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1792, 01, n. 1-4 (7, 14, 21, 28 janvier)
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Texte
( No. 4. )
SAMEDI 28 Janvier 1792 .
MERCURE
FRANÇAIS ,
COMPOSE par M. DB LA HARPE , quant à
la partie littéraire ; par M. MARMONTEL
pour les Contes ; & par M. FRAMERY
pour les Spectacles.
M. MALLET DU PAN eft feul chargé de
la partie politique.
Tous les Livres , Cartes , Eftampes , Mufique
& Avis divers , doivent être adreffés à M. de
la Harpe , rue du Hafard , n° . 2 .
Le prix de l'Abonnement eft de 36 liv.
franc de port par tout le Royaume.
Аза
a
CALENDRIER
POUR
L'ANNÉE 1792 .
JANVIER a 31 jours & la Lune 29. Du1 au 31 , les
jours croiflent , matin & foir , de 31 .
JOURS!
du
PHASES
de la
DILUNE
.
Temps moyen
au Miti vai,
H. M. S. Mors .
NOMS DES SAINTS.
D. La Circoncifion .
2lundi . Bafile , Evêque & Doc.
3mardi Ste Genevieve , Vierge,
4merc Rigobert , Evég , de Reims .
s jeudi , Siméon cylite.
6 vend. L'EPIPHANIE.
fam. Theau , Solitaire.
8
1. h. 30 m
[22 du mat.
18
21
9
14'
8 D. Lucien , Evêque & Mart.
lundi. Pierre , Evêque.
T. L.
16
le 9 , à 9
18 J. Iz m
du mat.
ty
10 mardi Paul , premier Ermite .
11 merc. Hygin , Pape .
12 jeudi. Arcade , Martyr.
13 vend. LeBaptême de Notre- Seig,
14 fam. Hilaire , Evêque.
12 D. Maur , Abbé en Anjou .
lundi Guillaume , Evêque,
161
17 mardi Antoine , Abbé.
10!
211
22
18 merc. Chaire S. Pierre à Rome. 25 du mat .
19 jeudi. Su'pice , Evêque.
anvend. Sébastien.
11 fam. Ste Agnès, Vierge & Mart.
vincent, Martyr en Ep. 22
lundi defence , Evêque .
14 mardi Babylas , Evêque .
25 merc. La Converfion de S. Paul.
26 jeudi . Ste Paule , Veuve.
27 vend. Julien , Evéque.
28 fan Cyrille , Pape.
29 42. François de Sales .
lund Ste Bathilde , Reine,
31 mardi Ste Marczile.
30
26
180
45
10
·351
9
D.
23 le 17:
10
10
24 h. 37 m.) 10 5.3
11 12
I 22
27
18 N. L
11 47
29 le 23 ,, à
12
5
32
30 h. 56 m .
19
du foir.
12 34
2 12 48
13
D P O
6 lezo, àn! 0
7 h 10 m. O
8 au four.
MERCURE
FRANÇAIS,
POLITIQUE , HISTORIQUE
ET LITTÉRAIRE ;
COMPOSÉ par M. DE LA HARPE ,
quant à la partie Littéraire ; par M.
MARMONTEL , pour les Contes ; & pař
M. FRAMERY , pour les Spectacles.
M. MALLET DU PAN , Citoyen
de Genève , eft feul chargé du Mercure
Politique & Hifiorique.
SAMEDI 7 JANVIER 1792.
A PARIS ,
Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins , No. 18 .
TABLE GÉNÉRALE
Du mois de Décembre 1791 .
LE Refrain du Camp. 3 Trevail.
L'Ecole de l'Amitié ze . P. 5 L'Horloge.
Charaic, En . Loz.
29
32
27 Not ces.
34
A Mad. de P*** .
Charade , Enig. Logog.
Ma République.
PORTRAIT
Charade, Eng. & Log.
La Vie de Jofeph II.
Lae Temps poſe.
Charade , Enis . log.
La Liberté dn loître.
371 Vari'tés.
39p.cles.
41 Notices.
63 | Recherches.
65.Spectacles.
67 Notices .
48
14
55
87
91
94
sloze de Franklin . 115
102 Notices. 118
1041
2
OMPARAISON. COMPARAIS
Euvres de Mably.
121 Perills.
Charade, Enig. Logag. 112 Spectacles.
125 Notices.
122
136
142
A Paris , de l'Imprimerie de Montard, rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni .
BIBLIOTHECA
REGIA
MONACER913
MERCURE
FRANÇAIS.
PIECES FUGITIVES.
VÉRS
SUR FRÉDÉRIC LE GRAND.
CE Mortel profana mille talens divers.
Les Humains l'admiraient : ils furent fes victimes.
Barbare en actions , & Philofophe en vers ,
Il chanta les vertus , & commit tous les crimes.
Ennemi de Vénus , cher au Dieu des combats ,
Il plongea dans le fang l'Europe & fa Patrie.
Cent mille hommes par lui reçurent le trépas ,
Et pas un n'en reçut la vie.
( Par feu M. Turgot. )
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 liv. pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale, par fon Décret du 17 Août dernier ,
en ayant doublé les frais de port.
A 2
4
MERCURE
LE TRÉPIED D'HÉLENE,
CONTE MORAL.
APRÈS
Ire. Partie.
PRÈS la ruine de Troie , tandis que
les débris de fes murs , de fes Temples ,
de fes palais fumaient encore ; que fous
ces débris teints de fang , Priam , fon Peuple
& fes enfans étaient enfevelis ; que fa
femme & fes filles s'en allaient en efclaves
fervir fous d'infolens vainqueurs ; tandis
que ces vainqueurs eux - mêmes allaient
perir , les uns dans leurs palais , les autres
fur les mers , ou miférablement errer de
rivage en rivage , à la merci des flots , des
vents & des tempêtes ; enfin tandis que
dans les champs Troyens, Achile , Hector,
le fils de Télamon étaient couchés dans la
pouffiere, & qu'une foule de Héros v confondaient
leurs cendres ennemies dans un
vafte & meme tombeau ; Hélene & Ménélas,
réunis , réconciliés , s'en retournaient
tranquillement & gaîment à Lacédémone :
elle , fe plaignant doucement qu'il eût pu
la croire infidelle ; lui , s'excufant d'avoir
ajouté foi à des apparences trompeufes , &
Iromettant bien de ne plus douter de fon
FRANÇAI'S. S
amour , ni de fa vertu ; tous deux enfin le
mieux du monde enſemble , & feulement
un peu fachés que pour fi peu de chofe
on eût fait tant de bruit.
Mais en paffant à travers les Cyclades ,
ils furent affaillis par un violent orages
& comme ils voyaient le moment où leur
navire allait fe brifer aux écueils de l'Ifle
de Cos , ils firent un voeu à Neptune. O
le plus inconſtant des Immortels , lui dit
tout bas Hélene , protege une femme qui
te reffemble ! A ces mots , elle lui offrit
n Trepied d'or qu'elle avait fauvé du pillage
de Troie , & le lui jeta dans la mer.
Auffi-tôt la mer s'appaifa.
"
Or , fix cents ans après , comme un navire
de Milet paffair près de l'Ifle de Cos,
au moment qu'un Pêcheur de l'Ile jetait
fon filet dans la mer , les Miléfiens qui
étaient dans le navire , lui propoferent de
leur vendre fon coup de filet , au hasard .
Il y confentit , & au fond du filet , lorfqu'il
l'eut retiré, fe trouva le Trépied d'Hélène.
Procès interminable entre Cos & Milet
les uns difant pour ce tréfor
que
Pêcheur n'avait entendu vendre que le
poiffon qu'il aurait pris ; les autres foutenant
qu'il avait tout vendu . La guerre
allait s'en fuivre. Pour en éviter le malheur,
on eut recours à la Pythie ; & l'Oracle
les mit d'accord en ordonnant que
A ;
: le
6
MERCURE
l'on fit préfent du Trépied d'or au plus
fage des Sages. i
Mais quel était le plus fage des Sages ?
Cette queftion n'était pas moins difficile à
réfoudre que celle du coup de filet. On
délibéra longuement pour favoir auquel
des fept Sages , qui fleuriffaient alors , on
donnerait la préférence. Ils nous éclaireront
eux-mêmes fur le choix , dit l'un des
confultans ; commençons par le plus voifin
Thalès eft à Milet ; allons lui propoſer
d'accepter notre offrande.
O vous , lui dirent- ils , dont le génie a
pénétré au sein de la Nature & lui a dérobé
fes plus profonds fecrets , vous qui
avez découvert que l'eau eft l'élément unique
, & qu'elle eft le principe des autres
élémens ; vous qui donnez au monde une
ame univerfelle , & qui penfez que cette
ame eft unie & inhérente à la matierecomme
l'ame de l'homme eft unie, à fon
corps fi tour cela eft vrai , divin Thales ,
recevez de nous ce Trépied d'or qu'Apollon
nous ordonne d'offrir au plus fage des
Sages .
:
01703
Mes amis , répondit Thalès , fi tout cela
était bien vrai , j'en étais bien sûr mor
même, & fi ce que j'enfeigne , je le condevais
bien , je me croirais fage en effet
Mais j'ai beau vouloir deviner la grande
énigme de la Nature ni hors de moi , ni
FRANÇA I S.
en moi - même , je ne vois pas plus clair
que vous . Je vous dis là le fecret de l'école
; mais avec Apollon , puifque c'eft
lui qui vous envoie , il n'y a rien à diflimuler.
J'ai effayé de faire du feu avec de
l'eau ; mais je fuis encore à comprendre
comment dans le Soleil l'eau fait un étang
de lumiere. L'ame que j'ai voulu denner à
'Univers , pour en régler les mouvemens
& en remuer les refforts , ferait fans doute
une belle chofe , fi je pouvais m'expliquer
comment cette ame univerfelle ferait une
& la même dans le vautour & dans la colombe,
dans le tigre & dans l'éléphant ; mais
c'eft là le noeud qui m'arrête : c'est l'unité
de fon effence & la diverfité infinie de fes
métamorphofes qui confond mon entendement.
Curiofité n'eft pas fcience ; & les
études où je m'enfonce font de celles peutêtre
où la faible raifon de l'homme ne trouvera
jamais qu'un vide immenfe & qu'une
vafte obfcurité. Ce qu'on appelle ma fagefle
pourrait donc bien n'être que ma folie ; car
c'en eft une que de vouloir connaître ce
qu'il n'eft pas donné à l'homme de favoir.
Cependant pour ne pas rebuter mes Difciples
, & comme avec le temps quelque
coin du grand voile peut être foulevé , je
leur donne l'exemple de l'efpérance & du
courage ; mais dans la route que je leur
trace , je m'égare fouvent moi- même , &
je ne fais plus où j'en fuis. Portez voire
A
4
MERCURE
offrande à Solon : c'eft lui qui va droit à
l'utile ; fon étude eft celle de l'homme,, &
fon objet eft de le rendre meilleur , plus
jufte & plus heureux .
Les Députés embarqués pour l'Attique ,
allerent voir Solen ; & l'appelant le plus
fage des Sages , ils lui offrirent le Trépied
d'or.
>
"
Vous prenez bien votre moment leur
dit le Légiflateur d'Athenes ! je fuis prêt à
devenir fou. Je viens de la place publique
où je n'ai vu que des mécontens . Les gens
de mer fe plaignent que j'ai favorifé les
gens de la campagne ; ceux-ci m'accufent
d'avoir trop ménagé les citadins ; & à la
ville , c'est encore pis. Chacun voudrait
des loix faires en fa faveur & au préjudice
des autres . Mais ce n'eft rien encore , &
dans ma maifon même , je ne fuis jamais
en repos. Vous voyez cette jeune Efclave
qui boude & pleure dans un coin ; c'eſt
un petit Démon ; elle me fait tourner la
tête : cela n'a pas encore dix- huit ans , &
cela me gronde , & cela veut avoir plus
de raifon que moi . Oui , oui , dit Glycerie ,
j'en ai mille fois plus ; car , au moins , je
fuis jufte , je ne gêne perfonne , & je laiffe
faire à chacun ce qui lui plaît . A ces mots
fes pleurs redoublerent.
C'est dommage de l'affliger , dit l'un
des Députés , car elle eft fi jolie ! - Vraiment
jolie elle croit l'être ; mais elle ne
FRANÇAI S. 9
. -
fait pas que fa malice l'enlaidit . Eh bien
fi je fuis laide , répliqua la boudeufe , que
ne me vendez - vous ? que ne me laiflezvous
aller ? - Et où irais-tu , petite folle ?
quel eft le Maître qui ferait auffi bon &
auffi indulgent que moi ? Quelle bonté,
quelle indulgence , qui ne me laiſſe pas la
moindre liberté ! Et favez - vous , reprit
Solon , quelle eft la liberté qu'elle veut
qu'on lui laiffe ? Celle de voir chez moi un
petit infolent dont elle eft amoureuſe , &
qui rode fans ceffe autour de ma maiſon.
Dès que je fors pour aller au Sénat , ou
au Lycée , à l'inftant même il arrive , il
eft introduit ; & quand je les furprends
enfemble , elle me dit pour fon excule qu'il
eft plus jeune & plus joli que moi. Affurément
, s'écria- t-elle , il eft plus jeune &
plus joli . Faites -le rappeler , pour voir; &
que ces Etrangers nous jugent. Retirezvous
, friponne, dit Solon ému de colere,
& que je ne vous entende plus.
- -
Ce libertin qu'elle aime , continua t- il ,
eft un jeune homme appelé Pififtrate , pour
qui j'ai eu mille bontés , que j'ai inftruit
& qui fe moque de mes leçons & de mes
loix. De vos loix ! Oui , fans celle
il me répete ce mot du Scythe Anacharfis
que les loix font des toiles d'araignées où
fe prennent les moucherons , mais d'où les
groffes mouches s'échapperont toujours.
Et que ne fermez- vous votre porte à
--
A s
10 MERCAU RIE
-- cet infolent? Bon lui fermer la porte !
il entrerait par la fenêtre... Si vous aviez
comme il eft adroit & fénfant Fila gagné
tous mes efclaves . Les prieres , les larmes ,
les prefens no dus coupent rien. Il eft plein
d'efprit & de gracep & moi-même , quand
je l'écoute , ila le don de m'appaifer. C'eft
bien la peine , me dit- il , mon vénérable
Maître , de nous brouiller pour une eſclave !
Si nous étions , vous jeune comme mois
& moi vieux comme vous ne vous la
céderais - je pas ? Voyez qui de nous deux
peut le mieux s'en paffer. Vous fontez qué
ces.raifons - là ne laiffent pas d'être preffantes.
Et puisi je le défefpere , il ira m'acculer ,
me décrier parmi le peuple ; il dirá que je
fuis amoureux & jaloux. Tout jeune encore ,
il a plus de crédit que mei. Il écoute les
mécontensy il les accueille , il les..careffe ;
& puis il vient me dire à moi , que je ne
ferai rien de ce Peuple , s'il ne s'en mêles
qu'en livrant les Athéniens à leur propre
génie , je ne les connais pas ; qu'ils font
vains , légers , étourdis , capricieux , ingrats ,
amis des nouveautés ; qu'ils ne feront que
des fottifes , s'ils n'ont pas à leur tête un
homme adroit & ferme , qui fache les
mener ; & que cet homme ce fera lui..
Voilà un drôle bien réfolu , dirent les
Députés ! Et bien dangereux , dit Solon !
ila , je vous l'ai dir , l'art de flatter la
multitude ; & c'eft l'art de la dominer. H
FRANÇAI´S.
s'en vante , il annonce qu'il l'enveloppera
comme dans un filet ; & après qu'il m'a mis
en colere par fes menaces , il me défie de
ne pas l'aimer , & il me jure fes grands
Dieux que je ferai toujours fon ami , malgré
moi. Vous voyez bien qu'un homme qui
fe laiffe ainfi tracaffer , défoler par deux
jeunes têtes , n'eft pas le Sage que vous
cherchez . Je vous confeille de vous adreffet
à Thalès le Miléfien ; car c'eft lui qui poffede
fon ame en paix , & qui eft heureux aves
lui-même .
Nous avons commencé par lui , répondirent
les Députés , mais il nous a fait , come
vous , confidence de fa folie . Eft- ce qu'il
a auffi une petite efclave qui le falle enrager,
un fripon qui la lui careffe , & un Feuple
indocile qu'il ne puiffe mettre d'accord ?
Non mais il a autant de peine à com
biner les élémens que vous à gouverner
les hommes ; & fa folie eft de vouloir die
il, expliquer ce qu'il n'entend pas. in
Allez donc à Bias , reprit Solom : celui-là
vit tranquille & retiré dans fa petite ville
de Priene il ne fe mêle d'expliquer que
les énigmes du Roi d'Egypte , & que les
logogriphes du Roi d'Ethiopie. Quant aux
myfteres de la Nature , il déclare qu'il n'y
entend rien . Il laiffe aller le monde , counne
il va, fans vouloir le régler lui même ; &
pour être plus libre d'inquiétudes & de
foucis , il a renoncé à la fcience en nutme
A 6
12
MERCURE
temps qu'à la richeffe. Ils allerent donc à
Bias.
&
Ah ! Meffieurs , leur dit-il , en les voyant
entrer chez lui , vous m'apportez fans doute
quelque bonne nouvelle : auriez - vous retrouvé
mon chien ? fauriez- vous qui me l'a
volé ?Les Députés lui répondirent qu'ils n'en
avaient aucune connaiffance. Qu'eft ce donc,
leur demanda-t-il en homme défolé , qui
peut vous amener chez moi ? Ils lui dirent
que, de la part de l'Oracle de Delphes , ils
lui apportaient un Trépied d'or. UnTrépied
-r , à moi ! que veut-il que j'en falfe ? Ah !
q l'Oracle , qui fait tout , me dife qui m'a
non chien. Je n'avais plus que cet ami
onde ; & l'on m'en a privé ! quelle
manité barbare ! Je leur avais tout cédé ,
laillé , honneurs , fortune , emplois ;
je e demandais rien ; je cultivais moimême
mon jardin & mon petit champ ; mon
chien était auprès de moi ; nous nous
aimions , nous étions heureux de vivre &
de caufer enſemble . Les envieux n'ont pu
nous voir jouir de ce bonheur. Ils nous ont
féparés , ils m'ont volé mon chien , mon
feul ami , ils l'ont affalfiné peut - être....
Non , il n'y a point d'affez grand fupplice
pour cet excès de cruauté .
C'eſt un malheur fans doute , lui dit l'un
des Miléfiens , què la perte d'un chien
fidele ; mais ce malheur eft - il i grand
Oui , très- grand pour qui n'a plus rien.
-
FRANÇAIS. 1,3
4
Il n'eft point de difgrace que je n'aie
endurée , fans fatiguer le monde , ni le
Ciel de mes plaintes. Négligé dans ma ville
après l'avoir fauvée , mal écouté dans les
Confeils , je me fuis retiré des affaires
publiques , & me fuis tenu dans mon coin.
J'ai elfuyé un procès injufte ; je l'ai perdu ,
& je n'en ai point murmuré. Ma femme
m'a trompé ; je n'en ai dit mot à perfonne,
Mes enfans m'ont abandonné ; j'ai pardonné
à mes enfans. C'eft bien affez de
patience ; & lorfqu'on vient me prendre
encore mon pauvre chien , il eft , je crois
bien naturel que ma conftance foit épuifée.
Elle eft à bout , je n'en ai plus.
!
-
"
Quoi ! le peut- il , lui dit l'un des Députés,
que ce foir - là l'écueil du plus fage des
hommes - Du plus fage & pourquoi
faut-il que je le fois ? me donnai - je pour
F'être ? Oh non je ne fuis pas affez fou
pour cela. Cependant fi nous deman
dons quel eft le plus fage des Sages , chacun
nous répond , c'eft Bias . C'eft Bias !
c'eft Bias ils en parlent bien à leur aife.
Et fi Bias fe fache , quand on lui a pris
fon chien , ils en feront tout ébahis ! Non ,
Bias n'eft rien qu'un bon homme , à qui
l'on fait du mal , & qui fent le mal qu'on
lui fait. Si vous en voulez un plus ferme ,
& d'une trempe d'ame qu'aucun malheur
n'ait encore entamée , allez- vous-en trouver
le Spartiate Chilon.
14 MERCURE
Allons donc à Lacédémone , dirent les
Déparés ; & en y arrivant ils demanderent
où était la demeure de cet homme fr
renommé par fa fagetfe & fa conftance.
On leur répond qu'il eſt allé à Piſe ,
affifter
aux Jeux Olympiques . Ils s'y ren
dent en diligence ; & ils y arrivent le jour
même qu'on difpute le prix de la lutte &
du pugilat.
Autour de l'arêne , ils s'informent où
Chilon peut être placé. On le leur montre
tout occupé du combat entre deux Athletes ,
dont l'un était fon fils Epitélide , & Pautre
le fameux Glicon , déjà vainqueur dans les
Jeux de la courſe.
Les yeux du Spartiate , ardens & immobiles
, obfervaient tous les mouvemens des
deux Lutteurs. Le travail du combat était
comme exprimé par la contention des mufcles
de fon corps . Le mouvement deles fourcils
en marquait les alternatives . Son front
ruiffelait de fueur : fes mains appuyées fur
fes genoux ,fe roidiffaient chaque fois que fon
fis ferrait fon adverfaire ; & il frémillait
chaque fois qu'il le voyait lui- même chanceler
ou fléchir. Il y avait plus d'une heure
que le combat durair & redoublant , de
violence , lorfqu'enfin Glicon fuccomba ,
& que l'enceinte de l'arêne rerenrit au loin
de ces mots Epitélide , fils de Chilon »
vainqueur au combat de la lutte..
FRANÇAIS.
By
Le pere alors , plus épuifé de la fatiguè
du combat & plus ancablé que fon fils
tombe fans couleur & fans voix entre les
bras de fes voilins. On le arut mort dejoie ; le
bruit même en courut dans quelques villes
de la Grece mais la vérité fimple eft qu'il
s'évanouit , & qu'on l'emporta dans fa
tente , ayant fur le vifage la pâleur de la
mort.
7
Après qu'il eut repris fes fens , & qu'il
eut embraile fon fils , les Députés fe pré
fenterent ; & croyant lui annoncer un
triomphe encore plas flatteur, ils lui offri
rent le Trépied d'or qu'Apollon deftinait
au plus fage des Sages.
Vous moquez -vous de moi , leur répondit
fe Spartiate ou bien vous-mêmes ignorezvous
que le fage eft celui qui poffede fon
ame dans une égalité conftante , fans fe
laiffer dominer jamais par aucune de fes
paflions ? J'en avais dompté quelques-unes ,
& des plus redoutables , comme l'ambition ,
F'envie , la cupidité , la colere ; & voilà que
je viens de fuccomber à, celle dont je mmee
défiais le moins . La fortune a trouvé mon
endroit faible ; elle m'a donné en fpectacle
à toute la Grece , comme un enfant dont
elle s'eft jouée ; & l'on vient de me voirau
moment de mourir de joie pour la plus
vaine de fes faveurs..
Rien de plus naturel & de plus exeu16
MERCURE
fable , lui répondirent les Députés , que ce
fentiment dans un pere . Eh non ! reprit - il ,
non , je ne me flatte point . Ce n'est là que
de la faibleffe. Quoi , parce que mon fils a
dans les muſcles plus de reffort & de
vigueur qu'un autre , j'en ai , moi , aflez
peu dans l'ame pour tomber en fyncope ,
lorfqu'il eft proclamé vainqueur dans les
Jeux de la lutte ! Qu'aurait - ce donc été ,
fi , après une bataille , je l'avais vu revenir
vainqueur dans mes bras ; couvert de fang
& de pouffiere ? Celui qui fe laiffe accabler
par la bonne fortune , faurait plus mal
encore foutenir la mauaife. Et que diront
de moi les femmes de Lacédémone , elles
qui froidement rendent graces aux Dieux
forfqu'on leur rapporte leurs fils percés de
coups , étendus fur un bouclier ? Allez ,
croyez-moi , préfenter le prix de la fageffe
à mon voifin Phizon , qui n'eft pas comme
moi un vieillard imbécille & vain.
er
( Par M. Marmontel. )
( La fuite au 1. Mercure de Février. )
FRANÇAIS. 17
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogriphe du dernier MERCURE .
6
Le mot de la Charade eft Toujours , dans
lequel l'oreille trouve le met tout qui exprime
l'immenfité , jour qui eft la lumiere ,
& toujours eft l'éternité ; le mot de l'Enigme
eft Cartes ; celui du Logogriphe et Pantoufle,
dans lequel fe trouvent Loup, Paon ,
Ou , Tape , Ouf , Laon , Foul , Pau , Ton }
Taon, Flute , Fa , Ut , La, Latone, Platon;
Etalon , Pouf, Poule , Loupe , Fasn, Pole,
Feu , Eau , Po , Fou , Ane , Plan , Taupe,
Paul, Pot, Lapon , Talon , Lune, l'An , Fian,
Vent , Foule.
CH ARA D E..
QUAND mon premier et mon dernier ,
C'eft alors qu'il eft mon entier.
( Par un Sorcier, Dr. Méd. à Richelieu , )
É NNIG M E.
LECTEUR , c'eft par moi que Thémire ,
D'un feul regard a l'art de te féduire.
Mes quatre pieds fe réduisent à trois .
Je fers aux Bergers comme aux Rois ;
18 MERCURE
Je ſuis un orateur fouvent plein d'éloquence ;
Je fuis le fondement d'une vafte fcience ,
Et j'ai le don prodigieux
De refter fur la terre en parcourant les cieux.
(Par un Abonné. )
t
LOGO GRIPHE.
LECTEUR , fi tu veux me connaître ,
Cherche dans mes fix pieds ; tu trouveras peu -être
Chez moi deux monts connus & qu'ont rendus fameux.
Les écrits tant vantés de nos Auteurs Hébreux;
Huit différens pronoms ; une ville de Flandre ;
Un ancien mot Gaulois que par MAIS on peut rendre
Doux notes de musique ; un des plus jolis mois ;
Le nom d'un Saint -Apôtre exiftant autrefois ;
Le contraire de PLUS , & le mode d'un verbe ;
Un membre très - utile , avec un fimple adverbe ;
Un nom chéri du Sage & trop peu refpecté ,
Dont abufe un perfide avec impunité .
( Par un Abonné.
FRANÇAI S. 19
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
GONZALVE De Cordoue , ou Grenade
reconquife ; par M. de Florian , de l'Académie
Françaife , de celles de Madrid ,
de Florence , &c. A Paris , de l'Imprimerie
de Didot l'aîné ; & fe trouve aù
Magafin des Ouvrages de l'Auteur , chez '
Girod & Teiffier , Libraires , rue de la
Harpe, au coin de celle des Deux-Portes,
No. 162 ; & chez Debure , Lib. rue Serpente
, Hôtel Ferrand. 2 Volum. in- 8º.
Prix , 6 liv. br. & 12 liv. en pap. velin.
ON fait que les bons Juges , les vrais connaiffeurs
n'ont jamais goûté ce genre d'Ouvrage
qu'ils ne favent même comment appeler. Ce n'eft
pas d'eux , fans doute , qu'on apprit à le nom
mer Poëme ; car ils ne favent ce que c'est qu'un
Poëme en profe c'eſt à leurs yeux une contradiction
, dans les termes une monftruofité
dans les Arts. Ils ne le nommerant pas non plus
un Roman : la prétention à la marche impo
fante & au ton héroïque de l'Epopée interdit
a ces, compofitions bizarres cette fimplicité de
détails , cette vérité des moeurs foziales & des
pallions , ordinaires , qui font le mérite des bons
Romans , où le coeur humain le retrouve. Ce
n'eft donc autre chofe qu'un récit moitié hiſto
rique , moitié fabuleux , en profe poétique , & -
ces Critiques féveres, prétendent que ce genre
20 MERCURE
offre toute forte d'inconvéniens. D'abord il n'a
point les beautés propres & particulieres à la bonne
profe , qu'il dénature en voulant Télever jufqu'à
la Poefie , & il refte infiniment au deffous
de cete Foéfie qu'il veut atteindre , parce qu'il
eft dénué des moyens inappréciables de l'harmonie
& du rythme , moyens d'où dépendent
tous les grands effets de la Poéfie . Enfuite il
manque de cet accord entre l'inftrument > &
l'effet , accord néceflaire à tous les Arts d'imitation
. En effet , qu'eft-ce qui ne fent pas que
le langage harmonieux & cadencé qu'on appelle
verfification , monte naturellement l'iragination
au merveilleux des grands événemens
qui font de l'eflence de l'Epopée ; que ce fangage
au deffus de l'ordinaire favorite l'infion ,
& releve les hommes & les chofes ? Qui eft- ce
qui peut ignorer que certe effece de perspective
eft la magie des Arts imitateurs qui doivent
nous montrer la Nature embellie & agrandie ?
La profe contrarie ce deflein : vous voulez m'élever
dans les cieux , me tranſporter dans le
pays de l'imagination , & votre langage me laiffe
fur la terre ; il y a difparate. Je ne faurais croire
que ce foit Achille & Gonzalve que je vois agir
& que j'entends parler , quand ils fe fervent de
la même Langue dans laquelle M. Jourdain dit
à Nicole Apportez-moi ma robe de chambre &
mes pantoufles.
Enfin ( & c'eft ici peut-être le plus grand de
tous les défavantages ) vous ne fauriez compo
fer votre récit prétendu épique que du même
fonds , des mêmes élémens que l'Epopée ancienne
& moderne : ce font nécessairement des actions
héroïques , des batailles , des affauts , des combats
finguliers , des defcriptions de toute efpece ,
des tempêtes , des jeux , des fêtes , des édifices ,
FRANÇAIS.
21
des campagnes , des cérémonies pompeuſes , ou
lugubres , ou riantes , des palais , des cachots ,
&c. , ce font de grandes & terribles paffions ,
de gran's dangers , de grands obftacles , &c. Eh
bien dans tout cela votre profe rencontre inévitablement
la Poéfie qui l'a précédée ; & je le
demande à tout homme de bonne foi , cette
profe , quelle qu'elle foit , peut-elle fou enir la
concurrence ? S'agit- il de frenes de paffion ? vous
retrouvez la Tragédie ; & la mémoire de l'homme
inftruic qui vous oppofe fans ceffe tout ce qu'il
a lu, ne peut être que frappée par-tout de l'infériorité
& de l'impuiflance.
Le fuccès du Télémaque , qu'on a fouvent allégué
, ne prouve rien du tout contre l'opinion
fi bien motivée des Critiques judicieux que je
viens de faire parler Ils répondent que c'eft un
exemple unique qu'il ne fallait pas imiter , parce
qu'il ne faut pas imiter ce qui eft par foi-même
une exception à des principes reconnus généralement
vrais ; que fi cette exception a réuffi
c'eft une bonne fortune qui tient à des cauſes
particulieres qui ne peuvent pas fe reproduire.
Férélon a fondu dans fon Ouvrage la fubftance
de tout ce qu'il y avait de plus beau dans
Homere , dans Virgile & dans Sophocle , & il
a mis ces beau és a la portée de tous les Lecteurs
par un charme de ſtyle qui lui eft propre
, par cette magie de l'Antiqué qui a été le
fecret de fon génie , & qui fait croire , en le
lifant , qu'on lit un Ancien. On ne doit pas
plus fe flatter d'un talent femblable que de celui
de La Fontaine : ce font dés dons particuliers
de la Nature ; & c'eft parce qu'il y a eu un
Tulémaque, qu'il ne fallait pas cffayer d'en faire
un fecond.
Nous avons eu cependant une foule d'Ouvra
22 MERCURE
ges de ce genre ; aucun n'a réuffi ; & fi M. de
Florian , qui a fait preuve du talent d'écrire en
vers & en profe , n'a pu cependant furmonter
le vice effentiel de cette espece de compofition
fi, en mettant dans la fienne à peu près tout le
mérite qu'elle comporte , il n'a pu éviter aucun
des nombreux inconvéniens qui rendent ce mérite
à peu près nul aux yeux des connaiſſeurs
il n'en résultera rien contre lui , fi ce n'eft qu'il
aurait pu faire un meilleur emploi de fon temps ;
mais on en peut tirer un autre réfultat vraiinent
inftructif , & que l'intérêt des Lettres ne
ne permet pas de diflimuler ; c'eft que les Auteurs
capables de bien écrire coivent renoncer
enfin à ce genre faux & radicalement vicieux.
C'eft fous ce point de vue que je crois de mon
devoir d'examiner fon Ouvrage , fans croire offenfer
un Homme de Lettres qui a d'autres titres
, & dont j'eftime la perfonne & les talens ,
mais qui , par cette raifon même , ne doit pas
trouver mauvais que je lui préfere la vérité , fans
laquelle ce ne ferait pas la peine d'écrire.
Son plan cft régulièrement conçu ; l'action
principale eft bien graduée ; fon Héros eft intéreffant
fous tous les rapports , comme Guerrier
, comme ami , comme amant ; les autres
perfonnages font bien difpofés pour figurer dans
l'ordonnance générale ; les épifodes font bien
entremêlés à l'action qu'ils fufpendent fans trop
la retarder ; le péril de Gonzalve & de fa Maitreffe
Zuléma va croiffant , fuivant les principes ,
jufqu'au dénouement qui fatisfait le Lecteur : il
y a dans le ftyle de l'élégance & de la nobleffe ;
& je citerai un de ces tableaux où l'on remarquera
de l'expreffion , & je ferai remarquer en
même temps qu'il eft de ceux où l'Auteur a pu
éviter la reflemblance avec ce que nous conFRANÇA
I S. 23
naifons. En voilà fans doute aſſez pour faire
voir que l'Ouvrage eft eftimable , confidéré fous
le rapport des principes que l'Auteur a fuivis , &
des efforts qu'il a pu faire. Entrons dans quelques
détails.
Gonzalve , le Héros de l'Espagne , eft amoureux
de Zuléma , fille de Muley Haflem , pere
du Boabdil , Roi de Grenade : cette ville eft
affiégée par Ferdinand & Ifabelle ; & Gonzalve ,
dans une attaque , a pénétré ( fans que l'on explique
trop comment) jufques dans l'intérieur de
cette ville , que l'on nous repréſente comme
très-bien fortifiée .
Tout pliait devant lui , quand il apperçoit
Zuléma éperdue fur les marches du palais , &
qui femble implorer la protection du Ciel &
la pitié du vainqueur . Attendri à cette vue , il
fufpend le carnage , il s'éloigne lentement , &
remporte au fond du coeur l'image de la Princeffe
. Quelque temps après , il fe trouve ( par
une fuite d'événemens qu'il ferait trop long de
détailler ) à portée de délivrer Zuléma qu'un
Prince Africain , Alamar , a fait enlever . Gonzalve
, en l'arrachant à fes raviſleurs , reçoit
plufieurs bleffures qui le mettent en danger de
la vie ; mais la Princeffe qu'il a fauvée le fait
transporter à Malaga , ville de fa dépendance ,
& lui prodigue , fans le connaître encore , tous
les fois qu'elle doit à fon libérateur . Elle le
croit de la même Nation & de la même Relgion
qu'elle , parce qu'il était vêtu d'un habit
Maure quand il l'a rencontrée . Elle l'aime déjà ,
comme on peut bien s'y attendre ; elle lui fait ,
pendant fa maladie , le récit de tout ce qui lui
eft arrivé depuis la naiffance , & dans ce récit
fe trouve naturellement amené tout ce qu'il faut
que le Lecteur fache de ce qui a précédé le
T
+
24
MERCURE
moment où commence l'Ouvrage. Cette maniere
d'entrer dans fon fujet par le milieu , eft conforme
à l'ufage & aux regles , malgré la bonne
plaifanterie d'Hamilton : Bélier, mon ami , commence
par le commencement , ce qui n'eft pas une
loi pour l'Epope . Gonzalve, en écoutant le récit
de Zuléma , a le double plaifir de s'appercevoir
qu'elle n'a encore aimé perfonne , & d'entendre
fes lcuarges & fa renommée par la bouche de
l'objet qu'il aime . Tout cela eft ben arrangé ;
mais il faut avouer auffi que tout cela fe retrouve
dans la plupart des grands Romans du
dernier Siecle , où ces mêmes refforts font fréquemment
employés ; & de plus la fituation de
Gonzalve a cc Zuléma , quoique intéreffante ,
l'eft beaucoup moins , & fur-tout eft bien moins
originale que celle du Gonzalve , de l'excellent
Roman de Zaïde , de Mad. de la Fayette. Ceux
qui voudront comparer ont une belle occafion
de relire ce charmant Ouvrage.
En continuant d'examiner les autres fituations ,
je fuis forcé de les reconnaître pour les mêmes
que j'ai vues fouvent ailleurs . Si le Roi de Grenade
, Boabil , épris de Zoraïde , ne lui laiffe
que cette cruelle alternative , ou de l'époufer ,
ou de voir périr Abenhamet fon amant , fi Gonzalve
, prefé par l'honneur & le devoir d'aller
combattre le Prince A manzor , eft ret.nu par les
larmes de Zuléma , foeur de ce Prince , & menacé
de perdre la foeur en combattant le frere ;
fi Zaléma defcend dans le cachot où cft renfermé
Gonzalve , & lui porte du poifon pour le dérober
aux bourreaux , & pour mourir avec lui :
routes ces fituations , & tant d'autres femblables
, ne font elles pas connues : Quelques variations
dans les circonftances peuvent- elles les
faire paraître nouvelles ? Non ; il n'y a que la
poélie
FRANÇAIS.
poéfie qui puiffe alors tenir lieu d'invention , &
rajeunir ce qui eft ufé. Quelle aventure eft , au
fond , plus commune que les Amours de Henri IV
& de Gabrielle dans la Henriade ? Otez les
vers , il ne reftera rien ; mais ces vers font
pleins de charme , & tous les Amateurs favent
par coeur le IXe. Chant de la Henriade .
Que fera- ce des defcriptions qui font de nature
à revenir fouvent , celles des batailles , des
aflauts , des combats particuliers ? C'eft - là que
fe fait fentir encore davantage le befoin de
poébe. Après Homere , Virgile , le Taffe , Voltaire
, un Poëte peut colorier encore une bataille
, un affaut , un combat , & s'approprier
le tableau par les couleurs qu'il y emploiera.
Mais le Profateur , commert fera-t-il ? La poéfie,
qui eft un Art , a des refources infinies pour les
Artiftes ; mais la profe n'eft qu'un langage , &
fes reffources font infiniment bornées.
L'Auteur eft plus heureux quand fon fajet lai
permet d'échapper à la comparaifon. On lit avec
plaifir cette defcription d'un combat de taureaux.
ود
Au milieu du champ cft un vafle cirque , en-
» vironné de nombreux gradins : c'eft- là que
l'augufte Reine , habile dans cet art fi doux
» de gagner les cours de fon Peuple en s'oc-
» cupant de fes plaifirs , invite fouvent fes
» Guerriers au fpectacle le plus chéri des Ef-
לכ
pagnols. Là les jeunes Chefs , fans cuiraffe ,
» vêtus d'un fimple habit de foie , armés feu-
» lement d'une lance , viennent fur de rapides
courfiers attaquer & vaincre des taureaux fau-
» vages. Des Soldats à pied , plus légers encore
, les cheveux enveloppés dans des réſeaux
, tiennent d'une main un voile de pourpre
, de l'autre des lances aigues . L'Aleade
N°. 1. 7 Janvier 1792. B
26 MERCURE
proclame la loi de ne fecourir aucun combattant
, de ne leur laiffer d'autres armes que
la lance pour immoler , le voile de pourpre
» pour fe défendre. Les Rois , entourés de leur
» Cour , préfident à ces jeux fanglans ; & l'ar-
» mée entiere , occupant les immenfes amph-
» théâtres témoigne par des cris de joie , par
» des tranfports de plaifir , & d'ivreffe , quel eft
fon amour effréné pour ces antiques combats.
23
"
:
Le fignal fe donne , la barriere s'ouvre ,
» le taureau s'élance au milieu du cirque ; mais
» au bruit de mille fanfares , anx cris , à la
» vue des fpectateurs , il s'arrête inquiet & trou-
» blé fes nafeaux fument ; fes regards brû-
» lans errent fur les amphithéâtres i femble
également en proie à la furprise , à la fureur.
Tout à coup il fe précipite fur un cavalier
qui le blefle & fuit rapidement à l'autre bout :
» le taureau s'irrite , le pourfuit de près , frappe
à coups redoublés la terre , & fond fur le
voile éclatant que lui préfente un combattant '
» à pied. L'adroit Efpagnol , dans le même inf
» tant , évite à la fois fa rencontre , fufpend
" à fes cornes le voile léger , & lui darde une
» Bleche aiguë , qui de nouveau fait souler
» fon fang. Percé bientôt de toutes les fances ,
percé de ces traits pénétrans , dont le fer
» courbé refte dans la plaie , l'animal bondit
dans l'arene , pouffe d'horribles mugilemens ,
s'agite en parcourant le cirque , fecoue les
fleches nombreufes enfoncées dans fon large
col , fait vol enfemble les cailloux broyés ,
» les lambeaux de pourpre fangans , les flots
» d'écume rougie ; & tombe enfin épuifé d'ef-
» forts , de colere & de douleur .
ג כ
ככ
» Ce fut dans un de ces combats que le té-
» méraire Cortez penfa terminer une vie deft
FRANÇA I S. 27
23
née à de fi grands exploits. Brûlant de fe figealer
aux yeux de la belle Mendoze , qui
depuis long- temps poffede fon coeur , Cortez
» fur un Andalous , bleffait & fuyait un tau-
» reau furieux. Malgré le péril dont il eft me-
» nacé , le jeune amant regarde toujours la
beauté qui toujours l'occupe , lorfqu'il voit
» tomber dans l'arene la fleur d'oranger qui
» parait fon fein : Cortez le précipite à terre ,
fe baiffe , & le taureau vole ; il va
frapper l'imprudent Cortez un cri de Men-
» doze l'avertit ; Cortez , fans quitter la fleur ,
» dirige , d'un oeil sûr , fa lance à l'épaule de
» l'animal qu'il jette expirant fur le fable «.
» court ,
ל כ
::
Ce récit eft vif & animé , & le trait de Cortez
caractériſe heureufemenr la galanterie courageufe
des Chevaliers Efpagnols : mais obfervez
fur-tout que ce qui affure l'effet de ce morceau ,
c'eft que la peinture cft neuve , & que nous ne
l'avions vue dans aucun Poëme . Au refte , fi nos
Chevaliers Français ne fe battent pas contre des
taureaux , ils fe battent quelquefois entre eux
& 1 un d'eux , qui joue aujourd'hui un affez
grand rôle , donna , dans un de ces combats
un exemple fort fingulier de cette intrépidité
tranquille qui femble fe jouer avec le danger.
Forcé de tirer l'épée contre un de fes camarades
, fur la place d'armes, i telt elvis par ha
fard une rofe entre fes levres : elle tombe; l'OS
fier Français , fans ceffer de fe battre d'une
maia , de l'autre ramalle fa rofe . Ce fang-froid
a bien de la grace ; & la maîtreffe n'étatt
pas là.
M. de Florian s'eft fait une loi de commencer
chacun des dix Livres de fon Gonzalve par
une espece de Prologue ; mais il n'a pas fongé ,
en voulant imiter l'Ariofte , à la différence des
B 2
28 MERCURE
tient au
genres. Le piquant de ces Prologues de l'Ariofte
ton bad n , délicat , naïf , familier ,
qu'il eft autorifé à prendre par le deffein & la
nature de fon Počme ; mais quel attrait peuvent
avoir des lieux communs de morale , tonjours
gravement fentencieux , parce que le ton
de l'Ouvrage l'exige ? Ces morceaux , on ne peut
le diffimuler , font d'une monotonie mortelle .
" Le plus grand , le plus heureux des Rois
» celui que la victoire & la fortune ont com-
20
blé de leurs faveurs , celui qui raflemble au-
" tour de fon trône , tout l'éclat , toutes les
jouiffances de la gloire , manque du bonheur
le plus pur , le plus cher pour une ame tendie
, de la certitude d'être aimé . Les homma-
" ges qu'on lai prodigue , les louanges dont on
» l'accable , la fidélité même qu'on lui témoigne
, efperent une récompenfe. Ce n'eft pas
» à lui , c'eft à fon rang que l'intérêt adrefle
» des voeux ; cette feule idée vient flétrir fon
ame , une jufte défiance fe mêle aux fentimens
doux de fon coeur malheureux de pouvoir
tout payer , il doit penfer qu'on ne lui donne
כ כ
rien «<.
Ticus , de
:
D'abord , il eût fallu reftreindre la générafité
trop abfolue de cette propofition : elle n'eft
vraie que des Rois qui n'ont pas fu mériter un
ami ; le ferait - le de Henri IV , de Trajan , de
Marc - Auicle ? Mais ce qui fait le
plus de peine , c'eft de voir que des idées fi
commurcs & fi rebattues forment l'excrde d'un
Livre , & que l'Auteur femble en avoir fait un
morceau de marque , par la place où il l'a mis .
Tous les autres font du même ton , & ne font
guere plus faillans : il fallait ou les fupprimer ,
eu les faire tout autrement .
L'Auteur paraît avoir fenti lui -même le vide
FRANÇA I S.
29
d'idées dans ces morceaux ; car il veut fouvent
les relever par la tournure ; mais alors il donne
dans la recherche & l'affectation , qui d'ailleurs
eft un défaut rare chez lui . Il veut , par exemple
, dans le début du dixieme Livre , comparer
les jouiffances de l'amour & celles de l'amitié .
» Les pleurs de l'amitié , dit - il , font plus
» doux ... l'amour fe dérobe aux regards....
» l'amitié fe plait au contraire à fe montrer aux
» yeux des mortels , &c . «. Mais ces idées naiffent-
elles les unes des autres ? Si l'amour heureux
ne verfe des pleurs que dans le fein de
l'objet aimé , s'enfuit -il que ces pleurs foient
moins doux ? » L'amitié plus délicate & plus
courageuse , ne craint pas de révéler fes pei-
» nes & fes jouiflances , &c. «. Eft- ce done faute
de d licateffe & de courage que l'amour cache
les fiennes L'Auteur s'eft égaré dans fes ilées
en les fubtilifant.
Ces Prologues offrent d'autres défauts de jufteffe
, quand on les applique au fujet où ils fe
rapportent dans l'intention de l'Auteur . Zuléma
croit que Gonzalve , fon amant , a tué fon frere
Almanzor : Gonzalve , en prifon , ne peut la
dé romper ; là deffus , l'Auteur nous dit , dans
l'Exorde du neuvieme Chant : » Qu'importent
» au véritable amant , les louanges , les hom
mages , les refpects du monde entier ? C'eft
» le fuffrage de fon amante , c'eft fon eftime
» dont il a befoin ; fans cette eftime , il n'eft
» pas sûr de mériter la fienne propre « . Mais
Zuléma eft convenue elle- même que Gonzalve
ne pouvait , fans manquer à l'honneur & au devoir
, refufer le combat connie Almanzor qui
l'a défi Elle lui montre tout fon défefpoir ,
la crainte de perdre fon frere par les mains de
fon amant ; elle détefte ce combat ; mais il ne
B 3
36 MERCURE
peat , dans aucun cás , perdre fon estime ni la
Jienne propre. Ce Prologue , qui eft fondé tout
entier fur cette idée , porte don : ab (olument à
faux. Je ne chicannerai point l'Auteur fur quelques
endroits où la reflemblance pouvait être
mieux ménagée ; mais à l'égard de la diction ,
comme il eft du petit nombre de ceux qui écrivent
en général avec pureté , & qui le font
préfervés de la contagion , j'oferai lui obferver
que , fur-tout en qualité d'Académicien ,
il aurait pu foigner plus févérement fon ſtyle.
ود
O vous ! généreux Efpagnols , peuple vailant
& m ganim , dont les amans paflionrés
ferviront toujours de modele aux cours
» fenfibles « . Cette conftruction n'eft point du
tout françaife : les amans paffionnés des Espagnols,
ne peus fe dire pour fignifier ceux des Espagnols
qui font amans paflionnés ; cette particule dont
qui exprime le génitif , eft donc très -mal placée
; il était indifpenfable de construire la phiafe .
autrement .
55
» Ifabelle marche le front levé , appuyée fur
fa vertu « . Le pronom fa gâte tour , parce
qu'elle fait de la vertu une qualité perfonnelle
de la Reine. Pour que la figure exprimée par
ce mot appuyée fut jufte , il fallait que la vertu
put être perfonnifiée ; elle ne l'eft pas , dès que
c'est l'attribut moral d'ifabelle. C'ift une faute
très-commune , & l'une des plus légeres que
l'on commette aujourd'hu ; mais je parle à un
home, qui fait écrire & qui m'entendra.
Lears coeurs ( ceux de Go: zalve & de 1 ara )..
» tremblaient pour les moindres hairds qui pouvaient
menacer leur ami «. Cette phiafe eft
ircorre &te de plus d'une maniere : d'abord on
Be tremble point pour les hafards ; on tremble
des hafards , & on tremble pour celui qui va
FRANÇAI S. 31
s'y expofer. De plus , cette expreffion leur ami ,
defigne , en rigueur grammaticale , une troifieme
pe : fonne , amie de Gonzalve & de Lara , &
l'Auteur veut dire au contraire que ces deux amis
tremblent l'un pour l'autre des dangers que
chacun d'eux peut courir . La réciprocité n'eft -pointexprimée
elle devait l'être . :
رد
Ces fautes fe trouvent dans le premier Livre ,
& en le parcourant , je tombe far un endroit
qui va rendre bien palpable ce vice capital dont
je parla's tout à l'heure , de redire faiblement
en profe , ce qui a été dit fupéri.urement en
vers : c'eft une tempête. Les étoiles ont dif-
» paru , la lune a perdu fa lumiere ; fes rayons
ne percent qu'à peine le voile fombre qui
» l'environne des nuages amoncelés s'avancent
» du côté du Midi , les tenebres marchent avec
» eux un fouffle léger & rapide ride la fur-
» face des eaux les verts impétueux le fui-
» vent ; une profonde nuit couvre les ondes ;
» les éclairs déchirent la mue : le tonnerre mugit
au loin ; fon bruit redouble , la foudre
approche , les flots s'élevent en builionnant ,
» les Aquilons fiffent & fe heurtent , les va-
» gees montent jufqu'aux Cieux , & la barque ,
» tantôt fufpendue fur une montagne étumante
tantôt précipitée dans l'abime , touche au même
» inftant les nuages & le fable profond des
vers " ,
J'oferai le demander à l'Auteur lui-même ; y
a -t-il une feule de ces expreffions , une de ces
phrafes qui n'ait été employée par tous les Poëtes
qui ont décrit des tempêtes bien ou mal ?
Et cù eft donc le mérite d'une profe qui ne
contient que des lambeaux de tous les vers
conus Voilà pourtant ce qu'eft continuellement
la profe qu'on appelle poétique . Je reviens
aux incorrections du ftyle.
32 MERCURE
» Elle n'ofe exiger de lui qu'il ménagera fes
» jours «. Ce futur indicat f après le que entre
deux verbes et un folécifme . On ne dit point
j'exige que vous ferez telle chofe , mais que vous
faffier le fubjonctif eft de regle abfolue. :
>
Elle tombe fans fentiment parmi les pieds
» des chevaux « . Cette phrafe ne peut paffer
en aucune maniere ; il fallait dire , fous les
pieds ou entre les pieds : on ne dit pas plus
parmi les pieis que parmi les mains.
و د
:
...
On peut relever aufli quelques fautes de goût.
Voici un exemple de cette exagération de penfées
, par laquelle on cherche quelquefois à fuppléer
dans cette efpece de profe , la force de
la Poéfic. » Ils ne s'eftimaient , à leurs propres
yeux , que par les vertus de celui qu'ils ai-
» maient fi Lara conna fait l'orgueil , c'était
» en parlant de Gonzalve ; fi Gonzalve ceffait
» d'être modeste , c'était en racontant les ex , loits
» de Lara Leurs plus fecretes pensées étaient
» un poids au deffus de leur force , dont ils couraient
fe délivrer en fe les communiquant «.
Tout ce morceau me paraît forcé . Comment le
plaifir que l'on goûte à louer fon ami peut - il
être de l'orgueil & fur-tout comment peut- on
bleffer la modeftie , en racontant les exploits
d'un autre ? Il est très naturel de n'avoir guere
de penfees fecretes pour un ami ; mais ce
n'eft point qu'elles foient un fardeau au deffus
des forces de l'ame , c'eft que leur communication
eft un épanchement naturel , qui eft un
des plaifirs de l'amitié on ne les confie point
parce qu'elles oppreffent , mais par la douce habitude
de tout dire.
:
Zuléma dit , en parlant d'une déclaration d'amour
que lui avait faite Alamar » Incapable
de ce refpect tendre , de cette délicate timiFRANÇAIS.
33
33
Ja
dité , qui rendent contagieux l'amour «.
ne fais fi je me trompe , mais il me femble
que ce mot de contagieux , qui offre une idée
défagréable , peut fe trouver fous la plume d'un
Moralifte qui parle de l'amour , mais non
pas dans la bouche d'une femme qui aime t
c'eft peut-être un fcrupule peu fondé , les fem
mes en jugeront.
L'Auteur dit d'un Héros b'effé : » Le front cou-
» vert de cette paleur , fard de la gloire & des He-
» ros «. J'avoue que cette paleur , fard de la
gloire , ne me paraît qu'une expreffion recherchée
la gloire n'a pas befoin de fard quel
conque , & fard fe prend toujours en mauvaiſe
part.
Zuléma écrit à Gonzalve , fon amant , pour
l'engager à venir délivrer fon pere , enfermé avec
elle dans un cachot » Mon coeur ne fera point
ta récompenfe , je ne le donne pas deux fois :
ma main pourra feule acquitter ce que tu
" feras pour mon fere «. Je ne le donne pas
deux fois eft un jeu d'efprit fort déplacé , pour
dire qu'elle ne peut donner à Gonzalve un coeur
qui depuis long- temps eft à lui : on fait que
donner fon coeur deux fois , s'entend tout diffé
remment , & fignifie donner fon coeur fucceffivement
à deux perfonnes : ce n'eft pas dans
la fituation de Zuléma qu'on ſe permet de ces
abus d'esprit.
32
Alamar , ennemi furieux de Gonzalve , s'écrie
en s'armant pour aller le combattre » Je cors
purir , exterminer ce déteflable ...... Il ne
» peut achever ; fa colere ne lui permet pas de
pononcer le nom qu'il abhorre «. Je crois
cette réticence déplacée . On a toujours la force
de prononcer le nom de ce qu'on aime ou de
ce qu'on hait.
34
MERCURE
>
Gonzalve eft précédé d'un Précis hiftorique fur
les Maures , excellent morceau où il y a de
la méthode , du choix , du jugement , où l'Auteur
fait fe refferrer fans féchereffe & quelquefois
s'étendre à propos , de maniere à montrer
qu'il connaît le ftyle de l'Hiftoire , qu'il
fait écrire , raconter & réfléchir. Ce Précis
fait mieux connaître les Maures qu'aucun autre
des Livres qu'on a faits fur cette intér :ffante
Nation. Ce feul morceau fuffirait pour
faire dérer l'acquifition de l'Ouvrage de M. de
Florian à ceux qui lifent poar s'inftruire , &
qui veulent trouver le plaifir avec l'inftruction.
Je ne ferais pas furpris que bien des Lecteurs
le préféraffent , ainfi que moi , à Gonzalve , ni
même que M. de Florian fût quelque jour de
cet avis . J'ai dit le mien d'autant plus libres
ment , qu'il ne peut pas attacher fa réputation
à des productions de cette nature . Il a des titres
littéraires connus & appréciés. Sa Galatée eft la
plus jolie Paftorale que nous ayons dans notre
Langue , & c'eft jufqu'ici tout ce qui nous refte
d'un genre épuisé autrefois , & depuis long- temps
oublié . Ses petites Comédies du Théâtre Italien
fe font fait remarquer par un caractere de délicateffe
& de fineffe qui n'exclut pas le naturel.
Ses Contes en vers font pleins d'efprit , d'agrément
& d'élégance . Ce que nous connaiſions
de fes Fables , nous promet un Recueil d'un
mérite pcu commun. Aves tant de moyens pour
réuflir dans la bonne Littérature , il peut renoncer
à la profe poétique . En mon particulier ,
je l'en conjure par tout l'intérêt que je prends
fes talens , & par l'averfion que j'ai toujours
eue pour ce genre fi malheureufement facile :
il peut être sûr que cette averfion cft infurmontable
, puifque ni Gonzalve, ni Numa n'ont
pu m'en guérir.
FRANÇAIS...
NOTICES.
, LA Sainte Bible contenant l'Ancien & le
Nouveau-Teftament , traduite en français fur la
Vulgate ; par M. Lemaître de Sacy ; nouvelle
édition , ornée de 300 Figures , gravées d'après
les Deffins de M. Marillier. 7c. Livraiſon , qui
complette le Tome II . A Paris , chez Defer de
Maisonneuve , Libraire , rue du Foin- St- Jacques ,
Hôtel de la Reine Blanche , No. 11. De l'Imprimerie
de Monfieur.
Neus ne pouvons rien ajouter à ce que nous
avons dit de cette magnifique Edition , chefd'oeuvre
de gravure , & de typographie . Les Livraifons
fe fucce lent avec exactitude , & la lifte
des Soufcripteurs , jointe à chaque Livraison &
toujours augmentée , prouve le fuccès mérité de
cette entreprife.
GRAVURES.
Portrait de Claude Faucher , Evêque du Département
du Calvados , & Député à l'Aflemblée
Nationale ; peint par F. Bonneville , & gravé
par Girardet : 11 pouces de haut far 7 , fuperbe
papier Colombier. Prix , 3 liv. A Paris , au Bu
reau du Cercle Social , rue du Théâtre Français ,
N. 4 .
36 MERCURE FRANÇAIS
.
GEOGRA HIE.
Carte des Départemens de la Haute - Saône ,
du Doubs & du Jura , qui formaient ci - devant
la Province de Franche-Comté ; avec la lifte des
Cantons des mêmes Départemens par le Pere
Chryfologue de Gy , Capucin. A Paris , chez
l'Auteur , à Picpus : chez les Freres Bazan , rue
& hôtel Serpente ; & chez de la Marche , rue
du Foin-St- Jacques , Collège de Me. Gervais ;
à Besançon , chez Cornu , Md. d'Eftampes ,
Grand'rue , proche St - Pierre .
A VIS.
On trouve chez Girod & Teiffier , Libraires ,
rue de la Harpe , No. 162 , au coin de la rue
des Deux- Portes ; & chez Beauvais , à l'Imprimerie
Royale , cul-de-fac Matignon , vis -à - vis
les galeries du Louvre , les OEuvres de M. de la
Harpe , en 6 Vol . in- 8 ° . Prix , 18 liv . br. & les
Pieces fuivantes détachées , du même Auteur :
Menzicoff, Tragédie , repréfentée à Fontainebleau
en 1775 ; Philoctete , Tragédie , nouvelle édition ;
Jeanne de Naples , Tragédie ; Moliere à la nouvelle
Salle Comédie en un A&te & en vers ;
Tangue & Felime , Poëme en quatre Chants
Jolie édition , ornée de Gravures.
VERS ERS.
TVA BL E.
Le Trepied d'Hélene.
Charade , En. Log.
3 Gonzalve de Cordoue
4 Norices.
171
19
35
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 14 JANVIER 1792.
PIECES FUGITIVES.
LE DÉCLIN DE L'AUTOMNE,
STANCES A Corinne.
CORINNE, la faifon glacées ;
C
Succede à la faifon des is ; 2
La terre , ainsi que ma pensée ,
N'enfante
plus que des foucis.
LA Rofe ne voit qu'une Aurore ;
La Jeuneffe n'a qu'un Printemps.
Au matin qui venait d'éclore
Succede le foir de nos ans .,
( 1 ) Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 liv, pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
Nº 2., 14 Janvier 1792. . C
1
38
MERCURE
La vérité devient ' men ( onge ,
La fable devient vérité :
Souvent l'efpérance eſt un fonge
Le fonge une réalité.
Le plaifir n'eft qu'une étincelle ,
Et le plaifir a fes langueurs :
La peine en vain femble éternelle ,
Tout finit .... jufqu'à nos douleurs .
AMI des Arts & du génic
TURGOT ſeconde mes progrès :
TURGOT meurt , & laiſſe ma vie
En butte aux fors , comme aux regrets.
Le plaifir prompt à difparaître ,
Sans vous pourrait-il me charmer ?
Il faut aimer pour le connaître ,
Et vous connaître pour aimer.
La vie humaine eft un mélange
De biens & de maux tour à tour ;
9
Tout s'éteint , tout paffe , tout change,
Qui , tout.... éxcépté mon amour .
( Par M. Saint-Ange. )
20814 $ 1.4
KONAGENSIS.
FRANÇAIS. 39
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Vinaigre, celui
de l'Enigme eft il, & celui du Logogriphe
eft Maifon, où l'on trouve Sion, Sina , Son ,
Soi, Sa, Nos , Ma , Moi, Mon, On, Mons,
Ains, Mi , Si , Mai , Simon, Moins, Mis ,
Main, Mais, Ami.
CHARADE.
LA joie ou la douleur , la ſurpriſe , la rage ,
La peur , & cætera , font pouffer mon premier ;
Dans ton champ , l'animal qui fert au labourage ,
Et celui qui défend ta maifon du pillage ,
Sont tourmentés par mon dernier ;
Un malheureux Auteur produit-il un Ouvrage !
Il eſt en proie à mon entier,
( Par un Abonné. }
É NIG M E.
JE fuis une production
De diverfes couleurs , mais de même figure ,
Changeant, felon les lieux, & de fexe & de nom ,
Sans pourtant changer de nature.
C 2
40 MERCURE
Lecteur , tu feras curieux
De favoir où le fort me place.
L'été comme l'hiver tu me vois dans la glace ,`
Et je t'accompagne on tous leux.
SANS
LOGO GRIPHE.
ANS trop favoir quel était mon parrain ,
Mon nom pourtant cft tant foit peu Romain.
San's dire au net le nombre de mes freres ,
Sache , Lecteur , qu'entre eux je fuis l'aîné ,
( Non qu'autrefois ce droit me fut donné. )
Lorfque je nais , je fais naître ma mere ;
Mais voici bien encore autre myftere,
Dans mes fept pids je renferme mon pere ;
Un bien très-cher . ce qui manque aux Romans ;
Une liqueur ; ce qu'on devient par elle ;
Du Livre faint un Ecrivain fidcle ;
Ce qui n'eft point ; deux villes des Normands ;
Le nid d'un agle , une maifon flottante ;
Pas dangereux.; des jardins une plante ;
Une vapeur que tranfportent les vents ;
Le bord d'un fleuve ; un mois ; deux élémens ;
Terme au tri&trac ; une note ; un reptile ;
Le nom qu'on donne aux chemins d'une ville ;
Un pafle-temps ; un ſtupide animal ;
En vieux français , un péché capital .
Cherche , Lecteur , dans cette pacotille ;
J'y fuis noamé par man nom de famille .
( Par un bonné. )
FRANÇAI S. AT
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DE LA LIBERTÉ ; feconde édition
augmentée & corrigée , par M. de Villers ,
Capitaine d'Artillerie A Metz , de l'Im²
primerie de Collignon ; & à Paris, chez
les Marchands de Nouveautés.
IE
E but de cet Ouvrage eft un paradoxe
affez nouveau : Que la Liberté ne peut
exifier dans l'état civil. Mais l'Auteur c
fi loin de croire cette affertion paradoxale ,
qu'il ne craint que le ridicule de prouver
ce qui n'a nul befoin de preuves. Il ne
conçoit pas même comment on pourrait
en douter. Si l'on s'étonne qu'un homme,
qui ne par pas d'ailleurs dénué d'efprit
ni de connaiffances , mentre une fi extraor
dinaire confiance en annonçant une abfurdité
, fouvenons-nous que cette confiance
n'eft pas nouvelle , qu'elle a toujours caractérifé
ceux qui foutenaient les paradoxes
les plus révoltans , & qu'elle eft fur- tout
devenue très- commune depuis que l'efprit
de parti femble avoir obfcurci de toute
part les lumieres naturelles. L'efprit de
parti eft un véritable délire ; c'eft la ma-
C ;
42 MERCURE
ladie de certains foux , qui , raisonnables
fur tout le refte , déraifonnent dès qu'on
leur rappelle l'idée qui a produit leur
égarement. On eft à tout moment dans le
cas de fe fouvenir de ces vers de Moliere ?
I' eft un peu bleffè fur certaines matieres.
Chofe étrange de voir comme avec paflion
Un chacun eft chaulé de fon opinion !
Je connais des perfonnes qui étaient
véritablement d'un fort bon efprit , dans
l'ancien Régime , & qui , depuis la Révolution
, font tombées dans une espece de
démence , & même de démence furieufe.
Toutes les notions les plus anciennement
affermies chez eux font dérangées par les rapports
qu'elles peuvent avoir avec la Révolution
, & malheureufement ces gens - là ne
yoient plus rien que fous ces mêmes rapports.
Toutes leurs idées fur les chofes & fur
les perfonnes font bouleverfées ; ils méprifent
ce qu'ils eftimaient ; ils haïffent ce
qu'ils aimaient. Tout révolutionnaire eft à
leurs yeux un fcélérat ou un infenſé ,
l'euffent- ils regardé trente ans comme un
honnête homme & un homme de fens.
Ils ne peuvent plus refpirer le même air
que lui ; ils ne peuvent ni le voir ni l'entendre
de fang froid. Ils oublient complétement
ce qu'ils ont dit , ce qu'ils ont
fait , ce qu'ils ont écrit toute leur vie ;
tout a changé pour eux. J'en ai vu qui
FRANÇAIS. 43
avaient fait dix Ouvrages contre la Religion
, frémir à la feule penſée d'un
fchifme avec l'Eglife Romaine , d'autres ,
connus pour Philofophes & Apôtres de la
tolérance , faire l'éloge de l'Inquifition, &
prétendre qu'elle n'eft plus qu'une Police
utile , à craindre feulement pour les mans
vais fujets. Et pourquoi ces étranges dif
parates Ceft parce que l'Inquifition eft
ennemię de la Révolution . Tout ce qui eft
contre cette Révolution eft bon ; tout ce
qui eft pour elle ne vaut rien : voilà leur
logique. Pauvre efprit humain !
Du moins l'Auteur dont j'ai à parler ne
paraît pas très-colere ; feulement il regarde
in pitié tous ceux qui fe font avifés de
croire que les hommes réunis en fociéré
pouvaient cependant être libres. Il lui eft
impoflible de comprendre que des hommes
puiffent être auffi imbécilles que ce
pauvre Locke , par exemple , qui a pris la
peine d'écrire fur le Gouvernement civil ,
& qui a développé le premier la différence
effentielle entre deux chofes qu'on avait
toujours confondues , la Souveraineté &
le Gouvernement , l'une qui appartient de
droit à une Nation , l'autre à ceux à qui
elle le délegue. Cer Anglais idiot a cru
bonnement qu'en fubordonnant l'un aux
Loix portées par l'autre , chaque Citoyen,
n'étant foumis qu'aux Loix qu'il avait faites
ou confenties , était néceflairement libre.
C 4
44 MERCURE
Eh bien voilà ce que l'Auteur appelle
un excès d'extravagance qu'il ne pourra
jamais concevoir quand il vivrait un fiecle ;
& c'eft pour détromper les gens crédules
qui ont donné dans un travers inimaginable
, qu'il a écrit de la Liberté.
Veut - on maintenant favoir comment
lui-même s'eft abufé à ce point ? La caufe
de fes erreurs elt bien fenfible ; c'eft qu'il
ne s'eft pas feulement mis en peine de
s'affurer de l'exacte définition des termes
effentiels dont il fe fert , & de fe rendre
compte des idées premieres fur lesquelles
devait s'appuyer toute la fuite de fes raifonnemens
. C'eft par- là qu'en bonne logique
il faut toujours commencer ; c'eft `
ce qu'il a totalement négligé. Qui croirait
qu'un homme qui écrit fur la Liberté ne'
fe doute pas même de ce que c'eft ? On
en va voir la preuve. La Liberté , felon
lui , eft la faculté de faire ce qu'on veut.
Jamais définition ne fut plus fauffe.
Elle eft totalement abfurde ; car elle implique
contradiction & impoffibilité. Avant`
de le démontrer , ce qui ne fera pas difficile
, écoutons l'Auteur dans fes développemens
, pour être bien sûrs de ce qu'il
entend par le mot de Liberté.
و د
L'indépendance eft la compagne infé
parable de la Liberté....... L'homme
qui parcourt à fon gré le défert qui le
» nourrit , ne trouvant d'autres obstacles
ود
FRANÇAIS . 45
"
» que ceux que kui oppofe la Nature , eft
» auffi libre qu'un homme puiffe l'être fur
la terre : mais fi des limites lui font
tracées ; fi quelqu'un lui dit : Ceci m'appartient
; je le ferme d'un enclos , & je
» te défends d'y paffer , ..... il n'eft plus
libre...... Vous avez ( ine dit- on ) la
liberté de faire tout ce qui n'eft pas
défendu par la Loi. Plaifante liberté !
» & fi la Loi me défend de faire ce que
je défire le plus ardemment , où fera
donc ma liberté ? Si je vois un fruit
appétillant , il faut me garder d'y porter
» une main coupable ; il pend dans le
» verger d'autrui ..... Cette belle femme
n'eft pas la mienne , détournons brufquement
la vue , & c. «
>>
»
De cet expofé , l'Auteur conclut que
Société & Liberté font deux chofes incompatibles.
Mais il la reconnaît cette Liberté
(& ceci ne doit pas être oublié). dans ce qu'il
appelle l'etat de nature , tel qu'il fuppofe
qu'on peut le rencontrer encore dans le
coeur de l'Afrique , dans les vaftes contrées
terminées par le Brefil , la riviere des
Amazones , le Moxos & le Paraguay.
Maintenant il peut êrre curieux de confidérer
quelle foule d'inconféquences & de
paralopitimes réfulte de cette premiere méprife
fi groffiere , qui confifte à confondi
la Liberté avec l'indépendance . Pér bliffons
les chofes fous leur vrai point de vue
CS
46 MERCURE
non pas pour éclairer l'Auteur que je réfute
, je ne me flatte pas d'y parvenir ; il
eft trop sûr de fon fait , & il protefte
d'avance de fon profond mépris pour quiconque
ne fe rendra pas à l'évidence de
fes raifonnemens . Je me réfigne à ce mépris
; mais je vais tâcher de mettre tous
les Lecteurs à portée de juger , fi tous
ceux qui ne penfent pas comme lui font
en effet des raifonneurs fi méprifables.
L'indépendance n'eft point faite pour
l'homme ; elle eft en contradiction évidente
avec l'effence d'un être faible & imparfait
, qui , en raifon de cette imperfection
& de cette faibleffe , dépend néceffairement
plus ou moins des autres êtres fes femblables
avec qui la Nature le deſtine &
le force à vivre. L'indépendance équivaut
à la toute-puiffauce , & la toute - puiffance
n'appartient qu'à un feul Etre qu'on appelle.
Dieu donc fi la Liberté érait la même
chofe que l'indépendance, il n'y aurait point.
de Liberté fur la terre ; la Liberté ne ferait
point faite pour l'homme. Mais l'Auteur
ne faurair fe fauver même en adoptant.
cette conféquence démentie par les faits ;
car il reconnaît la Liberté, comme on vient
de le voir dans ce qu'il nomme l'état de
nature autre erreur toute auffi grave dans
les termes & dans les faits. La Liberté
confidérée comme fynonyme d'indépendane
, n'appartient point à l'homme , dans
FRANÇAIS. 47
quelque état qu'on le fuppofe ; car l'homme
eft , par la nature , fociable , vu que
par fa nature il eft multipliable ; & dès
qu'il y a un pere , une mere & des enfans,
il y a dépendance réciproque , il y a conflit
de volontés , il y a contrainte dans les défirs
: donc , felon l'Auteur , il n'y aurait
plus de Liberté. Mais ici qui eft ce qui l'a
induit en erreur ? Il faut le dire : je l'ai
déjà dit ailleurs , & je ne faurais trop le
référer ; c'eft cette expreffion fi malfeureufement
trompeufe , depuis que Rouffeau
en a tant abufé , cette expreffion l'état de
nature , pour dire l'état de l'homme encore
groffier , ignorant & fauvage , comne fi
cet étar était la nature de l'homme. Quelle
intolérable abfurdité comment la pardonner
à un Thilofophe ? Quoi ! il n'eft pas
dans la nature de l'homme d'être à la fois
perfectible & corruptible en raifen égale ,
puifque cette perfectin & cette corrup
tion font le produit néceffaire du développement
nécellaire de fes facultés narurelles
Quoi l'homme dans une mar on
n'eft pas l'homme de la Nature , comme
dans une cabane ? Et qui donc l'a conduit
de la cabane à une maifon , fi ce
n'eft le progrès naturel de fon intelligence
& de les moyens ? Aucun Philofophe ancien
n'eft tombé dans cet excès de déraifon
O Rouffeau ! vous avez renu de grands
fervices en prêtant votre éloquence aux
C6
48
MERCURE
!
vérités trouvées avant vous ! mais que vous
avez fait de mal à la multitude des Lecteurs
peu éclairés , en leur faifant répéter,
les extravagans paradoxes que vous avez
inventés ! Vous tous qui vous mêlez de
raifonner , mettez - vous donc bien dans la ,
tête que l'ufage & l'abus des facultés de
l'homme , portés au plus haut degré poffible
, font également dans la Nature ; laillez
les Orateurs & les Poetes donner à ce
mot de Nature des acceptions convenues ;
mais fongez qu'en Morale , en Politique
en Légiflation , il ne faut jamais l'employer
que dans fa fignification préciſe & rigoureufe,
c'eft-à -dire pour tout ce qui tient à
1effence de l'homme ; & croyez que dans
ce fens , les délices de Babylone font dans
la Nature auffi bien que les auftérités de
Sparte , & le tonneau de Diogene tout
comme le trône d'Alexandre .
-
Actuellement qu'est ce donc que la
liberré dans l'homme ? C'eft l'exercice libre
& légitime des facultés & des droits qu'il
tient de la Nature. La vérité de cette dé- .
finition dans toutes fes parties va le faire
fentir en oppofition à tous les fophifmes
contenus dans la définition que je combats..
Une autre caufe des méprifes de l'Auteur,
c'ft qu'il eft clair qu'en analyfant
fon homme libre , il l'a fuppofé tout feul
dans le monde. Il a oublié que par homme
atre on n'entend pas tel individu , mais
FRANÇAIS. 49.
chaque individu de l'efpece humaine ; &
à coup sûr l'Auteur ne niera pas que fi la
Liberté exifte pour les hommes , elle eft
inévitablement la même pour tous. Ce
principe pofé , conmment ofe-t- il faire raifonner
ainfi fon homme libre » Je veux
و ز
de ce fruit , mais il appartient à un
» autre ; je veux de cette femme , mais
» elle eft à un autre : je ne fuis donc plus .
libre «. Eh mon ami , à quoi penfestu?
Si tu es libre , apparemment que je le,
fuis tout comme toi ; & fi la liberté confifte
à pouvoir prendre à ton gré tout ce
qui appartient à autrui , apparemment la
mienne me donne le même droit. Et dismoi
un peu ; comment arrangerons - nous
enfemble ta liberté & la mienne Il eſt
évident qu'il faudra fe battre à qui fera
libre dans ton fens , & dès- lors voilà tous
les hommes en guerre précisément parce
qu'ils font libres . Mais prends garde à ce
que tu dis , quand tu te plains d'être fans
liberté , dès que tu ne faurais prendre mon
bien. Si tu en avais le droit , ce n'eft pas ,
un homme libre que tu ferais , c'eſt un ,
Maître , un Defpote , un Tyran , & moit
je ne ferais qu'un Efclave ; & pourtant tu
ne frais difconvenir que je ne fois libre
au même titre que toi. Comprends donc ,
que ta liberté confifte véritablement , non
pas à pouvoir t'approprier ce qui eft à
autrai , mais à être bien sûr que nul autre
so
MERCURE
ne pourra s'approprier ce qui eft à toi :
voilà , dans le fait, ta liberté & la mienne.
Certes , fi je voulais me livrer à l'étonnement
comme l'Auteur , je demanderais
comment il eft poffible qu'un homme qui
a l'uſage de ſa raifon , ne conçoive d'homme
libre que celui qui peut prendre le bien
& la femme d'autrui ; comment cette liberté
lui paraît anéantie , dès qu'elle rencontre
des obftacles & des limites . Eh ! où fommes-
nous ? il faut donc revenir aux élémens
avec un Auteur qui a écrit un Volume
de Politique ? Qu'ek- ce que la Liberté
, nême felon lui ? une faculté de
l'homme. Eh bien ! toutes les facultés de
P'homme ne fent- elles pas bornées comme
lui ? ne font- elles pas limités par fa nature
même ceffent- elles d'exifter pour être ref
tréintes , comme elles doivent l'être de
toute néceffité ? L'homme n'a-t il plus de
fanté , parce qu'il eft fujet aux maladies
Eh ! ce font les maladies mêmes qui prouvent
la fanté , puifqu'elles n'en font que
la perte ou l'interruption . Et l'on eft obligé
de rebattre des notions fi communes ? &
des hommes qui ont reçu de l'éducation
les ignorent & quand on les ignore , on
écrit des Volumesù l'on infulte à l'aveuglement
du refte des hommes ? On fe croit
fait pour infraire , quand il faudrait étudier
& réfléchir ! Voilà , ce me femble
de quoi l'on pourrait s'étonner avec quelFRANÇAIS.
que fondement ; mais aujourd'hui peut-on
s'étonner encore ?
Quiconque eft en état de réfléchir peut
comprendre maintenant pourquoi ma définition
eft jufte. L'indépendance ou la Liberté
illimitée eft dans l'homme une impoflibilité
, ,
une contradiction ; car l'attribut
ne peut pas être plus parfait que le
fujet , ni l'accident que la fubftance , pour
parler le langage de la métaphyfique. La
liberté étant dans chaque individu l'exercice
de fes droits naturels , & ces droits
érant les mêmes dans tous les hommes ;
cet exercice n'eft plus légitime , s'il ne s'arrête
pas dans chacun là où commencent
les droits d'autrui ; autrement ce ne ferait
plus liberté, ce ferait ufurpation , ce ferait
la guere la fanction de ces droits , la
regle de leur légitimité eft dans le fentiment
intime du juste & de l'i jufte , qui
eft la confcience de tous les Peuples . Les
paffions font fouvent plus fortes que ce
fentiment , & c'eft pour éviter les violences ,
& les injuftices des paflions d'individu à
individu , que les hommes fe font réunis,
en fociété & fous l'empire des Loix . Quand
ils ont demandé ces Loix à un feul homme
, cet homme a bientôt évé Delpote ;
quand ils les ont faites eux - mêmes , &
qu'ils n'ont point reconnu d'autre autorité
que la volonté générale , ils ont été libres
autant que des hommes peuvent l'être, &
MERCURE
cette liberté a été plus ou moins troublée ,
parce que toute jouiffance humaine eft fujetre
à l'étre.
Mais quel a été le but de l'Auteur en
dénaturant ainfi l'idée de la Liberté : Il ne
le cache pas dans le refte de l'Ouvrage ;
il s'y montre à découvert. Son objet eft
de perfuader à tous les Peuples que l'état
focial leur interdit la liberté ; mais que la
fociétévaut mieux que la liberté; que ceux
qui les ont flattés du droit & de l'efpoir
d'être libres , font des infenfés à renfermer ,
ou des charlatans coupables , dignes du
dernier fupplice. Ce font fes conclufions .
Cependant il ne veut pas non plus qu'ils
foient Efclaves ; ce mot d'efclavage lui
fait quelque peine , mais il les croit fufceptibles
de ce qu'il appelle franchiſe , &
qu'il veut qu'on diftingue de la liberté :
je ne fais pas pourquoi ; car c'est ici qu'il
y a fynonyme , & la liberté civile n'eft
autre chofe que la franchife , c'est- à - dire ,
l'affranchiffement de tout pouvoir arbitraire
, de toute autorité qui n'eft pas légale
: c'eft l'état du Citoyen qui ne doit
fien craindre dans l'exercice de fes droits ,
tant qu'il n'attente pas à ceux d'autrui , qui
font les mêmes. Il eft vrai que l'Auteur
ne voit pas cette franchife là où nous la
Voyons . Où la voit - il donc ? dans notre
ancien régime, à quelques petits abus près,
dans un Monarque abfolu , fauf les répréFRANÇAIS.
53
fentations des Parlemens, dans la Nobleffe ,
dans le Clergé , &c. Il n'a fait toutes ces
excurfions moitié métaphyſiques , moitié
politiques , que pour en venir à ce réſultat
qui eft celui de mille autres Brochures . Il
fait une cenfure amere de notre Conftitution
, & c'eft la même cenfure que celle
qu'ont faite cent Ecrivains du même parti,
que l'on a cent fois réfutés ..
Je ne le fuivrai point dans cette routes
elle a été fi fouvent battue ! On peut
d'ailleurs juger des conféquences de l'Auteur
par fes principes. Sa méthode ( & c'eft
celle de tant de raiſonneurs ! ) eft d'outrer
toutes les idées reçues , & par conféquent
de les rendre fauffes , pour en tirer des
conclufions qui ne le font pas moins . Nous
l'avons vu appeler liberté une indépendance
abfolue ; il appelle de même abnégation de
la liberté le renoncement à cette indépendance
chimérique qui n'eft que l'état de
guerre , pour entrer dans l'état de fociété.
Ce que nous appelons liberté politique &
civile , il l'appelle anarchie. L'infurrection
contre la tyrannie lui paraît la deftruction'
de toutes les Loix , quoique la tyrannie
ne foit précisément que l'abfence des Loix.
Ce que nous établiffons en principe , que
la liberté confifte à n'obéir qu'aux Loix ,
lui paraît un menfonge auffi abfurdé qu'odieux
, & c'eft à ce propos qu'il demande
férieufement , fi le brigand que la Loi fair
14
MERCURE
pendre eft libre , & fi l'on peut fe vanter
de quelque liberté , lorfqu'on ne peut pas
fouper des fruits & de la volaille de fon
voilm , & paffer la nuit avec fa fille ou fa
femme. Il prétend que la nombreuſe claffe
des Cultivateurs , des Artifans , des Artiftes
, des Marchands , de tout falarié , ne
fe foucie de rien , fi ce n'eft d'être affuréé
de fon falaire , & il lui plaît d'oublier
que fans la liberté légale , nul ne peut fe
répondre ni de fon falaire , ni de la sûreté
perfonnelle. Il revient fur les excès , les
défordres , les crimes qui fe mêlent toujours
, dans un grand Peuple, à l'acquifition
violente de la Liberté , & ces excès , ces
défordres , ces crimes lui paraiffent les
élémens de toute Conftitution libre. Il affirme
que la justice n'eft point naturelle &
l'homme , puiique les Loix font obligées
d'effrayer l'injuftice par la punition ; & ik
fait voir feulement qu'il ignore cette diftinction
philofophique connue de tout
homme inftruit , entre ce qui eft naturel
à l'homme , c'est- à -dire le produit poffible
& vraisemblable de fes facultés , & ce qui.
eft abfolument de fon effence & partie intégrante
de fa nature : il voudrait apparemment
que la juftice fût naturelle à
l'homme comme la penfée. Il ne voit un
Defpote que dans le Monarque qui abufe
de fon pouvoir , & il ne veut pas voir
que tout homme qui exerce un autre pouFRANCAIS.
voir que celui de la Loi , n'en abusât - il
pas , eft par le fait un Defpote. La volonté
générale lui paraît une force & non pas un
droit , comme fi l'un excluait néceffairement
l'autre , comme i la force était la
même chofe que la violence , c'eſt à - dire
la force injufte , comme fi la volonté générale
pouvait jamais être une violence
pour ceux qui ont exprimé cetre volonté,
& qui ne l'ont exprimée que relativement
à eux.
Au refte , mon principal objer, en rendant
compre de cet Ouvrage , a été d'analyfer
les idées effentielles attachées à ce
mor de Liberté, de maniere que , parmi ceux
qui n'ont pas affez réfléchi fur ces matieres
, quiconque aura lu cet Article avec
quelque attention, fache à quoi s'en tenir,
& ne foit la dupe de perfonne.
و ا چ
MERCURE
SPECTACLE S.
THEATRE DE LA NATION.
Si l'on peut juger d'un füccès fur quelques
détails partiels applaudis par une partie de la
Salle , & même fur quelques autres applaudis,
plus généralement , on peut dire que la Piece
intitulée J. J. Rouffeau dans l'Ile de St - Pierre ,
a beaucoup réufli ; mais fi l'on fait quelque
attention à l'ennui peint fur tous les vifages
pendant l'exceffive durée de cinq Actes dénués
d'action & d'intérêt , on en pourra penfer différemment.
Des fcènes épifodiques découfues ,
fans liaifon avec le fujet principal ; des converfations
philofophiques & politiques , étrangeres à
Faction , quoiqu'elles puiffent ne pas l'être à
Fun des perfonnages ; de la déclamation , des
penfées détachées , ne forment pas un tout bien
théâtral , c'eft cependant tout ce qu'on trouve
dans la Piece dont nous parlons.
On s'était demandé d'avance comment il
était poflible de trouver un Ouvrage dramatique
dans le féjour de Jean-Jacques à l'Ile de Saint-
Pierre , où il n'éprouva d'autre événement intéreffant
que la perfécution qui len banuit. L'imagination
n'avait pas le droit de rien inventer
fur Rouffeau qui femble vivre encore. Mais
F'Auteur avait trouvé un moyen très - ingénieux
d'éluder cette objection , & il eft d'autant plus
coupable dramatiquement parlant ) de n'en
avoir pas tiré un meilleur parti . Ce moyen eft
d'avoir donné au Receveur chez lequel Reuffeau
FRANÇAI S. S-7
était retiré , une fille du nom de Julie , une
niece du nom de Claire ; d'avoir attaché am
Philofophe un Eleve nommé St-Preux ; d'avoir
amené Milord Edouard dans l'Ifle ; en un mot ,
d'avoir employé tous les principaux personnages
de la nouvelle Héloïfe , avec les paffions fi bien
décrites dans ce célebre Roman. Comment fe
peut- il que cette intrigue fimple , mais attachante
, mais qui a fourni à Rouffeau des détails
brûlans , foit dans la Piece fi froide , languiffante
, fi dépourvue d'effet ? C'eft qu'elle n'eft
là que pour amener au premier Acte une difcuffion
fort longue fur le fuicide ; c'eft que la
jaloufie de St-Preux contre Edouard ne produir
qu'une déclamation contre les duels ; c'eft que
les amours de ces jeunes gens ne font prefque
jamais en fcène , & qu'au moment où l'on voudrait
s'intéreffer à eux , on en eft empêché par
une differtation aufli froide , auf philofophique
qu'éternelle fur la Révolution de Corfe , fur les
Gouvernemens en général , entre Rouffeau & le
Général Paoli , fort étonné de fe trouver là.
Le ftyle même n'eft pas exempt de reproche ,
quoiqu'il y foit très - foigné , très - élégant &
très-Aeuri. L'Auteur prétend qu'il n'y a pas une
phrafe dans cet Ouvrage qui ne foit tirée des
uvrs de Rouleau . C'eft de -là peut-être que
vient le défaut. Rouffeau a écrit fes Ouvrages
comme en écrit des Livres , des Traités de Philofophie
, les Lettres d'un Roman , &c. mais ce
ftyle n'eft pas du tout celui qui convient au
Théâtre ; & quand il a lui-même travaillé pour
la Scène , il s'y eft pris tout autrement. Le
Contrat Social , fes Difcours philofophiques &
fes Confeffions ne font point du tout dramatiques
, & ces Ouvrages excellens feraient ridcules
s'ils avaient cette prétention . Auffi , le
58 MERCURE
}
dialogue de cette Piece , rempli d'affectation ,
de recherches & d'antithefes , au lieu d'être naturel
& fimple , a-t -il paru au moins extrêmement
déplacé.
Beaucoup de penfées détachées , favorables à
la Révolution , ont néanmoins , comme nous
l'avons dit , été fort applaudies . On y a remarqué
cette interprétation ipécieufe du mot de
REPUBLIQUE dennée par ceux qui voudraient ,
de gré ou de force , nous amener à cette forte
de Gouvernement . On a pu voir qu'elle n'a pas
obtenu , à beaucoup près , des applaudiffemens
unanimes.
De nombreux détails fur l'éducation ont fait
attribuer cette Piece à une perfonne qui s'eft , en
effet , particuliérement occupée de cette matiere ;
ma's nous doutons qu'elle puifle avoir produit un
Ouvrage qui a paru auffi mal conçu . Quelques
voix ont demandé l'Auteur. On a apporté fur le
Théâtre le Bufte de J. J. Rouffeau , & le voeu
des Specta eurs , qui n'était pas bien ardent , s'eft
contenté de cette réponſe.
:
Mais fi cette Piece a paru fi faible dans toutes
fes partics , il n'en cft pas de même de l'exécution
des Acteurs . M. Molé fur- tout, chargé du
rôle très-fatigant de J. J. Rouffeau , l'a renda
avec une vérité , une bonhomie , une fenfibilité
dont lui - même jufqu'ici n'avait pas donnée
l'idée c'était le dernier degré de la perfection .
Son ton feul excitait les larmes en rempliffant le
coeur d'un intérêt d'autant plus extraordinaire ,
que le talent de l'Auteur n'y entrait pour rien,
En cherchant plus à fe rapprocher du Philofophe
de Genêve que du Héros de la Piece , il
femblait faire difparaître ce que fon rôle a de
défectueux , & il neft pas injufte de lui attribuer
refpece de fuccès qu'a obtenu cet Ouvrage.
FRANÇAIS. 59
AVIS
Aux Artiftes, concernant l'Etabliſſement du Bureau
de Confultation pour les Arts & Métiers.
LE Bureau de Confultation , établi en verta
des Loix du 12 Septembre & du 16 Octobre
1791 , pour la diftribution des gratifications &
fecours à accorder aux Artiſtes , qui , par leurs
découvertes , leurs travaux & leurs recherches
dans les Arts utiles , auront mérité d'avoir part
aux Récompenfes Nationales , eft en activité à
Paris , & tient fes Séances ordinaires les Mer .
credis , depuis 6 heures jufqu'à 8 , dans l'Hôtel
du Miniftre de l'Intérieur.
Les Artiftes qui croiront pouvoir prétendre aux
Récompenfes , far la diftribution defquelles ce
Bureau doit donner fon avis , devront ſe munir
du Certificat de leur Municipalité & de l'atteltation
de leur District , les remettre , avec leurs
Mémoires , au Diretoire du Département de leur
domicile ordinaire . Ce Directoire joindra à toutes
ces pieces les inftructions qu'il croira néceffaires ,
& enverra le tout au Miniftre de l'Intérieur
pour le Bureau de Confultation.
Les Artiſtes domiciliés à Paris , qui ne feraient
pas perfonnellement connus de la Municipalité
, pourront , pour y parvenir , fe pourvoir
d'un Certificar du Comité de leur Section , &
tenir enfuite la marche indiquée par la Loi.
Ceux des Artiftes qui auront paffé l'âge de
60 ans , devront de plus fe munir d'un extrait
de l'Acte qui conftate leur âge.
60 MERCURE FRANÇAIS.
CATALOGUE des Livres de la Bibliotheque de
feu M. Mirabeau l'aîné , Député & ex- Préfident
de l'Affemblée Nationale conftituante , dont la
vente fe fait depuis le 9 Janvier 1792 , à l'Hôtel
de Bullion , rue J. J. Rouffeau. Se diſtribue à
Paris , chez Rozet , Lib rue St -Sauveur', N° . 55 ;
& chez Belin junior , Libr, quai des Auguftins.
Pix , liv , broché,
Ce Catalogue eft rédigé fuivant toutes les
regles de la Bibliographic , & le nom de l'ancien
poffeffeur de ces Livres attire la curiofité ſur leur
choix .
LA Dame JOSSE , Marchande de Rouge de
la Cour , rue Coquilliere , No. 9 , vis -à- vis le
Roulage , prévient les Dames qu'elle a trouvé
le fecret de rendre fon Rouge fupérieur , tant
pour la bonté que la beauté de fa couleur.
Elle fabrique auffi du même Rouge fans odeur ,
dans lequel elle incorpore de l'effence de Serkis
qu'elle tire de Conftantinople , où cette fleur eft
très-recherchée par les Sultanes pour entretenir
la fraîcheur de leur teint.
Elle compofe de plus un Blanc qui ne fe
noircit point fur la peau , & ne la rend pas
brillante. Prix , 6 liv. le pot ; & le moyen, 3 1.
Le Rouge de Se : kis eft de 12 , 18, 30 & 48 1 .
le pot , & l'autre 6 , 9 , 12 & 24 liv.
Elle fabrique encore une Crême d'amande en
Pommade pour maintenir la peau fraîche ; elle
la garantit une année fans s'altérer. Prix , 3 liv.
le pot. Elle envoie dans les Départemens.
TABLE.
LEDéclin de l'Autome . 37 Spectacles .
39 Avis.
Charade, Enig. Log.
De la Liberté.
19
MERCURE
FRANÇAIS.
SAMEDI 21 JANVIER 1792.
PIECES FUGITIVES
É
FITRE
Α ΜΑ ΜAISON DE CAMPAGNE ,
JE te revois enfin après dix ans d'abſence ,
Maifon de mes aïeux , agréable féjour
Qui vis s'ouvrir mes yeux à la clarté du jour ,
Beaux lieux qu'habita mon enfance ;
Salut : Je viens chercher dans votre aimable enclos,
Las des plaifirs bruyans dont le fardeau m'ennuie.
Des plaifirs purs , de l'ombre & du repos ,
Et loin des fripons & des fots ,
( 1 ) Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 liv. pour les Départemens , l'Affemblé :
Nationale , par fon Décret du 17 Août 1791 ,
en ayant doublé les frais de port.
N° 3. 21 Janvier 1792 . D
62 MERCURE
2
Couler les doux momens d'une paisible vie .
Tout ici fourit à mes yeux ;
Ces bois , ces fleurs , cette verte prairie ,
Font de ma Maiſonnette un pa'ais que les Dieux
Ne pourraient voir qu'avec envie.
De combien de plaifirs mes fens font enivrés ?
Tout me retrace en ce champêtre afile
Ces petits chimps que le divin Virgile
Dans les vers immortels a fi bien célébrés .
Au lever du Soleil , quand les pleurs de l'Aurore ,
Oat rafraîchi les dins brillans de Flore ,
Je méle aux doux concerts des habitans des bois
Les fons mélodieux d'un champêtre hautbois ,
Ou mollement affis fur un épais feuillage ,
Des Chaatres ailés du Printemps
J'écoute le joyeux ramage ,
Et l'Echo qui s'éveille à leurs premiers accens .
Tantôt fuivant des yeux un hameçon perfide ,
J'amorce au ford des eaux un crédule poiſſon .
Il mord , féduit par fon inflint avide ;
Il tombe , il fe débat fur le naifant gazon ,
Et cherche à s'élancer dans fon bafi limpide.
Tantôt armé d'un fer en tube prolongé ,
Lançant un plomb rapide ,
Je renverfe , nouvel Alcide ,
Un bataillon d'eifeaux à la file rangé.
Tantôt , pour égayer ma douce folitude ,
J'abandonne mon coeur aux charmes de l'étude ;
FRANÇA I S. 63
C'eft alors qu'un nouveau plaifir
Vient fans ceffe exciter & combler mon défir .
D'Auteurs charmans une foule choifie ,
Prodigue fes tréfors à mon ame ravie .
Couché fous un berceau couronné de feftons ,
Mettant à profit ma lecture ,
Je compare avec la Nature
Les tableaux raviffans du Chantre des Saifons .
Du fublime Corneille & du brillant Voltaire ,
J'admire tour à tour la touche noble & fiere .
Si je veux envier le fort de mes inoutons ,
J'ouvre auffi - tôt l'aimable Deshoulicre.
Pour contenter mes goûts , variant tous les tons ,
Je paffe en un inftant du plaifant au févere ,
Je pleure avec Racine , & ris avec Moliere ;
Et de Bouers admirant les Chanfons ,
J'approfondis l'homme avec La Bruyere.
Loifque j'ai fatisfait aux befoins de l'efprit ,
Je fonge aux befoins de la vie ;
De fruits exquis une table remplie ,
Contente à peu de frais mon modefte appétit.
Durant la nuit , pour mieux goûter encore
Les pavots bienfaifans du paifible Sommeil ,
Je me couche avec le Soleil ,
Et je m'éveille avec l'Aurore .
Ainfi coulent mes jours au fein des voluptés.
Comparez maintenant, habitans des cités ,
A mon bonheur , vos plaifirs fi vantés .
D 2
64 MERCURE
Ici fur tous les fronts brille le doux fourire ,
Tous les plaifirs font purs comme l'air qu'on refpire,
Que m'importent à moi vos repas fomptueux ,
Et la vaine délicateffe
De vos convives ennuyeux ,
Et vos lambris dorés qu'habite la molleſſe ?
Ce n'eft qu'aux champs qu'on trouve l'alegreffe ;
Ce n'eft qu'aux Dieux des champs que s'adreſſent
mes voeux :
Mon but unique eft d'être heureux ,
C'eft le confeil de la ſageſſe .
Beaux lieux où de ma vie a commencé le cours ,
Puillé- je encor vous voir au déclin de mes jours !
Et toi , Maiſonnette charmante ,
Qu'en mes vers aujourd'hui je chante ,
Paiffé- je , jouiffant long - temps d'un heureux fort ,
Dans tes murs fortunés attendre en paix la mort !
( Par M. J. F. Lefortier. )
Explication de la Charade , de l'Énigme &
du Logogriphe du dernier MERCure .
Le mot de la Charade eft Critique , celui
de l'Enigme eft Barbe , & celui du Logogriphe
eft Janvier , dans lequel fe trouvent
An , Vie, Vrai , Vin, Ivre, Jean , Rien , En,
Vire, Air, Navire , Ravin, Rave, Nue, Rive,
Juin, Air, Eau, Jan, Ré, Ver, Une, Jeu,
Ane, Ire.
BIELIOTHESA
REALL
FRANÇAI S.
65
CHARADE.
J'OFFRE dans mon premier un être fort à
craindre
Dans mon fecond , Lecteur , celui que tu dois
plaindre.
L'un & l'autre irrités , enfin pouffés à bout ,
Impriment la terreur en devenant mon tout .
( Par M. Gaillard, Dof . M. à Richelieu . )
É N I G M E.
AVEC cinq pieds je dis & le mal & le bien ;
Mon chef à bas , je ne fuis bon à rien .
( Par un Abonné. )
C'EST
LOGO GRIPHE.
corps folide " ' EST avec quatre pieds que je fuis
Objet de maint problême , & fait en pyramide.
N'en retranchez aucun , retournez - les trois fois ,
Et je ferai l'Hymen , un Elu , plus un Poids.
( Par un Abonné. )
D ;
66 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
DOMINIQUE -JOSEPH GARAT, Membre
de l'Affemblée conftituante , à M. DE
CONDORCET, Membre de l'Affemblée
Nationale , feconde Légiflature.
Scientia & potentia humana in idem
coïncidunt.
De l'Imprimerie du Journal de Paris, rue
J. J. Rouffeau , No. 14 ; & fe trouve
encore chez Defenne, Librair , au Palais-
Royal ; & Onfroy , Libr. rue St- Victor.
Brochure de 84 pages. Prix , 20 f.
M. GARAT a rendu compte , dans le
Journal de Paris , des Séances de l'Allemblée
Nationale conftituante , pendant tout
le temps qu'elle a duré , & avec un fuccès
que lui feul femble ignorer ; car il paraît
croire que ce travail ne lui a gueres valu
que des ennemis. Il fe trompe beaucoup ,
& cet Ecrivain , qui quelquefois voit trop
en beau les hommes & les chofes , à en
juger par fa Brochure , pour cette fois a
vu beaucoup trop en noir. Ce travail ( il
FRANCAIS. 67
peut en étre sûr ) lui a fait infiniment
d'honneur fous tous les rapports , & lui
a valu l'eftime de tous ceux qui jugent
fans paffion & avec connaillance de caufe,
c'eft - à - dire de ceux qui reglent toujours
avec le temps le jugement des autres . Il
y a montré un coeur droit & un efprit
très- éclairé; & fi ce mérité, quoique rare ,
lui a été commun avec le très- petit nombre
d'Auteurs qui ont bien écrit fur la
Révolution , il en a eu un qui lui eft particulier
; c'eft la facilité prodigieufe qu'il
fallait avoir pour donner fans ceile , du
jour au lendemain , un expofé rapide , &
pourtant complet , de cette foule d'objets
à faifir dans le réfumé de ces Séances ;
pour retracer fans confufion ce qui fouvent
avait été fi confufément exécuté ; pour
peindre tant de paflions fans les partager,
& fuivre un mouvement fi entraînant fans
en être étourdi ; mais fur- tout pour écrire
généralement du ftyle d'un Homme de
Lettres ( M. Garat ne fe méprendra pas
au fens de ce mot ) , lorfqu'à peine un
autre aurait cu le temps d'écrire du ftyle
d'un Gazetier ou d'un Feuillifte ; pour
jeter une foule d'idées à lui , avec fi peu
de loifir même pour expofer celles des
autres enfin , pour predoire d'un jet dés
morceaux d'une beauté fupérieure , tels
que celui fur la mort de Mirabeau , &
plufieurs autres , que le plus grand Ecri-
D 4
63 MERCURE
vain fe ferait honneur d'avoir produits
avec réflexion.
Il n'eft pas même permis à la critique
impartiale de relever ce qu'il peut y avoir
de défectueux dans des compofitions fi
néceffairement précipitées ; & que reprocher
à un homme qui n'a pas eu le temps
de revoir & .de corriger ? Auffi n'eft- ce pas
fous ce point de vue que je me permettrai
une feule obfervation fur les Articles de
M. Garat , que je croirais ici déplacée fi
elle ne pouvait être de quelque utilité &
même de quelque importance dans le
moment où il réunira en un corps d'Ouvrage
tous les Articles féparés , qui formeront
des matériaux précieux pour l'Hiftoire
. Je fuis bien loin de lui conſeiller ,
quand il exécutera ce projet , de revoir
fes Feuilles avec un degré de févérité qui
en altérerait le caractere primitif , qu'il
faut bien fe garder de leur ôter ; mais je
lui obferverai , comme un défaut habituel
dans fa compofition , l'affectation de l'analyfe
. L'efprit d'analyfe eft certainement
effentiel à ce genre ; mais il y faut de la
mefure comme dans tout. M. Garat , accoutumé
à décompofer toutes fes idées
pour mieux s'en rendre compte , traite fon
Lecteur comme lui- même , & ne s'apperçoit
pas toujours qu'il y a des objets
d'une fimplicité fi claire , qu'on ne peut
les analyfer méthodiquement fans faire inFRANÇAIS.
jure à l'intelligence de fes Lecteurs , & fans
appefantir fon ftyle . Voilà le feul défaut,
à peu près , que je voudrais faire difparaître
de ces Feuilles , dont j'exhorte fincérement
l'Auteur à nous donner , le plus
tôt poffible , un Recueil qui fera d'un
grand prix pour les connaiffeurs & les
bons Citoyens .
Dans la Lettre dont il s'agit ici , il fe
propofe de détailler avec toute la fincérité
dont il eft capable , les motifs , les intentions
, les principes qui l'ont guidé dans
fa rédaction journaliere. Il s'applaudit de
la marche qu'il a tenue , & femble jouir
de la confidence qu'il nous fait de fes plus
fecrets ſentimens . Il a raiſon ; cette jouiffance
n'est pas celle de l'amour - propre ;
c'eft celle d'un coeur honnête qui a voulu
faire le bien & qui l'a fait ce n'eft pas
l'égoïlme d'un Auteur ; c'eft l'épanchement
d'un excellent Citoyen , d'un ami de la
Liberté , de l'ordre , & de la Loi. Tous
les témoignages qu'il fe rend à cet égard
feront confirmés par les honnêtes gens , &
s'il a eu , s'il a encore des ennemis ( comme
cela doit être ) , ce fuffrage doit le confoler.
Le morceau que je vais citer marquera
le but principal dont M. Garat a cru ' ,
avec raifon , devoir toujours fe rapprocher.
Vous favez , Monfieur , qu'à ces
" mêmes époques , les Séances de l'Affemblée
Nationale , d'où tous les mouve-
DS
"
70 MERCURE
ور
» mens partaient , & où tous venaient
retentir & fe répéter , étaient beaucoup
» moins des délibérations que des actions
» & des événemens. Aujourd'hui il n'y a
plus d'inconvénient à le dire : ces Séances
fi orageufes ont été moins des com-
» bats d'opinions que des combats de
paffions ; on y entendait des cris beau-
» coup plus que des difcours ; elles pa-
» raifiaient devoir fe terminer par des
combats plutôt que par des 'écrets.
ور
و ر
و د
ود
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ور
"
و د
ود
ور
» Vingt fois , en foftant , pour aller les
» décrire , de ces Séances qui fe prolongeaient
fi avant dans la nuit , & per-
» dant dans les ténebres & dans le filence
» des rues de Verfailles ou de Paris , les
agitations que j'avais partagées , je me
» fuis avoué que fi quelque , chofe pouvait
arrêter & faire rétrograder la Révolution
, c'était un tableau de ces
Séances retracé fans précaution & fans
» ménagement par une ame & par une
plume connues pour être libres . Ah !
Monfieur , combien j'étais éloigné de le
faire , & combien j'aurais été coupable !
" J'étais perfuadé que tout était perdu
» & notre Liberté & les plus belles efpérances
du genre humain , fi l'Affemblée
Nationale ceffait un moment d'être,
» devant la Nation , l'objet le plus digne
» de fon refpect , de kon amour , & de
" toutes les attentes . Tous mes foins fe
و ر
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3)
و د
و ر
FRANÇAI S. 71
93
ور
ور
و ر
ور
ور
portaient donc à préfenter la vérité ,
mais fans la rendre effrayante de ce
qui n'avait été qu'un tumulte , j'en fai-
» fais un tableau ; je cherchais & je faififfais
dans la confufion de ces boule-
» verfemens du fanctuaire des Loix , les
traits qui avaient un caractere & n
» intérêt pour l'imagination . Je préparais
les efprits à affifter à une espece d' c-
» tion dramatique plutôt qu'à une Séance
» de Légiflateurs ; je peignais les perfon-
» nages avant de les mettre aux prifes ; je
" rendais tous leurs fentimens , mais non.
" pas toujours avec les mêmes expreffions ;
» de leurs cris , je faifais des mots ; de
» leurs geftes furieux , des attitudes ; &
lorfque je ne pouvais infpirer de l'eftime
, je tâchais de donner des émo-
ور
ور
و د
» tions ".
On fait le mot du Lacédémonien : Ce
qu'il a dit , je le ferai. On peut dire ici
de M. Garat : Ce qu'il dit , il l'a fait . Le
fentiment qu'il énonce fur l'Affemblée Nationale
eft l'expreflion de la raifon & du
patriotilme , & a toujours été le point de
ralliement des vrais amis de la Conftitution.
Auffi quel mépris & quelle horreur
ils ont toujours témoigné pour ces Ecrivains
forcenés ou mercenaires , qui , au
lieu de faire, à l'égard de nos Repréfentans ,
le rôle qui eft de tout Citoyen , celui de
furveillant & d'obfervateur , prenaient ce-
D 6
72 MERCURE
>
lui de détracteurs furieux , de calomnia
teurs impudens , de déclamateurs incendiaires
; qui ofaient fe dire ou fe croire
amis de la chofe publique , en faisant
précisément ce que défiraient les plus mortels
ennemis , en décriant ' nos Repréſentans
quelconques avec plus de rage que
n'auraient fait les plus ardens contre-Révolutionnaires,
& qui commettaient ainfi la
plus grande de toutes les fautes , celle de
remplir le voeu de l'ennemi ! Cette fureur
aveugle ou méditée était pouffée au point
que le plus zélé Patriote devenait à leurs
yeux un traître , un fcélérat , un monftre
dès qu'il avait eu un avis différent du leur ;
en forte qu'en faifant , d'après eux , le relevé
de ce qui nous reftait de Patriotes dans
l'Affemblée , on n'en aurait pas compté
quatre tout le refte était la lie du gente
humain , tout le refte ne méritait que des
fupplices. Et qu'aurait - on dit de plus à
Worms ou à Coblentz ? Quelle abominable
démence ! Infenfés , qui faifaient pro-
'feffion de fervir la Liberté , en criant de
toute leur force qu'elle avait mille ennemis
déclarés ou fecrets contre un défenfeur
'fidele ! Et pourquoi ? était- ce par patriotifme
? qui ferait affez for pour le croire ?
Non , c'était un orgueil jaloux & féroce
qui voulait fe mettre à la place des Légiflateurs
; c'était le dépit mortel de n'occuper
aucune place ; c'était fur tout une
FRANÇAIS. 73
avidité mercenaire qui voulait , à force de
clameurs & de calomnies , gagner far le
Pont-Neuf, en pieces de deux fous , ce
qu'elle aurait voulu gagner aux Tuileries,
à 18 francs par jour , fi elle avait pu s'y
affeoir.
"3
J'ai dit que l'Auteur voyait quelquefois
les chofes un peu trop en beau en voici
des preuves . Il eft poffible ( dit - il ) de
» concevoir & peut- être de voir des Na-
» tions affez éclairées pour s'élever contre
» toutes leurs inftitutions politiques , fans
» aucun foulévement , fans aucune inter-
Y
"
ruption dans leurs vertus , dans leurs
» travaux , dans leurs jouiffances . Les Empires
alors peuvent changer de Conſtitution
& de Loix , comme un homme fage
» de penfées , de régime , & de domicile.
Telle était l'idée qu'on pouvait fe faire
» de notre régénération prochaine au com-
» mencement de 1789 " .
Sans doute on peut concevoir tout ce
qui n'eft pas hors de la fphere des poffibilités
morales ; mais celle- ci eft au moins
extrêmement improbable. La comparaifon
d'un Peuple avec un individu eft abfolument
inadmiffible ; car un individu n'a
qu'une volonté ; & il eft impoffible que
dans un Peuple il n'y ait pas des volontés
diverfes. Je fuis fur-tout bien étonné que
M. Garat ait pu voir , en 1789 , notre
Révolution prochaine fous un point de
74
MERCURE
vue fi favorable. Certes , j'en ai toujours
eu une opinion bien différente ; & du
jour de la prife de la Baftille , qui a été
pour la France un fi beau jour , j'ai dit :
Nous fommes libres ; nous le fommes pour
jamais ; mais ce qui peut nous en coûter
eft incalculable . Comment M. Garat n'at-
il pas penfé à l'horrible & profonde corruption
que deux fiecles du plus pefant
defpotifme avaient invétérée dans la Nation
Françaite A-t- il cru qu'on reprenait
toutes les vertus en reprenant fa liberté ?
Non , pour s'affranchir , il fuffit que d'un
côté la patience des opprimés , & de l'autre
la perverfité des oppreffeurs foient à
Jour terme ; mais les hommes exaltés par
ce grand changement politique , changentils
d. caractere moral? Non ; la liberté
nouvelle ne fait que donner un degré d'énergie
de plus aux vertus & aux vices ;
& la maffs des vices érait effrayante parmi
nous. Songe - t-il combien il y avait d'hommes
en France fans éducation , fans lumieres
, fans principes , fans reffources ?
Qu'est- ce que la Liberté récente pour cette
elpece d'hommes ? Néceffairement le regne
de la licence & de l'impunité , dans ce
paffage des anciennes Loix detruites aux
Loix qu'il faut leur fubftitner , paffage
qu'on appelle évolution , & qui peut fe
prolonger de toutes les manieres . Songet-
il
que la réfiftance de la claffe qui abuFRANÇAIS.
75
,
fait autorife & néceffite les excès de la
claffe qui fe venge , & que la premiere
fonde encore toutes fes efpérances fur les
excès de la feconde ? Songe- t-il que fous
l'étendard de la Liberté , ce nom qui pendant
un temps juftifie tout , parce qu'elle
eft le premier intérêt , toutes les paffions
baffes , tous les genres de crimes & de
folie prennent l'effor le plus audacieux
l'orgueil infenfé , l'ambition démesurée
les vengeances lâches , le charlatanifme impudent
, la cupidité effrénée , l'intrigue
l'hypocrifie , & c . ? Eft- ce le grand nombre
qui , dans la Liberté , n'aime que l'ordre
& le bonheur public , & qui joint à ce
fentiment pur affez de lumieres pour voir
le bien , affez de courage pour le chercher?
on ; le combat entre le bon & le
mauvais principe doit durer , dans cette efpece
de création , jufqu'à ce que tous les
élémens foient affermis dans leur harmonie
réciproque , ce qui ne peut fe faire
qu'avec l'éducation , l'habitu le & l'expérience
du mal qui finit par en être le remede.
La premiere génération lutte , & la
feconde jouit.
Un aurre exemple de la confiance exceffive
de M. Garat dins le pouvoir de la
raifon , c'est ce qu'il affirme , que fi elle
avait été préfentée de la maniere dont il
la conçoit , aucune erreur , aucune paffion
n'aurait réfifté. Il lui eft permis d'avoir
76
MERCURE
une haute idée du pouvoir de l'éloquence
& de la raifon ; mais il ne l'eft à perfonne
d'avoir des hommes en général une
femblable opinion . Eh ! quoi ? n'a- t- il pas
vu mille fois que dans tout genre de difputes,
même dans celles où l'amour- propre
feul eft intéreffé , il y a des gens qui nient
( en d'autres termes ) que deux & deux
faffent quatre ?
On ne redreſſe po'nt l'efprit faux ni l'oeil louche ,
a dit l'Auteur des Difputes , & l'on peut
ajouter qu'on ne perfuade point les méchans.
Il jette enfuite un coup d'oeil critique fur
quelques parties de notre Conftitution , &
fur-tout fur la faibleffe du principe d'action
qu'on a laiffé aux Corps Adminiftratifs
, en le fubdivifant trop. Je fuis entiérement
de fon avis mais cette difcuffion
me menerait trop loin , & trouvera place
ailleurs. Je finirai par quelques réflexions
que fait M. Garat fur la forte de travail
périodique dont il s'était chargé .
و د
Je connaiffais le dédain qu'affectent
pour tout Ouvrage de ce genre des
" homines incapables d'ecrite jamais une
bonne page ni dans un Journal ni ail-
" leurs ; comme fi un Journal était bon
» ou mauvais par foi-même , & n'était pas
» feulement la place de ce qu'on y peut
FRANÇAIS. 77
" mettre de mauvais ou de bon ; comme
"" fi ce qui aurait du mérite & de l'uti-
» lité dans les pages d'un Livre
و د
ceffait
d'en avoir dans les feuilles d'un Journal ;
comme fi la néceffité dangereufe d'écrire
» avec une extrême rapidité devait faire
perdre l'eftime qui eft due à celui qui
ne bleffe dans une feuille ni la Logique,
» ni la Langue , &c . « !
ود
"
Vraiment , plus cette néceffité eft dangereufe
, plus elle devient honorable lorfqu'elle
eft furmontée , & M. Garat l'a
prouvé. Mais je crois que le préjugé qu'il
daigne combattre ici , & qui ne foutient
pas le plus léger examen , tant il et inepte,
était autrefois beaucoup plus accrédité
qu'aujourd'hui .
Je me fouviens entre autres chofes curieufes
, que dans le temps où le Journal
de Littérature , que je rédigeais , importunait
étrangement une certaine claffe d'Ecrivains
, on avait imaginé , pour derniere
reffource , de publier que je compromettais
ma Dignité Académique & celle de la
Compagnie dont j'étais Membre , en écrivant
un Journal ; & ce qu'il y a de plaifant
, c'est que des Journalistes qu'on au
rait pu croire intéreffés à ne pas trop fe
rabaiffer eux - mêmes , accréditaient cette
idée tant qu'ils pouvaient , & répétaient
avec une affectation rifible : L'Académicien
Journaliste , le Journaliste Académicien ;
78
MERCURE
tant un feul intérêr l'emportait alors fur
tous les autres , celui de m'ôrer la parole ,
fi on l'avait pu, & de m'empêcher de dire
la vérité une fois la femaine ! J'aurais
pu leur répondre ; qu'Addiffon , qui n'était
pas un fot , & qui , de plus , fut Secrétaire
d Erar , ne s'était pas compromis
en écrivant avec fon ami Steele un fort
bon Journal qu'on ht encore. Mais je fis
micux pour réhabiliter ma Dignité compromife
j'engageai Voltaire à m'envoyer ,
fes momens perdus , des ext aits de livres
nouveaux , c'eft-à - dire précitément ce que
je failais tous les jours , & il eur la bonté
de m'en faire parvenir un affez grand
nombre en fort peu de temps , & avec les
lettres initiales de fon nom.
..
à
Aujourd'hui les chofes font fi changées,
que l'on pourrait relever un autre ridicule
tout oppofé , c'eft l'importance très - plaifante
qu'affectent de prétendus Gens de
Lettres , inconnus avant la Révolution , &
qui , depuis cette époque, ont levé boutique
de Feuilles achalandées auprès des fots ,
l'enfeigne du Civifme , & où l'on ne trouverait
pas quatre phrafes françaifes , ni
quatre lignes de bon fens. Ces gens- là fe
croyent très - férieufement les Précepteurs
du Monde , & ne parlent qu'avec le dernier
mépris de tous les grands Ecrivains
du dernier fiecle , attendu qu'on n'a pu
écrire que des fottifes avant la Révolution .
FRANÇA I S. 79
Mais tout cela n'eft que divertiffant ; c'eſt
la farce après la tragédie.
Ce qu'il y a d'effentiel à obferver autjourd'hui
fur les Journaux , d'eit qu'étant
l'efpece d'Ouvrages qu'on lit le plus , ce
font ceux qui propagent le plus puillamment
la vérité ou l'erreur ; & c'eft une
raifon de plus pour encourager les bons "
efprits à s'en occuper.
SPECTACLE S.
,
de ce
LE Théâtre Italien vient de donner une Piece
en un Acte , extrêmement jolie , de M M.
Monvel & Dalayrac ; elle eft intitulée Philippe
& Georgette. C'eft l'Anecdote , infrée il y a
quelque temps dans la CHRONIQUE
Suifle de Château - Vieux , qui , après l'affaire
de Nancy , allant au fupplice avec les Camarades
, trouve le moyen de s'échapper dans une
maifon voifine . Il ft recueilli par une jeune
fille qu'il aime , dont il eft tendrement aimé ,
& qui parvient à le fouftraire à tous les regards.
Elle l'enferme dans un cabinet qui fe
trouve dans le marafin de fon pere . Mas elle
en a perdu la clef , & fon Amant y fouffre la
faim & la foif. Cette clef a été trouvée par la
Servante de la maifon , & Georgette parvient
à s'en reflaifir. Le jeune Soldat fort de fa niche ;
on enten monter , il n'a pas le temps d'y
. rentier , il fe cache fous une table couverte d'un
long tapis . C'est le pere , la mere & le Prétendu de
80 MERCURE
I
Georgette qui viennent déjeûner. La circonftance
eft embarraſſante ; mais elle finit par être heureufe.
Georgette , aidée par fon pere , avance
doucement la table , de maniere que Philippe
puiffe en fuivre les mouvemens . Elle lui paffe
adroitement des morceaux de pain , de pâté ,
des verres de vin , & reçoit les complimens
qu'on lui fait fur fon grand appétit . Enfin on
fe leve de table , & on la met hors d'inquiétude.
Un étranger la demande ; c'eft pour s'informer
de Philippe . Ses queftions l'alarment :
elle le prend pour un cfpion. Mais il fe déclare
fon pere , & l'intérêt qu'il a paru prendre au
fort du jeune Suiffe , ne permettant pas à Georgette
d'en douter , elle fe fic à lui , & con luit
Philippe dans fes bras. On entend du brai:; ce
font des Huffers qui viennent faire une nouvelle
recherche dans la maifon . On n'a que le
temps de faire cacher le Soldar dans une caille ,
fur laquelle fon pere & Georgette s'afleyent ;
la jeune Amante fe trouve mal d'effroi , & cet accident
empêche les Recors de porter leurs regards
jufque- là . Ils fe retirent ; mais Philippe eft bientôt
furpris par la mere de Georgette & par fon
rival , homme généreux , qui , loin d'être capable
de le trahir , lui offre fon fcccurs pour le
mieux cacher. L'amnifie que l'on proclame alors
le difpenfe de ce foin , & Philippe , d'un confentement
unanime , devient l'époux de Georgette.
Cette petite Piece eft pleine , comme on voit ,
de fituations ; mais ce qu'on ne faurait voir
dans une analyfe , c'eft la foule de détails naturels
& piquans , de mots comiques & heureux
dont elle eft remplic . La mufique eft par- tout
pleine de charme & d'efprit. Il y regne encore
plus d'originalité que dans les autres Ouvrages
FRANÇAIS .
SI
du même Auteur. On les a demandés tous deux
à la premiere repréſentation , avec ce defpotifme
auquel malheureuſement on accoutume trop le.
Public. Ils ont paru l'un & l'autre . On a auffi
demandé & couvert d'applaudiffemens Madame
Saint-Aubin .
Nous ne fommes pas dans l'ufage de parler
des débuts d'Acteur ; nous ne pouvons cependant
paffer fous filence l'étonnant effet qu'a produit ,
au Théâtre Français de la rue de Richelieu ,
Mlle. Simon dans le rôle de Mélanie . Cette jeune
perfonne qui, à la taille , à la fraîcheur , aux graces
de fes quinze ans , à la figure la plus intéreffante
& la plus animée , joint l'intelligence la plus
parfaite & la fenfibilité la plus vraie , n'en avait
jamais déployé autant que dans ce rôle. Şans la
comparer à Mlle. Defgarcins , que fa voix mélodieufe
& tendre , une grande connaiſſance de
la Scène , enfin un talent confommé ne mettent
en rivalité avec perfonne , il nous femble que Mlle .
Simon a furpaffé dans cette Piece les efpérances
mêmes qu'elle avait données dans les débuts.
Au troifieme Acte fur - tout , où elle porte au
plus haut degré l'intérêt de fa fituation , elle
nous a paru inimitable ; & l'on ne faurait trop
inviter les Directeurs de ce Théâtre à encourager
& à montrer fouvent au Public un Sujet auffi
précieux , qui doit faire un jour la gloire de la
Scène.
$ 2 MERCURE
NOTICES.
ON vient de mettre en vente chez P'affan ,
Impr-Libr. rue du Cimetiere St -André- des - Arts ,
No. 10 , à Paris ,
Le se . & dernier Volume du lov ge en Nubie
& en Abyline , par James Brice . Ce Vo ume eft
accompagné d'un Atlas contenant 65 Planches &
Cartes on a joint à ce Volume quatre Voyages
dans la Caferie & chez les i.ottentots , par le
Lieutenant Paturfon , avec 19 Planches. Le prix
eft de 45 liv . en feuilles , & de 46 liv. 10 fous
broché.
Les 5 Vol . avec l'Atlas . Broch . 106 liv . 10 f.
Les Tomes 9 & 10 pour l'édition in - 8 ° . prix ,
10 livres .
Les 10 Vol . in- 8 ° . Broché , so liv .
L'Atlas , pour l'édition in - 8 ° . , ſe vendra ſéparément
au mois de Février prochain .
Cet intéreffant Ouvrage eft déjà bien connu
par les premiers Volumes ; celui -ci , qui termine
le Voyage de M. Bruce , n'eft pas moins recommandable.
L'Aras nous a paru exécuté avec
beaucoup de foin.
Le Coq d'or , Fragment historique , traduit de
l'Alemand. A Paris , chez Brunet , Lib. Place du
Théâtre Italien . Prix , 25 f.
Cet ouvrage eft écrit agréablement & dans un
genre allégorique , qui peut trouver encore des
partifans.
FRANÇAIS. 8;
Hiftoire du petit Jehan de Saintré & de la Dame
des Belles- Coufines , extraite de la vieille Chronique
de ce nom ; par M. de Treilan Edition
ornée de Figures en taille - douce , deflinées par
M. Moreau le jeune . Tetit in - 12 en papier vélin
fatiné , fuperbe caractere de Didot jeune . A Paris ,
chez Saugrain , rue du Jardinet , N ° . 9 .
>
On fait combien le fond de ce petit Ouvrage
a d'intérêt & de détails naïfs . M. de Treflan
en l'élaguant & en le coloriant à fà maniere ,
en a encore augmenté le mérite. Les prelles de
M. Didot , la beauté du papier employé à cette
édition , & le gour exquis du crayon de M. Moreau
jeune , achevent d'en faire un petit chefd'oeuvre.
Le même Libraire publie les 37me . , 38me. ,
39me . & 40me . Livraifons du Nouveau Teftament
de N. S. J. C. en latin & en français , de
la Traduction de Saci ; édition ornée de Figures
en taille - douce , deffinées par M. Moreau le
jeune , & gravées , fous fa direction , par les plus
habiles Artistes de la Capitale. Le prix de la
Livraiſon eft de 2 liv. papier vélin , foit qu'il y
ait une ou plufieurs Eftampes , & en papier ord.
1 liv. 10 f. On fouferit chez Saugrain , rue du
Jardinet , No. 9 , à Paris.
Ce fuperbe Ouvrage fera certainement fini au
mois de Mai prochain. Cet Artifte célebre s'occupe
actuellement des Deffins de l'Anachaifis ,
qui paraîtra dans peu.
Billiotheque de l'Homme public , ou Analyfe
rafonne des principaux Quvrages Français &
Etrangers , &c. Tomes VIII , IX , X, XI & XII .
2e . Année. A Paris , chez Buiffon , Imprim- Libr.
rue Haute-feuille , N °. 20 .
14
"
1
1
84 MERCURE FRANÇAIS.
Cet abrégé d'Ouvrages , que les circonftances
rendent intéreffans , devient de jour en jour plus
précieux par le choix éclairé des Rédacteurs .
MM . les Abonnés font invités à renouveler
inceffamment leur Abonnement.
GRAVURES.
L'Origine de la Peinture , Eftampe de quinze
pouces de hauteur fur douze de largeur , forme
ovale ; gravée par M. Trefca , en maniere Anglaife
, d'après M. David-Allan ; imprimée fur
papier vélin . Prix , 6 liv . A Paris , chez l'Aureur
, rue des Mathurins , Hôtel de Cluni.
A VIS.
LES Eclairciffemens demandés fur le PROSPECTUS
de la Caifle d'Emprunts & de Prêts
publics , fe diftribuent gratis au Bureau de l'Adminiftration
, rue des Bons-Enfans , N °. 42.
Ces Eclairçiflemens fatisferont pleinement les
perfonnes qui défirent placer les plus modiques
comme les plus fortes fommes d'une maniere
auffi sûre qu'avantageuſe.
EXPITRE.
TABL E.
61 Spectacles.
Charade, Enig. Logog. 65 Notices.
Dominique- Jofeph Garat . 661
:
MERCURE
FRANÇAIS .
SAMEDI 28 JANVIER 1792.
Nota. Le prix de ce Journal eft actuellement
de 36 lv. pour les Départemens , l'Affemblée
Nationale , par fon Décret da 17 Août
en ayant doublé les frais de port.
1791 ,
PIECES FUGITIVES.
SUITE DU FRAGMENT ( 1 )
Du 6° . Livre de L'ÉNÉIDE , inféré dans
le N°. 48 , 26 Novembre 1791 .
ILL dit , touche l'Autel , & de fes mains la preffe .
Fils d'Anchife & des Dieux , lui répond la Prêtreffe ,
Le Tartare eft ouvert : le gendre de Cérès
Aux mortels , nuit & jour , en a perm's l'accès,,
Mais revoir la lumiere & fortir de l'abîme ,
C'eft-là l'effort fuprême : une vertu fublime
Sut à peu de mortels , de Jupiter aimés ,
Applanir ces chemins pour tout autre fermés.
( 1 ) Il s'y eſt g'iffé une faute effentielle à corriger.
La Prêtreffe infpirée a fait parler les ombres ; lifez mugita
No. 4. 28 Janvier 1792. E
!
86 MERCURE
Connais tous les dangers. Là , fous des forêts
fombres ,
Roule le noir Cocyte obfcurci par leurs ombres .
Cependant fi tu veux paffer ces triftes bords ,
Si d'un projet hardi les pénibles efforts
T'enflamment d'un défir noblement téméraire ,
Il eft , il eſt un bois antique & folitaire ,
Où le rameau divin , par Junon adopté ,
Cache de fon or pur la myſtique beauté .
La forêt toute entiere & le couvre & l'ombrage.
Tu ne peux des Eufers tenter l'affreux paffage ,
Si fouple entre tes mains , l'arbre mystérieux
Ne cede à tes défirs fon métal précieux .
De ce tribut facré Proferpine s'honore .
L'or cueilli fur fa tige y refleurit encore ,
Et le métal jaunit d'un éclat renaiffant.
Vas , cherche à ton deffein fi la Parque confent ,
Le rameau va céder fans nulle violence ;
Sinon , rien ne pourra vaincre fa réſiſtance .
Mais tandis que des Dieux l'Oracle eſt conſvité ,
L'un des tiens fans honneur , fur l'arêne jeté ,
Répand fur tes vaiſſeaux une influence impure.
A ces reftes chéris donne la fépulture .
Que le fang des troupeaux foit verfé par tes mains ,
Et par- là de l'Enfer ouvre- toi les chemins.
Elle dit : Le Héros quitte le fan &tuaire
L'oeil humide de pleurs & fixé fur la terre ,
Dans de fombres penfers pr fondément plongé.
Par des doutes cruels comme lui partagé ,
HIBLIOTHECA
REGIA
MONACENS19.
FRANÇAI S.
Achate fuit fes pas : l'un l'autre fe demande
Quel Troyen attend d'eux une pieuſe offrande.
De Mizene à ces mots les reftes malheureux ,
Sur la rive étendus , viennent frapper leurs yeux.
Nul ne fut mieux , au bruit de la trompette fiere ,
Réveiller la valeur dans une ame guerriere .
Il fur l'ami d'Hector. Compagnon du Héros ,
Il partagea fa g'oire ainfi que fes travaux .
Lorfqu'He &or fuccomba fous le fils de Peléc ,
A des honneurs égaux fa valeur appe'ée ,
Suivit le fils d'Anchife ; & tandis que des Dieux,
Dans l'art qui le diftingue , Emule ambitieux ,
Il prétend égaler le talent & la gloire ,
Triton forti des eaux , Triton ( qui peut le croire )
Engloutit fon rival fous les flots écumans.
D'Enée & des Troyens les longs gémiffemens
Font retentir les airs : leur pieufe tendroffe
Exécute en pleurant l'ordre de la Prêtreffe.
Ils fénetrent des bois le fauvage défert.
La hache au loin gémit : par le coin entr'ouvert ,
L'orme éclate , & le pin de fa cime hautajne
Tombe, & roule, & bondit, & va frapper la plaine.
Le Héros les anime , & la hache à la main ,
Préfide à leurs travaux ; ma's plein de fon deffein :
» O fi dans cette vafte & profonde étendue ,
Le rameau , difait-il , ſe montrait à ma vue !
E 2
$8 MERCURE
Car tout ce que les Dieux fur Mizene ont prédit
N'eft que trop vrai pour nous . A peine il avait dit,
De la Mere d'Amour les promptes Meffageres ,
Viennent du haut des Cieux , fur leurs ailes légeres ,
Se pofer à fes pieds . Enée a de Cypris
Reconnu le fymbole & les oifeaux chéris .
» Montrez- moi , leur dit-il , l'arbre dont la richeffe
Couvre & noircit le fol d'une ombre plus épaiffe :
Et toi , Vénus , & toi , ne m'abandonne pas «.
Le Héros auffi -tôt précipite fes pas ,
Suit ces guides ailés , dont la courfe étendue
Se mefure , & finit où s'arrête fa vue.
Ils paiffent l'herbe tendre , & s'éloignant toujours ,
D'un vol interrompu recommencent le cours.
Aux bouches de l'Averne une fois parvenues
Les Colombes ont pris leur effor vers les nues
Et leur vol fe ramene où de fes blonds reflets
Le rameau jauniffant tein : le vert des forêts.
Telle aux premiers frimas que l'hiver nous amene
Une mouffe dorée environne le chêne ,
Le revêt d'un duvet à fa tige étranger ;
Tel étranger au chêne , & mu d'un vent léger ,
Le mystique rameau s'agite , fe tourmente ,
Et fait réfonner l'or de fa tige ondoyante.
Le Héros le détache , & ce tribut divin ,
A l'augufte Prêtreffe eft confié foudain.
1
( Par M. de Chabanon . )
FRANÇA I S. 84
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Fougueux, celui
de l'Enigme eft Livre , & celui du Logogriphe
eft Cône, où l'on trouve Noce , Enoc, Once.
CHARADE.
MON premier te conduira ;
Mon fecond te féduira ;
Et mon tout te piquera.
( Par une Abonnée . )
É N I G M E.
UN bratal m'enlève à ma mere ,
M'arrache d'abord les cheveux ,
Prélude , hélas ! des maux affreux
Qui doivent combler ma mifere .
Le fer à la main , mon beur eau
Me fait ... tu féinis , ô Nature !
Me fait au ventre une ouverture ,
Ft m'effondre ainfi qu'un levreau.
Puis il retourne fa victime ,
Et fans pitié me fend le dos ,
Me mutile , & dans un abîme
Où croupiffent de noires eaux
Me précipite & m'en retire
Pour m'y replonger mille fois .
Il faut après un tel martyre
9
E ;
90 MERCURE
Suivre à la pofte le fatyre ;
Et quand il m'a mife aux abois ,
Lors il me jette à la voirie .
Tu risô Ciel ! quelle noirceur !
Cruel tes mains , je le parie ,
En ont fait autant à ma foeur.
( Par un Abonné. )
LOGO GRIPHE.
HABITANT fortuné du plus beau des féjours ,
Je coule dans la paix la plus heureuſe vie ..
Je refpire la joie , & je chante toujours ;
Ne fuis -je pas digne d'envie ?
Faut-il m'expliquer clairement ?
Ecoutez : Quatre pieds compofeut tout mon être .
Si vous cherchez à me connaître ,
Arrangez - les diverfement ,
3 D'un fiecle vous aurez la centieme partie ;
L'art de fendre fans barque un perfide élément ;
Ce qui nous fait vieillir , & fur quoi toujours ment
Une femme qui veut être toujours jolie ;
Un gros poiffon de mer ; une ville ; un pronom ;
Je vous préfente encor le nom
De l'animal au chant fi plein de mélodie ;
Courfier à longue oreille , aimant peu le galop ,
Et qu'on nomme ſouvent roffignol d'Arcadie .
Ma foi , Meffieurs , j'en ai dit trop.
( Par le même. )
FRANÇAIS . 91
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SIMPLE HISTOIRE , Traduction de
l'Anglais de MISTRISS INCHBALD ,
par M. DESCHAMPS. A Paris , chez
Dupont, Libr. rue de Richelieu , Nº . 14;
& chez les Marchands de Nouveautés. 2
Vol. in-8°. Prix, 4 liv.
MISTRISS ISTRISS INCHBALD eft Auteur de
diverfes Pieces de Théâtre , qui ont été
fort accueillies à Londres , & le Roman
que nous annonçons vient d'y avoir plufieurs
éditions fucceffives . Ce fuccès nous
paraît mérité . Il prouve que le Public a
rendu plus de juftice à Miftriff Inchbald
qu'elle ne s'en rend elle même dans fa
Préface , qu'il faut lire , parce qu'elle cft
'd'une fingularité piquante.
Le caractere original ne fe fait pas moins
remarquer dans tout le cours de Simple
Hiftoire. Il y a peu d'événemens , mais
beaucoup d'intérêt , de vérité , de connaiffance
du coeur ; & l'art de rendre les caracteres
plus intéreffans par leurs défauts,
plus aimables par leurs faibleffes , plus
faillans par le contrafte ; l'art de produire
E
4
922.
MERCURE
de grands mouvemens par de faibles refforts
, de porter le trouble dans l'ame par
un mot , un gefte , un regard , un filence :
cet art eft porté ici jufqu'à un degré qu'on
peut regarder comme un véritable tour de
force , mais que le fuccès juftifie . Nous
allons préfenter une analyfe rapide de ce
Roman.
Dorriforth , parent d'un des premiers
Pairs Catholiques d'Angleterre , eft Prêtre-
Catholique Romain . Quoiqu'il jouiffe d'un
revenu confidérable , & qu'il n'ait que
Brente ans , il vit dans le centre de Londres
comme dans une profonde retraite ,
s'y exerçant à la pratique de toutes les
vertus morales & religieufes . Un feul défaut
ternit fes grandes qualités. C'eft une
roideur de caractere qu'on pourrait appe
ler de l'opiniâtreté. Inflexible dans fes réfolutions
& même dans fes reffentimens
il prend foin du fils de fa foeur , & refuſe
obſtinément de le voir , parce que fa foeur
s'eft mariée contre fon gré. Il fair du bien,,
& ne pardonne pas. A cette efquiffe de
fon caractere , nous allons joindre fon portrait
, parce que ce portrait eft definé avec:
beaucoup d'art , & qu'il convient parfaitement
à l'état de Dorriforth , & au rôle
qu'il doit jouer dans cette Hiftoire .
و و
» Dorriforth était grand , fon air était
» noble & diftingué , fes manieres élé-
" gantes ; mais fi on en excepte des yeux
FRANÇA I S. 93
noirs pleins de feu , des dents fort blan-
» ches , & de beaux cheveux bruns bou-
» clés naturellement & avec grace , de la
maniere qui convenait à fon état , ſa
figure n'offrait rien qui pût exciter l'ad-
" miration . Seulement une teinte de fen-
"
fibilité répandue fur tous les traits , leur
» donnait je ne fais quel charme que bien
» des gens prenaient pour de la beauté
» mais dont chacun éprouvait , plus ou
و د
"3
"
moins , la douce impreffion. En un mot,
» le charme dont je parle n'était que cet
» accord entre les traits du vifage & les
» fentimens du coeur, cette expreffion qui
» fe montre à découvert & en laille faifir-
» tous les mouvemens , foit rapides ou
preffés , comme dans la crainte & l'efpérance
, foit plus tranquilles & plus
réguliers , comme ceux de la réfignation .
Telle était la figure de Dorriforth , lee
" portrait de fon ame ; & les vertus dont
» celle- ci était enrichie , femblaient parer
» l'autre de leur propre beauté. De-là cet
» éclat dont on était frappé en le voyant s
» de- là cette force touchante & perfuafive-
» attachée à toutes fes paroles. Il ſuffiſait:
» de le fixer pour voir que fon coeur sou
» vrait avec les levres , & que chaque mots
» était l'image fidele de fa penſée «
""
93
Un de fes amis intimes , mais plus âgé
que lui , pénétré d'eftime pour fes vertus ,,
lui laiffe , en mourant, la garde de fa filly,
ES
94
MERCURE
-
âgée de dix - huit ans. Quoique née d'un
pere Catholique , cette jeune Miff a été
élevée , par des arrangemens de famille
dans la Religion Proteftante , & Dorriforth
promet à fon ami mourant de la laiffer
toujours libre fur l'article de la Religion .
- Voilà donc le Prêtre que nous venons
de peindre , ce jeune homme vertueux ,
accoutumé à la retraite & à la méditation ,
chargé d'une jeune perfonne charmante ,
dont , par malheur , les habitudes & les
goûts font bien différens des fiens . Elle eft
vive , coquette , étourdie , amie de la diffipation
& des plaifirs , fouffrant impatiemment
d'être gênée , ou contredite , &
aveuglée fur fes défauts par la flatterie &
les hommages de fes nombreux adorateurs.
Voilà fous quelles couleurs on l'a peinte
à Dorriforth qui ne l'a jamais vue , maist
qui n'envifage plus qu'en tremblant la
tâche qui lui eft impofée. Cependant il recueille
auffi quelques traits qui font honneur
à l'ame de fa Pupille , & un peu
raffuré par ces dernieres informations , il
prépare tout pour la recevoir chez lui ,
ou plutôt chez une Mad. Horton , propriétaire
de la maiſon qu'il habite , femme
d'un certain âge , & qui vit avec Miff
Woolley fa niece , âgée de trente- cinq ans,
d'une figure commune , mais extrêmement
bonne , douce & fenfible. Eien de mieux
préfenté que leur furprife mutuelle à la
FRANÇAI S. 94
vue de cette charmante Pupille ; rien de
plus naturel que l'étonnement dont elle
eft frappée elle-même en voyant M. Dorriforth
fi peu femblable à l'idée qu'elle
s'en était faite ; car fous fon double titre
de Prêtre & de Tuteur , elle s'était figuré
ne devoir trouver en lui qu'un bonhomme.
Dès ce premier inoment elle donne des
preuves de fon efprit & de fa gaîté ; elle
en donne bientôr après de fon goût pour
la diffipation & pour tous les amuſemens
de la Capitale. Dorriforth prie le Ciel de
veiller fur elle , & le prie avec une ardeur
égale à fa follicitude. Il prodigue fes avis
à Milf Mifner ; il y joint quelquefois l'autorité
, mais toujours l'exemple de fes
vertus. Un mérite i vrai fait impreffion
fur l'ame naturellement droite de fa Pupille
; elle compare fon Tuteur à tous les
hommes qui lui adreffent leurs voeux , &
fur-tout au jeune Lord Frédéric , qu'elle
paraît diftinguer le plus , parce qu'il eft
lui-même diftingué par toutes les femmes ,
& qu'un tel amant latte fa vanité. Bientôt
fon admiration pour M. Dorriforth devient
un fentiment plus rendre. Sa paflion naiffante
, que d'abord elle ignore elle - même ,
la rend plus foumile aux avis & aux leçons
de celui qu'elle aime. On devine combien
cette docilité inattendue doit charmer
fon Tuteur. Il redouble pour elle de foins,
d'affection , de politelle , Ses marieres de-
E
96
MERCURE
-
viennent plus douces , fon ton plus enga
geant , c'eft le moyen de plaire encore da--
vantage ; mais fon propre coeur , amolli
peu à peu par ces redoublemens d'égards :
& d'amitié qu'il croit lui devoir , finira
par s'enflammer à fon tour : il fera devenu
l'Aimant le plus paffionné , qu'il
croira encore n'avoir pour fa Pupille que les
fentimens d'un pere & d'un ami . Tous ces
détails font charmans , ils font préfentés :
avec beaucoup de fineffe ; mais il faut les
faifir..L'Auteur ne s'appefantit fur rien ,.
il laiffe an Lecteur le foin de conclure ;
& c'est par des nuances délicates , mais .
fenfilies dans le ton , dans les expreffions ,
dans le fon même de la voix de Dorriforth :
par tous les mouvemens que l'état de
fon coeur fe dévoile. Il ne fait pas qu'il
aime quand l'amour l'égare au point de
le porter à frapper le Lord Frédéric fon
rival. Rien de plus touchant que la confufion
dont il eft pénétré après une action
fi indigne de lui , que les alarmes de fa
Pupille , à la vue du danger où les fuites
de cet outrage jettent fon Tuteur , que
les efforts qu'elle fait pour cacher la véri--
rable caufe de fes alarmes , que les men--
fonges auxquels elle a recours pour ne
pas avouer qu'elle aime Dorriforth , que
la confidence qu'elle en fait à Milf Wood
ley, la meilleure , mais auffi la plus religieufe
des femmes . Comme Miff. Wood--
d'elt
FRANÇA I S. 97'
ley eft Catholique , elle ne voit rien d'auffi
facré que le caractere d'un Prêtre , & rien
de plus horrible qu'une paflion dont un
Prêtre eft l'objet. La jeune Pupille ne fe
fait pas moins de reproches à elle- même
quoiqu'elle foit Proteftante & moins ac-
Coutumée à voir dans un Miniftre des .
Autels un homme condamné au célibat ..
Elle combat fa paffion ; elle ne la croir :
point partagée ; elle n'ofe même délirer
qu'elle le foit. Elle n'eft plus vive , plus
difiipée. Ses peines fecrettes ont altéré fa
fanté & changé fon caractere ; & peut- être
n'en eft-elle alors que plus dangereufe pour-
Dorriforth ; mais fi , par des événemens
imprévus, une perſpective nouvelle s'ouvre :
à fes yeux , fi des efpérances légitimes peu--
vent entrer dans fon coeur , on fent qu'elle
reprendra fon caractere & fes premiers
défauts. Elle cherchera à fe dédommager
de tout ce qu'elle a fouffert. Parce qu'elle
eft vaine , elle croira n'être jamais affez
aimée ; parce qu'elle eft fiere , elle voudra
dominer à fon tour celui à qui elle a été
foumife ; elle compromettra fon bonheur ;
fa paflion fera fans ceffe aux prifes avec
la folie & fa légéreté , tandis que l'amourde
Dorriforth fera combattu par la raifont
dont il a , jufqu'à préfent , toujours fuivic
les confeils . Le moment vient enfin où la
raifon l'emporte. Dorriforth va partir , il
ne reverra jamais Miff Mifuer , il l'a ré--
98
MERCURE
folu , & l'on a vu combien il était fermé
dans fes réfolutions. Ce départ coûtera la
vie à fa Pupille. N'importe ; il faudrait
s'humilier pour le retenir ; elle aimera mieux
mourir que de s'humilier. Tout ce morceau
eft un tiffu de fcènes attachantes >
filées avec beaucoup d'art & de vérité . On
les entend , on les voit plutôt qu'on ne les
lit. L'intérêt eft preffant , l'illufion eft parfaite.
Le dénouement eft imprévu , quoique
naturel ; c'eft un trait fortement prononcé,
ajouté au caractere des deux Amans.
Nous n'avons point parlé d'une Miff
Fenton , ni d'un jeune Lord Elmwood , ni
de Sir Edward Ashren , parce qu'ils jouent
un rôle peu confidérable. Il n'en eft pas
de même d'un Jéfuite nommé Sandfort ;
c'eft un acteur principal & l'ami du Tuteur.
Il nous femble que ce perfonnage ne
pouvait fe trouver que dans un Roman
Anglais. Il eft dur , incivil , groffier , &
Miftriff Inchbald ne paraît l'avoir imaginé
que pour qu'il fervit à développer les qualités
aimables de Milf Mifner , & à faire
valoir fon efprit.
Le Traducteur eft digne de l'Auteur par
la maniere dont il en fent le mérite & dont
il le fait fentir. Son ftyle eft pur , é'égant,
naturel , & ne fe reffent en rien des entraves
de la Traduction . On croit lire un
Ouvrage original , & compofé en français.
FRANÇAIS. 99
-
Il a joint quelques notes au texte. On diftinguera
fur tout celle qui eft entre les
Chapitres VI & VII du fecond Volume ;
elle eft profonde , bien écrite , elle fupplée
à ce que l'Auteur n'a pas dit , & clle
jette beaucoup de jour & d'intérêt fur tout
le refte.
Son Avertiffement mérite auffi d'être lu.
Il eft court , mais plein de choles.
Nota. Cet Article eft de M. G ... de l'Académie
Françaife , l'Auteur & le Traducteur de
ce Roman ayant déré qu'il fe chargeât d'en
rendre compte dans le MERCURE.
ÉPITRE au Pape , par F. G. J. S.
ANDRIEUX. A Paris , chez les Libraires
qui vendent les Nouveautés.
LE feu Duc de Choifeul racontait qu'étant
Ambaffadeur à Rome auprès du Pape
Benoît XIV , homme d'efprit , mais un
peu Pantalon , il le preffait un jour affez
vivement fur une demande de la Cour de
France ; demande affez raifonnable en
elle -même , mais qu'il n'était pas aifé à
un Pape d'accorder , attendu que la raifon
peut quelquefois ne pas fe concilier avec
les prétentions Pontificales. Lambertini
impatienté des inftances de l'Ambaffadeur
Français , fe leve bruiquement , le prend
1000 MERCURE
par la main , le fait fortir de fon fiége
prefque de force , & le place fur le fien
propre avant qu'il ait eu le temps de fe
reconnaître.. Je te fais Pape (lui dit-il ) ,.
» & je fuis l'Envoyé du Roi de France..
Voyons maintenant ce que tu me ré-
""
32
pondras . Le Duc de Choifeul , que
d'ailleurs on n'embarraffait pas aisément ,,
avouait qu'il avait été fort étourdi de cette
faillie Italienne , & qu'il ne s'en était tiré
que par une pantalonnade à peu près du
même genre. Il paraît que M. Andrieux .
aurait été moins embarraffé à faire le rôlé
du Pape ; il en fait ici un Philofophe ::
affurément c'eft ne trouver rien de difficile..
Nous fommes dans le temps des changemens
de toute efpece ; mais celui - là ne
fera jamais qu'une fiction poétique. Il eft:
très- poffible qu'il vienne un temps où il
n'y aura plus de Pape ; mais jamais une-
Bulle philofophique ne datera de la Chambre
Apoftolique. Ce n'eft pas que l'on ne
fe divertiffe à Rome comme ailleurs de la
crédulité des Peuples , & l'on fait le mot
de Léon X : Que de bien nous a fait cette
fable du Chrift ! Mais il y a loin de ce
qu'on dit à table , entre des Mignons &
des Courtifanes , à ce qu'on écrit fous
L'anneau du Pécheur.
Quoi qu'il en foit , l'idée de M. An--
drieux eft fort agréable , & fon Epître eft.
fort jolie.. Elle eft cependant , il faut l'aFRANÇAI
S.
101
vouer , plutôt du ftyle de la Comédie que
de celui de l'Epître ; c'eft - à - dire , qu'il
y a plus de naturel & de gaîté que d'élégance
& de poéfte. On ne peut nier non
plus que le fond des idées ne foit continuellement
emprunté des Ecrits de Voltaire
, & quelquefois même les tournures
& les expreffions ; mais le tout eft renfermé
dans un cadre piquant ; & fi les
vers ne font pas toujours très-poétiques ,
ils ont le mérite rare d'offrir des penfées
juftes rendues avec facilité , clarté & précifion
, & par- là très- aifées à retenir , ce
qui eft bien quelque chofe. Tels font ces
vers :
La morale eft du Ciel , le dogme vient des hommes.
Le menfonge fe cache à l'ombre des Autcls ,
Et qui fait parler Dien veut tromper les mortels.
Il n'eft pas inutile d'énoncer ainfi des
vérités effentielles , très familieres aux
gens infruits ; mais dont il faudrait faireun
catéchifme pour les enfans de toute
condition , & qu'il faudrait graver dans
leur mémoire , comme autrefois les Quatrains
de Pibrac..
M. Andrieux propofe tout fimplement
au Pape la teneur d'une Bulle qui ferait
une efpece de confeffion générale & d'amende
honorable adreffée à tous les Peuples.
Il fe charge de rédiger la Bulle ; &
il fait bien , car on ne l'aurait pas faite à
102 MERCURE
Rome. Il fait dire au fucceffeur de Saint
Pierre , après qu'il a révélé le fecret de
l'Eglife ,
Je me ruine ici , je le fais , je le vois .
De mon tréfor Papal je vais tarir la fource ;
Quand je parle raifon , je me coupe la bourſe.
Ces vers font très - gais , & du ton de
ceux que M. Andrieux fait faire au Théâtre.
Mais pourquoi donc n'en fait- il plus ?
Je ne pardonne pas à l'Auteur des Etourdis
de ne pas nous donner des Comédies , fans
préjudice de fes Epîtres familieres .
Voici des vers d'un autre genre , & qui
prouvent que l'Auteur fait exprimer auffi
fort heureuſement des idées philofophiques.
Il s'agit du Systême de Locke.
L'homme n'a rien appris , dit-il , que par les fens.
Les objets ont frappé fes organes naiffans ;
Et dans l'entendement chaque image tracée
Compofe fa mémoire & devient fa penſée.
Ces deux derniers vers font très - bien
tournés. Un des mérites de l'Auteur, c'eſt
de ne jamais offenfer le goût dans fa diction
, toujours claire & lumineufe . Peutêtre
n'y a-t- il dans toute fa piece qu'un
mot qui ne me paraît pas fait pour entrer
dans un vers :
On n'y craint pas fur-tout d'être excommunié.
Ce mot ne faurait fe prononcer ave
FRANÇA I S. 103
·
fa valeur de cinq fyllabes , fans offenfer
l'oreille , fur tout à la fin d'un vers ;
l'harmonie le bannit de la verification ,
comme le bon fens doit le bannir de la
Langue.
M. Andrieux , qui veut éclairer le Peuple
; & l'éclairer par l'organe d'un Pape,
ne manque pas de fe faire l'objection tant
de fois alléguée : mais le Peuple peut- il
Je paffer d'erreur ? Il répond :
Le Peuple , mon ami , n'eſt pas plus fot que vous.
Il fortit votre égal des mains de la Nature.
N'a-t-il à votre avis , d'humain que la figure ?
Au lieu de prendre foin , dès fa jeune faifon ,
De gâter fon efprit , de fauffer la raiſon ,
De l'hébêter enfin par des fabies groffieres ,
Développez en lui ces notions premieres ,
De l'humaine ra' fon élémens précieux :
Plus près de la Nature , il la fertira mieux ,
Et vous aurez plus fait qu'en chargea it fa mémoire
D'impertinens récits qu'il tâche en vain de croire.
Ces vers font la raifon & la vérité
mêmes ; mais .. mais ... mais ...
Oh ! les mais fur ce point ne finiraient jamais.
Une Société d'hommes qui paraiſſent
auffi honnêtes qu'éclairés , m'a fait l'honneur
de m'écrire , il y a quelques mois ,"
une lettre fans fignature , pour m'engager
à traiter cette Queſtion : Eft-il temps d'éclairer
le Peuple ? Ils y avaient joint un
morceau fur le même fujet , auffi bon *
104
MERCURE
qu'il pouvait l'être en efquiffe. Je n'ai pu
leur répondre , ne les connaiffant pas ; &
je faifis cette occafion de les remercier ,
dans un Journal qu'ils lifent fans doute ,
de tout ce qu'il y avait d'obligeant pour
moi dans leur envoi , & de la confiance
dont ils m'honorent. Mais en les affurant
de toute l'eftime que m'infpire leur maniere
d'écrire & de penfer , je crois devoir
me contenter de leur répondre que la
queflion me paraît fi prématurée , que ,
pour le moment , la folution ne ferait
peut-être pas de ma part ce qu'elle femble
être de la leur : bien loin de la réfoudre ,
je ne crois pas qu'il faille encore la propofer
folennellement ; ce pourrait être la
matiere d'une difcuffion étendue & approfondie
, & certes le fujet en vaut la peine..
Je me bornerai à leur préfenter une feule
obfervation Ne ferait - ce pas dans ce
moment ci un très - grand danger que d'avoir
une guerre de Religion , & ne feraite
pas remplir un des voeux de nos ennemis
? Eh bien ! cette question rentre exace
tement dans celle qu'ils propofent , & je
m'en rapporte à leurs réflexions. Mais unt
confeil que je crois bon à donner dès ce
moment , en attendant mieux , c'eft d'exlure
abfolument les Piêtres du plan de
notre éducation publique , quel que foit
celui qu'on adopte..
Hinc omne principium : huc refer exitum ..
HOR..
FRANÇAIS. 105
SPECTACLES.
LE fujet d'Elipe à Thebes , cet exemple de
la fatalité qui faifait le fonds de la croyance
des Anciens , eft l'un de ceux qui ont été mis
le plus fouvent au Théâtre. Il y a prefque toujours
paru avec fuccès , parce qu'il eft d'un intérêt
puifant. Il a fourni le premier Ouvrage dramatique
de Voltaire , qui , dès fa premiere jeuneife,
pofiédant un goût sûr , a fenti qu'il gâtait
un fujet fi beau , ca y ajoutant un amour acceffoire
, fans lequel les Comédiens n'en auraient
pas voulu.
Notre premier Théâtre Lyrique vient à fon
tour de s'en emparer. L'Auteur , qui s'eft fort
écarté du plan de Voltaire , paraît avoir fuivi
celui de Sophocle de plus près ; mais les feènes
qu'il en a empruntées n'ont pas paru rendues
d'une maniere heureufe.
Le premier Acte , dans l'un & l'autre Auteur ,
ne contient que l'expofition du fléau qui afflige
les Thébains , & l'Oracle d'Apollon qui demande
que le meurt e de Layus foit vengé. Mais l'Auteur
Grec qui avait cinq Actes , ou plutôt cinq
divifions formées par les intermedes des Choeurs ,
pouvait en facrifier une à ce fimple expofé.
L'Auteur Français , dans tout fon premier Acte
& dans une partie du fecond , ne préfente que
des marches de Prêtres , des facrifices , des prieres
du Peuple, & fon action n'avance point. L'Oracle
, apporté par Créon dans Sophocle , eft ici
prononcé par le Grand - Prêtre . C'est ce même
106 MERCURE
-
Grand Prêtre qui , au fecond Acte , tient lieu
du Devin Tiréfias . Quoique le Roi ne croie pas
à ce qu'il dobite contre lui , & qu'il ne fe fente
coupable d'aucun crime , il n'en conçoit pas moins
le delein de fe donner la mort ; & ce qui eft
bien plus étrange , c'eft que Jocafte , qui a encore
moins de raifons que lui de fe croire coupable
, conçoit le même projet.
Si l'action a langui dans les deux premiers
Actes , elle fe préc pite dans le troiſieme, où tous
les événemens fubfequens fent accumulés . C'eftlà
qu'Edipe apprend qu'il n'eft point fils du
Roi de Corinthe ; que Layus , qu'il a té , était
fon perc , & qu'il a époulé fa inere . Tout cela
eft dans Sophocle , mais ce qui n'eft ni dans ce
Poëte ni dans au un autre , c'eft le Ballet de
Furies & de Démons qui viennent tourmenter
Edipe & Jocafte , & einbrafer fon palais pour
faire un dénouement éclatant. On pardonnerait
à peine ce Spectacle s'il était nouveau ; mais il
a été employé tant de fois à ce Théâtre , qu'on
ne conçoit pas ce qui a pu déterminer l'Auteur
à le reproduire fi mal à propos.
Nous ne parlons pas du ftyle , qui a paru au
moins très-négligé . Cependant , malgré les nombreux
défaus , cet Ouvrage a eu beaucoup de
fuccès , parce que l'intérêt du fujet en lui-même
a fait oublier la maniere dont il est préfenté ;
parce qu'il y a des momens de chaleur qui ,
rendus avec énerge par l'Acteur chargé du rôle
d' lipe , ont écha té l'ame des Spectateurs ;
parce qu'afin la mulique de M. Deméreaux ,
vive , touchante , & dramatique , a fait encore
valoir ces fcènes paffionnées . On a demandé
l'Auteur , con Palace . Le Compofiteur a paru ,
& a femblé faire hommage à l'Orcheſtre de fon
FRANÇAI S. 107
fuccès. Il a bientôt offert le même hommage à
M. Lainez , qu'il a ramené lui - même fur la
Scène , aux cris du Public , & qu'il a embraflé
avec transport. Cette fcène a été auffi fort applaudie
par le Parterre .
NOTICES.
LES Charmes de l'Enfance , & les Plaisirs de
l'amour maternel ; ornés d'une Gravure en tailledouce
, par Louis - François Jauffret , avec cette
Ep graphie :
( La fleur humaine croît par degrés , & s'épanouiffant
doucement , découvre chaque
jour quelques nouveaux charmes où fe
trouvent la nobletle du pere & les agrémens
de la mere. )
Thompson , Fin du Printemps.
Seconde Edition , augmentée. A Paris , chez
Moutard , Imp-Libr . rue des Mathurins , Hôtel
de Cluni. 1 Vol. in - 12 . Prix , 1 liv . broché .
Un temps d'agitations politiques n'était point
favorable à un Ouvrage de ce genre ; pendant
l'orage on ne s'amufe point à cue llir des fleurs :
cependant l'Auteur des Charmes de l'Enfance a
eo un plein fuccès . Le Public a enlevé la premiere
Edition de cet Ouvrage , fruit des loifirs
Littéraires d'un homme qui , livré par fon érat
à des travaux férieux , dépofe dans le fein de la
Nature les momens qu'il peut leur dérober , &
délaffe fon efprit en peignant fon coeur dans les
tab cauz fimples & naïfs des Plaifirs de la Maternité
, & des Charmes de l'amour filial .
108
MERCURE FRANÇAIS.
CODE Municipal , ou Bréviaire des Officiers
Municipaux contenant , dans un ordre méthodique
, l'enfemble des Décrets rendus par l'Affemblée
Nationale conftituante , fur le Régime
des Municipalités , avec des Notes explicatives
du texte , les réponfes du Comité de Conftitution
aux queftions des Corps Adminiftratifs &
Municipaux fur le fens ou l'exécution de ces
Décrets , & enfin avec un Formulaire de tous
les Actes relatifs aux fonctions des divers Officiers
& Agens Municipaux ; par l'Auteur du Code
de la Juftice de Paix & du Tribunal de famille .
1 Vol. in - 8 °. de 620 pages , belle impreffion de
Didot . Prix br. 4 liv . 10 f. , & 5 liv . franc de
port. Se trouve à Paris , chez l'Auteur , Place
Dauphine , N. 11 ; & chez Petit , Libraire , au
Palais -Royal .
Cet Ouvrage , ainfi que le Code de la Juftice
de Paix & du Tribunal de famille , auquel il fert ,
pour ainfi dire , de pendant , nous a paru fait
avec beaucoup de méthode & de clarté , & remplir
parfaitement l'objet d'utilité que fon titre
annonce .
Les perfonnes qui défireront fe le procurer
directement des Départemens , peuvent s'adreffer ,
par lettres , à l'Auteur , qui le leur fera expédier
exactement par la Pofte & franc de port . Il faut
avoir foin d'affranchir les lettres , & d'y joindre
le prix de l'Ouvrage en affignats ou autrement.
TABLE.
FRAGMENT.
Charade, Eng. Logog. 89 Spectacles .
8, Epitre au Pape.
9'9
105
Simple ifioire. 91 Notices.
107
MERCURE
HISTORIQUE
E T
POLITIQUE,
L'importance et l'étendue des Séances
de l'Affemblée Nationale , dont nous avons
eu à rendre compte cette femaine , nous force
2de remettre àla fuivante le Tableau Politique
que nous avons promis. )
LES
POLOGNE
De Varfovie, le 14 Décembre 1791 .
ES Staroflies font en Pologne des Biens
domaniaux , des Fiefs de la Couronne ,
des efpèces de Tenures dont l'ufufruit eft
concédé à titre de grace ou de récompenfes.
Un grand nombre de Familles de
l'Ordre Equeſtre trouvent dans ces béné¬
fices civils , un fupplément à la modicité
No. 1 ". 7 Janvier 1792 A
( 2)
1
de leur fortune , & les moyens de foutenir
le rang ou les fonctions publiques de
leurs Chefs. Jufqu'au milieu du règne actuel
, la nomination aux Starofties appartint
au Roi mais ce foible mobile d'influence
lui fut retiré en 1775 , par les déci
fions d'une Diète affervie au Cabinet de
Pétersbourg , & qui s'étudia à énerver
toutes les prérogatives de la Couronne. A
cette époque , on agita déjà la queſtion de
favoir fi l'on changeroit la deſtination des
Starofties , en appliquant leurs revenus au
fervice publie. L'efprit de juſtice , ſoutenu
du crédit des Titulares , fit prévaloir
le refpect de leur poffeffion ; on décida que
Tant qu'ils vivroient ils ne feroient pas
dépouillés .
Les Ufufruitiers de ces Biens domaniaux
devoient au Tréfor public le quart
de leurs revenus. Cependant , par un abus
qui tenoità tous ceux de l'ordre politique ,
Civil & économique de la République ,
Jes Starofties payoient à peine la vingtième
partie de leur produit : au lieu de deux
millions de florins , elles en rendoient au
Fifc à peine 250 mille. La Diète de 1775
les affujettit au quart rigoureux.
... Les embarras de finance furent de ' tout
temps des invitations à l'injuftice , & des
tentations d'envahiffemens. A peine la paifible
& fage réforme de notre Conſtitution
( qu'on a fauffement appellée Révolution
( 313 )
*
à
Etolt - elle opérée , à peine fes frêles racines
commençoient germer , que , fous prétexte
d'un deficit non prouvé dans la balance
des recettes & des dépenfes publiques
, des Novateurs ardens ont propofe ,
ont exigé , ont pouffé avec violence la
yconverfion fubite des Starofties en Biens
difponibles fur-le- champ au profit de la
République. Depuis un mois entier , les
Séances , les débats de la Diète n'ont pas
eu d'autre objet le Roi y eft intervenu
plufieurs fois , avec cet efprit doux & conciliant
qui le caractériſe. Les partiſans de
la confifcation ont demandé , les uns , qu'on
appliquât au Tréfor public les revenus des
Starofties ; les autres , qu'on les aliénât. Ce
dernier parti a prévalu dans les Comités de
Conftitution & des Domaines auxquels
on l'avoit d'abord renvoyé ; mais reporté
dans la Diète , il y a éprouvé une oppofition
terrible , & puiflamment motivée.
Le Prince Primat , Frère du Roi , en a , entr'autres
, développé l'injuftice & le danger :
il a démontré que cette fpoliation armeroit
des milliers de Citoyens contre la
Diète & contre la Conftitution. Les Auteurs
des entreprifes fifcales de ce genre fondent
ordinairement fur l'exigence de l'intérêt public
, les facrifices que les propriétés particulières
doivent à la Patrie : bien entendu
है
qu'eux-mêmes n'ont aucune propriété à
facrifier. Ainfi , le Clergé de France fu
९ A 2
( 49)
dépouillé pour le falut public , par ceux
qui n'avoient rien à perdre , & qui voyoient
une fortune, à faire fur ces dépouilles :
ainfi , les propriétés de la Nobleffe du
même royaume furent immolées au bien
public par le défintéreffement des Avocats ,
des Procureurs , des Gentilshommes qui ne
poiledoient aucunes propriétés feigneuriales
; ainfi , un Defpote pille ou rançonce
tour à tour les différens états de la fociété ,
pour fubvenir à la néceffité publique , mais
dans une fociété où les principes de la
vraie liberté ne font pas des boules de
gibecière, que des Jongleurs efcamotent
ou font paroître à volonté , les chofes
doivent aller tout autrement . Un vol commis
par l'Etat, n'eft pas moins un vol que
le filoutage d'un Particulier. Il n'eft permis
a la fociété de difpofer des propriétés de
perfonne , fans une indemnité convenue
d'avance. Le Parlement d'Angleterre n'oferoit
ne pourroit pas obliger un Citoyen
a vendre un pouce de terrain pour
l'alignement d'une voie publique , & une
Diète quelconque difpoferoit arbitrairement
de plufieurs millions de revenus
particuliers , d'ufufruits légitimes , tranfmis
& poífédés fous l'autorité des Loix !
av
Ce brigandage , coloré du vernis d'un
prétendu amour de la Patrie, par gens qui
n'aiment rien que leur bien propre , &
puis le mal d'autrui ; de brigandage qui
confifte à opprimer telle ou telle claffe
fociale au profit de telle ou telle autre ,
a été très bien caractèrifé , en ces termes , par
le Comte Potocki , Maréchal de Lithuanie.
сс Gardez-vous , a -t- il dit , illuftres Etats de la
Diète , d'imiter en ceci une Nation fi digne de nos
refpects a tous autres égards ; les fautes qu'elle
a commifes , ont pour principe une feule erreur ?
elle a toujours confidéré les hommes pris en
maffe ; ellesa perdu de vue les individus ; elle à
voulu être jufte envers tous ; elle a été injufte
envers les Parties ; elle a pris les Membres de la
Société Civile pour des êtres idéaux ou pour des
figures géométriques , fur lefquelles elle pouvoit
faire fes raifonnemens fyftématiques par abftrac
tion , fans prendre les hommes tels qu'ils font
én effet. Lorfque , s'enfonçant dans la théorie ,
l'on prononce fur la totalité du genre humain,
& qu'on s'élève avec une froide indifférer ce audeffus
du fort des Citoyens individuels , l'on
peut , il eft vrai , établir quelques vérités abftraites
; mais, ces vérités produiront infaillibleblement
dans l'application des injuftices multipliées
; & ces injuftices feront rejaillir une filés
triffure ineffaçable fur les maximes les plus faines
& les plus irrefragables . L'efprit faifira tous
jours ces grandes vérités générales ; il les approuvera
; mais un coeur véritablement généreux
& ami de la vertu ne fe permettra point dans
la plupart des cas l'application & l'exécution
de ces mêmes principes , dont l'efprit s'eft convaincu
. »
Cette dangereufe délibération n'eft point terme
: elle menace
d'embrâfer
la Ré
publique en fortifiant le Parti déjà dange
A 3
(1&6 )}.
91
.
reux des Mécontens . A leur tête fe trouvent
Evêque de Wilna , efprit turbulent ; le
Comte Potocki, Général d'Artillerie , redoutable
& inquiétant par fes qualités
eminentes , & par le patriotifme qu'il a
manifefté en plufieurs, occafions , autant
que par fa naifance & par fa fortune ;
le Comte Rzewuski , petit Général de la
Couronne , & le grand Général Comte
Branicki , neveu par fa femme & l'un des
héritiers du Prince Potemkin. Quelquesuns
de ces Chefs font à Jaffy , on les
foupçonne de travailler auprès des Plénipotentiaires
Ruffes contre la nouvelle
Conftitution . Comme ils gagnent chaque
jour des Adhérens , dont l'audace va même
jufqu'à menacer la Diète de prochaines
confédérations , & jufqu'à proteſter dans
les Grods ou Dépôts publics , M. Zboinski ,
Nonce de Dobrzyn , propofa , le 6 , un Décret
tendant à ce que tout Citoyen qui dref
» feroit des Manifeftes on des Protefta-
» tions contre la nouvelle Conftitution ,
» fut cité pardevant le Tribunal Comitial
, & puni comme Perturbateurdu repos
public. SAUF NÉANMOINS A CHAQUE
CITOYEN , REVÊTU D'UN EMPLOI PU-
» BLIC COMME A TOUT REPRÉSENTANT
DE LA NATION , le droit & la
faculté de manifefter librement fes fentimens
, & d'en faire infertion dans les
"

1
( 7 ):
1
» actes publics , en vertu des Loix an
>> ciennes & récentes de liberâ voce. »
Ce Projet , on le voit , n'offenfoit ni la
liberté des Membres de la Minorité de la
Diète , ni celle des Citoyens en fonctions
publiques , ni l'intérêt du Peuple , conme
les blefsèrent en France les clameurs tyranniques
de la Majorité de l'Affemblée Conf
tituante contre les proteftations de la Minorité
, & le délire de ces adreffes infep
fées où l'on faifoit enregistrer des invec-.
tives contre le droit de protefter. Cepen
dant , le refpect exagéré des manifeftations
publiques de diffentiment , étendues à la
généralité des Citoyens , entraîna la Diète
dans des débats longs & violens. Après fix
heures de difcuffion , le Roi préfent prit la
parole , & appuya la motion raifonnable
de M. Zboinski. Les voix étant recueillies ;
dans la Chambre du Sénat le feul Prince
Czerwertynski la rejetta ; dans celle des
Nonces , elle eut 270 fuffrages contre 30 .
: Malgré fa foibleffe , la Minorité revint
à la charge dans la féance du 9. Le
Nonce Mirzejewski , foutenu du Prince
Sangusko , s'éleva de nouveau très vivement
contre le Décret qui punit de mort.
les proteftations. Au lieu de fe défendre
avec la meſure convenable à des Légiflateurs
, quelques - uns des Membres de la
Majorité s'emportèrent avec une indignité
fcandaleufe , jufqu'à menacer les deuxOp
A 4
((80)
pofans : un tumulte affreux réfulta de cette
inconfidération : plufieurs des Partiſans du
Décret revinrent fur leurs pas , prirent la
défenſe de M. Mirzejewski , & déclarèrent
que c'en étoit fait de la liberté , fi l'on
interdifoit les proteftations contre les Décrets
de la Diète:l'agitation parvint au point,
qu'en figne de danger, beaucoup de Nonces
fe couvrirent , & tirèrent leurs épées à mifourreau
; on vit l'inftant où les deux Partis
alloient s'affaillir , & le fang couler. Dans
cet horrible tumulte , les Maréchaux de la
Diète épuisèrent vainement leurs efforts à
rétablir l'ordre' ; mais ils empêchèrent du
moins que la fcène ne fut enfanglantée :
on leva la féance fans prendre de réfolution.
Dans la mêlée , il s'étoit élevé une
querelle perfonnelle entre le Grand - Notaire
Rzewuski , & le fils du Prince Palatin
de Wolhynie : cet incident a été vidé le 10
par un duel , dans lequel le Comte Rzeavuski
a été bleffé au vifage & à la main.
:
Le fcandale de cette féance a nui
aux Partifan ; de la nouvelle Conftitution
, & leur a enlevé plufieurs Membres
les vrais Patriotes s'en affligent d'autant
plus , que la Diète fembloit avoir
légué pour toujours ces défordres honteux
à l'Affemblée populaire de France ,
& que les ennemis de nos dernières Loix
en tireront avantage. Leur activité , leurs
démarches, leur nombre même augment.n
( و )
1
Peut- être auroit- on prévenu , ces dange
reux progrès , en s'occupant exclufivement
d'affermir les dernières Inftitutions , au lieud'entreprendre
l'exécution d'autres nouveautés.
Le sûr moyen de faire péricliter
une réforme utile , eft de vouloir tout réformer
, d'offenfer à la fois tous les inté
rêts , de les armer par cette imprudence
contre des Loix dont le mécontentement
eut refpecté le maintien , & de donner ainfi
des Alliés aux Factieux. Une révolution
Tans violence ramène infenfiblement les
coeurs lorfqu'elle fait s'arrêter devant les
droits de la juftice , & meme devant les
préjugés de fentiment ; mais une révolution
trop long- temps foutenue prend toujours
le caractère de l'ufurpation , & finit
par crouler fous fes propres excès.
Le Prince Adam Czartoryski , Député
par le Roi & la République auprès de
'Electeur de Saxe , eft arrivé le 2 à Drefde ,
& a remis le 4 fes lettres de créance.
ALLEMAGNE
De Francfort -fur- le- Mein , le 29 Décembre.
gs as up
Pour bien entendre le Décret Impérial
de ratification , remis , le 12 , à la Diète
par
le Prince de la Tour & Taxis , Principal
Commiffaire de S. M.I. , il ne fuffit pas
cau en er !? 20
( 10. ).
L
d'en avoir,lu l'extrait , ni même de l'avoir
lu une fois en entier. Nous allons le rapporter,
dans fa teneur littérale d'après une
traduction exacte , en le faifant fuivre du
Monitoire Circulaire adreffé aux Princes
Directeurs des Cercles .
que
daté Décret de Commiſſion & de ratification ,
du 10 Décembre , & porté à la Dictature par le
Directoire de Mayence, le 12 dudit mois 1791 .
«Nous , Charles Anfelme de la Tour & Taxis,
Pince du Saint Empire , Commiffaite Prin
cipal , &c . , donnons à connoître aux Confeillets
, Ambaſſadeurs & Miniftres affemblés en
Diète , que Sa Majefté Impériale a appris , avec
fatisfaction , par l'avis de l'Empire , du 6 Août ,
la Diète a mûrement délibéré pour les griefs
des Etats & leurs ayant-caufe,léfés par les Décrets
de l'Affemblée Nationale de France; lefquels griefs
ont été portés à la Drète par un Décret de Commiffion
du 26 Avril , que de plus , la Diète a
rémoigné fa reconnoiffance de la lettre du 14 Décembre
1790 , adreffée préalablement par Sa Majefté
Impériale à Sa Majesté Très- Chrétienne
aux inftances du Collège Electoral , pour la faisfaction
des Parties intéreffées ; & failant preuve
de fes foins paternels , en fixant fur-tout , quant
aux mefures à prendre à l'avenir , fon attention
fur les Traités fubfiftans entrel'Empire & la France,
qu'on auroit pu , à la vérité, s'attendre , vu l'inftabilité
des chofes en France , qu'on prendroit
de foi-même quelques mefures plus juftes pour
ne plus donner lieu à l'Allemagne de fe plaindre
de infraction des Traités ; mais la Conftitution
¿Françoiſe ayant été fanctionnée le 14 Septembre ,
ins l'exception demandée , & par-là les imo
( ii )
vations dans l'Alface & dans la Lorraine , au pré
judice des Etats , étant toujours fubfiftantes , Sa
Majefté Impériale a enfin jugé qu'il falloit precéder
aux mesures propofées par la Diète ; à cet
effet elle a formé , dans une affaire auffi impo : -
tante pour l'Empire Germanique , le Décret cor
fu'tatif qui fuit :
« Art. I. On adhérera fermement aux Traités
fubfiftans entre l'Empire & la France ; en conféquence
l'Empereur & l'Empire n'ont aucun égard
aux foumiffions des Etats refpectifs & de leurs
ayant cauſe , qui feront cenfés non préjudiciables ·
à l'Empereur & à l'Empire , non obligatoires &
non-avenus . »
« II. L'exécution illimitée des Décrets de l'Affemblée
Nationale , qui a eu lieu , depuis fe
mois d'Aout 1789 , & leur extenſion aux Etats ,
font des ufurpations arbitraires , des infractions ,
des violations enfin de la fupériorité territoriale
de l'Empereur & de l'Empire , & de leur Suzeraineté.
C'eft pourquoi les entreprifes faites per
l'Affemblée Nationale fur les Etats d'Alface &
de la Lorraine , & de leurs ayant- cauſe , au détriment
de leur territoire , droits , revenus , foit
temporels , foit fpirituels , de leur poffeffoire en
un mot , doivent être regardées comme contraires
aux Traités , & comme étant de nature à exiger
non-feulement une réſervation formelle des droits
de l'Empereur & de l'Empire , mais encore conformément
aux liens généraux entre tous les Etate
de fecours conftitutionnels pour le bien des parties
intéreffées . >>
ec
« III . Sa Majesté Impériale a vu avec peine
que la réponſe de Sa Majefté Très- Chrétienne ,
quant à la forme , fe foit éloignée de l'obfervance
Feconnues qu'elle n'étoit pas conçue dans l'idioine
A 6
812 )
1
:
d'ailleurs confervé dans les actes publics entre
les deux Empires ; qu'enfin elle n'ait nullement
Jépondu à l'attente générale touchant fon contenu
effentiel, fur- tout à l'égard des rapports de l'Empire
avec les Etats létés comme cependant on
efpère de l'amour perfoonel pour la justice &
des lumières de Sa Majefté Tiès - Chrétienne
que fur des remontrances réitérées de Sa Majefte
Impériale & de l'Empire , elle voudra bien fe
preter aniablement au redreffement des griefs , &
à l'indemnité des Etats privés jufqu'ici de leurs
evenus , à leur réhabilitation , conformément
aux Traités ; Sa Majesté Lapériale a encore adreffé
une nouvelle lettre au Roi , fon Fière & Beau-
Frère , ou elle a fait fengir far-tout combien c'eft
une fuppofition erronée de prétendre les poffef
fions en litige tellement founifes à la fupériorité
territoriale de la France , que , fauf à dédom
ager les intéreflés , elle puifle en difpfer librement
, toutes les fois qu'elle le jugera cons
venable à fes intérêts . Sa Majefté Impériale a
infifté au contraire à ce que telles poifeffions
qui n'ont pas été cédées du confentement de l'En
pereur & de l'Empire , eftent dans leurs rapports
antérieurs à l'un & à l'autre , & quant aux
poffeflions cédées , il faut remplir les engagemens
ftipulés . Or , la France étant contrevenue à ces
denx principes , Sa Majesté Impériale , tant en
fon nom qu'en celui de l'Empire , protefte folemnellement
contre toutes mefutes à ce conaires
, qui peuvent avoir été prifes depuis le
mois d'Aû 1789 . >>
Q fe feroit déjà empreffé de fecourir le
plus efficacement les Etats , conformément à
Ta dignité de la Couronne Impériale , au bien
de l'Empire & à ſa Conſtitution , fi la juſtiçe
713 )
connue de Sa Majefté Très-Chrétienne ,ne faifoit
efpérer que toutes chofes feront encore rétablies
amiablement dans l'état où elles doivent être , en
vertu des Traités & des Conventions . »
« Sa Majesté Très-Chrétienne eft avertie en
même temps , dans la même lettre , de réfléchir
prudemment fur les conféquences dont elle feroit
menacée à l'égard de fes propres titres fur l'Alface
& la Lorraine , fi les conditions faitement promifes
lors de la prife de poffeffion de ces Provinces
, & maintenues fur la garantie de la France
elle-même , ne font plus refpect es , & fi toutes
les Nations de l'Europe & du Monde avec lefquelles
la France ait jamais tranfige , font a fe con-
Vaincre que cette Monarchie ne refpecte plus fes
tranfactions toutes les fois que l'intérêt du moment
lui fait defirer un changen ent . »
ce S: Majefé Impériale ajoute qu'el'e cfpère
que cette feconde lettre aura l'efft que toutes les
innovations faites depuis le mois d'Août 1789 ,
feront redreflées ; que les Etats feront indemnifés ,
& qu'en général tout fra rétabli dans l'état conforme
aux Conventions & aux Traités . Sa Majefté
Impériale fi it par la refl xion que , plus
elle fera inftruice à temps par une lettre , con que
dans la forme accoutumée des fentimens juftes
& efficaces du Roi à cet égard , moins elle aura lieu
d: douter du defi fi cre de Sa Majefté Très-
Chrétienne & de fa Nation , de cultiver la paix
avec l'Empereur & Empire . »
« Sa Majeſté Impériale fera communiquer de
temps en temps a la Diète les fuites de la démarche
, afin qu'elle puiffe procéder à des délibérations
plus précifes , & paffer un nouveau
Décret . »
« Sa Majeté Impériale n'a pu voir , au refte
( 14 )
qu'avec la plus grande indignation , qu'on prend
tâche de femer plufieurs écrits , tant Etrangers
qu'Allemands , & des principes tendant uniquement
à infpirer aux Sujets l'efprit de défobéiffance
& de révolte contre les Magiftrats.
сс
ל כ
L'Empereur a la confiance que les Sujets de
l'Empire ne fe laifferont point ébranler par de
pareilles infinuations , dans leur loyauté Germanique
& obéiffance dûe aux Magiftrats; que bien
moins encore ils fe laifferont induire à des mutineries
fi notoirement deftructives de la choſe
publique & févèrement puniffables , & fi pernicieufes
pour tous les individus ; afín cependant
d'éviter avec plus de fûreté , que des gens faciles
à égarer ne foient entraînés par de faux raiſonnemens
, à la haine de ces Magiftrats ou de qui
que ce foit , ou même , contre toute atteinte ,
à des troubles publics ; afin de prévenir encore
plus efficacement le mal dans le cas d'une émeute
réelle , Sa Majefté Impériale fe rappellant les
promeffes faites par l'article XV fuivant de la
Capitulation Impériale , n'a pas manqué , en Père
& Chef de l'Empire , d'adreffer à tous les Cercles
le Monitoire propofé par les Electeurs , Princes
& Etats, dont copie eft fous le n° . z , & de
les fommer de contribuer tous & un chacun à la
fuppreffion des écrits & principes féditieux , &
à l'établiffement d'un état conftitutionnel d'attaque
& de défenfe pour le maintien de la fûreté a
de la tranquillité publique . Et fur ce , fon Alteffe
, &c. »
Circulaire aux Princes convoquant des Cercles
respectifs.
Votre dilection n'ignore plus que les Eles
Beurs , Princes & Eats de Empire nous one
( 15 )
3
..
duement requis le 6 Août de l'année cond
rante qu'il nous plût de faire prendre à tous les
Cercles de l'Empire les mefures les plus conver
nables pour prévenir d'une manière uniforme &
par des démarches réciproques , le débit des écrits
& principes féditieux , fans , d'ailleurs , déroger
aux droits de police inhérens à la Souveraineté ,
& pour maintenir dans l'Empire , l'obéiſſance
l'ordre , la tranquillité & la fûreté publique, en
rétabliſſant de concert , & par- tout, l'état conftitutionnel
d'attaque & de défenſe. »
>
« Comme dès le commencement de notre règne,
nous nous fommes propofés pour but de contribuer
le plus efficacement au maintien de la
tranquillité dans l'Empire , d'accorder conftitutionnellement
à tous & à chacun notre protection
Impériale , & celle de l'Empire contre toute
violence ; comme d'ailleurs ce but ne peut être
atteint, qu'en empêchant le débit des écrits féditieux
ce qui fans cela eft enjoint à tous les
Magiftrats par les Loix de l'Empire , notamment
par les refcrits de 1570 & l'Ordonnance de la
Police de l'Empire ; fi de plus , pour le maintien
de la paix publique & la défenſe commune
de l'Empire , on ne met à exécution ce qui eft
preferit par le Referit de Spire de 1526 , paragraphe
9 , & celui d'Augsbourg 1530 , paragraphe
70 , par l'Ordonnance de l'exécution de
1555 , & Traités de Weftphalie...... Si enfin ,
conformément à ces Loix , tous Electeurs , Princes
& Etats ne pourvoient tellement à la choſe publique
que dans les premiers mouvemens d'une
invafion fubite , il puifle s'en garantir lui & les
fens , affifter promptement fes, voifins , & attendre
Jeur affiftance à fon tour. »
2
Nous requérons votre dilection de metsie
( 16 )
ce que deffus fous les yeux des Etats du Cercle ,
& de les exhorter à ce qu'ils empêchent , au
moyen de furveillance réciproque , la circulation
de tous les écrits & principes favorifant
les infurrections , particulièrement de ceux qui
tendent au bouleversement de la Conftitution
actuelle , & à la perturbation de la tranquillité
publique , par une infpection vigilante & la pourfuite
des inftigateurs , auteurs , & c. , des punitions
exemplaires & la confifcation defdits écrits ;
de plus , à ce qu'ils veillent avec foi que les
défordres ou les émeutes ne puiffent naître nulle
part dans l'Empire ; que chacun foir contenu
dans l'obéillance , & porte à fe foumettre en tôût
aux decifions d'une juftice exact ; qu'enfi dans
le cas d'une infurrection ou émeute , tous les
Etats de l'Empire , felon que l'exige le maintien
de la paix publique , accourent à main armée , &
qu'en fe chargeant de protéger tous les fidèles
"Sujets de l'Empire , & de leur conferver leurs
propriétés intactes , ils maintiennent la fûreté ,
l'ordre & la tranquillite de l'Empire.

ce Pour que le maintien de l'ordre dans l'Empire
foit efficace , & qu'on y concourre avec d'autant
plus d'accord , nous nous attendons que
votre dilection & tous les Etats du Cercle effectueront
avec patri tfme les m.fures fuldites
; qu'ils feront zélés à établir , " par tout
Empire , l'état conftitutionnel & commun de
défenfe & d'attaque ; & qu'à cet effet , is vòùdront
s'entendre confidemment avec les autres
Cercles. »
་ ་
сс
145 V you
En attendant , nous efpérons & nous confions
à votre dilection que , comme Etat d'Empire
, comne Prince convoquant du Cercle , elle
concourra avec empreffement à un but hi géné(
17 )
ralementwile , & qu'elle nous fera part au plutôt ,
de la manière dont on y aura procédé. »
*
C'eft fauffement qu'on a avancé dans
certains Papiers Publics , que la Cour de
Berlin ne partageoit pas les fentimens de
celle de Vienne , ni les réfolutions.confi
mées par le Décret Impérial , de foutenir à
main armée, fi le cas l'exige, les droits du
Corps Germanique. Dans le Protocolle des
délibérations du Collége des Princes fur les
griefs des Membres de l'Empire poffef
honnés en France , Protocolle dont l'extrait
eft fous nos yeux , l'avis de Magda
bourg cft conforme au Vote d'Autriche ,
en y ajoutant le voeu de faire foutenir les
réclamations , par les Souverains garans
du Traité de Weftphalie. On a une preuve
furabondante de l'accord des Cabinets de
Vienne & de Berlin à cet égard , dans les
bafes de la nouvelle Alliance qu'elles
viennent de contracter , & dont leurs Miniftres
à Ratisbonne , le Baron de Borié,
& le Comte de Goertz ont , il y a 15 jours
officiellement notifié à la Diète , l'exiftence
& les principales conditions .
Cette grande affaire du Conclufum , de
fa Ratification , du Mandement aux . Cercles
, occupoit l'attention de l'Empire
lorfque les déclarations guerrières , & les
réquifitions comminatoires de l'Affemblée
Légiflative deFrance, à ceux des Princes Allemands
qui donnent afyle aux Réfugiés Fran(
18 )
çois , ont annoncé des événemens plus preffans
encore. Comme cette hofpitalité accordée
aux Emigrés n'a point été uniforme ;
qu'en un lieu ils font raffemblés par Cantonnemens
; qu'en un autre ils font mutuellement
ifolés ; qu'ici , ils vivent paifibles
en familles fans s'affocier à aucune réunion
préjugée hoftile ; que là, au contraire
, ils forment de véritables Corps
s'exerçant chaque jour , & développant
des préparatifs , les menaces faites à tous
les Princes d'Empire fur le territoire defquels
habitent des François , ne peuvent
être générales fans devenir une agreffion
gratuite contre divers Etats .
Il n'exifte aucun raffemblement armé ,
ou d'individus incorporés , ni d'exercices ,
ni d'apprêts militaires dans le Margraviat
de Bade , dans le Brifgaw dans le
Palatinat , dans le Duché de Deux-
Ponts ; les François qui habitent ces divers
Etats n'y ont d'autre caractère que celui
d'Etrangers abfolument pacifiques.
Il n'en exifte que du même genre , &
peut- être même aucun dans l'Evêché de
Spire.
Ni à Mayence , ni dans aucune autre
ville de cet Electorat , on n'en trouve de raffemblés
, armés ou non . La feule ville
Impériale de Worms renfermoit avec M.
le Prince de Condé & fa Famille , un nombre
confidérable de François équipés , montés ,
((194) )
pourvus d'armes; & fuivant une opinion plas
ou moins fondée , plufieurs magafins & des
trains d'Artillerie appartiennent , dit- on ,
fur cette partie des bords du Rhin , aux
Princes François .
Leurs véritables réunions , leurs armemens
, leurs préparatifs font donc concen
trés dans l'Electorat de Trèves dans
le Cercle de Bourgogne , & dans quelques
endroits de celui de Weftphalie.
C'est donc aux feuls Souverains de ces
derniers territoires & à la Régence de
Worms , que peuvent s'adreffer légitimement
les déclarations Françoifes . Tout
autre Etat de l'Empire qui feroit attaqué ,
parce qu'il exifte des Réfugiés François ,
ifolés fur leur furface , le feroit donc par
un acte de brigandage or , on ne doit
le craindre qu'autant que l'anarchie de la
France l'emporteroit fur l'autorité de fon
Gouvernement , & feroit violer le droit
des Nations .
La Régence de Worms n'a point fignifié
à M. le Prince de Condé , & aux Frangois
réunis autour de lui , un ordre de
partir , ainfi que l'ont rapporté d'infidèles
Gazetiers. Elle a feulement préfenté le cas ,
& témoigné fes inquiétudes à l'Electeur
de Mayence , Prince - Evêque de Worms,
ainfi qu'à M. le Prince de Condé lui- même.
Un évènement imprévu & le cours des
chofes l'ont tiré d'embarras. Le 17 , da
( (201) 1
Magiftrat de Worms fit arrêter plufieurs ,
François nouvellement arrivés & inconnus ,
dont le Chef, dit- on , fe nomme Beuzelot.
Ce dernier qui , à ce qu'on ajoute , avoit
pris la Croix de Malthe , fut reconnu par
un Gentilhomme de fa Nation , qui affura
l'avoir vu en fonction d'Officier de Garde
Nationale à Thionville , avoir été fouillé
par lui à fon paffage , & lui devoir l'avantage
d'être dévalife de l'argent qu'il portoit
avec lui. Interrogé , ainfi que fes
complices , Beuzelot a avoué être venu à
Worms , accompagné de 40 autres brigands
, pour affaffiner le 18 M. le Prince
de Conde ; il a confeffé le nom des Infti
gateurs le prix qui y étoit atdu
crime
taché , & les moyens d'exécution . Cet
attentat a produit une affreuſe ſenſation à
Worms & dans tout l'Electorat. Co -incidant
avec l'arrivée des nouvelles qui annonçoient
une prochaine irruption de
France fur les Emigrés , il a fans doute
déterminé le Prince de Condé & les mille
ou douze cent Militaires qui le fuivent ,
à fe réunir à leurs autres Compatriotes,
Avant la fin de l'année , ce départ fera
effectué en entier, pour concentrer , à ce qu'il
paroît , toutes les forces des Emigrés dans
PElectorat de Trèves . Le Prince de Condé
& fa Famille font arrivés le 23 à Coblentz.
Ce point de l'Empire étant le plus in
médiatement menacé , l'Empereur à la
( 2x )
demande de l'Electeur de Trèves , a'ordonné
fur-le champ au Général Bender,
de couvrir Electorat avec toutes les forces
qu'il commande , fi des hoftilités les rendent
néceffaires, Outre les 4000 " Autrichiens
qu'on cantonne à Mertzig , on va
tracer inceffamment lous Trèves un.canip
de 10,000 hommes . Quiconque connoit
coc
la pofition de l'Electorat , l'avantage des
poftes qu'il préfente , & fon excellente defenfive
naturelle entre la Mofelle & les Duchés
de Luxembourg & de Linibourg , jugera
qu'en quatre mois peut- être, on ne pénétréroit
pas facilement des frontières de France
à Coblentz.
On nous annonce la marche très- prochaine
de nouvelles Troupes Impériales
& Pruffiennes , ainfi que des difpofitions
de tout genre dans les Cercles du Haut
& Bas-Rhin , Souabe & Franconie ; mais
quoique ces nouvelles ne bleffent pas la
vrailemblance , elles font néanmoins prématurées.
Dans cette crife , prevue depuis fix mois
par les Obfervateurs , on apperçoit que , &
' Empereur. & l'Empire , loin d'agir comme
auxiliaires des Princes &des Emigrés Framçois
, n'en feront peut- être les leurs que
fecondairement ; qu'on évitera , fi cela eſt
pofiible , d'attirer fur la France le fléau
d'une guerre civile , en mênie temps qu'une
guerre étrangère , mais que , dans tous les
( 22 )
cas , une médiation armée pourra feule
fauver cette belle Monarchie , du dernier
précipice où les fureurs des Factions menacent
de l'enfevelir.
Chacun s'attendoit à la réfolution de
l'Empereur en faveur de l'Electeur de Trèves
: il étoit devenu impoffible , depuis
les dernières déclarations, de la France ,
& les menaces violentes qui les ont accompagnées
, que le Chef de l'Empire
laifsât un des Electorats à la merci d'une
invafion armée. Quant aux raffemblemens
des François , il eft évident qu'en réfolvant
la guerre , l'Affemblée nationale a pris le
vrai moyen de les faire promptement dégénérer
en armemens effectifs , que la politique
aura foin alors de juftifier par le motif
de la défenfe perfonnelle.
FRANCE.
De Paris , le 31 Décembre 1791 .
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du dimanche , 25 décembre , à 6 heures du foir.
Après l'affommante lecture de longs extraits
de pétitions & d'adreffes de félicitation , au fujet
des décrets contre les émigrans & les prêtres ,
dans la foule defquelles on a vu les citoyennes
de Dijon vouer à la vengeance des loix le directoire
du département de Paris ; après la mention
honorable de ce fatras inconftitutionnel , M.
723 )
Delâtre fils , admis à la baire avec meſdames fa
mère & grand' mère , âgée de 94 ans , a réclamé
la liberté de fon père , non comme une grace ,
mais comme une jufte réparation d'un ate
illégal .
Je ne viens point , a - t- il dit , vous prier
d'exercer le pouvoir judiciaire , mais dénoncer
à votre amour pour la conftitution , un décret
qui l'ébranle dans fes fondemens..... Mon père
n'entretenoit aucune relation avec les émigrans ;
j'avois formé feul la réfolution de paſſer à Coblentz....
J'ai vaincu fa réfiftance , & furpris à
fa fageffe une lettre où il s'eft perinis quelques
mots dans le fens de la perfonne à laquelle il
écrivoit.... Ma préfence , mon retour volontaire
& libre anéantit tout foupçon de crime . Comment
une lettre , une penfée a- t- elle puedevenir
le fujet d'une accufation capitale ? De qui tienton
cette lettre ?....... Je l'avois négligemment
* renfermée dans ma malle , adreffée à un négociant
de Metz pour la faire paffer à Trêves la
`malle a été ouverte par la municipalité de Thionville....
S'il exifte un crime , peut -il être autre
que celui de la violation du fecret de ma lettre? ...
Nul ne doit être inquiété pour les opinions.....
Lá libre communication des pensées eft un des
droits du citoyen.... L'inviolabilité du fecret des
lettres eft garantie par la conftitution.... L'acte
conftitutionnel , porte que le pouvoir législatif
ne pourra faire aucune loi qui mette obſtacle à
l'exercice de ces droits naturels & civils ... C'eſt
par un attentat contre la conftitution que cette
lettre vous a été dénoncée ; c'eſt un vol que de
l'avoir prife dans ma malle fermée , un crime
de l'avoir décachetée , un crime de l'avoir envoyée
, un crime de l'avoir dénoncée...... Ne
( 24 )
*
feroit- ce pas vous - mêmes participer au délit ,
vous en rendre complices , attaquer la conftitution
que vous avez jurée de maintenir , que de
Jaifler fubfifter un décret d'accufation fondée fur
une lâche perfidie , condamnée par les loix de
tous les peuples policés ? Ii quelqu'un n'a pas
"rougi de crier à Orléans.
La lettre étoit cachetée , a pourſuivi M.
Delâtre fils ; elle n'eft fortie de mes mains que
par un crime . J'en fuis feul le maître. Je demande
à la brûler moi- même . Je prends l'univers
à témoin de la juftice de ma caufe. La
lettre eft à moi. Ma démarche eft approuvée
par mon père..... Pour me faire lâcher prife ,
il faut que vous tenverfiez la conftitution , que
vous m'écrafiez fous les ruines .... La conftitution
& votre décret ne peuvent tenir enfemble ;
Il faut que Fun des deux tombe... Ceft le fetment
que vous avez prêté , d'eit votre juftice
enfin que j'invoque » , a - t- il ajouté à la fuire
de motifs tirés des douleurs qui menacent de
précipiter au tombeau la refpectable mère que
défole la détention de fon fils.
* Pour le coup c'étoit bien là ' Pattitude ,
grande , impofante
, fière ou noble , dont on
Parle tant dans l'Affemblée
; mais le faux beleipit
& l'infenfib.lité
de M. François de Neufchateau
, qui préfidoit , ont rejetté l'audience
dans le cercle ordinaire des amphigouris
majefrueux.
M. François a eu la mal-adreffe de faire
obferver , comme une chofe étonnante , que
Affemblée
venoit d'écouter avec une tranquillité
impartiale , cette pétition d'un nouveau genré
Pour le rapport d'un décret , que le falut public
avoit dicté. Puis , fans toucher au crime avéré #
de
( 25 )
de la violation du cachet , & conféquemment:
de la conftitution jurée , il a parlé d'humanité ,
de nature, quoiqu'il ne s'agit que d'un ferment ,
de probité , de juftice , de la fimple rétractation
du plus évident parjure ; le tout pour en venir
à cette phrafe e les légiflateurs ont eux- mêmes
une autre piété filiale qui les attache à la patrie.
L'Affemblée nationale pèfera ces deux fentimens;
elle verra s'il eft poffible de les concilier avec
votre demande » Ce galimathias à prétention a
été applaudi , & l'on a fait retirer le pétitionnaire
en renvoyant la demande au comité de
législation .
Alors , on a écouté avec beaucoup plus d'intérêt
, un orateur des citoyens de la fections des
Lombards de Paris , qui , prêtant fon organe à'
toute la France , a débité la harangue avec les
gefticulations convulfives d'un tragédien qui déclame
les fureurs d'Orefte. Nous en citerons
quelques paffages pour caractériſer la politique
du jour.
Će M. Louvet a d'abord foudroyé l'expreffion
infidieufe des ministériels , qui affectent de répéter
que la conftitution a le voeu de la majorité
de la nation . « La conftitution à l'affentiment i
& les hommages de la nation entière, a-t-il dit. La
minorité du peuple n'en eft que l'écume impure...
un enfant - monftre.... des vagabons jadis no-
´bles.... dignes aînés du premier homme altérés
du fang d'Abel..... modernes Catilina ..... Ils
nous vouloient efclaves , & nous les faifions
princes ( bravo ! bravo ! ) ...... Mirabeau n'eft
plus , & Condé vit encore ! ô ciel ! où eft donc
ta juftice ( bravo ! ) ? .... Les manes du grands
homme ertert au milieu de vous .... que fon
courage vous entraîne ( le courage d'Honoré
No. 1º . 7 Janvier 1792 .
B
( 26 )
Mirabeau ! )... Pour l'honneur de fa mémoire,
le maintien de fon ouvrage , & le falut du peuple
, ne tardez plus ; rendez un décret d'accufation....
que la terreur entre dans leurs ames ;
qu'ils n'attendent pas nos braves légions .... que
la liberté perfecutrice les environne de les progrès
; que , four leur défefpoir , ils la retrouvent
dans toutes les cours , inquiétant des defpotes
& réveillant des efclaves ( bravo ! ) ......
Si ces nouveaux Tarquins trouve t des Porfenna ,
mon immenfe pays vous fournira milie Scévola...
Nous vous demandons un fléau terrible , mais :
indifpenfable , la guerre ..... Se pourroit-il que !
la coalition des tyrans fut complette ? ah ! tant
mieux pour l'univers grands battemers de
mains ) .... Que nos citoyens - foldats fe précipitent
fur les nombreux domaines de la féodalité
que les palais foient entourés de bayonnettes
; qu'on dépofe la déclaration des droits
dans les chaumières ; que le genre humain fe
relève & refpire ; & que cette incommenfurable
famille de frères envoie fes plénipotentiaires
jurer fur l'autel de l'égalité , de la liberté , de
l'éternelle philofophie & de la fouveraineté du :
peuple , la paix univerfelle » .
Des applaudiffemens redoublés ont couronné
ce prélude de loix agraires , & M. François a
répondu au harangueur : « Ces fentimens font
dans tous les cours ; jamais plus beau diamant
ne fut mieux mis en oeuvre.... Vous avez dané
un bel exemple de l'extrême utilité du droit de.:
pétition ; il appelle le génie au fanctuaire des :
laix . Vous avez préfenté , avee la plus grande .
éloquence , des accens qu'on pourroit nommer
prophétiques en faveur de la liberté & de la paix .
univerfelles , amenées par une guerre néceflaire .
127 )
.
L'Affemblée s'eft occupée de cette grande vue ".
On a décerné à M. Louvet les honneurs de
l'impreffion & de la féance .
On
M. Ifnard a renchéri fur ce génie «e quoi !
les Varnier , les Tardy font aux fers ; & les
Condé , les d'Arbis ne font pas même accufés !
O honte des répréfentans du peuple ! .... Ah !
que le philofophe Anacharfis avoit bien raiſon
de comparer les loix aux toiles d'araignées qui
ne prennent que des mouches , tandis que le
glaive de la loi doit fe promener fur toutes les
têtes & abattre tout ce qui s'élève au - deſſus du
plan horisontal fuivant lequel il fe meut ! »
***
Il avoit dit « le Roi vous a dénoncé fes
frères , en vous demandant 150 mille hommes.
pour les combattre ». M. Grangeneuve a cru
devoir ajouter : « vous aviez rétolu de féquef
trer les biens des émigrés ; en contre - échange ,
on vous a propolé d'expofer aux fureurs & aux
canons des ennemis ise mille hommes des
vôtres ». Enfin M. Guadet a repréſenté que ce
feroit tomber en contradiction avec foi-même
que de ne pas attendre le terme fixé par le dé
cret ; & des tranfports de joie ont ajourné l'ac
cufation au premier janvier , pour les étrennes
du peuple , felon l'heureufe expreffion de M.
Guadet.
M. Duprat a fait à la barre l'apologie des brigands
d'Avignon ſes collègues ; a dénoncé tous
ceux qui les perfécutent ; a accufé M. Deleffart
d'avoir donné les fecours que M. Fauchet avoit
accufé le même miniftre d'avoir refufés ; & a
protefté de fon innocence. Le préfident lui a
répondu que fa pétition étoit très-importante
que tel eft l'avantage des pays libres que la
vérité say découvre toujours . M. Mulot inculpé,
B 2
( 28 )
a demandé le renvoi au comité de législation ,
en parlant à la tribune , malgré M. Grangeneuve
qui crioit à la barre , & d'après la iemarque
affez naïve de M, Cambon , que Mirabeau
l'aîné avoit été entendu de la tribune ,
pour l'affaire des 5 & 6 octobre . M. Duprat
n'a pas reçu les honneurs de la féance , quoiqu'ils
aient été vivement follicités pour cet intéreffant
patriote , par plufieurs voix qui ne les
avoient point réclamés pour M. Delâtre & a
famille.
Du lundi , 26 décembre.
Un brigadier & fix cavaliers du quatrième.
régiment défertèrent de Sarrebourg , dans la nuit
du 11 au 12 décembre , avec chevaux , armes &
bagage ; la municipalité vérifia le lendemain à 7
heures , que les trois portes de la ville étoient en
bon état , & conclut que l'une des trois avoit été
ouverte la nuit , quoiqu'on en eût remis les clefs ,
fuivant l'ufage , au commandant des troupes de
ligne M. d'Efpiés. Les débats fur cet évè
nement étranger au pouvoir législatif , ont confommé
la moitié de la féance ; de manière que s'il
arrivoit deux nouvelles de défertion par jour ,
on ne délibéreroit pas d'autre choſe .
M. Lacroix vouloit qu'un comité s'occupât de
la queſtion de favoir , fi les clefs des villes de
guerre ne doiventpas être confiées aux municipaux;
vue militaire digne des applaudiffemens des galeries.
Mais plus grand politique encore , M. Batire
en a pris occafion de déclamer avec amertume
contre les régimens Royal- Allemand , Caftella
, Naffau , Deux-Ponts , enfin contre tous
les régimens étrangers , fur-tout contre les huffards
; & d'affirmer que rien n'étoit moins raffu(
29 )
rant que l'état des frontières. « Je n'ai point de
confiance au pouvoir exécutif, moi, difoit-il ; jefuis
dévoré de l'amour de mon pays ».
Le préfident crioit à ceux dont les murmures
couvroient la voix de M. Bazire : « Meffieurs ,
prouvez , par votre filence , que la sûreté publique
ne vous eft pas indifférente » ; M. de Vaublanc
demandoit qu'on s'informât , auprès du miniftre
, fi le procès - verbal de la municipalité de
Sarrebourg avoit été envoyé au commandant en
chef , à Nancy , au département , au miniftre ;
& fes fages réflexions fur le danger d'énoncer
des défiances injuftes contre des corps de l'armée ,
l'auroient paru tout autant , s'il n'y avoit pas
fait entrer les defpotes de l'Europe , expreffions
qui s'accordent mal avec fon engagement de refpecter
les conftitutions des autres peuples ; mais
il ne fuffit point d'avoir raiſon , il faut encore être
applaudi.
сс
MM. Daverkoult , Lejofne & Goffuin ont loué
le civiline des régimens étrangers & des huffards
fi. leftement traites par M. Bazire. « Je ne me tairai
pas , mon devoir eft de me facrifier pour la patrie
, crioit M. Dumas. » Et fon facrifice a confifté
à rendre juftice à ces corps , qu'il a dit
« avoir employés pendant toute la campagne dernière
dans des poftes avancés fur l'extrémité des
frontières , formant une chaîne très - ferrée eu face
du cordon Autrichien » ; ce que nous ne nous
ferions pas avilés d'appeller une campagne..
L'Aſſemblée a décrété la motion de M. de Vaublanc
, la mention honorable de la conduite des
municipaux de Sarrebourg , & le renvoi de l'a
faire au comité.
M. Tarbé a rendu compte , au nom du comité
colonial , d'une lettre du Port- au-Prince , du
B3
( 30 )
3 novembre, tranfmife par la fociété d'agriculture
de Nantes , portant que tout étoit affez tranquille,
le 27 octobre , dans la partie du nord de Saint-
Domingue ; que les nègres révoltés font réduits
au point de ne donner aucune inquiétude ; que
plufieurs paroifles de la partie de l'oueft ont adhéré
au concordat , & que le maire du Port - au-
Prince a prononcé , à ce fujet , une harar gue de
reconroiffance , de civisme & de fraternité , adreffée
aux blancs , aux gens de couleur , qui ne fe
ront plus des gens de couleur , mais des citoyens ,
& aux braves militaires de Normandie , d'Artois ,'
de l'artillerie royale , de la marine royale , & au
brave équipage du Borée ». La harangue qu'on a
lue toute entière & dont on a décrété l'impreffion ,
eft précisément dans le genre de celles de M.
Bailly: « Quel beau jour... &c. ! »
cc
Le même membre à expliqué que les (ci - devant)
gens de couleur , pour appuyer leurs droits philofophiques
, avoient, armé des règres qui les embarrafloient
depuis le concordat , & qu'ils nommoient
leurs Suiffes ; & qu'on a exporté à la Baye
des Mofquites , 213 de ces brigands fi infolemment
appelés Suiffes.
De lundi , féance du foir.
1
Excepté quelques articles concernant les gardes
nationales volontaires , les retenues de . 3 & de
2 fous , qu'on leur fera , leur logement chez
l'habirant où ils auront deux places au feu , leurs -
cafernes , leurs fournimens ; toute cette féance a
été remplie de débats aufli dégoûrans à raconter
qu'ils étoient fcandaleux pour le fpectateur hon-
1.ê c.
D'abord M. Montault , du Gers , & enfuite
M. Merlin ont interrompu- les fonctions des légif(
34 )
lateurs du Royaume , pour fe plaindre que des
fentinelles pofées aux paffages qui mènent au
choeur de Féglife des Feuilians , ou , comme député
, perfonne n'avoit que faire , exigeoient des
cartes à trois pointes de ceux qui vouloient y entrer.
Le premier rapport corçu en termes équivoques
laifoit douter que ce fut aux portes mêmes
du manège , où le tient l'Affemblée , que les fentinelles
avoient reçu cette configne . Grandes
rumeurs , tout eft en l'air . Anarchie , bandes
de voleurs & d'incendiaires , misère horrible , défaut
de contributions , banqueroute imminente ,
préparatifs d'une guerre univerfelle , des millions
de citoyens réduits au défefpoir , toutes les plaies
de la France , les projets & le jugement de l'Eu
rope , le fort & Peftine ou le mépris , félegs ou
l'exécration de la postérité , ne font rien auprès
du grave incident de ces cartes à treis cornes,
La vérité eft que le elui des fei dilant amis de
la conftitution féparés des Jacobins , le club des
conftitutionnels , appellés miniftériels , club , od
fe diftinguent MM. Barnave , Démeunier , de
Beaumets , flufieurs autres membres de la majo➡
rité de l'Affemblés conftituante & quelques membres
de la légiflature , tenoit fa léance dans le
choeur des Feuillans , près du manège ; que M.
Guillottin y préfidoit , & que les Jacobins & leurs
émilaires y provoquoient le tumulte. M. Merlin',
l'un d'eux , ayant forcé une fentinelle & injurie
la garde nationale en la qualifiant de Sbires , de
Janiffaires avoit été traité comme un perturbateur,
quoique légiflateur , & conduit dans le
chccur dev . nt un commiffaire de police , fcène
qui judis eût déshonoré le dernier des magiftrats
.
་ ་
*
Effoufflé , haletant , furieux , & dans le déš
B
4
( 32 )
fordre d'un homme qui ne feroit forti du cabaret
que pour le battre à coups de poings , M. Meriin
entre , enjambe la falle , monte à la tribune fuivi
de fon compagnon d'aventure M. Grangeneuve ,
qu'il repouffe brufquement , & demande , de toute
la vigueur de fes poumons qu'un décret défende
qu'aucune force publique n'approche de so toiles ,
au moins , de l'Affemblée nationale ; il a prétendu
qu'il alloit au comité de furveillance , avec
M. Grangeneuve , & que des Sbires , des Janiffaires
l'ayant arrêté , lui avoient déchiré fon habit.
Sur les doléances moins tragiques de M , Montault
, le préfident avoit déja perdu beaucoup de
temps à interroger fucceffivement les officiers
de garde. M. Grangeneuve a foutenu que M.
Merlin le rendoit au comité & non au club des
Feuillans . On lui a dit cela eft faux. « Est- il
poffible ....... Eft- il tolérable , s'eſt à ſon our
écrié M. Grangeneuve , au milieu d'un tapage &
d'éclats de rire à fondre la tête ?... Je ferai re
tentir devant la nation entière ce que vous
m'empêchez de dire ici ... Je vous dénoncé tous ...
Oui , tous . Je demande que l'officier qui a préfenté
des bayonnettes fur la poitrine d'un député
, foit mandé a la barre ». Puis , en fe répéil
n'a plus parlé que de fufils ; on lui a
fait obferver qu'il varioit : bayonnettes ou non ,
a- t- il dit , cela ne fait rien . Je parle de la
conftitution & pour elle , balbutioit M. Merlin…….
Je ne fais fi ce font des fbires. Je foutiens la
dignité du peuple Français . Je demande qu'aucune
fociété ne puifle s'affembler dans cette euceinte
, difoit M. Lacroix. »
tant ,
··
--
Ici les Jacobins & leurs antogoniftes fe font
combattus de paroles , d'injures ; quelqu'un a
vu dans tout cela une rivalité de patriotisms.
( 33 )\
M. de Girardin a propofé de fupprimer les
féances du foir , fi rarement décentes . M. Lacretelle
vouloit que , pour ne pas juger fur de faux
expofés , on lût le procès- verbal du commiffaire
de police devant qui M. Merlin avoit été traduit
; mais ce n'étoit pas le compte de tout le,
monde. Le vacarme a redoublé. Enfin , on
apprend que le club ennemi & la garde qui
n'avoit pu le protéger font fortis de l'églife
des feuillans , que les environs font paifibles ;
& le renvoi aux commiffaires de la falle eft
décrété par un dernier orage pour cette féance.
Du mardi , 27 Décembre.
On a renvoyé aux comités compétens des
plaintes de M. Lecoz , évêque conftitutionnel de
I'Ifle & Vilaine, fur le grand nombre des brigands
qui , les droits de l'homme à la main , dévaftent
fon diocèfe ; & après plufieurs décrets relatifs
aux arrangemens intérieurs des archives nationales
, l'Aflemblée a adopté les trois articles
fuivans fur les retenues que doivent éprouver
les rentes & les intérêts. Nous avons déjà tranfcrit
l'article premier.
« II. L'intérêt des fommes adjugées judiciairement
, foit aux créanciers de l'état , foit à
ceux des corps & communautés eccléfiaftiques
u laiques , fera calculé fur le même pied, &
fujet à la même retenue . »
III. Cette retenue fera pareillement faite
fur les intérêts dus pour raifon des contrats
foufcrits par les communautés religieufes ,, les
corporations judiciaires & les communautés d'arts
& métiers , les pays d'états , & généralement fur
tous intérêts dus par la nation , comme fuccédant
au débiteur originaire , dans tous les cas
B'S
( 34 )
où les débiteurs n'auroient pas été autorisés par
lettres - patentes duement enregistrées , à ſtipuler
la non- retenue d'impôts , ainfi que fur tout inté- .
rêt moratoire .
« IV . Les rentes à quatre pour cent & audeffous
, feront exemptes de la retenue lorsque
les parties l'auront aicfi ſtipulé » .
3
Une lettre de M. Péthion , maire de Paris ;
Fa repréfenté à l'affenblée : « flacé entre le
penple & la fociété des Feuillans
redoutant à
chaque inftant les fcènes les plus affreufes , &
oppofant fans ceffe la loi à Popinion » . De cette
lettre , des débats y relatifs , & d'an rapport
des commiffaires infpecteurs de la falle , elt réfulté
un décrer rendu au même inftant , portant
qu'il ne fera établi aucune fociété particu
lière dans les bâtimens des ci - devant Feuillans
& Capucins.
Le comité de l'extraordinaire a fait enfuite décréter
d'urgence , qu'attendu qu'au premier janvier
il ne restera dans la caiffe de l'extraordinaire
, pour le fervice de ladite caifle , que
1,484,628 livres en affignats de la création du
19 juin 1791 , & que les fabrications ordonnées
ne fourniront aucune reffource pendant les
Premiers jours du mois prochain ; la fomme
de 30 millions en affigrats du 29 juillet der
nier , deftinés à retirer de la circulation autant
de milions en affignats de 2000 livres , fera
employée au fervice de la caiffe de l'extraordinaire
, & remplacée par 30 millions en affignats
de ro & des livrés , de l'émiſſion de
oo millions , du 17 du mois courant. Ces
échanges , emprunts & viremens fe compliquent
à tel point , qu'il devient très - difficile d'exercer
le droit conftirutionnel de vérifier l'état des
de 25 ,
( 35 )
finances , droit que tant de fermens garantiffent
à tous les citoyens .
Après avoir pourvu aux beſoins preffans , par
affis & levé , on a eu quelques heures à donner
à la lecture & à la difcuffion fuperficielle
d'une Adreffe aux François , de la compofition
de M. Vergnaud ; Adreffe dont le but eft , at-
il dit « de ranimer la confiance du peuple
dans les représentans de la nation , & de ra◄
nimer auffi l'efprit public dans le coeur des citoyens
. »
Malgré de vifs tranſports d'admiration , un
membre a prétendu que , « fous certains points'
de vie , cette adreffe étoit purenient déclamatoire
».
On en a débattu & decrété l'impreffion
& l'ajoutnement ; & M. Deleffürt a fini la féance
en annorçart que le miniftre de la guerre avoit
ordonné de poursuivre le commandait de Saar
bourg , s'il étoit complice de la défertion des
fept cavaliers.
Du mardi , féance du foir.
On a lu , au nom du comité militaire ' , un
état des frontières où tout s'est trouvé formidable.
Plus de 10, oco bouches à feu , 2011 ba
taillons de troupes de ligne , 206 efcadrons ,
7 régimens d'artillerie , 148 bataillons de gardes
nationaux ; total , 224,551 hommes effectifs ;
& bientôt 300,000 indépendamment des auxihaires.
Ce rapport à excité les plus vifs applau
diffemens . Ses conclufions étoient qu'il ne fal

loit point envoyer des commiffaires pour vérifier
ce qu on favoit fi bien . On en a demandé l'im◄
preffion & l'envoi aux 83 départemens.
M. Reboul auroit defiré qu'une fignature ref
ponfable en garantit la vérité. « Ce rapport
B 6
( 36 )
1
prouve qu'il y a des places frontières , a dit
lumincufement M, Albite ; mais il ne nous affure
pas véritablement de leur état . Ce n'eft
pas à un comité à en répondre fur fa tête »..
M. Dumas a répondu que c'étoit le réfumé des
mémoires des commitfaires envoyés ad hoc par
l'affemblée conſtituante , & de fièces fignées ,
des miniftres ; que c'est le premier exemple qu'il
y ait eu en Europe d'un parcil compte rendu
par un peuple à lui-même & à fes ennemis ; que
rien ne contribueroit mieux à effectuer la perception
des impôts ; qu'à la vue d'un pareil état ,
ceux qui ne pourroient pas combattre , verferoient
leur or dans le tréfor national . M. de,
Girardin obfervoit que le miniftre de la guerre,
feroit , après la tournée , un rapport plus dé-,
taillé plus fatisfaifant encore & qu'il le
certifieroit ; & quoique le voyage du mipiftre
doive durer au moins quinze jours , on
a décrété l'impreffion & l'ajournement de la
difcuffion à huitaine.
· >
L'affemblée nationale a décerné le bâton de
maréchal à MM . de Rochambeau & Luckner ,
par un décret qui , unanimement adopté ce fair ,
n'a pas laiffé d'être difcuté & amendé le len
demain.
Du mercredi 28 décembre.
l'eft engagé une fingulière difcuffion fur le
décret , en effet affez bizarrement conçu , par lequel
on avoit déféré le rang de maréchal de France
à deux lieuterans - généraux. Le miniftre l'avoit
demandé pour eux au nom du Roi . M. la Croix
& d'autres vouloient qu'on fufpendît le décret
jufqu'à ce que le Roi eût rempli la formalité confitutionnelle
de fa propre initiative ; M Bazire en
( 37 )
follicitoit le rapport , l'abolition ; M. Garranië-
Coulon a jugé tous ces tâtonnemens indignes de la
majefté de l'Affemblée , & traitoit le décret rendu ,
d'inconftitutionnel , par les mêmes raisons que
M. Bazire. Quelques gens fenfés invoquoient la
préalable. « On ne peut pas la demander fur la
conftitution , objectoit M. Bazire ; » & perfonne
ne remarquoit que le fond du décret la bleffoit ,
non à l'égard de l'initiative , mais en contredifant
l'article II du chapitre IV , qui ftatue : « le Roi .
confère le commandement des armées & des
flottes , & les grades de maréchal de France &
d'amiral. » Enfin , de ces débats incroyables eft
réfulté une rédaction où , pour exercer le droit.
légiflatif fur le nombre de bâtons , fans avoir l'air.
d'ufurper le droit exécutif de promotion individuelle
, on a pris l'étrange tournure fuivante :
» L'Aflemblée nationale , voulant faciliter au
Roi les moyens de donner aux généraux Rochambeau
& Luckner une preuve authentique de la
confiance de la nation dans un moment où unë
grande partie des forces nationales leur eft confée
, déclare qu'il y a urgence. »
» Art . I. Deux officiers généraux , commandans
d'armée , pourront être élevés au grade de
maréchal de France fans que les places qu'ils occuperont
puitlent être confidérées comme une augmentation
permanente au nombre de fix , auquel
a été borné, par le décret du 4 mars dernier, celui
des maréchaux de France en activité . »
» I. Lorfque , par la fuite , il viendra à vaquer
une place de maréchal de France , il ne pourra
être pourvu au remplacement que conformément
à la loi du 4 mars 1791 , & fans que le nombre
des matéchaux de France puiffe excéder celui.de
fix, »
( 38 )
Le directoire du département de Paris a prié
l'Affemblée de fupprimer l'anive: fité , & d'étab ir
des écoles primaires dans chaque fection de la ca
pitale ; fon adreffe a été remife au comité d'inftruction
publique .
1
Une lettre de M. de Leffart , écrivant pour
M. de Narbonne abſent , ' a renouvelé la demarde
de 20 millions , & annoncé que l'ajournement
retardoit des achats de munitions néceffaires ,
qu'il feroit peut- être difficile de fe procurer dans
quelques jours. On a crié : à l'ordre dujour , débattu
cette motion , décrété qu'on délibéreroit fur
les 20 millions ; mais le rapport fait la veille avoit
été remis à l'impreffion ; la difcuffion a changé
d'objet , & un décret adopté d'urgerde , fans
aucune réflexion fur l'autorité des droits de
l'homme & de la propriété , a ftatué que : « tout
citoyen François , porteur de reconnoiffances de
liquidation , ne fera admis à les faire recevoir en
paiement de biens nationaux , qu'autaut qu'il y
joindra les certificars exigés des créanciers de l'é at...
En cas de ceffion , les porteurs feront tenus aux
mêmes juftifications four les premiers proprié
taires , fi la ceflion n'eft pas antérieure au préfent
décret . »
-S'il étoit poffible d'imaginer une difpofition plus
extraordinaire que celle que nous venons de rapporter
, ce feroit le décret qu'on a rendu tout de
fuire après , & d'urgence auffi , par lequel on a
féricufement exempté de ces certificats d'on femeftre
de réfidence antérieure « les membres du corps
Jégiflatif le Roi , les mihiftres , les adminiftra
teurs , les juges & autres fonctionnaires publics ,
ainfi que les perfonnes attachées au fervice de leurs
bureaux , & dont les traitemens , penſions ou
indemnités ne font payés que fur mandats ou
J
( 39 )
ordonnances délivrés feulement aux perfonnes
préfentes , & dont la réfidence & le fervice font
de notoriété publique ; les habitans des colonies
Françoiles , les François domiciliés dans l'étranger
avant l'année 1789 , & les créanciers de rertes
au-deffous de 100 livres.
CC
Le miniftre des affaires étrangères eft venu
communiquer, de la part dn Roi , un office que
le miniftre de l'électeur de Tièves a fait parler à
M. de Vergennes . « S. A. S. électorale a défendu
aux émigrés l'exercice dans l'électorat , & interdit
toute demonſtration hoftile ; les François y font.
traités comme dans les Pays -Bas Autrichiens...
S, A. S. électorale prendra encore des melurcs
pour diffiper tout foupçon , afin de donner une
nouvelle preuve de fon attachement & de font
refpect envers la majesté très - chrétienne. A
Coblentz , le 21 décembre 1791 , figné , le baron
de Daminique. Le nouvel envoyé , qui eft.
en chemin pour Coblentz , éclaircira les faits.
כ -
Du jeudi , 29 décembre. J
M. Cambon , parlant pour le comité de la
trésorerie , a fait décréter que la recette du mois
de novembre dernier n'ayant monté qu'à 30
millions 70,643 liv . , la caiffe de l'extraordinaire
ve fera dans celle de la trésorerie natio
nale , 18 millions 487,670 liv . , pour completter
la fomme de 48,558,333 liv . ; & de plus , 15
millions 342 , 15 liv . ( total , 31 millions
829,785 liv . ) , montant des dépenfes particu
lières de l'année 179r , dans le courant dudit
mois de novembre .
Le préfident , M. François de Neufchâteau
a invité l'Affemblée au filence , afin de donner
àla délibération toute la folemnité poffible , au
i
( 40 )
moment où elle étoit , pour la première fois ,
appellée à délibérer fur la guerre. Plufieurs voix
Jui ont crié qu'il ne s'agilfoit pas de délibérer
fur la guerre. Or , pour bien juger du mérite
politique de ce prélude , il eft bon de ſavoir
précisément quel étoit l'ordre du jour..
f Au nom des comités diplomatique , militaire
& de l'ordinaire des finances réunis , lundi dernier
M. Genfonné avoit lu un rapport d'une heure ,
ou analyfant prefque toute la conftitution , à propos
de la réponte du Roi & du difcours de M. de
Narbonne il avoit conclu que l'Affemblée
ne devoit difcuter aucun des objets énoncés danscette
réponſe & dans le difcours du miniftre.
Ses raifons furent que la guerre n'étoit qu'annoncées
que les mesures à prendre pouvoient
être remifes au temps où l'on délibéreroit fur
la - déclaration de guerre ; qu'alors feulement on
auroit à s'occuper de l'accufation des émigrés ;
de la fûreté des femmes & des enfans qu'ils ont
abandonnés à la magnanimité nationale ; de la
confifcation de leurs biens , & des prêtres réfrac
taires ; mais qu'on devoit payer les 20 millions
dont le miniftre feroit tenu de rendre un compte
(phyfiquement impoffible ) de quinzaine en quinzaine.
Ce projet fat ajouiné. Aujourd'hui , M.
Genfonné l'a relu , & M. Briffot a eu la parole.
2
Sa harangue eft un cahos fi parfait , qu'il feroit
impoffible d'en offiir un extrait intelligible . Nous
nous bornerons à en tranfcrire littéralement les
paffages , & les expreffions les plus propres à la
caractérifer.
« Votre décifion peut entraîner les conféquences
, les plus graves pour l'honneur & les
intérêts de la nation Françoife , & pour l'intérer
(41)
de la liberté univerfelle... C'eſt de l'or, c'eſt du
fang des François que vous allez difpofer.......
Vous allez juger la caufe des Rois étrangers ;
vous devez vous montrer au- deffus d'eux , ou
vous feriez au- deffous de la liberté ... Une politique
ténébreufe a fufpendu ce décret ( contre
les émigrés ) rigoureux mais néceffaire ... Sans
doute il n'y a pas à délibérer fur les réquifitions
; c'étoit votre veu... Mais nous devons
délibérer fur les réponſes & fur les meſures....
De quel il les puiffances étrangères verroientelles
que , fur la notification de mefures auffi
graves , le corps législatif eût vo: é la queftion
préalable ?... Que le Roi feul ait le droit de
diriger les armées ; mais n'ôtons pas aux repréfentans
du peuple le droit de diriger la main
qui conduit les armées ... La tête feule doit diriger
le bras... Avant d'accorder cette fomme
( 20 millions ) , il faut avoir fous les yeux le
tableau de notre fituation politique relativement
à toutes les puiffances étrangères . »
« Si nous avions la certitude de ne rencontrer
fur le champ de bataille que nos chevaliers cr-
Fans , les électeurs de Trèves & de Mayence ,
ces princes mitrés dont l'intrigue fait la feule
force , ce prince de Hefie qui , filant trafic de.
fang humain, eft en horreur même aux defpotes ;
ce petit prince de Neuwied dont le père donnoit
azyle aux vertus & non pas aux brigands ; 20
ou 30 mille hommes feroient plus que fuffifans....
Mais verra-t-on paroître alors cette coalition
de têtes couronnées dont on nous menace ?
Nébranlera- t- clie pas notre conftitution ? Tel
eft le point délicat de la queftion ... Pour l'éclai
rer , il faut joindre à la connoiffance du carac
tère & de l'intérêt des Rois , celle de la volonté
( 42 )
Ici le
& des facultés réelles des nations ».
rhéteur a impitoyablement répété tout ce qu'il
avoit déjà dit dans fes précédentes diatribes 5
nous ne rapporterons que les variantes .
--
L'Angleteire eft toujours éprife du plus tendre
amour pour la conftitution Françoife , & quoique
George n'y entende rien « puifqu'il donne
encore l'épithète aviliffante de fujets aux citoyens
François , l'Angleterre n'hélitera pas entre un
Roi & la liberté ». On ne voit que germes
d'infurrection dans les divers Etats foumis à la
maiſon d'Autriche . « Si le foldat Autrichien ,
envicux du fort du foldat François , ſe demande
une fois que lui ont fait les malheureux qu'il
fufle , la difcipline ceffera bientôt de réfilter à
la voix de l'humanité & de l'intérêt . »
сс
S'indigner de la révolution Françoiſe , eſt
une affaire de décence , d'étiquette entre les
têtes couronnées .... Nous pouvons auffi en oppeller
aux fraternités nationales .... Les careffes
de Léopold ne peuvent duper que les imbéciles
émigrés de Coblentz ; il importe à l'Empereur
d'alimenter leur rage , mais encore plus de conferver
fes liaifons avec la France....., Mais que
nous importe à nous qui avons les moyens de
nous défendre , à nous qui devons foutenir le
plus bel oeuvre que des mortels aient pu tenter
ici bas , celui de conferver à 25 millions de
créatures humaines une conftitution néceffaire à
leur bonheur ; que nous importe le double rôle
que joue Léopold à Paris & à Coblentz ? .......
Elle a 25 millions de bras libres pour foutiens..
« Le Roi de Pruffe a befoin « de fuppléer le
génie de fon prédécefleur par une économie vivifiante
..... Le temps des foldats automates eft
palé.... Le ciel mipirera les peuples . -- Que
( 43 )
peut craindre la France du Roi de Suède , d'un
prince qui vient de fe conftituer lui - même banqueroutier
, en fufpendant le paiement des frais
de fa dernière guerre ?.... Il s'agiroit de rétablis
dans leurs ufurpations les odieux appuis du def→
potifme , cette nobleffe mife par d'immortels décrets
au ban de l'empire de la philofophie & de la
raifon. C'eftaux yeux du Monarque Suédois la matière
d'une fpéculation de gloite & d'argent. Attachée
aux philofophes qui ont préparé notre révolution
, Catherine n'a point laiffé percer de
petites paffions contre l'Affemblée nationale . Si
l'on en croit des avis qui paroiffent fûrs, fon miniftre
avoit lors de la fuite de Louis XVI ,
une lettre fatisfaifante de Catherine , à commu→
niquer lettre ou le nouveau régime étoit recontu...
Une circonstance nouvelle , envifagée
par fa profonde politique , lui a fuggéré
de faire un préfent funefte à fon ennemi le Roi
de Suède. Le fecours qu'elle lui prête , fera
Pour cet Hercule Suédois , la chemife de Neffus...
elle l'a protégé pour le perdre... A la veille d'infurrections
que le génie de Potemkin ſeul répri
mot , l'impératrice doit craindre de mourirfans
couronne. »
« On cherche envain fur la carte de l'Europe
les puiffances que pourroit encore redouter la
France... Dans tous les états les gouvernemens
déteftent les principes de notre révolution ; mus
dans tous , les nations les adorent , & n'attendent
peut être qu'une occafion pour les réalifer... En
définitif , il faut de l'or pour payer les foldats ...
Les foldats ont entendu le cantique facré de la
liberté... En confentant à être libres ils peuvent
être mieux payés ... Enfin , le concert entre les
puiffances eft une chimère... Mais la France
( 44 )
doit prendre une attitude fière , & déployer les
plus grandes forces pour faire ceffer la comédie
que jouent toutes ces têtes couronnées , & ces
erreurs dont elles nous environnent... Je veux
croire à tous leurs projets... Il faut la guerre ,
elle eft néceffaire à la France ; il la lui faut pour
fon honneur , pour la sûreté , pour rétablir nos
finances , notre crédit public.... Quelle eft la
puiffance qui put le flatter d'enchaîner SIX MILLIONS
de foldats libres ? ... mais on ſe défic du
pouvoir exécutif... Le fort des François ne dépend
plus des fantaifies ni des erreurs d'un individu.
Qu'il veuille ou ne veuille pas la révolution
, que nous importe ? la nation la veut,
& la nation eſt tout. »
Paffant à fes griefs contre tous les potentats de
l'Europe , avant d'en venir « au châtiment qui
doit être infligé aux princes d'Allemagne » , le.
déclamateur s'eft plaint de ce que leurs réponſes
prodiguoient les expreffions d'attachement au
Roi « fans nul témoignage d'égards pour l'Af-
Lemblée législative , pour les repréfentans d'une
nation qui s'eft déclarée l'amie de toutes les
autres... Ce Roi de Suède a eu l'infolence de
ne pas vouloir recevoir la notification de la
conftitution... La conduite du Roi d'Efpagne
eft moins extravagante ; mais il ne fauroit fe
perfuader que les lettres de notification aient été.
écrites avecune pleine liberté physique & morale...
Le Roi a pris des mefures pour rétablir les communications...
Ce n'étoit point ainſi qu'on devoit
1éfuter une infolente calomnic fur la prétendue
captivité du Roi... On a inutilement prodigué à
un individu la majefté d'une grande nation.....
Le repréfentant héréditaire du peuple a gardé le
même filence fur les infultes réitérées de la cour
de Rome, fur fan manifefte relatif à Avignon;
( 4 )
eette cour pour laquelle la France avoit témoigné
tant de générofité en confentant à l'indemnifer
de la perte d'un pays qui ne lui appartenoit
pas... Il falloit fe hâref de fignifier leurs congés
aux envoyés que les cours d'Efpagne , de Suède ,
de Ruffie & de Rome avoient en France ; &
l'on a toléré qu'ils y reftaffent paiſibles » ,
ce Il falloit , en répondant à toutes les chicanes
élevées fur les indemnités des poffeffionnés
en Alface , il falloit & il faudra lui prouver
(à l'Empereur ) que la fouveraineté du peuple
ne peut être liée par les traités de fes tyrans , &
qu'il fait acte de générosité en indemnifant »....
A moins d'être M. Briffot en perfonne , on
ne peut tracer de pareilles maximes , fans fe
fentir rougir de leur prêter fon organe . Cartouche
n'eût jamais ofé s'exprimer ainfi.
Cette miférable rapfodic d'invectives & de
fauffetés , s'eft terminée par un projet de décret,
qui chargeoit le Roi d'en effectuer les abfurdités
, de demander fatisfaction à toute l'Europe'
infultée ; de chaffer tous les ambaſſadeurs ; de
requérir l'empereur de réduire à tel nombre
les troupes qui font dans les Pays-Bas ; & enfin
qui ordonnoit au comité diplomatique de faire
un rapport fur les changemens que peuvent né
ceffiter les circonstances actuelles dans tous les
traités qui , jufqu'à préfent , furent inviolables
pour la France. La falle a retenti d'applaudiffemens
, & ce difcours fera imprimé aux frais
du peuple.
2
M. Hérault de Séchelles a voulu donner auffi
fon coup de maffue au defpotifme , & hâter la
liberté du genre humain . Il a refait le thême
de M. Briffot , en y ajoutant l'anecdote priſe dans
quelque cabaret ou club d'ivrognes , que « déjà l'um
( 46 )
des fils du defpote de Turin , qui a plus de rochers
que de terre végétale , plus d'efclaves
dans le Piémont que de fujets fidèles dans la
Savoie , plus d'impôts dans fes édits que dans
fes trésors , a eu le bon efprit de dire : dépêchons-
nous de régner » ; en y ajoutant auffi une
diftinction favante entre le chef de l'empire &
L'empereur , & le projet de déclarer que la
France eft en état d'hoftilités imminentes ; formule
mystérieuse , forte de talifman philofophico-
politique , dont les effets miraculeux fuppléeront
à tout.
Réfervé pour de plus glorieux fuccès encore ,
M. Condorcet a d'abord promis de ne joindre
qu'un petit nombre de réflexions à celles qu'on
venoit d'entendie ; mais après avoir ufé
toute fa dialectique à démontrer que , l'affemblee
devoit approuver les mesures que le roi
n'a prifes qu'en cédant au von de l'Aſſemblée ,
l'académicien a lu une déclaration , que le défaut
de place nous oblige de renvoyer à la femaine
fuivante.
Toutes les phrafes de M. Condorcet ont été
couronnées de bruyans applaudiffemens ; & à
la fin , les tranfports font montés au point ,
qu'un étranger qui n'eût pas (u le françois ,
auroit cru que le royaume venoit de recouvrer
fon ancienne profpérité . « Cette déclaration ne
nous appartient déjà plus ; elle appartient à tout
le peuple François , s'eft écrié M. Dumas . Je
demande qu'elle foit imprimée , envoyée au
pouvoir exécutif pour être communiquée aux
puiflances étrangères , & envoyée aux 83 - départemens.
--- A tous les régimens de ligne ,
à tous les bataillons nationaux. Traduite en
toutes les langues , ont dit d'autres admirateurs . »
---
( :47 )
L'affemblée a décréte toures ces propofitions ;
& que 24 membres , M. de Condorcet à leur
tête , porteroient cette déclaration au roi : « la
communiquer ainfi aux puiffances étrangères , a
obfervé M. Bazire , c'eft prendre une mefure,
vis- à - vis des puiffances étrangères ; c'eft ne pas
la leur communiquer fimplement comme une choſe
fimplement inté effante à lire . Cette partie du
décret exige les trois lectures ou l'urgence ».
Attendu que l'écho de la falle retentit dans toute
l'Europe , M. Dumas craignant que tant de
précipitation ne paffât pour n'avoirfeu rien de grave
& de majestueux , a , foutenu qu'on n'avoit point.
décreté la notification aux puiffances ; l'on en a
donc ajourné la motion.
Entre les difcours de MM . Briffot & Hérault,
on avoit lu une lettre de M. de Blanchelande

du 22 octobre qui demande de prompts fecours
& des régimens très -fubordonnés . On a
fii la féance en votant les 20 millions . Le
miniftre de la guerre en recevra cinq par mois ,
& en rendra compte tous les quinze jours ..
Du jeudi , féance du foir.
?
M. Cavelier a fait un rapport , au nom du
comité de marine , où il a établi qu'en ffi: mant
qu'aucun officier n'avoit déferté fon pofte , le
miniftre de la marine , M. de Bertrand , avoit ca
lomnié fes dénonciateurs , s'étoit rendu coupable
de forfaiture , avoit trompé le roi & furpris
la religion de l'affemblée ; & qu'il falloit déclarer
que ce miniftre a perdu la confiance de
la nation. Les galeries ont vivement applaudi
ce projet , & l'affemblée en a ordonné l'inpicffion
& Pajourpement à famedi . 1
Au nom du comité de furveillance , M. Ba
zire a retracé , de mémoire , l'infurrection de
( 48 )
Mondoubleau. M. Savonneau a dit que ce diftrict
eft composé de 35 paroifles pauvres , écra
fées des nouveaux impôts , & dont plufieurs ne
contiennent pas 15 familles . On a voulu ſupprimer
l'églife de Choux ; ils payent 1800 liv ,
à cinq juges qui ne jugent pas un procès par
mois. Le procès- verbal du directoire porte que
le 7 de ce mois , les habitans de Choux , ayant
à leur tête leur municipalité , & M. Robé de
La Grange , commandant de la garde nationale ,
font venus armés de bâtons au lieu des féances
du directoire de Mondoubleau , déclarer qu'en
1790 , ils ne payoient que 16,000 livres ; que
les nouvelles contributions iroient à 26,000 liv . ;.
que leur revenu , y compris les frais de culture
, n'alloient qu'à 90,000 livres ; que les
frais d'adminiftration étoient exorbitans ; qu'ils
offroient de payer 20,000 livres ; mais qu'ils
demandoient la confervation de leur églife , la
fuppreffion du tribunal du dlftrict , fa réunion
à celui de Vendôme . On a tâché de leur prouver
qu'ils payoient moins que fous l'ancien régime.
Cette arithmétique d'économiste ne les a
pas perfuadés ; ils ont perfifté & fini par dire
qu'ils ne payeroient que comme en 1790.
M. Bazire les accufoit tous de crime de
lè'e nation. M. Taillefer voyoit la sûreté de
l'état compromife au premier chef ; on a renvoyé
la fufée à démêler au pouvoir exécutif.
Précédé , accompagné & couvert d'applaudiffemens
vraiment fcéniques , M. Condorcet
cft monté à la tribune , pour raconter que la
députation qu'il préfidoit , avoit remis fa déclaration
au roi . « Le roi , a-t- il dit , a répondu
que l'affemblée nationale pouvoit être sûre qu'il
foutiendroit toujours la dignité de la nation . »
Du
1
( 49 )
Da vendredi , 30 Décembre.
Des lettres du maite de Strasbourg & de M.
Kellerman qui annoncent avoir reçu d'autres lettres
qu'ils n'envoient point , & qui affirment
ainfi , l'un que la régence du B ifgaw a fignifié
aux émigrés François de fortir du pays en 48
heures ; l'autre que le fyndic de Spire protefte
que fes concitoyens n'ont en rien favorifé les
deffeins hoftiles de ces émigrés , & que leur ville
entière à la plus hau'e vénération pour la Confti.
tution Françoile ; l'avis anonyme que le magiftrat
de Worms a requis M. Condé de quitter le
château de Wornis , qui ne dépend pas du magiftrat
de la villes la confidence de M. Ruhl que les émigrans
s'éloignent du Rhin & fe forment en divihons
a Limbourg , qu'à les en croire , ils ne veu
lent pas rentrer en France pour y mettre tout
à feu & à fang, comme le publient les tendres
amis du peuple , mais pour y rétablir la religion
l'autorité royale , la tranquillité , la sûreté ; & un
décret d'urgence qui accorde 900,000 livres à la
municipalité de Paris , à titre d'avance , pour fa
dépenfe faite des derniers mois de 1791 , à retrouverfür
les fous additionnels aux contributions
foncière & mobiliaire , tel eft le réfumé des travaux
de cette féance , c'eſt- à-dire , d'une journée
qui coûte à la France 20,000 livres de légiſlature
& de bureaux .

La difcuffion fur la haute cour nationale n'a
préferté de remarquable qu'une harangue de M.
Paftoret , contre le danger de l'existence & le
defpotifme inné d'un pareil pouvoir indépendant ,
unique , & fans aucune refponfabilité. ›
Du famedi , 31 décembre.
Près de 3 mille ouvriers étoient occupés on
Bourris de l'entrepriſe du canal de Bourgogne ,
No, 17 Janvier 1792.1
( 50 )
pour lequel l'Affemblée Conftituante avoit fait
payer 600,000 livres dont il ne reste pas un écu .
Aujourd'hui , le comité des fecours a propofé de
confacrer encore 600,000 livres à cet objet intéreffant
pour l'humanité & pour la sûreté publique.
Mais l'Affemblée qui devroit être complette
à 9 heures , ne l'étant pas à midi , le rapport
a été mis à l'ordre de deux heures , & l'on
n'y a plus penfé .
Le directoire du département de Paris a demandé
, par écrit , à l'Affemblée , d'être admis
demain à lui préfenter fes hommages à l'occafion
du premier de l'an. M. Paftoret n'a vu dans ces
refpects qu'un ufage vicieux , & a dit que le feul
hommage digne de l'Aflemblée c'étoit le bonheur
du peuple. Il a conclu à ce qu'elle n'en reçût
aucun pour le nouvel an . Sa propofition a été
applaudie & décrétée . Ce beau mépris des complimens
de la part de gens qui depuis leur réunion
fe repaiffent à loifir d'adreffes adulatoires , avoit
un but ultérieur. MM. Goupilleau & Fauchet
l'ont demandé , & l'Affemblée l'a décrété elle
n'ira faire de compliment à perfonne, Or , l'Affemblée
en corps n'en auroit fait , fuivant l'ulage
aboli au moment même , qu'au monarque & à la
famille royale .
M. Deleffart a communiqué un office , en date
de Vienne du 21 décembre , remis par le Prince de
Kaunitz , chancelier d'état , (que nos politiques à
deux fous appellent chancelier de l'empire , ) à l'am
baffadeur de France à Vienne . En voici la teneur:
« Le Chancelier de Cour & d'Etat , Prince
de Kaunitz- Ritberg , ayant tendu compre à l'Empereur
de la communication officielle faite par
M. l'Ambaffadeur de France d'une dépêche oftenable
de M. Deleffart , en date du 14 Novembre
dernier , il a été autorifé de s'expliquer
( st )
en retour , vis - à - vis de M. l'Ambaffadeur
fur le contenu d'une telle dépêche , & autant
qu'elle eft de fon reffort , avec cette franchiſe
entière que fa Majesté Impériale croit devoir
obferver fur les objets qui font relatifs à la crife
importante qu'éprouve le Royaume de France.
Le Chance ier de Cour & d'Etat a donc l'honneur
de lui communiquer de fon côté que Monfeigneur
l'Electeur de Trèves vient également
de faire part à l'Empereur de la note que le mimiftre
de France à Coblentz avoit été chargé
de préfencer , ainfi que de la réponse que ton
Alteffe Electorale a fait donner à cette note ;
que ce Prince a fait connoître en même temps
à fa Majesté Impériale qu'il avoit adopté , à
l'égard des raflemblemens des Emigrans & réfugiés
François & à l'égard des fournitures d'armes
& munitions de guerre , les mêmes principes &
réglemens qui ont été mis en vigueur dans les
Pays- Bas Autrichiens ; mais que fe répandant
de telles inquiétudes parmi les fujets & dans les
environs , que la tranquillité de fes frontières
& états pourroit être troublée par des incurfions
& violences , nonobitant cette fage meture
Monfeigneur l'Eteur a réclamé l'affiftance de
l'Empereur pour le cas où l'événement réaliferot
fes inquiétudes ; que l'Empereur eſt parfaitement
tranquille fur les intentions juftes & modérées
du Roi Très Chrétien , & non moins
convaincu que le plus grand intérêt du gouver- .
nement François eft de ne point provoquer tous ›
les Princes Souverains Etrangers par des voies
de fait contre l'un d'entr'eux ; mais que l'expérience
journalière ne raffurant point affez fur la
ftabilité & la prépondérance des principes adoptés
en France , fur la fubordination des pouvoirs &
Cat
( 52 )
fur-tout des provinces & Municipalités , pour ne
point devoir appréhender que les voies de fait
ci- deffus ne foient exercées malgré les intentions
du Roi & malgré les dangers des conféquences
, Sa Majefté Impériale fe voit néceffitée,
tant par une fuite de fon amitié pour l'Electeur
de Trèves que par les confidérations qu'elle doit
à l'intérêt général de l'Allemagne comme coétat
, & à fes intérêts comme voifin , d'enjoindre
au Maréchal de Bender , Commandant général
de fes troupes aux Pays - Bas , de porter aux
Etats de fon Alteffe Electorale les fecours les
plus prompts & les plus efficaces , au cas qu'ils
fuffent violés par des incurfions hoſtiles où imminemment
menacés d'icelles . »
CC
L'Empereur eft trop fincèrement attaché à
Sa Majesté Très - Chrétienne , & prend trop de
part au bien- être de la France & au repos général
de l'Europe , pour ne pas vivement defirer
d'éloigner cette extrémité , & les fuites infaillibles
qu'elle entraîneroit , tant de la part du
chef & des Etats de l'Empire germanique , que
de la part des autres Souverains réunis de concert
pour le maintien de la tranquillité publique
& pour la sûreté & l'honneur des Couronnes.
C'eſt par un effet de ce defir que le Chancelier
de Cour & d'Etat , Prince de Kaunitz , eft
chargé de s'en ouvrir fans rien diffimuler vis-àvis
de M. l'Ambaffadeur de France , auquel il
a d'ailleurs l'honneur de réitérer les affurances
de la confidération la plus diftinguée. »
Vienne, le 21 Décembre 1791. Signé , KAUNITZ ,
Enfuite le garde- du - fceau a remis fur le bureau ,
& on a lu une lettre du Roi à l'Aſſemblée nationale
, conçue en ces termes :
Paris , le 31 Décembre 1791 .
« J'ai chargé le miniftre des affaires étran!
༨༣ །
gères , Meffieurs , de vous communiquer l'office
que l'empereur a fait remettre à l'ambaffadeur
de France à Vienne . Cet office , je dois
le dire , m'a caufé le plus grand étonnement .
J'avois droit de compter fur les fentimens de
l'Empereur , & fur fon defir de conferver avec
la France la bonne intelligence & tous les rajports
qui doivent régner entre deux alliés : je
ne peux pas croire encore que fes difpofitions
foient changées , j'aime à me perfuader qu'il a
été trompé fur la vérité des faits , qu'il a cru
que l'électeur de Trèves avoit fatisfait aux devoirs
de la juftice & du bon vo: finage , & que
néanmoins ce Prince avoit à craindie que les
Etats ne fuffent exposés à des violences ou à
une incurfion particulières . »
сс
Dans la réponse que j'ai faite à l'Empereur,
je lui répère que je n'ai rien demaulé que de
jufte à l'Electeur de Tèves , rien dont d'Empereur
n'ait lui - même donné l'exemple : je lui
rappelle le foin que la Nation Françoife a pris
de prévenir fur -le - champ les raffemblemens de
Brabançons qui paroiffoient vouloit fe former
dans le voisinage des Pays - Bas Autrichiens ;
enfin je lui renouvelie le voeu de la France
pour la confervation de la paix . Mais en mêmetemps
je lui déclare que fi , à l'époque que j'ai
fixée , l'electeur de Tèves n'a pas effective .
ment & réellement diffipé les 1aflemblemens qui
exiftent dans les Etats , rien ne m'empêchera de
propofer à l'Affemblée nationale , comme je
l'ai annoncé , d'employer la force des aimes
pour l'y contraindre. »
« Si cette déclaration ne produit pas l'effet
que je dois efpérer ; fi la deftinée de la France
eit d'avoir à combattre fes enfans , fes alliés
C 3
( 54 )
je ferai connoître à l'Europe la juftice de notre
caufe ; le peuple François la foutiendra par fon
courage , & la nation verra que je n'ai point
d'autres intérêts que les ficns . & que je regarderai
toujours le maintien de la dignité & de
fa sûreté comme le plus cffentic de mes devoirs, »
Signé , LOUIS . Et plus bas , DELESSART .
La lettre du Roi a été applaudie . Sa lecture a
infpiré un regret à M. de Vaublanc , celui de n'avoir
demandé dans fon fameux meffage au Roi ,
que de requérir les princes Allemands de difliper
les raffemblemens d'émigrés armés , au lieu de les requérir
de chaffer les princes François armés ou non .
M. Ruhl a dit : « l'Empereur a parlé comme
chef d'une partie de l'affociation princière ; en
homme d'état qui craint l'approche d'un peuple
que tous les peuples font dans l'habitude de
prendre pour modèle ... » Par malheur , un décret
a coupé la parole à M. Ruhl.
Alors M. Deleffart a lu quelques lignes de
S. A. S. Electorale Palatine , qui affure , que ,
les émigrans n'ont fait qu'un féjour paffager dans
fes états , & que tout ce qu'on en débite n'a été
inventé que pour induire en erreur l'Affemblée
& le peuple. Le même miniftre a raconté que le
Roi avoit reçu une lettre de Worms , de la teneur
de celle qu'on avoit lue la veille , mais qu'elle
étoit fans fignature ; & , parlant au nom du miniftre
de la guerre , il a invité l'Aſſemblée à s'oppofer
à l'exportation des fourrages , depuis Dunkerque
à Pontarlier ; avis qui , devenu projet de
décret fous la plume de M. Dumas , a fini Par
être adopté d'urgence .
A l'ordre du jour , avoit été lu & difcuté un
rapport de M. Lafont- Ladebat fur l'apperçu des
dépenfes de 1792 , qui d'après les états emis
( 55 )
par les miniftres , fe monteront , non compris
l'extraordinaire d'une guerre commencée à
774,668,150 livres . t
N
« Il n'eft plus temps , a dit M. Lafont-
Ladebat , de fe le diffimuler. Une inquiétude
cruelle agite tout l'empire für Fétat des finances.
On nous calomnie on dit qu'indifférens
fur la fortune publique , nous fa láiffons périr
dans nos mains .... Sans doute , a - t - il ajouté
comme un lénitif , la révolution a coûté des
fommes confidérables ( inconnues ) , & les rembourfemens
fucceffifs de la dette exigible en demandent
encore mais l'examen le plus attentif
de toutes les parties de la dette & des moyens
de la nation , nous affure que cette dette fera
acquittée , & qu'il fera facile de pourvoir à
toutes les parties de la dépenfe publique , quels
que foient les événemens . »
ce S: nous avons des befoins immenfes , obfervoit
M. Baignoux , nous avons auffi des reffources
incalculables. Si les impôts ( infuffians ) fe perçoivent
, tout nous préfente un avenir de bonheur
& de profpérité ; mais pour y parvenir ,
il est important de changer cette confiance en
certitude , & il demandoit un compte général
pour le premier mars .
M. Borie voyant qu'on articuloit d'avance
un déficit annuel de 244 millions ( plus de quátté
fois le montant du déficit que les états -généiaux
devoient combler en 1789 ) , M. Borie , pour
remplit aisément cet abîme , a dit : ccec Votre
comité vous préſente un déficit de 244 millions
dans les reffources de 1792 ( en fuppofant que
les contributions fe payent ) ; il eft , par conféquent
bien important de revoir l'état des dépenfes
afin de les modérer... Il peut être pof
C
4
( 58 )
Able de faite difparoître ce déficit en revenant
fur la dépenfe de l'organisation des bureaux &
des caiffes ; puifque je trouve que les frais de
de la comptabilité font portés annuellement à
100,000 1. ; & que fuivant un rapport tout prêt,
on peut les rédui e à 300,000 liv. S'il étoit poffible
ainfi de réduire de deux cinquièmes toutes les autres
dépenses , vous couvririez le déficit .... Je propofe
encore de diminuer le traitement des agens
du pouvoir exécutif.... » Ces fingulières vues
& d'autres ont amené le décret d'urgence & les
articles que voici :
Art. 1. La trésorerie nationale payera proviloirement
, & jufqu'au premier avril , fur les
maudats des ordonnateurs- généraux & fous leur
refponfabilité , dans les formes preferites par les
précédens décrets , les fommes qu'ils ordonneront
pour le fervice de 1792 , conformément
aux états de dépenses décrétés pour 1791 , ou
qui feront fucceffivement décrétés pour 1792 .
« II, Les fonds néceffaires pour les paiemens
de la trésorerie nationale , jufqu'au premier
avril prochain , continueront d'être faits de la
même manière & dans les formes établies pour
1791 .
III. Les comités des finances s'occuperont
fans délai de l'examen des recettes & des dépenfes
publiques , indiqueront les abus qui au-
Joient pu s'introduire dans les différentes parties
des finances , propoferont les moyens d'économie
qu'ils jugeront convenables , & préfenteront
à l'Affemblée nationale , le premier mars prochain
au plus tard , le tableau général de leur
opération. »
Dans la féance du foir ( famedi ) , fur une
--déclamation hériffée d'érudition fautive & de fo(
57 )
philmes , & débitée par M. Garran de Coulon ,
f'Affemblée dominée par ce Membre , & par M.
Guadet , a ordonné que les 40 foldats du régiment
de Château -Vieux , détenus aux galères
par le jugement de leur Nation , feroient libérés ,
en vertu de l'amniflie . M. Paftoret a eu les honneurs
de la rédaction .
?
Dimanche , 1er , de 1792 , prefque fans débats ,
fans information fans avoir oui aucune des
parties , & fur le rapport de M. Genfonné ; rapport
qu'un Journaliſte a appellé un affemblage
perfé de faits & de principes , l'Aſſemblée unanime
a décrété qu'il y avoit lieu à accufation
contre Louis-Stanislas- Xavier , Charles-Philippe ,
Louis -Jofeph ci- devant de Condé , Princes François
; & contre les fieurs de Calonne , Laqucuille
l'aîné , & Riqaetti- Mirabeau.
Ainfi a fini le premier trimestre de cette
Seffion qui , pour prix de plus de deux
millions en honoraires , en frais d'impreffion
d'adreffes inconftitutionnelles , ou d'injures
contre toutes les têtes couronnées &
contre prefque toutes les Nations traitées
d'efclaves , à produit pour le bonheur du
Peuple, dont le fang , verfé par la guerre,
doit cimenter aujourd'hui le pouvoir de
fes Tribuns , ou nous réduire fous un autre
joug ; a produit , difons nous , un Décret
portant abolition des titres Sire & Majefté
Royale, & rétracté le lendemain ; un Décret
contre les Prêtres , frappé du Veto ; un
Décret contre les Emigrés , également paralyfé
, des Décrets qui foumettent les rentes,
CS
( 58 )
la propriété du Créancier , à des certificats
de fix mois de réfidence ; & les intérêts
dus , propriété non moins facrée , à
des retenues ; des dénonciations calomnieufes
, des lettres interceptées , des accur
fations arbitraires , des emprifonnemens
ordonnés fans preuves , fans information ,
fans examen , & même fur des faux avé
rés ; des outrages prodigués au Monarque
dans des Pétitions , honorablement mentionnés
au procès - verbal ; des émiffions
très-urgentes de fous en papier , dont on
n'aura pas fabriqué pour cent millions au
bout d'une année ; un Décret qui fupprime
jufqu'aux civilités de l'Affemblée envers
le Roi ; & enfin un Décret qui bleffe la
Souveraineté d'Alliés fidèles , leurs Capitulations
, leurs Traités avec nous , qui
achèvent d'aliéner le Corps Helvétique, à
l'inſtant où l'on venoit d'apprendre la perte
d'un autre Allié puiffant , & qui tend à
légitimer l'infubordination de ceux des
Soldats Suiffes que peut égarer l'intérêt
qu'on prend à des malheureux , condamnés
par des Loix févères , mais juftes .
La dernière Déclaration du Prince de
Kaunitz à M. de Noailles ( 1 ) , a déſabuſé
(1 ) Voyez la féance de Affemblée Nationale
de Samedi dernier.
1
1
( ی و )
un peu tard , ceux qui , fur la foi de quelques
Gazetiers & des prophéties de Briffot
croyoient avoir enchaîné l'Empereur dans
les liens de leur philofophie. Le Miniſtère
avoit partagé cette illufion , & ne s'attendoit
pas plus que l'Affemblée , à voir le
Chef de l'Empire fe jetter entre nos armées
& les Electeurs menacés. Pour exculer leur
imprévoyance , les Miniftres déconcertés
ont fait inférer dans les Feuilles publiques
qui leur font dévouées , une Note juftificative
où ils fe difcupent d'avoir provoqué
par leur démarche du 14 Décembre , celle
de l'Empereur du 21. Cette démonftration
eft de rigueur ; mais ce que las Miniftres
ne difent pas , c'eft que leur réfolution du
14 a été le réſultat néceffaire d'actes an
térieurs , qui ne pouvoient laiffer à l'Etranger
aucun doute d'une prochaine déclaration
de guerre
.
Dès le 20 Octobre , Briffot la proclama
à toute l'Europe : il en fondoit l'urgence fur
les outrages dont il accabla trente Souverains
, Rois ou Républiques. L'Affemblée
adopta par acclamation cette diatribe , où
l'Auteur mettoit les Chefs des Nations à
fon niveau , en les traitant avec le mépris
que l'on prodigue à des fcélérats. Tout
ce que Briffot débitoit & demandoit alors ,
le Corps Légiflatif & les Miniftres l'ont
fucceffivement exécuté.
Par une fuite de l'inconſidération qui
C 6
a fait perpétuellement confondre la cauſe
des Emigrés avec celle des Puiffances Etrangères
, on n'a jamais traité des mesures
a prendre contre les premiers , fans y envelopper
l'Europe entière.
Le 27 Novembre , M. Rulh maniant
cette queftion qui étoit à l'ordre du jour ,
invoqua la guerre en affurant qu'on n'au
roit à combattre que des Soldats de l'Eglife ,
armes de chapelets et de bénédictions ; qu'il
falloit éteindre ce feu d'opéra , fe défier du
Sommeil des defpotes , des pratiques fecrettes
de LEOPOLD , des Cyclopes que feroit marcher
le Roi de Pruffe pour nous faire rentrer
dans l'antre du defpotifme, des poignards
de CATHERINE , &c.
Dans la niême féance , M. d'Averhoult ,
fuivant les traces de M. Rulh , promit à la
France qu'en déclarant la guerre, il n'y
auroit d'amis que pour elle ; qu'il falloit tracer
le cercle de Popilius autour des petits
Princes , prier le Roi de faire des fommations
, & de déclarer la guerre dans la quinzaine
fuivante.
Le 29 Novembre , M. Ifnard foutint
cette motion , en certifiant que les grandes
Puiffances refteroient dans la neutralité
&
que les Peuples s'embrafferoient à la face
des tyrans détrônes , de la terre confolée ,
et di ciel fatisfait.
Le projet de M. d'Averhoult étant décrété
una voce, on délibéra une Députation, au
( 61 )
Roi , & un difcours dans lequel fon Auteur
, M. de Vaublanc , intima à S. M. la
conduite qu'Elle avoit à fuivre. « Votre
« intérêt , votre dignité , la grandeur de la
» Nation outragée , tout vous prefcrit un
>> langage différent de la Diplomatie. -
» La Nation attend de vous des décla: a-
» tions énergiques auprès des Cercles du
» haut et bas Rhin , des Electeurs de Trèves ,
» de Mayence , et de l'Evêque de Spire.
Quelles foient telles que les hordes
» des Emigrés foient à l'inftant diffipées .
» Prefcrivez un terme prochain au - delà
» duquel mulle réponſe dilatoire ne fera
>> reçue. Que votre déclaration foit appuyée
» par les mouvemens des forces qui vous
» font confiées . »
>> ---
Après une demande auffi impérative ,
faite par l'unanimité d'une Affemblée fouveraine
, maîtreffe de tous les pouvoirs , &
fuprême dominatrice de l'Etat , a - t- il pu
refter un doute aux Princes Germaniques
& à l'Empereur , que le Gouvernement
fuivroit l'impulfion qui lui étoit comnian
dée , & que les armées fuivroient de près
les fommations ? Ce feroit préfumer beaucoup
de la bonhommie des Cabinets
Allemands , de fuppofer , ainfi que le font
les Miniftres dans la Note dont nous avons
parlé , que l'Electeur de Trèves & l'Empereur
auroient dû attendre la déclaration
faite le 14 par le Roi . Ce Monarque a
1
( 62 )
promulgué la réfolution de l'Aflemblée
nationale , & le même Décret qui le 29
Novembre a décidé la guerre , a par conféquent
ordonné à l'Empire de fe mettre en
défenfe.
Les Miniftres raifonnent donc mal , forf
qu'ils appellent provocation les meſures de
l'Empereur , parce qu'elles ont précédé la
connoiffance de la démarche Royale du
14 Décembre. Le problême de l'aggreffion
doit être pofé fur le droit qu'ont ou
n'ont pas les fouverains d'Allemagne
de fouffrir chez eux des réunions d'Emigrés.
C'est encore dérifoirement , que les
Auteurs de la Note feignent de croire que
l'Empereur changera de langage , en apprenant
la réunion du Roi à l'Affemblée nationale
pour déclarer la guerre à l'Electeur de
Trèves ; qu'il s'eft borné à redouter les
infultes de quelques Municipalités , & qu'il
fera détrompé en apprenant qu'il s'agit
d'une guerre nationale. En vérité , il faut
une grande force de diffimulation
pour imprimer de femblables fubtilités .
Quoi le Cabinet de Vienne qui a lu &
les premières réquifitions du Roi à l'Electeur
de Trèves , & le Décret du 29 Novembre
, & le difcours de M. de Vaublanc,
en étoit à favoir le 21 Décembre , qu'il s'agiffoit
d'une guerre nationale ? Et des formules
de ménagemens que l'Empereur ,
( 63 )
dans fon office , employe envers fon beau
frère & fon allié , on en induit qu'il ne connoifloit
pas encore fes intentions ! Ces arguties
dignes de l'ancien régime , ces efpérances
chimériques qu'on répand lorfque
foi-même on a le défefpoir dans le coeur ,
ces commentaires romanefques pour prolonger
des illufions quelques jours de plus
font bien peu conformes aux circonftances.
2
Il est très- remarquable que , les exagérations
, les fanglantes invectives adreffées
de la Tribune des Jacobins & de celle de
l'Affemblée nationale , à toutes les Puif .
fances , enfin les partis violens auxquels on
nous a amenés , furent repouffés avec indignation
, par les Modérés , par les Miniflériels
, par les Conftitutionnaires , lorfque
leurs fougueux Antagoniftes leur proposèrent
, il y a fix femaines , d'accufer
de fommer , de déclarer la guerre , de promettre
la liberté à tous les Peuples. Tel a
été l'afcendant des Jacobins , ou telle eft la
foibleffe de leurs Adverfaires , que les premiers
ont traîné les feconds à leur fuite.
Alors , les deux partis fe font efforcés de
lutter de popularité , & de renchérir les
uns fur les autres én réfolutions irréfléchies .
Ainfi fe conduifent les Factions ; ainfi pé
riffent les Etats qu'elles gouvernent ; ainfi
difparoiffent du fein des délibérations ,
toute prudence , toute prévoyance , toute
mefure , tout moyen de falut.
( 64 )
J'ai dit , & je ne cefferai de répéter ce
qu'une expérience prochaine redira bien
plus énergiquement encore , que la guerre
achevera la diffolution de la Monarchie ,
ou la fera changer de fervitude. République
fédérative en cas de fuccès , ou
contre - révolution terrible & complette fi
l'on eft battu ; dans tous les cas banqueroute
preſqu'inévitable , aggravation de la
misère publique & des misères particulières,
confufion dans toutes les branches de l'Adminiſtration
; alimens nouveaux de l'anarchie
, voilà les avantages certains que nous
retirerons même de la victoire. Les Emigrés ,
caufe occafionnelle de la guerre , feront à
jamais perdus fi elle leur eft défavorable ,
Tans que la nouvelle Conftitution s'affermiffe
par leur défaite : ce n'eft pas , j'ofe
le prédire , pour la confervation du
Trône , pour les amis quelconques du
Gouvernement Monarchique en France
que nos armées triompheront. Seront- elles
repouffées ? La Monarchie , les Loix , la
vraie liberté retomberont au pouvoir de
la force les vainqueurs ulcérés ne fe piqueront
pas de tempéramens , & fi l'on
nous fait une autre Conftitution , elle fera
peut être formée avec le bronze qui aura
fervi à renverfer celle d'aujourd'hui .
Paffe- t- on aux effets de cette guerre fur
la deſtinée de l'Empire Germanique & de
l'Europe , on entrevoit que le fort de
vingt Trônes , d'autant de Républiques ,
( 65 )
des Gouvernemens mixtes comme des
Gouvernemens abfolus , va fortir de
cette urne fanglante ; que tous les liens
des Peuples à leurs Chefs , toutes les conditions
civiles , les propriétés , les droits ,
les Conventions , les devoirs , les rapports
moraux , l'édifice entier de la Société féront
renversés de fond en comble , ou raffermis.
Aucune époque de l'Hiftoire ancienne
& moderne ne préfente une crife
de cette gravité. Les Souverains préfume
roient trop peut-être , en croyant la diffoudre
par la feule force des armées : s'ils n'appellent
pas l'opinion à leur fecours ; fi aux Droits
de l'Homme avec lefquels on tentera de
foulever leurs fujets , ils n'oppofent pas une
Charte des Peuples , qui montre l'intérêt
de tous à la confervation de l'ordre public
& des Gouvernemens légitimes , les
excès de la Révolution de France fubvertiront
l'Europe d'un bout à l'autre.
L'inquiétude qui naiffoit des raffemblemens
de Coblentz , ce point d'appui à
tous les mécontentemens , ce fanal d'efpérance
offert à tous ceux qui ont des injures
à venger, qui fe plaignent d'oppref
fion , qui ne voient que des Ufurpateurs
dans les Maîtres actuels du Royaume , ont
fourni fans doute de puiffans motifs aux
réfolutions de l'Affemblée Nationale; mais ,
pour arracher cette épine , ne fe livre- t- elle
pas à une amputation mortelle ? Comment
l'intérêt du Peuple , comme celui de
( 66 )
4 la Conſtitution , lui ont-ils fait préférer ,
de tous les moyens d fe préferver des
Emigrés , celui qui peut évidemment leur
rallier les Couronnes ? Ses Décrets ont déja
produit ce que deux ans d'efforts , de mouveniens
, de follicitations au-dehors , d'évènemens
affreux dans notre intérieur ,
n'avoient point opéré. Ils ont changé des
démonftrations d'intérêt envers les Réfugiés,
en nécellité de les défendre ; ils ont
réuni ce qu'il falloit tenir féparé , la caufe
de ces Réfugiés de celle de l'Empire Germanique
& de l'Europe ; ils ont créé des
motifs là où il n'exiftoit que des prétextes ,
& en forçant les Princes d'Allemagne à
recevoir la loi fur leur territoire, on les aura
déterminés à défendre leur indépendance ,
à moins que la reur ne les paralyfe ; ce qui
n'eft point fans quelque vraisemblance .
Si la guerre éclate , fi elle s'étend , ' fi
une ligue de l'Europe le développe , quelle
opinion prendra la poftérité du jugement
& du patriotifme de ceux qui , couverts ,
felon eux , par cinq millions d'hommes
armés , par cinq millions de Citoyens confumés
du feu de la liberté , par une armée
de 250 mille Soldats , par deux cents
places fortes , par d'immenfes Arfenaux ,
par un Tréfor de QUATRE MILLIARDS en
Biens Nationaux & en papier repréfentatif
de ces biens , meilleur que le métal ,
par une forme de Gouvernement
, ' qui ,
dans l'opinion des Auteurs de la guerre ,
( 67 )
rend le brave invincible , & le lâche même
courageux , n'ont fu néanmoins fe garantir
de vingt mille Mécontens réduits à leur
cape & à leur épée , qu'en les pourfuivant
fur un territoire étranger , dont l'invafion
armera peut-être quatre cent mille Soldats
contre la France ?
L'évènement abfoudra, ou couvrira d'une
honte ineffaçable le calcul politique qui
nous précipite vers ce dénouement.
Qui parvient aufuccès n'a jamais trop ofé.
En rapprochant la rapidité de nos délibérations,
le mépris des égards naturels ,
l'oubli des précautions qu'infpire la fageffe,
l'impétuofité du væu qui a foliicité.
la guerre , l'enthoufiafme qui en preffe
l'exécution , les moyens combinés d'en
étendre les effets , & d'en multiplier les
fléaux , ces menaces qui fe réaliferont , de
foulever les Peuples en combattant leurs
Souverains , de corrompre les Soldats , de
brûler les Châteaux , et de refpecler les cabanes
, d'affranchir par- tout les hommes
de toute autre autorité que de celle de la
multitude , enfin , d'attacher un Scévole à
chaque Porfenna , & de faire fe vir jufqu'aux
poignards des tyrannicides , rappellés
par Briot dans une de fes Feuil'es de la
Temaine dernière ; quand on rapproche ,
dis -je , & ces reffources & cette ardeur ,
de l'irréfolution habituelle de tant de Ca ;
binets , des petits intérêts qui les divifent ,
( 68 )
du labyrinthe diplomatique qu'on appelle
des négociations , des viciffitudes & des
lenteurs de la politique qui ne s'ébranle
plus en Europe par des vues générales ,
de l'efprit d'intrigue qu'en tant de lieux
on a fubftitué à l'art de gouverner , de
l'incertitude de quelques - unes des Puiffances
, de l'éloignement des autres , du
défaut de fyftême , de l'inconfiftance qui
percent dans les réfolutions des Emigrés
& dans celles des Cabinets , on ne fe hâtera
pas de préjuger l'iffue d'une guerre , où
la molleffe , la défunion & la confiance ,
rendroient négatives & les forces & les
quantités.
M. de Narbonne n'eft pas encore revenu
de fa tournée ; mais il a fait publier fes
Bulletins par le Journal de Paris & fac
la Gazette Univerfelle , qui ont foigneufement
enregistré tous les complimens
adreflés à ce Miniftre , & rendus par lui :
ce font des matériaux de l'hiftoire de M.
de Narbonne , & non de . l'hiftoire de ce
temps ; différence qui nous difpenfe de
les recueillir.
Les Princes Emigrés & leur Confeil ont
gardé jufqu'à préfent un filence profond
fur les accufations , fur les menaces , fur
les défenfes , fur les Décrets dont ils font
les objets. Il faudroit connoître les motifs
de cette réſerve pour l'approuver ; car elle
( 69 )
décrie les Emigrés , elle les avilit même aux
yeux de la Nation , qui les juge fur des
imputations qui restent fans réponſe. C'eſt
un mauvais Confeiller que le mépris de
fes Ennem's. L'opinion vous abandonne
lorfqu'on affecte de n'en tenir aucun compte,
& qu'on fuppofe que chacun vous donnera
raifon , fans qu'on prenne la peine de répondre
à fes Accufateurs . Aufii Henri IV
faifoit- il des Manifeftes tous les mois.
Avec quelle fierté , quelle énergie franche
& patriotique , ce Héros & fes Coufins
Louis & Henri de Condé , peignoient leurs
griefs à la Nation ! Ils faifoient plus , ils
mettoient les fiens à la place des leurs
& c'étoit en s'échauffant pour les intérêts
du Peuple , qu'ils parvinrent à le ramener
à leur cauſe.
L'attentat impuni fur M. de la Jaille qui
eft forti de prifon , a néceffairement rallenti
l'expédition des fecours deſtinés à
St. Domingue : on ne fait encore ni quand
ils partiront , ni même s'is partiront.
2000 hommes furent cependant embarqués
au commencement de Décembre ;
mais ils n'aborderont à St. Domingue que
vers la mi-Janvier. En attendant , & tandis
que les Amis des Noirs , & les Journaliſtes
nous annoncent tous les huit jours le retour
du calme & de la tranquillité , cette
Colonie infortunée périt fur fes ruines ;
chaque vaiffeau apporte la nouvelle d'u'té(
76 )
rieures dévaſtations . Par les lettres des premiers
jours de Novembre, reçues la femaine
dernière au Havre & à Nantes , il eft conftaté
que les Nègres révoités ont forcé le camp
qui défendoit le quartier Dauphin , Maribaroux
, & que les incendies ont commencé
dans cette partie de l'Eft. Tout
le quartier de Vallière eft confumé.
Les Blancs font haraffés , découragés
mourans fars fecours. L'infurrection s'eft
auffi déclarée dans quelques quartiers du
Sud , plufieurs habitations ont été brûlées
à Jacmel. Et l'Affemblée Nationale diffette
fur les grandes vues & la morale de
Briffot ! Et l'on voit prefque fans s'en occuper
, s'anéantir ainfi la plus florifiante de
nos poffeffions ! Au tableau de ces décombres
entaffées qui couvrent maintenant la
furface de l'Empire brifé , & tout à l'heure
anéanti , on fe replace avec Shakespear
à l'époque de notre hiftoire où ce Poëte
fait dire par Jeanne d'Arc à ce coupable
Duc de Bourgogne , qui de nos jours a
trouvé un fucceffeur :
(
Look on thy Country , look on fertile France ,
Andfee the Cities and the Towns defac'd
By wafting rain. -
See , fee the pining malady of France ,
Behold the wounds , the most unnatural wounds
( 1 ) Which THOU thyselfhas given her woeful
heart.
(1 )Regarde cette Contrée, cette fertile France;
( 71 )
Qu'auroit dit Jeanne d'Arc , qu'eût penfé
Montaigne , que penferoit J. J. Rouffeau
des Moeurs, & de la Liberté d'un Pays , qui
préfenteroit un trait femblable à celui que
je vais raconter , & de l'authenticité duquel
je me rends garant ?
Un Habitant de la ville de Riom , fignale
parfes Concitoyens comme un homme eftimable
, a voulu acheter l'Eglife & le Cimetière
dans lequel fon père fut entérré il
quatre ans. L'Evêque Conftitutionnel du
Puy de Dôme venoit de rendre une ordonnance
qui pe mettoit la fouille de ce
Cimetière quoiqu'il foit défendu , par un
Décret , de remuer la cendre des morts
avant 10 ans écoulés depuis la dernière inhumation
. M. Granchier , infpiré par un
fentiment de piété filiale , a préfenté fa pétition
au Département ; il y exprimoit fon
idée & fes motifs ; il demandoit à acheter
le Cimetière pour conferver le tombeau
de fon père, & l'Eglife de St. Paul pour:
y acquitter les Meffes fondées à fon intention.
Voici la réponſe du Directoire , en date
vois les Cités & les Bourgs dépéris par les ravages
& la ruine ; vois , vois la langueur mortelle où
Ja France et plongéd contemple cei bleffures
que votre, main denaturée , vos propres mains
ent ouvert dans for coeur infortuné.
( 72)
du S Décembre « Confidérant que les
» moyens qui ont déterminé l'Expofant à
» faire fa réclamation , font le fimulacre
» d'une bonhomie , dans laquelle le preftige
» impuiffant pour féduire la faine raiſon , fe
» trouve enveloppé , arrête qu'il n'y a lieu
» à accueillir la demande du fieur Grar-
» chier. »
D
Signés , CHANDESON , CHOLLET , CRIS
TOPHE , BRASARD & PREVOST.
Ce prononcé eft , non pas le fimulacre,
mais la dégoûtante expreffion du cinifme le
plus révoltant : aucune Tribu de fauvages
n'en offriroit le modèle; on peut y lire la def
tinée d'un Peuple , fubjugué par de tels Phi
lofophes. Lorfque les Perfes furent vaincus
par Alexandre & les Carthaginois par
Scipion , l'afyle des tombeaux fut reſpecté ;
la piété filiale ne fut point outragée ; mais
les Jacobins font d'autres hommes que les
compagnons d'Alexandre & de Scipion. Si
nous avions des moeurs & un Gouvernement
, ce Directoire mériteroit une peine
infamante. Voilà , cependant , ces Patriotes,
ces régénérateurs dont les Journaliſtes nous.
affurent que les Defpotes étrangers abhorrent
les vertus.
Les Numéros fortis au tirage de la Loterie
Royale de France , du deux Janvier ,
font : 59 , 25 , 67, 37 , 44.
MERCURE
HISTORIQUE
ET
POLITIQUE.
RÉSUMÉ ( 1 ) de l'Histoire Politique
de l'année 1791. -
LORSQUE des Barbares venus du Nord
renversèrent l'Empire Romain dans l'Occident
; lorfque d'autres Barbares , vomis
par l'Afic, plantèrent l'Oriflame de Mahomet
fur les murs de Conftantinople , le temps
étoit déjà arrivé où la terre devoit appartenir
au plus féroce. Depuis long- temps
les murs des Romains , celles des Grecs ,
(1) Le dernier Réfumé que nous publiâmes
au mois de Juillet 1790 , embraffoit les faits de
la demi - année courante & de celle de 1789. Nous
embrafons dans celui-ci le précis des évènemens
furvenus à la fin de 1790 & en 1791 .
No. 2 14 Janvier 1792. D
( 74 )
& les vices de leur Gouvernement préparoient
cette catastrophe, Depuis long-temps
ces Peuples dégénérés , vains de la gloire
de leurs Ayeux & indignes d'en defcendre ,
donnoient au monde un fpectacle dont
l'Europe actuelle offre plufieurs traits.
La moleffe occupoit le trône, uſurpé ,
donné tour - à- tour par la multitude ou par
les Soldats . Les paffions avoient pris ce
caractère de lâcheté qui produit les crimes
infâmes , & des hommes à la fois cruels &.
efféminés . Les Empereurs ne favoient plus
ni combattre en perfonne , ni gouverner.
L'adminiſtration abandonnée à la routine ,
marchoit au hafard des circonftances. Ceux
de ces Empereurs qui , tels que Juftinien ,
tentèrent de guérir les maux de l'intérieur
à force de vouloir tout changer n'opéroient
que des réformes inutiles : ils fatiguèrent
les Peuples d'innovations & de
projets inconftans ; ils énervèrent la puiffance
du Gouvernement , fans régénérer
la Nation ; on les vit perpétuellement paffer
de la foibleffe à la dureté , & détrônés
par le mépris public , parce qu'ils ne favoient
ni fe faire craindre , ni fe faire ref-
' pecter.
L'adminiftration fans principes n'agiffoit
plus que par des artifices : on ne fait quel
étoit le plus vil ou du Peuple ou de la
Cour. L'efprit de révolte & l'habitude de
la licence avoient banni toute idée de la(
75 )
vraie liberté : on vivoit fous le defpotifme,
du plus fort : s'élevoit- il un Miniftre habile,
ou un Général digne du commandement
il étoit facrifié à cette forte de gens que
Montefquicu a peint fi juftement , lorfqu'il
dit d'eux qu'ils ne peuvent fervir l'Etat, ni
fouffrir qu'on le ferve avec gloire .
Tout étoit vendu ou acheté par des
hommes qui ne parloient que de défistéreffement.
La pefanteur des tributs détachoit
les Peuples , de l'Empire ; ils reçurent
les Barbares comme des Libérateurs.
Du moment où la difcipline militaire fut
détruite , l'autorité fuprême devint la proie
des foldats , ou du premier fcélérat qui
fut les corrompre . Jamais les armées n'avoient
été plus néceffaires ; jamais auffi
elles ne furent plus dangereufes. Les gens
de bien cherchoient vainement le Héros ,
P'Homme de génie , le Chef digne de confiance
auquel ils puffent fe rallier: il n'exifo
toit plus ni grands talens , ni caractères .
Au milieu des Cirques & des Théâtres
les Citoyens s'étoient familiarifés avec tous
les forfaits. Ils ne s'occupoient que de
Danfe , de Mufique , de Déclamations ,
de Bateleurs , & fous ces inclinations de
Sibarites , ils cachoient l'ame des Cannibales.
Une foule d'oiffs & de vagabonds
inondoient les rues de Conftantinople ,
prêts à trafiquer de la vie des Empereurs ,,
ou de celle des Citoyens. L'éloquence n'é-
D2
( 76 )
toit plus qu'an babil ampoulé ; la philofophie
de Cicéron & de Tacite avoit céde
la place à des Sophiftes mercenaires . Le
Peuple livré à des Jongleurs doués du talent
de la parole , n'eftimoit plus que celui
d'ergoter. Un déclamateur remportoit plus
d'eftime que Belifaire ; on difputoit fur
tout ; les extravagances s'appelloient des
lumières ; la forfanterie , de la vertu ; &
les décifions d'un Fou, haranguant en place
publique , des Oracles : à ces divers caraçtères,
s'en joignoit un plus diftin&tif encore ,
une hypocrifie favante , mêlée à la plus
fubtile perverfité.
Telles étoient les moeurs de cet immenfe
ramas de Romains & de Grecs babillards ,
dont un Gouvernement corrompu avoit
achevé la dégénération . Les Empereurs
n'étoient plus en état de mairenir leur
autorité , les Grands de foutenir leurs places
, les Citoyens de défendre leurs propriétés.
Les courages amollis , l'amour de
la gloire dégénéré en ambition baffe &
fordide , les talens réduits au niveau des
moeurs publiques , le goût effréné des plaifirs
ne laillant de place qu'au fentiment
d'une infatiable cupidité , l'Empire ne
renfermant plus qu'une Famille d'ennemis
fecrets , les armées diffoutes , la Religion ,
la morale , l'inftinct du jufte & de l'injufte ,
les premiers principes , les liens , les devoirs
de la fociabilité n'exiftant plus que
( 77)
dans la bouche des baladins , il falloit que
l'Empire fût renverfé .
Mais par qui pouvoit - il l'être ? Les
Romains n'avoient - ils à redouter qu'un
changement de domination ? Non ; la Révolution
qui alloit partager les Membres
de ce cadavre putréfié , devoit atteindre
jufqu'à la racine même de la-fociété. La
condition , l'exiftence civile de chaque
Citoyen , Ton patrimoine , fes ufages , Tes
opinions , fes préjugés même , fes loix &
fon gouvernement , penchoient à la fois
fur l'abîme où l'invafion des Barbares les
engloutit.
L'Empire Remain & fes richeffes , fes
Habitans & leurs propriétés furent envahis
, non Far le droit ordinaire de la
guerre; mais par celui du plus fort dans
toute fa rigueur , par le droit de la multitude
, avide de poffeder , fur le petit nombre
qui pofsède tout. Des Nations agreftes
& indigentes s'approprièrent les Nations
riches & énervées , comme des troupeaux
de bétail . Elles imposèrent à celles- ci le
triple joug des armies , des coutumes étran
gères , & de la fervitude réelle .
Dans le tableau de cette mémorable fubverfion
on découvre l'image de celle dont
l'Europe eft menacée . Les Huns & les Hérules
, les Vandales & les Goths ne viendront
ni du Nord , ni de la mer Noire ;
ils font au milieu de nous. Il s'élève une
D3
( 78 )
doctrine qui fait confifter la liberté dans
la force , exercée far la pluralité , ou
par le plus violent , & qui place
l'égalité univerfelle dans la reftauration de
tous les droits , que la nature donna à
l'homme au jour de la création . Cette
doctrine n'eft point un rêve de Théorifte ;
depuis trois ans , un grand Empire en fubit
l'application. Les têtes ardentes de tout
pays , les hommes de toute claffe perdus
d'honneur & de fortune , les diffipateurs
avides qui ayant confumé leur patrimoine
ne peuvent fouffrir ceux qui en ont un ;
les Novateurs enthoufiaftes qui prêchent
la raifon le poignard à la main ; les fots
furieux qui les admirent les Indigens
, les non- Propriétaires , l'immenſe
horde des envieux , des méchans , des
hommes de néant à qui le défordre ouvre
la route des richeffs & des emplois publics
, des gens fans principes , des Sophiftes
farouches , des Lettrés qui ont corrompu
les connoiffances humaines en les recevant
dans leur ame , comme un vafe enpoifonné
vicie la liqueur qu'on y verfe ; tous
les ingrats qu'un jour de révolution acquitte
envers leurs bienfaiteurs ; enfin , la
tourbe des Etres fans vices & fans vertus ,
indifférens au bien & au mal , & inftrumens
paflifs de la perverfité qui les fubjugue
voilà les auxiliaires des promoteurs
de ce fyftême .
( 79 )
Il tend à livrer les propriétés , les conventions,
les autorités protectrices , la liberté , la
juftice, & la légiflation au grand nombre qui
ne possède rien , & dont les fuffrages dovent
appeller exclufivement fes courtisans
à gouverner les Nations. Ici nous retrouvons
l'extrémité du cercle que nous
venons de parcourir . Encore quelques
jours , & l'anarchie dévorera à l'Europe en
tière ; encore quelques jours, & l'anarchieli -
vrera au plus audacieux le fort des héritages,
des Familles & des Conftitutions.Qu'on obferve
les moeurs , les habitudes de ceux qui
s'avancent vers cette grande ufurpation , &
celles des claffes qui en font menacées , on
verra les Peuples enhardis , & les Gouvernemens
intimidés ; d'un côté , des
hommes bruts & miférables , qui , avec
deux idées principales d'anarchie
un
exemple d'impunité , le filence des Loix ,
& du fer , font excités à tout ofer ; de
l'autre , des hommes affoiblis par l'habitude
des jouiffances , étonnés d'un bouleverſement
imprévu auquel une longueinexpérience
ne les avoit même point préparés
; cherchant à fe reconnoître , & divifés
par la diverfité de leurs intérêts ;
n'oppofant que l'art & la prudence à une
audace continue & au mépris des moyens
légitimes ; ne fachant ni fe décider , ni refter
inactifs , ayant laiffé les opinions populaires
envahir l'opinion publique, cafcu-
D 4
( 80 )
lant peiniblement leurs facrifices , à l'inftant
ou l'ennemi va leur arracher jufqu'à la polibilité
d'en avoir à faire déformais ; en un
mot combattant avec la moileffe , avec la
fauffe fécurité & l'égoïfme , contre les paffions
dans leur état d'indépendance , contre
la pauvreté féroce , & l'immoralité hardie.
Cette deftinée qui commençoit à s'appofantir
fur une partie de l'Europe , n'a
pas même frappé l'autre de terreur . A peine
deux Gouvernemers , l'Angleterre & la
Suiffe en ont apperçu l'étendue , & font
en mesure d'en arrêter le fléau für leurs
limites. Jufqu'ici, par- tout, d'autres intérêts,
d'autres calculs ont abforbé les occupations.
des Souverains .
Il n'exifta peut - être dans aucune partie
du monde , des caufes plus fécondes de fuccès
, pour les Auteurs d'un bouleversement
focial. Divifée en une multitude de Gouvernemens
divers , l'Europe offre peu de bafes
d'une réſiſtance commune, & la première
grande Nation continentalequi charge laface
de la fociété , n'aà redouter que des Men b: es
défur is.Les intérês politiques du refte entier
de l'Ukiveis font moirs con pliqués , que
ceux dont nous offrons le fpectacle : un
fyftême embarrallé de Traités complexes ,
de rapports multipliés , d'inrcnib: ables
confidérations fecondaires , de ménagemens ,
de défiances , de fauve-gardes , ferme notre
Droit public. Par la multitude des .
Conventions qui lient les Souverains , on
( 81 )
peut compter les motifs de difcorde tou
jours prêts à les agiter : on re fe repofe plus .
après les grandes conquêtes , car elles font
devenues impoffibles ; mais on dort tout
armé au fein de la paix , & chacun veille
avec follicitude fur l'arfenal des Pactes
publics.
On fe fait la guerre par des Alliances
qui fe croifent en tout fens , & dont l'objet
varie fans ceffe avec les cir conftances. Un
Etat de grandeur moyenne a plus d'affaires
diplomatiques que l'Empire de la Chine' :
le cercle des relations de chaque Souverain
s'étend aujourd'hui d'un bout de l'Europe
à l'autre. La néceffité d'une balance
politique , qui dérive du foin de maintenir
l'indépendance des Etats foibles , &
d'empêcher l'aggrandiflement des Etats
puiffans , exige une furveillance toujours
active , un mouvement non interrompu
dans les Cabinets .
Dans les frottemens de tant de rouages ,
on découvre la difficulté de donner une
impulfion unique à la machine , & de déterminer
vers un but uniforme , une activité
qui s'éparpille fur une multitude d'intérêts
différens. D'après le caractère qu'a
pris la politique de l'Europe depuis le
dernier fiècle , & la nature des conventions
fur lefquelles on l'a fondée , il eft devenu
difficile d'ébranler pour un intérêt com
mun , trente Souverains qui fe craignent
tous , & que leurs Miniftres ont accou
D S
( 82 )
timés depuis cent ans , à établir leur sûreté
fur l'indifférence pour les dangers de tous
les Etats , qu'ils foupçonnent pouvoir leur
nuire un jour.
Ceffons donc d'être furpris des préoccupations
qui entraînent , & des démêlés
publics ou fecrets qui ont abforbé les trois
quarts de l'Europe , depuis que la France
travaille , probablement fans fruit , à donner
une effrayante leçon & aux Peuples &
aux Gouvernemens.
}
La fuite au Journal prochain.:
FRANCE.
De Paris , le 7 Janvier.
Adreffe aux François , propofée par M. De
CONDORCET dans la Séance du 29 Décembre,
décrétée par l'Affemblée Nationale , & présentée
au Roi le même jour:
Al'inftant où , pour la première fois depuis
le jour de fa liberté , le peuple François peut fe
voir réduit à la néceffité d'exercer le droit terrible
de la guerre , fes repréſentans doivent à l'Europe ,
à l'humanité entière , le compte des motifs qui ont
déterminé la réfolution de la France , l'expofition
des principes qui dirigent fa conduite . »>
» La nation Françoife renonce à entreprendre
aucune guerre dans la vue defaire des conquêtes ,
n'emploiera jamais fes forces contre la libere
+
( 83 )
d'aucun peuple. Tel eft le texte de la conftitution ,
Left le voeu facré par lequel nous avons lié notre
bonheur au bonheur de tous les peuples ; & nous
y ferons fidèles . »
» Mais qui pourroit regarder encore comme
un territoire ami celui où il existe une armée qui
n'attend, pour attaquer , que l'efpérance du fuccès
? & n'est- ce donc pas nous avoir déclaré la
guerre , que de prêter volontairement les places ,
non-feulement à des ennemis qui nous l'ont déclarée
, mais à des confpirateurs qui l'ont commencée
depuis long-tems ? »
» Tout impofe donc aux pouvoirs établis part
la conftitution , pour le maintien de la paix &
de la sûreté , la loi impérieufe d'employer la force
contre les rebelles qui , du fein d'une terre étrangère
, menacent de déchirer leur patrie .
>
» Les droits des nations offenfés ; la dignité
du peuple François outragée ; l'abus criminel du
nom du Roi , que des impofteurs font fervir de
voile à leurs projets défaftreux ; la défiance que
cs braits finiftres entretiennent dans toutes les
parties de l'empire ; les obftacles que cette défiance
oppofe à l'exécution des loix & au rétabliſſement
du crédit ; les moyens de corruption employés .
pour égarer & pour féduire les citoyens ; les inquiétudes
qui agitent les habitans des frontières ;
les maux auxquels les tentatives les plus vaines ,
le plus promptement repouffées , pourroient les
expofer ; les outrages toujours impunis qu'ils ont
éprouvés fur des terres où les François révoltés
trouvent un afyle ; la néceflité de ne pas laiffer
aux rebelles le tems d'achever leurs préparatifs
& de fufcirer à leur patrie des ennemis plus dan
gereux. »
» Tels font nos motifs ; jamais il n'en a exifté
D. 6
( 84 )
de plus juftes , de plus preffans ; & dans le tableiu
que nous préfentons ici , nous avons plutôt
at énué qu'exagéré les injurés que nous avois
reçues . Nous n'avons pas befoin de foulever l'indignation
des citoyens pour enflammer leur cou
rage. »
30
Cependant la nation Françoiſe ne ceffera
point de voir un peuple ami dans les habitans
des territoires occupés par les rebelles , & geu
vernés par des princes qui les protègent. Les citoyens
paifibles dont les armées occuperont le pays ,
ne feront point des ennemis pour elle : ils re
feront pas même fes fujets . La force publique ,
dont elle deviendra momentanément dép fitaire ,
ne fera employée que pour affu er feur tranquillité
& maintenir leurs loix . Fière d'avoir reconquis
les droits de la nature , elle ne les outragera
Foint dans les autres hommes : jaloufe de fen
indéper dance , réfolue à s'enfevelir fous les ruines
plutôt que de fouffrir qu'on ofât , ou lui dcter
des loix , ou même garantir les fiennes , elle ne
Fortera point atteinte à l'indépendance des autres
nations. Ses foldats fe conduiront fur un territoire
étranger comme i's fe conduiroient fur le
territoire François , s'ils étoient forcés d'y comlatre
. Les maux involontaires que fes troupes
auroient fait éprouver aux citoyens , ferort réparés.
L'afy'e qu'elle ouvre aux étrangers ne fera point
fermé aux habitans du pays dont les princes l'auront
forcée à les attaquer , & ils trouveront dans
fon fein un refuge affuré . Fidèle aux engagemens
pris en fon nom , elle fe hâtera de les remplir
avec une généreufe extitude ; mais aucun
danger ne pourra lui faire oublier que le fol de
la France appartient tout entier à la liberté , &
que la loi de l'égalité y doit être univerfelle.
18x1
Elle préfentera au monde le fpectas'e nouveau
d'une ration vraiment lible , founile sux règles
de la juftice au m'icu des orages de la guerre ,
& refpe & ant par - tout , en tout tems , à l'égard de
tous les hommes , les droits qui fort les mêmes
pour tous . »
» La paix , que le menlonge , l'intrigue & la
trahifon ort éloignée , ne ceffera point d'être le
premier de nos voeux . »
се
» La France prendra les armes malgré elle pour
fa fûreté , pour fa tranquil'ité intérieure , & on
la verra les dépofer avec joie le jour oi elle fera
fûre de n'avoir plus à craindre pour cette liberté ,
pour cette égalité devenue le feul élément cu des
François puiffent vivre : elle ne redcure peint la
guerre , mais elle aime la paix ; elle fint qu'e le
en a befoin , & elle a trop la confcience de fes
forces pour craindre de l'avouer. Lo : fqu'en démardant
aux nations de refpe&ter fon repès , elle a
pis l'ergagement éternel de ne jamais troubler le
leur, peut être aura - t- elle mérité d'en être écoutée
peut être cette déclaration folemnelle ,
gage de la tranquillité & du bonheur des peuples
voifins , devoicr t - i.s lui mériter l'affection des
princes qui les gouvernent . Mais ceux de ces
princes qui ont pu craindre que la nation Franço
le ne cherchât à produire dans les autres pays
des agitations intérieures , apprendrort que le droit
cruel de repréfailles , juftifié par l'ufage , condamné
par la nature , ne la fera point recourir à ces
moyens employés cortre fon repes ; qu'elle fera
jufte envers cex mêmes qui ne l'ont pas été pour
elles que par-tout elle refpectera la paix comme
la liberté , & que les hommes qui croient pouvoir
fe dire encore les maîtres des autres hommes ,
}
186 )
n'auront à craindre d'elle que l'autorité de fom
ex:mple.
« Le nation françoife eft libre ; &' , ce qui
eft plus que d'être libre , elle a le fentiment de
fa liberté ; elle eft libre , elle eft armée : elle
ne peut être affervie . En vain compteroit- on fur
des difcordes inteftines : elle a paffé le moment
dangereux de la réformation de fes loix politiques
; & ttop fage pour devancer la leçon
du temps , elle ne veut que maintenir la conftitution
, & que la défendie . Cette divifion entre
deux pouvoirs émanés de la même fource , dirigés
vers le même but , ce dernier eſpoir de
Nos ennemis , s'eft évanoui à la voix de la patrie
en danger ; & le Roi , par la folemnité de fes
démarches par la franchiſe de fes meſures
montre à l'Europe la nation françoiſe forte de
tous les moyens de défenſe & de profpérité .
Réfignée aux maux que les ennemis du
humain réunis contr'elle peuvent lui faire fouffrir,
elle en triomphera par fa patience & fon courage
. Victorieufe , elle ne cherchera ni dédommagement
ni vengeances. »
cc
ג כ
genre
Tels font les fentimens d'un peuple généreux
dont les repréſentans s'honorent d'être ici
es interprêtes tels font les projets de la nouvelle
politique qu'il adopte. Repouffer la force ,
réfter à l'oppreffion, tout oublier ler qu'il n'aura
plus rien à redouter , & ne plus voir que des
fères dans ces adverfaires vaincus & réconciliés
ou défarmés ; voilà ce que veulent tous les
François , voilà quelle eft la guerre qu'ils décla
reront à leurs ennemis. »
( 87 )
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du dimanche , 1º . janvier 1792.
M. François de Neufchâteau , préfident , a
annoncé qu'un garçon perruquier demandoit à
être admis à la barre . Ce pétitionnaire s'eft
Fréſenté en babit de foudre , & a dit : « des
impies nous menacent... Je n'ai que quatre
« louis , je les dépofe fur le bureau , afin que
« cet or fe convertiffe en fer pour combattre nos
« ennemis . »
το
Un membre a propofé de décerner au garçon
perruquier le droit de figner : Michelot , paviote
généreux. Mais cet enthouſiaſme à froid
pour quatre louis d'or , ayant toute l'inconvenance
d'une proclamation de mifère nationale ,
on s'eft borné à déférer les honneurs de la féance
à l'auteur de ce prologue de l'an quatrième de
l'Ere de la Liberté. Il est allé s'affeoir , au bruit des
applaudiffemens , auprès des Solons du côté gauche ;
après quoi l'on a difcuté le décret d'accufation
contre les frères du Roi.
Le rapporteur du comité ; M. Genfonné a
reftreint l'accufation , à MONSIEUR , à M. le
comte d'Artois , M. le prince de Condé, MM.
de Mirabeau , de Calonne & de Laqueuille . MM.
d'Aurichamp , de Breteuil , de Bouillé & d'autres
feroient , peut-être , auffi coupables ; mais leur
conduite , depuis l'amnistie n'eft pas (uffifamment
connue , pour qu'on porte une décifion
fur eux . Selon M. Genfonné, la politique fembleroit
, au premier coup d'oeil , profcrire une
mefure rigoureufe & inexécutable ; mais l'Affemblée
n'a pas le droit de faire grace ( le len(
88 )
demain du décret en faveur des foldats de Cláteau-
Vieux ) ; les forfaits des chefs des émigrés
fort de notoriété publique , & les miniftres recueilleront
des notes ( extra-judiciaires ) contre
ceux dont il propofe de fufpendre l'accufation .
M. Grangeneuve a dit que les préparatifs de
guerre & les 20 millions votés rendciert l'accufation
jufte & néceffaire : « Vous avez déciété
, le 8 novembre , que les raffemblemen's
des émigrés , prolongés jufqu'au premier janvier ,
les conftitueroient en état coupable de co: juration ,
& qu'i's fercient punis de mort ... La conftita
tion donne au Roi le droit de fufpendre un décret,
mais non le droit de faire qu'une déclaration
n'existepas ( le fophifme cor fifte à ne pas ajouter :
comme loi )... On connoît les forces de nos ennemis
, puifque 150,000 hommes font néceffaires
pour les con.battre ... Je fais que tous les François
facrifieront leur vie , s'il le faut , pour la
liberté de leur pays .... Mais quelles cru . Mes inquiétudes
! ... Les princes fort évidemment à la
tête de cette cor juration , puiſqu'ils font réunis
aux confpirateurs ; ils font réunis aux confpirateurs
, puifqu'ils ne fort pas dans leur patrie ...
Le décret eft déjà porté dans vos coeurs . »
Nous n'avors vaincu le dégoût d'une parcille
& fi lo que iration , que pour ne pas affoiblir
le meilleur raifornement de tous les orateurs de
ce parti. Aux argumes tirés de la fuppofitien què ,
tous les François facrifieront leur vie à la liberté
de leurs pays ; à cette preuve , ils ne font pas
ici, donc ils confirent là ; M. Grangeneuve ,
en défignant vaguement la déférence refpectueufe
du peuple pour l'indulgence du Roi , a crn devoir
ajouter cette étrange phrafe qu'il a qualifiée de
vérité bien effentielle:
( 89 )
« Le plus grand malbeut dont le ciel , dans
La colère , puiffe frapper un peuple libre , c'eft
l'amour pour les reprefentans ... Lorique de la,
confiance on pale à l'anour , à je ne fais quel
atrachement fervile que de bas courtfans cherchoient
autrefois à infpier au peuple pour le
monarque qu'ils appelloicit fon père ; ortqu'enfia
on fe paflione pour les mai dataires , alors autant
vaut-il fe mettre à la merci de leurs volontés
defpotiques . Le peuple doit furvedler fes
représentans ; mais s'il eft aflez infenfé pour fe
pallionner pour eux , il mérite l'efclavage . ».
Aufli perfuadé des forfaits des princes , M.
Gentil a cependant obfervé que le décret d'accufation
eft un grand reffort , qui perd de fon
énergie loifqu'on ne l'emploie qu'à produire un
vain bruit : « Qu'est-il réfuté de ces déclarations
( contre M. de Bouillé & M. de Condé ) que
le vulgaire regardoit comme des coups d'autorité
qui alloient fauver l'empire ? Ne craignez - vous
pas de compromettre votre gloire en exhalant
aux yeux de l'Europe un courroux impuiffant ?
Que le figne de la fouveraineté ne devienne pas
entre vos mains un figre de foibleffe , & le décret
d'accufation un jouet méprifable . Ne ferait- il pas
prudent d'attendre le terme du délai fatal fixé par le
Roi ? Vous avez fu parler le langage de la raifon
univerfelle qui vous conciliera tous les peuples...
Ne craignez- vous pas de defcendre de ces hautes
diftinées , fi vous vous abandonnez à des mefures
de profcription , d'imprimer à la guerre un
caractère de férocité , d'exciter des reprétailles ,
de faire g mr l'humanité fur de nouveaux crimes
n a guint les haines qu'il faudroit adoucir ?
Sele -vous plus grands , plus m gnanimes en
faila i de liftes de profcii tion , qu'en déclarant
1
190 )
à vos ennemis une guerre franche & ouverte ?
C'eft de vous que le peuple doit attendre l'exemple
des vertus. Craignez qu'il ne vous voie defcendre
à des vengeances ftériles , ou vous exhaler
dans un courroux impuiffant , feul fentiment des
ames foibles. Rome , digue de la liberté , laiffa
fes tyrans expulfés emporter leurs richeſſes ; Rome
fous des defpotes , vit des confifcations , des profcriptions
& des triumvirats . »
« On ne commence pas , a dit M. Huat ,
par faire le procès aux chefs d'une armée enne
nie ; on les combat , & lorfqu'on les a faits
prifonniers , on les punit . Vous aurez des milliers
de décrets d'accufation à rendre ; car les procédures
doivent être individuelles pour que tout accufé
ait les moyens de fe défendre . Je conclus à l'ajournement
. Quelqu'un a objecté que la nation
attendoit ce décret pour étṛennes.
ככ
M. Jean Debry n'a pas héfité d'invoquer contre
les princes « la longue patience de la nation ,
Findulgence de l'Affemblée , une maſſe de faits
qui les écrafe , l'Europe qui les dénonce , le parlement
de Coblentz condamnant toute la nation . »
A l'entendre , ce font de ridicules bravades qui
expofent la nation entière... Its fe repentent ,
dit-en ( a-t-il repris ) ? Eh bien ! qu'ils fe rendent
à Orléans , & fe courbent devant la loi . Elle
n'eft pas defcendue du ciel pour fléchir devant
des rébelles... Décrétez l'accufation & le féqueftre,
gage des indemnités que pourra néceffiter
la bruyante procédure qu'ils occafionneront ...
Portez une loi contre le fanatifme , & la nuit du
4 août ( 1789 ) eft complette »

M. Moriceau a voulu repréfenter que le décret
d'accufation ne feroit utile ni à la paix ,
Di à la défenfe de l'état , ni au bonheur du peuple 5
791 )
се
il a été accueilli de longues huées. M. la Cretelle
defiroit qu'on motivât le décret ; M. Reboul en
écartoit le confiderant ; M. la Croix a demandé
que l'accufation für pure & fimple , pour que
cette forme l'exemptât de la fanction : « fans quoi,
a - t-il dit , viendra Monfieur Veto , qui paralyfera
ce décret. A la fuite des éclats de rire qu'excitoit
cette fine plaifanterie , le décret d'accufation ,
où l'on a fupprimé le nom de Mirabeau , par
refpect pour le grand homme , a été reudu en ces
termes , aux appp'' audiflemens des galeries :
;
« L'Affemblée nationale décrète qu'il y a lieu
à accufation contre Louis - Staniflas - Xavier ,
Charles - Philippe & Louis - Jofeph , Princes
François M. Calonne , ci - devant controleur-
général , MM. Laqueuille l'aîné & Grégoire
Riquetti , tous les deux ci - devant députés à
PAffemblée conftituante , comme prévenus d'attentats
& de confpiration contre la fûreté générale
de l'état & la conftitution . »
1 Du lundi , 2 janvier.
On a difcuté , & décrété d'abord le confidérant
du décret d'accufation , rendu la veille ; & enfuite
un nouveau décret , le tout ainfi conçu.:
« L'Aſſemblée nationale , confidérant qu'il ima
porte à la tranquillité publique de prendre , fans
délai , les mefures les plus propres pour déjouer les
projets des confpirateurs, & hâter l'exécution du
décret d'accufation qu'elle a rendu ;
cc Que les agens du pouvoir exécutif lui doivent
compte de tous les éclairciflemens qu'ils ont
dû fe procurer fur les démarches officielles des révoltés
auprès des cours étrangères , fur les circonftances
qui ont accompagné & fuivi leurs complots ,
1
1.
1
tu.
( 92 )
la défignation de leurs principaux agens , l'état &
le rombre de leurs complices :
ce Décrète que les comités diplomatique &
de légation réanis , lui préfenteront , dans le
délai de trois jours , un projet d'actes d'accufation
contre Louis - Stanislas - Xavier , Charles-
Philippe , & Louis Jofeph, princes François ; &
contre N. Calonne , ci - devant contrôleur géréral
; N. Laqueuille l'aîné & Grégoire Riquetti ,
tous les deux ci- devant députés à l'Aſſemblée nationale
conftituante . »
« Décière que le miniftre des affaires étran
gères fera tenu de remettre au comité diploma
tique , dans le même délai , toutes les notes &
éclairciffemens relatifs auxdits complots & aux
circonftances qui les ont accompagnés ou fuivis ,
que les agens de la nation auprès des puiflances
étrangères ont dû lui faire parvenir ; comme
aufli de dénoncer à l'Affemblée nationale ceux .
d'entre lefdits agens qui peuvent s'être rendus
coupables de connivence avec les révolés , foit
en favorifant ouvertement leurs projets , feit en
négligeant d'inftruire le Gouvernement des difpofitions
hofti es qu'ils ont manifeftées , & des négoca
ions qu'ils ont préparées ou fuivies fous leurs
yeux dans les cours étrangères. »
Quelqu'un a propofé d'ériger un monument
d'opprobre où tous les arts réuniroient les plus
terribles attributs de crime , pour y inferire à
perpétuité les noms des traîtres . Des brouhaha
ont amené l'ordre du jour .
Datera- t- on la quatrième année de la libertés
du remier janvier ou du 14 juillet 1792 ? Cette
grande queftion a été traitée à fond Rar MM . Du
mas , Dorify , Reboul , Ramond & Rouiller , fans
793 )
aucun égard à l'aftronomie & à la chronologie.Enfia
il a été décrété que tous les actes put lice , civi's , judiciaires
& diplomatiques porteront l'infcription de
1Ere de la liberté en comptant le premier janvier
1792 , pour le premier jour de la quatrième année .
Tant d'efforts de génie n'empêchent point encore
, qu'il y ait en France des millions d'infortunés
, & un grand nombre d'hôpitaux qui n'ont
aucun moyen de les fubftanter . Une propofition
de confacrer , 15,000,000 livres à cette borne
oeuvre , n'a aujourd'hui abouti qu'à faire décré-.
ter 600 000 liv . pour les travaux du canal de
Boigogne.
Le miniftre de la marine , M. de Bertrand , a
répondu victorieufement aux dénonciations de fes
accufateurs de Breft , de Rochefort & du comité ,
au fujet du d'farmement , des fonds publics prodigués
aux nobles , aux émigrés , des congés avec
appointemens , & du retard de l'organitation de
la marine .
1º . Il n'a fait défarmer que les vaiffeaux inutiles
, & il économiſe ainfi 160,000 liv . par mois ;
20. il n'a rien payé de trop en appointemens ,
puifqu'on ne paye que fur des certificats de réfidence
, par trimestre , & que n'étant en place que
depuis le mois d'octobre , il ne s'eft pas encore écoulé
un trimestre fous fon miniftère ; 3 ° . 1 ! n'a del vré
que le petit nombre de congés qu'il articule , & fur
des motifs inexpugnables ; quant aux rappels d'appointemens
, fa reſponſabilité grantit le montant
de tout ce qui ne fera pas jugé légitime ; 4º. il
avoit mis fous les yeux de l'Aller blée les
inconvéniens d'ane organiſation partielle de la
marine , & l'on n'a pas cu le temps de s'occuper
de fes mémoires renvoyés au comité .
( 94 )
On lui oppofoit encore une lettre inférée dans
le Moniteur ; il a prouvé que fon intention , en
l'écrivant , avoit été de conferver , fi non la
réalité , du moins l'apparence & la réputation
de notre marine . Il a défié fes dénonciateurs
de citer un feul officier dont la préſence
n'ait pas été conftatée par la revue du 20 novembre
, à l'exception de ceux nommés pour l'expédition
de St -Domingue , alors occupés des préparatifs
de leur départ.
сс
M. de Bertrand a fini par ces mots : ‹ j'ai
été fidèle à la patrie , au Roi , notre exemple &
notre foutien , & à mon devoir ; leurs enne--
mis feront toujours les miens , & jamais je ne mériterai
d'en avoir d'autres . >>
Ce difcours ayant été applaudi , M. Fauchet a
demandé à lire une lettre qui lui annonçoit , a-til
dit , que des habitués des galeries avoient été
payés pour applaudir le miniftre . Des murmures
ont autant improuvé l'indifcrétion que la lâche
injuftice de ce moyen de nuire ; l'on eft paffé
à l'ordre du jour , en renvoyant la juftification .
du miniftre à fes dénonciateurs confondus , favoir
au comité de marine.
Du mardi , 3 janvier.
Après la lecture & l'ajournement du projet
de fupprimer , au mois d'avril , les coupons d'intérêts
détachés des affignats de la première émiffion
, pour obvier à l'inconvénient de leur contrefaction
, qui fe fait jufques dans les prifons
du Châtelet de Paris , où l'on a trouvé des
planches & des timbres , fans découvrir les coupables
; & après une difcuflion ftérile en lumières
( 95 )
vraiment politiques , fur le tribunal qui va êt e
érigé à Orléans , ou qui l'eft avant qu'on ait
fixé fa nature , l'Affemblée a rendu le décret fuivant
:
cc 1 °. La haute-cour nationale , convoquée
par le corps législatif , connoîtra de toutes les
accufations qui feront portées pendant le temps de
fa feffion . »
« 2°. L'existence de la haute- cour nationale
ne pourra être prolongée plus que la feffion du
corps législatif, & cependant fi toutes les accufations
portées par le corps législatif n'ont pu être
jugées pendant la feffion , une nouvelle haute- cour
fera convoquée , & la première continuera fes
fonctions jufqu'au jugement de toutes les accu
fations . »
сс
3º. Les actes de nomination feront àdreffés
aux grands juges par le miniftre de la juftice,
& aux grands procurateurs par l'Affemblée
nationale. »
cc 4° . Le commiffaire du Roi auprès du tribunal
criminel du diftrict d'Orléans , dans l'arrondiſſement
duquel la haute- cour nationale tient .
fes féances , fera provifoirement les fonctions de
commiffaire du Roi près la haute- cour. »
сс
5 ° . Le miniftre de la juftice aura avec le commiffaire
du Roi la même correfpondance qu'avec
les autres commiffaires du Roi. »
ce 6°. Les grands procurateurs pourront agir
féparément & feuls , fi quelques empêchemens
font que l'un d'eux ne peut agir . Ils auront place
à la droite du tribunal , devant le commiffaire du
Roi. »
« .7° . Le greffier fera nommé par les grands
jages; il exercera pendant le temps de la feflion.
Fi
( 96 )
de la haute -cour ; il pêtera ferment de fidélité
à la nation , à la loi & au Roi , & de remplir fidellement
for emplo ; fon taizement fera de cent
écus par mais , les commis lui feront payés , »
« 8° 9° 10" . La haute-cour aura quatre huiffiers
; le coftume des huiffiers , du commiffaire du
Roi , & da greffier , fera le prême que dans les tribunaux
ordinaires ; les procurateurs n'auront aucun
coſtume particulier .
Du mardi , féance du foir.
On nous difpenfera de rapporter tout ce qui
n'eft iu dans l'Aflemblée que pour qu'elle charge
fes ' comité de le loir lire , afi qu'un ajournement
Elui filé é:outer encore , avant de l'entendre une
dernière fis au moment de la difcuffion . Nous
nous born rons aux objets ou parties de débats
dont il eft probable qu'il ne fera plus fait mention
Lous le même afpect , ou qui nous paroîtront néceffaires
à l'int lligence des débars fubfequens.
Une adreffe des citoyens actifs de Marfçil a
dénoncé la contre-révolution tentée , fon étendard
arboré à Avignon , dans le comtat , à Arles ; les
commiffaires civi's , & le perfilegénéraldes troupes
de ligne , M. de Choify , comme étant à la tête
de tous ces complots . M. Dumas a demandé julticepour
le patriotisme de M. de Choify. M. Albite
a objecté qu'on n'avoit pas réclamé juftice pour
M. Briffst , clomnié par les colons de Sint-
Dming e. M. Melin a répondu que leur digne
collègue , M. Brifft , fort de fa confcience , n'avoit
pas eu befoin de défenfeur quand les calomniateurs
A néricains déclamèrent coatre lui tant
d'injures abfurdes & ridicules , mais que des officiers
abfens ont befoin qu'on cite leurs hauts
faits
( 97 )
faits pour que l'on croie à leur civifme. L'adreſſè
Maifeilloile a été remife aux comités militaire &
de furveillance réunis .
Le reste du tems a été confumé par un rapport
fur les événemens arrivés à Perpignan les 6 & 7
décembre , & par des débats qu'a terminés un
décret d'accufation .
Voici l'analyfe fuccincte du rapport . Dans la
nuit du 6 les officiers du vingtième régiment ,
ci-devant Cambréfis , obligèrent M. de Chollet ,
lieutenant- général , de fe rendre à la citadelle ,
& voulurent y conduire le régiment pour y défendre
M. de Chollet , qu'ils fuppofoient en
danger. Les foldats exigèrent un ordre écrit .
M. Desbordes , lieutenant - colonel , patriote ,
vient , apporte un ordre , le lit avec une certaine
émotion , Les foldats s'écrient qu'ils resteront au
quartier pour obéir aux réquifitions de la municipalité
, qui les avoit fait configner depuis le 3
novembre. M. de Chollet va déclarer au départe-
'ment qu'on l'a contraint à figner cet ordre . Les
officiers ſe renferment dans la citadelle , & le lendemain
il en part des coups de fufils . Auffi-tột
toute la force publique , commandée par M. Defberdes
, & requife par les corps adminiſtratifs ,
rétablir l'ordre en traînant ces officiers , & quelques
citoyens qui s'étoient joints à eux, dans les
prifons civiles , pour leur fûreté , comme celá fe
pratique depuis la révolution ; mais on n'approfondit
pas fi ces citoyens étoient avec les officiers
pour les foutenir ou pour les perdre en feignant
d'être de leur parti , afin qu'il y eûr des coups
de fufils tirés de la citadelle. On envoie le régimene
à Collioure, les autres officiers difparoiffent ;
- fan d'eux fe tue , d'un coup de pistoler , en Efpagne.
M. Gillet , garde - magafin , dépofe que
N°. 2. 14 Janvier 1792. E
( 98 )
M. du Saillant ( commandant je douzième régiment
de chaffeurs ) lui a demandé des armes ,
de la poudre , & 150 paquets de cartouches de
20 balles chacun.
De ces allégations non -conteſtées , d'arrêtés ,
de procès-verbaux , d'adreſſes de foldats, de pièces
qui ne font ni vérifiées ni débattues par l'auditoire,
aqui l'on en fait une lecture rapide , l'Aſſemblée ,
fur la foi du comité , a conclu qu'il y avoit un
complot formé pour livrer Perpignan aux ennemis
de la France ; & le rapporteur a propofé d'approuver
la conduite des patriotes , & de décrérer
d'accufation MM . de Chollet & du Saillant ,
39 autres officiers & quelques citoyens.
M. Beugnot defiroit un férieux examen des
preuves; M. Carnot , qu'on démolît la citadelle
& toutes les baſtilles du royaume , files François
-der1792 étoient les François de 1789 ; ce M.
Carnot eft dans le corps du génie . M. Dumas
voyoit beaucoup d'indices , mais point affez de
ee
preuves affez-mûries il ajournoit le tout à
huitaine , & demandoit que M. de Chollet fût féparé
des prévenus . M. Léopold a révélé que les
-membres du comité n'avoient pas tous eu la même
opinion , & penfoit qu'on pouvoit bien donner
-trois jours à la connoiffance d'un rapport que le
› comité avoit travaillé pendant trois semaines.
D'autres invitoient l'Affemblée à fe prémunir
-contre toute paffion . M. Vergniaud a dit qu'il étoit
une paffion qui ne devoit jamais s'éteindre, l'amour
de la patrie ; M. la Croix , que pour accufer , il
ne, falloit pas plus de preuves que pour mettre en
état d'arreltation. Le rapporteur , M. Jouneau ,
eſt convenu que l'ordre de M. de Chollet n'exiſtoit
-point en original dans les pièces remiſes au conité
, mais que feulement il étoit cité dans une
( 99 )
adreffe dénonciative des foldats... Chaque fois.
qu'on propofoit d'ajourner , d'examiner , d'attendre
des preuves, de funeftes murmures couvroient la
parole de l'orateur ; quiconque hâroit le fatal .
décret , étoit fûr d'être applaudi . Sans difcuter
autrement les faits , fans ordonner ni impreffion
ni diftribution préalable , une majorité tumultueufe
a rendu le décret d'acculation individuelle tel que
nous l'indiquerons en rendant compre de la féance
fuivante.
Du mercredi , 4 janvier.
Un décret d'urgence a ordonné la fabrication
de 40 millions en affignats de 10 fous , 60 millions
en affignats de 15 fous , 100 millions en.
affignats de 25 fous , & 100 millions en affignats
de so fous ; que l'émiffion defdits affignats
ne fe feta que lorfqu'il y en aura pour jo mil
hons de fabriques , & qu'ils ne pourront être
employés qu'en échange d'affignats de plus forte
valeur .
Enfuite on a mis en avant des questions affer
fingulières fur le redoutable tribunal auquet des
décrets ont déjà livré tant d'accufés . Quels feront
les moyens de caffation admiffibles contre les
jugemens de la haute - cour ? Ses jugemens en
feront- ils fufceptibles? M. Ducaftel a naïvement
annoncé que le comité de législation n'avoit pas.
encore pris , à ce sujet , une réſolution définitive.
Autre queftion non moins étrange : Les
décrets du corps 'légiflatif concernant la hautecour
nationale & l'ordre judiciaire qu'elle obfervera
doivent-ils être foumis à la fanction du
Roi? M. Delmas , au nom du comité de légif
lation , a conclu pour l'affirmative , en propo
fant de décréter qu'il n'y avoit pas lieu à déli-
E 2
( 100%))
bérer ; & fa pincipale railon a été que « l'Af
femblée doit fe mettre en garde contre fes
propres vertus , contre tout ce qu'un mouvement
d'indignation contre des coupables pourroit
lui anfpirer d'irrégulier & d'injuste.
33
Auffi vigoureux penfeur , mais partifan de
l'opinion contraire , M. Coutton a trouvé cette
négative infignifiante ; il a dit qu'il falloit chercher
dans la conftitution les principes , & non
les mots ; que « la haute-cour nationale n'eft"
qu'une fuite néceffaire & forcée des décrets d'accufation
; qu'il eft abfurde de dire : vous avez
pu décréter les principes , & vous ne pouvez,
pas décréter les conféquences. 9.
Comment perfonne n'a-t-il repréfenté à M.
Coutton qu'il outrageoit a- la-fois le bon-fens ,
l'humanité , la juftice , Affemblée nationale &
le peuple François ? 1 ° . le bon- fens qui veut
qu'un tribunal préezifte à l'accufation qui , chez
tous les hommes policés , eft une citation légale
devant un tribunal antérieurement organifé ;
2. l'humanité qui défend d'incarcérer , de mettre
au fecret des prévenus qui peuvent être innocens ,
& de les y laiffer en attendant que leur accufateur
tout-puiffant ait , à loifir , compofé le tribunal
& le code qui doivent les juger , 3 °. la
juftice , qui ne permet nulle part qu'on accufe
d'un crime capital , fauf à créer foi - même un
tribunal qui prononce fur l'accufation ; 4. l'A
femblée nationale , dont la haute - cour ne feroit
qu'une commiffion , & les juges & jurés que les
licteurs . le peuple François à qui ces lettresde-
cachet & cette chambre étoilée impoferoient le
joug honteux & Langlant d'une ariftocratie élective
biennale recrutée par les brigues , altérée
des propriétés d'autrui , cruel inftrument du def
101 )
potifme d'obfcurs factieux . Mais on ne réfléchit
rien , on opine fur tout.
M. Béquey a fagement penfé qu'il n'y avoit
d'exempts de la fanction , que les décrets que
T'acte conftitutionnel en difpenfe expreffément.
L'Affemblée n'a pas fongé que le ferment de ne
Te permettreè aucune propofition contraire à la
conſtitution , lui interdifoit même d'en délibérer;
elle a ajourné la question à famedi.
Le décret d'accufation rendu hier , a été rédigé
aujourd'hui en ces termes :".
« L'Aſſemblée nationale , après avoir entendu
le rapport de fon comité militaire fur les évènemens
qui ont eu lieu à Perpignan les 6 & 7 du
mois dernier , & s'être fait lire les lettres & procès-
verbaux , tant de la municipalité que du dé-
Partement & des officiers , fous- officiers des différens
régimens , qui y font relatifs , décrète qu'il y
a lieu a accufation contre les fieurs Choll t , lieutenant-
général , commandant la fixième divifion ;
du Saillant , commandant le douzième bataillon
des chaffeurs Félix Adhemar Monjous , Pomatyrole
, Laroule Gérard , Siochamp , Blacherel ,
Lablinière , François Dadhemar , Lachefferie ,
"Mafelègue , Defcorbiac , Dulin, Lupé , Mongon
, François Moufcefties , Duron , Dadhemar
aine , Larivière , Pierre Pont- de- Saint- Marcoux
Pargade, Hernauffin d'Alun Mongon , Marechal
de Chatte , officiers au vingtième régiment d'in
Fanterie Chapoulard , fergent audit régiment ;
-Jofeph Bondfos homme de Lois Pierre Blandinières
, ci- devant procureur ; Vincent Roxader,
François Molinier , François Bertrand , François
Baxader, François Coufeilles , Laurent Praft ,
Michel Autier & Doc fils , tourneur , citoyens de
Perpignans tous détenus en état d'arreftation dans

E
3
( 102 )
les prifons de la citadelle de ladite ville , depuis
le 7 Décembre dernier ; lefquels font prévenus
d'attentats contre la sûreté générale de l'Etat , &
principalement contre celle de la ville de Perpignan
; & feront en conféquence , par les ordres
du pouvoir exécutif , transférés devant la hautecour
nationale , à Orléans . »
Séance dujeudi 5 janvier.
L'évêque du Calvados a follicité l'élargiffement
de l'abbé de Paulmy , incarcéré à Rennes
comme embaucheur , pour avoir eu l'humanité
de donner 3 liv . à un foldat qui n'avoit pas de
quoi faire fa route & qui , fidèle aux moeurs du
tems , eft allé dénoncer fon bienfaiteur . Suppléant
au pouvoir judiciaire , le corps législatif a
ordonné l'élargiffement fans improuver l'incarcération
arbitraire ; de façon que l'abbé de Paulmy
en aura été quitte pour quelques femaines de
prifon , & pour des témoignages d'eftime de la
part de M. Fauchet.
On a difcuté un projet de loi , propofé par M.
Debray, au nom du comité de liquidation, tendant
à contraindre les propriétaires d'offices à préſenter
leurs titres de créance d'ici au 15 mars , pour
fe faire liquider. Ilen eft réfalté ce décret d'urgence:
Art. I. Les propriétaires d'offices & de cautionnement
d'emplois & de dîmes inféodées , Tupprimés
par les différens décrets rendus fur ecs
objets par l'Affemblée nationale conftituante , ceux
qui ont à réclamer des droits ci -devant feigneuriaux
, & autres rachetables par la nation ; & enfin
sous autres propriétaires de créances à la charge
de la nation , pour telle caufe que ce foit , qui
n'ont pas encore fait connoître leurs titres , font
tenus de les produire dans le délai porté à l'argicle
III.
( 103 )
H. Les propriétaires de créances fur l'arriéré ;
ceux des offices , charges & cautionnemens ſupprimés
, fourniront leurs titres au commiffaire du
roi , directeur- général de la liquidation ; les propriétaires
de créances exigibles fur les ci-devant
biens , corps & communautés eccléfiaftiques , de
dimes inféodées ; ceux des différens droits féodaux
ou fonciers , dûs fur les domaines nationaux
, ou fupprimés avec indemnité , les produiront
aux directoires des diſtricts ou aux municipalités
, fuivant qu'il aura été preſcrit par les
Précédens décrets.

Et il fera , à cet effet , ouvert & tenu un journal
d'enregistrement , paraphé par les procureursfyndics
des diftricts ou par les procureurs dés
communes , lequel fera clos & arrêté par eux à
l'expiration du délai ci-après.
III. Le terme de rigueur pour la production
defdits titres , fera le premier mai prochain ; &
avant le 30 du même mois , les directoires de département
feront tenus d'adreffer audit commif
faire du Roi, directeur- général de la liquidation ,
un état fommaire d'eux certifié , du capital des
fommes réclamées aux termes des titres qui auront
été portés fur les journaux d'enregistre
ment des diftricts & municipalités ; lefquels journaux
refteront déposés aux archives des dépar
temens.
IV. Tous ceux qui , dans ces délais , n'auront
pas effectué lefdites productions de titres ,feront
déchus de fait & de droit de toute répétition fur
le tréfor public ; ils ne pourront être admis fous
aucun prétexte , ni dans aucun tems , dans au◄
cune claffe , ni état de remboursement.
V. Seront exceptés de la rigueur du préſent désret
les créanciers qui juftifieront , d'une manière
E
4
( 104 )
authentique , être domiciliés dans les îles , ou audelà
du Cap de Bonne - Efpérance , à l'égard delquels
il fera inceffamment ftatué . »
Tout le refte de la féance a été rempli par une
déclamation de M. Ifnard. Il a d'abord annoncé
qu'il allout fixer l'attention de l'Aſſemblée fur
Les dangers qui menacent la patrie , fur une des
melures les plus propres à les prévenir , & fur la
néceffité de réunir dans le même efprit uniquement
tous les François en commençant par BALfemblée
. De cette attitude qu'il fuffira de prendre
pour n'être pas même attaqué ; de la politique
des Empereurs qui eft , felon lui , d'étouffer la
Inversé des peuples ; de Europe comparée à l'Etna ;
des plans d'iniquité & de trabifon que préméditent
les defporcs , M. Ifnard eft arrivé aux prodiges
qu'opéreroit l'union « malheureufement altérée ,
fur-tout dans les départemens . » Puis diftinguant
cinq claffes de François : 1. ceux qui croient aú
retour de l'ancien régime ou qui veulent deux
chambres ; 2°. les républicains , qui , à l'en croire,
pe forment point un parti , & fe bornent à des
voeux ; 3 °. les ardens patriotes qu'il compte pour
les deux-tiers de la France ; 4°. les citoyens ·
modérés qui regardent , a - t- il dit , les bons citoyens
, les ardens patriotes & les républicains ,
comme desfactieux ; & 5º. les mécontens qui n'ont
que le mafque de la modération , une foule d'opu
lens ennemis de la conftitution & de l'égalité ;
ila déclaré •que fi cette dernière claffe perfifte
dans fon incivifme , la guerre civile eft inévi
table, ce qui eft honnêtement proclamer la guerre
de ceux qui n'ont rien contre les propriétaires
fous le nom fpécieux d'égalité conftitutionnelle.
Des demi-confidences ont laiffé entrevoir fon plan
de campagne intérieure , & le fens qu'il donnoit
au mot union .
(bros )
- 12.
1
« Si la cinquième claffe effrayée fe réunit au
refte des citoyens pour punir les révoltés & les
prêtres fanatiques , les puiflances étrangères fe
tiendront fut la défenfive ; les émigrés. feront
Vaiucus auffistôt qu'attaqués ; la révolution finit ,
& la France, vit heureufe... Le moment où nous
allons publier la guerre , & où nous venons de
fulminer un décret d'accufation contre les princes,
eft précieux à faifir , Le corps conftituant connoiffoit
le grand art de profiter des circonfiances , pour
influencer tout - à - coup la maffe des citoyens : c'eft
an que la garde nationale fortit toute armée
de la tête du légiflateur... ( Or , on fait que la
France ne s'arma fubitement que par l'effet d'une
grande manoeuvre dont les inftrumens furent
des lettres incendiaires , des impoftures des émiffaites
loudoyes , les crimes de brigands réels &
la terreur de brigands fuppofés ; vomment
fat influencée tout- à - coup la maffe des citoyens)
M. hard nous dit : « ce font ces grandes impulfions
données à propos a Lame toute entière
de la nation , qui font le triomphe de l'homme
d'état , & qui , dans des momens de révolution ,
décident du fort des empires. bra
2
677.
De ces phrafes , l'orateur a été conduit au befoin
de rapprocher tous les partis,, il les a ba
rangués l'un après l'autre , en amant tous
les François de leur devife revue, corrigée & augmentée
: Vivre libre , l'égal de tous & membre du
fouverain, quoique la conftitution démente cette
devife en adinettant beaucoup moins de citoyens
actifs que de citoyens non -actifs qui ne font pas
Jes égaux en droits politiques des citoyens actifs,
& qui ne font pas membres du fouverain
"
ཀུ Palans aux clubs , M. Ifnard a foutenn que tous
les, François devroient y accourir. Revenu à l'AC
ES.
( 106 )

$
femblée nationale, il en a parlé ainfi : « Séparés les
uns des autres , nous ne formons point un feul tout ,
un corps unique qui puiffe faifir un grand fyftême,
méditer fur l'avenir , prévoir les évenemens , embraffer
des plans vaftes , exécuter une fuite de
projets bien médités , & manier hardiment les
rênes de l'Empire...... Que l'Affemblée fe delfne
avec majefté aux yeux des peuples qui la
regardent . Elle offre de grandes reffources ; j'y
diftingue des hommes de caractère & de talent...
Il ne nous manque que dufilence & de l'union.Voici
l'inftant qui , peut- être , doit décider du fort des
defpotes & des nations ; c'est vous que le ciel
réfervoit pour préfider à ces grands évènemens .
Elevez-vous au niveau de vos deftinées ... Etouf-
-fons ce fchifme qui s'eft introduit dans la religion
du patriotifme... Que dès demain les patriotes les
plus ardens , comme ceux qui font les plus calmes,
s'affeyent indiftinctement fur les fièges qu'os
cupèrent les Mirabeau & les Maury..... Que
chaque orateur dife ce qu'il lui plaît ... Avec le
filence & l'union , l'Aſſemblée fera trembler tous
fes ennemis , triomphera de tous les obftacles ,
excitera l'admiration de l'univers ... Enfin nous
vivrons heureux du bonheur de la France , qui
fera notre ouvrage. Mais fi nous continuons de
délibérer en tumulte , nous comprometrons le
fort de la liberté des François & des hommes ;
nous n'éprouverons que des revers , nous ferons
Ja rifée de l'Europe , nous ne pourrons errer
aulle part fans y trouver la vengeance , le mépris,
la honte , le remords. »
Le crime de M. de Montmorin eft de n'avoir
pas procuré d'utiles alliés à la France , dévouée
comme une victime aux fuprêmes volontés d'un
ròs de defpores. Il eft du devoir du cabiner
( 107 )

des Tuileries de former de bonnes alliance &
pour y réufar , il fuffit de le tenter. »-
M. Ifnard a regretté qu'il ne fe foit pas encore
établi des négociations directes de nation à nation,
fans l'intermédiaire des Rois , des cabinets , des
miniftres . En attendant , il a fuggéré à l'Aſſemblée
une formule où rien n'eft omis , pas même
le Monfieur , & dont tout le , mystère feroit de
dire au miniftre : Avons- nous des alliés ? Nous
ne doutons pas que vous ne nous en faffiez bien
vise & de très- bons . Le peuple appréciera vos
-efforts . L'Affemblée vous invite à répondre.
« Ces feuls mots , a dit férieuſement M. Ifnard,
prononcés au nom de la nation , rappelleront au
miniftre des affaires étrangères fa refponfabilité ,
donneront à penfer à l'Empereur , ainfi qu'à la
race des Bourbons qui règne fur l'Espagne , &
préviendront , s'il eft poflible à prévenir , l'embrafement
d'une guerre univerſelle. »
Ce galimathias applaudi , fera imprimé aux
frais du peuple. M. la Cretelle a propofé d'aller
renouveller l'augufte cérémonie du ferment dans
le jeu de paume à Versailles. Des brouhaha lui
ont coupé la parole.
Du jeudi , féance du foir.
Pour tirer le directoire du département du
Haut-Rhin , de l'embarras ou le mettent l'attachement
du peuple & des prêtres à leur antique
religion , & le befoin de remplir 70 places de
cures conftitutionnellement vacantes , l'Affemblée
a décrété d'urgence , que les électeurs du
Haut-Rhin feront convoqués extraordinairement,
dans un mois , à l'effet de pourvoir à ces cures
vacantes par démiffion , refus ou rétractation de
E6
( 108 )
ferment (ou expulfion) . Cette mefure locale de
circonftance , a été accompagnée, de difpofitions
générales , les feules qui foient empreintes du
véritable, caractère légiflatif. Tout nouveau curé
fera tenu de fe faire inftaller dans la quinzaine
-de fon inftitution , à défaut de quoi , s'il ne
juftifie d'un empêchement légitime , on pourvoira
à fa place. Les exceptions & diffenfes
portées par les loix des 9 janvier & 6 avril
11791 , concernant les qualités requifes pour êne
eligible aux évêchés , cures ou vicariats , des
.églifes cathédrales ou autres ', font prorogées ,
du premier janvier 1792 , au premier janvier
"
13793.
се
Après un débat vide d'idées , où M. Albite
n'a vu dans la maréchauffée ou la gendarmerie
> nationale , que le danger de mettre entre les
-mains d'une autorité quelconque un moyen fi
puiffant d'opprimer la liberté cu il a déclaré
x qu'il efpéroit qu'un jour de bonnes loix n'emprun:
eroient aucun fecours de la force Allomblée
a décrété , encore d'urgence , car tout fe
fait à la minute , que le nombre des brigades
de la gendarmerie nationale , fixé par différer s
décrets à 1293 ,
fera porté à 1560 ; chaque
brigade compofée d'un maréchal des logis
ou brigadier & de 4 gendarmes ; que 1500
brigades feront réparties entre tous les départemens
, & les 60 reftantes divifé par le corps
Stlégislatif.
,,
Du vendredi , 6 janvier.

·
Un membre a repréfenté que plufieurs départemens
le trouvent privés d'officiers de la gen-
2 darmerie nationale , ceux qui avoient été nommés
ayant émigré pour Coblentz. Sans doute des
( 109 )
remplacemens n'exigeront pas des loix nouvelles.
Le comité des affignats a annoncé que beau
coup de receveurs de diftricts ont envoyé de
faux affignats à M. Amelot pour des fommes
confidérables ; & le rapporteur a propolé d'en
payer le montant aux receveurs , de manière
qu'ils ne perdent rien . Le projet eft ajourné. ?
On a décrété que le ministre de l'intérieur fe
fera rendre compte , par la municipalité de Pa-
Aris , des mesures qu'elle a prifes relativement
aux fubfiftances ; & que le miniftre mettra fous
les yeux de l'Aflemblée le compte municipal
dans 1 jours. Ici M. Cahier de Gerville eft
trop visiblement le miniftre du corps égiflat.f.
Or comme, en fa qualité de mini re , il exerce
aucun aut e pouvoir que celui du Roi , n'agit
& ne peut agir qu'au nom du Roi, & pour le
Roi , il s'enfuit qu'ici le Roi n'eft que le chefcommis
revifeur des mefures municipales fous
les ordres adminiftrat fs de l'Affemblée , Etoit-ce
le voeu de la conftitution fi folemnellement
jugée ?
"
M. Mofaeron l'aîné a relu le projet de loi par
lequel le comité d'agriculture & de commerce
s'étoit déjà flutté d'obvier à tous les obftacles
qu'éprouve la circu'ation des grains . Dans les
Forts du royaume, des municipaux affifteront au
a chargement & au déchargement de grains déclarés
pour être transportés d'un port à un autre ,,
saffureront des quantités mentionnées dans les
acquits- à- caution ; un tableau de ces acquits cetifiés
fera expofé dans le lei des féances des
municipalités , elles en enverrent un duplicata
au ministre de l'intérieur qui adreffera aux mu(
110 )
nicipalités des ports de deftination , qui l'informeront
de l'arrivée .

Telle eft la féduifante facilité des opérations
d'un gouvernement en théorie . Mais fi , comme
à St. Omer & ailleurs , la multitude arrête les
batteaux, jette les grains dans l'eau , encombre
le canal , met en fuite ou s'affocie la prétendue
force publique , réduit les adminiſtrateurs & les
magiftrats à gémir entre un attroupement armé
qui fe dira la nation , le fouverain , & l'horreur
naturelle d'une loi rigoureuſe fouvent
même inexécutable ; fi ces acquits expédiés , reçus
, renvoyés , font accnfer le miniftre d'accaparement
; fi au lieu d'être la fource de loix
fages dont l'expérience foit poffible , la tribune
retentit de déclamations , de dénonciations .....
En vain , M. Ducos répétera- t- il , comme aujourd'hui
: « C'eft fur-tout fur la légiflation en
matière.de fubfiftances , que toutes les idées doivent
être des lumières ». En vain propofera- t- on ,
Savec un autre membre , d'établir à Paris un bureau
central de fubfiftances... Paroles perdues ,
moyens inefficaces , modifications fuperficielles
du fléau de l'anarchie, qui ne peuvent qu'en
exalter les cauſes , fi l'on n'y oppoſe une puiffance
effective & refpectée. N'admettre en politique
aucun autre mobile que les lumières
c'elt le rêve d'honnêtes imbécilles qui ignorent
le monde , ou la perfide enfeigne d'impofteurs
qui n'afpirent qu'à le bouleverfer.
cc
Les articles que nous venons d'analyſer , ont
-été décrétés , & l'on a ajourné quelques articles
additionnels.
M. de Leffart a fini la féance , en com
muniquant à l'Affemblée des dépêches de M.
Bigot de Sainte - Croix , nouveau ministre de
( II )

2
2
France auprès de l'électeur de Trèves . M. de
Ste-Croix le loue de l'accueil qu'il a reçu de
l'électeur , & envoye la note fuivante que lui a
remife , le jour de l'an , M. le baron de Dumi
nique.
« Le fouffigné miniftre dirigeant d'Etat & du
cabinet de S. A. S. E. a l'honneur de répondre ,
par ordre exprès , à la note officielle de S. E.
M. Bigot de Sainte - Croix , miniftre plénipotiaire
de S. M. T. C. , que S. A. S. E. eft infiniment
fenfible aux fentimens de bonté , de con-
1fiance & d'amitié du Roi envers elle , énoncés
dans cette note ; & comme elle a l'affurance pofitive
que S. M. l'Empereur défendra l'Electorat
contre les hoftilités menacées & que la cour de
Vienne a fait connoître depuis fes intentions à
la cour de France , la déclaration fuivante eft
uniquement fondée fur le défir fincère de l'Electeur
de donner une marque de fon refpect & de
fon attachement à S. M. T. C. & de fon empreffement
de conferver la bonne harmonie entre
la France & l'Electorat & de fon défir d'éviter
tout ce qui pourroit compromettre S. M. l'Empereur
avec le Roi ; de couper ainfi tout ce qui
pourroit fournir un prétexte à des hoſtilités envers
l'Electorat, comme S. A. S. E. l'a déjà fait déclarer
d'avance & de fon propre mouvement par fa
note du 21 de ce mois. En conféquence de ces
principes , S. A. E. S. s'engage :

1 °. De faire quitter l'Electorat dans huit
jours d'ici , ou difperfer tous ceux qui portent la
dénomination un corps militaire.
20. Toute efpèce d'exercice militaire fera
'défendue itérativement , & ceux qui agiront contre
-l'ordonnance feront tenus de quitter Electorat
( 112 )
dans trois jours , & , à cette fin , on leur dénoncera
les logemens .
cc 3. Tous les recruteurs étrangers , à l'exception
de ceuxde S. M. l'Empereur Roi , tous
les fauteurs & affociés des recruteurs étrangers
feront arrêtés & condamnés , ſuivant une ordonnance
émanée depuis deux mois , à la forterefle
& aux travaux publics pour deux ans ; & fi les
fujets de S. A. S. E. fe laifoient engager ,
-feront punis de même.
ils
14 Suivant une ordonnance publiée itérativement
, il fera défendu , fous peine de deux ans
de travaux publics & de la fottereffe , de fournir
aux Etrangers des canons , fufils , poudre à tirer ,
chariots de munitions & 2. tout ce qu'on peut
compter avec raifon entre les munitions de guerre.
Ceux qui cacheront ou aideront à cacher les fourinitures
mentionnées , feront punis de même ; on
arrêtera & livrera à la forterelle ces fortes de
munitions.
CCP 3 ns . On défendra l'entrée , dans l'Electorat
: aux chevaux de remonte, pour la cavalerie &
Partillerie qui pourroient être deftiués aux françois
- éinigrés.
2
ce 6º. On ne recevra dans la ville de Trêves
que des particuliers , & on n'y permettra pas un
raffemblement qui pourroit faire le moindre, ombrage.
les
7. Pour ôter davantage tout ombrage ,
émigrés cantonnés près de Trêves quitteront ces
scan ounemens dans l'efpace, de huit jours , rentreront
dans l'intérieur du pays à quatre lieues de
Trêves , on défendra tour Les captonnemens.
8 °, E fin les émigrés , demeurans dans l'Edectorat,
feront traités préçilément fuivant , fes
principes, établis & réglemens preferits de la part
( 113 )
de S. M. l'Empereur Roi dans les pays - bas Autrichiens
, & à cet égard S. A. S. E. a demandé
fes règlemens au gouvernement général . On
compte qu'on les recevra dans trois jours , & on
Ics publiera inceflamment.
« 9°. S. A. S. E. chargera , par un ordre
public , fa régence électorale , le commandantgénéral
de fes troupes , le gouverneur de la
ville de Trêves , le commandant des garnifons
les baillis & magiftrats des villes , de tenir firictement
fur les points énoncés ci -deffus & ceux qui
feront contenus dans les réglemens établis dans les
Pays-Bas Autrichiens & de répondre de l'exécution,
« S. A. Ş. E. fe fatte que S. M. T. C.
fera convaincue par cette déclaration de fes fentimens
de refpect & d'attachement envers cle
& de fon defir d'entretenir & de conferver la
bonne, harmonie entre la France & Electorat
& elle fe flatte d'avoir rencontré & fatisfait parfaitement
les intentions de S. M. T. C.
Signé LE BARON DE DUMINIQUE. »
A Coblentz le 31 Décembre 1791 .
Cette notification a été renvoyée au comité
diplomatique.
Du famedi , 7 janvier.
Les divers objets dont l'Affemblée s'eft paffagèrement
occupée au commencement de cette
Téance , ayant été renvoyés aux comités chargés
de les reproduire , nous n'avons à traufmettre
au leur qu'une motion qui n'a pas encore cu
de fuite , un décret qui divife les 48 membres
du comité de légiflation en deux fections de
24 membres , & une difcuffion qu'après , de
longs débats on a prorogée à lundi.
( 114 )
Quelques lignes expliqueront affez la motion
que M. Creftin a développée : Ce membre a ·
propofé la fuppreffion abfolue de tous droits &
redevances , repréfentatifs de la main - morte
réelle , perfonnelle & mixte , fans indemnité
par quelques titres que ces droits & redevances
aient été conftitués par les communautés ou les
particuliers en faveur de leurs ci-devant ſeigneurs.
M. Creftin a leftement taxé d'injuftice bizarre ,
d'inconféquence extraordinaire , le décret de
Affemblée conftituante qui veut que les traités
d'affranchiffement , & les redevances établies
pour rachat de la main- morte réelle & mixte
foient exécutés . « Eft-ce foibleffe , a-t-il dit ?
eft ce retour fur foi - même ? eſt - ce diftraction
?……………………… » Puiffe l'abolition de ces traités
qu'épargna , qu'a même confacrés un pouvoir
infatiable de deftructions qui viola tant de propriétés
, fous le nom fi mal compris d'ufurpations
féodales , ne pas être un nouveau facrifice
du Machiavélifme au befoin renaiffant d'une
fugitive popularité !
Quant à la difcuffion , elle a roulé fur la queftion
de favoir files décrets relatifs au complément
de l'organiſation de la haute cour nationale feront
foumis à la fanétion du . Roi . Les membres de la
législature ont prêté chacun le ferment individuel
que preferit l'art. VI de la fection V du chap. I du
titre III de l'acte conftitutionnel ; « de maintenir
de tout leur pouvoir la conftitution , & de ne rien
propofer ni confentir qui puiffe y porter atteinte ; »
& plufieurs d'entre eux élèvent des doutes, propofent
des argumens captieux contre le devoir
manifefte de foumettre à la fanction du Roi tous
les décrets autres que ceux que l'acte conftitution
nel déclare expreflément n'être point fufceptibles
de fanction , quoique le principe inconteftable &
juré foit qu'à ces exceptions près , tous les décrets
font foumis à la fanction du Roi , qui exerce ce
droit au nom du peuple.
Le rapporteur du comité de légiflation , M.
Delmas , a établi que cette queftion étoit conftitutionnelle
; il vouloit probablement dire : réservée
à une affemblée conftituante ; car rien n'eft plus
inconftitutionnel , en une fimple légiflature , que de
fouffrir qu'on lui propofe une pareille queftion ,
& d'en délibérer un inftant . Mais il a conclu
qu'elle devoit être écartée par la préalable . Il a
judicieufement obfervé , qu'en faivant le fyftême
'de ceux qui veulent fouftraire à la fanction les
décrets relatifs à la haute cour , le corps légiflatif
feroit accufateur & juge. « C'eft être juge , a-t-il
dit , que de régler à volonté la marche du tribunal.
Nous ne fommes pas pouvoir conftituant 3
tous les pouvoirs font organifés ; le peuple nous
a envoyés pour défendre la conftitution ; nous
ferions parjures fi nous ohions y ajouter ou changer
un article ... Le Roi refufat- il de fanctionner
les décrets de complément , la haute cour ne
laifferoit pas de remplir fa deftination , puifque la
loi qui l'a créée eft rendue , & qu'il ne s'agit
plus que de réglemens intérieurs . »
20
Selon M. Coutton , le veto établiroit ici » tous
les pouvoirs dans la main d'un feul homme ;
c'eft la plus dangereufe propofition , la plus attentatoire
aux droits du peuple , la plus favorable au
defpotifme , comme files droits du Roi n'étoient
pas auffi ceux du peuple ; comme fi le peuple n'avoit
jamais à craindre le defpotifme d'une affem-
' blée dont les neuf dixièmes n'ont rien à perdre.
» Je crois , a pourfuivi M. Coutton , que , dans
La règle ordinaire , & conftitutionnellement par
1116
à
Lant , tous les décrets du corps légiflatif font foumis
à la fanction ; mais je nie que ceux qui donnent
le mouvement à la conſtitution n'en foient pas
exempts ; is le font par la nature des chofes &
par la conftitution elle -même... Vous compromettez
l'exécution de la conftitutión ; vous accordez
au Roi le droit que la conftitution lui
refule , d'empêcher l'exécution & la fuite des
décrets d'accufation , de diriger à fon gré la marche
de la haute cour , qui doit être indépendante
de fon action... Il peut , par cela même , faire
grace
ceux qui tentent de renve :fer la conftitution
par des moyens de fang , & lá contrerévolution
, dans ce fyftême immoral d'impunité ,
feroit évidemment mife dans les mains du Roi...
Les réglemens d'organifation de la haute cour
étant néceffaires à fon activité , font une conféquence
du décret d'accufation . Ce décret eft la
caule , les réglemens font l'effet . Or , eft-il raifonnable
de prétendre que la conféquence foit
foumife à une condition à laquelle ne feroit pas
foumis le principe ? ... Ne feroit-il pas abfurde de
foumettre à la fanction du Roi les pourfuites dirigées
contre lui-même dans la perfonne de fes
agens ? »
Toutes ces déclamations ne dépriment un des
pouvoirs conftitués , que pour mafquer l'ufurpation
préméditée en faveur de l'autre pouvoir. Il
eft faux que les réglemens foient l'effet de l'accufation
; il eft faux d'avancer que la fanction ,
appliquée ou refufée à tel ou tel réglement , confacreroit
l'impunité , puifque l'accufation & le
⚫ jugement font exempts de fanction .
Il n'eft aucune partie de l'ordre judiciaire ,
a répondu M. Bigot de Préamenu , qui ait été
exceptée de la nature des difpofitions réglementaires
( 117 )
qui font fujettes à la fanction . Le corps legiſlatif
n'eft pas le feul gardien de la constitution . Vous
ne devez point décider que la nation ne fera tepréfentée
que par vous feufs , quand la conftitution
lui donne auffi un autre reprefentant . » Ici
de honteux murmures ont fingulièrement commenté
les vues ultérieures des partifans indifcrets
de l'opinion oppofée , & des huées ont fait de
mander à M. Huat : « Sommes - nous envoyés par
les départemens pour être hués des galeries?
Mais elles appuyoient les meneurs on s'eft borné
à les rappoler avec indulgence à l'ordie .. Ceux
qui veulent que les réglemens de la haute cour
nationale , a repris M. Bigot , ne foient pas foumis
aux formes conltitutionnelles , ne violent - ils
pas le droit des acculés ? ... Le confpirateur luimême
a droit à n'être pas jugé par des règles qui
dépendroient uniquement de fon accuſateur . »
2.101
M. le Cointre a revêtu de fes moyens oratoires
connus les fophifmes de M. Coutton , que
M. Navier a foudroyés de raifons que nous regrettons
de ne pouvoir tranfcrire toutes , & que
nous analyferons lorsque la queſtion fera de nou
veau débattue les anti-fanctionnaires n'ayant
jufqu'à préfent , rien de plus fort a combattre .
M. Vergniaud invitoit l'Affemblée à ne point
décider le fond , à méditer , à laiffer la haute
cour fe former , agir , fans l'expofer au veto
en ajournant la difficulté , ce qui étoit la trancher
fans le dire . Compofant d'une autre manière
avec le ferment , M. de la Cecede , de fon autorité
privée , exemptoir de la fanction tout ce qui
lui paroifloit indifpenfable à l'activité de la haute
cour , & n'y foumettoit que le refte . Or , de fubtiles
distinctions pourroient ainfi réduire à cet égard
7118 )
la prérogative royale au néant auquel la condamne
plus franchement M. Coutton.
La fuite de la difcuffion a été remiſe à lundi
prochain. Elle nous femble rouler , en d'autres
termes , fur ces questions affez neuves : Ulurpe-,
rons-nous un pouvoir que la conftitution ne nous
donne pas ? Ferons - nous juger à notre fantaifie
ceux qu'il nous plaira d'accufer de crime de lèzenation
Serons-nous ou ne ferons- nous pas par
jures ?
Du famedi , féance du foir.
Des députés de la garde nationale de Chantilly
font venus demander , à la barre , que tous les
penfionnaires de M. de Condé foient exclus du
tableau de la garde & des places municipales , en
les qualifiant tous de valets , avec lesquels les
gardes nationaux ne veulent pas fe compromettre.
M. Lequinio a trouvé cette initiative de nouvelle
loi conftitutionnelle , fur l'état des perfonnes , auffi
indifcrette qu'intolérante , & a eu le noble courage
de penfer tout haut que de bons citoyens
pouvoient être penfionnés de M. de Condé , & dignes
de la confiance publique. Les pétitionnaires
admis aux honneurs de la féance ont vu leur me
tion renvoyée au comité.
Alors il a été queftion de l'adminiftration foroftière,
de l'organiſation de bureaux deftinés à
lamettre en activité ; de la fuppreffion del'adminiftration
, à peine préparée , comme trop difpendieufe,
& même de la vente des forêts nationales ,
que tel membre évaluoit fept fois plus que tel
autre membre , tant font précifes les notions fur
lefquelles fe débattent les derniers intérêts du
royaume. On propofoit de déférer provifoirement
les fonctions des procureurs du Roi pour les eaux
( 119 )
& forêts aux procureurs-fyndics de districts. Quelqu'un
a dit qu'ils n'y entendoient rien. Le comité
des domaines fera fon rapport fur les forêts mardi
prochain.
1
On a ajourné à mardi la lecture de 180 plaintes
du hombre effrayant de brigands qui infeftent
les campagnes , & qui attentent aux propriétés ,
non plus des ariftocrates , mais des fermiers aifés.
Du dimanche , 8 janvier.
De nouveaux troubles ont éclaté à Saint-Omer ,
à l'occafion du tranfport des grains ; la force publique
, affaillie de pierres par la force populaire ,
a fait feu fans en attendre l'ordre. Une femme
chef de l'attroupement , a été tuée , & quelques
hommes bleffés ; l'Affemblée a d'abord renvoyé
J'affaire au pouvoir exécutif , & le moment d'après
elle l'a ajournée.
L'Affemblée a encore admis à la barre des émiffaires
des brigands d'Avignon , qui ont imploré fa
juftice & fon humanité en faveur de leurs collègues
que l'on perfécute , & l'éloignement des
troupes de ligne.
Le ministre des affaires étrangères a communiqué
, de la part du Roi , un nouvel office de
l'électeur de Trèves , par lequel M. le baron de
Duminique notific à M. de Sainte - Croix l'arrivéc
des réglemens de l'empereur , concernant les François
émigrés dans les Pays- Bas , & la promeffe .
que S. A. E. Electorale va s'y conformer, ce qui
eft une confirmation du premier office.
Les opinions vacillent de la paix à la
guerre , fuivant la nature des diplômes qui
( 126 )

4
arrivent de l'Etranger , & fuivant les Commentaires
des Docteurs politiques , dont
la préfcience ne laiffe jamais rien d'incertain.
Malgré d'auffi refpectables décifions ,
malgré le ton affirmatif des uns & des
autres , ton qui met à l'aife les étourdis & les
ignorans , je penfe que nous n'aurons ni la
paix , ni la guerre , c'est-à- dire , que nous
Hotterons plufieurs mois encore dans la
trêve anarchique où nous fommes en
foncés.

Sans fe moquer de fes Lecteurs , on ne
peut tranfcrire la multitude de récits qui
forment l'hiftoire de la femaine dernière !
Les uns voyoient déjà toutes les forces dé
F'Empereur fur nos . frontières ; ils redonnoient
la vie à ces innombrables armées
du Nord , du Levant & du Midi , qu'ils
avoient laiffées dormir depuis quelque
temps ; ils faifoient monter à cheval tous
les Emigrans en armes , & délivroient à
chacun de leurs cantonnemens des Patentes
Taipériales & Electorales , pour courir fur
nos Gardes Nationales. A entendre les
autres , il ne reftoit pas un feul Réfugié
fur les bords du Rhin , de la Mofelle , ni
dans les Provinces Belgiques. Tous avoient
pris la fuite , les uns en Franconie , les
autres dans le Landgraviat de Heffe- Caffel :
le Cardinal de Rohan & M. de Mirabeau
avoient cherché afyle a Coblentz ; chaffés
de par-tout , & difperfés , leur exiſtence
¿
pafléc
( 12 )
41
**
paffée n'étoit plus qu'un rêve de l'Ariftocratie.
Tous les Souverains de l'Empire
rendant hommage à notre impofante fierté ,
& aux politeffes de nos Tribuns , ne fongeoient
plus qu'à en témoigner leur reconnoillance.
Un très -petit nombre de faits certains , , &
d'obfervations raifonnables , fortent de ce
dédale d'inepties.
La miffion de M. Ste. Croix à Coblentz
a été & devoit être orageufe : il fant un
grand courage pour fe tranfporter ainfi au
milieu de Gens auxquels on va fignifier
leur profcription . Ce Miniftre avoit dû
fon avancement au feu Comte de Vergennes
, dont il eft allé congédier & remplacer
le fils . Ce tort , qui touche à la délicatefle
, eft plus grave fans doute que
celui des opinions de M. de Sainte-
Croix. Il eft libre de penfer ce qui lui
plaît , ainsi , il eft odieux de calomnier fa
perfonne , parce qu'il n'adhère pas aux
principes de Coblentz. Il eft même probable
qu'on exagère les fentimens qu'on
lui attribue , & qui lui ont attiré , ainfi
que le motif de fon Ambaflade , une défagréable
réception : au refte , il doit aux
: foins de M. le Comte d'Artois , & au ref
pect de ce Prince pour le Roi , le retour
des égards qui doivent accompagner par
tout un Envoyé de S, M.
,,
Il eft certain qu'aux premières nouvelleş
N ' . 2. 14 Janvier 1792.
F
**
#
4
( 122 )
des réfolutions de l'Affemblée Légiflative ,
l'inquiétude occafionna un grand ébranlement
parmi les Réfugiés François ; on ſe
préparoit à quitter le territoire de l'Electeur
, à paffer le Mein , & à fe cantonner
dans le Comté de Hanau . Le Landgrave
de Heffe-Caffel , Souverain de cette contrée
, avoit offert à M. le Comte d'Artois
fon beau château de Williamsbad . Les
lettres de l'Empereur à l'Electeur de Trèves,
& à Monfieur , firent changer ces réfolutions.
Huit Compagnies d'Infanterie , &
deux de Cavalerie émigrante , partirent des
Provinses Belgiques , pour fe rendre à.
Worms où elles font actuellement ( 1).
Dans ce brouhaha , & au milieu de
l'exaltation exagérée qu'avoit produit fa
réponſe de l'Empereur à S. A. E. , l'Elecreur
a fait remettre au Miniftre de France ,
les deux Offices dont nous avons rendu
compte dans le cours des Séances de l'Affemblée
Nationale . Chaque Parti les a interprétés
fuivant fes intérêts . Ils indiquent
de deux chofes l'une ; ou l'effroi de l'Electeur
, & fa défiancé de la certitude des
fecours qu'on lui promettoit de Vienne ;
(1 ) Ces Compagnies , le cantonnement de
Worms , & M. le Prince de Condé , font , dit-on ,
partis pour Ettenheim , réfidence du Cardinal
de Rohan . Ainfi , loin de s'éloigner de nos frontières
, ils s'en rapprocheroient. On ne pénètre
pas le fens de cet imbroglio.
( 123 )
ou le deffein de gagner du temps , & de
fatisfaire aux apparences , pour prévenir
une aggreffion fubite. La première conjecture.
feroit appuyée fur le ton véritablement
humble , & fur les ménagemens minutieux
de ces deux Offices , fignés d'un
Prince qui, antérieurement,a réclamé contre
l'Affemblée Françoife l'obfervation des
Traités violés : elle le feroit encore par
l'inaction du Gouvernement des Pays-
Bas , qui , jufqu'à ce jour , a empêché le
Maréchal de Bender de porter un feul
homme à la défenfe de l'Electorat de
Trèves , & qui , felon le bruit public , a
fignifié àl'Electeur qu'il n'auroit de fecours,
que dans le cas où il fe metroit en pofition
de n'en avoir pas befoin. Tel eft le fens
exact de la réponse que l'on attribue à
l'Archiducheffe, fans doute mieux inftruite
des véritables difpofitions du Cabinet de
Vienne , que les Secrétaires qu'on charge
d'écrire des Offices , pour difpofer une
fcène de théâtre. Il ne fe fait dans les Pays-
Bas aucune espèce de difpofition tendante
à les garantir , non plus que l'Etat de
Trèves , de nos hoftilités . Seulement quelques
trains d'Artillerie ont marché à Luxembourg,
& quelques détachemens vers les
frontières. On a réellement marqué des
logemens à Mertzig & ailleurs , mais fans
y envoyer un homme. Les Dragons de
Cobourg qui ont paffé à Cologne le 3
F 2
( 124 )
ainfi que 400 hommes d'Infanterie légère ,
feront cantonnés à Mons & aux environs.
Les Cuirafliers d'Hohenzollern occupent
Ortenau dans le Brifgaw : voilà à quoi fe
réduifent les mouvemens des Autrichiens
jufqu'à ce jour. Quelques avis de Prague
& d'Iglaw parlent de trains d'Artillerie
qu'on envoie auffi dans le Brifgaw ; mais
nulle information authentique ne confirme
ce rapport , que d'autres circonſtances
rendent peu certain .
La de
:
1
tion de l'Empereur & la temporifade
Trèves , a en fa faveur la protection que
ce dernier a accordée aux Emigrés François
, & la nature même des derniers ré
glemens , dont les articles verbeufement
énumératifs , fe réduifent à interdire aux
Réfugiés les difpofitions rigoureufement
militaires . On les réduit , par ces réglemens
, à l'état où ils fe trouvent dans les
Pays -Bas or , à Ath, à Tournay ; à Enghien
, à Leuze , à Namur , &c. , ils font
véritablement réunis & incorporés. Pourva
qu'ils ne faffent aucun exercice militaire
en armes , on ne les inquiète aucunement.
Ainfi , d'après les Offices de l'Electeur , &
d'après les Ordonnances de Bruxelles , l'Affemblée
de France ne fera nullement délivrée
de ce voifimage défefpérant , dont les
inconvéniens pour elle font prefque auffi
redoutables que ceux d'une guerre active.
i. 1
( 125 )
Ou elle exigera l'entière difperfion &
la fuite effective des Emigrés , armés ou
non ; ou la condefcendance de l'Electeur
p'aura about qu'à flatter un inftant notre
vanité. Toute la furveillance civique de
M. de Sainte- Croix & de fes efpions, n'empêcheront
pas la formation des Magafins ,
les achats plus ou moins clandeftins d'armes,
de munitions , de chevaux , L'Envoyé écrira
fes découvertes à M. Deleffart , on fe plain
dra de l'infraction des Offices , on promettra
les plus grandes précautions , & le Printems
arrivera
Telle eft la nature des chofes , & les inévitables
futurs contingens à moins que
l'Affemblée ne chaffe les Emigrés à nain
armée. Alors , fera décidé à quel jeu joye le
Cabinet de Vienne , car , jufqu'à préfent on
nelui en découvre d'autre que celui d'entretenir
les incertitudes, jufqu'au moment où il
conviendra a lui & à d'autres de fe montrer,
non pour le compte des Emigrés , mais
pour leurs propres intérêts .
En attendant l'iffue de ces combinaiſons
déliées , nous aurons fait en France aſſez
de chemin dans la route de la diffolution ,
pour en communiquer le bénéfice aux aur
tres Puiffances , ou pour faciliter leurs en
treprifes. Beaucoup de gens font perfuadés
que la Cour de Bruxelles , les Intrigans de
France , & le Cabinet de Vienne , ont mé-.
nagé ce fimulacre de guerre , par des vues
F 3
( 126 )
que le refpect des plus chers ,, intérêts
nous défend de développer ; que toute
cette Comédie étoit ajustée à l'avance ,
pour arriver à un mezzo termine , fur lequel
on pût vivre tranquilles pendant trois ou
quatre mois. Il eft très - vrai que , tandis
que les uns attaquent ouvertement la Conftitution
, & lui déclarent franchement la
guerre , comme oppreffive pour eux , &
comme ayant légiumé la réfiftance à Toppreffion
; d'autres effayent de la ruiner par
des contours & des fourberies , en affectant
le pathos & l'allure de la Démocratie. Ces
turpitudes fecrettes , fi elles exiftent , done
neroient la clef des viciffitudes diplomati
ques qui mettent les efprits à la torture.
M. de Narbonne , de retour, ici, a écrit
à l'Affemblée qu'aujourd'hui Mercredi , il
lui feroit de fa tournée un rapport utile
& heureux. On l'accufoit en public d'avoir
écrit au Comité Militaire, qu'il avoit trouvé
l'armée de ligne indifciplinée , & les
Gardes Nationales indifciplinables . Sûrement
ce bruit manquoit de fondement ;
car , fans avoir écouté aux portes , nous
annonçons , par anticipation , que M. de
Narbonne affurera l'Affemblée que nous
Tommes plus formidables que ne le fut
Louis XIV; que la fainte caufe de la liberté
et de l'égalité rallie tous les coeurs , & rend
invulnérables tous les guerriers ; que les
( 127 )
I
Soldats-Citoyens , rendus à la difcipline ,
brûlent de défendre la Conftitution ; que
les Citoyens Soldats , entraînés par leur ›
bouillante ardeur , n'ont pas encore l'expérience
des Vétérans ; mais qu'il les a
& pénétrés du zèle de leurs devoirs
de la néceffité de la fubordination ; que
les Officiers , éclairés par fon éloquence ,
ont juré de mourir fidèles , & d'effacer la
trace de leurs incertitudes ; qu'on doit ces
miracles de la liberté à l'infatigable conftance
& à l'activité fi éclairée de Généraux ,
dignes de commander un Peuple libre ; que
tout marche de concert , le Roi , la Loi , le
Miniftre , l'Armée , les Chefs , l'Affemblée
nationale ; que les magafins refluent de
munitions ; que les places fortes , confiées ,
à des mains Patriotes , font à peu près toutes
dans le meilleur état de défenſe ; qu'il n'a
Fas perdu fon temps à ranimer par - tout
le bon ordre , la confiance , l'harmonie ; &
quil net la récompenfe de tant de foins
dans le bonheur d'être approuvé de l'Af
feniblée , & dans celui de fervir un Peuple
libre , présidé par un Roi Citoyen.
On fe rappelle que l'année dernière un
Carabinier Vétéran , nommé Aude , obtint
une fomme affez confidérable de l'Affemblée
Conftituante , pour avoir , difoit- il ,
pris le Général Ligonier , à la bataille de
Lawfelt : il entremêla fon hiftoire de décla
9
F 4
( (128 )
mations contre le Gouvernement , qui l'avoit
laiffé prefque fans récompenfe. Ce fuc
cès a encouragé un autre Invalide feptuagénaire
, nommé Guillaume Svire , à fe préfenter
Dimanche dernier au Corps Légiſlatif,
en qualité d'Affocié au fieur Aude dans
la capture du Général Anglois. Le Rédacteur
de fa Pétition n'a pas manqué de lui
faite dire : « On m'accorda pour le refte de
» mes jours une penfion de 150 liv. Voi à
>> "conime on réconipenfoit alors. Auffi
» ce n'eft pas fans raifon que le Général
» Ligonier difoit à cette époque ; comment
» trouve t on en France de braves Soldats ,
en les récompenfant fi mal ? »
Sur- le - champ , & fans la moindre vérification
du récit de cet homme , l'Affemblée
lui a adjugé 7000 liv. , & continuation de
fa penfion. C'eft ainfi qu'elle accorda les
honneurs de fa féance à un Efcroc , qui
lui apportoit le porte- feuille de M. le Comte
Artois , c'eft ainfi qu'elle écouta deux
grandes heures , le roman d'un Befuchef dit
Crequi , qui fe difoit iffu d'un premier
mariage clandeftin de Louis XV ; quoi- ·
que tout Ecolier fache que ce Monarque
époufa , à l'âge de 15 ans , Marie Lec- .
zinska , & c.
Je n'obferverai
pas que l'initiative en matière
de penfions , appartenant au Roi , la
Conftitution ordonnoit à l'Affemblée de
renvoyer Svire au Gouvernement ; mais
( 129 )
fur le rapport d'un témoin oculaire , refpectable
, je dirai qu'Aude & Soire récla
ment un honneur qui ne leur appartient
pas. Voici le fait.
7
-Bernard-Louis , Cavalier au régiment de
Brancas , ( aujourd'hui Royal- Lorraine , }
Compagnie de Chabot , étoit à fon rang,
en bataille , lorfque le Général Ligonier
paffa devant le front du Régiment , à la
diftance d'une forte portée de carabine.
Bernard , bien monté , quitte fon poſte ,
fans ordre , court fur le Général ennemi ,
& le fait prifonnier. Il Tayoit déjà ramené
vers fa troupe l'espace de cent pas , lorfque
le Carabinier Aule vint fans danger part
tager fon triomphe . Louis eut pour récompenfe
100 louis d'er & le cheval équipé
de Ligonier : depuis , il fut nommé Maréchal-
des-Logis aut Régiment de Brancas ,
& paffa enfuite Sergant aux Invalides , où il
mourut il y a 20 ans.
Π Nous tenons ces faits ཉི་ avérés de M.
Guilhem , qui fit avec Bernard- Louis le
refte des campagnes de Flandres , qui le
remplaça dans le grade de Maréchal - des-
Logis , nommé enfuite Officier & Chevalier
de Saint - Louis , puis retiré avec
une penfion de 600 liv. , acquife , par fa
bravoure dans les guerres de 1741 & de
17565 penfion dont au mois de Septembre
dernier , il n'avoit pas touché une obole,
depuis deux ans , après 40 ans de fervices
honorables.
FS
( 130 )
J'ofe affirmer que les trois quarts des
rapports & des récits fur le paffé & le
préfent , qui fe font à l'Affemblée , donneroient
lieu à une critique auffi pérempsoire.
Qu'on juge en conféquence de l'ini-
Puiffance où font les Provinces & les Etrangers
, inftruits par des Gazettes qui tranfcrivent
toutes ces fottifes comme l'Hiftoire
du jour , de démêler le vrai du faux dans
les Annales de notre menteufe Liberté.
Quiconque favoit que St. Domingue
nous difputant les bienfaits d'une révolu
tion , avoit chaffé fes Gouverneurs , tué
P'un de fes Commandans , & diffous toute
autorité , pour fe donner , au milieu de fes
Efclaves & de fes Affranchis , des Citoyens
actifs , des tumultes populaires , des Muricipalités
, des Affemblées fouveraines ,
des Harangueurs politiques , des Faifeurs
de Décrets , prévit qu'elle expieroit dans
peu le délire de fes imitations. Lorfqu'on
apprit fes premiers malheurs , les mêmes
Obfervateurs annoncèrent qu'elle échapperoit
difficilement à fa propre anarchie,
Combinée avec celle de la Mère- Patric.
Comment cette vérité auroit- elle frappé
le Vulgaire , puifqu'un grand nombre de
Colons s'obtinent encore à la méconnoître?
Mutuellement occupés à fe décrier,
à difputer fur la caufe de leurs maux , &
à en diffimuler la première origine , ils ont

( 131 )
offert une proie aifée à leurs infatigables
Ennemis. Tandis qu'ils s'épuifoient à
Paris en écritures & en paroles , les calculs
de la guerre infernale que des fcélérats
oft portée à St. Domingue , fe font
développés fur ce fol infortuné. On a reçu
des lettres du Cap des 5 , 7 , 9 , 15 Novembre
: les premières avoient infpiré de
profondes alarmes ; que les dernières ont
juftifiées .
Voici d'abord l'extrait d'une lettre détaillée
du 9 Novembre
• écrite par un
Membre de l'Affemblée générale , & dont
l'original eft entre nos mains.
Les brigands fe font emparés des hauteurs
qui couronnent les riches plaines de l'Eft . Par
un calcul étrange , le Général a porté toutes fes
forces dans les parties déjà dévaſtées , pour laif-
Ter à découvert celles qu'il étoit fi intéreffant de
défendre & de conferver. Cette faute incroyable
met aujourd'hui, à deux doigts de fa perte, le refte
précieux de cette Province , naguère fi floriffante.
Les plaines de Jacquezy, du Trou, da Fort-Dauphin,
de Maribaroux , font menacées d'éprouver le fort
déplorable de tant d'autres . Un nouvel ennemi ,
d'autant plus dangereux , qu'il nous trahiffoit en
feignant un zêle apparent , a fubitement levé l'éténdart
de la révolte . Ce font les Gens de couleur
de la partie de l'Eſt : ils ont déferté les divers ›
poftes où ils fervoient concurremment avec les
Blancs , pour aller former un camp féparé & nombreux.
L'exemple des Mulâtres de l'Oueft les a
encouragés . Ces derniers , à la Croix des Bouquets
, ont forcé les Citoyens du Port-au-Prince
F
( 132 )
à nourir , à défrayer leur armée , dont ils fe
font fervis pour se rendre maîtres de cette feconde
ville de la Colonie , & y dicter , les aimes
à la main , le concordat le plus outrageant.
Forts de ce fuccès , les Gens de couleur de nos
Provinces du Nord & de l'Eft , abufant indignement
de notre fituation , nous ont impérieufement
ordonné de figner ce concordat de la Croix-des -Bouquets
. Ce feroit prononcer le renversement de
tout ordre , & l'anéantiffement de la Colonie.
Rejettant l'offre que nous leur faifions d'exécuter
le décret du 15 Mai , ils ont déclaré qu'ils ne
vouloient rien de nous , qu'ils recevroient tout de
la nation ; ils ont foulé aux pieds la proclamation
dú Général , ils ont commencé les hoftilités par
l'invasion nocturne du bourg d'Ouanaminthe , ` &
par l'enlèvement des munitions & du canon qui
le défendoient . Ils menacent de s'emparer du Fort-
Dauphin , & de brûler les habitations qu'ils laifferont
derrière eux , »
« Le jour où nous avons appris cette nouvelle ,
un navire du Havre nous a apporté le décret révocatif
du 24 feptembre , qui rend à la Colonie fon
initiative pour le régime intérieur . Le courage
s'eft ranimé l'Affemblée générale a rendu 1 : s
un arrêté ci-joint , auquel le Général a refufé la
fanction , on alléguant la crainte des maux qu'entraîneroit
fon exécution . Au bout de cinq jours 2
ila enfin cédé à une députation de tous les Cops,
approbative de notre arrêté. On s'eft empreflé de
Je répandre , ainfi qu'une Alreffe aux gens de
couleur pour les engager à rentrer dans le devoir .
S'il ne nous arrive pas de prompts fecours de
France , la perte de la Colonie eft afferrée , & je
n'ofe pluscompter fur ce qui nous refte dans l'Eſt, »
L'Arrêté , cité dans la lettre précédente ,
( 133 )
déclare que l'Affemblée générale ne s'occupera
de l'état politique des Gens de
couleur & Nègres libres , qu'à la ceffation
des troubles occafionnés par la révolte
des Efclaves . I enjoint aux Mulâtres &
Nègres libres de rentrer dans les divers
camps d'où ils ont déferté , fous peine
d'être poursuivis comme féditieux & per·
turbateurs. I les autorife à préfenter leurs
Pétitions à l'Affemblée , & proclame une
Amniftie générale.
: Quant à l'Adreffe , elle doit être citée
en entier.
ce
Du 7 Novembre 1791 .
2
« L'Affemblée générale , toujours bienfaisante ,
n'a jamais hésité à aller au - devant de vous
quand elle a penfé que cette démarche importoit
à votre bonheur , & pouvoit fervir la choſe
publique, »
CL Mais cl'e voit avec une douleur extrême &
un mécontentement trop jufte , les manoeuvres
coupables où vous ont entraînés , & dans lefquelles
vous entretiennent fans doute des erreurs
funeftes ou des infinuations perfides . »
« Ce n'eft point fur la fédition & la violence
que vous deviez fouder votre efpoir.
33
« Les Traités arrachés , par la force ou la perfilie
, ne peuvent avoir qu'un faccès paflager ; &
le retour doit être terrible . »
се
L'Affemblée général : vous avoit tracé une
route plus heureufe & plus fûce . C'eft dans le fein
de fa juftice , de la bonté , que vous déviez voler.
& vous réunir , »
« Ceffez d'invoquer aveuglément des Loix
1
( 134 )
éteintes , qui vous fortient les coups es plus ri
goureux , "
« Ceffez de croire que le fage Sénat de la
France , que le Rei , que le peuple François ,
Fuiffent approuver un moment le défordre & le
crime. »
ee Craignez plutôt la jufte févérité de cette
Affemblée augufte , dont les fentimens & les Décrets
ont été calomnieufement interprêtés.
сс
"
Craigrez la terrible & jufte vengeance d'un
Peuple entier , dont tous les intérêts ont été fi
cuellement outrages ! Craignez la terrible &
jufte vengeance d'une Colonie tombée en un
inftant , du faîte de la profpérité dans toute la
profondeur de l'infortune ! Craignez enfin l'éclat
de cette chute , & le reffentiment inévitable de
toutes les Puiffances qui nous environnent , qui
ont les mêmes * intérêts que nous ! »
« Tiemblez , fur- tout , que vous ne foyez
reconnus , & jugés comme les Auteurs & les
plices de tant de malheurs & de forfaits. »
сс
com-
Le jour de la clémence n'eft pas encore
Paffé ; l'Affemblée générale vous ouvre les bras
protecteurs ; venez y dépofer vos chagrins & vos
espérances. "
сс
Comptez entièrement fur fa loyauté & fur
fa bienfaifance , mais comptez auffi irrévocablement
fur toute l'étendue de fa juftice & de fa
fermeté. »
Petit Defchampeaux , Préfident ; Bernard Boiffet
, Vice- Préfident ; Grenier , Grammond, Page ,
& Faverange, Secrétaires .
Si l'on rapproche de la lettre & des
arrêtés qu'on vient de lire , le Décret par
lequel l'Affemblée nationale invitoit le Roi
ane point employer contre les Gens de
( 135 )
couleur & leur concordat , les forces envoyées
à St. - Domingue , on jugera que
l'Affemblée coloniale eft à plus de deux
mille lieues de la Métropole & de ce qui
s'y paffe. Les Mulâtres mieux inftruits du
crédit & des principes de leurs Amis
n'ont point tenu compte de ces menaces ,
& les lettres du is Novembre annoncent
que , les quartiers du Trou , Jacquezi
le Fort Dauphin, Maribaroux , préfervés
jufqu'alors , font devenus la proie des
flammes & des brigands. C'eft ainſi que
s'exercent les Droits de l'Homme et du Citoyen
dans l'un & l'autre hémisphère ; mais
les promoteurs de ces défaftres ne peuvent
être long- temps impunis , ou la France
fera une terre maudite par celui auquel il
refte une étincele de probité. Ils n'ont
rien négligé pourfe rendre feuls refponfables:
fi le Peuplefortant jamais de l'ivreffe où on
l'a plongé , ouvre enfin les yeux fur les effets
de cette cataſtrophe , & fur l'enchaînement
de crimes qui comblent fa misère ; il faut
croire qu'alors Saint-Domingue fera vengé,
que la France ne fera plus fouillée
l'impunité de tant d'horreurs.
&
par
La poftérité , les Nations étrangères
pourront-elles croire, qu'il exifte parmi nous
une Affemblée repréfentative de la Souveraineté
& des intérêts nationaux , qui depuis
deux mois qu'elle voit le fer & la
torche fe promener fur la plus belle de
Nos Poffeffions , ne s'eft encore occupée de
f 136 )
cette calamité publique , que pour frapper
la Colonie d'un Décret efpéré , attendu par
les brigands qui l'ont réduite en cendres à
Sûrs à l'avance d'être foutenus par leurs
Protecteurs en France , les Mulâtres &
Les Nègres fe font mocqués des menaces ,
des arrêtés , des adreffes de l'Affemblée
Coloniale. A l'inftant où elle parloit aux
Rebelles du fage Sénat de France , de'
la jufte févérité qui ne pouvait approuver un
moment le défordre et le crime , elle ne fe
doutoit guères que , non - feulement le défordre
et le crime étoient approuvés à la
Tribune de l'Affemblée nationale , mais
encore qu'on en ratifioit le fuccès , & qu'on
ypropofoit de traîner l'Affemblée coloniale
devant la Haute - Cour d'Orléans .
Proclamation du Roi , concernant le maintien au
noi bon ordre fur les frontières
1201 Du 4 janvier 1792-
ce Le Roi a donné connoiffance à fAffemb'ée
Nationale , de l'Office remis le 21 Décembre
dernier , à l'Ambaffadeur de France , près de Sa
Majefté Impériale.
ג כ
« Cet Office exprime la crainte , qu'avant la
manifeftation de la volonté nationale , & même
contre le voeu de la Nation , le territoire de
Empire Germanique ne foit infulté par des
François.
C'est par ce motif que l'Empereur a ordonné!
à les Généraux dans les Pays -Bas , de marcher au
fecours de l'Electeur de Trèves . »
Le Roi a fenti ce qu'une telle inquiétude :
( 137 )
pouvoit avoir d'offenfant pour le Peuple Fran
çois .
сс
ןכ
L'Europe eft en paix , & certes ce ne fera
point aux François reftés fi fèles à leur Patric & à
leur Roi , qu'on pourra reprocher d'avoir troublé
fon
сс
repos. ››
Qui pourroit croire d'ailleurs , que des
François vouluffent violer le droit des gens & la ,
foi des Traités , en confidérant comme ennemis
des hommes auxquels la guerre n'auroit pas été
folemnellement déclarée ! La loyauté Françoife ..
repouffe avec indignation un foupçon fi outrageant.
»
1
« Il fe pourroit néanmoins que des fuggeftions
perfides , que des manoeuvres adroitement
concertées fillent naître quelques différends entre ,,
les Habitans cu les troupes des frontières ref- ,
Fectives , & que des provocations inconfidérées
produififfent des actes véritablement hoftiles . Mais
pour déjouer ces maroeuvres , il fuffit de les
faire connoître . Le Roi recommande donc aux
Corps Adminiftratifs & aux Généraux d'employer
tous leurs efforts pour prevenir les effets des
moyens qui pourroient être employés pour irriter
l'impatience du peuple , & l'ardeur de
l'armée . »
сс François , dans la grande circonftance . ou
nous nous trouvons , il dépend de vous de
donner un exemple mémorable à l'Europe'; forts
de la bonté de votre caufe , fiers de votre liberté,
que votre modération & votre foumiffion à la
loi , vous faffentrefpecter par vos ennemis . Sachez
qu'attendre le fignal de la loi , eft pour vous un
devoir , que le prévenir feroit un crime. »
Le Roi pourfuit , au nom de la Nation
Françoife , une fatisfaction que réclament éga(
138 )
lement la juftice , le droit des gens & l'intérêt
de l'Europe entière . Si le Roi a fait des préparatifs
militaires , c'eft parce qu'il a prévu la
poffibilité d'un refus , & il a dû fe mettre en
état de vaincre une injufte réfiftance ; mais Sa
Majefté ne défefpère point encore du fuccès de
fes inftances , elle les a renouvellées , elle les fuit
avec activité , & elle a lieu de croire que des
explications plus précifes feront naître des difpofitions
plus juftes . Ceux donc qui oferoient troubler
le cours des négociations par des démarches
précipitées , par des attaques particulières , feroient
des ennemis publics , odieux à tous les
peuples , & condamnables par toutes les lois . En
conféquence :
« Le Roi mande & ordonne aux Corps Adminiſ
tratifs,aux Officiers Généraux & Commandans des
troupes nationales & de ligne , de veiller avec la
plus grande attention ce que tout le territoire
étranger foit inviolablement refpecté ; de veiller
également à ce que tous les Etrangers qui peuvent
fe trouver en France de quelque Nation qu'ils
foient y jouiffent de tous les égards de l'hospitalité
de la protection des loix , en s'y conformant;
enfin , de prendre les mefures les plus efficaces ,
pour que nulle altercation ne puiffe s'élever entre
les Habitans ou les troupes des frontières refpectives
, & pour qu'elle foit promptement ap
paifés,
ככ
Enjoint Sa Majefté à tous les Corps Adminiftratifs
, de réprimer de tout leur pouvoir,
& de faire poursuivre tous ceux qui pourroient
contrevenir aux difpofitions des loix , & troubler
l'ordre public . Ordonne en outre Sa Majesté que
la préfente Proclamation fera imprimée ,publiée &
affichée dans tout le royaume, »
( 139 )
« Fait au Confeil d'Etat , tenu à Paris , le
quatre Janvier mil fept cent quatre - vingt-douze ,
Signé , LOUIS. Et plus bas , B. C. CAHIER. »
J
Lettre écrite à Sa Majesté par les Officiers du
Second Bataillon du régiment de Béarn , étant
à la veille de s'embarquer pour St. Domingue ,
L & remife au Roi le 22 décembre 1791 .
сс
SIRE ,
« Le régiment de Béarn , fidèle au Roi comme
* l'honneur , n'a pu jufqu'à préfent manifefter
fon amour & fon refpect pour votre perfonne
facrée que par un attachement inviolable à la
difcipline & aux Loix militaires , ɔɔ
12
ee Si d'impérieufes circonftances forcèrent les
Officiers à foufcrire le ferment du 24 Juin , cette
démarche unanime fur di&tée par le defir de,
maintenir un ensemble qu'ils envifageoient devoir
être plus utile à l'Etat & à votre Majefte ,
que la diffolution du régiment qu'elle avoit
pour objet de prévenir : elle leur fnt preferite
encore par l'éloignement qu'ils avoient à ſe ſév
parer de leurs fous- Officiers & Soldats auxquels
ils font liés par une eſtime & une confiance ré
ciproquè.
Ce régiment citera toujours pour preuve glo
rieufe de fes fentimens la lettre écrite à votre
Majefté , au nom du régiment de Béarn , en
date du 17 feptembre 1799 lettre dictée par
les Soldats , & fignée avec tranſport par tous
leurs fous-Officiers , & Officiers , comme un té- ,
moignage de leur amour & de leur dévouement
à la perfonne de votre Majelté.
33
« L'occafion 'fe préfente , Sire , de vous en
donner la preuve : le fang de vos fujets coule
en Amérique. Le coeur paternel de votre Majesté
est déchiré par cette nouvelle calamité :
¿
221
1
( 149 )
la plus précieule de nos colonies eft menacée
d'une destruction totale l'anéantiſſenient du
commerce , fuite néceffaire de ce défaftre affreux
& inouï , intéreſſe fix millions de François , &
particulièrement les citoyens du Havre , dont
nous aurons toujours à tocar le bonheur & la
tranquillité:
CA STJ .
« Votre Majefté a ordonné l'embarquement
d'un de nos bataillons Noys , obéiflons, avec
joie . Nous partons , Sire , & nos coeurs vous
reftent. »
Сс
«" Officiers & Soldats du régiment de Béarn,
nous n'avons tous qu'un même clprit , qui elt,
la fidélité , l'obéillance au Roi , & véritable
amour de la Patrie. »
En fe déterminant à s'embarquer avec leurs,
braves & fidèles , Soldats , fags confiderer on
leurs infirmités ou la durée de leurs fervices
actérieurs , les Oficiers du fecond Batail on da
régiment de Béarn , n'ont pu fe refuser à la fatisfaction
de renouveller à fa Majefté , Thom-,
mage de leur amour , & de lui cxpofer les
motifs de leur dévouement. "! ...
« Nous allons fecourir les malheureux Colons
Nous partons fous la Zône Torride l'horicur
que nous avons conçue pour les factieux , qui ,
ayant égaré le Peuple en France & foulevé tes
Noirs en Amérique , ost caufé le malheur des
deux Mondes, »
+ & Que ne pouvons - nous , Sire , en quitrand
notre terre natale , laifler à tous ceux qui l'ha
bitent , l'efprit qui nous anime , l'amour de
lordre qui nous enflamme , & la tendre affection
qui nous unit & con.me: Sujets , & comme
Soldats au meilleur des Rois . »>!
« Tels font & feront à jamais , Site , les fen
timens de vos fidèles Bearnois . »
1
( 141 )
Signé de 22 Officiers , dont le Lieutenants
Colonel 13
Trente (Officiers du 1. Batailon du régimert
, rekézau Havre ont adhéré à la lettre
-ci-deſſus , & entr'autres M. de Myon Colonel,
Lettre au Rédacteur.
"
* A Seey-fur-Saône , le iz Décembre 1791.
fee M. le Chevalier d'Autume vous a prié, Monfieur
, de rendre publique la lettre qu'il vous a
écrite en faveur de M. de St. Maurice- Mont
barrey, fils de l'arcien Miniftre , accufé par un
anonyme d'avoir fait piller & brûler les Châ
reaux de Franche- Comté. Chacun fait que fe
Peuple , qui s'eft livré à cette fureur, a été égaré
spar des ordres fuppofés du Roi , répandus le
même jour dans toute la France , & auxquels
M. de St. Maurice n'a eu certirement aucune
Patt . Mais M. d'Autume , occupé des imputations
qu'il a combattues , n'a pas prévu , dans
sle premier moment , les conféquences de cette
phrafe de fa lettre M. de St. Maurice s'eft
3 oppofé aur efforts de ceux qui , paf des vues
perfonnelles , on du moins par un efprit prophétique
, cherchoient à empê her l'Affemblée
des Etats - Généraux ..... Vos Lecteurs crairont-
ils au don de prophétie ? Ne penferont ils
pas que l'intérêt perfonnel déterminoit les Gentilshommes
Franc Comtois à cette oppofition , &
ne les jugeront- ils pas , en , tort ? Le zèle , qui a
engagé M. d'Autume à défendre un abfent , &
l'opinion qu'il manifefte , m'affurent de fon
approbation , lofque je cherche à détruire le
foupçon qu'il n'a pas eu l'intention de faire
naitre contre la grande majorité de la Nobleffe ,
dans laquelle on compte les frères , fes parens ,
fes amis. Je fuis un de fes alliés , mais non pas
Tanonyme dont il s'eft plaint,
1
"
( 142 )
3
4
I
La Nobleffe du Comté de Bourgogne tenoit
Les Etats particuliers , lorfque le Roi ordonna
que l'on députeroit par Bailliages aux Etats-
Généraux . Elle protefta , non contre l'Affemblée
, mais feulement contre cette forme de
convocation contraire aux droits & aux usages
de la Province. Les motifs de cette proteftation
préſentés au Roi , remis au greffe du Parlement,
furent que les Députés feroient mieux choifis par
les Etats particuliers que dans les Affemblées
Bailliagères , qu'un cahier de doléance fait par
les Etats feroit préférable à trois mille cahiers
compiles dans les Affemblées tumultueufes de
douze Bailliages. La Chambre Eccléfiaftique en
fit autant. » 1
« M. de St. Maurice , & vingt-up Gentilshommes
après lui , proteftèrent contre la proteftation
de la très-grande majorité de la Nobleffe.
Cette contre- proteftation , fignal de la
difcorde , brouilla M. de St. Maurice avec fon
ordre : on penfa qu'il l'avoit dictée , parce qu'en
fa qualité de Bailli de Befançon , il efpéroit ,
pour la Députation générale , plus de fuffrages
dans fon Bailliage qu'aux Etats de la Province.
Son voyage à Versailles pour faire déclarer nulle
l'élection de M. de Grosbois qui lui fut préféré,
convainquit ceux qui n'avoient eu que des doutes
fur fes deffeins . »
Cette querelle n'intéreffoit point abfolument
les Communes ;. cependant les villes adreffèrent
des Lettres de Bourgeoifie aux vingt -deux contreproteftans
; & le Peuple regarda la majorité des
Nobles comme fes ennemis
quoiqu'elle cût
joint à la déclaration de fes motifs , fa renonciation
pure & fimple à tous priviléges en matière
d'impôts ; quoiqu'avant toute convocation
elle cût offert tous les factifices qui pouvoient
9
( 143 )
MY
foulager les Cultivateurs . Enfuite les Nobles
ont été généralement & cruellement calomniés .
On a cherché à les rendre odieux au Peuple
qu'ils aimoient , à la claffe même qu'ils faifoient
vivre. Les plus généreux , les plus charitables
n'ont pas été épargnés ; c'étoit le germe du nouveau
lyftême . Le Peuple fait déjà s'il en eft
moins malheureux . »>
« Je fuis , &c . »
Autre Lettre au Rédacteur.
Ornans , le 27 décembre 1791 .
Il y a long- tems , Monfieur , que les honnêtes
gens fe plaignent, avec raifon , des fauffetés employées
dans les adreffes qu'on lit journellement à
Aflemblée Nationale ; quelquefois on n'a pas
rougi de les envoyer toutes faites aux Départemens
, pour lui être préfentées par eux ; d'autres
fois les Jacobins ont donné des ordres à cet effet
aux différens Clubs affiliés du Royaume , lefquels
fe font toujours empreffés de les exécuter. Et
voilà ce qu'on a l'impudence de donner pour
l'expreffion du voru général des François !
Il appartient à un Ecrivain véridique , qui travaille
pour l'hiftoire , de montrer à la poftérité les
odieufes fupercheries qu'on ofe mettre en oeuvre
pour féduire ou intimider le peuple. C'eft à quoi
rendent les menfongères adreffes , foit de félicitation
, foit de pétition , fi vilement multipliées,
Je lis aujourd'hui avec indignation , mais fans
furprife , parce que depuis long-tems je trouve
des récits femblables dans tous les Journaux ; je
lis , dis-je , dans le Moniteur : nº . 346 , féance
dufameli au foir, 10 décembre.
ce Un de MM . les fecrétaires a fait lecture d'une
lettre de M. le Miniftre de la juftice , qui envoie
à l'Aſſembléc la note de plufieurs décrets fanctionnés
par le Roi, & d'une adreffe des Citoyens
( 144 )
de la ville d'Ornans , qui félicitent l'Aſſemblée
fur le décret contre les émigrass , & la priest de
réduire le nombre des couvens de religieufes ,
dans lefquels il le fait continuellement des raffemblemens
qui nuifent à la tranquillité pu-
, כ
bluecette petite ville d'Organs , fituée dans les
montagnes de Franche- Comté , a une population
d'environ 3,000 ames , defquelles les quatre cinquièmes
font Laboureurs ou Vignerons , & ignorent
encore l'exiftence du décret dont on les fait remercier
l'Affemt lée ; mais cette petite vile d'Ornans a
auffi fen Club affilié à celui des Jacobins . C'eſt
ce Club qui , fans la participation , même de plufieurs
de fes Membres , s'eft permis , je
Vous l'artefte , d'exprimer ainfi des fentimens
bien étrangers , fans doute , au Peuple d'Ormans,
puifque les trois quarts en ignorent le motif.
La feconde partie de l'adreffe ci- deffus n'appar
tient pas moins à ces mêmes têtes échauffées.
Il n'y a à Ornans qu'un feu ! Couvent de Religieufes
; ce font des Urfulines , dont la vie
entière fe paffe à l'enfeignement gratuit des enfans
du Peuple. Eft -il croyable que ce même
Peuple demande à être privé de ce fecours ?
Left - il aufli que ces Religieufes puiffent influer
fur la tranquillité publique ? Cette allégation de
trouble eft devenue comme on fait , le cri
général des perturbateurs même. »>
cc
I
Prémuniffez , Monfieur , les efprits crédules
cor tre ces fraudes machiavéliques ; élevez-
vous contre elles avec le ton qui convient
à cette véracité que vous employez fi bien , &
qui vous a acquis l'eftime & la confdération
de tous ceux qui ne font pas énerguménes days
ce fiècle , qu'on appelle de Lumières. »
"
MERCURE
HISTORIQUE
E T
POLITIQUE.
( Pour éviter de couper encore en deux
fragmens la fuite du RÉSUMÉ POLITIQUE
, commencé au dernier Numéro ,
rous la donnerons toute entière dans le
Journalfuivant. )
POLOGNE,
De Varfovie , le 28 Décembre 1791 .
La grande queftion des Starofties , dif- A
tée pendant plufieurs Séances , fut terminée
le 19. D'abord , on décida que ces
domaines feroient vendus ; enfuite la délibération
fe porta fur le mode & le temps de
cette vente :deux projets partagèrent les opinions
; l'un , propofé par M. Jafinski ,
Nonce de Sendomir , n'ouvroit l'aliéna-
N°. 3. 21 Janvier 1792. G
( 146 )
tion qu'à mesure que les Poffeffeurs ac
tuels viendroient à mourir ; l'autre , du
Nonce de Cracovie Soltyk, efprit fougueux
& Novateur fans mefure , établiffoit
la fpoliation fubite des Titulaires , &
la vente la plus prompte de leurs Tenures.
Ce dernier avis prévalut dans la votation
à haute voix , à la pluralité de 123 fuffrages
contre 81 , & dans la votation fecrette
à la plutalité de 10s contre 93. Cette
différence , dont l'hiftoire de nos Diètes &
celle de toutes les Diètes offre beaucoup
d'exemples , attefte que même dans les Affemblées
populaires , nombre de Citoyens
craignent d'énoncer librement leur vou ,
lorfqu'une Faction prédomine. La Séance
dura depuis onze heures du matin jufqu'à
quatre heures après minuit. Le Décret
& fa rédaction embrafferont les
baſes fuivantes , contenues dans le projet
de M. Soltyk
Art . I. Toutes les Starofties , de quelque
nature qu'elles foient , feront vendues en hérédité ,
après avoir été divifées de manière à en rendre l'ac
quifition plus facile. »
II. Cette vente fe fera par licitation ; & le
plus offrant reftera héréditairement en poffeffion
du bien qu'il aura acquis . »
ce III. Nous garantiffons les droits des Poffeffeurs
privilégiés actuels des Starofties , & de
ceux à qui ils auroient tranfmis leurs droits , de
la manière fuivante. Il fera confervé aux Poffeffeurs
à vie la moitié, à ceux par furyivance ,
C
( 147 )
3 & aux emphythéotes , du revenu , évalué
d'après le produit de la vente du bien . Ceux
qui s'en trouveroient en poffeffion , en vertu des
lommes qui leur auroient été attribuées fur ces
Starofties , jouiront de même , juſqu'à l'expiration
da terme auquel ces Starofties devoient rentrer au
tréfor , de la moitié du revenu . »
IV. Les befoins du Tréfor public demandant
des fecours prompts , & la République ayant
le droit inconteſtable d'exiger que les revenus
qu'elle s'eft réservés fur ces Starofties loient payés
felon la plus rigoureufe évaluation , nous ordonnons
que les Poffeffeurs actuels paient , dès
le mois de Mars 1792 , les du revenu ; ceux
par farvivance , & les emphyteotes le revenu
entier felon l'évaluation de 1789 , jufqu'au mo
ment de la vente de la Staroftie , fauf à reftituer
le furplus à ceux des Poffeffeurs qui auroient
prouvé par la nouvelle évaluation , qu'en
payant cette augmentation , ils payoient plus qu'ils
n'auroient dû le faire d'après le revenu réel ;
mais s'il appert , par cette même évaluation que
le Poffeffeur a payé moins , il fera tenu de remettre
au Trefor le montant de ce qui auroit
manqué à chaque paiement. Si quelque Poffeffeur
vouloit être acquitté de fes droits à la moitié
da revenu , il lui fera payé , auffi -tôt après la
vente , dix ou fept années de revenu , felon la
nature du privilège en vertu duquel il poffédoit le
bien. »
«V. Les Starofties qui , d'après les Loix antérieures
, fe trouveroient déjà vendues pour so
ans , peuvent être vendues en hérédité aux mêmes
Poffeffeurs , moyennant le dixième de la fomme
pour laquelle ils les auroient précédemment ache
téts; mais fi un tel Poffeffeur ne veut pas accéder
I
G2
( 148 )
à ces propofitions , nous lui affurons alors la
jouiffance imperturbable du bien qu'il a acquis ,
regardant les propriétés comme facrées & inviolables
. »
ce VI. Afin d'avoir l'évaluation exacte des revenus
des Staroftics , chaque Diſtrict qui envoie
des Nonces à la Diète , nommera , dans les prochaines
Diétines , à cet effet un Commiffaire.
La Commiffion du Tréfor partagera ces Commiffaires
en fix parties , à chacune defquelles elie .
en ajoutera un dont la nomination lui eft confiée;
& aprèss avoir partagé en autant de Parties
toutes les Starofties , elle fera , par la voie
du fort , la diftribution du travail parmi les
Commiffaires , leur en preferira le mode , &
ordonnera de lever les plans des terres & d'en
dreffer les cartes . Auffi- tôt que l'évaluation ſera
achevée dans dix Starofties pour la Couronne ,
& dans dix en Lithuanie , la Commiffion annoncera
par des univerfaux que la vente, des
Starofties va commencer , & indiquera, le jour
dé la licitation , & procédera à la vente des
autres parties à mefure qu'elle recevra les tableaux
de l'évaluation , ayant toutefois égard que la trop
grande quantité des Starofties en vente à- la -fois ,
n'en fafle bailler le prix. ƉƆ
VII. Les jugemens affefforiaux termineront
tous les procès entre les Poffeffeurs actuels & leurs
Fermiers , & confirmeront à ceux - ci les priviléges
qui leur auront été accordés, »
« VIII. L'Acheteur ne fera tenu qu'à dépoſer
le cinquième de la valeur du bien au moment
de la vente , & cette fomme doit fervir à cautionner
le paiement des intérêts du capital qui
reftera toujours chez l'Acquéreur ; ceux néanmoins
qui acheteroient des forêts font exceptés
( 149 )
14
de la préfente difpofition , & feront tenus de payer
auffi - tôt le capital en entier. La moitié du cinquième
de la valeur que l'Acheteur aura dépofée ,
appartient au Tréfor public , & l'autre moitié
doit être payée à l'ancien Poffeffeur , après qu'il
aura préfenté une caution équivalente ; & après
fa mort , la fomme retourne au Tréfor. Si l'Acheteur
manque au premier terme du paiement ,
& ne l'effectue pas avant l'expiration du fecond ,
il perd alors fon droit de propriété , & le cinquième
qu'il avoit dépofé , dont la moitié , qui
avoit été donnée à l'ancien Poffeffeur , devient fa
propriété le bien fera mis en vente une ſeconde
fois aux mêmes conditions. Les termes des paiemens
des intérêts feront fixés de trois mois en
trois mois , c'est-à- dire , en Janvier , Avril
-Juillet & Octobre . La partie des intérêts qui
appartiennent à l'ancien Poffeffeur , doit être dépofée
par le nouveau à la Commiffion du Dif
trict dans lequei eft fituée la Staroftie ; il y
recevra une quittance qu'il fera obligé de produire
lors du paiement au Tréfor Public ; & faute
de produire le certificat de s'être acquitté envers
l'ancien Poffeffeur , la Commiſſion du Tréfor ne
pourra pas lui donner de quittance . Si quelqu'un
des anciens Poffefleurs ne vouloit point recevoir
le cinquième du capital qui lui appartient , ou s'il
ne vouloit pas préfenter un cautionnement , le
Tréfor public fe chargera de cette fomme , & lui
en paiera les intérêts à 5 pour 100. »
се
IX. Nous garantiffons de la manière la plus
folemnelle les droits des nouveaux Acquéreurs , &
les affimilons en tout à ceux des autres Poffeffeurs
des biens héréditaires . »
« X. Les Starofties fituées fur les bords de la
men, & dont la poſition offriroit quelque pof-
G
3
( 159 )
2
Abilité d'y faire des Ports , ne feront pas mises en
yente.»
XI. Chaque Acquéreur de Starofties fera
tenu en outre de dépofer 18. florins pour chaque
mille de la valeur du bien acheté ; & la fomme
qui proviendra de cette rétribution , ſera deſtinée
à récompenfer les Commiffaires employés à l'eftimarion
des Starofties , aux Géomètres & Ingénieurs
, & fera répartie entr'eux en raison de leur
travail , par la Commiffion du Tréfor , qui fera
tenue en même temps de rendre compte à chaque
Diète des dépenfes que néceffiteroient ces difpofitions
jufqu'à l'achèvement de la vente des Starofties,
גכ
« XII. LesCommiffaires feront obligés de tirer
trois.exemplaires de leur travail d'évaluation , dont
ils en dépoferont un fur les lieux , le fecond à
La Commiffion du Diſtrict , & le troiſième à la Commiffion
du Tréfor. »
.cc
XIII. Nous garantiffons de la manière la
plus formelle , que ni les fommes dépofées au
moment de la vente des Starofties , ni celles provenantes
du paiement des intérêts , ne pourront
jamais fervir à aucuns doas ou gratifications , majs
feront uniquement employées au fervice de l'armée.
Dans le cas néanmoins de guerre déjà déclarée , il
aoni la Dièce d'ordonner le recouvrement
ferné partie des fonds attachés auxdits biens , &
cela d'après des réglemens particuliers . »
Il faudroit avoir oui la difcuffion , pour
comprendre le véritable fens de l'indemnité
, accordée aux Staroftes. Dans le
troisième article on leur laiffe la moitié
du revenu ; dans le quatrième , on les
oblige à payer au Fifc les trois quarts de
ce même revenu ; d'où il femble réfulter
qu'il leur reftera feulement le quart de la
moitié de leur revenu précédent : la faignée
fait honneur au Chirurgien . Voilà fans
doute une plaifante indemnité allouée à
des Ufufruitiers légitimes , qui poffédoient
fous la garantie des Loix & de la foi publique.
Les Gazettes évaluent cette confifcation
nationale à 400 millions : c'eft une exagé
ration de Gazettes les Starofties n'en
valent pas 250, & n'en rendront peut - être
pas 200. Il eft rare dans les grandes Affemblées
, où chaque individu ne répond de
rien perfonnellement, qu'entre deux partis à
prendre , on ne choififfe pas toujours le plus
injufte cela fe nomme du patriotifme. La
première griffe étant pofée , & le droit de
propriété entamé , on propofe déjà d'attaquer
le Clergé , quoique la Diete actuelle
ait fixé fes revenus en les diminuant ,
& confolidé fon exiſtence ; après quoi ,
l'on paffera aux Juifs , dont on projette
d'arracher quelques millions . En ce genre ,
il n'y a que le premier pas qui coûte.
Ainfi , nous avons vu en France dépouiller
d'abord la Nobleffe , enfuite le Clergé ,
puis les poffeffeurs de biens domaniaux ;
puis attaquer les Titulaires d'Offices par
des retenues ; puis prendre les charges rembourfables
, & les rembourfer. quand i
plaira au Fabricateur d'Affignats ; puis
G 4
( 152 )
grever les Créanciers publics , regnicoles ,
de conditions rétroactives , injurieuſes à
la liberté la plus vulgaire puis livrer
les Propriétaires d'une grande Colonie au
poignard & à la torche de leurs Efclaves ;
puis payer les dettes publiques avec un papier
qui perd fur la place 40 pour 100 pour
argent , puis forcer tous les Citoyens à
recevoir ce Papier comme des écus ; puis
enfin doubler les taxes des Propriétaires
fonciers , en livrant exclufivement par le
fait , la repréſentation nationale , les Emplois
, les Magiftratures , à la Multitude,
aux Citadins vivant d'induftrie , & aux
Hommes fans propriétés.
Tel eft l'ordre nouveau de la Société
régénérée , que quelques jeunes gens
fortant du College & revenus de leurs
voyages , fe propofent de nous inocules.
Dernièrement , le Prince Primat , Frère
du Roi , fit une fortie vigoureufe contre
ces fingeries d'Ecoliers. « Bientôt , dit- il ,
ils nous propoferont les Lanternes de France,
comme un objet de notre émulation , &
' avec ce fecours ils ruineront toutes les
claffes de l'Etat. » Le bruit court que M.
Defcorches , Envoyé de France , s'eft offenfé
de ce difcours d'un Sénateur , du Préfident
du Confeil d'Etat , qu'il a vivement défendu
la caufe des Lanternes , & porté plainte de
l'irrévérence du Primat qui leur manquoit
de refpect. Il eft à croire qu'on calomnie
( 53 )
• M. Defcorches , & que dans tous les cas
on lai auroit répondu par un extrait de dif-
-cours nombreux prononcés & applaudis
: dans la Diète de France , où l'un des premiers
Monarques de l'Europe eſt traité
de Fourbe ; l'autre d'empoifonneur ; un
: troifième d'infolent banqueroutier ; un qua-
‹ trième d'imbécille , & c. & c.
1
Cette opération filcale fur les Starofties
a excité d'autant plus de mécontentement
qu'elle a été motivée ſur un faux, ſavoir : far
le prétexte qu'il exifoit un déficit dans le
Tréfor public. Ce deficit eft une fable :
l'homme de la Diète le plus verfé dans les
finances , M. Moszynski , Nonce de Braclaw
, l'a démontre ; perfonne n'a ofé le
contredire. He then plan
)
S
i
Bientôt l'on appercevra les conféquences
de ce coup de main rautant valoit dononer
quelques légions de plus aux adver
faires de la Conftitution. Pour diminuer
les craintes des Citoyens fages , on aaffecté
de répandre une Déclaration du
Comte de Besborodko , Plénipotentiaire
de la Czarine au Congrès d'Jaffy , par
laquelle ce Miniftre affure que Sa Souveraine
n'a aucun deffein de foutenir les
ennemis de la nouvelle forme de Gouvernement.
Que cette affurance exifte ou
non , perfonne ne méconnoît la valeur
précife de ces démonftrations de circong
vance. GS
Nos embarras ne font peut- être que
commencer : ils font tels , & l'état de
chofes du moment proniet fi peu de ftabilité
, que les conférences ouvertes à Drefde.
entre nos Envoyés & les Miniftres de l'ELecteur
, font jufqu'ici reftées infructueufes..
Nosnégociations à la Porte Ottomane n'ont
pas eu plus de fuccès , & notre Miniftre
le Comte Potocki va revenir ici fans avoir
obtenu le Traité d'Alliance projetté , ni
même un Traité de commerce..

ALLEM A G. N. E..
De Hambourg , le 4 Janvier 1792.
Le Traité conclu entre la Ruffie & ba

Suède le 19 Ottobre dernier , ayant été .
ratifié , on en connoît maintenant les difpofitions
contenues en 21 articles , dont-
Voci la fubftance..
19%. Le Traité de Wercla eft confirmé
parle
préfent : 2 °. les deux Puillances contractantes .
fe garantiflent réciproquement leurs pays & Etaas
en Europe ; favoir , comme la Suède les poffède .
actuellement & comme la Ruffie les poftédera
après la Conclufion de paix avec la Porte Or
pmane . »
3º. Les deux Poiffances s'avertiront l'une
Fautre lorsque leurs Etats refpectifs feront menacés
de quelque danger extérieur , & elles pren .
dont les mefutes convenables pour le détour
ners, à cet effet , leurs Miniftres refpectifs accré
( rss )
dités aux Cours Etrangères vivront toujours en
femble dans la plus parfaite intelligence . »
«
que
Tune ou l'autre des 4. S'il arrivoit
Parties contractantes fût attaqué dans fes poffeffions
en Europe , celle qui n'eft point attaquée ,.
emploiera fes bons offices pour faire ceffer les
hoftilités , & pour procurer à fon Allié la fatisfuction
qui lui fera due ; dans le cas où cette
entremile feroit infructuoufe , la Puiffance requife
fournira à la Fuiffance requérante le nombre de
troupes & de vaiffeaux ci-après déterminé à l'endroit
demandé, dans l'efpace de 2 , 3 , ou au plus
tard de 4 mois , felon la diftance des lieux . >>
"C
5. Dans le cas de l'alliance ( cafus foederis ))
la Suède fournira à la Ruffie 8,000 hommes d'infanterie
, & 2,0co de cavalerie , 6 vaiffeaux de
ligne , depuis 60 jufqu'à 70 can. , & deux frégates,
chacune de 30 can . La Ruffie , de fon
côté , fournira à la Suède 12,000 hommes d'infanterie
, & 4,000 de cavalerie , 9 vaiffeaux de
ligne , depuis 60 jufqu'à 70 can. , & 3 frégates
de 30 can. chacune ; les troupes feront convenablement
équipées , & eiles auront des munitions &
l'artillerie nécefaires de campagne ; les vaiffeaux
feront équipes & armés . »
« 6 °. La Puiffance requife fera la paie aux
troupes qu'elle enverra , & la Puiffance requé
rante fournira les rations d'ufage de vivres & de
fourrages.
29
« 7°. Les vaiffeaux feront armés & appro--
vifionnés pour quatre mois à dater du jour de
leur départ ; fi la Puiffance requérante en aura
Befoin pour plus long- temps elle les entre
tiendra à fes fraix , & la Puillance requile ne
continuera qu'à faire la paie des Officiers & des
équipages, 209
G 6
( 156 )
8 ° . Les troupes auxiliaires feront fous les
ordres de leur Officier Commandant , mais le
Commandement Général des forces combinées
de terre & de mer appartiendra à l'Officier Général
en qui la Puiffance requérante aura mis
fa confiance . Toutes les opérations importantes
feront examinées & décidées dans un Confeil
commun de guerre , en préfence du Commandant-
Général des forces combinées , & du Général
des troupes auxiliaires . Si le Souverain eft
préfent lui - même , la décifion de la chofe dépendra
de lui , fans qu'il foit tenu de fuivre l'avis de la
pluralité. »
сс
9° . Pour prévenir parmi les Officiers Commandans
des conteftations relatives au rang ,
le Souverain requérant , s'il ne fe met pas en
perfonne à la tête de l'armée , nommera de
bonne heure , l'Officier Général auquel il voudra
donner le Commandement Général , afin que
la Puiffance requife puiffe régler le rang des
Officiers auxquels elle donnera le commandement
des troupes & des vaiſſeaux auxiliaires . »
ce 10°. Les troupes auxiliaires auront leurs
Aumôniers , & le libre exercice de leur culte ;
elles feront jugées par leurs Officiers d'après leurs
loix ; on ne mettra aucune entrave à leur corref
pondance avec leur Patrie. »לכ
« 11° . Les troupes auxiliaires obéiront arx
ordres du Commandant - Général ; les troupes ne
feront pas trop éloignées en marche les unes des
autres ; il en fera de même à l'égard des vailfeaux
; & ni les troupes , ni les vaiffeaux auxiliaires
ne feront pas plus expofés que les troupes &
les vaiffeaux de la Puiffance requérante . »
« 12°. La Puiffance requiſe donnera au Commandant
des troupes auxiliaires des ordres précis
( 157 )
pour l'obfervation du bon ordre & de la difcipline
, »
"3
* 13. Si pendant la campagne les troupes
auxiliaires éprouvoient une grande diminution ,
ou du moins celle de 1,000 hommes , fans compter
les malades & les bleffés , la Puiffance requife
aura foin de les complecter à fes fraix ; les recrues
feront tranfporrées au port le plus proche
du théâtre de la guerre , dans l'efpace de deux
mois . Un vaiffeau de ligne perdu fera remplacé
par la Puillance requife dans l'efpace de fix femaines
, par un autre vaiffeau de la même force ;
mais ti le complettement des troupes ou le remplacement
d'un vaiffeau ne pourvoit être fait
avant la fin de la campagne , ils n'auront plus
lieu . »
2
14. Si le fecours ftipulé dans l'articles
pour la Partie contractante attaquée , n'étoit pas
fuffifant , l'autre Partie , après un concert préa-
Tab'e',lui fournira un plus grand nombre de troupes
& de vaiffeaux, fi toutefois la propre pofition le
lui permettra. »
се
« 15° . Il fera permis à chacune des deux
Parties contractantes , qui fe trouvera en guerre ,
de tirer , des Etats de l'autre , tous les articles né
ceffaires à la guerre , au prix courant . »"
« 16° . Si la Partie requife étoit attaquée ,
nommément à caufe de l'affiftance donnée à fon
Allié , & que par conféquent les deux Parties
fe trouveroient impliquées dans une guerre commune
, aucune des deux Parties contractantes ne
pourra entamer pour elle feule des négociations
de paix , & encore moins conclure une amnistie
ou la paix , fans le confentement & la partici
pation de l'autre Partie , & avant que la Partie
attaquée n'ait obtenu unè indemnité convenable , »
( 158 )
ce 17. Immédiatement après la ratification de
Traité , les deux Parties contractantes entreront
en Conférences fur la Conclufion d'un Traité
de Commerce ; comme ce Traité pourra être
achevé dans le cours de l'année 1792 , leurs
Sujets refpectifs jouiront , jufqu'au 1er . Janvier
1793 , de tous les avantages dont ils avoient joui
jufqu'à l'époque de la dernière rupture . »
« 18° . Immédiatement après la ratification de
ce Traité, on déterminera les règles pour le falut
des vaiffeaux dont il eft queftion dans l'art . 5 du
Traité de Wercla. »
« 19° . Au commencement du Printemps prochain
, on enverra de part & d'autre des Commiffaires
dans la Finlande , pour le réglement des limites
de ce côté..
10. Cette alliance fera pour 8 ans ; les deux
Parties contractantes s'engagent à fe prévenir fix:
mois avant l'échéance de ce terme , elles en-
? tendent de la prolonger: »
C
21. La ratification le fera en fix femaines ,
ou,plutôt fi cela peut fe faire, » ༞ ” 1
A la fuite de ce Traité , il existe plufears
articles fecrets qui ne font point.
parvenus à la connoiffance da Public.
La Gazette de Stockholm annonça vers
le milieu du mois dernier , que le Roi de
Suède avoit enfin accepté la notification
du Roi de France , concernant fon accep
tation de l'Acte Conftitutionnel . Cet évé
nement fufpendit le départ de M. Gauffin ',
Chargé d'affaires de France , qui alloit fo
retirer fans prendre congé. Quelques
Lours après , trois Courriers du Cabinet fe
mirent en route , Pun pour Paris , avea
• des dépêches à l'Ambaffadeur du Roi ; le:
fecond , pour Bruxelles ; & le troisième
pour Coblentz. Depuis l'on a été informé
que S.. M.. S. avoit accordé un congé au
Baron de Staël , & pendant l'abfence de
ce Miniftre , chargé M. Bergstedt, Secrétaire
d'Ambaffade , de fuivre les affaires
de Suède auprès de la Cour de France .
Le concert qui règne entre celles de Stockholm
& de Pétersbourg , fait préfumer que
Impératrice imitera les différentes réfolutions
dont nous venons de rendre compte..
Quoique la prochaine Affemblée de la
Diète de Suède ne foit pas encore convoquée
, on ne doute point qu'elle ne fe
forme inceffaniment , & que le Roi n'y foit
affuré de la fupériorité d'influence , qui
lui eft néceffaire pour amener les Etats.
aux demandes qu'on leur préfentera.
<
De Berlin , le 3 Janvier 1792 ..
L'Envoyé Turc Afmid- Achmer- Effendi
a eu le 27 Décembre fon audience de
congé : il retourne à Conftantinople par
Drefde & Vienne. On attend en cette
capitale , & dans très -peu de jours , l'Electeur,
de Saxe , dont le Public attribue la
vifite à des motifs politiques.
Inftruit des machinations qu'on prépare :
de l'Etranger , pour introduire dans le
( 260 )
I
Etats de 5. M. , ainfi que chez les autres
Nations de l'Europe , l'exécution de la
théorie qui place dans les révoltes populaires
, & dans la corruption des troupes ,
le mobile des Révolutions légiflatives , le
Gouvernement multiplie ces petites précautions
de détail , qui annoncent le danger beaucoup
plus qu'elles ne le préviennent . Nous
avons rapporté les nouvelles gênes mifes à la
- liberté de la preffe , & l'ordre intimé à la Police
de furveiller certains conventicules. La
femaine dernière , les Habitans de cette
Réfidence ont été prévenus par une proclamation
que, fous peine de dix rixdalers
d'amende , ils feroient tenus dorénavant de
déclarer au Directoire de la Police , les
noms & qualités de tous les Etrangers quelconques
qu'ils logent actuellement , ou
qu'ils logeront par la fuite. f.
De Vienne , le 4 Janvier 1792.
Les menaces de l'Affemblée législative
de France , fes Déclarations , fes préparatifs
, les outrages qu'a reçus d'Emperear
dans quelques - uns des Difcours prononcés
à cette occafion , ont fait fortir les efprits
de la neutralité : les têtes froides commencent
à s'échauffer , & le Prince de Kaunitz,
lui- même n'a pas diffimulé la vivacité de
l'impreffion dont il étoit affecté. L'Empe-
Leur a exprimé les fentimens dans un ſtyle

( 161 )
qui approchoit de l'indignation ; la furprise,
& l'attente des réfolutions que prendra le
Cabinet , font générales . Hier , S. M. reçut
un Office du Roi de Pruffe , qui , en déclarant
fon deffein de fecourir efficacement
l'Empire fi les François paffent leurs frontières
, demande à converter à ce sujet fes
réfolutions avec celles de notre Gouvernement.
Quoiqu'aucun ordre de départ n'ait
été encore envoyé, au moins notoirement ,
aux garnifons de la Bohême & de la Moravie
, on prévoit que plufieurs Régimens feront
inceffamment envoyés fur les bords du
Rhin. Le Confeil Aulique de guerre a expé
dié avant hier l'ordre à tous les fémeftries
de rejoindre avant fix femaines , & aux Officiers
abfens de leur Corps par congés , de fe
mettre en route, dans trois jours .
L'Ambafadeur de Ruffie , Prince Gallitzin
, reçut le 26 du mois dernier un
Courier d'Jaffy , avec la nouvelle que , le
Congrès de pacification ayant repris toute
fon activité , les Plénipotentiaires étoient
d'accord fur les bafes fondamentales ; qu'on
fuivoit les préliminaires fignés à Gallacz , &
que la paix elle même le feroit peut- être
avant trois femaines. La feule difficulté importante
à applanir concerne la nomination
de l'Hofpodar de Moldavie : la Ruffie veut
réintégrer le Prince Mauro Cordato dans
cette dignité, que la Porte a accordée au Dra
=
( 162 ).
C
goman Morufi. Ainfi s'évanoniffent toutes
les relations qui armoient de nouveau les forces
de l'Empire Ottoman, raffuré par la mort
du Prince Potemkin . La Porte a d'autant plus
befoin d'une paix immédiate , que les exactions
des Pachas , occafionnées par les befoins
de la guerre , ont produit des rébellions
dans trois Provinces d'Afie , qu'il
faudra réduire à l'obéiffance..
Dans une réfolution du Cabinet du premier
Décembre 1791 , l'Empereur a énoncé
une grande vérité ; favoir que le defpotiſme
Ministériel étoit le plus injufte , & le plus
dangereux de tous . Le Profeffeur Hoffman ,
connu par plufieurs productions littéraires,
publie ici un Journal politique , où il déclare
la guerre & à ce defpotiſme , & à celui
des Révolutionnaires modernes, qui ne font
autre chofe que d'exécrables oppreffeurs
du plus foible par le plus fort , & de la
Minorité des Citoyens par la Majorité. Il fe
propofe de poursuivre à la fois & les délits
de l'Autorité arbitraire , & les crimes
des Apôtres de révolutions , des prétendus
Eclaireurs des Nations ; Eclaireurs
dont l'infanité ou l'ambition perverfe terd
à précipiter les Peuples dans un gouffre
d'infortunes. Lepremier Cahier de ceJournal
renferme des Mémoires intéreffans fur
la liberté de la preffe , fur la légiflation de
Empereur actuel , & fur les affaires polàques
de France. T
4
$11.0
( 163 )
FRANCE.
De Paris , le 14 Janvier 1792.
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du lundi , 9 janvier.
Affez d'échos tranſmettront littéralement à l'admiration
de l'Europe , de l'univers , la longuemotion
qu'a faite aujourd'hui , avec emphafe ,
M. Hérault de Séchelles , de demander au miniftre
s'il a requis l'empereur de défendre la cocarde
blanche aux émigrés dans les Pays - Bas Autrichiens.
« Telle eft notre pofition unique dans
T'hiftoire , qu'en même temps qu'il faut nous pré-
* fenter aux nations étrangères dans l'attitude convenable
, nous fommes condamnés à faire marcher
un pouvoir exécutif que nous devons fauver
de fa ruine en le fauvant de fa foibleffe ... Notrepatience
étonne l'Allemagne elle-même... Léopold
elt trompé c'est à votre énergie à lui ouvrir
les yeux.... Il verra que Ralliance de cette nation
vaut mieux pour lui que les éloges d'une cafte ......
Déjà la néceffité d'affecter une apparence d'intérêt
pour les follicitations , lui pèle & le fatigue .
Il s'étonne que la France ne le délivre pas de
ce rôle gênant & forcé . Oui , je vous le prédis ,.
un très-court intervalle de temps doit convertir
en certitude la probabilité que je vous préfente ,.
& j'ofe garantir ici l'effet de ma promeffe . » -- M.
Ramond a répondu que le comité diplomatique
- feroit inceffamment un rapport fur des objets
d'une tout aut e importance que des cocardes.
$
Nous promîmes , la femaine dernière , de donnèa
( 164 )

2
à nos lecteurs un apperçu des raifons dont M.
Navier appuya la néceffité de la fanction pour
les décrets relatifs à l'organiſation de la hautecour
dans la féance du ſamedi 7 janvier. Le
voici :
Après avoir rappellé que l'acte conftitationnel
n'exempte de la fanction que les décrets expreffément
articulés ; M. Navier obferya que
ככ
les décrets d'accufation & ceux fur la refponfabilité
des miniftres , n'ont rien de common avec
les décrets qui règlent la compofition de la hautecour
; décrets d'une nature différente , & rendus
par des pouvoirs différens ... qu'en rendant les
premiers , l'Aflemblée exerce une portion déléguée
du pouvoir judiciaire , remplit les fonctions
de juré , & non les fonctions légiflatives ; qu'en
rendant les derniers , elle exerce le pouvoir légiflatif.
Or , fes droits judiciaires , elle ne les
part ge pas avec le Roi ; mais fes droits légiflatifs
lui font conftitutionnellement communs avec
le Roi en tout ce qui n'eft pas réservé à el'e
fende a Seroit-il quelqu'un qui portât l'égarement
jufqu'à prétendre que le décret que nous
avons rendu fur la haute- cour , n'eft pas purement
législatif ? qu'il fe lève , afin que l'Affeinblée
entière le démente... Dès-lors , ce décret
doit être porté à la fanction , fans quoi la
conftitution fera violée. »
7
Pallant aux autres chicanes d'induction ,
s'écria « Nous eft-il permis de fuppléer ce qui
n'eft pas écrit ? Avons -nous reçu la miffion de
completter
l'acte conftitutionnel
. & de réparer
fon filence ?... Si un tel principe pouvoit s'introduire
dans l'Affemblée , ne voit-on pas qu'à
l'inftant me elle fe revêtiroit du pouvoir conftituant,
& qu'il n'y auroit plus de terme aux en(
165 )
*
trepriſes ... La conftitution n'a point fait d'èr,
ception pour la haute-cour ; elle n'a point dit
qu'à l'Affemblée nationale feule appartiendroit le
foin de l'organifer fans le concours de la faus
tion... Ayant rendu le corps législatif accuſateur,
il eût été monftrueux de laiffer à l'accu
fateur le pouvoir d'organifer à fon gré le tribunal
juge de l'accufation ... Si la loi du 15 mai ,
relative à l'organisation de la haute- cour , n'exiftoit
pas , le Roi , en oppofant fucceffivement fon
veto à tous les décrets que nous lui préfenterions
fur cette organifation , pourroit arrêter le cours
de la justice nationale. Mais , fuffions -nous dans
cette pofition difficile , je n'héfiterois point à le
diṛe ,
› parce que mon ferment me le preferit ,
nous n'en aurions pas davantage le droit d'orga
nifer la haute-cour fans la fauction du Roi. Agir
autrement , ce feroit excéder les bornes de notre :
pouvoir , nous revêtir du pouvoir conftituant
enfin , nous rendre parjures . er
L'orateur ayant avancé que la haute - cour peut
s'o ganifer & juger fans , décrets législatifs ulté
rieurs , ce qui ne fera pas l'opinion de tout le
monde; pourfuivit en ces termes : « Je fuppofe!;
que l'Affemblée , gardienne de la conftitution ,
organe de la volonté nationale , prétende que ,
fans violer la conftitution , elle ne peut livrer
au vete du Roi le décret deftiné à completter
l'organisation de la haute- cour , & qu'elle décrète
qu'il ne fera pas fujet à la fanétior, Le
Roi , de fon côté , ne peut-il pas dire ; Et moi
auffi , je fuis l'organe de la volonté du peuples :
Je foutiens que ce décret doit être foumis à ma
function ; en voulant ly fouftraire , vous violez
la conftitution ; je vous déclare , en conféquence,
que je ne le ferai point exécuter. Quel fera le
7166 )
réfaltat d'une pareille lutte ? Qui prononcera
entre l'Affemblée & le Roi ? Je fais bien que
le peuple feul a le droit de prononcer . Mais
dans ce cas , imprévu par la conftitution, quels
moyens avez -vous d'interroger la volonté du
peuple ? Quel peril même dans le mouvement
néceffaire pour la faire manifefter ! Gardonsnous
de nous mettre dans une pofition fi hafardeufe
, qui pourroit ébranler jufqu'aux fondemens
de notre ordre politique ... Ici ni la liberté,
ni les droits précieux qu'elle nous affure , ne
font compromis . En envoyant notre décret à la
fanction , nous préviendrons des diviſions funeftes
, & nous reſterons fidèles à notre ferment. »
Ses conclufions furent de demander que les -
articles IV , V & VIII du décret ( du 3 janvier
courant ) étant retranchés , on préfentât le refte
à la fanction royale. Mais du mardi au lundi ,
les anti-fanctionnaires ont eu le temps de préparer
d'autres batteries , où plutôt de ſe diſpoſer
pour une contre-marche.
Je crains , a dit M. de Girardin , l'effet
que peut produire un orateur éloquent avec des
phrafes plus propres à féduire qu'à convaincre.
Qu'arriveroit - il alors ? Le Roi , qui eft auffi
gardien de la conftitution , ne pourroit manquer
a fon ferment , parce que vous auriez trahi le
vôtre. Les citoyens éclairés , les véritables amis
de la conſtitution , verroient dans la conduite
du pouvoir exécutif celle d'un magiftrat qui défendroit
la conftitution , tandis que peut - être
une partie du peuple ne verroit dans la réfiftance
du Roi que le deffein de fouftraire les coupables
à la vengeance des loix. Calculez l'effet
d'une femblable divifion ; voyez les François fe
Partager en deux claffes , dont l'une fuivroit le
( 167 )
pouvoir exécutif , & l'autre le corps législatifs
voyez les citoyens fe menacer , s'attaquer , fe
combattre , oppofer le cri de la liberté à celui
de la conftitution ....... Une ſemblable divifion
favoriferoit non--feulement les projets des conf→
pirateurs d'outre-Rhin , mais ces hommes plus
dangereux , profondément corrompus & pervers
, qui veulent nous préparer à fouffrir des
modifications à la conftitution , dans l'efpérance
de l'anéantir. Ils impriment , fe liguent & foudoient
pour établir entre vous & le Roi l'autorité
d'une chambre haute , & ce fyftême deftructeur
de la fainte égalité a fait affez de progrès
pour mériter enfin de fixer vos regards. »
se Les plus perfides manoeuvres , a continué M. de
Girardin , font employées pour vous entraîner
dans cette difcuffion impolitique..... Rappellezvous
la lettre que le miniftre a adreffée , le 24
novembre , à l'Affemblée nationale ; elle avoit
évidemment pour but de divifer les pouvoirs.
Vous avez vu que les queſtions élevées , & fur
le mode de correfpondance , & fur l'un de vos
décrets relatif aux contributions , étoient conf
titutionnelles , & vous les avez laiffées indéciſes .
Vous les avez envoyées au comité de légiflation
; c'étoit , pour ainfi dire , prendre le parti
d'un ajournement indéfini. C'est ce parti qu'il
faut prendre dans toutes les queftions de la i
même nature qui feront élevées ..... Que notre
décret prouve l'inaltérable volonté où nous
fommes de ne jamais porter aucune atteinte à
la conftitution .... Je demande l'ajournement de
la question ; & pour fuppléer aux articles que
vous avez décrétés , je propofe que le miniftre
de la juftice foit tenu de rendre compte , fous
trois jours , des mesures qu'il aura prifes en
( 168 )'
vertu de
la
loi
du 15
mai
, &
qu'il
foit
tenu
de
mettre
la
haute
- cous
en
activité
, dans
l'efpace
de
quinze
jours
. »
Toute la France , a dit M. Becquey , fait
que vous difcutez une queftion de conftitution .
Or , je demande fi , quand vous avez porte
votre décret fur la haute- cour , vous l'avez cru
néceffaire ; quand le miniftre de la justice vous a
annoncé que ce décret étoit indifpenfable pour
l'exécution de la loi du 15 mai , pouvez - vous
ordonner un ajournement quand une foule d'acsufés
font détenus ? ...... Si vos décrets doivent
être foumis à la fanction , il faut le dire ; fi au
contraire ils ne doivent pas y être foumis , il
faut le déclarer avec la même loyauté , la même
franchife..... Le pouvoir exécutif pourra vous
objecter : je ne puis exécuter la loi du is mai,
vous l'avez reconnu lorſque vous avez décrété
des articles explicatifs . »
M. Merlin déclarant que cos articles , jugés
fi indifpenfables , le 3 janvier , qu'on les avoit
décrétés d'urgence , étoient abfolument inutiles,
le 9 janvier, & que la foi du 15 mai fuffiroit ;
a embraffé l'ajournemert. Pour dernier renfort
au parti qui brûloit d'ajourner , M. Grangeneuve
eſt monté à la tribune ;
Toutes les fois , a-t-il dit , qu'il y a dans
les efprits une prévention jufte , néceffaire , &
qu'il faut décider fans prévention , c'eft un motif
d'ajournement or , dans ce moment , il y a
nééeffairement , & elle s'eft manifeftée d'une manière
prononcée , une forte & jufte prévention
qui ne nous permet pas de délibérer fur la queftion......
La crainte du veto eft dans tous les
coeurs . Le Roi n'eft pas ici dans le cas du pou
voir
( 169 )
voir exécutif ordinaire. Les premières perfonnes
fur lesquelles frapperà le décret qui mettra en
activité la haute -cour , font les frères du Roi.
Lorsque la conftitution a déclaré que les actes
d'accufation du corps légiflatif ne font pas fujets
à la fanction , elle n'a pas voulu que cette fanction
pût être refufée aux décrets fans lefquels
les actes d'accufation feroient illufoires par une
volonté récufable. Cette même raifon doit
vous faire regarder aujourd'hui le pouvoir exé
cutif comme fufpest , & le Roi lui-même comme
Técufable ; parce que les frères feront les premières
victimes . Telles font les conféquences néceffaires
della conftitution . Ne devez- vous pas
avoir la crainte que le Roi ne refufe fa fanction
? Déjà l'homme trop fenfible s'eſt montré là
où l'on ne devoit voir que le repréfentant impaffible
de la nation . Déjà vous avez rendu un
premier décret contre les émigrans ; ce décret
n'a pas eu de fanction , & la proclamation qui
eft venue à la fuite , a dit affez que le frère des
princes avoit été plus fort que le Roi des Franyois...
Que faut-il faire pour que le tribunal ſe
compofe? Que les juges foient nommés , qu'ils
puiflent fe raffembler , que leur compétence foit
bien déterminée ; or , c'eſt ce qui a été fait par
le décret du 15 mai . »
M. Ramond a repréfenté qu'il étoit « d'ane
extrême indécence de profeffer dans le corps légiſlatifque
ce corps n'eft pas libre »; & a trouvé
Fajournement abfurde ; a dit que rendre le miniftre
Telponfable des moyens de mettre la haute- cour
en activité , c'étoit établir que la loi du 15 mai
zeft fuffifante , quoiqu'on cût décrété le contraire
qu'on n'avoit aucun lieu de craindre un refus de
fanction ; que l'organiſation de la haute- cour cft
No. 3 21 Janvier 1792 . H
( 170 )
complette ou à-peu-près ; que le décret du 3 fanvier
cft purement réglementaire , & par confé--
quent législatif , ou que la haute-cour elle-même
jugera les loix faites pour fon organiſation.
2 En qualifiant un pareil délire de cercle vicieux,
il a fini par ces mots , où il s'eft montré perfuadé
que depuis long-temps il s'agiffoit , dans
L'Affemblée , de tout autre chofe que de logique
ou de fophifme : ce je demande donc la question
préalable fur l'ajournement , parce que je ne favoriferai
jamais des machinations fecrettes que
nous abhorrons tous . M. Ramond n'a été applaudi
que d'une partie de l'Affemblée .
Au milieu de fon difcours , des clameurs
s'étoient fait entendre hors de la falle , de deffus
la terraffe des Feuillans , dans les Tuileries. Des
gens attroupés y avoient crié : point de fanc
tion.... point de veto. « Je voterai pour l'ajournement
, a dit M. Dubayet ; mais je luis profondément
indigné qu'on ait cherché à nous
intimider par des confidérations particulières . ».
Enfin, cédant aux mêmes déclamateurs , l'Af
femblée a décrété l'ajournement indéfini , & a
chargé le miniftre de la justice ce de lui rendre
compte , fous huit jours , des meſures qu'il a
prifes pour mettre la haute- cour en activité . »
Du mardi , 10 janvier.“
Un rapport deftiné à motiver quelques articles
additionels tendant à accélérer l'inftitution des
jurés , & des débats qu'il feroit fuperflu de trantcrite
, ont fait décréter ces difpofitions acceffoires
que leurs inventeurs appellent effentielles.
La difcuffion ne nous a offert que les réflexions
fuivantes de M. Lemontey « vous ne pouvez
vous diffimuler les obftacles qui s'opposent à la
( 171 )
fage inftitution des jurés ; & cependant vous
n'avez encore rien fait pour préparer les efprits
à la recevoir. Il eft donc important que le co
mité de légiflation nous préfente une inftruction
qui apprenne aux jurés quels doivent être leur
efprit & leur morale , qu'ils doivent s'éloigner
des affections publiques & privées , & fur-tout
mettre à l'écart toute opinion politique . Si cette
inftitution alloit tomber d'abord entre les mains
de quelques mécontens égoïftes ou de perfonnes
exaltées en fens contraire ; fi elle fe teint des
couleurs d'un parti , elle eft perdue pour tou
jours ». Comment fe flatter qu'une inſtruction
lèvera ces inconvéniens?
Voici les articles que 1'Affemblée a décrétés
« Aft. Ier . Les tribunaux criminels qui ,
Fépoque de la publication du préfent décret ,
n'auroient point été inftallés , le feront fans
délai par les confeils-généraux des communes ou
ils doivent fiéger , & ils commenceront leur fervice
immédiatement après leur inſtallation . »
« II. L'inſtallation fe fera dans la forme qui
à été preferite par la loi du 24 août 1790 , pour
les tribunaux de diftrict, »
« III. Le préfident , l'accufateur public & le
greffier feulement prêteront , devant le confeit
général de la commune , le ferment civique ,
preferit par la conftitution , & ils jureront en
outre de remplir avec exactitude & impartialité
les ,fonctions de leurs offices. »
« IV. Le préfident & les trois juges compo
fant le tribunal , procéderont à la nomination
de deux huilliers , conformément à la loi du
mois de juin 1791 , & le traitement de ces deux
huiffiers fera inceffamment fixé par l'Affembléc
nationale.
H 2
( 172 )
M
Du mardi , féance du foir.
Cent rapports font arriérés , & l'on ajourne
fans ceffe . M. Régnault reclame la parole au nom
du comité féodal qu'il affure avoir une artillerie
auffi redoutable pour les ci devant puiffances
émigrées , que celle qui repofe dans les mains
des comités diplomatique & militaire qui parlent
tant qu'ils veulent. » M. l'abbé Mulot eft à la
tribune où rappellant la motion , faite la veille ,
d'envoyer à Avignon des membres de l'Affemblée,
& les inculpations réitérées contre lui , il gémit
de l'incertitude qui refte encore fur fon compte
dans l'opinion publique , & crie de toutes les
forces : cc déclarez que votre confiance ne m'eſt
pas enlevée ; rendez -moi mon honneur . Une
preuve que vous ne l'avez pas perdu , c'eſt que
Vous fiégez parmi nous , lui répond M. le Cointre
de Verfailles ; & l'on paffe à l'ordre du jour
qui confifte en projets de décrets pour loger des
directoires & des tribunaux , projets lus , difcutés
& ajournés.
:
-
M. d'Averhoult , préfident , a confulté l'Aſſemblée
au fujet d'une lettre adreffée à l'Affemblée
nationale & au Roi des François , M. Lacroix a
propofé d'envoyer des commiffaires chez le Roi
qui ouvriroit la lettre en leur préfence . De
crainte d'être joué , on eft encore paffé à l'ordre
du jour ; mais fans décréter le renvoi de la lettre
au Roi.
Le comité de furveillance , voulant, ce femble ,
tempérer l'horreur attachée à fon inftitution , par.
le ridicule de fes procédés , a follicité la parole
Pour objet très -grave , très - urgent . Son rappor
teur , M. Grangeneuve , a raconté qu'un jeune,
homme de 20 ans nommé Chaix , ayant im-
2
( 173 )
ploré les fecours de M. Desbroffes , en avoit
reçu une lettre tendant à lui procurer du pain à
Coblentz , & avoit civiquement remis cette lettre
au comité. M. Grangeneuve l'a impitoyablement
lue toute entière . Nous n'en citerons que quel
ques mots pour donner une idée des loifus de l'au
ditoire Ce fera un bon & joli gendarme... Le club
des Feuillans eft en oppofition avec les Jacobins
( ici des éclats de rire & des battenens de mains
comme aux farces de l'ancienne foire , tandis que
des milliers de François pleurent le fang )... On
n'ofe fortir le foir un pèu tard , à Paris ... La
feance d'hier a été occupée à connoître les effets de
la rhubarbe. De longs débats fur de parcilles ba
livernes ont révélé que Chaix , né de parens honnêtes,
joint les retources du civilme à celles d'une
lâche mendication ; & M. Grangeneuve stupéfait
a vu l'Allemblée négliger tant de découvertes , &
rejetter fon beau rapport.
Les commiflaires de l'Affemblée générale de
Sint- Domingue écrivent qu'ils viennent de recevoir
une lettre officielle du Cap , contenant les
détails les plus affligeans fur la fituation de la par
tie du Nord , & demandent une audience pour
famedi. L'ordre du jour , l'ordre du jour , le font
écriés plufieurs membres . M. Bagire a prétendu
que ces nouvelles n'avoient pour but que de faire
renchérir le fucre & le café , que les commiffaires
n'étoient que les chefs d'un parti , puiſqu'ils ne
repréfentoient pas les blancs & les gens de
couleur. Mais comment M. Bazire lui -même
repréfente- t - il les citoyens non -actifs ? Pour ne
pas nuire à la caufe des colonies , M. Lamarque a
propofé d'entendre le rapport demain & les nou
velles récentes après le rapport ; ſa propofition eft
devenue un décret..
t
H
3
( 174 )
Du mercredi , 11 janvier.
Dans un nouveau rapport failant fuite à fon
premier , fur les défaftres de Sr. Domingue , M.
Tarbe , membre du comité colonial , n'a pas
ajouté un fait à ceux que le public favoit ; mais
l'orateur a tâché de juflifier & les blancs & leurs
ennemis d'Europe,
M, Tarbé a vu deux fortes de cauſes des mal
heurs de la colonie ; de générales : la révolution
Françoife & les défiances nées de l'inftabilité des
loix du corps conftituant; de particulières , moins
aifées à faifir ; & c'eft ici que commenceroit le
chapitre des juftifications univerfelles , s'il n'y
manquoit l'pologie des nègres.
10. Perfonne n'ignore que les colons blancs
fe plaignent des outrages , des calomnies , des
écrits , des principes , des manoeuvies des amis
des noirs « il eft difficile de calculer quelle en
eft l'influence morale '; mais , jufqu'à préfent ,
aucune pièce ne prouve que les amis des noirs
aient caufé les troubles ; & nous avons trouvé
Lous les reproches faits contre eux très - hafardis.
29. Pour juger la conduite de M. de Blanchelande
, il faudroit des connoiffances qu'on
n'a pas. > 1
On accuſe l'aſſemblée coloniale d'avoir
defiré , excité la révolte , tenté de livrer la colonie
à l'Angleterre , travaillé à fe rendre indépendante
, traité de puiffance à puiſſance avec la
Jamaique & les Etats- Unis : « la vérité eft que
ees inculpations ne font pas appuyées d'une feule
pièce. »
Après avoir juftifié les colors blancs , en réfumant
d'excellentes raifons ; difculpé les amis
( 175 )
des noirs , en n'alléguant qu'une difficulté de
calcul ; & couvert de l'opprobre de l'impofture
les perfides accufateurs des infortunés qu'ils font
égorger ; le comité colonial , plus foible encore en
moyens de remédier au mal , qu'inhabile à remonter
aux caufes , a conclu que l'on n'avoit pas
des repfeignemens affez pofitifs pour prendre des
mefures définitives ; que ratifier le concordat
l'étendre à toute la colonie , ce f.roit y faire une
loi fur l'état des perfonnes , & violer le décret du
24 Septembre , qu'il a préfenté comme conftitutionnel
, ce qui a excité de violens murmures.
Il eft impoflible , a dit M. Tarbé , de contefter
férieufement que ce décret foit conftitutionnel ,
moins qu'on ne puiffe établir que le corps conftituant
n'avoit pas qualité pour le rendre...... Si ce
décret n'exiftoit pas , qui pourroit déterminer la
manière dont le pouvoir légiflatif s'exerceroit à
Végard des colonies ? Quel feroit le terme de notre
autorité & de celle de l'Affemblée coloniale ?
Pouvons nous conftituer un pouvoir législatif,
nous quifommes nous-mêmes un pouvoir conftitue,
nous qui avons juré de n'exercer que le pouvoir lé
giflatif, & qui n'avons pas ici un feul député des
colonies ? Nous n'avons pas détruit le defpotifme
des Rois pour établir celui des nations...... » De
ces argumens, fufceptibles auffi d'une autre appli
cation , M. Tarbé elt defcendu dans les détails
& a fini par propofer fix articles de décret.
MM. Lacroix , Dacos , Vergniaud & Briffot,
ont traité le rapport de differtation & de plaidoyer
; ils ont affirmé qu'il y avoit une foule de
faits omis & d'autres déguifés. « J'espère , a dir
M. Briffot , qu'avec l'appui des orateurs que l'hu
manité & la bonne foi jetteront dans cette carrière
, je parviendrai à éclairer votre humanité.
H
4
( 176 )
Qu'eft-ce , en effet , que nos adverfaires nous
oppofent ? Des placards , de l'or & du fang.......
J'aurai bientôt décomposé le rapport que vous
venez d'entendre. » Il a demandé l'ajournement.
En annonçant que la flamme dévoroit les biens
de fa famille , M. de Vaublanc a renouvellé ſon
hommage aux loix de l'égalité , pour exprimer le
voeu de voir deux mu âtres fiéger à fes côtés dans
la légiflature. Epris du même enthoufiafine , &
craignant , fans doute , que de trop prompts
Tecours ne fillent avorter une fi douce espérance ,
M. Dubayet, ajournoit la difcuffion au premier
inai . MM. Bazire & Garran de Coulon s'atta-.
choient au décret du 24 feptemble , & l'abəliſſoien -
par amour pour les principes .
Les commiffaires de l'affemblée générale de
St. Domingue s'étant préfentés cn exécution du
décret de la veille , il s'eft élevé des débats orageux
, pour favoir s'ils remettroient leurs pièces
au comité. Enfin on a ajourné leur audience à
famedi.
A
Le miniftre de la guerre a rendu compte des
obfervations qu'il a recueillies dans fa courfe aux
frontières .
H
Ce miniftre a débuté par rendre « un témoignage
éclatant au courage & au patriotifme des
garnifons qu'il a vifitées « cette man.ère de
commencer le compte que je vous dois , a - t- il
ajouté , déjoue déjà bien des cfpérances.
ל כ
"
S'il a voyage rapidement , l'empreffement des
chefs , des élus du peuple , des corps adminiftra
tifs , à lui donner les renfignemens néceflaires ,
a fuppleé à la maturité d'un examen qui cue
demandé du temps . Il a trouvé de grands fecours
dans les compagnons de voyage , MM. d'Arçon,
officier ingénieurs Darblay , cfficier d'artillerie ,
( 177 )·
Defmottes , aide de - camp de M. de la Fayette ;
de Délay a Agier , membre de l'Affemblée conftituante
; M. de Tolozan , qui les avoit précédés ;
& M. Mathieu de Montmorency , ce qu'il étoit
heureux pour moi , a - t- il dit , de montrer aux
officiers de l'armée , quand la préfence fervoir
de réponse à tous les préjugés. »
Le Roi m'avoit permis , m'avoit ordonné
d'employer fon nom de toutes les manières que
je croirois les plus utiles. J'ai ajouté au respect
que l'armée doit à l'Affemblée nationale & au
Roi , en proteftant de la réunion de leurs intenriors
& de leurs defleins . Je vais foumettre à
l'Affemblée tous les détails qui importent à la
conroiffance de l'exacte fituation de nos forces ,
& je garantirai l'authenticité de ceux que je n'ai
pu obferver moi- même . »
En général , les fortifications préfentent des
difpofitions fatis faifantes ; & le rapport des
commiffaires du corps conftituant , & fexcellent
dernier rapport du comité militaire , cor firment
également le bon état des frontières
сс
Lille a offert au miniftre plus de reffources.
que l'opinion , felon lui , n'en, attribue à cette
place, « C'eft avec des monumens de ce genre,
que nous pouvons adopter la maxime que les
bons fecrets, en matière militaire, font ceux dont
on peut faire confidence à fes ennemis. Iy
exifte cependant un petit foible ; mais un attar
quant pourra bien re pas le faifir , & il auroit
befoin de faire quatie opérations , majeures. La
citadele , inattaquable du dehors , ferviroit de
retraite , non pour capituler , mais pour recou
vrer tous les avantages perdus ( c'est - à - dire , la
ville fuppofée prife & du côté de laquelle la citadelle
n'eit pas inattaquble ) .
H S
( 178 )
1
Cette obfervation , a continué le miniftre , doir
écarter tout ombrage fur les citadelles . Aucune n'a
pu effayer d'oppofer la moindre réfiſtance à la volonté
prononcée des citoyens dans la révolution , »
Or, le moyen qu'il indique pour ne pas craindre
les citadelles , confifte à ne les approvifionner de
vivres que par les magafins de la ville , & au
moment même où les citadelles doivent commencer
d'être utiles ; mefure admirable pour y
mourir de faim , fi la ville étoit prife avant
qu'on cûr décidé , du moment , à la majorité
de la volonté prononcée des citoyens érigés en
généraux.
Enfin , les débris d'une armée battue deviendroient
invincibles à Lille ; 25,000 hommes
Y feroient encore forts contre 120,000 attaquans .
Tout cela eft applicable , avec plus ou moins
d'avantages , aux places de Douay , Valenciennes ,
Maubeuge , Charlemont , Sedan , Metz , Landau
, Strasbourg , Befançon ...... Ici le miniftre
s'eft référé au rapport du comité , fur lequel on
s'en référoit au miniftre ; mais toujours résultet-
il de ce narré , que des places prifes & repriſes
font aujourd'hui imprenables , par un miracle
qui ceffe d'étonner , à la vue de tous les miracles
du rapport.
Le camp retranché fous Maubeuge fupplée au défaut
d'efpace de cette efpèce. Charlemont eftdans le
meilleur état de défenfe . Les Givets & le Montd'Haute
ne paroiffent pas répondre au point capital,
mais , en les confidérant comme des extenfions
propres à divers établiffemens , ils prennent le
caractère de camp- retranché...... » Les projers
relatifs à Mézières font excellens ; mais il faudra
fe borner , pour le moment , à l'achèvement de
Ja couronne de Charlemagne. Sedan eft obftruée
179 )
par des maifons cumulées ; mais M. de Rochambeau
a obvié à cet inconvénient par l'adoption
d'un camp retranché fur la hauteur de la Garenne
. Metz eft dans l'état le plus refpectable .
Il a fallu relever une partie du corps de la place ,
en le prenant depuis les fondemens se opération
qui femble laiffer une porte ouverte qui à déjà
caufé des inquiétudes . Il ne feroit pas de
bonifier l'ouvrage à cornes . Cette bonification
prêteroit peut- être au fcandale de défaire pour
refaire.... C'eft ici le cas de s'emparer promptement
des hauteurs de Montigny par un ouvrage
tirant fa force de lui-même.... Quoique peu confitant
en apparence , il impoferoit fortement à
L'opinion , & rempliroit le but d'une réſiſtance
réelle par le développement des refſources de
la guerre fouterraine . Cét outvrage
tirant fa force de lui - même , peu confiftant
en apparence , pour mieux en impofer à
l'opinion , & qui n'opère une réfiftance réelle
que par la guerre fouterraine dont il n'eft pas
l'un des inftrumens néceffaires ; des moyensfor
tifans , leur équilibre fenfible ; ces camps retranchés
, ces
ouvrages
à cornes
& la couronne
de
,
Charlemagne , auront paru bien lumineux anx
évêques , aux curés , aux avocats de l'Affemblée .
Nous avons admiré le ſérieux du miniſtre & de
l'auditoire. Pourfuivons."
Bitche eft excellent ; on perfectionnera cette
pofition . Landau promet de refifter au - de- 2
d'une campagne, M. de Narbonne n'a vu ni
Landau ni Bitche , Strasbourg donne chaque
jour de nouveaux motifs de confiance : & l'at
taquant y feroit ramené à concentrer fes difpofitions
fur la feuie efplanade des fronts attaqua
bles . On a renforcé les fronts par des galeries
H 6
( 180 )
5
de mines , & en tranchant la question de faire
un ouvrage avancé , le miniftre a préféré des
moyens d'induftrie qui permettent la plus grande
célérité . Lauterbou -g , Fort - Louis , Š - heleítact ,
Brifack , Huringue , Béfort , Blamont , Belancon
, &c. , n'ont rien offert à changer aux mefures
prifes . Par - tout l'artillerie eft dans l'état
le plus refpectable ; les ar enaux , les fonderies ,
en pleine activité . Les eifais pour perfectionner
le fyftême d'une artillerie volante , ne laiffent
rien à defirer . Les généraux la regardent comme
indifpenfable dans les circonftances actuelles.
Un mémoire en propofera l'organisation à l'Affemblée
légiflative . Quant aux munitions , aux
v.vres , le comité militaire a tout dit.
*
Le miniftre eft d'avis de porter nos troupes
fur le territoire ennemi , fi nous fommes forcés
à faire une guerre qui , dès -lors , ne fera jamais
que défenfive . L'armée du Nord eft dans un
état bien fupérieur à celui qu'on pouvoit attendre
des circonftances orageufes , grâce au civ fine
de M. de Rochambeau . M. de Biron eft es un des
hommes les plus dignes de l'amour des foldats
& de l'eftime des patriotes.... » A Metz , M. de
Narbonne a proclamé MM. de "Rochambeau &
Luckner maréchaux de France. Les troupes li
ont paru fières de la récompenfe de leurs chefs . »
« C'eſt à Metz , dans une conférence que
S. M. m'avoit ordonné d'avoir avec MM. Luckner,
de Rochambeau & de la Fayette , que des plans
de campagne , d'après différentes Hypothefes ;
ont été propofés : le fecret eft néceffaire à tous
ces plans (quoique le miniftre ait dit plus haut :
Les bons fecrets , en matière militaire , font ceux
dont on peut faire confidence à fes ennemis. )
De Dunkerque à Belançon , l'armée préfente
( 181 )
X
une maffe de 240 bataillons & 160 efcadrons ,
avec l'artillerie néceffaire pour 200, oco hommes .
Les magafins affurent la fubfiftance de 250,00
hommes & de 22,000 chevaux pour 6 , meis ;
& on les augmente, Il fera incefan ment rendu
dans les magafins de feconde ligne , des effets de
campemens pour 100,000 hommes; 6,000 chevaux
font raffemblés pour le fervice de l'artillerie &
des vivres ; on en raiſemble 6,000 autres . le
fervice des hôpitaux ambulans cft affuré pour
150,000 hommes . Lunéville eft le centre du
dépôt des remontes générales . L'excès du zèle
de certains régimens les porte à De fe deffaifir
qu'à regret du prétendu droit de faire partiellement
leurs remortes ; l'Aemblée pourra , fur
cet avis , apprécier les réclamations auxquelles
on a lieu de s'attendre .
"A Béfort , M. deNarbonne a vu qu'on retenoit encore
la fomme que tant de décrets ont ordonné de
rendre à l'Etat de Soleure . Il a demandé que force fût
donnée à la loi , & il a civiquement fait le fervice
de garde national ; ce L'Allemblée , a- t -il ajouté ,
me pardonnera d'avoir oublié , dans cette occafion ,
l'ancienne gravité ministérielle , pour me fouvenir
que j'avois été garde national depuis 1789. »
CC
Les volontaires brûlent d'un fi ardent amour
pour la liberté , qu'il faut fe commander d'écouter
les plaintes faits des défordres auxquels on prétend
qu'ils fe font portés fur leus routes & dans
lers garnifons : « Les citoyens fatigu s ont pu
les juger avec févérité ..... Autrefois nos jeunes
officiers paffoient pour aimer à fe battre , à inquiéter
leurs hôtes , à caffer les vitres ; nos gardes
nationales , jeunes militares , ont à cet égard un
peu trop adopté les manières anciennes ; je leur ai
fortemers demandé l'exemple du refpect pour
(( 182 )
loi , dont ils font l'armée , & j'ofe compter fur
L'effet de mes difcours.
Leut habillement , leur équippement n'éprou
veront plus de retard. On ne peut encore déterminer
l'époque de la livraison des fabres qu'on
vient de commander pour eux.
Un des articles du dernier décret felatif aux
volontaires , lui a páru « métier de nouvelu
f'attention de l'Affemblée ; » & à ce propos il a ·
eu la franchiſe d'ajouter : Ne trouvera - t- on
pas , en y apportant un plus févère examen
que c'eft à ceux qui ont long - tems appris &
pratiqué l'art difficile de la guerre , à conduire ,
2 commander les autres ? Ce n'eft ni la conv.-
rance des individus , hi celle de que que trouje
qui doit décerner le commandement . Le courage
vraiment patriote eft celui qui appelle Pexpérience ,
& qui de mande qu'elle lui fe ve de guide .
Revenant aux plaintes des bataillons « je
dois m'en fouvenir pour eux , a- t - il dit ; car
ils les oat babliées quand je leur ai promis as
coups de fufils . Il faut donc regarder les valontaires
comme donnant à l'armée le plus impofant
des caractères celui de la force & de la
volonté nationale. Je n'ai pu juger qu'imparfaitement
de leur inftiuation ; mais pour eux fout
te fecret de la guerre , eft dans la difcipline......
Les infurrections , excitées par des caufespolitiques,
en éloignant les fubordonnés de l'obéiffance ,
avoient néceffairement dégoûté les officiers du
commandeinent ; mais j'ai cru voir dans les foldats
un fincère defir de fe foumettre déformais aux
ordres de leurs chefs ... Si l'Affemblée'veut bien
regarder la défobéillance comme un crime de lèfe.
nation , je ne doute , pas des heureus fuites de
ces difpofitions.
"3
( 183 )
Le miniftre n'a pas pris fur lui de garantir
qu'il n'y ait plus dans l'armée d'efficiers dont on
ait à craindre la défection ; mais il a répondu
qu'ils n'entrafueroient aucun corps ; que la trèsgrande
majorité de l'armée eft invariablement
attachée à la conftitution & au Roi . Il a exhorté
l'Affemblée à s'attacher les officiers par des ré-
'compenfes , & pour la raffurer il lui a dit : « la
confiance fur- elle un acte de courage , il importeroit
aux peuples comme aux individns , de
croire à la prudence de la hardieffe
33
Quatre- vingt- huit bataillons & 48 efcadrons
font néceffaires à la sûreté des places ; il refte ' ,
pour entrer en campagne & l'on peut porter hors
des frontières 150 bataillons & 113 efcadrons qui,
500 hommes par bataillon , & 120 par efcadron ,
donneront 75, oco hommes d'infanterie , & 13,500
hommes de cavalerie ( il manque ici 61,500 hom
mes aux trois armées de 50,000 hommes chacune) ;
& portés au complet de guerre 110, oco fantaffins ,
& 20,000 cavaliers ( il marqueroit encore 20,000
hommes aux trois armées ).
De ces expolés qu'il a trouvés raffurans , le miniftre
eft paffé à un aveu qui lui a paru pénible : « cette
armée , à qui , dans la caufe qu'ele va défendre ,
il n'eft pas permis de compter le nombre de fes
ennemis , préfente , a- t- il dit , un deficit de 51,000
hommes , » ( Si c'étoit pour completter le nombre
ci - deffus auquel on a vu qu'il manque 61,500 hemmes
, fur 150,000 , le deficittotal feroit de 112,500 ).
Or les recrues font impoffibles on raincufes . Mais
fécond en expédiens il a propofé de completter
l'armée de ligne en y incorporant des volontaires
pour le temps de leur activité ; il n'a pas
'douté que l'Affemblée ne mit cette mefure « au
rang de ces moyens tout à la fois valtes &
( 184 )
fmples , de maintenir toujours au complet & nos
bata lons de volontaires , & nos régimens de
ligne . Sa grande.raifon d'y compter , eft que ,
les gardes nationales « doivent être avides des facrifices
que leurs ennemis redo: tent. » Cette
métaphysique , ce platonisme politico - civico milltaire
, n'eft fans doute , qu'à l'ufage des armées ,
des miniftres des généraux de la liberté, de l'égalité .
M. de Narbonne s'eft livré à quelques détails
réglementaires , a demandé une augmentation de
liu eins généraux , de maréchaux- de- camp , &
deux aides-d -camp - généraux attachés au miniftère,
il a peint en demi- tein e les difficultés qu'éprouvent
les foldats dans l'échange des affignats
des livres , il a defiré des fous . Mais il a dit
aufli que «fil'Affemblée avoit égard à ces confidérations
, il ofoit lui répondre d'une armée redoutable
, qui ne fe croira jamais vaincue , parce
que fa caule ne peut pas le perdre.
לכ
Pour des alliances , il eft fortement à defier
que nous en formions. Eu rétabliffant l'ordre ,
vous deviendrez une puiflance que toutes les autres
, rechercheront... La caufe de la nobleffe eft
étrangère aux Rois comme aux peuples... Faifors
perdre deux fois a la nobleffe fa caufe , en nous
emparant des vertus généreufes dont elle ofoit le
croire la poffeffion exclufive, ( Ceft dire : Soyons
tous nobles pour qu'il n'y en ait plus ) ... Le plus
infenfé , comme le plus coupable des miniftres ,
feroit celui qui croiroit à la poffibilité d'une gioire
indépendante de la vôtre ... Le but eft marqué ,
nous l'atteindrons……… »
לכ
Il a pu en coûter peut- être , a- t- il ajouté en
parlant de la révolution , d'être d'un parti puiffart ,
alors qu'il pouvoit abufer de fa force ; mais on
pous menace d'un allez grand nombre d'ennemis
( 185 )
pour faire cefferice fcrupule de la fierté ; & quand
le danger ennoblit encore notte caufe , elle n'aplus
que, des fouriens dignes d'elle .
2
L'Aflembléesa ordonné l'impreffion & l'envoi
aux 83 département de ce difcours vivement
applaudi.
21
.11.
Du jeudi , 12 janvier.
Avant la fin de la feffion de l'Affemblée conf
tituante & dans l'un de fes comités , M. Dubreuils
membre de ce corps augufte , avoit ellayé de
payer une créancière en coups de poings . Aujour
d'hui le garde du fceau écrit à la dég fature que
le premier tribunal criminel provisoire de Pais
eft faifi de la procédure née de cette voie de fait
6
& que l'accufateur public attend , pour la pourfuivre
, d'y être autorisé par un décret , vu l'inviolabilité
du conftituant . Le comité de légiflations
Fèfera ce te difficulté de droit naturel , civil ,
politique & des gens.
On adécrété les 3 articles fuivans , deftinés à ac- 3
célérer l'établiffement des jurés qui devoit avoir lieu .
dès le premier janvier dans tout le Royaume.
Art. I. Toutes les plaintes ou accufations fuivies
d'informations antérieures à l'époque de
l'installation des Tribunaux criminels , feront jugées
par les Tribunaux qui s'en trouveront faifis,
foit en première inftance , foit par appel , & l'itf-,
truction de la procédure fera continuée fuivant
les loix qui ont précédé l'inftitution des Jurés.
11Les accufateurs publics ne pourront , en aucun .
cas , attaquer par la voie de l'appel des jugemens
des Tribunaux criminels ; les accuiés auront legis ,
cette faculté .
II. Ces mêmes Tribunaux feront tenus de renvoyer
devant les Juges de la police correctionnelle,
( 186 )
toutes les affaires qui, d'après la loiy feront de la
compétence de ces Juges.
III. Le ministre de la justice eft chargé de fe faire.
rendre compte tous les mois , par les commiſfaires
du Roi près les tribunaux de Diſtrict , de
l'état des procédures criminelles qui devront continuer
d'y être inftruites & jugées , conformément
à l'article... à l'effet de faite ceffer les fonctions
des accufateurs publics établis pravifoirement
près lefdits tribunaux , à l'inftant où elles ne feront
plus néceffaires.
Du jeudi , féance du foir.
La prudence de M. Dorify a fait renvoyer au
comité des contributions un pétitionnaire qui alloit
pérorer , au nom du département de la Nièvre , fur
la néceffité d'un dégièvement de contributions
pour 1792. On a preffenti combien il fervit
dargereux dabandonner des questions auffi délicates
à l'éloquence populaire , au droit facré de
pétition.
Enfin un décret définitifa ordonné que les frais
(inconnus ) des funérailles d'Honoré Mirabeau
feront acquittés par le tréfor public.
Dans des propofitions que la préalable a écartées
, on a hypothétiquement énoncé la vente
poffible des forêts nationales , pour y familiarifer
ce qu'on appelle l'opinion publique ; & M. Journu-
Aubert a fait décréter les conclufions d'un rapport
cu , parlant au nom du comité colonial , il avoit
offert à la France , que ruinent les malheurs de
Saint-Domingue , une recrue bien néceffaire de
colonies à découvrir , & d'attrayantes peintures
de l'île de Madagafcar , qui n'attend, pour prof
pérer , que la philofophie , l'égalité , la liberté ,
& une peuplade de clubiftes & d'économistes..
( 187 )
On a decrété deux articles portant envoi de
quatre commillaires aux établiſſemens François
au-delà du cap de Borne- Efpérance , & la détermination
de leurs fonctions . 3.3
Le troisième article du premier pojet ordon
noit au miniftre d'établir une garnifon refpectable
à Pondichery , & d'en rendre compte à l'Affemblée
; la nouvelle rédaction enjoignoit au miniftre
de rétablir Pondichery. M. Dumas a objeété que
fi on relevoit les fortifications , ce feroit une
enveloppe très- vafte qui coûteroit planeurs
» millions. » Quelqu'un a dit que les fortifications
étoient rélevées & les foffés creufes; M. du
Bayet , que « c'eft d'une manière profondément
23
vue que le comité prepofoit d'établir un gouvernement
dans l'Inde . Foible même , ce gou-
» vernement feroit une barrière redoutable pour
les Anglois . Le commerce de l'Inde eft négligé
» honteufement par la nation Françoife . Aban-
→ donner Pondichery , ce feroit trahir nos principes
, notre miffion . » A en croire M. Tail-
Lefer , les places fortes font la ruine du commerce.
Jamais Pondichery ne fera une bonne place. Il
ne feroit pas fage de décréter d'emblée un projet qui
tend à donnergratuitement gain de cauſe au defirdu
miniftre. Qu'il propofe un plan de fortification ,
a lumineusement ajouté M. Ducos ; ceux qui n'en
voudront pas pourront demander la question
préalable........ » Ainfi chacun aura du moins cu
la fatisfaction d'opiner fur les Indes . Nous n'efquiffons
ces débats que pour faire entrevoir
quel point le génie de l'égalité les rend fupérieurs
aux infignifiantes difcuffions des efclaves & des
lords de Weftininfter fur les mêmes matières ,
On a renvoyé l'article II au comité , ainfi
que la motion de M. Ducos de permettre

"
N
( 188 )
les vaiffeaux revenant de l'Inde d'aborder librement
, & de fe décharger dans tous les ports du
royaume , rien n'étant plus utile que de détruire
le privilège exclufifaccordé par l'Afemblée conftituante
aux poits de l'Orient & de Toulon .
Du vendredi , 13 janvier.
Hier M. le Cointre , aujourd'hui M. Merlin
ont demandé que M. de Wimpfen fût tenu de
nommer l'anonyme qui l'a follicité de livrer New-
Brifack. L'Aſſemblée a conftamment paffé à l'ordre
du jour.
Un M. Courcelle a prié , par écrit , fon éminence
, M. l'évêque conftitutionnel de Sens , de
faire parvenir à l'Affemblée , & M. de Loménie
a adrellé au président une lettre où ledit fieur
Courcelle annonce que les François émigrés font
dans la plus grande détreffe à Rome , & que des
voleurs ne lui ont laillé que ce qu'il avoit fur lui.
Cette perte, pourfuit- il , feroit réparés fi mon
départ pour Rome ne m'avoit valu la difgrace
de mon père. Réduit à la dernière extrémité ,
je m'étois adreffé à M. le comte d'ARTOIS.
Je l'ai pris de m'envoyer l'argent néceffaite
pour me rendre auprès de lui. Je n'ai reçu aucune
réponse . Ce filence a fuffi pour me dégager
d'un parri auquel je ne tenois que par des
confidérations de famille , ( filiales peut-être ) &
par refpect humain ... Admirateur fincère des
décretss de ll'Allemblée nationale , & très - patriote
, j'aurois confenti volontiers à jurer le
maintien des lox ; mais , outre l'anéantillement
de la noblefle , j'étois révolté du décret qui
donne aux juifs l'état civil... S'il y avoit ici un
miniftre dela nation Françoife , je prêterois entre
fes mains le ferment civique , & je le pric : ois
( 189 )
de m'avancer des fommes néceffaires.... Leffère
que l'Affemblée ne me refufera pas les moyens
d'aller lui jurer mon zèle & mon dévouement …..
Cette démarche me rendra irréconciliable avec ·
ma famille , & fur-tout avec mon père , déter
miné ariftocrate ...... Un foulèvement prelque
général a interrompu l'édifiante lecture , où la vanité
fe flattoit de trouver toute autre chofe qu'un
fi grofier perfifflage ; & fous le prétexte moral
que ce patriote pour de l'argent dénorço.t fon
père , on eft paflé à l'ordre du jour .
Un malheureux journafter a frié un législateur
de folliciter le remboursement d'un affignat de so
livres que les rats ont rongé . M. Kock a demandé
de preflantes indemnités pour la commune de
Strasbourg... Les comités s'en occuperont.
Le comité , de marine a reproduit fes inculpations
contre M. de Bertrand , en foutenant de
nouveau que ce miniftre avoit donné trop de
congés , & qu'il avoit trompé l'Affemblée & la
nation , en déclarant fauffement qu'à l'époque de
la revue aucun officier en activité n'avoit déferté
fon pofte. Ce comité a conclu , pour la feconde
fois par la propofition de déciéter , que le mi
niftre de la marine a perdu la confiance de la nation.
M. Beugnot a fagement expofé l'inconféquence
du rapport & du projet , Finjaftice & les mauvais
effets de cet aclainement M. Vergniaud a donné
Les phrafes pour des preuves . Un membre a mieux
excufe qu'on n'auroit voulu certaines abfences fi
perfidement incriminées , en obfervant que le plus
brave des marins pouvoit redouter la fatals lanterne.
Enfin il s'eft trouvé qu'on ne s'accordoit
pas fur le fens des mots : être en activité , être à
fon pofte. L'impreflion . des pièces a été or
donnée , &. la difcuffion ajournée à huitaine .
( 190 )
*
Du famedi , 14 janvier,
M. Genfonné , rapporteur du comité diplomatique
, a communiqué à l'Affemblée les vues
du comité , au fujet de la note officielle que M. le
prince de Kaunitz a remife à l'ambaſſadeur de
France à Vienne. « C'eft , a-t- il dit , de la détermination
que vous allez prendre , & de l'iſſue
des grands événemens qui fe préparent , que dépendent
votre confidération politique au - dehors ,
& votre tranquillité au-dedans. »
Séparant des démarches de l'empereur les prétentions
des princes Allemands que la lenteur des
formes & la différence des mesures à fuivre , lui
a fait renvoyer
à un fecond rapport , le comité
s'eft demandé : « Quelle est notre fituation po
litique à l'égard de l'empereur ?... Depuis le
traité de 1756 , la France a prodigué fes finances
& fes foldats à la maiſon d'Autriche... Par ce
traité , elle devoit recevoir de l'Autriche des
Lecours réciproques ; cependant quel garant l'empereur
donne-t-il à la France de la fidélité à
remplir l'exécution du traité ? Quelles peuvent
être , à cet égard , vos espérances ou vos craintes !
Quelle est encore fa conduite à »
Ici , M. Genfonné « ne voulant pas remonter
aux anciens griefs contre la maifon d'Autriche » ,
a fixé l'attention de l'Affemblée fur l'afyle accordé
aux émigrés François , à ces hommes
affez at at's par les préjugés , pour abandonner
leur patrie » , lorfqu'elle pofe les bafes de fon
bonheur ; fur le concert des puiffances dirigées
par la cour de Vienne contre la liberté de
la nation . Françoiſe ; fur la clauſe du traité de
Pilritz relative aux affaires de France ; fur les
notes où l'Empereur annonce le voeu d'arrêter ,
((-191 )
·
tonte entreptile préjudiciable à la dignité du Roi';
fur la fouveraineté du peuple outrageufement
méconnue ; fur la lettre menaçante écrite de
Luxembourg fans aucun défaveu ; fur la permiffion
de porter la cocarde bianche , & la défenſe
de porter les couleurs nationales ; fur l'inaction
par laquelle on a répondu aux réquifitions ; fur
la protection de l'Empereur que l'electeur de
Trêves obtient dès qu'il la réclame ; fur la réponfe
de Léopold à la notification du Roi , où
S. M. I. parle de prévenir les fuites de l'infubordination
des fujets de Louis XVI ; enfia ,
Lur le dernier office cu il s'agit d'une réunion des
fouverains pour le maintien de la tranquillité publique
& de l'honneur des couronnes. Par tous
ces faits & par fon alliance avec le Roi de
Pruffe, il n'eft pas douteux que l'Empereur a
violé le traité de 1786. »
or A- t-il donc tant d'intérêt à favoriferla caufe
des émigrés , a pou: fuivi M. Genfonné ? Com-
-ment n'a -t-il pas calculé les difficultés infurmontables
de ce projet ? ... Son but eft probablement
de nous amener à l'adoption d'un congrès qui
modifieroit notre conftitution , renverseroit les
principes de l'égalité des droits , & donneroit
au trône une autorité prefqu'abfolue. Tel eft le
projet auquel fe fout ralliées prefque toutes les
puiffances... Nous n'avous pas , fans doute , à
redouter ces évènemens , une Nation de 24 mil
dions d'hommes libres , &c , ne s'avilit pas au
point de foumectre fa fouveraineté aux volontés
de quelques, defpotes... Ses ennemis feront vaincus
dès qu'ils feront démafqués... C'eſt à vous
à examiner ſi là démarche de l'Empereur ne doit
pas être regardée comme une hoftilité , & Gla
guerre peut être entrepriſe , en ce moment
s
1
1
( 192 ) )

fans être offenfive ... Cette crife falutaire élè
vera le peuple à la hauteur de fes deftinées ,
rétablira lescrédit... Un génis bienfaiſant ſemble
veiller fur la destinée de la conftitution ... L'impaiffante
digue qu'on oppoſe au torrent de la
liberté , ne fait qu'en augmenter la violence...
Dans une firaation femblable , Frédéric- le- Grand
foutint les efforts de la ligue de fes ennemis en
les attaquant une irruption foudaine affura la
couronne fur la tête . 3
acc
En donnant à l'Affemblée le fage confeil d'imiter
les fuccès de Frédéric- le- Grand & les victoires
qui raffermirent fa couronne , l'orateur
la exhortée à dire au Roi : que ceux-là le
trompent qui lui difent que les rébelles ont quel
qu'attachement pour lui ; qu'il deviendroit leur
première victime , & que leur ariftocratie infolente
ne lui laifferoit que les dehors de la royauté ;
qu'un congrès le rendroit , en quelque forte , le
-vice-Roi d'une des provinces de l'Autriche,
Dites-lui enfin , que la guerre eft néceffaire , que
le falut public lui en impofe la loi ..? On ne
fauroit fe charger de meilleure grace de tout ce
que cette redoutable initiative , impéricufement
exigée , peut , un jour , trouver de défaveur dans
l'inftabilité de l'opinion populaire . › La France &
J'Europe en prendront acte .
Le rapport , couvert diapplaudiɗemens , a
été fuivi d'un projet de loi dont on a décrété
l'impreffion & l'ajournement à mardi . Les trois
articles étoient conçus en ces termes :
Que le Roi fera remercié de la réponſe
digne de la majefté du peuple François , qu'il a
faite à l'Empereur ; 2 ° que le Roi foit prié de
demander à l'Empereur s'il entend ne rien entre-
Y prendre 1970 •
( 193 )
"
ナタル
A
..
prendre contre la Conftitution & l'indépendance du
peuple François , s'il veut êtrefidèle du traité de 1756,
& Jcourir la France en cas d'hoftilités; 3 ° . qu'à
foir donné à l'Empereur juſqu'au 10 fevrier , pour
faire fa répople , paffé lequel terme , fonfilencefera
pris pourhoftilités 4 ° . que le Roi foit invité à accélérer
les préparatifs de guerre.»
1
S'élançant du fauteuil à la tribune , frappé de
l'idée d'un congrés occupé de modifier la conftitution
Françoife , M. Guadet a tonné contre ce
complet , ces manoeuvres , ces intrigues. Il a paru
foupçonner qu'ils ont pour promoteurs & des
hommes qui croient y voir un moyen de le retirer
de la nullité publique où ils viennent de
defcendre , ou quelques agens du pouvoir exé-
'cutifs ...... Apprenons donc à tous les princes ,
' a - t-il dit , que la nation Françoife eft réfolue de
maintenir la conftitution toute entière , ou de
périr toute entière avec elle grands applau
diffemens )..... Marquons d'avance une place
aux traîtres , & que cette place foit l'échafaud
tranfports redoublés , bravo ! bravo ! ). "
L'opinaut a propofé une nouvelle déclaration .
L'enthouſiaſme étoit au comble ; on n'a plus en-
‹ tendu qu'un bruit inexprimable compofé des cris :
oui , oui , la conftitution ou la mort. Membres
de l'affemblée , fpectateurs des galeries , tous ont
répété ces cris en chorus à plufieurs reprifes , en
levant la main , & en s'applaudiffant de toutes
leurs forces pour lever de nouveau la main &
jurer encore. A ce ferment a fuccédé la demande
empreffée aux voix ; qux voix ; aux voix ; on
n'eût pas entendu le tonnerre, Sur- le- champ, une
deputation a été nommée pour aller porter au
Roi la déclaration de M. Guadet , décrétée telle
que la voici :
>
No. 3 21 Janvier 1792.
1
1
( 194 )
« L'Affemblée nationale , confidérant que dans
un moment où la liberté du peuple François eft
menacée de toutes parts , il importe que les repréfentans
du peuple écartent par tous les moyens qui
font en leur pouvoir , les efforts qui font dirigés
contre la conftitution françoife , décrète qu'il y a
urgence . »
L'Affemblée nationale , après avoir décrété
l'urgence , décrète ce qui fuit :
L'Affemblée nationale déclare infâmes , traî-.
tres, à la patrie , & coupables du crime de lèfenation
, tous François qui pourroient prendre
part directement ou indirectement , foit à un
congrès dont l'objet feroit d'obtenir la modifi
cation de la conftitution françoife , foit à une
médiation entre la nation Françoife & les rebelles
conjurés contr'elle , foit enfin à une compofition
avec les puiffances poffeffionnées dans la ci - devant
province d'Alface , qui tendroit à leur rendre
fur notre territoire quelqu'un des droits fupprimés
par l'Affemblée nationale conſtituante , fauf
uneindemnité conforme aux principes de la conftitution
. »
« L'Affemblée nationale décrète que cette déaration
fera portée au Roi par une députation ,
& qu'il fera invité de la faire connoître aux puiffances
de l'Europe , en leur annonçant au nom de
la nation Françoife , que, réfolue de maintenir fa
conftitution toute entière , ou à périr avec elle, elle
regardera comme ennemi , tout prince qui voudroit
y porter atteinte. »
M. Deleffart a lu une note officielle remife à
l'Electeur de Trêves , de la part de l'Empereur ,
portant que S. M. I. ne protégera l'electeur contre
une invafion des François , que lorfque S. A. S.
electorale aura diffipé tous les raffemblemens , mis
( 195 )
à exécution les ordonnances publiées dans les
Pays -Bas à l'égard des émigrés , & fatisfait en
tout aux loix du bon voifinage . Il a dit que cette
note avoit été communiquée au Miniftre du Roi
à Bruxelles par le miniltère du gouvernement.
MM. Duport du Tertre & Deleffart ayant levé la
main , en répétant , la conftitution ou la mort , ils
font fortis de la falle comblés des témoignages
de la confiance & de la fatisfaction du corps légiflatif
& des tribunes. :
1
La première impreffion produite fur les
bords du Rhin & de la Mofelle , par la
menace d'hoftilités immédiates , s'affciblit
au bout de huit jours , après la
connoiffance des difpofitions écrites de
T'Empereur. Il eft même vrai de dire que
les Allemands voifins de nos frontières ,
étoient moins alarmés de la guerre , que de
l'indifcipline de nos troupes fans Chefs ,
fars loix , fi long - temps atteintes de l'efprit
de licence. On redoutoit encore plus
des nuées de brigands qui s'annoncent prêts
à traiter les Pays Etrangers , comme ils
ont traité la France , c'eft- à- dire , à brûler ; à
piller, à affaffiner , afin d'étendre d'autant
mieux les conquêtes de la liberté , & faire
fentir aux Propriétaires la fincérité du
refpect que M. de Condorcet a promis de
porter au Peuple , exclufivement.
ii Nous l'avions dit toute la partie de
T'Empire Germanique , qui nous avoifine ,
I 2
( 196 )
é'oft fars défenfe le mois dernier tant la
pupart des Cabinets font au niveau de ne re
Revolution & de fes Agers actuels. La
kégence de Wornis , travaillée , d.t- on , par
un Bourg- meftre qui correfpond avec le
principal Chef des Miflions Etrangères à
Strasbourg, avoit en effet , pris une peur
férieufe , écrit au Roi une lettre bien jouple
, & demandé l'éloignement de M. ie
Prince de Conde. Honteux quelques jours
après de leur effroi , & revenus à euxmêmes
après la lettre de l'Empereur , ces
Magiftrats , à ce qu'on prétend , ont
envoyé deux Députations à ce même
Prince de Condé , pour le prier de refter
au milieu d'eux : il a rejetté leur fuppliqué ,
& eft parti le 2. On doit obferver que cette
Ville Impériale de Worms , faccagée &
incendiée par les François au dernier fiècle,
eft aujourd'hui une bicoque pauvre , dépenplée
, & renfermant à peine fix mille Habitans.
Le féjour du Prince de Condé & de
deux mille Perfonnes qui l'avoient fuivi ,
verfoit une pluie d'or fur cette Ville , &
lui procuroit des reffources qu'elle ne
connut jamais .
Le jour mênie de fon départ , le Prince
de Condé dina à Manheim avec fon fil
& fon petit fils chez le Prince Maximilien
de Deux - Ports . Madame la Princefle
Louife les a fuivis le lendemain : le cantonnement
de Worms en entier , les ba-
:
( 197.)
:
K
gages , les armes , les munitions ont été
déplacés. Tout ce Cortége a traverſé ure
partie du Margiaviat de Bade ; les Huffards
du Souverain ont eſcorté le Prince de Condé
& fa Famille , arrivés à Ettenheim , chez le
Cardinal de Rohan , avec une partie de leur
fuite le refte eft cantonné dans l'Orterau
& endroits circonvoifins , à 7 lieues ce
Strasbourg. Plufieurs Corps d'Emigrés armés
, la Légion de Mirabeau , le Régiment
de Berwick appuyent ce raffenblement.
Tout le cantonnement de
WoWorms , fort de 1100 hommes s'y trouve
en ce moment; d'autres s'y rendent on
préfumoit qu'avant buit jours , ce point
de concentration raffembleroit 7 à 8 milie
François armés. Au lieu de faire affaffiner
le Prince de Condé par d'obfcurs fcélérats
on a maintenant une belle occ
fion de lui faire la guerre en face. Son
rapprochement de nos frontières eft fa
réponse au Décret d'accufation . Cette
pofition du Prince de Condé & de la
petite armée donnera lieu vraisemblablement
à de prochaines Hoftilités . M. de
Luckner qui , dit- on , avoit tenté , il y a
quelque temps , d'enlever Madame de Bouillé
à Raftadt , par un exploit qui n'eft pas ordinairement
celui d'un Maréchal de France,
prépare des pontons , avec lefquels il def
cendra le Rhin & ira attaquer le Prince :
du moins , voilà ce qu'on raconte , & ce
"
13.
( 198 )
qui ne choque pas la vraisemblance . I.es
chofes en font au point , foit fur cette
frontière , foit fur les autres , que des
engagemens partiels & des hoftilités deviennent
à-peu- près immanquables ( 1 ) .
Quant aux nouvelles de Coblentz & du
Brabant , elles confirment la féparation totale
des Corps militaires de Réfugiés dans
T'Electorat de Trèves , le départ de plufieurs
d'entr'eux , & la ceffation abfolue de
leurs préparatifs. Les rapports particu--
(1) Depuis que ce paragrafe eft écrit , on a
été inftruit avec certitude , qu'à peine arrivés à
Ettenheim , le Prince de Condé , fa famille , fa
faite , & les François cantonnés dans l'Ortenau ,
en font repartis pour rétrograder , & pour fe
rendre à Caffel. Cette nouvelle fuite a ré
Julté d'une requisition faite au Cardinal de Rohan
par l'Empereur , qui femble pourfuivre d'alyle en
alyle un Prince de la Maifon de Bourbon , tout
à l'heure échappé au fer des meurtriers , & qui
combattir glorienfement il y a trente ans , pour
les intérêts de Marie Thérèfe. La Gouvernante
des Pays- Bas n'a pas encore fait fortir de Coblentz
les frères du Roi ; nous ignorons fi cette
tolérance fera longue . On a vu dans le dernier
rapport du Comité diplomatique , & dans la harangue
prononcée hier mardi par M. Briot,
la rétribution des foins qu'a pris le cabinet de
Vienne de déférer aux ordres du Club des Jacobins
. Ce club joue fon jeu , & il a raifon : dans.
peu il dominera l'Europe entière , & allurément
elle l'aura bien mérité.
( 199 )
"
liers s'accordent à ce fujet avec une lettre
de M. de Sainte - Croix à M. Deleffart ,
dont ce Miniftre a fait lecture avant hier
à l'Affemblée. Il ne refte pas un François
à Trèves : Coblentz fe dégarnit de jour
en jour : les Gardes -du- Corps l'ont évacué ;
la plupart des Compagnies armées ont
filé ailleurs au milieu des neiges & des
routes dégradées : le port d'uniformes eft
interdit ; les marchés d'armes & de munitions
viennent d'être févèrement défen
dus & cet Electorat couvert de guer
riers , il y a quelques jours , ne l'eft plus
maintenant que d'un certain nombre de
François en habit bourgeois. Cette inconacevable
debacle s'eft opérée avec la plus
grande précipitation : on fe demande com
ment le Confeil de l'Electeur & celui des
Princes , n'avoient pas prévu que l'Affemblée
nationale exigeroit cette diffolution
de partis & s'ils l'ont prévu , comment
ils ont poursuivi ces raflemblemens & ces
préparatifs , fans s'être affurés d'aucuns
movens de les foutenir ? Les intimations
du Cabinet de Vienne fe font jointes à celles
du Corps Légiflatif de France , pour forcer
l'Electeur de Trèves & les Princes François
à cette humiliante condefcendance .
"
Les divers Corps qui évacuent l'Electorat
de Trèves , fe réfugient à Ems ,
Wisbaden , Dillenbourg, &c. mais les
ordres de l'Empereur pourront bien les
1
4
( 200 )
J
obliger encore à changer de retraite ,
Quant aux Réfugiés qui habitent les
Provinces Belgiques , leur fituation eſt tou
jours la mênie. Les 10 Compagnies qui
en étoient parties pour fe rendre à Worms,
ont rebrouffé chemin,& font revenues dans
leurs premiers Cantonnemens.
༔ །
Peu de femaines , peu de jours fuffiront
très- vraisemblablement à faire décider fi les
Emigrés , ainfi balottés depuis 9 mois font
ou non le jouet de la politique étrangère ,
& fi leur abandon eft le prix de l'amitié
qu'attend cette politique , de la bienveil
Jance des Avocats , & des Journaliſtes du
Corps Légiflatif.
t
I eft dans l'effence de la Démocratie
d'aller toucher le Pôle , tant qu'aucun obftacle
ne l'arrête. Sous cette forme de Gour
vernement, dirigé par une grande Affemblée
populaire , une réfolution violente eft
conftamment fuivie d'une plus violente e
core : il faut qu'il renverfe tout fur fa route ,
avant de s'affaiffer fous lui - même , ainti
qu'un incendie s'éteint faute d'aliniens . Ce
caractère de la Démocratie s'aggrave encore
, lorfqu'elle eft adminiftrée par Gens ,
dont la plupart ne poffédant rien que l'avantage
de profiter du défordre &la faculté
de le caufer , n'ont aucun intérêt public au
falut de l'Etat ; qui , fans expérience quelconque
des affaires , remplacent la capacité
par l'audace & par la préfumption , qui
( 201 )

nés , nourris , élevés , fortis de l'obscurité
au milieu des crimes de l'anarchie , font
naturellement habitués à traiter tous les
objets de l'Administration publique , à la
manière d'une Révolution. L'Etat livré à ce
régime & à ces Régiffeurs eft un magafin à
poudre , dont les éclats doivent écrafer au
loin tout ce qui les avoifme. En attendant
Fexplofion , la fermentation qui la prépare
fe développe par des fecouffes fucceffives :
une fois le mouvement donné , il le précipite
au dernier terme de fon action.

Dans cet état de chofes , il étoit aifé de
prévoir que les premiers ordres expédiés
aux Princes de l'Empire , feroient bientôt
fuivis de démarches plus impérieufes. La
foumiffion de ces Princes , & la retenue de
V'Empereur ont été autant de ftimulans :
plus ils ont montré de terreur , plus on
a exagéré la hardieffe . Conféquens dans
hur activité , les Jacobins , maîtres du
Gouverneniert & de l'Affeniblée ont
pouffé les Puiflances étrangères de re
tranchemens en retranchemens , & font
devenus plus exigeans à mefure que les Ca
binets moliiffoient devant eux. Par un'
effet de cette Politique que les Cours de
P'Europe femblent avoir elles-mêmes dictée
, foit par la crainte de lui tenir tête p
des Electeurs de l'Empire on vient de
paller à l'Empereur lui même. La femaine
dernière , il fut décidé dans le Comité Di-
Is
( 202 )
plomatique , & ordonné aux Miniftres par
M, Briffot qui gouverne ce Comité , d'écrire
à l'Empereur qu'il eût à fe déclarer
en état de paix ou de guerre avec la France ;
qu'on foufcriroit à fufpendre les hoftilités ,
11,1° il reconnoiffoit formellement la
Conftitution Françoife comme Loi fondamentale
du royaume; 2 ° . s'il faifoit difperfer
effectivement tous les Emigrés Francois
, armés ou non, à commencer par
les
Princes , foit dans fes propres Etats , foit
dans ceux de l'Empire; 3. s'il fe fait fort
d'obliger la Diète & les Princes Allemands.
pofleflionnés en Alface & en Lorraine, d'accepter
les indemnités décrétées par l'Affemblée
; 4. fi , en cas de refus , & de
guerre de la part du Corps Germanique ,
SM. I. s'engage à fournir à la France fon
contingent de 24 mille hommes , aux
termes du Traité de 1756.
A ce cercle , dans lequel nos Popilius
enferment l'Héritier de Charles- Quint , ils
avoient ajouté une cinquième condition
celle de la retraite des troupes Autrichiennes
qui font dans le Brabant , à la réſerve du
Corps ordinaire de 20 mille hommes..
Les Miniftres ont combattu & détaché
cette dernière claufe ; mais ils fe font hâtés
d'obéir à leurs Souverains , & d'expédier le
lendemain à Vienne ce Refcrit , au prix
duquel M. Briffor confent à ne pas faire.
la guerre au Chef de l'Empire Germanique.
( 203 )
Saniedi , M. Genfonné , fans développer
encore les conditions déja expédiées à
Vienne , les a motivées par un rapport preparatoire
, où l'on a lu une nomenclature
de griefs contre l'Empereur. C'eſt la logique
de Conquérans qui ont renoncé aux
conquêtes ; c'est- à-dire , de gens fâchés d'être
gênés par leur déclaration de paix à l'univers
, & qui s'étudient à prouver que celui
qu'ils veulent attaquer eft l'agreffeur .
Les paris font ouverts fur la réponſe
que fera le Cabinet de Vienne à cette fommation.
Nous avouerons que le plus grand
nombre , même parmi les Obfervateurs dégagés
de tout efprit de parti , a gagé pour
la foumiffion de l'Empereur. D'autres conjecturent
qu'il offrira une négociation , &
qu'il eflayera de fe tirer d'affaire par des
évafions dilatoires . Quoi qu'il en foit , fa
conduite va décider du fort de l'Europe .
Certes, le plus exercé Politique ne préfumoit
guèresily a 3 ans, qu'un Journaliste calomnieux,
affiché efcroc fur les murs de Paris ,
dicteroit la loi à l'Empire , à fon Chef, &
forceroit le Roi de France , ou à déclarer
guerre à fon Beau-la frère , fon Allié, ou
à l'amener foumis comme un autre Antiochus
, à la fuite du char triomphateur
qu'occuperoient MM. Rühl, Briffot , Gen
fonné , Ifnard , &c.
Puis repofons-nous fur ces efprits pa
reffeux , ou fottement confians , qui depuis
1
( 205 )
έ
le Perier jour de la Révolution , mont
café de juftifier leur pufillanimité ou leur
ir eptie , en redifant fans ceffe aux hommes
prévoyans : Ce que vous craignez s'eft pas
poffible cela feroit trop fort : non ; vous
exagerez vos pronoftics.
Cette démarche des Miniftres du Comité
Diplomatique envers l'Empereur , fera ,
felon l'événement , ou le dernier des crimes
contre ja Nation , ou un titre d'immortalité.
Si les Auteurs d'une mefure a li
décifive font trenibier l'Empereur , & le
forcent à devenir leur inftrument , il fera
beutôt aux genoux de fes Peuples , &
toute l'Europe à ceux des Clubs-piopagi-
Teurs. Si , au contraire , le Cabinet de
Vienne les prend au mot , & leur refifte ,
la guerre éclatera , tout l'Empire , l'Europe
preiqu'entière fe joindra à l'Empereur , &
les declanjateurs n'empêcheront pas que la
Frane écralee ne foit l'objet d'un démeni
brement. L'Affeniblée eft donc placée entre
Ja reconhoittance ou l'exécration du Peuple,
entre la gloire ou l'infamie. Ene feule aura
determine & mis en action cette Ligue , fi
long- temps , fi légèrement annoncée par
les Emigrés , dont les efforts impuiflans
n'euffent jama sarmé une feule grande Puiffance.
En même temps que le Comité Diplomatique
, & les Miniftres qu'ii traîne à la fuite,
( ordre de marche que ces mêmios Minikros
i
1205 1
appellent l'initiative da Roi déployoient
cette vigueur , ils ont médité de balancer
Jes dangers auxquels ils expofent non-feulement
la Conftitution , mais encore le
Royaume , par le projet de nouvelles Alliances
. Its dépêchent l'Evêque d'Autun
à Londres pour offrir un Traité à l'Angleterre
on fe propofoit de lui facrifier le
Pacte de Famille & l'Alliance de la Maifon
d'Autriche ; mais le Gouvernement ayant
trouvé cette générofité trop prématurée , le
Prélat Négociateur n'emportera ces articles
que dans les inftructions fecrettes . Il faut
Sattendre à le voir,lui & les autres Faifeurs,
jetter la France entière , fi befoin eſt , à la
tête du Ministère Anglois qui les amufera ,
jufqu'à ce qu'il ait folidement arrêté les
pius sûrs moyens d'achever notre ruine univerfelle.
L'Espagne viendra à la traverfe ;
elle propofera également fon Alliance :
comme un bon Traité de Commerce avec
cette Puiffance , promet àતે l'Angleterre des
avantages qu'ils nous eft impoflible de lui
ceder, cette grande Négociation pourra
bien hoir par nous faire perdre l'Eſpar
gne, & par enlever le dernier obftacle à
la fuperionté abfolue , commerciale &
marit me des Anglois.
Le Rapport de M. de Narbonne , trèsapp'audi
de l'Allemblée & des Galeries
dont il fattoit les paffions , n'a pas obtenu
lemne fuccès à la lecture. L'intelligence
s houb cai .. ..
( 206)
s'eft noyée dans ce dédale de termes techniques
, dont pas un de fes Auditeurs , &
très- peu de fes Lecteurs , même parmi les
Ingénieurs les plus exercés , n'ont compris
une fyllabe. D'autres n'ont point admiré
qu'un Miniftre de la Guerre fe déguisàt en
Garde National pour efcorter un convoi ;
de troifièmes n'ont trouvé que de l'efprit,
& point d'efprit de conduite dans ce Rapport
; ces Malveillans s'obſtinent à penter
qu'un Homme public ne doit montrer que
l'efprit de fon Etat.
L'impartialité découvre , néanmoins ,
des intentions d'ordre , quelques vues favorables
au rétabliffement de la force publique
, & divers apperçus heureux dans
ce Rapport. I eft dommage qu'à propos
de baſtions , de bataillons & de magalins
de guerre , M. de Narbonne fe foit cru
obligé de décider d'un trait les plus grands
problêmes politiques . La caufe de la Nobleffe
, a- t- il dit , dans l'une de ces excur
fions légiflatives , eft étrangère aux Rois
comme aux Peuples ; TAffemblée Conftituante
a renversé toutes les erreurs! I en
eft une, cependant , à laquelle fon Empire
a réfifté ; c'eft celle des efprits légers &
tranchans , qui , fans avoir connu les Gouvernemens
populaires , fans avoir rien lû ,
rien vû , rien médité fur la liberté , &
n'ayant appris à la difcerner que fur les
genoux des Courtifans , dictent des Oracles
litiques , & font taire ceux du Génie.
( 207 )
Aboliffez dans une Monarchie , dit
Montefquieu , les prérogatives des Seigneurs
, du Clergé , de la Nobleffe &
« des Villes , vous aurez bientôt un état
« populaire, ou un état defpotique. » — « Il
y a toujours dans un Etat , ajoute ce
« grand Homme ( chap. de la Conſtitu-
❝tion d'Angleterre ) , des gens diftingués
par la naiffance , par les richeffes ou les
« honneurs ; mais s'ils étoient confondus
" parmi le Peuple , & s'ils n'y avoient
« qu'une voix comme les autres , ils n'auroient
aucun intérêt à défendre la li-
« berté , parce que la plupart des réfolu-
< tions feroient contr'eux. La part qu'ils
« ont à la Légiflation doit donc être pro-
<< portionnée aux autres avantages qu'ils ont
« dans l'Etat. »
On peut choisir entre Montefquieu & Ma
de Narbonne.
!
Les nouvelles certaines arrivées de Saint-
Domingue la femaine dernière , nous ont
informé de l'incendie du Port- au-Prince,
feconde ville de la Colonie ; 300 Maifons ,
c'est- à dire , les deux tiers des habitations.
ént été confumées. Ce nouveau déſaſtre
prit fon origine dans une querelle d'un tambour
Nègre , avec un Canonnier blanc ,
que le Nègre avoit défarmé . Les petits
Blanes ont exigé que ce dernier fût pendu ,.
il l'a été , par repréfailles , les Mulâtres.
( 208 )
furieux ont affalliné deux Canonniers
Auflis tôt , on abattu la générale ; les Blancs,
réunis aux Baraillons d'Artois & de Nor
niandie , font allés , fous les ordres
de M. Taillefer , au Gouvernement où
les Gens de couleur étoient raffemblés
Vainement , ces malheureux ont offert de
livrer l'aflaflin des deux Canonniers ; on
a tiré le canon fur eux ; 60 à 80 Muiâtres
ont été tués ; le reſte a été chaffé de la ville ,
& s'eft réuni avec les Blancs Propriétaires
à la Croix-des- Bouquets , d'où ils menacent
de tonher fur les débris de la Ville , &
fur leurs ennemis. Le jour de cet évènement
, le feu s'étoit manifefté dans un
quartier ; mais on parvint à l'éteindre ; c'eft
le lendemain feulement, 29 Novembre , que
l'incendie général a éclaté. Tout le quartier
des Capitanes Européens , celui des
plus riches Négocians ont été la proie des
flammes . La perte en marchandiſes ,
vivres,sen effets de tout genre eft inappiéciable.
en
Antérieurement à la rixe du 21 , les
petits Blancs , qui font là-bas. Poffice de
Patriotes , c'est - à- dire , qui ne pofsèdant
rien , ne font occupés qu'à vexer & a ruiner
les Propriétaires , & qui dictent aufli des
loix dans un Club des mis de la Conftitution
, avoient caffé de Concordat palléàla
Croix - des - Bouquets. Un fecond Traité
avec les Gens de couleur , qui deman».
( 209 )
doient la formation de nouvelles Municipalités
, & d'une nouvelle Affemblée of
loniale , dans lesquelles ils fuffent introduits
, avoit eu le même fort. Telle a été
la caufespremière dun défaftre; quant à
celle de l'incendie , chaque parti sen accufe
mutuellement. I
Sæpe premente Deo fert Deus alter opems
Pour faire diverfion à cette catastrophe ,
nous pouvons affurer , d'après des lettres
du Cap , datées du 29 Novembre , que
le 25 la paix étoit fignée entre les Bancs
& les Gens de couleur qui avoient envahi
le quartier de l'Eft. M. de Touzard s'y
étant tranfporté avec fa petite armée , il
et parvenu à ramener lesMulâtres , & à faire
avec eux un accord , à la fuite duquel is
fe font ralliés aux Blancs , pour combattre
les Brigands.
Si le fort de St. Domingue ne touche les
Parifiens que parce qu'i's paient le fucre
so fols la livre, l'épouvantable gouffre au
l'on a précipité des finances de l'Etat de
p is trois ans , les affecte encore moins.
On les amule de rapports à la Montef
quiou , d'états fictifs , de fermens , de pa
rades patriotiques , de brûlures d'affignats :
pourvu qu'il leur refte du pain & des
théâtres , ils laiffent prendre , dilapider ,
anéantir capitaux , revenus , efpérancesi,
moyens de falut ; ils font convaincus qu'un
Comité de l'Affeniblee en 'fait plus que
( 210 )
Colbert & Sully, & qu'ainfi ils n'ont que
faire de s'inquiéter de fes heureux travaux.
S'il refte , néanmoins , dans cette foule
innombrable d'êtres enivrés de l'anarchie
, quelques hommes encore en état dé
lire ; fi parmi tant de Citadins , it eft
quelques Citoyens , nous less invitons à
porter leur attention fur le bilan fuivant
dreffé d'après des bafes irrécufables , par
une tête exercée aux affaires publiques , &
dont le mérite modefte cache des talens
précieux à l'Etat.
Sur l'état des Finances , au premier Janvier 1792 .

« Il y a long-temps que l'on eft partagé fur la
fituation véritable des Finances. A cet égard ,
Pincertitude du nouveau régime ne le cède en
rien à celle de l'ancien . Les différent partis s'at
tachent à élever , à fomenter des craintes ou des
efpérances : l'éxagération dénature tout de part
& d'autre ; les partiſans & les ennemis de l'Af
femblée ne nous entretiennent que de milliards
ou de banqueroute , & la controverfe de MM.
de Montefquiou & Bergaffe a repro luit les affer
tions , les répliques , & l'cbfcurité qui marquèrent
la difcuffion contradictoire de MM. Necker, &
de Calonne . Cet état de doutes & d'incertitudes
daroit encore à la fin du mois de Décembre der
nier , graces aux réticences de la première Affemblée
nationale , & au filence prudent qu'elle
impofa fur les comptes ; après avoir donné ellemême
l'exemple d'un phlegme inaltérable for les
provocations multipliées qu'elle reçut à cet égard.
h
( 211 )
C
Cette épineufe portion de fon héritage fembloit
enfévelie dans l'inventaire haſardeux que fes fucceffeurs
ont accepté de confiance , lorfque deux
ouvrages recens font venus éclairer d'un jour effrayant
cette queftion fur laquelle les diftractions
& l'infenfibilité de Paris , jadis fi fufceptible en
matière de finances , ſont véritablement inconcevables.
Ces deux ouvrages font revêtus de tous
les caractères d'authenticité qui peuvent fonder la
confiance la plus entière. Le premier eft de M.
Lavoifier , ci -devant Fermier- général , aujour
d'hui Commiffaire de la Tréforerie nationale.
Le fecond eft le rapport fait à l'Affemblée par
fes comités de finances fur les dépenses de l'année
1792. L'Affemblée en ordonnant l'impreffion
en a fait fon propre ouvrage . Il y a quelque
différence entre les tableaux de dépense préfentés
par les deux auteurs. Le rapport en explique la
caufe avec une grande clarté , en faisant obferver
qu'il a manqué à M. Lavoifier plufieurs états
qui portent la dépenfe des départemens à une
fomme fupérieure à celle évaluée par lui . Par
exemple , la dépenfe tant ordinaire qu'extraor
naire de la guerre eft fixée par les calculs de
M. Lavoifier , à.... 169,548,267 liv.
tandis qu'elle l'eft par le Comité
Il en est de même des autres
articles qui, évalués en maffe ,
par M. Lavoifier à la fomme.
de ....
221,391,663
706,623,800
le font par le Comité , à .... 774,668,1503 ,
par conféquent différence à la 3
charge de l'Etat. 6.8,044.350.
Mais il est évident qu'on doit donner la pr
férence aux calculs du Comité ; car il a opéré fug
i
( 212 )
les différens états remis par des Miniftres , chacun
dans leur Département , dont la réunion forme
& embraffe toutes les natures de dépenses publies.
In'eft pas befoin , je penfe , avertir que l'Aff- mblée
n'auroit pas confacié par un Décret d'impreflion
la propagation des erreurs que fon Comité
auroit commiles , & des craintes qu'il auroit
fait naître , fi elle avoit cru appercevoir quel-
9xégération dans fes calculs . Il faut donc conclure.
c
• que le résultat qu'elle avoue eft au - deſſus
de tout foupçon , de toute contradiction , & renit
pour avéré ce premier point , que les dépenfes de
Pannée 1792 , à la charge du Trélor Public , font
774 668,150 liv ,
J'ai dit à la charge du Trélon Public , & ce
n'étoit pas fans deßlein.
de.
7
Car le Rapporteer du Comité fait remarquer ,
pages , ligne 8 , que les dépenfes des 83 dépar
temens étant à la charge de ces Départemens &
de tous les Diftriéts de l'empire , ne font plus
partie de ce les qui doivent être payées par le
Trelor Public , & que conféquemment elles for
ment un accroiffement de dépe fe a ajɔute, à la
fomme déja conftatée de .... 774,668,150 liv.
Les dépenfes de l'intérieur du Département
comprennent tous les frais des Tribunaux de Jufe
tice , de Paix & de Commerce , de l'Aimi .iftras
tion , des Travaux Publics , Chemins & autres
natures d'ouvrages..... croira - t - on pouvoir
trouver de l'exagération dans une évaluation qui
porteroit Fenfemble de ces dépenfes à une fomine
to ale de…. 80,000,000 liv .
Les chemins feuls font un ..
cmpiei de .... ...............
Il reste à repartir entre tous
les D'partenes , pour tous 2
25,000,000
((:21? \)
leurs frais , une forme de
$5,000,000 liv. , qui ne peur
paroître exo bitante , fi l'on
cofidère toutes leurs charges.
I! faut donc joindre la fomme´
de .
A celle de ...
Ce qui nous donnera un
total de...
$0,000.000
774: 668,150
854,668,1 sa liv.
Je renonce trop au facile avantage que j'aurois à
completter la fomme de 900,000,000 livres des
omiffions , des évaluations au rabais des dépenfes
extraordinaires de chaque année , que je
pourrois indiquef , & qu'il eſt ſi aifé de prévoir .
Certes une fomme de 854,668,150 livres à arracher
à la mifère d'un peuple que chaque jour
appauvrie , offre une fi affligeante perfpective que
la malveillance la plus envcnimmée n'oferolt fe
fermettre d'y ajouter le poids le plus léger ; il faut
doncs'en tenir à ce point conveau des déper fes conftatées
pour 1992 , à la fomme de 854,668,1501 .
Voyons maintenant quels font les moyens d'y
faire face.
I
Je trouve d'abord les Contributions foncière &
mobilière. Dans un Ouvrage publié l'année dernière
, M. Lavoifier averti le Comité des Contributions
publiques , que fes calculs fur la richeffe
territoriale de la France font exceflivement enflés.
Il reproduit le même reproche dans fon derrier
Ouvrage , & l'appuye fur un nouvel examen qu'il
dit avoir approfondi avec foin . On fait que le
Comité , battu dans la difcuffion particulière ,
n'en a pas moins perfifté à préfenter le revenu
territorial du Royaume comme s'élevant à
1,500,000,000 livres de produit ner , dont le
Cinquième, égal au taux décrété de l'impofition
( 214 ))
foncière , doit amener au tréfor de la Nation où
des Départemens une fomme de 300,000,000 liv.
M. Lavoifier s'élève contre l'exagération de ce
calcul , & réduit les 300,000,000 Ïlvres à 220 ; il
fait également une réduction fur la Contribution
mobilière , qu'il ramène à une valeur plus modérée
de 30,000,000 1 , ; c'eft donc 250,000,000
liv. feulement qu'il faut attendre de ces deux
branches de revenus . Les réclamations qui arrivent
de toutes parts fur le furhauffement de l'impôt
ne garantiffent que trop la réalité des obſervations
& des calculs de M. Lavoisier.
Je pofe donc : Contributions
foncière & mobilière ....
Patentes , enregistremens
timbres & autres papiers ....
Poftes & Meflageries .
Poudres ..
250,000,000 liv.
80,000,000
14,000,000
4,000,000
Salins & Salines 3,000,000
Forêts du Domaine & du
Clergé ... 10,000,000
Douannes 15,000,000
Lotteries . 10,000,000
Contribution patriotique .. 20,000,000
Revenus des biens nationaux.
ཝཱ
40,000,000
TOTAL 2 443,000,000
Tel eft l'état de nos reffources , conftaté par
le rapport fait à l'Affemblée . En joignant à cette
fomme celle de 7,000,000 livres que j'accorde
pour les rentrées de toute nature qui peuvent
avoir lieu dans le cours de l'année 1792 , on n'aura
au plus que 450,000,000 livres , & par conféquent
il restera toujours à couvrir un déficit de
1400,000,000 livres , inévitable pour 1792.
J'ignore combien de tems encore les Allemblées
( 245 )
Nationales fe , propofent de foutenir un parel
ordre de chofes , mais qu'elles ne perdert pas de
vue que l'ancien Gouvernement a péri fous in
déficit de $ 6,000,000 livrés. C'est en fe reporta t
à cette époque où tant de reffources & de facrific s
s'offroient avec un généreux empreffement pour
couvrir ce déficit , qui , fuivant M. Necke , n'étoit
qu'un jeu d'enfans ; c'eft , dis -je , en s'y repla
çant qu'on le fent pénétré de la plus vive douleur
, en comparant ce qui a été fait avec ce
qu'on auroit pu faire. Quand on pense que tant
de ruines , de malheurs & de crimes ont été ac➡
cumulés pour arriver à un déficit huit fois plus
confidérable que l'ancien ; quand on réfléchit que
le numéraire a diſparu , que la flamme qui dévore
nos Colonies a tari les fources de nos richeſſes ,
que notre commerce va s'anéantir , que notre
existence politique eft effacée , que la flotte &
l'armée fe difputent d'indifcipline & de fcandales ,
comme autrefois elles rivalifoient de foumiffion
& de gloire ; que le trône eft abattu , les autels
renverfés , que l'ordre public expire fous les coups
de la licence & de l'impunité, que la difcorde aigrit
tous les efprits , divife les familles , empoisonne
la fociété dont les douceurs fembloient réservées
plus particulièrement à la France ; quand on place
cets effrayant tableau à côté de celui qui eût été
le réfultat néceffaire de plans modérés , tels que
la Nation les avoit tracés elle-même dans le calme
de fes fens , dans le filence de toutes les paffions ,
& en s'abandonnant au ſeul fentiment des inclinations
généreufes dont l'habitude avoit formé
fon caractère diftin&tif & habituel , peut- on n'être
pas faifi d'horreur & d'indignation contre les auteurs
d'un égarement qui a dénaturé les intentions
les plus pares , & de l'exécution la plus facile
( 216 )
& qui p pervertiffantinos moeurs , & confumant
notre or , nous a créé un joug de fer & des ris
cheffes de papier.
Un article tel què n'en préſenta jamais le bilan
d'aucune Nation , eft celui qui porte en dépenses.
pour l'année 1791 , 18,000,000 livres , la perte
que le Gouvernement a fupportée pour le change
des affignats. En fuivant la progreffion du prix
de l'argent , bai peut affurer qu'il en coûtera
30,000,000 hvres pour le fervice de 1792.
de Ainfi , dans quatre ans , la Nation aura payé
plus de eo millions , la démonftrarion de la
Tupériorité des affignats fur l'argent , tant pro
mile par MM. Charles Lameth & Montefquiou.
« Je me réfume , & je dis que nous formes
en deficit prouvé & incontestable de 400 milios,
en fuppofant même l'acquittement régulier de
toutes les comributions ; qu'il ne fuffira pas de
forcer l'évaluation des biens du Clergé , de
rvendre les forêts au rifque de n'avoir pas une
poutre dans dix ans ; d'expolier l'ordre de Malthe
, qui peut établir fon recours fur notre commerce
du Levant 3 mais qu'il est urgent, mais
qu'il eft indifpentable que l'Affembléc donne un
> ajournement indéfini aux pétitions , adulations ,
dénonciations ; admirations , & tout autre palletemps
pour ne les reprendre qu'après avoir
- ftatué en grande connoillance de caufe fur l'état
trop long- temps oublié des finances , fous peine
a l'Affemblée d'aller s'engloutir avec nous dans
l'abyme de la banqueroute , dans lequel , depuis
èstrois aus , on a précipité tant de victimes hu-
"

aires.
ib
anobra ni z.. bımırab's r iup to manga cu'ba
( 277 )
SUITE DU RESUME de l'Hiftoire
Politique de l'année 1791 .
PENDANT les crifes de la Révolution de
France , la plupart des grands Etats de
l'Europe en facilitèrent le développement
ils en préparèrent chez eux les femences,par
une guerre qui tendoit à accroître leur
affoibliffement, & par des difputes diplomatiques
qui formoient un étrange contraſte
avec les agitations de l'Occident . Ainfi ,
l'on vit autrefois les Etats de la Grèce &
de l'Afie ne tourner les yeux fur les Ro
mains , que lorfque la priſe de Carthage
les avertit tardivement de leurs propres
dangers .
5
De très-grands intérêts , il eft vrai , né
ceffitoient la diftraction des principales
Puiffances de l'Europe. Il s'agiffoit pour
le nouveau Chef de la Maifon d'Autriche
d'obtenir la CouronneImpériale,de réduire
les Pays Bas révoltés , d'achever par une
paix tolérable la guerre funefte du Levant
; pour la Pruffe & fes Alliés , de
tirer les Ottomans de deffous leurs ruines ,
d'éviter de les fecourir avec des armées
en redoublant l'activité des négociations
de fe ménager la gloire d'une intervention
No. 4. 28 Janvier 1797. K
( 218 )
formelle , & d'arriver à une balance dans
le Nord , qui fufpendît les progrès de la
Ruffie & de la Maifon d'Autriche réu
nies pour les Turcs , de reffaifir des provinces
qu'ils n'avoient pas fu défendre ,
& de mettre un terme aux victoires de
leurs ennemis , foit en les divifant , foit en
acquérant une affiftance ; pour la Ruffie ,
de foutenir la hauteur de fes deftinées
l'éclat de fes armes , l'orgueil de fes refus
envers les Puiffances médiatrices , de déconcerter
les vues fecrettes de ces arbitres
de la paix & de la guerre , & de dicter
feule les conditions de l'une ou de l'autre ;
pour la Suède , d'échapper aux fuites d'une
rupture , que les revers des Ottomans rendoient
plus dangereufe , & après des combats
indécis qui venoient d'augmenter fa
gloire & fa foibleffe , de favoir fi elle fe
livreroit à des amis qui l'avoient peu fervie,
ou à l'Ennemi qui lui offroit une paix
honorable. Quant à l'Angleterre attachant
les fils de fa politique à tous les
événemens du jour , elle agiffoit du Nord
au Midi , & venant de foumettre l'Eſpagne
à fes prétentions , elle projettoit , de concert
avec fes Alliés , d'étendre fa dictature
jufques dans le Cabinet de Pétersbourg.
"
Au milieu de ce tumulte politique , les
regards fe fixoient donc fur quatre Emnires
déjà placés dans le champ de bafaille
, & fur deux autres Etats à la veille
2
( 219 )
d'y intervenir la Pruffe & l'Angleterre
tenoient la balance ; le Congrès de Reichenbach
alloit décider ou prévenir l'embrâfement
général. Jamais l'action de la
politique ne fut plus fortement tendue , &
n'exigea une plus grande habileté .
Trois caufes principales portoient Leopold
II à la paix : elle s'accordoit avec
fes habitudes ; elle étoit fecondée par fon
caractère : fon Prédéceffeur avec lequel il
fut prefque toujours en différend , ce
Jofeph II que l'Europe avoit vu mourir
dans la force de l'âge , fans prévoir qu'un
jour prochain arriveroit peut- être , où la
perte de ce Prince irritable , fier & entreprenant
, deviendroit une calamité pour
l'Empire , ce Jofeph, II avoit commencé la
guerre enfin , la néceffité ordonnoit d'y
mettre fin. Elle avoit emporté à la Maifon
d'Autriche 130,000 hommes moiffonnés
par le fer ou par les maladies , douze Généraux
, parmi lefquels le Maréchal de
Laudhon & le valeureux Prince Charles de
Lichtenstein , une multitude d'Officiers , &
des fommes immenfes. Une ligue formidable
fe préfentoit avec des forces toutes
neuves pour fauver les Ottomans, Des
deux Alliés de la Monarchie Autrichienne,
J'un partageoit fes périls , & avoit déjà
prodigué les reffources , l'autre, paralyf
par un bouleversement intérieur , de la
condition d'un Empire floriffant & ref-
K 2
( 226 )
pecté , venoit de tomber dans celle d'une
Ochlocratie miſérable : ſans armées , fans
argent , fans crédit , fans gouvernement ,
fans influence , fes Révolutionnaires exagérés
formoient des voeux publics contre
la Maifon d'Autriche , & parloient déjà de
Te délivrer de fon alliance.
Dans cette difficile pofition , & à l'approche
de deux armées Pruffiennes dont
de Roi en perfonne alloit prendre le con
mandement , Léopold II fut obligé de ra
mener l'élite de fes troupes en Bohême
& de négocier fous les aufpices de
'cent mille hommes. Un foible Corps
d'Autrichiens foutenoit encore avec fuccès
tout le poids de la révolte des Pays- Bas ;
mais la confervation de ces provinces tenoit
à celle de la paix avec la Pruffe , dont
les démarches réunies à l'activité ſecrette
de l'Angleterre & de la Hollande , entre
tenoient les espérances da Congrès Brabançon.
Celui de Reichenbach's'ouvrit dans ces
entrefaites . La politique hardie & lyſtématique
du Comte de Hertzberg , lutta avec
la fineffe & la favante opiniâtreté du Baron
de Spielman , Agent confidentiel du Prince
de Kaunitz. Perfonne ne vouloit la guerre ;
chacun feignoit de la vouloir. Le Miniftre
Pruffien pénétré de l'avantage de fa pofi-
'tion , & des maximes de Frédéric H ,
s'efforça d'enlever au Cabinet de Vienne
( 221 )
reffource des interprétations ultérieures
& d'une tranfaction qui laifferoit fubfifter
la moindre incertitude. Il fentoit qu'une
fois la Pruffe défarmée , les Miniftres de
l'Empereur fe délivrant promptement de
la rébellion des Pays - Bas , profiteroient
peut - être des claufes vagues du Traité ,
pour reffufciter dans un Congrès fubfé
quent , des prétentions laiffées indécifes ,
pour tenir ainfi les Ottomans dans l'incertitude
d'une paix définitive , pour les fatiguer
fans combattre par une diverfion
utile à la Ruffie , pour favorifer ainfi les;
armes de leur Alliée , & les reprendre enfuite
comme fon auxiliaire , fi la Porte fe
roidiffoit trop long- temps dans les Con
férences.
Ces objections qui alarmoient l'expé
rience de M. de Hertzberg , fur les conféquences
d'unftatus quo modifié par quel
ques réferves , furent aggravées par la réfiftance
même des Plénipotentiaires Autrichiens.
La négociation devint encore plus
difficile , lorfqu'elle fe compliqua par un
arrangement que demandoit la Pruffe , aur
fujet de Thorn & Dantzick. M. de Hertzberg
infifta fortement fur la ceffion défnitive
de ces deux places , ruinées par les
douanes Pruffiennes , & dont un grand
nombre d'habitans follicitoient ce changement
de domination . Afin d'indemnifer
la Pologne de fa fuzeraineté , on lui reſti
K 3
1 222 )
par
oit trois Cercles de la Gallicie , poffédés
depuis le partage , par la Maifon d'Autriche.
Cet équivalent affuroit à la République
un dédommagement fextuple , tant
l'étendue du territoire retrocédé , que
par fa population , & par fon revenu.
Trois motifs écartèrent la Cour de
Vienne de cet accommodement. Elle refufa
d'accroître ainfi la Puiffance de la Pruffe ,
en lui affurant la poffeffion d'un des premier
ports de la Baltique , & l'embou
chure de la Viftule ; elle connoiffoit l'averfion
de la Ruffie pour ce projet qui
lui arrachoit à jamais une des clefs de la
Pologne ; enfin , en reftituant aux Turcs
de nombreufes conquêtes , elle n'enten
doit point accompagner cet abandon d'aueun
facrifice de fes propres Domaines.
Pendant l'agitation des Conférences , le
Maréchal de Laudhon , qui venoit de confumer
les reftes de fa vieilleffe , & de déployer
encore la virilité de fes talens
dans les fatigues d'une campagne brillante ,
fut enlevé à la Monarchie Autrichienne.
Dans les circonftances cette perte valoit
celle d'une bataille : elle parut ébranler
un moment le Cabinet ; mais , bientôt il
reprit fa fermeté , & développa d'autres
reffources. Le principal obftacle à la négociation
des Plénipotentiaires Autrichiens,
dérivoit des principes du Comte de Hertz
berg , & de ceux qui , à fon exemple ,
( 223 )
étoient restés fidèles à l'école de Frédéricle
- Grand. Ayant preffé l'Empereur entre
Jes Belges révoltés , les Ottomans dont
Fattente d'un fecours puiffant foutenoir
encore la patience , & 120 mille Pruffiens
déjà raffemblés en Corps d'Armée , M. de
Hertzberg fe montroit inflexible , il défendoit
de tout fon afcendant le feul plan
qui pût dédommager ,la Pruile de fes dépenfes,
Alors , on travailla de Vienne à divifer
le Roi & fon Miniftre on fe ménagea
des influences fecrettes ; on fit mouvoir des
Intrigans & des envieux. A Berlin , &
dans les Comités de Reichenbach , des
voix d'abord fourdes , & enfuite plus éclatantes
, proclamerent M. de Hertzberg
comme un ennemi invétéré de la Maifon
d'Autriche , comme un ardent perturbateur,
comme l'inftigateur d'une guerre funefte.
Le Roi de Pruffe fe rendit à ces infinuations
; il adopta le plan concerté entre les
Agens Autrichiens & les Adverfaires de M.
de Hertzberg : par les foins de ces derniers, il
s'étoit formé entre les deux Souverains une
Correfpondance particulière , dont les réfultats
échappèrent au Miniftre Pruffien , &
bientôt le contrarièrent. Jufqu'au dernier
moment , il refufa d'adhérer aux Préliminaires
convenus : un ordre formel de Sa
Majefté Pruffienne le contraignit d'y appo
K4
( 224 )
fer fa fignature le 27 Juillet 1790 , Pan
Convention fut paffée à Reichenbach.
Auffi- tôt , l'armée- Pruffienne s'éloigna ;;
quarante mille Autrichiens marchèrent aux
Pays Bas , Frédéric III fut célébré comme
Pacificateur de l'Allemagne ; la Siléfie fauvée
des dangers de la guerre , le reçut en
riomphe Léopold reſpira ; les nuages
fombres qui menaçoient les commencemens
de fon règne , s'éclaircirent ; le regret
de perdre des conquêtes fut effacé
par la
joie d'avoir défarmé la Pruffe , fans que
cette Puiffance eût gagné le moindre avantage
; & ce qui furpaffoit encore , pour
le Cabinet de Vienne , le bienfait de cette
pacification , on y plaça le levier d'une .
intimité , qui devoit bientôt attacher la
Monarchie Pruffienne aux intérêts de fon
éternelle Ennemie , & préparer la difgrace:
prochaine du Comte de Hertzberg. Ce
Miniftre, en effet , accablé de dégoûts , &
haraffé de contradictions , céda la place au
nouveau fyftême , & après so ans de travaux
& de gloire , il abandonna le timon
des affaires extérieures , que Frédéric Ḥ
avoit affermi dans fes mains ( 1 ) .

(1) On trouvera le détail très - curieux & fort
peu connu de ces Négociations de Reichenbach ,
dans le troifième voli me des OEuvres de M.
Hertzberg: il et fous preffe en ce moment.
( 225 )
Pendant de tracas diplomatique , le Roi
de Suède pourfaivoit impétueufement fes
entreprifes contre les Ruffes . Nulle guerre
ne commença , ni ne fut conduite avec plus
d'acharnement : on eût dit que le fort de
Fun ou de l'autre des deux Etats y étoit
attaché. Des Ecrits aigres , des reproches
perfonnels & véhémens avoient envénimé
les caufes de difcorde ; en fe combattant ,
les deux Puiffances dédaignèrent même de
fe refpecter. L'une & l'autre approchoit
d'un épuisement complet ; une campagne
ultérieure paroiffoit impoffible ; mais le
Roi de Suede fuppléant à l'infuffifance de
Les forces , par l'activité de leur emploi
& par fon exemple perfonnel , mefuroit
fes plans fur fes defirs : fa tête fut plus vaſte
que fa puiffance. Avec des finances embarraffées
, quelques emprunts , & des expédiens
, il arma une des plus belles eſcadres
qui aient flotté fur la Baltique : il la
confia à fon Frère , digne de la commander
; il raflembla dans les ports de la Finlande
une flottille nombreuſe de bâtimens
légers , & fe porta lui- même à la tête d'une
armée , bien pourvue , fur les confins de
fon Ennemie. .1
On fe rappelle que cette campagne,
exerça inutilement la bravoure du Duc de
Sudermanie , l'intelligence des Officiers;
Suédois , & la célérité de leurs opérations
Sur terre, les fuccès furent également ba
K's
( 226 )
C
dont
Jancés. Jamais le Roi ne put parvenir à
former le fiége de Fridéricsham
dépendoit le fort de la Finlande Ruffe..
Les infatigables armées de l'Impératrice
tinrent tête par-tout . Ses efcadres difputèrent
avantageufement & la Baltique &
le golfe de Finlande.. Beaucoup de fang
étoit verfé , & des efforts irréparables confumés
au mois de Juin ; les pertes étant
balancées , on s'attendoit à une trève, ou.
à un combat définitif , lorfque fubitement
on apprit que les Parties Belligérantes venoient
de ligner la paix-
Cet événement imprévu fuccéda de
18 jours à la Convention de Reichenbach.
Le Roi de Suède , amufé un an entier par
la Pruffe & l'Angleterre qui lui refufoient
fout ſecours en ne ceffant de l'exciter par
des promeffes , le Roi de Suède piqué de
voir ces Alliés commodes lui laiffer le
fardeau d'une guerre , dans laquelle ils n'intervenoient
que par des mémoires ; mécontent
de n'avoir obtenu de leurs concours
que, la neutralité du Danemarck
changea de fyftême ; il fit par humeur ce
que la raifon peut- être confeilloit. Après
sêtre déclaré deux ans auparavant , le défenfeur
de l'équilibre du Nord , il s'unit
étroitement à la Puiffance qui dominoit
cet équilibre..
L'impératrice
voyant for Allié enfermé
dans les Conférences
de Reichenbach
,
( 2271
&
prévit qu'elle feule alloft fupporter la
guerre du Levant. Ses reffentimens cédèrent
a fa politique : elle n'avoit parlé que de
vengeances contre le Roi de Suède ; elle
ne parla plus que d'embraffemens : des ·
difficultés égales dans leur pofitión rapprochèrent
les deux Parties , & l'Europe étonnée
vit les articles de paix fignés prefqu'à
t la lueur des canons , à côté des mêches
encore fumantes , qu'on n'imaginoit ne
pouvoir s'éteindre que dans de nouveaux
flots de fang.
{
1
Cette Révolution qui enlevoit un Allié
aux Ottomans , tandis que la Convention
de Reichenbach les débarraffoit d'un de
leurs Ennemis , fut en grande partie l'ouvrage
de l'Eſpagne. Le Cabinet de Madrid ,
actif fans éclat , déconcerta à Stockholm
& à Pétersbourg la politique des Anglois;
als s'étoient flattés de prolonger l'embrâ
fement de la Baltique , & les embarras de
la Czarine , pour forcer celle- ci à reconnoître
leur médiation.
Tant d'intrigues , tant de viciffitudes ,
n'amélioroient guèse la fituation critique
des Ottomans . Leur deftinée attachée à ce
tourbillon de fyftêmes mobiles , empiroit
visiblement. Chaque campagne voyoit de
nouveaux Chefs à la tête de leurs armées :
affoiblies. D'un Capitan-Pacha on en avoit
fait un Séraskier. C'étoit ce vieux Haffan,
dont l'énergie fauvage & Fintrépidité
K. &
( 228 )
fabuleufe luttoient , depuis quinze ans ,
contre la décadence de l'Empire . Ses plars.
contrariés avoient tous avortés ; battu dans.
le Liman par l'excès de fon impétuofité,
il venoit de perdre le commandement de
la mer Noire : on lui confia celui d'une
armée indifciplinée qui devoit couvrir, la
Bella abie.. Occupé à réprimer les mutineries
de fes troupes , & à les contenir
fous les drapeaux , il efluya de nouveaux
revers. Sa tête tant de fois échappée aux
périls de toute efpèce , expia l'inconfiftance
du Gouvernement ; un bourreau trancha
les jours de ce vieillard , parvenu de Lef
elavage aux premières places de l'Empire ,
dont le nom feul fit fi long- temps trem
bler Conftantinople , & dont l'histoirepaffera
un jour pour un Poëme..
Ses intrigues avoient concouru avec
celles du Sérail à la difgrace d'JuffufPacha
ce Grand Vilir renvoyé au milieu de fes
fuccès , après l'invafion du Bannat & la
difperfion du cordon Autrichien. Il ne
reftoit plus un Chef en qui la Porte pût
placer quelque efpérance : elle venoit
d'étrangler Hafan - Pacha , elle redonna.
les Sceaux de l'Empire à Juffuf. Ce Gé
néral avoit quitté des troupes victorieufess
ine retrouva plus que les, débris d'une
armée découragée , les vieux Soldats reme
placés par des recrues fans expérience, la
difcipline anéantie , les poffeflions.Qutor.
( 229 )
manes envahies , le Danube franchi par
les Ruffes , & fur le point de l'être par les
Autrichiens ; enfin des pertes immenfes à.
réparer , & des dangers effrayans à courir
avec des reffourtes prefque épuifées .
Cependant , le Grand Seigneur fondoit
fa fécurité fur l'appui que lui avoit formellement
promis la Prufe . Par le Traité figné
à Conftantinople , le 31 Janvier 1790 ,
cette Puillance s'étoit engagée à procurer
à la Porte une paix glorieufe & folide ,.
& sûreté entière du côté de la mer Noire,
& pour la Capitale. Une partie de cet
engagement avoit été rempli à Reicheinbach
; l'Empereur alloit défarmer ; mais
tranquilles fur la Baltique , les Ruffes pouffoient
la guerre avec vigueur dans le Levant,
& nevouloientdevoir la paix qu'à leurs vic
toires.
La fin au Journal prochain..
( Par la nature des objets traités cette
femaine à l'Affemblée Nationale , et qui
abforbent l'intérêt public , il nous devient
impoffible de placer aujourd'hui la totalité
du RÉSUMÉ POLITIQUE , dont la dernière
partie embraffera les effets de la Révolu
tion de France chez les Nations étran
gères.
MERCURE
HISTORIQUE
E T
POLITIQUE.
ALLEMAGNE.
De Vierne, le 10 Janvier 1792%
LR Cabinet Impérial a donné connoiffance
à toutes les Cours de l'Europe , de
Office qui fut remis le mois dernier à
l'Ambaffadeur de France, & par lequel
I'Empereur déclaroit à S. M. T.C. , qu'en
cas d'hoftilités contre aucun des territoires
de l'Empire , il feroit obligé de défendre
la force par la force.. De cette communica
tion circulaire on peut induire que , le Miniftère
attachoit un grande importance à
cette Note , & s'en promettoit une en
cacité décifive. Le Public réfléchi ne penſe
point à cet égard commele Gouvernement ;
on eft perfuadé que l'Office en queftion ne
fera nullement comminatoireà Paris , qu'on
n'y croira pojnt aux difpofitions virilis
qu'il annonce , & qu'au contraire on ens
deviendra peut-être plus exigeant.
Nous n'appercevons , d'ailleurs , encore:
aucunes mefures qui décèlent un defeim
férieux de prévenir le cas d'aggreffion : on
ne paroît pas même le foupçonner. Des
ordres , il eft vrai , ont été certainment
expédiés en Bohème , de mettre fur le hamp
en état de marcher, quatre régimes d'In
fanterie & deux de Dragons. On prétend
de plus que d'autres Corps pourront avec
Le temps , être mis auffi fur la ifte des
troupes à mouvoir , & que l'enfenble formera
près du Rhin une armée commandée
par le Maréchal Prince de Coburg. Si
cette hypothèfe fe réalife , ce fera fort lentement
, à la dernière extrémité , & peutêtre
lorfque les François plus irgambes &
plus expéditifs que nous , auront euxmêmes
paffé le Rhin. Au rete , on ne
craint une aggreffion de leur part , que
dans le cas , où des demandes exorbitantes
néceffiteroient enfin quelques refus de la
part de S. M. I. , refus qu'on envelopperoit
probablement de négociations & de
mezzo termine , avant d'en veni à une rupture
qu'on redoute..
Les derniers Exprès envoys d'Jaffy au
Prince de Gallitzin , Ambaffadeur de Ruffie ,
confirment que la pacification eft arrêtée.
Le Comte de Besborodko a imprimé un
( 232 )
mouvement rapide aux Conférences , &
far difparoître les dernières difficultés. Il
ne manque plus que la fignature aux articles
du Traité, convenus de part & d'autre
vers la mi - Décembre. Avant de figner ,
les Commiffaires Ottomans ont demandé
d'en éférer au Grand - Vifir à Schiumla.
S'il épit autorifé à recevoir les articles ,
ils auront été fignés le 26 Décembre ; s'il
a áttenlu l'ordre du Grand Seigneur , ils
le feroit le 12 ou le 14 de ce mois.
La nouvelle Ailiance qui va lier notre
Cour à celle de Berlin , alliance dont les
préliminaires inconnus font déjà fignés , a
infpiré quelque ombrage dans certains Etats
de l'Empire. Auffi tôt des Libelliftes , fufcités
par les Perturbateurs, fe font emparés
de ce texty pour fortifier les défiances , &
pour parvenir à brouiller les intérêts du
Corps Gemanique , précisément parce
que jamais il n'eut un plus grand befoin
d'union. In thèſe générale , il eft certain
que intimité des deux principales
Puiffances de l'Empige peut en fubvertit
Féquilibre ,& menacer l'indépendance des
Etats plus foibles ; mais les conjonctures.
& les mots évidens qui ont infpiré cette
Alliance , fuffifent à raffurer les efprits vigi
lans on piut , d'ailleurs , s'en rapporter à
la force des chofes ; cette connexion
ne fubfiftere que pendant la durée acci
7233 )

:
dentelle des caufes fortuites qui l'ont
opérée.
Afin de diffiper les craintes , & de détruire
les interprétations , S. M. I. & le
Roi de Pruffe ont communiqué à la Diète ,
& rendu publiques les deux pièces fuivantes
Copie de la lettre circulaire écrite à tous les Mi
niftres de l'Empereur & de l'Empire,
Vienne, lez Décembre 1791 .
« J'ai le plaifir de vous confirmer la nouvelle
que S. M. l'Empereur & S. M. le Roi de Prulle
ont eftimé conforme à l'intérêt refpectif de leurs
Etats d'entrer dans un fyftême d'ailliance formelle
, & que les Préliminaires d'un Traité défenfif,
qui ne tardera pas à fe conclure , ont déjà.
été fignés ici à Vienne ) . On s'étoit flatté de
lagréable efpoir que l'accord & la bonne intelligence
feroient univerfellement regardés comme un
évènement falutaire parfaitement defirable, pour
le maintien de la paix en Europe , & de la tranquillité
en Allemagne . Ce n'eft donc pas fans un
grand étonnement que L. M. ont appris que des
bruits non moins invraisemblables qu'odieux
répandus avec affectation par des mal - intentionnés
, fur des vues fecrettes & fur des fuites poffibles
de ces nouveaux engagemens , ont fait ,
en divers lieux de l'Empire , une fenfation inquiétante.
S. M. I. ne defire rien plus ardemment
que de voir les Co-Etats de l'Empire , tous fans.
diftinction , également convaincus de la tendance:
invariable de fes vues vers le maintien de la
Conflitation de l'Empire & vers l'avancement:
"
( 234 )
1
de la profpérité générale de l'Allemagne. Elle
apprend conféquemment avec chagrin qu'à une
occafion qui ne le lui faifoit nullement préfumer ,
il s'eft élevé , dans divers Etats de l'Empire , des
follicitudes fur l'influence défavorable de fes nouvelles
liaifons . »
гс Quoique l'on ne foit pas ici dans Fofage
d'entter en explication fur des odiofités répandues
par des perfonnes peu inftruites ou mal -intentionnées
, & qu'au contraire l'on s'en tienne toujours
& abfolument au jugement des perfonnes impar
tiales, jugement qui triomphe à la fin de toutes les
faufes repréfentations , S. M. veut néanmoins que,
dans une occurrence auffi importante , & par égard
particulier pour les bien-intentionnés , vous de
clariez à la Cour , auprès de laquelle vous êtes
accrédité , & lorfque la nature des citconftances
ou la faveur de l'occafion l'exigera , «que le main-
« ien & la garantie de l'Empire Germanique font
« une des bafes fondamentales & effentielles des
ac liaiſons heureufement établies entre S. M. L
>
& S. M. le Roi de Pruffe , & que L. M. ,
« du moment où elles fe font heureufement rapprochées,
fe font religieufement unies pour la
« défenfe & la garantie de la Conftitution Ger-
« manique. »
ec
« S. M. I. , depuis fon avènement au Trône ,
a donné au monde tant de preuves non méconnoiffables
de fa juftice , de fon équité , &
de fa fagé modération , & elle a donné à fes
Co-Etats de l'Empire en particulier , chaque fois
que l'occafion s'en eft préfentée , tant d'affection
pour le Corps Germanique , une part fi grande ,
prife par elle au bien général de l'Empire & à
celui de chaque état en particulier , que , même
indépendamment de cette affurance facrée , il
( 235 )
1
ne devroit refter aucun doute fur la pureté de
fon zèle , de fes vues & de fes difpofitions. Il
eft donc à eſpérer , autant que , pour le bien
même des Etats de l'Empire , il eft à defirer qu'a
la place de follicitudes qui , en vérité , pe ſauroient
être plus vaines , on verra reparoître uneconfiance
fans limites , & que par - tout on rendra
à la probité , à la franchife & aux vrais fentimens
des deux Cours , la justice qu'elles méritent , fans .
conteftation , par leur fincère amour & par leurs
foins infatigables pour l'Empire. »
Copie de la lettre circulaire du Roi de Pruffe à fes
Miniftres dans l'Empire.
J'ai appris avec peine les bruits très - mal
fondés qu'on a répandus dans l'Empire fur l'h-
Auence dangereufe que l'heureux rapprochement
furvenu en dernier lieu, entre S. M. l'Empereur
& moi, pourroit avoir fur la confervation des
droits & de la libre circulation du Corps Ger
manique. Quoique la certitude qu'on avoit des
fentimens patriotiques de ce Monarque & des
miens , cât pu fuffire pourtranquillifer à cet égard
les efprits inquiets , & pour les convaincre que ,
dans les haifons purement défenfives & motivées
uniquement par notre amitié perfonnelle & pat
le defir d'affurer le calme & la paix à nos Etats.
réciproques & à l'Europe entière , il ne pouvoit
entrer aucune vue contraire aux loix & au bonheur
de l'Empire ; cependant , pour anéantir toutes
les interprétations finiftres & contraires à nos vues
loyales , je vous charge expreffément de donne
à connoître par- tout où il conviendra , e que
« le maintien de la Conftitution & des droits de
a l'Empire Germanique font une des bafes de
« l'unionheureuſement arrêtée entre S. M. l'Emˆ
( 236 )
pereur & moi , & que , du moment de notre
heureux rapprochement , nous avons ftipulé
cette garantie de la manière la plus obligatoire &
« la plus facrée . »
.1
Je ne doute pas que , d'après coutę déclaration
, les alarmes que des perfonnes préoccupées
eu mal- intentionnées peuvent avoir fait concevoir
acet égard , ne faffent place à la confiance que nous
méritons de la part de nosS&Co- Etats , & que ceuxeine
rendent pleine juſtice à la candeur & àla loyauté
des fentimens que nous nous fommes emprefiés de
manifefter dans cette occafion . >>>
De Francfort-fur- le-Mein , le vs Janvier.
Depuis quelques jours , on annonce des
letties requifitoriales de la Cour de Vienne
à la Régence de Munich , pour le paffage
de 20 mille Autrichiens . Cette nouvelle
s'accorde avec celle des ordres , expédiés
à fept ou huit régimens de la Bohème , da
fe préparer à partir . Ce départ paroît dong
plus arrêté qu'on ne le croyoit à Vienne
même. On préfume que la Pruffe ne tardera
pas à mettre de fon côté un Corps
d'armée en mouvement.. Les Députés des
Cercles de l'Empire font convoqués pour
le raffemblement des contingens ; ce n'eft
pas l'ouvrage de quatre jours ; mais la
éceffité de mettre enfin l'Empire dans un
itat de défenſe refpectable , eft plus générales
ment fentie depuis les dernières démarches.
te l'Affemblée de France . On prévoit
( 237 )
qu'elle ne s'en tiendra pas à la féparation
des Corps militaires formés par les Emi
grés ; l'on fait qu'il existe à Paris un Parti
prépondérant qui veut abfolument une
rupture , non pour faire la guerre propre
ment dite , mais pour opérer une Révolution
en Allemagne, par les mêmes moyens
qui ont produit celle de France.

Une foulé de Libelliftes périodiques
entretiennent la Nation Françoiſe: dans
cette illufion , par de prétendues lettres de
différens lieux de l'Empire , & toutes fabri
quées à Strasbourg. Ces dépêches écrites
par gens atteints de folie , ou impofteurs
par réflexion , repréfentent l'Allemagne
comme implorant les armées Françoifes
comme foupirant après les Droits de
l'homme , comme ouvrant fes bras aux
généreux conquérans qui exercent ces
Droits , ainfi qu'on le fait , avec tant d'humanité
, de nobleffe , & de bonne foi. Ces
Gazetiers extravagans certifient fur leur
probité , que, de toutes parts , les Allemands
leur demandent des cocardes tricolores ,
qu'ils brûleront les Propriétaires , qu'ils
faccageront les propriétés , qu'ils lanterne
ront leurs Souverains & leurs Magiftrats ,
du moment où quelques bataillons Pa
triotes auront paifé le Rhin . Nous ne
doutons pas , en effet , des efforts de tout
genre , tentés pour le fuccès de cette enareprife
, mais les mêmes Journaliſtes dé(
238 )
mentent eux- mêmes leurs efpérances , en
nous peignant l'effroi que leur approche
a femé au-delà des frontières : ' on les
craint fi fort , il n'y a pas d'apparence qu'on
les defire.
Au refte , ces premières inquiétudes de
l'inftant , d'abord fort exagérées , ont bientôt
fait place à d'autres fentimens . Tandis
qu'en France on imagine de donner en
trois mois , le Code de l'Affemblée à tout
l'Empire , l'Allemagne s'attend généralement
à une rupture , qui fera fuivie du
partage de la France.. Telles font les opinions
de part & d'autre nous espérons
que l'événement en démontrera la légéreté.
Plufieurs des Difcours prononcés à l'Affemblée
nationale , répandus en Allemagne
par la voie des Journaux , ont beaucoup
égayé le Public. La modeftie de M. Briffol,
& l'érudition de M. Rühl étonnent nos
Savans. On a , entr'autres , appris par coeur,
un difcours prononcé le 13 de Décembre
par ce dernier , qui propofoit de fixer un
terme aux Princes de l'Empire réclamans ,
pour venir présenter leurs titres à Paris . et
confifquer les biens de ceux qui recevroient
des Emigrés. Cette manière d'accélérer
l'opération des indemnités dues aux Princes
Allemands , a paru très - ingénieufe. En effet,
ces titres qui font tout uniment le Traité de
Weftphalie & d'autres Conventions publiques
, quoique confervés au Dépôt des
( 239 )
Affaires Etrangères à Paris , font reftés in
connus jufqu'à ce jour. Nous n'avons pas
moins admiré le beau paffage où M. Rühl,
aflure que dans le Palatinat le vil Plebeien
devient l'efelave du propriétaire du terrëin ,
fur lequel il a ofé mettre le pied.
Pour l'intelligence du texte , & faire
mieux reffortir l'érudition de l'Orateur , il
eft bon d'apprendre aux Lecteurs fimples ,
qu'il exifte dans le Palatinat fous le nom
de Wildfangiat , un très-ancien privilége
confirmé en 1518 par Maximilien i à l'Electeur
Palatin , & qui autorife ce Prince à
réduire fous une efpèce de fervitude , LES
BATARDS ET LES ÉTRANGERS SERES qui
viennent fe réfugier dans les lieux où les
habitans font également Serfs , et qui yfont
reftés pendant l'efpace d'un an , fans avoir
été réclamés par leur Seigneur naturel en
vertu du Droit de fuite. On voit donc que
cet ufage n'embraffe nullement les Etrangers
libres , Plébéïens ou non . D'ailleurs ,
l'ancienne fervitude n'exifte même plus dans
le Palatinat ; elle eft changée en redevances
annuelles très- modiques. Dans la plupart
des Villages , ces droits confiftent en une
poule par famille. Le même ufage fe
retrouvoit avant 1789 dans un grand
nombre de lieux de la Baffe Alface. Ce
-privilége de Wildfang n'eft pas plus rigoureux
que ne l'etoit en France le droit
d'Aubaine.
( exo )
En voilà affez pour apprécier la fcience
de M. Ruth fur les Coutumes Allemandes,
On le dit , cependant , Membre du Comité
Diplomatique de l'Affemblée Nationale ,
Comité
qui balance l'urne de l'Europe.
M. Rulh n'a pas toujours été fi grand Seigneur.
Avant de diffemer les petits Potentats,
il étoit à leur fervice. Il doit fa fortune
au Prince de Linange- Turkheim , dont
fut autrefois le Confeiller , & enfuite
l'homme d'affaires à Strasbourg..
*
Le Sénat de la ville de Nuremberg a
fait inféret dans les papiers publics un
article , dont voici le précis : « Le Senat
alvu avec beaucoup de furprife , dans la
Gazette Nationale , qui paroît a Paris , en
date du 12 Août , que George Hauffman ,
qui s'étoit offert de fuivre à Paris le paie
ment de la ville provenant de fournitures
de fourrages , avoit employé dans la pér
tition présentée à l'Affenblée Nationale
au nom de la ville , fans que celle - ci en
eût eu préalablement aucune communicat
tion , des expreflions qui font abfolument
contraires au rapport qui exifte entre la
ville de Nuremberg & l'Empire d'Allemagne
; le Sénat déclare en conféquence ,
qu'il défapprouve hautement les expref-
-fions d'Etat Souverain , & autres renfermées
dans cet Ecrit , & qu'il faut les attri
buer à l'ignorance de fon auteur.
FRANCE
( 241 ) .
FRANCE.
De Paris , le 25 Janvier.
SECONDE ASSEMBLÉE NATIONALE.
Du famedi 14 , féance du foir.
M. Guadet a raconté que la députation char
gée de préfenter au Roi le décret du matin
s'étoit tranfportée aux Tuileries ; que le Roi avoit
répondu « vous connoiffez mon attachement à
la conftitution ; affurcz l'Aſſemblée nationale que
je ne négligerai rien de ce qui pourra contribuer
à fon affermiffement. »
Hier , le garde - du- fceau avoit notifié à l'Af
femblée la fanction du décret portant création
de 300 milions en affignats de 10 , 15 , 25 &
so fous , & du dernier décret relatif aux princes
émigrés ; aujourd'hui, les miniftres ont annoncé
la fanction du décret , rendu le matin , qui déclare
traître à la patrie tout François qui auroit
des relations avec un congrès dont le but feroit
de modifier la conftitution .
Du dimanche , 15 janvier.
Au nom des citoyens du fauxbourg St. Antoine
de Paris , un orateur a déclamé , avec une raifon
fort droite pour le fond de cette idée , contre les
beaux efprits.devenus patriotes , dès qu'ils ont vu
que le patriotilme procuroit des places . Il a conclu
par fept demandes qui n'avoient aucun rapport à
fon difcours , mais dont une feule , qu'on diftinguera
facilement , étoit le but probable de fa
harangue ou de fa miffion . Il a demandé : 1 °. que
No. 4. 28 Janvier 1792.
L
( 242 )
es ci - devant gardes Françoifes foient confervés
à Paris ; 2 °. qu'il foit inceflamment établi des
écoles primaires ; 3 °. que l'éducation du prince
royal foit faite conformément aux décrets de
l'Aflemblée conftituante , parce qu'un Roi conftitutionnel
doit avoir des connoiffances & des
vertus 4°. que l'Affemblée fe falfe remettre les
informations que la police a dû faire contre les
perfonnes qui cherchoient à corrompre , par
argent , les tribunes de l'Affemblée nationale ;
5. que la fabrication des petits affignats foit
accélérée ; 6°. que les repréfentans du peuple ne
perdent jamais de vue que l'égalité & la décla
ration des droits de l'homme , font les bafes de
la conftitution ; 7°. que le comité des pétitions
faffe inceffamment le rapport de celle- ci .
Encore des Avignonnois qui réclament la
juftice & l'humanité de l'Affemblée , en faveur
des patriotes détenus à Avignon .
Mercredi dernier , M. Ruhl , au nom de l'un
de fes correfpondans , fit hommage à l'Affemblée
d'un ouvrage intitulé : l'inftituteur ſexuel
des hommes pour fe reproduire , & de décens
éclats de rire portèrent l'ouvrage au comité
d'inftruction publique. Aujourd'hui , un artiſte
préfenté à l'Affemblée une machine , dont
Jeffet doit être d'exterminer toute une armée.
Ce généreux mortel n'afpire à d'autre récompenfe
qu'aux bénédictions des amis de l'humanité.
Sa machine a été renvoyée au bureau de confultation
. On ne néglige rien pour le bonheur
du monde.
Du lundi , 16 janvier.
Sous la dénomination de la fociété dont la
devife orientale eft ; la conftitution , toute la
( 243 )
1
:
conftitution , rien que la conftitution , le club die
des Feuillans eft venu célébrer , à la barre ,
comme «un des plus beaux jours de l'Affemblée
» celui où elle a tant juré la conftitution
ou la mort ; ce qui a valu à la députation des
éclats de rire des jacobins , les applaudiffemens
de ceux des légiflateurs qui fout auffi membres
de ce club , & la mention honorable. Combien
d'infortunés paient le temps de ces parades !
C:
Les commiffaires de St. Domingue étant introduits
, leur orateur a voulu tirer le récit des faits
des pièces mêmes. M. Camboa , & plufieurs des
affectueux amis des Colonies , fe font écriés que
cette lecture feroit trop longue ; quoiqu'ils euffent
très - patiemment écouté des harangues oifeufes ,
adulatoires , dont nous faifons grace au lecteur ,
une entre autres où l'on avoit dit à l'Affemblée :
foyez la providence de cet empire . » Après
d'incroyables débats , tendant à ce que ces commiffaires
ne fuffent pas entendus , il a fallu lire
le décret portant qu'ils le feroient , & ils ont
continué leur récit avec une rapidité affortie à
l'impatience dont ils étoient l'objet. Dans l'Eft ,
les mulâtres non-propriétaires réunis aux noirs ,
continuent leurs ravages. Un nègre efclave ,
nommé Jean - François , le qualifie général des armées
du Roi , & tous ont arboré la cocarde blanche,
A Léogane , au grand Goave , dans les quarters
voifins , ils ont diffous les municipalités , & rétabli
l'ancien régime , incendié les propriétés , égorgé
les blancs . Dans le Sud , les mulâtres propriétaires
fe font réunis aux blancs , pour garantir
leurs propriétés , encore intactes au 12 novembre.
Un arrêté de l'Affemblée coloniale protefte de
fon inviolable attachement à la France & à la
conftitution ( qui déclare elle-même qu'elle n'eft
L 2
( 244 )
pas faite pour les colonies ) . On ne favoit
alors du Port -au- Prince que l'incendie de 300
maiſons.
Dans la réponſe , le préfident a exprimé le
tendre intérêt que le corps législatif prend aux
malheurs de St. Domingue , & il a déféré à la
députation les honneurs de la féance , M. Brouf
fonnet a dit que les nègres révoltés ne lui paroiffoient
pas avoir des intentions patriotiques , comme
on l'avoit prétendu d'abord , puifqu'ils forçoient
les colons à prendre la cocarde blanche . On a
décrété le renvoi des pièces au comité.
Par un décret , l'Aſſemblée a ordonné de fire
punir les fous - officiers & foldats du régiment
i -devant Dauphiné , qui s'oppoferoient à la
rentrée dans ledit 38 ° . régiment des officiers exclus
qui prouveront avoir prêté le ferment preferit par
Jaloi du 22 juin dernier.
Le procureur-général- fyndic du département
des Baffes - Pyrénées , a écrit de Pau , le 9 janvier
, à un membre de l'Affemblée › que tout
annonce une attaque prochaine de la part des
Efpagnols ; que 8 vaiffeaux , partis d'Oftende ,
viennent de vomir , fur les côtes de Fontarabie ,
6,000 hommes de troupes , envoyées ou par
quelque cour du Nord , ou par les princes .
émigrés : « Nous avons , mande- t -il , mauvaife
opinion de M. Duchilleau & de fes coopérateurs ,
Si les Espagnols & les brigands qui s'y lont
réunis , nous font une visite , nous les attendrons
de pied ferme ; mais nous fommes fans armes ,
fans troupes de ligne , fans munitions... Ils auront
pour eux le fanatifme , la féodalité & la
robinocratie... Les tréforiers de guerre font fans
le fou. Samedi foir , la majeure partie de nos
volontaires n'avoit pas encore dîné faute de folde,
( 245 )
Si vous n'avez point de fonds , pourquoi raffembler
des volontaires ? Eft-ce pour les affamer ?
Ne feroit- on nul compte de nos frontières , parce
qu'elles font à 200 lieues de vous ? Mais tout
le pays feroit ouvert jufqu'à Paris . »
M. Crublier d'Obterre a dit que les approvifionnemens
étoient en affez mauvais état ; mais
qu'on y travailloit ; M. Gufton : «il faut craindre
les aristocrates , & non les Efpagnols , gens couverts
de poux. Ce beau trait de génie législatif a
excité le rire des galeries . Le préfident a obfervé
à M. Gafton qu'il étoit hors de la question . On
exigera des éclairciffemens de M. de Narbonne qui ,
felon M. Lacroix , n'eſt pas miniftre pour faire des
phrafes , mais pour remplir fes devoirs .
M. Debry a lu un projet d'acte portant que ,
confidérant , & c . , l'Affemblée déclare que Louis-
Staniflas-Xavier , prince françois , eft cenfé avoir
abdiqué fon droit à la régence. Cette déclaration
a paru à M. Gentil , inutile , peut- être injufte,
&, quant aux fuites , dangereufe. Le prince dé
crété d'accufation , avant l'expiration du délai conftirutionnel
, fera reconnu coupable ou innocent ;
il fubira fon jugement , ou s'y dérobera par l'expatriation.
Soit qu'il ne rentre jamais en France
ou qu'il y perde la tête , il eft clair que le voilà
déchu de la régence. Innocent , ce qui impliqueroit
contradiction , il objectera qu'il n'a pu
rentrer à caufe du décret d'accufation rendu ( on
ne fait pourquoi ) avant le terme fixé par la fommation
de rentrer fous peine de perdre le droit
à la régence : « Il pouvoit courir le rifque de la
vie , a ajouté M. Gentil , quand même il auroit
été innocent »……. De violentes rumeurs l'ont interrompu.
On a demandé qu'il fût rappellé à
l'ordre « pour avoir blafphêmé la loyauté Fran-
L 3
( 246 )
soife ; comme fi c'étoit blaf hêmer ; que de
direqu'un innocent , ainfi que des milliers d'autres,
pouvoit périr victime d'une multitude égarée.
Enfin , une difcuffion digne du fujet , a conduit
l'Aſſemblée à décréter la déchéance , & à
renvoyer la rédaction de l'acte au comité , fans
que perfonne ait entrevu la queftion de droit &
de fait , affez étrange , qui femble rendre aujourd'hui
la régence éventuelle , ou inconftitutionnellement
élective avec tous les dangers d'une
élection , ou le partage conftitutionnel de M.
d'Orléans.
M. Cahier de Gerville a dit que l'un des commiffaites
lui mandoit d'Avignon : « Nous avons
113 prifonniers , & les garder n'eft pas petite tâche ,
d'autant qu'en intrigue de toute part pour nous en
délivrer fans notre affentiment. » Quel règne de la
loi ! & l'on n'a rien ftatué . Avignon & le Comtat
rainés implorent des fecours... Au comité.
M. Deleffart a communiqué à l'Aiſen.blée des
dépêches de Coblentz , de M. de St. Croix. Les.
François émigrés vident l'électorat de Trèves ;-
25 hommes peuvent à peine s'arrêter dans ks
villages , faute de logemens. Canons , munitions ,
farines , tout eft ou fera vendu ; les marchés avec
les fourniffeurs fort rompas. Le cardinal de
Rohan a reçu de l'empereur l'ordre de ne tolérer
dans fes poffeffions aucun raffemblement hoftile..
Froid , neige , chemins horribles , rien n'a différé
le départ des François qui vont où ils peuvent
les chevaux fuivent les hommes . S. M. I. a:
déclaré fon intention de protéger les Etats de .
PEmpire lélés , & d'empêcher qu'aucun d'er
n'agiffe par des attroupemens , & « ne troubles
la bonne harmonie qui fubfifte entre l'Empire &
France.
ב כ
( 247 )
20
J
Le miniftre de la guerre eft venu commencer
fon compte des 20 millions décrétés . Sa dépense
morsuit , le 15 , à 1,662,000 liv . , pour des cho
Vaux achetés dans l'étranger . Il a propofé à l'Affemblée
de s'occuper des moyens de recrutement ,
d'avances ordinaires , d'augmenter la ration do
pain & la folde ; des fonds pour les équipages
de campagne des foldats & des officiers , qui ,
a -t- il naïvement obſervé , « étoient autrefois , ‹n
général , plus riches . » M. de Narbonne a dit qi e
Popinion de l'armée étoit que , les officiers de
Egne devroient toujours avoir le commandement .
Cette opinion caffera probablement certain décret
rendu , dont nous avons expoté les inconvéniens .
Le miniftre a encore annoncé que 30,000 ch
vaux néceffaires abforberoient prefque les 20 mil-
Hons , que les recrues exigeroient beaucoup d'ar
gent , que le déploiement de 150,000 hommes tri
pleroit la dépenfe... Au comité militaire..
Du mardi 17 Janvier. "
M. Dufrefne de Saint - Léon a notifié qu'il y a
pour plus de 60 millions de rapports prêts fur des
liquidations faites . La fabrique des affignats re
va pas fi vite . Il propofe d'étendre l'obligation de
6 mois de réfidence , des rentiers de l'état aux
poffeffeurs de brevets de penfion . Cette propefition
, digne de l'abbé Terray , conventie en
motion par M. Dorify , a été décrétée d'urgence.
*
Un Anglois , que le lecteur a nommé William
Beggar ou Beaker , a écrit de Londres , à l'Affemblée
nationale , que des milliers d'Anglois ont
juré de foutenir la fublime conftitution d'un
peuple aimable , qui fixe aujourd'hui les ref
pects de l'Europe ; que tel eft i'efprit qui anime
toute l'Angleterre , excepté , ajoute-t-il , quelques
efclaves ou quelques riches endurcis ; & , en vertu
L 4.
( 248 )
de la fraternité univerfelle « qui effacera les lignes
de démarcation tracées par les defpotes » il offre
pour le fervice de la France deux cents livres tournois
que les repréſentans du peuple François acceptent
avec mention honorable .
L'Aſſemblée a décrété d'urgence : ´1º . qu'il fera
payé 100,000 liv. aux enfans- trouvés du Royaume
; 2,500,000 liv . de fecours pour faciliter les
travaux utiles dans tous les 83 départemens ;
1,500,000 liv. aux hôpitaux , fuivant les proportions
déterminées par les loix des 25 juillet &
12 feptembre derniers ; 2 ° . que les rentes fur
les biens nationaux dont jouiffoient les maifons
de charité , leur feront payées , conformément au
décret du 10 avril 1791 , provifoirement juſqu'au
premier janvier 1793 ; 3 °. que lesdits fecours ne
feront accordés qu'aux départemens qui auront
fatisfait à toutes les conditions de la loi du 9 octobre
dernier & d'autres antérieures ; 4°. que toutes
les difpofitions des directoires qui ont appliqué en
moins impofé des fonds deftinés aux atteliers de
charité , font annullées ; 5 °. que l'organisation
générale des fecours fera mife fous les yeux de
P'Affemblée très- inceffamment , par fon comité
des fecours.
On a lu trois lettres de M. de Blanchelande ,
du Cap , des 16 , 23 & 30 novembre . Elles confirment
les faits que nous avons annoncés
femaine dernière , & quelques autres dont nous
parlerons ailleurs.
Quelqu'un a propolé de fixer à trois jours le
rapport du décret ajourné à 15. « L'intention de
l'Aſſemblée , a dit M. Ducos , étoit de connoître
l'effet du décret du 24 ſeptembre. Il eſt maintenant
connu ; la province du nord eft en feu , &
le Port-au-Prince eft en cendre. Ceux qui ont
( 249 )
follicité ce décret doivent être fatisfaits. » Pour
juger de la bonne- foi de l'obfervation , ou du degré
d'amertume du farcafme , il fuffira de méditer
cette queftion fort fimple : la cauſe ou l'intention
du mal étoit- elle dans le décret du 24 septembre ,
ou dans le décret du 15 mai qui trahit les promeffes
les plus folemnelles en exaltant la fureur
d'une claffe que fon intérêt même borgoit à la
paiſible poffeffion de la liberté civile , & que d'homicides
fophiftes ontperfidement engouée de droits
politiques ? Le rapport eft fixé à trois jours.
Alors M. Deleffart s'eft levé pour débiter une
efpèce d'exhortation fur la néceffité de la prudence.
Il a invoqué la conftitution , tous les fermens
prêtés , les grands principes du droit des
gens , l'intérêt de n'entreprendre la guerre que
dans des vues de paix ; il a obfervé que les nations,
comme les individus , ont une vanité fecrette
qu'il ne faut point bleffer ; que les ménagemer s
fuggérés par la juftice , n'aviliront point la dignité
nationale ; qu'il eft de la fageffe du peuple François
de fe garantir de toute détermination qui
pourroit entraîner un jufte reffentiment , & il en
a cité pour exemple celle de donner à l'Empire
( ou à l'Empereur ) un temps fixé pour expliquer
fes intentions. Il a repréfenté que le Roi avoit
employé des moyens auffi fermes & plus conciliatoires
: « Vous fentirez , Meffieurs , combien il
eft néceffaire de ne pas interrompre le cours d'une
régociation auffi importante ; & vous placerez
toute votre confiance dans le Roi qui veut la paix
comme vous fans craindre la guerre. Je terminerai
par une réflexion bien vraie , c'eft que la plus
jufte & la plus heureufe des guerres eft toujours
une fource trop féconde d'injuſtices & de calamités,
cc
L S
( 250 )
M. Kock avoit , au nom du comité diploma
tique , reffaffé tout ce qu'on favoit , dans un
prétendu rapport fur les communications offi
cielles , en y ajoutant que le duc de Wurtemberg
venoit d'écrire au cardinal de Rohan que , fi les
corps de Mirabeau ne fe feparoient pas , on feroit
forcé de les diffoudre ; & M. Kock avoit conclu
en propofant de décréter ce qui fuit :
« L'Affemblée nationale , applaudiffant à la
fermeté avec laquelle le Roi a répondu à l'office
de l'Empereur , du 21 décembre dernier , & après
avoir entendu le rapport de fon comité diploma, -
tique , décrète :
« Art. I. Que le Roi fera invité , par un ,
meffage , de demander à l'Empereur , au nom
de la nation Françoife , des explications claires
& précifes fur les difpofitions à l'égard de la¸
France , & notamment s'il s'engage à ne rien
entreprendre contre la nation Françoife , fa conftitution
& fa pleine & entière indépendance dans
le réglement de fon gouvernement ; & fi , dans .
le cas où la France feroit attaquée , il lui fournira
les fecours ftipulés par le traité du 17 mai ,
1756 ; →
« II. Que le Roi foit également invité à demander
que ces explications lui foient données ..
avant le 10 février prochain , & à déclarer à
l'Empereur , qu'à défaut d'une réponſe entièrement
fatisfaifante à cette époque , ce procédé de
fa part feta envisagé par la nation Françoife .
comme une rupture du traité de 1756 , & un
acte d'hoftilité envers elle ; »
cc
Que le Roi fera également invité de donner ,
les ordres les plus précis pour cominuer & accé
( 251 )
larer , autant qu'il fera poffible , fes préparatifs
de guerre & le raffemblement des troupes fur les
frontières , de manière qu'elles foient en état
d'agit dans le plus bref délai . »
Le refte de la féance a été rempli par une
nouvelle déclamation cynique de M. Briffot..
Nous l'abrégerons le plus qu'il nous ferà poffi
ble ; il a parlé près de deux heures .
CC
Enfin le mafque eft tombé , votre ennemi
véritable eft connu , l'ordre donné au général
Bendervous apprend fon nom ; c'eft l'Empereur . Les
Electeurs n'étoient que fes prête-noms ; les émigrans
qu'un inftrument dans fa main . Vous devez maintenant
méprifer les émigrans ; c'eft à la haute-
Cour à venger la nation de la révolte de ces
Princes mendians . Cromwel força la Fran- e & la
Hollande à chaffer Charles II. Une pareille perfécution
honoreroit trop les princes. Saififfez
leurs biens , & abandonnez les maîtres à leur
néant. Les Electeurs ne font plus dignes de votre
colère ; la peur les fit profterner à vos pieds
( bruyans applaudiffemens ) . Un peuple libre
n'écrafe pas les ennemis à genoux . Cependant
leur formiffion peut n'être qu'un jeu mais
qu'importe à une grande nation cette hypocrifie
de petits princes ? L'épée eft dans votre main ,
& doit vous répo dre de leur conduite pour
l'avenir. »
сс L'Empereur eft votre ennemi . Examinez
votre petition & la fienne ; & prenez confeit
des puncipes & de votre force. La force vous
vengera , les principes vous abfoudront ... Tous
les Rois doivent hair vorre conftitution . Elle
fil : lean procès , el . prosence leur fentence ,,
elle temble de a chain : demain tu ne feras
plus , ou tu ne feras Roi que par le peuple
L6
( 252 )
Cette vérité a retenti au fond du coeur de Léopold.
Il cherche à en retarder le moment........
Léopold craint pour fon trône. C'eſt ſon trône
qu'il cherche à maintenir , par une vaine ligue ,
contre le torrent de la liberté ..... Ah ! s'il entendoit
mieux fes intérêts , it préviendroit la
révolution en la naturaliſant chez lui ; l'inoculer
c'eft lui ôter fon mal. »
Le rhéteur fébricitant s'eft mis à énumérer
fes griefs contre Léopold , & les a réduits à
quatre chefs ,
1º. Vous avez demandé la difperfion des
émigrés , & les raffemblemens ont continué ; à
peine l'Electeur de Trèves a-t-il réquis la protection
de Léopold contre vous , les ordres ont
été donnés en conféquence. 2°. L'Empereur a
adhéré au conclufum de la diète , qui porte que
les princes poffeffionnés en France n'abandonneront
point leurs droits féodaux , c'eft-à- dire ,
dans lequel on déclare la guerre à la conftitution
Françoife . 3 ° . Il a requis l'armement des
cercles pour foutenir ce conclufum. 4° . Ce quatrième
offre une violation bien plus coupable &
des traités &t du droit des gens ; it a proclamé
la néceffité d'une ligue armée , pour prévenir
soute attaque préjudiciable à la dignité du Roi
des François & aux autres couronnes de l'Eu-
Tope..... Et toutes ces démarches attentatoires à
la conftitution , l'Empereur ne les a pas faites
Yeulement avant l'acceptation du Roi , mais encore
après qu'elle lui a été notifiée. »
M. Briffot a repouffé tout délai propofé , toute
guerre par écrit . « Un peuple libre a rarement
Pavantage dans les négociations du cabinet .....
Il eft obligé de le fier à des agens qui ne font
pas de fon choix , agens nommés par un pou•
( 2538)
voir exécutif que la nature des choſes rend, en
fecret , ennemi de la liberté.... Un peuple libre
ne fait bien fes affaires que par lui - même......
A la guerre c'eft la nation qui négocie...... Là
tout et public tout eft myſtère & fraude dans
le cabinet..... Ici les injures pleuvent fur ces
valets qui parlent encore du Roi leur maître ,
qui arborent la cocarde blanche , & reftent impuns.
Les foupçons atteignent même jusqu'à
T'ambaffadeur de France à Vienne : « on a droit
de craindre..... qu'il ne devienne un ennemi
fatal à la caufe populaire. » ( C'est ainsi que les
démagogues paient le civisme ).

Pour démontrer la juftice de l'attaque propofée
, & particulièrement le fuccès , qui feul
en feroit toute la morale aux yeux de ceux qui
n'ont rien à perdre , le fophifte a cité de nouveau
Charles XII , Cromwel , fon parlement ,
Frédéric II , &c . Il a efquiffé le dénouement
qu'auroit cette comédie politique , fi fa fageffe
n'y mettoit bon ordre ; & qu'on juge de ce
qu'il doit avoir entrevu & preffenti , puifqu'il
s'efl hafardé jufqu'à peindre tous les mécontens
du royaume fe ralliant bientôt autour des drapeaux
étrangers. Mais fubftituant , d'un mot
tous les François à leurs corrupteurs : « telles font,
a-t- il repris , les vues fecrettes de vos ennemis ;
ils font Rois & vous êtes peuple ; ils font defpotes
& vous êtes libres . Or il n'y a point de
capitulation fincère entre la tyrannie & la liberté.»
S'il n'y a point de capitulation , les François ne
cefferont donc de combattre , qu'après avoir
renversé , briſé tous les trônes & tous les gouvernemens.
Quelle perfpective ! quelle liberté !
quel amour de la paix ! « Les tyrans étrangers
veulent donc vous écrafer ou vous tromper....
( 254)
En nous traînant de délais en délais , ilš gagnen &r
& nous perdons. Notre pofition actuelle est avan
tageufe ; leur pofition eft défavorable ; le temps
améliore la leur , & détériore la nôtre . »
L'état brillant des forces nationales , il l'à
trouvé dans les comptes rendus , dans des millions
d'hommes formant un corps de réferve impénétrable
& une fource inépuisable de recrues..
BC

Quelle eft , au contraire , la pofition de nos
ennemis ? Je ne parle pas des troupes des Electeurs
, deftinées prefque toutes à la parade ;.
mais celles de l'Empereur , les feules redoutables ,.
font difperfées , fuffifent à peine à contenir des
pays immenfes . Quarante mille hommes armés
dans les montagnes de Styrie réclament une
1epréfentation plus égale à la diète . La Gallicie
menace ; le Brabar çon ronge , en frémiffant
fón frein ; les troupes même cominencent à
fentir le leur . Tout est donc contre l'Empereur ....
Il ne faut point fe le diffimuler , l'Empereur ,
foit politique , foit repentir , paroît abjurer l'idée
de la guerre. Au ton, hautain de l'office du 21
feptembre , fuccède un ton plus doux. Un
peuple libre ne varie point aisfi , parce qu'il
marche toujours fur la ligne des principes . En
donnant un terme à l'Empereur ( pour nous procurer
une fati faction qui nous ôte toute inquiétude
) , nous lui prouverons que les François
dédaignent de profiter de la détreffe de
leurs enneinis pour leur impofer des loix dures
& fe venger des outrages. C'eft bien alors que
le François méritera cette devife du peuple Romain
parcere fubjectis & debellare fuperbos .
ל כ
Ce tiomphateur fi clén ent a foutenu , qu'il
feroit mutile & dangereux. de de.nander l'exé
cution du traité de 1756 ; parce que l'Empereur :
7255 )
l'a violé , parce que ce traité eft ruineux pour :
la France , & ne peut fe concilier avec la conf
titution . « Faire un traité d'amitié éventuelle ·
avec tel ou tel peuple , c'eft ſe lier exclufivement
, & violer le principe de la fraternité
univerfelle . »
D'ailleurs , à l'en croire , toutes les puiffances
font fi peu dignes d'une alliance ou fi peu à
craindre « L'Empire ! est un fantôme ; le Bra-.
bant libre s'unira à la France ( fans conquête ,
comme Avignon ) ; les Suifles aiment la liberté ;
les moyens du Roi de Sardaigne font nuls &
fon peuple eft François ; l'Angleterre ne peut
frapper la France qu'au loin , & bientôt la force
des chofes lui en enlevera le moyen ; en Hollande
, le Stathouder cft tout , & ce tout n'eft
rien ; la détreffe de l'Espagne affure fon inertie ;
le peuple Anglois fait des voeux pour nos fuccès;
ce feront un jour les fiens..
Tant d'ineptics , de bravades , d'infultes , d'inquiétudes
, nées de la peur d'une coalition , n'ont
pas empêché M. Briffot d'effimer qu'une coalition
eft une chimère. Anfi la politique de déchirer
tous les traités par fraternité univerfelle ,
ne l'a pas empêché de propofer des traités d'al
liance avec l'Angleterre , avec la Pruffe & la
Hollande ; il a terminé fa harangue par ces
tumineux apperçus , & par un projet de décret
couvert d'applaudiflemens . On a décrété l'impreffion
. Les trois articles qu'il a propofés ont
pour bat de déclarer le traité de 1756 anfanti ; de
regarder comme hoftiles la protection que l'Empereur
accorde aux Electeurs , fon acceffiion
la coalition , & de lui donner jufqu'au 10
février
*
( 256 )
Du mardi , féance du foir.
Tous les objets de quelque intérêt n'ayant été
qu'effleurés pour être ajournés , le refte ne concernant
que des particuliers ; l'effentiel , qui eft
fort peu de chofe , devant fe reproduire , nous
bornerons à ces mots l'analyfe de cette féance .
Du mercredi , 18 janvier.
Sous la dénomination équivoque de recette ,
qui eft loin d'exprimer exclufivement la rentrée
des contributions , on a vu les fommes reçues
par le tréfor public aller , en octobie , à 28 millions
; en novembre , à 30 millions. Aujourd'hui ,
le comité de l'extraordinaire a fait monter la
recette de décembre à 27,697,709 liv.; & il a
demandé 20,860,624 liv . pour completter la
fomme de 48,558,333 liv . , montant de l'évafuation
fixe de la dépenfe d'un mois ; & de plus
15.096,517 liv . , montant des dépenfes particu
lieres de 1791 , payées dans le courant du mois
de décembre. Il feroit important de manifefter
que , dans ces recettes ordinaires , on ne compte
pas quelques millions payés par les Etats- Unis
d'Amérique , le prix de vieux fer ou cuivre
vendu , de vales faciés , de tabacs , de fel , la
valeur de parties non réclamées , des revenus de
biens nationaux qui , adjugés , n'en produiront
plus ; d'expliquer nettement ce que font des
dépenfes particulières , non - articulécs , de 12 à
15 millions par mois , qui , fans doute , ne fe
confondent pas avec les dépenfes extraordinaires.
Quoi qu'il en foit , un décret d'urgence a , fur
parole , ordonné à la caiffe extraordinaire , à la
demande du comité de l'ordinaire , de payer au
( 257 )
réfor 35,957,141 liv. de vrai deficit avoué
dans la recette ordinaire du mois de décembre .
Un membre a lu la rédaction définitive de
l'acte de déchéance de Monfieur frère du Roi . Il
y étoit dit le pouvoir exécutif fera rendre
compte ; M. Léopold a voulu qu'on y fubftituâr :
le pouvoir exécutif rendra compte. Le décret &
l'amendement ont été adoptés , au bruit des applaudiffemens
, en ces termes :
ce L'Affemblée nationale
confidérant que
Louis-Stanifas- Xavier , prince françois , premier
appellé à la régence , n'eft pas rentré dans
le royaume fur la requifition du corps légiflatif,
proclamée le 7 novembre 1791 , & que le délai
de deux mois fixé par la proclamation eft expiré ,
déclare , aux termes de l'article II de la troifième
fection du chapitre II du titre III de la
conftitution , que Louis - Staniflas - Xavier, prince
françois , eft cerfé avoir abdiqué fon droit à la
régence , & qu'en conféquence il er. eſt déchu » .
« Le pouvoir exécutif donnera les ordres néceffaires
pour la publication du préfent acte légiflatif
, qu'il fera proclamer , & rendra compte
l'Affemblée nationale , dans trois jours , de la
préfentation qui lui en aura été faite , & des
mefures qu'il aura prifes à cet effet » .
La reprife de la difcuffion du projet du comité
diplomatique , a fucceffivement amené à la tribune
MM. Dumas , Vergniaud & Ramond.
M. Dumas a dit : « la protection accordée
aux réfugiés François eft une violation manifefte
aux traités de Munfter , de Nimègue , de
Rifwick & de Bade.... Celui de Rifwick porte
qu'aucune des puiffances contractantes ne pourra
donner aucun fecours à ceux qui trameront ,.
molientibus , contre l'une d'entre elles , ni rece(
258 )
voir , protéger ou aider les fujets rebellès ou
réfractaires . »
M. Dumas & le comité ont féparé de la queftion
agitée , tout ce qui concerne les princes
poffeffionnés en Alface ; les droits de la France
leur paroiffant plus clairs que le jour . L'orateur
a tracé les devoirs de Léopold & du Roi d'Ef
pagne . Il a répété que les François ne feroient
pas la guerre aux peuples , mais aux princes .
Il a vu dans l'armée , dans les gardes nationales ,
dans la difcipline , la fubordination , la ſobriété ,
la vigueur & la légèreté des mouvemens , les
fortereffes , les munitions , les magafins , le
cours des fleuves , d'inépuifables moyens de vic
toire , & il a modeftement avoué que tout cela
n'étoit pas un fecret pour les hommes de l'art.
Malgré tant d'avantages , M. Dumas n'a pas
été de l'avis de M. Briffot : « Je ne gâ erai
point , a - t-il dit , une fi belle caufe par d'inutiles
provocations , par la haine , la méfiance & le
refus de croyance à toute foi publique ... Cette
préfomption de trouver fi facilement de nouveaux
amis , ne m'offre ni force ni prévoyance....
Vouloir ou ne vouloir pas la guerre font deux
chofes également abfurdes. Il faut la faire , fi ,
pour le maintien de la conftitution , elle eft néceffaire
; mais il ne faut pas la rendre inévitable
pour la faire. »
Se repofant far l'effet du mémorable ferment
du 14 de ce mois , M. Damas appelloit la préalable
fur les deux premiers articles du comité ,
& demandoit que le meffage du Roi n'eût pour
objet que « la manifeftation de l'harmonie qui
règne entre les pouvoirs , & la réunion de leurs
efforts pour procurer immédiatement l'inconteſ
( 259 )
$
table affermiffement de la conftitution Fran
çoife. »
M. Vergniaud a étalé tout l'art oratoire d'ur
ci-devant avocat de province . Son amplification
a offert les mouvemens convulfifs du defpotifme
terraffe, qu'il eût peint mort s'il en eût eu befoin
pour faire une autre phrafe ; le fanatisme expirant
, ure caligineufe diplomatie ; des oiſeaux
de proie engraiffés du fang des cadavres ( bravo !
bravo ! ); la rupture du traité de 1756 , érigée
en révolution auffi néceffaire à l'Europe que la
deftruction de la bastille l'a été pour notre régépération
( bravo ! bravo ! ) ; des préparatifs de
défenfe devenus une fatale éclufe pour laiffer.
écouler l'argent ; des cabinets qui efpèrent laffer
notre courage en le tant.lifant , c'eft - à- dire ,
en l'irritant fans ceffe , fans jamais lui donner
d'aliment , & c.
nga
Des mos paffant aux idées , nous ne trouverons
guère que celles des préopinans , & fur--
tout de Mi Brifot , ravaudées à neuf. La haine ,.
la terreur que notre conftitution infpire aux tyrans
, s'eft manifeftée dans le traité de Pilnitz
& dans le conclufum de la dière de Ratisbonne .
Elle s'eft manifcitée par je ne fais quel mélang
inconcevable d'audace infultante & de baffeffe
qui a porté quelques couis à envoyer des pléni--
potentiaires dans le repaire de Coblentz , pouri
y traiter avec des factieux déjà flétris par la
justice , comme avec des puiffances légitimes...
Si vous laiffez ( par des délais ) établirl'opinion
que les malheurs ont leur fource
dans la révolution , n'aurez - vous pas à craindre
que chaque jour n'éclaire une défection de la caufe
de ce peuple ?.... N'eſt- il pas évident que vatre
téfor national ne fauroit oppofer une longue:
( 260 )
réfiftance à cette guerre de préparatifs ; que le
jour de fon épuisement abfolu pourroit être auffi
le dernier de la conftitution ? .... aux armes donc ,
aux armes.... ou bien vous périrez fans gloire ,
vous ensevelirez avec votre liberté , l'espoir de
la liberté du monde ; & coupables envers le genre
humain vous n'obtiendrez pas même fa pitié....
Nous n'avons d'autre allié que la juftice éternelle
dont nous défendons les droits. » Une voix lui
a dit : en voila affez;«pour triompher, a -t- il ajouté .
Mais arrivé au befoin d'alliances , il a dénoncé à
l'Affemblée que M. de Condorcet avoit un travail
tout prêt , qui répandroit ſur cette queftion les
plus grandes lumières .
Pour a tirer des alliés , il a confeillé de rompre
le traité de 1756 , en affirmant qu'il eft onéreux
à la France , & que Léopold y a été infidèle :
« Moffieurs , l'Europe a les yeux fixés fur nous..
Apprenons -lui enfin, ce qu'eft l'Affemblée nationale
de France ..... ou redoutez la haine , &
de la France , & de l'Europe , le mépris de votre
fiècle & de la poftérité . » ( Bravo ! bravo ! Et quel ?
qu'un s'eft écrié : voilà la véritable éloquence ).
Se maintenant toujours à la même hauteur
M. Vergniaud a renouvellé l'importante motion
de M. Hérault de Séchelles fur les cocardes blanches
tolérées dans l'étranger. Enfuite l'orateur a
parlé , à loifir , de Rome , d'Annibal , de Frédéric
II, & a traduit, tout un paffage de Démofthènes.
Puis «e une pensée échappe , en ce moment-
ci , de mon coeur , a- t- il dit ; je finirai par
elle. » Ce font les mânes des générations écoulées
qui conjurent l'Affemblée , au nom de leurs malheurs,
d'avoir pitié des générations à venir ; les
vivans , on le voit , n'entrent pour rien dans La
rhétorique,
( 261 )
Croiroit-on à la poſſibilité de ſemblab'es diſcuſ
fions , fi fuccombant au dégoût d'une fi longre
analyſe , nous nous reftreignions à les caractérifer ?
M. Vergniaud a demandé la priorité pour le fage
projet de M. Briffot , en le réfervant de l'enrichir
d'articles additionnels .
« Nous atteignons , a dit M. Ramond , la
deuxième époque de notre révolution . A meſure
qu'elle s'achève au dedans , nous voyons mieux
qu'elle eft à faire au dehors.... La Suède a paru
dans le lointain ; la Ruffie nous a fait de ridicules
menaces. L'Espagne a témoigné fon humeur.
L'Empereur fe montre ; bientôt l'Angleterre va
abandonner fon rôle taciturne & fouterrain , pour
prendre fon rang dans la ligue universelle des
Rois contre les peuples..... Il femble qu'au mo
ment où la France a difparu de l'horifon politique ,
un délire univerfel s'eft emparé de fes voisins ; &
qu'en abandonnant cette balance qu'elle étoit accoutumée
à régit , elle a livré l'Europe à une
cohue de princes..... La fimple apparition du
peuple François à la place légitime , rompt tous
ces liens inceftueux , & replace chacun dans fa
véritable pofition . »
« On a parfaitement fenti que fi , en nous amufant
de vaines promeffes , les puiffances continentales
retiroient de rière elles les émigrés qui formoient
la première ligne , & replaçoient leurs
bataillons là où fe trouvoient nos rébelles , tout
étoit changé à notre détriment . Des phalanges de
foldats accoutumés à la difcipline , plus difficiles à
entamer par les reffources de l'agreffion militaire ,
préfentent auffi une toute autre réfiſtance à la
propagation des lumières. Au lieu d'avoir les peuples
entre fes troupes & nous , le defpotifme trouvoit
tous les avantages à placer fes bataillons entre
( 262 )
hous & fes peuples. Votre comité diplomatique
a donc dû mettre au premier rang de ces confidérations
, celle de ne laiffer à cette ténébreufe politique
qu'un temps affez court , pour que les avantages
de l'agreffion nous demeurent en entier. »
(C'eft défirer loyalement & bravement d'attaquer
& de corrompre fans danger ) .
ל כ
De l'intérêt égal qu'ont , felon lui , les peuples
& les Rois à détruire l'ariftocratie ( deſtruction (
qui pourroit bien amener des deux parts le defpotifme
) , M. Ramond eft arrivé à la néceffité
a de légitimer, a - t -il dit , notre fouveraineté qui
n'eft point reconnue des puiffances voisines ; & c'eft
là la feconde époque de notre révolution. »
M. Ramond a victorieuſement banni toute crainte
d'un Congrès , au moyen de ces mots : « j'avoue
que.... je ne connois pas un Congrès en Europe
qui ne foit diffous par le ferment que nous avons
prêté famedi ( Bravo ! Bravo ! ). » Quant à l'Angleterre,
il a pensé que « l'intérêt perſonnel &
mercantille , la plupart des paffions dirigeantes de
la nation Angloife trouvent bien plus leur compte
à nos divifions inteftines , qu'à aucun des avantages
que nous puiffions lui offrir. Lui en propoferions-
nous de commerce ? Ils résultent tous pour
elle de l'état déplorable du nôtre , & de l'état
ruineux de nos changes . - Le traité de 1756,
dépérit naturellement ainsi que tous les autres .
Les cocardes blanches ne font pas toutes la cidevant
cocarde Françoife , dans l'étranger ;il y en
a d'autres blanches ; faute de pouvoir faire ces
diftinctions diplomatiques , bornons - nous à exiger
du refpect pour la cocarde nationale.
כ כ -
« Un court délai accordé à Léopold , nous fervira
à répandre des lumières . Les difcuffions de
l'Affemblée , les queftions faites à l'Empereur,
( 263 )
font un fuperbe manifefte qui pénêtre dans toutes
ces contrées qu'agitent déjà la crainte & l'efpérance
de nos fuccès . Il faut encore ce délai ( de
quinze à vingt jours ) , pour que du ſein de l'Aſfemblée
partent des difpofitions d'ordre , d'économie,
de force, qui nous raffurent nous- mêmes fur
nos finances , notre adminiſtration , notre économie
que va ébranler une longue & violente
guerre..... Vous avez le choix dans cet inftant de
porter fur notre hémisphère ou la liberté & le
bonheur , ou les crimes d'une fanglante & longue
anarchie ; tout cela dépend ( quel choix ! ) de votre
état intérieur . Si vos légions ne font pas parfai
tement difciplinées , fi la France n'eft pas parfaitement
tranquille , fi vous ne portez pas hors de
chez vous , avec une force indomptable , la religion
de la loi , il feroit poffible que la philofophie
de la conftitution périt pour les peuples au milien
des calamités de la guerre ; il feroit poffible que
yous n'euffiez ouvert pour eux qu'un fiècle de
dévastation & de barbarie. » De violens murmures
ont puni l'orateur de fentir infiniment
mieux qu'il ne raiſonne ,
Il a conclu par propofer d'inférer dans le premier
article du projet du comité , une queftion
plus directe fur le traité de Pilnitz & fur la circulaire
de Padoue ; de fondre enſemble les articles
II & III ; & de tout préparer pour pouvoir
attaquer à la fin du mois prochain. On a fucceffivement
décrété l'impreffion de tant de volumineux
difcours , ce qui ne laiffera pas de coûter la folde
d'un bataillon , pour plus d'une femaine,
Le miniftre de la guerre a entretenu l'Affemblée
des forces qu'il enverra vers les Pyrénées ,
des fommes expédiées pour les volontaires , de
7.234 fufils , qu'à moins d'accident, ils recevront
( 264 )
dins un mois & demi , & de la néceffité du ſecret
des opérations militaires & des marchés ouverts ,
même chez un peuple éclairé , vertueux & libre.
I a offert de dépofer aux archives une copie des
traités qu'on fera avec les fourniſſeurs , & prie
qu'on s'abfiînt d'en délibérer publiquement. On a
beaucoup applaudi à fa difcrétion , comme on
avoit beaucoup applaudi à fa maxime précédente ,
que le meilleur fecret eft de tout publier.
Dujeudi , 19 janvier.
Au nom du comité de légiflation , M. Guader
a rapporté , avec une partialité révoltante , &
des reticences vraiment coupables , la prétendue
procédure , extra - judiciairement inftruite contre
fes 84 infortunés , jettés & détenus depuis f
long-temps dans les cachots du château de Caen.
Ilalu des lettres trouvées dans leurs poches ,
comme dans celles de prefque toutes les victimes
de la multitude égarée depuis la révolution
. La meilleure volonté n'a cependant pu
donner une tournure fufpecte à l'action innocente
, lopable , généreule d'honnêtes gens qui fe
concertoient pour opérer la sûreté de leurs familles
, de leurs amis , de leurs voisins en butte
aux infultes , aux avanies , aux voies de fait de
lâches perturbateurs du repos public , en affociant
à ce plan de fecours mutuel les membres
les plus eftimés de la garde nationale , de
l'ordre judiciaire & de l'adminiftration ; l'action
de gentilshommes qui font accourus armés fur
une place , dès qu'ils ont entendu battre la générale
, qui n'afpiroient qu'à rétablir la paix partout
où leurs fervices feroient réclamés ; qu'une
Limple invitation , un feul mot , un feul homme
font
1
( 265 )

fort fe rendre auprès de la municipalité qui les
reconnoît d'abord déchargés de toute inculpation
des malveillans ; mais qui , jouets de nouvelles
maroeuvres , font faifis , défarmés , outragés
bleffés & traînés en prifon , nageant dans leur
fang ; que ces mêmes municipaux , érigés en
juges , interrogent , confrontent & détiennent
impitoyablement ; dont le corps législatif ne
s'occupe qu'au bout de près de trois mois ; &
qu'enfin aucun témoin n'accufe du complat qui
fut l'odieux prétexte de toutes ces injuftices impunies.
Fatigué de lire , le rapporteur a fait renvoyer
encore la difcuffion à famedi .
Le miniftre de la marine s'eft de nouveau juftifié
des dénonciations des citoyens de Breft &
du comité. On a décrété l'impreffion de fon difcours
applaudi ; mais on l'a renvoyé au même
comité ; en voici la ſubſtance :
« Ma place n'a jamais eu de prix à mes yeux
que celui des facrifices qu'elle m'impoſe , des dangers
quil'environnent , & desoccafions qu'elle peut
me fournir de manifefter mon dévouement à la
patrie & au Roi ; ce n'eft que fous ce rapport que
j'aime à la défendre . »
« Je dois d'abord réfater les reproches auxquels
le comité s'eft réduit dans fon derrier rapport
; ils ne font plus qu'au nombre de deux ,
& quoi qu'on en puiffe dire, la multiplicité des chefs
d'accufation contenus dans les dénonciations dirigées
contre moi , ne peut être ainſi abandonnée
après mes réponfes , fans qu'il en réfulte au moins
une présomption grave contre les inftigateurs de
ces dénonciations .
« Le comité s'eft donc réduit à deux points
principaux ; favoir , l'affertion faulle contenue
dans ma lettre au Moniteur , & les prolongations
N° . 4. 28 Janvier 1792 . M
( :2661)
accordées à des officiers abfens fans congé, ou
dont les congés étoient depuis long - temps expirés
. 23 .
сс
Ma réponſe eft fort fimple ; le nombre des
prolongations des congés que j'ai accordécs , fe
réduit à vingt - un , & dans ce nombre , il n'y en
a pas une feule qui ait été accordée à des officiers
fans congé , ou dont le congé fût expiré ;
& pour qu'il ne foit plus poflible d'élever le
moindre doute à cet égard , je fupplie l'Affemblée
de charger tel nombre de fes membres qu'elle
jugera à propos , de fe tranfporter dans le jour
aux bureaux de la marine , pour y vérifier ce
fait fur les minutes & regiftres originaux , & lui
en rendre compte. »
93
cc J'affirme d'avance :
« 1 °. Que depuis le 15 d'Octobre juſqu'au
31 Décembre , j'ai accordé 113 congés ; favoir ,
à des officiers de la marine des différens départemens
& 20 à des élèves . Le comité convient
aujourd'hui de l'exactitude de ce calcul ;
& par conféquent , il y a lieu de croire qu'on
ne prétendra plus que la municipalité de Breft avoit
eu raifon de foutenir que depuis le 13 novembre ,
j'avois envoyé à Breft 30 congés par chaque courrier
, tandis qu'il eft prouvé que dans l'espace d'un
mois & demi , je n'en avois accordé que 17 pour ce
département .
כ כ
ce 2 °. Vos commiffaires conftateront également
que fur ces 113 congés , 54 ont été accordés
au retour des campagnes & après des fervices
, 29 à raifon de fanté , fuite de bleffures
ou maladies graves duement conftatées , deux
pour un voyage autour du monde , que l'Affemblée
nationale a favorisé par un fecours de
12,000 liv. , deux pour des raifons de fûreté
( 267 )
perfonnelle , trois pour naviguer fur des vaif
feaux étrangers , & 23 pour affaires particu
lières & preffantes , ou pour le rendre à Saint-
Domingue. »
« Exifte- t-il une loi ancienne ou nouvelle qui
ait interdit au miniftre de la marine le droit de
prononcer fur la validité des motifs des demandes
de congé , & d'accorder ceux qu'il ne croit pas
devoir refufer ? n'eft- ce pas feulement à la loi ,
& non aux opinions ou aux préventions particulières
, que les miniftres font refponfables ? oui ,
fars doute , Meffieurs , & toute opinion contraire
feroit une contravention formelle aux principes de
la conftitution . »
сс
« Je paffe au dernier reproche ; il a pour baſe
ma lettre au Moniteur , & l'affertion prétendue
fuffe qu'elle contient . J'ai trompé , dit - on , la
nation , fes repréfentans & le Roi , en publiant à
tort qu'à l'époque où j'ai écrit cette lettre , aucun
officier de marine n'avoit quitté fon pofte ; en
les trompant , je me fuis rendu indigne de leur
confiance . »
« Pour ne pas fatiguer l'Aflemblée par des
répétitions inutiles , je la fupplierai de vouloir
bien fe rappeler que , dans le difcours que j'ai
prononcé le 2 de ce mois , j'ai avancé qu'on
ne pouvoit pas citer un feul officier rempliffant
des fonctions actives dans les ports ou fur les
vaiffeaux , à l'époque de mon entrée dans le
ministère , qui cût quitté fon pofte ; le comité
n'en a cité aucun dans fon dernier rapport , &
par conféquent il a formellement reconnu l'exactitude
entière de cette affertion . Il en résulte
néceffairement que fi le mot pofte , en termes
de marine , défigne feulement , comme je l'ai
penfé & comme je l'ai toujours dit , un com-
M 2
( 268 )
mandement ou des fonctions actives fur mer ou
dans les arfenaux ; ma lettre au Moniteur eft
évidemment exempte de toute critique , & votre
comité ne la condamne en effet , qu'en foutenant
que le mot pofte s'applique au département , &
que quitter fon département c'eft quitter fon
pofte de manière que je fuis plus ou moins
blâmable , fuivant le plus ou moins d'étendue
qu'on doit donner à cette expreffion ; que par
conféquent ce reproche fi grave ne préfente plus
qu'une fimple querelle de mots , une queftion
purement grammaticale.
ןכ
ce Cite-t- on une loi , une autorité quelconque
qui ait déterminé d'une manière précile la fignification
du mot pofte , & qui lui donne un lens
différent de celui dans lequel je l'ai employé ?
Non , Meffieurs , on n'en cite aucune ; il n'en
exifte donc pas ; j'ai donc pu croire , & je crois
encore avec tous les marins de l'Europe , que le
mot pofte ne défigne pas des fonctions éventuelles
& de fimple expectation , mais des fonctions
réelles & conftamment actives , telles que des
commandemens ou des directions fur mer ou
dans les arfenaux . J'ai affirmé , & j'affirme encore
qu'on ne peut pas citer un feul officier employé
activement fur mer ou dans les arfenauz
à l'époque du 1er octobre , qui eût quitté fon
pofte le 14 novembre. »
·
« Je pourrois rappeler ici , fi je n'en avois pas
été l'agent comme intendant de Bretagne , comment
la bienfaifance de Sa Majesté & la pro
tection conftante qu'elle accordoit aux juftes réclamations
du peuple Breton , m'avoient obtenu
fon eftime & fa confiance . »
CC
Loifque j'ai quitté cette intendance , les députés
des communes de Nantes , Quimper , Saint(
269 )
Brieux , &c. &c . qui étoient à Paris , farent'expreffément
chargés par leurs commettars , de fol-
Heiter mon retour en Bretagne , & de fupplier
le Roi de ne point accepter ma démiſſion . »
сс
3
Ainfi , fi celui - là eft l'ennemi du peuple , qui ,
l'a conftamment forvi de tous les efforts de tous
fes moyens , perfonne n'a mérité plus que moi ce
genre d'inimitié . »
<< On me dit ennemi de la conftitution , je déclare
hautement que je fuis fermement convaincu
que le falut de la France me paroît dépendre
de fon exécution littérale , & j'ajoute que
ceux qui s'en montrent le plus enthouſiaſtes , ne
font pas ceux qui l'obfervent le plus religieufement
. Ce font les actions feules qui prouvent la
fidélité à la conftitution ; & on ne cite pas un
feul acte de mon miniftère qui ne foit conforme
à fes principes .
сс
לכ
« Aujourd'hui , Meffieurs , c'eft votre juftice
fcule que je réclame ; elle m'eft d'autant plus néceffaire
, que ma pefition ne me permet point ,
comme à tout autre citoyen , de pouifuivre devant
les tribunaux la réparation de l'injure qui
m'eft faite. Comment , en effet , pourrois - je tra
duire en juftice les pétitionnaires de Breft ? je reconnois
parmi eux une multitude de commis de
mon département , dont la plupart voyent dans
l'exécution du décret d'organiſation des ports ,
la perte de leur état ; car , fur 245 commis qui
exiftent à Breft , je ne fuis autorifé à en conferver
que 95. Les 150 à fupprimer ne peuvent
prolonger leur exiftence , qu'en multipliant les
embarras & les dénonciations contre le miniftre
chargé de l'exécution de la loi qui les fupprime.
Le malheur qui les menace les égare , les rend
injuftes ; j'ai dû m'y attendre . Les autres pors
M 3
( 270 )
& mes propres bureaux me préfentent la même
perfpective. Que feroit- ce , Meffieurs , & quelle
opération économique , quel acte d'adminiftration
feroient poffibles , fi tous les fubalternes
peuvent lier fans ceffe leurs reffentimens , leurs
intérêts à des accufations contre leurs fupérieurs ?
Si ces accufations toujours accueillies , leur laiſſent
la certitude de l'impunité , lors même qu'elles
font calomnicufes , quelle autorité , quelle forme
de
gouvernement , quelle conftitution pourroient
réfilter à cette combinaifon d'attaques & de protection

M. Deleffart a communiqué des dépêches récentes
de M. de Sainte- Croix , qui confirme la
difperfion des émigrés , la faifie de leurs canons ,
& la vente de leurs munitions. Des obftacles
infurmontables retardent un peu le départ des
expulfés ; la Mofelle , & le Rhin font couverts
de glaçons , les paffages fermés , les ponts rompus
, les chemins impraticables. Mais on accélé
rera le plus poffible l'accompliffement de la 1équifition
du Roi .
Dujeudi , féance du foir.
Six patriotes réfugiés hollandois ont été admis
à la barre , fous les aufpices de M. d'Averhoult
leur collègue , préfident.
4
Dans une longue harangue , l'orateur a rendu
compte de tous les projets , qu'avoient formés les
patriotes Bataves , pour régénérer les Provinces-
Unies . L'étalage des bienfaits que ces révolutionnaires
fe propofoient de répandre fur leur
ingrate patrie , en un nombre exceflif d'articles
commençant tous par de monotones : ils vouloient...
ils vouloient , ont atteſté qu'en effet
ils youloient bouleverfer leur pays. L'ariftocratie
( 271)
& le defpotifme du Stathouder & du Roi de Pruffe
s'y font oppofés . Comme il n'eft point de civilme
fans argent , ces patriotes ont fini par réclamer
800 & quelques mille livres que leur avoit
décernées l'Aſſemblée conftituante.
сс
M. d'Averhoult leur a répondu « qu'ils feroient
conftamment les alliés du peuple François . » On
a décrété l'infertion « du difcours de ces alliés au
procês-verbal , & la mention honorable . »
Au nom du comité militaire , M. Dumas a…
propofé d'infaillibles moyens de recruter bien
vite les 51,000 hommes qui manquent à l'armée.
It a rejetté l'idée du miniftre d'y incorporer des
volontaires , pour ne pas enlever à ceux- ci les
fujets les mieux inftruits . Ses expédiens font de
réduite la durée de l'engagement à deux ans , de
donner , pour ces deux ans , 80 liv . d'engagement
pour l'infanterie , & 100 liv . pour la cavalerie ,
d'y ajouter les droits de citoyen actif, que les
autres foldats , fuivant les décrets , n'obtiendroient
qu'au bout de feize ans de fervice , & le droit
d'emporter & de garder l'habillement , l'équipe
ment & les armes : « Puiflent ces trophées glorieux
, s'eft - il écrié , fervir dans chaque famille ,
de Dieux Lares de la liberté ! » On a beaucoup
applaudi à de fi heureufes reffources .
>
M. Thuriot y a vu 15 millions de furcroît de
dépenses extraordinaires . M. Carnot y a vu une
économie , & on a décrété l'impreffion du rapport
en l'ajournant à famedi.
Le miniftre de la guerre a obfervé , qu'on a
bien décrété , 70,000 auxiliaires , & depuis trèslong-
temps ; mais qu'il eft malheureufement démontré
que le nombre n'en ira pas à 3 ou 4 mille .
-M. Lacroix , ex- avocat , a fait un rapport ,
au nom du comité militaire , fur la création de
M
4
( 272 )
сс
places d'officiers - généraux demandées par le Roi..
Parmi les raifons qu'il a données à l'appui de cette
augmentation , on a remarqué le fervice moral de
quelques vieux généraux patriotes , dont le fervice
actif a befoin de fuppléans ; & la néceffité ou la
commodité d'avoir des officiers généraux de remplacement
, afin de pouvoir fufpendre , rappeller ,
enlever tout général dénoncé, « qui doit fe regarder
comme coupable dès qu'il eft devenu ſuſpec
aux yeux de la nation..... Rappel qui peut devenir
néceffaire d'un inftant à l'autre..... Mefure qui
devient profonde & fage , lorfque cette difparition
fubite peut s'effectuer fur le champ , pour
ainfi dire à l'infeu de l'armée , & fans un vide
dans le fervice militaire . » La difcuffion eft
ajournée à famedi foir.
Un rapport lû fur la vente des biens des ordres
de St. Lazare & du Mont- Carmel , réputés domaines
nationaux, a offert cette phrafe : « Lorfque
l'égalité Françoife méconnoît le ruban de St. Lazare
, la trésorerie nationale doit rejetter les commandeurs
d'outre-Rhin . » Ajournement à huitaine.
Du vendredi , 20 janvier.
On lit une lettre qui commence & finit ainfi :
l'orateur du genre humain , aux législateurs du genre
humain, falut... Anacharfis Clooz , au chef lieu
du globe , 10 janvier de l'an 4. Il faut être bien
für d'une imperturbable majefté , pour agréer de
pareilles extravagances fans en contracter le
moindre ridicule. Cet échappé des petites- maifons
dédie à l'Affemblée nationale deux volumes intitulés
La certitude des preuves du mahométifme
& les voeux d'un gallophile . Il annonce qu'il a
inventé un feu grégeois moral ; il offre fa fortune
littéraire , & pour vouer fa fortune pécuniaire & fa
:
( 273 )
vie , il n'attend que le manifefte du corps légiſlatif
contre les tyrans . Une eftimable honte a pro
voqué l'ordre du jour fur la mention hono
rable .
Le reste de la féance a été rempli des harangues
de MM. Beugnot , Béquy, Fauchet &
Ifnard fur l'office de l'empereur , ou plutôt fur
la guerre , quoiqu'il foit inconftitutionnel de
délibérer fur la guerre avant la propofition formelle
& néceffaire du Roi ( conftitution , tit . III ,
chap. III , fect. I , art. II ) ; mais le ftyle &
le fond des opinions de MM . Ifnard & Fauchet
les difculpent du parjure d'avoir un feul inftant
délibéré,
M. Beugnot a d'abord fait de l'Empereur la
clef de la vaûte de l'édifice élevé contre nous.
Si cette clef tombe , tout le refte s'écroule. « Nous
fût- il plus avantageux encore de nous dégager
( du traité de 1756 ) , nous devons à l'Europe
l'exemple du refpect des maximes confervatrices
du repos des nations ... Nous devons abhorrer
la force quand elle n'eft pas dirigée par la raifon...
Mais nous avons juré de ne jamais prendre les
armes contre la liberté d'un peuple , nous ne fournirons
donc plus de fecours à l'empereur contre
la caufe des peuples , quelle que foit l'aggreffion qu'il
éprouve ; à cet égard , le traité eft nu!……. D'ailleurs
les guerres de nation à nation vont devenir plus
rares , à proption de ce que les conflits entre les
peuples & les trônes deviendront plus communs ,
à mefure que les hommes s'éclaireront , »>
L'orateur a voté pour une explication à demander
à l'Empereur , & pour des réponles préciſes ,
dans un délai très- court ; il defire qu'il ne s'agifle
pas du conclufum , qu'une prompte fatisfaction
éloigne la guerre , que l'Affemblée s'élève à fa
M S
( 274 )
hauteur ; qu'il n'y ait plus ni opiniâtreté , ni
enthouſiaſme , ni amour - propre , ni tumulte , ni
efprit de parti .
M. Fauchet a pris la parole . Nous ne ferons
que tranfcrire littéralement les principaux traits
du délire de cet homme d'état .
,
« Je vais parler un langage étranger à la
politique des cours. H eft temps d'expofer la
bonne police qui convient aux nations ...
Les
François , après la conquête de la liberté , font
les alliés naturels de tous les peuples libres . Les
traités faits avec les defpotes ... font nuls de
droit & ne peuvent être confervés de fait fans
une conféquence deftructive des principes de la
révolution françoife . Rien n'eft menteur comme
les agens des cours , rien n'eft plutôt violé qu'un
traite des Rois . C'eft un commerce d'impofture
auffi ancien que les trônes ... La liberté a créé
la fcience des peuples , fimple & infaillible comme
la nature le grand jour de la vérité qui chafe
la nuit de l'horreur de toutes les tyrannies . Di
paroiffez , ténébreux fabricateurs de chaînes ;
vous ne pouvez vivre dans la lumière . Combien
y a- t-il de nations libres dans l'univers ? peu
e core ; mais notre exemple inftruira les nations .
Les hommes réunis en corps de nation font les
Anglois , les Anglo-Américains , les Suiffes , les
Hollandois , les Polonois... Voilà les feuls alliés
de la nation Françoife . Les autres hommes
réunis en peuplades fous la verge des defpotes ,
font nos frères , mais ne peuvent être nos aliiés.
Quand ils voudront , ils entreront dans notre
alliance ... S'ils font paifibles , nous commerce
rons avec eux comme avec de bons fauvages.
S'ils ne le veulent pas , tant pis pour eux : nous
reſterons chez nous où nous irons ailleurs ,

( 275 )
Notre commerce fera recherché par tous les
peuples qui aiment les bonnes jouiflances pour
eux , & dans les autres la juftice ... Les relations
commerciales ne font pas un objet du corps légiflatif.
Il ne nous faut qu'un manifefte où nous
dirons ve.cz , fi vous voulez , &c . »
ce Point d'ambaffadeurs , ce font des efpions
fuperbes. Ils manoeuvrent pour les princes
jamais pour les peuples . Point de confuls ; ils
nous vendent. Nous ne pouvons plus être protégés
que par la majefté de la nation ; cette
majefté n'eft pas dans un commis de bureau ."
C'eft la France entière qui l'a ; fes faintes loix ,
la toute -puiffance de fa liberté la rendront refpectable.
Nous avons des flottes ; quelques
exemples , & nos vaiffeaux feront en sûreté...
Paffons - nous du pouvoir exécutif au- dehors , il
nous donnera affez d'affaires au dedans . Ses !
négociations font des trahifons , fes affidés font
des tyrans. Du moins dans l'intérieur la force
nationale eft toujours prête à les contenir.
Nous ne craindrons les brigandages ni des corfaires
ni des princes . Qu'ils s'avifent de nous
molefter... fi c'eft chez eux , plus de commerce
avec des barbares ; fi c'eft chez nous , la maffe
nationale les écrafera . Envoyez ici , tyrans imbcils
, tous vos efclaves , & voyez - les fe fondre
comine un amas de glace fur une terre de feu . »
·
« Point de guerre au dehors , point de guerre
aggreflive , la conftitution jurée nous en fait lat
loi... Mais la guerre aux princes qui favorisent
les confpirateurs fur nos frontières , la guerre"
à Léopold qui machine la deftruction de notre
liberté. Repouflons les brigands ; nous ne vou
Jons pas conquérir ; nous occuperons feulement
les villes & pays de notre voisinage ; nous ren
1
M 6
( 276 )
drons ces lifières quand nos ennemis feront difperfés
& tous nos fiais payés. Trèves , Mayence ,
Worms , & Coblentz , c'eft affez ; il n'en faut
pas prendre davantage . Ne fortons pas de nos
lignes. Nous ne pourrions vivre au loin avec
nos affignats , nous pillerions pour exifter. Les
Brahilons nous perdroient . Reftons chez nous ;
là nous ne craindrons pas les traîtres , nous
trouverons toutes fortes de fecours ; de nouveaux
enfans de la liberté remplaceront ceux que
le fer aura moiflonnés.... » ( L'édifiant langage
d'humanité dans la bouche d'un évêque ! )
« Léopold , tu le fais , nous n'aurons pas à
dépaffer beaucoup nos frontières pour nous troùver
dans un pays prêt à s'allier avec nous pour
fecouer tes chaînes . Pour être libre , il fuffit de
le bien vouloir. Les provinces Belgiques ont
gauché d'abord dans cette volonté , elles fe redrefferont
& béniront ton imprudence ...... M.
Ramond a dit une chofe vaine : nous ne devons
pas fouffrir que Léopold garantiffe notre conftitution
, parce que la nation fouveraine abſolue
conferve toujours le droit de la changer quand
il lui plaît. Mais il demande que Léopold reconnoiffe
la fouveraineté du peuple François . Il
faudra dire ce qu'on entend par cette fouverai
neté du peuple. Cela nous engagera dans une
guerre de plume . Gardons- nous de ce piège &
confervons toute notre indépendance . Que nous
importe que Léopold reconnoifle ou non notre
fouveraineté ; nous l'avons , nous la connoiffons
( fans vouloir dire ce qu'elle eft . ) Nous
n'avons rien à demander à Léopold ni à tous
cès defpotes , que de nous laiffer en repos &
d. nous indemnifer des frais qu'ils nous cauſent ,
Nos négociateurs font nos canons , nos bayon(
277 )
nettes patriotiques & des millions d'hommes
libres. »
Cette harangue a été fuivie de conclufions , en
XVII articles , analogues.
Prefqu'à chaque phrafe , M. Fauchet a été
interrompu par les applaudiffemens des galeries ,
& par les éclats de rire de l'Affemblée qui femblon
jouir du fpectacle d'un faltimbanque . On
a fouvent crié ironiquement aux voix. Quand
il a ceffé de parler , quelqu'un a demandé l'ajournement
à l'an 4240 ; M. Chéron qu'on
décrétât l'urgence ; c'étoit une véritable gorge
chaude , au milieu des calamités publiques .
M. Bequey a débuté par le voeu que les principes
& la philofophie de M. Faucher fuffent , un
jour , la règle de toutes les nations . Il a découvert
une abfurde contradiction dans les procédés
des gouvernemens , qui prétendent que la
France n'existe plus en politique & qui s'arment
pour la combattre. Il a craint que nos troupes
ne perdent leur civisme en fortant du royaume ,
que la guerre ne tue beaucoup d'hommes , &
même des patriotes :il a raifonné des traités comme
les préopinans , & conclut par adopter le projet du
comité diplomatique.
A en croire M. Ifnard, que les raffemble mens
n'exiftent plus , ou qu'on nous abufe , peu importe.
Les menaces des émigrés , de la Suède , de
la Ruffie , des princes poffeffionnés en Alface
de la diète de Ratisbonne , ne peuvent qu'exciter
notre pitié. Toute l'armée du corps germanique
n'eft que de 40,000 hommes , & elle eft fi mul
/organifée que Frédéric-le - Grand la contint & la
battit avec 15,000 Pruffiens ... « Oui ; mais il y
éroit , a dir M. Archier. » Mot excellent : & les
Pruffiens fupérieurement difciplinés ; & les mi12789
lions en numérairé y étoient auff ; mais rien ne
manque à nos Alexandre de Clubs.
сс « Léopold, a fourfuivi M. Ifnard , n'a fait
envers nous aucun acte d'allié. Nous n'avons
appris qu'il exifte , que par les cris des Belges
& des Liégeois , qui nous l'ont dénoncé comme
leur tyran ; que par les plaintes des Turcs , ros
meilleurs allies ; les jactances des émigrés , les
réclamations des princes Allemands , & fes vengeances
defpotiques exercées envers les patriotes
de Liège & du Brabant. » Si l'on fe refufoit à
Vienne aux réclamations qu'exige M. Ifnard
il falloit porter la liberté dans la Belgique
d'où elle fe communiqueroit auffi - tôt dans le
pays de Liège , peut- être même en Hollande !
& nous ferons foutenus de 6 millions d'hommes
victimes malheureufes du defpotifme , & qui
depuis long-temps ont juré comme nous de vivre !
libres ou mourir.... Vous vous emparerez des
poftes , des rivières , des camps retranchés ; vous i
fouleverez le peuple dont l'infurrection couvé fous
la cendre.... Vous intercepterez la jonction des '
nouvelles troupes qu'enverra l'Empereur, avec les
65,000 hommes qui font dans les Pays - Bas ;
vous tenterez la défection de ceux - ci ; vous , y'
ferez aidés par, les Belges qui , parlant leur langue
, ferviront d'interprètes à la liberté s'ils
réfiftent à fa voix , vous les battrez fans peine,
puifque vous ferez aidés par 4 millions d'habitans.
Ce n'eft pas à nous à trembler , c'eft aux
tyrans car je crois que leur heute ya fonner.
Ils n'auront pour eux que quelques fatellites 31
nous autons pour nous la providence & les peuples
( bravo applaudiffemens des galeries ) . » i
M. Ifhard a fondé le droit de fixer le nombre ;
des troupes que l'Affemblee pou.ta permettre à
1
( 279 )
Léopold de conferver dans les Pays - Bas , fur les
inêmes traités qu'on déchire . « Le gouvernement
François obligea Jofeph 11 à rappeller fes troupes
defcendues pour attaquer la Hollande . Louis XVI
devoit - il être plus écouté lorfqu'il n'étoit que'
Roi de France . qu'aujourd'hui que nous l'avons
élevé à la dignité fuprême de Roi conftitutionnel
des François libres ? » Le fougueux héteur n'a
prévu que trois obftacles à fon plan ; la défunion
des citoyens , la trahifon des miniftres , &'
l'également du Roi , opéré par des confeils perfides
( qui n'approuveroient pas les honorables
expédiens vous fouleverez...... vous tenterez la
défection.... vous battrez fans peine ) .
Quant à la défunion , il s'eft raffuré en ſe
retraçant le fublime élan de toute l'Affemblée
lorfqu'elle jura , le 14 de ce mois , la conftitus
tion ou la mort , & le ferment des gardes nat
tionales défilant devant la tribune & criant : la
לכ
victoire ou la mort. « Que n'étoient- ils préfens
à ce fpectacle , les Rois qui veulent nous affervir
! Une jufte crainte eût détruit tous leurs
projets . Quant aux miniftres , le préfident leur
dira , au nom du peuple : nous comblerons de
gloire ceux qui feront bien ; le premier qui
voudra nous trahir , nous le ferons décapiter
(bravo ! ) . Quant au Roi , C< fon coeur eft bon
& je me perfuade qu'il fera ce qu'il doit . Certes ,
il y eft le premier intéreffé ; car la nation qui a
deja oublié deux fautes , n'en oublieroit peutêtree
pa trois..... ( Les galeries ont applaudi
avec tranfport à cette nouvelle preuve de refpe &t
pour l'inviolabilité folemnellement jurée du Mcnarque
conftitutionnel . ) « Enfin , a repris M ,
Ifnard, que la Nation apprenne qu'aucun traître
ne fera épargné , que nul citoyen , prêtre , géné,
כ כ
( 280 )
tal , miniftre , Roi ou autre , ne nous trahira
impunément. Nous voulons l'égalité , duffionsnous
ne la trouver que dans la tombe ; il faue
qu'elle triomphe en dépit de l'ariftocratie , de la
théocratic & du defporifme , parce que telle eft
la réfolution du peuple François , & que fa volonté
n'en reconnoît de fuperieure que celle de
Dieu, »
Couvert d'applaudiffemens , il a conclu en
adoptant le projet du comité amendé par M.
Briffot , en y ajoutant la réquifition de ne laiffer
que tel nombre de troupes dans les Pays - Bas.
ɔɔ
Du famedi , 21 janvier.
M. Dorify a lu une lettre dont voici la ſubſtance
: « M. le Préfident , l'Aſſemblée eſt , ſans
doute , inftruite du refus , prefque général dans
» le Royaume , de payer & même de répartir les
impôts fous prétexte qu'ils font exorbitans,
20 Dans l'ouvrage ci -joint , je démontre que les
» loix font juftes , que le taux n'eſt pas exceffif,
» mais que les impôts ont été inégalement & illégalement
répartis ... Il s'en faut de beaucoup
que je veuille le renversement de la conftitution
; mais la guerre m'effraye , & je ne crois
" pas qu'elle foit d'un puiffant fecours pour un
Etat chancelant. Ce n'eft ni par des difcours
» véhémens , ni avec des idées exaltées de quel-
» ques journaliſtes qu'on foutient une guerre &
» qu'on rétablit les finances . Je crois qu'il feroit
prudent de faire quelques changemens... »
Ici M. Dorify s'eft fait un fcrupule de prononcer
le mot qui fuivoit . M. Lacroix a demandé qu'on
prit à l'avenir des précautions « pour ne plus s'ex-
33
7281 )
pofer à entendre des chofes défagréables pour
I'Affemblée . »
Lira -t - on ? Ne lira - t on pas ? Oui ; non ;
grande rumeur ; enfin un décret ordonne de lire ...
Quelques changemens à la conftitution.Le foulèvement
eft général. A la barre... L'ordre du
jour... au blafphême ! ... au facrilege ! Après un
bruit horrible , il a été décrété qu'on liroit la fignature
. C'eft M. d'Orlac , avocat , propriétaire , à
Chelles. L'affectation de fe qualifier propriétaire a
viſiblement donné de l'humeur a plus d'un membre.
Plufieurs ont demandé le renvoi au comité de
furveillance , d'autres l'ordre du jour ; l'Aſſemblée
у eft paffée , pour n'avoir plus affaire à ce
M. d'Orlac.
le
M. Fauchet a dénoncé , au nom du comité
de furveillance , l'incendie d'un magafin brûlé
cette nuit près de la maifon dite de la Force , à Paris,
& qu'un autre magafin de fucre & de café avoit ,
été pillé & le fucre & le café vendus à 25 fous la
livre au lieu de so à 60 ; que diverfes églifes
étoient pleines de marchandifes des colonies ; que ·
le peuple voit avec peine des accaparemens qui
renchériffent ces denrées . Il a demandé que
comité de commerce s'occupât , fur- le- champ ,
des moyens de conferver la liberté commerciale
& d'empêcher les accaparemens d'objets dont le
petit peuple fait une grande confommation ... Ces
mots petit peuple ont excité de violens murmures
dans l'Affemblée & les galeries ont vivement applaudi.
Le comité propofera fes vues mardi prochain
.
De l'air d'un homme déforienté , le miniftre
de la guerre a repréfenté que l'on étoit au 21
janvier ; qu'il entendoit parler de l'époque du
10 févriers qu'il n'y avoit rien de prêt . Il a
( 282 )
сс
fupplié l'Affemblée de fonger au recrutement.
On s'eft encore débattu fur la priorité . M. Lamarque
a rappellé l'importante mefure de féqueftrer
les biens des émigrés. « Annoncez que ceux qui!
caufent la guerre en payeront les frais , Vous
verrez les François fe précipiter avec plus d'ardeur
qu'ils ne le font maintenant . » ( Payer de biens
fequeftrés ! ) Mais il s'eft bientôt agi d'autre choſe .
Dans le département de la Dordogne les payfans
font des liftes d'émigrés , & veulent , au premier
fignal , incendier tous les châteaux de ces traîtres ,
a dit M. Lamarque ; les galeries ont battu des
mains avec tranfport. M. Dubayet a demandé
qu'on les rappellât à l'ordre .
On a relu le projet du comité militaire fur le
recrutement , & la difcuffion.
Nous ne nous appéfantirons ni fur les projets
énoncés , ni fur les divagations de M. d'Albite
qui s'en eft pris à M. de Narbonne en le taxant
de perfidie ou d'ignorance . Il a déraiſonné fur la
fatale néceffité de la guerre , fur le vice des préparatifs
. M. Lacombe de Saint - Michel lui a ob- :
fervé que la nation avoit befoin de 51 mil'e foldats
& non de so mille phrafes. Les débats ont
été continués à la féance du foir.
Du famedi , féance du foir.
On eft revenu à la queftion du recrutement.
M. Chartier a dit que la France avoit 25 millions
d'hommes fous les armes , & comme fon calcul
excitoit des murmures , il a déclaré qu'il comptoit
les vieillards , les femmes & les enfans . M.
Delmas a combattu le déplacement de tout ci- ,
toyen-foldat ou foldat-citoyen attaché à un corps ,
en reconnoiffant qu'il feroit impolitique d'abandonner
le recrutement, A ces mots , il eft parti
( 283 )
de bruyantes huées des galeries . Quelqu'un a
prié le préfident de rappeller à l'ordre ces infolens
; les mêmes confpuateurs ont répondu , des
tribunes , que ce membre feul étoit un infolent
: & un fi étrange dialogue n'a pas eu d'autre
fuite.
Après d'éclatans débats pour favoir fi le miniftre
de la guerre auroit la parcle , il a repréfenté
que la crainte civique d'augmenter on completter
l'armée de ligne aux dépens des corps de
volontaires , ne devoit pas l'emporter fur la néceffité
, fentic de tous les généraux patriotes
d'oppofer des troupes de ligne aux foldats difci- ,
plinés des ennemis .
La délibération n'avancant pas , M. Deroux a
propofé de refferrer la queftion par des décifions
négatives , ce qui , loin d'amener des moyens
de recrutement , ne fera que les rendre plus
rares. Enfin , l'Affemblée à fucceffivement "dé-`
crété , que l'infanterie & la cavalerie de ligne
ne pourront fe recruter dans les bataillons des
gardes nationaux volontaires en activité ; que ,
l'artillerie pourra fe completter ou fe recruter
dans les bataillons de garde nationale . De
longues altercations ont fuivi ce dernier décret
contre lequel une partie de l'Affemblée a réclamé.
Le vacarme a duré plus d'une heure , &
le préfident avoit levé la féance , que ce côté
s'obſtinoit encore à la tenir . On s'eſt léparé de
laffitude .
Du dimanche , 22 janvier.
--
On a commencé par difputer fur la manière dont
le préfident avoit mis aux voix , la veille , l'articie
relatif à l'artillerie . MM . Rouillier , Merlin
, Lafource , Chéron , Quatremêre , Lacroix &
Grangeneuve , en ont differté tout à leur aife ,
( 284 )
au point qu'il étoit une heure que l'Aſſemblée
n'avoit encore rien fait . Cet orage s'eft terminé
par le rapport du décret , & fa refonte du oui
au non , de manière qu'il a été ſtatué que « l'artillerie
ne pourra jamais , fous aucun prétexte ,
fe recruter dans les bataillons des volontaires
nationaux en activité de ſervice . »
Pour clore la féance , un M. Burnet , piêtre
François catholique affermenté , eft venu montier
, à la barre , fa femme , Angloiſe , proteſtante
, & le fruit de leur mariage ; célébrer les
avantages moraux de la paternité fur le célibat
facerdotal , bénir la conftitution & la philofophie
qu'il a nommées le meffie des prêtres de ſa claſſe,
& folliciter la liquidation de 350 liv . d'avances
qu'il a dit avoir employées à la décence du culte
dans le choeur des Annonciades de Popincourt.
Combiés d'applaudiffemens , ils ont reçu des pro
meffes & tous les honneurs de la falle .
Soit que des nouvelles extérieures , foit
que des confidérations de prudence ayent
enfin rallenti l'impétuofité des Promoteurs
de la guerie , l'Affemblée nationale a différé
de ftatuer fur les projets du Comité Diplomatique
, de MM . Briffot , Ifnard , &c. La
queftion eft toujours pendante , & le fera
peut - être jufqu'au retour des premières
réponſes de Vienne . Nous ne cefferons de
le redire ; les conféquences d'une guerre
qui deviendroit perfonnelle à l'Empereur
& à l'Empire, peuvent nous faire perdre trois
ou quatre Provinces fi le fort des armes
nous eft défavorable. L'indépendance du
( 285 )
Royaume eft encore plus précieufe que
La nouvelle Conftitution , & on pourroit
dire avec Montefquieu à nos Energumènes
militans ; malheureux qui voulez être Citoyens
lorsqu'il n'y aura plus de Cité.
A mesure qu'on approfondit les fuites de
la guerre, & qu'on examine de fang -froid les
moyens refpectifs , on fe perfuade que le falut
de l'Etat dépend de la confervation de la
paix ; mais la paix n'eft pas l'anarchie , la
paix n'eft pas le mépris des Traités , la paix
n'eft pas le tumulte de la licence , ni une
divifion furieufe entre des intérêts qui, chaque
jour , fe combattent avec plus d'acharnenient.
L'Europe reſteroit fpectatrice de nos
agitations , que nous n'en lerions pas plus
tranquilles : une époque fut , ou elle pouvoit
en être modératrice fans hoftilités:tous
les Partis , les principaux Cabinets , & un
choc d'intrigues odieufes ont concouru à
faire perdre ce moment. Plus il s'éloigne ,
moins on aura de prife fur les efprits. Voilà
l'Affemblée qui vient de s'unir aux Amateurs
de l'ancien régime , en fe déclarant
contre tout accommodement : le feul foupçon
d'un Congrès qui eût travaillé à une tranfaction
pour épargner le fang , a déchaîné
les plunies & les cours. Mais à quoi ferviroit
cette parade d'un Congrès , dont
les lécifions exigeroient une guerre pour
les faire exécuter ? Chaque jour a fait
péricliter l'efpoir de fe placer entre l'in(
286 )
vafion étrangère , & une contre-révolution
violente. Le raffemblement des Emigrés ,
tour-à -tour protégés & défarmés , tolérés
& expulfés , n'a fervi qu'à tourmenter beaucoup
de ces réfugiés , qu'à démontrer les
vacillations ou la dangereufe politique de
quelques Puiffances , qu'à fournir des prétextes
aux Révolutionnaires effrénés pour
nous précipiter vers l'inftant d'un plus grand
défordre. Qui nous tirera de ce cahos ? Je
l'ignore , & je renvoye ce problême à des
homnies plus pénétrans que moi . N'écri
vant ni fous la dictée des Partis , ni fous
celle des Boudoirs , des Bureaux , des
Châteaux & des Clubs , je ne puis partager
les illufions , l'effervefcence , les trames
des uns & des autres , ni entrer dans le cal
cul de tant de fpéculations diverfes fur les
malheurs publics ; c'eft bien affez d'être
condamné au douloureux devoir de les
raconter. Je me fuis uni dès l'origne , je
m'unirai éternellement à quiconque a
defiré en France une MONARCHIE LIBRE .
Ces fentimens irritent ceux qui voudroient
perpétuer l'anarchie populacière fur laquelle
on nous a conftitués , fous le nom de liberté
et d'égalité, & ceux qui n'afpirent qu'à nous
ramener à la Monarchie abfolue. Il faut
braver cette irritation ; il faut que l'homme
qui a hautement détefté les Révolutions
opérées par la violence & par le crime ,
foit conféquent en s'effrayant d'un boule(
287 )
}
verfement en fens contraire , & qu'il n'appelle
jamais la force que pour établir l'enipire
de la raifon , de la juftice , de l'autorité
Royale combinée avec une liberté modérée
, & pour réprimer leurs coupables
Perfécuteurs . Or , les moyens de parvenir
à ce but , on les a tous contrariés , décriés ,
profcrits. A l'approche des nouvelles calamités
qui menacent la France , on doit , à
l'avance , en jetter la refponfabilité fur ceux
qui ont rejetté avec fureur , ou rendus prefqu'impoffibles
les efforts des amis de l'ordre
& de la paix .
*
:
Les Corps militaires d'Emigrés François
font reculés fans être difperfés ; on les a repliés
fur les Etats héréditaires du Statdhouder
& du Prince de Naffau Ufingu . Les
Compagnies Rouges cantonnées à Neuwied,
n'ont pas remué le Prince leur a renouvellé
l'affurance de fa protection. On a
répandu qu'une partie du cantonnement de
Worms étoit revenue , ou alloit revenir
dans cette ville Impériale. Quant à M. le
Prince de Condé , que M. Koch de l'Affemblée
Nationaleavoit fait aller à Caffel ,
il n'a point déféré aux ordres de ce Profeffeur
Strasbourgeois.. On aflure même
qu'il a fixé fa demeure à Oberkirch, à quelques
lieues de Strasbourg. Ainfi , ce grand
mouvement n'a point confervé la première
couleur qu'il avoit paru prendre , & Pon
penche plus fortement à croire que la
( 288 )
feule crainte d'une invafion fubite à déter
miné l'Empereur & l'Electeur de Trèves à
des temporifations. Cette conjecture fera
bientôt confirmée , ou détruite. En attendant,
l'émigration redouble : il eft certain
qu'un nombre confidérable de Bourgeois
& de Paylans , mênie des provinces éloignées
, ont paffé , & paffent journellement
les frontières .
Depuis trois jours Paris eft remué par
une fermentation , naturelle ou fufcitée ,
pour le renchériffement du fucre. Divers
magafins ont été attaqués ; d'autres mena
cés. Avant hier Lundi , un attroupement
très conſidérable dans la rue St. Martin
Occupa toute la foirée l'activité de la
Garde Nationale , dont la Cavalerie , en
particulier , fe diftingue par le zèle & par
le courage de fon fervice. M. d'Andre &
M. de la Borde de Mereville , accufés d'accaparemens
par les Journaux à l'efprit de
vin , ont quitté Paris , & , à ce qu'on dit ,
font partis pour Bruxelles. Ces Meffieurs
apprennent donc à leurs dépens la juftelle
des reproches que nous leur avions adrelles
fi fréquemment , lorfqu'ils défendoient ,
avec une opiniâtreté coupable , la doctrine
de l'anarchie , & tous les excès que le bon
Peuple fe permettoit contre les Propriétaires
, que M. d' André défignoit fans ceffe
à fa fureur , fous le nom d'Ennemis de la
Révolution Ce M. d'André & fes imitateurs
font maintenant punis par la Loi du Talion.
COURS DES EFFETS PUBLICS. Janvier
EFFETS NAT. Lundi9. Mardi 10. Merc. 11.' Jeudi12.
2245 376 2232.271.
1792.
CHANGES dun.
Amft. 347
Lond. 18.
Vend. 13. Sam. 14. Mam. 300.
Med. 14.
271 .... 2227.25. 2220.1o... 2200.195. Cadix24.
Lot. d'Octobre.
Actions.
1.4D.21eo.25s. 16
E1m4p4rOu6cn2tt
Id. Decembre8z
Lot. d'Avril ....
Emprunt 125into
1420.
40058.. 458.
1407! •
Lav.. 56.
454 ... GM 146.
Lyon.p.
10.10..
Payeurs,
1791, Lettre A.
année
9.8
.
8 8.6.
Id. 80 millions.
Sans Bulletin.
Bullent
Emprunt 120 ms
Borde. Ch.
Caille d'Efcompt. 411
Da, demi-a&.
EauxdeP.
Empr. National,
1110.10. 4105.8 ... 4110.9ƒ.. 4080.64. 404035.
2096.52.. 2050 45.4 205052.. 2055.45.. 2030.29.. 2025.18..
AVIS TRÈS - IMPORTANT....
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra ja
mais dans ce Journal aucune réclamation , aucun
détail d'intérêt particulier employe dans d'autres
Feuilles . On ne fait fage que des lettres fignées
gui rendent compte de faits bien conftates .
On obferve encore que les Rédacteurs n'ont
rien de commun avec l'Abonnement , la diftri
bution , &c. C'est à M. GUTH , feul Directe
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins
non d'aucun d'eux , qu'il faut adreffer tout
qui concerne ces cbjets ; autrement des let
Jouvent importantes pourraient refter au rebu.
es perfonnes qui enverront à M. Gath du
effets fur Paris , pour acquit de leur Abonni
ment , voudront bien les faire timbrer; faute
quoi ils ne feraient pas acquittés. Les lettre
contenant des Affignats , doivent être charge
à la Pofte , pour ne pas courir le rifque
s'égarer.
Le prix de l'abonnement eft de trente - xv
franc de port pour la Province , l'Affemblee Pa
tionale , par for Décret du 17 Août ayant doble
Le port des ce Journal, L'abonnement pour ;
eft de trente-trois liv . faut affranchir i pors
de l'argent & de a lettre , & joindre 7
dernière ie reçu du Directeur des Poftes. in fo le
crit Hotel deThor , ac des Pottevins On s'
dreffera au fear GUTH , retour de Cureau --
Mercure. L'abonnement ne peut avoir lieu apour
l'année entiere.
CELL
COURS DES EFFETS PUBLICS, Janvier 1792. CHANGE du18
Amit. 34.
Lond. 18.
EPPETS NAT. Lundi 16. Mardi 17. Merc. 18. Jeudi 19. Vend. zo.
Sam. 21. sam. 305.
( Actions..
Does..
Emprunt Oct..
Décembr8Ie2d..
Lot. d'Avril.
d'OctoLborte..
Id. 80 millions.
Emprunt 125 65 1715
ة ر ي د
2205.200 2205 200. 2200. 2200.. 2200.
22011.
1405.
415. 1455 455.. 452 ... 452.
Sans Bulletin..
Bulictin ...
Empru1n2t0
Borde. Ch.
Caille d'Efcompt. 4050.35.4025.3 ... 4030.18.. 400
D. demi- act ... 202018.. 2012.6.. 2020.18.. 2010.5 ... 2000.6..
Mad. 14.7.6.
Calix 247.6.
Liv.. 158.
Ga. 148.
Lyon.p.
CHANGESdu21.
A3m3i7t-
Lend. 18
1 308.
Plad.. 24.6.
24.6.
1l6i.0v..
E.a.du.Pex.
Empr. National.
8.403020.
2009.
[ Gen., 150.
Lyon.P
I
3.27Payeurs, année
1791, LettreA,
AVIS TRES IMPORTANT.
LE Public eft prévenu qu'on ne recevra j
mais dans ce Journal aucune réclamation , aucus
détail d'intérêt particulier employé dans d'autres
Feuilles. On ne fait ufage que des lettres fignes.
& qui rendent compte de faits bien conftatés,
On obferve encore que les Rédacteurs n'on
rien de commun avec l'Abonnement , la diftr
bution , &c. C'eft à M. GUTH , feul Diređen
du Journal , hotel de Thou , rue des Poitevins ,
& non à aucun d'eux , qu'il faut adreffer tout a
qui concerne ces objets ; autrement des lettres
Jouvent importantes pourraient refler au rebut.
Les perfonnes qui enverront à M. Guth des
effets fur Paris , pour acquit de leur Abonne
ment , voudront bien les faire timbrer ; fante di
quoi ils ne feraient pas acquittés. Les lettr
contenant des Affignats , doivent être chargées
à la Pofle , pour ne pas courir le rifque de
s'égarer.
Le prix de l'abonnement eft de trente-fix Ev
franc de port pour la Province , Affemblée No
tionale , parfon Décret du 17 Août , ayant dostl
le port de ce Journal. L'abonnement pour Paris
eft de trente-trois liv. Il faut affranchir le pon
de l'argent & lettre & joindre à cette
dernière le reçu da Directeur des Poftes. On foaf.
crit Hôtel de Thou , rue des Poitevins. On s'edreffera
an fieur GUTK , Diredeur du Bureau de
Mercure. L'abonnement
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le