cette triste affaire . C'est le 12 nivôse que Quinette ,
Bancal , Lamarck et Camus ont reparu au milieu de
leurs collegues. Des cris les voilà , les voilà , et des
applaudissemens qui au même instant ont éclaté de
toutes parts , ont annoncé la présence de ces quatre
hommes , de ces quatre représentans de la République,
que la plus infame des trahisons avait livrés à l'Autriche
; on les entourait , on fixait sur eux des yeux
remplis de larmes ; on voulait toucher ces
mains où l'on croyait voir les empreintes des fers de
la tyrannie ; chacun voulait les serrer dans ses bras :
on ne pouvait pas leur parler d'attendrissement ;
mais tous les gestes , tous les regards semblaient leur
dire Vous avez été deux ans entiers séparés des
Français ; vous avez ignoré si long-tems les destinées
de la République ; c'est là sans doute les plus grands
maux que votre dure captivité vous a fait souffrir.
Venez dans le sein de la représentation nationale ,
reprenez-y la place que vous n'avez jamais perdue ;
vous vous consolerez de vos longues souffrances , en
acquérant par vos travaux de nouveaux droits à la
reconnaissance du peuple , et en jouissant de ses bénédictions.
Le président a pu enfin exprimer ces divers
sentimens dans un discours qu'il a adressé aux
quatre illustres prisonniers . C'est Camus qui lui a répondu.
Il a bien exprimé les sentimens qui ont attiré
à lui et à ses dignes collegues la persécution dont ils
● nt été les victimes , et avec lesquels ils l'ont soute-
Tome XX . K
1
( 138 )
"
pue. C'est sur- tout dans les républiques que le malheur
est auguste et touchant ; la liberté donne un prix
inestimable , un caractere sacré aux maux qu'on souffre
pour elle ; le discours du président et celui de Camus
seront imprimés .
Camus a terminé le sien par des mots qu'il faut
faire entendre à la France , parce qu'ils doivent justifier
devant elle un homme que la plus absurde calomnie
a poursuivi . Nous voulons parler de Beurnonville.
Nous aurions desiré , a dit Gamus , de
reparaître au milieu de vous , accompagnée de
» Drouet , lequel a mérité les ters en combattant la
tyrannie , de Maret et de Semonville , tous deux
" arrêtés par l'Autriche contre le droit des gens ;
de Beurnonville et de ses aides-de -camp livrés
avec nous par la plus noire trahison : mais la né-
,, cessité de diviser nos routes nous en a empêchés.
Mais nous vous l'attestons , aucun d'eux ne
" s'est montré indigne du nom républicain . Tous
,, l'ont honoré par leur énergique courage et leur
simperturbable fermeté. "
PARIS . Nonidi , le 19 nivôse , l'an 4º , de la République,
Le véritable nom du particulier condamné à mort le 6 ,
par la commission militaire , est René - Guillaume-Paul- Gabriel
- Etienne Gelin de la Villeneuve , ( ci - devant comte ) ancien
colonel du régiment de Berry , cavalerie , se faisant appeller
le Sage , nom sous lequel il avait obtenu une patente de
négociant , domicilié à Paris , rue de la Loi . Il a été arrêté
à Tillieres , voyageant dans la malle du courrier , avec 167
assignats de 400 liv . faux , et muni de plusieurs certificats
dont un entr'autres est ainsi conçu :
De par le roi , j'autorise M. Gelin , à prélever chez
les personnes qui sont restées fideles à leur dieu et à leur
,, roi , la somme de 800,000 liv . en assignats , laquelle somme
sera de suite employée pour la délivrance de huit officiers
,, chouans des nôtres , qui sont dans les fers à Paris , et
qui vont être sous peu livrés au couteau de la République.
Signé , CHARETTE , secrétaire - général en chef
Gelin a été convaincu d'émigration.
( 139 )
Le Directoire exécutif a cru devoir sévir contre la licence
et l'abus de la presse , en prenant divers arrêtés qui ordonnent
au ministre de la justice de faire mettre en arrestation plusieurs
écrivains dont les opinions et les principes ont part
susceptibles de pervertir l'esprit public et de favoriser les
espérances du royalisme et de l'anarchie , en prêchant l'avilissement
de la représentation nationale , le mépris des lois
et la rebellion contre l'autorité légitime .
L'Ami du Peuple ,
-
--
l'Observateur de l'Europe ou l'E-
- clipse , la Gazette Française , le Courrier Français ,
le Courrier Universel Extraordinaire , par le citoyen
Hudson ; l'Echo- de - Paris , sont les feuilles qui ont attiré
l'attention et la sévérité du Directoire. Les rédacteurs , propriétaires
ou directeurs de ces différens journaux , ont dû
être traduits devant l'officier judiciaire de police .
Asi les avantages immenses qui résultent pour la sociéta
de l'usage de la presse , sont donc liés à des inconvéniens
assez graves pour qu'il paraisse utile à l'autorité publique
d'en gêner quelquefois la liberté lorsqu'elle la juge licencieuse.
La résolution qui suspend Job Aymé de ses fonctions législatives
, jusqu'à la paix , a été appprouvée par le conseil des
Anciens. Celui des Cinq-cents a déclaré qu'il n'y avait pas
lieu à délibérer sur la résiliation des baux .
Beurnonville et les quatre députés conventionnels, livrés aux
Autrichiens le traitre Dumoulier , sont arrivés le 13 .
On attend de jour en jour Maret et Semonville .
par
Le citoyen Camus avait été porté au ministere de la police
générale de la République , créé par le Corps législatif ,
il a refuse. Merlin ( de Douay ) a été nommé après lui ;
il a accepté , et vient d'adresser aux membres du bureau
central de la commune de Paris , l'avertissement qu'il est
entré en fonctions , qu'il espere que chacun remplira ses
devoirs avec exactitude , et que lui-même , tout entier aux
soins de son nouveau pos donnera l'exemple.
Génissieux , membre du conseil des Cinq- cents , a succédé
à Merlin dans le ministere de la justice , Treilhard ,
d'abord avait été choisi , n'ayant pas accepté.
qui
On fait déja monter à plusieurs milliards le produit des
sommes versées au trésor public , en exécution de l'emprunt
forcé ; l'empressement des citoyens de Paris est extrême.
Un très-grand nombre s'exécutent volontairement, quoiqu'ils
ne sachent pas d'après l'exiguité de leur fortune , s'ils seront
compris dans les rôles . Mais parmi ceux qui connaissent
( 140 )
la taxe qui leur est imposée , il y en a beaucoup qui se
plaignent amerement et prétendent qu'elle excede leurs fa
cultes et la justice. Il est certain que les données , d'après
lesquelles l'évaluation peut être faite , résultent le plus sou
vent de présomptions vagues. Les demandes ne sont pas
toujours conformes à l'égalité proportionnelle . C'est un inconvénient
qu'on ne s'est pas dissimulé lorsqu'on a porté la
loi . On s'inquiette de savoir si les réclamations seront admises
.
pour un
Le Directoire a pris un arrêté qui prolonge jusqu'au 30
nivôse la faculté de payer l'emprunt forcé en assignats , mais
au lieu de prendre pour base l'hypotese de 100
il sera fait seulement aux preteurs une remise de 30 capitaux
au- dessous du cours , quel qu'il soit , excepté au- dessous
de la centieme partie de la valeur nominale de l'assignat.
C'est par erreur que nous avons publié dans le précédent
numéro qu'il se faisait un rassemblement de royalistes à l'hôtel
de Noailles ; ce sont au contraite des patriotes républicains
qui s'y réunissent : les conciliabules des royalistes se tiennent ,
dit-on , à Clichy.
-
Le jury d'accusation du tribunal de la Seine , a déclaré
qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre Richer - Serisy
Saard et Vasselin . Le Directoire exécutif par un arrêté
du 11 ,
a fait dénoncer à l'accusateur public la déclaration
du jury , comme étant le résultat d'une procédure illégale ;
en conséquence de cet arrêté , le tribunal du même dépar
tement a rendu le 13 un jugement qui annulle cette déclaration
, et renvoiel es prévenus devant un jury spécial qui
sera convoqué à cet effet.
Le grand duc de Toscane s'est empressé de donner un
successeur a M. Carletti ; ce nouveau ministre est M. le
comte d'Orsing. Il est déja à Paris ; ´il attend
pour faire connaître
son caractere , l'arrivée de son secrétaire de légation
qui lui apporte ses lettres de créance . Il a vu le ministre des
relations extérieures .
ERRATA du numéro précédent.
Article Angleterre page 51 , La propriété de cette isle
( la Corse ) ne sera-t- elle pas plus précieuse pour les Anglais
, etc.; lisez , plus précaire. Ibid. Peut- être leur objet
st-il d'offrir un contrat entr'eux et les chefs de l'opposihion
, etc .; lisez , un contraste.
-
Article Provinces - Unies : page 58. Propriété nationale ; lisez,
prospérité nationale . — Ibid. Par beaucoup de moyens et d'aufuxitó
, etc.; lisaz , de moyens d'opinions , cic.
No. 21.
Per : 135:
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 NIVÔSE , l'an quatrieme de la République .
( Mercredi 20 Janvier 1796 , vieux style. )
SCIENCES. BIOGRAPHIE.
Notice sur la vie et les ouvrages de CONDORCET , par
JÉRÔME LALANDE ( 1).
JEAN - A EAN - ANTOINE - NICOLAS CARITAT DE
CONDORCET naquit à Ribemont en Picardie , ( à
trois lieues de Saint-Quentin et de la Fere ) , le 17
septembre 1743 , d'une ancienne famille connue à
Orange et dans le Dauphiné dès le dixieme siecle
(calendrier des princes et de la noblesse 1750 ) . Il vint à
l'âge de 15 ans ( en 1758 ) étudier en philosophie au
college de Navarre ; il tomba heureusement entre
les mains d'un professeur habile , le cit . Giraud de
Kéroudon , qui depuis s'est fait connaître par divers
ouvrages de mathématiques , et les a professées au
collège de France avec distinction .
( 1) On m'assure que le cit. Garat donnera une vie détaillée
de Condorcet ; mais en attendant , j'ai cru, devoir par cet
essai satisfaire la curiosité du public , et rendre à un illustre
confrere le devoir qu'il m'eût rendu lui- même comme secrétaire
de l'académie , si le cours de la nature n'eût pas été
interrompu par des circonstances aussi horribles qu mprévues
.
Tome XX. L
( 142 )
Dans la premiere année de son cours , le jeune
Condorcet goûta peu les questions métaphysiques
sur la nature des idées , des sensations , de la mémoire ,
quoique le professeur les eût élaguées autant que
l'usage le permettait alors . Mais on le vit s'attacher
à l'étude des regles par lesquelles on juge de la
vérité des propositions et de l'exactitude des raison .
nemens . L'année suivante , l'étude des mathématiques
et de la physique décida sa vocation ; et quoiqu'il
eût plus de 120 condisciples , il se fit remarquer
par dessus tous les autres. A Pâques , il soutint une
these publique à laquelle assisterent et applaudirent
Clairaut , d'Alembert et Fontaine , les premiers géometres
que nous eussions alors .
Après son cours de philosophie il alla dans sa
famille , où il continua de cultiver la géométrie . Ce
goût le ramena en 1762 à Paris . Il vint se loger chez
son ancien professeur, pour avoir plus de facilité et
de loisir. Il suivit le cours de chimie de Macquer
et de Beaumé , les assemblées littéraires que d'Alembert
avait formées chez Mlle . de Lespinasse , et il se fit
bientôt remarquer parmi les géometres .
Dès 1765 il publia son premier ouvrage sur le calcul
intégral , où il se proposait de donner une méthode
générale pour déterminer l'intégrale finie d'une équation
différentielle donnée , soit pour les différences
infiniment petites , soit pour les différences finies .
Les commissaires de l'académie , d'Alembert et Bezout,
disaient dans leur rapport . que la plupart des méthodes
étaient de lui , que cet ouvrage supposait des
connaissances très- étendues , et qu'il était rare de
trouver , à pareil degré , dans un âge aussi peu avancé
( 143 )
(il avait 22 ans ) ; enfin , qu'il annonçait les plus grands
talens et les plus dignes d'être excités par l'approbation
de l'académie .
Ainsi , Condorcet était déja un des premiers géometres
de l'Europe , et l'on n'en comptait pas dix qui
fussent de cette force . Un à Pétersbourg , un à Berlin ,
un à Basle , un à Milan , et cinq ou six à Paris . L'Angleterre
, où la géométrie nouvelle avait brillé depuis
Newton , ne comptait plus aucun géomêtre qui fût
de l'ordre de ceux que je viens d'indiquer.
En 1767 , il publia son second ouvrage intitulé du
Problême des trois corps il y donnait les neuf équations
différentielles du mouvement de chacun des
corps d'un systême quelconque , en supposant que
chacun de ces corps soit animé de certaines forces ,
et qu'il y ait entre eux une attraction mutuellle . Il
traitait du mouvement des trois corps de figure quelconque
, dont les particules s'attireraient en raison
inverse du carré de la distance.
Il y expliquait une méthode pour intégrer , par
approximation , au moyen des suites infinies ; enfin ,
il ajoutait aux méthodes de son premier ouvrage ce
que M. de la Grange lui avait fait voir qui y manquait.
En 1768 , il donna , sous le titre de premiere partie
de ses Essais d'analyse , une lettre à d'Alembert , où
il reprenait les sujets traités dans ses deux premiers
ouvrages , et par de nouvelles réflexions il cherchait
à étendre ses méthodes de calcul intégral dans les
trois hypotheses des différences évanouissantes , des
différences finies et de différences partielles ; il y
donnait l'application des suites infinies ou indéfinies
L 2
( 144 )
à l'intégration ; les méthodes d'approximation et
l'usage de toutes les méthodes pour les problêmes
de dynamique , sur- tout le problême des trois corps ;
ses méthodes pouvaient devenir un instrument utile
pour des découvertes importantes , mais il ne faisait
qu'indiquer la route qu'il faudrait tenir ; il n'entreprenait
pas lui -même de la suivre .
Il fut reçu à l'académie le 8 mars 1769. Il donna ,
la même année , un mémoire sur la nature des suites
infinies sur l'étendue des solutions qu'elles donnent ,
sur une nouvelle méthode d'approximation pour les
équations différentielles de tous les ordres .
Dans les volumes de 1770 , et des années suivantes,
il donna des recherches sur les équations aux différences
partielles et aux différences finies . En 1772 ,
l'essai d'une méthode pour distinguer les équations
différentielles possibles en termes finis de celles qui
ne le sont pas. Le besoin de géometre le détermina
à la publier , quoiqu'il en sentît l'imperfection ; le
calcul est un instrument admirable , mais il est bien
loin de la perfection à laquelle il parviendra ; Euler ,
'd'Alembert et Condorcet l'ont avancé ; Laplace ,
Legendre et Cousin s'en occupent avec succès , mais
T'ouvrage est immense , et le nombre des coopérateurs
extrêmement petit. Condorcet démontra que
les équations de condition , auxquelles doivent satisfaire
les équations différentielles pour être intégrales
sont les mêmes qui doivent avoir lieu pour
qu'une formule intégrale , indéfinie , soit un maximum
ou un minimum . Les équations de conditions avaient
été données par Euler pour des cas particuliers ; mais
Condorcet les trouva sous une forme générale pour
( 145 )
les différentielles de tous les ordres , ce qui le mit à
portée de connaître l'identité .
Au reste . il faut avouer qu'il s'occupa plus des
vues générales , et que ne se livrant pas au travail
que leur application eût exigé , elles n'ont pas eu
tout le succès qu'elles étaient capables d'obtenir. Il
continua quelques années à s'occuper de ses recherches
, et il en résulta un grand traité de calcul intégral
. Le cit. Kéralio , autrefois gouverneur de l'infant
de Parme , prit la peine , vers 1785 , de le copier de
sa main , et l'année suivante on commença l'impres
sion. Il n'y en a que 128 pages d'imprimées , mais
le reste est entre les mains de sa famille . J'ai vu par
les épreuves que ce traité renferme cinq parties :
Premiere partie : De la formation des équations différentielles
.
Deuxieme : Principes de calcul intégral des différences
infiniment petites .
Troisieme Principes de calcul intégral des différences
partielles.
Quatrieme Principes de calcul intégral des différences
finies.
Cinquieme Diverses applications de calcul intégral .
Mais alors voyant l'auteur occupé de beaucoup
d'autres choses , je n'espérais plus qu'il eût le loisir ,
peut- être même le courage de continuer l'impression
de ce pénible ouvrage , dont heureusement le manuscrit
existe , de même que relui d'un Traité élémentaire
d'arithemétique.
Au milieu de ses travaux analytiques , il mettait
encore par écrit ses idées philosophiques , comine
on le voit dans la lettre à un théologien . Ce fut un;
L 3
( 146 )
t
des premiers ouvrages qu'il fit imprimer ; il n'y mit
point son nom . Il y relevait avec un persiflage trèspiquant
les délations et les accusations de l'auteur
des trois siecles de la littérature , contre nos
philosophes ; mais il y poussait la philosophie un
peu trop loin , car en supposant son système démontré
, il vaudrait mieux concentrer dans le cercle
des initiés ces vérités , dangereuses pour le grand
nombre qui ne peut remplacer par des principes ce
qu'on lui ôte de crainte , de consolations et d'espérances.
Le 10 juin 1773 , Condorcet fut élu secrétaire de
l'académie , en survivance de Fouchy , et de préférence
à Bailly qui sollicitait aussi cette place . Ces
nouvelles fonctions le détournerent beaucoup du travail
de la géométrie pour laquelle il avait des dispositions
si rares et si heureuses ; mais éleve et ami
de d'Alembert , il eut comme lui l'amour- propre
de vouloir briller comme écrivain , quoique ce genre,
bien plus facile et plus commun , ne pût lui promettre
une gloire aussi rare , aussi précieuse et aussi
durable que la haute géométrie .
(1771 ) . Le premier éloge qu'il donna fut celui de
Fontaine , géometre profond , qu'Euler regardait
comme celui de tous les géometres français lont on
pouvait attendre les choses les plus extraordinaires .
Personne ne pouvait mieux apprécier les travaux de
Fontaine , qu'un géometre capable des mêmes recherches
, et qui s'y était déja rendu célebre ; mais
en comparant Fontaine avec d'Alembert ; il laissait
déja appercevoir cette prédilection qu'on a retrouvée
depuis dans les autres éloges qu'il a faits des géo(
147 )
metres les plus célebres , tant que d'Alembert a
vécu. Au reste , ces éloges si difficiles à faire , sont
des monumens pour l'histoire de cette science . On
ne pourrait ' trouver ailleurs de quoi apprécier des ,
travaux qui ne peuvent être entendus au plus que
par dix personnes de la génération contemporaine .
L'éloge de la Condamine qu'illut en 1774, parut un
chef-d'oeuvre d'un autre genre ; les voyages immenses
de cet académicien célebre , la vivacité de son caractere
, la diversité de ses ouvrages , l'activité dévorante
de son imagination , la candeur de sa belle ame
fournirent à Condorcet des portraits qui furent vivement
applaudis , et qui le mirent au premier rang
de ceux qui ont brillé dans la carriere des éloges ..
છે
Jamais tant de savoir , de philosophie , d'imagination
, d'énergie , de hardiesse de style et d'éloquence,
n'ont excité autant d'enthousiasme dans l'ame
des auditeurs ; et pendant près de 20 ans qu'il a fourni
cette brillante carriere , en faisant cinquante- quatre ,
éloges , il n'a jamais cessé d'exciter la même admiration
et de recevoir les mêmes applaudissemens .
Ces succès le firent recevoir en 1782 à l'académie
française , et certainement personne n'y avait plus
de droit comme grand écrivain.
Il ne se contenta pas de faire les éloges que sa
place exigeait . Il publia encore en 1773 , un volume
des éloges que Fontenelle n'avait pas faits , c'est - àdire
, de onze académiciens morts avant le renouvellement
de l'académie , en 1699 Huyghens ,
Roëmer , Picard , Roberval , Mariotte , Perrault ,
Charas , Frenicle , Blondel , Duclos et Lachambre.
Il était étonnant dans les éloges qui prêtaient le
L 4
( 148 )
mo ns , comme celui de Joseph de Jussieu ; le sentiment
et le génie prenaient la place du sujet , et
l'on admirait le secrétaire de l'académie en félicitant
l'académicien . On se souvenait d'Alexandre portant
envie à Achille qui avait été chanté par Homere ;
les éloges des hommes rares , comme Bernard de
Jussieu . Haller , Linné , Buffon , Bernoulli , Euler ,
Macquer , Tronchin , Trudaine , Franklin , lui donnaient
des moyens de plus de se faire admirer.
Les éloges des académiciens qu'il n'aimait pas ,
comme celui de Buffon , ne perdaient rien sous sa
plume ; ceux des académiciens qu'il chérissait le
plus , comme d'Alembert , n'avaient point l'exagération
qu'on aurait pu craindre de son imagination .
:
On lui avait déja demandé le recueil de ses Eloges
pour faire suite aux six volumes de ceux de Fontenelle
, Miran et Fouchy , et il est à desirer que ses
héritiers fassent faire cette édition ; la collection des
mémoires de l'académie étant trop vaste et trop peu
répandue . Ce recueil d'éloges est un des ouvrages les
plus importans pour exciter l'émulation dans les
sciences je me souviens qu'après avoir lu ceux de
Fontenelle , à l'âge de 16 ans , je ne sentis plus d'autre
gloire , d'autre bonheur , que d'être de l'académie .
Je n'en formais pas le desir , parce que je n'en concevais
pas l'espérance . Mais je vins de cent lieues
pour voir seulement des académiciens ; aussi ne
pus -je contenir mon indignation , lorsque j'eus à
parler , dans le Journal des Savans ( février 1791 ) , de
la brochure étrangement révoltante que Chamfort
publia contre les académies .
La vie du ministre Turgot , que Condorcet donna
( 149 )
en 1787 , en deux volumes , lui donna l'occasion de
s'exercer sur toutes les parties de la politique et du
gouvernement . La plupart des ministres ne font que
ce que leur place exige d'eux , et ce que mille autres
pourraient faire ; mais lorsque dans ce nombre il se
présente un homme à qui la nature ait donné une
raison supérieure avec des principes ou des vertus
qui n'étaient qu'à lui , et dont le génie avait devancé
son siecle assez pour en être méconnu , alors l'histoire
d'un tel homme peut intéresser tous les âges
et toutes les nations. Son exemple peut être longtems
utile , il peut donner à des vérités importantes
cette autorité nécessaire quelquefois à la raison même.
Tel fut ce ministre dont Voltaire voulut baiser les
mains , lors même qu'il n'était plus en place , et que
Condorcet a fait connaître dans un ouvrage qui est
si curieux et si important , que je suis tenté de lui
pardonner cette diversion , ou plutôt ce vol fait à
la géométrie , en faveur du bien public ; non-seulement
Condorcet a fait l'éloge d'un ministre après
sa mort , mais il avait le courage de se déclarer contre
un ministre en place qui jouissait d'une haute considération
; il écrivit contre M. Necker dans le tems
de son ministere , comme il l'avait fait sous le ministere
de Turgot .
Lorsque le ministre de la Vrilliere mourut , Gondorcet
ne voulut point faire son éloge à l'académie ,
et déclara qu'il n'en souillerait pas sa plume.
Il ne ménageait dans ses éloges ni les princes ni
les ministres ; il ne palliait point leurs fautes , et
quoiqu'on ait donné pour raison de la destruction
des académies leurs flatteries , l'on aurait pu dire
( 150 )
précisément le contraire de celles dont d'Alembert.
et Condorcet furent souvent les interprêtes .
En choisissant Gondorcet pour secrétaire , plusieurs
personnes disaient que sa naissance lui don
nerait des droits , ou du moins lui ferait pren ire
des libertés , et l'occasion s'en est présentée plus
d'une fois . 1
La vie de Voltaire , à la tête de la belle édition de
ses ouvrages , est encore un travail précieux pour
la philosophie et pour le goût . Ses liaisons intimes
avec Voltaire lui faisaient un devoir , et lui procuraient
les moyens de le remplir ; il a d'ailleurs
dirigé cette édition , et il l'a enrichie de beaucoup
de notes. En 1783 , il supprima l'histoire dans les
volumes de l'académie , c'est- à-dire les extraits der
mémoires imprimés dans le volume . L'académie
approuva cette suppression , par le seul motif d'épargner
le tems d'un savant qui pouvait l'employer
d'une maniere plus utile , en reculant les bornes de
nos connaissances en géométrie : aussi les volumes
de l'académie furent-ils toujours enrichis de ses
mémoires .
"
En 1781 , il donna son premier mémoire sur le
calcul de probabilité , où il appliqua l'analyse à
cette question : déterminer la probabilité qu'un
arrangement régulier est l'effet d'une intention de
produire . En 1782 , le mémoire sur l'évaluation des
droits éventuels de la féodalité . Il y cherche la
valeur totale , pour un moment donné , des soiames
qui peuvent être reçues un nombre indéfini de fois ,
à des époques de ventes ou de successions , dont
la probabilité est connue par l'observation des événe(
151 )
mens semblables . En 1785 , il donna un grand ou
vrage sur cette matiere , sous le titre modeste d'Essai
sur l'application de l'analyse à la probabilité , des décisions
rendues à la pluralité des voix .
Turgot , contrôleur - général , qui s'était occupé
beaucoup des sciences morales et politiques , et
qui était l'ami de l'auteur , desirait , pour le bien
de l'humanité , que l'on prouvât la certitude dont
ces connaissances sont susceptibles à l'aide du cal--
cul ; il y trouvait l'espérance consolante que l'espece
humaine fera nécessairement des progrès vers
le bonheur et la perfection , comme elle en a fait
dans la connaissance de la vérité .
Condorcet entreprit , pour seconder les vues de
Turgot , cet ouvrage qui est rempli de connaissances
géométriques . Il examine la probabilité qu'une assemblée
rendra une décision vraie ; il fait voir à quelle
limite s'arrête notre connaissance des événemens
futurs des lois de la nature , regardées comme les
plus certaines et les plus constantes . Si nous n'avons
aucune probabilité réelle , nous avons une probabilité
moyenne que la loi , indiquée par les événemens
, est cette même loi constante , et qu'elle
sera perpétuellement observée . Il regarde un quarante-
cinq millieme comme la valeur du risque négli
geable dans le cas où il s'agit de prononcer sur une
nouvelle loi , soit qu'une décision rendue à la
moindre pluralité sera vraie , soit que l'on aura une
décision vraie à la pluralité exigée . Buffon supposait
qu'un dix millieme était un risque toujours négligeable
, et l'on pourrait s'imaginer qu'il serait trèsdifficile
de se procurer la probabilité exigée par
1
( 152 )
Condorcet ; cependant le calcul montre qu'une
assemblée de soixante -un votans où l'on exigerait
une pluralite de neuf voix remplirait ces conditions ,
pourvu que l'on eût la probabilité de chaque voix
égale à quatre cinquiemes , c'est - à- dire qu'on supposât
que chaque votant ne se trompera qu'une
fois sur cinq.
H applique ses calculs à la formation des tribunaux ,
à la forme des élections , aux décisions des assemblées
très - nombreuses dont il montre les inconvéniens
; enfin , cet ouvrage fournit une grande et helle
preuve de l'utilité de l'analyse dans des choses trèsimportantes
, et auxquelles on ne l'avait jamais appliquée.
En 1787 , 1788 et 1789 , il fit imprimer les trois
volumes des Lettres d'Euler à une princesse d'Allemagne
, avec des additions de lui et du cit. Lacroix :
la réputation d'Euler méritait bien le soin que pre- .
nait Condorcet. Il se proposait d'y ajouter un volume
dont il y a même déja 112 pages d'imprimées ; ce sont
des élémens du calcul des probabilités , où il explique
les calculs de l'intérêt de l'argent , et il en tire des
conséquences importantes pour les emprunts de l'état
. Il traite de la nature des vérités auxquelles peut
conduire le calcul des probabilités , des motifs de
croire , en calculant la valeur des opinions reçues ,
de trouver une valeur moyenne des événemens qui
ne sont pas également probables , et il y discute un
problême célebre connu sous le nom de problême
de Pétesbourg , où la regle généralement adoptée conduit
à une conclusion absurde ; ce qui prouve que
cette loi ne doit pas être employée sans avoir égard
( 153 )
à la nature de la discussion ; qui peut s'y refuser ? Il y a
souvent de ees paradoxes en géométrie , que l'on ne
peut résoudre qu'avec une métaphysique et une sagacité
que les grands géometres n'ont pas toujours .
Il y proposait un dictionnaire où l'on trouverait
les objets par leurs qualités ou propriétés , au lieu
de les chercher par leurs noms , et d'en faire des
tables où l'on pourrait , avec dix modifications , classer
dix milliards d'objets . Cette idée tout- à - fait neuve
est dans l'ouvrage commencé pour former un quatrieme
volume à la suite des Lettres d'Euler , et
prouve également le génie d'un géom tre .
A la rentrée de l'académie , le 4 mai 1791 , il lut
encore l'éloge de Fourcroy , ingénieur célebre .
Le 1er octobre 1791 , l'Assemblée nationale législative
ayant été formée , Condorcet , qui en était
membre , ne put continuer de venir à l'académie ; il
écrivit pour être remplacé dans les séances seule
ment ; et l'académie , jalouse de lui conserver une
place qu'il remplissait si bien , chargea divers académiciens
d'y suppléer chacun pendant trois mois .
La derniere fonction d'académicien fut d'assister
à la députation de l'académie le 25 novembre 1792 ,
pour présenter à la Convention les nombreux ouvrages
de cette compagnie ; je portais la parole
comme vice- secrétaire , mais c'était sa maniere noble
et philosophique de parler que je tâchai d'exprimer
Nous espérions avoir montré aux représentans de
la France combien l'académie était grande , importante
, et devait être sacrée . Mais rien ne l'était
pour le vendalisme aveugle de cette année malheureuse.
Le 17 juillet 1793. Sergeat fit décréter que
( 154 )
le comité de salut public ferait incessamment un rape
port sur la suppression des académies , parce qu'il
ne faut pas , disait - il , que les Français réunis le 10 août
y retrouvent ces corps monstrueux qui prodiguaient l'encens
aux rois , et le dégoût aux hommes de génie . Cette alléga
tion , toute fausse et même absurde qu'elle était ,
servit pourtant de prétexte au décret de suppression
passé le 8 août ; mais l'académie des sciences
était comme exceptée ,, car elle demeurait provisoirement
chargée des divers travaux qui lui avaient
été renvoyés par la Convention nationale ; en continuant
de jouir des attributions annuelles qui lui
étaient accordées ; Lakanal , député de Pamiers ,
fit même décréter , le 14 août , que les savans , auxquels
la Convention avait renvoyé divers objets de
travaux , continueraient de s'en occuper ( il entendait
l'académie toute entiere ) , et qu'à cet effet les
attributions annuelles , dont ils jouissaient , leur
seraient payées . Nous comptions en effet nous assembler
; mais la terreur dispersa les académiciens , et
cette dispersion a duré près de deux ans. Enfin ,
est venu le rapport de Daunou sur l'Institut national ,
lu à la Convention nationale le 23 vendémiaire de
l'an IV , au nom de la commission des onze et du
comité de salut public , sur lequel fut décrétée le 27
la restauration des académies , sous le nom d'Institut
national , dont la premiere classe contient l'académie
des sciences dans son entier. Cette assemblée .
a été installée le 15 frimaire , et c'était encore Condorcet
qui en avait donné le plan .
La carriere politique de Condorcet a occupé les
dernieres années de sa vie , elle lui a fait honneur
F
( 155 )
sans doute ; mais je n'ai entrepris de rendre hommage
qu'à la mémoire du savant ; ainsi j'ai peu de chose
à dire du reste de sa vie.
Son ouvrage sur les assemblées provinciales avait
annoncé son goût pour la politique , ses réflexions sur
le commerce des blés renferment sur cette matiere
les principes dont on n'aurait jamais dû s'écarter .
Dès 1788 , Roucher entreprit de donner une nouvelle
traduction d'un excellent ouvrage anglais , la
Richesse des Nations , par Smith , et l'on annonça des
notes de Condorcet. Il est vrai qu'il s'en occupa peu ,
mais on pensa que son nom pouvait donner plus de
crédit à l'entreprise , et il a eu quelquefois cette complaisance
, sur- tout en 1790. Chapelier et Peissonel
annoncerent un recueil périodique , intitulé Bibliotheque
de l'Homme Public , ou analyse des meilleurs
ouvrages sur la politique . C'était un moyen de mettre
les députés à l'Assemblée nationale en état d'apprendre
tout ce qu'il leur était important de savoir ;
on jugea que le nom de Condorcet serait utile , et
l'on Y mit un discours qu'il avait envoyé à l'académie
de Berlin , sur cette question : Est- il permis
de tromper le peuple ? Le Journal de Paris , et le
journal intitulé la Chronique , furent quelque tems le
dépôt de ses idées et de ses réflexions politiques ,
et il donna à cette feuille une grande célébrité par
les articles pleins de philosophie et d'esprit qu'il y
mettait fort souvent.
い
Lacroix le publiciste lui a fait de violens reproches
au sujet de certains articles de la Chronique ( Journal
de Paris , 12 mars 1795 ) ; cela veut dire qu'on imprimait
sous son nom des articles dont il n'était pas
( 156 )
l'auteur. Il semble en effet qu'il ne fut pas assez
jaloux de son nom , parce qu'il était supérieur à
ces petites inquiétudes de l'amour-propre , qu'il était
complaisant , enfin , qu'il ne lisait pas toujours ce
qu'on lui prêtait de la Chronique et ailleurs ; mais
peu de tems avant sa mort , il entreprit avec Sicyes
un journal d'instruction sociale ; le premier numéro
qui parut le 1er. juin 1793 est tout entier de Condorcet.
On y trouve ses réflexions sur le mot révolutionnaire
, sur l'impôt progressif , sur la théorie des
élections ; il n'en a parú que 192 pages . Le reste est.
une perte pour la politique , pour la philosophie
pour l'humanité.
Dès 1791 , Condorcet avait écrit pour le gouvernement
républicain , et à ce titre , il était naturel qu'il
fut nommé à l'Assemblée législative qui commença
le 1. octobre 1791 .
Au mois de décembre , il fut chargé de rédiger le
manifeste au sujet de la guerre dont on était menacé ;
au mois de février , une adresse pour faire connaître
au peuple tout ce que l'Assemblée faisait pour lui.
I en fut président le même mois. Il fit ensuite au
mois d'avril un grand rapport sur l'instruction publique
, dans lequel on a puisé , cette année même ,
une partie du plan nouvellement décrété . Au mois
de mars il quitta les jacobíns où Robespierre commençait
à préparer le despotisme, tandis que Lafayette
dénonçait les Jacobins , et que tous les gens sages
s'efforçaient de diminuer un crédit dont on prévoyait
le danger.
Le 13 août 1792 , lorsque le roi fut conduit au
Temple , l'Assemblée voulut adresser à la France et
à
( 157 )
·
à l'Europe entiere l'exposition des motifs qui l'avaient
dirigée depuis le 10 , et ce fut Condorcet qui présenta
la rédaction de cette piece importante dont
on ordonna l'impression , l'affiche et l'envoi aux municipalités
de la France et à tous nos ambassadeurs
auprès des cours étrangeres. Dans la Convention qui
commença le 21 septembre 1792 , Condorcet parut
aussi comme le plus grand orateur et le plus grand
philosophe de cette assemblée fameuse , choisie sur
toute la France dans la plus importante des circonstances
. Il y fut spécialement chargé du travail de la
constitution ; l'on était occupé à la discuter et à la
décréter , lorsque le 31 mai 1793 changea la face de
la France et éloigna les hommes les plus distingués
de la Convention , pour livrer la France à l'ambi
tion des tyrans .
Il fallut une autre constitution ; Hérault de Sechelles
en fut le principal rédacteur , et il ne fut pas le maître
de la faire comme il aurait voulu. Ce fut celle qu'on
fit décréter sous les poignards , et accepter sous peine
de mort , où il semble qu'on ait voulu faire une constitution
démocratique en apparence , et dictatoriale
dans le fait ' ; où l'on parle avec emphase des droits
du peuple , à condition que jamais le peuple ne
puisse les exercer ; où tous les pouvoirs sont concentrés
dans le pouvoir exécutif , pour laisser le pouvoir
législatif dans l'inertie ; où il semble qu'on ait évité
de préciser et de définir , afin de pouvoir faire varier,
suivant les circonstances , le sens , les conséquences
de la loi.
Le 2 juin 1793 , le parti de Robespierre , qui avait
pris le dessus dès le 31 mai , fit rendre un décret
Tome XX. M
1
( 158 )
d'arrestation contre les hommes les plus considérés
dans le parti contraire ; Buzot , Barbaroux , Guadet ,
Pétion : le 8 juillet Condorcet fut décrété d'arrestation
. On se servit de la lettre qu'il avait écrite à ses
commettans sur la nouvelle constitution , en leur
adressant un plan de constitution qu'il avait rédigé ,
et qui avait été réjetté par la Convention .
Le 28 juillet on déclara traîtres à la patrie et l'on
mit hors de la loi ceux qui s'étaient soustraits au dė-
Gret d'arrestation . Le 31 octobre il y en eut vingt- un
d'égorgés ; c'était un avertissement pour les autres.
Condorcet fut caché quelques mois à Paris dans
la maison d'une femme généreuse , qui d'abord ne
le connaissait pas , mais qui prit pour lui une grande
affection .
Enfin , au mois de mars 1794 , les députés qui étaient
dans la maison étant menacés de perquisitions et de
visites domiciliaires , il quitta son asyle pour quelques
jours . Il passa la premiere nuit dans la plaine de
Montrouge. Le lendemain il alla chez un ancien ami
à Fontenai , mais par une fatalité déplorable celui - ci
était allé passer deux jours à Paris. Condorcet les
passa la nuit dans une carriere , l'autre sous un arbre
dans les champs . Il revint le troisieme jour , il trouva
son ami ; il n'avait pas mangé depuis 24 heures ; il
était exténué , souffrant , blessé au pied ; après avoir
mangé , on convint qu'il ressortirait pour ne point
mettre de domestique dans la confidence , et qu'il
reviendrait la nuit où cet ami serait seul , et le
cacherait en attendant mieux . Il fut donc obligé
d'errer dans les environs de Clamar sous Meudon . Le
7 germinal il entra dans une auberge où il demanda
( 159 )
·
des oeufs , Sa longue barbe , son étrange ajustement
le rendirent suspect à un membre du comité révolutionnaire
de Clamar qui lui demanda s'il avait un
passe - port , et l'obligea d'aller avec lui au comité ,
de-là au district du Bourg -la-Reine . Il y arriva trop
tard pour être interrogé , on l'enferma dans la prison
sous le nom de Pierre Simon , en attendant qu'on
pût le conduire à Paris . On le trouva mort le 9 germinal
( 28 mars 1794 ).
Ainsi finit un des premiers hommes de notre siecle
à l'âge de 51 ans , lorsqu'il pouvait être si utile à la
France .
Au mois de mars 1795 , a paru son dernier ouvrage
intitulé Esquisse d'un tableau historique des Progrès de
l'Esprit humain ( 1 ) Ce n'est que le plan d'un plus
grand ouvrage , et il l'a terminé dans les derniers mois.
de sa vie , cachée et fugitive . Son imagination ardente
, sa philosophie active n'étaient point paralisées
parla crainte , par les dangers , par l'incertitude
de son sort . Il pensait , il écrivait comme auparavant
; il voulait être utile , et il l'a été jusqu'à ses
derniers moments .
Il montre dans cet ouvrage la possibilité et l'espérance
de voir augmenter la durée de la vie humaine ,
et les facultés physiques et morales ; il finit par cet
espoir consolant , le résultat de ses méditations.
" Combien , dit - il , ce tableau de l'espece humaine
" affranchie de toutes ses chaînes , soustraite à l'em--
( 1 ) Cet ouvrage se trouve chez Agasse , rue des Poitevins ,
nº . 18 , ainsi que celui sur le commerce des blés ,
M 2
( 160 )
1
pire du hasard , comme à celui des ennemis da
,, ses progrès , et marchant d'un pas ferme et sûr dans
" la route de la vérité , de la vertu et du bonheur ,
" présente au philosophe un spectacle qui le console
des peines , des crimes , des injustices dont
,, la terre est encore squillée et dont il est souvent
la victime ! C'est dans la contemplation de ce
" tableau qu'il reçoit le prix de ses efforts pour les
progrès de la raison , pour la défense de la liberté.
Il ose alors les lier à la chaîne éternelle des destinées
humaines . C'est - là qu'il trouve la vraie récompense
de la vertu , le plaisir d'avoir fait un
» bien durable que la fatalité ne détruira plus par
une compensation funeste , en ramenant les préjugés
et l'esclavage . Cette contemplation est pour
" lui un asyle où le souvenir de ses persécuteurs ne
+
99
peut le poursuivre , où, vivant par la pensée avec
,, l'homme rétabli dans les droits comme dans les
" dignités de la nature , il oublie celui que l'avi-
,, dité , la crainte ou l'envie tourrentent et cor-
" rompent ; c'est - là qu'il existe véritablement avec
" ses semblables, dans un élisée que sa raison a su
" créer et que son amour pour l'humanité embellit
, des plus pures jouissances . 19
•
C'est en rendant compte de cet ouvrage , que le
cit. Roederer ajoute : « O dernier monument de l'es-
" prit et du caractere d'un grand homme , livre sacré ,
,, écrit au sein du malheur , et aux dernieres limites
" de sa vie , derniers adieux d'un ami à ses amis ,
,, d'un pere au plus aimable enfant , d'un époux à
, une femme honorée et chérie , derniers adieux
" d'un citoyen vertueux à sa patrie , les ames sen(
161 )
}
7
sibles et généreuses n'auront pas besoin de t'ouvrir.
" et de parcourir tes pages pour te voir avec émotion
et te considérer avec respect !,
Ah ! disait le cit. Chenier à la tribune ( le 18 ventôse
) , pourquoi ne s'est-il pas trouvé une caverne
assez profonde pour conserver à la patrie les médi
tations de Condorcet !
A la fin de 1786 il avait épousé Marie - Louise-
Sophie de Grouchy , dont l'esprit et la beauté lui
firent moins d'impression que les soins attendrissans
qu'elle prenait du fils du président du Paty
que l'on traitait comme mordu d'un chien enragé.
Les douleurs horribles de cet enfant avaient excité
la compassion de la jeuue chanoinesse ; elle était
sa consolation , sa garde , son soutien , et l'amour
n'est jamais plus fort sur un philosophe que quand
il se montre sous cette forme.
Cependant le mariage fut l'écueil de sa philosophie
en le faisant songer aux places que sa réputation pouvait
lui procurer , et qu'il eût dédaignées auparavant
, et en lui donnant des besoins qu'il n'avait pas
connus. Quand il eut une fille , il crut qu'il fallait
avoir pour elle une ambition qu'il n'avait pas pour
lui , et il fut commissaire de la trésorerie nationale ,
comme Newton avait été directeur de la monnaie
d'Angleterre .
Cependant Condorcet n'abandonna pas les sciences ;
on m'assure que dans un moment de crise révolutionnaire
très - fort , il lisait des mémoires d'Euler ,
et travaillait lui - même sur les intégrales définies . Il
avait autant de bonté que de courage ; aussi , il
n'opina point pour la mort de Louis XVI , quoi,
M 3
( 162 )
1
1
qu'il y eût du danger à se déclarer contre le parti
qui était alors le plus puissant .
Le cit . et la cit . Suard , qui ont vécu sous le même
toît pendant quelques années , le peignent comme
nn homme d'un caractere adorable ; mais il se laissait
facilement influencer'; il était même quelquefois
d'une faiblesse singuliere , il avait aimé jusqu'à
vouloir s'ôter la vie , et dans les événemens révolutionnaires
, je crois qu'il a été entraîné dans un
parti qui n'était pas de son choix .
Sa vivacité et son génie ne paraissaient ni dans
son extérieur , ni dans sa conversation ; aussi , d'Alembert
disait de lui que c'était un volcan couvert
de neige , parce qu'il était bon , simple , tranquille ,
complaisant , et comme la géométrie n'avait point
désséché son imagination , elle ne lui avait point
donné cette rudesse , cette taciturnité , cette indifférence
qu'on a quelquefois reprochées aux géometres
absorbés dans leurs études . Il semble à cet
égard que Condorcet fut supérieur même à ce talent
si élevé , si rare de la géométrie dont il avait donné
tant de preuves.
( 163 )
4
MORAL E. ROMAN S.
Lettre de la citoyenne *** à son amie , sur le roman
intitulé LES CHEVALIERS DU CYGNE , ou LA COUR
DE CHARLEMAGNE ; par madame DE GENLIS ( 1 ) .
J
E suis maintenant aux prises , ma chere amie , avec
un livre qui n'est point un roman , qui n'est point
une histoire , et qui n'est point un conte. Ce n'est
point un roman , parce qu'il contient des faits historiques
; il yy aa une cour et ses anecdotes. Ce n'est
point une histoire , car il y a des événemens hors
de vraisemblance ; vous saurez donc qu'il ne peut
se caractériser qu'avec le nom que l'auteur lui a
donné , il se nomme les chevaliers du Cygne ; ce sont
les héros de l'ouvrage , ils sont un peu anciens ; ils
vivaient à la cour de Charlemagne . Fideles en amitié ,
fideles en amour , comme cela se dit toujours , ils
ont aussi une abondance d'événemens , d'aventures ,
de rencontres extraordinaires' qui fatigue souvent le
lecteur , tandis qu'eux-mêmes sont toujours disposés
dans les intervalles à livrer un combat et à participer
aux fêtes qui suivent la victoire . Tout ceci n'est pas
chose nouvelle , mais le style de l'auteur est attachant
, il est pur , facile , entraînant ; on ne dit pas
mieux ce que tout le monde sait , et l'on ne dit que
rarement aussi bien ce que l'on sent ; il a de plus le
( 1 ) Trois volumes iu -8 °. A Paris , chez Lemierre , libraire ,
rue Française , no . 6.
$
M 4
( 164 )
mérite d'une grande justesse d'expression ; on marche
comme emporté . En effet , après qu'on s'est attaché
vivement à une épisode , l'auteur vous en sépare
pour vous attacher à une autre ; ce qui m'a donné
de grandes impatiences , car je n'aime point qu'on
m'arrache d'un plaisir pour un autre ; et si le charme
du style eût eu moins d'empire sur moi , je n'aurais
pas suivi l'ouvrage .
J'y ai trouvé en femme un de ces monstres qui
heureusement n'existent pas ; je demanderai à l'auteur
, qui est elle-même une femme , pourquoi imaginer
un être pareil ? On conçoit que les passions
fassent faire de grands crimes , qu'elles nous entraînent
toujours au- delà du but ; mais une femme sans amour,
sans ambition , n'aimant de l'amour que le plaisir
et se donnant sans cesse de la peine pour satisfaire
la dépravation de ses moeurs , n'est pas dans la nature .
Cette Armoflede , c'est le nom de cette affreuse héroïne
, belle , jeune , spirituelle , possédant tous les
genres de séduction , se jouant de la vertu , et trompant
si bien qu'on lui en suppose , ne doit point
faire tant d'efforts quand on est en puissance de tous
ses moyens ; son caractere est méconnu ; le premier
qu'elle a trompé a intérêt à ne pas la démasquer ;
mais les autres , pourquoi gardent - ils un secret que
l'on garde si rarement à une femme faible , sensible ,
et dont tout le crime est le besoin d'aimer une fois
en sa vie ? Ah , ma chere amie , je ne conçois pas
que le vice puisse se cacher aussi long- tems , tout
le décele , c'est même un crime que d'aider à le
cacher ; enfin , je ne puis souffrir cet être idéal ,
digne de l'enfer de Milton ou du Dante . Il tour(
165 )
;
mente tout l'ouvrage , sans cesse on le retrouve sous
des déguisemens , dans des circonstances où son artifice
lui prête un intérêt qu'on regrette . En vérité ce
sujet n'était point nécessaire , il ne donne que de
l'humeur , sa fin est dégoûtante et trop tardive . La
morale est dans le poison qu'elle boit à son insçu ,
l'ayant préparé pour une rivale vertueuse , son ennemie
naturelle . Mais est- ce là de la morale ?
1
Olivier , un de nos deux chevaliers du Cygne , avait
été le premier objet connu qui eût été dupe de cette
Messaline ; il faut bien que je l'appelle du nom qui
lui convient. Il n'eut pour elle que l'erreur du sentiment
, et il en fat détrompé quand il en ressentit
un véritable pour Célanire , fille d'un homme dont
Olivier avait sauvé la vie dans une rencontre de
forêts où des assassins l'avaient attaqué . L'amour dans
un coeur par commence presque toujours par le sentiment
de la reconnaissance ; aussi Célanire aima- t- elle
l'objet à qui elle devait le bonheur de conserver un
pere qu'elle adorait ; le portrait du bienfaiteur se
grava en caractere ineffaçable ; elle était cependant
promise à un de ces grands princes qui n'ont pas
besoin d'aimer , ni d'être aimés , et qui ne regardent
dans leur alliance que ce qui peut aggrandir leur
souveraineté , sans penser que le bonheur n'a ni
titres , ni couronnes , encore moins d'ayeux . Elle
avait donné sa parole à son pere , sa tendresse pour
lui était la regle de toute sa conduite , et sa promesse
un devoir auquel les grands caracteres savent
tout sacrifier. Prête à donner sa main , elle se trouve
à la cour de Charlemagne , Olivier la vit , elle lui
témoigna cette sensibilité dont l'amour se sert pour
( 166 )
peindre la reconnaissance ; elle trouva dans Olivier
l'objet qui avait pris dans son imagination toutes les
qualités irrésistibles pour un coeur qui ne s'est jamais
donné. Après qu'ils se furent devinés l'un et l'autre ,
leur amour ne leur présenta que des sacrifices à faire ,
et ils s'y disposerent plutôt que de renoncer à leur
devoir. Le véritable amour , à l'épreuve du tems doit
tout gagner ou tout perdre ; aussi le rival d'Olivier
mourut- il très- à - propos , c'est- à- dire la veille du mariage
. Nos amans ne se réjouirent pas , ils avaient
mieux à faire , des obstacles reculerent seulement
leur union , et non pas leur bonheur . Les détails qui
ornent le récit de cette histoire sont charmans , et
tout ce que je pourrais vous en citer serait au - dessous
du plaisir qu'il m'a fait ; la délicatesse , le secret des
sentimens dont notre sexe est susceptible quand il
a toute sa valeur , s'y trouve , et vous aide quand
vous ne vous êtes pas appliquée à vous en rendre
compte . Mais j'oublie mon sujet. Je fais un peu
comme l'auteur , et mon amie s'impatiente avec raison
. Ma chere Célanire épouse son bien- aimé secrettement
, et pour cause . L'odieuse Armoflede veut
troubler ces heureux époux . Elle dresse un plan pour
rendre Olivier jaloux ; cela n'était pas aisé , aussi il
s'y refusa ; mais l'artificieuse lui dit que si l'épreuve
était vaine il en serait plus sûr d'être aimé .. Célanire
avait un château où elle allait seule quelquefois .; la
retraite est le besoin des ames tendres . Mais elle avait
un rendez - vous ; ne vous presscz pas , ma chere , de le
juger ; car vous seriez comme le commun des maris .
Notre Olivier ne fut pas exempt de jalousie , conduit
par Armoflede il surprend sa femme entre les bras
( 167 ) 1
d'un homme ; il tire son épée , la lui plonge dans le
sein , et s'enfuit le plus malhenreux des hommes .
Célanire rassemble le peu de force qui lui reste pour
écrire à son mari qui était encore son amant ; elle lui
pardonne son erreur , et charge son frere de cette
lettre ; elle lui explique que ce frere ayant les plus
grands intérêts de se cacher depuis nombre d'années
, était celui qu'il avait trouvé . Puisque cette
erreur , qui lui coûte la vie , était très - naturelle , elle
meurt comme Zaïre le coeur plein d'amour , et pardonne
au mari les crimes de l'amant .
Dans son malheur , Olivier retrouve Izambard qui
avait fait une longue absence . C'était un de ces amis
précieux dont on compte les modeles ; heureux qui
peut y ajouter celui de son coeur. Ils ne s'étaient
point donné de leurs nouvelles , étant dans cette
sécurité parfaite , qu'on pourrait appeller dans notre
siecle une confiance dangereuse . Ils furent donc
réunis , et l'absence avait ajouté cette force que
le tems donne toujours à la constante amitié ; ils
ne se confierent pas tout à leur premiere entrevue ,
comme il arrive à nos modernes amis . Ils respectaient
leur silence et attendaient leurs secrets , sans
chercher même à les pénétrer. Ils voyagerent ensemble,
jurerent de ne se plus quitter , et ce fut Izambard
qui en fit le voeu , voyant que son ami était plongé
dans une profonde mélancolie .
1
Le soir , à l'heure du repos , nos chevaliers occupaient
chacun une chambre dans les asyles préparés
aux étrangers . Une nuit , Izambard entendit chez
son ami un bruit épouvantable de meubles renversés ,
et ensuite un silence profond . Le second jour , Oli(
168 )
vier ne lui ayant pas confié la cause de ce bruit ,
il fut curieux par zele , et il écouta à travers une
petite cloison ; à l'heure de la veille il entendit
le même tapage , et distingua par une fente de
cette même cloison un objet affreux qui se dirigeait
sur le lit d'Olivier. C'était un spectre ensanglanté
, qui annonçait son arrivée par de petits talons ,
et à l'instant où la lumiere était éteinte ; Izambard
resta toute la nuit l'oreille et l'oeil attentifs . Ce fantômé
ne disparut qu'avec les rayons du soleil , et
Olivier lava les traces de sang que le spectre y
avait laissées . Cela , ma chere amie , n'est- il pas fait
pour faire peur aux petits enfans , et inspirer le plus
grand dégoût à ceux qui ne croient point aux choses
impossibles. Je conçois que l'esprit d'Olivier peut
être frappé de terreur après les malheurs dont il
est la cause ; les remords enfantent des prodiges ;
mais que son ami voie aussi ces mêmes objets , ję
n'y comprends rien . D'ailleurs , c'est Célanire , cette
femme divine , adorant son mari dans le tombeau ,
et qui sûrement ne s'avise pas de le vouloir faire enragertandis
que les méchantes femmes après elles ne
laissent que bonheur et repos . Le souvenir de Célanire
est ans doute déchirant ; mais elle est un ange ,
et sa bon é doit s'étendre sur l'objet chéri qu'elle
n'a pu haïr, poignard à la main , pour l'assassiner.
Te de plus bisarre dans cette fic-
Ce qu'il y a enco
tion , c'est
que toutes
les nuits se passent de la même
maniere ; qu'Izambard sachant enfin toute l'histoire
d'Olivier , couche à ses
dav
côtés , et que le maudit revenanr
ne se gêne pas antage .
Après de longs
voyages où Jes histoires de chaque
( 169 )
T
}
rencontre offrent des singularités attachantes , nos
deux amis arrivent à la cour de la princesse de Cleves.
Béatrix est son nom , elle est belle ; son gouvernement
est chéri ; elle a tout l'esprit qui convient à son
rang , et tout celui qui la fait admirer des connaisseurs
. On lui demande de faire un choix pour assu
rer la paix . Elle s'y refuse , n'ayant pas encore trouvé
dans ceux qui pourraient défendre ses états , celui
que son coeur et ses vertus ont recherché depuis
qu'elle est sur le trône. On annonce un tournois , et
l'on espere que parmi les chevaliers vainqueurs ,
Béatrix sera elle - même la récompense . Olivier voulut
être un des combattans ; il n'avait jamais vu cette
princesse. Ses vertus qui avaient fait sa renommée
lui donnent l'envie de combattre pour elle ; il sa
distingua dans cette lutte . Béatrix reconnaissante de
qe qu'un chevalier inconnu exposait ses jours pour
elle , ne tarda pas à savoir son histoire et ses malheurs
: elle savait depuis long- tems qu'elle avait une
grande ressemblance avec la belle et sensible Célanire
; et sans se bien expliquer le sentiment qui lui
faisait prendre un vif intérêt à Olivier , cette ressemblance
, cet amour de Célanire , cette profonde mélancolie
du chevalier lui donnerent l'occasion de
témoigner une distinction particuliere à un homme
dont le coeur avait besoin de consolations . Olivier
retrouvant les traits de sa chere Célanire dans la
princesse , en fut tellement frappé qu'il ne pouvait
ni lui parler , ni rester près d'elle .
Izambard de son côté avait ressenti pour Béatrix ,
ce qu'on ne pouvait éviter de sentir pour elle ; mais
elle était trop Célanire pour que sa fidelle amitié osât
( 170 )
concevoir des espérances . Nos deux amis ne furent
point rivaux , et cependant le coeur de Béatrix se donnait
sans s'en appercevoir à Olivier , qui n'était pas
lui-même sans combats ; il en appellait toujours a
Célanire ; ses remords et son amour pour elle ne lui
permettaient pas de penser que Béatrix pût jamais
la lui faire oublier ; d'ailleurs son crime lui prescrivait
une retenue que la vertu impose . Il découvrait
chaque jour dans la princesse de Cleves de nouvelles
qualités et une délicatesse qui est toujours dans
l'ame des êtres supérieurs ; l'auteur , les à nuancés de
maniere que le lecteur le plus sensible n'y peut rien
desirer.
Enfin nos discrets amans en étaient là , lorsqu'un
brutal de roi de Paonie rencontre Olivier , le charge
d'un défi pour Izambard . L'heure , le lieu sont indiqués
, Olivier se revêt d'armure semblable à celle
d'Izambard ; ils étaient de même taille ; il vient au
rendez -vous , a l'avantage , terrasse son ennemi , le
blesse mortellement , veut lui porter loyalement
secours ; et le traître qui n'avait plus qu'un moment à
vivre , tire un poignard dont il frappe son généreux adversaire
qui tombe évanoui . Olivier est porté par les
témoins dans le palais ; vous dire la douleur de Beatrix ,
d'Izambard est peine inutile ; votre esprit et votre
coeur vous disent ce qu'il y a de plus juste dans cette
pénible circonstance . Les dangers d'une vie aussi
chete rassemblent les amis d'Olivier auprès de son
lit ; il n'a plus qu'un instant à vivre et l'emploie avec
une éloquencé persuavive pour unir Izambard et
Beatrix qui ne peuvent se refuser aux dernieres volontés
de celui qui renonce au bonheur et à la vie , en
( 171 )
réunissant deux êtres si dignes l'un de l'autre . L'amour
dans cet hymen n'apporta point son flambeau ,
mais les vertus en firent le cortege .
Vous serez encore tentée de rire , ma chere amie .
quand je vous dirai que ma belle Gélanire qui a
le coeur généreux , veut enfin que ses apparitions ne
tourmentent plus son cher Olivier. Il semble même
qu'elle avait pris son tems pour disparaître au moment
où Olivier et Béatrix étaient tout près de s'avouer
leurs amours . C'était quelques jours avant ce
maudit combat dont je vous ai parlé ; veus voulez
sûrement savoir comment les spectres disparaissent :
j'avoue que cela en vaut bien la peine . Une nuit
et la premiere fois depuis la mort de Célanire , des
songes heureux occuperent l'imagination , de notre
héros . Une voix mélodieuse fit entendre ces paroles ;
La justice éternelle est satisfaite , ton repentir et ta fidélité
ont expié nos égaremens . Ceci ne ressemble pas mal
à certains opéras , où un nuage s'entrouvre par un
coup de tonnerre , et fait paraître l'oracle . Après
la belle phrase de celui - ci , il n'y a rien à dire ; on
regrette les machines qui font passer le ridicule de
pareils moyens ; je dirais volontiers qu'une premiere
faute en entraîne une autre .
Si vous lisiez ce livre , vous trouveriez , mon aimable
amie , qu'il était difficile de vous en donner une idée
juste ; l'ouvrage n'a pas de plan , et moi qui ne suis
point auteur , je ne vous donne que du désordre .
Il faudra que votre amitié montre cette indulgence
sur laquelle j'ai compté en vous écrivant .
Cet ouvrage en trois volumes fatiguerait la mémoire
la mieux exercée . On y trouve de tout dans
( 172 )
le genre romanesque. Il y a cependant l'histoire
d'une reine d'Angleterre nommée Elburge. Beau-
-coup de gens croiront la reconnaître , les allusions
plaisent en général , elles satisfont l'amour - propre
à peu de frais ; aussi le portrait sera-t-il saisi assez
généralement. Il faut convenir qu'il est fait avec esprit
, et qu'il y a de la ressemblance ; ce qui donne
lieu à des applications.
Encore un mot sur ce livre inexplicable . On y
trouve aussi des guerres , une révolution en Saxe .
Assurément cette mignature n'instruit pas ,
sommes des géans à qui l'on n'a rien à apprendre pour
la gloire , mais tout pour le bonheur .
Je vous embrasse et vous aime pour la vie.
ANNONCE S.
Euvres philosophiques de Condillac , contenant : Essai sur
Origine des connaissances humaines ; Traité des Systêmes ,
discours prononcé à l'académie française ; Trailé des Sensations
; Traité des Animaux ; Extrait raisonné du Traité des
Sensations , etc. Six gros volumes in - 18 . Prix , 9 liv. en
numéraire , ou 700 liv . en assignass , franc de port par la
poste.
Le Commerce et le Gouvernement , considérés relativement
Tun à l'autre ; par Condillac : deux volumes in - 18 . Prix ,
3 liv. en numéraire , ou 200 liv . en assignatst franc de port.
Sandfort et Merton , traduit de l'anglais par Berquin :
quatre volumes in- 18 , avec figures . Prix , 6 liv . en numéraire
, ou 400 liv . en assignats , franc de port .
Ces trois ouvrages se trouvent chez Dufart , imprimeurbraire
, rue Honoré , nº . 100 , près Saint-Roch . Le prix
indiqué
( 173 )
indiqué en numéraire demeurera toujours le même , mais
celui en assignats ne sera garanti que jusqu'à la fin de
nivôse , an 4°.
L'Annuaire de la République Française , pour l'an 4. ( ou
1796 , vieux style ) , contenant la description géographique
de chaque département , leurs productions , population et
distances , le tout d'après l'art . III de la constitution ; les
foires connues de tous les lieux de la République ; des
observations sur la constitution française , et autres renseignemens
intéressans par C. Thiebault , citoyen de
Nancy. 108 pages in - 18 , beau papier , impression soignée .
Prix , 5 liv . à Paris , et 6 liv . port franc pour les départemens
. Chez Chemin fils , libraire et directeur du Courier
de la librairie , rue du Marché-Neuf , vis- à - vis celle
de Notre-Dame .
Gouvernement des hommes libres , ou Constitution républicaine
; par Cherhal Mont-Réal : un volume in-8°. A Paris ,
à l'imprimerie de Francklin , rue du Sentier ; et chez Desenne
, libraire , au Palais -Egalité . L'an 4 .
Traité élémentaire de la Morale et du Bonheur , pour servir de
prologomene ou de suite à la collection des moralistes :
2 volumes in - 18 . A Paris , chez l'éditeur , P. F. Aubin ,
rue Neuve - des - Petits -Champs , près la rue Gaillon , nº . 12 ;
et chez E. J. Lejay , rue Neuve - des- Petits - Champs , près
celle de la Loi.
Florentin et Rosine , ou l'Orphelin des Vosges , histoire
véritable , traduite de l'allemand de Stilling ; avec figures
dessinées et gravées par Quéverdo : deux volumes in - 18.
A Paris , chez le Petit , libraire , quai des Augustins , nº . 32.
" Marianne el Charlotte , ou l'Apparence trompeuse . traduite
de l'allemand de S. F. Junger ; orné de figures : trois
volumes in- 18 . A Paris , chez le même .
Tome XX. N
( 174 )
NOUVELLES ÉTRANGERES .
LE
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 décembre 1795.
E général Favrat et le ministre d'état Buchott ont
pris possession des nouveaux états du roi de Prusse
en Pologne . Cependant les Russes n'ont point encore
évacué Varsovie ; ils n'en sortiront qu'au rer . du
mois prochain , et ils ont pour celui - ci imposé des
contributions qu'ils exigent avec beaucoup de rigueur.
Leurs exactions font gémir tous les habitans ,
auxquels il est probable qu'ils ne veulent laisser
aucun tegret. Cependant les Polonais se flattent que ,
malgré le partage qui vient de s'effectuer , Frédéric
Guillaume trouvera dans son intérêt des motifs assez
puissans , pour ménager les peuples de sa nouvelle
domination ; le cabinet de Berlin est trop clairvoyant
pour ne pas s'appercevoir que la Russie , en s'aggrandissant
chaque jour , deviendra tôt ou tard son
ennemi le plus redoutable , et que le plus sûr moyen
de se mettre en mesure contr'elle , est de se concilier
l'esprit des Polonais , qui n'oublieront jamais
l'état d'oppression dans lequel la Russie les a réduits .
Le général Suwaroff , avant son départ de Varsovie
, a fait rendre aux habitans de cette ville
les armes qu'il leur avait enlevées . On ne peut se dissimuler
que cette juste restitu on ne soit de nature
à causer quelques inquiétudes , quelques embarras
( 175 )
au roi de Prusse ; et si , comme tout porte à le croire,
c'est dans cette vue qu'on l'a faite , on doit la regarder
comme un indice de mésintelligence entre les
cours de Berlin et de Pétersbourg . Quoi qu'il en
soit , le général Favrat s'occupe à en prévenir les
effets . On dit qu'il fait venir seize bataillons d'infan
terie et dix escadrons de cavalerie. C'est plus qu'il
n'en faut sans doute pour éloigner des habitans de
Varsovie la tentation de faire usage des armes qui
leur ont été restituées , ou pour les briser entre leurs
mains s'ils osaient s'en servir.
Dans une autre partie de la Pologne , en Lithuanie,
le prince Repnin prend toutes les mesures , fait tous
les arrangemens qui peuvent assurer à Catherine la
tranquille possession de ce pays , et lui en faire recueillir
promptement tous les avan ages. Il s'est attaché
sur tout à lui procurer le plus grand nombre
possible de soldats , les projets peu déguisés de l'ambition
de cette princesse faisant dans ce moment du
recrutement de ses armées un de ses plus pressans
besoins . Il a divisé la population de la Lithuanie
en différentes classes qui doivent fournir un nombre
déterminé de troupes . Ainsi , il faudra que ces infortunés
Polonais concourent directement aux triomphes
de celle qui les a enchaînés ; qu'ils prodiguent .
leur sang pour étendre , pour affermir sa puissance ,
et conséquemment pour aggraver et perpétuer l'esclavage
de leur patrie ! Combien ils doivent se repentir
aujourd'hui de n'avoir pas fait plus d'efforts pour
se conserver indépendans ! ont redouté de se dépouiller
de quelques priviléges et de quelques vaines
distinctions , d'abandonner quelques parties du pro-
N 2
( 176 )
duit de leurs terres ; et tout ce dont ils n'ont pas
voulu faire le sacrifice pour servir la cause de la
liberté , leur est maintenant ravi avec violence pour
servir la cause du despotisme. Ils iront grossir , et
leurs trésors serviront à entretenir ces armées que
Catherine envoie vers les frontieres de la Perse , sous
prétexte de combattre un usurpateur , de rétablir
dans ses droits un prince persécuté , comme si l'on
pouvait supposer que sa politique suivra en Asie
d'autres principes qu'en Europe . Déja sans doute ils
font partie de cette armée de 87,000 hommes que
Suwaroff a , dit - on , reçu ordre de conduire contre
les Persans. Mais si l'on en croit les rapports les plus
récens , les succès de ce général ne seront pas aussi
faciles qu'il a pu l'imaginer . Les Persans sont réunis
au nombre de 120,000 , et beaucoup de Géorgiens
mécontens de leur gouvernement accroissent journellement
ce nombre.
Au surplus , Catherine pourrait bien trouver en
Europe une diversion à ses entreprises du côté de
l'Asie . On sait qu'elle a défendu l'entrée de ses
états à l'ambassadeur destiné à lui annoncer les fiançailles
du roi de Suede . Cette défense insultante a
tellement aigri l'aversion de ce jeune prince contre la
Russie , que cette aversion , malgré sa réserve naturelle ,
éclate au séul nomde l'impératrice . Quoiqu'il ait ditque
pour ne pas ajouter aux torrens de sang que l'époque
actuelle avait vu couler , il se bornerait à user de
représailles , en refusant l'entrée de ses états à l'ambassadeur
, que Cathe ... e pourrait lui envoyer pour
lui annoncer les couches de sa petite - fille , ne peut - on
pas présumer que s'il se présentait une occasion
1
( 177 )
d'exercer une vengeance plus sérieuse il ne la laisserait
pas échapper? Si quelques puissances de l'Europe
parvenaient à s'entendre sur leurs véritables intérêts
, il y a lieu de croire que cette occasion ne
serait pas éloignée .
De Francfort-sur- le - Mein , le 5 Janvier 1796 .
Le général Jourdan avait voulu , couvrir Trarbach ,
où se trouvaient les principaux magasins de son
armée , et avait piis à cet effet une position avanta,
geuse derriere la riviere de Zimmeren . Le 15 du mois
dernier , les ennemis attaquerent toute sa ligne , sans
pouvoir l'entamer. L'attaque fut renouvellée le 18
plus vivement, et fut générale . Les Français la repousserent
de tous les côtés , prirent trois pieces de canon
et firent 600 prisonniers . Dans le même tems , afin
'de leur couper la communication avec Coblentz , les
Autrichiens avaient tenté de passer le Rhin vis - à - vis
de Baccarach . Déja ils avaient pris terre sur la rive
gauche ; le général Kleber les repoussa et les obligea
de retourner dans leurs bateaux .
Postérieurement à ces événemens , les Autrichiens
se sont portés sur Trêves . Mais cette tentative inutile
leur a été extrêmement coûteuse . Une partie du corps
de Nauendorff a été taillée en pieces , et un bataillon
de Pellegrini presqu'entier a été fait prisonnier.
On n'a pas appris qu'il y ait eu depuis d'autres
affaires. Au surplus , l'armée de Pichegru s'étend
depuis Germersheim jusqu'à Hombourg ; celle de
Jourdan , depuis Coblentz jusqu'à Trêves , et l'une et
l'autre conservent des positions inexpugnables . Ce
N 3
( 178 )
n'est que par suite de l'armistice et pour prendre
leurs quartiers d'hiver , qu'elles ont abandonné des
postes plus avancés . Elles se renforcent journellement,
et il paraît qu'elles seront bientôt en état de reprendre
l'offensive , si la gloire et les intérêts de la République
Française l'exigent.
Toute la sévérité qu'on pourrait montrer envers un
pays conquis , est exercée aujourd'hui par l'Autriche
à l'égard des Palatins . Tel sera le sort de tous les
petits états qui ont si imprudemment embrassé la
cause et la protection de cette ambitieuse puissance .
ITALIE De Gênes , le 30 décembre.
Quelques soldats de l'armée d'Italie se sont portés
à des désordres que ne peut excuser l'ivresse de la
victoire . Le général en chef Scherer a donné à ces
excès qui ne flétrissent que les individus qui s'en
sont rendus coupables , et qui ne peuvent jetter
aucune ombre sur la gloire éclatante dont l'armée
d'Italie s'est couverte , la désapprobation la plus forte
et la plus formelle. Il a pris des mesures séveres pour
empêcher qu'à l'avenir les regles de la discipline ,
les lois de l'humanité , de la morale , et du droit des
gens , ne fussent plus ainsi violées , ou que les infractcurs
ne pussent échapper à la punition qu'ils auront
méritée. Il a fait en conséquence publier à la tête
de tous les corps de l'armée qu'il commande , une
proclamation qui a produit sur des Français l'effet
l'on devait en attendre . Nous insérerons dans le
prochain numéro , les traits de bravoure de nos freres
d'armes , dans la journée du 8 frimaire.
que
( 179 )
Cette journée du s frimaire , que tant d'actions
fortes et courageuses ont rendue si glorieuse pour
les Français , a répandu en Italie une inquiétude générale
. Toutes les puissances de cette partie de l'Europe
, qui n'ont pas eu la sagesse de se renfermer dans
une stricte neutralité, ou de faire du moins , à l'exemple
du grand-duc de Toscane , une paix séparée ,
voyant le Milanais presqu'ouvert aux Français , tremblent
pour elles -mêmes. Le roi de Sardaigne sur- tout,
dont les états peuvent être d'un jour à l'autre enfermés
entre deux armées ennemies , est dans les plus
vives alarmes. On n'est pas même éloigné de penser
qu'il songe à se retirer , par une paix séparée , d'une
coalition dans laquelle on prétend qu'il a été entraîné
malgré lui . Un passage d'une lettre qu'il a
écrite à ses troupes peut appuyer cette conjecture.
Imitons , dit ce prince , les exemples de nos peres ,
" et nous parviendrons à une paix sûre et honorable .
" Cette paix , ajoute- t- il , fait l'objet ardent de mes
vaux , qui ne tendent qu'à la tranquillité et au
bonheur de mon peuple chéri . D'ailleurs , aux
fléaux inséparables de la guerre se joignent d'autres
Aéaux particuliers à ses états . Dans ce moment le
Piémont est en proie à des maladies qui y répandent
la consternation . Mais la cour de Vienne ne néglige
rien pour retenir Victor Amédée dans ses
intérêts et pour ranimer sa confiance . Elle promet des
renforts puissans . Mais pour exécuter une partie de
ses promesses , elle est obligée de rendre ses troupes
parjures. Elle a , dit - on , destiné pour le Milanais
celles qui , faites prisonnieres dans les Pays - Bas par
les Français , avaient juré de ne point porter les
NA
( 180 )
armes contre eux , et n'avaient obtenu leur liberté
qu'à cette condition . Ainsi , l'ambitieuse Autriche
se joue des conventions les plus sacrées ! Mais les
Français ne laisseront pas impunie cette violation de
la foi des sermens .
Les affaires générales de l'Italie et la situation particuliere
des états du pape excitent à Rome une trèsgrande
fermentation . Le gouvernement en est alarmé.
Cependant on mande de Venise qu'il continue de
faire exécuter à la rigueur les lois qui défendent aux
passagers français de séjourner dans les villes de l'état
ecclésiastique , et que le nonce Scotti a visité et
traité tous les membres du corps diplomatique qui
se trouvent dans cette ville , à l'exception du ministre
de France .
ANGLETERRE . De Londres , le 30 décembre.
Le mécontentement du peuple est toujours au même
degré . Les dépenses excessives d'une guerre sans justice
, sans gloire et sans utilité ; la cherté de toutes
les denrées ; la rareté de plusieurs objets de subsistance
; la stagnation des manufactures , privées de bras
et de capitaux ; l'état languissant de la navigation
interieure et extérieure ; en un mot , la diminution
très-sensible de tous les moyens de richesse territoriale
et industrielle , et l'accroissement de la misere
dans les classes inférieures : telles sont les causes véritables
et toujours subsistantes des murmures qui s'élevent
par - tout contre le gouvernement et de la fermentation
sourde qui le menace .
Mais ces causes si puissantes , si universelles , d'an(
181 )
xiétés , d'indignation et de ruine , est- ce par de misérables
réglemens , ouvrages de la colere et de l'effroi
du ministere , qu'on les fera cesser ? Est- ce en empêchant
les citoyens de se rassembler , d'écrire et de
parler , qu'on leur rendra la paix qu'ils réclament ,
les objets de subsistance dont ils sont dépourvus ,
et les moyens de travail qu'on leur a enlevés ? Est - ce
par des lois oppressives qu'on espere étouffer le sentiment
de résistance à l'oppression , provoqué depuis
si long- tems par tant de fausses et d'injustes mesures ?
Certes , notre ministere , qui dans tout le cours de
cette guerre a donné de si fréquentes preuves d'irréflexion
et d'incapacité , a bien pu concevoir cette espé-
'rance . Il a cru que les Anglais étaient assez touchés de
l'autorité des anciens exemples , pour permettre à leur
roi George III de les tyranniser à la manicre constitutionnelle
de Richard II , d'Elisabeth et de Charles II.
Aussi a- t- il introduit dans ses nouveaux bills les expressions
et les clauses des statuts faits sous ces regnes;
et lorsque le parti de l'opposition dans les deux
chambres s'est élevé avec tant de hauteur et de force
contre la tyrannie des nouveaux bills , on a entendu
les ministres répondre tranquillement : « Ce n'est
pas nous qui disons cela ; c'est Richard II , c'est
Elisabeth , c'est Charles II. Ce sont des monarques
dont tout bon Anglais doit respecter la mémoire , et
dont vous connaissez tous l'extrême tendresse pour
les libertés du peuple . " On serait surpris d'un tel
langage et d'une telle conduite , si l'on ne savait , par
l'expérience de tous les tems , que l'aveuglement de
ceux qui gouvernent s'accroît toujours à mesure qu'ils
s'avancent vers leur ruine .
( 182 )
Aussi , malgré les bills qui défendent de se rassembler
, d'écrire et de parler , on se rassemble , on
écrit et l'on parle comme auparavant , Le nombre
des pamphlets contre le gouvernement est très - considérable
; on les distribue encore avec plus de zele ;
on le lit avec plus d'avidité . Le ministere , de son
côté , cherche à se défendre par les mêmes moyens.
Mais jusqu'ici il n'a été heureux ni dans le choix
des armes , ni dans celui des défenseurs . Il vient
même d'être compromis dans l'opinion publique
d'une maniere assez grave par le zele imprudent d'un
de ses employés.
M. Reeves , magistrat de Londres , dont on connaît
le dévouement au ministere , a publié depuis peu
un écrit intitulé : Pensées sur le Gouvernement . « Il y
9 compare l'Angleterre à un grand arbre dont la
» monarchie est le tronc , et dont les deux chambres
» sont les branches . Ces branches , ajoute-t-il, ne tirent
» leur origine et leur nourriture que du tronc ; elles ne
" sont qu'un ornement , et peuvent être élaguées sans
" que l'arbre cesse d'être un arbre . » On imagine
aisément la rumeur qu'a excité cette phrase dans la
chambre des communes , lorsque l'un des membres
en a fait lecture , en dénonçant l'écrit comme un
libelle attentatoire au privilege de la chambre , et
par conséquent aux principes de la constitution.
MM. Fox , Shéridan , Grey , Erskine ont montré
le ministre caché sous le masque du libelliste ,, et
ont demandé que le procureur - général fûnt chargé par
la chambre de faire son devoir , et de poursuivre
l'auteur de cet écrit. On en a fait une lecture complette
; et malgré l'apologie de M. Reeves et de son
( 183 )
pamphlet faite par les deux ministres Pitt etWindham,
la chambre a arrêté qu'il serait informé contre l'auteur
des Pensées sur le Gouvernement.
Tandis que le ministere cherche ainsi , par des
moyens d'une obscure séduction , à rallier à lui tous
les hommes qui , par leur fortune et leur considé
ration personnelle , peuvent agir sur des centres par
tiels d'opinion , les chefs de l'opposition , qui deviennent
chaque jour davantage les chefs du parti
populaire s'adressent hautement à l'opinion
universelle du peuple . Ils lui dénoncent sans
cesse les sourdes manoeuvres et les audacieuses
•
attaques d'un ministere , qui prétend sauver
son pouvoir et l'honneur de son amour- propre ,
aux dépens de la tranquillité de l'Europe , de la
liberté , de la paix , et de la prospérité nationale.
Leurs voix éloquentes se font entendre des
bords de la Tamise jusqu'aux isles Orcades , et aux
côtes de Dunnagal ; et tout l'empire britannique
retentit encore de ces paroles mémorables de Fox.
et de Sheridan , prononcées dans la chambte des
communes les 30 novembre et 3 de ce mois.
Si le peuple me consultait , a dit Charles Fox
avant l'adoption des bills , je lui conseillerais de
faire des adresses , des pétitions , des représentations
; enfin , de prendre tous les moyens légaux
et constitutionnels pour les empêcher de passer.
Mais si le peuple échouait ; et qu'affligé , inquiet ,
il me consultât encore , je n'hésiterais pas à lui
dire : La résistance à l'oppression n'est plus une qui:stion
de morale ou de devoir. Je n'y vois qu'une ques
tion de prudence , uniquement dépendante de vos forces.
( 184 )
Ce généreux langage est celui de nos ancêtres , et le
résultat des principes de la glorieuse révolution qui
a toujours réglé et réglera toujours ma cenduite . "
Sheridan s'est levé . Non , a - t-il dit , il ne faut
pas que le peuple Anglais soit foulé aux pieds par
un Robespierre ... Oui , la ressemblance est trop frappante
pour qu'on s'y méprenne . Pour maintenir son
autorité , Robespierre tenait continuellement le
peuple en alarmes sur des complots et des conspirations
imaginaires qui lui servaient à river les fers de
la nation. Robespierre n'osait point aller voir le maire
de Paris , sans être accompagné de ses gardes . Robespierre
, sous prétexte d'assurer la constitution , subjuguait
la nation par ses exécutions militaires . Mais ce
tyran n'a pu suivre long- tems ce systême avec impunité.
Tout un peuple ne pouvait long- tems endurer
un joug si détestable , imposé par une main si indigne .
La déclaration de M. Fox doit être le sentiment
de tout véritable Anglais . "
q
19
On pense bien que M. Pitt n'a pas entendu tranuillement
de telles paroles . Il s'est levé avec un
air de trouble et de colere , dont toute la chambr
e a été frappée , et il a parlé d'un ton d'émotion
qui ne lui est pas ordinaire . M. Fox avait fait une
sor te d'appel au peuple . M. Pitt lui a répondu par un
appel à ce qu'il nomme les amis de la constitution , c'est- àdir
e , aux amis du ministere. Après une apostrophe à
sa patrie et à ses collégues : " J'ai cette confiance ,
a clit M. Pitt , qu'il reste aux lois anglaises assez de
po Ivoir pour déjouer toutes les manoeuvres , et pour
nir la trahison par- tout où elle se trouvera . Si
cet to puissance salutaire venait malheureusement à
pu
( 185 )
leur manquer , j'appelle tous les amis de la constitution
sous sa banniere , qui doit être leur point de
ralliement ; et là sur le champ de bataille , nous combattrons
pour ce que nous avons de plus cher ; ils
entendront ma voix les encourager à montrer autant
de vigueur pour une bonne cause que des hommes
désespérés en montrent pour une mauvaise . " ,
C'est ainsi que parle de son dévouement , de son
respect pour la constitution , un ministre qui depuis
quatre ans ne cesse d'en attaquer les principes , et qui
l'imprudence de l'exposer aux hasards d'une
a
guerre de révolution.
" On attaque, réplique Charles Fox, ma doctrine sur
la résistance à l'oppression . C'est une jouissance pour
moi de me l'entendre reprocher ; c'est la consolation
, c'est le prix de toutes mes peines pour défendre
la liberté . Qu'il est honorable en effet ce
crime que m'ont enseigné Sidney , Locke et Chatam !
qu'il est beau d'être les complices de pareils hommes !
Mânes sacrés que j'atteste ! les pures lumieres qui
vous ont éclairés ne s'éteindront pas plus dans mon
esprit que le feu divin dont vous brûlâtes pour la
liberté ne s'éteindra dans mon coeur ! Certes , elle
est légale et constitutionnelle cette doctrine de résistance
à l'oppression , toutes les fois qu'on veut exécuter
des mesures qui vont directement contre le voeu bien
prononcé de la majorité du peuple......
99
En conséquence de cette déclaration solemnelle :
et pour donner à l'opinion publique les moyens de
former un systême régulier de résistance à des bills
qui menacent la liberté publique et la sûreté individuelle
, il s'est tenu le 19 de ce mois , à la tavernę
de la Couronne et de l'Ancre , une assemblée extraor(
186 )
1
dinaire, présidée par M. Erskine , où , sur la motion
de M. Fox , appuyée par le duc de Bedfort , il a été
arrêté , à l'unanimité , qu'il y aurait , sans délai , uneassociation
dont l'objet serait :
1º. D'obtenir le rapport des actes relatifs aux assem
blées populaires et à la liberté de la presse ;
1º. De rendre au peuple anglais la plénitude des
avantages que lui assuraient le bill des droits et les
principes de la constitution .
Il a été arrêté en outre , à l'unanimité , qu'il serait
établi un comité pour proposer les moyens de mettre
à exécution la résolution ci - dessus , de former un
mode d'association , et le faire adopter par tous
leurs amis.
C'est an milieu de tous ces murmures contre le
ministre , et de tous ces plans de résistance à ses
actes arbitraires , que M. Pitt a présenté le 7 de ce
mois à la chambre des communes l'état des dépenses
pour l'année courante , état le plus considérable
qu'on ait jamais présenté en Angleterre pour la dépense
d'une année . Il se monte à 27,485,000 liv. sterl.
Pour subvenir à cette dépense , le ministre a
fait un nouvel emprunt de 18,000,000 sterling , dont.
la négociation était conclue d'avance. L'intérêt de
l'emprunt est de 4 liv. 16 s . 6 d. pour 100. Il a
ensuite proposé pour 1,123,000 sterlings de nouvelles
taxes , destinées à payer cet intérêt. Quelque prétention
qu'il ait montrée à détourner ces taxes de la
classe pauvre et industrieuse , il est impossible que des
droits établis sur les chevaux employés à l'agriculture
et au commerce ; des droits sur le sel ; de nouveaux
droits sur les taxes déja établies , etc. , n'atteignent
( 187 )
pas toutes les classes de la société , et qu'on n'en
souffre d'autant plus qu'on a perdu par 3 années de
guerre , plus de moyens de les payer. Le déficit sur
les produits de l'année derniere a été de plus de
millions et demi sterling. On peut juger de ce qu'il
sera cette année , si nous ne nous hâtons de travailler
au rétablissement de la paix , en écartant tous
les obstacles que la vanité , l'envie et l'ambition
de quelques individus voudraient opposer à l'intérêt
de la nation , et au vou très - prononcé de l'opinion
publique .
Quant à la France , c'est sur la valeur de ses troupes
non sur l'incertitude des négociations , qu'elle doit
raisonnablement fonder ses espérances de paix . Elle
doit être bien sûre que la coalition , qui la déteste
et la craint , ne lui accordera que ce qu'elle n'aura
ni le pouvoir actuel , ni même l'espérance de lui
refuser. Cela est vrai , plus particulierement encore
de l'Autriche ; car , comme disait le grand Frédéric ,
pour qu'une négociation de paix réussisse avec les Autrichiens
, il faut auparavant les avoir bien battus ; et les
derniers événemens arrivés sur le Rhin les autorisent
sans doute à croire , malgré tous leurs revers
précédens , qu'ils n'ont pas encore été assez bien
battus.
#
Pour nous , ce ne sont pas des visions politiques
qui nous délivreront de la guerre . Il y aurait certes
trop de folie à prétendre dicter des lois , sous prétexte
de négocier la paix ; à croire gagner , par des
conversations diplomatiques , ce qu'on n'a pu obtenir
par des succès militaires , à vouloir triompher par
ses ministres , quand on a succombé par ses soldats .
( 188 )
Ce serait , par exemple , une plaisanterie trop forte .
pour des ministres aussi gravés que les nôtres ,
d'exiger que la maison d'Orange soit rétablie dans
les Provinces - Unies , la maison d'Autriche dans les
Pays-Bas , le roi de Sardaigne dans la Savoie . Ce
serait une dérision trop puérile de demander sérieusement
à la France et à la Hollande , comme conditions
honorables de paix , suivant l'expression de
nos ministres , la propriété de la Corse , de la Martinique
, du cap Saint - Nicolas , du cap de Bonne .
Espérance ; et on ne pourrait , sans un extrême ridicule
, parler d'indemnités à la France et à la Hollande
pour les frais de la guerré que nous leur avons
faite , guerre , de notre part , si déplorable , si honteuse
, et par l'injustice de son origine , et par la
perfidie de l'exécution .
L'une ou l'aurre de ces extravagantes prétentions
annoncerait trop clairement que nos ministres se
moquent de nous , en nous promettant la paix . Ge
serait nous dire que leur véritable intention est de
parler au gouvernement de France une langue qu'il
ne peut entendre , ou dont il ne tiendra qu'à lui de
se croire offensé.
Au reste , nous verrons dans peu quel sera le résultat
de tous ces mouvements du conseil à Whitehall ; de
toutes ces conférences de ministres neutres ; de toutes
ces allées et venues d'ambassadeurs et de courriers .
Nous verrons par quels moyens nos ministres veulent
enfin sortir de la mauvaise route où ils sont entrés . Il
est fort douteux néanmoins qu'on leur laisse le tems
de les choisir , vu l'extrême mécontentement du
peuple et l'irritation générale des esprits .
M. Pitt
1
( 189 )
M. Pitt en a eu ces jours dernièrs une nouvelle
preuve . Il traversait à cheval vers une heure après
midi , le parc de Saint-James , accompagné de l'orateur
de la chambre des communes . Une foule de
peuple rassemblée dans le parc , ' parce qu'on croyait
que le roi devait aller au parlement donner son con◄
sentement aux deux derniers bills , entoura le ministre
, et un particulier voulut même prendre la bride
de son cheval . Mais M. Pitt piqua des deux , et fut
poursuivi jusqu'à sa maison par la foule qui le couvrait
de boue.
Ces gaîtés populaires pourraient guérir un homme
ordinaire de la manie de gouverner le peuple malgré
lui . Mais le véritable homme d'état ne se rébute pas
si facilement. La conscience de la haine publique ,
les dégoûts de l'amour-propre , les périls même de
la vie ne sont rien auprès du plaisir qu'il y a à se
mêler des affaires d'autrui sans en être prié ; à s'occuper
de tout pour tout brouiller ; à tracasser de
près et de loin pour être un peu connu ; à bouleverser
les états pour gagner quelqu'argent ou quelque
pouces de terrein ; à tromper , piller et exterminer
les hommes pour faire quelque chose . On sent bien
qu'un homme d'état serait indigne de sa sublime vocation
, si dans une carriere si remplie de gloine et de
bonheur , il pouvait être découragé par quelques
misérables impressions d'amour-propre ou de péril
passager.
Une commission composée du lord chancelier, de
l'archevêque de Cantorbery , du duc de Portland et ,
du comte de Mansfield , vient de donner le consentement
royal aux deux bills sur les assemblées sédi-
Tome XX.
( 190 )
tieuses , et sur les moyens de garantir la personne
du roi . Malgré tous ces moyens de garantie établis
par le bill , le roi , sur qui les dernieres insultes du
peuple ont fait la plus vive impression , n'a pas cru
prudent d'aller lui -même donner le earactere de lois
à deux bills si fortement impopulaires , malgré les
amendemens auxquels ils ont été soumis . A en juger
en effet par l'accident arrivé ce jour- là à M. Pitt ,
on pouvait craindre que la foule qui s'était rassemblée
sur le passage du roi , ne se portât à de nouveaux
outrages de parole ou de fait contre sa personne.
Quant aux nouvelles lois , on doute qu'elles soient
mises rigoureusement à exécution sans donner lieu à
une résistance qui pourrait devenir très -funeste au
gouvernement. Les sociétés populaires se multiplient
chaque jour , et discutent avec la même liberté sur
les affaires intérieures et les matieres de la politique
générale . Mais comme la loi défend de s'assembler au
nombre de plus de 50 dans un seul lieu , la plupart
d'entr'elles ont arrêté que chacune ne serait que de
49 membres ; on peut juger par ce seul trait de la
disposition des esprits et de la situation des choses .
RÉPUBLIQUE FRANÇAI‚S E.
CORPS LÉGISLATIF.
Séances des deux Conseils du 15 au 25 nivôse .
Nous l'avons déja dit , et nous le répéterons sans
doute encore , un bien immense doit résulter pour
la République et pour tous les citoyens du succès.
( 191. ).
de l'emprunt forcé ; mais le succès de l'emprunt forcé
dépend beaucoup de la promptitude de son recouvrement.
Le Directoire exécutif sent bien cette vérité
, qui ne peut être contestée que par ceux dont
les coupables voeux tendraient à ce qu'elle fût méconnue
; il a fait un message pour dénoncer au Corps
législatif les obstacles qu'opposent à cette grande
opération ceux-là même qui ont trouvé dans les crises
de la révolution des moyens de fortunes subites et
colossales . Pendant que le citoyen qui doit payer
peu , parce qu'il a peu , s'empresse d'apporter son
tribut à la patrie , l'opulence cupide et imprévoyante
s'agite pour ne pas lui payer sa dette ; la malveillance
, qui spécule sur les désordres et les malheurs
publics , répand ses calomnieuses exagérations sur
les erreurs que la confection hâtive des rôles a pu
faire commettre dans la répartition . Le Directoire a
proposé des mesures capables par leur sévérité de
déjouer et de punir toutes ces ruses et tous ces efforts ,
qui sont bien criminels puisqu'ils pourraient être si
funestes . Le Corps législatif les a adoptées ; les voici
telles qu'elles sont rédigées dans la loi .
1º. Tout imposable à l'emprunt forcé qui n'aura ·
pas payé le premier tiers de sa cotte au 30 nivôse ,
sera contraint pour la totalité de ladite cotte.
2º. Celui qui n'aura pas payé les deux tiers au 15
pluviôse prochain , sera contraint pour les de
restans .
tiers
39. Les contraintes seront décernées par les administrateurs
de départemens , dans les 24 heures ; et
sans autre formalité , il sera procédé à la saisie et
vente des meubles et effets des refusans .
( 192 )
On ne doit pas dissimuler cependant que le tems
n'a pas permis de chercher et de choisir les meilleurs
modes de répartition de l'emprunt forcé . Plus d'une
réclamation légitime a pu se faire à cet égard . Quelques
citoyens avaient pensé qu'ils devaient réclamer
auprès du Corps législatif , et ils se sont présentés à
la barre du conseil des Cinq - cents ; mais à peine
avaient- ils dit quelques mots qui désignaient pour
quel sujet ils y étaient venus , qu'un grand nombre
de voix se sont écriées à- la - fois : Cela regarde le Directoire
exécutif; et cette observation a suffi pour leur
ôter la parole . C'est en effet au Directoire que les
réclamations de ce genre doivent s'adresser ; il a du
s'occuper sans doute des moyens propres à lui faire
bien juger de leur vérité et à la reconnaître . Il faut
que toute la force nationale garantisse la plus
prompte et la plus entiere soumission à la loi ; mais
pour que la force ne puisse pas avoir l'air d'une violence
, il faut que la justice préside à toutes les
applications de la loi . On doit présumer que l'autorité
n'aura pas besoin de se montrer dans toute sa
rigueur pour assurer l'acquittement de l'emprunt
forcé . Plusieurs administrations de département ,
pour rendre grace aux législateurs de la France
d'avoir décrété cette grande et salutaire mesure , leur
ont fait part de l'empressement que toutes les classes
de citoyens mettent à y concourir.
Le Directoire exécutif a été autorisé à faire , dans
l'uniforme national , les réformes économiques qu'il
avait proposées ; mais la loi qui lui donne cette autorisation
stipule expressément qu'aucune des réformes
ne pourra rendre moins distinctes sur les vêtemens des
( 193 )
soldats républicains les trois couleurs devent natio
nales ; ces couleurs ont été le signe de ralliement ,
de la liberté et de la victoire ; il faut que le soldat
en se voyant couvert , se rappelle sans cesse sa gloire
et son devoir.
1
En attendant qu'il pût être´statué sur le régime
hypothécaire , il importait de donner aux acquéreurs
d'immeubles la faculté de purger d'hypotheque leurs
contrats d'acquisition . Une loi a été rendue à cet
égard : elle est rédigée en plusieurs articles trèsdétaillés
; l'esprit qui les a dictés répond parfaitement
à l'intérêt qui rendait la loi nécessaire ; le
gage de l'hypotheque est garanti en même- tems que
Pacquéreur est délivré de ses entraves : les actions
intentées par les corps administratifs étaient poursuivies
autrefois par les procureurs - généraux- syndics.
des départemens , à la diligence des procureurssyndics
des districts ; le Corps législatif , d'après
un message du Directoire exécutif , a décidé que
ces poursuites se feraient désormais par les commissaires
du Directoire près les administrations muni
cipales , et au nom de la République.
C'est Boudin qui a fait mettre ces mots : Au nom de la
République , à la place de ceux-ci proposés par Boissyd'Anglas
dans la premiere rédaction de la résolu
tion , au nom des commissaires près les départemens IL
est bien essentiel de rappeller ainsi , par les énoncés
de toutes les lois et de tous les actes du gouvernement
, cette unité qui fait le caractere et la
force de la République Française .
Les officiers de santé et les membres du consei
de santé n'avaient pas été compris dans la loi da
1
Q 3
( 194 )
28 fructidor dernier , qui accorde un supplément
de 8 liv . par mois en numéraire aux officiers de terre
et de mer ; cette exception était un oubli qu'il fallait
réparer , et cette réparation , trop juste , a été le
sujet d'une loi qui n'a pas trouvé de contradicteur.
Pendant que le Corps législatif décrete de grandes
mesures qui doivent porter de nouveaux fonds au
trésor de l'état , il s'occupe de l'enrichir encore par
de continuelles économies ; il a pensé que dans un
moment où les frais d'impression sont immenses , il
devait les supprimer pour les résolutions qui n'auraient
pas une grande importance ; en conséquence ,
toutes les résolutions seront désormais terminées par
ces mots : La présente résolution serà ou ne sera pas imprimée.
Le Corps législatif a ordonné que l'anniversaire de
la mort de Louis XVI serait célébrée dans toute l'étendue
de la République . Voici les dispositions de
la loi qu'il a rendue à ce sujet :
1º. Le Directoire exécutif est chargé , conformément
à la loi du 18 floréal de l'an 3º . , de faire célébrer
le 1er. pluviôse prochain , jour qui répond au
21 janvier ancien style , une fête par toutes les communes
de la République et par les armées de terre
et de mer. 2° . Le 1er . pluviôse , à midi , dans chacun
des conseils , le président prononcera un discours et
recevra le serment que chaque membre fera individuellemeut
de haine à la royauté et d'amour pour
la République .
-
Thibaudeau a combattu la proposition du serment.
Pourquoi des sermens , a- t - il dit ? les Républicains
ont-ils besoin d'en faire pour défendre la
( 195 )
République ? Ils sont inutiles pour garantir la foi
de ceux qui ne le sont pas . Reportez vos yeux sur
les premieres années de la révolution . Que de sermens
que de parjures ! Il ne faut pas mettre les
hommes entre leur conscience et les signes extérieurs
qui trop, souvent sont menteurs. Le Peuple Français
a accepté la constitution républicaine ; cela nous
suffit pour y mourir fideles , et pour nous assurer
que la République est impérissable . Avons - nous
donc douté de sa stabilité ? avons - nous douté de
nous - mêmes ? Le serment que vous demandez semblerait
le faire croire , et il ne faut pas que l'on croie
ce qui n'a jamais été , ce qui ne sera jamais dans vos
coeurs .
Ce n'est point , lui a répondu Lehardy , pour
garantir ma foi et celle de mes collegues que je
demande le serment . Je pense comme Thibaudeau
que ce serait là une bien mauvaise garantie , si elle
était nécessaire ; mais le serment est une explosion
des sentimens intérieurs de l'homme ; c'est le seul
moyen qu'il ait de les manifester jusqu'à ce qu'il
ait pu les prouver , je veux que les représentans de
la France se donnent dans une pareille manifestation
un gage d'amour et d'union ; la nation y verra un
nouveau gage de gloire et de bonheur.
Ce sont là les raisons qui ont determiné la prestation
du serment individuel ; il est doux de penser
qu'il sera prononcé dans les mêmes sentimens qui
l'ont fait adopter . Pourquoi le Corps législatif se
serait- il rendu aux raisons de Lehardy , si la grande
majorité de ses membres n'étaient pénétrés des sentimens
qui les lui ont inspirées .
0 4
( 196 )
Le Corps législatif , en faisant un jour de fête de
l'anniversaire de la mort de Louis XVI , n'a pas prétendu
que la mort même d'un roi pât- être un grand
sujet de joie pour des hommes libres ; il a entendu
rendre hommage à la République , de la victoire
qu'elle a remportée sur le préjugé , qui mettait les
crimes d'un seul homme au- dessus de toutes les
Iris.
Le Corps législatif a pensé que la demande faite
par le Directoire exécutif de 3 millions en numéraire
métallique , pour le ministre de la police générale
, et de 20 millions , même valeur , pour celui de
l'intérieur , n'était pas assez motivée par l'apperçu
des dépenses auxquelles ces fonds sont applicables ;
il n'a voulu accorder provisoirement qu'un million
pour le ministre de la police , et cinq pour celui
de l'intérieur .
Plusieurs assemblées primaires et communales
parmi lesquelles on remarque celle des cantons de
Saint-Dié , de Lectoure , du département de l'Arriege ,
ont fait des actes inconstitutionnels ; une violence
qui était loin d'être républicaine les a poussés à ces
violations du pacte social. Le Corps législatif a cassé
tous les actes qui étaient les résultats de ces excès
punissables . Mais en annullant les nominations des
fonctionnaires publics , il a ordonné que tout ce
qu'ils auraient pu faire dans l'exercice de leur magistrature
momentanée serait maintenu , pourvu que
les formes légales eussent été respectées . Mais les
formes légales n'ont- elles pas pu être respectées
pour couvrir la violation de la justice dans le fond ?
Les magistrats que la loi a destitués ont-ils pu porter
( 197 ) .
dans leurs fonctions un esprit et des sentimens étran
gers
à ceux dont l'influence criminelle les avait
créés ? C'est ce qui est difficile à croire ; et voilà
pourtant ce que la loi suppose .
Il était impossible que le Corps législatif ne s'occupât
point du sort des propriétaires , dont les plus
riches ont été réduits presqu'à la mendicité par le
décroissement progressif et rapide de la valeur des
assignats .
Nous avons déja annoncé le rapport que Beffroi
avait fait au nom de la commission chargée d'examiner
la proposition du résiliement des baux de
toute espece ; la commission avait pensé que cette
proposition devait être rejettée . Mailhe s'est élevé
contre cet avis . Villers et Vilars ont voté pour le
respect et l'inviolabilité de toutes les transactions .
Entre ces opinions opposées , Goupilleau ( de Montaigu
et Boudin en ont présenté un intermédiaire
en quelque sorte comme celle de la commission . Ils
ont proposé , en faveur des fermiers , de respecter les
baux ; et en faveur des propriétaires , de leur accorder
des indemnités . Toute cette question relative aux
baux , nous devons le dire , nous a paru présentée et
discutée avec bien peu de précision . Ceux - là ont
bien mal compris les droits des propriétaires , ils ont
bien mal entendu leurs intérêts qui , pour les faire
indemniser , ont demandé le aésiliement des baux .
Ce n'est pas le résiliement des baux , mais leur exécution
qu'il fallait demander en faveur des propriétaires
; tel fermier qui par une transaction , passée
en 87 ou 88 , s'est engagé à donner cent mille livres
à són propriétaire ; enfin , délivrant aujourd'hui la
1
( 198 )
même valeur nominale en assignats , re lui donne pas
réellement la centieme partie de cette somme. Le
bail n'est donc pas exécuté , et il doit l'être , à moins
que les législateurs ne voulussent prêter la force des
lois à leur violation et à celle des contrats . La nation
en ne recevant aujourd'hui elle -même les assignats
qu'à 99 pour 100 de perte , a marqué comment les
fermiers doivent payer les propriétaires. La mesure
établie pour les intérêts publics doit être appliquée
aussi aux intérêts particuliers . Il ne doit pas y
avoir
deux regles puisqu'il n'y a pas deux justices . Le
conseil des Cinq- cents , après avoir rejetté la proposition
du resiliement , a renvoyé à la commission
l'examen de toutes les propositions qui ont été faites
dans le cours de la discussion sur les moyens dim .
demniser les propriétaires.
a
La commission , chargée d'examiner le message
du Directoire exécutif , qui demande le rapport de
la loi du 3 brumaire sur l'organisation de la marinę ,
a proposé de passer à l'ordre du jour sur cette demande
; et déja le président commençait à mettre
aux voix cette proposition , lorsque Rouhier en
obtenu l'ajournement. La décision que vous allez
prendre à cet égard , a- t - il dit , est d'une grande
importance pour la Ré ublique ; car il s'agit de
décider si vous aurez une marine , ou si vous serez
sans aucun moyen d'en avoir. Je vois dans la commission
, qui vous propose l'ordre du jour sur le
message du Directoire , les mêmes membres du
comité qui a fait adopter la loi du 3 brumaire à la
Convention . Ont- ils été indépendans de cet amour
exclusif qu'ont tous les hommes pour leur propre
( 199 )
1
ouvrage , dans l'examen que vous leur avez confié ?
Voilà ce que je ne veux pas ignorer , et ce qu'une
décision approfondie peut seule m'apprendre .
Il s'agit seulement d'une chose , a dit Ferment ,
c'est de savoir si dans l'organisation de la marine
on séparera la plume de l'épée , et si le commissaireordonnateur
sera militaire , au desir du Directoire ,
ou civil comme le demande la commission . Quant
à moi , je pense que tout ce qui est du ressort de
la plume doit être confié à un administrateur , et
tout ce qui concerne l'épée à un militaire . Ces mots ,
d'un ancien usage , plume et épée , expriment plus
un préjugé que des idées ; et de pareils mots ne
peuvent pas servir de bâse à une opinion raisonnable
. Pour déterminer à quel genre de fonctions
un homme est le plus propre , il faut observer dans
les habitudes où sa profession le fait vivre , dans
les études qu'il a dû faire pour l'exercer , quel genre
d'esprit et de caractere il a dû se former. Croit- on
que ce mot la plume , désigne mieux le talent d'un
intendant des ports , que celui d'un militaire , comme
Bougainville , par exemple . Nous reviendrons sur
ces idées , et nous en ferons l'application lorsque
le message du Directoire sera concurremment discuté
avec l'avis de la commission , qui veut l'écarter
par l'ordre du jour , heurement ajourné .
Tous les habitans de la Vendée ne sont pas entrés
dans cette croisade religieuse et royale , qui depuis trois
années fait couler tant de sang , et a ravagé une des
plus belles parties de la France . Il en est un grand
nombre qui sont restés fideles à la République ; mais
échappés à la destruction qui a ruiné leurs propriétës
( 200 )
ils errent en proie au besoin . La patrie devait le
recueillir. Le Corps législatif a décrété qu'un secours
journalier d'une livre de froment leur serait accordé.
Ce secours est modique sans doute , mais la nation
doit être bienfaisante avec économie , pour que sa
bienfaisance puisse s'étendre à tous ceux qui ont des
droits à la réclamer . Doulcet a demandé que des
secours fussent aussi accordés aux réfiés du département
du Calvados ; ils y ont les mêmes droits.
que les réfugiés des départemens de la Vendée ; dans
le Calvados , comme dans la Vendée , on a saccagé ,
brûlé les propriétés au nom du respect pour la propriété
; on a massacré les hommes au nom de l'humanité
; au nom d'un Dieu mort sur la croix . pour le
salut du monde , on a crucifié des femmes , des enfans
, parce que des époux et des peres étaient républicains
toutes ces exécutions catholiques se sont
faites de par le roi ; ce qui prouve beaucoup en faveur
des rois et des prêtres . Cependant , à la demande faite
par Doulcet , un membre , dont nous ignorons le
nom , s'est écrié qu'avant de décréter tant de secours ,
il faudrait avoir sous les yeux le compte des dépenses
de la nation , pour savoir si elle peut tout
donner. Celui qui en doute , lui a répondu Doulcet ,
voudrait faire douter des ressources de la nation.
Qui , a ajouté Mathieu , il serait tout aussi raisonnable
de demander un pareil compte au moment où nos soldats
sortans couverts de blessures d'une bataille livrée
pour la République , et de leur fermer , en attendant
qu'il fût rendu , les portes des hôpitaux .
On a renvoyé à une commission la proposition
d'autoriser le Directoire exécutif à établir des auto(
201 )
1
itės militaires dans les départemens où la constitution
n'a pas pu être acceptée , parce qu'elle n'a pu
y être présentée , pour s'assurer les biens confisqués
des émigrés , mais restés encore entre les mains de
leurs peres et meres ; la République les avait placés
sous le séquestre.
On avait senti ensuite que ce séquestre , qui interdit
aux peres et meres la libre disposition même
de ce qui leur appartenait exclusivement , était une
mesure , si -non injuste , au moins violente et dure .
Par une loi du 9 floréal , la Convention nationale
voulut concilier les intérêts des peres et meres des
émigrés et ceux de la République ; elle décréta que
la République entrerait en possession de tout ce qui
devait revenir aux émigrés , et que les peres et meres
rentreraient dans la libre jouissance de ce qui était
à eux , et non à leurs enfans .
Cette loi , qui parut d'abord favorable aux parens
des émigrés , parut ensuite leur être contraire , et
l'exécution en fut suspendue .
Pons ( de Verdun ) , soumettant cette question difficile
à des discussions nouvelles , a proposé de lever
la suspension , et de donner à la loi du 9 floréal son
exécution pleine et entiere .
Ce qu'il était facile de prévoir est arrivé : une
discussion qui touchait si profondément à tant d'intérêts
particuliers , et qui réveillait des opinions si
incertaines encore et si peu déterminées sur le véritable
intétêt de la République , a développé dans
le conseil des Cinq-cents , avec beaucoup d'idées ,
beaucoup plus de passions encore .
La mise en possession de la république a paru une con202
)
fiscation d'abord , et ensuite une expropriation nonseulement
des émigrés , mais de leurs pereset meres .
Or toute idée de confiscation réveille aussi avec
elle beaucoup d'idées odieuses : les tyrans et les
despotes ont presque toujours ajouté des confiscations
aux lois pénales , et les républiques presque
jamais . En chassant les Tarquins , Rome libre et républicaine
ne confisqua pas leurs biens ; et les Tibere
et les Néron commençaient toujours par s'emparer
de tous les biens des citoyens généreux et magnanimes
qu'ils voulaient proscrire .
Ces vérités sont incontestables ; elles se présentaient
bien facilement dans la question débattue ,
elles ne pouvaient y jetter aucune lumiere . Les lois
sur les émigrés et sur leurs biens ne sont ni des lois
judiciaires , ni des lois pénales ; ce sont des lois de
la guerre , et ce point de vue seul nous dispensera
de suivre dans toute leur étendue les discussions
qui ont éclaté dans le conseil des Cinq- cents .
La premiere opinion qui ait été remarquée est
celle d'Audouin , et ce qu'il s'est attaché principalement
à établir , c'est que l'exécution de la loi du
9 floréal est avantageuse aux parens d'émigrés , puisqu'elle
les remet en possession de toutes les portions
de biens qui leur appartiennent réellement .
La seconde opinion qu'on a entendue n'a pas
eté seulement remarquée , elle a été repoussée par
de violens murmures . Toutes les idées de justice , disait
Dumolard , seront confondues , comme cela est déja arrivé
dans la révolution ; le brigandage des individus sera
consacré par l'exemple du gouvernement . Ces mots ont été
comme lesignal d'un combat : vingt voix ont demandé
( 203 )
le rappel de l'orateur à l'ordre . Chenier s'est élancé
à la tribune pour démontrer que Dumolard devait
être censuré dans le procès verbal , et Dumolard
a subi cette censure , après avoir donné des explications
qui ont paru aggraver , plutôt qu'atténuer
sa faute. Cependant , il a repris son opinion et l'a
suivie dans les longs développemens qu'il lui avait
donnés dans un discours écrit .
Plus la discussion se prolongeait , plus les opinions
paraissaient se partager : Boissy- d'Anglas et
André- Dumont ont voté contre le projet présenté
par Pons ( de Verdun ) . Enguerrand , Bourdon ( de
l'Oise ) et Chenier ont défendu les principes de
Pons ( de Verdun ) comme nécessaires au maintien
de la République .
Le décret qui suspendait la suppression de la loi
du 9 floréal a été rapporté par la commission , et les
autres motifs qui paraissent avoir déterminé principalement
ce rapport , c'est que les biens des émigrés
restés dans les propriétés de leurs peres et meres , ne
sont pas cependant leurs propriétés ; c'est que si les
émigrés ne fussent pas sortis de France , ils en auraient
été mis en possession avant l'ouverture des successions
; c'est que ceux même qui ne seraient pas entrés
en possession de leurs portions dévolues , en
auraient dépensé les produits , puisqu'ils auraient
vécu aux frais de leurs parens ; c'est que si en levant
le séquestre , la république ne s'assurait pas à l'instant
de toutes les portions qui doivent lui revenir , elle
n'aurait aucun moyen de s'assurer la conservation
d'aucune de ces portions ; c'est qu'enfin , tous les
principes de justice naturelle et de justice sociale
1
( 204 )
autorisent la République à prendre les indemnités de
la guerre parricide qui lui est faite , à l'instant que
cette guerre dure encore , et sans être obligée à attendre
le décès des peres et meres des émigrés . Le
conseil des Anciens a déja reconnu l'urgence de
cette résolution , malgré la vive opposition de quel
ques -uns de ses membres , et tout doit faire espérer
qu'il la sanctionnera.
Le conseil des Anciens a appreuvé la résolution
qui suspend Job Aimé des fonctions législatives .
Regnier a fort bien observé qu'il ne s'agissait dans
cette affaire que d'appliquer la loi du 3 brumaire ,
et non de la discuter , et que pour cela il suffisait
de s'informer si Job Aimé était dans les cas qu'elle
a prévus ; ce qui était trop clair pour qu'il fût possible
de la contester. Mais plusieurs membres , et
Lanjuinais sur-tout , sans s'occuper de Job Aimé et
de son délit , voulaient attaquer la loi même du
3 brumaire ; on leur a imposé silence en leur observant
que le conseil des Anciens ne pourrait laisser
entamer dans son sein une discussion de ce genre
sans usurper l'initiative des lois . C'est cette usurpation
qui blesserait véritablement la constitution dont
les ennemis de la loi du 3 brumaire se prétendent
les défenseurs exclusifs ; s'ils sont sinceres dans les
motifs apparens de leurs opinions , ils s'estimeront
heureux quelque jour d'avoir été vaincus dans leurs
prétentions . Mais le conseil des Anciens a refusé de
sanctionner la résolution qui portait que Job Aimé
ne pourrait être poursuivi devant aucun tribunal
que sur un décret d'accusation rendu par le Corps
législatif après toutes les formes constitutionnelles .
Cette
( 205 )
Cette résolution n'était pas revêtue elle -même de
ces formes : lorsqu'un message du conseil des Anciens
est venu faire part à celui des Cinq- cents que sa résolution
avait été rejettée , Quirot en a sollicité avec i
instance une nouvelle pour la garantie d'une représentation
nationale . Doulcet a observé que la constitution
suffisait pour cette garantie , et que des lois nouvelles
n'étaient pas nécessaires pour l'assurer.
Le conseil des Anciens a rejetté la résolution qui
donnait une troisieme section au tribunal criminel
du département de la Seine . Vernier qui a voté pour
son adoption prétendait que l'article de la constitus
tion était conçu en des termes facultatifs et non
limitatifs . Il y a deux sections dans le tribunal criminel
du département de la Seine , dit la constitu
tion ; mais Goupil de Préfeln a prouvé que ces mots
il y a étaient limitatifs ; car toutes les fois que la
constitution s'exprime d'une maniere facultative elle
ajoute toujours aux mots il y a , ceux- ci , au moins ou
au plus.
Lacuée pensait que les mêmes raisons devaient
faire rejetter la résolution qui adjoint pour six mois
seulement au directeur du jury du département de
la Seine six autres directeurs pris dans le tribunal
civil ; mais le conseil des Anciens n'a pas partagé
cette opinion.
Le conseil des Cinq- cents a pris une résolution qui
exclud le citoyen Mersan , député du département
de Loiret , des fonctions législatives ; il est coupable
de plusieurs des faits prévus par la loi du 3 brumaitė .
Déverité a écrit au conseil des Cinq - cents qu'il
était inscrit sur une liste d'émigrés faite par le dépar
Tome XX. P
( 206 )
tement de la Somme ; mais que , proscrit par les auteurs
du 31 mai , et rappellé depuis le 9 thermidor
dans le sein de la représentation nationale , il n'avait
pas pensé que la loi du 3 brumaire lui était applicable
. Le rappel de Déverité dans le Corps législatif
équivaut à une radiation ; le conseil des Cinq- cents a
passé à l'ordre du jour ainsi motivé .
Le même conseil a créé plusieurs commissions pour
faire l'examen de plusieurs messages du Directoire
exécusif , relatifs à des objets d'administration qui
sont tous de la plus grande importance . Cet article
est déja trop long .
Nous renvoyons au prochain numéro l'extrait des
discours de Camus et de Drouet , sur leur longue et
glorieuse infortune .
PARIS. Nonidi , le a9 nivôse , l'an 4. de la République,
Les relations sur l'esprit qui regne dans le Midi sont
toujours contradictoires , l'un et l'autre parti exagere les événemens
ou les simples dispositions . Il paraît que les ressentiments
mutuels occasionnent des voies de fait et que les
haines respectives s'alimentent au lieu de s'éteindre .
Des lettres de Lyon , du Puy-de-Dôme , d'Aix , de Marseille
, ne font mention que d'assassinats et d'horreurs com .
mis au chant du Réveil du Peuple , ou aux cris de vive la
montagne , vive les sans- culottes.
On cherche en vain la vérité au milieu des récits affreux
consignés dans les feuilles publiques qui imputent ces scenes
atroces et sanglantes , tantôt aux royalistes , tantôt aux terroristes
. Des réclamations d'autorités constituées de différentes
communes démentent la plupart de ces faits . D'un autre
( 207 )
côté , le Directoire exécutif écrit au ministre de l'intérieur
que les massacres se multiplient , et que l'esprit de révolte se
propage dans un grand nombre de départemens ; il attribue
ces désordres à la pusillanimité et à l'incivisme des admitrateurs
,, et invite en conséquence le ministre à faire exécuter
la loi du 3 brumaire dans les diverses administrations
de la République .
Les nouvelles de Toulon sont plus satisfaisantes ; une
lettre du frere de Bergoing apprend que tout y est d'accord ,
que la paix la plus profonde regne dans cette commune .
Toutes les autorités constituées sont patriotes ; l'esprit public
y est excellent .
Le Censeur des Journaux , en observant que le ministre
- de l'intérieur est également accablé et de dénonciations
ameres , et de dégoûtantes apologies , paraît craindre que
l'abus de l'exercice du droit de surveillance envers les magistrats
, n'amene le triste résultat d'écarter des fonctions
publiques , les hommes les plus capables par leurs talens et
leurs vertus de les bien remplir. Tous se tiendront à l'écart
ajoute-t-il , et ne voudront jamais entrer dans une arene
célebre par tant de chûtes .
Ceux qui aux lumieres et à
la probité , sauront unir le courage de la vertu , en faisant
réellement le bien , braveront les reproches et les défiances
les plus exagérées , de peur d'accroître chez les ambitieux
l'espoir de s'élever par la calomnie .
On assure que Paris est approvisionné en ce moment pour
15 jours à l'avance ; on a même doublé la livraison de
farine faite aux boulangers ; ainsi le pain pouvant être cuit
de la veille n'est plus distribué tout chaud comme auparavant.
On ajoute que les farines qui ont été payées jusqu'à
138 liv. en numéraire , ne sont plus reçues dans les
sins qu'au prix de 80 à 90 liv .
maga-
La nécessité de payer l'emprunt forcé , la recherche impitoyable
des jeunes gens de la requisition , les actes de
P 2
( 208 )
4
vigueur du gouvernement , soit contre la licence de la presse ,
soit pour la police des spectacles ; les rassemblemens qui
se font au Panthéon , et deviennent de jour en jour plus
nombreux ; l'expulsion de J. J. Aymé et de Mersan du
Corps législatif , l'approche du 21 janvier , époque dont le
souvenir ne produit pas dans toutes les ames la même impression
; toutes ces différentes causes réunies occasionnent de
l'agitation , des craintes et des mécontentemens ; les esprits
s'aigrissent , les plaintes . ameres , les dénonciations se multiplient
, et le gouvernement tourmenté en sens contraire par
les deux partis , tient difficilement la ligne intermédiaire.
S'il est forcé de pencher d'un côté , on s'apperçoit que ce
n'est pas de celui des royalistes ; cette politique est sage ,
mais elle exige beaucoup de prudence ; c'est aux amis de
l'organisation constitutionnelle à aider le gouvernement à se
maintenir dans la direction convenable .
Une résolution approuvée le 23 nivôse , ordonne que le
jour de l'anniversaire de la punition du dernier roi , tous
les membres des autorités constituées déclareront individuellement
qu'ils sont sincerement attachés à la République ,
et qu'ils vouent une haine éternelle à la royauté .
L'Historien , dans une dissertation plus'subtile encore que
spécieuse , fait la critique de ce décret. Il pense que tous
ceux qui sont à la tête d'une administration sociale sont des
rois , quelle qu'en soit la forme constitutionnelle , quelque
nom que l'on donne aux administrateurs suprêmes . Il faudra
donc que nos 5 directeurs rois se haissent eux- mêmes et
qu'ils soient haïs par toute la hiérarchie des autorités cons
tituées . Il faudra donc qu'ils jurent de haïr les rois alliés
de la République Française ; comment concilieront- ils , ce
serment de haine avec l'amitié promise aux rois de Suede ,
de Danemarck , d'Espagne et de Prusse , dans des traités
récens ? Avec un peu moins de finesse , on croit tout bonnement
que cette haine de la royauté , n'a pour objet que
( 209 )
la royauté qui voudrait se reproduire en France . Quant aux
einq rois , il y a long-tems que les royalistes quafifient ainsi
le Directoire . La meilleure réflexion de l'Historien est celle - ci :
Les sermens sont peut-être aujourd'hui de bien fragiles garans
de la fidélité des hommes .
Réal avait proposé la formation d'un jury de commerce
pour examiner les réclamations relatives à l'emprunt forcé ,
et pour atteindre les fortunes scandaleuses qui se sont élevées
en très-peu de tems par le moyen de l'agiotage . On annonce
qu'il sera établi un jury de cette nature . C'est une idée infiniment
sage , et qui pourra rendre la mesure salutaire de
l'emprunt forcé juste sous tous les rapports .
D'après un arrêté du Directoire exécutif , la bourse a été
ouverte le 22 dans l'église et les accessoires dépendans de
la maison nationale , dite des Petits - Peres . On ne peut y
être admis que muni de sa quittance d'emprunt forcé.
Le 24 , le louis a varié de 5250 à 5150 liv .
- de 5050 à 5100 liv . Le 26 , de 5125 à 5200 liv .
de 5200 à 5300 liv .
―
Le 25 ,
Le 27-,
Les marchandises ont baissé d'une maniere très- sensible.
On commence même à s'appercevoir d'une diminution
dans les denrées de premiere nécessité.
Le prix le plus bas des grains achetés par les agens ,
et pour le compte du gouvernement , a été déclaré par le
Directoire exécutif être , savoir : Le froment , de 1000 I
le quintal . -Le méteil , de 850 liv . Le scigle , de 700 liv.
L'orge , de 650 liv . L'avoine , de 800 liv. ---
-
Un arrêté du Directoir exécutif ordonne à tous les directeurs
de spectacles de faire chanter , sous leur responsabilité
, les chants républicains connus par leur influence
sur l'esprit public des Français , tels que la Marseillaise , Ga ira ,
Veillons au salut de l'Empire et le Chant du Départ. Le mem é
arrêté défend de chanter , faire chanter ou laisser chanter
Fair homicide du . Réveil du Peuple.
( 210 )
Il est bon , et il est même du devoir de l'autorité publiqué ,
d'interdire ce qui tend à troubler l'ordre , et à nourrir des
idées de vengeance . L'air lugubre et un peu cannibale
du Réveil du Peuple , a servi de signal et de véhicule à
tant d'atrocités , qu'on ne peut que desirer de le voir tomber
dans l'oubli ; mais les autres dispositions de l'arrêté ont donné
lieu à de nombreuses dissertations publiées dans différentes
feuilles . Les uns ont trouvé au moins indiscret de commander
ce qui n'a de prix que par une expression libre
et spontanée ; d'autres ont assuré qu'il avait suffi d'ordonner
de chanter la Marseillaise pour priver du plaisir qu'ils avaient
à entendre cet hymne , ceux qui savent le mieux en apprécier
le mérite , et que d'ailleurs l'action de la haute police
ne porte que sur des droits négatifs et ne s'étend pas
jusqu'à la faculté positive d'ordonner même ce qui serait
bon et utile sans l'autorisation de la loi.
Un député anonyme a publié dans le Censeur des Journaux
son sentiment sur l'arrêté du Directoire . Il le trouve
arbitraire , d'après l'art . VII de la déclaration des droits
qui porte que nul ne peut être contraint de faire ce qui
n'est pas ordonné par la loi. "
"
Le Directoire , persuadé qu'il était nécessaire d'interdire
le Réveil du Peuple , comme sujet de trouble , a- t- il voulu
éviter l'incohérence de proscrire aussi ces hymnes purs d'oiigine
, sublimes de composition , et propres à exciter un enthousiasme
honorable ? Nous pensons qu'il ne peut avoir eu d'autre
arriere -pensée. Inviter simplement les directeurs de théâtres à
faire jouer les airs républicains eût été peut - être insuffisait ;
ordonner a paru sans doute plus efficace . Il n'est pas inutile
cependant d'avertir l'autorité exécutive , lorsqu'elle outrepasse
ses attributions ; mais plus les écarts du pouvoir paraissent
dangereux , moins aussi doit-on lui fournir des occasions qui
deviennent quelquefois son excuse .
-
Le ministre de la police générale , informé que l'arrêté
( 211 )
1
du Directoire avait été mal accueilli au théâtre de la rue
Feydeau , et que les air républicains avaient été hués , at
écrit de suite au général en chef de l'armée de l'intérieur ,
pour le charger de faire saisir sur- le-champ tous ceux qui
contreviendraient à l'arrêté du Directoire et s'opposeraient
à son exécution.
1
Le même ministre a adressé aux directeurs des théâtres
de Paris une circulaire , dans laquelle il leur représente
que les spectacles doivent être l'école des moeurs républicaines
, et qu'ils doivent sans cesse offrir aux amis de la
revolution les images qui leur sont cheres , et non caresser
dans l'ame de ses ennemis le souvenir d'un régime proscrit
, par des objets propres à le rappeler . Ces observations
ont eu pour motif l'affectation avec laquelle beaucoup de
sitoyens avaient applaudi à la vue d'un acteur vêtu d'un
uniforme blanc . C'est pourquoi le ministre ajoute que , sur
la scene comme dans nos camps , il convient de remplacer
l'habit blanc par l'uniforme national.
Par un autre arrêté du Directoire , du 23 , tous les
arquebusiers
, fourbisseurs , armuriers , marchands ou brocanteurs
ayant des armes , sont tenus de déclarer au bureau de l'étatmajor
le nombre , la nature , l'espece et l'état des armes
qu'ils possedent , à quel titre que ce soit , et même de
celles par eux vendues depuis le 25 vendémiaire dernier
jusqu'à ce jour,
Le journal intitulé l'Ami des Lois a publié le 3 nivôse ,
et plusieurs feuilles avaient répété d'après lui, que la jonction
de Jourdan et de Pichegru s'étant opérée , il s'était engagé
ane affaire générale , plus importante et plus meurtiere que
celle de Fleurus , dont l'issue avait été la déroute complette .
de l'armée autrichienne à cette nouvelle que l'Ami
des Lois avoue depuis avoir été fort exagérée , a succédé
celle d'un armistice entre les généraux Clairfayt et Pichegru ;
cette derniere circonstance a été long- tems incertaine . Mais
( 212 )
on assure que la suspension d'armes a été ratifiée pour an
mois , par le Directoire exécutif.
On lit dans le Rédacteur que l'armée de Sambre et Meuse
et celle du Rhin , conservent sur la Moselle et la Sarre ,
dans les lignes de la Quiesch et dans le Luxembourg , des
positions inexpugnables ; et ne se sont retirées de plusieurs
postes plus avancés que par suite de la trêve et pour assurer
leurs quartiers d'hiver ; que d'ailleurs elle se renforcent
journellement et seront bientôt en état de reprendre l'offensive.
On a regardé ici pendant quelque tems la mort de l'impératrice
Catherine comme un événement presque certain .
Nous avons attendu que cette nouvelle fût confirmée par
quelqu'avis officiel ; mais il paraît qu'elle n'était nullement
fondée .
Louvet s'exprime ainsi dans la Sentinelle du 9 nivôse :
Je sais d'une maniere très - certaine qu'il est faux que
Barthelemy soit destitué
Une lettre que l'on assure être authentique , porte que
le projet formé par le ministere anglais d'importer des émigrés
dans la Vendée a échoué , et que le général Doyle a
fait évacuer l'Isle - Dieu , le 26 frimaire à 9 heures du matin ,
par toutes les forces qui étaient sous ses ordres.
Le représentant du peuple Reverchon , commissaire du
gouvernement , est entré dans Lyon , le 19 nivôse , à la
tête de quelques mille hommes , accompagné de six à huit
pieces de canon. Les postes ont été aussi - tôt relevés , la
municipalité a été destituée , et une proclamation affichée
dans les principaux endroits .
Un arrêté pris le même jour , déclare nulle la réorganisation
de la garde nationale de Lyon , faite au mépris des
formes exigées par l'article 24 de la loi du 28 prairial ;
ordonne la remise , dans les vingt- quatre heures qui suivront
la publication de l'arrêté , de toutes les armes appartenantes ,
soit à la République , soit à la commune ; enjoint aux citoyens
qui , à l'époque du 6 messidor , n'étaient pas domiciliés à
Lyon depuis six mois , ainsi qu'à ceux arrivés depuis en
ladite commune , d'en sortir sous trois jours , à compter
du 18 nivôse , et charge le commandant et l'état-major de
la place de l'exécution de l'arrêté . }
N. 22 .
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 10 PLUVIÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Samedi 30 Janvier 1796 , vieux style . )
LÉGISLATION.
Lettre ( 1 ) de M. HELVÉTIUS sur la constitution d'Angleterre
, à M. LEFEBVRE - LAROCHE .
Voré , ce 8 septembre 1768 .
Vous admirez beaucoup le gouvernement anglais ,
mon ami ; je suis de moitié avec vous . J'en ai dit du
bien , et ne cesserai d'en dire jusqu'à ce qu'il s'en
1. forme un meilleur. Mais ne le jugez pas sur ce qu'en
dit Montesquieu . Il serait loin encore de la perfection
, quand le modele existerait comme son imagination
l'a embelli . Curieux de voir de près le jeu
" de cette machine , je l'ai trouvée compliquée et bien
embarrassée dans ses rouages : pouvait- on mieux à
l'époque de sa formation ? J'en doute . Quand les
circonstances n'auraient pas forcé de la composer des
élémens que l'on avait sous la main , avait- on toutes
les lumieres nécessaires pour s'en approprier d'autres?
On craignit de détruire entierement l'ancien édifice ;
( 1 ) Voyez le n° . 20 de ce journal , où ont été insérées
les deux lettres de M. Helvétius au président de Montesquieu
et à M. Saurin , concernant l'Esprit des Lois .
Tome XX.
( 814 )
on bâtit sur des ruines , et l'on en étaya d'autres .
C'est de ces débris disparates et mal assortis que se
forma la constitution anglaise . Si l'impossibilité de .
mieux faire et la force de résistance qu'opposaient
ces grands intérêts l'ont fait adopter , c'était déja
un grand exemple donné à l'univers de la perfectibilité
des gouvernemens. La Grande - Bretagne par
sa position seule qui donne un caractere particulier
à ses habitans , en a tiré de grands avantages . Ils
eussent été immenses si sa constitution , vicieuse dans
quelques - unes de ses bâses , en s'améliorant par une
bonne représentation , par une distribution mieux
proportionnée de ses pouvoirs , avait empêché de
germer les principes corrupteurs qui la dominent
aujourd'hui . C'était alors un grand pas vers le bonheur
des nations , d'avoir pu forcer un roi à reconnaître
quelques droits de son peuple , à respecter sa
liberté , et à ne plus lever arbitrairement les impôts .
Mais tout n'était pas fait . Après avoir lié les mains`
à leur despote , et s'être donné un grand principe
d'activité , les Anglais sont restés en beau chemin .
Pour s'être imaginės avoir un meilleur gouvernement
que leurs voisins , ce qui n'était pas difficile , ils ont
cru qu'ils n'avaient qu'à le laisser marcher .
Plusieurs fois la prérogative royale a tenté de se
relever , et mis leur constitution en péril . Au lieu
de songer aux remedes , ils n'ont fait que changer
de roi ou de ministres ; ce qui n'ar.ive pas sans de
rudes convulsions , et sans que la fortune publique
ne courre de grands risques . I eur industrie et leur
commerce , sources de grandes richesses au- dedans
ont maintenu leur crédit au- denois , mais n'ont fait
9
( 215 )
qu'accroître cette prodigieuse inégalité de fortune
qui corrompt tous les pouvoirs , et devient pour la
nation entiere une banque où se calculent tous les
vices et toutes les vertus . Un ministre est sûr d'y
réaliser ses projets , dès qu'il connaît le tarif de
toutes les probités. La constitution anglaise a suffi
pour développer la plus grande activité dans ce
peuple . Elle n'a pas prévu les moyens qui en maîtrisent
les effets , et les empêchent d'être nuisibles .
C'est en exagérant ses forces que ce gouvernement
étend sa puissance , et que tôt ou tard il l'affaiblira.
L'époque n'en est peut - être pas très - éloignée .
Si l'Angleterre avait une bonne constitution , et
telle que la raison humaine perfectionnée pourrait
la donner , ce serait un systême lié dans toutes ses
parties , fondé sur la nature de l'homme , et calculé
sur tous ses rapports sociaux , et non sur des chimeres
de puissance et de prospérité publique qui rendent
un grand nombre d'individus étrangers au bonheur
qu'ils envient autour d'eux.
Cependant jusqu'ici la nation anglaise a eu la vanité
de se croire exclusiyement heureuse ; elle l'est
en effet plus que tous ses voisins , malgré l'inquiétude
ou la mode qui la fait voyager et promener son
ennui dans toutes les contrées de l'Europe . La grande
inégalité des richesses y produit une multitude d'oi
sifs qui , fatigués de jouissances ou entraînés par
l'exemple , vont chercher ailleurs de nouveaux desirs
et de nouvelles sensations . Mais ceux qui restent
dans leurs foyers , occupés d'industrie et de commerce
, recueillent les fruits de la liberté ; ont des
ours , des goûts simples qui les rapprochent un
Q &
( 216 )
peu de la nature , et les garantissent en partie de
la corruption de ceux qui gouvernent.
Ce qui empêchera l'Anglais d'être généralement
plus heureux , c'est que ses écrivains lui vantent
trop sa constitution , que nos philosophés de leur
côté s'obstinent à croire parfaite ; c'est que le coupd'oeil
de mépris jetté sur l'esclavage et la superstition
des autres peuples , la lui fait encore chérir davantage
. Elle croit lui devoir toute sa prospérité , qui
' est cependant que l'art d'un habile négociant faisant
servir à sa fortune la sottise et l'incurie de ses
voisins . Mais attendons qu'ils se réveillent , que
leurs tyrans s'avilissent au point de s'en faire mépriser
; alors d'eux -mêmes les états reprendront une
nouvelle vie . Il est tems qu'ils songent à devenir
libres .
Les gouvernements des grands états vont tous
sourdement au despotime , comme l'homme qui a
toujours sa tendance naturelle vers son intérêt personnel
. Les lumieres y naissent souvent trop tard pour
éclairer les causes qui l'accélerent. Ce n'est presque
jamais que dans l'état de maladie qu'on s'occupe des
vices qui minent la constitution ; et souvent il arrive
que l'ignorance des remedes , ou les essais qu'on en
fait , accélerent la mort.
Cependant les nations de l'Europe ont encore de
l'énergie de grandes lumieres sont répandues chez
quelques- unes , et leurs ministres ne sont pas si
habiles qu'on ne puisse profiter de leurs fautes pour
anéantir leur pouvoir et le rendre au peuple. Les
grands veulent gouverner , et sont ignorans . Le clergé
s'avilit par ses richesses et ses mauvaises moeurs . Les
( 217 )
corps de justice n'ont que des prétentions ridicules.
Dès que le peuple sentira sa force et ses moyens , il
dissipera tous ces phantômes de la tyrannie . Alors
la constitution anglaise sera utile au monde . Ses abus
même , éclairés par une longue expérience , serviront
à les faire éviter. Le progrès naturel des connaissances
amenera plus d'accord , plus de simplicité
dans les plans d'une association libre . Les pouvoirs
seront plus distincts , moins compliqués , et plus
accommodés au jeu de la machine politique .
C'est un grand mal , quand un des pouvoirs a trop
d'énergie pour suspendre l'action qui serait utile , et
emploie des moyens dangereux pour la précipiter ou
l'égarer. C'est un grand mal , quand une nation , maîtresse
de voter ses subsides , est entraînée malgré elle
par des circonstances impérieuses , ou par des représentans
corrompus , à les accorder contre ses propres
intérêts . C'est un grand mal , quand une chambre
des pairs héréditaires , placée entre le monarque et
les sujets , a , pour éterniser ses privileges , un appui
dans la prérogative royale dont elle étend les abus ,
qu'elle partage toujours aux dépens du peuple . C'est
un grand mal , quand un clergé , dont le roi est le
chef suprême , entre , comme partie intégrante dans
la législation , et ne doit rien à la nation qu'il a
encore le droit d'enseigner . Enfin c'est un grand mal ,
quand il n'y a dans un corps politique d'énergie pour
l'intérêt commun , que dans une grande opposition
qui s'effraie souvent d'un danger alors qu'il n'est plus
tems de le prévenir.
Voilà pourtant ce chef- d'oeuvre qu'a fait naître le
cours des siecles , et pour lequel les Anglais ont ré-
Q3
( 218 )
pandu tant de sang . La raison perfectionnée ne nous
servirait - elle pas mieux que le hasard des circonstances
n'a pu faire nos voisins ? Quels si grands avantages
trouve- t- on dans cette lutte éternelle de pouvoirs
qui fatigue le peuple , et n'est qu'une trêve mal
assurée , garantie par la rivalité des partis et souvent
dangereuse , sans les moyens corrupteurs employés
par ses ministres pour les réduire à l'impuissance ?
Quel étrange gouvernement que celui où même pour
faire le bien , la corruption devient un moyen légal
et nécessaire !
Tant que les débris de la féodalité comprimeront
les ressorts de cette vaste machine , la liberté y sera
toujours orageuse et mal affermie . Voyez le clergé ;
ses membres , représentans - nés dans le corps législatif
, n'y sont unis que par leur intérêt , et par l'ambition
des places dont le roi dispose . Les grands ,
qui ont tout à espérer du pouvoir exécutif , et rien
à attendre du peuple , mettront- ils én balance ses
intérêts avec les leurs ? Les faits ne le prouvent pas .
Aussi le peuple se plaint il souvent des atteintes
portées à sa liberté , qui n'est qu'une concession
fondée sur des chartres , au lieu d'être un droit
reconnu que l'homme tient de sa nature . Des lois
assurent sa propriété . Mais n'est - elle pas violée sans
cesse par les contributions énormes qu'imposent avec
tant de facilité les trop longs parlemens ?
Le territoire de tout l'empire britannique ne forme
que la moitié de celui de la France , et l'inquiétude
qui tourmente les Anglais leur fait chercher des
possessions sur toute la surface du globe . Ils en ont
d'immenses en Asie et en Amérique ; ce qui fait com(
219 )
parer cet empire à un moineau qui veut s'enlever
dans les airs avec des aîles d'aigle .
Que les voisins de l'Angleterre se donnent de
meilleurs gouvernemens que le sien , elle se verra
forcée d'améliorer sa constitution ; ce qui peut être
plus difficile que d'en créer une , parce qu'un bâtiment
simple et commode à construire , coûte moins
qu'un édifice gothique et fastueux à réparer.
Dans un gouvernement sans principes , on peut
tout attendre du progrès des lumieres et de l'excès
du mal. Le bien se voit mieux , frappe davantage ,
et se fait plus vite . Les despotes abrutis n'y sont
point préparés à la résistance .
9.
Nous touchons à cette époque . Și elle arrive , l'Angleterre
sera ce qu'elle doit être ; une puissance réduite
à régler ses affaires sans trop se mêler de celles
des autres , et sans nuire à leur repos. Elle fondera
son commerce plus solidement sur son industrie que
sur ses traités et ses vaines prétentions à la souveraineté
des mers.
Sa constitution telle qu'elle est , il est vrai , est
favorable à son industrie , et parait évidemment le
grand principe de son activité . Mais son commerce
ne peut- il vivifier son isle , sans être la source de
ses injustices , de ses longs démêlés avec les puissances
du Continent , de sès envahissemens de pos
sessions dans les quatre parties du monde , de ses
traités frauduleux appuyés de la menace , et souvent
violés par la force ? L'extrême avidité de l'o
que ce grand commerce occasionne , n'allume - t- elle
pas ce foyer de corruption . qu'entretiennent ceux:
qui gouvernent , pour perdre les moeurs , dénaturer
Q4
( 220 )
le patriotisme , et étouffer peut - être un jour la liberté
sous le poids de la dette publique ? Si les nations
voisines , mieux éclairées sur leurs intérêts , s'avisaient
de mettre en activité leur puissance réelle ,
que deviendrait alors la puissance factice de l'Angleterre
que son systême politique lui a tant fait exagérer
? Alors , on verra quels avantages elle aura
retirés d'avoir si mal proportionné son empire à
ses moyens de le conserver , et sur-tout d'assurer
sa paix intérieure ; sans quoi une constitution est
mauvaise et devient étrangere au bonheur des citoyens.
La vie morale des empires est comme la vie
physique des individus . Ce n'est point à la force
tonique des remedes qui la soutiennent qu'il faut
juger de sa durée , mais au tempérament robuste qui
facilite le jeu naturel de ses organes , sans altérer
sa constitution .
Qu'est-ce qu'un systême de législation que des
intérêts commerciaux font vaciller sans cesse , qui a
besoin , pour être soutenu , d'un parti d'opposition
qui force chaque jour le ministere à changer de
mesures , à modifier ses principes ? Qu'attend - on
de cette lutte perpétuelle avec des colonies lointaines
toujours prêtes à détacher leurs intérêts de
ceux de la métropole , et que l'on ne tient en respect
que par une exaltation de forces onéreuses à
la nation et dangereuses à sa liberté ? Cet état violent
ne saurait être durable qu'autant que la sottise
et l'ignorance des nations environnantes ne le troubleront
point si d'ailleurs il corrompait l'esprit public
, s'il n'attachait de considération qu'aux richesses ,
et que la probité y fût vénale , les places du gouver(
221 )
nement deviendraient le prix de l'intrigue , de la
bassesse et de tous les vices . La nation serait vendue
à ses représentans qui la dépouilleraient à leur tour
pour payer ses suffrages et la gouverner à leur gré .
Je vous l'ai déja dit ; quand l'Angleterre s'est
donnée une constitution , c'était la meilleure que
ses lumieres et les circonstances où elle se trouvait
alors lui permettaient de choisir. Au lieu d'être un
systême combiné dans toutes ses parties , elle n'est
que le résultat des' passions qui l'agitaient , et des
intérêts divisés que la force des partis faisait dominer.
Ce n'est donc point en elle qu'il faut chercher le
grand principe d'action qui lui procure quelques
avantages intérieurs et fait admirer sa prodigieuse,
influence dans toutes les parties du monde. Elle l'a
dâ plus souvent au sommeil léthargique de ses voisins
, qu'à une politique raisonnée , à un plan suivi
d'aggrandissement .
Que l'on ouvre l'histoire d'Angleterre , depuis
qu'elle a une constitution , l'on verra un peuple qui
marche au hasard , qui se fie à des lois qu'il n'ose
perfectionner ; une nation sans cesse en travail , qui
prévoit peu , va sans s'arrêter , ne voit que des gains
mercantiles dans ses projets , et ne fait la guerre
que pour vexer ses colonies ou troubler la tranquilité
de ses voisins. Si c'est là le meilleur esprit de gouvernement
qu'un législateur doive chercher dans une
constitution , on ne peut nier que les Anglais l'aient
trouvé dans la leur. Un philosophe ami de l'humanité
serait plus difficile à satisfaire . Il voudrait une
constitution telle qu'en jouissant de toute la plénitude
de sa liberté , de sa sûreté personnelle et de
"
( 222 )
sa propriété , i fût obligé de respecter , je ne dis
pas seulement celle de ses concitoyens , mais de tous
les autres peuples , par l'heureuse impuissance où
il se mettrait de les attaquer ; car nuire aux droits
naturels des autres , c'est sans raison compromettre
les siens. Les esprits sont sur la route de cette vérité .
Attendons que la sotte stupidité ou l'inconséquence
de ceux qui gouvernent mettent les peuples
la nécessité d'en profiter. Un grand pouvoir n'est
pas loin de sa chûte , quand il continue de marcher
sans regle et sans mesure , au milieu d'un peuple
dont la raison s'éclaire et s'étend chaque jour.
ns
J'ai beaucoup loué les Anglais dans mes ouvrages ;
je ne cesserai de les louer encore tant que nos gou-
' vernemens seront plus mauvais que le leur. Nous
leurs devons quelques bons écrits , fruit de leur
liberté de la presse . N'ont-ils pas dédommagé par
là l'humanité d'une partie des maux qu'ils lui ont
faits ? Profitons de leurs idées pour valoir mieux
qu'eux. Mais ne transportons pás de leur isle dans
notre continent une constitution dont les élémens
quand ils seraient les mêmes , auraient des consé
quences beaucoup plus fâcheuses pour nous , qu'elles
n'ont dû l'être pour eux , vu les changemens survenus
depuis chez toutes les puissances de l'Europe , changemens
qui , en amenant de nouveaux rapports , ont
fait disparaître les anciens . Que seraient donc les
connaissances acquisés depuis un siecle , si l'expérience
et l'observation ne nous enseignaient rien de
mieux à perfectionner dans nos gouvernemens modernes
, que ce que le hasard des circonstances a
fait rencontrer aux Anglais ?
•
( 223 )
Je commence à m'appercevoir que ma lettre est
bien longue . Je ne la relirai pas . Vous m'aimerez
avec mes défauts ; quoique théologien , vous êtes
tolérant..... Je vous embrasse.
1
BEAUX ART S.
Essais sur la peinture de Diderot . Un volume in - 8° . de
414 pages. A Paris , chez Buisson , rue Hautefeuille.
FAUT - 11 pour être peintre avoir étendu des couleurs
sur la toile ? Diderot ne fut pas peintre . Faut- il
pour être peintre sentir vivement , voir juste , l'exprimer
avec précision et avec vérité ? Diderot fut peintre .
Cet ouvrage posthume en est la preuve . Il ne fut
écrit que pour son ami intime Grim , et celui- ci garda '
précieusement le dépôt de l'amitié. D'autres mains
l'ont remis au public , et personne ne peut en être
fâché . Nos lecteurs en trouveront ici un extrait plutôt
qu'un jugement. Il n'est aucun d'eux qui ne dit de
cet ouvrage original ce que l'on disait de l'Hercule-
Farnese : Montrez -moi un seul de ses membres , et
'ne m'en parlez pas si longuement.
1
Mes pensées bizarres sur le dessin . Tel est le titre du
Ier. chapitre . Mais il n'y a de bizarre que la maniere
d'énoncer ces pensées , et cette maniere caractérise
par-tout le style de Diderot . Les idées de cet écrivain
se pressaient dans son cerveau , et sortaient à la hâte
sans apparence d'ordre ni de suite . Les mots couraient
de même sur son papier ; et ses conceptions ,
sa conversation , son style furent heurtés , mais em
( 224 )
X
brâsés et vivement énergiques . La nature ne fait
rien d'incorrect . Toute forme , belle ou laide , ' a sa
cause ; et de tous les êtres qui existent , il n'y en a
pas un qui ne soit comme il doit être . ,,
1
Si une femme est devenue aveugle dans sa jeunesse
, toutes les parties du visage se sont pliées au
tiraillement occasionné par le vide des orbites . Le
col , les épaules , la gorge ont aussi participé , selon
Diderot , à cette fatale attraction . Cet exemple sert
de preuve au principe qu'il vient d'établir . « Tordez ,
dit-il , le nez à l'Antinous , en laissant le reste tel
qu'il est ; ce nez sera mal . Pourquoi ? C'est que l'Antinous
n'aura pas le nez tors , mais cassé . ,, La peinture
doit donc s'étudier à tout rendre , parce que la
nature a tout fait , ou plutôt a fait de tout.
De là l'auteur est transporté par élan et sans transition
dans les écoles de peinture , appellées improprement
académies . Le premier objet qui l'occupe est
l'étude de l'écorché écoutons cet implacable ennemi
des routines . L'étude de l'écorché a sans
doute ses avantages ; mais n'est-il pas à craindre que
cet écorché ne reste perpétuellement dans l'imagimation
; que l'artiste n'en devienne entêté de la
vanité de se montrer savant ; que son eil corrompu
ne puisse plus s'arrêter à la superficie ; qu'en dépit
de la peau et des graisses il n'entrevoie toujours le
muscle , son origine , son attache et son infection ;
qu'il ne prononce tout fortement ; qu'il ne soit dur
et sec , et que je ne retrouve ce maudit écorché ,
même dans ses figures de femmes ? Puisque je n'ai
que l'extérieur à montrer , j'aimerais bien autant qu'on
m'accoutumât à le bien voir , et qu'on me dispensât
( 225 )
d'une connaissance perfide qu'il faut que j'oublic...
On n'étudie l'é.orché , dit-on , que pour apprendre
à regarder la nature ; mais il est d'expérience qu'après
cette étude on a beaucoup de peine à ne pas
la voir autrement qu'elle est . "
On conçoit sans peine qu'un philosophe dont l'imagination
était aussi ardente que celle de Diderot ,
ait pris en aversion une étude aussi mécanique et
aussi froide que celle de l'écorché , et qu'il lui ait
attribué les défauts de l'école florentine . Mais qu'il
proscrive des écoles cette étude , qu'il réduise l'éleve
à deviner les os et les muscles ; c'est alors que ses
figures ne pourront jamais ressembler qu'à des ballons
gonflés , ou à des vessies séparées par des diaphragmes .
Profitons cependant de cette occasion pour recommander
aux maîtres de ne point laisser le jeune dessinateur
se lasser sur l'écorché , et de ne lui donner
à copier qu'à des intervalles très - éloignés et pendant
de très- courts espaces de tems .
Sa chaude déclamation contre les poses forcées du
modele dans les écoles , est vraie dans toute son
étendue. « Qu'ont de commun l'homme qui tire de
l'eau dans le puits de votre cour , et celui qui , n'ayant
pas le même fardeau à tirer , simule gauchement
cette action , avec ses deux bras en haut , sur l'estrade
de l'école ? qu'a de commun celui qui fait semblant
de mourir là , avec celui qui expire dans son lit , ou
qu'on assomme dans la rue ? qu'a de commun ce
lutteur d'école avec celui de mon carrefour ? cet
homme qui emploie , qui prie , qui dort , qui réfléchit ,
qui s'évanouit à discrétion , qu'a - t - il de commun avec
le paysan étendu de fatigue sur la terre , avec le
-( 226 )
philosophe qui médite au coin de son feu , avec
l'homme étouffé qui s'évanouit dans la foule ? Rien ,
mon ami , rien ...... Oui vraiment c'est un art , et un
grand art de poser le modele ; il faut voir comment
M. le professeur en est fier. Et ne craignez pas qu'il s'avise
de dire au pauvre diable gagé : Mon ami , pose - toi
toi - même ; fais ce que tu voudras . Il aime bien mieux
lui donner quelqu'attitude singuliere , que de lui en
laisser prendre une simple et naturelle . "
Ce n'est pas assez , selon nous , que de donner
au modele une attitude vraie et naturelle dans
laquelle on puisse demeurer long- tems sans être
engourdi de tous ses membres ; en un mot , une
pose à l'antique . Il faudrait encore pour échauffer
des imaginations qui s'éteignent sous l'ennui inséparable
de l'opération de copier , motiver chaque
pose. Alors Regulus debout s'arracherait aux sollicitations
de sa famille , pour suivre les ambassadeurs
carthaginois ; le lâche Néron , languissamment assis
sur une pierre rustique , supplierait son affranchi de
lui rendre un service que refusent sa défaillante main
et son épée chancelante ; couché sur le dos , mais
serré vigoureusement autour des jambes de son vainqueur,
Anachion lui casserait l'orteil avec ses dents
et mourant le forcerait à se déclarer vaincu ; suspendu
au rocher , l'impie Ajax braverait les foudres
et les ondes soulevées , etc. C'en est assez pour le
professeur judicieux , et beaucoup trop pour l'impuissant
routinier.
Laissez - moi , dit- il aux éleves , en, parlant du
modele académique , cette boutique de manequin .
Allez - vous - en aux Chartreux , et vous y verrez la
( $27 )
véritable attitude de la piété et de la componction ...
Allez à la paroisse , rodez autour des confessionaux ,
et vous y verrez la véritable attitude du recueillement
et du repentir. Demain allez à la guingette .
et vous verrez l'action vraie de l'homme en colere .
Cherchez les scenes publiques , soyez observateurs
dans les rues , dans les jardins , dans les marchés ,
dans les maisons ..... "
Voilà la voix du génie , et elle retentira dans l'ame
de celui que la nature créa peintre .
Diderot s'éleve ensuite contre la manie dont était
pitoyablement travaillée l'ancienne école française
, celle d'établir toujours et par- tout des con
trastes . Heureusement que l'étude de l'antique et
de la nature ont proscrit de l'école actuelle ces petites
et mesquines conventions .
Mes petites idées sur la couleur ; titre du deuxieme .
chapitre . Cet article a moins de verve , moins d'élans
que le premier ; aussi leurs idées en sont- elles plus
vraies , et leur exposition plus réguliere . Nous allons
en extraire tout ce qui est véritablement instructif.
Il n'y a que les maîtres de l'art qui soient bons
juges du dessin ; tout le monde peut juger de la
couleur.... ; rien dans un tableau n'appelle comme
la couleur vraie. Elle parle à l'ignorant comme au
savant. Un demi - connaisseur passera sans s'arrêter
devant un chef- d'oeuvre de dessin , d'expression ,
de composition ; l'oeil n'a jamais négligé le coloriste
.... On ne manque pas d'excellens dessinateurs ;
il y a peu de grands coloristes . Il en est de même
en littérature cent froids logiciens pour un grand
rateur , dix grands orateurs pour un poëte sublime ...
:
( 228 )
Pourquoi y a- t- il si peu d'artistes qui sachent rendre
la chose à laquelle tout le monde s'entend ? Pourquoi
cette variété de coloristes , tandis que la couleur
est une en nature ? La disposition de l'organe y
fait sans doute . L'oeil tendre et faible ne sera pas
ami des couleurs vives et fortes..... L'artiste triste ,
ou né avec un organe faible , produira une fois
un tableau vigoureux de couleur ; mais il ne tardera
pas à revenir à son coloris naturel .... Ce qui
rend le coloriste vrai , rare , c'est le maître qu'il
adopte . Pendant un tems infini , l'éleve copie les
tableaux de ce maître , et ne regarde pas la nature ,
c'est-à- dire qu'il s'habitue à voir par les yeux d'un
autre , et qu'il perd l'usage des siens . ",
Ajoutons une autre cause de la rareté des coloristes
, une cause dont personne n'a encore parlé ,
c'est le long- tems pendant lequel on attache les
éleves sur le dessin , avant de leur faire étendre
des couleurs . Cette pratique routiniere de nos écoles
fait prendre forcément aux éleves une maniere de
peindre qui tient pendant quelque tems pour tous ,
et pour quelques - uns pendant toute la vie , de la
sécheresse du crayon . Ce sera bien pis encore , si
on le fait dessiner d'après des dessins gravés , comme
on le pratiquait généralement autrefois , et comme
on en use encore dans une école publique de dessin !
Tout ce que j'ai compris de ma vie du clair- obscur.
Il en est peut- être du clair- obscur comme du génie :
on ne saurait les définir exactement l'un et l'autre.
L'écrivain , qui ne brûle pas du feu sacré , ne peindra
jamais le génie , ce prototype merveilleux sur
lequel les hommes semblent avoir conçu la divinité
:
( 229 )
9
mité l'artiste qui n'a pris le crayon et les pinceaux
que pour exercer une profession , ou un art lucratif
ne sentira point la magie du clair -obscur. Aussi , ce
chapitre offre t- il peu de vues nouvelles ...... Si
dans un tableau , la vérité des lumieres se joint à
celle de la couleur , tout est pardonné , du moins
dans le premier instant. Incorrections de dessin
manque d'expression , pauvreté de caracteres , vice
d'ordonnance , on oublie tout ; on demeure extasié ,
surpris , enchaîné , enchanté . Si l'on demande
à Diderot la cause de l'effet surprenant que produisent
sur la plupart des hommes les tableaux de
Rubens et de quelques autres peintres flamands
malgré leurs défauts ; aurait- il pu donner de ce problême
une meilleure solution ? Mais que leurs enthousiastes
ne s'enorgueillissent pas de cette explication
, et qu'ils n'oublient pas d'y relire ces mots :
Du moins dans le premier instant .
"
"
Le ciel répand une teinte générale sur tous les
objets . La vapeur de l'atmosphere se discerne aut
loin , près de nous son effet est moins sensible .
Autour de moi les objets gardent toute la force et
toute la variété de leurs couleurs ...... Au loin ils
s'effacent , ils s'éteignent , toutes leurs couleurs se
confondent..... C'est le même effet que celui de la
vitesse avec laquelle tourne un globe tacheté de différentes
couleurs , lorsque cette vitesse est assez
grande pour lier les taches et réduire leurs sensations
particulieres de rouge , de blanc , de noir , de
bleu , de verd , à une sensation unique et simultanée
. Heureuse comparaison !
L'écrivain réduit ensuite à sa juste valeur petit
Tome XX . R
( 130 )
prestige de clair et d'ombre qui fait paraître un objet
hors de la toile , et qui séduit ordinairement la
tourbe des spectateurs. Ces tours de l'art ont été
fréquens dans tous les tems et chez tous les peuples .
J'ai vu un arlequin , ou un scaramouche de Gillot ,
dont la lanterne était à un demi-pied du corps.....
Le premier pas vers l'intelligence du clair- obscur ,
c'est une étude des regles de la perspective .... Méprisez
ces gauches repoussoirs si grossierement , si
bêtement placés qu'il est impossible d'en méconnaître
l'intention. On dit qu'en architecture il fallait que
les parties principales se tournassent en ornemens ;
il faut , en peinture , que les objets essentiels se
tournent en repoussoirs .... La tête des brunes s'embellit
dans la demi- teinte ; celle des blondes , à la
lumiere .... Une loi assez générale ( pour les fonds de
portraits ) c'est qu'il n'y ait au fond aucune teinte
qui , comparée à une autre teinte du sujet , soit assez
forte pour l'étouffer ou arrêter l'oeil . ,,
( La suite au prochain numéro }
( 231 )
ARCHITECTURE.
OEuvres d'architecture de M. J. PEYRE , ancien pensionnaire
de l'académie à Rome ; nouvelle édition , augmentée
d'un discours sur les monumens des anciens , comparés
aux nôtres , et sur leur maniere d'employer les colonnes.
In-folio de 32 pages avec 20 planches . A Paris , chez
l'éditeur , rue des Poitevins ; an 4º.
CETTE nouvelle édition des OEuvres d'un artiste qui
a laissé dans son frere ( membre de l'institut ) un
émule , et dans son fils un successeur à ses travaux
est un monument de la piété filiale . Déja connu
avantageusement pat le plan vaste et bien conçu d'un
muséum d'antiques , pendant nécessaire du muséum des
tableaux , et que celui-ci fait desirer avec ardeur , le
jeune Peyre ouvre sa carriere en offrant au public
les travaux et le portrait de son père .
Voici la partie artielle de la notice sur la vie de
M. J. Peyre , mort en 1785 , âgé de 55 ans .
" Il composa son projet sur les académies ; il sappa
ses anciens préjugés ( de l'acad. d'architecture ) ; détruisit
ces ressauts dans les masses et les détails , cette
pesanteur d'ornemens et ces formes tourmentées qui
luttaient continuellement avec la pureté de l'architecture
; il fit sentir que la beauté de cet art était
toute entiere dans les formes les plus simples , que
les masses des monumens anciens étaient grandes sans
lourdeur, et agréables sans mesquinerie ; il osa dans
ses projets mettre , le premier , des péristyles et des
R 2
( 232 )
portiques de colonnes isolées aussi fut-il en butte
à la morgue et l'inimitié de ceux qu'il voulait éclairer ,
jusqu'à ce que l'expérience eût démontré la justesse
de ses raisonnemens . Il fut cependant , malgré ses
principes , qui étaient opposés à ceux qui regnaient
alors à l'académie , reçu de cette société , et finit
par les voir presque généralement adoptés . "
" Il obtint , quelque tems après son retour d'Italie ,
des places dans les bâtimens , construisit la saile
du Théâtre - Français , conjointement avec d'Wailly
son ami et son collegue , après avoir eté obligé
d'abandonner des projets d'une architecture plus
pure , plus grande que celle de la salle actuellement
existante , que les entraves que l'on appoita
les empêcha d'exécuter . ,,
ire
Dans un mémoire très - court , qui a pour titre ,
du Génie de l'Architecture , l'auteur établit que nous,
parviendrons peut- être à surpasser les anciens ; mais
ce ne sera qu'après les avoir égalés , et nous
les égalerons qu'après les avoir attentivement étudiés
. Ainsi , les Romains imiterent long tems l'architecture
des Grecs ; ensuite ils la perfectionnerent .
« Le génie , dans l'architecture comme dans tous
les arts , est la seule source du vrai beau , c'est-àdire
du neuf , accompagné de la simplicité . Voilà
le sublime ; et le génie n'y parviendra jamais plus
sûrement que par une étude profonde et une longue
imitation des anciens . 99 .
Suit une dissertation sur les distributions des
anciens , relativement aux nôtres . On a cru , jusqu'à
Peyre , qu'ils ignoraient l'art de rendre les habitations
commodes , et qu'ils ne constiuisaient que
( 233 )
9
de grandes et vastes salles . La cause de cette erreur
était dans l'état où l'on trouve leurs ruines , dont
les restes n'offrent aux yeux peu attentifs , qui forment
le plus grand nombre que les fondemens de
vastes pieces. Mais notre architecte observe judicieusement
que les parties de détail ayant été
construites beaucoup plus légerement que les
grandes , ont été beaucoup plus faciles à détruire ,
et que la chûte même des entablemens , des voûtes
et des grandes pieces qui les environnaient ou lest
surmontaient , a dû nécessairement les écraser.
L'observation vient étayer le raisonnement . En
1755 , Moreau , d'Wailly et Peyre leverent les plans
de la maison de campagne ( ou plutôt du palais des
champs ) de l'empereur Adrien , appellée par les
Français artistes , ville adrienne. Ils y trouverent
des distributions semblables aux nôtres , de petites
pieces avec alcoves en briques , des cabinets , des dégagemens
, des corridors , des places de baignoires ,
des débris de conduites d'eau , des restes d'arabesques
, etc. Ils les reconnurent pour avoir été
bâtis en même-tems que les vastes fabriques dont
elles étaient environnées .
Un seul étage élevé sur des terrasses qui servaient
de bâse et d'empattement , formait les palais des
Romains. Dans ces terrasses ils pratiquaient des salles
fraîches , des corps - de - gardes et des galeries de
communication . On les retrouve dans les thermes de
Titus et de Caracalla . Ces pieces au rez - de - chaussée
n'étaient pas sans ornement , car on y a trouvé dans
les thermes de Titus le célebre groupe de Laocôon .
La salubrité se joignait à la dignité pour motiver ces
R. 3
( 234 )
terrasses . Les pieces supérieures étaient vastes et
éclairées par les voûtes faites de briques , ainsi que
les massifs des murs , et formées le plus souvent en
voûtes d'arêtes ou en pleins ceintres . De petites
pieces étaient liées aux grandes , comme à la ville
Adrienne , et portaient plusieurs étages pour loger
les personnes attachées au service des grands . Cette
maniere de bâtir n'exigeait pas de grands escaliers
intérieurs , parce que les maîtres n'habitaient que
les grandes pieces construites sur les terrasses ; il n'en
fallait que de petits pour monter sur les voûtes et aux
pieces de service : ce sont aussi les seuls que l'on
trouve dans les thermes de Caracalla et de Dioclétien.
Des rampes douces , extérieures , régnaient le
long des terrasses et montaient aux grands appartemens.
Elles pouvaient être d'une grande magnificence
; telle la rampe qui conduisait du palais des empereurs
au grand cirque .
Peyre a établi dans un mémoire , que les anciens
et les Romains en particulier serraient beaucoup plus
les colonnes qu'on ne l'a pratiqué en Europe depuis
Palladio . On avait cru que la petitesse de leurs entrecolonnemens
tenait à l'ignorance de la coupe des
pierres . Mais c'est un degré de perfection que les
Romains ajouterent à l'architecture grecque . Notre
architecte cite les temples de Mars -le-Vengeur , de
Trajan , d'Antonin et Faustine , de Jupiter à Monte-
Cavallo , de Vesta , de Mars , de Jupiter- Stater , de
Jupiter-Tonnant , de la Fortune-Virile , de Castor et
Pollux à Naples , de la Sibylle à Tivoli , de la Concorde
à Rome , de Neptune , la maison quarrée de
Nimes , le Portique de la Rotonde et celui de Septi
( 235 )
t
mius. Dans tous ces monumens , le plus grand entrecolonnement
est de deux diamêtres , plus un huitieme .
Vitruve et son digne interprête Palladio en portent le
maximum à trois diamêtres dans l'AcroGyle.
Le premier ordre du portail de Saint- Sulpice ,
auquel seul a travaillé Servandoni , n'a que deux diamêtres
et trois quarts d'entre - colonement , et le
portail de l'Assomption , un diamêtre un quart pour
les colonnes qui ne forment pas le milieu. On peut
juger de l'effet agréable de cette construction qui
se rapproche de celle des anciens . On en sera plus
frappé au portique de l'école de chirurgie , dont
tous les entre- colonnemens sont presqu'égaux , et
d'un diamêtre quatre cinquiemes .
Voilà des exemples anciens et modernes qui sont
d'accord avec les principes. La conviction sera entiere
si l'on réfléchit à la petitesse et à la faiblesse de nos
matériaux , qui exigeraient l'entre - colonnement serré,
quand même il n'aurait jamais existé . L'emploi du
fer n'y saurait suppléer , parce que l'oeil qui ne
le voit pas est effrayé de la pesanteur des masses
portées sur des appuis si éloignés . Voyez le Panthéon-
Français .
Le dernier écrit de Peyre est un parallele des temples
des anciens avec les églises modernes . Il se
récrie d'abord contre la multiplicité des ordres d'une
façade appliquée à un bâtiment qui n'a qu'un seul
étage. Personne ne contredit plus aujourd'hui ce
principe devenu trivial . Mais il en expose d'autres qui
demandent à être souvent répétés , parce qu'ils s'appliquent
à tous les grands édifices... Les décorations
des anciens n'avaient que de grandes parties ; en
R 4
( 236 )
1
général , ils ne décoraient pas les murs derriere les
colonnes ; on n'y voyait pas des médaillons , des tables ,
des guirlandes , etc. , qui détournent de l'objet principal
.... Jamais de colonnes accouplées ; Perrault les
eût évitées s'il eût serré davantage ses colonnes ....
Point de petits ressauts. Tous les mouvemens des
avant-corps étaient largement disposés... Les grands
murs lisses faisaient valoir la richesse des colonnes ,
des entablemens et des plafonds .... Ils ne perçaient
pas dans les murs de leurs temples des fenêtres semblables
à celles de leurs maisons .... Des balustrades
ne terminaient pas de grands édifices , et n'offraient
pas l'idée des terrasses d'agrément , etc. etc.
Des planches très - bien exécutées accompagnent le
texte . On y trouve apiès , les paralleles indiqués , des
projets d'académie universelle , de palais de souve
rain , de palais de prince , de cathédrale , avec les
palais des archevêques et des chanoines , le plan
d'une maison de particulier et des projets de cascade
et de fontaines publiques .
MÉLANGE S.
Lettre aux Rédacteurs sur l'histoire de MARIE STUART,
LES AES amis de la saine littérature voient avec satisfaction
que vous ayiez redonné à la partie littéraire
du Mercure une étendue qui vous permettra d'approfondir
des matieres dont la tourmente révolutionmaire
nous a tenus trop long - tems éloignés .
Au défaut de bons ouvrages nouveaux , depuis
( 237 )
1
quelques années , des éditeurs , plus ou moins instruits,
ont reproduit nos maîtres en législation et en philosophie
; c'est un service qu'ils ont rendu à la répu
blique des lettres .
Mais il est parmi ces éditeurs des hommes qui ,
au lieu de rechercher parmi nos anciens auteurs ceux
où dominent la franchise et le sentiment , choisissent
ceux où le faux goût et l'esprit de parti se font remarquer.
Ils augmentent ainsi la confusion d'idées.
que l'état actuel des lumieres tend sans cesse à
éclairc.r .
Vous vous éleverez sans doute contre ces témé,
raires éditeurs.
Je crois entrer dans vos vues en vous envoyant
quelques réflexions sur l'histoire de Marie Stuart , dont
vous avez donné un extrait dans votre nº . 18 .
Cet extrait m'a fait desirer de connaître l'auteur
que Mercier de Compiegne à rajeuni , cet auteur.
dont il cite les expressions le plus souvent possible , autant
toutefois qu'il l'a pu sans cesser d'être intelligible et fieuri ,
et auquel il a conservé cet idiômé naïf et ce coloris antique
qui font respecter Amyot , Bayle et Montagne.
•
A en croire cet éditeur , il nous donne la troisieme
édition d'un ourrage d'une excessive rareté , imprimé
à Paris en 1597 , sous ce titre : Le combat de
toutes les passions représenté au vif en l'histoire de la reine
Marie Stuart , ou la vraie histoire de la très - illustre et
très-glorieuse Marie Stuart , reine de France et d'Ecosse.
C'est une petite ruse qu'il emploie pour inspirer
de l'intérêt en faveur de son édition , ou une erreur
dans laquelle un titre supposé l'a fait tomber . '
10.
L'auteur primitif assure avoir puisé dans
( 238 )
ī
Cambden tous les faits qu'il avance . Or , le premier
volume de cet historien de la reine Elisabeth ne
-parut qu'en 1615. On ne peut donc en avoir profité
18 ans auparavant. Cette premiere preuve de la supposition
du titre est sans replique .
2º. Le véritable auteur de l'ouvrage prétendu rare ,
est le fameux P. Caussin , jésuite . Je trouve le texte
dont le nouvel éditeur s'est servi , dans la Cour sainte ,
si oubliée aujourd'hui , quoiqu'elle ait été souvent
réimprimée en son tems , et qu'on l'ait traduite en
six langues. L'histoire de Marie Stuart parut pour
premiere fois en 1646 , ou 1647 , dans le 3º . volume
de l'édition in - 8 ° . En 1597 , le P. Caussin n'avait que
14 ans .
la
La conduite du moderne éditeur donnerait lieu à
bien des réflexions. Je me borne aux suivantes :
1º. L'histoire de Marie Stuart est un des problêmes
historiques les plus difficiles à résoudre ; mais
les hommes instruits savent que penser des satyres
outrées qui ont été publiées contre cette étonnante
femme , et des fastidieuses apologies qui en ont été
faites . Ils n'ignorent pas que si Buchanan a été gagé
par Murray pour én dire du mál , Jacques Ier . paya
Cambden pour en dire du bien .
L'éditeur devait - il faire reparaître aujourd'hui une
apologie de Marie Stuart , remplie des préjugés politiques
et religieux d'un jésuite fanatique ? Ne pouvait-
il pas en corriger les principes comine il en
a corrigé le style ? S'appropriant l'ouvrage , il avait
sa réputation à ménager , et ne devait rien à la mémoire
d'un écrivain qu'il ne connaissait pas , ou qu'il
ne voulait pas faire connaître .
( 239 )
1
2. On ne peut pardonner à l'éditeur d'avoir donné
le dernier chapitre de l'ouvrage du P. Caussin , pour
un éloge funebre de Marie Stuart . C'est se jouer de la
crédulité de ses lecteurs.
3º. L'éditeur annonce avoir rédigé son histoire
sur des pieces originales . Il paraît que les pieces à
peu près originales de cette histoire , se trouvent
pour la plupart dans le Martyre de la reine d'Écosse
par Blackwood , déclamation violente publiée en
1587 , l'année même de la mort de Marie . Cambden
les a mises eu bon latin ; il en a défiguré quelquesunes
. Le P. Caussin les a refaites à sa maniere ; il
a retranché beaucoup de phrases de chacune . C'est
donc en vain que le nouvel éditeur , qui a copié
servilement Caussin , prétend avoir rapporté fidelement
les Discours et les Lettres de Marie , et nous
avoir peint son caractere simple et sans fard , comme son
idiome gothique. C'est avec la même vérité qu'il a
vu dans son texte l'idiôme naïf et le coloris antique ,
quifont respecter Amyot , Bayle et Montagne . Les admi-
Jateurs d'Amyot , de Montagne et de Bayle vont donc
apprendre à connaître un idiôme naìf dans un jésuite.
déclamateur , et un coloris antique dans la Cour
sainte . Pour moi , je vois dans l'éditeur le ton maniéré
et le coloris menteur des historiens modernes , pour lesquels
il témoigne tant d'éloignement dans la note
de la page 4 du titre II : il aurait pu donner à son
histoire un titre plus modeste ; celui- ci par exemple :
Histoire de Marie Stuart , par le P. Caussin , jésuite ,
revue et corrigée par M. de C.
4
>
4º . La notice qui se trouve à la fin du second
volume des histoires relatives à Marie Stuart est
( 240 )
très- superficielle ; on n'y voit ni le Martyre de la reinë
d'Écosse , cité plus haut , qui a été réimprimé cinq
ou six fois , et dont l'ex -jésuite Feller recommande
la lecture dans son édition du Nouveau Dictionnaire
historique, article Murie Stuart , Ausbourg , 1781-1784.
six volumes in - 8 ° . , ni le recueil en deux volumes .
in -folio , publié à Londres en 1725 , contenant seize
ouvrages d'auteurs contemporains , ni l'ouvrage anglais
dont la traduction parut à Paris en 1772 , et
est intitulée Recherches historiques et critiques sur les
principales preuves de l'accusation intentée contre Marie
Stuart , avec un examen des histoires du docteur Robertson
et de M. Hume " etc. etc.
J'invite le cit. Mercier à lire attentivement le portrait
de Marie Stuart qu'il a tiré du judicieux : Robertson
; alors il lui sera facile d'effacer dans une nouvelle
édition les traits de partialité et de fanatisme
qui défigurent l'ouvrage du P. Caussin . Peut- on voir
avec plaisir la reine d'Ecosse louée comme la reine
la plus catholique qui fût au monde et qui n'honorait rien
tant que les églises , les prêtres et les autels , et la reine
d'Angleterre blâmée pour s'être montrée hérétique avec les
kérétiques , et catholique avec les catholiques . Je lui
conseillerai encore de refondre entierement ses préfaces
, car elles sont des raodeles de mauvais style et
de mauvais goût , et ne contiennent pas des opinions
politiques bien saines .
Salut et fraternité .
Signé , A. B ..... , membre de la commission
temporaire des arts.
Paris , 26 nivôse l'an 4 de l'ère rép .
( 241 )
Il
VARIÉTÉ S.
ANECDO TE.
vient de se passer à Aignai ( département de la
Côte- d'or ) , chez un tisserand , une scene dont je
vous garantis la vérité , et qui mérite une place dans
l'un de vos numéros .
La Fontaine disait , en parlant des vieillards :
· Je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet ,
Remerciant son hôte et qu'on fit son paquet .
Malnoury , octogénaire , vient de réaliser ce voeu
du philosophe de la nature. Il avait six enfans ; il
les a rassemblés ; il leur a déclaré qu'il voulait être
sûr qu'après sa mort ils vivraient en paix , et il leur
a ordonné de faire devant lui le partage de sa petite
fortune . Les représentations ont été inutiles , il a fallu
obéir. Six lots de marchandises et de meubles ont
été faits et emportés . Une derniere armoire a été
ouverte , et trente à quarante louis qui avaient été
mis en réserve ont été partagés . Le vieillard a fait
apporter une bouteille de vin , il a bu à la santé de
ses enfans , et il est mort le verre à la main. J'ai
tort de dire qu'il est mort ; ce n'est pas là mourir ,
c'est s'endormir . Quelle vie il faut avoir menée , pour
mériter de mourir ainsi.
UN DE VOS ABONNÉS .
( 242 )
ANNON C'E S.
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Il a paru le mois dernier à Londres deux ouvrages qui
fixent en Angleterre l'attention des amis de l'humanité . Cet
intérêt sera partagé sans doute par les philantropes du continent
qui s'occupent des progrès de la félicité humaine.
L'un de ces ouvrages a pour titre An Essay on the best
means of providing employment for the People , ( on Essai sur
les meilleurs moyens de procurer du travail au Peuple ; ) par
SAMUEL CRUMPE , de l'académie d'Irlande . Un vol . in-8 ° . ,
chez Robinson Paternoster - Row. Prix , 6.schellings en
feuilles .
འ
Cet ouvrage a remporté le prix proposé sur ce sujet
par l'académie d'Irlande . Les auteurs judicieux et impartiaux
du Monthh Review disent que depuis la publication
du célebre ouvrage d'Adam Smith , ils n'ont pas vu
meilleur livre sur cette matiere . "
-- On ne dit
un
L'autre ouvrage est la premiere partie des essais politiques ,
économiques etphilosophiques de BENJAMIN , Comte DE Rumford,
de la société royale de Londres , conseiller d'état privé du
duc de Baviere . si l'auteur l'a écrit luimême
en anglais , ou s'il 1 a fait traduire de l'allemand .
L'ouvrage entier sera composé de 10 essais ou traités ,
dont chacun paraîtra séparément.
pas
Le 1er . essai qui vient d'être publié , a pour titre . An
Account of an establishment for the Poor of Munich , ( ou Tableau
d'un établissement fait pour les Pauvres à Munich. ) On
y a joint un détail de différentes mesures publiques liées à
cette institution , et dont l'objet est de mettre fin à la mendicité
, et de faire naître l'esprit d'ordre et d'industrie dans la
classe indigente du peuple de Baviere .
( 243 )
Voici les sujets des 9 traités suivans :
1º. Les principes fondamentaux d'après lesquels les établissemens
pour les pauvres doivent être formés dans tous
les
pays ;
2º. De la nourriture , et particulierement de celle da
pauvre ;
3. Des vêtemens civils et militaires ;
4. Des mesures qui peuvent être prises pour le soulagement
du pauvre dans les tems de disette ;
5º . De l'économie des combustibles ;
6º. De la lumiere , et des moyens les plus économiques.
de l'obtenir par des lampes , chandelles , etc .;
7°. Des diverses dispositions mécaniques , au moyen
desquelles les maisons peuvent être rendues plus commodes ,
plus saines , plus élégantes ;
8. Des commodités intérieures dépendant de l'ordre et
de l'arrangement ;
9. De l'économie domestique , ou des moyens de vivre
commodement avec un petit revenu .
Ces 10 essais formeront en tout six volumes . Chez
Cadell , dans le Strand .
Nous rendrons compte de ces divers ouvrages dès qu'ils
nous seront parvenus .
LIVRES
FRANÇAI S,
Histoire de lu Révolution de France , précédée de l'exposé
rapide des administrations successives qui ont déterminé cette
révolution mémorable . Nouvelle édition , revue , corrigée
et augmentée , par deux amis de la liberté . Six volumes in- 16.
Prix , 600 1. , et 775 1. franc de port. A Paris , chez Garnery ,
libraire , rue Serpente , nº . 17 .
Cet ouvrage , le premter qui ait paru sur la révolution ,
a eu un grand succès ; la premiere édition fut bientôt épuisée .
( 244 )
Il offre un recueil de faits et de détails très-précieux, et presque
ous puisés dans les pieces et les monumens . L'histoire de la
révolution est conduite jusqu'au commencement de la premiere
Législature . Ce qui est relatif à l'Assemblée constituante
est complet. Il serait à desirer que cette histoire fût
continuée jusqu'à ce jour , sur le même plan qu'elle a été
commencée ; ce serait d'excellens matériaux pour la posté
rité .
Philosophie du Peuple , ou Elémens de philosophie poli
tique et morale , mis à la portée des habitans des campagnes .
Par S. M LEQUINIO . Un volume in - 12 . Prix , 100 liv . , et
$5 liv . pour les personnes qui en prendront six exemplaires .
A Paris , chez COURET , libraire , rue des Saints - Peres ,
1º.9 , ( 1796 ) .
Les avantures de Caleb - Williams , ou les choses comme
elles sont ; traduites de l'anglais de Godwin . Deux vol . in -8° .
brochés . Prix , 5 liv . en numéraire , ou 500 liv . en assignats
pour Paris ; et 6 liv . en numéraire , où 625 liv . en assignats ,
franc de port jusqu'aux anciennes frontieres . A Paris , chez
H. AGASSE , libraire , rue des Poitevins , nº . 18 .
Nous reviendrons sur ce Román d'un genre nouveau , et
qui a eu un très- grand succès en Angleterre .
NOUVELLES
!
( 245 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 10 janvier 1796 .
Tous les avis que l'on reçoit ici confirment ceux
qui nous avaient été précédemment donnés sur les
immenses préparatifs de la Russie . La plus grande
activité regne dans tous les ports de cette puissance ,
et particulierement à Archangel , où l'on construit et
l'on arme un nombre considérable de vaisseaux de
guerre de tout rang . Ce n'est plus d'après des conjectures
vagues et incertaines ; c'est d'après des faits
nombreux et constans que l'on peut annoncer les
projets envahisseurs de Catherine . Au reste , il semble
que la nature les seconde , en affaiblissant par le
fléau le plus destructeur la puissance contre laquelle
ils sont dirigés . On ne se rappelle pas que la peste
ait jamais duré aussi long- tems à Constantinople ,
dans une saison aussi froide , ni qu'elle y ait été aussi
meurtriere . Le grand seigneur a ordonné des prieres
publiques dans toutes les mosquées . Le peuple y
court en foule pour implorer la protection divine .
Mais ce n'est point la Porte seule qui doit être,
alarmée de cet état des choses . Un danger commun
appelle dans ce moment les puissances de l'Europe ,
et semble leur commander de mettre un terme aux
sanglantes dissentions qui les déchirent , et à se
Tome XX .
S
( 248 )
donné la preuve en refusant le mariage qu'elle avait
proposé ; refus qui , comme on le sait , a fait fermer
en dernier lieu l'entrée de la Russie à l'ambassadeur
de Suede . Catherine en unissant sa petite - fille au
roi de Suede préparait à sa postérité des droits sur
ce royaume , et y assurait à elle -même une influence
plus facile que celle qu'elle peut acquérir par ses
armes , ou par des intrigues qu'elle est obligée de
confier à des agens subalternes . Elle avait voulu imiter
l'ancienne politique de la maison d'Autriche ,
expliquée dans ces deux vers :
Bella gerant alii : tu felix Austria , nube ;.
Nam quæ Mars aliis , dat tibi regna Venus.
Mais cette politique s'est trahie par ses propres succès
, et ne peut plus en avoir maintenant .
De Francfort- sur- le- Mein , le 10 Janvier.
On apprend de Manheim que le comte d'Obernsdorff
éprouve toujours la plus rigoureuse détention . Il
est vrai qu'il persiste à ne vouloir rendre les comptes
qu'on lui demande qu'à la diete , ou à l'électeur
palatin. Les mauvais traitemens augmentent en raison
de sa résistance , et sa résistance ne s'affaiblit
pas .
On s'est emparé , par ordre de l'empereur , des
caisses publiques . Les officiers de l'électeur s'y sont
en vain opposés : le général Lauër n'a eu aucun
égard à leurs représentations , et un conseiller de révision
autrichien est chargé de l'administration de
toutes les caisses qui sont à Heydelberg. Ces actes
de propriété de souveraineté sembleraient confirmer
( 249 )
le bruit répandu en Allemagne , que c'est au nom de
l'empereur que les troupes autrichiennes ont pris
possession de la partie du palatinat , dont elles se
sont emparées. C'est une grande et importante legust
pour les états de l'empire qui se sont dévoués si follement
à la défense de leur chef. Ils peuvent connaître
d'avance quelle est la récompense qui les attend .
ITALIE. De Gênes , le 5 janvier .
Les maladies désolent le Piémont , et des mouvemens
très - sérieux agitent la Sardaigne . Le gouvernement
de cette isle a , dit - on , été obligé de se
cacher. D'un autre côté , comme nous l'avons déja
observé , les derniers succès des Français ont for
tement averti la cour de Turin du danger de sa
position actuelle . On est donc fondé à ajouter foi
au bruit assez généralement répandu qu'elle songe
à la paix. Quoi qu'il en soit , les troupes de la
République , et celles de Victor-Amédée , ont pris
leurs quartiers d'hiver , et il n'y a point eu d'action'
marquante depuis le 2 frimaire . Plus on connaît les
détails de cette mémorable journée , plus on admire
les soldats français . L'armée austro - sarde ne s'atten
dait à rien moins qu'à être attaquée . Les chemins
pour arriver aux principaux postes étaient couvèris
de neige en plusieurs endroits à la hauteur d'on
homme , et par là semblaient absolument impraticables
. Ajoutez à cela que dans ces hautes régions le
froid était alors si violent , que plusieurs sentinelles
ont été trouvées gelées à leurs postes. Les Français
cependant ne tinrent point compte de toutes ces
S3
( 250 )
difficultés ; le chapeau enfoncé sur les yeux , ils coururent
à l'assaut contre les retranchemens des alliés
sans tirer un coup de fusil ; ils braverent les bouches.
à feu , et sabrerent les canonniers qui les servaient .
Le gouvernement papal cherche à distraire le
peuple et des maux qu'il éprouve , et de ceux dont
il est menacé. Il a permis les mascarades , et fait
Touvrir les spectacles , fermés depuis trois ans . Mais
craignant de réveiller dans l'esprit des Romains
quelques souvenirs de grandeur , de ranimer dans
leur coeur quelque courage , quelqu'énergie , ik a
défendu la représentation des tragédies. Le despotisme
ne se maintient que par l'ignorance et l'avilissement
du peuple . On fait à Rome , plus que
par-tout ailleurs , un usage constant de cette observation.
ESPAGNE. De Madrid , le 1º . janvier.
La disgrace du ministre de la marine Valdez , les
faveurs répandues sur le prince de la paix et sur
sa famille , ont occasionné quelques mécontentemens
et quelque fermentation que la jalousie ordinaire
des courtisans explique facilement. Quoi qu'il en
soit , c'est à ces causes que l'on attribue le rassemblement
de troupes de ligne qui s'est fait dans cette
ville et dans les environs. On ignore , quelles sont
celles des arrestations qui ont eu lieu dans le même
tems. On a été particulierement surpris que cette
mesure de repression ou de sûreté ait été employée
contre madame Matallona , épouse du marquis de
cenom , ci-devant ambassadeur de Naples , et nommé
( 251 )
actuellement pour aller résider à Venise . Cette dámé
qui à de vastes connaissances jcat de rares talens ,
était très - bien vue à la cour , avait joui de la confiance
particuliere de la reine , et en avait reçu recemment
le ruban de l'ordre distingué .
Le gouvernement prend des mesures pour renforcer
le camp de Saint - Roch . Chaque jour , divers
corps de milice avec de l'artillerie se mettent en
marche pour s'y rendre . Le département de la guerre
est dans une grande activité ; aucun soldat n'a pu
encore obtenir de congé ni de licenciement , et l'on
s'occupe à completter tous les corps . D'un autre côté,
on remarque que l'ambassadeur d'Angleterre reste
dans cette capitale , enveloppé d'une sorte d'incognito .
De tous ces faits , il semble que l'on pourrait conclure
qu'il n'existe pas une harmonie parfaite entre le
cabinet de Madrid et celui de Saint-James .
HOLLANDE. De la Haye , lë 15 janvier.
Les partisans de la maison d'Orange et de l'Angleterre
, répandus encore en grand nombre dans les
différentes provinces de l'Union ,y entretiennent une
fermentation qui dans plusieurs cantons de celle
d'Utrecht a éclaté d'une manière alarmante . On a
été obligé, pour en arrêter les suites , d'employer la
force armée . I faut convenir que les pertes que nous
venons d'essuyer dans l'Inde fournissent un texte
malheureusement trop abondant , aux déclamations ,
aux insinuatións séditieuses des ennemis du nouvel
ordre de choses que l'on veut établir. La prise du cap
$ 4
( 252 )
de Bonne - Espérance a été suivie de celle du fort de
Trinquemale et de celui d'Oostemburg , dans l'isle
de Ceylan. Voici comme les gazettes anglaises rendent
compte de ces expéditions :
La flotte anglaise est arrivée dans la baie , au nord des
forts , le premier août. On employa toutes les précautions
nécessaires pour que le commandant ne se méprît point sur
l'objet de l'armement . Deux jours se passerent en pourparlers
entre le fort et la flotte . Le commandant ne jugea
pas d'abord à propos de se rendre . Il refusa d'obéir
à raison d'un défaut de forme , aux ordres que son supérieur
Van-Angelbeck , gouverneur de Colombo , lui donnait
de livrer le fort d'Oostemburg , à un détachement de troupes
anglaises , comme il avait été convenu avec le commodore
Rainier. Les troupes débarquerent sans oppositions , le 3 ,
à environ quatre milles au nord de Trinquemale . La gar- ´
nison des deux forts n'a point inquiété les Anglais dans les
travaux auxquels ils ont été occupés pour transporter les
vivres , l'artillerie et les munitions le long d'un rivage escarpé ;
enfin le 18 au soir la tranchée fut ouverte : les batteries commencerent
à jouer . Le 23 et le 26 , avant midi , la brêche
était praticable . La garnison fut sommée de se rendre , pendant
qu'on faisait des préparatifs pour donner l'assaut. Les
conditions qu'on demanda d'abord ne furent point accordées ;
les Anglais en proposerent d'autres qui ne furent point acceptées
dans le délai prescrit ; le feu recommença alors ;
peu de minutes après le drapeau blanc fut arboré sur le remart
et les conditions consenties.
La garnison était d'environ 600 hommes ; les Anglais , tant
troupes du roi , que troupes de la compagnie qui étaient
réunies pour cette expédition , ont eu 20 hommes tués et
77 blessés . A peine Trinquemale était-il rendu , qu'Ooostemburg
offrit de capituler ; ce qui fut accepté de suite .
( 253 )
C'est aux militaires à apprécier si la défense dont on vient
de voir le rapport , est digne d'un établissement si important.
Peut-être ausssi pour porter un jugement certain , faudrait-il
avoir une idée précise de l'état où etaient les ouvrages de
ces forts et leurs munitions. En général , il est connu que
les établissemens des Hollandais dans l'Inde , sont depuis
long - tems tellement délabrés et privés de forces , qu'ils sont
hors d'état de résister à un simple coup de main . La négligence
ou tout autre motif qui a pu porter à les laisser depérir
ainsi , est sans doute un des principaux délits que l'on peut
reprocher au gouvernement qui vient d'être proscrit en Hollande
. Batavia lui -même est dans un dénuement absolu de'.
tous moyens de défense .
Le fort de Trinquemale est situé vers la pointe
méridionale de l'Indostan . Les Anglais le prirent
sur les Hollandais dans la derniere guerre ; mais il
fut repris peu de tems après par M. de Suffren
L'isle de Ceylan produit d'excellente canelle . La partie
intérieure et la plus considérable est sous la domina- '
tion d'un roi du pays connu sous le titre de roi de
Candie . Les Hollandais ont eu de fréquentes guerres
avec lui ; enfin la paix s'était rétablie , et il avait été
convenu que les Hollandais seraient maîtres de la
côte à une lieue de profondeur , et que le roi serait
souverain de la partie intérieure de l'isle . Les Anglais
pourraient bien être tentés de ne pas observer cette
convention , et chercher à se rendre possesseurs exclusifs
du pays . Mais leur ambition fournirait contre
eux des secours puissans . Il n'est pas douteux que ,
les habitans n'en fussent révoltés , et qu'ils ne favorisassent
la rentrée des Hollandais .
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE .
On sait que la conclusion du traité de commerce et d'amitié
( 154 )
entre les Etats- Unis et la Grande -Bretagne a excité un grand
mécontentement dans le parti très-nombreux des amis de
Ja République Française , qui voulaient que ce fût avec elle
que l'Amérique se liât par un traité de ce genre . Wasington ,
en ratifiant ce traité , en vertu de pouvoir que lui donne
sa place de président du congrès , a perdu une grande
partie de sa popularité. Il lui reste cependant dans tous
les états des partisans assez nombreux et très - zélés qui
chercheut à arrêter le torrent de l'opposition qui s'est
élevée contre lui , et contre lequel on se croit pas qu'il veuille
Jutter long-tems . La déclaration suivante donnera une idée
des dispositious des esprits à cet égard .
De Baltimore , dans le Maryland , le 28 novembre 1795.
La chambre des représentans et le sénat de l'état de Maryland
, réunis en assemblée générale , ont voté à l'unanimité
la résolution suivante , le 25 de ce mois.
» L'assemblée générale de Maryland , pénétrée de la plus
vive reconaissance pour les services aussi importans que
désintéressés que le président des Etats - Unis a rendus à son
pays , convaincue qu'une confiance raisonnable du peuple
dans ses mandataires est aussi favorable à la prospérité d'un
gouvernement libre, qu'une défiance mal placée et une jalousie
sans fondement peut y être nuisible ; considérant que la
vertu publique trouve sa plus digne récompense dans l'approbation
d'un peuple reconnaissant , et que le refus de cette
récompense à celui qui l'a méritée anéantit le plus noble
encouragement des grandes actions , des généreux dévoucmens
et d'une persévérance magnanime , observant avec
une profonde douleur une suite d'efforts que l'on tente ,
soit par des insinuations indirectes , soit par des invectives
publiques , pour ôter au premier magistrat de l'Union la
confiance si bien méritée de ses concitoyens , croit qu'il
est de son devoir de déclarer et déclare par le présent acte
( 255 )
son invariable confiance dans l'intégrité , la sagesse et le patriotisme
du président des Etats - Unis .
ANGLETERRE . De Londres , le 5 janvier.
En 1786 , le capital de notre dette , dont Porigine
ne remonte gueres qu'au commencement du
siecle , était de 139,154,000 liv. sterl.
Le million accordé en 1786 , et l'appropriation
annuelle d'une partie des nouvelles taxes au fonds
d'amortissement , nous avaient donné les moyens
d'acquitter près de 16 millions sterlings .
Mais dans ces trois dernieres années notre dette
s'est accrue de près de 100 millions sterlings , et le
capital actuel est d'environ 323,154,000 liv . , c'est - àdire
de près de huit milliards tournois .
Ainsi , dans ces trois dernieres années nous avons
ajouté à notre dette nationale six fois plus que nous
n'en avions retranché pendant 10 ans.
D'un autre côté , à mesure que les taxes se multiplient
, leur produit devient moindre , parce que les
moyens de payer , au lieu de s'accroître , diminuent
sans cesse de nouveaux emprunts deviennent donc
nécessaires chaque année pour remplir le déficit.
Celui de l'année derniere est de 2 millions et demi ;
celui de cette année sera bien plus considérable . De
sorte que si d'un côté la dette diminue avec un intérêt
composé , elle s'accumule de l'autre de la même
maniere ; mais avec cette différence que l'accumulation
est dix fois plus forte que la diminution .
Nous voilà bien éloignés du point où nous étions
en 1798 , lorsque M. Pitt faisait annoncer que l'ex
( 256 )
1
cédent du revenu monterait cette année à 3 millions
sterlings.
Alors le ministre n'avait à nous montrer que le brillant
tableau de la prospérité nationale. Il ne nous
offrait que les heureux effets de notre esprit d'industrie
et de notre activité dans toutes les parties de la
terie. Il ne nous parlait que du perfectionnement
de nos manufactures et de nos inventions mécaniques
; de nos prodigieuses entreprises de navigation
et de commerce ; et sur- tout de l'accumulation
constante des capitaux , s'accroissant dans ces tems
de calme et de scurité , avec une vitesse continuellement
accélérée . Tous ces avantages , disait- il ,
sont évidemment et nécessairement liés au maintien
de la paix ; les rapports politiques de ce pays avec
les puissances étrangeres ne doivent avoir pour objet
que la continuation de la paix . C'est ainsi qu'il parlait
dans la chambre des communes le 17 février 1792 .
S'il eût continué d'agir conformément à ces idées ;
s'il eût persisté à ne point céder à des volontés
étrangeres qu'il avait alors assez de popularité pour
maitriser ; s'il n'eût pas imprudemment et contre tous
les principes de la politique de ce pays , contre sa
propre opinion hautement énoncée , consenti à changer
les rapports
de l'Angleterre avec les puissances,
continentales , pour en introduire de funestes à la
gloire , à la sûreté , à la prospérité de cet empire ; s'il
cût assez compté sur sa force personnelle , pour oser
braver les caprices de la folie , et pour vouloir faire
triompher l'intérêt public des intérêts particuliers
dont il était un moment environné ; enfin , si au đéfaut
de l'amour de l'humanité il eût eu assez d'amour
( 257 )
de la véritable gloire pour refuser avec hauteur , an
nom de la liberté et de la fierté nationales , tout
concours à une coalition armée contre la cause de la
liberté et de l'indépendance des peuples . Nous recueillerions
en ce moment les fruits de tant de justice
et de raison . Nous jouirions de tous nos moyens d'industrie
, de toute notre ancienne prospérité. On
n'entendrait pas dire au milieu de la chambre des
communes , comme M. Banks l'a affirmé derniere- .
ment , sans être contredit de personne , que les dernieres
classes du peuple ne peuvent plus subsister des salaires
de leur travail , et qu'un nombre immense d'entre eux ne
vit plus que de charités . Notre tranquillité intérieure
n'eût point été troublée ; nous n'aurions pas vu ébranler
, sous les prétextes les plus frivoles , tous les
fondemens de notre liberté politique et civile ; nous
n'aurions pas donné au monde le spectacle honteux
d'un peuple libre et éclairé , combattant en faveur
de toutes les tyrannies civiles et religieuses . Les
deux mondes seraient en paix , et l'Europe et l'Asie
ne seraient pas menacés d'un bouleversement qu'a
provoqué notre injuste et imprévoyante politique ,
et que bientôt nous ne pourrons plus concourir à
empêcher.
Quels avantages pourront à la fin nous dédommager
de tant de maux , de tant de sacrifices de notre gloire
et de notre intérêt ? Seront- ce de nouveaux établissemens
d'outre - mer ; sera - ce la réunion au domaine
britannique d'une partie des possessions hollandaises
dans l'Inde , du cap de Bonne- Espérance , du
port de Trinquemal , etc. ? Oui ; voilà le hochet brillant
que le ministere montre au peuple pour amuser
( 258 )
ses yeux , flatter sa cupidité , et le distraire par-là du
sentiment de ses maux et de celui de ses haines ,
M. Pitt sait très- bien que s'étant engagé lui- même
formellement et hautement dans plusieurs airconstances
à ne faire la paix qu'avec des concessions ou
des indemnités , il lui est maintenant impossible de
changer de langage sans perdre à l'instant même sa
place, et la voir remplir par les chefs de l'opposition,
qui ont toujours soutenu que la paix devait être faite
sans indemnités . C'est donc avec tout le zele de l'intérêt
personnel qu'il doit insister sur des dédommagemens.
Mais comme la France et la Hollande ne
sont gueres touchées de cette considération , et on
ne croit pas qu'elles veuillent faire aucun sacrifice.
pour le plaisir de le voir plus long- tems dans le ministere
.
Au fond , tous ces chimériques et funestes projets
de richesse coloniale , auxquels depuis un siecle
toutes les nations de l'Europe sacrifient à l'envi tant
d'hommes et de capitaux , et dont l'unique effet
est de créer quelques fortunes particulieres aux dépens
de la richesse nationale , ces projets , maintenant
renouvellés par le ministere , excitent ici le
mépris de tous les hommes qui ont quelque libéralité
d'esprit , et dont l'expérience est éclairée par
quelques lumieres depuis plusieurs années , sur tout
depuis l'instant où l'on a vu la prospérité de l'Angleterre
s'accroître par l'acte même de la séparation
de ses colonies d'Amérique , comme le, prouvent les
faits et les calculs les plus certains ; l'ancien systême de
politique coloniale a beaucoup perdu de sa force : de
nouvelles idées ont pénétré dans les esprits ; elles font
( 259 )
chaque jour plus de progrès , et l'on compte plusieurs
hommes publics distingués par leurs services ,
leurs talens , leur tongue expérience des affaires ,
qui on embrassé et osent défendre publiquement
ces nouveaux principes . Aussi , depuis que M. Pitt
a fait annoncer son projet d'extension coloniale , on
remarque plus généralement qu'autrefois combien il
est extravagant de vouloir transporter avec tant de
frais et de risques dans les mers de l'Inde des capi
taux nécessaires à l'agriculture d'Angleterre , sur- tout
lorsqu'on sait , comme MM . Sinclair et Joddret l'ont
répété au parlement le 11 décembre dernier , que
le quart ou le cinquieme du territoire d'Angleterre
est encore en communes , et que nous sommes obligés
de payer plus d'un million sterling de primes
pour l'importation du grain étranger dans ce pays .
Cependant , les idées contraires sont encore assez
populaires , et pour que M. Pitt puisse compter sur
elles comme sur le dernier appui d'un pouvoir tombant
en ruines .
1
L'auteur du Morning- Chronicle , dans sa feuille du
28 décembre dernier , parlant du projet attribué au
ministere de s'emparer des possessions hollandaises
en Afrique et dans l'Inde , fait les réflexions suivantes
: Le commerce de l'Angleterre ne pourrait
subsister cinq ans sur une telle bâse de paix. En
effet , emparons-nous , si nous pouvons , de toutes
les possessions de l'Est et de l'Ouest. Nous nous
sentirons bientôt , dans l'intérieur de notre pays ,
totalement incapables de les rendre utiles pour nous.
Séparés de l'Europe , ce n'est pas dans nos mains
qu'on enverra le commerce c'est dans celles des
Français qu'il arrivera nécessairement ; des Français
"
( ინი )
libres depuis long- tems de toutes les gênes de corporation
qui nuisent si fort à notre industrie et à
notre trafic. En tems de paix , nous émigrerons vers
un marché plus ouvert et plus libre ; en tems de
guerre , nous serons attaqués de toute part , car les
Français tourneront nécessairement leur génie et les
efforts de leur activité vers la marine . Avec une
ligne de côte aussi étendue que celle de la France
et des Provinces- Unies , que de maux ne pourront- ils
pas nous faire ! L'expérience de leur inhabileté actuelle
n'est pas une preuve du contraire , car ils n'ont pas eu
le tems de profiter des avantages de leur situation "
Au lieu de nous livrer avec tant de zele et d'infructueuses
dépenses à ces expéditions d'outre mer,
nous devrions porter toute notre attention , tous les
efforts de notre activité sur ces contrées de l'Orient ,
menacées d'une nouvelle irruption de barbares.Comment
notre ministere , qui dans les premiers mois
de 1762 dénonçait avec tant de forces en plein parlement
les projets ambitieux des deux cours in périales
, qui disait que l'Angleterre devait avoir les
yeux constamment ouverts sur deux puissances qui
menaçaient l'indépendance et la tranquilité de 1 Europe
, comment ce même ministere a- t- il consenti
depuis , non- seulement à laisser un libre cours à
tant d'envahissemens et de dévastations , mais à
devenir lui -même leur complice , avec la chance
beauconplus probable de n'être que leur victime
? Nous ne tarderons pas à voir bientôt
dénouer toute cette intrigue politique , où il est
vraisemblable que ceux qui se croient les plus éclairés
me se montreront pas les plus habiles .
C
RÉPUBLIQUE
( 261 )
REPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LÉGISLATIF.
Siantes des deux Conseils du 25 nivôse au 5 pluviòse .
Nous avons promis de donner dans ce numéro un
extrait des rapports de Drouet et de Camus ; il est bien
difficile de faire un extrait très- abrégé de deux discours
qui contiennent un très - grand nombre de faits dont
aucun n'est sans le plus grand intérêt ; mais ce qui
est encore plus difficile , c'est de faire passer dans
un conipte de ce genre , quelque peu long qu'il soit ,
les sentimens qu'ont mêlés au récit d'événemens si
cruels et si extraordinaires ceux qui les ont soufferts ;
ces sentimens font cependant une partie inséparable
de l'histoire des faits qui les ont fait naître . Eux
seuls peuvent faire bien apprécier le caractere des
hommes et des circonstances qui méritent d'être consacrés
par
l'histoire au souvenir et à l'exemple éternels
de tous les hommes et de tous les tems .
C'est le 17 septembre 1793 que Drouet fut envoyé auprès
de l'armée du Nord ; le 29 , la partie de cette armée qui
était devant Maubeuge fut surprise et mise dans une entiere
déroute . Quelques-uns de ses débris dispersés avaient été
recueillis à Maubeuge , qui fut aussi -tôt cerné et bloqué de
tous ,côtés par l'ennemi . Cette ville était sans vivres et sans
munitions ; Francheville qui y commandait déclara qu'elle ne
pouvait pas être défendue plus de quinze jours , et qu'il n'y
avait qu'un seul moyen de la conserver à la République ;
c'était qu'un homme au- dessus de toutes les alarmes , et cas
Tome XX. T
1
( 202 )
pable , en étonnant pour ainsi dire la fortune par la grandeur
de son courage , d'écarter des dangers presqu'inévitables , pût
traverser le camp des Autrichiens , se rendre à Paris pour y
rendre compte de la situation de Maubeuge , et y obtenir
dans la plus grande promptitude , des secours de tout genre
nécessaires pour le délivrer.
Drouet sentit que par le caractere dont il était revêtu ,
il était plus propre que personne à remplir les conditions
de cette terrible entreprise ; il se dévoue à tous les périls .
Si j'y perds la vie , se dit - il , le desir de la vengeance
doublera les forces du soldat , et en vengeant ma mort ,
il assurera le salut de la République . Si je peux traverser
le camp des Autrichiens , je n'aurai pas besoin d'aller jusqu'à
Paris pour chercher et trouver les secours dont Maubeuge
a besoin ma voix et mon exemple électriseront les départemens
qui l'environnent , et qui sont menacés eux - mêmes
des dangers auxquels cette ville est prête à succomber. Vivres ,
fourages , munitions de toute espece , hommes sur-tout ,
j'obtiendrai tout ce que je demanderai au nom de la Patrie .
Il sort en effet de Maubeuge , le 2 octobre , à minuit ,
accompagné de cent dragons d'élite ; le voilà avec cette
faible escorte au milieu des bataillons autrichiens ; la terre
est couverte des plus épaisses ténebres , et il faut aller au
petit pas , de peur de tomber dans les ouvrages des ennemis
; ces tenebres s'éclairent tout -à- coup par l'explosion de
la poudre , et une décharge de mousquetterie est faite par
un corps d'infanterie , à côté duquel on ne pouvait éviter
de passer , mais qu'on n'avait pas apperçu . Effrayés par cette
lumiere inattendue et par le sifflement des balles , le che
val de Drouet et ceux des cent dragons ont pris le grand
galop ; bientôt ils sont précipités presque tous en mêmetems
dans un fossé large et profond . Il en est bien peu
qui n'aient été démontés dans cette chûte épouvantable :
Drouet se saisit du premier cheval qui lui tombe sous la
( 263 )
+
ain ; il veut poursuivre sa route : il est arrêté par la vo
d'un de ses dragons qui n'avait pas pu retrouver un cheval
, et qui lui crie de ne pas l'abandonner seul au milieu
des ennemis ; il le prend en croupe ; mais quelques minutes
s'étaient écoulées et l'escorte en désordre avait pris trop
d'avance pour que Drouet pût se diriger sur ses traces ; il
erre au hasard dans le sein de la nuit et sur cette terre
où tous les genres de mort l'environnent . Le malheureux
soldat qu'il porte derriere lui augmente ses dangers , et ne
peut l'aider à en repousser aucun dans la position où il
est forcé de se tenir ; le cheval sur lequel ils sont montés
jeune , et impatient de porter en croupe , fait à chaque
instant des bonds et des écarts qui rendent sa marche plus
bruyante , et qui peuvent le jetter dans des fossés ou contre
des arbres qu'il est impossible de distinguer . Drouet avait
à peine fait quelques pas dans cet état désespéré , qu'il est
rencontré par une patrouille composée de quelques hussards
autrichiens ; rendons -nous , s'écrie son compagnon le
dragon . A moi , dragons , crie plus fortement encore Drouet, et
il charge la patrouille. Les ennemis épouvantés se replient d'a
bord , et reviennent bientôt en plus grand nombre ; pour leur
échapper, Drouet pousse son cheval avec une vitesse extrême,
et il tombe pour la seconde fois dans le fond d'up ravin
escarpé , il Y fut long-tems sans mouvement et sans connaissance
; ce qui n'empêcha pas les hussards autrichiens de
le tailler , pour ainsi dire , à coups de sabre ; ils le porterent
presque mort devant leurs chefs . Quand la douleur de ses
blessures lui eut rendu le sentiment , il répondit aux pre
mieres interrogations qu'on lui fit , qu'il était un officier français
, et on le pansa alors avec quelque soin ; mais , lorsque .
l'horreur du mensonge lui eut fait avouer qu'il était représentant
du peuple , quand on eut reconnu en lui ce Drouet
qui avait arrêté Louis XVI à Varennes , il ne fut plus
traité qu'avec la derniere férocité ; il demande un morceau
Тв
+
( x64 )
e pain après quarante-huit heures de faim . Ce n'est pas
la peine que tu manges , lui dit un jeune officier , pour
le peu de tems
que tu as à vivre
; marche
, coquin
. Il est
traîné
de village
en village
dans
une charrette
, étendu
sur
quelques
brins
de paille
, et chargé
de fers : les imprécations
et les blasphêmes
des infâmes
émigrés
retentissent
partout
autour
de lui . Le prince
Colloredo
s'écrie
én le voyant
:
Tu paieras
de ta vie et dans les plus affreux
tourmens
le
manque
de foi de tes complices
les Républicains
. Ce manque
de foi prétendu
qui excitait
la rage
de Colloredo
, c'était
d'avoir
envoyé
dans
la Vendée
la garnison
de Mayence
qui
avait
juré de ne plus servir
contre
l'empereur
pendant
cette
guerre
; ainsi
pour
Colloredo
, les Vendéens
et les Autrichiens
c'étaient
la même
chose
; tout ce qui se révoltait
contre
la République
était
sujet
et soldat
de l'empereur
. Drouet
est ensuite
conduit
devant
le général
Latour
, qui se précipite
sur lui , le frappe
, et le renverse
de plusieurs
coups
sur la
terre
; il lui marche
dessus
, il le couvre
d'invectives
et de
crachats
. Je suis épuisé
par le sang que j'ai perdu
, lui dit
Drouet
, je succombe
sous le poids
de mes chaînes
, et tu me
frappes
! Est- ce là le procédé
d'un militaire
? sont- ce
'timens
d'un
bomme
? Rends
- moi le sabre
que tes soldats
'm'ont
arraché
, et je repousserai
tes coups
et tes indignités
?
Ces mots
augmentent
encore
la lâche
fureur
du général
, ses
gardes
même
en ont honte
, et ils arrachent
Drouet
à ses
transports
.
les sen-
Drouet fut jetté alors dans un cachot humide , dont le jour
he pouvait percer la profondeur ; c'est-là qu'il put vivre pendant
plusieurs mois , en ne respirant jamais qu'un air infect
et mortel . Mais au bout de ce tems , un changement de
situation et de traitement lui firent soupçonner les triomphes
de la République ; on le sortit du tombeau où il mourait tous
les jours , et il fut transféré de Luxembourg dans la fortes ease
de Spihzberg en Moravie .
( 265 )
La nouvelle prison de Drouet lui parut d'abord un paradis
, en comparaison du cachot infernal qu'il venait de
quitter ; mais quand il y eut repris avec un peu de force .
l'activité de son esprit et de son ame , la privation de sa
liberté lui devint insupportable ; l'image des travaux sans
cesse renaissans des défenseurs de la patrie , de leurs combats
, de leurs victoires , assiege et tourmente sa pensée ; il
veut les imiter ; pour se réunir à eux , il veut comme eux
soumettre à son génie et à son courage , toutes les forces
de l'art et de la nature réunies contre lui ; à travers les
épais barreaux de fer dont sa fenêtre est hérissée , ses regards
suivent continuellement le cours de la petite riviere
de Schwartz , qui coule au bas de la forteresse de Spiltzberg
, et qui va se jetter dans le Danube ; il apperçoit tous
les jours un petit bateau sur ses bords ; s'il pouvait s'en
emparer , il se laisserait aller avec lui au courant de la riviere
, qui le porterait bientôt sur le Danube ; du Danube
il pourrait descendre dans la mer Noire ; et parvenu à cette
mer , il ne désespérerait pas de pouvoir diriger sur ses flots
agités , le petit batean vers le port de Constantinople . Drouet
' est arrêté à ce projet extraordinaire , au moment qu'il s'est
présenté à son imagination , et il va tout faire pour l'exécuter
mais tout est impossible comment sortir de sa
prison ? comment franchir les abymes au milieu desquels la
forteresse de Spiltzberg s'éleve dans les airs . Une tringle de
fer qui suspendait ses rideaux devient dans les mains de
Drouet un instrument , avec lequel il démolit peu- à- peu
les immenses barreaux de sa fenêtre ; il les démolit sans
dégrader la pierre dans laquelle ils sont enfoncés , afin que
rien ne décele son dessein . Il se rappelle ces cerfs - volans
avec lesquels les enfans , en jouant , font traverser les airs
à des poids assez considérables ; il imagine de faire une
machine dont il puisse obtenir le même effet pour luimême
, une espece de parachute auquel il s'attachera pour
1
T3
( 06 )
s'élancer vers la plaine du haut de la forteresse , qui est
située elle - même sur la pointe d'un rocher très - escarpé et
d'une hauteur peu commune ; des corps - de- garde et des
factionnaires nombreux sont placés à des distances trèsrapprochées
au bas de la fortere ese et du rocher ; mais les
soldats autrichiens sont superstitieux , ils seront effrayés en
voyant descendre sur la terre une masse animée , qui leur
paraîtra venir du ciel , et Drouet se propose de profiter de
cet effroi pour s'élancer au petit bateau , qui fait l'objet
de tous ses voeux .
Des bonnets et des bas de coton lui ont fourni le fil avec
lequel il a uni ensemble divers morceaux de ses draps qu'il
a coupés et taillés pour faire un parachute sur le modele
qu'il s'en est tracé dans sa tête ; une arête de poisson lu
a servi d'aiguille ; chaque jour il cachait avec soin , aux
heures de visite , l'ouvrage qui s'avançait tous les jours ;
enfin l'ouvrage , entier est achevé ; et son auteur en a fait
plusieurs fois une heureuse expérience , en se laissant
tomber du haut des plafonds de sa chambre ; qui étaient
très-élevés . Déja le jour était marqué pour cette évasion
si périlleuse ; Drouet voulait la tenter le 21 juin , anniversaire
d'une époque également fameuse dans sa vie et
dans l'histoire de la révolution ; mais il tomba malade à
cette époque , et ce ne fut qu'au mois de juillet qu'il put
songer à reprendre son entreprise.
Dans la nuit du 5 au 6 juillet , après avoir enlevé les
barreanx de fer qui ne tenaient plus qu'en apparence à sa
fenêtre , Drouet se jette sur une petite terrasse qui en était
à très -peu de distance ; c'est- là qu'il doit faire usage de son
parachute , pour franchir l'espace immense qui le sépare
de la terre ; il s'en saisit avec force ; mais une horreur secrette
le fait frissonner ; la nature se révolte à l'idée de la destruction
: deux fois il veut se précipiter , et deux fois il
recule d'effroi ; enfin à la troisiem , il fait quelques pas
( 267 )
en arriere , ferme les yeux et s'élance dans le vide des airs
1
La rapidité de sa chûte fut extrêmement accélérée par
le poids d'un paquet de vivres et de hardes dont il s'était
charge ; elle fut telle qu'ils se crut brisé en touchant la terre ;
il s'écria , je suis mort , et resta sans connaissance sur le
coup. En revenant au sentiment de l'existence , il n'éprouva
aucune douleur vive , mais un engourdissement total à l'un
de ses pieds ; il se - leve aussitôt et veut escalader une
muraille qui était devant lui ; mais ce pied qu'il n'avait
d'abord senti qu'engourdi était fracassé , et se refuse â tous
ses efforts ; les douleurs les plus aiguës le saisissent alors ,
lui font pousser des gémissemens et des cris ; et il retombe
sans connaissance aux pieds de la muraille : il y passa dans
cet état le reste de la nuit. Ce que Drouet avait coujecturé
était arrivė ; les factionnaires effrayés de la masse énorme
qui leur avait apparu dans les airs , s'étaient enfuis dans les
corps- de-garle , et nul soldat n'osa en sortir et venir à lui
aux cris qu'il avait jettés ; pour avoir le courage de s'en
approcher , les Autrichiens eu ent besoin que le soleil , en
rendant à tous les objets de la nature leur aspect accoutumé
, leur fît voir dans ce qui les avait tant effrayés , le
malheureux prisonnier de la forteresse de Spiltzberg , étenda
sur la terre , sans aucun mouvement de vie ; ils le rapporterent
dans cette chambre dont il avait voulu sortir au prix
de tant d'efforts incroyables , au prix de tant de dangers ;
et ils le laisserent étendu sur le plancher , sans lui donner
le moindre secours , pendant huit heures , persuadés qu'à
chaque instant il allait rendre le dernier soupir . S'apperce
vant cependant au bout de ce tems qu'il n'était pas tout-àfait
mort , ils allerent lui chercher et lui amenerent enfin
un chirurgien , qui le pansa long-tems avec beaucoup de
scin et d' abileté ; Drouct ne put seflever de son lit pendant
ois mois , et pendant plus d'un an il ne put se
trainer que sur des bequilles .
1
T.4
( 268 )
1
A
C'est dans cet endroit de son récit que Drouet a fait
lecture d'une déclaration adressée à l'empereur , qu'il avait
tracée sur les murailles de sa prison , au moment d'exé
cuter sa terrible et inutile entreprise , et dont voici la
substance :
Puisqu'à vos yeux je suis moins qu'un homme , puisque,
vous violez à mon égard toutes les lois de la guerre , tous
les principes du droit des gens , j'essaierai de reprendre un
bien que même dans vos fers je n'ai pas tout-à -fait perdu , la
liberté. Si je survis à ma périlleuse entreprise , si je suis
rendu par elle à ma patrie , je retournerai sur les champs
de bataille pour me venger de vos cruels généraux ; je les
joindrai au milieu des épais bataillons qui sans cesse les
environnent et les cachent ; et ils paieront , je le jure ,
les traitemens odieux , les lâches insultes qu'ils m'ont fait
subir. Mais si je vais périr , puissent ces lignes , les dernieres
que j'aurais pu tracer , apprendre à tous ceux qui
ne m'ont outragé que parce qu'ils étaient égarés par les
suggestions de votre tyrannie , que je leur ai pardonné du
fond de mon coeur ; mais à vos agens , à vos complices ,
princes et généraux , je ne pardonne point ; c'est d'eux ,
d'eux seuls et de vous que je veux être vengé ; vous ne
pourrez éviter la vengeance à laquelle je vous devoue : ję
la demande à mes amis , à mes parens , à mon pays ,
tout ce qui porte sur la terre un coeur humain ; je la demande
à mon Dieu.
રે
Tous les sentimens énergiques et touchans contenus dans
cette déclaration passaient , à mesure que Drouet la lisait ,
dans les ames de la nombreuse Assemblée qui l'écoutait :
mais aux derniers mots qui la terminent et qu'il a prononcés
avec un accent encore plus pénétré , l'émotion a été
extrême , et il n'a pas fallu moins que tout le respect de la
constitution , pour empêcher que cette émotion n'éclatât
dans les plus vifs transports . La violence que toutes les
( 269 )
ames se sont faite sur elles -mêmes pour se contenir , s'est
manifestée par un murmure sourd et profond ; Drouet a
été obligé de suspendre quelque tems son rapport ; et dans,
la cause de cette interruption , il a pu voir si elles auraient
été exécutées par le peuple français , ces volontés qu'il avait
pu crcise long-tems les dernieres de sa vic .
•
Ce fnt au mois de mai 1795 que , pour la premiere fois ,
Drouet reçut des nouvelles de sa femme , de ses enfans et
des triomphes de la République. Il était convalescent et
souffrant encore ; mais quelle consolation douce et réparatrice
sa santé fut promptem.nt rétablie , et bientôt après
il alla joindre ses collegues.
la
Depuis ce moment , a dit Drouet , ma destinée a été
commune avec celle de mes collegues , et tout ce qu'ils
vous raconteront d'eux-mêmes me sera commun. Je n'ai
donc plus à vous parler de moi - même. Mais je ne veux
pas finir ce rapport , sans faire une déclaration que tout
ce que j'ai déja dit a pu faire pressentir : ce n'est pas
nation allemande , mais ses chefs seulement que j'accuse et
qu'on doit accuser de tous les maux que j'ai soufferts , des
outrages qui ont été prodigués à un républicain et à un
député d'un peuple libre. La fiere Germanie peut compter
dans son sein , plus qu'on ne pense , d'hommes amis de
T'humanité et de la République ; et la tyrannie qui ne
compte que les bras et ne mesure que la terre se trompe
aussi sur l'étendue de son pouvoir et de ses forces.
Ne pouvant pas passer un certain nombre de pages.
dans l'impression de cet article , nous sommes forcés
de renvoyer encere au numéro prochain , l'extrait
du rapport commencé par Camus , et achevé par
Lamarque et Quinette. Nous allons nous borner à prċsenter
ici un apperçu très - succint des séances du
Corps législatif, depuis le 25 nivôse jusqu'au 5 plus
viôse inclusivement .
( 270 )
La loi qui raie le cit . Déverité , membre du Corps
législatif, de toutes les listes d'émigrés où il aurait pu
être inscrit , a été rendue commune à tous les députés
du peuple qui , proscrits comme lui à la suite
du 31 mai , et rappellés dans le sein de la Convention
après le 9 thermidor , pourraient être compris
dans quelques-unes de ces listes . Après cet acte de
justice , le Corps législatif a été plus autorisé encore
et pour ainsi dire plus obligé d'accomplir sur luimême
l'exécution rigoureuse de la loi du 3 brumaire .
Ferrand Vaillant , député du département de Loire
et Cher, et membre du conseil des Anciens , a été
convaincu d'avoir signé plusieurs de ces arrêtés libericides
, qui à l'époque du 13 vendémiaire ont
provoqué la révolte contre l'autorité nationale ; il à
été suspendu des fonctions législatives jusqu'à la
paix. Les citoyens Bonnissard , député de Saône et
Loire ; Cerf, de l'Eure ; Pathier , des Basses - Alpes ;
et Fontenai , d'Indre et Loire , tous quatre membres
du conseil des Cinq- cents , en resteront exclus jusqu'au
moment où ils auront obtenu leur radiation
définitive des listes d'émigrés sur lesquelles ils sont
portés .
Lesage Senault a fait une dénonciation très - violente
contre le député Siméon ; il ne l'a pas accusé
seulement d'être inscrit sur une liste d'émigrés , mais
d'avoir émigié ; et pour prouver cette terrible vérité
, il a lu quelques lignes d'un journal ... Mais
comment Lesage Senault n'a-t-il pas pensé qu'il
fallait d'autres témoignagnes , et pour prouver un si
grand crime que celui de l'émigration , et contre
un membre de la représentation nationale ? Si les
( 271 )
accusations des journalistes pouvaient jamais devenir
des preuves suffisantes contre les députés du peuple
, il arriverait que la République finirait peutêtre
avant long- tems , par n'avoir qu'une représentation
de journalistes . Sans doute pour ne pas accueillir
la dénonciation de Lesage Senault , le conseil
des Cinq-cents n'avait pas besoin que Siméon rẻ-
pondît aux inculpations d'un journal ; ce député l'a
fait cependant , et il s'est aussi bien justifié que si
une justification lui eût été nécessaire .
La malveillance s'agite toujours pour empêcher
l'acquittement de l'emprunt forcé ; mais tout paraît
faire espérer que ses efforts seront inutiles ; plusicurs
commissaires du Directoire exécutif près les
administrations de département , ont annoncé aux
deux conseils que la sixieme classe de cet emprunt
était en plein recouvrement , et que les autres suivraient
incessamment . Une loi a été rendue , qui regle
le montant des indemnités qui seront accordées aux
receveurs et percepteurs de l'emprunt forcé . Les
braves soldats de la République continuent à donner
tous les exemples de vertus qui lui sont nécessaires.
Une brigade de l'armée du Rhin a fait un don de
95 mille liv . ; une autre brigade , en quartier à Answeiller,
pays des Deux - Pontsi, a envoyé un autre don
de 100000l . Une circon : tance donne un nouvel intérêt
à ce dernier acte de générosité , c'est qu'il a été proposé
et convenu sur le champ de bataille , où ses
auteurs , au nombre seulement de trois mille hommes ,
venaient de vaincre six mille Autrichiens . C'est le
général Anne qui a transmis au Corps législatif ce
double trait d'une valeur si héroïque et d'un désia(
272 )
téressement si touchant ; c'est lui qui commandait
les guerriers républicains dont il a été l'interprête :
nous aurions pu nous dispenser d'en faire la remarque
; et pour l'apprendre , il nous suffisait de
dire que le général Anne a fait un don particulier
de tous les frais de bureau qui lui revenaient depuis
un an et de la valeur du cheval que la République
devait lui fournir.
Un autre trait de courage républicain , dont le
conseil des Cinq - cents a ordonné l'insertion dans ses
procès- verbaux' , c'est celui qui le 27 du mois dernier
a préservé la commune de Beaumont-sur- Sarthe des
fureurs dévastatrices des chouans ; douze cents de
ces brigands catholiques et royaux qui s'étaient portés
sur cette petite commune ont été mis en déroute
et taillés en pieces par ses braves habitans
réduits au nombre de 50 à 60 hommes , tous peres de
familie , parce que tous les jeunes gens sont aux frontieres
. Roux a saisi cette occasion de demander que
ces traits caractéristiques de l'esprit républicain , et
si propres à se répandre , fussent consignés dans un
bulletin particulier , imprimé et publié aux frais du
gouvernement ; et sa proposition a été adoptée .
En lisant ce bulletin , qui présentera continuellement
à l'admiration et à la reconnaissance de la
patrie ceux qui la défendent , quel coeur pourra
rester étranger aux sentimens sublimes dont se compose
l'amour de la patrie ? Ces jeunes gens de la
premiere requisition , que Lakanal a dénoncés avec
tant de véhémence et de justice , pourront- ils encore
préférer de tristes voluptés à l'honneur de remplir
Icur devoir? Quoi ! au lieu de voler à ces frontieres
( 273 )
d'où la gloire peut faire bientôt retentir leurs noms
dans la France et dans l'Europe , ils aimeraient mieux
rester cachés au milieu des frivolités et de beaucoup
de honte. Lakanal a demandé une loi très - rigoureuse
contre les jeunes gens qui , dans l'âge de la premiere
requisition , cherchent a se soustraire , et une com-
' mission a été nommée pour combiner les différentes
mesures qu'il à proposées .
Le Directoire exécutif a été autorisé à disposer ,
*comme il l'avait demandé , de l'Arsenal et de ses
dépendances ; cette aliénation qui peut devenir pour
Paris le moyen de nouveaux embellissemens , augmentera
de plusieurs millions les ressources de lanation ?
Mais ce qui va ouvrir pour la République une
source d'immenses richesses , c'est la mise en vente
d'une grande partie des biens ecclésiastiques situés
dans les neuf départemens de la Belgique . Il ne faut
pas croire cependant que le Corps législatif n'ait été
déterminé à ordonner cette vente que par l'intérêt de
quelques milliards ; il a eu un motif plus noble et plus
juste qu'il a exprimé dans le considérant même de la
loi ; c'est de donner au peuple Beige une assurance
infaillible que jamais il ne cessera de faire une partie
intégrante de la République Française .
Le Directoire exécutif a reçu plusieurs autorisations
d'une grande importance .
Il enverra onze commissaires dans les colonies ,
savoir : cinq pour Saint-Domingue , trois pour Sainte-
Lucie et la Martinique , un pour Cayenne et la
Guyanne , et deux pour les isles de France et de
la Réunior , la mission de ces deux derniers dureta
deux ans ; et celle des autres dix huit mois ,
( 274 )
Il nommera aux places d'assesseurs de juges de
paix dans le département de la Seine .
Il nommera aux fonctions municipales dans les
quatre plus grandes communes de la France , Paris ,
Lyon , Marseille et Bordeaux ; les citoyens qu'il
élevera à ces magistratures , ils ne les exerceront que
jusqu'au 1er. thermidor prochain .
La loi qui a prologé ainsi l'époque très -prochaine
où devaient être convoquées les assemblées primaires
dans ces quatre villes , a été rendue sur le rapport de
Chénier ; it a développé avec une grande force les
raisons d'intérêts ; on peut même dire , de salut public
qui la rendaient nécessaire . Il s'agissait d'enlever aux
conspirateurs du 13 vendémiaire l'occasien de provode
nouveaux troubles et de nouveaux malheurs
dans la République : c est parce que le peuple est jaloux
de la conservation de ses droits qu'il aimera à en suspendre
l'exercice.jusqu'au moment où l'influence des tactions
conspiratrices ne pourra plus offusquer les lumieres
naturelles de sa raison , ni égater les pures
et énergiques sentimens de son ame.
quer
Mais le conseil des Cinq - cents a passe à l'ordre
du jour sur le message du Directoire , qui demandait
une autre organisation de la marine que celle
décrétée le 3 brumaire par la Convention nationale ,
c'est le discours de Blad qui paraît sur- tout avoir
déterminé cette résolution ; il sera imprimé ; les
dangers de l'introduction du despotisme militaire
dans l'administration civile ; le grand nom de Colbert
qui a pensé comme Blad súr la marine , ont fait une
forte impression sur les esprits ; il eût peut être suffi
de mieux établir l'état de la question qu'il ne l'a été ,
pour diminuer beaucoup la valeur des raisons de
Blad ; mais la chose la plus difficile dans une assèmblée
nombreuse sur-tout , c'est de bien poser une
question : nous ferons une seule observation aux
Partisans de la nouvelle organisation de la marine :
puisqu'ils redoutent tant le caractere d'un militaire
dans l'administration civile : comment ont- ils laissé
passer l'article qui distribue aux différens administrateurs
civils des grades supérieurs militaires ? La
résolution du conseil des Cinq- cents a été présentée
( 275 )
1
à celui des anciens ; mais elle n'y a subi encore aucune
discussion , une commission a été nommée
pour en faire l'examen .
Un autre message du Directoire exécutif a subi
un ordre du jour plus mérité ; c'est celui qui présentait
au Corps législatif quelques difficultés
quelques conditions faites par le citoyen Camus
pour accepter la place de ministre des Enances qui
lui était proposée : la constitution doit être la regle
du Directoire comme des législateurs : elle est assez
claire dans ses dispositions pour n'avoir pas besoin
d'être continuellement commentée par des lois réglémentaires.
Un tarif proportionnel à la valeur des assignats a
été établi pour les droits d'enregistrement ; il commencera
à être exécuté le 15 de ce mois .
Un peuple qui a des moyens très- étendus de commerce
est obligé pour son intérêt même d'avoit une
foi religieuse dans ses transactions commerciales ;
son crédit dépend de cette foi , et sans crédit il n'y
a pas plus de commerce entre les nations qu'entre
les individus . Une loi relative aux retraits des lettresde
- change tirées sur l'étranger préviendra désormais
l'abus frauduleux qui se faisait depuis long- tems à
cet égard des fausses interprétations de l'ordonnance
de 1673 .
La résolution qui ordonne la levée de la suspension
de la loi du g floréal a été déja plusieurs fois
discutée au conseil des Anciens . Creuzé- Latouche
au nom de la commission chargée de l'examiner , a
conclu à ce qu elle fût rejettée ; plusieurs membres
ont soutenu cette conclusion , et d'autres l'ont com
battue avec force. Aux uns , cette loi paraît injuste et
immorale qui ordonne le partage des successions
non encore ouvertes , qui punit des crimes des
enfans leurs peres et meres ; les autres trouvent que
cette loi seule peut assurer à la nation les indemnités
qu'elle doit trouver dans les biens des émigrés pour
la guerre parricide qui lui coûte tant de trésors et
tant de sang ; et ils pensent que les droits de la narion
ne sont pas moins sacrés que ceux des particu
liers. On attend avec impatience la fin d'une dis
( 276 )
cussion , à laquelle beaucoup d'intérêts différens donneront
une égale importance .
Le 1er, pluviôse , à l'ouverture de la séance , dans
les deux conseils , la salle a retenti des sons d'un
orchestre nombreux ; les membres de l'institut national
de musique ont fait entendre tour- à-tour aux
représentans de la République , non pas ces airs avec
lesquels des hommes qui s'intitulaient les vengeurs
de l'humanité marchaient et s'excitaient au massacre
des Républicains , mais ces chants de dévouement, et
de gloire qui ont si souvent conduit à la victoire les
défenseurs de la patrie et de la liberté .
Dans les deux conseils , le président a exprimé
dans un discours énergique les véritables sentimens
que l'anniversaire de la mort du dernier roi des
Français devait faire naître ; il a fait le serment de
haine à la royauté , de fidélité à la République , à la
constitution , et il a appellé successivement tons les
membres à prêter individuellement le même serment.
―
Dans le conseil des Cinq cents , il n'a été permis
à aucun membre d'ajouter le moindre mot à la formule
de serment décrété . Dans le conseil des
Anciens , au contraire , plusieurs membres ont ajouté
au serment , mais n'en ont rien retranché . Dupont
( de Nemours ) s'est fait sur- tout remarquer par une
formule qui avait la prétention d'être très - énergique ;
ce n'est pas dans. la maniere de prêter un serment
qu'il est nécessaire de mettre tant d'énergie ; mais
dans l'occasion où il faut le tenir.
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
pas
Nous prévenons tous les Souscripteurs à l'ancien prix de
30 liv . pour l'année , ou 25 liv . pour six mois , qu'à dater du
1. pluviôse , leur abonnement est expiré , et que le prix est de
3co liv . pour trois mois. Ceux qui n'a
'auront fait leur renouvellement
dans le plus court délai , ne recevront plus cejournal .
Nous réitérons cet avis pour les personnes qui n'auraient
pas été instruites à tems, pour effectuer leur renouvellement à
l'époque ci - dessus indiquée .
FAUTES à corriger. Page 218 , ligne 28 , au lieu de : Le
territoire de tout l'empire britannique , lisez la population de
aout l'empire britannique .
N ° . 23.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 20 PLUVIOSE , l'an quatrieme de la République .
( Mardi 9 Février 1796 , vieux style . )
PHYSIQUE.
Recherches physico - mécaniques sur la chaleur ; par PIERRE
PREVOST , professeur honoraire à Geneve , de l'académie
de Berlin , etc. Un volume in- 8 ° . de 232 pages , avec
une planche. A Paris , chez CUCHET , libraire , ` rue
Serpente. 1792.
PENDANT
ENDANT tout le tems qu'a duré la révolution ,
nous n'avons pu avoir qu'un seul penser , celui de la
suivre et de vaincre avec elle . Les beaux arts et les
sciences se sont enfoncés dans la retraite ; et dans
ce morne silence nous n'avons pu nous occuper des
productions des savans étrangers . Ils se sont enfin
réveillés ces arts consolateurs , ces sciences bienfaitrices
du genre humain ; et nous allons recueillir les
ouvrages qui ont paru hors de la République pendant
notre sommeil .
P. Prévost a publié en 1792 des Recherches physicomécaniques
sur la chaleur. La préface nous apprend que
par chaleur il n'a entendu parler que du rayonnement
du feu. Cet effet seul doit le conduire presqu'immédiatement
, selon lui , à la connaissance de la constitution
de ce fluide. Il n'a point fait d'expériences
nouvelles ; mais il a comparé les résultats du calcul
Tome XX. V
13
( 278 )
avec ceux des expériences déja publiées . Tous ses
calculs sont relatifs à la chaleur solaire , et particulierement
à l'effet de cette chaleur sur la température
des deux hémispheres de notre globe .
L'ouvrage est divisé en cinq sections , dont voici
les sujets : La chaleur en général , la chaleur solaire ,
et le froid de l'hémisphere austral . Des remarques
détachées , mais analogues aux sujets des précédentes
recherches , forment la quatrieme section ; et la cinquieme
est consacrée à l'application du froid austral ,
aux phénomenes de l'aiguille aimantée .
D'après cet exposé , les chimistes ne chercheront
dans ce livre que des résultats numériques ; ils n'y
trouveront que peu de raisonnemens applicables à la
belle théorie du Calorique si clairement développée
aux écoles normales par le professeur Bertholet . Mais
les physiciens qui suivent les travaux des Mairan , de
Luc , Richmann , etc. , trouveront ici une masse de
calculs et de raisonnemens précieux .
Notre physicien se borne dans cet écrit à considérer
le feu comme un fluide discret , sans s'occuper
de la nature de ses élémens , et il reconnaît sa distinction
d'avec la lumiere , sans chercher à la démontrer
, parce qu'il n'a pour but que la propagation
de la chaleur. C'est pour cela qu'il raisonne toujours
sur le rayonnement du feu .
-
-
-La chaleur obscure rayonne et se réfléchit comme
la lumiere . Le froid même dans une expérience de
Pictet a paru sé réfléchir. Le feu est donc un fluide
discret , très - subtil , dont les molécules sont sans
cesse agitées . Son équilibre consiste dans l'égalité
des échanges produits par le rayonnement .
―
( 279 )
L'air est le principal obstacle qui s'oppose à l'émission
de la chaleur rayonnante . - Voilà le feu gêné ,
le feu libre et le feu, combiné , ou soumis aux lois
de ses affinités . Deux corps , dont le voisinage maintient
le thermomètre au même degré , établissent
l'équilibre thermométrique du feu , qui est toujours le
résultat d'échanges égaux .
-
―
L'élévation des corps à telle ou telle température
est successive , et non instantanée . - L'a chaleur
qui entre dans les corps est proportionnelle au
tems employé et à l'intensité de sa source . Si la
chaleur qui entre est maintenue au même degré , la
chaleur rayonnante est en raison composée de l'intensité
de la chaleur interne et du tems . L'échauf
fement n'est que la différence de la chaleur qui entre ,
à celle qui s'échappe : loi établie par les expériences
de Richmann , cette victime illustre et volontaire de
l'électricité .... L'échauffement ou le refroidissement
d'un corps exposé à l'air , maintenu au même degré ,
est , en tems égal , proportionnel à la différence des
températures initiales de l'air et du corps. Dans
un milieu d'une température constante un corps s'échauffe
, ou se refroidit , de maniere que les différences
de sa chaleur à celle du milieu sont en progression
géométrique , et les tems de l'échauffement
ou du refroidissement sont en progression arithme
tique . Epinus a donc commis une inexactitude en
faisant dire à Newton et à Richmann : ( Cogitat. de
distribut. cal. per tellurem. Adnot. ( a) , pag. 27. ) Que
la vitesse de l'échauffement est proportionnelle à
la différence de température entre un corps et les
rayons solaires auxquels on l'expose.
-
V 2
( 280 )
De ces principes développés dans la première seetion
, l'auteur déduit cette loi ... Lorsqu'un corps
s'échauffe ou se refroidit , les progrès de son changement
de température deviennent plus lents en
tems égal .
Il compare les nuages relativement à la déperdition
de la chaleur rayonnante de la terre , aux vêtemens
qui couvrent nos corps ; et il explique par cette
comparaison le phénomene suivant... La nuit ( c'està-
dire en l'absence du soleil et de sa chaleur directe ) ,
lorsque le ciel est serein , l'air est généralement
plus froid près de la terre . Au printems èt en automne
il gele peu lorsque le ciel est couvert. Souvent
enfin , par une nuit sereine , s'il vient à passer
un nuage par le zénith de l'observateur , à l'instant
il voit monter le thermometre .
1
-
Les expériences de Richmann ( nov . comm . acad.
Petrop. , T. IV , pag. 289 ) prouvent que la chaleur
solaire , c'est- à- dire celle que produisent les rayons
solaires , peut être censée ' proportionnelle à la densité
de ses rayons à la surface de la terre. Mairan
regardait cette chaleur comme très-faible comparée
à la chaleur propre de la terre . Il est prouvé que le
courant de feu solaire qui pénetre une partie de la
terre pendant son été , est plus dense que celui
qu'elle exhale . Dans le cours d'une année moyenne
la chaleur rayonnante ( ou terrestre , celle qui s'échappe
sans cesse et sans retour ) moyenne et la chaleur
solaire moyenne sont égales ou inégales . Dans le
premier cas , la chaleur moyenne terrrestre est conse
tante. Dans le second cas , celui de l'inégalité , il
y a pour la terre échauffement ou refroidissement ;
( 281 )
ce qui arrive en été et en hiver. Alors il y a égalité
entre les deux chaleurs au maximum d'échauffement ,
et à celui de refroidissement ; au voisinage , et non
aux instans précis des maximum et minimum de chaleur
solaire .
La chaleur solaire moyenne , estimée à posteriori ,
c'est - à- dire déduite des observations , se trouve être
pour nos climats de juillet à décembre :: 8 , 4 : 1. La
chaleur solaire moyenne , estimée à priori , c'est - àdire
déduite des calculs , se trouve être à Geneve ,
de juillet à décembre ( époques des jours presque
doubles les uns des autres ) , :: 7 , 2 : 1. Le premier
résultat est sorti des observations thermométriques ;
et le second , du sinus de la hauteur solaire moyenne
de 65º , du quarré de la distance du soleil , de l'intensité
, de la lumiere , et des arcs semi -diurnes.
Les irrégularités dans la marche progressive de
l'échauffement et du refroidissement périodiques de
la terre , doivent en grande partie être attribuées aux
vents et aux pluies : tels sont le maximum et le minimum
de chaleur placés , non au point précis des solstices ,
mais constamment en juillet et souvent en janvier ;
non à midi et minuit , mais à trois heures du soir et
à quatre heures du matin . — La sérénité ou l'opacité
du tems est , comme nous l'avons vu , une cause puissante
des irrégularités dont nous venons de parler ;
ce qui donne l'explication d'un adage météréologique
conservé dans les campagnes , mais mal entendu
aujourd'hui par ceux qui oublient que la réforme
Grégorienne a avancé les fêtes catholiques de 10 jours.
Si sol claruerit , se Virgine Purificante ;
Multo majus erit frigus post , quàm fuit ante.
V 3
( 282 )
La Purification de la Vierge , placée actuellement
au 2 février , tombait avant la réforme au 24 janvier ,
époque de la moindre chaleur moyenne. De plus ,
lorsque le tems est très-serein pendant les plus grands
froids , l'émission de la chaleur rayonnante est plus
abondante , et l'on peut en conséquence prédire un
accroissement de froid.
Prévost fait ici un calcul qui prouve assez évidemment
combien s'est trompé Buffon en assignant une
suite immense de siecles pour le refroidissement
total de notre globe . Il déduit cette perte de chaleur
du refroidissement nocturne moyen , estimé par la
différence thermométrique moyenne au coucher et au
lever du soleil. Elle a été en 1788 à Geneve , de 3 ,
5 degrés de Réaumur. Supposons la chaleur rayon- ,
nante égale pendant le jour , la perte de chaleur que
fera la terre en 24 heures sera de 7 degrés . La chaleur
solaire et toute autre cause de chaleur interne supposées
nulles , la chaleur rayonnante de 7 degrés supposée
la moyenne du globe et la millieme partie de
toute la chaleur interne , la chaleur de notre planete
serait nulle , ou moindre qu'un degré en 24 ans
environ .
On trouve ici une table des variations les plus ordinaires
de température dans les 24 heures , exprimée
en degrés de Fahrenheit , donnée par Kirwan ...
janvier , 6 .... février , 8... mars , 20 ... avril , 18 ...
mai , 14... juin , 12 ... , juillet , 10 ... août , 15 ... septembre
, 18 ... octobre , 14... novemb . , 9 ... décem . 6 ..
Delà l'origine des rhumes de printems et d'automne .
Dans la troisieme section , l'auteur applique les prin
cipes établis précédemment à la chaleur relative des
·( 283 )
deux hémispheres du globe terrestre , ou du froid,
austral . Il regarde comme nul l'effet de la distance.
du soleil sur les deux hémispheres , parce qu'il est
alternatif. Mais il calcule l'effet combiné du tems
et de la distance , sur la quantité de l'irradiation solaire
, à l'aide du théorême suivant de Bénédict Prévost
de Montauban : la lumiere solaire qui parvient à la
terre est égale dans toute partie égale de l'éclyptique
, parcourue ou non en tems égal . La différence
constante entre les températures australe et boréale ,
ne vient donc pas d'une inégale quantité de chaleur
solaire reçue par l'un et l'autre hémisphere . Elle doit
plutôt venir de l'inégale quantité de chaleur rayonnante
émise en tems donné ; inégalité qui trouve sa
cause dans l'inégale distribution des quantités égales
de chaleur solaire annuelle . Le rapport de l'été à
l'hiver doit différer encore dans les deux hémispheres
aux mêmes latitudes , par le rayonnement que produit
la chaleur propre et permanente de la terre .
1
A l'appui de ces causes mécaniques viennent des
causes chimiques , telles que l'excès de rayonnement
produit par la formation de la glace , et par la condensation
des vapeurs , par l'excès de tems employé
pour résoudre la glace en eau , ou l'eau en vapeurs .
L'excès du volume des eaux augmente aussi l'effet
des causes chimiques , parce qu'il doit enlever par
l'évaporation plus de feu aux régions australes . Mais
la mer tempérant les étés et les hivers dans les climats
où elle ne gele pas , toutes ces causes du froid
austral sont plus actives dans les latitudes élevées ,
et quelques - unes presque nulies dans les latitudes
inférieures .
1
V 4
( 284 )
L'hémisphere austral est donc conclu à priori , ou par
le raisonnement seul , plus froid que le boréal dans les
latitudes élevées . Cette vérité est ensuite démontrée
à posteriori , c'est- à-dire par les observations de
Forster pere , compagnon du célebre Cook , et par
celles que renferme la collection des Voyages à la mer
du Sud de Dalrymple.
A la suite de ces recherches sur la chaleur , notre
physicien a placé des remarques détachées , dont
quelques-unes sont d'un grand intérêt telle est la
limite des vents alisés . Le vent alisé , qui souffle constamment
de l'est , paraît être déterminé , comme les
marées de l'Océan , par l'attraction de la lune et du
solcil ; on pourrait l'appeller les marées de l'air ou
atmosphériques . Cet alisé n'est pas Est pur ; mais il
tient du nord dans l'hémisphere boréal , et du sud
dans l'austral . Une seule cause ne produit pas ces
deux inflexions : elles viennent des deux courans
opposés qui s'établissent des zones froides à l'équateur
; de sorte que l'équateur serait la limite des
deux vents alisés , si les deux hémispheres étaient
échauffés au même point. L'inégalité de leur chaleur
, déja démontrée , doit avancer cette limite
vers le nord. En effet , l'observation prouve que
les alisés sud - est s'étendent au- delà de l'équateur
jusqu'à 3 ° . de latitude septent . ; que les alisés nordest
ne s'étendent dans l'hémisphere septen . que jusqu'à
5º . de même latitude ; et qu'enfin il y a un espace
nord d'environ 2 °. où les alisés ne sont ni nord ,
ni sud , et où l'irrégularité des vents et des orages
marque en quelque sorte la limite de ces deux alisés.
Plongez dans un canon un boulet rouge ou
Ba
( 285 )
/
une bourre rougie à blanc , l'extérieur du canon
reste froid long - tems , et ne s'échauffe que peu- àpeu....
Au contraire , chargez un canon à l'ordinaire ,
et faites feu , à l'instant l'extérieur du canon se trouve
chaud .... Quelle est la raison de cette différence ?
C'est que le feu , disait un jour Montgolfier , semblable
à tous les fluides élastiques , déploie son
énergie avec d'autant plus de force et de célérité ,
qu'il a été plus comprimé.
Ce volume est terminé par une application de
la théorie du froid austral aux phénomenes de l'aiguille
magnétique. Si le soleil , ou la chaleur solaire , est
seule ou en grande partie l'élément magnétique ,
comme elle abonde plus dans l'hémisphere septen. ,
c'est-là qu'elle doit se prononcer plus fortement.
La variation annuelle dépendrait alors des pertur
bations de l'effet de la chaleur solaire , causées par
le changement d'obliquité , la précession des équinoxes
, la nutațion , etc. , et la variation diurne dépendrait
des modifications journalieres du magnétisme
de l'atmosphere ou de la surface terrestre .
Ces explications purement physico-mécaniques , et
nullement hypothétiques , paraissent concluantes :
il n'en est pas de même des deux fluides magnétiques
élémentaires purs , du fluide magnétique combiné
, dont la décomposition produisant les deux premiers
, opere , selon Prévost , tous les phénomenes de
l'aimant . Plus heureux , Epinus avec un seul fluide
les a tous expliqués . Mais sur une matiere aussi difficile
, écoutons tous les écrivains , pesons-les , et même
en les réfutant sachons - leur gré de leurs courageux
efforts.
( 286 )
BEAUX ARTS.
Fia des Essais sur la peinture de Diderot. Un volume in - 8 ° .
de 414 pages . A Paris , chez Buisson , rue Hautefeuille.
Li
:
"
E chapitre IV . sur l'expression , étincelle de traits
brillans , de descriptions vives et de conseils précieux
la briéveté de l'espace nous restreint aux derniers
. Nous nous permettrons cependant une citation.
pleine de finesse et de sagacité ...... Interrogezvous
à l'aspect d'un homme ou d'une femme , et
vous reconnaîtrez que c'est toujours l'image d'une
bonne qualité , ou l'empreinte plus ou moins marquée
d'une mauvaise qui vous attire ou vous repousse
. ",
" Supposez l'Antinous devant vous..Ses traits
sont beaux et réguliers ; ses joues larges et pleines
annoncent la santé . Nous aimons la santé ; c'est la
pierre angulaire du bonheur. Il est tranquille ; nous
aimons le repos . Il a l'air réfléchi et sage ; nous
aimons la réflexion et la sagesse . Je laisse là le reste
de la figure , et je vais m'occuper seulement de la
tête . "
" Conservez tous les traits de ce beau visage
comme ils sont ; relevez seulement un des coins
de la bouche ; l'expression devient ironique , et
le visage vous plaira moins. Remettez la bouche
dans son premier état et relevez les sourcils ; le
caractere devient orgueilleux , et il vous plaira moins .
Relevez les deux coins de la bouche en même-tems ,
( 287 )
et tenez les yeux bien ouverts , vous aurez une physionomie
cynique , et vous craindrez pour votre fille
si vous êtes pere . Laissez retomber les coins de la
bouche , et rabaissez les paupieres , qu'elles couvrent
la moitié de l'iris et partagent la prunelle en deux ,
et vous aurez un homme faux , caché , dissimulé ,
que vous éviterez . ,,
On pourrait donner pour définition approchée
de l'expression , l'observation suivante : L'expression
est faible ou fausse , si elle laisse incertain sur
le sentiment. "
L'expression de figures bien composées doit annoncer
, selon Diderot , l'espece de gouvernement
sous lequel elles vivent. L'air du républicain sera
haut , dur et fier . Dans la monarchie , où l'on commande
et l'on obéit , le caractere , l'expression sera
celle de l'affabilité , de la grace , de la douceur , de
l'honneur , de la galanterie .... L'esclave marche la
tête inclinée ; il semble toujours la présenter à un
glaive prêt à le frapper. Cette observation nous ,
paraît trop générale . Elle s'applique très bien à une
scene de plusieurs personnages , et la famille de Darius.
est dans ce genre un témoignage éclatant de la sagacité
de Lebrun .' Mais gardez - vous de la presser et
d'en faire l'application à une ou deux figures isolées .
.
" Qu'est- ce que la sympathie qui presse et colle ,
dit notre écrivain , deux êtres l'un à l'autre , à la premiere
vue , au premier coup , à la premiere ren .
contre ? .... C'est l'attrait momentané et réciproque
de quelque vertu . De la beauté naît l'admiration ;
de l'admiration , l'estime , le desir de posséder et
l'amour. "
( 288 )
D'après cette définition , il n'y aurait point de
sympathie entre deux êtres immoraux , vicieux ; le
contraire se voit cependant tous les jours . Nous dirons
seulement ici en passant , que la sympathie
naît de la conformité ( quoique confuse et non - distinctement
perçue par l'être sur lequel agit la sym.
pathie ou ressemblance de l'être qui l'occasionne ,
avec un ancien ami , ou bienfaiteur , ou objet chéri
de celui qui en est affecté . Descartes en Hollande
et dans ses autres voyages se sentait un attrait , une
propension pour les borgnes , et malgré toutes ses
recherches et ses réflexions , il n'avait pu découvrir
la cause d'un goût aussi bizarre . Agé de plus de
30 ans , il revient au village qui l'a vu naître , près
de la Flêche le premier objet qui s'offre à ses yeux
et qui émeut sa sensibilité , est sa nourrice . Il s'apperçoit
qu'elle est borgne , et au moment même il
réfléchit sur cette rencontre et découvre la cause
de sa prédilection pour les borgnes . Cette digression
peut ne pas paraître deplacée dans un chapitre sur
l'expression.
y ง
Craignez , artistes , d'outrer l'expression . « Le
Lao oon souffre , il ne grimace pas ; cependant la
douleur cruelle serpente depuis l'extrémité de son
orteil jusqu'au sommet de sa tête . Elle affecte profon
dément , sans inspirer de l'horreur . Faites que je ne
puisse ni arrêter mes yeux , ni les arracher de dessus
votre toile . Ne confondez point les minauderies , la
grimace , les petits coins de bouches relevés , les
petits becs pincés et mille autres puériles afféteries ,
avec la grace , moins encore avec l'expression... Que
votre tête soit d'abord d'un beau caractere . Les pas-
1
( 289 )
sions se peignent plus facilement sur un beau visage,
Quand elles sont extrêmes , elles n'en deviennent
que plus terribles . Les Euménides des anciens sont
belles , et n'en sont que plus effrayantes .
""
" Sachez donc ce que c'est que la grace , ou cette
rigoureuse et précise conformité des mem res avec
la nature de l'action. Excellente définition de la
grace ! Sur-tout ne la prenez point pour celle
de l'acteur ou du maître à danser. Ajoutons que
l'on trouve plus souvent la grace ou les graces ( car
ici on doit confondre les deux mots ) répandues sur
un corps de moyenne et même de petite taille , tandis
que les grandes statures ne les offrent presque jamais .
La grace en général , et hors de l'action , est donc ,
selon nous , cette juste proportion entre tous les
membres , qui annonce la faculté d'exécuter tous les
mouvemens sans gêne ; proportion dont la nature
semble avoir doté les tailles moyennes , à l'exclusion
des hautes statures .
L'expression décide , quelquefois la couleur .......
La couleur pâle et blême ne messied pas aux
poëtes , aux musiciens , etc. ,
Paragraphe sur la composition , où j'espere que j'en
parlerai. L'espérance de Diderot n'a pas été déçue ,
et nos lecteurs en profiteront à l'aide des citations
nombreuses : il est facile de sacrifier la vanité de
rédacteur à celle de faire parler un écrivain aussi
original , et professant une doctrine si lumineuse.
" Une composition qui doit être exposée aux yeux
d'une foule de toutes sortes de spectateurs , sera vicieuse
, si elle n'est pas intelligible pour un homme
de bon sens tout court. Qu'elle soit simple et claires
( 290 )
Par conséquent , aucune figure oisive , aucun accessoire
superflu. Que le sujet soit un ...... Il y a seule
ment quelques circonstances où il n'est , ni contre la
vérité , ni contre l'intérêt de rappeller l'instant qui
n'est plus , ou d'annoncer l'instant qui va suivre .
Une catastrophe subite surprend un homme au milieu
de ses fonctions ; il est à la catastrophe , et il
est encore à ses fonctions ....... Chaque action a plusieurs
instans ; mais je l'ai dit , et je le répete , l'artiste
n'en a qu'un , dont la durée est celle d'un coup- d'oeil . " ...
Quelle précision dans ces derniers mots , et quel
écrivain a jamais porté un tact aussi sûr dans les discussions
métaphysiques sur les arts ! Nous le redisons .
encore , tu ne peignais pas , Diderot , mais tu étais
peintre !
""
Je ne saurais souffrir , à moins que ce ne soit
dans une apothéose , ou quelqu'autre sujet de verve
pure , le mélange des êtres allégoriques et réels . Je
vois frémir d'ici tous les admirateurs de Rubens ; mais
peu m'importe , pourvu que le goût et la vérité me
sourient. Le mélange des êtres allégoriques et réels
donne à l'histoire l'air d'un conte . Que dire en effet
de Pallas qui apprend à lire sur ses genoux à Marie
de Médicis , etc, ?
La peinture a cela de commun avec la poésie ,
et il semble qu'on ne s'en soit pas encore avisé , que
toutes deux elles doivent être benè morate ; il faut
qu'elles aient des moeurs .... Rendre la vertu aimable ,
le vice odieux , le ridicule saillant , voilà le projet
de tout honnête homme qui prend la plume , le
pinceau , ou le ciseau ..... Venge l'homme de bien ,
du méchant , des dieux et du destin .... Montre(
291 )
moi Commode abandonné aux bêtes.... Étale-moi
les scenes sanglantes du fanatisme . C'est ainsi qu'un
peintre républicain se plaît à tracer les traits des
Curtius , des Camille , des Caton , des Régulus , etc.
" On distingue la composition en pittoresque et en
expressive. Je me soucie bien que l'artiste ait disposé
ses figures pour les effets les plus piquans de
lumieres , si l'ensemble ne s'adresse point à mon
ame , si ses personnages y sont comme des particuliers
qui s'ignorent dans une promenade publique ....
Toute composition expressive peut être en mêmetems
pittoresque , et quand elle a toute l'expression
dont elle est susceptible , elle est suffisamment pittoresque
, et je félicite l'artiste de n'avoir pas immolé
le sens commún au plaisir de l'organe ..... On á
prétendu que l'ordonnance était inséparable de l'expression
; il me semble qu'il peut y avoir de l'ordonnance
sans expression , et que rien même n'est si
commun.
En comparant les peintres d'histoires et les peintres
de genre , Diderot donne de la supériorité des premiers
une raison péremptoire qui doit terminer pour
toujours la question . « Le peintre de genre a sa scene
sans cesse présente sous ses yeux ; le peintre d'histoire
, ou n'a jamais yu , ou n'a vu qu'un instant la
sienne. Et puis l'un est pur et simple imitateur , copiste
d'une nature commune ; l'autre est pour ainsi
dire le créateur d'une nature idéale et poétique . 99
Nous devons à Vien et à ses illustres éleves de ne
plus craindre ce reproche qu'adresse notre écrivain
aux peintres d'histoire. « L'immensité du travail rend
le peintre d'histoire négligent dans les détails. Oà
( 292 )
est celui de nos peintres qui se soucient de faire des
pieds et des mains ? Ils visent , dit- il , à l'effet général ,
et ces miseres n'y font rien. Ce n'était pas l'avis de
Paul Véronèse , mais c'est le sien , etc. etc. ,
Un mot , un seul mot sur le portrait , mais ce mot
est précis et doctrinal . « Un portrait peut avoir l'air
triste , sombre , mélancolique , serein , parce que ces
états sont permanens ; mais un portrait qui rit est sans
noblesse , sans caractere , souvent même sans vérité ,
et par conséquent une sottise . Le ris est passager ;
mais on n'est pas rieur par état ... Point de grands
peintres qui n'aient su faire le portrait : témoins
Raphaël , Rubens , le Sueur , Vandeik.. » Nous osons
ajouter qu'aux peintres d'histoire seuls appartient de
bien faire le portrait.
Mon mot sur l'architecture , VI . chap . Ce chapitre
est maigre , quoique le sujet fût fécond . Voici cependant
une excellente observation . « Je vous conseille
de vous méfier du talent d'un architecté qui n'est
pas un grand dessinateur. Où cet homme se seraitil
formé l'oeil ? Où aurait - il pris le sentiment exquis
des proportions ? Où aurait- il puisé les ' idées du
grand , du simple , du noble , du lourd , du léger ,
du svelte , du grave , de l'élégant , du sérieux ?
Michel Ange était grand dessinateur lorsqu'il conçut
le plan de la façade et du dôme de St. Pierre
de Rome , et notre Perrault dessinait supérieurement
lorsqu'il imagina la colonade du Louvre.
Un petit corollaire de ce qui précede , chap . dernier.
Mais que signifient tous ces principes , si le goût est
une chose de caprice , et s'il n'y a aucune regle
éternelle , immuable , du beau ? ... Le vrai , le bon
ct
( 293 )
et le beau se tiennent de bien près . Ajoutez à l'une
des deux premieres qualités quelque circonstance
rare , éclatante , et le vrai sera beau , et le bon sera
beau. Si la solution du problême des trois corps
n'est que le mouvement de trois points donnés sur
un chiffon de papier , ce n'est rien ; c'est une vérité
purement spéculative . Mais si l'un de ces trois corps
est l'astre qui nous éclaire pendant le jour ; l'autre ,
l'astre qui nous luit pendant la nuit , et le troisieme
le globe que nous habitons , tout-à- coup la vérité
devient grande et belle. "
,, Qu'est- ce donc que le goût ? une facilité acquise
par des expériences réitérées , à saisir le vrai ou le
bon , avec la circonstance qui le rend beau , et d'en
être promptement touché ... Si les expériences qui
déterminent le jugement sont présentes à la mémoire ,
on aura le goût éclairé ; si la mémoire en est passée ,
et qu'il n'en reste que l'impression , on aura le
tact , l'instinct . " ,
Pour pouvoir faire et juger de l'expérience et
´de l'étude , il faut y joindre dé , la sensibilité ; sans
elle on ne serait qu'averti ; avec elle on est entraîné
, ravi . Un bon juge peut se passer de la
derniere qualité ; mais non des deux premieres . La
sensibilité seule fait des enthousiastes , et l'enthousiasme
a l'éclat et la courte durée des météores extraordinaires
. De-là , tant de productions aussi tôt
oubliées qu'applaudies ; tant d'autres , ou inapperçues
ou dédaignées , qui reçoivent du tems , du
progrès de l'esprit et de l'art , d'un attention plus
rassise , le tribut qu'elles méritaient ; de- là , la certitude
du succès de tout ouvrage de génie . Il est seul
Tome XX. X
( 294 )
mot sublime ! .. ). On ne l'apprécie qu'en le rappor
tant immédiatement à la nature . Et qui est - ce qui
sait remonter jusques- là ? un autre homme de génie. ",
Quel long extrait , que de nombreuses citations
pour un opuscule de 117 pages Hé bien , nous
répondrons encore par une citation .....
Malheur aux peintres ( aux médiocres , a voulu
dire notre écrivain ) , si celui qui parcourt une galerie.
y porte jamais ces principes ! Heureux le tems où
ils seront populaires ! C'est la lumiere générale de la
nation qui empêche le souverain , le ministre ( aujourd'hui
les gouvernans ) et l'artiste de faire dés
sottises . O sacra reverentia plebis ! "
A la suite de ces essais sur la peinture de Diderot ,
sont placées ses observations sur le salon de peinture
de 1765. Elles sont écrites d'un style gai , varié ; et
les jugemens qu'il porte ont été confirmés par la
postérité , à l'exception d'un petit nombre , tels
que ceux- ci.... « L'Amour de Bouchardon , qu'on admirera
à jamais ( oui , si l'on aime la nature pauvre
et les poses maniérées )... Quelques pierres gravées
de Guai qui étonneront les antiquaires à venir ( l'étonnement
ne saisira pas ceux qui chérissent la
correction du dessin des beaux camées antiques ) ....
C'est un grand peintre que ce Casanove ! Il a de
l'imagination , de la verve , etc. ( Cette réputation est
tombée en ruine , et le jugement de Diderot n'a
pu lui donner du soutien ) .... Falconnet : Voici un
homme qui a du génie ; etc .. Convenez , mon ami ,
que si on avait exhumé ce morceau , on en ferait le
désespoir des modernes . L'Amitié : c'est une figure
debout qui tient un coeur entre ses mains , etc. ( La
( 295 )
postérité va juger ce sculpteur , mort depuis trois ans;
et , suivant toute apparence , elle ne se méprendra pas
sur ses ouvrages ; elle ne verra pas du grandiose dans
l'exagération , ni de l'expression dans des attitudes
théatrales ) ... Berruer ( l'artiste n'a pas pris à tâche de
justifier les éloges que Diderot lui a donnés en 1765)..
Cette maniere d'imiter les dessins au crayon , par la
`gravure , influera sensiblement sur les progrès de l'art
en Europe , et sera d'une utilité infinie . ( N'en déplaise
à la prédiction , ces gravures seront de mauvais
modeles , et n'apprendront qu'à dessiner maigre et
sec. ) "
MÉLANGE S.
QUELQUES IDÉES SUR L'EXPRESSION EN MUSIQUE .
Premiere lettre au Rédacteur du Mercure .
« L'EXPRESSION , dit Rousseau dans son dictionnaire
de musique , est une qualité par laquelle le musi
" cien sent vivement , et rend avec énergie toutes
2.9.
les idées qu'il doit rendre , et tous les sentimens
" qu'il doit exprimer. Il y a une expression de composition
et une d'exécution , et c'est de leur con-
,, cours que résulte l'effet musical le plus puissant
" et le plus agréable . "
Il n'y a rien à ajouter à cette définition . Rousseau
était non-seulement grand écrivain , mais excellent
musicien lui -même sentir vivement , voilà le don
le plus précieux qu'un artiste ait pu recevoir de la
nature , et elle seule peut le dispenser. Rendre avec
X 2
( 290 )
:
energie , c'est le triomphe de l'art , on ne l'obtient
gueres que par de continuelles observations , et par
le travail le plus assidu . Sans une sensibilité vive et
profonde , dans quelque genre que ce soit , et quelqu'opiniâtreté
que l'on mette dans ses études , on
sera condamné à ramper dans la foule des hommes
vulgaires si au contraire on joint à la sensibilité une
connaissance approfondie de son art et du parti que
l'on peut tirer des moyens que cet art emploie , l'on
rendra avec énergie ce que l'on aura fortement conçu ;
bientôt on devancera ses rivaux dans la carriere ; on
élevera sa réputation à la hauteur de celle des plus
grands maîtres ; et enfin , malgré les clameurs de l'envie
et les intrigues de la médiocrité , on laissera après
soi un nom célebre dans les arts ...
Mais que de qualités doivent se réunir à une sensibilité
profonde dans un micien , pour qu'il possede
l'expression de composition ! Il doit avoir encore
un esprit assez juste et assez étendu pour pouvoir
saisir et comparer tous les rapports ; une imagination
assez ardente pour s'emparer fortement de
son objet , assez féconde pour se le représenter et
le reconnaître sous toutes sortes d'images ; une ame
assez expansive pour se porter vers tous les objets ,
assez passionnée pour s'attacher à ceux qui ont avec
elle quelqu'analogic ; il faut sur - tout qu'il ait un
coeur qui , tantôt doucement tourmenté par les affections
les plo tendres , et tantôt dévoré par les plus
fougueuses passions , ne connaisse jamais de repos .
C'est à ce prix qu'on communique la chaleur , ou
plutôt qu'on donne la vie à son ouvrage . Ce ne fut
point du ciel que descendit la flamme qui anima
( 297 )
Galathée ; allumé par le génie de l'artiste , et par son
amour , ce feu créateur jaillit du coeur de Pigmalion .
Si à l'expression de composition , le musicien veut
joindre celle d'exécution , il faut plus encore : il
est indispensable que son organisation physique réponde
à la perfection de son organisation morale ;
ainsi la nature doit avoir été prodigue envers lui
'de tous ses dons . Ces phénomenes se présentent de
loin en loin dans le cours des siecles . Heureux sont
ceux qui vivent aux époques où l'on peut les observer
et en jouir ! Je parlerai , à la fin de cette lettre ,
et dans la suivante , d'un artiste que la génération
actuelle a vu naitre , et dont elle doit s'enorgueillir ;
mais auparavant , je vais essayer de fixer encore
quelques idées.
Exécuter avec expression, c'est en général produire
une imitation parfaite. Je m'arrête un moment sur
cette définition. On a prétendu que dans les arts
d'imitation , il fallait embellir la nature . Embellir
la nature ..... Il faut au moins s'expliquer.
A l'heureuse époque de ma jeunesse où je connus
Rousseau , js lui demandais un jour ce qu'il fallait
penser de cette opinion , assez généralement reçue
et soutenue sur- tout par Winkelman , que dans les
productions des arts , il fallait embellir la nature . Ce
qu'il en faut penser , me dit- il avec vivacité : Que
c'est un blaspheme... Cependant, ajouta-t- il un moment
après ...
Pardonne , ô Rousseau , si j'ose ici te prêter un
langage si peu digne de toi . Tes expressions justes ,
frappantes et énergiques qu'on ne retrouve plus ,
ont pu s'effacer de ma mémoire ; mais le fond de tes
X 3
( 298 )
idées et tes sentimens resteront éternellement gravés
dans mon esprit et dans mon coeur. Rousseau continua
donc à- peu - près ainsi :
Nos obvervations arrêtées sur la nature physique .
et morale , sont toujours le produit d'un grand
nombre d'observations particulieres qu'elle nous a
successivement ou simultanément présentées dans
sa richesse inépuisable , dans son étonnante fécondité.
C'est dans cet ensemble d'observations , dans
lesquelles les traits vraiment caractéristiques des
objets sont toujours constans , tandis que leurs
formes accidentelles sont variées à l'infini , que la
nature s'offre à l'imitation dans les beaux arts . Chaque
objet , dans cet ensemble d'observations , concourt à
l'effet de tous , et l'universalité des observations détermine
aussi l'effet avec lequel chaque objet se reproduit
dans l'imagination de l'artiste .
Rendre cet effet général ou l'effet particulier
de chaque objet tel qu'il se compose et se fait
sentir dans ce riche et immense tableau ; voilà
ce que l'art , quelque parfait qu'on le suppose ,
le génie , quelqu'élevé qu'il soit , ne pourront
jamais faire , parce que l'art est borné dans ses
moyens comme dans sa perfection même , et parce
que même le génie , lorsqu'il s'agit d'imiter la nature
, ne saurait jamais se trouver en proportion avec
un tel modele. Ce n'est donc pas en ce sens que
peut dire qu'on doit embellir la nature , puisqu'il
est même impossible de l'égaler . Un artiste ne peut
donc se proposer de produire qu'un effet qui soit le
résultat du très - petit nombre d'objets que les bornes
de son art lui permettent de faire entrer dans son
l'on
( 299 )
plan . Pour cela que faudra - t-il qu'il fasse ? Qu'il
choisisse ces objets entre tous ceux que la nature lui
présente , qu'il rapproché ceux qu'elle n'offre sou
vent qu'épars , qu'il les ordonne et les nuance d'après
les dimensions du cadre dans lequel il est forcé de
les circonscrire ; qu'il les anime enfin d'après tous les
motifs qui ont déterminé le sujet de son imitation .
Si ce sont plusieurs objets qu'il veut rendre à la
fois , il fera ensorte que l'effet de l'une ne nuise pas
à l'effet des autres ; il évitera que la confusion ne
naisse du partage de l'attention , et la nature seule
bien consultée lui en montrera les moyens . Si c'est
un objet particulier qu'il veut faire ressortir et dominer
comme sujet principal , qu'il surprenne encore
son secret à la nature , elle lui apprendra les retranchemens
à faire , les contrastes à saisir , le degré de
lumiere dont il faut frapper cet objet principal , et
dans quelle dégradation il faudra placer tout ce qui
ne lui est qu'accessoire . Est- ce là ce qu'on entend
"par embellir la nature ? J'en serai d'accord , quoiqu'il
me semble toujours que ce soit seulement la
bien connaître , la bien sentir , et la rendre aussi
fidelement que le permettent les données et l'insuffisance
de l'art .
Ainsi pensait Rousseau , qui sans doute savait sentir
et peindre la nature . Exécuter avec expression , c'est
- donc produire une imitation aussi parfaite qu'il est
possible.
Oui , le grand , l'universel modele de tous les arts ,
c'est la nature. Le type sur lequel l'artiste doit avoir
les yeux continuellement fixés n'existe que dans
la nature , et malheur à lui s'il n'est pas pénétré
"
X 4
( 300 )
1
de cette vérité ! Les ouvrages qui la rendent fidelement
sont tous des chef- d'oeuvres ; ceux- là seuls
méritent ce nom . Les autres ne sont que des productions
monstrueuses et avortées d'hommes sans
génie insipides produits de la mode , du caprice ,
de la routine et toujours du mauvais goût , la vérité
les désav oue , le sentiment les repousse ; le vrai connaisseur
, l'homme sensible , s'étonne qu'on les ait
mis au jour et qu'on y attache quelque prix ; il
en détourne les yeux quand on les lui présente ;
il s'en éloigne avec dédain .
Posséder l'expression d'exécution pour un musicien
, c'est non - seulement faire sonner à l'oreille
mais porter jusqu'au fond des coeurs les accens de
la nature modifiés , selon les regles de l'art musical.
C'est saisir et rendre ces accens avec leur vrai caractere
, et le dégré de mouvement qui leur est imprimé
par nos diverses passions . C'est les exprimer avec
ces combinaisons compliquées , avec ces nuances
légeres , ces dégradations presqu'insensibles qui pourtant
les distinguent ; c'est savoir les rendre enfin avec
une infinité de différences si fines et si déliées qu'elles
échappent à toute autre analyse qu'à celle du sentiment.
Qu'on juge d'après cela des difficultés de ce bel
art , puisqu'il exige dans celui qui veut y exceller
le sentiment le plus profond , les sens les plus délicats
et les plus faciles à ébranler , les sensations les
plus exquises , et pour tout dire en un mot , les dispositions
de l'ame et du corps les plus heureuses .
Ajoutons encore que le monde entier , c'est àdire
tout ce qui est animé de l'espece de vie qui lui
1.
( 301 )
est propre , est le domaine de l'expression . La nature
morte seule , est froide , muette et ne saurait rien
inspirer.
En effet , une des plus naturelles et des plus séduisantes
de nos illusions , est d'attribuer aux objets qui
nous émeuvent le même sentiment que produit ou
que réveille en nous l'impression que nous en rece
vons voilà comment dans la nature tout ce qui sent ,
tout ce qui respire , et même tout ce qui se meut ,
a ou paraît avoir son langage , ses accens , son expression
. Non-seulement la tourterelle gémit de son
veuvage , la colombe soupire ses amours , le taureau
mugit de l'ardeur qui le presse , mais les arbres même
tourmentés par les aquilons nous font entendre des
plaintes ; les cavernes retentissantes de la voix qui
les remplit , semblent pousser de longs gémissemens į
jusqu'à un simple pavot qui dans les champs courbe
sa tête lorsque son calice est surchargé de pluie , présente
à notre ame attristée l'image de la fatigue et
de la douleur.
Oui , l'histoire en est véritable , les chants d'Orphée
étaie..t entendus de la nature entiere , et la nature
entiere répondait à sa voix. Il arrêtait les fleuves dans
leur course , il adoucissait les lions et les tygres ;
les forêts , les valons , les rochers , les rivages de
l'Ebre répétaient Eurydice , Eurydice ! Virgile et
Gluck n'ont proféré le mensonge que lorsqu'ils nous
ont persuadé que les accords de sa lyre avaient rendu
sɔn Eurydice à la vie , après avoir attendri les pâles
ombres et fléchi les avares et insensibles divinités de
l'empire des morts .
Brillantes fictions ! touchantes allégories vous.
( 302 )
:
nous présentez la vérité sous un voile transparent
qui sans la cacher quelquefois lui prête de nou--
véaux charmes . Qu'il serait doux d'abandonner son
imagination à vos séduisans mensonges , si vous
ne rappelliez pas la réalité et de douloureux souvenirs
!
O Mandini ! ô Viganoni ! ô Morichelli ! où êtesvous
? Qu'est devenu ce théâtre que Paësiello ,
Sarti , Cimarosa , Cherubini remplissaient de leur
génie ? De toutes parts on accourait pour y entendre
les chef- d'oeuvres de ces grands maîtres , et pour
vous y couvrir d'applaudissemens ; maintenant que -
l'Europe jalouse et ennemie , que l'Italie orgueilleuse
de vous avoir donné le jour vous ont rappellé ,
et que vous avez cédé à leur empressement , on
vous cherche sans cesse dans ma patrie , et l'on n'y
retrouve de vous que les éternels regrets que vous
-nous avez laissés .
Et toi dont la perte a été plus sensible encore aux
amateurs d'un art qui te reconnaissait pour maître ; toi
que j'avais dans la pensée , et dont il m'a suffi d'esquisser
le portrait pour montrer ce que doit être un
musicien qui dans la composition et l'exécution veut
atteindre à la perfection de son art , c'est- à- dire au
plus haut degré de l'expression ; homme rare , artiste
unique , tendre et sublime Viotti ! la France t'auraitelle
donc perdu pour toujours ? quoi ! pour toujours
tu serais devenu la conquête d'une terre étrangere ?
Non , je ne puis le penser. Tandis que nos guerriers
achevent de dissiper la ligue impie des rois armés
contre la liberté , l'institut national français et les
noms des hommes qui le composent , annoncent à
1
( 303 )
l'Europe étonnée qu'elle sera vaincue par notre supės
riorité dans les sciences , par notre prééminence dans
les beaux arts , comme elle l'a été par la force de
nos armes ceux qui sont appelés à nous dédommager
des pertes que nous avons faites , et à réparer les
ruines dont les tremblemens de terre et les volcans
-de la révolution ont couvert ce sol bouleversé , voudront
honorer par les choix qu'ils sauront faire , un
établissement dont la France ne se glorifie que parco
qu'eux-mêmes ont été les objets de son choix . Ils
entendront la musique et les cent voix de la Renommée
leur demander Viotti , et ils rendront à la
terre de la liberté qu'il faut embellir , cet artiste
inimitable dont la liberté fut toujours l'idole.
A. M. E....
VARIÉTÉ S. '
Des femmes , de l'amour , du mariage et de la galanterie.
PENSÉES EXTRAITES DES EUVRES DE CHAMFORT.
ONT
Na beaucoup pensé et beaucoup écrit sur les femmes ,
et la plupart de ceux qui en ont parlé les ont peu měnagées
dans leurs portraits . Il faut avouer que sur un sujet de
cette nature il est bien difficile de rencontrer des jages entierement
désintéressés . C'est par cette raison que les femmes
se sont tenues peu offensées du mal qu'on a dit d'elles ; elles
ont toujours soupçonné , dans ces sortes de diatribes , des
motifs secrets qui mettaient la gloire de leur sexe , c'est-àdire
leur puissance , à l'abri des traits de la malignité . Elles
ont même remarqué que ceux qui les ont traitées avec si peu
( 304 )
de ménagement , les ont beaucoup aimées ; et ce sentiment ,
qui place l'excuse si près de la faute , fait trouver aisément
grace pour les coupables , devant celles qui pardonnent bien
moins l'indifférence que l'excès même de la satyre.
Quoi qu'il en soit , on doit peu s'étonner de ces portraits
chargés de couleurs si peu avantageuses à la gloire des
femmes ; il faut moins en accuser leur sexe en général , que
les modèles dont on a fait choix pour les peindre . Les
femmes vraiment dignes d'estime , et qui , pour la gloire de
leur sexe et le bonheur du nôtre , sont en plus grand nombre
qu'on ne croit , sont celles qui constamment occupées de
leurs devoirs fuient le grand jour des sociétés , et préferent
des plaisirs purs et tranquilles au sein de leur famille , de
leurs parens , de leurs amis , à l'éclat bruyant et scandaleux`
du grand monde . Ce n'est pas dans ces asyles de la modestie
et de la vertu que nos amateurs vont étudier les femmes . II
n'y a rien là d'assez piquant pour le triomphe du déshonneur
et les jouissances de la malignité .
Il y aurait bien des choses à dire sur les différentes causes
qui ont influé et qui influent sur le caractere et les moeurs
des femmes , et sur les moyens de les ramener à l'honorable
place qu'elles doivent occuper dans l'ordre de la nature
et des sociétés bien constituées. On sent que ce n'est pas dans
quelques lignes d'un préambule que l'on pourrait traiter un
sujet qui exigerait d'être considéré sous des rapports civils ,
politiques et moraux . Mais nous avons cru ce peu d'observations
nécessaires , avant de rapporter le résultat des Pensées
de Chamfort sur les temmes . Il a fort bien peint celles qu'il
a observées ; mais il y aurait trop d'injustice à généraliser ses
tableaux . Au reste , ils ne seront point perdus pour la philosophie
et pour les moeurs ; en mettant sous nos yeux les
produits de notre vieille civilisation que l'on croyait si perfectionnée
, il fera naître le desir de la voir se régénérer. Certainement
, ou notre révolution sera manquée , où elle pro(
305 )
duira de grands changemens dans notre ordre moral. En fait
de moeurs , tout est encore à créer.
L'amour est un sentiment qui , pour paraître honnête
, a besoin de n'être composé que de lui -même ,
de ne vivre et de ne subsister que par lui,
Toutes les fois que je vois de l'engoûment dans
une femme , ou même dans un homme , je commence
à me défier de sa sensibilité. Cette regle ne m'a jamais
trompé.
En fait de sentimens , ce qui peut être évalué n'a
pas de valeur .
L'amour est comme les maladies épidémiques . Plus
on les craint , plus on y est exposé .
Un homme amoureux est un homme qui veut être
plus aimable qu'il ne peut ; et voilà pourquoi presque
tous les amoureux sont ridicules .
Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse
pour la vie , qui s'est perdue et déshonorée pour
un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'il a mal
ôté sa poudre , ou mal coupé un de ses ongles , ou
mis son bas à l'envers .
Une ame fiere et honnête , qui a connu les past
sions fortes , les fuit , les craint , dédaigne la galanterie
; comme l'ame qui a senti l'amitié , dédaigne les
liaisons communes et les petits intérêts .
Les femmes d'un état mitoyen , qui ont l'espérance
ou la manie d'être quelque chose dans le monde ,
n'ont ni le bonheur de la nature , ni celui de l'opinion.
Ce sont les plus malheureuses créatures que
j'aie connues .
( 306 )
Les femmes ont des fantaisies , des engoûmens ,
quelquefois des goûts. Elles peuvent même s'élever
jusqu'aux passions. Ce dont elles sont le moins susceptibles
, c'est l'attachement . Elles sont faites pour
commercer avec nos faiblesses , avec notre folie , mais
non avec notre raison. Il existe entre elles et les
hommes des sympathies d'épiderme , et très - peu de
sympathies d'esprit , d'ame ' et de caractere . C'est ce
qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un
homme de 40 ans .Je dis , même celles qui sont à- peuprès
de cet âge . Observez que quand elles lui accordent
une préférence , c'est toujours d'après quelques
vues malhonnêtes , d'après un calcul d'intérêt
ou de vanité , et alors l'exception prouve la regle ,
et même plus que la regle . Ajoutons que ce n'est
pas ici le cas de l'axiôme , qui prouve trop ne prouve
rien.
C'est par notre amour-propre que l'amour nous
séduit ; hé comment résister à un sentiment qui
embellit à nos yeux ce que nous avons , nous rend
ce que nous avons perdu , et nous donne ce que
nous n'avons pas ?
Quand un homme et une femme ont l'un pour
l'autre une passion violente , il me semble toujours
que , quels que soient les obstacles qui les séparent ,
un mari , des parens , etc. , les deux amans sont l'un
à l'autre , de par la nature ; qu'ils s'appartiennent de
droit divin , malgré les lois et les conventions humaines.
On vous dit quelquefois , pour vous engager à
aller chez telle ou telle femme , elle est très aimable ;
mais si je ne veux pas l'aimer ! Il vaudrait mieux
( 307 )
dire , elle est très- aimante , parce qu'il y a plus de gens
qui veulent être aimés , que de gens qui veulent
aimer eux -mêmes .
Si l'on veut se faire une idée de l'amour - propre
des femmes , dans leur jeunesse , qu'on en juge par
celui qui leur reste , après qu'elles ont passé l'âge de
plaire.
Il me semble , disait M. de ..... à propos des faveurs
des femmes , qu'à la vérité cela se dispute au concours
, mais que cela ne se donne ni au sentiment ,
ni au mérite .
Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est
commun avec les rois , celui de n'avoir point d'amis.
Mais heureusement elles ne sentent pas ce malheur
plus que les rois eux - mêmes . La grandeur des uns et
la vanité des autres leur en dérobe le sentiment.
On dit , en politique , que les sages ne font point
de conquêtes : cela peut aussi s'appliquer à la galanterie
.
Il est plaisant que le mot , connaître une femme ,
veuille dire , coucher avec une femme , et cela dans
plusieurs langues anciennes , dans les moeurs les plus
simples , les plus approchantes de la nature ; comme
si on ne connaissait point une femme sans cela . Si
les patriarches avaient fait cette découverte , ils étaient
plus avancés qu'on ne croit.
Les femmes font avec les hommes une guerre où
ceux-ci ont un grand avantage , parce qu'ils ont les
filles de leur côté .
Il y a telle fille qui trouve à se vendre , et ne trouverait
pas à se donner.
Soyez aussi aimable , aussi honnête qu'il est pos(
308 )
sible , aimez la femme la plus parfaite qui se puisse
imaginer , vous n'en sere pas moins dans le cas de lui
pardonner ou votre prédécesseur ou votre successeur.
Peut -être faut - il avoir senti l'amour pour bien
connaître l'amitié.
Le commerce des hommes avec les femmes ressemble
à celui que les Européens font dans l'Inde ;
c'est un commerce guerrier.
Pour qu'une liaison d'homme à femme soit vrai
ment intéressante , il faut qu'il y ait entre eux jouissance
, mémoire ou desir.
Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui
pourrait bien être le secret de son sexe ; c'est que
toute femme , en prenant un amant , tient plus de
compte de la maniere dont les autres femmes voient
cet homme , que de la maniere dont elle le voit ellemême.
Madame de..... a été rejoindre son amant en Angleterre
, pour faire preuve d'une grande tendresse ,
quoiqu'elle n'en eût guere . A présent , les scandales
se donnent par respect humain .
Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les
filles d'Opéra , parce qu'il y avait vu , disait-il , autant
de faussetés que dans les honnêtes femmes .
Il y a des redites pour l'oreille et pour l'esprit ; il
n'y en a point pour le coeur.
Qu'est- ce que c'est qu'une maîtresse ? Une femme
près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on
sait par coeur , c'est - à - dire de tous les défauts de son
sexe .
Le tems a fait succéder dans la galanterie le piquant
du scandale au piquant du mystere.
Il
( 30g )
1
Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections
réelles ; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que
celles qu'il crée , qu'il suppose ; il ressemble à ces
Fois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles
qu'ils ont faites .
Ce qui rend le commerce des femmes si piquant ,
c'est qu'il y a toujours une foule de sous - entendus ,
et que les sous - entendus , qui entre hommes sont
gênans , ou du moins insipides , sont agréables d'un
homme à une femme .
On dit communément : la plus belle femme du
monde ne peut donner que ce qu'elle a ; ce qui est
très-faux : elle donne précisément ce qu'on croit recevoir
, puisqu'en ce genre c'est l'imagination qui fait
le prix de ce qu'on reçoit.
Celui qui n'a pas vu beaucoup de filles ne connaît
point les femmes , me disait gravement un homme ,
grand admirateur de la sienne qui le trompait.
En amour , il suffit de se plaire par ses qualités aimables
et par ses agrémens . Mais en mariage , pour
être heureux , il faut s'aimer , ou du moins se convevir
par ses défauts .
L'amour plaît plus que le mariage , par la raison
que, les romans sont plus amusans que l'histoire .
L'hymen vient après l'amour , comme la fumée
après la flammre .
Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui
ait été dit sur la question du célibat et du mariage est
celui- ci : Quelque parti que tu prennes , tu t'en repentiras.
Fontenelle se repentit , dans ses dernieres
années , de ne s'être pas marié . Il oubliait 95 ans
passés dans l'insouciance .
Tome XX. Y
( 310 )
En fait de mariages , il n'y a de reçu que ce qui est
sensé , et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou.
Le reste est un vil calcul.
On marie les femmes avant qu'elles soient rien et
qu'elles puissent rien être . Un mari n'est qu'une
espece de manoeuvre qui tracasse le corps de sa
femme , ébauche son esprit et dégrossit son ame.
Le mariage , tel qu'il se pratique chez les grands ,
est une indécence convenue .
Nous avons vu des hommes , réputés honnêtes ,
des sociétés considérables , applaudir au bonheur de
Mlle...... , jeune personne , belle , spirituelle , vertueuse
, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse
de M...... , vieillard mal - sain , repoussant , malhonnête
, imbécille , mais riche . Si quelque chose carac
térise un siecle infâme , c'est un pareil sujet de
triomphe , c'est le ridicule d'une telle joie , c'est ce
renversement de toutes les idées morales et naturelles
.. 7
L'état de mari a cela de fâcheux , que le mari qui a
le plus d'esprit peut être de trop par- tout , mêmẹ
chez lui , ennuyeux , sans ouvrir la bouche , et ridicule
, er disant la chose la plus simple . Etre aimé de
sa femme , sauve une partie de ces travers . Delà vient
que M...... disait à sa femme : ma chere amie , aidezmoi
à n'être pas ridicule .
Le divorce est si naturel , que dans plusieurs maisons
il couche toutes les nuits entre deux époux .
Grace à la passion des femmes , il faut que l'homme
le plus honnête soit ou un mari , ou un sigisbé ; ou
un crapuleux , ou un impuissant .
La pire de toutes les mésalliances est celle du coeur.
( 311 )
1
Ce n'est pas tout d'être aimé , il faut être apprécié
, et on ne peut l'être que par ce qui nous ressemble
, Delà vient que l'amour n'existe pas , ou du
moins ne dure pas entré des êtres dont l'un est trop
inférieur à l'autre ; et ce n'est point là l'effet de la
vanité , c'est celui d'un juste amour- propre dont il
serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la
nature humaine . La vanité n'appartient qu'à la nature
faible ou corrompue ; mais l'amour- propre , bien
connu , appartient à la nature bien ordonnée .
Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles
empruntent à l'amour. Une laide , impérieuse , et qui
veut plaire , est un pauvre qui commande qu'on lui
fasse la charité .
L'amant , trop aimé de sa maîtresse , semble l'aimer
moins , et vice versa. En serait-il des sentimens du
coeur comme des bienfaits ? Quand on n'espere plus
pouvoir les payer , on tombe dans l'ingratitude .
La femme qui s'estime plus pour les qualités de
son ame ou de son esprit , que pour sa beauté , est
supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour
sa beauté que pour son esprit , ou pour les qualités
de son ame , est de son sexe . Mais celle qui s'estime
plus pour sa naissance ou pour son rang , que
pour sa beauté , est hors de son sexe , et au- dessous
de son sexe .
Il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une
case de moins , et dans leur coeur une fibre de plus
que chez les hommes . Il fallait une organisation particuliere
pour les rendre capables de supporter ,
soigner , caresser des enfans .
"
C'est à l'amour maternel que la nature a confié
Y &
( 312 )
la conservation de tous les êtres ; et pour assurer auž
meres leur récompense , elle l'a mise dans les plaisirs
, et même dans les peines attachées à ce délicieux
sentiment .
En amour , tout est vrai , tout est faux , et c'est
la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une
absurdité.
Un homme amoureux , qui plaint l'homme raisonnable
, me paraît ressembler à un homme qui lit des
contes de fées , et qui raille ceux qui lisent l'histoire
L'amour est un commerce orageux , qui finit toujours
par une banqueroute ; et c'est la personne
qui on fait banqueroute qui est déshonorée .
"
Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de
ne se marier jamais , c'est qu'on n'est pas tout - à-fait
la dupe d'une femme tant qu'elle n'est point la
vôtre .
Avez -vous jamais connu une femme qui voyant
un de ses amis assidu auprès d'une autre femme , ait
supposé que cette femme lui fât cruelle ? On voit
par -là l'opinion qu'elles ont les unes des autres .
Tirez vos conclusions .
Quelque mal qu'un homme puisse penser des
femmes , il n'y a pas de femme qui n'en pense encore
plus mal que lui.
NOTICES ET ANNONCES.
་ ་
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Bibliotheque britannique , ou recueil extrait des ouvrages
anglais , périodiques et autres , des mémoires et transactions
( 313 )
des sociétés et académies de la Grande - Bretagne , d'Asie
et d'Amérique , rédigé à Geneve par une société de gens
de lettres. On souscrit à Paris , chez IMaradan , libraire ,
rue du Cimetiere- Saint- André- des- Arcs , et chez Buisson ,
rue Hautefeuille .
---
Tel est le titre d'un recueil dont le prospectus vient de
tomber dans nos mains . Cette entreprise ne peut qu'être
utile aux progrès des connaissances humaines , si elle est
dirigée avec autant de goût que d'impartialité . Les éditeurs
y montrent une grande prédilection pour les productions des
sciences et de la littérature anglaise , et pour le gouvernement
de la Grande-Bretagne. Notre objet n'est point de leur contester
cette opinion de prééminence ; c'est une affaire de sentiment
, mais ce n'est pas sans quelque surprise que nous
avons lu le paragraphe suivant , relatif à la nation française .
Et s'il était une nation travaillée à la fois par la guerre ,
par l'influence de principes également séduisans et destructeurs
de l'ordre social si dans un fatal aveuglement , cette
nation ne cherchait point à NEUTRALISER le levain qui
l'AGITE . en étudiant et en, s'appliquant les principes sur
lesquels repose encore la prospérité des autres peuples : si
elle s'obstinait enfin à se nourrir du poison même qui la dévore
c'est alors qu'il faudrait gémir sur les conséquences de cet isolement
, dėja si déplorable sous des rapports moins menaçans . "
Nous ne releverons point ici tout ce que ce paragraphe
contient d'injurieux et de faux sur les principes de la révolution
française . Ils sont mieux appréciés par ses ennemis
mêmes , et le seront bientôt par l'Europe juste et impartiale
. On aurait dû s'attendre que , dans la position où se
trouvent placés les éditeurs , ils auraient été à portée de mieux
voir et de mieux juger. A ce langage , si peu convenable à
des gens de lettres qui parlent de raison et de philantropie ,
on croirait entendre des émigrés ou des Anglais eux-mêmes .
Au reste , nous devons remercier les éditeurs d'avoir si fort
Y 3
( 314 )
insisté dans leur prospectus sur la sage neutratité dans laquelle
ils disent que Geneve s'est renfermée dans les circonstances
actuelles. Nous les invitons à être un peu plus corrects dans
leur style , et moins irréfléchis dans leurs assertions .
Quoi qu'il en soit , comme en matiere de sciences et de
littérature , il ne peut être question d'aucun préjugé , et
que la république des lettres est véritablement la républiqueuniverselle
, nous extrairons volontiers de ce recueil tout ce
qui nous paraîtra pouvoir concourir à leurs progrès , seul
but que doivent se proposer les hommes de lettres et les savans
de tous les pays .
LIVRES FRANÇA I S.
Synonimes français , par Girard ; nouvelle édition , consis
dérablement augmentée , mise dans un nouvel ordre , et
enrichie de notes , par Beauzée . Deux volumes in - 12 . Prix ,
500 liv.
Histoire des révolutions d'Angleterre , par le pere Dorléans ,
continuée par H. F. Turpin ; nouvelle édition , augmentée
d'un discours préliminaire sur les avantages et les abus de
la constitution britannique . Six volumes in -8° . Prix , 2000 1 .
Narcisse dans l'isle de Vénus , poëme en 4 chants ; par
Malfilatre . Nouvelle édition in-8 ° . , sur carré fin d'Angoulême
, avec figures . Prix , 250 liv .
On a tiré quelques exemplaires sur grand raisin- vélin .
Prix , 500 liv.
A Paris , chez Maradan , libraire , rue du Cimetiere- Andrédes-
Arcs , nº. 9.
Le mérite de ces trois ouvrages est depuis long-tems
apprécié par le public . Nous reviendrons plus particulierement
sur la continuation de l'histoire des révolutions d'An-
"
( 315 )
gleterre , par le cit. Turpin , homme de lettres recommandable
, doyen de la littérature , qu'on regrette de ne pas
voir à l'institut national , et qui par ses longs travaux a droit
sans doute aux récompenses du gouvernement .
L'Homme aux 40 écus , par Voltaire . Un vol . in.12 broché
nouvelle édition . Prix , 50 liv . franc de port par la poste ,
ou 12 sous en numéraire .
1
Peinture des Idées , ou Critique des Grammaires , ouvrage
élémentaire à l'usage des écoles , des instituteurs , et de
tous ce qui étudient les langues . Un vol . in - 8 ° . imprimė
sur beau papier. Prix , 150 liv . franc de port par la poste ,
I liv. 16 sous en numéraire . ou
Des Devoirs de l'homme , ouvrage traduit du latin de
M. T. Cicéron ; avec des notes et la vie de l'auteur , par
Emmanuel Brosselard , homme de loi. Un vol . in - 8 ° . de
400 pages . Beau papier et belle typographie . Prix , broché ,
2 liv. 8 sous en numéraire , ou 250 liv . en assignats , frane
de port par la poste jusqu'aux frontieres.
Ces trois ouvrages se trouvent à Paris , chez Morin ,
libraire et commissionnaire
, rue Christine , nº . 12 , section
du Théâtre- Français .
Il faut affranchir les lettres et assignats , et bien écrire son
adresse .
Précis de la languefrançaise , in - 8 ° . ; par Blondin . Prix , 15 s .
Précis de la langue anglaise , in-8 ° . ; par le même . 11. 5
Précis de la langue italienne , in-8 ° , ; par le même . I 5
Pieces on various subjects both in prose and poetry ,
in-8° ; par le même .
I 16
A Paris , chez l'auteur , cloître Saint- Benoît , n° . 363 ,
et chez tous les libraires .
( 316 )
1
+
Ces différentes méthodes ' élémentaires ont été mentionnées
avec éloge dans le rapport qu'a fait Lakanal au conseil
des Cinq- cents , ´dans la séance du 14 brumaire.
Les Soirées littéraires , tome 1er . ; in-8° . broché . Prix ,
125 liv . franc de port . Chez Morin , libraire , rue Christine ,
no . 12 à Paris . "
Fideles à leur engagement , les rédacteurs des Soirées
littéraires viennent d'en faire paraître un Ier , volume composé
de morceaux choisis de l'ancienpe littérature , de celle
du moyen âge , et de productions légeres de nos jours .
Le premier essai mérite une approbation générale , tant
pour l'exécution et la conduite de l'ouvrage , que pour le
but vraiment utile et louable qu'il présente . Les jeunes
auteurs y trouvent un moyen très - facile d'essayer leurs
talens , et de se faire connaître .
Il paraît tous les quinze jours une livraison de 48 pages
d'impressión , et six de ces livraisons formeront un volume
tous les trois mois. On souscrit chez le citoyen HONNERT ,
directeur , rue du Colombier , n . 1160 , et chez Morin ,
libraire , rue Christine .
Le prix de la souscription est de 75 liv . pour trois mois ,
de 125 liv . pour six mois , et de 275 liv. pour l'année .
Les aventures de Friso , roi des Gangarides et des Prasiates ,
par M. G. de Haren , avec quelques autres pieces du même
auteur , traduites du hollandais sur la seconde édition .
Deux volumes in - 8 ° . Prix , 250 liv. en assignats , et 5 1. en
numéraire , et 210 liv . pour les personnes qui en prendront
douze ou six exemplaires. A Paris , chez Couret jeune ,
rue des Saints -Peres , nº . 3 , ( 1796 ) .
( 317 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
NOUS OUS
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 15 janvier 1796.
ous avons annoncé précédemment que les cours
co-partageantes avaient bien voulu accorder à Stanislas
Auguste , la liberté de choisir sa retraite où bon
lui semblerait. Ce prince a pensé qu'il trouverait en
Italie celle qui convient le mieux à sa situation , à
ses goûts , à ses projets ; et a paru empressé de s'y
rendre . Mais Catherine II a jugé qu'il était prudent
de le tenir plus immédiatement sous sa main , de
l'observer de près , de le contenir tant que la guerre
durerait. Ce n'est qu'à la paix générale qu'il lui sera
permis de quitter le théâtre de son étonnante prospérité
, et de ses revers , plus étonnans encore .
Tant de précautions contre un homme , que presque ,
toutes les pages de son histoire politique , et particulierement
les dernieres , peignent comme si peu dangeureux
, et qui se trouverait d'ailleurs, dans quelque
lieu qu'il allât , dépouillé de tous moyens d'exercer
quelque vengeance , quand on lui supposerait assez
d'énergie pour en concevoir le projet , décelent les
terreurs qui poursuivent les tyrans au milieu même
de leurs triomphes les plus éclatans , mais qui malheureusement
, loin de ralentir leur ambition , semblent
y donner une activité nouvelle .
1
( 318 )
C'est ce qu'atteste la conduite de Catherine II .
Une usurpation n'est pour elle qu'un acheminement
à une usurpation plus grande . C'est après avoir pendant
long- tems déchiré la Pologné par ses intrigues et
par ses armes ; c'est après en avoir partagé les lambeaux
, et pris des mesures pour que ce riche butin ne
lui soit ni ravi , ni même contesté , qu'elle s'avance
vers la Turquie , en la menaçant d'une semblable
destinée .
"
On pourrait espérer que tous les cabinets de l'Europe
se réuniraient pour rendre vaines ces menaces ,
si tous avaient pour regles de leur politique les
principes les plus communs de la justice , de l'humanité
, et même leurs intérêts bien entendus . On
doit croire du moins que ceux qui ne se laissentpas
entraîner par les passions du moment , aveugler
par la cupidité , séduire par l'appas perfide de quelques
aggrandissemens , viendront au secours de l'Empire
Ottoman. Cependant ce n'est pas sur des faits ,
sur des démonstrations publiques , sur quelques préparatifs
extraordinaires que l'on peut à cet égard
établir des conjectures . Si quelques puissances ont
des vues favorables aux Turcs , elles sont secrettes
encore , et jusqu'à présent les Turcs paraissent être
réduits à leurs propres moyens.
Cet isolement , qui , s'il durait , pourrait devenir
si funeste à l'Europe , a porté l'inquiétude , et non
le découragement dans le conseil du graud- seigneur .
Il semble au contraire qu'il ne serve qu'à accroître
son énergie et son activité . On en peut juger par
les mesures de force et de prudence dont il est constamment
occupé , par son application à éloigner
( 319 )
tout ce qui pourrait tendre à affaiblir ses ressources
et ses moyens , et à employer tout ce qui peut y
donner le plus heureux développement. Ainsi , une
jalousie intéressée avait souvent fait naître des dissentions
funestes dans l'armée . On en a supprimé la
cause , en assimilant , pour la solde , les Janissaires
aux Spahis . Ainsi , l'on cherche à entretenir l'heureuse
disposition des esprits , qui commencent à repousser
les préjugés contre la discipline et les manoeuvres
européennes ; et un corps de quarante mille hommes ,
façonnés à cette manoeuvre et à cette discipline , est
prêt à entrer en campagne. Au surplus , des couriers
viennent d'être expédiés aux gouverneurs des côtes
pour rassembler le plus grand nombre possible de
gens de mer et de matelots . On fait d'immenses
apprêts pour l'armement de la flotte ; et toutes les
fabriques d'armes et d'équipement pressent avec
ardeur leurs travaux .
1
De Francfort-sur- le- Mein , le 20 janvier.
On saisit dans toute l'Allemagne , et particulierement
à Vienne , les moindres indices , les moindres
apparences d'après lesquels on croit pouvoir se livrer
à des conjectures sur ce qui se passe dans le secret
des cabinets politiques . Des conférences ministérielles
, des messages extraordinaires , l'arrivée , le
départ d'un courier , le délai apporté à la promotion
des généraux , à la nomination de quelques régimens
vacans , tout sert de texte aux commentaires ,
tout est interprété comme présage . de paix ou de
guerre , selon la diversité des opinions , des passions
( 320 )
1
1
et des intérêts . Cependant , l'on s'arrête plus généralement
aux idées qui laissent entrevoir un terme
prochain aux calamités qui pesent depuis trop longtems
sur l'Allemagne ; et l'on aime à croire que la
cour impériale n'est pas éloignée d'entrer en négociation
. Néanmoins , on n'apperçoit aucun ralentissement
dans ses préparatifs pour une prochaine
campagne . Mais on n'en devrait rien conclure contre
ses intentions pacifiques . L'adage : Si vis pacem , para
bellum , est devenu trivial en politique . Au surplus ,
c'est le feld-maréchal , comte de Clairfait , qui doit ,
dit-on , lever toutes les incertitudes , et éclaircir
tous les doutes ; et il est arrivé le 12 à Vienne . On
ne parle point encore du résultat des renseignemens
, ou des conseils qu'il a pu donner , et auxquels
on ne peut pas douter que les services qu'il
a rendus en dernier lieu ne prêtent une grande autorité.
On ne s'entretient que de la reconnaissance que
l'empereur , sa famille et sa cour lui ont témoignée .
Il aurait des droits bien plus étendus encore à ce sentiment
, qui serait partagé par tous les amis de
la justice et de l'humanité , s'il profitait de la considération
dont il jouit pour concourir à rendre la
paix à sa patrie .
Depuis que la cour de Berlin s'est sagement retirée
de la coalition , et a fait sa paix particuliere avec la
France , beaucoup d'écrivains allemands ont cru
qu'ils ne pouvaient exercer leur plume d'une maniere
plus agréable à l'empereur , et conséquemment plus
profitable pour eux , qu'en attaquant le roi de Prusse
et sa politique . Il n'est pas hors de vraisemblance
que leur zele n'ait été excité , encouragé , et qu'ils
( 321 )
aient été les échos fideles de la cour impériale . Cepen
dant , l'empereur vient de les condamner au silence ,
et a fait défendre leurs écrits sous des peines trèsséveres
. N'est- ce pas là ensore un texte assez fécond
pour exercer les spéculateurs politiques ? Nous le
leur abandonnons . Cependant , nous avouons qu'un
retour si subit , si prononcé à un systême d'égards
et de ménagemens envers la cour de Berlin n'est
pas insignifiant dans les circonstances actuelles . Mais
quel en est le véritable sens ? .... La confiance que
l'on doit avoir dans la loyauté de Frédéric - Guillaume
ne nous permet d'en admettre aucun qui soit de
nature à alarmer les amis de la paix , quoique d'après
les rapports les plus récents , qui annoncent que
l'on remarque entre le cabinet Prussien et les cabide
Vienne , de Pétersbourg et de Londres beaucoup
d'union , et que tout conserve à Berlin un aspect
guerrier , on pût n'être pas sans quelques inquiétudes.
♡
ITALII. De Gênes , le 20 janvier.
Les considérations propres à engager le roi de
Sardaigne à se séparer de la coalition , et à faire sa
paix particuliere avec la France , se multiplient à
mesure que de nouveaux renseignemens nous font
mieux connaître la situation de ce prince . Ses dettes
se sont accrues à un point exorbitant . Elles ont augmenté
depuis le 1º , janvier 1793 jusqu'à la fin d'octobre
1795 de 130 millions , fardeau excessif pour un
prince , dont les revenus , dans le tems qu'il possédait
la Savoye et le comté de Nice , ne montaient
pas à plus de 24 millions . On est obligé de recourir
1
( 322 )
1
à des impositions extraordinaires . Un édit du de
ce mois ordonne que toutes celles qui ont été mises
pour la guerre , continueront d'être perçues cette
année . D'un autre côté , il regne un grand découragement
dans les armées ; les désertions y sont fréquentes
; les recrutemens se font avec beaucoup de
difficultés ; et ce n'est qu'avec des dépenses énormes
que l'on parvient à se procurer des vivres . La mésintelligence
entre le soldat piémontais et le soldat autrichien
donne des craintes , des inquiétudes continuelles
. Mais ceux qui ne sont point partisans du
systême qui ramenerait dans ce pays la tranquillité
dont il a si grand besoin , opposent à de si puissans
motifs de traiter avec la France , la disposition des
esprits dans les états du roi de Sardaigne , qui n'est
point favorable au régime actuel. Ils prétendent que
la fermentation qu'elle produit pourrait éclater d'une
maniere très - dangereuse pour les prérogatives royales
, si la République Française était reconnue. Cependant
l'on doit croire que la crainte de ces maux ,
incertains et éloignés , cédera à la force des circonstances
présentes . Quoi qu'il en soit , l'on fait des
préparatifs pour une nouvelle campagne ; et l'on
garnit les forteresses d'Alexandrie , de Tortone et de
Valence ; et l'on y envoie beaucoup d'ingénieurs .
ANGLETERRE . De Londres , le 15 janvier.
Le cabinet de Vienne a témoigné des inquiétudes
à notre ministere sur ses dispositions actuelles . Celui-
ci s'est empressé de le rassurer en lui déclaran
qu'il ne se séparerait jamais de ses alliés. Ce fait
( 323 )
prouverait que les bruits de paix avaient obtenu
quelque crédit , fondé sans doute sur le dernier message
du roi au parlement . Mais cette démarche pouvait-
elle faire illusion aux politiques éclairés ? Elle
ne devait tromper que ceux qui ne connaissant pas
assez le machiavélisme de M. Pitt , ses vues , ses intérêts
particuliers , et son systême d'extension colòniale
, ne suspectaient pas sa bonne- foi . Il paraît
qu'il est déterminé à tenter une quatrieme campagne ,
si le mécontentement qui le poursuit ne lui ravit pas
le pouvoir dont il fait un usage si fatal ; et s'il parvient
à étouffer les cris du peuple qui , peu séduit
par la perspective qu'il lui présente de la réunion
des possessions hollandaises dans les Indes aux possessions
auglaises , continue d'exprimer , de la maniere
la plus énergique , ses voeux pour la paix . Une foule
immense rassemblée , il y a quelques jours , sur le
passage de M. Fox à Haleswarth , s'écriait : Fox ! pour
la vie , point de guerre , et le prompt rapport des bills.
Au reste , nos succès en Asie peuvent être fortement
balancés par les revers dont nous sommes menacés
en Amérique.
1 Le poste important de la Goyave , dans l'isle de la Grenade
, a été emporté par les Français , le 16 octobre .
Un ennemi plus redoutable encore contribue à détruire
chaque jour les forces britanniques aux Antilles , c'est la
fievre jaune elle fait les plus grands ravages , tant parmi
les troupes que sur les vaisseaux . L'Annibal , de 74 canons ,
sorti de la Jamaïque avec un tiers de son équipage , a perdu ,
après une courte croisiere , 3 lieutenans et 40 hommes par
cette contagion .
L'insurrection des negres cause beaucoup de troubles et
( 324 )
d'inquiétudes dans cette isle . Le manque de vivres aggrave
encore la triste position des habitans de ces contrées ; et
pour comble, de malheur elles vont se trouver privées de
la plus grande partie des secours qui leur étaient destinés
par les désastres arrivés à la flotte de l'amiral Christian , qui ,
suivant les dépêches que l'amirauté en a reçues le 4 de ce
mois , se trouve réduit à 93 transports et 9 vaisseaux de
guerre , avec lesquels l'amiral continuait sa route par un
veut favorable.
Le 27 novembre , Henri-Redhead -Acias Yorck fut déclaré
coupable par le jury , sur une accusation de conspiration
contre la chambre des communes , contre le gouvernement
du royaume , et pour avoir fomenté un esprit de mécontentement
et de sédition parmi les fideles sujets de sa majesté
, contre le roi et son gouvernement , et pour avoir ,
à cet effet , convoqué une nombreuse assemblée de plus de
4000 ames à Sheffield , pour y entendre des écrits , des résolutions
et des discours scandaleux et inflamatoires .
Pour ces causes , Henri Yorck est condamné à payer
200 livres sterling au roi , à être emprisonné pendant deux
ans , et à l'expiration de ce terme , à trouver des cautions
pour sa bonne conduite pour le terme de sept ans ; à déposer
ensuite 1000 livres sterling , et ses deux cautions ,
250 livres chaque .
Voici le discours séditieux que le juge Ashursl a reproché
au prévenu pendant l'interrogatoire :
Citoyens , je répete ma premiere assertion , continuez
comme vous avez fait jusqu'à présent dans la culture de la
raison ; disseminez dans tout le pays les connaissances qui
sont si nécessaires au bonheur de l'homme , et que vous
avez acquises vous - mêmes ; apprenez vos enfans et VOS
concitoyens les leçons sacrées de la vertu , lesquelles sont
les bâses de tout gouvernement ; apprenez - leur à se resà
pecter
( 325 )
pecter eux-mêmes et à aimer leur patrie ; apprenez - leur à
faire , à tous les hommes , ce qu'ils voudraient qu'on leur
fit à eux-mêmes , et leur amour ne sera pas borné à leur
\ pays , mais il s'étendra à tout le genre humain . Quand une
pareille révolution de sentiment aura dispersé les brouillards
du préjugé ; quand , par la voie continuelle de la presse ,
le plus abject habitant des cabanes sera éclairé ,
et que le
soleil de la raison brillera , dans son plein méridien , sur
nous , alors la voix impérative du peuple entier signifiera
aux 558 messieurs de la chapelle Saint-Etienne ( lieu des
séances de la chambre des communes ) , de se mêler de leurs
propres affaires ; en bon français , de s'aller promener. "
On s'est plaint dans quelques papiers français de la révolution
que la signification et l'assemblage de certains mots
ont éprouvée ; ce qui a enrichi ou plutôt appauvri la langue
nouvelle française , en y introduisant des expressions que
des hommes qui l'ont étudiée dans les meilleurs écrivains
ne peuvent concevoir.
Notre feuille intitulée Evening Post , ou Journal du Soir ,
se plaint du même inconvénient dans la langue anglaise ; ' et
il est assez curieux de voir dans l'extrait suivant les exemples
et les autorités des expressions absolument neuves qui se
sont glissées dans nos locutions.
-
Le Peuple. Une multitude grossiere qui doit tout supporter.
( Burke . )
La balance des pouvoirs. -
Le partage de la Pologne .
L'impératrice de Russie , le roi de Prusse et l'empereur
d'Allemagne . )
La liberté de parler.
Désintéressement .
( Burke . )
-
- -
Le silence . ( Pitt et Grenville . )
--
Pension de 4,500 livres par an.
Grimineis acquittés. Personnes déclarées par un jury ,
innocentes des charges qu'on leur imputait. ( Windham . )
Tome XX. Z
( 326 )
Mouvement retrograde. Position avantageuse prise après
une bataille pour rendre le succès plus certain . ( Sir James
Murray. )
Marcher sur Paris .
kinson. )
Raisonnement.
-
Liberté raisonnable .
Retourner de Quiberon. ( Jerr
Majorité .
rien ' dire . ( M. Pitt . )
- Voir tout , entendre tout et né
-
Liberté de la presse. N'écrire que pour un parti. ( papiers
de là trésorerie. )
Licence. Liberté d'examen . ( Partisans de la guerre . )
Jacobins. -Ceux qui s'opposent à la guerre. ( Même
. autorité . )
Bon gouvernement.
dham . )
Vigueur au -delà de la loi . ( Win
Changement de côtés.
Moyens variés .
-
Unité de but. - Pension .
Compassion . Déportation pendant 14 ans . ( Windham ,
-
Pitt et consorts . )
Otium cum dignitate.
Droits de l'homme.
les lois que de leur obéir.
Un bénéfice simple.
Le peuple n'a rien à faire avec
( Extrait du Courier ou Gazette du Soir . )
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
CORPS LEGISLATIF.
Rapport des représentans Camus , Lamarck et Quinette.
est à la journée de Gemmapes , à cette journée si glopour
la République naissante , que le rapport dont
nous allons enfin rendre compte , place l'origine des projets
ambitieux de Dumourier et de sa trahison ; dès cette
époque Dumourier fut traître dans le fond de l'ame ; l'im(
327 )
1
mense victoire à laquelle il venait de concourir enfla son
coeur naturellement présomptueux , et acheva de le corrompre
au lieu de l'élever aux sentimens d'une gloire qui pouvait
être si belle en restant pure , si méritée en ne l'exagérant
pas . Dans cette victoire , dont la proclamation de la République
avait été le premier signal , et qui ne pouvait , en
effet , être remportée que par les prodiges de la valeur républicaine
, Dumourier vit seulement l'ouvrage de ses talens ; il pensa
que lui seul devait en recueillir tous les avantages ; il regarda
la Belgique comme une conquête légitime pour lui seul ,
comme une propriété qu'il avait acquise . Il est certain que
par lui-même et par les hommes qui lui étaient dévoués
il employa plusieurs moyens pour pénétrer les intentions
des Belges sur son projet de les gouverner , et pour
rendre favorables . Mais ayant trouvé dans toutes les ames
des espérances et des voeux qui repoussaient les siens , il
fit une incursion dans la Hollande pour chercher dans une
nouvelle conquête de nouvelles ressources à son ambition .
les
Le projet auquel Dumourier s'arrêta alors , fut dabandonner
aux Impériaux toute la Belgique , de leur céder le
terrain jusqu'aux anciennes frontieres , de leur vendre les
clefs de la patrie ; le plan qu'il se traça pour exécuter ce
projet , fut de mettre la division entre les gardes nationales
et les troupes de lignes par des préférences concertées ,
de mettre la division entre la Convention nationale et le
conseil exécutif, en adressant tour-à-tour aux ministres contre
la Convention , et à la Convention contre les ministres ,
les plaintes les plus ameres et les plus outrageantes ; de mettre
sur- tout la division dans le sein même de la Convention
nationale , en rendant suspecte une partie de ses membres
par les éloges hypocrites qu'il lui adressait , et en
tant l'autre par les injures et les accusations les plus révoltantes.
irri-
Les perfides desseins de Dumourier ne tarderent pas à se
décéler par les déclamations auxquelles il se livrait sans
cesse contre la Convention et ses commissaires , par l'affectation
qu'il montrait dans ses continuelles proclamations à
contrarier et à rendre inutiles tous les arrêtés que les commissaires
pouvaient prendre. Mais ceux- ci pour le reprimer
étaient sans cesse retenus par la prodigieuse popularité qu'il
s'était acquise auprès du soldat ; ils avaient besoin d'une
extrême prudence pour l'arrêter dans sa marche audacieuse ;
en attaquant Dumourier avant d'avoir détrompé l'armée qui
se croyait liée à sa fortune , les commissaires couraient le
Z 2
( 328 )
risque de le pousser tout-à- coup au but qu'il s'était marqué ,
par la même force qu'il fallait tourner contre lui pour Ten
repousser ou pour l'y écraser. Mais Dumourier devait provoquer
cette prudence à sortir des bornes qu'elle s'était prescrites
. On me compare à César , dit- il un jour à Camus ; mais
si l'on m'attaque , je mériterai davantage l'honneur de cette
comparaison , et en prononçant ces derniers mots l'insolent
porta la main sur son épée . Si vous voulez être César , je serai
Brutus , lui répartit vivement Camus , en lui appuyant son
pistolet sur la poitrine .
et
Enfin , une dénonciation , appuyée de preuves incontestables
, accusa Dumourier de faits trop graves et trop imminens
pour ne pas forcer les commissaires à lui opposer toute
leur autorité : ils lui ordonnerent de se rendre à Lille ,
son refus acheva de le démasquer. La Convention , pour
venger l'autorité que Dumourier avait méconnue , rendit un
décret qui le mandait à sa barre ; et pour faire exécuter ce
décret , le comité de defense générale nomma quatre, nouveaux
commissaires , Camus , Bancal , Quinette et Lamark ,
et leur adjoignit le ministre de la guerre , Beurnonville ', qui
connaissait et pouvait commander l'armée .
Mais alors Beurnonville était , comme tout le monde , dénoncé
et poursuivi par Marat , et pour se rendre où l'intérêt
de son pays et l'ordre du gouvernement l'appellaient , il fut
obligé de se justifier devant Marat ; pour l'y faire consentir
, il ne fallait pas moins , sans doute , que cet intérêt
suprême devant lequel le véritable ami de la patrie ne doit
plus songer à sa fierté , ni même à sa gloire . Le ministre
de la guerre parla avec une telle force de vérité de tout
ce qu'il avait fait , pensé , senti qu'il put obtenir grace devant
le ministre de la délation et de la proscription .
Les nouveaux commissaires arrivés à Lille y trouverent
Miranda qui accusa positivement. Dumourier d'avoir voulu
s'engager à marcher sur Paris ; cet Espagnol , dont la conduite
a été à cette époque même , et sur-tout depuis si
incompréhensible , prétendit lui avoir répondu qu'il n'obéirait
jamais qu'à la Convention .
Les commissaires n'avaient derhandé aucune escorte ; mais
à l'entrée du camp , un détachement de hussards de Berchigny
entoura leur carosse et celui de Beurnonville : quels sont
ces hommes armés qui nous environnent , dirent les commissaires
? C'est une garde dhonneur que
Dumourier vous
envoie , dit quelqu'un de la troupe . A ces mots , ils ne douterent
plus que le général traître ne voulût s'assurer de
leurs personnes .
( 329 )
"
Dumourier les reçut d'un air froid , mais qui laissait penser
de l'inquiétude ; vous venez me faire arrêter , leur dit - il ;
les commissaires répondirent qu'ils lui apportaient le décret
par lequel la Convention nationale le mandait à sa barre. Je
ne m'y rendrai pas , s'écria- t-il , je suis nécessaire à mon
armée ; une immense cavalerie la menace ; qui l'arracherait
aux dangers dont elle est assaillie et pressée de toutes parts
si je l'abandonnais ? Moi , repartit vivement Beurnonville .
Vous ! c'est- à-dire que vous venez me souffler mon commandement.
Les commissaires insisterent avec plus de force
pour obtenir de sa part une . obéissanée volontaire ; ils le
rappellerent long-tems et avec instance au respect de ces
principes qui prononcent la condamnation du militaire dès
I instant qu'il les met en oubli . Cette armée que vous
appellez la vôtre est à la République , lui dirent- ils ; cette
armée , et le général qui la commande , doivent être également
soumis aux lois de la République ; vous ne seriez
plus rien pour cette armée , si vous lui donniez un ordre
contraire à ces lois ; vous ne seriez plus pour la République
qu'un traître bientôt atteint et puni par sa puissance .
Faut- il vous rappeller l'exemple de Lafayette auquel vous
avez succédé ? Dumourier ne répondit à ces raisons que
par des déclamations violentes contre la Convention nationale
. La France marche à sa ruine , dit -il , je veux la
sauver ; mais pour la sauver , et moi avec elle , il faut que
je n'aille pas me faire assassiner à Paris. Quinette et Lamarck
s'offrirent de l'accompagner , et lui engagerent leur foi que
sa vie ne serait point menacée . Cette offre , qui ne laissait
aucune excuse à Dumourier le mit en fureur , et il la repoussa
par une injure atroce . Ce n'est point répéta-t-il souvent ,
sur la foi d'assassins que je me croirai en sûreté contre
les assassinats.
Dumourier prononçait souvent le nom de Valenciennes , et
il engageait les commissaires et le ministre à s'y rendre . Il
était près de huit heures du soir ; les commissaires voyant
que toutes leurs instances n'obtenaient rien sur Dumourier ,
entrerent dans un cabinet où ils prirent un arrêté par lequel
ils le suspendirent des fonctions de général , et nommerent
pour le remplacer Valence , dont tous les sentimens étaient
encore ignorés ; ils rentrerent ensuite dans le salon qu'ils
venaient de quitter ; ils le trouverent rempli des officiers de
l'état- major ; Damourier était à leur tête . Les commissaires
ordonnerent qu'on fit venir Valence ; tous les officiers resterent
immobiles dans le plus profond silence . Camus s'a-
Z 3
( 330 )
dressa alors à Dumourier :
-
--
Vous connaissez le décret qui
"
- Non ,
―
Je
rous mande à la barre de la Convention nationale .
lui dit Dumourier. Vous méconnaissez donc la loi ?
suis nécessaire à l'armée . Nous ordonnons que les scellés
soient mis sur vos papiers . Qu'on les mette én sûreté .
Vu votre désobéissance à la loi , nous vous déclarons suspendu.
Suspendu se récrierent ensemble tous les officiers
nous le sommes tous ; on nous enleve notre général ,
notre pere
Il est tems , reprit Dumourier , avec dédain , que
cette comédie finisse : allons officiers , faites votre devoir ;
et se retournant avec plus de donceur du côté de Beurnonville
et vous aussi , lui dit - il , mon cher Beurnonville ,
vous êtes arrêté . Alors les commissaires et le ministro furent
entourés de ces mêmes hussards de Berchigny qui les avaient
déja environnés à l'entrée du camp et qu'on avait
voulu leur faire prendre pour une garde d'honneur. Ils furent
conduits et gardés long-tems dans un cabinet , au milieu des
sabres nuds. Là on fit plusieurs tentatives pour séduire
Beurnonville qui les repoussa toutes avec hauteur. Pourquoi
vouliez -vous rester parmi ces assassins , lui dit- on ; ils vous
tueront je sais , répond Beurnonville , de quels malheurs
on est sans cesse menacé dans une révolution ; mais le plus
grand de tous les malheurs , c'est de trahir sa patrie , et celui
- là je ne le redoute pas , Un officier lui demanda s'il se
rappellait qu'ils avaient sauté ensemble dans les lignes de
Gemmapes ; oui , dit Beurnonville , et je ne me serais jamais
douté que les troupes qui combattaient sous mes ordres
les Autrichiens , m'entourreraient un jour comme leur prisonnier
, et qu'elles seraient pour cela commandées
vous .
par
Cependant l'ordre est donné de partir les commissaires
ne voulaient le recevoir que par écrit. Des écritures , s'écrie
Dumourier à ses satellites ; employez la force contre ces
formalistes , s'ils refusent d'obéir. On partit dans trois voitures
. Les citoyens qui avaient suivi le ministre et les commissaires
ne voulurent point être séparés de leur sort . La
nuit était profondément obscure ; on prit des chemins détournés
; où nous mene -t- on , demanda Beurnonville ? à
Valenciennes , répondit un adjudant nommé Rainville ; si vous
mentez , lui dit Beurnonville , je vous tue sur la place ; et
l'adjudent qui le connaissait très -capable de tenir sa parole ,
s'éloigna très -vite. Où nous mene-t - on donc , reprit Beurnonville
plus fortement à Rumilli , répondit un cocher qui
n'était pas dans le secret ; c'était la roate de Tournai . C'est
"
( 331 )
alors que Beumonville croyant que l'escorte n'était que de
vingt-cinq hommes , s'élança de sa voiture avec son aidede
-camp , un jeune Bordelais nommé Menoire : ils frapperent
et dissiperent d'abord à coups de sabre les hussards
qui étaient autour de la voiture ; mais l'escorte qu'ils avaient
cru n'être que de vingt- cinq hommes était de deux cents ;
elle accourut bientôt toute entiere. Que pouvaient deux
hommes contre deux cents ? Cependant enveloppés , serrés
de tous les côtés , ayant à peine le moindre espace pour
se mouvoir , ils continuerent à se battre , et ils ne cesserent
que lorsqu'une large blessure à la cuisse ne permit plus à
Beurnonville de se tenir debout ; son aide-de- camp en le
soutenant et en le couvrant de son corps , le fit rentrer
dans la voiture ; les hussards furieux en briserent aussi-tôt
les glaces ; ils auraient mis en pieces la voiture elle-même ,
si le cocher épouvanté ne l'avait dérobée à leurs coups en
prenant le grand galop .
C'est à Tournai où les trois voitures et leur escorte arriverent
bientôt , que se consomma la trahison de Dumourier
; les commissaires et le ministre y furent remis à Clairfait
, qni dit , quand on les lui annonça : Il ne faut pas refuser
le bien qu'on nous fait : « Ce n'est pas ainsi , a observé
:
Camus dans ce rapport , que répondit Camille au maître
" d'école de Falisque celui - ci voulait lui livrer les enfans
, confiés à ses soins ; mais Camille était républicain ; il
, était général des troupes romaines ; et Clairfait ! …………. 99
Les prisonniers ne resterent pas long -tems à Tournai ;
ils traverserent successivement différentes villes et différens
états . Par-tout ils exciterent l'intérêt du peuple ; par-tout les
grands leur prodiguerent l'injure et la menace ; mais ils
reconnaissaient sur-tout les émigrés aux bruyans transports
de leur joie féroce : une , foule de ces lâches barbares accouraient
de tous côtés sur leurs pas , et les suivaient continuellement
en se félicitant , par des outrages contre la
liberté , de les voir accablés du poids de leurs chaînes , et
de les croise dévoués à la mort ; ainsi , sur nos théâtres on
représente ces peuples de la Tauride , agitant en chantant
les fers de leurs prisonniers , et rendant grace à la divinité
du sang qu'ils vont répandre , par des imprecations contre
l'humanité. La suite de cet extrait au prochain numéro . )
Nous allons indiquer bien succinctement les divers
travaux du Corps législatif depuis le 5 pluviôse jusqu'au
15.
Z.4
( 532 )
Le Corps législatif a annullé toutes les nominations
faites par l'assemblée primaire de Corstilhon ,
département de l'Arriege .
Il a ordonné que les appels des jugemens rendus
par les tribunaux correctionnels , qui étaient inter
jettés devant les tribunaux de district , seraient portés
devant ceux des départemens .
Il a rendu une loi qui autorise les commissaires
du Pouvoir exécutif à ne pas résider dans les cheflieux
de canton , lorsque la population des Chef-lieux
est au- dessous de deux mille ames ; mais la même loi
oblige néanmoins les commissaires à résider dans
l'arrondissement du canton .
Le Corps législatif a adjoint deux substituts au jury
du tribunal criminel du département de la Loire inférieure
.
:
Deux lois ont été rendues , dont les effets , nécessairement
unis , doivent être très- étendus et trèsheureux
l'une fixe au 30 de ce mois le brûlement
public et solemnel des formes , planches , matrices ,
poinçons et de tous lesus tensiles qui ont servi ou
dû servir à la fabrication des assignats ; l'autre porte
que tout l'arriéré de la contribution fonciere sera
payé dans un délai déterminé .
C'est Ramel qui a provoqué ces deux lois par un
rapport général et très - circonstancié sur l'état des
finances de la République ; l'arriété des contributions
est de 13 milliards ; que l'action d'un gouvernement
juste , mais inflexible , fasse payer sa dette à chaque
membre de la société ! L'état n aura plus besoin que
de ses revenus ordinaires pour se soutenir au plus haut
degré de puissance et de prospérité .
Il faut sans doute desirer et faire la paix ; mais il
ne faut la desirer et la faire que glorieuse , comme
nous avons fait la guerre . Quoiqu'ose prétendre
M. Pitt , la République Française ne paiera pas des
indemnités pour l'acquit de ses petites vanités et de
ses grandes folies ministérielles . Le Directoire exécutif
, qui a le sentiment de la dignité et de la force
nationale , prépare une campagne dont les résultats
feront enfin les incertitudes des rois coalisés sur leur
( 333 )
-
propres intérêts , pui que pour eux l'intérêt de la justice
et de l'humanité n'est rien. Afin de completter
ces préparatifs d'une campagne , qui destinée à
terminer la guerre sera terrible pour nos ennemis , le
Directoire exécutif a été autorisé , comme il l'avait
demandé , à mettre en requisition tous les chevaux
de luxe , et à faire une lévée du trentieme sur les
chevaux de labour dans toute l'étendue de la République.
Dans des discours très - violens . Baudin et Lakanal
ont présenté des mesures trop rigoureuses pour être
justes , contre les jeunes gens de la premiere requisi
ion qui veulent se soustraire à l'obligation de dėfedre
leur patrie . Le conseil des Cinq cents a pensé
que la loi même de la premiere requisition prescrit
toutes les mesures dont elle a besoin pour être
exécutée .
Lakanal connaît tout le prix des arts , des sciences ,
et des letties ; comment a- t-il pu penser que quelques
exceptions accordées aux jeunes gens qui les cultivent
avec un succès très - marqué , pourraient être
très-dangereuses ? Ce n'est pas en faveur des jeunes
gens artistes , savans ou hommes de lettres qu'il faut
accorder ces exceptions , mais en faveur de la République
qui a tant besoin , pour sa gloire et pour son
bonheur , de réparer trop de pertes qu'elle a déja
faites dans les arts , les sciences et les lettres . Les
grands talens sont des exceptions si rares de la
nature : sa loi ne court aucun risque à les reconnaître.
Siméon a été encore dénoncé au conseil des Cinqcents
; une pétition des patriotes de Toulon ne l'a
pas , comme Lesage- Senault , accusé d'avoir émigré ,
mais d'avoir été le complice des conspirateurs qui
ont livré cette place aux Anglais . Le conseil des
Cinq- cents a passé également à l'ordre du jour sur
cette accusation qui n'était pas mieux prouvée que la
premiere . Siméon s'est plaint avec un sentiment trèsdouloureux
d'être en proie à tant de dénonciations
que sa conduite ne devait pas lui attirer ; il serait
bien coupable si sa douleur n'était qu'une hypocrisie
.
( 334 )
Le conseil des Cinq- cens a repoussé , à une immense
majorité , la pétition que Vaublanc lui a présentée
pour venir siéger dans son sein malgré le jugement
rendu contre lui , c'est-à - dire malgré sa participation
à la criminelle révolte du 13 vendémiaire.
Pastoret a beaucoup parlé pour appuyer cette pétition
; mais toute son éloquence a moins prouvé en
faveur de Vaublanc que contre le corps électoral qui
l'a nommé à la représentation d'une République.
La discussion sur les baux de toute espece a été
continuée . Les avis ont été divers , mais peu différens
. Aucune résolution n'a été prise encore .
Le conseil des Anciens a approuvé la résolution
qui leve la suspension de la nouvelle loi sur la marine
. Il a rejetté celle qui levait la suspension de la
loi du g floréal , relative aux successions non encore
ouvertes des parens d'émigrés , Ce conseil a sanctionné
la résolution qui ordonne l'envoi à toutes les
armées et à tous les départemens du discours prononcé
par Treilhard le jour de la fête anniversaire de la
mort de Louis XVI.
-
PARIS. Nonidi 19 pluviose , l'an 4° . de la République .
L'abondance des matieres ne nous ayant pas laissé assez de
place dans le dernier numéro pour l'article consacré aux nouvelles
de Paris et de l'intérieur , nous allons réunir , dans
le tableau le plus resserré , les faits les plus importans qui se
sont passés dans le cours des deux dernieres décades .
Nous n'entrerons pas dans tous les détails relatifs à la fête
ci a eu lieu le rer . de ce mois , concernant le serment de
fidélité à la République et de haine à la royauté , prêté au
Champ- de-Mars par le Directoire exécutif , les ministres et
tous les fonctionnaires , en présence d'une multitude immense
; nous dirons seulement que cette cérémonie , favorisée
par le tems le plus propice , a été extrêmement imposante
; la foule était grande ; les troupes de ligne nombreuses
; Rewbell , président du Directoire , a prononcé un
discours très - énergique , et au moment où il prononca le
serment , il fut répété par la multitude avec un enthou-
1
( 335 )
1
siasme qui prouve que le gouvernement républicain compte
plus d'amis que ne voudraient le faire croire les partisans
insensés de la royauté. On a remarqué entr'autres , dans
le discours de Rewbell , le paragraphe suivant :
Il ne peut plus y avoir en France d'autre souverain que
le Peuple , et d'autre regne que celui de la loi ; tous les
partis doivent s'abaisser devant elle . Ce tems , où d'insolens
et farouches dominateurs , sans autre vertu qu'un patriotisme
feint , sans autre talent que celui d'une cynique impudence
, sans autre mérite que celui d'être souvent les
organes , peut- être les complices et toujours le jouet de
ces royalistes et de cette faction de l'étranger , qu'ils feignaient
de poursuivre ; ce tems , disons -nous , où l'anarchie
et la terreur venaient dicter des lois jusques dans le sein du
sénat , ne reviendra plus . Que les bons citoyens se rassurent
, qu'ils contemplent l'accord touchant qui regne entre
le Corps législatif et le Pouvoir exécutif , et ils ne pourront
plus douter du salut de la patrie . Les indifférens même
doivent s'empresser de se rattacher à la République , et de
se réunir à cette grande masse de Républicains , devant la
quelle toute faction va disparaitre . "
Depuis lemoment où Benezech est entré dans le ministere de
l'intérieur , il a été en butte , dans certaines feuilles , à des dénonciations
répétées chaque jour avec un acharnement qui
décelait un parti résolu probablement à lui donner un successeur
, mieux disposé sans doute à seconder les vies d'une
faction qui cherche à s'accréditer et à se ressaisir de l'autorité
qu'elle avait si humainement exercée depuis le 31 mai .
D'un autre côté , d'autres journalistes s'étaient déclarés les défenseurs
de Benezech. Pour faire cesser cette espece de lutte,
ce ministre s'était déterminé à donner sa démission . Le Directoire
l'a constamment refusée , et lui a adressé deux lettres
pour l'inviter à rester à son poste , et à se mettre au- dessus
de la censure des uns , comme des éloges des autres ; ce ministre
a déféré à cette invitation , et le Directoire l'a autorisé
à donner à cette correspondance toute la publicité qu'il juge
rait convenable .
Cette correspondance a été en effet publiée dans tous les
journaux , et cette raison nons dispense de l'inserici. Nous
ne connaissons point Benezech , nous n'avons aucunes relations
avec lui ; il n'est pas dans l'esprit de ce journal de prodiguer
les éloges , mais nous devons dire que ce ministre a
trouvé Paris dans un dénuement absolu de subsistances ; qu'il
( 336 )
}
l'a approvisionné en peu de tems , et que le peuple lui doit
d'être saus inquiétudes sur cet objet , ce qui ne favorise pas
pas les projets de ceux qui cherchent des prétextes à des
mouvemens . Nous ajouterons que tous ceux qui sont à portée
de l'apprécier , parlent de son infatigable activité et de son
intelligence dans l'administration .
Qu'est-il résulté de cette conduite ferme et prononcée du
gouvernement ? Benczech a encore été attaqué deux ou
trois jours par les écrivains qui s'étaient mis à sa poursuite ;
mais enfin ils se sont tus . C'est ce qui arrivera toutes les
fois que les dénonciations n'auront aucun fondement , et
que le gouvernement saura faire respecter les ininistres qui
sont dignes de sa confiance . La confiance ne se commande
pas sans doute ; c'est par cette raison que le gouvernement
doit être attentif à ne faire aucun choix que repousse la
saine opinion publique , qui , dans un état libre , est une
autorité qu'il ne faut jamais dédaigner. Mais l'opinion publiqua
n'est point celle de l'esprit de parti toujours disposé
à tromper , parce qu'il est trompé lui -même par ses propres
passions . S'ily avait jamais dans l'un des ministeres un homme
dont l'incapacité fût évidente , et pût devenir nuisible aux
intérêts de la République , il est probable que le gouvernement
ne le laisserait pas long-tems en place .
Depuis que le gouvernement a fait taire les tracasseries
suscitées contre le ministre de l'intérieur , on remarque
qu'il se prononce de jour en jour avec plus de force contre
les anarchistes et toute espece de partis . Le club du Panthéon
perd beaucoup de son influence , et l'on assure que celui
qui s'est formé au Carrousel , et dont les principes , dit-on ,
doivent causer une vive inquiétude aux amis de l'ordre
, est surveillé avec une très grande vigilance . Cependant
nous ne pouvons dissimuler la liste qui que
vient d'être publiée des membres composans les douze municipalités
de Paris , a rappellé des noms connus par le rôle
qu'ils ont joué dans les tems , dont le souvenir réveille des
idées d'oppression et d'alarme qui ne sont pas destinées à
reparaître .
Les trois mois de la présidence de Rewbell étant expirés ,
le Directoire a élu parmi ses membres le citoyen Letourneur
pour président.
Le nouvel envoyé du grand - duc de Toscane a eu sa premiere
audience du Directoire , et a prononcé le discours
suivant :
( 337 )
9 Discours de l'ambassadeur du grand- duc de Toscane an
Directoire exécutif.
:
Citoyen président , je viens déposer dans vos mains le
gage de la confiance , dont son altesse royale , le grand - duc
de Toscane , m'a honoré , en me chargcant de résider près
du Directoire exécutif , en qualité de son ministre plénipotentiaire
et envoyé extraordinaire. Je n'apporte ici que la
franchise de la jeunesse , le dévouement d'une personne
qui est sincerement attachée au systême de politique , que le
gouvernement toscan a eu la sagesse d'adopter , le sentiment
de respect et de l'estime la plus marquée pour le
gouvernement de la République Française , et pour les individus
qui sont investis des pouvoirs ém - nés de la nation
elle- même voilà les seuls titres que je puis , que je veuxfaire
valoir auprès de vous pour mériter votre confiance . Je
me crois heureux de représenter ici un prince qui , depuis
le commencement de la guerre actuelle , s'est armé du bouclier
de la raison et de la philosophie , pour surmonter tous
les préjugés , et qui n'a jamais songé , et qui ne songe à
d'autres liens politiques , qu'à ceux que la justice , le droit
des gens et le bonheur de son peuple lui prescrivent qui
a reconnu formellement le gouvernement républicain , aussitôt
que le voeu sacré du Peuple Français lui a été annoncé ;
qui , contraint de renoncer momentanément à son systême
de politique , par une violence connue de toute l'Europes
et à laquelle il lui était impossible de résister , n'a été que
pendant un mois l'ennemi apparent de la France ; qui ,
franchissant tous les obstacles , a recherché de nouveau son
amitié ; qui n'a cru avoir atteint le but de ses desirs qu'en
renouant avec eile les liaisons précieuses qui doivent contribuer
au bonheur des deux états .
Quoiqu'on ne puisse rien ajouter à la loyauté du caractere
du grand - duc de Toscane , j'aime à renouveller , en
son nom , au Directoire exécutif , les assurances les plus
positives ; que sa volonté et ses principes sont invariables , et
qu'il n'est empressé qu'à lui donner des preuves de la sincérité
des sentimens dont il est animé.
Quant à la démarche faite par mon prédécesseur , démarche
que le grand-duc avait jugée , depuis long - tems ,
incompétente en elle - même , et contraire aux instructions
qu'il lui avait données ; le désaveu formel que mon gouvernement
en a fait , et l'empressement qu'il a mis à m'envoyer
( 338 )
près de vous , sont une marque éclatante de la considération
qu'il a pour la République et la Nation Française . Je
m'attends à une parfaite réciprocité de votre part ; cette
attente est fondée sur les maximes sacrées du droit public
que vous avez proclamées , et sur la conduite que vous avez
constamment suivie , en vous faisant une vraie gloire de
respecter indistinctement tous les gouvernemens et toutes les
nations qui vous sont restés fidellement attachés . Je ne puis
donc douter que le Directoire exécutif ne soit empressé de
saisir toutes les occasions qui se présenteront , de donner au
grand-duc de nouvelles marques d'une confiance qu'il a droit
d'exiger , et d'effacer tout ce qu'il pourrait y
avoir eu de
désagréable dans les circonstances dont l'affaire de mon prédécesseur
a été accompagnée .
Je ne puis finir mon discours d'une maniere plus conforme
aux voeux de mon souverain , qu'en vous assurant que je n'ai
d'autre desir que de voir la paix , l'abondance et la félicité
regner sur la France .
Réponse du président du Directoire exécutif à l'ambassadeur du
grand-duc de Toscane.
Monsieur le ministre plénipotentiaire du grand-duc du
Toscane :
Le Directoire exécutif a entendu , avec intérêt , l'expression
de vos sentimens et l'assurance que vous lui donnez de
l'attachement de votre gouvernement à la République Française
. Cette déclaration solemnelle est un nouveau gage de
l'union et de la bonne harmonie que le Directoire executif
desire entretenir avec le grand -duc de Toscane .
Autant le gouvernement français déploiera de force et d'énergie
contre les ennemis de la liberté et de l'indépendance
nationale , autant les gouvernemens qui se rapprocheront de
lui , avec franchise et loyauté , doivent compter sur sa bienveillance
et son amitié .
Puisse bientôt luire sur l'univers ce beau jour pour l'humanité
et la philosophie , où les puissances , aveuglées sur leur
propre intérêt , renonçant enfin au fol et chimérique espoir de
ravir au Peuple Français la liberté qui lui est plus chere que la
vie , réuniront dans cette enceinte les rameaux d'olivier qui
manquent encore au faisceau de l'union générale de tous les
Peuples !
On lit avec intérêt une lettre adressée par le ministre
( 339 )
de la marine aux armateurs , capitaines , officiers de bâ
mens armés en course . Il y a près de douze ans qu'un
Anglais , voyageur philosophe , nommé Spillard , partit de
la Grande-Bretagne . Il a parcouru à pied plus de 23,000 lieues
à travers une partie de l'Europe , de l'Asie , de l'Afrique
et de l'Amérique septentrionale . Deux fois il a été pris
dans les parages de Charles Town par des corsaires français
. Sa personne a été relâchée , mais on a retenu
collections comme pouvant appartenir au gouvernement
britannique. Une propriété semblable se classe d'elle - même
parmi les objets que les nations civilisées sont convenues
de respecter au milieu des guerres . Ce n'est qu'nn dépôt
confié aux mains des capteurs de Spillard . Le ministre les
invite à lui faire passer ce qui peut faire partie de la collection
du voyageur anglais , pour être déposé entre les
mains du Directoire exécutif.
ses
Tout indique que la guerre de la Vendée tire à sa fin.
Les chouans sont également comprimés . On a lieu d'espérer
que la paix et l'ordre vont enfin se rétablir dans ces contrées
, où l'étranger veut vainement entretenir le foyer des
dissentions civiles .
Voici l'extrait des dernieres nouvelles officielles adressées
au Directoire :
Alençon , 27 nivôse. A une petite affaire qui a eu lieu dans
le district d'Avranches , les rebelles ont laissé 20 hommes
sur le champ de bataille ; nous n'avons perdu aucun homme.
Dans le département de Maine et Loire , plusieurs compagnies
de grenadiers ont attaqué les brigands , et en ont
tûé 25.
Le 19 nivôse , les chouans s'étaient rassemblés en grand
nombre à Marigné , Laigné et Pemmeirieux , pour arrêter
un convoi de grains ; ils ont été attaqués , battus et contraints
de passer la riviere à la nage , laissant 50 morts sur
la rive qu'ils abandonnaient.
Angers , 5 pluviose. Le général de division Rey , a tué aux
brigands 250 hommes près la commune de Louvignée .
Du Fief ( commune de Poirée ) 29 nivôse. Au commencement
de nivôse , Charette était réduit à 100 hommes de
cavalerie , et à 300 déserteurs . Les paysans l'avaient abandonnés.
Le 25 , au moment où il se mettait en marche
( 340 )
ze cavaliers républicains ont suffi pour dissiper sa troupe.
On lui a tué 25 ou 30 hommes.
Le 26 , les paysans découvrirent aux républicains les lieux
où plusieurs détachemens de rebelles s'étaient réfugiés ; ils
furent surpris et taillés en pieces .
Ancenis , 30 nivôse . Le 28 , le passage du Moulin de
l'Ange aux Moines , ' a été enlevé par les républicains ainsi
que le château de Villejegue , et six brigands ont mordu
la poussiere . Le même jour on s'est emparé de 150 quintaux
de grains . La même lettre nous apprend qu'on traite
avec beaucoup d'humanité les paysans égarés qui rentrent
dans le sein de la République . La discipline se rétablit tous
les jours dans l'armée républicaine .
Le général Hoche a écrit au Directoire , que sur les plaintes
des habitans de Sainte - Lumine , il avait fait destituer à la
ête de son corps un chef de bataillon , qui loin de le core
tenir , lui avait donné l'exemple du pillage et des vexations
envers cette commune .
P. S. Charette est poursuivi sans relâche , et Puysaye
a été tué.
AVIS AUX ANCIENS SOUSCRIPTEURS .
Nous prévenons tous les Souscripteurs à l'ancien prix de
50 liv . pour l'année , ou 25 liv , pour six mois , qu'à dater du ·
1er.pluviose , leur abonnement est expiré , et que le prix est de
300 liv . pour trois mois . Ceux qui n'auront pas fait leur renouvellement
dans le plus court délai , ne recevront plus cejournal.
Nous réitérons cet ayis pour les personnes qui n'auraient
pas été instruites à tems, pour effectuer leur renouvellement à
l'époque ci -dessus indiquée .
1
Nº. 24.
Jer .123.
MERCURE FRANÇAIS .
DÉCADI 30 PLUVIÔSE , l'an quatrieme de la République.
( Vendredi 19 Février 1796 , vieux style. )
LITTÉRATURE.
Lettre sur la traduction de la JERUSALEM DÉLIVRÉK , en
vers français , par BAOUR - LORMIAN. Deux volumes
in- 8° . A Paris , chez MARADAN , libraire , rue du
Cimetiere-Saint-André- des- Arcs , nº . 9. L'an 4° . ( 1796. )
VOUS
1
ous voulez , mon ami , que je vous dise mon
opinion sur la traduction en vers du Tasse , par lė
citoyen Baour - Lormian. Je cede aù plaisir de m'entretenir
avec vous . Voici donc les réflexions que cette
lecture m'a fait naître et les impressions qu'elle m'a
laissées.
C'est une bien grande entreprise que la traduction
d'un long poëme en vers alexandrins ; et quand
l'on songe que ce poëme est d'un genre dans lequel
la langue française n'a pas encore été suffisamment
assouplie , on doit sentir combien les difficultés se
multiplient à chaque pas. Corneille , Racine et Voltaire
ont contribué , chacun pour sa part , quoique
avec des degrés de perfection très- inégaux , à fixer
la langue de la tragédie ; ils lui ont fait prendre
successivement presque tous les tons qui peuvent
lui convenir ; et leurs formes imprimées dans toutes
les mémoires et conservées dans toutes les oreilles ,
Tome XX. A a
( 342 )
fournissent au jeune écrivain qui débute des objets.
d'imitation , des guides , des points d'appui. ··
Dans le genre libre ou familier , nous avons également
plusieurs chef- d'oeuvres . Le Lutrin , le Vertvert
, la Pucelle , les Contes de la Fontaine et ceux
de Voltaire , offrent tour à tour des modeles de narration
burlesque , de plaisanterie originale , de grace
naïve et fine , de grace vive et légere . Mais la Henriade
n'a pas encore naturalisé le genre épique parmi
nous . La narration soutenue est sur- tout d'une extrême
difficulté dans ce genre . Nos grands vers semblent
exiger des beautés d'idées ou d'images à chaque
'hémistiche . Ces associations brillantes de mots qui
rapprochent et concentrent pour ainsi dire les impressions
, y sont devenues indispensables . L'harmonie
faible et monotone de la langue ne permet guere d'y
conserver la simplicité des Grecs ; et sans simplicité ,
plus de naturel et de rapidité dans les récits . En un
mot , rien de si difficile que de bien narrer en français
dans la poésie élevée . -
On peut croire que la traduction des ouvrages écrits
dans une langue dont les formes et les beautés se rapprochent
beaucoup de celles de la nôtre , doit être infiniment
plus aisée ; et je pense en effet que les équivalens
s'y trouvent avec moins de peine pour le
Tassé et l'Arioste , que pour Homere et Virgile . Mais
cette circonstance même rend le lecteur moins indul -`
gent. Presque toutes les personnes qui cultivent leur
esprit , lisent l'italien. On peut se le rendre aussi
familier dans quelques mois , que les langues anciennes
dans plusieurs années . Une traduction qui ne
conserve pas des beautés dont il est si facile de jouir
( 343 )
dans l'original lui - même , est bientôt mise en oubli ,
ou les comparaisons continuelles qu'on en fait, rendent
la sévérité du jugement bien redoutable .
Le citoyen Baour- Lormian a dù faire toutes ces
réflexions en commençant son travail.
Il en est quelques autres que des amis véritables
auraient pu lui suggerer.
Un grand ouvrage en vers ne peut être le produit
de quelques années de travail . Dans les momens
d'inspiration , l'écrivain qui s'est bien rendu maître
de sa langue , fait quelquefois des morceaux avec
facilité mais il n'y a que les hommes, médiocres
qui fassent facilement un long poëme . Racine mettait
deux ans à écrire une tragédie ; et le Lutrin , qui est
fort court , en a coûté sept ou huit à Boileau . La difficulté
me paraît plus grande encore pour une traduction
; je parle de la difficulté d'écrire . Quand on
travaille sur son propre fonds , comme on a conçu et
pensé dans sa langue , on rencontre moins d'embarras
pour l'exécution ; et d'ailleurs on peut faire prendre
aux idées la tournure qui convient le mieux. Quand
on traduit au contraire , il faut conserver non-seulemeni
les idées de l'original , mais aussi sa couleur ,
son mouvement , et autant qu'il est possible le caractere
de ses tours ; on est alors obligé de se replier
de cent manieres , et de faire passer devant son esprit
toutes les formes possibles , afin de rencontrer celle
qui réunit toutes ces conditions à la condition non
moins indispensable sans doute , de l'harmonie , de
l'élégance , etc. Et malgré tant d'entraves , il faut
encore être toujours libre , comme si l'on ne traduisait
pas. Une traduction du Tasse qui n'aurait coûté
A a
1
( 344 )
que dix ou douze ans de travail passerait encore
auprès des véritables juges en poésie , pour avoir été
faite un peu à la hâte . Ecrire en vers français est peutêtre
ce qu'il y a de plus difficile ; et la difficulté
s'accroît ici de la gêne du fonds dont on ne peut
s'écarter , et de la nature du genre qui demande
beaucoup plus d'art et de soin .
Enfin , dans un tems où les affaires publiques absorbent
toute l'attention , il n'est pas facile de l'attirer
sur des ouvrages de poésie ; il faut alors pouvoir
l'entraîner de force avec le talent de Delille ou de
Fontane (1 ) .
Je rassemble ces observations pour montrer combien
le citoyen Lormian s'est placé sur un mauvais
terrein et l'on assure même qu'il n'a voulu s'épargner
aucune espece d'obstacle ; je m'explique.
Lorsqu'un ouvrage ya paraître , le plus mauvais
service que puissent lui rendre les amis de l'auteur ,
c'est de l'annoncer avec emphase . Le poëme de Bernard
queique plein de choses charmantes , et celui
de Roucher, quoiqu'étincelant de beautés , et même
de créations poétiques , ont payé cher à leur publication
, les éloges excessifs qu'ils avaient reçus dans
les lectures particulieres . Il n'y a qu'une chose qui
puissse être plus dangereuse encore : c'est que l'auteur
n'attende pas les éloges , qu'il se fasse sa part
lui-même , et qu'il enleve aux autres le plaisir de lai
apprendre le secret de son talent . Il est assez naturel
qu'on soit moins occupé de faire la réputation d'un
( 1 ) Je les cite principalement comme traducteurs . Nous .
avons encore quelques talens dans d'autres genres .
( 345 )
homme qui la croit faite , ou qui s'en occupe directement
lui - même avec tant de franchise et de zele .
Vous voyez donc bien , mon ami , que le citoyen
Lormian se trouve environné de toutes les circonstances
qui peuvent rendre un succès difficile ; c'est
une considération qu'il ne faut pas perdre de vue ,
pour apprécier d'une maniere équitable et son ou
vrage en lui même , ' et l'effet qu'il a produit . Ce
qui rend le public si sévere à son égard , est précisément
ce qui doit exciter ( que ce jeune poëte me
pardonne le mot ) notre indulgence : je la regarde
ici comme une justice .
Et franchement je pense qu'après avoir été trop
loué d'abord par quelques amis inconsidérés , il a
depuis été mis au-dessous de sa véritable valeur.
Dans la critique un peu dure qu'en a fait le journal
de Paris , on a cité plusieurs fragmens du morceau
d'Herminie , qui sûrement auraient besoin de passer
et de repasser sous le crayon d'un censeur rigoureux :
en général , ce morceau tout entier est manqué . Le
calme , la pureté , l'élégance simple et facile qui en font
le charme , la paix des champs au milieu du fracas
des batailles , le langage de la bergerie et le son des
douces musettes interrompant les cris du carnage et
les accens tumulteux des clairons : en un mot , cet
admirable contraste des fareurs de la gloire militaire
et du bonheur de l'innocence , qui suffirait seul pour
immortaliser le génie du Tasse , disparaît presqu'entierement
dans la traduction.
Le morceau d'Armide au camp des chrétiens fournirait
des détails encore plus défectueux . Il fallait
une touche bien légere et bien sûrè pour rendre
( 346 )
sans aeterie un caractere si étranger au genre du
poëme ; pour saisir d'une maniere vraie, cette beauté,
ces manieres , ces graces en quelque sorte tout artificielles
; pour ne pas blesser un goût délicat dans
ce mélange de la plus noire dissimulation et d'une
ingénuité feinte , de la coquetterie la plus audacieuse et
d'une réserve profondément calculée . Le cit . Lormian
n'a point triomphé des difficultés que présentait l'original
. Enfin , pour terminer ces observations critiques
, que je ne veux pas pousser fort loin , je citerai
seulement deux morceaux rapportés par le jeune
poëte lui -même dans sa préface : il sera facile de
voir que la traduction en a fait évanouir presque
toutes les beautés .
Le premier de ces morceaux , imité de Virgile ,
représente le calme profond de la nuit , quand les
hommes et les animaux sont également plongés dans
le sommeil . Voici les vers de Virgile :
9
Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem
Corpora per terras ; sylvæque et sæva quierant
quora ; cum medio volvuntur sidera lapsu
Cùm tacet omnis ager ; pecudes pictaque volucres
Quæque lacus late liquidas , quæque aspera dumis
Rura tenent , somno positæ , sub nocte silenti ,
Lenibant curas , et corda oblita laborum.
La coupe des vers , le son des syllabes , les images ,
enfin , le trait de sentiment qui termine la tirade ,
tout concourt à l'effet . En prononçant le nox erat ,
vous vous trouvez déja au milieu des ombres et du
silence ; le corpora per terras , rejetté à l'autre vers ,
vous représente tous les animaux étendus et immobiles
; le mot æquora , détaché plus nettement , vous
( 347 )
arrête encore mieux sur les ondes paisibles ; le son
de quierant peint l'étendue de leur repos ; seva en
fait encore mieux ressortir la profondeur. Mais faites
attention à ce vers plein de douceur et de silence ;
cum medio volvuntur sidera lapsu ; et sur- tout à ce trait
si heureux par l'expression et par l'harmonie , cùm
tacet omnis ager. Voyez comme le poëte vous ramene
au contraste du jour par la seule épithete des oiseaux ,
pictæque volucres . Enfin, quelle mollesse ! quel charme!
quelle douce émotion dans le dernier trait , posita
sub nocte silenti , lenibant curas , et corda oblitá laborum ! ·
Corda oblita ! l'ame et le talent de Virgile sont tout
entiers dans ce seul mot.
....
Voici l'imitation du Tasse :
Era la notte allor , ch'alto riposo
Han l'onde , e i venti , e parea muto il mondo
Gli animai lassi , e quei , che'l mare ondoso ,
O de liquidi laghi alberga il fondo ,
E chi si giace in tana , o in mandra ascoso
Ei pinti augelli nell' obblio profondo
Sotto il silenzio dè secretti orrori
Sopian gli affanni , et raddolciano i cori .
On voit avec quel soin le Tasse saisit tous les traits
de l'original , quelle attention il met à reproduire
ses coupes et les sons de ses mots ; comme il rapproche
et resserre les impressions .
Era la notte allor rend très - bien nox erat . En liant ce
premier membre au suivant par le che , le poëte perd
beaucoup de l'effet ; mais l'alto riposo à la fin du vers
fait à merveille .
Han l'onde e i venti , e parca muto il mondo . Les différens
objets sont bien détachés ici par le son . Parea
A 2 4
( 348 )
muto il mondo ne vaut cependant pas cùm tacet omnis
ager. Parea muto est un peu affecté . Pourquoi parea ?
Il ne paraît pas seulement ; il est en effet muet. Virgile
dit cùm tacet . Il mondo : à ce mot on reconnaît un
moderne. Nous parlons toujours du monde à propos
de rien nous noyons ainsi les impressions dans un
espace indéterminé . Les anciens particularisent ; c'est
le monde qui les entoure ; c'est les champs , les côteaux ,
les plaines point de mots abstraits , ou trop généraux .
Ce qui suit est bien . I pinti augelli traduit mot à
mot le pictæ volucres . Nell' obblio profondo marche toujours
à côté du latin . Sotto il silenzio de secretti orrori .
est très-beau .
Le dernier vers est bien loin de Virgile . Sopian gli
affanni est cependant bien ; mais raddolciano i cori ne
peut se comparer à corda oblita.
Voyons maintenant le citoyen Lormian .
Les étoiles brillaient sur le front de la nuit :
Un silence profond enchaînait la nature ;
Et les vents et les flots suspendaient leur murmure ;
Les habitans des mers , des lacs et des forêts ,
Les timides oiseaux , sous le feuillage épais ,
Les monstres dévorans au fond des antres sombres ,
Tous les êtres enfin , protégés par les ombres ,
Dans les bras du sommeil oubliaient tour- à - tour
Les peines , les plaisirs et les travaux du jour.
/
Era la notte est bien délayé dans ce long vers :
Les étoiles brillaient sur le front de la nuit.
Il ne s'agit pas d'étoiles dans le Tasse. Dans Virgile
il y a : Medio volvuntur sidera cursu , pour désigner
minuit ; c'est alors en effet que tout repose ; les
hommes aussi bien que les animaux ; mais le poëte
( 349 )
italien ne paralt pas y avoir pensé . Cette expression
figurée , le front de la nuit , est un peu hors de propos
dans un moment où il ne faut occuper l'imagination
et l'oreille que de calme , de silence , de sommeil .
Un silence profond enchaînait la nature ;
"
Virgile et le Tasse parlent , l'un des bois et des
mers , l'autre des eaux et des vents . Ce mot la nature'
est encore pis que le monde ; il est employé trop souvent
dans notre poésie . Quand il s'agit de peindre
et d'émouvoir , il faut attacher l'esprit sur des objets
individuels . Vous remarquerez que dans ces deux
premiers vers l'on ne retrouve plus ces coupes , ces
suspensions qui vous arrêtent à chaque mot dans
les deux originaux , comme pour vous faire mieux
goûter la paix dont ils vous environnent .
Passons les deux vers suivans qui n'ont point de
caractere . Les timides oiseaux : ils ne le sont pas tous .
Le Tasse dit , i pinti augelli. Il ne dit pas un mot de
feuillages épais ; et avec raison : plusieurs oiseaux sont
cachés ailleurs que sous le feuillage .
Les monstres dévoráns au fond des antres sombres ,
Ce vers est encore bien long ; il rend bien pen
o che giace in tana , o in mandra ascoso .
Tous les êtres enfin , protégés par les ombres ,
ne serait pas mal s'il en était question dans l'italien .
Tous les êtres est bien froid . Je ferais ici le même reproche
au mot être qu'à celui nature . Protégés n'est
pas tout- à- fait la nuance juste . Quand vous arrivez
à ce vers , la tirade qui devait être coupée pour la
justesse de l'effet , commence à paraître d'une lon
gueur et d'une lourdeur assomante ; enfin , n'exprime
que la fatigue de celui qui prononce les vers .
t
( 350 )
Les deux derniers dénaturent l'idée du Tasse .
Oubliaient tour à tour est mauvais ils n'oublient pas
tour à tour; ils oublient tout , et l'oublient en même
tems.
:
Si l'on veut voir des impressions du même genre ,
rendues dans notre langue avec la touche d'un grand
maître , on n'a qu'à lire ces beaux vers de lá premiere
scene d'Iphigénie .
Quel important besoin
Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?
A peine un faible jour vous éclaire et me guide :
Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide .
Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?
Les vents nous auraient - ils exaucés cette nuit ?
Mais tout dort ; et l'armée , et les vents , et Neptune.
L'harmonie des langues anciennes n'a rien produit
de plus parfait.
Le second morceau , cité par le traducteur du Tasse ,
est encore une imitation de Virgile : c'est la comparaison
du rossignol qui pleure ses petits enlevés par
le laboureur.
Qualis populea marens philomela sub umbrâ
Amissos quæritur foetus , quos durus arator
Observans nido , implumes detraxit : at illa
Flet noctem , ramoqué sedens , miserabile carmen
Integrat , et mastis latè loca questibus implet .
Quel charme ! quelle douceur ! quelle harmonic
ravissante dans le premier vers ! comme ces a de populea
, philomela , umbrâ caractérisent bien , et le lieu
paisible de la scene , et l'attention qu'excite le chant
de l'oiseau , et la tristesse dans laquelle il est plongé !
Observans nido implumes detraxit :
( 351 )
Vous voyez le laboureur épier le nid et saisir impitoyablement
les petits : ce vers coupé aprés detraxit,
vous montre la main cruelle qui se retire et les emporte
.
At illa
Flet noctem , ramoque sedens , miserabile carmen
Integrat ,
Il n'y a point ici de suspension ; vous suivez tout
cela d'un trait . Cette longueur de phrase , qui n'est
coupée que par la séparation des mots , ne vous faitelle
pas entendre les cadences prolongées du rossignol
. La fin , et mæstis latè loca quæstibus implet , est
admirable . La voix et les plaintes de l'oiseau désolé
remplissent au loin les campagnes , et tout partage
sa douleur .
Le Tasse reste au-dessous de tant de beautés ,
Come usignuol , cui'l villan duro invole
Dal nido i figli non pennuti ancora ;
Che in miserabil canto , afflitte et sole ,
Piange le notti , e n'empie i boschi , e l'ora.
Cependant il se rapproche souvent du poëte latin.
Les deux derniers vers sont fort beaux . On y retrouve
, sinon tous les traits de l'original , du moins
le sentiment qui les a dictés .
Entendons le traducteur français .
Ainsi , quand sur son char éclairant les forêts ,
Phébé montre aux mortels son front mélaneolique ,
Philomele cachée au sein d'un chêne antique ,
Module en sons plaintifs ses douloureux ennuis .
Sa voix interrompant le long calme des nuits ,
Accuse l'oiseleur dont la perfide adresse
Ravit les fruits naissans , gages de sa tendresse.
( 35 )
Les deux premiers vers ne sont qu'une longue paraphrase.
Le premier ne signifie rien. Si la lune éclaire
les forêts , elle doit éclairer autre chose : pourquoi donc
en particulier lesforêts ? Le second vers est encore plus
insignifiant. Il ne s'agit pas de la mélancolie de la lune ;
il ne s'agit même pas de lune ; c'est la nuit , la nuit
noire ; et la douleur du rossignol en a quelque chose
de plus sombre et de plus touchant . Cachée au sein
d'un chêne antique , est d'une harmonie bien désagréable
. Module en sons plaintifs ses douloureux ennuis ;
ce vers ne peint rien il exprime même assez mal ce
qu'il veut dire . Ses douloureux ennuis ! Quels ennuis ?
Le traducteur n'a pas encore parlé des petits enlevés ;
c'est pour les deux derniers vers qu'il réserve ce qui
devait être dit d'abord .
Sa voix interrompant le long calme des nuits ,
est un beau vers ; il est seulement mal amené . Ce
qui suit ne vaut pas grand'chose . Le trait charmant
non pennuti ancora , l'implumes de Virgile est entierement
mis de côté . Qu'est- ce que les fruits naissans ,
gages de sa tendresse ? Quelle impropriété ! quel vague
d'expression !
Roucher a essayé de rendre , non le tableau tout
entier , mais les accens mêmes du rossignol .
Le tendre oiseau caché dans un taillis sauvage ,
De ses tons variés animant le rivage ,
Tantôt traîne sa voix en soupirs languissans ,
Tantôt la précipite en rapides accens ,
La coupe quelquefois d'un magique silence ,
Et plus brillante encor la roule et la balance.
Il y a des choses à reprendre dans ces vers ; mais
( 353 )
4
on y reconnaît up hemme qui réfléchit sur ses im-,
pressions , et qui s'est rendu l'instrument poétique
très-familier.
pas
Si vous avez lu l'ouvrage du citoyen Lormian ,
vous verrez bien , mon ami , que ce n'est l'envie
de critiquer qui m'a fait choisir les deux morceaux
que je viens de citer : il y en a de plus défectueux
dans presque tous les chants .
Cependant , je le répete , son ouvrage est maintenant
beaucoup trop dédaigné : ou plutôt ce n'est
pas l'ouvrage en lui-même dont je prendrai la défense
; il n'était sûrement pas en état de paraître
dans le public. Mais je crois que l'auteur peut donner
un poëte à la France ; il a reçu de la nature plusieurs
qualités précieuses ; et moins de précipitation ,
un meilleur systême de travail , des amis séveres pourraient
en faire un écrivain. Je ne cite en preuve que
le passage suivant ; il est assez long pour faire connaître
sa maniere . Il me semble que des juges sans
prévention doivent y démêler un talent véritable .
C'est le début du poëme .
1
Je chante les combats et ce chef magnanime
Qui d'un joug odieux sut affranchir Solime ;
Qui , de la piété ranimant le flambeau ,
Du fils de l'Eternel délivra le tombeau :
En vain les habitans du ténébreux rivage
Contre ses bataillons déployerent leur rage ;
En vain pour s'opposer à ses vastes projets
Et l'Asie et l'Afrique armerent leurs sujets ,
Sous les saints étendards la Puissance immortelle
Réunit ses guerriers , et seconda leur zele .
Muse ! dont le front n'est point ceint des lauriers
( 354 )
Qui du sommet du Pinde ombragent les sentiers ;
Mais qui dans l'Empirée , au sein de l'harmonie ,
D'une couronne d'or brilles enorgueillie !
Muse , embellis mes chants ! d'une divine ardeur
Allume ma pensée et pénetre mon coeur !
De tes chastes attraits , si négligeant l'usage ,
Si de la fiction empruntant le langage ,
J'orne de quelques fleurs l'austere vérité ,
Fille du ciel , pardonne à ma témérité !
Tu le sais , du Parnasse adoptant les vains songes ,
L'homme court s'enivrer de ses rians mensonges ;
D'un vers facile et pur il aime les douceurs ,
Et marche avec plaisir sur les pas des Neuf-soeurs.
Ainsi , l'enfant malade écarte avec colere
Le vase qui recele une boisson amere ;
Ses bords sont- ils empreints d'une douce liqueur ?
Il boit , et doit la vie à cette heureuse erreur.
Et toi , mon seul appui , mon asyle et mon guide ,
Alphonse si jadis sur la plaine liquide
Tu sauvas des écueils et des flots inconstans
Mon frêle esquif battu par les fougueux autans ,
Daigne accueillir ces, vers , et souris à l'hommage
Que je te consacrais aux portes du naufrage !
Peut-être quelque jour mon vol audacieux
Ira sur tes destins interroger les Dieux ;
Et ma muse fidele , en célébrant ta gloire ,
Des hauts faits de Bouillon répétera l'histoire !
Oui , j'en conçois l'espoir ! et s'il faut que jamais
Les Chrétiens réunis par les noeuds de la paix ,
D'armes et de vaisseaux chargent l'onde écumante ;
S'il faut que , déployant une force imposante ,
Ils arrachent encore au Thrace belliqueux ,
L'empire florissant qu'il a conquis sur eux ;
Alors tu choisiras si ton bras les seconde ,
( 355 )
V
1
Ou du trident des mers , ou du sceptre du monde.
Émule de Bonillon , préside à mes accords !
Suis -moi dans les combats , et soutiens mes efforts !
Dėja le char du Dieu qui verse la lumiere
Avait fourni cinq fois son oblique carriere ,
Depuis que des Chrétiens les nombreux bataillons
Avaient dans l'Orient planté leurs pavillons .
Sous leurs bras aguerris Antioche et Nicée
Voyaient fuir la splendeur de leur gloire éclipsée ;
Et maître de Tortose ils attendaient le jour
Qui devait du printems amener le retour.
f
Déja les noirs hivers précipitant leur course
Reportaient les frimats chez les peuples de l'ourse ;
Les bois se décoraient d'un feuillage naissant :
Quand l'Éternel du haut de ce trône éclatant ,
Qui s'éleve encor plus sur la voûte immortelle ,
Que l'empire infernal ne s'abaisse sous elle ;
L'Éternel pénétrant l'immensité des airs
D'un seul de ses regards embrassa l'univers , etc.
Ce morceau n'est pas sans tache ; mais il y a beaucoup
de liberté dans la marche , beaucoup d'abondance
et de facilité dans l'expression , une coupe
et des balancemens heureux dans les périodes , un
grand sentiment de l'harmonie générale ; en tout une
véritable phrase poëtique ; ce qui n'est pas commun ,
même chez des écrivains qui jouissent d'une assez
grande réputation .:
Du fils de l'Éternel délivra le tombeau ,
est un très -beau vers . Il entre bien dans le sujet ; il en
exprime le terme d'une maniere grande , simple et
précise .
Ne nous appesantissons pas , mon ami , sur les
7
356 )
reproches qu'il serait facile de mêler ici à des éloges
mérités. N'oublions pas que le citoyen Lormian est
très-jeune ; qu'il a fait sa traduction comme l'on
disait dans les colleges stans pede in uno songeons
sur-tout que le début de quelques grands poëtes
n'avait pas donné de si belles espérances . Ainsi
donc , l'intérêt des lettres , et le sentiment de ce
qu'on doit à de premiers essais , sur tout à des essais
qui supposent beaucoup de courage puisqu'ils sont
de vastes entreprises , nous engagent également à
repousser toute censure décourageante . Mais pour
que le citoyen Lormian retrouve à l'avenir le public
moins sévere , il faut qu'il le devienne davantage
avec lui- même ; et je lui prédis que son talent est
perdu sans ressource , s'il travaille encore six mois
avec la même négligence .
Il est toujours curieux de rechercher pourquoi
un homme qui pourrait bien faire , fait mal ; et
souvent il serait utile aux progrès de l'art de le déterminer
avec quelque précision . Le citoyen Lormian
nous a mis en partie dans le secret de ses fautes .
Sa préface nous apprend qu'il s'est fait un systême
de traduction libre , dans lequel , rejettant tout co
qu'il désespére de rendre avec facilité , il amplifie
et développé ce qui lui paraît susceptible d'embellissement.
Il avoue qu'il a supprimé , corrigé , paráphrasé
, et quelquefois ajouté , suivant qu'il l'a cru
plus avantageux à l'effet de l'ouvrage . Je pense bien
comme lui , qu'on ne peut pas toujours tout traduire
, et qu'il faut bien tâcher de regagner d'un
côté ce qu'on est forcé de perdre de l'autre . Sûrement
la mot- à - mot est la mort d'une traduction en
2
vers ;
( 357 )
vers ; mais il est nécessaire de bien s'expliquer sur
ce qu'on entend par le mot - à - mot .
Ce qui caractérise un écrivain n'est pas seulement le
fonds de ses pensées et l'ordre dans lequel elles s'enchaînent
; c'est dans les tours de phrase , dans le mouvement
, dans la nuance souvent fugitive de l'expression
, dans la place même des mots , que se trouvent
cachés , non- seulement les plus grands artifices du
style , mais aussi ces principes délicats de l'harmonie
générale d'un dessin savant . A mesure qu'on
étudie les grands modeles , on voit , comme un ancien
rhéteur le disait d'Homere , que vouloir leur
enlever un trait , c'est vouloir arracher un clou de
la massue d'Hercule . Pour peu qu'on les altere ,
on les dénature ; et plus on les suit pas à pas , plus
aussi l'on peut se flatter de les atteindre . Il y a pour
ainsi dire un mot - à - mot de l'image , du sentiment
du mouvement poëtique , auquel il faut s'attacher .
fidellement , si l'on veut donner quelque chose de
plus que la tapisserie à l'envers de Themistocle .
La paraphrase est pire encore . Quand on ajoute
des beautés à des beautés , comme Virgile l'a souvent
fait en imitant Homère , ce n'est point une
paraphrase , c'est des créations sur un fond donné .
Mais quand on délaie , comme le tradncteur du
Tasse , des choses qui n'ont d'effet que par leur
rapprochement ; quand on met des vers vides et
vagues , des nuga sonora à la place de ces vers pleins
de force et de rapidité , dont le caractere et la vie
sont dans la précision , l'on fait à- peu-près ce que
vous avez entendu faire souvent aux gens qui veulent
expliquer et développer les bons mots .
Tome XX . B b
1
( 358 )
Turgot , qui au milieu des affaires se délassait en
cultivant toutes les sciences et toutes les parties de
la littérature , s'était fait sur l'art de la traduction
des idées toutes contraires à celles du citoyen.
Lormian. Il croyait que la meilleure était la plus
fidelle , et que la plus fidelle devait avec du soin
devenir la plus élégante. Il prouvait facilement par
les exemples , que les traductions infidelles sont encore
mauvaises sous presque tous les autres rapports . C'est
dans ces principes qu'il a fait en prose celle des idylles
de Gessner et de plusieurs morceaux de poésies
Erses ; et c'est - là sans doute ce qui leur a conservé
dans notre langue cette teinte originale qui ne fait
pas la moindre partie de leur charme .
Les auteurs du Magasin Encyclopédique viennent
de publier un fragment considérable d'une traduction
des Géorgiques qu'il avait commencée dans
le même esprit . Celle- ci est en vers ; et Turgot y
lutte à la fois contre Virgile et contre Delille .
J'avoue franchement qu'il me paraît quelquefois
égaler au moins le dernier ; sans quelques imperfections
de pure fabrique , je pense qu'il l'égalerait
presque toujours ; et ce qui n'est pas douteux , c'est
qu'il a suivi de bien plus près l'original . Je ne puis
me refuser au plaisir de vous en rappeller quelques
vers , dont l'effet tient sur-tout à cette fidelité rigoureuse
que le traducteur s'était imposée . Il semble
que ce soit elle qui l'ait rendu grand poëte ; du
moins ne l'a- t-il été nulle part ailleurs au même degré .
Quid tempestates autumni et sidera dicam ? etc.
Rappellerai -je ici l'automne et les tempêtes
Que les astres douteux balancent sur nos têtes ,
( 569 )
Lorsque déja moins longs , les jours sont moins ardens
Tremblez alors ; tremblez , quand l'humide printems
Fond sur les épis verds , dont les bulles naissantes
Déja s'enflent de lait sur leurs tiges flottantes .
J'ai vu dans l'instant même où le cultivateur
Livrait ses champs dorés au fer du moissonneur ;
Tous les vents soulevés dans leur horrible guerre ,
Disperser jusqu'au chaume arraché de la terre ,
Et des moissons , au loin , dans les airs obscurcis
Lancer en tourbillon les fragiles débris .
"
Souvent de toutes parts d'innombrables nuages
S'étendent ; leurs flancs noirs gonflés par les orages
Se déchargent soudain d'un immense amas d'eaux ;
Le ciel fond en torrens. Les boeufs et les travaux ,
Les trésors des guerets sont noyés sous les ondes :
Tout déborde ; les lacs , les rivieres profondes ,
Qui roulant à grand bruit jusqu'aux gouffres amers ,
Font reculer du choc et bouillonner les mers.
Le roi des Dieux lui - même , assis sur la tempête ,
Balance au haut des airs sa foudre toute prête ;
La terre en a tremblé jusqu'en ses fondemens ;
Les animaux ont fui ; des peuples pâlissans
Les coeurs sont consternés d'effroi. Le Dieu terrible
Frappe d'un trait brûlant la cime inaccessible
De Rhodope ou d'Athos . Les vents plus irrités
Déchirent l'air ; l'eau tombe à flots précipités ;
De sifflemens aigus les forêts retentissent ;
Et les rives , au loin , les montagnes gémissent.
Vous voyez , mon ami , que le mouvement est
par-tout celui de Virgile ; qne les coupes de vers ,
les images , l'harmonie , quelquefois même les mots ,
se correspondent dans l'original et dans la traduction
, avec la plus étonnante exactitude . Aussi ,
Bb 2
( 360 )
jamais on n'a fait mieux sentir en français la maniere
du počte latin ; cette richesse et ce naturel d'expression
, ce mélange de force , de précision , d'éclat
er de charme qu'il ne partage qu'avec le seul Racine .
Fond sur les épis verds dont les bulles naissantes
S'enflent déja de lait sur leurs tiges flottantes .
Ne croit-on pas entendre Virgile ? Comme l'intérêt
doux et tendre que ce poëte sait attacher à tout,
perce à travers la simple description , des jeunes
grains qu'un suc laiteux commence à gonfler?
Souvent de toutes parts d'innombrables nuages
S'étendent :
Quelle immensité ! quel entassement dans ce vers !
comme il embrasse et presse tout l'horison !
Le collecta ex alto nubes n'a de supériorité que
par celle de la langue. Ex alto ajoute cependant
quelque chose , m
Se décharge soudain d'un immense amas d'eaux ,
est au dessus de l'original . Le diluit rejeté à l'autre
vers est bien rendu par tout déborde ; que le traducteur
y rejette également : les trois vers qui suivent,
sont de la plus grande beauté .
Ipse pater media nimborum in nocte , corrusca
Fulmina molitur dextrâ .
Quelqu'admirable que soit ici Virgile , Turgot
l'égale .
Des peuples palissans ,
Les coeurs sont consternés d'effroy :
Vous croyez toujours lire le latin . Même marche ,
( 361 )
même
coupe , mêmes effets : cela devient encore plus
sensible dans ces vers :
Le Dieu terrible
Frappe d'nn trait brûlant la cime inaccessible
De Rhodope ou d'Athos . Les vents plus irrités
Déchirent l'air ' : l'eau tombe à flots précipités .
L'ingeminant austri , et densissimus imber a peut - être
moins de mouvement .
De sifflemens aigus les forêts retentissent ;
Et les rives au loin , les montagnes gémissent .
La coupe et le balancement du dernier vers sont
d'une grande beauté ; l'harmonie du tout est parfaite
; il n'y a que la précision du vers où Virgile
a resserré ces diverses impressions qui puisse le
mettre au- dessus :
Nunc nemora ingenti vento , nunc littora plagunt.
On dit que le citoyen Lormian se propose de
traduire Homere. Mais je le préviens que s'il fait
cette traduction comme celle du Tasse , cela lui,
réussira beaucoup plus mal encore . Les anciens ont
une maniere qu'on ne sent bien qu'après un long
commerce avec eux. Il ne suffit pas d'entendre leur
langue ; il faut avoir réfléchi long - tems sur le caractere
des impressions qu'on reçoit dans leur lecture
. Chez les modernes , les moyens de l'art sont
plus apparens et plus sensibles ; chez les anciens ,
ils sont cachés plus profondément dans le dessin de
l'ouvrage et dans le mécanisme du style. Homere
est sur- tout remarquable par cette maniere de négliger
des beautés qui se présentent d'elles - mêmes ,
afin de mieux déguiser l'artifice des autres , afin
Bb3
( 362 )
J
sur-tout de leur conserver cette couleur native et
cet air spontanné qu'on ne retrouve aussi purs dans
aucun autre écrivain . Ce qu'on peut se permettre
d'ajouter , de retrancher , de corriger en le traduisant
, n'est donc pas facile à déterminer , même
avec beaucoup de talent et de tact : et l'art de compenser
par plus de richesse ou d'éclat dans l'expression
, ce qu'on perd en harmonie , en souplesse ,
en charme continu de langue , l'art plus difficile
d'allier l'élévation , la hardiesse , la chaleur , le
mouvement que nous exigeons toujours dans nos
vers , à la simplicité souvent naïve , au naturel heureux
, à la libre abondance qui caractérisent particulierement
le pere de la poésie , demandent plus
de tems et de méditation pour préparer le travail ,
que le citoyen Lormian n'en met d'ordinaire , ce
me semble , à l'achever.
f
Mais cet objet nous entraînerait dans une longue
discussion ; et je m'apperçois que j'ai passé de beaucoup
les bornes d'une lettre.
Je finis , etc. etc.
Ge 4 pluviose , an 4º . de la République.
F
( 363 )
SCIENCES.
Essais de physique par M. A. PICTET; tome [ er. 1790.
A Geneve.
com
In-8° . de 212 pages , avec une planche ;
at se trouve à Paris , chez CUCHET , libraire ,
Serpente.
rus
Il n'est jamais trop tard pour annoncer de bons
ouvrages de sciences. La mode n'exerce pas sur eux
son bizarre empire. Rompons sur cet excellent volume
un silence que la continuité et la rapidité des
courans de la révolution ont seules occasionné .
L'auteur prévient que plusieurs des idées générales
qu'il expose sur le feu dans son Ier . chapitre ( 1790 )
sont analogues à celles qu'a développées , dans son
Traité élémentaire de chimie , un savant Français dont la
hache des factions a tranché le jours , parce qu'il semblait
que l'amour des richesses l'avait associé aux traitans
. Mais Pictet , atteste ses illustres amis les Saussure ,
les Sennebier , qu'il les avait fait connaître deux ou
trois ans avant la publication de l'ouvrage de Lavoisier.
L'exposé de ses travaux prouvera contre l'opinion
du plagiat , au moins , autant que ces témoignages.
L'introduction de ce volume , consacré tout entier
au feu , ou à la chaleur et à la lumiere , s'ouvre par
la distinction des quatre états dans lesquels le feu
s'offre à nous , soit que le feu soit considéré comme
une substance , soit qu'on ne le suppose qu'un simple
mouyement opéré dans la matiere .
Bb 4
( 364 )
Pictet penche pour le premier sentiment ; et en
cela , il s'accorde parfaitement avec de Saussure ,
Lavoisier et les autres chimistes français . Il a fegardé
le feu comme l'agent universel dont la puissance
modifie la loi d'affinité qui tend à unir les molécules
de la matiere pour en former des aggrégés . En supposant
dans cette analyse le mot calorique , substitué
par l'école française à ceux de feu , de chaleur et
de fluide igné , on pourra adapter les expériences de
Pictet aux découvertes modernes .
Le feu thermométrique , ou le calorique libre , ou la
chaleur , est le feu libre , ou développé par une
cause quelconque , se répandant autour d'un foyer ,
ou centre , pénétrant les corps et augmentant leur
volume ; ce qui a fait construire les thermometres .
Dans cet état , le feu tend continuellement à se mettre
en équilibre , comme les fluides. Cet équilibre porte
le nom de température ; et Pictet donne celui de tension
à la tendance qu'a le feu à abandonner un corps qui
en est pénétré abondamment pour se porter vers un
autre qui en est dépourvu .
La tension est en raison directe de la densité d'un
corps , et inverse de la chaleur spécifique , c'est- à- dire
de la faculté plus ou moins grande pour le contenir
ou le retenir. Cette chaleur spécifique est le second
état du feu ; c'est la capacité , ou mieux encore , c'est.
l'affinité de ce corps avec le feu , mais affinité de
cohésion , non l'affinité chimique ou élective . - Une
éponge seche , du papier brouillard et un bois poreux
, chacun du poids d'une livre , soient plongés
au même instant dans l'eau . Le tems qu'ils mettront
à s'humecter complettement sera la mesure de leur
( 365 )
affinité respective avec l'eau ; et ils suivront cet ordre ,
le papier brouillard , l'éponge et le bois . A température
égale , les chaleurs spécifiques de divers corps
sont en raison directe de leur affinité avec la chaleur.
La chaleur latente de Black est le troisieme état du
feu ; c'est la chaleur modifiée par l'état particulier
d'aggrégation des molécules d'une substance qui
passe de la solidité à la fluidité , et ensuite à la
fluidité élastique . Pictet l'appellerait volontiers chaleur
de liquidité ou de vaporisation , comme on dit , eau
de cristallisation .
Enfin , le feu existe intimement et chimiquement
combiné dans les corps dont il forme un des principes
constituans : c'est alors le feu principe ou combiné
que l'on a souvent confondu avec la chaleur
latente.
Après la distinction et l'exposition de ces quatre
états du feu , l'auteur rappelle que la lumiere existe
quelquefois sans chaleur , telle est celle de la lune ;
et que la chaleur existe aussi quelquefois sans lumiere
. Il trouve cependant de l'analogie entre ces
deux substances ; il observe ensuite que le feu agit
dans un plan horisontal , comme toutes les émanations
qui tendent du centre à la circonférence , c'est - àdire
en raison inverse des quarrés des distances .
J
Ici commence la suite des expériences ingénieuses
de notre physicien , et nous devons rappeller à
nos lecteurs combien la ville de Geneve a bien
mérité de la physique par les travaux de ses citoyens
. Les connaissances météorologiques y ont
reçu un grand degré de perfection. A la vérité , le
voisinage des plus hautes montagnes de l'Europe a
T
( 366 )
1:
favorisé leur travail ; mais aussi quelle sagacité ,
quelle patience , quel courage n'ont -ils pas développés
dans ces recherches ! Revenons à Pictet. Il
voulut s'assurer d'abord si le feu avait une tendance
à se mouvoir de bas en haut , comme les anciens
l'avaient cru , et comme nos sens nous engagent à le
croire. Deux thermometres placés aux bouts d'un
tube de verre de 44 pouces de longueur , et communiquant
par un cylindre de cuivre de quatre lignes
de diametre renfermé dans ce tube que l'on pouvait
vider d'air , lui ont appris par la comparaison des
tems employés à les échauffer , et ensuite à les laisser
refroidir , que cette tendance est réelle , ou que le
feu y est plus léger qu'un autre fluide éthéré dans
lequel il nage , ou enfin qu'il est essentiellement
léger .
Pour échauffer le cylindre de laiton , Pictet faisait
porter sur un espace de 2 pouces , situé au milieu
du tube , le cône de rayons solaires rassemblés par
une lentille d'un pied de diametre et de 19 pouces
de foyer, Malgré la forte chaleur ( 39 degrés ) qu'éprouvait
la barre de cuivre à l'endroit auquel répondait
le foyer de la lentille , on n'observait après
le refroidissement aucune des couleurs qui naissent
à la surface du cuivre , et des autres métaux quand
ils sont exposés dans l'air à un degré de chaleur pareil.
Ces couleurs viennent donc d'un commencement
de combinaison du métal avec l'air ambiant
(avec l'oxygene , ce qui forme une combustion ) : elle
n'avait pas lieu dans les expériences de Pictet où l'air
était supprimé.
Le physicien s'assura ensuite , par le moyen de
( 367 )
deux miroirs concaves et d'un matras rempli d'eau
bouillante , que la chaleur sans lumiere était susceptible
de réflexibilité , comme la lumiere ; qu'elle avait
aussi la propriété commune avec elle d'être absorbée
par les corps nóirs . ( Ce fut à l'aide d'un thermometre
d'air que ces expériences furent faites , parce que lcs
autres n'ont pas une aussi grande sensibilité . ) Il observa
ensuite que de deux surfaces blanches , celle
qui était polie réfléchissait plus efficacement la chaleur
que celle qui était terne ; que les corps noirs transmet
taient mieux la chaleur que les autres corps ; que
le verre , même transparent , interceptait puissamment
la chaleur.
Ce n'était pas assez d'avoir vérifié la réflexibilité de
la chaleur , Pictet voulut connaître si elle jouissait ,
comme la lumiere , de la refrangibilité ; mais il n'en
obtint aucun signe avec des lentilles de verre . Il
augure cependant qu'attendu la difficile préméabilité
du verre par le feu on obtiendrait un résultat plus
satisfaisant avec des lentilles métalliques.
Les deux miroirs concaves et un boulet échauffé ,
presqu'à l'incandescence , lui servirent à démontrer
que la vitesse du feu rayonnant dans l'air est aussi
rapide que celles du son ou de la lumiere ; mais que
la chaleur propagée , ou qui s'introduit dans les corps,
est plus lente à les pénétrer .
Les miroirs de verre sont de beaucoup moins actifs
pour faire ces expériences , que ceux de métal ,
ou même de plâtre doré ; ce qui prouve que les miroirs
de verre ne réfléchissent point les rayons par
leur surface antérieure , mais par la surface métallique
dont ils sont revêtus par derrière.
( 368 )
Par la substitution d'un matras plein de neige au
boulet chauffé , entre deux miroirs concaves d'étain ,
placés à dix pieds et demi l'un de l'autre , notre
auteur, apprit que le froid se réfléchissait comme
la chaleur . Mais ce phénomene qui paraissait donner
de l'action à une négation ( au froid ) se réduit par
le raisonnement à une nouvelle preuve de la réflexibilité
de la chaleur . En effet , la neige n'est pas
active dans cette expérience ; c'est le thermometre
qui joue relativement à elle le même rôle que le
boulet échauffé jouait précédemment vis - à - vis de
Iui . Le thermometre , par la réflexion , s'enrichissait
de l'excès de chaleur du boulet : ici la neige acquiert
le surplus de la chaleur du thermometre relativement
à elle .
un
Pour connaître les propriétés de la transmission
de la chaleur au travers de différens fluides élastiques
et dans le vide même , Pictet employa un
très-grand ballon renfermant un thermometre ,
hygrometre , un électrometre , et une éprouvette
ou manometre . Il échauffait le thermometre placé
au centre du ballon , sans réchauffer sensiblement
le fluide dont le ballon était rempli , par la chaleur
de deux bougies que réfléchissaient deux miroirs
concaves. L'emploi des bougies était fondé sur l'égalité
de chaleur qu'elles fournissent pendant la combustion.
Ses expériences avec la boule du thermometre
noircie et non noircie lui donnent lieu d'observer
que la lumiere a quelqu'influence sur la boule noircie ,
et de rappeller que les thermometres à esprit de vin
coloré en rouge foncé , ne sont d'accord avec ceux à
( 369 )
mercure que pendant la nuit , tandis qu'ils se tiennent
plus haut pendant le jour , et même de dix degrés
quand ils sont exposés aux rayons immédiats du
soleil.
metre .
-
Le physicien génevois trouva que les parois du
ballon interceptaient environ les de l'émanation
calorifique , qui parviendrait sans elles au thermo-
Il attribue à l'inertie du mercure dans '
le thermometre , la longueur du premier intervalle
de tems , soit de l'échauffement , soit du refroidis
semen , plus grande que celle de l'intervalle second
et des suivans : effet observé par Muschembrock dans
Dans le vide humide , la marche
ses pyrometres .
de l'hygrometre fut telle qu'on aurait pu la prẻ-
voir d'après les expériences de Saussure . Le vide
humide était moins bon conducteur que le vide
sec . Dans le vide humide et dans le vide rempli
de vapeurs d'éther , la durée de l'échauffement fut
à-peu - près la même ; mais celle du refroidissement
a été d'un quart plus longue dans le vide éthéré.
-L'échauffement a été plus prompt d'un tiers dans
le vide électrisé , que dans celui qui ne l'était pas :
mais lorsqu'on a isolé les bougies , la différence
s'est trouvée en sens contraire.
\
y
-
1
Le
Le chap. VII est consacré aux expériences relatives
à la vaporisation et à l'hygrométrie .
ballon étant vide d'air et saturé de vapeur aqueuse ,
l'hygrometre marquant 98 ( humidité extrême ) fut
transporté dans un appartement où le thermometre
était à zéro , c'est-à-dire 4 degrés plus bas que dans
le premier. Après l'intervalle d'une seule minute la
vapeur se déposa en rosée et en gouttes concretes
( 370 )
་
•
du côté qui répondait à la croisée . Alors l'hygrometre
marcha rapidement vers la sécheresse ; mais il remonta
à l'humidité quand l'intérieur du ballon fut
descendu à zéro . L'expérience inverse donna un résultat
analogue . Avant le transport , le feu et le
cheveu retiennent toute l'eau. A l'arrivée dans l'endroit
froid , le feu se porte hors du ballon , dépose,
la vapeur sur les parois , et l'hygrometre va au sec
à cause du départ de la vapeur qui l'humectait. Cet
instrument en reprend ensuite quand le feu vaporise
l'eau qui excede la rosée , et il va à l'humidité extrême.
- Le froid de la croisée détermine le dépôt de la
rosée , et c'est aussi lui sans doute ( et non la lumiere )
qui détermine le côté du vase sur lequel se forment
les végétations salines .
Les caves et les souterrains qui ont une certaine
profondeur sont en général secs en hiver et trèshumides
en été . ': L'atmosphere d'été est plus
chaude que la terre , et le feu se meut de haut en
bas dans les premieres couches du sol avec l'eau
qu'il charrie . Il la dépose sur ses couches successivement
à mesure qu'il les pénètre et qu'elles sont plus
fraîches . Les caves se chargent ainsi d'humidité jusqu'à
une certaine profondeur. La marche du feu pendant
l'hiver est inverse , et la sécheresse est produite .
Le maximum de sécheresse des caves est donc au
printems , et le minimum en automne.
Le rédacteur pense que cette explication doit s'appliquer
aumouvement de fermentation qu'éprouvent
les vins au printems , et non à la prétendue sym
pathie avec la floraison de la vigne .
De tous ces faits , Pictet conclut avec raison que
( 371 )
་
le feu est l'agent unique de l'évaporation , et non
l'air agissant comme dissolvant chimique .
On trouve dans le chap . VIII les résultats des
expériences faites par ce physicien pour connaître
la température de l'air à différentes hauteurs. Il observa
à chaque instant du jour , 1 ° . un thermometre
suspendu à un mât isolé de 75 pieds de hauteur ;
2º . un second fixé à 5 pieds de terre ; 3º . enfin , un
troisieme couché sur la terre avec sa boule enterrée .
Au haut du mât , l'augmentation et la diminution
de la chaleur suivaient la marche la plus uniforme ;
là , les termes les plus extrêmes de la chaleur et du
froid étaient les plus rapprochés . Le thermometre
placé à l'ombre à 5 pieds de terre avait une marche
qui s'accordait le mieux avec celle du plus élevé ;
leurs hauteurs absolues étaient semblables entre
9 heures du matin et 3 heures après midi , quoiqu'il
fût à l'ombre et le supérieur au soleil . -La plus
grande fraîcheur précede immédiatement et accompagne
le lever du soleil ; la plus grande chaleur est -
ordinairement vers 3 heures du soir. Les vents alterent
la marche du thermometre ; un nuage qui cache
le soleil les fait descendre subitement , et leur marche
n'est jamais plus réguliere qué dans les jours d'automne
qui sont calmes et uniformément couverts.
Voici une anomalie surprenante dans la marche
composée des thermometres supérieur et de 5 pieds .
Ils sont d'accord environ 2 heures après le lever dusoleil
. A mesure que le soleil s'éleve , le thermometre
inférieur s'échauffe - relativement au supérieur : leur
plus grande différence est à 3 heures du soir d'environ
a degrés , dont l'inférieur est plus élevé . Le
1
1
( 372 )
maximum dépassé , ils se rapprochent , s'atteignent
quelque tems avant le coucher du soleil , et se dépassent
dans le sens opposé. L'inférieur se tient alors
plus bas que le supérieur : la différence augmente
rapidement dès que le soleil est couché ; elle va enfin
jusqu'à 2 degrés , et quelquefois davantage , vers la
'fin du crépuscule du soir . La différence persiste pendant
la nuit et pendant le crépuscule du matin ; mais
quelque tems après le lever du soleil ils commencent
à se rapprocher pour s'atteindre , et se croiser environ
2 heures après.
Un brouillard qui n'atteint que le haut du mât ,
sans descendre à terre , éleve le thermometre supéricur
de o . 7 de degrés .
DE Luc a observé dans la mesure des hauteurs
par le barometre , que les observations du lever du
soleil et de 3 heures du soir ne pouvaient cadrer
avec ses regles les premieres donnaient constamment
les hauteurs trop petites , et les dernieres , pour
l'ordinaire , trop grandes ; en voici la raison : l'observation
du thermometre à 5 pieds de terre , faite .
par les Géodésiens , leur donne l'air plus froid qu'il
ne l'est réellement , car à 70 pieds il est plus chaud ;
quelquefois de a degrés , comme on l'a dit plus
haut. La correction soustractive de DE LUC est alors .
trop forte , et les hauteurs sont jugées trop petites .
Le contraire a lieu au maximum de la chaleur
diurne , et l'effet est inverse . DE LUC a donc eu .
raison de proposer , comme la plus favorable à l'exactitude
des observations barométriques , la cinquieme
partie du tenrs que le soleil demeure sur l'horison ,
celle où les deux thermometres se croisent ; mais
xxxm
----
I
il
( 373 )
il faut que le thermometre soit placé à l'ombre .
La température moyenne des 24 heures d'une
journée d'été au mois d'août , déduite de 48 observations
, à l'ombre et à 5 pieds de terre , a été à
Geneve de 16 ° 1. Cette température a été indiquée
par le thermometre à 8 heures du matin , et à
7 heures du soir. Ce serait donc à une de ces
deux époques qu'il faudrait observer , si l'on voulait
connaître , par une seule observation , la température
moyenne des 24 heures d'une journée d'été .
La différence entre l'heure la plus froide et la
plus chaude du même jour fut de 12 8.
-
4
་
•
De semblables observations faites en mars donnerent
pour la chaleur moyenne d'une journée de
printems 58. Cette température fut celle de
8 heures du matin et de 10 heures du soir. La différence
entre les températures extrêmes de cette journée
fut de 7 ° 9.
Le IX . et dernier chap . de ces intéressantes recherches
est consacré à la chaleur produite par le
frottement. Le frottement des corps quartzeux et
de l'acier trempé produit des étincelles dans l'air ,
et seulement une faible lumiere phosphorique dans
le vide . La chaleur excitée par le frottement dans
le vide est plus grande que dans l'air , et beaucoup
plus que dans l'air condensé . Des brins de coton
frottant contre la boule du thermometre produisaient
une chaleur infiniment supérieure à celle des
expériences précédentes .
―
On peut donc conclure de ses résultats que ce
n'est pas l'air qui cause la chaleur dans le frottement ,
que ce n'est pas davantage la dureté des substances ;
Tome XX. C c
1
( 374 )
mais on ne connaît pas encore la qualité des corps
d'où dépend cette production . ( Le rédacteur pense
que c'est la présence ou l'absence d'une affinité
pour l'oxygene. ) - Quant au choc du briquet contre
la pierre ; la présence des étincelles dans l'air est
due à deux causes : 1º . à la dureté de la pierre , qui
détache des parcelles d'acier sous la forme de rubans
; 2 ° . à la combustilité de l'acier qui , porté par
le frottement à une haute température , entre en
combustion , décompose le gaz oxygene , et s'oxide
sous forme de scories , ou d'éthiops noir. - Ces
étincelles , ou cette lueu vive n'a pas lieu dans le
vide , parce qu'il est dépourvu de gaz oxygene .
Ce tome Ier. fait vivement desirer la publication
du II .
ANNONCES.
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
Lettres on the subject of the concert ofprinees , etc .; ou lettres
sur la coalition des princes relativement à la France et à la
Pologne . Deuxieme édition ; in - 8° . de 391 pages , avec cette
épigraphe : Facilis est descensus Averni . ( VIRC . ) A Londres ,
chez Robinson-Pater- noster-Row.
-
A Wiew of the United- States of America. etc .; ou tableau
des Etats - Unis d'Amérique , depuis 1787 jusqu'en 1794 ,
composé d'après des documens authentiques . Par TENCH
COXE de Philadelphie , commissaire du revenu public.
A Philadelphie et à Londres , chez Johnson . 1795 .
-
Nous donnerons dans nos prochains numéros quelques
morceaux de ces ouvrages intéressans .
1
( 375 )
NOUVELLES ÉTRANGERES.
ÉTATS - UNIS D'AMÉRIQUE.
De Philadelphie , le 8 décembre 1795 .
AUJOURD'H
UJOURD'HUI à midi , les deux chambres de la législature
des Etats -Unis se sont assemblées dans la salle du congrès
, et le président Washington leur a adressé un discours ,
dans lequel il fait un tableau de la situation politique actuelle
des Etats -Unis .
Il est maintenant au choix des Etats - Unis de terminer
la guerre avec les tribus ennemies des Indiens du
N. O de l'Ohio . Il a déja un traité provisoire conclu entre
le commandant de l'armée américaine et les Indiens . Les
Creeks et les Cherokées , les seuls Indiens des tribus du
Midi qui eussent attaqué les frontieres des Etats - Unis , ont
ratifié depuis peu leurs anciens traités avec la république .
Cependant la perspective flatteuse qu'offrait ce pays s'obscurcit
de nouveau par une suite des assassinats qu'on dit
que quelques habitans de la Georgie ont commis sur des
partis de chasseurs Creeks ; mais des mesures ont été prises
pour prévenir ou adoucir les suites funestes et ordinaires
de pareils outrages , et l'on peut espérer que les hostilités
pourront être prévenues.
" L'empereur de Maroc a reconnu le traité fait avec son
pere. L'agent américain à Alger a écrit que les conditions
du traité conclu avec le dey et la régence du pays , ont
été stipulées de maniere à faire espérer une prompte paix .
Cc &
( 376 )
1
,, Les derniers avis de Madrid apprennent que l'envoyé
près de ce cabinet a reçu l'assurance positive que la négociation
serait bientôt terminée à la satisfaction des Etats - Unis .
( Cette négociation a sur-tout pour objet la navigation du
Mississipi et la liberté de construire des vaisseaux de ligne . )
On apprend qu'elle vient d'être terminée à Madrid .
Enfin , le président a notifié au congrès qu'il a été něgocié
un traité d'amitié , de commerce et de navigation avec
la Grande -Bretagne ; il le prévient qu'il a été d'avis de
consentir à sa ratification , à une condition qui excepte une
partie des articles ; lui président a ajouté sa sanction , et
l'on attend le résultat du côté du roi de la Grande - Bretagne
.
La situation intérieure des Etats-Unis , ajoute Washington ,
ne nous présente pas moins de justes sujets de contentement
et de satisfaction , que leurs relations extérieures : tandis que
plusieurs des nations de l'Europe se sont vues entraînées
avec leurs possessions américaines , dans une querelle plus
ruineuse , plus sanglante et plus désastreuse que , jamais ; où
les maux d'une guerre étrangere ont été encore aggravés
par des convulsions et des insurrections domestiques ; où plusieurs
des arts les plus utiles à la société ont été presque
entierement découragės , où la disette des subsistances a ajouté
un nouveau surcroît à toutes les autres calamités : tandis que
l'espoir même du retour de la paix et du repos est encore
empoisonné par le sentiment des charges énormes qui pesent
de plus en plus sur toutes les branches de l'industrie , et
menacent d'entraver tous les ressorts futurs du gouvernement
; notre patrie , par une faveur du ciel , et un bonheur
spécial qui présente le contraste le plus frappant , n'a cessé
de jouir d'une tranquilité générale . - Notre agriculture ,
notre commerce , nos manufactures sont plus florissans que
jamais ; si notre commerce a éprouvé quelques entraves ,
nous avons fait les plus fortes remontrances pour les faire
9
( 377 )
cesser , et elles seront d'ailleurs surabondamment compensées
par les avantages multipliés que nous promet notre neutralité
. Notre population s'accroît avec une rapidité qui surpasse
tous les calculs , augmente en proportion notre force
et nos ressources , et garantit notre future sécurité . De toutes
parts , l'union présente les signes d'une amélioration rapide
et variée , et avec des charges si légeres qu'à peine elles
sont senties , avec des ressources entierement proportionnées
aux besoins pressans , avec des réglemens fondės sur les
vrais principes d'une liberté raisonnable ; enfin , avec des lois
douces et salutaires : est- ce trop dire , que notre pays offre
le spectacle d'un bonheur national , qui , si jamais il a été égal ,
n'a du moins jamais été surpassé ?
, Après ces réflexions , Washington recommande au congrès
de s'occuper de l'état militaire des Etats -Unis , qui lui
semble devoir être augmenté . Il appelle également son attention
sur la milice , et l'invite à rechercher les imperfections
que l'expérience peut avoir fait découvrir dans le systême
actuel .
,, Il demande s'il ne conviendrait pas de prendre des
mesures pour augmenter les fonds destinés à la liquidation
de la dette publique , et annonce qu'on mettra sous les yeux
du congrès l'état des revenus , celui des sommes empruntées
et remboursées conformément aux différens actes , et celui
des sommes nécessaires pour le service de l'année prochaine
. ,,
Washington termine son discours par cette observation .
La modération dans la discussion des matieres importantes
qui seront soumises à votre examen dans le cours de cette
session , et les égards mutuels qu'on se doit lors même qu'on
differe d'opinion , sont trop nécessaires pour la paix , le
bonheur et le bien de notre patrie , pour que je me permettre
de vous les recommander. " ,
Cc 3
( 348 )
k
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 25 janvier 1796.
Le roi de Prusse vient d'effectuer la prise de póssession
de la partie de la Pologne qui lui est écnue
en partage . Douze mille hommes de ses troupes ,
accompagnés d'une nombreuse artillerie , sont entrés
le 9 dans Varsovie . On dit que quelques acclamations
se sont fait entendre . Cependant les précautions
que l'on a cru devoir prendre n'annonceraient
pas que les Prussiens fussent bien sûrs de la disposition
des esprits en leur faveur. Les armes qu'à son
départ le général russe avait fait restituer aux habitans
de Varsovie , leur sont enlevées . On leur a ordonné
de les remettre eux-mêmes ; et l'on a promis
aux dénonciateurs qui feraient connaître ceux qui ne
se soumettraient pas promptement à cet ordre , une
récompense de 50 ducats et le secret . Une garde de
2,000 hommes est continuellement sur pied pour épier
et comprimer les moindres mouvemens ; non - seulement
les voies de fait , mais même des paroles
insultantes , ou des murmures contre des détachemens
, ou des individus de cette garde feraient des
délits graves que l'on punirait séverement ; une proclamation
en a averti les habitans de Varsovie , ce
qui pourrait faire croire qu'ils n'avaient pas observé
envers les soldats de Frédéric - Guillaume les égards
que les lieutenans de ce prince ont annoncé leur
appartenir.
On introduit la langue allemande dans la gestion
1
( 379 )
des affaires et dans l'administration de la justice . Cette
innovation doit éloigner des places et des tribunaux
ceux des Polonais nés ou élevés dans la classe qui y
était ordinairement appellée ; car dans cette classe
la langue allemande est généralement ignorée .
La perception des douanes , accises et droits
publics va être réglée sur le pied prussien , et dėja
le conseiller - privé , Brietzenstein , à qui cette administration
doit être confiée , est arrivé à Varsovie .
La portion que la Prusse vient d'acquérir par le
nouveau partage , a reçu le nom de Prusse septentrionale.
On calcule que cette portion , avec l'ancien
démembrement , connu sous le nom de Prusse occiden
tale et celui de Prusse méridionale , forme une étendue
de pays de 2684 lieues carrées , et contient
2,648,000 ames .
Quelques jours avant l'entrée des Prussiens à Varsovie
, les Autrichiens avaient fait la leur dans Cracovie.
Il paraît que dans cette derniere ville on est
mieux préparé , ou naturellement plus docile au joug
que dans la premiere . Le magistrat en corps , les
fonctionnaires publics , les négocians et tous les corps
de métier ont été , drapeaux déployés , et au son de
la musique , à la rencontre des troupes de l'empereur.
Le soir , des illuminations ont célébré l'événement
de la journée. De si lâches flatteries ne sont pas
propres à entretenir , à enflammer l'intérêt que les
amis de la liberté ont pu prendre au sort des Polonais.
Le prince Repnin est commandant- général de la partie
de Pologne échue à la Russie . On sait que l'impératrice
a fait confisquer les biens de plusieurs seigneurs polonais
C/c 4
( 380 )
ratrice a
qui avaient pris part à l'insurrection de Kosciuszko : le
comte Oginski , l'un des plus riches seigneurs de Pologne ,
qui s'était retiré à Vienne au commencement de l'insurrection
, a vu ses immenses biens confisqués , parce que son
neveu qu'il avait laissé à la tête de ses affaires a fourni quelques
mille paysans à l'armée insurgente de Lithuanie . L'impé ·
fait don au prince Repnin des terres du comte
Oginski , qui par là s'est vu dépouillé de toute sa fortune ,
qu'on évalue à plus d'un million de florins par an . Il a
écrit de Vienne au prince Repnin , pour lui exposer le
triste sort auquel il se trouverait réduit si cette confiscation
devait subsister. Le prince lui a répondu de Grodno :
Il est vrai que l'impératrice m'a mis en possession de
VOS terres ; mais vous en tirerez les revenus
durant. Je me flatte que ma donatrice ne désapprouvera pas
que j'en agisse ainsi envers un ancien ami . "
votre vie
Vous avez pleuré la Peyrouse . On prétend ici avoir
des nouvelles de ce savant et intrépide voyageur. On
dit que l'Astrolabe , vaisseau sur lequel il s'était embarqué
, mouilla en 1794 dans une baie de l'isle de
Java ; que là il fut instruit de la révolution française ;
qu'à l'occasion de cet événement , des querelles et
des rixes sérieuses s'éleverent parmi les gens de son
équipage , et que les Hollandais , dans les possessions
desquelles ils se trouvaient , prirent prétexte
de ce désordre pour faire prisonnier l'équipage , et
s'emparer des cartes et journaux de la Peyrouse . On
ajoute que le gouvernement a donné les ordres les
plus précis aux commandans des colonies hollandaises ,
nouvellement conquises , de prendre toutes les mesures
possibles pour que rien ne soit distrait de ces
précieux manuscrits .
1
1
( 381 )
De Vienne , le 21 janvier.
L'arrivée de la fille du dernier roi des Français
dans cette capitale a précédé de quelques jours celle
du général Clairfayt . Ces deux personnages ont partagé
la curiosité du public et les attentions de la
cour. Mais l'on doit croire que le moins important
n'a pas fait le moins de sensation chez un peuple ,
accoutumé à plus de respects , à plus d'hommages
envers ceux que le hasard de la naissance a placés
dans les premiers rangs de la société , qu'envers
ceux qui ne lui offrent d'autres titres de recomman-¸
dation que de grands talens ou de grandes vertus.
Cependant l'empereur a daigné descendre des hauteurs
de l'étiquette autrichienne en faveur d'un général
, à qui il avoue , dans un rescrit adressé à la
diete de Ratisbonne , que l'Allemagne doit son salut.
Accompagné de son frere l'archiduc Charles , il lui a
fait une visite d'une demi- heure , et des courtisans
n'ont pas manqué de penser et de dire que par cette
démarche seule les services de Clairfayt étaient
payés . Mais il paraît que François II ne se croit pas
quitte encore envers ce général . Il doit lui donner ,
dit - on , avant son départ , le ruban à quatre rangs
de brillans de la grand'croix de l'ordre de Marie-
Thérese , dont le maréchal Laudhon avait été décoré.
Ces hochets fastueux , témoignages équivoques de
bienveillance de la part d'un seul homme , valent - ils
la simple branche de laurier qui dans les républiques
est le gage de l'estime et de la reconnaissance de
toute une nation ?
( 382 )
On continue toujours ici avec une grande activité
les préparatifs d'une nouvelle campagne. Les ressources
connues pour faire face aux dépenses qu'ils
occasionnent sont épuisées . Nos têtes financieres se
tourmentent pour en trouver d'autres . Voici celles
que l'on a découvertes en dernier lieu , et qu'on suppose
devoir être abondantes . C'est au clergé qu'on
demande d'abord des sacrifices . Il a été fort empressé ,
et il l'est encore , à souffler le feu de la guerre . Il
ne lui a fallu que des intrigues et des déclamations ;
pour l'alimenter , il faut de l'argent. Nous douterions
qu'il se déterminât à en fournir , si sa haine
contre la révolution française ne l'emportait encore
sar sa cupidité . Quoi qu'il en soit , les prélats en
fonctions payeront 27 pour 100 de leur revenu ; les
évêques , tréfonciers et chanoines , 10 ; et tous les
autres bénéficiers simples , 5. C'est aussi en ne payant
pas ce que l'on doit que l'on veut se préparer des
moyens de dépenses. Ainsi les employés et les pensionnaires
subiront des retenues proportionnelles sur
ce qu'ils ont à recevoir du trésor impérial .
Malgré tant d'efforts extraordinaires , on doute à
Londres et à Pétersbourg du zele de François II , pour
ce qu'on y appelle la cause générale de l'Europe . On
l'accuse de refroidissement , et il n'y a pas de moyens ,
que Georges et Catherine ne croient devoir employer
pour le réchauffer , le ranimer et le retenir dans la
coalition . On ne doit pas s'étonner de leurs soins
à cet égard. On sait en effet que sans le puissant
concours de ce prince , les espérances les plus cheres
qui leur ont mis les armes à la main ne pourraient
jamais se réaliser. L'Angleterte verrait bientôt sans
( 383 )
doute une coalition redoutable se former contre
la domination qu'elle prétend exercer sur les mers ;
et la Russie contre celle qu'elle veut établir dans
les états du grand - seigneur.
ITALIE . De Gênes , le 30 janvier.
Les Corses paraissent supporter très -impatiemment
le joug de l'Angleterre . Il s'éleve journellement des
rixes sanglantes entre les soldats de cette puissance
et les soldats nationaux . Ce n'est qu'avec les plus
grandes précautions que tout ce qui porte l'uniforme
britannique , ou est attaché à la nouvelle administration
, échappe au fer de la haine et de la vengeance
. La cour de Londres est obligée de rappeller
ses régimens , et de les remplacer par des régimens
étrangers à sa solde . Mais cette mesure n'est propre
qu'à ménager le sang anglais ; on ne présume pas
que des troupes nouvelles soient moins maltraitées ,
puisqu'elles auront le même objet à remplir que
celles qui les auront précédées , et qu'elles agiront
au nom du même maître .
Le parlement que l'on avait établi avec tant d'éclat
, et dont on avait fait espérer tant d'opérations
propres à assurer le bonheur et la prospérité du
peuple , a terminé sa session sans avoir pris aucune
résolution remarquable. Il s'est borné à annoncer
que le collège , où les enfans naturels sont entrètenus
aux dépens du public , sera supprimé ; que les
dîmes des évêques seront réduites , et que l'on rouvrira
les universités et les séminaires . Le peuple
paraît attacher une grande importance à ces mesures ,
et en verrait l'exécution avec joie .
( 384 )
1
s'y
Le calme n'est point rétabli en Sardaigne ; chaque
jour , au contraire , la fermentation s'y accroît ,
développe de maniere à en faire présager des suites
funestes . On va même jusqu'à dire qu'il y a un parti
bien pris de se soustraire entierement au gouvernement
piémontais . Nous sommes portés à croire qu'il
y a de l'exagération dans cette nouvelle , d'autant
plus que les troubles actuels n'ont point pour objet
les prérogatives du trône . La question de savoir par
qui les pouvoirs administratifs seront exercés , sous
l'autorité suprême du roi , paraît en être l'unique
cause. Quoi qu'il en soit , l'on ne peut pas douter
que la Sardaigne ne donne beaucoup d'inquiétudes
à Victor- Amédée ; et peut- être ces inquiétudes ne
sont- elles pas étrangeres aux motifs qui peuvent le
porter à rechercher la paix , dont on prétend toujours
qu'il s'occupe . Cependant il en est de beaucoup
plus graves , de beaucoup plus pressans encore ,
auxquels on serait étonné qu'il n'eût pas cédé depuis
long - tems , si l'on ne savait combien de petits intérêts
, de petites passions peuvent aveugler les princes ,
et les éloigner de ce que leur commande le soin de
leur gloire , de leur puissance , et même de leur sûreté
. En se réunissant à la maison d'Autriche , à qui
l'on peut supposer des vues non moins étendues sur
l'Italie , que sur l'Allemagne , n'était- ce pas de la
part de la cour de Turin travailler à se donner quelque
jour un maître , et dès - à-présent un rival capable
de la frustrer de la considération , de l'influence
auxquelles sa position lui permet de prétendre ?
Le ministre d'Espagne dans cette ville a expédié
des couriers extraordinaires à tous les agens diplo(
-385- )
*
matiques de sa cour en Italie . Ce fait rapproché de
quelques autres , tels que l'entrevue des cours de
Madrid et de Lisbonne à Badajoz , les armemens ,
qui loin d'être rallentis , comme ils semblaient devoir
l'être par la paix avec la France , ont dans les ports
espagnols une activité nouvelle , semble confirmer
le bruit déja répandu qu'il est survenu un grand
changément dans le systême politique de l'Espagne ,
dont le cabinet de Saint-James n'aurait pas à s'applaudir.
En effet , si les conjectures actuelles se réalisent
, le despotisme maritime qu'affecte , que veut
soutenir et étendre ce cabinet orgueilleux , serait
fortement menacé . Les forces dont elle peut appuyer
ses usurpations consistent en 114 vaisseaux de ligne ,
3og frégates , corvettes ou cutters . L'Espagne , la
France , la Hollande réunies , comme on ne peut
douter qu'elles le seraient , en auraient de supérieures
à y opposer ; les vaisseaux de ligne de ces
trois puissances sont au nombre de 164 ; l'Espagne
en a 80 ; la France , 72 ; et la Hollande , 12 .
HOLLANDE. De la Haye , le 30 janvier.
Le moyen d'assurer notre indépendance , et de
nous délivrer à jamais du joug du stadhouder , et du
joug , non moins pesant , et plus honteux de l'ambitieuse
Angleterre , était sans doute de nous donner
de nouvelles lois constitutionnelles , et d'assembler
à cet effet , à l'exemple de la France , une Convention
nationale . Mais plus ce moyen était prompt et
sûr , plus îl a dû déplaire à nos anciens oppresseurs ;
ils ont multiplité les intrigues pour le faire rejetter ;
( 386 )
et l'on sait que trois provinces de l'Union ont cédé
à leurs perfides suggestions . Les patriotes bataves
ont confié au gouvernement français les alarmes , les
inquiétudes que cette scission répandait parmi eux .
Celui- ci les a rassurés , en leur annonçant , par l'organe
du ministre des relations extérieures , qu'il déployerait
toute sa prépondérance , afin de faire triompher
le veu de la majorité des Provinces - Unies . On deyait
attendre de cette promesse généreuse plus d'effet que
de celles dont l'ancien cabinet de Versailles a si souvent
bercé les patriotes bataves. Mais les esprits se
rapprochent enfin ; deux des provinces dissidentes ,
Frise et Groningue , ont retiré leur opposition . Cette
réunion à la majorité a été dans la premiere l'effet
d'un mouvement par lequel la volonté du peuple ,
que ses mandataires avaient feint jusqu'alors de méconnaître
, s'est prononcée de maniere à ne plus
leur laisser ni prétextes , ni excuses. La Zélande persiste
dans ses protestations .
ANGLETERRE . De Londres , le 1er février.
La flotte de l'amiral Christian , composée de 8 vaisseaux
de ligne et d'une chaloupe canonniere , est
rentrée le 29 janvier matin à Spithead avec environ
40 bâtimens de transports et vaisseaux marchands ,
tristes restes d'un convoi de 220 voiles environ dont
elle était composée à son départ d'Angleterre il y
environ 49 jours . On attend d'heure en heure des
nouvelles de quelques - uns des 180 bâtimens qu'a dispersés
cette longue suite de tempêtes , l'une des plus
terribles , dont nos annales maritimes aient conservé
a
7
( 387 )
le souvenir. On croit qu'une partie aura été jettée
sur les côtes des isles Canaries et de Madere , et que
d'autres seront entrés dans les ports d'Irlande . Les
vaisseaux rentrés à Spithead sont dans un état de
délâbrement très-facile à concevoir.
Cet événement , auquel nous avaient préparé les
nouvelles précédentes de l'amiral Christian , a répandu
ici une grande consternation . On éprouve les
plus vives inquiétudes sur le sort de nos possessions
des Indes occidentales que cette flotte était destinée
à défendre et à ravitailler. Le mécontentement est
extrême . On entend dire par-tout qu'une administration
plus sage et plus active aurait prévenu tant
de malheurs . On se rappelle les reproches que les
chefs de l'opposition adressaient , il y a deux mois ,
au ministere sur ce sujet. Ils l'accusaient alors de
conduire cette expédition avec la plus grande imprévoyance
. Ils lui prédisaient les suites funestes des
retards qu'il avait apportés à cet armement. Ils disaient
dans le parlement , et d'autres annonçaient
dans les papiers publics , qu'une expédition pour
les Indes occidentales , faite dans une telle saison ,
éprouverait les plus grands revers ; puisque , d'après
l'opinion de tous les navigateurs expérimentés , on ne
pouvait plus attendre des vents d'est.
En effet , le ministere avait d'abord déclaré que la
flotte partirait le 10 octobre , et le 28 novembre il
manquait encore trois mille tonneaux d'embarquement
. On avait fait camper les soldats qui faisaient
partie de l'expédition dans une isle insalubre , où
1200 d'entre eux étaient malades . Les bâtimens de
transport pour les troupes n'étaient pas arrivés à
1
1
( 388 )
Cork le 28 novembre . Ainsi , depuis le 15 septembre,
époque où une partie des troupes a été embarquée ,
jusqu'au 10 décembre , jour où nos vaisseaux ont
quitté les côtes , il s'est écoulé près de trois mois en
opérations tardives et en mesures mal combinées ,
et la flotte n'est partie que deux mois après l'époque
où le ministere avait positivement assuré qu'elle mettrait
à la voile .
C'est à ce retard, dont le ministere ne peut dire avoir
ignoré les conséquences , puisqu'on les lui avait
d'avance, annoncées tant de fois , que le public a droit
d'attribuer tous les désastres de cette expédition . Un
tel revers , indépendamment de la perte énorme qui
en résulte pour nous , peut avoir une terrible influence
sur la destinée de nos colonies occidentales
. Les inquiétudes à cet égard sont d'autant mieux
fondées , qu'on craint , d'après plusieurs faits recens ,
que l'Espagne , rapprochée depuis quelques tems de
la France par un sentiment général de paix et de
bienveillance , ne s'y réunisse bientôt plus étroitement
par le sentiment particulier d'une ancienne
amitié fondée sur leur commun intérêt .
On s'attend , lorsque la session parlementaire sera
rouverte , à de vives et longues discussions sur cette
malheureuse expédition navale . On ne doute pas
que l'opposition ne tire un grand parti contre le
ministere de tout ce qui a précédé et suivi cet événement
; qu'elle ne demande des éclaircissemens
précis sur tout ce qui s'est passé ; et qu'elle n'invoque
fortement et avec succès le droit qu'a la nation
d'être instruite de tous les détails d'une affaire si
importante , afin de savoir sur qui doivent tomber
le
( 389 )
le blâme et la peine d'une imprévoyance qui a causé
tant de malheurs .
Cette époque de la session du parlement sera marquée
aussi par de nouveaux efforts de l'opposition
pour obtenir la paix ; et ces efforts ne tarderont pas
à être secondés par le voeu public . L'opinion générale
du peuple se forme ici d'une maniere si lente , si insensible
, si réguliere , qu'il est très- difficile d'en ap
percevoir , hors de cette isle , d'une maniere distincte ,
la marche et les progrès successifs . Nous commençons
lentement , disait à ce sujet un de nos anciens ministres
très - célebre en Europe ; mais quand nous avons
commencé , nous finissons . Aussi les hommes qui , du
continent , observent ce phénomene politique avec
des yeux peu exercés , ne croient- ils encore ni à l'existence
, ni à la force secrettement active de cette opinion
, parce qu'elle n'a pas déja éclaté comme la
foudre , ou tout entraîné devant elle comme un torrent.
C'est en se concentrant que l'opinion agit avec
l'impétuosité qui fait renverser les donjons de la
tyrannie ; mais c'est en s'étendant qu'elle devient la
conscience nationale , la vraie puissance souveraine
de l'état ; et qu'elle déploie cette force bienfaisante
de lumieres par laquelle les peuples fondent , d'une
maniere durable et paisible , leur liberté et leur bonheur.
Afin de parvenir plus promptement au but qu'elle
se propose , l'opposition a résolu de faire former sous
ses auspices une association générale dans toute la
Grande - Bretagne , qui doit obtenir par la voie de
l'opinion publique la révocation des deux derniers
actes parlementaires concernant les assemblées po-
Tome XX. D d
( 3go )
pulaires et la sûreté de la personne du roi . C'est leclub
des Whigs qui dirigera cette entreprise . Il a déja
publié une déclaration accompagnée de la formule
Suivante , qui doit être souscrite par tous ceux qui
prendront part à cette confédération .
Nous soussignés , nous rappellant les efforts
constans et remarquables que nos ancêtres ont faits
dans tous les tems pour le bien public et la liberté
de la nation , nous nous promettons réciproquement
les uns aux autres , et nous nous obligeons solemnellement
envers notre patrie de mettre tout en
oeuvre , d'une maniere légale et constitutionnelle ,
afin d'effectuer la révocation des deux actes sur les
assemblées , et la sûreté de la personne du roi et de
son gouvernement ; attendu que nous tenons ces
deux statuts pour une atteinte portée aux droits anaiens
e indubitables et aux libertés des Anglais ,
cinsi qu'on les a demandés par la glorieuse révolution
de 1668 , et qu'on les a enfin accordés par le
bill des droits . Signé , C. J. Fox .
L'objet de la déclaration qui précede cette formule
est d'exposer à la nation « pourquoi une société de
particuliers se croit appellée à proposer au peuple
une grande mesure nationale . Le club des Whigs
ajoute La justice qu'elle doit à sa propre réputation
, et son respect pour le jugement du public
exigent qu'elle annonce les motifs qui la portent à
un tel procédé . " ,
Hier , les membres du club et les autres amis de
Charles Fox ont célébré avec un grand éclat , à la
taverne de la Couronne et de l'Ancre , et à celle de
Londres , l'anniversaire de la naissance du chef de
l'opposition . Parmi les toasts qui ont été portés , on a
remarqué ceux - ci , dont le caractere particulier mérite
d'être remarqué . Les droits du Peuple . Puisse
le Peuple se ressouvenir toujours que ces droits ne dépendent
que de lui-même ! La liberté du monde ! ( Toast ordinaire
de Charles Fox . ) Paix avec la République Française
! A la maison de Brunswick et aux principes auxquels
elle doit la couronne , etc.
-
----
-
La nation fatiguée des secousses violentes d'une
( 301 )
"
guerre qui depuis trois ans agite les deux mondes ,
soupire après le repos et la paix . L'obstination personnelle
du roi et les vues ambitieuses du ministere
semblent être les principaux obstacles qui s'y opposent.
L'administration actuelle montre la même
résistance au voeu public , les mêmes projets d'égarer
l'opinion et de maîtriser la pensée , la même insensibilité
aux malheurs du peuple . que celle qui dirigea
la guerre contre les colonies anglaises de l'Amérique.
Ce systême de conduite aura sans doute
aussi bientôt le même résultat. Mais comme le cours
des choses a amené un nouvel ordre d'idées et de sentimens
, dont toute l'adresse des gouvernemens modernes
ne peut plus que ralentir l'action , et qui
se fortifient par les moyens mêmes qu'on emploie à
les combattre , ce résultat pourrait ne pas se borner
, comme à l'époque de la guerre d'Amérique , à
une simple catastrophe ministérielle .
Nos politiques continuent de s'épuiser en conjectures
sur la paix . La nouvelle de l'armistice entre les
armées de France et de l'Empire vient d'être annoncée
par le gouvernement d'une maniere très- concise dans
sa gazette officielle du 26. Il s'est contenté de donner
la conclusion de l'armistice . On considere cet événement
de deux manieres très différentes . Les uns
croient que l'Autriche n'est pas éloignée de faire
sa paix particuliere avec la France , et de rejetter
sur nous tout le poids de la guerre ; digne récompense
de la perfidie avec laquelle nous avons entrepris
, exécuté , et prolongé cette malheureuse guerre .
Ils fondent leurs conjectures sur l'opinion généralement
établie en Europe , d'après une expérience
constante , que nous sommes des alliés très incommodes
, dont on doit toujours se séparer le plutôt
possible ; qui par notre hauteur , notre durete , nos
procédés envieux et despotiques rendous les secours
de l'alliance très - désagréables et très - coûteux ; et dont
l'amitié passagere n'est presque jamais utile , par l'
chernement avec lequel nous poursuivons toujours nos
propres intérêts , sans égard à ceux d'autrui . Mis
ette conjecture ne supposant autre chose . sinon
Dd 2
( 39 )
qu'une nation doit faire ce qui lui est utile , laisɛe
dans la question un grand nombre de probabilités
contraires.
D'autres croient que l'armistice est une mesure
indiquéé au cabinet de Vienne par celui de Saint-
James , pour arriver d'une maniere plus prompte
et plus facile à des négociations de paix avec la
France .
Quoi qu'il en soit , on pense généralement ici
que dans l'état des choses , une telle suspension
d'armes doit avoir un autre objet que de gagner
simplement du tems , sur-tout de la part de l'Autriche
qu'on ne croit pas vouloir nuire aux intérêts
de l'Empire.
Au milieu de toutes les sollicitudes de notre cabinet
, par rapport à la politique générale de l'Europe
, et à la situation particuliere de l'empire britannique
, l'une des choses dont il paraît le plus
frappé , c'est le silence qu'ont gardé jusqu'à ce jour le
Directoire exécutif et les membres de la Législature ,
sur le dernier message du roi concernant la paix . Les
auteurs des papiers ministériels ne se donnent pas
même la peine de cacher leur surprise et celle du
gouvernement. Le ministere , que ses correspondans
ont toujours si bien instruit , comme le prouvent
notre conduite politique et nos succès militaires dans
tout le cours de cette guerre , le ministere était persuadé
que la France , épuisée d'hommes , de ressources
de toute espece , et surtout de courage et d'esprit
public , allait à l'instant profiter des premieres ouver
tures qu'on daignait lui faire , pour conclure en hâte
une paix passagere , au prix de son honneur , de sa
sûreté , de la foi des traités , et du droit des peuples .
Déchu de ces hautes prétentions , le ministere
fait dire maintenant « qu'on voit bien que le Directoire
ne regarde pas le moment actuel comme convenable
pour traiter de la paix , et qu'il n'est pas
vraisemblable qu'on entende parler d'aucune ouverture
de paix de la part de la France pendant toute
la durée de l'emprunt forcé. ( Times , du 5 janvier. )
Il est d'ailleurs , aisé de voir à la maniere dont
( 393 )
on insiste sur cet emprunt forcé , et sur les sommes
qu'il doit procurer au trésor public , soit en numéraire
, soit en assignats , qu'on avait évidemment
compté sur l'épuisement des finances de la
France pour lui dicter des conditions de paix qui
pussent convenir aux intérêts particuliers de l'Angleterre.
Si l'on doutait que , dans ces négociation , le
gouvernement fût capable de consulter autre chose
que l'avidité et l'orgueil britannique , il suffirait de
l'entendre lui-même , s'exprimant par la voie d'un
des papiers , qu'on sait partager avec le True- Briton
l'honneur d'être l'organe plus particulier de ses intentions
. Il est utile de faire connaître cette espece
de déclaration ministérielle , telle qu'elle se trouve dans
le Times du 5 janvier. On verra si la paix tient uniquement
à la disposition que montrera la France à
rentrer dans ses anciennes limites , comme quelques
personnes le disent d'un ton si niais , et d'autres avec
tant de perfidie .
On assure d'abord , que les derniers succès des armées
autrichiennes ont entierement changé les circonstances de
11 guerre , et doivent donner aux alliés les plus grandes
espérances ; que la gloire et l'intérêt de la Grande-Bretagne
exigent qu'elle poursuive vigoureusement la guerre ; qu'elle`
doit rendre impossible pour plusieurs années le rétablissement
de la marine de France , seul moyen qu'ait cet Empire
de nuire à l'Angleteire ; qu'il faut empêcher , à la conclusion
de la paix , que la France conserve aucune espece
d'influence en Hollande , et qu'elle retienne les électorats ,
les Pays-Bas autrichiens et le pays de Liège . Le dernier
message du roi , ajoute-t-on , annonce sa disposition à traiter
de la paix à des termes justes et convenables pour lui- même et
pour ses alliés . Suivant notre opinion , S. M. n'en doit pas
dire davantage dans l'état actuel des choses ; mais elle doit
laisser à l'ennemi le soin de faire quelques propositions . "
Voici l'article le plus curieux de la déclaration ministérielle
; on y trouvera , sur la théorie des indemnités ,
les principes que M. Pitt professe au parlement depuis
le commencement de 1793 jusqu'aujourd'hui .
L'objet le plus difficile à discuter est la nature des
INDEMNITÉS que ce pays a droit d'attendre pour les dépenses
Dd 3
( 394 )
A
qu'il a été forcé de faire dans le cours de la guerre. En
calculant ces prétentions , nous devons naturellement tenir
compte des succès récens de nos allies , de l'état florissant
de ce pays , de l'état d'épuisement et de détresse de
l'ennemi , résultant du désordre de ses finances , et du blocus
de ses ports par nos flottes victorieuses qui rendent impossible
pour lui toute communication avec les pays étrangeis . "
Nous devons naturellement demander pour indemnités des
établissemens coloniaux de nos ennemis . Nous avons en notre
possession la Martinique , qui est la clef et le boulevard
des isles des Indes occidentales . Il est extrêmement nécessaire
de retenir cette possession , quand ce ne serait que
comme une sûreté contre les attaques à venir. Tabago devrait
nous être cédé , et Sainte-Lucie nous être rendue , car cette
derniere isle offre à nos vaisseaux dans la saison d'hiver
un havre sûr et vastę . Nous rendrions aux Français le
cap Saint- Nicolas et les autres postes importans de Saint-
Domingue , que nous leur avons pris , à condition qu'ils rendront
à l Espagne cette partie de l'isle qui vient d'être cédée
à la France ; cession qui a excité les justes plaintes de notre
cour , comme étant une infraction au traité d'Utrecht. Pour
cet utile rétablissement de sa propriété , l'Espagne nous abandonnerait
l'ile de Minorque , et nous restituerions en retour
la Corse à la France , que l'on sait avoir un extrême desir de
rentrer en possession de cette isle . Cet échangé serait aussi
très - agréable à la cour d'Espagne qui a toujours vu d'un oeil
d'envie et de mécontentement notre conquête de la Corse . " ,
66 Dans les Indes orientales , la Grande- Bretagne retiendrait
la possession du cap de Bonne- Espérance qui est plus précieuse
pour nous que pour toute autre nation , parce qu'elle est la clef
des Indes orientales . Cette propriété n'est pas un objet
de revenu pour les Hollandais ; et il est extrêmement douteux
qu'ils l'eussent long-tems gardée , quand nous ne nous en
serions pas emparés ; car les habitans desiraient depuis longtems
de se rendre indépendans des états - généraux. Ceylan
est aussi d'une haute importance pour la Grande - Bretagne ,
à cause du havre spacieux de Trinquemale , où toute les forces
navales d'Angleterre pourraient être en sûreté, Lorsqu'on se
rappelle combien notre flotte dans la derniere guerre eut de
peine à trouver sur la côte de Coromandel un havre où elle
pût se mettre à l'abri des moussons , on espere et on attend
que les ministres stipuleront la possession de cette isle précieuse
. Après que Trinquemale eut été repris sur nous
par l'escadre française de M. de Suffren , les Français étaient
"
( 395 )
toujours à la côte de Coromandel au moins un mois plutôt
que notre flotte , qui était obligée d'aller chercher un abri à
Bombay . Ceux qui ont été dans l'Inde à cette époque , savent
combien notre commerce. et notre marine eurent à souffrir
dans ces circonstances . " "
Il est aussi de l'intérêt de chaque puissance qui a des
possessions en Amérique , de demander le rapport du décret
qui accorde aux negres une liberté sans bornes .
rapport de ce décret doit former une des conditions de la
paix générale . " ,
--- Le
La maniere dont on a accueilli à Paris le dernier message
du roi , semble prouver que la France n'est pas disposée
, soit en nous cédant les propriétés que nous avons cou-
.quises sur elle , soit en nous garantissant celles que nous avons
conquises sur les Hollandais , à nous accorder cette juste indemnité
à laquelle nous donnent droit les dépenses que nous
avons faites dans une guerre où nous a entraîné l'ambition
téméraire des révolutionnaires français . Nous ne devons donc
espérer d'obtenir ces indemnités qu'en réduisant notre ennemi à
un plus grand état de faiblesse . 99
Que les personnes qui , sans être étrangeres au sentiment
de l'honneur national , et de la dignité des
hommes libres , parlent chaque jour en France de
l'urgente nécessité de la paix , avec si peu de mesure
et de connaissance des faits , se demandent , dans le
silence d'une conscience indépendante , si elles auraient
le courage de mettre leurs noms au bas du
traité dont elles viennent de lire les articles .
-
RÉPUBLIQUE FRANÇA I SE .
CORPS LÉGISLATI F.
Suite et fin de l'extrait des rapports de Camus , Lamarck et
Quinette.
Les officiers autrichiens qui escortaient les captifs répu
blicains , n'auraient pas dû tolérer ces révoltans excès de la
fureur des émigrés ; et ils les excitaient cependant , les
émigrés sont haïs et méprisés dans tous les lieux où ils errent
et vivent ; les commissaires et Beurnonville avaient vu par-
Dd 4
( 396 )
tout cette haine et ce mépris se montrer sans ménagement ,
et aimer à se manifester. Etait- ce donc pour haïr et mépriser
davantage les émigrés , qu'on les autorisait , qu'on les provoquait
à se livrer à tous les mouvemens de leurs détestables ames ?
N'était- ce là qu'un effet de ce sentiment contradictoire
inexplicable , qui fait quelquefois aimer aux hommes le spectacle
des vices qui leur sont le plus en horreur , ou plutôt
n'est-ce pas que la haine et le mépris auxquels les émigrés
sont par- tout dévoués , étaient moins forts encore dans
le coeur de ces'officiers autrichiens , que leur haine contre la
République et les Républicains , et qu'à la satisfaction de
ce sentiment ils en sacrifiaient deux ? Mais les commissaires
et Beurnonville reçurent des témoignages d'estime de
tous les officiers prussiens auxquels ils eurent affaire . Un
general de cette nation vint leur faire visite à Francfort ,
et désapprouva hautement la conduite de l'empereur à leur
égard; une visite d'un genre bien différent leur fut aussi rendue
à Francfort par un certain prince de Ligne ; il fit à Beurnonville
plusieurs questions de la maniere la plus impertinente .
Que faisiez - vous avant la révolution ? dans quel corps serviezvous
? Les députés et le ministre se promenaient sans lui
répondre et le regarder . Mais vous servez une mauvaise
cause ; c'est dommage , car vous êtes brave . Beurnonville
perdit patience ; je sers la plus belle des causes repondit-
il ; mais sachez que tous les Français sont braves . A
ces mots , ce prince entra en fureur ; il n'y a point ici
de Français , s'écria - t- il ; vous êtes tous des traîtres , des
scélérats ; vous serez tous pendus . Le silence du mépris fnt
la seule réponse à ces insolentes folies . Beurnonville aanonça
cependant à l'officier de garde qu'il jetterait le prince de
Ligne par la fenêtre s'il revenait le lendemain , et le prince ne
parut plus.
Un autre homme que la marquee de la noblesse allemande a
rendu également fou , mais d'une maniere plus picquante
que le prince de Ligne , est un certain maréchal de Taun ,
commandant de la ville de Pragen . Lorsque les quatre députés
y passerent dans leur long et pénible voyage , ils n'étaient
plus avec Beurnonville. Le ministre avait été obligé de se
séparer d'eux à Visbourg ; la maladie dont il commençait
à être travaillé en partant de Paris avait fait , au milieu des
fatigues et des dangers continuels , les progrès les plus menafans
pour sa vie ; sans force pour continuer à suivre ses
compagnons d'infortune , il leur avait fait les adieux les plus
tomekana : Vous vous rappellez , leur avait-il dit , qu'au moment
( 397 )
1
et.
où Dumourier nous a livrés à l'empereur , nous avons juré de no
pas séparer nos destinées si je survis aux maux qui ne me
laissent pas dans ce moment la force de vous accompagner , je
vous chercherai , je demanderai qu'on me réunisse à vous
je monterai avec vous sur l'échafaud , si un échafaud est le
terme qui vous a été préparé par la trahison . Mais si je meurs ici
de la maladie qui m'y arrête , et si vous revoyez notre Patrie
dites aux Français que je suis mort fidele à mes devoirs et à
la République.
"
Mais revenons au maréchal de Taun que Beurnonville
nous a fait un instant oublier ; il fit conduire Camus et
Bancal dans des chambres particulieres , et il retint avec
lui Lamarck et Quinette . Il leur dit que Valenciennes venait
d'être pris , que la France toute entiere allait l'être incessamment
, qu'il ne restait d'autre ressource à tous les Français
que de se livrer à discrétion au maître du maréchal de
Taun , à l'empereur ; Lamarek et Quinette lui répondirent
que les revers loin d'abattre les Français , ranimaient leur
courage ; ils lui citerent la guerre de 1712 , où le prince
Eugene , maître d'une partie de la Champagne , croyait qu'il
allait s'avancer jusqu'à Paris , lorsqu'il fut forcé dans les
lignes de Marchiennes . Le maréchal ne comprit rien à cette
citation ; il savait si bien l'histoire de sa nation , qu'il assura
qu'elle était invincible ; il aurait pensé et dit qu'il n'y avait
au monde que des Autrichiens , s'il ne s'était rappelié ,
et s'il n'avait parlé des autres nations pour les humilier et les
hair en l'honneur des Autrichiens ; il dit en effet que les
Autrichiens , après avoir vaincu , subjugué les Français
tourneraient leurs armes contre les Prussiens à qui ils feraient
subir le même sort ; il entretint beaucoup les deux députés
de sa fortune particuliere , de ses vastes domaines où il
possédait 18 à 20,000 hommes ; il parlait des hommes comme
s'il avait compté des troupeaux .
Un Autrichien cependant rendit les députés témoins d'un
trait qui contraste d'une maniere bien douce avec la conduite
du prince de Ligne et du maréchal de Taun ; ce
fut un officier supérieur de cette armée impériale qu'on
disait prête à détruire la Républiqne Française et tous les
Républicains ; il saisit un moment où il était environné de .
peu de monde , pour s'avancer vers les députés ; et il leur
dit avec transport : Vous n'aimez pas les rois , je ne les aime
pas plus que vous ; mais soyez tranquilles , vous avez beaucoup
d'amis en Allemagne , et même à Vienne . Respublica manebit , et
florebit.
Il est impossible de concevoir comment Bournonville et
( 398 )
les quatre députés ont pu résister à tout ce qu'ils ont souffert
dans la citadelle d'Herbernstein , où ils furent d'abord tous
renfermés , et dans les cachots plus arenx encore de
Konigrats , d'Olmutz et de la forteresse de Spilzberg ; quand
on lirait les détails de tant de maux dans le rapport même
qui peut seul en donner une idée , on doutera à chaque
instant de l'existence de ceux qui les ont racontés . Les prisonniers
avaient demandé la permission d'écrire à Vienne pour
réclamer contre le long supplice qu'on leur faisait endurer.
Elle leur fut refusée , et l'officier porteur de ce refus , leur
annonça en même teins que leurs noms ne devaient plus
être prononcés : Est capricius Cæsaris. Ces mots furent la
seule raison et la seule consolation qu'il donna à des malheureux
qui voyaient dans un pareil ordre l'aneantissement de
toute espérance ; et par ces mots d'un langage et d'un sentiment
si barbares , le stupide esclave caractérisait très - bien ,
sans s'en douter , les volontés du despote , les lois du
despotisme .
La violation inouïe du droit des gens , commise dans
le comté de Chiavene , sur les ambassadeurs français Maret
et Semonville , correspondait avec la trahison de Dumourier ;
la même intrigue fut la cause de ce double attentat .
Semonville était envoyé par la République Française près
la Porte Ottomane , et Maret en Toscane ; munis des ordres
du ministre des relations extérieures , ils se rendirent
ensemble à Toulon , et ils y demanderent un vaisseau pour
les transporter à leur destination . Le commandant du port
le leur refusa ; le ministre des relations extérieures leur
écrivit de passer par la Suisse pour ne pas rester plus longtems
arrêtés devant des difficultés sous prétexte qu'il avait
ainsi la faiblesse d'éluder , au lieu d'employer l'autorité de
sa place à les faire cesser et à les punir dans l'instant même
qu'elles lui étaient dénoncées ; les deux ambassadeurs traverserent
la Suisse en évitant à chaque pas des pieges qui
leur étaient tendus par les émigrés dont ce pays était alors
rempli ; mais arrivés à la frontiere , ils la trouverent garnie
d'un cordon de troupes autrichiennes ; ce nouveau danger
n'étonna pas leur courage , et ils délibéraient sur les moyens
de s'y soustraire en se rendant au poste qui leur avait été
assigné , et qu'ils avaient accepté lorsque la maison où ils
étaient logés à Chiavene fut tout- à- coup investie et forcée
par une partie des troupes autrichiennes ; tous les individus
qui se trouvaient dans cette maison en furent chassés
avec violence avant d'avoir pu rien faire pour la défendre . Les
ambassadeurs en furent arrachés , et traînés les menotes
( 399 )
aux mains , comme de vils criminels , sur le bord du lac ,
où un bateau qui devait les conduire à Mantoue les attendait
; leurs domestiques les suivirent , et en se déclarant
citoyens français , ils réclamerent des fers à ce titre respectable
: on les en chargea , et on les jetta au fond du même
bateau à côté des deux ambassadeurs . Le premier coup de
rame fut pour ces prisonniers ' , qu'on croyait humiliés ,
abattus par leur malheur , le signal de chants patriotiques ;
le rivage en retentit , et les échos les répéterent au loin.
Bientôt les bords du lac furent couverts d'habitans qui
applaudissaient aux prisonniers , et d'émigrés qui les insultaient
. Un domestique de Semonville en soulevant hors
du bateau sa tête chargée de chaînes , s'écria : Tout Français
qui n'est pas un lache ne peut étre ici que les fers aux pieds
ou les armes à la main . Ces mots énergiques , sublimes
dans la circonstance où ils furent prononcés , marquent à
jamais la différence qu'il y a entre un valet des rois etle
serviteur d'un républicain . Le caprice de César avait réservé
aux prisonniers de Mantoue les mêmes traitemers qu'à
ceux des forteresses de Konigrats , d'Olmatz et de Spilzberg.
Lamarre y succomba ; ce jeune homme plein d'esprit , et de
cette sensibilité qui est la source des plus grands talens , était
secrétaire d'une des légations : se sentant consumé par les
ardeurs d'une fievre qui allait dévorer bientôt le dernier
de ses jours , il avait demandé ponr unique et derniere faveur
de voir un de ses amis prisonnier à côté de lui , et cette
faveur lui avait été refusée . Lamarre , au moment de mourir,
se souleva de dessus son grabat ; il porta une main mal
assurée sur les barreaux de sa prison , et recueillant le
peu de force qu'il allait perdre , il s'écria : Ami , reçois
mon dernier soupir ; il appartient à ma Patrie et à mes amis.
Lamarre expira en finissant de proférer ces paroles .
Le caprice de César a perpétué sur tous les prisonniers
les traite mens de leur insupportable captivité, jusqu'au moment
où elle a cessé à Richeu , petit village de la Suisse . Jusqu'à
ce moment , ils avaient voyagé séparés , et sans savoir pour
quel motif on les avait tirés de leurs cachots ; c'est au bailli
de Richeu , homme de bien et excellent patriote , qu'ils
furent remis par les Autrichiens ; ils trouverent dans sa
maison un exemplaire de la constitution , et des gazettes choisies.
Avec quelle avidité et quel bonheur il les luient !
Bientôt la remise de Marie-Thérese ayant été faite à Basle”,
on leur déclara qu'ils étaient libres . A cette nouvelle
qui les penetra d'un sentiment délicieux , ils s'écrierent
ensemble : Vive la République ! Ce vou continuera de s'ac(
400 )
( complir malgré les caprices sanguinaires de tous les monarques
de l'Europe.
Les quatre députés , Beurnonville , les deux ambassadeurs,
tous ceux qui avaient partagé leur sort furent reçus et traités
à Basle avec les plus grands égards et les témoignages du plus
grand intérêt ; leur maison était continuellement remplie de
monde qui venait rendre hommage à leurs malheurs et au
caractere avec lequel ils les avaient supportés ; on leur donna
plusieurs fêtes qui furent toutes embellies par les chants
patriotiques. C'est à Basle que des maires officieux déchirerent
avec prudence le voile épais qui leur avait caché tous les
événemens arrivés en France pendant leur longue captivité.
Que de sentimens différens remplirent et agiterent leurs
ames à ces étonnans récits ! La surprise , la douleur , l'admiration
, l'horreur , la joie , mille impressions contraires
ferent dans leurs coeurs , sans avoir le tems de s'y succéder .
A force de sentir , bientôt ils ne sentirent plus rien ; cette
´foule d'événemens , mis sous leurs yeux en si peu de tems ,
ne laisserent dans leur esprit que des souvenirs confus ; ils
furent à - peu- près comme pourrait être un aveugle -né à qui
une main puissante rendrait tout-à - coup la vue ; frappé à
la fois de mille objets divers , il ne pourrait de long-tems
en distinguer aucun , et ne conserverait de tous qu'une faible
réminiscence.
Nous n'allons encore qu'indiquer succinctement,
les divers travaux du Corps législatif , depuis le 15
pluviôse jusqu'au 25.
Le Corps législatif a suspendu l'emprunt qui avait
été ouvert par voie de tontine nationale , en vertu
d'un décret du 26 messidor dernier .
Les emplacemens et les déplacemens continuels
des établissemens publics dans les maisons nationales
les plus importantes ne faisaient pas perdre sculement
à la nation une partie essentielle de ses revenus
, mais devenaient à chaque instant pour elle un
objet de dépenses énormes en prétendues réparations
, en prétendus arrangemens qui ne laissaient
après eux que des désordres et des ruines irréparables
; les effets les plus précieux qui étaient dans ces
maisons , sous le prétexte d'être changés de place ,
passaient dans des mains très - habiles à leur en retrouver
une meilleure , en se les appropriant ; le Corps
législatif a suspendu le cours de ces abus ruineux ;
il 2 ordonné qu'aucun déplacement d'administration
( 401 )
"
ne pourrait se faire à Paris , ni dans les départemens ,
jusqu'au moment où , sur un rapport qui lui sera fait
incessamment , il aura établi un mode fixe pour juger
de l'utilité de ces divers emplacemens ou déplacemens
pour les ordonner et les faire exécuter pour
l'unique avantage de la nation .
Le Corps législatif s'occupe sans cesse de rechercher
, dans des suppressions de dépenses inutiles ,
des augmentations de ressources et de fortunes nationales
; il a supprimé l'agence temporaire des poids
et mesures. Quelques personnes se sont élevées contre
cette loi , en pensant qu'elle allait faire avorter ce
beau projet inutilement tenté par César et Charlemagne
, et dont la gloire devait être réservée aux représentans
d'un peuple libre d'établir l'uniformité
des poids et mesures : on leur a répondu que les
travaux dont l'agence des poids et mesures était
chargée n'étaient pas supprimés avec elle ; mais que
pour les exécuter , l'existence et les dépenses d'une
agence particuliere n'étaient pas nécessaires ; que
ces travaux étaient une attribution naturelle du ministere
de l'intérieur , et qu'ils se continueraient et
s'acheveraient dans ses bureaux par les hommes
éclairés qui les ont commencés .
Le sort d'un état , sa force et ses prospérités dépendent
beaucoup du discernement avec lequel son
gouvernement économise et dépense tour- a - tour.
Dépenser à propos n'est pas diminuer ses richesses ,
mais en faire un emploi qui les augmente . Le Corps
législatif a accordé au ministre de la marine 13 millians
en numéraire , et 15 au ministre de l'intérieur.
Qu'on réfléchisse à l'emploi que ces deux ministres
peuvent faire et feront des sommes qui leur sont accordées
; l'un , pour protéger notre commerce sur les
mers , pour défendre nos colonies et celles de nos
alliés contre les forces de nos ennemis communs ;
l'autre , pour rétablir le commerce intérieur sur ses
véritables rapporrs , en encourageant l'agriculture et
tous les genres d'industrie ; pour augmenter le fond
de toutes les matieres commerciales , et mettre ainsi
dans toutes les valeurs une égalité plus proportion
née qui rende toutes les consommations plus faciles
et moins coûteuses . On sentira que ces 28 millions ne
( 402 ),
sont qu'une avance faite pour produire à la nation
des bénéfices incalculablement au dessus de sa valeur .
Cependant Bentabolle , Montmayou , Bourdon ( de
l'Oise ) se sont récriés avec violence contre le titre
énonciatif de ces sommes , valeur en numéraire . Mais
lorsqu'on fait une demande de fonds applicables à un
compte déterminé de dépense , il faut spécifier la demande
eu la même valeur , qu'on a été obligé de
prendre pour hâse de ses calculs , afin de déterminer
avec précision le compte des dépenses . Le numéraire
seul à dans ce moment une valeur déterminé , ou
dont on puisse du moins calculer les variations avec
quelque certitude . Ce n'est donc que d'après sa valeur
qu'on peut déterminer un compte de dépenses
quelconques . Mais Bourdon ( de l'Oise ) , Benta bolle
et Montmayou ne veulent pas que les assignats soient
avilis , ils ne veulent pas souffrir que les assignats
soient au- dessous de leur valeur nominale . Serait- il
donc de l'intérêt de la nation que les assignats remontassent
maintenant à leur valeur nominale, quand bien
même cela serait possible ? Bentabolle , Montmayou ,
Bourdon ( de l'Oise ) ont- ils pensé que si cela arrivait
, l'hypotheque des assignats ne pourrait plus
répondre à la masse qui en a été émise ? Deux cents
millions de biens nationaux suffisent pour assurer
l'hypotheque de cette masse énorme dans la dépréciation
qu'elle a fait subir à l'assignat. La nation a
une richesse immense dans le reste de ses biens , libres
de toute hypotheque , elle peut trouver dans une
heureuse disposition de ces biens , des ressources
que la manie de remettre les assignats au pair tient
suspendues , et qu'elle lui ferait perdre à jamais , si
elle pouvait se réaliser . Mais quel moyen peut-il
y avoir de relever un papier-monnaie qui depuis si
long- tems est tombé dans l'opinion ? Serait- ce de
relever les échafauds qui sous le regne de Robes
pierre et de la terreur dépeuplaient la terre de la
liberté pour remplir quelques coffres forts ? Mais
Bourdon (de l'Oise ) , Montmayou et Bentabolle même
ne se sont-ils pas apperçus que leurs têtes pouvaient
être ainsi menacées par cette hache qui en a fait
tomber un si grand nombre d'irréparables ?
L'exercice de la contribution fonciere sera compté
(403 )
à l'avenir du er , germinal au 30 ventôse . La même
loi a fixé la matiere des objets soumis à la con
tribution fonciere , et le mode de sa répartition en
différens rôles.
"
La question de savoir à quelle autorité serait
attribué le droit de prononcer sur les réclamations
des citoyens inscrits sur des listes d'émigrés , s'est
continuée pendant plusieurs jours au conseil des
Cinq-cents . Il a porté une résolution par laquelle
le Directoire exécutif est chargé de statuer sur toutes
les demandes en radiation de la liste des émigrés ,
formées par des individus qui ont réclamé dans les
délais et les formes prescrites par les lois ; l'examen
de ces réclamations fera partie des attributions du
ministre de la police générale .
Le Directoire exécutif , en annonçant au conseil
des Cinq - cents que les distributions de viande et
de pain qui se font à Paris aux frais du gouvernement
cesseraient d'avoir lieu le 1. ventôse prochain
, l'avaient engagé à s'occuper d'améliorer le
sort des rentiers et des pensionnaires de l'état . Le
conseil , après avoir délibéré sur ce sujet plusieursjours
de suite en comité secret , a réglé le montant
de ces indemnités , si nécessaires , dans la proportion
suivante : Pour 100 francs , 1000 francs ; pour
200 , 1900 ; pour 300 , 2700 ; pour 400 , 3400 ; pour
500 , 4000 ; pour 6co , 4500 ; pour 700 , 4900 ;
pour 800 , 5200 . Pour goo francs , 5400 ; pour
1000 , 5500 ; pour 1100 , 5600 ; et ainsi de suite en
augmentant toujours de 100 liv .
―
Ce conseil a rendu une autre résolution sur les
décharges et les taxes additionnelles de l'emprunt
forcé le montant des décharges et réductions accordées
à ceux qui étaient surchargés , doit être
entierement reversé , d'après cette résolution , sur
les citoyens aisés qui ont été oubliés dans la confection
des rôles , et sur ceux qui n'ont pas été taxés
selon leur fortune ; en conséquence , ces administrateurs
de départemens ' pourraient taxer jusqu'au
cinquantieme , c'est à dire à 12,000 liv . valeur métallique
, les fortunes de 600,000 liv . et au - dessus ,
valeur de 1790 , et les citoyens qui auraient été surtaxés
seraient remboursés.
1
( 404 )
PARIS. Nonidi 29 pluviôse , l'an 4º . de la République.
1
Le général Jourdan a reçu ici les témoignages les plus flatteurs
et les mieux mérités de l'estime du gouvernement. Le
Directoire lui a fait présent de beaux chevaux , d'une armure
et d'un équipement complet. Dans une fête que lui a donné
le ministre de l'intérieur , une musique guerriere a fait entendre
l'air de la bataille de Fleurus , et tous ceux qui pouvaient
lui rappeller ses victoires . Les sourds- muets et les aveugles
vinrent lui présenter des vers ingénieux à sa lonange . Les
esprits malveillans qui savent tirer profit de tout , et les esprits
mal-adroits qui ne savent jamais appercevoir ni apprécier les
convenances , n'ent pas manqué de répandre que cet accueil
fait au général Jourdan était un oubli affecté des services du
général Pichegru. Pour dissiper des impressions dont il est
aisé de découvrir le motif secret , le gouvernement a fait insérer
dans les feuilles du jour , et sur-tout dans la Gazette réputée
officielle , une note dans laquelle il a rappellé les témoignages
de reconnaissance rendus à l'armée du Nord , en la personne
de Pichegru , lors du séjour de ce général à Paris , et combien
il était naturel de saisir la circonstance de la présence
de Jourdan , pour s'acquitter des mêmes sentimens envers la
brave armée de Sambre et Meuse qu'il commande . Ainsi , les
remarques de ces observateurs officieusement perfides seront
sans effet , et ces deux généraux , faits pour s'estimer reciproquement
, continueront à être émules en gloire et en
triomphe , comme ils le sont en dévouement pour la Répu
blique .
Le représentant du peuple Ramel a accepté le ministere
des finances , et est entré en exercice .
Aubert-Dubayet , ministre de la guerre , nommé à l'ạmbassade
de Constantinople , se dispose à partir pour sa nouvelle
distinction . Il doit être accompagné d'officiers expérimentés
dans le génie , l'artillerie et la tactique . Le représentant
du peuple Petiet , membre du conseil des Anciens ,
le remplace au ministere ; il était auparavant commissaireordonnateur-
général de l'armée des côtes de Brest . On parle
avantageusement de ses connaissances , de son activité et de
son esprit d'ordre et d'économie .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères