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1792, 03, n. 9-13 (3, 10, 17, 24, 31 mars)
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Texte
( No. 9. )
SAMEDI 3 Mars 1792.
MERCURE
FRANÇAIS ,
COMPOSÉ par M. DE LA HARPE , quant
la partie littéraire ; par M. MARMONTEL
pour les Contes , & par M. FRAMERY
pour les Spectacles.
*
à
M. MALLET DU PAN eft feul chargé
de la partie politique.
Tous les Livres , Cartes , Eftampes , Mufique
& Avis divers, doivent être adreffés à M. de
la Harpe , rue du Hafard , n . 2 .
Le prix de l'Abonnement eft de 36 liv,
franc de port par tout le Royaume .
CALENDRIER
POUR L'ANNÉE 1792 .
MARS a 31 jours & la Lune 30. Du 1 au 31 , les
jours croiffent , matin & fois , de s'.
JOURS
MOIS.
PHASES
de la
LURE.
Temps moyen
au viidi vrai,
NOMS DES SAINTS.
1 jeudi . Aubin , Evêque.
2 vend. Simplice.
fam. Ste Cunegonde.
2D Reminifcere.
lundi Draufin , Evêque.
6 mardi Godegrand.
7 merc.te Perpétue.
8 jeudi . Jean de Dieu.
9 vend Ste Françoife.
10 lam. Dorovée.
113 D..Oculi.
12 lundi, l'ol , Evêque.
10
H.M. S.
12
30
12 17
12
4
So
23
6
1. 44 m.
16 dufoir.
7
0 10 10
30 34
P. L.
14 le £ , å6
30 18
10 2
10 41
13 mardi SteEuphrafic.
CD. Q.
28
14 merc. Lubin , Evêque. 17 9
5 jeudi. Zacharie. 13 h. 13 m. 54
16 vend. Abraham . du foir.
17 fam. See Gertrude , Vierge. 18
18 4 D. Latare. 26
19 landi Jofeph , Patt. PRINT. 17 42
20 mardi Joachim. 28 24
11 merc. Benoît , Abbé. 29. ON. L.
22 jeudi Epaphrodite.
le 22,
67
2 h . q9 m .
30
23 vend. Victorien.
14 fam. Simon , Martyr.
15 D. La Paffion.
16 lundi. L'ANNONCIATION.
27 mardi Kuppert .
28 merc. Gontran , Roi.
29eudi Euftafe , Albé.
30 vend. la Compaffion .
31 fam. Acace , Evêque ,
3 du foir,
OP. Q
8 lejo , aj
gb 4 m.
10 du fort.
"
38
19
MERCURE
FRANÇAIS ,
POLITIQUE , HISTORIQUE
ET
LITTÉRAIRE ,
COMPOSÉ par M. DE LA HARPE ,
quant à la partie Littéraire ; par M.
MARMONTEL , pour les Contes ; & par
M. FRAMERY , pour les Spectacles .
M. MALLET DU PAN , Citoyen
de Genève , eft feul chargé du Mercure
Politique & Hiftorique.
SAMEDI 3 MARS 1792.
A PARIS
Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou
rue des Poitevins , No. 18 .
TABLE GÉNÉRALE
Du mois de Février 1792.
V ERS.
Le Triped , e. Part.
Charate , En . Log.
3 Efai.
4 Spectacles..
10 .
24
24
22
PIGMALION
Charade , Enių. Ligog.
Hiftoire.
CHANSON.
Charade, twg. & Log.
Traité Philofophique.
CHANSO HANSON.
A Madame ...
Charade , Eniş. Log.
3 Mémoire.
49ari tés.
45 NOTICES .
46
49
56
6969
61 Spectacles.
63 Notices.
77
82
651
851 Accord de la Religion. 90,
86 Spectacles.
105
88 Variétés. 107
A Paris , de l'Imprimerie de Moutard , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni .
BIBLIOTHIGA
REGIA
MONACENSIS
MERCURE
FRANÇAIS.
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 livres pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
PIECES FUGITIVES.
VERS
A MADAME
SAINTE
DE LA M **
A INTE & mondaine Elifabeth ,
Qui n'en êtes qu'à l'alphabet
De la dévotion profonde ,
Et des voluptés de ce Monde ;
De votre favoir imparfait ,
Et de votre inexpérience
Dans l'une & dans l'autre fcience ,
Dieu ni Diable n'eft fatisfait .
Décidez-vous donc tout-à- fait ; .
Devenez tout-à-fait pieuſe ,
Ou tout-à-fait voluptueufe.
Que voulez-vous décidément ,
A 2
MERCURE
D'an Confeffeur ou d'un Amant ?
Ef -ce l'amour & fes délices
Que vous préférez aux cilices ?
Pour les cilices penchez -vous ?
Voyez qui peut le plus vous plaire ,
Des traits d'amour ou de la haire ,
D'un coeur armé de petits clous ( ! ) ,
Ou d'un coeur & fenfible & tendre
Qui fe prend & qui fait nous prendre ,
Et qui fait naître le défir ,
Le fentiment & le plaifir.
Aimez -vous mieux les difciplines ?
En voici de corde & de fer ,
Et qui , felon les Capucines ,
Vous garantiront de l'Enfer.
Mais je vous vois déterminée :
Belle Cloris , vous êtes née
Avec des attraits fi touchans ,
Pour être heureufement damnée ,
Et pour damner beaucoup de gens.
Vous en rappellerez peut-être ,
Et peut être dans quarante ans
Ferez-vous revenir le Prêtre ;
Mais vous avez encor du temps .
( Par feu Collé. )
( 1 ) On lui en avait envoyé un pour fa Fête , avec
ces vers , & quelques autres inftrumens , foit de dévo
tion , foit de mondanité.
FRANÇAIS.
I L
LE FALLAIT ,
CONTE MORA L.
PREMIERE PARTIE.
ΟΝN ne ceffe de dire aux jeunes femmes
combien délicate & fragile eft la fleur de leur
innocence , & combien eft gliffant pour elles
le fentier du devoir & de l'honnêteté. On ne
dit pas affez aux jeunes hommes combien pour
eux les loix de la probité font féveres , &
dans quel labyrinthe de malheur & de honte
un feul pas au delà des hornes du vrai , du
jufte & de l'honnête , fe trouve quelquefois les
avoir engagés. Je vais en donner un exemple.
Un Gentilhomme de Normandie , jeune ,
riche , d'une figure aimable , d'une valeur brillante,
d'une loyauté reconnue , & jufque - là ,
d'une fierté , d'une délicateffe extrême fur l'article
du point d'honneur , d'Orcilly venait d'époufer
la Servante d'un vieux Curé .
-
Cette méfalliance étrange avait triffement
affecté la Noble ffe du voifinage. On ne pouvait
pas croire qu'un homme auffi bien né fe
fût rabaiffé jufque là. Cependant comme la
haute eftime dont il avait joui n'était pas toutà-
fait perdue , c'était plutôt par ménagement
que par mépris qu'on s'abftenait de l'aller voir ;
& lui , trop fier pour mettre fes voifins mak
à leur aife par fà préſence , ne fe pla grat
A
6 MERCURE
point d'en être déliffe ; mais il n'en recherchait
aucun.
Le Comte de Gifors , dont on allait bientôt
pleurer la perte comme un malheur public ,
Gifors , le plus intéreffant de nos jeunes Guerrers
, Giors , lexemple & le modele de la
Noblefle de fo âge , vint de ce côté- là , dans
le pays de Caux , voir , hélas ! fes riches
domaines qu'il ne devait point poffeder . Il
avait fait fes premieres armes avec d'Ocilly ,
il l'aimait tendrement , il était pour lui plein
d'eftime . Ille citait fouvent comme ayant dans
le coeur toutes les vertus de Bayard ; & c'était
le lone comme il ambitionnait d'être loué
lui-même . Il fut auffi afflige que furpris d'apprendre
ce qu'on appelait fa folie. Il eut encore
plus de regret de le favoir retiré du fervice
, lui qui avait fi bien fait fes preuves de
valeur & de volonté . Certe faute eft , dit il ,
une fuire de l'autre , je le fens bien ; mais
dans toute cette conduite , fi oppofée à fon
caractere , il y a quelque myftere que je ne
conçois pas.
Lui écrire était embarraffant pour tous les
deux ; il l'alla voir.
D'Orcilly le reçut d'un air libre , aifé , naturel
, de l'air d'une ancienne amitié ; & avec
cette même cordialité, il lui préfenta fon époufe
tenant entre fes bras l'enfant qu'elle allaitait .
Celle - ci ne parut pas plus confufe que fon
mari nul embarras dans fon accueil rien
d'humble dans fa modeftie , rien de gêné dans
fes manieres une politcffe auffi fimple & auffi
unie que fi elle était née avec elle ; & quand
Gifors eut la bonté de careffer l'enfant , il
9
FRANÇAIS. -
<
<
7
obferva dans les yeux de la mere une fenfibilité
mêlée de pudeur & de dignité dont il
fut vivement ému.
Il vit bien que ni d'Orcilly , ni fa femme
ne croyaient avoir à rougir ; & parmi les penfees
qui s'offrirent à fon efprit , celle à laquelle
il fe fixa , fut que Mme. d'Orcilly était une
' fille bien née que l'infortune avait réduite à
l'état de Servante chez quelque bon Curé , &
qui pouvait avoir encore quelque raifon de
cacher fa naiffance . Il lui tardait de démêler
le noeud de ce petit Roman.
Après un diner fimple & bon , où les attentions
les plus délicates fe firent fentir fans
étude , & avec cette liberté amicale & affectueufe
qui ne recherche rien & ne néglige
rien ; Mine. d'Orcilly , prétextant les foins que
demandait fon nouriffon , laiffa Gifors & fon
mari caufer enſemble tête à tête .
Gifors commença par fe plaindre de ce que ,
fans l'inftruire de fa réfolution , à fon âge ,
avec l'affarance de faire fon chemin , fur-tont
fous un Miniftre pere de fon ami , il avait quitté
le fervice.
Vous venez , lui dit d'Orcilly , de voir la
-caule de ma retraite, On peut encore fervir
J'Etat , lui dir Gifors , quoiqu'on foit marié .
Non pas , Monfieur le Comte , non pas quand
on l'eft comme moi. Je refpe&te l'opinion fur
l'article de la naiff nce ; la nobleſſe eſt un fentiment
que j'ai toujours eu dans le coeur &
qui ne mourra qu'avec moi ; & cependant j'ai
fait un mariage qui répugne à ce fentiment.
Mais il eft des fituations où le vrai noble fe
2
A 4
8 MERCURE
dégrade , s'il craint de fe méfallier : telle a été
la mienne. Mes raifons , je ne les dis point :
peu de gens voudraient les entendre . Vos camarades
& les miens les trouveraient légeres ;
car rien dans leur eftime ne balance le point
d'honneur . J'aurais donc, effuyé , non pas des
reproches ( vous favez bien qu'on ne va point
avec nous jufque - là ) , mais des froiders , &
un accueil que je n'aurais pas mieux fouffert.
On m'aurait infailliblement vu de mauvais oeil
dans mon Corps ; & fans avoir droit de m'en
plaindre , j'ai fenti en moi - mê.ne que je m'en
ferais plaint. Je n'ai jamais aimé les querelles
injuftes ; & je n'en veux jamais avoir où le
tort foit de mon côté . En vivant retiré , je
laiffe à l'opinion tous fes droits & tout fon
empire. Mon eftime , à moi , me fufit , & je ne
la perdrai jamais . Enfin , Monfieur le Comte
en époufant une Servante , j'ai fait ce que j'ai
dû ; en vivant obfcur avec elle , je fais ce que
je dois ; & vous voyez que je fuis content .
Puifque vous me parlez avec cette franchiſe ,
lui dit Gifors , je vais rifquer d'être indifcret.
D'abord , mon ami , je vous crois incapable
d'avoir manqué aux bienféances de votre état
fans quelque raifon plus férieufe & plus grave.
qu'un folamour ; & quoique Mme . d'Orcilly
foit jeune & belle , & mieux que belle , ce
n'eft point ici , j'en fuis sûr , un mariage d'inclination
. Non , ce n'en eft pas un , dit d'Orcilly
: l'amour a pu le fuivre ; mais il ne l'a
point précédé.
J'avais pensé , reprit Gifors , que l'état & le
nom de votre jeune époufe pouvait être encore
un myftere. Non. Ma femme est tout
FRANÇA I S.
fimplement la fille d'un bon Laboureur , d'un
village vo fi de Mantes , & qui depuis a bien
voulu , à ma priere , venir faire valoir mes
biens. Il s'appelle Vincent Réné.
n'y
moin conçois plus rien , dit le Comte , à
que..... Il n'achevait pas . A moins ,
dit d'Orcilly , qu'après l'avoir féduite , je ne
me fois fait un devoir de l'époufer ? Non
Louife ne fut jamais de celles qu'on époufe
aiofi. Mon crime eft à moi feul . Elle en était
victime fans en être complice ; & c'est ce crime
d'un moment , ce crime involontaire que j'ai
dû expier. Voici mon aventure , dont je na
déguiferai rien , hormis des noms que je dois
taire & que vous n'êtes pas curieux de
favoir.
J'étais à la campagne , près de Paris , chez
un homme , ou plutôt chez une femme de
finance ; car le maitre de la maiſon n'en'était
gueres que l'intendant . La femme était honnête
, aimable & bienfaifante . Son unique malheur
était de n'avoir point d'enfans ; & pour
s'en confoler , elle était devenue comme la
mere commune des orphelins du voisinage.
Mais elle avait plus particulièrement adopté
une petite payfanne qui , dès l'enfance , avait
perdu fa mere ; & après avoir pris plaifir à
l'élever & à l'inftruire , elle venait tout récemment
de la céder , pour femme de chambre
, à fa four.
Sa foeur , Madame d'A! ** , mariée à un
homme d'un état honorable , était une espece
de Prude myftérieufement galante , & fi adroite
dans fon manége , qu'aux yeux même de fes
Amans elle parfait pour une vertu , dont cha-
A s
10
MERCURE
cun d'eux s'attribuait la gloire d'avoir triomphé.
J'eus cette gioire , comme un autre , &
je crus l'avoir a moi feul . Je ne fais par quel
art imperceptible pour tout le monde & pour
moi - même , elle fut m'attirer dans fes filets ;
mais je me trouvai fon Amant fans prefque
avoir fongé à l'être.
fa-
La campagne ett ' , comme vous favez ,
vorable à ces aventures ; & dans cette maiſon ,
tout y était commode. Des corridors tranquilles
, où , les lampes éteintes , on fe communiquait
fans bruit ; des appartemens divifés
& diftribués de maniere à concilier pour les
femmes la décence & la liberté ; des gonds &
des refforts fi doux & fi lients que . les portes
étaient muettes enfin vous favez jufqu'où
va la prévoyance des Architectes dans ces recherches
délicates ; celui de la maifon n'y avait
rien négligé.
Ainfi , la nuit , à la faveur de l'ombre & du
filence , je fa fais la cour à ma Prude ; & le
jour pas un mot , pas un figne , pas un regard
d'inteligence d'elle à moi . Son honneur était
un tréfor dont j'étais le dépofitaire ; & il fallait
que ce fût moi pour qu'elle me l'eût confi
encore ne pouvait - elle s'imaginer coinment
elle avait eu cette faib effe ; & ma probité
feule pouvait juftifier un fi imprudent
:
abandon .
Je répondais à cette confiance par la plus
fcrupuleufe attention fur moi - même ; & un
mois s'était écoulé fans que les yeux même
les plus perçans effent apperçu entre nous
aucune apparence de myftere. L'heure où j'allais
la voir était celle où fa jeune femme de
FRANÇAIS.
11
chambre , Life , dormait du fommeil de fon
âge , le plus calme & le plus profond. Je
palais bien près d'elle , mais dun pas fi léger
, qu'il n'aurait pas réveillé un malade . La
Dame elle - même avait foin de m'ouvrir doucement
la porte , & de la refermer lorfque
jetais forti.
"
Mais un jour ( je dis bien , un jour , car
Taube nous avait furpris. ) Ce jour donc &
à 1 heure où le corrider commençait à s'éclairer
, je fortais de chez elle dans un negligé
peu décent ; lorfque tout à coup je me trouve
vis à - vis d'un jeune homme , frere de fon
mari , & le plus pétulant des étourdis de notre
fiecle. Il était en veſte de chale , un fufi ! fous
le bras , & un chapeau rond fur tes yeux . Il
s'arrete & il me regarde . Ah ! ah ! dit- il , je
vous y prends. D'où venez- vous ? Qui ? moi?
li dije tout interdit , je prends Fair ; je ne
fis ce que j'ai dans le fang ; mais de toute
la nuit je n'ai pu fermer l'oeil . Je le crois
me dicit ; mais cette porte s'eft ouverte &
je vous en ai vu fortir . Vous rêvez , lui disje
en riants & j'allais m'échapper. Doucement ,
me dit -il en s'oppofant à mon paffage . Il ne
couche là, que ma belle - foeur , & Life fa
femme de chambre ; vous me direz donc , s'il
' vous plait , chez laquelle des deux vous êtes
introduit. Dans toute autre fituation , j'aurais
appris à ce jeune homme à être moins preffant
; mais quel bruit , quel éclat n'aurait pas
fait notre querelle ! Je pris le ton du badinage.
Entre la Dime & la Servante , y a -t-il à ba
dancer , lui dis -je ? Le feul nom de Madame
d'A ** , vous laifferait - il dans le doute &
,
A 6
12 MERCURE
mon'auriez
- vous pas honte d'héfiter un
ment ? Convenez donc , infifta -t - il encore ,
que cette friponne de Life eft chez ma bellefoeur
l'objet de vos menus plaifirs. Allez , hui
répondis -je , & faites bonne chaffe , fans vous
inquiéter de ce qui ne vous touche point ; mais
n'oubliez pas qu'à notre âge on fe doit réciproquement
& loyalement le fecret . J'y compte,
à charge de revanche . A ces mots, je me retirai
, affez content d'avoir donné le change à
ce curieux importun.
Quand je fus feul , je réfléchis au tour captieux
& trompeur que j'avais donné à mes
paroles ; & j'y trouvai non feulement de l'équivoque
, mais du menfonge ; car j'avais eu
la coupable intention de détourner l'idée du
rendez-vous fur cette pauvre Life , qui dormait
fi innocemment. Cependant comme dans le
Monde on traite les jeunes perfonnes de cet
état un peu légèrement , d'après les moeurs de
la Scène comique ; je ne me fis pas un fcrupule
bien férieux de ce moyen de fauver une
femme dont l'honneur m'était confié. Je comp
tais bien d'ailleurs infifter auprès du jeune
homme , pour en exiger le filence.
Mais il n'eut rien de plus preffé , au retour
de la chaffe , que d'aller faire une fcène à fa
belle-four il m'avait vu fortir au point dur
jour de fon appartement , il en avait vu refermer
la porte fur mes pas ; il voulait bien
croire que Life était l'objet du rendez-vous
comme je le lui avais fait entendre ; mais j'étais
doublement coupable d'avoir féduit cette innocente
, & d'avoir expofé la femme de fon frere
aux bruits les plus déshonorans . Vous fentez
FRANÇAIS. 14
qu'il avait beau jeu à fe montrer inexorable
fur un procédé mal -honnête , & qui le touchait
de fi près. Il exigea de fa belle -four qu'elle me
fit , fans bruit , me retirer d'une maiſon dans
laquelle , dit- il , nous ne pouvions plus être enfemble.
Y
La Prude , fans affe&tation , prit le moment
de la promenade , & ayant ralenti fon pas pour
fe trouver feule avec moi D'Orcilly , me
dit-elle , vous tenez mon fort dans vos mains.
Mon beau-frere vous a furpris ; il m'a tout
raconté. Heureufement pour moi vous avez
eu l'adreffe de lui perfuader que c'était avec
Life que vous étiez d'accord . Mais il n'en eft
que plus piqué & plus animé contre vous.
Car cette jeune fille , dont il eft amoureux.
lui tient rigueur ; & il eft indigné de vous
croire heureux avec elle. Dans fon dépit , il
exagere un tort qu'il aurait bien voulu avoir
lui- même il dit que fi tout autre que lui vous
avait vu fortant de chez moi à l'aube dit jour ,
étais une femme perdue ; & ce n'était pas
Life , c'était fon frere & moi que vous auriez
déshonorés. Et puis la maifon de ma four profanée
! & puis l'innocence de cette jeune fille
indignement féduite ! .... Enfin il exige de moi
de vous engager à partir , finon , dit-il , ce fera
lui qui vous y engagera lui - même. Vous fentez
de quelle importance il eft pour moi que ceci
fe paffe fans bruit. Vous êtes l'objet & la caufe
de ma criminelle imprudence. Sauvez- moi , je
vous en conjure ; & avant de vous engager à
foutenir une querelle , évitez - la. Je vous ai
confié mon honneur , mon repos , ma vie ;
vous feriez le plus cruel des hommes fi vous
"
&
14
MERCURE
n'en étiez pas le plus prudent & le plus gé
néreux .
Le fang me bouillait dans les veines , de voir
un jeune fat prétendre me faire la loi . Cependant
le bon droit était de fon côté ; & déjà
coupable envers fon frere j'allais encore l'être
envers lui en ufant du droit de l'épée . J'aimai
mieux lui céder la place. Seulement j'exigeai
qu'il gardât le filence far tout ce qui s'était
paffe . Ch ne craignez rien , me direlle ; il
m'a déjà demandé lui -même d'avoir pitié de
certe enfant , de lui pardonner fa faibleffe , &
de ne pas la renvoyer . Il l'aime trop pour lui
faire au un mal ; & en lui promettant moi -même
d'ufer d'indulgence envers elle , je lui ferai jurer
de garder le fecret.
"
Je m'en allai donc le foir mêms ; & appaifé
par mon départ le jeune homme ne fongea
plus qu'à juftifier Life aux yeux de fa maîtreffe ,
voulant giger qu'elle n'était pas même confidente
de mon audace , & m'accufant d'avoir
voulu la furprendre dans le fommeil . »
Mais moins perfuadé qu'il ne feignait de
l'être , de Pinnocence de cette infortunée , il
voulut tirer avantage du fecret qu'il croyait
avoir à lun garder. Il devint donc plus familier
& plus téméraire avec elle , fe jouant des rigueurs
qu'elle lui témoignait , voulant tourner
en dérifion fa modeftie & fa fageffe , lui difant
qu'il favait ce qu'elle avait dans l'ame , qu'elle
n'était pas fi févere , fi cruelle envers tout le
monde , & qu'il croyait au moins valoir fon
favori du point du jour . Enfin , comme la
pauvre enfant, interdite de es infultes , le pria't
en pleurant de les lui épargner ; lui , croyant la
FRANÇAIS. 15
confondre & la vaincre en s'expliquant , il me
nomma , fe vanta de m'avoir furpris un matin
fortant de chez elle , & de m'avoir fait avouer
que je venais d'y paffer la nuit .
Ce fut alors que fe défolant , & prenant le
Ciel à témoin de mon enfonge & de fon innocence
, elle parut dans fa douleur fi éperdue
& fi hors de défenfe , que l'infolent voulut
faifir le moment de tout décider . D'abord elle
fe défendir avec un courage modefte Mais il
porta l'audace & l'impudence à un tel cxcès ,
que la plus douce & la plus timide des femmes
connu pour la premiere fois l'égarement de
la colere ; & en s'échappant de fes bras , fa
main loi laiffa fur la joue la flétriffure du
mépris .
Furieux & hors de lui- même , il oublia qu'il
l'avait cffentée , & fe cret tout permis pour
veng r fon affront . Dins la maifon il la dénouça
conume , une peie i pudente , difant
avoir la preuve de fon libertinage , & racontant
à qui voul it Fentendre , l'aventure du
corridor.
>
11 fullut la congédier. Ni fes larmes , ni fes
fermens , ni ce carattere fi vrai , fi touchant ,
fi fenfib'e qu'avait on innocence , lorfqu'a genoux
, les yeux & les mains vers le Ciel
fondant en pleurs , & atteftant le Dieu de véré
, e le conjurait de prendre fa d fenfe ;
rine put piévaleir contre le témoignage du
jeure Homme , appuyé du mién . Plus d'un ,
pour être , foupçonna le vrai de l'aventure ,
aucun n'efa le dire , & la bonne mitcile de
la maiton en pleurant la laiffa partir.
La na heureufe en s'en allant délibéra long16.
MERCURE
temps fi elle ne devait pas venir m'accabler
de fes plaintes , me reprocher fon déshonneur ,
me demander l'éclatant témoignage que je devais
à fon innocence . Mais je n'étais pas connu
d'elle ; & fans pénétrer le mystere , elle me
crat capable de ces légèretés dont on accufait
mes pareils. Elle n'aurait donc fait , en paraiffant
chez moi , qu'autorifer le bruit de notre
intelligence , & faire parler d'elle encore avec
plus d'affurance & de malignité . Et comment
l'aurais - je reçue ? N'étais-je pas un de ces jeunes
gens qui ne daignent pas croire à la vertu
dans l'infortune , ou qui , s'ils y croyaient .
n'en feraient aucun cas ? Enfin , quand même
j'aurais voulu me démentir pour elle , ce défaveu
, qu'elle aurait mendié , aurait-il été cru
fincere ? Ne s'en ferait- on pas moqué ? Sage
encore dans fon défefpoir , elle ne vint donc
pas chez moi ; mais du moins elle fe donna le
foulagement de m'écrire.
On vous accufe , me diſait- elle dans fa lettre ,
d'avoir donné lieu , par vos propos, à un bruit
qui me déshonore , & qui m'a fait chaffer de la
maifon où j'ai eu le malheur de vous voir.
Vous , Monfieur , à qui de ma vie je n'ai parlé ,
vous avez avoué , dit- on , que nous avions
enfemble des rendez -vous la nuit. J'ai une extrême
répugnance à vous croire capable de cette
calomnie ; mais fi vous avez été affez cruel pour
vous en faire un jeu , foyez- en puni , en apprenant
que vous avez percé le coeur à une
pauvre & honnête fille qui ne vous a fait aucun
mal. Et elle avait figné : la malheureufe & innocente
Life.
Jugez , Monfieur le Comte , de ma fituation ,
1
6
FRANÇAI S. 17
après avoir lu cette lettre ; & combien grave
devint le crime dont , jufqu'à ce moment , à
peine m'étais -je accufé . Mais , fi mon premier
mouvement fut de douleur & de compaffion
pour cette fille intéreffante , le fecond fut d'indignation
& de fureur contre celui qui s'était
fervi de mon nom pour la déshonorer. Je montai
à cheval , & en arrivant dans le bois voifin de
la maison où je l'avais laiffé , je lui fis dire de
s'y rendre. Il y vint ; & on l'emporta corrigé,
au moins pour quelque temps , de fon indifcrétion
& de fa pétulance.
Mais ma vengeance perfonnelle ne remédiait
point au mal que j'avais fait à l'innocente Life.
Où lui répondre ? Où la trouver ? Je l'ignorais :
fa lettre n'avait point de date.
Je préfumai qu'elle ferait allée cacher fa douleur
chez fon pere. Je ne me trompais pas.
Mais le bruit de fa honte l'y avait devancée.
Tout le village de Sailli , où elle était née ,
en était plein. Son pere , homme févere &
brufque , indigné de fe voir déshonoré , dans
fa vieilleffe , par une fille déshonnête , ' ne put
foutenir fa préfence , & la rebuta durement. Ses
frores , non moins irrités , l'accablerent d'injures
.
Elle ent beau attefter le Ciel , pleurer , &
conjurer fon pere de l'entendre . Les bontés
de la Dame qui l'avait élevée faifaient fa condamnation
; & puifqu'une fi douce & fi bonne
Maîtreffe l'avait abandonnée & honteufement
renvoyée , elle l'avait trop mérité. Va , malheureuſe
, lui dit fon pere , va gagner ton pain
loin de moi. Tu m'as meurtri le coeur. Je ne
veux plus te voir. Défolée , abattue , la pauvre
1S MERCURE
fille était partie fans favoir où fe retirer , ni
ce qu'elle allait devenir.
Ce fut ce que j'appris à Serincour , près de
Shilli , en m'informant fi Life , la fille de Vincent
Réné , avait paru dans ce canton .
Aller trouver fon pere , me nommer , lui
jurer que fa fille était innocente , l'appaifer ,
s'il était poffible , par mes formens , par mes
bienfaits , me parut le plus faint , le plus preffant
de mes devoirs : je me hâ ai de le remplir.
Mais mon âge , & mes larmes , que Vincent prit
pour celles de l'amour , ne lui laifferent voir
en moi qu'un feducteur au défefpoir de ne pas
retrouver chez lui celle qu'il pourfaivait pour
l'enlever encore . L'aîné de fes deux fils , debout
à côté du vieillard , paraiffait confterné ; mais
l'autre regardait fa faux pendue au mur , & il
la regardait d'un oeil farouche & menaçant .
Le vieillard prévint fa colere. Allez , malheureux
, me dit-il avec un froid mépris qui m'accabla
, retirez - vous , & laiffez un pere pleurer
fa fille qui n'eft plus , ou qui ne fera plus pour
lui. Tout votre or ; ( car dans ce moment
j'en avais les mains pleines , ) tout votre or
ne payerait point les larmes que vous nous
coûtcz.
-
A la fois accablé de honte , rávi d'étonnement
, profterné devant la vertu , je redoublai
tous mes fermens , je demandai qu'on aaffemblât
le Village pour les entendre. Ils ne vous croiraient
pas , me dit le pere. Eh bien ! vous du
moins , croyez-moi ; je vous en fomme au nom
de ce Dieu qui m'entend , & je vous en fupplie
au nom de la Nature. Ah ! mon pere , s'écrie
alors , d'une voix déchirante , une petite fille qui
FRANÇAI S. 19
pleurait dans un coin , je vous le difais bien
que Louife était innocente. Ma pauvre four !
elle m'a dit en m'embraffant qu'elle allait fe
noyer. Alors de tous les yeux , comme des
des ruiffeaux de larmes coulerent .
miens ,
Et fi je vous en crois , me dit le vieillard
fubjugué par cette vérité dont le caracie eft
inimitable & l'afcendant irreſiſtible , c'est donc
moi qui fuis cramial ! pere trop malheureux !
ma fille eft innocente ; & moi je l'ai réduite au
dfefpoir ! elle s'en est allée , comme une criminelle
, chargée d'humiliation , accablée de ma
colers ! qui me rendra ma fille ? qui nous rendra
Thonneur ?
Moi , l'honneur ; j'en réponds , lui dis - je.
Vous , de votre côté , s'il en eft temps encore
, tâchez de fauver votre enfant. Je ne
tarderai pas à venir vous revoir. Alors remontant
à cheval , & femant à leurs pieds cet
or qu'ils refafaient de prendre de ma main
je retourne à Paris , & j'écris à la Prude qu'elle
s'y rende inceffamment.
Par M. Marmontel. )
( La fuite au 1er , Mercure d' Avril. )
10 MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du dernier MERcure .
Le mot de la Charade eft Mal-gife, celui
de l'Enigme eft Dictionnaire , & celui du
Logogriphe eft Action , où l'on trouve
Aconit , Cain , Taon , Tic.
CHARADE.
Mon premier nourrit les mortels ;
Mon fecond appartient aux Directeurs des ames ;
Et mon tout eft un Sage aimable aux yeux des
Dames ;
Car c'eſt au feul plaifir qu'il dreſſa des Autels.
J'AI
ÉN I GM
E.
AI pour pere un des Dieux , pour mere une
Déeffe .
J'attrape fans courir même les plus difpos .
Je fais de mes fujets la peine & le repos ,.
Et des plus grands Seigneurs je me rends la maîtreffe .
Le poltron fous mes loix , ferme dans fa faibleffe ,
Aux plus affreux périls ne tourne point le dos.
FRANÇAIS.
On rit en ma préſence , on dit mille bons mots ,
Et je fuis cependant pire qu'une tigreffe .
Au gré de mon humeur , je puis en liberté
Etre chaude l'hiver , être froide l'été .
Des aftres inconftans je prédis le caprice ;
Et fans être fenfible au cri le plus perçant ,
Mon ardeur eſt ſi grande à châtier le vice ,
Qu'on me le voit punir même fur l'innocent.
LOGO GRIPHE.
MA-foi , fur l'avenir bien fou qui ſe fiera
Tel qui rit Vendredi , Dimanche pleurera,
En deux mots voilà mon hiſtoire,
Mais fans confulter le grimoire ,
Si tu veux me connaître mieux ,
Ami , lis un peu dans ton ame
Et fi jamais pour deux beaux yeux
Tu conçus la plus tendre flamme ,
Je précédai chez toi le défir amoureux.
Il fe peut qu'à ce trait déjà tu me devines .
Je te tiens , diras-tu ; peut- être ... en cet inftant
Je pourrais t'abufer ... Je trompe fi ſouvent.
Ne précipitons rien ; car fi tu m'examines ,
D'abord en mes fix pieds , je découvre à tes yeux
D'un reptile étonnant le travail précieux ;
Un mortel révéré quelquefois fait pour l'être ;
1
22 MERCURE
Le titre qu'on lui donne ; un métal défiré ;
Ce bien délicieux que ne faurait connaître
Un coeur aux paffions livré ;
La plus belle des fleurs ; un fruit dont on raffole ;
Ce qui , dit - on , jadis fauva le Capitole ;
Un oifeau babillard ... Oh ! ma foi , c'eſt bien vous ,
Dira quelqu'un ... Lecteur, modérez ce courroux ;
Encore un mot , ma peinture cft finie .
De mes illufions le Sage ſe défie ,
Et je n'abufe que les foux .
(Par M. C..... )
FRANÇAI S. 23
NOUVELLES LITTÉRAIRES.

ÉLÉMENS de l'Art des Accouchemens
par JOSEPH - JACQUES PLENCK ,
Profeffeur Royal d'Anatomie & de l'Art
des Accouchemens dans l'Univerfité de
Bude ; traduits par J. PITT , Docteur
en Médecine , de l'Univerfité de Montpellier,
& Profeffeur Agrégé au College des
Médecins de Lyon . A Lyon , chez Dombey
, rue St-Dominique. In-8 °,
CE Traité eft divifé en deux Parties , &
1
re
chaque Partie en trois Sections . La re
Section de la . Partie contient les généralités
& les notions préliminaires de l'Art
des Accouchemens ; la 2 ° . tout ce qui concerne
les accouchemens naturels , & la 3 °.
tous les accidens & les fingularités dont les
accouchemens naturels font quelquefois accompagnés
.
Les accouchemens laborieux font le
fujer de la 2. Partie. Une divifion lumineufe
fournit à l'Auteur deux Sections . Les
accouchemens font laborieux ou par le vice
des parties de la mere, cu par le vice de celles
du foetus. Il examine quels font ces vices
qui , de l'une ou de l'autre part , rendent
l'accouchement laborieux. Chaque vice
24
MERCURE
caractérife une efpece , & l'Auteur indique
la maniere d'y reinédies. La 3. & derniere
Section comprend toutes les opérations relatives
aux accouchemens.
La méthode , l'efprit d'analyfe , la précifion
& la netteté font diftinguer ce Traité,
que l'on peur regarder comme le manuel
des Accoucheurs.
VARIÉTÉ S.
FRAGMENT fur Rabelais & Montagne ( 1 ) .
DEUX hommes à cette époque ( au
16. Siecle ) méritent une attention partide
( 1 ) On a ſouvent follicité l'Auteur d'inférer
dans le MERCURE des morceaux de fon Lycée ou
Cours de Littérature. Il ne peut guere , en cédant
à ce défir obligeant , choifir que des morceaux
peu d'étendue , pour ne pas excéder les bornes
typographiques de ce Journal ; mais il prendra
du moins ceux qui , dans leur briéveté , forment
un tout ; il les prendra de différens genres c'eft
une variété de plus dans ce Journal , & qui pourra
fervir à tempérer de temps en temps la févérité
des Extraits d'Ouvrages , la plupart néceffairement
relatifs aux objets importans qui occupent
tous les efprits , & qu'il eft naturel de préférer
à la Littérature de pur agrément , aujourd'hui ſi
ftérile pour les bons juges.
Es ;
culiere ,
FRANÇAT S.
25
culiere , mais fous des rapports bien différens
, Rabelais & Montagne. Le premier
était auffi naturellement gai que le fecond
était naturellement raifonnable ; mais l'un
abula prefque toujours de fa gaieté juſqu'à
la plus baffe bouffonnerie ; l'autre
laiffa quelquefois aller la pareffe de fa
raifon jufqu'à l'excès du Scepticifme . Rabelais
, à qui La Fontaine trouvait tant
d'efprit , & qui en avait réellement beaucoup
, ne s'exerça que dans le genre le plus
facile , celui de la Satire déguiſée en allégorie
, & habillée en grotesque. Il voulut
fe moquer de tous fes contemporains , des
Rois , des Grands , des Prêtres, des Moines ,
& pour jouer impunément ce rôle dangereux
, il prit celui de ces Fous de Cour
à qui l'on permettait tout , parce qu'ils
failaient rire , & qui difaient fouvent la
vérité fans danger , parce qu'on les croyait
fans conféquence. Il n'eft pas vrai cependant
, quoi qu'on en ait dit , qu'il n'ait
pas été deviné fous ce mafque ; car la
Sorbonne & le Parlement condamnerent
fes Ecrits. Mais les ordures & les extravagances
dont ils étaient pleins , empêcherent
du moins qu'on y fît une attention
férieufe & fuivie. Sa gaieté lui fir des
protecteurs ; en l'excufant fur fes faillies ,
on fauva l'intention , & c'eft fur-tout l'intention
qu'on ne pardonne pas. Voilà ce
qui fut caufe qu'on laiffa mourir en paix
No. 9. 3 Mars 1792. B
25 MERCURE
)
dans le Presbytere de Meudon un homme
nourri de l'efprit de la Réforme , & dans le
fond plus hardi , plus irréligieux cent fois
que ceux qui la prêchaient en Europe. A
l'égard de fon talent , on l'a tour à tour
trop exalté & trop déprécié. Ceux que
rebutait fon langage bizarre , ont laiffé là
Rabelais comme un Ecrivain, tout -à- fait
infenfé : ceux qui fe font un peu plus familiarifés
avec lai , ont reconnu une imagination
vraiment originale , une verve fatirique
, fouvent très - piquante , des connaiffances
en plus d'un genre , & beaucoup
de traits heureux. En un mot , on ne peut
croire qu'un homme que La Fontaine lifait
fans ceffe , & dont il a fouvent profité
n'ait été qu'un fou vulgaire.
Montagne était , fans doute fans , d'une
trea pe d'efprit bien fupérieure : auffi fe
propofa-t-il un objet bien plus relevé &
plus difficile ; ce ne fut pas la Satire des
vices & des préjugés de fon temps , áttaqués
déjà de tous côtés ; ce fut l'homme
tout entier qu'il fe propofa d'examiner en
s'examinant lui- même. Il avait beaucoup
lu ; mais il fondit fon érudition dans fa
philofophie. Après avoir écouté les Anciens
& les Modernés , il fe demanda ce
qu'il en penfait : l'entretien fut affez long,
& il y avait de quoi parler long - temps.
Avauons d'abord fes défauts ; c'eft par
-là
FRANÇAI S.
27
qu'il faut commencer avec les gens qu'on
aime , afin de les louer enfuite plus à fon
aife. Sa diction eft incorrecte , même pour
le temps , quoiqu'il ait donné à la Langue
des expreffions & des tournures qu'elle a
confervées comme des richeffes. Il abufe
quelquefois de la liberté de converfer , &
perd de vue le point de la queftion qu'il
avait établie. Il cite de mémoire , & fait
quelques applications fauffes ou forcées des
paffages qu'il rapporte. 11 refferre un peu
trop les bornes de nos connaiffances fur
plufieurs objets que depuis l'expérience &
la raifon n'ont pas trouvés inacceflibles.
Voilà , je crois , tous les reproches qu'on
peut lui faire ; mais combien ils font
compenfés par les éloges qu'on lui doit !
Comme Ecrivain , il a imprimé à notre
Langue une énergie qu'elle n'avait pas
avant lui , & qui n'a point vieilli , parce
qu'elle tient à celle des fentimens & des
idées , & qu'elle ne s'éloigne pas, comme
dans Ronfard , du génie de notre idiome :
comme Philofophe , il a peint l'homme tel
qu'il eft. Il loue fans complaifance , &
blâme fans mifanthropie. Il a un caractere
-de bonne foi que ne peut avoir aucun
autre Livre de morale en effet , ce n'eft
pas un Livre qu'on lit ; c'eft une converfation
qu'on écoute. Il perfuade , parce
qu'il n'enfeigne pas. Il parle fouvent de
lui, mais de maniere. à vous occuper de
B z
*
28 MERCURE
4
2
vous. Il n'eft ni vain , ni hypocrite , ni
ennuyeux trois chofes très -difficiles , à éviter
toutes les fois qu'on parle de foi. Il
n'eft jamais fec : fon coeur ou fon caractere
eft par- tout. Et quelle foule de penfées
fur tous les fujets quel tréfor de
bon fens ! que de confidences où fon hiftoire
eft aufli la nôtre ! Heureux qui retrouvera
la fienne propre dans ce Chapitre.
de l'Amitié , qui a immortalifé le nom de
l'ami de Montagne . ! Ses Effais font le Livre
de tous ceux qui lifent , & même de ceux
qui ne lifent pas.
FRAGMENT fur Catulle.
UN douzaine de morceaux d'un goût
exquis , pleins de grace & de naturel , l'a
mis au rang des Poëtes les plus aimables
; ce font de petits chef- d'oeuvres où
il n'y a pas un mot qui ne foit précieux
; mais qu'il eft auffi impoffible d'analyfer
que de traduire. On définit d'autant
moins la grace qu'on la fent mieux.
Celui qui pourra expliquer le charme des
regards , du fourire , de la démarche d'une
femme aimable , celui là pourra auffi expliquer
le charme des vers de Catulle . Les
Amateurs les favent par coeur , & Racine
les citait fouvent avec admiration . On peut
croire que ce Poëte tendre & religieux ne
parlait pas des Epigrammes obfcenes ou
FRANÇAI'S. 29
fatiriques , qui même , en général , ne font
pas dignes de l'Auteur. Il y en a plufieurs
contre Céfar , qui , pour toute vengeance,
l'invita à fouper. Il ne faut pas trop admirer
la magnanimité de Céfar ; car les
Epigrammes ne font pas bonnes , & je
croirais volontiers que le bon goût de Céfar
fit grace aux Epigrammes en faveur des
Madrigaux. Si Catulle lui récita fes vers
fur le Moineau de Lesbie , & fon Epithalame
de Thétis & Pelée , fon hôte dut être
content de lui. Il dut voir dans Catulle un
génie facile qui excellait dans les fuje: s
gracieux , & qui s'élevait , quand il voulait
, au fublime de la paffion. L'Epifode
d'Ariane, abandonnée dans l'Ile de Naxes,
qui fait partie de l'Epithalame , eft du
petit nombre des morceaux où les Anciens
ont fu faire parler l'amour. On ne peut le
louer mieux qu'en difant que Virgile , dans
fon 4 , Livre de l'Eneide , en a emprunté
toutes les idées , tous les mouvemens
quelquefois même les expreffions , & jufqu'à
des vers entiers . L'Ariane de Catulle
a fervi à embellir la Didon de Virgile .
Peut-on douter qu'un homme qui a rendu
ce fervice à l'Auteur de l'Enéïde , n'eût
pu devenir un grand Poëte , s'il eût aimé
le travail & la gloire ? Mais Catulle n'aima
que le plaifir & les voyages , deux chofes
qui laiffent peu de foifir pour les Lettres
érait né pauvre , & des amis généreux
B ;
30 MERCURE
"
l'enrichirent , entre autres , Manlius , dont
il fit l'Epithalame , fujet ufé , mais dont il
fur faire un Ouvrage charmant , parce que
le talent rajeunit tour. Il fut lié auffi avéc
Cicéron & Cornelius Nepos. C'est à ce
dernier qu'il a dédié fon Livre : nous l'àvons
tout entier ; il ne contient pas cent
pages , & a rendu fon Anteur immortel .
A-t- il eu tort de n'en pas faire davantage ?
Tous les Ecrivains de l'ancienne Rome l'ont
comblé d'éloges , fans doute parce qu'il
écrivait bien , peut- être aufli parce qu'il
écrivit peu. Il fuivit fon goût , fatisfit
celui des autres , & n'effraya pas l'envie.
Que lui a-t-il manqué rien , que de jouir
plus longtemps d'une vie qu'il favait fi
bien employer pour lui-même. Il mourut
à cinquante ans.
SPECTACLES.
LE, Théâtre de Richelieu a donné avec un
fuccès éclatant une Tragédie en 3 actes , intitulée
Caïus Gracchus , par M. de Chénier.
On fait quels étaient les Gracchus , ces illuftres
Républicains , élevés par leur mere
Cornclie dans la haine du Sénat & des Grands.
Tous deux , fucceffivement , placerent leur ambition
dans l'amour du Peuple. Leur projet
favori était de faire paffer la Loi agraire , qui
FRANÇAIS. 31
confiftait à partager entre le Peuple , non pas ,
comme beaucoup de gens paraiffent le croire
aujourd'hui , les terres patrimoniales, qui appartenaient
aux famil'es ; mais les terres conquifes
par le Peuple Romain , & qui , felon eux , devaient
appartenir à tout le monde, puifqu'elles
n'étaient à perfonne en particulier.
Un Litur qui avait traité infolemment un
homme du Peuple , eft maffacré. Le Sénat veut
rendre le Tribun du Peuple , Caïus , refponfable
de ce meurtre . Fulvius , fon ani , vient
l'en avertir, & lui amene une foule de fes par
tifan . Gracchus les fait jurer fur l'urne cinéraire
de fon frere Tiberius , afathné douze ans
auparavant par les ordres du Sénat , de venger
fa mort. Licinia , femme de Gracchus veut
en vain adoucir des fentimens dont elle fent
le danger ; Cornelie les encourage . On voit aur
fecond Acte que le projet du Sénat eft de traiter
Caius comme fon frere. I parait avec les amis.
On l'accufe. Fulvius le défend à la Tribune.
Caïus , à cette même Tribune , propofe la Loi
agraire , & dévoile aux yeux du Peuple les
injuftices & les vexations des Grands, Drufus ,
fecond Tribun , mais vendu au Sénat , s'efforce
de le défendre . A la fin de ce combat de Harangues
, l'éloquence de Caïus l'emporte , & le
Peuple animé veut maffacrer les Sénateurs. Le
Tribun s'y oppofe ; il fe jette entre eux &
le Peuple , à qui il reproche de fe montrer auffi
barbare qu'eux. Le Conful Opimius , qui n'ofe
dans ce moment ordonner la mort d'un homme
fi chéri des Plébéïens , fe contente de lui faire
enlever fon fils , qu'on arrache des bras de fa
mere & de ceux de Cornelie aux yeux de ce
même Peuple. Au troifieme Acte , le Conful
32 MERCURE
cherche à gagner le Tribun par les moyens
ordinaires , en lui offrant des richt fes & des
honneurs. On croit bien qu'il n'y réuffit pas .
Mais Fulvius vient lui apprendre que leurs têtes
font mifes à prix. Tous deux fe condamnent
à un exil volontaire. Une troupe d'affaffins les
pourfuit. Caius fe donne la mort pour ne pas
tomber entre leurs mains , & revient expirer
entre les bras de fes amis & de fa famille.
Comme Ouvrage dramatique , ce fujer c
fans doute infuffifant . Les moyens même employés
par l'Auteur ne font pas exempts de
reproches : l'enlèvement du fils de Caius , hors
de toute vraisemblance , ne produit abfolument
rien. Le troisieme A&te eft fans aucun effet ;
mais la beauté du ftyle , prefque d'un bout à
l'autre de l'Ouvrage , la foule de vers fuperbes
dont il eft femé , les rapports fréquens de cette
Piece avec les circonstances préfentes , né pouvaient
manquer d'obtenir un grand fuccès
augmenté encore par le conflit des paffions différentes.
La Scène des Harangues à la Tribune,
fera toujours d'un effet inexprimable . L'Auteur,
dit-on, s'occupe à refaire le 3º. A&te,
M. Monvel , qui a été demandé , rend avec
une fupériorité marquée le rôle de Carus. Il eft
parfaitement fecondé par les autres Acteurs,
FRANÇAIS. 33
NOTICE S.
Lettres originales de Mirabeau, écrites au Donjon
de Vincennes , pendant les années 1777 , 1778
1779 & 1780 , contenant tous les détails fur fa
vie privée , fes malheurs , & fes amours avec
So hie Ruffey , Marquife de Mounier ; recueillies
par P... Manuel , Citoyen Français . 4 Vol . in- 8 ;
caractere de Didot j . , beau papier . Prix , 16 liv
& 18 liv . francs de port. A Paris , chez Garnery ,
Libr. rue Serpente , Nº. 17 .
On rendra compte inceffan ment de ce Recueil ,
qui annonce un fi grand intérêt par le nom de
fon Auteur , le lieu où il a été compofé , & les
objets qu'il traite , & qui tient tout ce qu'il
promet.
Elémens de Cavalerie , Ouvrage propre aux
Officiers -Généraux , Adjudans- Généraux ; par M.
d'Harambure , Maréchal de Canip , employé à la
2. Divifion des Troupes de Ligne . Se trouve à
Paris , chez Firmin Didot , Libr . rue Dauphine ',
No. 116.
Ce petit Ouvrage , orné de Planches où font
gravées des évolutions de Cavalerie , peut être
fort utile aux Officiers de tous les grades , à qui
les diverfes branches de commandement font
confiées.
34
MERCURE
2
La Morale univerfelle , tirée des Livres facrés ;
rédigée pour la Jeuneffe , avec des citations . A
Paris , de l'Imprimerie de Couret , rue Chriftine
, No. 2 , & chez ce même Libraire ; chez
Leclere , Libr. rue St-Martin , à côté de la rue
aux Ours ; & chez Froullé , Libr . quai des Auguftins
, au coin de la rue Pavée .
Toutes les Religions , tous les Législateurs ont
prêché une bonne Morale , & les hommes ont
violé le précepte de cette Morale en fe difputant
fur le dogme. Ce petit Livre , bon à être
mis entre les mains des enfans , ne leur apprendra
de la Religion Chrétienne que ce qu'il
eft bon à tous d'en favoir.
Recherches hiftoriques fur la connaiffance que
les Anciens avaient de l'Inde , & fur les progrès
du commerce avec cette partie du Monde avant
la découverte du Paffage par le Cap de Bonne-
Efpérance ; fuivies d'un Appendix , contenant des
obfervations fur l'état civil , les Loix , & les formalités
judiciaires , les Arts , les Sciences , & les
Inftitutions religieufes des Indiens. Traduit de
l'Anglais de W. Robertfon , Docteur en Théo's
logie , Membre de la Société Royale d'Edimbourg
, Principal de l'Univerfité , & Hiftoriogra
phe de Sa Majeflé Britannique pour l'Ecoffe . Un
Volume in-8 °. de 536 pages , belle édition &
beau papier ; avec deux grandes Cartes , gravées
en taille - douce . Prix , 5 liv . 10 f. br . , & 6 liv.
2 f. franc de port par la Pofte . On en a tiré
quelques Exemplaires en papier vélin . Prix , 9 liv
& 9 liv. 12 f. franc , A Paris , chez Buiffon , Lib.
rue Haute-feuille , Nº . 20.
Nous reviendrons fur cet Ouvrage..
FRANÇAI 5. 35
4
GRAVURES.
- Portrait de Mably, de 9 pouces fur 8 , de forme
ovale , gravé en couleur au lavis , par P. L. Alix ,
faifant pendant à Voltaire & J. J. Rouffeau ,
gravés par le même. Prix , 6 liv. chacun. A Paris ,
chez M. Drouhin , Editeur & Propriétaire des
Antiquités Nationales , rue Chriftine , Nº. 2 .
Ce Portrait joint au mérite d'une très - belle
exécution celui d'une reffemblance frappante , de
l'aveu de tous ceux qui ont connu l'Abbé de
Mably.
avec
Recherches Géographiques ; 1º . fur les différentes
hauteurs des Plaines du Royaume
la Carte explicative de leurs graduations effayées ;
2º.fur les Mers & leurs Côtes prefque pour tout
le Globe , objet que quelques figures fur la même
Carte rendent plus fenfible ; 3 ° . fur les diverfes
efpeces de Montagnes , repréfentées & expliquécs
par une Carte particuliere . Ouvrage fpécialemer t
deftiné à l'inftruction de la Jeuneffe ; préfenté
à l'Affemblée Nationale conftituante , qui a bien
voulu en faire une mention honorable & ercourageante
dans l'extrait de fon procès-verbal ,
dont copie a été délivrée aux Auteurs , M. Dupain-
Triel , Géographe du Roi , ci -devant Cenfeur
Royal ; & M. d'Abancourt , Ingén . Géog.
Militaire , Officier d'Infanterie . A Paris , chez
M. Dupain-Triel , Cloître Notre-Dame , N° . 40 ;
Vignon , Libr. rue Dauphine ; la veuve Lefcla
part , à l'Affemblée Nationale ; Lherault , Imp-
Lib. rue du Harlay , au Marais , Nº. 15. Prix
3 liv. en blanc ; avec le Mémoire , 3 liv . 10 f.
à demi-cnluminure ; & 5 liv. totalement enluminé.
36 MERCURE
FRANÇAIS
.
MUSIQUE O
Six Romances nouvelles , par M. de Champcienetz
, mufique de M. Garat , avec accompagnement
de Guitare ; par M. Porro. Prix , 2 liv.
8 fous. A Paris , chez M. Porro , Profeffeur &
Editeur de Mufique , rue Tiquetonne , No. 10.
Journal d'Ariettes Italiennes , dédié à la Reine.
No. 313. del Signor Paifiello . Prix , 4 livres 16 f.
A Paris , chez Bailleux , Marchand de Mufique
ordinaire du Roi & de la Famille Royale , à la
Regle d'or , rue Saint-Honoré près celle de la
Lingerie .
A VIS.
.
DEVAUX , Libr . au Palais-Royal , No. 181 , à
Paris , vient d'acquérir de Mad . Lejay l'Ouvrage
ayant pour titre Collection complette des travaux
de M. Mirabeau à l'Affemblée Nationale. 5 Vol.
in- 8 °. On délivrera les derniers aux perfonnes
qui ont déjà les 2 premiers , avec le Portrait de
Auteur. Prix , 14 liv . francs de port pour les
Départemens ; & l'Ouvrage complet , 20 livres ,
auffi franc.
3
TABLE .
3 Variétés. ERS.
Il le fallait.
Charade , En. Log.
Elémens.
24
5 Spectacles . 30
20 Notices. 33
231
MERCURE
FRANÇAIS,
SAMEDI 10 MARS 1792 .
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 liv. pour les Départemens "
l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 .
en ayant doublé les frais de port.
PIECES FUGITIVES.
LE CHEVAL ET LA FILLE ,
DANS
CONT E.
ANS un fentier paffe un cheval
Chargé d'un fac & d'une fille.
J'obferve en paffant le cheval ;
Je jette un coup d'eil à la fille,
Voilà , dis-je , un fort beau cheval
Qu'elle eft bien faite , cette fille !
Mon gefte fait peur au cheval ;
L'équilibre manque à la fille
Le fac gliffe à bas du cheval ,
Et fa chute entraîne la fille.
No. 10. 10 Marş 1792,
C
18
MERCURE
t

J'étais alors près du cheval ;
Le fac tombant avec la fille ,
Me renverfe aux pieds du cheval ,
Et fur moi fe trouve Ja fille ,
Non affile comme à cheval
Se tient d'ordinaire une fille ,
Mais comme un garçon à cheval.
En me trémouffant fous la fille ,
Je la jette fous le cheval ,.
La tête en bas ; la pauvre fille !
Craignant coup de pied de cheval ,
Bien moins pour moi que pour la fille
Je faifis le mors du cheval ,
Et foudain je tire la fille
D'entre les jambes du cheval ,
Ce qui fit plaifir à la fille ."
Il faudrait être un franc cheval ,
U ours , pour laiſſer une fille
A la merci de fon cheval :
Moi , j'aide au befoin femme ou fille.
Le fac remis fur le cheval ,
Je voulais remonter la fille .
le cheval
Mais bon voilà que
S'enfuit & laiffe -là la fille.
File court après le cheval ,
Et moi, je cours après la fille.
Il paraît que votre cheval
Eft bien fringant pour une fille ,
BIBLIOTHECA
REGIA
.
FRANÇAIS. 39
Lui dis-je ; au lieu de ce cheval ,
Ayez un âne , belle fille...
Il vous convient mieux qu'un cheval ;
C'est la monture' d'une fille..
Outre les dangers qu'à cheval
On court en qualité de fille ,
On rifque , en tombant de cheval ,
De montrer qu'on eft une fille .
>
Chevalier de B ***. avait fait fix
N. B.
Mux
rimes. On le défia d'en faire
vers fur ces
trente. Il en fit beaucoup plus , comme on yoit.
Ce n'eft pas de feul tour de force qu'il ait fait
en ce genre mais je ne crois pas qu'il en ait
fait aucun d'une originalité aufli piquante.
Explication de la Charade , de l'Enigme
du Logogriphe du Mercure précédent.
La mot de la Charade eft Epicure , celui
de l'Enigme eft la Goutte , & celui du Logogriphe
eft Espoir , où l'on trouve Sore ,
Roi, Sire, Or, Repos, Rofe , Poire, Oie, Pie.
CHARADE.
JE fuis dans mon premier l'opposé de mauvais ,
Et puis de propre ou clair, fynonyme à peu près ;
Pour mon tout , de travers ne le mettez jamais.
C 2
MERCURE
É
N I G M E.
PLUS vite qu'un éclair , je vole en mille lieux.
Du Nord en un inftant je paffe fous la Ligne. }
Mes fujets font parens d'un Patriarche infignes
Doux & bons la plupart , quelques-uns furieux,
Je viſite bien moins les jeunes que les vieux.
Par cent fortes de noms un chacun me déſigne.
Qui n'ofe me nommer me déclare par figne ;
Du fecret toutefois je fuis fort curieux .
J'épargne des humains la plus faible parties >
La plus forte à mes loix feule eft affujettie,
Je compte des vaffaux de toute qualité.
37
S'il font tels qu'on les fait, la forme en eft horribles
Cette forme , il eft vrai , ne fut jamais visible ;
On la croit cependant comme une vérité,
LOGO GRIPHE, "
3
DE mes fept pieds dérangeant la ftructure ,
Yous trouvez un chemin , une arme, une voiture,
Le chefd'un fanglier, ce qui faifait les Grands ;
Earangere à la ville, on ne me voit qu'aux champs,
FRANÇAIS
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ENTRETIENS
POLÉMIQUES
de Théodofion & d'Hyacinthe , fur l'Ou
vrage de M. Necker, ex- Directeur des
Finances de France, ( de l'Importance des
opinions religieufes ) ; avec des Notes &
des Obfervations fur J. J. Rouffeau &
quelques autres Philofophes du Siecle.
1. Partie. A Paris , chez Gaftelier ,
Libraire, rue Neuve-Notre- Dame, N°. 11 .
Prix , 30f. br. La 2. PartieJous preffe.
re
QUELQUES perfonnes avaient penſé que
l'éloquent Ouvrage de M. Necker fur
Importance des opinions religieufes , était
en général plutôt d'un Orateur que d'un
Philofophe ; qu'il avait conſidéré plutôt ce
qui était & ce qui avait été , que ce qui
pouvait être , qu'il n'avait peut - être pas
fait affez d'attention au pouvoir de l'éducation
fur l'efprit humain , fouverainement
modifiable par les premieres idées qu'on
y imprime , & tout auffi fufceptible , à
ette premiere époque , de recevoir des
C 3
44 MERCURE
notions fimples & claires , que des doctrines
myftiques & merveilleufes ; que fi l'homme
eft, comme on l'a dit (1 ) , un être naturellement
religieux parce qu'il eft naturellement
faible , il n'eft point du tout impoffible
, il n'eft pas même très- difficile , par
le moyen des premieres inftitutions , de
diriger cette difpofition de l'homme à l'adoration
pure & fumple d'un Dieu dont
ta fageffe & la puiffance nous parlent par
la voix de l'Univers , & dont la justice
nous parle par la voix de la confcience ;
de faire dériver de cette idée , qui eft à la
portée de tout le monde , l'idée d'une ame
immortelle , qui n'a befoin que d'être probable
être utile , & dans tous les cas,
les devoirs de fraternité fi néceffaires à des
êtres qui ne peuvent fupporter la vie qu'en
fe fupportant les uns les autres ; que des
hommes élevés dans cette doctrine fi plau
fible & fi confolante, & préfervés de bonne
heure des erreurs de l'imagination , pourraient
fort bien s'accoutumer , fans être
des Philofophes , à n'avoir d'autre Culte
extérieur qu'une réunion fraternelle à ceritaines
époques de l'année , qui feraient
celles des bienfaits de la Nature , pour
adorer en commun, le Pere commun de
tous les êtres ; qu'en un mot , il ne s'agit
pour
( 1) Eloge de Voltaire. 3.91.1. 91139
FRANÇAIS. 43
pas ici de transformer l'homme , & de lui
ôter fes paffions , comme voulaient faire
les Stoïciens ; mais qu'il s'agit feulement
de favoir s'il n'eft pas auffi facile de former
l'intelligence humaine à des vérités
extrêmement acceflibles & , pour ainfi
dire , maniables , qu'à des dogmes abfolument
incompréhenfibles. Je ne conçois pas ,
je l'avoue , comment on pourrait, fur cette
queſtion , rejeter l'affirmative.
ر
Ces mêmes perfonnes penfaient auffi que
l'argument moral que M. Necker a fi bien
fait valoir , tiré des confolations que le
Peuple peut recevoir des Miniftres du Culte
& de ce qu'on appelle les fecours de la
Religion , n'eft malheureufement fondé que
fur la profonde mifere & la flétriffante
abjection où les Gouvernemens abfolus
ont réduit la plus nombreufe claffe de
P'humanité , mais qu'heureufement auffi ce
mal politique n'étant pas incurable , la
néceffité des remedes religieux tombe en
même temps ; que c'est même une trifte
défenfe , en faveur de la Religion & du
Sacerdoce , que de montrer l'homme fi
cruellement accablé par les Maîtres qui le
gouvernent , qu'il ne puiffe avoir de reffource
que les Prêtres qui le trompent ; &
que fera - ce , fi l'on ajoute , ce qui n'eft
que trop prouvé par l'Hiftoire de tous les
Siecles , & fur- tout des Siccles chrétiens ,
que les Prêtres en tout temps ( comme cela
C 4
44 MERCURE
>
,
devait arriver ) n'ont gueres trompé qu'à
leur profit , & ont furchargé la condition
humaine particuliérement & éminem-.
nent dans le Chriftianifme , d'une foule
de maux & de crimes que la Religion feule
a produits ; en forte que l'humanité déplorable
a été , comme le dit Rouleau avec ,
tant de vérité & d'énergie , fous le double
joug du Fanatifme & du Defpotifme, écrafée
à la fois de fes Rois & de fes Dieux.
Affurément un homme tel que M. Necker
eft également ennemi de ces deux
monftres , alliés par un même intérêt centre
le bonheur des Nations ; mais on peut
regretter qu'entraîné par une imagination
fenfible & exaltée , ou peut-être par l'ambition
de réfifter à fon Siecle , il ne fe foit
pas apperçu que quand le moment était,
venu de terraffer à la fois les deux Tyrans.
de l'humanité ; quand la vraie philofophie
n'avait con battu l'un que pour aller à
l'autre , ce n'était pas le moment d'encou
rager la crédulité qui mene néceffairement
à la fuperftition , & de la fuperftition au
fanatifme ; d'employer de grands talens à
relever les avantages de l'erreur & de l'illufion
dans les ames faibles & tendres
quand une fi longue expérience avait prouvé
que l'erreur , généralement parlant , n'eft
bonne à rien , & qu'elle n'eft le plus fouvent
qu'une arme terrible dans les mains
des pervers & des hypocrites , qui ne trouFRANÇAIS.
45
vent alors que des inftrumens dociles dans
cette même tendreffe religieufe , & dans
cette fuperftitieufe pufillanimité que l'Ouvrage
de M. Necker rend à mettre en recommandation
; qu'enfin , à l'époque où
nous fommes , il ne s'agit plus de tromper
les hommes ni pour ce Monde- ci ni pour
l'autre , mais de les rendre dignes d'une
Liberté légale & d'une Religion raiſonnable,
ce qui ne peut être l'ouvrage que de
l'éducation & du temps.
Tel eft le réfumé de réflexions beaucoup
plus étendues qu'a fait naître en moi la
lecture du Livre de M. Necker , & qu'alors
je n'ai pas cru devoir publier , mais
qui paraîtront ailleurs , fans nuire en rien à
la haute eftime dont je fais profeffion pour
fa perfonne , fes talens & fes fervices .
On peut bien s'imaginer que les Entretiens
polémiques , annoncés dans cet arti
cle , font d'une toute autre efpece , & contiennent
des reproches d'une toute autre
nature : ces Entretiens font un Ouvrage
de Théologie ; c'eft tout dire. M. Necker
y eft mis au rang des impies : qui eft - ce
qui s'en ferait douté ? mais les Docteurs ,
comme on fait , font un Monde à part ,
Monde beaucoup plus plaifant aux yeux de
la raifon que le Monde de Gulliver , &
qui heureuſement n'eft plus que plaifant ;
cependant on ne fent point encore affez
non, l'on n'a pas encore affez fenti com46
MERCURE
bien c'eft une chofe, curieufe , inouie ;
unique , dans les Annales de l'Univers , que
l'existence de nos Docteurs en Théologie.
Un jour viendra ( qui, peut - être n'eft pas
bien loin ) où en lifant les Décrets de la
Sorbonne & les Cahiers de la Faculté , on
ne fortira pas d'étonnement. On fe demandera
s'il est bien vrai que dans une
Nation éclairée on ait fouffert une claffe
d'hommes , qui , fur des matieres évidem
ment inacceffibles à l'efprit humain , fur
l'effence divine , fur l'exiftence & la narure
de l'ame , fur l'origine des chofes & la
création , &c. dictent au monde entier leurs
opinions comme des oracles ; n'ont jamais
, fur quoi que ce foit , l'expreflion du
doute , qui eft à fouvent pour l'homme le
dernier terme de fes études ; damment à
jamais , au nom de Dieu , quiconque ne
penfe pas comme eux ; regardent en pitié
tous les plus grands Génies de l'Antiquité,
dont ils traitent la fageffe de folie ; anathématifent
les vertus des plus grands Home
mes comme des péchés brillans ; veulent
abfolument qu'on les regarde comme éclairés
par une révélation divine , fans pouvoir
jamais fortir d'un puéril & miférable
cercle vicieux où ils prouvent cette révé
lation par l'autorité de l'Eglife , & l'Eglife
par la révélation ; enfin qui , débitant avec
un férieux imperturbable les plus ineptes
rêveries , ont l'air de ne pas s'appercevoir
FRANÇAI S.
AT
des éclats de rire qui s'élevent autour d'eux
de tout côté , depuis que le monde eft
déniaifé ; femblables à ces graves foux des
Petites-Maifons , qui débitent tranquillement
leurs extravagances au milieu de gens
qui leur rient au nez. Il faut en convenir
: la démence orgueilleufe de nos Théclogiens
eft certainement le plus haut.degré
de la fottife , comme la Jurifprudence des
Inquifiteurs eft le plus haut degré d'atrocité
où la méchanceté humaine puiffe par
venir ainfi ce qu'il y a de plus ridicule
& de plus odieux dans notre elpece , fe
trouve inconteftablement réuni dans les
Prêtres de l'Eglife Chrétienne , qui , certes,
ne font pas , comme a dit Rouffeau , les
Prêtres de l'Evangile , puifque ce Livre,
quel qu'il foit , divin ou non divin , felon
ce qu'on en vou fra croire , ne contient pas
un mot de la Religion qu'ils ont faite.
Le Théologien qui réfute ici M. Necker
, eft bien digne de ce titre : c'eſt ce
que l'on reconnaît d'abord aux éloges qu'il
fe prodigue à lui- même dans fon Avant-
Propos , & aux injures qu'il vomit contre
fon adverfaire , à la page fuivante. » La
matiere eft difcutée ici avec une entiere
ود
liberté , telle que doit l'avoir tout dé-
» fenfeur.de la caufe de Dieu ". La caufe
de Dieu ! & c'eft en France , c'eft dans
notre Siecle qu'on ole encore proferer ces
paroles véritablement impies ? La caufe de
C6
48 MERCURE
Dieu ! ... Vil atome ! Dieu t'a- t-il chargé
de le défendre ? S'il y a des infenfés qui
croient l'attaquer , & d'autres infenfés qui
croient le défendre , penfes - tu que celui
qui eft les regarde tous autrement que
comme d'imperceptibles créatures qu'il
n'apperçoit qu'à caufe de l'immenfité de fes
connaiffances ( 1 ) ?
23
"
la
Ici , la modération , la fincérité ,
franchile fe donnent par- tout la main ".
Voilà bien la modeftie & le ſtyle de nos
Docteurs l'un eft digne de l'autre.
» Si l'amour de la vérité l'emporte fur
» celui de la perfonne , c'eft fans préjudice
» de l'amitié chrétienne qu'on lui porte ".
Oh oui ; c'eſt bien de l'amitié chrétienne
toute pure. En voici la preuve quelques
pages après . Il y a trop de fard dans le
ftyle , & trop d'enflure dans les exprel-
» fions, pour ne pas foupçonner qu'ils ca
ود
»
chent quelque difformité criminelle «.
D'autres fe contenteraient de penfer que
l'Auteur qu'ils réfutent fe trompe ; mais
un Docteur ! Quiconque n'eft pas de fon
avis eft néceffairement criminel. La belle
chofe que l'amitié chrétienne de nos Docteurs
! Et la modération, qu'en dites vous ?
Elle peut donner la main à l'amitié chrétienne.
En voici encore un trait.. » tropo-
(1 ) Montefquieu , Lettres Perfanes.
FRANÇAIS. 42
"
99
fer comme une opinion l'existence d'un
Dieu , n'eft- ce pas faire douter du légitime
» pouvoir du Souverain qui le repréfente fur
» la Terre ? N'eft ce pas ébranler & faper
» même l'Etat & la Religion dans leurs
fondemens ? Ainfi voilà bien M. Necker
coupable du crime de lefe- Majefté , pour
avoir mis l'exiftence de Dieu au nombre
des opinions religieufes . Si ce n'eft pas là de
la char:té chrétienne , c'eft au moins de la
charité théologique. Et le Souverain qui repréfente
Dieu fur la Terre ! Nous y voilà
donc revenus encore. Ah ! les Rois font les
Repréfentans de Dieu ! Si M. le Docteur
a lu l'Hiftoire , je le défie , tout Docteur
qu'il eft , de me nier que Dieu n'ait été ,
le plus fouvent , étrangement repréſenté.
M. le Docteur croit - il que Dien ait en
lieu d'être fort fatisfait de fes Représentans?
On rit aujourd'hui de cette ineptie , mais
il n'y a pas long-temps ; & comme elle a
été , pendant des Siecles , érigée en maxime
pofitive & en vérité religieufe , appuyée
fur les faintes Ecritures , on me pardonnera
peut- être de mettre fous les yeux du
Lecteur la maniere dont je parlai de certe
abfurdité fi accréditée , au mois de Décembre
1788 , fix mois avant la convocation
des Etats-Généraux , devant cinq cents
perfonnes qui peuvent l'attefter : peut-être
puis- je me favoir aujourd'hui quelque gré
d'être le premier Ecrivain Français qui fe
MERCURE
و ر
foit expliqué publiquement & formellement
fur un fujet que l'on craignait encore
de toucher. Voici le morceau où je n'ai
pas changé un feul mor , & tel que le
reconnaîtront tous ceux qui l'ont entendu .
Tel, eft le malheureux pli que donne
» aux ames l'habitude de l'efclavage, fortifiée
→ par l'exemple général & les vices parti-:
culiers , que dès qu'on avait prononcé
» ce mot fatal , l'autorité du Roi , c'était
la tête de Médufe qui changeait tout en
rocher. Là venaient le briler tous les
droits , toutes les réclamations , toutes
» les forces de la raifon & de la juftice.
» Ce feul mot répondait à tout ; quicon-
» que ne l'eût pas trouvé péremptoire ,
» s'expofait à paffer pour un mauvais Ci-
" toyen , pour un féditieux , pour un re-
» belle ; c'était à qui le ferait plus valoir
» pour le donner plus de valeur à foi-
"
ود
ود
و د
même. Mais auffi comme un pareil abus
» de mots ne peut fubfifter qu'avec le
» renversement de toutes les idées faines ,
» que devient- il , quand la raifon , fi longtemps
forcée au filence & par la crainte
qu'elle infpirait & par celle qu'elle éprou-
» vait , peut enfin élever la voix ; quand
» elle s'adreffe à ces vils efclaves ( car ils
» le font, en effet , ces Tyrans fubalternes ,
» & cent fois plus que ceux qu'ils oppri-
» ment : ceux - ci , ne le font que par la
» contrainte ; ceux- là le font dans le coeur ),
#
FRANÇAIS.

33
و ر
ور
و د
.30
ور
quand elle leur dit : entendez - vous le
mot que vous prononcez ? favez-vous ce
» que c'cft que l'autorité ? Ou ce mot n'a
point de fens dans votre bouche , ou il
fignifie évidemment le droit d'etre injufte.
Et où donc exifte ce droit d'où peut-il
" émaner ? eft- ce du Ciel ou de la Terre ?
de Dieu ou des hommes ? Répondez.
L'Etre , qui eſt fouverainement jufte , atil
donité à quelqu'un le droit de ne
l'être pas ? Les hommes qui ont tous befoin
de juftice ; en ont-ils difpenfé ceux
qu'ils nr chargés de la faire rendre à
" tous ? Articulez donc , fi vous l'ofez ,
que l'autorité royale eft le droit d'être
injufte. Vous vous taifez vous baiffez
les yeux.... Je vais vous dire ce que c'estque
l'autorité : c'eft le pouvoir donné
" par la Loi de veiller à l'obfervation de la
» Loi. Qu'on exerce ce pouvoir comme
» Juge , comme Magiftrat , comme Monar-
» que , c'est toujours de la Loi qu'on le
" tient . Et qu'eft- ce que la Loi ? c'eft l'expreffion
de la volonté générale,, qui af
fure les droits de chacun. Où il n'y a
point de Loi , il n'y a point de Roi ; il
» ne peut y avoir qu'un Tyran ; car on
appelle Tyran celui qui ne regne que par
» la force. Me répéterez- vous ces mifé
" rables lieux communs de la flatterie , dont
» on a tant abuſe , qu'un Roi ne tient fon
» pouvoir que de Dieu & de fon épée ?
ود
33
"
MERCURE
»
- 23
">
» Vous mentez , & vous vous jouez des
» mots comme de la vérité . Ces mots ; ne
relever que de Dieu & de fon épée , font
originairement du fyftême féodal ; ils
fignifiaient pofféder une Souveraineté
indépendante , un Etat qui ne relevait
" d'aucun Suzerain ; & dans ce fens , ils
"font vrais de tous les Rois. On en a fait
depuis des figures de diction , que l'adu-
» lation a détournées de leur vrai fens , &
» érigées en principes contraires à toute rar-
" fon. Dieu n'a point fait de Rois ; il a
!
"
"
و د
و ر
" و ر
fait des hommes , & les hommes ont fait
❞ des Rois pour être les vivantes images,
"non pas de ce Dieu qui régit l'immensité
» des Mondes , mais de la Loi qui doit
régir les Peuplådes du petit Globe que
» nous habitons. L'épée ne fait pas non
plus de Rois ; elle fair des Conquérans ;
" & ne fentez-vous pas combien il ferait
abfurde & contradictoire de fonder fur
l'épée un titre permanent & légitime ,
puifque ce ferait reconnaître que l'épée
" peut auffi le détruire ? Ce qui dépend de
la force eft incertain & paffager comme
elle ; ce qui eft fondé fur la Lei eft durable
& faint comme la Loi. Fr qui eft
plus intéreffé que le Monarque lui-
" mêzie à ce que tour foit légal dans une
Monarchie ? S'il n'y avait pas un contrat
entre la Narion & lui , où ferait la bafe
de fon pouvoir ? fur quoi repoferait-il ?
FRANÇA I Š. 33.
"
S'il était affez peu fenfé pour prétendre
» que c'eft fur la force , la conféquence
» immédiate & inévitable en ferait terri-
» ble : il avouerait lui-même que du mo-
» ment où il cellerait d'être le plus fort
» il cefferait d'être Roi. En eft-il un qui
» voulût s'expofer & fe foumettre à une
» pareille conféquence , & dégrader à ce
point fon titre & fon caractere ? O que.
» les Loix , que les Anciens appelaient fi
bien Filles du Ciel , font une belle &'
" grande chofe ! Ce font elles qui peuvent
ôter , autant qu'il eft poffible , aux chofes
» humaines ce qu'elles ont de plus vicieux
» dans leur nature , leur inftabilité. Les
» Loix confacrent & perpétuent tout ce
qu'elles ont marqué de leur fceau , & le
» rendent , finon par le fait , au moins par
» le droit , indépendant de la fortune ( 1 ) «.
32
"
(1 ) A ces mots , Dieu n'a point fait de Rois ,
il a fait des hommes , la falle retentit d'acclamations.
Ce morceau faifait partie de l'examen
de l'Efprit des Loix , dans lequel examen je
réfutai , durant cinq Séances , la doctrine de
Montefquieu fur les Pouvoirs intermédiaires , le
Clergé , la Nobleffe , les Parlemens , pouvoirs
que les préjugés de Noble & de Préfident de
Cour Souveraine lui rendaient fi chers. L'Affemblée
me preffa vivement de publier , à part , ces
cinq Séances , qui pouvaient faire un petit Volume
; mais je ne voulus pas morceler un grand
Ouvrage. Ce que je viens de dire peut en don
W
MERCURE
Ce mot feul d'Opinions religieufes fait
une peine mortelle à notre Docteur , qui
ne faurait le digérer . Il veut que l'on n'applique
ce mot qu'aux Questions théologiques
fur lefquelles l'Eglife n'a pas encore
décifivement prononcé , & qu'elle livre aux
difputes des Théologiens. Ce n'eft pas fans.
doute de celle- ci ( dit-il ) que l'Auteur veut
parler. Il a raifon pour cette fois ; ces belles
queftions n'occupent gueres que les cerveaux
creux des difputeurs de l'école. Mais ,
à dire vrai , comment fe peut - il que l'Eglife
, qui fait tout , ait laillé quelques
queftions en litige ? C'eft pure malice de
fa part : n'a - t- elle pas le Saint- Efprit à
Les ordres ? On fait qu'au Concile de Trents
il arrivait , difaient les Peres du Concile
par ia malle du Courrier. Mais qu'importe
comme il arrive , pourvu que l'Eglife dé
cide ? Vous verrez que c'eft par complai
fance pour ceux qui aiment à difputer ; car
elle avait prononcé fur tout , il eft clair
qu'il ne faudrait plus parler de rien .
Au refte , j'imagine qu'on n'attend pas
ner une idée. On doit voir que dans le plan
de mon Cours de Littérature , je n'ai pas compris
feulement les Arts d'imagination & . de goûr
mais tout ce qui eft du reffort de la raifon cultivée
3 toutes les grandes queftions de Philofophie
& de Légiflation y font, traitées : il n'exclut
que les Sciences exactes & les Sciences phyfiques.
FRANÇAIS.
de moi que j'entre dans aucun détail fur
cette Brochure théologique , ni que je falle
-un moment à M. Necker l'injure de lui
mettre en préfence un fi ridicule adverfaire,
qui n'eft pas même en état de l'entendre',
& qui ne parle , en aucun fens , la même
Langue que lui. Qui a vu un de ces Livres
de controverfe , les a vus tous ; ce font
toujours les mêmes lieux communs , と
les
mêmes fophifmes , les mêmes déclamations ,
les mêmes injures , le même efprit , le même
tyle. On peut les apprécier toutes par ces
deux vers charmans de Voltaire , fur Saint
Thomas , Ange de l'Ecole ,
Qui de tant d'argumens fe tira toujours bien
Et répondit à tout , faus fe douter de rien.
VARIÉTÉ
.
PORTRAIT de la Ducheffe du Maine.
MME. LA DUCHESSE DU MAINE , à l'âge de
foixante ans , n'a encore rien acquis par l'expérience.
C'eft un enfant de beaucoup d'efprit :
elle en a les défauts & les agrémens . Curieufe
& crédule , elle a voulu s'inftruire de toutes les
différentes connaiffances ; mais elle s'eft contentée
de leur fuperficie . Les décifions de ceux qui
Font élevée , font devenues des principes & des
regles pour elle , "fur lefquelles fon efprit n'a
56 MERCURE
jamais formé le moindre doute . Elle s'eft fou
mife une fois pour toutes. Sa provifion d'idéos
eft faite. Elle rejetterait les vérités les mieux .
démontrées , & réſiſterait aux meilleurs raifonnemens
, s'ils contrariaient les premieres impreffons
qu'elle a reçues. Tout examen eft impoffible
à fa légéreté, & le doute eft un état que
ne peut fupporter fa faibleffe:
Son Catéchifme, & la Philofophie de Defcartes
font deux fyftêmes qu'elle entend également bien,
& dans lefquels elle perfiftera jufqu'à la mort.
Son amour-propre , quoiqu'exceffif , n'a cepen-.
dant fait de chemin que celui qu'on lui a fait
faire. L'idée qu'elle a d'elle-même eft un préjugễ
qu'elle a reçu comme toutes les autres opinions.
Elle croit en elle de la même maniere qu'elle
croit en Dieu , & en Defcartes , fans examen &
fans difcuffion. Son miroir n'a pu l'entretenir
dans le moindre doute fur les agrémens de fa
figure. Le témoignage de fes yeux lui eft plas
fufpect que le jugement de ceux qui ont décidé
qu'elle était belle & bien faite . Sa vanité eft
d'un genre fingulier ; mais il femble qu'elle foit
moins choquante , parce qu'elle n'eft pas réféchie
, quoiqu'en effet elle en foit plus abfurde.
Son commerce eft un efclavage ; fa tyrannie
eft à découvert : elle ne daigne pas la colorer
des apparences de l'amitié. Elle dit ingénument
qu'elle a le malheur de ne pouvoir le paffer
des perfonnes dont elle ne fe foucie point ;
effectivement elle le prouve. On la voit apprendre
avec indifférence la mort de ceux qui
lui faifaient verfer des larmes , lorfqu'ils fe
trouvaient un quart d'heure trop tard à une
Partie de jeu où de promenade.
FRANÇAIS.
On ne peut le faire d'illufion avec elle . Sa
franchife , ou pour parler plus juſte , le peu
d'égard qu'elle a pour tout le monde , fait qu'elle
ne diffimule aucun de fes mouvemens , & qu'elle
ne réprime aucun de fes caprices. Elle a fait
dire à une perfonne de beaucoup d'efprit : Que
» les Princes étaient en Morale ce que les
» Monftres font dans lala Phyfique ; on voit en
eux à découvert les replis de la vanité , & de
la plupart des vices qui font imperceptibles
» dans les autres hommes «.
20
Son humeur eft impétueufe & inégale. Elle
fe courrouce & s'afflige , s'emporte & s'appaife
vingt fois en un quart d'heure. Souvent elle
fert de la plus profonde trifteffe par des accès
de gaieté où elle devient fort aimable . Sa plaifanterie
eft noble , viye & légere. Sa mémoire
eft prodigieufe ; elle parle avec éloquence , mais
avec trop de véhémence & de prolixité. On
n'a point de converfation avec elle . Elle ne fe
foucie pas d'être entendue so il lui fuffit d'être
écoutée ; auffi n'a-t-elle aucune connaiffance de
l'efprit , des talens , des défauts & des ridicules
de ceux qui l'environnent l'on a dit d'elle
qu'elle n'était point fortie de chez elle , & qu'elle
n'avait pas même mis la tête à la fenêtre,
Elle a paffé fa vie à raffembler des plaifirs
& des amuſemens de tout gente ; elle n'épargne
m foins ni dépenfe pour rendre fa Cour agréable
& brillante . Enfin , Mme . la Ducheffe du
M..... eft faite pour faire dire d'elle , fans
bleſfer la vérité , beaucoup de bien & beaucoup
de mal, Elle a de la hauteur fans fierté , fc
goût de la dépenfe fans générofité , de la Reli
ligion fans piété , une grande opinion d'ellemême
fans mépris pour les autres , beaucoup
MERCURE
de connaiffance fans aucun favoir , & tous les
empreffemens de l'amitié fans en avoir les fentimens.
N. B. Ce Portrait eft de Mine . de Staal , qui
pourtant ( comme on peut aifément le conce
voir ) ne l'a pas mis dans fes Mémoires :
[
SPECTACLE S.
ON a donné fur le Théâtre de la Nation
une Comédie en cinq Actes, & en vers , intitulée
le Vieux Célibataire , par M. Collin : les
quatre premiers Actes ont fait grand plaifir ;
mais comme l'Auteur refait le cinquième , qui
a moins réuff , nous différerons d'en rendre
compte , juſqu'à ce que le fuccès général ait
répondu à l'idée que doit infpirer le talent
connu de l'Auteurɔ 52 517
1
2
L
FRANÇAIS. 59
NOTICES.
Analyfe alphabétique & raisonnée du Tarif da
Droit d'enregistrement des Actes civils & judiciaires
; fuivie des Difpofitions , tant du Décret
du Décembre 1790 , rendu fur l'établiſſement
dudit Droit , que de la Loi relative au Timbre ,
ainfi que des Décrets additionnels du io Juin
& du 19 Septembre 1791 : le tout mis dans un
ordre qui en facilite l'explication ; Ouvrage utile
à MM. les Juges , Hommes de Loi , Notaires ,
Avonés , Greffiers , Huiffiers , Négocians , Gens
d'affaires & autres , & particuliérement aux perfonnes
chargées de la perception du Droit d'enregistrement
& du Timbre par M. Lagache ,
ci - devant Vérificatcur des Domaines du Roi ,
préfentement Receveur du Droit d'enregistrement
a Guife. Prix , 30 f. A Paris , chez Belin , Lib.
rue St-Jacques , près St -Yves.
Tout Citoyen doit favoir ce qu'il doit payer
à l'Etat , & les Livres qui le lui apprennent
font des fervices qu'on rend au Public . Ce qui
ferait à fouhaiter , c'eft qu'il falût moins de
Livres pour s'inftruire de ce qu'on doit,
Hommage fait à l Affemblée Nationale de quelques
idées fur un Vêtement uniforme & raifonné ,
à l'ufage des enfans ; par M. Fauft , Docteur en
Médecine . A Strasbourg , chez André Meyer fils ,
ami de l'Auteur ; & fe trouve à Paris , chez
Aubry , Libr. rue de la Monnoie , N°. ƒ , an
Cabinet Bibliographique . Prix , 30 f.
MERCUREZ
de connaiffance fans aucun favoir , & tous les
empreffemens de l'amitié fans en avoir les fentimens.
N. B. Ce Portrait eft de Mine. de Staal , qui
pourtant (( ccomme on peut ailément le conce
voir ) ne l'a pas mis dans fes Mémoires :
SPECTACLE SL
8
"
ON a donne fur le Théâtre de la Nation
une Comédie en cinq Actes, & en vers , intitulée
le Vieux Célibataire , par M. Collin : les
quatre premiers Actes ont fait grand plaifir ;
mais comme l'Auteur refait le cinquième , qui
a moins réuff , nous différerons d'en rendre
compte , jufqu'à ce que le fuccès général ait
répondu à l'idée que doit infpirer le talent
connu de l'Auteurɔ 575.*
26
f
64
I
FRANÇAIS. 5'9
NOTICES.
Analyfe alphabétique & raisonnée du Tarif da
Droit d'enregistrement des Actes civils & judiciaites
; fuivie des Difpofitions , tant du Décret
du S Décembre 1790 , rendu fur l'établiſſement
dudit Droit , que de la Loi relative au Timbre ,
ainfi que des Décrets additionnels du 10 Juin
& du 19 Septembre 1791 : le tout mis dans an
ordre qui en facilite l'explication ; Ouvrage utile
à MM. les Juges , Hommes de Loi , Notaires ,
Avonés , Greffiers , Huiffiers , Négocians , Gens
d'affaires & autres , & particuliérement aux perfonnes
chargées de la perception du Droit d'enregistrement
& du Timbre par M. Lagache ,
ci - devant Vérificateur des Domaines du Roi ,
préfentement Receveur du Droit d'enregistrement
a Guife. Prix , 30 f. A Paris , chez Belin , Lib .
rue St-Jacques , près St-Yves .
Tout Citoyen doit favoir ce qu'il doit payer
à l'Etat , & les Livres qui le lui apprennent
font des fervices qu'on rend au Public. Ce qui
ferait à fouhaiter , c'eft qu'il falût moins de
Livres pour s'inftruire de ce qu'on doit,
Hommage fait à l Affemblée Nationale de quelques
idées fur un Vêtement uniforme & raiſonné ,
à l'ufage des enfans ; par M. Fauft , Docteur en
Médecine. A Strasbourg , chez André Meyer fils ,
ami de l'Auteur ; & fe trouve à Paris , chez
Aubry , Libr . rue de la Monnoie , Nº. ƒ , an
Cabinet Bibliographique. Prix , 30 f.
MERCURE FRANÇAIS.
Lettres Philofophiques & Politiques fur l'Hiftoire
de l'Angleterre , depuis fon origin: jufqu'à
nos jours ; traduites de l'Anglais , & chri
chies de Notes fur l'original ; par M. Briffet de
Warville , Député à la feconde Législature . 2 .
édition. 2 Vol. in- 8 °. d'environ 400 pages char
cun. Prix , 7 liv . 4 f. br . pour Paris , & 8 liv,
4 f. pour les Départemens , francs de port. A
Londres ; & fe trouve à Paris , chez Regnault ,
Libr, rue St-Jacques , vis -à- vis la rue du Plâtre,
• Défense des Conftitutions Américaines , ou de
la néceffité d'une Balance dans les pouvoirs d'un
Gouvernement libre ; par M. John Adams , cidevant
Miniftre Plénipotentiaire des Etats - Unis
près la Cour de Lond: cs , & actuellement Vice-
Préfident des Etats-Unis , & Préſident du Sénat :
avec des Notes & Obſervations de M. de la
Croix , Profeffeur de Broit Public au Lycée. 2
Vol in-8°. formant 1070 pages. Prix , 9 livres
brochés , & 10 liv. fancs de port par la Pofte .
A Paris , chez Buiffon , Libr. rue Haute-feuille ,
N. 20 .
: On reviendra fur ces deux Ouvrages.
TABLE.
•LE Cheva! &la Fille.
Charade , Enig. Log.
Entretiens polémiques.
37'Vari té.
39 Spectacles
41 Notices.
$5
58
19
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 17 MARS 1792.
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 livres pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
2 PIECES FUGITIVES.
AUX REPRÉSENTANS
D'UN PEUPLE LIBRE.
Ovous vous dont l'ame active & pleine d'énergie ,
S'occupe chaque jour du bonheur des Français ,
Législateurs , mettez le comble à vos bienfaits ;
Achevez d'extirper du ſein de la Patrie
Ces préjugés cruels , nés de la tyrannie ,
Qui fubfiftent encore à la honte des Loix .
7
D'un fexe malheureux vous entendrez la voix ,
Qu'étouffa jufqu'ici la ftupide ignorance ;
No. 11. 17 Mars 1792. D
62 MERCURE
Victime d'une trifte & longue dépendance ,
Contre l'homme barbare il réclame fes d'oits.
N'a- t-il donc à choifir , au fein de fa mifere ,
Que les fers ... ou la mort ... lorfque fon caractere
Et celui d'un époux ne fympathifent pas ?
Oui , c'eft encore à vous à tenir lieu de pere
A l'enfant opprimé qui vers vous tend fes bras,
Du pouvoir paternel en fixant la mcfure ,
Vous faurez mettre un terme à ces honteux combats,
Dont s'indigne à la fois & gémit la Nature.
Libres de contracter le plus doux des liens ,
Que par vous aujourd'hui , devenus Citoyens ,
Nos Prêtres ne foient plus étrangers à la France.
Que maître de choifir qui fermera fes yeux ,
Tout homme déformais puiffe , au gré de fes voeux ,
Adopter un ami dont la reconnaiſſance ,
Sur l'hiver de fes ans répande quelques fleurs.
Voilà ce que de vous , auguftes Sénateurs,
Un Peuple libre attend avec impatience.
C'eft en vain qu'aujourd'hui l'amour-propre irrité,.
Regrette des vieux temps l'antique barbaric....
Olez nous rendre heureux en dépit de l'envie ;
Et que chacun de vous , fier de la Liberté ,
Puifle dire , en bravant les clameurs du vulgaire :
Je fais le bien que j'aime ... & voilà mon falaire .
( Par François- Gabriel Urfin. )
FRANÇAIS. 63
LA TENDRE MERE ET LE BERCEAU ,
IN ROMANCE.
Sous ces arbrificaux en fleurs ,
O mon enfant goûte un fommeil paifible ;
Au moindre cri de tes douleurs ,
L'Amour fera voler une mere fenfible.
Quelle fraîcheur ! quel air délicieux !
Un doux frémiffement agite le feuillage .
Ah ! folâtres Zéphirs , ne quittez pas ces lieux :
Le plus beau des enfans repofe en ce bocage.
Sous ces , & c.
Petits oifeaux qui peuplez ce rameau ,
Vos chants font retentir l'écho du voisinage.
Ah ! volez doucement autour de ce berceau .
Le plus beau des enfans repofe en ce bocage.
Sous ces , & c.
Charmant ruiffeau , l'orgueil de ce boſquet ,
De ton onde plaintive ah ! j'entends le langage.
Son cours l'entraîne , hélas ! elle quitte à regret
Le plus beau des enfans qui dort dans ce bocage.
Sous ces , & c.
Da
64
MERCURE
"
O bel enfant ! objet cher à mon coeur
Je fans , en te voyant , redoubler mon ivreſſe :
Si tu me dois le jour , je te dois le bonheur.
Ab ! compte pour jamais fur toute ma tendreffe .
( Par M. Lemettayer, anc . Sec . du Roi, )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du dernier MERCure .
Le mot de la Charade eft Bonnet , celui
de l'Enigme eft Cocuage , & celui du Logogriphe
et Charrue , où l'on trouve Rue,
Arc , Char, Hure , Race.
POUR D
CHARADE.
OUR mon premier un Amant fe noya ;
Chez les Romains mon fecond fe compta ;
Et par mon tout maint Rimeur ennuya .
É N I G M E.
SOLVENT , quoique léger , je laſſe qui me porte .
Un mot de ma façon vaut un ample difcours .
J'ai, dans l'âge dernier , commencé d'avoir cours .
Mince, long, plat , étroit , d'une étoffe peu forte ;
Les doigts les moins favans me taillent de la forte .
Sous mille noms divers je parais tous les jours .
FRANCA 19 . 65
Aux Valets étourdis je fuis d'un grand ſecours .
Le Roi feul ne voit point ma figure à fa porte .
Une groffiere main vient , la plupart du temps ,
Me prendre de la main des plus honnêtes gens.
Civil , officieux , je fuis né pour la ville .
Dans le plus rude hiver j'ai le dos toujours nu ;
Et quoique fort commode , à peine m'a -t-on vu ,
Qu'aufli-tôt négligé , je deviens inutile .
LOGO GRIPH E.
MoN origine eft très - ancienne ;
Je renais & incurs tous les ans.
Mais quelle exiftence eft la mienne !
Bals , parure , bons alimens ,
Sont tous bannis de mon régime .
Retraite & jeûne font mon lot ;
PL
D'un rien on me fait prefque un crime ;
Pas un ami qui ne foit très- dévot .
Mon voifin eft pourtant d'une humeur fort gaillarde,
Et quelquefois j'ai part à fon plaifir ;
Mais de moi le fripon fe garde ,

Et quand j'arrive , il eft prêt à partir.
De mes fix pieds dérangez la ftructure ,
Vous trouvez un mets très -friand ;
Le plus grand amas d'eau qui foit dans la Nature ;
Un Saint ; un poids ; le nom d'un Révérend;
Ce qui fert à votre défenſe ;
.
Du genre humain le plus bel attribut.
Refpectez -moi , car de mon obfervance
Lecteur , dépend votre falut.
Par un Abonné. )
D 3
66 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
EUVRES Poflhumes de M. de Rulhieres.
Petit in- 12 de 250 pages. A Paris ,
chez la Villette , Libraire , rue du Bastoir
, No. 8.
ILL ne faut pas tout -à -fait s'en rapporter
aux titres de Livres , non plus qu'à toute
autre efpece de titres. De ces prétendues
Euvres de Rulhieres , il n'y a que le
morceau intitulé , Anecdotes fur M. de Richelieu
, qui puiffe être de lai . Celui qui
a pour titre , Tableau efquiffé de la fermentation
qui agite al ellement l'Empire
Othoman , la Ruffie & la Pologne , eft certainement
d'une autre main , & faifait
fans doute , partie des matériaux que M.
Rulheres amaffait pour fon Hiftoire des
Révolutions de Pologne . Ce fragment , écrit
d'un ftyle très- médiocre & très- incorrect ,
ne reffemble en rien au ftyle foigné &
ingénieux de l'Ecrivain à qui on l'attribue.
On voit qu'il a été compofé au moment
de la premiere rupture de la Porte avec
la Fuffie ; que l'Auteur avait voyagé dans
les Cours du Nord , & qu'il en connaît
FRANÇAIS.
67
les inuigues & la politique ; mais il montre
contre les Ruffes & contre Catherine
une partialité violente & aveugle qui n'eft
ni d'un Hiftorien ni d'un homme d'Etat.
Rulhieres n'aimait pas non plus les Rules ;
mais il avait trop d'efprit pour ne pas
mettre beaucoup plus de mefure dans fa
maniere de voir & de montrer les objets.
Quiconque ne les confidere que fous une
feule face , eft toujours un efprit borné.
L'Auteur prouve fort au long que Catherine
, én élevant Poniatouski fur le
Trône de Pologne , n'a fongé qu'à s'affujettir
ce beau Royaume , & à s'en faire un
appui , un point de défenfe , & un moyen
d'attaque contre les Turcs . Qui en doute ?
Cette politique eft - elle mauvaiſe , & lur
a-t-elle mal réuffi ? Mais les moyens de
cette politique font ils conformes à la
morale - Non , fans doute ; mais ce n'eft
pas ce dont il s'agit . Pour que ce fûtla
le point de la queftion , il faudrait avoir
prouvé d'abord que la conduite des Souverains
ne doit être examinée que fous les
rapports de la morale. Certes , rien ne ferait
plus à fouhaiter ; mais comme une
Puillance , dans l'ordre des chofes établi
jufqu'ici , pourrait fort bien , en ne confultant
que la morale , être écrasée par
celles qui ne confulteraient que la politique
, il refte à décider fi dans ce cas il
et défendu de fe fervir des mêmes armes
?
-
D 4
68 MERCURE
qu'on peut employer contre vous. Ce ferait
le fujet d'un traité que l'Auteur n'a
pas entrepris. Il a donc tort de juger une ·
feule Puiffance fur des principes qu'il
n'applique pas à toutes les autres.
" La valeur Polonaife ( dit- il ) eft bien
fupérieure à la férocité & à l'inftinct qui
guident les Soldats Ruffes ". Perfonne ne
conteftera la valeur Polonaife ; mais ne
peut on lui rendre juftice fans injurier
ceile des Ruffes ? Le caractere particulier
de celle - ci eft l'immobilité fous le feu .
Est - ce là de la férocité ? On peut tuer ces
gens là; mais on ne faurait les vaincre, difait
Te Grand Fédéric , qui en fit , à la bataille
de Francfort , un masacre épouvantable
( ce font fes expreflions ) , & qui
pourtant finit par être complètement battu.
Il me femble que c'eft i un bel éloge ,
& qu'on reconnaît là une valeur froide
& difciplinée , plutôt que de la férocité.
S'agit-il du pillage ? Et à quelle Nation
ne pourrait-on pas faire de pareils reproches
? Voyez dans les Mémoires du Général
St -Germain , ce qu'il dit des excès &
des brigandages dont les Soldats Français
épouvanterent l'Allemagne dans la guerre
de 1756. Tout dépend de celui qui commande
, du talent qu'il a pour le faire
obérr , & de l'efprit de difcipline qu'il fait
donner à fon armée . Sous tel Général
le pays eft en sûreté ; fous tel autre , il
FRANÇA I S. 6.9
2
eft dévasté. A l'égard du courage , toutes
les Nations de l'Europe ont fait à peu
près les mêmes preuves , & toutes ont été
battues , parce que la bravoure feule ne
décide pas du fort des batailles . Cette
bravoure a auffi différens caracteres ; dans
les Français , par exemple , c'eft particu-
Irérement l'impétuofité. Je dis particuliérement
; car il y a eu auffi des occafions
où ils ont fait voir la plus grande fermeté.
fous le feu. Encore une fois , le premier
mobile eft toujours dans le Général : le
Français fur - tout a befoin de fe confier
au fien , parce qu'il eft plus porté qu'ancun
autre Peuple à juger celui qui commande.
Dans la guerre de la fucceffion
nos Troupes fuyaient par-tout dès qu'elles
avaient à leur tête ce que Villars appelait
des Généraux de Cour ; dès qu'elles étaient
aux ordres de, Villars , elles étaient invincibles
, & ne fe plaignaient de rien , pas
même en manquant de pain : elles bravaient
la faim & l'ennemi. On ne fait pas
affez ce que vaut un homme , & comme
difaient les Anciens , Quid homo homini
præftet ; c'eft une des grandes parties de la
fcience de gouverner . Voltaire fe permit
auffi contre le Soldat Anglais ce reproche
de férocité. Il dit dans fon Poëme de
Fontenoi ,
+
Et la férocité le cede à la vertu.
DS
68 MERCURE
qu'on peut employer contre vous. Ce lerait
le fujet d'un traité que l'Auteur n'a
pas entrepris. Il a donc tort de juger une .
feule Puiffance . fur des principes qu'il
n'applique pas à toutes les autres .
" La valeur Polonaife ( dit- il ) eft bien
fupérieure à la férocité & à l'instinct qui
guident les Soldats Ruffes ". Perfonne ne
conteftera la valeur Polonaife ; mais ne
peut - on lui rendre juftice fans injurier
ceile des Ruffes ? Le caractere particulier
de celle - ci eft l'immobilité fous le feu.
Eft - ce là de la férocité ? On peut tuer ces
gens là; mais on nefaurait les vaincre, difait
Te Grand Fédéric , qui en fit , à la bataille
de Francfort , a maffacre épouvantable
( ce font fes expreflions ) , & qui
pourtant finit par être complétement battu .
Il me femble que c'eft i un bel éloge
& qu'on reconnaît là une valeur froide
& difciplinée , plutôt que de la férocité.
S'agit-il du pillage ? Et à quelle Nation
ne pourrait- on pas faire de pareils reproches
? Voyez dans les Mémoires du Général
St -Germain , ce qu'il dit des excès &
des brigandages dont les Soldats Français
épouvanterent l'Allemagne dans la guerre
de 1756. Tout dépend de celui qui commande
, du talent qu'il a pour le faire
obéir , & de l'efprit de difcipline qu'il fait
donner à fon armée . Sous tel Général
le pays eft en sûreté ; fous tel autre ,
>
FRANÇA I S.
6.9
#
eft dévafté. A l'égard du courage , toutes
les Nations de l'Europe ont fait à peu
près les mêmes preuves , & toutes ont été
battues , parce que la bravoure feule ne
décide pas du fort des batailles . Cette
bravoure a auffi différens caracteres ; dans
les Français , par exemple , c'eft particuliérement
l'impétuofité. Je dis particuliérement
; car il y a eu auffi des occafions
où ils ont fait voir la plus grande fermeté
fous le feu . Encore une fois , le premier
mobile eft toujours dans le Général : le
Français fur- tout a befoin de fe confier
au fien , parce qu'il eft plus porté qu'ancun
autre Peuple à juger celui qui commande.
Dans la guerre de la fucceffion
nos Troupes fuyaient par-tout dès qu'elles
avaient à leur tête ce que Villars appelzit
des Généraux de Cour ; dès qu'elles étaient
aux ordres de Villars , elles étaient invincibles
, & ne fe plaignaient de rien , pas
même en manquant de pain : elles bravaient
la faim & l'ennemi. On ne fait pas
affez ce que vaut un homme , & comme
difaient les Anciens , Quid home homini
praftet ; c'eft une des grandes parties de la
fcience de gouverner. Voltaire fe permit
auffi contre le Soldat Anglais ce reproche
de férocité. Il dit dans fon Poëme de
Fontenoi ,
Et la férocité le cede à la vertu.
DS
MERCURE
Tous les gens fenfés l'en ont blâmé , &
il aurait dû fupprimer ce vers mais alors.
il était le Poëte de la Cour ; il écrivait
en Courtifan. N'était- ce pas bien prendre
fen temps pour infulter au courage des
Anglais , lorsqu'ils venaient de faire cette
belle manoeuvre de leur fameufe colonne,
qui , quoique forcée par la pofition & par
l'abandon de leurs Alliés qui laiffait leurs
flancs découverts , n'en était pas moins
également admirable par la tactique &
l'intrépidité Cette colonne , fans coffe
battue de droite &, de gauche par , notre
canon , fucceffivement attaquée de front
par différens Corps , s'avança ainfi , repliant
rout devant elle , jufqu'au milieu.
de notre armée , fut victorieufe pendant
deux heures ; & entamée enfin, de toute
parr & par quatre nouvelles batteries &
par la réunion de nos plus braves Troupes
, fe retira fans defordre , au milieu
d'un carnage affreux. Er eft - là ce que
Voltaire appelle de la férocité ? Comme
Poëte & commie Hiftorien , il ne pouvait
trop louer cette manoeuvre peut - être auf
belle que, la victoire , il le pouvait d'au
tant plus que l'éloge des vaincus , ajoute
nec flairement à celui des vainqueurs. Il
eft fi beau , il cft fi doux de louer ceux
qu'on a battus ! Je me fuis laiffé aller à
ce détail par une fuite de cette, difpofition .
qui m'eft naturelle , de ne pas manquer
"
.
FRANÇAIS.
'71
une occafion de recommander la juice ,.
fi fouvent cubliée. Eh ! foyons juftes eirvers
tout le monde : il y a toujours- à
gagner.
«
L'Auteur eft - il jufte , quand il dit
» Les batailles que les . Rutles ont gagnées,
font des jeux de hafurd , d'après lefquels
on ne peut rien conclure Je fais qu'il
entre toujours du hafard dans les batailles ;
mais à peu près comme au jeu des échecs,
cù une faute d'attention , une piece oubliée
pour faire perdre une partie au meilleur
joueur ; mais où cependant il y a
toujours à parier pour ce dernier. A l'époque
où l'Auteur écrivait , c'eſt contre
le Roi de Pruffe que ces Batailles avaient
éré gagnies ; & quand ces fortes de hafards
le répetent contre le plus grand
Capitaine de l'Europe , j'ofe croire qu'il
y a un peu plus que du hafard. Je ne prétends
pas comparer les Généraux Ruffes
à Frédéric mais puifqu'ils ont barruplufieurs
fois , ce ne peut care que l'iné--
branlable fermeté de leurs Troupes qui a
decidé la victoire. Iréderic, lui- même
qu'il faut toujours citer en pareille ma--
tiere , difait que les batailles étaient ga--
gnées par les plus obflines ; & puifqu'il
l'emportait évidemment par la fupériorité
du talent & des manoeuvres , il faut biem
que cette obftination , qui a vaincu , foit:
bonne à quelque chofe , & foit toute au
tre chofe que le hafard..
Σ
TER
CURE
.
و د
Je n'ignore pas que l'impétuofité
Mufulmane , aidée par un peu d'opium
viendrait facilement à bout de la ftupide
férocité des Ruffes , qui favent fe faire
tuer dans leurs places , fans faveir attaquer
, parce que leur ame n'a pas le degré
d'élévation & de hardieffe qu'il faut pour
affaillir "..
L'Auteur qui écrivait ces injures avant
la guerre , a dû s'appercevoir enfuite qu'il
n'était pas Prophete. Malgré l'impétuofité
& l'opium , les Turcs furent conftamment
baitus , & ce furent toujours les Ruffes
qui attaquerent , quoiqu'ils n'euffent pas
cette hardieffe & cette élévation qu'il faut
pour affaillir. Et que de paroles dénuées
de fens , au lieu d'avouer ce qui eft fi fimple
& fi clair , que la bravoure difciplinée l'a
' emporté fur la bravoure fans difcipline !
.
Je doute que l'on foit plus content de
la politique de l'Auteur, quand il prétend
que le Roi de Pruile , pour avoir un port
fur la Baltique , échangerait contre le
Duché de Courlande & PEvêché de Varmie
, le Conté de Glatz & toute la
Haute- Siléfie. On peut douter qu'un pareil
arrangement pût agréer au Cabinet de
Berlin , qui n'ignore pas que le Comté de
Glatz , entre les mains des Autrichiens ,
leur ouvrirait fes Etats , & que la Haute-
Silefie , dans les mains des Pruffiens , obligera
toujours l'Empereur , à la premiere
1
FRANÇAIS. 73
menace de guerre , de porter cent mille
hommes en Boheme & en Moravie , fans
quoi le chemin eft ouvert jufqu'à Prague ,
& fi Prague eft prife , jufqu'à Vienne.
-
2
Viennent enfuite des Lettres écrites de
Pétersbourg en 1776 : elles ne peuvent
sûrement être de Rulhieres , qui était alors
à Paris : j'ignore fi elles font de la même
main que le Tableau efquiffé ; mais il y
regne le même efprit de malveillance &
de détraction. On y repréfente la Ruffie
comme dénuée de refources : elle a fait
voir depuis ce temps qu'elle en avait. On
juge dans ces Lettres les hommes comme
les chofes on y affure que le Grand- Duc
ne marque aucun efprit. Il a donc bien
changé depuis ce temps- là . Peut - être fe
connaît on en efprit à Paris auffi bien
qu'ailleurs ; on y a vu ce Prince pendant
long - temps ; des perfonnes qui paffent
pour s'y connaître , l'ont fouvent entretenu
, & l'ont trouvé plein d'efprit & de
jugement. Tout le monde d'ailleurs l'a vu
& entendu à la Cour & à la ville on
peut s'en rapporter à la voix publique , &
demander fi l'on était mécontent de fes
difcours , de fon maintien & de fes réponfes.
Il eft reconnu que jamais Prince
Etranger n'y a plu davantage & n'a laiflé.
plus de regrets . I fe pourrait , à toute
force ,, que fa mere nous fit la guerre
(quoiqu'au fond je n'en croie pas un mot ) ;
:
74 MERCURE
mais quand même elle enverrait des Troures
contre nous , de la Baltique à Oftende,
il fuffirait de les recevoir comme les Français
, & fur tout les Français devenus
libres , favent recevoir leurs ennemis ;
c'eft - à - dire , de les battre le mieux poffible
, de les traiter le mieux poffible après
les avcir battus , & de ne contefter ni à
la mere fes talens pour gouverner , ni au
fils fon efprit & fes connaitlances.
Sait un morceau qui a pour titre
Examen de ce problime : Si les progrès de
la Raffiefont plus à craindre pour l'Europe
que ceux de la France. Cette Differtation
politique eft datée de 1735 , & attribuée
par les Editeurs eux -mêmes à Chavigny
Négociateur habile & homme fort inftruit
des intérêts des Princes : fa Liflertation le
prouve : ce font encore des matériaux trouvés
dans les papiers de Ruthieres .
Enfin le Volume eft terminé par les
Anecdotes for Richelieu , qui peuvent être
de lui. Il y a des traits cù l'on apperçoit
fa tournure d'efprit.. Le fond de ces Anecdotes
eft déjà connu par les differens Mémoires
qui ont paru depuis la mort du
Maréchal de Richelieu ; mais il y a ici
des circonftances curieufes qui ne font pas
ailleurs , & que l'Auteur a pu favoir, foit
du Maréchal lui - même qu'il a connu ,
fait de fa famille , & de fa Société qu'il
voyait. La narration: eft agréable , mais .
FRANÇAIS. 75
d'un tour romanefque , qui ferait croireque
Rulhieres a écrit ce morceau avant
que fon goût fût mûri . Il ne pouvait pas
ignorer qu'il ne faut pas écrire des Aventures
réelles du ftyle d'un Roman , ni rapporter
des converſations entre les Amans ,
attendu qu'il n'y a que les Romanciers qui
fe trouvent en tiers dans le tête à tère des
rendez-vous , & qui rapportent mot pour
mot tout ce ces deux Amans fe font dit
quand ils étaient feals . On peut fe rap-
Feler une faillie , citer un trait , une réponfe
; mais celui qui tranfcrir une converfarion
amoureufe , ne fonge qu'à donner
fon efprit aux autres Au rfte , i eft
bon d'avertir les Curieux , que ces Anecdotes
ne font pas très correctement imprimées.
Le Prince de Cellaniare y eft appelé
Celamin fatte cue peur affément fubpléer
quiconque foir Tibro de la Re
gence ; mais ce qui eft plus grave & plus
important , Mad. de Marteliere y e
appelée la Martiniere , & l'on fer qu'il
n'eft pas permis de tromper ainfi les Ama-
' છી
teurs du genre fur le nom d'une des Maîtreffes
de Richelieu qui n'eft pas affir
connu que celui du Princs Cellare ? il
faut refpecter en tout la Potérité.
>
Peut - être ne fera t on pas faché que
je joigne ict uffe efpece de Norice , affez
courte , fur les talens & les Ouvrages de
Rulhieres , tirée d'une correfpondance par
76. MERCURE
ticuliere qui a duré quinze ans , & dont
je garde les originaux . Je ime flatte que
cette Notice ne fera pas accufée de partialité.
ور
Rulhieres était un homme d'efprit &
de talent il a prouvé l'un & l'autre
quoique fort tard , en profe & en vers.
Il avait fuivi jufqu'à quarante ans la carriere
des affaires politiques , & avait été
employé dans les Ambaffades . Soit que ce
genre de travail fe trouvât analogue au
caractere de fon efprit , foit que ce travail,
même ait fervi à le déterminer , il choifit
pour fujet de fes premiers Ecrits la Politique
& l'Hiftoire. Il revint de Péterfbourg
à Paris , avec un Précis hiftorique
fur la derniere Révolution de Ruffie , qui
excita d'autant plus de curiofité, que l'Auteur
avait été témoin oculaire des événemens
, & que l'ouvrage n'était pas deftiné
à l'impreffion . Je l'ai lu plufieurs fois ;
j'ignore à quel point il eft fidele dans les
détails ; mais ce qui eft certain , c'eſt qu'il
eft écrit d'une maniere piquante , originale
, pittorefque , qui cependant eft plus
dans le goût de ce qu'on appelle Mémoires,
que dans celui de l'Hiftoire. Il fe rapproche
de Tacite par la précifion & le tour
de penſée , mais non par la dignité & les
grands tableaux. Je ne connais de fes Révolutions
de Pologne que des fragmens :
c'était un ouvrage beaucoup plus confiFRANÇA
I S. 77
dérable ; il devait former plufieurs Volumes.
Ce que j'en ai entendu m'a paru
plus fort & plus fubftantiel que le morceau
fur la Ruffie , & il m'a femblé que
l'Auteur avait acquis plus de connaiſfances
& de maturité. On pourra bientôt en
juger ; car , fans doute , ces deux Productions
ne tarderont pas à voir le jour.
و د
Son Livre fur la Révolution de l'Edit
de Nantes , entrepris par ordre du Miniftere
, ne lui en a pas fait moins d'honneur.
Ce n'est point un ouvrage de commande
; c'eſt celui d'un Philofophe & d'un
Hiftorien. Il y a dit des vérités importantes
, puifées dans une exacte recherche des
faits & dans la lecture des pieces originales
qui lui avaient été communiquées.
Il a répandu une lumiere nouvelle fur
cette matiere fi fouvent traitée ; il a été
impartial & vrai nous n'avons en ce
genre rien de mieux.
» Son Difcours de réception à l'Aca-,
démie a mérité d'être diftingué , comme
tout ce qui fortait de fa plume : il eſt
bien penfé & bien écrit , mais fans s'élever
nulle part à la grande éloquence ; le talent
de l'Auteur ne l'y portait ni en profe ni en
vers . Il ne va nulle part au delà de ce qui
s'appelle efprit & railon ; mais c'eft toujours
beaucoup d'aller, jufque-là , fur- tout
à l'époque de la corruption & des excès de
toute efpece.
73
MERCURE
-
En Poéfie , il débuta par un Difcours
en vers fur les difputes , qui eut un grand
fuccès , & qui eft refté dans la mémoire
de tous les connaiffeurs. Il s'y montra
capable d'atteindre au grand fens , à la
bonne plaifanterie & à l'élégant mécanifme
de la verfification de Boileau ; mais fi l'on
imprime fon Poëme fur les Jeux de main,
dont j'ai entendu la lecture , on verra , je
crois , qu'il était bien loin de la conception
féconde & de la riche imagination .
qui caractérisent de chef d'oeuvre unique
du Lutrin. Le petit Poëme de Kulhieres ,
qui n'a que deux Chants , eft plein de
jolis vers , de détails finement faifis fur les
inauvaifes moeurs de la Bonne Compagnie :
il eft fur tout remarquable par le talent
de peindre poétiquement les petites chofes
; mais il manque abfolument de fond ,
de plan , d'objet , d'intérêt ( j'entends de
celui que comportait l'ouvrage ) . Il eft
dépourvu d'imagination , de variété , d'épifodes
. L'Auteur n'a rien de ce qu'on
peut appeler la verve de conception , qui
anime le Lutrin d'un bout à l'autre. Il
fait voir la diftance qu'il y a d'une Epître
à un Poëme , & que le talent qui a pu
fuffice à l'une n'eft pas celui qu'il fallait
pour l'autre.
و ر
·
On connaît de lui de petits Contes
& des Epigrammes ; on a reproché cellesci
à la malignité de fon caractere ; mais
FRANÇAIS. 79
s'il aimait trop en faire , il les faifait bien :
toutes ces petites Pieces , qui feront sûrement
recueillies , font d'une égale perfection.
Perfonne n'a été plus propre que
lui , en Poéfie , à tout ce qui ne demandait
pas une longue haleine . Il finit laboriculement
une bagatelle ; mais le travail
ne s'y fait pas fentir.
Bon plaifant dans les vers , il n'était
point gai dans la Société : il y était même
lourd & important. L'un de ces défauts
venait de ce qu'il ne pouvait rien être fans
travail , rien n'était chez lui de premier
mouvement ; il ne converfait guere qu'en
obrenant la parole ou la prenant ; il s'écoutait
beaucoup plus qu'il n'écoutait les
aurres , & favait peu dialoguer. L'autre
defaut tenait à ce qu'il aurait voulu être
dans le monde un peu plus qu'un Homme
de Lettres ; petiteffe d'amour-prope fort au
deffous d'un homme qui avait autant d'ef-
Fit que lui.
ر د
Il avait commencé à écrire fur la
I évolution actuelle je doute que l'ouvrage
foit fort à regretter. Il était devenu
fur ce point un homme de parti dans toute
la force du terme : il déreftait la Révolu
tion on voyait trop en lui un homme
qui avait eu toure fa vie la faiblefTe d'at-"
tacher toute la confidé ation au commerce,
des Grands ; & celle d'un homme de Let
ties doit appartenir fur-tout à Lulage de fes,
talens , réglé fur des principes invariables « .
56 MERCURE
jamais formé le moindre doute. Elle s'eft fou
mife une fois pour toutes. Sa provifion d'idéos
eft faite. Elle rejetterait les vérités les mieux .
démontrées , & réfifterait aux meilleurs raifonnemens
, s'ils contrariaient les premieres impreffions
qu'elle a reçues. Tout examen eft impoffible
à fa légéreté , & le doute eft un état que
ne peut fupporter fa faibleffe:
Son Catéchifme, & la Philofophie de Descartes
font deux fyftêmes qu'elle entend également bien ,
& dans lefquels elle perfiftera jufqu'à la mort.
Son amour-propre , quoiqu'exceffif , n'a cepen- .
dant fait de chemin que celui qu'on lui a fait
faire. L'idée qu'elle a d'elle-même eft un préjugé
qu'elle a reçu comme toutes les autres opinions.
Elle croit en elle de la même maniere qu'elle
croit en Dieu , & en Defcartes , fans examen &
fans difcuffion. Son miroir n'a pu l'entretenir
dans le moindre doute fur les agrémens de fa
figure. Le témoignage de fes yeux lui eft plus
fufpect que le jugement de ceux qui ont décidé
qu'elle était belle & bien faite . Sa vanité eft
d'un genre fingulier ; mais il femble qu'elle foit ,
moins choquante , parce qu'elle n'eft pas réfléchie
, quoiqu'en effet elle en foit plus abfurde.
:
Son commerce eft un efclavage ; fa tyrannie
eft à découvert elle ne daigne pas la colorer
des apparences de l'amitié. Elle dit ingénument
qu'elle a le malheur de ne pouvoir le paffer
des perfonnes dont elle ne fe foucie point ;
effectivement elle le prouve. On la voit ap
prendre avec indifférence la mort de ceux qui
lui faifaient verfer des larmes , lorfqu'ils fe
trouvaient un quart d'heure trop tard à une
partie de jeu où de promenade .
FRANÇAI 5. 37
On ne peut fe faire d'illufion avec elle. Sa
franchife , ou pour parler plus jufte , le peu
d'égard qu'elle a pour tout le monde , fait qu'elle
ne diffimule aucun de fes mouvemens , & qu'elle
ne réprime aucun de fes caprices . Elle a fait
dire à une perfonne de beaucoup d'efprit : Que
» les Princes étaient en Morale ce que les
Monftres font dans la Phyfique ; on voit en
» eux à découvert les replis de la vanité , & de
la plupart des vices qui font imperceptibles
» dans les autres hommes “.
Son humeur eft impétueufe & inégale . Elle
fe courrouce & s'afflige , s'emporte & s'appaife
vingt fois en un quart d'heure . Souvent elle
fert de la plus profonde trifteffe par des accès
de gaieté où elle devient fort aimable . Sa plaifanterie
eft noble , vive & légere . Sa mémoire
eft prodigieufe ; elle parle avec éloquence , mais
avec trop de véhémence & de prolixité. On
n'a point de converſation avec elle . Elle ne fe
foucie pas d'être entendue so il lui fuffit d'être
écoutée ; auffi n'a-t-elle aucune connaiffance de
l'efprit , des talens , des défauts & des ridicules
de ceux qui l'environnent l'on a dit d'elle
qu'elle n'était point fortie de chez elle , & qu'elle
n'avait pas même mis la tête à la fenêtre,
"
Elle a paffé fa vie à raffembler des plaifirs
& des amuſemens de tout gente ; elle n'épargne
n foins ni dépenfe pour rendre la Cour agréable
& brillante. Enfin , Mme. la Ducheffe du
M..... eft faite pour faire dire d'elle , fans
bleffer la vérité , beaucoup de bien & beaucoup
de mal , Elle a de la hauteur fans fierté , le
goût de la dépenfe fans générofité , de la Reliligion
fans piété , une grande opinion d'ellemême
fans mépris pour les autres , beaucoup
MERCURET
de connaiffance fans aucun favoir , & tous les
empreffemens de l'amitié fans en avoir les fentimens.
N. B. Ce Portrait eft de Mme. de Staal , qui
pourtant comme on peut ailément le conce →
voir ) ne l'a pas mis dans les Mémoires:
SPECTACLE S
1
ON a donné fur le Théâtre de la Nation
une Comédie en cinq Actes, & en vers , intitulée
le Vieux Célibataire , par M. Collin : les
quatre premiers Actes ont fait grand plaifir ;
mais comme l'Auteur refait le cinquième , qui
a moins réuff , nous différerons d'en rendre
compte , juſqu'à ce que le fuccès général´ait
répondu à l'idée que doit infpirer le talent
connu de l'Auteurɔ 225.
29
66
ار
ر
FRANÇAIS.
NOTICES.
Analyfe alphabétique & raisonnée du Tarif da
Droit d'enregistrement des Actes civils & judiciaires
; fuivie des Difpofitions , tant du Décret
du Décembre 1790 , rendu fur l'établiſſement
dudit Droit , que de la Loi relative au Timbre ,
ainfi que des Décrets additionnels du 1 Juin
& du 29 Septembre 1791 : le tout mis dans un
ordre qui en facilite l'explication ; Ouvrage utile
à MM. les Juges , Hommes de Loi , Notaires ,
Avonés , Greffiers , Huiffiers , Négocians , Gens
d'affaires & autres , & particuliérement aux perfonnes
chargées de la perception du Droit d'enregistrement
& du Timbre par M. Lagache ,
ci - devant Vérificateur des Domaines du Roi ,
préfentement Receveur du Droit d'enregistrement
a Guife . Prix , 30 f. A Paris , chez Belin , Lib.
rue St-Jacques , près St -Yves.
Tout Citoyen doit favoir ce qu'il doit payer
à l'Etat , & les Livres qui le lui apprennent
font des fervices qu'on rend au Public . Ce qui
ferait à fouhaiter , c'eft qu'il falût moins de
Livres pour s'inftruire de ce qu'on doit,
Hommage fait à l Affemblée Nationale de quelques
idées fur un Vêtement uniforme & raifonné ,
à l'ufage des enfans ; par M. Fauft , Docteur en
Médecine. A Strasbourg , chez André Meyer fils ,
ami de l'Auteur ; & fe trouve à Paris , chez
Aubry , Libr. rue de la Monnoie , N°. ƒ , an
Cabinet Bibliographique . Prix , 30 f.
60
MERCURE
FRANÇAIS
.
Lettres Philofophiques & Politiques fur l'Hiftoire
de l'Angleterre , depuis fon origine jufqu'à
nos jours ; traduites de l'Anglais , & cari
chies de Notes fur l'original ; par M. Briffet de
Warville , Député à la feconde Légiſlature. 2 .
édition. 2 Vol. in- 8 ° . d'environ 400 pages char
cun. Prix , 7 liv. 4 f, br. pour Paris , & 8 liv,
4 f. pour les Départemens , francs de port. A
Londres ; & le trouve à Paris , chez Regnault ,
Libr, rue St-Jacques , vis -à- vis la rue du Plâtre,
Défense des Conftitutions Américaines , ou de
la néceffité d'une Balance dans les pouvoirs d'un
Gouvernement libre ; par M. John Adams , cidevant
Miniftre Plénipotentiaire des Etats - Unis
près la Cour de Lond : cs , & actuellement Vice-
Préfident des Etats-Unis , & Préfident du Sénat :
avec des Notes & Obfervations de M. de la
Croix , Profeffeur de Droit Public au Lycée. 2
Vols in-8°. formant 1070 pages. Prix , 9 livres
brochés , & 10 liv. francs de port par la Pofte .
A Paris , chez Buiffon , Libr. rue Haute-feuille ,
No. 20.
On reviendra fur ces deux Ouvrages.
TABLE.
LE Cheval & la Fille.
Charade, Enig. Log.
Entretiens polémiques.
37'Vari té.
39 Spectacles
41 Nocices.
$5
58
19
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 17 MARS 179 2 .
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 livres pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
PIECES FUGITIVES.
AUX REPRÉSENTANS
D'UN PEUPLE LIBRE.
Ovous vous dont l'ame active & pleine d'énergie ,
S'occupe chaque jour du bonheur des Français ,
Législateurs , mettez le comble à vos bienfaits ;
Achevez d'extirper du ſein de la Patrie
Ces préjugés cruels , nés de la tyrannie ,
Qui fubfiftent encore à la honte des Loix.
"
D'un fexe malheureux vous entendrez la voix ,
Qu'étouffa jufqu'ici la ftupide ignorance ;
No. 11. 17 Mars 1792 .
D
62
MERCURE
Victime d'une trifte & longue dépendance ,
Contre l'homme barbare il réclame ſes d'oits,
N'a- t-il donc à choifir , au fein de fa mifere ,
...
Que les fers ... ou la mort lorfque fon caractere
Et celui d'un époux ne fympathifent pas ?
Oui , c'eft encore à vous à tenir lieu de pere
A l'enfant opprimé qui vers vous tend fes bras,
Du pouvoir paternel en fixant la mefure ,
Vous faurez mettre un terme à ces honteux combats,
Dont s'indigne à la fois & gémit la Nature .
Libres de contracter le plus doux des liens ,
Que par vous aujourd'hui , devenus Citoyens ,
Nos Prêtres ne foient plus étrangers à la France.
Que maître de choifir qui fermera fes yeux ,
Tout homme déformais puiffe , au gré de fes voeux ,
Adopter un ami dont la reconnaiſſance ,
Sur l'hiver de fes ans répande quelques fleurs .
Voilà ce que de vous , auguftes Sénateurs ,
Un Peuple libre attend avec impatience .
C'eft en vain qu'aujourd'hui l'amour-propre irrité,.
Regrette des vieux temps l'antique barbaric....
Ofez nous rendre heureux en dépit de l'envie ;
Et que chacun de vous , fier de la Liberté ,
Puifle dire , en bravant les clameurs du vulgaire :
Je fais le bien que j'aime ... & voilà mon falaire .
( Par François- Gabriel Urfin . )
FRANÇAIS.
63
LA TENDRE MERE ET LE BERCEAU ,
Sous
ROMANGE.
ces arbriffeaux en fleurs ,
O mon enfant goûte un fommeil paisible ;
Au moindre cri de tes douleurs ,
L'Amour fera voler une mere fenfible.
Quelle fraîcheur ! quel air délicieux !
Un doux frémiffement agite le feuillage.
Ah ! folâtres Zéphirs , ne quittez pas ces lieux :
Le plus beau des enfans repofe en ce bocage.
Sous ces , & c.
Fetits oifeaux qui peuplez ce rameau ,
Vos chants font retentir l'écho du voisinage.
Ah ! volez doucement autour de ce berceau .
Le plus beau des enfans repofe en ce bocage.
Sous ces , & c.
Charmant ruiffeau , l'orgueil de ce bofquet ,
De ton onde plaintive ah ! j'entends le langage.
Son cours l'entraîne , hélas ! elle quitte à regret
Le plus beau des enfans qui dort dans ce bocage.
Sous ces , & c.
Da

64
MERCURE
,
O bel enfant ! objet cher à mon coeur
Je fans , en te voyant , redoubler mon ivreffe :
Si tu me dois le jour , je te dois le bonheur .
Ab ! compte pour jamais fur toute ma tendreffe.
( Par M. Lemettayer , anc . Sec. du Roi, )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du dernier MERcure.
Le mot de la Charade eft Bonnet , celui
de l'Enigme eft Cocuage , & celui du Logogriphe
eft Charrue , où l'on trouve Rue ,
Arc , Char, Hure , Race.
CHARADE.
Pour mon premier un Amant fe noya ;
Chez les Romains mon fecond fe compta ;
Et par mon tout maint Rimeur ennuya .
É N I G M E.
OUVENT , quoique léger , je laffe qui me porte.
Un mot de ma façon vaut un ample difcours .
J'ai , dans l'âge dernier, commencé d'avoir cours .
Mince, long, plat, étroit , d'une étoffe peu forte ;
Les doigts les moins favans me taillent de la forte.
Sous mille noms divers je parais tous les jours .
FRANÇA I 9. 65
Aux Valets étourdis je fuis d'un grand ſecours.
Le Roi feul ne voit point ma figure à fa porte.
Une groffiere main vient , la plupart du temps ,
Me prendre de la main des plus honnêtes gens.
Civil , officieux , je fuis né pour la ville .
Dans le plus rude hiver j'ai le dos toujours nu ;
Et quoique fort commode , à peine m'a-t-on vu ,
Qu'aufli-tôt négligé , je deviens inutile .
LOGO GRIPHE.
MON origine eft très-ancienne
Je renais & mcurs tous les ans.
;
Mais quelle exiftence eft la mienne !
Bals , parure , bons alimens ,
Sont tous bannis de mon régime .
Retraite & jeûne font mon lot ;
D'un lien on me fait prefque un crime ;
Pas un ami qui ne foit très- dévot.
Mon voifin eft poutant d'une humeur fort gaillarde,
Et quelquefois j'ai part à fon plaifir ;
Mais de moi le fripon fe garde ,
Et quand j'arrive , il eft prêt à partir .
De mes fix pieds dérangez la ftru&ure ,
Vous trouvez un mets très -friand ;
Le plus grand amas d'eau qui foit dans la Nature ;
Un Saint; un poids ; le nom d'un Révérend;
Ce qui fert à votre défenſe

c ;
Du genre humain le plus bel attribut.
Refpectez-moi , car de mon obfervance
Lecteur , dépend votre falut.
Par un Abonné. )
D 3
661 MERCURE!
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EUVRES Pofthumes de M. de Rulhieres.
Petit in- 12 de 250 pages. A Paris ,
chez la Villette , Libraire , rue du Bastoir
, No. 8 .
ILL ne faut pas tout-à -fait s'en rapporter
aux titres de Livres , non plus qu'à toute
autre efpece de titres . De ces prétendues
Buvres de Rulhieres , il n'y a que le
morceau intitulé , Anecdotes fur M. de Richelieu
, qui puiffe être de lai . Celui qui
a pour titre , Tableau efquiffé de la fermentation
qui agite actuellement l'Empire
Othoman , la Ruffie & la Pologne , eft cettainement
d'une autre main , & faifait
fans doute , partie des matériaux que M.
Rulhjeres amaffait pour fon Hiftoire des
Révolutions de Pologne. Ce fraginent, écrit
d'un ftyle très - médiocre & très incorrect ,
ne reffemble en rien au ftyle foigné &
ingénieux de l'Ecrivain à qui on l'attribue..
On voit qu'il a été composé au moment
de la premiere rupture de la Porte avec
la Fuffie ; que l'Auteur avait voyagé dans
les Cours du Nord , & qu'il en connaî
FRANÇAIS. 67
les intrigues & la politique ; mais il montre
contre les Ruffes & contre Catherine
une partialité violente & aveugle qui n'eft
ni d'un Hiftorien ni d'un homme d'Etat.
Rulhieres n'aimait pas non plus les Ruffes ;
mais il avait trop d'efprit pour ne pas
mettre beaucoup plus de mefure dans fa
maniere de voir & de montrer les objets .
Quiconque ne les confidere que fous une
feule face , cft toujours un efprit borné.
L'Auteur prouve fort au long que Catherine
, en élevant Poniatouski fur le
Trône de Pologne , n'a fongé qu'à s'affujettir
ce beau Royaume , & à s'en faire un
appui , un point de défenſe , & un moyen
d'attaque contre les Turcs. Qui en doute ?
Cette politique eft - elle mauvaife , & lur
a-t-elle mal, réuffi Mais les moyens de
cette politique font ils conformes à la
morale ? Non , fans doute ; mais ce n'eft
pas ce dont il s'agit . Pour que ce fûtla
le poior de la queftion , il faudrait avoir
prouvé d'abord que la conduite des Souverains
ne doit être examinée que fous les
rapports de la morale . Certes , rien ne ferait
plus à fouhaiter ; mais comme une
Puillance , dans l'ordre des chofes établi
jufqu'ici , pourrait fort bien , en ne confultant
que la morale , être écrasée par
celles qui ne confulteraient que la politique
, il refte à décider fi dans ce cas il
et défendu de fe fervir des mêmes armes
-
D
4
68 MERCURE
qu'on peut employer contre vous. Ce lerait
le fujet d'un traité que l'Auteur n'a
pas entrepris. Il a donc tort de juger une
feule Puiffance. fur des principes qu'il
n'applique pas à toutes les autres.
" La valeur Polonaife ( dit- il ) eft bien
fupérieure à la férocité & à l'inſtinct qui
guident les Soldats Ruffes ". Perfonne ne
conteftera la valeur Polonaife ; mais ne
peut - on lui rendre juftice fans injurier
ceile des Rulles ? Le caractere particulier
de celle - ci eft l'immobilité fous le feu.
Est - ce là de la férocité ? On peut tuer ces
gens là; mais on ne faurait les vaincre, difait
Ye Grand Frédéric , qui en fit , à la bataille
de Francfort , un massacre épouvantable
( ce font fes expreflions ) , & qui
pourtant finit par être complétement battu.
Il me femble que c'eft un bel éloge ,
& qu'on reconnaît là une valeur froide
& difciplinée , plutôt que de la férocité.
S'agit- il du pillage ? Et à quelle Nation
ne pourrait-on pas faire de pareils reproches
? Voyez dans les Mémoires du Général
St- Germain , ce qu'il dit des excès &
des brigandages dont les Soldats Français
épouvanterent l'Allemagne dans la guerre
de 1756. Tout dépend de celui qui commande
, du talent qu'il a pour le faire
obéir , & de l'efprit de difcipline qu'il fair
donner à fon armée . Sous tel Général
le pays eft en sûreté ; fous tel autre ,
il
FRANÇAIS.
6.9
eft dévasté. A l'égard du courage , toutes
les Nations de l'Europe ont fait à peu
près les mêmes preuves , & toutes ont été
battues , parce que la bravoure feule ne
décide pas du fort des batailles . Cette
bravoure a auffi différens caracteres ; dans
les Français , par exemple , c'eft particuliérement
l'impétuofité . Je dis particuliérement
; car il y a eu auffi des occafions
où ils ont fait voir la plus grande fermeté.
fous le feu. Encore une fois , le premier
mobile eft toujours dans le Général : le
Français fur- tout a befoin de fe confier
au fien , parce qu'il eft plus porté qu'aucun
autre Peuple à juger celui qui commande
. Dans la guerre de la fucceffion
nos Troupes fuyaient par- tout dès qu'elles
avaient à leur tête ce que Villars appelzit
des Généraux de Cour ; dès qu'elles étaient
aux ordres de Villars , elles étaient invincibles
, & ne fe plaignaient de rien , pas
même en manquant de pain : elles bravaient
la faim & l'ennemi. On ne fait pas
affez ce que vaut un homme , & comme
difaient les Anciens , Quid homo homini
praftet ; c'eft une des grandes parties de la
fcience de gouverner. Voltaire fe permit
auffi contre le Soldat Anglais ce reproche
de férocité. Il dit dans fon Poëme de
Fontenoi ,
Et la férocité le cede à la vertu.
DS
MERCURE
Tous les gens fenfés l'en ont blamé , &
il aurait dû fupprimer ce vers mais alors
il était le Poëte de la Cour ; il écrivait,
en Courtifan. N'était - ce pas bien prendre
fon temps pour infulter au courage des
Anglais , loriqu'ils venaient de faire cettebelle
manoeuvre de leur fameufe colonne,
qui , quoique forcée par la pofition & par
l'abandon de leurs Alliés qui laiffait leurs
flancs découverts , n'en était pas moins
également admirable par la tactique &
l'intrépidité ette , colonne , fans ceffe
battue de droite &, de gauche par , notre
canon , fucceffivement attaquée de front
par différens Corps , s'avança ainfi , repliant
tout devant elle , jufqu'au milieu.
de notre armée , fut victorieule pendant
deux heures ; & entamée enfin, de toute
part & par quatre nouvelles batteries &
par la réunion de nos plus braves Troupes
, fe retira fans defordre , au milieu
d'un carnage affreux. Er cft - là ce que
Voltaire appelle de la férocité ? Comme
Poëte & commie Hiftorien , il ne pouvait
trop louer cette manoeuvre peut-être aufli
belle que la victoire , il le pouvait d'autant
plus que l'éloge des vaincus ajoute
nec firement à celui des vainqueurs. Il
eft fi beau , il cft fi doux de louer ceux.
qu'on a battus ! Je me fuis laiffe aller à
ce détail par une fuite de cette, difpofition
qui m'eft naturelle , de ne pas manquer
FRANÇAI S.
'71
une occafion de recommander la juice ,
fi fouvent cubliée . Eh ! foyons juftes envers
tout le monde : il y a toujours- à
gagner.
L'Auteur eft - il jufte , quand il ditr
» Les batailles que les Ruffes ont gagnées,
font des jeux de hafard , d'après lefquels.
on ne peut rien conclure ? Je fais qu'il
entre toujours du hafard dans les batailles ;
mais à peu près comme au jeu des échecs,
cù une faute d'attention , une piece cubliée
peut faire perdre une partie au meideur
joueur ; mais où cependant il y a
toujours à parier pour ce dernier. A l'époque
où l'Auteur écrivait , c'eft contre
le Roide Pruffe que ces Batailles avaient
été gagnées ; & quand ces fortes de hafards
le répetent contre le plus grand
Capitaine de l'Europe , j'ofe croire qu'il
y a un peu plus que du hafard. Je ne prérends
pas comparer les Généraux Ruffés:
à Frédéric mais puifqu'ils l'ont battu
plufieurs fois , ce ne peut érre que l'inébranlable
, fermeté de leurs Troupes qui a
décidé la victoire . Fréderic, lui- nême:
qu'il faut toujours citer en pareille matiere
; difait que les batailles étaient gagnées
par les plus obflinés ; & puifqu'il
l'emportait évidemment par la fupériorité
du talent & dés manoeuvres , il faut biem
que cette obftination , qui a vaincu , foit
bonne à quelque chofe , & foit toute au
tre chofe que le hafard..
I
MERCURE
و د
Je n'ignore pas que l'impétuofité
Mufulmane , aidée par un peu d'opium ,
viendrait facilement à bout de la ftupide
férocité des Ruffes , qui favent le faire
tuer dans leurs places , fans faveir attaquer
, parce que leur ame n'a pas le degré
d'élévation & de hardieffe qu'il faut pour
affaillir ".
L'Auteur qui écrivait ces injures avant
la guerre , a dû s'appercevoir enfuite qu'il
n'était pas Prophete. Malgré l'impétuofité
& l'opium , les Turcs furent conftamment
battus , & ce furent toujours les Ruffes
qui attaquerent , quoiqu'ils n'euffent pas
cette hardieffe & cette élévation qu'il faut
pour affaillir. Et que de paroles dénuées
de fens , au lieu d'avouer ce qui eft fi fimple
& fr clair , que la bravoure difciplinée l'a
' emporté fur la bravoure fans difcipline !
Je doute que l'on foit plus content de
la politique de l'Auteur, quand il prétend
que le Roi de Prulle , pour avoir un port
fur la Baltique , échangerait contre le
Duché de Courlande & Evêché de Varmie
, le Comté de Glatz & toute la
Haute-Siléfie. On peut douter qu'un pareil
arrangement pût agréer au Cabinet de
Berlin , qui n'ignore pas que le Comté de
Glatz , entre les mains des Autrichiens ,
leur ouvrirait fes Etats , & que la Haute-
Siléfie , dans les mains des Pruffiens , obligera
toujours l'Empereur , à la premiere
FRANÇAI S.
73
menace de guerre , de porter cent mille
hommes en Boheme & en Moravie , fans
quoi le chemin eft ouvert jufqu'à Prague ,
& fi Prague eft prife , jufqu'à Vienne.
Viennent enfuite des Lettres écrites de
Pétersbourg en 1776 : elles ne peuvent
sûrement être de Rulhieres , qui était alors
à Paris j'ignore fi elles font de la même
main que le Tableau efquiffé ; mais il y
regne le même efprit de malveillance &
de détraction . On y repréfente la Ruffie
comme dénuée de refources : elle a fait
voir depuis ce temps qu'elle en avait. On
juge dans ces Lettres les hommes comme
les chofes on y affure que le Grand-Duc
ne marque aucun efprit. Il a donc bien
changé depuis ce temps- là . Peut - être fe
connaît on en efprit à Paris auffi bien
qu'ailleurs ; on y a vu ce Prince pendant
long temps ; des perfonnes qui paffent
pour s'y connaître , l'ont fouvent entretenu
, & l'ont trouvé plein d'efprit & de
jugement. Tout le monde d'ailleurs l'a vu
& entendu à la Cour & à la ville on
peut s'en rapporter à la voix publique , &
demander fi l'on était mécontent de fes
difcours , de fon maintien & de fes réponfes.
Il eft reconnu que jamais Prince
Etranger n'y a plu davantage & n'a laife.
plus de regrets . Il fe pourrait , à toute
force , que fa mere nous fit la guerre
( quoiqu'au fond je n'en croie pas un mot ) ;
-
74
MERCURE
mais quand niême elle enverrait des Troures
contre nous, de la Baltique à Oftende,
il fuffirait de les recevoir comme les Français
, & fur - tout les Français devenus
libres , favent recevoir leurs ennemis ;
c'eft à dire , de les battre le mieux poffible
, de les traiter le mieux poffible après
les avoir battus , & de ne contefter ni à
la mere fes talens pour gouverner , ni au
fils fon efprit & fes connaillances .
Suir un morceau qui a pour titre
Examen de ce probleme : Si les progrès de
la Raffie font plus à craindre pour l'Europe
que ceux de la France. Cette Differtation
politique eft datée de 1735 , & attribuée
par les Editeurs eux- mêmes à Chavigny
Négociateur habile & homme fort inftruit
des intérêts des Princes : fa Diflertation le
prouve : ce font encore des matériaux trouvés
dans les papiers de Ruthieres.
و
Enfin le Volume eft terminé par les
Anecdotes fur Richelieu , qui peuvent être
de lui. Il y a des traits où l'on apperçoit
fa tournure d'efprit.. Le fond de ces Anecdotes,
eft déjà connu par les différens Mémoires
qui ont paru depuis la mort du
Maréchal de Richelieu ; mais il aici
des circonftances curieufes qui ne font pas .
ailleurs , & que l'Auteur a pu favoir, foit
du Maréchal lui - même qu'il a connu ,
fait de fa famille , & de fa Société qu'il
voyait. La narration : eft agréable , mais .
F
FRANÇAIS. 75
d'un tour romanefque , qui ferait croire.
que Rulheres a écrit ce morceau avantque
fon goût fût mûri. Il ne pouvait pas
ignorer qu'il ne faut pas écrire des Aventures
réelles du ftyle d'un Roman , ni rapporter
des converfations entre les Amans ,
attendu qu'il n'y a que les Ronanciers qui
fe trouvent en tiers dans le rête à tère des
rendez -vous , & qui rapportent mot pour
mot tour ce ces deux Amans fe font dir
quand ils étaient feuls . On peut fe rap-
Feler une faillie , citer un trait , une réponfe
;, mais celui qui tranfcrit une converfation
amoureule , ne fonge qu'à domner
fon efprit aux autres Au rfte , i eft
bon d'avertir les Curieux , que ces Anecdotes
ne font pas très correctement imprimées
. Le Prince, de Cellantare y eft appelé
Celaman fatte che pour affément fuppléer
quiconque fif Tibro de la Re
gence ; mais ce qui eft plus grave & plus
important , Mad. de Marteliere y e
appelée la Martiniere , & Pon fé
n'eft
13
el
Ո
qu'il
pas permis de tromper aini les Amateurs
du genre fur le nom d'une des Maitreffes
de Richelien , qui n'eſt pas áfihí
connu que celui du Prince Cellanfire ? il
faur refpecter en tout la Potérité.
up
*
Peut - être ne fera t on pas faché que
je joigne ict une efpece de Nice , affez
courte , fur les talens & les Ouvrages de
Rulhieres , tirée d'une correfpondance par
76. MERCURE
ticuliere qui a duré quinze ans , & dont
je garde les originaux. Je ime flatte que
cette Notice ne fera pas accufée de par-.
tialité.
ود
Rulhieres était un homme d'efprit &,
de talent il a prouvé l'un & l'autre
quoique fort tard , en profe & en vers.
Il avait fuivi jufqu'à quarante ans la carriere
des affaires politiques , & avait été
employé dans les Ambaffades . Soit que ce
genre de travail fe trouvât analogue au
caractere de fon efprit , foit que ce travail,
même ait fervi à le déterminer , il choifit
pour fujet de fes premiers Ecrits la Po-.
litique & l'Hiftoire. Il revint de Péterfbourg
à Paris , avec un Précis hiftorique
fur la derniere Révolution de Ruffie , qui
excita d'autant plus de curiofité, que l'Auteur
avait été témoin oculaire des événemens
, & que l'ouvrage n'était pas deftiné
à l'impreffion . Je l'ai lu plufieurs fois ;
j'ignore à quel point il eft fidele dans les
détails ; mais ce qui eft certain , c'eſt qu'il
eft écrit d'une maniere piquante , originale
, pittorefque , qui cependant eft plus
dans le goût de ce qu'on appelle Mémoires,
que dans celui de l'Hiftoire. Il fe rapproche
de Tacite par la précifion & le tour
de penſée , mais non par la dignité & les
grands tableaux. Je ne connais de fes Révolutions
de Pologne que des fragmens :
c'était un ouvrage beaucoup plus confiFRANÇAI
S.
77
dérable ; il devait former plufieurs Volumes.
Ce que j'en ai entendu m'a paru
plus fort & plus fubftantiel que le morceau
fur la Ruffie , & il m'a femblé que
l'Auteur avait acquis plus de connaiffances
& de maturité. On pourra bientôt en
juger ; car , fans doute , ces deux Productions
ne tarderont pas à voir le jour.
و د
Son Livre fur la Révolution de l'Edit
de Nantes , entrepris par ordre du Miniftere
, ne lui en a pas fait moins d'honneur.
Ce n'est point un ouvrage de commande
; c'eſt celui d'un Philofophe & d'un
Hiftorien. Il y a dit des vérités importantes
, puifées dans une exacte recherche des
faits & dans la lecture des pieces originales
qui lui avaient été communiquées.
Il a répandu une lumiere nouvelle fur
cette matiere fi fouvent traitée ; il a été
impartial & vrai nous n'avons en ce
genre rien de mieux .
و ر
Son Difcours de réception à l'Aca-..
démie a mérité d'être diftingué , comme
tout ce qui fortait de fa plume : il eſt
bien penfé & bien écrit, mais fans s'élever
nulle part à la grande éloquence ; le talent
de l'Auteur ne l'y portait ni en profe ni en
vers. Il ne va nulle part au delà de ce qui
s'appelle efprit & railon ; mais c'eſt toujours
beaucoup d'aller, jufque- là , fur - tout
à l'époque de la corruption & des excès de
toute elpece.
78
MERCURE
-
En Poéfie , il débuta par un Difcours
en vers fur les difputes , qui eut un grand
fuccès , & qui eft refté dans la mémoire
de tous les connaiffeurs . Il s'y montra
capable d'atteindre au grand fens , à la
bonne plaifanterie & à l'élégant mécanisme
de la verfification de Boileau ; mais fi l'on
imprime fon Poëme fur les Jeux de main ,
dont j'ai entendu la lecture , on verra , je
crois , qu'il était bien loin de la concep--
tion féconde & de la riche imagination
qui caractérisent de chef d'oeuvre unique
du Lutrin. Le petit Poëme de Kulhieres ,
qui n'a que deux Chants , eft plein de
jolis vers , de détails finement faifis fur les
inauvaifes moeurs de la Bonne Compagnie :
il eft fur tout remarquable par le talent
de peindre poétiquement les petites chofes
; mais il manque abſolument de fond ,
de plan , d'objet , d'intérêt ( j'entends de
celui que comportait l'ouvrage ) . Il eft
dépourvu d'imagination , de variété , d'épifodes
. L'Auteur n'a rien de ce qu'on
peut appeler la verve de conception , qui
anime le Lutrin d'un bout à l'autre. Il
fait voir la diftance qu'il y a d'une Epître
à un Poëme , & que le talent qui a pu
fuffire à l'une n'eft pas celui qu'il fallait
pour l'autre.
و ر
On connaît de lui de petits Contes
& des Epigrammes ; on a reproché cellesci
à la malignité de fon caractere ; mais
FRANÇA I S. 79%
s'il aimait trop en faire , il les faifait bien :
toutes ces petites Pieces , qui feront sûrement
recueillies , font d'une égale perfection.
Perfonne n'a été plus propre que
lui , en Poéfie , à tout ce qui ne demandait
pas une longue haleine . Il finit laboriculement
une bagatelle ; mais le travail
ne s'y fait pas fentir.
22
Bon plaifant dans (es vers , il n'était,
point gai dans la Société : il y était même
fourd & important . L'un de ces défauts
venait de ce qu'il ne pouvait rien être fans
travail , rien n'était chez lui de premier
mouvement ; il ne converfait guere qu'en)
obrenant la parole ou la prenant ; il s'écontait
beaucoup plus qu'il n'écoutait les
autres , & favait peu dialoguer. L'autre
defaut tenait à ce qu'il aurait voulu être
dans le monde un peu plus qu'un Homme
de Lettres ; petiteffe d'amour- prope fort au
deffous d'un homme qui avait autant d'ef
Fit que lui .
ر د
Il avait commencé à écrire fur la
I évolution actuelle je doute que l'ouvrage
foit fort à regretter. Il était devenu
fur ce point un homme de parti dans toute
la force du terme : il déteftait la Révolu
tion on voyait trop en lui un homme
qui avait eu toure fa vie la faibleffe d'atticher
toute la confidé ation au commerce,
des Grands ; & celle d'un homme de Let
ties doit appartenir fur- tout à l'ufage de fes,
talens, réglé fur des principes invariables « .
80 MERCURE
SPECTACLE S.
Nous nous garderons bien de retracer les
fcènes qui fe font paffées au Théâtre du Vaudeville
, & dont les Feuilles du jour ont rendu
compte ni de tirer de l'oubli les Pieces qui y
ont donné lieu ; mais nous citerons deux Nouveautés
fur tout qui rempliffent parfaitement
l'idée qu'on doit avoir de ce Théâtre .
La premiere aft intitulée la Revanche forcée.
C'eft an Officier qui , dans fa vie , a eu fi
fouvent à fe plaind.e des Abbés , qu'il les a tous ,
pris en haine , & n'en peut voir un fans avoir
envie , au moins , de le perfiffler. Il arrive chez
une jeune perfonne qu'il aime , & à laquelle if
n'a pu être uni , encore par les confeils d'un
Abbé. Il trouve julement dans l'avenue du
Château un jeune Ablé , cousin & amoureux
de la Suivante Marton , brave & peu fait pour
l'état Eccléfiaftique , mais que fon peu de fortune
oblige d'y refter. Il compofe une Chanfon
pour fa belle coufine , lorfque l'Officier le furprend
, & l'oblige affez brutalement de la lui
chanter . Le jeune Abbé , fans armes , eft obligé
de fe foumettre ; il annonce d'autres Chanfons ,
& obtient la permiflion de les aller chercher ;
mais il revient avec une épée & un piftolet.
Cette derniere arme lui fert à prendre fa revanche
il oblige l'Officier de danfer , précifément
avec les mêmes menaces qui l'ont con-"
traint à chanter, L'Officier cede à fon tour par
cette réflexion naturelle , qu'un coup eft fi - tor
;
FRANÇAIS.
81
lâché ! Quand la vengeance de l'Abbé eſt complette
, il offre à l'Officier un autre genre de
fatisfaction , & fe préfente à lui l'épée à la
main. Mais l'Officier l'embraffe , & profite de la
leçon que fa légéreté a reçue ; il lui promet
de l'avancer dans l'état Militaire , & lui fait
époufer Marton , qui lui apprend que la mere
de fa Maîtreffe eft fléchie , & tout le monde
eft heureux..
Cette petite Piece eft de M. Defchamps ,
auquel on doit aufli une Traduction d'un Roman
Anglais , intitulé Simple Hiftoire , qui réullit
beaucoup. On trouve dans l'Opéra- Comique un
grand nombre de Couplets remplis d'efprit , &
en général un dialogue charmant. Les fcènes y
font bien filées , & l'Auteur a tiré tout le paɛti
poffible de fes fituations.
La feconde Nouveauté a pour titre le Prix
ou l'Embarras du Choix. Il y a dans un village
un Prix fondé pour la plus belle fille. Pauline
& Juftine partagent les fuffrages ; les deux fcrutins
font égaux. On convient de faire décider
la queftion par un Officier qui paffe dans le
village. Il n'eft pas moins embarraffé que les
autres ; & pour mieux décider , il demande un
tête à tête avec chacune . Il l'obtient avec affez
de peine ; cependant on y confent. Seul avec
Pauline , il lui propofe le Prix , moyennant un
baifer. Celle - ci le refufe . Son Amant , qui
l'adore , lui en demande un depuis fix mois & ne
l'a pas encore , ce n'eft pas pour le donner à
un homme qu'elle voit pour la premiere fois,
Juftine , qui a tout entendu , paraît à fon tour.
Son caractere vif & agaçant produit une feène
très bien contraftée avec la précédente . Elle
·
82 MERCURE
a
fait entendre qu'elle fera moins difficile que
fon amic , & elle finit par confentir au baifer ;
mais elle ne reçoit le Prix que pour l'offrir à
fon amie. L'Officier ehchanté donne un fecond
Prix pour Juftine ; c'cft la cocarde & 2 louis.
Les jeunes filles détachent une partie de leurs
parures pour lui former une autre cocarde aux
trois couleurs.
Si l'on pouvait être difficile fur ce genre
d'Ouvrage , on ferait fàché peut-être que l'Auteur
ait fait paraître en Scène , pour un fujet
auffi frivole, les Officiers-Municipaux en écharpes
rien ne doit altérer la gravité de ces objets
qu'il faut réferver à la vénération du Peuple.
Mais on eft peu difpofé aux reproches , quand
on entend les jolis Couplets femés en foule dans
ce charmant Ouvrage. Il eft impoffible de ratfembler
plus de grace , de délicateffe & de gaieté ;
on en jugera par le Couplet fuivant , que nous
retenu parmi beaucoup d'autres. C'eſt
Officier qui chante :
avons
En voyant ce couple charmant ,
Qu'aifément la raifon fe trouble !
Et puis à parler franchement ,
Moi , j'y vois mal quand j'y vois double.
Malgré moi je fuis maiteifé
Par je ne fais quoi d'invincible
En choisir une eft bien aifé ;
Mais laiffer l'autre eft impoffible.
La Piece eft de M. Radet , déjà connu au
Théâtre Italien par plufieurs Ouvrages charmans ,
la Soirée oragcife , Renaud d'Aft , la Négreffe ,
&c.
1
FRANÇAIS.. $ 5
NOTICES.
Gonzalve de Cordoue , ou Grenade reconquife ;
par M. de Florian , de l'Académie Françaife ,
de celles de Madrid , Florence , &c. 2 ° . édition .
3 petits Volumes , faifant fuite aux autres Ouvrages
de l'Auteur , du même format. A Paris ,
de l'Imprimerie de Didot l'aîné ; & le trouve au
Magafin des Ouvrages de l'Auteur , chez Girod
& Teiffier , Libr . rue de la Harpe , au coin de
celle des deux Portes , No. 162 ; & chez Debure
, rue Serpente , hôtel Ferrand .
Cette feconde édition , qui prouve le fuccès
de la premiere , eft très-fupérieure par l'exécution
typographique .
La nouvelle Conflitution civile du Clergé , juftifiée
par les Evêques oppofans , ou Tableau des
Canons de l'Eglife qui l'autorifent , préſentés à
la fuite de l'explication des principes ; avec des
Notes qui rappellent l'état primitif de l'Eglife de
France , puifées dans la même fource des Canons
& des Ectirs des Saints Peres. A Paris , chez Le-
Selere , Libraire , rue St-Martin , près la rue aux
Ours , Nº . 254. Prix , 10 f.
La Veillée du Presbytere , par M. le Curé de
M*** . Petit Ouvrage agréable & utile pour
l'inftruction des Habitáns de la campagne . A
l'aris , même adrefle & prix que ci - deffus.
84
MERCURE
FRANÇAIS
.
Accord des vrais principes de l'Eglife , de la
Morale & de la Raifon , fur la Conftitution
civile du Clergé de France ; par les Evêques des
Départemens , de l'Affemblée Nationale conftituante
. 2 °. édition , revue , corrigée & augmentée
. A Paris , chez Defenne , Imprim - Libr. au
Palais -Royal .
Tous ces Ouvrages , compofés dans le même
efprit & pour la défenfe de notre Conftitution ,
méritent d'être lus. Mais l'abondance des matieres
ne nous permet pas toujours d'en rendre compte ,
& nous fommes obligés de choisir de préférence
pour nos Extraits les nouveautés qui roulent fur
des fujets moins épuifés , & qui font fufceptibles
de plus de variété.
MUSIQUE.
Journal d'Ariettes Italiennes , dédié à la Reine.
N°. 313. del Signor Martini . Prix , 4 livres 16 f.
A Paris , chez Bailleux , Marchand de Mufique
ordinaire du Roi & de la Famille Royale , à la
Regle d'or , rue Saint-Honoré , près celle de la
Lingerie.
TA BL E.
Aux
Représentans .
Romance .
Charade, Enig. Logog.
61 Euvres pofthumes.
66
63 Spectacies .
80
64 Notices.
83
et
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI
24_
MARS
1792.
2.
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 liv. pour les Départemens l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
PIECES
FUGITIVES.
MERCURE ,
A M. DE LA HARPE , fon Secrétaire.
Moi, de Jupin la
géniture ,
?
Dieu des Fripons , Dieu des Marchands
Courtier de la Littérature ,
Et Proxénete des Amans ,
Et pour tout dire enfin .., Mercurę ;
A vous , de Clio favori ,
De Melp mene & de Thalie ;
A vous , Curé de Mélanie
N°. 12. 24 Mars 1792. E
86 MERCURE
%
De Voltaire éleve chéri ,
Et l'héritier de fon génie
Salut ; fanté toujours fleurie
Avec cela fidelle amie ,
Et philofophiques ébats ;
3
Sommeil doux & tranquille ... en fomme
Tout ce que Dieu donne ici -bas
Pour amufer un honnête homme .
Cent ans en çà je m'avifai
D'être un Meffager Littéraire ,
Et le Bas-Normand Devifé
Devint mon premier Secrétaire .
Sur moi le blâme en rejaillit ,
Et ce Commis ne valut guere :
Pauvre de goût , pauvre d'efprit ,
Le bavard dénigra Moliere ;
A Racine qu'il n'aimait pas ,
Préféra Pradon & Coras ,
Et Thomas Corneille à fon frere
Si que , pour égayer Cotin ,
Il traitait Boileau de faquin ,
Quand au rebours l'Abbé de Pare
Se trouvait un homme divin ,
Canonifé dans le Mercure.
Dufrény fut fon fucceffeur ,
Infouciant , gai , três - aimable ,
Quoique déterminé jureur ,
Et parfois s'enivrant à table .
FRANÇAIS.
$7
Je changeai d'humeur & de ton ;
Je fus plus badin que févere ;
Et d'une main tenant fon verre
1
,
Saififfant de l'autre un crayon ,
Mon très- enjoué Secrétaire ,
Dans des foupers de cabaret ,
Jugea l'Empire Littéraire ,
Et tout en rédigeant l'extrait ,
Suffifant à plus d'une affaire ,
Apprenait à quelque Glicere
A frédonner quelque Couplet ,
Perdait fon argent au Piquet ;
Et dans les accès de colere ,
Des coups du fort fe confolait ,
En enrichiffant l'Alphabet
D'un juron à la Grenadiere…….
Il mourut ... le pofte vaqua .
Alors tour à tour l'occuperent
De Beaux - Efprits de ce temps-là ,
Boifly , Bruere , & cétéra ,
Qui tous diverfement ofterent
Mon périodique Agenda .
14
Mais un reprochę eft à leur faire :
Ces trop doucereux Rédacteurs ,
Indulgens ; menie un peu flatteurs ,
Aux fots craignaient trop de déplaite
Montaient leur Feuille débbandire
Au ton d'un éloge banal ;
E 2
88 MERCURE
Onc d'une critique légere
N'aiguifaient le benin Journal ;
Si que , d'après cette maniere ,
L'encens fe partageait égal ,
Entre Gacon , l'Abbé Nadal ,
Pellegrin , La Motte & Voltaire.
En ce temps-là , Monfieur Fréron
Vint nous faire bâiller en France ,
Joignant l'orgueil à l'ignorance ,
Et le fiel de l'intolérance
Au babil de la déraifon.
Fils de l'Orgueil & de l'Envie ,
Ce lourd Zoile fronda tout ;
Déclara la guerre au Génie ,
La guerre à la Philofophie
La guerre . aux Arts , enfans du Goût.
Mais tel était le Satirique ,
Que celui qu'il préconifait
Soudain dans l'eftime publique
Au dernier cram ſe ravalait ;
Et que renom. de bon augure
Etait le lot de l'Ecrivain ,
Qui , par heureux cas , du vilain
Attrapait quelque égratignure.
A cet ennemi des Beaux -Arts ,
La Harpe vint , nouvel Alcide
Enrôlé fous mes étendards ,
De Minerve oppofer l'égide.
1
FRANÇAIS.
Ce fut alors qu'à mes arrêts
Vint préfider un goût févere ,
La raifon dictą mes extraits ;
Et graces à mon Secrétaire ,
Impartial , fobre d'encens ,
Je fus inftruire & je fus plaire ,
Ne célébrer que les talens ,
Fixer les rangs fur le Parnaffe ,
Et mettant chacun à fa place ,
De l'or féparer l'oripeau ,
Venger Saint-Lambert de Zoile ,
De Gilbert diftinguer Boilean ,
Pope l'Anglais de Colardeau ,
Et de Roucher l'Abbé Delille.
Bravo , cher & loyal Guerrier !
Rappelez-vous votre jeune âge
Et fans dormir fur le laurier ,
>
Vengeur des Beaux-Arts qu'on outrage ,
Déployez ce mâle courage
Dont on vous vit , dans le bon temps ,
Tenant le fouet de la Critique
Fuftiger les Sors , les Pédans ,
Martin Fréron le Satirique ,
Les Sabatierss & le Clémens.
330
A la rigueur tout vous invite.
Juſtice allons , flagellez - moi
L'écervelé Cofmopolite ,
Célebre ... je ne fais pourquoi ,
MERCURE
*
Prédicateur de fon mérite ;
43
Miffionnaire des carrefours ,
Qu'on vit colporter fes fophifmes , J
Dans les hameaux & les fauxbourgs ;
Qui mit Jean-Jacque en fillogifmes ,
Le Patriotifme en jargon ,
Et dans fa morgue doctorale ,
Va louer Franklin à la Halle ,
En vrai ftyle de Franc- Maçon.
Anathême à cet Annaliſte ,
Impur écho du Journaliſte ,
Petit Biographe à fifflets ,
Plus affamé d'or que de gloire
Qui prend pour fources de l'Hiftoire
Des Almanachs & des Pamphlets,
a
N'épargnez pas , je vous en prie : *
Ce Drame Lirico -Folie tot d
Dont le Théâtre eft infecté TROV
Bâtard de la Dramomante GI
Où l'on donne pour bonhomigo I
Un argot de rufticité , st
Et pour de la naïveté 2 2ɔi 12ifin ?
L'excès de la fiaiſeriel oli miel”
15. ) 9 8 212 21
N'oubliez pas ces Vifigots
Qu'on voit , d'un ton d'Energamene
Prêcher le Peuple fur la Scène ,
Ou les Acteurs font des Bourreati
21
Tall gol sa sj ….. oidabƆ
FRANÇAIS
Petits Cornelles de tréteaux ,
Qui , fideles au nouveau fiyle ,
Font de Louvois un imbécille ,
Et du Coupe - tête un 'Héros.
Ferme , croyez -moi point de grace
Pour cer effaim de vieux enfans ,
Faifeurs de Bouquets innocens
Et d'Epigrammes à la glace ;
Pour le clinquant & le jargon ,
Les concetti , le mauvais ton :
N'enregiſtrez , je vous conjure ,
Que vers coulants , que profe pure ;
Et que l'Agenda de Mercure
Soit le Chartrier d'Apollon.
Mais qu'ai-je dit , mon Secrétaire ?
Je me condamne en étourdi.
D'après ce que j'exige ici ,
N'allez- vous pas , Juge févere ,
De mon Journal exclure auffi
L'Eritre du Propriétaire ?
( Par M. Charlemagne. )
E 4
92 MERCURE
Explication de la Charade, de l'Énigme
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Héroïdes , celui
de l'Enigme elt Billet de vifite , & celui du
Logogriphe et Carême , où l'on trouve
Crême, Mer, Marc , Marc , Carme , Arme ,
Ame.
CHARADE .
CROYIZ - MOI
ROY EZ - MO1 , jeune Clarice ,
'N'allez pas fur mon dernier ,
Bien fouvent le pted y gliffe ;
Vous y fericz mon entier
Et l'on verrait mon premier .
É
NIG
( Par un Abonné. )
M E.
DE tout temps , cher Lecteur , je fus fort ufité .
Je fuis connu par- tout & par-tout redouté ;
Mais dans les Cours fur- tout j'exerce mon empire;
Je ſuis vil & rampant , & je cherche à détru´re :
Et bien que quelquefois je fois officieux ,
Toujours à la vertu je parais odieux.
( Par un Abonné. )
FRANÇAIS. 93
*
LOGO GRIPHE.
A GL É.
-VOULEZ
OULEZ-VOUS , belle Eglé , connaître ma
ſtructure ?
Je marche fur huit pieds ; vous pouvez y trouver
Un Saint qui, quoique Roi, fut dompter la Nature,
Et d'un Trône mortel dans les Cieux s'élever ;
Un pronom perfonnel ; trois notes de mufique ;
Un mot affirmatif qu'on prononce à l'Autel ;
Ce qu'on trouve toujours au fond de la barrique ;
Ce qui devrait fervir de frein au criminel ;
Un des plus grands oifeaux ; un homme qui chancelle
;
Un immenfe pays de la France éloigné ;
D'un habitant des bois la féconde femelle ;
Un goût fouvent fatal quand il n'eft pas borné
Ce qu'on doit avec foin ôter des cheminées ;
D'un infecte ouvrier le produit précieux ,
Et dont on eft vêtu dans les chaudes journées ;
Eglé , ce que l'on voit au deffous de vos yeux ,
Des roles & des lis trop féduifante image ;
Et puifqu'il faut finir en vous parlant de vous ,
En moi l'on trouve aufh ce qu'eft votre vilage ,
Ah ! peut-il l'être , Eglé , fans faire des jaloux ?
(Par M. de la Croix. )
F
94
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LE DIVORCE , par M. HENNET.
3. Edition. A Paris , chez Dupont ,
· Impr- Libr. rue de Richelieu , ¹Ñº 14 }
& Defenne Libraire , au Palais - Royal.
î
DE tout côté la voix de la raifon &
de l'humanité réclame à grands cris le
Divorce , & accufe le filence de l'Affemblée
Nationale , de qui la France attend
cet important bienfait .
De tous les Ouvrages récemment compcfés
fur cette matiere ; le meilleur eft
celui de M. Hennet . Il ' eft rédigé avec
méthode , bien raifonné , écrit avec pureté
& intérêt. L'Auteur fait d'abord l'hiftoire
du Divorce , & prouve qu'établi par la
Nature , qui ne veut pas que l'on contrarie
le premier de fes deffeins , il a été
admis chez tous les Peuples , ordonné pag
tous les Légiflateurs , reçu parmi les Chrétiens
pendant les douze premiers Siecles
de l'Eglife . II 'cite cinq Empereurs Chrétiens
qui ont formellement prefcrit le Di
vorce dans leurs Ordonnances , entre au-
¿ res , Léon VI , qui s'exprime ainſi : » Si
FRANÇAIS. ནད
les époux reftaient comme au commenceme, t
du mariage , malheur à qui les téparerait ; :
mais quand une époufe infenfée n'a plus
même une voix humaine , lorfqu'on te
peut plus trouver avec elle les douceurs.
de l'hymen , qui pourrait ne pas féparer
une union fi cruelle & fi affreufe « Conft
de Léon VI.
Cette verfion n'eft pas élégante : au lieu
de reftaient comme au commencement ( ca
qui n'eft pas français ) , il fallait , étaient
toujours ce qu'ils font : féparer une union
eft une expreflion impropre on fépare ce
qui eft unis on rompt , on dillout une
union ; mais l'Auteur tombe rarement dans
ces fautes.
Remarquez que l'Empereur Léon VI
eft celui qui foumir le premier le mariage à
la bénédiction eccléfiaftique au 9. Siccle
& à qui les Papes durent leur pouvoir fur
le lien conjugal,
}
C'eft le Concile de Trente qui a prononcé
la prohibition du Divorce , & l'on
fait que ce Concile , quant à la difcipline,
n'a jamais été reçu dans l'Eglife de France,
& qu'en conféquence on ne l'a jamais
cité comme autorité dans les Tribunaux
L'Auteur a donc toute raifon , lorfqu'il
fait l'hypothefe fuivante.
و ر
Que répondraient des Juges au Citoyen
qui leur tiendrait ce difcours : Je
E 6
96
MERCURE
fuis marié , & mes liens , marqués du
fceau de la réprobation célefte , font mon
malheur , celui de l'être qui m'eſt uni
celui de tout ce qui m'environne , celui
des familles qu'ils divifent , celui de la
Société qu'ils me forcent de troubler . Je
réclame les droits de la Nature qui permet
de fortir d'où l'on eft mal , & d'aller où
l'on fera mieux. Je réclame les Loix civiles
qui autorifent la diffolution d'une
union mal affortie , & la formation d'une
union plus raisonnable. Que m'objecterez
- vous ? Les Loix Canoniques Le
plus grand nombre m'eft favorable , &
vous défendez de citer dans vos Tribunaux
la feule qui me foit vraiment contraire
l'ufage Mais c'eft moi qui vous
oppofe l'ufage de tous les temps & de
tous les Peuples . Aux fix derniers Siecles
du Chriftianifme , j'oppofe les douze premiers
des treize Siecles de la Monarchie
Françaife , les fix premiers font pour moi.
L'ufage , dites- vous ? Mais l'ufage ne doit
parler que quand la Loi fe tait . J'invoqué
des Loix formelles ; répondez par d'autres
Loix qui les aient abrogées : Jufques- là
c'est moi qui leur fuis fidele ; c'est vous
qui êtes les prévaricateurs. Rendez - moi
donc la justice & le bonheur que la Société
doit à tous fes Membres ; ou craignez
que , par mes défordres involontaires ,
je ne puniffe la Société qui aura violé , à
FRANÇAIS. 97
mon égard , les principes du droit divin ,
du droit naturel , du droit politique & du
droit civil "..
Voilà , en effet , l'argument péremptoire
d'après lequel il ferait impoffible de
condamner deux perfonnes qui fe divorceraient
volontairement ; c'eſt qu'il n'exiſte
aucune Loi qui ait annullé celles qui permettaient
autrefois le Divorce : or , il eſt
de principe que tant qu'une ancienne Loi
n'eft pas anéantie par une autre plus réelle
eft cenfée en vigueur. La conféquence
eft facile à tirer elle n'eût pas
été admife , fans doute , dans nos Parlemens
, qui n'auraient pas manqué d'y oppofer
la Jurifprudence des Arrêts ; mais
dans les Tribunaux de la nouvelle Conftitution
, où l'on ne connaît que la Jurifprudence
du bon fens , la logique de notre
Auteur refterait fans réplique.

Cet Ouvrage a été accueilli honorablement
par l'Affemblée Nationale ; mais ce
n'eft pas affez d'avouer des principes : elle
nous doit les Loix qui en font l'application.
Peut - elle donter que le voeu de la
France fur cet objet ne foit à peu près
unanime ? Pourquoi donc tant tarder à le
remplir ?
MERCURE
LES THERMOPYLES , Tragédie de
circonftance; une Mufique en Pot -pourri,
& analogue aux circonftances , fert d'ou
verture aux entr'Actes. Valeur & prix de
ce Pamphlet , 2 f. A Paris , de l'Imprimerie
de Didot l'aîné , rue Pavée..
APRÈS la maniere dont l'Auteur évalue
fon Ouvrage dans le titre & s'exécuté
lui-même dans fa Préface , il y aurait de
l'humeur à le foumettre aux regles ordinaires
de la critique. D'ailleufs M. d'Ef
taing pourrait dire avec plus de juftice &
moins de morgue que le renommé Gafcon
Scudery : Je fais mieux arranger des Bataillons
que des Périodes. Ce qui eft certain
, c'eft que fon Ouvrage , s'il n'eft ni
très - poétique ni très - théatral , ' eft trèspatriotique
& très- conftitutionnel. L'Auteur
aime tellement ce dernier mot qu'il l'a fait
entrer dans un vers , quoique le mot s'y
prête peu. A la vérité , il lui a retranché
une fyllabe , mais très-fciemment & pour
rendre la chofe plus facile.
En rappelant le généreux dévouement
de trois cents Spartiates , l'Auteur s'eft
propofé d'inspirer à fes Concitoyens le
même courage , s'ils fe trouvaient dans la
même pofition . On dira peut-être que les
FRANÇAIS.
Français font plus Athéniens que Spartiates
: Eh ! quand ils ne feraient qu'Athé-,
niens , c'en ferait affez pour favoir défendre.
la Liberté jufqu'à la mort . A Marathon ,
à Salamine , à Platée , ces frivoles Athé-,
niens ne fe battirent pas mal ; mais , de
plus , les Français font naturellement tout
ce qu'ils veulent être. Depuis qu'ils font
devenus libres , ils feront Spartiates au
befoin , dès qu'ils le voudront. On peut,
tour attendre des Français dès qu'ils font
raifonnables, & ils le feront ; car la Liberté
commence par faire des hommes raifonneurs
, & finit par faire des hommes raifonnables.
L'Auteur des Thermopyles , en fa qualité,
de Général , recommande auf l'ordre & la
difcipline , & il a grande raifon. Aucun
Peuple n'a porté plus loin la févérité de
la difcipline militaire que les Lacédémoniens
& les Remains , les deux Peuples,
les plus paffionnés pour la Liberté. L'amour
de la difcipline , dans un vrai Soldat , eft
inféparable de l'amour de la Liberté , carr
l'une ne faurait fubfifter fans l'autre. Il est
reconnu que c'eft la difcipline Romaine
& Spartiate qui rendit Rome & Sparte
invincibles . Ceux qui ont voulu rapprocher
l'état militaire de l'état civil , & foumettre .
l'un & l'autre aux mêmes principes , ont,
dit une énorme fottife . Comment n'ont- ,
ils pas vu que la guerre était un état
100 MERCURE
?
forcé ? Quel état eft plus forcé que celui
où il faut que cent mille hommes obéiffent
à la voix d'un feul , s'ils veulent
avoir une action ? ils n'en ont plus aucune
fans cette obéiffance néceffairement
paffive ils font nuls ; ils font la proie
de l'ennemi , ou, ce qui eft encore pis, la
terreur & le fléau de leurs Concitoyens.
Affimiler cet état à celui de la Société
c'eft être abfurde & ne pas mériter même
de réponſe.
Mais fi le Général leur ordonne de
paffer à l'ennemi , de lui livrer leurs armes,
de tirer les uns for les autres ? & c.
Voilà pourtant les beaux raifonnemens
qu'on a entendus cent fois dans une ATfemblée
de Légiflateurs , & qu'on a répétés
depuis dans les Clubs ! Quelle profonde
déraifon ! quelle honteufe ignorance !
Et comment , lorfqu'on n'eft plus un
enfant , ignore-t- on que dans aucune Légiflation
quelconque on ne fait entrer la
fuppofition de l'extravagance , fans quoi
l'on ne chargerait jamais perfonne d'aucun
pouvoir ? Eh bien ! fi le Général devient
fou , il fera deftitué fur le champ , & un
autre commandera à fa place , & tous les
ordres abfurdes qu'on met ici en fuppofition
attefteraient fur le champ la démence ,
& par conféquent difpenferaient d'obéir ;
car jamais il n'a été ordonné à perfonne
d'obéir à la folie.
FRANÇAI S. 101
Puifque j'en trouve l'occafion , ajoutons
ici un principe qui me paraît prefque
univerfellement ignoré ou méconnu , puifque
jamais je ne l'ai vu oppofer aux ineptes
Déclamateurs , qui , dans la crainte des
abus poffibles , reftreignent le pouvoir reconnu
néceffaire au point de lui ôter fon
action , & tombent ainfi dans la plus révoltante
inconféquence. Ce principe , le
voici ( il eft inconteftable; car , fans lui
il n'y aurait fur la Terre aucune autorité
conftituée ) Jamais on ne doit limiter
les difpofitions générales d'une Loi reconnue
bonne & falutaire en elle-même ,
par des cas d'exception qui ne font pas
dans le cours ordinaire des chofes . Si vous
violez ce principe , vous ôterez à la Loi
route fon énergie , protectrice de l'ordre
général. La feule garantie légale contre
l'abus du pouvoir , c'eft la refponiabilité ;
& la garantie naturelle contre l'excès
d'abus que la Loi ne fuppofe pas , c'eſt
la réfiflance à l'oppreffion cu à la folie,
réfiftance qui fait rentrer l'homme dans fon
indépendance originelle.
Autre principe : Quand vous voulez
de peur de tel ou tel abus , limiter une
Loi ou un pouvoir , commencez par prouver
de ces deux chofes l'une , ou que la
limitation propofée n'arrête pas l'action
du pouvoir ou de la Loi , ou que l'abus
eft plus dangereux que la Loi ou le pou102
MERCURE
voir ne peut être utile. Sans l'une ou l'au
tre de ces deux démonftrations , vous ne
prouvez rien , fr ce n'eft ce que tout le
monde fait , qu'il y a dans toutes les
chofes humaines une imperfection inévitable
. Si l'on avait une fois bien établi
cet axiome politique , que de parleurs on
aurait arrêtés tout court ! car rien n'eft.
plus aifé que de fe faire valois auprès des
ignorans , en déclamant contre toute ef- .
pece d'abus ; mais il n'eft pas fi facile de
faire voir quel eft le degré d'imperfection
auquel la prudence humaine doit ſe réfigner
dans tous les cas , pour éviter un
plus grand mal cela n'eſt donné qu'aux
efprits excellens .
:
Me voilà un peu loin des Thermopyles,
pas fi loin pourtant qu'on le croirait , car
le but principal de l'Auteur eft de faire
fentir la néceffité de cette obéiflance aux
Loix , qui eft la feule Liberté fociale . S'il
n'a pas l'habitude de tourner des vers
ni de dialoguer des Scènes , en général il
penfe avec jufteffe & avec force , & quelquefois
même exprime fort bien fa penſée
en vers . En voici des exemples.
Ce qu'un Defpote habile eût craint de propofer ,
Le Citoyen le voit , devine & fait l'ofer.
S'honorant de fon choix & de l'obéiffance ,
Par la foumiffion il accroît fa puiffance .
En fe donnant un guide , il en devient l'appui ;
refpecte & défend ce qu'on reçoit de lui.
B
FRANÇAIS. 103
On aimera sûrement ces vers que dit
Léonidas .
De mes Concitoyens j'acquis la confiance ;-
Si je regne fur eux , c'eft par reconnaiffance.
Pour eux feuls j'ai perda l'heureufe Liberté
Que l'on ne trouve , ami , que dans l'égalité .
Ce don fi précieux , préfent de la Nature ,
Eft le premier des biens que goûte une ame pure.
Tout homme eft malheureux dès qu'il n'a point
d'égaux.
C'eft- là , ce me femble , un bel éloge
de l'égalité. Le dernier vers fera sûrement
démenti par l'orgueil ; mais l'ambition
elle -même , qui n'eft que le plus haut degré
de l'orgueil , a confeffé la vérité de
ce vers , quand elle a dit par la bouche
d'Augufte ,
Et monté fur le faire , il afpire à defcendre ;
car fi Corneille a fait ce beau vers , Augufte
a eu ce fentiment naturel , puifqu'il
a plus d'une fois été prêt d'abdiquer. Un
homme qui n'a point d'égaux et tour
feul , & il eft trifte d'être feul. Auffi les
Rois qui veulent avoir des amis , font
obligés de fe faire de égaux. Amongst
inequals no fociety , a très- bien dit Pope :
Sans égalite , point de fociété , & un des
hommes de nos jours qui a le plus d'efprit,
a dit fort plaifamment : Je ne connais
que le Pere Eternel qui ait un saffez.
T
104 MERCURE
grand fonds de gaieté pour tenir à tous les
hommages qu'on lui rend.
SPECTACLE S.
THEATRE DE LA NATION.
Nous avons déjà fait connaître le fuccès du
Vieux Célibataire ; voici comment l'Auteur a
traité ce fujet .
M. Dubrillage , vieux garçon riche , n'a pour
héritier qu'un neven qui , dans fa premiere jeu->
neffe , a fait des folies il s'eft engagé , il s'eft
marié à une fille fans fortune ; mais ce qui
fâche le plus fon oncle , c'eft que le fachant
juftement irrité contre lui , il ne lui donne
point de fes nouvelles , & ne cherche aucun
moyen de l'appaifer. Ce M. Dubrillage a pour
Domestiques une efpece d'Intendant , nommé,
Ambroife , & Mad . Evrard qui lui fert de Gouvernante
. Ambroife , d'un caractere dur & em
porté , affectant cette franchife brutale qu'on
veut faire reffembler à la probité , a réuffi , en
fe faifant craindre , à s'emparer de la plus
grande autorité dans la maifon ; Mad . Evrard
par
des
moyens
plus
doux
mais
non
moins
hypocrites
, fous
l'extérieur
du
zele
, de
l'intéret
, de
l'amour
même
, & paraillant
remplie
des
attentions
délicates
, eft
parvenue
au
même
but
. Ils
ont
infpiré
tous
deux
une
confiance
aveugle
à leur
Maître
, qui
s'eft
livré
entièrement
à eux
. Ces
deux
fripons
ne s'aiment
ni ne
7
FRANÇAIS. raj
-
-
-
s'eftiment , mais ils s'entendent ; & pour ne pas
être perdus l'un par l'autre , ils fe foutiennent
mutuellement . Ambroife , afin d'affurer fes vues
de fortune , veut époufer Mad. Evrard. Celle - ci
porte fes prétentions plus loin , elle les éleve
jufqu'à fon Maître ; mais elle ménage Ambroise ,
dans la crainte que fon projet ne réuffiffe pas.
Nous nous attachons à faire connaître ces
caracteres , parce que c'eft fur tout lamaniere
dont ils font tracés qui fait le grand
mérite de l'Ouvrage , & que l'Auteur les a fupérieurement
nuancés . On conçoit que d'après
de pareilles difpofitions , les deux fourbes fe font
bien gardés de laiffer approcher de la maifon
le neveu de M. Dubrillage ; ils ont intercepté
f lettres , aigri contre lui les reffentimens de
fon oncle , & tâché de l'amener au point de le
déshériter. Mais c'eft un procédé dont le bon
Vieillard eft incapable , & l'Auteur a mis dahs
fa bouche , en vers faits à fa maniere , c'eſtà
-dire infiniment agréables , l'opinion de Mirabeau
contre les Teftamens. Cependant ce neveu,
Armand , jeune homme doué d'un coeur géné
reux , fenfible & capable de faire oublier fes
premiers égaremens, s'eft préfenté chez ſon oncle
avec fa femme , & l'on fe doute bien qu'il n'a
pu pénétrer jufqu'à lui . Mais il vaincu tous
les obftacles ; & fans fe faire connaître , il a
réuffi , par les foins mêmes de Mad. Evrard , à
fe faire agréer comme Domeftique . Il lui plait .
au point qu'elle lui confie tous les projets . De
fon côté , la jeune femme d'Armand eft préfentée
, au même titre , par la protection d'Ambroife
, malgré la réfiftance de Mad. Evrard ,
qui n'aime pas à voir dans la maison d'autre
femme qu'elle , & furtout une femme jeune
& jolie , mais M. Dubrillage , fe prévient for
T
? MERCURE
tement en faveur de fa figure , & veut obftinément
la garder. I ofe même fe permettre
aun coup d'autorité bien fort pour fa faibleffe ',
c'eft de mettre le marché à la main à cette
même Mad . Evrard , quoique dans une fcène
précédente , filée avec une adreffe infinie & de
.main de Maître , cette rufée Gouvernante l'ait
amené au point d'envifager avec plaifir fon
-union avec elle , & même de la défirer. La jeune
Armand fe fait bientôt connaître à M. Dubril-
-lage pour fa niece on fent que la haine de
afa rivale en redouble . Ambroife lui - même ,
défefpéré de l'avoir introduite , fe prête à une
nouvelle noirceur qui peut la perdre . On produit
une lettre ancienne d'Armand , dans laquelle
sil parle de fa femme , comme étant avec lui
à Colmar. On en conclut que celle- ci eft une
Aventuriere mais heureufement que l'impru
adente Evrard a mis Armand du même dans la
confidence : il : dévoile tout ce myftete odieux ,
que fa feule préfence détruit. Les fourbes font
chaffés , & Armand recouvre facilement la con-
-fiance de fon oncle , qui la lui avait déjà accordée
comme à un fimple Valet .
Cette Piece mérite tout fon fuccès , fur- tout
par les détails charmans & pleins de vérité dont
elle eft remplie. On y a reproché quelque reft
Temblance avec le Confentement force. Il n'eft
pas douteux que le moyen ne foit le même
mais M. Collin en a tiré un parti très-différent,
Nous croyons que cet Ouvrage doit ajouter à la
jufte réputation que fes premiers lui ont mérité.
Il eft impoffible de concevoir rien de plus
parfait que l'exécution . Il n'y a pas une nuance
du caractere, de Madame Evrard , fi habilement
macé par l'Auteur , que Mademoiſelle Contat
FRANÇAIS. 107
laiffe échapper. Gette faibleffe du bon Dubriklage
, d'un homme qui fe fent bleffé du joug
qu'on lui impofe , mais qui n'a pas la force de
le fecouer , eft également bien rendue par M.
Molé. Mad . Petit & M. Fleury , dans les rôles
de neveux ; M. Larochelle , chargé de celui
d'Ambroife ; & jufqu'à un vieux Portier , bon
& fenfible , que fait M. Dazincourt , ne font pas
moins dignes d'éloges . Mais on fait avec quelle
fupériorité la Comédie eft jouée à ce Théâtre ,
qui , dans ce genre , eft loin d'être encore égalé
par fes rivaux.
NOTICES.
Lodoiska , Comédie en trois Actes , mêlée de
chants ; par M. Fillette - Loraux ; repréſentée pour
la premiere fois , fur le Théâtre de la rue Feydeau
, le 18 Juillet 1791 ; mulique de M. Cherubini
. Prix , 30 fous . A Paris , chez Régent &
Bernard , Libr . quai des Auguftins , No. 37 ; &
chez les Mds. de Nouveautés .
Le Collatéral ou l'Amour & l'Intérêt , Comédie
en trois Actes & en vers ; par P. F. N. Fabred'Eglantine
, repréfentée fur le Théâtre de Monfieur
, au Palais des Tuileries , le 26 Mai 1789 ;
& repriſe au Théâtre Français , rue de Richelieu ,
le 27 Octobre 1791. A Paris , chez L. F. Prault ,
Impr-Libr. quai des Auguftins , à l'Immortalité.
Prix , 30 f
Nous reviendrons fur cet Ouvrage .
168 MERCURE FRANÇAIS .
A VIS.
L'Etabliffement de BAINS de mer froids &
chauds , à volonté , à Boulogne -fur - Mer ( qui
eft le feul de ce genre en France ) , fera rouvert
au Public , depuis le 15 Avril jufqu'au 15
Novembre 1792 .
·
Ces Bains , dont les fubftances portent avec
l'eau dans le tiffu de la peau une action plus
tonique que ne peut faire l'eau ordinaire , convient
à tout âge , aux tempéramens ardens ,
bilieux , mélancoliques , aux femmes maigres
nerveufes , à celles qui ont la peau feche , qui
éprouvent des fpafmies , des fuppreffions , &c.
Ils font très-utiles dans les maux de nerfs , les
rhumatifmes & fciatiques fur tout , dans les
maladies fecrettes , & dans la plupart de celles
qui , lorfqu'elles ne peuvent être guéries , en
retirent toujours un foulagement réel : ces Bains
font un des moyens les plus sûrs de rétablir &
conferver la fanté ; nombre de perfonnes , tant
de Paris que de Londres , & notamment des
Médecins diftingués de ces deux villes , en ont
fait ufage avec la plus grande fatisfaction . On
ya établi des Douches d'eau de mer au chaud
& au froid , & un grand Bain dans lequel pluheurs
perfonnes du même fexe peuvent fe baigner
enfemble. Le prix de ces Bains , qui font
de 30 fous , de 3 livres & de 6 livres , diminue
de moitié en s'abonnant pour un mois , & d'un
tiers fi on s'abonne pour quinze jours ,

de
Nota. Boulogne , plus près de Londres que
Paris , eft le Port de mer le plus avantageufement
fitué pour paffer en Angleterre dans l'espace de
3 à 4 heures,
TABLE.
MERCURE
Charade
, Enig. Logog
,
Le Divorce
.
85 Les Thermopyles,
92 Spectacles,
94 Notices.
90
104
107
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 31 MARS 1792.
Note. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 livres pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
PIECES FUGITIVES.
IMITATION
Dujoli Conte intitulé LE CHEVAL & LA
FILLE, inféré au Mercure du to Mars..
EN me promenant à cheval ,
L'autre jour je vis une fille
Que portait un mauvais cheval :
Tout à coup penfant à la fille
Qui culbuta de ſon cheval , 1
J'aurais voulu que cette fille ,
Plus fringante que fon cheval ,
Eût même chance que la fitle"
N°. 13. 31 Mars 1792.
110 MERCURE
A Dont Boufflers -fevit le cheval.
TM Je m'approchai de cette file ,
Qui cheminait for fon cheval
Vous avez là pour une fille 线
Lui dis-je , un bien mauvais cheval.
Puis voulant embraffer la fille ,
U maadit faux pas du choval A
Survint à propos pour la fille
Et j'embrala fon vieux. cheval.
Cela fit fourire la fille og
Affife fur fon laid cheval.
Voulant amadouer la fille :
I'
Prencz , lai dis- je , mon cheval :
nov.
ovn as b
Je te veux bien , frépond la fille ; } 19
Alors je defcends de cheval ,
Auli - tôt s'avance la fille
Tout à côté de mon cheval ,
I
Et puis zet voilà la fille un
Bien en felle, fur, mon cheval,
Beau Cavalier , me dit la fille ,
Montez vite fur mon cheval.
Pendant que je mete , la fille
Pique des deux mon bon cheval ;
Comme un “ Echhir ' , je viš la fille
Difparaître avec mon cheval. "

R
axli
we'l Heureux qui dupe d'une fille ,
En cft quitte pour un cheval ! unt ul I
( Par M. Lagache fils ; Receveur des
Domaines Nationaux à Guifè. )
KELIOTHERA
FRANÇAIŚ. 111
RÉPONSE
:
A des COUPLETS parodies fur l'Air de
Pauvre Jacques , qui commencent ainfi
Pauvre Peuple , quand tu n'avais qu'un
Roi , &c.
HEUREUX Peuple , jadis au nom dẹs Rois ,
Mille impôts comblaient ta mifere ;
Mais aujourd'hui , fous l'Empire des Loix ,
Jouis des préfens de la Terre.
$1.5
L'argent n'eft pas le prix de tes travaux.
En as -tu moins le néceffaire ?
De tes Seigneurs les écus étaient beaux ;
Mais , hélas tu n'en avais gucre .
Heureux Peuple , & c.
swe
Sûr déformais de récolter pour toi ,
Que tá peine fera légere !
3
Jadis c'était pour les Flatteurs d'ua Rol
Que tes fueurs baignaient la Terre.
Heureux Peuple ; & c.
F 2
112 MERCURE
1
1
swe
La Liberté t'offre un fort enchanteur :
Sache en ufer avec juſtice .
L'égalité qui fera ton bonheur ,.
De tes Tyrans eſt le ſupplice .
Heureux Peuple , &c .
( Par B... Lamothe. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du dernier MERcure.
Le mot de la Charade eft Culbute , celui
de l'Enigme eft Menfonge , & celui du Logogriphe
eft Jaloufie , où l'on trouve Louis,
Soi, Sol, La, Si , Oui , Lie, Loi , Oie, Saoul,
Afie, Laie, Jeu, Suie, Soie, Joue, Joli.
CHARADE .
Mon premier a deux fens ; l'un , à l'homme im-
ON
• poffible ,
Fut vainement tenté par des audacieux ;
Et l'autre , trop commun ,préfente un crime horrible
Aux youx de l'homme vertueux.
Mon fecond change tout , les goûts & le vifage ;
Eglé , qui le fait bien , change aufli de langage ,
Et dans fon défefpoir ne ceffe de crier :
Les Amans autrefois n'étaient pas mon entier .
( Par un Abonné. ) ·
FRANÇAIS.
ÉNIG ME
JE fuis un meuble fort utife ;
Mais fongez bien , filles qui me portez ,
Que je fuis auffi fort fragile.
Ainfi que bien des gens , je montre deux côtés ;
Pris dans un autre fens , je peins un imbécille.
A
( Par le même. )
LOGO GRIPHE.
MI Lecteur , vcut-tu me deviner ?
De mes neuf pieds renverfe l'ordre ;
C'eft , comme on dit , fil à retordre
Mais plus de gloire à me trouver.
Dans mon fein je nourris la célefte Déefle
Qu'invoquait autrefois la charmante Jeuneſſe
Le nom de Diane aux Enfers ;
Un animal traître & pervers ;
De tout oifeau la plus maigre partie ;
La prifon de nos corps quand l'ame en eft fortie ;
Une falutaire boiſſon ;
Le fynonyme de volume ;
Ce qui rend de la voix fidélement le fon ;
Ce qui vole dans l'air fans ailes & fans plume.
(-Parun Curé , Diftria de Joinville. )
F
14 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .

HISTOIRE de la Vacance du Trône
Impérial, tirée de Mémoires authentiques;
in-8°. Prix , 3 livres broché. A Paris ,
chez Lavillette , Libr. rue du Battoir ,
No.8.
LES
circonſtances ne
pouvaient être plus
favorables
pour la publication
de cet
vrage , qui , par lui même , eft inftructif
& fait pour être lu par tous ceux qui
veulent
acquérir
des connaiffances
fur le-
Droit public de l'Europe
. L'Auteur
a puifé
dans les meilleures
fources , & rédigé fes
réſultats
avec méthode
& clarté. Il y joint
des pieces juftificatives
; l'une des plus
curieufes
eft la capitulation
de l'Empereur
Charles
VI , de l'année
1711 , lorſqu'à
cette époque
de fon couronnement
il
crut devoir reconnaître
par un acte folennel
tous les droits des Electeurs
& des
Membres
du Corps Germanique
.. Il n'y a
point d'Ouvrage
où l'on puiffe prendre
unè
idée plus jufte de la Conftitution
de l'Empire
. L'Auteur, qui le remet fous nos yeux,
n'y a pas ajouté la fameufe
Bulle d'or de
Charles I , de l'année
1356 : on la trouve
FRANCAIS

par- toût , & l'on fait qu'elle a fervi depuis
ce temps à régler la forme des élections
& le régime du College Electoral , mais
on trouvé ici , au moins le preambule de
cet Etrit memorable : il eft d'une tournure
très propre à faire connaître l'efprit du
temps ; en voici un pallage.
و ر
*
Dis , Orgueil , comment aurais - tu
régné en Lucifer , fi tu n'avais appelé la
Diffention à ton fecours ? Dis , Satan envieux
, comment aurais - tu chaffe Adam
du Paradis Ferreftre fi tu ne l'avais détourné
de l'obéiance qu'il devait à fon
Create
>HING 69 201
Dis , Colere , comment auraistu
détruit la République Romaine , fi tu
ne t'étais fervie de la Divifion pour animer
Pompée & Jules à une guerre inteltine
L'un contre l'autre , Dis , Luxure, comment
aurais tu ruiné les Troyens , i tu n'avais
féparé Hélene de fon mari Mais toi,
Envie combien de fois t'es-tu efforcée de
ruiner par da divifion l'Empire Chrétien
que Dieu a fondé fur les trois Vertus théologales
, la Poi , l'Eſpérance & la Charité ,
11
I
-palam olidkivni p971 ) ma 96 zamaglien
sidiyifantlavouer que cette apeſtrophe à
Saran & aux fept Péchés capitaux eft une
étrange introduction à un hété Légiflataf
mais c'était alors le goue général qui fe
reproduifant dans tous les fujets. L'Ecriture
Sante fervait de bare a toutes les difcuf-
A
£ 4
116 MERCURE
fions politiques. La Cour de Rome , qui
trouvait tout dans les Ecritures , avait mis
ce ton à la mode , & dans des temps beaucoup
plus récens , lorfque Cromwel fit,
condamner Charles I., un des griefs fpé-,
cifiés dans l'Arrêt de mort , était que ce
Prince ava contrifté au poffible l'Eglife
de Dieu.
VARIÉ T. É.
1 ESSAI d'une nouvelle Hiftoire Romaine.
J'AIME le merveilleux ; toutes les Nations
l'ont aimé dans leur enfance , & quelques- unes
dans un âge très- avancé . Il nous garantit de la
peine de penfer , des tourmens du doute & des
carts du favoir y fouvent plus dangereux que
ceux de l'ignorance. Es
ce
L'amour du merveilleur peuple Univers d'une
foule de Dieux & de Génies qui ne s'occupent
que de nous. Tout le fait pour l'homme ,
qui eft très - flatteur tout le fait fans lui , ce
qui eft très-commode, Dans la dépendance on
rous fommes de ces êtres invifibles , le malheureux
croit avoir une refource , & le coupable
mériter quelque indulgence.
2
*
Quand je lis l'Hiftoire dans les Auteurs anciens
des fictions agréabies me foutiennent
quelquefois contre le récit des atrocités ; quand
je la lis dans les Ecrivains modernes , je ne vais
FRANÇAIS.. 117

qu'une fuite effrayante de tableaux , dont rien:
n'adoucit l'horreur. L'homme paraiſſant tout feuf
fur la Scène , j'ai honte de fa prétendue perfection
, & je préfere des menfonges qui m'amufent
, à des vérités qui me révoltent .
Ceft ce qui m'a fait naître l'idée de rendre
à l'Hiftoire ancienne les ornemens dont on l'a
dépouillée . Je commence par celle des Romains
& je vais renfermer dans un petit nombre de
pages ce qu'elle offre de plus effentiel , depuis
la prife de Troie juſqu'à la mort de Romulus,
Dans ce temps-là vivait un homme qui s'ap--
pelait Enée. Il était bâtard , dévot & poltron.
Ces qualités lui attirerent l'eftime du Roi Priam ,
qui , ne fachant que lui donner , lui donna une!
de fes filles en mariage..
ort
Ses aventures commencerent à la nuit de la
prife de Troie. Il fortit de la ville , perdit fa
femme en chemin , s'embarqua , eut une galan
terie avec une Reine de Carthage , qui vivait
400 ans après lui , donna des jeux très-amufans
auprès du tombeau de fon pere Anchife ,
en Sicile , & parvint enfin en Italie , vers l'em--
bouchure du Tibre , où le premier objet qui
frappa fes regards fut une truié qui venait de:
mettre bas trente cochons blancs . Là devaient
fe terminer fes voyages ; les Oracles l'avaient
prédit. Il prit auffi- tôt poffeffion de la contrée ,
& commença par tracer l'enceinte d'une ville.
Il demanda enfuite à qui ces lieux apparte
naient avant fon arrivée. On lui dit c'est icii
le Latium ; ces campagnes offertes à vos yeux
font cultivées par les Latins ; la ville que vous :
voyez fur cette colline s'appelle Laurentum , &
, e château garmi de tours qui la couronne ,, efti
E S
113
CUARTET MIE
le féjour du Roi Latinus fils de la Nymphe
Marica.
-
Latinus était très vieux , & n'avait qu'une
fille très jeune , nommée Lavinic . He l'avait
promife à Turnus , Roi des Rutules , qui joigrait
une valeat brillante aux agrémens de la
jeunefle & de la figure, Cet hymen allait fe
conclure , lorfque des nouvelles effrayantes en ,
fufpendent les apprêts . On apprend que des Corfaires
, defcendus fur le rivage , abattent les
forets , s'emparent des propriétés , & fement la
terreur aux environs. En même temps on voit
dans la plaine cent Ambafadeurs Troyens venir à
pas précipités . Latinus n'a que le temps de fe jeter,
fur le vieux Trône de fes aïeuxs & les Troyens
introduits lui déclarent qu'ils font venus par
l'ordre des Dieux , fous la conduire du fils de
Vénus , s'établir dans fes Etats , & lui donnent
le choix de la guerre ou de la paix. La Cour,
de Laurentiim fut étonnée d'un pareil langage ;
mais elle le fut bien plus , quand elle entendit
le Roi proférer gravement ces parcies : Je vous
Taiffe ce que vous avez pris , & je cheils pour
gendre le fils de Vénus , a condition qu'il vien
dra voit le fils de Marica.
Ji IT LO
Les cris de la Reine, les pleurs de Lavinie ,
le , delpoin de Turnus , rien ne - put changer
La rélotion du Roi . On courut aux armes, &
la guerre fuit par la mort de Turnus , que le
picux Enée, abatrit d'un coup de pierre.
Devenu poflefleur du Royaume des Latins ,
il acheva la ville qu'il avait commencé de bâtir ,
& qu'il nomma Lavinium , du nom de la femme
Fendant qu'il s'occupait de ce paifible foin , l'avenir
lui fur révélé par un prodige fingulier.
Le feu ayant pris naturellement à un bouquet .
FRANCA M's. 119
delibĝis on vit prefque dans le même inſtant
loupedourir & unteren y jerant
des matières éombustibles ; un aigle defcendre
desocicux pour l'agiter derfes diles ) un renard
el arrêter les progrès en feconant fur la flamme
naillantes fanqueue qu'il avait qtrempée dans le
fleuve. Cette fcène , fe réitéra plufieurs fois ; à'
lacfin , le bois fut confumé & le renard fe
retira. A l'afpet de cet événement qu'on ne
peut révoquer on doute puifqu'on avait confervé
pendant long - temps dans la place de
Lavinium les figures de ces trois apinaux en
bronze , Ence augurà que la Coleme trouverait.
de grands obftacles , à fon érabfiffement ; mais
que par la faveur des Dieux , elle triompherait
avec éclat de la jaloufe des hommes. 201
1
J
C
Gependant ce, fentifhent germait parmi les
Nations voisines. Il fut attaqué par les Etruf
ques & les Rutules. Le combat fe donna fur
les bords du Numicus petit ruiffeau dont les
eaux étaient employées par préférence au Culte
de Vefta , & qui s'épuila , dit- on , un jour que
les libations devinrent plus fréquentes . Enées au
milieu de l'action , fut pouffé dans le ruiffeau ,
& s'y établit fi bien qu'il s'y noya .
ยง

1
Ainfi fait l'hiftoire, de fes exploits. Celle de
fa renommée ferait plus étendue & auffi, furprenante,
Errant , fugitif, ayant befoin de tout
le monde , & perfonne n'ayant befoin de lui ,
Les voyages laiffaient par tout des traces profondes
Ceux qui mouraient à fa fuite avaient.
le privilége d'illuftrer les lieux témoins de leurs
derniers Toupirs. , Des Ifles , des Promontoires
quitterent leurs anciens noms , & prirent ceux de
fes, Coufines , de fes Nourrices , de fon Pilote ,
de fon Trompette enfin , quoique fuivant la
-05 22 :359
F 6
20 MERCURE
remarque d'un Ecrivain judicieux , on ne puiffè
être enterré que dans un endroit , plufieurs villes
fe félicitaient de conferver fon tombeau...
Afcagne fon fils fe hâta de le mettre au nom
bre des Dieux , de l'enfermer dans les murs de
Lavinium , & de propofer la paix aux ennemis.
Mézence , Roi des Etrufques , en dieta les articles
, & exigea pour tribut tout le vin qu'on
recueillait dans le pays des Latins.
Nous devons à cette liqueur , dit le plus fava1n7t
des anciens Naturaliftes , un privilege qui nous .
diftingue des autres animaux , celui de boire fans
en avoir befoin . C'eft de tous les droits de
l'homme le plus généralement reconnu. Les Latins
allaient en étre dépouillés , lorfqu'Afcagne
prit le parti de confacrer à Jupiter toutes les
vignes de fes Etats , & d'en avertir Mézence/
La paix fe fit à de plus douces conditions."
Le vou d'Afcagne ne fut pas exécuté . Il n'empêcha
pas les Romains de s'enivrer du vin de
Latium , ni un Ambaffadeur Grec de le trouvér
auffi mauvais qu'il l'eft en effet ; mais il empêcha
les Généraux Romains de formet des fermens
indifcrets . Papirius , dans fa guerre contre,
les Samnites , implora l'affiftance de Jupiter , &
ne lui promit pour prix de la victoire qu'un
petit verre de vin .
Afcagne fe promenait un jour fur les börds !
du lac d'Albano , & racontait , peut-être pourla
centieme fois , à fes Courtifans , des circonf
tances de fon arrivée en Italie. Il obferva que
depuis cette époque , il s'était écoulé trente ans .
Ce mot , en lui rappelant les trente petits cochons
blancs qui avait vus au fortir du vailfeau
, fut un coup de fumiere pour lui , & le
germe des plus grandes chofes qui fe foient
FRANÇAIS. 121
A
faites dans le Monde. Il conclut du nombre de
ces animaux qu'il devait , fans, différer , bâtir
une ville, & de leur couleur lui donner le nom
d'Albe , parce que ce mot en latin défigne lal
couleur blanche. Il en fit auffi-tôt jeter les fondemens
, & cette ville , remplacée aujourd'hui
par un Couvent de Récollets , fut l'origine de
Rome & de les hautes deftinées, al
Après la mort de ce Prince , Albe fut fuccef
fivement gouvernée par douze Rois , pendant
l'efpace d'environ 3 so ans . Ils régnerent dans le
plus grand, filence , excepté Alludius , qui avait ,
trouvé l'art de forger la foudre , & qui finit
par l'attirer für, fa maifon...
1
Procas , le dernier de ces douze Rois , laiffa
deux fils , Numitor à qui de Trône appartenait
, & Amulius qui s'en empara. Cet ufurpas
teur , dans la crainte que Sylvie , fa niece , nel
trouvât dans un époux, le vengeur de fon pere ,
l'obligea , de fe confacrer à Vefa.
Sylvie , chargée du ſoin de fa virginité & des
fonctions du Miniftere , partageait les efforts
entre fes devoirs. Un jour que devant offrir un
facrifice , elle allait chercher de l'eau : pure dans
une fource placée hors de la ville , dans l'épaiffeur
d'un bois , elle vit à l'entrée de la grotte
au lieu d'une Nymphe, mollement penchée fur:
fon urneun grand homme debourg tenand
d'une main fon bouclier de l'autre fa dance ,!
la tête couverte d'un cafque qui ne laiſſait en-)
trevoir qu'une barbe fort noire & fort épaiffe
Cet homme, était le Dieu Mars . Elle en fut
effrayée mais ils étaient , feulss : & dette folis !
tude ,, ce gazon , cette fontaine Neuf moisi
après , Sylvie mit au jour deux jumeaux
rent
17
nommémus cux jumeaux
qui fu-
Remus: Le Roi d'Albo
442 MIEAROCARSET
qui n'avait pas été préveni de leur arrivée , or-?
donna de les jeter dans le Tibte, & condamna
leur mère à paffer le rete dedes jours dans une
prifon, ou il n'y avait ni Dieux ni fontaineb
V
On mit les enfans dans un berceau , & le
flouvie , après l'avoir balotte pendant quelque'
temps fur les flots , groflis par la fonté des
neiges , le dépofa doncement au pied du Mont
Ayentin , fous un figuier qui pour prix Ale
L'ombrage qu'il avait prêté en cette occafion
fubfiftait encore mille ans après
37
in
Alors s'approcherent du berceau deux animaux , {
une louve qui leur donna le premier lait , & un
pivert qui , de fon bec , glilait dans leur bouche
de petites miettes ramafiées çà, & là. 201
Je raconte des chofes étranges , j'en rappera
terai d'autres qui ébranlent également notre for.
Mais Plutarque l'affermit par deux fortes rai
fonso la premiere, tirée de l'ordre éternel des
convenances , fuivant lequel le coloffe prodigieux .
de la grandeur Romaine ne pouvait s'établir que
fr des prodiges la feconde , tirée , des jeux à
de la Fortune , qui, fuivant Pindare , gouverne
le Monde, & qu'il eft, inutile d'interroger , puill
qu'elle a toujours dédaigné de rendre fes comptes:
Je continue, boom 91 % iv olb , ood an' wi
Après la louve & le piverty arrivent aurpess
du . berceau Fauftulas Larentia fa femmet
Fauftulus étaien Hommeil vertueuf , que ၁b
fervices avaient élevé au rang de premier Bergers!
du Roi ; Latenda n'avait pas de grandesver
mais elle avait de grandes faibleffes qui Tu va
lurent d'affez grandes douceurs pendant la vie , &
les honneurs divins après la mort 569
55 5541
29105
Ces heureux époux le chargerent , de l'enfance
RUTION
FIRAUN ĢIALI) S. 12*
des Princes , & confierent enfuite leur education
à un Maître d'Ecole réfidant à Gabies' , à quatre
lieues de diftance de leur chaumiere.
ཨཏི
Ils s'y diftinguerent dans les exercices du
corps & dans ceux de l'efprit ; & après y avoir
puifé le goût des Lettres , de la Mufique , & de
la Tactique des Grees , ils revinrent , à l'âge de
18 ans þau Mont- Palatin , pour y garder les troupeaux
du Roi Amu ius.
...0
Tout en eux était impofant , la taille , le
maintien , l'éloquence , mais fur - tour la force
& le courage. Leurs bras vigoureux portaient
des coups mortels aux animaux qu'ils pourfuivaient
à la chaffe , aux Pâtres étrangers qui
ofaient franchir les limites qu'on leur avait affignées.
Fauftule leur apprit enfin le fecret de leur
naiffance , & dès l'inftant même , ils raffemblent
un grand nombre de gens fans aven' , marchent
à la Capitale , brifent les fers de leur mere
Sylvie , font mourir Amulius , & rendent la Cou
sonne à leur grand père Numitor ,
gai tenta
vainement de les retenir auprès de lui . Ils favaient
, qu'obligés de vivre en mauvaite , com
pagnie , ils ne pouvaient plaire à la Cour d'Albe ,"
& qu'une liberté fans licence commençait à dé
plaire à leurs Soldats. Un autres motif hata leut
départ Ils voulaient , à l'exemple des anciens '
Héros , bâtir une ville qui tranfmit leur nom à
la Poftérité : déjà même Romulus en avait trace.
le plan.
Autour du Mont- Palatin font fix autres col- .
fines qui pouvaient toutes , à leur fommet , recevoir
la ville éternelle . Remus fe décida pour
le Mont-Aventin ; Romulus pour le Palatin . Les
deux projets furent agités dans l'Affemblée gé→
$24 MERCURE
nérale , & il fut réglé qu'on s'en tiendrait à
celui que les Dieux indiqueraient eux - mêmes.
Remus apperçut fix vautours dans un coin du
Ciel Romulus s'écria auffi -tôt qu'il en voyait
douze dans un autre coin. Fallait-il fe décider
fur la priorité de la découverte , ou fur le
nombre des oifeaux Les efprits s'échaufferent ,.
on en vint aux mains , Remus périt dans le
combat. On dit que ce fut fon frere qui le tua,
le pleura & l'enterra .
On acheva auf -tôt l'enceinte de Rome. La
forme en était auffi carrée que celle de Baby→ .
fone. Dans le milicu s'éleverent mille cabanes ;
celle de Romulus les furpaffait toutes en ma
gnificence. Des rofcaux , artiſtement entrelacés ,
foutenaient le chaume dont elle était couverte.
Il avait pour lit de la paille , pour chevet une
botte de foin .
Le goût des Arts & l'amour de la gloire attirerent
fon attention fur les Monumens publics.
I conferva une petite Chapelle , fituée au pied
du Mont-Palatin , où les chiens & les mouches
n'ofatent entrer , depuis qu'Hercule y avait offert
un facrifice, I bâtit fur le Capitole , en l'honneur
de Jupiter , un Temple dont la longueur
était d'environ quinze pieds , & la hauteur telle
qu'il fut poflible d'y placer la Statue de Jupiter ,
quoiqu'elle fut en pied & de grandeur naturelle.
Enfin s'étant emparé d'une ville d'Italic , il fe
trouva pârmi les dépouilles un char de bronze ;.
il cut l'attention de le confacrer à Vulcain , &
d'y placer fa propre Statue , avec une infcrip--
tion qui fut compofée en Grec , parce qu'elle
devait être luc par des Latins .
L'Hiftoire nous a laifié quelques traits du ca-
Lactere. de ce Prince . Elle parle en particulier
FRANÇAÍ S. 725
de la nobleffe de fes fentimens , de fes vertus
de fa prudence confommée , de fon refpect pour
les Dieux , & de fa haine contre toute efpece
d'oppreffion. Voici l'uſage qu'il fit de ces belles
qualités , quand il voulut augmenter le nombre
de fes Sujets.
Il ouvrit un afile où fondirent tout à coup
des troupes d'efclaves fugitifs , de débiteurs infolvables
, & d'affaffins convaincus . Il les mit
au rang des Citoyens , & répondit aux plaintes
qu'il recevait de toutos parts , que telle était la
volonté d'Apollon.
Ariftote nous apprend que dans l'efpece humaine
, le concours des deux fexes eft néceffaire
pour donner le jour à un enfant. Cetté
vérité , qui n'avait pas échappé à Romulus ,
l'affligeait fenfiblement . Il voyait fa colonie prête
à périr faute de femmes. Les Nat ons voifines
refufaient de s'allier avec ce tas de brigands
dont il était entouré ; mais il trouva le moyen
de vaincre leur répugnance , en les invitant à
des Jeux qu'on devait célébrer à Rome. Des
Tribus de Sabins s'y rendirent avec leurs fa
milles. Les premiers Spectacles exciterent une
admiration générale. Le dernier jour des fêtes ,
Romulus prefcrivit à fes Soldats d'enlever les
filles de ces Etrangers , mais de refpecter leurs
femmes. Ce ferait un beau fujet de Prix , à pro
pofer , de demander comment dans ce tumulte
épouvantable , au milieu de tant de cris & de
fureurs, les raviffeurs purent exécuter les ordres
de leur Maître. Cependant ils mirent tant de
difcernement dans leur choix que de trente
ou fix cent quatre-vingt-trois prifonnieres ( car
les Auteurs anciens varient un peu fur le nombre
) , il ne le trouva qu'une femme mariée. On
168 MERCURE FRANÇAIS .
A VIS.
L'Etabliſſement de BAINS de mer froids &
chauds , à volonté , à Boulogne -fur- Mer ( qui
eft le feul de ce genre en France ) , fera rouvert
au Public, depuis le 15 Avril jufqu'au 15
Novembre 1792 .
·
Ces Bains , dont les fubftances portent avec
l'eau dans le tiffu de la peau une action plus
tonique que ne peut faire l'eau ordinaire , convient
à tout âge , aux tempéramens ardens ,
bilieux , mélancoliques , aux femmes maigres
nerveufes , à celles qui ont la peau feche , qui
éprouvent des fpafmes , des fuppreffions , &c.
Ils font très-utiles dans les maux de nerfs , les
rhumatifmes & fciatiques fur tout , dans les
maladies fecrettes , & dans la plupart de celles
qui , lorfqu'elles ne peuvent être guéries , en
retirent toujours un foulagement réel : ces Bains
font un des moyens les plus sûrs de rétablir &
conferver la fanté ; nombre de perfonnes , tant
de Paris que de Londres , & notamment des
Médecins diftingués de ces deux villes , en ont
fait ufage avec la plus grande fatisfaction. On
ya établi des Douches d'eau de mer au chaud
& au froid , & un grand Bain dans lequel plufieurs
perfonnes du même fexe peuvent le baigner
enfemble . Le prix de ces Bains , qui font
de 30 fous , de 3 livres & de 6 livres , diminue
de moitié en s'abonnant pour un mois , & d'un
tiers fi on s'abonne pour quinze jours,
Nota. Boulogne , plus pies de Londres que de
Patis , eft le Port de mer le plus avantageufement
fitué pour paffer en Angleterre dans l'espace de
4 heures, .3 à
MERCURE.
TABLE.
Charade, Enig. Logog,
Le Divorce.
8 Les Thermopyles,
92 Spectacles,
94 Notices.
90
104
107
Gov. 135.
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 31 MARS 1792.
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 livres pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
PIECES FUGITIVES.
ΙΜΙΤΑΤΙΟΝ
Dujoli Conte intitulé LE CHEVAL & LA
FILLE, inféré au Mercure du to Mars.
EN me promenant à cheval ,
L'autre jour je vis une fille
Que portait un mauvais cheval :
Tout à coup penfant à la fille
Qui culbuta de ſon cheval ,
J'aurais voulu que cette fille ,
Plus fringante que fon cheval ,
Eût même chance que la fille""
*
N°. 13. 31 Mars 1792 .
110
MERCURE
" "
Dont Bouffers fe vit le cheval.
Je m'approchai de cette file , M
Qui cheminait for fon cheval
Vous avez là pour une fille
线
Li dis -je , un bien mauvais cheval.
Puis voulant embraffer la fille ,
Un maudit faux pas du chovál MAG
Survint à propos pour la fille,
Et j'embraslai fon vieux cheval .
Cela fit fourire la fille
Affife fur fon laid cheval.
tog
Voulant amadouer la fille :
Prenez , lai dis -je , mon cheval :
ontova
mig de l
Je te veux bien réjond la fil ; H IS
Alors je defcends de cheval
Auli -tôt s'avance la fille
Tout à côté de mon cheval ,
Et puis zeft , voilà la fille in 91. G
Bien en felle, fur mon cheval. a1l i
Beau Cavalier , me dit la fille ,
Montez vite fur mon cheval .
la fille Pendant que je monte , la
Pique des deux mon bon cheval
Comme un éclair ' , je viš la fille
Difparaître avec mon cheval .
2 1
;
Heureux qui dupe d'une filler'l
En eft quitte pour un cheval ! I
( Par M. Lagache fils ; Receveur des
Domaines Nationaux à Gaife. )
ELIOTE
R
FRANÇAIS.
RÉPONSE
1 A des COUPLETS parodies fur l'Air de
Pauvre Jacques , qui commencent ainfi :
Pauvre Peuple , quand tu n'avais qu'un
Roi , &c.
HEUREUX
EUREUX Peuple , jadis au nom des Rois ,
Mille impôts comblaient ta mifere ;
Mais aujourd'hui , fous l'Empire des Loix ,
Jouis des préfens de la Terre .
L'argent n'eft pas le prix de tes travaux.
En as-tu moins le néceffaire ?
De tes Seigneurs les écus étaient beaux ;
hélas ! tu n'en avais gucre.
Mais ,
Heureux Peuple , & c .
Sûr déformais de récolter pour toi ,
Que tá peine fera légere !
Jadis c'était pour les Flatteurs d'un Rol
Que tes fueurs baignaient la Terre.
Heureux Peuple ; &c.
F 2
112 MERCURE
swe
La Liberté t'offre un fort enchanteur :
Sache en ufer avec juſtice .
L'égalité qui fera ton bonheur ,.
De tes Tyrans eft le fupplice .
Heureux Peuple , &c.
( Par B... Lamothe. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du dernier MERCURE.
Le mot de la Charade eft Culbute , celui
de l'Enigme eft Menfonge , & celui du Logogriphe
eft Jaloufie , où l'on trouve Louis,
Soi, Sol, La, Si, Oui, Lie, Loi , Oie, Saoul,-
Afie, Laie, Jeu, Suie, Soie, Joue, Joli.
CHAR A DE.
Mon premier a deux fens ; l'un , à l'homme im-
.poffible ,
Fut vainement tenté par des audacieux ;
Et l'autre,trop commun, préfente un crime horrible
Aux yeux de l'homme vertueux .
Mon fecond change tout , les goûts & le vifage ;
Eglé , qui le fait bien , change auffi de langage ,
Et dans fon défefpoir ne ceffe de crier :
Les Amans autrefois n'étaient pas mon entier.
( Par un Abonné. ) ·
FRANÇAI's.
ENIG ME
JE fuis un meuble fort utife ;
Mais fongez bien , filles qui me porrez ›
Que je fuis auffi fort fragile.
Ainfi que bien des gens , je montre deux côtés ;
Pris dans un autre ſens , je peins un imbécille.
( Par le même. )
LOGO GRIP HE.
AM1 Lecteur , veut -tu me deviner ?
>
De mes neuf pieds renverfe l'ordre ;
C'eft , comme on dit , fil à retordre
Mais plus de gloire à me trouver.
Dans mon fein je nourris la célefte Déelle
Qu'invoquait autrefois la charmante Jeuncffe ;
Le nom de Diane aux Enfers ;
Un animal traître & pervers ;
De tout oiſeau la plus maigre partie ;
La prifon de nos corps quand l'ame en eft fortie ;
Une, falutaire boiſſon ;
Le fynonyme de volume ;
Ce qui rend de la voix fidélemént le fon ;
Ce qui vole dans l'air fans ailes & fans plume.
(-Par un Curi , Diftria de Joinville. )
F
14
MERCURE
+
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
" HISTOIRE de la Vacance du Trône
Impérial, tirée de Mémoires authentiques;
in-8°. Prix , 3 livres broché. A Paris ,
chez Lavillette , Libr. rue du Battoir ,
No. 8.
LIES
3
ES circonftances ne pouvaient être plus
favorables pour la publication de cet Ouvrage
, qui , par lui même , eft inftructif
& fait pour être lu par tous ceux qui
veulent acquérir des connaiffances fur le
Droit public de l'Europe. L'Auteur a puifé
dans les meilleures fources , & rédigé fes
réfuttats avec méthode & clarté. Il y joint
des pieces juftificatives ; l'une des plus
curieufes eft la capitulation de l'Empereur
Charles VI , de l'année 1711 , lorfqu'à
Cette époque de fon couronnement il
crut devoir reconnaître par un acte folennel
tous les droits des Electeurs & des
Membres du Corps Germanique.. Il n'y a
point d'Ouvrage où l'on puiffe prendre unè
idée plus jufte de la Conftitution de l'Em
pire. L'Auteur, qui le remet fous nos yeux,
n'y a pas ajouté la fameufe Bulle d'or de
Charles IV, de l'année 1356 : on la trouve
FRANCAIS.
par- tout , & l'on fait qu'elle a fervi depuis
ce temps à régler la forme des élections
& le régime da College Electoral , mais
on trouvé let , au moins le preambule de
cet Etrit mémorable : il eft d'une tournure
très propre à faire connaître efprit du
temps ; en voici un pallage.
و د
>
Dis , Orgueil , comment aurais - tu
régné en Lucifer , fi tu n'avais appelé la
Diffention à ton fecours ? Dis , Satan envieux
, comment aurais - tu chaffé Adam
du Paradis Ferreftre fi tu ne l'avais détourné
de l'obéiance qu'il devait à fon
Créateur Dis , Colere , comment auraistu
détruit la République Romaine , fi tu
ne t'étais fervie de la Divifion pour animer
Pompée & Jules à une guerre inteltine
L'un contre l'autre 2, Dis , Luxure; comment
aurais tu tuiné les Troyens , hi tu n'avais
féparé Hélene de fon mari ? Mais toi,
Envie, combien de fois t'es -tu , efforcée de
ruiner par la divifion l'Empire Chrétien
que Dieu a fondé fur les trois Vertus théologales
, in Foi , Efpérance & la Charité ,
2096
a
reklom ale zoldkirdi 297to mɔ ɔbourg es
oldfant avouer que cette petrephe à
Satan & aux fept Péchés capitaux eft une
étrange introduction à un hété Légiflatif ,
mais c'était alors le goût général qui fe
reproduifant dans tous les fujets. L'Ecriture
Sante fervait de bafe a toutes les difcuf-
F
4
116 MERCUREfions
politiques . La Cour de Rome , qui
trouvait tout dans les Ecritures , avait mis
ce ton à la mode , & dans des temps beaucoup
plus récens , lorfque Cromwel fit,
condamner Charles I. , un des griefs fpé-,
cifiés dans l'Arrêt de mort , était que ce
Prince ava contrifté au poffible l'Eglife
de Dieu.
1
VARIÉ T , É .
1 ESSAI d'une nouvelle Hiftoire Romaine.
J'AIME le merveilleux ; toutes les Nations
l'ont aimé dans leur enfance, & quelques -unes
dans un âge très-avancé . Il nous garantit de la
peine de penfer , des tourmens du doute & des
écarts du favoir , fouvent plus dangereux que
ceux de l'ignorance.
L'amour du merveilleux peuple l'Univers d'une ~
foule de Dieux & de Génies qui ne
news'occupent
que de nous . Tout fe fait pour l'homme , ce
qui eft très - flatteur tout le fait fans lui , ce
qui eft très- commode, Dans la dépendance on
rous fommes de ces êtres invifibles , le malheureux
croit avoir une refource , & le coupable
mériter quelque indulgence .
"
Quand je lis l'Hiftoire dans les Auteurs anciens
des fictions agréables me foutiennent
quelquefois contre le récit des atrocités ; quand
je la lis dans les Ecrivains modernes , je ne vois
FRANÇAIS..
qu'une fuite effrayante de tableaux , dont rienn'adoucit
l'horreur . L'homme paraiſſant tout feul
fur la Scène , j'ai honte de fa prétendue perfection
, & je préfere des menfonges qui m'a-'
mufent , à des vérités qui me révoltent.
C'est ce qui m'a fait naître l'idée de rendre
à l'Hiftoire ancienne les ornemens dont on l'a
dépouillée. Je commence par celle des Romains ,
& je vais renfermer dans un petit nombre de
pages ce qu'elle offre de plus effentiel , depuis
la prife de Troie jufqu'à la mort de Romulus.
Dans ce temps-là vivait un homme qui s'ap--
pelait Enée. Il était bâtard , dévot & poltron ..
Ces qualités lui attirerent l'eftime du Roi Priam ,
qui , ne fachant que lui donner , lui donna une
de fes filles en mariage...
Ses aventures commencerent à la nuit de la
prife de Troie. Il fortit de la ville , perdit fa
femme en chemin , s'embarqua , eut une galan
terie avec une Reine de Carthage , qui vivait :
400 ans après lui , donna des jeux très -amufans
auprès du tombeau de fon pere Anchife , mort
en Sicile , & parvint enfin en Italie , vers l'em--
bouchure du Tibre , où le premier objet qui
frappa fes regards fur une truié qui venait de:
mettre bas trente cochons blancs. Là devaient
fe terminer les voyages ; les Oracles l'avaient:
prédit, Il'prit auffi- tôt poffeffion de la contrée ,,
& commença par tracer l'enceinte d'une ville.
Il demanda enfuite à qui ces lieux appartenaient
avant fon arrivée . On lui dit : c'eft icii
le Latium ; ces campagnes offertes à vos yeux :
font cultivées par les Latins ; la ville que vous :
voyez fur cette colline s'appelle Laurentum , &
château garni de tours qui la couronne ,,
1
F S
efti
11
MIERCUARTET
le féjour du Roi Latinus fils de la Nymphe
Marica.
Latinus était très vieux , & n'avait qu'une
fille très jeune , nommée Lavinic . He l'avait
promife à Turnus , Roi des Rutules , qui joigrait
une valeat brillante aux agiemens de la
jeuneffe & de la figure, Cet hymen allait fe
conclure , lorfque des nouvelles effrayantes en,
fufpendent les apprêts. On apprend que des Cor
faires , defcendus fur le rivage , abattent les
forets , s'emparent des propriétés , & fement la!
terreur aux environs. En même temps on voit
dans la plaine cent Ambafladeurs Troyens venir à
pas précipités . Latinus p'a que le temps de fe jeter,
fur le vieux Trône de fes aïeux , & les Troyens
introduits déclarent qu'ils font venus par
l'ordre des Dieux , fous la conduire du fils de
Vénus , s'établir dans fes Etats , & lui donnent
fe choix de la guerre ou de la paix. La Cour
de Laurentam fut étonnée d'un pareil langage ;
mais elle le fut bien plus , quand elle entendit
le Roi proférer gravement ces paroles : Je vous
Jaiffe ce que vous avez pris ,, & je chitis pour
rendre le fils de Vénus , a condition qu'il vien
dra volt le fils de Marica.
IT LO
Les cris de la Reine , les pleurs de Lavinie ,
le delpoin de Turnus , rien ne - put changer
La rélokation du Roi . Qu courut aux armes, &
la guerre fini par la mort de Turnus , que le
picux Enée abatit d'un coup de pierre. 1
Devenu poflefleur du Royaume des Latins
il acheva la ville qu'il avait commence de bâtir ,
& qu'il nomma Lavinium, du nom, de la femme
Fendant qu'il s'occupait de ce paitible foin , l'avenit
lui fur révélé par un prodige fingulier.
Le feu ayant pris naturellement à un bouquet .
?
3
FRANCA Ms. 119
debĝis on vit prefque dans le meme inftant,
loupedourir & amentereny jetant
des matiéres combuſtibles ; un aigle defcendre
desocicux pour l'agiter deres ailesig ) un renard
en arrêter les progrès en feconant fur la flamme
naillantes fa queue qu'il avait qtrempée dans le
fleuve. Cette fcène , fe réitéra plufieurs fois ; à
la fin , le bois fut confumé & le renard fe
retira . A l'afpect de cet événement qu'on ne
peut révoquer en doute puifqu'on avait confervé
pendant long - temps dans la place de
Lavinium les figures de ces trois animaux en
bronze , Ence augurà que la Coleme trouverait .
de grands obftacles à ſon établiſſement ; mais
que par la faveur des Dieux , elle triompherait
avec éclat de la jaloufie des hommes.
1
*
Cependant cefentifhent germait parmi les
Nations voisines . Il fut attaqué par les Etruf
ques
& les Rutules. Le combat fe donna fur
les bords du Numicus petit ruiffeau dont les
caux étaient employées par préférence au Culte
de Vefta , & qui s'éguila , dit-on , un jour que
les libations devinrent plus fréquentes . Énées au
milieu de l'action , fut pouffé dans le ruiffeau ,
& s'y établit fi bien qu'il s'y noya.
2
C
1.
Ainfi finis l'hiftoire de fes exploits . Celle de
fa renommée ferait plus étendue & auffi, furprenante,
Errant , fugitif, ayant
befoin de tout
lee monde , & perfonne n'ayant befoin de lui
fes voyages laiffaient par tout des traces prefondes
Ceux qui mouraient à fa fuite avaient.
le privilége d'illuftrer les lieux témoius de leursderniers
Toupirs. Des Ifles , des Promontoires
quitterent leurs anciens ,noms prirent ceux de
fes Coufines , de fes Nourrices , de fon Pilote ,
de fon Trompette enfin , quoique fuivant i la .
-03 22: 350
F 6
$20 MERCURE
remarque d'un Ecrivain judicieux , on ne puiffè
être enterré que dans un endroit , plufieurs villes)
fe félicitaient de conferver fon tombeau.
Afcagne fon fils fe hâta de le mettre au nom
bre des Dieux , deol'enfermer dans les murs de
Lavinium , & da propofer la paix aux ennemis.
Mézence , Roi des Etrufques , en dieta les atti-!
cles , & exigea pour tribut tout le vin qu'on
recueillait dans le pays des Latins . } ^k
Nous devons à cette liqueur , dit le plus favant
des anciens Naturaliſtes , un privilège, qui nous ,
diftingue des autres animaux , celui de boire fans
en avoir befoin . C'eft de tous les droits de
l'homme le plus généralement reconnu. Les Latins
allaient en érse dépouillés , lorfqu'Afcagne
prit le parti de confacrer à Jupiter toutes les
vignes de fes Etats , & d'en avertir Mézence.
"
La paix fe fit à de plus douces conditions.
Le voeu d'Alcagne ne fut pas exécuté . Il n'empêcha
pas les Romains de s'enivrer du vin de
Latium , ni un Ambaſſadeur Grec de le trouver
auffi mauvais qu'il l'eft en effet ; mais il empêcha
les Généraux Romains de former des fermens
indifcrets . Papirius , dans fa guerre contre,
les Samnites , implora l'affiftance de Jupiter , &
ne lui promit pour prix de la victoire qu'un
petit verre de vin.
Afcagne fe promenait un jour fur les bords !
du lac d'Albano , & racontait , peut-être pourla
centieme fois , à fes Courtifans , des circonftances
de fon arrivée en Italie. Il obferva que
depuis cette époque , il s'était écoulé trente ans .
Ce mot , en lui rappelant les trente petits cochons
blancs qui avait vus au fortir du vailfeau
, fut un coup de lumiere pour lui , & le
germe des plus grandes chofes qui fe foiens.
1
FRANÇAIS. 121
faites, dans le Monde. Il conclut du nombre de
ces animaux qu'il devait , fans différer , bâtir
une ville , & de leur couleur lui donner le nom
d'Albe , parce que ce mot en latin défigne lal
couleur blanche. Il en fit auffi-tôt jeter les fondemens
, & cette ville , remplacée aujourd'hui
par un Couvent de Récollets , fut l'origine, de
Rome & de les hautes deftinées ,
Après la mort de ce Prince , Albe fut fuccef
fivement gouvernée par douze Rois , pendant
l'efpace d'environ 3 so ans . Ils régnerent dans le
plus grand filence , excepté Alludius , qui avait .
trouvé l'art de forger la foudre , & qui finit
par l'attirer für fa maifon..
1
2
Procas , le dernier de ces douze Rois , laiffa .
deux fils , Numicorà quide Trône appartenait
, & Amulius qui s'en empara. Cet ufurpass
teur , dans la crainte que Sylvie , fa niece , ne
trouvât dans un époux, le vengeur de fon pere ,
l'obligea , de fe confacrer à Vefa.
2
Sylvie , chargée du foin de fa virginité & des
fonctions du Miniftere , partageait les efforts
entre fes devoirs. Un jour que devant offrir un
facrifice , elle allait chercher de l'eau pure dans
une fource placée hors de la ville , dans l'épaiffeur
d'un bois , elle vit à l'entrée de la grotte
au lieu d'une Nymphe, mplement perchée fur
fon
nurneun grand homme debout , tenand
d'une main fon bouclier de l'autre fa lanco ,
la , tête couverte d'un cafque qui ne laiſſait entrevoir
qu'une barbe fort noire & fort épaiffe.
Cet homme, était le Dieu , Mars . Elle en futi
effrayée mais ils étaient feulss & Aette folis !
tude , ce gazon , cette fontaine , Neuf moisi
après , Sylvie mit au jour deux jumeaux qui funt
nommés Romulus & Remus : Le Roi d'Albe
wir
rent
V
3
442 IEAROCWUARSET
qui s'avait pas étél prévenu de leur arrivée , or-?
donna de les jeter dans le Tibte , & condamna
leur mère à paffer le rethe dedes jours dans unes
prifon, où il n'y avait ni Dieux ni fontaine b
On mit les enfans dans un berceau , & le
flouve , après l'avoir balotte pendant quelque '
temps fur fes flots , groffis par la fonté des
neiges , le dépofa doucement au pied du Mont
Aventin , fous un figuier qui pour ! prix Ade
L'ombrage qu'il avait prêté en cette occafion
fubfiftait encore mille ans après . innot caug
Alors s'approcherent da berceau deux animaux , i
une louve qui leur donna le premier lait , & un
pivert qui , de fon bec , glilait dans leur bouche
de petites miettes ramaliées çà, & là . cont
-Je raconte des ehoſes étranges , j'en rapper<
terai d'autres qui ébranlent également notre foi.
Mais Plutarque. Paffermit par deux fortes rai
fonso la premiere, tirée de l'ordre éternel des
convenances , fuivant lequel le coloffe prodigieux !
de la grandeur Romaine ne pouvait s'établir que
for des prodiges la feconde , tinée , des jeuxi
de da Fortune , qui , fuivant Pindare , gouverne
le Monde, & qu'il eft , inutile d'interroger , puil !
qu'elle a toujours dédaigné de rendre fes comptes: /
Je continue.com 1's tiv olb , 054 nu's ti
1
ر
Après la louve & le piverty arrivent aupress
du. berceau Fauftulus Earentia fa femme
Fauftulus étaien Hommeil vertueus , que fish
fervices avaient élevé au rang de premier Berger
du Roi ; Latenda n'avait pas de grandesver
mais elle avait de grandes faibleffes qui lui va
lurent d'affez grandes douceurs pendant la vie, &
les honneurs divins après la morty
95 5.51
29706 you givlye Ces heureux époux le chargerent
de l'enfance
FIRAUN ĢIALIS.
des Princes , & confierent enfuite leur Education
à un Maître d'Ecole séfidant à Gabies' , à quatre
lieues de diftance de leur chaumiere.
i -1
Ils s'y diftinguerent dans les exercices du
corps & dans ceux de l'efprit ; & après y avoir
puifé le goût des Lettres , de la Mufique , & de
la Tactique des Grees , ils revinrent , à l'âge de
18 ans þau Mont- Palatin, pour y garder les troupeaux
du Roi Amu ius ,
*
3
د ا
Tout en eux était impofant , la taille , le
maintien , l'éloquence , mais furtout la force
& le courage. Leurs bras vigoureux portalent
des coups mortels aux animaux qu'ils pourfuivaient
à la chaffe , aux Pâtres étrangers qui
ofaient franchir les limites qu'on leur avait affignées.
.
1.
Fauftale leur apprit enfin le fecret de leur
naiffance , & dès l'inftant mênie , ils raffemblent
un grand nombre de gens fans aven ', marchent
à la Capitale , brifent les fers de leur mere
* Sylvie , font mourir Arulnis , & rendent la Cou
Fonne à leur grand père Numitor , qui tenta
vainement de les retenir auprès de lui. Ils favaient
, quobligés de vivre en mauvaife , com
pagnie ils ne pouvaient plaire à la Cour d'Albe , 1
& qu'une liberté fans licence commençait à dé
plaire à leurs Soldats . Un autres motif hâta leut
départ Ils voulaient , à l'exemple des anciens'
Héros , bâtir une ville qui tranfmit leur nom à
la Poftérité : déjà même Romulus en avait trace.
te plan.
Adtour du Mont - Palatin font fix autres colfines
qui pouvaient toutes , à leur fommet , recevoir
la ville éternelle . Remus fe décida pour
le Mont-Aventin ; Romulus pour le Palatin . Les
deux projets furent agités dans l'Affemblée gé$
24
MERCURE
nérale , & il fut réglé qu'on s'en tiendrait à
celui que les Dieux indiqueraient eux - mêmes.
Remus apperçut fix vautours dans un coin dui
Ciel Romulus s'écria auffi -tôt qu'il en voyait
douze dans un autre coin. Fallait- il fe décider
fur la priorité de la découverte , ou fur le
nombre des oifeaux Les efprits s'échaufferent ,
on en vint aux mains Remus périt dans le
combat. On dit que ce fut fon frere qui le tua,
le pleura & l'enterra .
On acheva auffi -tôt l'enceinte de Rome . La
forme en était auffi carrée que celle de Baby- .
fone . Dans le milicu s'éleverent mille cabanes ;
celle de Romulus les furpaffait toutes en magnificence
. Des rofcaux , artiftement entrelacés ,
foutenaient le chaume dont elle était couverte.
Il avait pour lit de la paille , pour chevet une
Lotte de foin.
;
Le goût des Arts & l'amour de la gloire at
tirerent fon attention fur les Monumens publics .
Il conferva une petite Chapelle , fituée au pied
du Mont-Palatin , où les chiens & les mouches
n'ofaient entrer , depuis qu'Hercule y avait offert
un facrifice, I bâtit fur le Capitole , en l'hon
neur de Jupiter , un Temple dont la longueur
était d'environ quinze pieds , & la hauteur celle.
qu'il fut poflible d'y placer la Statue de Jupiter ,
quoiqu'elle fut en pied & de grandeur naturelle.
Enfin s'étant emparé d'une ville d'Italic , il fe
trouva parmi les dépouilles un char de bronze ;,
il cut l'attention de le confacrer à Vulcain , &
d'y placer fa propre Statue , avec une infcrip--
tion qui fut compofée en Grec , parce qu'elle
devait être luc par des Latins.
L'Hiftoire nous a laiffé quelques traits du ca-
Lactere. de ce Prince . Elle parle en particulier
FRANÇAIS. 725
de la nobleffe de fes fentimens , de fes vertus
de fa prudence confommée , de fon refpect pour
les Dieux , & de fa haine contre toute efpece
d'oppreffion. Voici l'ufage qu'il fit de ces belles
qualités , quand il voulut augmenter le nombre
de fes Sujets.
Il ouvrit un afile où fondirent tout à coup
des troupes d'efclaves fugitifs , de débiteurs infolvables
, & d'affaffins convaincus. Il les mit
au rang des Citoyens , & répondit aux plaintes
qu'il recevait de toutos parts , que telle était la
volonté d'Apollon .
Ariftote nous apprend que dans l'efpece humaine
, le concours des deux fexes eft néceffaire
pour donner le jour à un enfant . Cette
vérité , qui n'avait pas échappé à Romulus ,
l'affligeait fenfiblement. Il voyait fa colonie prête
périr faute de femmes. Les Nations voifines
refufaient de s'allier avec ce tas de brigands
dont il était entouré ; mais il trouva le moyen
de vaincre leur répugnance , en les invitant à
des Jeux qu'on devait célébrer à Rome. Des
Tribus de Sabins s'y rendirent avec leurs fa
milles. Les premiers Spectacles excitercot une
admiration générale. Le dernier jour des fêtes ,
Romulus prefcrivit à fes Soldats d'enlever les
filles de ces Etrangers , mais de refpecter leurs
femmes. Ce ferait un beau fujet de Prix , à pro
pofer , de demander comment dans ce tumulte
épouvantable , au milieu de tant de cris & de
fureurs , les raviffeurs purent exécuter les ordres
de leur Maître. Cependant ils mirent tant de
difcernement dans leur choix • que de trente
ou fix cent quatre- vingt-trois prifonnieres ( car
les Auteurs anciens varient un peu fur le nombre
) , il ne le trouva qu'une femme mariée. On
126 2 MERCURE
l'avait enlevée par mégarde , & Reniulus Pêpoula
pour la fingularité du fait. ".
J
+
Cette entreprife eut des fuites ; on fit la
guerre la paix , la guerre une feconde fois ,
enfin un traité qui confondit en un feul Peuple
les Romains & une partie des Sabins.-
1
4- Romulus n'avait ceflé de s'occuper du Gouvernement
& des Loix. Un jour ayant raffemblé
sous lcs Habitans de Romé , il dit aux uns :
Soyez Patriciens & protecteurs ; il dit aux autres
: Soyez. Plébéiens & protégés ; & cela fe fit
ainfi . Il choifit dans la premiere iclale cent
Confeillers d'Etat , qui devaient partager avec
Iqi les foins d'une fi grande administration car
il commandait à plus de trois mille hommes.
Quand un certain nombre de familles Sabines
fe furent établies au Capitole , on momma cent
autres Sénateurs.
2 Des Loix qui entretenaient les meurs & la
tranquillité dans Rome; donnerent une haure
idée du Légiflateur ; des guerres & des victoires
continuelles en donnerent une plus haute du
Conquéran , Mais Romulus fue trop ébloui, de
sant de fuccos ; il fatta les Plébéichs pour augmenter
fon pouvoir , & bleffa les Sénateurs en
ceffant de les confulter.
Sa mort fut auffi merveilleure que la vie .
Pendant qu'il parlait au milieu de Alembice
générale , il s'éleva une tempête dont do ne
peur décie la violence . I patiat de tous les
points du Ciel des tourbillons & de topierres,
erotables , des torrens d'eau tombaient fur la
Tetfe, & la nuit la couvrait de tenebres pantes.
Le Peuple épouvanté prend la fuire il revient,
apres Porage il voit les Patriciens immobiles
dans leur flace ; & n'appercevant point Romu
FRANÇAIS. 117
lus , il les foupçonne & bientôt les accufe de
l'avoir mis en pieces , & d'en avoir caché les
morceaux dans leurs poches. On allait les fouilder
, lorfqu'un Sénateur, nommé Proculus, arriva ,
& tint ce difcours qui pe furprit perfonne : En
revenant à l'Affemblée , j'ai rencontré Romulus
couvert d'armes étincelantes comme le feu. Je lui
ai demandé pourquoi il nous avait fi cruellement
abandonnés. Voici fa réponſe : Je remonte au
Ciel d'où je defcendis il y a cinquante - quatre
ans. Va dire à l'Affemblée que Rome fera la
matereffe de l'Univers , & que fous le nom de
Quirinus , je ne cefferat de la protéger.
Le Peuple applaudit avec tranfport , & choifit
Quirinus pour fon Dieu tutélaire.
Je finis par un trait de haute érudition . I
Les plus habiles Critiques n'ont jamais pu
découvrir l'origine du mot Quirinus . Je préfume
que Romulus portait ce nom dans le Ciel,
cite plus d'une fois -la -Langue des Dieux ; il en
rapporte quelques mots. On doit peut - être Y
joindre celui de Quirinus ; peut-être auffi fant-il
recourir au Bas- Breton , qui , dit-on , renferme
les racines de toutes les Langues qu'on a parlées ,
qu'on parle & qu'on parlera dans la fuite,
> M, B. Le Rédacteur a fait ufage de ce morceau
, qui lui a été envoyé anonyme , comme
d'un Ellai agréable , mais dans un gente de
plaifanterie qu'il ne faudrait ni répéter ni prolonger
; car rien n'eft plus facile que de tourner
en parodie & en ridicule les Fables & les
Origines anciennes , & cette forte de traveftiffement
deviendrait bientôt monotone & froide.
On poutstirer une autre inftruction de ce mot
+28 MERCURE
ceau : ceux qui , en le lifant , fe moqueront des
fables que croyaient les anciens Romains , n'ont
qu'à fe rappeler celles qu'on nous a long-temps fait
croire en tout genre , & fe dire ce vers d'Horace :
1.
Mutato nomine de te
Fabula narratur. HOR.
Tu tis ! change les noms : la Fable eft ton hiſtoire.
BOIL.
1...
ANNONCES ET NOTICES.
Suite du Préfervatif contre le Schifme ,
Nouveau développement des principes qui y font
établis ; par M. Lartiere. In- 8 ° . Prix , 3 liv. &
liv. 15 f. franc de port pour les Départemens.
A Paris , chez Leclere , Libr . rue Saint-Martin ,
No. 254, près la rue aux Ours.
Moyens de rectifier la Gamme de la Mufique
& de faire chanter jufte ; par Gabriel-Antoine
de Lorthe. A Paris , chez l'Auteur , Hôtel d'Orléans
, rue Dauphine.
Obfervations de Phyfique & de Médecine , faites
en différens lieux de l'Efpagne ; on y a joint
des Confidérations fur la Lépre , la Petite-Vérole ,
& la Maladie Vénériennes par M. Thyerry
Docteur-Régent de la Faculté de Médecine de
Paris , Médecin-Confultant du Roi , &c. 2 Vol.
in- 8°. A Paris , au Bureau du Cercle Social , rue
du Théâtre Français , No. 4 ; chez Garnery ,
Lib. rue Serpente ; & chez les principaux Libr
de l'Europe.
FRANÇAIS. 12h
Catéchisme de la Conftitution civile du Clergé ,
par M. Molinier , Prêtre de la Doctrine Chétienne
, Evêque de Tarbes. 2 ° . édition. Prix. 6 f.
A Paris , chez Leclere , Libr. rue Saint - Martin ,
près la tue aux Ours .
Lettre fur les Prêtres féditieux & réfractaires
par J. B... Demengeon. A Paris , chez Froullé
Libr. quai des Auguſtins , N °. 39 ; & chez Leclere
, Libr, rue St-Martin , Nº. 254.
>
Contrafte de la Réformation Anglicane par
Henri VIII, & de la Réformation Gallicane par
l'Affemblée conftituante ; par M. Gratien , Vicaire
de la Cathédrale de Chartres. In- 8°. Prix , 30 f.
& 2 liv. franc de port pour les Départemens. A
Paris , chez Leclere , rue St- Martin , près la rue
aux Ours , Nº. 25.4.
L'Adultere , Drame en 3 Actes & en profe ;
par M. Chalumeau , Administrateur du District de
Melun. A Paris , chez Belin , Libr . rue Saint-
Jacques , près St - Yves ; Née de la Rochelle
Libr. rue du Hurepoix , Nº . 13 ; & Defennel,
Libr, au Palais-Royal.

De la Dette publique en France , en Angleterre
& dans les Etats-Unis de l'Amérique ; par
M. Ducher. A Paris , chez Buiffon , Imp - Libr.
tue Haute-feuille , No. 20 , près la rue des Cordeliers
. Prix , 6 f. & 8 f. franc de port.
.
Etrennes aux Enfans , ou Petit Théâtre de la
Jeuneffe ; par M. L ... P ... D ... ´A Paris , chez
Mérigot jeune , Libr. quai des Auguſt. Nº. 38 .
130
MERCURE
Lettres de Charlotte , pendant fa liaiſon avec
Werther , traduites de l'Anglais par M. D ... D..
S... G... ; avec un extrait d'Eléonore , autre Ouvrage
Anglais , contenant les premieres Aventures
de Werther. A Paris , chez Roycz , Libr. quai
des Auguſtins , à la defcente du Poht-Neuf.
Les deux Prifonniers , ou la Fameufe Journée ,
Drame hiftorique & Lyrique en 3 Actes , dédié
à Henry Mafers de la Tude ; par Jofeph Martin.
Prix , 30 fous. A Paris , chez l'Auteur ,
Montmartre , No. 5 , près le Boulevarr ; & chez
Denné , Libr . au Palais - Royal , près le paffage
du Perron , en face de la rue Vivienne .
rue
Inftrustion donnée par M. l'Evêque de Viviers
pour les Habitans de la campagne , avec cette
épigraphe :
-
( Si deux Augures ne pouvaient le regarder
fans rire , comment deux Evêques , qui refufent
de prêter le Serment conftitutionnel ,
peuvent-ils fe regarder fans rougir ?)
A Paris , chez Froullé , Impr-Libr. quai des Auguftins
, No. 39 ; & chez Leclere , Libr. rue St-
Martin , No. 254.
Sur les Troubles des Colonies , & l'unique
moyen d'affurer la tranquillité , la profpérité &
la fidélité de ces dépendances de l'Empire , en
réfutation des deux Difcours de M. Briflot , des
1er. & 3 Décembre 1791 ; par M. Dumorier . A
Paris , de l'imprimerie de Didot jeune 3 quai des
Auguftins.
IFRANÇAIS . Mizi
Derniere Livraifon de l'Abrégé des Tranfactions
philofophiques de la Société Royale de
Londres ; Ouvrage traduit de l'Anglais , & rédigé
par M. Gibeliu , Doct. en Méd . Membre de la
Société Médicale de Londres , &c . 2 Vol. in- 8 ° .
de plus de 5oo pag. chacun , avec des Planches en
taille- douce ; contenant la Médecine , la Chirur
gie & la Chimic . Prix , 4 liv. 10 f. le Vol. br,
& liv , franc de port. L'Ouvrage complet forme
14 Volumes . A Paris , chez Buillon , Impr-Libr
rue Haute-feuille , Nº . 20 .
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approuvés par la Société Royale d'Agriculture dé
Paris , ou par l'Académie de Valence en Dauphine
Par M. Duvaure , Cultivateur, Membre
de diverfes Academics & Sociétés d'Agriculture
A chez Delalain le jeune , Libr. rue, St- ,
Paris
?
Jacques . In - 8 ° . Prix , 3 liv.
Les fuffrages qu'on obtenus ces Mémoires , &
qui font indiqués dans le titre , difpenfent, de
tout autre éloge : l'Auteur a été apprécié par des
Juges compétens.
2007
Effai fur une Education Nationale , par M
Maubach ; nouvelle édition . A Paris , de l'Imprimerie
du Cercle Social , rue du Théâtre Fran
çais , No. 4.
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Globes & Spheres , & Libraire du Roi de Danc
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1
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ducation , & par les Inftituteurs. Le Catalogue
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IMITATION.
Réponse.
TA BL E.
109 Hiftoire.
Variété.
Charade, Enig. Log. 112 Annances & Notices . 128
MERCURE
HISTORIQUE
ES
E T
POLITIQUE.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le zo Février 1792.
Les dernières lettres de Stockholm ne nous
fourniffent aucune particularité importante
des opérations de la Diète depuis fon
ouverture , & depuis la formation du Comité
fecret. Les Miniftres des Cours de
Pétersbourg , de Vienne , Berlin , Londres
& Varfovie , ont affifté , ainfi que le Comte
de St. Prieft , à la première féance , où Sa
Maj . Suédoife prononça la harangue d'ouverture.
On reconnoîtra dans ce difcours
le talent facile du Roi , fon art de préparer
les efprits , fon adreffe à flatter les
paffions nationales & celles de chaque
Ordre ; enfin , le but de la convocation
N°. 9. 3 Mars 1792.
A
( 2 )
des Etats , & le fujet immédiat de leurs
délibérations .
Difcours du Roi de Suède.
MESSIEURS ,
---- Les
ce Il y aura bientôt 21 ans , depuis l'époque
où je vous reçus , pour la première fois , devant
mon Trône , comme Roi de Suède.
bafes conftitutives du Royaume étoient ébranlées
, fon indépendance menacée , la confidération
dont il avoit joui anciennement , & que vos
ancêtres avoient fi glorieufement payée de leur
fang, étoit perdue ; l'armée dépériffoit , la grande
flotte n'exiftoit que dans des nomenclatures ; la
flotte légère n'étoit que projettée , & à peine
commencée ; le pays déchiré par des Factions
étrangères étoit devenu la victime de l'ambition
de quelques Grands ; la Banque fans numéraire ;
point de fûreté individuelle ; en un mot , l'Etat étoit
à la veille de fa diffolution . »
« Mais la main puiffante de l'Etre Suprême ,
qui plus d'une fois avoit fauvé ce pays de fa
ruine entière , rétablit fon Corps politique ; rout
prit une nouvelle face . Quatorze années de repos
fuivitent ces fecpuffès. L'union , l'harmonie de
tous & ne confiance réciproque facilitèrent mes
foins , guidèrent l'inexpérience de ma jeuneffe ,
& aidèrent mon zèle ardent à relever le Royaume,
Les Finances furent remifes en ordre , la Banque ,
que fans numéraire vous aviez confiée à moe
foins , vous fut rendue par moi , après un intervalle
de 6 ans , dans un état fatisfaifant ;
l'Agriculture prit des accroiflemens ; l'armée de
terie fut réorganisée & exercée; on conftruifit
des flottes s le Commerce fut protégé par le pa
villón , Suédois,, & quiconque le rappelloit co
qu'avoit été le Royaume quelques années au(
3 )
paravant , pouvoit à peine croire qu'un temps
auffi court eût produit de fi grands chargemens, دو
« Je m'arrête avec une jouiffance fecrette au
fouvenir de ce temps heureux de mes premières
années de Gouvernement ; alors il n'exiftoit point
de divifion dans les fentimens , & l'on efpéroit
que la tranquillité générale prolongeroit long- temps
cette félicité . »
D'autres temps fuccédèrent à cette heureufe
époque. Il fembloit que , las de notre bonheur
mutuel , nous ne fuffions plus propres à demeurer
dans un pareil état de chofes , & que le voeu
fecret , qui porte toujours l'homme à changer
de fituation , ne lui permit plus de jouir de cette
tranquillité ; ce bonheur nous étoit à charge , nous
quittâmes l'état de repos où nous étions ; des orages
fe formèrent , l'efprit de difcorde remua , le
Royaume fut ébranlé , la guerre le menaça , tour
parut être dans la fituation la plus critique . »
"
Je connoiffois la fermentation des efprits ; je
favois combien je hafardois ; mais je me repofois
fur la générofité de la Nation ( elle ne m'a point
trompe ) ; je vous affemblai . Les délibérations
prirent un caractère factieux , le Royaume eut
befoin d'un prompt fecours ; vous l'accordâtes s
l'armée le montra comme il convient à des Sué
dois ; elle prouva qu'elle n'avoit point dégénérés
elle combatrit vaillamment ; la Finlande fut pro
tégée & la paix extérieure rétablie . »
Tel a étéle cours des événemens , qui ont marqué
ces 21 années . Si elles n'ont pas été toutes heureufes,
elles n'ont pas toutes apporté de l'avantage ,
elles ont néanmoins toutes été glorieufes pour
le Royaume ; & elles,ont fervi à confirmer les
Puiffauces Etrangères dans l'opinion , que le nom
Suédois s'étoit acquis , & dans l'idée des forces
A 2
( 4 )
Su'doifes , lorfqu'elles font réunies ; idée que
les temps de nos anciennes diffentions avoient
prefqu'entièrement effacée de leur fouvenir , mais
qui a fait près d'elles une impreffion d'autant
plus forte , qu'il étoit réfervé à votre courage ,
& à votre conftance , de donner à vos Contem
porains ce grand exemple , & ce , dans un temps ,
qu'un Peuple naguères fi puiffant , notre ancien
Allié , en donne un fi horrible , fi affreux , des
fuites funeftes qu'une licence effrénée entraîne pour
la perte des Etats .
« Une paix glorieufe a été le fruit de votre
conftance ; une paix fûre , conclue entre deux Nations
indépendantes , fans autre Médiation que
T'eftime réciproque , que deux Peuples , qui ont
mefuré leur valeur & leurs forces , nourriffent
J'an pour l'autre ; une paix , raffermie par une
Alliance d'amitié entre deux branches d'une même
Famille , déjà liées de près par les liens du fang 5
une paix , qui promet au Royaume fûreté & repos ,
& lui aſſure un redoublement d'eſtime & de confidération
en Europe ; cette confidération que
l'intrépidité de fes Habitans lui a acquife , & cette
force qu'une fi puiffante Alliance lui fournit . Si
pour moi j'ai pu y contribuer en quelque chofe ,
mon unique mérite feroit celui de n'avoir pas
défefpéré de la Patrie ; que je ne me fuis pas
trompé dans la force d'ame de la Nation , & dans
fon courage , jamais abattu ; que j'ai lu apprécier
votre conftance , votre générofité , votre zèle pour
la Patrie ; que j'ai montré combien j'étois fûr que
la Nation Suédoiſe n'abandonna jamais fes Rois
dans le danger , toutes les fois qu'ils fe font mis
à fa têre . »
1
« C'eſt donc après cès différens changemens
que je vous rejoins aujourd'hui. Avec combien
1 .
(5)
de fenfibilité vous vois- je affemblés actuellement
devant mon Trône , vous bons Seigneurs &
Citoyens Suédois , mes chers & fidèles Sujets ,
lorfque je me rappelle le zèle que chaque Ordro
en fon particulier a manifefté dans ces momens
d'anxiété. Quand parmi vous , bons Seigneurs de
l'Ordre Equeftre & de la Nobleffe , je reconnois
ceux que je vis combattre à mon côté , qui , par
la prévoyance , le courage , le mérite & la victoire
, le font montrés dignes Chevaliers Suédois
, & qui paroiffent maintenant au milieu de
Vous avec les marques d'honneur qu'ils acquirent
à fijufte titre fur le champ de bataille , fur les flots
de la mer , ou qui font couverts de bieffures honorables
, dignes fruits de leur héroifme . Quand
je me fouviens du zèle exemplaire , que vous ,
dignes Citoyens de l'Ordre Eccléfiaftique , témoi
gnâtes àmoi & au Pays , en encourageant le Peuple
à la conftance , dans ces momens où la fortune
nous favorifoit le moins , vous remplites l'emploi
refpe&able qui vous eft confié , celui de refferrer
par le refpect dû à la Divinité , le nerud d'union
qui lie le Roi , le Peuple & la Patrie . »
« Comment , en faifant mention de cette
époque , pourrois - je oublier la noble émulation
que l'Ordre des Bourgeois de ce Royaume témoigna
pour rétablir la flotte des galères , lorfqu'après
un combat glorieux contre des forces
plus que doubles , elle exigea un prompt fecours ?
Quand je me rendrois coupable d'une ingratitude
pareille , la Poftérité n'oublieroit jamais , bons
Citoyens de l'Ordre louable de la Bourgeoisie
ce Monument vifible de votre pouvoir & de votre
zèle en faveur du Royaume , lorfqu'elle lira un
jour , dans nos Annales , que prefque chaque
ville conftruifit des bâtimens armés , & que l'Eu
·
A 32
( 6 )
rope vit avec étonnement fortir du fond de la
mer , dans l'efpace de fix mois , une flotte trois
fois plus nombreufe que ne fut celle qu'elle crut
détruire, pour chercher le combat , & mettre nos
côtes en fûreté. »
« Et vous , Citoyens intègres du louable Ordre
des Payfans , vous qui avez été ce que vous
fûtes toujours , & ce que les ennemis du royaume ,
Oppreffeurs ou Libérateurs , vous trouvèrent fous
les drapeaux de Charles Knutffon , ou de Guftave
Ericffon , & en tout temps , vous qui êtes
partis pour la défenſe du pays , qui y avez volontairement
dévoué vos enfans , qui abandonnâtes
votre charrue , pour monter à bord de
ces mêmes bâtimens que leurs mains avoient conftruits
& gouvernés ; vous , dont les mains laborieufes
remuèrent la terre pour élever des fortifications
à la défenfe du Royaume ! Pour vous
exprimer ma reconnoiffance , je ne trouve d'autres
paroles que celles - ci : Vous vous êtes comportés
en Suédois ; vous avez prouvé être les dignes Def
cendans de ceux dont Gustave Wafa difoit : Dieu
& les Payfans Suédois . »
сс
ce Puifque la tranquillité extérieure fe trouve'
actuellement affermie , il nous refte à terminer
un travail non moins important , à rétablir l'ordre
dans les Finances , dérangé par les opérations
de la guerre . Telle eft la caufe de votre Convocation.
Par les Mémoires que je remettrai à
vos Collègues dans le Comité , vous verrez que
ce qui exifte réellement , eft plus que l'on ne s'imagine
, & que fi les réfolutions font prifes avec
unanimité , il ne fera point néceffaire d'impofer un
fardeau plus aggravant que celui dont vous êtes
déja chargés. »
« Je vous ai convoqué dans un temps où un
( 7 )
vertige fanatique ébranle prefque tous les Pays ,
& ou plufieurs de mes Contemporains auroient
trouvé de grandes difficultés à s'expofer à l'effervefcence
, que des Affemblées nombreufes font
fouvent naître. Je ne l'ai point redoutée , je me
fuis confié à votre attachement , & à la fincérité
avec laquelle je vous propoferai les objets dont
vous devez délibérer . Votre confiance venant
au-devant de la mienne , il ne peut réfulter d'une
réunion fi noble , que le bien de chaque Citoyen
, l'affermiffement de l'Etat , l'eftime des
Etrangers & la tranquillité générale . C'est pour
l'achèvement de ce grand Ouvrage , pour l'exécution
profpère de ces délibérations , que je vous
fouhaite le fecours & la bénédiction de l'Etre Suprême
, tandis que je reste à vous tous en général ,
& à chacun en particulier , très - affectionné , avec
toute la faveur & bénévolance royale . »
De Vienne , le 14 Février 1792.
Le Gouvernement , ainfi que nous l'avons
dit antérieurement , a inftruit le Cabinet
de Berlin que , pour la sûreté de
l'Empire , l'Empereur a ordonné à un Corps
de fes troupes de fe mettre en mouvement.
Par la même notification , S. M. I. a. exprimé
fa confiance dans le concours des niefures
du Roi de Pruffe pour le même but ,
& des difpofitions de ce Monarque , proportionnelles
à celles qui fe font ici . Ces
deffeins ont été auffi communiqués aux
principales Cours de l'Europe , dont les
réponſes détermineront probablement la
A 4
( 8 )
confervation de la paix ou la certitude de
la guerre. Si la rupture: vient à être décidée,
plus de 300,000 . hommes de troupesde
ligne feront employés. Tous nos régimens
fe préparent ; fi le cas l'exige , ils
fe fuivront rapidement. Jufqu'à préfent ,.
néanmoins , ces ordres donnés ne font que
provifoires ; une feule divifion de huit bataillons
& de fix divifions de Cavalerie ,
devant marcher dans le Brifgau , auffitôt
que le paffage requis aura été
accordé. La marche des autres Corps paroît
être moins prochaine. Voici l'état
plus détaillé & plus exact de ces diffé-.
rentes forces encore immobiles..
Le Corps du Brifgau fera formé de deux ba,
illons de Gemmingen ( un bataillon y eft, déjà ) ,,
deux de Klebek , un d'Archiduc Ferdinand , deux
de Neugebauer , un d'Infanterie de l'Etat Major
, trois divifions des Cuiraffiers de Hohenzollern
( ces divifions. y font ) , & trois divifions
de Chevaux- légers ; en tout huit bataillons &
·
x divifions. Le Prince de Hohenlohe eft défigné
au commandement , de ce Corps , il aura fous
lui les Généraux Olivier de Wallis , de Bren-
Lano , de Kofpoth , d'Erbach , de Welfch.

Les Troupes commandées pour les Pays - Bas ,
font un bataillon de Matthefen , un de François
Kinsky, un d'Ulric Kinsky , un de Hohenlohe,
un d'Edouard d'Alton , un de Stuart un de
Jofeph Colloredo , deux de Brechainville , deux
de Brentano , deux d'Archiduc Ferdinand , deux.
de Stein , deux de Jordis , un de Ginlay , un
de Devins , un de Jellachith , un de Croates ,.
( 2 )
un d'Efelavons , deux de Guillaume Schroeder
fles feconds bataillons de fix de ces régimens
font dans les Pays - Bas. ) Ces Troupes feront
fous les ordres des Généraux Edouard d'Alton ,
Strafoldo , Stuart , Kavanagh Kavanagh , Schmaker
Lichtenberg, Turkheim , Draskowitz , Einsiedel,
Kollonitz , Furstenberg , Auersperg & Wernek.
Chaque bataillon aura fon artillerie de campagne
. L'artillerie de réferye partira en même
temps que les régimens.
C'eſt un fait certain , quoique rapporté
par des Gazettes , que la requête qu'a pré-
Tenté à l'Empereur le Corps des Grenadiers
de la Bohême , formant environ
8 mille hommes . Ayant obtenu du Géné
al -Major Prince d'Aversberg leur Brigadier
, la permiffion de dreffer à S. M. I.-
le Mémoire de leur demande , ils ont expofé
leur defir de marcher contre les
ennemis de l'Empereur , de fa Famille ,
& de l'Empire. On remarque la même ar◄
deur dans toute notre armée. Les follicitations
des Grenadiers de la Bohême -ont
été acceptées avec d'autant plus de facilité
, que ce Corps , à fon grand regret ,
eft refté inactif dans la dernière guerre
contre la Porte .
Ceux qui voient dans ces premières dife
pofitions le projet d'attaquer inceffam--
ment la France , & ceux qui la croient
affurée de conferver la paix, fè trompent
également. Les Folliculaires ont beau
avoir le mot de tous les Cabinets , &
A55
( 10 )
favoir mieux que les Souverains eux - mêmes
ce que l'Europe fera dans trois mois , on
ne peut leur paffer ce talent de deviner à
coup sûr. Ici l'opinion ne diffère point
fur la première deftination des troupes
qu'on mettra en mouvement : elles auront
certainement pour objet de couvrir les
frontières du côté de la France. Lorfqu'on
fera en préfence , & cet évènement ne peut
guères précéder la fin d'Avril , les circonftances
, la conduite de l'Affemblée de
France , les incidens immanquables dans la
confufion toujours croiffante où fe trouve
ce royaume , développeront l'exécution
des plans combinés dans l'Empire , & qui ,
quoi qu'on en dife , ne font peut- être pas
findépendans des conjonctures à venir.
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 22 Février,
M. Pitt a ouvert le Budget dans la féance
du 17, en expofant aux Communes le tableau
détaillé des recettes & dépenses pour
l'année courante 1792. Peu d'ouvrages de
ce genre furent auffi méthodiques , même
parmi nous nul de nos comptes miniftériels
n'offrit moins d'hypothèſe , nul ne
renferma un état de finances plus brillant
après des jours de détreffe , & une leçon,
plus inftructive à ceux qui veulent calculer
( II )
l'influence d'un bon Gouvernement , les
reffources prodigieufes qu'il peut développer
à la luite des revers , par le fecours
de l'ordre , des talens , de l'efprit public ;
& enfin, à quelle profpérité peut atteindre
une nation induſtrieufe , fervie par des Miniftres
dont la liberté publique protège le
génie, & favorife les combinaifons , bien
loin de les détruire par de fauffes & imbécilles
défiances.
Nous ne pouvons préfenter qu'un extrait
refferré de ce compte rendu : ceux
qui aiment les comparaifons , pourront le
rapprocher du ridicule bilan que M. de
Montefquiou préfenta à la Nation Françoiſe,
pour amufer fon égarement jufqu'au
moment d'une ruine complette.
10. Les taxes permanentes ont
produit dans la dernière année depuis
les Janvier 1791 , jufqu'au 5 Janvier
dernier ....
La moyenne proportionnelle &
réelle du produit des taxes fur les
terres , & fur la drèche , avoit été
de.....
A quoi il falloit ajouter l'augmentation
dans la taxe fur les lettres de
change , & les reçus d'après les nouveaux
droits...
liv. fterl
14,132,000
2,558,000.
1 40,000,
Total du revenu de l'année dernière . 16,730,000
Lan.précédente n'avoit produit que 16,437,000
A 6
( 12 )
Le produit de l'année 1789 avoit
été de 15,991,000
Le produit de 1789 étoit de ...... 15,565,000
4 La moyenne proportionnelle du
produit de quatre années étoit donc
de... 16,212,000
En priant le comité de fe former une opinion
fur cette moyenne proportionnelle , qu'on ne l'accuferoit
pas de vouloir exagérer les efpérances de
la nation , fi l'on confidéroit qu'en eftimant les
revenu futur à feize millions deux cents douze
mille livres sterling , il le portoit à cinq cents mille.
livres fterling de moins que le produit actuel de
l'année dernière .
Ce revenu devoit être comparé avec la dépenfe
annuelle & permanente pour l'avenir. La
donnée d'après laquelle il alloit procéder pour
faire cette comparaiſon , étoit le rapport du comités
des finances de l'année dernière .
D'après l'eftimation du comité , la
dépenfe permanente étoit de ....... 15,969,000.
A cette fomme il falloit ajouter
une charge additionnelle fur le fonds
d'amortiffement pour le Duc de Clarence
, de .....
Pour l'établiffement du haut Canada
Pour l'établiffement à propofer
pour le Duc d'York :.
12,000
12,000-
18,000
Ce qui forme un total de ....... 16,011,000
De ce total , il falloit ôter les réductions fui- ,
vantes dans les différens articles de dépenses , en y
Comprenant le fubfide Hellois , qui étoit actuelle
( 13 )
ment expiré , & que les miniftres de 5. M. ne
croyoient pas devoir renouveller dans la fituation
où le trouvoit le royaume ; favoir :
Dans la dépenfe de la marine ...
Dans celle des chantiers .
Dans celle de l'armée..
Pour le fubfide Heffois .
Total .....
...
104,000
10,000
50,000
36,000
200,000
Toutes ces épargnes pouvoient être regardées
comme permanentes . Ainfi , d'après ces déductions ,
on pouvoit fixer la dépenfe future permanente àla
fomme 15 millions 811,000 liv . fterl . Donc le
revenu futur permanent calculé d'après la moyenne
proportionnelle de quatre années , excédoit la dépenfe
permanente , en y comprenant le million ap→
proprié à la réduction graduelle de la dette nationale,
de quatre cents un mille livres ; laquelle
fomme pouvoit être employée , foit en addition
au million cenfacré à réduire la dette nationale
foit à diminuer immédiatement le fardeau des
taxes , foit à ces deux objets d'une manière égale
ce qui feroit peut - être plus prudent.
94
Telle eft , dit M. Pitt , l'agréable perfpective
que nous avons pour l'avenir. Examinons maintenant
le compte courant pour l'année préfente .
Subfides votés par la chambre pour
les matelots ..

pour l'ordinaire de la marine ..
pour l'extraordinaire idem...
Pour la réduction de la dette de
la marine , on couvroit l'augmenta-.
tion occafionnée par l'armement contre
la Ruffie..:
832,000
672,000
350,000:
131,000
Total. 1,983,000 ,
( 14 )
Pour l'armée , en y comprenant .
63,000 liv. fter !. avancées aux
troupes dans l'inde , fomme qui feroit
remboursée par la compagnie des
Indes ....
Pour l'artillerie ....
Pour le fervice des colonies .
Pour fervice fecret .....
Déficit dans les octrois .
1,814,000
423,000
31,000*
145,000
436,000
A ces fommes il faut ajouter pour
la révocation du nouveau droit fur
la drèche . 100,000
Et pour la réduction de la dette
nationale . 400,000
Ce qui forme un total pour les
fubfides de ....
Les reffources font :
Le produit de la taxe fur les terres
& fur la drèche ( malt ) ........
Le furplus du fonds confolidé
(pour 3 quartiers feulement ) au s
Janvier 1792.. . . .
Le produit du quartier reftant, eny
ajoutant le montant des nouvelles
taxes
Le produit croiffant du fonds confofidé
depuis les Avri ! 1792 , jufqu'au
s Avril 1793 , d'après une moyenne
proportionnelle de 4 années
Total des reffources .....
Total des fubfides .
Refte unfurplus dans les reffources de
$, 694,000
2,750,000
1$5,000*
486,000
2,300,000
5,691,000 .
5,654,000
37,000
( 15 )
M. Pitt obferva qu'il falloit déduire de la
depenfe permanente les dépenfes fuivantes , qui
ne feroient point permanentes , favoir ;
Pour les ouvrages extraordinaires
de la marine . 10,000
Pour la réduction dans l'établiſſement
de l'armée . $2,000
Pour l'argent avancé aux troupes
de l'Inde , qui doit être rembourlé , 63,000
Pour les dépenses de l'artillerie ,
auxquelles il n'a pas été pourvu
Surplus dans la fomme pour le
44,000
fervice fecret · · 23,000
191,000 TOTAL
Il s'enfuivoit donc que les reffources de la préfente
année fuffifoient amplement , non -feulement
pour couvrir la déperfe , mais pour faire face au
vuide que cauferoit la révocation du droit momentané
mis fur la drêche , & à l'addition ci- deſſus
mentionnée à la fomme deftinée à réduire la dette
nationale . Autant que la prévoyance pouvoit
actuellement s'étendre , il étoit très - probable que
la dépense varieroit fort peu pour l'avenir. Au
refte , quand même il furviendroit quelques dés
penfes imprévues , il avoit la plus parfaite confiance
qu'elles pourroient être couveités par les
reffources extraordinaires .
D'après ce qu'il venoit de dire , il fe fattoit
que le comité penferoit comme lui , qu'il n'exiftoit
rien qui s'opposât à la révocation immédiate
du nouveau droit fur la drêche , & à ce que les
400 mille livres fuffent partagées entre la liquidation
de la dette nationale , & fallègement des
taxes , fi la chambre étoit d'avis qu'il fut à propos
( 16 )
d'accorder immédiatement un foulagement de
plus .
Le Miniftre propofa enfuite la fuppref
fion de cinq taxes , portant fpécialement
fur plufieurs claffes du Peuple.
10. La taxe additionnelle fur la drêche
évaluée à 100,000 liv. ſterl.
2º. La taxe fur les fervantes, 31,000 l . ft..
3°. fur les charettes &
·
fourgons
4°. de trois fchellings
( 3 l. 16 tourn. ) fur les maifons
à fept fenêtres
·
5º. Enfin , un demi -fou par
livre de la taxe fur les chandelles
.
30,000
56,000
Ces fuppreffions réunies forment un
total de 222,000l. ft. par année.
A la fuite de grands développemens fur
la progreffion croiffante & fucceffive de
chaque branche du revenu public , M. Pita
ajouta :
"
« En 1782 les exportations s'étoient montées
à la fomme de 9 millions 714 mille livres ; en
1790 à celle de 19 millions 130 mille livres ;
en 1782 les exportations d'articles Britanniques
avoient été de 9 millions 109 mille livres ; en
1791 de 16 millions 124 mille livres . En 1782.
les exportations d'articles Britanniques , & étrangers
avoient été de 12 millions 239 mille liv .
& en 1790 , de 20 millions 120 mille livres ...
Il étoit également probable que le commerce in(
17 )
térieur avoit augmenté dans une proportion plus.
grande , & plus avantageuſe . »
« En voyant un accroiffement auffi prodigieux
dans le revenu , & dans le commerce il étoit naturel
d'en rechercher les caufes. La première de.
toutes étoit indubitablement l'induſtrie & l'énergie.
de la nation , mais il y avoit des caufes fecondaires
, telles qu'un accroiffement de capacité dans
les artifans ,. & les manufacturiers , les grandes.
améliorations faites dans l'application des machinesà
fabrique , pour épargner la main d'oeuvre , &
Ja facilité du crédit , qui. provenoit de la confiance
dans la foi publique , qui donnoit de grands
ayantages aux fabricans dans l'intérieur du pays ,.
& qui mettoit le négociant à même d'étendre fon
crédit au-dehors , ce qui lui donnoit de très - grands
avantages dans les marchés étrangers , Les troubles
qui ont régné , & qui . règnent encore en France
avoient auffi beaucoup contribué à la profpérité
de l'Angleterre. Mais de toutes les caufes la plusefficace
, avoit été celle de l'accumulation du capital
, dont les effets avoient été développés avec
la plus grande clarté , & une profondeur étonnante
par le Docteur Adam Smith le célèbre
Auteur de la Richeffe des Nations . Cette accumulation
avoit opéré avec tout l'effet de l'intérêt
compofé ; chaque, addition qu'on y avoit faite ,.
avoit été la caufe immédiate d'un autre , & fa
force augmentoit en raifon de l'accélération de .
fès progrès ;
و
Mobilitate viget , virefque acquirit eundo .
« Si tel a été déjà l'effet de ce principe , dit.
M. Pitt , que ne devons nous pas en attendre
pour l'avenir ? On ne doit pas l'abandonner dans
des temps difficiles & de détreffé , parce que
s'il
( 18 )
ne prévient pas tous les maux nationaux , il fert
au moins à les mitiger , & dans la profpérité ,
il ne faut mettre aucune borne à fa vigueur .
Loin d'avoir touché au faîte fuprême , notre
profpérite peut être long- temps permanente , &
progreflive. Cependant tous ces avantages font
intimément liés avec la paix au - dehors , & prin . '
cipalement avec la tranquillité intérieure . Depuis
une longue fuite d'années , nous jouiffons fous
la famille qui eft fur le trône , des ineftimables
bienfaits de la paix domestique , fans prefqu'aucune
interruption ; nous jouiffons des bienfaits
de la conftitution , telle qu'elle a été fixée au
temps de la révolution , de cette conftitution ,
qui unit le règne de la liberté à l'empire des
loix , & qui forme à - la- fois une barrière infur- '
montable contre les ufurpations de la puiffance ,
& contre les innovations populaires . C'eſt à
cette conftitution , c'eſt à cet heureux accord du '
règne de la liberté & des loix , que l'induftrie
laborieufe de nos cultivateurs , l'intelligence de
nos fabricans , l'efprit d'entrepriſe de nos négo- '
cians , doivent leur énergie , & leur activité .
Redoublons donc de zèle & de vigilancé pour
conferver dans toute fa pureté , une conftitution
qui eft la fource delaquelle découlent tous les
biens dont nous fommes comblés ; elle eſt la
bafe de la profpérité de la Nation . »
o M. Pitt termina fon difcours en propofant
fa première réfolution pour la révocation de la
taxe paffagère fur la drêche . »
M. Sheridan & après lui M. Fox attaquèrent
, mais beaucoup plus foiblement
qu'à l'ordinaire, l'expofé , les preuves , les
refolutions du Miniftre qui répondit à
1
( 19 )
toutes les objections , & dont le Budget
a produt un extrême enthoufiafme dans
la Nation. Cette journée a affermi fon
crédit dans les Communes & fa popularité.
au dehors.
Dans les deux Chambres , l'Oppofition
a inutilement tenté de faire improuver la
conduite politique des Miniftres dans leurs
négociations avec la Porte & la Ruffie.
Ils ont eu , dans la Chambre Haute ,
73 voix contre 18 ; & dans les Communes ,
235 contre 120. Nous réfervons
Journal fuivant , quelques détails hiftoriques
qui ont percé dans cette difcuffion .
pour le
Le Général Clarke , Lieutenant - Gourverneur
du Canada , remplace Milord
Effingham dans le Gouvernement de la
Jamaïque .
M. de Biron a recouvré fa liberté , Vendredi
dernier , & fur-le champ eft repaffé
fur le continent.
FRANCE.-
Б
De Paris , le 28 Février 1792.
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE .
Du lundi , 20 février.
Si l'on excepte , 10. un rapport , ajourné ,
( 20 )
fur la prohibition de la fortie de quelques ma
dières premières hors du royaume ; 2 °. le renvoi
au comité central d'une lettre de la mère de
M. Delâtre , qui follicite , à 94 ans , fous le
règne de la liberté , la permiffion d'entrer chez
elle & de jouir de fa propriété , d'avoir l'accès
d'une de fes chambres , & l'ufage de fon linge ,
mis fous les fceliés depuis l'arreftation de M.
Delâtre ; 3 ° . un décret d'accuſation rendu , à
la demande de M. Lecointre , contre M. Duléry,
ci-devant capitaine- général des fermes du Roi ,
comme enrôleur pour les émigrés , cette féance
s'eft paflée toute entière en longs débats divagatoires
, dont il faut donner une idée .
Entre le rapport récent & le décret prochain
fur la ville d'Arles , font arrivés naturellement
à la barre des députés extraordinaires de Marfeilie
, chargés de travailler l'opinion dans le même
fens , en paroiffant d'abord vouloir s'occuper d'autre
choſe..
ל כ
L'orateur a protefté à l'Affemblée « du civifme
des Phocéens , dont le fang appartient à la conftitution
; puis il a révélé que les Bouches - du-
Rhône font mal défendues ; qu'Aiguemortes a
de foibles fortifications & peu de patriotifme ; ,
que Carpentras , Avignon , le camp de Jalès , ces
factieux , ces aristocrates , l'Efpagne & la Savoie
menacent tout le Midi des horreurs de la guerre ;
que « la ville d'Arles a déjà formé dans fon
fein des bandes contre - révolutionnaires dont les
chefs font les Defcombiers , auteurs des troubles
de Nîmes , les foldats , les rebelles du département ,.
& les minois à houpettes rouges, » Que les Arlé
fiens font des enrôlemens , & correſpondent avec
les princes émigrés , &c .
Ogune de la commune de Marfeille , l'orai
( 21 )
teur accufe les commiffaires civils , le directoire
du département , les fières du procureur- généralfydic
, & le commandant militaire , tous . « Je
fuis , a-t-il dit , -un témoin irrécufable des faits
que je viens d'expofer , car c'eft Arles , ma patrie,
Arles qui me combla de bienfaits , c'eft la ville
d'Arles que je vous dénonce ; c'eſt le maire actuel
d'Arles , c'eft mon frère reconnu pour être le chef
de ce parti , que l'amour de la patrie , au- deffus de
toute confidération humaine , m'oblige également
de dénoncer à votre juftice . » ( Grands applaudiffemens
). Il a demandé que Marſeille fût autorisée
à acheter 12,000 fufils & 12,000 fabres , du produit
de la vente des biens nationaux .
Le préfident a répondu que « l'Affemblée ne
fouffrira pas que la clef de cette frontière refte
dans des mains fufpectes » ; & la députation dénonciatrice
a reçu les honneurs de la féance .
M. Reboul s'eft plaint de ce que le miniftre de
l'intérieur n'avoit pas infifté , dans ce fens , fur
les troubles du midi ; il a foutenu qu'on arboroit
la cocarde blanche à Mende & à Villefort , que
« les auteurs du maflacre de Nîmes font à la tête
des contre-révolutionnaires d'Arles » , bien qu'il
foit de notoriété publique , que , les paifibles
Arléfiens ne fe font armés , que pour éviter le
fort affreux des catholiques égorgés impunément
à Nîmes.
D'autant plus eftimable, qu'il avoit lagénérofité de
combattre énergiquement les conféquences directes
de plus d'une de fes propres erreurs
M. de Vaublanc a rappellé l'attention de l'Affemblée
fur les caufes de l'effrayante déforganifation
du royaume , a repouffé toute mefure
partielle , & a prouvé qu'il n'y avoit qu'un gouvernement
vigoureux , que l'activité rendue au
( 22 )
pouvoir exécutif, & la confidération néceffaire
à cette activité , à fes agens , aux adminiftrateurs
, aux miniftres , qui puflent fauver la
France : « Il faut que ce pouvoir émané du
peuple , foit refpecté dans la dernière des adminiftrations
, comme dans la main du Roi
» lui - même . Car je demande s'il eft poffible que
le moyen de maintenir par- tout l'ordie , n'échappe
pas aux adminiftrateurs , quand ,
de tout côté , ils voient leur autorité mécon
nue , fans que l'Affemblée nationale manifefte
l'indignation profonde dont elle doit être faifie ;
» quand des adminiftrateurs , un procureur-général-
fyndic de département , font arrachés de
leur fiège.... traînés par les cheveux , & que,
lorfqu'on vient, apprendre cette nouvelle à
Affemblée nationale , au lieu de le couvrir de
deuil , l'Affemblée entend un de fes membres
s'oublier jufqu'à dire : Le fojet du trouble eft,
d'une part , le civilme de la municipalité patriote
, & de l'autre , l'incivilme du département
ariftocrate ? »
כ כ
»
..8.
M. de Vaublanc a développé ces idées avec
autant de fageffe que de véhémence : « L'avons
nous , a - t - il dit , ce gouvernement non ,
nous ne l'aurous point , tant que des fociétés
populatres , que je ne prétends pas calommier
dont je ne condamne pas les intentions , mais
dont je blâme les excès , tant que des fociétés
populaires entraveront la marche des adminiftrations
, mépriferont & aviliront l'exercice
de leur autorité ; tant que des fections
du peuple exerceront une vengeance qui ne
» peut être exercée que par la juftice ... Sans le
defpotifme de la loi , il n'exifte pas de gouvernement...
Surveillons les miniftres , mais
"
ג כ
( 23 )
1
כ כ
כ
ne les aviliffons pas ... Je voudrois que les
ordres du Roi pour l'exécution des loix , ne ren-
» contraffent aucun obftacle. Dès-lors je dirois
que le corps législatif a véritablement le refpec
» & la vénération qui lui font dus ... puifque c'eſt
» lui qui a fait la loi . »
»
On doit regretter qu'à de fi preffantes vérités ,
fe foit mêlé un paradoxe inconftitutionnel : « il
» faut donc , a pourfuivi M. de Vaublanc ,
» pour que vous jouiffiez de la majefté qui vous
eft due , il faut que les ordres de celui qui
» eft chargé d'exécuter la loi , qui n'est que votre
» volonté, exprimée au nom de la nation , foient
» refpectés. » 1 ° . On ne doit pas de majestéz
2º. dire celui qui eft chargé , pour défigner le
Roi , c'eft bleffer le refpect que l'on recom
mande; 3 °. quoique , dans le fait , la loi puiffe
n'être que la volonté des députés exprimée , pour
la forme , au nom de la nation , l'acte conftitutionnel
ne la définit pas ainfi ; il la fuppole
la volonté générale , exprimée par la légif
lature & la fandtion royale , ce qui eſt très- différent
.
Mais , au fujer d'Arles , on avoit parlé de
Marfeille , & à propos d'Arles & de Marſeille
L'opinant avoit cité les adminiftrateurs maltraités
par les patriotes d'Auch. M. Laplaigne a entre
pris de démontrer que , c'eft la faute des admi
niftrateurs s'ils ont été maltraités : « Où en
» ferions - nous , Meffieurs , a - t - il ajouté , fi
» nous étions obligés de nous en rapporter aux
procès-verbaux du directoire du département ? >>
Et depuis trois ans , bientôt , on ne rend des
que fur des
& M. Laplaigne , ne
décrets
judiciaires eft appuyé que des procès
1
( 24 )
verbaux de la municipalité & du diſtrict , maïs
patr'otes.
מ
Etonné de voir juftifier ainfi les excès juftement
blâmés par M. de Vaublanc , M. Creftin
a dit : « C'eft le comble de l'horreur & de la
déforganiſation que d'entendre , dans le fein
de l'Aflemblée nationale , des membres cano
nifer l'efprit d'infurrection des municipalités
» contre les départemens. Ne fentez - vous pas
» que tous les liens du gouvernement fe brifent ,
» chaque jour , entre vos mains ? » Il a relevé
l'immoralité d'un frère qui vient à la barre ſe
faire honneur d'accufer fon frère . ec Si vous
étiez le mien , je vous dénoncerois , fui a crié
M. Ducos.
---
Après un tumulte caufé par la partie jacobite
de l'Affemblée , qui avoit l'impolitique bonnefoi
de voir des perfonnalités dans ces vérités
générales , M. Guadet a foutenu qu'il étoit impoffible
de prouver aucun fait qui pût inculper
les fociétés patriotiques de concourir à perpétuer
l'anarchie. Les unes ont offert d'aider les muni
cipalités pour l'affiette des contributions ; d'autres
ont ouvert des foufcriptions pour l'échange des
affignats ; prefque toutes n'ont ceffé de dénoncer....
Selon lui , la racine du mal eft l'inaçtion
volontaire du pouvoir exécutif, qui exclut
les patriotes de toutes les places , & n'accorde
fes faveurs qu'à des ariftocrates . « Que les miniftres
nétoient leurs bureaux de cette pourriture
d'ariftocratie qui les déshonore.
לכ
Les huées & les clameurs ont ſouvent interrompu
M. Ramond , qui vouloit oppofer des
faits à l'affertion de M. Guadet , & qui a fini
par recommander un écrit de M. Machenot
écri
>
( 25 )
écrit lu aux Jacobins , adreffé à tous les dépar
temens du royaume. Alors M. Rouyer ( que ,
par erreur , nous rommions Rouillier ) , montrant
, comme toujours , autant de justice que
d'urbanité , oubliant que l'injure de l'homme
inviolable eft une infigne lâcheté lorsqu'elle n'eft
pas motivée , ou fentant bien , malgré lui , qu'il
ne peut plus injurier que ceux qu'il loue , s'eft
mis à crier que M. Ramond auroit dû dénoncer
l'infâme abbé Royou , auteur de l'ami du Roi,
l'infâme Mallet du Pan , l'infâme Durofoy 3
que la conftitution. étoit fouillée dans la bouche
impie de ces infâmes......... Et ce feront
encore les écrivains qui peindront M. Rouyer
tel qu'il eft , tel qu'au moment même il ne
rougit pas de fe montrer en fpectacle à l'Europe
, qu'il accufera d'avilir en lui le caractère de
législateur , de déprimer tous les pouvoirs conftitués
, de fouiller la conftitution ! « Nous ne
devons point exercer l'ordre judiciaire , a dit M.
Cambor je fuis étonné que des amis de la
conftitution , &c. viennent ici nous engager ,
par de belles phraſes , à nous écarter de nos
pouvoirs. Elle permet aux citoyens de s'affembler
paifiblement & fans armes... Qu'on paſſe à
l'ordre du jour. »
M. de Girardin a invoqué la queſtion préalable
, ou fur l'opinion de M. Rouyer , ou fur
la liberté de la preffe ; & l'Affemblée a décrété
qu'il n'y a pas lieu à délibérer fur les amendemens
de MM. Ramond & Rouyer , & a adopté
la motion de M. Reboul.
Du mardi , 21 février.
Au nom du comité militaire , M. Blanchard
a rapporté les réfolutions à prendre, au fajet
des rations de viande à donner aux foldats.
Nº. 9. 3 Mars 1793 . B
( 28 )
T
L'objet étoit d'épargner le numéraire & d'échappst
à la coalition des bouchers , qui ne veulent
plus fournir la viande aux troupes , pour des
affignats , en alléguant qu'ils tirent leurs beftiaux
de l'étranger où ils les paient argent comptant.
Or , ni le projet de loi ni la difcuffion
n'ont levé ces inconvéniens pécuniaires , & ferfonne
ne s'eft, occupé de la queftion bien autrement
embarraflante : d'où tirera- t - on les beftiaux
, fi , devenu notre ennemi , l'étranger les
garde ? Quant à la perte des affignats , qu'on
paie au foldat ou au boucher , il faudra toujours
folder la différence ; c'eft à quoi le décret n'a
pas obvié.
M. Duhem a dit : « le foldat veut aujourd'hui
manger de la viande , demain il n'en voudra
pas 3 il aime à faire ce qu'il veut. » Et il en a
conclu que le mieux feroit d'augmenter la paie,
& de laiffer le foldat fe nourrir à fa fantaifie.
»
Voici le mot de l'énigme , a dit M. Merlin ;
i ne fuffiloit pas de mettre l'armée entière dans
•les mains du pouvoir exécutif , il falloit y mettre
encore fa fubfiftance . Auffi verrez - vous bientôt
le foldat prendre les armes contre ceux qu'il
doit défendre. Des clameurs & le préfident
ayant rappellé M. Merlin à l'ordre , il a cru fe
difculper en s'écriant : « que voulez-vous qu'il
devienne le foldát ...... J'ai dit , je le répète
a que fi vous mettez la fubfiftance des foldats
de la patrie dans les mains d'un fyftême qui fe
décare contre la patrie , ils ne feront bientôt
plus les foldats de la patrie ..... C'éft dans la
fuppofition que l'Aſemblée fe porteroit à mettre
les vivres , la vie des foldats entre les mains
d'un fystéme qui n'eft pas le fyftême de la patries»
« Indiquez- nous, le moyen de trouver des
( 27 )
entrepreneurs qui ne foient pas dés fripons ,
demandoit M. Thuriot. Nommez les fripons
afin que l'Affemblée les corrige , lui difoit M.
Léopold. » De long's débats de cette force ont
produit un décret d'urgence , portant qu'à com
pter du 15 mars prochain , il fera donné à
ebaque foldat de ligne & volontaire national
4 onces de viande , poids de marc , par jour ,
& qu'on leur retiendra 15 deniers .
>
En preuve de la poffibilité de citer des faits
qui atteftent la fanefte influence des fociétés
populaires , M. Lemonteý a lu , non fans de
bruyantes contradictions , un extrait des regiftres
des délibérations de la fociété des anti-politiques
d'Aix , du 5 février 1792. Ces frères écrivent
aux amis de la conftitution de Marſeille , qu'eux
firemille de leurs affiliés font prêts à les venger
des porte-faix qui ont eu l'ineivifme de fe réunir
pour défendre les propriétés des marchands me
nacés de pillage fous le prétexte d'accaparement
de fucre , &c ; qu'il eft urgent « de faire connoître
aux traîtres qui égarent ces porte-faix , ce
que peuvent notre union & notre force patrio-
Lique contre les ennemis du bien public , & que
nous ne devons jamais fouffrir qu'il fait porté
atteinte aux fociétés des vrais amis de la conftitution
. » L'Aſſemblée nationale eft paffée à l'ordre
du jour fur ce manifefte de guerre civile.
Admis a la barre , auffi- tôt fa demande lue , M.
Gouy d'Arcy eft venu réclamer les forces né
ceffaires pour l'exécution de la loi du 18 , ren
vertu d'une réquifition du département de l'Oife.
Il a dit que fa femme & les enfans , à Paris ,
fes propriétés d'Arcy , étoient menacées ; qu'incendié
à Saint-Domingue , il le voyoit expofé
à l'être en Franco que le comble de la calom
B2
( 28 )
nie feroit de lui imputer les malheurs des colonies
, fléaux dont il fut le prophête & la victime ;.
il a déclaré qu'il vouloit qu'un jugement de la
haute- cour d'Orléans le condamnât , ou lui maintint
l'eftime publique indifpenfable à l'officiergénéral
, ou qu'il prendroit le filence de l'Affemblée
pour un aveu de la faufferé des incul
pations qui lui ont été faites , & comme la
réparation la plus éclatante qu'un citoyen puiffè
obtenir.
Le préfident lui a répondu : « .... Quant à ce
qui vous concerne , la véritable opinion publi
que ne quitte jamais la ligne des vertus & des
devoirs . Tous les procès -verbaux lus dans cette
affaire de Noyon , offrent des ordres du Roi qui
fuppofent des réquifitions du directoire , des réquifitions
municipales , des réquifitions du général
aux adminiſtrateurs pour avoir leurs réquifitions
au général , puis encore des réquifitions de ceuxci
au miniftre de la guerre , de donner de nouveaux
ordres du Roi... cahos où l'autorité defcend
& remonte au même inftant , étrange
manière de gouverner les hommes , qu'en tout
autre pays on prendroit pour une vraie organifation
d'anarchie, L'étonnant eft qu'un pareil
phénomène ne caufe pas la moindre furprife.
Le miniftre de la guerre , après avoir dit qu'il
ne pouvoit approuver qu'un officier ( il parloit
de M. Gony d'Arcy ) vint , fans être mandé par
l'Affemblée , donner des détails fur une miffion
dont il a été chargé ( par le Roi ) » ; a annoncé
que le directoire du département de l'Oife requéroit
deux bataillons de Gardes Suiffes
deux bataillons de troupes de ligne , dix piè
ces d'artillerie , 400 chevaux , & le furplus des
forces qui feront jugées néceffaires , en gardes

( 29 )
nationales ; que M. de Wittinghof , qui commande
la réferve , avoit reçu l'ordre du Roi
d'employer toutes les voies de douceur ; mais ,
en définitif , de faire que force reste à la loi.
ee Autrement , a dit M. de Narbonne , la conftitution
feroit calomniée avant d'avoir été exécu
tée. » On a applaudi le miniftre & levé la féance .
Du mercredi , 22 février.
Un décret rendu au commencement de cette
féance , portant qu'il n'y a pas lieu à accufation,
opérera probablement la liberté d'un malheureux
vicaire détenu en prifon , depuis le 5 janvier
à Longwy , fur une inculpation de complicité
de défertion , quoique le dénonciateur fût l'unique
témoin , l'allégation déniée , & le mandat
d'arrêt donné par un autre juge que celui du
lieu du délit & du domicile de l'accufé. On n'a
improuvé perfonne .
-
Au nom du comité de légiflation , un membre
a promis un rapport fur la queftion : de quel
jour les loix font elles obligatoires pour les
miniftres ? Et il n'a lu qu'un long mémoire au
fujet de provifions de notaires , délivrées par le
garde-du - fceau huit jours après la fanction du
décret du 29 feptembre , qui s'oppose à ce qu'on
en délivre. Plus d'une heure d'ir fignifians débats
, des divifions , des préalables , des phrafes
de M. Vergniaud , ont amené la décision que ,
le comité examinera s'il y a lieu d'exercer encore
la refponfabilité contre le g. rde- du- fceau ,
& enfin l'ordre du jour.
Organe du même comité , M. Hérault de
Séchelles a fait un rapport fur la reſponſabilité ,
en thèse générale . Il en a diftir gué une particulière
, une criminelle , une civile , une active ,
B 3
130 )
une paffive ; une pofitive , & une négative il a
prétendu que c'est une forte de découverte que
d'avoir acquis la certitude , qu'à cet égard les bafes
effentielles font dans les loix fur l'orgniſation du
ministère , dans le code pénal , & dans la conf
titution . Etonné de n'y trouver aucune définition
de la refponfabilité , il l'a définie « La
longue chaîne de tous les devoirs du miniftre ,
& la peine ou la réparation qui correſpond à
chacun des anneaux. En y voyant la dégradation
civique , la détention , la gêne , la chaine,
les fers & la mort , il a admiré avec complai
fance l'heureufe fécondité du génie législatif modeine
, & s'eft écrié , dans fa joie : « Tous ceux
-qui favent mettre un prix à l'égalité civile , doivent
bénir cette conquête récente de la philo
fophie . » L'énumération des cas négatifs lui a
patu inutile , impoffible & dangereufe . Il a beaucoup
regretté que l'Affemblée conftituante n'cut
pas créé un tribunal politique . Selon lui , ce
Itribunal politique auroit été exclufivement affecté
aux jugemens des délits de tout agent public.
Mais il s'en eft confolé en forgeant à la hautecour
nationale : ou le corps légiflatif , accufa→
teur , traduit le pouvoir exécutif devant le pous
voir judiciaire..... attendu que le pouvoir judi-
-ciaire ne peut être exercé ni par le corps légiflatif
ni par le Roi. »
Nous foupçonnions , à la vérité , que la conftitution
ayant voulu féparer les pouvoirs , il
étoit tout fimple qu'un pouvoir n'exerçât pas un
pouvoir , d'autant mieux que c'eût été du galimatias
même avant le règne des lumières & la
conftitution . Mais nous aurions vu avec ſurpriſe
un pouvoir juger un pouvoir , perfuadés qu'on
ne jugeoit que les agens d'un pouvoir, fi tout
"
A
( 3x- )`
étonnement n'avoit ceffé lorfque le rapporteur
s'eft demandé : « L'appareil de la publicité , les
arrêts feveres de l'opinion , la confcience d'une
Affemblée d'hommes libres , où il s'élève tou-,
jours quelque zélé défenfeur de l'humanité , ne
font-ce pas des garans infaillibles que les repréfentans
de la nation ne hafarderont , en aucune
circonftance , une accufation qui feroit dépourvue
de fondement ? »...Sur-tout lorfqu'énumérant les
refponfabilités , & montant des adminiftrateurs
aux miniftres & des miniftres au monarque , il
a dit : « La troisième refponfabilité eft celle du
chef fuprême de l'adminiftration générale du
royaume » ; & lorfqu'il a comment l'art . VI du
chapitre II de la conftitution , fur les cas où le
Roi feroit cenfé avoir abdiqué la couronne , &
ajouté , un peu plus loin : « La refponfabilité
n'eft pas toujours la moit ; elle eft aufli la perte
de la liberté , la perte de l'honneur ... fyftiême
de doctrine ou l'accufateur dicte les jugemens
puifqu'il est tour- puiffant & infaillible , & que
devant lui l'inviolable eft refponfable, Auffi cer
amphigouri n'a - t -il abouti qu'à conclure qu'il
falloit s'en tenir aux loix exiftantes , & qu'il n'y
avoit pas lieu à délibérer.
.
Celui qui , le 29 novembre dernier , fignifoit
impérativement au Roi les volontés guerrières de
l'Affemblée , & qui , de retour à la tribune , raconta
fi puérilement que le Roi s'étoit incliné le
premier , & que lui s'étoit incliné enfuite ; ug
membre qui n'avoit pas combattu le cynifme du
billet de M. de Condorcet à l'héritier de 60 Rois ;
fubitement guéri de ce vertige anarchique , peutêtre
par la crainte d'être pendu à Ourcam ,
M. de Vaublanc piêche maintenant , avec plus
d'ardeur que de fuccès , le refpect dû au pou¬
B 4
( 32 )
voir exécutif, feule refloutce pour réprimer l'infurrection
; le plus faint des devoirs tant qu'elle
faifoit la fortune d'un parti , criminelle depuis
qu'elle le met en danger . Conféquent à fes
maximes de la veille , M. de Vaublanc s'eft mis
à défendre les agens de ce pouvoir tutélaire fi
long- temps outragé , contre la manie d'agir fans
méditer , de n'écouter , n'exciter , ne flatter que
les paffions populaires , de ne voir dans la lifte
civile qu'un moyen de corruption , dans ce pouvoir
fuprême qu'un ennemi , dans fon éclat que
de l'orgueil. A l'en croire , à préfent , l'homme
qui médite , y chérit , y révère l'exercice de la
volonté & de la majefté nationales , l'action de
la loi , un obſtacle à l'ambition des factieux , un
moyen de réfiftance mis fagement en réſerve ,
pour s'oppofer « aux mouvemens trop vifs &
irréfléchis d'un grand corps délibérant. »
« Il faut , a-t-il dit , un gouvernement folide
à une nation ardente & légère qui a conquis la
liberté fans en avoir pris les moeurs ; à des citoyens
qui dédaignent les fonctions attachées à
cere facré , & s'éloignent de l'urne des fcrutins
pour inonder en foule les portiques des falles
de fpectacles.... Le gouvernement doit être plus
fort quand le peuple eft plus nombreux . Pour que
l'Etat foit dans un jufte équilibre , il faut qu'il
y ait égalité entre la puiffance du gouvernement
& celle des citoyens qui font fouverains d'un côté
&fujets de l'autre ».... ( Contr. focial. )
Trouvant des caufes d'inaction dans l'incohérence
de certaines loix , & dans le tort de vouloir
tout faire avec des décrets de détail , ' M.
de Vaublanc a établi que l'Affemblée devoit fe
borner à décréter l'effet defiré & l'époque de
l'exécution , charger le miniftre du choix des
( 33 )
moyens , & l'accufer fi la loi n'eft pas accomplic
au terme fixé ; qu'il falloit que les miniftres
trouvaffent dans l'Affemblée une force de confance
, une protection marquée contre la calomnie,
fans que rien pût les dérober à la vigilance la
plus févère . --« Mais c'eft augmenter leur autcrité
! Eh ! que fervent les loix fi elles ne
font pas exécutées ? Il faut l'exécution avant tout ,
ou plus de refpect pour le corps législatif. Voyez
comme on enfreint la loi de la libre circulation
des fubfiftances ... Ecartez la calomnie , on s'en
fervit toujours pour éloigner les hommes vertueux
& éclairés , & pour élever des factieux auffi nuls
de talens , que méprifables de caractère . Sans la
calomnie , la révolution auroit- elle été fouillée
de fcènes atrocés ?... La refponfabilité des miniftres
dépend de la maturité des décifions du
corps législatif... Une légiflature peut être indécife
, foible , frappée des circonstances du jour
& non de l'avenir , fe traîr er fur les détails au
Jieu de faifir puiffamment l'enfenible . Quelle faififfe
les objets en grand , pèſe les décifions
n'ordonne rien que d'exécutable , elle imprimera
au gouvernement une marche impofante , elle
commandera le refpect aux nations & aux defpotes...
Ce dernier mot eft un refte d'enflure
• que d'autres expériences pourront guérir.
M. de Vaublanc a crié de tous les poumons
qu'il craignoit l'anarchie , que la glacière d'Avignon
obfédoit fa penfée , que la conftitution ne
peut périr , que la révolution ne rétrogradéra
pas ; mais il a vu la licence remplacer la liberté ,
que chacun veut commander , que perfonne ne
veut obéir ; & pour fauver la conftitution ,
prévenir la diffolution du royaume , il n'a imaginé
qu'un nouveau comité chargé de tenir re-
BS.
&
( ( 34 )
giftre des dénonciations portées contre les miniftres
, & de les mettre à - la - fois fous les yeux
de l'Affemblée. On a décrété l'impreffion de fon
difcours , très-fouvent applaudi .
Le miniftre de la marine a écrit au préſident :
Je ne puis me difpenfer de renouveller aujourd'hui
les mêmes inftances ( que les 10 & 16 de ce
mois ) , & fupplier l'Affemblée de confidérer que
c'eft dans la détermination des fonctions & du
ſervice attachés à chaque grade , que confifte évidemment
l'organifation de la marine , & qu'il
- n'exifte aucune loi à cet égard... » On a renvoyé
fa lettre au comité.
M. de Narbonne a repréfenté que l'adjudica
tion au rabais de l'entreprife des fournitures de
viande décrétée hier , pour les foldats , alloit
faire renchérir les viandes , & il a demandé que
divers marchés qu'il a paffés pour les préparatifs
de la guerre , fuffent dépofés aux archives & tenus
fecrets , fauf la communication libre à tous les
membres curieux.
Dujeudi , 23 février.
Peu après les premiers & ftériles débats de la féance
s'eft ouverte une fcène , que nous nous garderons
'bien d'offrir à nos lecteurs avec toutes fes circonftances.
Notre journal n'y fuffiroit pas . Elle a duré plus
de fix heures, & la notice la moins détaillée en fera
encore affligeante pour toute ame honnête &
citoyenne.
Des membres du club des jacobins , & des
membres du club ci-devant dit des feuillans , tous
légiflateurs , avoient conçu le projet ou de
fondre les deux fociétés , on ignore dans quelles
intentions ultérieures , ou de former un troi-
Gème slub qui ne participât ni de la nullité po(
35 )
pulaire du fecond, ni de l'exécration publique
attachée au premier.
Quoi qu'il en fût , M. Mouiffet ayant obtenu
la parole , fous le prétexte d'une motion
d'ordre , a dit que 300 membres du corps légiflatif
, qui ne font pas occupés aux comités ,
defiroient qu'un décret les autorifât à s'affembler
dans la falle , les jours où il n'y auroit pas de
féance du foir , pour conférer , s'inftruire réciproquement
de l'état & des befoins des départemens
, & préparer les lumières qui éclaireroient
les difcuffions .
M. Lafource a dit qu'il y avoit de grands
avantages à cette réunion , & de grands dangers
à y confacrer la falle des féances , & s'eft informé
, fi l'on y admettroit le peuple . L'Affeinblée
a répondu non , non , les galeries ont
crié oui , oui. L'opinant a conclu que le peuple
habitué à voir les repréfentans conférer fimplement
fans décréter , perdroit beaucoup de fon
respect . Comme il s'élevoit des murmures e
Je ne dis pas , a-t - il repris , de fon refpect pour fes
repréfentans ; mais pour la falle où ils s'aflemblent»
& de peur que cela ne devînt un comité général
, il invoquoit la préalable appuyé de M.
Bazire.
Ce diffentiment a perfuadé à M. Ducos que la
queftion étoit très -importante à difcuter , & M.
Vergniaud en a differté tout à
on aife . Il a foutenu
que ces 300 individus devroient , ainfi que
les clubs , prévenir la municipalité . Oui , oui ,
ont crié les galeries. Puis , il a craint qu'il ne
leur prît envie de rendre des décrets ; enfin , il a
obfervé que les colonies font en feu , que les
fecours à leur donner étoient à l'ordre du jour....
& MM. Duhem , Chabot , Merlin , &c. , ont
B63
( 36)
`réclamé l'ordre du jour . Aux conférences amicales
, M. Reboul fubftituoit un comité général
tenu deux fois par femaine .
Suivant M. de Vaublanc , pour qui cette réunion
fraternelle étoit un befoin preffant , elle défendroit
mieux la conflitution & la France qu'une
armée de 500,000 hommes bien payés , bien difciplinés.
Il a refuté toutes les objections , prouvé
que la dignité de l'Affemb'ée eft dans la fagefle
de fes décrets , & non dans les galeries , & ajouté
que fi les 300 vouloient , ou devoient , par un
événement imprévu , fe transformer de fociété
de conférence en Affemblée nationale , il fuffiroit
d'ouvrir les portes , d'appeller le préfident
& les fecrétaires , & d'avertir le public en faifant
battre la générale. Mais M. Grangeneuve
a démontré que les députés ne peuvent être dans
cette falle que législateurs , ou en comité ; que
des galeries peuplées font de l'effence conflitutionnelle
d'un corps légiflatif , & fur - tout qu'il
y auroit de terribles inconvéniens à émettre dans
Í'Affemblée des motions , des décrets préparés
dans un lieu de conférence . On lui a dit que les
décrets le préparoient aux jacobins ; le faifant
une raifon de ce qui n'eft qu'un fléau de plus ,
il a répondu que les féances des jacobins étoient
publiques .
Par une rufe de guerre où brilloit toute fa
logique , M. Merlin excluoie de la délibération
Les 300 pétitionnaires , comme parties intéreffées
, pour que leurs adverfaires décidaffent feuls
la queftion avec impartialité. « Les uns , s'eft
écrié M. Mouiffet , iront aux jacobins , les autres
aux feuillans, moi je viendrai toujours ici , j'y
viendrai contempler l'image & me pénétrer des
grands principes de Mirabeau , & de la nécef
( 37 )
fité reconnue par lui de combattre les factieur ,
de quelque côté qu'ils fcient & jufquà la mort. »
On verra bientôt avec quelle fermeté ce M.
Mouiffet les combat.
Enlevant la parole à MM . Saladin , Ifnard ,
Albitte , &c. , M. Lacroix a p: opofé de tenir
des féances continues , matin & foir , jufqu'à
l'épuisement des travaux des comités . Une épreuve
douteufe & l'appel nominal ont fini par donner
la priorité à la motion de M. Merlin qui avoit
déjà demandé des féances tous les foirs . Une
majorité de 371 voix contre 263 a préféré l'abfurde
obligation de décréter , pour ainfi dire ,
jour & nuit , fans prendre le temps de s'inftruire
& de réfléchir , à l'orageufe cohue de ces conférences
fraternelles , dont , au furplus , les affiliés
( des deux fexes , à piques & à poignards )
des jacobins non - diffidens , ameutés alors autour
de la falle , difoient tout haut : nous ne les
fouffrirons pas... Point de réunion entre les patriotes
& les ministériels ... La nation exterminera
les perfides , &c.
Au milieu d'un vacarme horrible prolongé
dans l'Affemblée & dans les tribunes , M. Léopold
a ouvert l'avis de cenfurer tout - membre
qui feroit convaincu d'avoir fiégé ailleurs en
qualité de préfident ou de fecretaire. Las de
biaifer , M. Grangeneuve a déclaré que l'Affemblée
n'avoit d'infpection fur lui que dans la
falle , & lui a difputé , dénié jufqu'au droit
d'exiger qu'il y vienne affidument . M. Lacroix
lui a objecté que le pofte des légiflateurs étoit
là & non auxjacobins , que le peuple ne les payoit
pas pour fiéger aux jacobins. MM, Grangeneuve
, Thuriot , Merlin & tous ceux de ce parti
faifoient un de ces tapages qui étonneroient
( 38 )
X
même aux halles . Nous ne tranſcrirons ici ni
les groffièretés ni les injures qui s'échangeoient
.de tout côté. « Je ne parle pas pour vous , à
dit M. Lacroix ; mais pour la partie faine de
l'Affemblée . » Nouveau tumulte , & les galeries
font chorus. M. Ramond a voulu rédiger l'article
comminatoire de manière à comprendre les
feuillans & les jacobins , en défendant aux députés
de perdre le temps des féances dans tout
lieu public ; M. Charlier a obfervé que les
feuillans n'étoient pas une focité publique. M.
de Girardin difoit que cette féance fcandaleufe
devoit être un jour de deuil pour tous les amis
de la patrie... Après fix heures de pareils débats
, M. Mouiffet a retiré la pétition de conférences
amicales , & l'Affemblée excédée d'ennui
, de fatigue , eft paffée à l'ordre du jour
en fe féparant.
*
Du vendredi , 24 février.
Le règlement appelle tous les membres à neuf
heures. A onze heures l'Affemblée n'étoit pas
en nombre fuffifant pour délibérer , & ceux qui
brûloient , la veille , du defir de réunion fraternelle
& de féances continues , ne s'empreffoient
point à venir . Débats fur les moyens de ftimuler
la parelle , appel nominal , remife & enregiftrement
des cartes , beaucoup de temps gafpillé ,
tout cela n'a pas même produit une feule cenfure
.
Une lettre de M. d'Auchy , du 22 février
annonce que l'attroupement fubfifte toujours à
Ourcan , que les grains font conftamment arrêtés
, que plufieurs paroiffes fonnent encore le tocfip ;
que leurs municipalités réunies ont fixé le prix
des vacations ; les maires à livres par jour ;
( 39 )
w
les officiers municipaux , à 3 livres ; les gardiens
des bleds à so fous ; les ouvriers employés à
les décharger , à 40 fous ; que tous veulent être
payés en bled , & qu'ils s'en font déjà diſtribués
1400 facs taxés par eux-mêmes à 15 francs.
Au nom du comité de commerce , M. Maffey
a lu un rapport & un projet de décret concernant
la prohibition de l'exportation des matières
premières. La difcuffion s'eft long- temps
nourrie des principes de la liberté indéfinie qui
réfulteroit de la conftitution jurée ; du danger
de faire encore tomber le change , déjà fi bas ,
en obligeant les débiteurs de l'étranger à folder
en argent ce qu'ils acquitteroient en marchandifes
de la crainte de voir l'étranger foutirer
bientôt du royaume toutes les matières premières
non - ouvrées pour le payer fans éprouver l'énorme
perte des affignats ; de la crainte de
porter ailleurs les bénéfices nourriciers d'une ime
portation qui n'aura plus lieu , dès qu'on ne vendra
plus ; de la crainte d'achever de ruiner les
propriétaires, en faiſant baiſler le prix de la vente ,
par la fuppreffion de toute concurrence des acheteurs
du dehors ; de la crainte d'engager les Souverains
à fermer leurs frontières dès que nous
aurons fermé les nôtres , ce qui nous priveroit
des matières indifpenfables qui nous viennent de
chez eux .
On a décrété l'urgence , & les argumens pour
& contre n'ont fait adopter qu'un article de prohibition
provifoire , de la fortie par mer ou par
terre , des cotons & laines des Colonies Françoifes
, des laines filées ou non filées , des
chanvres cruds , tayés ou apprêtés , des cuirs en
vert , ou falés & en vert , & des retailles de peaux
& parchemins,
( 40 )
So
D
M. de Narbonne a communiqué des letties
d'adminiftrateurs & de M. Luckner , qui demandent
des indemnités pour les cfficiers de l'armée
qui perdent 45 fous fur chaque affignat de 5 liv.
Ila follicité l'Affemblée de s'occuper du bétabliffement
des finances , tout au moins auffi in-
- téreffant que tant de dénonciations «< qui honorent
, fans doute , beaucoup leurs auteurs
lorfqu'on fe fouvient de leur nom . » Il a réfuté
par la lecture de fes ordres , M. Prouveur , qui
Pavoit acculé de n'avoir pas exigé que les élèves
du génie fuffent examinés fur la conſtitution ,
crime d'autant plus affreux que M. Prouveur pré-
-- fère les vertus à la ſcience . Le miniſtre a auſſi répondu
au reproche de laisfer les régimens manquer
de drapeaux tricolors , que l'on va brûler les vieux
drapeaux blancs , & que le Roi en deftine l'or à de
vieux foldats.
ce Mettons bien vite les affignats , & l'arger t
au pair, a dit M. Cambon ; cette opération n'offre
plus aucune difficulté . Il n'eft pas de puiflance
en Europe qui ait actuellement dans les coffresla
quantité de numéraire effect f que contient
aujourd'hui notre tréfor national . » Nous croyor's
avoir entendu M. Cambon affurer qu'il y avoit
30 millions en or ou en argent ; après d'auſſi belles
affertions , il eft naturel de foupçonner qu'on ait
pu mal entendre. Mais les moyens font immanquables
; les voici décrétés : il y aura des féances
du foir , pour les affaires courantes , tant que les
finances feront à l'ordre du jour.
:
La nouvelle municipalité de Paris eft venue
préfenter les hommages à la législature . M.
Pétion , maire , a dit dans fa harangue le
moment où nous vivons eft le plus difficile qu i
fe foit encore préfenté depuis l'époque de noue
(41)
glorieufe révolution ... Soyez toujours à la hau
teur des circonftances ; prenez une attitude fière
& impofante... La nation n'attend que le fignal ...
N'écoutez pas ces confeils pufillanimes qui perdent
tout... L'opinion puiflante qui vous environne ,
ne vous abandonnera jamais , parce que jamais
vous ne cefferez de la mériter... Le peuple eft là
pour confondre vos ennemis , pour anéantir tous
les confpirateurs . »
M. Dumas , préfident , a répondu : «e...jamais il
ne fut plus néceffaire de fixer l'attention , l'affection ,
le refpect & la fouminion du peuple vers la propre
volonté légalement exprimée... L'Aſſemblée nationale
fe repofe fur vous du foin d'inftruire le
peuple. » Les municipaux ont été comblés des honneurs
de la falle & des galeries , & ont affifté à la
naiſſance peu laborieuſe d'un article décrété , ſauf
rédaction , fur les précautions à prendre pour découvrir
les fabrications de faux affignats .
Du vendredi , féance du foir.
Quelques débats inutiles à rapporter , one
aměné un décret d'urgence en douze articles ,
dont voici la fubftance : Toute plainte ou dénonciation
de fabrication de faux affignats ou de
faufle mennoie , fera portée devant le directeur
du juré du lieu du délit ou de la réfidence de
l'accufé . L'unique tableau de jurés d'accufation
pour Paris , relativement à ce crime , fera compofé
de feize jurés , & le directeur pris à tour de
iôle , tous les trois mois , parmi les membres,
du tribunal du premier arrondiffement . Tous
officiers de police font autorifés à faire , en préfence
de deux notables requis , les ouvertures
de portes & perquifitions néceffaires chez les
perfonnes fufpectées de fabrication ou diftribu('
42 ).
tion ; à faifir toutes pièces de conviction , & à
délivrer des mandats d'arrêt du tréfor public de
Paris pourront continuer leurs recherches &
faire les vifites hors de leur reffort , vifiter toutes
les papeteries , à toutes requifitions de procureurs-
fyndics , & quand ils le jugeront à propos .
Le dénonciateur du fauffaire convaincu , recevra
une récompenfe qui fera fixée par un décret du
corps législatif, pour fervice important rendu à
la patrie. Le dénonciateur ne pourra pas être
témoin. S'il eft complice , il fera exempt de la
peine encourue. S'il procure l'ai reftation il
recevra une fomme d'argent . Il en fera de même
des complices dénonciateurs hors du royaume.
3
Comme il faut en tort , à préfent , de pompeufes
harangues pour aboutir aux conclufions les moins
proportionnées à cet ambitieux étalage , M. Paftoret
a entretenu l'auditoire des miracles de l'éducation
future , de la bêtife de l'éducation an
cienne , qui pourtant a produit des Boffuet
des Fénélon , des d'Agueffeau , des Montefquieus
& tant d'autres ignorans eflaves . Il a dit à
l'Affemblée « vos prédéceffeurs ont fondé la
conftitution politique ....vous fonderez la conftitution
morale. Il s'eft ingénieufement moqué
des quatre facultés de l'univerfité , de fon titre
de fille aînée des Rois , de cérémonies , de fportules
, de proceffions , de meffes , qui ont beaucoup
fait rire ; & d'officiers réunis pour accorder
des grades que perfonne ne demande plus ,
Nouveaux éclats de rire . Il a répété que le chrif
tianiſme n'étoit pas né au fein de l'aristocratie
& que , dès fa naiffance , cette religion « avoit
cherché à venger les hommes de l'opprobre dont
les avoit flétris l'efclavage ... La philofophie ,
long-temps perfécutée par les terreurs & les rer
( 43 )
mords des Rois , a repris fa puiffance , & fera
fentir au pauvre que , chez un peuple libre , il
n'y a de honteux que l'indigence des vertus....
Et tout ce phoebus digne du pinceau d'un Molière
, pour en venir à un miférable revenu de
72,000 liv . , dont il faut bien vîte enrichir la
nation , fauf une indemnité équivalente à payer
à chaque membre du tribunal fupprimé , fauf
encore des fecours provifoires à donner à diverfes
écoles , en attendant la grande régénéra
tion. Ce lucratif emphigouri fera impɛimé aux
frais du peuple , & on en differtera de nouveau
mardi. Ainfi s'eft paffée la féance , & ce n'est
point en cela qu'elle étoit extraordinaire .
Du famedi , 25 février.
Le confeil général de la commune d'Avignon
s'eft plaint , par écrit , des calomnies des commilaires
civils , a protefté que ces contrées , font
embrâfées du feu facré du patriotifme , &
implore juftice. M. Bréard & le comité des pétitions
examineront cette lettre .
ce
Quatre lignes de M. d'Auchy ont inftruit
Aflemblée que la force militaire est entrée , le
24 à 9 heures du matin , à Ourcan , & que la
loi a repris fen empire fans qu'on ait tiré un
coup de fufil, Ce triomphe a été vivement applaudi
, Le moment d'après le miniftre de la guerre
a dir que M. deWittinghoff& les troupes n'avoient
trouvé qu'une quarantaine d'hommes quigardoient
les bleds ; qu'on les a défarmés ; qu'il a chargé
250 hommes de la garde des grains ; que les divers
-corps réunis pour cette expédition vont être renvoyés
, à Paris , à Amiens , &c ; qu'un détachement
attendra le rembarquement & le départ
des bleds arrêtés à Attichy ; que Lux Is mille
( 44 )
facs , deux mille feulement ont été diftribués.
M. de Narbonne a dit encore que M. Luckner
alloit arriver & demandoit audience ; & que 12
foldats , défertés du régiment d'Alface , étant
venus à Paris , M. d'Affry , commandant génénéral
, avoit réquis M. Pétion , le maire , pour
qu'ils fuffent mis en prifon ; mais que M. Pétion
s'étoit refufé à cette requifition conftitutionnelle .
Heureufement les 12 foldats auffi fenfibles au
remords d'avoir violé leur ferment , que le maire
jacobite eft peu fidèle à remplir les fiens , font
venus d'eux - mêmes fe conftituer prifonniers à
l'hôtel de la guerre . Touché de leur repentir ,
le Roi a fait écrire au régiment pour qu'ils n'y
foient pas regardés comme déferteurs .
Sur la lecture d'un projet de décret concernant
le maximum de la contribution foncière , M.
Jolivet a refuté les hypothèles de M. Dupont
qui portoit le revenu- net du royaume à un milliard
600 millions ; a obfervé que le comité de
l'Affemblée conftituante fixoit le maximum au
·cinquième , & la contribution à 240 millions , ce
qui fuppofe un revenu net d'un miliard 200 millions
; & que l'Affemblée conftituante n'en fixa
pas moins le maximum au fixième , qui ne promet
évidemment que 210 millions de contribution
foncière , d'après les mêmes bafes , quoiqu'on fe
foit obſtiné à la ccmpter pour 240 millions ; que
cette inconféquence palpable & volontaire fut
l'effet de cor fidérations politiques , de la crainte
d'effaroucher , & de l'alfurance les difficultés
que
feroient pour la légiflature . M. Jolivet s'eft ergagé
à prouver que la répartition faite , à l'aveugle
, en 1791 , eft d'un tiers ici , d'un quart là ,
d'un ailleurs , d'un 6º . ou d'un 7º . en trèspeu
de départemens. Or fur ce tiers , &c. il

( 45 )
:
a'eft encore queftion ni de contribution mobi❤
liaire , ni de Tous pour livre d'adminiſtration &
de municipalité , ni de patentes , ni des frais de
la garde montée ou payée, A la répugnance d'opérer
pour 1792 autrement que pour 1791 , il a répondu
« il n'y a que dans le pays le plus barbare
, dans celui où perfonne ne fauroit que 2 &
2 font 4 , il n'y auroit que dans ce pays - là feul
où l'on feroit forcé de faire comme l'an paflé .
Je demande , ou que le maximum de la contribution
foncière foit fixé a cinquième , ou que fi
Affemblée adopte la proportion du fixième , elle
réduife , pour 1792 , la contribution foncière à
210 millions au lieu de 240. » Cependant , &
de fon aveu , plus de la moitié des départemens.
ont imploré des dégrêvemens , même en n'admettant
le maximum que du fixième. On a décrété
l'impreffion du difcours de M. Jolivet.
f
L'un des grands expédiens de M. Cambon eft
enfin connu il a lu un rapport dont les conclufions
ont été , de foumettre au droit du timbre
les billers de caiffes patriotiques au- deffus de
3 livres & au-deffous de 10 fous , à commencer
du premier avril ; objet ajourné.
M. Koch a relu fon projet relatif aux princes
Allemands poffeffionnés en Alface & en Lorraine .
M. Mailhe a traité le conclufum de la diète de
manifefte pour provoquer toutes les puiffances
contre la France ; il a rempli le vide de les raifonnemens
de citations de traités qu'il n'entend
pas du tout , & s'eft appuyé de l'indivifibilité de
la fouveraineté. Les meilleurs argumens de M.
Mailhe , les plus gais du moins , font , que les
réferves confirment un traité même pour celui
qui les viole ; que la manière dont un traité eſt
exécuté en explique le fens ; & que les Alfaciens
( 46 )
& les Lorrains ont prêté ferment de fidélité au
Roi de France. Applaudiffémens & impreffion . "
Le 45. régiment , en garnifon à Béthune ,
étant raffemblé pour entendre la lecture du téglement
de difcipline , les foldats ont crié : Nous
ne voulons pas de ça , c'eft un aristocrate qui a
fait ce réglement ; nous n'en voulons pas . Les
officiers défefpérant de rappeller l'ordre ,
ont
offert leur démiſſion . Le Roi l'a réfalée & a
chargé M. de Pollincourt d'employer toutes les
forces néceffaires pour rétablir la fubordination ,
C'eſt le miniftre de la guerre qui a rendu compte
de ce fait.
Du famedi , féance du foir.
Une femme féparée de fon mari , a prié l'Affemblée
d'interprêter clairement en faveur du
divorce , l'article de la conftitution qui réduit
le mariage au contrat civil. L'Affemblée eft
paffée à l'ordre du jour.
M. Bernard a lu un rapport fur les réclama
tions de M. de Latude , repouffé par l'Affemblée
conftituante , accueilli par la légiflature . Celle- ci
a adjugé au pétitionnaire tenace un don provi
foire de 3000 liv . , fans préjudice de fa penfion
de 400 liv . accordée en 1784.
Autrefois pour encourager les feiences , les
lettres & les arts , le Roi foufcrivoit pour plu
fieurs exemplaires de certains ouvrages ; ces dé
penfes & ce droit font réſervés à la nation , &
les foufcriptions ne fe paient plus . Sur la de
mande du miniftre de l'intérieur , & au nom da
comité de l'ordinaire des finances , M. Lafont-
Ladebat a propofé de continuer le paiement de celles
de la collection des Chartes , Diplomata , Charts,
Epiftola & alia documenta ad res Francifcas fpec
( 47 )
tantia , recueils faits en Angleterre & en Italie
par MM. de Brequigny & Dutheil ; & des Effats
hiftoriques fur les moeurs des François , par M.
de Sauvigny. Pour obtenir ces fecours de la
manie du moment , le rapporteur a eu foin de
dire que M. de Brequigny prouve que les Rois
de la première race ne prenoient pas le titre de
Rois de France , mais celui de Rois des Francs ;
mais il lui eft échappé d'apprendre à tel favant
qui ne s'en doutoit guère , que les Effais contenoient
des lettres de Rois , de Reines , de
papes , d'évêques , les conftitutions des Rois ,
les loix faliques , ripuaires , &c . En vain a -t - il
protefté que tout cela prouvoit que la nouvelle
conftitution eft l'ancienne conftitution perfe&ionnée
; toutes les complaifances ne lui procuroient
pas de foufcripteurs parmi nos génies qui commencent
le monde.
« Nous n'avons que faire de loi falique , a
dit M. Cambon. Si le Roi en a envie qu'il s'en
pourvoie de fa lifte civile . Nous avons affez de notre
conftitution , il ne faut pas autre chofe. Si nous
montrons du mépris pour les ſciences & pour les
arts , a dit M. Lecoz , nous tomberons dans la
barbarie , & la barbarie conduit à l'efclayage ..
L'art des poifons eft auffi un art , s'eft écrié
M. Grangeneuve. Qu'avons - nous befoin de ces
antiqua documenta , remplis de chofes qu'il faut
enfévelir pour jamais ? Brûlons tout ce qui peut
rappeller la naiffance de la féodalité . La liberté
fe fuffit & n'a pas befoin de contraftes. » M.
Lemontey a trouvé que l'incendiaire de la bibliothèque
d'Alexandrie raiſonnoit précisément avec
autant de profondeur que M. Grangeneuve . Le
malheur eft qu'en légiflation , en adminiſtration ,
en inftitutions , depuis long- temps on agit fré-
*
481
.
quemment comme M. Grangeneuve " railonne,
Auffi les galeries l'ont- elles applaudi . L'Aſſemblée
a décrété l'impreffion & l'ajournement du rapport
de M. Lafont- Ladébat.
Du dimanche , 26 février.
M. Pétion a écrit à l'Affemblée , pour imputer à
calomnie ce que M. de Narbonne avoit dit , la
veille, de l'inaction du maire , conftitutionnellement
réquis à l'égard des 12 déferteurs du régiment
d'Alface. Il a plaint , il a juftifié les foldats , &
ajouté que le cas lui ayant para embarraſſant ,
il s'étoit réfervé d'en conférer avec le confeil
municipal.
Nouvelles de Noyon. Le détachement envoyé
à Attichy n'y a éprouvé aucune réfiftance ; mais
la fermentation y eft encore très - grande , écrit
laconiquement M. d'Auchy ; & il faut fe montrer
ferme , fi l'on veut faire reſpecter & exécuter
la loi.
M. l'abbé Jchon a tancé le général Wittinghoff
& le miniftre de la guerre , parce que le premier
, en arrivant à Ourcan , a défarmé une
quarantaine de payfans qui gardoient les bleds
n'ofant plus les vendre. Défatmer des citoyens
paifibles ! On auroit de même arraché l'écharpe
aux municipaux . C'eſt un crime contre la conftitution
; c'eft un effai du pouvoir exécutif qui
défatmeta ainfi quatre à cinq millions de François
. Les fufils enlevés ont , dit- on , fervi à
armer des volontaires ! « Quoi ! des volontaires
font allés , fans armes , appailer des troubles
! Quoi ils ont marché comme des citoyens
délibérans ! Je ne fais que foupçonner...
Je .
( 49 )
Je Coupçonne tout ... Je ne veux pas être mêfiant....
Mais on doit mander le miniftre. »
Ces fidèles gardiens de bled ( a dit M. Hébert
qui parle trop rarement & dont chaque farole
, & peut- être même le filence , montrent
le bon efprit ) ces fidèles gardiens de bled en
ont laiflé voler deux mille facs . »
MM. Léopold , Thuriot , Lecointre & Romme
fe font mis à paraphrafer la motion de M. Ichon .
M. Thuriot a foutenu d'ailleurs que le miniftre
avoit encouru la peine de mort... Au mot civique
de mort , les galeries ont crié : Bravo !
Bravo ! Bravo ! On a renouvellé les confignes
les amateurs de têtes coupées réfiftoient aux factionnaires
, tous les membres de l'un des deux
côtés de la falle fe font foulevés à l'appui de la
1oi. Le miniftre , qui entroit alors , a déclaré
que rien n'a été fait qu'en vertu de réquifitions
adminiftratives. M. Thuriot l'a interroge ; le miniftre
a demandé à l'Affemblée s'il devoit répon
dre aux interpellations d'un feul membre. & Que
le miniftre foit rappellé à l'ordre , a dit M. Choudieu
; il n'a pas le droit de faire une demande
comme celle là. Un décret ayant dicté
chaque fyllabe de l'interrogatoire au préfident
, il a requis le miniftre de rendre compte
des mefures prifes ; celui - ci a prié l'Affemblée
d'attendre qu'il fûr inftruit du bon ou du mauvais
fuccès , & de ne rien décider avant d'être
bien informé... Nous n'auriens pas efquillé ce
dialogue , fi nous n'avions cru que les hommes
d'état y verroient comment la précision des
détails rend facile le maniement des grandes
choſes.
·
Admis à la barre , M. Luckner a dit : « Il y a
long- temps que mon coeur eft François , mais je
N°. 9. 3 Mars 1792 . C
( 50 )
.
ל כ
p'en ai pas encore gagné l'accent. » En fe char
geant de lire pour lui , M. de Narbonne a affuré
qu'il feroit plus aifé à M. le Maréchal de gagner
une bataille que de prononcer un difcours . Après
des hommages , des actions de graces , des protef
tations de dévouement , le difcours a annoncé
que la difcipline règne dans l'armée , mais qu'on
y fouffre beaucoup de la perte fur les affignats . Le
préfident , M. Dumas a répondu à M. de
Luckner.
La lecture d'une foule d'adreſſes a été interrompue
par une lettre des 12 déferteurs du ré
giment d'Alface . Ils demandaient à être reçus à la
barre. M. Dubayet s'y eft judicieufement oppofé.
M. Vergniaud a penfé qu'on devoit lire leur pétition
. Ces foldats fe plaigaent qu'ayant voulu
s'engager dans un régiment François , ils ont été
placés dans un régiment Allemand dont ils n'entendent
ni la langue ni le fervice . M. Thuriot les
renoit ainfi pour dégagés , M. de Vaublanc tâchoit
de concilier le refpect des loix avec le plaifir de
b'âmer ou d'entraver un miniftre . M. Rouyer
ne voyoit aucune inconféquence à exiger que
les foldats commençaflent par obéir , & à renvoyer
leur plainte au comité militaire . L'Affemblée
, de peur d'adminiftrer , de gouverner , de
paralyfer le pouvoir exécutif fuprême , a décrété
le renvoi au comité , malgré les repréſentations de
M. Hébert qui foutenoit qu'une pareille difcipline
anéantiroit l'armée.
M. de Narbonne a raconté que le maire ayant
refufé d'avoir égard à la réquisition de M. d'Affry
donnée fur un ordredu Roi , ces 12 foldats étoient
venus , à 10 heures du foir , fe conftituer d'euxmêmes
prifonniers , lui avoient promis de retourner
au régiment , & lui avoient demandé feule(
51 )
ment la permiffion de paffer un jour à Paris. « Je
ne fais , a dit le Miniftre , par quelle fatalité
ils font allés , non pas à la municipalité , mais
chez fon chef. Ils m'avoient quitté très fatisfaits ,
ils devoient & vouloient partir demain... & j'apprends
qu'ils viennent de faire une pétition à
l'Affemblée ! » On a beaucoup applaudi à toutes
les furprifes du miniftre , & la féance a été levée.
M. de Marbois , ancien Intendant de
St. Domingue, & que M. Delefart , dans
fa dernière loterie diplomatique , avoit
fait Miniftre Plénipotentiaire à la Diète de
Ratisbonne , eft arrivé à Vienne à l'improvifte,
le 7 de ce mois. Il n'y a déployé ,
& ne pouvoit y déployer aucun caractère
public. Les Gazettes favent déjà , & vous
rendront à point nommé l'objet de fa
miffion , fes confidences à l'Empereur , &
les réponſes fecrettes du Prince de Kaunitz
Probablement , M. de Marbois eft chargé
d'une miffion particulière du Roi , puifque
M. de Noailles , Ambaffadeur en titre & en
fonctions , peut remplir la befogne courante.
La veille de l'arrivée de M. de
Marhois , un Courier extraordinaire avoit
apporté à l'Empereur le refus de fanction ,
par lequel Louis XVI a rallenti l'ardeur
de l'Affemblée Légiflative , en prévenant
qu'on ne dictât un ajournement préfix au
Chef de l'Empire , comme un Juge ajourne
-
C 2
('52 )
une contumace . Cette modération du Roi
de France n'a pas redonné , ainfi qu'on le
publie , du phlegme à l'Empereur & au
Chancelier d'Etat , parce que ni l'un ni
l'autre, ne l'avoient perdu ; mais elle a
fait préfumer à Vienne qu'il refte à
l'Empereur encore quelqu'efpoir de n'être
pas attaqué. Aufli les troupes , dont la
marche eft commandée , font encore dans
leurs cafernes ; on n'a retiré , ni répété les
premiers ordres .
Ce feroit montrer un bien profond mépris
pour le Cabinet de Vienne , de le
fuppofer chancelant à toutes les vacillations
de notre politique tumultueufe. La
raifon défend de croire qu'il n'ait pas arrêté
un plan , & qu'après avoir communiqué
fes réfolutions aux principales Puiffances
de l'Europe , il fe mette dans le cas de les
contremander huit jours après , fur un incident
aufli léger qu'un diffentiment de
circonftance entre le Roi fans pouvoir , &
la Légiflature toute puiffante ; mais la raifon
défend auffi de croire à toutes les niaiferies
qui rempliffent cette claffe de Journaux
, où chaque matin on apprend l'arrivée
de so mille hommes , la marche de
cent mille autres , des ébranlemens univerfels
, des coalitions , le paffage de gros
trains d'artillerie par le mont Cenis , au
mois de Février ; enfin , tous les détails
de la guerre qui va fe faire , & dont le
((+53 ) )
porte-feuille du Prince de Naffau doit rap
porter le fecret à Coblentz.
Nous perfitons à penfer que ni les inftances
des Emigrés , ni les chiffres de
M. Deleffart n'altéreront le plan formé à
Vienne & à Berlin , de garnir fuffifamment
les frontières de l'Empire , d'y fuivre nos
fureurs , & de répondre par une déclara
tion de guerre aux premières hoftilités. En
s'y préparant fans les provoquer , on gardera
une attitude pacifique .
Nous n'aurons pas long-temps à attendre,
s'il eft vrai que le Comité diplomatique ,
la tourbe des Héros de la Majorité légiflative
, les Généraux Luckner & la Fayette,
-appellés ici par M. de Narbonne , & allif
tans au Confeil , veulent abfolument que
la guerre fe faffe. On prétend que les Miniftres
projettent de renvoyer , pour le cas
préfent , l'initiative à l'Affemblée , qui à
fon tour la renverra au Roi. Noes dorttons
qu'on en vienne à ces politeifes refpectives
, étrange prélude de la conquête
de l'univers , au nom de la raifon , de la reftauration
, de la civilifation , de la liberté . Le
Gouvernement fe prépare à entretenir la
Légiflature de ces grands objets , dès que
fa décifion fera arrêtée , & qu'il aura bien
médité fes correfpondances Impériales , arrivées
depuis trois jours , & écrites , dit- on ,
: dans un ſtyle fort doux.
La féance de Jeudi dernier a achevé de
C 3
'(-94))
"
manifefter que l'anarchie eft dans le Corps
Législatif , autant que dans le Royaume :
nulle fcène plus bizarre ne s'offrit à l'Obfervateur.
Au fein des Affemblées politiques
, anciennes ou modernes connues
jufqu'à ce jour , on vit de tout temps des
diffentimens d'opinion ou d'intérêt , des
-Majorités & des Minorités , des difputes
plus ou moins véhémentes pour entraîner
Ja délibération ; mais , par-tout des Loix
précifes , un régulateur invariable , une
Police intérieure au - deffus de toute atteinte
, ou une balance des Pouvoirs , en-
-fermèrent ces diffentions dans un cercle
impoffible à franchir fans guerre civile. Tél
eft fpécialement l'avantage du Gouvernement
repréfentatif, fur la Démocratie délibérante.
Ici , nous voyons les Repréſentans
gouvernés par des Affociations extérieures ,
& gourmandés par les Spectateurs de fes
féances. La Nation des galeries juge la
Nation du bas de la falle ; les Clubs dictent
à leurs Membres les opinions qu'ils doivent
défendre dans le Corps Légiflatif ; enforte
que , fi le voeu du Club eft extravagant ,
& celui de quelques Opinans contraire ,
judicieux & patriotique , les Affiliés défendront
de toutes leurs forces les extrava-
-gances. Entre les Jacobins & les Feuillans ,
ou , fuivant leurs propres définitions , entre
les Républicains & les Miniflériels , s'étoit
giflé un groupe , qui s'imituloit indépen(
55 )
dant. Les faits prouvent qu'en très grande
partie , cette indépendance confifte ordinairement
à fe ranger à l'avis du plus fort ;
mais , du moins , cette claffe n'étant dans
9 l'esclavage d'aucun Club elle pouvoit
quelquefois & utilement déterminer la balance.
Cet effet eût réfulté de l'union parfaite
, du courage , d'un plan actif dans
cette neutralité : alors , elle fût devenue un
tiers- Parti fans être Parti , on n'obtient
ni confiſtance , ni crédit efficace , ni refpect
au milieu de Ligues affermies ; 40.
; 40 Affociés
ont plus de force que deux cens Membres
ifolés fous le manteau de l'indépendance .
C'eft apparemment dans le but d'acquérir
quelqu'influence , que les Indépendans le
ralliant un nombre de Clubiftes , avoient
imaginé de fe coalifer par des conférences ;
:mais pour y parvenir , ils ont choifi l'ex-
-pédient le plus ridicule. Siéger le matin
dans la falle comme Législateurs , & le
foir comme Comités ! Transformer l'enceinte
des Loix en Clubs de conférences !
Conférer au nombre de 300 ! Véritablement
, ces Meffieurs y avoient peu réfléchi .
La Loi les autorife , ainfi que tous les
Citoyens , à fe réunir en fociétés paisibles :
quel befoin de jouer le fénat extraordinaire
, en differtant dans le lieu même de
l'Affemblée ! -Les Membres du Parlement
Anglois font tous Membres de quelque
Club ; mais jamais les Whigs , les Torys,
f
C4
( 46 )
per-
Les Indépendans , ne s'avisèrent de faire délibérer
la Chambre Haute ou la Chambre
Baffe , fur une réunion de cauferie à Weſtminfter.
En 1784 , pendant les débats orageux
qui fuivirent la rejection du Bill de
Inde rédigé par M. Fox , il s'établit des
conférences entre les Indépendans , & quelques
Chefs de l'un & de l'autre Parti
alternativement appellés. Il s'agiffoit de
trouver des moyens de conciliation ; mais
nul ne propofa de s'établir en fociété
manente dans le Parlement , lorfque le
Parlement auroit terminé la féance. Il étoit
tout fimple que les Jacobins culbutaffent
ce projet , & tout fimple encore qu'un
nombre de fes adhérens fe joigniffent à la
fin , à ceux qui le feroient avorter. Les
motions , amendemens , fous-amendemens ,
qui ont diverfifié ce duel font vraiment
dignes dobfervation . On décide un féqueftre
, une mesure de guerre , un Décret
d'accufation , à bien moins de frais , de
rufes , & de combats qu'on n'en a employé
à favoir fi l'Affemblée feroit un Club , fi
chaque Membre refteroit libre d'aller au
Club , fi la Conftitution affuroit à un Député
la faculté d'être préfent par-tout. Cette
Téance nous a donné la meſure des divers
Partis il eft évident aujourd'hui que les
Jacobins francs & mitigés , forment la Majorité.
:
Le caractère effentiel de la Révolution

( 57 )
fe décèle jufque dans les attaques dont ces
Jacobins font l'objet. Leurs adverfaires
Conftitutionnaires ou Anti - Conftitutionnaires
, n'ofent leur difputer le terrain qu'en
fe cachant. On les harcèle de Placards , de
brochures , de menaces :: perfonne n'ofe fe
figner. On crie , on tempête , on fe lamente ;
ils fe moquent de ces gémiffemens , & bravent
une guerre de femmelettes . Nous avons
des Royaliftes Anonymes d'un courage à
faire trembler , qui font difparoître dans
un paragraphe tous les Révolutionnaires ;
ils ne parlent que de pendre , d'exterminer ,
de fubjuguer. Leur intrépidité va fi loin que ,
lorfqu'ils habitent par exemple , Coblentz ou
Tournai , ils pourfendent à la fois , Jacobins
, Conftitutionnaires , Monarchiens ( 1 ) .-
2
(1 ) Sous ce dernier titre , ils défignent tous
ceux qui ayant horreur des horreurs de la Révolution
, des injuftices atroces qui l'ont fuivie' ,
& du délire de notre Anarchie, veulent un Roi , une
Nobleffe , un Clergé , un Gouvernement ; mais
ne veulent pas moins un Peuple , une Liberté
des Droits publics , une Autorité circonfcrite pour.
la sûreté de celui qui en eft invefti , comme pour
la sûreté de ceux qui doivent lui obéir . J'ai l'hon--
neur très - gratuit de paffer pour le Chef de cetre
fecte impie & facrilege , qui defire nous préſerver
de nouvelles Révolutions , en intéreffant toutes les
clafles de l'Etat au maintien de la Monarchie..
C'eft fur-tout les partifans du fyftême des deuxs
Chambres que les Amateurs du régime abfolu
(( 18)
A Paris , les chofes vont plus doucement :
le haut du pavé refte toujours aux agitádeftinent
aux potences des Parlemèns , du moment
où ces Tribunaux feront rétablis . Il ne manqudic
plus que ce dernier trait de démence & de douceur
à l'opinion que nous avons donnée de notre fageffe,
à l'Etranger .Un de ces Braves qui à foixante
lieues des frontières , ont encore la prudence de
garder l'anonyme , & qui accufent de lâcheté tous
ceux qui depuis trois ans , foutiennent à Paris le
feu des évènemens , vient d'inftruire mon procès . Il
a publié fa fentence à Coblentz , & l'a réimprimée à
Paris fous le beau titre de Politique incroyable des
Monarchiens , ou Lettre à M. Mallet du Pan , le
Chef, le Coriphée de cette fecte , &c . Ce Monfieur
qui n'a probablement jamais lû le Mercure politique
, a la bonté de le juger fur le jugement qu'il
en à lu dans l'Ami du Roi. Je donnerai inceflamment
une idée des connoiffances , du bon fens , de
Ja droiture , de la véracité de ce Pamphlet , dans
un fupplément à mon Expofé des divers Partis
qui divifent le Royaume . Quant aux théories
qu'il m'attribue , je ne dois compte à perfonne
de mes opinions politiques ; mais je déclare
qu'écrivant dans un pays , ou 25 millions d'hommes
font collectivement & individuellement Légiflateurs
, où l'on compte autant de Lycurgues
que de Citoyens en état de tailler une plume , où
chaque fociété a fon fyftême de Gouvernement ,
où l'on fait des Loix comme on fait un Opéray
.& où l'on juge des premiers intérêts de la Société
avec la même profondeur que l'on juge d'un entrechat
, je me garderai bien , ainfi que je l'ai fait
jufqu'à préfent , de mêler mon ivraic à de £
. ( و )
teurs ; on ne citeroit pas une querelle où
l'avantage ne leur foit demeuré . Fréquemment
on leur a difputé le terrain. au Palais-
Royal & dans les cafés ; après des
coups & force criailleries , ils ont fait tomber
leurs adverfaires devant le drapeau
tricolor. La femaine dernière , les fpectacles
étant redevenus l'arène des Partis , cette
lutte inconfidérée a remis Théâtres , Acteurs
, Spectateurs fous la férule des Jariches
moiffons . Dieu me préfervé d'être jamais
obligé de donner des Loix à unVillage ; mais s'avifer
d'en propofer à un Empire comme la France , à
un Empire frappé de gangrène , où la parole d'an
fot a plus de force que l'épreuve des fiècles , für
qui les moeurs , les droits , l'exemple des vertus ,
les habitudes nationales , l'opinion publique , l'expérience
, la faine philofophie n'ont plus aucune
prife ! Raifonner au milieu de vingt millions de
raifonneurs! Ecrire des plans politiques entre 4 o
3 millions de Publiciftes , forns tout - à - coup des
petits bureaux de la petite Littérature , des Bou
doirs , des Couliffes , des Cavernes , des Cabatets
, des Autels , des Châteaux , des Camps ,
des Tripots , des Etudes de Procureur , des
Prifons , des Galetas , & même des Galères !
de Publiciftes qui ont rélégué Montefquieu parmi
les Imbécilles , & travelti en Code du genre humain
, les amphigouris anarchiques du Contrat
focial, fi bien appréciés par J. J. Rouffeau lvimême,
qu'il prioit qu'on fit defcendre du Ciel un
Peuple pour fa théorie ! Ah ! qu'on ne me fuppofe
pas une déraifon fi bêtement préfomptueufé .
C 6
( ა. )
A Paris , les chofes vont plus doucement :
le haut du pavé refte toujours aux agitadeſtinent
aux potences des Parlemèns , du moment
où ces Tribunaux feront rétablis . Il ne manqudic
plus que ce dernier trait de démence & de douceur
à l'opinion que nous avons donnée de notre fageffe,
à l'Etranger .Un de ces Braves qui à foixante
lieues des frontières , ont encore la prudence de
garder l'anonyme , & qui accufent de lâcheté tous
ceux qui depuis trois ans , foutiennent à Paris le
feu des évènemens , vient d'inftruire mon procès . Il
a publié fa fentence à Coblentz , & l'a réimprimée à
Paris fous le beau titre de Politique incroyable des
Monarchiens , ou Lettre à M. Mallet du Pan , le
Chef, le Coriphée de cettefecbe , &c. Ce Monfieur
qui n'a probablement jamais lû le Mercure politique
, a la bonté de le juger fur le jugement qu'il
en à lu dans l'Ami du Roi . Je donnerai inceflamment
une idée des connoiffances , du bon fens , de
la droiture , de la véracité de ce Pamphlet , dans
un fupplément à mon Expofé des divers Partis
qui divifent le Royaume. Quant aux théories
qu'il m'attribue , je ne dois compte à perfonne
de mes opinions politiques ; mais je déclare
qu'écrivant dans un pays , où 25 millions d'hom
Imes font collectivement & individuellement Légiflateurs
, où l'on compte autant de Lycurgues
que de Citoyens en état de tailler une plume , où
chaque fociété a fon fyftême de Gouvernement.
où l'on fait des Loix comme on fait un Opéra
.& où l'on juge des premiers intérêts de la Société
avec la même profondeur que l'on juge d'un entre
chat , je me garderai bien , ainfi que je l'ai fait
jufqu'à préfent , de mêler mon ivraie à de £
( 59 )
teurs ; on ne citeroit pas une querelle où
l'avantage ne leur foit demeuré . Fréquemment
on leur a difputé le terrain au Pálais-
Royal & dans les cafés ; après des
coups & force criailleries , ils ont fait tomber
leurs adverfaires devant le drapeau
tricolor. La femaine dernière , les fpectacles
étant redevenus l'arène des Partis , cette
lutte inconfidérée a remis Théâtres , Acteurs
, Spectateurs fous la férule des Jariches
moiffons . Dieu me préfervé d'être jamais
obligé de donner des Loix à unVillage ; mais s'avifer
d'en propofer à un Empire comme la France , à
un Empire frappé de gangrène , où la parole d'an
fot a plus de force que l'épreuve des fiècles , für
qui les moeurs , les droits , l'exemple des vertus ,
les habitudes nationales , l'opinion publique , l'expérience
, la faine philofophie n'ont plus aucune
prife ! Raifonner au milieu de vingt millions de
Failonneurs! Ecrire des plans politiques entre 4 o
3 millions de Publiciftes , forns tout - à- coup des
petits bureaux de la petite Littérature , des Boudoirs
, des Couliffes , des Cavernes , des Cabatets
, des Autels , des Châteaux , des Camps ,
des Tripots , des Etudes de Procureur , des
Prifons , des Galetas , & même des Galères !
de Publiciftes qui ont rélégué Montesquieu parmi
les Imbécilles , & travelti en Code du geare humain
, les amphigouris anarchiques du Contrat
focial, fi bien appréciés par J. J. Rouffeau lvimême
, qu'il prioit qu'on fit defcendre du Ciel un
Peuple pour fa théorie ! Ah ! qu'on ne me fuppofe
pas une déraiſon fi bêtement présomptueufe .
C 6
( 60 )

cobins. Par des confeils irréfléchis , la
Reine aflifta dernièrement à la comédie
Italienne un couplet fut faifi comme une
allufion ; ( allufion qui renfermoit une platitude.
) les têtes s'électrisèrent , les cris de
vive la Reine retentisent de toutes parts :
quelques Jacobins s'en offensèrent ; le défordre
commençoit , on le réprima à temps.
Depuis ce jour , chaque Théâtre eft devenu
une enceinte de vociférations , & de
rixes à leur fuite. Rien fans doute de plus
eftimable que les fentimens manifeftés
envers le Roi & fon augufte Famille ; la
fituation de ce Monarque abreuvé d'amertumes
ne fauroit infpirer des voeuxtrop ardens
pour fa . sûreté & pour fon bonheur ; mais
lorfqu'on fe permet ces épanchemens en
public , & au milieu de gens qui profeffent
la haine de la Royauté , il faut être sûr de
pouvoir défendre fa liberté ; fans quoi , on
la compromet , on fournit des occafions
de trouble , des fujets de déboire , des prétextes
à fes adverfaires d'exercer des violences
, & d'infulter ouvertement aux objets
du refpect des bons Citoyens.
S'il n'eft plus permis aujourd'hui de
crier vive le Roi , il l'eft encore moins de
rire d'un verfificateur Jacobin . Samedi , on
jouoit au théâtre du Vaudeville , un opéra
intitulé l'Auteur du moment , où le Poète a
ridiculifé MM. Chenier & Paliffot ; mais
fans . fortir des bornes de la fatyre décente
( 61 )
1
& fur tout fans atteindre à la licence des
deux Rimeurs qu'il a voulu jouer. Tout
Paris fe fouvient que M. Patiffet , bardé
de protecteurs & de penfions , montra jadis
fur la fcène J. J. Rouffeau marchant às
quatre pattes , & mangeant des laitues..
Auxiliaire du Gouvernenient , des Parlemens
, du Clergé , il ne craignit pas d'immoler
à la rifée publique, de défigner à la
vindicte des loix , les Encyclopédiſtes en
danger. Ce qui excitoit le plus vivement
la verve de M. Paliffot, c'étoit l'efprit.d'indépendance
des Philofophes , leurs fermons
contre la tyrannie , leur manie de
régenter les Rois dans chacune de fes
pièces oubliées , il reprenoit fon fouet fanglant
, & fe confoloit de la haine de fes
Confrères , en relifant fes brevets . Eh bien !!
à 60 ans , M. Palilot a ouvert les yeux.;
l'adorateur des Rois a brifé fon idole. M.
Chenier, fon pupille, avoit fait fes preuves.
de civisme dans Charles IX ; il les a fou
tenues dans une déclamation en 3 actes ,
qu'il a intitulée Caius Gracchus , tragédie,
& qui n'eft guère autre chofe qu'un livre
de Vertot mal lu , mal commenté , & lon
guement dialogué . On fe doute bien que
tous les lieux communs bourfouflés contre
les Grands , les tirades fur le Peuple , les
invectives au Sénat , & tout le fatras d'un
Républicain de Collége fe retrouvent dans,
la pièce.
( 62 )
Ces deux Ecrivains , gens irritabile vatum
, n'ont pu digérer l'Auteur d'un Moment,
accueilli , applaudi avec tranſport , ſuivi
avec foule , par les Détracteurs des Régens
de nos Rois. Les Royaliftes abuloient de
leur avantage , en failant répéter les couplets
les plus mordans . Enfin , Samedi les
fiflets déjà en jeu aux précédentes repréfentations
, fe mêlèrent aux applaudiffemens
fans parvenir à les abattre ; les Jacobins
eurent recours à d'autres armes ; l'un d'eux
fe leva , monta fur la banquette , apoftropha
fes adverfaires , la pièce , les Acteurs , bleffa
un Garde National qui impofoit filence ,
écarta un inftant par fon audace tout ce qui
Tentouroit , fut bientôt affailli , frappé ,
tomba : les coups pleuvoient à droite & à
gauche : les Jacobins furent mis à la porte ,
& deux des tapageurs battans & battus ménés
, dit - on , à la Police correctionnelle .
La pièce s'acheva ; mais avant l'iffue du
Spectacle , les Jacobins avoient raffemblé
leurs phalanges dans la rue . On ferma les
grilles d'entrée ; la Garde Nationale empêcha
cette cohue furieufe de pénétrer . Au
fortir , l'Auditoire fe trouva au milieu d'une
file de Citoyens & de Citoyennes , qui avoient
paffé leur temps à ramaffer des tas de boue
& de neige , & qui forcèrent chacun à crier
Vive la Nation / Un brave homme , ancien
Gendarme , répondit avec phlegme : « Je
ne criepoint; Vivela Nation, parce qu'elle
( 63.)

» eft immortelle ; mais je crie Vive le Roi
» parce que nous avons befoin de le confer-
» verfi quelqu'un ofe m'approcher , il aura
» affaire à moi. On le refpecta . Les femmes
les plus élégantes furent obligées de fe
plonger dans les amas de boue pour arriver
à leurs voitures ; un Page du Roi , Anglois
de naiffance , & de la famille Catholique
de Swinburne , fut renverfé , traîné dans la
boue , & dangereufement bleffé à la têtë ;
l'uniforme du Roi excita probablement la
rage des exécuteurs . Ainfi finit l'amufement
de la foirée.
Quand on rapproche de femblables
maars , trente Spectacles ouverts à Paris ,
on prend une étrange idée de notre civililation
.
Le lendemain , pour confommer leur
triomphe , les Jacobins retournèrent en
force au même théâtre , & malgré les remontrances
du Commiffaire de Section
en faveur de la Loi & de la Liberté , ils
forcèrent les Acteurs à brûler en leur préfence
la pièce retirée de la veille. Ils ont repris la
même domination dans tous les Spectacles.
Arbitres defpotiques des penfées , des expreffions
, des allufions ; il n'eftplus permis ,
fous peine de matilation ou de mort , dy
manifefter une autre opinion que la leur.
Si la honte de ces éclats humilians , de ces
defaites après des bravades ridicules , pou
yoit corriger les Royaliftes des deux fexes ,
( 64 )
ils déferteroient les théâtres ; on ne verroit
plus une feule de leurs voitures annoncer
leur préfence dans ces lieux publics , &
leur indifférence aux outrages de l'oppreffion.
Certes , fi la fureur du plaifir l'emporte
chez eux fur un facrifice que l'honneur
commande , ils méritent les infultes
de leurs adverfaires , & de baifer le joug
aviliffant auquel on les a condamnés,
Que les Jacobins euffent effuyé de femblables
avanies , fans pouvoir fe venger, pas
un d'eux , j'en fuis certain , ne paroîtroit au
fpectacle. Cette vérité explique la Révolution
; elle nous prépare au fuccès de toutes
celles qu'on nous deftine..
Pour couronner cette belle oeuvre d'une
pièce profcrite contre les droits de l'Auteur,
de la Liberté , du . Public , puifqu'elle n'offenfoit
ni les Loix , ni les Moeurs , ni les
Autorités publiques , le Miniftre de l'intérieur
eft intervenu dans la querelle. Il a écrit
au Département une belle lettre , où il
place le cri de vive le Roi au nombre des
. crimes de lèfe- nation : Ce font des Confpirateurs
, dit- il , qui ofent exprimer des voeux
impies , en fouhaitant au Roi un bonheur
indépendant du bonheur national. M. Ma- ·
nuel n'eût pas mieux dit.
Enfin , le Corps Législatif a voulu auffi
avoir fa part d'intervention , en renvoyant à
fon Comité d'inftruction , une motion fajte:
Samedi pour maintenir la liberté & la ma(
65 )
jefté du Peuple aux fpectacles , par une Lo
qui réprimát ces moyens puiffans d'aliéner
l'opinion publique.
Ainfi , après avoir détruit comme une invention
du defpotifme la police des Spec-
-tacles , l'Affeniblée nationale va la reconftituer;
après avoir libéré le théâtre de toute
entrave , conformément aux Droits de
l'Homme & à ceux de la Révolution , elle
va le remettre aux fers ; après avoir tonné
contre l'ancien régime qui mettoit à l'interdit
toute pièce contraire aux dogmes ou
aux intentions du Gouvernement , le nouveau
régime va profcrire à fon tour toute
hémiftiche qui fentira l'héréfie politique ,
& s'écartera des maximes de M. Chenier ;
après avoir affranchi l'opinion , & conftitutionnellement
confacré fon indépendance
, nos Légiflateurs vont l'étouffer du
-moment où elle ceffe de leur être favorable
; ils avoient fondé l'empire de la raifon
, de la liberté , du Peuple , fur cette
même opinion publique , en la déclarant
toujours faine & toujours inviolable ) ;
maintenant , ils parlent des dangers de l'opinion
, & nous voilà ramenés aux carrières
.
1
.
Ainfi la Conftitution ordonne la liberté
de la preffe ; mais fi vous ne pensez pas
comme le Club , ou fi vous n'écrivez pas
comme parle un certain Rouyer , vous
· ferez accufé de miſprifion contre les Loix
( 66 )
"
& l'on vous enverra garotté à Orléans apprendre
la langue d'une fi douce liberté.
Ainfi , la Conftitution vous autorife à
aller & venir, à entrer & fortir du Royaume ;
mais la volonté de Meffieurs les Députés
qui défendent , comme on fait , la Conflitution
, toute la Conftitution , rien que
la Conflitution , ne
ne vous permettra de
voyager qu'avec la permiffion de quelques
centaines de Municipalités , de Directoires
, de Gardes nationales , de Gendarmes,
qui fe trouveront fort à propos fur votre
route , pour vous enfermer trois mɔis durant
, fi votre paffe- port n'eft pas bien
ponctué.
Ainfi , la Conftitution a déclaré votre
propriété inviolable ; mais s'il plaît à M.
Bazire ou à un Comité , de décider que
votre propriété n'eft pas une propriété , &
que ce que vous poffedez depuis trois fiècles
appartient à la Nation , la Nation mettra
vos biens à fa difpofition ; ou fi vos titres
ne font fufceptibles d'aucune chicane , on
créera fur le temps une Loi , par laquelle
vous vous trouverez criminel d'Etat par
une action innocente le jour d'auparavant ,
& votre héritage fera placé fous la main de
la Nation.
Ainfi , la Loi vous permettra de parler
comme il vous plaît , & de boire à la fanté
de toute la terre ; mais fi vous criez Vive le
Roi, les Miniftres du Roivous apprendront
que vous êtes une impic Confpirateur.
( 67 )
Ainfi , la Conftitution légitime la réfiftance
à l'oppreffion , réfiftance fur laquelle
cette Conftitution eft bâtie toute entière ;
mais fi vous vous réuniffez contre un Club
tyrannique & dominateur , vous ferez pendu
par fes Cohortès ; ou fi , au défaut de la
Loi non exécutée , vous prenez des meſures
de sûreté perfonnelle , on vous jettera trois
mois dans les cachots comme les 84 Prifonniers
de Caen. Il fera bien permis de réfifter
à la Loi lorfqu'elle défendra les propriétés ,
les vies , l'exercice de la liberté individuelle ,
& force reftera au plus fort ; mais malheur
à vous fi vous défendez votre maifon du
-pillage , votre raifon des argumens à piques
, & vos droits légitimes de l'ufurpation
.
Telles font aujourd'hui parmi nous ,
l'effence , les charmes , les inexprimables
bienfaits de la liberté.
La fuivons - nous dans un autre hémifphère
? Voilà St. Domingue changé du
Nord au Midi en un monceau de cendres.
La plaine du Cap faccagée , le Port - au-
Prince incendié , ont été les prémices de la
Révolution dans cette Colonie : la plaine
de Sud vient d'éprouver le même fort.
Tout le quartier des Cayes eft brûlé.
Six cens Blancs ont été égorgés , avec des
circonftances dignes du fiècle des lumières
-& de l'ordre focial perfectionné au fcrutin
épuratoire. Des fils ont tué leurs pères ; on
( 68 )
a mangé des enfans , rôtis après avoir été
égorgés. Les Nègres excités par les Gers
de Couleur ont faccagé & brulé un grand
nombre d'habitations ; celles de M. de la
Borde , & de M. Charles Lameth font du
nombre : ils ne rient plus probablement de
l'incendie des Châteaux par la torche fainte
de l'infurrection. Au départ de ces nouvelles
, apportées à Nantes par le navire
l'Eole , & datées du Lo Janvier , la Ville
des Cayes étoit menacée pour le lendemain
d'une irruption des Nègres & Mulâtres
coalifés. Mêmes tragédies dans le quartier
du Port -au-Prince . Plufieurs habitations
font brûlées au Cul- de- fac . Huit des principaux
Propriétaires , entr'autres M. Bauduït,
ont été pendus par les fans- Culotes.
blancs qui dominent au Port- au- Prince ,
avec les bataillons d'Artois & de Normandie.
Pendant ces abominations , les Commiffaires
civils fiégeant , au Cap , pérorent
dans le ftyle révolutionnaire fur les faveurs
de la régénération . Jufqu'ici , ont- ils dit
à l'Affemblée Coloniale , on ne vous envoyoit
que des Pachas ; aujourd'hni vous
recevez des Frères , qui viennent célébrer
avec vous les bienfaits ineflimables de la-
Révolution. Ces trois malheureux , qu'il
faut fuppofer des imbécilles fi l'on ne veut
pas les croire d'exécrables Fripons , s'expriment
ainsi , à la vue des tourbillons de
( 69 )
1
flamme & de fumée, fur les cendres des ha
bitations , marchant dans le fang qui coule
de toutes parts , & au milieu, d'une anarchie
qui a étendu la cataſtrophe fur la Colonie
entière. « Nous verrons bientôt , a
» dit un Ecrivain ingénieux , arriver ces
» Meffieurs avec un beau rapport fur les
» caufes & les effets de tant de malheurs
» ce rapport fera imprimé chez Baudouin ;
» ils auront les honneurs de la féance ; tout
» fera perdu dans la Colorie ; mais ils au-
>> ront fait de belles phrafes , & ils feront
» peut-être un jour de l'Académie ( 1 ) , ».
Lettre au Rédacteur.
Paris , le 20 Février 1792
;
ce Donnez-moi place je vous prie , Monfieur ,
mon pour aucune plainte ni apologie , non pour
la vengeance d'aucun ami , mais pour une réclamation
fimple & purement vertueuſe , en faveur
de l'intérêt général , indignement outragé par le
Comité de Surveillance , ou de Violence , qui
a fu furpaffer le mémorable Comité des Recherches.
Cet établiffement , digne des trente tyrans
d'Athènes , n'eft tombé , avec l'applaudiffement
même de fes Inſtituteurs , que pour élever un autre
(1) Correspondance Politique , n° . XIV. Cette
Feuille très - piquante , bien écrite , & nourrie de
faits inftructifs , fe trouve chez M. Felix , rue
de Vaugirard , nº , 82 ,
( 68 )
a mangé des enfans , rôtis après avoir été
égorgés. Les Nègres excités par les Gers
de Couleur ont faccagé & brulé un grand
nombre d'habitations ; celles de M. de la
Borde , & de M. Charles Lameth font du
nombre : ils ne rient plus probablement de
l'incendie des Châteaux par la torche fainte
de l'infurrection . Au départ de ces nouvelles
, apportées à Nantes par le navire
l'Eole , & datées du Lo Janvier , la Ville
des Cayes étoit menacée pour le lendemain
d'une irruption des Nègres & Mulâtres
coalifés. Mêmes tragédies dans le quartier
du Port-au-Prince . Plufieurs habitations
font brûlées au Cul- de - fac. Huit des principaux
Propriétaires , entr'autres M. Bauduit,
ont été pendus par les fans - Culotes.
blancs qui dominent au Port- au -Prince ,
avec les bataillons d'Artois & de Normandie.
Pendant ces abominations , les Commiffaires
civils fiégeant au Cap , pérorent
dans le ftyle révolutionnaire fur les faveurs
de la régénération. Jufqu'ici , ont- ils dit
à l'Affemblée Coloniale , on ne vous envoyoit
que des Pachas ; aujourd'hni vous
recevez des Frères , qui viennent célébrer
avec vous les bienfaits ineflimables de la-
Révolution. Ces trois malheureux , qu'il
faut fuppofer des imbécilles fi l'on ne veut
pas les croire d'exécrables Fripons , s'expriment
ainsi , à la vue des tourbillons de
( 69 )
Hamme & de fumée, fur les cendres des ha
bitations , marchant dans le fang qui coule
de toutes parts , & au milieu, d'une anarchie
qui a étendu la catastrophe fur la Colonie
entière. « Nous verrons bientôt , a
» dit un Ecrivain ingénieux , arriver ces
>> Meffieurs avec un beau rapport fur les
» cauſes & les effets de tant de malheurs ;
» ce rapport fera imprimé chez Baudouin ;
» ils auront les honneurs de la féance ; tout
» fera perdu dans la Colorie ; mais ils au-
>> ront fait de belles phrafes , & ils feront
» peut-être un jour de l'Académie ( 1) . ».
Lettre au Rédacteur.
Paris , le 20 Février 1792 .
« Donnez-moi place je vous prie , Monfieur ;
non pour aucune plainte ni apologie , non pour
la vengeance d'aucun ami , mais pour une récla
mation fimple & purement vertueufe , en faveur
de l'intérêt général , indignement outragé par le
Comité de Surveillance , ou de Violence , qui
a fu furpaffer le mémorable Comité des Recherches
. Cet établiffement , digne des trente tyrans
d'Athènes , n'eft tombé , avec l'applaudiffement
même de fes Inftituteurs , que pour élever un autre
(1) Correspondance Politique , n° . XIV. Cette
Feuille très -piquante , bien écrite , & nourrie de
faits inſtructifs , fe trouve chez M. Felix , rue
de Vaugirard , no. 82 .
( 70 )
tribunal encore plus atroce , à Claude Fauchet &
à Claude Bazire, dont on a dit qu'ils auroient été
digues de fervir Claude Néron . »
cc

Quand on traverfe , le foir , les rues de Paris,
vers les onze heures on Le croit quelquefois
transporté en Sardaigne ou en Calabre . On voit
des braves qui s'accoltent, & s'indiquent les rendez-
vous. Je l'ai vu , j'ai obfervé leur délabrement,
leurs armes bizarres , leur empressement , la joye
fusefte du crime qui va jouir , & fe raſſaſſier heureufement.
On voit aufli des pelotons de Gardes
Nationales qui accourent ; je l'ai vu , vous dis - je ,
& plus d'une fois , j'en ai frémi. Je le dénonce à ce
Comité de Police Correctionnelle , qui veut que
nous dépofions toute crainte , & lui déclare avee
certitude , que les brigands , loin d'en avoir aucune,
portent fur leur figure , l'expreflion de quelque
efpérance prochaine & épouvantable, »
En combinant ces obfervations de courſes nocturnes
, avec les récits que nous apporte le reveil ,
j'ai cru remarquer qu'elles tenoient encore à une
autre caufe que l'audace des fcélérats . C'étoient des
agitations du Comité appellé de Surveillance : tantôt
c'étoit un Armurier qu'on étoit allé vifiter pour
vérifier s'il ne travailloit pas pour les Emigrés ;
tantôt c'étoit un Hôtel ou l'on faifoit une defcente ;
tantôt c'étoit le Garde- Meuble du Roi, qu'on fouilloit
de la cave au grenier.
Il ne fe paffe pas de ſemaine où les Papiers ne
racontent quelque nouvelle infulte de ce genre ,
faite à la fécurité des domiciles . Une Ravaudeufe ,
un Brocanteur , un Juif , qui jugeront à propos de
vous inquiéter , ou fimplement de vous mêler dans
leurs caquets , font sûrs que le Comité de Suryeillance
les accueillera , que la Police eſt toute
picte à s'agiter, que cent Alguazils vont mettre
71 1
le quartier en rumeur , que la bonne & innocente
Garde Nationale viendra , de la meilleure foi du
monde , conftater le fcandale , tout en protégeant
votre propriété. Il faut vous relever de nuit , vous
empreffer , éclairer toute votie maiſon , mettre
tous vos gens fur pied , faire la révérence à Monfeur
le Secrétaire de la S.ction , prendre garde
à ne pas regarder de travers le Juif ou la Ravaudeufe
, que Claude Fauchet a mis à vos troufles ,
& le lendemain , Carra ou la Chronique , vomiffent
des infâmies contre vous. »
23
Voilà les progrès de la Liberté Françoiſe .
>
CHARLES - EDOUARD DE KENT.
Autre Lettre au Rédacteur.
« On vient , Monfieur , de me montrer dans
» je ne fais quelle Feuille périodique , une lettre
écrite , fous mon nom , au Roi. Si le Journaliſte
avoit quelque goût , il ne m'auroit pas attribué
cette rapfodie , & s'il eft fufceptible de remords,
il ne tardera pas à rétracter une calomnie auffi
» abfurde que criminelle. »
د ر
A Paris , le 6 Février 1792 .
Signé , GUILLAUME - THOMAS RAYNAL .
Autre Lettre au Rédacteur.
Boquois , par Senlis , le 20 Février 1792.
La confiance , Monfieur , que m'infpire la
vérité , dont vous ne vous écartez jamais , m'a
déterminé à charger M. Ducluzeau de Chene
( 72 )
P
vière (1) de toutes mes affaires , fans autre exa
men , & uniquement d'après les atteftations &
l'éloge que vous en avez fait dans le N° . 4
du Mercure , du 22 Janvier , de l'année der
nière. »
<< Mes relations avec lui , Monfieur , m'ont
tellement fatisfait , par la droiture de fon ame ,
la clarté de fes confeils & de fes opérations , par
fon exactitude & fon défintéreſſement , que j'ai
conçu autant d'intérêt que vous- mêine pour fon
avantage. »
« Si vous jugez , Monfieur , que les atteftations
que je lui donne puiffent lui être de quelque
utilité , & qu'elles augmentent la confiance qu'il
mérite des perfonnes qui voudront bien mettre
leurs intérêts en mains bien fûres , je vous prie de
vouloir bien inférer ma lettre dans votre Journal
, &c . &c. »
D'AUBENTON , ancien Intendant de Marine.
(1 ) Le Bureau de M. Ducluzeau eft toujours
à Paris, rue des Mathurins , petit hôtel de Cluny,
Il fe charge de tous recouvremens , liquidations &
affaires contentieufes .
MERCURE
HISTORIQUE
E T
POLITIQUE:
ALLEMAGNE.
De Vienne , le 20 Février 1792 .
LE Prince de Hohenlohe , Gouverneur de
Prague , eft arrivé dans cette réfidence pour
y recevoir les ordres de S. M. , dans le cas
où les troupes , dont le commandement
lui eft deſtiné , entreroient réellement en
activité. Cette armée qu'on veut faire fervir
à la protection de nos frontières eft
prête à marcher , mais ne marche pas , ni
ne marchera fi-tôt, fuivant toute apparence.
Quoique le Confeil Aulique de guerre ait
´expédié avant hier de nouveaux ordres
10,000 hommes qui doivent fe réunir aux
36 mille déjà commandés ; quoiqu'il leur
foitenjoint de fe préparer à partir le 4 Mars,
peu de gens s'arrêtent ici à ces premières
No. 10. 10 Mars 1792. D
( 74 )
-
le
Des
démonftrations militaires. Un feul Corps
de 6 mille hommes eft en route pour
Brifgau , au moins en partie.
Couriers vont & viennent ; c'est comme
ci - devant une férie de mouvemens qui décèlent
plutôt des intrigues que. des projets.
Un froid très- vif s'eft foutenu plufieurs
jours par un vent de Nord : le 17
17 , le
thermomètre de Réaumur eft defcendu à
12 degrés au deffous de zéro.
De Francfort-fur- le- Mein , le 28 Février.
Les Cercles délibèrent , & , fuivant toute
apparence , délibéreront long - temps encore
fur la fixation & la répartition de leurs
contingens . Dans celui du Haut Rhin ,
aucune réfolution` n'eft décidée. Le feul
Landgrave de Heffe Caffel , le plus riche
Prince de l'Empire en argent comptant
après le Roi de Pruffe & l'Empereur , &
poffédant les meilleures troupes de l'Allemagne
, montre quelque puiffance &
quelqu'activité. Tous les autres Princes
du Cercle fe traînent foiblement en préparatifs
infignifians , & paroiffent toujours
compter fur une paix , fur une tranquillité
inviolables. La feule guerre qui occupe
ces Cabinets , eft dirigée contre les Gazettes.
L'Electeur Palatin-Duc de Bavière a défendu
dans fes Etats , fous peine d'une
amende de cent rixdalers , la diftribution
de la Gazette de Strasbourg , du Moniteur
Univerfel , & de plufieurs autres Feuilles
publiques dont on trouve les principes
dangereux. La Diète de Ratisbonne a profcrit
de fon côté un grand nombre de Papiers
François. Avec cette excommunication
, on fe croit entièrement à l'abri de
toute contagion ; c'eft une mefure économique
qui ne met en frais aucune Puiffance,
Nous avons parlé de quelques difpo
fitions provifionnelles qu'on appercevoit
en Pruffe depuis quelques femaines . Ces
arrangemens de précaution font uniquement
relatifs à la poflibilité d'une invalion
Françoife fur le territoire de l'Empire ; mais
on ne les preffe en aucune manière ; nuls
ordres pofitifs conmus ;
nulle apparence
encore d'ébranlement très - prochain.
Quelques régimers font avertis de
fe tenir prêts ; mais rien n'indique des
mefures générales d'une certaine étendue.
On forme aujourd'hui beaucoup de
conjectures fur l'arrivée fubite du Duc
regnant de Brunswick à Berlin , où le Roi
de Pruffe l'avoit invité de fe rendre , par
un Courier expédié le 11. Rendu à Potzdam
le 16 , le Duc eut un long entretien
avec S. M. P. qu'accompagnoient M. de
Schulenbourg, Miniftre d'Etat , & le Général
Bifchofswerder.
Le Prince de Naffau eft reparti de Berlin
pour Pétersbourg , d'où il fera de retour
D 2
( 76 )
-
dans un mois . On connoît trop vaguement
l'objet de fes négociations auprès des
Cours de Vienne & de Berlin , pour en
conjecturer le fuccès ou l'inutilité ; mais
tout porte à croire qu'il n'aura rien fait
changer au plan de défentive , qui paroît
arrêté dans ces deux Cabinets.
·
Les Emigrés François ne fauroient
payer plus cher l'hofpitalité à laquelle
T'Empereur & l'Empire les ont condamnés.
A peine font-ils établis quelque part ,
qu'on leur intime un nouveau déplacement.
M. le Prince de Condé a quitté
l'Ortenau ; il paffa le 21 , avec une fuite
très nombreuſe , par Mayence où il entretint
l'Electeur , & d'où il s'eft rendu
à Coblentz. Le courage de ce Prince ,
ion inaltérable fermeté , fes moeurs conformes
à fa fituation , le zèle pour fes
intérêts dont font animés 12 à 1500 braves
Militaires qu'il a pénétrés de confiance ,
& qui fe font dévoués à fuivre fa fortune ,
expliquent feuls comment il peut réfifter
à tant de fatigues , de tourmens , de marches
perpétuelles , & de tracafferies renaiffantes.
Le Duc de Wirtemberg qui d'une main
négocie avec le Gouvernement François ,
& de l'autre plaide à la Diète contre ce
même Gouvernement , le Duc de Wirtemberg
qui a toujours manifefté la peur
la plus extrême de donner quelque mar(
77 )
que d'intérêt à M. le Prince de Condé &
aux Emigrés , avoit , dit -on , projetté de
les chaffer à force ouverte du Cercle de
Souabe. Il ne manquoit qu'une campagne
fi illuftre à la gloire de ce Potentat , qui ,
dans la guerre de 1756 , ayant fait fon
manifefte particulier contre le Roi de
Pruffe , écrivit à ce Monarque avec toute
la gravité d'un Empereur de la Chine ,
pour lui offrir un cartel entre leurs Prifonniers
refpectifs. Monfieur , repondit
FRÉDÉRIC II , je viens de recevoir votre
lettre , par laquelle j'apprens que vous me
déclarez la guerre; Dieu vous prenne en fa
fainte protection . Voilà ma réponse ; je vous
la fais paffer par votre frère.
Les Emigrés auront un afyle plus immuable
, moins dépendant des terreurs de
quelques Princes voifins de la France, s'il eft
vrai qu'ils doivent inceffamment fe réunir
dans les Etats Prufliens de Weftphalie & de
Franconie. La Régence du pays de Clèves
& du Comté de la Marck , ainfi que le Général
de Schlieffen , Gouverneur de Wefel ,
ont reçu ordre de Berlin , de recevoir les
François expatriés , aux mêmes conditions
qu'ils féjournent dans les Pays-Bas ; c'est- àdire
, fans qu'ils puiffent s'armer , ni formier
de raffemblemens militaires . Des
ordres pareils ont été tranfmis au Baron
de Hardenberg, Miniftre dirigeant des
Margraviats d'Anfpach & Eareith , & au
D 3
( 78)
7
- -
Lieutenant général de Treskow qui cont
mande les troupes . En même temps ,
on a enjoint aux Régences & aux Chambres
de Juftice de furveiller attentivement
tous les Emiffaires François , & de répri
mer les écrits féditieux .
Une lettre écrite de Berlin par un
homme en place , en date du 15 Février ,
renferme la véritable hiftoire de ce prétendu
Créqui- Bourbon qui s'eft préſenté à
l'Affemblée Nationale,
Vous aurez lu , dit cette lettre , dans les
Papics de France , qu'un prétendu Créqui s'eft
préfenté à l'Affemblée Nationale , pour fe plaindre ,
que , par divers actes de defpotifme , il avoit
eté long- temps enfermé en Pruffe. 11 dit , dans
fa Pétition , que la Famille de Créqui l'avoit
fait arêter & maltraiter par les Miniftres de
France , MM. de Vergennes , de Montmorin
du Mouftier & le Comte de Hertzberg , Minitie
de Pruffe . On trouvera dans le Journal de Berlin
du mois de Mars un détail exact & ci conftancié
de ce fait ; en attendant , en voici un précis , qui
fuffira pour éclairer le Public , & le defabufer fur
le compte de cet impofteur . Son origine eft inconnue
ici ; mais on croit quee fon véritable nom
eft Befachet. It parut dans l'année 1780 en Siléfie
; il fit connoiffance , à Glogaw , avec une
Demoiselle Françoife , qu'il féduifit , en lui promettant
de l'époufer . Il fe donnoit dès - lors pour
un Fils naturel de Louis XV , qu'il avoit eu
d'une Princeffe de Montmorency, mariée enfuite
à un Marquis de Créqui , pour le Fi's duquel il
avoit dû paffer. Il prétend qu'on lui avoit enlevé
( 79 )
enfuite fes papiers & fes biens ; qu'on lui avoir
fait fubir les plus affreux traitemens , parmi lefquels
il ne compte pas pour peu de chofe , comme
de raifon , d'avoir été réduit dans l'état d'Origène
, pour l'empêcher d'avoir des defcendans .
Voilà ce qu'on lit dans fa pétition , imprimée à
Paris ; mais ce qu'il n'a pas dit , c'eft qu'il avoit
écrit , de Glogaw , en 1783 , deux lettres à
Louis XVI , par lefquelles il le menaçoit d'attenter
à fa vie , s'il refufoit de le reconnoître .
D'après ce trait de folie bien décidée , le Comte
de Vergennes ne put fe difpenfer de charger
M. le Comte d'Esterno , de requérir le feu Roi ,
de faire arrêter cet infenfé , & de le mettre en
lieu de fûreté , pour l'empêcher d'exécuter fa
menace , ce dont il n'étoit pas impoffible qu'il
für capable , vu le dérangement de fa cervele,
Frédéric II déféra à cette réquifition ; l'aventurier
Befuchet fut transféré de Glogaw à Stettin
cu la Cour de France lui faifoit payer , tous
les ans , une fomme de 600 liv . , pour fa fubfiftance
. A la liberté près , il y a été fort kin
traité ; & c'eſt par un infâme menforge , qu'il
efe dire , dans la pétition , qu'il avoit été enchainé
avec un poids de 60 liv. , enfermé dans
une prifon fouterraine , avec un peu de pale
pour lit , du pain noir , un peu de peis & de
feves , pour toute nourriture . L'Affemblée Nationale
ayant eu connoiffance de fa détention ,
chargea M. du Mouftier de le réclamer , comme
une victime du defpotifme miniftériel . Sur le rapport
qui en fut fait au Roi , on le remit auffi tôt
en liberté . Il refta encore quelques mois à Stettin ,
cu il avoit contracté pour cinq mille écus de
dettes. 2 . DA
(.80 ).
1
FRANCE.
De Paris , le 6 Mars 1792 .
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du lundi , 27 février.
Au nom du comité de marine , M. le Tourneur
auroit bien voulu pouvoir couvrir de ridicule
les fages obfervations de M. de Bertrand fur
toutes les loix qui manquent réel'ement à l'organiſation
de la marine , dont on infiſte à fixer
la revue au 15 mars prochain. « Le miniftre
pouvoit , a- t- il dit , fe difpenfer d'occuper fi fréquemment
les momens de l'Affemblée nationale ,
par des demandes en interprétation auffi puériles
qu'infignifiantes. »
Ce décret de revue , on ne le préfente plus
que comme une mefure préalable , pour s'affurer
du nombre & du grade des officiers fufceptibles
d'être compris dans la nouvelle formation. Quant
aux motifs d'abfence , tirés de l'impoffibilité phyque
de fe trouver à la revue , le miniftre
penfoit , avec raifon , que la juftice & l'humanité
exigeoient que le décret prévît ce cas ; le
tapporteur a dit avec humeur : « Le comité
Meffieurs , vous laiffe à juger de l'inconvenance
de cette afertion. » Enfin , perfuadés que les
mots revue & formation , tiendront lieu d'une
marine , il a décidé , & l'Affemb'és a décrété ,
qu'il n'y avoit pas à délibérer fur les obfervations
du minilire , des 10 & 16 favior.
( 81 )
L'aveugle manie de cumuler toutes les fonctions
publiques , a porté MM. Paftoret & Condorcet
Jans la lifte des jurés. M. Paftoret a
demandé fi fon collègue & lui ne pourroient pas
en réunir les fonctions à celles de légiflateurs.
Juger du fait & faire la loi , c'eût été digne
de la confcientieufe intégrité d'auffi grands phi
lofophes . M. Ducos piétendoit qu'une parcille
queftion méritoit d'être examinée . M. Lemontey
avoit le bon efp: it de foutenir l'incompatibilité.
M. Reboul n'en voyoit aucune entre les devoirs de
repréfentant de la nation , & «des fonctions qui
émanent , non d'une délégation , mais du fimple
droit de citoyen actif. » Il pensoit que cette queftion
tenoit aux principes fondamentaux de la conftitution
. Malgré ce verbiage , l'Affemblée a du
moins décrété l'incompatibilité de fait.
Nous voici arrivés aux reffources annoncées
pour la prompte reftauration des finances. Organe
du comité de l'extraordinaire , M. Marbot
à lu un projet de décret urgent , portant que
tous les affignats actuellement en circulation , ou
même en fabrication , à l'exception de ceux de
25 liv. & des coupures de so fous & moindres ,
feroat fucceffivement échangés contre des affignats
inimitables ( expreffion abfurde , fynonyme
d'infaifables ) ; effet dont l'un des moyens devra
confifter en dix points fecrets qui ne feront connus
que d'un commiffaire nommé par l'Affemblée
nationale , de l'adminiftrateur de la caiffe de
l'extraordinaire , & de l'artifte principal employé
à la fabrication , « qui tous trois prêteront ferment
de garder fidellement le fecret des points
de reconnoiffance » . Dès qu'un des dix points fera
découvrir de faux affignats , il fera révélé à tous
les receveurs du royaume , ainfi des 9 autres...
сс
Ds
( 82 )
On a férieufement difcuté de pareils enfantillages
, & perfonne n'a relevé avec énergie , la
perte de temps , les dépenfes qu'il faudroit encore
pour refaire jufqu'aux affignats qui font en fabrication
( à n'en émettre que de petits , la refonte
coûteroit plus de 20 millions , peut-être fo ) ; &
1 danger de ces échanges multipliés , au milieu
defquels l'attention publique , facilement égarée ,
n'aura bientôt plus de confiance aux quocités des
émiffions .
M. Philibert a propofé de ne laiſſer en circulation
que pour 900 millions d'affignats , & de
décréter , en conféquence , que « tous les porteurs
d'affignats de so liv . & au- deffus , aurons
le droit de les échanger , dans tous les diftricts ,
contre les annuités & obligations qui restent ou
refteront dues du prix des biens nationaux vendus
ou à vendre , ce qui fubrogera les parties prenantes
aux droits de la nation vis- à- vis des acquéreurs
defdits biens ; & d'accorder une remife
ou prime d'encouragement aux acquéreurs de biens
nationaux qui anticiperont le terme de leurs
obligations . Il eft clair que l'achat de ces annuités
en feroit perdre l'intérêt à la nation ; or,
4 à 5 ans de l'intérêt de 2 à 3 milliards , ne
fût- il qu'à pour cent , qu'à 2 , qu'à un pour
cent , iroient encore à 100 , 200 , à 300 , ou
à 400 millions de perte. Mais M. Philibert a
répondu d'avance : « La nation peut- elle perdre.
dans les profits que font les individus qui la compolent?
n'a - t- elle pas mille moyens de s'en récupérer
? U révolutionnaire lui repiqueroit :
à
la nation a pu gagner à la fpoliation.de tant
d'individus & de familles , pourquoi ne perdroitelle
rien à abandonner des centaines de miltions.
à des particuliers ? mais fes annuités ont bien
?
7.83 )
d'autres inconvéniens . Aura- t -on plus de confiance
à l'hypothèque ? Si les annuités remplacent
les affignats fupprimés , & repréfentent la valeur
non- payée des biens vendus ou à vendre , les
900 millions d'affignats confervés auront- ils pour
unique hypothèque la valeur payée en affignats
brûlés ? Si plufieurs évaluations avoient été mal
faites , fi beaucoup d'acquéreurs avoient fpéculé
fur les profits certains d'une détérioration manuelle
du double ou du triple de leur premier à compte ,
& fe trouvoient enfuite ou infolvables ou invifibles
; fi , & c. & c . &c . ?.
Les vues de M. Philibert ont paru grandes
& lumineufes à M. Ifnard ; mais il lui tardoit
de voir la refonte des affignats décrétée . M.
Pieyre defiroit une mefure plus expéditive , &
qui fit celler le fléau des faux affignats , qu'on
donne journellement aux receveurs. M. Hauffmann
a donné le croquis d'un plan de banque de dépôt ,.
où chacun s'emprefferoit d'apporter fon or , for
argent & fes affignats , qui feroient eftampillés.
On a décrété que le comité central mettroit a
l'ordre du jour un rapport fur la queftion , fort
fimple , de rétablir le crédit des affignats. Tous les
expédiens imaginés fuppofent l'effet préexiftant
comme le moyen de le produire .
M. Cahier de Gerville , qui avoit dit , en par
lant d'argent , le 18 , à l'Affemblée : nul pillage
n'a été commis , du moins depuis que
j'ai pris les rênes du gouvernement de l'intérieur »
Cexpreffions d'une modeftie fi peu monarchique
qu'elle n'eft pas même républicaine ) ; a retracé
aujourd'hui les troubles nés des inquiétudes relatives
aux grains , à Saint- Omer , à Noyon
dans d'autres parties des départemens du Nord &*
du Pas- de-Calais , & notamment à Dunkerque
D. 6.
( 84 I
.
où pluffeurs mailons de commerce pillées , des citoyens
tues ou bleffés , 18 navires prêts à partir ,
déchargés par la multitude , ont prouvé que s'il
a pris les rênes du gouvernement , il n'avoit pas le
don de les manier avec fuccès .
Le même miniftre règnant a parlé de l'opinion
que les bleds étoient fortés à Plymoù h ou en
Holinde , & a dit publiquement que cette opinion
s'accréditoit , fans doute pour faciliter la police
des grains. Il a propofé de défendre l'exportation
par mer & par terie , & de tirer des cordons de
troupes, dont on a de refte, pour l'empêcherdu côté
de la Suille & de la Savoie , où l'avidité des propriétaires
va changer du bled pour des écus . Il a
Confeillé à l'Affemblée de ne rien épargner pour
faire venir des grains de Pologne , de Hambourg ,
de l'Amérique , de l'Italie , ce qui ne ramédiera
pas au mal actuel. M. Loustalot préféroit l'Arragon
& 11 Caftille , & voulait que M. de
Leffart traitât avec le gouvernement d'Espagne ,
dont il croyoit peut- être que M. Deleffart tenoit
auffi les rênes. Des murmures l'ont interrompu ..
Mais la Pologne , à caufe de fa conftitution , &
l'Amérique feptentrionale , vu fa fraternité & fa
dette , faifoient eſpérer des achats fuffifans &
payables dans 2 ou 3 ans , pour éviter la défaveur,
du change... Jeudi , le comité rendra compte de
toutes ces propoficions .
Alors M. Cahier de Gerville , revenant au
midi de la France , à la ville d'Arles , a témoigné
fa furprife de ce qu'on lui avoit demandé , par un
décret , le 20 , un rapport qu'il avoit lû le 18 .
D'après les commiffaires civils , il a répété que la
Joi exerçoit fur la ville d'Arles un empire abſolu.
Il est convenu que la marche du gouvernement eft
incertaine , mais en affirmant qu'avec la conſtitų(
85 )
tion , « qui eft bonne , très - bonne , quoi qu'on en
dife le gouveracment peut avoir une marche
füre & ferme ; que d'ailleurs il ne falloit pas s'en
prendre à lui ; que bientô : il auroit l'occafion d'exa
iminer la ciufe d.s embarras , & qu'il la faifiroit :
«Et moi auffi s'eft- il écrié , j'ai donné des preuves
de civifme. On a décrété l'in , reffion de ce mémoire.
ככ
Da marii , 28 février .
Dans la nuit du 21 au 22 de ce mois , lę
premier commandant du fixième bataillon des
chaffeurs , plufieurs cfficiers commandart les
poftes d'Offendorf , & plufieurs foldats ( 31 en
tout ) ont déferté & paflé le Rhin . Un muficien
& un chaffeur revenus depeis , ont dit qu'ils.
avoient été forcés , le piltolet fur la gorge , ཐོ
les fuivre. M. Brunk a demandé une lui qui
foumit les officiers déferteurs aux mêmes peines
que les fellats ; M. Albitte qu'on mît fur-lechamp
ceux - ci en état d'accufation . Que'qu'un
propofoit de mentionser honorablement la conduite
du muficien & du chaffeur. « Il faudroit ,
a judicieufement obfervé M. Dubayet , faire
( & chaque jour ) mention honorable de tous les
foldats de l'armée qui font reliés à leur pofte, »,
Sur ce motif, on cft paffé à l'ordre du jour.
1 Une lettre des commiflaires civils envoyés à
Avignon , repouffe les inculpations des dénonciateurs
, des par: ilans d'affaffinats , des municipaux
& du rapporteur . I's affurent qu'ils ont
fait tout leur poffible pour foutenir le courage
des patriotes , lorfque le retour des émigrés at
donné au to rent de la liberté un cours affez.
pcu favorable aux amis de la conftitution & de
( 86 )
la réunion . Cette lettre a été renvoyée aux cos
mités des pétitions & de furveillance.
Infatigable indicateur de tout ce qui manque
à des loix faites à bâtons rompus , M. de Bertrand
a écrit à l'Affemblée , que la loi du 12 ,
qui règle les conditions exigées pour entrer
dans la marine , ne prononce rien au fujet des
afpirans entretenus qui n'ont pas le grade d'of
ficier. Au comité.
L'ordre du jour appelloit la troifieme lectured'un
projet fur les moyens d'accélérer la rentrée
des contributions . M. Jacob Dupont a oppolé
au deffein de ftimuler les municipalités par la
menace de les punir , la crainte du découragement
& le befoin de les animer par l'influence
morale , ( ce qui eft une manière romanefque
de traiter les finances chez un peuple enivré de
maximes d'anarchie , réduit à la mifère & armé).
De quarante & quelques mille municipalités , it
n'y en a que 9077 qui aient dépofé leurs matrices
de rôles ; or , ces matrices ne font pas
encore les rôles. M. Jacob préfère des visiteurs
à des commiffaires. D'ailleurs , fon principal
moyen eft que les députés à l'Affemblée nationale
écrivent à leurs parens , à leurs amis , de
concourir de tout leur pouvoir à la confection
des rôles , & d'acquitter leur quote-part. Alors
les impôts feront bientôt en recouvrement , &
cc. nous conduirons au port , fain & fauf, le
vaiffeau battu par la tempête des paffions & descrimes.
>>
On a la divers projets fur l'accélération de
la rentrée des impôts , & la difcuffion des armcles
du comité a éré renvoyéé à ce soir ...
( 87 )
·
Du mardi , féance du foir.
Des députés de la ville de Sierk , admis à la
barre , ont raconté , par l'organe de M. Henz
leur orateur , que trois voyageurs , M. de
Chappe , fon domestique , & M. de Lauffaux ,
ancien garde-du - corps , ayant été arrêtés au
moment où ils émigroient à travers les champs ,
& conduits à Sierk , malgré leurs piftolets , leurs
fabres à l'Autrichienne & leurs offres , le nom
de la loi à contenu l'indignation du peuple . La
municipalité les a interrogés , a civiquement
ouvert les paquets qu'ils avoient ſur eux , y a
trouvé des brochures intitulées : Amendement
à la Charte conftitutionnelle . - Règlement du
cantonnement , & c . imprimés que toute la France
connoît ; & des lettres fans fignature , dont les
fufcriptions ne portoient que des lettres initiales:
E les annonçoient que les émigrés vont entrer ,
que Metz eft pour eux , que les régimens de la
garnifon font bons , à l'exception de Condé qui
va au club , & dont une partie eft à l'hôpital ,
les foldats en étant fabrés par ceux de Royal-
Allemand , Caftella Suiffe , &c.; que le générat
La Fayette eft auffi méprifé des honnêtes - gens
que de la canaille .
A ces mots les galeries ont vivement applaudi .
Quelques membres de l'Affemblée avoient auffi
battu des mains ; mais beaucoup d'autres ſe font
élevés contre les tribunes , & vouloient qu'on les
rappellat à l'ordre .
M. Heng a repris fon récit . Parmi les papiers
quverts s'eft trouvé un pacte des gentilshommes
Lorrains , réfugiés à Coblentz , avec ceux qui
font reftés dans les Trois - Evêchés. Ce pacte a
plus de 200 fignatures. Ils jurent de mourir
( 88 )
plutôt que de confentir à la destruction de la
religion , de la monarchie & des droits imprefcipribles
de la famille royale....... Réponse du
président , mention honorable , honneurs de lá
falle , & renvoi des pièces au comité de furveillance.
Après de longs débats fur le projet de décret
relatif aux moyens d'accélérer la confection des
matrices des rôles , débats où M. le Cointre a
palle pour avoir touché le vrai point de la
difficulté , en s'en remettant à la loi du 29 juin
1791 , que l'expérience a démontré n'avoir prévenu
aucune difficulté ; & cù M. Cambon a dit
en ſubſtance : « Tout eft fait par le corps légifl
itif. Tout iroit fi le pouvoir exécutif vouloit
marcher , & s'il fufpendoit les adminiftiateurs
qui ne rempliffent pas lears devoirs . » L'Affemblée
a écarté l'ajournement & paffé à l'ordre dujour,
La caite de l'extraordinaire n'ayant ( le 24
février ) , pour fournir à toute efpèce de fervice
, que 2,947,112 , un décret d'urgence ren lu
fans difcuffion , a ordonné que ladite caiffe
recevra 100 millions en afligoats de´s liv. à
remplacer par d'autres qui devoient fervir à te,
échange que d'autres front . Compte qui
pouria.
« Je pense qu'on a trop " bufqué la réunion
des paroifles , difoit , le 18 , M. Cahier de Gerville.
So kante & quelques courfes , par an ,
pour aller à l'égife , avoit dit ces jours- ci un
député cultivateur , font une corvée plus cruelle
que toutes celles de la féodali é..... » Peu fenfible
à ces vérités , l'Affemblée a encore réuni ,
fupprimé des paroiffes , & la féance a été levée .
Du mercredi , 29 février
Ali fuite d'une mention honorable du patrio
( 89 )
tifme de foldats du 58. régiment qui dénoncent.
à l'Affemblée un pamphlet qui fe vend chez tous
les marchands de nouveautés ; du refus de ren-.
voyer au comité l'examen de la pièce qui dernièrement
fut , non la caufe , mais l'occafion du tumulte
qui eut lieu dans le spectacle du Vaudeville ,
comédie que l'entrepreneur & l'auteur adreffoient
à l'Affemblée pour la convaincre de la vérité ,
qu'il n'y a pas une fyllabe , pas une al'ufion poffible
ni contre la nation , ni contre la conftitution ,
ni pour aucun parti ; on eſt venu à un arrêté du
département de Loir & Cher , du 15 février , portant
que tous les piêtres non- affermentés feront
enregistrés , avec des notes municipales , fur l'opinion
qu'on a de leur conduite , & tenus de fe
rendre au chef- lieu fous peine d'être déposés dans
telle maiſon que le directoire indiquera ; qu'arri
vés au chef- lieu , ils devront s'y inferire , & ne
pas s'en éloigner à peine d'y être ramenés par la
force publique.
M. Chéron a paru fe flitter de l'efpérance
que le pouvoir exécutif ne laifferoit pas fubfifter
une Loi faite par un corps adminiſtratif.
C'étoit fuppofer gratui: ment que le confeil ,
l'Affemblée , tous les pouvoirs , les clubs & l'anarchie
permettent au Roi de gouverner ; c'étoit oublier
que le ministre de l'intérieur avoit dit de fargfroid
, le 18 : ce quelques départemens ont foumis
les prêtres à une police particulière ; celui de Fi-
Liftère me paroît être le feul qui en ait fait emprifonner...
En ce moment même il y en a 45 détenus
, par les ordres , fans forme de procès , au
château de Breft , qui follicitent ( depuis longtemps
) leur élargiffement.
"
MM Heat , Qatremère & Bigot ont réclamé
coute ufurpation de pouvoir, a Ferez- vous un
( 90 )
crime à ces adminiftrateurs , s'eft écrié M. Thuriot,
de prendre des mesures pour conferver les propriétés «
& la vie des citoyens ? Si l'on veut paffer à l'ordre
du jour , je demande qu'il foit dit qu'on y eft
paílé à cauſe du veto qui a rendu nulles les mesures
qu'avoit prifes l'Affemblée . » Les applaudiffemens
des galeries , & les murmures défapprobatifs de
l'Affemblée oat également fait juſtice de la motion
de M. Thuriot. Un long tumulte & trois épreuves.
fuivies de bruyantes altercations ont amené l'ordre
du jour , fans motif articulé.
Dans un préambule emphatique , M. Couthon
a confeillé à l'Affemblée de fe popularifer , en
rendant fouvent des décrets dans le fens de ceux qui
ont le plus intéreflé le peuple à la révolution . Ĉe
confeil l'a conduit à propofer un manque de foi ,
un acte d'improbité manifefte , un nouveau moyco -
d'achever la ruine de beaucoup de propriétés inviolables
; c'eft de décret r : 1 ° . que tout propriétaire
, par indivis , d'un fonds affujetti aux .
dreits feigneuriaux , fera libre de le rachetét
partiellement ; 2 , que le deuits faus & çafucis
Pourront ête rachetés fé arément ; qu'en rachc
tant les uns , on ne fera pas teru de racheter les
autres . On imprin:cra ce difcours , & le comité
féodal examinera tous les décrets fur les droits
féodaux déclarés rachetables.
Le reste de la féance a été rempli par des rapports
, mémoires ou diflertations fur les colonies.
Sous le titre de derniers détails , M. Tarbé a plʊyé
tout ce qu'on favoit à fon petit plan de ménager
les amis des noirs. A l'en croire , tout annonce
que les nègres font excités par une impulfion
Ergère , leur langage et l'exagération des
principes qu'on a publiés en leur faveur ; les mu-
Janes ont faivi les fuggeftions des partifans de
Funcion régunt ( même en demandant , le fr & la
( or )
torche à la main , les droits de citoyens actifs ! );
les blancs , ariftocrates , ont caufé tout le mal ;
c'eft dire qu'ils ont fait incendier leurs habitations,
égorger leurs femmes , leurs enfans , eux - mêmes ,
comme les nobles , en France , ont fait brûler leurs
châteaux . M. Tarbé a pourtant conclu que des
fecours étoient encore plus urgens que des leçons
& des peines.
Une déclamation de M. Garan dè Coulon
grand procurateur de la nation , tiffa de fophifmes
, lupar M. Guadet , a verfé la cenfure la plus
aigre fur l'Affemblée conftituante , foutenu que
le décret du 24feptembre n'eft pas conftitutionnel,
prêché l'abandon des colons & des colonies par
humanité & pour la plus grande profpérité de la
métropole , beaucoup vanté les amis des noirs
& MM. Mirabeau l'aîné , de la Fayette , de la
Rochefoucault , de Condorcet , & infifté fur la méceffité
de maintenir le concordat.
M. Briffot a vu la caufe des troubles dans
le refus fait aux hommes de couleur de les'
admettre aux Affemblées primaires , & cela d'après.
le difcours de M. Tarbé où les mulâtres étoient
des contre révolutionnaires , profanateurs de la ·
cocarde nationale , & diftributeurs de cocardes
blanches... Tout ce babil fera imprimé aux frais
du pauvre peuple , & l'on n'a pas même ajourné
des fecours provifoires .
Le dernier décret fur le recrutement , qui ”
doir fournir plus de 51,000 hommes à l'armée ,
contient des difpofitions contraires à fon but. Ens
donnant trois fous par lieue aux recrues & le
choix du régiment , on s'expofe à payer de forts
engagemens & des fommes immenfes à des gens
qui feroient zoo lieues plutôt que 20 & pourroient
ne pas arriver , occafionner encore des
(192 )
frais de recherches , ou fe tenir pour dégagés en
arrivant à tel régiment qui ne les recevroit pas
parce qu'il feroit complet . Ces obfervations développées
par le miniftre , ont rappellé à plus d'un
auditeur le proverbe : chacun fon métier... & ont
été renvoyées au comité militaire .
Du mercredi , féance du foir.
M. Périon , maire de Paris , eft venu retracer
aux lég flateurs l'infolvabilité de la ville ,
le nombre
des pauvres qu'elle ne peut fecourir & qu'il
a portés à plus de 100,000 , les fervices que cette
claffe de citoyens a rendus à la révolution , & ila
fini par demander , pour eux , 200,000 livres ,
qui ne les fubftanteront pas une femaine . Le
préfident lui a répondu que « tant qu'il reftera
des malheurs à réparer & des douleurs à foulager
, la follicitude des repréfentans d'une nation
libre ne s'arrêtera jamais. »
cc L'Affemblée nationale ni la nation , a dit
M. Cambon , n'ont d'autres revenus que les contributions
. Paris n'a qu'à payer les fiennes....
Qu'il foit préfenté an projet général fur les fecours
accorder aux pa vr.s du royaume. »
« Ces relations directes entre les municipaux
& l'Affemblée , font incouſtitutionnelles & d'une
conféquence dangereute , difoit M. Huat qui
craignoit de voir arriver à la baire quarante &
quelques mille municipalités , fans l'interventien
régulière des directoires . Fera t-on un rapport
particulier pour Paris ? oui , ou non ? Débats
orageux , deux épreuves douteuses , on invoque
l'appel nominal , le tumulte devient du vacarme ;
enfin M. Dubayet propfe & l'Aſſemblée décrète
qu'il fera fait famedi un rapport général.
La ville de Nuremberg follicite le paiement de
(+93 )
700,000 livres . Le député de cette aristocratie a
été folennellement admis à parler de l'intérieur
de la falle , en qualité d'envoyé d'un peuple libres
titre qui , d'apès la conftitution , l'obligeoit
ne s'adreffer qu'au Roi , « feul autorisé à entre
tenir des relations politiques au- dehors . ( Tit. 3 ,
chap. 4 , fect . 3 , art. 1. ) » Cette demande à été
renvoyée aux comités diplomatique & de liqui
dation.
сс
Du jeudi , premier mars.
On a repris la difcuffion fur les indemnités
dues aux princes Allemands poffeffionnés en Alface
& en Lorraine . Il n'y a guère que nos poli
tiques de cafés ou de clubs qui puiffent régretter
que le défaut d'efpace nous difpenfe d'analyſer
la differtation philofophico- diplomatique de M.
Paftoret. Il n'a fait qu'ofner ou défigurer M.
Mailhe & M. Koch , avec les fleurs de fon infipide
éloquence . C'eft toute la conflitution de
l'Empire alambiquée ; c'eft l'orgueil qui créa la
nobleffe médiate & immédiate ; ce font des priviléges
que notre langue cfclave appelloit des droits,
que notre langue libre appelle des ufurpations ; des
É'ecteurs , des Landgraves , des Margraves ,
dont aucun n'eft fouverain chez lui , fuivant la
conftitution germanique de M. Paftoret , & qui
cependant concoururent à céder à la France la
fouveraineté des pays fur lefquels ils réclament
de prétendus droits ; c'eft une capitulation impériale
qui défend toute aliénation , & qui prouve
que ces pays ont été légalement aliénés par l'Empereur
& l'Empire ... Enfin il est démontré que
les princes poffeffionnés ont feuls violé tous les
traités en ofant fe plaindre des fublimes loix qui
les dépouillent. Quant aux indemnités , il ne faut
pas fixer un terme de déchéance de peur qu'il
( 94 )
CC
ne faffe fuppofer un droit ; mais on doit y fubftituer
& les offres d'une bienveillance généreuset ui
ne peut jamais être enchaînée que par elle- même ,
& Le fixer un délai qu'aux négociations.
>>
M. Lafource a auffi battu les princes Allemands
fur terre & fur mer pendant près d'une heure.
« Point de milieu , la nation Françoife ne veut
plus que fon fort foit hypothétique . Ele veut
ou périr ou vivre avec la certitude que fa liberté
ne périra point. Faiſons le favoir à toute la terre :
le navire eft lancé , il faut qu'il vogue . Il peut
être embrâfé par la foudre ou fubmergé par les
Alots ; mais il ne fera pas remis fur le chantier.
(Bravo ! bravo ! ) ... Offrir des indemnités refulées
, c'eft le donner un grand ridicule ... Acquérir
des terres feigneuriales en Allemagne , pour
indemnifer les princes , c'est un crime de lèzehumanité...
N'auriez vous brifé les fers des
François d'Alface , que , pour river les fers des
Allemands ? » Après cet accès , l'orateur a fixé
le to de juin pour terme fatal de déchéance aux
princes poffeffionnés. Tous ces difcours ont été
applaudis & feront foigneufement imprimés.
-
Nous ne noterons de l'opinion qu'a débitée enfuite
M. de Vaublanc , que fa répugnance actuelle
pour toute croifade philofophique tendant
an bonheur de l'univers . En ajoutant qu'il a été
duement hué , nous nous hâterons d'arriver aux
confidences qu'a faites à l'Aſſemblée , au nom du
Roi , le miniftre des affaires étrangères .
Il a d'abord rappellé ce qu'on a déjà lu , l'office
de S. M.I. du 21 décembre , puis un fecrétaire
a fait lecture d'une pièce intitulée : Extrait communiqué
officiellement de la lettre de M. Deleffart |
à M. de Nouilles , du 21 janvier 1792 .
Dans cette lettre à l'ambaffadeur de France à
( 95 )
Vienne , M. Deleffart ne s'énonce guère qu'en
fon propre nom , & foit volontairement foit par
inadvertance , emploie très - fouvent le mot on
fans trop expliquer s'il entend défigner le Roi
conftitutionnel , l'Affemblée nationale , le comité
diplomatique , le club des Jacobins , le club des
Feuillans , ou la nation ce qui ne laiffe pas
d'être une forme un peu extraordinaire . I y mande :
la déclaration inattendue de l'Empereur , a caufé ,
dans le premier moment la plus grande agitation
, parce que l'on a cru remarquer qu'en
fe montrant indifférent à tous les mouvemens
des émigrés , l'Empereur leur a donné
plus de force & d'importance. .. Les ordres
à M. le maréchal de Bender de protéger l'électorat
de Trèves ont été expédiés fans aucune
communication officielle... L'expofé de l'électeur
cit dénué de vérité. Sa réflexion que le Roi n'étoit
pas libre en foufcrivant l'office remis de la part
de Sa Majefté , auroit dû fufpendre toute protection
impériale , & c .

Le miniftre ne relève rien avec autant de
reffentiment , que cet accord « des fouverains ,
réunis en concert pour le maintien de la tranquillité
publique , & pour la sûreté & l'honneur
des couronnes. » Des voies de fait commifes peutêtre
par quelques municipalités , lui (emblent de
ces évènemens qui ne doivent pas inquiéter l'Europe
& qui fe terminent toujours à l'amiable ,
pour peu qu'on ait de bienveillance . Ici fe fuivent
plufieurs de ces on indéfinis on a été extrêmement
frappé... on a été étonné... on a craint ...
on prétend... Le lecteur attentif faifira facilement
dans la réfutation de M. le prince de Kaunitz ,
l'efprit des paflages que les bornes de ce journal
ne nous permettent ni de répéter, ni d'extraire .
( 96 )
A la fuppofition d'un congrès armé , le miniftre
répond : « je ne peux pas croire que l'Empereur
le prête à de ſemblables idées……. Ce feroit
vainement que l'on entreprendroit de changer par
1 force des armes notre nouvelle conftitution
elle eft devenue , pour la grande majorité de la
nation , une espèce de religion qu'elle a embraffée
avec enthousiasme & qu'elle défendroit avec l'éner
gie qui appartient aux fentimens les plus exaltés
( applaudiffemens redoublés ) ... Je crois fermemear...
qu'au premier moment où la conftitution
feroit attaquée , il n'y auroit plus qu'un feul
parti , qu'un feul intérêt , & que la plupart des mécontens
, fe réuniffant à la caufe commune , en
deviendroientles plus ardens défenfeurs . ( Bravo ! )
On exagère l'indifcipline de notre armée , la
pénurie de nos finances , nos troubles intérieurs...
Je ne diffimule pas que nos embarras ne foient
grands ; mais , le fuffent - ils davantage , on le
tromperoit beaucoup fi l'on croyoit pouvoir dédaigner
la France , & la menacer fans inconvénient...
Vous m'avez mandé plufieurs fois qu'on
étoit extrêmement frappé à Vienne du défordre
apparent de notre adminiſtration , de l'infubordination
des pouvoirs , du peu de refpect que l'on
témoignoit quelquefois pour le Roi ... » M. Deleffart
, après avoir affoibli l'imputation autant
qu'il a pu , n'y répond qu'en alléguant les fecouffes
inévitables nées d'une fi grande révolu
tion , & ne cherche pas même à repouffer l'idée
des dangers du Roi & des outrages faits à Sa
Majefté , dont il ne dit mot.
Pinçant la caufe des défordres dans ce qui n'en
eft évidemment que l'effet , il attribue la fermentation
intérieure aux émigrés , & il fe demande:
ce Sur
( 97 )
55
2
« Sur qui tout cela tombe- t-il ? fur le Roi ; parce
que la malveillance cherche à perfuader qu'il
exifte entre Sa Majesté Impériale & le Roi une '
intimité parfaite. » Quant à la licence des difcours ,
des écrits « nous avons pofé des principes fages ,
établi des loix juftes... Mais notre organifation'
ne fait que de naître , les refforts de notre gouvernement
ne font pas encore en activité... Que
l'on ceffe de nous inquiéter , de nous menacer.
de fournir des prétextes à tous ceux qui ne veulent
que le défordre , & bientôt l'ordre renaîtra .
Ce déluge de libelles diminue tous les jours .
L'indifférence & le mépris font les armes avec
lefquelles il convient de combattre ce fléau .
L'Europe pourroit - elle s'agiter & s'en prendre à
la nation Françoife , parce que celle - ci recèle
dans fon fein quelques déclamateurs & quelques
folliculaires , & voudroit- on leur faire l'honneur
de leur répondre à coups de canon ? »
« L'excellent efprit du Roi , d'accord avec
fon coeur , cherche à repouffer l'idée de la guerre....
Mais l'annonce d'un concert entre toutes
les puiffances de l'Europe , la tournure & le
ton de l'office ( du 21 décembre ) , ont fait une
impreffion dont les gens les plus fages n'ont pû'
fe défendre , & qu'il n'a pas été au pouvoir du
Roi d'effacer ....... En faifant la guerre la plus
heureufe , l'Empereur détruira fon allié & fortifiera
fes ennemis & fes rivaux ( ici ont éclaté
les murmures des invincibles de l'Affemblée &
des galeries ) ..... C'eſt la paix que nous voulons
( nouveaux murmures ) ....... Vous devez
chercher des explications fur trois points : 1 °. far
l'office du 21 décembre ; 2°. fur l'intervention
de l'Empereur dans nos affaires intérieures s
3°. fur ce que S. M. I. entend par les fouve-
No. 10. 10 Mars 1792. E
( 98 )
rains réunis en concert pour l'honneur & la sûreté
des couronnes.......... L'affaire des princes
poffeffionnés eft à part , & doit être traitée
différemment que celle dont il s'agit actuelle- "
ment.... »
:
M. Deleffart , après cette lecture , a cru pouvoir
dire « L'Aſſembléé nationale a bien voulu
donner quelqu'approbation à ma dépêche . » Une
voix a crié Point du tout ; d'autres qu'on
faffe taire cet infolent , que l'on fuppofoit dans
les galeries. C'est moi , a dit M. Reboul. Reprenant
la parole à la fuite de ces rumeurs , le '
miniftre a prétendu que fa dépêche ne devoit
pas voir le jour , que le prince de Kaunitz avoit
manqué à l'ordre des procédés , en la rendant
publique parun abus de confiance . Mais il a ajouté :
Elle contient le fecret de ma penſée ; il eft
cffentiel que tout ce que je penfe foit connu . >>
On a lu enfuite la réponfe faite au nom de
l'Empereur. ( On la trouvera plus bas , &
Léparée. )
Cette lecture a été fréquemment interrompue
par des murmures , des éclats de rire & des
faillies qu'il ne feroit ni décent ni poffible de
caractériſer. Au paffage où il s'agit de l'intérêt
que prend l'Empereur au bien- être de la France
un membre a crié : au diable ! nous n'en
voulons point . Dans un autre moment
M.
Taillefer a dit tout haut : C'est un plaifant garçon
que cet Empereur ! Plufieurs voix ont fouvent
répété: C'est un feuillant... Quelle infolence !... La
guerre -Ah ! voilà le bout de l'oreille , a dit quel
qu'un lorfqu'il a été queftion de jacobins , de républicains
; je demande l'auteur de cette pièce....
A la lettre du prince de Kaunitz ont fuccédé
la copie de fa circulaire du premier novembre ;
1
( 99 )
cel'e d'une note remiſe à M. de Noailles le 19
février , & celle d'une lettre de M. le comte
de Goltz , envoyé extraordinaire de S. M. le
Roi de Pruffle , à M. Deleffart , lettre dans laquelle
le concert de leurs majeftés Impériale &
Pruffienne eft pofitivement énoncé , & qui porte
que la première hoftilité fera tenue pour une
déclaration de guerre.
M. Deleffart a fini par aſſurer , au nom du Roi ,
que l'Empereur auroit bientôt 91,000 hommes de
troupes dans les Pays- Bas ; que l'ordre de fe tenir
prêts à marcher avoit été donné à 30,000 hom- ,
mes de Bohême ; mais que jufqu'à préfent aucun
ordre ultérieur ne les avoit mis en marche ;
qu'ainfi les troupes dans les Pays - Bas étoient
encore loin du pied de guerre. L'Ambaffadeur
de France , a- t-il dit , eft chargé de déclarer à
l'Empereur qu'il ne convient ni à la dignité ni
à l'indépendance de la nation Françoiſe d'entrer
en difcuflion fur des objets qui ne concernent
que l'intérieur du royaume ; que S. M. voyant,
que l'Empereur veut prouver combien font calomnicufes
les allégations qu'il avoit l'intention
de renverser la conftitution Françoife , & trouvant
des ouvertures amicales dans la lettre de
Empereur , le Roi déclare que , mettant fa
confiance dans fon attachement à la conftitution
& dans l'amour du peuple François pour lui , il
ne peut voir qu'avec peine le concert annoncé ,
& demande à le faire ceffer. Il offre de remettre
les troupes Françoifes fur le pied de paix , de
les borner , dars les places , au nombre néceſ-
Laire pour les garnifons , dès qu'il aura l'aflurance
de la ceflation de ce concert , & fi l'Empereur
remet fes troupes dans les Pays - Bas ou
le Brifgau fur le pied du premier avril : 791 , I
E 2
( 100 )
demande une réponse franche , prompte , cathé
gorique , & ne verra , dans une réponse qui
n'auroit pas ces caractères , que l'intention de
prolonger une fituation dans laquelle la France
ne peut ni ne veut refter plus long- temps .
On a décrété l'impreffion des pièces & leur
renvoi au comité diplomatique.
Du jeudi , féance du foir.
M. Rouyer l'a ouverte par une fortie véhémente
contre le miniftre des affaires étrangères ;
il'a trouvé fort injurieux pour l'Affemblée qu'on
osât écrire qu'elle eft influencée par des républicains.
Eft il poffible , a -t- il dit , qu'un miniftre
perfide ait ofé venir ici préfenter fon ouvrage
? Lorfque M. Deleffart préfentá ces prétendues
dépêches au comité , on lui dit : ne lifez
pas cela à l'Affemblée , parce qu'on croiroit que
c'eft votre ouvrage. Jufques à quand , Meffieurs ,
votre patriotifme fera - t-il calomnié ? » Ici les applaudiffemens
des galeries & les éclats de rire
d'une partie de l'Affemblée ont couvert la voix
de M. Rouyer , qui a traité ces rires de mure
mures miniftériels ; ce qui a redoublé le vacarme.
Mais l'opinant a bientôt repris : « Quel fera le
terme ou s'arrêtera ce miniftre ? Ne s'eft- il pas
vanté impudemment que vous aviez applaudi
fa dépêche ? Oui , fans doute , à quelques traits
arrachés par la liberté à la main d'un eſclave.
Mais cet écrit eft plein de menfonges. Dire que
nous fommes dans l'embarras ! que la tranquillité
publique ne règne pas parmi nous ! Eft - il
payé pour mentir aux puiffances étrangères ?...
Un peuple libre n'a rien à craindre , le joue des
efforts dirigés contre lui , ne voit & ne peut
voir que des fuccès , & des vaincus dans les
( 101 )
defpotes qui voudroient l'attaquer. Dat ma tête
être le prix de ma dénonciation , je la ferai .
Ayons le courage de dire au Roi : tel miniftre
nous eft fufpect , nous trahit ; exigeons qu'il le
renvoie ; & Bertrand & Deleffart ne resterone
pas 24 heures... Que les comités diplomatique
& de légiflation réunis , foient chargés de préfenter
des obfervations contre le miniftre Deleffart...
» La falle a retenti d'applaudiffemens.
Piufieurs membres ont appuyé la motion de
M. Rouyer. M. Charlier obfervoit que le miniftre
auroit dû faire expliquer l'Empereur fur la
queftion de favoir s'il vouloit la paix ou la
guerre. M. Mailhe a vu dans la trahifon de M.
Deleffart , un accord avec les puiffances pour
ravaler la nation . On a renvoyé la motion aux
comités , & décrété le renouvellement du comité
diplomatique .
Le refte de la féance a été rempli de difcours
morcelés , de divagations coupées par d'autres ,
& qui n'ont produit que l'ajournement à famedi
de trois questions relatives au Comtat & à
Avignon , fur l'organifation des districts , fur
les prifonniers , & fur les commitfaires.
Du vendredi , 2 mars.
Apès avoir rappellé ce qu'avoient dit MM. Briffot
& Vergniaud , lorfque le comité diplomatique
propofa « de faire expliquer l'Empereur à terme
certain , & d'une manière fatisfaifante » , & leur
confeil d'annuller le traité de 1756 ; « les uns ,
s'eft écrié M. Bruat , crurent les faits trop peu
conftatés ; les autres , qu'il valoit mieux avoir
un mauvais allié qu'un ennemi déclaré ; mais la
plupart pensèrent qu'il convenoit d'attendre fa
réponſe.... Il en refulta un décret invitatoire ;
E 3
( 102 )
le Roi le mit de côté en obfetvant qu'à lui feul
appartenoient l'initiative & le droit de traiter avec -
les puiffances étrangères . Le Roi répondit qu'il
avoit pris des mefures... On vous lut hier la
dépêche de M. Deleffart & celle du prince de
Kaunitz... Il n'a pas été demandé à l'Empereur
avec la franchiſe & la fierté qui conviennent à
une nation libre & fincère , s'il vouloit enfin
diffoudre la dernière tourbe des émigrés ; s'l
vouloit ou non s'armer contre la France & fa
conftitution actuelle . »
EC
Qu'a répondu l'Empereur , a pourſuivi M.
Bruat , dont nous tranfcrivons littéralement les
expreffions ? Il a fait la grace au Roi de lui
donner des éclairciffemens juftificatifs de fa conduite
tenue jufqu'à préfent ; mais de celle qu'il
tiendra , qu'en dit - il ? rien ; rien , fi ce n'eft
qu'en diffamant notre gouvernement , en extravagant
fur les vices qu'il peut avoir , mais qu'il
n'appartient qu'à nous de réformer , il fe réferve ,
en quelque forte , le droit de prononcer fur la
France , fi l'autorité du Roi n'eft pas refpectée
autant qu'il l'entend ; fi les fociétés populaires ,
les jacobins fur- tout , continuent à veiller fur
les tyrans , & sils ofent encore dénoncer les
crimes des Rois . A la lecture de cette diatribe ,
que j'ai peine à croire fortie de la plume d'un
homme qui s'étoit fait quelque réputation de
philofophie , je m'étois demandé d'abord de quel
droit cet homme , fût - il l'Empereur de la terre ,
vouloit s'immifcer dans notre gouvernement ,
difcuter les droits du peuple François ? mais ,
je l'avoue , le ridicule n'a plus laillé dans mon
coeur que le fentiment de la pitié ( bravo ! bravo !
& applaudiffemens des galerics & d'une partie
de l'Aſſemblée ) ..... La nation Françoiſe com-

H
( 103 )
-la.
"
- mettroit une lâcheté de le ménager davantage ...
Que demande le peuple François ? La paix ou
a guerre point de milieu ..... Et fi les repréfentans
électifs vont droit à ce but , fi le repréfentant
héréditaire tergiverfe , s'il n'eft pas
comme nous qui mourons , chaque jour , d'inanition
& d'incertitude ; fi la victoire , que la
juftice garantit à un peuple libre , n'entre pas
dans fes vues comme dans les nôtres ..... ; c'eſt
là que j'en appellerai à votre confcience & à
-l'énergie de ce grand peuple ..... ; mais il m'en
coûteroit trop de ne pas croire à la droiture du
Roi ; j'y croirai , je le jure , autant qu'il me fera
poffible.... »
Les conclufions de l'opinant , plus clairement
exprimées , ont été de charger le comité diplomatique
de faire , dans huit jours , un rapport
fur la réponſe de l'Empereur , un autre fur les
avantages ou les défavantages du traité de 1756,
& de raffembler les faits qui pourroient prouver
que l'Empereur ne s'y eft pas exactement con
formé ; pour être ftatué s'il y a lieu à le
ou à le continuer. »
сс
rompre
Les huit jours impatientoient M. Rouyer qui
n'en donnoit que trois & qui chaffoit tous les miniftres
avec fon courage & fa politeffe ordinaires .
Mais M. d'Averhout foupçonnoit quelqu'abfurdité
à vouloir rompre un traité qui n'eft plus onéreux
pour la France , & craignoit que la motion
de M. Bruat ne jetât l'alarme dans tous les départemens
: « car , difoit-il , on n'y crie pas à
la guerre comme dans nos tribunes... Dans tous
les départemens on defire le maintien des loix ,
de l'ordre , de la paix , la punition des coupables
qui entravent la marche du gouvernement ; voilà
ce qu'on y defire & non pas des déclamations ( des
E 4
( 104 )
rumeurs ont couvert chacune de ces paroles . )
L'Affemblée a fermé la difcuffion & décrété la
motion de M. Bruat amendée par M. Rouyer.
M. Lacombe de Saint - Michel a fait un rapport
fur la demande du Roi d'augmenter le corps
de l'artillerie de neuf compagnies de canonniers
à cheval ; rapport motivé par de longs détails
militaires , & dont l'Affembiée a décrété l'impreffion
.
રે
Il en a été de même d'un rapport qu'on a la
fur une avance de 600,000 liv . en faveur de
la municipalité de Paris , pour acquitter les rentes
; de même d'un rapport de M. Juéry , au
nom des comités des domaines , d'agriculture ,
de commerce , de marine & de finances , tendant
Prouver qu'on achèveroit de ruiner la Franee
fi l'on vendoit les forêts nationales ; epinion
fuivie d'un difcours de M. Michon , qui a conclu
précisément le contraire ; que le plus grand
bien à faire au royaume , c'eft de vendre les
fores , qu'on gagneroit encore beaucoup à les
donner pour rien... Ces dernières idées ont été
chaudement applaudies . Nous reviendrons fur
les raifons & les calculs lors de la difcuffion .
Le miniftre de la guerre à expliqué l'inévitable
retard du remplacement des officiers de
T'armée. Ha d'ailleurs annoncé que le 45 ° . ré
giment s'étoit foumis au règlement de difcipline
,, & envoyoit à Paris trois députés pour
Tolliciter , auprès de l'Aflemirce ,
PATmblée nuelques changemens
à certains articles ; & il a témoigne
qu'il efpéroit que le corps légiflatif conferveroit
intacte & refpectée la prérogative royale ,
l'une des propriétés de la nation . Un décret ,
Lendu fauf rédaction , a prorogé fon droit de
( 105 )`
nomination jufqu'au premier avril '; on fait qu'il
étoit expiré le premier février.
Du vendredi , féance du foir.
L'objet de cette féance étoit de renouveller les
comités. Voici les noms des fix membres qui rempiaceront
fix autres que le fcrutin a fait fortir du
comité diplomatique MM. Lemontey , de Vaublanc
, de Jaucourt , Britche , d'Averhoult & Rühl.
Leurs fuppléans proclamés , font MM . Schifmer
Hérault de Séchelles , Jean de Bry , Pozzo ,
Lafource & Vergniaud.
Du famedi , 3 mars.
&
& un Excepté un rapport de M. Carnot jeune fur
diverfes demandes du miniftre de la guerre ,
rapport de M. François de Neufchâteau , le poëte ,
fur une interprétation du tarif des droits d'entrée à
l'égard du jais ou jayet , qui feront tous les deux
imprimés & ajournés ; les débats n'ont produit
que quatre articles qui réuniffent définitivement
Je Comtat & la ville d'Avignon à la France , articles
que nous extraicons avec ceux qui doivent les.
fuivre .
Du refte , M. Couppé a informé l'Aſſemblée
que le calmes'eft rétabli dans le diftrict de Noyon.
& que les municipaux y ont déclaré vouloir reftituer
le bied qu'ils ont reçu pour leurs vacations.
lors du pillage. Plufieurs membres ont annoncé
de nombreux enrôlemens , de 12 hommes ici , de
300 hommes là , de deux ou trois mille ailleurs .
M. Mouyffet a dit que dans le département de Loe
& Garonne l'empreffement étoit tel qu'avant 1
jours il faudroit défendre les enrôlemens . Par- tour
ceux qui n'ont pas la taille ufet d'adreffe pous
Faroître l'avoir , & ceux qu'on refufe s'en retour-
ES$
( 106 )
W
16
nent en pleurant... Bravo ! battemens de mains
& éclats de rire .
M. Rouyer vouloit que l'on punît le miniftre
de la marine s'il avoit fait imprimer la lettre de
démiffion de M. de Bougainville ; l'ordre du jour
a écarté cette propofition digne de M. Rouyer....
M. Albite defirant que le comité diplomatique
fût compofé des plus grands génies , demandoit
que les fuppléans , MM. Vergniaud, Lafource, &c .
fuffent admis. L'ordre du jour & des huées ont
fervi de réponse à M. Albite.
Y
Une divifion prolongée entre le directoire & la
municipalité de Paris , a retardé les rôles des contributions
. Le miniftre a dit que fi la munici
palité ne fe fubordonnoit pas , le Roi feroit exécu
ter la loi ; & M. Tarbé a été applaudi .
Du famedi , féance du foir..
On n'a pas oublié que le 22 décembre , l'Affemblée
employa beaucoup de temps à écouter
la pathétique dénonciation d'un patriote contre
le tribunal & les municipaux de Villefort , accufés
d'avoir favorifé lévation du meurtrier du
fils du dénonciateur . Le crime de Villefort &
d'Arles eft d'offrir un afile aux prêtres non -affermentés
& lâchement perfécutés . Aujourd'hui ,
l'Aſſemblée a encore donné du temps à la lecture
d'une longue lettre du garde- du- fceau , qui
difculpe le tribunal & la municipalité ; & fur
l'obfervation d'un membre que le cours de la
juftice ne pouvoit point être arrêté , on eft paflé
à l'ordre du jour ... Sont- ce des fonctions légilatives
?
En 1778 , M. d'Estaing fignala fon arrivée à
Bofton par une proclamation qui invitoit les
Canadiens à fecouer le joug, & leur promettoit
( 107 )
1
fecours & protection . Le feur Cazeaux effectua
du mieux qu'il pût cette infurrection , fut pris
par les Anglois , remis en liberté , perdit , à l'en
croire , un million & demi de biens à ce glorieux
exploit , & n'obtint que de ftériles honneurs du
parti qu'il avoit fervi . Organe du comité diplomatique
, M. Lemontey a demandé 125,000 1 .
pour M. Cazeaux. On a décrété qu'il n'y avoit
pas lieu à délibérer .
Un décret a mis à la difpofition du miniftre
de la guerre 15,000 liv . , deſtinées à la folde
échue de tous les Gardes- Françoiſes renvoyés ,
fans avoir demandé leur congé , des compagnies
du centre ou des chaffeurs nationaux de Paris .
Du dimanche , 4 Mars.
Il y a quelques jours , un municipe de Lyon
déclama très-longuement , à la barre , contre le
directoire de fon département , & l'on pérora fort
à loifir fur l'ariftocratie des directoires . Ce matin
une adreffe du département dénoncé , a traité ces
inculpations de calomnies. Perfonne n'a pû démentir
ce département , dont la conduite eftimable
méritoit des éloges ; cependant , on a écarté la
demande de mentionner fon adreffe au procèsverbal
, & l'on eft paffé à l'ordre du jour .
Le maire de Villeneuve , département du Lot
& Garonne , mande que la jeuneffe difparoîtroit
toure entière par les carolemens , fi l'on ne mettoit
un frein à fon impétuofité martiale ( applaudi
avec anfport ) ; que , dans le diſtrict , il n'y a
prus ni écus , ni fous , ni petits affignats ( murmures
; qu'il a renvoyé tous les ouvriers ; que.
lui & tous les propriétaires fe voient à la veille .
de fermer leurs portes aux pauvres défelpérés
que les boulangers ne veulent prendre les affi
E 6
7 108 1
gnats de 5 liv. qu'à 40 fous de perte ; que le
peuple s'affemble dans les places pour faire juftice
de ces boulangers ; qu'il ne fait ce que de
viendront les miférables dénués de travail , &
même privés d'aumones.... Un morne filence a'
fervi de terrible commentaire aux applaudiffemens .
Les derniers faits expliqueroient les premiers de
manière à ne pas permettre de s'en réjouir . Des
millions d'infortunés pourroient , même fans
civiſme , donner de milliers d'affamés à quiconque
annonceroit une folde.
au
Les officiers municipaux de Dunkerque ont
témoigné à l'Affemblée des vives inquiétudes fur
les fuites de la fermentation de cette ville ,
fujet des fubfiftances , & imploré des loix qui
rendent à leurs concitoyens la paix & la sûreté.
On a renvoyé à mardi la difcuffion des moyens
de fauver Dunkerque d'un danger imminent.
Un décret d'urgence a ftatué que deux commiffaires
, non du Roi , mais de l'Aflemblée & fes
membres , iront veiller , à Annonay , à la fabrication
du papier pour affignats .
Deux cents vingt- trois voix ont porté M. Guyton
de Morveau à la préfidence .
On a lu des adreffes , écouté des barangues
dont les fujets fe reproduiront .
Des lettres de Noyon ont affuré que le calme
eft rétabli , que le départ des bleds a dû être
effectué ; mais au milieu de ce calme , les adininiftrateurs
fe défolent de ne pouvoir vaquer à
leurs autres fonctions , étant igés de s'occu
per , fans ceffe , du foin de prévenir d'étouf
fer des mouvemens populaires . Un bon 1 ,
port général remédiera bientôt aux troubles du
Joyaume.
པ་
( 109 )
C
COPIE d'une Dépêche de M. le Chancelier, de
Cour & d'Etat , Prince de Kaunitz Rietberg ,
à M. de Blumendorf , Confeiller d'ambaffade
& chargé d'affaires de Sa Majesté Impériale
à Paris.
De Vienne , le 17 Février 1792 .
« MONSIEUR l'Ambaffadeur de France en
cette Cour a eu ordre de demander des explications
au fujet de la note que je lui avois remife
le 21 Décembre . Il s'en eft acquitté en me communiquant
l'extrait ci - joint , de la dépêche qui
lui a été adreffée à cet effet par M. Deleffart
le 21 Janvier dernier. »

Il pourroit fuffire de me rapporter fur les
objets de l'éclairciffement demandé , tant à la
notoriété des faits , qu'à une note poftérieure
remiſe de ma part à M. l'Ambaffadeur les
Janvier & fans doute connue à Paris feize
jours après , à la date de la dépêche de M. De-
Leffart. Néanmoins les fentimens & les intentions
de l'Empereur vis - à- vis de la France , font
fi purs & fi fincères , qu'il le prête volontiers
aux éclairciffemens réitérés les plus francs , convaincu
qu'il importe infiniment de les faire conître
tels qu'ils font , & de diffiper complettement
le faux jour fous lequel on s'efforce de les
repréfenter , pour compromettre la tranquillité
mutuelle . »
« Les explications que M. l'Ambaffadeur a
été chargé de demander , fe réduifent proprement
aux deux chefs d'objets fuivans ; les ordres
donnés au Maréchal de Bender , & le concert
qui exifte entre l'Empereur & plufieurs autres
1
( 110 )
1
:
+
Puiffances , pour le maintien de la tranquillité
publique , & pour la fûreté & l'honneur des
Couronnes, ≫
1º. Eclairciffemens relatifs aux ordres donnés au
maréchal de Bender.
L'Empereur , fans attendre qu'il en fût requis
par la France , a foumis le premier dans les Etats ,
la réception des émigrés François aux règles les
plus ftrictes d'un afyle innocent ; & ce n'eft auffi
plus un fecret dans toute l'Europe , que depuis le
commencement des raffemblemens des émigrés ,
l'Empereur n'a ceffé d'employer les confeils & les
exhortations les plus énergiques pour les détourner
de tout éclat propre à troubler la tranquillité publique.
Sur quel fondement , à quel deffein
M. Deleffart reproche- t- il donc à la Cour de
Vienne d'avoir paru indifférente fur les mouvemens
des Emigrés !
לכ
cc Les ordres au Maréchal de Bender dont il
s'agit , ont été liés comme une condition abfolue
à ce que la promeffe de M. l'Electeur de Trèves ,
de faire exécuter chez lui les mêmes règles qui
font en vigueur aux Pays- Bas , relativement aux
Emigrés , foit pleinement remplie. M. Deleffart
avoue qu'on le fait en France : ce point ne demandoit
donc pas un éclairciffement ; car je ne fais
que penfer du reproche que nous fait ce Miniftre ,
de ce que cette difpofition n'avoit pas été exprimée
dans la note du 21 Décembre , tandis que l'affif→
tance réclamée par l'Electeur y eft rapportée en
propres termes : ce au cas que la tranquillité de ſes
Frontières & Etats fut troublée , nonobftant la
fage mefure de ce prince , d'adopter les mêmes
principes qui ont été mis en vigueur dans les Pays-
Bas Autrichiens tandis que dans ma seconde ¿
( 1 )

Сс
note du Janvier , la déclaration d'affiſtance de
notre part , eft expreffément limitée au cas d'invafion
qui furviendroit , « malgré les difpofitions
modérées & prudentes des Princes d'Empire ,
de faire obferver les mêmes règlemens qui font en
vigueur aux Pays Bas . » Si des indications fi précifes
ne fuffifoient pas pour diffiper tous les
doutes ; fi en foi - même il étoit poffible de fe
figurer que l'Empereur voudroit foutenir ailleurs
des armemens qu'il a profcrits chez lui - même ;
que pouvoit-il refter à defirer après la lettre que
M. le Comte de Mercy vous adreffa le 7 Janvier ,
& dont vous me mandez , Monfieur , d'avoir
aufi- tôt communiqué les propres termes à M.
Deleffart , par laquelle cet Ambaffadeur vous
enjoignit d'affurer le Ministère François , que
l'Empereur n'avoit promis de fecours à l'Electeur,
qu'autant qu'il aura pleinement fatisfait à la
demande de la France , de ne permettre chez lui ,
ni raffemblement d'Emigrés , ni aucun préparatif,
ni meſures hoftiles de quelque genre que cefoit ,
& qu'il n'adopte en tout point la conduite impartiale
que l'on a fuivie aux Pays- Bas envers les
Emigrés François . » Cette explication officielle
jointe aux indications ci- deffus , & confirmée par
le fait , & par les propres rapports de M. de
Sainte- Croix fur l'exécution du défarmement
ne mettoit- elle point entre les mains du miniftère
des moyens fuffifans de calmer & d'anéantir
les doutes des plus opiniâtres & des plus malveillans
? »
« Comment enfin , M. Deleffart peut-il borner
les motifs de l'ordre donné au Maréchal de Bender,
à la fuppofition de quelques violences ou de quelques
incurfions commifes par des Municipalités !
Pourquoi paffe-t-il fous filence les autres motifs.

( 112 )
сс
35
que ma note du 21 Décembre énonce en difant
que l'expérience journalière ne raffuroit point
affez fur la ftabilité & la prépondérance des principes
modérés en France , & fur la fubordination
des pouvoirs , & fur- tout des Provinces & Municipalités
. De tout ce paffage , le dernier mot eft
feul relevé. Eftt-- ce que les autres motifs qu'il
exprime , & qui fe trouvent encore plus détaillés
dans ma note dus Janvier , ( fur laquelle on
garde également le filence ) ne font pas auffi vrais
qu'importans ? Il eft affurément plus facile de les
diffimuler que d'en combattre l'exiſtence & la
réalité. »
ce Il étoit donc plus clair que le jour , que
l'Empereur , loin de vouloir menacer la France ,
n'a voulu que lui rappeller l'ob'igation où il fe
trouveroit , comme Chef de l'Empire , co - Etat
& voifin , de fecourir un autre Etat d'Empire
contre d'injuftes attaques , dont menaçoit évidemment
la violence extrême qui fe manifeftoit
dans les difpofitions de l'Affemblée nationale
ainfi que des Départemens & Municipalités les
plus voifins ; jointe à une telle précipitation &
difproportion de mefures , qui ne permettoit aucun
délai dans les ordres du fecours éventuel. Ec
comme il eft d'une égale évidence , qu'il n'avoit
pas été laiffé l'ombre d'un doute à la France ,
fur les véritables intentions de l'Empereur , il
s'enfuit en dernier réfultat , que le premier chef
des explications demandées he fourdiffoit pas le
moindre objet d'éclairciffement , fi on n'avoit
voulu abfolument en faire naître. »
2º. Eclairciffemens fur le concert des Puiffances .
Il a été une époque , fans doute , dit M. Delef
fatt , où leur caufe ( celledes émigrés ) , qui pa(
113 )
roiffoit liée à celle du Roi , a pu exciter l'intérêt
des Souverains , & plus particulièrement celui de
l'Empereur.
A cette époque , que ce Miniftre fixe avant le
temps que le Roi , par l'acceptation de la Conftitution
, s'eft mis à la tête du nouveau Gouverne
ment, la France offroit à l'Europe le fpectacle
d'un Roi légitime , forcé par des violences atroces
à s'enfuir , proteftant folemnellement contre les
acquiefcemens qu'on lui avoit extorqués ; & peuaprès
, arrêté & detenu Prifonnier avec fa Famille
, par fon peuple. גכ
Oui , c'étoit alors au Beau- Frère & à l'Allié
du Roi , à inviter les autres Princes de l'Europe ,
de fe concerter avec lui pour déclarer à la
France :
сс
Qu'ils regardent tous la caufe du Roi Très-
» Chrétien comme la leur propre ;
cc
Qu'ils demandent que ce Prince & fa Famille
foient fur-le-champ mis en entière liberté
, en leur accordant le pouvoir de fe porter
où ils lejugeront convenable , & réclamant pour
» toutes ces Perfonnes Royales l'inviolabilité & le .
respect auxquels le droit de nature & des gens
2 obligent les Sujets envers leurs Princes;
25
сс
Qu'ils fe réuniront pour venger avec le
plus grand éclat tous les attentats ultérieurs
quelconques que l'on commettroit ou per-
» mettroit de commettre contre la fûreté , ia
» perfonne & l'honneur du Roi , de la Reine &
is de la Famille Royale ,
сс
en
Qu'enfin ils ne reconnoîtront comme Loix
» & Conftitutions légitimement établies
France , que celles quife trouveront munies du
>> .confentement volontaire du Roi , jouiffant d'une
liberté parfaite; mais qu'au contraire ils em-
ןכ
( 114 )
2
33
ploieront de concert tous les moyens placés en
leur puiffance pour faire ceffer le fcandale d'une
» ufurpation de pouvoir qui porteroit les caraçtères
d'une révolte ouverte , & dont il importeroit
à tous les Gouvernemens de réprimer le fu-
» nefte exemple. לכ
« Tels font les termes de la déclaration que
l'Empereur propofa , au mois de Juillet 1791 ,
aux principaux Souverains de l'Europe , de faire
à la France , & d'adopter pour baſe d'un concert
général . On défie d'y trouver une fyllabe qui ne
fût avouée par ce que les principes du droit des
gens ont de plus facré. Et prétendit - on que
la Nation Françoife par fa nouvelle Conftitution
fe foit élevée au-deffus de la jurifprudence
univerfelle de tous les fiècles & de tous les
Peuples , encore ne fauroit-on , fans contredire
la Conftitution même , caractérifer de ligue contre
la France , de réunion des Puiffances pour contraindre
le Roi & la Nation à accepter les loix
qu'elles auroient faites , un concert dont le feul
but étoit de venir à l'appui de cette même ihviolabilité
du Roi & de la Monarchie Françoife
, que la nouvelle Conftitution reconnoît &
fanctionne comme une baſe immuable . 22
« A cette même époque de la détention du
Roi & de fa famille fe rapporte la ftipulation
comprite dans des points préliminaires d'une alliance
défenfive entre les Cours de Vienne &
de Berlin , fignés le 25 Juillet de la même
année , portante que les deux Cours s'enten-
» dront & s'emploieront pour effectuer inceffamment
le concert auquel Sa Majesté l'Empereur
» vient d'inviter les principales Puiffances de
l'Europe fur les affaires de la France » ; ftipulation
qui repofe entièrement , comme on voit >
( 115 )
far les principes & le but dú concert , ainfi que
la déclaration fignée en commun par les Souverains
de l'Autriche & de la Pruffe , lors de
leur entrevue à Piloirz , le 27 d'Août. »
בכ
כ כ
сс
ל כ
Ce concert étoit prêt de fe confolider ,
lorfque le Roi & fa famille furent relâchés ,
l'autorité royale réintégrée , le maintien du gour
vernement monarchique adopté pour loi fondamentale
de la Conftitution , & que Sa Majefté
Très Chrétienne déclara , par fa lettre à l'Affemblée
Nationale , du 13 Septembre , « qu'il
» acceptoit la Conftitution ; qu'à la vérité il
» n'apercevoit point dans les moyens d'exécution
& d'adminiftration toute l'énergie qui
» feroit néceflaire pour imprimer le mouvement
3 & pour conferver l'unité dans toutes les par-
» ties d'un fi vafte empire ; mais qu'il confentoit
que l'expérience feule en demeurât juge .
« Alors , l'Empereur s'adreffa une feconde
fois aux Puiffances qu'il avoit invitées au concert
, pour leur propofer d'en fufpendre l'effer ,
fuivant le témoignage de la dépêche circulaire
que reçurent à cette fin les Miniftres Impériaux
refpectifs, dans le courant du mois deNovembre, &
dont vous ne ferez pas difficulté , Monfieur ,
produire la copie ci - jointe , no. 2. Cette propofition
fufpenfive fut motivée par l'acceptation du
Roi , par la vraisemblance qu'elle avoit été volontaire
, & par l'efpoir que les périls qui menaçoient
la liberté , l'honneur & la sûreté du
Roi & de la famille Royale , ainfi que la confervation
du Gouvernement Monarchique en
France , cefferoient à l'avenir . Ce n'eft que
pour le cas que ces périls fe reproduiroient , que
la repriſe active de concert y eft réservée . »
de
« Au lieu donc que cette dépêche circulaire
( 116 )
ferve à conftater , ainfiqu'on l'avance fans preuve,
dans l'invitation en forme de Décret que l'Alfemblée
Nationale a fait préfenter au Roi le
25 Janvier , que l'Empereur a cherché à exciter,
entre diverfes Puiffances , un concert attentatoire
à la fouveraineté & la sûreté de la France , elle
attefte , tout au contraire , que fa Majefté Impériale
a cherché de tranquillifer les autres Puiffances
en les engageant à partager avec lui les
efpérances qui motivent l'acceptation du Roi
Très -Chrétien . »
CC
Depuis lors , le concert de l'Empereur avec
les Puiffances n'a plus fubfifté qu'éventuelle .
ment , à raifon des inquiétudes qu'il étoit bien
naturel de conferver après une révolution qui
pour me fervir des termes de M. Deleffart
s'étant d'abord faite avec une extrême rapidité ,
s'eft enfuite prolongée par les divifions , étant
impoffible que tant d'oppofitions & tant d'efforts ,
tant d'innovations & tant de fecouffes violentes
ne laiffaffent pas après elles de longues agitations.
Ces inquiétudes , & le concert d'obfervation
paffive qui en réfulte , ont un double
motif auffi fondé qu'inféparable dans les objets
22
ce Tant que l'état intérieur de la France , au
hieu d'inviter à partager l'augure favorable de
M. Deleffart fur la renaissance de l'ordre , l'activité
du Gouvernement & l'exercice des Loix ,
manifeſtera au contraire des fymptômes journellement
croiffans d'inconfiftance & de fermenration
, les Puiffances amies de la France , auront
les plus juftes fujets de craindre , pour le Roi
& la famille royale , le retour des mêmes extrémités
qu'ils ont éprouvées plus d'une fois ; &
pour la France , de la voir replongée dans le
plus grand des maux dont un grand Etat puiffe
( 117 )
être attaqué , l'anarchie populaire . Mais c'eft
auf des maux , le plus contagieux pour les autres
Peuples , & tandis que plus d'un Etat étranger
a déjà fourni les plus funeftes exemples
de fes progrès , il faudroit pouvoir contefter
aux autres Puiffances le même droit de maintenir
leurs Conftitutions que la France réclame
pour la fienne , pour ne pas convenir que jamais
il n'a exifté de motif d'alarme & de concert
général plus légitime , plus urgent & plus
effentiel à la tranquillité de l'Europe .
for es
Il faudroit pareillement pouvoir récufer le
témoignage des événemens journaliers les plus
authentiques , pour attribuer la principale caufe
dee cette fermentation intérieure de la France à
la confiftance qu'ont prife les émigrés , à leurs
préparatifs , leurs projets , leurs menaces , à l'appui
qu'ils ont trouvé. Les foibles armemens des
émigrés ne demandoient point l'oppofition de
trente à quarante fois plus nombreuſes .
Les armemens des émigrés font diffous , ceux
de la France continuent. L'Empereur , bien loin
d'appuyer leurs projets ou leurs prétentions
infifte fur leur tranquillité ; les Princes de l'Empize
fuivent fon exemple . Aucune puiffance ne
les foutient par des troupes , & les fecours pécuniaires
qu'elles peuvent avoir accordés à l'intérêt
du à leurs malheurs , fuffifent à peine à leur
entretien.
« Non , la vraie caufe de cette fermentation
& de toutes les conféquences qui en dérivent
n'eft que trop manifefte aux yeux de la France,
& de l'Europe entière . C'eft l'influence & la
violence du parti républicain , condamné par les
principes de la nouvelle Conftitution , profcrit
par l'Affemblée conftituante , mais dont l'aſcen
( 118 )
dant fur la Légiflature, préſente eft vu avec effroi
& douleur par tous ceux qui ont le falut de la
France fincèrement à coeur. »
сс
« C'est la fureur de ce parti qui produifit les
fcènes d'horreurs , de crimes , dont furent fouillés
les prémices d'une réforme de la Conftitution
Françoife , appellée & fecondée par le Roi luimême
, & que l'Europe eût vu tranquillement
fe confommer , fi ces attentats réprouvés par
toutes les loix divines & humaines , n'euffent
forcé les Puiffances étrangères à fe réunir ea
concert , pour le maintien de la tranquillité publique
, & pour la sûreté & l'honneur des Couronnes.
»
« Ce font les Moteurs de ce parti qui , depuis
que la nouvelle Conftitution a prononcé l'inviolabilité
du Gouvernement Monarchique , cherchent
fans relâche d'en renverfer ou fapper le
fondement ; foit par des motions & des attaques
immédiates , foit par un plan fuivi de fanéantir
dans le fait , en entraînant l'Aflemblée légiflative '
à s'attribuer les fonctions effentielles du Pouvoir .
exécutif , ou en forçant le Roi à céder à leurs
defirs par les explofions qu'ils excitent , & par
les foupçons & les reproches que leurs mancuvres
font retomber fur le Roi. »
« Comme ils ont été convaincus que la majeure
partie de la Nation répugne à l'adoption
de leur fyftême de République , ou , pour mieux
dire , d'anarchie ; & comme ils défefpèrent de
réuffir à l'y entraîner , fi le calme ſe rétablit à
l'intérieur & que la paix fe maintienne au- dehors ,
ils dirigent tous leurs efforts à l'entretien des
troubles , & à fufciter une guerre étrangère .
33
« C'eft dans le premier de ces deffeins , qu'ils
nourriffent avec foin les diffenfions religieufes ,
( 119 )
comme le ferment le plus actifdes troubles civils ,
anéantiffant l'effet des vues tolérantes de la Conftitution
, par l'alliage d'une intolérance d'exécution
directement contraire . C'eft à ce but qu'ils
tâchent de rendre impoffible la réconciliation des
partis oppofés , & le ramènement d'une claffſe
qu'on s'eft aliénée par les plus rudes épreuves
auxquelles le coeur humain puiffe être foumis
en lui enlevant tout espoir d'adouciffement &
d'égards concilians . Et tandis qu'on les voit euxmêmes
attaquer ou violer impunément la nouvelle
Conftitution dans fes principes effentiels
ils provoquent l'enthouſiaſme public fur fon infaillibilité
& fon immutabilité dans les points les
plus acceffoires , lorfqu'ils veulent prévenir que
le defir d'un repos ftable , & le jugement de l'expérience
, ne difpofent la Nation à y adopter des
tempéramens non moins conciliables avec fon but
effentiel ( l'établiffement d'une Monarchie ) , que
propres à rapprocher les efprits , & à reftituer
Fordre & l'énergie qui manquent à l'adminiftration
interne . »
ce Mais en fentant que leur crédit & le fuccès
des vues dépendent uniquement du degré d'enthouſiaſme
& d'effervefcence qu'ils réuffiffent
d'exciter & d'entretenir dans la Nation , ils ont
provoqué la crife actuelle de la France avec les
Cours Etrangères . Voilà pourquoi ils ont entraîné
le Gouvernement à prodiguer les revenus
publics , infuffifans pour les dépenſes courantes
& pour le foutien du crédit de l'Etat , à l'armement
en guerre de 150,000 hommes , fous
le prétexte de faire face aux quatre mille environ
, que les Emigrés raffembloient & ne raffemblent
plus en Allemagne ; dans l'attente évidente
que ces armemens , foutenus d'un langage
( 120 )
menaçant & dictatoire , provoqueroient infailliblement
des voies de fait , des contre - armemens
, & finalement une rupture ouverte avec
l'Empereur & l'Empire . Voilà pourquoi , au
lieu d'appaifer les juftes inquiétudes que les Puiffances
Etrangères ont conçues depuis long- temps ,
fur leurs menées fourdes , mais conftatées , pour
féduire d'autres peuples à l'infubordination & la
révolte , ils les trament aujourd'hui avec une
publicité d'aveu & de mefures fans exemple dans
T'hiftoire d'aucun Gouvernement policé de la
terre . Ils comptoient bien que les Souverains
devroiert enfin ceffer d'oppofer l'indifférence &
le mépris à leurs déclamations outrageantes &
calomnieufes , lorfqu'ils verroient que l'Affemblée
Nationale non- feulement les tolère dans fon
fein , mais les accueille & en ordonne elle- même
l'impreffion. »
2
« Ils comptoient fur - tout pouffer à bout l'Empereur
, & le forcer à des meſures férieuſes ,
qu'ils puffent enfuite tourner à l'entretien des
alarmes de la Nation en protégeant & foutemant
le nouveau complot de révolte qui vient
d'être découvert aux Pays- Bas , & dont on fait , à
n'en pouvoir douter , que le foyer fubfifte à
Douai , & que le plan eft fondé fur l'appui du
Parti Républicain en France . C'eſt , en général ,
contre l'Empereur , & à profiter de l'état nonpréparé
où le trouvent fes forces dans fes Provinces
voisines , que paroît être dirigé leur principal
, ou du moins leur premier deffein . Efpérant
fans doute de prévenir les conféquences
d'une attaque qui deviendroit la caufe commune
des Puiffances
en parvenant par des négociations
& des offres fimultanées à les défunir, & à
·
Jeur
( 120)
leur infpirer , en lens contraire , les mêmes mot
vemens de jaloufie & de rivalité d'alliance qu'ils
ne réuffiront nulle part d'exciter , à une époque où
toutes confpirent fincèrement à fonder un fyftême
de repos & de modération générale fur des bafes
inébranlables . »
Ce n'eft enfin qu'à la furefte influence du
même Parti , & au même but de précipiter la
guerre avec Sa Majesté Impériale , que peut être
attribué ce Décret incompétent du 25 Janvier
par lequel empiétant fur l'initiative réservée au
Roi par la Conftitution , on s'eft permis de reprocher
à l'Empereur d'avoir violé le Traité d'amitié
& d'alliance de 1756 , parce qu'il voulut
fecourir le Roi de France , prifonnier , & la Monarchie
Frar çoife , détruite à l'époque du 21
Juin dernier ; parce que depuis l'époque du 13
Septembre , il s'eft empreffé de ramener les autres
Souverains à l'uniffon de la détermination & des
efpérances de Sa Majefté Très - Chrétienne ; par
lequel Décret on invite le Roi à demander raifon ,
au nom de la France qui arme en guerre , fur
les deffeins hoftiles de l'Empereur , qui n'a point
armé , qui a fait ceffer les armemens d'autrui ,
qu'elle force aujourd'hui de s'armer en défenſe ;
par lequel Décret , ajoutant l'offenſe à l'injuſtice ,
on s'arroge de preferire , fur des reproches fans
preuve, à un Souverain refpectable , l'Allié de
la France , un terme péremptoire de ft'sfaction
, comme fi les règles & les égards confacrés
par le droit public des Nations , fuffent foumis à
l'arbitre d'une Légiflature Françoife, » i
сс
Malgré des procédés auffi provoquans , l'Empe
reur donnera à la France la preuve la plus évidente
de la conftante fincérité de fon attachement ,
confervant de fon côté le calme & la modération
No. 10. 19 Mars 1792. F
en
( 120 )
menaçant & dictatoire , provoqueroient infailliblement
des voies de fait , des contre -armemens
, & finalement une rupture ouverte avec
l'Empereur & l'Empire. Voilà pourquoi , au
lieu d'appailer les juftes inquiétudes que les Puiffances
Etrangères ont conçues depuis long- temps ,
fur leurs menées fourdes , mais conftatées , pour
féduire d'autres peuples à l'infubordination & la
révolte , ils les trament aujourd'hui avec une
publicité d'aveu & de mefures fans exemple dans
I'hiftoire d'aucun Gouvernement police de la
terre . Ils comptoient bien que les Souverains
devroiert enfin ceffer d'oppofer l'indifférence &
le mépris à leurs déclamations outrageantes &
calomnieufes , lorfqu'ils verroient que l'Affemblée
Nationale , non - feulement les tolère dans fon
fein , mais les accueille & en ordonne elle -même
l'impreffion. »
« Ils comptoient fur- tout pouffer à bout l'Empereur
, & le forcer à des mesures férieufes ,
qu'ils puffent enfuite tourner à l'entretien des
alarmes de la Nation , en protégeant & foutenant
le nouveau complot de révolte qui vient
d'être découvert aux Pays- Bas , & dont on fait , à
n'en pouvoir douter , que le foyer fubfifte à
Douai , & que le plan eft fondé fur l'appui du
Parti Républicain en France . C'eſt , en général ,
contre l'Empereur , & à profiter de l'état nonpréparé
où le trouvent fes forces dans fes Provinces
voisines , que paroît être dirigé leur principal
, ou du moins leur premier deffein. Ef
pérant fans doute de prévenir les conféquences
d'une attaque qui deviendroit la caufe commune
des Puiffances , en parvenant par des négociations
& des offres fimultanées à les défunir , & à
Jeur
( 121)
leur infpirer , en fens contraire , les mêmes mot
vemens de jaloufie & de rivalité d'alliance qu'ils
ne réuffiront nulle part d'exciter , à une époque où
toutes confpirent fincèrement à fonder un fyftême
de repos & de modération générale fur des bafes
inébranlables. »

« Ce n'eft enfin qu'à la furefte influence dù
même Parti , & au même but de précipiter la
guerre avec Sa Majefté Impériale , que peut être
attribué ce Décret incompétent du 25 Janvier
par lequel empiétant fur l'initiative réfervée au
Roi par la Conftitution , on s'eft permis de reprocher
à l'Empereur d'avoir violé le Traité d'amitié
& d'alliance de 1756 , parce qu'il voulut
fecourir le Roi de France , prifonnier , & la Monarchie
Frar çoife , détruite à l'époque du 21
Juin dernier ; parce que depuis l'époque du 13
Septembre , il s'eft empreffé de ramener les autres
Souverains à l'uniffon de la détermination & des
efpérances de Sa Majefté Très - Chrétienne ; par
lequel Décret on invite le Roi à demander raiſon ,
au nom de la France qui arme en guerre , fur
des deffeins hoftiles de l'Empereur , qui n'a point
armé , qui a fait ceffer les armémens d'autrui ,
qu'elle force aujourd'hui de s'armer en défenſe ;
par lequel Décret , ajoutant l'offense à l'injuftice
on s'arroge de preferire , fur des reproches fans
preuve , à un Souverain refpectable , l'Allié de
la France , un terme péremptoire de ft'sfaction
, comme fi les règles & les égards confacrés
par le droit public des Nations , fuffent foumis à
l'arbitre d'une Légiflature Françoife. » i
сс
Malgré des procédés auffi provoquans , l'Empereur
donnera à la France la preuve la plus évidente
de la conftante fincérité de ſon attachement , en
confervant de fon côté le calme & la modération
N°. 19. 10 Mars 1792. F
( 122 )
que fon intérêt amical pour la fituation de ce
royaume lui inſpire. Il rend justice aux fentimens
perfonnels du Roi fon Beau- Frère . Il eft
loin d'attribuer de tels procédés à la majeure
partie de la Nation , qui , ou gémit elle- même
des maux que lui caufe un parti frérétique , ou
participe involontairement aux erreurs & aux pré-
Mentions , dans lesquelles on travaille à l'entretenir
fur la conduite de S. M. I. »
se Découvrir les détails & les deffeins véritables
de la conduite vis - à - vis de la France , fans
réticence , fans déguisement , aux yeux du Roi &
de la Nation entière , voilà la feule arme à
Jaquelle l'Empereur fouhaite pouvoir ſe borner
de recourir, pour déjouer les artifices d'une cabale,
qui , faifant Etat dans l'Etat , & fondant
fon afcendant réprouvé par la loi fur le trouble
& la confuſion , n'a d'autre reſſource pour le foultraire
aureproche des embarras inextricables qu'elle
a déjà préparés à la Nation , que de la précipiter
dans des embarras & des calamités plus
grands encore , à la faveur defquels elle parvienne
à confommer fon plan , de renverser le
Gouvernement Monarchique confirmé par la Conftitution.
»
cсеe C'eft dans cette intention amicale & falutaire
que l'Empereur , dans le même temps qu'il
cherchoit à détruire non en paroles , mais par
des faits , les inquiétudes que donnoient les Emigrés
à la France , crur devoir lui rappeler l'exiltence
du concert , des Puiflances , & lui déclarer
fa réfolution de fecourir les Etats de l'Empire
en cas d'attaque , afin de rendre refponfables devant
le Roi & la Nation, ceux qui provoqueroient des
hoftilités. Et fans doute que le Ministère François
ne leur aura pas laifféignorer une déclaration , mot
( 123 )
Four mot femblable , qui lui a été faite officiellement
par l'Envoyé de Sa Majefté Pruffienne , à
pareille intention . >>
«
Enfin , c'eft dans la même vue que l'Empereut
oppofe aujourd'hui le langage de la vérité aux traits
de la malveillance , perfuadés que Sa Majeſte Très-
Chrétienne , & la partie faine & majeure de la Na
rion y démêleront le caractère & les devoirs d'une
facère amitié , & lui fauront gté de diffiper fans
ménagement des illufions dont on voudroit les
rendre victimes. »
co Vous remettrez à cet effet , Monfieur , copie
de cette dépêche au Miniftre des Affaires Etrangères
, en le priant de la mettre fous les yeux du
Roi , & de lui procurer la publicité la plus exacte
& la plus étendue , »
Après les délibérations de la Légiflature
& fon Décret contre l'Empereur ; après les
fignifications faites à ce Prince par M.
Deleffart écrivant fous la dictée du Comité
Diplomatique , les avis le partagèrent fur
le fens de fa réponse que feroit la Cour
de Vienne.
Ceux- ci ne confidérant que les qualifi
cations outrageantes dont elle avoit été
F'objet à la Tribune , la violence des mepaces
échappées dans les débats , & le fyftême
, développé fans détour , d'attaquer
le trône de l'Empereur encore plus
que fes Soldats , imaginèrent qu'on ne
répondroit à ces faillies qu'en faifant avancer
une armée fur les frontières .
Y
F 2
( 124 )
Ceux- là fupposèrent que redoutant une
invafion fubite , fans s'alarmer de la poffibilité
d'une Révolution dans l'intérieur
de la Monarchie Autrichienne , le Cabinet
de Vienne , indifférent d'ailleurs aux malheurs
de fon beau frère & d'une Puiffance
fi long- temps rivale de la fienne , acheteroit
, néanmoins , la confervation , fi utile
pour lui , du Traité de 1756 , pat de nouvelles
marques de condefcendance envers
l'autorité fuprême , de laquelle dépendoit
en France le fort de ce Traité.
D'autres , convaincus que l'Empereur
mettroit fa sûreté dans la diffimulation , &
fa dignité dans fon intérêt , s'attendoient
à des explications qui n'expliqueroient
rien , & à des déclarations cathégoriques
entourées de réferves ; enforte que , fuivant
les évènemens , on refteroit maître de
prendre le parti le plus convenable , fans
s'expofer pour le moment . Frédéric- le-
Grand, accoutumé par expérience à ces
tournures , les appelloit le ftyle ténèbreux
de la Chancellerie Autrichienne. ( Hift. de
la guerre de 7 ans , t . 4 , p. 395. ) Il fe
plaignoit conftamment de recevoir des mémoires
chargés d'expreffions emphatiques
énigmatiques , inintelligibles pour tout autre
que pour le Prince de Kaunitz. ( ld. ) Les
partifans de la troisième opinion dont nous
venons de rendre compte , avoient fans
doute médité les oeuvres du Roi de Pruffe.
On vient de lire cette Réponse attendue
( 125 )
lu Prince de Kaunitz ; ainfi , le Lecteur n'a
pas befoin de notre avis , pour ranger cette
dépêche dans telle cathégorie qu'il lui plaira
. En qualité d'Hiftoriens , nous nous bornons
à indiquer l'impreffion qu'elle a produite.
Véritable Fadum contre les Jacobins ,
ce Mémoire épiftolaire a fans doute vivement
indigné cette Société que le Prince.
-de Kaunitz appelle une Secte , & qui , avec
la permilion de ce Miniftre , eft un Parti
dans toutes les formes , & même le feul
Parti qui exifte dans le royaume , où l'on
ne rencontre que des Partifans défunis
d'autres intérêts ou d'autres fyftêmes légiflatifs.
Les Jacobins , cependant, ont paru
recevoir & traiter cet Office Imperial
avec plus de mépris que de fureur : ils fe
font vantés d'y découvrir des craintes
encore plus que des reffentimens , & l'un
d'eux , au fortir de la Séance où l'on en fit
lecture , dit au Public : Oh ! oh ! les Rois
ont peur nous les menerons bon train.
Malgré cette grande fécurité , on foup-
Conne , néanmoins, que l'attitude dans laquelle
l'Empereur paroît vouloir fe main-.
tenir , changera quelques points de leur
tactique , & les obligera à réfléchir davantage
fur la grande utilité de ménager
au moins les apparences.
Il fuffiroit que le Prince de Kaunitz eût
écrit un pamphlet contre les Jacobins ?
F.3
( 126 )
4.
pour reconcilier les Feuillans , dits Conftitutionnaires
, dits Ministériels , dits Modérés
, avec le Ministère Autrichien ; mais
ceux de ces Meffieurs qui fe piquent de
pénétration ou de bonne foi , ne trouvent
pas l'Enipereur encore affez franchement
conftitutionnel, puifqu'il ne crie pas la Conf
titation , toute la Conftitution , rien que la
Conftitution ; ils apperçoivent que l'indépendance
& la fouveraineté nationales , ne
font pas tellement reconnues dans l'Office
Autrichien , que , fuivant les Actes de cette
fouveraineté , l'Empereur ne puiffe argumenter
un jour de fes réferves , & intervenir
avec fon Concert de Puiffances dans
d'ultérieures diffenfions. Enfuite , comme
l'amour - propre a bien plus de force que
le civilme & la politique , les Feuillans font
prefque jaloux de l'attention qu'un defcendant
de Charles- Quint donne àMM. Ifnard,
Briffot , Merlin , Condorcet , & de la longue
déduction par laquelle il relève leur inportance.
Ce qui doit confoler la gloriole
des Feuillans , c'eft l'affiliation à leur Sele
dont le Parti Jacobin a décoré l'Empereur.
On a repréfenté ce Monarque en habit
de Feuillant , avec ces mots : Supérieur gé
néral des Révérends Fères Feuillans.
Quant aux Royaliſtes , les plus exaltés
crient à la trahifon. Ceux qui comptoier t
fur des armées Autrichiennes , fuivies cu
précédées des Emigrés , pour la Contre-
Révolution certaine vers la mi- Avril , &
( 127 )
fur les Ambaffades du Prince de Naſſau ,
ont été fort étonnés que l'Empereur ne
parlât pas comme un Bulletin de Coblentz
; mais ils ont rejetté cette nouvelle
trame fur M. de Breteuil & fur les Mo-"
narchiens. D'autres ont vu dans la prolixité
du Prince de Kaunitz une adroite
enveloppe , un fyftême de conduite favant ,
& au défaut du bâtiment , ils fe font contentés
des pierres d'attente . Une troiſième
claffe a confidéré la dépêche de Vienne
comme un hochet de plus pour amufer
notre anarchie , pour fe jouer de tous les
Partis pour prolonger , en l'aggravant , la
crife de l'Etat , & pour ajouter à nos fléaux
celui de l'incertitude. Des efprits plus
mitigés n'apperçoivent ici qu'une nouvelle
temporisation , néceffaire à la sûreté du
Roi & de fa Famille , ainfi qu'au déployement
de forces que le temps amenera fur
nos frontières.
Comme nous aurons à effuyer quinze
jours encore l'ennui de ces commentaires
on nous difpenfera d'y ajouter de nouveaux
raifonnemens , à la place defquels nous rapporterons
fur cette démarche de la Cour de
Vienne , trois ou quatre remarques d'Obfervateurs
tranquilles .
La première de ces remarques tombe fur
le ftyle abfolument François de la Dépêche
du Prince de Kaunitz , fur fa conformité
avec divers Ecrits officiels ou non officiels
F4
( 128 )
publiés à Paris , par cette fecte de la Majorité
Conftituante , qui fe brouilla avec
Ics Jacobins quelques mois avant l'expiration
de la dernière Affemblée ; fur la
nouveauté d'un Miniftre octogénaire , vieilli
dans l'expérience des plus grandes affaires ,
& qui , ayant à balancer les intérêts fondamentaux
des deux premières Monarchies
de l'Europe , femble n'appercevoir d'autres
excès dans la Révolution de France que
ceux des brigands qu'on chargea , de l'enfanglanter
; qui fe déguife les caufes primitives
& toujours fubfiftantes de l'égarement
du Peuple , qui en voit le remède
dans le poifon même dont on l'a enivré
qui attribue aux Sociétés patriotiques le
défordre qui les a fait naître & qui les
rend néceflaires , qui préfume qu'une fois
ces Clubs abattus , la France redeviendroit
paifible , & délivrée de toutes Factions ;
enfin , qui paroît avoir fuppofé à la vue
de nos illuminations , & à la lecture
de quelques harangues , que l'acceptation
Conftitutionnelle du Roi , devoit mettre
fon Trône & l'Etat à l'abri de nouvelles
fecouffes. La tournure , le but apparent ,
& le ton polémique de la Dépêche dont le
Chancelier Autrichien a fait un Manifefte
en règle contre les Jacobins , ainfi qu'on
en fait contre les Puiffances , ont contribué
àl'opinionpas fi ridicule que cette lettre,
fabriquée à Paris , fortoit des mêmes mains
dont le Roi a été le prête nom depuis un
-
1
( 129 )
an , ou de celles de M. Deleffart lui même.
Fondée ou non , cette conjecture , qu'on
rangeroit trop légèrement au nombre des
extravagances , deviendra populaire ; elle
détruira l'effet attendu de ce Mémoire , où
l'on ne cache pas affez le concert d'opinior s
d'où il eft réfulté , ni le rapport qu'il peut
avoir avec le projet formé à Paris d'enfevelir
les Jacobins , exclufivement.
On les place entre la néceffité d'ayouer
leurs craintes ou de faire décider la
guerre ; entre le befoin de refpecter ce
qu'on appelle le Gouvernement Monarchique
, ou le danger des appuis extérieurs
qui fe préfenteront pour le foutenir ; entre
la vengeance publique s'ils provoquent
une rupture dont les fuites aliéneroient la
Nation , ou le difcrédit qu'entraînent des
menaces avortées , & des forfanteries fans
fuccès. Cette pofition pourroit alarmer un
Sénat ; elle eft un aiguillon de plus pour
une Faction démocratique & doniinante,
que trois ans de fuccès ont difpenfée de
toute prudence , & qui n'ayant éprouvé
que des réfiftances d'opinion bientôt furmontées
, s'eft habituée à croire qu'on ne
lui réfifteroit jamais efficacement. D'ail
leurs , avec un peu d'adreffe & de retenue ,
elle arrivera à fon but , à moins que l'Empereur
ne renonce aux bafes de fa déclaration.
Le Prince de Kaunitz accufe le Parti
Jacobin de la prolongation de l'anarchie ,
F.S
( 130 )
J
de tous les défordres , de toutes les exagé
rations de principes , de tous les crimes de
la Révolution : c'eft ne la connoître qu'imparfaitement.
Les Jacobins feuls opprimèrent-
ils à Versailles ceux qui propofoient
une Monarchie mixte , trois pouvoirs diftincts
dans la Législature, un véritable Gou
vernement Royal balancé par la repréfentation
du Peuple , & par un Corps intermédiaire
affez puiffant pour maintenir l'équi
libre ? Que fous d'autres rapports ce fyftême
eût des inconvéniens , cela eft poffible; mais
les Jacobins feuls firent- ils préférer à ce
mélange de la Monarchie , de l'Ariftocratie
& de la Démocratie , un nivellement
univerfel, un régime populacier fous le
nom d'égalité , un Corps Légiflatif indivifible
, des Repréfentans fouverair.s dort
on ne pourroit réprimer les abus d'autorité
que par des infurrections ; enfin , un
Roi fans pouvoir & fans dignité , jetté
fans intermédiaire au milieu de 25 mil
lions d'égaux , tous armés , & inveftis de
la Souveraineté abfolue ?
Les Jacobins feuls fe donnèrent ils le
droit de difpofer des propriétés confacrées
par les Loix , de légitimer , d'appliquer le
principe que l'héritage d'un Citoyen , ou un
ufufruit reconnu valide , peut être facrifié
par un Législateur abfolu , à ce qu'il nom
mera l'utilité publique ?
Les Jacobins feuls méprisèrent - ils la
1
( 131 )
à
force & la juftice des réclamations , par
lefquelles on leur démontra que les feulst
Propriétaires avoient droit à la Repréfentation
Nationale , qu'il appartenoit à ceux
qui fupportoient les plus grandes charges
de la fociété , d'en adminiftrer les intérêts ,
& que confier ces intérêts à des hommes
fans propriétés , c'étoit ouvrir la porte
l'inftabilité des Loix , à la violation de
tous les droits , à l'emportement des paffions
, à tous les défordres que peuvent fe
permettre gens dont la fortune , l'éduca
tion , les liens fociaux , l'attachement à la
tranquillité , ne forment pas des garans de
fagefle & de probité publique ?
Les Jacobins feuls travaillèrent- ils à
déforganifer la France entière , à corrompre
l'armée , à foulever les Soldats contre leurs
Officiers , les Payfans contre les Proprié
taires , les Nègres & les Gens de couleur
contre les Planteurs ; à fanctifier les affignats,
à tyrannifer la Minorité , à féconder toutes
les femences d'immoralité & de diffolution?
Le principe de la fouveraineté & de
l'indépendance Nationale , n'eft reconnu
par le Prince de Kaunitz , que dans le
cas où les Loix Conflitutionnelles feront
établies du confentement volontaire du Roi ,
jouiffant d'une liberté parfaite , & il fe ré-
Terve de faire fervir , s'il le faut , le concert
des Puiffances à maintenir ce libre confen
tement, l'inviolabilité du Roi, & le Gouver
F 6
( 132 )
nement Monarchique . Cette réferve ne fatisfait
aucunement au but du Décret du 25
Janvier. Les maximes qui ont fondé la
Révolution , & que la Conftitution a légalifées
, repouflent cette fubordination
dans laquelle l'Empereur place la Nation
Françoife. Sa feule volonté a fait des Etats-
Généraux un Corps Conftituant , du Monarque
, le fimple fignataire des Loix Conftitutionnelles
; du Corps Conftituant , un
Légiflateur abfolu au deffus des mandats
& de la confirmation Nationale ; du Peuple
François , un Souverain de titre & d'effet ,
maître quand il le veut de changer l'inftitution
primitive du Gouvernement , de reprendre
les Pouvoirs délégués , de les diftribuer
de nouveau . Sur ce: te théorie repofe la pratique
des trois années de la Révolution .
que
Quoique l'Acte Conftitutionnel ait réglé
des formies pour une nouvelle Convention
Nationale , on fent bien
des Factieux puiffans éluderont toujours
cette difficulté , en faifant reparoître une
partie du Peuple comme exprimant le voeu
de la Nation entière , & ce voeu comnië
ordonnant à la Légiflature de fe conftituer
en convention : fi les piques, fi les lanternes,
les infurrections , les menaces , le défaut de
force publique intimident la Majorité ,
elle restera filentieufe , & la volonté d'un
million d'individus , exprimée dans des
Adreffes véhémentes , fera cenfée la vo-
7
( 133 )
lonté générale.
- Sans offenfer ce droit
public ; nul Souverain Etranger , ne peut
en circonfcrire les limites , & par cela feul
que ce Souverain reconnoît comme valides
& légaux , tous les actes qu'a définitivement
fanctionnés le Roi par fon acceptation , il
s'impofe la loi d'en refpecter à jamais la
répétition. La diftinction qu'établit lePrince
de Kaunitz , tombe donc néceſſairement
devant le principe fondamental de la Souveraineté
populaire . Celle- ci ne connoît
point de Contrat entre la Nation & les
Pouvoirs qu'elle inftitue ; elle refte libre
de toute obligation ; elle a des droits fans
devoirs ; les Autorités qui la repréfentent
ont des devoirs fans droits . Telle eft l'analyfe
fidelle de la doctrine moderne qui a
dirigé toutes nos oeuvres politiques , & la
fabrique de nos Loix : c'eft la Démocratie
perfectionnée , & le fublime de l'art focial.
Je fuppofe qu'il plaiſe à la Majorité de
la Légiflature de retirer au Roi le Veto ,
de nommer les Miniftres , de réduire la
Lifte Civile. La Minorité conteftera cette
ufurpation des droits du Corps Conftituant ;
elle en appellera aux Loix qui ont fixé la
forme , l'époque , les conditions du raffemblement
d'une nouvelle Convention. Alors,
reparoîtront les dogmes & les argumens qui
ont faitla fortune de la première Aflemblée,
& que nous venons d'analyfer dans le paragraphe
précédent. On femera des terreurs &
( 134 )
des diffamations ; on s'écriera que le Peuple
eft là , qu'il fe lève tout entier ; on com-.
mentera fes invocations ; on rouvrira l'Arfenal
de J. J. Rouffeau , & l'on démontrera
que
la Nation fouveraine eft au - deffus de
là Loi , que le Roi eft un Commis public ,
un Fonctionnaire , un falarié du Peuple ,
qu'un feul homme n'a pas le droit de
s'oppofer au voeu de 25 millions d'ames .
La Minorité reprendra les objections des
Maury , des Cazalès , des Malouet , des
Redon , des Mounier ; on enverra les noms
des contradicteurs aux gémonies ; on appellera
fur eux la justice du Peuple ; le Roi
fera forcé de figner l'abolition de fes prérogatives
, ou en danger de perdre la Cou
ronne. Alors , fi le Prince de Kaunitz
reprend fon Mémoire , à quels fignes reconnoîtra-
t- il la fervitude , ou la liberté du
Roi ?
Nous abrégeons ces remarques qui nous
méneroient trop loin , & entr'autres celle
qu'infpire la différence indiquée par le
Prince de Kaunit , entre la République &
le Gouvernement Monarchique Conftitu
tionnel. Prefque tous les efprits exercés
font d'accord que cette fynonymie eft un pur
jeu de mots , & que la France eft une République
dont le Roi eft le Préfident d'honneur.
Ainfi le fyftême des Jacobins & celui
des Conftitutionnaires ne diffère que par
des nuances ; car en tâchant de diminuer
( 135 )
encore la prérogative de ce Préfident , la
Majorité des Jacobins n'eft sûrement pas
affez infenfée pour fonger à bannir fi promp
tement cette Effigie Monarchique .
Le fens plus clair de la Lettre qui nous
fournit ces réflexions , eft que le concert de
l'Empereur & d'autres Puiffances exifte
réellement ; qu'il a pour objet de préfer
ver la tranquillité de leurs Gouvernemens ,
& l'obéiffance de leurs fujets ; & qu'elles
attendront fur la défenfive , le parti que
leur dicteront les évènemens ultérieurs de
notre anarchie.
Les réfolutions prochaines de l'Affemblée
décideront du terme de cette neutralité
menaçante la réponſe du Cabinet de
Vienne aux deux nouvelles conditions que
fui expédie M. Deleffart , nous donnera
plus clairement la meture des véritables difpofitions
de l'Empereur.
Au milieu de ces plaidoyers diplomatiques,
qui ne font pas à leur fin , nous marchons à
pas de Géans vers le déchirement général
de l'intérieur : propriétés , vies , liberté des
confciences , autorité des Loix , derniers
reftes d'ordre public , police , fubordination,
rien n'eft plus refpecté . Les violences les
plus atroces , le mépris de toute règle , lá
tyrannie des Agitateurs & de la multitude
armée fous leurs ordres , parcourent aujourd'hui
le Royaume prefqu'entier. Les
Spectacles , les Cafés , les lieux publics ,
( 136 )
:
ont fubi dans la Capitale la loi des Jacobins.
Tous les excès de l'epoque la plus
défordonnée de la Révolution , reparoillent
impunément. L'armement à piques continue ;
les motions féroces , les placards incendiaires
, les libelles , les infultes au Roi
& à la Reine fe renouvellent fans obftacle.
48
----
Les denrées & les marchandifes renchériffent
graduellement ; car les Affignats perdent
69 pour 100 ; les louis fe vendent 42 à
1. en papier ; les changes baiffent chaque
femaine. Le Bourgeois de Paris s'inquiète
peu de cette détreffe ; il imagine que les
moulins à papier iront toujours , & que les
Affignats font la monnoie de l'univers il
fe croit à l'âge d'or , parce qu'il figne fes
quittances de l'an 4 de la Liberté. Quatre
alfaffinats , dont l'un en plein jour fur le Perron
du Palais- Royal à la rue Vivienne.
Paris eft infefté de bandits fur lefquels il
n'exifte aucun moyen répreffif ; chacun fe
plaint de la Police ; la Municipalité difpute
avec le Département; les Miniftres ne penfent
qu'à fournir des complimens à l'Affemblée,
& à éviter les galères ; les dénonciations
pleuvent de toutes parts; des Adreffes infâmes
font adreffées au Roi , & ces horreurs imprimées
circulent par- tout ; tous les indices
d'une fubverfion immédiate fe manifeftent ;
les Perturbateurs feuls dorment tranquilles.
L'activité du Comité de Surveillance & de la
1
( 137 )
Police, eft réfervée pour des vifites domiciliaires
, faites fur les délations des hommes
les plus indignes de créance. Pas un Citoyen
n'eft sûr de coucher dans fon lit : des ordres
arbitraires fouillent les Maifons les plus ref- >
pectables , fous prétexte d'amas d'armes ou
d'affignats faux cette horrible inquifition
s'exerce fans ménagement . La femaine dernière
, trois Gendarmes allèrent enlever le
Supérieur du Séminaire Irlandois , & le me--
nèrent à la Police au milieu de la nuit : on le
laiffa plufieurs heures au milieu d'une foule :
de gens notés , & le tout fur la délation
d'un Quidam, qui prétendoit
avoir reçu du
vénérable
Supérieur
un allignat faux , à
quatre mois et demi de date antérieure . I.a
Police renvoya avec des excufes cet Etranger
plein de mérite , & jouiffant de l'eftime,
univerfelle
. Les Journaux
font remplis du :
récit de ces vifites nocturnes , profcrites par
la Conftitution
, ordonnées
avec plus de
légèreté & de defpotifme
qu'on n'en reprocha
jamais à l'ancienne
Police .
La déforganifation eft encore plus complette
dans beaucoup de Départemens. Ici ,
l'on exhunie les cadavres , fi le mort a été
adminiftré par un Prêtre non-jureur. Là ,
un Corps Adminiftratif au mépris de la
Loi met en chartre privée dans une ville
commune tous les Eccléfiaftiques nonconformistes
: l'infurrection de Picardie
n'eft pas appaifée encore , que voilà
}
( 138 )
5000 brigands , ou agitateurs , parcourant
en armes le Département de l'Eure ,
taxant les grains , commettant mille violences
, & menaçant d'affiéger Evreux ;
à Etampes , voilà M. Simoneau , Maire de
la Ville , affaffiné à coups de fufils & de!
piques au milieu de la Garde nationale ; à
Montléry un Fermier haché en morceaux .
Dunkerque tremble encore de voir renouveller
le pillage du mois dernier ; dans
le Département de la Haute- Garonne , on
attaque les greniers , on brûle les maifons ,
on rançonne les Propriétaires ' , dans la
demeure defquels ( à Touloufe fpécialement
& aux environs ) l'autorité dès Clubs
a fait placer garnifon de gens inconnus ;
chacun fe croit à l'heure d'un pillage uni--
verfel ; les impôts languiffent plus fortement
que jamais ; les Propriétaires de redevances
n'ofent pas les exiger ; on affomme
les Huiffiers de ceux qui ofent
le tenter ; les bois particuliers font nonfeulement
dévaftés ; mais en divers lieax
les Communes fe les diftribuent par des
actes en bonne forme.
Le jour eft arrivé où les Propriétaires
de toutes claffes doivent fentir , enfin
qu'ils vont tomber à leur tour fous la
faulx de l'anarchie ; ils expieront le concours
infenfé d'un grand nombre d'entr'eux .
à légitimer de premières rapines , parce que
les brigands étoient alors à leurs yeux des
( 139 )
Patriotes ; ils expieront l'indifférence avec
laquelle ils ont vu diffoudre tout Gouver
nement , armer une Nation entière , détruire
toute autorité par la folle création
d'une multitude de pouvoirs infubordonnés,
& couper fans retour les nerfs de la Police &
de la force publiques.Qu'ils ne fe le diffimus
lent pas ; dans l'état où nous fommes , leur
héritage fera la proye du plus fort. Plus de
Loi, plus de Gouvernement, plus d'Autorité
qui puiffent difputer leur patrimoine aux
Indigens hardis & armés , qui , en front-de
bandière fe préparent à un fac univerfel.
Depuis deux ans , je n'ai ceffé de montrer
ce danger aux Propriétaires ; ils n'ont plus
un moment à perdre pour s'en garantir.
Avant hier , des lettres de Marfeille ont
inftruit la capitale, qu'après avoir fait battre
la générale, deux mille & tant de braves Patriotes,
qui ontjuré de vivre libres ou de mourir,
groffis encore fur la route, font partis de
Marſeille avec fix pièces de canon le 26 Février
pour Aix, s'en font emparés , ont
brûlé les regiftres du Département , dif
perfé le Directoire . On ajoute , ce que
nous avons peine à croire , qu'ils ont
défarmé le Régiment Suiffe d'Erneft.
Après cette expédition , ils devoient aller
au nombre de 7000 , délivrer les Tournal ,
les Jourdan , & c. , à Avignon , pour paffer
de là au fiége d'Arles. Ils ne le feront
pas fi facilement que celui d'Aix. Cette
( 140 )
Ville est bien munie , en état de réſiſtance ,
& défendue par des Citoyens qu'on appren
dra à connoître , à la lecture des fragmens
fuivans d'une Adreffe , revêtue de 1600
fignatures , & qu'ils ont envoyée à la Légiflature
qui ne fui a pas accordé l'honneur
d'une lecture publique.
Si depuis fix mois les contrées du midi ont
effuyé des fecouffes ; fi la glacière d'Avignon a
été remplie de cadavres de victimes humaines ,
fi la ville d'Arles a été fur le point d'effuyer le
même fort , fi le Corps Electoral du Département
des Bouches - du - Rhône s'eft écarté des
principes de la Conftitution , pour fufciter la
guerre civile dans le Département , nous ofons
Te dire , Meffieurs , c'efl au Club de Marſeille ,
à celui de Nîmes , & à leurs nombreux profélites
répandus dans les Villages & les campagnes
, que nous devons tous ces maux. Eh !
Comment pouvoir en douter , lorfque le Club
de Marſeille a ofé infulter la dignité de nos Repréfentans
, en leur demandant l'abfolution des
affaffins des Avignonois , lorfqu'il a ofé appeler
Patriotes des hommes encore dégoûtans du fang
des Comtadins qui avoient tout facrifié pour
leur réunion à l'Empire François. Ah ! fans
doute ; il doit nous être permis de publier de
telles vérités ou nous ne ferions pas libres.
Mais pour ufer de ce droit , nous fentons qu'il
nous importe de dévoiler des impoftures cent
fois reproduites contre notre ville , & confondues
. »
сс
« Depuis fix mois la ville d'Arles eft attaquée,
au dehors par des délations , des faux rapports,
d'abfurdes calomnies ; & de ce foyer de perté(
141 )
que par
des
cution qui exifle & fe nourrit dans les Clubs
de Marfile & de Nîmes , il n'a pu fortir encore
la moindre dénonciation légale. Les coupables
font donc bien adroits , ou les diffamateurs bien
lâches ; fi aucun chef d'accufation n'a pu être
prouvé. Tantôt on publie que les Citoyens
d'Arles ont arboré la cocarde blanche , & le fait
étant vérifié , il eft reconnu faux & abfurde ;
tantôt on répand que les Prêtres conftitutionnels
ont été arrachés des marches de l'Autel ,
& les Prêtres conftitutionnels atteftent publiquement
le contraire ; il eft de plus reconnu que les
Eglifes nationales ne font deffervies
Prêtres conftitutionnels ; on prétend que les Patriotes
font chaffés de la ville , il eft notoire
au contraire que ces foi-difants Patriotes ont
fui à deffein , lorfqu'ils ont craint les dangers
d'un défarmement , & qu'ils font revenus enfuite
dans leurs foyers pour aiguiler de nouveaux
poignards de calomnies. Les fils du fieur Paf
cal Officier Municipal annoncent au Corps Electoral
affemblé que leur père a été affaffiné par
les Ariftocrates , la fureur s'empare des efprits ,
mais au même moment le prétendu défunt monte
à la tribune pour démentir ces faux bruits , &
reçoit publiquement des atroces & ridicules reproches
fur ce qu'il n'a point laiffé exécuter les
vengeances indiquées avec les nouvelles de fa
mort. Parce que la Loi triomphe dans nos
murs , parce que les autorités conftituées y
impriment le reſpect , nous voilà de nouveau
en proie à la rage des Clubs . »
De quel droit les fociétés populaires s'immiſcent-
elles de porter des délations fans preuve ,
contre des Citoyens , qui fuivent les principes
conftitutionnels , & de proclamer patriotes ceux
'( "142 ")
qui les enfreignect ? Où veulent-ils done nous
conduire avec ce fyftême défolant & deftructeur
de tout pacte focial ? Quoi ! les Citoyens
vivent tranquilles à l'ombre des Loix , les fuivent
& les refpectent , & il fera permis à un
Club de fortir de la ligne des pouvoirs , pour
exciter contre eux avec le mot d'aristocrate la
haine publique. Non , Meffieurs , vous nous
préferverez de cet affreux defpotifme , & il ne
fera pas dit que la vraie liberté foit fans ceffe
en proie au fanatifme politique . »
ec
Le Club de Nîmes demande une Loi qui pro
hibe aux villes & aux particuliers d'avoir des ca
nons ; on voit bien que ce n'eft pas pour lui
qu'il demande cette Loi , & qu'il voudroit la
reftreindre à la ville d'Arles , parce qu'elle a
des canons qu'elle a attaché au service de fa
Garde Nationale. Mais elle n'a fait en cela que
fe conformer à l'ait. xxxvi , fect . 2 de la Loi
du 29 Septembre dernier. Le Club de Nimes
voudroit-il done qu'on lui rappellât la catàftrophe
de 1790 , qui attira à fa malheureuſe
ville , des larmes de la part de tous les bons
Citoyens , & une amnistic devenue néceffaire
Par le nombre de coupables ; fi fes bouches à
feu n'enflent pas vomi la mort pendant trois
jours confécutifs , huit cent Citoyens n'auroient
pas péri ; la Garde Nationale d'Arles fe flatte
qu'elle n'emploira fes canons que contre les en
memis de l'état , & jamais contre les amis & fes
frères ; d'ailleurs fi cette ville eft la clef de la
navigation du Rhône , Nimes n'étant point dans
ce cas , devroit commencer par donner l'exemple
de la Loi qu'elle propofe & abandonner fes ca
nous. "
*
On ne fait à Arles - ni -enrôlemens , ni re(
143 )
crutement illicites . Notre Municipalité eft trep
vigilante pour tolérer de pareils attentats , & le
Club de Nîmes confond fans doute ici l'infcription
fur les regiftes des Volontaires Nationaux ,
qui fe fait dans tout le Royaume , avec l'établiffement
d'une garde foldée particulière .
се
30
Ceux là font les ennemis de la liberté , qui
défirent la détruire par la force ; ceux- là auffi
font les ennemis , qui empêchent qu'elle foit
affife , en perpétuant l'anarchie . On a dit dans
l'Affemblée Nationale ; que la France fera tranquille
, le jour que les Miniftres le voudront ;
nous pouvons ajouter que la Loi fera refpectée ,
Lotfqu'elle planera également fur toutes les têtes ,
& qu'au lieu des Clubs , nous n'aurons plus que
des autorités conftituées. Voulez - vous , Mcffieurs
, affurer aux François la victoire fur leurs
cnnemis , commencez par détruire tous les Clubs ,
par laiffer an Peuple l'exercice libre de la fouveraineté
, en ne l'expofant pas fans ceffe à être
dupe des intrigans & des ambitieux ,
dans un
climat où les têtes s'exaltent en proportion de
ce que la penfée eft libre & indépendante ; les
Sociétés populaires malgré tout le bien qu'elles
Ont pu faire ont produit des maux incalculables
, ne fût- ce qu'en favorifant l'impunité :
c'eft ce que fait en ce moment le Club de Marfeille
en prenant fous fa protection des hommes
dont le feul nom éveillera pour nos derniers
neveux des idées invraiſemblables par leur
atrocité. C'est ce que fait le Club de Nîmes
en dénonçant fans preuve une ville fincérement
attachée à la Conftitution , & lui fufcitant ainfi
de nouveaux troubles qui retarderont l'affiette
de l'impôt , détourneront les Adminiſtrateurs de
leurs importantes fonctions , pour les occuper de
و
"
1
( 144 )
A
la tranquillité intérieure dont les charges públiques
font le prix. »
,
P. S. On a la hier , Mardi , à l'Aſſemblée ,
des lettres d'Aix qui confirment la conquête des
Marfeillois ; évènement que les Feuilles patriotiques
appellent une émeute. Il faut attendre des
renfeignemens plus sûrs que ces rapports officiels ,
prefque toujours chargés de réticences , de déguifemens
, d'altérations & fouvent d'impoftures.
Ce qui reste avéré , c'est que les Marfeillois
ont, en effet , occupé la ville d'Ax , tiré
le canon fur les cafernes du régiment d'Erneſt ,
forcé les Municipaux & le Commandant Barbanianne
à condamner ces braves Suiffes à l'immobilité
, à effuyer le feu fans répondre , à mettre.
bas les armes , & à fortir de la Vile . Après leur
départ , leurs cafernes , leurs effets , leurs armes
ont été pillés , La Municipalité d'Aix célèbre cependant
fa fermeté & celle du fieur de Barbantanne.
Très - contente d'avoir encore la tête
fur les épaules , elle le félicite du retour du calme
& d'un ordre parfait . Nous donnerons des déails
plus authentiques que ce rapport.
Il n'y avoit que 300 Suiffes à Aix. Le régiment
d'Erneft , ci-devant d'Erlach , fourni par le
Canton de Berne , & le premier de l'Infanterie
Suiffe au fervice de France , eft un des plus beaux
de l'Europe par la qualité des hommes , par l'excellence
de la difcipline , par la bravours dans
tous les temps. Il eft à fuppofer que les Cantons
ne laifferont pas plus long- temps des troupes f
diftinguées , en butte à de femblables avanics.
MERCURE
HISTORIQUE
E T
POLITIQUE,
ALLEMAGNE,
De Hambourg, le 28 Février 1792.
Les avis unanimes de Suède s'accordent à
préfenter la Diète comme exempte de
tout trouble , de toute défunion importante.
Le parti de l'oppofition , prefqu'entièrement
renfermé dans l'Ordre de la
Nobleffe , a fenti de bonne heure fon infériorité
, & a eu la difcrétion de ne pas
montrer fon impuiffance. On s'attend à
voir les travaux des Etats terminés dans
le mois prochain , à la fatisfaction de
tous. Les rapports préparés par les Comités
devoient être portés du 18 au 22 à la
délibération générale. On connoîtra les
difpofitions de l'Affemblée par l'Adreffe
Nº. 11. 17 Mars 1792. G
( 146 )
fuivante , que le Maréchal de la Diète , le
Baron de Ruuth , préfenta au Roi , avec une
nombreufe Députation , le 6 de ce mois.
SIR T
Les Etats du royaume vous ont témoigné ,
à leur dernière Affemblée , la plus vive reconnoillance
des foins infatigables que Votre Majefté
ne ceffoit de prendre pour fauver l'Etat &
maintenir fon indépendance ; ils ofèrent en
même temps réclamer votre tendreffe pour vos
Peuples , & vous fupplier de préparer , d'accepter
& de conclure une paix fûre , glorieufe & folide ,
auffi - tôt qu'elle vous fera offerte ( 1 ) . Nos voeux
font maintenant accomplis ; & la bonté avec
laquelle Votre Majefté daigna les écouter , nous
enhardit à lui préfchter l'hommage de notre reconnoiffance.
»
« Les Etats ne fauroient fe rappeller ni les
deoxs guerres qué la Suède a foutenues dans ce
fiècle contre la Ruffie , ni les Traités qui les
ont terminées , fans gémir des malheurs de la
Patrie. Mais , plus ce fouvenir leur eft douloureux
, plus ils fentent avec joie la différence des
remps ou nous vivons , & de ceux qui fe font.
écoulés . Nous ne vous parlerons point , Sire ,
du coutage , de la perfévérance , du mépris des
dangers , qui vous ont égalé à vos Ancêtres
& par lesquels , marchant fur leurs glorieufes
traces , vous avez donné l'exemple à vos armées ,
( 1 ) Ce font les mêmes paroles dont fe fervirent
les Etats dans leur Adreffe au Roi fur la
guerre , préfentée le 25 Mars 1789 .
( 147 )
que
& tranfmis à l'Hiftoire les matières d'un éloge
que vous évitez d'écouter de la voix de votre
fiècle. La gloire , que la guerre & vos exploits
ont attachée à votre Perfonne & à votre nom ,
ne peut être relevée que par la fatisfaction
Vous devez éprouver d'avoir conduit , fous les
applaudiffemens de l'Europe étonnée , vos fidèles
Sujets au calme & au bonheur , qui leur laiffent
goûter en liberté les douceurs de la paix ; mais ,
lorfque cette paix eft l'ouvrage même de Votre
Majefté , lorfqu'elle a été conclue , fans le
moindre facrifice , fans le fecours d'une Médiation
étrangère , fecours fi fouvent accompagné
d'engagemens onéreux , fi fouvent fuivi de prétentions
exagérées ; lorfque les deux plus grands
Souverains du Nord ont réglé eux- mêmes les
intérêts des deux Nations les plus puiffantes de
ces contrées , & lorfqu'en s'uniffant, par les liens
d'une amitié réciproque , ils ouvrent à leurs Peuples
la perſpective des plus grands avantages , il
n'eft pas permis aux Etats du Royaume de garder
le filence , en jouiſſant du fruit de vos foins paternels
. »
ce Les Etats fouhaitent de pouvoir prouver
par leurs délibérations tes fentimens qui les animent,
& de mériter par un zèle réuni la gracieuſe approbation
dont ils ont déjà reçu du Trône les
affurances les plus flatteufes . En fuivant leurs
propres inclinations , en profitant de l'encouragement
que Votre Majefté leur a donné , ils
efpèrent remplir , avec l'aide de Dieu , les devoirs
facrés que l'amour de leur Rei & de leur
Patrie leur ont impofés. Les Etats du royaume
font avec le refpeét le plus profond , & le zèle
& la fidélité les plus inviolablés , Sire , de V. M,
G &
( 148 )
:
les très - humbles & très - obéiffans Serviteurs &
Sujets.n
Réponse du Roi,
« Je reçois avec bien de la reconnoiflance les
témoignages de fatisfaction , que les Etats du
royaume me préfentent pour la paix que Dieu
nous a donnée. Votre courage & vos puiffans
Lecours , avec lefquels vous m'avez foutenu
en ont préparé les moyens. Je n'en ai été qu'un
fimple inftrument. Votre conftance , votre zèle ,
votre valeur invincible dans les combats , &
celle de vos Concitoyens , one rendu à nos armes
Féclat & la confidération , dons le nom Suédois
jouiffoit dans le dernier fiècle ; & la paix en a
été le fruit. Le premier parmi vous , je n'ai
fait que mon devoir , en tachant de remplir les
grandes obligations qui me furent impofées le
jour où je reçus la Couronne que tant de Héros
immortels , tant de grands Rois ont portée,
Mes foins les plus chers feront maintenant de
sous faire jouir , durant le calme de la paix ,
de toute la félicité & de tous les avantages que
mon zèle pour votre bonheur vous pourra procurer
; je ne puis mieux vous marquer la conftante
bienveillance de laquelle je vous affure gra
cicufement.
De Francfort-fur-le-Mein , le s Mars.
Le Duc de Brunswick eft revenu dans
fa réfidence , immédiatement après la conférence
qu'il a eue à Potzdam avec le Roi
de Pruffe. Auffi-tôt S. A. S. a envoyé
un Courier au Prince héréditaire fon fils
( 149 )
?
qui eft à la Haye . Le voyage inopiné du
Duc à Berlin & quelques difpofitions
certaines qu'on apperçoit dans les cantonnemens
Pruffiens de Siléffe , de Magdebourg
& de Pomeranie , ont donné naiffance
au bruit que ce Prince commandera
l'armée combinée qui doit s'affembler fur
le Rhin.
Il n'y a plus aucun doute touchant le
concert exiftant entre les Cours de Vienne
& de Berlin , pour former en effet un
cordon de troupes fur les bords de ce
fleuve. On remarquera à ce fujet qu'à la
fuite des fameufes réunions ordonnées par
Louis XIV , ce furent également les Maifons
d'Autriche & de Brandebourg qui
s'unirent pour réfifter à l'entreprise de ce
Monarque. La guerre éclata , & fut terminée
par le Traité de Ryfwich , dans lequel
Louis XIV reftitua toutes les terres
qu'il avoit fait réunir à l'Alface.
Une partie des Huffards de Blankenftein.
qui eft en route pour les Pays- Bas ,
traverfé Prague le 18 Février. Quant au
Corps de 6800 hommes qui fe rend dans
le Brifgau , la mauvaife faifon a retardé
fa marche. L'Empereur en annonça l'arrivée
en ces termes , à M. de Samerou ,
Préſident de la Régence de Brifgau , par un
billet du 3 de ce mois.
Je vous fais favoir qu'un corps fuffifant
G
3
1150 )
Infanterie & de Cavalerie eft défigné pour aug
menter les troupes dans l'Autriche antérieure ;
il fe mettra en marche le plutôt poffible . Ces
troupes fuffiront , je l'efpère , pour couvrir mes
poffeffions & les défendre contre des invafions
de François vous pouvez donner en mon nom
Faffurance aux Habitans , que de même que je
vedle avec
une égale follicitude paternelle au
bien - être de tous mes Sujets , je ferai tout ce
qui dépendra de moi pour protéger mes fidèles
pays antérieurs , contre toutes les attaques hoftiles
quelconques . »
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 7 Mars .
Les féances du Parlement , n'ont offert
jufqu'à ce jour , d'autre grande difcuifion
contradictoire , que celle dont l'armement
contre la Ruffie & la paix qui l'a fuivi ont
fourni le fujet. Prévoyant qu'attendu la
profpérité du Royaume , la Seffion feroit
fort courte , & ne préfenteroit aucun autre
texte de déclamation contre le Ministère
POppofition a appuyé fes efforts fur cette
affaire diplomatique. Dans les deux Cham
bres , elle a reproduit fous plufieurs faces fa
cenfure de la conduite du Gouvernement, de
la dépenfe d'un armementinutile , de l'infuffifance
des négociations , & en général du
fyftême fuivi envers la Ruffie. On ne
peut difconvenir que les conditions obtenues
de cette Puiffance , n'ont pas répondu
( 151 )
à l'étendue des préparatifs , ni à la combinaifon
de la Pruffe & de l'Angleterre ,
pour tirer les Ottomans fains & faufs de
la guerre défaftreufe où ils étoient enveloppés
; mais , outre que les frais de nos
armemens , fe trouvant largement compenfés
par l'accroiffement des recettes publiques
, n'ont occafionné aucune charge
nouvelle , M. Pitt a démontré que , la
contenance du Gouvernement avoit, néanmoins
, abaiffé l'exigence de la Ruffie , &
qu'on auroit obtenu davantage fans l'appui
qu'elle trouva dans l'Oppofition.
Repouffées à deux reprifes dans les deux
Chambres , les attaques de la Minorité
ont recommencé le 29 Février & le premier
de ce mois dans les Communes . M.
Whitbread, à la fuite d'une longue déduction
, propofa les deux réfolutions fuivantes
:
1º. De déclarer que la ceffion d'Oczak of
aux Ruffes rend injuftifiable la dépenfe du
dernier armement.
2º. Paffer une vote de cenfure contre les
Miniftres , à raifon de leur inconduite dans
cette affaire.
Le Capitaine Macleod ayant appuyé ces
propofitions , elles furent combattues d'abord
par M. Jenkinfon. Ce jeune Orateur ,
âgé de 24 ans , fit fes premières armes avec
la fupériorité d'un Homme de génie vieilli
dans l'expérience des affaires. A une grande
G 4
( isi )
1
étendue de connoiffances hiftoriques &
politiques , il joignit l'habileté à en appuyer
fes raifonnemens , de la dialectique ,
de la jufteffe dans les idées , de la fécondité
dans les moyens, & en tout genre levrai talent
de l'éloquence délibérative. Son difcours
qui dura près de deux heures , remporta les
fuffrages univerfels , & les complimens des
deux Partis. On s'étonnera peu que ce premier
effai ait offert un Cours approfondi de
Politique générale , lorfqu'on faura que
M. Jenkinfon eft fils & élève de Milord
Hawkesbury , l'un des hommes de la
Grande Bretagne les plus profondément
verfés dans le Droit Public.
Parmi les morceaux remarquables de ce
difcours qui place fon auteur à côté des
meilleurs Orateurs de la Chambre , on a
entr'autres diftingué & univerfeilement applaudi
celui , où M. Jenkinſon traita des
rapports politiques entre l'Angleterre & la
France. Ayant d'abord établi que , foit
qu'elle reprit for ancien Gouvernement ,
foit que fa Conftitution actuelle eût quelque
exiftence , cette dernière Puiffance feroit
toujours redoutable pour fa rivale ; il conclut
à la néceffité de la contre balancer par
des Alliances fur le Continent. « Mais ,
» ajouta - t - il , on ne peut donner trop
» d'éloges à l'indulgente inaction où s'eft
» maintenu notre Miniftère , pendant les
déplorables diffentions de cette Contrée
( isz )
» infortunée. Cette conduite généreufe
» peut par la fuite affoiblir la jalouſe des «
>> deux Nations , & les amener un jour à
» des termes d'amitié . Perfonne n'auroit
» blâmé auſſi ſévèrement que moi , tout
>> effort de notre Gouvernement pour en-
» tretenir les divifions de la France . Il eût
>> fomenté de nouvelles haines , très - dan-
» gereuses , quel que foit le fort à venir de
>> ce Royaume. »
4
M. Fox & M. Pitt fe difputèrent à- peuprès
tout le refte de la féance ; le premier
avec fon abondance ordinaire de reffources ,
le ſecond avec la force d'une argumentation
plus folide. Le miniftre , en répliquant à
fon adverfaire , révéla que la Ruffie avoit
demandé non-feulement la poffeffion d'Oczakof
& celle d'Akierman , mais encore
l'indépendance abfolue de la Moldavie &
de la Valachie. L'intervention armée de
P'Angleterre & de la Pruffe obligea l'Impératrice
à fe contenter d'Oczak of.
&
« Si vous n'aviez traverfé nos projets ,
» dit le Miniftre à M. Fox nous euf-
» fions obtenu de plus grands avantages.
» Vous avez combattu nos efforts pour le
» bien de notre commune patrie ; vous
» avez énervé le Ministère en égarant l'o-
» pinion d'une partie du Peuple , & ent
» renforçant la réfiftance de l'Impératrice
» de Ruffie. Voilà votre triomphe. Vous
» l'avez remporté , non pas fur les Enne
C
G
S.
( 154 )
» mis , mais fur les Confeils de l'Angle-
» terre. >>
L'un des Oppofans , dans le cours du
débat , ayant dit que M. Pitt n'oferoit ſe
préfenter ni à Pétersbourg , ni à Conftantinople
; le Miniftre releva très- ingénieufement
ce farcafme. « A Pétersbourg ,
» dit il , je n'aurois pas à rougir de voir
» mon buſte , placé parmi tous ces grands
» & trop fouvent trop coupables Orateurs
» de la Grèce , à côté , par exemple , de
» l'Athénien Demades , fi bien venu à la
» Cour de Philippe. » ( On fe rappelle que
l'année dernière , l'Impératrice fit demander
elle- même à M. Fox fon buſte , pour
le placer à côté de celui de Démosthènes. )
Les voix étant prifes , le Ministère eut
une Majorité de 128 par la divifion de
244 Contre 116.
L'édifice où fiége le Parlement d'Irlande
a été incendié la femaine dernière : la
promptitude & l'étendue des fecours n'ont
pu fauver ce bâtiment d'une belle architecture
, ni entr'autres la fuperbe coupole
de la Chambre des Communes. On ignore
encore la caufe de cet accident , que la rumeur
publique , peut- être mal fondée , attribue
à une fociété de brouillons qui ont
manifefté le deffein de mettre l'Irlande en
révolution.
( 155 ).
FRANCE,
De Paris , le 13 Mars 1792 .
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du lundi , 5 mars.
و
Au nom du comité de légiflation , M. Sedillez
a fait un rapport fur l'exécution du décret
qui met les biens des émigrés fous la main
de la nation & il a propofé de les confier
aux administrateurs des biens nationaux ; d'ez-"
cepter les biens des François abfens avant le
premier juillet 1789 , ou pour maladies , af
faires de commerce , ou miffion du gouverne
ment ; de déclarer nulles toutes les tranfactions
ou tranfmiffions de ces propriétés , faites depuis
la publication du décret de féqueftre ; d'exiger'
des municipalités des liftes des gens notoirement,
abfens ; d'impofer aux biens des émigrés ure
triple contribution ; d'autorifer une égale retenue
fur leurs rentes , fauf les droits acquis des
femmes & des enfans ; de remettre les fonds
aux énigrés qui rentreront en France , ou à
leurs héritiers , au bout de 25 ans , & d'en adjuger
les fruits à la nation , pour les indemnités.
M. Rouyer vouloit qu'on punît les pères &
les oncles , dont les fils & les neveux font à
Coblentz. M. Quinnette a penfé que la judicieufe
obfervation de M. Rouyer pouvoit être l'objet
d'un bon article additionnel. Les reftitutions ont
été froidement accueillies . On adécrété l'impreffion
& l'ajournement ,
G 6
( 156 )
Le miniftre des contributions , M. Tarbé , a notifié
que le total des fous fabriqués tant en cuivre
qu'en métal de cloches , monte à 6,960,000 I. ,
& celui des pièces de 30 & de 15 fous à
12,960,200 liv.
M. Hérault de Séchelles a communiqué à
l'Aflemblée les obfervations que deux comités
avoient eu ordre de rédiger fur la conduite de
M. de Bertrand. Il n'a pas hésité de reproduire
les trois inculpations fi victorieufement réfutées
par le miniftre. M. Quatremère en adoptoit la
rédaction , faufrédaction . MM . Vergniaud & de
Vaublanc y ayant defiré plus de dignité , les comités
font chargés d'en retoucher le ſtyle.
Hier , on lut une lettre , du 3 mars , du directoire
du district d'Etampes , portant que fix
communes , ou environ 5 à 6 cents hommes
armés de piques , de bâtons , de fufils , arrivés ,
le matin , à Etampes , avoient repouffé la gar
nifon & la gendarmerie nationale , s'étoient emparés
du marché , avoient maffacré le maire , &.
bleffé le procureur de la commune. Ce meurtre
excita un frémiffement d'horreur dans l'Affem-´
blée législative . Quelqu'un ajouta que ces mal-'
intentionnés avoient taxé le bled , & promis de
revenir le lendemain , & l'affaire avoit été renvoyée
aux comités de furveillance & de commerce
réunis . Aujourd'hui , des lettres du directoire
du département de l'Eure annoncent
que soo féditieux infeftent les campagnes , les
bourgs , traînent à leur fuite des officiers municipaux
& des gardes nationaux ; que , tambour
battant , drapeaux déployés , ils fixent le
prix des bleds , du bois , du fer dans les forges ,
avec des proportions fi favament combinées
qu'il est évident que leurs directeurs inconnus
1
( 157 )
font plus inftruits qu'eux ; & que la ville d'Evreux
eft fur le point d'êne affiégée . Mais
poursuivent ces adminiftrateurs , « les féditieux
nous trouveront à notre pofte , le livre facré
de la conftitution à la main , & fon amour dans
le coeur. » On a beaucoup applaudi à cette manière
de diffiper des féditions amicales . Les lettres
ont été renvoyées au comité de furveillance , à
la demande de M. Bazire , & malgré les inftances
de plufieurs membres qui infiftoient fur le renvoi
au pouvoir exécutif.
Le procureur-général- fyndic du département
de l'Ardêche écrit & fe plaint , avec fon impattialité
connue , des prêtres réfractaires , de l'ariftocratic
d'Atles , des hommes armés qui occupent
le château de Bane , pofte important dont
il veut qu'on le hâte de s'affurer ; & pour ne
laiffer aucun doute , il finit par étayer fes alfertions
d'une lettre anonyme d'un excellent patriote,
de la véracité duquel il répond. M. Pieyre
a trouvé cette lettre probante « quoiqu'elle n'ait
pas un caractère authentique. » M. Ifnard n'a
pas vu de meilleur expédient pour faire ceffer
tous les troubles , que la diftribution d'une forte
d'adreffe hebdomadaire , qui mettroit le peuple'
à l'union du civifme de la nation , & pour-"
roit ce ramener ainfi l'efprit public aux bons principes.
»
--
сс
« Ce font des forces & non des phrafes qu'il'
nous faut , s'eft écrié M. Lecointre de Verſailles.
Le malheur eft peut- être plus dans les chofes
que dans les hommes , a dit M. Duval, » qui
non content de cette lumineufe découverte , a
confeillé , pour panacée univerfelle , quarantetrois
mille & fept cents états de tranquillité &
de trouble, états municipaux qui , multipliés d'a(
158 )
сс
près fon idée , par le nombre des femaines , ne,
donneroient que deux,millions deux cents quelques
mille bulletins dans l'année...... « Toujours des
motions incidentes > & jamais on ne rend de
décrets , a dit M. Vergniaud impatienté. » On
a décrété l'envoi au comité de ſurveillance , & l'on
s'eft féparé.
Du lundi , féance du foir.
ל כ
Les fous- officiers & foldats des 24º. , 56º.
& 90. régimens d'infanterie , & premier régiment
de cavalerie , en garnifon à Lille , ont
adreffé une pétition à l'Affemblée , contre « une
difcipline qui ne refpire qu'efclavage , tyrannie
& quantité d'autres vexations contraires au bien
du fervice & à la liberté. Ils y accufent le
« miniftre defpote de vouloir allumer le feu de
l'infubordination , pour favorifer les prétentions
de fes infâmes partifans .... Nous vous dénonçons
Louis Narbonne comme prévaricateur &
réfractaire à la loi . Les défenfeurs de la liberté
n'ont pas befoin de chaînes pour voler à la victoire.
Cette pétition , couverte des applaudiffe- :
mens des galeries , a été renvoyée au comité militaire
; elle rentre à merveille dans le fens du député
qui parloit dernièrement à la tribune de l'infernale
difcipline Pruffienne .
Peu après , & comme pour fournir l'application
des nouveaux dogmes militaires dont on
venoit d'entendre la lecture , le miniftre de la
guerre a raconté les faits fuivans . Ayant envoyé
au 48. régiment , en garnifon à Rennes ,
fes drapeaux tricolors , il lui a ordonné , au nom
du Roi, d'envoyer les anciens drapeaux à Paris.
Le 28 février fut indiqué pour la bénédiction
des nouveaux drapeaux . Après la bénédiction
H
T
( 159 )
*
où affiftèrent plus de trois mille ames ; M. de
Savignac , commandant le bataillon , voulut le
faire défiler pour porter chez lui les anciens drapeaux
, & pour les expédier , conformément aux
ordres du Roi ; mais les citoyens , les grenadiers
& les fufiliers dudit bataillon s'oppofèrent
à l'exécution du commandement ; iis exigèrent ,
ils obtinrent de force que les anciens drapeaux
fuflent fufpendus à la voûte de l'églife . M. de
Savignac déclara qu'il renonçoit à commander
un bataillon qui refufoit d'obéir ; fon neveu &
trois autres officiers le fuivirent. On porta les
nouveaux drapeaux & la caiffe chez l'un des
capitaines , & les foldats rentrèrent dans leur
cafeine. Les citoyens fe tranfportè: ent chez M.
de Savignac & fes quatre collègues , les fcellés
y furent appofés , & accédant à une pétition ,
la municipalité fit arrêter , traîner devant un
juge de paix, interroger & incarcérer ces Officiers
. M. de Narbonne a prévenu l'Aſſemblée
que le Roi avoit donné des ordres pour qu'on
punît févèrement les délits militaires ; que lui ,
miniftre de la guerre , avoit dénoncé le juge de
paix & les citoyens promoteurs de l'infubordination
au miniftre de la juftice ; & la municipalité
de Rennes, au miniftre de l'intérieur . Il eft aiſé
de fuppofer ce qu'il a pu dire fur cette entrepriſe
du pouvoir civil . Une voix lui a crié point de
réflexions . Ce cride defpotifine a été généralement
détapprouvé.
M. Lecoz , évêque conftitutionnel de Rennes ,
a voulu juftifier la municipalité par le befoin
de mettre les officiers en fûreté , par le patriotifme
, & par « la loi qui eft au - deffus de toutes
les loix , la néceffité. Piufieurs membres lui
ont dit «La guerre civile feroit donc une né(
16017
ceffité, M. Albitte a péroré , comme un vifir ,
contre les réflexions raifonnables , l'initiative &
le droit de confeil que s'arrogent des miniftres ,
que la conftitution autoriſe à donner des éclairciffemens
à l'Affemblée ( t . 3 , chap . 3 , fect . 4 ,
art. 10 ) ; & a dit : ce votre fageffe feule doit
vous éclairer. » Paffons à l'ordre du jour , diſoit
M. Cambon ; le miniſtre nous rendra compte , &
s'il a mal fait , fa tête en répondra . » On eft paffé à
T'ordre du jour.
Une lettre des municipaux de Rennes a préfenté
la chofe à leur manière . Rien n'égaloit le
civifme des citoyens & des fo'dats ; 48 pages
de réglement de difcipline ont tout gâté. La
bénédiction s'eft faite en fecret , devant trois
mille curieux ; tout cela étoit fufpect . On n'apas
défobéi , on ne vouloit que fufpendre l'exécution
de l'ordre du commandant , & que les
anciens dtapeaux fuffent provifoirement attachés
à la voûte . Enfuite il courut de fâcheux bruitsd'ariftocratie
, & l'amour de la paix fit arrêter , '
interroger & emprifonner ces officiers , pour leur
propre fûreté , comme cela fe pratique fi heureufement
depuis le règne de la liberté. « Nous
vous prions de charger le pouvoir exécutif de
donner ordre que les anciens drapeaux demeurent
attachés à la voûte de l'églife , ou qu'ils foient
brûlés à Rennes. » Eft venue enfuite une de ces
pétitions dont perfonne ne compte & ne pèfe
les fignatures , qui donne le réſultat d'un confeil
de guerre de citoyens des rues ou des clubs de
Rennes fur la difcipline , & de leur confeil d'Etats
fur la haute politique . Ils s'ala: ment du projet
de brûler à Paris les anciens drapeaux , &
blâment le miniftre de contrevenir à un ufage
religieux. M. Albitte a délayé ces idées , &
#
( 181 )
demandé qu'un rapport les diftillåt mercredi
prochain. Feignant d'ignorer qu'une démiffion
en plein fervice n'eft réelle que lorsque le Roi
l'accepte , M. Merlin a prétendu que les offi
ciers emprifonnés étoient paffés de l'état mili
taire à l'état civil , & par conféquent fous l'autorité
municipale.
1
Tous les drapeaux neufs ou vieux appartiennent
à la nation , felon M. Rouyer , qui
accufoit le miniftre de n'avoir pas dit ce qu'il
vouloit faire des anciens , quoique M. de Narbonne
eût publiquement annoncé que le Roi en
deftinoit for à de vieux foldats ; mais fi l'on në
bleffoit jamais la vérité on n'auroit pas fi fouvent
le courageux plaifir d'accufer. It a demandé
que quatre commiffaires légiflateurs
affiftaffent au brûlement des anciens drapeaux
arrivés à Paris . Les galeries applaudiffoient tous
ceux qui donnoient fort au miniftre , & raifon
aux foldats & aux municipaux ; elles huoient
quiconque approuvoit le miniftre , & maintenoit
Fautorité royale. M. Hébert a protesté que le
comité militaire avoit reconnu que le réglement
de difcipline étoit , en tous fes points
exactement calqué fur la loi de l'Affemblée confsituante......
On a renvoyé le tout au comité
militaire.
Du mardi , 6 mars.
Après une lettre du miniftre de l'intérieur , fur
Farreftation faite à Marſeille de 40,000 liv , en
écus de France , prix convenu de bleds achetés
à l'étranger , nouvelle renvoyée au comité d'agri
eulture & de commerce , on a lu une lettre du
diftrict d'Evreux. L'attroupement de soo hommes
eft monté à 8 mille ; ils vont taxant tout , & fe
( 162 )
propofent de faire baifler les baux des fermiers
ou de piller les propriétaires , & de dégager le
peuple des contributions . C'eft pour la feconde
fois que ce diftrict implore le fecours de l'Affemblée
nationale.
Une dépêche des adminiftrateurs du département
des Bouches du Rhône , en date d'Aix ,
du 29 février , annonce d'autres malheurs. Le
dimanche précédent, des gens armés venus de divers
lieux du département , ont plongé cette ville dans
les plus grandes alarmes , & la frayeur avoit mis en
fuite , avec la caiffe , le procureur- général- fyndic
& les fix membres dont le directoire étoit compofé.
L'un des infurgens « femblable , écrit-on , à un
lion qui rugit » dit aux adminiſtrateurs réunis ,
le furlendemain de la fuite de fept autres , que
les prêtres réfractaires , les ariftocrates , les infurrections
d'Arles ( paisible ) , leur caufoient de
Pinquiétude ; qu'ils venoient pour transférer l'adminiftration
à Marſeille d'où ils avoient bien fait
partir le régiment d'Erneft . Or , ceux qui écrivent
paroiffent entrer affez dans le fens , & prendre
le ftyle de ces ordonnateurs ambulans , auxquels
ils n'auront pas eu beaucoup de peine à faire
goûter des raifons analogues aux leurs . Auffi fe
louent- ils de l'heureux fuccès de leur éloquence
& ils adreffent à l'Affemblée législative les procèsverbaux
d'une des plus étranges fcènes qu'ait
encore produites la révolution . Nous allons l'abréger
, fans en rien omettre d'effentiel.
Dimanche , 26 février 1792 à 9 heures du
matin , l'an 4 de la liberté , un particulier venant
de Marfeille , annonce à la municipalité d'Aix
qu'un corps très - confidérable d'hommes armés
& conduifant 6 pièces de canon , dirige fa marche,
fur la ville d'Aix, Le maire écrit aux membres
( 163 )
1
du département & du diftrict , au chef de la
garde nationale & au commandant des troupes
de ligne. On apprend que le corps armé n'eft
qu'à une demi-lieue ; ordre de fermer les portes ,
de battre la générale & toutes réquifitions néceffaires
. Il eft décidé que les pouvoirs le tiendront
affemblés féparément , à caufe de leur refponfabilité
refpective , & fe communiqueront par
écrit & par commiffaires . Le peuple s'oppose à
ce qu'on ferme la porte du cours qui eft l'avenue
du chemin de Marfeille, Les Suiffes d'Erneft
étoient entrés dans la ville ; mais les Marfeillois.
déjà rangés en bataille fur le cours , avoient
braqué du canon contre le régiment , & plufieurs
perfonnes , fous la dénonciation d'officiers de la
garde nationale de Marféille , fommoient , au
nom du corps entier , la commune d'Aix de s'occuper
du logement & des fubfiftances des nou-
Yeaux venus .
Arrivent fur la place le maire , les munici
paux & le commandant d'Erneft . Le maire demande
le chef de la troupe ; beaucoup fe difent
officiers , aucun ne fe déclare commandant en
chef; ils fe plaignent de ce que des ennemis de
la conftitution viennent de fe placer er armes
dans le premier rang des grenadiers Suiffes , &
difent que cette vue excitoit une vive fermentation
contre le régiment . Le maire & le com
mandant font retirer ces individus fufpectés ; on
accufe l'un de ces derniers d'avoir couché en joue
un Marfeillois, Grande rumeur. Il n'y a point
eu de coups de fufil tiré , nulle preuve n'eft donnée,
n'importe ; les gens qui déplaifent aux affaillans ,
font confignés dans les cafernes , & c'est enfuite
la prompte retraite du régiment que l'on exige.
Un détachement de Suiffes étoit allé prendre les
( 164 )
drapeaux ; il eft arrêté. Les étrangers prétendent
que les drapeaux font inutiles , puifqu'il faut
que le régiment fe retire inceffamment dans fon
quartier. Enfin , après de longues négociations,
les municipaux obtiennent le paffage pour le
détachement , & les Marfeillois lui rendent les
honneurs militaires . Mais bientôt ils annoncent
que leur intention eft ee d'entretenir la paix dans
la ville ; que fi la troupe de ligne fe retire fur
le champ , ils vont fe retirer eux-mêmes dans
les logemens qui leur feront affignés ; que fi non ,
ils vont attaquer le régiment . » Nouvelles délibérations
municipales dont le réfultat cft que le
régiment d'Erneft rentrera dans les cafernes.
Les Marfeillois fe difperfent , & la municipalité
donne avis au département ce du bonheur qu'elle
a eu d'empêcher une attaque fans objet .
·
ל כ
Dans l'après- midi , on vit arriver d'autres
corps armés , de Marfeille & des villages voi
fins. Aucun n'étoit requis , tous venoient au
fecours de la ville d'Air , menacée par le régi
ment d'Erneft. Vers les 5 heures , ils exigèrent,
avec menace , de la commune , que les corpsde
garde militaires qui étoient dans la ville
fuffent éloignés , & que la garde füt confiée
aux Marſeillois. On délibère fur ces menaces, '
Une requifition du département envoie 350
Suiffes près de la maifon commune ; cris de
terreur , les à 6 mille Marſeillois font prêts à
tirer leurs canons . Le commandant allègue la
requifition au maire , un aide- de- camp eft envoyé
au directoire dont tous les membres ont
pris la fuite. Le corps municipal « ne voyant
aucun citoyen menacé , ni aucun motif de déployer
la force publique , s'empreffa de faire
rentrer le détachement Suiffe dans le quartier ,
( 165 )
& les officiers en écharpe l'y accompagnèrent.
Plufieurs corps-de-garde militaires venant d'être
défarmés , la municipalité fe hâta de requérir
qu'ils fe retiraffent tous , & à l'exception d'un
feul , tous les poftes furent défarmés par les
Mar feillois , & renvoyés aux cafernes . La garde
nationale d'Aix & celle de Marfeille , &c . firent
des patrouilles pendant la nuit.
Vers deux heures & demie du matin , lundi
27, un particulier , fans uniforme , fe difant
capitaine des Matfeillois , vint fignifier aux mu
nicipaux que ces volontaires alloient faire, dans
le moment , l'attaque des cafernes , & qu'ils .
battraient la générale , qu'on le permit ou non.»
La municipalité la fit battre de fon côté , & la
fienne ne réunit que fort peu de citoyens . Une
foule immenfe & armée inveftit le quartier
difpofa des canons , femma le régiment de fe
rendre. Le commandant y avoit paflé la nuit,
Il envoya un aide - de - camp à la maiſon- commune;
les municipaux dirent qu'ils ne pouvoient
en fortir , ni fe féparer , « qu'ils fe devoient
tous au falut des citoyens , que d'ailleurs cetre
attaque ne menaçant que les cafernes , les chefs
militaires n'avoient pas befoin de requifitions ni
de la préfence d'aucun officier civil , pour défendre
le pofte dont ils étoient chargés ....; &
ils redoublèrent d'attention pour affurer la tranquillité
de la ville , après l'évènement du combat
qui fe préparoit ..... Enfin , on vint leur annoncer
qu'il avoit été tiré quelques coups de
canon ; » le régiment étoit lorti des cafernes
défarmé , & s'étoit retiré loin d'Aix .
La paix parut rétablie. Un étranger eft entouré,
on le traite d'embaucheur , de contrerévolutionnaire
d'Arles ; on le traîne à la muni(
186 )
dpalité , qui l'interroge ; rien ne le condamne
mais pour rendre hommage à la loi on le
traduit chez un juge de paix ; fon eſcorte eft
forcée , des furieux l'enlèvent ; deux fois ils
veulent defcendre un réverbère , deux fois les
municipaux arrivent à temps & les en empêchent ;
un troisième est déjà defcendu , le malheureux a
la corde au cou , il eft fufpendu à deux pieds
de terre , un garde national coupe la corde d'un
coup de fabre on fe difpute le patient , un
officier municipal le couvre de fon écharpe « &
fous l'égide de la loi , il eft conduit en prifon
unique manière de le fauver au fein d'un peuple
libre. Le 28 à 9 heures du matin , la troupe
armée fit fes difpofitions pour partir ; mais elle
rentra , fans requifition , dans l'après dînée. On
s'arme , ces étrangers font battre la générale
fe forment en colonne . Le maire en fomme les
officiers de venir à l'ordre , on lui répond qu'il
n'y a pas d'officiers ; il appelle un caporal , on
lui répond qu'il n'y a que des volontaires ; 4 à
?
ל כ
mille volontaires & 10 à 12 pièces de canon
fans fupérieurs ! Enfin ils partent dès qu'ils le
veulent bien. Le 29 , le département requit la
venue de 1200 hommes de la garde nationale
de Marſeille , les municipaux & les citoyens
obtinrent que cette étrange requifition fût promptement
révoquée , & depuis , les habitans d'Aix
ont repris leurs occupations ordinaires..... Nous
nous abftiendrons de toute réflexion fur cette
nouvelle façon d'adminiftrer , de gouverner un
royaume , & fur ce qu'on a l'étonnante fingularité
d'y nommer encore autorités , pouvoirs ,
loix , force publique..

M. Archier a cru donner ce un précis de ce
qui a pu occafionner ces évènemens » en difant
( 167 )
que la ville de Marfeille s'étoit plainte du régiment
d'Erneft & de l'adminiſtration des Bouchesdu
Rhône. « Il eft impoffible , s'eft écrié M.
Creftin , que l'Affemblée nationale entende un
de fes membres faire l'apologie de la conduite
de ces Marfeil ois . Je demande que vous rappelliez
M. Creftin à l'ordre , pour avoir interrompu
l'orateur , a dit M. Mazulier. » Sur la
motion de M. Dubayet , il a été décidé qu'on
s'occuperoit d'autre chofe » en attendant les
procès-verbaux de Marfeille .
cc
-
J
Organe d'une députation, du département de
Seine & Oife , M. Lebrun , ex- conftituant , a
peint les mouvemens des environs de la capitale ,
le meurtre impuni d'un citoyen de Montlhéry
chez qui l'on avoit trouvé quelques facs de farine
de pois & de fèves ; la taxe forcée des bleds ,
du bois , du fer ; la réquifition des municipaux de
Montlhéry , du 20 février , pour que la gendar
merie envoyée au fecours de fes habitans , ne fe
montrât point & le retirât incontinent ; autre
réquifition des mêmes , du 27 , qui réduifit à
l'inaction & qui finit par faire éloigner fept brigades
de gendarmerie requifes par le directoire
accordées par le miniftre les attroupemens , les
violences qui fe multiplient ; des commiffaires
envoyés à Montlhéry , le 4 mars , pour concerter
avec la municipalité l'étab'iffement d'un corps de
troupes de ligne qui s'avançoit derrière eux , le
tocfin fonnant de toute part , les communes voifines
accourues en armes , les commiffaires
contraints de requérir l'éloignement de ces mêmes
troupes qu'ils devoient introduire ; le maire
d'Etampes égorgé, éventré en invoquant la loi , dès
que les foldats font fortis d'Etampes pour aller fe
faire expulfer de Montlhéry, « Le mal , a dit
( 168 )
M. Lebrun à l'Affemblée nationale , le mal vous
parle affez haut. Il nous environne de tous les
côtés. Toutes les propriétés , tous les pouvoirs ,.
font menacés également, »
Le préfident a répondu qu'elle reconnoifſoit,
bien l'effet des perfides manoeuvres des ennemis,
de la liberté & de la conftitution ; mais que forte
des voeux des bons citoyens , elle alloit redoubler
de vigilance & de fermeté pour arrêter ces défordres
. Et il a invité la députation aux honneurs,
de la féance. On a auffi décrété la mention honorable.
M. Cambon a dit que les loix avoient fait
ce qu'elles avoient pu. « Elles ont créé des adminiftrateurs
, des forces publiques , & formé un
centre, commun qui eft le pouvoir exécutif...
Nous fommes menacés de par- tout... C'est tout
Le
royaume... Il faut enfin que la loi s'exécute. Il
faut , ou que l'Affemblée prenne le pouvoir exécutif
, ou qu'elle le faffe marcher ... S'il ne le
peut pas , il nous le dira , & nous prendrons
des mefures définitives . S'il ne le veut pas , nous
punirons fes agens . -- « Il eft temps de favoir fi les
miniftres veulent faire de Louis XVI le Roi des
François ou le Roi de Coblentz , a dit M. Guadet
; il eft temps de voir, a-t-il pourfuivi , fi
Louis XVI veut être le Roi de la majorité de la
nation qui a fait la conftitution , ou le Roi de
la minorité sonjurée contr'elle . M. Guadet a pro
pofé de rédiger des notes fur la conduite des miniftres
( vifs applaudiffemens des galeries & d'une
partie de l'Affemblée . )
M. Dubayet vouloit qu'on donnât « au gouver
nement qui régit 24 millions d'hommes , la force
& L'activité capable de maintenir les pervers dans
le
( 169 )
--
le dévoit , & de donner aux bons citoyens la faci
lité de faire le leur . Il faut les rendre tous patriotes
, a crié M. Bazire. Si jamais , ce qui
ne peut arriver tant qu'il exiftera des hommes qui
fauront fentir le charme de la liberté , de l'égalité ,
& la puiffance d'une conſtitution calquée Car les
grandes bafes de la vérité & des droits de l'homme ,
i jamais , a repris M. Dubayet , il arrivoit un
évènement, une catastrophe qui renversât la confti
tution, cinq miniftres au moins feroient pendus...»
Il en a conclu que les miniftres « ont jetté leurs
profondes racines dans la conftitution ; » qu'il
leur faut , avec ces racines , le moyen d'aller une
marche active , une preffion vive.
Au milieu de ce verbiage , fi déplorable lorfque
tout eft en feu , l'opinant a judicieufement
relevé l'inconféquence de vouloir que le miniftre
fatle ufage de la force pubiique , & de l'accufer
pour avoir défarmé quelques citoyens . Mais il
s'eft Atté qu'il fuffiroit « de faire fentir à des
Marfeillois brûlans d'amour pour la liberté
( quel amour de liberté ! ) dans quelle erreur ils
font tombés . » Ses conclufions ont été de renvoyer
la pétition du directcire de Seine & Oife
au pouvoir exécutif , & s'il ne répondoit pas
au vo de la conftitution , d'en envoyer les
à Orléans .
agens
Mais fi le Roi ordonne , fi
les miniftres requièrent , fi les directoires & les
municipalités requièrent en fens oppofé , fi la multitude
dicte impérieufement des ordres favorables à
la licence , au meurtre , à leur impunité , & comminde
aux écharpes , aux adminiſtrateurs , aux
régimens , & fi cette anarchie a des prôneurs jufques
dans les galeries de l'Affemblée ... Pourfui
vous .
M. Ifnard a déclamé à loifir & avec fa fougue
N° . 11. 17 Mars 1792.
H
( 170 )
accoutumée. Nous n'avons faif de ſes clameurs
fouvent couvertes d'applaudiffemens & de murmures
, que la confidence énigmatique d'un plan
de contre- révolution dont il a fait entendre que
les racines n'étoient pas loin de la falle ( Bravo !
Bravo ! ) enfuite , dangers , piéges , perfidies , oeil
de la pénétration , mafque , aristocrates , prétres
réfractaires , poignarder la patrie , Rois , tyrans ,
defpotes, arfenaux , démon de la guerre lancé ,
mines , fouterrein , tifon ... La mort , mille
morts , avant defoufcrire à aucun accommodement
( Bravo ! Bravo ! )... Attitude , grandes mefures
, &c. Plufieurs voix lui ont envain crié :
point de phrafes , des moyens. Il a demandé ;
que manque- t- il donc à ce pouvoir exécutif?
N'a- t- il pas & la gendarmerie & la garde nationale.
Oui , lui a dit une voix , la garde
nationale de Marseille. Et les troupes de
ligne , a-t- il continué ( on auroit pu ajouter : &
le régiment d'Erneft ? ) ; & cependant il n'exécute
rien ! ...Pourquoi ? parce qu'un miniftre eft à nos
yeux une chofe facrée à laquelle nous n'ofons
Boucher... Nous ne citons de pareils traits qu'afin
de montrer que tout peut fe dire.
---
---
M. Ifnard a indiqué pour moyens infaillibles
de fuccès , la néceffité d'accufer , de punir , de
faire un grand exemple des boute feux , non de la
démocratie , mais toujours de l'ariftocratie ; & fes
adreffes envoyées , de quinzaine en quinzaine , à
toutes les municipalités du royaume , adreffes intitulées
; la vérité au peuple par fes représentans.
Inftruit de la manière dont la vérité & les repréfentans
courroient rifque d'être accuci'lis à Ourcamp
, M. de Vaublanc a fagement attribué le
comble du défordre à cette défiance univerfelle
que l'on femble charcher à augmenter ; & il a
( 171 )
propofé d'autorifer le confeil général des dépar
temens à convoquer , s'il le juge néceffaire ,
les électeurs pour choifir , à la majorité abfoluc
des , fuffrages , un citoyen qui auroit dès - lors
& feulement pour un mois , le droit d'appeller à lui
tous les citoyens déterminés à fe vouer au maintien
de l'ordre . M. Guadet a crié au parjure ; que
83 dictateurs étoient l'idée la plus inconftitution
nelle , & que M. de Vaublanc devoit être rappellé
à l'ordre. Profondément affecté , M. de
Vaublanc a repris la parole , a juſtifié ſes intentions
par fes preuves de civifme , a invoqué
toute la vie en témoignage , & a proteſté , en
pleurant , que s'il avoit le malheur d'attaquer fa
conftitution , il n'y auroit pas de tombeau , de
gouffre , d'abîme qui pût le dérober aux remords
de fa confcience , & que la France n'avoit pas de
meilleur citoyen que lui . Son émotion , les larmes ,
ont défarmé la ſévérité civique de M. Guadet , &
on les a beaucoup applaudis l'un & l'autre .
Le miniftre de l'intérieur a entretenu l'Affem .
blée des progrès effrayans de l'infurrection , des
troubles de Corbeil , de Jouy , de ceux qu'on redoutoit
à Verneuil , à St. André , à Evreux ; &
enfuite des ordres donnés aux commiffaires civils
d'Avignon & aux départemens des Bouches- du-
Rhône , de la Drôme & du Gard , pour repouffer
vers Marſeille l'attroupement qui en eſt
forti ; « de commencer par une proclamation
inftructive , paternelle , énergique ; de le faire
accompagner de volontaires nationaux bien-venus
des patriotes , & de ne jamais féparer des corps
de troupe employés , les commiffaires des corps
adminiftratifs qui feuls annoncent la préſence de
la loi » ( comme à Aix , &c . ) . Il a dit que le
Roi venoit de faire partir MM. de Muy & de
H2
( 172 ) 172 )
Fezenzac pour Avigao , lieu qui parcît le plus
menacé , fuivant le bruit qu'on répand , que cet
attroupement y va délivrer les prisonniers , Jour
dan Coupe- téte , & c.
#
Alors le miniftre de la guerre a rendu compté
des forces que ces deux généraux patriotes vont
commander. Eiles confiftent en 13 bataille: s
de troupes de igne , 14 de gardes nationales ,
´efcadrons de huffards ; & ils pourront dilpoler,
au befoin , d'un efcadron & demi , & même de
25 bataillons de différentes divifions . I eft or
donné à ces généraux d'obé.r fcrupuleusement à
totes les requifitions civiles ; ce qui réduira
naturellement leur énergie à la meſure de celle .
de tel adminiftrateur ou municipe , que le Roi
ne connoît pas plus que la nation entière .
M. de Narbonne à entrepris enfuite le rapport
de l'opinion de MM. de Rochambeau ,
Luckner & de la Fayette , expofée dans le confel
du Roi , fur la fituation militaire de la
France. A ce fujet , le miniftre a débité un long
difcours femé de traits d'efprit , de phrafes à
prétention , & n'offrant ni réfumé bien clair , n
conclufions fatis faifantes . Nous ne pouvons en
offir ici que les traits les plus remarquables.
Ces trois Meffieurs voient qu'il eft impoffible
de renoncer à la liberté , de fouffrir qu'il foit
po té aucune atteinte à la conftitution par quelque
combinaiſon de forces que ce puifle être ( profoflion
de foi encore plus morale que militaire );
que fe préparer à la guerre eft l'unique moyen
de l'éviter qu'il faut rendre l'armée telle qu'en
l'oppofant aux piffances étrangères , on n'ait
pas à compter fur la refource du défeſpoir ;
rapprocher, toutes les opinions vers un centre ,
a vers un homme ou vers une idée. » Nous
( 173 )
croyons que cet homme , cette idée , c'eft le
Roi. M. de Narbonne a dit pour fon compte
ou fur celui du monarque , de fi étranges choles
dans le genre actuel , que nous nous reproches
rions de les omettre toutes .

« Le Roi , dont la probité eft le caractère le
plus éminent , a fenti & fentira plus vivement
que jamais dans cette crifé , qu'il eft impoffible
de précipiter la France dans la diffolution plutôt
que de lui faire accepter une forme de gouverne
went moins libre ( applaudi , comme fi la Francè
avoit un gouvernement une exiftecce homo-
Fable & libre ) . Il ordonnera à fes miniftres de
confidérer la conftitution comme une loi qu'il
ne faut jamais enfeindre , & qu'il importe de
faire exécuter ; d'écarter tous les obftacles , &
de fe regarder comme actionnaires dans l'entreprife
quis dirigent...... Les Hellandois & les
Brabar çons end auffi voulu la liberté ; mais ils
ent fuccombé fous la force des armées qu'on
leur a oppofées . Il faut fe rappeller ces triftes
exemples , pour en obferver les caufes & en appercevoir
l'horreur.... Si nous avions la guerre ,
la Suède , la Ruffie & l'Espagne pourroient en
voyer des vaiffeaux débarquer fur nos côtes...
Ici les galeries on tonnés le préfident les a rap
peliées à l'ordie , au reſpecty M. Grangeneuve a
obfervé qu'elles n'avoient rien dit ; & le miniftre a
repris la pirole , & a combattu les Altres & les armées
au moyen de l'eftrit national. « Mais , s'eſt- il écris,
que deviendoit l'efprit national , fi le défordre
augmentoit le nombre des mécontens ? ....... fi
l'Aſſemblée continuoit a fouffrir que plufieurs de
fes membres parlaffent du . Roi avec défiance ,
& continuaffent de lui retufer le refpect qu'il
H 3
( 174 )
eft de notre devoir & de notre intérêt de lui
marquer ?..... 3
« Les amis de la liberté ont beſoin du Roi ,
a poursuivi le miniftre ; & le Roi a befoin des
amis de la liberté ... Que l'Affemblée fe prononce
fortement pour l'ordre. « Les foldats font déshabitués
de la difcipline : transformés en Aſſemblées
délibérantes , ils ne manqueroient pas de
dénoncer , pendant la guerre , & les manoeuvres
& les généraux , & une minorité turbulente dé
sideroit des évènemens . L'armée Françoiſe a fait
de grands pas vers la difcipline depuis l'année
dernière ... Elle a eu grand tort de méconnoît e
F'étendue de fes devoirs ; elle a befoin d'entendre
le nom du Roi . » Enfin , à la néceffité de L
mille recrues , à la crainte de ses pétitions irrégulièrement
accueillies qui achèveroient de dé
forganifer l'armée , & c. , ont fuccédé fix articles
déclarés indifpenfables par les trois généraux ,
foit pour faire la guerre , foir pour maintenir la
paix conditions , moyens , fans lefquels ces
généraux feroient réduits à ne pouvoir défendre
la caufe de la liberté avec fuccès ; mais ils ne
furvivroient pas à fa perte. La difcuffion ramè
nera les fix articles, On a décrété l'impreffion du
tout.
Du mardi , féance dufoir.
Sur le rapport de M. Rouyer , au nom du
comité de marine , l'Aſſemblée a décrété d'urgence
, que M. d'Estaing pourra remplir les
fonctions d'amiral , fans que cette place l'empêche
d'avancer à fon tour dans l'armée de terre ; mais
qu'il ne touchera que les appointemens de la
place qu'il remplira.
Une députation de femmes eft venue préſenter
( 175 ) :
à la barre une pétition , qu'on a dite fignée des
300 citoyennes de Paris . Elles veulent défendre
la patrie , leurs enfans , elles - mêmes , venger
leurs époux , leurs fiis , & s'y croient autorifées ,
à moins que les droits de l'homme ne puiffer
s'appliquer à la femme ; ce dont le contraire leur
eft phyfiquement démontré. Ayant goûté les
prémices de la liberté , elles brûlent de prouver
aux tyrans qu'elles ont auffi du fang à répandre ,
& demandent qu'il leur foit permis de s'armer
de piftolets , de fabres , de piques , de s'exercer,
au champ de mars , les dimanches , fous le com
mandement des ci- devant gardes-françoifes , en
fe conformant aux réglemens que leur preſcrira
la fageffe de M. Pétion le maire .
Les galeries & une partie de l'Aſſemblée
ont chaudement applaudi , & le préfident a
répondu à ces amazones de clubs , des rues , & des
1 & 6 octobre 1789 , que les françoifes
s'illuftrèrent fouvent par leur courage . Vous alliez
, leur a- t - il dit , les myrtes aux lauriers!
L'Affemblée & la nation applaudiffent à une démarche
, propre à ranimer l'enthousiasme des
hommes affez lâches &c. Il a fini par inviter
ces Dames aux honneurs de la féance.
M. Thuriot a obtenu l'impreffion de la harangue
& la mention honorable. M. Chabet la renvoyoit
au comité militaire ; d'autres au comité de l'ore
dinaire des finances ; de plus ingénieux encore
au comité des liquidations ... Au milieu des hor
reurs de la misère , des meurtres , de l'anarchie
on a beaucoup ri , & l'on s'eft trouvé à l'ordre
du jour.
Le miniftre de l'intérieur a retracé les crimes
de ces temps malheureux , propofé d'honorer la
mémoire de M. Simonneau , tanneur , maire
H
4
( 176 )

Etampes , & a formé une demande qui tournée
en motion , par M. Lacroix , a été décrétée air fi
d'urgence :
Les adminiftrateurs du département de Paris
font autorisés à envoyer dans le département de
Seine & Oife fix cents hommes de gardes nationales
avec deux pièces de canon , & deux cents
hommes de gardes nationales & deux pièces de
canon dans le département de l'Eure , four , fur
la réquifition des corps adminiftratifs de ces départemers
, y rétablir & maintenir la tranquil-
Lité publique. »
---
M. Thuriot s'eft élevé contre la fortie des
citoyens de Paris ; il de firoit qu'on n'en tirât que
des troupes de ligne , & prétendoit que les aytenis
des troubles des environs n'étoient que a des brigands
que Bouillé n'avoit pas voulu enchaîner
fous les murs de Nancy . Oui , oui , oui , ont
cié les galeries en applaudiffant avec fureur.
« Nous fommes trahis par tout le monde , a - t - il
continué. Oui , oui , difoient les galeries .
--- On ne connoît plus aucunes bornes ; on ne
refpecte plus l'Affemblée nationale . Ce matin le
miniftre l'a calomniée , & a été applaudi. -- Vous
divaguez , lui ont crié plufieurs membres . » Les
galeries leur out crié à bas , à bas , en les
couvrant de bruyantes huées . M. Mazulier a
gémi de tant d'heures perdues lorfque le royaume
eft en feu ; les huées des galeries lui ont impoté
filence.
M. Cahier de Gerville a obſervé qu'on avoit
tort de fuppofer les attroupemens compofés de
brigands , de vagabonds venus de toutes les
Parties de la France ; que ce font les habitats
des municipalités du pays qui cauient eux - mêmes
ces défordies. M. Chuber a voulu foutenir que
( 177 )
c'étoient des brigands étrangers ; il eft defcendu !
de la tribune affailli des brouhaha de l'Affemblée
& des applaud ffemens des galeries .

Des magiftrats d'Etampes font venus prier
Affemblée de prendre des " metures inconftitutionnelles
pour obvier à la cherté des bleds qui
les met en danger . La peur oub ic que la liberté
ne taxe rien . Ils ont reçu les honneurs de la
féance .
Сс
Ua orateur du fauxbourg St. Antoine , au
nom des hommes du 14 juillet , a débité une
lorgue harangue contre des placards cù il eſt
fait mention de la misère & des regrets du peuple
; contre des feuilles ou « l'Affemblée nationale
eft repréfentée , a- t- il dit , comme une horde
de brigands & d'affaffins » ; contre les (pectacles »
où l'on « proclame le defpotifme & Fidolâtrie »………
Eft-il étonnant , qu'un peuple trompé tant de
fois s'imagine que les libelles done on infecte le
royaume fe fibiiquent fur les marches du trône
( applaudi ) ? Il s'eft plaint de ce qu'on fubltituoit
l'aristocratie des richeffes au pouvoir de
la naiffance. « C'est toujours du pied du trône
que le fleuve de la corruption fe répandra dans
toutes les veines du corps politique . Les légilateurs
doivent s'occuper des lubliftances , de
remettre les affignats & l'argent au pair , d'être
inexorables envers les confpirateurs , & plus encore
a envers les fcélérats hypocrites qui nous
égorgent , la conftitution à la main . » L'Affemblée
peut compter fur le fecours des piques & des ·
vertas du peuple. « Il vaut mieux fervir les nations
que les Rois ; ces derniers font toujours de
mauvais maîtres , & méprifent leurs valets...
L'éponge des fiècles peut efficer du livre de la
lui le chapitre de la royauté ... Les courtisans ,
HS
( 178 )
les Rois , les miniftres , la lifte civile pafferont
mais les droits de l'homme , la fouveraineté
nationale & les piques ne pafferout jamais ... » --
Le préfident a loué le patriotifme des hommes
à piques , les a remerciés de leurs avis , de leurs
offres , & M. Ifnard a fait décréter l'impreffion
de ces grandes & belles vérités. La députation
a reçu les honneurs de la féance.
Du mercredi , 7 mars.
M. de Bougainville a écrit à l'Aſſemblée , que.
lui-même a publié la lettre par laquelle il refufe
de l'emploi dans la future marine nationale . Il.
lui mande : « Je l'ai fait imprimer pour ne pas.
trahir la chofe publique. On eft paffé à l'ordre
du jour fans avoir befoin de le décréter .
ɔɔ
.
Une lettre municipale , fignée Pétion , tendant
à repouffer l'inculpation de retard dans la répartition
des rôles de Paris , à porté à 43 milfions
362,584 livres les fommes rentrées , en
capitations , vingtièmes , &c. contributions foncière
& mobiliaire , patriotiques & patentes , non
compris 7 millions remis directement à l'Affemblée
nationale & delà , eft- il dit , au tréfor public
; dans l'efpace de 28 mois , du rer . novembre
1782 , jufqu'au 1. mars 1792.
On alloit lire de nouvelles dépêches relatives.
aux troubles des départemens ; mais il a été jugé
plus convenable de les renvoyer , fans les lire
à une commiffion centrale , formée bier d'après
un plan propofé par M. Tardivaux.
L'impoffibilité de fuivre l'ordre que preferivent
les tableaux hebdomadaires , &c. a induit M.
Lafource à propofer un nouveau règlement qui
n'ajoutera qu'au temps perdu.
M. Dumas avois une efpèce d'encyclopédie
( 179 )
toute prête fous ce titre . Il en a longuement im
patienté une partie de l'auditoire , qui ne fentoit
pas l'utilité de raifonnemens pareils à celui- ci :
Le préfident eft un pivot central fur lequel
tournent 750 volontés circonférentes. Il n'a aucune
force réelle. Au milieu de tant de réfiftances
inégales , l'état ftationnaire ne peut être
produit que par le réfultat d'une majorité fpontanée.
Le rappel à l'ordre qui devroit être un
trident n'eft qu'un rofeau avec lequel il latte
péniblement contre les flots de la parole , incertain
s'il n'en fera pas fubmergé. » Ces tournures
du législateur militaire , ont beaucoup fait rire ,
fur- tout le rofeau & le préfident fubmergé.
On a fait à une affemblée nombreuſe a
ajouté M. Dumas , une faule application des
règles qui fuffifent à un petit nombre , à de petits
efpaces , où les rapports fe fimplifient , où les
difficultés s'ifolent ; tandis qu'au contraire , dans
une grande affemblée , les rapports fe compli
quent , fe généralifent , les moyens de combattre
demeurent particuliers , des hommes agités par
un efprit anti-focial , chez lefquels la raifon politique
eft réellement dépravée au point que l'organiſation
publique leur paroît toujours un
principe d'oppreffion , cherchent une force , un
principe qui n'existe plus pour eux , ainfi que des
aveugles voudroient tâter la lumière. Ces railons
font 3amille fois meilleures pour la France entière ..
M. Dumas a été honnêtement éconduit de la
tribune par tous les moyens connus , & le régle
ment de M. Lafource eft devenu loi . En voici
les principales difpofitions . Les féances du matin
dureronts heures . Les ajournemens fixes s'ouvri~-
ront à 2 heures. Il y aura trois féances du foir
par femaine, les mardi , jeudi , famedi. Les élec
H &
( 180 )
tions fe feront au moyen de billets mis dans une
boîte en entrant , dans la falle , & l'on nom •
mera les commiffaires en fuivant l'ordre alphabétique
.
Nous parlerons ailleurs d'un rapport commencé
par M. Lafont Ladebat fur les dépenfes
& les recettes de 1792.
Du jeudi , 8 mars.
On n'a pas voulu laiffer achever la lecture
d'une lettre fignée Texier , qui affure que les
puiflances étrangères & les émigrés ne font point
les ennemis du peuple François , qu'au contraire
leur intention eft de le délivrer des factienx qui le
tyrannifent , & fur tour des républicains . M. Gilbert
a iavequé l'ordre du jour : on y cft paílé
fans achever la lecture .
" M. Hérault de Séchelles a lu les obfervations
rédigées fur la conduite de M. de Bertrand. It ne
s'y trouve rien que ce qu'avoient déjà dit les dénonciateurs
du miniftre.
Voici fes crimes : 1 ° . il a laiffé ignorer à l'Aſfemblée
l'état d'abandon du port de Breft , la déf
&tion des officiers de la marine ; 2° . il a publié ,
le 14 novembre , qu'aucun officier n'avoit quitté
fon pofte. Là- deffus , longue differtation fur la
mot pofte qui firit par fignifier le royaume ; 3 ° . il
a donné un nombre exceffif de congés fans caufes
légitimes . A la fuite de ces notes , l'Affemblée
déclare au Roi qu'il ne jouira d'aucun repos que le
jour où les miniftres auront fait « la conquête de
la confiance nationale . » Quatre commiffaires ont
dû porter , le jour même , ces notes à S. M.
сс
Un décret d'urgence a ordonné que la caiffe de
Pextraordinaire verfera au tréfor national , quoique
la recette ait été , dit- on , plus forte , en fé(
181 )
vrier qu'en janvier , de 3 millions , les fommes de
20,275,514 liv. , pour compenfer la différence
entie la recette & la dépenfe ordinaire , &
2,936.220 iv . montant de dépenfes particulières
de 1791 ; plus 15,278,149 liv . montant de dépenfes
particulières de 1792 ; & 1,912,094 liv.
montant de dépenfes à Li charge des departemens
, payées par la tréfociie nationale dans
le mois de février ; total 40 millions 402,877
livres .
on
M. Sédillez a lu le projet de décret, fur le
mode du féqueftre des biens des éi grés. A ce
fujet , M. Lamarque s'eft érayé du prétexte que la
triple contribution qui grèvera les biens tequeftrés
, clafle le décret parmi ceux pour lesquels
le palle de la fanction royale ; & du prétexte
qu'un veto fufpenfifferont un veto abfolu pour un
objet qui ne peut être différé de trois légiflatures ,
& que la conftitution n'admet pas de veto abfolu
M. Dubayet a répondu que c'eft une indemnité
que payeront les émigrés , & non une véritable
contribution qu'il faudroit tendre égale pour tous
Fe François d'après la conftitution jurée ; que le
mot contribution n'a fervi là que
de mefure
propre
à fixer la quotité des fommes auxquelles on vouleit
condamner les émigrés ; qu'étendre les pouvois
de l'Affemblée , c'eft violer la conftitutión ,
c'eft fe parjurer. Il auroit pu ajouter , que tout
au monde étant fufceptible d'une évaluation en
argent en ce qui concerne la propriété , & la contribution
pouvant y fervir d'échelle nominatives
aucun décret d'aurs n'excluant rigoureuſement
l'urgence , il feioit facile à l'Affemblée de fe
délivrer de la fanction & de fe conftitucr ainfi
pouvoir unique , s'il fuffifoit pour cela de deux
paradoxes.
( 182 )
M. Quinette a dit que l'Affemblée avoit jetté
un voile fur cette queftion ; mais oubliant que
ce voile eft un ferment folemnel , il n'a penfé
qu'au danger qu'il y auroit à le foulever aujour
d'hui. Il a demandé que la question indéciſe fur
écartée ; & pour éviter qu'on décrétât de paffes
à l'ordre du jour , décret qui l'eût jugée négativement
& fuivant la conftitution , il a propofé
de mettre aux voix l'urgence du projet de M. Sédillez
, ce qu'on a fait . Tels font les quatre articles
décrétés :
ce L'Affemblée nationale , voulant déterminer
promptement la manière dont les biens des émigrés
, qu'elle a mis fous la main de la nation
par fon décret du 9 février dernier , feront adminiftrés
, & fixer l'indemnité provifoire que la nation
a droit de prélever fur ces biens , ainfi que
les exceptions que la juftice exige ; après avoir
entendu le rapport de fon comite de légiflation
& décrété l'urgence , décrète ce qui fuit :
Aliénation.
« Art. I. Les biens des François émigrés ayant
été mis fous la main de la nation par le décret du
9 février dernier , l'Affemblée nationale déclare
nulles toutes difpofitions relatives à la tranflation
de la propriété , de l'ufufruit , ou de la poffeffion
de ces biens , qui auroient été faites poftérieure
ment à la promulgation du décret du 9 février
ainfi que toutes difpofitions qui pourroient être
faites par la fuite , tant que lesdits biens demeureront
fous la main de la nation . »
Adminiftration.
«. II. Ces biens , tant meubles qu'immeubles ,
front adminiftrés , de même que les domaines
( 183 )
nationaux , par les régiffeurs de l'enregistrement,,
domaines & droits réunis , leurs commis & prépofés
, fous la furveillance des corps adminiftrazifs
, d'après les règles prefcrites par les décrets
des 9 mars , 16 & 18 mai , & 19 août 1791 ,
concernant l'adminiſtration des domaines natio
naux.
Meubles.
« III. L'adminiftration , quant aux meubles ,
effets mobiliers & actions , ſe bornera aux difpo-'
fitions néceffaires pour leur confervation ; il en
fera dreflé des états , ou inventaires fommaires ,
par des commiffaires nommés par les directoires
de diftrict , en préfence de deux membres de la
municipalité du lieu ; un double de ces inventaires
fera déposé aux archives du chef-lieu du
département, »
se IV. Les perfonnes qui fe trouveront en poffeffion
actuelle de ces meubles pourront y être
confervées , en fe chargeant , au bas de l'inven
taire , de les représenter à toutes réquifitions
& en donnant caution de la valeur . »
« Dans le cas où perfonne ne fe trouveroit
en poffeffion des meubles , ou prépofé à leur
garde par le propriétaire , comme auffi dans le
cas ou les poflefleurs ou prépofés refuſeroient de
s'en charger & de donner caution , les commiffaires
qui procéderont à l'inventaire pourront
y établir des gardiens , ou pourvoir de toute
autre manière à leur confervation, »
Du jeudi , féance du foir.
Le ministre de la guerre a dit à l'Affemblée
que M. Barbantane , commandant du régiment.
Erneft défarmé & forcé de fortir d'Aix par.
une troupe de Marſeillois , jayant pris aucune
( 184 )
meſure contre ces entrepriſes , s'étant -borné à
des parlementages avec des féditieux qui agiffoient
, ayant cru fauver la refponfabilité en confant
au major e fort de ces braves Suiffès déjà
trop compromis , le Roi avoit ordonné à M. de
Coincy , officier général , de fufpendie de fon
commandement M. de Barbantane , qui fera
jugé par une cour martiale ; & a donné des ordres
pour que ce régiment reçoive des armes ,
& que le directoire falfe reftituer celles qu'à la
voix du major ces militaites ont dépolées au
quartier avec une fubordination admirable , &
que la multitude a pilées ; juſtice d'autant plus
importante à rendre promptement , que la négliger
ce feroit mettre un obftacle honteux au
renouvellement des capitulatious entre la France
& des fidèles alliés .

·
Paffant as inturrections qui fe manifeftent
de toute part , M. de Narbonne a témoigné qu'il
Le verroit bientôt dans l'impoffibilité de fournir
toutes les forces demandées ; & il a cru devoir
appeller l'attention des membres les plus diftingués
de l'Afemblée..... Ces inots , ont excité le
plus violent tumulte . « Nous iommes tous égaement
diftingués , crioient MM, Chabot ,
Merlin , Charlier & plufieurs autres , qui ne ,
foupçonnoient pas qu'également & diftingués le
contredifent & s'entr'excluent dans une Affemblée
, & qui vouloient que le miniftre, fût rappellé
à l'ordie. A l'orare....... Qui , qui , à
l'ordre , à l'Abbaye , à l'Abbaye , ont crié les
galeries interlocutrices & co - déhbérantes , que
nous aurons à citer foave t dans l'analyse de
cette féance ; & ces vociférations , elles les accompagnoient
d'applaudiffemens redoublés .
On veat , a dit en fubftance le préfident , que
( 185 )
je rappelle le miniftre à l'ordre , parce que « tons
les membres de l'Affen blée font également diftingués.
Oui , oui , ont encore crié les gakeries.
I leur a fait obferver qu'elles ne pouvoient
pas prétendre à ir fluencer es délibérations
du corps légifl.tif, & a mis la propofition aux
voix. Elle a été déciétée. « Avant que j'exécute
le décret , le miniftre fera-t- il entendu ?
Oui , oui , difcient plufieurs membres .
Non , non , crioient MM . Chabot , Merlin &
autres ; & les galeries ont crié : non , nen , non. »
L'Affemblée a néanmoins décidé qu'elle écouteroi:
le miniftre..
C
---
Ha dit qu'il étoit loin de croire que les membres
de l'Affirbiée ne fuflent pas tous également
diftingués par leur patio: fme & leurs fen-"
times ; que fon intent on avoit été de défigrer
ceux dont l'influence eft plus marquée , qui ont
plus d'éloquence ou de connoiffances locales ;
qu'au turplus , il fe foumettroit docilement au
décret. On a réclamé l'ordre du jour, Nouvel
incident conforme de ces débats . « Mctivez - je
für l'amende honorable du miniftre , a dit M.
Charlier. Non , non ; gardez vous en bien ,
a répondu M. Rouyers je vais, vous en montrer
le ridicule. L'homme ne s'élève jamais tant que
lorfqu'il reconnoît fes touts . Faite mention de
l'am.nle honorable au procès - verbal , ce feroit
relever le miniftre ( brava ) . Décrétez que d'après
les explications qu'il a données , l'Allemblée eft
paflée à l'ordre du jour . Aux voix. Non!
Qui. Perfonne ne s'entend . Je demande la
parole fur la rédaction , a crié dix fois M. Cha
bot. A l'ordre , à l'ordre , lus repondoient trois
cents voix . Sur la reduction , répéroit M.
Chabot. L'appel nominal , a dit M. Merlin.
--
148
8-
( 186 )
-Oui , oui , l'appel nominal , redifent les ga
leries en battant des mains. Deux épreuves dans
le tumulte. M. Chabot ſera entendu ; il ne le fera
pas. Cette dernière décifion l'emporte fur l'autre,
& la motion de M. Rouyer eft décrétée.
Mais tout n'eft pas fini. M. Chabot prend M.
Rouyer à partie , & l'accufe d'être payé de la lifte
civile ; gefticulations très-vives qu'on nous difpenfera
de caractériſer. Des inftances multipliées
font enfin parvenues à calmer l'indignation de
M. Rouyer, qui bouillonnoit encore , quoiqu'elle
e trouvé d'affez prompts moyens de réfroidir
ceffe de M. Chabot qui ne pouvoit guère plus
que murmurer. Le miniftre a repris la parole.
Des ordres de fa Majefté pour que par tout
force refte à la loi , M. de Narbonne eſt arrivé
au réglement de difcipline , & a cru émouffer les
réclamations en obfervant que le comité l'avoit
jugé conforme aux décrets ; & il a fini par dire:
« dédaigner d'annoncer qu'on a raifon , quand on
a le droit en la faveur , ne m'a jamais páru que
la vertu d'un fot . » Son mémoire à été renvoyé
au comité.
Nouvelles de troubles , d'attroupemens , de
taxes arbitraires , dans le département de Seine
e Marne. La députation fuppofe un complot
général d'éparpiller les forces . Les adminiftrations
& les municipalités font réfolues à ne point
céder aux factieax . On applaudit.
Cinq foldats du régiment de la couronne s'annoncent
, à la barre comme représentans de
tous leurs camarades. Point de pétitions collec
tives. Nul corps armé ne délibère . C'eſt violer
la conftitution. Un membre le prouve. Longue
rumeur. M. Charlier foutient le droit facré de
pétitionner . Le préopinant infifte , quelques
( 187 )
30
:
membres appuyent ; les galeries crient à bas
à bas, à bas ; mais tout peut s'arranger. M.
Lacroix propofe de demander à ces mêmes foldats
qu'il a très - bien entendus le donner pour
repréfentans du régiment , s'ils parlent individuellement
& pour eux feuls . En ce cas , on
les écoutera en confcience . « Ils fouffrent individuellement
avec tout le refte du régiment , a
dit M. Rouyer. ce On rit aux éclats , on bas
des mains. Il faut les entendre. Oui , oui
opinent à grands cris les galeries. -- Interrogés ,
les foldats répondent qu'ils parlent en leur nom ,
& débitent leur harangue . C'est le réglement de difcipline
qu'il eft inftant de changer. Ils ne s'y font
foumis que provifoirement , n'étant pas des efclaves.
L'Aſſemblée cft priée d'avoir égard aux
corrections qu'ils y ont faites. Chaque phrafe
a été couverte d'applaudiffemens . Le président
leur a parlé de la néceffité de joindre la difcipline
au courage , & de l'exacte équité ; leur a
promis tout l'intérêt de l'Affemblée pour des
foldats qui << comme eux favent refpecter les
loix & fauront vaincre ou périr . Ils ont reçu
les honneurs de la féance au bruit des applau
diffemens.
M. de Narbonne a gliffé quelques mots fuz
le danger qu'il y auroit à voir arriver , tous les
jours , des députations de foldats pour préfenter
des pétitions en refonte de loix. Le réglement
fera diftribué & mûrement examiné.
Apologifte de M. de Barbantane , ſon beaufrère,
M. de Girardin a dit que ce commandant
stoit expofé à tous les périls pour empêcher le
fang de couler ; que fon tort eft d'être très-patriote
& d'appartenir à une ſociété ( lesjacobins )
perfécutée en tour lieu , même par les puiflances
( 188 )
étrangères; que M. de Barbantane ne craindra point
un jugement , & prouvera que « lorfqu'on eft
obligé de donner des places aux patriotes on ne
les g rde
pas
long
temps
, parce
que
leur
conduite
déjoue
toutes
les
intrigues
. »
Refte
à
prouver
queles
intrigues
a déjonés
ce
patriote
en
laillant
défarmer
&
challer
d'Aix
un
régunent
.
La féance a fini par deux decrets , dont l'un accorde
quelques cent mille fianes, pour des travaux
& l'achèvement d'égliſes à Phi- , & l'autre à ftatué
, d'urgence , les deux articles fuivans :
« Art. I. Les douze cfficiers - généraux qui font
à la nomination du Roi , pourront être choifis
parmi les maréchaux - de- camp no employés ,
qui , lorfqu'ils ont obtenu ce grade , n'étoient
point en activité effective de fervice , pourvu
que depuis l'époque à laquelle ils ont reçu le brever
, ils n'aient pas quitté le royaume ; qu'ils aient
prêté le ferment civique & aient fervi dans la garde
nationale , ou qu'ils aient rempli des fonctions
publiques à la nomination du peuple. »
« II. Lcs colonels & lieutenans - colonels qui ,
en vertu da décret du 15 février 1791 , ont
-demandé , obtenu & préféré le grade de maréchal
- de-camp ea retraite au fervice effe&if qu'ils
faifoient dans leurs régimens , ne pourront être
nommés par le Roi , quand même ils réu i
roient toutes les conditions mentionnées dans
Farticle précédent. "
Du vendredi , 9 mars.
On a lu & renvoyé au comité militaire , une
lettre de la commune de Bucaire , qui dénonce
Ja ville d'Arles comme le boulevard de l'ariftocatie
, & qui finit ainti :
« Le bruit de fon canon le fait entendre à
nos oreilles , mais ne nous épouvante pas , parce
7189 )
que le canon de la conflitution fera plus de bruit
que celui de la revoite ; nous demandons feulement
les armes que nous fo.licious depuis
long- temps .
35
Signé , les Officiers municipaux , &c .
Pourquoi donc homologuer ainfi de vrais
cartels de guerre civile ?
Des débats qui n'éclairciroient rien , ont abouti
à l'adoption , d'urgence , de 6 art eles propofés par
M. Turbé , relatifs aux fubfiftances . Ils ont mis
à la difpofition de miniftre de l'intérieur 10 mil
lions en- fu des 12 qu'il a déjà reçus . Ces 10
millions & le reftant des 12 , feront employés à
l'achat de grains ou de farines dans l'étranger ( eu
lement ; il en rendra con pte tous les 15 jours ,
& fe conformera aux décrets fur les déchargement,
tranfports & acquits à caution .
Les fous -cfficiers du 24. régiment d'infanterie
, ci-devant Brie , défavouent les fignatures
énonçant leurs i oms , mifes au bas de la récla
mation contre le règlement de difcipline , &
proteſtent de leur entière four flien aux loix ,
Ceux qui admettoient la pétition des 5 foldats ,
même comme collective , ont oppoté le mo
collective à la mention henoiable d'une lettre de
foldats fidèles qui ne demandoient rien . MM,
Kouyer , Genfonné , &c. l'ont emporté fur les
iftances de plufieurs men bres , qui follicitoient
cet acte de juftice , & l'on cft paffé à l'ordre
du jour.
Du famedi , 10 mars.
M. Briffot a dit qu'il paroiffoit décidé , dans
le comité diplomatique , de laiffer tomber dans
le filence & l'oubli , le delnier cffice de ' Empereur
& la dénonciation portée contre M. De(
190 )
effart; & il a demandé à être entendu à l'ordre
de deux heures fur l'une & fur l'autre affaire.
Etonné de l'affertion de M. Briffot , M. d'Averhoult
lui a rappellé que , devant lui - même ,
le comité avoit pris une réfolution toute oppcfée,
& que M. Koch étoit chargé du rapport.
Il ne m'en a parlé qu'avec indifférence , a répondu
M. Briffot , & fon rapport ne fera prêt
que mardi ; or , fuivant des nouvelles récentes
de M. Deleffart , l'Empereur vient de donner
l'ordre de marcher à 10,000 hommes de plus
que les 30,000 annoncés . » M. de Jaucourt a
foutenu le dire de M. d'Averhoult . M. Grangeneuve
s'est écrié que ce la nation ne feroit plus
gouvernée par l'Aſſemblée , mais par les comités »>
( ce qui fera également inconftitutionnel fi le
gouvernement eft monarchique ; conftitution ,
tit. 3 , art. 4 ) . Les galeries ont opiné comme
M. Grangeneuve , en criant : oui , oui , oui , &
en battant des mains . M. Briffot a ajouté honnêtement
que M. de Jaucourt en impofoit à
l'Affemblée. On a fermé la difcuffion , & décrété
que M. Briffot feroit entendu à l'ordre de
deux heures.
Voici l'article V , ou des exceptions , ajouté
d'urgence au décret fur le féqueftre des biens
des François émigrés :
« V. Ne font point fujets aux difpofitions du
préfent décret les biens des François établis en pays
étranger avant le premier juillet 1789 ; ceux dont
l'abfence eft antérieure à la même époque ; ceux
qui ne le font abfentés qu'en vertu d'un paffe-port ,
pour caufe de maladie ; ceux qui ont une miſſion
du Gouvernement , leurs époules , pères & mères
domiciliés avec eux ; les gens,de mer , les négocians
& leurs facteurs , notoirement connus pour être
( 191 )
dans l'ufage de faire , à raifon de leur commerce
des voyages chez l'étranger ; ainfi que ceux qui
juftifieroient par brevets , infcriptions , lettres d'apprentiffage
, ou qui , notoirement , euffent été connus
avant leur départ pour s'être livrés à l'étude de
quelques arts , Iciences ou métiers , & ne s'être
abfentés que pour acquérir de nouvelles connoiffances
dans leur état. »>
Nos lecteurs font probablement curieux de
connoître les noms des membres de la commiffion
des douze , établie par le décret du 6 mars ,
pour s'informer des caufes des troubles du
royaume , & préfenter au corps législatif les
moyens de les faire ceffer. Ce font MM. Tardiveaux
, Vimar , Lacroix , Jouneau , François
de Neufchâteau , Delaire , Rougier de la Bergerie
, Brouffonnet , Chaffaignac , Goffuin , Fauchet
& Bazire.
Une lettre du Roi à fait part à l'Aſſemblée
que Sa Majesté a nommé M. de Graves miniſtre
de la guerre à la place de M. de Narbonne. M,
Sage a propofé de déclarer que M. de Narbonne
emportoit les regrets de l'Aſſemblée ; M.
Charlier , d'ordonner que l'ex - miniſtre ne quittât
point Paris qu'il n'eût rendu fes comptes. Cette
mefure de M. Charlier a bientôt été feule décrétée
, à l'égard de tous les miniſtres déplacés
depuis le 13 feptembre.
Après quelques déclamations vagues fur les
intrigues dont ce changement étoit , felon lui ,
la conféquence ; fur la dignité de l'Affemblée qui
doit les voir trop au -deffous d'elle pour y jetter
jamais les regards , quoiqu'il l'en occupât ; fur
la conviction que « le gouvernement ne marche
i ne peut marcher » ; fur l'hétérogénéité de M.
de Narbonne dans un miniſtère « qui a ſemblé
( 192 )
+
adonter l'inertie pour (ystéme »... M , Romond a
proféré comme un oracle cette grande vérité ,
qu'il faut que le gouvernement marche . Enfeite
il a propofé de déclarer au Roi , « que , le fyltême
de fon miniſtère ' paroît a l'Aflemblée incompatible
avec l'établitfement de la conftitution ,
& ne fauroit mériter la confiance de la nation »,
Trouvant la juftification de M. de Narbonne
dans fa révocation non-foll citée par l'Affemblée ,
M. Rouyer eft tombé de tout fon poids lég flatif
fur tous les autres miniftres , & a généralité la
motion de M. Charlier. Quiques lignes fans
date , de M. de Narbonne ont annoncé que fi
Sa Majesté lui permet d'aller fervir aux frontières
, il partira , le foir même , pour Metz ,
d'où il enverra tous les comptes qu'on pourra
defirer. On a encore remâché les mêmes propofitions
, & une lettre du garde- du - fceau en a
atreffé une du Roi à l'Ambiée au fujer des
obfervations fur le miniftre de la maine. Nous
l'inferrerons ici :
« Meffieurs , j'ai examiné les obſervations que
le zèle & la follicitude de l'Affemblée nationale
l'ont portée à m'adreifer fur la conduite du miniftre
de la mariae. J : recevrai ' toujours avec
plaifir les communications qu'elle croira utiles
d'entretenir avec moi. Les obfervations qui m'ont
été remifes de la part de l'Afemblée me pafoiffent
abfolument conformes aux dénonciations
fur lefquelles elle avoit déclaré n'y avoir lieu à
délibérer . Je m'érbis fair rendre compte alors
des réponfes que M. Bertrand avoit préfentées
contre les différens griefs , & j'avois porté le
même. jugement que l'Affemblée . Depuis , aucune
plainte fondée ne s'eft fait entendre relativement
( 193 )
tivement aux différentes parties de fon adminiſtration
& tout ce qui me revient de la part
des colons , du commerce & des gens de mer
me préfente des témoignages de fon zèle & dé
l'utilité de fes fervices ; enfin aucune violation
de la loi ne lui étant reprochée , je croirois manquer
à la juftice de lui retirer ma confiance . Au
refte , les miniftres favent bien que le feul moyen
de l'obtenir & de la conferver , eft de faire exécuter
les loix avec énergie & avec fidélité . »
Signé, LOUIS. Et plus bas M. L. F. Duport .
Rentrant de nouveau dans la difcuffion inter- i
rompue , M. Cambon n'exceptoit de fon ex-'
communication des miniftres que M. Cahier de
Gerville. M. Genfonné le vantoit d'avoir déjà
propofé au comité diplomatique l'idée de M.
Ramond , qui l'a sèchement démenti en lui prouvant
que la motion ne regardoit pas le comité
diplomatique. Selon M. de Girardin , M. Deleffart
étoit plus le miniftre de Léopold que le
miniftre de Louis XVI. M. Tarbé raiſonnoit
juſte ; c'eſt dire qu'il n'exiftoit que des murmures .
Il trouvoit qu'en blâmant le fyftême du miniftere,
on admettoit imprudemment une folidarité des
miniftres nuifible à FEtat , à l'Affemblée , à la
refponfabilité. Enfin , crioit M. Guadet , les yeux
font delhillés... On cherche vainement en France le
pouvoir exécutif... Dans l'intérieur , des ariftocrates
tiennent les rênes ; au- dehors , le Roi de
Pruffe , l'Empereur , le Roi d'Espagne lui - même ,
nous dictent des loix . , . Il faut un ggrand exemple...
Que M. Briffot foit entendu ( bravo !
applaudiffemens prolongés des galeries ) . M.
Briffot , dévançant ainfi le comité , a pris la
parole,
N°. 11. 17 Mars 1792 .
I
4
( 194 )
ce
Il a promis , en débutant , de mettre l'Affemblée
à portée de prendre une détermination sûre
& convenable envers l'Empereur & M. Deleffart.
A l'en croire , M. Deleffart avoit provoqué dans
le comité , le décret invitatoire qu'il blâma depuis
comme violant l'initiative royale ( contradiction
qu'on auroit bien tardé à reprocher au miniſtre ,
fi le fait eft vrai ) . M. Briffot, a ajouté que le
meflage du Roi du 28 janvier , contenoit « un
triple menfonge. D'abord le Roi n'a point écrit
à l'Empereur , car on ne nous a communiqué
qu'une lettre de M. Deleffart qui n'eft pourtant
pas le Roi. E fuite , la lettre de M. Deleffart
eft du 21 janvier , & non de 15 jours antérieure
au meffage du Roi , Enfin , la lettre à M. Kaunity
n'eft pas conforme à nos intentions . »
( Dans fon meffage le Roi dit : J'ai demandé
une explication, & non pas j'ai écrit . M. Deleffart
avoit écrit au nom du Roi , dans les
premiers jours de janvier. Le Roi annonce qu'il
a confervé les égards que fe doivent reſpective
ment les puiffances ; voilà ce qui n'étoit pas conforme,
fans doute , aux intentions de M. Briffot,
& à quoi le réduit le fondement de l'inculpation
dun triple menfonge. )
Arrivé à la réponfe de M ..Kaunitz , M. Briffot
de Warville s'est étudié à prouver ce qu'on y
lit à chaque page , qu'il existe un concert des
puiffances. Mais fon commentaire fur les motifs
de ce concert eft fi étrange , que nous triompherons
, pour le rapporter , du dégoût qu'inſ--
pirent de femblables paradoxes.
Regarder tous la caufe du Roi comme la leur
propre , demander que Louis XVI & la famille
Fuffent mis en liberté , réclamer l'inviolabilité ,
la sûreté de leurs perfonnes , de leur honneur ;
( 195 )
ne reconnoître pour loix légitimement établies
en France que celles qui fe trouveront munies
du confentement volontaire du Roi jouffant
d'une liberté parfaite , s'employer pour faire
ceffer le fcandale d'une ufurpation de pouvoirs
qui porteroit le caractère d'une révolte ouverte ,
venger tout attentat ultérieur qu'on oferoit fe
permettre contre le refpect auquel le droit de la
nature & des gens oblige les fujets envers
leurs princes.... Voda , s'eft écrié M. Briffot ,
voilà les bafes de ce fameux concert . Le croirez
vous ?
сс
« Cette déclaration qui doit foulever d'indignation
une nation fière , l'Empereur foutient
qu'elle ne contient rien d'attentatoire à la dignité,
2 la sûreté , à l'indépendance du peuple François
, en s'immifçant dans les affaires de la na-"
tion Françoife , en foutena les chef
du pouvoir exécutif; il n'attenoit pas à la fou
veraineté du peuple François , en l'avilifant jufqu'à
traiter fes membres de fujets d'une famille ,
en faifant dériver de la nature & du droit des
gens une inviolabilité qui n'eft qu'une faveur
de la nation ( & la sûreté , la liberté! ) ; il n'attentoit
pas à la sûreté de la nation , en la menaçant
de fa vengeance & de celle de toutes les puiffances
Européennes , fi elle vouloit continuerfes
changemens ( il eft queſtion d'outrages , d'atrentats
) à l'égard de la royauté ; en qualifianc
ces changemens de révolte & d'infubordination ;
en prefcrivant des bornes à fes innovations ; en
déclarant que lui & tous les princes në reconnoîfront
comme loix conftitutionnellement établies
en France que celles qui feroient émanées da
confentement volontaire du Roi . C'eft- à- dire ,
qu'il rioloit ici tous les principes de notre conf
I 2
1196
CC
titution ; car , d'après ces principes , tout pouvoir
vient du peuple , le peuple a droit de
changer la conftitution & n'a befoin du confentement
de perfonne ; c'eft en conféquence de
ce principe que l'acceptation du Roi étoit indiférente
, inutile à fon complément , & qu'elle,
n'étoit néceffaire que pour lui , que pour conf
tater qu'il acceptoit la royauté conftitutionnelle. »,
Quel eft donc, pourfuit M. Briffot , ce
prétendu droit des gens ? Le droit des defpotes ...
Qui a donné à Leopold la miffion de protéger
cette inviolabilité 2 Eft-ce le peuple ? Non. Son
bras feul fuffira. Eft-ce le Roi ? Mais il n'auroit
pû , fans crime , invoquer l'appui de l'Empereur
contre la France. » ( L'Empereur parle de factieux
, de brigands , d'affaffins qui attentent à
l'honneur , à la liberté , à la vie de Louis XVI
fon beau frère , fon allié , Roi , homme & le plus
vertueux des hommes & des Rois ; M, Briffot lous
tient que ces attentats avérés , impunis , inutiles,
horribles à tous les peuples , réprouvés par toutes,
les loix humaines & par la conftitution elle-même ,
font la révolution , que des changemens faits à la.
royauté font la conftitution : les fcélérats il les,
nomme le Peuple , la Nation , la France... Mais,
il eft applaudi avec tranfport des galeries & d'une,
partie de l'Affemblée. )
Il a plaint Léopold & les princes de l'Europe,
de l'aveuglement qui les prive des avantages infinis
qu'ils retireroient d'une opinion publique ,.
formée dans les fociétés populaires. Au lieu de
calomnier les jacobins , l'Empereur devroit préparer
en filence. les Allemands au bonheur d'avoir
des clubs; fon trône s'affermiroit ainfi à l'ombre
de notre fublime révolution . Détruire les clubs.
jacobites , ce feroit attaquer les droits du peuple
( 197 )
tre & fervir des tyrans... Enfin après fept mortels
quarts d'heure d'une differtation en ce genre , qui
ravifloit les publiciftes des tribunes , M. Briffot
a conclu par deux projets de décrets , dont le
premier , inconftitutionnel , preferit au Roi des
négociations que tous les fermens ne défèrent qu'à
Sa Majefte feule ; & dont le fecond , rédigé
contre M. Deleffart qui , fuivant M. Briffot ,
auroit dû , comme un Spartiate mettre Léopold
dans un cercle ... eft conçu en ces termes :
« L'Affemblée nationale confidérant que le
miniftre des affaires étrangères a négligé fes devoirs
, & trahi la nation. »
1º. En ne donnant pas connoiffance à l'Aſ
femblée de toutes les pièces qui tendoient à
prouver l'existence d'un concert des puiffances
étrangères contre la fouveraineté & l'indépendance
de la nation Françoile . »
cc
2º . En ne preffant pas les mesures propres
à maintenir la sûreté de la France . »
de
« 3 En différant jufqu'au 1er mars
rendre compte à l'Affemblée de l'office de l'Empereur
, en date du 5 janvier. »
4° . En n'ayant , dans fa réponse à cet
office , demandé aucune déclaration relative à
l'existence de ce concert , en ayant au contraire.
affecté d'en douter. »
5. En donnant , dans fa lettre à M. Kaunitz
, des détails fur la fituation du royaume ,
propres à en donner l'idée la plus fâcheufe. »
6 ° . En ayant profeffé , dans cette même
lettre , une doctrine inconſtitutionnelle & dangereuse.
»
сс 33
7°. En ayant lâchement demandé la paix .
« 8 ° . En ayant , à deffein , traîné les négociations
en longueur , de manière que nous
3
( 198 )
fommes , le 10 mars , au même état où nous.
étions au 31 décembre 1791. »
CC
9. En ayant négligé ou trahi les intérêts
de la nation envers les puiffances étrangères.
сс
35
10. En ayant refufé d'obéir aux décrets
de l'Affemblée nationale , décrète M. Deleffart
d'accufation , »
MM. Dubayet & Boullanger demandoient plus
de maturité & de reflexion ; M. Merlet , qu'on
écoutât tous ceux qui voudroient parler en faveur
de M. Deleffart. M. Hauffy de Robecourt
s'eft préfentés des clameurs l'ont empêché de fe
faire entendre. Il a déclaré n'être pas allez convain.
u & en a été quitte pour de fourdes huées.
Dans le moment cu vous allez faire un grand
acte de juftice , a dit M. Guadet , il faut écarter.
tout mouvement oratoire qui pourroit vous entrainer
par l'enthoufiafme ( l'entbouhaline d'accufation
)... Toutes les préfomptions font
contre M. Deleffart ... Larlqu'on a de telles
preuves contre un miniftre , il faut lui ménager
tous les moyens de faire éclater fon innocence....
Je crois donc que c'eft pour lui que de demander
un décret d'accufation. » ( Applaudi
avec transport. )
--
M. Becquey a rappelé que la leture des dépêches
de M. Deleffart avoit été auffi applaudie
par les membres diftingués , lui ont crié plufieurs
voix. I s'eft étonné qué le comité qu'un décret
avoit chargé de l'examen de cette affaire
n'ayant pas encore prononcé , un membre eût
pu ... « Aucun membre du comité diplomatique
n'oferoit le lever pour juftifier le miniftre , a dit
M. Briffot. Sur ce défi , MM. de Jaucourt ,
Briche Baert & Ramond fe font montrés à la
tribue , & après un long vacarme des auxiliaires,
»
( 199 )
cc
de M. Briffot , M. de Jaucourt a déclaré que
le comité avoit eu des foupçons , mais non des
preuves , & que M. Briffot s'étoit conftamment
refufé à communiquer fon opinion , fon travail
fur cet objet, Cela n'eft pas vrai , a crié
M. Briffot. Refufé , a redit M. de Jaucourt
& il n'oferoit le nier encore. » Enfuire il a demandé
que le difcours de M. Briffot fût renvoyé
au comité qui juftifieroit la confiance de
l'Affemblée .
-4
Pour éviter le danger des mouvemens oratoires
, fi déplacés lorfqu'ils provoquent la peine
de mort , M. Vergniaud s'eft mis à crier Ce
n'eft plus ma voix que je fais entendre ; c'est une
voix plaintive qui fort de la glacière d'Avignon . Je
l'entends qui vous dit .... » Et il a renouvelé les
imputations faites antérieurement à M. Deleffart
par M. Fauchet. « C'eft notre fang qui demande
vengear ce . Puis écho de Mirabeaa , il a ajouté :
» Je vois d'ici les fenêtres du château , où l'on s'eforce
d'amener la contre révolution , après nous
avoir fait paffer par toutes les horreurs de l'anarchie .
Il eft temps de mettre fin à ces anxiétés gro
puifque la terreur eft fi fouvent fortie , dans les
temps antiques , de ce palais , qu'elle y entre aujourd'hui
au nom de la loi ; & que tous ceux
qui l'habitent fachent que , fi la conftitution
garantit au Roi fon inviolabilité , aucune autre
tête convaincue d'être criminelle , n'échappera
au glaive de la loi . Tout a retenti d'applau →
diflemens & de cris d'allégreffe , & ces raifons
de M. Vergniaud ont déterminé l'adoption foudaine
du décret que voici :
« L'Affemblée nationale , fur la dénonciation
motivée d'un fes membres , décrète qu'il y a
lieu à accufation contre le fieur Deleffart , mi-
14
( 200 )
niftre des affaires étrangères ; charge le pouvoi
exécutif de donner des ordres néceflaires pour le
faire mettre en état d'arreftation , & faire appofer
les fcellés fur tous les papiers qui lui font
perfonnels , & qui pourront fe trouver dans ſa
maifon d'habitation . »
Du dimanche , 11 mars,
Ne s'étant abfenté , hier , de chez lui , qu'afin
d'éviter les violences d'une multitude égarée ,
M. Deleffart a informé , ce matin , à quatre
heures , de fa retraite momentanée , le directoire
de Paris , qui a fait conduire cet ex - miniftre à
Orléans. On a écouté le récit de fon arreftation
dans un recueillement digne de remarque .
Le nouveau miniftre de la guerre , M. de
Graves , a témoigné , par écrit , aux législateurs ,
fon dévouement à la conftitution , en déclarant
qu'il ne voit de fuccès poffible qu'avec la confiance
entière de l'Affemblée nationale . Sa lettie
a été fuivie d'un morne filence ."
Des citoyens d'une fection de Paris , dite de
la Croix Rouge , ont demandé que le pouvoir
exécutif fût affujetti au payement des contributions
publiques ( grands applaudiffemens ) . Il
exifte un décret qui foumer tous les fonctionnaires
publics à une retenue fur leur traitement
pour tenir lieu de contribution , a dit M. Mailhez
& le Roi eft fonctionnaire public : un nouveau
décret feroit donc fort inutile . D'après ce raifonnement
, le fimple ordie du jour ainfi motivé
a foumis , fans la moindre difcuffion , Louis XVI,
comme falarié , au premier impôt qu'il ait payé
de fa vie ; ce qui retranchera 4 à 5 millions de
la lifte civile .
1 La municipalité de Paris , le confeil de la
commune & M. Pétion à leur tête , font- venus
offrir le tribut de leursfentimens & de leurs vecux….
( 201 )
-
au corps législatif à l'occafion du décret fulmine
contre M. Deleffart. ce Il eft donc vrai , a dit M.
le maire , que la reſponſabilité n'eſt plus un vain
mot il eft donc vrai que le glaive de la juftice
fe promène indiftinctement fur toutes les têtes ,
&c. &c . » Quand les miniftres de l'ancien régime
lançoient une lettre de cachet , il n'en
aloit pas de la tête , de la vie du citoyen qu'elle
frappoit , & jamais on ne vit les municipaux
s'en réjouir en cérémonie & en féliciter publi
quement l'accufateur , le miniftre & la France.
M. Pétion & fes co-députés ont reçus les com
pimens du préfident , des applaudiffemens réitérés
de l'Allemblée & des galeries & les honneurs de
la féance. $
On a fait lecture de la lettre fuivante , écrite
à l'Affemblée par M. Deleffart :
Paris , le 11 mars 1792.
M. LE PRÉSIDENT ,
Au moment de partir pour Orléans , il m'eft
permis de me plaindre que fans m'avoir entendu ,
fans avoir reçu aucun éclairciffement de ma part ,
l'Affemblée nationale ait prononcé contre moi le
décret le plus redoutable , & que tandis qu'il luż
étoit fi facile de fe convaincre de mon innocence
elle ait préféré de me préfenter à la France & à
l'Europe entière , comme prévenu du crime de
trahifon . Fort de ma confcience , je ne crains point
le jugement auquel je vais me foumettre ; je
prouverai que toute ma conduite refpire le refpect
des Loix , l'attachement à la conftitution
l'amour ardent du bien public ; je confondrai le
menfonge & la calomnie ; mais je regretterai tou
jours comme fonctionnaire public & comme
citoyen , que l'Affemblée nationale ne m'ait pas
mis à portée d'obtenir d'elle-même la justice que
( 202 )
J'attends du tribunal auquel elle n'envoie.
Sans difcuffion on eft paffé à l'ordre du jour.
Le miniftre de l'intérieur a paru enfuite & a
parlé de troubles. Il n'a pas tenu à lui qu'on ne
crût que les bandits qui bouleverfent le royaume
fort , pour la plupart des ariftocrates qui ont
des manières très- polies , & des chemiſes de belle
toile . M. Cahier de Gerville a dit aufli qu'il
touche au termie de fa carrière miniftérielle , &
que la patrie eft en danger. On est paſſé à l'ordres
du jour à la demande de M. Bazire i
Au moment où la publication des dernières
dépêches officielles du Cabinet de-
Vienne , faifoient encore fermenter les ima→
ginations , les inquiétudes , les craintes , les
efpérances ; la nouvelle la plus inattendue ,
& la plus certaine malgré fon invraifenblance
, eft venue donner un autre cours à
Pagitation des efprits. Vendredi ſoir une
Exprès envoyé de Strasbourg par M. Victor
de Broglie annonça la mort fubite de l'Empereur
, confirmée le famedi par un Courier
que reçut M. de Blumendorf, & enfuite par
des lettres même de M. de Noailles . Le Mi- i
niftre Impérial porta ce funefte rapport au
Château des Tuileries : il eft plus aifé de !
fentir que de rendre l'impreffion qu'il fit fur
LL. MM. , déjà frappées dans tant d'autres
liens d'affection domestique
& que la
Providence femble avoir deftinées , fur un
Trône où le Prince avoit fait affeoir toutes
les vertus , aux épreuves que fa justice
épargne quelquefois aux Méchans..
3
( 203 )
Le 26 Février , l'Empereur en parfaite
fanté avoit donné audience à Ratib Effendi ,
Ambaffadeur Ottoman arrivé à Vienne . Le
27, il parut en public & ne reffentoit encore
aucune incommodité ; mais le lendemain
le mal fe déclara fubitement avec violence.
Trois faignées furent adminiftrées fans fuccès
: depuis ce moment , perfonne , à l'exception
de l'Impératrice & des gens de l'art , ne
vit plus S. M. I. , les avenues du Palais furent
fermées ; & en trois jours , Léopold II qui
dans fa carrière de 45 ans , n'avoit effuyé
aucune maladie grave , eft expiré après
un vomiffement fanguinolent , & prefque
fans agonie. Dans plufieurs récits , tous
infidèles , de ce trifte évènement on a
parlé de vomique , d'épuifement par les
faignées , d'excès précédens ces bruits
font abfolument faux , & l'on peut croire
à l'exactitude des détails que nous venons
de rendre. Les premiers Couriers en appor
teront de plus circonftanciés , ainfi que des
lumières fur l'opinion qu'on a à Vienne de
ce malheur , fur les fuites qu'on en prévoit ,
fur les premières difpofitions qui l'auront
fuivi.
On ne l'a guères confidéré à Paris qu'avec .
la lunette del'intérêt de Parti . Les Jacobins
l'ont appellé un coup du Ciel , & ont manifefté
une exaltation de joie. Les Conftitutionnaires
divifés de fentiment n'ont prononcé
aucune opinion décidée. Les Roya-
16
( 204 )
liftes d'abord confterhés , ont bientôt
repris courage , en fe flattant de trouver
dans le Succeffeur de Léopold des difpofitions
moins
pacifiques.
4
Nous ne hafarderions pas fans témérité
de lire ainfi dans l'avenir ; mais il nous
femble voir beaucoup d'exagération & de
crédulité dans les conjectures extrêmes . L'Archiduc
François , entré dans fa 25. année
va prendre les rênes du Gouvernement. Il
les tiendra sûrement avec le fecours du lest
même Confeil , & fur les mêmes bâſes que
fon père. Aucun doute qu'il ne fuive les
impulfions données , feulement en leur inprimant
peut-être celle de fon caractère &
de fes fentimens perfonnels. A coup sûronne
fe permettra nulle innovation quelconque
dans le fyftême intérieur & extérieur :
les affaires des Etats Héreditaires , & celles
du dehors qui concernent la politique,
propre de la Maifon d'Autriche, feront invariablement
pourfuivies , & loin de fe
rallentir , il fe pourroit que leur exécu
tion fût accélérée . Ceux qui
ont imprimé
que la mort de Léopold II alloit changer
tout le fyftême de l'Empire , font sûrement
de fort habiles gens ; mais à moins que le
Cabinet de Berlin ne renonce fubitement à
des liens longuement tiffus avant d'avoir
été ferrés , & dont les conjonctures ont
fait une néceffité profondément fentie , la
raifon ordonne de croire que bien loin d'o
( 205 )
pérer une Révolution dans la politique de
Allemagne , la mort de l'Empereur feri
un motif de plus , & très puiffant , de
s'affermir de toutes parts dans la marche
combinée où l'on eft entré.
-
Les arrangemens de forme , les befoins,
d'étiquette , les Couronnemens , les preftations
de fidélité , &c . abforberont fans
doute les premiers momens du nouveau
Chef de la Maifon d'Autriche. C'eft au
milieu de ces occupations , & avant d'être
Empereur , que Léopold II fit marcher so
mille hommes en Brabant , & le conquit ;
qu'il portoit 100 mille hommes en Bohême
contre le Roi de Pruffe , & négocioit un
Traité de paix à Reichenbach .
L'Archevêque - Electeur de Mayence ,
Chancelier de l'Empire , va fans délai
mettre en exercice les deux Vicariats Impériaux
, qui de droit , ainfi qu'on le fait
appartiennent à l'Electeur Palatin & à
celui de Saxe . Probablement cette Vice-
Gérence fera de peu de durée , & l'on fe
Hâtera de nommer le nouvel Empereur
Cette dignité fuprême fera conférée fans
aucune oppofition au nouveau Souverain
des Etats héréditaires d'Autriche . Son âge
n'eft point un obftacle , comme on l'a ridiculement
imprimé à Paris ; puifque les cou
tumes , l'Obfervance de l'Empire fe bornent
à décider feulement , qu'avant l'âge
de 18 ans nul Mineur élu Empereur ne
( 206 )
peut intervenir dans l'Adminiſtration des
Vicaires de l'Empire. Othon II fut élu à
fix ans ; Wenceslas , à 15 ; Jofeph I , à 12
ans.
L'élection va ſe régler de Cabinet à
Cabinet : une fois convenue , les cérémonies
n'abforberont qu'un temps fort mé
diocre , qui sûrement ne fera pas pris fur
celui que réclament des occurences publiques
, fi importantes pour toute l'Allemagne.
L'Archiduc François a été l'élève de
Jofeph II il lui fervit d'Aide-de Camp
dans la funefte Campagne du Bannat , qui
altéra la fanté de l'Oncle & du Neveu. Ce
dernier a donné depuis fix ans une application
foutenue aux affaires ; il eft inftruit , it
connoît l'armée mieux que le dernier Empereur
; mais fa fanté eft affez délicate . La
nouvelle de la mort de Léopold II a répandu
une grande confternation à Bruxelles..
Pendant cette femaine dernière vers la
fin de laquelle s'eft ouvert une éruption
des plus graves évènemens , on a appris la
nouvelle d'un changement inopiné dans le
Ministère Efpagnol. M. de Florida-Blanca
a été renvoyé avec difgrace , le 27 Fé
vrier on le difoit arrêté & conduit dans
une fortereffe ? mais il a fimplement reçu .
défenfe d'approcher des réfidences de la
Cour , & il s'eft retiré dans les terres de
( 207 )
-
Murcie. M. le Comte d'Aranda , fi foutvent
appellé à l'Adminiftration par le vou
public , a remplacé M. de Florida Blanca ,
& fe trouve à la tête du Confeil d'Eta' .
Faute de connoître les véritables caufes
de cette révolution de Cour , on a imaginé
ici une émeute dans Madrid , dirigée
contre M. Godoi qui a la confiance de la
Reine , une connivence du Miniftre difgracié
avec les féditieux , & vingt autres
fottifes pareilles . Sur des informations que
nous ne pouvons pas dédaigner , il paroît
- que ce déplacement , & l'avènement de
M. d'Aranda au Ministère , n'ont point
réfulté d'une affaire du moment. Ils tiennent
au fyftême , jugé trop foible , de M. de
Florida Blanca , & a une combinaiſon"
d'intrigues pour mettre le Gouvernement*
entre des mains plus vigoureufes. On nous
annonce que l'Envové de Ruffte & les relations
de la Reine ont principalement opéré
ce changement. La maifon de M. d'Aranda
paffoit pour être le rendez vous des principaux
François expatriés , de MM . de Tou- "
loufe Lautrec , d' Havre, & c. & c . Les premières
opérations de ce Miniftre nous
donneront la clef certaine de ces mouvemens.
Madrid eft dans l'étonnement & dans
l'attente. Quelques Feuilles y ont envoyé le
Duc de Bourbon , ce Prince eft à Coblentz
avec fon père.

JC
Quelques jours avant que M. de Narbonne
( 208 )
fût éloigné du Miniftère , on avoit répandu
le bruit qu'il demandoit fa retraite,néceffitée,
difoit- on, par la divifion de ce Miniftre avec
M. Bertrand & M. Deleffart. Ce bruit devint
une certitude , lorfque le 9 on vit paroître
dans les diverfes Gazettes , la correfpordince
la plus étrange & la plus incon
fidérée. Les trois Généraux Rochambeau
Luckner & la Fayette y figuroient comme
écrivant tous les trois dans le même molui
ment au Miniftre de la guerre , pour
repréfenter que le falut de l'armée & de
l'Etat tenoit à fon inamovibilité. « Le jour
» que l'on brûlera la première amorce ,
», écrivoit le Maréchal Rochambeau , toutes
» les finances de l'Europe font fur le même
>> baril de poudre, La guerre a fes in
» convéniens ; mais le vrai moyen d'avoir
» la paix elt de faire les préparatifs né
» ceffaires à la guerre : or , je n'ai point
» connu de Miniftre ( pas même M. de
» Choifeul apparemment) qui ait plus d'ac-
» tivité , de moyens , de courage que vous.
» Ce feroit avec la plus grande douleur
» que je vous verrois abandonner le gou-
>>..vernail. >>
« Votre retraite , mandoit M. de la Fayette ,
» feroit pernicieule , & par confequent cou
» . pable. Vous avez la confiance de tous!
» les bons Citoyens & de l'armée. Les
» Généraux ſe font dit tous les jours que
» vos fervices dans le Ministère de la
1
( 209 )
guerre étoient indifpenfables ; je defire.
» que vous ne manquiez pas au devoir
» impérieux d'y refter . »
M. Luckner répétoit prefque les mêmes
termes , & annonçoit fon découragement
s'il étoit privé de M. de Narbonne.
A ces trois brevets , M. de Narbonne
répondoit en ces termes , en s'adreffant à
M. de la Fayette.
« J'ai reçu , mon cher la Fayette , une lettre
de M. de Luckner & une de M. de Rochambeau
en même -temps que la vôtre ; elles expriment
les mêmes fentimens que vous daignez me
témoigner. Rien ne doit autant m'enorgueillir
que le concours de tels fuffrages . Il eft vrai
que n'étant pas d'accord avec l'un de mes Collègues
dont j'eftime le caractère perfonnel , mais
dont je n'approuve pas également la conduite
miniftérielle , je croyois de mon devoir de me
retirer plutôt que de laiffer fubfifter un divifion
nuifible à l'action conftitutionnelle du Gouver
nement ; mais puifque vous voulez bien me
croire utile à la défenfe de notre caufe , puifque
l'un des meilleurs appuis de la liberté daigne
m'affocier à fes efforrs , je dois rester à mon
pofte .
Le Public n'apperçut dans cette corref
pondance qu'un concert prémédité entre le
Miniftre & les Généraux ; concert qui fût
refté dans la claffe ordinaire des intrigues de
l'ambition , fans la publicité qu'on eut l'indifcrétion
de lui donner. M. de Narbonne
f: défend d'y avoir contribué , & il faut
( 210 )
en croire ce défaveu ; mais à quels dangereux
entours étoit- il donc livré ? Quel ennemi
a pu lui furprendre & publier avec
profufion une correfpondance , dont la
notoriété devenoit une offenfe pour le Roi ,
une atteinte à la prérogative de la Couronne ,
un levier contre le libre choix du Prince ,
& une dénonciation odieuſfe contre un de
fes Collègues , contre M. Bertrand déjà
livré au bras féculier des Jacobins , & le
jour même , 8 Mars , à la cenfure de l'A
femblée ! Certes, il feroit trop odieux d'im -
puter des torts fi révoltans à M. de Narbonne ,
dont on accute la légereté & la confiance ;
mais dont on n'accuferoit pas fans une horrible
injuſtice le reſpect pour le Roi , & la
délicateffe.
La publication de cette correfpondance
a été la feule cauſe occafionnelle de l'éloi
gnement de M. de Narbonne. Les Gazetiers
univerfels , qui fe chargent des intérêts de
ce Minifire ( probablement malgré lui ) en
ont impofe lorfqu'ils ont eu l'audace , hier
mardi , d'imprimer que le Roi avoit renvoyé
M. de Narbonne, parce qu'il attaquoit
les Miniftres qui ne marchoient pas comme
lui dans la ligne Conftitutionnelle. C'eſt une
impoſture atroce contre le Confeil , &
contre S. M. dont ces Gazetiers ont quelquefois
l'hypocrifie d'avoir l'air de prendre
les intérêts , pour en couvrir leur dévoue-
· ment à tel ou tel Miniftre. Le Confeit
entier avoit partagé les fentimens du Roi ,
( 211 )
II
avant que S. M. les eût exprimés.
étoit impoffible que dorénavant aucun Miniftre
pût fiéger avec M. de Narbonne , dont
il faut regretter l'activité , le zèle , l'application
, les eftinables intentions ; mais que
nous félicitons d'une retraite , fans laquelle
il eût peut être bientôt expié la funefte
confiance qu'il avoit mife dans un ordre de
chofes , qui exclut même celle d'un témérairedouéde
quelque jugement. Sans doute ,
les amis de M. de Narbonne fe hâteront de
faire taire ces plumes encore plus imbécilles
que perfides , qui depuis huit jours nous
fatiguent de leur érudition Anglicane , pour
nous prouver que le Roi d'Angleterre eft
le valet de fes Miniftres , & qu'il doit en
être de même en France , dont la Conf
titution , d'ailleurs , reffemble à celle d'Angleterre
, comme les Loix de la Chine au
Gouvernement de Ragufe.
Quelles que foient les opinions particulières
de M. Bertrand , la malignité la
plus animée n'a pu lui reprocher un feul
inftant d'oubli à fes devoirs , & le moindre
écart de la Loi. Perfonne n'a mieux fait
l'apologie de ce Miniftre que M. Hérault
de Séchelles , dans les obfervations contre.
M. Bertrand , adoptées par l'Affemblée.
Lorfqu'on ne peut motiver que par des
reproches de cette efpèce une cenfure qui
déclaré un Adminiftrateur indigne de con- .
france, on eft bien certain qu'il l'a complettement
méritéé. A la vue de l'acharnement
( 212 )

déployé contre le Miniftre de la Marine ,
perfonne ne doutera qu'il n'eût été envoyé
à Orléans , fi fa conduite eût fourni la matière
d'un feul tort. Au refte , M. Bertrand
a montré , dans fa courte adminiftration
& dans le dernier orage à la fuite duquel
il a réfigné , une fageffe , une décence , &
une fermeté à jamais honorables . S. M. lui
à donné une nouvelle preuve de fa judicieuſe
eftime , dans la réponſe qu'elle a
faite à la lettre
par laquelle le Miniftre
infiftoit fur fa retraite , celle de M. de Narbonne
une fois prononcée. Voici la lettre
& la réponſe.
ос
Lettre de M. Bertrand..
SIRE ,
Paris , le 9 mars 1792,
Je viens d'apprendre que votre Majefté
avoit nommé un fucceffeur à M. de Narbonne.
Après y avoir bien réfléchi , j'ai pensé que je
devois vous donner ma démiffion. Votre Majefté
faura ailément apprécier les motifs qui me déterminent
; elle connoît mes fentimens & ma
conduite , elle ne peut douter ni de mon courage
ni de ma confiance en fa juftice : elle ne
fera point étonnée de cette nouvelle preuve de
mon dévouement . Vous favez , Sire , dans
quelles circonftances je quitte le ministère . Je
laiffe à votre Majefté le foin de mon honneur. »
« Je fuis , & c.
Signé , BERTRAND.
Réponse du Roi.
Je vois avec peine , Monfieur , la réfo
lution que vous m'annoncez de quitter le miniſtère
; fatisfait dans tous les temps de Youre
( 213 )
zèle & de vos fervices , j'aurois fouhaité que
vous culfiez crudevoir les continuér. J'apprécie
vos motifs & vous en eftime davantage . Je vais
examiner les obfervations qui m'ont été adreffées
par l'Affemblée Nationale , & le mémoire,
que vous m'avez remis , Comptez fur ma juf
tice. »
cc
J'exige de votre attachement pour la chofe
publique & pour moi , que vous conferviez
l'exercice de vos fonctions , jufqu'à ce que j'aie'
pu vous donner un fucceffeur. Vous acquerrez
par là un titre de plus à ma bienveillance . »
Signé , LOUIS.
M. de Grave qui a l'héroïfme de remplacer
M. de Narbonne , probablement pour
trois femaines , eft âgé de 34 ans , a vécu
dans la fociété de Mad. de Montefon , commanda
trois ans le régiment de Chartres , &
depuis quelques mois eft un des Maréchaux
de Camp conftitutionnels . On lui donne ce
qu'on appelle en France de l'efprit : il palle
pour Jacobin , & il s'eft efcrimé dans quelques
Journaux.contre l'un des derniers ou
vrages de M. de Montlofier , dont évidem
ment il n'avoit pas compris un feul paragraphe.
Avant cet effai de droit public ,
M. de Grave avoit compofé une petite
nouvelle qui courut les boudoirs , fous le
titre de la Folle de St. Jofeph.
A
Nous avions prédit à M. Deleffart ſa
deftinée , lorfqu'il eut l'imprudence d'adopter
les Affaires Etrangères. On peut relire
ce que nous en écrivimes dans le temps ,
( 214 )
ainfi que fur les dangers inévitables où
l'hiftoire de la guerre alloit précipiter le
Ministère , à moins qu'il ne renchérît fur
les réfolutions violentes qui la provoquoient.
En affectant d'abord autant d'ardeur
& de confiance que les Jacobins
le Ministère s'eft empêtré dans des négociations
dilatoires , dont le premier elfai a
conduit M. Deleffart aux prifons d'Orléans
, où il eft arrivé fain & fauf. Il eft
curieux de remarquer la bonhommie avec
laquelle des hommes qui ont applaudi
trois ans de fuite à tous les Décrets de
Prife - de -Corps , lancés par les deux Affemblées
fans examen , fans preuve , en tumulte
, & à la voix de deux ou trois déclamateurs
, s'étonnent aujourd'hui de la
précipitation avec laquelle M. Deleffart a
été condamné. Et que n'invoquoient - ils ,
dans les temps , au lieu de les calomnier ,
les principes de ceux qui prévirent, qui
démontrèrent qu'à côté d'un Corps Légiflatif
indivifible , & agité de toutes les paf
fions d'une Révolution , qu'à côté d'un
Gouvernement privé de toutes défenfes
contre la prédominance d'une Faction maitreffe
de l'Affemblée , le Ministère feroit
fans ceffe entre l'échafaud ou le plus fervile
dévouement à cette Faction . fupérieure ?
Pourquoi tant de Conflitutionnaires , fi
zélés difoient - ils pour la liberté , & fi
honteux maintenant , s'opposèrent - ils à
( 215 )
toutes les formes qui pouvoient exclure
le danger de l'exercice du Pouvoir- judiciaire
par la Légiflature ? Ce Décret d'accufation
, ainfi que tant d'autres , a été emporté
de vo ée avec la rapidité de la parole.
Détracteurs infenfés du Gouvernement
Britannique , ennemis de la Liberté
qui n'en avez pris les enfeignes que pour
en faire une arme de Faction , comparez
cette épouvantable précipitation avec les
formalités lentes , le refpect pour les Accufés
, la précaution de les entendre , & les
préfervatils de tout genre contre les furprifes
de la haine , de l'efprit de parti ,
de l'éloquence , qui caractérisent les fonc
tions judiciaires du Parlement Britannique .
Le coup qui a frappé M. Deleffart va
- s'étendre fur le Miniftre de la Juftice. Avant
hier , lundi , il a été dénoncé ; on a propofé
un Décret d'accufation contre lui ; mais ii
s'eft préfenté avec fermeté , a parlé noblement
, & a obtenu d'être entendu dans
les 24 heures. Hier 13 , il a fait entendre
fes défenfes , renvoyées au Comité
de Légiflation. Ce ne fera pas tout : on
annonce une férie d'accufations pareilles ,
& il faut s'attendre que vu l'impoffibilité
où fe trouvera le Roi de former ou de
conferver aucun Miniftre
derons pas àà vvooiirr ccrrééeerr , par la Légiflature
, un Confeil exécutif.
nous ne tár-
P. S. Nous donnerons dans huit jours un
3
1
19
216)
7
détail averé des évènemens d'Aiz . Ils ont réfulté
d'une trame ourdie entre leurs différens acteurs
contre le régiment d'Erneft & le Directoire du
Département. Les braves Suiffes ont été facrifiés
avec une perfidie fans exemple contre aucun
Allié . C'eft PAR LES ORDRES de M. de Barbantanne
, obéiffant lui - même à la Municilité
, qu'ils furent forcés de quitter leur pofte
de défenfe , de fe retirer dans leur quartier , de
s'y laiffer affiéger . C'eſt par les mêmes ordres de
M. de Barbantanne qu'ils ont été forcés de
mettre bas les armes , & de partir fur-le- champ
pour Toulon fans armes. M. de Wateville, Major
du régiment & qui le commandoit , fit inutilement
les plus vives repréſentations à M. de
Barbantanne , qui fui répondit en bégayant , que
cet ordre ne regardoit que les foldats . Ignorez-'
vous , lui répliqua fièrement M. de Wateville ,
que nous le fommes tous ? Ce généreux Major
fui remit fon épée , en lui déclarant qu'il l'enfaifoit
dépofitaire , & qu'il ne la reprendroit que
de fa main. Vainement M. de Barbantanne a
voulu rendre ce dépôt il lui refte fous la refponfabilité
. Arrivé à Toulon , le régiment a refulé
fes armes qu'on lui a offertes , eft entré tête nue ,
& a demandé d'être configné au fort de la Malgue
comme prifonnier, Les régimens de Barrois & de
la Vieille Marine font allés au devant de lui ,
& l'ont comblé de careffes .
:
Cet évènement a excité à Berne & dans toute
la Suiffe une inexprimable fenfation les avis les
plus violens ont été ouverts : le Confeil fecret
eft chargé de l'affaire ; elle aura les fuites les
plus graves. Sur - le- champ , on a demandé à
grands cris de rompre l'Alliance avec la France
& de rappeller les troupes Suiffes fans délai ,
MERCURE
HISTORIQUE
ET
POLITIQUE
ALLEMAGNE.
De Francfort-fur-le-Mein , le 12 Mars.
La mort de l'Empereur Léopold II abſorbe
aujourd'hui tout autre objet de l'attention
publique. Elle a généralement occafionné
dans l'Empire une fenfation proportionnée
à la rapidité de ce malheur fi inopiné. Nous
ne le connoiffons encore que par les premières
nouvelles de Vienne , dont la Cour
a fait publier le bulletin fuivant.
« Sa Majesté l'Empereur fut furpris le 28
février d'une fièvre rhumatique , & cut la poitrine
embarraffée. On s'oppola d'abord à la violence
du mal par des faignées & les remèdes né
ceffaires . »
« Le 29 février , la fièvre augmenta ; on faigna
l'augufte malade trois fois , avec quelque lou
N°. 12. 24 Mars 1792.
K
( 218 )
lagement ; mais la nuit fuivante fut très -inquiète ,
& abattit beaucoup les forces. »
CC
Lever. mars Empereur commença à
vomir , avec d'horribles agitations , & rendoit
tout ce qu'il prenoit ; à trois heures & demie
après-midi , il expira en vomiflant , en préfence
de S. M. l'Impératrice, »
2
Fort peu de lettres particulières ont
accompagné ce bulletin , & l'on ignore
encore ici les difpofitions qui auront ſuivi
la mort de S. M. I.
Ce Monarque , enlevé à l'Allemagne
dans la force de l'âge & de l'expérience
gouverna vingt - cinq ans le
Grand Duché de Toſcane , où ſa mémoire
ne périra point. Quoiqu'au milieu des
innombrables Ordonnances par lesquelles
il adminiftra ce petit Etat , on découvre
un amour exceffif du régime réglementaire
, une attention exagérée à des détails
fort au deffous du Souverain , un penchant
à des innovations dont l'utilité n'a pas toujours
été reconnue , il reftera de ce Code
immenfe des réformes néceffaires , des Loix
utiles & une amélioration évidente
de plufieurs parties du Gouvernement
public.
2
Léopold ne perdit jamais de vue le prin
cipe indiqué à fon Père par un Adminif
trateur Italien , très - connu dans la Répu
blique des lettres. « Souvenez vous , avoit
dit cet Homme d'Etat au Grand Duc
( 219-)
» François , fouvenez-vous que vos Prédéceffeurs
n'ont été que Grands Ducs de
» Florence, & que vous devez être Grand
» Duc de Tafcane. » Eclairé par cette
judicieufe diftinction , Léopold fit difparoître
une grande partie des priviléges de
la capitale , onéreux au refte du Grand
Duché , fur lequel il étendit équitablement
fa bienfaifance. L'abolition des Jurifdic
tions Seigneuriales , fon Code Criminel ,
fa réforme des prifons , fes Loix fur la détention
des débiteurs , fes encouragemens
aux défrichemens & plufieurs autres actes
de fon adminiftration , méritèrent à ce
Souverain des éloges qui allèrent jufqu'à
Penthoufiafme , fur- tout en France , où les
nouveautés quelconques ont des admirateurs
tout prêts. L'enthoufiafme étoit de
trop ; mais l'eftime eût été raifonnable ;
elle furvivra au Monarque qui l'a juftifiée.
On lui a reproché une trop grande éco;
nomie , la paffion de gouverner dans chaque
détail; paffion commune à tous les Princes
de fa maifon ; une vigilance fatigante fur
les actions même indifferentes du Citoyen ;
des imitations peu heureufes de changemens
, qui offenfoient non- feulement les
préjugés du Peuple , mais encore fes fentimens
, telle, par exemple , que cette Ordonnance
bientôt retirée pour les fépultures
communes. Enfin , on a paru craindre
que l'habitude de gérer trop minutieufe
K 2
( 220 )
ment les affaires d'un petit Etat , l'Empe
reur ne la portât dans l'adminiſtration d'une
grande Monarchie.
Ces défauts , dont quelques uns ne tin
rent peut - être qu'aux circonftances , furent
compensés par l'efprit d'ordre & d'applieation
, par des connoiffances , par l'averhon
pour la guerre, par l'amour pour la
juſtice , par une follicitude conftante aux
befoins de les Sujets.
217
une
Depuis fon avènement au Trône Impérial
, en deux ans Léopold avoit donné à
fon Gouvernement un éclat que peu de
fegnes nous ont offert. Une paix honorable,
les Pays Bas recouvrés , les diverfes branches
de la Monarchie raffermies
Alliance difficile , conduite à fa fignature ;
fignalèrent cette première époque. Une
nouvelle carrière d'entreprifes s'ouvroit
devant l'Empereur. Le plus grand rôle lui
étoit réſervé ; il meurt à l'inſtant où l'Eusope
reftoit incertaine s'il en étoit pénétré
décidé à le remplir.
La mort de l'Empereur donne lieu à
quelques queftions de Droit public. On
demande fi elle paralyfe le dernier Conclu
Jum de la Diète , l'arrêté antérieur du College
Electoral , le mouvement imprimé
les mefures entamées à la fuite des Circulaires
Impériales expédiées aux Cercles
pour les exhorter à le mettre en défenfe ?
La Bulle d'or , chacun le fait , adjuge le
( 221 )
Vicariat de l'Empire pendant l'interrègne à
l'Electeur Palatin & à celui de Saxe . Nul
Publicifte ne révoque en doute que le but
de cette inflitution ne foit de prévenir une
interruption dans le
Gouvernement de
l'Union
Germanique ; mais on ne s'ac .
corde pas fi généralement fur la nature & fut
l'étendue du pouvoir des Vicaires. Quelques-
uns le bornent à l'énoncé littéral de
la Bulle d'or , c'eft à dire , à l'adminiftra
tion de la Juftice , à la
préfentation aux
bénéfices
Eccléfiaftiques , au
recouvrement
des revenus publics , à l'inveftiture des
Fiefs non Princiers , & à la réception du
ferment de fidélité.
D'autres donnent à ces droits plus de latitude
, en y ajoutant tous ceux que légitime
la coutume habituelle. Une troisième claffe
de Juristes, & fur-tout les Publiciftes modernes
, attribuent aux Vicaires le pouvoit
d'exercer tous les droits réfervés au Chef de
l'Empire, qui ne fe trouvent pas exceptés dans
les Loix &
l'obfervance. Ces derniers principes
prévalurent pendant les interrègnes
de 1740 & de 1745 ; mais ils furent con
teftés par le College des Princes , qui fou
tinrent
conftamment que ni
l'Enipereut ,
ni le College Electoral ne pouvoient attri
buer aux Vicaires plus de droits. que n'en
fuppofe le titre de leur inftitution , & que
toute extenfion de leur prérogative devoit
rélulter d'un Conclufum des trois Colléges
K 3
( 222 )
fans lequel il ne peut exifter de Loi Impériale.
En conféquence, les Princes ont toujours
protefte contre toute difpofition contraire
inférée dans les Capitulations d'Election
, & de- là , l'inactivité remarquée dans
la Diète pendant la durée des Vicariats .
Il réfulte de cet expofé , que le pouvoir
réel des Vicaires ne repofe für aucun principe
invariable ; que les circonftances feules
en déterminèrent les limites , & que cette
incertitude a toujours affoibli l'activité de
la Diète pendant l'interrègné.
On fe tromperoit , néanmoins , en tirant
du paffé une induction pour l'avenir.
Les circonftances déterminant feules l'application
de principes variables , on prévoit
que celles du moment feront tomber
les difficultés. Le fyftême favorable aux
Vicaires Impériaux éprouvera d'autant
moins de réſiſtance , que plufieurs Princes
& d'autres Membres de l'Empire ont en ce
moment le plus grand intérêt à le faire!
adopter. Au refte , dans le cas actuel ainfi que
dans tous les autres , l'influence des grandes'
Puiffances décidera de l'énergie à donner
àla Diète pendant le Vicariat ; & perfonne'
ne doute qu'on n'abrège la durée de l'interrègne
, en accelérant l'élection de l'Em- ·
pereur.:
Les Feuilles Allemandes , ci - devant
72239
pleines de détails vrais ou faux touchant
les Emigrés François , ceffent maintenant
de s'en entretenir . L'incertitude de la pofition
de ces Réfugiés ; là diflocation d'une
partie de leurs raffembleniens , & de fréquens
changemens dans le choix de leur
afyle , ne permettent pas de leur découvrir
aucune marche fixe , ni par conféquent
d'entrepriſes propres à attacher la curiofité.
Leur fituation relfemble à celle des Confédérés
de Pologne en 1772 & 1773. Quant
au mode d'hofpitalité qui leur eft affuré
fur les terres de l'Empire , par- tout uniforme
il exclut les démonftrations militaires.
Plufieurs Corps , cependant , reftent
encore réunis fur la rive droite du Rhin
dans le pays de Naffau , la principauté de
Neuwied , &c. M. le Prince de Condé &
le petit Corps d'élite qui l'accompagne
doivent , dit- on , fe fixer au premier jour
à Clèves & dans les environs. S. A. &
tout ce qui l'entoure ont les moeurs de leur
fituation , & celles de vrais Militaires. Le
Prince donne lui - même l'exemple des privations
, vit comnie un Soldat , & n'a point
tranfporté en Allemagne les habitudes de
Verfailles. Auffi fa troupe eft - elle dévouée à
fa perfonne autant qu'à fa caufe.
K 4
( 224 )
FRANCE.
Paris , le 20 Mars 1792.
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE
Du lundi , 11 mars,
M. Guadet a craint que le décret d'accufation
rendu , la veille , contre M. Delèffart , « ne
prit , ce femble , un caractère de partialité & de
paffion , fi l'Affemblée fe montroit long- temps
indifférente fur les diverfes dénonciations faites
contre le miniftre de la juftice. Appuyé, appuyé,
ent crié plufieurs voix .
Ne diroit-on pas , a demandé M. Laureau
que nous ne foyons ici que pour poursuivre
perfonnellement les miniftres ? N'eft-il pas étonmant
que , venus ici pour nous occuper de grands
abjets , nous n'en ayons encore entamé aucun ,
que nous foyons perpétuellement occupés à des
dénonciations ? » Le fage opinast a été honoré
de violentes huées . « Nous ne pourfuivons que
les miniftres prévaricateurs , lui a répondu M.
Lafource. » Alors M. Lacroix a propofé des
griefs contre le garde-du -feeau ; favoir , un
furfis d'exécution de fentence , une mutation de
peine de mort en 20 ans de détention , & des lettres
de grace entérinées ; M. de Montaur s'eft haté d'y
joindre trois lettres de grace , en difant : « Je n'ai
pas eu le temps de vérifier les faits ; mais le comité
Les vérifiera. »
Convaincu du patriotifme du miniftre ainfi
dénoncé , M. Ha a cu la noble fermeté de
22
8225
146
die : « Il est très - important a , & pour l'honneur
de l'Aflemblée & pour fa juftice , & pour la
fûreté de tous les individus ,, que l'Affemblée
prenne contre elle- même des précautions qui
puiffent la fauver de tout efprit de parti & de
prévention. Je demande que l'Affemblée prenne
l'engagement de ne juger le miniftre que fur
le rapport qu'elle -même a commandé. Et'
qu'après le rapport du comité de légiffation , l'Affemblée
ne juge rien , ne prononce rien , n'accufe
perfonne fans avoir entendu le miniftre
a dit M. Becquey. La propofition de M.
Hua , a obfervé M. Quinette , eft une critique
fcand leufe de la conduite ferme & vigoureufe
qu'a tenue l'Affemblée nationale envers M. De-
Leffart. Je demande la préalable, » -- La difcuffion
a été fermée.
--
Tous les empires , a dit M. Larivière , ont
un moment de bonheur. La fortun: ſe préfente
une fois à chaque empire compe à chaque
individu. Il faut la Taifir , la fixer. Le moment
où je parle eft celui des François ( leur moment
de bonheur ! qui s'en feroit douté ? ) ………….. Celui
où il dépend de vous d'affeoir fur des bâles inébranlables
, non -feulement notre propre liberté ,
mais encore celle de l'Europe entière... Le ciel
qui veille toujours fur les destinées de la France ,
vient de la délivrer à- la - fois de fes deux plus
redoutables ennemis .,, » --- « Il eft indigne de
la loyauté d'une nation libre d'attaquer un ennemi
mort , lui a crié M. Sage . » --- L'ordre du
jour... non , non ... out , oui.., non , non,.
aux voix... L'épreuve eft douteuse , & la po
Jitique de M. Larivière alloit s'évanouir dans
ያ ።
Je tumulte ; « Il y a une faction , a dit M. Charlier
qu'on maintienne la parole à Torateur , qui a des
( -226 )
vues profondes ( Brave ! applaudiffemens redoublés.
) »
« Je difois , a repris M. Larivière , qui s'eſt
répété jufqu'aux deux plus redoutables ennemis ...
« Vous entendez que je parle ici de M. Deleffart
& de l'Empereur ... Deleffart qui fembloit
tenir , au milieu de la cour des Tuileries , le
bout de ce conducteur électrique ( Bravo! ), à,
l'extrémité duquel fe trouvoit la foudre qui devoit
nous frapper...... Eh ! Meffieurs , quelle circonftance
fut jamais plus favorable ? Eh ! Melfieurs
, confidérez , en politiques , quels mouve-,
mens , quelles agitations , quels troubles vont
naître en Allemagne , pendant l'élection d'un nouveau
Roi des Romains ? Eh ! confidérez ; Meſheurs
, que le fil de la trame eft découvert
que la confpiration eft prefque détruite , puifque
I'Empereur n'eft plus , & que Deleffart cit maintenant
enchaîné aux pieds de la loi . Eh ! confidérez
, Meffieurs , l'état honteux des émigrés
dont je ne vous parle ici que ... pour vous les
repréfenter errans & vagabonds , fans appui , fans
chef, fans crédit , cherchant par-tout un alyle
qu'ils ne trouveront nulle part . »
« Eh ! bien , Meffieurs , voici l'inftant ou
vous devez prendre l'attitude impofante qui doit
raffeoir à fa place le peuple François ...... Qui ,
Meffieurs , c'eft l'inftant , & je le répéterai de
toutes mes forces , c'est un befoin pour mon
ame , c'eft l'inftant d'extirperjufqu'à la dernière
racine du complot dirigé contre le peuple le plus
Joyal , le plus franc , le plus généreux , le plus
fenfible & le plus hum.in de l'univers... » Demandant
enfuite que le comité s'occupâr de la
réponſe de la cour de Vienne , qu'il en fit fon
sapport , l'orateur a ajouté : « Que le change
( 227 )
ment arrivé dans la politique foit pris en grande
confideration par l'Affemblée nationale elle-même ,
afin de prendre promptement des mefures décifives ,
( vifs applaudiflemens des galeries & d'une partie
de l'Aflemblée ) . »
M. Lequinio , pénétré de la néceffité de faifir
l'inftant actuel pour le bonheur des François , a
dit : « Parmi les moyens qui s'offrent a mon
efprit ; j'en trouve un qui n'a jamais été employé
, c'eft de faire entendre au Roi des François
la vérité qu'il n'a jamais connue ( murd,
mures )... Non , qu'il n'a jamais connue , &
vous en avez la preuve . Un miniftre qui a mérité
de porter fa tête fur l'échaffaud , eft gardé ; un
miniftre qui faifoit agir les loix , eft renvoyé.
On applaudit'; & ces débats fiffent par l'adjonction
des fuppléans au comité diplomatique ,
fur les inftances de M. Rouyer , qui a foutenu
qu'on ne lui difputeroit pas que ces fix fuppléans
MM. Vergniaud , Lafource , Hérault de Séchelles
, Jean Debry , &c. , foient des membres .
très-éclairés. M. Albitte avoit dit de grands
génies , quoique non diftingués.
:
و د
Le garde-du- fceau a demandé communication
des 20 chefs d'accufations dirigés contre lui ,'.
pour y répondre au plutôt « Il ne convient ,
pas , a -t-il dit , à un homme de mon caractère),
d'être foupçonné au delà de 24 heures . Quelques
impartiaux lui ont crié l'ordre du jour. « L'ordre
du jour couvriroit l'Affemblée de déshonneur » ,
leur objectoit M. Becquey ( que fon courage ,'
dans le fens de la justice , rend tous les jours
plus eftimable ) . M. Goupilleau le chargeoit de
motiver l'ordre dujour ; des murmures ne lui en ont
Lauvé que la peine, Enfin , un décret a ordonné au
9
K6
( 228 )

comité de communiquer , dans le jour , les vingt
griefs au garde-da - fceau,
M. de Condorcet a lu un long mémoire fur lẹ -
rétabliſſement des finances , & de la valeur numéraie
des affignats . On en à décrété l'impreffion &
Lajournement.
La féance a fini par l'adoption de nouveaux
articles fur le féqueftre des biens des émigrés.
Du lundi , féance du foir.
On a lu & renvoyé aux comités compétent
des états fommaires de paiemens , adreffés à l'Affemblée
par M. de Narbonne qui promet des déqu'on
ne peut donner en un jour fur l'emploi
d'environ 42 millions,
9 Un décret d'accufation a été rendu for
parole , contre MM, Dubreuil & Gauthîër détenus
depuis plus de trois mois comme entôleurs
pour les émigrés , dans le diftrict de Clermont-
Ferrand,
La ville d'Arles avoit chargé un député extraor
dinaire de présenter à l'Affemblée nationale des
émoignages non-équivoques du patriotifme des
Arléfiens . Dans ce moment , il ne faut pas avoir
une ame commune pour énoncer la vérité au ſujet
de cette ville en butte à des intrigues , à des
calomnies qui tiennent au plus vafte fyftême
d'anarchie. Le député d'Arles a écrit à l'Affemblée
, que le mauvais état de fa fanté ne lui permet
pas de remplir fes fonctions , & qu'il a invité
fes commertans à confier leurs intérêts à quelqu'autre.
Il eft perfuadé que fi le délai nécef-
Satre pour ce nouveau choix leur eft accordé , il
ne reflera nul doute au corps législatif , « de la
purere des principes & de la fageffe de la con(
229 )
duite des Arléfiens. Les mots patriotisme , pu
resé de principes , fageffe de conduite , ont excité
des murmures defapprobatifs ; & l'on eft pafle à
une adreffe des amis de la conftitution de Nîmes.
Ils mandent à l'Affemblée , comme s'ils écrivoient
à un pouvoir fubalterne , que le rapport
infidèle de M. Delpierre & l'ajournement les alarment
. Quand M. Antonelle étoit maire d'Arles ,
« fon civifme & fon éloquence y maintenoient
l'ordre & l'union ; mais pendant qu'il fervoit la
chofe publique à Avignon ( en fraternifant avec
les braves brigands ) , le fanatifme & l'ariftocratie
triomphèrent à Arles , & les autorités conftituées
favorisèrent les chiffoniffes...... On vous
propofe de décréter qu'on traitera de perturbateurs
du repos public , ceux qui uferont des dénominations
de monnaidiers & de chiffonifies ? Elles
font fynonymes de patriotes & d'aristocrates .
Peut-on défendre , par un décret , de fe nommer
patriotes & aristocratés ( Bravo ! ) ? .......
Sous les romains , les citoyens d'Arles auroient.
été décimés... Nous fommes convaincus qu'il y
a lieu à accufation contre les commiffaires civils
, contre le maire actuel , contre les adminif
trateurs du diſtrict d'Arles , & contre ceux du dễ-
partement des Bouches du Rhône . Nous deman
dons qu'on envoye à Arles un bataillon de gardes
nationaux de Marfeille ; que les citoyens d'Aries
foient défarmés que les patriotes mannaidiers
foient mis fous la protection de la loi , & que
les Arlefiens payent les frais de l'expédition..."
Légiflateurs , ordonnez ...... nos bras,... , &c.
( Applaudiemens , ) »
;
M. Delpierre s'eft engagé de prouver que
ces mefures font extravagantes . M. Lecointre
a férieufement avancé qu'Arles envoyoit à Banne
( 230 )
כ כ
des carons dans des bottes de paille . De tout cela ,.
M. Gafton a conclu que l'on avoit bien tort de douter ,
du patriotilme des fociétés des amis de la conftitu- ,
tion. « On dit, s'eft - il écrié , qu'il faut qu'elles ref
pectent les autorités conftituées ; oui, j'en conviens,
lorfque ces autorités font patriotes . » Cette doctrine
conftitutionnelle a été couverte de bravo ! &:
dapplaudiflemees réitérés . L'opinant chargçoit le
pouvoir exécutif d'envoyer à Arles des bataillons
de gardes nationaux de Marfeille & de Nîmes
ce Voilà , difoit-il , les véritables remparts de la
» conftitution . ».
CC-
;
Les mefutes répreffives invoquées contre Arles ,
MM. Menard & Perret les follicitoient contre ,
Jalès , & les étendoient au département de la
Lozère ; MM . Perret , Lagrevole & Chabot man- .
doient à la barre le maire , le commandant de la
garde nationale de Mende , & M. de Caftellane,
l'ancien évêque... Arles & ces accefloires ont été.
renvoyés au lendemain .
Du mardi , 13 mars,
Le député extraordinaire d'Arles a écrit en- ,
core afin d'obtenir un délai ; mais MM . Guadet
& Lagrevole infiftoient pour qu'on s'occupât , à
l'inftant même , « des moyens de ramener l'ordie:
dans la ville d'Arles . » On a relu le projet de
M. Delpierre ou du comité.
Par un de ces hafards dont les combinaiſons
ne font pas toujours un myftère , au lieu d'un
proteftant , d'un Nimois , d'un Marſeillois , c'eſt
un prêtre , à la vérité, M. Chabot, qui s'eft chargé
de prouver que le projet étoit infuffifant . Mettre
les canons & les fufils d'Aries fous la main du
gouvernement , & donner l'ordre de défarmer.
les aristocrates , aux adminiflrateurs & aux mús
1
( 231 )
&
nicipaux , ce feroit cremettre entre les mains
des malveillans le foin de pourvoir à la cû.eté
publique . Tous ces agens doivent être mis en
état d'accuſation , felon le voeu des bons citoyens
des départemens voisins.
сс
M. Rouyer a trouvé le projet de M. Ménard ,
renforcé de toute la juftice de M. Chabot , encore
trop fcible. Il a fait un délit national à la
municipalité d'Arles , de l'état de défiole ou che ;
s'eft mife , qu'il a nommé un état de gucirc ; &
aux directoires fupérieurs de l'avoir fouffert.
Puis demandant leur caffation , il a propofé de
convoquer les affemblées , primaires pour éire
une nouvelle municipalité , fur- tout d'en exclure
les chiffoniftes ; ce qui eft une étrange manière
d'accomplir le ferment folemnel de ne fe permettre
aucune propofition contraire à la conftitution
dont la bâfe eft l'égalité des droits .
pour que
Un travail qu'a fait M. Antonelle ne fera prêt
que famedi. « Dans ce moment , a- t - il dit , il
m'eft impoffible de rien préfenter & même de
parler . M., Brouffonnet appuyoit l'ajournement
Alemblée für mieux inftruite ; mais
M. l'abbé Mulot a confirmé tous les faits récens
par de vieilles lettres qu'il écrivoit luimême
lorfqu'il étoit médiateur , qui il affuroit
qu'Arles étoit un foyer d'ariftocratie . Pour tout
concilier , comme dans le Comtat au décret
de caffation , de fufpenfion , ou d'accufation , il
a fubftitué l'ordre à tous les adminiftrateurs &
municipaux de venir à la barre. M. l'abbé Fauchet
, troisième prêtre conftitutionnel chargé de
pouffer l'affaire d'Arles , a renchéri fur cette
opimo , en défignant ceux qu'on avoit omis ;
& M. Guadet n'a pas voulu qu'ils fuflent mandés
pour donner des éclairciffemens , mais pour
"
( 232 )
rendre compte de leur conduite. Toutes ces propófitions
amendées ont produit le décret d'urgence
que voici :
« L'Affemblée nationale confidérant qu'il eft
inftant d'arrêter les troubles de la ville d'Arles ,
& d'en prévenir les effets , décrète qu'il y a urgence
. »
« L'Aſſemblée nationale , après avoir décré é
l'urgence , décrète que le directoire du département
des Bouches du Rhône , celui du diftri&
d'Arles , & les maire & officiers municipaux de la
même ville , enſemble le procureur -général-fyndie
du diftrict & le procureur de la commune , com
paroîtront à la barre le 1er. avril prochain , pour y
rendre compte de leur conduite durant les troubles
de la ville d'Arles . Décrète auffi que les commiffaires
civils envoyés à Arles , viendront également
à la barre , fous huitaine , pour y rendre
compte de leur conduite, »
« L'Affemblée nationale décrète que , provifoirement
, & jufqu'à ce qu'elle en ait autrement
ordonné , les fonctions adminiftratives &
municipales , le département des Bouches du
Rhône , le diftrict de la ville d'Arles , feront
remplies par les confeils -généraux d'adminiſtration
& de la commune . »
.
« L'Affemblée nationale décrète que le confeil
général de la commune , auffi -tôt qu'il fera réuni ,
Tera mettre en liberté tous les citoyens de la ville
d'Arles , ou tous autres qui auroient été emprifon-`
nés en vertu d'ordres arbitraires. »
« L'Affemblée nationale autorife le Roi à faire
former , dans le centre des villes d'Arles , Marfeille
, Beaucaire , Nimes & . Montpellier, une
force armée , laquelle fera deftinée à maintenir
Sous la réquisition des corps adminiftratifs , l'or(
233 )
dre & la tranquilité dans les départemens du
midi , & principalement dans la ville d'Arles. ».
M. de Grave eft venu offrir aux légiflateurs
fes hommages de miniftre , dire qu'il ne prodi
gueroit pas les phrafes ,ni en faire d'infipides ;
qu'en ce moment il parloit devant l'Affemblée
& parloit fans avoir préparé fon difcours ; que
par une lettre circulaire ) il venoit de foutenir
l'opinion des officiers patriotes ; qu'en continuant
de tenir la même conduite , il efpéroit conferver
feftime & la confiance de tous les amis de la
conftitution ; que « dans le temple de la liberté ,
if fentoit élever fon ame à la hauteur de l'Affemblée
nationale ; » que c'étoit , en même temps,
une peine pour lui que de rendre compte des
dépêches de la s . divifion militaire . Ces dépêthes
rouloient fur le manque d'argent , & fur
les demandes des trois généraux & de M. de
Narbonne.
Le miniftre de l'intérieur a dit : « Les détails
que j'ai là deffus font même affez affligeans ; »
& il a propofé de faire donner de prompts fecours
, non du tréfor national & aux frais de la
nation , mais par les départemens ( diftinction
auffi ingénieule que folide. ) aux miniftres des
communions proteftantes du Haut & du Bas- Rhin,
qui ont , a -t- il dit , beaucoup d'influence fur le
peuple. L'objet de M. de Grave a été renvoyé
au comité militaire , & l'avis menaçant de M.
Cahier de Gerville au comité des fecours publics.
Le garde - du - fceau a diſcuté onze des vinge
griefs articulés contre lui , tous ceux qu'on lui
avoit communiqués. Nous réfumerons en peu
de lignes les explications & le tas de lettres dont
s'eft appuyé ce miniſtre qui a parlé ou lu près
d'une heure.
1234
сс
Dans la rédaction de l'article énonciatif du
premier grief , le comité inculpoit fciemment encore
plus le Roi que le garde du fceau. Il s'agit
de la lettre ou S. M. objecte , avec raifon
que l'Affemblée avoit décidé qu'il n'y avoit pas
lieu à délibérer fur les pétitions & inculpations
dirigées contre le miniftre de la marine . Or
Particle portoit Ce fait qui tend à faire
croire que l'Affemblée s'eft mife en contradiction
avec elle-même , eft faux & par conféquent
calomnieux. Le miniftre eft coupable , par ce
fait , d'avoir provoqué l'àviliffement du pouvoir
législatif. M. Duport du Tertre s'eft borné à
obferver que cette lettre n'eft pas un acte refponfable
du pouvoir exécutif , mais un acte indépendant
émané du repréfentant héréditaire de'
la nation ; que la , fignature du miniftre n'y fert
uniquement qu'à attefter celle du monarque.
*
A l'accyfation d'avoir mis on laiffé les tribunaux
civis qui fourniront des juges criminels
au choix des départemens ; & les juges au choix
de chaque tribunal ; il a répondu que la loi &
Pinftruction portent : feront ou fera pris ; fans
defigner par qui , & que la loi & l'inftruction'
fur l'ordre judiciaire font en contradiction perpétuelle.
O
Sur les lettres de grace , il a cité, le texte du
décret qui n'abroge ces droits royaux que pour
toate affaire jugée par les jurés. Au fujet des
lettres de grace accordées par lui le 21 juin ,
cun décret , a - t- il dit , autorifoit provifoirement
les miniftres à continuer de faire , fous
leur refponfabilité , les fonctions du pouvoir
exécutif ... Penferoit - on, qu'à cette terrible épo
que, la juftice ou même la clémence duficat
fommeiller 2 ɔɔ
( 235 )
۔ے ہ
Quant aux provifions de notaires , il a répété
tour ce qu'on a déjà lu fur le moment ca les
loix font obligatoires pour les miniftres & pour
les citoyens , & la foutenu de lettres de M.
Paftoret.
Pour les lettres de répit , l'ordonnance de
1669 non abrogée les autorife ,, & l'équité les
réclame en faveur des débiteurs créanciers de
l'Etat qui ne font pas liquidés.
"
A l'égard du furfis accordé à l'exécution d'une
fentence , les circonftances , les regrets du tri-
Bunal , l'âge du coupable , & toutes les raifons
pour les lettres de grace , ont été les excufes!
La commutation de peice n'a pas eu dieu
puifque la requête de l'appellant a été rejetée.
S'il a nommé un commiffaire du Roi inad
miflible , il en eft auffi peu refponfable qu'un
corps électoral de les élections illégales , dont
La nullité jugéc eft la feule,peine.
Une exception
negative
dans le non brea
délivrer
des
forçats
pour
le fait
de gabelle
,
porte
fur ce qu'au
délit
aboli
de la contrebande
,
s'eft
mêlé
tel autre
crime
non
aboli.
De la juftification même du miniftré , M. Richard
a eu le bonheur, civique de tirer un nouveau
fujet d'accufation grave. Le garde- du-fccau
venoit de donner aux agens du pouvoir exécutif,
l'exemple dangereux d'interpréter la loi , d'expliquer
ce qu'elle a d'obicur , de fuppléer à Toal
filence . Ses réponfes écrites feront remiles au
comité.
Du mardi , féance du foir.
M. Lacuée a fait décréter , d'urgence , 18 ar
ticles portant are , nouvelle crganifation & détermination
de l'uniforme , des armes , du fer- ›
( 236 )
vice , &c. des canonniers des gardes nationales ,
que nous avions fuppofés définitivement organifés .
par le décret du 29 feptembre 1791 .
Darides débats fur un traité figné , Baudouin ,
pallé avec le gouvernement pour l'entreprife des
convois militaires , déclaré réfilié par un décret
du 14 feptembre , à compter du premier janvier,
ont fini par l'ordre donné au miniftre de la
guerre de rendre compte , au premier mai prochain
de ladite réfiliation , & au comité militaire
d'indiquer le mode de la refponfabilité en
courue par M. Duportail à raifon de l'inexécution
du décret.
Du mercredi , 14 mars.
On ne fait ce qu'il faut croire. La municipa
lité de Sierck écrit à l'Aſſemblée , & dément les
faits impudemment articulés à la barre au nom
des municipaux de Sierck . Le comité de ſurveillance
conciliera ces deux verfions.
Les adminiftrateurs du Cantal annoncent , fans
autres détails , que le département de la Lozère
eft en infurrection , & que le fang coule dans
la ville de Mende. Leur lettre eft renvoyée à
la commiffion des douze,
Trois cents enrôlés d'Agen , en paffant aux
frontières oppofées , ont été admis à la barre &
leur orateur a dit dans une harangue trop longue
pour que nous la rapportions toute entière
Nous nous éloignons des frontières voisines
de notre département , parce que les hautes montagnes
qui nous féparent de nos ennemis ( les
Elpagnols ) , fembloient nous y diſputer la gloire
de les vaincre... Haine aux tyrans , fraternité
envers les citoyens... Parler peu & frapper fort,
C'est notre deviſe & l'éloquence du foldat , » Né
( 237 )
à Agen , M. de la Cépede a pris exprès le fauteuil
pour répondre à fes compatriotes , comme fi les
Français n'étoient pas tous frères . Ces jeunes
héros ont traversé la falle au bruit d'applaudiffemers
unanimes ; ils reviendroient vainqueurs ,
couverts de bleffures & de lauriers , qu'on ne
fauroit les applaudir davantage : l'art de gouverner
les hommes eft celui d'économifer & de
graduer fagement les honneurs . On leur a déféré
tous ceux du procès - verbal & de la féance. M,
Dumas a demandé l'impreffion « de la harangue
Lacélomienne de ces guerriers qui parlent pen
mais qui frappent fort , & de la réponse du
préfident qui parle bien comme nous fentons for
tement . Ces glorieux fruits des loifirs législatifs
feront livrés à la preffe ainfi que l'a ordonné un
décret qui a fait les délices des galeries.
Pour varier leurs jouiffances , M. Briffot a la
Pacte d'accufation contre M. Deleffart , & fa
tédaction a été auffi -tôt décrétée . Il a propofé
enfuite d'enjoindre au miniftre des affaires étran
gères de communiquer à l'Affemblée la corref
pondance de M. Deleffart avec les envoyés ou
ambaffadeurs de France auprès de toutes le
puiffances depuis fon entrée dans le ministère.
Cette propofition a paru inconftitutionnelle
M
&
1.
Becquey que les vrais citoyens ont écouté avec
cer intérêt qu'infpire la raifon. Il arepréſenté,fans
déclamation , que la publicité feroit dangereufe
que les relations extérieures de la France appartiennent
exclufivement au Roi ; qu'une imple
légiflature ne doit pas faire une exception que
la conftitution n'a pas faite. Mais M. Briffot
répondu que , fans cette correfpondance , il feroit
impoffible d'examiner l'accufation portée contre
M. Delefart ; ce qui étoit mal-adroitement dire
( 238 )
qu'il avoit porté l'accufation dans l'impoffibilité
de l'examiner.
De ce que le corps législatif ratifie les traités ,
M. Guadet a conclu que l'Affemblée pouvoit &
devoit fe faire communiquer toute la correfpondance
, fur tout lorfqu'il faut , a- t- il dit , fauver
la liberté & la conftitution . Le nier , ce feroic
fe déclarer défenfeur de l'impunité du miniftre.
I a demandé communication de la correfpondance
miniftérielle depuis le 20 juin 1791.
( Applaudi ) .
ל כ
M. Boulanger a dit que fa confcience , fon
ferment lui interdifoient de participer à une délibération
, dont l'objet étoit contraire à l'acte
conftitutionnel. Des murmures lui ont coupé la
parole. M. Guadet a vivement recommandé à
l'Affemblée « de ne pas laiffer introduire l'abus
intolérable des proteftations contre les décrets
votés par la majorité ; & il exigeoit que M.
Boulanger fût rappellé à Pordre avec cenfure .
Cette triple abfurdité a été couronnée de fongs
applaudiffemens des galeries . Nous difons triple
en effet : 1°. Des proteftations jeftes , refpectucufes
& motivées , font admiffibles par- tout
o le règne de la majorité n'eft pas une aveugle
tyrannie ; & avant la fanction , ce droit eft un
devoir ; 2 ° . il ne s'agilloit pas de proteftation ;
on n'avoit encore rendu ancun décret ; il
étoit donc impoffible de protefter contre un
décret voté. M. Boulanger ne s'eft couvert que
de ces deux dernières raiſons , en obfervant qu'il
n'avoit point demandé qu'on rappellât à l'ordre
MM. Briffot & Guadet qui propofoient de violer
la conftitution . Les huées nous ont dérobé la
fuite de fa jufte & modefte défenfe.
4
Entre les confciences & les paffions , M. La(
239 )
Cretelle a follicité un ajournement & le renvoi
au comité. « Le cas actuel , a - t-il dit , n'eft pas
exprimé je vois bien qu'il eft dans l'efprit de la
conftitution ; mais il convient de décider de påreilles
difficultés avec toute la maturité de la
réflexion . » La foupleffe & la rectitude font des
qualités intellectuelles & morales qui n'ont pas
Loujours le bonheur d'être compatibles , De ce
que le cas n'eft pas exprimé dans la conftitu
tion , en eft-il moins incontestable que la conftitution
l'exclut rigoureufement pour tout homme
qui l'a jurée LE ROI SEUL Feur entretenir des
relations politiques au- dehors , conduire les négociations
( tit . 1 , ch. 4 , fect. 3 , art . I. ) ,
Le Roi peut - il SEUL entretenir. & conduire des
relations & des négociations , fauf leur commu
nication fcée à l'Aſſemblée nationale ? La ratification
des traités fuppofe-t- elle la publicité des
relations , négociations & correfpondances , même
quand il n'en eft encore réfulté aucun traité 2...
Mais la préalable a écarté l'ajournement &
MM. Mailhe & Quefney ont compris dans le
décret , adopté fur le champ , la correfpondance
depuis le 1er . mai 1791 : & la falle a retenti
d'applaudiffemers de triomphe.
Pour remédier à tous les maux préfens &
venir , par des paroles , M. Genfonné a conçu
rédigé & lu une adreffe de l'Affemblée au Roi.
M. Bazire y a trouvé un ton de doléance peu
convenable à la majefté de l'Affemblée , qui doit
pourfuivre les agens du pouvoir exécutif , mais
non les éclairer. Un long acarme a fini par le
refus d'imprimer l'adreffe que fon auteur a retirée. 1
Du mercredi , féance du fair.
Soixante & quelques feditieux du département
240
N
de l'Eure ont été arrêtés. Il fera fait mention ho
norable, au procès- verbal , de la conduite des
gardes nationaux & des troupes de ligne.
Après une troisième lecture , l'Affemblée a décrété
que « les intérêts dus par la nation pour
emprunts contractés par les ci- devant Pays-d'états,
avec la ftipulation de non- retenue des impofitions
, continueront d'être payés comme par le
paffé , pourvu que ladite ftipulation de non- retenue
ait été autorilée dans les formes ci- devant
preferites & ufitées pour les différens Pays -d'états,
ladite autorifation équivalant aux lettres- patentes
duement enrégiftrées , exigées par l'art. III du
décret des 24 & 27 décembre dernier.
Tout le refte de la féance a été rempli par
un rapport de M. Lecointre , au nom du comité
de furveillance , où des pamphlets qui fe vendent
chez tous les libraires , & des lettres que trente
citoyens atteftent avoir été ouvertes contre les
loix qui défendent de violer les cachets , ont
fervi de bafe à un décret d'accufation de crime
de lèze-nation contre MM. de Chappe & de Laffaux
arrêtés à Sierek ; décret où la juſtice expéditive
de M. Lecointre enveloppoit un valet, nommé
Gilet , coupable auffi de crime de lèze- nation
pour avoir accompagné fon maître. M. Merlin
Le père , maire de Thionville , a écrit & figné un
mémoire en faveur des prévenus . M Merlin fils ,
législateur , demandoit que fon père für improuvé
pour le mot chevalier qu'on lit dans ce mémoire...
De pareils détails plus dignes d'un commifaire
de police que des repréfentans de la France , out
produit un décret d'accufation où l'on n'a omis
que le fieur. Giles.
De
( 241 )
Du jeudi , 13 mars.
La commiffion des douze chargée de rechercher
les caufes & les remèdes de la diffolution du
royaume en attendant la cure univerfelle &
radicale , s'eft hâtée d'appliquer un topique local
aux maux du département de l'Eure . Elle a pro
pofé & fait déc érer une loi de circonftance , des
a tributions arbitraires dont l'une des fuites
pourroit être de priver de toute confiance l'ordre
judiciaire à peine Inftitué . Si l'on avoit vouly
laiffer à la juftice le cours que cet ordre établi
eft fuppofe lui tracer avec fageffe, & pour tous
les cas , on n'auroit pas eu de nouveau décret
rendre, de bones loix étant cenfées avoir pourvu
"
thut . Neuf articles adoptés aujourd'hui , fur la
propofition de M. Tardiveau , ont défigné , après
le délit commis & l'incarcération d'une partie des
accufés , un des juges de paix des cantons d'Evreux
Pacy , Vernon Bernai , Broglie & Harcour
pour accélérer les interrogations ; autorilé ces
juges à nommer , an fort , trois d'entr'eux que
formeront un tribunal de police correctionnelle ;
attribué des indemnités , des falaires journaliers
ces juges , aux greffiers , & fixé pour tribunal
d'appel celui d'Evreux. Ain , à chaque évèner
ment le corps législatif refait une page du code.
L'Affemblée ayant repris la difcuffion des arti
cles VI & fuivans du décret , fur la métamor
phofe d'Avignon & du Comtat en diftricks de Vau
dufe & de Louvais , le comité propofoir de chas
ger le Roi de nommer les quatre commiffaires
M. Dumolard a préféré qu'ils fuffent nommés
par les deux départemens auxquels les paysd'Avigooo
& du Comtat vont être réunis, se qui eft
déléguer des droits vintnationaux & fuprêmes.
12. 24 Mars 1792.
L
( 242 )
dans le fens des politiques modernes , à des prépofés
,de deux adminiftrations partielles & fubordonnées,
Excepté la motion de M. Mulot de fixer un
terme de déchéance pour les indemnités promifes
au fouverain pontife , tout a été décrété en 26
articles. Les onze premiers font relatifs à la divifion
d'Avignon & du Comtat en deux diſtricts ,
aux Elections à faire , à la nomination de quatre
commiffaires civils pris dans les départemens de
la Drome & des Bouches du Rhône . Voici les
derniers articles :
L
XII. Le tribunal établi à Avignon par le décret
du 26 novembre dernier fera transféré à Beaucaire.
Les prifonniers détenus à Avignon ou autres
lieux , y feront conduits fous bonne & sûre garde.
Les commiffaires civils envoyés par le Roi Teront
tenus , fous leur refponfabilité , de veiller à la
sûreté de ce tranſport , & à ce que, fans négliger
les précautions néceffaires , ont ai , pour ces prifonniers
; les égards qu'exige l'humanité . Les municipalités
d'Avignon & des autres lieux de paffage,
ferontpareillement tenues, fous leur refponfabilité,
de faire tout ce qui fera en leur pouvoir , pour éviter
tout empêchement qui pourroit être apporté à
ce tranfport , l'Affemblée nationale déclarant traîtreffes
à la patrie & criminelles de lèze nation ,
toutes perfonnes qui feroient quelques tentatives
foit en faveur , foit contre les prifonniers . »
« XIII. Les procédures à faire par les juges
ne feront inftruites que contre les particuliers
accufés d'avoir perfonnellement participé au meurtre
du fieur Lefcuyer & des prifonniers au Palais
·les 16 & 17 octobre dernier , & contre ceux qui
fe trouveront accufés d'avoir formellement provoqué
les crimes. Tout ce qui n'eft pas relatifà
attentats feta regardé comme Feffet malheus
A
( 243 )
reux d'un mouvement populaire , & en fera entiès
rement diftrait . »
: « XIV. L'accufateur public près le tribunal
criminel du département de la Drôme , pourfuis
vra la procédure à faire contre les affaffins d'Anfelme
& la Vilaffe , & contre les meurtriers de
Carromb
ec XV. Tout ce qui eft preferit par les décrets
des 14 &-23 feptembre & 26 novembre derniers ,
& à quor il n'eft pas expreflément dérogé par le
préfent décret , fera exécuté en fon entier.»
« XVI. La commiffion établie par l'article VI
fera tenue de prendre fur les lieux & de faire
parvenir inceſlamment à l'Aſſemblée , les ren-
Leignemens précis fur les, faits dénoncés contre
M. Mulot & les commiffaites civils. Ces derniers
fe rendront à la barre , pour rendre compte de
leur miffion , lorfqu'elle fera terminée ; l'Affemblée
ajourne jufqu'à cette époque toute diſcuſhion
fur çet objet. »
4
33
XVII. Il fera accordé , provifoirement , aux
deux diſtricts de Vaucluse & de Louvaiſe , un
fecours de deux cents mille livres . Cette fomme ,
fournie par le tréfor public , Tera employée , fous
la furveillance & la direction immédiate de la
nouvelle commiffion , en réparations & reconftructions
des digues , routes & autres travaux
d'utilité publique , & en un établiſſement d'atteliers
de charité. »
XVIII. Le Roi fera invité de donner les
ordres les plus prompts pour retirer d'Avignon
& du Comtat les régimens de la Marck & les efcadrons
de huffards qui s'y trouvent , & pour les
faire remplacer par nn régiment d'infanterie &
quatre bataillons, de volontaires nationaux. »
XIX. Tout corps , toute perfonne qui fe
L2
( 244 )
permettront des actes tendans à méconnoître &
à faire méconnoître la fouveraineté de la nation
& lacouſtitution , feront poursuivis comme
staîtres à la patrie & criminels de lèze-nation ».
XX. Les cominiffaires civils feront tenus
de démoncer , fans délai , à ceux qui en doivent
connoître , les officiers des troupes de ligne qui
ks ont ménagés & infultés ; ils feront , de fuite ,
pourfuivis fdivant la rigueur des loix. »
Ala XXI. Ce qui eft dû pour le passé à la gendarmerie
nationale des deux diftri& s de Vauclufe
& de Louvaife , lui fera payé par le tréfor public
fur le pied du traitement qui lui étoit attribué.
Hoon fora de même pour l'avenir , jufqu'à fon
organiſation définitive , & jufqu'à ce que l'Affemblée
en ait autrement ordonné. »
5x XXII. Ilfera pourvu , provisoirement , aux
fuis de tous les établiffemens & traitemens des
fonctionnaires publics , civils & eccléfiaftiques
conformément au décret du 23 septembre , &
oeÿ jufqu'à ce qu'il y ait été autrement pourvu . »
fke XXIII. Le miniftre des affaires étrangères
nendra compte , foys trois jours , de l'état des
Régociations , qui , conformément au décret du
14 feptembre , doivent avoir été ouvertes avec
la cour de Rome , relativement aux indemnités
*dédommagemens qui pourroient lui être dûs.
- XXIV . Le pouvoir créatif donnera les
ordres néceffaires pour la prompte exécution du
prefent décret ; les miniftres de la juftice & d
Pintérieur feront tenus d'en rendre compte
quinzaine en quinzaine , chacun en ce qui
felatifalfon adminiftration. "
ر
de
eft
XXV. Laffemblée renvoir à fon comité
mitirare la demande faite par nombre de citoyens
Avignon & du Comtat par l'organe des com(
245 )
miffaires civils , pour être admis à former un
bataillon de volontaires pour la défenſe des frontières.
»
pentras ,
ce XXVI. L'Affemblée nationale invite les citoyens
des deux diftricts d'Avignon & de Car
à abjurer tout fentiment de haine , &
ne plus fe livrer qu'aux douces impulfions de
la fraternité . Ce n'eft que par une conduite paifible
& digne des hommes libres , qu'ils feconderont
puiffamment les efforts que vont faire
leurs repréſentans , pour effacer juſqu'à la moindre
trace des maux dont ils font accablés. »
Du jeudi , féance du foir.
Organe du comité des affignats & monnoies,
M. Reboul a parlé de fous près d'une heure. Il
a prouvé , fans le dire , que bientôt on gagneroit
beaucoup à fondie les fous pour les vendre à
l'état , le cuivre étant plus cher que ne valent
les fous qu'on en fabrique . Il a dit , fans le
prouver , que les financiers de l'Aſſemblée conftituante
s'étoient groffièrement trompés en comptant
fur 180 millions de livres de métal de
cloches difponibles , & fur la fuppreffion de 30
mille églifes, calculs que les états au vrai réduifent
à 6 ou 7 millions de livres même en fe conformant
aux décrets de l'Affemblée conſtituante.
Néanmoins ce métal , don du ciel , ne manquera
pas tant qu'il reftera des clochers à grande
fonnerie qui étourdiffent M. Reboul , & des
cloches de couvens & d'églifes de catholiques
non-conformistes . « Ce ne font point des cloches
que nous devons aux diffidens , mais de
bonnes loix qui leur affurent la liberté de célébrer
, à leurs dépens , tous les rites qui leur
feront agréables. De ce qu'on ne leus en deir 20
L3
( 246 )
pas , il a conclu qu'on pouvoit leur enlever celles
qu'ils ont achetées , probablement par reſpect
pour la liberté & la propriété. Le mot nation
ne lui laiffe aucun fcrupule ; & il répond à ceux
qui craindroient dés foulèvemens des paylans
plus chrétiens que philofophes « Le peuple
fent plus , en ce moment , le befoin de monnoie
que celui de cloches. » Le dernier décret fur les
canonniers nationaux tend à mettre des canons
par-tout ; M. Reboul a propofé de faire frapper
monnoie dans tous les coins du royaume , qui
n'en fera ni mieux défendu ni moins pauvre.
Les commiffaires d'Avignon écrivent au préfident
, à propos du rapport de M. Bréard :
«Non , l'Affemblée ne peut obtenir de renfeignemens
exacts ; ' elle ne peut débrouiller ce cahos
de merfonges & d'abfurdités que par la connoiffance
de la procédure ; & la voilà finie . a
Leur lettre a été renvoyée à M. Bréard , c'eftà-
dire au comité.
Du vendredi , 16 mars,
Soupçonnant er fin qu'il feroit plus fimple &
moins coûteux de ne point brûler des affignats
que d'en faire dont la célérité de la fabrication
ne fuffit pas à la dépenfe , l'Aſſemblée a ftatué
que les receveurs des diftricts cefferont d'annihiler
les affignats provenant de la contribution
patriotique , & continueront de les envoyer ,
mais non-biffés , à la gaiffe de l'extraordinaire.
Vainement avoir- on réfolu de confacrer trois
féances par femaine aux finances . Des fuppreffions
de paroiffes , des captures de cloches , & des dénonciations
preffoient bien davantage. Le comité
central n'a aucun égard aux notes de M, Laffont-
Ladebar, a Depuis 15 jours , a dit M. Dorify;
( 247 ) ¿
à peine le mot de finance a - t- il été prononcé
dans cette affemblée . » M. Bazire a fait renouveller
le décret des trois féances en obtenant
qu'on ne s'en occupera jamais avant midi.
Un membre a propofé d'organiſer le ministère
des affaires étrangètes conformément aux principes
conftitutionnels . On vouloit que ce membre
für entendu fur-le- champ. M. Lemontey a obfervé
que le comité diplomatique s'occupoit de
cet objet ; & deux épreuves ont amené l'ordre
du jour ; mais le publicifte organiſateur ſera entendu
demain à midi ,. pour hâcer d'autant la
régénération des finances.
MM. Pieyre & Cambon ont lu des lettres du
département du Gard , de Nîmes , de Marseille,
d'Orange , &c . ils les cuffent dictées qu'elles
n'auroient pas été p'us intéreffantes , plus probantes.
Arles , Baune , Mende , Jalès , Carpentras
, Avignon , font des foyers de fanatifme
& d'ariftocratie . Les patriotes y gémiflent dans
les fers , quoiqu'on les en ait impitoyablement
chaffés ; citoyens , propriétaires , marchands.
ouvriers , foldats , officiers , municipaux , adminiſtrateurs
, hommes , femmes , enfans , tout y
eft contre- révolutionnaire ; il n'y a que le peuple
qui ait du patriotifme ; auffi fa pénétration a
t - elle découvert , leurs fentimens & leurs intentions
, qu'ils déguifent avec une perfidic incroyable,
en arborant la cocarde blanche & le drapeau
blanc. La nation , ou les clubiftes de Nîmes
Montpellier , Marſeille , St. Gilles , &c . brûlent
de défarmer & de foumettre kes ennemis , par
tendreffe fraternelle , & témoignent de civiques
inquiétudes aux membres du département qui
tremblent qu'il n'en arrive quelque catastrophe ,
& quine ſe juſtifient qu'en montrant leur corref
L4
248 )
pondance pour induire l'Affemblée à donner
librement de fignal d'agir , de marcher , de
vaincre ou mourir.
Ces différentes pièces circulaires ont été renè
voyées à la commiffion des douze , & on eft
rentré dans la difcuffion des articles concernant
Avignon , par la queftion relative à l'ordre judiciaire
& au foit des prifonniers , Jourdan, &c.
Il faut avoir eu l'inexprimable douleur d'en être
le témoin pour le croire : M. Couturier a propolé
d'étendre l'amniftie fur tous ces prifonniers.
Une amniftie pour les crimes affreux qui ont
enfanglanté l'époque de la réunion d'Avignon à
a France , eft fi loin de mes idées , a dit M.
Fraiffenel , que j'ai regardé le bruit qui s'en eft
élevé d'avance , comme produit par les vils calom
niateurs qui ont jufqu'ici cherché à difcréditer
Affemblée nationale . » Ce début annonçoit une
morale publique affez folide dans fes principes,
pour que nous n'ayons pu , fans une extrême
farprife & le plus vif regret , entendre l'opinant
ajouter , ( fi nous ne nous trompons ) que lorfque
le peuple devenu libre en fecouant & brifant fes
antiques chaînes , immole quelques fuppots du
defponfme, quelques hommes jaloux de fa liberté,
la loi eft violée par ces défordres ; mais la justice
ne l'eft pas. » Il a retracé les horreurs de la glacière
, & nous a diftraits de fes fophifmes révoturionnaires
, de fes paradoxes , de l'anarchie qui
Tépare la justice de la loi ; il nous en a diftraits
par ce cri forti de fon coeur : & non , ce font des
délits pout lefquels le mot amniftie ne ſauroit être
prononcé devant une affemblés d'hommes juſtės...
Craignez d'inftituer les faturnales du crime... »
Enfuite , il s'eft énergiquement opposé à la tranf-
Tasson du tribunal & des piifonniers à Beaucaire ,
·
( 249 )
déplacement arbitraire , impolitique, auquel leve
nement peut attacher l'idée fauffe , mais plaufible
mais bientôt univerfelle & inexpugnable , d'une
infamante connivence pour occafionner l'évasion
des fcélérats .
« Pour fauver les malheureux prifonniers de
la fureur de leurs ennemis , a dit alors M. Vaffal ,
curé de Verfailles , a fallu appeller des juges
d'une terre étrangère. Pour les fauver des nouvelles
intrigues formées contre eux , il faut tranfporter
fur une terre étrangère le tribunal entier...
Je fais qu'il y a une forte de courage à défendie
ceux que tant de plumes vénales ont peints comme
des brigands ; mais je le dirai fans déguifement ,
parce queje ne fais que fuivre le fentiment de ma
confcience. Je dirai que ceux qu'on appelle des
brigands n'ont jamais combattu que les defpotes ,
qu'ils ne fe font jamais trouvés à la tête d'aucun
complot ; qu'à l'exception peut- être des meurtres
qui ont vengé le fiis de Lecuyer , le fang n'a
coulé par leurs mains que fur le champ de bataille.
Les véritables brigands font ceux qui ont
cherché à étouffer la liberté dans fon berceau ,
•perpétué l'anarchie pour dégoûter le peuple de
la liberté & le ramener fous le joug papal ; les
mêmes enfin qui , ap: ès avoir difperfé 700 familles
, pourfuivi les patriotes par des affaflnats,
les poursuivent aujourd'hui fous les formes
judiciaires , & provoquent de rouveaux carnages....
Vous pardonnerez tous ces crimes à
Tariftocratie , tandis que vous immolerez aux
vengeances de ce parti triomphant les patriotes
égarés par une vengeance paſſagere ... Si vous
voulez être juftes & faire ceffer les troubles
étendez l'amniftie aux crimes de
1
& couvrez du même voetons
les
les
partis
qui ont
L
$
( 250 )
enfanglanté ce pays. Il feroit difficile de mériter
mieux que M. Vafal la reconnoiffance &
l'eftime du coupe -tête & de fa vertueufe bande .
M. Bazire a délayé les mêmes idées dans la
même morale ; mais nous ne nous attendions
guère à fon affertion que « l'Aſſemblée conftituante
a provoqué tous les maux d'Avignon . ,
ainfi que tous ceux des colonies ; » moins encore
à cette exclamation : «Pouvons- nous punir les
Avignonois des malheurs dont nous fommes les
premières caules ? -- D'abord , il ne s'agit nu!-
lement de punir les Avignonois , mais des fcélérats
qui firent couler le fang dans Avignon . Enſuite ,
cuffiez - vous caufé ces maux , rien ne vous difpenferoit
du devoir facré de laiffer la juftice frapper
des monftres raffafiés de pillage & de meurtres ,
des incendiaires & des bourreaux auffi lâches qu'atroces
. S'ils ne font pas jugés , punis , l'Europe &
la poftérité vous jugeront.
cc
Le droit d'amniftie , a dit M. Dumas , Luppofe
la plénitude de la fouveraineté , qui ne ré
fide pas dans les mains d'une législature . » Grande
rumeur. Qu'il foit rappellé à l'ordre. « C'eft
réunir , a-t- il repris , le pouvoir législatif & le
pouvoir judiciaire . » MM. Dubayet & Dumolard
faccufoient d'attaquer la conftitution , que l'amniftie
violeroit. Il eft encore revenu au pouvoir
judiciaire , quoique ce pouvoir ne donne aucun
droit d'amniftie. «Vous - même , lui objectoit
M. Mailhe ›
Vous avez provoqué le décret en
faveur des Suiffes de Châteauvieux... Quant à
la fouveraineté , où réfideroit- elle fi elle n'eft
pas dans les mains du corps légiflatif ? » Cette
métaphyfique n'offroit d'autre iffue que l'ordre
du jour. On décrète qu'on y paffe , mais c'eft
pour difcuter de nouveau fans fe mieux com-
1
7.251 )
prendre. Au milieu de la confufion des maximes
Politiques controverfées , qui doivent cependant
gouverner l'Etat , il n'y a de bien évident que
l'édifiant projet de dérober au glaive des loix
les criminels les plus exécrables. M. Saladin
s'étaye de ce que l'Affemblée conſtituante avoit
ceffé d'être conftituante lorfqu'elle décréta l'amniftie
; M. Grangeneuve de ce que le décret n'en
eft parvenu qu'après les crimes . MM . de Girardin
& de Vaublanc prouvent en vain que la
légiflature eft dans "honorable impuiffance d'abfoudre
d'auffi horribles forfaits ; que le fcandale
de leur impunité n'affermiroit pas la conſtitution
dont les bafes doivent être la justice éternelle.
M. Guadet a retourné les arguties de MM . Saladin
& Grangeneuve. Plufieurs orateurs fe font
long- temps difputé l'étrange gloire de réfuter
M. de Vaublanc. Epreuves tumultueuses , réclamation
de l'appel nominal , vacarme indicible...
Enfin , fur la motion de M. Vergniaud , le
combat eft ajourné à lundi.
Une lettre du Roi annonce que Sa Majesté a
nommé M. Dumoutier au département des affaires
étrangères , & M. Lacoste à celui de la marine ,
Du famedi , 17 mars.
Au produit defiré des contributions foncière &
mobiliaire , le génie de M. Lacroix a promis
d'ajouter 45 à
50 millions par an , & 15 à 20
millions tout de fuite. Pour donner une tournure
civique à cet expédient de finance , il a fallu
débiter beaucoup de lieux communs ſur le fléau -
de l'agiotage actuel , imputé à l'ancien régime.
Le moyen de M. Lacroix eft de décréter que
les propriétaires & porteurs d'effets publics , d'actions
des deux compagnies des indes , de la caile
L6
( 252 )
delcompte , &c . , ieront tenus de les faire enregistrer
dans le délai de deux mois , à chaque
mutation , & payeront le même prix que tous
les autres actes fujets à l'enregistrement . On a
décrété l'impreffion du difcours applaudi , & le
renvoi aux comités compétens.
M. Lobjoy a été admis à expofer les vues.
qu'il avoit annoncées , la veille , fur l'organifation
du ministère des affaires étrangères d'après
les principes conftitutionnels. Ce luxe oratoire
dont on couvre aujourd'hui des conceptions puéziles
, une profufion d'images coloffales au travers
defquelles de petites idées font impercep
tibles ou ridicules ,-l'abjuration de tout dogme.
mystérieux dans la poitique d'un peuple libre
dans le fanctuaire où la nation peut toutfur ellemême
, la zone immenfe que parcourt le miniftre
des affaires étrangères , les points de la sphère
qu'il meut , la providence des législateurs , les
vifirs , les transfuges qui fatiguent des fauffes
ardeurs de leur impuiffance les cours qu'ils voudroient
intéreffer aux vengeances féodales , des
réponſes aftucieufes & toutes royales , la latitude
de la sphère ou doit être placé le comité
diplomatique invefti de toutes fes facultés , le
defir de voir tous les peuples fe donner le baifer
de justice & de paix,... Tout ce fatras à prétention
à conduit M. Lobjoy aux grands réfultats
que voici :
1 Statuer que le miniftre fera tenu d'ouvrir
Je dépôt des dépêches étrangères & des agens
François , à chaque réquifition du comité diplomatique
; peut- être même feroi: il bon qu'en
certains cas plus graves , le comité pût envoyer
oa propofer à l'Affemblée d'envoyer quelqu'un
fur les lieux , pour puifer , à la fource des ren(
253 )
feignemens , qui s'altèrent prefque toujours en
filtrant par des canaux trop longs & trop multipliés.
כ כ
20. Supprimer les titres d'ambaffadeurs , plénipotentiaires
, miniftres , envoyés , réfidents
agents , confuls , vis-à- vis leíquels « il n'eft
pas , a - t - il dit , jufqu'au pontife de Rome
jufqu'à ce prêtre dont le fief n'eft pas de ce monde
bravo ), qui ne tranche du fouverain ( applaudiffemens
redoublés ) ; claffification réprouvée
par la déclaration des droits qui veut que tout
homme ne foit que tout ce qu'un autre homme
Feut être comme lui . »

te
3. Donner indiftinctement à tous les envoyés
de la nation le titre de légats ou nonces de France ,
& préférer pour ces offices de nonces ceux des
fecrétaires de légation qui auront montré le
plus de civifme dans la carrière diplomatique.
cc
Alors la conflitution fera refpectée jufqu'au feru
pule & même beaucoup au - delà du fcrupule.
3
Ces importantes découvertes feront honorées
de l'impreffion & remifes au comité.
L'ordre du jout appelloit une feconde lecture
du projet concernant le mode civil de conftater
les naiffances , les mariages & les décès. M.
François de Neufchâteau ayant voulu motiver
l'ajournement de cette lecture , on a long- temps
débattu sil feroit écouté. Enfin ce légiflateur ,
ci- devant poète , a pris la parole ; & l'impitoyable
promoteur de perfécutions contre les prêtres nonaffermentés
, dépouillés , calomniés , réduits aux
dernières horreurs de la misère , exportés , incarcérés
, a tremblé de la feule idée de priver les
prêtres fermentés de l'afcendant que leur donne
le droit de tenir des regiftres baptiftaires , matrimoniaux
& mortuaires .
( 254 )
Il a dir , en fubftance , que les intrigans quí
dominoient l'Affemblée conftituante ne l'avoient
induite à décréter la conftitution civile du clergé
que dans le perfide efpoir d'y trouver un moyen
de renverser la conftitution & d'amener leurs
deux chambres ; que M. d'Autun ne prêta le.
ferment qu'en renonçant à fon évêché ; que tout
en applaudiffant à la loi du ferment , M. Sieyes
écrivoit aux électeurs de ne pas l'élire évêque.
Il prétendu que la majorité des prêtres du
royaume a prêté le ferment ( affertion qui eft
d'une faulletéinfoutenable ) ; qu'enfuite ces mêmes
ch fs de l'intrigue établirent un fyftême de perfécution
fous les dehors d'une hypocrite tolérance ,
pour affoiblir cette majorité ; de - là , ſelon lui ,
T'ouverture de l'égliſe des Théatins à Paris , la
protection du Roi accordée aux prêtres inaffermentés
, l'adreffe du directoire invoquant le veto ,
les brefs du Pape , réels ou fuppofés , &c ; de-là ,
une différence énorme entre la conftitution décrétée
d'abord & la conftitution revue & acceptées
qu'à défaut de fuccès , ils recoururent à la motion
des regiftres purement civils , fe promettant de
pouffer par- la le peuple à la guerre civile en lui
dénonçant la lég flature comme méconnoiſſant le
Pape & abolifant un ou deux facremens.
De ces divagations où le douteux , l'exagéré ,
le vrai , le faux fe confondent , & pourroient
paroître fervir à- la- fois d'arme offenfive & défenfive
, à qui ne voudroit peindre un grand mal
que pour en produire un plus grand encore , M.
François a conclu que ; & quoique nous foyons
dans le fiècle de la philofophie , le peuple n'eft
pas philofophe ; que , de 44 mille municipalités ,
peut-être 40 mille n'ont aucun membre qui fache
lire & écrire que l'innovation projettée fera ca- ;
»
-
1
( 255 )
lomnier la religion de l'Affemblée nationale dans
les campagnes ; que le plan de M. Muraire eft
excellent , mais qu'il ne feroit goûté que des
gens éclairés par les ouvrages lumineux qu'a fait
éclore la révolution ; que c'eft malheureuſement
le très -petit nombre ; & qu'en attendant la maturité
du peuple , on devroit ſe borner à l'uſage
plus généralité de l'édit de 1787 qui fixe le mode
de conftater l'état civil des non- catholiques.
MM. Dumourier & Lacoste , nouveaux miniftres
des affaires étrangères & de la marine ,
font venus faire leur compliment. Un ſecrétaire
a lu celui de M. Dumourier. « Le Roi , en renouvellant
fon miniſtère , a cherché à
fon attachement à la conſtitution . Nous fommes
prouver
devenus les gages de la confiance publique , de
l'accord entre les pouvoirs conftitués... Je ferai ,
près des puiffances étrangères , l'organe de votre
franchiſe & de votre énergie...... L'Affemblée
nationale , le Roi & les miniftres me feront plus
qu'un tout indivifible . »..... Moins emphatique ,
plus fidèle aux convenances , moins perfuade
qu'on ne pouvoit mieux faire que de le choifir ,
que fans lui le Roin'auroit pas cu la confiance pu
blique & les deux pouvoirs n'euffent pas été
d'accord , qu'un miniſtre du monarque eft for
gane de l'Affemblée , & que les agens amovibles
& reffonfables du Roi ne font qu'un avec ce
chef fuprême & le corps légiflatif ; plus ſage
enfin M. Lacoſte a offert fes hommages , a pro
tefté de fon amour pour la liberté , a promis
de fe conformer à la conftitution en obéiflant
aux ordres du Roi , & a dit à PAſſemblée :
« c'eſt ſur mes actions que vous me jugerez . »...
On a repris l'objet du diſcours de M. François.
L'ajournement déplaifoit , encore plus que fes
2
( 254 )
Il a dir , en fubftance , que les intrigans quí
dominoient l'Affemblée conftituante ne l'avoient
induite à décréter la conftitution civile du clergé
que dans le perfide efpoir d'y trouver un moyen
de renverfer la conftitution & d'amener leurs
deux chambres ; que M. d'Autun ne prêta le.
ferment qu'en renonçant à fon évêché ; que tout
en applaudiffant à la loi du ferment , M. Sieyes
écrivoit aux électeurs de ne pas l'élire évêque.
Il prétendu que la majorité des prêtres du
royaume a prêté le ferment ( affertion qui eft
d'une fauffeté infoutenable ) ; qu'enfuite ces mêmes
cly fs de l'intrigue établirent un fyftême de perfécutionfous
les dehors d'une hypocrite tolérance ,
pour affoiblir cette majorité ; de - là , felon lui ,
T'ouverture de l'églife des Théatins à Paris , la
protection du Roi accordée aux prêtres inaffermentés
, l'adreffe du directoire invoquant le veto ,
les brefs du Pape , réels ou fuppofés , & c ; de-là ,
une différence énorme entre la conftitution décrétée
d'abord & la conftitution revue & acceptée ;
qu'à défaut de fuccès , ils recoururent à la motion
des regiftres purement civils , fe promettant de
pouffer par -la le peuple à la guerre civile en lui
dénonçant la lég flature comme méconnoiffant le
Pape & abolifant un ou deux facremens .
De ces divagations où le douteux , l'exagéré ,
le vrai , le faux fe confondent , & pourroient
paroître fervir à- la- fois d'arme offenfive & défenfive
, à qui ne voudroit peindre un grand mal
que pour en produire un plus grand encore , M.
François a conclu que ; & quoique nous foyons
dans le fiècle de la philofophie , le peuple n'eft
pas philofophe ; que , de 44 mille municipalités,
peut- être 40 mille n'ont aucun membre qui fache
lire & écrire que l'innovation projettée fera ca-

( 255 )
lomnier la religion de l'Affemblée nationale dans
les campagnes ; que le plan de M. Muraire eft
excellent , mais qu'il ne feroit goûté que des
gens éclairés par les ouvrages lumineux qu'a fait
éclore la révolution ; que c'eft malheureuſement
le très - petit nombre ; & qu'en attendant la maturité
du peuple , on devroit ſe borner à l'uſage
plus généralité de l'édit de 1787 qui fixe le mode
de conftater l'état civil des non - catholiques.

MM. Dumourier & Lacoste , nouveaux miniftres
des affaires étrangères & de la marine ,
fort venus faire leur compliment. Un fecrétaire
a lu celui de M. Dumourier. « Le Roi , en renouvellant
fon miniſtère a cherché à prouver
fon attachement à la conftitution . Nous fommes
devenus les gages de la confiance publique , da
l'accord entre les pouvoirs conftitués ... Je ferai ,
près des puiffances étrangères , l'organe de votre
franchiſe & de votre énergie...... L'Affemblée
nationale , le Roi & les miniftres ne feront plus
qu'un tout indivifible . »..... Moins emphatique ,
plus fidèle aux convenances , moins perfuade
qu'on ne pouvoit mieux faire que de le choifir,
que fans lui le Roin'auroit pas cu la confiance pu
blique & les deux pouvoirs n'euffent pas été
d'accord , qu'un miniftre du monarque eft for
gane de l'Affemblée , & que les agens amovibles
& refponfables du Roi ne font qu'un avec ce
chef fuprême & le corps légiflatif; plus fage
enfin M. Lacoſte a offert les hommages , a pro
tefté de fon amour pour la liberté
de fe conformer à la conſtitution en obéiffant
, a promis
aux ordres du Roi , & a dit à l'Aflemblée :
«c'eſt ſur mes actions que vous me jugerez. ...
On a repris l'objet du difcours de M. François.
L'ajournement déplaifoit , encore plus que fes
4
( 256 )
motifs ridiculifés comme anti- philofophiques .
M. Guadet a craint que l'on attendoit trop
long - temps à rendre le décret , « le nouveau
clergé , que malheureusement l'Affemblée conftituante
à établi en corps , n'y opposât la plus
forte refiftance , » M. Muraire a dit que fa loi
étoit une tâche impofée à la lég flature par la
conftitution ; que le peuple eft affez mûr , ou
que d'auffi bonnes loix hâteront fa maturité; que
tout pas rétrograde feroit une foibleffe , & que
de petits ménagemens font toujours très- dangereux
en légiflation . Les réflexions de M. François
ont paru à M. Bazire injurieufes au peuple
François .
Un évêque conftitutionnel a déclaré que les
confrères & lui avoient déjà adreffé des inftructions
préparatoires à leurs diocéfains , à qui ces
lettres paftorales apprendront fans doute à lite
& à écrire. M. Hérault de Séchelles a propofé
de faire élire les ( 50 mille ) fonctionnaires publics
qui , dans tous les villages , enrégiftreront
les naiffances , les mariages & les décès , en
prefcrivant que les miniftres du culte ne pourront
être élus qu'au défaut de tout autre citoyen.
La troifième lecture aura lieu dans huit jours.
Du famedi , féance du foir.
M. Mouyffet a fait part à l'Affemblée d'une
lettre de Scheleftat portant que 25 officiers du
15. régiment avoient quitté leurs drapeaux. On
a crié tánt mieux ! M. Merlin a dit qu'on lui
écrivoit que 9 officiers du régiment de Royal-
Rouffillon étoient auffi défertés de Longwy : « Ils
'ont déchargés de leur poids le pavé de la liberté.n
---
:
Bravo ! ont crié les galeries , & la falje a
retenti d'applaudi Temens .
1
( 257 )
Le miniftre de l'intérieur écrit que la muni
cipalité de Langone a mis en état d'arreft .tion
& interrogé deux émiffaires du club de Margelone
envoyés aux clubs circonvoifius , & porteurs
de lettres civiques pour les trois compagnies du
27 % régiment , lettres qui les provoquoient à fe
venger de ce qui venoit de fe paffer à Mende .
Ces nouvelles & des procès-verbaux feront remis
à la commiffion des douze .
M. Blanc - Pafcal , accufateur public du dé
partement du Gard , s'attribuant des fonctions
& des relations co- législatives , écrit , de Nîmes ,
le 13 mars , qu'un adminiftrateur ( anonyme ) lui
donne avis que 8,000 citoyens patriotes vont
partir de Marſeille avec 20 pièces de canon de 24
& quatre mortiers pour aller à Arles . « Si celá
arrive , ajoute M. Blanc- Pafcal , nous ne pour
tons plus contenir nos gardes nationales. Ce
fera le réfultat du rapport des commiffaires civils
d'Arles , fur la foi defquels M. Cahier s'eft rapporté
au lieu de s'en rapporter aux nouvelles que
j'ai eu l'honneur de lui adreffer . » Le lecteur de
cette lettre , M. Vincent a demandé que les
commiffaires civils d'Arles , qu'un décret de
mardi , 13 , ne mande à la barre que fous hui
taine , y fuffent mandés demain ; M. Merlin
vouloit les y voir au moment même , ainsi que
les députés du directoire des Bouches- du- Rhône .
Ceux- ci feront entendus fur-le-champ , les autres
demain.
- L'orateur de la députation adminiſtrative des
Bouches - du - Rhône a dit tout bonnement que
l'abolition du club d'Arles étoit le crime irrémiffible
des aristocrates ; & comme pour le prouver
il n'avoit aucun befoin de raconter les intrigues
2 ?
7258 )
de ce club , il s'eft borné à répéter que l'atiltocratie
Arléfienne empriſonne , recrute & vomit
des horreurs contre la conftitution . Tranſporté
au fort Saint-Louis , le maire d'Arles a forcé les
tartants de Marfeille à fe retirer & s'eft emparé
de quatre gros canons . Le directoire a
mis toute la garde nationale du département
en état de requifition permanente . Le diftrict
& la municipalité d'Arles ont requis un
régiment de dragons , mais le département a
détourné l'effet de cette réquifition défenfive.
Apt eft auffi rébelle qu'Arles ; cent prêtres
fanatifent les efprits , & on s'y exerce à tirer
la fible. A Aubagne , Alan , Cucurron , Gardanne
, Aiguille, c'eft l'ariftocratie bourgeoife qui
vexe & travaille le peuple. Le miniftre a ordonné
l'approche de troupes de ligne ; ariftooratie
miniftérielle . Sans le patriotifme brûlant
des Marſeillois , tout feroit perdu. « Légifla
teurs , profitez des circonftances heureuſes où nous
Lommes ; c'est l'éternelle providence qui les a
ménagées pour le bonheur de l'Empire François.
Si les mesures que vous prendrez contre Arles
font promptes & vigoureufes ( bravo ! ) , le
triomphe dupatriotifme fera complet... N'oubliez
pas les prêtres...... 3
On a beaucoup applaudi à ces fraternelles pro-
Vocations au carnage contre des François dont le
forfait eft de préférer la paix à des clubs , le règne
des loix à la tyranule des démagogues , la fûreté
des propriétés & de la vie des citoyens aux infurrections
des fans-culottes & de leurs meneurs.
Le préfident a répondu à l'orateur « L'Affemblée
nationale , inftruite des troubles qui défolens
la ville a Arles , doit protection aux patriotes,
& une juftice févère aux confpirateurs. Elle ap
( 259 )
plaudit à votre patriotifime...» Et la députation a
reçu les honneurs de la féance.
M. Bazire a entrepris l'éloge des patriotes de
Marſeille , & a demandé qu'il en fût fait mention
honorable. Le préfident , M. Genfonné, y aidoit
de tout fon pouvoir. Mais on a crié à l'ordre
dujour. On le décrère à la preſqu'unanimité.
Neuf articles & trois additionnels , décrétés
fans difcuffion , ont livré à la nation les biens
des ordres religieux & militaires de Saint-Lazare &
de Notre-Dame du Mont Carmel & autres y réunis.
Du dimanche , 18 Mars.
M. Jean- de-Brie a lu un rapport , dont les
conclufions ont été le projet d'un décret adopté
d'urgence , & conçu en ces termes :
« L'Affemblée nationale empreflée de prêter
à la loi l'appui que tous les corps conftitués lui
doivent , & d'acquitter envers Guillaume Simo
neau , maire d'Etampes , qui fe facrifia pour elle,
la dette nationale , décrète qu'il y a urgence . »
L'Affemblée nationale , après avoir décrété
l'urgence , décrète définitivement ce qui fait ;
« Art I. Il fera élevé , aux frais de la nation
fur la place ou fe tient le marché à Erampes ,
une pyramide triangulaire . Sur l'un des côtés fe
ront gravés ces mots :
le.
ce Guillaume Simoneau , élu maire d'Etampea
mort le 3 mars 1792 , »
Sur le fecond ', ceux-ci :
« Ma vie eft à vous vous pouvez me tuers
mais je ne manquerai pas à mon devoir : la loi
me le défend. ( Dernières paroles du Maire
' Erampes. » )
3
Enfin, fur le dernier l'on gravera cette infcription
:
La nation françoife, à la mémoire du magif(
260 )
trat du peuple , qui mourut pour la lai, ( Décret du
18 mars 1792. )
Les deux autres articles ordonnent l'envoi du
tout aux 44733 municipalités du royaume , à
la veuve , à la famille , & aux citoyens qui ont
été bleflés à Etampes.
Introduits à la barre , les commiffaires civils
revenus d'Arles ont préfenté des faits , & furtout
des conféquences qui ne reffembloient
guère au contenu des lettres ou copies arrivées ,
fà propos pour modifier l'opinion de l'auditoire
fur l'état de cette ville & les intentions
gréfumées de fes habitans. Les commiſſaires ont
énoncé le veu que l'efprit public , le véritable
civilme , eût fait autant de progrès dans le
royaume que dans les murs d'Arles , & ont
donné les plus grands éloges aux municipaux &
aux citoyens qui maintiennent le refpect des
loix , des propriétés , des moeurs ; protègent la
hiberté ; répriment la licence & ne punifient que
légalement des délits ou des crimes avérés.
Le préfident alloit leur répondre ; mais M.
Antonelle a rompu le morne filence que lespasriotes
lui reprochent depuis fi long- temps , &
ce grand homme ne l'a malheureuſement rompu
que pour s'exprimer de la manière la plus étrange ;
lauroit affis fon jugement fur des vérités démontrées
par une difcuffion contradictoire , qu'il
auroit encore du l'énoncer en un langage plus
mefuré.
« Je ferai court , a-t-il dit ; je félicite l'Af,
femblée de fa patience . Elle ne m'étonne pas.
Il ne falloit faire à ces Meffieurs ni le tort ni
Phonneur de les interrompre ( grands applau
diffemens ) . Ce récit n'eft que la diffamation
fcélérate des patriotes qui ont empêché la vile
1
( 261 )
·
d'Arles d'être contre révolutionnaire fix mois
plutôt... C'est une apologie également fcélérate
des contre-révolutionnaires ( bravo ! redoublés ) .
J'affirme que ce rapport .... eft lâchement menteur...
Il eft un membre qui eft prêt à porter
la parole fur cette affaire. Je demande qu'il foit
entendu à l'inſtant même , ou que la difcuffion
s'ouvre dans la féance de demain . »s
M. Lacroix a preferit impérieufement à M.
Lemontey , qui occupoit le fauteuil , de répondre
aux commiffaites que l'Affemblée examineroit
leur conduite & qu'ils fe retiraffent ; & le préfident
a ponctuellement fuivi la leçon de M.
Lacroix. Les commiffaires fe font retirés.
M. Potin-de- Vauvineux a offert so mille liv.
en affignats , & en a promis autant pour Di
manche. Quelqu'un qui s'eft dit fon créancier ,
à écrit à l'Affemblée de ne point accepter ces
dons au préjudice de ceux que M. Poti devrait
payer. Il eft venu lui- même à la barre ,
vanter la banque & renouveller les offres . On
a décrété l'impreffion de fon mémoire , la men
tion honorable des so mille livres agréées , & le
renvoi du tout au comité de l'ordinaire des finan
ces. Nos lecteurs nous fauront gré de leur
épargner même la notice de nombreufes pétitions
adulatrices ou infignifiantes.
Suite du décret fur les biens des émigrés . (Voy . le
N°. précédent , p . 184. )
Moyens d'exécution .
VI. Dans un mois , à compter de la pro
mgation du préfent décret , chaque municipa
ité enverra au directoire de fon diſtrict , l'état
( 262 )
des biens fitués dans fon territoire , appartenant
à des perfonnes qu'elle ne connoîtra pas pour être
actuellement domiciliées dans le département ,
ainfi que des rentes , preftations & autres redevances
qui leur font dues ; le directoire da diſtrict
fera paffer fur-le- champ ces états au département,
avec fon avis . ››
сс « VII . Le directoire du département , d'après
fes connoiffances particulières , & fous fa refponſabilité
, arrêtera définitivement , dans le
mois fuivant , la lifte des biens qui devront être
adminiftrés , conformément à l'art . II. Il fera
publier & afficher cette lifte , dont il enverrâ une
copie au miniftre des contributions ; & une autre
aux commiffaires- régiffeurs des domaines nationaux
, qui feront tenus , auffi- tôt après la réception
de cette lifte , de prendre l'adminiftration des biens
y contenus . »
Précautions.
« VIII. Pour éviter , dans la confection de
ces liftes , toute erreur préjudiciable à des citoyens
qui ne feroient pas fortis du royaume ,
les perfonnes qui ont des biens hors le département
où elles font leur réfidence actuelle , enverront
au directoire du département de la fituation de
leurs biens , un certificat de la municipalité du
lieu qu'elles habitent ; lequel certificat fera vifé
par le directoire de diftrict , qui conftatera
qu'elles réfident actuellement dans le royaume ;
ce certificat fera délivré gratuitement par les
municipalités ; mais le fecrétaire deflites municipalités
fera payé de fon falaire par l'adminif
tration des domaines féqueftrés , à raifon de dir
fous par chaque certificat , le papier & le timbre
compris. »
( 263 )
Difficultés.
« IX. Les difficultés qui pourront s'élever fur
le fait de l'abfence ou fur l'adminiſtration des biens
fequeftrés , feront terminées adminiſtrativement
par les directoires de département , für l'avis des
directoires de diftrict. »
Débiteurs.
cc X. Les fermiers , locataires , ou autres débiteurs
des émigrés , qui , à raifon du féqueftre ,
auroient été forcés à des déplacemens , foit pour
fournir des renfeignemens , ou pour payer dans des
lieux où ils n'étoient pas tenas de fe tranfpoiter
pourront faire taxer par les directoires de diftrict
, les frais de voyages & autres indemnités ;
lefquels feront payés par les receveurs de départemens
. "
XI. Les revenus des biens fequeftrés feront
affectés , comme les biens eux- mêmes , au paiement
de l'indemnité qui fera définitivement arrêtée
par l'Affemblée nationale . »
XII. Les débiteurs des rentes , preftations
ou redevances , ou autres fommes quelconques
dues à des émigrés , feront tenus d'en fournir
leur déclaration , dans la quinzaine de la publication
du préfent décret , à leur municipalité.
à peine d'une amende égale à la quotité de la
redevance. Ils feront également tenus de faire
les paiemens à l'échéance des pactes , entre les
mains du receveur du diſtrict . Tout paiement
fait aux émigrés , après la publication du préfent
décret , fera regardé comme nul. Il en fera de
même de tout paiement qu'on prétendroit avoir
été fait avant l'échéance des pactes à venir ; fi le
Paiement n'eft conftaté par un acte public .
20
1
( 264 )
XIII . Les femmes , les propriétaires par.
indivis , les enfans ou les pères & parens des
François émigrés qui , par fucceffion , donation
ou autrement , auroient des droits déjà acquis
fur les biens fequeftrés , pourront , s'ils foot
eux-mêmes réfidans en France , préfenter les titres
qui établiffent leurs droits au directoire du diftrict
; & fur fon avis , le directoire du département
qui leur accordera , fans frais , une main
levée fur les revenus , proportionnée à leurs
droits , fauf toutefois la retenue de leur part des
impofitions : il pourra leur accorder la jouiffance
des biens affectés à leurs droits ; mais dans
ce cas , ils fourniront caution de verfer , dans
la caiffe du receveur du diftrict , la portion des
revenus qui appartiendra aux émigrés. »
« XIV . Dans tous les cas , on laiffera aux
femmes , aux enfans & pères & mères des émi
grés , la jouiffance de la maison où ils ont leur
domicile , fans que néanmoins ils puiffent ête
difpenfés de l'inventaire preferit par l'article
& fans entendre fouftraire ladite maison à
main-mife de la nation . »
« XV. Tous autres prétendans droit fur les
biens des émigrés pour créances , hypothèques
ou autres caules , & qui , pour juſtifier la légitimité
de leurs droits , rempliront les conditions
prefcrites par les art. I & II du décret du
27 juillet 1791 , pourront poursuivre la maio
levée des fommes qui leur feront dyes par les
voies indiquées par la loi pour les cas de fér
queftre. Le procureur- fyndic du district fena
appelé dans ces inftances,
-
ระ
XVI. Si un émigré rentre en France dans
le délai d'un mois après la publication du pré-
1 J
( 265 )
fent décret , il fera réintégré dans la jouiffance
de fes biens , en payant les frais d'adminiftration
, fa contribution , & de plus , à titre d'indemnité
, une fomme double de cette contribution.
Il fera encore tenu de donner caution de
la valeur d'une année de revenu ; & s'il quitroit
de nouveau fa patrie , avant que l'Aſſemblée
nationale ait proclamé que les dangers qui la
menacent , font paffés , l'année de revenas exigée
de la caution , & les biens feront de nouveau
mis en féqueftre. »
cc XVII. Les émigrés qui ne rentreront pas
dans le délai fixé par l'article précédent , ne
pourront obtenir la jouiffance de leurs biens.
qu'après que l'Affemblée nationale aura définitivement
arrêté l'indemnité due à la nation. »
Nous avons promis un récit exact des
derniers évènemens d'Aix , & nous allors
remplir cet engagement. Il importe à la
vérité de l'hiftoire , défigurée par des rapports
artificieux & par des menfonges de
Parti , que les faits foient rétablis dans leur
pureté : il importe à l'honneur du plus ancien
, du plus fidèle Allié de la France , à la
justice que mérite un Régiment digne d'admiration
, & lâchement facrifié à l'intérêt
de Parti , dont de femblables attentats
compromettent la probité publique , la
gloire & la sûreté que les caufes & les circonftances
d'une violence fi criminelle ne fe
perdent pas dans les fables des Gazettes , ni
dans les réticences de procès - verbaux rédigés
par les Intéreffés .
N° . 12. 24 Mars 1792.
M
( 264 )
XIII. Les femmes , les propriétaires par .
indivis , les enfans ou les pères & parens des
François émigrés qui , par fucceffion , donation
ou autrement , auroient des droits déjà acquis
fur les biens fequeftrés , pourront , s'ils font
eux-mêmes réfidans en France , présenter les titres
qui établiffent leurs droits au directoire du diftrict
; & fur fon avis , le directoire du déparrement
qui leur accordera , fans frais , une main
levée fur les revenus , proportionnée à leurs
droits , fauf toutefois la retenue de leur part des
impofitions : il pourra leur accorder la jouiffance
des biens affectés à leurs droits ; mais dans
ce cas , ils fourniront, caution de verfer , dans
la caiffe du receveur du diftrict , la portion des
revenus qui appartiendra aux émigrés.
23
ce XIV. Dans tous les cas , on laiffera aux
femmes , aux enfans & pères & mères des émigrés
, la jouiffance de la maison où ils ont leur
domicile , fans que néanmoins ils puiffent être
difpenfés de l'inventaire preferit par l'article
& fans entendre ſouſtraire ladite maiſon
main- miſe de la nation . »
« XV. Tous autres prétendans droit fur les
biens des émigrés pour créances , hypothèques
ou autres caules , & qui , pour justifier la légitimité
de leurs droits , rempliront les conditions
prefcrites par les art. I & II du décret du
27 juillet 1791 , pourront poursuivre la maio
levée des fommes qui leur feront dues par les
voies indiquées par la loi pour les cas de fée
queftre. Le procureur - fyndic du district fera
appelé dans ces inſtances , »
XVI. Si un émigré reatre en France dans
Je délai d'un mois après la publication du pré(
265 )
fent décret , il fera réintégré dans la jouiffance
de fes biens , en payant les frais d'adminiftration
, fa contribution , & de plus , à titre d'indemnité
, une fomme double de cette contribution.
Il fera encore tenu de donner caution de
la valeur d'une année de revenu ; & s'il quittoit
de nouveau fa patrie , avant que l'Aſſemblée
nationale ait proclamé que les dangers qui la
menacent, font paffés , l'année de revenus exigée
de la caution , & les biens feront de nouveau
mis en féqueftre . »
сс
XVII . Les émigrés qui ne rentreront pas
dans le délai fixé par l'article précédent , ne
pourront obtenir la jouiffance de leurs biens.
qu'après que l'Affemblée nationale aura définitivement
arrêté l'indemnité due à la nation . »
Nous avons promis un récit exact des
derniers évènemens d'Aix , & nous allors
remplir cet engagement. Il importe à la
vérité de l'hiftoire , défigurée par des rapports
artificieux & par des menfonges de
Parti , que les faits foient rétablis dans leur
pureté: il importe à l'honneur du plus ancien
, du plus fidèle Allié de la France , à la
justice que mérite un Régiment digne d'admiration
, & lâchement facrifié à l'intérêt
de Parti , dont de femblables attentats
compromettent la probité publique , fa
gloire & la sûreté que les caufes & les circonftances
d'une violence fi criminelle ne fe
perdent pas dans les fables des Gazettes , ni
dans les réticences de procès- verbaux rédigés
par les Intéreffés ,
N. 12. 24 Mars 1792 . M
( 266 )
Nous ne ferons mention ici que des
particularités certifiées par le concours des
relations officielles , & de témoignages refpectables.
La plupart de ces faits font même
confirmés par deux lettres d'ailleurs très- difcrettes
de M. de Barbantanne au Miniftre de
la guerre ; lettres imprimées à Paris pour la
juftification de leur Auteur. Ces différentes
autorités nous ferviront auffi à éclaircir & à
rectifier nos allégations précédentes .
Depuis trois ans , Marſeille a été dans
un état habituel & plus ou moins convulfif
de Révolution. Cette ville eſt une
de celles où les notions de la liberté , où
le refpect de la Loi & de l'ordre public ont
été les plus méconnus. Ainfi qu'à Lyon , la
plupart des riches Négocians , qualifiés
d'Ariftocrates par les hommes fans fortune,
furent écartés de l'Adminiſtration. Le Club
& la Municipalité fubordonnée au Club ,
ont formé la feule autorité dominante au
milieu de l'anarchie de Marfeille indépendante.
Il eft aifé de concevoir combien la
préfence d'un régiment incorruptible &
d'une difcipline parfaite , faifoit ombrage
aux Fauteurs du défordre. Malgré toutes
les tentatives pour l'entraîner à un écart ,
malgré les infultes , les provocations , les
dénonciations réitérées , il perfévéra dans
fa modération , ne donna lieu à aucun
reproche légal , fe maintint inébranlable
( 267 )
dans fon obéiffance aux autorités légitimes,
& fe montra toujours dévoué au maintien
de la tranquillité publique.
Un Corps où l'efprit de licence , où le
goût de rapine , où la perverfité de notre
nouvelle morale militaire n'avoient pu
pénétrer , devoit inquiéter les Factieux :
il refpectoit fes Officiers , on ne le voyoit
point dans les cabarets , il ne fréquentoit
pas les Clubs , il ne préfentoit aucune face
à la féduction , il n'ergotoit pas fur le droit
public ; donc il étoit Aristocrate. On fait
que pour obtenir le brevet de patriotisme ,
il faut aujourd'hui qu'un régiment foit en
infubordination prononcée, & que, deftiné
à foutenir l'exécution de la Loi , il devienne
le complice de fon infraction . A ce prix ,
il peut prétendre aux couronnes civiques
aux récompenfes , aux félicitations des Sociétés
Patriotiques .
Bien affuré qu'il n'entameroit jamais
la fidélité du Régiment d'Ernft , & qu'en
toute occafion où il feroit r.quis , il confilteroit
fes devois & non les délibérations
des féditieux , le Club le confidéra comme'
ennemi. D'accord avec une partie de la
Garde nationale , & avec la Municipalité ,
les Jacobins Marfeiilois follicitèrent fon
départ . On motiva cet éloignement fur
une dénonciation d'Ariftocratie contre le
Corps & contre fon Lieutenant- Colonel
M. d'Olivier. L'Affenblée à qui cette de
M 2
( 268 )
mande fut référée ne tint nul compte des
accufations , & ordonna la retraite du Régiment.
Il partit de Marſeille , non clandeſtinement
comme on l'exigeoit ; mais ainſi
qu'il étoit en droit de fortir , en plein jour ,
caiffe battante , drapeaux déployés , & en
ordre de marche régulier. On l'avoit menacé
d'un affaut dans les rues de la Ville :
perfonne n'ofa s'armer d'une pierre : fa
contenance réprima tout mouvement de
malveillance ; il fortit dans l'ordre & avec
le phlegme qui caractérisent des troupes
Suifles.
la
Cet événement ajouta aux difpofitions
furieufes dont il étoit l'objet . Sans prévoir
jufqu'où cette fureur pourroit aller par
fuite , le Miniftre de la guerre cantonna
le régiment d'Ernft à Aix. Ce voisinage
nourrit à Marseille l'efpoir de la vengeance,
& en facilita le fuccès .
Pendant le féjour des Suiffes dans cette
garnifon, les agitateurs Marfei lois avoient
honoré de leur protection fraternelle , quel
ques-uns des Chefs Avignonois échappés
du théâtre de leurs forfaits , & travaillant
à fauver du fer de la juftice ceux de leurs
complices que la fermeté de M. de Choify
voit conduit dans les prifons. La comlion
des Jacobins , non ébranlée par le
Fecagement du Comtat & par le carnage
Avignon , s'agitoit en faveur des dignes
Amis de l'Homme , des vertueux Patriotes
17
"
1
1269 )
qui venoient d'égorger & de couper en
morceaux 8o de leurs Concitoyens fous
les verroux. On ne parla plus que de fecourir
les Prifonniers .
A Paris , on prouvoit qu'il ne peut
exifter de crimes dans une révolution que
de la part du plus foible ; que la fainteté
du civisme transforme un Cartouche en
demi- Dieu ; qu'un fcélérat eft eftimable ,
du moment où il affaffine en coëffant fa
tête du bonnet de la Liberté ; que les moyens
de faire triompher la Conftitution font tous
également légitimes , & qu'une caufe dont
on cherchoit le fuccès , à l'origine , dans la
raifon du fiècle , dans le progrès des lumières
, dans le perfectionnement de
l'homme , de la morale & de la légiflation ,
doit être défendue par le pillage &
l'incendie , par la calomnie & les malfacres,
& qu'elle permet , s'il le faut , de manger
tout vivant quiconque eft foupçonné d'Ariftocratie.
Tels étoient la fubftance & les réfultats
des différentes apologies , imprimées dans
les Feuilles patriotiques , pour le fervice de
Jourdan & de fes Coadjuteurs . Cette morale
de la capitale , les Clubiftes Marfeillois
fe montroient difpofés à la mettre en
pratique , en brifant les fers des généreux
captifs d'Avignon . Afin de préparer les
elprits , on recommença à dénoncer cette
ville comme un foyer de contre révolution ,
M 3
( 270 )
comme le repaire de l'Ariftocratie et du fanatifme:
M. de Choify , les troupes fous
fes ordres , partagèrent la gloire de ces dénonciations
. Elles enveloppèrent la ville
d'Arles tout lieu du Midi qui refpectoit
la Loi plus que les Jacobins , devint_fuf,
pect , traître , livré à Coblentz , & c. Pendant
trois mois on propagea ces impoſ
tures , on s'étudia à en faire le premier
levier & l'excufe des mouvemens qu'on
méditoit ; mais foit que les coups demain
fe dirigeaffent fur Arles ; foit qu'on
eut pour objet Avignon & le Comtat , la
préfence du Régiment d'Einft dans une
Ville intermédiaire nuifoit à ces grandes
entreprifes . Si , foit à la demande du Gouvernement
, foit à celle du Département des
Bouches du Rhône , ce Corps venoit à être
requis de défendre les lieux inenacés & de
s'anir aux troupes étrangères poftées à Avignon
, les complots Marfeillois perdoient
alors toute leur efficace.
Nous fommes entrés dans cet expofé
préliminaire , parce qu'il développe l'enfemble
des motifs auxquels on doit la dernière
infurrection des Marfeillois . Leur ref- "
fentiment contre les Suiffes , & le projet
concerté avec Nîmes & d'autres Villes du
Languedoc pour le rendre maîtres du
midi , voilà les deux mobiles de l'irruption
fur Aix ; le défarmement & l'expulfion du
Régiment d'Ernft ont été le premier acte
( 271 )
d'une fcène plus générale. C'eft encore pour
les mêmes fins , que le Directoire du Dépar
tement , ramené depuis quelques mois à
des fentimens d'impartialité , de fagefle &
de paix , a été enveloppé dans la difgrace
de Marfeille , & que ceux de fes Membres
dont les difpofitions faifoient craindre
la fermeté à maintenir la Loi, ont été forcés
de mettre leur falut dans la fuite.
Nous ne chercherons point ici à apprécier
l'opinion prefque générale, qui attribue
les évènemens de la fin de Février à une
connivence entre les Jacobins de Marfeille
, la Municipalité d'Aix , & M. de
Barbantanne. Jufqu'ici on n'a fourni de
cette conjuration que des preuves conjecturales.
Raconter les faits , & laiffer les
inductions au Public , c'eft là tout ce que
nous devons nous permettre.
Dans la nuit du 25 au 26 Février , 1500
à 2000 Marfeillois , raffemblés par la générale
, fe mettent en marche avec fix pièces
de canon , fans aucun ordre de la Municipalité.
I's prennent la route d'Aix ; chemin
faifant , leur troupe fe groffit de détachemens
vomis des lieux - circonvoisins , & accourant
comme à un rendez -vous . Vers les
dix heures le Dimanche 26 ils approchent
de la ville d'Aix , & fe trouvent à fes
portes , fans que perfonne paroille avoir été
inftruit de leur départ , ni de leur marche
fur l'efpace de huit lieues.
M 4
( 272 )
A l'inftant où ils vont entrer , le Maire
en informe M. de Barbantanne qui d'abord
regarde cet avis comme une fable , & qui
renferme le Régiment Suiffe dans fon quartier
. Il fe rend à la Municipalité , cù dans
l'intervalle on venoit d'apprendre que les
Marſeillois touchoient à la Ville . On lui
'délivre l'ordre de s'oppofer à leur invafion
, & de fermer les portes : il fait prendre
les armes au Régiment d'Ernft , qui
en
arrivant fans délai au pofte qu'on lui fixe ,
trouve les affiégeans dans les rues , ainfi que
leurs canons. Comment expliquer l'ignorance,
ou l'imprévoyance des Municipaux,
dont les ordres coïncident jufte avecl'in
tant où ils deviennent inutiles ?
Quoiqu'il en foit , les Marfeillois & leur
artillerie occupent la Ville , avant qu'on ait
exécuté aucune mefure d'oppofition. M. de
Barbantanne court à la Commune,revient au
Régiment , & le trouve pofté très près de la
colonne Marfeilloife. Un détachement de
Suiffes étoit allé chercher les drapeaux ;
arrêté dans fa route , la Municipalité obtient
qu'on le laiffera paffer. Elle délibère ,
délibère , décide de faire retirer les Suiffes ,
furfeoit à cette décifion , & délibère encore .
Pendant ces déplorables variations , les
'drapeaux arrivent au Régiment qui refte
en colonne immobile , attendant la Municipalité.
Auffi-tôt les Marfeillois font mar
cher une pièce de canon , la placent à envi(
273 )
ron 60 pas de la colonne Suiffe , & difpofert
le refte de leur artillerie de manière à prendre
le Régiment en flanc , en cas qu'il débouche
par la rue. « Voilà une mefure hoftile , dit
alors M. de Wateville (1 ) à M. de Barbantanne
: ordonnez- leur de retirer leurs canons
, où nous allons marcher deffus . » Ce
moment décisif , le Commandant d'Aix le
perd a parlementer avec les rebelles ; il
expédie fon Aide de- Camp aux Municipaux
, reçoit l'ordre d'abandonner le champ
libre & la Ville aux Violateurs du territoire
& de la Loi , fait exécuter cet ordre fur- lechamp
, & renvoye le Régiment d'Ernft
dans fes Cafernes.
C'étoit le dévouer à un danger inévitable
, au maffacre ou au déshonneur , fi
un pareil Corps pouvoit être déshonnoré
par la peur de quelques Bourgeois en
écharpe , facrifiant les Loix , l'ordre public ,
& un Corps de braves Alliés , à une troupe
de forcenés , révoltés contre la Conftitution.
Cetre Municipalité, néanmoins , ainfi que
M. de Barbantanne , fe complimentent fur
la dextérité & le fuccès avec lefquels ils
ont prévenu l'effufion du fang. Certes , c'eſt
en effet , le premier devoir de tout Admi-
( 1 ) M. de Wateville , Major du Régiment , le
commandoit en l'abſence de M. d'Olivier , Lieutenant-
Colonel , malade depuis quelque temps,
M S.
( 274 )
niftrateur , de tout Militaire , de tout Citoyen
d'épargner le fang , même celui des
coupables, tant qu'il refte d'autres moyens de
réprimer leurs attentats : c'eft lorfqu'on y
a réuli qu'on mérite des éloges & des couronnes
; mais le Public ne voit que de la
honte dans la prétendue modération qui
affure l'impunité du crime , qui en achete
le triomphe par une fauffe humanité , &
qui laiffe fubvertir les Loix , la sûreté , la
liberté , le refpect des Traités & du Droit
des Gens , par la crainte d'en enfanglanter
la défenfe. Il faudroit donc , d'après cette
doctrine , abandonner la Société à toutes
les violences , à toutes les énormités , au
renversement de tous les droits , fous prétexte
de refpecter la vie des coupables !
Que des Factieux profeffent cette doctrine
& la mettent en pratique ; on ne doit pas
s'en étonner ; mais qu'elle foit celle de
Magiftrats chargés du maintien des Loix ,
c'eft- là un des bienfaits de notre régéné
ration ; tels font les rapports fous lefquels
la liberté exifte en France ; ils font le
tombeau de toute liberté , de tout ordre
focial.
Dans leur lettre à l'Affeniblée , les Municipaux
d'Aix témoignent leur tendreffe
craintive fur les fuites qu'auroit eu un
engagement , pour le régiment d'Ernff.
Cette follicitude , appuyée de démonftrations
militaires vraiment comiques , fous
( 275 )
1
la plume de quelques Municipaux , a fort
peu touché les Suiffes , qui n'avoient chargé ,
ni ne chargeront jamais ces Meffieurs du
foin de leur gloire & de leur sûreté.
Reprenons la fuite des évènemens . Pendant
que la Municipalité confinoit le régiment
d'Ernft dans fes cafernes , le Directoire
du Département menacé par les
Conquérans Marfeillois , requerroit un
bataillon Suiffe pour défendre fes délibérations
. Le bataillon fe niet en marche ;
il approche de l'Hôtel- de-Ville ; fur le point
d'y arriver , il eft arrêté par les Municipaux
qui lui ordonnent de rétrograder : M. de
Barbantanne préfère d'obéir à la Municipalité
plutôt qu'au Département, & ramène
de nouveau dans leur quartier , les Suiffes
fi indignement ballottés.
Qu'on obferve en tout ceci l'étrange
anarchie de ces Pouvoirs Adminiftratifs ,
oppofés dans leurs réfolutions , donnant
& révoquant des ordres contraires , à l'heure
du danger , dans l'une de ces conjonctures
oule falut public eft attaché à l'utile emploi
de chaque quart- d'heure , où tout eft perdur
fi l'on héfite ; qu'on obferve ce Commandant
paffant fa journée à courir d'une Régence
à l'autre , à pérorer fans pouvoir
agir , ordonnant , contre- mandant , promenant
fon oifeufe activité entre des décifions
contradictoires , & pendant ces allées
& venues , ces chocs , ces délibérations fans
M 6
( 276 )
fin , les Rebelles s'emparant de la Ville
entière , affignant leur logement , fe fortifiant
à chaque heure de nouveaux flots de
complices , faifant fuir le Directoire , & ſe
préparant commodément & fans obftacle à
l'expédition du lendemain . Voilà fur quel
régime repofe en France le maintien des
Loix , voilà ce qui conftitue la force pu
blique ; c'eft ainfi que la liberté , la vie ,
la propriété des Citoyens font garanties par
un ordre de chofes , devant lequel doivent
difparoître tout ce que les fiècles & les
Nations éclairées avoient imaginé de fauvegardes
aux droits de l'homme focial.
Pendant que la Municipalité fe félicitoit
'du calme dès belles opérations du jour ,
la nuit prépara celles du lendemain. Les
Marfeillois firent battre la générale ; à la
pointe du jour , leurs cohortes furent raffemblées
; & fans la moindre oppofition
de perfonne , fans que ni le Conimandant
enfermé au quartier des Suiffes , ni la Municipalité
fatisfaite de fa précédente fermeté,
intervinffent en aucune manière , ils formèrent
le fiége des cafernes . Ce bâtiment étant
dominé par un Couvent & par des Maifons
, on garnit ces hauteurs d'une troupe
de gens armés , & de canons braqués contre
les murailles du quartier. Une feule iffue
permettoit d'en fortir ; d'autres pièces de
canons furent placées devant cette porte
unique , pour exterminer le régiment , en
( 277)
1
ças qu'il fe hafarda à fortir par le défilé
d'un paffage refferré entre deux murailles .
Lorfqu'on eut ainfi paifiblement cerné
le régiment , on exigea qu'il partit dé
farmé. Les Municipaux confultés ne fe
donnèrent pas la peine d'accourir fur les
lieux , ni de faire aucune réquifition , ni
d'enjoindre aux Rebelles de ceffer leur
entreprife. Abandonnant à leur étoile ces
malheureux Suiffes , qu'ils avoient livrés à
leurs agreffeurs en les enfermant dans leur
quartier , & en les laiffant envelopper fans
tenter une démarche , ces Municipaux leur
envoyèrent la loi du 27 Juillet 1791 , qui
autorife la force publique à repouffer les
voies de fait.
Ne cherchons pas à nous appefantir fur
une dérifion fi révoltante . M. de Barbantanne
eflaya de nouveau fon éloquence patriotique
auprès des Révoltés ; ils répondirent
à ces phrafes par la demande que le
régiment fortit fans munitions & la bayonnette
dans le fourreau . Quoique ce parti
parut très conciliant à un Maréchal- de-
Camp Conftitutionnel , les Suiffes repoufsèrent
cette offre avec indignation . Enfin ,
après avoir hurlé un quart- d'heure les mots
Ariftocrates & d'Ariftocratie , les Affiégeans
demandèrent une Députation de Sous-
Officiers & de Soldats . Dix Sergens , dix
Caporaux , & autant de Fufiliers fe rendirent
à la conférence : on épuifa pour les
-
( 278 )
féduire les menaces & les promeffes : on
eut l'infamie de les preffer d'affaffiner leurs
Officiers, de leur offrir les placesde leurs Chefs
& le partage de la caiffe : on propofaà un brave
Sergent nommé Hoffman le grade de Colonel
du régiment. Un faififfement d'horreur
& de mépris fut la réponſe de ces eftinables
Helvétiens . Revenus au quartier , &
les Compagnies étant confultées, on perfifta
dans le refus unanime d'abandonner les
munitions.
Cependant les hordes affaillantes groffiffoient
à vue d'ail : leurs hurlemens redoubloient
; M. de Barbantanne effaya de nouveau
fes parlementages ; ils enhardirent les
Marfeillois : on tira le canon fur les cafernes,
on tua une fentinelle ; onexigea que le Régiment
fortit défarmé. Ainfi emprifonné ,
invefti , bloqué , dépouillé de toute reffource
par une combinaifon d'inepties
qu'on regarde en Suiffe comme une trahifon
, le Régiment reçut de M. de Barbantanne
le confeil de fe foumettre : ce Général
qui a juré fans doute , comme tant d'autres ,
de défendre la Conftitution ou de mourir,
remit les Suiffes à la difcrétion de leurs ennemis
, en laiffant à M. de Wateville la liberté
de prendre le parti qu'il jugeroit convenable.
Une feconde Députation des Bas - Offi
ciers & des Soldats fut demandée , envoyée,
( 279 )
revint au travers des coups de fufil , &
ayant eu fes fabres volés .
Dans cette horrible perplexité , M. de
Wateville ne perdit ni fa férénité , ni ſa
grandeur d'ame. « Ayant éprouvé dans
» d'autres circonftances , dit- il aux Compagnies
, votre attachement & votre
» confiance , j'efpère tout de votre doci-
» lité. Tenez-vous prêts à exécuter ce que
>> je dois vous commander. Je réponds au
» Canton de ma conduite & de la vôtre .
» Vous étiez en France pour combattre
» les ennemis du Royaume & non pour
» égorger les Citoyens. J'attends de votre
» déférence que vous dépoferez vos ar-
» mes ; faites ce facrifice à la fubordina-
>> tion dont vous m'avez donné des preuves
» fi louables. »
·
A ce difcours prononcé du ton le plus
calme , les Soldats obéiffans quittent fans
murmure ces armes qui pouvoient encore
écrafer les Marfeillois. Ils fortent fans confternation
ni fureur ; ce que la ville renferme
d'honnêtes gens verfoit des larmes fur leur
paffage. A peine les cafernes furent - elles
vuides , que la multitude s'y précipita , &
pilla les armes ainfi que les effets délaiffés
fous la foi publique , & fous l'engagement
violé de l'armée Marfeilloife.
Avant leur départ , le 28 , so hommes
de cette bande envahirent la Maifon de
Mde. de Ramatuelle , femme d'un ancien
( 28 )
Confeiller au Parlement d'Aix . Ils exigèrent
de cette Dame , en l'accablant d'outrages .
qu'elle leur livrât fes armes de toute efpèce
& fes papiers. Ils bouleversèrent la
mailon entière , fouillèrent dans tous les
recoins , & jufque dans les cendres , fans
découvrir autre chofe qu'un vieux fufil de
chaffe qu'ils emportèrent. Avant de fortir
de ce domicile , ils montrèrent à Mde. de
Ramatuelle les cordes dont ils s'étoient pourvûs
pour pendre fon beau frère , Eccléfiaf
tique non affermenté & heureufement
abfent. Cette inquifition dura deux
heures , fans que ni la Municipalité , ni le
Commandant fiffent un gefte de protection
en faveur de Mde. de Ramatuelle . L'effroi
, apparemment , glaçoit encore les uns
& les autres .
-
Dans leur lettre à l'Affemblée , les Municipaux
ont diffimulé ce fait , diffimulé
le canon tiré fur les cafernes , la mort d'une
fentinelle , les offres hafardées auprès de la
Députation de Bas - Officiers , le défarmement
, &c. C'eft ainfi que la France eft
inftruite des évènemens depuis l'origine de
la Révolution. On citeroit à peine un feul
de ces Procès Verbaux débités à l'Affemblée,
dont le but perpétuel ne foit d'accufer
les victimes , & de mériter les honneurs
du civifme aux Perturbateurs , aux Calommiateurs
, aux Aflaflins , aux incendiaires.
Le dernier jour de l'expédition Mar(
281 )
feilloife , ( 28 Février ) & pour en para
chever la gloire , la multitude de Marfeille
pendit au reverbère la femme Cayol , bouquetière
, après l'avoir arrachée de l'Hôtelde
Ville , & au milieu des Magiftrats du
Peuple. Le crime de cette infortunée étoit
d'avoir tenu des propos contre la Nation &
contre la phalange Conflitutionnelle qui
venoit d'enfreindre à Aix tous les principes
de la Conftitution . Qu'on réfléchiffe
un inflant à cet ordre de chofes , que des
Fripons ofent nous peindre fous les livrées
de la liberté ! Voilà une femme innocente ,
affaflinée pour avoir offenfé la Conftitution
, en médifant d'une troupe de féditieux
, armés contre toutes les Loix .
--
Les Loix interdifent aux Citovens de fe
former & d'agir- en qualité de Gardes nationales
, fans réquifition ou autorifation
légale. En fuppofant que la Municipalité
de Marfeille eut approuvé ce raffemblement,
l'Acte Conftitutionnel lui défendoit de
Pemployer hors de fon territoire. - Des
Ariftocrates troubloient-ils le Département ?
La Loi confie au Roi feul le droit de pren
dre les mesures néceflaires au rétabliffement
de l'ordre & à la repreffion des Infracteurs ,
-Quels Officiers civils ont requis les Marfeillois
de s'emparer d'Aix de tirer fur
les Suiffes ; de les défarmer ; Si ce déployement
de force publique n'a été autorifé par
aucun pouvoir légal , il eft un brigandage.
2
( 282 )
1
Nous étions bien trompés la femaine
dernière , en rapportant que le régiment
d'Ernſt avoit été accueilli à Toulon. A
la date des dernières nouvelles , il fe trouvoit
arrêté à Ollioules , par délibération du
Club , des Ouvriers de Marine , & de la
populace de Toulon . Ces puiffances , à ce
qu'on ajoute , ont menacé M. de Coincy',
Commandant de la divifion , & ordonné
que le régiment fe retirât à Lorgues , bourg
à dix lieues de Toulon . On ailure même
qu'on a fait fortir de cette ville M. d'Olivier
malade.
Je le répète , il n'y a pas d'exemple d'un
traitement fi atroce envers des Alliés , envers
des troupes irréprochables , au mépris du
Droit des Gens , des Traités , des Capitulations
, & à l'inftant où l'on envoye en
Suiffe un Ambaffadeur pour preffer la formation
de nouveaux liens entre les deux
Nations.
Déjà offenfés de l'amniftie accordée fans
leur aveu , & par une atteinte à leur Jurifdiction
, aux 40 Soldats de Châteauvieux ,
les Cantons ont été foulevés de l'outrage fait
à la Nation Helvétique , dans celui qu'éprouve
le régiment d'Ernft . Les villes ,
Tes campagnes , le Gouvernement , toutes
les claffes de Citoyens n'ont eu qu'un même
fentiment Les Payfans , en particulier ,
ont manifefté le voeu que l'on tirât vengeance
de cet affront. La plupart des Sol(
283 )
(
dats d'Ernft tiennent par la naiffance à
des propriétaires agricoles : beaucoup de
pères de familles ont fait leurs armes dans
ce régiment ils y ont placé leurs fils
& telle race de Payfans a eu héréditairenient
un de fes Membres dans ce Corps
depuis fa formation . Jamais l'efprit
National ne s'eft manifefté, en Suiffe , avec
plus de force que dans cette occafion . Le
Préavis du Confeil fecret fut rapporté il
y a douze jours au Confeil fouverain : il
renferme plufieurs réfolutions énergiques ,
entr'autres celle de rappeler fans délai le
régiment , d'écrire au Roi pour demander
le paffage , & déclarer qu'un refus ou une
moleftation feroient confidérés comme
une, hoftilité , d'envoyer la délibération
aux autres Cantons , &c. & c . En même
temps on a expédié un Banquier de Berne
avec des lettres de crédit , pour procurer au
régiment tous les fecours dont il auroit
befoin. Un autre exprès eft parti pour
Turin , avec une demande au Roi de Sardaigne
& au Ministère de protéger ou d'accueillir
les détachemens ou les individus
du régiment , que les circonftances pourroient
forcer à paffer les frontières . M.
May , l'un des Capitaines d'Ernſt , a a ◄
porté à Berne les paquets de M. de Wateville
, & quoiqu'il eût pofé fon uniforme
on lui a tiré plufieurs coups de fufil dans fa
foute , heureuſement fans le toucher.
284 )
Au moment où nous finiffons ce Numéro,
le bruit s'accrédite que les Marfeillois
d'abord rentrés , puis fortis de nouveau
au nombre de 7 à 8000 , font allés affiéger
Arles de leur propre & fouveraine autorité.
Hier Mardi , à l'arrivée de quelques
dépêches du Département des Bouches du
Rhône , on annonça meme que cette armée
s'étoit emparée d'Arles , & l'avoit défarmée
. Cette rumeur eft fans fondement :
on a confondu la ville d'Arles avec celle
d'Apt , où 2000 violateurs de la Loi font
entrés en armes , pour diffiper , difent- ils ,
les Ariftocrates , & fermer les Eglifes des
Prêtres non-jureurs . Cette nouvelle expédition
a eu lieu dans les mêmes formes que
celle d'Aix , fans requifition quelconque
d'Officiers civils . Le Confeil du Départe
ment des Bouches du Rhône , qui remplace
le Directoire expulfé par la prife
d'Aix , s'eft mis aux ordres des Marfeillois,
contrariés Far le Directoire . Il écrit à l'Af
femblée que le motif des capteurs d'Apt
& des bandes qui menacent la ville d'Arles
, eft excufable & très - juftificatif ; que
dans le fommeil des autorités , le défefpoir
devient le guide du Citoyen , & que ces
Vertueux infurgens s'arment pour prévenir
le meurtre de leurs femmes et de leurs enfans .
Ces raifons font excellentes pour les Aggref
feurs ; mais les Arléfiens fur la défenſive ,
journellement menacés depuis fix mois , &
( 285 )
qui ont auffi des femmes & des enfans à
protéger, font , aux yeux du Departement ,
des Contre révolutionnaires , des Ariſtocrates
, des Factieux , &c. Sur le rapport
de ces Magiftrats , dont les Prédéceffeurs
foutenoient précisément l'opinion oppofée ,
l'Affemblée vient de déclarer Arles en état
de rébellion , d'ordonner le défarmement
de fa Garde Nationale en 24 heures , la
démolition de fes fortifications , & c. La
veille , la Majorité du Corps Légiflatif avoit
rendu un Décret d'amniftie en faveur des
Brigands détenus à Avignon, dont vingt-huit
venoient d'être écroués & mis dans les liens
d'un Décret de prife de- corps , à la fuite
d'une longue procédure. Nous n'avons pas
befoin d'indiquer la correfpondance de ces
divers Décrets avec les expéditions de Mar
feille. Cette combinaiſon tend à maîtrifer
tout le Midi , à y affermir l'empire des Clubs ,
& à yeffectuer ce quelesPatriotes nomment
fort bien une feconde Révolution . Si
Arles réfifte , fi fa réfiftance lui donne pour
auxiliaires les lieux où l'on veut , obéir
à la Loi , mais nullement à la Faction Répu
blicaine , la guerre civile va enfanglanter
quatre Départemens . Si Arles fe foumet , le
défarmement des Catholiques & de tous les
Citoyens intéreffés à l'ordre & à la sûreté ,
fera univerfel : le règne des Clubs remplacera
dans le Midi celui de la Conftitution
(-286 )
& la République le Gouvernement Monarchique.
La nouvelle Garde du Roi eſt entrée en
exercice la femaine dernière . S. M. en l'inftallant
, & en remerçiant la Garde Natio-
Inale , leur adreffa les difcours les plus nobles
, les plus touchans : toutes les Feu lies
publiques les ont tranfcrits.
Ces fentimens de S. M. n'ont pas empêché
que des Officiers de fa garde , portant
un crêpe au bras , ne fuffent grièvement infultés
qu'on ne vomît les plus infâmes
turpitudes fous les fenêtres du château
dans les cours , dans le jardin , contre
LL. MM. , & contre leur Maifon militaire.
Une cloifon féparoit celle- ci de la
Garde Nationale dans l'intérieur des appartemens.
Quoique cette meſure eût été
concertée avec les Chefs même de la Garde
Nationale , elle donna lieu famedi à une
fermentation on attaqua la cloiſon , & Sa
Maj . la fit abattre.
Le Ministère entier eft culebuté. MM.
Duport, Cahier , Tarbé , ont donné leur
démiffion ; nous ne connoiffons pas encore
leurs Succeffeurs , qui très -vraisemblablement
feront choifis dans le Club des Jacobins.
L'un de ces Clubiftes M. Dumouriez,
adminiftre aujourd'hui les Affaires
étrangères . Ci-devant il fut employé par
( 287 )
le Comte de Broglie dans la Correfpondance
fecrette : fes miffions étoient
renfermées dans le cercle des intrigues
fubalternes . On le fit enfuite Lieutenant
de Roi à Cherbourg , d'où la Révolutic n
l'a tiré , pour l'élever au grade de Lieutenant-
Général , & à la place de Miniftre d'Etat.
Avant hier au foir , il rendit vifite à fes
frères les Jacobins , s'affubla d'un bonnet
couleur de fang clair dont les Patriotes ont
fait leur coeffure , & pérora dans un trèsbeau
ftyle . On lui prête le propos fuivant :
» En recevant une lettre de ma main le
» Prince de Kaunitz fera bien étonné de la
» voir fignée d'un Jacobin » . Si le Prince
de Kaunitz témoigne , en effet , cette furprife
, elle prouvera qu'il eft bien loin de
nous. M. de la Cofte , ancien premier
Commis de la Marine , dernièrement Commiflaire
aux Ifles , & non moins Jacobin
que M. Dumouriez , remplace M. Bertrand.
Les Gazetiers Patriotiques de la Capitale ont
affaffiné la ſemaine dernière cinq ou fix Sauverains
. Sur l'autorité de ces finges politiques , le
Parifien ne doute pas que le Roi de Suède ne fe
foit évanouï dans la Dière , & n'ait été enfermé ;
que le Roi d'Espagne n'ait eu fon Palais forcé ,
brûlé , & la tête coupée ; que l'Impératrice de
Ruffie ne foit morte d'apoplexie ; que le nouveau
Roi de Hongrie ne foit mourant , & le Roi de
Pruffe dangereufement malade . On peut dire à
ces Oftrogoths comme au menteur de Corneille
( 288 )
Les gens que vous tuez , fe portent aſſez bien .
:
Le Roi de Suède a fermé la Diète le 24 Février
, après avoir obtenu d'elle toutes fes demandes
fans exception . Il eft faux qu'on Ini ait
refule 20 millions de fubfides extraordinaires ,
par la raison qu'il n'en a jamais fait la requifition
. Le Roi de Pruffe n'a pas été incommodé
une minute. Le Roi de Hongrie a vaqué aux
affaires publiques dès le lendemain de la mort
de fon père la marche des troupes dans le
Brifgaw a été confirmée : les Corps défilent de
jour en jour. Un article de la Gazette d'Erlang,
copiée par celle de Francfort , traduite enfuite
par le Journal de Paris , & où l'on annonce des
contr'ordres & d'autres difpofitions , font des
contes de Cabarets , bons pour les groupes de
la terraffe des Feuillans. L'opinion prefque univerfelle
en Allemagne , eft que l'Empereur n'eft
pas moit naturellement. Le premier bulletin des
Médecins l'avoit dit atteint d'une fièvre rhumatique
; mais la Gazette officielle de Vienne , du
3 , annonce une inflammation violente & des
douleurs aiguës dans la poitrine & le bas ventre.
N. B. D'après une lettre inférée dans le
Moniteur, & fignée Conftant de Rebeque , cù
f'Auteur imploroit le fecours des Amis de la Conf
titution de Dijon en faveur de quelques brouillons
du pays dé Vaud , nous avions attribué cette
lettre , dans le Mercure du 15 Octobre 1791 ,fà
M. Conftant de Rebeque , ancien Colonel au fervice
de Hollande .
Cct Officier , vieilli fous les armes où il s'eft
toujours conduit avec diftinction , vient de nous
autorifer à démentir cette imputation , & à décla
rer qu'on lui a fauffement attribué la lettre imprimée
dans le Moniteur,
MERCURE
HISTORIQUE
A
E T
POLITIQUE.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 13 Mars 1792.
La Diète Suédoife , fur laquelle les Fanatiques
qui travaillent ailleurs à bouleverfer
l'Europe , avoient fondé de fi belles
efpérances , a été la plus paifible du règne
de Guftave III. En la convoquant , ce
Monarque avoit eu pour objet de liquider
les dettes contractées pour les dépenses de
la dernière guerre , & de les confciider par
la garantie des Etats du royaume : ces deux
operations ont été confommées fans
trouble , fans oppofition factieufe , fans
incident qui ait embarraffé les vues du
Gouvernement. Le plan difcuté & arrêté
dans le Comité fecret , ayant été porté aux
délibérations des divers Ordres , il fut agréé
N°. 13. 31 Mars 1792. N
( 290 )
le 20 par les Bourgeois & les Fayfans , le
fuclendemain , par le Clergé & la Nobleffe.
Toutes les dettes contractées pour la guerre
depuis la Diète de 1789 font garanties ,
comme dettes de l'Etat. On en continuera
le paiement jufqu'à la temie de la prochaine
Diète. Un cinquième fera dépofé en billets
de banque ; les billets du Commiffariat
de guerre feront échangés contre des billets
d'Etat , & les obligations du Comité
d'armement acquittées auffi avec des billets
de même nature. Chaque année on en
amortira un dixième avec deux pour cent
d'intérêt.
On avoit répandu quelques pamphlets
fur l'état des finances , écrits plutôt dans
le ftyle des libelles que dans celui d'une
fage & utile difcuffion . Afin de réprimer
cette licence , le Roi ordonna le 9 Février
à la Chancellerie , de défendre aux
Imprimeurs la publication de tout écrit
de ce genre pendant la tenue de la Diète.
Un Comité des quatre Ordres eft
chargé de préfenter un nouveau plan
d'affette & de recouvrement des contributions
accordées par la Dicte précédente.
Celle - ci a terminé fes féances le 24 par
un plenum plenorum , où le Roi a prononcé
un Difcous que nous tranfcrirons
cans huit jours.
érature qui a régné en Nor
( 291 )
(1
wège , du 9 au 15 Février , entre Chriftiana
& Fridéricshall , a préſenté des variations
très-extraordinaires. Les 9 & 10 le
vent étant au N. E. il tomba une fi prodigieufe
quantité de neige , qu'il fallut
fufpendre le fervice des poftes le temps
devint enfuite très-clair , & exceffivement
froid. Le 13 , à 7 heures du matin , le thermomètre
de Réaumur defcendit à 24 degrés
au deffous de zéro ; depuis dix ans
on n'avoit pas éprouvé un pareil froid. A
midi , le thermomètre remonta à 20 degrés
, & fur le foir il fut à 22 ; entre
10 heures & midi , on entendit grand nombre
de coups de tonnerre , & on vit des
éclairs. Le 14 au matin , le thermomètre
marquoit 20 degrés au - deffous de zéro ;
le foir il remonta à 17. Depuis ce moment
le froid a toujours diminué . Il eft
àremarquer que tandis que le thermomètre
de Réaumur marquoit en Norwège 24 degrés
au deffous de zéro , il n'étoit qu'à
degrés au-deffous de zéro à Copenhague.
Peu de temps avant ce grand froid on a
éprouvé des commotions fouterraines dans
quelques endroits de la Norwège.
De Vienne , le 14 Mars 1792.
Ce feroit fatiguer à pure perte la curio
fité & la mémoire du Public fenfé , que
de rapporter les relations courantes de la
Na
( 292 )
maladie , des derniers momens , de la mort
de l'Empereur. Ce fatras de Gazette ne fert
que préparer des énigmes à l'hiftoire ; il
faut l'abandonner aux Feuilles du jour &
aux Almanachs. Un très -petit nombre de
faits avérés furnagent dans ce torrent de vertions
contradictoires .
Depuis long - temps Léopold s'étoit habitué
à un genre de vie & à un régime trèséchauffans.
Il rapporta de Prague une diarrhée
qui s'étoit perpétuée , faute de traitement.
L'Empereur n'en reffentant aucune
incommodité , négligea les abftinences &
les légers remèdes , à l'aide defquels cette
indifpofition pouvoit difparoître . Il faifoit
un ufage prefqu'habituel des Diavolini
& d'autres Aromates irritans. Attribuer à
des caufes fi légères une maladie fi grave
& une fin fi prompte, c'eft abufer peutêtre
d'un art conjectural . Quoi qu'il enfoit,
que cette mort foit due à une criſe de la nature
, où a un tempérament ufé de bonne
heure,il paroît que les Médecins n'y ontrien
compris du tout dans les premiers momens.
Leur bulletin , ainfi que nous l'avons remarqué
antérieurement , faifoit mourir
P'Empereur d'une fièvre rhumatique ; la
Gazette. Officielle a enfuite déclaré une
inflammation violente et des douleurs aiguës
dans la poitrine et le bas - ventre. Avant
l'ouverture du cadavre , on a débité qu'il :
fer trouvoite abfolument noir , & que le
(( 293 )
ventre s'étoit ouvert. Après l'ouverture ,
dont le Procès - verbal ne nous eft pas
connu , on a généralement affuré que les
inteftins étoient gangrénés , & que ce principe
mortel , les Médecins l'avoient tota
lement méconnu.
En fe fixant aux particularités non con
teftées de la maladie pendant fon cours
rapide de 60 heures , on voit que le 26 ,
après avoir donné une audience publique ,
fatigante , à l'Internonce de la Porte Ottomane
, l'Empereur fe rendit à Schonbrun
& revint ici le même foir. Le lendemain,
il fe livra à fes occupations ordinaires
fans reffemir aucun mal-aife. Le 28 au foir ,
il éprouva quelques douleurs d'entrailles ,
& un peu de fièvre qu'il attribua à un léger
rhume cette indifpofition l'inquiétoit f
peu qu'il refufa de voir les gens de l'art.
Cependant , vers les heures du matin
(29 ) on fit venir fon Médecin ordinaire
M. Lagufius , qui de Florence avoit fuivi
S. M. I. en Allemagne. Une faignée fut ordonnée
, trois autres la fuivirent confécutivement
fans foulager le malade . La nuit
du 29 Février au premier Mars devint
très inquiétante ; les Médecins de la Cour
furent appellés en confultation . Ils prononcèrent
l'existence d'une pleuréfie & ap
prouvèrent le traitement de M. Lagufiust
Les heures fuivantes femblèrent moins mauvaifes
; mais dans l'après utidi le danger fut
N 3
( 294 )
fans remèdes . L'Impératrice ne quittoit
point fon époux mourant. Des vomiffemens
convulfifs furvinrent , & dans la violence
de ces efforts douloureux l'Empereur
expira à trois heures & demie. L'Impératrice
reçut les derniers foupirs : la douleur
de cette Princeffe anéantie fe répandit
bientôt dans le Palais. Ce fut le plus attendriflant
des fpectacles que celui de l'Impératrice
profternée aux pieds du lit de
PEmpereur , entourée de fa Famille à genoux
, & implorant le Ciel au milieu des
fanglots de fes enfans baignés de larmes.

Une perte fi inattendue , fi prématurée , a
plongé la Capitale dans la plus profonde
affliction : cette douleur publiquea été aufti
fincère qu'univerfelle. Lorfqu'on annonça
la mort de Léopold II , à peine la moitié de
la ville étoit- elle inftruite de fa maladie.
Il faut le redire . Quelqu'opinion exagérée
qu'aient pu donner de fon caractère &
de fes talens les Détracteurs & les Enthoufiaftes
, les premices du règne de l'Enipereur
le placeront au rang des Princes de ce fiècle,
dont l'Hiftoire honorera la mémoire.
Combien peu de Souverains ont opéré en
deux années autant de chofes grandes &
utiles ! C'eft au milieu de follicitudes
multipliées , dans la pofition la plus délicate
, qu'il écarta les nuages dont la Monarchie
Autrichienne étoit enveloppée ,
qu'il le concilia l'amour de fes Sujets , la
( 295 )
confidération des Etrangers , la confiance
de fes Ennemis. Si quelque chofe peut faire
abhorrer la caufe des Brabançons , & couvrir
dumépris public ces infatigables Brouillons
qui ont fpéculé fur les malheurs des
Provinces Belgiques , en vendant à d'autres
Brouillons Etrangers leurs intrigues , leur
turbulence , leur fanatifme , c'eſt l'acharnement
de leur réfiftance à la paternelle
condefcendance de leur Souverain.
.
Le 6 au foir , le corps embaumé de
P'Empereur fut dépofé avec les cérémonies
d'ufage dans la fépulture de la Famille Archi-
Ducale au Couvent des Capucins le
coeur a été porté à l'Eglife paroiffiale des
Auguftins , & les entrailles font inhumées
dans l'Eglife Métropolitaine de St. Etienne.
L'Impératrice fuccombant elle - même
fous les fatigues & la douleur de fa fituation ,
a été attaquée d'une fiévre inflammatoire ,
& a donné plufieurs jours de vives inquiétudes.
Heureufement depuis le 9 , les fymptômes
alarmans.ont difparu , & l'on efpère
n'avoir pas à pleurer une nouvelle perte.
Lenouveau Roi de Hongrie a commencé
fon règne par la confirmation ordinaire de
tous les Chefs & Officiers des divers Di
caftères. On ne fauroit préjuger encore s'il
fe fera ou non des changemens dans l'Adminiftration
fupérieure . Le 6 , S. M. a nommé
Miniftre d'Etat & de Cabinet , fon ancien
Gouverneur le Comte François de Collo- .
N 4
1296 )
redo la raifon & l'approbation générale
ont ratifié ce choix de la reconnoiffance.
Celle du Roi s'eft encore étendue à fes deux
Adjudans , les Colonels Lamberti & Rollin,
élevés au grade de Majors Généraux . - Le
Prince Charles de Lichtenftein , honoré de
l'intime confiance du dernier Empereur
n'a point perdu , ainfi qu'on l'a fauffement
débité , la place de Directeur du Cabinet
Privé. En le confirmant , le Roi lui a
dit: «Je continuerai de vous aimer comnie
» chacun de mes Frères , ainfi que je l'ai
» fait du vivant de mon père. »
La preftation de fidélité pour l'Archiduché
d'Autriche eft fixée au o de ce mois.
Quelques jours après la mort de l'Empe
reur, il s'eft tenu un grand Confail d'Etat où
ont été appellés les Chancelliers de Bohène ,
de Hongrie , & c. On y a traité des intérêts
de la Monarchie dans les conjonctures ac
tuelles de l'Europe , & du plan de conduite
à adopter pour le moment. Les difpofitions
naturelles du nouveau Roi ont éclaté dans:
Cette conférence , où le Prince de Kaunitz
a ramené la délibération à fon avis , en
faifant adopter celui de fu vie a marche
combiné par Léopold II.
préparatifs militaires n'ont été fufpendus ;
inais on n'en a pas ordonné de nouveaux ;
les troupes en nia che pour le Brifgaw continueront
leur route les autres resteront
prêtes à partir au premier befoin.
- Aucuns des
( 297 )
>
De Francfort-fur- le-Mein , le 20 Mars."
Les foupçons qu'avoit fait naître la mortiviolente
& fubite de l'Empereur ont été prefque
univerfels : ils font aujourd'hui très affoiblis,
comme toutes les impreflions extraordinaires
qui ne réfiftent pas long- temps à l'examen.
Aucune preuve pofitive n'a foutenu le
bruit d'un empoifonnement ; il ne fuffit
pas de dire que les caufes naturelles de la
maladie ne font point encore phyfique .
mentdémontrées quelle affertion ne pourroit-
on pas défendre , en argumentant ainfi
de l'incertain en faveur d'un fait peu vraifemblable
? A qui un pareil crime auroit- il
-profité ? Qu'en auroient efpéré les empoifonneurs
? Ils fe feroient donc condamnés
à fe défaire auffi du Succeffeur de Léopold
& de tous les Souverains qu'un femblable
forfait eût armé contre fes auteurs !
-La vérité eft que cette rumeur ne s'elt accréditée
quelques inftans , que par le rapprochemert
d'un événement fi inopiné avec la
formation d'une fociété de tyrannicides ,
avec les menaces tant de fois adreflées aux
Souverains , & particulièrement à l'Empereur,
par les Scevola François,avec les moyens
de féduction tentés en différens pays contre:
la fidélité des Peuples & des Soldats ; la
Révolution de France a produit tant & de
fi horribles crimes , TOUS IMPUNIS, qu'on
NS
( 298 )
J
$
eft arrivé même à calomnier les fcélérats
qui font une profeffion publique &
civique du régicide.
Dans la première effervefcence des foupçons
, on a répandu une anecdote qui
quoique répétée dans plufieurs Feuilles
Allemandes , n'a pas encore été démentie
-par le Prince qui en eft l'objet. Le Courier
du Bas- Rhin la rapporte en ces termes
3 d'après une lettre de Bruxelles.
L'Electeur de Cologne vient d'arriver ici
( 7 Mars ) . Ha revelé une anecdote que
la mort de Léopold a rendue frappante: Huit cu
10 jours avant l'arrivée du fatal courier , il
avoit reçu de Suiffe une lettre fignée d'un homme
qu'il ne connoit pas , mais qui probablement
eft un de fes Sujets ; il lui apprenoit qu'étant
couché dans une auberge il avoit entendu à travers
une cloifon de planches qui féparoit fon lit
de la chambre voifine , la converfation de trois
François qui parloient des moyens d'affurer la
révolution , & que l'un deux avoit dit : Nous
ne finirons rien tant que nous ne ferons pas débarraffes
de cet Empereur. L'Auteur de la lettre
ajoutoit , qu'après avoir confulté un homme
grave , il avoit cru devoir avertir S. A. Electorale.
»
ec La mort fubite des Princes donne fouvent
lieu à des foupçons formés légèrement , mais
il n'y a qu'un cri fur celle de Léopold. Il eft
des circonftances où l'homme fage n'ofe accufer;
il en eft où il n'ofe abfoudre. Il eft fâcheux pour
les deux Légiflatures de France , compofées en
partie de Jacobins , d'avoir permis que lens
Membres & leurs Libelliftes fe foient déchaînés
( 299 )
fi fcandaleufement contre l'Empereur & les Sou-.
verains ; que le régicide ait été préconisé comme
une action louable & de vrai civiſme. On n'a
pas oublié que cette doctrine ayant été prêchée
pendant la Ligue , par les Grégoire & les Fauchet
de ce temps - là , Henry IV fut affaffiné trois
fois , & que Henri III mourut fous le couteau . »
En fuppofant même véritable ce propos
de cabaret , tranfmis par un anonyme à
l'Electeur de Cologne , quelle induction
tirer de ces imprecations d'énergumènes
en faveur de l'exécution réelle d'un crime
à commettre à Vienne , & dont la nature
exclut affurément les confidences d'auberges
! L'anecdote citée n'a pas fait fortune
à Bruxelles même , où très généralement
on eft revenu des premières conjectures
finiftres qui ont fulvi la mort de
l'Empereur.
Cet évènement , ainfi que nous l'avions
preffenti , n'apportera aucune altération
dans le fyftême actuel de l'Empire , ni dans
celui des deux grandes Puiffances qui fe
font unies pour maintenir la tranquillité
de l'Allemagne. Le Général de Bifchofswerder
, arrivé à Vienne le jour même où
l'Empereur est tombé malade , a eu déjà
trois conférences avec les Princes de Kaunitz
& de Colloredo . Du vivant de fon
père , le Roi de Hongrie actuel , avoit
participé à tous les arrangemens concertés
entre les deux Cours ; arrangemens qui ne:
N 6
( 300 )1
ta deront pas à être définitivement confo-:
lidés .
L'Electeur Palatin & celui de Saxe ont
déjà tout difpofé pour l'exercice des Vicariats
de l'Empire. Si les avis reftent pactagés
fur l'époque de l'élection de l'Empereur
, ils ne le font pas fur le choix du
Prince qui occupera cette dignité. Bien loin
d'éprouver la moindre oppofition , foit
dans les fuffrages du Collège Electoral ,
foit dans les articles de la Capitulation ,
le Roi de Hongrie eft appellé par le voeu
univerfel. Dans les conjonctures où fe
trouve l'Empire, il lui importe tellement
d'avoir à fa tête un Chef affez puiffant pour
en faire refpecter les droits & la sûreté
que l'on conjureroit le Roi François de fe
charger de ce fardeau , s'il balançoit à le
demander.
Tel eft donc ce bouleversement de l'Em
pire , que d'imbécilles Ecrivailleurs de Paris
repréfentoient comme l'inévitable confér
quence de la mort de Léopold. L'un de ces
Docteurs , l'Ami desPatriotes qui eft tropra
rement celui du fens commun , n'a pas manqué
d'affurer que la France alloit reprendre
l'afcendant de Richelieu en Allemagne , &
qu'à elle feule appartiendroit le choix de
Empereur. Un autre de ces Barbares ,
plus ignorant que les derniers Ecoliers de
nos dernières Universités , a déployé lui(
301 )
-
même la puiffance Impériale , en ajoutant
un article à la Bulle d'or. Ce Souverain qui
règne dans la Chronique de Paris a ſtatue
que fuivant cette Bulle , les Empereurs ne
devoient être élus qu'à 25 ans. Aufli - tôt
un favant de même force a répondu qu'en
effet la Bulle d'or fixoit à 25 ans la Majorité
néceffaire à un Roi des Romains ;
mais qu'on dérogeoit quelquefois à cette
Loi fondamentale. Pour éclaircir ce beau
débat , il n'eft tombé dans l'efprit d'aucun.
de ces illuftres Publiciftes des Clubs de
Paris , d'ouvrir la Bulle d'or. Ils y auroient
vu qu'elle ne renferme pas un mot fur la
Majorité du Roi des Romains ou de
l'Empereur , & qu'elle fe borne à fixercelle
des Electeurs à dix huit ans. Si la
Révolutionnaires de Paris pouffoient leur
érudition jufqu'à avoir jamais ouvert
une hiftoire d'Allemagne , ils fauroient
que par un acte fondamental , par la capitulation
de Jofeph I élu Roi des Romains
à l'âge de 12 ans , le 24 Janvier 1690 , il fut
arrêté qu'à l'avenir nul Empereur , avant
18 ans , n'exerceroit les fonctions réfervées .
aux Vicaires de l'Empire, Ce fut encore
fous le règne de ce Prince qu'on décida
la permanence de la Diète pendant l'in
terrègne , fans qu'elle eût befoin d'attendre
la convocation du nouvel Empereur. La
Chambre Impériale de Wetzlar conferve
( ༣62 )
auffi fon activité , & le feul Confeil Aulique
de l'Empire refte fernié jufqu'après
l'élection.
Nous avons rapporté une permiflion
réelle ou prétendue de la Cour de Berlin
aux Emigrés François , de fe retirer en
Franconie , en évitant tout armement ,
tout raffemblement militaire. Ces Réfugiés
n'ont point encore profité de cette tolérance
; mais la Légion de Mirabeau forcée
de fortir du Cercle de Souabe , s'étoit retirée
dans celui de Franconie. Par arrangement
avec les Princes d'Hohenlohe , elle
avoit pris fes quartiers fur leur territoire.
-La préfence de ce Corps auquel on
reproche des défordres , a indifpofé la Direction
& les Habitans du Cercle. On a
adreffé des lettres exhortatoires aux Princes
d'Hohenlohe , avec menace de leur envoyer
des troupes pour faire refpecter les Loix de
l'Empire. Le Baron d'Eckard , Major Gé- ·*
néral du Cercle , s'eft en effet tranfporté fur
les lieux avec un Corps de 1200 hommes :
la Légion de Mirabeau a été défarmée le 8
en préfence de cet Officier , & les Princes
de Hohenlohe ont promis de fe conformer
aux arrêtés du Cercle , relatifs aux Emigrés
François. Ces arrêtés font les mêmes qui
xiftent dans le Brabant , & qui ont été
adoptés dans l'Electorat de Trèves &
ailleurs.
73031
J
Prefqu'au moment où l'Empereur expiroit
, le Pape lui a adreffé un Bref figné, le
3 Mars , par le Cardinal Zelada , & dont la
niort de Léopold ne détruira pas l'efficace ,
car cet Ecrit n'en auroit jamais obtenų
aucune. Ceux qui imaginent combattre
la Révolution de France , & exciter les
Souverains par de femblables armes , mé
connoiffent étrangement leur fiècle. Voici
la traduction de ce Bref.
PIE VI , SOUVERAIN PONTIFE , à notre trèscher
Fils en Jéfus- Chrift , LEOPOLD , illuftre Empereur
, élu Roi des Romains , Roi Apoftolique
de Hongrie , & Roi de Bohême , Salut & Bénédiction
Apoftolique.
Notre très - cher Fils , au moment où l'Affemblée
Nationale de France s'eft emparée , par
un Décret , & d'une manière fi révoltante , de
nos anciennes Souverainetés enclavées dans le
territoire de la France , quelle autre reffource
nous reftoit-il , que d'expofer auffi - tôt cet attentat
dans un acte public , & d'adreffer immédiatement
nos proteftations à tous les Rois de
l'Europe , pour exciter du moins leur indignation
contre une fi énorme injuſtice ?
CC
"
Avant d'envoyer notre dénonciation aux
autres Souverains , nous avons chargé notre vénérable
Frère Jean- Baptifte , Archevêque d'Ionie ,
& Nonce ordinaire à votre Cour , de la préfenter
à Votre Majefté Impériale . C'étoit à
elle , en effet , que nous avions cru devoir đabord
recourir : placé à la tête du plus grand
des Empires , diftingué entre les autres Potens
( 304 )
tats par une prééminence de dignité & de puiffance
, vous êtes particulièrement chargé , &
c'eft l'une des plus hautes prérogatives , de foutenir
le Saint- Siège Apoftolique, & de défendre
fes droits toutes les fois que votre appui lui
devient néceffaire. Nous favions d'ailleurs que
vos lumières fupérieures vous montreroient prompsement
combien l'impunité de l'injuftice qui nous
a été faite , ſeroit un funefte acheminement à
Finvafion des autres Etats , dont on voudroit
dépouiller fans aucun droit les légitimes Souverains
. »
« Notre Nonce Apoftolique s'eft donc rendu
auprès de Votre Majefté Impériale , & lui a remis
notre mémoire , après avoir expoſé avec exactitude
les motifs de nos plaintes & l'objet de nos réclamations.
» *
« Votre Majefté ſuivant auffi - têt l'impulfion
de fa bonté ordinaire , a manifefté à notre Nonce
les nobles fentimens de juftice & de magnanimité
dont elle eft animée. Elle a bien voulu
Fai dire qu'elle fe chargeroit avec un grand intérêt
de défendre ure caufe fi jufte , & qu'elle
Laifiroit avec empreffement l'occafion de fe concerter
avec les autres Souverains , pour faire
reftituer au Saint - Siége les Etats qu'on venoit
de lui enlever ; mais Votre Majefté ne s'eft pas
bornée à cette première affurance de les géné
reufes intentions ; notre Nonce s'étant de nouveau
préfenté devant elle , V. M. I. lui a
réitéré les mêmes promeffes , avee encore plus
d'énergie. Vous lui avez ordonné de nous écrire
en, votre nom , que vous emploiericz tous les
moyens qui font en vorre pouvoir , pour nous faire
réintégrer dans notre Souveraineté d'Avignon &
du Comtat ; que rien n'étoit plus évidemment
( 305 )
jufte que cette reftitution ; que rien n'intéreffo
d'ailleurs plus effentiellement tous les autres Souverains,
que d'empêcher que l'exemple a'uns pareille
ufurpation putjamais étre couvert par aucun titre de
prefeription.
Nous vous rappellons avec joie vos propres
paroles , N. T. C. Fils , non- feulement pour
vous faire connoître toute l'étendue de la confiance
qu'elle nous infpire , mais encore pour
publier hautement les importantes obligations dont
nous reconnoillons vous être redevables . Nous ne
croyons donc pas pouvoir nous difpenfer de
vous en offrir par écrit nos plus vives actions de
grâces . >>
" « Les autres bons offices que nous avons déjà
reçus de V. M. I. , & tous ceux que nous espé
rons qu'elle nous favorifera de jour en jour ,
quelque grands qu'ils puiffent être , ne nous
feront jamais oublier un fervice aufli fignalé.
*
10
33
te Pour indiquer à V. M. tous les motifs quipeuvent
la déterminer à ajouter à fes bienfaits , ou
à les rendre encore plus glorieux pour elle- même ,
nous croyons devoir lui faire part de la dou
- leur infinie dont nous fommes nuit & jour
accablés en voyant que la Religion de Jésus-
Chrift , qui étoit fi floriffante en France depuis
l'origine de cette Monarchie , y eft à préfend
livrée aux derniers outrages , prefqu'entièrement
abolie . »
Vous n'ignorez certainement pas que les
véritables Fidèles & les Miniftres de l'Eglife
éprouvent les plus violentes perfécutions , & quet
tous les gens de bien y font réduits à prendre la
fuite.»
cc
L'efprit d'impiété qui défole ce malheu
reux royaume , menace d'étendre les ravages
( 306 );
dans tous les autres États ; & par les richelles
dont ils difpofent , par leurs complots , par leurs
nouvelles opinions ; enfin , par tous les moyens
de corruption qu'ils emploient ouvertement ou in
fecret , les forcenés travaillent à anéantir par - tout
les droits de la Religion , du Trône & de la
Société; ils attaquent la puiffance de Dieu même ,
pour faire difparoître ent èrement l'autoritédes Rois
qui en eft une émanation , & dont la volonté fuprême
eft le plus ferme appui. »
« Tandis que cette andace juſqu'à préſent
inconnue fait craindre les revers les phis défaftreux
; tandis que cette contagion devient de
jour en jour plus terrible , & qu'elle étend au
Join les fatales influences d'un venim prêt à fe
développer par le bouleversementgénéral de l'ordre
public , à qui importe t- il plus qu'aux Rois euxmêmes,
de couper le mal dans fa racine, & d'en
étouffer entièrement le germe ? »

« Vous occupez , N. T. C. Fils , le premier
rang entre les Souverains ; vous pouvez donc êre
le Protecteur & le Chef d'une coalition ſi néceffaire
pour défendre la caufe de Dieu , VOTRE CAUSE ▲
TOUS, & pourla faire triompher par la réunion de
vos forces. »
« Nous n'avons pu , N. T. C. Fils , nous
entretenir avec vous fur les moyens de recou
vrer par votre autorité nos Etats enclavés en
France , fans vous recommander les intérêts de la
Religion elle-même , qui nous touche beaucoup
plus profondément , & nous caufe une toute autre
Lollicitude.
« Si nous vous en parlons , ce n'eft pas que
nous ayons les moindres doutes fur votre grandeur
d'ame; c'eft uniquement pour remplir un
devoir facré de notre Ministère , & pour ajouter
( 307 )
autant qu'il eft en notre pouvoir l'aiguillon de la
véritable gloire aux autres motifs qui vous preffent
d'exécuter les projets fi grands & fi dignes de vous ,
dont vous êtes occupé.
כ כ
Afin de rendre le Tout puiffant de plus en plus
favorable à toutes vos entrepriſes , nous accordons
, du fond de notre coeur pate nel , & avec l'af
festion la plus tendre , à V. M. I. , ainfi qu'à
toute l'augufte Maifon d'Autriche , notre béné
diction Apoftolique , comme le prélude de tous ·
les autres dons du Ciel, » 牌
Donnéà Rome, le 3 mars , l'an de N. S. 1792 ,
& le 18°, de notre Pontificat.
FRANCE.
De Paris , le 27
le 27 Mars 179*.
SECONDE ASSEMBLER NATIONALE.
Du lundi , 19 mars.
'M. Deleutre , député extraordinaire d'Avignon
ayant demandé , par écrit , à préfenter des nouvelles
importantes , M. Thuriot a nié que , repréfentant
de la commune de Paris en 1790
M. Deleutre pût être député d'Avignon en 1792 ;*
il a ajouté que le frère de M. Deleutre regrettoit
l'ancien régime fous lequel Avignon ne
payoit pas d'impôts , & a conclu qu'il ne falloit
pas entendre M. Deleutre. -- « Vous étiez élé&c eur
de Paris en 1789 , on ne vous a pas moins élu
député du département de la Marne , a répondu
M. Laureau. M. Thuriot pouffant la prévention '
jufqu'à la calomnie même de ce qu'il ignoroit
( 308 )
a dit que M. Deleutre influenceroit la difcuffion
par des faits faux . On a décrété que l'homme £
partialement préjugé feroit entendu .
·
Introduit à la barre , M. Deleutre a juftifié
fon frère & lui mème des propos de M. Thuriot
; on lui a crié au fait , avec beaucoup
d'humeur . Il a dit que la procédure , ordonnée
par des décrets , fur les crimes des 16 & 17
otobie , eſt achevée & envoyée depuis quelques
jours au miniftre de la justice ; qu'il n'y a plus
que 28 des accufés détenus à Avignon ; que les
autres font libres & ne courent aucun rifque.
Ce peuple qu'on ne ceffe de vous peindre
comme ariftocrate ou contre révolutionnaire ,
jouiroit d'une parfaite tranquillité s'il n'avoit pas
à craindre d'être attaqué par des voifins égarés ;
fans doute par ceux qui ont juré de faire difparoître
Avignon de la furface du giebe ... Ne
Vous y trompez pas , les perfonnes détenues qui
prirent les armes en 1789 & 1790 , ce ne font
pas les premiers foldats de la liberté ( ainsi que
n'ont Fas rougi de le dire plufieurs orateurs ) ; excepté
3 ou 4 , tous les autres n'ont pris les
armes que lorsque l'appât du butin les y a en--
hardis. Les crimes qu'ils ont commis font des
crimes réfléchis , médités depuis long- temps,
Ceux des nuits des 17 & 18 octobre n'ont été
que la fuite d'une délibération prite douze heures
après le maffacre de Lécuyer , dix heures après,
que toute effèce d'attroupement dans Avignon
étoit diffipé , enfin , huit jours après qu'on eur
écrit à M. Mulot qu'on n'avort befoin d'aucun
Lecours... Voilà , Meffieurs , l'exacte vérité des
faits ; voilà ce que vous apprendrez par l'inftruce
tion que vous avez ordonnée , qui eft faite
dont vous avez voulu avoir connoiffance, & qui
( 309 ) .
doit être dans vos mains puifque le miniftre de
la justice l'a reçue... De fa prifon Jourdan menace
, & fes menaces n'ont jamais été vaines ; le
comité en a la preuve. Croyez - vous que les
Avignonois auront la sûreté qu'ils réclament de
vous , lorfque l'amniftie que l'on cherche à vous
faire décréter aura été prononcée , puifque ks
affaffins de leurs pères , de leurs épouses , de leurs
enfans , feront au milieu d'eux ? Non , Meffieurs ,
Vous ne pouvez le croire . >>
cc
و د
Des murmures défapprobatifs ont fouvent interrompu
M. Deleutre . Le préfident lui a répondu
sèchement que l'Affemblée prendroit les faits en
confidération , & lui a déféré les honneurs de la
féance. M. Deleutre alloit s'affeoir dans le côté droit,
ci-devant gauche : « Il n'y a point de place ici pour
vous,lui a crié M. Bazire. » Plufieurs membres ont
eu l'honnêteté de demander qu'on rappellât M.
Bazire à l'ordre avec cenfure. « Pour éviter de
perdre un temps précieux , a dit M. Bazire an
préfident , je vous prie de me rappeller à l'ordre . »
Gette bravade mal diffimulée a caufé le plus violent
tumulte. Le nom de M. Bazire ſera-t- il
infcrit au procès - verbal ? -- Oui , oui; non , non ;
nouveau vacarme. M. Bazire s'eft répété en des
termes & d'un ton plus modérés . Un des côtés
de la falle & les galeries l'ont couvert d'applaudiſſemens
, & l'Affemblée eft paffée à l'ordre du
jour. Si l'on n'affiftoit à de pareils débats , jamais
on ne fe pardonneroit d'y croire .
Revenu à l'affaire d'Avignon , M. Thuriot a
vu tous les pouvoirs , tous les droits & conféquemment
l'amniftie dans la fouveraineté déléguée
aux repréfentans de la nation , l'Affemblée
& le Roi , ce qui , abſtraction faite du jufte &
de l'injufte dont il ne s'eft point occupé n'exige ,
( 310 )

felon lui , qu'an décret fanctionné , rien de plus.
Il a vu «les caractères de la fouveraineté ( indivifible
, inaliénable , intranſmiſſible , d'après la
conftitution ) ne s'imprimer fur Avignon & fur le
Comtat qu'au moment de la réunion » ( quoique ,
fuivant les mêmes principes , ces deux peuples
euffent , avant la réunion , la fouveraineté imprefcriptible
qui fonda leur droit de fe réunir ; &
c'eft d'un femblable galimathias qu'on tire des
motifs d'impofer un filence de mort à la justice
éternelle ! )
M. Thuriot a penfé , ou du moins a dit que,
l'Affemblée conftituante avoit décrété une amniftie
générale , pour des crimes bien plus horribles
que ceux des Jourdans , &c . Ces crimes bien
plus horribles font ceux de l'infâme Bouillé.
L'orateur a foutenu que les ariftocrates , les
nobles , les prêtres ( outragés , mutilés , pillés ,
incendiés , égorgés par les foi - difant , patriotes.
on braves brigands ) ont été les promotcurs des
forfairs. Voici la doctrine qu'il a cru devoir
établir , & l'étrange indifcrétion dont il l'a fran--
chement appuyée.
. « Je dis , comme l'Aſſemblée conftituante l'a
dit elle - même , lorfqu'une partie d'un empire
milite pour une grande question , celle de favoir
fi un droit appartiendra à une puiſſance ou à une
autre , il est très- libre aux citoyens de combattre,
de refifter, & de ne vouloir pas être foumis à une
loi préférablement à une autre loi de quoi
donc accufez - vous les émigrés ? ) . Or ce droit
que l'on a reconnu en France , pourquoi voulez-
Vous ne pas le reconnoître dans Avignon ? ...
I eft impolitique de réfifter A L'INTENTION de
l'amniftie , & vous allez en juger . Nous ne
Commes peut- être pas éloignés du moment où
( ( 311 )
.
une partie voifine de la France voudra jouir des
bienfaits de la conftitution Françoife . Eh bien !
vous donnez l'exemple d'une punition auffi
févère après la réunion , je demande .... » ( Ici
de longs murmures l'ont interrompu . ) « Je fuppole
, a-t-il pourfuivi , qu'une partie des Brabançons
voudroit apparter ir à la France , & que
l'autre partie ne veu ût pas lui appartenir ; pour
riez - vous , au moment de la réunion , faire pefer
le glaive de la loi fur ceux qui n'auroient pa
voulu y appartenir ? »
Nous ne nous permettrons aucune réflexion
fur les preffentimens politiques de M. Thuriot
ce genre de prophétie tient à dés dons , à des
lumières intérieures , à des combinaisons ocultes
qui ne font pas à notre portée,
M. Thurios a conclu que nulle raiſon ne militoit
contre l'amniftie réclamée pour les coupe
têtes , &c. & qu'elle étoit indifpenfable . Une
portion de l'Affemblée & les galeries ont ap
plaudi avec tranfport . Quelques membres feuls
étoient frappés de la plus profonde confternation ;
des pleurs couloient de que'ques yeux . Si nous
nous refutons au plaifir de nommer ces amis de
la juftice & de l'humanité bien entendue , c'eft
qu'ils ne font pas à-l'abri du reproche d'une foibleffe
très-condamnable .
M. Genty a démontré que MM. Guadet &
Grangeneuve n'avoient débité que des fophifmes ,
& que, quel que foit l'intervalle qui s'écoule entre
la fanétion d'une loi , fa promulgation & fon exécution
, le retard ne change rien aux difpofitions
de la loi. Il a fait ce raifonnement inexpugnable
: « Si le 23 feptembre jour du dé ret
d'amniftie ) une voix fe fût élevée du fein de
Affemblée conftituante , pour demander que
( 312 )
la loi s'étendît à tous les crimes qui feroient encore
commis après la réunion , un mouvement
d'horreur n'eût- il pas repouffé une opinion auffi
dangereufe , auffi inhumaine ? L'extenfion qu'on
veut donner à la loi eft donc diamétralement
oppofée à l'intention du légiflateur . » La fuite
du difcours de M. Genty eft rentrée dans le
fens de celui que nous avons rapporté de M.
Fraiffenel.
Selon M. Lafource , miniftre proteftant , qui
a fuccédé à M. Genty dans la tribune , parler
d'humanité , de juftice , de danger , d'opprobre ,
de loix , c'étoit « hérifler la queftion d'incidens ,
& l'envelopper de ténèbres ...... Nous ne difcu
tons pas , a- t-il dit , pour favoir files priſonniers
d'Avignon font coupables . Hélas ! ils ne
le font que trop ; mais nous difcutons ſeulement
le point de favoir fi nous pouvons décréter l'am
niftie .... Je me garderai bien de prononcer ici
le mot de patriotifme ; ce feroit déshonorer la
plus belle des vertus , en la faifant fervir de
manteau aux plus abominables des forfaits . Je
ne fuis point ici pour vous intéreffer au fort de
čes malheureux . Je leur voue , comme vous
touse mon indignation ; mais j'avoue que je fuis
arrêté par des principes auxquels je ne fais que
répondre , & par des confidérations dont je ne
puis me défendre .... Si le décret d'amniftie accordé
à la fin de la révolution Françoise , a
effacé tous les crimes relatifs à cette révolution;
te décret d'amaiflic doit être également prononcé
à la fin de la révolution Avignonoife , & effacer"
tous les crimes relatifs à cette révolution. Sans
cela , les malheureux peuples du pays d'Avignon
ne feroient - ils pas en droit de dire aux autres
François
( 313 )
François Vous auffi vous avez commis des crimes
pendant le cours de votre révolution , & cependant
les coupables n'ont pas tombé fous le
glaive de la loi. Pourquoi donc faites - vous retomber
fur nos têtes des coups qui ont épargné
les vôtres ? Les Avignonois feroient en droit
de rappeller aux autres François les malacres
horribles de Nîmes , Montauban , Nancy......
·Bouillé , dont le nom feul glace d'horreur &
d'effroy ; Bouillé , dont l'existence eft une objection
contre la juftice éternelle ; Bouillé a eu palt
à l'amoiffic ; Bouillé vit encore ; les peuples
d'Avignon & du Comtat vous le rappellent :
répondez-leur. »
• « Veut- on , s'eft- il écrié long-temps après
veut -on abandonner à la juftice tous les coupables
, les forfaits commis à toutes les époques
-de la révolution ? y confentirai ; car j'aime
mieux adopter le fyftême de févérité générale ,
que celui d'une indulgence partielle , inadmiffible .
Je déclare que d'abord telle a été mon opinion .
Mais la réflexion que j'ai faite ne vous échappera
pás ; elle eft déchirante , elle eft véritablement
affreufe elle ôte prefque jufqu'à la fa-
Iculté de penfer. La voici fi vous abandonnez
tous les coupables au glaive de la juftice , il
n'y aura pas de maiſon où la justice n'entrera...»
(Quoi ! même chez les victimes y ! ... Enfin , aux
vengeances que peut provoquer la monftrueufe
zimpunité des fcélérats outrageufement affimilés à
tous les François , à tout le peuple , & que la
loi doit abfoudre à moins de ceffer d'être égale.
pour tous, Forateur , fi jamais on mérita ce titre
avec une pareille ame , a oppofé , du plus beau
fang- froid , que les infortunes qui pleurent un
père, un frère , une épouse , des enfans égor
Nº. 13. 31 Mars 1792 .
2
S
Q
7314 }
gés , fe confoleront ; que l'Affemblée leur en
verra des témoignages de fenfibilité , des fecours,
des bienfaits , de touchantes proclamations . Cet
odieux perfifflage s'eft terminé par un projet de
décret , que nous n'aurons que trop l'occafion
de tranferire plus bas.
Après avoir long- temps divagué dans la métaphyfique
conftitutionnelle , c'eft contre les
princes François que M. de Vaublanc a cru devoir
s'évertuer civiquement , en infiftant fur le
danger de l'impunité des braves brigands d'Avignon
& du coupe- tête , fur la funefte audace &
Fefpoir que feroit germer une exceffive facilité
d'amniftie . Des frères de fon Roi , paffant aux
plus hideux des Cannibales , il a prouvé que
ceux- ci n'étoient pas des patriotes , des héros de
la libertés que le Te Deum ayant été chanté le
20 feptembre , en actions de grace de la réunion
, ils n'avoient plus à conquérir Avignon &
Le Comtat réunis ; que la nation ayant pardonné
tout le 23 , ils auroient dû pardonner auſſi – tôt
que l'amniftie décrétée eut acquis la notoriété
publique ; & il s'eft oublié jufqu'à les ſuppoſer
vainqueurs d'un peuple que l'on nous peint
comme réuni fans violence ) , pour dire ; «e quel
eft donc le droit des gens qui permet au vainqueur
de tueerr fon ennemi vaincu & défarmé ¦ »'
Raifonner de la forte en un pareil fujet , c'étoit
fe condamner à n'infpirer aucun intérêt , même
en périphrafant , comme il l'a fait les vérités
morales qu'avoient expofées les préopinans les
plus honnêtes.
Se trouvant naturellement à la hauteur de
MM. Guadet , Thuriot & Lafource , L'épique
M. Vergniaud a débuté par dire quer les crimes
dont il s'aguloit fuffiroient pour déshonoter
(315 )
plufieurs fiècles . » Il a diftribué cette maffe de
crimes entre les ariftocrates , les nobles , les
prêtres , les contre - révolutionnaires , & fes chers
patriotes , de façon à diminuer fenfiblement la part .
de ces derniers , qui ont eu , a- t-il dit , la gloire de
combattre pour la liberté , pour la révolution .
cc Vous donneriez à l'Europe le fcandale d'une
impunité barbare ( envers ceux- là ) , & le ſcandale
d'une févérité atroce ( envers, ceux- cí ) . Ils
n'ont refpiré que pour être François ....... Pour
échapper à cette contradiction qui vous déshonoreroit
, il faut ou étendre fur eux l'amniftie ou en
rapporter le décret...Ferez-vous dépofer les nobles ?
les prêtres ? A-t- on jamais vu des hommes quit
aient trahi avec plus d'impudeur les fermens les
plus facrés ?........ J'interpelle vos confciences...
La procédure feroit un nouvel attentat à l'humanité.......
Que des bourreaux ne foient pas
votre premier préfent aux malheureux Avignon- ¡
nois..... Envoyez- leur des paroles de paix ; & ,
qu'après avoir tant fouffert, pour devenir Fran
çois , ils n'aient pas à fouffrir de l'être deve-
Dus... Les galeries & une partie de l'Affemblée
ont applaudi avec enthouſiaſme à l'indicible
affront qu'on fait à tout un peuple , en fuppofant
une fynonymie patriotique entre Avignonois
& brigand , François & Jourdan entre
peuple & fcélérats .. rata , mill 6 say
& M. Lacroix a rédigé le projet de M. Lafource,,
qui a obtenu qu'on eh fupprimât les mots : depuis ,
le 23 feptembre petite rufe,fuppreffion qui marque !
moins l'extenfion déméfurée donnée au décret dont
on veut abuſer. L'Affemblée a décrété l'amnistic
pour tous les crimes relatifs à la révolution commis
dans les deux Comtats jufqu'à l'époque du 8 nov.,
1791 Quelques voix altérées par un frémil
O
( 316 )
fement d'horreur ont crié : l'épreuve eft douteuse.
L'appel nominal. Pour unique réponſe on a levé
la féance. Le temps dévoilera , l'inexorable hiſtoire
appréciera les motifs que déjà l'opinion défigne
, & dont nous n'avons pu analyſer ici que
les prétextes .
Du lundi , féance du foir,
M. Faffein , député extraordinaire d'Arles , a
écrit à l'Affemblée , que la précipitation avec
laquelle il fut décidé hier qu'on s'occuperoit aujourd'hui
de cette ville , ôte aux Arléfiens tout
moyen de fe juftifier ; qu'Arles n'a connu dans
fon fein d'autres crimes que ceux des monnaidiers
qui ont été décrétés de prife- de-corps ; que
les Ariéfiens efpèrent qu'ils ne feront pas jugés
fans être etendus . A få lettre étoient jointes des
pièces qui atteftoient que , foumis aux loix , ils ſe
bornent à defirer qu'elles les raffurent contre les
entreprises des patriotes conquérans , tels que
les Matfeillois , &c . La difcuffion a commencé
comme fi l'on avoit tout entendu .
Oubliant que Nîmes a plus de so canons & dix
mille fufils dont perfonne ne fe plaint , quoique
les catholiques y foient défarmés , M. Delpierre
a pofé pour principe général que , les grands
moyens d'attaque & de défenfe appartiennent
exclufivement à l'Etat . De cet axiome , & de celui
que les fortifications font des propriétés nationales ;
de ce qu'Arles n'eft ni dans la première , ni dans
la feconde , ni dans la troifième ligne des places
fortes ; d'allégations fouvent répétées & jamais
prouvées , de recrues , de fanatifme , d'ariftoeratie,
if a conclu qu'il falloit tranfporter les canons
d'Arles dans les arfenaux les plus voifins , y laiffer
deux canons pour la garde nationale diffoute &
( 317 )
recompofée fous l'inſpection du département ( dép
livré par force de ceux de fes membres qui proté
geoient Arles ) ; démolir tous les ouvrages de
défenſe , aux frais de la commune , & charger
des troupes de ligne & des gardes nationaux de
garantir cette ville de toute incurfion illégale ..
« Les vrais patriotes , a ajouté M. Delpierre , refpecteront
la sûreté des perfonnes & des propriétés ;
ils concevront que , fi pour abattre la tyrannie , il
eft néceffaire peut- être que les haches & les faifceaux
foient un inftant dirigés au gré des volontés
populaires , on ne garde la conquête de la liberté
que par la fubordination des pouvoirs. »
»
ود
M. Vincent, commentant ces motifs d'afïurance,
a trouvé très-excufable le zèle des patriotes méri
dionaux dont on redoute l'irruption , vu que le
pouvoir exécutifeft endormi (Bravo ! ). « Ne doi
vent-ils pas févir lorsqu'ils font, à chaque inftant,
menacés , infultés , emprisonnés , & craignent
pour leur vie ? Ne devez-vous pas excufer les
mouvemens trop impétueux que le patriotifme
leur infpire ? On diroit que les patriotes de
Nîmes , de Beaucaire , de Marſeille , &c . font
tous en bute aux affaffinats des Arléfiens paifibles
chez eux ; & ces déclamations fervent de preuves ,
& l'on bat desins ! ) L'opinant a propoſé de
caffer la garde nationale d'Arles , d'en défarmer
les citoyens , & d'employer la force pour y rétablir
l'ordre, M. Gamon vouloit qu'on rasât les
châteaux de Banne & de Jalès . Au droit de port
d'armes que la conftitution donne à tout citoyen ,
M. Grangeneuve oppofoit l'étendard de la révolte
que tout le monde fait que cette ville a arboré ,
quoiqu'il n'y ait ni étendard abɔré ni révolte à
Arles . M. Vincent , fe ravifant , a demandé qu'on
s'emparât des canons & des fufils d'Arles , de
O
3
( 318 )
Carpentras & Avignon & M. Tabbé Mulot a
appuyécette motion très - civique au moment où les
Jourdan , & c. feront relâchés . MM. Bazire ,
Charlier , Chabot expliquent , conſeillent , renchériffent.
Où mettra- t- on les canons ? au Fort
St- Efprit ? à Marſeille ? C'eft la matière de longs
débats .
Le confeil du département desBouches - du -Rhône
mande, par un courier extraordinaire , que Marfeille
eft le boulevart de la révolution , qu'il faut
excufer quelques démarches violentes lorsque le
filence de toute autorité conftituée les rend prefque
néceffaires qu'à Paris on n'a pas attendu
que les autorités conftituées cuffent prononcé pour
attaquer la Bastille ( Bravo ! ) ; qu'une apparence
de calme peut abufer fur les intentions finifties
des Arléfiens , que l'état de rébellion d'Arles n'en
eft pas moins alarmant , quoique tour y parciffé
tranquille... Et puis , la conftitution ou la mort...
On voit que le même efprit anime les orateurs de
l'Affemblée , leurs fidèles correfpondans , les patriotes
conquérans , & les galeries qui couvrent
cette lecture auxiliaire de leurs bruyantes approbations.
сс
Qui payera les frais des travaux & de la dé
molition ? Ici la morale le difà la politique ,
& MM. Chabot , Archier , Lagrevol , Rouyer &
Bazire nagent dans leur élément . « Voir s'élever
des fortifications , creufer des foffés , & ne pas
s'y oppofer de toutes les forces , s'écrie M.
Rouyer! Il falloit que tout cela fût renversé ( les
foffés auffi ? ) , ou que la tête des municipaux
tombât ; fans cela vous n'aurez jamais l'exécution
de la Loi. » -
M. Dorify rapproche ces inculpations du décret
d'amniftie rendu le matin en faveur de fcélé
( 319 )
rats ? A l'ordre , à l'ordre. Le préfident le
rappelle à la queftion . Non , non ; à l'ordre..."
& à ce propos le défordre eft complet. Préfidezvous
, ou régnez- vous demande M. Bazire ?
Le vacarme redouble . M. Grangeneuve prétend
que c'eft dégrader la majefté nationale , que de
fuppofer que le décret d'amniftie ( qui fera fré--
mir d'horreur toute l'Europe ) ait été rendu fans '
réflexion , & de paffer à l'ordre du jour... De
ces débats font nés des articles adoptés d'urgence
contre Arles . Nous les donnerons avec
les fuivans.
Du mardi , 20 mars.
Nos lecteurs n'ont point oublié la mer dont
M. Fauchet entouroit un château de la Suiffe .
Dernièrement , M. Cambon a dit qu'on avoit
rompu le pont fur la Durance , qui jamais ne
porta de pont , fes eaux étant trop rapides , &
fon lit trop variable . Hier au foir, M. Rouyer
coupoit la tête à des municipaux , pour n'avoir
pas renversé des foffés. Aujourd'hui , M. Lagrevol
alloit démolir les baftions , les courtines &
les ouvrages avancés du château de Jalès , vieille
maifon qui n'a que fes quatre murailles , & MM.
Ducos , Bréard , &c. , appuyoient la lumineufe
motion de M. Lagrevol.
Des députés du département des Bouches-du-
Rhône accourent à temps à la barre , pour y
embrâfer l'opinion tandis qu'on la forge . Arles
a coupé fes canaux afin d'inonder fon territoire ,
abattu fes ponts , & garde des patriotes en
ôtage , pour les égorger fur les remparts. Le
commandant du régiment de la Marck fait venir
des foldats d'Orange pour arrêter la marche de
gardes nationaux , requis par les commiffaires
04
( 320 )
civils d'Avignon . Carpentras fournit de la poudre
à la ville, d'Arles , & les patriotes d'Avignon
font en mouvement . L'orateur craint le grand .
nombre des troupes de ligne , & veut qu'on préfère
le patriotifme des gardes nationales . Ces
députés demandent à lire une lettre officielle ,
& n'en lifent pas les fignatures ; mais tout eft
excellent à lire dans le fens où l'on abonde .
« Le 16 mars 1792 , l'an 4 de la liberté...
Il paroît toujours que la ville d'Arles veut réfiler
aux tentatives qu'on feroit contre elle.......
Divers détachemens des communes de ce ciftri&t
s'étant raffemblés , ont été pour défarmer le parti
anti- conftitutionnel dans quelques villages voifins ,
& fe font enfuite tranfportés à Apt au nombre
de deux mille . Avant d'entrer dans cette ville ,
ils ont juré de refpecter les personnes & ks
propriétés . Leur demande avoit pour objet , 1º , de
faire fermer les églifes des non-conformistes , &
d'obliger les prêtres non-affermentés à quitter
la ville , ou à dire la meſſe dans l'églife paroiffiale
; 2 °. d'empêcher tour citoyen d'avoir chez
lui des raffemblemens dont le but est de troubler
la tranquillité publique ; 3 ° . de défarmer les gens
fufpects , pour leurs armes être déposées au diftrict
; 4° . d'obliger les habitans d'Apt à verfer de
fuite leurs contributions dans la caifle du diſtrict ...
Ce qu'il y a d'admirable dans cette expédition,
c'est qu'il n'a été fait ni dommage , ni mal à
aucun citoyen ; & certainement on ne dira pas
que de pareils pétitionnaires font des brigands ,
quand on verra que leur intention a été de réveiller
l'engourdiffement cu étoient les contribuables
... Pour finir en un mot , la municipa
1té & le diftri&t. d'Apt leur ont donné en fe reti
rant , um certif cat de bonne conduite, »
( 321 )
4
Aux preuves de la rébellion contre-révolutionnaire
des Atléfiens , une lettre de M. Cahier de
Gerville ajoute le modèle d'un fiphon d'argent ,
que les hommes d'Arles portent à la boutonnière
& les femmes aux oreilles , le mot fiphon rappellant
celui de chiffon , chiffoniftes. On y a gravé ces deux
vers :
Honneur , Siphon , tu foutiendras,
Et de ton fang le Jcelleras.
2
Nous n'avons entendu lire aucun procès- verbal
qui ait attefté que ces fiphons , s'ils exiſtent
foient un fymbole diabolique ; profcrit par la conftitution.
Quoi qu'il en foit , le fiphon a aidé l'Alfemblée
à décréter ce qui fuit :
« L'Aſſemblée nationale , confidérant que la
ville d'Arles eft en état de rébellion ; que plufieurs
citoyens y ont été arbitrairement emprifonn's
; qu'un détachement de la garde nationale
eft allé enlever , de vive force , quatre pièces
de canon qui défendoient le fort St. Louis , &
les a amenées dans fes murs ; que l'appareil des
.forces dont elle est environnée , & les approvifionnemens
de guerre dont el'e eft pourvue , excitent
des alarmes & de la fermentation dans les
départemens méridionaux , décrète qu'il y a urgence
. »
Décret définitif.
« L'Affemblée nationale , après avoir décrété
Furgence , décrèté ce qui fuit :
Art. I. Les citoyens de la ville d'Ailes feront
tenus de dépofer leurs armes à la mailon commune,
fous la furveillance de deux commiffaires de l'admi
iftration du département des Bouches- du(~
322 )
Rhône , dans les 24 heures de la publication du
préfent décret. »
« II. Tous les canons ou fufils de rempart ,
& approvifionnemens de guerre qui font maintenant
à la difpofition de la ville d'Arles , ainfi
• que les 1,500 fufils retenus à la municipalité
de la même ville , feront , dans le plus bref délai ,
tranſportés aux arfenaux les plus fürs & les plus
voifins. »
« III. Les ouvrages de défenſe , élevés autour
d'Arles feront totalement démolis ; les frais de démolition
feront fupportés par la commune ,fauffon
recours contre ceux qui ont élevé ou fait élever
lefdits ouvrages. ***
« IV. Une force publique fuffifante , extraite
des troupes de ligne & des bataillons de volontaires ,
fera envoyée à Arles pour y protéger les perfonnes
& les propriétés , & garantir la ville de toute invafion
& iucurfion illégale. »-
Du mardi , féance du foir.
Des brigands ont infulté , maltraité , frappé le
maire d'Epernon , qui refufoit de taxer à leur gré
les fubfiftances au marché,
Trois paroiffes du département du Cantal ;
fe font raffemblées , ont commis des violences ,
ont maffacré un ci - devant lieutenant - criminel ,
commefufpect d'aristocratie. La municipalité d'Aurillac
a préféré la prudence à l'ufage légal de la
force , auffi les particularités de ce meurtre civique
ont-elles été épouvantables. Ne lifez pas ces horreurs
, a crié un membre... A la commiffion des
douze .
La garde nationale d'Arras , auffi patriote que
les voifins d'Arles , s'arme fans réquifition , déclare
que l'objet de ce raffemblement eft de faire
( 23 )
effectuer par les corps adminiftratifs la clôture
des églifes non- conftitutionnelles ; & le directoire
, craignant le fort de celui d'Aix , arrête
fur- le- champ la clôture des oratoires , en preuve
de liberté civile & religieufe . On renvoie encore
cette affaire à la commiffion des douze.
Au lieu de s'adreffer aux autorités adminif
tratives , les municipaux aiment mieux venir faire
briller & applaudir leurs phrafes à la barre de
l'Affemblée , qui perd un temps précieux à ces
démarches adulatrices , inconftitutionnelles , fubverfives
de toute organiſation de pouvoirs . Des
députés de la municipalité de Poitiers y racontent
que les grains ont été le motif d'une infurrection
dans cette ville ; qu'il y a eu un homme
de tué , deux de bleffés ; que la loi martiale a
été proclamée , & que force éft reftée à la loi
Bravo ! longs applaudiffemens) . Mais fur 18 à
20 mille ames que contient Poitiers , ils comptent
6,000 indigens , & demandent un fecours provifoire
de 30,000liv . Leur demande eft renvoyée à demain
foir.
Un membre a annoncé que 24 chevaux ayant
paru fufpects par leur marche à la municipalité
de Sens , elle les a dénoncés à celles de Langres ,
qui les a fait arrêter ; que des officiers ont réclamé
ces chevaux , & qu'on a reconnu à leur
interrogatoire...... La falle a retenti d'éclats de
rire , fi prolongés que nous avons plus deviné
qu'entendu que les chevaux interrogés étoient
des aristocrates qui émigroient par Langres ;.
mais nous ignorons fi c'eft pour Coblentz ou
pour Fontarabic , ou s'ils gagnoient le pont de
la Durance , ou la mer en Suiffe ; ce qu'il y a de
bien für, c'est qu'entouré de meurtres , d'affamés,
de misère & d'anarchie , on a ri à gorge déployée.
06 .
( 324 )
La féance n'a d'ailleurs produit qu'un décret
d'urgence qui fixe la manière de couper
la tête aux criminels , d'après l'avis motivé de
M. Louis , fecrétaire perpétuel de l'académie
( ci-devant royale ) de chirurgie ; avis qui indique
les difficultés , les expériences connues ,
Ies principes méchaniques ; & le pouvoir exécutif
eft chargé de faire les dépenfes néceffaires
pour parvenir à un mode uniforme dans tout
le royaume . La répugnance naturelle à s'appef.
ntir fur ces détails , a fourni l'occafion de déployer
tout le charlataniſme de l'humanité philofo
phique , qui contraftoit fingulièrement avec la
fraternelle amniftie des coupe - tête & co-bourreaux
.
Du mercredi , 21 mars .
La plupart des frètres affermentés & falaries
fe rétractent , & dans quelques départemens on
elt fort embarraflé pour les remplacer. M. Joliwer
les accufe d'être , en général , fanatiques &
féditieux , plus que ceux qui n'ont pas juré ; il demande
qu'on leur fupprime tout traitement à dater
du jour de leur rétractation . D'infignifians débats
fur cette queftion en ont amené le renvoi aux comités
de légiflation & de finances . Le bon- fens ,
la tolérance & la conftitution nous ſemblent n'avoir
rien laiffé à faire , fur cet objet , ni à l'un , ni
à l'autre comité.
Une lettre des commiffaires de l'Affemblée
générale de Saint- Domingue a conjuré le corps
légiflatif d'entendre la lecture de lettres qu'ils
venbient de recevoir de leurs commettans , au
moment où il va s'occuper du fort de la color ie.
M. Ducos s'y est oppofé : malgré les chicanes
on a la des lettres du 25 & du 48 janvier.
73259
La ville du Cap , feul endroit qui ne foit pas
encore dévasté dans la partie du Nord , eft dans
une horrible détreffe . La bande du Sud eft en
feu. S'il n'arrive de prompts fecours , tout eft
perdu . Les gens de couleur réunis à certains
blancs , ne diffimulent plus leur projet d'égorger
les autres blancs & de s'emparer du pays . Léogane,
les Goaves , les Cayemites , l'Ancéavan , la plaine
du fond & la ville des Cayes , & le Port-de- Pimert
ont été le théâtre des plus abominables excès.
La partie de l'Oueft eft dans la même firuation ; le
Port- au-Prince est toujours bloqué ; St.- Marc
dominé par les pompons blancs ; Mariebaroux ,
Ounaminthe , & les autres quartiers de l'Eft ,
épargnés jufqu'à préfent , font entièrement ruinés
les habitans de l'Eft du Cap , réfugiés au Fort-
Dauphin , courent rifque d'y périr à tout inf
tant .
Impatient , non d'envoyer aux malheureux Colons
des fecours fi vainement implorés , fi cruellement
différés depuis tant de mois , mais de les
pourfuivre & de les anéantir, M.Briffot ademandé
que la difcuffion continuât jufqu'à la délibération
définitive . M. Tarbé l'a fommé de produire des
preuves au beu d'affertions vagues . On a crié
a l'ordre dujour. Il a été décidé que M. Tarbé répondroit
à M. Briffot , que la difcuffion ne feroit
pas interrompue ; & M. Briffot a pris la parole , en
affirmant , fur la probité connue , que jamais il
n'avançoit rien qu'il n'eût les pièces juftificatives,
à la main , ce qui a fait rire l'auditoire.
Nous n'analyferons pas ce nouveau difcours
qui a duré près de 2 heures. Le rhéteur y a répété
tous fes paradoxes & ceux de M. Garran de Coulon
qu'il a férri de les éloges , & du furnom d'ora
teur auſtère décerné par lui M. Briffor . L'injuftice
7326 )
envers les gens de couleur , le defpotifme des
blancs , voilà les feules fources des maffacres &
des incendies. Les mulâtres n'ont jamais été les
aggreffeurs ; leurs droits politiques valent mieux
que

les biens & la vie des Colons & de tous les
François qu'on y facrifie ; les Parifiens du 14 juillet
font coupables fi les hommes de couleur ne font
pas innocens. Ceux- ci n'ont point gâté leur excellente
caufe par des excès criminels . Ils s'opposèrent
conftamment à l'infurrection des noirs . « Voulezvous
connoître par un trait la grande ame des
hommes de couleur ? Lifez ces mots qui terminent
le concordat propofé par eux tous ces
articles ou la guerre civile , les blancs répondirent
la paix , & fignèrent tous , les hommes de
couleur les premiers. » ( ou la guerre civile , quel
trait de grande ame ! Quel juge en morale que ce
M. Briffot ! Et qu'une nation doit s'honorer d'un
repréfentant auffi jufte , auffi humain , auſſi vertueux
! ) . Les blancs feuls ont commis des horreurs
pour ne pas renoncer à de petits préjugés. Dans les
colonies patriote équivaut , a - t- il dit , à brigand
& aristocrate, à révolutionnaire ou ami de la France.
Soutenir que les mulâtres defirent l'ancien régime ,
ce feroit vouloir tranfporter Coblentz dans le Fauxbourg
Saint-Antoine. Maintenir l'inconſtitutionnel
décret du 24 feptembre , c'ek éternifer la
guerre civile ; accufer , juger , punir tous les blancs
ruinés , voilà fon unique remède aux maux des
colonies .
La partie de cette déclamation où il a cru réfuter
le rapport de M. Tarbé, fe trouvera dans la réponfe
de ce rapporteur.
A propos des fecours implorés de la Jamaïque
plutôt que de la métropole , parce qu'ils pouvoient
arriver de la Jamaïque en peu de jours , & n'au(
327 )
roient pu arriver d'ici de quatre à cinq mois , d'où
le déclamateur a conclu qu'il avoit exifté un deſſein
d'indépendance ; Si les départemens du Rhin ,
a- t- il dit , s'avifoient de demander aux gouverneurs
des Pays Bas d'envoyer leurs troupes de
ligne appaifer les troubles élevés fur nos frontières,
que diroient les répréſentans de la nation ? » (que
ces départemens ne font pas à1800 lieues de Paris) .
Il a juftifié les amis des noirs en affirmant , fur fa
vertu qui paffe en proverbe , que leurs écrits n'ont
jamais eu pour objet la liberté des nègres , mais la
fuppreffion de la Traite , ce qui eft une infigne fauffeté
; que la police empêchoit l'introduction de ces
écrits , autre impofture ; que les nègres ne favent
pas lire , comme fi les propagandiftes ne favoient
ni parler , ni lire , ni chanter pour les nègres,
pour les payfans , pour les foldats ... Il a payé fon
tribut d'éloge & de larmes au vertueux Ogé , en
finiffant par perfifter dans fon projet de décret du
premier décembre.
La difcuffion eft prorogée au lendemain .
Du mercredi , féance du foir.
Le comité de l'extraordinaire des finances a propofé
d'accorder 15,000 liv. aux 6,000 indigens
de Poitiers qui en demandoient 30,000 . Des accufations
, des amnistics pour des crimes atroces
font décrétées d'urgence & fur- le- champ . Cette
charité réduite à moitié , eft encore impitoyablement
ajournée.
L'ordre du jour appellant la difcuffion du mode
du féqueftre des biens des émigrés , il étoit tout
fimple qu'il arrivât au moment même une dénonciation
qui attisât les paffions . Ce hafard eût
manqué pour la première fois . Il court depuis
plus d'un mois dans le public un pamphlet intitulé :
328 )
'Adreffe à l'armée Françoife, avec cette épigraphe :
écoutez , François , la voix de l'honneur. Le
48. régiment ci-devant Artois en a reçu , dit- on ,
quelques exemplaires à Rennes , & en a envoyé
deux à l'Aſſemblée nationale accompagnés d'une
adreffe civique , dont on a décrété la mention
honorable & l'impreffion .
Dans la difcuffion fur les biens des émigrés ,
nous ne citerons que la demande inutile (& huée) de
M. Becquey, d'excepter du féqueftre les biens des
femmes que la peur fit émigrer ; & la motion de
M. Hauffy de Robecourt en faveur des femmes
d'émigrés reftées en France. On lui a répondu
qu'elles pourront fe féparer . Voici les quatre
articles qu'on a décrétés :
cссe XII. Les débiteurs des émigrés , à quelque
titre que ce foit , ne pourront fe libérer valablément
qu'en payant à la caiffe du féqueftre' ,
conformément à l'article précédent , tous les paiemens
faits aux émigrés depuis la promulgation
des deux décrets du 9 février , ainfi que ceux faits
avant l'échéance des termes portés par les baux qui
ne feroient juftifiés par des actes authentiques ,
feront déclarés frauduleux ; & , fans y avoi
égard , les débiteurs pourront être contraints de
payer aux échéances portées auxdits titres de
créance . »
« XIII . Les femmes des émigrés , leurs pères
& mères , enfans ou autres parens , les propriétaires
par indivis , qui auroient des droits de
propriété ou d'ufufruit fur les biens féqueftrés ,
pourront , s'ils font eux- mêmes réfidens en France ,
préfenter leurs titres authentiques au directoire
du district de la fituation des biens ; & , fur
fon avis , le dire&oire du département leur accordera
une partie des revenus proportionnée à
( 329 )
leurs droits ; il pourra même , fur la demande
des parties intéreffées , leur accorder l'adminiſtration
de la totalité des biens affectés à leurs
droits ; à la charge , en ce cas , de donner caution,
dé verfer dans la caiffe du féqueftre , la portion de
revenus qui appartiendra aux émigrés , d'après
l'évaluation qui en fera faite , tant par les propriétaires
que par l'adminiftration des domaines féqueftrés
; les frais de laquelle évaluation feront
fupportés par moitié par la portion appartenante à
l'émigré.
ל כ
ce XIV. Dans tous les cas , on laiffera auxi
femmes , enfans , pères & mères des émigrés ,
Ja jouiffance du logement où ils ont leur domicile
habituel , & des meubles & effets à leur
ufage , qui s'y trouveront ; fans que néanmoins
ils puiffent étre difpenfés de l'inventaire des
meubles , preferit par l'article précédent , & fans '
entendre fouftraire ladite maiſon à la main- mife
de la nation ; & fi lesdites femmes ou enfans
pères ou mères des émigrés étoient dans le befoin
ils pourront demanderune indemnité , qui fera prife
fur lesbiens perfonnels des émigrés , la diftraction,
à leur profit , d'une fomme qui fera fixée par le directoire
du département du lieu du dernier domiçile
de l'émigré , & dont le maximum ne pourra
excéder le.... 22
<< XV. Les créanciers des émigrés feront payés
fur le produit de leurs revenus , en fe conformant
aux articles I & II de la loi du 29 juillet
179 , après le prélèvement des frais d'adminiftration
; fans préjudice du droit que conferveront
ces créanciers , de faire vendre les biens &
lefdits meubles dans la forme ordinaire pour les ›
meubles , & dans celle prefcrite dans l'article fui
vant pour les immeubles, »
( 330 )
Du jeudi 22 mars.
Prefque tout le courant & les objets accidentels
ayant été ajournés , nous ne noterons ici que
d'arides débats fur les colonies , qui cependant
auroient plus befoin de fecours que de difcours .
M. Tarbé a se futé la diatribe de M. Briffot
contre les Colons. M. Tarbé a déclaré avoir voulu
dans fon rapport , neutralifer toutes les haines , &
a promis de dire la vérité , & de démentir les fauffetés
de M. Briffot fans aucun ménagement. Sa précédente
modération prife , felon lui , pour de la
partialité , a beaucoup fait rire les philantropes.
A l'infoutenable affertion que les Mulâtres
n'avoient montré que de l'humanité , M. Tarbé ,
a oppofé d'exécrables horreurs avérées . Dans fon
fyftême de neutralifation , le rapporteur avoit
cru devoir traiter d'ariftocrates quelques chefs ou
moteurs des Mulâtres , que M. Briffot nommoit
des patriotes. Les titres de chevalier , marquis ,
baron , que confervent MM. de Jumécourt , de
Ruffi , de Montalembert , ont fourni à M. Tarbé
la preuve d'aristocratie qu'il lui faloit abfolument
pour neutralifer les haines ; & il s'eft moqué de
M. Briffot qui traitoit d'ariftocrates les petits
propriétaires , les négocians , les artifans , le club,
les troupes de ligae , & les matelots de la nation ;
tant il eft difficile de ne pas déraifonner de part
& d'autre dès qu'on veut apprécier la politique
& la morale ufuelles , d'après les haines & les
préjugés de parti .
Sur l'inculpation de projets d'indépendance ,
projets que M. Briffot prouvoit , à fa manière ,
en relevant la dénomination d'affemblée générale
au lieu d'affemblée coloniale ; les pouvoirs émanés
des mandats des commettans , & non des
( 331 )
décrets ; les difcours tenus dans les féances ; la
cocarde noire , l'ambaffade de M. Rouftan , &
toutes les allégations de MM. Dupont , & c... M.
Tarbé a bien vealu répondre par des raisons .
Il a démontré que M. Briffot s'étayoit de journaux
auffi vrais que le fien , ne produifoit aucune
pièce officielle , donnoit fes menfonges pour des
faits , fes extravagances pour des principes , fes
paffions pour de la morale , facrifioit les colonies
& la France à d'abfurdes théories , à la vanité ,
l'intrigue , & il a dit , en finiffant ; « Je dois à
ma confcience ( murmures ) de repréfenter à l'Affemblée
que nous ne pouvons , fans nous compromettre
, différes de prononcer ; que tout délai
dans l'envoi de fecours feroit un délit , une abnégation
des droits & des devoir de la fouveraineté
. »
« Eh bien ! a dit M. Briffot , eft- ce que des,
lettres de citoyens ne font pas officielles ?... C'eft
aux difcours imprimés par ordre de l'aflemblée
coloniale qu'il faut nous arréter. Vainement ,
diroit- on qu'une affemblée n'eft pas refponfable,
de ce qui fe dit dans fon fein ; certes , Meffieurs ,
fi quelqu'un avoit l'audace de dire dans votre
affemblée qu'il ne faut plus de monarque , plus
de monarchie , vous n'ordonneriez pas l'impreffion
de fon difcours , ou fi vous l'ordonniez , vous vous
rendriez coupables envers la conftitution . On
n'a pas ri ; ce n'eft point faute de mémoire .
Perfuadé , comme M. Dorify , auquel il a
fuccédé , qu'il n'y a qu'une parfaite égalité de
droits politiques qui puiffe ramener le calme à
St. Domingue , M. Genfonné , qui a volé du
fauteuil à la tribune , a dit que le décret du 24
feptembre , n'étant pas dans la conftitution, étoit
revocable ; que l'Aſſemblée & le Roi ont la
( 332 )
plénitude de pouvoir néceffaire pour conftituer
les colonies. Selon lui , ce décret créeroit deux
corps légiflatifs pour un feul pouvoir exécutif.
Il a propoté de confirmer l'initiative accordée
aux colons ( blancs ) , en l'accordant aux gens
de couleur , ce qui feroit exactement anéai tir
ce qu'on prétend donner , puifque fi l'initiative
fur l'état des perfonnes eft déférée aux uns &
aux autres , elle ne le fera plus , comme on l'avoit
d'abord voulu , aux uns à l'égard du fort ou de
l'état politique des autres . Or , cet expédient a
paru à l'opinant remplir tous les engagemens ,
ne point abroger le décret ( qu'il étoit inutile de
fuppofer révocable ) , & tout concilier moyennant
deux mefuxes , inconftitutionnelles au premier
chef; favoir l'envoi de commiffaires civils ,
ou dictateurs choifis par l'Affemblée nationale
& « hors des bornes du pouvoir du Roi ; parce
que la conftitution n'a rien prévu de femblable ,
& qu'il importe qu'ils foient revêtus d'un caractère
qui tienne immédiatement de la requifition nationale.
(l'Affemblée peut- elle déléguer un nouveau
pouvoir national ? ) » Au furplus , & l'oeuvre
pofthume du corps conftituant attiroit le veto fur
ce décret , l'Affemblée auroit fait fon devoir &
n'auroit pas à fe reprocher la perte des colonies.
Ces moyens , ces motifs , cette doctrine , ont été
couronnés de longs applaudiffemens , & tout
fera imprimé excepté le dernier verbiage de M,
Briffot.
сс
Du jeudi , féance du foir.
On eft rentré dans la difcuffion fur le féqueftre.
M. Lagrevol préféroit , quant à l'exécution
, les tribunaux aux diſtricts , ce qui n'eſt
que préférer un mor à un autre , parce que ,
( 333 )
l'injuftice eft dans la loi , ceux qui l'exécutent
ne font que de vils efc'aves , quelque nom
qu'on leur donne, « Lofqu'il s'agit de biens
nationaux , difoit - il ingénuement , c'est votre
propriété que vous vous vendez ;. mais ici , c'eſt
la propriété des émigrés , fauf l'indemnité ; c'eft
un tiers que vous dépouillez. Une adminiftration
a- t- elle jurifdiction pour dépouiller un tiers
de fa propriété , & un tiers abſent ? Vous ne
pouvez , malgré votre fouveraineté , tranſporter
le droit judiciaire aux corps adminiftratifs. »
M. Mouyffet a répondu que , dans le cas fufdit
, il y avoit une condamnation. « Je ne puis
fouffrir , a ajouté M. Grangeneuve , qu'on metre
une entrave à cette vente dont la juſtice eft évidente
( la juftice de la vente des biens d'un tiers
féqueftrés ! ). » La préalable a fabré tous les
amendemens.
6
M. Charlier demandoit que les biens fuffent
en féqueftre jufqu'à ce que l'indemnité due à la
nation fût liquidée, les émigrés vinflent- ils à rentrer
( vifs applaudiffemens ) ; M. Duhem appuyoit cet
amendement avec d'autant plus de raison qu'à
l'en croire , il étoit arrivé à Lille quatre à cinq
cents émigrés qui cherchent à rentrer dans leurs
biens , & à qui il eft de toute juftice de faire
fupporter les frais immenfes qu'ils nous ont
caufés ( Bravo ! ). « Accordez-leur un délai d'un
mois , difoit M. Bigots la frayeur en a fait émi
grer plufieurs ; la peine ne doit frapper que les
coupables ; il en rentrera beaucoup pour fauver
leur patrimoine. » On n'a pas d'idée du vacarme
, des rugiffemens d'indignation que le font
permis les galeries . M. Lecointre a traite tous
ceux qui n'ont pas eu le civilme de fe laiffer
égorger , de penreux , de lâches , ( quoiqu'il n'y
*
( 328 )
Adreffe à l'armée Françoife, avec cette épigraphe :
écouter , François , la voix de l'honneur. Le
48. régiment ci-devant Artois en a reçu , dit - on ,
quelques exemplaires à Rennes , & en a envoyé
deux à l'Affemblée nationale accompagnés d'une
adreffe civique , dont on a décrété la mention
honorable & l'impreffion .
Dans la difcuffion fur les biens des émigrés ,
nous ne citerons que la demande inutile (& huée) de
M. Becquey, d'excepter du féqueftre les biens des
femmes que la peur fit émigrer ; & la motion de
M. Hauffy de Robecourt en faveur des femmes
d'émigrés reftées en France. On lui a répondu
qu'elles pourront fe féparer. Voici les quatre
articles qu'on a décrétés :
сс
« XII . Les débiteurs des émigrés , à quelque
titre que ce foit , ne pourront fe libérer valablément
qu'en payant à la caiffe du féqueftre ,
conformément à l'article précédent , tous les paiemens
faits aux émigrés depuis la promulgation
des deux décrets du 9 tévrier , ainfi que ceux faits
avant l'échéance des termes portés par les baux qui
ne feroient juftifiés par des actes authentiques ,
feront déclarés frauduleux ; & , fans y avoi
égard , les débiteurs pourront être contraints de
payer aux échéances portées auxdits titres de
créance. »
« XIII. Les femmes des émigrés , leurs pères
& mères , enfans ou autres parens , les propriétaires
par indivis , qui auroient des droits de
propriété ou d'ufufruit fur les biens féqueftrés ,
pourront , s'ils font eux- mêmes réGlens en France ,
préfenter leurs titres authentiques au directoire
du diftrict de la fituation des biens ; & , fur
fon avis , le dire&oire du département leur accordera
une partie des revenus proportionnée à
( 329 )
;
leurs droits ; il pourra même , fur la demande
des parties intéreffées , leur accorder l'adminiftration
de la totalité des biens affectés à leurs
droits à la charge , en ce cas , de donner caution,
de verfer dans la caiffe du féqueftre , la portion de
revenus qui appartiendra aux émigrés , d'après
l'évaluation qui en fera faite , tant par les propriétaires
que par l'adminiftration des domaines féqueftiés
; les frais de laquelle évaluation feront
fapportés par moitié par la portion appartenante à
l'émigré.
ל כ
ce XIV. Dans tous les cas , on laiffera aux
femmes , enfans , pères & mères des émigrés ,
Ja jouiffance du logement où ils ont leur domicile
habituel , & des meubles & effets à leur
ufage , qui s'y trouveront ; fans que néanmoins
ils puiffent étre difpenfés de l'inventaire des
meubles , preferit par l'article précédent , & fans
entendre fouftraire ladite maifon à la main- mife
de la nation ; & fi lesdites femmes ou enfans
pères ou mères des émigrés étoient dans le befoin
ils pourront demander une indemnité , qui fera prife
fur les biens perfonnels des émigrés , la diftraction ,
à leur profit , d'une fomme qui fera fixée par le directoire
du département du lieu du dernier domiçile
de l'émigré , & dont le maximum ne pourra
excéder le.... 22
«XV. Les créanciers des émigrés feront payés
fur le produit de leurs revenus , en fe conformant
aux articles I & II de la loi du 29 juillet
179 , après le prélèvement des frais d'adminiftration
; fans préjudice du droit que conferveront
ces créanciers , de faire vendre les biens &
lefdits meubles dans la forme ordinaire. pour les
meubles , & dans celle preferite dans l'article fui
vant pour les immeubles , »
J
( 330 )
Du jeudi , 22 mars.
Prefque tout le courant & les objets accidentels
ayant été ajournés , nous ne noterons ici que
d'arides débats fur les colonies , qui cependant
auroient plus befoin de fecours que de difcours.
M. Tarbé a refuté la diatribe de M. Briffot .
contre les Colons . M. Tarbé a déclaré avoir voulu
dans fon rapport , neutralifer toutes les haines , &
a promis de dire la vérité , & de démentir les fauffetés
de M. Briffot fans aucun ménagement . Sa pré- ,
cédente modération prife , felon lui , pour de la
partialité , a beaucoup fait rire les philantropes.
A l'infoutenable affertion que les Mulâtres
n'avoient montré que de l'humanité , M. Tarbé .
a oppofé d'exécrables horreurs avérées . Dans fon
fyfteme de neutralifation , le rapporteur avoit
cru devoir traiter d'aristocrates quelques chefs ou
moteurs des Mulâtres , que M. Briffot nommoit
des patriotes. Les tittes de chevalier , marquis ,,
baron , que confervent MM. de Jumécourt , de
Ruffi , de Montalembert , ont fourni à M. Tarbé
la preuve d'aristocratie qu'il lui faloit abfolument
pour neutralifer les haines ; & il s'eft moqué de
M. Briffot qui traitoit d'arifocrates les petits
propriétaires , les négocians , les artifans , le club,
les troupes de ligae , & les matelots de la nation ;
tant il eft difficile de ne pas déraisonner de part
& d'autre dès qu'on veut apprécier la politique
& la morale ufuelles , d'après les haines & les ,
préjugés de parti.
Sur l'inculpation de projets d'indépendance ,
projets que M. Briffot prouvoit , à fa manière ,
en relevant la dénomination d'affemblée générale
au lieu d'affemblée coloniale ; les pouvoirs émanés
des mandats des commettans , & non des
( 331 )
décrets ; les difcours tenus dans les féances ; la
cocarde noire , l'ambaffade de M. Rouftan , &
toutes les allégations de MM. Dupont , &c... M.
Tarbé a bien voulu répondre par des raisons .
Il a démontré que M. Briffor s'étayoit de journaux
auffi vrais que le fien , ne produifoit aucune
pièce officielle , donnoit fes menfonges pour des
faits , fes extravagances pour des principes , fes
paffions pour de la morale , facrifioit les colonies
& la France à d'abfurdes théories , à la vanité , à
l'intrigue , & il a dit , en finiffant ; « Je dois à
ma confcience ( murmures ) de repréſenter à l'Affemblée
que nous ne pouvons , fans nous compromettre,,
différes de prononcer ; ' que tout délai
dans l'envoi de fecours feroit un délit , une abnégation
des droits, & des devoir de la fouveraineté
. »
« Eh bien ! a dit M. Briffor , eft- ce que des,
lettres de citoyens ne font pas cfficielles ?... C'eft
aux difcours imprimés par ordre de l'aflemblée
coloniale qu'il faut nous arréter . Vainement
diroit- on qu'une affemblée n'eft pas refponfable,
de ce qui fe dit dans fon fein ; certes , Meffieurs ,
fi quelqu'un avoit l'audace de dire dans votre
affemblée qu'il ne faut plus de monarque , plus
de monarchie , vous n'ordonneriez pas l'impreffion
de fon difcours , ou fi vous l'ordonnicz , vous vous
rendriez coupables envers la conftitution . On
n'a pas ri ; ce n'eft point faute de mémoire .
Perfuadé , comme M. Dorify , auquel il a
fuccédé , qu'il n'y a qu'une parfaite égalité de
droits politiques qui puiffe ramener le calme à
St. Domingue , M. Genfonné , qui a volé du
fauteuil à la tribune , a dit que le décret du 24,
feptembre , n'étant pas dans la conftitution, étoit
revocable ; que l'Affemblée & le Roi ont la
7332 )
plénitude de pouvoir néceffaire pour conftituer
les colonies . Selon lui , ce décret créeroit deux
corps légiflatifs pour un feul pouvoir exécutif.
Il a propofé de confirmer l'initiative accordée
aux colons ( blancs ) , en l'accordant aux gens
de couleur , ce qui feroit exactement anéai tir
ce qu'on prétend donner' , puifque fi l'initiative
fur l'état des perfonnes eft déférée aux uns &
aux autres , elle ne le fera plus , comme on l'avoit
d'abord voulu , aux uns à l'égard du fort ou de
l'état politique des autres . Or , cet expédient a
paru à l'opinant remplir tous les engagemens ,
ne point abroger le décret ( qu'il étoit inutile de
fuppofer révocable ) , & tout concilier moyennant
deux mefures , inconftitutionnelles au premier
chef; favoir l'envoi de commiffaires civils ,
ou dictateurs choifis par l'Affemblée nationale ,
& «hors des bornes du pouvoir du Roi ; parce
que la conftitution n'a rien prévu de ſemblable
& qu'il importe qu'ils foient revêtus d'un caractère
qui tienne immédiatement de la requifition nationale.
( l'Affemblée peut - elle déléguer un nouveau
pouvoir national ? ) » Au furplus , & l'oeuvre
pofthume du corps conftituant attiroit le veto fur
ce décret , l'Aſſemblée auroit fait fon devoir &
n'auroit pas à fe reprocher la perte des colonies .
Ces moyens , ces motifs , cette doctrine , ont été
couronnés de longs applaudiffemens , & tout
fera imprimé excepté le dernier verbiage de M,
Briffot.
Du jeudi , féance du foir.
On eſt rentré dans la difcuffion fur le fé
queftre. M. Lagrevol préféroit , quant à l'exécution
, les tribunaux aux diftricts , ce qui n'eſt
que préférer un mor à un autre , parce que ,
( 333 )
fi l'injuftice eft dans la loi , ceux qui l'exécutent
ne font que de vils efc'aves , quelque nom
qu'on leur donne, « Loifqu'il s'agit de biens
nationaux , difoit - il ingénuement , c'est votre
propriété que vous vous vendez ; . mais ici , c'eſt
la propriété des émigrés , fauf l'indemnité ; c'eſt
un tiers que vous dépouillez. Une adminiftration
a-t- elle juriſdiction pour dépouiller un tiers
de fa propriété , & un tiers abſent ? Vous ne
pouvez , malgré votre fouveraineté ; tranfporter
le droit judiciaire aux corps adminiſtratifs. »>
M. Mouyffet a répondu que , dans le cas fufdit
, il y avoit une condamnation. « Je ne puis
fouffrir , a ajouté M. Grangeneuve , qu'on metre
une entrave à cette vente dont la juſtice eſt évidente
( la juftice de la vente des biens d'un tiers
féqueftrés ! ). » La préalable a fabré tous les
amendemens .
M. Charlier demandoit que les biens fuffent
en féqueftre jufqu'à ce que l'indemnité due à la
nation fût liquidée,les émigrés vinflent- ils à rentrer
( vifs applaudiffemens ) ; M. Duhem appuyoit cet
amendement avec d'autant plus de raifon qu'à
l'en croire , il étoit arrivé à Lille quatre à cinq
cents émigrés qui cherchent à rentrer dans leurs
biens , & à qui il eft de toute juftice de faire
fupporter les frais immenfes qu'ils nous one
caufes ( Bravo ! ) . «e Accordez- leur un délai d'un
mois, difoit M. Bigots la frayeur en à fait émie
grer plufieurs ; la peine ne doit frapper que les
coupables ; il en rentrera beaucoup pour fauver
leur patrimoine. » On n'a pas d'idée du vacarme
, des rugiffemens d'indignation que fe font
permis les galeries. M. Lecointre a traite tous
ceux qui n'ont pas eu de civilme de fe laiffer
égorger , de penieux , de lâches , (quoiqu'il n'y
( 334 )
ait rien au monde de plus lâche que l'inviolable
infultant aux malheureux qu'il dépouille ; ) & il
a foutenu qu'on devoit fe hâter de les empêcher
de rentrer en France , de crainte que leurs biens
vendus ne paient des ennemis dont on fait affez
qu'on n'a aucune peur.
Voici les trois articles décrétés :
XVI. Lorfqu'un créancier copropriétaire du
cohéritier réfidant en France , fera fondé , en
vertu d'un titre authentique antérieur à la promulgation
du décret du 9 février dernier , à
faire rendre un immeuble appartenant à ſon débiteur
, co -propriétaire , co- héritier émigré , il
poutra , un mois après le commandement par
lequel il aura conftitué l'émigré en demeure ,
provoquer d'abord l'eftimation , & enfuite la
vente de l'immeuble dans la forme preferite pour
l'aliénation des domaines nationaux , en obfervant
toutefois de faire publier chacune des affiches
dans le lieu du dernier , domicile connu
de l'émigré.
XVII. Le prix entier de l'immeuble , à la
déduction des frais de vente qui feront réglés
par les directoires de diftrict , fera verfé dans la
caiffe du féqueftre , dans trois mois à compter
du jour de l'adjudication , pendant lequel temps
T'adjudicataire aura la faculté de prendre des
lettres de ratification . Le prix fera diftribué entre
les créanciers oppofans qui auront les qualités
exigées ci - deflus , fuivant les règles établies par
les loix civiles .
L'acquéreur fera tenu de payer les intérêts
à compter du jour de fon adjudication .
XVIII. Les actes relatifs à ces ventes , nor
plus que ceux qui les précéderont & fuivront ,
ne pourront jouir d'aucune des exceptions du
:
( 335 )
13
'droit d'enregistrement , lods & ventes , ou autres
aux actes qui ont pour objet l'aliénarion
abiens nationaux
, auxquels
ils ne font
affimides
lés qu'en ce qui concerne feulement le mode
d'aliénation »
il C
Du vendredi 23 mars.
Aujourd'hui c'eft dans le département de Seine
& Oife que les troubles recommencent avec plus
-de force. Les 200 gardes nationaux de París ,
nly fufficent pas ; on ne peut fe repofer fur ceux
du lieu même. Un décret d'urgence a autorifé
derchef fuprême de l'armée à envoyer à Etampes
400 hommes & deux pièces de canon , des troupes
de ligne qui font actuellement à Paris . Le moment
d'après , M. Lebrun , ex - conftituant , admis
à la barre comme vice - préfident du directoire du
département de Seine & Oife , a follicité ce une
vraie force appuyée de toutes les formes qui
peuvent la rendre refpectable , » & a annoncé la
captures d'un procureur fyndic de commune ,
convaincu d'avoir diftribué des écrits incen-
>diaires.
I
Nous ne dirons rien des projets lus , imprimés,
rajournés , pour être relus & ajournés encore une
-autre fois ; & nous nous hâterons d'arriver aux
-differtations fur desacolonies . In 1 A 1010
2 oM. Dubayet a promis de ne plaider nila
caufe des blancs qu'on égorge , ni celle des gens
de ,couleur qui les égorgent au nom des droits
de l'homme ; mais de parler pour la juftice &
l'humanité . Il a traité de fraudes pieufes les lamentations
exagérées des amis des noirs fut l'efclavage
qu'il a dit être devenu beaucoup plus
-doux. Selon lui , il feroit imprudent de déroger
décret du 24 feptembre , qu'il eft fort tenté
·P 336 )
de croire conftitutionnel. Une loi impérative
( en eft- il d'autres ? ) ôteroit aux blancs tout le
mérite de leur condeſcendance envers les mulâtres
que la gratitude liera plus affectueusement.
Les conclufions de cet orateur , qui ne fuppofe
ni paffions , ni fcélérats , ni torches lorfque tout
eft en fau , & que l'on differte , rit , applaudir ,
ont été d'envoyer à Saint-Domingue des gardes
nationales d'attendre pour une décifion définitive
le voeu libre des blancs & des gens de couleur,
& d'ajourner jufqu'à cette époque toute
queftion relative à la conftitution des colonies.
Le refte de la féance a été rempli d'une ha
rangue d'apparat de M. Guadet , qui a péroté
plus de fept quars d'heure. Il a dirigé fa maffue
oratoire fur le rapport de M. Barnave , qui fit
rendre le décret du 24 feptembre ; & l'on n'a
qu'à fuppofer ce texte commenté , travaillé , en
commun , par MM. Grangeneuve , Genfonné,
Vergniaud , Bazire , Chabot , Iznard , Fauchet ,
Rouyer & Briffot ; au moyen de cette fiction
dont les élémens font très-connus , on aura la
mefure affez jufte des mouvemens , des vues
profondes , de l'éloquence qu'a déployés M.
Guadet , au milieu des tranfports d'admiration
d'une partie de l'Affemblée & des galeries . L'orateur
a fur-tout déclamé , avec autant de complaifance
que d'amertume , contre les colons
ruinés qui font à Paris . Tout fon art a confiſté
à tourner contre le décret du 24 feptembre , les
argumens que M. Barnave avoit employés pour
obtenir l'abolition du décret du 15 mai ; ctainte
de perpétuer le mal , defir , efpoir de mettre
un terme à des horreurs imprévues , & jufqu'aux
mêmes phraſes infipidement parodiées : « Revoquiz.
hj
( 337 )
quez- le , & la France & les colonies font fau
vées , &c. » Il a auffi accufé M. Barnave d'avoir
dérobé à la connoiffance des législateurs une
fublime adreffe des mulâtres , où l'amour de la
conftitution & dé l'égalité , les dévore.
Ici comme dans les mille & une amplifications
déjà lues , orgueil des blancs qui ne veulent pas
que leurs affranchis , que les fils de leurs efclayes
, foient leurs adminiftrateurs , leurs légiflafeurs
, leurs maîtres ; vertu des mulâtres & des
nègies libres trop pénétrés de la dignité , de la
majellé du citoyen pour fe contenter de la li
berté , de la propriété , de la sûreté , de tous les
droits civils , s'ils n'y joignent les droits politi
ques & la co- fouveraineté. M. Guadet demande
la révocation du décret du 24 feptembre , &
adopte le projet de M. Genfonné en ſe réſervant
de l'enrichir de deux articles lors de la dife
cuffion.
Du vendredi , féance du foir.
Le ministre des affaires étrangères envoie à
Affemblée , par ordre du Roi , une lettre du
canton de Berne à Sa Majefté ,
quelle ce canton notifie à S. M.
de rappeller le régiment d'Ernft .
lleettttrree par lafa
réfolution
Plufieurs membres ont demandé le renvoi au
comité diplomatique pour qu'il préfentât fes
vues à ce fujet. » M. Bazire defirant un ajour
nement à très- court terme , obfervoit que le
Roi avoit récompenfé le colonel en lui don
nant le cordon rouge . ( Ce qui ne répare nullement
l'outrage fait aux foldats & ne difculpe
que le Roi ). M. Bazire a trouvé convenabl
d'ajouter « Il eft clair que tout cela ef men
dié. D'autres fe font étonnés qu'après la no
N°. 13. 31 Mars 1792 .
»
P
( 338 )
tification de l'acte conftitutionnel accepté , les
cantons Suiffes témoignaffent un oubli auffi
marqué de la fouveraineté de la nation Françoiſe
ou de l'Affemblée nationale , & ils ont propofé
de décréter que le comité diplomatique préfenteroit
inceffamment fes vues encore fur les capitulations
helvétiques . M. Charlier renvoyoit
les mefures à prendre & la lettre au pouvoir
exécutif. Sur l'obſervation de M. Ramond , que
le Roi n'adreffoit cette lettre à l'Aſſemblée que
pour qu'elle en prît connoiffance , on l'a renvoyée
au comité diplomatique , & l'on eſt paſſé
à l'ordre du jour.
Revenus au féqueftre des biens des émigrés ,
M. Albitte a été fort applaudi en invoquant la
préalable fur le projet de leur accorder , s'ils
rentroient en France , une amnistic qu'on a décrétée
avec tant de zèle en faveur des brigands
d'Avignon M. Bagire a condamné ceux des
émigrés qui rentreront , à garder les arrêts dans
leur domicile habituel jufqu'à ce qu'il plût à
t'Affemblée d'en ordonner autrement ; M. Thuriot
fes déclaroit incapables d'aucune fonction publique
pendant dix ans. Cette dernière idée ,
accueillie de battemens de mains frénétiques , a
été confiée au comité qui la fécondera . On a
décrété les quatre nouveaux articles fuivans :
« XIX. Les émigrés qui rentreront en France
dans le délai d'un mois , à compter du jour de
la promulgation du préfent décret , feront réintégrés
, par les directoires de département , dans
la jouiflance de leurs biens , en payant les frais
d'adminiſtration & leurs contributions foncière
& mobiliaire pour l'année entière ; mais leurs
biens refteront affectés & hypothéqués à compter
du premiet février dernier , juſqu'au paiement
( 339 )
de l'indemnité, qui fera d'une fomme égale à
une triple impofition. »
сс
ce XX. Jufques à ce que cette indemnité ait
été réglée , les émigrés ne pourront vendre ni
engager aucun de leurs biens au préjudice de .
ladite indemnité. »
eXXI. Jufques à la même époque , tous les
biens dont la jouiffance leur eft accordée par
Farticle précédent , feront affujétis à une double
contribution foncière & mobiliaire , dont il fera
fait un rôle additionnel dans les formes ordinaires.
»
Confervation.
XXH. Les biens féqueftrés étant le gage
des indemnités que la nation a & pourra avoir
à répéter contre les émigrés , font mis fous la
fauve-garde de la loi , des corps adminiftratifs ,
de la garde nationale & de toutes les autori
tés conftituées ; tout pillage , dégât , vol ou
autres dommages , feront pourfuivis contre les
prévenus , & punis , fur les coupables , fuivant
la rigueur des loix ; & en général , il fera
veillé leur confervation par tous les moyens
indiqués pour les domaines nationaux, »
Du famedi , 24 mars."
M. Duhem a déjà compté cent & quelques mille
recrues. Il craint que la terre ne manque de bras
pour la culture « fi l'Aſſemblée ne met des
barnes aux juftes témoignages d'amour pour la
liberté que donnent les François » ( qui manquant
d'ouvrage & de pain , adorent la liberté
pour so à 100 liv. d'engagement , trois fous par
lieue & 15 fous de folde par jour, ) Les comités
des finances n'ont pas encore publié la
P2
345 )
&
mefure de ce patriotifme . On a repouflé le voeu
de fuffendte provifoirement les enrôlemens , &
décrété que le miniftre de la guerre en rendra
compte demain. On eft rentré dans les differtations
philofophiques fur les colonies en cendre.
C'étoit le tour de M. de Vaublanc.
Il s'eft occupé à défendre l'Aſſemblée générale
de Saint - Domingue , & à donner à nos
frères les gens de couleur tous les droits de citoyen
actif. Puis oppófant M. Briffot de 1789
à M. Briffot de 1792 , il a rappellé qu'en 1789
ce brocanteur de paradoxes avoit écrit , foutenu ,
prouvé que les colonies ont un intérêt différent
de celui de la métropole & ne pouvoient être
foumiles au même régime intérieur , & qu'alors
M. Briffot leur traçoir un plan de gouvernement
, une conftitution précisément ſemblable à
cenque réclament les colons . D'ailleurs M. de
Vaublare a reproché aux législateurs de croire
trop à la haine de la patrie qu'ils chériffent ,
d'accueillir avec trop d'ardeur des inculpations
dénuées de preuves. « Soyez grands comme la
liberté , nobles comme l'égalité... Plaignez les
maîtres ," plaignez les efclaves ; ne hâtez pas
une révolution que les lumières doivent précéder
; conciliez enfemble les colons blancs &
les hommes de couleur... N'appuyant le projet
de M. Genfonné que pour Saint - Domingue ,
refervant tous les droits des autres colonies
Françoiles , le fattant d'un rapprochement , M.
de Varblanc recommandoit les moyens de perfuifion
& de douceur . L'impreffion de fon homelle
a été unanimement décrétée , dépense d'auraft
plus futile qu'on a décidé , ou tranché la
queftion dans ta féance même;
Une lettre ou note du Roi , envoyée à l'Aſ-
1
( 341 )
femblée , à été lue au milieu du plus morne
filence ; elle eft ainfi conçue :
« Meffieurs , profondément touché , des défaftres
qui affligent la France; & du devoir que
mimpofe la conftitution de veiller au maintien
de l'ordre & de la tranquillité publique , je n'ai
ceffé d'employer tous les moyens qu'elle met en
mon pouvoir pour rétablir l'ordre & faire exécuter
les loix . J'avois choisi pour mes premiers
agens , des hommes que l'opinion publique &
l'honnêteté de leurs principes rendoient recommandables
: ils ont quitté le miniſtère : j'ai cru
alors devoir les remplacer par d'autres , accrédirés
par leurs opinions populaires . Vous m'avez
fi fouvent déclaré , flieurs , que ce parti
étoit le feul qui fût remédier aux malheurs actuels
, que j'ai cru devoir m'y livrer , afin qu'il
ne rcfte aucune reffource à la malveillance pour
jetter des doutes fur le défir conftant que j'aurai
toujours de prendre tous les moyens poffibles
pour opérer le bonheur de notre pays :
en conféquence je vous fais part du choix que
je viens de faire de M. Rolland de la Platière ,
pour le miniftère de l'intérieur , & de M. Clavière
, pour celui des contributions publiques . »
« La perfonne que j'avois choifie pour le
ministère de la juftice m'ayant demandé de faire
un autre choix ; lorfque j'aurai nommé à ce département
, j'en ferai part à l'Affemblée nationale
. Signé , LOUIS. »
Comme M. Ducos alloit recommencer les
differtations , l'affaire des colonies a paru fuffilamment
éclaircie à M. Rouyer ; on a fermé
la difcuffion. Alors M. Vergniaud a voulu que
les droits politiques des gens de couleur & des
nègres libres fuffent déclarés & non décrétés ,
P
3
( 342 )
parce qu'ils émanent de la fouveraine nature ;
( qui fit les citoyens actifs , les électeurs ; les
écharpes , les directoires. ) ; M. Genfonné qu'on
n'accordât pas d'amniftie , de peur que , plutôt
connue qu'officiellement notifiée , elle ne fervit de
prétexte à de nouveaux crimes , réflexion qui bat
en ruine tous les fophifmes, du même membre en
faveur des monitres d'Avignon ; .M. Merlin,
que « fi la conftitution qui fait le bonheur de
la France , pouvoit faire également eclui de l'Amérique
, elle y fût portée » ; mais que l'Af-
-femblée laiffât agir le pouvoir exécutif, & n'ap-
-peliat pas fur fa tête ( la tête de l'Affemblée )
une terrible refponfabilité , en nommant feule
les commiffaires ; MM. Rouyer , Ducos & Lerembourequ'on
fubftituât une périphrafe au mot mulâzres;
M.Rouyera tonné contre les gouverneurs& c. ,
nommés par l'ex-miniftre M. Bertrand renvoyé,
à la grande fatisfaction de la nation . » Les débats
n'ayant offert rien de plus intéreffant , nous
nous bornerons à tranfcrire le décret qui en eſt
réfulté , au bruit de véritables clameurs de triomphe
& d'allégreffe .
« L'Aſſemblée nationale , conſidérant que l'une
des principales caufes des troubles qui règnent
dans les colonies eft le refus qu'ont éprouvé les
hommes de couleur libres , lorfqu'ils ont demandé
à jouir de l'égalité des droits politiques ; égalité que
la juftice , l'intérêt général , des promeffes folemnelles
, & renouvellées à l'époque des derniers
troubles , devoient leur affurer ;
OC Que les ennemis de la chofe publique ont
profité de ce germe de difcorde pour livrer les colonies
au danger d'une fubverfion totale , en foulevant
les atteliers , en déforganifant la force publique
, & en divifant les citoyens , dont les efforts
( 343 )
réunis pouvoient feuls préferver leurs propriétés des
horreurs du pillage & de l'incendie ;
CE
Que cet odieux complot paroît lié aux projets
de confpiration qu'on a formés contre la nation fran-
Coife , & qui devoient éclater à -la- fois dans les
deux hémisphères ;
« Confidérant enfin qu'elle a lieu d'eſpérer de
l'amour de tous les colons pour leur patrie , qu'oubliant
les caufes de leur défunion , & les torts refpectifs
qui en ont été la fuite , ils fe livreront fans
réferve à la douceur d'une réunion franche &
fincère, qui peat feule prévenir les troubles dont
ils ont tous été également victimes , & les faire jouir
des avantages d'une paix folide & durable , reconnoît
& déclare que les hommes de couleur & nègres
libres doivent jouir , ainfi que les colons blancs , de
l'égalité des droits politiques ; en conféquence elle
décrète ce qui fuit :
**** Art . I. Immédiatement après la publication
du préfent décret , il fera procédé , dans chacune
des colonies françoifes des îles du Vent & fous le
Vent , à la réélection des affemblées coloniales &
des municipalités , dans les formes prefcrites par
le décret du 8 mars 1790 , & l'inſtruction de l'Ãſfemblée
nationale du 28 du même mois . »
CC
II. Les perfonnes de couleur , mulâtres &
nègres libres , feront admis à voter dans toutes
les affemblées primaires & électorales , & feront
éligibles à toutes les places , lorfqu'ils réuniront
d'ailleurs les conditions prefcrites par l'art . IV de
l'inftruction du 28 mars,
« III. Il fera nommé des commiſſaires civils
, au nombre de trois , pour la colonie de
Saint-Domingue; & de quatre pour les îles de la
Martinique , de la Guadeloupe , de Sainte- Lucie
& de Tabago. »
P 4
( 338 )
tification de l'acte conftitutionnel accepté , les
cantons Suiffes témoignaffent un oubli auffi
marqué de la fouveraineté de la nation Françoife
ou de l'Affemblée nationale , & ils ont proposé
de décréter que le comité diplomatique préfenteroit
inceffamment fes vues encore fur les capitulations
helvétiques . M. Charlier renvoyoit
Jes mefures à prendre & la lettre au pouvoir
exécutif. Sur l'obfervation de M. Ramond , que
le Roi n'adreffoit cette lettre à l'Affemblée que
pour qu'elle en prît connoiffance , on l'a renvoyée
au comité diplomatique , & l'on eſt paſſé
à l'ordre du jour.
Revenus au féqueftre des biens des émigrés ,
M. Albitte a été fort applaudi en invoquant la
préalable fur le projet de leur accorder , s'ils
rentroient en France , une amnistic qu'on a décrétée
avec tant de zèle en faveur des brigands
d'Avignon , M. Bazire a condamné ceux des
émigrés qui rentreront , à garder les arrêts dans
leur domicile habituel jufqu'à ce qu'il plût à
l'Affemblée d'en ordonner autrement ; M. Thariot
fes déclaroit incapables d'aucune fonction publique
pendant dix ans. Cette dernière idée
accueillie de battemens ' de mains frénétiques , a
été confiée au comité qui la fécondera . On a
décrété les quatre nouveaux articles ſuivans :

« XIX. Les émigrés qui rentreront en France
dans le délai d'un mois , à compter du jour de
la promulgation du préfent décret , feront réintégrés
, par les directoires de département , dans
la jouiffance de leurs biens , en payant les frais
d'adminiftration & leurs contributions foncière
& mobiliaire pour l'année entière ; mais leurs
biens refteront affectés & hypothéqués à compter
du premiet février dernier, jufqu'au paiement
( 339 )
de l'indemnité , qui fera d'une fomme égale à
une triple impofition. »
ce XX. Jufques à ce que cette indemnité ait
été réglée , les émigrés ne pourront vendre ni
engager aucun de leurs biens au préjudice de .
ladite indemnité. »
e XXI. Jufques à la même époque , tous les
biens dont la jouiffance leur eft accordée par
Farticle précédent , feront affujétis à une double
contribution foncière & mobiliaire , dont il ſera
fait un rôle additionnel dans les formes ordinaires.
»
Confervation .
XXH. Les biens féqueftrés étant le gage
des indemnités que la nation a & pourra avoir
à répéter contre les émigrés , font mis foùs la
fauve-garde de la loi , des corps adminiſtratifs
de la garde nationale & de toutes les autori
tés conftituées ; tout pillage , dégât , vol ou
autres dommages , feront pourfuivis contre les
prévenus , & punis , fur les coupables , fuivant
la rigueur des loix ; & en général , il fera
veillé à leur confervation par tous les moyens
indiqués pour les domaines nationaux, »
Du famedi , 24 mars.
M. Duhem a déjà compté cent & quelques mille
recrues. Il craint que la terre ne manque de bras
pour la culture « fi l'Aſſemblée ne met des
bornes aux juftes témoignages d'amour pour la
liberté que donnent les François ( qui manquant
d'ouvrage & de pain , adorent la liberté.
pour so à reo liv. d'engagement , trois fous par
80
lieue , & 15 fous de folde par jour, ) Les comités
des finances n'ont pas encore publié la
23
P 2
( 345 )
mefure de ce patriotifme. On a repouffé le voeu
de fufpendie provifoirement les enrôlemens , &
décrété que le miniftre de la guerre en rendra
compte demain. On eft rentré dans les differtations
philofophiques fur les colonies en cendre.
C'étoit le tour de M. de Vaublanc.
Il s'eft occupé à défendre l'Aſſemblée générale
de Saint - Domingue , & à donner à nos
frères les gens de couleur tous les droits de citoyen
actif. Puis oppófant M. Briffot de 1789
à M. Briffot de 1792 , il a rappellé qu'en 1789
ce brocanteur de paradoxes avoit écrit , foutenu ,
prouvé que les colonies ont un intérêt différent
de celui de la métropole & ne pouvoient être
foumiſes au même régime intérieur , & qu'alors
M. Briffot leur traçoit un plan de gouvernement
, une conftitution précisément ſemblable à
ce que réclament les colons . D'ailleurs M. de
Vaublare a reproché aux légiflateurs de croire
trop à la haine de la patrie qu'ils chériſſent ,
d'accueillir avec trop d'ardeur des inculpations
dénuées de preuves. Soyez grands comme la
• liberté , nobles comme l'égalité... Plaignez les
maîtres , plaignez les efclaves ; ne hatez pas
une révolution que les lumières doivent précéder
; conciliez enfemble les colons blancs &
les hommes de couleur... N'appuyant le projet
de M. Genfonné que pour Saint - Domingue ,
refervant tous les droits des autres colonies
Françoiles , le flattant d'un rapprochement , M.
de Vapblanc recommandoit les moyens de perfuifion
& de douceur . L'impreffion de fon homélie
a été unanimement décrétée , dépenfè d'autant
plus faucile qu'on a décidé , ou tranché la
queftion dans ta féance même.
сс
Une-lettre ou note du Roi , envoyée à l'Aſ(
341 )
femblée , a été lue au milieu du plus morne
filence ; elle eft ainfi conçue :
5
« Meffieurs , profondément touché , des défaftres
qui affigent la France ; & du devoir que
mimpofe la conftitution , de veiller au maintien
de l'ordre & de la tranquillité publique , je n'ai
ceffé d'employer tous les moyens qu'elle met en
mon pouvoir pour rétablir l'ordre & faire exécuter
les loix . J'avois choisi pour mes premiers
agens , des hommes que l'opinion publique &
l'honnêteté de leurs principes rendoient recommandables
: ils ont quitté le ministère : j'ai cru
alors devoir les remplacer par d'autres , accrédirés
par leurs opinions populaires. Vous m'avez
fi fouvent déclaré , flieurs , que ce parti
étoit le feul qui fût remédier aux malheurs actuels
, que j'ai cru devoir m'y livrer , afin qu'il
n: rcfte aucune reſource à la malveillance pour
jetter des doutes fur le défir conftant que j'aurai
toujours de prendre tous les moyens poffibles
pour opérer le bonheur de notre pays :
en conféquence je vous fais part du choix que
je viens de faire de M. Rolland de la Platière ,
pour le ministère de l'intérieur , & de M. Clavière
, pour celui des contributions publiques . »
« La perfonne que j'avois choifie pour le
ministère de la juftice m'ayant demandé de faire
un autre choix ; lorfque j'aurai nommé à ce département
, j'en ferai part à l'Affemblée nationale.
Signé , LOUIS. »
Comme M. Ducos alloit recommencer les
differtations , l'affaire des colonies a paru fuffilamment
éclaircie à M. Rouyer ; on a fermé
la difcuffion. Alors M. Vergniaud a voulu que
les droits politiques des gens de couleur & des
nègres libres fuffent déclatés & non décrétés ,
P 3
( 342 )
parce qu'ils émanent de la fouveraine nature ;
( qui fit les citoyens actifs , les électeurs ; les
écharpes , les directoires. ) ; M. Genfonné qu'on
n'accordât pas d'amniftie , de peur que , plutôt
connue qu'officiellement notifiée , elle ne fervît de
prétexte à de nouveaux crimes , réflexion qui bat
en ruine tous les ſophiſmes, du même membre en
faveur des monitres d'Avignon ; .M. Merlin,
que « fi la conftitution qui fait le bonheur de
la France , pouvoit faire également eclui de l'Amérique
, elle y fût portée » ; mais que l'Af-
-femblée laiffât agir le pouvoir exécutif, & n'ap-
-peliat pas fur fa tête ( la tête de l'Affemblée )
une terrible refponfabilité , en nommant feule
les commiffaires ; MM. Rouyer , Ducos & Lerembourequ'onfubftituât
une périphraſe au mot mulâzres;
M.Rouyera tonné contretes gouverneurs & c. ,
*nommés par l'ex-miniftre M. Bertrand renvoyé,
à la grande fatisfaction de la nation. » Les débats
n'ayant offert rien de plus intéreffant , nous
nous bornerons à tranfcrire le décret qui en eſt
réfulté , au bruit de véritables clameurs de triomphe
& d'allégreffe.
« L'Aſſemblée nationale , conſidérant que l'une
des principales caufes des troubles qui règnent
dans les colonies eft le refus qu'ont éprouvé les
hommes de couleur libres , lorfqu'ils ont demandé
à jouir de l'égalité des droits politiques ; égalité que
la juftice , l'intérêt général , des promefies folemnelles
, & renouvellées à l'époque des derniers
troubles , devoient leur affurer ;
Que les ennemis de la chofe publique ont
profité de ce germe de difcorde pour livrer les colonies
au danger d'une fubversion totale , en ſoulevant
les atteliers , en déforganifant la force publique
, & en divifant les citoyens , dont les efforts
( 343 )
2
réunis pouvoient feuls préferver leurs propriétés des
horreurs du pillage & de l'incendie ;
CC
Que cet odieux complot paroît lié aux projets
de confpiration qu'on a formés contre la nation fran-
Coife , & qui devoient éclater à-la-fois dans les
deux hémisphères ;
« Confidérant enfin qu'elle a lieu d'eſpérer de
l'amour de tous les colons pour leur patrie , qu'oubliant
les caufes de leur défunion , & les torts refpectifs
qui en ont été la fuite , ils fe livreront fans
réſerve à la douceur d'une réunion franche &
fincère , qui peut feule prévenir les troubles dont
ils ont tous été également victimes , & les faire jouir
des avantages d'une paix folide & durable , reconnoît
& déclare que les hommes de couleur & nègres
libres doivent jouir , ainfi que les colons blancs , de
l'égalité des droits politiques ; en conféquence elle
décrète ce qui fuit :
Art . I. Immédiatement après la publication
du préfent décret , il fera procédé , dans chacune
des colonies françoifes des îles du Vent & fous le
Vent , à la réélection des affemblées coloniales &
des municipalités , dans les formes prefcrites par
le décret du 8 mars 1790 , & l'inſtruction de l'Ãſfemblée
nationale du 28 du même mois . »
« II. Les perfonnes de couleur , mulâtres &
nègres libres , feront admis à voter dans toutes
les affemblées primaires & électorales , & feront
éligibles à toutes les places , lorfqu'ils réuniront
d'ailleurs les conditions prefcrites par l'art . IV de
l'inftruction du 28 mars, ɔ
ee III. Il fera nommé des commiffaires civils
, au nombre de trois , pour la colonic de
Saint- Domingue; & de quatre pour les îles de la
Martinique , de la Guadeloupe , de Sainte- Lucie
& de Tabago. »
1
P4
( 344 )
C IV. Ces commiffaires font autorisés à prononcer
la fufpenfion des affemblées, coloniales
a tuellement exiftantes , à prendre toutes les me-
Aures néceffaires pour accélérer la convocation des
aflemblées primaires & électorales , & y entretenir
l'union , l'ordre & la paix ; comme auffi à prononcer
provifoirement fauf le recours à l'Affemblée nationale
, fur toutes les queftions qui pourront s'éle
ver fur la régularité des convocations , la tenue des
a@emblées , la forme des élections , & l'éligibilité
des citoyens . »
V. Is font également autorisés à prendre
toutes les informations qu'ils pourront le procurer
fur les auteurs des troubles de Saint- Do ,
mingue & leur continuation , fi elle avois lieu ;
à s'aflurer de la perfonne des coupables , à les
mettre en état d'arrestation , & à les faire traduire
en France , pour y être mis en état d'accufation ,
en veitu d'un décret du corps législatif , s'il y a
lieu . »
a VI. Les commiffaires civils feront tenus à
cet effet d'adreffer à l'Affemblée nationale une
expédition en forme des procès- verbaux qu'ils au
ront dreflés , & des déclarations qu'ils auront reçues
concernant lefdits prévenus.
5 VII. L'Aflemblée nationale autorife les commiffaites
civils à requérir la force publique toutes
les fois qu'ils le jugeront convenable , foit pour
leur propre fûreté , foit pour l'exécution des
ordres qu'ils auront donné en vertu des précédens
articles. »
VIII. Le pouvoir exécutif eft chargé de
faire paller dans les colonies, une force armée
fuffifante , & compofée en grande partie de gardes
nationales , 22
IX. Immédiatement après leur formation &
·( ~345 + )
leur inftallation , les aflemblées coloniales émettrout
, au nom de chaque colonie , feur vou
particulier fur la conftitution , là légiflation &
f'adminiftration qui conviennent à fa profpérité
& au bonheur de fes habitans , à la charge de
fe conformer aux principes généraux qui licht
les colonies à la métropole , & qui affurent la
confervation de leurs intérêts , refpectifs , cogformément
à ce qui eft prefcrit par le décret
du 8 mars 1790 , & l'inftruction du 28 du même
mois . »
« X. Les affemblées coloniales font autorisées
à nommer des repréfentans pour porter leur væu,
& le réunir au corps législatif, fuivant le nombre
Proportionnel pour chaque colonie , qui fera incef-
Jamment déterminé par l'Affemblée nationale,
d'après les bafes que fon comité colonial eft chargé
de lui préfenter. »
. XI. Les décrets antérieurs concernant les colonies
, feront exécutés en tout ce qui n'eft pas contraire
aux difpofitions du préfent décret. »
Cent mille Familles dépouillées de leurs
revenus , & condamnées à voir paffer dans
les mains du Fifc leurs héritages , fans avoir
été entendues , jugées , convaincues , fous
le prétendu règne d'une Conftitution de
papier qui défend de s'emparer du bien
d'autrui fans jugement légal , ou fans indemnités
; les plus floriffantes colonies
traitées par l'autorité qui doit les protéger
, comme Thamas -Kouli Khan trai
toit fes conquêtes dans l'Indoftan ; les
Propriétaires d'une ifle qui produifoit un
revenu de 250 millions , & 60 millions
PI
( 346 )
dans la balance du commerce de la Métropole
, livrés à leurs exterminateurs ; une
Ville confidérable du Midi punie de fa
fidélité à maintenir la paix , l'ordre , les
Loix nouvelles fans diftinction d'hommes
& de partis , privée du droit de fe faire
entendre , & condamnée , fur les impoftures
des Factieux les plus effromés , à être
´réduite à l'état de Cité captive , à pofer
les armes que la Conftitution donne à tous
les Citoyens , à démolir fes remparts à fes
dépens , & à paffer bientôt fous le joug des
Républiques qui l'avoifinent ; enfin, un acte
d'oubli prononcé en faveur de fcélérats
que des brigands ordinaires refuſeroient
d'admettre dans leur fein ; tel eft le fommaire
des opérations que la majorité du
Corps Législatif préfente depuis quinze
jours à l'admiration & à la gratitude de
la France.
On croira peut-être que ces actes d'une
fouveraineté , dont des Loix mille fois
jurées fembloient devoir enchaîner la juftice
, ont produit à Paris une profonde
fenfation ? Aucune ; habiter les Spectacles ,
bavarder fur les nouvelles du jour , ſpéculer
fur le prix de l'argent , déraifonner à
perdre haleine fur le dedans & le dehors ,
ne penfer qu'à fes jouiffances , & oublier
qu'il existe un lendemain , voilà les moeurs
générales de Paris , dans toutes les claffes
fans diftinction : or , à des moeurs de cette
( 347 )
efpèce il faut le gouvernement des Louis XI,
ou celui des Briffot. La feule amnif
tie de Jourdan & de fes Collègues a remué
un affez grand nombre de Perfonnes ;
mais les fenfations de la plupart n'ont point
paflé celle de l'étonnement : cette furpriſe
elle-même eft bien plus étonnante que
l'amniftie.
- Nous annonçâmes cette conclufion au
moment où l'ouverture de la glacière d'Avignon
fit échapper quelques grimaces de
douleur dans l'Affemblée Nationale. Des
Ecrivains de mérite , plufieurs Députés eftimables
ont perdu leur éloquence à difcuter
les arguties , fur lefquelles on a décrété
Pabolition des plus abominables forfaits du
dix-huitième fiècle ; ils fe font récriés contre
sun exemple d'impunité fi révoltant ; ils
- ont cité Locke & les Publiciftes pour
prouver que les Jourdans ne pouvoient
être pardonnés. Quant à moi , je n'entrevois
dans cette amnistie qu'une rigoureuſe
conféquence de la doctrine de la Révolution
, & qu'un acte de juftice de la part
des Profeffeurs de cette doctrine.
A peine les Chefs des Brigands d'Avignon
furent-ils enfermés , que Briffot
prit leur défenſe dans fon Patriote Franscois
il imprima que les oeuvres de fes
illuftres amis étoient le crime de l'ariftoeratie
; il ne perdit aucune occafion de
venir à leur fecours ; enfin , le 3 Févries
1
P 6
((~348 )
on lut dans fa Feuille une apologie en
forme des Bourreaux de la Glacière , auxquels
l'Auteur ne trouvoit que quelques
petits reproches à faire. Là , on lut que ,
les crimes infeparables d'une Révolution ont
pour objet un intérêt public ; qu'alors , c'eſt
la fociété prefqu'entière , ou du MOINS UNE
GRANDE PARTIE DE LA SOCIÉTÉ qui
punit violemment quelques individus qui oppofent
une refiftance CRIMINELLE à la
volonté générale fubitement et tumultuairement
exprimée. La clémence intempef
tive de nos premiers Législateurs ne doit
donc point empêcher l'Affemblée actuelle
d exercer la fienne envers des Accufes , pour
lefquels elle fera à- la fois un bienfait et une
justice.
-
Je fais grace aux Lecteurs de la fuite de
ces maximes, qu'un valet de Mandrin n'auroit
pas ofé avouer. Bientôt , néanmoins ,
elles fe répétèrent dans tous les Journaux
Patriotiques , dans les Clubs , & enfin à la
Tribune Légiflative . L'Affemblée n'a donc
fait qu'adopter le fentiment réfléchi , & la
favante théorie de fes Conducteurs .
Il faut l'avouer ; ils font conféquens .
Leur morale a préfidé à tous les crimes de
la Révolution , il feroit injufte d'appéfantir
exclufivement fur le dernier maffacre
d'Avignon une févérité fi long-temps endormie.
Paix , falut & bénédictions aux
Menteurs & aux aflaffins , aux Brigands &
( 349 )
X
aux Ince diaires , voilà la formule de
liberté fous laquelle nous vivons depuis
trois ans de régénération phyfique
morale.
Lorfqu'un Etat fe déchire , & que les
Citoyens divifés s'arment les uns contre les
aures , ils fe foumettent volontairement à
la loi du plus fort : l'énormité des vengeances
& des excès eft proportionnée à
la nature de la réfiftance : lorfque le fort
de la guerre a abattu une des Factions , il
eft tout fimple que fes Adhérens portent la
peine de leur défaite , & qu'ils expient les
dangers qu'ils ont fait courir à leurs ennemis:
Ainfi , dans la guerre civile , les confifcations
, les banniffemens , les meurtres ,
les potences viennent à la fuite des canons ;
la crainte d'une oppofition déja éprouvée
rend le vainqueur impitoyable ; il règne
-par le fer & par le feu , puifqu'il a détruit
ces moyens dans les mains de fes Adverfaires
, & que le droit de la guerre , dans
toute l'horreur que lui communique
le fanatifme politique , femble l'autorifer
à prévenir le retour de leur emploi .
On ne s'étonne donc pas des cruautés
exercées par la Rofe rouge , par la Rofe
blanche par les Parlementaires après
neuf batailles contre les Royaliftes , qui
Jaifsèrent l'Angleterie à la merci des Répu
-blicains ..
. Mais en France où tout aplié dès le 14 Juil
( 350 )
•let; en France où l'inconduite , la peur , la
moleffe, l'imprévoyance, les petiteffes vindicatives
ont abattu les Oppofans fous le premier
coup de hache de la Révolution ; où,depuis
, il ne s'eft formé aucune réſiſtance , où
l'effroi a été fi grand que les Ariftocrates
'n'ont pas même ofé défendre leurs propriétés
, où l'Aflemblée conftituante a
régné 52 mois , fans avoir befoin d'un feul
Elcadron contre la Minorité qui ne partageoit
pas fes opinions ! Certes , les crimes
d'une femblable Révolution font fans modèle
comme fans excufe : il n'appartient
qu'à l'auftère vertu de M. Briffot ; & à fa
volonté générale tumultuairement exprimée ,
d'en célébrer la fainteté & l'héroïfme.
+
Si les fouillures de la Révolution font à
jamais exécrables par le motif que je viens
de développer , il ne s'enfuit pas que ceux
qui les ont commandées , payées , protégées
, doivent s'armer aujourd'hui d'autres
confidérations contre les Prifonniers du
Palais d'Avignon. Quelle raifon les excepteroit
de l'excufe & du privilége , maintenus
aux fcélérats qui envahirent le Château
de Verfailles en maflacrant les Gardes
de leur Roi , aux Cannibales qui dévorèrent
M. Guillin & ruinèrent fa famille ,
aux affaffins de MM. de Belzunce , de Bellud,
Pafcalis , &c. &c. ? - Comment , enfuite ,
punir Jourdan & fes complices , des forfaits
commis par cux à la fuite d'un an d'autres
( 351 )
forfaits à Avignon & dans le Comtat , froi
dement obfervés par l'Affemblée Conftituante
, honorés par fes Orateurs , récompenfés
par fes Commiffaires ? Quoi ! cette
bande effrénée pouvoit impunément pendre
quatre Citoyens au milieu d'Avignon , faccager
Cavaillon , en malfacrer les habitans
fans diftinction d'âge ni de fexe , boire dans
le crâne des victimes , égorger des Prêtres
au pied des Autels , des mères de familles
fur leurs foyers , livrer trois cents
Maifons de campagne à l'incendie & au pillage
, voler en front de bandière au nom de
la Conſtitution Françoife , chaffer de leur
patrie les Propriétaires fous le couteau , ſe
dire la Nation eux & les brigands de leur
troupe , ufurper fur le Peuple l'autorité &
les places, forcer le voeu du petit nombre de
Citoyens reftés dans Avignon & le Comtat,
par le fpectacle de cent mille actes de férocité
, & légitimer cette fcène de fang , de
baffeffe & d'effronterie , en donnant à l'Affemblée
Conftituante ces Provinces que les
Brigands venoient d'arracher aux Propriétaires
& à leur Souverain ; ils auront pu tout
cela fous la fanction des Légiflateurs François
, & le dernier anneau de cette chaîne
d'atrocités conduiroit leurs Chefs au fup-
'plice !
Non, M. Briffot l'a fort bien dit , la justice
exigeoit plus d'indulgence : 80 meurtres de
plus ou de moins ne font pas un objet
1.352 )
dans une caufe céleste , fervie d'ailleurs par
des Anges , embellie par tant d'autres actes
de civisme pur, qut a procuré à la France
des miracles de profpérité.
Qui prononcera que la glacière d'Avi- .
gon n'étoit pas néceffaire au complément
de la Révolution ? La décision de ce procès
n'eft pas du reffort des Tribunaux ; la
majefté de l'autorité fouveraine s'élève feule
àla hauteur du problême . On l'aréfolu par les
maximes invariables qui ont gouverné tout
le fyfiême des évènemens , depuis l'époque
où l'autorité populacière eft devenue en
France le Gouvernement de la liberté.
Je n'ai befoin de faire obferver que ,
pas
de pardon des Chefs d'Avignon n'a aucune
analogie avec les actes d'oubli , proclamés
chez les autres Nations , à la fuite des Révolutions
politiques . Ces Amnifties néceffaires
furent par- tout limitées aux actions
qui n'avoient offenfé que le Gouvernement ,
aux révoltes , aux féditions , aux démarches
contraires à la Loi alors exiftante ; mais qui
jamais s'avifa d'abfoudre des bourreaux ,
des fcélérats couverts du fang de Citoyens
fans défenfe , & d'arrêter ainfi le cours de
Ja juftice réclamée par des Particuliers ?
Il ne manquoit à ce Décret que l'argumentation
des Logiciens qui l'ont provoqué.
La difcufion des dates , fur-tout , eff un
chef - d'oeuvre de fagacité & de précifion.
M. Guadet & autres mettoient dans
( 353 )
la balance , d'un côté un calcul d'almanach ,
& de l'autre le fang verfé. On a déjà vu que
deux Prêtres , l'un Conftitutionnel , l'autre
Calvinifte , MM. Baffal & Lafource , ont
puiffamment déployé la charité Evangélique
en faveur de l'amniftie.
Il n'eft pas moins remarquable qu'à l'inftant
où MM. Vergniaud , Thuriot , &c. affirmoient
que, dans les temps de Révolutions ,
la juftice doit refter muette , & qu'en conféquence,
ils abfolvoient les Brigands d'Avignon
; l'Affemblée , paffant dans l'inftant
a une autre doctrine , puniffoit par. la perte
de leurs propriétés tous ceux que le mécontentement
, l'anarchie , ou d'autres moils
ont fait fortir du Royaume. Les
Emigrés qui , euffent ils été coupables
par une abfence qu'autorifoient les Loix
devoient trouver leur grace dans les principes
même de l'Affemblée & dans l'application
qu'elle en faifoit en faveur de
28 fcélérats , ont été frappés avec le rafinement
le plus recherché.
11

-
La difcuffion que je préfentai lorfqu'on
arrêta le premier article fondamental du
Décret , me difpenfe d'y revenir . Supérieure
toutes les notions de juftice naturelle
à tous les droits , à toutes les loix , à toutes
les objections , l'Affemblée en difpofant
indiftinctement du patrimoine des Emigrés ,
s'eft laborieufement occupée du foin d'empêcher
que cette bonne fortune ne lui échap
"
( 354 )
pât. Que les abfens reviennent ou ne reviennent
pas , leurs propriétés reftent tou
jours en tout ou en partie fous la griffe
Nationale. Cela fe nomme indemnité des
frais de guerre , & s'effectue en vertu des
fermens de maintenir la Conftitution . En
ruinant les victimes , on n'a pas manqué de les
accabler d'invectives , ainfi que les Colons .
Cette grandeur d'ame forme un des caractères
de nos nouvelles moeurs.
J'ai déjà dit, & l'Europe fait qu'à peine la
moitié des Emigrés ont concouru aux raffemblemens
fans but , aux préparatifs fans
moyens , à la guerre fans armée , dont
Coblentz a menacé la Faction dominante.
Que chaffés de France par des violences
journalières & notoires , contre lefquelles
n'exiftoit la protection d'aucune autorité,
la pluralité des Familles abfentes n'eft entrée
par aucune demarche , ni même par ſa
préfence , dans ces projets de Contre- révolution.
Que ces Familles répandues en vingt Contrées
différentes , ont quitté le Royaume fur
la foi de Loix folennelles , qui interdiſent
aux Tyrans de gêner la liberté d'aller , de
venir , de voyager , de féjourner hors de
France.
Qu'à ces Loix inviolables , le Corps Legiflatif
leur a tout- à- coup , & fans en prévenir
les Intéreffés par une injonction préa
lable de rentrer dans le Royaume fous peine
( 355 )
de féqueftre , le Corps Légiflatif leur a
fubftitué fa volonté , & a puni rétroactivement
une abfence légitime. En forte que ,
s'il plaifoit àla Majorité de décider un jour
que tous ceux qui portent des chapeaux
font coupables de n'avoir pas pris le bonnet
rouge au mois de Mars , elle pourroit avec
la même juftice s'adjuger les biens des Citoyens
qui portent des chapeaux .
Quelques foibles murmures de cinq ou
fix Membres de la Minorité ont été la feule
difcuffion de ces loix fifcales. A peine les
a-t- on remarquées : la tourbe des Propriétaires
hébêtés ne s'eft nullement inquiétée
de cette conquête fans jugement , faite par
la Majorité de l'Affemblée fur l'héritage
des Citoyens. A peine 200 voix de cette
Minorité fe font oppofées à l'amniftie des
Affaffins Avignonois. Un nombre beaucoup
moins grand a refufé fon fuffrage
au Décret qui confomme la perte des colonies.
Nulle Minorité ne montra jamais plus
d'infouciance ou plus de lâcheté : on peut
lui appliquer à trop jufte titre l'apostrophe
de Tibère : O Homines ad fervitutem paratos
( 1 ) !
Tant que St. Domingae a pu être fauvé ,
les Dictateurs actuels de l'Affemblée Lé-
( 1 ) Il faut excepter de cette obfervation
MM. Laureau , Freffenel , Becquey , & un trèspetit
nombre d'autres qui ont eu le courage de
Le montrer.
1356 J
-
giflative ont fait retarder toute décifion
définitive fur le fort de cette colonie . Seulement
après le maffac de quatre mille
Bancs & de vingt mille Efclaves ; après
que la famme a eu embrâfé tous les quar
tiers ; lorfque les fatigues , les combats
l'épidémie , ont emporté la meilleure
partie des petites forces de la colonie , lorfqu'une
chaîne d'horreurs s'eft lentement
développée fur toutes les habitations ;
lorfqu'enfin il eft devenu certain que Saint-
Domingue étoit perdu fans reffource , l'Af
femblée a froidement délibéré fur l'égalite
politique de cette ifle , baignée du
fang de fes Habitans. Pendant deux féances
on a entendu les plus beaux verbiages métaphyfiques
fur les Droits de l'Homme , &
Ton a fini par un Décret , qui fervira de
dernier coup de tocfint aux Deftructeurs
de la colonie. Les Propriétaires quelcon
ques du royaume obferveront , fans doute ,
que , l'Affemblée motive fes réfolutions fur
le trouble qu'occafionnoit le refus d'admettre
les Mulâtres à l'égalité des droits politiques .
On fe rappellera par quelles abominables
atrocités ces Gens de couleur & leurs auxiliaires
font parvenus à créer ce trouble . D'où
il fuit que, fi des bandes de brigands , fi
vingt mille individus fe jettoient en France
fur les propriétés , par la raifon que l'égalité
défend la diftinction des riches & des
pauvres , ce trouble pourroit devenir auffi
un argument en faveur de la Loi Agraire
1
·( 357 ).
Mais laiffons parier fur ce Décret , un
homme immolé dans fa fortune , comnie
tant d'autres , à la morale des Briſſot & à
la philofophie des coupe - têtes.
Paris , le 26 mars 1792 .
« Le dernier Décret fur les Colonies n'ajoute
rien à nos malheurs : il eft le développement du
plan , le complément de la doctrine qui déchire
& diffout cet Empire , qui en difperfera les lambeaux
dans la fange & dans le fang ; mais quand
ce Décret n'auroit pas été rendu , l'efprit qui l'a
dicté n'eft - il pas celui des furies qui préfident
depuis trois ans aux deftinées de la France ? »
ce N'avez vous pas vû conftamment que ,
lorfque leur fainte & fublime Conftitution les embarraffe
, ils la foulent aux pieds , & que leurs
loix de fang n'ont jamais précédé , mais fuivi le
brigandage & les malheurs ? Ce n'eft point par
on Décret que Jourdan précipita fes victimes dans
la glacière d'Avignon ; mais la loi qui l'abfout
eft le fignal de nouveaux meurtres , qu'une autre
loi légitimera, »
« Ainfi depuis trois ans , aucun Décret n'avoit
mis les armes à la main des Mulâtres & des Noirs ;
mais lorsqu'ils ont brûlé nos habitations & égorgé
les Colons , le dernier Décret annonce que , c'eft
ainfi qu'on acquiert l'inveftiture des Droits de
Citoyen actif, & la protection Nationale. Ils
favoient tout cela : fans doute que vous n'avez
pas cru que les Gens de couleur euffent foulevé
les efclaves fans autorilacion , fans la certitude
d'un appui tout-puiffent . Vous connoiffez les
correfpondances , les combinaifons perfides &
les Feuilles fangnares à l'aide defquelies la
fubverfion des Colonies , comme celle de la Fran
ce , s'eft opérée . Matk kouce vez - vous bien come
ment les plus vile fodizats auffi lâches , auffi
17
( 358 )

abfurles que ceux qui leur obéiffent , ont obtenu
des fuccès auffi multipliés ? Voilà l'énigme qu'il
faut expliquer à nos contemporains & à la poſtérité
. »
« Si les cachots de Bicêtre & tous les mauvais
lieux de l'Europe vomiffoient à-la- fois tout ce
qu'ils renferment de plus dépravé , il ne feroit point
étonnant qu'il en fortît de favantes & profondes
C'eft atrocités. à peu de chofe près ce qui 101
nous eft arrivé . »
« Tout ce qui étoit honnête & éclairé dans le
Royaume parloit de liberté & dé réforme dans le
Gouvernement , vouloit le bien & fe feroit facilement
accordé fur les moyens de l'opérer . -- Des
hommes vains & ardens le font lancés au milieu
d'eux', & ont voulu faire prévaloir leur fyftême
& leur domination , en s'appuyant de la multitude.
Ce n'étoit pas encore là , la lie de la
Nation ; mais auffi- tôt qu'elle a été en mouvement
, tout ce que vous connoiffez de plus méchant
, de plus abject , n'a eu qu'un pas à faire ,
qu'un mot à dire pour s'élever aux premiers rangs.
Il ne s'agiffoit que d'exagérér les idées de liberté ,
d'affarer à la licence l'impunité , de préfenter des
alimens à la vanité & à l'avidité . C'est ce qui
a été fait. »
« Le nivellement de tous les états de la ſociété
tendoit irréſiſtiblement à celui des propriétés ; car
il faut en convenir , l'égalité des droits eft une
chimère incompatible avec l'inégalité des fortu
nes. De-là le plan de fpoliation qui fe pourſuit
avec perfévérance , & qui ne pouvoit réuſſfir qu'au
moyen des violencés , des perfécutions , & des
maſſacres . Inutilement , néanmoins , un baptême
de fang cût régénéré la France , fi fes poffeffions
d'Outre - mer avoient été l'aſyle inviolable des
grandes propriétés. H falloit donc en attaquer le
4
"
7359 )
f
régime , & comme il exiftoit dans les Colonies
une claffe de propriétaires qu'on ne pouvoit perfécuter
& dépouiller comme Ariftocrates , favoir
les Gens de couleur , il étoit important de les
intéreffer eux-mêmes à la fpoliation & à la deftruction
des Blancs , en les paffionnant pour la
déclaration des droits & l'égalité démocratique ,
qui les livreront eux-mêmes , bientôt après , au
couteau de leurs efclaves . »
«Tel fera inévitablement le dernier terme de la
révolution dans les colonies . Il ne falloit rien
moins que la vanité ftupide des gens de couleur
, pour leur laiffer croire que la Déclaration
des droits s'arrêtera à eux , & ne s'appliquera
point à leurs efclaves . Les colons blancs n'ont
pas montré plus de fageffe & de lumières . Tout
avertis qu'ils étoient du plan d'attaque de la fociété
des amis des noirs , ils ont été au- devant
de tous les piéges qui leur étoient tendus . -- Le
premier , le plus groffier comme le plus dangereux
, étoit la divifion des propriétaires , quelle que
fut leur couleur . Il n'étoit pas douteux qu'ayant
des intérêts communs , ils ne duffent , à quelque
prix que ce fût , s'unir pour les défendre : ainfi
les blancs devoient , avant toute intervention de
la métropole , s'attacher les gens de couleur , en
effaçant des anciens préjugés tout ce qui n'étoit
pas néceffaire à la féparation de la claffe des.
affranchis de celle des ingénus : c'étoit dans les
colonies même que devoit fe confommer cette
tranfaction , avant de l'ériger en loi ; car l'Affemblée
en s'emparant de l'initiative fur le régime
intérieur , ne laiffe plus aucun espoir de
Talut aux colons . »
« La feconde faute irréparable des colons
blanes , eft d'avoir appellé au milieu d'eux l'efprit
& las défordres de la révolution dont ils.
( 360 )
---
avolent tant à craindre , & de s'être réunis pour
déforganifer le feul gouvernement qui put les
protéger. C'eft qu'il y a là comme ici , des
hommes avides de pouvoir , qui ont voulu s'en
faifir & s'aider pour cela de la multitude , à laquelle
ils ne pouvoient plaire que par le langage
& les formes démocratiques : mais par la plus
bizarre inconféquence , tandis qu'ils proclamoient
pour eux & pour les petits blancs, non propriétaires
, l'égalité des droits & les grandes maximes
de la fainte conftitution , ils cfpéroient les
faire fléchir à l'égard des mulâtres propriétaires ,
& des nègres efclaves . Dans ce conflit d'intérêts
& de paffions aveugles , les propriétaires
blancs de quelques quartiers fe font réuois aux
gens de couleur , & leurs habitations ont eré
préservées. Par tout où cette réunion ne s'eft
point effectuée , les efclaves fe font foulevés
les maîtres ont été maffacrés , & il n'eft refté
que des cendres . »
·
« Ainfi la ruine de la colonic eft bien évidemment
le réſultat des prétentions des gens de
couleur. Qu'elles foient légitimes ou non ; que
les colons aient tort d'y avoir réfifté , il n'en
n'eft pas moins conftant que les dominateurs
actuels de la France font coupables envers les
colonies , envers l'humanité , de la plus horrib'é
perfidie , & qu'en légitimant , en récompenfant
les maffacres & les incendies , ils réduifent leat
morale & leurs liens au droit terrible du plus
fait. »
се Quel fera la fuite de ce décret ?. le défefpoir
& la vengeance. Nos colonies appartien
dront à la première puiffance qui voudra s'en
emparer , ou refteront au pouvoir des règres qui
extermineront les deux autres races d'hommes ; car
Affemblée
( 361 )
>
fAffemblée lear indique la marche qu'ils ont à
fuivre pour le rendre les maîtres du territoire.
Quatre ou cinq millions d'hommes périront enfuite
faute de travail & de fubfiftance ; mais la
fainte égalité fera triomphante fur des monceaux
de ruines & de cadavres , »
On prendra une idée juſte de l'état de
défolation où fe trouvoit la colonie à la
fin de Janvier , par la Note fuivante que
nous remit la femaine dernière l'Auteur de
la lettre qu'on vient de lire .
« Vous me demandez fi la lettre de M. de Tou
zard eft authentique ? Oui , malheureufement.
Vous me demandez ſi j'ai reçu d'autres dé
tails. Je n'ai rien reçu , quoiqu'on sait écrit à
M. de Thébaudieres & à plufieurs autres Colons
qu'ils pouvoient s'adreffer à moi pour les détails
& que le vaiffeau parti du Cap le 2 Fév.ier , me
portoit plufieurs paquets contenant toutes les
relations. Les paquets ont été fans douté in
terceptés ; mais les Commiflaires de la Colonic
& les Propriétaires de mon quartier qui
font à Paris , m'ont communiqué leurs kitres.
Je n'ai que trop de certitudes fur l'incendie &
Ja dévaltation complette de mon habitation ,
& de toutes celles qui m'avoient dans la
plaine de l'Et à trois lieues à la ronde .
ל כ
Cette riche plaine de Maribaroux eft dans
le même état que celle du Cap : plantations ,
bâtimens , animaux , tout a été détruit dans la
matinée du 15 Janvier , & c'eſt au mêmé inftant
que le feu a pris par-tout entre quatre & cinq
heures du matin , ce qui annonce la complicité
de tous les atteliers féduits par les Mulâtres.
Ou mande à M. de la Grave qui m'a fait lire la
N°. 13. 31 Mars 1992. Q
73621
lettre de fon Correfpondant du Cap , que cette
reprife de maffacre & d'incendie a eu lieu ,
d'après l'avis donné aux gens de couleur de tenig
bon , que les troupes qu'on envoie de France
feroientpoureux.Vous vous rappellerez , en effet ,
que le premier décret rendu par l'Affemblée Nationale
actuelle fur nos défaftres , porte que le
Roi fera invité à ne pas employer les troupes
contre les gens de couleur. La promeffe de ce décret
qu'on ne connoiffoit pas encore à St. Domingue,
a été trouvée dans des boëtes de fer -blanc
placées dans des barils d'harengs , & adreffées aux
Chefs des gens de couleur. Le Correfpondant de
M. de la Grave dit que ces lettres font de Briffot
& Grégoire. Voulez - vous quelques détails fur
les exploits militaires de leurs protégés ? voici
ce que j'ai lu dans les lettres des Commiflaires.
Les gens de couleurs portent à leurs chapeaux
des oreilles de Blancs en guife de cocarde. Ils
difent nettement aujourd'hui que la Colonie leur
appartient , & qu'ilfaut que l'une des deux races ,
de Blancs ou de Mulâtres , foit exterminée . Ils
one éventré des femmes groffes , & jetté leurs
enfans aux cochons . Ils ont coulé bas un vaiffeau
chargé de femmes blanches qui fuyoient. Ils
ont forcé un mari de manger la chair defa femme,
& l'ont poignardé après ........ La France nous
abandonne , la France périra après nous. »
---
"
cc Hélas ! oui , tout annonce cette diffolution
prochaine. Les Magiftrats Romains fe laiffèrent
égorger par les Gaulois fur leurs chaiſes curules ;
mais c'eſt à la comédie , à table , au jeu , dans
Jeurs fallons , dans leurs boutiques , que les Propriétaires
François attendent leurs affaffins.
Hommes vils vous fubirez votre destinée .
Hommes féroces ! votre tour arrivera. »
( 363 )
Depuis ces nouvelles du mois de Janvier
, on en a reçu du 15 Février. A cette
époque , 3600 hommes de troupes de ligne
étoient arrivés d'Europe ; mais au lieu de
les tenir & de les faire agir en maſſe ,
l'Affemblée coloniale a eu l'imprudence
de les difperfer par pelotons fur différens
quartiers de la colonie : c'eſt courir le rifque
d'éternifer la rébellion , les meurtres , le faccagement
, en laiffant par tout aux Révoltés
l'avantage du nombre , & celui des irruptionsfubites
par lefquelles ils peuvent écrafer
tour-à- tour ces détachemens ifolés. Ces
3600 hommes auroient fuffi il y a cinquois
à la préfervation des quartiers intacts ; réu
nis aux troupes de la Colonie , ils formoient
alors une défenfe refpectable ; mais le mal
eft maintenant beaucoup plus fort
remède. L'intrépide régiment du Cap eft
à peu-près entièrement détruit par le fer
ou par la mortalité ; le Corps des Volontaires
du Cap eft réduit à 60 hommes . A
l'exception du petit quartier des Gonaïves
défendu par fa fituation & par M. de Fontanges
, les autres font ou incendiés , ou
livrés à l'infurrection la plus fanguinaire :
par- tout les habitations,brûlées ou non,font
teintes du fang des Blancs égorgés : les
Leules villes du Cap & du Port- au- Prince
tiennent encore contre les Brigands.
que
le
Le Décret de Samedi dernier étendroit
la deftruction de St. Domingue fur toutes
Q 2
( 364 )
les illes Françoiſes , fi fon exécution devenoit
poffible. Il replongeroit la Martini que.
dans les horreurs d'où la fermeté de M. de
Damas , de M. de Behague , & de l'Affemblée
coloniale l'a tirés. La Guadeloupe
qui a mainter.u fa tranquillité ; la Gua
deloupe qui a eu la fageffe d'appercevoir.
qu'il ne falloit dans les colonies ni Révofutions
, ni Citoyens actifs , ni Diſtricts , ni
Municipalités , ni toute cette cohorte d'Autorités
anarchiques propres à fubvertir l'Empire
le mieux affermi ; la Guadeloupe qui ,
avec un Gouverneur refponfable & une
Affemblée peu nombreufe de Propriétaires,
s'eft donné le régime excellent des Colonies
Angloifes, & arejetté de fon fein cette horde
d'aventuriers , de foldats infidèles , de vauriens
qui effayèrent un moment de la ravager
; la Guadeloupe , dont cette conduite
digne d'exemple à doublé les cultures , a
triplé les revenus , prévenu toute diffention
entre les différentes races , partagera , en
recevant le Décret , les dangers fous lefquels
St. Domingue eft anéanti .
a
Chacun remarquera que les Auteurs de
cette Loi de défolation, ont renchéri fur les
fautes , comme fur le defpotifme qu'ils ont
tant reproché au Parlement Anglois , dans
fa querelle avec l'Amérique feptentrionale.
Ils le font arrogés le droit , non feulement
de dicter des Loix aux colonies fans qu'elles
fuffent repréſentées , mais encore celui de
( 365 )
bouleverfer arbitrairement l'état des per
fonnes , auquel étoit attaché le fyftême
entier de la propriété , de la paix , de l'exiftence
des illes à fucre ; de le bouleverfer
contre le voeu des Colons cent fois déclaré ,
à la fuite des plus exécrables violences , &
au mépris du principe fondamental de la
Conftitution , que nul n'eft tenu aux Loix
qu'il n'a point confenties , par lui-même
ou par fes Repréfentans.
Le.choix forcé de Gardes nationales à
faire paffer aux ifles achève de défeſpérer
les Colons ; car ces troupes prétendues volontaires
qu'on va femer fur ces terres défolées
, ne feront pas formées à coup sûr de
ces foldats véritablement Citoyens , que
leurs familles , que leurs travaux utiles , que
leurs propriétés ou leur induftrie attachent
à la défenfe du Royaume. On verra refluer
dans les ifles l'écume de nos ports , tous
ceux qui n'ont plus de moyens de fubfifter
, & que les exterminateurs de St. Domingue
s'efforceront d'affocier au partage
de leurs rapines.
Le Roi fanctionnera- t- il les différens
Décrets que nous venons d'analyſer ? Les
facrifices qu'a faits S. M. depuis trois ans ,
de fes prérogatives les plus effentielles à la
liberté , à la sûreté publique , à l'action
du Gouvernement Monarchique , peuventils
s'étendre jufqu'à ratifier des réfolutions"
qui plongent dans le deuil , dans la mi
Q 3
( 366 )
sère , dans le défelpoir , des millions de
Citoyens exiftans fous la fauve-garde des
Loix Conftitutionnelles ? La confcience du
Prince fera - t- elle donc éternellement fubordonnée
aux conjonctures ?
Nous ne tenterons pas de réfoudre ces
queftions ; mais le dernier changement de
Miniftère fait néceffairement tomber l'exercice
du veto fufpenfif, en entourant le
Trône des Agens de la Faction qui dicte les
Décrets. Ce qu'avoit prévu un petit nombre
d'efprits tranquilles s'eft vérifié . Après
avoir effayé de toutes les nuances intermédiaires
entre les Monarchistes & les Républicains
, enfin d'échelon en échelon , le Roi
vient de s'abandonner aux Jacobins ; une
partie de leur Confeil eft devenu le fien . I
fuffit de lire la Note de S. M. à l'Affemblée
au fujet de ce renouvellement du Miniſtère,
& les commentaires atroces qu'en ont fait les
Cerbères de la Démocratie , pour fe convaincre
de la violence exercée fur le choix
libre du Monarque. On ne s'en convaincra
pas moins, en apprenant les noms des hommes
auxquels il a remis le foin de ſes intérêts
, & les rênes du Gouvernement . Des exploits
& des extravagances populaires , voilà
les titres de ces Parvenus qui chaffent
M. Deleffart doué de l'expérience des affai
res , M. Duport du Tertre , Zélateur outré
de la Conftitution ; mais honnête homme
& incapable de trahir fes devoirs de Miniftre,
»
( 3674).
d'homme du Roi , de Citoyen , autrement
que par foibleffe , M. Cahier encore plas
exalté que le Garde - du Sceau , imbibé jufqu'à
faturation de tous les préjugés populaires
du moment , fanatique inconféquent
, mais droit par instinct , &
l'ayant été par habitude toute la vie ,
jufqu'aux jours cù la Révolution a atteint
momentanément la orale des coeurs les
plus honnêtes . Cet ancien Confeil eft
remplacé par MM. de Grave , la Cofle & du
"Mouriez , que nous avons indiqués la femaine
dernière ; enfuite rar M. Roland de la
Platière , & par M. Clavière.
--
Le premier , allié de Briffot, a été
l'un des principaux Agitateurs de Lyon
qui l'a accufé de les différens troubles . Infpecteur
des Fabriques , il a compofé pour
Encyclopédie le Dictionnaire des Manufactures
, Aucun talent d'adminiſtration ,
nulle expérience des affaires d'Etat ; une tête
ardente , & les principes du temps dans
leur plus grande exagération .
On me difpenfera de rien dire de M. Cla
vière dont on fait mal - à propos un Géne- .
yois. Né en France d'un père François ,
étranger depuis plufieurs années à la patrie
qui l'avoit adopté lui & les fiens , il ne l'a
gueres connue que pour participer aux agitations
qui la traînèrent au bord du précipice.
C'eft un Ecrivain infatigable , il a
inonde la France de brochures ; toutes
décèlent du talent , de la fagacité , de la
( 368 )
fineffe , un efprit faux ; l'opiniâtreté de
T'amour- propre , & une préfomption qui
révolte même les fots. Il donna à l'Affemblée
Conftituante un effai de fa modeftie.
On lui pardonne le zèle de la Démocratie
populacière , puifqu'il a vécu dans les diffentions
républicaines ; mais telle eft la
trempe de fon jugement , que le régime
auquel il ne pût ai mer à Genève même
le Parti populaire , il ne fera point embarraffé
de l'éprouver fur un Empire de
25 millions d'ames.
Ces deux nominations font l'ouvrage de
Briffot. Ainfi , le Pouvoir législatif & le
Pouvoir executif du royaume de France
ont aujourd'hui leur fil dans les mains
d'un obfcur Brochurier , connu dans le
monde par des paradoxes dignes de Bedlam,
moralifant depuis trois ans en faveur des
fcélérats , cachant l'ame d'un tyran atrabilaire
fous le mafque hypocrite de la liberté,
foutenu contre le mépris public par l'eftime
de ceux qu'on ne peut pas même méprifer
, & devenu important par la faveur
de quiconque n'a rien à perdre.
Ce fut le 16 de ce mois qu'à la pluralité
de 124 voix contre 6 , le Confeil Souverain
de Berne arrêta le rappel du régiment
d'Ernft. Sa lettre au Roi a été infidèlement
rapportée dans le Journal des Débats & la
Gazette Univerfelle ; en voici la traduction
exacte.
( 369 )
SIRE 2
Berne , le vendredi 16 Mars.
Le plus ancien des régimens Suiffes au fervice
de France , qui depuis plus d'un fiècle eft
refté conftamment fidèle à fes devoirs , & dont
la conduite a toujours été réprochable , le régiment
d'Ernft vient d'effuyer à Aix le plus cruel
des malheurs. »
« Affalli par un nombre très - fupérieur , contraint
dans les moyens de défenſe par la Loi
nouvelle qu'il avoit ju é d'obferver ; trahi peutêtre
par qui devoit le protéger , il s'eft vû forcé
de mettre bas les armes , »
Dans une guerre ouverte contre des ennemis
déclarés de V. M. , il ne les eût perdues
qu'avec la vie. Nous n'affligerons pas votre
coeur , SIRE , par les détails de la perfidie & de
l'atrocité qui ont marqué & caractérisé ce funefte
évènement ; & nous n'effayerons pas de
Vous peindre l'impreffion profonde & douloureufe
qu'il a fait fur nous & fur tout notre Peuple. »
Dans cet état des chofes , il ne nous reffe
qu'un parti à prendre. Ses fervices ne pouvant
plus être d'aucune utilité pour V. M. l'honneur
du régiment & la protection que nous lui
devons , nous obligent à le retirer d'un pays ,
où l'on viole impunément les traités , fur la foi
defquels il étoit venu. En conféquence , nous
attendons , SIRE , de votre juftice , qu'il vous
plaira d'ordonner , qu'après avoir reftitué au
régiment d'Eraft les armes , fa propriété , dont
il a été dépouillé par une violence injufte &
illégale , il lui foit marqué une route pour le
retirer fans retard dans fa Patrie. -33
« SIRE ! daignez vous rappeler que nos troupes
ont louvent mérité les bontés , dont V. M. &
( 370 )
les Rois vos prédéceffeurs ont honoré la Națion
Suifie en général , & notre République en particulier.
Nous n'ajouterons point d'autre motif
pour obtenir que ce régiment traverfe le Royaume ,
par la voie la plus courte , la plus commode ,
la plus sûre , & qu'il en forte avec honneur . »
« Conftamment animés du même dévouement
pour votre perfonne , SIRE , nous ne cefferons
de faire des voeux pour votre bonheur. Puffe
V. M. trouver dans la félicité de la Monarchie
Françoffe , une récompenfe qui foit digne de fes
peines & de fes vertus ! »

Voilà la première Puiffance qui fe foit
fouvenue de fa dignité. On efpéreroit vainement
de détruire l'effet de la réfolution
invariable , exprimée dans cette lettre pleine
de nobleffe & de fermeté , par des négociations
& des faux fuyans. Le Canton perfiftera
dans la retraite préalable du régiment
: il a notifié fa déciſion & fes motifs
à tout le Corps Helvétique & à fes Alliés .
-MM. Roffet & Muller de la Mothe emprifonnés
& pourſuivis judiciairement, comme
complices des troubles dont le Pays de Vaud'
fut menacé l'année dernière , ont été jugés
le 20 , & condamnés à 25 ans de prifon
dans la Citadelle d'Arbourg. Sur 140 voix ,
26 ont opiné pour la mort la féance a
duré depuis 8 heures du matin juſqu'à
7 heures du foir.
Cette époque féconde en phénomènes n'en a
pas encore produit de plus fingulier que les
( 371 )
combinaifons & le fuccès momentané de la prétendue
Banque de M. Potin Vauvineux , qui
n'a pour unique bafe & feule avance que des
affiches énigmatiques . M. Fouquet en a préſenté
un apperçu à l'Affemblée Nationale , dans un
Rapport ad hoc lu Samedi foir. Voici toute la
théorie de cette ſpéculation :
Sept perfonnes apportent à M. Potin - Vauvineux
chacune 21 liv. en argent , & reçoivent
un billet ou numéro : de ces 21 liv. répétées
fept fois ( 147 liv. ) , il paie en argent pour
100 liv. d'affignats , au pair , à l'une des fept
perfonnes & 21 liv . Il lui refte conféquemment
100 liv. en affignats & 26 liv . en argent . Puis
il s'oblige à payer la feconde des fept perfonnes,
lorfque fix autres auront payé 21 liv . en argent
à la Banque , mais pas plutôt . De fes bénéfices ,
il deftine 10 pour cent à la Nation , à l'Affemblée
Nationales pour cent à la monnoie ; ;
pour cent à des oeuvres de bienfaiſance , & l'excédent
fera pour fes frais & pour lui . Or telle
eft la progreffion de ce calcul , digne du fiècle
des vertus nées des lumières.
Le premier Actionnaire eft payé lorfqu'il en
eft vesu fix , prénumérateurs comme lui ; ces fix
feront payés lorsqu'il y en aura 42 ; ces 42 ,
lorfqu'il en arrivera 294 ; ces 294 , lorfqu'il
tiendra l'argent de 2058 ; ces 2058 , dès qu'il
s'en préfentera 14,406 autres , & c.
En fuppofant que le nombre des prénumérateurs
ou Joueurs foit , chaque femaine , de
14,406 , nombre égal à celui des Joueurs dont
l'argent a fervi à payer la cinquième miſe ;
ceux - ci ne feroient payés que dans un mois &
dix -neuf jours ; ceux dont l'argent les payeroit ,
ne recevroient leur paiement qu'au bout de onze
372
mois & treize jours ; & les fonds qui auroient
fervi à payer la neuv ème mife , ne pourroient
ere remboursés que dans 326 ans neuf mois &
dix- neuf jɔurs.
Suppofons , pour plus d'éclairciffement , que ,
la première femaine , cent Jouents aient pris des
bil ets ; ils auront verfé , en affignass ou en argent
, 12,100 liv . Pour que les rembourfemens
puiffent s'effectuer complettement chaque femafne
, il fiudioit que pendant la durée de la feconde
femaine , les vérfemens fuffent de 84,700
liv.; pendant la troisième , de 592,900 liv.;
pendant la quatrième , de 4,150 300 liv.; per
dant la cinquième , de 29,052,100 liv. ; pendarit
la fixième , de 203,364,700 liv .; pendant la
feptième , de 1,423,552,900 liv .; pendant la
'huitième , de 9,964,875,300 liv. Pendant Ta
douzième femaine (avant la fin du trcifième
mois ) , il faudroit que la France continit
affez de foux ayant chacun 121 liv. à pofter
à M. Potin de Vauvineux , pour lui fournir
23,925,643,590,300 liv.
De ces vérités árithmétiques , de la certitude
qu'il en refulte d'une banqueroute inévitable , ou
de la néceffité de reftituer les affignats à leurs
poffefleurs , il faut néceflairement conclure que
c'eft mettre à contribution la bêtife des dupes qui
's'y portent en foule ; qu'on ne peut accepter les
dons de M. Potin de Vauvineux , fans le déclarer
, aux yeux de l'Europe , coupable de vol
envers les fix feptièmes de fes Actionnaires ;
que la Banque finira par bouleverfer , ruiner le
peu de crédit individuel & public que nous a
laiffe le malheur des temps , & que niille Decrets
d'honneurs de féance ne fauroient honorer
un pareil Inventeur,
GALE
deffous
. le bra
hauteur de la
Les
Dames
TEILLARD
en défignant la
ner à Madame
pas de
connoi
qui n'auroient
un
Banquier
par la Pofte , à
commiffion
ne
foufre ausun
ires, à compter
du jour que joint
plication
.
une ex-
Madame bien au-deſſous
de l'augmenta
Quant aux
Pour
en
don T'emballage ,
l'on commet ;
es, y compris
Deberie
.
Magasin
ELIEU ,
ginablesgenres
ima-
A l'honneur
MAD
L
Taffetas uri rayé , fatiné ;
Pékin fatis trois faifons ;
objets qu'er les nouveaux
taisie ,
pour bal.
Linon Crêpe blanc;
03
W
CO
eat,
1 &
›m-
&
le prévenir Meffieurs les Amateurs ,
blier un Traité élémentaire de l'Art
ruel du Tourneur , à l'aide duquel on
à Tourner feul & fans maître ,
ortes d'ouvrages au Tour , depuis le
Cau plus difficile & au plus compofé.
contiendra deux volumes in-4° ,
s , où les Tours de toute eſpèce ,
la manière de tenir l'outil
s , la manière de tirer le plus grand
des métaux , font repréſentés avec
ers peinin. On y a même rendu , d'après
niné , la plus grande partie des bois
que des Ifles.
ou Mc
S.
fant
fur
e .
renens
,
lume eft actuellement en vente ; &
folument que chez lui , à l'adreſſe
as & Demprime en ce moment le fecond
કે . ·
e.
Gafe aver avci
leiné.

oîtra dans fix mois.
vend 20 liv. pour Paris , & 22
franc de port. On eft prié d'affranavoir
foin de mettre une enveloppe &
Lettres qui renferment des Affignats :
ns cette formalité.
PROSPECTUS.
00
9
"
UNN Bureau de liquidation et correspondance générale
vient de se former à Paris , rue neuve des Petits- Champs ,
N.os 88 et 89 , sous la direction de MM. MUSSET et
LEROI le jeune homme de loi.
"
Ce Bureau dont les chefs ont pour correspondans ,
dans deux principales villes du Royaume , MM . MUSSET
et LEROI , leurs frères , le premier , homme de loi ,
place du Change à Lyon , et le second , ci- devant attaché
à l'administration des Etats de Bourgogne , porte
Saint-Pierre à Dijon , offre aux différens créanciers
de la Nation , l'avantage d'une liquidation prompte ct
peu dispendicuse .
Déja chargés d'une masse considérable de créances ,
t , principalement sur les pays d'Etats , les villes et communes
les Administrateurs du Bureau se sont spécialement
attachés à ces deux parties ; d'ailleurs , leur
expérience pour tout ce qui concerne les liquidations ,
l'habitude des bureaux , leur zèle et leur activité ne
laisseront rien à desirer pour la prompte expédition
et le succès de toutes les affaires confiées à leurs soins .
Objets dont se charge le Bureau .
De la liquidation , 1.º de toutes les créances sur les
pays d'Etats , villes et communes à la charge de la
Nation , et de la reconstitution des contrats .
2.º De toutes créances sur le clergé , les communautés
religieuses , et autres corps et compagnies sup
primés .
3. Des offices de judicature , ministériels , de notaires
, greffiers domaniaux , et autres droits domaniaux
pris à titre d'engagement .
4. Des indemnités résultantes de la suppression des
dixmes inféodées , des messageries , de la résiliation des
baux et marchés ; en un mot , de toute indemnité à la
charge de la Nation , à quel titre que ce soit .
5. Des charges de perruquiers , brevets , pensions ,
maîtrises et jurandes d'arts et métiers , et autres objets
de cette nature.
6. Et enfin , de former toutes oppositions et remplir
les formalités convenables pour la conservation
des droits des créances .
A l'égard des objets contentieux , susceptibles de
quelques difficultés à la liquidation , le Bureau se
charge de présenter , soit aux Comités , soit à l'Assemblée
rationale , ou autres autorités constituées ,
des mémoires instructifs , et de faire toutes les démarches
nécessaires pour obtenir une décision prompte et
favorable .
Droits et émolumens du Bureau.
1.º Pour toutes créances non litigieuses et qui n'excèdent
pas mille livres , un et demi pour cent ; pour
celles au-dessus de mille livres , un pour cent pour
toutes rétributions , à l'exception des déboursés justifiés
par quittance .
2.º Pour toutes créances litigieuses , depuis cent
jusqu'à cinq cents livres , deux pour cent ; depuis
cinq cents jusqu'à mille livres et au-dessus , un et demi
pour cent , aussi pour toutes rétributions , frais et faux
frais , à l'exception des déboursés .
3. Pour toutes oppositions simples , trois livres
douze sous ; pour les doubles , quatre livres dix sous ;
et en progression à raison de l'augmentation des droits
d'enregistrement.
Ce prospectus , dont la minute est déposée en l'étude
de M. PEZET DE CORVAL , notaire , rue du-Four -Saint-
Honoré , est l'engagement que prennent les Administrateurs
du Bureau envers leurs commettans , de n'exiger
autre que ce qui y est porté.
Nota. On observe que la loi du 5 janvier 1792 assujettit
tous les créauciers de l'état à déposer d'ici as
1. mai , leurs titres de créances , et porte la déchéance
contre ceux qui ne les produiroient pas. Cette loi proroge
à l'égard des créanciers dont les titres sont susceptibles
d'une vérification préalable de la part des
directoires des districts et départemens , le délai jusqu'au
1er juin.
Ceux des créanciers qui seront plus rapprochés de
Lyon et Dijon , que de Paris , pourront y adresser
leurs titres légalisés et paquets , aux correspondans
du bureau , qui leur en accuseront la réception , en
fourniront des récépissés et les feront passer à Paris
à moins de frais ; ceux au contraire qui seront plus
rapprochés de Paris , pourront les adresser directement
au bureau qui leur en accusera également la
réception en faisant passer le récépissé .
DEU
A U
A L'AS
Portant
Faisant s
Réform
tantes .
AVEC l'anno
apoplecti
plusieurs
nistration
dépendan
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l'art de
REMEDE rect
artisteme
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SUITE , OU AGENDA A
maladies se propag
dans le mariage , à
AVIS CONSERVATEUR D
mort imprévue quis
Paris , 1787 , chez M
NotaTous ces ouv
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rue S.-Paul , Nº . 24, z
Avi
N
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ra On prévient les lecte
trefaites dans la Capita
en a établi ledébit . L'at
et il déclare formellen
l'efficacité et la bénign's
lui, à Paris. Le désordi
états , notamment dan
confier aucun dépôt da
personnes de l'art vra
les accidens dangereux
capitale comme ailleu
latans , brigan Is et int
qui ne cessent de rende
et de leur cupidité , lose
ment à leurs drogues
Depareilles dénonc
quence pour la santé en
gré à l'auteur de ce rds
pour le bien public . le
S'adresser donc dir
correspondance et adr
LA DIRECTION DE M.
Montpellier, rue de
En affranchissant
on peut se procurer pi
avec les avis et instruc
N. B. Déférant au
temps qu'au désir et à
de médecins , de chi
fixé le prix de la
maladies les
CHANGE
quelqu
charge
semble
des m
ches
favora
( 4 )
' imprimer ; sinon il serarenvoyé au premier
rit à Paris , chez le sieur
LAURENT ,
ue de la Harpe , No. 18. A Fribourg en
1. ez l'Auteur.
cèden
CRAPART , imprimeur - libraire , rue celles Q 129.
toutes
fiés P
de
l'abonnement , pour recevoir chaque
2.onc de port , sera , pour toute la France et
jusqu'angers , de 3 liv. Io sols par mois , et de
cing toute la Suisse ; il faudra affranchir le port
pour et de l'argent.
frais
3.
personnes qui voudront s'adresser directedouz
Auteur en Suisse , pour l'abonnement d
et en DE LA CONTREREVOLUTION
, OU CORd'en
DANCE POLITIQUE , etc.
Ce
de Ms souscripteurs résidant en France , sont
Honerver que les assignats n'ayant pas cours en
trate s'imprimera ce journal , le prix de leur
autre , payé avec cette monnoie
" sera réduit à
Nyoudront donc bien , autant qu'il leur sera
sujete réaliser en espèces .
cont
roge
Cent
ld
158,11 :44
pourront its airesser" dece
leur en accusera également la
passer le récépissé.
COURS DES EFFETS PUBLICS. Février 1792.
EFFETS NAT. Jeudi 23. Vend. 24. Sam. 25.
Actions.
D
Emprunt Oct..
2110 ..... 2110.5 ... 2112.15.
Id. Décembre 81. 2.1
Lot. d'Avril .....
Lot. d'Octobre.
Empru1n2t1 111
millioI8n.d0.s.
CHANGESCU25.
Amft. 30
Lond. 16:
Ham. 355
Mad 27. 10.
Cad. 27.10.
Liv. 185.
Gên. 175.
Lyon.P
Paveurs, année
171, LettreE
Sans Bulletin. 4.st
Bulletin.
¡ Emprunt 120u
Borde. Ch ...
Caifle d'Efcompt. 3810 .....
3815.23.3830.38.
deDamc.it-.
FauxdeP ......
1896.900. 1906.10. 1910.12.
Empr. National..¡ 17
AVIS TRES - IMPORTANT.
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra jamais
dans ce Journal aucune réclamation , aucun
détail d'intérêt particulier employé dans d'autres
Feuilles. On ne fuit ufage que des lettres fignées ,
& qui rendent compte de faits bien conflates.
On obferve encore que les Rédacteurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement , la diftri
bution , &c. C'est à M. GUTH , feul Directeur
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins
& non à aucun d'eux , qu'ilfaut adreffer tout ce
qui concerne ces cbjets ; autrement des lettres
Jouvent importantes pourraient refler au rebut
Les perfonnes qui enverront à M. Guth des
effets fur Paris , pour acquit de leur Abonnement
, voudront bien les faire timerer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquittés. Les les
contenant des Affignats , doivent fere chargées
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque de
s'égarer.
T
Le prix de l'abonnement eft de trente Gx lie.
franc de port pu la Province , Affembe Nationale
, parfon Décret du 17 Août , avant dortle
le port de ce Journal. L'abonnement pour Faru
eft de trente- rois liv. I. faut affranchir le port
de l'argent & de ta leure , joindre à cette
dernière le reçu du Direct ur des Paftes. On fouf
crit Hôtel de Thou rue des Preys. On s'a
dreffera au fieur Gun Dirieur du Bureau da
Mercure L'abonnement ne peut avoir lieu que
pour Fannée entiere.

COURS DES EFFETS PUBLICS. Mars 1792.
LIMLJVMTNaueeeArn2Au12n2rTdd8de9Td7cSi2i.i.r....
CHANGESd129.
Amft. 30.
Lond. 16.
Sam. 3. Ha
3550
Mad.. 27.10.
Actions ...... 11271 .... 2130.371 2147.50 2150 ..... 2145.40.. 2147545. Gadis 27.10.
Does
EmpOr.c4.u.t6n..0t.
Id. Décembre82, 22
460 ..... 460.
3.11
Lot. a'Avril ...
437-38438
Liv.. 185.
438 Gen.. 175.
3. Lyon.1p.
CHANGESdurr
Lot. d'Octobre
Emprunt 125
millioI8n.0ds..
Bulletin ....
5845
Amft. 29.
Sans Bulletin ....5.
Emprunt 120
BorCdhe..
11 Lond. 15
Ham. 360.
..... 7778 Mad. 28.S
Cad. 28.5.
Liv. 190.
Caifle d'Efcompr. 38.40.10.
3855-70.3875-95-3908.835.3855.70.3830 90. Gen. 80.
D. demi- act ... 1920.25.1928.29. 1940.42. 1948.38.1930.32. 1938.43 Lyon.1p.
.E.a.u.dPx.e
Empr. Nacional.
Payeurs. année
1791 LettreF
C
AVIS TRÈS - IMPORTANT.
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra ja
mais dans ce Journal aucune réclamation , aucun
détail d'intérêt particulier employé dans d'autres
Feuilles. On nefait ufage que des leures fignées ,
& qui rendent compte de faits bien conftatés.
On obferve encore que les Rédacteurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement , la diftri
bution , &c. C'est à M. GUTH , feul Directeur
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins ,
& non à aucun d'eux , qu'il faut adreffer tout ce
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
Jouvent importan es pourraient refler au rebut.
Les perfonnes qui enverront à M. Guth des
effets fur Paris , pour acquit de leur Abonnement
, voudront bien les faire timbrer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquirtés . Les lettres
contenant des Affignats , doivent être chargé
à la Pofte pour ne pas courir le rifque de
s'égarer
.
Le prix de l'abonnement eft de trente fix liv .
franc de port pour la Province , Affemblée Nationale
, parfon Décret du 17 Août , ayant doublé
le port de ce Journal. L'abonnement pour Paris
eft de trente-trois liv. Il faut affranchir le port
de l'argent & de la lettre , & joindre à cette
dernière le reçu du Directeur des Poftes. On foufcrit
Hôtel de Thou , rue des Poitevins . On s'adreffera
au fieur GUTH , Diredeur du Bureau du
Mercure L'abonnement ne peut avoir lieu que
pour l'année entiere.
POS
COURS DES EFFETS PUBLICS, Mars 1792.
CHANGdEu7S.
Amft. 28.
Lond.
Sam. 10. Ham. 365.
2140 ..... 2135 2132 30. 2127.35. 2130.35.. 2135.
EFFETS NAT. Lundis. Mardi6.
Merc.7.
Jeudi8. Vend.9.
Actions
Does
1d. Décembre82.
Lot. d'Avril
Emprunt Oct.1438 438.40..
.2.
1400 .... 1400.
Mad.. 28.10.
Cadix. 28. 10.
Liv ... 192.
Gên. 182.
1.2. Lyon. P.
Lot. d'Octobre..
Emprunt 125 m³.
CHANGES dulo.
7
S.43 5.
48
45. Amft. 27.
Id. 80 millions.. 13.134. 14.
5.5.. Lond. 15.
7Sans Bulleti.n. 13
15.4.
48
6.52
Ham. 368.
Bulletin
79.80 .... 80.81.
74 Mad. 29.S.
Empru1mn2st0.
Cad. 29.5.
Borde. Ch ......
Liv. 100.
Caiffe d'Efcompt. 3895 ..... 3895.83..
3885.87.3891.80.3875.
De demi- at. 1941.45. 1940.
42. EauxdeP..
Empr. National.
1940.38.1935 ...
3870.68.. Gen. 190.
1930 ..... Lyon.p.
Payeurs, année
LettreF
AVIS TRES IMPORTANT.
LE Public eft prévena qu'on ne recevra ja
mais dans ce Journal aucune réclamation , aucun
détail d'intérêt particulier employé dans d'autres
Feuilles. On ne fait ufage que des lettresfignées
& qui rendent compte de faits bien conflates,
On obferve encore que les Rédacteurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement , la diftri
bution , &c. C'eft à M. GUTH , feul Directeur
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins ,
non à aucun d'eux , qu'ilfaut adreſſer tout ce
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
Jouvent importantes pourraient refter au rebut.
&
Les perfonnes qui enverront à M. Guth des
effets fur Paris , pour acquit de leur Abonne-"
ment , voudront bien les faire timbrer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquittés, Les lettres
contenant des Affignats , doivent être chargées
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque de
s'égarer.
Le prix de l'abonnement eft de trente- fix liv
frane de port pour la Province , Affemblée Na
tionale , parfon Décret du 17 Août , ayant doublě.
le port de ce Journal. L'abonnement pour Paris
eft de trente-trois liy. I faut affranchir le port
de l'argent & de la lettre , & joindre à cette
dernière le reçu du Directeur des Poftes. On fouf
crit Hôtel de Thou , rue des Poitevins . On s'adreffera
au fieur GUTN . Directeur du Bureau du
Mercure L'abonnement ne peut avoir lieu que
pour l'année entiere.
COURS DES EFFETS PUBLICS. Mars 1792.
CHANGES du14.
Amft. 27.
EFFETS NAT.| Lundi 12. Mardi 13. Merc. 14.
Jeudi
IS.
Vend 16.
Sam. 17.
Lond. 15.
Ham. 375.
-
Mad910.
Actions 2155 ..... 2190.85.. 2185 2185.90.. 218580.. 2185. Cadiz. 29. 10.
Does
Liv..
200. (
Emprunt Oct
450 450..
450.
Id. Décembre 822aup 1p.b ... aup .....P.. 8 p.
452 ... 455
aup1p.. aup.
Toen
190.
P. Lyon.p.
Lot. d'Avril
Lot
.
d'Octobre
Emprunt12 ms
5.7.
Sans
1.5.14
,
Id. 80
Bulletin
CHANGE du17.
794 716
7.6
77- Amft. 27.
15.14 14 142
6.5 6
65 6.
72 72 78. 78. Emprunt 1201118
Borde. Ch ...
Caifle d'Efcompt. 3960.30.. 3950.60.. 3905 900.3900.
¡ D. demi- a4.
EauxdeP.
Empr. National. aup.b. au pb...b. aupp. aupb... aup.
1930.20.
1940.68.. 1980 65.1950 42. 1940.47.. 1958
p.. anp.*p.
Lond. 1st.
Ham. 360.
Mad. 29.
Cal
1945.
. Liv. 91
3935.900. Gen. 185.
1960.50.. Lyon. aup.
année
GJ..
AVIS TRÈS IMPORTANT.
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra ja.
mais dans ce Journal aucune réclamation , ensur
détail d'intérêt particulier employé dans d'aurres
Feuilles . On ne fait ufage que des lettres fignées ,
& qui rendent compte de faits bien conflates
On obferve encore que les Redadleurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement la diftriburion
, &c. Ceft à M. GUTH , feul Directeur
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins ,
& non à aucun d'eux qu'il faut adrefer tout ce
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
fouvent intes pourraient refter au rebut.
Les perfon qui enverront à M. Guth des
effers fur P
pour acquit de leur Abonnement
, voudront bien les faire timbrer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquittés. Les lettres
contenant des Affignats , dowent étre chargées
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque de
segarer.
Le prix de l'abonnement eft de trente-fix liv .
franc de port pour la Province , Allemblée Nationale
, parfor Décret du 17 Août , ayant doublé
le part de ce Journal. L'abonnement pour Paris
eft de trente rois liv. faut franchir le port
de Parent & de a letere , & joindre à cette
dernière le reçu du Directeur des Pofles. On fouf
cris Hôtel de Thon , rue des Poitevins On s'adreffera
at fir GTH , Jirecteur du Bureau du
Mercure L'abonnement ne peut avoir lieu que
pour l'année entière.
ITNAT. Lundi 19. Mardi20| Merc21.
|
Mere21.
Actions. 1182.. 212 ... 2180.
COURS DES EFFETS PUBLICS. Mars 1792. CHANGESdu21.
Araft 284.
Lond. 19
Jeudi 22. Vend. 23. Sam. 24. Ham 310.
Ad.. 28.12.
Cadiz 28. 12. 2 77.80. 2180.77 2175..
Ds..
1415
Emprunt Oct. 40.
Id. Décembre 82.aup..
412
aup.
aup ....
$ 12.50
P.
Lot. Avril ...
45
Gên.. 180.
p. aup.. au pP Lyon.p.
Liv. 190.
Lot. d'Octubre ..
Emprunt 126.6.. 67.
676 .. 6'60
T.80 millions.. 14. 14:
CHANGESCU24.
6,6. Amft. 30.
Lond. 17.
Sans ...56
..
16.53
6.5 Hani. 340.
Bulletin.. 8: 79.85. 80
Mad. 27. 15.
Emprant 120
Borde. Ch.
Caifle d'Efcomur. 86088
De demi- act ... 1925.42
EauxdeP ......
1900.92.. 1900.98.. 3892.90.. 3895 888.389088.
1948.44 1945
.
Cad. 27.15.
Liv. 185.
1935. 9.
1940.39.198.40
. Lyon
.
P
Empr. National. aup. b..aup.jaup.p.. b.p ...aup.b.paup.4p. Payeurs
1791 LettreJ.
année
Gen. 175.
AVIS TRES - IMPORTANT.
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra jamais
dans ce Journal aucune éclamation , aucun
détail d'intérêt particulier employe dans d'aurres
Feuilles . On ne fait ufage que des lettresfignées
& qui rendent compte de faits bien confiares.
On obferve encore que les Rédacteurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement , la diffribution
, &c. C'est à M. GUTH , feul Directeur
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins
& non à aucun d'eux , qu'il faut adreffer tout ce
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
Jouvent importantes pourraient refleṛ au rebut.-
Les perfonnes qui enverront à M. Guth des
effers fur Paris , pour acquit de leur Abonnement
, ve dront bien les faire timbrer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquitiés. Les lettres
contenant des Affignats , doivent être charées
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque de
s'égarer.
Le px de l'abonnement et de trente fix lie.
franc de port pour la Province , Affembice Na--
tionale, parfon Décret du 17 Août Gavant doublé
le port de ce Journal. L'abonnement pour 1 aris
eft de trente -trois liv. Il faut affranchir le port
de l'argent & de la lettre , & joindre à cette
dernière le reçu du Directeur des Pofles. On foaf
crit Hôtel de Thou , rus des Poitevins. C'n s'a
dreffera au four Guth Diretour du Bureau du
Mercure L'abonnement ne peut avoir lieu que
pour l'année entiere.
COURS DES EFFETS PUBLICS, Mars 1791.
EFFETS NAT.| Jeudi 29. Vend. 30. Sam, 31.
Actions.
CHANGES COL
Amft
. 33.
Lond. 18.
Ham. 360.
Mad.. 25.
Cadix. 25.
Liv. 170.
Gên. 160.
2165.67), 2165.57. 2160.
LDeoe,.s.
T Emprunt Oct 418.45.
440
Id. Décembre821
213.
3434
Lot, d'Avril ..
Lot. d'Octobre
Emprant 125 m³
4.
Id. So millions..
Sans Bulletin.
15 43 44. 4.
Bulletin 8.: 8
Emprunt 120 9
Borde. Ch .....
3850.38d.'38E70f9C0ca5o.i.mf92pl.55te..
dDeam.4i.-
EauxdeP.
1920.12.. 1905.90..: 1900. 10..
N.at.Eio.mnya.rl.
P.
Lyon. aup.
Paaynersiréea
LetJt.r:

AVIS TRES IMPORTANT.
LE Public el prévenu qu'on ne recevra ja
mais dans ce Journal qucune réclamat , aucu
détail d'intérêt particulier employé dus d'autres
Feuilles . On ne fuit ufage que des lettres fynees
& qui rendent compte de faits bien conhates.
On obferve encore que les Rédacteurs n'
rien de commun avec l'Abonnement , la diftibucion,
&c. C'est à M. Guan , feul Directeur
du Journal, kötet de Thou , rue des Poitevi s
& non à aucun d'eux , qu'il faut adreffer tout ca
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
fouvent importantes pourraient refer au rebus
Les perfonnes qui enverront à M. Goth des
effers fur Paris , pour acquit de leur Abonne
ment , voudront bien es faire timbrer ; faute de
quoi ils ne feraient pas acquittés. Les lettres
contenant des Affignats , doivent être chargéen
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque de
s'égarer.
Le prix de l'abonnement eft de trente fix liv.
franc de port pour la Province , l'Alembice Na
tionale , parfon Décret du 17 Août , ayant doublé
le port de ce Journal. L'abonnement pour Paris
eft de trente-trots liv. Il faut affranchir le port
de l'argent & de la lettre , & joindre à cette
dernière le reçu du Directeur des Pftes. On fouf
crit Hôtel de Thou , rue des Poitevins. On s'adreffera
au fieur GUTS , Diredeur du Bureau du
Mercure L'abonnement
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le