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1790, 07, n. 27-31 (3, 10, 17, 24, 31 juillet)
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26.20 Mo
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603
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Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
COMPOSÉ &rédigé, quant à la partie littéraire , par
MM. MARMONTEL , DE LA HARPE & CHAMFORT
, tous trois de l'Académie Françoife ; &
par M. IMBERT , ancien Editeur : quant à la
partie hiftorique & politique , par M. MALLET
DU PAN , Citoyen de Genève.
SAMEDI 3 JUILLET 1790.
A PARIS ,
Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins , No. 18.-
Avec Privilége du Roi.
HE NEW YORK
PUBLIC LIBRARY
535554
TABLE
de Juin
1798. Du mois
ASTOR, LENOX AND
TILDEN FOUNDATIONS
1905
RÉPLIQUE.
Vers.
La Liberté de la Prefe.
La Veillee, 6e. Hiftoire.
V ERS.
Charade, Enig. Legog.
Des Loix Penabes.
31
Charale. Enig, Log.
4 Lettres.
Spectacles .
49 Bibliothèque. 21
51Du Service des Hôpitaux. 71
$ 31
EPITRE.
Chanfon .
Le Renard & le Chat.
Charade, Enig. Log..
Ana.
8 La Conftitution.
90 Recherches.
92 Idées générales.
10
111
115
94 Théatre de la Nation. 118
971
EXPITRE.
111 Acad. Roy. de Mufique. 13
126 Théatre de la Nation . 160 Charade, Enig. Logog.
Le Despotisme dévoilé, 129 )
A Parks , de l'Imprimerie de MOUTARD,
rue des Mathurins , Hôtel de Cluni.
MERCURE
DE FRANCE.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LE PÈRE ET LES TROIS FILS.
CHARG i de biens & d'ans ,
Un père , avant la mort , voulut faire partage ,
Entre les trois enfans ,
De fes biens , qui devoient être leur héritage .
C'étoit le fruit de fes travaux ;
Havoit bien le droit de faire entr'eux les lots.
Je réferve pourtant , dit ce vertueux père ,
» Un diamant de prix ;
Je le deftine pour falaire
A celui d'entre vous , mes fils ,
• Qui , par quelqu'action & noble & généreuſe ,
Se fera le plus diftingué .
» Vous avez tous les trois une ame vertueufe ;
» Vos moyens font égaux cc. Chaque fils intrigué
«<«.
A 2
MERCURE
Pour obtenir le prix , bientôt le met en route ;
D'être vainqueur aucun ne doute.
Au bout de quelque temps on les voit de retour
A la maifon paternelle.
Au bon papa joyeux chacun donne bon jour ,
Et lui porte fa nouvelle.
» Dans mon voyage , dit l'aîné ,
» Sans sûreté , ni garantie aucune
» Un étranger en dépôt m'a donné
» Son porte-feuille ; & moi , maître de fa fortune
25
:
Si-tôt qu'il eft venu me le redemander ,
» J'ai rendu le dépôt que j'aurois pu garder.
En quoi cette action feroit - elle louable ?
» Reprit le père ; eft-on très-cftimable ,
» Mon fils , pour n'être point fiipon ?
» Etre honnête homme eft d'obligation ¿
» Faire ce qu'on doit faire
» Mérite éloge , & non falaire.
» Un jour , dit le ſecond , je vis un jeune enfant
Qui , folâtrant fur le rivage ,
E
Se laiffa cheoir dans un étang,
Au rifque de faire naufrage ,
ct
» Je m'empresai de lui porter fecours,
» Le pauvre enfant eût péri dans l'abîme !
Je le tirai de l'onde , & je fauvai fes jours.
» Cette action eft bonne , & je l'eſtime ,
» Dit le vieillard avec bonté ;
Mais , mon enfant , foulager fes femblables
DE FRANCE.
» Et fecourir les miférables ,
Ce n'est qu'un trait diumanité « .
Le plus jeune , à fon tour , conte ainfi fon hiftoire.
» Au bord d'un précipice , un jour mon ennemi
» S'étoit profondément , par hafard , endormi .
» J'aurois pu , remportant fur lui pleine victoire ,
« Dans l'abîme , d'un coup, à l'inftant le plonger ;
Tout doucement , ave: prudence ,
Je l'éveillai le tirer du danger
» Ce fut mon unique vengeance.
» O mon fils , s'écria le vieillard attendri ,
» C'est pour toi le joyau. • Quelle vertu ſuprême
» De faire à fon ennemi même
Le bien que l'on feroit à fon meilleur ami «e ! сс
(Par M. le Meteyer , Sec. du Roi.
VERS
Pour mettre au bas du Portrait dé Mile,
A..... G .....
Så modefte vertu , fa douce humanité ,
Ses
graces fur nos coeurs lui donnent tout empire :
Pour elle en vain l'Amant & gémit & ſoupire ;
Le pauvre feul la touche , & feul eft écouté.
( Par M. D ... Av . en Parl. )
A }
MERCURE
LA V E ILLÉE ,
ΑΙ
7c.
HISTOIRE.
'A I été heureufe auffi une fois en ma
vie , dit la Marquife de Solange , & prefque
à la façon de M. le Curé . Le moment.
en eft déjà bien loin , & cependant il m'eft.
comme préfent encore.
Ma foeur , Madame de Clarville , étoit:
une femme de l'ancien temps. J'avois été.
élevée avec elle ; mais notre feconde éducation
ne fut pas la même. Son mari
qu'elle aimoit dévorement , étoit un homme
fage : il lui forma l'efprit , & lui donna
fon caractère. Le mien , que j'aimois bien
audi , éroit ce qu'on appelle un homme
du monde ; il me laiffa mon naturel. On
difoit même qu'il me gâtoit , mais je n'en
croyois rien. Ce qu'il y a de vrai , c'eft
qu'après deux ans de mariage , ma foeur &
moi ne nous reflemblions point du tour ;
mais en me pardonnant des goûts , des
fantaifies , des plaifirs qu'elle n'avoit pas ,
elle me promit de m'aimer tant que je ne
ferois qu'une folle eftimable ; & j'eus le
bonheur d'arriver à l'âge où tous les écueils
font paffés , fans que fon amitié pour moi
1eçût la plus légère atteinte. Nos maiſons ,
comme l'on peut croire , n'étoient pas fur
DE FRANCE. 7
le même ton : dans la fienne , les moeurs
antiques , les nouvelles moeurs dans la
mienne , fermoient deux mondes differens.
Il fallut pourtant bien qu'au mariage de
fon fils , elle permît quelque mélange. La
jeuneffe attira la jeuneffe ; & parmi les
liaifons de mon neveu , les jeunes gens les
plus aimables à mon gré , déplurent à ma
four. Elle les trouvoit à la fois importans
& frivoles , maniérés dans leurs graces
compofés dans leur naturel ; & le plus diftingué
d'entre eux par les agrémens de fon
âge , fut juftement celui qu'elle prit en
averfion.
Villarcé , deftiné par fa naiffance à remplir
les premiers emplois de la Magiftrature
, fembloit avoir pris cet état par complaifance
pour fa famille ; & il vouloit bien
qu'on s'apperçût que la Préfidence n'étoit
-pas ce qui lui convenoit le mieux . A l'habit
près , c'étoit un Militaire d'une tournure
noble & lefte , dédaignant l'importune gravité
de la robe , & déployant toutes les
graces d'un maintien libre & dégagé. Son
ton avec les femmes ne palloit jamais les
límites d'une galanterie refpectueufe; mais
irrépréhenfible dans fon langage, il n'étoit
pas toujours aufli modefte & réfervé dans
fes regards.
Vous pensez bien qu'un Magiftrat de
cette élégance ne fut pas du goût de ma
four. Le caractère de fon efprit ne lui plut
guère davantage. Il avoir ce que dans le
A 4
$ MERCURE
monde on appelle du trait , des faillies , des
mots imprévus & piquans , peu de fuite
dans les idées . Caufant tant qu'on vouloir ,
pourvu qu'il ne fallût pas raifonner , voltigeant
d'objets en objets , fans fe repofer
fur aucun , il auroit cru s'appefantir s'il
eût réfléchi deux minutes à ce qu'il avoit
dit , à ce qu'il alloit dire ; mais plus fon
entretien étoit léger , plus il étoit brillant.
Les jeunes gens , les jeunés femmes ne
fe laffoient point de l'entendre . Comme il
favoit un peu de tout , ilavoir l'air de tout
favoir ; & l'on fe demandoit comment il
pouvoit à fon âge en avoir tant appris.
Mais ni ma foeur , ni les têtes mûres qui
compofcient fa fociété intime, n'admiroient
cette fuffifance : ils n'y voyoient qu'une
fuperficie de faux favoir fur un grand fond
de vanité. Pour moi , j'étois plus indulgente
; & fans me foucier que fon efprit
fût plus folide, je le trouvois fort amulant.
Je ne lui défiois qu'un peu moins d'affurance
& un peu plus de modeftie ; & Califte
, ma nièce , comme vous l'allez voir ,
étoit affez de mon avis.
Un jour que devant elle j'excufois Villarcé
du reproche de fatuité : Voilà , me dit
ma foeur , une belle cauſe à défendre ! La
préfomption d'un jeune étourdi qui ne
doute de rien , qui décide de tout , & qui
ne daigne pas même entendre l'homme
inftruit , l'homme fage qui lui donneroit
des leçons. Ne me parlez pas d'une tête
-1 2
DE FRANCE. 9
auffi pleine de vent , ni d'un perfonnage
auffi vain , auffi occupé de lui - même , &
qui, fous un habit qui lui prefcrit au moins
le férieux des bienséances , fe donne tous
les airs qui contraftent le plus avec les
moeurs de fon état . Je plains la femme qui
l'aura pour époux , je plains la mère qui
l'a pour fils , & je fuis très- fachée qu'il
foit lié avec le mien. Je ne veux plus rien
voir chez moi qui lui reffemble .
Si j'avois regardé ma nièce dans ce mement
, j'aurois pu voir l'impreflion que ces
mots faifoient fur fon ame ; mais je ne
m'apperçus de rien : je ne m'intéreffois que
légèrement à Villarcé , je n'infitai pas da
vantage. Bientôt après , le ton de la maifon
de ma foeur étant redevenu trop férieux
pour lui , & l'accueil froid qu'il y reçut
l'en ayant éloigné , je ne le revis plus que
de loin en loin dans le monde , où je crus
le trouver plus fage , plus réfervé , mais
moins aimable. Il faut que la fatuité ait
un charme qui lui eft propre , car on ne
s'en corrige pas fans qu'il en coute quelque
agrément.
<
La jeune Madame de Clarville , naturellement
douce & timide , prit fans peine
les moeurs & les goûts de fa belle - mère.
Son mari l'adoroit , il ne refpiroit que
pour elle ; & le bonheur ayant pris dans
fon ame la place des amufemens & des
illufions paffagères , il avoit renoncé luimême
à cette vie diffipée , qui ne plaît qu'à
des coeurs oififs . A ,
10 MERCURE
C'étoit dans cet intérieur que Caliſte ,
ma nièce , fembloit attendre paisiblement
que fa mère difposât d'elle. Nous parlâines
de l'établir ; & fur le choix de fon époux ,
car le nombre des afpirans croiffoit de jour
en jour , fa mère eut la bonté de lui demander
fa penſée.
·
Madame , lui répondit Califte avec fon
air doux & modefte , vous m'avez rendu
fi facrés & en même temps fi redoutables
les devoirs d'épouſe & de mère , que j'ai
befoin de me confulter & de m'affurer de
moi même , avant d'ofer me croire digne
de les remplir. C'eft un examen ſérieux &
profond que je veux faire dans le filence ,
& au pied des autels , entre lé Ciel &
moi. Daignez avant de difpofer de votre
fille , qui vous fera toujours foumiſe , lui
accorder , loin du monde & dans la paix
du cloître , quelque intervalle de folitude
& de recueillement.
Cette réponſe étonna ma foeur ; & quoiqu'elle
en fûr édifiée : J'aurois espéré , lui
dit-elle , qu'une bonne mère feroit admife
entre le Ciel & vous à ce confeil fecret ,
& que pour mieux vous difpofer à lui
obéir , vous n'auriez pas befoin de vous
éloigner d'elle .
Madame , lui répondit Caliſte , fi , comme
le Ciel , vous pouviez lire dans mon ame
& dans ma penfée , fans m'obliger moimême
à vous en démêler tous les replis ,
je vous dirois : Lifez , & difpofez de moi.
DE FRANCE. [ I
Mais ce refpect tendre & timide que je
conferverai pour vous toute ma vie , cette
crainte religieufe de vous déplaire ou de
vous affliger , cette crainte plus délicate de
ne pas vous paroître affez digne de votre
amour , ne permettra jamais que j'ofe me
livrer, fans un peu de réferve , à cette confiance
dont vous êtes fi digne. J'en aurois
bien la volonté , mais je n'en aurois pas
le courage & la force. Quelle ame eft
affez pure pour le montrer nue & fans
voile , à d'autres yeux qu'aux yeux de celui
qui voit tout , & qui veut bien tout pardonner
?
C'étoit lui avouer affez ingénument
qu'elle avoit dans le coeur quelque fecret
qu'elle n'ofoit lui dire. Ma foeur n'expliqua
point ainfi cette réponſe . Elle convint qu'il
étoit une forte d'examen de foi - même
dont le compte n'étoit réfervé qu'à Dicu
feul , & que l'exiger de fa fille , ce feroit
excéder les droits du pouvoir maternel. Le
Couvent fat choifi ; ma nièce y fut conduite
par fa mère ; & celle- ci , en me confiant
l'entretien qu'elles avoient cu , n'en
témoigna aucune inquiétude : j'en eus très-
4 peu moi - même ; & l'air calme & fercin
dont fe paroit ma nièce toutes les feis que
j'allois la voir acheva de me raffurer.
Cependant, au bout de trois mois , Califte
écrivit à fa mère, pour la fupplier, dans
les termes les plus refpectueux , mais les
plus preffans , d'approuver qu'elle prit le
A & 1- the ev
12 MERCURE
voile. Sa lettre refpiroit une piété angélique.
Ma foeur en fut touchée. A Dieu ne
plaife , me dit elle en me confiant cette
lettre , que je m'oppoſe à une vocation f
fainte , fi elle eft véritable ! mais je veux
l'éprouver. Califte n'avoit pas vingt ans.
Elle exigea qu'elle ne prît le voile qu'à l'âge
preferit pour les voeux.
Dans une fille que fa naiffance , fa fortune,
& fur-tout la beauté deftinoient à tous
les bonheurs de ce monde , cette réfolution
me parut fingulière , & d'autant plus
qu'elle me fembloit prife avant fon entrée
au Couvent. J'en voulus pénétrer la caufe ;
& d'abord je me procurai un entretien particulier
avec l'Abbeffe . C'étoit une excellente
femme , un peu fière de fa naiſſance ,
mais religieufe dans l'ame , & qui , dans le
babil du parloir , mêloit affez d'efprit à
beaucoup de naïveté.
Eft-il vrai , Madame, lui dis-je, que Mlle .
de Clarville , ma nièce , ait envie de pren.
dre le voile ? Non , Madame , me dit l'Abbeffe
, ce n'eft point une envie , c'eft une
belle & bonne vocation , je vous le garantis
, & je ne m'y trompe jamais . D'abord
la ferveur d'une Sainte , la docilité d'un
enfant , la douceur , la candeur, l'innocence
d'une colombe.... Ah ! Madame , qu'elle eft
heureufe d'avoir échappé aux vautours ! Et
puis , avec tant de beauté , cet oubli d'ellemême
, cette pudeur fi tendre , cette crain-
Live modeftie, qu'un mot , qu'un rien peut
DE FRANCE. 11:3
alarmer , & qu'un fouffle auroit pu ternir !
Bon Dieu à combien de périls ne s'eftelle
pas dérobée ! Allez , Madame , je fais
un peu ce qui fe paffe dans le monde. Je
vois ici bien des perfonnes de la plus haute
qualité , les miens & les amis des miens.
J'y vois auffi de graves & pieux perfonnages
, un Père Ambroife , un Père Anfelme ,
un Père Séraphin , les confeils des familles,
les lumières du fiècle , & dans tout ce qu'ils
m'en racontent , je ne vois que folie , menfonge
& vanité , des Spectacles frivoles
des foupers infipides , des cercles ennuyeux,
un luxe qui fait peur , & des plaiſirs qui
font pitié.
Oui , mais ma nièce ne connoît rien de
tout cela , lui dis-je , à moins que vous
Madame , ne l'en ayez inftruite . Oh ! non ,
Dieu m'eft témoin , dit- elle , qu'avant que
de venir ici , fa réfolution étoit prife de
renoncer au néant du monde ; je n'ai fait
que l'y affermir.
Le premier point une fois éclairci : Mais,
Madame , infiftai- je , lui trouvez-vous dans
vos entretiens cet enjouement , ces rayons
de gaîté qui annoncent une ame contente ?
Non , la gaîté , dit - elle , n'eft point fon
caractère , c'eft plutôt le recueillement , la
méditation , le filence , & le goût de la folitude
; mais ce font-là les dons du Ciel les
plus rares , les plus exquis .
Me voilà sûre encore que ma nièce eft
trifte & rêveufe ; & dans cette mélancolie ,
14 MERCURE
demandai -je à l'Abbeffe , n'appercevez-vous
pas quelquefois de l'ennui ? De l'ennui
Madame, dit-elle ! a t-on jamais ici le temps
de s'ennuyer? On y a le choix entre la vie
active & la vie contemplative. La vie active
eft occupée dans les divers emplois de
la maifon , ce n'eft point - là ce qui convient
à votre nièce ; mais pour la vie contemplative
, je vous réponds , Madame ,
qu'elle s'y livre avec délices , & je m'en
apperçois jufque dans nos récréations . Par
exemple , à la promenade , dans nos jardins
, car nos jardins font l'abrégé de la
campagne , des arbres du plus bel ombrage,
des oifeaux , des gazons , des fleurs , des
fruits ; & fur nos têtes ce beau ciel , ces
brillans nuages , ce foleil ; & le foir , ces
étoiles , ce clair de lune , cette voûte d'azur !
Vous m'avouerez , Madame , qu'il n'y a
rien de plus raviffant. Eh bien , lui dis-je ,
en eft-ce affez , ma fille , pour remplir une
ame de joie & d'admiration ? Oui , lorſqu'une
ame eft en paix , dit - elle , ce font - là des
plaifirs bien doux . Alors je la vois de nouveau
fe recueillir & foupirer de l'émotion
que lui caufent ces merveilles de la Nature.
Quelquefois même, dans fon raviffement
, des larmes coulent de fes yeux.
Vous pensez bien que j'expliquai ces
larmes tout différemment de l'Abbeffe . J'efpère
, ajouta-t- elle , que , dans ma dignité, ce
fera Soeur Califte qui me remplacera. J'ai
cinquante ans , elle en a vingt ; j'aurai le
DE FRANCE. 15
temps de la former , & j'y emploierai tous
mes foins. Je crois , Madame , que cette
perfpective n'eft pas faite pour vous déplaire.
Mais ma belle Califte eft fi modefte ,
qu'elle rejette cette penfée ; & comme fi
un Ange lui avoit prédit que je dois lui
furvivre , elle m'affure tous les jours que ce
fera moi qui pleurerai fur fon tombeau.
A ces derniers mots , je fentis que le
coeur de ma nièce étoit mortellement bleffé,
& je quittai l'Abbeffe dans la ferme réfolution
d'écarter de l'autel cette foible &
douce victime.
Le lendemain je la vis elle- même ; & je
ne conçois pas encore l'empire que ce jeune
coeur avoit pris fùr lui- même pour me cacher
fon mal.
Je voulus lui faire fentir les conféquences
de fa réſolution . Je lui repréſentai ces
murs , ces grilles , cette captivité , cette
éternelle dépendance , ce mélange de caractères
fouvent incompatibles & irrévocablement
réunis dans le même lieu , enfia
cette privation de toute liberté. Elle me répondit
que pour un sèxe à qui les fimples
bienféances prefcrivoient une vie retirée &
ref- tranquille , il falloit peu d'eſpace pour
pirer , vivre & mourir ; que ces murs n'étoient
rien pour qui n'avoit aucune envie
de les franchir , ni de favoir ce qui fe paffoit
au delà ; qu'avec de la raifon , de la douceur
& de la modeftie , on fe concilioit partout
les efprits les plus difficiles ; que dans
16 MERCURE
A
toutes les conditions de la vie on étoit
dépendant , que malheur même à qui n'avoit
ni Loi ni règle ; enfin qu'on étoit libre
dès qu'on favoit vouloir conftamment ce
que l'on devoit , & qu'à ce prix on l'étoit
dans le Cloitre autant & plus que dans le
monde , où l'on eft fouvent obligé de . vouloir
ce qu'on ne doit pas.
Interdite de ces réponfes , je les com→
muniquois à fa mère , qui s'en affligeoit
avec moi , mais qui ne laiffoit pas d'y
trouver beaucoup de fagoife.
Elle alloit voir fa fille , elle lui témoignoit
avec amour , mais avec une forte de
refpect pour fa vocation , le regret qu'elle
auroit d'être privée d'elle. Non , lai difoit
Califte , nous ne ferons jamais privées l'une
de l'autre. Quel qu'eût été mon fort , il
eût fallu être éloignée de vous ; je le ferai
le moins poffible , & avec cette différence ,
que dans le monde mille objets de devoir
ou de diffipation m'auroient envié votre
idée , & vous auroient pu dérober quelques
-uns de mes fentimens ; au lieu que
dans le Cloître , Dieu & vous , voilà tout
pour moi. Mon frère & fon aimable fenime
font une fociété affez intéreffante pour
remplir votre intérieur de joie & de confolation
; de nouveaux objets y mêleront
encore le charme de leur innocence ; c'en
eft affez pour vous rendre heureufe ; &
fi le Ciel pouvoit permettre qu'un coeur fi
bon eût des chagrins , c'eft alors , ô ma
140
DE FRANC E. 17
tendre mère , que je vous demande la préférence
, & qu'à tous les momens mes bras
feroient ouverts . D'autres partagerent votre
félicité ; moi , je partagerai , j'adoucirai vos
peines , & nous les offrirons enſemble au
fuprême Confolateur.
Ma pauvre foeur revenoit du parloir pénétrée
, enchantée des vertus de fa fille
& fur tout bien perfuadée qu'elle feroit
heureuſe dans l'état qu'elle avoit choifi,
Moi-même , revenue de mes inquiétudes ,
je commençois à croire qu'elle ne faifoit
que céder à de faintes inſpirations ; & les
deux ans d'épreuve étant prefque écoulés ,
nous touchions au moment de lui laiffer
prendre le voile.
Eh bien , ma fille , lui dis- je enfin , car
tu es ma fille auffi , & j'efpérois que tu
me tiendrois lieu de mes enfans que j'ai
perdus Eh bien ! ta réſolution eſt donc
invariablement décidée ? Oui , ma tante ,
très-décidée , me dit - clle , & je vis pour
la première fois fes regards s'armer de courage.
Je n'aurai plus , lui dis - je , fur ce
trifte fujet que cet entretien avec toi . Parlons
nous bien fincèrement : naiffance , fortune
, efpérances du fort le plus brillant ,
tu vas donc tout facrifier fans peine & fans
regret ? Un dédaigneux fourire exprima le
mépris dont elle voyoit tous ces biens. A
préfent , dis -moi , pourfuivis je , fi tu connois
des devoirs plus faints & plus doux à
remplir que les devoirs d'époufe , que les
18 MERCURE
1
-
---
devoirs de mère ? Non , me dit- elle , il n'en
eft point de plus doux ni de plus facrés.
Et crois - tu qu'aux yeux de Dieu même il
y ait rien de plus agréable qu'une femme
qui les remplit ? Non , rien , j'en fuis
perfuadée. Et lorfqu'on fe fent appelée
à cet état , n'est - ce pas tromper à la fois
le voeu de la Nature & l'attente du Ciel
que de s'y refufer ? Oui , mais pour s'y
croire appelée , il faut en avoir les vertus .
-
-
Mon enfant , n'exagérons rien quelles
font-elles ces vertus ? n'eft-ce pas la douceur
, la tendreffe , la modeftie , le goût
de l'ordre , le courage d'une ame fidèlement
foumife & dévouée à tout ce qu'exigera
d'elle la fainteté de fes liens ? Oui,
tel eft le modèle que j'ai eu fous les yeux.
-Eh bien de ces vertus , dis -moi celle
que tu n'as pas , ou que tu n'aurois pas
dans la pofition de ta mère.
rh
- -
- -
Ah ! ma
mère n'a jamais eu dans l'ame un fentiment
que fon devoir n'ait avoué. Voilà le mot.
que j'attendois de toi : ce mot feul m'a tour
dit ; & je lis enfin dans ton ame. — Qu'aije
donc dit , ma tante , reprit Califte avec
effroi ? Rien , fi tu te repens de m'avoir
confié ton fecret ; mais rout , fi tu veux bien
que ta meilleure amie en foir dépositaire.
-
Eh bien , parlez : je n'aurai plus que la
force de vous entendre . Et en difant ces
mots , elle fe mit à fondre en larmes. Tu
as pris dans le monde , lui dis-je , une inclination
que tu ne crois pas raisonnable ,
DE FRANCE. 19
-
& dont tu défefpères de pouvoir te guérir.
Madame , me dit elle avec fierté , je n'aimerai
jamais , & je n'ai jamais rien aimé
que de digne de mon eftime. Mais il eft
d'autres convenances que malheureuſement
un jeune & foible coeur ne confulte pas
dans fon choix . Quel eft - il donc ce
choix , qui blefferoit les convenances ? -
Matante , j'en ai dit affez ; n'exigez pas un
effort inutile, qui feroit déchirant pour moi.
Qu'il vous fuffife de. favoir que jamais
cette inclination , trop invincible , hélas !
n'obtiendroit l'aveu de ma mère. J'en fuis
cerraine , & je n'ai plus qu'à l'enfevelir
pour jamais. Quant à celui qui a troublé
mon repos fans en avoir eu la penfée ,
eft un fecret entre le Ciel & moi ; &
je ferois inconfolable fi fon nom m'étoit
échappé. Mais , mon enfant , avec cet
amour dans le coeur , tu viens faire des
voeux au Ciel de renoncer au monde & de
n'être plus qu'à lui feul ! Oui , ma tante ,
& mes voeux feront fidèlement remplis. Je
ferois criminelle fi j'allois à l'autel tromper
un homme , & lui promettre , lui laiffer efpérer
au moins la poffeffion d'un coeur
rempli d'une autre image ; mais devant Dieu,
je fuis innocentc. Je ne le trompe point
je ne l'offenfe point. Il n'y a point de rivalité
entre lui & fa créature, il n'y aura point
de jaloufic. Il me verra lui offrir tous les
jours en victime ce que j'aurai le plus chéri,
Aucun regret n'altérera la pureté de ce facri20
MERCURE
fice ; & fi Dieu me laiffe dans le coeur un
fentiment involontaire , en le lui immolant
Je le fanctifierai. Vous le dirai-je enfin je
fuis peut-être heureuſe d'avoir à lui montrer
, en m'élevant à lui , les triftes débris
de ma chaîne & les marques de fa victoire,
En me parlant ainfi , fon vifage étoit
animé , fes yeux levés au ciel étoient bril;
lans de joie & humides de larmes ; je n'ai
jamais rien vu de fi étonnant , de fi touchant
que ce mélange de deux amours , dont
l'un s'applaudiffoit de facrifier l'autre . Je
m'en allois , ravie de ce que je venois de
voir , lorfqu'en cherchant quel pouvoit
être dans le monde l'objet qui avoit fi
vivement touché fon coeur , je me fouvins ,
comme d'un fonge , que devant elle , un
jour , fa mère , en me parlant de Villarcé ,
en avoit dit ce que vous avez entendu,
C'eft lui , je n'en fçaurois douter , dis- je
en moi - même la pauvre enfant Je ne
fuis pas furprife qu'elle ait défefpéré, de
l'obtenir. Et dès ce moment je me pris
du plus vif intérêt pour Villarcé ; j'en parlai
dans le monde , & j'en demandai des nouvelles
; mais on me répondit qu'on ne le
voyoit plus.
:
Le jour approche , me dit ma four ; il
faut que j'aille, voir ma fille , & je n'en
ai plus le courage . Ah ! lui dis -je , fi vous
faviez ce que j'ai fu moi -même d'une vo
cation pareille , vous feriez bien plus foible
encore. Qu'eft - ce , demanda- t - elle
DE FRANCE. 21
Une jeune perfonne , dans un accès de ferveur
& de zèle , veut fe faire Religieuſe ;
on y confent ; elle s'engage ; & quand fes
voeux font prononcés , tout fon courage
tombe , le regret la faifit , un noir chagrin
s'empare d'elle ; la malheureuſe a dans le
coeur une pallion dont le feu la confume ;
fa jeuneffe eft déjà flétrie , & tous les jours
elle s'éteint. Et comment s'eft- elle engagée
, ſi elle avoit dans le coeur cette pafhion
funefte ? Elle aimoit un jeune homme
bien né , de bonnes moeurs , d'une fortune
même alfortie à la fienne, mais plein
des ridicules & des vanités de fon âge ;
fes parens le lui ont refufé , elle a pris
fa réfolution. Ah ! les cruels , s'écria ma
foeur pourquoi avoir déſeſpéré d'une
jeuneffe que la raifon eût peut - être bientôt
mûrie ? Nous fommes tous injuftes envers
les jeunes gens avec eux nous prenons
au grave des choſes ſouvent très légères.
N'avois-je pas conçu moi- même l'averfion la
plus férieufe , le mépris même le plus amer
pour un jeune homine qui en peu de temps
eft devenu très-eftimable ? Je le trouvois pétri
d'orgueil , vain , léger , choquant même dans
fa présomption ; eh bien , mon fils m'allure
qu'il eft changé au point de n'être plus
reconnoiffable . Il eft modefte , réservé , fage
dans fes propos comme dans fa conduite ;
en un mot, il eft le modèle des jeunes gens
de fon état ; & dans des circonstances difficiles
il s'eft fait admirer par un mélange
22 MERCURE
de prudence & de fermeté au deffus de fon
âge. N'eft ce pas , demandai je , M. de Villarcé
? -Hélas ! c'eft lui-même . Il me témoigne
le défir de rentrer en grace auprès de moi.
J'ai confenti avec empreffement à le recevoir
, & je fuis bien impatiente de réparer
les torts de mes préventions .
Jugez combien je fus émue de cette lueur
d'efpérance. Le Ciel me l'envoyoit. Je renfermai
ma joie ; & le plus modérément
qu'il me fut poflible : Vous me faites plaifir
, dis-je à ma four , de m'apprendre que
ce jeune homme fe foit formé : j'eus toujours
du foible pour lui . Je le fais bien ,
dit-elle ; auffi je vous invite à venir avec
moi le recevoir demain comme je veux :
lui parler à mon aife , nous ferons feuls.
Jugez fi je manquai à me trouver au
rendez -vous. Le jeune homme ſe préſenta
de l'air le plus timide , portant fur le vifage
la confufion du paffé. Sa figure naturellement
noble , avoit acquis de la dignité
; mais elle étoit pâle & ternie. Il
n'ofa parler le premier ; ce fut ma ſoeur
qui le prévint.
Monfieur , lui dit-elle , je fuis ravie de
vous revoir , car vous avez à vous plaindre de
moi ; & quoique l'eftime publique vous ait
bien pleinement vengé de mes préventions ,
il me manque à noi - même de foulager
mon coeur des reproches que je me fais &
que vous avez droit de me faire. A vous,
Madame, reprit-il , des reproches ! Je n'ai
*
DE FRANCE.
23
que des graces à vous rendre ; car le malheur
d'avoir pu vous déplaire a été pour
moi la plus fenfible ; mais la plus utile leçon.
L'expreffion qu'il mit à ces mots , la
plus fenfible , me pénétra jufqu'au fond du
ceeur. Oui , Madame , pourſuivit - il , fi les
illufions de la vanité , dont le monde m'environnoit,
& qui fans vous peut- être m'auroient
long-temps féduit , fe font tout à
coup diffipées , c'eft à votre févérité que
j'en fuis redevable. A tous les frivoles fuffrages
que je briguois avec tant d'ardeur
j'ai oppofé votre opinion ; & j'ai fenti
qu'un homme exclu de votre fociété pour
les airs & les tons qu'il fe donnoit fi follement,
ne pouvoit plus s'eftimer lui-même.
J'ai rougi à mes propres yeux ; & dès lors
j'ai été changé. Vous l'êtes prodigieuſement,
reprit ma foeur , & il m'eft doux d'en
tendre que j'ai contribué à produire ce
changement que le temps auroit fait fans
moi. Mais comme moi , M. , n'avez-vous
pas été trop rigoureux envers vous- même ?
J'entends parler de la vie appliquée & laborieufe
que vous menez ; & je crois voir
que votre fanté en a fouffert, Oui , Madame
, elle eft altérée ; & je n'efpère pas
qu'elle fe rétabliffe ; mais l'excès du travail
auquel on attribue cette altération
n'en eft que la caufe apparente. Je fais
quel eft mon mal , & je fais qu'il eft fans
remède. Sans remède ! à votre âge ! reprit
ma foeur avec intérêt . Oui , Madame , à
mon âge , il eft des atteintes cruelles dont
24 MERCURE
-
on a long temps à fouffrir & dent on ne
guérit jamais. Ma foeur détourna l'entretien
pour ne pas l'occuper de ſes triftes idées;
& lorfqu'il fut parti : Ce jeune homme a
dit- elle , quelque paffion dans l'ame . Je
le crois comme vous , lui dis-jc, & je loup
çonne que c'eft lui qu'aimoit cette jeune
perfonne dont je vous ai peint le malheur.
Lui ! s'écria ma foeur avec émotion ;
& quelle eft cette infortunée ? C'eft ma
nièce, c'eft votre fille. O ciel ! que dites-
vous ! Ma fille ! ils s'aimoient donc à
mon infçu ! Et à l'infçu l'un de l'autre, ajou
tai- je chacun des deux fe flatte de mou
rir avec fon fecret , & je n'en fais moi
même que ce que j'en ai pénétré. Il faut
tout éclaircir , me dit ma four ; voyez ma
fille , tâchez de lire dans fon coeur ; & pré
venez l'Abbeffe que tout eft fufpendu . De
mon côté j'ai fait inviter Villarcé à fouper
demain avec moi : je ne tarderai pas à favoir
de lui-même ce qui fe palle dans fon ame.
Villarcé , qui , de fon côté , défiroit de
la trouver feule , arriva de bonne heure ,
& l'entretien s'engagea fans détour. Monfieur
, lui dit ma foeur , vous m'avez parlé
de vos peines ; & l'eftime la plus fincère ,
-l'intérêt le plus férieux me preffe de favoir
quelle en eft la nature, pour vous of
frir Ginon des confeils falutaires , au moins
les confolations de l'amitié ; car je vous le
répète , c'est par ce fentiment que je veux
réparer mes torts . Madame, répondit le jeune
homme ,
DE FRANCE.
25
homme , vos bontés femblent preffentir
ce que j'ai à vous révéler , tant c'eſt à
pos qu'elles daignent m'en infpirer la
confiance. Lifez donc au fond de mon coeur.
A
pro-
Tandis que je me ruinois dans votre eftime
par des travers & des ridicules dont
je m'étois fait un fyftême , je m'enivrois
auprès de vous , des illufions les plus flatteufes
de l'efpérance & de l'amour , & je
m'applaudiffois d'une paffion naiffante qui
devoit faire men fupplice . Bientôt le charine
a été rompu , & c'eft alors que j'ai fenti
au fond de mon ame fe fixer & s'approfondir
l'impreffion fatale d'un objet qui
m'étoit ravi qui l'étoit pour jamais . J'ai
fu de mon ami que , volontairement &
par inclination , fa four , au grand regret
de fa mère & de fa famille , s'étant retirée
au Couvent , demandoit à prendre
le voile. J'ai fu que deux années d'épreuve
n'ont fait que l'affermir dans fa
réfolution. Enfin je fais que dans peu de
jours le confomine fon facrifice je n'ai
pas la penfée de l'en diffuader, ni d'obtenir
de vous , Madame , une tentative inutile.
Je ne veux pas non plus jouer dans le
monde des fcènes de Romans , ni me faire
citer au nombre des Amans malheureux
& défefpérés : on n'a que trop parlé de
moi je n'ai plus qu'à mourir tranquille ;
& mon ani lui -même qui me voit dépérir
, ne connoit point mon mal . Mais vous ,
Madame dont le coeur et un fanctuaire
No. 27. 3 Juillet 1790.
ر
B
26
MERCURE
pour moi, vous tenez de fi près à l'objet de
mes peines , que dès que vous avez daigné
vouloir en être inftruite, vous avez dû l'être .
Cefera d'ailleurs , je l'avoue, un foulagement
pour celui qui adore Mademoiſelle de Clarville
, qui ne la verra plus , qui l'aimera toujours,
de pouvoir parler avec vous d'un objet
qui nous eft fi cher.
7
Quand même la caufe de votre malheur
me feroit étrangère , lui dit ma foeur , je
m'y intérefferois par tous les fentimens
qu'un vertueux amour infpire ; & après en
avoir follicité la confidence , je me ferois
un devoir d'en adoucir les peines , fi je
ne pouvois rien de plus . Combien n'y fuisje
pas plus obligée encore , lorfque cette
caufe innocente du mal qui vous détruit
eft un autre moi- même ? Ce que je n'ai
pas fait pour moi , quoique ma fille , que je
perdois , me fût bien chère , je le ferai
pour vous , Monfieur , n'en doutez pas ;
& hormis d'abufer du pouvoir maternel ,
tout ce qui n'eft qu'invitation & que peifuafion
, fera mis en ufage pour ramener
ma fille auprès de moi. Alors fi elle fent
comine moi le prix d'un coeur tel que le
vôtre, elle eft à vous , & je ferai mon bon
heur d'affurer le fien, Elle achevoit à peine;
le bon jeune homme étoit à fes genoux,
7
Je ne fais pas décrire des feènes pathétiques
, reprit Madame de Solange ; &
d'ailleurs chacun fent ce que peut dire un
mourant qu'on ranime par un breuvage
DE FRANCE. 27
falutaire , ou un naufragé qui périt , & auquel
du haut d'un écueil on jette un cable
fecourable . Je vous laiffe donc imaginer
ces tranfports de reconnoiffance ; &
je vais moi - même trouver Califte , que je
revis le lendemain .
Il ne me fut pas difficile , en lui parlant
de fa mère , d'amener le récit de fa réconciliation
avec M. de Villarcé , & de leur
premier entretien. Califte en m'écoutant
rougir , mais fans marquer encore aucune
émotion. Ce ne fut qu'à ces mots , il eft
des atteintes cruelles dont on a long- temps
àfouffrir & dont on ne guérit jamais, qu'elle
ajouta : Oh non ,jamais ,jamais on n'en guérit.
Ne penfes-tu pas comme nous , lui demandai-
je , que ce jeune homme a quelque
paffion dans l'ame ? Hélas ! peut être
bien dit-elle , & fi cela eft , je le plains ;
car il n'a pas les mêmes confolations que
moi.Et fi celle qu'il aime , l'aimoit auffi
à fon infçu ? Et s'ils n'étoient malheureux
l'un & l'autre que pour ne pas favoir qu'il
leur eft permis d'être heureux ? - Hélas !
me dit-elle , ma tante , pourquoi venez - vous
me troubler de ces dangereufes penfées ?
Je vois trop bien que vous croyez avoir
pénétré mon fecret ; mais croyez - vous de
même avoir furpris le fien ? Et quand ce
feroit lui , qui vous affure que ce foit
moi ? Et fi ce n'eft pas moi , voyez le mal
que vous me faites ! Et fi c'eft toi , lui dis-je
en fixant mes yeux fur les fiens ? Elle
B 2
28 MERCURE
----
fe jeta dans mes bras ; & je fentis mon
fein baigné de larmes. Eh bien c'eſt toi ,
il l'a dit à ma foeur , & nous n'en pouvons
plus douter. Et que lui a répondu
ma mère , demanda- t- elle d'une voix tremblante
Que tu es à lui , fi tu le veux. -
Quoi , ma tante , il faut donc que ma
conduite le démente , & que pour un époux
dont on m'aura parlé , je change de réfolution
? Que dira-t-on de moi ? Que tu obéis
à ta mère. N'as - tu pas annoncé que tu
lui étois foumife , & que ta réfolution
même dépendoit de fa volonté ?
P
G
Oui , je
l'ai dit. Eh bien ta mère commandera
& tu ne feras qu'obéir. Elle m'embraffa de
nouveau, & au batrement de fon coeur , aut
mouvement preffé de fon haleine , je crus
fentir s'exhaler de fon fein tous les foupirs
qu'elle étouffoit depuis deux ans.Je la quittai
bien vite , pour aller retrouver ma foeur..
Je ne me trompois pas ; j'ai fon aveu ,
lui dis- je , & c'eft bien Villarcé qu'elle aime,
Mais elle ne veut changer de réfolution que
pour vous obéir , & il faut que vous commandiez.
Je commande , me dit ma foeur ;
qu'elle fe rende auprès de moi dès ce ſoir
même. Allez & ramenez-la moi. Les heures
de douleur font longues , & je veux épargner
à cet intéreffant jeune homme au moins
cette nuit de tourment.
Elle le fit venir ; & par degré le raffurant
& lui infinuant l'efpérance , elle af
foiblit tant qu'il lui fut poffible la commoDE
FRANCE. 29
tion que lai aurci : caufée une fubire joie ; .
elle fit prudemment , car il y auroit fuccombé
.
Nous ne tardâmes point à arriver, ſa fille
& moi. La voilà , lui dit - elle en nous voyant
paroître elle eft foumife à ma volonté ;
elle y cède fans répugnance ; peut être un
jour vous en dira t - elle davantage. Sa mère
ne veut pas lui en dérober le plaifir.
Ce fut alors que nous conçûmes combien
néceffaire avoit été la précaution que
ma foeur avoit prife ; car tout préparé qu'il
étoit à foutenir l'excès de fon bonheur ,
Villarcé n'en eut pas la force ; fes genoux-
Aéchirent fous lui ; il fe laiffoit tomber
& ce fut moi qui le foutins. Califte dans
les bras de fa mère ne voyoit qu'elle , &
pleuroit de joie & d'amour. Enfin tout fur
calmé ; & lorfque je les vis à table , elle
auprès de fa mère , & lui auprès de moi,
vis- à vis l'un de l'autre , n'ofant ſe regarder
& ne pouvant parler tant ils étoient faifis ,
confus , furpris de fe trouver amans , fans
s'en être jamais douté ..... Je vais vous
dire une chofe étrange ; mais n'en déplaife
à l'amour maternel , & n'en déplaiſe à l'amour
même , je crois que de nous quatre
je fus dans ce moment la plas heureufe ,
par la feule pnfée que leur bonheur venoit
de mɔi .
( Par M. Marmontel. )
B 3
MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE Le mot de la Charade eft Aube- épine ; celui
de l'Enigme eft Plume ; celui du Logogriphe
eft Orgueil , où l'on trouve Or, Orgue, Gloire,
Lire, il, la Loire , le Loir, Rue, Il, Le, Lui¸
Leur, Orge, Oui , Oie , Roi , Rouge , Loì ,
Ligue , Rôle.
CHARADE.
A cinq heures du foir , après un bon repas ,
Devant mon tout je viens prendre féance ;
Puis revenant en diligence,
A caufe du grand froid qui preffe un peu mes pas ,
Devant mon dernier je me place ;
Mon dîner , par ce froid de glace ,
Paffe-t-il mal ? auprès de mon dernier
Je fais alors bien vire mon premier .
( Par Mr. D. M. V. )
ÉNIG ME.
Aux hommes en tous lieux je fuis bien néceffaires
Ici , doux fignal des plaifirs
Cac
DE FRANCE. 31
D'un Amant sûr de plaire ,
J'exprime les brûlaps défirs ;
Objet des voeux d'une Maîtreffe
Qui m'attend chaque jour
Pour fervir la tendteffe ,
Je fus inventé par l'Amour.
Fidèle aux loix que cet enfant m'impoſe ,
Là , d'un Amant audacieux
J'arrête l'efpoir curieux ;
Il voudroit me franchir , il n'ofex...
Er du défir j'accroîs l'ardeur
En paroiffant défendre la pudeur.
Entre nos deux Amans s'il naît quelques alarmes ,
Je deviens plus intéreffant ;
La Beauté dans mon fein vient répandre des larmes
Et de fes maux je fuis le confident.
Voyez combien je fais utile ;
Eh bien ! ce n'eft pas tout , il me fera facile
De vous prouver jufqu'où va ma bonté.
L'homme a , vous le favez , plus d'une infirmité ;
C'eft encor dans mon fein que la foibleffe humaine
Cache avec foin un dépôt qui la gêne ,
Et dont j'ofc la foulager.
Quelle eft après ma récompenſe ?
Ingrats ! vous me noycz ; hélas ! de quelle offenfe ,
En me tra'tast ainfi , voulez-vous vous venger ?
{ Par le même. 】
་ ཚེ་
B 4
32
MERCURE
ES
LOGO GRIPHE.
Des cuifines des champs je fuis un uftenfile ,
Utile d'autant plus que je fuis peu fragile.
Lorfqu'avec mon pareil on me voit fufpendu ,
Liés enfemble , alors nous changeons de vertu ;í
Nous rendons au Public juftice fans parole; 1
Nous nous contredi fons pourtant pour une otole.
On trouve en mes- fert pieds ce que n'ofe riſquer
Le fainéant poltron qui craint , fuit le danger ;
Une ville où naquit un grand & bon Monarque
L'élément fur lequel nous voyageons en barque ;
Un petit animal qui croit-on , ne voit pas l
Et qui fous terre vit , comme des champs les rats ;
La plus grande ville en Syrie21b K
Une autre aux confins d'Italie ,
Qui des Minimes vit naître le Fondateur ;
Au Pérou la rivière extrême en fa largeursv
Un fupplice des Turcs ; deux notes de mufiques; I
Erfin un jeu d'adrese , où Zéphire , par pique
Fut caufe que le coup qu'y jouoit Apollon " :
Alla donner la mort à fon très-cher Mignon.
D'autres combinaifons , Lecteur , je te fais grace;
Je fuis le vrai pendant de Nicolas Tuyau ;

J'ai de même un furnom , le mien eft Boniface ;...
Tu verras mon nom propre au Mercure nouveau.
( Par Mr. B. de Saint- Quentin . )
DE FRANCE. 33
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LE Defpotifme dévoilé , ou Mémoires DE
HENRI MASERS DE LA TUDE , détenu
pendant trente - cinq ans dans diverfes
prifons d'Etat ; rédigés fur les pièces
originales , par M. THIERY , Avocat,
Membre de plufieurs Académies ; dédiés à
M. DE LA FAYETTE . A Paris ; fe vend
chez M.de la Tude , rue Bétizy , No. 1.,
au coin de celle de la Monnoie ; & chez
Lejay fils , Libraire , rue de l'Echelle.
SECOND EXTRAIT.
LE hafard fait qu'en caufant avec une
Sentinelle qui ne le connoiffoit pas , M.
de la Tude apprend la mort de fon père.
Il tombe fans connoiffance ; mais il lui reftoit
une mère , & quelle mère ! on en
peut juger par la Lettre ci - jointe , écrite
à Madame de Pompadour , & qu'il a choifie
parmi une foule d'autres dont elle fatiguoit
in utilement tous les Miniftres : » Madame
mon fils gémit dans la Baftille depuis
long-temps , pour avoir eu le malheur
de vous offenfer , & je gémis plus que lui;
BS
34 MERCURE
fon trifte fort me tourmente nuit & jour.
Je reifens toute l'amertume de fes peines ,
fans avoir partagé fa faute ; que dis -je ?
hélas ! j'ignore en quoi il vous a déplu .
Il étoit jeune pour lors , & fûrement il
fut entraîné par d'autres . Ah ! qu'il doit
penfer différeminent aujourd'hui ! les réflexions
d'un captif ne reffemblent point
aux vaines penfées d'un jeune homme libre.
S'il ne mérite pas votre pardon , Madame
, ne pourrai je pas le mériter moimêmepour
lui : Soyez touchée de monfort,
ayez compaffion d'une mère affligée ; laiffezvous
déchir par mes larmes. La mort me
fermera bientôt les yeux, n'attendez pas que
je fois au tombeau pour faire grace à mon fils.
Je n'ai que cet enfant , l'unique rejeton de
la tige, l'unique de la maiſon , l'unique eſpérance
de ma vieilleffe . Rendez - le moi ,
Madame , vous êtes fi bonne « ! ... { 0 } ma
mère , vous lui parlez de fa bonté , vous
vous abaiffez jufqu'à cet effort ! Grand
Dieu la tendreffe d'une mère peut donc
fe porter à un tel excès de courage ? ) » Ne
» me refuſez pas mon fils , Madame , la
feule confolation de ma vieilleffe : rendez
le , de grace , à mon affliction , rendez
le à mes foupits , rendez-le à mes
pleurs , rendez -le à mes fanglots " .
و ر
- 99
و د
་ ་
La réflexion de M. de la Tude eft bien
jufte. Il eft für que ces mots , vous êtes fi
Fonne , adreffés à celle qui le retenoit depuis
tant d'années dans les ténèbres des
DE FRANCE. 35
cachots , ne pouvoient fortir d'un coeur
maternel qu'en le déchirant.
Un défir de vengeance ( il feroit difficile
de le condamner dans une pareille fituation
) réveille un inftant l'ame du prifonnier
, long temps abîmée dans la douleur.
Il fe propofe d'écrire un Mémoire contre
fon inflexible ennemie , & de le faire parvenir
, s'il eft poflible , au Roi lui- même.
Il ne défefpère pas d'en trouver les moyens.
En fe promenant fur la plate - forme de la
Baftille , il s'étoit fait entendre par des
fignaux de deux jeunes Ouvrières qu'il avoit
apperçues à une fenêtre de la rue Saint-
Antoine. Elles lui avoient répondu par des
fignes d'intelligence , & en jetant le paquet
du haut de la plateforme dans la
rue, il étoit für qu'elles le ramafleroient.
Mais il falloit écrire ; il ne pouvoit plus
fe fervir de fon fang , parce qu'à force d'en
tirer de fon doigt , il étoit dans le cas d'y
craindre la gangrène . Il faut voir par combien
de combinaiſons réunies il vient à
hout de faire de l'encre , étant dénué de
tout ce qui pouvoit lui être néceffaire .
Rien n'eft plus intéreffant que ces miracles
de la première de toutes les puiffances
inventives , la néceflité . Je pouvois faire
de l'encre avec du noir de fumée ; mais
comment m'en procurer ? Depuis huit ans
je n'avois ni feu ni lumière . Mes , ennemis
, dont l'idée la plus ordinaire étoit
que je trouverois les moyens de fortir
B. 6
36 MERCURE
:
de l'Enfer , avoient défendu fous les peines
les plus fortes , qu'on me laif ât entre:
les mains une tête d'épingle , & j'en fus réduit
à créer pour juftifier leur prévoyance .>
» Je cherchai d'abord à me procurer de
l'amadou pour cela , je prétextai une violente
douleur de dents , & je priai le Sergent
qui fumoit , en m'accompagnant fur la
tour , de me prêter la pipe pour me foulager;
je lui demandai ce qui m'étoit néceffaire
pour la charger & l'allumer : il y confentit.
Je ne pus lui prendre fon briquet ni
La pierre , mais j'efcamotai un morceau de
l'amadou . Poffeffeur de ce petit tréfor , je .
ne fus plus occupé qu'à me procurer du
feu. De retour dans ma chambre , j'affectai
une colique affreufe ; je fis venir le Chirurgien
, il me donna de l'huile , c'eſt ce
que je cherchois : j'avois plufieurs pots de
faïence dans lefquels il y avoit eu de la
pommade ; j'y mis une mèche. J'y fis de la
ficelle avec des fils que je tirai de mes
draps ; je pris un bâton de ma chaife , &
je me procurai une espèce d'archet ; j'y attachai
ma ficelle , que je laiffai affez lâche
pour pouvoir ferrer une cheville que j'avois
faire pointue d'un bout , & arrondie à l'autre.
Je m'étois muni dans une promenade
de deux morceaux de bois très - fecs , que
j'avois pris après l'affûr d'un canon . Je les
avois arrangés de façon que la pointe de la
cheville pût y entrer. Le tout ainfi préparé,
je mis mes deux morceaux de bois entre
10%
4
f
2
DE FRANCE. 37
mes genoux , je plaçai à l'extrémité arrordie
de la cheville un gobelet que je ferrois
avec ma main gauche : enfuite je tirai
je pouflai men archet , qui , de cette manière
, faifoit tourner la cheville ; je l'agitai
avec tant de vîteffe , qu'en peu de temps
elle échauffa & embrafa les deux morceaux
de bois ; j'allumai mon amadou au moyen
d'une bonne provifion de charpie que j'avois
préparée ; je loufflai fort , & je parvins'
à me procurer du feu & à allumer mon
lampion.
"
A la vue de cette lumière , je ne fus
pas maître de mon premier mouvement ;
je fautai , je danſai autour , & il me fallut
quelques inftans pour calmer mes fens &
diffiper 1 heureux délire qui n'agitoit .
3
Je mis enfuite au deffus du lampion
une affictte de terre verniffée , que j'avois
eu foin de conferver à mon dernier repas.
Je m'en fervis comme d'un chapiteau pour
recevoir la fumée que ma lampe donnoit ;
je ramaffai la fuie ou le noir dans un morceau
de papier , à mesure qu'il s'en formoit
une certaine quantité : dans l'efpace de fix
heures , j'en eus un volume affez confidérable
; je voulus broyer ce noir dans de
l'eau , mais cela me fut impoffible , il furnageoit
toujours , & je ne pouvois le diffoudre
je n'y parvins qu'au moyen d'un
peu de firop que je me fis donner le len
demain , fous le prétexte d'un rhume vio
lent avec ces fecours , je me procurai une :
38
MERCURE
encre excellente en délayant mon noir de
fumée dans un peu de firop & d'eau ".
Des feuillets blancs tirés de quelques livres
qu'on lui prêtoit lui fournirent du papier
, & avec une pièce de deux liards ,
applatie, arrondie , & aiguifée , il fit une
plume. Le Mémoire fut rédigé , jeté &
ramaffé ; mais il n'eut aucune fuite . Il étoit
adreffé à trois perfonnes connues , MM .
de la Beaumelle , la Condamine & de
Mchegan. Les deux premiers n'étoient pas
à Paris , le troifième ne voulut pas recevoir
un paquet venant d'un prifornier de
la Baftille ; & fur ces entrefaites la Marquife
mourut. Les deux obligeantes Ouvrières
trouvèrent le moyen de le faire
favoir à M. de la Tude , qui en fe promenant
fur les tours de la Baftille , vit à
leur fenêtre un écriteau , en très - groffes
lettres , portant ces mots : " la Marquile
de Pompadour eft morte hier 17 Avril
1764 ".
و ر
(
On peut juger de la joie d'un homme
qui naturellement devoit croire que tous
les malheurs devoient finir avec celle qui
en étoit l'unique auteur. Il ne douta plus
de fa prochaine délivrance , & dans cette
perfuafion il écrivit au Lieutenant de Police
, M. de Sartine , pour réclamer une
liberté qui depuis fi long temps auroit dû
lui être rendue. Mais ici, commence un
nouvel ordre de chofe , & il s'ouvre une
-nouvelle feène d'infortune & d'horreur ,
DE FRANCE. 39 "
plus effrayante encore que tout ce qu'on
a vu jufqu'ici.
A partir de cette époque. , M. de Sartine
& fon fucceffeur M. le Noir , font
gravement inculpés dans ces Mémoires ,
fur-tout le premier. Tous deux font vivans
: l'accufation eft publique & fignée ;
leur adverfaire annonce qu'il la pourfuivra
dans les Tribunaux ; il produir fes
moyens & les preuves. Les charges font
terribles ; mais dans tout état de caufe il
faut entendre les deux parties. Sans doute
les accufés propoferont leurs moyens de
défenfe. Jufque - là je ne fais que fuivre
le récit de M. de la Tude : c'eft à lui
feul à s'en rendre le garant : les Juges &
le Public prononcecont
.
Il avoit eu , peu de temps auparavant ,
une correfpondance avec M. de Sartine ,
& tui avoit fait remettre un projet pour
établir dans le royaume des magafins d'abondance.
Il prétend que le Magistrat défirant
de s'en approprier l'honneur , lui fit
offtir 1500 liv. de penfion , s'il vouloit le
lui abandonner ; que ce fut un nommé
Falconet , Major de la Baftille , qui lui fit
cette propofition , en ajoutant qu'à fa place
il n'héliteroit pas à l'accepter , s'il étoit dans
la pofiion de M. de la Tude , & qu'il
répondit au Major , comme Alexandre à
Epheftion , & moi auffi fi j'étois Falconet ;
& que M. de Sartine , piqué de ce refus
, cella de répondre à fes Lettres. Tous
40
MERCURE
ces faits font fufceptibles d'examen & đẹ
d fculion ; mais ils ne font pas d'une grande
importance.
Ce qui en a davantage , & qui ne paroît
pas douteux , parce qu'on y retrouve
le fyftême connu & conftainment fuivi par
rapport au régime de la Baftille , c'eft que
la première chofe que fit le Magiftrat ( 1 ) ,
ce fat de vouloir être inftruit de la manière
dont un prifonnier avoit pu apprendre
un évènement que tous les autres ignoroient.
On conçoit ailément de quelle conféquence
il étoit aux yeux d'un Lieutenant
de Police de favoir qui avoit ofé violer la
loi de l'éternel filence qui devoit régner
à la Baftille , & quel pouvoir avoit fait
ouvrir une de ces bouches condamnées à
être à jamais muettes devant les prifonniers .
C'étoit une affaire d'Etat , une affaire ma
jeure . On exigea de M. de la Tudé qu'il
révélât ce fecret , & fa liberté fut mife
à ce prix. Il ne lui eût pas été difficile ,
fans compromettre ni expofer perfonne ,.
d'imaginer une réponse fatisfaifante. Mais
fa vivacité l'emporta , & il répondit qu'il
croyoit voir Mahomet fecond faire éventrer
douze Pages pour favoir lequel avoit mangé
( 1 ) Par une inconféquence très -commune parmi
nous & digne de tout le refte , on appeloit Magiftrat
l'être amphibie qui , fous le titre de Lieutenant
de Police , étoit à la fois un Officier d'un
Tribunal de Juftice , & un Agent du defpotiſme.
DE FRANCE.
des figues. Depuis ce temps il n'entendit
plus parler de M. de Sarrine. ,
Son defelpoir devint d'autant plus violent
qu'il s'étoit cru plus près du terme
de tous les maux. Il faut lentendie luimême.
Les Oficiers de la Baftille parurent
indignés , & pour la première fois
peut- être , éprouvèrent quelque pitié . Un
d'eux me laiffa foupe nner que les héritiers
de la Marquife , craignant les trop
juftes réclamations des nombreuſes victimes
de la haine de celle- ci , avoient acheté
fans doute le filence des Miniltres , defquels
il pouvoit dépendre encore d'étouf,
fer leurs derniers foupirs. Cette réflexion
me rappela les défenfes expreffes faites
à tous ceux qui pouvoient approcher des
prifonniers de la Baftille , de leur apprendre
la mott de cette femme ; elle me rappela
la fureur de M. de Sartine , en appre
nant que j'en étois inftruit , fes menaces
pour m'arracher mon fecret , & toute
la conduite au moins fingulière qu'il avoit
tenue à cet égard . Ces obfervations , ces
calculs achevèrent de m'égarer. Je me crus
perdu fans reffource , je crus voir une
nouvelle confpiration plus terrible que la
première j'avois été victime de la tyrannie
d'une femme irritée ; j'allois le devenir
de la balfeffe d'un Miniftre , bien
plus cruelle parce qu'elle eft plus vile : la
première pouvoit s'émoufer on s'éteindre ;
la feconde , plus réfléchie , devoit être
éternelle "
11
42 MERCURE
L'efprit occupé , aigri par ces idées
je ne pris confeil que de la fureur qui
m'agitoit. J'épanchai mon ame & ma rage
fur le papier , & , dans ces accès de déhire
, j'envoyai à M. de Sartine l'écrit qu'il
venoit de me dieter ; puifqu'il m'étoit
impoffible de faire rougir cet homme
je voulois au moins le forcer à venir m'étouffer
, & à terminer par -là mon fup
plice ".
Suivant toutes les vraifèmblances morales
qui viennent à l'appui du récit des
fants on voit dans ce peu de lignes la
double caufe qui prolongea encore de vingt
années (jufqu'en 1784 ) les infortunes de
M. de la Tude. Que les parens de la Marquife
cherchaffent à enfevelir avec fes
victimes le fouvenir du mal qu'elle leur
avoit fait , rien n'eit plus naturel à croire;
qu'ils en euffent les moyens , rien n'e
encore plus probable dans un Gouverne
ment où le foible n'étoit compté pour rien ;
& fi l'on ſe ſouvient que dans ce même
Gouvernement on exigeoit fur-tout que l'op
primé fût humble , on trouvera tout fimple
que l'amour - propre d'un homme en
place fut révolté des reproches & des me--
naces d'un captif, & fit un ennemi mortel
de celui qui ne devoit être que Juge.
Perfonne n'ignore jufqu'où alloit l'orgueil
& la morgue des Agens de l'Adminiftration,
tous les jours affez baffement flattés pour
fe croire les Dieux de la terre quicon-
1
DE FRANCE. 43
que les offenfoit ( à moins qu'il ne fût
à craindre ) , étoit perdu . La meſure de
cet amour-propre étoit en raifon inverfe
de leur efprit & de leurs talens ; car rien
au monde n'eft fi féroce que l'orgueil d'un
homme borné que fera -ce s'il es puiffant
? Le Duc de Choifeul , affailli de beatcoup
de fatires & d'épigrammes , n'en tira
jamais aucune vengeance. Il fit plus ; il
voulut connoître l'Auteur de forts jolis couplets
contre lui , & il en fic fon ami ; mais
le Duc de Choifcul étoit un homme d'ef
prit, Il y avoit fort peu de gens à Ver-
Tailles dont on en pût dire autant.
La réponse à la Lettre de M. de la Tude
fut le cachot. Mais comme il ne falloit
-pas que fa détention prolongée parût l'effet
d'une vengeance particulière , aux yeux
de tous les Officiers de la Baftille , témoins
des promeffes qu'on lui avoit faites peu
de temps auparavant , on fit courir le bruit ,
qu'avant de lui rendre fa liberté, & pour
l'habituer peu à peu à refpirer un nouvel
air , on alloit le mettre pour quelque temps
dans un Couvent de Moines. Il fut donc
transféré , mais au donjon de Vincennes,
& voici comment. " Meş Gardiens m'attachèrent
au cou une chaîne de fer , dont
i's firent paffer le bout fous le pli de mes
genoux ; un d'entre eux me mit une main
Sur la bouche & l'autre dernière la tête
pendant que fon camarade tiroit fortement
la chaîne dont je viens de parler ; par ce
44
MERCURE :
moyen ils me plièrent exactement en deux.
La douleur que j'éprouvai fut fi vive que
'je crus avoir les reins bites. Je ne dore
pas qu'elle n'égalât au moins cèl'e que reffentent
les malheureux qui refpirent fur-
- la roue ; c'eft dans cet état qu'on me conduifit
de la Bastille à Vincennes. M. de
Saruine dut être bien fari fait en apprenant
que les Burreaux avoient fi fidélement
exécuté fes ordres. Pour en jouir
mieux , il fe fit renire compte de tous ces
détails . J'ai entre les mains le procès-verbal
de l'Exempt Rouillé qui les rapporte « .
2
Une pièce probante extrêmement curieufe
, c'eft le Mémoire fuivant , trouvé à la
Baftille le 16 Juillet de l'année dernière ,
composé par un premier Commis de la Police
, & adreffé par M. de Sartine au Duc
de la Vrillière , Miniftre de Paris . Il ne faut
faire aucune attention à la plate groffièreté
du ftyle , & à l'ignorance honteuſe
de la Langue Françoife ; rien n'étoit moins
rare dans les Bureaux Ministériels ; & tant
d'autres chofes commandent ici l'attention !
»Plus Daury ( 1 ) continue d'être pri-
ود
( 1 ) Il étoit d'ufage à la Baftiile de baptifer
ainfi à leur entrée ceux des prifonniers qui pou
voient avoir des protecteurs puiffans , pour qu'on
pût répondre à ceux qui follicitoient leur liberté ,
qu'on ne connoifloit à la Baftiile , parmi les pri
fonniers , perfonne qui portât le nom que l'on
citoit.
DE FRANCE. 45.
Konnier , & plus il augmente en méchaneté
& en férocité .
» Il donne à connoître qu'il eft capable
de fe porter ax plus grands crimes ,
à faire un mauvais coup fi on le rendoit
libre.
"
1
Depuis le premier Juillet & le treize
Aoûr dernier queje lui fis dire qu'il prît enore
patience & que le temps de fa liberté,
qui approchoit , n'étoit pas décidé , il n'y a
forte d'excès , de groflièrets , d'injures &
de menaces qu'il n'ait employé pour le
endre redoutable.
» La mémoire de Madame la Marquife
eft pour lai en horreur & un fléau : il
lui prodigue les épithètes les plus fcélérates
, parce que lui-même eft devenu un
fcélérat dans fa prifon. Si elle eût vécu
il lui auroit , dit- il , joué une catastrophe ;
page 7 de fa Lettre du 27 Juillet . Le Roi
même n'eft pas à l'abri de fes fureurs &
de fes railleries infolentes .
n
IS
1
Après cette lettre du z Juillet, où il me
dit des injures atroces & me fait les plus gran-"
des menaces , j'ai ufé d'humanité envers lui.
» J'ai méprifé les fareers , & je lui ai
fait donner des cfpérances par le Major ,
à qui j'en ai écrit , que la durée de fa pri- ,
fon feroit abrégée , il a répondu par des
Lettres infolentes , en forre que je l'ai fait
mettre au cachor, dont il fe moque.
» Cet homme , qui eft entreprenant plus
qu'on ne fauroit le dire , gêne beaucoup
le fervice de la Baftille.
46
MERCURE
"
Il feroit à propos de le transférer au
donjon à Vincennes , où il y a moins de
prifonniers qu'à la Baftille , & de l'y oublier.
» Si M. le Comte de St- Florentin approuve
ce parti , il eft fupplié de faire expédier
les ordres néceffaires à cet effet «.
On peut voir dans l'Ouvrage de M. de
là Tude fa réponse à ce Mémoire , dent
chaque mot pourroit fournir un commentaire.
Je le laifle à faire aux réflexions du
Lecteur.
( D........ }
( La fin au Mercure prochain. )
MOUTARD , Libraire- Imprimeur , rue des Mathurins
, Hôtel de Cluni , vient de recevoir de
Neuchâtel la fecondè Partie des Confeffions de
Jean-Jacques Rouſſeau , nouvelle édition , donnée
par M. Dupeyrou , s Volumes in- 12 , br. 12 liv.
1o f ; la même , ƒ Vol . in - 8 ° . br. 18 liv.
Cette édition a deux avantages auffi marqués
qu'inconteftables fur celles qui ont eu cours juf
qu'à ce moment le premier eft de préfenter ,
dans toute fa fidélité & toute fa pureté , avec une
grande correction typographique , le texte original
; ce qui n'eft pas indifférent quand il s'agit
d'un Ecrivain tel que Rouffeau , & d'un Livre
du genre de celui-ci ; le fecond avantage eft d'être
enrichie de quelques pièces mentionnées dans les
Confeffions , & faites pour les accompagner , mais
qui n'avoient pas encore vu le jour ; & d'un
grand nombre de Lettres miffives authentiquement
de Rouffcau , réfervées par fes amis pour
DE FRANCE.
47
ne paroître qu'avec la feconde Partie de les Mémoires.
Ces Lettres , dont la plupart n'avoient pas
encore été imprimées , font relatives aux Confef
fions , ou propres à jeter du jour fur les évènemens
poftérieurs à ceux qui y font confignés .
Cette édition a pour garant M. Dupeyron , qui
en a fourni toutes les matières , & qui l'a rédigée
; M. Dupeyrou , bien connu à Neuchâtel ,
où ont commencé fes premières liaiſons avec
Rouffeau , alors malheureux. C'eft à titre d'ami ,
de confident de ce grand homme, qu'il eft devenu
dépofitaire d'un Manufcrit des Confeffions , d'un
très - grand nombre de Lettres & de plufieurs Ecrits
& fragmens d'Ouvrages qui ne font pas encore
publiés.
GRAVURE.
L'In-
Geneviève de Brabant vouée à la mort ,
nocence reconnue ; deux Eftampes gravées par Aúguftin
Legrand , rue St-Julien- le-Pauvre , No. 18.
Nous avons annoncé dans fa nouveauté la
belle Eftampe de Geneviève de Brabant ; & nos
éloges ont été confirmés par le fuccès. Les deux
nouvelles que nous annonçons , & qui complèteat
l'Hiftoire de Geneviève , doivent faire aufli beaucoup
d'honneur à M. Legrand , & obtenir le
même fuccès que la première.
MUSIQUE,
1
Journal de Violon , Nº . 5. Le prix de l'Abonnement
de 12 Cahiers eft de 18 fivres . Chaque
* Cahier féparé , 2 liv . 8 fous . A Paris , chez M.
Porro , rue Tiquetonne , Nº. 10.
,
>
Les Efpiégleries d'Apollon on Recueil de
Chanfons badines avec accompagnement de
Guitare ; Euvre 10e. Prix , 4 liv . 4 T. A Paris ,
même adreffe.
MEROUKE DE FRANCE.
Préludes & Points d'orgue , dans teus les tons
mêlés d'Airs variés ; par J. Cambini . Prix, 7 liv
4 f A Paris , même adreffe .
Six Trio, concertans pour Violon , Alto 8
Violoncelle , par A. Lorenziti ; 1er. Livre d
Trio d'Alto. Prix , 9 liv. A Paris , chez Deroul
lede , rue St Honoré , près l'Oratoire.
• Abonnement de Harpe , ou Recueil périodique
compofé par les Sieurs François Petrini , de h
Manière & de le Planque ; 1er. Année , Nº. ƒ
Prix , 3 liv. A Paris , chez Naderman , Maître
Luthier, rue d'Argenteuil , Butte St - Rech, Nº. 16
Andante du célèbre Haydn , arrangé pour k
Harpe ; par J. B. Krumpholtz . Prix , 1 liv . 161
A Paris , même adreſſe. V
SPECTACLES.
FERDINAND , ou la Suite des Deux
Pages , Poëme & mufique de M. Dezède .
a paru fur le Théatre Italien avec un fuc
cès mérité. Le défaut d'efpace nous empêche
de nous en occuper dans ce moment.
TABLE.
LE Père & les trois Fils. 31 Charade , E - ig & Legog. 30
5 Le Defpotifme dévoilé. Vers .
Suite de la Veillée. S
300
BALGATA
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg, le 14 Juin 1790.
La position des armées en Finlande ,
et l'ardeur toujours plus entreprenante ,
du Roi de Suède nous font attendre de
prochains événemens. D'une part , il s'agit
pour les Suédois de déloger les Russes
du poste d'Anjala , d'ouvrir la communicationauCorps
du Général de Platen,
et de garantir les magasins d'Elima ; de
l'autre , de poursuivre les entreprises sur
les côtes , spécialement sur Fridérics -1
hamm et Wibourg. Nous avons parlé la
semaine dernière d'une seconde attaque
infructueuse sur le port de Fridéric
hamm , tentée par le Roi le 20 de Mai ,
c'est-à-dire , cinq jours après la défaite
No. 27. 3. Juillet 1790.
BALCHE
AWES
( 21)
"
1
d'une grande partie de la flotille Russe :
le Gouvernement vient de rendre en ces
termes la relation de cette seconde attaque.
"
?
Le Roi voulut tenter de faire brûler les
bâtimens Russes , qui s'étoient sauvés dans
la bataille du 15 de ce mois et s'étoient
retirés dans la Baye de Fridéricshamm , ainsi
que les chaloupes canonnières , qui y étoient
sur les Chantiers ; il ordonna à cet effet ,
que le 19 au soir un détachement de chaloupes
canonnières , de jokes ( espèce d'esquifs
) et de barcasses bombardieres , partissent
assez à temps , pour faire l'attaque
au point du jour et encore durant le crépuscule.
En conséquence , le Capitaine Wirgin,
à qui S. M. confia cette expédition ,
partit à 9 heures du soir de Swenksund avec
3 jolles , 10 chaloupes canonnières , 7.barcasses
à mortier , et une espinge , pourvues
d'artifices et montées ( outre leurs équipages )
par le Cornette Van Cathen et 50 homines
du Régiment des Dragons du Gorps. L'affaire
commença environ à 3 heures et demie
du matin. Les dispositions faites par le Capitaine
Wirgin furent exécutées avec exactitude
et courage : avant de tirer , l'on attendit
le premier feu de l'Ennemi. L'endroit
contre lequel se fit la première attaque , étoit
extrêmement fortifié . Le feu devint très- vif
´de part et d'autre ; et nous tentâmes jusqu'à
6 heures de remplir notre but. Les chaloupes
canonnières et les jolles percèrent presque
jusqu'au Chantier : mais les approches en
devenoient de plus en plus étroites par le
grand nombre de bâtimens marchands qu'on
y avoit embossés ; de sorte qu'à la fin une
((3))
jolle seulement y pouvoit passer de front.
A ces difficultés se joignit un air fort épais ,
qui empêcha la funiée de se lever , et causa
un tel brouillard , qu'il étoit impossible de
rien distinguer. En attendant , les barcasses
à mortier s'étoient approchées , et avoient
jeté sur le Chantier des bombes et des grenades
qui , sans doute , doivent avoir causé
beaucoup de dommage , quoiqu'on n'ait pas
bien pu le distinguer . Enfin , l'on se décida
à la retraite dans le moment : que le Capi .
taine Virgin en donna l'ordre , ce brave
Officier fat blessé d'un boulet de canon . La
retraite devint difficile par le gros brouillard:
cependant , encore avant to heures du matin ,
tous les bâtimens et chaloupes se trouvèrent
de retour dans Swenksund. Aucune chaloupe
ni jolle n'a été mise hors de service , et aucup
Officier , si ce n'est le seul Chef , n'a été
blessé. Notre perte consiste en un Bas -Officier
et sept Soldats tués , et le même nombre
de blessés.
3
Suivant quelques lettres postérieures
de Borgo , en date du 29 Mai , le Roi
avoit fait voile avec la flotille de galères
vers le port de Wibourg. La prétendue
victoire du Duc de Sudermanie sur l'es
cadre de Revel et la prise de ce port sont
absolument controuvées. La flotte Suédoise
croise à la hauteur de l'isle de
Hoglande .
P.S. Un Courrier , allant , le 6 de ce
ce mois , de Pétersbourg à Berlin , a passé
par Memel, et apporté la nouvelle suivante
:
L'escadre Suédoise , aux ordres du Due
A ij
( 4 )
de Sudermanie , ayant quitté sa station aux
environs de Revel , fit voile vers Cronstadt
pour empêcher l'escadre de ce port , de
sortir et de joindre celle de Revel ; mais
Anital: Krure , commandant Percadre de
Cronstadt composée de 17 vaisseaux de ligne,
dont 5 de 100 Canons , la prévint et l'attale
3 de ce mois ; le combat se rengagea
qua
le lendemain , et Pescadre Suédoise fut forcee
d'abandonner le champ de bataille. Le
Roi de Suede su virt avec l'escadre des
gaieres ; . mais Amiral Krure l'a également
for et à laetraite. Le Vice- Amiral Suchetin
a en ane jau.be empíriée par un boulet de
caron ; il est mort de cette blessure quelques
jours a res le combat. L'e cadre de
Revel est en mer, elle a dépassé Hoglande ;
il est vraisemblable que l'escadre Suédoise
se trouvera de cette manière, entre deux
feux .
"
>>
Le Général Suédois d'Armfelt attaqua
le Général Russe de Chronstchof retranché
avec 1400 hommes près de Lavitaipala ;
mais il fat repoussé avec une perte de 400
hommes. Les Russes ont pris 3 canons et
fait 39 prisonniers , dont 3 Officiers . "
Les Suédois publient une relation trèsdifférente
de ce dernier combat maritime
, et s'en attribuent l'avantage il
n'est à personne , puisqu'aucun vaisseau
n'a été pris de part ni d'autre ; mais il
peut avoir facilité la jonction de l'escadre
de Cronstadt à celle de Revel.
De Berlin , de : 13: Juin.
C'est le 10 que le Roi a pris , par
( 5

Francfort sur l'Oder , la route de la Silésie
le Prince- Royal l'avoit précédé de
la veille . M. le Comte de Hertzberg suivit
S. M.le lendemain . Le Général d'Eben
et son Régiment de Hussards , des
Régimens d'Infanterie de Mollendorf,
du Prince Frédéric , de Bornstedt , de
Braun , de Pful , du Jenne Schwerin
et de Licknowski , le Régiment des
Gendarmes et deux escadrons des Gardeşdu
Corps ont suivi d'ici la même route .
La Bourgeoisie de cette Capitale en garde
l'intérieur ; et le Bataillon de Dépôt , des
portes et le château : ils seront relevés
par le Corps aux ordres du Prince Fré
déric de Brunswick auquel se réuniront
, da 13 au 18 les Régimens de
Finspection de Magdebourg . Depuis
Francfort sur l'Oderle Roi sera accompagné
par le Duc de Brunswick ; le
quartier général est assigné à Schonwaide
, à une neus de Silberberg. M. de
Hertzberg résidera à Reichenbach. Sept
Régimens de la Prusse occidentale , sousles
ordres du Général d'Usedus , vont
traverser la Grande Pologne pour se
rendre à l'armée : surla demandedenotre
Envoyé à Varsovie , M. de Lucchesini,
la Diete a accordé le passage de ces
Troupes , qui seront inspectées par le
Général Kalkreuth.
Ce départ du Roi, ce grand rassemblement
de forces en Silésie , ces dispo
tions préparatoires de la guerre , ont fait
A iij
( 6 )
chanceler les opinions sur la certitude
de la paix. De ce que les armées précèdent
l'issue des négociations , on induit
que celles- ci ont été infructueuses : cette
conséquence n'est rullement juste. On
a si peu renoncé à négocier , que M. de
Hertzberg et les Ministres Etrangers , en
y comprenant le Prince de Reuss ,
Ministre de la Cour de Vienne sont
du voyage : on indique l'ouverture
prochaine d'un Congrès à Breslaw ouà
Reichenbach ; on attribue même le dé
part du Roi à des motifs particuliers. Que
cette conjecture soit fondée ou non , it
n'en est pas moins certain que les apparences
de guerre sont encore très- équivoques
, si l'on les rapproche des mobiles
de réunion qui existent entre les
deux Cours , et de l'éloignement que
l'une et l'autre ont montré jusqu'ici pour
une rupture ; mais le grand nombre d'intérêts
à concilier, ceux sur- tout de lo
Porte et de la Russie , retardent la pacification.
Si cette dernière Puissance
s'obstine dans les conditions presqu'inadmiesibles
qu'elle a proposées et soutenues
; si elle persiste à requérir la cession
d'Akermann , et l'indépendance.de
la Moldavie , de la Valachie et de la Bes
sarabie , qu'elle espère gouverner comme
elle gouvernoit la Crimée , aussi indépendante
, une nouvelle campagne seroit
inévitable. — L'arrangement relatif
à la Pologne , à la cession de Thorn et
-
( 7 )
de Dantzick , et les équivalens à donner à
la République , compliquent encore cette
négociation déja chargée de tant d'autres
difficultés .
De Vienne, le 14 Juin.
Quoique le Maréchal de Laudhon
soit reparti avant hier pour son quartier
général en Moravie , et le Maréchal
de Pellegrini pour les forteresses
de Pless et de Theresienstadt , on est
encore loin de croire à la guerre ; les
doutes se fortifient par la fréquence
des Courriers de Berlin , qui annoncent
des Négociations non interrompues . Une
nouvelle Lettre du Roi de Prusse fut
remise , le 8 , à S. M. A. par M. le Baron
de Jacobi, dont rien n'annonce le départ,
son plus que celui de M. de Podewils.
On présume que l'Armistice avec les
Ottomans se borne à la Servie , au
Bannat et au Gouvernement de Widdin ;
on n'auroit donc à craindre d'hostilités
qu'en Bosnie et en Walachie , où les
Ennemis ont encore Giurgewo à conserver.
Le Général de Wartensleben
étant tombé malade , on l'a transporté
par Temeswar dans sa terre au Comitat
de Pest. Le Colonel de Liptay est égatlement
indisposé .
Le 6 de ce mois , l'Archevêque de
Carlowiz , et les Evêques de Neusaz et
A iv
( 8 )
de Bude, de l'Eglise Grecque,furent admis
à l'Audience du Roi , comme Députés
de la Nation Illyrienne ; S. M. s'entretint
avec eux des affaires et des deinandes
de leur Nation , qu'on fait monter
, par exagération , dans la Hongrie ,
à 3,500,000 ames. On leur attribuoit la
prétention d'assister à la Diète de Hongrie
; prétention à laquelle les Hongrois
ne consentiroient jamais.
Le dernier Empereur avoit réuni le
Duché de Mantoue à celui de Milan ;
ils viennent d'être de nouveau séparés .
On attend ici les Députés de ces deux
Provinces , avec leurs Cahiers de griefs
et de pétitions. , Ces Députations , que
des Ecrivains peu instruits affectent de
représenter comme des nouveautés , menaçantes
, et des espèces d'insurrections ,
sont d'usage à tout changement de règne .
Bente particuliers d

mis ut unaque Province
ont toujours eu ce droit , et s'en
servirent plus d'une fois pour manifester
leur vou sur les matières d'Administration
. Le systême des ' demandes
présentées à S. M. par les Etats de
Gallicie et Lodomerie , portent sur leur
Constitution fondamentale , et embrassent
les articles suivans :
1º. Les deux Provinces seront incorporées à
la Hongrie et réparties en Comitats ; 2 °. un
Prince Royal y résidera avec tous les pouvoirs
qu'exerce en Hongrie le Palatin ;
3. tous les Employes seront des Polonois
( 9 )
et des Hongrois sachant le Polonois ; 4°. Tes
Troupesprovinciales seront composées d'hor
mes tirés de ces Provinces ou du reste de la
Hongrie 5. les emplois importans seront
conférés par le Roi à ceux qui lui auront été
recommandés par les Etats ; 6° . les Etats
auront le droit de choisir les Conseillers
qui seront chargés des affaires de ces deux
Provinces au Gouvernement et à la Chancellerie
Aulique de Hongrie ; 7 ° . les deux
Provinces auront leur Chancelier particulier
à la Cour ; 8°. les Etats auront voix et séance
à la Diete de Hongrie , et jouiront de toutes
les prérogatives qui compètent aux autres
Provinces de ce Royaume.

Plusieurs de ces articles sont contradictoires
. Si la Gallicie et la Lodomerie
sont incorporées au Royaume
et à la Diète de Hongrie comment
peuvent - elles avoir un Chancelier
et des droits séparés ? Il est peu
aisé au premier coup- doeil d'apercevoir
les avantages de cette réunion , qui semble
devoir ôter aux Provinces qui la ré
clament une partie de leur indépendance
administrative.
DeFrancfort surle Mein , le 21 Juin.
L'approche de l'Election d'un Empereur
nous amène chaque jour de nou
veaux Etrangers. Plusieurs des Ministres
de diverses Cours de l'Empire sont près
d'arriver; le Comte de Goertz se rendra
ici en qualité d'Ambassadeur de la Cour
A v
( 10 )
de Berlin qu'il représente aujourd'hui à
la Diète , et le Baron d'Ompteda avec
le même caractère , de la part de l'Electeur
d'Hanovre.
Le College Electoral a arrêté , à la majorité
, un Conclusum , dont voici la substance :
" L'activité de la Diete , pendant l'inte règne,
sera continuée sans interruption et sous les
auspices des deux Vicaires de l'Empire : ces
Vicaires établiront de concert une Commission
Vicariale , qui sera tenue de présenter
ses pouvoirs au Directoire de Mayence , et
ses lettres de Créance à la Diète , pour être
portées à la Dictature : les Vicaires n'étant
pas pourvus de toute l'autorité et des prérogatives
d'un Empereur , leur Commission
Vicariale ne pourra pas non plus s'attribuer
les prérogatives de la Commission principale
du Chef de l'Empire : la Commission
Vicariale portera par écrit , à la connoissance
et à la délibération de la Diète , les matieres
qui sont de sa compétence , comme notifications
, recommandations , etc. La Diete et
le Directoire de l'Empire ne seront point
liés par les propositions vicariales , mais il
leur sera libre de faire des propositions et de
les mettre en délibération ; le Directoire dé .
l'Empire sur-tout ne pourra être gêsé en aucun
de ses droits. Tout ce qui sera arrêté à
la majorité dans chaque College deviendra
an Conclusum Collégial , et un Conclusum
de la Diète , lorsque les trois Colléges l'aurontarrêté
à la majorité. Les Vicaires ne pourront
point donner des Décrets de ratification
aux Conclusums ;; mais ils auront seulement
le droit de notification ; enfin tout ce
qui sera fait et arrêté pendant l'interrègne
( 9 )
et des Hongrois sachant le Polonois ; 4°. Tes
Troupesprovinciales seront composées d'hor
mes tirés de ces Provinces ou du reste de la
Hongrie ; 5º. les emplois importans seront
conférés par le Roi à ceux qui lui auront été
recommandés par les Etats ; 6° . les Etats
auront le droit de choisir les Conseillers
qui seront chargés des affaires de ces deux
Provinces au Gouvernement et à la Chancellerie
Aulique de Hongrie ; 7° . les deux
Provinces auront leur Chancelier particulier
à la Cour ; 8° . les Etats auront voix et séance
à la Diete de Hongrie , et jouiront de toutes
les prérogatives qui compètent aux autres
Provinces de ce Royaume.
>
Plusieurs de ces articles sont contradictoires
. Si la Gallicie et la Lodo
merie sont incorporées au Royaume
et à la Diète de Hongrie comment
peuvent - elles avoir un Chancelier
et des droits séparés ? Il est peu
aisé au premier coup - doeil d'apercevoir
les avantages de cette réunion, qui semble
devoir ôter aux Provinces qui la ré
clament une partie de leur indépendance
administrative.
DeFrancfort surle Mein , le 21 Juin.
L'approche de l'Election d'un Empereur
nous amène chaque jour de nou
veaux Etrangers . Plusieurs des Ministres
de diverses Cours de l'Empire sont près
d'arriver ; le Comte de Goertz se rendra
ici en qualité d'Ambassadeur de la Cour
Av
( -12 )
tivité . On embarque les Soldats de
marine , et à mesure qu'ils arrivent
as que les Matelots , on les répartit
sur les vaisseaux respectifs . S. A. R. le
Duc de Clarence est arrivé le 17 à Spithead
à bord du Valiant de 74 canons :
il a dîné le lendemain à Portsmouth avec
l'Amiral Barrington qui n'a point encore
mis à la voile .
L'Election générale de la Chambre des .
Communes partage l'intérêt et l'attention
de tous , avec les préparatifs de
guerre. On sait que les Elections doivent
être terminées dans l'espace de six semaines
jusqu'ici elles ont été en général
très-paisibles , et le Ministère paroît
y gagner encore de la supériorité. Les
Electeurs ont témoigné une assez grande
malveillance aux Membres qui pendant
la maladie du Roi opinèrent contre M.
Pitt: l'Election de la Cité de Londres
est très - favorable au Gouvernement ;
P'Opposition n'y aura qu'un seul des
quatre Membres. La grande pluralité
des suffrages se porte vers les Aldermans
Curtis Brook Watson et Watkin
Lewes le quatrième choix est encore
incertain entre MM. Sawbridge et
Newnham , tous deux de l'Opposition . M.
Fox et Lord Hoodont aussi jusqu'à présent
la grande pluralité pour Westminster
: leur seul concurrent est M. Horne-
Fooke, très-connu par son ancien diffé
rent avec M. Wilkes , et par son em(
13 )
prisonnement pendant la guerre d'Amérique
, à raison du Programe de la
Société , consacrée à secourir les Veuves
et les Orphelins des Insurgens tués ; Société
dont il étoit le Secrétaire . Ce Candidat
, Auteur de plusieurs Ouvrages
très - curieux vient de s'élever énergiquement
contre l'accord fait entre M.
Fox et Lord Hood , de ne se disputer
l'Election ni à coups de bâtons , ni à
coups de guinées. Milord Sheffield , l'un
des Ecrivains Economiques de l'Angle
terre , et des plus versés dans les matières
Commerciales , est élu à Bristol .
PAYS - BAS .
De Bruxelles , le 26 Juin 1790.
Nous observâmes, la semaine dernière,
qu'il n'y auroit pas d'action nouvelle ,
ni d'entreprise importante , avant le rassemblement
général des Troupes Autrichiennes.
Elles forment en ce mement
un total de 24 mille hommes ; trèsincessamment
il sera de trente mille
alors s'exécutera le plan décisif. Il paroît
qu'il consiste à épargner le sang ,
et les dévastations qui résultent des
combats partiels multipliés , en donnant
une seule et grande bataille qui probablement
jugera la querelle. Depuis l'expulsion
des Patriotes hors du Duché de
Luxembourg, ils se bornent à défendre
( 14 )
la Meuse , qu'ils ont été forcés de repasser
, et les approches de Namur. Le
Congrès auquel on reprochoit son silence
, a fait publier , le 18 , un Bulletin
officiel , qui rend compte d'une attaque
de poste fort peu considérable , et dont
il s'attribue l'avantage. Au reste , son
Armée se renouvelle , et l'enthousiasme
y amène chaque jour des Volontaires :
pour les former à la subordination , on
a soutenu leur courage par une Ordonnance
de discipline qui surpasse en sévérité
celle des Armées Allemandes ;
la peine de mort y est prodiguée , et
si les Soldats se battent mal , on pourra
les juger plus sensibles à la terreur de
l'Ennemi qu'à celle du supplice .
Afin d'écarter de plus en plus toute
idée d'accommodement , le Congrès a
déclaré , par une Publication du 16 ,
faux et calomnieux le bruit d'une Négociation
entre lui et le Roi Léopold ;
il mettra tout en oeuvre , ajoute-t-il
pour s'opposer à une réconciliation si
destructive de la Liberté Nationale .
Les Etats de Flandre , dont la représentation
, composée très - différemment
de celle du Brabant , n'est nullement
Aristocratique , persécutent , proscrivent,
punissent , avec la même énergie. Par
une Ordonnance du 15 , ils déclarent
enneris de la Province et coupables
de Haute Trahison , les Vonkistes , les
Royalistes , les défenseurs de M. Van
( 15 )
der Mersch , qui ont pris les armes ,
ou excité d'autres à prendre les armes
contre le Congrès ; lesquels seront punis
de mort , avec confiscation de leurs
biens .
Le Duc d'Ursel, cruellement puni
de ca défection envers un Souverain
qui ne l'avoit pas traité en ennemi ; le
Duc d'Ursel, qui a contribué aux malheurs
de sa Patrie , et dont imprévoyance
est au moins inexcusable , en
est toujours la victime ; il est encore
détenu à Alost par un ordre du Congrès
, et a déja subi divers interrogatoires
. On a pillé et rasé ses Châteaux ,
ainsi que ceux de plusieurs autres , car
la liberté moderne , bien différente de
celle qui tend à inspirer l'esprit de paix ,
de justice et le respect des Lois , aime
le sang , les ravages , et les proscriptions.
Sept mille Prussiens sont arrivés de
Wezel dans la Gueldre Prussienne , où
ils doivent rester jusqu'à nouvel ordre .
Le Congrèsa profité de cet incident pour
représenter cette petite Armée , comme
un secours que lui envoyoit la Prusse ;
mais personne de sensé n'a été dupe de
cette induction . Peu de jours suffiront à
éclaircir la destination de ses forces , portées
sur les frontières , vraisemblablement
pour lesgarantir du voisinage d'une
Armée Autrichenne , dans le cas où la
guerre éclateroit en Allemagne.
( 16 )
FRANCE.
De Paris , le 30 Juin.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
Sur le rapport de M. Chassey , l'Assemblée
adopta , dans la Séance du Vendredi
18 , un Décret en, neuf articles , que son importance
ne nous permet pas de supprimer.
Il concerne le payement des Dimes et Champarts.
་་ Art. I. Tous les Redevables des Dimes ,
tant Ecclésiastiques qu'inféodées , sont tenus ,
conformément à l'article III des Décrets
des 14 et 20 Avril dernier , de les payer la
présente année seulement , à qui de droit ,
en la manière accoutumée , c'est - à - dire , en
nature et à la quotité d'usage , sauf l'exécution
des abonnemens en argent , constatés
par titres , et volontairement faits. "
"
II. Les Redevables de Champarts , Terrages
, Agriers comptans , et autres redevances
payables en nature , qui n'ont pas
été supprimés sans indemnités , seront tenus
de les acquitter l'année présente et les années
suivantes jusqu'au rachat , en la maniere
accoutumée , c'est - à - dire , en nature
et àla quotite d'usage , sauf l'exécution des
abonnemens en argent constatés par titres',
et volontairement faits , conformement aux
Décrets -rendus sur les Droits Féodaux , les
3 Mars et 4 Mai derniers, "
III. Nul ne pourra , sous prétexte de
litige , refuser le payement des Dîmes ac(
17 )
Coutumées d'être payées , ni des Champarts ,
Terrages , Agriers comptans aussi accouttmés
d'être payés , et énoncés dans l'articlé
III du titre II du Décret du 15 Mars , sauf
à ceux qui contesteroient , à se faire juger
ce qu'ils ne pourront faire quant aux Dimes
et Champarts Nationaux , que contradictoirement
avec le Procureur - Syndic du District
; et en cas qu'il soit décidé que les droits
payés par eux ne sont pas dus , ils leur seront
restitués.
"C
"
IV. Ceux qui n'auroient pas payé les
Dimes et Champarts dus pour l'année derniere
, pourront être actionnés , quand niême
la demande n'en auroit pas été formée dans
l'année. "
" V. Défenses sont faites à toutes personnes
d'apporter aucun trouble aux perceptions
des Dimes , Champarts , etc. , soit
par des écrits , soit par des discours , soit
par des menaces , à peine d'être punis comme
perturbateurs du repos public. En cas d'attroupemens
โก เจ
, ” י
rous tipovner du troupier lesones
perceptions , il y auroit lieu à exécuter
les articles III , IV et V du Décret du
23 Février dernier , concernant la sûreté
des personnes , celle des propriétés , et la
perception des Impôts ; les Municipalités
seront tenues de remplir les obligations qui
leur sont imposées par lesdits articles , sous
les peines y portées. "
VI. Les Municipalités seront tenues de
surveiller , soit la perception des Dîmes,
soit l'administration des biens Nationaux ,
chacune dans leur territoire ; en conséquence ,
dans le cas où les Beneficiers , Corps on
Communautés ne pourroient exploiter les
Dimes ou les autres biens qui ne sont pas
( 18 )
affermés , ou négligeroient de les percevoir
elles seront tenues de les régir ou donner à
bail pour la présente année , et de rendre
compte da produit au Directoire de District
; elles ne pourront cependant empêcher
l'exécution d'aucun bail à ferme , sous
prétexte qu'il ne doit commencer à courir”
que de la présenté année .
" VII. En cas de dégradation et d'enlèvement
d'effets mobiliers , bestiaux , et denrées
, les Municipalités en dresseront Procèsverbal
, et en feront leur rapport au Directoire
de District , pour être fait telles poursuites
qu'il appartiendra. "
. VIII. Aucuns Bénéficiers , Corps et
Communautés , Fabriques , Hôpitaux , Maisons
de Charité , Collèges et autres Etablissemens
publics , ne pourront refuser de faire
les déclarations prescrites par le Décret du
13 Novembre 1789 , ni s'opposer à l'exécution
de l'article XII du Décret des 14 et
20 Avril dernier , qui ordonne l'inventaire
du moner , sous que que pretexte que ce
soit ; et dans le cas où les Administrations
de District ne seroient pas encore formées ,
les Municipalités sont autorisées à y procéder.
L'Ordre de Malte demeure seul excepté
des dispositions qui concernent l'inventaire
; mais chacun des Membres de cet
Ordre sera tenu de donner la déclaration
des biens qu'il possede en France. "
*
IX. Sera le présent Décret présenté ,
sans délai , à la Sanetion du Roi , et le Président
demeure chargé de se retirer pardevers
Sa Majesté , pour la prier d'en ordonner
la prompte exécution. Le Rapport du Comité
des Dimes sera imprimé , et les Membres de
l'Assemblée invités à l'envoyer , sans délai ,
( 19 )
à leurs Commettans , avec le présent Décret . »
Dans le Précis que nous avons donné de
la fameuse Séance du Samedi 19 , il nous
est échappé deux omissions qui complètent
le tableau. A cette Séance done , parut une
Députation des Vainqueurs de la Bastille
que nous supposons être ce qu'on appeloit
les Volontaires de la Bastille. M. Camus
leur prétant le secours de son éloquenes ,
rappella les faits , non oubliés , du mois de
Juillet 1789 , et à des vérités honorables pour
les Citoyens de Paris , mêla des exagérations
bien fortes : il peignit entr'autres les promenades
de la Capitale souillées de sang. D'après
l'avis de ce Député , parlant au nom du Comité
des Fensions , on adopta les distinctions
suivantes en faveur des Vainqueurs de la
Bastille.
L'Assemblée décrète que , " frappée
d'admiration pour l'héroïque intrépidité des
Vainqueurs de la Bastille , il leur sera fourni
un habit uniforme et un armement complet
sur le canon du fusil et sur la lama
du sabre o écrit , donné par la Nation à…...
Vainqueur de la Bastille. Il leur sera délivré
un Brevet honorable pour exprimer la reconnoissance
de la Patrie ; un Brevet honorable
sera aussi délivré aux veuves de ceux qui
ont péri au siége de la Bastille. Lors de la
Fédération du 14 Juillet , il leur sera désigaé
une place où la France puisse contempler
à loisir les premiers Conquérans de la Liberté.
Leur nom sera inscrit dans les Ar
chives de la Nation . L'Assemblée Nationale
se réserve de prendre en considération ceux
à qui elle doit des gratifications pécuniaires. »
Nous avons rendu le Décret abrogatoire
des Titres , Armairies , Livrées , Noms de
( 20 )
Terres , etc. Voici celni qui abat les figures.
de la Place des Victoires..
L'Assen.blée Nationale considérant qu'à
l'approche du grand jour qui va réunir les
Citoyens de toutes les parties de la France
pour la Federation générale , il importe à
la gloire de la Nation de ne laisser sbister
aucun monument qui rappelle des idées d'escavage
, offensantes pour les Provinces réunies
au Royaume ; qu'il est de la dignité d'un
Peuple libre de ne consacrer que des actions
qu'il ait lui -même jugé et reconnu grandes
et utiles , "
.. A decrété et décrète que les quatre figures
enchainees aupied de la Statue de Louis XIV ,
à la Place des Victoires , seront enlevées
avant le 14 Juillet prochain , et que le prés
seat Décret , apres avoir reçu l'acceptation
du Roi , sera envoyé à la Municipalité de
Paris , pour en suivie Perdeution . »
DU DIMANCHE 20 JUIN .
798 !! ?, nདྭ Pélement de dis
cipline intérieure ; il ne fut tres -souront
connu que par son inobservation ; il étoit
tombé dans une espèce de désuétude . Nous
fimes observer l'année derniere les mu
que
iations si fiéquentes de President éner
voient l'autorité de sa place , en lui otant
la force d'opinion qui resulte , d'une part
de l'usage de la suprématie , et de l'autre ,
de l'habitude de s'y soumettre. Un Corps
aussi nombreux , aussi violemment agite
avoit besoin plus que tout autre de l'impos
saute fermeté d'ua Chef; or , les hommes
firmes , les hommes qui savent sacrifier
quelquefois leur popularité au maintien iaflexible
de la regle , soat très rares. Plus
4
T
+
4
( 21 )
d'une fois on a vu changer la manière d'opiner
; encore plus souvent on a va prendre
et refuser arbitrairement la parole ; l'obsti
nation des deux parts dans ce combat en
gendroit le tumulte la demande que fit
dernierement M. de Mirabeau l'aîné , d'un
nouveau Règlement de Police , étoit donc
parfaitement sage. Ce Réglement remplitil
ses intentions ? nous l'iiggnorons : voici les
articles qui ont emporté les suffrages :
Art. I. Le President usera avec autant
de fermeté que de sagesse , de toute l'éten
due du pouvoir qui lui est confié par le Réglement
et par les articles qui suivent :
« II . Aucun des Membres de l'Assemblée
ne se placera auprès du siége du Président ,
du bureau des Secrétaires , ni dans le milieu
de la Salle ; et les places des Trésoriers ne
seront jamais remplies que par eux. La Barre
De sera occupée que par les personnes auxquelles
l'Assemblée aura permis de s'y pla
cer. "
10 III. La Tribune ne sera occupée que
par l'Opinant ; aucun des Membres placés
sur les bancs voisins , ne pourra lui adresser
la parole. Les Membres de l'Assemblée pour
ront proposer de simples observations de
leurs places , mais ils passeront a la Tribune
lorsque le Président les y invitera . "
« IV. Le Président est expressément chargé
de veiller à ce que personne ne parle
sans avoir obtenu de lui la parole , et à ce
que jamais plusieurs Membres ne la prennent
à-la-fois .
"
V. Lorsque plusieurs Membres demanderont
la parole , le Président l'accordera à
celui qui la lui aura demandée le premier.
Il fera faire une liste des autres par un Se(
221)
crétaire , qui les appellera ensuite suivant
l'ordre de leur inscription ; elle n'aura d'effet
que pour une seule Séance , et les Opinans
parleront alternativement pour et contre. "
VI . Si une réclamation s'élevoit sur la
décision du Président concernant l'ordre de
la parole , ou sur la liste , l'Assemblée pro-
"
noncera. "
Vainement , M. Malouet proposa d'assurer
la liberte des opinions et la certitude d'une
discussion quelconque , en décrétant qu'on
ne passât point à la délibération , sans avoir
entendu deux Membres pour ou contre. En
effet , nul objet ne peut être traité , s'il ne
l'est contradictoirement ; ainsi , dans les
Communes Britanniques , la parole passe alternativement
d'un coté à l'autre. Les Listes
dont le Réglement consacre l'inscription ,
peuvent n'être chargées que d'Opinansfavorables
, ou d'Opinans con raires à la question.
Combien d'exemples de cet inconvénient
n'ont pas offert plusieurs Séances importantes
! Néanmoins , M. Alexandre de
Lamethjugea cette précautionsurabondante ,
et propre à entrainer des longueurs. M.
Barnave pensa de même que cet ordre , bon
pour une Législature ordinaire , ne convenoit
pas au Corps Constituant , et ces argumens
firent tomber la demande de M. Ma-
Louet. Il est donc vraisemblable qu'on verra
renaître les désordres dont s'étoit plaint M.
de Mirabeau , et comme par le passé , toutes
les fois que les Opposaus à une question
n'auront pu trouver place sur la Liste du
Secrétaire , la Séance sera troublée par leurs
efforts pour se faire entendre , et par les
efforts de leurs Adversaires , pour qu'ils ne
soyent pas entendus . ·
((+23))
Au commencement de la Séance , M. d'Harumbure
s'est récrié contre la violation des
règles , dans la Délibération contre l'existence
civile de la Noblesse ; Délibération prise sans
que les Comités et ceux des Députés qui y
travailloient , eussent été appelés. Quoique
M. d'Harambure eût commencé par protester
de sa soumission personnelle ,'on lui a fermé
la bouche par le cri de l'ordre du jour.
DU LUNDI 21 JUIN.
M. de Saint-Fargeau étant investi de la
Présidence , on s'est occupé de quelques
affaires privées , à la suite desquelles M.
Chassey a fait décréter deux articles additionnels
à ceux rendus sur le payement des
dîmes, Le premier de ces articles assure à
tous les Corps , Communautés et Bénéficiers
Etrangers , la perception de leurs dimes en
France , pour la présente année. Le second .
dont nous avouons ne pas comprendre clairement
le sens ni l'étendue , statue que ,
" Quant aux dîmes et biens possédes dans
l'Etranger par des Bénéficiers , Corps et
Communautés François , ceux qui sont en
usage de les faire valoir par eux- mêmes ,
continueront de les exploiter la présente
année , à la charge de rendre compte des
produits aux Directoires des Districts où se
trouvera le manoir du Bénéfice , ou le cheflieu
de l'établissement ; sinon , les mêmes
Directoires , et , en attendant qu'ils soient
formés , les Municipalités des chef- lieux des
Districts feront ladite exploitation ; lesdits
Directoires des Municipalités feront pareillement
la recette des prix de fermes , de ceux'
des biens en question qui sont affermés ; ils
ea acquitteront les dépenses , le tout par
( 24 )
eux-mêmes ou par préposés qu'ils pourront
établir où bon leur semblera. 12
" Seront tenus les Bénéficiers , Communautés
et Corps François , de faire aux Di-
Lectoires des Districts ou aux Municipalités
des chef lieux de ceux qui ne seront pas
formés , la déclaration des biens , dîmes et
droits qu'ils possèdent dans l'Etranger. » .
"
Le Roi sera supplié de se concerter
avec les Puissances Etrangères pour l'entière
exécution du présent Décret , qui sera présenté
sans délai à la sanction de S. M. "
Peut-être la lettre de ce Décret n'est pas
exactement rapportée dans le Journal des
Décrets. Comment une disposition semblable
aura- t- elle son effet sur une terre étrangère ?
comment des biens hors de France serontils
soumis aux Lois de France , comment un
Ecclésiastique François perd - il une propriété
que ne lui dispute pas le Souverain
territorial ? comment le droit national sur
les Biens Ecclésiastiques de l'Etat peut- il
s'étendre sur les Biens Ecclésiastiques de
l'Etranger ? C'est aux Publicistes à décider
cette question, qui passe les limites de nos
connoissances.
M. Camus a fait décréter aujourd'hui les
cinq nouveaux devoirs de comptabilité qu'il
impose à M. Necker , et qu'il avoit énoncés
la semaine dernière. Ces dispositions , comme
on va le voir , réduisent le premier Ministre
des Finances à peu près à l'emploi d'un
Intendant.
L'Assemblée Nationale a décrété et décrète
,
1 °. Que le premier Ministre des Finances
remettra, le 15 Juillet prochain au plus tard ,
le
( 25 )
le compte détaillé des recettes et dépenses
du Trésor Public , depuis le 1 Mai 1789 ,
jusqu'au 1º Mai de l'année suivante ;
" 2° . Qu'il sera remis dans la huitaine un
état détaillé et précis des dépenses auxquelles
sont destinés tant les 30,000,000 accordés
par le Décret da 19 de ce mois , que les revenus
provenans des autres recettes , et dans
le cours du mois prochain l'état détaillé de
l'emploi desdites sommes. "
« 3°. Qu'il en sera usé de même de mois
en mois jusqu'à ce que l'Assemblée Nationale
ait déterminé le nouvel ordre qu'elle se
propose d'établir dans la comptabilité du
Trésor Public , et qu'en conséquence , lorsqu'il
sera fait une demande de fonds , l'état
des dépenses auxquelles ils seront destinés
sera joint à la demande ; "
4. Qu'il sera remis tous les mois au
Comité des Finances un relevé , article par
article , du registre des Ordonnances qui
sont expédiées chaque semaine , et du registre
journal du Bureau du grand comptant
; "
« 5°. Que le Comité des Finances sera
tenu de faire imprimer le rapport sommaire
des états qui auront été fournis à ses Commissaires
, et des vérificatious qu'ils auront
fakes , pour être distribués chaque mois aux
Membres de l'Assemblée .
"
Plusieurs articles subséquens de la Constitution
du Clergé futur , ont éte ensuite proposés
et décrétés , sans autre obstacle qu'une
discussion très - sèche .
XI. Le traitement en argent des Mi-
Religion
nistres de las leur sera paye d'avance
, de trois le
en trois mois , ' par
Trésorier du District , à peine par lai d'y
N°. 27. 3 Juillet 1790 .
B
(( 726 )
être contraint par corps sur une simple sommation
; et , dans le cas où l'Evêque , Curé
ou Vicaire viendroit à mourir ou à donner
sa demission avant la fin du quartier , il ne
pourra être exerce contre lui ni contre , ses
heritiers , aucune repetition . »
་ ་ XII . Pendant la vacance des Evêchés ,
Cures , et de tous Offices Ecclésiastiques
payés par la Nation , les fruits du traitement
qui y est attaché , seront veisés dans
la Caisse du Département , pour subvenir
aux dépenses dont il va être parlé, »
"
XII. Les Curés qui , à cause de leur
grand âge ou de leurs infirmités , ne pourroient
plus vaquer à leurs fonctions , en don,
neroient avis au Directoire du Département ,
qui , sur les instructious de la Municipalité
du lieu et de l'Administration du District ,
laissera à leur choix , s'il y a lieu , ou de
prendre un Vicaire de plus , lequel sera
payé sur le même pied que les autres Vicaires
, ou de se retirer avec une pension
égale au traitement qui auroit été fourni au
Vicaire.
» XIV. Pourront aussi les Vicaires- Supérieurs
de Séminaires , Aumôniers d'Hopi- ·
taux , et tous autres exerçant des fonctions
publiques , en faisant constater leur état de
Ja maniere qui vient d'être prescrite , se retirer
avec une pension de la valeur du traitement
dont ils jouissent , pourvu qu'il n'excede
pas la somme de 8co liv.
رد
XV. La fixation qui vient d'être faite
du traitement des Ministres de la Religion ,
aura lieu à commencer du jour de la publication
du présent Decret , mais seulement
pour ceux qui seront pourvus par la suite
d Offices Ecclésiastiques , ainsi que pour
( 27 )
tous les Curés ci - devant à portion - congrue ,
et pour tous ceux qui accepteroient volontairement.
A l'égard des Titulaires actuels ,
soit ceux dont les offices ou emplois sont
supprimés , soit ceux dont les titres sont
conservés , leur traitement sera fixé par un
Decret particulier.
"}
. XVI. Au moyen du traitement qui leur
est assuré par la présente Constitution , les
Evêques , les Curés et leurs Vicaires exerceront
gratuitement les fonctions Episcopales
et Curiales . "}
Là finit le Titre III. Cinq articles du
Titre V ont été décrétés en ces termes ; le
dernier sauf rédaction ..
Art. I. La loi de la résidence sera religieusement
observée ; et tous ceux qui seront
revêtus d'un office ou emploi Ecclésiastique ,
y seront soumis , sans aucune exception ni
distinction . "
II. Aucun Evêque ne pourra s'absenter
pendant un espace de plus de quinze jours.
dans l'année hors de son Diocese que dans
le cas d'une veritable nécessité , et avec l'agrement
du Directoire du Département dans
Fequel son Siége sera établi ,
III. Ne pourront pareillement les Curés
et les Vicaires s'absenter du lieu de leurs
fonctions au- delà du temps qui vient d'être
fixé , que pour des raisons graves et avec la
permission , tant de leur Evêque queï du
Directoire du District , iet, le Vicaires sans
en prevenir le Cure. ";
IV . Si un Evêque ou un Curé s'écartoit
de la loi de la residence , la Municipalité
du lieu en donneroit , avis ag Procureur - géneral
- Syndic du Département , qui l'avertiroit
par une Lettre missive de rentrer dans
Bij
( 28 )
de devoir , et après la seconde monition , le
poursuivroit pour le faire déclarer déchu
de son traitement pour tout le temps de son
absence , "
V. Les Evêques , les Curés et les Vicaires
ne pourront accepter de charge , d'emploi
ou de commission qui les obligeroient
de sloiguer de leur Diocèse ou de leur
Paroisse , et ceux qui en seroient actuellement
pourvus , seront tenus de faire leur
option dans le délai de trois mois , à compter .
de la notification qui leur sera faite du présent
Décret , par le Procureur général - Syndic
de leur Département ; sinon , et après l'expiration
de ce délai , leur office sera réputé
vacant , et il leur sera donné un successeur
en la forme ci- dessus prescrite . Ne sont comprisés
dans la présente disposition les fonctions
d'Administration de District , de Département
, et celles des Membres de Légisfature
auxquelles ils auroient pu être appelés ,
comme Citoyens actifs , par le voeu de leurs
Concitoyens .
br
La vérité ne ressort jamais que des récits
contradictoires confrontés avec les relations
impartiales. Il est donc presque impossible
de la discerner dans les troubles intestins ,
avant que les différens Partis se soient fait
entendre . C'est d'après cette maxime de rigueur
, qu'il faut apprécier le Rapport qu'a
Ju M. Vouland, Député de Nîmes , de la
scène sanglante qui a désolé cette Ville incandescente
, le 14 et le 15 de ce mois. Nuls
Procès-verbaux ; ' nuls Rapports Officiels en.
core : la lecture de M. Vouland a consisté
en un Extrait de Lettres diverses , dont les
signatures n'ont pas été nommées . Elles expriment
que , le 14 de ce mois
il se
( 29 )
passa quelques désordres devant les portes
du Palais , où le Corps Electoral étoit assemblé.
La Municipalité demanda à ce Corps
quel secours il vouloit ; ce Corps s'en rapporta
à la Municipalité et aux Commissaires
du Roi. Des patrouilles furent ordonnées et
faites par les Dragons et par le Régiment
de Guienne. Le lendemain , les Compagnies
qui portoient ci - devant des cocardes bianches
, et qui depuis ont arboré des houpes
rouges , voulurent faire ces patrouilles . La
Municipalité s'adressa aux Commissaires du
Roi , dont l'opinion fut contraire à la volonté
de ces Compagnies ; cependant la Municipalité
défendit au Régiment de Guienne
et aux Dragons de continuer les patrouilles.
Le 13 , les Compagnies de Troco , Officiers
Municipaux ou Notables , attaquèrent des
Dragons démontés , dont l'un fut tué et
volé. Les Citoyens se réunirent aux Dragons ;
les agresseurs voulurent attaquer les Citoyens
le désordre fat très - considérable .
Les Commissaires du Roi demandèrent que
la Loi Martiale fût publiée , et que le Régiment
de Guienne marchât. Ce ne fut que
deux heures après que les publications furent
faites. Le Régiment de Guienne ne fut pas
commandé , et les Patriotes furent repoussés ,
Le 14 , les assaillans recommencèrent le désordre
; ils se cachèrent dans leurs maisons ,
depuis lesquelles ils tiroient sur les Citoyens ;
enfin , ils se réfugièrent dans une tour attenant
à la maison de M. Froment : ils s'y
fortifièrent et placèrent des pierriers qui
paroissoient préparés de longue - main.
Le 15 , le Régiment de Guienne vint au
bas de cette tour ( on ne dit pas par quel
ordre ) ; on se disposoit à des conciliations ,
Bij
( 30 )
on n'attaquoit point ; mais soit trahison , soit
imprudence , les agresseurs firent feu sur les
Patriotes. Le Régiment de Guienne ne put
alors être arrêté ; la tour fut forcée et beaucoup
de personnes tuées. Le lendemain , les
agresseurs , retirés dans un Couvent , tirerent
sur les Patriotes ; is furent encore forces ;
et le combat recommença ; les Patriotes restèrent
maitre du Couvent . Le nombre des
personnes trées dans ces différentes affaires
s'élève à 8. Parmi les morts se trouvent
plusieurs Capucins . — Des Courriers ont été
envoyés pour arrêter les Gardes Nationales
des Villes voisines qui venoient au secours
de Nimes. M. Vidal, Procureur - Syndic
de la Commune , et M. Laurent , Officier
Municipal , ont été arrêtés . — On a désariné
des agresseurs ; on a trouvé chez quelquesuns
des munitious , et chez d'autres plus
d'armes qu'ils ne pouvoient en avoir besoin.
-La Ville de Nimes desireroit que le Roi
témoignât sa satisfaction aux Commissaires
pour la formation du Département du Garda ,
et qu'il leur conserve leurs pouvoirs jusqu'au
rétablissement du calme . C'est aussi le voeu
de la Députation .
"
40
"
-
Je suis sans Lettres des Officiers Municipaux
et sans informations directes , a dit-
M. de Marguerit: s , Maire de Nîmes . L'As-
« semblée ne doit point presser ses décisions ;
attendons un Rapport du Comité des Recherches
, et provisoirement , supplións le
Roi de continuer les pouvoirs des Commissaires
: c'est le voeu de tous les bons
Citoyens.
"
་་
K >>
M. Barnave regrettant l'indulgence passée
de l'Assemblée , a demandé , au contraire ,
qu'elle confiât aux Commissaires du Roi la
1
( 31 )
disposition des forces militaires pour la tran
quillité publique , et qu'on l'ofất aux Muni
cipalités dont la conduite lui paroissoit équivoque
, et peu digne de confiance.
Cette proposition , s'est écrié M. de
* Virieu , est une insulte au Roi , à qui seul
appartient le droit de nommer des Comcandans
Militaires. Je m'oppose à un
pareil acte de l'Assemblée , et à l'énoncé
« du nom de la Municipalité dans le Dé-
44
w cret. "'
་་
86
M. l'Evêque de Nîmes a exprimé sa douleur
profonde , et son vien , qu'on ne precis
pitât aucun Jugement contre les Municipaux.
- La Motion de M. Barnave , a représ
senté M. de Mont/ausier, tend à dépouiller
la Municipalité de ses prérogatives cons *
titutionnelles . Les Lois ne doivent pas
céder aux passions qui influent sur une
Assemblée delibérante , lorsqu'elle est unique.
Il faut attendae desidetails authentiques
sans pronontar une flétrissure pro
visoire ebritveldes Officiers qui doivent être
présumés innocens jusqu'à la certitude.de
leumdelita Jé demande que , fideles à la
justice et à la raison , vous ne préjugiez
pas ainsi sur les personnes et sur les choses .
Non , vous ne commettrez pas une aussi
effroyable iniquité . J'opine au renvoi pardevant
le Comité des Recherches le
dépouillement des Pieces. »
་་
་ ་
et.
MM. Fréteau , de Faucigny , de Rochebrune
, appuyèrent l'avis d'une plus am le
information , avant de prononcer contre la
Municipalité. M. de la Rochefoucault , au
contraire , pressa la Motion de M. Barnave ,
et demanda les voix . La discussion se fermoit
, lorsque M. de Menouscrut en éteindre
Biv
( 32 )
40
l'incendie , en interpelant les Députés Signataires
de la Déclaration sur la Religion Catholique
, à la rétracter par justice et par
patriotisme . J'appuie l'amendement de
M. de Menou , s'écria M. de Montlausier.
Que l'Assemblée révoque son Décret , et
déclare la Religion Catholique , Apostolique
et Romaine , Religion de l'Etat , et
la paix sera rétablie .
10
"
10
H " ·
Ces escarmouches finirent par l'adoption
de l'avis de M. Barnave. Nous avons énoncé,
ce Décret la semaine dernière : il charge le
Frésident de se retirer pardevers le Roi ,
pour le supplier de continuer les , pouvoirs
des Commissaires , de les charger expressément
du maintien de la tranquillité , et, de
suspendre la Municipalité de Nîmes de cette
' partie seulement de ses fonctions .
DU MARDI 22 JUIN .
Un. Artiste de Paris a fait hommage à
l'Assemblée d'un buste de J. J. Rousseau :
à côté du buste , il avoit placé le → Contrat
Social; ce livre , dont le principe fondamental
est que tout Peuple qui se donne dės
Représentans n'est plus libre , n'est plus ;
que la Souveraineté ne peut être représentée,
par la même raison qu'elle ne peut être aliénée
; qu'elle consiste dans la volonté générale
qui ne se représente point ; que les
Députés du Peuple ne peuvent être ses Représentans
, et ne sont que ses Commissaires ;
que toute Loi non ratifiée par le Peuple en
persoane , est nulle ; enfin , que la liberté
est incompatible avec les grands Etats. S'il
existe un Ouvrage diamétralement contraire
aux principes de la Constitution Françoise ,
c'est assurément le Contrat Social . Si J. J.
( 33 )
Rousseau , revenoit au monde , il seroit étourdi
des hommages qu'on lui rend.
Sur la proposition d'un Membre de l'Assemblée
, on a décrété que les Députés .
absens ou qui s'absenteroient , seroient
privés de leurs appointemens , pendant leur
éloignement. A ce sujet , M. Gérard , Cultivateur
et Député , de Bretagne s'est écrié :
Les Provinces n'entendent pas que j'allions
nous promener. "
"
་་
On a fait lecture d'une lettre des habitans
du Comtat Venaissia qui , en partageant
l'enthousiasme d'Avignon pour la Constitution
Françoise , et en imitant plusieurs Décrets
de l'Assemblée , conservent leur respect
et leur soumission à la puissance légitime
de leur Monarque bienfaisant. Ils ne
se réunissent point à la France , ainsi que
l'annoncent les Folliculaires ; mais ils invoquent
des liens de fraternité avec nous , ét
un Traité de voisinage et de commerce .
Cette demande , a dit un Député , ne peut
" nous occuper avant d'avoir été légitimée
" par le consentement du Pape. « Les Habitans
, a répliqué M. d'André , sont maîtres
de choisir tel Souverain qu'il leur plaira ,
" et leur Adresse doit être renvoyée au
" Roi. Au Comité de Constitution , s'est
écrié M. Goupil. Aux Comités de Cons- ·
titution et des Domaines , a ajouté M. Bouche.
Les Comités , observoit un autre Meinbre
, ne sont point chargés par la Loi des
négociations politiques et des Traités.
Gardez -vous de cette usurpation sur la
prérogative Royale , consacrée par vos
Décrets. M. du Fraisse du Chey a demandé
que MM. Bouche et Camus fussent tenus de
soumettre leur correspondance avec Avignon
By
"
..
་ ་
་་
})
( 34 )
et le Comtat , à l'examen du Roi et de l'Assemblée.
Le renvoi aux Comités de Constitution
et des Domaines a été prononcé , avec .
charge de demander au Ministre des Affai-
´res Etrangères , toutes les pièces justificatives
du droit de la France sur le Comtat
et sur la ville d'Avignon . Au surplus , l'Adresse
sera communiquée au Roi.
M. PAbbé Erpily a ensuite développé et
motivé les résolutions du Comité Ecclésiastique
sur le traitement des Titulaires actuels
, et d'abord des Evêques . Le Droit
des Titulaires avoit paru inattaquable aux
yeux de la plupart des Etats qui , en réformant
le Clergé , sans réformer la Religion ,
disposerent de leurs biens éventuellement ,
sans toucher aux jouissances présentes . Le
Comité a adopté d'autres maximnes , en décidant
que :
" Art . I. A compter du premier Janvier
1790 , le traitement des Archevêques et
Evêques en fonctions sera fixé ainsi qu'il
suit :
et
Les Archevêques et Evêques dont les
revenus excèdent 15,000 liv. auront cette
somme , plus la moitie de l'excédent ; sans
que le tout puisse excéder 30,000 liv. ,
par exception l'Archevêque de Paris aura
75,000 liv.; les Archevêques et Evêques
continueront à jouir dans leur ville épis
copale des bâtimens à leur usage , et des
jardins y attenant .
"
Le Rapporteur a étayé la justice de res
réductions sur l'éternelle considération de
l'humilité et du détachement de l'Eglise
primitive , sur l'opulence orgueilleuse des
Ministres des Autels , sur le droit de la Nation
à disposer de l'usufruit , et à retirer
( 35 )
un salaire à celui qui cesse de le mériter ;
sur l'avantage de diminuer le traitement des
Riches et d'augmenter celui des pauvres.
M. de Castellanne a fait revivre les droits
sacrés des Titulaires ; il a représenté l'injustice
de prendre 70,000 liv . , par exemple ,
à celui qui en possédoit 100,000 , tandis
qu'on n'en levera que 15,000 liv . à l'Usufruitier
de 45,000 liv ; car telle est la conséquence
nécessaire du Projet de Décret . Comment
les Titulaires acquitteront- ils les Dettes
qu'ils ont pu contracter ? Les jeunes Ecclésiastiques
ont fait la dépense de leurs Bulles ;
M. l'Archevêque de Paris emprunta 600,000l.
l'année derniere pour le soulagement des
pauvres. Voudroit- on que ceux qui ont faci
lité ces Actes de Charité éprouvassent une
banqueroute ? Il faut être économe , mais
avant tout être juste ; ainsi , le minimum
du traitement peut être adopté , en accordant
aux Titulaires actuels la moitié de leurs
revenus au- dessus de ce minimum.
Le Projet du Comité , a dit M. Ræderer ,
est une injustice envers les Créanciers des
Prélats ; une injustice envers les Prélats
charitables , une cruauté pour les Vieillards
qui ne peuvent changer leurs habitudes .
L'Assemblée n'a pas le droit de donner
ainsi à ses Lois des effets rétroactifs . Elle peut
empêcher une chose de subsister ; peut - elle
l'empêcher d'avoir existé ? la Société seroit
donc à la merci de chaque dernière Légis
lature ? Cependant les anciennes Lois ont
consacré la validité des Bénéfices Ecclésiastiques
; c'est sur la foi de ces Lois que les
Membres du Clergé ont embrassé leur vocation.
* M. Roberspierre comparant, les Ecclésias-
B vj
( 36 )
tiques aux Ministres du Roi , a prononcé
qu'ils étoient simples Fonctionnaires publics ,
et sous ce rapport , soumis à toutes les réductions
que voudroit ordonner le Corps Légis
latif. On parle de leurs dettes ! qu'ils économisent
, ils les paieront . Un homme à qui
on laisse 30,000 liv . de rente ne doit pas
laisser l'Assemblée inquiète sur son sort.
་་ Je suis un de ces Titulaires Ecclésiastiques
, a dit M. de Boufflers. Permettez que
je vous parle , non en qualité de Membre
du Clergé , mais en celle de Citoyen . J'ose
interroger toutes les Cités ; quelle est la
raison de la possession ? C'est le droit. Quel
est le signe du droit ? C'est le titre . Quel
est le garant du titre ? C'est la loi . Je puis
donc l'invoquer cette Loi commune à tous ,
cette divinité conservatrice de toutes les propriétés.
C'est elle qui veut qu'elles soient
ce qu'elles sont ; c'est elle qui veille au repos
du inonde , et qui donne à chacun la sécurité
, pour prix du respect qu'elle exige de
tous ; enfin , c'est elle qui vous a gardé chacun
, et qui doit me garder comme mère ,
ou yous abandonner comme moi.
"
"
J'adopterai , à certains égards , le mode
d'indemnité qui vous a été indiqué par votre
Comité ; mais l'Assemblée approuvera - t - elle,
ce terme fixe , ce maximum , auquel une
fois parvenu , on tranche toutes les dificultés
en supprimant tous les calculs ? Adoptera - telle
cette manière capricieuse de trancher
dans le vif, qui fait penser au lit sanglant
sur lequel Procuste étendoit et mutiloit ses
victimes , consentira- t - elle à un Arrêt qui
déclare que celui de nous qui étoit riche
hier , sera demain banqueroutier ? Enfin ,
ne craindra-t- elle point que ce retour subit
( 37 )
et forcé du Clergé actuel à l'état de la primitive
Eglise , ne rappelle moins les vertus
de cette primitive Eglise , que la persécution
qu'elle essuya ; écoutez plus tôt avec
bienveillance d'autres conseils , plus d'accord
avec vos principes de justice. Commencez
par fixer sur tous les bénéfices considé
ables une somme déterminée et un principal
honnête à l'entretien du Bénéficier ;
au-delà de cette somme , établissez une sur-
Imposition , qurlaisse au Bénéficier le moyen
de subvenir aux dépenses de l'exploitation ;
annoncez en même temps aux Bénéficiers
qui se retireront , une indemnité à- peuprès
égale au tiers du bénéfice réduit ;
laissez- nous une ombre de liberté , que le
Despotisme lui- même hésiteroit à refuser
l'option dans une alternative nécessaire ; alors
nous n'aurons été traités ni en coupables , ni
en esclaves , ni en ennemis , et nous ne serons
point bannis saus pitié de cette portion
de terre dont la Nation nous avoit garanti
la jouissance jusqu'à la fin de nos jours,
Pourquoi la Nation ne nous prendroit - elle
pas pour des Fermiers , dont le bail se termineroit
avec la vie. Hélas ! de tous les
baux , un bail à vie est souvent le plus
court .
"
*
Vous le savez , nos Concitoyens partageant
notre sécurité , avoient mis aussi leur
confiance dans ces titres incontestables sur
lesquels nos droits sout fondés . Quand la
Nation voudroit nous blâmer de nos dettés ,
pourroit- elle en punir nos créanciers ? Je ne
parle pas ici pour les créanciers du Clergé ,
que vous avez placés sous la sauve - garde de
la loyauté Françoise. Je parle pour nos
créanciers particuliers , pour les miens , par
( 38 )
exemple ; ne leur suffiroit - il pas d'évaluer
les chances de la vie ? devcient- ils calculer
les chances de la Loi ? Pourquoi avez - vous
des dettes , nous diront nos accusateurs ? "
Vous exposerai - je des dépenses d'amélioration
, de réparations , de reconstruction
d'Eglise et de bâtimens ruraux ? Non , je
vous intéresserai davantage en tournant vos
regards vers des fondations utiles , vers des
maisons d'instruction gratuite , vers des hospices
secourables , ouverts à la vieillesse ,
aux infrmités ou au repentir , vers des hôpitaux
enrichis des dons et souvent d'emprunts
inconsidérés peut - être ; mais la charité
croit toujours placer à un plus haut intérêt
qu'elle n'emprunte. Mais les dettes
doivent- elles donc être saintes pour être sacrées
? Nous n'en dévons compte qu'à noš
créanciers , et la Nation leur doit compte
de nos biens : On l'a dit dans cette Tribune
: l'honneur est plus cher aux François
que la vie , et vous nous condamneriez à lé
perdre. Essaiera -t - on de nous consoler par
l'infame privilege de ne point payer nos
dettes ? Je jure ici que nous n'en voulons
point ; notre dernier meuble , notre dernier
ccu est à nos créanciers ... Il existe encore
pour les hommes d'Eglise d'autres créanciers
véritablement privilégiés ; ce sont les
pauvres.. Songez qu'on risque en frappant
sur un riche de frapper sur un pauvre . Le
luxe des Prélats contre lequel on tant
déclamé , n'est inutile qu'à ceux qui en jouis-
'sent ; il est nécessaire à ceux qui le servent,
Si la vanité s'est cachée souvent sous des
dehors vertueux , croyez que la vertu s'est
quelquefois cachée sous le dehors du faste .
M. de Boufflers venoit de terminer ce
( 39 )
Discours par un Projet de Décret qui paroissoit
réunir l'intérêt du Clergé à celui de
l'Etat , lorsque M. Treillard, peu touché des
considérations précédentes , a enfin revelé
qu'il falloit sacrifier les espérances et les
droits des Titulaires à une économie nécessaire
. Les revenus du Clergé , suivant lui ,
montent à 170 millions , dont cent millions
pour la Dime , et dix pour l'intérêt de la
dette du Clergé. Sur les 60 millions qui
restent libres , il faut entretenir 57 mille
Curés ou Vicaires , 9000 Chanoines , 18000
Moines , 36 mille Religieuses , les Chapitres
Nobles des deux sexes , les Evêques , les
Abbés Commandataires. (On pouvoit ajouter
les Pauvres , les Maisons de Charité , l'entretien
des Eglises , les frais du Culte , les
Maisons de Charité. ) La Nation n'aura done
rien à gagner pour le moment sur les Biens
du Clerge. Ainsi , le Comité a sagement
dres é ses réductions et ses calculs de proportion.
M. Dupont s'est élevé avec force contre
cette conclusion et contre ses motifs , en
demandant qu'on entendit M. Thouret. Il
étoit absent , et dans l'intervalle l'intérêt
des Titulaires a trouvé un nouveau defenseur
dans la personne de M. de Beaumetz.
M. Thouret a paru , et a discuté la question
dans le sens des deux Préopinans , en substituant
au plan du Comité une échelle de
décroissement de revenu , calculée sur la
progression relative des jouissances .
Les Titulaires avoient eu en leur faveur
dans cette Séance , même l'appui de plusieurs
Opinans de poids , jusqu'ici tres - peu favorables
à la cause du Clergé. On verra demain
que l'autorité de ces Auxiliaires n'a pu pré.
( 40 )
\
valoir sur un systême , dont il est à desirer
que ,nous voyons enfin le dernier terme.
. DU MARDI. SÉANCE DU SUIR .
" Sur le Rapport des Commissaires nommés
par l'Assemblée pour examiner la division
Topographique de la Ville de Paris en
48 Sections ; il a été rendu le Décret suivant
:
"
L'Assemblée Nationale , conformément
à l'Article VI du Titre I du Réglement général
pour la Municipalité de Paris , décrète
la division de cette ville en 48 Sections
telle qu'elle est tracée dans le Plan et le
Procès -verbal joint au présent Décret , elle '
ordonne de déposer aux Archives de l'Assemblée
et au Greffe de l'Hôtel- de - Ville un
exemplaire de ce Plan et de ce Procès verbal
signé des Commissaires adjoints au Comité
de Constitution . »
"(
Le Roi sera supplié de donner les ordres
nécessaires pour que les opérations préalables
aux élections soient terminées au plus
tard le 4 Juillet , et que les élections commencent
le lendemain.
Les autres objets qui ont rempli cette
Séance , sont d'un intérêt trop particulier
pour trouver place dans notre résumé.
DU MERCREDI 23 JUIN.
On aura précédemment fait attention au
grand nombre de Villes qui sollicitent des
emprunts ou des impositions locales. Les
dépenses nouvelles qui surchargent les Communautés
; l'extension de la misère , suite
du dernier renchérissement des grains , et
du désoeuvrement volontaire ou forcé d'une
quantité d'Habitans vivans de leur travail ,
( 41 )
nécessitent ces demandes . Aujourd'hui on a
décrété sans oppposition celles des Villes de
S. Flour , de Muret , de Baron , des Sables
d'Olonne , de Lysving , de Cherbourg et de
Briare .
La discussion a été ensuite r'ouverte sur
le sort des Titulaires , et l'on a debattu contradictoirement
le projet rigoureux du Comité
Ecclésiastique , et le projet équitablement
gradué de M. Thouret.
M. de Clermont -Tonnerre a le premier oceupé
la Tribune , et dit en substance :
" Les Ecclésiastiques doivent trouver dans
leurs traitemens, toutes les jouissances qui
ne leur sont pas , rigoureusement interdites .
Avant le 2 novembre , ils jouissoient sous
la sauve garde de la foi publique , après avoir
acquitté les charges qui leur étoient prescrites
; alors ils ne devoient compte à personne
; ils pouvoient employer leur argent
soit à des établissemens utiles , soit à des emprunts
hypothéqués sur le revenu des années
suivantes ; vous ne pouvez , sans une
grande injustice , priver les Prêteurs du titre
de leurs créances : certes , il y auroit de
l'impudeur à soutenir que les créanciers ne
devoient pas prêter ; il y avoit des chances
il les avoient calculées. Ma's
il ne leur étoit pas possible de calculer la
chance de vos lois . Si , vous réduisez à 12,000
liv. le Titulaire qui en avoit 60,000 , cette
réduction met nécessairement son créancier
à la mendicité ; car il ne sera plus en état
de le satisfaire . Le Titulaire et le Créancier
ont tous deux agi de bonne foi , sous la
sauve- garde publique. Vous aurez égard à
ces motifs , et vous n'oublierez pas que la
violation des engagemens sacrés ne composa
contre eux ,
( 42 )
jamais les élémens de la prospCrité géněrale
.
" Vous voulez términer cette heureuse Révolution
, à laquelle nous attachons notregloire
; mais vous ne serez jamais forts qu'a utant
que la justice n'abandonnera pas vos
operations. D'après des calculs 'positifs ,3 if
reste , surles biens Ecclesiastiqoes , quaraute
millions qui n'ont pas d'emploi déterminés
C'est sur cette somme qué les Titulaires ont
des droits ; laissez à des créanciers , qui ont
prété sur la bonne foi , le gage qui leur ap
partient ; vous ne pouvez les expolied. Un
débiteur insolvable par sa fauve , est un
homme infâme ; mais s'il l'est par la faute
d'une autre , il a le droit de rejeter cette
infamie sur son Auteur. Ah! Messieurs , vous
ne voudriez pas avoir pour ennemis , des
hommes vertueux . Je ne rappellerai pas que
Jes Ecclésiastiques ont des droits à la reconnoissance
du Peuple ; que le Clergé Frane
çois a été le plus recommendable de PEur
rope par ses moeurs et ses vertus . Rappelez-
Vous cette heureuse époque , qui produiça
toujours dans nos ames une douce émotion.
Lorsque les Nobles vinrent déposer sur l'Aul
tel de la Patrie leurs titres et leurs priviléges,
nous le trouvâmes entouré par la majorité
du Clergé. Ceux qui ont été successivement
conduits de sacrifice en sacrifice , n'ont pas
mérité que le dernier fút celui de leur délicatesse.
Qu'un despote sacrifie l'avenir au
présent , il est homme , il est mortel ; il se
´hâte d'accélérer ce qui ne seroit pas , si la
mort venoit le surprendre mais tous les
siècles vous appartiennent : des moyens qui
porteroient l'apparence de l'injustice , sont
indignes de vous. "
( 43 )
M. Ricard de Toulon à montré d'autres
sentimens , et ce que le Préopinant réclamoit
comme justice , il l'a repoussé comme
un oubli de tous les devoirs. La Loi Canonique
a proscrit la pluralité des Bénéfices .
He ! quels sont donc les titres des Evêques ?
Pourquoi des sacrifices en leur faveur? Où
est leur patriotisme ? Où sont leurs Mandemens
, favorables à la plus sublime des Révolutions
? On les traite aussi bien qu'un
Général d'Armée. M. Péthion commençoit à
faire entendre les mêmes moyens ; malheureusement
des murmures redoubles ont fait
perdre aux Auditeurs le reste de son Opi
Bion.
;
M. de Cazales et M. le Chapelier se sont
réunis , pour cette fois , au plan de M. Thouret
, sur lequel Mle Chapelier a proposé
deux amendemens , dont les motifs , du moins
dignes de quelque considération , n'ont pu
flechir l'âpreté des résolutions contraires , ni
préserver leur Auteur de violens murmures .
M. le Président menaçoit de lever la Séance :
la discussion impatientoit les partisans du
Projet du Comité , en faveur duquel ils ont
réclamé la priorité. M. PAbbé de Barmond
l'a requise pour celui de M. Thouret amendé
par M. le Chapelier : l'agitation la plus extrême
s'est mêlée à ce conflit sur la forme.
Une partie des Députés ont réclamé la
clóture de la Séance , puisque le tumulte
ne permettoit pas de délibérer : la majorité
a decidé de tenir bon . Quelques amendemens
de douceur s'élevoient - ils ? ils étoient
immédiatement proscrits sans misericorde :
un seul , proposé par M. Martineau
laisser aux Evêques les bâtimens et jardins
à leur usage , dans la Ville Episcopale seupour
( 44 )
lement , a trouvé grace : on l'a fondu dans le
Décret du Comité , finalement consacré en
ces termes :
"
Art. I. A compter du premier janvier
1790 , le traitement des Archevêques et Evêques
en fonction est fixé ainsi qu'il suit , savoir
:
"
Les Archevêques et Evêques dont tous
les revenus Ecclésiastiques n'excedent pas
12,000 liv . n'éprouveront aucune réduction . "
་་ Ceux dont les revenus excèdent cette
somme auront 12,000 liv. plus la moitié de
l'excédent , sans que le tout puisse aller audelà
de 30,000 liv.; et par exception l'Archevêque
de Paris aura 75,000 liv.; lesdits
Archevêques et Evêques continueront à jouir
des bâtimens et des jardins à leur usage ,
situés dans la Ville Episcopale. "
Dans le cours de la Séance , on a donné
lecture d'une lettre du Régiment de Touraine
, où sans parler de ses propres torts ,
on s'élève violemment contre ceux du Colonel
, Vicomte de Mirabeau , et l'on réclame
justice de l'enlèvement des Cravattes . Environ
30 signatures sont apposées à cette lettre
, qu'on a renvoyée aux Comités relatifs .
La Séance a été levée à cinq heures.
Du Jeudi 27 JUIN.
Le Département d'Eure et Loire , ayant
déja pris la langue du Législateur , en intitulant
ses résolutions Décrets , mis sous sa
sauve- garde des Particuliers . au lieu de les
mettre sous celle des Lois , et arêté quelques
dispositions concernant les Gardes Nationales
, M. le Chapelier a rappelé ces inadvertencés
, en faisant défendre par un Décret
adopté ce jour , d'employer le mot de
Décret ; celui de Délibération , étant le terme
3.
+
( 45 )
propre ; les personnes et les propriétés doivent
être mises seulement sous la sauvegarde
des Lois , et toutes dispositions légis
latives , relativement aux Gardes Nationales ,
sont interdites aux Corps Administratifs et
Municipaux.
La suite des Articles du Comité Ecclésiastique
, qui déterminent le sort des Titulaires
du Clergé , a été ensuite discutée . Sur
l'Art . II , qui allouoit les deux tiers du traitement
fixé aux Evêques dont les Siéges seroient
supprimés , ou à ceux qui donneroient
leur démission , M. d'Elley d'Agier a été
d'avis de réduire ces derniers à une pension
de mille écus au plus : M. Ricard de Toulon
s'est élevé jusqu'à la pension de 12,000l .
M. Bouche qui , suivant ses expressions ,
n'aime pas à bíaiser , a proposé de réduire les
Evêques qui jugeroient à propos de se démettre
à ...rien.D'après ces opinions qu'ont inutilement
combattu MM . Loys et de Crillon ,
cette partie du Décret à été ajournée , et le
premier point décrété en ces termes :
"« Art . II . Les Evêques qui , par la suppression
effective de leurs siéges , resteront
sans fonctions , auront pour pension de retraite
les deux tiers du traitement ci- dessus.
Un Article additionnel en faveur des Evêques
in partibus étoit proposé par le Rapporteur
, mais il a été rejeté par la question
préalable .
L'Art. III a été décrété tel qu'il suit :
III. Tous les Curés actuels auront la liberté
d'opter le traitement fixé par le Décret
général sur l'organisation du Clergé en
faveur de ceux qui seront pourvus à l'avenir ,
et s'ils ne veulent pas s'en contenter , il leur
sera attribué , 1 ° . une somme de 1,200 liv. ,
( 46 )
2.la moitié de l'excédent de leurs revenus
actuels , pourvu que le tout n'excede pas là
somme de 6,000 liv .
Les Articles IV , V et VI , ont été renvoyés
à la redaction du Comité , et l'article
VII decreté en ces termes :
VII. Les Abbés , Prieurs Commendataires
, Dignitaires , Chanoines , Prebendes ,
semi Prebendes , Chapelains , et tous autres
Beneficiers généralement quelconques , dont
les revenus Ecclesiastiques n'excedent pas
1000 liv. , n'eprouveront aucune réduction ,
Ceux dont les revenus excèdent ladite
somme , auront 1 °. 1000 liv . , 2 " . la moitié
du surplus , sans que le tout puisse aller
au delà de 6oco liv. »
"(
Les Deputés d'Avignon ayant demandé,
par l'organe de M. le President , à être regus
à la Barre samedi prochain , M. de Digine
a requis qu ' Is deposassent sur le Bureau leurs
lettres de Créance , ou plutôt qu'en qualité
d'Ambassadeurs étrangers , on les renvoyât
au Pouvoir exécutif. L'Assemblée , au contraire
, a arrêté de les admettre samedi..
་ ་ « Une autre digression a succédé à celle-
Jà. M. Figuir , Député de Toulouse a instruit
le Corps législatif , que , par Décret
de prise- de - Corps , la Municipalité de Toulouse
avoit fait arrêter M. de Toulouse -Lautree
, et qu'elle envoyoit l'extrait de la procedure
. On a ordonné le renvoi des pieces
an Comite des Recherches on verra plus
bas quel est le délit , quels sont les dénonciateurs
, les témoins , les accusations .
DC VENDREDI 25 JUIN.
Le 7 Février , la Municipalité de Riom
en Auvergne a été legalement formée : au
( 47 )
mois d'Avril la Garde : Nationale a jugé à
propos de se constituer Corps deliberant ,
et de former une nouvelle Municipalite . Sur
l'avis du Comité des Rapports , l'Assemblee
a annullé la seconde Election , défendant à
toutes personnes de troubler les Officiers
Municipaux dans l'exercice de leurs fonctions.
La ville de Lyon est endettée de trentedeux
millióna : le produit , de ses Octrois
ayant beaucoup baissé , et ses dépenses étant
fort augmentees , ce qui est le cas presque
universel , elle a sollicité d'être autorisée à
un emprunt de cinq millions : l'Assemblée
lui a accordé d'en emprunter deux , remboursables
en dix ans . Eu même temps , cette
Ville s'est soumise à acquérir pour vingt
millions de Biens Nationaux .
M. d'Aubusson de la Feuillade réclame
la propriété des quatre figures condamnées
de la place des Victoires , que sa famille a
toujours été chargée d'entretenir. Cette réclamation
a été renvoyée au Comité des
Domaines.
M. de la Rochefoucault présenta la semaine
derniere , un Projet de Decret sur la vente
des Biens Nationaux aux Particuliers , et
M. l'Evêque d'Autun en avoit étendu la
disposition par une série d'articles additionnels.
Aujourd'hui , à la discussion du premier
chef de ce Decret , qui autorise l'aliénation
générale des Biens Nationaux , le tonnerre
a grondé ; il est parti des mains de M. l'Abbé
Maury. « L'opération qu'on vous propose ,
. s'est - il écrié , est le chef- d'oeuvre de l'agiotage
. Les Agioteurs de Paris gouvernent la
France et ses Finances . Les effets sont- ils
au pair? ils sont ruinés. La hausse et la
"
( 48 )
baisse , voilà l'objet de leurs spéculations .
Or , depuis un mois , les fonds publics sent
stagnans , et les Agioteurs à l'aumône . Le
Projet de M. l'Evêque d'Autun mérite les
hommages de la rue Vivienne. Sans être
son confident , je puis vous révéler son secret ...
Ici , l'Orateur rappelé à l'ordre du jour ,
s'efforçoit de poursuivre : la parole lui étoit
disputée M. de la Rochefoucault , qui la
réclamoit , s'étant présenté à la Tribune ,
qu'occupoit encore M. l'Abbé Maury , celuici
l'a tourné par les épaules et écarté de la
Tribune. A ce geste , de grands cris se sont
élevés ; celui de l'ordre étoit le plus modéré
contre un acte qui ne l'étoit guère . Cependant
M. l'Abbé Maury , toujours maître de
la parole , et affermi dans la Tribune , a
continué sa Philippique contre l'agiotage ,
en liant ce sujet à la vente proposée des
Biens Nationaux. « Tel est , a-t-il ajouté ,
le calcul des Agioteurs . Si ces Biens sont en
vente , les Assignats qui ne perdent que 3
pour cent , tomberont au prix des autres
effets ; ou bien les effets atteindront le prix
des Assignats ; quelle curée pour ceux qui
ont ces effets en porte - feuille ! Dans tous
les cas , si le Décret passe , les Assignats
rentieront dans la classe des effets publics
et en subiront le cours : ce calcul d'agiotage
est donc anti patriotique , puisqu'il tend à
avilir les Assignats . Connoissons - nous d'aitleurs
, toutes les créances sur l'Etat ? Le
Comité de Liquidation ne vous a pas encore
fait connoitre la dette publique . Son Rapport
vous prouvera qu'elle s'élève à sept
milliards . Je tiens le fait d'un Membre même
de ce Comité.
"
་་
Une
no
( 49 )
a
Une assertion si alarmante a excité les
plus vives clameurs . Dix Membres s'entrechoquoient
pour la repousser. « Elle est incendiaire
, crioit M. Lucas. La Tribune ne
doit pas être souillée d'aussi dangereuses
impostures , ajoutoit M. Boutidou . Ecoutez
le Comité de Liquidation lui - même. » Au
milieu de cette agitation désordonnée , M.
l'Abbé Gouttes , Président du Comité ,
percé la Tribune ; il y a révélé que le Comité
ne pouvoit jamais avoir fait un pareil
aveu , puisque son travail sur la dette de
l'Etat n'est point achevé. Enfin , il a sommé
M. l'Abbé Maury de nommer son informateur.
Cet inflexible Orateur alloit s'expliquer.
Un Membre du Comité..... disoit - il : vous
avez dit plusieurs , a- t- on crié. Vous avez
dit que vous parliez au nom du Comité , ajoutoit
M. Dupont. M. Dupont dit une imposture
, a répliqué M. l'Abbé Maury. Cette
querelle personnelle , si contraire à la dignité
de l'Assemblée , ne pouvoit aller plus loin ;
cependant , malgré la défaveur qu'elle jetoit
sur l'opinion de M. l'Abbé Maury , il a continué.
་་ Je n'ai jamais dit que je parlois au nom
du Comité de Liquidation. J'ai demandé
que l'universalité de la dette fût reconnue ;
car si sur deux milliards de Biens Nationaux ,
il y avoit pour trois milliards de dettes , les
créanciers de ce troisième milliard se trouyeroient
dans une situation très - désagréable .
Voilà le raisonnement hypothétique que je
présente . M. le Baron de Batz , Rapporteur du
Comité de Liquidation , m'a dit qu'il entrevoyoit
que la dette pouvoit s'élever à sept
milliards... Il ne s'agit pas de huer ; il faut
gémir.... Je n'étois pas seul , quand il m'a
Nº. 27. 3 Juillet 1790. C
( 50 )
dit que d'après l'aperçu , il croyoit que la
dette pourroit s'elever à sept milliards... "

་ ་
« J'argumente donc , et de l'obscurité
et de l'immensité de la dette , pour m'élever
contre le projet de laisser sans hypothèque
une partie des Créanciers de l'Etat , et favoriser
les Agioteurs , en dépouillant ces Créaneiers
d'un gage qui devroit appartenir à
tous. Outre cette hypothèque , les frais du
Culte sont fondés sur les Biens Nationaux. "
« Il est question de rembourser les rentes viagères
, et l'on vous dit : nous réduirons ces
créances à cinq pour cent , au lieu de dix , et
nous leur donnerons un capital à raison du cinq
pour cent. Les rentiers viagers sont de deux
espèces ; les uns , honnêtes Citoyens , ont
confié à l'Etat le fruit de leur labeur ; ils
méritent toute faveur. Ils ont parié avec le
Gouvernement , c'est - à - dire , qu'ils ont imposé
et reçu cette condition : si je vis l'année
prochaine , vous me donnerez la somme de
tant. Les rentiers étrangers n'ont pas joué
ainsi ; ce n'est plus un pari. Les rentes des
Génevois sont sur trente têtes ; il est prouvé
qu'elles seront payées pendant 42 ans et
demi. ( Oui ; mais avec un décroissement
graduel ) . Ces rentiers ont inventé , à votre
grand préjudice , une manière de recevoir
sept fois leur capital ; ces hommes , que vous
pouvez rembourser par annuités en dix ans ,
on vous propose de les rembourser avec vos
capitaux ! "
Sur 105 millions de rente viagère , il
n'y en a pas dix en France : dans dix aus
vous pouvez être libérés avec les Etrangers.
On vous trompe ; et quand un Représentant
de la Nation le courage de vous le dire ,
on l'écoute avec prévention. »
( 51 )
M. Anson a repoussé les terreurs du Préopinant
, et les a jugées très - illusoires , puisqu'a-
t-il dit, la dette constituée est seulement
d'un milliard , et la dette non constituée
de deux milliards , il n'est pas question de
celle ci en ce moment.
Ni l'ane ni l'autre des assertions si opposées
de MM . Maury et Anson , n'ayant été
appuyées de la moindre preuve circonstanciée
et justificative , nous avons fort élagué
ce débat , qui n'offre aucune instruction , si
non la complète discordance de ces bilans
de Finance , avec ceux qu'on nous avoit présentés
jusqu'à ce jour. Celui où nous sortirons
enfin de ce cahos de ventilations arbitraires
et de balances opposées , sera certes
un jour bien mémorable , et bien digne d'un
Te Deum.
Le débat , encore prolongé en altercations
entre M. dela Rochefoucault et l'Abbé Maury,
n'a fini que par l'adoption finale de l'article ,
en ces termes :
"
" Art. I. Tous les Domaines Nationaux ,
autres que ceux dont la jouissance a été
réservée au Roi , et des forêts sur lesquelles
il sera statué par un Décret particulier
, pourront être aliénés en vertu
du présent Décret , et conformément à ses
a dispositions. "
On a ajourné une proposition de M. Malouet
, tendant à faire décréter que les Por
teurs des Créances exigibles et des Assignals
seront admis de préférence aux porteurs de
créances constituées , qui ont pour gage les
biens de toute la Nation.
La détention légitime ou l'oppression
ériante de M. de Toulouse - Lautrec , car il est
encore incertain quels sont les coupables , de
lui ou de ses Accusateurs ; cette détention ,
Cij
( 52 )
disons-nous , a produit aujourd'hui un Rapport
du Comité de Recherches et une discussion
très intéressante ; mais comme cet
objet n'a pas été terminé encore , nous en
renvoyons l'exposé à demain , afin d'éviter
les morcelemens de faits , et l'inutile multiplicité
des récits .
M. le Maire de Paris a interrompu cette
déduction , en paroissant à la Barre , à la tête
d'une Députation des Vainqueurs de la Bastille.
La distinction honorifique qu'on leur
avoit décernée , à l'instant où l'on détruisoit
les distinctions les plus anciennes , et sous
tant de rapports les mieux méritées par beaucoup
de ceux qui en étoient les objets ; cette
espèce de Chevalerie , disons nous , ayant
excité les réclamations des ci- devant Gardes
Françoises et de la Garde Nationale de Paris ,
et produit des dissentions , les Vainqueurs de
Ja Bastille ont eu la sagesse de faire le sacrifice
d'un honneur qui pouvoit devenir un sujet
de trouble . On a fait lecture de leur Arrêté ,
ferme et patriotique , mais dans lequel on
est un peu surpris d'apprendre que c'est l'Aristocratie
expirante qui profite du Décret de
l'Assemblée Nationale pour souffler la discorde
entre les Corps Militaires de la Capitale
. L'Assemblée acceptant la renonciation
des Personnes dont elle avoit voulu récompenser
les services , a arrêté de faire une
mention honorable de leur sacrifice dans le
Procès-verbal .
aux
N'omettons pas que M. de Menou a voulu
étendre la gloire de ce renoncement
Chevaliers de tous les Ordres Civils et Militaires
du Royaume : il a demandé formellement
que le Roi fût supplié de les détruire
tous. Cette Motion , sans doute fondée sur
l'égalité des droits , qui proscrit nécessaire(
53 )
ment l'inégalité des récompenses , a été aocueillie
par une réprobation sanglante . Environ
quarante Membres néanmoins y ont
applaudi , ainsi qu'une partie des Galeries.
M. de Menou a cru calmer une impression
si fâcheuse , en ajoutant qu'il entroit dans
ses vues de demander , à la place des Ordres
actuels , la création d'un Ordre National ,
créé par le Roi ; cette idée n'a pas mieux
réussi que la première , et le cri général a
forcé de l'abandonner.
DU SAMEDI 26 JUIN.
Un Rapport de M. Curt suivi d'un Projet
de Décret sur l'organisation de la Marine ,
un Corps d'articles sur la vente des Biens
Nationaux , dout le premier point avoit passé
hier , enfin le Décret final sur l'affaire de
M. de Lautrec , ont rempli la Séance . Le
premier de ces Décrets a été rendu tel qu'il
suit , sans opposition :
" Art. I. Le Roi est le Chef suprême de
l'Armée Navale.
" II. L'Armée Navale est essentiellement
destinée à défendre la Patrie contre les ennemis
extérieurs , et particulièrement à protéger
le Commerce maritime et les possessions
Nationales dans toutes les parties du
globe. "
" III. Il ne peut être appelé ni employé , au
service de l'Etat , aucune force navale étrangère
que d'après un acte du Corps législatif,
sanctionné par le Roi .
"(
"
IV. Il ne peut être employé ou transporté
dans les Ports du Royaume et des Colonies
, aucun corps de Troupes étrangères .
sielles n'ont été admises au service de l'Etat
·
Cij
( 54 )
par un acte du Corps législatif , sanctionné
par le Roi. »
V. Les sommes nécessaires à l'entretien
de l'Armée Navale des Ports , Arsenaux , etc.
et autres dépenses tant civiles que militaires
, seront fixées annuellement par les Législatures.
"
"
VI. Tous les Citoyens sont également
admissibles aux emplois civils et militaires ,
sans que , ni le Pouvoir exécutif , ni les Législatures
puissent en rien porter atteinte à
ee droit. »
VII. Il n'y aura de distinction entre les
Officiers civils et militaires , que celle des
grades , et ils seront tous susceptibles d'avancement.
48
VIII. Toute personne attachée au service
civil ou militaire de la Marine , conserve
son domicile , nonobstant les absences
nécessitées par son service , et elle jouira des
droits de Citoyen' actif, si d'ailleurs elle a
les conditions prescrites par l'Assemblée Nationale.
»
44 IX. Tout homme qui aura servi sans reproches
pendant 72 mois sur les vaisseaux de
guerre , ou aura été employé pendant 16 ans
dans les Ports , etc. , jouira des droits de Citoyen
actif , et sera dispensé des conditions
requises par rapport à la propriété et à la
Contribution patriotique.
2
X. Chaque année , le 14 Juil'e , il sera
prêté individuellement par tous les Officiers
civils et militaires , et en présence des Officiers
Municipaux , le serment qui suit , c'està
-dire par les Officie. Jejure d'être fidèle,
etc .; de prêter main- 1 rte à la réquisition
des Municipalités , de re jamais employer
leurs forces contre leurs Concitoyens , si ce
( 55 )
n'est dans le cas requis ; et par les employés
à la Marine , entre les mains des Officiers :
Jejure , etc. d'obéir au commandement , de.
ne jamais quitter les vaisseaux , etc. Les formules
de serment seront lues à haute voix ,
le Commandant jurera le premier , chacun.
répondra : Je le jure. "
44
XI. A chaque armement , chaque venue
à port , le même serment sera prononcé.
2
"
XII. Le Ministre de la Marine , et tous
les Agens , tant civils que militaires , seront
responsables , selon les règles et les cas qui
sont et seront déterminés.
་ ་ XIII . Aucun Officier militaire ne pourra
être destitué que par le jugement d'un Conseil
de Guerre , ni aucun Officier civil , que
d'après l'avis d'un Conseil d'Administration
.
"
"1
XIV . Aucun Réglement et Ordonnance
sur la Marine , ne pourra être promulgué que
par un Décret de l'Assemblée , sanctionné
par le Roi. " ( Le XIV art. a été ajourné. )
XV. A chaque Législature appartient
le Pouvoir de statuer sur les sommes à fixer
pour l'entretien des Ports , Arsenaux , etc.
sur le nombre de vaisseaux , d'hommes , la
formation des équipages , sur la solde de
chaque grade , sur les délits , sur l'organisation
des Conseils de Guerre et d'Adminis
tration . "
Les Articles concernant l'aliénation des
Domaines Nationaux ont été adoptés sans
plus de discussion . Ils sont au nombre de 16 :
nous les transcrirons la Semaine prochaine.
Quatre personnes sont- elles aujourd'hui
rassemblées dans un Château ? c'est une Assemblée
d'Aristocrates ou de Conspirateurs,
Civ
( 56 )
On auroit peine à nommer une Province ,
où les foyers domestiques de quelques Particuliers
n'aient pas été , sur ces rumeurs
populaires , violés par des visites outrageantes
, et où leurs Maîtres ne soient pas journellement
exposés à l'emprisonnement et à
de plus grands dangers . Le moindre soupçon ,
l'indice le plus léger , les calomnies les plus
artificieuses , les plus méprisables délations ,
deviennent le prétexte de ces persécutions ,
qui contrastent bien étonnemment avec cette
Déclaration des Droits de l'Homme , dont
le sentiment nous est encore si étranger.
A commencer par l'affreuse accusation , à
laquelle fut sacrifié l'année dernière M. de
Mesmay , ce M. de Mesmay , que le Juge ,
n'ayant pu trouver coupable , a honnêtement
renvoyé à un plus ample informé , et gémissant
encore dans l'Etranger sous le poids du
Décret suprême qui le force à s'y tenir
caché ; à finir par M. de Voisins , dont l'assassinat
a trouvé si heureusement une excuse
dans cette Lettre sans date ni signature
que ce Commandant , menacé depuis trois
jours , avoit eu la prudence de laisser
dans sa poche , nous avons refusé toute
eréance à ces prétendus complots , et prémuni
nos Lecteurs contre ces dénonciations
multipliées qui , chaque jour , mettent en
péril la sureté et la fortune des Familles.
Nous n'ajoutons pas plus de foi à la nouvelle
histoire de M. de Toulouse - Lautrec.
Le Comité des Recherches en fit hier le
Rapport par la bouche de M , Voidel. Voici
le précis des faits articulés :
Deux Soldats du Régiment de Condé ,
Dragons , se rendent au Château de Blegnac ,
où se trouvoit M. de Lautrec. Ils demandent
( 57 )
à lui parler , on les introduit ; ils ne rapportent
point ce qu'ils ont dit ; c'est M. de
Lautrec qui , seul et le premier , fait les frais
de l'entretien il s'empresse d'informer ces
inconnus que l'enlèvement des Biens du
Clergé et des Priviléges de la Noblesse va
ruiner le Peuple ; que le Général de la Milice
de Toulouse est un drôle ; que lui , M.
de Lautrec , levoit 800 hommes pour empêcher
la Fédération des Milices Nationales ,
qui doivent se rassembler le 4 Juillet ; qu'il
lui manquoit encore 200 recrues , et qu'il récompenseroit
leur zèle , s'ils vouloient les
lui procurer : M. de Lautrec ne s'en tient pas
aux paroles , il montre aux Déposans un grand
filet rempli de louis d'or , qu'ils refusent héroïquement.
Le mêmejour, ils retournent à Toulouse
, et , le même jour , sur les conclusions
du Procureur du Roi , la Municipalité rend
un Décret de prise - de - corps contre M. de
Lautrec ; ce Décret est exécuté le lendemain
18; un Détachement va enlever M. de Lautrec,
on l'emmène à Toulouse , où il est gardé
par 30 Légionnaires . Dans un premier interrogatoire
, subi le 19 , le Prisonnier confirme
la visite inopinée de ses deux Dénonciateurs
, dément les propos qu'ils lui attribuent
; il établit même l'impossible de plusieurs.
Par exemple , l'un des Accusateurs
prétendoit l'avoir vu à Montauban , pendant
les troubles de cette Ville . M. de Lautrec
n'y étoit point durant les troubles ; le Délateur
lui fait répondre qu'il s'étoit retiré à
cause des désagrémens donnés à M. de la
Force son ami , et M. de Lautrec n'est point
lié avec M. de la Force , et M. de la Force
n'étoit pas alors à Montauban ..
Il suffit de l'exposé des faits pour péné-
Cv
( 58 )

trer bientôt le secret de la visite , lê but du
rapport des Délateurs , et ce qu'il faut penser
de toute cette aventure. Qu'alloient faire à
Blegnac ces deux hommes qui en reviennent
avec une dénonciation? Quoi ! M. de Lautrec
va confier à deux Soldats inconnus un
projet de contre-révolution ! M. de Lautrec
veut disperser avec 800 hommes toutes les
Milices fédérées entre la Méditerranée et
l'Océan ! M. de Lautrec offre de l'or à deux
Emissaires , dont la visite n'a d'autre motif
que l'espionnage ! Ils refusent cet or , et il
poursuit ses confidences ! Et sur le récit de ces
gens tour à tour dénonciateurs et témoins
M. de Lautrec est décrété , pris , détenu
obligé , étant malade , d'abandonner un
voyage nécessaire à sa santé , pour venir
se defendre à Paris du crime de lese- nation !
Ah ! Bon Dieu où est donc cette Liberté
que nous invoquons tous , où sera la sécurité
, sans laquelle la liberté même seroit
un fléau ?
2
Le Procureur du Roi a signifié à M. de
Lautrec qu'il n'avoit pas de dénonciateurs ,
et que la clameur publique lui avoit suffi
pour recevoir les dépositions des deux Soldats.
Observez que la plainte du Procureur
du Roi , le voyage des Soldats , leur dénonciation
et le Décret , sont tous du même
jour 17.
Le Comité des Recherches concluoit
à continuer l'information à Toulouse ,
pour le Jugement définitif être ensuite renvoyé
au Châtelet.
M. d'Ambly a pris la défense de son ami ,
et par la franchise de son éloquence , la vigueur
noble de son ton , et la simplicité convaincante
de sa raison , il a forcé les applau
dissemens universels.
( 59 )
41
Je ne m'attendois pas , a - t- il dit , à
être obligé de justifier un ancien ami avec
lequel j'ai servi cinquante ans , qui a donné
des preuves de loyauté en toutes occasions
et incapable de sourdes menées . Par qui
est- il accusé ? Par deux hommes qui viennent
le chercher dans un Château ; et c'est
pour cela qu'on arrête un Député , un vieux
Militaire qui a quinze blessures sur le corps .
Comment peut - on croire que M. de Lautrec ,
qui est Militaire , puisse aller offrir de l'argent
? En a- t- il d'abord ? M. de Lautrec offre
de l'argent à deux hommes qu'il ne connoit
pas ; il leur fait des confidences : cela tombet-
il sous le bon sens? Un Ecolier de dix- huit
ans se comporteroit-il ainsi ?
". Si un vieux Militaire vouloit tenter
un projet de contre révolution , ce qui est
impossible , et je ne sais même pas comment
on peut le soupçonner dans une Assemblée
pleine de lumières comme celle- ci : il n'en
connoit qu'un qu'il croit reconnoître , et il
lui tient une conversation fort longue. Vous
connoissez Lautrec , il n'est pas long dans ses
discours. S'il arrivoit un Courrier extraordinaire
, qui nous annonce que Lautrec est à la
têté de 1500 Gentilshommes ou autres , je
dirois oui , cela se peut. Mais des menées
sourdes... Lautrec ...! Cela n'est pas possible.
Je n'ai plus qu'un mot à dire quand
Lautrec est parti , il vous a dit : « Soyez tranquilles
; je vais chez moi , et vous pouvez
être súrs que je dirai du bien , même du
cóté Gauche. » Souvenez - vous de cela i; Lautrec
est infirme , vous le savez tous ; il ne
peut pas marcher : il va aux eaux ; il en a
besoin . Je vous le demande , je la demande,
cette grace , de tout mon coeur; qu'il aille
:
qu'il
( 60 )
aux eaux , et je me constitue prisonnier.
M. de Liancourt a commenté cette noble
Harangue , et généreusement défendu l'Accusé:
M. Garat l'aîné a prêté de puissantes
forces à cette justification , en disant :
15
Je voudrois que toutes les Municipalités
se montrassent dignes d'exercer les Pouvoirs
dont vous les avez investies mais la conduite
du Procureur du Roi et de la Municipalité
de Toulouse détruisent cet espoir.
Pouvez-vous ajouter foi à la lettre par laquelle
ils disent qu'ils ne connoissoient pas
M. de Lautrec pour un Député à l'Assemblée
Nationale ; ils n'avoient pas besoin de cette
assertion négative ; ils ont , d'après vos Décrets
, le droit de commencer la procédure ;
mais il est impossible qu'on ne sache pas à .
Toulouse que M. de Lautrec est Député à
l'Assemblée Nationale . Le Procureur du Roi
dit que c'est sur la rumeur publique qu'il a
porté sa plainte à cet égard. La procédure
même va convaincre le Procureur du Roi
d'une fausseté manifeste ; une ruméur publique
suppose dans une Ville beaucoup de Citoyens
instruits par oui dire ou autrement ;
et cependant si vous exceptez les deux Soldats
et le Citoyen , dans la boutique duquel
M. de Lautrec s'est arrêté , nul autre
témoin n'a parlé dans cette information .
"
D'après cette observation seule , la preuve
me paroît évidemment acquise et aussi claire
que la lumière du jour en plein midi , que
la plainte n'a été provoquée que par la déclaration
des deux Soldats en sortant de leurs
conversations avec M. de Lautrec. Ils arrivent
aujourd'hui , et le même jour survient
la plainte du Procureur du Roi . Si ce n'est
pas-là une démonstration que la plainte a
( 61 )
été portée sur la déclaration des deux Soldats
, jamais il n'y en aura aucune dans aucune
espèce de procédure : cela posé , je vois
deux denonciateurs dans ces deux Soldats ,
deux témoins uniques dans la procédure , et
comme ce róle ne peut se joindre avec celui.
de dénonciateur, je vois une procédure absolument
dénuée de preuves et de toute ombre
d'indices , une procédure calomnieuse,
commencée par un complot manifestement
criminel ; et cependant sur cette procédure ,
où il n'y a de témoin que le dénonciateur ,
survient un Décret de prise - de- corps qui
frappe un Citoyen , un Représentant de la
Nation. "
Mais jusqu'où s'étend l'inviolabilité d'un
Député de la Nation ? M. Garat l'aîné avoit
fort bien observé qu'elle se bornoit à sa conduite
dans l'Assemblée , et que par - tout
ailleurs , ses actions tomboient sous le pouvoir
de la Loi.
M. Robespierre est allé plus loin , et a
pris occasion de cet incident , pour développer
l'application du principe constitutionnel
de l'inviolabilité. Elle seroit trèsimparfaite
, suivant lui , si aucun Membre
pouvoit être soumis aux Tribunaux , avant
que le Corps Législatif eût prononcé que
ce Membre peat être poursuivi.
Ce systême , que l'Opinant a traité avec
adresse , a été appuyé par M. Péthion de
Villeneuve , et renvoyé à l'examen du Comité
de Constitution , dont le Rapport , cumulé
avec celui du Comité des Recherches ,
a produit aujourd'hui le Décret suivant :
"
L'Assemblée Nationale , se réservant de
statuer en détail sur les moyens constitutionnels
d'assurer l'indépendance et la li(
62 )
"
berté des Membres du Corps législatif,
déclare que , jusqu'à l'établissement de la
Loi sur les Jurés en matière criminelle
les Députés à l'Assemblée Nationale peuvent
, dans les cas de flagrant délit , être
arrêtés conformément aux Ordonnances ;qu'on
peut même , excepté dans les cas indiqués
par le Décret du 23 Juin , recevoir des plaintes
et faire des informations contre eux ;
mais qu'ils ne peuvent être décrétés par aucuns
Juges , avant que le Corps législatif,
sur le vu des informations et des pieces de
conviction , ait décidé qu'il y a lieu à l'accusation
. "
17 En conséquence , regardant comme nonavenu
le Décret prononcé le de ce mois
contre M. de Lautrec , l'un de ses Membres ,
lui enjoint de venir rendre compte de sa
conduite à l'Assemblée Nationale qui , après
l'avoir entendu et avoir examiné l'instruction
commencée , laquelle pourra être continuée ,
nonobstant la liberté rendue à M. de Lautrec ,
décidera s'il y a lieu à l'accusation ; et dans
le cas où l'accusation devroit être suivie ,
désignera le Tribunal . »
M. le Président est chargé de faire connoître
à la Municipalité de Toulouse , que
son zèle patriotique a obtenu l'approbation
de l'Assemblée. "
Sans doute , en approuvant le zèle de la
Municipalité de Toulouse , l'Assemblée Nationale
n'entend pas en approuver l'application
; car ce seroit prejuger le jugement de
M. de Lautrec , et si par hasard il étoit la victhue
de deux imposteurs , tous les Innoceus
souffriroient de l'exemple donné d'une
arrestation , déterminee si précipitamment
sur des calomnies.
2
"
( 63 )
La première partie du Décret correspond
à ce que la Loi Angloise appelle Privilége
du Parlement. Nul de ses Membres ne peut
être retenu en prison , ni mis en jugement ,
sans que celle des deux Chambres à laquelle
il appartient , ait été officiellement informée
de sa détention , et du sujet de la poursuite
intentée contre lui . Mais , en Angleterre ,
l'emprisonnement peut précéder la communication
.
On a décrété , à la fin de la Séance , de
nouveaux articles sur le traitement du Clergé
actuel nous les joindrons la Semaine
prochaine aux autrès resolutions sur la même
matiere , afin d'éviter le morcelement désagréable
de ces différentes parties.
DU SAMEDI 26. SÉANCE DU SOIR .
Ces soirées , consacrées ordinairement à
recevoir l'encens et les voeux des Députations
, sont rarement tranquilles ; mais aucune
ne l'a moins été que celle- ei .
00
"
D'abord il a été fait lecture d'une lettre
de M. le Vicomte de Mirabeau , qui écrit à
M le Président : « Il y a 72 heures que j'ai
reçu à 200 lieues d'ici les ordres de l'Ás-'
semblée , et je suis à Paris . La calomnie
donne des ailes à l'innocence . Je demande
» à être entendu demain . » L'Assemblée l'a
ainsi décidé.
"
La Députation d'Avignon s'est présentée .
La recevra - t- on à la Barre comme Députation
Françoise , ou dans l'intérieur de la Salle
comme Ambassade Etrangère ? M. Bouche a
réclamé pour elle cette derniere distinction ,
et l'Assembléeluia donne l'entrée du parquet .
L'Orateur de ces Envoyés d'une Ville
soulevée contre son Chef qu'elle bénissoit , il
y a un an , a épuisé d'abord la langue de l'ad-
*
( 64 )
44
: ་ ་
miration , en célébrant le Corps Auguste
auquel Avignon vient demander des Lois ."
Il a fait ensuite une prophétie : « Nous le prédisons
, a-t- il dit , le temps n'est pas eloigné
où le Peuple François donnera des
" Lois à l'Univers entier ; toutes les Nations
" viendront se réunir à lui . » L'Orateur qui
s'est déclaré ennemi du langage pompeux , a
ensuite nomméle Pape un Despote , et récité
les exploits d'Avignon contre S. S. , les complots
aristocratiques qui d'Avignon préparoient
une contre - révolution en France ; enfin
, les droits , les délibérations et le voeu
du Peuple qui supplioit l'Assemblée de l'accepter.
Les applaudissemens des Tribunes
couvroient la voix de l'Orateur , auquel M.
le Président a répondu que l'Assemblée «
Nationale prendroit en grande considération
l'objet de leur mission , et que , quel
" que fût le résultat de sa délibération , la
" Nation Françoise seroit toujours flattée de
leur affection et de leur confiance . "
*
и
K
Une Députation du Département de Seine
et d'Oise , dont Versailles est le Chef- lieu ,
a été introduite , et , à des expressions non
moins flatteuses pour toutes les opérations de
l'Assemblée Nationale , son Orateur a ajouté,
en présence de plus de 300 Députés formant la
Minorité,que lui et ses Collègues VOUOIENT A
L'EXECRATION ET A L'INFAMIE CEUX QUI
OSOIENT FAIRE ENTENDRE DES RÉCLAMATIONS
, ET PUBLIER DES PROTESTATIONS
SÉDITIEUSES CONTRE LES DÉCRETS .
Ce n'étoit certes pas donner une preuve
d'amour de la liberté , ni de sagesse politique
, que de dévouer à l'anathême tous les
-Citoyens qui tenteroient d'élever un doute
sur des Lois naissantes : il faudroit avoir
*
( 65 )
'
l'ame d'un esclave pour ignorer que si le
devoir de chaque Citoyen est d'obéir aux lois ,
son droit est de les examiner ; mais les esprits
n'ont été affectés que de la violence
de cette proscription lancée par des particuliers
au milieu de l'Assemblée Nationale
, contre une partie de ces Membres .
Tandis que les Galeries et quelques Députés
de la gauche ébranloient les voûtes de leurs
applaudissemens , le côté droit s'est livré à
tout son ressentiment : il a interrompu l'Orateur
, lui a reproché son audace , et a demandé
son expulsion . « Retournez à votre
Département , crioit M. de Foucault. Au
milieu de ce désordre , M. Malouet est monté
à la Tribune ; des vociférations lui ont interdit
la parole : le tumulte devenoit immodéré
; au milieu des cris et de la confusion ,
le côté droit a quitté ses siéges , et a demandé
justice au milieu de la Salle le Président
s'est couvert ; et à ce signal que la République
étoit en danger, la fermentation a diminué
; mais , en laissant poursuivre l'Orateur
qui venoit de l'insulter , la minorité à exprimé
son improbation de la démarche de M.
le Président. Le Député de Versailles à
achevé sa harangue , et M. le Président lui
a témoigné que l'Assemblée étoit sensible aux
expressions de son Patriotisme . Tout le côté
droit à désavoué ce compliment . M. Malouet
a voulu reparoître à la Tribune , pour user
du privilége de la parole ;, elle lui a été arrachée
par le cri d'ordre. Vive la liberté ,
s'est écrié M. de Foucault à la tête du côté
droit . M. Malouet , cependant, n'étoit pas un
des Signataires de la Déclaration , et si l'on
ne l'avoit forcé au silence , il auroit répété
ce qu'il dit le 27 mai , et qu'aucun Journaliste
n'a daigné transcrire.
:
( 66 )

«. Déclarer traîtres à la Patrie , vouer à:
Pexécration publique tels et tels Citoyenspour
un tel fait , c'est prononcer une Loi , et la
plus terrible de toutes ; c'est en même temps
prononcer un jugement en conséquence de
sette Loi. Le Corp Législatif pourroit
décréter un tel anathême contre les crimes
de haute trahison , mais des particuliers , des
Corps subordonnés , des Municipalités prononçant
des condamnations qui équivalent
à des peines capitales , exercent la plus absurde
et la plus criminelle des tyrannies , et
lorsque ce genre de proscription s'adresse à
trois cents Membres du Corps Législatif qui
ont , bien ou mal- à -propos , signé une déclaration
de leur vou en faveur de la Religion
Catholique ; lorsque l'Assemblée Nationale
permet dans la Tribune la lecture de ces condamnations
, je dis qu'elle permet un des
attentats les plus graves contre sa dignité ,
sa sûreté , et contre la Constitution.
Abandonner trois cents de ses Membres
à l'animadversion publique , pour avoit fait
une déclaration de leur vou , est au moins
un acte impolitique de la part du Corps Législatif;
car la mobilité des principes , ou
plutôt des opinions populaires , peut diriger
successivement les proscriptions contre tous
les systêmes , contre tous les partis .
*
DD
Mais dans le sein même de l'Assemblée ,
s'étayer du jugement d'une Municipalité ou
de plusieurs , d'un ou de plusieurs Curés , applaudirà
leurs injures , à leurs menaces contre
trois cents Députés , c'est , à mon avis , le
renversement de l'ordre., de la liberté , et du
Pouvoir Législatif , et c'est inspirer à ceux
qui , comme moi , n'ont pas signé la déclaration
, le regret de paroître subjugués pa
T
( 67 )
cette confédération de violences et de menaces.
-}
" C'est donner à chaque individu l'exercice
du pouvoir Souverain qui a seul le droit
de caractériser les délits , et de prononcer
dans quel cas on est réputé traître à la
Patrie. »
"
C'est renverser le Pouvoir législatif en
osant plus que lui , en excédant les bornes
qui lui sont imposées . "
"
C'est prostituer les peines et les menaces
jusqu'à l'absurdité ; car il n'y a rien de plus
fou que de signaler comme traîtres à la Patrie
trois cents Membres de l'Assemblée Nationale
qu'on ne peut priver du droit d'y donner
leur suffrage. »
"
Mais cette extravagance a de plus dangereuses
conséquences encore. Qu'arriveroit- il
en effet , si les hommes violens et inconsidérés
qni provoquent ainsi la fureur du Peuple
parvenoient à leurs fins s'ils obligeoient une
portion aussi considérable du Corps Législatifde
fuir pour se dérober à leurs outrages ?
On frémit d'y songer : et quand j'entends
applaudir à ces actes prétendus patriotiques
, je cherche les vrais amis de la liberté
, de la paix , de la justice . "
K
Et que deviendroit la liberté Nationale ,
avec cette nouvelle doctrine sur les déclarations
et même sur les protestations ? car
il faut bien distinguer celles de résistance ,
de celles d'improbation. Je proteste et je
m'oppose ou j'invite à la résistance , tel est
l'acte coupable ; mais je proteste , j'affirme
que tel Decret a été rendu contre mon avis ,
que je n'ai pas voulu y participer , parce que
je le crois préjudiciable à la chose publique ,
c'est le droit imprescriptible de tout Membre
( 68 )
-
du Corps Législatif. Ainsi , tant que j'entendrai
des cris de fureur d'un François contre
un François , ou des injures et des déclamatiens
, je ne recouncîtrai point là la voix de
Ja Nation , pas plus que je ne suis tenté de
révérer sa Souveraineté dans la personne de
ceux qui pendent un voleur , ou qui massacrent
un honnête homme. Ah! que l'on
ne se méprenne point à cette espèce de voix
publique qui gronde aujourd'hui comme le
tonnerre , ce n'est point celle qui prononcera
sur les Lois , sur les vertus , sur les réputations
de ce temps- ci ; ce n'est point par les
Adresses de quelques Curés , de quelques
Officiers Municipaux , que la Nation s'expliquera
; c'est d'après la situation morale , civile
et politique de la France , dans vingt
ans. Les haines , les violences , les soupçons ,
les préventions injustes seront alors éteintes ,
et ceux qui s'en abstiennent aujourd'hui ,
ceux qui n'auront jamais à se reprocher
d'avoir voué à l'exécration publique leurs
Concitoyens , ni d'avoir applaudi à un tel
ex voto , ceux-là ont au moins la consolation
et la certitude d'adopter , dès- à présent , les
principes et les moeurs d'une Nation heureuse
et libre , c'est - à- dire , juste et généreuse.
"
Les Volontaires de la Bazoche ont paru à
cette Séance , en annonçant qu'ils renonçoient
à leur uniforme pour prendre celui de la
Garde Nationale , parun discours dont la simplicité
et la modération méritoient de justes
applaudissemens .
Une triple Députation de Perpignan est
venue ensuite accuser , ou plutôt déchirer
le Vicomte de Mirabeau . La première , formée
de Députés du Régiment de Touraine ,
( 69 )
a représenté son Colonel sous les couleurs les
plus odieuses ; elle l'a peint à - la - fois comme
un fou , comme un conspirateur , comme un
assassin , comme un corrupteur : le Régiment .
est sans torts ; le Colonel seul est coupable
d'excès : Si Touraine s'est écarté de la discipline
, c'étoit pour déjouer les menées in
sidieuses de l'Aristocratie.
"
"
Ce
Un Garde National de Perpignan a ensuite
harangué l'Assemblée , et répété en
termes élevés la condamnation de M. de Mirabeau
et la gloire de son Régiment : «
brave Corps , a - t- il dit , s'est rempli de ce
feu sacré de l'amour de la patrie , qui éle-
" vant et exaltant les ames , ne leur permet
plus cette régularité de mouvemens , qu'on
« ne peut attendre que de vos travaux im-
" mortels ... Quand le Soldat est placé entre
" son Supérieur et la Patrie , quel nom donnerons
- nous à sa désobéissance ? Rappelez-
" vous le jour ou elle fut une vertu ; nous
lui dûmes le salut de l'Etat et le vôtre ?» Le
troisième Orateur , Député de la Municipa
lité de Perpignan , a parlé avec plus de ménagement.
Des applaudissemens immodérés ont
accompagné tous ces Factums , et l'Assemblée
eu a ordonné l'impression . Suivant le
bruit public , le Ministre de la guerre , a reçu
la Députation de Touraine avec des sentimens
très- opposés .
"
De nouvelles pièces relatives aux derniers
malheurs de Nîmes , et entr'autres une lettre
signée de M. Vigier Sarazin , Président de
l'Assemblée Electorale , et Membre du Club
Patriotique , ont été liées et renvoyées aux
Comités des Recherches et des Rapports.
Nous la réunirons aux autres documens dont
nous devons présenter la substance.
1
( 70 )
DU DIMANCHE 27 JUIN.
Une nouvelle lettre de cette Ville emsanglantée
, a apporté aujourd'hui la démission
des Officiers Municipaux. M. l'Evêque de
Nîmes , modele de toutes les vertus Pasto-..
rales , et qui, long- temps avant que la Loi eût
proclamé la tolérance , en étoiten Languedoc
l'apôtre et le défenseur , a demandé qu'on
autorisât les Commissaires du Roi à faire
un emprunt à la charge du Département ,
pour subvenir aux misères de Nîmes. Cette
demande étoit sans doute bien placée dans
la bouche d'un Prélat , qui très- récemment
a sacrifié la presque totalité de ses revenus
à cette oeuvre de compassion ; cependant
M. l'Abbé Gouttes y a refusé son concours
en observant qu'il falloit secourir les malheureux
aux dépens des auteurs des troubles.
Sur le Rapport du Comité des Pensions
- l'Assemblée a décrété , en huit articles , le
payement des arrérages des pensions échues
au 31 Décembre 1789 , et celui des six premiers
mois de 1790 aux Pensionnaires de
boo liv. et au- dessous.

M. de Mirabeau le jeune s'étant présenté ,
et l'Assemblée étant indécise s'il devoit par
ler de la Tribune ou de la Barre , M. de Mirabeau
l'aîné qui dans toute cette affaire a donné
plus d'une preuve de fraternité
a
très-pertinemment rappelé un exemple , honorable
pour celui qui en étoit l'objet. Lorsque
le Comité des Recherches inculpa M.
Malouet , ce Député voulut être entendu à
la Barre , l'Assemblée décréta qu'il passeroit
à la Tribune. C'est aussi de la Tribune
que M. de Mirabeau le jeune a prononcé sa
défense péremptoire, étayée de faits prouvés
écrite avec autant de noblesse que d'éner(
71 )
gie la place nous manque aujourd'hui pour
la transcrire , et nous ne pouvons la mutiler
; si elle n'a pas obtenu l'hommage d'une
partie des Spectateurs , du moins elles les a
contenus dans le silence , et pour obtenir une
pareille victoire il falloit être bien fort de
moyens . L'Assemblée a renvoyé cette justification
au Comité des Rapports , sans en
décréter l'impression , qui cependant auroit
contrebalancé l'effet des harangues de la
' veille .
Les Lettres de Madrid , du 27 , nous
ont appris que le Comte de Florida-
Blanca , Premier Ministre , descendant
de voiture pour entrer chez le Roi , a
été frappé de trois coups de couteau par
un assassin , qu'un des valets de S. E. a
désarmé et saisi : on l'a conduit en prison ;
il est François et Chirurgien de profession
. Heureusement , les blessures ne
sont pas mortelles. On ignore encore les
motifs qui peuvent avoir conduit l'assassin
quelques -uns prétendent que , revenu
de Buenos Ayres , où il étoit employé
, il avoit inutilement fatigué le
Ministre des Indes de ses sollicitations ;
mais ce Ministre est mort ; et comment
donc le meurtrier auroit- il fait expier à
M. de Florida - Blanca les refus d'un
autre ? Nous serons mieux instruits la
semaine prochaine.
Sa Majesté a sanctionné , le 21 , purement
et simplement le Décret abrogatoire de la
( 72 )
1
Noblesse , des Titres , des Armoiries , etc.
On assure que ses Auteurs attendoient des
observations contradictoires , qui leur eusseut
fourni le moyen de modifier cet Acte , auquel
le Public a été fort éloigné de prodiguer
son ordinaire enthousiasme on ajoute qu'à
cet égard , M. Necker entroit dans leurs vues
et qu'il opinoit à suspendre la Sanction : si
cela est , son avis n'a point entraîné celui
du Roi et du Conseil . MM . le Cointe Fran
çois d'Escars , Député de Châtellerault , le
Marquis d'Argenteuil , Député de l'Auxois ,
les huit Députés de la Noblesse du Poitou ,
et plusieurs autres , ont envoyé leurs Protestations
formelles au Président de l'Assemblée
Nationale , qui a refusé de les recevoir
leurs Auteurs les déposent chez un
Officier publie . Il est probable qu'incessamment
il arrivera quelques paquets d'Adresses ,
où on les vouera à l'exécration publique et à
la proscription , par respect pour les Droits
de l'Homme et pour la liberté des sentimens.
Ce Décret , qui diminuera encore les ressources
de travail des Ouvriers et Ouvrières
de la Capitale , de Lyon , etc. enlève au
revenu public sept millions , que produisoient
les droits de Contrôle et d'Insinuation aù
Tarif, perçus d'après la qualité des Contractans
. Voilà un nouveau remplacement
à faire ; on a chargé Dimanche dernier les
Comités des Finances et des Impositions ,
d'en chercher les moyens .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 10 JUILLET 1790.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
DE JEAN MASSIEU , fourd & muet
de naiſſance, à MM. les Francs- Maçons
de la Loge Françoife , élue Ecoffoife , de
Bordeaux , qui le font élever , à leurs
frais , à l'Ecole Nationale des Sourds
& Muets de Paris .
ENFANT difgracié , la Nature cruelle
M'ôtoit jufqu'au plaifir de dire mes beſoins ,
Et d'être confolé par une voix fidelle .
Les animaux muets peuvent ouir du moins
NY. 28. 10 Juillet 1790 .
SAMON
C
50
MERCURE
La compagne qui les appelle ,
Et le maître chéri qui leur donne les loins.
Mais moi rien n'allégeoit l'excès de ma misère ;
Les doux noms de fils & de-mère
N'étoient rien à mon coeur , rien , pas même un
vain fon ;
Et le flambeau, de la raifon
Mc cachoit pour toujours l'éclat de fa lumière.
m'é-
Quel Dieu m'a fecouru ! quel nouveau jour m
claire !
Mes maux vous ont touchés , bienfaiteurs généreux
!
Et confiant ma deftinée
A ce mertel , rival des Dieux ( 1 ) ,
Dont le génie audacieuxy
Corrige en fes écarts la Nature étonnée ,
Vous m'avez fait renaître au fort le plus heureux.
› fi mon ame s'ouvre au jour de la pensée ,
De la Religion fj'adore les loix ,
Si fous fa main la parole tracée ,
Interroge & répond fans oreille & fans voix ,
Si la Cour, fi la Ville , à me voir empreffée ,
Eft témoin d'un prodige impoffible autrefois ,
Si je fuis homme enfin , à vous feuls je le dois.
Mais ma plus douce jouiffance ,
C'eft de pouvoir bénir cet efprit créateur
[ 1 ] M. l'Abbé Sicard , de plufieurs Académies , fucceffeur
du célèbre Abbé de l'Epée , dans l'Inftitution des
Sourds & Muets .
1
DE FRANCE.
Qui feconde les voeux de votre bienfaiſance ,
Et de peindre en mes vers
mon coeur ,
comme ils font dans
Ses bienfaits immortels & ma reconnoiffance .
(Par M. Ferlus , Do&rinaire ,
Interprète de Jean Mafieu. )
LE DÉPOSITAIRE GASCON ,
CONT E.
UN Gafcon reçut de l'argent
En dépôt jufqu'ici , Lecteur , rien d'étonnant ;
Car recevoir ou prendre
C'eft affez le fait du Gafcon ;
Mais il s'agiffoit de le rendre.
Rendre... vit-on jamais un Gafcon rendre ?. Non.
Mais cependant il falloit fatisfaire
L'homme aux écus , Bas-Normand , ce dit- on ,
Qui , fur ce point , n'entendoit pas raifon.
Que faire ? un autre auroit perdu courage.
Lui , de chercher. Il court , fe met en nage ;
Dans fa maiſon il n'eft pas de recoin
Qu'il ne vifite avec le plus grand foin
C 2
52
MERCURE
Sans rien trouver. L'homme aux écus commence
A foupçonner la vertu du Gaſcon.
Il fe laffe d'attendre , & perdant patience ,
Le traite d'infigne fripon ,
Et le menace du bâton ..
Dé la douceur , lui dit notre Dépofitaire ;
Jé pourrois mé fâcher ; jé fuis vif , & fandis ,
Cà déviendroit uné vilaine affaire.
Mais contré moi d'où vient tant dé colère ?
Vous , lé plus cher dé mes amis ....
Eft-cé pour cé dépôt qué jé né puis vous rendre ?
Eh ! jé né vois rich là qui doivé vous furprendre,
Vous n'avez, j'en fuis sûr, aucun foupçon fur moi ;
Vous connoiffez trop bien ma bonne foi :
Voici lé fait. Craignant qué quelqué main friponne
Né vienne un jour mé l'enléver ,
Je l'ai caché , fandis , mais fi bien qué perfonne
Né puiflé jamais lé trouver.
( Par M. D ***. A. en Parl. }
DE FRANCE . 53
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Théatre ; celui
de l'Enigme eft Moucheir ; celui du Logogriphe
eft Plateau , où l'on trouve Peau, Pau,
Eau, Taupe, Alep, Paule, Plata, Ut, La,
Palet.
CHARAD E.
LES vents règnent fur mon premier ;
Et les Prêtres fouvent défirent mon dernier :
Tu vois maintenant mon entier.
(Par M. Genneau , Clerc . )
É NIG ME.
MAISON , tour & château ,
Chaloupe & grand vaiffeau ,
Voilà les lieux qu'on me deftine ,
Les endroits où l'on met ma tige fans racine ;
C 3
54
MERCURE
Mon trône eft dans les airs ;
Je domine , à mon aife , & la terre & les mers ;
Quoique je fois fans corps , avec ma feuleſtéte ‚----
Je fais braver les vents , l'orage & la tempête
Souvent au haut des toits
En longs gémiffemens je fais traîner ma voix-
Je fuis d'une trifte figure ,
Figure de cochon , oui , c'eft- là ma ftructure.
K
Tu voudrois bien , Lecteur , me deviner ;
Tu le peux fans effort , fans beaucoup combiner.
BER
Prende-garde à toi , car à tête volage
Mon nom convient affez ainfi vois ton ouvrage .
( Par M. Fillette, Curé de Patinge. )
LOGOGRIP HE.
JE fuis du sèze féminin,
Et j'aime fort qu'on me courtife ;
Le Financier l'Homme d'Eglife ,
Le Militaire & le Robin ,
Près de moi font toujours de mife ,
S'ils viennent l'argent à la main ;
Car je l'avoue avec franchife ,
Ceft le Public qui paye tout mon train ;
DE FRANCE. $5
Et j'ai fi peu de retenue ,
Que fans rougir de men trafic honteux ,
Tout bonnement j'affiche dans la rue
Que tel jour je fais des heureux ;
Mais je ne remplis pas toutes les efpérances ,
Et maint nigaud porteur de mes billets ,
Les déchire en peftant , & le moment d'après ,
Souvent encor pour moi dérange fes finances.
De mes fept pieds décomposez la chaîne',
Vous trouverez une espèce de ratz
Un Saint ; un fleuve ; une fille d'Ifinène ;
I
Le nom du Chef qui gouverne l'Etat ;
Un meuble néceffaire ; un décret ; un Prophète ;
Ce que tout Acteur doit favoir ;
I
Ce que d'un tonneau l'on rejette ;
Ce que chacun voudroit avoirs
L'oifeau qui par fon cri fauva le Capitole ;
Un des défauts du Prince Picrochole.
Enfin Lecteur , pour finir en un mot ,
De jouer contre moi ne fois jamais fi fot .
( Par M. Vallois . )
-C 4
$ 6 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LE Defpotifme dévoilé , ou Mémoires DE
HENRI MASERS DE LA TUDE , détenu"
pendant trente - cinq ans dans diverfes
prifons d'Etat ; rédigés fur les pièces
originales , par M. THIERY , Avosat,
Membre de plufieurs Académies ; dédiés à
M. DE LA FAYETTE. A Paris ; fe vend
chez M.de la Tude , rue Bétizy , Nº. 1 ,
au coin de celle de la Monnoie ; & chez
Lejay fils , Libraire , rue de l'Echelle.
DERNIER EXTRAIT.
Aussi inépuifable dans les reffources que
>
*
fes ennemis étoient infatigables dans leur
animofité , M. de la Tude fe fauve encore
de Vincennes. Il falloit que l'expérience
ne l'eût pas corrigé : il s'adreffe
encore à M. de Sartine , comme il avoit
fait à Madame de Pompadour , & a recours
à la clémence & à la protection . Cette
conduite prouve autant de fimplicité &
de bonhomie dans le caractère, que fes faillies
& fes entreprifes prouvoient de reffort
& d'impétuofité ; cette fois pourtant
DE FRANCE. 17
il n'indiquoit pas fa retraite. Il fe rend
enfuite à Fontainebleau pour implorer le
Duc de Choifeul. Il eft arrêté pour la quatrième
fois & reconduit à Vincennes.
On peut bien imaginer que les mauvais
traitemens augmentoient avec les efforts
qu'il faifoit pour s'y feuftraire. C'étoit une
efpèce de lutte entre les bourreaux & la
victime. Il eft jeté dans le plus horrible
des cachots. Mais comme on ne doutoit
pas qu'il n'eût mis à profit le court intervalle
où il avoit été libre , pour écrire
contre fes perfécuteurs , trois Exempts ( ditil
) , Receveur, Marais & Huor, vinrent lui
dire ces propres paroles : M. de Sartine
nous envoie vers vous pour vous dire que vous
pouvez d'un mot obtenir votre liberté. Indiquez-
nous le nom & l'adreffe de la perfonne
qui a vos papiers ; il nous a donné
fa parole d'honneur qu'il ne lui feroit fait
aucun mal. M. de la Tude rejette cette
propofition infame , & ne fait aucun cas
de la parole d'honneur dont on lui parle. On
ne peut pas le trouver trop difficile , fi l'on
fait attention qu'il étoit prouvé par mille
exemples que l'on fe faifoit un jeu d'abufer
les prifonniers par de fauffes promeffes.
Comme autrefois le fanatifne avoit mis
en principe qu'on ne devoit point garder
fa foi aux hérétiques , celui du Defpotifme
étoit qu'on n'étoit tenu à aucun devoir
envers des efclaves ; & la tyrannie qui a
CS
58
MERCURE
tant d'autres armes , n'a jamais rougi d'employer
celles du menfonge.
Mais ce qui eft très remarquable & ce qui
révèle le fecret des longs malheurs de M.
de la Tude , c'eft cette frayeur de tous nos
petits Defpotes , que leurs iniquités ne fuffent
produites au grand jour. C'eft la feule
différence qu'il y eur entre eux & les Vifirs
d'Orient. Ceux-ci ne craignent point
l'opinion dans des pays où il n'y en a
pas ; pour les nôtres au contraire , c'étoit
un épouvantail que cette opinion, publique
, devenue depuis long- temps affez
redoutable pour qu'ils fe crullent obligés
de la ménager. C'étoit un des avantages
de notre fociabilité que de forcer les Ty
rans à rougir , parce que nos Tyrans vouloient
régner dans la fociété comme ailleurs
& que le mépris pouvoit les y atteindre.
De là tous les efforts qu'ils faifoient pour
envelopper toutes leurs actions des ombres
du myftères de là ce fyftême d'une adminif
tiation ténébreufe & impénétrable . C'étoit ,
à les entendre , pour le maintien de l'autorité
, mais c'étoit réellement pour mettre
en repos leur amour amour- pprroopprree ,, dont appa-,
remment ils s'embarraffoient un peu plus .
que de leur confcience. De là cet efpio- ,
nage dans les maifons , cette inquifition
des poftes ils vouloient favoir ce qu'on
ofoit penfer d'eux , & punir ce qu'on oferoit
dire. Mais c'étoit fur- tout les écrits
qu'ils redoutoient ; c'eft ce qui a perpétué
2
·
DE FRANCE. 59
dans les prifons d'Etat la captivité de tant
de malheureux . Quand leur défefpoir avoit
affez d'énergie pour faire craindre qu'ils
ne priffent le Public pour Juge par la voie
de l'impreffion , même au rifque de s'expatrier
, alors on prenoit le parti de les enfevelir
tout vivans ; & nous nous immaginions
être plus humains que les Tyrans
Afiatiques qui emploient le fabre & le cordeau
! Quelle humanité ! On parloit un jour,,
devant un vieux Procureur , des fouflances
inouies que devoient endurer ceux qu'on
faifoit ainfi languir dans nos abominables,
Cachots: Ah ! dit -il , ils meurent à la longue.
39
J'ignore combien de temps je reftai
dans ce cachot ; je ne pouvois y diftinguer
le jour des nuits , & je n'avois plus pour
y calculer les heures que mon imagination;
fans doute il cût été mon tombeau, & je n'aurois
pas tardé à y être totalement oublié fans
l'humanité de sion Ports- clefs, de fentois
la mort s'approcher, je la redoutois pen fans
doute , mais fes knis horreurs m'accab'oient.
Un jour que cet homme m'apportoit
le pain defléché , qui depuis tant
de mois étoir mon unique nourriture , je
ranimai mes fens pour me trainer ves
lui, je falfis fes deux mains , & avec les
reftes d'une voix étouffée , je lui dis ; Mon
ami , tu es homme , tu parois fenfible ; j'ai
furpris quelquefois des larmes prêtes à
s'échapper de tes yeux , à la vue de mes
aff.eux tourmens ; il dépend de toi de les
C 6
62 MERCURE
faire ceffer ; choifis entre du poifon & ton
couteau ; done ; il me restera encore affez
de force pour me déchirer moi - même les
entrailles; par pitié , donne ! mais plainsmoi
& n'accufe que mes bourreaux. Cet
homme ne me répondit que par des pleurs ;.
il fortit de mon cachor; & peu d'heures après,
je vis entrer le Chirurgien du Château. Il
me trouva dans l'état le plus affreux ; j'étois
prodigieufement enflé ; il remarqua que
toutes les parties de mon corps retenoient
l'empreinte du doigt lorfqu'on l'y appliquoit
, il jugea qu'à moins d'un très -prompt
fecours , j'allois perdre la vie : mais comment
me donner des foins , me faire prendre
du repos & des remèdes dans ce lieu
infect , où je n'afpirois que du poifon
où l'air n'entroit que par le guichet au moment
où le Porte clefs venoit me fervir ;
dans ce lieu , fi humide , que ma paille ,
qui en étoit le feul ameublement , étoit
toujours pourrie ; dans lequel il étoit impoffible
que j'éprouvaffe la plus légère tranfpiration
, & qu'on ranimât mes fens engourdis
par le froid ; dans ce lieu fi petit
enfin , que je ne pouvois me mouvoir, &
garder d'autre pofture que celle de refter
fur la teste , ou dans mon fumier ! Ce Chirurgien
, nommé Fontailiau , effrayé de ce
fpectacle , prononça qu'il falloit à l'inftant
même me transférer dans une chambre .
Mais comment en obtenir l'ordre Le Gouverneur
, preffé de le folliciter près de M.
de Sartine s'y refufa de la manière la plus
DE FRANCE. 61
forte : Sa haine, dit- il , eft terrible ; & fol-.
liciter en faveur de ce malheureux eft un
moyen fûr de l'encourir ; adreflez-vous au
Médecin. On obferva que le Médecin étoit
de quartier chez le Roi , & que pour recourir
à lui il falloit du temps , pendant
lequel je périrois infailliblement ; le Chirurgien
ne me donnoit pas 24 heures à vivre
fi on me laiffoit dans cet odieux cloaque . J'ignore
quel moyen l'on employa ; mais trois
heures après , tous les Porte- clefs vinrent
me prendre , me mirent fur leurs épaules
& me portèrent dans la première chambre
qui eft à gauche à l'entrée du donjon .
Peu à peu la fièvre me quitta , mais mon
enflure ne diminuoit pas. Je m'avifai de
me foigner moi même ; je me fis donner
fecrétement du vin chaud , dans lequel
je mis beaucoup de fucre : je m'en trouvai
parfaitement bien . Ce remède m'ouvrit ,
tous les pores : il me donna des forces , &
je fuai beaucoup. J'en prévins alors mon
Chirurgien , qui approuva que je l'employaffe
quelquefois , & en moins de deux
mois & demi toute mon enflure fut diffipée".
Il favoit par expérience que le feul fecours
qu'il pût trouver dans fa fituation
c'étoit de fe faire un objet quelconque
de travail & d'efpérance , & fon étonnante
activité en vient encore à bout. Il
paffe vingt - fix mois à percer un trou ,
de fa chambre dans le jardin , avec une
verge de fer , à travers un mur de cinq
62 MERCURE
pieds d'épaiffeur. Il fe procure ainfi um
moyen de correfpondance avec tous les
prifonniers qui venoient à differences heures
fe promener dans le jardin. I apprend
leurs aventures & nous en rend compte .
L'épiſode eft de la même nature que l'Ouvrage
; ce font de nouveaux chapitres à
joindre à 1Hiftoire des forfaits du Defpotifme.
Il y avoit déjà vingt - fix ans qu'il étoit
traîné de prifon en prifon . I affure que
dans l'efpace de trois mois , quatre prifonniers
de Vincennes s'étranglèrent de
leurs propres mains. Comme il ne les
pomme pas & n'apporte point de preuves,
bien des gens voudront en douter ;
moi , je me plais à le croire , d'éroit quatre
infortunés de moins fur la terre ; &
quelle reffource refteroit-il donc contre les
yrans , quand ils font les plus fors , sil
n'y avoit pas heureufement celle de mou :
rir? C'étoit dans ces occafions que Cali
gula difoit : Il m'a échappé.
Il obtient une audience de M. de Sartime
, qui , après l'ave ir écouté , répond
qu'il en parlera au Roi ; mais au bout de
quelque temps, ne recevant aucune réponſe
& n'ayant pas même la periniflion d'écrire ,
il demande ,, dans le délire du défeſpoir ,
qu'on le remete au cachor. On ne manqua
pas de le prendre au mor , afin qu'il
ne für pas dit qu'on ayoit refufé toutes
Les demandes. Il y refte neuf mois . CéDE
FRANCE
dant toujours au befoin d'écrire & de fe ,
plaindre , quoique très -inutilement , à me- ,
fure qu'on lui ôte les moyens qu'il imagine
, il en invente de nouveaux , toujours;
plus extraordinaires . Tranfcrivons encore ,
fur cet objet un morceau dont les détails
frappent à la fois d'admiration & d'hor
reur. On y verra ce que l'homme peut
fouffrir & ce qu'il peut faire.
» J'eulle défré pouvoir, comme autrefois
à la Baftille , écrire fur des tabletes de mie
de pain & avec mon fang ; mais le cachot ,
dans lequel j'étois , rendoit ce moyen impraticable.
Je tentai vainement de préparer de .
ces tablettes , l'humidité étoit fi forte qu'elles
ne purent fécher : d'ailleurs j'étois dans une
obfcurité abfolue ; il n'y avoit aucun trou
qui me donnât le moindre rayon de lumière ,
& je ne recevois d'air que celui qui fitroit ,
à travers les ferrures des trois partes énor
mes qui défendoient l'entrée de ce fépulcre..
On ouvroit ràrement la troifième , il y avoit
un guichet pratiqué dans le mur , à travers
lequel on Porte clefs me fervoit à
manger. Pendant que je prenois ces triftes
repas , il laiffoit ordinairement fa lumière,
fur la pierre horizontale da ce guichet , &
alloit vaquer à d'autres foins. Je réfélus :
de profiter de cette cirré , & de la facilité ,
que me laffoit fan abfince , pour écrire ..
Je préparai d'avance une førre de paillaffen
avec ma litière ; je plaçai deiles un
morceau de ma chemife , que j'avois dé-,
-
64 MERCURE !
chirée , & au moyen d'un fétu de paille
dans lequel je faifois couler du fang , je
traçai fur cette toile mes plaintes & mes
foupirs. Combien ces affreux caractères
devoient être éloquens ! Quel eft l'homme
fenfible qui , en les voyant , n'eût pas effacé
ce fang avec fes larmes ? Et les monfties
auxquels je les adreffois , les reçurent
avec indifférence ; ils n'y virent qu'un objet
d'amufement & de curiofité !
"
A la vue de cette étonnante épître
tout le Confeil du donjon s'affembla pour
régler les moyens de s'oppofer à l'avenir .
à de pareilles entrepriſes. Il fut réglé dans.
cet aréopage , qu'on pratiqueroit au dehors
une efpèce de bobèche , dans laquelle
le Porte-clefs placeroit flumière , de manière
qu'elle ne pût répandre dans mon
cachot qu'une lueur vague & trop forble
pour me permettre d'écrire , & qu'indépendamment
de cette précaution , mon Geolier
ne me quitteroit pas que mon repas ne
fût fini. Ce décret fut exécuté à l'inftant
même , pendant que moi , de mon côté , j'imaginois
de nouveaux moyens d'éluder ces
difpofitions. Il femble qu'il y avoit entre més
perfécuteurs & moi , deux génies , dont l'un
mal - faifant & cruel , n'étoit occupé que
du plaifir de combattre les efforts que le
mien tentoit fans ceffe , pour opérer des
prodiges en ma faveur ; mais malheureufement
celui- ci étoit le moins puiffant des
deux.
DE FRANCE. 65
Dès que je vis la nouvelle manoeuvre
parfaitement établie , je dirigeai´ma marche
en conféquence . On conçoit fans peine,
d'après ce que j'ai rapporté de cer antre
effroyable , dans quel état l'humidité qui
y régnoit conftamment devoit mettre le
corps du malheureux qu'on y faifoit pourrir
ce fupplice n'étoit pas le feul , ni
même le plus cruel que j'enduraffe : je ne
refpirois qu'un air fixe & empoiſonné ;·
toutes les fois qu'on ouvroit mon guichet
, la colonne d'air plus pur & plust
vif qui entroit fubitement alors dans mont
cachot , raréficit avec force celui qui rempliffoit
mes entrailles , & m'occafionnoit
un déchirement affreux : la douleur étoit
quelquefois fi vive , que je reltois pendant
plufieurs inftans fans force & prefque fans
mouvement. Je diminuois cette douleur
avec un peu d'huile ; elle adopcit & iubréhe
les canaux à travers lefquels elle pénètre
, & le Chirurgien ne m'en refufoit
pas lorfque j'en demandois. J'en fis unepetite
provifion que je mis dans un pot
de pommade qu'on m'avoit laiffé pour entretenir
mes cheveux ; enfuite je treffai
de la paille dont je fis une corde fort longue
; je l'arrondis en forme de ruche , au
moyen d'une autre treffe plus petite qui
fervoit à lier la groffe , & à en faire une
forte de paillaffon . J'en préparai enfuite
une troifième pour me fervir de bâton ; j'y
attachai à l'extrémité du linge , & avec
66 MERCURE
un peu de coton que jeffilai de mes bas ,
je me procurai un limpion que j'arrangeai
dans mon pot d'huile. Tout étant difpof
ainfi , j'attendis l'inftant où mon Porte-.
clefs viendroit m'ouvrir le guichet ; il ne
pouvoit jamais apporter à la fois ce qui
m étoit néceffaire , & faifoit toujours deux
voyages : pendant cette très - courte abfence ,
au moyen de mon bâton de paille , qui
avoit cinq pieds de longueur , j'allumai le
petit morceau de linge que j'y avois atta
ché , à fa chandelle, qu'il pofsit d'abord
dans fa bobèche de l'autre côté de la mu
raille ; dans un clin d'oeil mon lampion,
fut également allumé & ecouvert de fon
paillalon. Le Porte - clefs , qui revint à
Pinftant , ne vit rien , ne fe douta de rien
& ne me quitta qu'après que j'eus fini de
dîner. Dès que le guichet fut refermé , je profitai
de ma lumière , & je compofai une
feconde lettre de la même manière que la
première . J'éprouvois une confolation bien
douce à braver ainfi mes ennemis , & à
me jouer de leurs efforts. Le Porte- clefs
héfita beaucoup à fe charger de cette nou
velle épître il craignoit de toucher le linge
lorfque je le lui remis ; il croyoit au moins
qu'un Démon familier m'aidoir dans toutes
mes opérations ; il m'apprit. le foir que
c'étoit l'excufe qu'il avoit donnée aux Officiers
du Château pour le juftifier , & qu'ils .
avoient paru aufli tentés que lui de l'adopters.
DE FRANCE. 67
Un nouveau règne & un nouveau Miniftère
lui rendent un moment d'efpérance..
Louis XVI étoit fur le trône , & des Phi-,
lofophes étoient en place . Je ne paile pas
de l'infouciant Maurepas , homme auffi
frivole qu'aimable , à qui fon grand âge ,
auroit ôté toute énergie , quand même il
en auroit eu dins le caractère , qui ramené
fi tard au timon des affaires , n'en connoiffoit
qu'une importante , celle de deminer
en tout fon royal pupille fans l'éclairer fur
rien , qui connoiffoit affez ce pays - ci pour
favoir que le feul meyen de mourir en
place étoit de n'y rien faire , & qui en
in mot ne fe foucioit que de régner &
de digérer paifiblement. Je parle d'un Tür- ,
got , homme, éclairé & vertueux , qui ne
connoiffoit pas la Cour , mais qui aimoit
le Peuple , qui vouloir le bien fi décidé
ment que fa perte fat jurée dès le premier
moment , où il entra au Ministère ;
dont la difgrace fat l'ouvrage des plus favantes
manoeuvres que jamais l'intérêt & la
haine ayent pu imaginer ; que Louis XVI.
aimoit & eftimoit , & que pourtant il fut
forcé d'abandonner. Je parle d'un Malesherbes
qui avoit quitté la Magiftrature pour,
fon jardin , & confentit à quitter fon jardin
pour le Miniſtère , dans l'cfpérance ,
de fervir fa Patrie , mais qui revint bien
vite dans fa retraite , quand il vit l'impoffibilité
de faire le bien parmi tant de gens ,
intéreffés au mal .
[
68 MERCURE
M. de la Tude eut le bonheur de pa- .
roître devant lui , & l'attendrit jufqu'aux
larmes. Il étoit au moment de recouvrer
fa liberté ; mais ceux qui la regardoient
comme un danger pour eux , avoient les
yeux ouverts fur lui. Etonnez- vous maintenant
que l'on trompe fi aifément un Roi ,
celui de tous les hommes qui par le rang
qu'il occupe eft le plus fait pour être trompé !
On parvient à tromper M. de Malesherbes .
Le moyen qu'on employa étoit , il eft vrai ,
affez commun. On fit paffer pour un fou
le prifonnier qui avoit excité fa pitié. Ce
n'étoit peut-être pas la centième fois qu'on
fe fervoit de cet artifice en pareille occa-'
fion : il eft fi facile de faire paffer pour
fou celui qui ne parle à perfonne , & il
eft même fi probable que vingt ans
$ de
Baftille puiffent aliéner la raifon ! mais on
mit une adreffe infernale à fuppofer des
preuves de folie. On fabriqua de faux Mé
moires remplis d'extravagances , & qu'on'
attribua au délire du prifonnier. Le Miniftre
, qui alloit fe retirer , n'eut pas le loifir
de l'examen : il fe contenta d'adoucir
le fort de M. de la Tude , qui fut transféré
à Charenton .
Quoique cette prifon fût infiniment plus
douce que la Baftille , cependant cette efpérance
fi prochaine & fôr évanouie d'une
liberté fi long-temps attendue , & le nouveau
tourment d'être relégué parmi des foux,!
après avoir gémi vingt- fix ans dans les ca-
3.
DE FRANCE. 69
chots , bouleverfent encore l'ame de ce
malheureux , d'autant plus que l'Exempt
qui l'avoit amené , l'ayant peint comme
un homme à craindre , il y avoit ordre de
le renfermer étroitement & de le traiter
avec rigueur. Ces ordres , comme on l'imagine
bien , n'émancient pas du Miniftère
; mais c'étoit encore un des abus du
régime arbitraire , que ceux qui avoient
le premier pouvoir , ne pouvant pas toujours
regarder de fi haut , laiffoient les
victimes abandonnées à la férocité mercenaire
des fubalternes.
Il obtient pourtant , au bout de quelque
temps , tous les foulagemens que l'on peut
avoir dans une prifon. Il en profite pour
folliciter fon élargiffement , qui lui eſt enfin
accordé par M. Amelot , alors Miniftre de
Paris , & il fort de Charenton le 7 Juin
1777.
Vous le croyez au terme de fes peines ,
il en eft bien loin . D'abord la lettre de
cachet qui ordonnoit fa délivrance , étoit
en même temps une lettre d'exil à Montagnac.
On lui permet cependant d'aller
remercier le Miniftre ; on lui accorde que! -
ques délais. Dénué de tout , fans patrimoine,
fans reffources , il croit pouvoir demander
quelque récompenſe pour les Mcmoires
dont j'ai parlé ci- deffus , & qui avoient
été utiles au Gouvernement. Quand il eût
demandé aufli quelque dédommagement
pour tout ce qu'il avoit fouffert , je ne
70 MERCURE
crois pas que c'eût été un crime. Il projette
un Mémoire pour le Roi & le préfente
à M. le Maréchal de Beauvau ; &
ce refpectable Citoyen , dans tous les temps
l'ami de la juftice , de l'ordre & de la raifon
, fait à M. de la Tude un accueil dont
il a droit de s'honorer. Mais dans ce Mémoire
remis au Roi , il fe plaignoit de M.
de Sartine . Au bout de quelques jours ,
il reçoit de M. le Noir , Lieutenant de Police
, l'ordre de partir fur le champ. Il part.
Α 40 lieues de Paris, l'Exempt Defmarais ,
qui avoit couru après lui , l'arrête , le mène
au Châtelet , & enfuite à Bicêtre . Cette
fois-ci , la calomnie avoit changé d'objet ;
ce n'étoit plus comme fou qu'on l'arrêtoit ;
c'étoit comme voleur. L'un étoit aufli vrai
que l'autre. Quand fon innocence n'eût pas
été depuis bien formellement reconnue , la
conduite qu'on tenoit avec lui fuffifoit pour
le juftifier. S'il avoit volé , pourquoi ne pas
le juger ? Ce ne pouvoit pas être par ménagement
pour fa famille : il n'y en avoit
plus pour lui. Mais on vouloit l'enfevelir ;
& s'il n'a pas été enseveli en effet , il n'a
fallu , pour l'empêcher , rien moins qu'une
fuite de prodiges , & le plus grand de tous ,
c'eft la vertu de Mde. le Gros , couronnée
fi juftement par l'Académie Françoiſe
en 1784 .
Ce n'eft pas la faute de M. de la Tude
fi la peinture qu'il fait des horreurs de Bicêtre
va jufqu'au dégoût qui flétrit l'ame ,
J
DE FRANCE.
71
& qu'elle eft tentée de repouffer ; il faut
furmonter ce dégoût , il faut qu'il cède ,
à l'indignation profonde & inftructive que
ces détails doivent infpirer. Il faut les lirë
dans l'Ouvrage même ; une efquiffe feroit
trop foible. Voyez le tableau dans tout fon
entier , & dites vous bien , pour ne l'oublier
jamais : Voilà le Gouvernement abfolu
. Eh ! l'orgueil de l'homme qui eft contenu
par fes égaux eft fi fouvent injufte
& cruel ; combien doit être atroce l'orgueil
.qui ne reconnoît point de Juges !
Mais enfin à ces horribles peintures fuccède
l'image confolante de la vertu bienfaitrice.
Le troifième volume de ces Mémoires
femble fait pour guérir les bleffures
que font les deux premiers à quiconque
porte un coeur humain . On fait par
quel heureux hafard une jeune femme ,
une petite Marchande Mercière , trouva
fous fes pas un paquet dont l'enveloppe
étoit déchirée, & qui étoit fignée : Mafers
de la Tude , prifonnier depuis trente - deux
ans à la Baflille, à Vincennes, & maintè
nant à Bicêtre , au pain & à l'eau , dan's
un cachot à dix pieds fous terre.
Le Public entendit il y a quelques an
nées , dans la féance publique de l'Académie
Françoif , avec un attendiffement
général , le récit des efforts inouis , des
démarches de tout genre , des tentatives de
toute efpèce qui occupèrent pendant trois
ans Mde. le Gros en faveur d'un prifon72
MERCURE T
9
nier de Bicêtre , qu'elle ne connoiffoit que
par fon infortune. Il feroit beau , il feroit
rare de faire pour un père , pour un frère ,
pour un amant , pour un ami , ce qu'une
femme pauvre, ignorée , ifolée, a fait pour
un homme qui lui étoit abfolument étranger.
Que ceux qui aiment le récit des belles
actions , qui s'y complaifent pour l'honneur
de l'humanité & pour leur propre plaifir ,
le plus pur & le plus doux qu'il foit donné
à l'homme de goûter , contemplent içi la
vertu dans toute fa plénitude , dans tout
fon éclat , dans toute fon énergie ; qu'ils
Jifent les Mémoires de M. de la Tude..
Cet article eft long ; inais je ne fçaurois
croire qu'il le paroiffe ; & quand ce ne
feroit que pour foulager l'ame oppreffée de
mes Lecteurs , il faut qu'ils entendent M.
de la Tude lui -même racontant de quelle
manière il vit pour la première fois fon
incomparable bienfaitrice.
» Il y avoit dix-huit mois que cette compatiffante
amie étoit ainfi ballottée entre la
crainte & l'efpérance , & s'épuifoit par fes
efforts , fans avoir vu celui qui en étoit
le trifte & malheureux objet . Le défir de
me connoître étoit devenu le befoin de
fon ame , & il s'aigriffoit tous les jours
par les difficultés qui s'oppofoient à ce
qu'elle le fatisfit , par l'intérêt qu'elle m'avoir
voué , & qui devenoit plus tendre
à mesure que ma fituation lui paroiffoit
plus déplorable. Enfin elle croit démêler
un
DE FRANCE. 73
un moyen de parvenir à me connoître ; elle
l'embralle avec tranfport , & court au devant
de ce qui peut le faire réutir . Elle
apprend que le bon & refpectable Abbé
Légal , mon ancien confolateur , obtenoit
facilement à la Police la permiflion de
parler aux prifonniers de Bicêtre , elle vi
le trouver. Elle lai communique fon impatience
; tous deux ont le même défir ,
le niême fentiment : ils conviennent d'un
jour , & le vénétable Eccléfiaftique folli
cire l'ordre d'être adinis à me parler. Mais
foldre et donné pour lui feul ; & toute la
faveur dont cette fenfible amie pourrajouir ,
ferademe voir trave fer la cour, au moment
Cour oneare conduira dans la falle dans la
quelle L'Abbé pourra feul être adinis , N'importe
,' elle s'en contente : elle m'annonce
ice bonheur que je devois fi vivement par
tager elle fe trouvera fur mon pafage ,
jl reconnoîtai à une branche de buis
qu'elle tiendra à la main. Nos mes pourront
fe aparler & fe confondre ; mais elle
m'impofe Pobligation de contraindre mes
moindres mouvemens , pour ne pas dévbiler
à mes furveillans notre intelligence ,
& ne pas m'expofer à voir encore appefantir
mes fers.
Je la verrai donc ! le jour est arrivé
l'heure approche ; on ouvre mon cachot :
deux Gardes armés d'énormes bâtons m'avertiffent
de les fuivre. Tous mes membres
font agités par un fentiment nou-
No. 28. 10 Juillet 1790. D
74 MERCURE
veau ; mes fens & ma raifon éprouvent
une forte d'ivreffe ; je veux marcher , mes
genoux fléchiffent , & je puis à peine me
traîner , à l'aide des hommes qui m'accompagnent.
Et mon amie, ma refpectable mèrel,
quelle étoit alors fa fituation : pâle , haler
tante , elle m'attendoit ; fes yeux venoient
au devant de mes pas. Elle m'apperçoit
quel fpectacle Un mouvement involon
raire lui fait détourner la tête avec her
reur, Son ame cependant la rappelle à ellemême.
Elle reporte fes regards fur mei.
Elle voit un fantôme effrayant , dont l'afpect
repouffe la pitié des yeux hagards
& éteints , des traits effacés , une bouche
livide , une barbe longue qui me couvroit
une partie du vilage & retomboit fur ma
poitrine , une démarche incertaine & tremblante
, des lambeaux fales & pourris qui
me couvroient à peine. Quel effroyable
objet d'une compallion fi tendre , d'une
fenfibilitè fi vive ! J'arrive près d'elle ; je
la cherchois , & mes yeux , éblouis du jour
que je revoyois , ne la trouvoient pas . Mon
coeur me l'annonce enfin je la vois ,
je vole , je me trouve dans fes bras ! La
crainte arrête un inftant fes mouvemens
mais bientôt elle obéit comme moi à l'élan
qui l'entraîne : elle me ferre , elle
me preffe , & nous pleurons enfemble ;
mes Gardes attendris n'ont pas la force de
m'arracher de fes bras. Moment heureux
& inappréciable , qui répariez alors 34 an
nées de défelpoir & de tourmens " !
DE FRANCE. 75
Si M. de la Tude accufe des Tyrans
& des Boureaux , il dévoile auffi les ames
généreufes qui s'intéreffèrent à fon affreule
fituation ; mais c'est toujours à Mde . le Gros
qui la fit connoître , qu'il dut originairement
tous les fecours & tous les fervices
qu'il reçut . On ne fera pas étonné de
rencontrer parmi les Protectrices un nom
qui fe trouve par- tout où il y a dư bien
à faire , celui de Mde. Necker . Elle exigea
long-temps le fecret ; mais enfin l'on
fait aujourd'hui par le témoignage de M.
de la Tude , qui a mis , pour ainfi dire, ſous
la garantie de l'approbation publique , la
noble indifcrétion d'un coeur reconnoiffant ;
l'on fait que c'eft à Mde. Necker qu'il a
dû la vie & la liberté. Si tous les malheureux
qu'elle a fecourus avoient le même
motif pour trahir le fecret de la bienfaifance
, on verroit que fa vie a été dévouée
au foulagement des mifères cachées , comme
celle de fon digne époux , à foutenir le fardeau
des détreffes publiques , & ce feroit
fans doute , auprès de bien des gens , une
occafion de plus de calomnier & d'outrager
l'un & l'autre. Mais ne doit- on pas
s'y attendre: & n'eft- ce pas à ce prix que
l'on le confacre à fervir l'humanité?
Cependant l'intrépide activité de Mde.
le Gros, que ne rebutoient ni les fatigues ,
ni les dégoûts , ni même les menaces & ks
dangers , commençoit à répandre un jour
terrible fur ces myfères d'iniquité ; & déjà
D 2
76 MERCURE

des perfonnes d'une condition affez élevée
pour ne pas craindre les Miniftres , réclamoient
hautement & puiffamment une juf
tice tardive. M. le Noir , fucceffeur de M.
de Sartine , qui avoit palé au Ministère
de la Marine , fut obligé d'entendre Me.
le Gros & fon protégé . Leurs converſations
font rapportées ; elles font curieufes ; elles
ne font que trop vraisemblables ; mais e: fin
tout ce qui n'eft que verbal peut fe nier
& n'a point d'authenticité , à moins d'an
· témoignage légal . M. de la Tude prétend
que M. de Sartine , fon irréconciliable en
nemi , mais devenu timide devant les protecteurs
,-faifoit jouer en fecret tous les
refforts poffibles pour empêcher fom élargiffentent
, tout en afferant qu'il ne s'y
oppofoit en aucune manière. Il prétend
que M. le Noir , ami de M. de Sartine ,
le fervoit de fon micux dans cette obfcure .
perfécution; c'est la matière du procès qu'il
vent intenter à tous les deux ; & comme
aujourd'hui toure procédure eft publique ,
il fera facile de juger & l'attaque & la défente...
Il n'y avoir plus de juftice à attendre de
mes ennemis, mes défenfeurs réfolurent d'arracher
ce qu'ils n'avoient pu en ebrenir; ils
osèrent prendre la réfolution de les braver
. & de les intimider. Ce fut M. de la Croix
qui eut le courage de monter far la brèche.
Il fut trouver M. de Sartine . Ce Miniftre
eut l'impudence de dire qu'il ne me
DE FRANCE. 77
connoiffoit pas. Mon généreux défenfeur
changea de ton alors ; & après lui aver
prouvé qu'il me connoifoit très - bien , il
lui retraça tout ce qu'il faifoit encore pour
m'accabler : il termina par lui dire qu'il
venoit le prévenir charitablement , que beau
coup de perfonnes de la plus haute diftinction
étoient réfolues de m'arracher des
prifons , que des Mémoires contenant le
récit de més tourmens & de fa haine étoient
prêts à paroître , & qu'il avoit cru devoir
lui apprendre qu'il pouvoit encore préve
nir cette publicité , en brifant mes fers ;
qu'an forplus , s'il fe refafoit à rendre lui-
Aiême cette tardive juftice , on fçauroitl'obtenir
de Commiffion des graces.
» M. de Sartines écrasé à ce mot, balbutia
, pâlit , & cut la haflele de dire à
M. de La Croix Mais fi ce prifonnier obtient
enfin fa liberté , il paffera chez l'Etranger,
& il y écrira contre moi.
"
:
» M. de la Croix lui répondit : Vous conneillez
mal cet homme , qu'on n'a cellé
de calomnier : il eft généreux , il eft fenfible
; & s'il vous doir fa liberté , il ne fe
fouviendra plus que du bienfait : d'ailleurs ,
il eft à ce moment ifolé en quelque forte
fur la furface de la terre ; il fera forcé d'ac
ceprer un afile que lui offrent des perfor
nes honnêtes de Paris , qui répondent de
fes déma ches & de fa condite " .
Je fuis obligé de déclarer qu'à cette même
époque je fus inftruit de tous ces faits
D ;
78.
MERCURE
précifément avec les mêmes ci :conftances >
rapportées ici ; & je le fus par mon ami
M. de la Croix , connu dans le Barreau
par fon zèle pour les malheureux qu'il aida
fouvent de fes talens & de la boule , & :
dans la Littérature par des Ouvrages cltimiables
, tons confacrés au bien public, &
qui lui ont mérité le prix d'utilité , au ju-i
gement de noue Académie.
Je raffemblois alors des matériaux pour
fervir à une Hiftoire des iniquités Miniftérielles
, qui ne devoit paroître qu'après
ma mort; car je croyois fort inutile d'offrir
à la tyrannie une victime de plus , &
la voix de la vérité n'en a pas moins de
force en s'élevant du fein de la tombe.
Un nouvel ordre de chofes rend ce travail
inutile ; tous les or primés peuvent faire entendre
leur voix & n'ont pas befoin d'emprunter
la mienne . Bientôt même il ne fera
plus néceffaire d'évoquer le paffé pour af
furer le préfent ; & plus heureux que je
n'avois efpéré de l'être , au lieu de noircir
mes dernières penfées par le récit des
erimes , j'aurai la douceur d'avoir vu , avant
de mourir , une révolution que je n'efpérois
que pour nos enfans , & je n'empor
rerai pas dans le tombeau ce fardeau de
douleur & d'indignation qui avoit peſé ſi
long- temps fur mon coeur.
Jamais , je l'avoue , je n'en fus plus oppreffé
que lorfque j'entendis le récit de M.
de la Croix; il peut fe rappeler l'impress
-
DIE FRANCE. 79
fron violente que j'éprouvai , furtout à ces
paroles : S'il eft libre , il écrira contre moi .
On ne peut pas les entendre , fans que toutes
les facultés de l'ame fe foulèvent à la fois ;
ces paroles étalent le Defpotifme dans toute
fon horreur. Jamais on n'a mieux fait voir
que l'habitude du pouvoir arbitraire peut ôter
non feulement toute humanité , mais même
toute ombre de pudeur. Ilécrira contre vous ?
C'eft-à-dire , il fe plaindra d'avoir été opprimé
30 ans , & pour qu'il ne s'en plaigne
pas , il faut qu'il le foit juſqu'à la mort ,
& qu'il meure dans les cachots ! Ces páro
les qui paroiffent toutes fimples à ceux qui
les prononcent , font le plus infolent ou
trage que jamais l'orgueil des Tyrans ait fair
à la nature humaine. Il faut traînet dans la
pouibère cet exécrable orgueil & le retour
ner dans la fange de l'opprobre. On ne
pouvoit pas dire pour cette fois , comme à
propos des Calas : Il y a plus de Miniftres
que d'opprimés. Non ; mais on difoit ( &
c'eft de tous les principes le feul inviolable
dans un Gouvernement abfolu ) , il ne
faut pas que l'autorité ait jamais tort.
Quelle différence de ce langage à celui
que tiennent aujourd'hui les malheureux
qui fe plaignent de l'oppreffion ! Ils ne demandent
pas que leur plainte foir un jugement
, que leurs tourmens foient un titre
de vengeance , que le bruit de leurs
chaînes étouffe la voix de ceux qu'ils ac--
cufent. Us difent au contraire : Parlez dé-
D
4
80 MERCU RE!
fendez vous , parciffez , & la Loi pronom→
cera. C'eft là que l'on fent combien la ty
rannie eft vile , & combien la juſtice eft
grande & noble . Le caractère des Tyrans ,
je viens de le dire, eft fans doute un profond
mépris pour les hommes; mais ne fostrils
pas punis par celui qu'ils font forcés d'as
voir pour eux mênas ? Je prends le Cich
à témoin que j'aimcrois cent feis mieux
mourir que d'avoir àpálir devant unh , nie,
quel qu'il fût , qui menaceroit d'écrire con¬
tte moi . Il faut renoncer à la vie , ou onvoir
lui répondre : écris , & je te répondrai ?
tu en vaux la peine.
Il fallut ici tout le contraire : il fallut
que Mde. le Gros fe rendît caution du
filence de M. de la Tude ; que fes pro
tecteurs fe foumiffent à la même garantie
Mais ils s'en confuloient en réuniffant leurs
bienfaits pour procurer à Mde. le Grøs &
à fon fils adoptif ( jamais adoption n'euc
un titre plus légitime ) un bien - être qui
pûr les mettre du moins au deffas du befoin .
Parmi ceux qui s'honorerent en lui faifant
accepter leurs fecours , on trouve und
foule de ces noms toujours accompagnés
de l'eftime publique. Sa conduite , depuis
qu'il fut libre , ne démentit en rien les en
gagemens qu'on avoit pris en fom hom.
Il fe font annulés d'eux - viêmes , quand
le pouvoir qui les avoit exigés eft rombé
Le jour des mausfeitagions of arrivésiM.
de la Inder attend celui d'une vengeurice
DE FRANCE. 81
légale , elle peut être néceffaire à l'exemple
; mais pour lui le dédommagement le
plas dex , c'eft l'intérêt qu'il a iafpisé à
tous les bons Citoyens.

La rédaction de ces Mémoires doit faire
honrur à M. Thiéri : il s'eft fi bien pémétré
de fon fujet , qu'il paroit être clai
pour lequel il parle , & il écrit comme s'il
avoit lui-même fouffert. Son ftyle , quoiqu'il
ne foit pas d'un goût égal , eft en
général naturel , animé , pathétique ; il
parle à l'ame , & c'eft faire l'eloge de celle
de l'Ecrivain .
( D..!.
MÉMOIRE envoyé , le 18 Juin 1790 , à
Afemblée Nationale par M. DE LA
LUZERNE , Miniftre & Secrétaire
d'Etats A Paris, de l'Imprimerie Royale.
UNE affaire perfonnelle & contenticufe
ne paroî: pas en elle- même devoir entrer
dais la claffe des objets qui nous occupent
ordinairement. Mais comme Citoyens,
avant d'être Littérateurs & Philofophes (&
aujourd'hui plus que jamais ces titres doi
vent le réunir & tendre au même but ) ,
nous croyons devoir dire un mot de ceste
accufation , la première qu'en ait légale-
Desi
82 MERCURE
ment intentée depuis la Loi établie fur lá
refponfabilité des Miniftres.
Cette Loi eft fans doute une des pre--
mières bafes d'une Conftitution libre ; mais
il est très-effentiel de fe faire des idées juftes
de la manière dont on deit l'appliquer.
Plus on eft naturellement porté à inculper
ceux qui gouvernent , plus il importe
de ne pas les accufer légèrement ; c'est décréditer
dans la naiffance une inftitution
vraiment patriotique , & profaner l'arme
de la Liberté en la mettant dans la main
de la haine.
Une dénonciation contre un Miniftre ne
peut pas être aujourd'hui , graces à notre
Conftitution , un acte de courage ; on eft
donc plus rigoureufement obligé d'en faire
un acte de juftice . Quand l'air de popularité
eft le plus favorable qu'on puifle fe
donner, il eft trop facile de le prendre ; &
il faut alors pouvoir fe dire à foi même
comme aux autres , qu'on n'attaque pas
un Miniftre parce qu'il eft Miniftre , mais
parce qu'il eft coupable.
L'empreffement d'accufer , loin de fervir
la chofe publique & d'intimider fes ennemis
, fert fort mal l'une & favorife les
autres ; plus vous vous annoncez avec avantage
en parlant au nom de la chofe publique
contre l'Adminiftrateur , plus vous
tombez de haut , fi l'Administrateur n'a pas
tort ; il femble alors que la chofe publique
ait fuccombé avec vous ; c'eft comprometDE
FRANCE. 83
tre une chofe facrée ; c'eft ménager un
triomphe à fes ennemis.
و
J'ai été affligé , je l'avoue , quand j'ai
entendu accufer dans l'Affemblée Nationale
un des Miniftres que la Nation elle- même
avoit pris fous la protection , lorfqu'en
veloppés dans la difgrace de M. Necker
ils partagèrent bientôt après avec lui l'honneur
d'être rappelés par la voix de toute la
France qui s'étoit fait entendre au Roi .
C'étoit au moins il faut l'avouer
préfomption en faveur de leur patriotif.me :
il eft peu vraisemblable qu'on foit en même
temps le martyr de la caufe de la Nation
& l'agent de la tyrannie.
une
On a vu avec furpriſe que les qualifications
les plus violentes , fraude , tyrannie.
barbarie, opérations défaftreufes, &c. fuffent
prodiguées fans alléguer aucune preuve . De
pareilles expreffions doivent être la conféquence
des preuves & n'en tiennent past
liéu Quand elles font démontrées juftës ,
elles font la première punition de l'accufé ;
quand elles ne font que des injures , elles
deviennent la première punition des accufateurs.
Duclos pouvoit dire d'un mauvais
Ecrivain : Un tel eft un fot ; c'est moi qui
le dit , & c'est lui qui le prouve. Mais de
vant les Tribunaux, il faut dire : Vous avez
mal adminiftré; je le prouve.
Une accufation fans preuves eft abfolu
ment nulle aux yeux de la juftice ; car l'accufé
n'eft pas tenu de démontrer qu'il eft
4 D 6
8+ MERCURE C
innocent ; c'eft à fes adverfaires à démontrer
qu'il eft coupable . M. de la Luzernéį avoit
donc le droit de garder le filence , juſqu'à
ce qu'il eût à répondre à des preuves. Sib
a été au devant , c'eſt qu'il a crit , fans
doute , que files prenyes feules pouvoient
influer fur un jugement , les dénonciations
fuffifoient pour influer fuir l'opinimg &
avant que l'on longcarà fournir les preuves
des délits qu'on lui timputè , ilpascoutu
fournir celles , de fon linnocence, a sieg (0
:
+
Je n'ai aucune relation perfonnelle avec
ce Miniftre. Je ne prétends point dédiéer
entre lai & les allverfaire's ce feroit anfurper
les fonctions de ceux qui feront fes
Juges. Mais quand un homme public fe
préfente d'abord au tribunal de Hopilion
tout Citoyen peut énoncer la fienne Quel
que jour apparemment , fes accuſateurs produiront
lurs moyens , jufque là leifirms
parciffent d'une grande forces its formups
appuyés de pièce justifitariis & fous lėk
détails où il entre fontsdeishanitén la plus
lumineufe. Le con de fmd fanfelloffag
ferme , noble , auffi calmar qué ceburide la
dénonciation eft violent empit éa Mais
dans une difcuffion telle que cehetvoor
il s'agit ils a fouvent un gesine de force
qui en vau bien un autre. Ea voialiosoar
ple : on reproche a Miniteneharfaur
ciance crimine le quinal expofé S.Derdinque
à la difene , faute d'y avoir expédié
des fubfiftances. On articule ces propres
3
DE FRANCE.
mots : » Du Juillet au 20 Septembre 1-89 ,
il n'est pas entré un feel navite de France
"
dans des ports de Sr - Domingue «, M.
de la Luzerne tenant à la main les papiers
publics de la Colonie , où l'on rend.compre
journellement du départ & de l'arrivée de
tous les vailleaux , de leur nom , de celui
du Capitaine , de leur chargement , & c.
tous objets que leur publicité & leur importance
met néceffairement hors de donte ,
préfente un relevé de 47 navires entrés
dans les ports de St - Dom ngue , depuis le
For fulqu'au 20 Septembre . I prouve
qu'on a importé 421 Farits de farine ve
nint de France , & 769 apportés par l'étranger
d'où il réfilte que la Colonie a
rece, nun mois , ce qui fufuoit à fon appro
vifionnement pour fept femati es. Ce bordereau
n'eft pas oratoire ; mais ce ftyle eft
d'une grande énergie.
ii
Tach 1097
( P...... )
alt aan
י
25lusin
251259
at pinned S
1.01.
MERCURE
LETTRES de M. Euler à une Princee
d'Allemagne , fur différentes queflions de
Phyfique & de Philofophie nouvelle
édition , avec des Additions , par MM.
le Marquis DE CONDOR CET & DE LA
CROIX. A Paris , chez Royez, Libraire,
quai des Auguftins. 3 Vol. in - 8° . ( 1 )
EULER qui , dans ce fiècle , a partagé
avec d'Alembert le fceptre des Mathéma
tiques ; Euler, à force de fuccès , de chef
d'oeuvres, eft parvenu à fe faire une répu
tation populaire. Ses Ouvrages ont éclairé
les Géomètres ; fon nom eft refpecté de
ceux mêmes qui ne connoiffent ni l'éten
due , ni la profondeur , ni la clarté , ni
la fécondité de fon génie .
Les hommes inftruits favent combien il
eft difficile de faire de bons Elémens ; ils
favent que ceux qui font entre les mains
des jeunes gens ont été fabriqués par des
pédans indignes de lire de bons Elemens.
Les Lettres d'Euler font claires , fimples,
précifes ; fes vûes font ingénieufes , prefondes
, favantes . Ces Lettres écrites pour
la Princeffe d'Anhalt Deffan , nièce du feu
-
1 Reliés en carton , étiquetés , 13 liv. 10 f.
Il y a quelques exemplaires
fur papier fin , 181.
DE FRANCE. 57
Roi de Pruffe , font à la portée de tout
le monde. Euler y expofe les vérités les
plus importantes de la Mécanique , de
Aftronomie Phyfique , de l'Optique , de
la Théorie des fons , de l'Aimant , de l'Electricité
. Il y expofe & il y combat ces
vains fyftêmes de Métaphysique qui ont
fi long temps étouffé la raifon en Allema-.
gne & en France , & qui intéreſſent encore
la curiofité , parce que l'on aime à
connoître tour ce qui a eu de l'influence
fur les hommes ; parce que l'on aime à
mefurer la force des Defcartes , des Léibnits
, de ces hommes qui euffent été fi
utiles dans d autres fiècles.
Les Editeurs ont corrigé quelques fautes
de langage , échappées au grand Euler ; ils
ont quelquefois ajouté de nouvelles explications
aux explications d'Euler , & elles
devenoient abfolument néceffaires , puifque
la Chimie & la Phyfique ont fait
de grands progrès depuis la première édition
de ces Lettres.
Le volume d'addition qui paroîtra bientôt
eft en entier de M. de Condorcet.
M. de Condorcet , qui a agrandi le domaine
des Sciences , des Lettres & de la
Philofophie , eft digne d'achever un Ouvrage
commencé par Euler ; & bientôt la
France aura de très -bons Eléinens de Phyfique
& de, Philofophie,
8$ MERCURÉ
A
MUSIQUE.
Abonnement de Harpe , ou Recueil périodique
compofé d'Ouvertures , Pots-pourris , Morceaux
dé acbés & aurres ; par les Sieurs Krampholtz, de
Fa Manière,, de le Planque , & François . Petrini.
1re. Année , N ° . 3. Prix , 3 lv. Le prix de la Scufcription
eft de 24 liv . pour chaque anné , port franc ,
chaque Cahier fe vendra séparément 3 livres.
A Paris , chez le Sr. Naderman , Maitre Luthier ,
Facteur de Harpe , rue d'Argenteuil , Butte Saint-
Roch , N° . 16.
4 Quatuor concert.int pour deux Violons , Alto
& Violoncelle ; compofés par M. Davaux. Prix ,
7 liv . f. A Paris , chez M. Bailleux , Md. de
Mufique , à la Règle d'or , ruz St - Honoré , près
celle de la Lingerie ; & aux adreffes ordinaires de
Mufique.
ze. Sonate pour le Piano Forté , dédiée à Mme.
la Vicomteffe de Gand , compofée par Madame la
Comtelle D.F.Z , gravée par Madame Oger. Se
trouve à Paris , aux adreffes ord:naires de Mufiq.
Prix , 3 liv.
Journal de Guitare , ou Choix d'Airs nouveaux,
avec accompagnement , 6c . Cahier. Le prix de
Ja Soufcription pour 12 Cahiers , avec les Etrennes
de Guitare , eft de 18 liv. Chaque Cahier fe
vendra f.parément 2 liy. , & les Etrennes 7 liv .
4.f. A Paris , chez M. Porro, rue Tiquetonne ,
N°. 10.
Les Délaffemens de Polymnie , ou les Petits
Concerts de Paris avec accompagnement de
DE FRANCE. 84
Clavecin ou Piano -Forté ; 6e . Recueil . Le prix
de l'Abonnement pour 12 Recu ils eft de 18 liv .
Chaque Recueil eft de 2 liv. 8 C. A Paris , même
adr.ffe..
GRAVURE.
Cartes des Départemens du Calvados , des Côtés
du Nord y de la Manche , de la Seine inférieure ,
de l'Orne & dit Finistère formás in- 4 . par M.
Mitey , Ingénieur . Prix en blanc , 6 f. coloriées ,
8 f, lavées fur papier fatiné , 12 f. la pièzę.
L
Ces Cartes, qui four gravées avec foin & précifion
, front partie de l'Atlas National , 'Céographique
portatif de la France , dont il en paroitra
fucceffivement quatre par fémaine ; en
forte qu'avant fix mois , l'on aura la Collection
entire des quatre vingt - trois Départemens de la
France. Les perfonnes qui voudrost fe procurer
les Cartes qui paroiffert & la fuire , ne les payefont
que 6 f . piece colori es , au lieu de 8. A
Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe , la porte
cochère No, 109.
Plan général de la Bafille , de l'Arfenal , des
Celfins , des Dames de la Vifitation de Sainte-
Marie , & des environs ; comprenant le plan détaillé
, les façades & coupes de la Raftlic , levés
avec le plus grand foin avant la démolition ;
avec les opérations trigonométriques & les côtes
denfemble de détail fait d'après le Plan général
de Paris , que M. Ver iquet , Architecte du
Ja din du Roi , a l ;vé par ordre de Sa Majefté ;
par le Sr. Mathieu , Ingénieur & Mécanicien. Se
trouve à Paris , chez l'Auteur , rue Haute-feuille ,
N° . 8. Prix ," 3 div.
Ce Plan nous la paru exact & foigné ; il pourra
être utile aux Artiſtes , & fatisfaire la curiofité des
Amateurs.
90 MERCURE
!!
.
2
SPECTACLES
THEATRE
ITALIEN.
DANS
ANS la Pièce des Deux Pages , qui a
joui , fur le Théatre François , d'un fuccès
mérité , il eft queftion de Ferdinand
Amas aimé de la jeune perfonne que
Theodore , l'un des deux Fages , a conçu
le projet d'épouſer. C eft ce Ferdinand qui
fait le fujer de la Piè e qu'on a donnée au
Theatre alien , le 19 Juin dernier , fous
le titre de Ferdinand, ou la fuite des Deux
Pages. M. Dezède cft l'Auteur du Poëme
& de la Mufique .
Ferdinand ayant appris que la mère de
fa jeune Maîtreffe a befoin du plus prompt
fecours , veni tout ce qu'il pofsède , &
n'ayant pu obtenir un congé pour voler.
vers elle , il part malgré fon Lieutenant-
Colonel , qui eft moins fon Chef que fon
ennemi.
Tandis qu'il goûte le doux plaifir d'être
le bienfaiteur de ce qu'il aime , fon Licutenant
- Colonel a médité fa perre ; il´a
rendu compte au Roi de fon départ , qu'il
qualifie de défertion , crime qui , fous le

DE FRANCE. 91
feu Roi de Pruffe , étoit on Aurêt , de mort
irrévocable. La vente des biens de Ferdinand
eft une circonftance qui femb'e le
convaincre ; aufli l'Officier Major qui fe
trouve au lieu où eft anivé Ferdinand
reçoit l'ordre de l'arrêter , & il eft forcé
de le mettre à exécution .
Sur ces entrefaites , un oncle de Ferdinand
, ancien Mih: aire injuftement difgracié
par le Roi , vient d'obtenir, fon, rappel,
fe met en marche pour remercier Frédéric ;
il eft attaqué en route par des déferteurs
& fauvé par un inconnu dont il ne peut
apprendre le nom. Cet inconnu eft juftement
fon neveu avec qui il eft brouillé ;
mais on fent que cette reconnoiffance doit
amener une réconciliation .
Ferdinand cft conduit devant Frédéric
qui demeure long-temps inflexible par principe
& par caractère . La jeune perfonne
& la mère , ainfi que l'Officier - Major , &
l'oncle à qui le Roi a cru devoir une réparation
authentique , ont peine à obtenir
la grace de Ferdinand , quand les déferteurs
qual a vaincus par fon courage , &
qu'il a forcés par fon éloquence à rentrer
dans le devoir , viennent rendre au Roi
un témoignage , qui , jeint aux preuves de
fon innocence , ou du moins de la pureté
de fes intentions , achève de défarmer l'aufière
équité du Monarque.
Nous n'avons point fait entrer dans
92 MERCURE
ni
cette analyfe l'amour de Théodore , jeune
étourdi , inais fenfible ami , dont le caractere
eft fort bien tiacé par l'Auteur
plufieurs- Anecdotes , telles que celle du
Grenadier , qui port pour montre une.
balle de fufil ; & celle du Meunier , qui
refefe obfiinément au Roi de lui vendre
fon moulin.
A la première repréfentation , quelques,
longueurs , dans des détails qui ne pouvoient
être regardés que comme épitoli
ques , avoient un peu nul au ficè de h
e. partie de l'Ouvrage , mis aux repréfentations
furvantes , ces lonnggueurs ayant
difparu , le fuccès a été compler. Il y a de
Tintérêt dans le Foëine , & une pompe de
Spectacle qui convient au fajer,

La mufique a pleinement réufi ; on y a
reconnu le faire original & piquant qui a
déterminé & juftifié le fuccès des autres
Ouvrages de ce Compofiteur. Le Public y
a applaudi avec d'autant plus de fatisfac
tion , qu'il a cru y voir, de la part de M.
Dezède, une promeffe de donner de nouvelles
Compolitions à ce Theatre, dont il
fen bloit s'être éloigné depuis quelque
temps.
Les principaux rôles de cette Pièce ont
été très - bien joués par M'le. Carline , &
MM . Michu, Philippe , & par M. Grangé,
chargé du rôle de Frédéric.
DE FRANCE.
93
THEATRE DE LA NATION.
DEPUIS
EPUIS long- temps on favoit que M.
Lemière avoit dans fon portefeuille une
Tragédie , intitulée. Barnevelt , Grand Pen-
Fionnaire de Ho lande. Cet Ouvrage , que
Pancien defpotifine avoit éloigné de la feène
Françoile , y a parut , le 1er,de ce mois , avec
un fuccès qui ne s'est un peu rallenti qu'au
cinquième Acte.
La Hollande continuera t- elle fa rève avec
l'Efpagne , ou déclarera t - elle la guerre ?
voilà le fujer de cetts Tragédie . Les perfonnages
mis en action , font le Stadhouder ,
Maurice- Naffaut , & Barnevelt. Ce dernier
, vertueux Magiftrat , & bon Citoyen ,
opine pour la trève , & Maurice , Militaire
ambitieux qui afpire à la royauté , veut faire
déci fer la guerre , pour le rendre plus néceflairé
à la Hollande , & acquérir par- là
une prépondérance utile à fes projets. Tout
le premier Acte eft confacré à développer
les vûes ambitieufes de l'un , & le courageux
patriotiſme de l'autre .
Le Stadhouder emploie auprès de fon
Rival , dont il craint l'influence , tous les
moyens de féduction , les prères , les mcnaces
; mais il perd tous ( s efforts. N'ayant
-pu ni le gagner , ni l'intimider , il fe décide
94 MERCURE
à le perdre , & le fait arrêter & emprifonner
comme coupable de haute trahifon .
Il a fuppofé des lettres , & il parvient à le
faire condamner.
Il vient alors dans li prifon même pour
renter un dernier effort. Il propofe à Bar-
(nevelt fa grace , s'il veur donner la démiffion
; celui-ci , qui nè verroir dans cetre
reraite qu'une lâcheté condamnabic , préfère
la mort à l'ignominie. Son fi's , jeune
hoimme impétueux & ardent , forme un
parti pour le délivrer ; mais ce vertuenx
vieillard condamne cette entreprife, comme
une coupable rebellion , refufefes fecours
fe difpofe à marcher à l'échafaud , & le
fils lui- même eft retenu en prifon , comme
criminelle envers les Loix.
La femme de Bachevette devoit nature!
lement figurer dans cette Tragédie ; elle
vient folliciter le Stadhouder en faveur de
fon époux & de fon fils ; & M. Lemiere nous
a confervé ce mot fameux qu'elle lui adreffe :
Je te demande la grace de mon fils , parce
qu'il eft coupable , mais non celle de mon
époux , qui eft innocent.
Enfin Barnevelt marche au fupplice ;
mais le projet du Stadhouder échoue ; ear
trève eft confirmée , & la femme & le fils
de Barnevelt par de juftes imprécations
conrre le Stadhouder , viennent lui reprocher
fon crime inutile.
"
La vertu républicaine de Barnevelt eft
DE FRANCE. ?
95
>
tracée dans cet Ouvrage avec autant de force
que de vérité ; il y a dans le ftyle de beaux
mouvemens & de très beaux vers qui ont
été vivement applaudis . Nous croyons que
le caractère du Stadhouder auroit pu être
un peu plus foigné , qu'il pouvoit défendre
un peu mieux fa mauvaile caufe. Le cinquième
Acte a paru foible ; & ce qui a pu
maire à fon effet , c'eft le voisinage du quatrième
qui eft véritablement beau , & du
plus grand intérêt,
Madame Veftris , & M. Vanhove ont
très-bien joué , l'un le rôle de Barnevelt ,
l'autre celui de la femme , comme M. St-
Fal celui du jeune homme.
THEATRE DE MONSIEUR.
Le même jour on a donné fur ceThéatre
la première repréfentation de Iviaggiatori
Felici Les heureux Voyageurs ) , Opéra qui
a complètement réuffi. La mufique , pour la
plus grande partie , eft d'Amfoffi ; mais on
ya mêlé des morceaux de plufieurs autres
Compofiteurs , parmi lesquels on a diftingué
ceux del Signar Cherubini . Son Quatuor ,
qui termine le deuxième Acte , a été applaudi
avec tranfport ; le Public a demandé à voir
far le champ ce jeune Compofiteur , qui a
96
paru
MERCURE DE FRANCE.
fur la Scène avec les plus grands applaudiffemens
.
Cet Opéra a été parfaitement exécuté ;
& c'eft un éloge qu'on aura toujours à répéter
, quand it fera queftion de M. Morichelli
, & de MM . Rafanelli , Rovedino
& Viganoni.
A VIS.
.2.
ON vient d'établir à Lyon , place de Bellecour ,
Hôtel de Janzée , au coin de la rue St-Dominique ,
un Dépôt général de Nouveautés Politiques , Litéraires
, &c. Journaux , Gazettes , Courriers , & c.
MM. les Journalistes , Libraires Imprimeurs ,
qui vondront profiter de ce moyen de placer une
partie de leurs Editions , font invites d'envoyer
leurs Avis , Profpectus , Catalogues & Exemplaires
, francs de port ; on s'empreffera de réponare,
à leur confiance .
On peut s'abonnet dès à préfent pour plus de
200 Joynaux , & faire la demande & l'envoi de
toutes les Nouveautés de Paris & des Provinces.
S'adreffer à M. le Directeur , Hôtel de Jauzée ,
place de Bellecour ; le Bureau eit onvert d. puis
8 heures du ratin jufqu'a midi , & depuis 3 h.
¡juſqu'à 7 du ſoir.
TABLE.
T ER S.
Le Depofitaire Gafcon .
Charane, En. Log:
Mémoires .
Memoire.
49' Lettres.
51 There Italien. 90
3.Theatre de la Nation, 23
56, Theatre de Monfieur. 25
8
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
+
RÉSUMÉ
de l'Histoire de 1789 .
"

CE Résumé devoit paroître au mois de
Janvier dernier ; on en retarda le travail
dans l'espoir qu'enfin la Révolution de
France auroit un terme , et qu'on pourroit
en exposer les causes , les événemens ,
Je caractère sans compromettre les
droits de la raison , de la justice , et de
Ja vérité ; mais la Constitution n'est point
finie ; mais elle s'établit au milieu d'une
fermentation toujours plus active , qui ne
permet pas de distinguer les désordres qui
peuvent résulter des nouvelles Institutions ,
de ceux qui tiennent à une licence passagère
; mais nous nous balançons encore de
' Anarchie à la Liberté ; la Nation est indépendante
, mais l'Empire de la Loi chancèle
toujours au gré des volontés partielles ,
de la térreur et de la force.
No. 28. 10 Juillet 1790 .
D
( 74 )
La Déclaration des Droits et l'impunité
des Ecrits les plus scandaleux sembloient
avoir assuré à tout Citoyen le droit d'imprimer
librement ses opinions , d'examiner
les Lois naissantes , en leur soumettant religieusement
ses actions , et de prendre part
å cette Censure publique , si importante
dans tous les temps au maintien de la liberté
, si nécessaire à l'aurore d'une Législation
dont l'intelligence humaine embrasse
à peine l'étendue!
Mais , à cet égard comme à tant d'autres ,
nous sommes encore sous l'arbitraire le plus
absolu . Aucune Loi n'a fixé la Liberté de
la Presse , nila responsabilité des Auteurs ,
ni les Tribunaux exclusifs, auxquels il appartient
d'en poursuivre les excès , ni la
nature du délit , ni celle de la peine . Suivant
les hommes , suivant les circonstances ,
suivant les opinions , on répond de tout , ou
l'on ne répond de rien. L'un prêche périodi
quement le meurtre et le vol , dont il prépare
le succès par la calomnie ; il reçoit une couronne
civique : l'autre expose un doute , un
fait prouvé , un principe contraire à ceux
qu'il croit contraires à l'intérêt public , et
Pon crie à la révolte . La sphère des délits
à l'instant de la Presse s'est agrandie
où l'on en proclamoit l'indépendance ; on
a transformé en Crimes de Lèze- Nation les
abus du raisonnement , et quelquefois la
raison même ; ainsi l'échaffaud pourroit devenir
le châtiment d'un délit , que les Tyrans
ont rarement osé punir d'une peine capitale .
Eh ! qui dénonce ? qui poursuit ? qui juge ?
quiconque veut aujourd'hui usurper ce Mipistère
? Particuliers , Municipalités , Districts
, Comités , Clubs , Associations poli
( 75 )
tiques... Coinment échapper à cette chaîne
de Surveillans , de Dénonciateurs , de Délégués
arbitraires qui poursuivent l'esprit
humain et la raison publique ?
Quand cette Police Anti- Constitutionnelle
n'inspireroit pas le découragement ,
où conduit la fermeté à obéir à sa conscience,
et à défendre sa liberté ? à des malheurs
inutiles , à des persécutions dont nul de
nous ne peut mesurer la gravité , et enfin à
des Ecrits avortés , dont la terreur ou la prudence
comprime chaque réflexion et chaque
sentiment.
Ah ! l'on n'attend pas que dans une situation
si déplorable , je donne ici ce Résume
tel que je l'avois conçu et développé ;
je me borne à acquitter une dette pénible ,
au lieu de remplir mon voeu et celui de
mes Lecteurs . Qu'ils regardent autour d'eux ,
dans leur Ville , dans leurs foyers , sur la
surface entière de l'Empire , ils me pardonneront
de substituer à un Tableau ,
quelques coups de crayon éteint , sur l'Histoire
d'une année où tant d'infortunes , d'at- .
tentats et de gémissemens , ont obscurci
le mémorable spectacle d'un grand Peuple ,
qui , d'une voix unanime et appelé par son
Roi même , se relevoit si noblement vers la
Liberté.
Nous remarquions , l'année dernière , l'agitation
à laquelle l'Europe fut livrée il y
a cent ans , et sa conformité avec celle qui
la travaille maintenant . Tous les âges offrirent
de ces retours périodiques ; et tandis
que la superstition les attribuoit à des influences
surnaturelles , le Philosophe y vit
l'effet nécessaire du changement successif
des opinions , des meurs , des caractères
Dij
( 76 )
Nationaux les Lois existoient encore ; mais
leur ressort détendu se brisoit bientôt à la
premiere secousse . Suivant la nature plus ou
moins instable des Gouvernemens , les mêmes
causes ramèneront , de siècle en siècle , de
semblables vicissitudes , et telle est la triste
consolation qui reste seule à une génération
souffrante.
Cependant l'Histoire ne présente guère
qu'à l'époque de la dissolution de l'Empire
Romain , un ébranlement comparable à celui
dont l'Europe est actuellement frappée. Tous
les Etats reçoivent ou attendent leur secousse;
les Patriotes sages , impatiens de longs abus ,
en invoquent la réformation ; les Fact eux
en esperent le désordre ; les Sectes politiques ,
l'accomplissement de leurs théories , et le
Crime , l'impunité . Les Peuples , fatigués ou
du joug , ou de la paix , attendent les nouveautés
qui leur promettent un changement
de situation , et d'une vue troublée par les
systémes et les passions , ils aperçoivent les
inconvéniens de leur existence presente , sans
prévoir ni pouvoir calculer les effets éventuels
de l'existence qu'on leur prépare.
Ce n'est là encore qu'une foible partie du
Tableau. Toutes les Constitutions ont éprou
vé des vicissitudes ; mais de nos jours les
Révolutions pénètrent jusqu'aux racines
même de la Société. Dans les grandes alterations
de l'Ordre politique , la masse du
Peuple en resta à distance ; des Législateurs
célebres , en s'occupant de sa malheu
reuse destinée , eurent l'art de FAIRE TOUT
POUR LUI , ET RIEN PAR LUI ; le cercle
de la convulsion publique resta donc tieslimité.
En ramenant les hommes au jour de
la creation , on efface tout ce que les siècles
(77)
ont depuis interposé , d'usages , d'habitudes ,
de droits , d'usurpations , de conventions ;
il ne reste plus à tenter que de refaire l'espèce
humaine , et ce miracle excepté , le
moment nous prépare à la rénovation indefinie
du systême social. Vainement quelques
Etats sembloient offrir une heureuse Alliance
de la Liberté et de la subordination , de
Lois populaires et de Lois d'ordre et de
stabilité , de l'influence salutaire du Peuple
sur le Gouvernement , et des limites au - delà
desquelles la multitude entière , toute puissante
, porte son action destructive dans la
balance des Pouvoirs publics . Ces Institutions
condamnées n'ont plus en leur faveur
que l'expérience ; mais l'expérience ne compte
plus , et le raisonnement d'un jour prédomine
maintenant sur l'autorité des siècles .
Des Législations inconnues jusqu'à nous
vont se former sur ces opinious , et au milieu
de ces conjonctures . Elles vont se former
par des Peuples et pour des Peuples corrompus
; au milieu de tous les vices lâches
qu'enfantent le despotisme , l'immoralité et
la licence , elles s'allieront à des moeurs ,
avilies sans avoir même acquis de la douceur.
Elles se placent au centre d'une excessive
inégalité, dans les fortunes , d'une inégalité
plus grande encore dans l'éducation , les
talens , Péchelle sociale , d'une foule de livres
enthousiastes qui dispensent nos Contemporains
de la reflexion , de doctrinés entre
lesquelles l'esprit du temps ne permet de
choisir que celles dont l'exagération dénature
les principes , et méconnoit toute prudence
dans leur application ; enfin , pour le dire
en un mot , de l'anarchie des moeurs , des
droits et des systêmes.
D iij
( 78 )
1
Personne ne méconnoîtra les conséquences
de l'organisation politique , à laquelle cette
organisation sociale pousse impétueusement
les Nations , avec les forces réunies de l'argumentation
, de l'enthousiasme , et des
armes. Sans doute , les Peuples librés , qu'une
longue jouissance de leurs droits , une prospérité
soutenue , ont habitué à la modération ,
et au respect d'un Gouvernement tutélaire ;
les Peuples libres qui , pénétrés du sentiment
de leurs avantages , cherchent peu à
las exagérer , et qu'une heureuse pratique
de Lois sages prémunit contre les Nouveautés
irréfléchies , ne sacrifieront hi leur Patrie ,
ni leur indépendance , ni une félicité certaine
, à la vanité de quelques Inftigans qui
tâcheroient d'égarer la rectitude de leur jugement
; mais par- tout où les Peuples éternellement
opprimés ont vécu dans une éternelle
ignorance , où en sortant du despotisme , ils
entrent dans l'état de nature , on à foutes
prises sur leur enthousiasme ; on n'en aura
aucune pour le contenir ; chaque Pouvoir
nouveau sera détruit aussitôt qué formé , et
si les Classes indigentes prédominent sur
celles où les propriétés se trouvent fixées
aucun Citoyen ne pourroit répondre six mois
de son établissement , de sa fortune , et de
son existence. Qu'ensuite , tant de liens brisés
, tant d'autorités dispersées ne soient efficacement
subordonnés à un Pouvoir cen -`
tral , on verra les grands Etats se dissoudre ,
et se convertir en une multitude de Peuplades
, vouées entr'elles à une guerre de '
tous les jours.o
Tel étoit le sort préparé à l'Europe , an
moment où quelques - uns de ses Souverains
armés les uns contre les autres , au Nord , all
( 79 )
Levant et en Allemagne , s'appliquoient à
énerver leur puissance par des hostilités ruis
neuses , et pour la conquête de quelques déserts.
Les entreprises de la Russie avoient
allumé cet embrâsement ; le dernier Empe
reur Germanique , associé depuis quelques
années aux desseins secrets de cette Cour ,
sans en avoir peut- être pénétré l'étendue et
le danger , en secondoit l'exécution . Une
première campagne infructueuse , le Bannat
tavagé l'armée Autrichienne affoiblie ,
nombre d'Officiers morts ou captifs , une
dépense énorme entièrement perdue à garantir
les frontières par un cordon immense ,
et demeuré sans succès sur la défensive ; les
Russes inactifs , le Chef de l'Empire atte int
d'une maladie mortelle , tout animoit les
Ottomans à poursuivre de nouveaux avantages
. Leur émulation s'accrut par les offres
même d'une pacification : ils jugèrent la
Puissance Autrichienne intimidée , ou épuisée
'; on résista aux ouvertures : quoiqu'Oc
zakofenlevé au milieu des glaces et Choczim
rendu eussent balancé les pertes des Alliés ;
quoique le Bannat eût été aussitôt évacué
qu'envahi , et le reste des frontières Autrichiennes
demeuré intact , la Porte se déter
mina à continuer la guerre . Elle se laissa
éblouir par des apparences et par des suggestions
; on lui exagéra l'épuisement de ses
Ennemis , en lui dissimulant le sien. A peine
le plan de campagne étoit- il formé , que le
Grand - Seigneur Abdul Hamid expira , et
avec lui le dernier espoir d'accommodement.
Ce Prince , d'un esprit foible , d'une constitu
tion efféminée, eûtpeut-être cédé à son penchant
pour paix , penchant favorisé par
quelques-uns de ses Ministres ; mais son Suc
Div
80 )
cesseur monta sur Tróne avec des dispositions
très - différentes .
L'âge de Selim III , son caractère violent ,
le voeu de ses favoris , l'ambition assez
naturelle d'ouvrir sa carrière par des efforts
destinés à rétablir la splendeur de l'Empire ,
décidèrent son Chef à poursuivre ce projet.
Malheureusement on en commença l'exécu
tion par une faute qui entraîna de nouvelles
disgraces. Le Ministère Ottoman fut renouvelé
; le Grand- Visir Jussuf- Facha , dont
la conduite précédente avoit mérité l'estime
de l'Europe et la confiance des armées
perdit le Commandement ; celui de la Flotte
fut ôté au vieux Capitan- Pacha dont on fit
un Séraskier. Les Troupes furent rassemblées
très tard ; le plan des opérations resta longtemps
indéterminé ; celui que de l'Etranger
on avoit envoyé à la Porte , n'arriva qu'au
milieu de la campagne ; elle étoit entamée
perdue , et toutes les causes réunies , l'in -´
discipline des Troupes jointe à l'inhabileté
du nouveau Grand-Visir , le découragement
du Soldat , irréwédiable dans uue armée Ottomane
, les intrigues et la corruption comblèrent
la honté et le malheur de la campagne.
2
La Cour de Vienne développa des réssources
immenses ; ses armées ressuscitèrent ;
elles furent maintenues dans une abondance
non interrompue ; leurs opérations se combinerent
avec art , et s'exécutèrent avec activité.
Le pernicieux dessein de la défensive
ayant été abandonné , on vit les Autrichiens
pénétrer dans toutes les Provinces Ottomanes
circonvoisines ; le Prince de Cobourg
entré en Valachie , y dispersa l'armée
ennemie , la fit disparoître en un seul com(
81 )
bat , lui enleva par la prise de ses
magasins ,
de ses bagages , et d'une grande partie de
son
Artillerie , les moyens de se
renouveler ,
conquit la
Valachie , et s'y affermit presque
sans perte. Si quelque chose pouvoit diminuer
l'éclat de ce succès et la gloire du Général
Autrichien , ceseroit l'ineptie du Grand-
Visir , et le désordre inoui de sa
résistance ;
son armée
dissoute à la
première
rencontre
ne reparut plus , et laissa même douter de
sa première
existence .
Bientôt cette
humiliation des armes Ottomanes
s'aggrava par la perte de
Belgrade
ce
boulevard de l'Empire , tant de fois disputé
, devenu célebre par des ations mémorables
, et par le Traité même qui en
avoit assuré la
possession au Grand- Seigneur.
Une bataille
meurtrière
l'ouvrit au
Prince Eugène : l'année
dernière , sa reddition
n'a presque pas coûté de sang. Une
Artillerie
immense , un
investissement qu'aucune
diversion ne vint troubler , la vénalité
des
Commandans
Ottomans et la tête de
Laudhon
consommerent cette
conquête . Pendant
que le
Général
Autrichien ,
déployant
dans la
vieillesse une virilité d'ame et une
force
d'intelligence qui ne
semblent appartenir
qu'à l'âge mûr ,
marquoit chaque jour
par ses progres dans la Servie , Bender se
rendoit aux Russes sans
combats ; son Gouverneur
signoit son infamie et l'aveu de sa
corruption avec les articles de la
Capitulation
ainsi la
Bessarabie
subissoit le sort
des trois autres
Provinces
envahies dans
cette
campagne , en présence du vieux Hassan
Pacha , rendu inactif par la foiblesse et
Pinsubordination de son armée.
:
Tant de pertes
menaçoient des plus grands
Dy
( 82 )
dangers la Monarchie Ottomane : le Danube
alloit être franchi ; plus d'espoir de conser- >
ver cette limite , et à la campagne suivante
le théâtre de la guerre alloit s'approcher de
la Bulgarie. L'éternelle Alliée de la Porte, la
France sans action et ayant perdu son empire
sur les Cabinets , étoit réduite à des
voeux stériles pour cette Puissance en péril
qu'elle ne pouvoit secourir : tout le midi de
l'Europe restoit immobile : le seul Roi de
Suède , consultant son courage et ses ressentimens
, plus que ses forces et ses dangers
s'étoit dévoué à partager le destin des Ottomans.
2
Une crise si alarmante préparoit l'ébranlement
des Puissances , immédiatement intéressées
au maintien de l'équilibre dans le
Nord et l'Allemagne . Tout étoit préparé
pour cette opposition. L'Angleterre , mécon
tente de la Russie , avoit déja concouru à
lui créer des embarras ; la Pologne brisoit
le joug ; le Cabinet de Berlin lui en fournissoit
les moyens , en lui prêtant sa direction
et son appui ; chaque jour la Prusse établissoit
son influence à Varsovie , sur les ruines
de celle de l'Impératrice ; un Parti prépondérant
, dont l'intérêt se livit en ceci à celui
de l'Etat , assuroit au Cabinet de Berlin le
crédit de ses négociations , et la récompense
de ses efforts pour affranchir la Pologne ;
on filoit habilementles noeuds d'une Alliance.
Protégeant ensuite la diversion du Roi de
Suède , les Cours de Londres et de Berlin
avoient réduit le Danemarek à l'inaction ;
on travailloit à Constantinople ; de toutes
parts s'assembloient les parties de ce systême ,
qui devoit arrêter les succès , et contreba-i
( 83 )
lancer la Puissance des deux Empires triomphans
.
Jusqu'au moment où les revers des Ottomans
, faisant craindre pour leur sureté ,
parurent assurer à leurs Ennemis la conservation
de leurs premières Conquêtes , et
précipiter la Porte vers le découragement
et les sacrifices , la nouvelle Ligue resta immobile
; elle avoit assez nui aux Vainqueurs
pendant la paix , pour être dispensée de leur
déclarer la guerre , à moins d'urgente nécessité.
Cette nécessité , l'invasion de la Valachie
, la prise de Bender , et le prochain
passage du Danube , la développèrent: Aus
sitôt l'Alliance entre la Prusse et la Pologne
fut consommée ; simultanément un Traité
défensif unit la Prusse à la Porte Ottomane,
et après des efforts insuffisans pour ravir ,
par une médiation aux Ennemis de cette
Puissance , la plupart des avantages qu'ils
avoient conquis , le plan d'opposition ouverte
fut enfin arrêté vine J
-- Durant ce mouvement politique , l'Emper
reur descendoit au tombeau malheureux
dans ses affections domesticres , rigoureusement
jugé comme tous les Princes qu'aban
donne la fortune , puni du bien qu'il avoit
fait encore plus que de ses fautes réelles , et
laissant sa Famille frappée d'infortunes , la
Monarchie entourée de dangers , les Pays - Bas
soustraits à sa domination , son Successeur
environné d'écueils. Cet évènement suspendit
un moment les intrigues , les desseins , des
craintes et les espérances. Les Politiques
vulgaires ne doutoient pas qu'iotimidé de
sa situation, Léopold, d'inclination pacifique ,
et habitué exclusivement aux travaux paisi
bles de l'Administration , ne sacrifiât incess
D vi
( 84 )
samment les projets de son Prédécesseur au
besoin de conserver la paix . En effet , il la
présenta ; mais avec fermeté : il la présenta
aux Belges , en Tuteur plutôt qu'en Souve
rain irrité ; il ne dédaigna aucunes propositions
, soit avec la Prusse , soit avec la Pologne
, soit avec la Porte ; mais il traita en
Monarque maître de trois cents mille hommes
sous les armes , riche en argent comptant ,
modéré dans ses demandes , fait pour négocier
des conditions de paix et pour ne s'en
laisser imposer aucune.
7
Jamais peut- être les circonstances ne pres
crivirent dans l'Empire, plus de prudence et
'd'union entre ses principaux Membres . En
confrontant les intérêts qui pouvoient allu
mer la guerre , et ceux qui sollicitoient une
pacification , on étoit ramene , malgré des
apparences contraires , à la probabilité d'un
accommodement . Quelques avantages douteux
à acquérir , quelques conquêtes peu
utiles à conserver , des rivalités, nuisibles à
éterniser des projets d'equilibre systématique
à établir sur des projets très-réels de
grandeur propre , ine balançoient pas le danger
de diviser ' Allemagne durant la vacance
du Trône Impérial , de saciiner le sang des
hommes et l'argent des Peuples à des disputes
extérieures , de forcer les ressources
extraordinaires à l'instant où les ressources
ordinaires exigeoient des ménagemens , d'ée
nerver la puissance et d'affoiblir les liens
mutuels des Souverains , lorsque ceux de la
Souveraineté même tendoient à se relâcher
de toutes pants . La Prusse , il est vrai , peu
intimidée de ces considerations , et s'exagé
Tant´sa surete interieure , avoit vu avec indifférence
les étincelles de trouble qui s'al
( 85 )
lumbient sur les frontieres. Fondant sa sécurité
sur des Troupes disciplinées , parmi
lesquelles néanmoins on compte cent mille
déserteurs , et sur l'affection des Peuples qu'à
cettaines époques il est plus aisé d'acquérir
que de conserver , cette Monarchie absolue
et militaire , jugeoit son autorité à l'abri des
coups de l'opinion , de l'enthousiasme et de
la séduction.
*
Liege , échappé à son Evêque par un soulèvement.
Liege , fondé à réclamerune autre
Constitution de son Corps Municipal et des
Etats du Pays , s'étoit aussi cru en droit d'arracher
par la forée , des lois nouvelles : elle infirmoit
ainsi la justice de ses demandes ; elles
Tribunaux de l'Empire, que l'équité et la prudence
eussent réndus accessibles aux réclamations
de Liege, ne pouvoient rester insensibles
aux moyens violens par lesquels on s'étoit
adjugé des droits contestés . Que les intrigues
des Tréfonciers , les instances de l'Evêque ,
les vues intéressées de certaines Cours eussent
provoqué les décisions de la Chambre de
Wetzlar , elles n'en étoient pas moins conformes
aux Lois de l'Empire , regardées
comme les plus sacrées.
La Cour de Prusse , en reconnoissant cette
conformité , puisqu'elle se prêtoit à l'exécution
du Décret , varia sur les moyens de
le rendre efficace ; elle adopta des tempérammens
; elle vit la ruine de Liege et une
injustice manifeste dans l'emploi de la force
à détruire l'ouvrage de la force : son Plénipotentiaire
se sépara des autres Membres
du Directoire ; ses Troupes protégerent Liege
et le Pays , pendant une Negociation nécessairement
infructueuse ; elles se retirerent ,
en déclinant toute intervention ultérieure
( 86 )
1
dans ce démêlé , et l'on vit un Membre.de
l'Empire , Protecteur de ses Lois , en refuser
le maintien , du moment où ses avis n'entraînèrent
pas celui de ses Collègues et de la
Chambre Impériale.
On ne peut méconnoître la force des motifs
ostensibles que développa le Gabinet de
Berlin ; mais on lui en supposoit de plus
secrets. On attribuoit à sa politique ce qui
pouvoit être , l'effet de sa justice ; on lui
reprochoit l'exemple donné d'une autorisa +
tion formelle de voies de fait , qui venoient
de renverser un Gouvernement , garanti par
la Constitution Germanique ; on lui, imputoit
d'avoir voulut lier la cause des Liégeois
à celle des Belges , et un concours clandestin
au soulèvement de ces derniers . Sans
approfondir la justesse de ces conjectures ,
il est du moins certain que les Chefs de la
révolte Brabançonne se paroient ouvertement
de l'appui du Roi de Prusse , et qu'au
moment où ils eurent une Armée , des Officiers
Prussiens se chargèrent de la commander.
L'opinion alla plus loin , elle présagea
un concours entre la Prusse et ses
Alliés , pour affermir l'indépendance de la
Belgique Autrichienne , et pour en étendre
le bienfait ou le malheur à des Provinces
limitrophes. Si ce plan a existé , il est du
moins resté sans execution , et bientôt d'aut
tres intérêts ont fait perdre, de vue ces spéculations
politiques .
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les
motifs de ce changement : il faut se borner
à le constater. Il est certain que , depuis
l'avènement de Léopold à la Couronne , les
desseins hostiles médités contre lui en fayeur
des Pays- Bas , ont paru abandonnés. Son
( 87 )
Armée s'est grossie , approchée ; elle a triomphé
, sans qu'aucun secours se déclarât pour
le Congrès ; l'Angleterre , préoccupée d'au
tres objets , semble avoir détourné de lui
son attachement , ou au moins son attention
; la Hollande vient d'abjurer l'appui
indirect qu'elle lui avoit prêté , et à moins
d'une rupture entre les Cours de Vienne et
de Berlin , il n'a rien à attendre de la Prusse.
Tout présage donc la fin prochaine de
cette République , fondée sur le fanatisme ,
et que
le fanatisme seul ne pouvoit soutenir.
Nul Peuple ne s'étoit trouvé dans des conjonctures
plus favorables au redressement
de ses griefs , à la restitution de ses droits
politiques ; la fermeté et la modération y
auroient suffi. L'Empereur affoibli , ses
Armées fixées à l'autre extrémité de ses
Etats , ses Ministres plongés dans des embarras
de tout genre , ses Troupes aux Pays-
Bas trop foibles pour les subjuguer , impuissantes
même à s'y maintenir ; leurs premiers
revers , les fautes et les torts du Gouvernement
, ses variations , sa désunion , ses avances
après des cruautés , tout contribua à enivrer
les Brabançons sur les suites de leur soulèvement
: ils se persuadèrent que la Couronne
arrachée du front de leur Souverain , et
posée sur le Bureau d'un Congrès , lui étoit
invinciblement dévolue être libres sous
l'autorité suprême et éloignée d'un Prince
Autrichien , leur parut un opprobre et un
contresens ils repoussèrent ses offres avec :
outrage ; et au berceau de leur indépendance,
ils affectèreat la sécurité fière d'un
Peuple de Souverains puissans . La fondation
d'une République portoit aux, premières
dignités les esprits les plus ardens , les
( 88 )
Révolutionnairès les plus enthousiastes , les
Demagogues les plus intrigans ; elle convenoit
donc aux intérêts personnels : elle
égaroit le Peuple en exaltant'sa vanité ; le
zèle de la Religion , joint à celui de la Liberté
, entretint le volcan : les Autrichiens
étoient chassés ; l'Empereur mourant , ses
partisans perdus ou dispersés ; on n'avoit
plus à redouter que soi -même , c'est - à- dire ,
toutes les passions en mouvement , toutes
les opinions à concilier , tous les intérêts à
satisfaire.
L'ambition et l'exaltation générales avoient
fait proclamer l'indépendance ; il étoit aisé
de prévoir qu'elles alloient en faire un instrument
de calamités. La Nation étoit rentrée
dans l'état de nature : la Souveraineté
appartenoit au Peuple ; il devenoit clair
qu'elle appartiendroit aux plus habiles à
corrompre son jugement , et à profiter de
sa crédulité . La Flandre , qui jouissoit
antérieurement d'une Représentation aux
Etats plus raisonnable et plus égale entre les
divers Ordres ; la Flandre , dont la sage:
Constitution n'avoit rien perdu par les innovations
de l'Empereur , et qui , étrangère'
aux griefs politiques du Brabant , n'en avoit
pas moins partage l'enthousiasme ; la Flandre
se reposa sur ses Lois fondamentales en les
perfectionnant , et conserva sa tranquillité
intérieure ; mais l'anarchie des hypothèses ,
la métaphysique politique , et l'orgueil des
prétentions incendierent le Brabant.
Deux factions se formerent , l'une pour conserver
aux Etats leur organisation légére .
ment modifiée ; l'autre , pour les refondre
sur un nouveau plan . Chacun rallia ses pas◄
( 89 )
sions et ses intérêts privés à ces divers systêmes
; chacun invoqua le Peuple , se dit
l'organe du Peuple , le sujet du Peuple ,
seul Souverain légal ; en feignant d'obéir à
sa volonté , tous se disputèrent le droit de
lui commander , et l'on pût appliquer à cette
République , ce que dit Lucain de celle de
Rome :
Et cum Consulibus turbantes Jura Tribuni.
Le Parti qui insistoit sur une décision
Nationale immédiate , étoit certes le plus
conséquent à qui appartenoit le droit de
la Souveraineté vacante , si ce n'est au Peuple
qui la faisoit vaquer ? Les Etats de Brabant
eurent même la politique de rendre hommage
à ce principe ; mais les fautes de leurs
Adversaires lui facilitèrent les moyens d'en
éluder l'application . Il étoit passé dans la
tête des Partisans de la Démocratie de métamorphoser
subitement les opinions , et
d'anéantir en un mois les préjugés de
trois siècles . Plusieurs d'entre eux afficherent
le dessein de donner au Brabant la
forme nouvelle de la France , en l'organisant
sur les principes de l'égalité absolue et
philosophique les plus modérés d'entre`
eux faisoient entrer dans leurs combinaisons
l'abaissement nécessaire du Clergé et de la
Noblesse ; chaque jour voyoit éclore un plan
de Constitution . C'étoit méconnoître la nature
humaine et le caractère peu flexible des
Brabançons , que se flatter de les amener
si promptement à des idées si nouvelles : à
la voix du Clergé et pour l'intérêt de quelques
Moines , ils venoient de combattre , de
rejeter avec fureur la domination Autrichienne
, et sans préparation on les appeloit
( 90 )
à attaquer le pouvoir de leurs Instigateurs !
on opposoit au fanatisme tout - puissant de
la Religion des raisonnemens abstraits sur
la liberté politique ! on espéroit faire des
Républicains , en aussi peu de temps qu'on
faisoit des plans de République ! Quelquesuns
de ces plans , judicieux dans leurs principes
, péchoient dans leur développement ;
le moment de leur application étoit surtout
bien malheureusement choisi. Dans la
erise terrible où l'Etat se trouvoit plongé ,
une Dictature lui étoit peut - être nécessaire ,
et au contraire on proposoit sérieusement
de dissoudre à l'instant toutes les autorités ,
pour écouter celle de la Nation en Corps.
Bientôt les têtes s'enflammèrent : on manifesta
une opposition ouverte aux prétentions
des Etats : des ouvrages incendiaires
accrurent la fermentation ; elle fut entre ,
tenue par cette classe infame d'Ecrivains
polémiques qui naissent dans le trouble ,
comme les insectes dans les cadavres , aux,
quels la fureur et le mensonge tiennent lieu
de talent et d'instruction , déclamateurs
forcenés , incapables d'éclairer la raison du
Peuple , et parfaitement propres à la pervertir.
Ces hostilités firent disparoître tout
esprit public , tout espoir de concert : des
rivalités personnelles , des haines furieuses ,
des ambitions trompées aggravèrent le schisme
des opinions ; on ne garda plus de mesure
; on jura de s'écraser , on en prépara
les moyens. La multitude , instrument docile
, et toujours victimé de ces débats dont
les Moteurs usurpent le nom du Peuple ,
comme les fanatiques usurpent celui de la
Divinité en l'inscrivant sur leurs étendarts ;
la multitude fut travaillée , et dès lors la
-
( 91 )
violence devint la seule arbitre du différend',
et la Législatrice de l'Etat.
L'étendue des projets de leurs Adversaires.
avoient alarmé les Chefs du Comité de Breda,
devenus ceux des Etats de Brabant ; ils se roidirent
sur le terrain usurpé : on leur avoit opposé
la voix du Peuple ; ils se la procurèrent
par la voie corruptrice et pernicieuse des signa- .
tures : des Collecteurs ambulans allèrent dic- "
ter des suffrages et les rassembler : on accabla
les Démocrates de ces nomenclatures abusives :
elles prouvoient une seule chose , c'est que
les Demagogues des Etats avoient plus d'empire
sur la multitude , que les Demagogues
populaires . Principal théâtre de ces manoeuvres
, Bruxelles le devint de leurs résultats.
A peine les Démocrates se furent- ils
incorporés en Société politique ; à peine
eurent- ils déclaré leur vou et présenté leur
Pétition ; à peine en eurent - ils fondé le
succès sur l'appui des Volontaires, qu'en un
instant on vit crouler cet échaffaudage . Leurs
Antagonistes , plus habiles ou plus heureux ,
les écrasèrent avec cette partie du Peuple ,
que les Citoyens pervers osent seuls faire
intervenir dans les disputes politiques. En
huit jours tout disparut , Systêmes Démocratiques
, Pamplets , Assemblées , Volontaires ,
Petitions , Chefs Militaires , Chefs Politiques
: le meurtre et le pillage commencèrent
la catastrophe , et la terreur l'achevá . , Le
Parti dispersé conserva vainement encore
quelque influence sur l'Armée : divers Officiers
, à la tête desquels on accusa le Général
Van der Mersch de s'être placé , ayant tenté
de ranimer des projets frappés d'anatheme.
on les vit aussitôt abandonnés de tous ; leur
Chefprivé du commandement , expie encore
( 92 )
dans une prison l'imprudence de ses services ,
et son zèle à elever une autorité , maintenant
affermie sur la ruine de ses principaux Fondateurs.
Quel spectacle que celui de la dissolution
subite d'un Parti nombreux , ayant à sa tête
des Personnages puissans par leur naissance,
par leurs richesses , par leur crédit , agissant
pour la liberté publique , plein de confiance
dans ses idées et dans ses forces , et écrasé -
sans résistance , à la voix d'un Avocat et de
quelques Prêtres , par le Peuple même dont
il célébroit la justice , et à la raison duquet
il entendoit soumettre la Législation fondamentale
de l'Etat !
Depuissa défaite inconcevable , cette faction
infortunée est en butte à touslesexcèsdelavictoire,
d'une victoire de Parti : les emprisonnemens
et les pillages , les délations et les poursuites
les plus atroces signalent la tyrannie
des Etats : le Peuple hébété exécute impunement
les vengeances de ses Séducteurs . Son
égarement doit inspirer des remords à ceux
qui lui prostituoient leurs hommages , en déférant
à ses mains sanglantes le sceptre de la
Souveraineté. En se combattant , des Nations
encemies sont généreuses ; mais l'honneur ,
l'humanité , la justice , n'entrèrent jamais
dans des coeurs gangrenés de l'esprit de
parti. I inspire le fanatisme du crime ;
fait tuer l'homme désarmé ; il empoisonne
les blessures des victimes ; dans son impitoyable
tyrannie il unit la bassesse à la fé-,
rocité , et quiconque veut abhorrer l'espece
humaine , n'a qu'a l'étudier dans l'histoire
des Factions triomphantes.
il
La fortune , il est vrai , a abandonné le.
Congrès , des qu'il a fallu se mesurer avec
( 93 )
d'autres Adversaires que ceux de l'intérieur .
Son Armée plie de toutes parts contre une
poignée d'Allemands'; l'instant approche où
il expiera la hauteur méprisante avec laquelle
il a repoussé la main qui lui offroit la paix.
Comptable des calamités que son obstination
et ses revers vont accumuler sur la Belgique ,
il restera sans excuse aux yeux de l'Europe ,
et donnera dans sa chûte un grand exemple
à tous les Peuples .
Quoique le destin des Pays -Bas semble
tenir au succès des armes de leur Souverain ,
il ne sera absolument fixé qu'au jour d'une
paix générale qui , en assurant à Léopold la
Couronne Impériale , à l'Allemagne sa tranquillité
, à la Prusse une importante concession
, à la Pologne son indépendance , à la
Porte Ottomane quelques restitutions , raffermira
l'équilibre dans cette partie de l'Europe
Celui du Nord y est étroitement lié. La
preponderance de la Russie l'avoit détruit ;
mais la Pologne lui échappe , mais la Cour
lande a secoué le joug , mais la Suède , unie.
à la Porte par un renouvellement d'alliance ,
a attaché plusieurs Puissances à ses intérêts ,
et prouve à la Russie , que s'il est difficile
de la vaincre , il est du moins possible de
lui résister. L'Histoire développera les motifs
de cette résistance : des faits certains et des
Memoires respectifs les ont déja indiqués.
La sureté du Roi et de son Gouvernement
tenoit à la résolution qu'il a exécutée , au
milieu de tant d'écueils : ses dangers multipliés,
et la disproportion de ses efforts possibles
avec les ressources de son Ennemi ,
ont montré ce Prince toujours au niveau des
difficultés , plein de courage d'esprit , et
( 94 )
2 comd'intrépidité
personnelle , entreprenant dans
ses vues , hardi dans leur exécution , ne se
décourageant point par les revers , sachant
les réparer , digne en un mot , de
mander à une Nation spirituelle et valeureuse
, dont un Gouvernement absurde avoit
abâtardi les qualités. Il ne tirera peut - être
de cette guerre , d'autre fruit que d'avoir
appris à la Russie à ne pas le mépriser , et
d'avoir assuré sa tranquillité intérieure ; mais
elle entraînera un autre effet plus général ,
et non moins important pour la Suède , en
démontrant aux Puissances qu'intéresse la
balance du Nord , la nécessité et les moyens
de la maintenir. On verra par la suite de ce
Résumé , que l'Angleterre principalement
a tourné son attention vers ce but salutaire ,
et qu'il est entré dans les causes probables
de sa mésintelligence avec l'Espagne .
(Dans quinzejours la fin , relative à l'Angleterre
et à la France. ).
( 95 )
ALLEMMAAGNE.
De Hambourg , le 26 Juin 1790.
NOTRE incertitude sur le résultat des
engagemens qui ont eu lieu , le 3 et le 4,
entre la grande flotte Suédoise et l'est
cadre Russe de Cronstadt , se prolonge
encore. Le rapport venu de Memel , qui
nous informa le premier de cette action ,
celui d'un Patron Danois entré à Trave
munde , et qui affirmoit la rentrée du
Duc de Sudermanie à Carlscrona , où
les escadres jointes de Cronstadt et de
Revel le tenoient bloqué , inspiroient
peu de confiance ; enfin , des lettres authentiques
de Stockholm nous ont transmis
, il y a 4 jours , la relation suivante ,
apportée le 15 par un Courrier que le
Roi avoit dépêché le 7 de Biorkosund.
Le 3 et le 4 de ce mois , les grandes
escadres Suédoise et Russe se sont battues
à plusieurs reprises entre Sche- Scheeren et
Cronstadt ; l'escadre ennemie a tâché de
nous éviter le plus qu'elle pouvoit , et dé
retirer vers Cronstadt , Aucun des combats .
n'a été décisif ; deux vaisseaux Russes sont
très- maltraités. Le Duc de Sudermanie s'est
posté avantageusement près de Biorko ; il
a assuré , par ce moyen la communication
entre la grande escadre et celle des galères ;
cette position empêche l'escadre ennemie de
se
( 96 )
quitter Sche - Scheeren , pour ne point exposer
le port de Cronstadt ; on répare dans cette
station les vaisseaux qui ont souffert dans le
combat. Vibourg est toujours bloqué. »
--
Ce Bulletin circonspect jette peu de
lumières sur l'événement : il feroit croire
cependant qu'à l'époque du 7 l'escadre
de Revel n'avoit pas encore joint celle
de Cronstadt , et il détruit le prétendu
retour du Duc de Sudermanie à Carlscrona
. Biorko- Sund est entre Wibourg
et Cronstadt ; position qui indique que
la flotte Suédoise n'avoit pas rétrogradé.
Les lettres de Pétersbourg , en date du 8 ,
et que nous reçûmes avant-hier , gardent
un profond silence sur ce combat naval ;
la Cour n'avoit encore publié aucune
relation ministérielle. Quelques avis
particuliers , dénués d'authenticité , parlent
de l'entrée de la flotte Suédoise à
Sweaborg . L'importance de cette
crise , à laquelle est attaché le sort de la
campagne , et qui peut faire échouer
tous les plans du Roi de Suède , ou lui
procurer de grands succès , nous fait
attendre avec impatience des nouvelles
plus certaines.
-
On a publié à Stockholm le précis des
différentes affaires de poste qui ont eulieu
en Finlande du 5 au 25 mai : il prouve
qu'à cette date les Russes n'avoient point
encore repassé le fleuve Kymène , malgré
diverses tentatives de leurs Ennemis.
Le Corps du Général d'Armfeld, étoit
toujours
( 97 )
toujours séparé du reste de l'armée , et
si l'on peut ajouter foi à quelques lettres
particulières , ce Général , après un
combat sanglant près de Suonigmeni ,
où il a été blessé , ainsi que plusieurs
autres Officiers , s'est vu forcer à la
retraite. Ce rapport est sans date , et
mérite confirmation .
De Berlin , le 25 Juin.
Le Roi ne s'est arrêté ni à Breslau ,
ni à Schweidnitz ; c'est le 15 , qu'accompagné
du Duc de Brunswick, il est entrẻ
au quartier général de Schoenwalde :
un accès de fièvre a retenu le Prince
Royal à Schweidnitz . On aura une idée
juste des dispositions actuelles du Gou
vernement , et du véritable état des
choses , en lisant l'article suivant inséré
dans une Gazette accréditée de la Domination
Prussienne , et qui sûrement a
été transmis officiellement au Rédac
teur.
"
On saitque depuis le mois de Mars dernier
le Roi a euune correspondance avec le Roi de
Hongrie , sur les affaires du Levant et du
Nord. Les deux Souverains se sont écrit chacun
trois Lettres , à l'exemple de ce qui eut
liea entre le feu Roi et l'Impératrice Reine ,
au sujet de l'affaire de Bavière. Les deux
Monarques régnans se sont fait mutuellement
des représentations et des propositions d'accommodement
; mais comme L. M. n'ont
encore pu tomber d'accord jusqu'ici , et que
N°, 28. 10 Juillet 1790. E
( 98 )
le Roi de Hongrie a rassemblé le long de
nos frontieres une Armée dé 150 mille
hommes , le Roi de son côté a jugé à propos
de faire marcher la plus grande partie de
son armée en Silésie , et de s'y rendre luimême.
S. M. a pris son quartier , à Schoenwalde
, au même endroit où Frédéric II s'arreta
lors de la guerre de Bavière, S. Exc .
M. le Comte de Hertzberg, Ministre d'Etat ,
qui a suivi le Roi , va s'établir demain à
Reichenbach , à un mille de Schoenwalde ,
pour y diriger sous les yeux du Roi et entre
les deux armées , les négociations qui vont
être entamées pour la paix. Les Ministres
d'Autriche, d'Angleterre , de Hollande et de
Pologne ont suivi notre Ministre à Breslau ,
et iront aussi s'établir à Reichenbach , dès
que les négociations devront commencer.
S. M. le Roi de Hongrie a promis d'envoyer
incessamment ses instructions , pour cet effet,
à son Ambassadeur le Prince de Reuss,
(
Comme on sait , à n'en pas douter ,
que les bases de la négociation étoient
à peu près arrêtées avant le départ du
Ror , et qu'une rupture n'auroit d'autre --
effet en ce moment que d'exercer aux
grandes manoeuvres deux armées trèssavantes
, qui , ainsi qu'on le vit dans la
guerre de Bavière , seroient réduites à
avancer ou à reculer des frontières de la
Bohème à celles de la Silésie , on persiste
à croire que ce voyage du Roi, à un but
caché . En très-peu de temps ce mystère ,
s'il en est un , doit être éclairci.
Les Polonois sont loin d'être encore
familiarisés avec la perte prochaine de
( 99. 99 )
Thorn et de Dantzick. Elle mettra tout
le commerce maritime de la République
entre les mains de la Prusse , qui du
'moins jusqu'à présent étoit réduite au
droit de le gêner , et de l'accabler d'inpositions
onéreuses. Outre ces deux
Villes , notre Gouvernement demande
encore la Starostie de Dybow : ces différentés
prétentions ont occupé la Diete
dans la Séance du 7. Malgré l'empire
actuel de notre Cour sur la majorité de
cette Assemblée , on y a manifesté des
plaintes, véhémentes sur ce projet de
cession qu'on a qualifiée d'usurpation
´et de nouveau partage. Personne néanmoins
n'a daigné remarquer que Dantzick
étoit une République indépendante
sous la suzeraineté de la Pologne, comme
les Villes Impériales le sont sous la suzeraineté
de l'Empire ; que par conséquent
la Prusse n'avoit aucun droit de
la prendre , ni la Pologne de la céder . En
supposant, même que notre Cabinet en
tendit lur conserver sa liberté , peut- on
légalement lui donner un autre Suzerain
sans son consentement ? A la suite de
débats longs et opiniâtres , la Séance a
été levée sans qu'on eût pris une décision
sur cette affaire. Le même jour a
vu éclore une nouveauté bien dange-
-reuse : contre la loi fondamentale , une
pluralité considérable a prorogé la Diète
jusqu'au mois de Mars prochain : elle
aura donc été triennale , tandis qu'elle
Ej
538654
( 100 )
doit se renouveler tous les deux ans.
Après une discussion très-vive , l'argument
des circonstances l'a emporté sur
la Constitution . L'Ambassadeur de
Russie Comte de Stackelberg a pris
congé , le 9 , du Roi de Pologne , et doit
être parti peu de jours après . -Le Gé
néral de Henckel , Gouverneur de Konisberg,
a reçu l'ordre de se rendre avec
plusieurs Régimens , par Tilsit et Memel ,
sur les frontières de Courlande .
P. S. Nous recevons à l'instant de
Stockholm une première relation officielle
des combats indécis des 3 , 4 et
jours suivans ; elle porte en substance :
La grande flotte , ainsi que la flottille
légère , étoit , le 7 Juin , près de Biorkasund
, 10 à 12 lieues de S. Pétersbourg. Le
Rapport officiel du Grand Amiral , des combats
du 3 et 4 et jours suivans , n'étoit pas
encore arrivé ici le 15. La relation des opé
rations de la flotte légère nous annonce seulement
que le 3 , à quatre heures du matin,
le combat s'est engagé entre notre flotte ,
sous les ordres du Duc de Sudermanie , et
celle de Cronstadt , commandée par l'Amiral
de Kruse ; qu'aussitôt le Roi avoit envoyé
le Lieutenant- Colonel Hilinstierna avec
la quatrieme et huitième Division des Chaloupes
Cannonières , pour soutenir l'attaque
contre l'aile droite de l'ennemi . Une
des Frégattes Russes a d'abord été démâtée
, et les agrès d'un vaisseau de ligne
ont été si endommagés qu'il n'a pas pu rester
en ligne ; mais le vent devenu trop fort
V
( 101 )
pour les bâtimens légers , la flottille est retournée
à Biorko. Le combat entre les deux
grandes flottes à duré jusqu'à 8 huit heures.
Alors les Russes , ayant eu 3 vaisseaux de
ligne , dont un à 3 ponts , fort endommagés ,
se sont retirés vers Cronstadt . Notre flotte
est allée à leur poursuite , et l'affaire s'est rergagée
deux fois dans ce même jour , depuis
une à heures du soir. Le calme et dea
brouillards ont servi l'ennemi à se dérober
des poursuites ultérieures ; mais le lendemain
à deux heures du soir , le combat àà rècommencé
et à duré jusqu'à 6 heures . L'ennemi
s'est encore retiré , et nous le poursuivions
lorsque le Duc de Sudermanie fut averti que
la flotte de Revel avançoit du côté de Hogland
; ce qui fit prendre la résolution au
Duc d'aller tout de suite contre cette dernière
Escadre. Le 5 s'est passé en manouvres
entre les trois flottes , dont la nôtre
vers le soir , a commencé à poursuivre celle
de Revel pendant que l'Escadre de l'Amiral
Kruse dirigeoit sa marche , comme s'il espéroit
de nous trouver entre deux feux. Des
brouillards qui se sont élevés pendant la nuit
nous ont empêché de suivre l'ennemi plus
loin. Le 6 , notre flotte étoit entre Besséopo
-oen et Torsari , près du Golfe de Vibourg.
Elle a très - peu souffert dans ces expéditions .
La flottille est à Biorko -sund où le Roi, à
fait débarquer quelques Bataillons de Gardes
et de Hussards pour couvrir les côtes le
long desquels cette Escadre mouille , et
pour faciliter les opérations ultérieures que
le Roi paroît disposé à entreprendre.
">
E inj
( 102 )
De Vienne , le 14 Juin, ›
Après l'arrivée d'un Courrier de Berlin
, il se tint , le 15 , une Conférence
extraordinaire des Ministres , à laquelle
assistèrent MM. de Laudhon, de Lascy
et de Cobentzel ; elle dura plus de trois
heures , et le Public , qui écoute toujours
aux portes , pénétra que la paix ,
venoit d'y être résolue , ainsi quelle
projet de séparer nos intérêts de ceux
de la Russie , en cas qu'elle résistât à
Faccommodement général . Il n'est pas
besoin d'avertir que toute vraisemblable
que peut être cette décision , si elle a été
prise , les Ministres ne se pressent pas ainsi ,
d'en faire confidence. Elle n'a du moins
pas prévenu le départ du Maréchal de
Laudhon pour la Moravie , où il s'est
acheminé , le 18 , avec son Neveu et
deux Adjudans . Le lendemain , M. de
Spielman , Conseiller d'Etat , s'est mis
en route pour Reichenbach. Quelquesuns
le disent chargé de l'Ultimatum de
notre Cabinet ; d'autres le croyent destiné
seulement à conclure les prélimi
naires de pacification ; quoiqu'il en
soit , on ne pouvoit guère opposer à
M. le Comte de Hertzberg , de Négociateur
plus adroit , et plus versé dans
les affaires. On attend avec une bien
juste impatience le résultat de ces Conférences.
( 103 )
Celles d'Yassy promettoient un arrangement
prochain avec la Porte; un
échec récent que vient d'essuyerruupn de
nos Corps en Valachie pourra peutêtre
valoir aux Ennemis plus de condescendance
de notre part. Le . Prince
de Cobourg avoit ordonné au Général
de Thurn d'assiéger le fort d'Oxgetolm
en Bulgarie , et de l'emporter d'assaut
s'il étoit possible ; 15,000 Turcs en défendoient
les approches et l'intérieur,
Attaqués par les Autrichiens , trop con
fians dans une suite d'avantages , ils se
sont défendusavec intrépidité , ont percé
au travers de nos Troupes , les ont mises
en fuite , et fait lever précipitamment
le siége. Cette journée , dit - on , nous
coûte, 600
hommes
, 1300 blessés et 18
pieces de canon . On dit le Général de
Thurn tué dans l'action , ainsi que deux
autres Officiers Généraux. Des renforts
sont arrivés à temps pour sauver le reste
des Assiégeans . Tels sont du moins les
premiers rapports qui circulent depuis
Farrivée d'un Courrier du Prince de Cobourg
, le 18 .
On attend au premier jour la Dépu
tation de la Diete de Bude avec les propositions
de cette Assemblée , que les
Fabriquans d'insurrections annonçoient
devoir être très orageuse , et qui jusqu'ici
a été fort paisible. Ce sont de plaisans
Maniaques que ces Perturbateurs à
coups de plume , pour qui la paix et
Είν
( 104 )
l'harmonie sont un tourment , et qui se
pendroient volontiers si les Peuples ne
s'armoient partout du fer et des brandons
, pour égorger leurs Chefs et brûler
les maisons au nom de la liberté. Ils ont
bercé le Public , depuis six mois , de prédictions
sinistres sur la Hongrie. La
seule opération importante qu'ait consacréla
Diète , a été de supprimer toute distinction
entre les deux Chambres ; celle
des Magnats est composée des Grands
Officiers de la Couronné , des Comtessuprêmes
des Comitats , et du Haut Clergé.
La seconde comprend l'Ordre Equestre ,
le Clergé du second Ordre , et les Députés
des Villes.
Quatre Députés des Pays- Bas sont en
cette Capitale depuis quelques jours ; ils
ne sont pas envoyés par le Congrès.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 2 Juillet.
Un second Courrier de Cabinet arrivé
de Madrid Samedi soir, n'ayant apporté ,
suivant l'opinion générale , aucun avis
favorable à la paix , il fut arrêté dans le
Conseil du lendemain de confirmer l'ordre
de lever l'ancre , envoyé depuis quelques
jours à Spithéad. Dès le 24 , l'Amiral
Barrington , faisoit ses dispositions;
le Samedi 26 , il se rendit à bord de son
vaisseau le Burfleur de 98 canons , et
( 105 )
mit à la voile le 28 , avec une escadre -
de 16 vaisseaux de ligne , cinq frégates
et deux sloops ; le Duc de Clarence qui
monte le Valliant de 74 can . , marchant
à la tête de l'avant-garde. On dit que
cette armée navale se dirige à l'Ouest ,
probablement pour croiser dans le
golfe de Biscaye cependant il seroit
téméraire de prononcer affirmativement
sur sa destination . Jamais il n'a régné un
plus grand secret dans le Gouvernement:
on raisonne de ses projets , on ne les pénètre
pas , et tel est l'avantage d'une
Constitution qui , lorsqu'il s'agit des intérêts
extérieurs , ne subordonne point
l'Autorité Royale aux consultations tumultaires
et discordantes d'une Assemblée
, et qui , à l'abri de la responsabilité
, accorde au Ministère la sureté , la
confiance , sans lesquelles tout languiroit
, tout périroit dans les intrigues ,
les controverses , et les indiscrétions.
Deux de nos Navires Marchands
Alert et l'Hannah apportèrent la semaine
dernière , l'avis qu'ils avoient rencontré
à la hauteur du Cap S. Vincent ,
une escadre Espagnole de 14 voiles.
Suivant leur rapport , on pressoit à Cadix
les armemens avec la plus grande
' activité : l'on sait, en effet , qu'environ
quarante vaisseaux de ligne Espagnols
seront prêts avant la fin de ce mois.-
Il reste actuellement huit vaisseaux de
ligne à Spithead , auxquels 14 autres ,
Ev
( 106 )
dont cinq du premier rang , se réuniront
avant le 12. On en accélère l'armement
il ne leur manque que des
Matelots quelques- uns ont déjà leur
complet . -Le départ de l'Escadre a
fait baisser les fonds , et fortifié l'opi
nion que nous allons entrer dans la carrière
des grands événemens.
L'Election des Communes approche
de son terme . Celle de la Cité est terminée
en faveur des Aldermans Curtis
Brook- Watson , Watkin - Lewes et
Sawbridge. Ce dernier seul tient à l'Opposition
. L'Alderman Curtis est un nouveau
Membre , et zélé partisan de M.
Pitt; sur environ 6000 suffrages , il en a
réuni 4346, M. Pitt est réélu par l'Université
de Cambridge , à une très grande
pluralité. Après une faveur de 25 ans , -
M. Wilkes , dans sa vieillesse , vient de
perdre les bonnes graces du Comté de
Midlesex ; la supériorité pour M. Byng,
son concurrent , étoit si forte , qu'il a
décliné sa présentation. MM . Mainwa
ring et Byng ont été élus ; le premier
est dans la Majorité. L'Opposition est
sur-tout malheureuse dans les Elections
des Comtés , plus nombreuses et plus
indépendantes : elle a succombé en particulier
dans le Hampshire , ou le Lord
John Russel , frère du Duc de Bedford,
a été rejeté. Il paroît qu'en balançant
les pertes et les gains , le Ministère accroîtra
sa majorité par l'élection d'enyi(
107 )
ron 50 Membres. M. Faret Milord Hood
conservent un avantage prédominant
à l'élection de Westminster qui n'est pas
encore terminée. Les querelles vio ,
lentes ont été bien moins nombreuses qu'a
l'ordinaire ; cependant à Nottingham et
à Leicester on en est venu aux mains ;
quelques personnes ont été blessées
mais la présence d'un détachement de
Cavalerie a mis fin à ce désordre . On
suppose , sans que nous le disions, que
malgré toutes les lois pour les prévenir ,
les brigues , les sollicitations , les festins
et l'argent ont concouru,, comme à l'or
dinaire , aux choix à faire en divers lieux,
Que seroit-ce donc si l Election générale
serenouveloit plus fréquemment? L'am
bition augmenteroit avec l'espérance , et
Nation deviendroit, bientôt entières
ment corrompue. Que seroit ce si au lieu
d'une propriété libre en fondsde terre ou
de qualifications particulières et restrictis
res,on comprenoit dans le
dans lecens
censdesElect
teurs , la masse presqu'entiere du Peuple
sans propriété et vivant de son travail ?
300
2 ).
PAYS BAS
૧૦ %, 211 31. પૂર
De Bruxelles , le 3 Juillet 1790mbal
Une première défaite expulsasles Pap
triotes du Duché de Luxembourg ; une
seconde leur fera perdre la Meuse et le
Comté de Namur : on sattend à cet évé
E vi
( 108 )
nement au premier jour. Les relations ,
écrites sous la dictée de M. Van Eupen ,
sont très-encourageantes ; mais il paroît
qu'on trompe ce grand Pénitencier qui ,
toutes les semaines , nous donne une victoire
nouvelle. Dans son Bulletin officiel
de l'affaire du 17 Juin , aux'environs
de Bouvines , il attribua à nos
troupes tout l'avantage , en avouant cependant
qu'elles avoient laissé un canon
à l'ennemi , et pressé leur retraite . L'on
sait aujourd'hui que le canon Autrichien
et quelques Dragons de la Tour forcèrent
en effet nos Concitoyens à repasser
la Meuse très -précipitamment , laissant
près de 400 hommes tués par l'ennemi
, ou noyés dans le fleuve
Il arrive chaque jour des renforts à
Luxembourg: les troupes de Wurtzbourg
y sont rendues à peu près en totalité
depuis la fin du mois dernier. On attend
incessamment un train considérable
de grosse Artillerie qui , aux dernières
nouvelles , avoit déja traversé une
partie de la Franconie.
Les Etats de Limbourg et d'Outre -Meuse
qui jusqu'ici avoient gardé le silence , ont
jugé le moment très-favorable pour publier
leur manifeste d'indépendance , et d'accession
à l'union Belgique. Dans cette pièce
qui a teste la prudence de ses Proclamateurs
, les Etats révoquént les pouvoirs acco
dés au ci- devant Duc de Limbourg, et au nom
de la Nation , ils se mettent en possession
de la Souveraineté : Signé , Ziegeler
Henri Chapelle , le 24 Juin .
( 109 )
FRANCE.
De Paris , le 7 Juin.
ASSEMBLÉE NATIONALE .
1
Articles décrétés dans la Séance du Samedi
matin 26 Juin , sur l'aliénation des Biens
Nationaux.
« II. Toutes les personnes qui voudront
acquérir des Domaines Nationaux , pourront
s'adresser , soit au Comité de l'Assemblée
Nationale chargé de leur aliénation , soit à
PAdministration ou au Directoire du Département
, soit même à l'Administration ou au
Directoire du District , dans lesquels ces
biens sont situés ; l'Assemblée Nationale réservant
au Département toute surveillance ,
et toute correspondance directe avec le Comité.
44
"
III. Les Municipalités qui enverroient
des soumissions pour quelques objets déja
demandés par des particuliers , n'auront
point droit à être préférées. Le Comité enregistrera
toutes les demandes des Municipalités
suivant l'ordre de date de leurs délibérations
authentiques , et celles des par
ticuliers suivant la date de leur réception ,
et il en enverra des expéditions , certifiées
par un de ses Secrétaires , à l'Administra
tion ou au Directoire du Département dans.
lequel ces objets sont situés . »
44
IV. Les Administrations de Département
formeront un état de tous les Domaines Nationaux
situés dans leur territoire , et procé
deront incessamment à leur estimation , dans
( 110 )
les formes prescrites par les articles 3 , 4 ,
7 et 8 du Titre I du Décret du 14 Mai cidessus
mentionné .
"C
"
Les Administrations ou Directoires da
Département chargeront des Experts ' , ou
gens à ce connoissant , des estimations , pour
lesquelles il sera nécessaire d'en employer
et elles commettront pour surveiller ce travail
, les Administrations ou Directoires de
Districts.
. V. Elles commenceront , ces estimations ,
par les lieux ou sont situés les biens sur lesquels
le Comité leur aura renvoyé des soumissions
, soit de Municipalités , soit de particuliers
, ou sur lesquels elles en auroient
reçu directement , et continueront ensuite à
faire estimer ceux mêmes de ces biens pour
lesquels il n'auroit été fait aucune soumission
.
"
"
VI. Elles auront soin , dans les estimations
, de diviser les objets autant que
leur nature le permettra , afin de faciliter ,
autant qu'il sera possible , les petites soumissions
, et l'accroissement du nombre des
Propriétaires. "
VIII. Les prix d'estimation seront déterminés
d'après les dispositions des articles
III , IV , VII et VIII du titre I du Décret
du 14 Mai , ci - dessus mentionné , et serviront
de base auxsoumissions et aux enchères.
« IX. Les soumissions devront être au
moins égales au prix de l'estimation , et les
enchères ne seront ouvertes que lorsqu'il y
aura de telles soumissions ; mais alors elles
le seront nécessairement , et l'on y procédera
dans les délais , dans les formes et aux conditions
prescrites par les articles I, II , III,
IV , V , VI , VIII et IX du titre III da
#
( 11 )
Décret du 14 Mai , et par l'instruction , du
31 du même mois.
·· X. Les acquéreurs des Domaines Nationaux
se ont tenus de se conformer pour
les baux actuels de ces biens , aux disposi
tions de l'article IX du titre I du Décret
du 14 Mai, et aux conditions de jouissances
prescrites par l'instruction du 31 du même
mois , au maintien desquelles les Administrateurs
de Département et de Districts ,
ou leurs Directoires , tiendront exactement
la main . "
" · XI. Les acquéreurs, jouiront des franchises
accordées par les articles VII et VIII
du titre I du, Décret du 14 Mai , et aussi
de celles accordées par l'article XI du titre
III ; mais pour ces dernieres , pendant l'espace
de cinq années seulement , à compter
du jour de la publication du présent Décret.
"
" XII. Les Administrations de Départe
ment ou leurs Directoires adresseront le 15
de chaque mois , au Comité chargé de l'a-
Jiénation des Domaines Nationaux pendant
la présente Session de l'Assemblée Nationale
, et , par la suite , aux Commissaires
qui leur seront désignés par les Législatures ,
un état des estimations qu'elles auront fait
faire , et un état des ventes qui auront été
commencées ou consommées dans le mois
précédent , pour le tout être rendu publie
par la voie de l'impression. "
« XIII. Les acquéreurs feront leurs paiemens
aux termes convenus , soit dans la
Caisse de l'Extraordinaire , soit dans celles
de Département ou de District , qui seront
chargées d'en compter an Receveur de l'Extraordinaire.
"
( 112 )
XV. Les Municipalités qui voudroient
acquérir quelques parties des Domaines Nationaux
pour des objets d'utilité publique
seront tenues de se pourvoir dans les formes
prèscrites par le Décret du 14 Décembre
1789 , pour obtenir l'autorisation nécessaire ,
et seront ensuite considérées comme acquéreurs
particuliers. ".
" XVI. Les articles ci - annexés du Décret
du 14 Mai et de l'Instruction du 31
du même mois sur la vente de 400 millions
de Domaines Nationaux , avec le changement
des seules expressions nécessaires
pour les adapter aux dispositions ci- dessus ,
seront censés faire partie du présent Décret.
"
L'article XIV a été ajourné.
DU, DIMANCHE 27 JUIN.
Dans le N° précédent , on a vu que trois
Députations de Perpignan , dont deux , accusatrices
de M. de Mirabeau le jeune , furent
admises à la Barre , et à la Séance
même , Samedi dernier. Un Soldat du Regiment
de Touraine et un Garde National
de Perpignan , portèrent successivement l'a
parole , et renchérirent à l'envi sur les crimes
du Colonel de Touraine , et sur l'excellente
conduite du Régiment. Entre autres
récits, ils notifierent à l'Assemblée qu'une
Députation de Grenadiers et deux Soldats
de chaque Compagnie étoient allés inviter.
respectueusement M. de Mirabeau à se rendre
au Quartier: que ce Colonel , sans veste ni
chapeau , avoit fondu sur eux l'épée à la
main , ainsi que six Officiers apostés par lui .
Trois hommes sont blessés : on crie aux armes.
( On crie aux armes contre six Officiers
( 113 )
et le Colonel aux prises avec 2 à 300 soldats !
M. de Mirabeau dit 500 ! ) Au lieu de se ren.
dre aux représentations , le Colonel égorge.
M. de Cholet, Commandant de Perpignan ,
nous ordonne d'obéir aux ordres du Roi , et
de recevoir les Officiers éloignés et l'Adjudant
destitué ; mais les ordres Ministériels
seront-ils donc toujours meurtriers ? nous
répondons qu'intimer de pareils ordres dans
une rue et l'épée à la main , c'est nous prescrire
de les refuser. M. de Cholet fait une
nouvelle tentative au quartier ; enfin on nous
offre mille écus : des moyens aussi bas auroient-
ils pu jamais déterminer le Régiment
de Touraine ? etc.
Aujourd'hui M. de Mirabeau jeune a annéanti
ces assertions par l'exhibition des
ordres reçus du Roi , par le témoignage de
la Municipalité , par une Enquête légale de
10 témoins par laquelle le récit précédent
est renversé. Voici le Précis de la défense
de M. de Mirabeau :
"
« La calomnie m'a précédé , elle a vomi
contre moi des libelles affreux , elle me poursuivra
encore pour dénaturer les faits de ma
justification . Hier encore , à Ecouen , sans le
secours des Officiers Municipaux j'aurois
peut - être été la victime de la fureur du
Peuple. A Castelnaudari , le même Peuple
qui , le 14 , me couchoit en joue et demandoit
ma tête , est venu le 22 se presser avec
joie autour de moi ; il crioit : « il a sa graee ,
" nous en sommes bien aises ; il a l'air d'un
bon homme. Si je ne suis pas les faits
dans leur ordre , je prie l'Assemblée d'y suppléer
par son silence et par son attention,
Voici la 14 nuit que je passe sans me coucher.
"
( 114 )
Je donne ma parole d'honneur que´ je
n'ai parlé qu'avec respect de l'Assemblee et
des Decrets rendus par elle et sanctionnés
par le Roi. Si quelqu'un avoit l'audace de
dire le contraire , je lui donne d'avance le
démenti le plus formel. Ceux de mes Collegues
qui sont Journalistes devroient me
traiter avec moins d'indignité. J'imagine
qu'on ne me reproche rien d'anterieur aux
circonstances qui m'amènent en ce moment
près de vous. On m'a dit que la Municipa
lite de Perpignan a blámé ma conduite . Je
réponds par une Lettre qu'elle n'a adressée
six heures avant mon départ.
་་
>>
Monsieur , la démarche que vous venez
de faire , en joignant votre Régiment au
moment où vous avez appris son indiscipline ,
est une nouvelle preuve de votre zèle connu
pour Te service du Roi . Vos Soldats , égarés
par une fatalité dont nous ignorons la cause ,
n'ont cédé ni à vos soins , ni à ceux de M. de
Chollet , Commandant de la Province , qui
s'est uni à la Municipalité pour les faire
rentrer dans leur devoir. Leur opiniâtre résistance
à se soumettre met notre Ville dans
la position la plus alarmante ; vous en sentez
assez les conséquences , M. le Vicomte , pour
penser avec nous que , dans des circonstances
aussi orageuses , le parti le plus sage
est d'aller vous- même exposer à l'Assemblée
Nationale , et mettre sous les yeux du
Roi les faits dont vous avez été témoin . Nous
ne doutons pas que l'Assemblée Nationale
et le Roi ne rendent la même justice que
nous à la a la conduite que tous avez tenue pour
remplir l'objet de votre mission . Les Officiers
Municipaux de Perpignan.
"
J
11
"
Si depuis , la Municipalité a teñu un
( 115 )
autre langage , cette prévarication ne peut .
être l'effet que de la crainte . Il existoit dans
le Regiment de Touraine six cents hommes
sortis de toutes les règles du devoir , et trois
cents Soldats honnêtes qui versoient, des ,
larmes de sang. Je sentois que ces hommes
n'oseroient jamais montrer leur respect pour
la discipline militaire , tant qu'ils seroient
sous le coûteau de leurs camarades insubordonnés.
Vous avez connoissance des ordres
que j'avois reçus du Roi, et de la Lettre.
que m'adressa M. de la Tour -du - Pin , le 31
Mai . Ce Ministre m'y prescrivoit de faire ;
rentrer le Régiment dans l'ordre , et remettre
à leurs places les Officiers que l'effervescence
avoit forcés de s'absenter , ainsi que l'Adju
dant et les Bas - Officiers injustement destitués
par les Soldats. »

Je me suis concerté , ainsi que l'ordon
noit cette Lettre , avec les Officiers Muni-,
cipaux , pour aviser aux moyens de rétablir
la subordination , et de découvrir la cause de
tant de désordres ; je crois tenir le fil de
tous les troubles qui se sont propagés d'Antibes
à Dunkerque , de Perpignan à Strasbourg
, et je pourrai , sous peu de jours , vous
dire quelles sont les gens qui ont payé les
Troupes pour les soulever. Ma première démarche
a été d'écrire aux Officiers Municipaux
, pour leur demander l'instant où je
pourrois prêter le serment en leur présence.
Ma Lettre est datée du 9 Juin . »
"
MM. les Officiers Municipaux me donnèrent
jour pour le lendemain. Les trois
Officiers qui avoient été forcés à se retirer
étoient à quinze lieues ; ils manquerent de
chevaux pour leur retour , et ne purent arriver
à tems, Je donnai contre - ordre au Ré(
116 )
"
giment qui devoit s'assembler : voici quel
étoit mon plan. J'aurois prêté le serment
Militaire prescrit par les Décrets de l'Assemblée
Nationale je l'aurois fait prêter
ensuite de nouveau au Régiment : on auroit
lu la lettre du Roi. Je devois ensuite ordonner
aux Officiers , qui auroient été à portée
de l'esplanade , de rentrer dans leurs compagnies
; j'aurois réintégré l'Adjudant dans
son poste , et j'aurois fait défiler le Régiment.
S'il y avoit eu du murmure ou de l'insurréetion
, j'aurois dit : Que ceux qui ne veulent
pas obéir aux ordres du Roi , sortent des rangs .
Le contre-ordre ayant été donné , le
Régiment ne prit pas les armes. Le lende
main , à sept heures et demie , ma porte fut
ouverte avec fracas par l'Adjudant et par
une troupe de soldats qui parloient tous à
la fois. Je leur dis que ce n'étoit pas ainsi
qu'on entroit chez un Chef, et leur ordonnai
de sortir ; ce qu'ils firent . Je passai un
pantalon , j'ordonnai qu'on fît entrer une
députation des Soldats qui étoient à ma
porte , au nombre de cinq cents ; il en monta
quinze ou vingt : un Grenadier porta la parole
, et me dit : Mon Colonel , on nous a
dit que vous aviez ordonné à Rochefort de
quitter ses épaulettes d'Adjudant , et que vous
vouliez faire rentrer Maréchal. Soldats , répondis-
je , ce n'est pas en foule et sans ordre
que vous devez interroger votre Chef; rendezvous
calmes et tranquilles à votre quartier ,
je vous y porterai les ordres du Roi et les
miens; j'y serai dans un quart d'heure. Les
Députés me répondirent que j'avois raison ,
qu'ils alloient s'y rendre , qu'il m'avoient toujours
obéi et qu'ils m'obéiroient encore. A
peine étoient- ils descendus , qu'on vint me
( 117 )
dire que les Soldats ne vouloient point suivre
l'avis des prémiers , qu'ils avoient demandé
que je descendisse , et quej'étois bien
f... pour cela. Je descendis avec sept Officiers
; les Soldats se rangèrent à mon arrivée
: je leur répetai ce que j'avois dit à leurs
camarades , et j'ajoutai :

. Je vous ordonne , Soldats , au nom du
serment que vous avez fait à la Nation , à la
Loi et au Roi , de vous rendre à votre Quartier
, et vous y recevrez.mes ordres ; ce n'est
pas au milieu d'une rue , et par une insurrection
, que vous obtiendrez de moi une
réponse : obéissez . Des cris presque unanimes
dirent non . Toujours calme , je répétai
une seconde fois le même ordre , on me répondit
encore non. J'eus beau dire que je
n'étois pas accoutumé à obéir à mes subordonnés
, qu'ils pouvoient me casser , mais
non pas me faire plier , les non furent toujours
répétés . Un Appointé de la Compagnie .
de Vaubercy sortit du rang , s'avança vers
moi , et me dit : Nous savons que vous voulez
faire rentrer au Régiment les gens qui
ont voulu nous faire du mal , mais f..... ils
n'y rentreront pas . Ces propos étoient accompagnés
de gestes dangereux et menaçans ;
un des Officiers qui étoient près de moi m'avertit
que d'autres ramassoient des pierres.
Alors je fis un pas en arrière , je dis : A moi ,
MM. les Officiers. Je tirai mon épée , et la
portant en l'air , je criai : obéissez , Soldats,
à la voix de votre Chef. Au mouvement que
nous fîmes pour mettre l'épée à la main ,
les Soldats se jetèrent les uns sur les autres
des deux côtés de la rue ; plusieurs tombèrent
et d'autres crièrent aux armes : ils coururent
à leur Quartier , où ils furent prendre les
( 18 )
=
armes. Ces faits sont attestés par une
-Enquête de treize . Temoins , tous Citoyens
de Perpignan. M. de Mirabeau en fit lecture.
On vous a dit que j'avois versé le sang
des Soldats ; vous voyez combien atroce est
cette calomnie . Mais on ne vous a pas parlé
de 800 Soldats criminels qui enfoncent les
portes de lear Colonel, enlevent les › Drapeaux
et la Caisse Militaire et ils ont été
admis à la Baire de l'Avsemblée ! on leur a
accordé la Séance ! le désordre étoit à son
comble ; le desir de sauver un Regiment avec
lequel je sers depuis dix ans , m'inspira des
moyens de douceur et de conciliation que je
mis en usage. Tout fat inutile ; mais 300 Soldats
honnêtes , des Officiers courageux epres
pectables avoient respecte leur devoirs il
falloit conserver au Roi ce noyau précieux
d'un Régiment qui s'etoit si souvent couvert
de gloire , qui toujours avoit ete sans reproche.
J'imaginai de porter les cravattes
des Drapeaux au Roi ; je lui aurois dit «Sire ,
envoyez les cravattes dans une Ville éloignée
; appelez y les Soldats qui sont restés
fideles ; ils viendront se réunir autour de leurs
-Drapeaux . Ce projet élőiu celui d'un
homme d'honneur , je ne cesserai de mén
-applaudir. ng Justoto imperio ilCab mu

2
C
Aux murmures qui s'élevèrent p¹j'opposërai
: Si vous etes mes Adversaires , levezju
vous , et sortez ; si vous êtes mes Juges , sidence
,ecoutez - moi ! » Nul que le Colonéi ne
spouvoit avoir la garde des Drapeaux ; ils
étoientdans mat hambre. Je donne na parole
que M. d'Aguilar ne m'ajamais ditqu'il en
répondoit ; ilne pouvoit en repondre , puisqu'ils
etoient entre mes mains. Mes Soldats
ent bien pense que je ne les rendrois pas ; on a
#
( 119 )
dit qu'on avoit trouvé les Gravattes dans mes
malles ; cela est faux ; elles étoient là ... sur
ma poitrine ; on n'auroit pu les avoir qu'en
me tuant . Mais la surete d'un Citoyen étoit
compromise , du Citoyen 'que je respecte le
plus ; je les ai données avant même de m'être
fait représenter à Castelnaudari la réquisition
de la Municipalité de Perpignan . Je
suis innocent ; je crois mon innocence démontrée
; les preuves relatives à la manière
dont mon Régiment à été travaillé, payé,
solde, completeront ma justification . Je demande
les seuls Juges qui puissent me convenir
; je demande un Conseil de guerre pour
juger le Régiment et moi. "
Nous avons dit que l'Assemblée avoit
renvoyé M. de Mirabehu non à un Conseil
de guerre , mais aux Comités Militaire et
des Rapports réunis ...t
+ Le Décret sur les pensions que nous avons
indiqué la semaine derniere , consiste dans
les six articles suivans .
Art. I. Tous les Pensionnaires , sans exception,
sur quelque Caisse que leur payement
ait été originairement assigné , toucheront
Jes arrérages de leurs Pensions , echus , soit
pour une année entière , soit pour portion
d'année , jusqu'au 31 Décembre 1789 , et le
payement leur en sera fait sans retard , ni
discontinuation , sous les retenues établies
par les Réglemens "

II. La suspension ordonnée par l'art. II
du Décret des 4 et 5 Janvier dernier , est
prorogée , jusqu'à ce qu'il en ait été autre
ment ordonné.
*
K
W
III. Les pensions accordées aux familles
d'Assas , de Chambort et au sieur Colonel
Lukner , ainsi que les pensions de 600 liv. et
( 120 )
au- dessous , sont exceptées de cette prorogation
, et seront payées à leur échéance , pour
les six premiers mois de l'année 1790. "
" IV. Sont pareillement exceptées les pensions
assignées sur les Economats aux ci- devant
Jésuites , aux nouveaux Convertis , et
aux anciens Employés à la Régie des Economats
, au nombre de onze , lesquelles seront
payées , savoir ; celles des ci- devant Jésuites
et celles des nouveaux Convertis , en leur
entier , et celles des anciens Employés pour
les six derniers mois de l'année 1790 , et jusqu'à
la concurrence seulement de 1000 liv.
pour l'année entière , à l'égard de celles qui
excèdent ladite somme de 1000 liv. "
. V. Continueront aussi d'être acquittées
les aumônes ordinaires , distribuées sur les
fonds des Economats , ainsi que les pensions
alimentaires qui se payent à des Religieuses
dont les Maisons ont été supprimées , sur les
fonds destinés au soulagement des Communautés
Religieuses.
"
« VI. Les veuves et enfans des Matelots
qui se trouvent en tour de remplacement
seront inscrits sur les Rôles de distribution
des 120,000 liv. appartenant pour cet objet
à la Marine , au lieu et place de ceux qui
sont décédés en 1789 , au nombre de 110. "
M. Delley d'Agier a représenté dans la
même Séance , que le Décret du 19 Juin
qui anéantit les qualités et titres de la Noblesse
, causoit , dans la perception des Droits
de Contrôle et d'Insinuation au Tarif, un
déficit annuel de sept millions , parce que
les droits sur les Contrats de Mariage , Testamens
, Substitutions , etc. se percevoient
sur la qualité des Contractans, Il a proposé
de
( 121 )
de charger le Comité des Domaines de faire ,
aines
sous huit jours , un rapport des moyens
employer pour prévenir ce nouveau déficit
dans les revenus nationaux . Sur les observations
de quelques Membres , l'Assemblée
a ordonné le renvoi de la Motion aux Comités
réunis des Finances , des Impositions
et des Domaines. "
DU LUNDI 28 JUIN.
nouveaux
L'instruction annexée au Décret qui organise
les Corps Administratifs , les autorisoit
à élire de nouveaux Députés à la Législature
, aussitôt après leur formation ; un
Décret subséquent , rendu collatéralement à
la réunion des Assemblées Primaires , a révoqué
ce premier exercice des droits da
Peuple. Aujourd'hui , ces Corps - Administratifs
sont rassemblés et de "
Décrets vont les faire disparoître jusqu'au
mois d'Octobre. Est - ce le caractère actuel
de ces Assemblées , l'exclusion à force ouverte
qui en a écarté nombre de Citoyens ,
par la plus insigne violation des Décrets
Constitutionnels ? est- ce l'inexpérience de
ces Corps dans l'Administration , ou leur
trop grande expérience de la science du
moment , qui a déterminé leur dissolution ?
Non , sans doute ; puisque M. Thouret en la
faisant prononcer , selon le voeu du Comité
de Constitution , en a donné pour motif,
qu'ils manqueroient de sujets de délibérations
: les Directoires seuls resteront en activité
les Conseils -généraux des Départemens
se borneront à nommer leurs Officiers
et les Membres du Directoire ; ils se sépa-
Teront ensuite pour se réunir en Session de
Conseil , les Districts au mois de Septembre ,
N°. 27. 10 Juillet 1790 . F
( 122 )
les Départemens au mois d'Octobre . Telle
est la substance d'un Réglement en quatorze
articles , rendu dans cette Séance , et dont
les dernières dispositions confient aux Directoires
les fonctions exclusives qui leur ont
été précédemment confiées .
De nouveaux Décrets sur le traitement du
Clergé actuel , ont terminé la Séance : nous
allons les joindre à ceux rendus Samedi
dernier.
9
IV. Le traitement des Vicaires actuels
sera le même que celui fixé par le Décret
général sur la nouvelle organisation du
Clergé. «
"
V. Au moyen du traitement fixé par les
précédens articles , tant en faveur des Evéques
que des Cures et Vicaires , la suppression
du casuel , ensemble tous droits et prestations
de ce genre , aura lieu à compter du
1er Janvier 1791 : néanmoins jusqu'à cette
époque , ils continueront de les percevoir.
Les droits attribués aux fabriques continueront
d'être payés , même après ladite époque
, suivant les tarifs et réglemens
"
(
VI. Les traitemens qui viennent d'être
déterminés pour les Curés et Vicaires , auront
lieu à compter du premier janvier 1791.
VII. En ce qui concerne la présente
année , les Curés auront , outre leur casuel ;
savoir , ceux dont le revenu excède 12col . ,
1. la somme de 1200 liv .; 2 °. la moitié de
l'excedent , pourvu que le traitement n'aille
Pas à plus de 6000 liv .
it
,,
A l'egard de ceux dont le revenu est
inférieur à 1200 liv. , ladite somme leur sera
payée ; savoir , ce qu'ils reçoivent , ' comme
par le passé , par le décimateur ou par le
( 123 )
District ; et le surplus leur sera compté dans
les six premiers mois de 1791 .
VIII. Les Vicaires des Villes , outre
leur casuel , jouiront de la somme accoutumée
de leur être payée. Ceux des campagnes
auront aussi , outre leur casuel , la
somme de 700 liv . , qui leur sera payée de
la manière portée par l'article VII ci - dessus .
IX Les Evêques mentions a premier
article du présent Décret , qui se trouveroient
au moment de sa publication , âgés
de 75 ans révolus , n'auront pas moins de
: .18000 liv. , et leur maximum sera augmenté
d'un tiers .
སྙ ༢་ ( t
"C
Ceux compris dans l'article II , qui auront
le même âge , n'auront pas moins de
12000 liv ,, et leur maximum sera également
augmenté d'un tiers.
*
A l'égard de tous les autres bénéficiers
âgés de même , dont les revenus Ecclésiastiques
iront à 2000 liv. ils n'éprouveront aucane
réduction , et leur revenu sera augmenté
d'un tiers .
"( Art. XI. Dans les Chapitres où , par les
Statuts ou par les usages , les Prébendes des
nouveaux Chanoines sont , pendant un temps
déterminé , partagées en tout ou en partie
entre les anciens Chanoines , on n'aura aucun
égard à cet usage , et le traitement de chaque
Chanoine sera fixé sur le pied d'une simple
Prébende . "
"(
XII. Les Ecclésiastiques engagés dans
les Ordres sacrés , qui , sans être pourvus de
titres , se trouvent attachés à certains Chapitres
, auront un traitement suivant la proportion
fixée par l'article IX , et selon les
émolumens dont ils jouissoient. "
. XIII. Les Abbés Réguliers - perpétuels
Fij
( 124 )
et les Chefs d'Ordre inamovibles , jouiront ,
savoir ; ceux dont les Maisons font en revenu
10,000 liv. au moins , d'une somme de 2000 ;
et ceux dont la Maison a un revenu plus considérable
, du tiers . de l'excédent , sans que
le tout puisse aller au -delà de 6000 liv .
"
"
XIV. Les Evêques qui se sont anciennement
démis , les Coadjuteurs des Evêques ,
les Evêques suffragans de Trèves et de Bâle ,
en France , jouiront d'un traitement annuel
de 10,000 liv. à prendre , soit à cause des
Pensions dont ils jouissoient , dans le cas où
ils ne jouiroient pas actuellement , soit en
Pensions , soit en Bénéfices , leur traitement
demeurera tel qu'il est leur traitement ,
comme Coadjuteurs , cessera lorsqu'ils auront
un titre effectif. "
Dire que dans la discussion de tous ces Décrets
sur le Clergé , une partie de l'Assemblée
a porté une inflexibilité , une économie , une
épargne de douceurs et de ménagemens ,
qu'on auroit crus incompatibles avec l'équité
d'une distribution de Biens , dont on
dépouille les usufruitiers ; ajouter qu'envain
on a tâché de tempérer l'âpreté de ces décisions
par des amendemens presque tous
rejetés , et qu'à l'exception de quelques Curés
attachés au Parti qui vient de changer le
sort de l'Eglise , aucun Membre du Clergé
n'a osé ou voulu prendre part à ces débats ;
c'est indiquer quel en a été l'esprit . Par
exemple , le Rapporteur du Comité ayant
aujourd'hui proposé , d'augmenter d'un tiers
le maximum des Evêques , âgés de plus de 70
ans avant la publication du Décret , on a
.demandé la question préalable avec une espèce
de colère. M. Fricat a soutenu que
cet égard pour la vieillesse tendoit à rétablir
( 125 )
H
le Clergé dans toute sa splendeur. M. Martineau
et M. Desmeuniers ont- ils manifesté
d'autres sentimens ? Des murmures et des
huées leur ont fermé la bouche : " Je ne sais
pas , a crié M. Camus , quel est le privi- .
lege d'un bomme , parce qu'il a pris la
" tonsure. Donnez donc aussi mille livres
de rente à tout Citoyen actif on non actif
âgé de 70 ans ! Ce puissant raisonnement
a paru péremptoire , et l'article additionel a
été coulé à fond .
"
"
DU LUNDI 23. SÉANCE DU SOIR.
{ י
Des Artistes de la Capitale sont venus des
mander la conservation des quatre figures
de la place des Victoires , chef- d'oeuvrede
Desjardins , en les délivrant de leurs
chaînes , et en les ornant des attributs de la
liberté . M. le Président leur à répondu qu'ils
égaleroient les monumens du règne , de
Louis XIV , et que le siècle d'une grande
Nation seroit effacé par le siècle d'une grande
Nation. Ce compliment ne décidoit rien sur
la demande ; M. Bouche l'a fait rejeter , en '
observant qu'on pouvoit ôter aux statues les
attributs de l'esclavage , mais non pas le
maintien de la servitude. D'après cet arrêt de
M. Bouche, il faut croire qu'on brûlera tous
les Tableaux où les homines se présentent
sous une attitude humiliante ; qu'on brisera
les statues qui portent le même caractère &
qu'on démolira les ares de triomphe de la
porte S. Martin et de la porte S. Denis ,
qu'on renverra à l'Italie esclave ses antiques,
fameuses , où Rome et la Grèce manquèrent
au respect des formes libres , et qu'on défendra
aux Statvaires , aux Peintres , aux Poétes
et aux Comédiens de jamais représenter des
Fij
( 126 )
+
vaincus dans l'attitude de la défaite. Voltaire
nie que les quatre statues condamnées
figurent des Nations : un bruit populaire paroit
avoir seul accrédité cette opinion , dont
on ne trouve de fondement raisonnable dans
ancun Historien . Le monument entier de la -
Place des Victoires devroit être détruit ; car
la figure isolée de Louis XIV fera un effet
bien ridicule.
L'Assemblée ayant entendu un très-long
rapport sur le Commerce de l'Inde , on a
preféré d'en discuter les articles en masse .
M. Nérac les a d'abord combattus , en substituant
un Projet de Décret à celui du Comité
, qui a été défendu par M. Ræderer,
Ce Député s'est particulièrement attaché à
demontrer la nécessité de réunir à l'Orient .
les envois et les retours de ce Commerce .
Cette opinion dans le développement de laquelle
son Auteur à montré des connoissanees
précises et une grande force de raisonnement
, à été refutée par M. de Mirabeau
l'aîné. Du Décret rendu en faveur de la li- ,
berté du Commerce de l'Inde , il a tié la
conséquence que ce Commerce ne pouvoit
être le privilége d'un seul Port. La fin de
son discours à balancé , sinon détruit l'effet
de celui du Préopinant . Une considération!
puissante qu'à exposée M. de Mirabeau , et
qu'il seroit important de vérifier , est que ,
Marseille , par exemple , admise au Commerce
de l'Inde , verseroit très - utilement
ses retours au Levant , et à 50 pour cent
meilleur marché , et plus sûrement qu'on
ne peut le faire par la voie de la mer Rouge
et des Caravannes. La discussion a été
ajournée.
( 127 )
DU MARDI 28 JUIN.
M. Briansiaux de Dunkerque , et Chevalier
de S. Michel , écoutant son enthousiasme
pour la Motion de M. de Menou contre les
cordons , plus que la reconnoissance envers
le Roi qui l'avoit décoré de celui de S. Michel
, a envoyé son cordon noir à l'Assemblée
en déclarant qu'il vouloit tenir son illustration
de la Nation . Cette démarche a
été à pure perte : on est passé à l'ordre du
jour , sans recevoir l'ordre de M. Briansiaux »
qui , sans doute ne se dêshonorera pas en
portant désormais un cordon donné par le
Roi.
M. Merlin a ensuite proposé et fait décréter
huit articles interprétatifs du Décret
rendu sur l'aliénation des Biens Nationaux .
Ces détails reglémentaires , peu intéressans ,
ne peuvent entrer dans le plan de notre
analyse , qui ne s'étendroit pas au - delà des Décrets
principaux , sans devenir un volume
chaque semaine. M. Chassey a continué en
suite son rapport du Traitement du Clergé ;
quelques articles ont été décrétés , d'autres
ajournés , de troisiemes alterés par des amendemens
nous les reunirons à ceux qui doivent
suivre , afin d'épargner à nos Lecteursla
peine de saisir l'ensemble de cette quantité
de Statuts . "
Vers la fin de la Séance , M. Arthur de
Dillon , Député de la Martinique, a informé
l'Assemblée que , par une lettre à lui adressée
, et conforme aux Dépêches remises au
Ministre de la Marine , il ctoit instruit qu'à
Tabago le second bataillon de la Guadeloupe ,
révolté contre ses Officiers , s'étoit repandu
dans l'Isle , y avoit commis toute espece *
Fiv
( 128 )
1
d'excès , et fini par incendier la Ville du Port
Louis , entièrement consumée. Après cet exploit
qu'ils rejettent sur les Volontaires Nationaux
de l'Isle , et dont ces Volontaires les
accusent seuls , ils se sont embarqués pour la
France sur des vaisseaux marchands. Le Comité
des Rapports à été chargé d'examiner .
celui- ci.
DU MERCREdi 30 Juin.
L'élection d'un Commandant en Chef de
la Garde Nationale de Versailles , a partagé
d'opinion la Municipalité et le District de
cette Ville. Le bruit public mettoit sur les
rangs M. Charle de Lameth , M. Berthier ,
Commandant actuel , et M. de Noailles . Les
Electeurs paroissent divisés sur le mode
d'élection , et sur le choix à faire. Le scrutin
est fini , fermé ; mais tous les Citoyens demandant
aujourd'hui à concourir à la nomination
faite par la Troupe Nationale exclusivement
, la Municipalité a suspendu
l'ouverture du scrutin , et députa hier à l'Assemblée
pour invoquer une décision légale.
Le Comité de Constitution , chargé de la
préparer , l'arendue aujourd'hui par l'organe
de M. Target, et il a été décrété de surseir
à toute nomination à Versailles , jusqu'après.
le Décret constitutionnel sur l'organisation
définitive des Gardes Nationales. Ce Décret
étoit à peine porté , qu'une Députation du.
District de Versailles est venue se plaindre
de l'infraction aux règles , réclamer le droit
des Compagnies , et avertir de l'insubordination
de la Municipalité envers le District.
M. Robespierre a tenté d'ajouter le poids de
son éloquence à celui de la Pétition ; il a
soutenu que le Décret étoit rendu sur un
faux exposé , que toutes les Parties n'avoient
( 129 )
pas été ouies , que les réclamations des Citoyens
étoient le fruit de l'intrigue pour
écarter la personne élue. L'Assemblée , peu
touchée de ces raisonnemens , en a interrompu
le fil par des murmures continus , et
a confirmé son Décret , malgré le talent de
M. Robespierre.
L'Ordre du jour appeloit la discussion à
de nouveaux articles sur le Clergé actuel..
Ils ont été décrétés au travers d'une discussion
âpre et rapide ; nous les renvoyons
au Supplément que nous donnerons la Semaine
prochaine.
M. de Dillon , en renouvelant ses instances.
pour les secours à fournir à Tabago , a présenté
, au nom du Comité des Rapports .
un Projet de Décret en vertu duquel le Pré.
sident seroit chargé de supplier le Roi , de
donner des ordres pour faire les armemens
et prendre les mesures nécessaires à la sûreté
et à la subsistance de la Colonie..
"
M. Robespierre s'est trouvé encore en haleine
, et l'a vainement prodiguée à soutenirqu'on
ne connoissoit pas l'état de Tabago ,
car ce n'étoit pas le connoître , que le savoir
par le Ministre des Colonies. Des huées
ayant accueilli cette remarque , l'Opinant
a étendu sou optique sur les conséquences
d'un Décret qui laisserait au Pouvoir exécutif
le droit indéfini de faire un armement
Si vous voulez , a - t - il dit , qu'on
vous fasse impunément une guerre étran
"
"
: "
gère , si vous vous fiez aux démarches détournées
du Gouvernement , si vous en
croyez les Ministres , et non pas moi ,-
décrétez la guerre et la servitude. »
L'Assemblée s'en est bien gardée , et a
remis sa décision au lendemain.
"
FY
( 130 )
Dans le cours de la Seance , MM. l'Evêque
de Nancy et de St. Simon ont demandé la
permission de s'absenter. Aussitôt M. Lucas
a réclamé pour un jour prochain , un appel
nominal, l'impression de la Liste des absens ,
et son envoi dans les Provinces. Cela est
d'autant plus important , a ajouté M. Reubell,
qu'on répand dans le Public , que
a beaucoup de Membres s'absentent pas pol-
« tronnerie. "
"
"
M. de Caylus , qui doit s'absenter , et qui
n'est pas un poltron , a prié M. Reubell de
venir lui dire à lui -même qu'il l'accusoit de
poltronnerie ; M. de Montlausier a demandé
que M. Reubell fut censuré ; ce dernier 1estoit
immobile , couvert par la Majorité qui
décidoit de continuer l'ordre du jour. Plusieurs
Députés , entre autres M. de St. Simon ,
se sont approchés du Préopinant , et en ont
obtenu la Déclaration que voici :
Copie de l'Avis remis à un Député par
M. Reubell , le 35 Avril 1790 .
་་
Autant que je peux m'en ressouvenir ,
j'ai dit qu'il falloit d'autant plus faire attention
aux congés , que l'on débitoit publiquement
que les Députés quittoient par poltronnerie
: ce qui seroit une tache pour Assemblée
Nationale , qu'elle ne doit pas souffrir.
"3
Ce qui m'a porté à faire cette reflexion ,
c'est qu'en effet on affeete de débiter dans
les lieux publics qu'il y a du danger pour
le 14 Juillet , qu'on cite en preuve les con--
gés multiplies que demandent les Députés
par crainte.
N
Je ne savois qu'en gros que trois Députés
avoient demande un congé. L'un de
ces Messieurs , que je ne connois que de yue,
( 131 )
m'ayant demandé si je le comprenois parmi
les poltrons ; je n'ai pu que lui répondre que
jamais je n'avois eu ni pu avoir cette pensée ;
que l'honneur de chaque Deputé devant étre
cher à tous , je croyois devoir avertir des
bruits injurieux qui se répandoient . "
་་
Un autre de ces Messieurs qui ma dit
avoir été absent lors de mon discours , m'ayant
encore demandé une explication , je lui ai
répondu la même chose , en ajoutant que si
par malheur m'étoit echappe de traiter lai
ou un autre de poltron , je soutiendrois mon
propos ; ´mais que j'ctois incapable de tenir
un propos pareil ; et je déclare nettement
que je n'ai jamais eu la moindre intention
de taxer qui que ce puisse être de ces Messieurs
de crainte ou de poltronnerie . »
REWBELL.
er
DU JEUDI 1 JUILLET.
Il est peu de Séances où l'Assemblée ne
reçoive la nouvelle de quelque désordre , ou
de quelque crime. Aujourd'hui , c'est M. de
Clermont-Tonnerre qui mande de Corbeil ,
dont il commande la Garde Nationale , qu'à
la suite d'une division entre les habitans du
village de Ris , dont les intérêts du Maire
paroissent être le motif, un vieillard de 74
ans a été assassiné et cinq autres personnes
dangereusement blessées . C'est ce même village
de Ris qui , cet hiver , eut deux Menicipalités
concurrentes , et qui réclama , dans
des Adresses pompeuses , la gloire de s'être
le premier formé en Corps Administratif.
On a renvoyé cette nouvelle affaire as
Comité des Rapports , dont les cartous sont
loin de désemplir , non plus que ceûx da
Comité de Constitution . Aujourd'hui , l'un
Fvi
( 132 )
des Membres de ce dernier , M. Demeuniers ,
a avoué qu'il restoit au Comité soixante mille
Cahiers sur la formation seule des Munici ;
palités , quoiqu'on en eût renvoyé douze mille
aux Départemens.
L'ordre du jour a amené la lecture et la
discussion des articles proposés par le Comité
Ecclésiastique , touchant les Collations
laïcales. En confondant les Patronages et
les Fondations laïcales avec les Droits et les
Biens Ecclésiastiques , le Comité a adjugé
les premiers à la Nation , comme il lui avoit
adjugé les seconds .
MM. Andrieu , Barrère de Vieuzac et de
Landine , ont combattu le principe de ces
articles , en développant les motifs de justice
, de droit et d'intérêt public qui repoussoient
ces dispositions. Le cours de la
discussion a amené quelques changemens ,
dont la rédaction finale a été renvoyée au
Comité.
Hier , on avoit affecté de jeter des doutes
sur la catastrophe de Tabago ; elle a été
aujourd'hui trop confirmée par la lecture
d'une Requête , qu'ont adressée au Roi les
Habitans et Negocians de cette Isle , résidans
à Paris. Ils peignent l'horrible situation de
cette Colonie , et invoquent pour elle un
secours prompt de 3co hommes , 400 barils
de farine , 600 livres de viande salée , et 300
armemens complets. Lorsque M. Robespierre
raisonnoit hier contre la certitude de ces
malheurs et l'urgente nécessité de ces secours
, M. d'Epresmenil avoit proposé de
Penvoyer à Tabago , en qualité de Commissaire
vérificateur. Heureusement , on pourra
conserver M. Robespierre, et secourir Tabago,
que le Journaliste des Décrets et Débats
·( 133 )'
prend pour une Ville , et qui jusqu'ici a été
une Isle.
Mais qui décidera ce secours et en fixera
la nature? Sera - ce le Corps Législatif , étranger
par la Loi à toute espèce d'exécution ,
ou le Roi qui , sans le pouvoir de déterminer
lui-même ses opérations exécutives , et d'en
fixer le mode , ne seroit plus que l'Ordonnateur
passif de l'Assemblée Nationale ? Un
Décret du Comité des Rapports accordoit
le secours et en limitoit l'étendue : MM . de
la Chèze, de Crillon l'aîné , et Gouy d'Arey,
l'ont combattu , comme absolument inconstitutionnel
, comme empiétant sur l'Autorité
exécutive. M. Barnave , au contraire , a jugé
que les circonstances ordonnoient un biais ;
il l'a trouvé dans une proposition qu'on a
adoptée , et par laquelle le Roi sera supplié
de faire passer à Tabago les moyens de
subsistance et de défense , demandés par les
Habitans de Tabago.
DU JEUDI . SÉANCE DU SOIR.
Deux Fribourgeois envoyés aux Galères
de France par Sentence rendue dans leur
pays , et libérés par un Décret de l'Assemblée
, ont demandé à lui présenter leurs hommages
, et l'admission à la Barre. Cette nouyeauté
a excité une indignation , que la gé-
Béreuse éloquence de M. Robespierre n'a pu
calmer. Malgré les sentimens fraternels
que M. Robespierre alloit manifester en
faveur de ces ex Galériens , dit le Journal
" des Décrets , sentimens qu'un cri général
" a proscrits , l'Assemblée a passé à l'ordre
du jour.

44
""
"
Trente-six Districts de Paris , adoptant
l'Arrêté de celui des Cordeliers , ont demandé
( 134 )
que , vu la briéveté dû terme , et les préparatifs
de la Fédération , l'élection de la Municipalité
fût renvoyée au 30 Juillet . M.-
Alexandre de Lameth a plaidé cette Pétition
, en opinant à renvoyer P'Election au
1er Août : l'Assemblée l'a fixée au 25 de ce
ce mois.
La Cour des Aides de Paris avoit informé
contre les Incendiaires des Barrières publiques
du mois de Juillet dernier , et décrété
de prise de -corps un grand nombre de Prévenus
, dont plusieurs , accusés par 82 témoins.
Cette poursuite a paru déplacée au
Comité des Rapports , qui opine à la déclarer
non avenue. M. Muguet de Nanthou a justifié
cette conclusion , au nom du Comité ; il a
attribué l'incendie des Barrières au même
enthousiasme qui avoit détruit la Bastille ; .
et invité le Corps Législatif à jeter un voile
sur la Loi.
Il est de principe chez tous les Peuples ,
a dit M. l'Abbé Maury , de suspendre l'exécution
d'un Jugement ; nulle part on n'a
encore suspendu l'instruction d'un Procès.
-
C'est déshonorer la Liberté que de la
voir dans les excès . Vous pouvez faire grace ,
mais empêcher la Loi de prononcer la peine ,
ce seroit un abus coupable. » ' :
Ces considératious , déduites au milieu de
fréquentes interruptions , n'ont pas empêché
le Décret , qui « déclare la Procédure non
avenue , défend d'y donner aucunes suites ,
et ordonne l'élargissement des prisonniers. "
DU VENDREDI 2 JUILLET.
Enfin , M. Camus a donné aujourd'hui
connoissance de son Rapport et de ses décisions
sur les Pensions civiles. Il renferme
( 135 )
des notions qui , si elles ne sont pas contredites,
commel'ont été quelques autres productions
du Rapporteur dans le même genre ,
confirment ce que personne n'ignoroit , le
scandaleux abus des graces de la Cour , le
gaspillage de l'argent public . Les pensions
montoient à 30 millions ; mais par une accumulation
de titres sur la même tête , de faveurs
allouées pour objets divers et sur différentes
Caisses , de gratifications éparses ,
réunies sur le même sujet , cette dépense
s'elevoit , dit M. Camus , à 58 milions .
Ayant ainsi développé le mal , ce Rapporteur
en a proposé le remède : il consiste
à anéantir toutes les pensions , pour
les recréer ensuite. Il en existoit jusqu'ici
pour trente millions ; M. Camus en recrée
pour DIX : cependant , afin de ne désespérer
personne , il ajoute à cette somme un supplément
de quatre millions , en faveur des
Pensionnaires que le Comité trouvera indignes
d'avoir jamais reçu aucunes graces
ni écompenses .
Dans la suite de son Rapport , M. Camus
supprime les Gouvernemens des Provinces
et Châteaux , qu'il compare aux Abbayes :
il supprime la réversibilité des pensions ;
enfin , il supplée à celles - ci par des récompenses
honorifiques. Par exemple , un Officier'
se distingue dans une bataille , son cheval
est tué sous lui ; la Nation lui donnera un'
cheval de bataille . Perd - il son, armure ? la
Nation le réarmera. Sur ces bases , M. Camus
a proposé un Décret qui est un volume : il
sera imprimé , ainsi que le Rapport , et nous
y reviendrons . L'Assemblée a également
ordonné l'impression et le renvoi à huitaine'
( 136 )
d'un Projet de Décret sur les pensions militaires
, présenté par M. de Vimphen.
On venoit de décréter ensuite cinq articles
concernant les Fondations et Patronages
laïques ; articles que nous rapporterons la
semaine suivante , lorsque M. de Landen
berg-Wagenbourg a demande un Passeport
pour se retirer dans sa Province. « Les bons
Citoyens , a crié M. Bouche , ne doivent
quitter l'Assemblée que quand ils sont morts . "
Et enterrés , a repris M. de Foucault : ce premier
éclair a annoncé le tonnerre . M. Lucas
a reparu avec sa Motion de l'appel nominal ,
afin , a- t - il dit , de connoître ceux qui demeurent
attachés à l'Assemblée Nationale . »
M. Duquesnoy a fait plusieurs phrases en
faveur de cette opinion , qui mettoit en mouvement
les mains et les pieds des Galeries :
deja le Président la posoit en délibération.
K
Le Decret est précipité , s'est écrié M. de
Foucault : plusieurs Membres absens par démission
ou par congé , sont dans leurs Provinces
; on y interprétera mal votre Décret ,
et vous les ferez égorger..... » Eh bien ! a
crié une voix inconnue de la partie gauche.
A ce propos atroce , la droite entière se lève
demande le nom et l'expulsion de celui qui
l'a prononcé il gardoit le silence , et ses
voisins ainsi que lui c'étoit déja une
réparation le côté droit est descendu
au milieu du Parquet , en insistant sur sa
demande , et en disant : « Puisqu'on parle
d'égorger , qu'on nous égorge sur le - champ. »
Le President troublé proposoit de retirer la
Motion de M. Lucas ; M. de Bonnay , placé
au milieu de la Salle , a interjeté un calmant ,
en disant que le mot eh bien avoit été prononcé
avant que M. de Foucault eut fini sa

( 137 )
phrase . Cet adoucissement ne justifioit point
une expression qui , dans le sens de M. de
Bonnay, devenant applicableà la fausse interprétation
du Décret , indiquoit le voeu qu'il
fût mal interprété. Heureusement cette scene
s'est dénouée par une remarque de M. de Cas
zalès. Puisque le Membre , a- t - il dit , qui a
osé tenir un pareil propos , a la pudeur de
se cacher, il seroit indigne de nousen occuper
davantage. Je demande que la Motion de
M. Lucas soit mise aux voix et rejetée . » On
ne l'a pas même prise en délibération , la
question préalable en a fait les funérailles .
18
Qu'on nous permette une remarque , dictée
par le vou sincère de voir finir ces orages
perpétuels qui se mêlent aux résolutions du
Corps législatif. Comment concilier l'effroi
que manifestent certains Membres de la
Majorité , de la désertion journalière d'une
classe de Députés , et la vivacité des mesures.
par lesquelles on s'efforce de les retenir à
l'Assemblée , avec la situation où on les y
place chaque jour ? Sans cesse appelés ennemis
de l'Etat , traîtres à la Révolution
conspirateurs contre la liberté ; en butte à
des Adresses qui les vouent à l'exécration
publique , aux applaudissemens des
Galeries , pour qui ces proscriptions sont
une jouissance ; comment ne seroient - ils
Pas exaspérés ? Est - ce à des hommes
dont la profession fut celle de l'honneur ,
qu'on entendroit faire endurer cette éternirité
de supplice ? Et si , froissés de leur inferiorité
, ils usent de repr sailles en sortant
eux - mêmes des bornes de la modération ,
quel spectacle produit ce conflit de personnalites?
Ah ! il est peu noble d'ajouter au
poids de la victoire celui de son abus ; et si
( 138 )
des sentimens plus doux succédoient à ceux
qui embrasent tant de Séances , resteroit - il
un motif légitime de démission , de soulevement
, et de congé ?
DU SAMEDI 3 JUILLET.
Sur l'avis de M. Lanjuinais , on a décidé
aujourd'hui , sans discussion , que le Roi n'auroit
pas le Pouvoir de faire aucun réglemens
particuliers , relativement à la Marine le
Département de la Guerre sera probablement
soumis à la même décision . Elle assimile
les lois générales qui déterminent les
principes de l'exécution , aux Ordonnances
qui en difigent les détails . Voici le Décret.
"
L'Assemblée Nationale , après avoir oui
son Comité de Marine , décrète qu'il n'y aura
d'autres Réglemens et ordonnance sur le fait
de la Marine , que les Décrets législatifs
sanctionnés par le Roi , sauf les proclamations
que pourra faire le Pouvoir exécutif ,
pour rappeler ou ordonner l'observation des
lois , et en développer les détails , «
M. Tror chet a fait décréter , au nom du
Comité Feodal , huit articles additionnels
à ceux qui ont déterminé le rachat des droits
Féodaux. Par ces nouvelles décisions , les
sommes provenant du rachat des droits '
feodaux domaniaux , et de ceux du Clergé ,
passeront de la Caisse des Districts dans'
celle de l'Extraordinaire , pour être employées
au paiement des dettes de l'Etat .
L'art. III laissé aux Titulaires de l'ordre de
Malte , la liquidation des rachats des droits.
qui leur appartiennent ; mais en les assujétissant
à en verser également le prix dans a
Caisse de l'Extraordinaire ; ainsi , l'ordre de
>
( 139 )
Malte , dont on avoit excepté les propriétés
de l'adjudication générale des Biens Ecclésiastiques
au profit de la Nation , retombe
dans la classe générale du Clergé , et perd tous
ses droits féodaux.
M. de Batz a fait un rapport au nom du Comité
de Liquidation , dont l'Assemblée a
ordonné l'impression et l'ajournement : il est
trop compliqué pour pouvoir être rendu de
mémoire. Nous dirons seulement , que revenant
à une assertion précédente de M. l'Abbé
Maury , Jequel en portant la dette publique
à 7 milliards , s'étoit étayé de l'autorité de
M. de Batz , le Rapporteur a expliqué l'opinion
qu'on lui attribuoit , sans la confirmer
ni la détruire. Il a paru croire que la dette
ne surpassoit pas cinq milliards ; mais qu'on
ne pouvoit encore évaluer au juste le montant
des charges nouvelles .
:
DU SAMEDI . SÉANCE DU SOIR.
Les Adresses , les représentations , entre
autres celle de quelques enfans habillés en
Gardes Nationaux , et qui ont disserté , en
présence du Corps législasif , sur la liberté
Constitutionnelle , ont absorbé les premières
heures de la Séance . M. Nérac se proposoit
d'entretenir l'Assemblée de la campagne
de l'Armée Bordelaise à Moissac : déja
on avoit entendu le préambule d'une Adresse,
où la Municipalité de Montauban étoit
dénoncée , jugée en termes flétrissans :
M. Néruc arrivoit à l'instant du départ de
l'armée Bordelaise : Notre Régiment , racontoient
les Auteurs de l'Adresse , se met
en marche le 16 et le 17 Mai.... " Ici , l'A -
semblée n'a pas voulu les veir aller plus
loin : elle a interrompu le Lecteur qui s'obs-
"
( 140 ).
tinoit à demander audience , et ensuite l'impression
de son Papier ; on le lui a refusé ,
et l'on a renvoyé là relation au Comité des
Rapports .
M. de Champagny a demandé que M.-
d'Albert de Rioms fut admis à la Fédération
générale , pour y prêter le serment civique
en son nom , et en celui de son Escadre. La
grande pluralité applaudissoit à cette démarche
elle a éveillé la vigilance de M.
Robespierre. Il s'est élévé contre les distinctions
dans une fête de l'égalité ;
M. d'Albert étoit - il celui des Citoyens qui
avoit le mieux servi la liberte publique ? Si
J'on assembloit les Citoyens recommandables
par leurs services , M. d'Alient seroit - il à
leur tête ? cette accumulation de questions ,
dont chacune étoit reçue avec impróbation
, a été enfin interrompue par un cri
presque général. On a demandé les voix :
M. Charles de Lameth a invoqué l'ordre du
jour , c'est -à - dire la question préalable
sur la Motion de M. de Champagny :
l'ordre du jour n'a point prévalu ; M. de Champagny
a insisté pour sauver sa demande ,
il a avancé que M. d'Albert n'avoit pas encore
mérité des faveurs particulières de la
Nation régénérée , mais que cet Officier- Général
, à qui , cependant , la Nation ancienne
a peut être quelques obligations ) assis
teroit à la fête , comme Représentant de
son Escadre. L'Assemblée l'a ainsi décrété,
malgré l'invincible opposition de M. de La
meth et de quelques autres.
A la fin de la Séancé , M le Président
à lu une lettre de la Municipalité du Hayre ,
qui informe l'Assemblée du départ de l'Es
cadre Angloise , le 28 et le 29.
( 141 )
DU DIMANCHE 4 JUILLET.
La plupart des Municipalités sur l'empire
desquelles passoient les poudres et munitions
nécessaires à l'armement de Brest , les ont
arrêtées le Ministre de la Marine a été
obligé de demander au Corps législatif la
libre circulation de ces munitions : elle a
été accordée par un réglement en quatre articles
, rendu sur le rapport de M. Dupont.
Ce Député a fait part ensuite d'une Adresse
de la Chambre du Commerce , vivement
alarmée des armemeus de l'Angleterre et
de la Hollande , et invoquant le déploiement
des forces de nos Ports , pour la protection
de nos vaisseaux marchands.
M. Roberspierre a pris la parole contre
cette demande , et en a demandé l'ajournement.
Nous reviendrons à son discours ,
dont M. Démeunier a défendu le principe
en assurant que si l'on nous forçoit à la
guerre , on la feroit , et certes avec courage .
Dans une lettre au Comité des Finances ,
M. Necker a demandé 45 millions d'extraordinaire
pour le mois de Juillet . Il motive
cette impétration et les causes des besoins extraordinaires,
par le remboursement des anticipations
, par le paiement d'un double sémestre
aux rentes , par le dépérissement du
produit des droits indirects , spécialement
par la constante diminution du produit de
la Ferme du Tabac , etc. La contribution
patriotique , ajoute-t- il , donne peu de secours
, quoiqu'elle s'annonce convenablement
en Province ; celle de Paris consiste essentiellement
en compensations d'arrérages . Le
remplacement de la Gabelle et autres droits
supprimés n'est point reparti encore , ainsi
nul recouvrement.
( 142 )
î
Ce tableau et prodigieusement différent ,
à ce qu'il semble , de celui qu'avoit offert
le même Ministre au mois de Mai , dans ce
Mémoire , où portant en pleine valeur tous
les revenus publics , il nous promit ONZE
MILLIONS de surplus de la recette sur la
dépense.
Sans discussion quelconque , et sur le rapport
du Comité des Finances , l'Assemblée
a accordé au Tresor Public les 45 millions
demandés , lesquels seront livrés par la Caisse
d'Escompte en promesses d'Assignats.
"(
A l'unanimité , M. le Chapelier a fait adopter
un Réglement de Police en trois articies ,
pour le bon ordre de la Federation . On y
a ajouté une disposition proposée par M.
Barnave . Elle porte que , L'Assemblée ne
s'arrêtera à aucune Pétition qui lui seroit
faite , et ne rendra aucun Decret hors du
lieu de ses Séances. « Quant à la formule de
serment que prêteront les Confédérés , ea
voici la teneur :
(1
Nous jurons de rester à jamais fidèles à
la Nation , à la Loi et au Roi ; "
་ ་ De maintenir de tout notre pouvoir la
Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale
et acceptée par le Roi ; "
"
De' protéger , conformément aux Lois ,
la sureté des personnes et des propriétés , la
libre circulation des grains et subsistances
dans l'intérieur du Royaume , et la perception
des contributions publiques , sous que -
ques formes qu'elles existent ;
"
"
De demeurer unis à tous les François
par les liens indissolubles de la fraternit . "
DU LUNDI 5 JUILLET.
Samedi , au premier scrutin pour l'Election
d'an Président , M. de Bonnay avoit
( 143 )
réuni 306 voix ; M. de Menou , 188 ; M. de la
Rochefoucault , 187 ; M. de Cazalès , 62. Aujourd'hui
, le premier de ces Candidats a été
proclamé par une supériorité de plus de 500
suffrages. Les nouveaux Secrétaires sont
MM. Dupont de Nemours , Garat Painé et
Regnauli de Saintes.

En prenant le fauteuil , M. de Bonnay a
prononcé un Discours noble , ferme , et d'un
caractère très - différent des Harangues de
ce genre , où l'on n'adresse guère que des
remercîmens et des éloges à ses Electeurs.
leur a parlé de leurs devoirs , en se pénétrant
des siens. « Si dans quelques momens orageux,
a-t -il dit, le choc des passions se faisoit encore
entendre , s'il alloit jusqu'à troubler la paix
que vous desirez tous , alors , Messieurs , fort
de vos propres Lois , fort de ma conscience
et de vos intentions ; je ne craindrai pas
d'encourir la défaveur d'ue moment , pour
mériter à jamais votre estime .
"
Le reste de la Séance a été consacré à
l'organisation judiciaire ,
Les apprêts de la Fédération du 14
sont immenses : ils occupent tous les
esprits et tous les bras : les Députés arrivent
journellement. Le retour de M. le
Duc d'Orléans ne paroît plus un problême.
On a la, hier Mardi , une lettre de
ce Prince à l'Assemblée Nationale , à
laquelle il communique son projet de
retour , si elle prononce qu'il n'y a pas
lieu de délibérer. L'Assemblée a décidé ,
sur cette lecture , de passer à l'ordre du
jour .
( 144 )
M. Necker a publié , avec l'agrément du
Roi , des Observations contre le Décret qui
dégrade la Noblesse . Ce Ministre n'entendoit
pas que Sa Majesté fit usage de la
Sanction suspensive ; il vouloit que le Roi
n'acceptât le Décret qu'après avoir soumis
ses Observations aux lumières de l'Assemblée
Nationale . Cet avis n'a pas eu le voeu
du Conseil , auquel M. Necker manifeste publiquement
son opposition . Il presente les
objections ordinaires qu'offre le sujet , sans
entrer dans les considérations supérieures
qui pouvoient balancer l'opinion du Législateur.
On parle de modifier cette Loi , de
rendre les noms de famille en supprimant le
de , de laisser subsister les armoiries suns
couronne , etc. amendemens qui , sans réstítuer
aux Nobles la considération d'opinion
que les siècles et les Lois leur avoient assurée
, consoleroit uniquement la vanité de
quelques hommes , humilies de reprendre un
nom tombé en désuétude.
Les Matelots arrivent à Brest , mais
lentement : il s'y trouve néanmoins déja
cent hommes par vaisseau : Dans quelques
endroits , ils refusent de servir sous
des Gentilshommes . Quelques Capitaines
ont donné leur démission : M. d'Albert
n'est point parti .
Les Numéros sortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 1º . Juillet
1790 , sont : 3,76, 20 , 62 , 80.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 17 JUILLET 1790 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
....
A M. le Marquis d'.. 5 qui , à mon
infeu , avoit publié des Vers à l'occafion
de mon Epître férieufe fur la Gaîté.
EH quoi ! ta lyre enchantereſſe
M'a confacré les plus doux fons ,
Et je n'ai connu tes chanfons
Que par les échos du Permeffe !
As-tu craint que ma vanité
Ne s'enivrât de tes éloges ?
Ami , ton vol précipité ,
Vers ce Parnafe où tu me loges ,
No. 29. 17 Juillet 1790
29 .
E
58
MERCURĘ
Rabattroit plutôt ma fierté ;
Mon Apollon , en vérité ,
N'eft rien près de ta Mufe aimable ,
Et tu me l'as fi bien vanté ,
Que je le trouve infupportable.
Ainfi dans fon portrait charmant
Où l'Art a flatté la Nature ,
Zélis admire en rougiſſant
Tout ce qui manque à fa figure.
Ce n'eft pas un mal , entre nous
De fortir d'une erreur pareille ;
Tu m'as porté bien d'autres coups &
Mes vers endormoient les jaloux ,
Et ta louange les éveille ,
Pourrai-je éviter leur courroux ?
Au fameux Temple de Mémoire ,
Tu veux me mener par la main
Et ton premier pas vers la gloire
Et pour m'en ouvrir le chemia.
Je tremble que ce foit en vain,
A l'air prefte dont tu débutes ,
Je vois que pour aller ce train
m'en coutera bien des chutes,
Que faire? je verrai de loin
Tes fuccès parmi nos Orphées :
C'eft avoir part à tes trophées
Que d'en être l'heureux témoin
DE FRANCE 59
Je t'entendrai chauter les fêtes
De Cythérée & des Amours ,
Leurs jeux , leurs combats , leurs défaites ;
Héros de ces brillantes Cours ,
Tes jolis Vers feront toujours
Auffi charmans que tes conquêtes.

Mais à quel point tu t'es mépris ,
Quand ta voix légère & profane
M'a mis au rang des Favoris
De certain Dieu que je condamne !
Vraiment , Céladon , en foutane
Seroit fort bien près de Cypris !
Non. De l'Enfant qui fuit tes traces ;
Les jeux font peu faits pour mon coeur.
Jadis je craignois les difgraces ,
Je crains aujourd'hui fa faveur.
Déjà même , plus d'un railleur
Me dit que j'ai tort de me plaindre ;
que fi c'eft ma feule peur , Et
Dès long-temps je n'ai rien à craindre:
Bientôt tu le diras comme eux.
En attendant , d'un ton joyeux ,
Chante Bacchus & la Folie
Berne les fots , les ennuyeux ,
Dont la tourbe fe multiplie :
Les fots n'en penferont pas mieux ;
Mais qu'importe ? on les utilife
E 2
100
MERCURE
En faifant fervir à nos jeux
Et leurs travers & leur fo: tife .
Ainfi le Chevalier Michel ( 1 ) ,
Dont je te vois l'heureux Emule ,
Parle du coeur comme Tibulle ;
Et puis , dans un vers plein de kl ,
Siffle gaîment le ridicule ,
Tandis qu'un Pédant en férule
Sur moi chétif , jette fon fiel.
Chacun fuit le goût qui l'entraîne.
Des cris de fa ragé inhumaine ,
Mon coeur doit-il être effrayé ?
Ah ! c'eft en vain qu'il fe déchaîne :
A ta voix tout eft oublié ;
Le fourire de l'amitié
M'a bien confolé de fa haine.
( Par M. Ferlus , Profeffeur d'Eloquence
au Collège de Guienne. )
(1 ) Voyez le Voyage à la Baftille , Pièce charmante en
vers & en profe , par Michel Cubières , Soldat - Citoyen,
Note de l'Auteur.
DE FRANCE. 101
L'AVOCAT DE L'AMOUR ,
A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.
Air On compteroit les diamans.
J'ADMIRE le fage Décret
Dont tout Noble murmure encore ;
Mais l'Amour fera -t-il fajet
A cette Loi qui vient d'éclore ?
L'Amour , on n'en fçauroit douter ,
Eft le pur fang d'une Déeffe ;
On ne fçauroit lui contefter
Sa naiffance ni fa nobleffe.
IL fera donc foumis aux Loix
Que vient de recevoir la France ,
Et comme Noble il perd fes droits
Et toute la prépondérance .
En Grec il fe nommoit Eros ,
Et ce nom eft doux & fonore :
Mais ce nom célèbre à Paphos ,
Tout le Peuple François l'ignore ,
Satu
LAISSEZ-LUI donc le nom d'Amour
Si connu des jeunes Bergères ,
E
102 MERGURE
Aux champs , à la ville , à la Cour -
Eros ne réafiroit guères :
Sa devife eft charmante encor ;
Je demande grace pour elle ;
C'eft : Omnia vincit Amor *.
En fut- il jamais de plus belle ?..
I tient un flambeau dans les mains ,
Qui réchauffe autant qu'il éclaire ,
Et de fes attributs divins ,
Ce n'eft pas le moins néceffaire.
Lui raviriez-vous ce flambeau ?
Vos ames ne font point ingrates.
Souffrez auffi que fon bandeau
Lui cache les Ariftocrates .
LES Feux & les Ris enchanteurs
Depuis long-temps fuivent fes traces
Et pour livrée ils ont des fleurs
Qui naiffent fur les pas des Graces.
A Meffieurs les Représentans
Peut-elle faire quelqu'ombrage ?
Cette livrée , en aucun temps ,
Ne fut un figne d'esclavage.
40
DE l'aimable fils de Vénus
Vous connoiffez les Armoiries ;
DE FRANCE. 161
Ce font des Chiffres ingénus
Couronnés de refes chéries.
Ces Chiffres ne font pas fufpects.
Enfans de la délicateffe ,
S'ils infpirent peu de reſpects ,
Ils font éclore la tendreffe .
ÉELLE que j'aimai fi long-temps
Et pour qui mon coeur brûle encore ,
Zélis trahit tous fes fermens ,
Et c'eft mon rival qu'elle adore.
Ah ! puifque réformer nos moeurs
Fut l'objet de vos Loix nouvelles ,
Du Dieu qui fait tous mes malheurs ,
Que ne fupprimiez-vous les ailes !
( Par Michel de Cubières . )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent .
LE mot de la Charade eft Mercure ; celai
de l'Enigme eft Girouette ; celui du Logogriphe
eft Loterie , où l'on trouve Loir , Elois
Loire, lo , Roi, Lit, Loi, Elie, Rôle , Lie,
Or, Oie, Ire.
E
4
104 MERCURE
CHARADE.
EN s'exilant de fa Patrie ,
L'honnête Citoyen gémit de mon premier ;
C'eft à regret qu'il parcourt mon dernier
C'eſt à regret qu'il quitte mon entier ,
Qu'il fuit les environs de fa ville chérie.
( Par M. D ... Av. en Parl. )
ÉNIGM E.
Tous-me tournent le dos ; je tends à tous les bras :
Conviens-en, cher Lecteur , c'eft me placer trop bas.
Dans les chambres des Grands,je fais ſouvent parade,
Quel fruit m'en revient-il ? bourade , baſtonnade ,
De la part d'un Laquais qui penfe faire bien ;
Et que fais-je pour lors ? je fouffre & ne dis rien.
( Par M. Baverel , Curé de Vorne. )
LOGOGRIPHE.
AR cinq pieds , quatre & trois , je ravage &
PAR
détruis.
( Par M. Juhel. );
DE FRANCE. 105
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ADRESSE des Habitans du ci devant
Bailliage de à M. de ..... leur
Député à l'Affemblée Nationale , fur fon
Duel & fur le Préjugé du Point d'Honneur
; publiée & miſe au jour par M. G....
A Paris , de l'Imprimerie de Moutard ,
rue des Mathurins ; & fe vend à Paris ,
chez Defenne , Libr. , au Palais-Royal
IL n'étoit pas facile d'être neuf fur un
fujet qui paroiffoit épuifé par tant d'Ecrivains
habiles , & fur-tout par Jean -Jacques
Rouffeau , dans fa Lettre à d'Alembert &
dans la Nouvelle Héloïfe . Ce qui devoit
encore décourager l'Auteur , c'eft l'inutilité
de tous les efforts tentés jufqu'ici pour détruire
un ufage barbare & abfurde , reconnu
pour tel par ceux même qui s'y
foumettent ; mais toujours impérieux &
régnant fur ceux qui le méprifent, comme
an Tyran avili , mais non pas détrôné. M.
G..... ofe voir & prédire fa chute prochaine
dans les effets de la nouvelle Conftitution
. C'est ainsi que ce fujet fi rebatt
ES
166 MERCURE .
fe trouve en quelque forte renouvelé par
la confidération des nouveaux rapports où
le nouvel ordre de chofes met les hommes
à l'égard des uns des autres ; c'eſt ce qui
ne fçauroit manquer d'arriver encore à plifieurs
queftions de morale privée & de morale
publique , dont la folution ne peut être
la même fous le régime du Defpotiſme &
fous celui de la Liberté. L'ambition , par
exemple , que peut - elle être fous le Defpotifme
Quels font les moyens qu'elle
emploie prefque toujours ? Son but , fes
moyens font- ils les mêmes chez un Peuple
fibre , & le Moralifte peut-il la voir fous
le même afpect & lui donner les mêmes
qualifications ? Mais revenons à l'Ouvrage
de M. G......
On le fouvient des Duels trop répétés ,
dont nos Légiflateurs ont donné le fâcheux
exemple . On a vu des hommes qui venoient
de faire parler la raifon avec éloquence ,
defcendre fur l'arène , & renouveler le
temps des épreuves par le fer & par le
jugement de Dieu .
-
Etes vous notre Mandataire , dit M.
G.... ? pourquoi trahir ves Commettans ?
Etes-vous le Repréfentant de la Nation ?
pourquoi abandonner fa défenfe ?
-
Etes vous Lég flateur ? pourquoi violer
les Loix ?
Il donne à chacune de ces idées le développement
qui les mer dans toute leur
force..
DE FRANCE. 107
Vous avez trahi vos Commettans , car ils
vous avoient choifi pour leur défenfeur ;
& en expofant leur défenfeur , vous avez
expofé leur intérêt .
Vous avez trahi la Nation ; car la Conftitution
repréſentative, qui eft la meilleure,
ne l'est que parce qu'elle rend plus égale
la lutte des intérêts divers , en leur donnant
à tous une voix pareille. L'abſence d'un
Député ôtant à une opinion fon appui où
fon contradicteur , déplace les contrepoids
des maffes délibérantes , introduit l'inéga
lité là où l'équilibre eft fi néceffaire , infirme
la majorité & la religion des Décrets , &
rend en quelque forte la Loi moins légale .
De ces confidérations relatives au feul
Député , l'Auteur paffe à une conſidération
plus étendue , à celle dont le développement
fait le fond de fon Ouvrage , & dont
il tire le plus grand parti ; c'eft que le
Duel cft une coutume féodale & aristocratique,
née dans la lutte de l'autorité royale
& de l'infubordination des vaffaux à l'égardi
de leur Suzerain , entretenue par l'efprit
de Gentilhommerie , & fur-tout par l'efprit
de Corps , fortifiée par les faveurs & les
prééminences impolitiques dont la manie
guerroyante de Louis XIV rehauffa l'érar
militaire ; préjugé funefte & anti - ſocial
moins odieux quand la Loi n'étoir qu'un
ordre arbitraire , quand les injures particulières
ne trouvoient de réparation que
dans un Duck , quand ce fimulace d'indé108
MERCURE
pendance tenoit lieu d'une forte d'égalité
dans la fervitude de tous , quand la menacé
perpétuelle d'une prompte vengeance étoit
peut- être néceffaire pour réprimer le mépris
conftant de tous pour tous, & le forçoit
à fe cacher fous cette affectation d'égards
exagérés qu'on nommoit politeffe..
M. G ...... montre comment la liberté
& l'égalité doivent en peu de temps détruire
les caufes de cette fureur anti-fociale ;
comment l'opinion va changer , ou plutôr
comment elle va commencer à naître.,
Voyons comment l'Auteur développe cette
opinion qui paroît d'abord paradoxale.
33
30.
L'opinion , dit-il , eft le fentiment du
grand nombre fur les hommes & fur les
chofes c'est un pouvoir moral qui réfide
, comme les autres , dans le peuple "..
L'élément néceffaire de l'opinion , comme
de la Loi , eft donc la pluralité ; mais cette
opinion peut être réelle , ou n'être qu'apparente
. Elle n'eft qu'apparente par - tout
où vous diftinguez une contradiction frappante
entre les jugemens & les intérêts du
grand nombre. Obfervez même de plas
près , vous verrez que l'opinion s'y compofe
de fentimens reçus forcément dans.
toutes les ames , de jugemens répétés fans
réflexion par toutes les voix ; que la tradition
, l'autorité , l'exemple , l'habitude
font les uniques fources de l'opinion ; &
qu'enfin , commune à tous , elle n'eft propre
qu'à un petit nombre .. Parmi nous , le
»
DE FRANCE. 109
وت
grand nombre ne favoit , n'oſoit & ne pouvoit
juger. Qu'étoir-ce , il y a quelques années
, ce qu'on appeloit le Public ! Rien
autre chofe que le concours d'une centaine
de Sociétés , qui , réuniffant tous leurs.
moyens de domination & d'influence, communiquoient
leurs travers à tout l'Empire.
Il est bien temps de le reconnoître..
Les préjugés du François , comme tous les
maux , n'étoient que des émanations ariftocratiques.
Un petit nombre de Tyrans
nous donnoit le gnal des erreurs favorables
à fa tyrannie. Comme ils armoient le
bras du Peuple pour opprimer le Peuple
ils employoient fon efprit à l'avilir luimême.
L'honneur & le déshonneur, comme
le commandement & l'obéiffance , comme
toutes les charges & tous les avantages de
la Société , étoient répartis au profit de
teur orgueil , & à la honte du grand nombre;
car ils s'étoient fait les Juges de l'honnête
& du beau , de toutes les vertus , de
toutes les convenances ; & la Nation abufée
mettoit une lâche vanité à répéter les
arrêts de leurs caprices : imiter leurs Maîtres
, c'eft l'ambition des Efclaves..
Mais enfin les bafes de l'opinion font
renouvelées , comme tous les fondemens de
cette grande Société d'hommes qui cultive
le fol fécond de la France : il n'y a plus
qu'une feule claffe de Citoyens. L'afcendant:
des conditions élevées tonbe avec leur élévation
. Moins enviées , moins craintes furΣΤΟ
MERCURE
tour, elles feront moins imitées . Les home
mes devenus égaux s'eltimeront également,
& ne voudront recevoir que d'eux-mêmes
leurs fentimens ou leurs erreurs . Toutes les
paffions , tous les caractères pourront butter
enfemble. De ce mélange d'élémens libres
& de mouvemens fpontanés , fe formera la
véritable opinion . Indépendante & fouveraine
, elle fera , comme la Loi , l'ouvrage
de tous. Tous auront donne une voix pareille
; & s'il eft une minorité qui conferve
quelque prépondérance , ce fera celle du
génie & des vertus.
En vain vous objectez les habitudes
prifes & la difficulté de les vaincre . Les
habitudes des Nations , comme celles des
individus , ne s'accroiffent que lorfqu'elles
font volontaires ; auth n'y a-t- il de caractère
national , de préjugés nationaux que
chez un Peuple libre . Le François étoit donc
fans caractère & fans préjugés propres ,
comme fans liberté . Il n'aura point à quitter
des opinions , mais plutôt à en cheifir
une : il reflemble à un rocher muet qu'une
.Divinité vient d'animer. Tout à l'heure ,
ce n'étoit qu'un écho , maintenant c'eft une
voix.
Le moment eft venu où le François , en
défiance contre toutes les erreurs traditionnelles
, voudra examiner quelles idées
Lui furent tranfmifes du bien & du mål ,
de la gloire & de l'infamie . Accoutumés
bientôt à puifer nos jugemens dans les rapDE
FRANCE. FIF
ports de l'intérêt commun , du patriotiſme
& de la Loi , fans doute notre mépris &
notre efime ne tomberont plus fur les
mêmes hommes & fur les mêmes actions.
Puifque nous avons brifé les idoles , nous
réformerons le culte ; & puifqu'on va honorer
ce qui fut dégradé , nous jugerons
s'il ne convient pas de dégrader tout ce qui
fut honoré.
,"
'Or , de toutes les fuperftitions fociales ,
celle du faux honneur , la plus contraire au
régime civique , fera la première citée &
flétie au Tribunal du Civifine naiflant.
Encore quelques inftans , le Point d'Honneur
ne paroîtra plus qu'un préjugé féditieux
, le Duel qu'une infurrection ; & de
même que nous voyons déjà le mépris public
panir comme un voleur public celui
qui fraude la derte de l'impôt ; ainfi nous
verrons tout bon Ciroyen détefter & pourfuivre
, comme une forte de contrebande
judiciaire , ces barbares violations des Loix
civiles & de la fraternité fociale.
Nous nous arrêtons à ce morceau &
rous penfons qu'il fuffit pour recommander
l'Ouvrage de M. G ..... à la curiofité
ou à l'attention des Lecteurs. Nous cherchons
moins à le louer qu'à le faire lire .
Si les bons Ecrits ont été regardés dans
tous les temps comme des bienfaits publica,
ils font encore plus précieux lorfqu'ils paroiffent
dans un moment où leur utilité
devient plus prompte & plus immédiate..
112 MERCURE
Il importe à la Conftitution naiſſante , & ,
nous ofons le dire , à la tranquillité publique
, que de pareils Ouvrages , répandus
dans toutes les claffes fufceptibles d'inftruction
, élèvent le Peuple au niveau de la
Conftitution qu'on lui a donnée ; car , il
faut en convenir , cette Conftitution , ouvrage
, en partie , de l'opinion publique
fe trouve , à quelques égards , fupérieure
aux lumières actuelles de la plupart des
Citoyens , & fur- tout aux habitudes du
grand nombre. C'eft un embarras plus
qu'un danger ; mais enfin fi l'ancien Gouvernement
a péri par le défavantage contraire
, & pour être refté trop en arrière
de la Nation , il n'eſt pas moins à craindre
que la Conftitution nouvelle ne foit gênée
quelque temps dans fa marche par la difficulté
d'élever fur le champ à fon niveau
les idées d'une multitude long-temps ignorante
& avilie. C'eft à quoi doivent tendre
tous les efforts des bons Citoyens & des
efprits éclairés , & M. G.... ; mais pourquoi
ne pas le nommer ? M. Grouvelle
déjà connu par une Production très - diftinguée
( 1 ) , eft appelé à remplir cette
tâche , & même à tenir une des premières
places entre les Ecrivains qui joignent les
lumières au patriotiíme . Peut - être ignoretil
que ce fecond Ouvrage jouit déjà de
(1) De l'Autorité de Montesquieu dans la Révólution
actuelle.
DE FRANCE. 113
l'honneur d'être traduit dans une Langue
étrangère. Voici ce que daigne écrire à ce
fujet un Roi qui , autrefois fimple particulier
en France , fit aimer dans la vie privée
les qualités fociales qu'il conſerve fur
le Trône » Je fais traduire actuellement
la Brochure contre le Duel . Si ce mal-
» heureux préjugé eft vaincu en France
il le fera bientôt après dans le monde
» entier , & ce fera là une des véritables
» & grandes obligations dont le genre
humain fera redevable à la Révolution
Françoife "
33
( C ...... )
ELÉMENS de la Morale univerfelle , ou
Catéchifme de la Nature ; par feu M. le
Baron D'HOLBACH , des Académies
de Pétersbourg, de Manheim & de Berlin,
Nunquam aliud Natura , aliud fapientia
JUVENAL. dicit.
A Paris , chez G... Debure , Libraire
Tue Serpente , Nº 6.
.
Il y a long temps qu'on fe plaint de
l'abus des mots ; & cet abus s'étend fi loin ,
il eft fi varié , fi multiplié , fi fréquent
qu'il feroit le fujet d'un Livre & d'un Livre
confidérable.
114
MERCURE
Cet abus vient des fens divers ou des
faux jours qu'un mot préfente , & plus
fouvent encore du fens vague & confus
que l'ufage y laiffe indécis.
La Poéfie s'en eft fait un jeu , l'Eloquence
un moyen puiffant & redoutable ;
la Politique s'en aide aufli mais ce qui
doit étonner davantage , c'eft que la Philofophie
elle même s'eft long-temps permis
cet abus . L'Ecole ancienne étoit une lice
ouverte à l'équivoque & au fophifme.
Dans la Langue du Monde & dans les
entretiens où nous croyons le mieux parler
raiſon , l'abus des mots eft une fource intariffable
de méprifes & de difputes . La
première chofe à laquelle on devroit penfer
, ce feroit à le bien entendre , & c'eft
à quoi l'on penfe le plus tard que l'on
peut , fans doute afin de s'épargner la peine
de bien définir, chofe en effet très difficile .
Ce n'eft qu'un petit mal dans les petites
chofes il faut même avouer qu'en s'impofant
la gêne d'une préciſion plus févère ,
on s'appefantiroit , & la converfation ,
moins vive & moins légère , y perdroit de
fon agrément.
Mais fur les objets férieux , l'abus des
mots cft de conféquence ; & il feroit facile
d'en donner des exemples , même des
exemples récens.
Seroit ee donc trop exiger d'une Société
raifonnable , que de demander qu'on fût
bien ce qu'on y dit , ce qu'on y entend
7
DE FRANCE. 115
·
ce qu'on y veut faire entendre , au moins
fur les objets férieufement intéreſſans ?
Par exemple , en fait de Morale , tous
les mois font connus & familiers à tout le
monde ; & cependant il n'en eft prefque
pas un dont on n'abuſe à tout moment.
Aufli défirons-nous depuis long temps un
Catéchisme de Morale , qui , en fixant à
chaque mot fon fens précis & clair , y attache
une idée nettement définie , & fuffi-
Lamment développée.
Cet Ouvrage , pour lequel l'Académie
Françoife a propofé inutilement un Prix
durant plufieurs années , cet Ouvrage étoit
enfermé depuis trente ans dans le portefeuille
de l'un des hommes les plus inftruits
de notre . Siècle , & les plus profondément
verfés dans les études philofophiques.
Il y a réuni dans le moins d'efpace qu'il
eft poflible , & avec un ordre , une clarté
& une précifion fingulière , les idées élémentaires
de la Morale univerfelle , c'eftà-
dire , de celle qui convient à tous les
Peuples du monde , abtraction faite des
opinions religieufes qui les diftinguent.
Le réfultat qu'il s'eft propofé d'en tirer ,
c'eft que la Morale eft fondée fur la na-
" ture , fur les befoins & fur les intérêts
» des hommes , que fans elle ils ne peuvent
être heureux dans quelque pofition
qu'ils fe trouvent ; en un mot , que l'intérêt
de tout homme eft d'être vertueux « ;,
30
116
MERCURE
& dans tout l'Ouvrage il n'y a pas une ligne
qui ne tende & qui n'aboutiffe à cette grande
vérité.
La nature de l'homme , fes facultés , fes
affections , les intérêts , fes rapports , fes
devoirs , fes vertus , fes vices , toutes les
qualités morales y font définies avec une
fimplicité qui mer à la portée des enfans
le réfultat des méditations d'un Sage. Le
ftyle en eft pur , noble , naturel , tel enfin
que peut l'exiger le goût le plus févère
dans un Ouvrage d'inftruction.
On n'attend pas que d'un petit Livre,
où tout eft ſubſtance , nous donnions une
analyfe détaillée . Nous nous contenterons
d'en citer quelques traits.
La raifon eft l'ufage que l'homme apprend
à faire , pour fon bonheur , des vérités qu'il
a recueillies : la raifon eft l'expérience appli
quée à la conduite d'un être fenfible &
intelligent qui cherche le bonheur.
Qu'est- ce que la Morale : -C'eſt la connoiffance
des devoirs que la raifon impoſe à un
être fenfible , intelligent , qui cherche fon
bonheur , & qui vit en Société avec des
êtres femblables à lui , ou animés des mêmes
défirs.
-
Qu'est-ce que la Société ? C'eft l'affemblage
de plufieurs hommes réunis , pour
travailler , par de communs efforts , à leur
bonheur mutuel.
Quels font les devoirs de l'homme en
Société - C'est de prendre tous les moyens
DE FRANCE. 117
convenables pour obtenir la fin que la Société
fe propofe.
Qu'est - ce que les Loix ? Ce font les
règles de conduite que la Société preſcrit
à fes Membres , pour la confervation &
le bonheur de tous.
-
Quelles font les bonnes Loix ? Celles
qui procurent le bien de tous. Les mau
vaifes Loix font celles qui n'ont pour objet
le bien- être , la confervation , la fûreté
de quelques Membres aux dépens du reſte
de la Société.
que
La Société peut elle fe tromper & faire de
mauvaiſes Loix ? Ses Loix peuvent être
mauvaiſes ou injuftes , lorſqu'elles nuifent
à fa propre confervation & au bien - être
du plus grand nombre de fes Membres. Ainfi
ce que la Société ou la Loi commande ou
permet peut n'être pas toujours jufte ? - Ce
que la Loi commande ou permet peut être
licite fans être jufte : ce qu'elle défend peut
être illicite fans être injufte. Ce n'eft ni la
Société , ni la Loi , ni l'ufage qui décident
du jufte & de l'injufte ; c'eft la raiſon.
و و
-
Qu'est- ce que la Liberté ? C'eft le
droit que chaque homme en Société a de
faire , pour fon propre bonheur , tout ce
qui ne nuit point à celui de fes Affociés ".
Qu'est-ce que le Souverain de la Société ?
C'eft un des Membres de la Société , à
qui elle a donné le droit d'exprimer fes
volontés , d'agir pour elle , de régler les
actions de tous fes Membres pour le bien
général .
118 MERCURE
Quels font les droits du Souverain ? -
La raifon approuve qu'il falfe tout ce qui
eft utile à la Société , & qu'il oblige tous
fes Membres à fe conformer aux Loix .
--
Le Souverain a-t-il le dicit de nuire à
la Société Le Souverain n'a que les droits
que la Société ' a pu lei donner ; elle n'a
pu lui donner le droit de lui naire , puifque
le but de la Souveraineté eft de rendre
la Société plus heureufe qu'elle ne feroit
fans elle .
-
Les droits du Souverain font donc limités
? Oui fans doute , ils fent limités par
la raifon , qui ne peut approuver que ce
qui eft avantageux à la Société. Le Souverain
eft un ufurpateur , lorfqu'il exerce fur
elle un droit qu'elle défapprouve ; il eſt un
tyran , lorfqu'il exerce un pouvoir qui lui
nuir.
--
Un Souveram a- t-il des devoirs à remplir
? Si la Société eft elle-même foumife
à des devoirs envers fes Membres , le Souverain
qui la repréſente a auffi les fiens
envers elle , & ne peut s'en difpenfer fans
injuſtice. Si la Société n'a de droits légitimes
que ceux que la raifon approuve , le Souverain
ne peut , comme elle , exercer que
des droits confentis par la raifon.
Quels font les devoirs du Souverain ? -
C'eft en général de veiller à la confervation ,
à la fûreté , à la prospérité de l'Etat , en un
mot, de maintenir la Société , ainfi que chacun
de fes Membres , dans leurs droits légiDE
FRANCE. 119
times ; le bonheur & la fûreté du Souverain
en dépendent & y font intimément
liés.
- Quel intérêt le Souverain a- t- il à remplir
fes devoirs - Sa confervation propre ,
& fon bien-être folide & permanent , font
affurés dans une Société puillante , floriffante
& heureufe , dont chaque Membre
eft perfonnellement intéreffé au bonheur
de fon Chef.: le Souverain alors devient
le Père de fes Peuples .
Qu'arrive-t- il lorfque le Souverain néglige
fes devoirs ? L'Etat tombe dans la langueur
; il fe dépeuple ; on n'y trouve ni
abondance , ni bonheur , ni puiffance , ni
induſtrie , ni activité ; les fujets s'énervent ,
fe corrompent , fe découragent & fe détachent
de leur Patrie , ainfi que du Chef qui
la gouverne ; ils ne voient en lui qu'un
ennemi contre lequel ils ont un intérêt commun
de réunir toutes leurs forces ; enfin
un Souverain qui viole les conditions expreffes
ou tacites du Contrat Social , & qui
fait taire les Loix devant fes paffions , n'a
qu'un pouvoir chancelant.
Eft - ce qu'une Société eft foumife à des
devoirs à l'égard d'une autre Société ? -
Qui fans doute ; les Sociétés ou les Nations
font foumises à des devoirs ; & ces devoirs
font les mêmes que ceux qui fubfiftent
entre un homme & fon femblable : les Nations
fe doivent réciproquement l'humamité
, la juftice ; leur morale , comme celle
120 MERCURE

de tout homme , eft fondée fur les befoins
réciproques ; c'eft le befoin & l'intérêt qui
les uniffent plus ou moins intimément , qui
rendent leurs devoirs plus ou moins indifpenfables
, & qui font les meſures conftantes
de leurs fentimens mutuels. Leurs alliances
& leurs confédérations font maintenues
par les mêmes moyens que les affociations
particulières des hommes ; elles demandent
de la bonne foi , de l'équité , de
la fincérité. Leurs guerres font juftes & légitimes
lorfqu'elles ont pour objet la défenſe
de leurs droits ; elles doivent ceffer avec le
danger , & faire place à l'humanité. La
paix entre elles leur eft avantageuſe de
même que le repos aux Membres d'une
même Société : les traités ou conventions
qu'elles font entre elles , doivent être fidèlement
obfervés. La conquête ne leur donne
des droits véritables que lorfqu'elle procure
le bien être à la Société conquiſe. Enfin
l'intérêt des Nations , comme celui des individus
de l'efpèce humaine , exige qu'elles
foient juftes , bienfaifantes ; qu'elles vivent
dans la concorde ; qu'elles fe montrent des
vertús néceffaires , en tout temps , au bonheur
du genre humain.
C'eft un précieux Livre que celui où ;
dans une heure de lecture , on trouve toutes
les idées de Morale les plus intéreffantes
pour le bonheur de l'homme , démêlées
rangées , nettement expofées . Mais l'intérêt
en eft bien plus vif pour ceux qui , ayant
joui
DE FRANCE. 121
joui quarante ans de la fociété intime de
'Auteur , l'ont vu mettre en pra ique cette
Philofophie fincère & douce , & qui retrouvent
dans fes principes l'abrégé de fon caractère
, le fouvenir de fes vertus , le tableau
-de fa vie entière.
( M ..... )
"
OBSERVATIONS fur les Hôpitaux ; par
M. CABANIS , Docteur en Médecine , &
de la Société de Philadelphie. A Paris ,
de l'Imprimerie Nationale.
t
ON fe rappelle le Rapport de MM . les
-Commillaires de l'Académie des Sciences ,
fur l'Hôtel- Dieu , & l'effet que produit fur
le -Public , le récit des maux & des abus
réunis dans ce vafte afile des misères humaines
. Le Gouvernement parut dès - lors
: déterminé à lui fubftituer quatre Hôpitaux ,
fitués en différens quartiers de Paris , dont
schacun contiendron feze cents lits . C'étoit
fans deure une réforme utile , & elle parut
alors fuflifante ; mais on ceffera bientôt
d'en avoir cette idée , fqu'on aura lu la
Brochure que nous annonçons . L'Auteur ,
en rendant justice à l'excellent Rapport qui
a donné lieu à une première riforme , fait
fentir tous les inconvéniens attachés à des
N°. 29. 17 Juillet 1790 . F
122 MERCURE
Hôpitaux qui contiendroient feize cents
inalades; bientôt les abus s'y cacheront dans
la multitude des détails. De plus , dans les
grands Hôpitaux , on eft obligé d'adopter
des règles générales , fans quoi le fervice
feroit impoflible. Les alimens & les remedes
fe diftribuent aux mêmes heures pour
tout le monde . Il y a des jours où l'on
purge , des jours où l'on ne purge pas,
Dans les grands Hôpitaux , les plaies les
plus fimples deviennent graves , les graves
deviennent mortelles , & les plus grandes
opérations ne réuffillent prefque jamais ; de
ces obfervations & de quantité d'autres ,
l'Aureur conclur , qu'avant peu on verra
qu'il faut renoncer aux grands Hôpitaux ,
& que bientôt il n'y en aura plus que de
perits . En vain feroit- on dans les Hôpitaux
les changemens les p'us utiles, fi on n'en
diminue la grandeur. M. Cabanis fouhaite
qu'on leur fubftitue des Hofpices de cent
ou cent cinquante lits. Il penfe qu'avec so
mille écus on peut fe procurer un petit
Hôtel propre à contenir ces cent cinquante
lits , & tout ce qui eft néceffaire au fervice
d'un nombre égal de malades : or , avec
ces fix millions ( la fomme demandée pour
les quatre grands Hôpitaux eft de fix à huit
millions ) , on auroit quarante Hôpitaux de
la même grandeur , lefquels pris enſemble
renfermeroient fix mille lits . En réduifant
ainfi ces Hofpices, il feroit moins néceffaire
de les tranfporter hors des villes. Les HofDE
FRANCE. 123
pices pourroient refter au fein de Paris fans
de grands inconvéniens pour eux - mêmes
ou pour le voifinage. Les maifons qui environnent
la Charité , ne font pas plus malfaines
que celles des quartiers les mieux
aérés .
Parmi les grands avantages que M. C...
voit réfulter de ces Hofpices , il faut compter
pour beaucoup les moyens nouveaux
qu'ils offriroient de contribuer aux progrès
de la Médecine. Quand les Médecins fuivent
les grands Hôpitaux , quel fruit peuvent-
ils en tirer ? Ce n'eft point la Nature
qu'ils y voient , encore moins la Nature.
aiiée par un Art bienfaiſant ; il n'en feroit
pas de même dans ces Hofpices . Ici l'Anteur
montre la néceflité des Journaux d'Hô
piral ; il indique les différentes vûes dans
lefquelles ces Journaux doivent être compofés
, & les conditions auxquelles ils doivent
fatisfaire. Le fecond vei que M. C...
forme pour le progrès de fon Art , c'est
l'établiffement des Ecoles pratiques, regardées
maintenant , dit - il , & avec raifon ,
par tous les gens fenfes , comme feales
pres à réformer les études de M'decine .
Les Médecins Grecs & Romains menoient
leurs Difciples au lit des malades . Les Univerfités
d'Edimbourg & de Vienne ont ,
l'une & l'autre , un Profeffeur de Médecine
clinique. C'eft dans le Sales mêmes
d'un Hôpital que fe donnent les leçons.
Ce font les différentes malad es qui leur
pro-
F 2
324 MERCURE !
fervent de texte . C'eft avec une telle in :
titution , pourfuit M. C .... , qu'on auroit
dans les Elèves des farveillans éclairés &
févères de laMédecine des Hôpitaux , fur- '
veillans toujours prêts à réclamer contre
les faufferés ou les exagérations des Jour--
naúx ; & les Journaux eux-mêmes devant
fervir de bafe à la réputation de celui dont
ils portercient le nom , le forceroient à redoubler
de foins auprès de fes malades , à
perfectionner la pratique, & à rendre fon
enfeignement le plus clair , le plus méthodique
, pour multiplier le nombre de fes
Difciples.
Tel eft le bar principal de cet Ecrit rem
pli de vûes faines & d'idées utiles . Il nous
feroit plus difficile de les recueillir qu'il ne
l'a éré à M. C... de les répandre avec profufion.
La forme adminiftrative à donner
aux Etabliffemens qu'il propofe , pluficurs
queftions relatives à cette Adminiftration ,
tiennent à des principes que l'Auteur indique
, ou établit avec cette brièveté rapide
qui décèle un homme fupérieur à fon
Ouvrage , plus occupé du bien qu'il veut
que du talent qu'il ne cherche pas à montre
, mais qu'il montre fans le vouloir.
Egalement verfé dans la Médecine & dans
plufieurs parties de l'Economie Politique ,
M. C... paroît avoir étudié l'homme fur
tous les rapports ; & les confidérations morales
auxquelles il ramène tout , par lef- 1
quelles il éclaire ou décide la plupart des
DE FRANCE. 125
geftions que préfente fon fujet , fetrent
fur cet Ecrit un intérêt qu'on n'avoit pes
droit d'en attendre. C'eft ainfi qu'en parlant .
des Ateliers de charité , il fait fentir combien
il importe à la Société e mère de dépouiller
l'aumône .des caractères qui la
Alétriffent , de créer , comme il le dit , un
nouveau fyftême de bienfaifance générale,
qui laiffe fubfifter dans le pauvre le refpect
que tout homme doit avoir pour lui- même,
fentiment qui fera par- tout le plus sûr garant
de la morale publique.
L'Auteur qui , dans cet Ouvrage , fe
montre l'amni de tous ceux qui fouffien:
ou comme malades ou pauvres , étend fa
pitié jufque fur une claffe trop négligée
jufqu'à ces derniers temps. Il fe fatte que
l'Affemblée Nationale , ou d'après les ordres
, les Affemblées Provinciales & Mu- .
nicipales chercheront auffi tous les moyens.
d'adoncir celui des malfaiters & des infortunés
qui gémiffent dans les prifons ,
en attendant que des Loix fages , l'influence
d'un meilleur Gouvernement , & de meilleures
formes judiciaires , tant pour le civil
que pour le criminel , diminuent , autant
qu'il eft poffible , le nombre de ces malheureufes
victimes de la Société. Il cite à
ce fujet une belle expérience récemment
faite en Angleterre. D'après la conviction
que les prifonniers achèvent de fe dépraver
dans la fociété les uns des autres , que non
feulement leur oifiveté tarit une fource de
F
3
126 MERCURE
productions , mais empêche qu'ils ne reviennent
à la vertu quand ils font vraiment
coupables , & les corrompt à plaifir
quand ils font innocens ou n'ont commis
que des fautes légères , le Comté d'Oxford
a fait conftruire des chambres ifolées &
fans communication entre elles , où les
prifonniers font traités humainement , bien
vêtus , bien couchés , refpirent un air pur,
ont des alimens fains. Là ils exercent un
métier quelconque , & garantis par ce
moyen de l'ennui de la folitude & des
mauvais effets de l'oifiveté , ils fourniffent
encore un bénéfice fupérieur aux frais de
l'Etabliffement. Le bénéfice a été , l'année
dernière , de cent guinées , & ce qui , fans
doute , eft bien plus précieux , quelques
prifonniers ont mérité par leur bonne conduite
qu'on abrégeât le temps de leur captivité.
C'eft aujourd'hui d'honnêtes gens ,
des Artifins utiles qu'on rendra à la chofe
publique. Ainfi , die M. C... , en templif
fant des vues d'humanité , de raifon , de
politique parcimonienne , on eft , d'un autre
côté , parvenu à faire de vraies Infirmeries
du crime ; & l'on a découvert la
méthode curative, au moyen de laquelle on
pourra le traiter déformais comme les autres
espèces de folic.
( C ...... )
DE FRANCE. 127
Mimoire fur les avantages que le Royaume
pest retirer de fes Grains , confidérés fous leurs
différens rapports avec l'Agriculture , le Commerce
, la Meûnerie & la Boulangerie ; avec le
Mémoire fur la nouvelle manière de conftruire
les moulins à farine , qui a remporté le Prix de
l'Académie Royale des Sciences en 1785 , par M.
Dra fy , Ingénieur du Roi , avec Figures , gravées
d'après fes d.feins ; par M. Parmentier. A Paris ,
chez Barrois l'aîné , Lib . quai des Auguftins .
Ces deux Ouvrages doivent intéreffer le Public
& par Timportance du fujet & par la manière
dont ils font traités .
Recherches fur les Costumes & fur les Théatres
de toutes les Nations , tant anciennes que mɔdernes
; Ouvrage utile aux Peintres , Statuaires ,
Architectes, Decoratems , Comédiens , Coftumiers , "
en un mot , aux Art ftes de tous les genres ; non
moins utile pour l'étude de l'Hiftoire des temps
reculés , des incurs des Puuples antiques , de leurs
ufages , de leurs Loix , & néceffaire à 1 éducation
des Adolefcens. Avec des Etampes en couleur &
au lavis , deffinées par M. Chéri , & gravées par
P. M. Alix . Le prix de la Sufcription pour l'annéc
eft de 43 liv . pour Paris , & 54 1v. franc de
port par tout le Royaume. ; e. Livraiſon . A Paris ,
chez M. Drouhin , Editeur dudit Ouvrage , rue
St-André- des -Arts , No. 92 , en face de la rue de
l'Éperon .
Ce 3c . Numéro n'eft pas moins fo'gné que les
deux premiers , & content même eux Eftampes
de plus que l'Éditeur n'avoit promis.
128 MERCURE
Accord de la révélation & de la raison contre le
Divorce , Coutumes & Loix de plufieurs anciens
Peuples fur le Divorce , &c. ; par M. l'Abbé de
Chapt de Raftignac , Docteur de la Maifon &.
Société de Sorbonne , Vicaire-Général du Diocèſe
d'Arles , Député à l'Affemblée Nationale ; in- 8 °
Prix , a liv. 10 fous br. A Paris , chez Clouder ,
Impr. du Roi , rue de Sorb nne ; Crapart , Libr .
ruc d Enfer ; Guerbaert , fur le Pont-Neuf, Nº.
19 ; & chez les Marchands de Nouveautés.
Cet Ouvrage n'eft nullement étranger au moment
actuel . La qualité de fon Auteur & l'importance
du fujet follicitent l'attention publique.
La fin des Amours du Chevalier de Faublas , par
M. Louver de Couvray . 6 Vol . in − 16 . A Londres ;
& fe trouve à Paris , chez Bailly , Libr. rue St-
Honoré , Barrière des Sergens ; & chez les Marchands
de Nouveautés .
Nous reviendrons fur cet Ouvrage intéreffant ;
c'eft la fin d'un Roman que nous avons annoncé
avec des éloges juftifiés par le fuccès .
Il vient de paroître une nouvelle édition des
cinq Volumes qui portent le titre de Une Année
de la Vie du Chevalier de Faublas. Prix , 7 liv . 10
fous br.
Le Couvent , ou les fruits du caractère & de l'Education
, Comédie en un Acte & en profe ; par
M. Laujon , repréfentée pour la première fois fur
le Théatre de Nation , le 16 Avril 1790 , avec fig.
( les airs notés font à la fin ) . Prix , 1 liv . 10 f.
A Paris , chez la veuve Duchefne & fils , Libr. rue
Saint-Jacques.
On fait quel Yuccès a obtenu cet Ouvrage fur
la Scène Françoife , malgré la défaveur des circonftances.
DE FRANCE. 129
MUSIQUE .
Journal de Violon , N° . 6. Le prix de l'Abonnement
de 12 Caliers eft de 18 liv . , port franc.
Chaque Calier féparé , 2 liv . 8 fous . A Paris ,
chez M. Por: o , rae Tiquetonne , N10.
Les Efpiegleries d'Apolon , ou Recueil de
Chanfons badines , avec accompagnement de
Guitare ; OEuvre 1ce . Prix , 4 liv . 4f. , ort franc .
A Paris , même adreffe .
GRAVURES.
Vue des Travaux du Champ de Mars par les
Patriotes. Des fcènes gaies , des tableaux uniques ,
un contrafte frappant de coftumes bizarrement
mélangés , une activité incroyable , de groupes
heureux , quoique formés par le hafard , one
donné l'idée à une Société d'Artiſtes d'éternifer
le fouvenir d'un fait que la Poftérité aura peine
à croire .
Vue de la Fête qui a été donnée au Champ de
Mars, faifint pendant au précédent Deffein . On eft
en état d'en délivrer actuellement. On pric MM .
les Députés qui ont envie de faire jouir leurs Concitoyens
de la vue d'un fpectacle auquel ils n'ont
pu affifter , de fe faire inferire ai Bureau des
Arts , rue de la Visille Drapere , cu -de -fac
Saint- Dur hélemi , Nº. 1 , au 3c . On prie de fe
fairs inferire au plus tôt , parce que , pour la
prompthude du fervice , en fera obligé d'enployer
plus ou moins d'Artiftes , en raifon de la
multiplicité des demandes. On trouvera encore
audit Bureau des Vues de la prise de la Bastille ,
& des différentes fcèhes arrivées dans Paris . Piix
de chaque Deffein colorié , 24 liv.
330 MERCURE
Garde à vous ! Eftampe gravée par Porporati ,
d'après un Tableau d'Angélica Kauffmann . Prix
12 liv. A Paris , chez Daudet , Graveur , quai
des Ormes , maifon de l'Horloger ; & chez Jeubert
, Md. d'Eftampes , rue des Mathurins , aux
deux Piliers d'or , Ѻ. 24.
Le fujet de cette Eftampe eft un Amour affis ,
appuyé fur fon carquois & paroiffant par et aux
Spectateurs ; un doigt qu'il a mis fur la bouche ,
femble exciter à l'attention & à la méfiance . On
a placé au bas du titre quelques vers qui ont trait.
à la chofe publique.
Cette Eftampe , qui eft faite pour être diftinquée
, a infiniment de grace , de l'harmonie ,
& très bon ton de couleur. Elle eft digne , en
un mot , des noms célèbres qui en décorent le
titre ..
A VIS.
Royez , Libraire , quai des Auguftins , vis-à- vis
le Pont Neuf , a l'honneur de prévenir MM . les
Députés à l'Affemblée Nationale , & MM . les
Dépurés à la Fête Fédérative , qu'il recevra avec
reconnoiffance les notes qu'ils voudroient lui faire
raffer , avec leurs noms & ceux des nouveaux
Officiers de leurs Municipalités , pour achever un
nouvel Etat de la France qu'il imprime il fe
fera un grand plaifir , de ton côté , de leur fournir
ou prêter les renfeignemens ou les Livres les
plus intéreflans fur les circenftances . Il en diftribue
plufieurs Catalogues ; & il effe fes fervices
on foulement pour tout ce qui a rapport aux
Livres anciens , mê..e rares , & aux Nouveautés ,
& à l'Imprimerie .
DE FRANCE.
131
SPECTACLES.
THEATRE DE MONSIEUR.
L'OPÉRA - FÉERIE d'Azélie a mérité le
fuccès le plus complet qu'ait obtenu encore
le genre François fur ce Théatre . Il faut
avouer que les Opéras Italiens , par la mufique
qu'on y chante , & par la manière
dont elle eft exécutée , y préfentent une
comparaifon très - formidable , une lutte
dangereufe , & livrent les compofitions françoiles
à des jugemens très rigoureux. M.
Righel , Auteur de la mufique d'Azélie
vient d'échapper à ce danger. Sa manière
ferme & favante , fes beaux morceaux d'enfemble
& de grandes beautés d'orchestre &
de mélodie ont réuni tous les fuffrages , &
ne peuvent qu'ajouter à fa réputation .
·
Le Poëme , fur lequel le défaut d'espace
nous défend de nous arrêter , a été fort
applaudi ; il y a de la raifon dans la conduite
, & de la grace & de l'efprit dans le
Ayle.
Le Répertoire de ce nouveau Théatre
commence à devenir nombreux , même
dans les trois genres qu'il réunit. Quelques
132 MERCURE
DE FRANCE.
jours auparavant , on avoit donné , avec
beaucoup de fuccès , le Compiot inutile ,
Pièce en trois Actes & en vers. M, Paillardelle
, que fa fanté avoit éloigné de la
Scène pendant quelque temps , a reparu
dans cette Comédie par un rôle qu'il a
joué avec le talent qu'on lui connaît. Cet
Acteur eft vraiment précieux à ce Théaire ,
par fa profonde connoiffance de la Scène ,
& par l'art qu'il pofsèle fi bien de donner
une physionomie à tous les Perfonnages
qu'on lui confie.
Dans le N° . prochain , nous donnerons
l'Article du Théatre Italien.
TABLES pour intelligence de la Nouvelle
Carte de France , dvikle en Départemens & ca
Diferias. Brochure in - 8 ° . de 41 pages . A Paris ,
chez Moutard , Imp-Libr. de la Reine , rue des
Mathurins , Hôtel de Cluni. Prix , 1122 f.
pas
Cet Ouvrage eft ut le à ceux même qui n'ont
la Carte .
TABLE.
Eidmers.
101 Cherustans
JEPITRE .
L'Avocat de l'mour.
Cherade , Enig . Log.
Adreffe.
153
128
10 Thiatre de Morfieur. 136
1051
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 21 Juin 1799.
LA violation de la Loi fondamentale ,
par laquelle on a prorogé la Diète au
7 Février 1791 , a éprouvé une semaine
entière d'oppositions : la lassitude , plutôt
que la conviction , a procuré à ce
Décret 125 voix contre 16. Il est des
droits nationaux dont les circonstances
ne peuvent que très- rarement excuser
l'usurpation , et de ce nombre est le plus
sacré de tous dans une République , celui
qui , au terme fixé , attribue aux Citoyens
le pouvoir de nommer de nouveaux
Commissaires au Corps Législa
tif. Ce renouvellement est encore plus
indispensable dans un Etat , où ces Commissaires
sont des Députés porteurs
Nº. 29. 17 Juillet 1790. G
( 146 )
d'instructions et responsables , et non des
Représentans qui agissent à leur gré , au
nom de leurs Constituans. Il est à souhaiter
que les Diétines , auxquelles les
Nonces doivent redemander tous les
deux ans un nouvel acte d'Election , ne
se ressentent pas de cette innovation
dont l'Histoire d'Angleterre , de Suède ,
et de tant d'autres Etats libres , peuvent
leur apprendre les conséquences.
On a coloré de prétextes ce sacrifice
de la Loi , fait à la Politique étrangère .
On a dit que la Diète actuelle se tenant
sous Confédération , elle n'étoit pas soumise
aux règles qui limitent les Diètes
ordinaires ; mais d'abord on ne citeroit
pas une Diète de Confédération qui ait
duré trois ans : en second lieu , ces Diètes
ne furent jamais légitimées que dans les
temps de troubles ou de danger imminent.
Or , aucun péril grave , aucune
dissention ne nécessitoit aujourd'hui
cette nouvelle prorogation. Les Palatinats
, ajoute- t-on , avoient reçu l'année
dernière des Circulaires de la Diète , et
ils avoient approuvé ses Décrets . Il est
aisé de répondre que les Adresses des Palatinats
ne sont pas des Délibérations des
Diétines, et qu'on n'a pu recevoir aucune
connoissance légale de leur vou ; qu'ensuite
, lorsqu'elles auroient autorisé une
première prorogation , il est absurde
d'en induire qu'elles consentiront de
même à prolonger encore les pouvoirs
( 147 )
de leurs Députés ; que la volonté arbitraire
de ceux-ci ne les dispensoit point
du besoin d'une autorisation formelle ;
enfin , que si les Palatinats ont agréé les
Décrets passés de la Diète , ils ne sont
ni assez imbécilles , ni assez esclaves ,
pour adopter d'avance tous les Décrets
qu'elle pourra faire.
D'autres Apologistes de la prorogation
se sont avisés de la légitimer, en attribuant
à la Diète le caractère de Convention
Nationale , de PouvoirConstituant; caractère
qui lui interdit de se dissoudre
avant l'achèvement de la Constitution .
A cet étrange raisonnement , on a répliqué
que les Anglois , les Américains et tous
les Peuples qui ont eu la moindre idée
d'une Convention Nationale , riroient
aux larmes d'entendre appeler de ce
nom une Assmbelée, convoquée uniquement
, et dans les formes ordinaires , pour
être un Corps Législatif. On a demandé
où étoit l'Acte et le Mandat par lequel
les Diétines avoient autorisé leurs Nonces
à se constituer en Convention ; on
a demandé comment une Diète qui a
passé plus de la moitié de la Session en
délibérations purement législatives , en
actes de simple administration , en réglemens
de détail , en jugemens , en discussions
politiques sur les intérêts extérieurs
pouvoit sérieusement s'appeler
un Corps Constituant ? On a demandé
comment une Convention , dont le droit
Gij
( 148 )
se borne à instituer les pouvoirs , s'arrogeoit
celui de les exercer tous ? On a demandé
si les Nonces étoient des espèces
de Protées , un jour Constitués , et le lendemain
Constituans on a demandé où
en seroit la liberté publique , s'il dépendoit
ainsi des Délégués des Diétines , de
changer , selon leur caprice , de qualité ,
sans consulter leurs Commettans ? La
Diète d'ailleurs , a réformé plusieurs Lois ;
mais elle n'a point institué de Gouvernement.
On attribue au Roi d'avoir insisté
sur cette prorogation , par la crainte que
le renouvellement de la Diète n'entraînât
la chute des bonnes institutions qu'elle
a consacrées. Ceux qui prêtent à ce
Prince un pareil motif, l'entachent d'une
bien grande inconséquence ; car de tout
son crédit et de toute son éloquence , il
s'est opposé à la plus importante comme
à la plus salutaire des Lois nouvelles ,
celle qui a renversé le Conseil Permanent.
Au reste , il n'est pas impossible que
la Diete , en se prolongeant , n'ait eu des
vues utiles le temps nous l'apprendra.
On est toujours très - animé contre la cession
de Thorn et Dantzick ; mais il sera
difficile de sortir du défilé où nos étroites
et exclusives.connexions avec la Prusse
nous ont jetés.
149 ( 149 )
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 3 Juillet.
Il règne encore de l'obscurité sur les
suites des derniers engagemens entre les
flottes Russes et Suédoises . Aucune rela-.
tion contradictoire n'a été encore publiée
par les Russes : la distance retarde
les avis , et l'on n'en reçoit d'autres des
escadres que ceux que les Chefs veulent
bien laisser parvenir. Les lettres de
Stockholm , en date du 20 Juin , continuoient
d'affirmer que trois vaisseaux
Russes sont sortis abîmés de l'action du 3.
Ce désavantage est d'une moindre conséquence
, puisqu'il n'a pas empêché la
réunion presqu'indubitable des escadres
de Cronstadt et de Revel . On le découvre
assez clairement dans le Journal officiel
des opérations de l'escadre des galères
Suédoises , du 25 Mai au 7 Juin . On y
dit que le 4 , le combat entre la grande
flotte du Duc de Sudermanie et l'escidre
de Cronstadt ayant recommencé ,
cette dernière fut obligée de s'éloigner ,
et poursuivie. Le même jour , l'escadre
de Revel dépassa Hoglande ; le lendemain
, S. A. R. lui donna chasse survint
la division de Cronstadt , avec le
projet de mettre les Suédois entre deux
feux : ils évitèrent cette manoeuvre , et
perdirent de vue les Ennemis. Quant
Giij
( 150 )
à l'escadre de galères , elle se trouvoit ce
jour-là ( 5 ) devant Wybourg . Le 7 , le
Roi de Suède fit débarquer près de Kiovisto
, à cinq milles de Pétersbourg , quelques
bataillons d'Infanterie , des Dragons
et des Hussards. Ces Troupes en deux
divisions firent la reconnoissance des
environs , et repoussèrent un parti de
Dragons Russes. C'est à ces faits minutieux
que se réduisent les dernières informations
directes . S'il est assez nouveau
de voir un Roi de Suède s'avancer
à la tête de ses Troupes , à cinq milles
de Pétersbourg , il paroît que cette nouveauté
n'a pas intimidé l'Impératrice :
elle n'a pas quitté Czarko - Zelo .
La Princesse de Holstein- Augustenbourg
, fille du Roi de Danemarck , allant
aux eaux de Carlsbad , s'est arrêtée
un jour à Zell , où la Reine , sa mère ,
l'infortunée Caroline- Mathilde, a fini sa
carrière . S. A. R. s'est fait montrer les appartemens
que sa mère avoit occupés au
château ; elle les a examinés avec attention
, ainsi que le monument que les
Etats ont fait élever à sa mémoire dans
le jardin elle a même voulu voir le .
;
caveau où reposent les cendres de la
Reine ; des larmes abondantes ont coulé:
de ses yeux , et mieux exprimé que les
paroles la profonde douleur qu'elle res
sentoit.
P. S. Un incendie terrible a éclaté l'après-
midi du 17 de ce mois , dans la par-.
( 151 )
tie occidentale de Carlscrona. Le progrès
des flammes a été si rapide , par un violent
vent d'ouest , qu'avant midi du lendemain ,
les sept huitièmes de cette malheureuse ville
furent réduits en cendres ; l'église principale
et l'église allemande sont du nombre des
édifices brûlés ; des voleurs ont profité de
ce désastre et ont emporté beaucoup d'effets ;
l'aspect de la dévastation est horrible ; partout
on n'entend que des gémissemens des
malheureux qui ont tout perdu dans les
flammes . Le feu ne s'est point commu
niqué aux Chantiers du Roi , ni aux endroits
fortifiés.
Un Exprès a apporté , le 21 juin , à Stockholm
cette nouvelle désastreuse : le feu a
duré près de 2 jours ; tous les efforts des
habitans pour l'arrêter et l'éteindre ont été
inutiles : la perte des malheureux incendiés
est incalculable ; plusieurs édifices de la
Couronne , tels que la Boulangerie , les Casernes
, etc. sont la proie des flammes.
De Berlin , le 4 Juillet.
Pendant que le Roi , après une tournée
dans le Comté de Glatz , entroit au
quartier général de Schonwalde , le Duc
régnant de Brunswick établissoit le sien
à Silberberg , forteresse construite par
le dernier Roi. On a fait entrer quelques
Troupes à Reichenbach , où M.le Comte
de Hertzberg est arrivé le 19 du mois
dernier. Les Ministres d'Autriche , d'Angleterre
, de Russie , de Pologne et de
Hollande l'y ont suivi , et l'on y atten
Giv
( 152 )
doit quelques jours après le Baron de
Spielman , Référendaire de la Chancel
lerie d'Etat à Vienne . Le Congrès doit
être ouvert actuellement ; ainsi , dans
peu de jours on pénétrera son but et son
résultat. On commence à ne plus douter
que la paix n'en soit le premier fruit ,
quoique les Gazetiers nous aient universellement
et opiniâtrément promis la
guerre. Des vues supérieures aux intérêts
politiques qui divisoient les deux
Cóurs, vont être prises en considération
dans le Congrès , et accélérer une réunion
que l'état d'une partie de l'Europe
nécessite impérieusement.
L'espoir fondé d'un accommodement
prochain ôte tout intérêt aux détails militaires.
Cependant , pour satisfaire les
Amateurs , nous leur présenterons l'état
sommaire de la répartition de nos forces.
Elles sont divisées en cinq armées :
La première dans la Basse- Silésie , est sous
les ordres immédiats du Roi et du Général
de Mollendorf. Elle consiste , outre les Régimens
des Gardes , en 22 Régimens d'Infanterie
, cinq de Cuirassiers , cinq de Dragons ,
trois de Hussards .
La seconde , dans la Haute- Silésie , sous
les ordres du Duc régnant de Brunswick et
du Général de Dallwig. Treize Regimens
d'Infanterie , cinq Bataillons d'Infanterie légere
, quatre Régimens de Cuirassiers , trois
de Dragons , et trois de Hussards .
La troisieme forme le Corps d'Observation
uni aux Troupes Westphaliennes . Huit
(153 )
Régimens d'Infanterie , trois Bataillons de
Grenadiers , trois d'Infanterie légère , quatre
de Cuirassiers , et un de Hussards .
La quatrieme , dans la Prusse Orientale ,
sous les ordres du Général Comte de Henckel,
cinq Régimens d'Infanterie , deux Bataillons
'Infanterie légère , deux Corps de
Mineurs , trois Régimens de Dragons , un
de Hussards et les Bosniaques.
La cinquième et dernière dans la Prusse
Occidentale , sous les ordres du Général
d'Usedom ; cinq Régimens d'Infanterie , trois
Bataillons d'Infanterie légère , deux Régimens
de Dragons et autant de Hussards .
On voit qu'il n'est pas question du Prince
Henri. Il est retourné dernièrement à sa
retraite de Rhinsberg .
Un Courrier ayant apporté au Duc Fredéric
de Brunswick l'ordre du Roi de se mettre
en marche ; ce Prince est parti , le 28 juin ,
pour la Silésie , à la tête des Régimens de
Kalkstein , Knobelsdorf , Bornstedl le jeune
et de Thadden , des bataillons d'Ernest et
de Mufling , des Cuirassiers du Corps , et
des Carabiniers du Corps. Une partie de la
Caisse Militaire , le principal Hôpital et le
bureau de Poste de Campagne , attachés au
corps d'armée de ce prince , ont pris la même
route.
De Vienne , le 3 Juillet.
La Cour n'a point dissimulé le revers
qu'a éprouvé un des Corps du Prince de
Cobourg à l'attaque de Giurgewo . Cette
perte a été assez considérable pour obliger
le Général à lever le siége de cette
Gv
( 154 )
place , et à établir son camp à 2 lieues
de là. L'action s'est engagée le 13. Voici
la substance du récit que l'on donne
comme authentique.'
Le Corps sous les ordres du Général
de Spleny , ayant été détaché de l'armée du
Maréchal Prince de Cobourg , continuoit avec
succès ses opérations contre Giurgewo : on
étoit parvenu jusqu'aux faubourgs ; on les
avoit incendiés. On commençoit à établir des
batteries pour s'en servir contre la Citadelle .
Les Turcs alors jugeant convenable de diviser
l'attention des Troupes , ils se jetèrent
dans des Tsaïques , et firent croire par ce
mouvement qu'ils alloient tomber sur le derrière
des assiégeans. Le Général Spleny alla
au-devant d'eux , avec la plus grande partie
de son corps. Les assiégés profitèrent de cet
intervalle , et firent dans la nuit du 12 au
13 une sortie vigoureuse contre les troupes
restées à la tranchée . Le combat fut sanglant
. Les Turcs repoussés à plusieurs reprises
, ne rentrèrent dans la place qu'après
y avoir été forcés , à l'arrivée du Colonel
Baron de Kienmayer , qui survint avee
la Cavalerie légère . L'action a été très-meurtrière
; le Bataillon de Khevenhuller sur-tout
a beaucoup souffert ; huit Officiers de l'Etatmajor
ont perdu la vie. Le Major- général
d'Artillerie , Comte de Thurn , voulant ramener
lui -même un canon , eut le bras droit
coupé par un Turc qui , d'un second coup ,
lui trancha la tête . Nos batteries ont été
emportées et détruites : 18 pièces de canon
étoient restées à l'ennemi ; on en a repris 10.
Cet événement a répandu ici de la tris
tesse ; elle s'aggrave encore par les récits
( 155 )
exagérés qui nous font perdre 1200 hom
mes tués sur la place , et 800 Prisonniers .
Suivant le rapport du Prince de Co-
,bourg , cette fâcheuse journée lui coûte
6 à 700 hommes : vraisemblablement ,
il n'a pas outré sa liste.
a
On sait que les provinces de Gallicie et
de Lodomérie ont envoyé ici leurs Députés ,
pour demander des changemens dans la forme
d'administration de ces provinces , Le Roi
les a reçus , écoutés avec bonté , et leur
promis d'avoir égard à leurs réclamations.
On s'en occupoit , lorsque dans l'intervalle
plusieurs Nobles de ces provinces ont jugé
convenable d'établir, de leur propre autorité,
un Comité , avec le pouvoir de donner des
instructions aux Députés qui sont ici . Ils
´sɔnt même ailés plus loin ; ils ont levé des
contributions , et forcé , par des menaces ,
divers habitans à donner leur signature ;
enfin les choses étoient venues au point qu'on
n'exécutoit plus les ordres des divers Dicastères.
On a publié un rescrit du Roi , en
date du 25 mai , par lequel ce Comité et
autres Assemblées pareilles ont été cassés
et défendus rigoureusement. Les Etats de
Gallicie ont fait déclarer , par leurs Députés
, qu'ils n'avoient aucune part au libelle
que le Comte de Rzewuski a fait distribuer
dans cette province pour soulever le peuple
contre le Gouvernement de la Maison d'Autriche.
Ces mouvemens sont ouvertement
attribués à des instigations étrangères ;
une Révolte des deux Provinces eut facilité
leur rétrocession à la Pologne , et
Gvj
( 156 )
par conséquentl'incorporation de Thorn
et Dantzick au domaine de la Prusse ;
la prudence et la fermeté du Gouvernement
ont fait échouer ce projet .
De Francfort sur le Mein , le 9 Juillet.
L'élection prochaine de l'Empereur
nous amène chaque jour les Ministres
des principales Cours Germaniques , et
un grand nombre d'Etrangers. Le Prince
de Sacken , premier Anbassadeur de
l'Electeur de Brandebourg , est arrivé
avant hier ; le Comte de Goertz est le
second Ministre de la même Puissance .
L'intérêt se partage entre l'auguste cérémonie
dont cette Ville va être le
théâtre , et les événemens qui la précéderont
. Le plus important de tous est
la fixation de la paix en Allemagne ; lés
conférences ont commencé à Reichenbach
; on étoit à peu près sûr des dispositions
conciliatrices des Cours de
Vienne et de Berlin ; aujourd'hui , l'on
répand que celles de la Russie s'en rapprochent
, et qu'elle a abaissé là hauteur
de ses prétentions. La destinée du Levant
de l'Europe , de l'Allemagne Oecidentale
et de trois Etats du Nord n'occupera
pas exclusivement l'attention du
Congrès ; on y dénouera la scène de
Liège et celle des Pays - Bas .
Quant à Liège , si des Rescrits de
Wetzlar pouvoient en vaincre la résis(
157 )
tance , cet ouvrage seroit déja consommé
; car ces Rescrits se multiplient avec
les difficultés de les faire respecter. Par
le dernier de ces Mandats , en date du
23 Juin, la Chambre Impériale ordonne
à la Noblesse du Pays de Liège de
mettre bas les armes , et de ne plus
participer aux Arrêtés du Tiers-Etat ,
sous peine de dégradation ; elle autorise
les Princes Directeurs auxquels l'éxécution
contre les Liégeois est confiée ,
à se faire assister d'argent et de Troupes
par tous les Etats qui sont dans les
Cercles Electoral du Haut et du Bas-
Rhin , et même par celui de Basse-
Saxe. On a débité depuis , qu'en qualité
d'Electeur d'Hanovre , le Roi d'Angleterre
avoit promis 4000 hommes ; il
est raisonnable d'en douter ; car ses
liaisons avec la Cour qui protège l'insurrection
de Liège , autorise à croire
qu'il en partagera les sentimens . On sent
bien , qu'appuyés par la seconde des
Puissances Germaniques , les Liégeois
ort dû rester insensibles aux foudres de
Wetzlar. En attendant de voir qui la
Prusse sacrifiera du premier Tribunal
de l'Empire , ou des Bourguemestres
de Liège , ses Alliés , ceux- ci font battre
le ban et l'arrière - ban , arment leurs Cités
et leurs Campagnes , et se préparent à
défendre vigoureusement le terrain . Le
moment de crise ne peut être éloigné ;
car au moyen du dernier renfort de
( 158 )
Cavalerie Munstérienne et d'une brigade
de Trèves , qu'a reçu l'Armée d'exécution
, elle se trouve aujourd'hui de
10,000 hommes . Il suffit de jeter les yeux
sur la liste de ces Troupes combinées ,
pour en attendre peu de concert et de
rapidité dans l'exécution . Les Prussiens
immobiles dans la Gueldre , restent jusqu'ici
spectateurs des événemens.
La Cour de Viene ne doute plus
que la force seule peut opérer la soumission
des Pays-Bas. Leurs dominateurs
actuels , et l'esprit qui tourne les têtes
des Habitans laissent peu d'espoir de
conciliation . Qu'ajouter au tableau du
délire général qui aveugle ces Provinces ,
lorsqu'on voit les Vonckistes opprimés
par les Révolutionnaires , injurier le Roi
de Hongrie autant que les Etats ; par
anticipation , accuser de perfidie le Gouvernement
Autrichien , qui jusqu'à présent
n'a pu manquer à ses promesses ,
puisqu'on les a toutes refusées , et inonder
de leurs déclamations les libelles périodiques
? Pendant cette guerre d'éloquence
sottisière , 1200 Wurtzbourgeois
de la meilleure tenue , et parfaitement
disciplinés , sont entrés à Luxembourg :
le second Corps des mêmes Troupes , au
nombre de 2000 , est en marche : vingt
mille Autrichiens , vont les suivre ; 18
pièces de 24 , 40 autres de 12 et de 6 ,
8000 chariots de munitions et 3000 Carabines
ont descendu le Mein , et doi(
159 )
vent être en ce moment à Luxembourg.
Le Général de Bender attendoit cette Artillerie
pour ouvrir les opérations : les dernières
escarmouches sur les bords de la
Meuse ne méritent pas ce nom. Il manquoit
au vertige qui tient les Provinces
Belgiques , d'être imité par les Etats de
Limbourg. Cette Province , sur laquelle
l'Empereur avoit accumulé les faveurs ,
remplie de fabriquesflorissantes qui jouis
soient des plus beaux priviléges , et qui
n'avoit à partager aucune des plaintes du
Brabant, a si bien pris son temps , qu'après
avoir attendu jusqu'à cejour à proclamer
aussi son indépendance , elle vient de rendre
son Manifeste contre la Souveraineté
du Roi de Hongrie. Dans cette Déclaration
, les Etats n'allèguent pas le moindre
grief: leur démarche , disent- ils , résulte
de leur ancienne union avec le Brabant.
Eh !que ne le disoient-ils six mois plustôt ?
GRANDE-BRETAGNE.
Be Londres , le 9 Juillet.
L'Amiral Barrington , avec son escadre
, a jeté l'ancre dans la baie de Torbay
le 1er de ce mois , soit pour y attendre
les autres vaisseaux qui doivent composer
la grande Flotte sous les ordres du Lord
Howe , soit pour préparer sa réunion
à l'escadre Hollandoise que commande
le Vice - Amiral de Kinsbergen . Cette
( 160 )
relâche lui a sauvé les grands coups de
vent qu'on a ressentis dans la Manche ,
les premiers jours de ce mois . De Spithead
, l'Amiral Barrington appareilla
avec les vaisseaux suivans :
Le Barfleur , de 98 canons ; MM . Adm.
Barrington , Real Adm. Sir J. Jervis , Captaine
Calder. Le Victory , de 110 ; Vice - Adm.
Sir A. Hood, Capitaine Knight. La Princess
Royal, de 98 ; Real Adm. Hotham , Capt.
Holloway. L'Impregnable , de 98 ; Capt. Sir
T. Bayard. Le Valiant , de 74 ; Capt . Duc de
Clarence. La Bellona , de 74 ; Capt. Hartwell.
Le Colossus , de 74 ; Capt. H. C. Christian .
Le Carnatic , de 74 ; Capt. J. Ford. Le Cumberland
, de 74 ; Capt. Bligh . L'Alcide , de 74 ;-
Sir A. S. Douglas. L'Arrogant, de 74 ; J. Harvey.
L'Edgur , de 74 ; Capt . Molloy. Le
Magnificent, de 74 ; Capt . R. Onslow. L'Orion
, de 74 ; Capt.C. Chamberlain. Le Cu!-
loden , de 74 ; Capt. H. Collins . Le Director,
de 64 ; Capt. Vest. Le Crescent , de 36 ;
Capt. W. Young. La Résolution , cutter.
Le Bombay Castle et le Bedford , de 74
canens ont joint l'escadre à Torbay et là
portent à 18 vaisseaux de ligne. Les frégates
Îa Prudente , la Nymphe et le Melampus ,
de 36 canons , s'y sont aussi réunis.
Les vaisseaux restes à Spithéad sont :
Le Royal Villiam , de 84 canons ; le
Courageux, de 74 ; le Saturn , de 74 ; Illustrious
, de 74 ; le Scipio , de 64 ; le Salisbury,
de 50 ; la Latona , de 38 ; le Juno , de 32 ;
le Southampton , de 32 ; le Carysfort , dé
28 , et huit sloops .
Quant aux vaisseaux en armement qui se
rendent , et dont plusieurs se sont déja rendus
( 161 )
à Spithéad , depuis le départ de l'Amiral
Barrington, ce sont :
" La Queen Charlotte , de 100 canons
montée par l'Amiral Hone et l'Amiral Goner,
premier Capitaine de la Flotte , le Capitaine .
du vaisseau est le Chevalier Curtis ; le Royal
George , de 100 canons , Capitaine Fisher ;
le Royal Sovereign , de 100 canons , Capitaine
Pringle ; le Formidable , de 98 , Capi
faine Keith Stewart; le London , de 98 , Capitaine
; le Gibraltar, de 80 , Capitaine
Gardner; l'Alfred , de 74 , Capitaine Harvey,
le Bellorophon , de 74 , Capitaine Paisley ;
le Brunswick; de 74 , Capitaine Chevalier
Parker ; le Canada , de 74 , Capitaine Conway;
l'Egmont , de 74 , Capitaine Hope ;
Elephant , de 74 , Capitaine , Thompson ;
l'Excellent , de 74 , Capitaine Gell ; l'Hannibal
, de 74, Capitaine Colpoys; le Leviathun,
de 74 , Capitaine Lord Mulgrave ; le Malborough
, de 74 , le Capitaine Cornish ; le
Monarch , de 74 , Capitaine Rayner ; la
Vengeance , de 74 , Capitaine Chevalier
Rich , et le Lion , de 64 , Capitaine Finch ,
et plusieurs frégates , sloops et cutters.
Outre ces 24 vaisseaux de ligne qui
vont former la Flotte de Mylord Howe ,
l'Amirauté a mis récemment en commission
la Britannia de 100 canons , le
Duke , le Saint George et le Windsor
Castle , de 98 can.; le Monarch , de
74 can. et deux autres aussi de 74. Des
forces aussi considérables mises en mouvement
toutes ensemble , annoncent , ou
le dessein d'une guerre prompte , cu
celui d'arracher par la crainte une paix
( 162 )
*
très -utile . On continue d'assurer, cependant
, sans aucune parfaite certitude
que l'escadre Espagnole est à la hauteur
du Cap Saint - Vincent. Le projet
de l'Amiral Barrington est , dit- on , de
se placer entre elle et les Côtes d'Espagne
. Nous sommes sans nouvelles positives
de l'état des Négociations : les
fonds sont au même point , et les conjectures
varient sur l'avenir . L'opinion
la plus commune et l'objet des espérances
, sont que la France ne secourra
point son Alliée , qu'elle rompra le Pacte
de Famille ou en éludera les engagemens ,
et que le fruit de cette Politique sera
pour nous une bonne Alliance avec
l'Espagne , qui nous rendra la domination
de la mer , et un Traité de Commerce
qui ruinera celui de la France en
Espagne. Tel a été notre dessein dans
cet éclat , dont nous nous doutions bien
que l'enthousiasme de nos Voisins mépriseroit
les conséquences .
L'Election du Parlement touche à son
terme. M. Fox et Lord Hood , ont em
porté la leur pour Westminster ; le premier,
à la pluralité de 3516 voix ; le second,
à celle de 3217. M. Horne Tooke ,
leur concurrent , en a réuni 1679. Le
nombre des Electeurs a été beaucoup
moindre qu'à l'ordinaire : il s'en trouva
plus de onze mille à la dernière Elec
tion de 1784. Grace à l'accord fait entre
es deux Candidats favorisés de s'épargner
4
( 163 )
mutuellement les brigues à coups de
bâton , l'Election a été paisible . On sait
combien elle est habituellement tumultueuse
, et dépravée par toutes espèces
de pratiques irrémédiables ; elle est cependant
la plus nombreuse de l'Angleterre
. Il n'est donc pas vrai , comme
le prétendent les Théoristes , que plus
on assemble d'Electeurs , en recevant
même les suffrages de la populace , plus
les choix ont de rectitude , plus la raison
domine , plus le mérite pauvre est préféré.
L'expérience des Républiques a
constamment prouvé le contraire , et
justifie la sagesse des Législateurs qui ,
par un cens limité , ont écarté cette
foule de Prolétaires , qui perdirent la
Liberté Romaine , ainsi que l'ont remarqué
J. J. Rousseau et tant d'autres.
«<
Il paroît certain qu'en effet le Ministère
gagnera quelque prépondérance
par cette nouvelle élection : « Tout est
« perdu ! crient déja les déclamateurs
« étrangers ; la liberté est ruinée dès
« que le Ministre influe sur le Corps.
Législatif? » Eh! Messieurs , rassurezvous.
Et pourquoi un Ministre habile
utile à la Nation , religieux observateur
de ses Lois , n'acquerroit- il pas l'empire
légitime , que l'on voudroit transmettre
à des usurpateurs de renommée , à des
Tribuns de Clubs , à des Démagogues
formés à l'étude d'un Procureur ? Qu'importe
à la Nation , qui dirige les senti-
2
( 164 )
mens de ses Représentans , si l'Etat est
bien gouverné , le Commerce florissant ,
l'Agriculture ménagée , la Marine puissante
, les Finances en bon ordre , et
la Constitution inviolablement maintenue
? Le but de la mission des Représentans
du Peuple n'est- il pas alors saintement
rempli ? C'est lorsqu'un Ministre
pratiqueroit des suffrages pour légitimer
des prévarications , ou braver les Lois et
l'opinion publique , qu'il faudroit gémir
et s'alarmer ; mais qu'on nous cite un
seul Mini- tre dont l'influence et la place
ayent pu résister au cri public
à la Majorité du Parlement ? Ces
pauvretés déclamatoires , ces verbiages
de la Géométrie politique , ces défiances
de l'enfance politique , ne font ici aucunę
impression ; et certainement le Parlement
qui va naître , ne sera pas plus
empressé que celui qui vient d'expirer ,
de se mettre à l'école de nos modernes
régénérateurs. Un excellent esprit l'a
très-bien dit : « Vous voulez m'ôter le
pain bis , sain et nourrissant dont je
« m'alimente , en me promettant de beau
pain blanc , dont vous n'êtes pas assuré.
« Attendez , s'il vous plaît , avant que
« je hasarde un pareil échange , que j'aie
<< vu les effets de votre boulangerie. »
<<
Nous avons perdu ces jours derniers
un de nos Militaires les plus distingués
dans le Génie , le Général Roy, Membre
de la Société de Londres , et connu de
( 165 )
A
tous les Mathématiciens par son beau
travail trigonométrique sur les bruyères
d'Honslow.
Le sieur Coony , Imprimeur du Morning
Post de Dubleio , a été mis au pilori
le 26 Juin dans cette Capitale de
l'Irlande , pour avoir imprimé dans sa
Feuille un paragraphe outrageant contre
la Reine .
FRANCE.
De Paris , le 15 Juillet.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
Fin des articles décrétés la semaine dernière sur
le Traitement du Clergé.
"
Art. XVI. Ceux qui n'ont d'autres revenus
Ecclésiastiques que des Pensions sur
bénéfices , continueront d'en jouir , pourvu
qu'elles n'excèdent pas 1000 livres , et si
elles excèdent ladite somme , ils jouiront ,
1º. de 1000 livres ; 2 ° . de la moitié de l'excédent
, pourvu que le tout n'aille pas au -delà
dé 3000 livres.
" XVII. Pour parvenir à fixer les divers
traitemens réglés par les articles précédens ,
chaque Titulaire dressera , d'apres les baux
actuellement existans pour les objets tenus
à bail ou ferme , et d'après les comptes de
régie et d'exploitation pour les autres objets ,
un état de tous les revenus Ecclésiastiques
dont il jouit , ainsi que des charges dont il
est grevé. Ledit état sera communiqué aux
Municipalités des lieux où les biens sont situés
, pour être contredit ou approuvé , et le
Directoire du Département dans lequel se
( 166 )
trouve le Chef- lieu du bénéfice , donnera sa
décision après avoir pris l'avis du Directoire
du District. "
" XVIII . Seront compris dans la masse
des revenus Ecclésiastiques dont jouit chaque
individu , les pensions sur bénéfices et sur
les economats , ainsi que les Dîmes ; mais
le casuel ainsi que le produit des droits supprimés
sans indemnité ne pourront y entrer. "
"
. XIX. Les charges réelles ordinaires
celles des impositions sur le pied de la présente
année , des portions congrues , y compris
leur augmentation , ainsi que des Pensions
dont le Titulaire est grevé , seront déduites
sur ladite masse ; le traitement sera
ensuite fixé sur ce qui restera , d'après les
proportions réglées par les articles précédens.
»
"
XX. La réduction qui sera faite, à raison
de l'augmentation des portions congrues ,
ne pourra néanmoins operer la diminution
des traitemens des Titulaires actuels audessous
du minimum fixé pour chaque espèce
de bénéfice , excepté toutefois à l'egard des
bénéfices simples , et qui n'étoient pas sujets
à résidence , dont les Titulaires pourront
être réduits à la somme de 500 liv. "
« XXI. Tous les Titulaires des bénéfices
supprimés qui justifieront en avoir construit
à leurs frais la maison d'habitation , continueront
de jouir de ladite maison pendant
leur vie , et ils ne seront tenus que des
réparations locatives , ainsi que tous les
autres Ecclésiastiques , à raison des bâtimens
de leurs bénéfices qui leur sont conservés. »
XXII. A dater du premier Janvier 1791 ,
les traitemens seront payés de trois mois en
trois mois , savoir ; aux Archevêques et
"
( 167 )
Evêques , par le Receveur de leur District ;
aux Curés et Vicaires , par le Receveur ou
Collecteur de leur Municipalité , et à tous
les autres Titulaires , par le Receveur du District
dans lequel ils fixeront leur domicile :
et seront les quittances de tous lesdits bénéfices
allouées pour comptant aux Receveurs
qui les auront payées. "
Articles additionnels , décrétés le 30 Juin.
" I. Il pourra être accordé , sur l'avis des
Directoires de Départemens et de Districts ,
aux Ecclésiastiques qui , sans être pourvus
de titres quelconques , sont attachés à des
Chapitres , sous le nom d'habitués perpétuels
, ou sous toute autre dénomination , ainsi
qu'aux Officiers Laïcs , Organistes , Musiciens
, et autres personnes employées au service
Divin , aux gages desdits Chapitres séculiers
et réguliers , un traitement , soit en
gratification , soit en pension , suivant le
temps et la nature de leurs services , et eu
égard à leur âge et leurs infirmités. Les appointemens
ou traitemens accordés à chacun ,
leur seront payés la présente année . »
" II. Tous ceux qui seront pourvus , dans
la suite , d'offices ou emplois , ne conserveront
que lé tiers du traitement à eux accordé
par les précédens Décrets ; et dans le cas où
ils se trouveroient de nouveau sans office
ou emploi , ils reprendront la jouissance
entière de leur traitement primitif.
"
"}
III. La moitié de la somme formant le
minimum du traitement attribué à chaque
classe d'Ecclésiastiques , tant en activité que
sans fonctions , sera insaisissable .
"
"
IV. Les Administrateurs de Départemens
et de Districts prendront la régie des
( 168 )
bâtimens et édifices qui leur a été confiée par
les Décrets des 14 et 20 Avril dernier , dans
l'état où ils se trouveront ; en conséquence ,
les Bénéficiers actuels , Maisons , Corps et
Communautés ne seront inquiétés en aucune
manière , en raison des réparations qu'ils
auroient dû faire ; et pour l'avenir , ceux
qui conserveront la jouissance des bâtimens
attachés à leur bénéfice , seront tenus de
toutes les réparations locatives seulement. "
Décret du 2 Juillet , concernant les Fondations
Laïques et les Patronages.
"« Art. I. Tous les bénéfices en patronage
Laïc sont soumis à toutes les dispositions de
Décrets concernant les bénéfices de pleine
collation ou patronage Ecclésiastique. "
"
II. Sont pareillement compris auxdites
dispositions tous titres et fondations de pleine
collation Laïcale , excepté les Chapelles actuellement
desservies dans l'enceinte des
Maisons particulières par un Chapelain ou
Desservant , à la seule disposition du Propriétaire.
་་« III. Le contenu dans les articles précédens
aura lieu nonobstant toute clause ,
même de réversion , apposée dans les actes
de fondation . >>
IV. Les fondations de Messes et autres .
Services , acquittées présentement dans les
Eglises paroissiales par les Curés et autres
Prêtres qui y sont attachés , sans être pourvus
en titre de bénéfice , continueront provisoirement
à être acquittées et payées comme
par le passé , sans néanmoins que dans les
Eglises où il y a des Sociétés de Prêtres
pour l'acquit des fondations , connus sous
le
( 169 )
le nom de Congruistes familiers , et autres
non pourvus en titres perpétuels de bénéfices ,
ceux qui viendront à mourir puissent être
remplacés . "
« V. Les fondations faites pour subvenir
à l'éducation des parens des fondateurs , continueront
d'être exécutées , conformément
aux dispositions écrites dans les titres de
fondations ; et à l'égard des autres fondations
pieuses , les parties intéressées présenteront
leur mémoire aux Assemblées de Départe
ment , pour , sur leur avis et celui de l'Evêque
Diocésain , être statué par le Corps
Législatif sur leur conservation ou leur remplacement.
Précédemment le Corps législatif avoit décrété
différentes bases du nouvel Ordre Judiciaire
; bases sur lesquelles son Comité de
Constitution,vient d'édifier un nouveau projet.
Il consiste en développemens et en appli
cations des articles fondamentaux .
Si l'on rapproche ces idées de celles qu'avoit
proposées M. Bergasse l'année derniere ,
on apercevra entre elles une grande conformité
dans la distribution et l'emploi des
Tribunaux , mais une différence essentielle
dans le mode de leur formation . Le nombre,
Péchelle , la destination des Cours de Justice,
les Juges de paix , les Juges de District ,
les Juges d'Appels , les Tribunaux de juris
prudence charitable entroient dans le plan
de M. Bergasse qui , ne considérant l'institution
judiciaire que sous le rapport constitutionnel
, avoit écarté de son projet des
détails qui appartiennent à la Législation ordinaire.
"
Envisageant le Pouvoir judiciaire comme
une émanation de la Puissance exécutive , et
Nº. 29. 17 Juillet 1798.
H
( 170 )
sa fin unique comme le maintien de l'exécu
tion des lois , M. Bergasse faisoit rendre la
justice au nom du Roi : en conséquence , il
lui attribuoit la nomination des Juges sur
la présentation de trois Sujets par les Administrations
provinciales , et pour chaque
place.

L'Assemblée Nationale , au contraire , à
privé le Roi de toute participation au choix
des Juges , et de leur institution . Aujourd'hui
, le Comité le prive même de la prérogative
de les installer ; mais il propose de
lui laisser la nomination des Membres du
Tribunal de Cassation sur une liste de
Sujets désignés par un Corps Electoral , composé
des Députés de Districts : liste qui sera
imprimée chaque année , et remise au Corps
Législatif. Cette opération compliquée , et
dont nous ne saisissons pas clairement la
nature , est indiquée au Titre X du der-
Hier Projet du Comité.
Il offre avec l'organisation judiciaire en
Angleterre , le même contraste qu'on remarque
entre les principales parties de la
Constitution Françoise et de la Constitution
Britannique. La Société , dit Blakstone , est
Ja source de la Puissance Judiciaire ; l'Autorité
royale en est le réservoir. Les Anglois
ont laissé au Roi le choix des Juges , en le
privant de toute influence sur les Magistrats,
absolument indépendans de la Couronne ,
du moment où ils sont investis . Comme les
Tribunaux exercent , et prononcent , en son
nom , il importe que ce nom soit puissamment
respecté , et qu'il le soit par la force
d'opinion , 11 ne l'obtiendroit pas si le choix
des Juges , si leur institution , si leur installation
appartenoient à un autre Pouvoir ; car ,
dans ce dernier cas , c'est à ce Pouvoir que
( 171 )
s'adresseroit le respect public , et le nom du
Roi seroit déplacé à la tête des Actes d'une
Administration , à laquelle le Peuple verroit
le Prince entierement étranger. La balance
constitutionnelle seroit alors dans un danger
évident. Le Peuple doit contenir l'Autotorité
Royale , par son concours à la Législation
et sa faculté d'empêcher les subsides
mais si , au pouvoir de ses Représentans , il.
joignoit encore celui de ses Officiers de justice
, nulle puissance dans l'Etat ne pourroit
lui résister , et il renverseroit bientôt
les barrières , que la Constitution oppose à
la réunion des Pouvoirs publics dans les
mêmes mains.
,
L'administration de la Justice est le droit,
'est le devoir de la société générale : elle s'applique
à tous , au nom de tous . Les Juges
appartiennent à l'Etat , et non à ses divisions
partielles .
Pour conserver cette unité , il faut donc
que les Magistrats soient nommés ou par
le Peuple en corps , ce qui est impossible ,
ou par les Représentans du Peuple qui , des
lors , acquerroient une influence pernicieuse
sur des Juges qu'ils pourroient anéantir, ainsi
que les Tribunaux même, par une Loi ; ou par
te Roi qui représente la Souveraineté publique.
En général , le Peuple hait la justice ;
i ne la respecte , partout , que par crainte :
que deviendroit - elle s'il en nommoit exclusivement
les Administrateurs ?
Tels ont été les motifs en vertu desquels
les Anglois ont attribué au Monarque l'éléction
des Magistrats. Il ne rend aucuns jugemens
; il ne peut influer sur les jugemens ,
puisqu'il ne peut révoquer les Juges : s'il a
fait de mauvais choix , et si les Magistrats
Hij
( 172 )
prévariquent , il n'est pas le maître de les
sauver un Tribunal , indépendant de lui , les
condamnera.
Ministre suprême de la force publique , et
du maintien des lois , dans chaque Tribunal
il a ses Officiers propres qui poursuivent les
crimes en son nom , et qui defendent les intérêts
de la société ; mais ces Officiers , agens
immédiats de la Couronne , peuvent être
destitués par elle , comme tous les autres
Ministres du Pouvoir exécutif.
Ces Officiers du Roi dans les Tribunaux ,
le Comité de Constitution les déclare inamovibles
; ils seront aussi indépendans de la
Couronne que les Juges même . Le Chancelier
est en Angleterre le Ministre de la
Loi ; à ce titre , la vénération publique
l'environne . En France le Comité abolit
l'Office de Chancelier. On saisira les
autres différences de l'organisation Judiciaire
en France , à la lecture attentive des
articles qui composent le Projet du Comité.
Les quatorze premiers ont été décrétés dans
la Séance dont nous allons rendre compte.
DU LUNDI 5 JUILLET.
La discussion du jour a eu pour objet le
Titre I du nouveau projet du Comité : il
traite , en 21 articles , des Juges en général.
Suivant le premier de ces articles , la justice
doit être rendue au nom du Roi, M. Péthion
a observé qu'elle devoit étre au nom de la
Société entière , et que les principes adoptés
par l'Assemblée ne permettaient pas une a
tre formule . En effet , les Juges etant nommes
, institués , installés exclusivement par
le Peuple , ils sont ses Officiers , et nullement
ceux du Roi ; ainsi leurs sentences
doivent être rendues au nom du Pouvoir qui
les a créés , et qu'ils représentent . Il semble
au(
173 )
que M. Péthion se conformoit au sens et à
Pesprit des maximes déja „ décrétées sur l'ordre
judiciaire : cependant l'article du Comité
à prévalu.
L'art. XII attribuoit aux Tribunaux la
faculté de faire des représentations au Corps
législatif, toutes les fois qu'ils croiront nécessaires
, soit d'interpréter une Loi , soit
d'en faire une nouvelle.
Ce droit de représenter a paru dangereux
à M. Barnave , qui l'a nommé un droit de
résistance . M. Thouret a donc sacrifié le mot
de représentations , et les Tribunaux pourront
seulement s'adresser au Corps Législatif.
La discussion des autres articles n'a
arrêterr
les 21 Statuts ont été décrétés dans l'ordre
suivant.
pas offert assez d'intérêt pour nous y
་ ་ Art. I. La Justice sera rendue au nom
du Roi.
II. La vénalité des Offices de judicature
est abolie pour toujours ; les Juges rendront
la Justice gratuitement , et ils seront
salariés P'Etat.
par
"
III. Les Juges seront élus par les Justiciables
.
"
"}
IV. Les Juges ne pourront être élus
qué pour six ans , et ce terme expiré , ils
pourront être réelus . »
་་
" V. Il sera nominé aussi des Suppleans
qui , selon l'ordre de nomination , remplaveront
, jusqu'à l'époque de la prochaine
election , les Juges dont les places viendront
à vaquer dans le cours des six années.
Une partie sera prise dans la Ville même
du Tribunal , pour servir d'assesseurs en
cas d'empêchement momentané de quelquesuns
des Juges .
H iij
( 174 )
1
H
VI. Les Juges et les Suppléans , au moment
où ils entreront en activité , après la
mort ou la démission de l'un des Juges , recevront
des mains du Roi , des Lettres-Patentes
scellées du Sceau de l'Etat , lesquelles
ne pourront être refusées , et seront expédiées
sans frais , sur la simple présentation du
Procès-verbal de l'élection. "
VII. Les Lettres-patentes seront conçues
dans ces termes : " Louis , etc. Les Electeurs
du District de.... ( ou du Ressort du
Tribunal d'appel de.... ) nous ayant fait
présenter le Procès-verbal del'Election qu'ils
ont faite , conformément aux Décrets constitutionnels
, de la personne du Sieur... pour
remplir , pendant six années , un Office de
Juge dans le District de.. ( ou dans le Tribunal
d'appel de………. ) nous avons déclaré et
déclarons que ledit Sieur.... est Juge du District
de... ( ou du Tribunal d'appel de.... ) .
qu'honneur doit lui être porté en cette qualité
, et que la force publique sera employce ,
en cas de nécessité , pour l'exécution des
jugemens auxquels il concourra , après avoir
prêté le serment requis , et avoir été duement
installé. »
VIII. Les Officiers chargés du Ministère
public , ne pourront être nommés que par le
Roi. "
IX. Nul ne pourra être élu Juge , ou
Suppléant en charge des fonctions du Ministère
public , s'il n'est âgé de 30 ans accomplis
, et s'il n'a été pendant cinqans Juge
où Homme de Loi , exerçant publiquement
auprès d'un Tribunal. »
"
X. Les Juges ne pourront prendre directement
ni indirectement aucune part à
Pexercice du Corps Législatif , ni empêcher
on suspendre l'exécution des Décrets du
( 175 )
Corps Législatif, sanctionnés par le Roi ,
peine de forfaiture .
"
à
XI. Ils seront tenus de transcrire purement
et simplement , sur un Registre particulier
, et dans la huitaine , les Lois qui
leur seront envoyées .
་ ་
"
XII. Ils ne pourront faire aucuns Réglemens
; mais ils s'adresseront au Corps , Législatif
toutes les fois qu'il sera nécessaire
d'interpréter une Loi , ou d'en faire une
nouvelle. »
"
XIII. Les fonctions judiciaires sont distinctes
, et demeureront toujours séparées
des fonctions administratives ; les Juges ne
pourront , à peine de forfaiture , troubler ,
de quelque manière que ce soit , les opérations
des Corps administratifs , niciter devant
rux , les Administrateurs , pour raison de
leurs fonctions. »
་ ་
XIV. ( Cet article , qui consiste en la
publicité des Plaidoyers , Rapports et Jugemens
, a souffert une assez longue discussion
. En toute matière civile ou eriminelle
, les Plaidoyers , Rapports et Jugemens
seront publics , et tout Citoyen aura le droit.
de défendre lui -même sa cause , soit verbalement
, soit par écrit. »
་ ་
1
« XV. La procédure par Jurés aura lien
en matière criminelle , et l'instruction en
sera faite publiquement .
14
"
XVI. Tout privilége en matière de Juridiction
est aboli ; tous les Citoyens , sans
distinction , plaideront dans les mêmes
formes , devant les mêmes Juges , et dans
les mêmes cas. "
་་
}
XVII. L'ordre constitutionnel des Juridictions
ne pourra être troublé , ni les
Justiciables distraits de leurs Juges naturels
II iv Hiv
( 176 )
par aucune Commission , ni par d'autres atributions
et évocations , que celles spécia- .
lement déterminées par la Loi, »
"
« XVIII. Tous les Citoyens étant égaux
devant la Loi , et toute préférence pour le
Fang et le tour d'être jugé , étant une injustice
, toutes les affaires seront jugées , lorsqu'elles
seront instruites , dans l'ordre dans
lequel le Jugement aura été requis par les
Parties . "
. XIX. Les Lois civiles seront revues et
réformées par les Législatures , et il sera
fait un Codé général de Lois simples , clares ,
et appropriées à la Constitution . "
44 XX. Le Code de la Procédure civile
sera incessamment réformé , de manière
qu'elle soit rendue plus simple , plus expéditive
, et moins coûteuse. "
"
XXI. Le Code pénal sera incessamment
réformé , de manière que la pe ne soit
plus proportionnée au délit , observant que
les peines soient modérées , et ne perdant
pas de vue cet article de la Déclaration des
Droits : La Loi ne doit établir que des peines
strictement et évidemment nécessaires . »
La confédération des Libellistes et des
Colporteurs nous vaut tous les deux jours
quelque imposture bien atroce , proclamée
dans les rues comme les Décrets du Corps
legislatif. Ces horreurs , complètement inpunies
, quoiqu'elles se répetent à toute
heure , ont ordinairement pour objet quelque
Citoyen , qu'on veut marquer à la haine
de la multitude. Il en résulte que si le jour,
où ces Imprimés accusent un Particulier
d'un complot contre la Constitution , il s'élevoit
une émeute , ce Particulier seroit assassiné.
Tolérer ce désordre , c'est donc en
quelque sorte autoriser le meurtre . A peine
( 177 )
"
"(
"
échappé des griffes de ces bêtes féroces , M.
de Mirabeau le jeune y retomba hier ; dans
la soirée on crioit par- tout la grande conspiration
de M. de Mirabeun lejeune. Aujour
d'hui , ce Député a demandé à ce sujet l'attention
de l'Assemblée. « Revenant hier matin
de la campagne , a - t - il dit , j'ai trouvé
dans ma maison un détachement de la Garde
« Nationale , et une députation" du District
des Cordeliers , au territoire duquel je suis
t étranger. Ils m'ont appris que des Croacheteurs
ayant laissé tomber , dans leur
arrondissement , un exemplaire d'une brochure
dont ils étoient chargés , elle leur
a avoit paru incendiaire , et qu'ils avoient ac-
" compagné les porte- faix jusqu'à ma porte ,
a où ils avoient déposé leur fardeau. Je leur
ai fait observer que la Chambre qui les
« receloit étoit louée à M. l'Abbé de Barral
absent. Le Valet - de- chambre de celui-ci
« m'a informé qu'il avoit donné dès la veille
l'appartement , pour y recevoir en dépôt la
brochure en question , ouvrage de M. l'Abbé
« de Lubersae. J'ai déclaré à MM. du District
que cette affaire ne me regardoit point ,
qu'ils étoient les maîtres de disposer de ces
brochures , et je les ai laissés verbaliser
tout à leur aise . Un de mes amis , mieux
« instruit des formes , leur ayant demandé ,
une demi- heure après , s'ils avoient un
Jordre de la Mairie , du Tribunal de Police,
ou de la Justice , ils ont répondu que non ;
mais que les succèsjustifioient les entreprises
> hardies.
Co
a
་་
**
"}
Ayant représenté av sieur d'Anton
Président du District des Cordeliers , que
le soir même tous les libellistes alloient
abuser des apparences pour vomir contre
Hv
( 178 )
noi des injures atroces , que je méprisois
assurément , mais qui échauffoient l'esprit
du peuple ; ces Messieurs m'ont assuré qu'ils
prendroient les mesures nécessaires pour parer
à cet inconvénient : ils m'ont sans doute
tenu parole , mais leurs efforts ont été infructueux
, car dès hier au soir on crioit dans les
rues grande conspiration de M. Mirabeau le
jeune , etc. "
: C'est un jour de triomphe pour les honnêtes
Folliculaires de la capitale , que de
trouver une occasion de placer mon nom
dans leur poison journalier ; quand ils se
contentent de dénaturer les faits , je me dis
c'est leur métier ; mais quand ils inventent ,
je calcule qu'il vaudroit mieux mourir de
faim que de calomnier pour vivre , et je suis
seul de mon avis . »
« Je dois observer que je n'ai qu'à me louer
des procédés personnels de Messieurs les.
Députés du District : j'ai tâché d'y répondre
de mon mieux en leur fournissant table
papier , encre , et en les invitant à donner
des ordres chez moi sur tout ce qui pourroit
leur être nécessaire ; mais je ne puis
me dispenser aujourd'hui de prier l'Assemblée
de considérer , si la démarche du District
des Cordeliers n'est pas une violation
manifeste de la liberté individuelle : ce seroit
ici le lieu de marquer mon étonnement
de ce que le District des Cordeliers , dan
l'arrondissement duquel je ne suis pas , aít
été chargé de cette descente ; mais on m'a
assuré qu'il avoit une supériorité sur les autres
Districts , dont ils ne se plaignent pas :
j'aurois par conséquent mauvaise grace de
le trouver mauvais . »
H
Je demande seulement que l'Assemblée
pèse , dans sa sagesse , les moyens d'empê179
).
cher à l'avenir une violation aussi manifeste
de la liberté individuelle de tous les Citoyens
et notamment des Membres de
l'Assemblée Nationale , par les Sections de
la Capitale ; et pour interdire aux Folliculaires
, Libellistes et Colporteurs d'inventer,
imprimer et annoncer des faits faux et injurieux
, j'ai déja dénoncé au Châtelet quatre
de ces messieurs ; mais cette marche est bien
lente et souvent infructueuse. Je supplie
l'Assemblée de prendre en considération la
Motion spéciale que je fais à cet égard. " ,
L'Assemblée a renvoyé cette Motion au
Comité des Rapports. Ce qui a rappelé à
M. de Mirabeau le jeune une habitude du
Grand- Maître de Malte Pinto : lorsqu'il étoit
d'intention de ne rien faire pour un solliciteur
, il lui disoit : Va te faire écrire à la
Chancellerie..
DU MARDI 6 JUILLET.
-
}
Au catalogue , tous les jours plus considérable
des Villes ou Communautés que le
besoin force ou à s'endetter, ou à aggraver le
fardeau des impositions locales , il faut ajouter
Dampierre , Arras , Sedan et Dourgnes
Diocèse de Castres , dont le Comité des
Finances a ce matin , fait connoître et
décréter les demandes . M. Bouche a ensuite
témoigné sa vive sollicitude sur les
honneurs à rendre au Président et aux Membres
de l'Assemblée Nationale , le jour de
la Fédération . M. Fermond a réclamé la formule
du serment que l'on imposeroit au Roi :
on a promis aux deux Opinans de les satisfaire
jeudi matin.
En refaisant la France , et en bouleversant
l'économie entière du Clergé , on a
cependant conservé la hiérarchie Episcopale,
Hvi
( 180 )
·
qui sera la seule hiérarchie du Royaume.
D'après la manière dont elle est const tuée,
on n'a certainement pas à craindre la Juridiction
laissée aux Evêques : l'étendue et le
nombre de leurs Diocèses sont devenus , par
les principes adoptés , une pure affaire de
Police. Les Comités Ecclésiastique et de
Constitution se sont réunis pour diviser la
France Ecclésiastique , pour supprimer , établir
, équarrir des Siéges , et poursuivre la
maxime de l'Evangile , on ôtera à celui qui a,
et l'on donnera à celui qui n'a pas. Ce nouvel
Echiquier a été proposé aujourd'hui
par M. Boislandry , au nom de ses Auteurs .
Le nom d'Archevêque a paru sans doute
dissonnant ou trop usé : on lui a substitué
celui de Métropolitain ; il y aura dix Métropolitains
, au lieu de dix -huit Archevêques.
Quarante - deux Départemens conseryent
les quarante- deux Evêchés qui existent
seuls dans leur ressort. En voici la liste telle
qu'elle a été décrétée , presque sans discussion.
3
Vannes , Nantes , Angers , le Mans ,
Luçon , Agen , Tulles , Limoges , Angoulême
, Tarbes , Perpignan , Mendes , Lyon,
Clermont, S. Flour , le Puy , Viviers , Bel-
-ley , Besançon , Strasbourg , S. Diez , Langres
, Dijon , S. Claude , Verdun , Metz ,
Cambray , Rouen , Séez , Evreux , Amiens ,
Paris , Chartres , Orléans , Troyes , Mea
Bourges , Blois , Tours , Poitiers , Moulins
et Nevers.
La fixation des Siéges dans les Départemens
qui ayant aujourd'hui plusieurs Evêches
, doivent les perdre tous , ou être réduits
à l'unité , a occasionné de plus grandes
réclamations . 33 Départemens n'auront plus
( 181 )
qu'un Evêché ; huit n'en auront pas du tout,
Divers Députés ont défendu l'intérêt de
leurs Villes contre la décision mathématique
des Comités ils ont opposé à cette decision
, même les convenances locales sur les
quelles eile paroissoit avoir été rendue. Sens ,
par exemple , les contrarie toutes : il l'a
néanmoins emporté sur Auxerre plus central
. Aux défenseurs de cette derniere Ville ,
le Rapporteur a objecté une convention
faite entre le Comité et Sens. En vain un
Député d'Auxerre a demandé de quel droit
le Comité faisoit des Pactes à l'insçu de
l'Assemblée , s'il était Législateur , si ses
promesses pouvoient emporter l'engagement
de l'Assemblée ? celle- ci a décrété l'avis et
la Convention du Comité.
Dans le cours des débats sur cette nomenclature
, M. de la Touche a demandé de soumettre
à l'Assemblée la lettre suivante , de
Louis-Joseph-Philippe de France d'Orléans ,
dont on a entendu la lecture .*
Le 25 du mois dernier , j'ai eu l'honneur
d'écrire au Roi pour prévenir Sa Majesté que
je me disposois à me rendre incessamment
à Paris ; ma Lettre a dû arriver à M. de Montmorin
, le 29 du même mois . J'avois depuis
pris en conséquence congé du Roi d'Angleterre
, et fixé mon départ à aujourd'hui , 3
Juillet , après midi . Mais ce matin, M. l'Ambassadeur
de France est venu chez moi , m'a
présenté un Monsieur , qu'il m'a dit être M.
de Boinville , Aide- de-Camp de M. de la
Fayette , envoyé de Paris par son Général ,
le Mardi 29 , pour une mission auprès de
moi. Alors ce M. de Boinville m'a dit , en
présence de M. l'Ambassadeur , que M. de
la Fayette me conjuroit de ne pas me rendre
( 182 )
"
à Paris ; et parmi plusieurs motifs qui n'auroient
pu fixer mon attention , il m'en a présenté
un plus important , celui des troubles
qu'exciteroient des gens mal-intentionnés ,
qui ne manqueroient pas de se servir de
mon nom . Le résumé de ce message et de
cette conversation est certifié par M. l'Ambassadeur
de France , dans un Ecrit dont
j'ai l'original entre les mains , et dont copie
signée de moi est ici jointe. Sans doute je
n'ai pas dú compromettre légèrement la tranquillité
publique , et j'ai pris le parti de sus- ,
pendre toute démarche ultérieure ; mais ce
n'a pu être que dans l'espoir de m'expliquer. "
A l'époque de mon départ pour l'Angleterre,
ce fut M. de la Fayette qui me fit
le premier annoncer , de la part du Roi, la
proposition de me charger de la mission que
Sa Majesté desiroit me confier. Le récit de
la conversation qu'il eut avec moi à ce sujet ,
est consigné dans un exposé de ma conduite ,
que je me proposois de rendre public senlement
après mon retour à Paris ; mais que ,
d'après ce nouvel incident , je prends le
parti de publier aussitôt , comme aussi d'en
déposer l'original sur le Bureau de l'Assemblée.
On y verra que parmi les motifs que
M. de la Fayette me présenta pour accepter
cette mission, un des principaux fut que, mon
départ ôtant tout prétexte aux mal - intentionnés
de se servir de mon nom pour exciter
des mouvemens tumultueux dans Paris , lui ,
M. de la Fayette , en auroit plus de facilité
pour maintenir la tranquillité dans la Capi
tale ; et cette considération fut une de celles
qui me déterminèrent. Cependant j'ai accepté
cette mission , et la Capitale n'a pas été tranquilles
et si en effet les fauteurs des tumultes
1
( 183 )
n'ont pu se servir de mon nom pour les exciter
, ils n'ont pourtant pas craint d'en abuser
dans vingt libelles , pour tâcher d'en fixer
les soupçons sur moi.
"
" Il est enfin temps de savoir quels sont
les gens mal- intentionnés dont toujours on
connoît les projets , sans cependant pouvoir
jamais avoir aucun indice qui mette sur les
traces , soit pour les punir , soit pour les
réprimer ; il est temps de savoir pourquoi
mon nom serviroit , plutôt que tout autre ,
de prétexte à des mouvemens populaires ; il
est temps enfin qu'on ne me présente plus
le fantôme , sans me donner aucun indice
de sa réalité.
En attendant , je déclare que depuis le
25 du mois dernier , mon opinion est que
mon séjour en Angleterre n'est plus dans le
cas d'être utile aux intérêts de la Nation et
au service du Roi. Qu'en conséquence , je
regarde comme un devoir d'aller reprendre
mes fonctions de Député à l'Assemblée Nationale
; que mon vou personnel m'y porte ;
que l'époque du 14 Juillet , d'après les Décrets
de l'Assemblée , me semble m'y rappeler
plus impérieusement encore , et qu'à
moins que l'Assemblée ne décide d'une façon
contraire , et ne me fasse connoître sa décision
, je persisterai dans ma résolution première.
J'ajoute que si , contre mon attente ,
l'Assemblée Nationale jugeoit qu'il n'y a pas
lieu à délibérer sur ma demande , je croirois
en devoir conclure qu'elle juge que tout ce
qui m'a été dit par le sieur Boinville ,
doit
être regardé comine non avenu , et que rien
ne s'oppose à ce que j'aille rejoindre l'Assemblée
dont j'ai l'honneur d'être Membre. »
11
Je vous prie, Monsieur , après avoir fait
( 184 )
connoître les faits à l'Assemblée , d'en déposer
sur le Bureau le présent détail , signé ,
de moi , et de solliciter la délibération de
l'Assemblée à ce sujet.
« J'envoie copie de la présente Lettre à
Sa Majesté , par M. de Montmorin , et à M.
de la Fayette. "
Signé , L. PH. JOSEPH D'ORLÉANS .
Cette lecture achevée , M. de la Fayette
a demandé la parole et à dit :
"
D'après ce qui s'est passé entre M. le
Duc d'Orléans et moi , au mois d'Octobre ,
et que je ne me permettrois pas de rappeler ,
s'il n'en entretenoit lui- même l'Assemblée ,
j'ai cru devoir à M. le Duc d'Orléans de
l'informer que les mêmes raisons qui l'avoient
déterminé à accepter sa mission , pouvoient
encore subsister , et que peut- être on abuseroit
de son nom pour répandre sur la tranquillité
publique quelques - unes de ces alarmes , que
je ne partage point , mais que tout bon Citoyen
souhaite écarter d'un jour destiné à
la confiance et à la felicité communes. "

Quant à M. de Boinville , il habitoit '
l'Angleterre depuis six mois , étoit venu'
passer quelques jours ici , et à son retour à
Londres il s'est chargé de dire à M. le Duc
d'Orléans ce que je viens de répéter à l'Assemblée
. »
« Permettez - moi , Messieurs , de saisir
cette occasion , comme chargé par l'Assemblée
de veiller dans cette grande époque à
la tranquillité publique , de lui exprimer sur
cet objet mon opinion personnelle . Plus je
vols s'approcher la journée du 14 Juillet,
plus je me confirme dans l'idée , qu'elle doit
inspirer autant de sécurité que de satisfae--
tion . Ce sentiment est sur - tout fondé sur les
( 185 )
dispositions patrictiques de tous les Citoyens ,
sur le zèle de la Garde Nationale Parisienne ,
et de nos frères d'armes qui arrivent de toutes
les parties du Royaume ; et comme les amis.
de la Constitution et de l'ordre public n'ont
jamais été réunis en si grand nombre , jamais
nous ne serons plus forts.
"
"
Le Despotisme , a observé M. de Biron ,
pouvoit , sur un soupçon , perdre un Citoyen
et l'exiler de son pays ; mais la Liberté ne
permet pas ces excès. M. d'O léans a beaucoup
fait pour elle . Depuis huit mois , il est
accusé , et nul accusateur ne se fait connoître
. Je demande que M. d'Orléans vienne
rendre compte de sa conduite , et assister à
la Fédération.
»
M. Duquesnoy ayant invoqué l'ordre du
jour , suivant l'usage , toutes les fois qu'il a
été question d'un Membre absent et des
motifs de son absence , M. le Président a
mis aux voix cette Motion , et l'Assemblée
a décrété de passer à l'ordre du jour .
DU MARDI. SEANCE DU SOIR.
Nous ne pouvons que glaner au milieu de
la multitude de petites particularités , qui
absorbent les premières heures de ces Séances
de relevée. Dans celle - ci on distingue une
Lettre de la Municipalité du Havre , qui
annonce la prochaine arrivée dans ce Port
des 254 Soldats séditieux venant de Tabago,
et les précautions méditées pour les retenir
à bord sous bonne garde. Cette Lettre a été
renvoyée au Comité des Rapports , contre
l'avis de ceux qui ne voyoient ici d'autre
intervention nécessaire que celle du pouvoir
executif.
#
M. Bouche a lu un Réglement pour l'envoi ·
( 186 )
et la sanction des Décrets , dans lequel il
propose des Commissaires - Inspecteurs de
Sanction , afin que le Roi ne retarde celle - ci
pas plus de temps qu'il n'est nécessaire à l'intérêt
public. L'inspection de Sanction a révolté
M. Malouet , qui a demandé si le Roi
avoit besoin d'Inspecteurs dans l'exercice
libre du droit de sanctionner. M. Couche a
sacrifié ses Inspecteurs et fait adopter son
Réglement en 6 articles.
La Municipalité de Grenoble , alarmée du
voisinage d'un camp prétendu de 15000 hommes
qu'elle dit se former en Savoie , prie
l'Assemblée Nationale de lui faire conserver
les Chasseurs - Corses , qui partent sur un ordre
du Ministre de la Guerre , ou d'ordonner le
remplacement de ce Bataillon : elle garde ,
d'ailleurs , un silence prudent sur les motifs
qui ont déterminé le Ministère à éloigner ce
Corps , et sur l'enlèvement de vive force
que se permirent le mois dernier , quelques
- uns des Chasseurs en faisant sortir
de la Citadelle deux de leurs Camarades
détenus . M. Barnave a partagé les inquiétudes
des Municipaux de Grenoble , et demandé
un Décret conforme à leur requisition.
Si les Municipalités étoient maîtresses
de demander ainsi des Décrets , pour avoir au
pour éloigner tels ou tels Régimens ; si
l'Assemblée Nationale prononçoit sur la formation
de telles ou telles Garnisons , le Pouvoir
exécutif militaire resteroit en vacance :
c'est ce qu'a représenté M. de Foucault . Sur
l'avis même de M. Barnave , on a modifié le
voeu de la Municipalité : on ne lui envoie
aucun Bataillon , comme elle le desiroit ;
mais on lui rappelle les principes de la Constitution
, en se bornant à communiquer sa
( 187 )
Lettre au Roi , et en suppliant Sa Majesté
d'y avoir égard .
La discussion s'est ouverte sur le Commerce
de l'Inde . M. Laville le Roux , Député
de l'Orient , a plaidé en faveur d'un
entrepôt exclusif. Il est revenu aux argumens
déja présentés , à l'avantage des Vendeurs
qui attireroient plus facilement les Négocians
dans un marché général où les assortimens
seroient complets ; cette réunion favorise
également les Acheteurs . En se faisant
dans tous les Ports indistinctement , les retours
seroient exposés à une plus grande
contrebande , le fisc à des pertes inévitables ,
les Manufactures Nationales à une concurrence
dès -lors onéreuse .
M. Décrétot a appuyé ces considérations
, que M. d'André a combattues en faveur
de Marseille et de la Provence , dont
il est Député. Il a tiré toutes ses forces des
inestimables ressources de la Liberté du
Commerce ; il a prétendu que nous étions les
Colporteurs des Nations Etrangères ; que
nous faisions le Commerce pour les Italiens ,
pour les Turcs , les Danois , et même les
Anglois ; qu'en conséquence , en permettant
les retours de l'Inde dans tous les Ports du
Royaume , il s'établira une Commission que
les Etrangers payeront tous les ans.
La discussion a été ajournée à Jeudi soir.
Du MERCREDI 7 JUILLET.
Parmi les épisodes de cette Séance , on
ne peut omettre la réclamation de M. Rollin,
porteur d'une lettre - de- change de 17,600 l . ,
souscrite et non payée par un Membre de
l'Assemblée ; il demande s'il peut suivre
( 188 )
contre son Débiteur le cours ordinaire de la
justice.
M. de Beaumetz a ouvert , à cette decasion
, la sixieme argumentation qui alt eu
lieu depuis un mois , en faveur de l'inviolabilité
des Députés . MM. Fréteau et Populus
l'ont fait entrer dans ses véritables limites .
« Si l'indépendance morale , ont - ils dit , est
essentielle à un Représentant de la Nation ,
l'on ne peut la lui assurer qu'en le contraignant
de se libérer , ou qu'en payant ses
dettes ; s'il est en faillite , la loi l'oblige à
se retirer.
Le résultat de cette discussion a été dé
charger le Président de répondre à M. Rollin
qu'il pouvoit poursuivre son Debiteur. -
,
M. Thouret a fait passer l'Assemblée à
l'établissement des Juges de paix : c'etoit
l'objet du Titre IV de son Projet , et à son
appui , ilea présenté diverses considérations
tirees de la nature des contestations , la plupart
minutieuses , des Gens de la campagne ,
et qu'il importe de soumettre à une justice
expéditive , domestique familière , qui
délivre les campagnes du fléau des Pratic'ens
faméliques ; mais quarante -huit mille
Juges de paix , autant de Suppléans et une
'armée d'Assesseurs , repandus , par portions
égales de quatre lieues quanées , sur la surface
du Royaume , et à renouveler tous les
deux aus , ont effrayé , à juste titre , M.
Pragnon. Il s'interessoit meanmoins aux
Juges de paix : « Ce mot seul , a - t - il dit , we
fait bien au coeur ; il fait adorer la justice ;
et si je voyois passer un de ces hommes des
tinés à faire le bonheur de ses Concitoyens ,
je serois tenté de lui dire : Je te salue , homme
depaix. Je ne puis concevoir la même idee
"
( 189 )
de la forme que le Comité de Constitution
donne à cet établissement . On se plaignoit
sous l'ancien régime des Baillis qui , quoique
les plus instruits de leur canton , ne savoient
pas même donner une permission de
saisir ; on se plaignoit des Justices Seigneuriales
, et cependant c'étoit un Gradué qui
prononçoit. Aujourd'nui ce sera un fils de
Jean ou Pierre , sans connoissances au moment
de son élection , et qui pendant le court
intervalle de deux ans , n'aura pas le temps
de se former ; il sera , d'ailleurs , ordinairement
dénué d'éducation et plus près du besoin.
Le Praticien , devenant son compère et
son souffleur , prononcera par sa bouche ; le
paysan empruntera son secours , tandis que,
caché derrière la toile , il sera à- la - fois juge
et partie.
MM. Péthion de Villeneuve , Chabroux et
autres Gens de loi prolongeoient , contradictoirement
, de fort longues dissertations ,
lorsque M. Dubois de Crancé a demandé
que l'on ne se bornât pas à écouter des
Avocats , mais que l'on entendît des Labou
reurs ; la discussion à été fermée.
- De très-longs débats de rédaction , tumultueux
et désordonnés , qu'ont r'ouverts des
Avocats , concurrement avec des Membres
du Comité , ont produit les deux articles
suivans :
Art. I. Il y aura dans chaque canton un
Juge de paix , un Suppléant du Juge de
u paix , et des Prudhommes assesseurs.
"
II. S'il v a dans le canton une ou
« plusieurs Villes ou Bourgs , dont la popution
excède 2000 habitans , ces Villes ou
Bourgs auront un Juge de paix et des
prudhommes
particuliers ; les Villes et
"
tr
( 190 )

"
"
Bourgs qui contiendront plus de 8ooo ames ,
« auront le nombre de Juges de paix qui
sera déterminé par le Corps législatif , sur
les instructions des Administrations de
« Départemens . "
་་
DU JEUDI 8 JUILLET.
Ce ne sont plus des Municipalités qui argumentent
contre les Catholiques de Nismes.
Aujourdhui , on a entendu une Adresse des
Cordonniers d'Orléans , qui supplient l'As
semblée d'accepter leur réponse à la Déclaration
des Catholiques de Nismes . Si nous
ne nous trompons pas , les Corporations ont
été supprimées ; mais elles revivent légalement
, lorsqu'il faut combattre des Ennemis.
de l'Etat , déja excommuniés par une foule
d'Adresses. Les Tanneurs de Vienne en Dauphiné
ont aussi disserté par Adresse contre
la Déclaration .
L'on a terminé au commencement de la
Séance , la fixation des Sièges Episcopaux ;
celui d'Autun , qui a chancelé au milieu de
trois délibérations douteuses , doit sa conservation
à son Evêque actuel. M. Boislandry.
Rapporteur du Comité , en a fait l'aveu sincere
; on ne l'a pas ouï sans surprise , sur- tout
en voyant supprimer les Métropoles les plus
anciennes du Royaume , telles que Vienne
et Arles , et en entendant le Rapporteur placer
au milieu de sa nomenclature , un éloge
éclatant du Prélat qu'il favorisoit . Voici la
liste des Siéges Métropolitains et Episcopaux
créés ou conservés .
( 1 ) ROUEN . Coutances .
(1 ) Ceux marqués d'une étoile sont de
nouvelle création .
7
( 191 )
Bayeux.
Séez.
Evreux .
Beauvais.
Amiens .
Saint-Omer.
BOURGES.
Blois.
BESANÇON.
* Colmar.
Strasbourg .
Saint- Diez .
Vesoul.
Langres.
Dijon.
Saint- Claude.
.Tours.
Poitiers.
* Guéret.
TOULOUSE.
* Châteauroux.
Ausch.
Moulins. Oléron .
Nevers. Tarbes.
Pamiers.
REIM S. Perpignan .
Narbonne.
Verdun. Rhodez .
Nancy.
Cahors.
Alby. Metz. "
* Sedan.
Soissons.
Cambrai .
BORDEAUX.
Luçon.
Saintes.
Dax .
Agen.
Perigueux .
Tulles.
Limoges.
Angoulême.
* Saint - Maixent.
RENNE S.
Saint-Brieux .
Quimper,
Vannes.
Nantes .
Angers.
Le Mans.
* Laval.
Α Ι Χ.
Bastia.
Fréjus.
1
Digne .
( 192 )
Embrun. Troyes.
Valence. Meaux .
Mende.
Nismes .
Béziers.
PARIS.
* Versailles.
Chartres.
Orléans .
Sens.
LYON.
Clermont.
Saint - Flour.
Le Poy.
Viviers .
Grenoble .
Belley.
Autun.
Incidemment à l'ordre du jour, M. de Menou
a pris la parole , pour annoncer qu'il lui paroissoit
essentiel de nommer un Chef unique
de la Fédération générale de l'Empire , « et ,
a -t- il ajouté , il ne peut en exister d'autre ,
que celui qui s'est mis lui - même à la tête de
la Révolution , et que vous avez proclamé
le Restaurateur de la Liberté Françoise. Je
vous propose de décréter que le Roi sera le
Chef de la Fédération " . (Il l'est , s'est- on
écrié de toutes parts ) .
Cette invitation , travestie sous la forme
d'un Décret , a été tristement accueillie ; la
question préalable , demandée avec indignation
par une grande pluralité , l'a fait évanouir.
De cette Motion , on s'est reporté à
l'institution des Juges de paix , et au travers
de contestations fastidieuses , les articles
suivans ont été décrétés :
" Art. 3. Le Juge de paix ne pourra être
choisi que parmi les Citoyens éligibles aux
Administrations de Département et de District
, âgés de trente ans accomplis , sans
aucune autre condition d'eligibilité.
"
4.
( 193 )
"
4. Le Juge de paix sera élu au scrutin
individuel , et à la pluralité absolue des suffrages
, par les Citoyens actifs réunis en
Assemblees Primaires . S'il y a plusieurs Assemblées
Primaires dans le Canton , le recensement
de leurs scrutins particuliers sera
fait en commun par des Commissaires de
chaque Assemblée . Il en sera de même dans
les Villes au - dessus de huit mille ames , à
l'égard des Sections qui concourront à la
nomination du même Juge de paix.
*
5. Une expédition de l'Acte de uomination
du Juge de paix sera envoyée et déposée
au Greffe du Tribunal de District.
L'Acte de nomination et celui du dépôt au
Greffe , tiendront lieu de Lettres Patentes
au Juge de paix . "
"[ 6. Les mêmes Electeurs nommeront
parmi les Citoyens actifs de chaque Municipalité
, au scrutin de liste , et à la pluralité
relative , quatre Notables destinés à faire
les fonctions d'Assesseurs au Juge de paix .
Ce Juge appellera ceux qui seront nommés
pour la Municipalité du lieu où il aura bcsoin
de son assistance . "
((
7. Dans les villes et bourgs dont la popu
lation excédera 8000 ames , les Prudhommes
Assesseurs seront nommés en commun par les
Sections qui concourront à l'election d'un
Juge de Paix . Elles recenseront à cet effet
leurs scrutins particuliers , comme il est dit
en l'art. 4 , ci - dessus . »
K
8. Le Juge de Paix et les Prudhommes
seront élus pour deux ans , et pourront être
continués par réélection .
9. LeJuge de Paix , assisté de deux Assesseurs
, connoîtra avec eux de toutes les
causes purement personnelles , sans appel ,
Nº. 29. 17 Juilles 1790.
( 194 )
jusqu'à la valeur de 50 liv . , et à la charge
d'appel jusqu'à la valeur de 100 ¡ iv .; en ce
dernier cas , ses Jugemens seront executoires
par provision , et en donnant caution , nonobstant
appel. Les Législatures pourront
élever les taux de cette compétence. "
DU JEUDI, SÉANCE DU SOIR.
Parmi les Adresses mentionnées au commencement
de la Séance , M. Robespierre ,
Secrétaire , a cru devoir lire en entier , en
invoquant l'attention particulière de son auditoire
, composé alors d'une soixantaine de
Membres , une lettre signé de M. Colmard ,
Avocat et Auteur de plusieurs Ouvrages d'économie
politique. Cet Ecrivain dit avoir lu
dans les Feuilles publiques la sortie faite , le
19 juin , par M. l'Abbé Maury , contre le PremierMinistre
des Finances , qu'il accusa d'une
réticence de 600 millions sur les dépenses
ordinaires , dans ses comptes de 1789. M.
Colmard conçoit sous d'autres rapports cette
réticence ; il n'offre pas précisement d'en
donner les preuves , comme l'ont avancé
plusieurs Journaux , mais il propose à l'Assemblée
de nommer desCommissaires - Examinateurs
; et il espère , qu'aidé de leurs lumieres
, il ne manquera pas de recueillir
des preuves probantes. Quelque étrange que
soit cette forme de dénonciation et son objet ,
le désir d'embarrasser M. Necker , beaucoup
plus certainement que celui de donner gain
de cause à M. l'Abbé Maury , lui a mérité un
accueil favorable. Un groupe de Membres
du côté gauche qui venoient d'arriver , s'époumonnoient
à la faire renvoyer au Comité
des Pensions , dont la réputation de sévérité
( 195 )
envers le Ministre est acquise . M. Ragnaud
cependant est parvenu à en charger le Comité
des Finances qui la communiquera à
M. Necker.
Un Curé de Dijon , nommé M. Merceret,
avoit révoqué hier son adhésion à la Décla
ration du Clergé aujourd'hui est arrivée
une Adresse congratulatoire de la Municipalité
de Dijon sur cet heureux événement ;
ainsi , en 24 heures , la rétractation est parvenue
à Dijon , l'Adresse à été rédigée , et
rendue à Paris . Les pigeons de Mahomet ne
niettoient pas plus de célérité dans l'exécution
des ordres du Prophète.
M. de la Jacqueminière a repris la discussion
sur la liberté des retours du Commerce
de l'Inde , en défendant plutôt l'intérêt
général des Manufactures nationales , et celui
du Fisc , que celui de quelques armateurs
particuliers .
Les principes de liberté in définie , et les
droits des Armateurs , ont fait l'objet d'un
très - long di cours de M. Alquier , Député
de la Rochelle. Après lui , M. Begouen du
Havre a défendu l'avis du Comité , contraire
à la liberté des retours , avec une grande
superiorité de connoissances et de raisonnement
. Son opinion , d'un style clair et correct
, a mérité l'impression : nous en ferons
connoître la substance la semaine prochaine.
La discussion a été encore ajournée à Samedi
soir.
+
DU VENDREDI 9 JUILLET.
La Municipalité de Schelestadt avoit été
mandée à la Barre : le Maire seul et le Grelfier
ont paru . M. l'Abbé Gouttes a accusé ,
sans fournir de preuves , les autres Officiers
1 i
( 196 )
d'être restés à Schelestadt pour y cabaler
dans les nouvelles Elections . On attribue
leur absence à une cause bien differente , dout
nous parlerons à la fin de ee Nº. , si nous
recevons une information exacte. Quoi qu'il
en soit , le Maire n'a pas été entendu , et
sur l'avis de M. Fréteau , on a décrété de
demander à M. le Garde- des-Sceaux le motif
du retard des autres Municipaux.
nous
Par une lettre intéressante dont il a été
fait lecture , Madame de Lowendal , bellefille
du célèbre Maréchal de ce nom , réclame,
en faveur de sa famille , l'exception accordée
à Madame de Luckner qui , dit - elle ,
a battus sans jamais nous servir : on se rappelle
qu'il s'agit des Pensions accordées pour
services militaires distingués. Le Maréchal
de Lowendal, étranger comme M. de Luckner,
appelé comme lui d'un Généralat auprès
d'une autre Puissance au même grade en
France , avoit aussi les mêmes titres . M. de
Wimphen les a justifiés par des détails historiques
; cependant la demande de Madame
de Lowendal a été renvoyée aux Comités Militaire
et des Pensions .
Un Membre s'étant levé pour demander
ane Amnistie générale de tous les Déserteurs ,
un autre a requis l'élargissement de tous les
Soldats détenus pour fautes de discipline ;
un troisième , que le Roi accordât aux Déserteurs
le droit de reprendre leurs rangs
dans les Régimens . On ne pouvoit prévoir
jusqu'où seroit allé ce débordement de faveurs
, lorsque l'Assemblée a décrété le
renvoi de ces Motions au Comité Militaire.
Si l'Amnistie est accordée , ce sera la seconde
en moins d'une année .
M. Target a porté ensuite l'attention sur
( 197 )
le cérémonial de la Fête du 14 ; il a lu , à
ce sujet , quatre articles rédigés par le Comité
de Constitution. On les a entendus avec
quelques murmures ; mais le silence a regné
pendant la critique qu'en en faite en ces
termes M. l'Abbé Maury :
» Il est dans la nature de notre gouvernement
, et sur - tout dans nos coeurs , que la
France est une Monarchie . S'il existoit une
force armée idépendante du Monarque , la
France ne seroit plus une Monarchie .
"
"
Prier le Roi de prendre le commandement
des Troupes et des Gardes Nationales !
Cette formule semble indiquer que l'on pouvoit
proposer à un autre Citoyen , sous les
yeux même du Roi , ce commandement de
5 ou 60 mille hommes. Le jour où ce Citoyen
le recevroit de vous , vous auriez établi
deux Rois comme à Sparte , et consacré
le Manichéisme politique. Je demande donc ,
par amendement à l'article I , que l'Assemblée
déclare que toutes les Troupes rassemblées
au champ de Mars , n'auront pas d'autre
Chef que le Chef suprême de la Nation ,
déja déclaré par la Constitution Chef supreme
de l'armée. Je pense que le Président
de l'Assemblée Nationale doit être placé à
la droite du Roi sans intermédiaire , et les
Députés tant à la droite du Président qu'à
la gauche du Roi . Mais dans une Monarchie
héréditaire , où il est de principe constitutionnel
que la Royauté doit passer de mâle
en mâle , suivant l'ordre de la primogéniture,
ne doit- on pas vouer un respect particulier
aux Princes qui peuvent succéder à la Couronne
? ne doit on pas accorder une place
d'honneur aux Princes du Sang qui pourront
accompagner S. M. ? Le Dauphin , la Com-
I iij
( 198 )
pagne du Monarque ne doivent - ils pas jouir
des mêmes honneurs que le Monarque ? Il
s'agit ici , non d'une hiérarchie de puissance,
mais d'une simple cérémonie . »
#
Je désirerois que le voeu de l'Assemblée
sur le 4° . article , concernant le serment,
ne fût pas énoncé par une formule impérative.
Je voudrois que le serment du Roi
des François ne fût pas différent de celui
de tous les François . Invitons- le par une
Députation cette disposition ne préjugera
rien , ni sur le serment , ni sur la signature
que vous exigerez de lui , lorsque l'ouvrage
de la Constitution sera terminé.
:
"
Des rumeurs ont interrompu quelques parties
de cette Opinion , dont le commencement
avoit excité d'universels applaudisse-.
inens. M. Barnave, pénétré d'autres principes ,
a pris la parole :
་་
Je pense comme le Préopinant , a- t- il
dit , que nul autre que le Roi ne doit être
le Chef de la Fédération , et comme le
Comité de Constitution , qu'il doit l'être par
un acte du Corps législatif sanctionné par
lui.
""
(e
Il n'y a aucune espèce de relation entre
cette qualité de Chef de la Confédération
, et celle de Chef du Pouvoir exécutif ;
c'est un de ces actes où tous les Pouvoirs
remontent à leur source , et où la puissance
de la Nation est la seule puissance , et peut
seule dicter les lois et les règles . C'est donc
à la Souveraineté des Pouvoirs ( 1 ) à décider
(1 ) M. Barnare est le premier Publiciste
qui a appelé du nom de Souveraineté des
pouvoirs une Convention qui ne doit avoir
aucun pouvoir , excepté celui de proposer à
la Nation l'institution du Gouvernement.
1
( 199 )
qui aura le commandement de la Confédération.
Il faut donc un acte exprès. Vous
avez décrété que le Roi est Chef immédiat
de l'armee , mais la Constitution n'a pas dit
encore qu'il étoit Chefimmédiat des Gardes
Nationales.
"
Quand au second article, il est de principe
qu'il n'existe en France qu'un Roi ,
qu'un Chef, et que tout le reste doit être
confondu dans la classe commune . Il est des
circonstances où l'on doit distinguer ceux
qui tiennent au Roi par les liens du sang ;
mais dans une cérémonie nationale mais
quand il s'agit des Pouvoirs , il ne doit y avoir
de distinction que pour les personnes revêtues
de fonctions publiques. Placer des intermediaires
entre le Roi et l'Assemblée
Nationale , ce seroit détruire l'unité constitutionnelle.
"
"
2
Chacun doit prêter le serment affecté à
son grade si le Roi juroit comme Citoyen ,
incontestablement il prononceroit le même
serment que tous les autres ; mais c'est comme
Roi des François , comme chargé par la
Constitution de faire exécuter les lois , qu'il
doit jurer: je crois donc qu'il doit prêter le
serment tel qu'il est proposé par le Comité ,
à l'exception de ces mots : Moi , premier Citoyen
, auxquels on substituera : Moi , Roi
des François. "
M. de Cazalès , monté à la Tribune ,
a d'abord témoigné sa surprise d'entendre
dire que le Chef suprême du Pouvoir exé
eutif, que le Roi , dont l'autorité a précédé
celle de l'Assemblée , a besoin d'un Décret
pour commander les forces du Royaume.
Ces expressions ayant excité des clameurs ,
1 iv
( 200 )
"C
pas : il
mêlées de cris à l'ordre , l'Orateur a répété
sa phrase avec véhémence , en ajoutant :
Certainement je n'ai pas prétendu dire
que l'autorité du Roi a précédé celle de la
Nation , de laquelle toutes les autorités émaneat
; mais j'ai dit , et c'est une vérité incontestable
, que l'autorité du Roi a précédé
celle des Représentans de la Nation ;
c'est lui qui vous a donné le mouvement et
la vie ; sans lui vous n'existeriez
est donc , dis - je , extraordinaire que votre
Roi , que celui qui vous a créés , que le
Représentant héréditaire du Peuple François
ait besoin d'un Décret de vous , pour
être le Chef suprême des forces armées du
Royaume. Il est difficile de concevoir une
Monarchie où le Roi ne seroit pas Chef
suprême de l'armée ; il l'est par la Loi du
Royaume , il ne l'est pas par vous ; il l'est
par la Nation , et vous n'êtes pas la Nation ;
il l'est par le droit de sa Couronne , parce
qu'il est le Chef héréditaire de l'Empire ;
il l'est par notre Constitution , parce que
vous avez reçu les ordres souverains de la
Nation , qui a voulu qu'il fût reconnu tel .
"D
« Je demande la question préalable sur
le premier article du Comité. Quant au second
article , le Préopinant a exprimé, d'une
manière très claire , les principes du Gouvernement
electif; mais dans un Empire où
la Couronne est héréditaire , dans une cocasion
solennelle , où l'on montre au Peuple
sou Roi , les Princes de la famille Royale doi- .
vent entourer le Trône où leur naissance
les appelle. Il est de l'intérêt de la Nation
de donner au Peuple l'exemple du respect
qu'il doit leur porter , afin que persoune.
' ait le criminel projet de déranger la suc(
201 )
>
cession à la Couronne ; afin que les Peuples
, voyant les Princes rangés autour du
Trône , apprennent que rien au monde ne
peut déranger l'ordre successif , établi pour
le bonheur et pour l'éternelle paix de l'Empire.
"
Quant au troisième article , je l'adopte ,
ainsi que tous ls Préopinans . Le quatrieme
me paroit présenter beaucoup de difficultés:
j'ai été étonné qu'on pût nous proposer de
présenter au Roi des formules de serment.
Dans quelle étrange position sommes- nous
donc vis-à- vis de notre Souverain ? N'est - ce
que du 14 Juillet que doit commencer sa
légitime autorité ? Laissez à sa volonté , le
serment qu'il voudra prêter ; que ses engagemens
soient libres. Son civisme et ses
vertus vous sont connus ; voilà les véritables
garans du bonheur du Peuple François . C'est
par ses vertus qu'il sera lié ; voilà le seul
lień digne de S. M.: tout autre aviliroit la
dignite du Chef suprême de la Nation ; to t
autre seroit indigne de lui ; tout autre préteroit
au Roi la couleur d'un Chef de parti. "
Des murmures violens s'étant renouvelés
ainsi que le cri d'ordre , M. de Cazalès a
continué :
Je dis ce qu'il me plaît ; je n'en dois
compte à personne : tout autre serment ,
dis-je , prêteroit au Roi la couleur d'un Chef
de parti. Un serment qu'on feroit prêter au
Roi dans une autre circonstance que son
couronnement , imprimeroit le caractère de
la faction à toute Assemblée qui oseroit
l'exiger. Je ne sais quelle prédilection l'Assemblée
a pour les sermens : les sermens
ont , de tous les temps , servi à rallier les Partis
; c'est par les sermens qu'on a vu des
Ιν
( 202 )
factieux se soustraire à une autorité légitime
. Je conclus done , car je n'aime pas les
sermeas , à ce que le premier et le dernier
articles soient écartes par la question préa-
Jable, et qu'on accorde à la Conféderation une
place distinguée aux Princes du Sang François
.
"
Plusieurs fois interrompu , M. de Folleville
a appuyé en ces termes le Préopinant :
་ ་
Comme Représentant de la Nation , je
dois surmonter le répugnance que l'Assemblée
témoigne de m'entendre , sur les motifs
par lesquels j'appuie la question préalable ,
demandée par M. de Cazrles. Comme homme,
comme homme libre , j'ai le droit de professer
ici hautement et dans cette importante
occurence , ce que je sais être les vrais principes
de la morale. »
La première condition du serment chez
un Peuple libre , car les esclaves n'en proferent
pour ainsi dire jamais que pour les
violer ; la première condition , dis - je , de
tout serment , celle sans laquelle il n'existe
point, est la liberté ; et quant à moi , je déclare
hautement , que je ne vois dans la coaction
ou serment , que la plus parfaite légitimation
du parjure . Or , je demande si on peut
apercevoir dans la manière dont le Corps des
Délégués commande un serment au grand
Délegué , et lui en dicte la formule , ce caractère
de liberté , si essentiel , et sans lequel
le serment , selon moi , n'existe point .....
Non , Messieurs , il n'existe point ; et en
conséquence j'invoque la question préalable
sur l'article 4 , qui me paroît non - seulement
irrespecteux pour la Majesté Royale , mais
même destructif de toute morale parmi les
hommes . Je pense que dans la Fête du 14 ,
( 203 )
les effusions de jubilations et d'alégresse , tant
du Monarque que des Sujets , doivent être
confondus dans une émission commune ; la
présence du Roi séra un gage suffisant de
de son assentiment à la joie universelle ;
mais si le Roi doit prononcer un voeu distinct
, je veux que l'Assemblée se borne à
lui faire connoître ce que la Constitution
demande de lui à cet égard ; mais que la
formule du voeu ne puisse être rédigée que
par lui. "
M. le Chapelier a présenté succinctement
la défense du Comité ; après lui , M. Alexandre
de Lameth a insisté sur l'importance d'un
Décret , qui déléguât au Roi le commandement
des Gardes Nationales pendant la Fédération
; il a insisté , par le motif bien remarquable
, que si la Loi avoit conféré au
Roi le commandement immédiat des Troupes
réglées , il n'étoit pas décidé s'il pourroit
donner des ordres immédiats aux Gardes
Nationales .
M. Dupont de Nemours a continué la discussion
contradictoirement , en défendant
énergiquement la rédaction de M. l'Abbé
Maury , quant au premier article. M. Ræderer
s'est attaché à l'argument de M. de Lameth
, et de ce combat opiniâtre a résulté
un Décret conforme à l'article du Comité .
*
((
A la place du second article qui n'assigne
aucune place à la Famille Royale , M. Ma-
Louet a proposé de décréter que : « L'Assemblée
formât un Cercle autour du Roi , ayant
le Président à sa droite , et la Famille
Royale dans le centre . » «< Il seroit bien
douloureux , a - t il ajouté , dans la première
Fête solennelle où la Nation se trou-
"
14
I sj
( 204 )
"
« vera réunie dans la même enceinte , de
ne pas voir la Famille Royale . »
M. Bouchote a appuyé cette opinion d'une
remarque tres-sensée : « C'est d'après la Cons-
« titution , a - t il dit , que vous devez une
place à la Famille Royale , à une Famille
qui est votre Proprieté , et à celui qui doit
succéder au T ône hereditaire . "
"
"
M. Roederer répliquoit à M. Boucho te ,
M. de Mirabeau le jeune à tous ; M. le Chapelier
proposoit l'article comme simplement
réglementaire pour la circonstance donnée ;
M. Charles de Lameth le vouloit constitutionnel
; le débat s'éternis it enfin M. Arthur
de Dillon y a mis fin , en faisant adopter une
prière au Roi de donner ses ordres , pour que
la Famille Royale soit convenablement
placée .
Au sujet de l'article IV sur le Serment
de S. M. , M. Malouet a fait observer que
le voeu National aveit précedé la Constitution
dans l'institution du Pouvoir Monarchique
, et qu'elle eût désavoué l'Assemblée ,
si celle- ci se fût écartée de ce principe ; par
conséquent , le Roi tenoit son Pouvoir de la
Nation avant de le tenir des Lois , et cette
vérité devoit être exprimée dans l'article ;
le Pouvoir délégué par la Nation et par la
Loi Constitutionnelle.
00
"
"
"
Si vous dites , a répliqué M. Earnave ,
que le pouvoir du Roi émane de la Nation
comme tous les autres Pouvoirs , nous
sommes d'accord ; si vous entendez que
la Nation a délégué ce pouvoir au Roi
» autrement que par la Loi Constitutionnelle
, nous differons d'opinion . Divers
Décrets ont déja consacré l'institution de
་་

( 205 )
« l'autorité du Roi par la Loi Constitution-
40 nelle . "
Cet argument , qui ôfe à la Nation et au
Roi toute espèce de droits , avant l'existence
de l'Assemblée Nationale , a fait tomber l'amendement
de M. Malouet. Voici les articles
décrétés :
Art. I. Le Roi sera prié de prendre le
Commandement des Gardes Nationales et
autres Troupes qui se trouveront à la Fédération
, et de nommer les Officiers qui
exerceront le commandement en son nom et
sous ses ordres . ›
" II. A la Fédération du 14 Juillet , le
Président de l'Assemblée sera placé à la
droite du Roi , sans intermédiaire entre le
Roi et lui ; les Députés seront placés immédiatement
à la droite du Président et à
la gauche du Roi . Le Roi sera supplié de
donner lui - même les ordres , afin que sa
Famille soit placée d'une manière convenable
. »
III. Après le serment qui sera prêté par
les Députés des Gardes Nationales et autres
Troupes du Royaume , le Président debout
prononcera le serment prêté le 4 Février,
et chaque Membre debout répétera je le
jure.
((
"}
IV . Le serment que le Roi prononcera
sera conçu en ces termes : Moi , Roi des
François , je jure d'employer tout le Pouvoir
qui m'est délegué par la Loi Constitutionnelle
de l'Etat , à maintenir la Constitution
décrétée par l'Assemblée Nationale ,
et acceptée par moi. »-
DU SAMEDI 10 JUILLET.
Depuis quatre mois le Comité des Do(
206 )
maines , chargé de présenter un Projet de
Loi pour la restitution des biens des Protestans
, s'opposoit à ce que l'on décrétât le
principe prealablement au Réglement qu'ils
annonçoient. La Motion de M. de Marsanne
, reiterée aujourd'hui pour la sixieme
fois , depuis neuf mois , a prévalu sur les
promesses du Comité , et il a été decrété
que Les biens des non - Catholiques qui se
trouvent encore aujourd'hui entre les mains
des Fermiers de la Régie , seront rendus
" aux héritiers , successeurs ou ayans droit ,
et à la charge par eux d'en justifier , aux
terines et selon les formes que l'Assenblée
Nationale aura décrétées , après avoir
entendu l'avis de son Comité des Domaines.
"
"
་་
"C
"
((
Le Rapport du Comité des Pensions étoit
à l'ordre du jour. M. Emery a demandé que
la rédaction de ses principes sur les pensions
futures , fut préalablement traitée dans quelques
conferences particulières des trois Comités
, de la Guerre , de la Marine , et des
Pensions.
M. Lanjuinais objectoit que les Membres
des Comités Militaire et de la Marine étoient
tous Pensionnaires . « Je ne crois pas qu'il y
en ait beaucoup , a dit M. d'Ambly ; car ils
sont tous trop jeunes , et n'ont pas fait la
guerre . J'appuie la Motion de M. Emery ,
et je vous observerai qu'il y a actuellement
un très grand nombre d'Officiers qui ont été
forcés de se retirer , parce qu'ils n'avoient
pas su plaire à leur Colonel , ou qu'ils n'avoient
pas fait la révérence à l'Inspecteur.
Je ne suis pas riche ; j'ai passé par tous les
grades ;je connois le service ; il est der quand
on n'a pas de fortune ; il ne permet pas
( 207 )
"
d'amasser , et je crois en vérité que pour
une Nation comme la nôtre , la somme que
le Comité propose pour les services militaires,
n'est pas suffisante. "
41
ས« Osi , oui , s'écrioit M. Lavie à tous ceux
qui réclamoient ainsi les principes de l'équité
, vous êtes de ceux qui vololent 58
millions de pensions , au Peuple des Campagnes.
17
Une discussion majeure , et animée par le
plus louable sentiment de justice et d'humanité
, s'est élevée touchant l'article 7. Il
n'accorde aux veuves une pension alimentaire
, qu'autant que leurs maris seront morts
sans patrimoine , dans le cours de leur service
public. Cette restriction , qui ote tout espoir
aux veuves des trois quarts des Fonctionnaires
publics , ou qui force le Pere de famille
à prolonger dans les infirmités , des travaux
dont la mort seule doit être le terme ; cette
restriction , disons - nous , a soulevé M. de
Virieu ; il en a fortement réclamé la radiation
. Après lui , M. Garat l'aîné a observé
que MM. Camus et Fréteau onblioient sans
doute cette classe que la sévérité de leurs
économies se proposoit de soulager , lorsqu'ils
motivoient leur article , sur ce que le
Pensionnaire âgé avoit eu le temps d'amasser
une certaine fortune transmissible à sa
famille. En ne protégeant que les familles
de ceux dont une mort prématurée auroit
dérangé les calculs , ils oublioient que souvent
les infirmités de la vieillesse les dérangent
plus encore. Ces observations n'ont
pu vaincre l'inflexibilité des Sacrificateurs .
Lorsqu'on veut repousser les craintes sur
l'état des Finances , on présente le Trésor
public , comme devant bientôt être sur·
( 208 )
chargé de milliards . Lorsqu'il faut payer les
services publics , et satisfaire des Titulaires ,
on invoque la pénurie de l'Etat et l'économie.
Les douze articles , dont la plupart
sont des maximes plutôt que des résolutions ,
ont été décrétés presque sans altération ,
tels que nous les transcrirons la semaine
prochaine.
L'article II du Décret sur le cérémonial
de la Fête du 14 , avoit été présenté hier
comme Constitutionnel par le Comité ; mais.
sur l'amendement de M. Martineau , l'expression
en toute cérémonie publique , fut
changée en celle à la Fédération du 14 Juillet;
tous les Secrétaires d'accord ( et M. Robespierre
étoit parmi eux ) , la très -grande majorité
de l'Assemblée , et toutes les Feuilles
publiques l'attestoient de concert . Dans la
soirée , il fut , dit - on , décidé dans un Club
que cet article devoit être Constitutionnel .
En conséquence , une note a été remise ce
matin au Président par M. le Chapelier,
portant que plusieurs Membres avoient entendu
que le Décret fût général pour toutes
les cérémonies publiques. M. de Lameth
s'est levé sur- le - champ , et a prétendn que
telle avoit été l'intention de l'Assemblée ;
l'amendement de M. Martineau n'ayant pas
même éte mis aux voix..
M. de Cazales ayant demandé la parole
pour observer qu'à la vérité l'amendement
n'avoit pas été mis séparément aux voix ,
mais qu'il avoit été décrété conjointement
avec l'article , la parole lui a été refusée ;
la discussion étoit donc fermée. M. le Président
a consulte l'Assemblée ; une tres -grande.
majorité , en se levant , a confirmé la rédaction
, et déclaré l'article Réglementaire . Au
( 209 )
44
"
milieu de cette Délibération , tout -à - coup
environ deux cents Membres de l'extrémité
gauche , se sont levés tous à la fois , le poing
fermé et jetant des cris alarmans . « Le
Président , distinguoit - on du milieu de
cette éruption subite , a mal posé la question
! qu'il soit destitué ! qu'il commence
par quitter le fauteuil ! M. Cottin , envoyé
à la Tribune , a pensé apparemment
que le Président n'avoit plus le droit d'accorder
la parole ; il l'a prise de lui- même , et
apostrophant d'un ton terrible le Chef de
P'Assemblée , il l'a accusé d'avoir surpris et
violenté la décision ; il a demandé qu'il fût
rappelé à l'ordre.
"
1
M. de Bonnay a demandé la parole , et
de sa place il a dit : « Avant d'entrer dans
le détail que l'Assemblée attend de moi , je
crois devoir commencer par remercier le
Préopinant de la modération de sa censure ,
puisqu'au lieu de demander ma destitution .
comme il l'avoit d'abord annoncé , il s'est
contenté de proposer que je fusse rappelé à
l'ordre. Si j'ai fait quelque chose contre mon
devoir ou contre mon droit , c'est à moi et
non au Préopinant à demander que je sois
puni, "
« J'ai pu , dans l'opinion de quelques
Membres , mal poser la question ; cependant
je crois n'avoir pu mieux faire que de
donner la priorité à la rédaction du Comité.
J'ai vu la Minorité de l'Assemblée élever
des réclamations très vives . Votre Réglement
me défendoit d'interrompre la délibération .
J'ai dû prononcer le voeu qu'avoit exprimé
la Majorité. Un Membre a demandé que je
fusse rappelé à l'ordre e ;; c'est à l'Assemblée
( 210 )
å en juger , et je prie M. de St. Fargeat
de me remplacer. "
Les applaudissemens qui ont suivi cet
exposé ont exprimé la satisfaction de la trèsgrande
Majorité ; malgré les murmures de
l'extrémité gauche , elle a forcé M. de Bonnay
de reprendre le fauteuil . Après de nouveaux
débats beaucoup plus longs que les premiers ,
quoique moins violens , la Seance s'est terminée
, à 4 heures , par la confirmation du
Décret précédent , qui ne sera que réglementaire.
DU SAMEDI . SÉANCE DU SOIR .
Le fameux Paul Jones , qu'on peut considérer
comme le Representant de quatre
Nations , puisque , ne Ecossais , il a servi tour
à tour la France , l'Amérique et la Russie ,
s'est présenté à la Barre à là tête de quelques
Americains - Unis , et a complimenté l'Assemblée
en demandant pour ses Collegues
et lui une place dans la Fête Nationale du 14.
A peine le Président avoit-il répondu à la
harangue de Paul Jones , que M. Robespierre
a envahi la Tribune : « L'Assemblée
a entendu , a -t- il dit , avec une exaltation
au- dessus de tout pinceau.... Vous avez
souvent entendu le langage de la liberté ....
Je demande au nom des personnes qu'on
" vient d'entendre... ( des huées immodérées
coupoient chaque phrase de cet exorde ) .
On m'interrompt , et je viens parler le
langage de la liberté ! .... ( De toutes parts
<< on crioit , nous ne voulons pas vous entendre.
) Si au milieu des circonstances je
persiste à dire quelques mots ........ » M.le
Président a prié l'Orateur de terminer sa
harangue , dont personne ne vouloit ; M.
་ ་
"
"6
་་
<<
u
( 211 )
Robespierre a enfin conclu à décerner ure
place aux Américains , et à ordonner l'impression
de leur discours . Pour achever la
scène , M. l'Abbé Maury a demandé l'impression
du discours de M. Robespierre.
On a fait lecture d'une lettre de plusieurs
Citoyens d'Avignon , pères de familles traînés
et détenus dans les prisons d'Orange ,
et qui demandent leur élargissement.
Divers Membres sollicitoient le renvoi
au Comité des Rapports ; M. Malonet s'y
est opposé : » La Constitution , a - t- il dit ,
« vous ordonne de faire élargir des Etran-
" gers , innocens , detenus à Orange. » M. de
Crillon le jeune a partagé ce juste sentiment.
M. l'Abbé Maury a prouvé combien il étoit
légitime .
"<<
Aucun Accusateur , s'est - il écrié , aucun
corps de délit , des Citoyens irréprochables ,
et cependant des fers ! Qu'est donc devenue
cette Constitution , qui ne peut exister sans
la garantie des droits ? Que sont devenus
ces droits inviolables de l'homme , en vertu
desquels nul homme ne peut être accusé ,
arrêté , ni détenu que dans les cas déterminés
par la loi , et selon les formes qu'elle a
prescrites ? Ceux qui sollicitent , exécutent
ou font exécuter desordres arbitraires doivent
être punis. "
Ici M. Robespierre a reparu : il a écroué
les Détenus ; il n'a pas craint de motiver
leur emprisonnement , par la raison qu'ils
avoient des principes contraires à ceux d'Avignon
et de la Liberté ; il n'a pas craint
d'encourager l'Assemblée à exercer le despotisme
envers des Etrangers , sur lesquels
la Juridiction Françoise ne peut avoir de
prise , qu'en violant tous les principes du
( 212 )
Droit des gens. On présume l'indignation
avec laquelle tous les Auditeurs sages ont
reçu ces maximes . M. l'Abbé Maury a repris
la parole.
"t
Sans entrer dans la question , je déclare
qu'à mes risques et périls , je me réserve de
dénoncer les Députés d'Avignon , comme
Agens d'une troupe d'assassins . Si je suis
un calomniateur , qu'on me punisse : j'ai une
mission particulière pour les poursuivre , et
je les poursuivrai . Sur quatre prétendus Députés
d'Avignon , trois ne sont pas Citoyens
de cette ville . Peut- on demander que les
regards de l'Assemblée Nationale de France
soient souillés par la vue de ces gens - là ?
M. Camus , Jurisconsulte , a assuré que ,
sur le rapport des Députés d'Avignon , les
prisonniers étoient suspects , que les troubles
d'Avignon étoient liés à ceux de Nismes ,
de Montauban ; enfin , que ses protégés , les
Députés d'Avignon , découvriroient l'intérêt
qu'avoit M. l'Abbé Maury à ce qu'ils ne par-.
lassent pas.
"
"
"
"
xx
"
« L'intérêt que j'y prends , a répliqué
M. l'Abbé Maury, est celui que doit prendre
tout honnête homme à la conservation
de quatre prisonniers innocens . Je demande
à être autorisé à poursuivre M. Camus au
Châtelet comme Calomniateur. Ou l'Accusé
est coupable , ou l'Accusateur calomnie.
MM. Dufraisse , de Cazalès , Malouet , de
Virieu , Bouchotte ont réclamé une délibération
formelle sur cet incident : ils se sont
élevés avec une égale force contre l'ajournement
de la juste demande des Prisonniers .
Les partisans de M. Camus invoquoient la
grande ressource dans les cas embarrassans ,
la question préalable . « C'est faire grace à
( 213 )
4
R
" M. Camus , a crié M. l'Abbé Maury et
je la lui accorde . La Séance levée à onze
heures , a été presqu'entierement occupée
par cet esclandre , dont les Députés à la
Fédération ont été témoins . Quant à la Requête
des Prisonniers , elle a été ajournée à
Mardi soir , sans renvoi .
D DIMANCHE 11 JUILLET.
M. d'Orléans a paru à la Séance , y a
prononcé un Discours que nous rapporterons
la Semaine suivante , et a prêté le Serment
Civique.
M. d'Orléans avoit pris congé , le 3 ,
du Roi d'Angleterre : il est arrivé dans
la nuit du Samedi au Dimanche . Avant
d'aller à l'Assemblée , il a été rendre
ses respects au Roi et à la Reine ; cette Auguste
Princesse ne lui a adressé que deux
paroles. Il aura trouvé Paris inondé de
rapsodies et de pamphlets horribles pour
ou contre lui . Avant son retour , il avoit
fait répandre un Exposé de sa conduite :
nous en donnerons la substance quelque
jour . Comme le bruit public suppose une
mésintelligence ouverte entre M. d'Orléans
et M. de la Fayette ; comme le premier
est revenu , après avoir reçu du second
une invitation de ne pas revenir ;
ces intérêts opposés partagent les Follicu
laires et le Public. Beaucoup de gens
restent neutres et ne s'attachent en
aucune manière à ce démêlé privé . Il
faut espérer qu'il n'en sera pas un d'intérêt
public .
( 214 )
Il est peu aisé de peindre le tableau extraordinaire
qu'a offert le Champ - de - Mars
la semaine dernière . Douze mille Ouvriers
à 30 sols par jour , u'accélérant pas assez les
travaux de cette vaste enceinte , qui servira
de théâtre à la Cérémonie du 14 , les Districts
y envoyèrent des Travailleurs Patriotes
bientót les Districts entiers se mirent
en mouvement : chaque jour , on voyoit passer
de nombreuses processions , armées de
pelles , tambour battant et bannières déployées
les femmes partagèrent bientôt l'enthousiasme
, et le propagèrent ; il passa à
toutes les Corporations ; on l'inculqua aux
Moines , aux Séminaristes , aux Soeurs
converses. Les Chartreux , dont plusieurs
avoient vieilli dans la solitude de
leur Cloitre , en furent tirés , promenés dans
les rues la pelle sur l'épaule , et conduits au
Champ - de- Mars. Sur cette arêne , la Courtisane
échevelće se trouvoit à côté de la
Citoyenne pudibonde ; le Capucin traînoit
le haquet avec le Chevalier de St. Louis ; le
Porte-faix avec le Libertin du Palais - Royal ;
la robuste Harengère portoit la brouette
remplie par une Elégante. Le Peuple aisé ,
le Peuple indigent , le Peuple vêtu , le Peuple
en hâillons , Vieillards , Femmes , Communautés
Religieuses , Académies , Comédiens
, etc. , formoient cet atelier immense
et mobile dont chaque point offroit un
groupe curieux , une scène de Carnaval , ou
une scéne de l'Amphithéâtre d'Athenes , et
par-tout ce sentiment qui résulte d'un concours
d'hommes animés par l'enthousiasme , et
par l'allegresse, et rivalisant d'émulation . Les
Spectateurs étoient aussi nombreux que lesAc(
215 )
teurs. Des tavernes ambulantes , des boutiques
por atives garnissoient les dehors ; les voitines
dépouilleesdeleursarmoiries , et sur- tout celies
des Gensà argent qui , ci -devant, usurpoient les
armoiries , couvroient les approches de l'enceinte
; la musique et les cris de joie se mêloient
aux lieux communs contre les Aristocrates
: le refrain de la plupart de ces chansons
étoit , ça ira , les Aristocrates à la Lanterne !
Crèvent les Aristocrates ! et autres facéties fraternelles
, que les Dames , éperdues de la démocratie
, et les Journalistes à l'esprit de
vin , nomment des hymnes patriotiques.
A l'aide de ce zèle universel qu'il a fallu
modérer les derniers jours , l'Amphithéâtre
a été élevé ce sont des gradins de terre
qui ceignent le pourtour du Champ - de-
Mars ; on le dit capable de recevoir 200
mille spectateurs . Le Roi et l'Assemblée Na- ?
tionale occuperont la terrasse de l'Ecole Militaire
, l'Autel sera au milieu ;; . des Arcs de
triomphe décorent l'une des issues . Nous
rendrons compte dans huit jours de cette
Fête , qui se célèbre aujourd'hui même , et
qui par sa nature , ses causes son but , ses
circonstances et ses détails , occupera une
place bien mémorable dans les Annales de
la Révolution .
N'omettons pas que les Journalistes prétendus
Patriotes avoient découvert une conspiration
pour miner le Champ- de - Mars , et le
faire sauter ainsi que l'Ecole Militaire ; ils
avoient recommandé les plus grandes précautions
, et sur- tout celle de faire visiter les
égoûts. Un de ces Lynx qui font l'ornement
et la sureté de la France, avoit aussi , par une
prudence rare , averti dans son Papier , qu'il
falloit écarter une ménagerie de Lions , de
( 216 )
Léopards et de Hyenes , en démonstration
ces jours derniers près de l'Ecole Militaire.
Ce folliculaire ne sait pas qu'il y a hors
des Ménageries des bêtes féroces bien plus
dangereuses que celles qu'on y renferme .
Au reste , la Municipalité a pris toutes les
précautions possibles , et fait un Réglement
fort détaillé pour prévenir les accidens. Les
logemens ne peuvent suffire à l'abondance
des Députés. Paris est l'image d'une armée
qui entre au camp .
Les troubles d'Avignon ont été présentés
, dans la Séance du Samedi soir ,
sous le même point de vue que nous
les fîmes envisager il y a trois Semaines .
Toutes les informations que nous avons
reçues , et nous en recevons beaucoup
confirment notre opinion . Pour achever
de déterminer celle du Public , nous allons
lui faire connoître deux lettres authentiques
qu'on nous adresse de cette malheureuse
contrée ; elles contiennent des
faits exacts .
"
MONSIEUR ,
Plus de trois cents familles honnêtes ,
expatriées d'Avignon depuis les fatales journées
des 10 et 11 de ce mois , gémissoient
en silence , moins des malheurs qui leur sout
propres et des cruautés inouies dont elles
sont l'objet , que des calomnies atroces que
le sieur Tournal , Rédacteur du Courrier
d'Avignon , a répandues sur leur compte.
་ ་ Pour donner une tournure favorable à
la cause qu'il défend , cet homme ( 1 ) , prin-
( 1 ) « Originairement , Maître d'Ecole dans
cipal
( 217 )
cipal agent de nos malheurs , a fait une
guerre d'Aristocratie , de ce qui est , d'une
part , la révolte la plus caractérisée contre
Î'Autorité légitime ; de l'autre , la fidélité au
Souverain , la défense des propriétés et le
respect le plus constant pour les Lois.
((
"
D'autres Gazetiers d Avignon , soit par
crainte , soit par méchanceté , ont propagé
les mêmes erreurs . Vous connoissez les effets
de la calomnie : enfant aujourd'hui , elle
est géant demain . "
R
Le compte que vous rendez dans le
Mercure , de cette malheureuse affaire , affoiblira
sans doute les effets de ce dangereux
poison . Rien de plus vrai que les details
qu'il renferme ; mais il s'en faut qu'ils forment
la millième partie des horreurs dont
nous avons été les objets et les témoins. Le
Mémoire que nous nous proposons de mettre
bientôt sous les yeux de l'Europe étonnée ,
quoique volumineux , ne présentera qu'une
légère esquisse des horreurs dont nous sommes
victimes . En attendant sa publication ,
nous devons vous instruire que M. de Rochegude
étoit malade depuis plus de huit
jours, et n'avoit pas paru dans l'affaire du 10. »
"
Qu'il a été arrêté , conduit à coups de
crosse de fusil à la potence ; qu'on l'a forcé
de monter à la fatale échelle à coups de
une petite ville du Languedoc , ayant les
plus grandes obligations au Gouvernement
d'Avignon , à qui il prodigue des inju es ,
pour récompense desquelles il a été nommé
Lieutenant- Colonel de la Garde Nationale ,
et Notable de la nouvelle Municipalite , sans
avoir un sou de propriété. »
Nº. 29. 17 Juillet 1790. K
( 218 )
bayonnettes ; qu'on a défendu au Bourreau
de le fouler, afin de prolonger ses souffrances ;
et qu'enfin on a fait la farandoule ( ou le
branle ) , autour de cet infortuné , qui n'a
expiré que plus d'une heure après avoir été
jelé.
"
"
Qu'un Officier Municipal , son ennemi
avoué et connu , a excité le Peuple à lui
donner la mort , en s'écriant à haute voix :
" que toute formalité de justice étoit inutile ;
que la Souveraineté appartenant au Peuple,
c'etoit à lui seul qu'étoit réservé le droit
de punir un coupable. »
"
"
"
"
Que M. l'Abbé Offray , Bénéficier de
la Metropole , détenu en prison depuis plusieurs
jours , par rapport à l'affaire du manequin
, avoit été reconnu si innocent , que son
élargissement étoit prononcé depuis le 7.
"
Que le sieur Aubert , Ouvrier en soie ,
accusé d'avoir suspendu le manequin , avoit
seulement été décrété d'ajournement personnel.
"(
>>
Que l'infortuné Marquis d'Aulan n'a
paru qu'une seule fois dans l'Assemblée des
Districts , et ça été la veille de sa mort ;
qu'il n'étoit attaché , ni à aucune Compagnie ,
ni à aucun Parti . Par son Testament , il legue
24 mille liv. aux pauvres , et dix louis à chacune
des sept Paroisses .
"
" Voilà les quatre scélérats dont parle la
Lettre de nos Officiers Municipaux à MM.
Camus et Bouche. A propos de cette Lettre ,
nous observons que le Notable Gazetier , en
l'insérant dans sa Feuille , a retranché cette
première phrase :
@
"
" Vous avez été informez dans le temps
- par M. Raphel , l'un de nous , des événemens
qui se sont succédés rapidement
dans notre Ville. Il nous a communiqué
( 219 )

"
" vos réponses et les offres obligeantes de
service que vous lui avez faites pour la
ville d'Avignon . Le moment est venu ,
Messieurs , de les accepter. " "
La Capitulation , ou plutôt le Traité de
paix , a été stipulé et signé par M. Audiffret
Je jeune , Officier Municipal, au nom du Parti
que vous appelez desfoibles: ceux - ci n'ont con ;
senti à se retirer , et à remettre leurs armes ,
que par le seul desir de rétablir la paix.
"C
Quant à la donation d'Avignon , préparée
depuis long - temps , rien n'est plus
chimérique . Les trois quarts des Habitans
qui ont le plus d'intérêt à la chose , étoient
fugitifs , quand on l'a consentie ; le restant
n'a signé qu'en présence de vingt fusiliers. "
Les rapports que nous avons avec la
France , et l'admiration dont nous sommes
pénétrés pour les travaux sublimes de ses
augustes Représentans , nous font un devoir
de l'aimer et de nous vouer à son service ;
mais ce devoir n'est pas incompatible avec
la fidélité que nous devons à un Souverain
qui nous accable de ses bienfaits. »
((
Nous ne pouvons nous faire connoître ,
jusqu'à ce que les Lois , conservatrices des
propriétés , aient repris leur empire ; alors ,
nous osons l'espérer , tout se découvrira . Si
vous daignez faire usage de notre Lettre ,
n'oubliez pas les sentimens de reconnaissance
que nous conserverons éternellement pour le
respectable M. d'Aymard , Maire d'Orange.
Sans sa généreuse assistance et celle des
Gardes Nationales d'Orange , Bagnols , Mondragon
, Courtharon , etc. plus de trois cents
honnêtes Citoyens éprouvoient le sort de nos
quatre martyrs. "
Villeneuve , 21 Juillet 1790.
Kij
( 220 )
"
P. S. Environ 25 des prétendus Patriotes ,
à la façon du sieur Tournal , avoient , ces
jours derniers , commencé le pillage et mis
à contribution les Maisons Religieuses des
deux sexes , Après des instances très- pressantes
de la part des Légions Françoises qui
sont restées à Avignon , la Municipalité a
enfin consenti à les faire arrêter et conduire
en prison . Trois d'entre eux étoient fleurdelisés
, le quatrième avoit un congé de
galères. "
"
SECONDE LETTRE.
Les possessions du Saint - Siége en France,
consistent en l'Etat d'Avignon , lequel renferme
seulement la ville de ce nom et deux
Parcisses rurales ; et dans le Comté Vena'ssin ,
composéde plusieurs villes , bourgs ouvillages ,
forniant environ 100 Paroisses . Des les temps
les plus reculés , ces deux pays ont été distincts
et séparés . Le dernier a ses Etats particuliers
, des Lois , des usages , etc. qui
ne permettent pas de le confondre avec le
premier, comme des personnes peu instruites
le font quelquefois . Les Arrêtés de l'Assemblée
Nationale du 4 Août , avoient causé
dans ces deux provinces beaucoup de fermentation
parmi le Peuple. Le Gouvernement
' ayant aucun moyen coactif , l'anarchie
fit bientôt des progrès rapides . Des étrangers
, des gens sans propriétés , crurent le
moment favorable pour s'emparer de l'Administration
, et faire une Révolution dans
la ville d'Avignon . En effet , après la démission
forcée de l'ancien Corps municipal ,
ils en formèrent un nouveau , à la tête duquel
ils se mirent ; ils arrachérent du Vice(
221 )
Légat tous les ordres qu'ils voulurent , et.
lui firent tout ratifier les armes à la main.
Le Gouverneur en informa sa Cour , qui
cassa tout ce qui avoit été fait , et envoya
sur les lieux un Envoyé , pour écouter les
plaintes , et réformer les abus. A peine approchoit-
il d'Avignon , que les Chefs insurgens
i firent signifier de ne point y entrer ,
en le déclarant perturbateur du repos public
, s'il osoit ne pas obéir .. Des écrits incendiaires
, des délibérations tumultueuses ,
des Arrêtés séditieux , suivirent cette démarche.
Elle les porta encore à refuser le
prix des bleds que le Pape avoit donné à
perte pour la subsistance de la Ville , à suspendre
tous les payemens ; en un mot , à
manquer aux engagemens les plus sacrés .
Cependant , les Municipaux n'oublioient rien
pour entraîner le Comté Venaissin'dans leur
parti. D'abord , ils voulurent engager ce Pays
à s'unir à Avignon , et promirent même que
cetteVille s'y soumettroit. Le piége étoit trop
grossier , on l'évita sans peine . Alors ils
employèrent les menaces , la corruption , les
intrigues ; enfin , ils tâcherent d'opérer partiellement
la Révolution qu'ils desiroient . Mais
uue Commission intermédiaire nouvellement
établie à Carpentras , et composée de Citoyens
honnêtes et éclairés , rompit ces mesures
perfides , et par une surveillance continuelle
, parvint à garantir le Comté Venaissin
des maux dont Avignon étoit menacé.
Ils ne tardèrent pas à fondre sur cette malheureuse
Ville ; et sans le secours des Milices
Françoises , et la sage conduite du vertueux
Maire d'Orange , M. d'Aymard, la moitié
des Habitans périssoient , le 11 du mois dernier
, par la main des bourreaux. Dans cette
Kiij
( 222 )
journée affreuse , et la nuit sanglante qui
la précéda , deux cents hommes ont été tués
ou blessés , suivant un calcul modéré. Le
désespoir du Parti opprimé et le desir de
chasser les Officiers Municipaux , produisirent
un événement qu'ils avoient euxmêmes
hâté , en poursuivant les prétendus
Auteurs d'une Pasquinade qu'ils auroient dû
mépriser , et dont ils ont été soupçonnés
d'être les vrais Inventeurs. Les Gazetiers se
sont plu à altérer les faits , et le Rédacteur
du Courrier d'Avignon s'est distingué par
ses impostures. Cet homme , qui verse sans
cesse de l'eau - forte sur les plaies de l'Etat ,
qui a osé plaisanter sur la mort des Foulen ,
des Bertier , etc. ; cet homme qui croit se faire
un nom en outrageant l'humanité , en calomniant
l'innocence , et dont la plume
abreuvée de sang n'aime qu'à retracer des
scènes d'horreurs pour y applaudir ; cet
homme , dis - je , étoit un des principaux
Acteurs de cette journée du 11 ; aussi l'a -t - il
remplie des détails les plus faux. On
n'en citera qu'un seul : il assure que l'infortuné
Marquis de Rochegude avoit chez lui
une chemise souffrée , qui étoit destinée à
un autodafé ; et tous les spectateurs que la
rage n'aveugloit pas , et lui-même , savent
très - bien que c'étoit une redingote de taffetas
ciré. M. de Rochegude et les trois autres
qu'on pendit avec lui , n'avoient point pris
les armes et furent arrachés de leurs maisons .
La Lettre écrite à l'Assemblée Nationale
par la Municipalité , les appelle scélérats , et
on les a toujours regardés comme des gens
vertueux. Le plus âgé , le plus respectable ,
qui n'avoit jamais cessé d'employer ses richesses
au secours des malheureux , qui ne
( 223 )
se mêloit point d'affaires publiques , étoit
le neveu du Chevalier d'Aulan , 'que ses services
militaires avoient fait connoître , et
dont Louis XV disoit qu'il étoit aussi brave
que beau. En vain M. le Vice - Légat implora
pour les innocentes victimes ; en vain
se mit - il à genoux aux fenêtres de son Palais ,
pour fléchir le Peuple , instrument des vengeances
particulières ; il ne reçut que des
menaces. On insulta aux cadavres ; on témoigna
autour d'eux une barbare joie. Depuis
ce jour , dont il est difficile de se faire
une juste idée , Avignon est devenu un objet
d'horreur ; ses propres Habitans désertent ,
et ceux du Comtat n'y ont plus de relations .
Livrée à la tyrannie de ses Chefs , elle s'est
donnée à la France , afin de soustraire ceux - ci
à la punition qu'ils craignoient de la part
de leur légitime Prince. Cette défection
étoit le voeu de ses Chefs , et non celui des
Citoyens légalement interrogés . Le Peuple
n'eut jamais ce dessein ; et il commence à
s'apercevoir qu'il a été trompé. "
"
pro-
Menacés par les entreprises journalières
de la Municipalité d'Avignon , voyant les
progrès de l'anarchie , redoutant une insurrection
générale , qu'on ne cessoit de
voquer , les Etats du Comté Venaissin , autorisés
par des exemples anciens , par les
Bulles même des Souverains Pontifes , délibérèrent
d'appeler les Représentans du Peuple
, librement elus. Ils furent convoqués par
le Vice-Légat , et leur première Seance s'est
tenue , d'après le consentement de l'Envoyé
du Pape , que les Municipaux d'Avignon
n'avoient pas voulu recevoir , et dont la
mission intéressoit essentiellement le Comté
Venaissin. Cette Assemblée , obligée par
( 224 )
des circonstances urgentes d'adopter la Constitution
Françoise , et cédant en cela aux
voeux du Peuple , n'en est pas moins fidelle
au Saint Siège . Elle lui a donné des marques
des sentimens qui l'animent , et les a
hautement professés dans l'Adresse qu'elle
s'est empressée de faire parvenir à l'Assemblée
Nationale de France . L'ordre et la tranquillité
renaissent , depuis que l'Assemblée
Représentative du Comté Venaissin est convoquée
; et tout paroît annoncer que la régénération
de cette Province s'opérera sans
commotion , sans aucune crise , sans moyens
violens , etc. pourvu que des événemens
étrangers ne viennent pas faire évanouir de
si douces espérances. "
Voilà donc lesort dont on menace, diton,
Genève , la Savoye, le pays de Vaud,
en tâchant de leur inculper le Code d'Avignon
, ses insurrections patriotiques
et ses moeurs. Et c'est par de tels moyens
qu'on entend propager la liberté , la liberté
inséparable de toutes les vertus !
Est-il un seul habitant de ces contrées
étrangères qui ne frissonnât à l'idée de
naturaliser , dans leur sein , de pareils
exemples , de pareilles calamités ? En
est-il un seul qui fût assez coupable pour
appeler ainsi le fléau d'une licence sanguinaire
sur la tête de son Concitoyen
de son frère , de son ami , de son allié?
pour se dire froidement : « Je vais artistement
préparer une révolution , qui
inondera de sang ce pavé, sur lequel tout
ce qui m'entoure marche aujourd'hui
( 225 )
avec sécurité ; je semerai le deuil dans
les familles , et le désespoir dans le coeur
des gens de bien ; je dicterai des lois avec
le glaive des bourreaux ; je forcerai à
s'expatrier les victimes auxquelles je laisserai
la vie ; je ferai de ma Nation un
objet d'effroi , j'amenerai au milieu d'elle
la misère , la dépopulation , la haine , les
vengeances , en lui ôtant la paix , l'industrie
tranquille et la sécurité ; je compromettrai
toutes les fortunes , et je me
jouerai de tous les droits, pour faire adopter
un systême qui flatte mes passions ,
et dont l'expérience me démontrera peutêtre
le malheur, avant l'année révolue ? »
C'est néanmoins à cet excès d'infortunes
que conduircient infailliblement leur Patrie
, ceux qui , égarés ou par l'ambition
ou par l'enthousiasme , tenteroient
de trahir son indépendance , et de mettre
sa liberté , comme celle d'Avignon , audessus
de toutes les lois et de tous les
devoirs .
Ces Perturbateurs de la liberté et du
repos des Nations voisines se croyent
si sûrs de leur fait , qu'on a imprimé
l'article suivant dans la Gazette Universelle
de Lundi 12 .
« Les dernières lettres de Genève nous
<< annoncent qu'il y a un parti fort nombreuxdans
cette ville , qui , à l'exemple
« d'Avignon , veut se donner à la France.
Ce parti fait tous les jours des Prosélytes
, au point qu'il n'y auroit rien
«
( 226 )
« d'étonnant qu'avant peu on ne vit
<< arriver ici des Députés de Genève
« chargés d'offrir que cette Ville fasse
<< partie de l'Empire François . »
A moins que les Correspondans du
Rédacteur de cet article , ne soient ( ce
qui n'est certainement pas ) quelques
brigands dépêchés à la République de
Genève , pour la former à l'Art social
des lanternes , de l'anarchie et des assassinats
, on est à comprendre quel est
l'imbécille duquel il a pu tirer de semblables
informations. Il existe sans doute
dans les Etats-les plus libres et les plus
moraux, des scélérats cachés qui peuvent
nourrir le dessein de trahir leur Patrie ,
et d'en sacrifier l'indépendance et le bon
heur à des desseins criminels ; il est possible
qu'à Genève , comme ailleurs , on
rencontre quelques têtes perdues et
quelques ambitieux pervers ; mais un
Parti , et un Parti nombreux ! ah ! nous
pouvons bien assurer l'Evangéliste de la
Gazette Universelle , qu'on s'est moqué
de lui. S'il connoissoit la Carte de l'Europe
aussi bien que celle de Genève , il fcroit
de rudes écoles . Nous sommes pleinement
autorisés à calmer sa prévoyance ,
et à lui certifier que s'il voit arriver des
Députés de la République de Genève ,
avec la mission qu'il leur attribue , il
pourra trouver le fait très-étonnant. Des
échappés de galères pourroient tout au
plus se hasarder à venir présenter un
( 227 )
pareil hommage de la part des Genevois .
Très-contens de leur liberté , très-jaloux
de leur indépendance , protégés par
cinq Puissances respectables qui veillent
sur eux , glorieux de voir la France acquérir
une Constitution libre , à laquelle
leur exemple et leurs Ecrits n'ont peutêtre
pas peu contribué , ils souhaitent
au Rédacteur de la Gazette Universelle ,
plus de Souscripteurs que sa donation
n'a de prosélytes. Quand un Projet aussi
fou auroit saisi quelque Agioteur ruiné ,
quelque Démagogue discrédité , ou
quelque Maniaque de révolution ; quand
il s'exécuteroit même , il plongeroit
Genève dans des calamités incalculables ;
car ces Républicains ne seroient pas les
Maîtres de se donner. L'Empire Germanique
feroit certainement revivre les
droits qu'il eut sur cette République ,
jadis Ville Impériale , et affranchie en
grande partie par les Empereurs. L'article
que nous venons de relever a été
probablement puisé dans deux lettres
qu'a recueilli le Moniteur ; lettres
écrites par M. Grenus , ci - devant
Citoyen de Genève , aujourd'hui Maire
de Village au Pays de Gex , et décrété
de prise de corps sur les terres de la République.
Nous aurons un mot à dire
incessamment sur les dépêches de ce Plénipotentiaire
.
On a reçu et publié des Lettres de
quelques Marchands de Bilbao , qui an(
228 )
noncent une conciliation entre l'Espagne
et l'Angleterre , ou du moins des avis de
sécurité envoyés dans les ports par le
Gouvernement Espagnol. Quoique ces
nouvelles de Bourse et de Commerce
méritent en général peu de créance ,
celles- ci s'accordent avec les informations
directes qui nous sont parvenues
de Londres avant hier ; on n'y doute
plus de la paix , ni d'un Traité fort utile
avec l'Espagne. Ici les fonds publics languissent
toujours au même taux , et l'argent
se vendoit aujourd'hui 4 et demi à
5 pour 100.
Un accord fraternel règne entre tous
les Députés arrivés en cette capitale ,
ils font le service aux Thuileries et à
l'Assemblée, Nationale. Tout promet
l'harmonie et la tranquillité dans la cérémonie
d'aujourd'hui .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 24 JUILLET 1790 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
É PIT A PHE
POUR un Chien mort empoisonné.
un Chien , victime d'un méchant ;
C'eft ici qu'il mourut en careffant fon Maître ;
Gardien fidèle , ami conftant ,
Il ne ceffa d'aimer que lorsqu'il cefla d'être.
( Par M. Mellinet fils. )
No. 30. 24 Juillet 1790 .
134 MERCURE
RÉPONSE =
*
De M. le Chevalier de Gafton , Officier
des Chaffeurs du Gevaudan , aux Vers
du P. Venance , inférés dans le N° . 20
du Mercure...
SAALLUUTT à vous , Révérend Père ,
Dont la Muſe , aimable & légère ,
Honore un Novice tremblant ,
Qui n'avance qu'en tâtonnant
Dans cette brillative carrière
Où vous marchez à grands pas de géant !
Vorre peu digne Secrétaire
S'efimeroit affez heureux
De croire à la douce chimère
Que vous préfentez à les yeux 3
Mais des Amans cette aimable parure ,
Le Myrte ne vaut pas ce Laurier glorieux
Dont Apollon feuvent orna votre tonfure.
Vous avez trop de charité ;
Et votre verve befacière ,
Loin de flatter l'orgueil , preſcrit l'humilité ;
Elle m'a fair rougir de ma ftérilité ;
Mais fur ce point , avouez donc , mon Père ,
DE FRANCE. 135
Que vous avez rompu le voeu de pauvreté ;
Et je l'obferve , mei , fans avoir pu le faire .
Vous croyez donc l'Amour Dragon ?
Non , non , du bon François il a ceint le cordon .
On a fouri de fa métamorphof:,
Et croyant gagner quelque chofe ,
Les Graces fe nichoient au fond du capuchon.
Une promeffe folemnelle
Vous enlève au Dicu Cupidon ;
Mais la Gloire vous place à côté d'Apollon :
Croyez-moi , ne fuivez plus qu'elle ;
Soyez fenfible à fes appas ;
L'Amour vous feroit infidèle ,
La Gloire ne le fe a pas.
Ah ! loin d'être Célibataire ,
Vousjouiffez d'un heureux fort ;
'I
Aux doctes Seurs vous favez plaire ,
Et vous le pouvez fans remord ;
Tandis que trifte Solitaire ,
D'Amour maudiflant le bandeau ,
D'Aglaé qui me fut fi chère ,
Mes pleurs arrofent le tombeau.
Amant ou fidèle ou volage ,
Vous pouvez & goûter & chanter de beaux jours ;
Je fus moins heureux & moins fage ;
Ma Maitref eft au noir rivage ;
Mais les vôtres vivront toujours ,
Sur le double fommet , buvez à plein calice ;
Admettez-moi comme Frère Cervant;
GA
136
"
MERCURE
Chez tout le Peuple nafillant ,
Vous ne trouverez pas de plus zélé Novice.
(Par un Abonné. )
LE MOUTON ET LE BUISSON ,
FABLE.
UN Loup traverfant une plaine ,
Fut apperçu par un Mouton ,
Qui , craignant la dent du glouton ,
Courut , jufqu'à perte d'haleine ,
Se cacher, en tremblant , dans un épais buiffon.
Mais en quittant cette retraite ,
Il y laiffa moitié de fa toifon. ly
Hé bien ! c'eſt ainfi que vous traite ,
Pauvre Plaideur
Un Procureur.
( Par M. Lagache fus. )
DE FRANCE. 137
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Banlieue ; celui
de l'Enigme eft Fauteuil ; celui du Logogriphe
eft Orage,
DANS
CHARA D E.
A N s nos jardins , Lecteur , on sème mon
premier ;
Dans le vague des airs on entend mon dernier ;
Dans nos repas fouvent on mange mon entier.
( Par un Abonné. )
JE
ÉNIG ME.
E fuis libre la nuit , & le jour à la gêne ,
Sans pouvoir un inſtant abandonner ma chaîne ;
Mon Maître , le matin , fans me dire un feul mot ,
Me prend & me defcend dans un petit cachot ;
Va- t-il en ville , aux champs ? je pars fans qu'il
m'invite ;
Il a bean fe preffer , je n'en vais pas plus vîte ;
G3
138
MERCURE
..
Sans caufe très-fouvent il court le jour , la nuit ;
Moi , toujours d'un pas lent, je marche devant lui;
Mais fans être touché de mon cbéiffance ,
Il s'arme avec fang froid d'une petite lance
Qui lui fert tous les jours à me percer le coeur ;
Alors un cri léger annonce ma douleur :
Après avoir ai: fi fatisfait fen envie ,
Il jouit quand ce coup me rappelle à la vie ;
A la fin ce tyran devenant mon bourreau ,
Le ſoir ſaiſit ma chaîne & me pend au flambeau.
Par M. le Ch. de Ste- Agathe. )
+
LOGOGRIPHE.
J'OCCUPE 'OCCUPE dans les cieux
Une place honorable ,
Et je fuis à la table
Un mets délicieux ;
Mais , cher ami Lecteur ,
Je t'avertis au refte ,
Que je deviens funefte
Si tu m'ôtes le coeur.
( Par M. Lefevre , Carme. )
DE FRANCE. 139
A
NOUVELLES LITTERAIRES..
EUVRES de Cicéron , Traduction nouvelle( 1).
Oraifons. Tome VII . , contenant la
Harangue fur les Réponfes des Aufpices ,
le Plaidoyer pour C. Plancius , la Ha
rangue pour P. Sextius , l'Invective conire
Vatinius , & le Plaidoyer pour M.
Celius ; par MM. GUEROULT , Profeffeurs
d'Eloquence en l'Univerfité de Paris.
A Paris, chez Moutard , Imp Libr. de la
Reine, ruedes Mathurins, Hôtel de Cluni.
DANS ANS un temps où l'éloquence devient
un des refforts de la puiffance publique ,
( 1 ) Nous avons annoncé dans le temps les 6
premiers Volumes de cet Ouvrage. Les Tomes I
& 2 contiennent les Ouvrages de Rhéto ique ; les
Oraifons.commencent le Tomę 3. Il a été fait
une édition de ces 8 Volumes in-12 en 3 Volumes
in-4° . pour joindre à la belle édition Latine de
l'Abbé d'Olivet. Il en a été tiré feulement 200
in-4°. , & 25 en grand papier. Le prix du format
ordinaire in-4 . cft de 24 liv . le Volume , & celui
du grand papier , de 36 liv . Cette Traduction fe
continue & formera 20 Vol.`in- 12 ou 9 V. in -4 ° .
G4
140 MERCURE
il ne peut être que très-urile de mettre à la
portée de tout le monde les grands modèles
de l'Art oratoire. Cette nouvelle Traduction
des Harangues de Cicéron ſe recommande
donc d'elle- même par fon objet &
encore plus par le mérite de l'exécution.
L'un des deux Auteurs, M. Gueroalt l'aîné,
étoit déjà connu très- avantageulement par
une excellente Traduction des meilleurs
morceaux de Pline le Naturalifte ; & fon
frère, aujourd'hui fon coopérateur dans ce
nouvel Ouvrage , & Profeffeur de Rhétorique
dans l'Univerfité de Paris , eft un de
ceux qui contribuent le plus à y répandre
le goût de la faine littérature . Tous
deux ont rendu un véritable fervice aux
Lettres en affociant leur travail pour une
Traduction des OEuvres oratoires de Cicéren
, & l'on ne fçauroit trop les exhorter
à le continuer. Nous n'avions encore de
cat Auteur rien qu'on eût fait auſſi heureufement
paffer dans notre Langue , & la
difficulté n'étoit pas médiocre. Les précis
hiftoriques qui précèdent chaque Harangue,
font très- bien faits , & ne contiennent que
le néceffaire , fans prétention & fans verbiage
. Nous invitons les Latiniftes à comparer
l'original & la version ; c'eſt à eux
qu'il appartient d'en juger , & nous croyons
que le jugement fera favorable. Les cinq
Harangues que ce Volume contient font
toutes intéreffantes par leur rapport continuel
avec les grands évènemens de l'Hi
DE FRANCE. 141
toire Romaine ; celles pour Celius & pour
Sextius le font encore plus que les autres.
Nous citerons un morceau de chacune des
deux , & cela fuffira pour donner une idée
de la manière des Traducteurs . Le premier,
tiré de la Harangue pour Sextius , fait partie
de l'invective contre les Confuls Gabinius
& Pifon , deux mortels ennemis de l'Orateur
Romain .
Iidem Confules , ( fi appellandi funt
Confules, quos nemo eft qui non modo ex
memoria , fed etiam ex faftis evellendos
putet ) pacto jam foedere provinciarum , producti
in circo flaminio in concionem ab illa
furia ac pefte Patria , maximo cum gemitu
veftro , illa omnia , que tum contra me contraque
Rempublicam dixerat ; voce ac fententiá
fuâ comprobaverunt .
12
, atque Iifdem Confulibus fedentibus
infpectantibus , lata Lex eft , ne Aufpicia
valerent , ne quis obnuntiaret , ne quis Legi
intercederet ; ut omnibus faftis diebus Legem
ferri liceret ; ut Lex Alia , Lex Fufia ne
valeret : quâ unâ rogatione quis eft qui non
intelligat univerfam Rempublicam effe delatam
? lifdem Confulibus infpectantibus
·fervorum delectus habebetur pro Tribunali
Aurelio , nomine Collegiorum , quum vicatim
homines confcriberentur , decuriarentur,
ad vim , ad manus , ad cædem , ad direptionem
incitarentur. Iifdem Confulibus arma
in Templum Caftoris palam comportabun-
G S

-142 MERCURE
tur , gradus ejufdem Templi tollebantur :
armati homines Forum & conciones tenebant
codes , lapidationefque fiebant : nullus
erat Senatus , nihil reliqui Magiftratus :
unus omnem ornium poteftatem armis & latrocinis
poffidebat , non aliquâ vi fuâ, fed
quum duo Confules a Republica Provinciarum
fædere retraxiffet , infultabat , dominabatur
, alus pollicebatur , terrore ac metu
multos, plures etiamfpe & promiſſis tenebat « .
"
"
33
93
"" Ils étoient Confuls ; & tranquilles fur
» leur fiége , ils virent publier une Loi ,
qui ordonnoit que les Aufpices ne feroient
point refpectés ; que perfonne
» n'annonceroit les lignes apperçus dans le
» Ciel ; que perfonne ne s'oppoferoit à la
Loi ; qu'une Loi pourroit être portée tous
» les jours qui ne feroient néfaftes ';
pas
» que les Loix Elia & Fufia n'auroient plus
» de force. N'étoir- ce pas d'un feul coup
» anéantir la République entière ? Ils étoient
» Confuls ; & en leur préfence , fous pré-
» texte de claffer les Efclaves , on les en-
» rôloit devant le Tribunal d'Aurelius ; on
les diftribuoit par décuries dans les différens
quartiers ; on les excitoit à la vio-
» lence , au meurtre , au pillage .
"
»
"
Ils étoient Confuls ; & fous les yeux
» du Public , le Temple de Caftor fe rempliffoit
d'armes ; les degrés de ce Tenple
fe démoliffoient ; des gens armés te-
" noient le Peuple affiégé dans le Forum ;
"
38
DE FRANCE. 143
» les pierres voloient ; le fing couloit. Le
» Sénat n'étoit plus les Magiftrats n'a-
">
"3
و ر
voient aucun pouvoir un feul , maître
» de toute la puiflance , la fignaloit par des
affaffinats & des brigandages : peu re-
" doutable en lui même , mais fier d'avoir
féparé de la République les deux Confals
, en s'engageant à leur donner des
provinces , il infultoit à la liberté , com-
" mandoit en fouverain , promettoit aux
" uns , fubjugaoit les autres par la terreur ,
enchaînoit le plus grand nombre par
l'efpérance
ןנ
"
"
Ce ftyle eft ferme & plein , noble & .
animé ; c'eft celui du genre. Obfervez que
l'effet de cette répétition de l'ablatif abfolu
des Latias , iifdem Confulibus infpectantibus
, eft parfaitement remplacé par un autre
tour propre à la Langue Françoife : Its
étoient Confuls , &c. C'est ainsi que l'on
rend l'efprit & l'ame d'un Orateur en lui
faifant parler un autre idiome.
Voyons maintenant un morceau d'un autre
genre , le portrait de Catilina dans
l'Oraifon pour Celius.
Habuit enim ille , ficuti meminiffe vos
arbitror, permulta maximarum non expreffa
figna , fed adumbrata virtutum : utebatur
hominibus improbis multis ; & quidem obtimis
fe viris deditum effe fimulabat : erant
apud illum illicebra libidunum multa erant
• etiam induftria quidam ftimuli , ac laboris :
G & G
144
MERCURE
flagrabant vitia libidinis apud illum ; vigebant
etiam ftudia rei militaris : neque
ego umquam fuiffe tale monftrum in terris
ulium puto , tam ex contrariis , diverfifque
inter fe pugnantibus natura ftudiis , cupidi
tatibufque conflatum .
ور
"
Quis clarioribus viris quodam tempore
jucundior? Quis turpioribus conjunctior ?
Quis civis melierum partium aliquando ?
Quis terrior hoftis huic civitati ? Quis in
voluptatibus inquinatior? Quis in laboribus
patientior? Quis in rapacitate avarior ?
Quis in largitione effufior ? Illa verò , Judices
, in illo homine mirabilia fuerunt
comprehendere multos amicitiâ , tueri obfequio
, cum omnibus communicare quod habebat
fervire temporibus fuorum omnium
pecunia , gratiâ, labore corporis , fcelere
etiam , fi opus effet audaciâ : verſfare fuam
naturam & regere ad tempus , atque huc
& illuc torquere , & flectere : cum triftibus
feverè , cum remiffis jucundè , cum fenibus
graviter, cum juventute comiter , cum facinorofis
audaciter, cum libidinofis luxuriosè
vivere.".
"
Catilina, vous n'avez pas dû l'oublier,
» Meffieurs , favoir préfenter l'apparence
» des plus grandes vertus fans en avoir la
» réalité. Lié avec une foule de fcélérats ,
il affectoit d'être voué aux plus gens de
» bien. Ardent pour les plaifirs , fans être
incapable d'application & de travail , il
"
DE FRANCE. 145
23
93
fut allier les excès de la volupté avec les
fatigues de la guerre, Je ne crois pas
qu'il air exifté dans l'Univers un monftre
compofé de qualités & de paffions fi
» contraires & fi oppofées.
x4
و ر
93
"
"
"
و د
Quel homme tour à tour pofféda mieux
» l'art de plaire aux plus illuftres Citoyens,
& de s'unir intimement aux gens les
plus infames ? Quel homme d'abord plus
» attaché aux bons principes , & enfuite
plus cruel ennemi de notre République ?
plus avili dans les débauches , & plus
infatigable dans le travail plus avide
» dans les rapines , & plus prodigue dans
fes largeffes Mais ce qui tenoit en lui
du prodige , c'étoit fon talent pour fe
» faire des amis , pour fe les conferver par
» fes foins attentifs , partageant avec eux
" tout ce qu'il avoit , les aidant de fa
" bourſe , de fon crédit , de fes peines , de
» fes crimes même , s'il le falloit , & de
fon audace : c'étoit la flexibilité de fon
» caractère qui prenoit toutes les formes,
qui fe plicit & fe prêtoit à toutes les
» circonftances : férieux avec les efprits
fembres & auftères , gai avec les perfonnes
enjouées , grave avec les vieil
lards , careffant avec la jeuneſſe , and-
» cieux avec les fcélérats , diffolu avec les
» débauchés “.
"
ود
"
La précision Françoife lutte ici contre la
précifion Latine avec autant d'égalité qu'il
146 MERCURE
eft poffible , & c'est bien quelque chofe.
Les bons Maîtres s'emprefferont fans doute
de mettre cet Ouvrage entre les mains des
jeunes Etudians , comme un des meilleurs
modèles de la manière dont il faut traduire
Ics Anciens. Il feroit à fouhaiter que les
-Volumes précédens fuffent de la même
main ; mais la différence eft grande .
( D ...... )
&
Du Majacre de la Saint-Barthelemi ,
de l'influence des Etrangers en France
durant la Ligue : Difcours hifloriqué ,
avec les preuves & développemens ; par
GABRIEL BRIZARD , Citoyen Françɔis.
2 Vol. in- 8 °. A Paris , chez Garnery ,
Libraire , rue Serpente , Nº . 17.
L'An premier de la Liberté.
C'EST la date que l'Auteur donne à fon
Livre ; mais il paroît que la liberté exiſtoit
pour lui quand il compofa fon Ouvrage.
Le fuccès qu'il obtint dans une Alſemblée .
de plus de 600 perfonnes , dut lui prouver
, il y a plus de fix ans , que le fentiment
de la liberté avoit ceffé d'être étranger
aux François. Des circonftances particulières
avoient cependant engagé l'Auteur
DE FRANCE. 147
à renfermer fon Ouvrage dans fon portefeuille.
Son Difcours , alors fi applaudi ,
ne fera pas moins agréable à la lecture ,
& les recherches hiftoriques dont il cft
accompagné , le rendront intéreffant pour
tous les Amateurs de l'Hiftoire de France ';
les curieux d'Anecdotes en trouveront plufieurs
très- piquantes & peu connues . Cette
partie du travail de M. l'Abbé Brizard eft
fans doute celle à laquelle il attache le
moins de prix , mais n'en eft pas moins
celle qui fera le plus rechercher fon Livié.
Au refte , l'Ouvrage & les remarqués qui
le fuivent font dirigées vers le même but.
L'Auteur fe propole de prouver que la St-
Barthélemi fut prefque entièrement le crime
des Etrangers , & que les François en furent
les victimes beaucoup plus que les
inftrumens . On favoit affez que cette horrible
détermination avoit été prife dans le
Confeil Italien de Catherine de Médicis ,
compofé du Chancelier Birague , Milanois,
d'Albert de Gondi , Maréchal de Retz
Florentin , du Duc de Nevers Gonzague ,
& de quelques autres Italiens . On favoit
que les principaux confidens de cette trame
ourdie pendant près de 18 mois , étoient
Etrangers , ainfi que la plupart de ceux qui
ordonnèrent ou dirigèrent les malfacres ;
mais on n'avoit point encore montré à quel
point tous les grades fubalternes avoient
été envahis par ces mêmes Etrangers', Italiens
, Lorrains , Efpagnols , Piémontois
ر
148 MERCURE
?
&c. On peut dire que les François fenls
étoient , en quelque forte , devenus étrangers
en France. Ce fut en partie pour cette
raifon que cet affreux complot trouva un
fi grand nombre d'exécuteurs empreffés ou
dociles.
L'Auteur , après avoir tracé rapidement
toutes les horreurs de la Saint Barthélemi ,
& rappelé les noms de tous ces Affaflins
Etrangers , oppoſe à cette lifte celle des
vertueux François qui fe ſignalèrent ou par ›
un refus généreux d'obéir à des ordres barbares
, ou par une protection plus géné
reufe encore accordée aux victimes de
cette Cour monftrueufe. Les hommages des
- générations ſuivantes avoient déjà coníaeré
plufieurs de ces noms connus , tels que
ceux de Crillon , d'Orthe , Montmorin-
Sthaem , de Tende , Hennuyer , &c. mais
recueillis avec plus de foins par M. l'Abbé
B.... ; leur nombre eft plus grand qu'on
ne le croit d'ordinaire. Il eſt vrai que c'étoient
de fimples Citoyens , des Bourgeois ;
& jufqu'à ces derniers temps , plufieurs de
nos Hiftoriens , en répétant les noms de
Parchappe , Grollot , Blanchet , &c. auroient
cru déroger à la dignité de l'Hiftoire.
Il femble qu'aux yeux de ces Ecrivains, l'entrée
de l'Hiftoire doit être gardée , comme
celle des Cours , par le génie de l'étiquette ,
& qu'un accès trop facile n'y doit pas être
permis aux vertus Plébéiennes . On ignoroit
prefque entièrement pluſieurs de ces
DE FRANCE. 149
noms vulgaires que M. l'Ab. B.... reffufcite ;
& cependant Henri IV les connoiffoit , les
citoit fouvent avec un attendriffement vifible.
Il fe plaifoit à rappeler les fervices.
qu'il avoit reçus de ces modeftes Citoyens ,
les facrifices qu'ils lui avoient faits, & quelques-
uns d'entre eux étant morts depuis
victimes de leur zèle pour fa caufe , il n'en
parloit que les larmes aux yeux. Il les appeloit
les Martyrs d'Etat , liant ainsi l'idée
de leur mort à celle de la reconnoiffance
que leur devoit la Patrie , & que lui-même
confervoit pour leur mémoire.
>
}
On fait qu'après la Cour Italienne de
Médicis , les Princes de la Maiſon Guife
furent près de cinquante ans le plus grand
fléau de la France . M. l'Abbé B .... fait le
portrait de chacun de ces Princes , & les
caractérise par leurs traits les plus diftincts.
Ce fut une fatalité bien étrange & bien
funefte à la France , que la réunion des talens
partagés entre tous ces Princes , le
grand nombre de leurs enfans , doués à peu
près des mêmes avantages , la beauté , l'ef
prit , les agrémens , l'inquiète activité des
Princelles de cette Maifon , dont plufieurs
font encore célèbres de nos jours. A l'exemple
de Médicis , ils remplirent de leurs
alliés , de leurs amis , c'eſt-à -dire de Lorrain s
& d'Allemands toutes les places dont
ils purent difpofer. L'Auteur donne fur
chacun de ces Princes & de ces Princeffes
des détails très- curieux. On avoit fait alors
150 MERCURE
un Livre intitulé , La France Italienne. Le
titre eût été plus conforme à la vérité hiftorique
, s'il eût été , La France Italienne
& Lorraine. On a peine à concevoir qu'elle
ait pu réfifter à cette double invafion qui
fe perpétua plus de cinquante années par
le vertement continuel des Italiens , qui ,
recrutant fans ceffe la foule de leurs compatriores
, venoient envahir ce beau Royaume.
Il eft de fait qu'ils étoient prefque parvenus
à exclure les François de tomes les
grandes dignités , & des plus petites fonctions
lucratives , depuis le grade de Maré
chal de France jufqu'au plus petit commen
dement de place , jufqu'au pli s petit grade
de l'are , depuis le Cardinalat jufqu'au
plus petit bénéfice , depuis la première
place de Surintendant jufqu'au plus mince
emploi de Financier. Ceft ainfi que la
Nation , pendant un demi - fiècle , porta la
peine de l'inconcevable foibleffe & de l'a
veuglement de Henri II, qui , partagé entre
Diane de Poitiers fa Maitreffe, & Catherine
de Médicis fa femme , immole à l'une les
Princes de fa Maiſon , en couvrant de tous
les honneurs les Guifes qu'elle protégeoir ;
à l'autre fa Nation entière , en l'abandonnant
en quelque forte aux Italiens , qui ,
concourant avec les Lorrains pour la uiner
, la corrompitent encore davantage :
ce furent eux qui y apportèrent l'ufage des
poignards , des ftilets , des poifons , les jeux
de hafard, l'efpionnage , l'Aftrologie judiDE
FRANCE.
ciaire , les Bouffons , les Charlatans, toutes
les modes qui dépravent les moeurs, & juf
qu'à celles qui dépravent le corps , puifque
ce fut Catherine de Médicis qui introduifit
en France l'ufage des baleines qui emprifonnent
la taille.
L'Auteur , toujours fidèle à fon deffein
de venger l'honneur national , pafle en revue
les Ecrivains qui fecondèrent les vûes
de cette Cout , qui s'avilrent juſqu'à jultifier
cette fuite de meurtres , ou qui depuis
fervirent l'Efpagne contre Henri IV
& la Maifon de Bourbon. Il prouve par le
fair , que la plupart de ces miférables étoient
fujets des Princes Lorrains, ou Piemontois ,
EcoTois , Irlandois , Italiens. Il leur oppoſe
la lifte des Ecrivains qui déteftoicnt ces horreurs
, & qui confacrèrent leurs veilles à
la défenfe des droits de la Maifon de Bourbon.
Dans cette lifte fe trouvent les noms
de prefqué tous les Gens de Leures eftimés
alors, & qui le font encore de nos jours, tels
que les Pithou , du Moulin , Sainte- Marthe ,
Savaron Pafquier , Bodin , Duvair , Rapin,
Le Roi , Pafferat ; les Auteurs de la Satire
Menippée , &c. fans comprer Amyot &
Montagne , les plus illuftres de tous , qui ,
dans des Ouvrages étrangers aux affaires
publiques , eurent occafion de montrer leur
attachement pour le jeune Roi de Navarre.
Après avoir prouvé qu'à la Cour , dans
le refte de la France , dans l'Epée , dans la
Robe , dans 1 Eglife , dans les Lettres , les
132
MERCURE
و
plus fameux coupables , foit pour le projet,
foit pour l'exécution de ce crime , étoient
des Etrangers , il reftoit à juftifier les clafles
inférieures & cette multitude de François
égarés , qui fe rendirent complices & inftrumens
de leur fureur. C'eft ce que fait
M. l'Abbé B ..... , en rappelant au fou
venir de fes Lecteurs tous les moyens dont
on fe fervit pour aveugler ce Peuple &
l'enivrer de fanatifme. Les Ecoles , les
Chaires , les Confeflionnaux étoient aux or
dres des ennemis de la Nation & retentiffoient
depuis long - temps des maximes
les plus affreufes. Plufieurs de ces Ecrivains
odieux dont nous avons parlé , étoient en
même temps Prédicateurs , & ordonnoient
le meurtre au nom de l'Evangile. Auffi ces
Etrangers étoient les vrais coupables , &
l'ignorance du Peuple étoit la première caufe
de fes égaremens . Sa misère , qui ajoutoit à
fa férocité , étoit , ainfi que fon fanatisme,
l'ouvrage de fes corrupteurs & de les tyrans
; & la Nation , gouvernée , trompée,
dépouillée par toutes ces hordes étrangères ,
mit le comble à fes maux , en fe rendant
complice des fureurs dont ils devinrent
eux-mêmes les victimes. Eh ! comment le
Peuple , enlacé de toutes parts , eût-il pu
échapper à tant de pièges réunis , à la profonde
fcélérateffe de Médicis, à trois règnes
oppreffeurs des Machiavéliftes dirigés par
elle , à l'eftine & à l'avidité de fes Italiens,
à l'adreffe & à l'ambition des Guifes , & à
>
DE FRANCE.
153
lor & aux intrigues de l'Efpagne , à Fafcendant
de Rome , de cette foule de Moi-
Ees , de Théologiens , de Prêcheurs , de
Légats , de Cardinaux , à toute cette milice
des Papes , habituée à manier les armes de
la fuperftition ? Voilà ce qui prépara , entretint
, perpétua fi long - temps cette rage
fanatique ; voilà ce qui fit renouveler pendant
vingt ans les actions de graces à l'Etre
fuprême , & les proceffions par lefquelles
les François le remercièrent d'avoir réuffi à
maffacrer cent mille de leurs frères .
Un des Chapitres les plus curieux eft
celui où l'Auteur paffe en revue les ambirieux
Tonfurés, ce font fes termes, qui ont
trahi la France pour faire leur cour à Rome ,
obtenir le chapeau de Cardinal , ou par reconnoiffance
de l'avoir obtenu. La lifte eft
longue ; cependant l'Auteur perd courage ,
& termine fa lifte au règne de Henri IV :
il pouvoit la prolonger.
Un autre Chapitre , à qui les circonftances
actuelles attachent par malheur un nouvel
intérêt , eft celui des Vice- Légats d'Avignon
: C'eft , dit-il en parlant de cétie
ville, c'eft dans cette atmosphère de fanatifme
que s'échauffoient toutes les têtes
-99 .
" méridionales de la France ". Si la Provence
, le Languedoc , le Dauphiné , Lyon
même , le font plus reffentis des fureurs de
la Ligue , c'eft l'effer du voisinage du Vice-
Légat & de la Cour d'Avignon : c'étoient
le centre des intrigues , l'arfenal où fe for$
54
MERCURE
geoient les armes & les chaînes du Danphiné
, du Lyonnois , de la Provence & di
Languedoc , c'étoit , l'entrepôt des Indul
gences , des Brefs incendiaires. C'eſt-là que
Charles IX & Henri III avoient été prendre
le goût des proceffions ridicules , des
Confiéries de Pénitens , de ces indécentes
mafcarades qu'ils tranſportèrent à leur Cour.
Telle et donc l'origine de ces pieufes farces
qui ont entretenu jufqu'à nos jours , dins
les Provinces méridionales , un fanatifme
prefque éteint dans le reste du Royaume ,
& dont les dernières étincelles viennent
d'alarmer un inftant ceux qui , trop vivement
frappés des maux caufés par la fuperftition
, ne la croient jamais affez morce.
M. l'Abbé B ...... obferve que nos Rois
euffent épargné bien des malheurs à leurs
Sujets , & peut- être à eux - mêmes bien des
inquiétudes , s'ils fe faffent remis en poffeffion
d'Avignon & de fon territoire ,
comme ils le pouvoient , pour la modique
fomme de quatre- vingt mille florins d'or ,
pour laquelle cette ville avoit été engagée
au Pape.
Nous ne poufferons pas plus loin l'extrait
d'un Livre dont le principal mérite eſt
de raffembler fous les yeux du Lecteur un
grand nombre de faits détachés , hiftoriques
, anecdotiques , accompagnés de ré-
Rexions faines & judicieufes. Cet Ouvrage
ne fçauroit manquer d'ajouter à l'opinion
qu'on avoit du talent de M. l'Abbé Brizard,
35
DE FRANCE. 155
déjà connu par plufieurs Productions eftimables
, & notamment par celle qui a pour
titie , de l'amour d'Henri IV pour les Lettres.
( C..... )
DEMETRIUS, ou l'Education d'un Prince ;
Ouvrage en vingt Livres , par M. CHAM-
> Avocat au Parlement. 2 Volum.
in - 8°, A Paris , chez Debure l'aîné ,
Libraire , rue Serpente , Hôtel Ferrand.
On peut compter cet Ouvrage parmi les
nombreufes imitations d'un Ouvrage inimitable
, le Télémaque . A l'égard du fujet ,
il y en a peu d'auffi ufés ; on a tant écrit
fur l'Education , & particulièrement fur
celle des Princes ! L'idée principale que
l'Auteur a miſe en oeuvre , n'eit pas nouvelle
non plus ; c'est d'élever le fils d'un
Souverain comme celui d'un Particulier
de l'éloigner de la Cour dès fon berceau
& de lui laiffer ignorer fa naiffance. J'ai
toujours , je l'avoue , regardé cette idée
comme une fpéculation ftérile ; elle ne
pourroit être utilement appliquée que dans
un Gouvernement abfolu , dont la contagion
eft inévitable pour la jeuneffe de l'Héritier
du Trône ; & c'eft précisément dans
cette espèce de Gouvernement qu'on ne
7
A 56 MERCURE
permettra jamais de réalifer ce plan moral.
Dans un Etat libre , tel qu'eft aujourd'hui
la France , il feroit inutile. L'Education
publique , qui doit nécellairement faire
partie d'une bonne Conftitution , doit audi
être ordonnée de manière à être auffi bonne
pour le fils du Souverain que pour celui
du inoindre de fes Sujets ; & non feulement
il ne faut pas qu'il ignore ce qu'il
eft , mais il ne fçauroit apprendre de trop
-bonne heure à concilier l'égalité des droits
avec la fupériorité du rang , ni fe perfuader
trop tôt qu'il n'eft que le premier Sujet
de la Loi , puifqu'il eft chargé de la faire
exécuter.
(
Les Livres peuvent être utiles pour ce
deffein ; mais ce qui eft capital , c'eft le fyltême
d'Inftitution , & encore plus le choix
des Inftituteurs. Ce que l'enfance & l'adoleſcence
peut apprendre dans les Livres,
n'eft pas , à beaucoup près , ce qui fait le
plus d'impreffion fur elle ; c'eft ce qu'elle
entend & ce qu'elle voit tous les jours &
à toute heure ; c'est l'habitude de réduire
fans ceffe en pratique ce qui eft de la raifon
, & de la juftice. Quand nous aurons eu pendant
un certain nombre d'années une Inftitution
publique telle qu'elle doit être ,
nous faurons alors par expérience que toutes
nos qualités morales ( généralement
parlant , & fauf les exceptions qu'il faut
toujours faire ) font des qualités acquifes ,
& que G l'Education ne fait ni ne détruit
le
DE FRANCE. 157
le caractère , elle le modifie puiffamment,
parce que l'individu dépend néceſſairement
, plus ou moins , du grand nombre
qui l'environne : c'eft une force morale
auffi réelle , quoique moins infaillible , que
la force phylique.
L'Ouvrage de M. Chambert eft , comme
tous ceux du même genre , un mélange
d'Hiftoire , de fictions & de préceptes. Il y
a fondu une grande partie des révolutions
qui fuivirent la mort d'Alexandre . Ses principaux
perfonnages , Antigone & Caffandre
, font hiftoriques & lui fervent à établir
le contrafte d'un bon Roi & d'un Tyran.
D'autres évènemens rentrent dans fon
plan par forme d'épiſode ; par exemple , la
mort de Phocion. Les fictions , les defcriptions
rappellent , il eft vrai , beaucoup de
chofes connues ; mais fi les Gens de Lettres
peuvent défirer dans ce Livre une plus
grande force de conception & de ftyle
ils ne peuvent qu'en approuver la diction
faine & pure , la marche fage & régulière :
on n'y trouve ni déclamation ni préjugés ;
& à tous ces titres , il peut être mis avec
fruit entre les mains des jeunes gens.
( D........ )
No. 30. 24 Juillet 1799. H
158 MERCURE
NOUVEAU Recueil de Gaîté & de Philofophie
; 2. Edition , confidérablement
augmentée , avec des Notes intéreſſantes
& moins timides depuis la liberté de la
Preffe , dont l'Auteur a fait ufage fans
en abufer ; par un Gentilhomme ( s'il en
refte ) retiré du monde. 2 Vol. in- 12 . A
Paris , chez les Mds, de Nouveautés.
On voit qu'en effet il y a de la gaîté &
de la philofophie dans ce Recueil , à commencer
par le titre . L'Auteur le dédie à
fon cher Etienne , fon ancien domestique ,
payfan eflimable de la paroiffe d'Augan en
Bretagne. Il le remercie de la part qu'il a
eue dans l'éducation de fon jeune Maître,
à qui fon Précepteur , l'Abbé Mouillard,
n'apprenoit rien du tout . Il deftine d'ailleurs
le produit de fon Livre au foulagement des
pauvres Payfans de fon canton. Ainfi l'on
ne peut lui refufer le mérité de la popularité.
Il faut y joindré celui de la variété ;
car on trouve de tout dans ce Recueil , des
Correfpondances familières & des Difcours
académiques , des Epitaphes & des Madrigaux
, des Contes joyeux en vers , & des
Contes moraux en profe , des Maximes &
des Anecdotes , des Epîtres philofophiques ,
& des Enigmaos. Une des plus jolies qu'on
DE FRANCE.
159
ait faites ( car on peut faire du bon dans
tous les genres , & c'cft pour cela qu'il
n'en faut méprifer aucun ) , c'eft celle de
la Tête à perruque , qui fit , dans le temps ,
beaucoup de bruit pour une Enigme ; elle
eft de l'Auteur de ce Recueil . La voici. Il n'y
a pas d'inconvénient à ce qu'une Enigme
reparoiffe deux fois dans le Mercure , furtout
quand elle eft bien faite.
A la ville , ainfi qu'en province ,
Je fuis fur un bon pied , mais fur un corps forr
miuce ;
Robufte cependant , & même faite au tour .
Mobile fans changer de place ;
Je fers , en faifant volte- face ,
Et la Robe & l'Epée , & la Ville & la Cour.
Mon nom devient plus commun chaque jour ;
Chaque jour il fe multiplie ;
En Sorbonne , à l'Académie ,
Dans le Confeil des Rois & dans le Parlement ,
Par tout ce qui s'y fait on le voit clairement.
Embaraffé de tant de rôles ,
Ami Lecteur , tu me cherches bien lein ,
Quand tu pourrois , peut- être avec un peu de foin ,
Me rencontrer fur tes épaules. ·
Toutes ces différentes productions , qu'il
faut juger avec d'autant moins de févérité
que l'Auteur paroît y mettre lui- même
moins d'importance , font d'un efprit agréa
H 2
169 MERCURE
ble , d'un caractère doux & honnête , ennemi
des préjugés. On lui reprochera peutêtre
d'en avoir confervé un en faveur de
la Mufique Françoife. Mais peut - on faire
an crime à un vieillard d'aimer la Mufique
de fa jeuneffe ? Peut-être auffi ne parle-t-il
pas de J. J. Rouffeau avec affez de ménagement
; mais il défend Voltaire avec vivacité
contre les injuftices de fes détracteurs.
"
"
»
1
Il raconte fort plaifamment plufieurs
Aventures de fes premières années : il remonte
jufqu'à fon baptême , dont il faut
croire pourtant qu'il ne fait que ce qu'on
lui én a dit . » J'aime à me rappeler que les
» cloches de la paroiffe , un Te Deum fre-
» donné par des Prêtres épris de vin & de
jubilation , des préfens à l'Eglife , des
orgies de famille lignalèrent ma naiffance.
» Tout le monde étoit ivre dans la maifon
, à commencer par le Maître ; quand
» on me porta fur les fonts de baptême ,
» un vieux Valet & une vieille Servante me
foutinrent comme ils purent. Le Curé ,
qui n'avoit que deux paffions , celles
» d'aimer le bon Dieu & le bon vin , fe
» troimpa dans le Rituel , & me fiança au
lieu de me baptifer ; enfin , à cela près
» de quelques petites incominodités , je me
» trouvai le feul de fang froid, dans cette
cérémonie ".
ל כ
ور
50
L'Auteur , parmi plufieurs Epitaphes , ne
s'eft pas refufé la fienne.
DE FRANCE. 464
Il voyoit les Grands de la Cour
Tourmentés de leur vain délire ,
Valets & Maîtres tour à tour ,
Plus triftes qu'on ne sçauroit dire ;
Et tant fans moqua chaque jour ,
Qu'enfin il en creva de rire.
Heureufement ceci n'eft encore qu'en pro
phétie , & l'Auteur fera bien de ne la réalifer
de long - temps . Je lui confeille de rire
encore , car le rire lui va fort bien.
( D ... )
Les Révolutions de France , ou la Liberté ,
Poëme National en dix Chants , avec des Notes
qui renferment un précis hiftorique de la Révolutfon
, & d'autres détails intéreffans ; Ouvrage
dédié à Mr. Bailly , Maire de Paris ; par Mr.
Serieys ; in- 8°. Prix , .3 liv . 12 f. A Paris , chez
Guillot , Imp- Libr. rue des Bernardins .
Ce Poëme , dont le titre feul annonce un Ouvrage
rapidement fait , offre des négligences ,
mais prouve un vrai talent.
Poëme Séculaire , ou Chant pour la Fédération
du 14 Juillet. Brochure de 8 pages . A Paris ,
chez les Marchands de Nouveautés .
Ce Poëme eft recommandé à l'eftime publique
par le nom de fon Auteur , par le fujet , & par
la manière dont il eft traité.
Η
>
1
162 MERCURE
MUSI
Les Pommiers & le Moulin , Comédie lyrique ,
mife en mufique par M. Lemoine. Prix , 24 liv.
A Paris , chez l'Auteur , rue Notre- Dame-des-
Victoires , No. 29 ; & chez Korwer , Facteur de
Piano-Forté , rue Neuve- St-Euftache , Nf . 12 ;
& aux adreffes ordinaires.
Journal d'Ariettes Italiennes del Signor Bianchi
; Air : De la Villanella Rapita. Prix , 3 liv.
8f. A Paris , chez Bailleux , rue St-Honoré , à la
Règle d'or.
Journal d'Ariettes Italiennes del Signor Cimarofa
; Air : De l'Imprefario. Prix , 2 livres 8 fous,
A Paris , même adreffe .
Andante du célèbre Haydn , arrangé pour la
Harpe ; par J. B. Krumpholtz . Prix , 1 liv. 16.f
A Paris , même adreffe .
Préludes & Points d'orgue , dans tous les tons ,
mêlés d'Airs variés ; par J. Cambini. Prix , 7 liv.
4 f. A Paris , mêine adreffe.
3e. Sonate pour le Piano-Forté , dédiée à Mme.
la Vicomteffe de Gand , compofée par Madame la
Comteffe D. F. Z. , gravée par Madame Oger. Se
trouve à Paris , aux adrefles ordinaires de Mufiq.
Prix , 3 liv.
DE FRANCE. 163
Six Trio concertans pour Vialon , Alto &
Violoncelle , par A. Lorenziti ; 1er. Livre de
Trio d'Alto . Prix , 9 liv. A Paris , chez Deroullède
, rue St- Honoré , près l'Oratoire.
GRAVURE.
Portrait en pied du Roi avec tous les attributs
de la Couronne , préſenté au Roi & à l'Affemblée
Nationale , & gravé par Bervic , Graveur du Roi,
des Académies de Paris , Rouen & Copenhague
d'après le Tableau de M. Callet , Peintre du Roi .
>
Ce Portrait fera mis en vente du 15 au 20
Août. Les perfonnes qui le défireront , voudront
bien fe faire infcrire chez l'Auteur , aux Galeries
du Louvre. On annoncera le jour précis où il fera
mis en vente .
Projet d'un Monument confacré à la Révolu
tion , dédié à l'Affemblée Nationale , & préfenté
au Roi par M. Gatteaux ; gravé par Sellier , Graveur.
Prix , 6 liv . A Paris , chez l'Autcur , rue
St-Jacques , Nº . 100 ; & chez Mondard & Joan
Mds. d'Eftampes , rue St-Jean-de-Beauvais,
2
La Bastille , modèle en plâtre , qu'on peut
voir chez un Amateur , rue du Cherche - Midi ,
N°. 68 ; & qu'on trouve chez l'Auteur , Mr.
Pommay , College des Tréforiers , place Sorbonne.
Les mefures & les proportions ont été prifes
d'une ligne au pied . On y voit jufqu'aux plus
petits détails , épaiffeur du mur , croifées , portes ,
lucarnes , créneaux : le tout ne forme qu'un petit
volume , affez folide pour pouvoir être tranfponé
fans rifque. Le prix eft de 48 liv.
164 MERCURE
Cartes des Départemens du Calvados , des Côtes
du Nord , de la Man he , de la Seine inférieure ,
de l'One & du Finistère ; format in- 4 . par M.
Moitey , Ingénieur. Prix en blanc , 6f coloriées ,
8 f. lavées fur papier fatiné , 12 f. la pièce .
Ces Cartes , qui font gravées avec foin & précifion
, feroat partie de l'Atlas National , Géographique
portatif de la France , dont il en paroitra
fucceffivement quatre par femaine ; es
forte qu'avant fix mois , l'on aura la Collection
entière des quatre- vingt-trois Départemens de la
France . Les perfonnes qui voudront fe procurer
les Cartes qui paroiffent & la fuite , ne les paye
ront que 6. pièce coloriées , au lieu de 8 f. A
Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe , la porte
cochère No. 109 .
Plan général de la Baftille , de l'Arfenal , des
Céleftins , des Dames de la Vifitation de Sainte-
Marie , & des environs ; comprenant le plan détaillé
, les façades & coupes de la Bastille , levés
avec le plus grand foin avant la démolition ;
avec les opérations trigonométriques & les côtes
d'enfemble & de détail : fait d'après le Plan général
de Paris , que M. Veriquet , Architecte du
Jardin du Roi , a levé par ordre de Sa Majefté ;
par le Sr. Mathieu , Ingénieur & Mécanicien. Se
trouve à Paris , chez l'Auteur , rue Haute-feuille ,
N° . S. Prix , 3 liv .
Ce Plan nous a paru exact & foigné ; il pourra
être utile aux Artifics , & fatisfaire la curiofité des
Amateurs.
DE FRANCE. 165
SPECTACLE S.
THEATRE ITALI E N.
LE Chêne patriotique , ou la Matinée du
14 Juillet , a été jouée avant le 14 Juillet ,
& elle l'a été avec fuccès.
La Scène fe paffe dans un Village , dont
le Seigneur eft bon Patriote ; & une des
preuves qu'il en donne , c'eft d'immoler
le préjugé de la nobleffe , en mariant fon
fils à une Payfanne . L'Auteur, M. Monvel,
a renforcé , même un peu trop , l'action
de la Pièce par d'autres amours & d'autres
mariages ; mais l'idée principale , c'eſt un
Chêne que le Seigneur laiffe choifir dans
fes forêts , & que les Villageois vont replanter
devant leur Eglife en mémoire de
la prife de la Baftille. Cela fait, le ci -devant
Seigneur les Officiers Municipaux , la
Garde Nationale , & les autres Citoyens
attendent que midi fonne pour prêter le
Serment Fédératif ; ce qui s'exécute avec
beaucoup de zèle & d'enthoufiafine .
>
Ces fortes d'Ouvrages , toujours faits
rapidement , ne doivent pas être jugés avec
févérité. L'expreffion de la fenfibilité en
166 MERCURE
fait le principal mérite ; celui - ci a d'ailleurs
des traits ingénieux , des détails dramatiques
, & des couplets fort bien faits qu'on
a beaucoup applaudis .
La mufique eft de M. Dalayrac , dont le
talent acquiert toujours de nouveaux titres
à l'eftime publique.
THEATRE DE LA NATION.
LE Journaliſte des Ombres , ou Momus
aux Champs Elysées , Pièce de circonftance ,
jouée le jour même de la Fédération ,
a fait un peu moins de fenfation que
la précédente . On y a pourtant applaudi des
vers fort bien faits , & écrits quelquefois
avec chaleur.
Momus , exilé des Cieux , eft venu ſe
réfugier aux Champs Elysées. Là , il lui
prend fantaisie de donner à lire des Journaux
; & ces Journaux rendent compte de
la Révolution opérée en France , & des Décrets
de l'Affemblée Nationale . La manière
dont ces différens Décrets font fucceffivement
mentionnés , a paru un peu uniforme,
& a jeté quelque langueur dans l'action ;
ce qui n'a pas empêché qu'on ne rendit
juftice an mérite réel de l'Ouvrage , qui eft
de M. Aude.
DE FRANCE. 167
L'Auteur a fait entrer heureuſement dans
ce cadre , des moris célèbres , dont plufieurs
ont coopéré à la Révolution : la Scène eft
occupée par Voltaire , Rouffeau , l'Abbé de
St- Pierre, & Franklin , Léopold, Le Kain,
&c. On ne pouvoit pas choifir mieux fes
Perſonnages.
THEATRE DE MONSIEUR:
Nous ous avons encore à parler d'une
Pièce de circonstance , la Famille patriote,
ou la Fédération , jouée le 15 de ce mois ,
& qui à beaucoup amuſé.
L'Auteur , M. Collot d'Herbois , a mis
en Scène deux frères , dont l'un et un excellent
Patriote , & l'autre , auff bon Ariftocrate
; ce dernier néanmoins finit par une
converfion & une abjuration authentique.
Le fils , la fille & le gendre du Patriote partagent
fon enthoufiafme ; & le plus jeune
de fes enfans fait dreffer un autel , fur lequel
toute la Famille , après qu'on a fait le récit
de la cérémonie du Champ de Mars , vient
prêter le Serment Civique .
Cette Pièce a mérité fon fuccès par les
idées & les fentimens patriotiques qu'elle
exprime , par des détails fort gais , & par
un nombre de traits faillans qu'on a vivement
applaudis.
168 MERCURE DE FRANCE .
AVIS.
Royez , Libraire , quai des Auguftins , & près
le Pont-Neuf , annonce parmi plufieurs Ouvrages
rares & curieux , à des prix à l'amiable , le Recueil
des Antiquités de France , qui contient les
Cérémonies , Coutumes , Ufages , les Fêtes publiques
, &c. 2 Vol. in- folio , bien gravés , 96 liv.
Cet Ouvrage contient toutes les Planches des
Monumens de la Monarchic Françoiſe , Livre
rare , & qui coute jufqu'à 400 livres . Le même
Libraire a raffemblé tous les Ouvrages les plus
eftimés fur les circonftances ; il en diftribue les
Catalogues avec les prix modérés : on peut citer
encore le Recueil des Mémoires fur l'Hiftoire de
France , so Volumes in- 8 ° . bien reliés , 240 liv.
au lieu de 300 liv . Il a en général toutes les
Hiftoires des Villes & Provinces de France , même
les plus rares ; & fur Paris , les Ouvrages les plus
propres à guider ceux qui y font pour la Confédération
. I fe fera un plaifir de les leur laiffer
confulter.
TABLE.
EPITAPHE.
Réponse.
133 Demetrius. 355
134 Nouveau Recueil.
Le Mouton & le Buiffon. 136 Théaire Italien.
Cherade , Enig. Log.
Cuves de Cicéron.
Du Maffacre.
165
137 Théaire de la Nation. 166
139 Théatre de Monfienr. 167
1461
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
71
}
DE
BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
+p } » * ! ¥ 17,5 #
De Hambourg, le 10 Juillet 1799 .
#
LA Cour de Pétersbourg a publié à son
tour une relation des divers engagemens
de ses forces mavales avec celles de
Suède. Voici là substance de ce récit
officiel : shte
Après la tentative infructueuse de l'escadre
Suédoise sur l'escadre de Revel , elle se
retira d'abord derrière l'isle Wulf, et fit vaile
ensuite vers Hoglande. Dans cet intervalle ,
l'escadre de Cronstadt , composée de 17 vaisseaux
de ligne , 4 frégates et 2 cutters , sortit
sous les ordres du Vice - Amiral de Kruse. On
découvrit l'Ennemi , le 2 Juin , près de Seskar
; le 3 , à 2 heures apres minuit , l'Amiral
l'atteignit , et l'attaqua ; le combat devint
général sur les 4 heures ; il durajusqu'à 7 heures
No. 30. 24 Juillet 1790. L
( 230 )
et demie ; alors l'escadre Suédoise se retira.
Le vent ayant changé . elle reparut en ligne ,
mais dans un si grand éloignement de la
nótre que les coups de canon ne pouvoient
l'atteindre . Dans l'instant de cette attaque ,
parurent aussi quelques chaloupes- canonnières
des Ennemis , quicommencèrent à tirer
surnos vaisseaux; nos frégates de réserve ayant
donné , elles s'eloignèrent promptement. La
nuit empêcha de continuer l'action . Le lendemain
matin , 4 Juin , l'escadre ennemie
quoique supérieure à la nôtre qui n'avoit
plus en ligne que 13 vaisseaux , les 4 autres
étant allés se réparer , n'osa pas l'attaquer ;
mais dans l'après- midi le vent lui étant devenu
favorable , elle s'approcha de notre
escadre , l'attaqua par une forte canonnade ,
et se partagea ensuite pour la combattre des
deux côtés : cette manoeuvre ne lui réussit
pas ; notre escadre ayant fait un mouvement
avantageux , força l'Ennemi , après un
combat de deux heures , à se retirer. L'Amiral
Kruse sachant que l'escadre de Revel
étoit en mer , poursuivit l'Ennemi pour le
mettre entre deux feux ; mais le temps bru
meux favorisa la retraite de l'escadre Suédoise
, qui se rendit en désordre dans la
baie de Wibourg , et se plaça entre les passages
étroits derrière l'isle Rond et le banc
de Salwora. Dans ce triple combat , nous
n'avons perdu que 89 hommes , y compris .
un Officier ; 218 ont été blessés , et dans ce
nombre se trouve l'Amiral Suchotin . Nos
deux escadres se réunirent le 6 Juin à 7
heures du matin ; elles sont composées de
30 vaisseaux de ligne et de 18 fregates ;
cette flotte tient bloquée celle des Suédois .
Le 9 , l'Amiral Kruse s'approcha davan-
-
( 231 )
tage ; son aile droite occupe l'espace derriere
Kurgo , et l'aile gauche s'étend derriere
Salwora.
A la
confrontation , on voit que ce
rapport est assez conforme à celui des
Suédois les Russes avouent ce qu'avoit
avancé l'Ennemi du délabrement de
quatre de leurs vaisseaux , obligés de quitter
la ligne dans l'action du 4 Juin . - Il paroît
que le blocus dont parle la relation
Russe n'a pas été de longue durée, car les
derniers avis de Finlande certifient qu'à
la date du 20 Juin , la grande escadre
Suédoise , augmentée du Fredericus
Rex de 66 canons , croisoit devant les
isles d'Eté . Quant à l'escadre des galères
du Roi , elle mouilloit toujours au nombre
de 180 voiles dans le golfe de Wibourg.
L'incendie de
Carlscrona a consumé
1081 édifices ,
maisons ou
magasins ,
dont la plus grande partie étoit en bois.
On attribue ce désastre à
l'imprudence
des domestiques d'un Colonel ; mais s'il
n'y a rien encore de bien constaté sur la
cause , les effets en sont déplorables. On
peut se
représenter l'image d'une semblable
dévastation et la misère des Habitans
, dont plusieurs ont tout perdu :
la plupart se sont réfugiés à la campagne ,
Heureusement , l'Arsenal , les chantiers ,
les
fortifications n'ont pas été atteints .
peut
Quelques jours auparavant, un désastre
de même nature avoit alarmé Péters-
Lij
( 232 )
bourg. Le Juin , le feu ayant pris à un y
laboratoire d'Artillerie qui renfermoit
une quantité immense d'artifices , le bâtiment
sauta avec un fracas horrible , et
ensevelit sous ses ruines un grand nombre
de personnes .
Extrait d'une lettre de Stockholm , du
24 Juin 1790.
"
On a lu ici , avec peu d'estime un Imprimé
venant de Pétersbourg SOUS le
titre de Lettre circulaire du Comte d'Oster.
man à plusieurs Ministres de Russie dans les
Cours Etrangères , en date du 12 Mars dernier.
Dans cet Ecrit Apologétique , le Ministre
de Russie traite le Roi de Suède
comme son Justiciable , et nous dicte un Gouvernement
comme il dicteroit un Ukase aux
Sujets de l'Impératrice.
K Le Roi de Suède , dit- il , à qui personne
ne connoissoit de sujet réel ni apparent de
discussion avec la Russie , s'est déterminé
brusquement , et au mépris de la foi des
Traités , à une levée de bouclier ; abusant
du droit que lui donnoit la nouvelle Constitution
, de prendre , sans le secours des
Etats , des mesures défensives , il en a adopté
d'offensives ; il est venu fondre sur les frontières
de la Russie en Finlande , et dans
l'ivresse de ses chimériques espérances , il a
osé dicter à l'Impératrice les conditions les
plus humiliantes. "
S'élevant ensuite contre l'indécence desprocédés
du Roi ( ce sont ses termes ) , il ajoute :
Il suffit d'articuler nos propositions relativement
à la Suède , pour en démontrer Es
"16
( 233 )
RY
"
C
"
le désintéressement et la modération . Nous
n'y demandons rien que le rétablissement
des anciens Traités de Neustadt et d'Ábo ,
avec un oubli entier de ce qui vient de se
« passer. A la vérité , pour assurer la permanence
de cet ordre de choses dans un voisinage
aussi limitrophe , nous avons souhaité
une modification dans la Constitution extorquée
en 1772 , et au moyen de laquelle ni
« le Roi de Suède , ni ceux de ses Successeurs
qui pourroient lui ressembler , ne puissent
violer les Traités aussi arbitrairement qu'il
vient de l'exécuter , et entraîner leur propre
Nation dans les troubles auxquels elle est
maintenant en proie . Mais cette clause fa-
« vorisoit les voeux dela partie la plus éclairée
et la plus saine de cette même Nation , qui
a est convaincue que cette guerre même n'a
« été entreprise que pour étendre son asservis-
• sement ei augmenter l'autorité de son Chef.
« Demander le rétablissement du Traité d'Aabo,
c'est demanderen même temps la séparation
des intérêts de la Suède de ceux de la
" Porte ; car un des principaux articles de ce
Traite , défend , en termes exprès , toute
ligue entre ces 2 Puissances , et autres tendantes
à des rues hostiles contre la Russie. »
"
W
"1


04
"
Des Souverains peuvent quelquefois s'exprimer
sur le compte des Souverains leurs
ennemis , dans le style qu'emploie ici M.
d'Osterman ; mais , jusqu'ici ce langage insultant
étoit inusité sous la plume de leurs
Ministres . On laisse à juger des intentions
pacifiques qu'il manifeste , et de la justice
de nos ressentimens contre les hauteurs du
Cabinet de Pétersbourg. "
(f
Les intrigues des Russes en Suède
d'abord pour y entretenir la discorde et
Liij
( 234 )
Fanarchie , ensuite pour les faire revivre ,
sont de notoriété publique nos Annales
depuis trente ans sont l'Histoire de ces
efforts . M. d'Osterman ne peut avoir oublié
combien il y participa lui - même , pendant
sa résidence iei en qualité de Ministre
de l'lmpératrice ; il ne peut avoir oublié
que ses dangereuses tentatives forcèrent notre
Cour à demander son rappel , et qu'elle
l'obtint. Il ne dissimule pas dans sa Lettre
le chagrin profond que donna à sa Souveraine
, la Révolution de 1772 , qui , en abattant
l'esprit de faction , et en remontant le
ressort du Gouvernement , óta aux Eirangers
l'espoir de régner sur nous , de déterminer
nos Lois , et de diriger nos liaisons
extérieures , par la vénalité , par la confusion
des Pouvoirs , et par l'inertie de l'Administration
. C'est à renverser ce régime de
1772 et à soulever la Finlande , qu'ont tendu
depuis toutes les entreprises de nos Ennemis:
les conditions méme qu'ils nous offrent
aujourd'hui prouvent l'importance qu'ils
attachent au rétablissement du désordre .
L'ouvrage étoit entamé ; on l'eût achevé ,
si le Roi n'eût pris le parti de combattre
à découvert des manoeuvres aussi alarmantes.
La justice lui commandoit de secourir
la Porte son Alliée ; la politique le
lui commandoit bien davantage , puisque
ses armemens ont fixé ceux de la Russie
dans la Baltique , et l'ont empêchée de porter
ane escadre dans l'Archipel. La plupart
des Puissances Eirangères ont montré suffisamment
leur opinion sur la conduite du
Roi , en la soutenant de leurs négociations
et de leurs démarches .
(
"
Nous serions offensés qu'on pût un mo(
235 )
ment soupçonner la Nation de soumettre
son independance aux volontés de la Russie ,
d'enchaîner sa Législation interne par an
Traité de paix , de recevoir ainsi de l'Ennemi
la forme de Gouvernement qui convient
à ses intérêts , Autant vaudroit déclarer
M. d'Osterman Législateur de la Suède .
Assurément , il y a de l'inconséquence à faire
des déonstrations pacifiques , à l'instant où
l'on accable d'outrages une Tête Couronnée ,
et où l'on exige des conditions tellenient
inconciliables avec la dignité du Roi , avec
l'intérêt de ses Peuples , et les droits invic
lables de toutes les Nations.
08
De Vienne , le 9 Juillet.
Par les dépêches de Reichenbach , en
date du 30 Juin , nous sommes informés
de l'ouverture des conférences . LePrince
de Reuss , notre Ministre , et le Baron
de Spielman étant arrivés le 26 à Reichenbach
, dès le lendemain ils eurent
deux entretiens avec M. le Comte de
Hertzberg. Ces conférences ont été continuées
les jours suivans avec les Ministres
d'Angleterre et de Hollande . Sans
en pénétrer les résultats , on s'accorde
dans l'opinion que la paix n'est pas éloiguée
le moment d'une décision ne l'est
pas davantage , et l'on en fixe l'époque
avant le 10 Juillet. Les Troupes resteat
tranquilles dans leurs quartiers respectifs
, et l'on présume qu'incessamment
nous verrons revenir ici le Maréchal de
Laudhon. Le Baron de Herbert nous
Lin
( 236 )
a quittés , le 2 , pour se rendre à B
charest.
Les lettres de Trieste avoient annoncé
le désastre de la flotille Russe dans l'Archipel
, commandée par le Colonel Lam
bro- Cazzioni. Cette escadre d'Armateurs
, composée de petits bâtimens ,
croisoit contre les convois , exécutoit
des descentes , et troubloit singulièrement
la navigation des Ottomans. Ceuxci
ont projeté sérieusement de se délivrer
de ce fléau, et y ont réussi . Il est
certain que le 19 Mai Lambro- Cazzioni
fut mis entre deux feux par 33 vaisseaux
Turcs et Tunisiens ; six de ses bâtimens ,
dont le sien entr'autres , furent coulés
bas ; il se retira à Cérigo avec deux
navires qui lui restoient. On lui a envoyé
de Trieste quelques secours sous los
ordres du Lieutenant Colonel Lorenzo
Gugliemi.
Les Députations de la Diète de Hongrie
continuent à rédiger le Diplome
Inaugural ; dès que ce projet sera achevé ,
on le portera à l'examen de chacune des
Assemblées des trois grands Districts
de la Theisse , de la rive droite , et de
la gauche du Danube . Des Districts ,
le Diplome reviendra à l'Assemblée générale
; une Députation tirée des deux
Chambres le reverra dede nouveau :
après cette révision , il sera définitivement
soumis à la délibération de la
Chambre Basse , et ensuite à celle de la
( 237 )
Chambre Haute . Ces préliminaires étant
accomplis , une Députation sera chargée
d'inviter le Roi à venir se faire
Couronner.
P. S. Un Courrier de M. de Spielmann
est arrivé hier au soir depuis ,
la rumeur du moment est que les principales
conditions de la paix sont arrêtées
au Congrès de Reichenbach , et
qu'il règne une grande harmonie entre
les Plénipotentiaires . La paix de Passarowitz
, suivant ces rapports peut - être
précipités , servira de base au Traité , et
le Roi de Prusse auroit un District de la
Gallicie et une partie des salines de Wilicka
; ces bruits seront incessamment
ou confirmés , ou détruits.
De Francfort sur le Mein , le 9 Juillet.
Le Baron de Bartenstein , troisième
Ambassadeur Electoral de Bohème , le
Comte de Schonfeld , le Baron de Loben
et le Comte de Riancourt Ambassadeurs
Electoraux de Saxe , sont réunis
ici depuis le 30 Juin , aux autres Ministres
qui doivent assister à l'Election de
l'Empereur : on ignore encore l'époque
précise à laquelle elle commencera.
De jour en jour , la crise de Liège devient
plus menaçante , et le sort de cette
Principauté plus malheureux . Aux Trou
pes déja réunies de Cologne, de Mayence,
Ly
( 238 )
de Trèves , Palatines et Bavaroises, vont se
joindre 1200 hommes du Cercle de Suabe,
qui a déterminé ce Contingent à Ulm,
le 14 Juin . Les Etats de Basse Saxe sont
également requis de concourir à l'exécution
: le Prince d'Isembourg commandera
cette armée combinée ; il est déja
à la tête de celle qui se trouve à Maseick.
L'Electeur de Mayence , au nom
du Haut Directoire du Cercle Electoral
du Rhin , a adressé aux Liégeois un nouveau
Monitoire , daté de Sittard le 28
Juin , où l'on découvre un dessein ferme
de poursuivre l'exécution . S. A. E. y annonce
qu'aussitôt rassemblée , l'Armée
« des Cercles empêchera à coup sûr les
« Perturbateurs du repos public de séduire
et d'aveugler dorénavant les Ha-
<< bitans de la Ville et du Pays de Liège ,
« par l'espérance folle de pouvoir se
soustraire à la Juridiction des Tribunaux
de l'Empire. »
" S. A. , ajoute - t - on dans le Monitoire
doit leur apprendre que les Auteurs et les
Chefs de leur soulèvement continuent avec
la gersévérance la plus coupable à les égarer ,
soit en abusant de leur crédulité par des
impostures criminelles , imaginées et répandues
par des Feuilles mersongères , à
leurs gages , soit en excitant leur espoir par
des encouragemens perfides , soit enfin en
les épuisant par des efforts absolument inutiles,
qui ne peuvent qu'aggraver infiniment
leurs torts , et achever leur entière ruine .
"
« C'est pour préserver le Peuple Liégeois
66
( 239 )
de devenir enfin la victime de tant de ma
noeuvres , dictées par la ruse , la mauvaise foi
et la crainte du châtiment , que S. A. E.
de Mayence exhorte bien sincerement les
bons Citoyens et Sujets du Pays de Liege ,
de fuir et abandonner leurs Chefs actuels ,
qui ne peuvent atteindre à leurs vues et à
leurs projets désastreux qu'en troublant la
Nation entière , en bouleversant le Gouvernement
et l'Etat , en confondant les choses
divines et humaines , en remplaçant Pordie
ci-devant établi par des horreurs et des déprédations
de tout genre , dont le Pays offre
deja l'exemple le plus effrayant. »
"
Enfin , et puisque ces considérations ne
peuvent manquer de pénétrer par leur évidence
, et par la force invincible des faits
et de l'expérience , les ames honnêtes , que
l'esprit de sédition , de turbulence et de révolution
, n'a pas subjuguées irrévocablement,
le même Prince- Electeur , en tant qu'il est
chargé , conjointement avec les Princes - Directeurs
des autres Cercles , de l'exécution
du susdit Mandat auxiliatoire : « Ordonne
expressément et sérieusement à tous les
Citoyens et Sujets de la Ville et du Pays
de Liège , ainsi que du Comté de Looz ,
de retourner sur - le - champ à l'obéissance
" envers leur Prince et Souverain , de se
" soumettre à l'autorité des Lois et de la
"
་ ་
И
41
"
"
Constitution de l'Empire , de reconnoître
la Juridiction de la Suprême Chambre
de Wetzlar , et de se conformer à ses Décrets
, pour prévenir par cette conduite les
suites inévitables d'une plus longue résis-
« tance , qui , dans tous les cas , ne tarderoit
plus de leur étre funeste , à moins
qu'ils ne saisissent avec une extrémne promp
"
24
Lvi
( 240 )
"
titude le seul moment favorable qui leur
« reste pour se rendre dignes des regards de
la clemence , et d'un traitement paternel ,
plutôt que de la vengeance d'une justice
rigide. "
«
"
Il seroit à desirer sans doute que les
Liégeois pussent conjurer l'orage qui va
désoler leur Patrie , par quelque démarche
de condescendance envers l'Empire ;
mais le peuvent- ils aujourd'hui sans compromettre
leurs droits légitimes , sans
s'exposer à perdre tout le fruit de la Révolution
, sans livrer à des vengeances
les Chefs actuels de la Régence ? Nous
ne sommes pas à même de résoudre ce
problême. Toutes les voies de conciliation
semblent fermées. En blâmant les
Liégeois de s'être obstinés à consacrer
un ouvrage de violence , qu'un arbitrage
paisible eût probablement maintenu en
grande partie, on ne peut applaudir davantage
à l'inflexibilité avec laquelle le
Conseil du Prince - Evêque lui a fait rejeter
les offres de la Prusse. Il est vrai
que celle- ci annonçait son intervention
avec quelque partialité ; il est vrai encore
qu'en faisant précéder le soutien légitime
qu'elle pouvoit prêter aux réclamations
de Liège , du rétablissement provisoire
de l'ancien ordre , elle eut satisfait
aux Décrets de la Chambre Impériale , et
enlevé à l'Evêque tout prétexte de s'opposer
à la restauration subséquente des
droits de la Principauté . Par une autre
-
( 241 )
marche , on aura peut- être compromis
Liège , son Evêque et l'Empire . Cependant
on ne peut disconvenir que le plan
de la Cour de Berlin n'eût épargné de
Pongues calamités . M. de Dohm a déves
Juppé cette vérité dans un Exposé de la
Revolution de Liège , où en éludant
quelques objections fortes contre les démarches
de sa Cour , il prouve du moins ,
et démonstrativement , que celles de
l'Empire ne fixeront à Liège , ni la paix ,
ni la sûreté. L'on écrasera le Parti dominant
; l'on dictera un accommodement
forcé , qui , en éloignant à jamais
les coeurs, rendra la domination du Prince
ou tyrannique , ouprécaire , et le réduira
à faire garder ses Sujets aliénés par des
bayonnettes étrangères.
Dans plusieurs Feuilles périodiques ,
ordinairement peu fidèles , on prête au
Prince d'Isembourg le projet de brûler
et de saccager le Pays de Liège jusqu'a
la Capitale ; pour le répandre et pour y
ajouter foi , il faut attendre qu'un pareil
plan soit exécuté.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 16 Juillet.
Il est difficile en ce moment de distinguer
la vérité , au milieu des fausses
nouvelles que répandent les Agioteurs , et
( 242 )
que recueillent les Gazettes ; mais les
préparatifs , loin de se rallentir , continuent
dans tous les ports , et s'étendent
aux moindres détails. Déja Milord
Howe , accompagné du Contr'Amiral
Leveson Gower , qui lui servira de Capis
taine de la flotte , est arrivé à Spithéad ;
il y a arboré , le 10 , sur le vaisseau la
Reine-Charlotte de 110 canons , le grand
pavillon d'Union , qui n'avoit pas été déployé
depuis l'expédition de l'Amiral
Norris dans la Baltique , il y a environ
un demi- siècle . Ce pavillon qui emporte
la plus grande distinction dans la Marine
, n'est jamais accordé qu'au Grand-
Amiral de la flotte , ou aux Princes du
Sang, lorsqu'ils ont le commandement en
Chef.
Cet armement offre une réunion imposante
de talens distingués : on ne
trouve parmi ses Chefs , pas un homme
qui n'ait donné des preuves signalées de
courage crde haute capacité : les Amiraux
Howe , Barrington , Hood , Hotham
Gower et Jarvis sont tous connus par
des actions d'éclat .
Le Public , et peut-être le Ministère
paroissent certains qu'une escadre Espagnole
tient actuellement la mer , et
que 18 vaisseaux de ligne sont en équipement
à Cadix . On est d'ailleurs sans
avis ultérieurs , authentiques , de l'état
des négociations à Madrid.
( 243 )
PAYS - BA S.
De Bruxelles , le 18 Juillet 1790.
Une seconde division de Wurtzbourgeois
, deux compagnies du Corps Franc
de Laudhon , et un grand convoi d'Artillerie
et de munitions de guerre sont arrivés
à Luxembourg. On y attend incessamment
encore de nouvelles forces :
les régimens de Saxe-Cobourg et de Lécpold
-Toscane passent pour être en route
; la grande Armée sera rassemblée
vers le 10 Août , et alors seulement , ainsi
que nous l'avons indiqué précédemment,
commenceront les grandes opérations.
Les Brabançons ont offert 30 ducats à
chaque Cavalier Autrichien qui désertera
, et cinq couronnes à chaque Fantassin
; mais ces promesses n'ont encore séduit
que les Soldats qui eussent déserté
pour rien.
L'animosité des Troupes Autrichiennes
contre les Brabançons est à tel degré
, que dans une Déclaration signée
un nombre d'Officiers et Soldats du Régiment
de Wurtemberg ont avoué avoir
tué deux prisonniers par représailles ;
les Brabançons ayant rempli de sel la
bouche de deux blessés Autrichiens , qu'ils
avoient mutilés de coups de sabre en
croix. Le Colonel de Bleekhem étant
( 244 )
accusé , par un déserteur , du meurtre
des deux prisonniers , sur la parole de
ce transfuge le Congrès avoit mis à prix
la tête du Colonel Autrichien. Cet Officier
a victorieusement détrait cette imposture
méprisable , par des certificats
revêtus de nombreuses et respectables
signatures .
Le Congrès en est réduit maintenant
à l'expédient des conspirations imaginaires
, pour soutenir l'exaltation . Il a
fait croire dernièrement à quelques Personnes
, que des légions de brigands alloient
fondre sur les villes , et en massacrer
les Habitans.
FRANCE.
De Paris , le 21 Juillet.
ASSEMBLÉE NATIONALE. IONÁLE.
Supplément à l'analyse de la Semaine précédente.
Pendant la discussion de Vendredi 9 ,
sur le Cérémonial de la Fédération du 14 , et
en particulier sur le Serment Civique , M.
l'Evêque de Clermont dit :
<< Nous allons , Messieurs , renouveler , de
concert avec tous les individus de la Nation
Françoise , le Serment de lui être fideles , ainsi
qu'à la Loi et au Roi. Quel est le François ?
Que dis-je ! quel est le Chrétien qui puisse
hesiter , sur un engagement que tous les principes
consacrent et que tous les amis de l'ordre
( 245 )
public doivent chérir ? Permettez que , par
l'impulsion d'un sentiment patriotique , aussi
vif que vrai , je me declare ici prêt à le signer
de mon sang , s'il en étoit besoin. "
« Nous allons promettre en même temps ,
mais dans des circonstances bien differentes
de celles où nous nous trouvions le 4 Février
dernier , et le promettre sous le sceau de la
Religion , de maintenir de tout notre pouvoir
la Constitution décrétée par l'Assemblée Nationale
, et sanctionnée par le Roi ... Ici ,
Messieurs , en me rappelant tout ce que je
dois rendre à César , je ne puis me dissimuler
ce que je dois rendre à Dieu ... Oui , dans tout
ce qui concerne les objets civils , politiques et
temporels , je me croirai fondé à jurer de
maintenir la Constitution ; mais uae Loi supérieure
à toutes les Lois humaines , me dit
de professer hautement que je ne puis co-
Prendre dans mon Serment Civique les objets
qui dépendent essentiellement de la puissance
spirituelle ; que toute feinte , à cet égard ,
seroit un crime; que toute apparence qui pourroit
la faire présumer , seroit un scandale de
ma part. "
« Je déclare en conséquence , Messieurs ,
que j'excepterai très- expressément de mon
Serment , tout ce qui concerne les objets purement
spirituels , parce que je ne crois pas ,
dans ma conscience , pouvoir les y renfermer ,
et je vous supplie de considérer que cette exception
, elle -même , doit vous paroître le
garant le plus sûr de ma fidélité à ce que
j'aurai juré.
Tous les Evêques placés au côté droit ,
ainsi qu'ua très- grand nombre de Députés
Ecclésiastiques et Laics , s'élevèrent aussitôt ,
( 246 )
pour marquer leur adhésion aux sentimens
de M. l'Evêque de Clermont.
"
Décrets sur les Pensions ; rendus le Samedi 15.
ART. I. L'Etat doit récompenser les
services rendus au Corps social , quand leur
importance et leur durée méritent ce temoiguage
de reconnoissance. La Nation doit
aussi payer aux Citoyens le prix des sacrifices
qu'ils ont faits à l'utilité publique. "
"
II. Les services qu'il convient à l'Etat
de récompenser , sont ceux qui intéressent la
Société entière . Les seuls services qu'un in
dividu rend à un autre individu , ne peuvent
être rangés dans cette classe , qu'autant qu'ils
sont a compagnés de circonstances qui en font
réfléchir l'effet sur tout le Corps social.
་"
III. Les Sacrifices dont la Nation doit
payer le prix, sont ceux qui naissent des pertes
qu'on éprouve en défendant la Patrie , ou des
dépenses qu'on a faites pour lui procurer un
avantage réel et constaté. ་་
IV. Tout Citoyen qui a servi , défendu ,
illustré , éclairé sa Patrie , ou qui a donné un
grand exemple de dévouement à la chose
publique , a des droits à la reconnoissance
de la Nation , et peut , suivant la nature et
la durée de ses services , prétendre à des récompenses.
"
" V. Les marques d'honneur décernées par
la Nation seront personnelles et mises au
Premier rang des récompenses publiques . "
"
VI. Hy aura deux espèces de récompenses
pécuniaires ; les pensions et les gratifications.
Les premieres sont destinées au
soutien du Citoyen qui à bien mérité de la
Patrie ; les secondes , à payer le prix des
pertes souffertes , des sacrifiees faits à l'utilité
publique.
2
( 247 )
"
-
VII. Aucune pension ne sera accordée
à qui que ce soit , avec clause de réversibilité
; et dans le cas de defaut de patri-,
moine , la veuve d'un homme mort dans le
cours de son service public , pourra obtenir
une pension alimentaire , et les enfans être
élevés aux dépens de la Nation , jusqu'à ce
qu'elle les ait mis en état de pourvoir euxmêmes
à leur subsistance . »
VIII. I ne sera compris dans l'Etat
des pensions que ce qui est accordé pour récompense
de service. Tout ce qui sera prétendu
à titre d'indemnité , de dédommagement
, comme prix d'alienation ou autres
causes semblables , sera soumis aux règles
qui seront décrétées pour la liquidation des
créanciers de la Nation. »
IX. On ne pourra jamais être employé
sur l'Etat des pensions qu'en un seul et
même article . Ceux qui auroient usurpé ,
de quelque maniere que ce soit , plusieurs
pensions , seront rayés de la Liste des Pensionnaires
, et privés des graces qui leur
auroient été accordées . "
"
X. Nul ne pourra recevoir en même
temps une pension et un traitement. Aucune
pension ne pourra être accordée sous
le nom de traitement conservé et de retraite . "
XI. Il ne pourra être concédé de prusions
à ceux qui jouissent d'appointemens ,
gages ou honoraires ; saufà leur accorder des
gratifications , s'il y a lieu. "
་ ་
་་ XII. Ua Pensionnaire de l'Etat ne pourra
recevoir de pension sur la Liste civile d'aucune
autre Puissance . "
Avant de prêter le Serment Civique , Dimanche
11 , M. d'Orléansprononça le Discours
( 248 )
suivant , très- applaudi de la grande pluralité
des Auditeurs :
" Tandis que , d'après la permission que
l'Assemblée m'avoit donnée , et conformément
au vou du Roi , je m'étois absenté pour aller
remplir en Angleterre une mission dont S. M.
m'avoit chargé auprès de cette Cour , vous
avez décrété que chacun des Représentans de
la Nation prêteroit individuellement le Serment
Civique dont vous avez réglé la formule.
Je me suis empressé alors de vous envoyer
mon adhésion à ce Serment , et je m'empresse
aujourd'hui de le renouveler au milieu de
vous. Le jour approche où la France entière
va se réunir solennellement pour le même
objet , et oùtoutes les voix ne feront entendre
que des sentimens d'amour pour la Patrie et
pour le Roi ; pour la Patrie , si chère à des
Citoyens qui ont recouvré la Liberte ; pour
le Roi , si digne par ses vertus de régner sur
un Peuple libre , et d'attacher son nom à la
plus grande comme à la plus heureuse époque
de la Monarchie Françoise. Ce jour , au
moins , je l'espère ainsi , verra disparoitre
pour jamais toutes les differences d'opinions
et d'intérêts , désormais réunies et coniondues
dans l'opinion et l'intérêt publics . Pour
moi , qui n'ai jamais fait de veu que pour
la Liberté , je ne puis que desirer et solliciter
de vous le plus scrupuleux examen de mes
principes et de ma conduite dans tous les
temps, Je ne puis avoir le mérite d'aucun
sacrifice , puisque mes voeux particuliers ont
toujours prévenu ou suivi vos Décrets ; et
depuis long- temps , je peux le dire , je por
tois dans mon coeur le Serment que ma bouche
va prononcer en ce moment . "
41
Je jure d'être fidèle à la Nation , à la
( 249 )
Loi, au Roi , et de maintenir de tout mon
pouvoir la Constitution decrétée par l'Assemblee
Nationale , et acceptée par le Roi. »
Dans le cours des débats sur la place que
devoit occuper la Reine et la Famile
Royale aux Cerémonies publiques , quelques
Membres ont cité l'Angleterre . Nous ignorons
s'ils avoient des notions bien exactes
à cet égard pour répondre an voeu de differentes
Personnes , nous exposerons sommairement
les prérogatives que la Constitution
ou l'Usage assurent à la Reine d'Angleterre
et aux Princes du Sang Royal .
*1
La Loi considérant la Reine , comme
Epouse du Monarque héréditaire , et comme
Mère des Héritiers du Trône , elle la distingue
éminemment de toutes les autres Citoyennes :
Et d'abord , dit Blackstone , Elle est Personne
publique , distincte du Roi, et Elle ne
perd point , à l'exemple des autres femmes
mariées , toute existence légale et séparée . "
Elle peut acquérir des domaines , passer
des baux , et faire tous les autres actes de
propriété sans la concurrence du Roi. Elle a
ses Officiers propres de Cour et de Justice ,
non- seulement pour le cérémonial , mais
encore pour toutes les affaires juridiques ,
qu'elle peut suivre en son nom , par le Ministère
de son Procureur- Général et de son
Solliciteur. La Loi la fait jouir de plusieurs
exemptions , telle que celle des droit de
jége , et de divers petits revenus casuels
qui anciennement appartinrent aux Reines
d'Angleterre."
Mais la Constitution a plus particulière
ment marqué son respect pour la Reine , ent
déclarant Crime de Haute- Trahison tout at(
250 )
fentat sur sa vie et sur son honneur. Dans
les Cérémonies publiques , dans celle , par
exemple , d'un impeachment poursuivi et jugé
par devant la Chambre - Haute , et que l'on
considere comme la plus grande Solemnité
Constitutionnelle , la Reine , ses Filles et
ses Enfans mineurs ont leur Tribune séparée ,
dans une place particulière et distinguée.
Dans les cérémonies purement civiles , et les
fêtes publiques , S. M. et sa Famille accompagnent
ou suivent immédiatement le Roi.
Tout attentat contre le Prince de Galles ,
contre son Epouse , ou contre la Fille aînée
du Roi , est regardé comme Crimede Haute-
Trahison. Dans les cérémonies d'Etat , dans
les solemnités politiques , où la Reine et ses
Enfans mineurs n'assistent que comme Spectateurs
, la Constitution et l'Usage ont réglé
la préséance des Princes du Sang. Aujourd'hui
, par exemple , tel seroit l'ordre de la
hiérarchie et de la marche. Le Prince de
Galles, ses deux Frères les Ducs d'Forck et
de Clarence, l'Archevêque de Cantorbéry , le
Lord Chancelier , le Président du Conseil
Privé, etc. Au Parlement , depuis le Prince de
Galles , jusqu'aux Neveux du Roi inclusivement
, les Princes du Sang majeurs siégent
avant les Dues et les grands Officiers d'Etat.
Les Anglois de tous les temps , excepté
ceux du long Parlement qui abolirent la Monarchie
, ont regardé ces préséances comme
inhérentes à la nature d'une Monarchie héréditaire.
La Constitution les a consacrées ;
personne ne s'est élevé contre elles. Si là
Grande-Bretagne s'érigeoit en République ,
on rendoit la Royauté élective , elle se hâteroit
sans doute d'effacer ces distinctions.
Ce seroit ne rien apprendre aux Publicistes
( 251 )
réfléchissans , que de montrer l'accord de ces
preeminences légales avec une Constitution
qui a déféré a Prince , non -seulement le
Pouvoir exécutif, mais encore l'Autorité
Royale ; qui l'a rendu participant au Pouvoir
Législatif, dont aucun Acte ne devient Loi
sans sa volonté toujours libre ; qui l'a constitué
partie intégrante du Parlement , et lui
a délégué l'exercice de la Souveraine : ć Nationale
; Souveraineté dont le Peuple ne peut
faire les fonctions , puisqu'il ne peut être assemblé
chaque jour ; Souveraineté qui ne
sauroit être représentée par les Mandataires
amovibles , et non responsables de la Nation
au Corps Législatif, et dont le seul Chef
perpétuel et héréditaire de la force publique ,
doit être investi.
DU LUNDI 12 JUILLET.
L'Histoire d'un Comédien , auquel M. le
Curé de Saint - Sulpice a refusé une publication
de bans de mariage , conformément
aux Décrets du Droit Canonique , a servi de
préliminaire à la Séance. M. Bouche , dont
l'instinct pénètre dans les replis du coeur , a
vu ici de ces petites méchantes intrigues , avec
lesquelles on veut affliger les Citoyens . M. le
Curé Gouttes opinoit à renvoyer la questionau
Comité de Constitution , en lui adjoignant
trois ou quatre Ecclésiastiques trèsinstruits
; mais , la Déclaration des Droits
n'admettant l'inégalité de science pas plus
que tout autre , M. de Liancourt a observé
qu'il falloit supposer tous les Ecclésiastiques:
également instruits. Les Comités de Constitution
et Ecclésiastique sont chargés de
rendre une décision sur cette matière.
Le reste de la Séance a eu pour objet
( 252 )
huit articles , adutionnels au Décret concernant
le traitement du Clergé , et adoptes
en ces termes :
Art. 1. Les Titulaires qui tiendront
des maisons de leurs Chapitres à titre de
vente , pour leur vie ou bail à vie , conti-
Dueront d'en jouir jusqu'à leur décès , à la
charge de payer incessamment au Receveur
du District où seroit le Bénéfice , le prix de
la vente dont il seroit en arrière , et du prix
du bail. »
"
II. A l'égard des Chapitres dans lesquels
les Possesseurs faisoient , avec le Corps ,
des conventions qui donnent à l'Acheteur
la faculté de disposer , laisser à ses héritiers
ou ayant cause , du tout ou d'une partie ;
ces conventions sont autorisées par Statuts
confirmés et duement homologués par Arrêts
des Cours Souveraines , ou par un usage
immémorable ; lesdites conventions seront
exécutées selon leur forme et teneur , et les
Possesseurs pourront en disposer comme bon
leur semblera , à la charge par eux de payer
au Receveur des Districts le sixième de l'estimation
qui en sera faite par les Commissaires
nommés par les Départemens. "
" III. Les Donateurs ou Fondateurs des
maisons des Chapitres qui prétendroient avoir
des droits sur lesdites maisons , ou d'autres
droits quelconques sur d'autres maisons , ne
pourront exercer leur action que contre les
Titulaires,
" IV. Les Titulaires des Bénéfices supprimés
qui justifieront avoir bâti ou construit
entièrement des maisons à leurs frais ,
jouiront pendant leur vie desdites maisons . "
V. En cas d'aliénation en vertu des pré-
"
cédens
( 253 )
cédens Décrets des maisons dont la jouissance
a été ôtée aux Titulaires , ils seront indemnisés
d'après l'avis des Assemblées de Département.
"
23
VI. Les maisons dont la jouissance , ou
la disposition a été accordée aux Titulaires ,
par les articles I , II et IV ci - dessus , n'entreront
pour rien dans le traitement qui leur
a été accordé , et tant que les Titulaires
auront la jouissance desdites maisons , ils
seront tenus aux réparations et aux charges ,
sauf à ceux - ci à se pourvoir.
" VII. Ajourné.
D
« VIII. Les Evêques et les Curés conservés
dans leurs fonctions , ne pourront recevoir
leur traitement , qu'au préalable ils n'aient
prêté le serment prescrit par les articles XXI
et XXXVIII du Titre II du Décret sur la
Constitution du Clergé.
D
DU MARDI 13 JUILLET.
De tous les Ministres du Roi , nul n'est
attaqué depuis six mois avec une brutalité
plus féroce , un mélange plus dégoûtant de
fureur et d'ignorance volontaire , que M. de
Saint- Priest. Chaque semaine , on l'a vu dénoncer
par l' ou l'autre de ces Imposteurs
publics , certainement plus puissans
pour opérer le mal , et ayant fait commettre
plus de crimes , qu'il n'appartiendroit au
Gouvernement actuel , le moins bien intentionné.
On ne s'acharne pas aussi long- temps
et avec un tel concert sur un Administrateur
auquel on ne peut reprocher que d'avoir
su conserver sa dignité personnelle , sans un
projet formel de le perdre. Jusqu'ici , ces
insultes périodiques , ces délations de cabaret,
ne méritoient que le mépris des Observa-
N°. 30. 24 Juillet 1790. M
2
( 254 )
teurs ; mais la poursuite vient de prendre un
caractère plus sérieux. Les deux Comités de
Recherchés de l'Assemblée Nationale, et de la
Ville , ont denoncé M. de Saint- Priest au
Procureur- Syndic de la Commune , comme
prévenu du crime de lèze - Nation , avec MM.
de Maillebois et de Bonne- Savardin. Le Procureur-
Syndic a rendu plainte au Châtelet.
Nous rappellerons , par occasion , ce que
nous avons fait remarquer souvent , c'est que
depuis un an qu'on poursuit des criminels
de leze- Nation , ce crime n'est pas encore
défini , et qu'à cet égard , les Citoyens d'un
Etat libre , restent sous l'arbitraire qui caracterisa
les règnes de tyrannie. Ce qui nous
paroit plus surprenant encore , c'est que dans
, cette foule d'Adresses Oratoires qu'on fait
parvenir à l'Assemblée , et où l'on érige des
autels à la Liberté , qui que ce soit ne s'est
avisé de réclamer cette définition . Un Particalier
qui allie les fonctions de Journaliste
à celles de Membre du Comité des Recherches
, a promis au Public de grands dévelop
pemens sur la dénonciation de M. de Saint-
Priest. En attendant qu'il nous tienne parole)
mieuxqu'il n'a fait , en nous annonçant aussi
les plus grands développemens sur les crimes
de MM. de Bcsenval , de Broglie , de Fapras
, etc. voici la Lettre qu'a adressée M. de
Saint-Priest au Président de l'Assemblée
Nationale , et dont il a été fait lecture :
Faris , ce 13 Juillet 1790.
*
MONSIEUR LE PRÉSIDENT ,
Je vous prie de lire à l'Assemblée Nationale
cette Lettre que j'ai l'honneur de
yous écrire rapidement.
« Je viens d'être informé que le Procu(
255 )
reur - Syndic de la Commune de Paris , à la
réquisition du Comite des Recherches de la
Ville , qui dit s'être concerté avec le Comité
des Recherches de l'Assemblee Nationale ,
m'a dénoncé au Châ elet , comme prevenu
de crime de leze - Nation , avec MM. de Maillebois
et Bonne- Savardin. "
Je crois devoir à la considération , plus
que jamais nécessaire à mes fonctions publiques
, d'aller au - devant de cette accusation
calomnicuse , comme je l'ai deja fait à deux
differentes reprises , lorsque j'ai été dénoncé
à l'Assemblée Nationale . Son Comite des
Rapports n'y ayant donné aucune suite ,
j'ai respecte l'importance des occupations
de l'Assemblée Nationale , et j'ai livré à
l'oubli d'injustes imptations. Mais aujourd'hui
qu'un Tribunal juridique est saisi d'une
action intentée contre moi , je prends l'en- -
gagement solennel de la poursuivre , en sacrifiant
mes veilles à ma défense , si le travaii
de ma place emploie le cours entier de
mes journées . Peut - être devrois -je être moins
affecte de cette nouvelle inculpation ; mais
le sentiment de confiance que donne une vie
honorable de cinquante - cinq années , dont
quarante au service de la Patrie dans de
grands et importans emplois , ce sentiment ,
dis -je , n'est pas assez fort en moi pour me
faire supporter patiemment que le mot de
crime puisse accompagner mon nom et atteindre
mon exacte probité.
"
n
J'ose déclarer à l'Assemblée Nationale
et à la Nation entière , que je n'ai jamais eu
aucup rapport de confiance avec MM. de
Maillebois et Bonne-Savardin , quoique les
connoissant depuis long- temps l'un et l'autre ;
ce dernier nommément pour l'avoir vu à
Mij
( 256 )
Constantinople , il y a plus de vingt ans ,
et depuis à l'occasion de mon Ambassade
en Hollande , parce qu'il étoit entré au service
de cette République avec M. de Maillebois.
Ce que je puis me rappeler dans le
très - petit nombre de visites que m'a faites
M. Bonne-Savardin depuis un an , c'est qu'il
m'a sollicité de m'interesser au payement
des dettes de M. de Maillebois ; qu'il m'a
représenté l'inconvénient de laisser ce Général
François à un service étranger ; qu'il m'a
dit enfin que le Roi pourroit s'en servir encore
utilement , même pour le Ministère de la
Guerre. Je n'ai jamais répondu à tout cela
que comme à des objets qui ne regardent
point mon Département. "
་་ Il est à reinarquer que ce Particulier ne
paroît m'avoir cité nulle part , mais bien un
sieur Farcy , nom que je n'ai jamais porté
ni emprunté je ne puis savoir quelles sont
les Pieces à l'appui de l'application de ce
nom au mien; inais je les certifie à l'avance
fausses et illusoires .
66
"
་་
་ ་
་་
"
Ce chef d'accusation écarté , il reste à
me justifier d'une autre inculpation qu'on
n'a rapportée être conçue en ces termes :
que M. Guignard n'a cessé de témoigner
« sa haine et son mépris pour l'Assemblée
Nationale , et les Lois décrétées par elle
, et acceptées , par le Roi , tandis que le
premier devoir d'un Ministre est de les
faire exécuter et respecter,
"C Je déclare hautement que je les respecte
. Je reconnois qu'il est de mon devoir
de les faire exécuter en tout ce qui dépend
de moi , et ce devoir , je l'ai rempli . J'ai
la conscience intime d'avoir servi avec zèle
et fidélité ma Patrie et mon Roi , et j'in(
257 )
voque à cet égard le glorieux témoignage
d'estime dont l'Assemblée Nationale m'honora
l'année dernière . J'ai juré le maintien
de la Constitution , et je serai fidèle à mon
serment. »
Signé, GUIGNARD .
Après cette lecture,M. Barrère de Vieuzac a
occupé le Législateur d'une idee poétique , qui
consiste à dresser sur les ruines de la Bastille ,
unobélisque sur lequel seroient gravées la date
de la destruction du Château- fort , la Déclaration
des Droits et la Fédération générale.
M. Martineau a trouvé le terrain trop
cher et trop propre à un emploi utile , pour en
faire ainsi le sacrifice , et d'après lui , le projet
de M. Barrère a été ajourné.
$
On a poursuivi la discussion sur l'établis
sement des Juges de paix , et spécialement
sur leur compétence , que l'article X fixe de
la manière suivante :
X. Il connoitra de même sans appel
jusqu'à la valeur de 5 liv. et à charge d'appel
, à quelque valeur que la commie puisse
mogter : "
18
1. Des actions pour dommages faits ,
soit par les hommes , soit par les animaux ,
aux champs , fruits et récoltes . »
2 ° . Des déplacemens de bornes , des
usurpatious de terre , arbres , haics , fossés
et autres clôtures , commises dans l'année ,
des entreprises sur les cours d'eau servant
à l'arrosement des prés , commises également
dans l'année , et de toutes autres complaintes
possessoires. "
་ ་
3. Des réparations locatives des maisons
et fermes .
« 4° . Des indemnités prétendues par le
Mi
( 258 )
Fermier on Locataire , pour non-jouissance ,
Jorsque le droit de l'indemnité n'est pas conteste
, et des dégradations alléguées par le
Proprietaire . "
.
5. Du payement des salaires des gens
de travail , des gages des domestiques , et
des actions relatives à l'exécution de leurs
engagemens .
33
6. Des actions pour injures verbales ,
rixes et voies de fait , pour lesquelles les
parties ne se seront pas pourvues par la voie
criminelle.
M. de Noailles a fait lecture d'un Rapport
du Comité Militaire sur l'organisation
de l'Armée. Depuis long - temps , on attendoit
cet Exposé avec impatience ; il a été
ecouté avec intérêt. Voici les bases' que M.
de Noailles a proposé de consacrer :
"
« Art. Ir . L'Armée sera composée de
204,619 Soldats et Officiers , dont 153,953
en activité , et 50,000 Soldats sédentaires
dans les Départemens ; la proportion des
Troupes étrangeres au reste de l'Armée , en
temps de paix , ne pourra être de plus d'un
à huit , trois cinquièmes , en comprenant les
Suisses .
་་
"}
II. La proportion de l'Infanterie à la
force de l'Armée sera comme trois et un tiers
est à quatre ; " ;
" La Cavalerie comme
un cinquième.
>>
un est à cinq et
III. L'Armée Françoise 7 au pied de de guerre , par l'augmentation
que pourront
recevoir les Troupes Etrangères , sera de
233,730 hommes . La proportion de l'Infanterie
à la force de l'Armée , sera alors comme
cinq un douzieme est à sept ; "
( 259 )
La Cavalerie comme un est à cinq et
un tiers ; "
" L'Artillerie et le Génie comme un est
à seize sept neuvièmes . ?
"
IV. La proportion des Officiers aux
Soldats dans l'Infanterie , sera , en temps de
guerre , comme un est à vingt- huit un tiers ;
dans la Cavalerie et les Dragons , comme
un est à dix - huit. Dans les Troupes légères ,
comme un est à vingt ; dans le Génie et
l'Artillerie , comme un est à dix un tiers.
ינ
L'impression du Rapport a été ordonnée ,
et la Séance s'est terminée par une Députation
des Gardes Nationales du Royaume ,
dont M. de la Fayette a été l'organe . Unanimement
, on a voté des remercîmens aux
Gardes Nationales .
Du MARDI. SÉANCE DU SOIR.
Deux Députations de la Marine et des
Troupes de ligne , ont occupé la grande
partie de la soirée , durant quelle M.
de Broglie , au nom du Comite des Rapports
, a rendu compte d'un nouvel attentat
sur les propriétés et sur les Lois , que les
-Infracteurs néanmoins ont juré cinq ou six
fois de maintenir au prix de tout leur sang.
Nemours , Montargis , et nombre de Paroisses
eirconvoisines , ont refusé le payement des
droits de dimes et de champart , ordonné
par l'Assemblée. On a dressé des potences ,
avec menace d'y attacher les Percepteurs ;
la Maréchaussée a été insultée. On accuse
les Municipaux de connivence. Ce désordre
n'est point particulier à Nemours et à Montargis
, il s'etend à bien d'autres Départemes
. Le Comité proposoit de supplier le
Roi de mettre des Troupes réglées à portée
M iv
( 260 )
"
de prêter main- forte aux Gardes Nationales ,
et que le Tribunal de Mélun fût chargé
d'informer et de juger en dernier ressort.
M. Fermond et M. Dupo t se sont opposés
à ce Décret ; le premier l'a jugé contraire
aux principes qui ont fait supprimer les Justices
Prévôtales ; le second , plus indulgent ,
a attribué la résistance du Peuple à son
ignorance des Décrets de l'Assemblée , et il
a opiné à ajouter que le droit de champart
seroit perçu , saufà se pourvoir par des voies
légales. Bientôt un Député de Nemours a
déclaré qu'il étoit inutile d'envoyer des
Troupes réglées , parce que ni elles ni les
Gardes Nationales ne voudroient jamais tirer
sur leurs Concitoyens. De manière que dans
Le sens de l'Opinant , ses Concitoyens pourroient
brûler , piller , tuer , violer toutes les
Lois , et se tenir certains qu'aucune force
publique ne se présentera pour les réprimer
: ainsi , la Société n'aura pas le droit
que la Loi natuelle donne à chaque individu
, de repousser la force par la force , et
voilà ce qu'à la fin du 18° siècle on appelle
la liberté; voilà les maximes sur lesquelles
on entend nous bâtir un nouvel ordre social
!
Au milieu de ces contestations étranges ,
M. Demeunier a demandé si un Tribunal
pouvoit informer contre une Munipalité.
( Nous demanderons encore s'il l'oseroit.
) L'Opinant a avoué que , jusqu'à ce
que le Comité de Constitution eût décidé la
question , les Municipalités étoient hors de
l'atteinte des Tribunaux . Une objection plus
tranchante s'est présentée à M. de Beaumetz.
N'est- il pas contradictoire , a- t- il dit judicieusement
, de mettre des Troupes à la dis(
261 )
ition des Municipalités , et de souffrir
qu'on informe contre ces mêmes Municipalites?
"
De ces diverses observations est sorti un
Décret atténué , qui ordonne d'informer
contre les coupables , et de poursuivre dans
tout le Royaume , sur la réquisition des Municipalités
, les Infracteurs du Décret du 18
Juin.
Il eût été bien desirable et bien juste.
d'étendre ce Décret an vol public qui se fait
en une infinité de lieux , des Droits Féodaux ,
dont le payement a été ordonné jusqu'au
rachat. Dans plusieurs Provinces , les Propriétaires
ne peuvent impunément percevoir
leurs redevances légitimes . S'adressent ils
aux Municipalités ? celles - ci craignent le
Peuple , et restent immobiles . Sollicitent -ils
le Gouvernement ? il ne peut que recourir
aux Municipalités , et l'on retombe dans le
même cercle . Ont- ils recours à l'Assemblée ?
les plaintes particulières se perdent dans
l'entassement des affaires générales de toute
espèce .
DU MERCREDI 14 JUILLET. Four de la
Fédération générale.
1
DU JEUDI 15 JUILLET.
Au commencement d'une des séances de
la semaine dernière , M. Camus avoit concerté
avec une trentaine de Membres présens , un
Décret qui ordonnoit an premier Ministre des
- Finances de remettre , dans le jour , l'état des
reprises du Trésor Royal. Par une lettre adres
sée ce matin à l'Assemblée, M. Necker dit :
J'ai employé tous les momens de jour et de
M & A
$
( 262 )
mit que m'ontlaisses mes autres occupat
à distribuer les cinq parties de cet état e
y faire ajouter quelques observations indispensables
; mais je n'ai pas eu le temps d'en
fa're la vérification , ni de faire prendre tous
les renseignemens necessaires. Je l'enverrai
demain dans l'état d'imperfection où le Décret
de l'Assemblée , à jour fixe , me force
de le livrer » . Le Comité des Pensions est
saisi de l'examen de cette lettre .
Après ce preliminaire , M. de Liancourt
a employé la premiere heure de la Séance
à exposer les principes qui dirigent le Comité
de Mendicité , et à classer les differens
rapports qu'il doit successivement presenter
à l Assemblée.
Cette dissertation présente la Théorie générale
de la mendicité : on s'y attache principalement
à démontrer l'influence de la
Constitution sur la destruction de ce fléau.
Les travaux du Comité pourront faciliter
ce bien futur ; mais en attendant , le nombre
de Dépôts et Hospices de Charité que l'on
est force journellement d'etablir , n'attestent
pas encore les effets de cette salutaire in-
Huence les maisons ouvertes dans les Municipalités
voisines de Paris , regorgent de
malheureux ; la plupart manquent de fonds
et sollicitent des secours.
Dans l'institution de la Prérogative Royale ,
à laquelle on a donné le nom plus doux de
Pouvoir exécutif, on a distingué , depu s la
Révolution , deux systêmes fondamentaux.
Le premier , écrasé aux mois de Septembre
et d'Octobre 1789 , appartenoit au premier
Comité de Constitution . Conformement à
la maxime de tous les Publicistes de quelque
poids , il consistoit à diviser la Puis(
263 )
sance législative , pour donner à la Loi , de la
maturite , de la rectitude , de la stabilité , et à
réunir la Puissance exécutrice , parce qu'un
grand Empire ne peut aller d'us mouvement
uniforme , sûr , et reglé , sans une grande
Force publique qsubjugue les résistances
particulières : il tendoit à affermir la liberté
publique , les lois et le Gouvernement Monarchique
, par une balance réciproque entre
la Puissance qui veut et celle qui agit : il
tempéroit la Démocratie par la Monarchie ;
il armoit celle- ci d'une force légale , défensive
, en la rendant partie intégrante , toujours
libre , toujours . nécessaire du Pouvoir
législatif: an défaut d'une puissance active ,
dont on devoit craindre l'abus , il l'entonroit
ainsi de celle d'opinion ; il l'élevoit extérieurement
à cette hauteur qui defend le
Trône des atteintes d'aucun Parti , d'aucun
Corps , d'aucune entreprise populaire ou
Aristocratique ; il interdisoit l'exercice de
ces fonctions suprêmes , à tout autre Pouvoir
qu'à celui dont la Constitution doit inviolablement
maintenir l'unité , et contre les
abus duquel elle a placé des barrières suffisantes.
Ce systême fut décrié avant d'être examiné :
il pouvoit être susceptible d'erreurs ( je suis
loin de le penser) ; mais quelle pitié d'oser dire
et d'ecrire qu'on vouloit nous conduire à la
servitude , par le Gouvernement perfectionné
, qui jusqu'alors servoit de type à la
liberté ! « Quelle pitié , a dit M. Servan
d'entendre à cette époque et depuis , des
- Déclamateurs enfantins , les mains encore
flétries des fers qu'ils venoient de briser
et balbutiant à peine les mots de liberté
་ ་
"
M vj
t
( 264 )
"
"
« et de Constitution , traiter les Anglois , et
leurs imitateurs , d'esclaves ignorans!
Dans le second systême , la Monarchie
fut considérée sous des rapports très - differens
. Ses Architectes ! a construisirent avec les
élémens de la Démocre de l'âge d'or ; ils
arrangèrent les hommes comme des cailloux,
sans tenir compte de la circulation du sang
et des esprits animaux ; ils assemblèrent leur
charpente , ayant toujours sous leurs yeux
le despotisme de Louis XIV , la Bastille ,
les lettres - de- cachet , les incalculables dilapidations
de nos Finances , les décisions arbitraires
des Ministres despotiques. Dans
leur juste effioi , ils mirent la Liberté à la
plus grande distance de la Royauté , et lorsqu'il
fallut placer celle - ci au milieu de l'édifice
, elle ne trouva plus sa mesure. Le Monarque
resta , la Monarchie s'enforca'sous
le Pouvoir du Peuple , et l'on crut le Trône
dangereux tant que son action ne seroit pas
tellement subordonnée , que chaque autorité
dans l'Etat sortît de sa dépendance , et qu'à
chaque acte d'exécution , il rencontrât un
Pouvoir , maître de lui résister.
La Puissance exécutive ayant été anéantie
de fait depuis les grandes epoques de la Révolution
, à chaque attentat contre l'ordre ,
et la sureté publique , des cris s'élevèrent
en faveur de sa restauration . La Constitution
y avoit pourvu en déclarant le Roi
Chef suprême du Pouvoir exécutif ; mais en
quoi consistoit cette suprématie ? le Législateur
fut long-temps muet à cet égard.
Lorsqu'il s'expliqua , les Corps Administratifs
étoient déja investis du droit de requérir
seuls la force armée , et de se constituer
ainsi seuls gardiens de la paix pu(
263 )
blique. Subordonnés au Roi , mais encore
plus au Corps législatif, ils invoquoient de
préférence et constamment les ordres de
celui - ci , en refusant de reconnoître les
injonctions du Pouvoir exécutif : ainsi , pour
chaque cas particulier , il a fallu un Decret
par lequel , ou le Législateur a prononcé luimême
, ou il a autorisé le Roi à se faire obéir .
Toutes les autres dispositions relatives à la
Puissance Royale , ont été des conséquences
immédiates du systême précédent. Les Corps
Administratifs , les Juges , le Clergé , sont
fivrés à la nomination du Peuple sans aucune
participation du Pouvoir exécutif. Les
Municipalités , les Districts , les Départemens
lui disputent la haute Police. Ses Ministres
, isolés de toutes parts , sont exclus
du Corps législatif. Il ne peut qu'accepter
les Décrets constitutionnels : à l'avenir , le
refus de sa sanction ne sera que provisoire.
Sans doute ce fut en conformité de ces
préliminaires , qu'une Section nombreuse de .
l'Assemblée voulut écarter le concours du
Roi dans la décision de la guerre ou de la
paix . Il étoit , en effet , bien étrange de
laisser une semblable prérogative dans les
mains d'un Prince , qui ne peut rendre une
Ordonnance de Police . Cependant , ici les
Auteurs de la Constitution actuelle se divisèrent
, et le droit de préparer la guerre et
la paix fut laissé au Roi. Cette première
déviation du systême général en a amené d'autres
; l'organisation de l'armée vient d'en
manifester une nouvelle.
Aujourd'hui , M. de Noailles entrant dans
l'esprit de la Constitution , et voulant en
prévenir les discordances , a proposé le Dé- >
cret suivant :
( 266 )
L'Assemblée Nationale , expliquant son
Décret du 28 février , et conformément à
celui qu'elle a rendu le 28 juin sur l'Armée
navale , decrete qu'il appartient au Pouvoir
législatif , de fixer le nombre d'individus de
chaque grade , tant pour les Troupes Nationales
que pour les Troupes étrangères à
la solde de la France .
Par ce Décret du 28 février , l'Assemblée
pria le Roi de lui envoyer son plan d'organisation
de l'armée , afin qu'elle pût s'occuper
des objets qui sont du ressort du Corps
legislatif. De là , nombre de difficultés entre
le Comité Militaire et le Ministre de la
guerre. Le Comité étoit nanti de l'examen
et de la révision d'un plan Ministériel . M. de
la Tour- du-Pin en a refait un second : le
Comité a rédigé aussi le sien . Plusieurs de
ses Membres ont fait entrer dans la compétence
de l'Assemblée , la refonte des Corps
Militaires , la suppression des Officiers , leur
création par consequent , enfin tous les détails
de la composition d'une armée. Cette
compétence est - elle Constitutionnelle ? telle
est la question que M. de Noailles en son
nom propre , a soumise à l'examen du Corps
législatif.
2
De longs débats se sont élevés entre les
deux Sections divisées qui forment la majorité.
"
Si vous autorisez les Législatures , a dit
M. de Wimphen , à determiner le nombre
d'hommes de chaque grade , à organiser et
à desorganiser à leur gré les Corps Militaires ,
soyez surs qu'elles les désorganiseront . Il est
rare qu'un Corps jouisse d'un grand pouvoir
sans être jaloux de l'exercer. Il peut arriver
qu'il ne se trouve dans la Législature pas
( 267 )
un seul Militaire ; il suffira alors d'un esprit
captieux , pour bouleverser l'Armée . »
Daus les discussions qui eurent lieu à
Versailles , sur l'article de la Constitution ,
suivant lequel : « Nul Office public ne
"
་ ་
pourra être créé que par un Décret du
Corps Législatif , sanctionné par le Roi , "
MM. Mounier , de Virieu , Malouet , prédirent
littéralement les conséquences qu'en
a aujourd'hui tiré M. Dubois de Crancé,
quant aux Offices Militaires . A l'autorité
précise de la Constitution , il a ajouté celle
des circonstances , qui rendoient d'interêt
national le choix d'Officiers Patriotes , tandis
que le Pouvoir exécutif avoit un intérêt contraire.
"
་་
On est toujours sûr , a repliqué M. de
Monilauzier, d'obtenir des applaudissemens ,
quand on met en parallele la Nation et les
Ministres ; mais il ne suffit pas de diré : « La
Nation a un très- grand intérêt à cette chose ;
« donc elle est du ressort du Corps Législatif ;
autant vaudroit detruire tout de suite tous
les autres pouvoirs politiques de l'Etat . »
"
་ ་
*
M. Emery accordoit l'initiative au Roi et
le Décret au Corps Legislatif. MM. de
Crillon , de Sernt et de Trac , opinoient à
ne s'occuper que des rapports constitutionnels
et économiques , en laissant au Ministre
les Rapports Militaires .
M. Bureau de Pusy a estimé que ces
et les subdivisions de l'Armée
appare tails
essentiellement au Chef de l'Araee , et que
si l'Assemblee réunissoit à la force de voloate
et d'opinion , celle de l'action et de la d´sposition
des forces militaires , elle comule- ,
roit tout le poids à l'extrémite du levier qui
doft maintenir l'équilibre politique ; elle
( 268 )
effraieroit par un genre de despotisme ,
plus dangereux que celui qu'on avoit renversé.
M. le Curé Jalet établissoit , pour majeure ,
que la nomination des Juges et des Curés
appartenoit au Peuple; il alloit sans doute
conclure que la nomination des Officiers dépendoit
aussi du Corps Legislatif , si des
éclats de rire n'eussent coupé son syllc--
gisme.
M. Péthion a répondu à M. Bureau de
Pusy par les principes même de la Constitution
, qui n'admet ni levier , ni équilibre :
Le pouvoir du Roi , a- t il dit , se borne.
" à sanctionner ou à ne pas sanctionner ncs
" Décrets. "
#
M. Alexandre de Lameth a demandé comment
le Corps Législatif pourroit user de
son droit , de déterminer la dépense totale
de l'Armée , s'il n'avoit celui de déterminer
le nombre d'hommes de chaque grade ? Je
demande , a répliqué M. Emery, si le nombre
d'hommes à donner à chaque Compagnie ,
ne dépend pas essentiellement de la năture
des évolutions qui seront adoptées , si le
nombre d'hommesà placer dans chaque espèce
de fonctions ne dépend pas de ces mêmes circonstances
? il faudra donc aussi que le Corps
Législatifs'occupe d'un plan de Tactique. "
Cette discussion alloit se prolonger indéfiniment
, lorsqu'un ajournement l'a rejettée
à Lundi.
A l'ouverture de la Séance , M. le
Président avoit rendu compte qu'un détachement
de Soldats Vétérans , incertains du
lieu où seroit déposée l'Oriflamme , donnée
par la Municipalité aux Députés des Troupes
de ligne , pour la Cérémonie du 14 , l'avoieng
( 269 )
remise la nuit dernière dans la Salle de
l'Assemblée Nationale . Il a ajouté qu'interpellé
par les Dépositaires , il avoit répondu
que , suivant son opinion personnelle , cet
Etendart seroit mieux placé près du Roi .
"
A ces inots , des clameurs se sont élevées .
Vous n'avez pas le droit de donner votre
avis , a ' crié M. Alexandre de Lameth au
Président . ท
« J'ai le droit , a répliqué M. de Bonnay,
de réciter un fait . " Une grande vivacité
d'opinions s'est manifestée dans le débat sur
le sort de cet Etendart.
Vainement M. l'Abbé Maury , par un
historique de l'ancienne Oriflamme et de la
Bannière de France , a voulu faire comprendre
que l'Etendart dont il s'agissoit ne
pouvoit être déposé , comme Oriflamme ,
que sous la garde de la Religion , dans un
Temple ; ou comme Drapeau Militaire , que
chez le Roi , Chef de l'Armée.
M. de la Rochefoucault , au contraire ,
voyant ici l'Oriflamme de la Constitution ,
en a donné la garde aux quatre Commis des
Archives de l'Assemblée . M. de Clermont-
Tonnerre a fait remarquer qu'on ne plaçoit
pas dans des Archives , l'Etendart de l'Armée
Françoise ; MM . Populus et Chapelier ont
décidé , et avec eux la Majorité , que l'Oriflamme
, signe de liberté , resteroit dans la
Salle même.
DU JEUDI. SÉANCE DU SOIR.
On a repris , et toujours sans la terminer ,
la discussion sur le Commerce de l'Inde. M.
de Mirabeau l'aîné , d'une part , M. Begouen de
l'autre , en avoient précédemment posé les
bases contradictoires , en traitant ce sujet
( 270 ).
avec sagacité. M. Malouet a aujourd'hui
prêté de nouvelles forces à l'opinion de M.
Begouen. Il a trace les limites au- delà desquelles
la liberté du Commerce devenoit
abusive ; comme toute liberté , elle doit être
soumise à des Lois justes et à l'intérêt géneral.
Le Commerce de l'Inde est libre ,
puisqu'il n'est pius exclusif ; mais la question
de l'entrepôt de ses retours , doit être
subordonnée à l'intérêt évident des Manufac
tures et du Fisc . Tous les Ports reçoivent
les navires faisant le Commerce des Calonies
; mais ces navires y abordent pour acheter
comme pour vendre. Dans l'opinion de M.
Malouet , l'Orient doit être seul ouvert aux
retours de l'Inde dans l'Océan . Il en faut
ua néanmoins sur les côtes de la Méditerranée
pour la réexportation au Levant et
en Italie , et Toulon a fixé la préférence de
TOpinant .
Après lui M. Dupré , Député de Carcassonne
, a renouvelé les argumens en faveur
de la liberté indéfinie , et il a étayé son
opinion du voeu de 60 Manufactures du Languedoc.
M. Roussillon , autre Député de
cette Province , a récusé cette autorité.
Les Manufactures qu'on nous cite , a-t-il
dit , sont des Fabriques de draps ; elles n'ont
aucun intérêt au Commerce de l'Inde , tandis
que celles de toiles et de soieries qu'il af
fecte , réclament contre le voeu du Préopi-
"
nant. "
M. de Mirabeau l'aîné a inutilement demandé
la parole , pour défendre son opinion :
on lui a objecté le Réglement qui ne permet
à aucun Membre de parler deux fois dans
la même discussion : quoiqu'il répondit que
cet ordre s'appliquoit aux Séances et nou
( 271 )
aux matières , on l'a forcé de céder la Tribune
à M. d'André , qui , lui - même parloit une seconde
fois por la liberté indéfinie ; enfin , M.
le Chapelier s'est mis sur les raugs , et a defendu
les intérêts de l'Orient. Quoiqu'il ait assuré
qu'on ne disputoit à cette Ville son privilege
, que pour la punir de son patriotisme ,
il n'a persuadé qui que ce soit ; car le patriotisme
de Marseille a été bien plus ardent
que celui de l'Orient . L'Opinant a cité ensuite
une Lettre de la Chambre de Commerce
de Bordeaux , favorable à son systême
: M. Nérac en a contesté l'authenticité ;
on a contesté à M. Nérac la justesse de ses
informations , et du sein de cette controverse
épisodique la question a été ajournée , et la
Séance levée.
DU VENDREDI 16 JUILLET.
Il existe deux classes de demandes de la
part des Municipalités pour l'achat des Biens
Nationaux , les unes vagues , les autres déterminées.
La magnificence de plusieurs surpassera
certainement leurs facultés et celles
des acquéreurs possibles . Je connois un village
de la Bourgogne , où l'on auroit de la
peine à rassembler dix mille écus , et qui a
fait une soumission de 500,000 liv. Pour
mettre de l'ordre dans ces ventes , et en
constater la certitude , M. de la Rochefoucault
, Membre du Comité d'Aliénation , a
fait passer un Décret qui charge le Comité
de procéder sans delai à la vente aux Municipa
ites , des biens pour lesquels elles ont
fait des soumissions . Il ne recevra de soumission
que jusqu'au 15 Septembre prochain ,
et les Municipalités qui , dans leurs de(
272- )
mandes , n'ont pas rempli les conditions
exigées , seront tenues de faire de nouvelles
soumissions , avant ladite époque . Le Comité
rendra compte à l'Assemblée avant le
1er Octobre prochain , des soumissions qu'il
aura reçues , pour être statué définitivement
sur l'exécution complète de l'aliénation aux
Municipalités .
:
M. Camus , en reportant l'attention de l'As
semblée sur les productions du Comité des
Pensions , a commencé par se feliciter de
ce que sa sévérité passoit en proverbe. L'autre
jour , il avoit fait monter la somme totale
des pensions et des gratifications , à 58 willions
aujourd'hui , il l'a portée à 80 millions
espérons qu'incessamment elle s'élevera
à 100 et plus : l'économie en sera plus
grande ; car M. Camus réduit maintenant
cette somme à 12 millions . « Nous croyons
par-là satisfaire , a - t- il dit , toutes les obligations
d'une Nation généreuse. Nous sacrifions
de plus quatre inillions au soulagement
des pauvres Pensionnaires qui seront dépouillés
de leurs pensions .
"}
Avant que l'on parvint aux 15 nouveaux
Décrets qui terminent les maximes générales
sur les pensions futures , M. Populus a tranquillisé
les consciences , en assurant que le
Comité avoit consulté l'état actuel des finances,
avant de se livrer à une pareille munificence.
Au milieu de la discussion confuse de ces
Décrets , est entré M. de Toulouse - Lautrec;
M. le Président l'ayant invité , d'après le
voeu de l'Assemblée , de monter à la Tribune
, ce respectable Vétéran , traité de
criminel de lèze - Nation par d'indignes Dé
273 )
lateurs , commentés par d'indignes Journalistes
, a parlé en ces termes :
Il est affligeant pour moi d'avoir à me
justifier d'inculpations si atroces et si dépourvues
de fondement. Sans doute l'Assemblée
n'a vu que des colomniateurs dans les
deux hommes qui ont déposé contre moi ; je
n'ai parlé à l'un et à l'autre que de choses
indifférentes , et cependant ils ont dénoncé
le fait le plus faux et le plus incroyable.
J'aurois pu confier à deux hommes , dont
l'un m'est inconnu , le projet d'empêcher ,
avec 800 hommes , la Fédération qui devoit
avoir lieu à Toulouse ! Une pareille invraisemblance
doit détruire toute espèce de
soupçon ; il y avoit à Toulouse 30,000
hommes pour la Fédération . Celui qui auroit
voulu l'empêcher , avec Soo homines , ne
seroit- il pas digue des Petites- Maisons ? Je
dois être à l'abri du soupçon d'exercer le
métier de suborneur : si j'avois été un
homme à causer des troubles , la ville de
Castres m'en fournissoit le moyen ; elle a
été agitée , et il falloit peu de chose pour
occasionner les plus grands malheurs . Mais
au contraire , j'y ai recommandé la paix , lé
respect et l'obéissance aux Décrets de l'Assemblée
Nationale. Je prie d'interroger là-'
dessus nos Députés à la Fédération , qui
sont dans les Tribunes : ils pourront dire la
vérité. Je trouve dans mon coeur une assurance
certaine ; je me crois à l'abri du soupcon
; mais j'ai encore besoin de l'approbation
de l'Assemblée ; et afin qu'elle puisse
juger si je l'ai méritée , je la prie de vouloir
bien entendre la lecture des certificats
des Municipalités dans lesquelles j'ai passé. "
Ces quatre certificats contiennent les té(
274 )
moignages les plus honorables à l'humanité
et à la bienfaisance de M. de Lautrec , L'As
semblee a partagé l'emotion qu'il ressentoit.
Verrez vous , a dit M. Goupil de Prefeln,
trembler devant vous ce brave homme qui
jamais n'a
jamais n'a tremblé devant les ennemis de
' Etat ? Je demande qu'il soit sur- le - champ
declaré exempt de toute inculpation . »
" Si c'est un devoir de l'Assemblée , a reprit
M. Regnault , de proclamer l'innocence
de l'un de ses Membres indignement calomnié
, son devoir est aussi de poursuivre
ses calomniateurs. Je demande donc que
cette affaire soit renvoyée au Comité des
Rapports , et , s'il est nécessaire , au Comité
des Recherches , et que , comme l'a deja
ordonné un de vos Decrets anterieurs , l'information
soit continuée .
"
Quoiqu'il fut difficile d'apercevoir cette
connexite prétendue entre la nécessité de
continuer l'information , et celle qu'il eut
été juste d'ordonner contre les denonciateurs
de M. de Lautrec , la Motion de M. Regnault
a passé en Décret presque sans opposition.
M. Camus , dont on venoit d'adopter 15
Décrets sur les Pensions , les a fait suivre d'un
troisieme Rapport , qui leur donne une force
retroactive sur les Pensions précedemment
accordées par le Roi , et les supprime
toutes d'un trait de plume , pour les recréer
d'après les Lois qu'il n'avoit d'abord annoncées
que comme des principes , destiues à
diriger la concession des Pensious futures.
On n'a pas même ose observer que M. Camus
annulloit ces mêmes Lois , en changeant leur
objet et l'intention dans laquelieeiles avoient
été portées .
M. de Sinetti , cependant , a prononcé un
( 275 )
"(
Discours aussi raisonnable que touchant ,
dans lequel il représentoit les difficultés immenses
, et les longueurs de cette recréation
des Pensions qui , puisqu'on ne veut pas
entendre parler même de réductions , doit
dépouiller infailliblement de tout secours
les trois quarts des Pensionnaires : Quel
est le Ministre , a-t- il dit , qui voudra servir
d'un côté , de courtier à l'intrigue , et de
l'autre de plastron à tous les reproches ? qui
osera supprimer les Pensions de tant d'infortunés
qui n'auront d'autres titres que leurs
malheurs? représentez vous des vieillards
infirines vivani éloignés dans une Province ,
avec une modique Pension qui soutient eux
et leurs familles ; représentez- vous tant de
milliers d'infortunés qui , faute de pouvoir
faire valoir leurs titres , seront supplantés
dans cette recréation par les Intrigans. On
vous a déja parlé de ces braves Militaires ,
qui , victimes d'une suppression , ou du caprice
d'un Colonel , ont été relégués avec une
modique retraite leurs Corps n'existeront
plus , ou leurs anciens Chefs ne voudrout
pas avouer leurs torts , et ces malheureux
Officiers seront prives de leurs pensions. Ils
auront été à la guerre ; ils auront quitté le
service malgré eux , et parce qu'ils n'y seront
pas restés trente ans , on les réduira à la
Mendicité. "
64
A ces verités pathétiques , M. de Vimphen
en a ajouté d'aussi touchantes dans un rapport
sur les Pensions militaires :
Vous
savez, a- t- il dit , que lorsque Dieu fit descendre
le feu du ciel sur Sodôme et Gomoirhe
, il en fit sortir les Justes . Je vous
propose aussi d'excepter de la suppression
les Pensions d'anciens Militaires , affectés à
( 276 )
des services importans , et obtenues pendant
la guerre même ; celles accordées à ces anciens
Officiers généraux qui ont fait la guerre
et ont passé par tous les grades. Décidez
qe'elles ne pourront excéder 6000 liv. , mais
ne livrez pas ces Militaires respectables qui
ont sacrifié leur fortune et leur sang au service
de l'Etat , aux horreurs d'une incertitude
absolue de leur sort , et de la suspension
entière deleurs Pensions . Ces réflexions n'ont
pu prévaloir sur l'inexorable décision da
Comité .
:
M. Camus leur a froidement opposé la
facilité de l'opération « On connoîtra , -
a -t - il dit , les règles d'après lesquelles les
Pensions seront recréées ; chacun sera son
propre Juge , et ceux là seulement qui auront
des titres légitimes , se présenteront. "
" Si ces infortunes sont leurs propres juges ,
« a repris un Membre du côté droit , ils seront
aussi les vôtres , et craignez leurs jugemens.
D'après les Euvres de M. Camus,
a ajouté un autre Député , l'Assemblée doit
s'occuper sans délai du travail du Comité
de Mendicité . ·
"
"
L'anti- chambre de celui des Pensions ,
devenu l'écho des lamentations d'une foule
d'anciens Militaires retirés et infirmes , présente
l'esquisse des effets des Décrets sur les
Pensions , rendus aux mois de janvier et février.
3
" Un viel Officier , a dit M. de Virieu ,
s'est offert à moi couvert de blessures : « Jaí
été, m'a-t - il dit , au Comité me plaindre du
retard de ma pension , qu'on refuse de me
payer , à cause qu'elle excède de 100 livres
le taux de 600 francs. Allez , m'a- t- on répondu
, chercher à dîner chez vos parens. »
M.
( 277 )
M. Camus a avoue ce propos , et a cru
le justifier en disant qu'au nom de Montagnac,
que porte le Pensionnaire , il s'étoit rappelé
qu'il existe dans cette famille un Prélat et
des Bénéficiers très - riches. « Voilà , a- t - il
ajouté , comme en voulant le bien , on s'attire
la haine des vampires de la Cour. »
Certes , la sortie étoit bien placée envers
un vieillard indigent , et M. de Virieu qui
n'a jamais habité les approches de la Cour ,
ni été son pensionnaire.
M. Dupont ayant fait observer qu'en attendant
la recréation des Pensions , tous les
Pensionnaires auroient le temps de mourir de
faim ; il a obtenu , à force de débats , que jusqu'à
la recréation , les pensions continueroient
d'être payées jusqu'à la concurrence de
600 liv. ; laquelle somme sera insaisissable .
Voici les articles décrétés dans cette Séance :
XIII. La liste civile étant destinée au
paiement des personnes attachées au service
particulier du Roi et à sa Maison , tant domestique
que militaire , le Trésor public
demeure affranchi de toutes pensions et gratifications,
qui peuvent avoir été accordées ,
ou qui le seroient par la suite , aux personnes
qui auroient été , sont ou seront employées
à l'un ou à l'autre de ces services .
" XIV. Il sera destiné à l'avenir une
somme de douze millions à laquelle demeu-,
rent fixés les fonds destinés aux pensions
dons et gratifications ; savoir , dix millions
pour les pensions , et deux millions pour les
dons et gratifications. Dans le cas où le remplacement
des Pensionnaires décédés ne laisseroit
pas une somme suffisante pour accorder
des pensions à tous ceux qui pourroient
y prétendre , les plus anciens d'age et de
No. 30. 24 Juillet 1790. N
( 278 )
service auront la preference , les autres ,
l'expectative , avec assurance d'être les premiers
employés successivement.
"4 XV . Au delà de cette somme , il ne
pourra être payé ni accordé , pour quelque
cause , sous quelque prétexte ou dénomination
que ce puisse être , aucunes pensions ,
dons et gratifications , à peine contre ceux
qui les auroient accordées ou payees d'en
répondre en leur propre et privé nom .
"
"
sur
XVI. Ne sont compris dans la somme
de dix millions affectés aux pensions , Jes
fonds destinés aux Invalides , aux soldes et
demi soldes , tant de terre que de mer
la fixation et destination desquels fonds
l'Assemblée se réserve de statuer ; n'y sont
pareillement comprises les pensions des Ecclésiastiques.
"
"
et
« XVII. Aucun Citoyen , hors le cas de
blessures reçues ou d'infirmités contractées
dans l'exercice des fonctions publiques ,
qui les mettent hors d'état de les continuer ,
ne pourra obtenir de pension qu'il n'ait
trente ans de service effectif , et ne soit âgé
de cinquante ans , le tout sans préjudice de
ce qui sera statué par les Décrets particuliers
, relatifs aux pensions de la Guerre et
de la Marine.
"
"
XVIII. Il ne sera jamais accordé de
pensions au delà de ce dont on jouissoit à
titre d'appointemens ou de traitemens , dans
le grade que l'on occupoit : pour obtenir la
retraite d'un grade , il faudra y avoir passé
le temps qui sera déterminé par les Decrets
relatifs à chaque nature de service ; mais
quel que fût le moment de ces traitemens
et appointemens , la pension , dans aucun
eas , sous aucun prétexte , et quel que puisse
( 279 )
re le grade du pensionué , ne pourra jamáis
excéder la somme de dix mille liv. DO
.XIX. La pension accordée à trente anwées
de services sera du quart du traitement ,
sans toutefois qu'elle puisse jamais être moindre
de 150 liv.
"
D
XX. Chaque année de service , au delà
de l'époque fixée , produira une augmentation
progressive du vingtième des trois quarts
restans des appointemens et traitemens , de
manière qu'après 50 ans de service , le montant
de la pension sera de la totalité des
appointemens et traitemens , sans que néanmoins
, comme on l'a dit ci- devant , cette
pension puisse jamais excéder la somme de
dix mille livres. "
་ ་ XXI. Le fonctionnaire public , ou tout
autre Citoyen au service de l'Etat , que ses
blessures ou ses infirmités obligeront de
quitter son service ou ses fonctions avant
les trente années expliquées ci - dessus , recevra
une pensión déterminée par la nature
et la durée de ses services , le genre de ses
blessures et l'état de ses infirmités.
"
'" XXII. Les pensions ne seront accordées
que d'après les instructions fournies par les
Directoires de Département et de Districts ,
et sur l'attestation des Officiers-généraux et
autres Agens des Pouvoirs exécutif ou iudiciaire
, chacun dans la partie qui les concerne.
"
་་
XXIII. A chaque Section du Corps législatif,
le Roi lui fera remettre la liste des
pensions à accorder aux différentes personnes
qui, d'après les règles ci- dessus , seront dans
le cas d'y prétendre . A cette liste sera jointe
celle des pensionnaires décédés et des pènsionnaires
existans. Sur ces deux listes , en-
Ni
280 )
voyées par le Roi à la Législature , elle rent ,
dra un Décret approbatif des nouvelles pensions
qu'elle croira devoir être accordées✦
et lorsque le Roi aura sanctionné le Décret ,
les pensions accordées dans cette forme ,
seront les seules exigibles , les seules payables
par le Trésor public.
" XXIV. Les gratifications seront accordées
, d'après les mêmes instructions et attestations
, portées dans l'article XXII ; chaque
gratification ne sera accordée qu'une
seule fois seulement ; et s'il en est accordé
une seconde à la même personne , ce ne sera
que d'après une nouvelle décision , et pour
cause d'un no veau service ; et dans tous les
les gratifications ne seront concédées
que suivant la nature des services rendus ,
les pertes souffertes , et les besoins de ceux
auxquelles eles seront concédées , "
XXV. A l'ouverture de chaque Session
il sera présente un état des gratifications
accorder , et des motifs qui doivent en déterminer
la concession et le montant . L'état
de celles qui seront jugées devoir être accordées
, sera pareillement décrété par l'Assemblee
législative ; et lorsque le Décret aura
été sanctionné par le Roi , les gratifications
accordees dans cette forme seront aussi les
seules payables par le Trésor public .
K
"
XXVI. Néanmoins , dans les cas urgens
, le Roi pourra accorder provisoirement
des gratifications : elles seront comprises dans
Petat qui sera présenté à la Législature ; et
si elle les juge accordées sans motifs , ou
contre les principes décrétés , le Ministre
qui aura contre-signe les décisions , sera
tenu d'en verser le montant dans le Trésor
de l'Etat.
( 281 )
XXVII. L'état des pensions , tel qu'il
aura été arrêté par l'Assemblée Nationale ,
sera rendu public : il sera imprimé en entier
tous les trois ans ; et tous les ans dans le
mois de janvier , l'état des changemens survenus
dans le cours des années précédentes
ou des concessions de nouvelles pensions et
gratifications , sera pareillement livré à l'im-
*pression.
aa
A la fin de la Séance , on a lu une lettre
de la Municipalité d'Orange : elle confirme
la peinture que nous avions présentée de l'état
d'Avignon. Cette Ville , abandonnée de
tous les Propriétaires , est à la merci dela
*multitude sans pain , sans travail , et chaque
jour en insurrection. 60 Gardes Nationales
d'Orange ne peuvent la contenir , et la Municipalité
demande des troupes pour Orange
et pour Avignon.
DU SAMEDI 17 JUILLET.
Dans les maximes modernes , le Peuple
étant le Souverain actif, et chaque Section
du Peuple formant la Nation ; le pouvoir de
celle - ci devant être indéfini , absolu , illi-
-mité ; tous les Officiers de l'Etat , à commencer
par le Roi , n'étant que ses Commis ,
-et les Lois , ses volontés momentanées
qu'elle peut enfreindre par sa toute puissance
, ou anéantir la force à la main ; les
Droits de l'homme consistant pour chaque
-homme que la nature n'a pas fait métaphysicien
, dans le droit de n'obéir qu'à son voeu
et à son intérêt , nul ne doit être surpris
que le Peuple mette journellement , dans un
lieu ou dans un autre , cette théorie en pratique.
C'est au refus de payer l'impôt qu'elle
s'applique avec le plus de succès ; car l'impôt
Niij
( 282 )
est une atteinte à la propriété ; celle - ci ne peut
être taxée que pour les besoins de l'Etat :
or , si le Peuple décide au Nord ou au
Midi , que les besoins de l'Etat n'exigent
pas qu'il acquitte les impositions , on ne peut
le ramener à son devoir , car il en a
des devoirs , quoique ses Courtisans ne lui
parlent que de ses droits ) , que par la persuasion
ou par la contrainte ; mais , comment
contraindre ceux qui composent la force
publique , qui ont seuls la prérogative de la
mettre en mouvement par leurs Delégués
Municipaux , et dans la dépendance desquels
sont les Juges amovibles , qui pourroient
punir les insurrections ? L'Assemblee s'est
occupée aujourd'hui de ce probleme . Ele
avoit rendu , il y a quatre jours , un Décret
pour protéger les entrées de Lyon. Aujour
d'hui , on a appris par M. Chabroud , Orateur
du Comité des Rapports , que le Peuple
de Lyon avoit brisé les barrieres de cette
ville , dispersé les Commis , et fait entrer
de force une grande quantité de marchandises
et de denrées . DesCommissaires nommés
par les Districts ont statué l'abolition de
tous les droits d'entrée dans Lyon , à l'exception
des droits de Douanes ; la Municipalité
ayant reçu cet Arrêté , ele a tenté quelques
remontrances ; le Peuple a passé aux
menaces , et crainte de pis , le Conseil - général
de la Commune a confirmé la suppression
des droits : l'Arrêt a été publié et affiché.
Le Peuple a été poussé à cet égarement
par ses Ennemis et ceux de l'Etat ; et
quels sont ses Ennemis ? ceux qui l'entretiennent
sans cesse de sa toute -puissance ,
et applaudissent à tous ses écarts ; ou ceux
qui desirent un ordre de choses propre à
( 283 ):
mettre la Loi au- dessus des insurrections ?
M. Martineau a blâmé la mollesse de la
Municipalité et l'inaction de la Garde Nationale
; mais M. Mayet , Député de Lyon ,
a assuré que le Maire étoit monte sur une
table , d'où il avoit fait de grands efforts :
quant à la Garde Nationale , M. Périsse l'a
justifiée , en disant qu'elle ne pouvoit agir
avant d'être organisée. On a décrété :
"
1 ° . Que les Procès - Verbaux contenant
nomination et délibération des prétendus
Commissaires des 32 Sections de là Ville de
Lyon des 9 et 10 de ce mois , sont et demeureront
nuls et non avenus ainsi que
tout ce qui a suivi , et cependant l'Assemblée
ordonne que les pieces relatives à cette affaire
seront remises à son Comité des Recherches
, qu'elle charge de prendre tous
les renseignemens nécessaires contre les auteurs
des troubles dont il s'agit , notamment
contre les particuliers qui ont fait les fonctions
de Président et de Secrétaire dans
l'Assemblée desdits prétendus Commissaires,
afin qu'il soit procédé contre eux selon la
rigueur des Lois. »
་་ 2°. Le Decret du 13 de ce mois sera
exécuté suivant sa forme et teneur ; et à cet
effet les barrieres de la Ville de Lyon serodt
incessamment rétablies , et les Commis et
Préposés à la perception des droits qui y
sout exigés , seront remis en possession de
leurs fonctions , et le Roi sera supplié d'einployer
la force armee en nombre suffisant
pour protéger efficacement le rétablissement
des barrieres , et la perception des imposi
tions , laquelle force sera employée à la réquisition
des Corps administratifs conformement
à la Constitution . "
N iv
( 284 )
3°. Dans la quinzaine après la publica
tion du présent Décret , les Cabaretiers ,
Marchands et autres Citoyens de la Viile
de Lyon , pour le compte desquels sont et
seront entrées des denrées et marchandises
sujettes aux droits , pendant la cessation des
barrières , seront tenus d'en faire , dans les
Bureaux respectifs , la déclaration , et
d'acquitter les droits à concurrence ; et passé
ce délai , le Roi sera supplié de donner des
ordres pour qu'il soit informé contre ceux
qui n'auront pas fait la déclaration et le
payement des droits dont il s'agit , sans
prejudice de la responsabilité des Citoyens
composant la Commune , qui sera exercée ,
s'il y échet , et ainsi qu'il appartiendra. »
La ville de Ribérac dans le Département
de la Dordogne , a élu trois Municipalités au
lieu d'une. En rendant compte de ce fait ,
M. Gossin a fait l'aveu qu'il existoit une
trop grande multitude de Municipalités , et
qu'il étoit nécessaire de les réduire. Ainsi ,
les systêmes et les institutions se brisent
souvent contre l'expérience. En attendant
cette réforme , M. Gossin a fait décréter
que Ribérac gardera ses trois Municipalités ,
jusqu'à ce que le Département les ait réunies .
Un discours de M. Merlin sur le retrait ligna .
ger a suivi cette décision : l'Assemblée a
aboli le retrait lignager , et déclaré non
avenue , toute demande à ce sujet qui n'aura
pas été consentie ou adjugée avant la publi
cation du présent Décret.
.M. de Batz a terminé la Séance en continuant
le Rapport du Comité de Liquidation ,
sur lequel on a décrété dix articles , que nous
rapporterons la semaine prochaine.
( 285 )
DU SAMEDI . SÉANCE DU SOIR .
Les Officiers Municipaux de Schélestadt
ent paru à la Barre. Après la lecture du
Décret qui les concerne , le Maire a défendu
la cause de cette Municipalité ; mais les faits
sur lesquels porte cette défense , n'ayant pas
semblé suffisamment éclaircis , on a renvoyé
l'affaire au Comité des Rapports.
On se rappelle l'ajournement prononcé
sur la Requête des Citoyens d'Avignon emprisonnés
à Orange , et sur la Lettre du
Maire de cette Ville , lue hier à l'Assemblée.
Le premier objet offroit une question
de Droit public qui intéresse l'Europe entière
, la justice , la morale , l'honneur du
Gouvernement François. Lorsque deux Factions
ont déchiré un Etat , toutes les Nations
voisines se sont fait une Loi sacrée de prendre
les Opprimés sous leur sauye - garde , et de
leur ouvrir un asyle inviolable sur leur territoire.
C'est le plus beau privilége de la
Souveraineté et de l'indépendance politique .
La France , en particulier , donna dans tous
les temps , l'exemple de cette magnanimité.
Aujourd'hui , on l'excite à violer ouvertement
ces maximes éternelles , à exercer une
juridiction sur des Etrangers , qu'elle ne
peut retenir prisonniers sans leur faire leur
procès comme coupables de crime contre
les Lois de France ; à servir les fureurs d'un
Parti qui compte les bourreaux parmi ses
auxiliaires , à juger le differend qui divise
un Peuple Etranger , à traiter en criminels
les Citoyens d'Avignon qui sont restés attachés
à leur Souverain , pour récompenser la
révolte des autres ; en un mot , à se rendre
la Géolière des Captifs arrachés aux mains
N
( 286 )
-
sanglantes qui viennent lui offrir le sceptre
d'Avignon. On objecte à l'élargissement
des Prisonniers , que le Maire et la Garde
d'Orange en ont accepté le dépôt , et qu'on ·
ne peut le violer. Certes , pour conserver le
droit de réclamer lears Compatriotes comme
des Prisonniers de guerre , les Tribuns d'Avignon
ne devoient pas commencer par en
égorger quatre , et en arıachant les autres
à cette justice des Sauvages , la ville d'Orange
n'a pu contracter un engagement désavoué
par toutes les Lois humaines.
Le Comité des Rapports n'a pas jugé à
propos de s'occuper encore du sort de ces
Prisonniers Etrangers , et dans l'exposé qu'a
fait aujourd'hui M. de Broglie , ce Rapporteur
a simplement demandé la formation
d'un Comité , et une supplication au Roi
d'envoyer un Régiment à Orange.
M. Bouche , adjugeant d'avance la Souveraineté
d'Avignon à l'Assemblée Nationale de
France , l'a sollicitée de protéger cette Ville.
Elle ne veut aucunes Troupes envoyées par ie
Roi ; il lui en faut de choisies par l'Assemblée.
Les motifs de cette conclusion ont
été conformes à la conclusion même . M.
Bouche a déployé l'énergie de son style
pour prouver qu'un esprit malin souffloit le
venin de l'Aristocratie sur le Comté Venaissin.
Au milieu de sanglans éclats de rire , le
côté droit a crié bis à l'éloquent Orateur.
Puisque cela vous amuse , a- t- il repris
je répeterai ; et il a répété sa métaphore ,
aux applaudissemens et aux bravo de 300
Membres qui se moquoient de lui. Un moment
déconcerté , il a repris courage pour
peindre 30 Patriotes couchés sur le carreau ;
Carpentras comme étant le cratère du volcan ;
"
( 287 )
80 pièces de canon qui , de cette Ville , vont
conquérir toutes les Provinces Méridionales
de France à l'Aristocratie , et en général tout
le Comté Venaissin, gangréné d'inimitiés pour
la Constitution. Il a ensuite représenté à ses
Auditeurs Villeneuve - lès - Avignon , comme
une fabrique de 18 mille cartouches , comme
un foyer où l'on ourdissoit de noirs et perfides
complots , car on avoit eu la scélératesse
d'y recevoir les réfugiés d'Avignon .
M. Bouche a assuré qu'il disoit tout cela au
nom des Départemens du Midi : malheureusement
, il a gâté son tableau en insistant
sur la nécessité de garder les greniers à sel ,
les magasins de tabac , et les chevaux de
postes que la France possède à Avignon :
on ea a conclu que l'Orateur redoutoit sincèrement
que ses protégés ne pillassent ces
dépóts par reconnoissance .
M. l'Abbé Maury ayant voulu prendre la
peine de réfuter cette Harangue , ceux qui
en avoient joui paisiblement sans l'interrompre
, ont refusé la même grace au Contradicteur.
On l'a réduit au silence par des
interruptions tumultueuses ; il a salué l'Assemblée
et est descendu de la Tribune ; un
Membre a senti l'impression que feroit sur
les Auditeurs cette violation de la liberté
de la parole ; il s'est joint au Président , et
bientôt au plus grand nombre des Interrupteurs
, pour solliciter M. l'Abbé Maury de
recommencer.
H ". Si es Compatriotes , a - t-il dit , avoient
à craindre de nouveaux malheurs , nous aurions
peut-être recours à la protection des
François ; mais nous ne leur demanderions
pas de protéger la révolte . A ces inots ,
N vj
( 288 )
M. Bouche , qui regarde un Citoyen d'Avignon
comme un sujet de la France , a crié
que , puisque M. l'Abbé Maury parloit comme
un Etranger , il falloit le faire descendre à la
Barre. Ala Barre ! à la Barre ! ont crié deux
cents voix terribles .
"(
Si vous me considérez comme Etranger ,
a repris M. l'Abbé Maury , au moment où
je pla de la cause de mes Concitoyens et de
mon Souverain , je suis prêt à descendre à
la Barre. Loin d'être humilié de ce rôle de
suppliant , je regarderai la place la plus
obscure comme la plus glorieuse je me
trouverai très bien placé par - tout où je
pourrai éclairer votre humanité et votre
justice ; je vais donc descendre à la Barre.
( Non , non , a crié le côté gauche , c'est un
tour qu'il veut nous jouer , qu'il reste à la
Tribune ). Je vais parcourir rapidement ,
la route que M. Bouche a tracée devant
moi. Les Avignonois détenus dans les prisons
d'Orange , sont à ses yeux des Aristocrates;
et ce venin d'Aristocratie , dont il les croit
att eints , lui paroît une maladie contagieuse ,
qui justifie leur captivité. Les prisons d'Orange
sont , aux yeux de M. Bouche , le Lazareth
de l'Aristocratie ; et Carpentras , le
cratère du volcan Aristocratique. Eh bien ,
Messieurs , voici la liste de ces prétendus
Aristocrates. Parmi les vingt trois Citoyens
d'Avignon , qui sont prisonniers à Orange ,
il y a trois jeunes Gentilshommes , Sous-
Lieutenans au service du Roi , huit Mâçons ,
trois Marchands de soie , des Artisans et des
Domestiques , et trois d'entre eux sont octogénaires
. Si ce sont là , Messieurs , les Aristocrates
de mon pays , je pense , comme
( 289 )
M. Bouche , que l'Aristocratie d'Avignon est
véritablement aux abois . M. Bouche prétend
que la présence des Troupes Françoises est
nécessaire dans la ville d'Avignon , pour
prévenir les nouveaux malheurs dont cette
Ville est menacée . Je ne suis pas dans le seeret
de M. Bouche ; j'ignore quels sont les
nouveaux désastres que l'on prépare à mes
malheureux Concitoyens je les déplore
d'avance sur sa parole , et je le crois assez
puissant pour les prévenir , si la compassion
qu'il témoigne est sincère ; mais je dis que
votre protection apparente deviendroit une
oppression réelle , si vous violiez le territoire
d'un Souverain Etranger , si vous préjugiez
par le fait la grande question de la
Souveraineté d'Avignon . "
"
Depuis 1734 , la France a plusieurs
Caisses dans cette Ville , où elle perçoit tous
nos impóts indirects , parce que le Pape ,
notre Souverain , nous à défendu la culture
du tabac qui nous enrichissoit. Les troubles
et les émigrations d'Avignon ont suspendu
cette perception importante , yos Caisses
sont vides . D'ailleurs , Messieurs , M. Bouche
sait très -bien que les Conjurés d'Avignon
sollicitent notre réunion à la Monarchie
Françoise, Voudroit-il nous persuader que
ce Parti dominant , auquel il prend un si
tendre intérêt , est un ramas de brigands ,
toujours prêts à piller les Caisses des Trésoriers
? Je n'en dirai pas davantage sur ce
danger dont il vous menace , je suis persuadé
qu'il cautionnera volontiers lui - même
la probité de ses Agens , et la solvabilité de
vos Collecteurs. "}
M. Bouche confond perpétuellement la
cause d'Avignon et celle du Comtat. Ce
290 )
sont deux Etats dont l'Administration est
absolument distincte. Le Comtat fut cédé
au Saint Siége , par le Traité de Paris de
1226 , et le Pape en jouit en vertu du même
Contrat , qui a réuni le Languedoc à la
France. Il n'est pas mieux instruit de l'His
toire d'Avignon ; je le demontrerai quand
il en sera temps.

" On vous montre sans cesse une connexion
entre les troubles de Nîmes et de
Montauban , et ceux d'Avignon. Jamais
rapports ne furent plus chimeriques. Ou il "
faut renoncer à nous présenter , ainsi qu'on
le fait sans cesse , Nimes et Montauban ,
comme le théâtre du Fanatisme , ou il faut
avouer que les troubles d'Avignon qui ne
renferme pas un Protestant , ont une autre
cause, Je sollicite vivement l'euvoi d'un
secours militaire à Orange ; mais je m'op
pose à celui qu'on demande pour Avignon.
La France a renoncé à l'esprit de conquête ;
elle protégera ses voisins , loin d'attenter à
leur liberté.
Ecouté avec silence , ce Discours a fermé
la discussion . La priorité et la preference
ont été accordées au Projet du Comité , qui
tend à supplier le Roi de faire passer à
Orange , le nombre de Troupes de ligne
nécessaires ; et pour le surplus , décrete
qu'il sera nomme un Comité de six Membres
, chargés d'examiner l'affaire d'Avignon ,
et d'en faire le Rapport.
DU DIMANCHE 18 Juillet.
Beaucoup de Gardes Nationales n'ont pas
pris encore l'uniforme , d'où il résulte qu'on
ne distingue pas toujours ceux qui doivent
réprimer le desordre , de ceux qui le com291
mettent. Un Décret du Comité de Constitution
, à ce sujet , a entraîné une longue
conversation sur les uniformes
L'on a fini par charger le Comité de présenter
demain un réglement , pour l'uniforme
de toutes les Gardes Nationales du
Royaume.
Une autre espèce de contribution plus essentielle
et moins bien acquittée , a donné
lieu à de plus sérieuses réflexions. Les déclarations
de la contribution patriotique
ne s'élevent encore qu'à 98,428,738 liv. Les
rôles de 28 mille Municipalités sont encore
en blanc : « Nous craignons , a ajouté M. de
Canteleu , Rapporteur du Comité des Finances
, que cette contribution , que vous
avez décretée pour servir de ressource extraordinaire
, serve à peine de supplément
aux revenus ordinaires , dont la diminution
progressive occasionne un vide considérable..."
Une nouvelle invitation aux Municipatés
, dont le Comité chargeoit les Députés
de la Fédération , a été changée sur l'expresse
réquisition de M. Barnave , en un Decret
qui ordonne au Comité de présenter
des moyens coactifs pour le recouvrement de
eette Contribution .
Il n'existe encore que pour quinze millions
d'assignats imprimés d'où résulte la
nécessité de retarder de nouveau l'époque de
leur émission.
M. de Canteleu a fait passer à ce sujet le
Décret suivant : L'Assemblée Nationale
sur le compte qui lui a été rendu par ses
Commissaires sur l'état actuel de fabrica,
tion des Assignats , prenant en considération
la convenance de ne pas en commen→
"
( 292 )
"
"
cer l'échange contre les billets de la Caisse
d'Escompte avant d'avoir réuni une quan-
« tité suffisante d'assignats pour satisfaire à
l'empressement du public , et ne pas en
« interrompre le service , décrete que le terme
de rigueur fixé au 15 août est prorogé ; se
" réserve , l'Assemblée Nationale , de déterminer
par la su te le terme de cette prorogation
, qui sera indiquée et annoncée
« un mois avant le jour auquel elle aura
été fixée . Le Comité des Finances fera ,
« sous quinzaine , son rapport général sur
tout ce qui concerne la fabrication des assignats.
"
"
"
"
a
M. Anson a proposé ensuite de démolir
la dernière pierre de l'ancienne forteresse du
Clergé , c'est- à- dire , en style moins figuré ,
de faire cesser le service de la Caisse générale
du Clergé ; forcé de rendre une éclatante
justice , à l'intelligence , à l'ordre , à
La sagesse de l'ancienne Administration du
Clergé , il a fait passer un Décret en sept
articles , qui regle l'ordre et le mode de la
comptabilité des Administrateurs , mais sans
determiner encore qui les remplacera dans
la perception des décimes.
2
Les nouveaux Secrétaires sont MM. Rewbell
, Dumeiz et Coster. Au premier Scrutin
pour la Présidence , M. Treilhard a eú 221
voix , M. Richier 140 , et M. de Mirabeau
l'aîné 120 .
Nous ne pouvons entrer dans les parficularités
indifférentes de la Cérémonie
du 14 , ni dénombrer les Oriflammes ,
les Inscriptions , les détails du Cortège
( 293 )
et ceux du Champ- de-Mars . En laissant
ces minuties aux Historiographes , nous
tâcherons de rendre les grands traits de
ce Tableau digne de mémoire.
Tous les Coufédérés étant réunis ici le 13 ,
le Roi les passa en revue ; on vit clairement ,
par les dispositions qu'ils manifestèrent , le
peu de fondement des alarmés que la peur
ou la mauvaise foi avoient répandues sur le
lendemain . Personne n'avoit d'intérêt à ce
que cette Fête fút troublée ; aussi , malgré
la ferveur de l'enthousiasme , elle a été aussi
calme qu'elle auroit pu l'être en d'autres
temps.

Le 14 , dès les six heures du matin , le
cortège réuni se mit en marche , et parcourut
les rues centrales de la Capitale en se rendant
au Champ - de-Mars , où une multitude
immense l'avoit précédé. Deux Compagnies
de Volontaires ouvroient la Colonne ; le
Corps Municipal , les Electeurs , les Présidens
de Districts , etc. , des Volontaires , des
Chasseurs et des Vétérans précédoient les
Députés des 42 premiers Départemens , par
ordre alphabétique. Chacune de ces Députations
, l'épée nue , avoit sa bannière ou son
Oriflamme propre . Après eux venoient les
Députés des Troupes de ligne ; deux Maré
chaux de France , MM . de Mailly et de Ségur,
des Lieutenans - généraux , et l'Ŏriflamme de
France à leur tête .
Les Gardes- du Corps excitèrent une attention
particulière , ainsi que l'Artillerie , les
Carabiniers et les Hussards. Suivoit la Marine
, conduite par M. d'Estaing ; après elle ,
les Députés des 41 derniers Départemens . Des
Chasseurs et une Compagnie de Cavalerie
( 294 )
fermoient la marche. La bonne tenue et le
choix de ces Députations de Gardes Nationales
, la liberté de leur marche , feur correspondance
avec le Peuple qui les entouroit
, leurs chansons , leurs cris de joie animoient
le Spectacle. Les Troupes de ligne
composées de Vétérans étoient plus posées ,
et non moins intéressantes par leur sérénité.
Des averses presque continuelles accompaguèrent
ces bataillons , durant leur marche
souvent suspendue. Trempés d'eau , ils n'en
cheminoient pas moins avec alegresse ; les
Spectateurs qui bordoient leur passage , les
Croisées pleines d'un monde innombrable ,
les torrents qui inondoient les rues , l'indif
férence des Acteurs au malheur physique
de la journée , la solitude profonde du
reste de la Ville absolument désert
concouroit à l'effet extraordinaire de ce
Tableau.
tout
La Colonne étant arrivée à la Place de
Louis XI, après midi seul ment , les escortes
des Drapeaux reçurent , entre deux haies , l'Assemblee
Nationale , qui sortoit des Tuileries,
et la conduisirent au Champ- de - Mars , par le
Cours- la Reine , à l'extrémité duquel on avoit
construit un pont de batteaux , sur lequel
le Cortège passa pour arriver au Champ - de-
Mars. Des salves d'Artillerie annoncèrent
l'entrée de l'Assemblée Nationale , celle du
Roi et des Détachemens.
Il est difficile de rendre le coup . d'oeil
qu'offroit ce vaste Collisée du Champ - de-
Mars. On ne peut trop vanter l'intelligence
et le goût sage qui en avoient dirigé l'Ordonnance.
Qu'on se représente le fond de certe
Arene , formant la terrasse de Ecole Militaire
, couvert d'un amphithéâtre de gradins ,
(( 295 )
surmontés par les siéges du Roi , de l'Assemblee
Nationale , par quelques Tribunes
particulières . Cette plate -forme étoit couverte
d'un faîte de coutil , orné de flammes
aux couleurs Nationales et de fleurs de lys .
Au dessus du trône du Roi flottoit le Pavillon
blanc. Des deux côtés de l'enceinte
du
Cirque , étoient élevés en pente trèsdouce
, 30 rangs de gradins où chaque Spectateur
se trouvoit commodément assis , et
derrière lesquels il restoit encore de la place
pour plusieurs rangs de Spectateurs debout .
Plus de 300,000 ames occupoient ce pourtour
, dans les différentes parties duquel les
dégagemens et les issues ctoient largement
ménagées .
Au milieu de l'arène du Champ de-Mars ,
s'elevoit l'Autel de la Patrie , constquit à
quatre faces , orné de figures , et chargé d'inscriptions.
On en lisoit de Voltaire , analogues
à la Constitution .
Les Mortels sont égaux ; ce n'est point la
naissance ,
C'est la s ule vertu quifuit leur différence.
Vers célebre , qui malheureusement depuis
l'enfance de la Société jusqu'à sa décrépitude
, n'a été et ne sera jamais qu'une vérité
poétique.
Et cet autre vers d'une vérité plus réelle ,
et vraiment applicable à la Liberté sociale.
La Loi , dans tout Etat , doit être universelle :
Les Moriels , quels qu'ils soient , sont égaux
devant elle.
Ailleurs , étoit écrit :-
LA NATION , LA LOI , LE ROI.
La Nation , c'est vous.
Lu Loi , c'est encore vous ; c'est votre volonté.
Le Roi, c'est le gardien de la Loi,
( 298 )
il portoit 25 personnes ; 15 , dit-on , ont été
noyées.
Croiroit-on que des incendiaires , dāns
leur délire démocratique , vrai ou simulé
, ont cherché à étouffer le transport
général et l'alégresse publique ,
par des réflexions amères et violentes
sur la place qu'avoit occupé le Roi au
Champ- de-Mars ? On lui a fait un crime
de n'être pas venu prêter le Serment à
l'Autel , comme s'il avoit assisté à une cérémonie
religieuse ! On s'est récrié avec
fureur contre son fauteuil élevé de quatre
pouces , contre le trône sur lequel on l'avoit
placé , comme si les Maîtres de la Cérémonie
avoient dû montrer à la France
son Roi détrôné ! L'Officier du Pouvoir
exécutif, ont imprimé ces brouillonsemportés
, devoit être sur la même ligne que
le Président et l'Assemblée Nationale :
la distinction qu'on lui a accordée est un
délit envers la Majesté de la Nation.
Sans doute , ce délit éveillera l'activité
di Comité des Recherches : il trouvera
dans quelques Journaux les titres de sa
procédure.
1
Le Comité vient de perdre un de ses .
Captifs dans la personne du Chevalier de
Bonne- Savardin , Conspirateur de profession
, complice d'une Contre- révolution ,
Agent de M. de Maillebois , et arrêté comme
tel il y a trois mois à son passage en Da
phiné. De Pierre-Encise où il fut d'abord
conduit , on l'avoit transféré à l'Abbaye
-
( 299 )
"
S. Germain , d'où il s'est évadé le 13 à
9 heures et demie du soir . Son moyen de
faite a été fort simple : deux personnes se
disant Aides- de- Camp de M. de la Fayette,
ont présenté au Concierge de la prison , un
faux ordre du Comité des Recherches , pour
élargir M. de Bonne. Tel est du moins le'
rapport du Concierge. Le Comité joué cherche
soigneusement le fugitif, dont il a fait
publier le signalement ; mais M. de Bonne
ayant de l'avance , et probablement sa
marche étant concertée , il est à croire
-qu'il échappera aux poursuites. - Deux
conclusions se présentent. A- t- il fui parce
qu'il étoit coupable ? A-t - il fui pour éviter
le sort de MM. Augeard et de Besenval ,
six mois de captivité et de tourmens , et le
sort plus déplorable encore de M. de Favras?
On peut choisir entre ces deux opinions ,
sur lesquelles les Arrêtés de Comité des
Recherches nous obligent de flotter ; car ,
le ton affirmatif avec lequel il assure
que M. de Bonne avoit porté à M. le.
Comte d'Artois et à la Cour de Turin un
projet de M. de Maillehois pour subjuguer
la France avec les armes de l'Italie ; ce ton
affirmatif, disons - nous , il l'avoit pris contre
MM. Augeard , de Besenval , de Broglie ,
reconnus innocens malgré ses Manifestes .
On a vu plus haut qu'il enveloppe M. de
Saint- Priest dans sa dénonciation : le Comité
annonce qu'il va publier le rapport , et les
Pièces justificatives. Attendons ces Preuves
et ce rapport ( 1).
(1 ) Ils viennent de paroître. Nons en
donnerons , la Semaine prochaine , le Précis
( 300 )
La partie du Dauphiné qui avoisine
la Savoye , et en particulier la Ville
de Bourgoin , servent avec zèle ce Comité
des Recherches : ils arrêtent tous
Voyageurs qui leur sont suspects , étrangers
ou Nationaux. Dernièrement , ils
saisirent , fouillèrent , emprisonnèrent
M. de Cordon , parent du Marquis
de Cordon , Ambassadeur du Roi de
Sardaigne à Paris. On nous a même
certifié qu'on avoit cru arrêter l'Ambassadeur
lui- même , qui , depuis cette -
aventure , à quitté Paris. Ces mêmes
Sentinelles de Bourgoin , ont arrêté et
envoyé à Pierre - en - Scise , M. Trouard
de Riolle, ancien Maire de Pont à - Mousson
, comme soupçonné de projets de
Contre-révolution : ils certifient qu'ils ont
trouvé dans la ceinture de sa culotte
des signes hieroglyphiques , des notes
sur les Municipalités , des épithètes
fâcheuses à 35 Membres de celle de
Lyon , etc. Le Corps du délit est dans les
Archives de Bourgoin ; ansi la France
est sauvée Les femmes ne sont pas
plus à l'abri de cette inquisition . On
arrêta , il y a trois semaines . à Beaumont
-sur -Oise , et avec des circonstances
humiliantes , une Angloise , nommée
-
et l'examen ; en attendant , nous démentons
péremptoirement tout ce qui est imputé à
MM. de Lully- Tolendal et Mounier , dans ce
Memoire .
Mlle.
( 301 )
MIlc . St. Alban. Elle étoit chargée de
lettres de commerce pour M. Perregaux,
Banquier ces dépêches furent prises et
envoyées ici aux Supérieurs .
Dans le nombre des Assassinats que
produit la licence du jour , on aura ouï
parler de celui de M. Fournier , Officier
de la Maîtrise des Eaux et Forêts
à Claix en Dauphiné, Les Habitans le
lapidèrent , après cinq heures de tourmens
atroces , parce qu'il avoit obtenu
contr'eux une défense de couper du bois
dans des isles qu'il avoit affermées . Trois
des Meurtriers ayant été conduits à Grenoble,
deux ont été condamnés à la corde ,
et le troisième à un plus ample informé.
L'Avocat de ces misérables a fait valoir ,
en la prouvant , l'origine de leur égarement
: c'est l'esprit universe! de licence ,
la doctrine du meurtre que prêchent
chaque jour les Folliculaires, et l'espoir
de l'impunité justifié par tant d'exemples
. La Procédure constate que ces trois
scélérats répondirent à ceux qui voulurent
défendre M. Fournier , on pend
bien à Paris ! Allez , vous êtes des
Aristocrates ! Après le crime , ils en
raisonnoient avec joie : On parlerà de
nous , disoient - ils , dans les Gazettes.
de Paris . En effet , ces Feuilles criminelles
ayant excusé , et quelquefois célébré
tous les meurtres commis jusqu'à
ce jour , à commencer par celui de M,
No. 30. 24 Juillet 1790. 0
( 302 )
de Flesselles , et à finir par celui de
MM. de Beausset et de Voisins , il est
naturel que les brigands les prennent
pour enseigne . Ce mot est une censure
bien terrible de l'impunité qu'on accorde
à ces Prédicateurs du crime , tandis que
chaque jour on persécute , au nom de
la liberté , les opinions sages et modérées.
On a vu le tableau d'Avignon dans la
Lettre du Maire d'Orange . Cette Ville
`a perdu tous ceux de ses Habitans qui
possèdent quelque fortune , ou qui n'ont
pu soutenir le spectacle d'une anarchie
sanglante. On s'attendoit à un pillage
de la part du Peuple , réduit aux dernières
extrémités. La rage des Auteurs
de ces troubles se concentre aujourd'hui
sur le Comté Venaissin , resté fidèle à
son Monarque légitime ; toutes les manoeuvres
sont employées pour le bouleverser.
Déja , on a réussi à Cavaillon :
sa Garde Nationale s'est associée à celle
d'Avignon . Le 4 de ce mois , cette Garde ,
au nombre de douze cents hommes , se
mit sous les armes , et voici comment
elle s'y est prise pour forcer la nomination
d'une nouvelle Municipalité : elle
a fait dresser une potence avec dix crochets
, destinés aux anciens Consuls ; les
armes de ces Régénérateurs et la présence
du gihet ont opéré légalement la
nouvelle Election. Tel est le Code de
( 303 )
«
la liberté , et le droit des Peuples , dans
la morale politique des Apôtres du jour .
-Le Courrier d'Avignon, qui rapporte
ce trait de patriotisme , ajoute que « les
Députés de sa Ville à Paris , sont comblés
d'honnêtetés et de prévenances
<<< au Club des Jacobins , qui est celui
des Amis de la Constitution , et où
« se préparent les opinions de la partie
« de l'Assemblée Nationale , qui , jusqu'ici
, a obtenu la prépondérance.
P. S. Dans la Séance du soir , Lundi
19 , l'Assemblée Nationale a rendu sa
décision sur le retour des Navires de
l'Inde , conformément à l'opinion de
M. Malouet. Toulon , ainsi qu'il l'avoit
demandé , sera l'entrepôt exclusif pour
Ja Méditerranée , et l'Orient pour l'Océan
.
M. Treilhard a obtenu la Présidence .
Plainte de M. Malouet , Deputé à l'Assemblée
Nationale , contre le Sicur
Camille Desmoulins , Auteur des Révolutions
de France et de Brabant ,
à Monsieur le Lieutenant Criminel
du Châtelet de Paris .
"
Supplie Victor Pierre Malouet , Intendant
de la Marine , Député à l'Assemblee
O ij
( 304 )
Nationale , disant qu'il est , depuis un an ,
outragé par le Sieur Camille Desmoulins ,
Auteur des Révolutions de France et de
Brabant. "
" Cette considération a seule retardé la
dénonciation que le Suppliant auroit faite
à l'Assemblée Nationale , long- temps avant
le 18 Juin , des délits dont le Sieur Desmoulins
s'est rendu coupable ; car tous les excès
et les violences d'une multitude égarée par
des Libellistes incendiaires sont leuro vrage ;
et lorsque publiquement , dans un Journal
périodique , un homme ose s'attribuer l'épouvantable
Magistrature de Procureur général
de la Lanterne, lorsqu'il se charge de provoquer
ce qu'il appelle la Justice du Peuple
contre ceux qu'il lui dénonce , et qu'après
avoir excité sa ffuurreeuurr,, il l'alimente par des
calomnies successives ; professant , avec une
audace inouïe jusqu'à nos jours , le mépris de
la Royauté dans une Monarchie , et la vio-
Jation de tous les principes de la sureté et de
la liberté individuelle dans un pays libre ;
insultant avec impunité aux Tribunaux , aux
Magistrats , à l'Assemblée Nationale et à la
Famille Royale ; d'après un tel scandale et
le silence de la Justice , le Suppliant craindroit
la dissolution prochaine de tous les
liens de la société , si , étant fondé aujour
d'hui à réclamer la sévérité des Lois contre
cet ennemi de l'ordre et de la paix publique ,
il n'espéroit qu'il en sera fait un exemple capable
d'en imposer à ses pareils, "
"
Mais avant d'exposer les injures personnelles
dont le Suppliant a droit de se plaindre
, et de poursuivre la réparation , il croit
devoir vous repré enter , Monsieur , que si ,
dans un Etat policé , chaque Citoyen suffit
( 305 )
à la défense de son honneur , la Société toute
entière et les Tribunaux qui en exercent les
pouvoirs doivent veiller à sa sureté ; or , dans
le position où nous sommes , la calomnie est
devenue un délit public qui menace alternativement
toutes les classes de la Société ,
et arme les Citoyens les uns contre les autres ;
il n'est plus de sureté pour ceux que la calomnie
poursuit ; car les calomniateurs , tels
que Camille Desmoulins l'érigent en droit de
souveraineté , exercent ce droit au nom du
Peuple , comme un Jugement , et invitent le
Peuple à l'exécuter . La tolérance des Magistrats
seroit donc une reconnoissance tacite
de ce droit , qui consiste à les violer tous ,
et qui éleve un Ecrivain famélique au- dessus
de tous les pouvoirs et de toutes les Lois des
Nations , sous le prétexte de maintenir la
Liberté de la Presse ; ainsi la classe la plus
malheureuse du Peuple , égarée par cette
détestable doctrine , considère comme ses
défenseurs ses plus mortels ennemis ; car il
n'est point de fleaux que n'entrine un tel
ordre de choses ; les querelles sanglantes ,
les dissentions intestines , les assassinats ,
l'emigration des riches , la cessation du
travail pour les pauvres , le désespoir et la
misère ; voilà les dons que fait à la Patrie
l'Ecrivain séditieux , le Libeliiste incendiaire
qui excite la fureur du Peuple , et marque les
victimes.
" En vain voudroit - on motiver le silence
des Tribunaux sur de tels attentats , par le
silence du Corps Législatif sur la licence de
la Presse ; comme s'il n'y avoit pas des Lois
existantes contre les voies de fait , les violences
, la calomnie et les injures ! eh ! que
signifie done la Déclaration des Droits de
O zij
( 306 )
l'Homme , s'ils n'étoient constamment sous
la protection de la Loi ? De quel droit pourroient
jouir les hommes infortunés qui verroient
incessamment suspendu sur leur tête ,
sans pouvoir s'en défendre , le glaive du plus
féroce fanatisme ? Car les plus sanglantes
calomnies se couvrent dans ce moment- ci
d'un voile sacré ; les Libellistes , et après
eux les assassins auxquels ils donnent le
signal , ont adopté pour mots de ralliement ,
la Patrie , la Liberté, qu'ils outragent par
leurs blasphenes . Aipsi , sous le prétexte
de services rendus par eux à la Révolution,
et de leur attachement à la Constitution , ils
essayent d'établir parmi nous celle des Cannibales
; et en consacrant pour tout principe
celui de la licence , ils prétendent à l'impunité
de leurs crimes. Mais cette impunité
réduiroit bientôt la condition des Citoyens
François à celle des Peuples les plus esclaves
de l'Afrique et de l'Asie les Annales du
despotisme oriental n'offrent rien de comparable
à l'atrocité des Libellistes actuels ,
et aux fureurs qu'ils provoquent dans toutes
les parties du Royaume . Pour se convaincre
de cette vérité , il suffit d'observer que le
Suppliant n'est personnellement connu et
poursuivi par ces coupables Ecrivains , et
notamment par Camille Desmoulins , qu'à
raison de ses opinions politiques et des principes
qu'il a exposés ou défendus dans l'Assemblée
Nationale. C'est donc sous peine de
mort et de diffamation qu'il étoit interdit à un
Représentant de la Nation de parler une autre
Langue , de professer d'autres principes que
ceux de Camille Desmoulins , et lorsque les
hommes simples et grossiers dont on entretient
l'ivresse , reviendront de leur égarement , ils
:
( 307 )
reconnoîtront avec effroi que la conséquence
inévitable de ce systême de calomnie et
de proscription est d'interdire à la Nation
entière toute autre croyance et opinion
que celle qu'approuvera Camille Desmoulins .
Le Suppliant vous expose , Monsieur , à l'ap
pui de ces observations , qu'il est de notorieté
publique que les Journaux diffamatoires de
cet Ecrivain et de ses semblables ont eu une
telle influence sur les hommes disposés au
crime , que la vie du Suppliant a été en danger
; qu'il a été poursuivi à Versailles par des
brigands , insulté et menacé à la porte de
l'Assemblée Nationale , accablé de lettres
anonymes , dont il a envoyé plusieurs ' à la
Municipalité de Paris et à celle de Toulon ;
réduit enfin , à se considérer comme dans
un état de guerre vis àvis des furieux qui le
menacent , et à porter des armes à feu pour sa
défense. C'est sans doute un déplorable spectacle
pour les amis de l'humanité , que celui
d'un ordre de choses où les hommes les plus
corrompus s'établissent les héraults de la li
berté, proclament à sa place une licence effiénée
, et s'investissent audacieusement de tous
les pouvoirs de la tyrannie. C'est en effet exclusivement
pour leur compte qu'ils veulent la
liberté de la presse ; car , si c'étoit un droit
commun à tous , ainsi que celui d'exposer ses
opinious , un Réprésentant de la Nation ne
seroit pas réduit à défendre son honneur et
sa vie , pour avoir usé de ce droit . Ce n'est
donc pas par les injures personnelles qu'a
reçues le Suppliant qu'il s'est déterminé à
rendre plainte contre le sieur Camille Des;
moulins ; il l'auroit laissé dans la classe de
ceux dont il dédaigne depuis long- temps les
attaques , heureux de pouvoir constater par
( 308 )
leurs outrages la différence de moeurs et des
principes qui distinguent les bons et les mauvais
Citoyens. Mais lorsqu'en sa qualité
de Membre du Corps Législatif , le Suppliant
a cru devoir dénoncer à l'Assemblée
Nationale les crimes multipliés et l'audace
toujours croissante des Libellistes , et notamment
du Sieur Camille Desmoulins , 1 Assemblee
, en ne prononçant pas sur sa denonciation
, lui a appris , Alonsieur , qu'elle se
reposoit entierement de la garde des moeurs
et du maintien des Lois sur le Tribunal que
vous présidez ; lorsqu'à l'occasion de cette
dénonciation , le Sieur Desmoulins s'elève
avec plus de fureur contre le Suppliant , il
est de son devoir de vos dénoncer tous ses
crimes à- la-fois , et de vous rendre plainte de
ceux qui s'adressent plus particulierement au
Suppliant . "
Cependant en lisant dans le N°. 31 des
Revolutions de France et de Brabant , Jes
articles qui le concernent , le Suppliant a
cru voir des signes certains de démence qui
motiveront le premier chef de ses conclusions
contre le sieur Desmoulins .. Il paroit
évident que s'il n'avoit l'esprit aliévé , il ne
se seroit point avisé de menacer le Suppliant
d'imprimer sur sa joue des caractèn's
durables , de le traiter d'infame , et d'aryncer
qu'il avoit été chassé du Bagne de Brest, et
rayé du tableau des galériens . Un honinė
comme le sieur Besmoulins , doit être plus
accoutumé à recevoir qu'à imprimer des caracteres
durables , et les faits extravagans
qu'il allegue , ne peuvent être que l'effet
d'une folie décidée .
CONCLUSIONS. Ce considéré , Monsieur ,
( 359 )
il vous plaise donner acte au Suppliant de
la plainte qu'il vous rend par la présente
Requête contre le sieur Camille Desmoulins,
des inculpations , injures , calomnies et me
naces répandues contre lui dans le Journal
connu sous le nom de Révolutions de France
et de Brabant, notamment dans le N° . 31 , sous
la date du 28 Juin 1790 , lequel , pour justification
, sera joint à la présente Requête . Ce
faisant , et attendu l'existence écrite desdites
injures , calomnies et menaces , et que d'a-,
près leur nature et leur singulière grossiéreté ,
elles ne sauroient provenir que d'un cerveau
exalté , et démontrent la démence la mieux
caractérisée , ordonner que ledit sieur Camille
Desmoulins sera vu et visité par les Médecins
et Chirurgiens du Châtelet , lesquels constateront
son état , et en feront leur rapport ,
pour et dans le cas où il résulteroit dudit
rapport que ledit sieur Camille Desmoulins
est attaqué de folie , être ordonné qu'il sera
conduit dans telle maison de force ou de
santé qui sera par vous , Monsieur , indi
quée , pour y être traité comme fou , méchant
et dangereux , sous la réserve que fait
le Suppliant de se pourvoir en dommages
et inferêts contre les Imprimeurs , Colpor,
teurs dudit Journal.
"
"}
Et dans le cas où , par l'événement de
ladite visite , il seroit reconnu que c'est par
une insigne dépravation et non aliénation
d'esprit que le sieur Camille Desmoulins se
livre à des excès de fureur , il vous plaise
perinettre au Suppliant de faire assigner
au premier jour , à l'audience de la Chambre
criminelle du Châtelet de Paris , le sieur
Camille Desmoulins pour voir dire , qu'attendu
l'existence écrite et la preuve matet
( 310 )
rielle du délit dont le Suppliant a droit de
se plaindre , et que c'est mechamment et
témerairement que le sieur Desmoulins n'a
cessé , di puis un an de le d'ffamer et de 1 injurier
dans les différens Journaux dont il
est Rédacteur , et notamment dans le N°. 31
des Révolutions de France et de Brabant ;
il sera tenu de se rétracter au Greffe , et de
le reconnoître pour homme d'honneur et de
probité , bon Citoyen , et ne méritant aucunement
les reproches et inculpations insées
contre lui dans le même Journal , et
d'en passer acte au Greffe , en présence de
telle personne qu'il voudra choisir , sinon
que la Sentence à intervenir vaudra lesdits
acte et rétractation ; comme aussi que ledit
sieur Camille Desmoulins sera tenu de réitérer
sa rétractation dans le numéro de son Journal
qui suivra ledit jugement ; et , dans tous
les cas , de l'y inserer en entier. »
"
Et enfin voir dire que defenses seront
faites audit sieur Camille Desmoulins , de
plus à l'avenir injurier , calumnier et menacer
le Suppliant , sous telles peines qu'il
appartiendra ; et , pour l'avoir fait , qu'il
sera condamné , même par corps , par forme
de réparations civiles , en vingt mille liv .
de dommages et intérêts , applicables , du
consentement du Suppliant , aux oeuvres de
bienfaisance de la société de la charité maternelle
; et en outre , que la Sentence à in 、
tervenir sera imprimée au nombre de quatre
mille exemplaires , publice et affichee , tant
à Paris qu'à Toulon , et par tout où besoin
sera , le tout aux frais dudit sieur Camille
Desmoulins , qui sera condamné en tous les
dépens , sauf à M. le Procureur du Roi ,
dout le Suppliant requiert la jonction , મૈં
( 311 )
prendre telles conclusions qu'il avisera , pour
la réparation due aux moeurs , aux Lois , à
la dignité et à la sureté d'un Représentant
de la Nation . »
"
Requiert particulièrement le Suppliant ,
en sa qualité de Membre de l'Assemblée Nationale
, qu'il vous plaise , Monsieur , prendre
en considération les observations qu'il vous
a présentées , sur la persévérance et l'impunité
d'un genre de délit qui détruit la Constitution
dans sa naissance , en attaquant
également la liberté publique et individuelle ,
et outrage la Nation , la Loi et le Roi , en
rendant le Peuple esclave des passions de
toas les scélérats qui se jouent de sa crédulité.
"
Signés , MALOUET , et LEMIT Procureur.
Soit montré à M. le Procureur du Roi ,
le 7 Juillet 1790 , signé BACHOIS.
<<
"
་་
"
"
"
"
Je n'empêche pour le Roi être donné
acte au Suppliant de la plainte qu'il rend
des faits contenus en la présente Requête ,
en conséquence lui être permis de faire
assigner avec moi à l'Audience de la Chambre
criminelle le sieur Camille Desmoulins
, aux fins énoncées en ladite Requête .
Fait le 7 Juillet 1790.
Signé , FLANDRE DE BRUNVILLE .
Les Numéros sortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 19 Juillet
1790 , sont : 75,80 , 68 , 48 , 16.
1

MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 31 JUILLET 1790 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A M. Sabatier de Cavaillon , ancien Pra
·feffeur d'Eloquence.
LE préjugé qui flétrit l'innocent ,
Depais long-temps levit fa tête altière ;
De la raifon tu montras la lumière ;
La vérité monta fur fon trône éclatant ,
Et fur le crime feul verfa la honte entière (1) .
L'utilè eft le feul but où tend
( 1 ) Alluſion à un Difcours de M. Sabatier , fur la préjugé
qui note d'infamie les parea, d'un fupplicić.
N°. 31. 31 Juillet 1790. I
170
MERCURE
Un Ecrivain plein d'énergie ;
C'eſt la vertu , mariée au talent ,
Qui nous fait recueillir les vrais fruits du génie ;
Et qui ne fert point ſa Patrie.
Eft femblable à la fleur qui ne brille un inftant
Que pour le voir bientôt flétric ,
Et cependant tes différens Ecrits ,
Qui viſent toujours à l'ufile ,
Ont été la fourçe fertile
De cette foule d'ennemis ,
Qui , bien loin de t'abattre , ont fait ta renommée,
Tel autrefois ce vain Pygmée ,
Trifte jouet de fon erreur "
Cherchant à devenir vainqueur ,
Trouva dans Hercule une armée .
Des envieux méprife la fureur :

2
Que pourroit contre toi leur plume envenimee ?
Ils peuvent t'attaquer ; mais par un prompt revers,
Ils meurent oubliés eux-mêmes & leurs vers.
En vain mugit l'orgueilleufe Critique
Contre la Couronne lyrique ::
La Gloire qui fourit à tes heureux efforts ,
A l'immortalité confacra tes accords ,
Et la Haine à tes pieds , rempant dans la pouffière ,
Verra fleurir ta palme au bout de ta carrière.
On te voit , tour à tour , fublime ou gracieux
Faire gronder l'orage ou folâtrer les Jeux ;
Tes Odes , tes Difcours , Ouvrages de ton ame ,
Des vertus que tu peins nous infpirent la flamme ;
DE FRANCE.
171
Et fi dans le devoir tu places le bonheur ,
Tu ne fais qu'exprimer ce qu'éprouve ton coeur.
L'Envie à tes côtés en vain gronde faas ceffe ;
Le Génie eft ſemblable à la liqueur qu'on preffe ;
Aux obftacles il doit fes fuccès éclatans ;
Pour lui la Jaloufie eft un tribut d'encens ;
L'Orgueil combat toujours un talent qui le bleſſe
Mais que fes cris n'arrêtent point res pas ;
L'Orgueil pardonne-t-il les talens qu'il n'a pas ?
( Par M. l'Abbé Feraud, Prof. de Rhét.)
VERS
A M. Mellinet , de Nantes , Auteur de
l'Idylle intitulée Le Tombeau , inféréa
dans le N° . 19 du Mercure.
Lorn des lieux que vous habitez
Loin d'une rive toujours chère ,
Une Muſe ſexagénaire
Sourit aux airs que vous chantez.
L'humble Fauvette , au fond des bois
S'anime aux chants de Philomèle :
Ainfi , pour vous marquer mon zèle
Je retrouve un refte de voix.
Qu'il aimeroit à vous entendre
L'ami qui fait couler vos pleurs !
I s
-372
MERCURE
Le Sentiment cueillit les curs
Que vous répandez fur fa cendre .
Seul il dicta vos vers touch ans ,
Tribut d'eftime & de tendreffe .
Ainfi Geffner ( 1 ) , en fon printemps ,
Pleuroit l'ami de fa jeuneffe ...
La bonté , les douces vertus ,
Du temps compenfent les outrages :
Sénèque aima Lucilius ;
Pour les bons coeurs il n'eft point d'âges.
Mais un fort volage préfide
A nos regrets , à nos défirs ;
Et de la douleur aux plaifirs ,
Le paffage eft fouvent rapide.
Moi , qui , malheureux dès l'enfance,
Aux pleurs ai dû m'accoutumer ,
Si la peine m'en fit verfer ,
J'en verfai pour la jouiffance ...
Ainfi tout change , & d'autres fons
Appellent votre voix légère ;
Mai reparoît , votre chaumière
A droit à vos tendres chanfous.
( 1 ) Le Chantre d'Abel & de Daphnis fut confié , dans
La jeuneffe , aux foins d'un bon Paſteur Helvétien , qui
découvrit aifément dans l'ame douce & fenfible de fon
jeune Elève le germe du talent qui l'immortalifa dans lą
Tuite,
DE FRANCE. 173.
Long-temps à ce frais hermitage ,
Allez chercher l'ombre & la paix .
Vous le préférez aux palais ;
Je le crois , il est votre ouvrage.
Ah ! quand pourrai -je , loin da bruit
Et des faux biens d'un trifle monde ,
Aux bords que la Sayvre ( 1 ) féconde ,
Orner un champêtre´réduit !
Là , j'irois pleurer dès l'aurore
Et mes erreurs & mes beaux jours ,
Et le vain fonge des amours ,
Et l'amitié plus vaine encore ....
Nul befoin , nul défir nouveau
Ne viendroit tourmenter ma vie
Une aimable philofophie
M'ouvriroit gaîment le tombeau.
Mais , efpérances menfongères !
Aux ennuis toujours condamné ,
Les Dieux jaloux ne m'ent donné
Que des regrets & des chimères.
Privé d'un deftin auffi doux ,
N'y pas fonger feroit plus fage.
Que ne puis-je au moins , près de vous
En goûter quelquefois l'image !
(
( 1 ) La Sayvre , charmante rivière qui coule auprès de
Nantes.
I i
· MERCURE 17 .
Là , je braverois l'Univers ,
Et des ans l'atteinte fatale ;
Là , j'applaudirois aux concerts
De votre Muſe paſtorale.
A vos accords , à vos amours ,
J'unirois ma voix languiffante :
Au Printemps Philomèle chance ,
Mais le Ramier gémit toujours.
Erreurs , projets , pertes , vieilleffe ,
Chagrins , tout feroit oublié ,
Et le Temple de la Sageffe
Seroit celui de l'Amitié.
( Par M. de Seldé. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
T
de la Charade e Poillon , celui
DET YT
et
de l'Enigme eft la Montre ; celui du Logogriphe
et Poiffon, où l'on trouve Poifon
CHARADE·
CONT E.
EGL , qui dans fon jeune temps ,
Soit par fierté , foit par humeur mauffade ,
Avoit dédaigné vingt Amans ;
Parvenue enfin à trente ans ,
DE FRA N.CE. 175
Un beau matin , faifoit cette Charade ,
Dans les plus douloureux accens :
Faut-il , hélas ! qu'une belle Brunette ,
Commeje fuis , vive toujours feulerte ,
Sans un cher époux , fans enfans !
Si j'eufle fait comme Juftine ,
Comme Chloé , comme Pauline ,
J'aurois aujourd'hui le premier ;
Mais j'ai beaucoup trop du dernier
Pour pouvoir ef érer l'entier.
( Par M, N. D. de Neuville aux Loges. )
Muria
ENIGM E.
L'un dit que je fuis
engageante ,
L'autre que je fuis fort changeante.;
François , galans François , c'eſt bien la vérité
Mais c'eſt votre humeur inconftante
Qui me rend toujours attrayante ,
Toujours le cher objet de votre avidité ;
Car qu'un autre moi -même aujourd'hui ſe préſente,
Un cerrain air de nouveauté ,
Peut-être plus que fa beauté ,
Prévient en fa faveur , vous plaît & veus enchante;
Et moi, qui fuis moins jeune, on me met de côté :
Pour fuivre en tout celle qui règne ,
On m'abandonne , on me dédaigne ,
Moi qui vous ai tant ply, qui vous ai tant couté !
I 4
476 MERCURE
Mode
Mais comme en ce mende tout paffe ,
Comme tout eftfujet à l'inftabilité ,
Celle qui caufe ma difgrace
Se verra le jouet de votre vanité ,
Quand une autre viendra dominer à ſa place ,
Pour vous affujettir à ſa frivolité ,
Et changeant mille fois & de forme & de face ,
Extretiendra toujours votre mondanité .
( Par le même. )
LOGO GRIPHE.
JE fuis , Lecteur , ce chef bien reſpe &able
D'un grand corps qui fans moi ne fçauroit exister
Tant que j'agis en mon pofte honorable ,
DifférensTerviteurs ont foin de m'affifter ;
Les uns me préfentent les chofes ,
D'autres m'en expliquent les caufes ;
A l'aide de ceux - i je les goûte & les fens ,
Et cft par le fecours de ceux-là que j'entends .
De quatre pieds , en tout , qui forment ma ſubſtance,
Juftement les premiers ,
Où l'on voit néanmoins certaine différence ,
Sont pareils aux derniers .
Si je n'abafe point de votre patience ,
Ces quatre pieds , Lecteur , par double inverſion ,
Vous donneront deux fois même conjonction :
Mais c'eft affez , il faut que je m'arrête,
Pour ne pas trop vous crabrouiller la tête .
( Par le même. )
DE FRANCE. 177
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ELOGE de M. le Comte de Buffon ,
prononcé dans l'Académie des Sciences
par M. le Marquis DE CONDOR CET.
A Paris , chez Buiffon , Libraire , rue
Haute feuille , No. 20. Prix , 24 fous
& 30f. franc de port par la Pofie.
ON fait que M. de Condorcet , qui aimoit
beaucoup Voltaire , aimoit fort peu
Buffon : il a fait la Vie de l'un ( 1 ) & l'Eloge
de l'autre , & a fu être impartial envers tous
les deux c'eft un mérite propre à la vraie
Philofophie , mais que pourtant elle n'a pas
toujours.
:
On avoit déjà entendu louer Buffon par
M. Vicq d'Azyr, également digne d'être fon
fucceffeur & fon paségyrifte . Cet Eloge
étoit tout différent de celui dont il s'agit
ici , & devoit l'être. M. Vicq d'Azyr parloit
dans l'Académie Françoife ; le Savant devoit
y être Orateur , & il le fut : fon Difcours
( 1) On en donnera l'extrait dans le Mercure prechain.
178 MERCURE·
brillant d'efprit & de ftyle , riche de figures:
& de mouvemens , rapide & plein , auffi
heureux en expreffions qu'en idées , fut
Accueilli avec une jufte admiration c'eſt
tre le plus beau Difcours qu'on ait
dans notre Académie.
pett
prononce
"

M. de Comforcer parlant à celle des
Sciences , ne s'y ch occupé que des chofes :
il fonge peu à peinde , a entraîner ; il
penfe & il juge. Son fe eft auftère , fon
ton réfléchi ; mais cette levere de raifon ,
leur les .
qui lui fait apprécier à leur jufte v
hypothèfès de Buffon , ne le rend int
infenfible au grand mérite de l'Ecrivain ,
& perfonne même n'a mieux fait fentir les
fervices que l'Auteur de l'Hiftoire Naturelle
a rendus aux Sciences , & le prix qu'on doit
y attacher.
99.
597
Peut- être le talent d'infpirer aux autres
fon enthouſiaſme , de les forcer de con-
» courir aux mêmes vêtes , n'eft pas moins
néceffaire que celui des découvertes , au
perfectionnement de l'efpèce humaine ;;
peut-être n'est - il pas moins rare , n'exiget-
il pas moins ces grandes qualités de
Fefprit , qui nous forcent à l'admiration ..
Nous l'accordons à ces Harangues célèbres
que l'Antiquité nous a tranfmifes
» & dont l'effet n'a duré qu'un feul jour ;;
pourrions- nous la refufer à ceux dont
les ouvrages produifent fur les hommes
difpe : fés , des effets plus répétés & plus
» durables Nous l'accordons à celui dont
و و
+46
292
>
DE FRANCE. $79
33
l'éloquence difpofant des coeurs d'un peuple
affemblé , lui a infpiré une réfolution
généreufe ou falutaire ; pourroit on
la refufer à celui dont les ouvrages ont
changé la pente des efprits , les ont por-
» tés à une étude utile , & ont produit une
révolution qui peut faire époque dans
l'Hiftoire des Sciences ?
"
"
33
ه د
39
وو
" Si donc la gloire doit avoir l'utilité
» pour mesure , tant que les hommes n'o-
» béiront pas à la feule raifon , tant qu'il
» faudra , non feulement découvrir des vérités
, mais forcer à les admettre , mais
infpirer le défir d'en chercher de nouvelles
, les hommes éloquens , nés avec
le talent de répandre la vérité , ou d'exciter
le génie des découvertes , mériteront
d'être placés au niveau des inventeurs ;
puifquefans eux , ces inventeurs , ou n'aroient
pas exifté , ou auroient vu leurs
» découvertes demeurer inutiles & dédai-
» gnées «.
"3
C'eft dins le même efprit qu'il justifie
d'une manière aufli folide qu'ingénieufe
la hardieffe fytématique de Buffon dans fa
Théorie de la Terre .
" On pourroit regarder comme rémé-
» raire l'idée de former dès lors une Théo
rie générale du Globe , puifque cette en
treprife le ferois de même aujourd'hui.
» Mais M. de Buffon connoiffoit trop les
» hommes , pour ne pas fentir qu'uneScience
» qui n'offriroit que des faits particuliers,
"
I 6
188
MERCURE
.
» ou ne préfenteroit des réfultats généraux ,
que fous la forme de fimples conjectures ,
doit peu frapper les efprits vulgaires
trop foibles pour fupporter le poids du
doute. Il favoit que Defeartes n'avoit at-
» tiré les hommes à la Philofophie , que
par la hardieffe de fes fyftêmes , qu'il ne
» les aveit arrachés au joug de l'autorité ,
à leur ind fférence pour la vérité , qu'en
» s'emparant de leur imagination ,
20
2
30
و د
ود
en
ménageant leur pareffe , & qu'enfuite
libres de leurs fers , livrés à l'avidité de
cennoître , eux-mêmes avoient fu choifir
la véritable route. Il avoit vu enfin
» dans l'Hiftoire des Sciences , que l'épo-
» que de leurs grands progrès avoit pref-
» que toujours été celle des fyftêmes célèbres
; parce que ces fyftêmes exaltant à
la fois l'activité de lears adverfaires , &
» celle de leurs défenfeurs , tous les objets
font alors foumis à une difcuffion dans
laquelle l'efprit de parti , fi difficile fur
lespreuves du parti contraire , oblige à les
multiplier. C'eft alors que chaque com-
» battant s'appuyant fur tous les faits reils
font tous foumis à un examen
» rigoureux , c'eft alors qu'ayant épuifé ces
premières armes , on cherche de nouveaux
faits pour s'en procurer de plus fûres ,
» & d'une trempe plus forte.
ود
2
33
و د
و ر
» Çus ,
ود
99
Ainfi la plus auftère Philofophie peut
pardonner à un Phyficien de s'être livré
à fon imagination , pourvu que fes erreurs
DE FRANCE. 181
"
"
aient contribué aux progrès des Sciences ,
ne fut-ce qu'en impofant la néceflité de
» le combattre ; & fi les hypothèſes de
» M. de Buffon , fur la formation des Planètes
, font contraires à ces mêmes loix
» du fyftême du monde , dont il avoit été
» en France un des premiers , un des plas
» zélés défenfeurs ; la vérité févère , en
» condamnant ces hypothèfes , peut encore
applaudir à l'art avec lequel l'Auteur a
fu les préfenter «.
Cette phrafe , les efprits vulgaires , trop
foibles pour fupporter le poids du doute ,
demande une explication , fans laquelle l'idée
ne feroit ien moins que jufte . Si le
vulgaire eft trop foible pour fupporter le
poids du doute , c'eft en raifon de fon ignorance
; il aime à fe repofer dans l'erreur
qu'il embraffe , parce qu'il n'en fait pas
affez pour la diftinguer de la vérité , & il
préfère une opinion fauffe à un doute raifonnable.
Mais quand les efprits fupérieurs ,
tourmentés par le doute , fe font jetés dans
les fyftêmes , ce n'étoit pas foibleffe , c'étoit
une force mal employée. Defcartes , Léibnitz
, Mallebranche , Paſcal , étoient fûrement
de très-grands efprits ; & c'eſt précifément
parce qu'ils l'étoient , qu'ils n'ont
pu fe réfigner à l'ignorance invincible dans
ce qu'ils ne favoient pas . Ainfi Defcartes a
voulu expliquer le fyftême du monde , Léibnitz
la nature de l'ame , Mallebranche fon
action : quant à Pafcal , efprit d'une trempe
182 MERCURE
vigoureufe , il est évident que le fentiment
de fa force l'a trompé au point , qu'il a
cru pouvoir réduire en démonftration ce
qui en eft le moins fufceptible , la révélaion.
Si de pareils hommes n'ont pas fu
douter , ce n'eft pas qu'ils fuffent foibles ,
c'est qu'ils fe croyoient trop forts , & beaucoup
plus qu'il n'eft donné aux hommes
de l'être. Ils avoient eſſayé fi heureuſement
leur force fur de grands objets , qu'ils la
compromirent fur ceux qui étoient au deffus
de leurs efforts : c'eft Milon , qui avec des
mains à qui rien n'avoit réfilté , vent fendre
un chêne , & ne peut plus les en retirer.
Les efprits juftes & fages portent mieux
que d'autres le poids du doute ; mais les
efprits fublimes font génés de cette efpèce
de repos , parce que leur fentiment habi
tuel eft le befoin d'agir..
Au refte , cette tendance audacieufe &
irréfiltible des efprits tranfcendans , quoiqu'elle
ait produit beaucoup d'erscurs , eft
mile & même néceffaire : fans elle on eût
découvert beaucoup moins de vérités . Si
F'on n'eût pas tenté même l'impoffible , on
n'eût pas trouvé ce qui n'étoit que difficile.
M. de Condorcet difoit tout à l'heure
qu'on admireroit les Ecrivains éloquens ,
tant que les hommes n'obéiront pas à la
droite raifon. Un Philofophe devoit ajouter ,
que le temps n'arrivera jamais où les hom
mes n'obéiront qu'à la raifon. La raiſon n'eft
f
DE FRANCE. 18
pas un mobile ; c'eft un guide , & le premier
eft encore plus néceffaire que le fecond
; car il faut d'abord pouvoir aller ,
avant d'aller bien. Ce font les paffions &
l'imagination qui donnent le mouvement ;
& puis vient la raifon qui le règle celleci
vient quand elle peur ; mais fans les autres
on ne feroit rien .
» La Théorie de la Terre fut fuivie de
l'Hiftoire de l'Homme , qui en a reçu
ou ufurpé l'empire «.
Cela eft- il bien philofophique L'efpèce
d'empire que l'homme exerce for les animaux
peut - il être une ufurpation ? N'eſtil
pas la fuire naturelle & néceffaire de la
prééminence de fes qualités phyfiques &
morales ?
39.
L'Auteur me paroît avoir tracé parfaitement
le caractère du ftyle de Buffon. " Des:
» rexions philofophies mêlées aux defcriptis
, à l'expofition des faits & à la.
peinture des moeurs , ajoutent à l'intérêt ,
» au charme de cette lecture & à fon utilité
. Ces réflexions ne font pas celles d'un
Philofophe qui foumet toutes fes penfées
à une amlyfe rigoureule , qui fuit fur les
divers objets les principes d'une philofophie
toujours une ; mais ce ne font
pas non plus ces réflexions ifolées , que
chaque fujer offre à l'efprit , qui fe préfentent
d'elles-mêmes , & n'ont qu'une
vérité paffagère & locale . Celles de M..
de Buffon s'attachent toujours à quel-
»
"3
"
134
MERCURE
» que loi générale de la Nature , ou da
» moins à quelque grande idée.
"
"3
,
" Dans les Difcours fur les animaux do-
" meftiques , fur les animaux carnaliers ,
» fur la dégénération des efpèces , on le
» voit tantôt efquiffer l'hiftoire du règne
animal , conſidéré dans fon enſemble ,
» tantôt parler en homme libre , de la dégradation
où la fervitude réduit les ani-
» maux , en homme fenfible , de la def-
" truction à laquelle l'efpèce humaine les
" a foumis , & en Philofophe , de la né-
» ceffité de cette deſtruction des effets
lents & fûrs de cette fervitude , de fon
» influenc : fur la forme , fur les facultés ,
fur les habitudes morales des différentes
efpèces. Des traits qui femblent lui échap-
» per , caractérisent la fenfibilité & la fierté
» de fon ame , mais elle paroît toujours
dominée par une raifon fupérieure : on
» croit , pour ainfi dire , converíer aves
" une pure Intelligence , qui n'auroit de la
fenfibilité humaine que ce qu'il en faut
pour le faire entendre de nous , & intéreffer
notre foibleffe ".
"
"
»
"
و د
و ب
20
"
Un des avantages particuliers à M. de
Condorcet dans cet Eloge , comme dans tous
ceux qu'il nous a donnés , c'eft que dans
le réfumé des Théories les plus abftraites ,
où la clarté feule feroit un mérite fuffifant
, il y joint celui d'une élégance foutenue
& d'un goût fûr ; en cela fupérieur à Fontemelle
lui - même , au moins dans ce qui
DE FRANCE. 185
regarde les chofes ; car pour ce qui regarde
les perfonnes , Fontenelle a le talent fingulier
de les peindre avec un agrément &
une délicateffe , qui , fans former de difparate
avec les objets les plus férieux , fait
y répandre un charme qui en tempère l'auftérité.
"
. M. de Condorcet a mis beaucoup d'art
( & cet art eft très -aimable , puifqu'il paroît
être celui de la bienveillance ) à excuſer
l'espèce d'existence ifolée que Buffon s'ércit
faite au milieu des Savans & des Gens de
Lettres , dont il fembloit vouloir fe féparer.
Placé dans un fiècle où l'efprit humain
s'agitant dans fes chaînes , les a relâchées
» toutes & en a brifé quelques - unes ,
» où toutes les opinions ont été examinées
» toutes les erreurs combattues , tous les an-
» ciens ufages foumis à la difcuffion , où
" tous les efprits ont pris vers la liberté
" un effor inattendu , M. de Buffon parut
n'avoir aucune part à ce mouvement général
: ce filencé peut paroître fingulier
» dans un Thilofophe dont les ouvrages
" prouvent qu'il avoit confidéré l'homme
» fous tous les rapports , & annoncent en
" même temps une manière de penſer mâle
" & ferme , bien éloignée de ce penchant au
doute , à l'incertitude qui conduit à l'indifférence.
"
ו כ
19
39
"
Mais peut- être a- t- il cru que le meilleur
moyen de détruire les erreurs en
métaphylique & en morale , étoit de mul186
MERCURE
و د
59
tiplier les vérités d'obſervation dars les
» Sciences naturelles ; qu'au lieu de combat-
" tre l'homme ignorant & opiniâ re , il
falloit lui infpirer le défir de s'inftruire :
» il étoit plus utile , felon lui , de prémunir
les générations fuivantes contre l'er-
» reur en accoutumant les efprits à le
» nourrir des vérités même indifférentes ,
» que d'attaquer de front les préjugés déjà
» enracinés & liés avec l'amour - propre ,
93
*>
>
l'intérêt ou les paffions de ceux qui les
» ont adoptés. La Nature a donné à cha
que homme fon talent , & la fageffe confifte
à y plier fa conduite l'un eft fait
pour combattre , l'autre pour inftruire ;
l'un pour corriger & redreffer les efprits ,
l'autre pour les fubjuguer & les entraîner
"pes lui.
»
.
" D'ailleurs M. de Buffon vouloit élever
» le monument de l'Histoire Naturelle , il
» vouloit donner une nouvelle forme au
* Cabinet du Roi ; il avoit befoin & de
repos & du concours géné al des fuffra-
" ges ; or , quiconque attaque des erreurs ,
» ou Miffe feulement entrevoir fon mépris
pour elles , doit s'attendre à voir les
jours troublés , & chacun de fes pas cmbarraffe
par des obftacles . Un vrai Philofophe
doit combattre les ennemis qu'il
» rencontre fur la route qui le conduit à la
" vérité ; mais il fercit mal-adroit d'en ap
peler de nouveaux par des attaques imprudentes.
DE FRANCE. 137
»
23
" Peu de Savans , peu d'Ecrivains ont
obtenu une gloire auffi populaire que
» M. de Buffon , & il eut le bonheur de
la voir s'accroître à mefure que les autres
jouiffances diminuant pour lui , celles
» de l'amour - propre lui devenoient plus
» néceffaires. Il n'effuya que peu de critique
, parce qu'il avoit foin de n'offen-
» fer aucun parti, parce que la nature de fes
» ouvrages ne permettoit guère à la Littérature
ignorante d'atteindre à fa hau-
» teur. Les Savans avoient prefque tous
gardé le filence , fachant qu'il y a peu
» d'honneur & peu d'utilité pour les Scien-
» ces , à combattre un fyftême qui devient
» néceffairement une vérité générale , fi
» les faits le confirment , ou tombe de luimême
siis le contrarient « .
Mte
Cet ouvrage très-cftimable est très - bien
terminé par un parallèle raifonné d'Arif-
Ja D
, Fine & de Buffon , & l'on ne
peut mieux terminer auffi cet extrait qu'en
préfentant ce morceau à nos Lecteurs ce
feroit leur manquer en quelque forte que
d'ê re trop avare de citations en leur rendant
compte de l'ouvrage d'un Ecrivain tel
que M. de Condorcet,
» L'Hiftoire des Sciences ne préſente que
» deux hommes , qui , par la nature de
leurs ouvrages , paroiffent fe rapprocher
" de M, de Buffon , Ariftote & Pline ; tous
deux infatigables comme lui dans le travail
, étonnans par l'immensité de leurs
188 MERCURE
""
» connoiffances & par celle des plans qu'ils
" ont conçus & exécutés ; tous deux refpectés
pendant leur vie , & honorés
après leur mort par leurs Concitoyens ,
» ont vu leur gloire furvivre aux révolu-
» tions des opinions & des Empires , aux
» Nations qui les ont produits , & même
aux Langues qu'ils ont employées , & ils
» femblent , par leur exemple , promettre
» à M. de Buffon une gloire non moins
» durable .
ور
ود
39
"
"
"
Ariftote porta fur le mécanifme des
opérations de l'efprit hamain , fur les
" principes de l'Eloquence & de la Poéfie ,
le coup d'oeil jufte & perçant d'un Philofophe
; dicta au goût & à la raifen des
loix auxquelles elles obéiffent encore ;
» donna le premier exemple , trop tôt ou-
» blié , d'étudier la Nature dans la feule
» vûe de la connoître & de l'obferver avec
précifion comme avec méthode . "
90
» Placé dans une Nation moins favante,
» Pline fut plutôt un compilateur de relations
, qu'un Philofophe obfervateur ;
mais comme il avoit embraffé dans fon
plan tous les travaux des Arts & tous les
phénomènes de la Nature , fon ouvrage
renferme les mémoires les plus précieux
» & les plus étendus que l'Antiquité nous
ait laiffés pour l'hiftoire des progrès de
l'espèce humaine,
و د
39
53
""
» Dans un fiècle plus éclairé , M. de
» Buffon a réuni fes propres obfervations
H
2
23
33
ود
23
93
"
33
23
23
1
33
>
DE FRANCE. 189
"
. à celles que les immenfes lectures lui
ent fournies ; fon plan , moins étendu
" que celui de Pline , ett exécuté d'une
» manière plus complette : il préfente &
» difcute es réfultats qu'Ariftote n'avoit
"> ofé qu'indiquer.
32
»
و د
Le Philofophe Grec n'a mis dans fon
ftyle qu'une préc fion méthodique & févère
, & n'a parlé qu'à la raiton .
» Pline dans un ftyle noble , énergique
& grave , laiffe échapper des traits d'une
imagination forte , inais fombre , & d'une
philofophie foaven; profonde , mais pref-
» que toujours auftère & mélancolique.
و د
"3
·
M. de Buffon , plus varié , plus brillant,
plus prodigue d'images, joint la fa-
» cilité à l'énergie , les graces à la majefté ;
» fa philofophie , avec un caractère moins
prononcé , eft plus vraie & moins affligeante
. Ariftote femble n'avoir écrit que
pour les Savans , Pline pour les Philofophes
, M. de Buffon pour tous les hommes
éclairés.
و ر
93
"3
"
99
"" Ariftote a été fouvent égaré par cette
vaine métaphyfique des mots , vice de la
philofophie Grecque , dont la fupériorité
» de fon efprit ne put entièrement le ga-
""
› rantir.
» La crédulité de Pline a rempli fon os
vrage de fables , qui jettent de l'incer-
,, titude fur les faits qu'il rapporte , lors
, même qu'on n'eft pas en droit de les reléguer
dans la claſſe des prodiges.
n
190 MERCURE
93
. On n'a reproché à M. de Buffon que
» fes hypothèſes : ce font aufli des espèces
de fables , mais des fables produites par
» une imagination active qui a beſoin de
» créer , & non par une imagination paſ-
» five qui cède à des impreffions étran
gères.
"
20
28
*
25
"

» On admirera toujours dans Ariftote le
génie de la philofophie : on étudiera dans
Pline les Arts & l'efprit des Anciens ,
on y cherchera ces traits qui frappent
» l'ame d'un fentiment trifte & profond ;
» mais on lira M. de Buffon pour s'inté
reffer comme pour s'inftruire ; & tandis
qu'il continuera d'exciter pour les Scien-
" ces naturelles un enthoufiafme utile , les
hommes lui devront long - temps & les
» doux plaifirs que procurent à une ame
jeune encore les premiers regards jetés
fur la Nature , & ces confolations qu'é-
» prouve une ame fatiguée des orages de
» la vie , en repofant fa vue fur l'immen
» fité des êtres paifiblement foumis à des
» loix éternelles & néceffaires ".
ود
"
"
( D ....... }
DRE FRANCE
191
MÉMOIRES fur l'Adminiftration de la
Marine & des Colonies . A Paris , chez
Froullé , Libraire , quai des Auguftins.
CES Mémoires font le fruit des réflexions
d'un Officier général de la Marine fur
l'Adminiſtration de cette branche importante
de l'Etat. Livré par goût aux fpécu
lations de tout genre dont un Marin doit
être occupé , il ne tarda pas à reconnoître
les yices de cette Adminiftration defpotique.
L'Ordonnance de 1689 , que Ségnelay
a publié fur celle de Colbert , lui a toujours
paru donner trop de pouvoir à ce
Corps particulier de la Marine , appelé alors
Plume , depuis Adminiftration , & qui veut
aujourd'hui fe défigner fous le nom d'Officiers
Civils.
L'Intendant , Chef de ce Corps , avoit
toute l'autorité dans le Port ; Teul il y donnoit
des ordres , non feulement aux Commiffaires
, mais au Capitaine du Port , au
Commandant de l'Art.lerie , & au Contrôleur
de la Marine ; cet Officier , dont
l'emploi , ainfi que le porte fon nom , est
de contrôler tons les marchés & toutes les
dépenfes , n'ofoit pas s'oppofer aux volontés
de fon Chef , qui pouvoit ou lui faire donner
fa retraite , ou du moins empêcher fon
avancement.
192
MERCURE
Tant que Louis XIV a vécu , il a fallu
fupporter cet excès d'autorité ; ce qui n'empechoit
pas que le Militaire ne fît de temps
en temps des repréſentations , mais en vain .
La paix d'Utrecht fe fair ; Louis XIV
meur ; la Manne tombe dans un état de
langueur qui fe cominunique à ce Corps
jadis i actif.
Quelques armemens faits de temps à autre
jufqu'à la guerre de 1744 , ne pouvoient
pas rappeler fon énergie ; cependant les
efprits s'éclairent , la lumière fe répand de
toute part , les réclamations font plus fré- .
quentes & plus vives .
Le Duc de Choifeuil , quelquefois ami
de l'o dre , & toujours de la nouveauté ,
établit chez lui , fur la Marine , des conférences
infructueufes ; puifque leur réfukat
fut l'Ordonnance de 1765 , qui ne donnoit
point railon au Militaire fur fes plaintes
fondées .
Cette Ordonnance fut fuivie d'une autre
Ordonnance en 1772 , par Bourgeois de
Boynes , qui , felon l'Auteur des Mémoires ,
reglant tout, brouilla tout, fit un art à fa
mode.
Les Ordonnances fe fuccédoient auffi . rapidement
que les Miniftres. En 1776, il- en
parut une nouvelle , puis enfin une autre
en 1786.
Tel et l'état actuel e fe trouve la Ma
rine , attendant , comme le refte de la Nation
, une régénération heureufe.
L'Auteur,
DE FRANCE. 193.
L'Auteur , non content de tracer ce Tableau
, indique les défauts de chaque Ordonnance
; & il établit un principe géné
ral , favoir , que toute Adminiftration, pour
ê re bonne , doit être fimple , & n'employer
que les Agens néceffaires .
Il croit que ces Agens font les feuls Militaires
, & il ne donne ce nom qu'à ceux
qui vont à la mer ; ils doivent connoître
la qualité des matières premières , affiſter à
leur recette , en ordonner l'emploi ; enfin
ils ont la conduite du vaiffeau , qui , lorfqu'il
eft armé , n'eſt que la combinaiſon
de toutes les matières premières manufac
tarées & mifes en place ; toutes ces matières
commencent à dépérir au moment
même où on les emploie , & leur dépériffement
complet s'appelle confommation.
Les Marins font donc les feuls juges compétens
du point de dépériffement auquel parviennent
toutes les munitions ; eux feuls ,
par conféquent , peuvent en déterminer la
confommation.
Cependant le Corps d'Adminiftration revendique
encore cette fonction. L'Auteur
penfe que ce Corps ne peut pas ordonner
la confommation , mais qu'il doit feulement
la conftater. Il eſt un principe général &
rçu de tout le monde , favoir que le Militaire
ne peut avoir le maniinent des fonds ,
i par conféquent en ordonner la fortie
des mains du Tréforier qui en eft chargé.
Cette fonction paroît à l'Auteur la feule
N°. 31. 51 Juillet 1799.
K
194 MERCURE
qui puiffe être attribuée à un Officier non
Militaire , fur les ordonnances duquel le
Tréforier délivrera l'argent à ceux qui les
préfenteront,
De là il tire une conféquence néceffaire
de fes principes , favoir , que le Commandant
d'en Port doit feul y ordonner les travaux
, & que l'Ordonateur des fonds doit
feul les faire diftribuer.
De là naît une autre conféquence : le
Commandant eft refponfable , & l'Ordon
nateur eft comptable , tous deux vis- à - vis
du Secrétaire d'Etat , premier Agent du
pouvoir exécutif. Il pente auffi que le Secré
taire d'Etat étant refponfable envers la Nas
tion , fous des conditions qui feront fans
doute rigoureufes , les Adminiftrateurs dois
vent dépendre de lui directement & être
amovibles à fa volonté , par la raison que
lui-même l'eft à celle du Roi ; & que fon
fort feroit pire que celui de fes inférieurs ,
s'il pouvoit être deftitué d'un moment à
l'autre , tandis que fes Agens fubalternes
ne pourroient l'être que par un Confeil
d'Adminiftration.
Cette rafon lui fait penfer qu'il ne faut
point un Corps Conftitutionnel d'Officiers
civils ; mais que tous ceux qui ont quelque
part à l'Adminiftration , comme le Com
inandant d'un Port , le Directeur de l'Artillerie
du Port , des conftructions , &c.
doivent , quoique Militaires, être deftitués
de leurs fonctions adminiftrativęs par le
DE FRANGE. 195
Secrétaire d'Etat, parce que, fous leur nonveau
titre , ils ne font , dans le fait , que
Mcmbres de 1 Adminiftration , dont une
partie feulement leur eft attribuée tandis
que le Secrétaire d'Etat a celle de toute la
Marine.

I range dans la même claffe d'Officiers
amovibles à la volonté du Secrétaire d Etat,
l'Ordonnateur des fonds , les Chefs de
Bureau dans les Ports , & autres fubalternes
de tout genre. Tel nous a paru être le
plan de l'Ouvrage dont nous confeillons
la lecture à tous ceux qui veulent acquérir
la connoillance d'une Adminiftration trèscompliquée
jufqu'à préfent , mais qui fera
très fimplifiée quand on voudra la réduire à
fes véritables principes.
La première Partie de ces Mémoires ne
doit pas fa naifance à la Révolution ; l'Auteur
a été à la tête de la plus floriffante de
nos Colonics ; il a vu de plus près qu'un
autre combien l'Adminiftration des Colonies
renoit à celle de la Marine ; il a formé
un plan pour les unir plus étroitement que
jam is on peut le voir dans le Mémoire
fur le Gouvernement des Colonies.
La feconde Partie a pour objet la deftruction
des Claffes de la Marine , comine
incompatible avec la déclaration , des droits
de l'homme , des obfervations fur l'Acadé
mie Royale de Marine , fur les travaux du
Havre & de Che: burg , & des remarques
fur les plans grayés de ces deux Ports . Nous
K z
196 MERCURE
nous bornons , faute d'inftruction fur ces
matières , à li fimple indication des objets
traités dans ce fecond Volume : il importe
que les Ouvrages de ce genre préparent &
éclairent d'avance la difcuffion de ces objets
, au moment où ils font près d'occu
per l'Affemblée Nationale. Nous ignorons
Fourquei l'Auteur n'a point figné ces différens
Mémoires. Le nom d'un homme auth
éclairé , d'un Citoyen auffi honnête que M.
le Chevalier de Borie , les cût fans doute
recommandés à fes Lecteurs ; & ne fe nemmant
pas , fa modeftie en a peut-êt e dininué
le nombre.
( C...... )
RECHERCHES fur la nature & l´s caufes
de la Richefe des Nations , tradurres de
Anglois de M. Smith, fur la 4. édition
par M. ROUCHER. A Paris, chez Builfen,
Libraire , rue Haute-fe.ille , N , 20.
L'EXCELLENT Ouvrage de M. Smith eft
devenu un Livre clatlique , qu'il ne s'agit
plus de luer , & dont il (uffit d'annoncer
les nouvelles éditions . Nous n'en avions
qu'une verfion t : ès - imparfaite , dont il eft
inutile de relever les défauts ; nous imi
terons le nouveau Traducteur qui a eu la
délicateãe de s'en abſtenir . Son travail pa
DE FRANCE. 197
roît avoir réuni tous les fuffrages des hommes
les plus verfés dans la Langue Angloife
& dans l'Economie politique . Si l'on
ne favoit à quel point l'intérêt général eft
devenu celui de tous les Particuliers , on
s'étonneroit peut- être de voir un homme,
connu par des fuccès dans la Littérature
d'agrément , s'artacher à des occupations
féduifantes, pour fe livrer à l'étude pénible
d'une Langue étrangère , & fe mettre en
état de traduire avec fuccès un Cavrage fi
étranger à ſes études habituelles . Mais M.
Roucher a vu devant lui le grand objet de
l'utilité publique ; & , comme il le dit luimême
, puifque le François prétend au titre
d'homme libre , il faut qu'il commence à
s'occuper en homme fait nous habitons
une maifon délabrée & tombant de vétufté
des circonftances impérieufes l'ent
renverfée , le moment préfent doit être
employé à la reconftruire fur un nouveau
plan ; c'eft l'oeuvre de la Philofophie :
quand elle aura achevé fa tâche, nous pourrons
appeler les Arts & leur cor fier le foin
d'ajouter l'agrément à la folidité.
M. Roucher ne livre au Public dans ce
moment ci que les deux premiers Volumes
de fa Traduction , mais les trois autres ne
Tarderont pas à paroître , M. de Conforcer,
dont le nom fe trouve lié à toutes les en→
treprifes utiles , & qui fe reprodunt en quelque
forte pour contribuer à étendre tous
les genres de commoiffances , joindra à ceue
K3
198 MERCURE
Traduction un Volume de Notes , dans lefquelles
il développera , & fans doute combattra
quelquefois les idées de M. Smith.
L'accord ou l'oppofition de deux Ecrivains
qui peufcut avec profondeur , font pouriè
Public une égale fource d'inftruction .
( C ...
MEMOIRESfur différentes Queflions de
la fience des Conftructions publiques &
économiques , qui ont remporté les prein
ers Prix des Académies de Toutoufe ,
&c. par M. AUBRY , Inspecteur général
des Turcies & Levées du Royaume.
LE premier de ces Mémoires , dont le
fujet , propofé par l'Académie des Sciences
de Toulonfe , avoit pour objet la Conf
truction d'un Pont de bois de 450 pieds
d'ouverture, un feul jet , eft divifé en 4
Parties,
2
La rre . Partie contient un Examen du
Systême de h Charpente de cette travée +
avec une Analyfe de l'effort qu'elle exerce
contre les culées en pierre qui lui fervent
d'appui.
La 2. , pn Examen de la force longitu
dinale des bois droits comparée à leur réfiftance
tranfverfale , avec une Table du
rapport de ces forces.
DE FRANCE. 199
La . , une Théorie neuve de la force
élique des mêmes bois courbés par contraction
, & affemblés fans fin par fuper-
P fon , avec une manière de fixer cette
élationé à des limites données .
Et la 4. , une Analyfe de la force des
charpentes en fer , identifiée à celle des
charpentes en bois , avec un rapport des
avantages phyfiques & économiques de la
première Conftruction fur la feconde.
A la fuite de ce premier Mémoire font
des Notes collectives qui contiennent une
Recherche expérimentale & analytique de
la force d'impulfion des courans d'eau &
d'air , & une rectification de la formule de
la pouffée des voûtes pour les cas où les
élémens font hétérogènes ; & enfin une
Analyfe de l'incohérence des nouvelles ma
çonneries comparées à leur ténacké acquife
par la defication .
Le fecond Mémoire , qui a remporté le
Prix double de la Société de Bourg- co-
Beffe , renferme la folution d'une Queltion
d'hydraulique , dont l'objet étoit de remédier
, par des moyens d'une économie
érroite , aux inondations d'une rivière bordée
de prairies marécageufes , fans déranger
fon cours qui fe trouve néanmoins
obftrué par des artifices qu'on veut conferver.
oft Cette Question , ainfi compliqués
traitée par une nouvelle théorie à l'appui
d'une expérience fondamentale , fuivant
200 MERCURE
Taqualle , déterminant la pente qur eft due
à la vitelle moyenne de l'eau , & la hau
teur de la région à Jaq elle cette pente eft
foutenue par des chutes identiques , elle at
par ce moyen ifolée du contact du frottement
, & devient ftatique , d'où il fait que
la maffe du fluide , ainfi défobfruée de h
réfiftance du lit , rentre dans la Théorie
claffique des corps qui roulent fur des plans
- inclinés .
Cer Ouvrage , qui a été préſenté & ac
cueilli par l'Allemblée Nationale , fe trouve
à Paris, chez Firmin Didot , Libraire pour
les Mith mariques & l'Artillerie , rue Ďauphine
, N. 116. Prix , 1 liv. br. in 4°.
avec les Planches & les Deffins rela-ifs aux
différentes Conftructions qui y font analy
fées.
ESS AI fur les Aides & leur remplacement.
A Paris , chez Defenne , Libraire , au
Palais - Royal.
Au milieu des abus de l'ancien régime,
& parmi les Agens du Fifc qui en profi
toient davantage , il fe trouvoit un petit
nombre de Citoyens honnêtes, qui , forcés à
vivre de ces abus , n'en étoient pas moins
révoltés , & cherchoient les moyens de les
rendre moins deftructeurs , ne pouvant pas
même imaginer qu'il fût poffible de les fup-
}
DE FRANCE. 2.6.1
primer tout-à-fait , & ne prévoyant pas la
Révoluti n qui devoit les anéantir. Vouloir
le bien dans un temps où l'intérêt
perfonnel forçoit à défirer la perpétuité
du mal , c'étoit prefque l'honnêteté la plus
grande qu'on pût fe permettre , c'étoit le
civifme d'alors ; & nous remarquerons que
même ce mot n'exiftoit pis. C'étoit même
une forte d'héroïfme puifqu'il y avoit
des dargers à courir de la part de cenx
qui ne part geoient pas cette aversion pour
les abus. On doit donc de la reconnoiffance
à ceux qui , dans le fecret , s'occupèrent
de rérmes utiles & raffembloient
des faits particuliers , des connoiffances pofitive
, quelquefois même d'excellentes vues,
dant ils font horamage en ce moment à
Palembie Nationde Scan Prbic : de ce
nombre cfl l'Auteur de la Brochure que nous
annonçon . A la tête de certe Brachure eft
un Avertiffernent , dans lequel M. de Surgy
annonce que fon amour pour le bien gé
né a'l'a déterminé à unir des connoiffances
patiques de trente années à fes forces fpécularives,
pour faire voir, d'un côté , les vices
& les malheurs des Aides ; de l'autre , propofer
un fyftême d'impefion accommodé
aux circnftances & propre à remplacer ces
impôts. Il ajoute qu'en même temps qu'il
a préfenté fon Plan au Comité de l'Allemblée
Nationale , il a cru devcir fe livrer
à une difcullion publique de la part des
gens inſtruits , afin de former une opinion
M.
202 MERCURE
générale qui puiffe éclairer fur les modif
cations & changemens dont ce Plan eft fufceptible.
A la place de tous les droits d'Aides
, au nombre de trente fix , l'Aureur pro
pofe d'en fubftiner trois fei lement , qui ,
ivant fes calculs , donnereient un produt
de 42 million .
De ces trois Impôts , un ſeul porter it fur
les vignes , & les deux autres fur les confommations
. Mais d'après le nouveau mode
de Régie , confié aux quatre vingt-trois Affemblées
de Départemens , dont le Royaume
eft actuellement compofé , rien ne femble
plus fimple & plus facile que l'adminiftration
de ce revenu. C'eft dans l'Ouvrage
même qu'il faut voir le dérail des moyens ,
des meftres & des précautions crées par
l'Auteur pour affurer cette perception. Une
partie eft tirée des Financès de Angleterre ,
& femble par-là convenir mieux à vng Nation
libre que le patriotime & Intérêt
même de fa liberté incitent à contribuet
fidèlement à tentes les charges publiques.
On life aux gens infruits dans cente
partie de Finance , le foin de juger du mérite
de cet Ouvrage. Mais on ne peut qu'ap
plaudir au zèle & aux intentions de l'Ecri
vain , d'avoir confacré fes connoiffances &
fes veilles à un objet d'utilité publique.
( C.....!)
DE FRANCE.
203
Bible , ornée de 300 Eftampes , d'après les
Deffins de M. Marillier. 3e . Livraiſon Prix , 1:2
liv. l'in-8°. & 24 liv. d'in -4º . A Paris , chez Defer
de Maisonneuve , Libr. rue du Foin - Saint-
Jacques.
L'idée feule de cette magnifique édition a obtenu
& mérité beaucoup d'éloges à l'Editeur.
L'exécution a parfaitement répondu à l'idée ; &
le fuccès n'a fait qu'augmenter jufqu'à ce jour.
Cette nouvelle Livraifon eft auffi foignée , auffi
parfaite que les précédentes.
Seconde Partie des Confeffions de Jean-Jacques
Rouffeau , Citoyen de Genève ; édition enrichie
d'un nouveau Recueil de fes Lettres . Volumes
in - 12 . A Paris , chez Boflange & Compagnie ,
Libr. rue dès . Noyers , No. 33.
Cette édition eft celle de M. du Peyrou , promife
dans divers Papiers publics , & dans ce
Journal.-
MUSIQ I.
Journal de Guitare , ou Choix d'Airs nouveaux,
avec accompagnement , 7e. Cahier Le prix de
la Soufcription pour 12 Cahiers , avec les Etrennes
de Guitare , eft de 18 liv. Chaque Cahier fe
vendia féparément 2 liv . , & les Etrennes 7 liv.
4 f. A Paris , chez M. Porro , rue Tiquetonne
N. IÓ ,
Les Délaffemens de Polymnie , ou les Petits
Concerts de Paris , avec accompagnement de
Clavecin ou Piano- Forté ; 7e. Recueil. Le prix
de l'Abonnement pour 12 Recucils eft de 18 liv.
204 MERCURE DE FRANCE.
Chaque Recueil eft de 2 liv. 8 f. A Paris , même
adreffe.
Journal de Violon . Prix de l'Abonnement ,
18 liv. port franc ; ciraque Cahier ſéparé , 2 liv.
& f. A Paris , même adretle.
GRAVURES.
Boby, ou la Folle par amour , Ecoffoife , Eltampe
gravée par Laurent Julien , d'après le
Tabicau original de Simon Julien fon oncle ,
Peintre du Roi . A Paris , chez l'Auteur , rue du
Bouloy , N. 49 ; & chez Chereau & Joubert ,
aux deux Piliers d'or , rue des Mathurins.
Au bas de cette Eftampe font trois Couplets
d'une Romance qui fut faite fur ce sujet , &
eft tirée du Journal de Paris , du Mardi 27 Février
1787.
A VI S.
Pour répondre au défir que le Public a témoi
gné de fe procurer la repréfentation du fujet de
la Médaille donnée par la Municipalité à MM.
les Députés Confédérés , les Sieurs Boflange &
Compagnie s'empreflent d'en cffrir une exactement
femblable , mais beaucoup plus grande &
d'un métal différent pour la différencier d'avec
celle des Députés. Prix , 24 f. A Paris , chez
fange & Compagnie , Commillionnaires ca
Librairie , rue des Nayers , N. 33 .
EPITRE.
Vers.
TABLE.
109 | Mémoires .
17 Recherches.
Charale, Enig. Logog. 174 M moires .
Eloge. 577 Effai
191
196
198
200
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 17 Juillet 1790.

Tous les avis de Finlande , de Stock
holm , de Pétersbourg , de Copenhague
se réunissent à annoncer , comme inévitable
, une nouvelle action décisive
entre les escadres Russe et Suédoise . Cet
engagement aura eu lieu , probablement ,
au moment où nous écrivons . Il ne règne
pas la même uniformité dans les rapports
qui concernent la position des deux
flottes les Russes peignent le Roi de
Suède et son Frère comme enfermés dans
le golfe de Wibourg ; les Suédois se représentent
comme maîtres de leurs mouvemens
, et près de se porter sur leurs
Ennemis . En laissant les Gazettes se-
No. 31. 31 Juillet 1799 P
( 314 )
tendre sur ces variations , et en disserter,
nous attendrons les événemens. Il ne seroit
pas moins fastidieux d'entretenir le
Public des volumes dont les uns et les
autres des Combattans remplissent les
Feuilles périodiques , pour nous instruire
du résultat indifférent de quelques rencontres
, dont chaque Parti se dispute
l'avantage , et où l'on tue , sans effet ,
quelques Soldats et quelques Officiers.
Le seul fait de quelqu'importance qui
mérite une mention , c'est l'occupation
des postes de Hogfors , Suttula et Kymenegard
, le 26 Juin , par le Général
Suédois de Meyerfeld : il a même pénétré
plus avant dans le territoire ennemi.
P. S. Un Rapport de Copenhague
annonce , sans en donner la date , une
action où la flotte de galères Suédoises
auroit beaucoup souffert ; ce bruit ne
porte encore sur aucun avis authentique
.
De Vienne , le 16 Juillet.
Les avis de Reichenbach continuent
d'être favorables à la conservation de la
paix ; la fréquence des Courriers indiquoit
l'activité et l'issue prochaine des
négociations. On réexpédia successivement
ces Estafettes avec des dépêches.
Enfin , ces jours derniers , l'horison s'est
découvert.
( 315 )
Le Roi de Prusse a envoyé ici de
Breslaw son Chambellan M. le Baron
de Golz ; notre Monarque l'a accueilli
avec distinction : bientôt après est arrivé
un Chasseur avec des nouvelles agréables
; enfin , un Courrier , expédié par le
Baron de Spielman , a apporté l'information
de la signature des préliminaires.
On ne connoît pas encore positivement
tout ce qui a été arrêté au Congrès de
Reichenbach ; on a cru en trouver la
substance dans les articles suivans ;
1º. Armistice général ; 2º . restitution à
la Porte de la Walachie et de la Moldavie
; 3°. concours du Roi de Prusse pour
faire rentrer les Provinces Belgiques
sous la domination Autrichienne ; 4° . suc
cession éventuelle et héréditaire sur le
Trône de Pologne , en faveur de la Maison
Electorale de Saxe . On ajoute encore
que le Ministre de Prusse a proposé la
cession de la Silésie Autrichienne , au
Roi son maître , contre un équivalent ;
mais ce point , ajoute-t-on , n'est pas encore
réglé .
Malgré l'assurance avec laquelle on
parle de ces articles , il est permis d'en
suspecter l'authenticité. Le troisième
choque la vraisemblance. Le Roi de
Prusse peut abandonner les Provinces
Belgiques à leur destinée : rien ne paroît
plus certain ; mais , les combattre !
Un dernier avantage important de
l'Armée de Servie , vient de compenser
Pij
( 316 )
l'échec de Giurgewo. Le 26 Juin , l'Hospodar
Meurojeni ayant passé le Danube
près de Widdin avec un Corps considérable
, le Général de Clairfait fit avancer
neuf bataillons d'Infanterie et sept divisions
de Cavalerie. On attaqua FEnnemi
dans ses retranchemens à Kalafat ,
et on le força de les abandonner avec
perte de 1500 hommes. Cette action
nous rend maîtres de toute la petite
Walachie . Le lendemain , le Général
Karaizay battit un autre Corps ennemi
près de Silistrie en Bulgarie , et leur tua
300 hommes.
Par une Patente Royale , publiée en
langue Allemande et Bohême , le Roi a
supprimé le nouveau systême d'impositions
, introduit dans le Royaume de
Bohême , et remis les choses sur l'ancien
ordre , qui sera observé jusqu'à ce que
des temps plus calmes permettent de le
corriger de concert avec les Etats. Om
présume que le Roi , la Reine et la Famille
Royale se rendront à Bude vers
la fin de ce mois.
Diverses Feuilles publiques ont parlé ,
avec leur infidélité ordinaire , de quelques
émeutes survenues en Toscane ; t
spécialement à Florence , Livourne et
Pistoia. Ces mouvemens dont on a
faussement“-rapporté l'origine , n'oct
autre cause que l'attachement du Peuple
aux Confairies , aux Processions ,
aux Fêtes supprimées. La multitude en
( 315 )
a demandé avec violence le rétablissement;
elle s'est portée à Livourne à des
excès contre les Juifs . Le Gouvernement
a exhorté les Evêques à condescendre å
une partie de ces demandes superstitiou
ses , et le calme s'est rétabli . Eo effet,
il est toujours dangereux . et abusif de
.combattre l'opinion autrement que par
Popinion ; et lorsque le Peuple n'est pas
assez éclairé pour se soumettre à des
innovations utiles , la violence les fui
rend encore plus odieuses..
DeFrancfort sur le Mein , le 24 Juillet.
"
Aux Ambassadeurs Electoraux , précédemment
arrivés en cette ville pour
Ja Diete d'Election , se sont réunis la
Semaine dernière , le Baron de Westphal
de Furstenberg , second Ambassadeur
de Mayence ; ie Baron de Duninique
, avec le même caractère , de
Trèves , et M. de Hugel , troisièrae Amer
bassadeur de la méme Cour ; le Baron
de Waldenfels , deuxième Ambassadeur
de Cologne , et le Baron ds Kenier ,
quatrième Ministre Electoral de Mayence.
Le Comte de Pappenheim , Maréchal
héréditaire de l'Empire , est ici dépuis
le 14. L'Archevêque d'Ouz,
premier Ambassadeur de Bohème , est
déja parti de Vienne , et arrivera ici avec
Jes Comtes de Kollovrath , de Migaszi
, d'Harruch , de Colloredo et de So-
Piij
( 318 )
race. Ce grand Cortège de Ministres rend
notre Ville très-brillante et très-animée.
Le dernier Corps de Wurtzbourgeois
qui passe à Luxen : bourg , a descendu le
Mein ces jours derniers. Il est composé
de 1800 hommes dont 600 Cavaliers.
Léopold de Toscane , Saxe , Cobourg et
d'autres Corps se rendent aux Pays- Bas,
mais par une autre route.
Si Louis XIV renaissoit , il seroit
bien étonné de voir son rôle en Europe ,
aujourd'hui rempli par l'Electeur de
Brandebourg. Depuis plusieurs années ,
arbitre des plus grands événemens , cette
Puissance , dirigée par un homme de génie
, a fixé la destinée de plusieurs Etats ,
et jusqu'ici , au milieu d'un trouble pres
qu'universel , elle a rendu la sienne presqu'inaltérable.
La Ligue Germanique ,
la Hollande conquise avec quelques Escadrons
de Hussards , le Stathouder. reprenant
toute son autorité anéantie , l'alliance
étroite de la République avec des
Puissances qu'elle regardoit comme Ennemis
six mois auparavant , la triple
Confédération qui a résulté de cette Révolution
, la Pologne affranchie , le Danemarck
forcé à la neutralité , la Porte
abandonnée de ses Alliés naturels , en
retrouvant de très- actifs et de très- puissans
; enfin , le Nord , le Levant etl'Allemagne
pacifiés par l'intervention armée
de la Prusse , tels sont les faits qui remplissent
l'histoire des sept dernières an(
319 )
nées de cette Monarchie , dont certains
Ecrivains nous représentent les Chefs
comme des Intrigans subalternes. Ses
succès en Pologne ont été altérés par la
demande de Thorn et Dantzick. Des
nuages se sont élevés , et le Parti qui
avoit tenté de retenir la République
sous le joug de la Russie , s'efforce maintenant
de semer la discorde entre la
Prusse et la Pologne . Il fait circuler dans
les Gazettes , des lettres insidieuses , où ,
en mêlant le vrai et le faux , les raisonnemens
hypothétiques aux conjectures
hasardées, et l'exagération à des reproches
fondés , on représente la Prusse
comme acharnée à la conquête de la
Pologne. Le Cabinet de Berlin a cru
devoir combattre ces artifices , par la
Note suivante , qu'on a toutes raisons
de regarder comme officielle.
1. Il est absolument faux que le Roi aît
fait faire , dans la Diete du 7 Juin , aucune
instance pour demander Dantzik et Thorn.
Il n'a pas été fait la moindre démarche à
cet égard depuis la première proposition
faite au mois de Février par M. le Marquis
de Lucchesini , à l'occasion du Traité dė
Commerce. Le Roi de Prusse n'en auroit
aussi pas écrit au Roi de Pologne , si S. M.
n'avoit pas cru devoir répondre à la Lettre
que S. M. Polonoise lui avoit ecrite à ce
sujet , et ce n'est pas la Cour de Berlin qui
a eté la premiere à divulguer eette correspondance
des deux Souverains. Quant à la
justice et à la convenance de la demande
Piv
( 320 )
faite à la Nation Polonoise même , ou peut
s'en rapporter à la susdite Lettre du Roi ,
et au jugement d'un Public impartial , qué
la Cour de Prusse ne demande rien à cet
égard , dont la Nation Polonoise puisse se
plaindre avec raison ; elle a ménagé plutót
les véritables intérêts de la Pologue.
2º. La plainte qu'on a faite sur la défense
de l'exportation des grains par les
Ports de Konigsberg et de Memel , n'est pas
beaucoup plus fondée. Chaque Souverain
peut donner ces sortes de défenses , quand
ileroit avoir besoin de faire des magasins ,
ou qu'il prévoit une disette. C'étoit le cas
dans la Prusse Orientale ; mais cette défense
a été révoquée dès qu'on s'est aperçu , que
la Nation Polonaise pouvoit y être interessée ;
et malgré cette defense momentanée , les
Vendeurs Lithuaniens ont pu vendre leur
bled dans les Villes Prussiennes à un prix
qu'ils n'ont jamais eu dans les temps antérieurs
; mais il est évident que certaines gens
à Varsovie avoient pris d'avance le parti de
faire valoir des plaintes contre la Prusse et
de les faire méme publier dans les Gazettes.
Hs ont de plus imaginé qu'on avoit ordonné
à Fordon , de ne laisser passer les bleds que
Four Elbing, et non pour Dantzik. Ces personnes-
là ne trouveront pas mauvais qu'on
leur donne ici tout simplement un démenti
formel sur ces différens faits controuvés .
Les intérêts extérieurs de la Pologne
ne sont pas le seul objet qui divise la
Diete : les avis s'y partagent également
sur la succession éventuelle au Trôue.
24
Les uns , dit une Lettre de Varsovie ,
( 321 )
veulent conserver la Couroane élective ; les
autres disent qu'elle a toujours été et sera
toujours la source de dissentions et de mille
désordres. Ils en appellent à l'expérience de
toutes les vacances du Trône , et proposent
en conséquence d'établir la succession héréditaire
comme le seul moyen de prévenir las
dissentions intestines , et l'influence des Puissances
voisines dans les affaires intérieures
de la République . Beaucoup de Membres
veulent concilier l'élection avec l'hérédité ,
et pensent que l'on pourroit appeler au
Trone une Famille qui l'occuperoit par droit
de succession jusques et compris la troisième
descendance directe et mâle du premier occupant.
A la mort du troisieme descendant ,
qui seroit le petit - Fils du premier Roi , oa
convoqueroit une Diete extraordinaire , avec
le droit de confirmer la même Famille dans
la possession ultérieure du Tróne , ou d'y
appeler une autre Maison . On croit ainsi
former de bons Princes , parce que les descendans
de la Famille régnante auroient à
coeur de se concilier l'attachement de la
Nation , afin d'être continués dans la possession
de la Dignité Royale. "
Cette combinaison pourroit bien aussi
réunir les inconvéniens de l'Hérédité et
de l'Election . En laissant l'espérance de
changer de Roi tous les 30 ans , elle entretiendroit
des Factions permanentes
dans l'Etat , qui le priveroient de sa tranquillité
pendant deux générations , et le
bouleverseroient probablement à la troisième.
Py
( 322 )
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 23 Juillet.
Le Ministère écrit lui- même ses Dépêches
; le plus profond secret est gardé
par tous les Membres du Cabinet , rien
d'authentique ne transpire sur l'état des
Négociations ; ainsi , les conjectures sont
plus ou moins incertaines . Il est inutile
de citer les opinions du moment , au
milieu d'une vicissitude continuelle de
rapports , uniquement propres à alimenter
le désoeuvrement des Cafés , les
prédictions des oisifs , et les infolio de
nos Gazettes . Ce fatras naît et meurt
tous les 24 heures. L'opinion des Personnes
éclairées ne varie point , elle est
constamment à la paix ; mais comment
expliquer ces armemens rapides et prodigieux
dont tous nos Chantiers offrent
le spectacle ? Plus de la moitié de notre
Marine s'ébranle à la fois. Dans peu de
jours , la Flotte de Torbay sera de 30
et plus de vaisseaux de ligne. 25 autres
sont à Spithéad ou en armement : on
presse les équipages sans miséricorde ,
e l'Empire déploie la puissance la plus
formidable. Milord Howe est revenu ici
de Spithéad ; il ne tardera pas à se rendre
å Torbay , et à y prendre le commandement
général . Les Matelots se portent
au service avec ardeur , et quoiqu'en
général , on desire de conserver
la paix, le sentiment National est abso(
323 )
lument en faveur du Gouveerrnneemment et
de ses mesures.
Ce déploiement de forces prêtes à agir
offensivement , ces Pavillons arborés , ces
Chantiers préparant les instrumens de guerre ,
font un contraste passablement remarquable ,
avec le repas philantropique que les Docteurs
Presbytériens , leurs Apôtres , et les ambitieux
qui veulent profiter de leur ferveur ,
ont mangé philosophiquement au Club de
la Révolution , le 14 de ce mois. Lord Stanhope
présidoit ; le vieux Docteur Price , dont
la tête est une fabrique à révolutions , le fameux
Sheridan , qui prend ses vacances , et
environ 650 invités , for moient cette Société ,
où , le verre à la main , et la phrase à la
bouche , on a célébré l'anniversaire de la
Revolution de France. Il est assurément trèsnaturel
que tous les Peuples libres , nés avec
quelque élévation d'ame et de raison , se
réjouissent des conquêtes de la vraie liberté ,
et de la réforme de tout Gouvernement
absolu et arbitraire d'une Monarchie illimitée
, dissoute par les abus , et de la réintégration
d'un grand Peuple dans les droits
légitimes , que ceux de la Société permettent
de lui conserver. En ce sens , aucun Anglois
qui n'eût partagé la bonne humeur du Club
de la Révolution ; mais , à toutes les santés
qu'on y a portées , les Patriotes justes eussent
joint celle du Roi de France , sans le désinteressement
inoui et la patience duquel , la
Révolution de France seroit encore à faire.
Cette santé , néanmoins , est celle que nos
Anti- Monarchiques ont soigneusement evitée.
Pour dénigier ensuite notre Constitution
, qui résiste aux pamphlets éternels du
P vj
( 324 )
cent ans ,
Docteur Price , ses disciples ont exalté celle
qu'on vient de commencer en France. Lord
Stanhope a mis en opposition les deux Gouvernemens
, dont l'un existe complet , depuis
et l'autre fait , en partie , depuis
six mois . Il a mis tant d'art dans son parallele
, et il a fait un choix de moyens si heulreux
, que pour donner à la Constitution
Etrangere la préférence sur celle de son Pays ,
il a été obligé d'aller fouiller le cadavre de
nos Lois tou:bées en désuétude , et de rappeler
celles qui défendirent autrefois aux
femmes Angloises de se faire élever en pays
Catholique. Il a félicité la France d'avoir
aboli les dimes , qu'on n'a cependant abolies
que pour les racheter d'abord , ensuite
pour commuer cette imposition en une
autre. En qualité de grand Propriétaire ,
l'Orateur paroit aimer beaucoup cette opération
: il a fini par célébrer l'égalité naturelle
des hommes ; et l'on ne doute_point
que , pour être conséquent , ce jeune Déclamateur
ne renonce tout de suite à sa Pairie.
M. Price a harangué à son tour les convives
, en leur faisant remarquer l'union de
la Philosophie et de la Politique dans le systême
des nouveaux Gouvernemens : il a surtout
fait espérer que chaque Citoyen cesseroit
d'aimer sa Patrie pour adorer le genre
humain ; que le chef- d'oeuvre de la Philosophie
et de la Liberté , étoit d'enchasser tous
les coeurs de l'Univers dans celui d'un individu
, et que rien n'étoit si beau que de
sacrifier le patriotisme à la philantropie . Le
Docteur a fini par prédire une sainte ligue
entre la France , l'Amérique , la Hollande
et l'Angleterre régénérées pour rendre le
MONDE HEUREUX , Ainsi soit - il !
( 325 )
Pourvu qu'il n'en soit pas de cette prophétie
, comme de celles que fit le bon Docteur
il y a 14 ans , où il s'opiniâtroit à prédire
à l'Angleterre la banqueroute , la ruine
de son Commerce , l'esclavage , et la dépopulation
, le genre humain sera très- consolé
par le dîner de ces Messieurs .
• M. Sheridan a harangué à son tour dans
le même style : il s'est ensuite fâché , ainsi
que les zélés de la secte , contre M. Horne
Tooke , qui ne plaisante pas sur la Constitution
Angloise , et qui , en méprisant les
applaudissemens de l'Audience , a relevé le
scandale de leurs diatribes contre nos Lois.
Les rasades et le gala ont fini par ún Arrêté ,
où l'on declare son alegresse de l'établissement
et de la confirmation de la Liberté
Françoise , ainsi que le desir ardent de maintenir
l'amitié et l'harmonie entre les deux
Royaumes.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 25 Juillet 1790.
Nous parlâmes , le mois dernier , d'un
Mémoire présenté au Roi Léopold par
M. le Baron de Haeften , Envoyé extraordinaire
de LL . HH. PP . à Vienne ;
Mémoire dans lequel les Etats- Généraux
offroient de concourir à la réconciliation
des Provinces Belgiques avec leur
Souverain . Il est incertain , si cette offre
fut dictée par les sollicitations des Belges
auprès de L. H. P .; ou si par cette démarche
la République voulût effacer
l'impression de sa connivence asscz mar(
326 )
quée aux premiers mouvemens des Insurgens
, qui obtinrent et des armes et -
un asyle dans le Brabant Hollandois .
Quels qu'aient été les motifs de cette note ,
le Roi de Hongrie vient d'y répondre
avac justesse et dignité. Son Chargé
d'affaires à la Haye a fait connoître à
Leurs Hautes Puissances ;
" Que S. M. avoit été très- sensible à l'inté.
ét amical que les Etats -Généraux des Provinces
-Unies lui avoient fait temoigner sur
latournurefavorable que paroissoient prendre
les Négociations entamées pour le rétablissement
et le maintien de la tranquillité ,
et de les assurer en même temps , que de sa
part Elle contribueroit certainement à leur
succès par toutes les facilités , compatibles
avec la dignite dessa Couronne et sa propre
surete , ainsi que pourront s'en convaincre
par la suite . H. P. et toute l'Europe ,
quel qu'en puisse ére le résultat . S. M.
Apostolique , de concert avec son Alliée
S. M. P'Imperatrice de toutes les Russies ,
donnera les mains aussi , sans difficulté , à
un armistice avec la Porte , des qu'elle aura
déclaré qu'elle consent et admet pou . Preliminaires
les conditions de la plus grande
moderation , qui lui seront proposees , et
que moyennant cela on sera fondé à pouvoir
espérer raisonnablement le prompt et
solide rétablissement de la paix ; mais il est
de toute impossibilité en échange , que Sa
Majesté puisse en user de même à l'egard de
ses Sujets Belgiques ;
"
"
1º . Parce qu'un Souverain , ni directement
ni indirectement , ne peut traiter ,
"
( 327_)
comme de Puissance à Puissance , avec des
Sujets rebelles. "
"
2º. Parce qu'après avoir épuisé , sans
aucun fruit , tous les moyens imaginables de
bonté et de condescendance , il ne lui reste
plus à son grand regret que la voie des
armes , pour les faire rentrer sous l'obéissance
de leur légitime Souverain. "
"
3°. Parce que le moyen proposé , bien
loin de rapprocher ce moment desirable ,
ne seroit propre qu'à l'éloigner encore davan-
1age ; et enfin ,
"
4. Parce que des Sujets rebelles , qui
peuvent d'un moment à l'autre se donner la
paix , et assurer leur parfaite tranquillité pour
tous les temps à venir , en acceptant le rétablissement
de leur ancienne Constitution
sous la garantie des Puissances maritimes ,
et parfaite Amnistie pour le passé , n'ont pas
besoin d'un Armistice. »
" Il paroît d'ailleurs à S. M. Apostolique ,
que l'état présent des choses aux Pays - Bas
ne peut pas être envisagé comme plus urgent
qu'il ne l'étoit , lorsque les Sujets rebelles
des Pays- Bas ont pu se permettre impu
nément les plus grands excès imaginables
de toute espèce vis - à - vis de leur Souverain ,
et que si alors la sureté et la tranquillité
de la République n'ont pas paru menacées ,
elles ne doivent pas plus le paroître dans
ce moment- ci , auquel il ne reste plus au
Roi , pour rétablir l'ordre et la tranquillité
aux Pays-Bas , ou pour s'y conserver ce qui
lui en reste , que les moyens que l'aveugle
obstination de ses Sujets rebelles l'a forcé
à employer. Sa Majesté Apostolique croit
devoir supposer qu'il est dei'intérêt politique
de LL. HH. Puissances , des principes du bon
( 328 )
voisinage , et de l'intérêt commun des Paissances
Souveraines , que ses Provinces Belgiques
rentrent plutot que plus tard sous la
domination de leur légitime Souverain , et
( à moins qu'Elle ne soit dans l'erreur à cet
égard ) Elle se flatte que , bien loin de regarder
comme préférables des moyens qui
ne seroient propres qu'à éloigner le rétablissement
de la tranquillité au lieu de le rapprocher,
Elles employeront vis - à- vis de ses
Sujets rebellesle langage qui leur paroîtra le
plus propre à les faire rentrer en eux- mêmes ,
et à faire cesser uue prompte et parfaite soumission
aux conditions dont il a été fait mention
ci- dessus , tous les malheurs auxquels ils
s'exposent par la continuation , de leur coupable
procedé vis- à- vis de leur Souverain . S.
Maj . Apostolique en sera très - redevable à
LL. HH. PP . , les Etats- Généraux des Provinces
-Unies , et Elle les assure bien cord alement
, qu'il lui sera très- agréable de voir
renouer et consolider par-là les liens de la
sincere amitié et bonne intelligence , qu'Elle
desire pouvoir cultiver soigneusement à
l'avenir avec LL. HH. Puissances .

On voit par cette Pièce , que la Cour
de Vienne , après avoir épuisé les moyens
raisonnables de conciliation , est déterminée
à faire rentrer les Belges dans
l'obéissance par des voies plus efficaces ;
le moment de leur emploi n'est pas éloigné
; chaque jour , l'Armée Autrichienne
s'augmente dans le Duché de Luxembourg
, et tandis qu'on amuse les Insurgens
avec des fables , des conspirations
imaginaires , des listes de prétendus dé(
329 )
-serteurs , et des fêtes en l'honneur de
M. Henri Van der Noot , nous voyons
l'orage près de crever. Il n'y aura , nous
le répétons , aucuns faits d'armes importans
avant le rassemblement général de
l'Armée Autrichienne , vers le 10 ou le
15 d'Août.
Quant aux événemens intérieurs , ils
se réduisent à des Ordonnances continuelles
du Congrès , à des alarmes exagérées
, répandues pour autoriser des
vexations , et aux gémissemens des Vonckistes
opprimés ou dispersés , et qui , au
lieu de voir leur salut dans la protection
et le retour de l'Autorité Souveraine
persistent dans leurs déclamations contre
tout Régime qui ne sera pas fondé sur
leurs principes.
Dernièrement , le Gouvernement de cette
Ville a fait arrêter M. Ruelle , chargé des
Affaires de France , sous prétexte qu'il préchoit
publiquement la sédition et le mépris
des Etats , du Congrès , du Magistrat et des
Comités. Cet Agent eût été , dans ce cas
bien étourdi et même répréhensible , car
l'espèce de caractère dont il est revêtu lui
imposoit une plus grande circonspection ;
mais ses Accusateurs , qui le peignent
comme un espion dangereux , ne sauroient en
être crus sur leur parole. Au reste , la Cour
de France ne. pouvoit avoir de Personne
accréditée auprès d'un Gouvernement , dont
le Roi a formellement décliné de reconnoître
la légitimité.
( 330 )
FRANCE.
De Paris , le 28 Juillet.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
Décrets rendus le Samedi 17 , sur le Rapport
du Comité de Liquidation.
Art. Ier. L'Assemblée Nationale décrète,
comme Princ pe Constitutionel , que nulle
creance arriéree ne peut être admise parmi
les dettes de l'Etat , qu'en vertu d'un Décret
de l'Assemblée Nationale sanctionné par le
Roi.
"
"
II. En exécution du Décret sanctionné
du 22 Janvier , et de la décision du 5 Février
dernier , aucunes créances arriétées ne
seront présentées à l'Assemblée Nationale
pour être définitivement reconnues ou rejetees
qu'après avoir été soumises à l'examen
du Comité de Liquidation , dont les délibé
rations ne pourront être prises que par les
deux tiers au moins des Membres de ce Comité
, et lorsque le rapport du Comité devra
être fait à l'Assemblée Nationale , il sera imprimé
et distribué huitaine avant d'être mis
à l'ordre du jour,
M
D
Néanmoins les vérifications et appunemens
des comptes , dont les Chambres des
Comptes et autres Tribunaux peuvent être
saisis actuellement , continueront provisoirement
, et jusqu'à la nouvelle organisation des
Tribunauxetl'établissement des règles fixées
sur la comptabilté , à s'effectuer comise eidevant
suivant les formes ordinaires. "
( 331 )
& III. Une créance qui aura été rejetée
dans les formes autorisées jusqu'ici par les
Ordonnateurs , Ministres du Roi , Chambres
des Comptes ou autres Tribunaux , ne pourra
être présentée au Comité de Liquidation . "
İV. Le Garde des- Sceaux sera tenu de
donner au Comité de Liquidation , connoissancé
et état exact de toutes les instances
actuelles , ' concernant la vérification , appurement
et liquidation des créances sur le
Trésor Public , à quelque titre que ce puisse
-être. «
V. La Chambre des Comptes fera pareillement
remettre audit Comité un tableau
de toutes les parties de comptabilité , dont
la vérification et appurement sont actuellement
à l'examen de ce Tribunal .
VI . Tous Tribunaux , Administrateurs ,
Ordonnateurs , Magistrats et autres personnes
publiques , seront tenus de fournir les documenset
instructions qui leur seront demandes
par le Comité.
IT VII. Tous les Créanciers qui prétendent
être employés dans l'état de la dette arriérée
seront tenus de le faire connoître dans
les délais suivans , savoir ; de deux mois à
dater de la publication du présent Decret ,
pour les personnes qui habitent le Royaume ;
un an pour les personnes qui habitent les
Colonies en- deçà du Cap de Bonne - Espérance
; trois années pour celles qui habitent
au-delà , » –
n
VIII Le Comité de Liquidation présentera
à l'Assemblée Nationale ses observations
sur la nature de toutes les créances arriérées
sur lesquelles l'Assemblée Nationale
aura à prononcer . Il vérifiera particulierement
si les créances arrierees comprises dans les
( 332 )
états certifiés véritables qui doivent lui être
remis , en exécution de l'article VII du Décret
du 22 Janvier dernier , ont été duement
vérifiées , ou jugées et appurées dans les
formes prescrites par les Reglemens ou Ordonnances.
"
་་ IX . Le Comité sera chargé de se procurer
tous les renseignemens nécessaires sur
les créances que le Tresor public a droit
d'exercer contre différens particuliers , et d'en
faire le rapport au Corps Législatif.
e
Il sera tenu Registre de toutes les décisions
qui auront été portées sur l'admission ,
rejet ou réduction des diverses portions de
titres rejetés ou réduits , afin que les Créanciers
ne puissent renouveler leurs prétentions.
14
"
X. Conformément à l'article IX du Décret
du 9 Janvier dernier , les délibérations
du Comité surl'admission , rejet ou réduction
des diverses parties de la dette artifiée se
seront que de simples avis ; aucune portion
des créances présentées au Comite de Liquidation
ne pouvant être placée sur le Tableau
de la dette liquidée qu'après avoir été soumise
au jugement du Corps Législatif et à
la Sanction du Roi. ""
DU LUNDI 19 JUILLET.
De la part du Comité de Constitution ,
M. Rabaud de St. Etienne a propose un Décretqui
fixe l'uniforme des Gardes Nationales
dans tout le Royaume. La devise du retroussis
de l'habit a fait naître une discussion
; le Comité vouloit y placer le mot de
Liberté ; M. de Foucault Pajugé trop vague ,,
et a proposé la Loi et le Roi ; M. Barnave ,
( 333 )
Constitution et Liberté. Cette dernière inscription
a prévalu , ainsi que le Décret suivant:
Tous les Citoyens François admis dans
les Gardes Nationales , ne pourront porter
d'autre uniforme que celui qui va être pres-
་་
crit.
21
Habit bleu de Roi , doublure blanche ,
pareiens et revers écarlate , le passe -poil
blanc , collet blanc et passe - poil écarlate ,
épaulettes jaunes , ou en or , la manche ouverte
à trois boutons , la poche en dehors à
trois pointes ; sur le bouton il sera écrit
( District de ) le retroussis de l'habit écarlate
; sur l'un des retroussis il sera écrit en
lettres jaunes , ou en or , le mot CoNSTITUTION
, et sur l'autre retroussis , le mot
LIBERTÉ.
"
DO
Les Gardes Nationales qui ont adopté
un uniforme autre que celui qui est prescrit
ci dessus , pourront continuer de le porter
jusqu'au 14 Juillet prochain , jour anniversaire
de la Fédération . »
L'opposition nombreuse qu'avoit rencontré
la semaine dernière la Motion de M. de
Noailles , qui attribuoit au Corps Législatif
le pouvoir de déterminer le nombre d'hommes
de chaque grade , dont l'Armée sera composee
, a force l'Auteur a modifier son Projet
de Décret , par l'addition de ces mots : sur
La proposition du Roi. Cei amendement , qui
donne an Pouvoir exécutiť l'initiative des
plans de Composition Militaire , a été avidement
saisi par mne grande Maiorité ; il
a reuni les opinions diverses qui la paríageoient
, sans entraîner cependant tous les
esprits.
Plusieurs ont obiecté que ceite source d'opposition
caue le Roi et la Législature , ren(
334 )
droit ce systême le plus dangereux de tous;
qu'il ne mettoit en concours l'autorité
Royale , que pour la soumettre à la dépendance
d'une Autorité rivale , et qu'aucune
formation Militaire ne résisteroit à ces divisions.
Mais on étoit las de la discussion
avant qu'elle eût commencé : « Le Décret
est le même , s'écrioient les uns , que celui
que vous avez rendu le 28 Juin ( aussi sans
discussion ) sur la Marine . » D'autres l'assimiloient
au Décret sur le droit de guerre et
de paix.
M. Démeunier y voyant comme dans ce
dernier, l'initiative accordée au Roi , l'en regardoit
aussi comme la conséquence nécessaire.
Eu poussant ce raisonnement et cette
analogie , le Corps Législatif devroit aussi
nommer les Officiers , diriger un plan de
campagne , commander l'Armée , pourvu que
le Roi eût l'initiative.
MM. de Lameth ayant observé que , le Roi
avec l'initiative exclusive , pourroit lier les
bras au Pouvoir Législatif, en ne proposant
point les réformes nécessaires , M. Barnave a
sur- le- champ appliqué le remède , en forçant
le Roi de proposer chaque année ses vues sur
l'Armée , pour qu'ensuite le Corps Législatif
pût décréterles innovations qu'iljugeroit convenables
. Il a fait aussi un systême, par lequel
il a attribué à la volonté nationale parlant en
Corps Constituant , le droit de décider les
points Constitutionnels de l'Armée , et à la
Volonté Nationale agissant en Corps Législatif,
celui de décider l'organisation des
Troupes.
Ceux qui rapprochoient le Décret proposé
à celui sur le droit de paix et de guerre ,
n'ont fait aucune mention du droit provisoire
( 335 )
que ce dernier Décret accorde au Pouvoir
exécutif. Ainsi , quoiqu'un changement d'évolutions
, et cent autres circonstances
puissent , au milieu d'une campagne, rendre
indispensable de multiplier le nombre d'individus
attachés aux fonctions de tel ou tel
grade , il faudra attendre le retour de la
Session du Corps Législatif.
M. Bureau de Pusi renouant aujourd'hui
ses opinions à celles qu'il avoit combattues
l'autre jour , a proposé et fait adopter en ces
termes une rédaction finale :
" Au commencement de chaque Session
des Législatures , sur la proposition du Pouvoir
exécutifle nombre d'individus de chaque
grade dont sera composée l'Armée , sera déterminé
par un Décret du Corps Législatif,
sanctionné par le Roi. »
Passaut à son travail de l'organisation Judiciaire
, M. Thouret a fait décréter l'article
suivant sur la competence des Juges de
Paix :
" XI. Lorsqu'il y aura lieu à l'apposition
des scellés , elle sera faite par le Juge
de Paix , qui procédera aussi à leur reconnoissance
et levée , mais sans qu'il puisse
connoître des contestations auxquelles cette
reconnoissance donnera lieu . »
« Il recevra les délibérations de famille
pour la nomination des Tuteurs , des Curateurs
aux absens et aux enfans à naître , et
pour l'Emancipation et la Curatelle des
Mineurs , et toutes celles auxquelles la personne
, l'état ou les affaires des Mineurs
pourront donner lieu pendant la durée de
la Tutelle ou Curatelle , à charge de renvoyer
devant les Juges qui seront établis
par le titre suivant , la connoissance de tout
( 335 )
ce qui deviendra contentieux dans le cours
ou poursuites des deliberations ci-dessus. »
"
Le Juge de Paix pourra recevoir dans
tous les cas le serment des Tuteurs et des
Curateurs.
"
Dans la discussion précédente sur le droit
du Corps Législatif à l'organisation de l'Armée
, on a cité le Parlement d'Angleterre ,
et abusivement. On est toujours étonné de ces
rapprochemens erronés , entre choses absolument
dissemblables .
Jamais le Roi d'Angleterre ne propose au
Parlement des résolutions concernant l'orgunisation
de l'Armée . Sa Prérogative l'autorise
à la composer , à la graduer , à l'augmenter,
à la distribuer , sans avoir besoin d'un Bill
pour cela . La Constitution a trop bien fixé la
distinction des Pouvoirs , pour faire du Corps
Législatifun Ordonnateur des Corps Militaires
; mais ils ne peuvent exister que de l'aveu
duParlement, parce qu'il est seul maître d'accorder
les subsides nécessaires . Ainsi , à chaque
Session , le Ministre de la guerre présente aux
Communes l'état sommaire dunombre d'hommesà
solder , ét celui des sommes nécessaires à
le rentretien . La Chambre Basse peut refuser,
en tout ou en partie , le subside demande,
et par ce moyen forcer , siellele veut , la réduction
del'Armée . De ples , chaque année ,
le Parlement , comme Corps Législatif , a le
droit de renouveler ou non le Bill de mutinerie
, sans lequel l'Armée n'est point soumise
aux Loi: de la discipline . On voit done comment
se balancent la Prérogative Royale et le
pouvoir du Parl. men'à l'égard de Exces militaires
. L'organisation de celles - ci appartient
exclusivement au Roi ; mais cette Armée ,
organisee
( 337 )
organisée sans le concours du Parlement , est
paralysée si l'Assemblee Législative refuse
les subsides ou le Bill de mutinerie. On retrouve
ici le principe fondamental de la
Constitution , Angloise , qui a éloigné scru
puleusement ce concours de deux Autorités
dans des fonctions spécialement propres à
L'une d'elles , et toute confusion, dans l'exer
cice de Pouvoirs distincts . Celles du Roi sont
de former l'Armée comme bon lui semble ;
le Parlement n'intervient pas dans cette formation,
qui est du ressort de la Puissance exécutive.
Le Parlement est seul arbitre des subsides
et des lois militaires ; le Roi ne peut avoir
cette Armée composée par sa seule volonté ,
sans, le consentement du Corps Législatif.
2 DU MARDI 20 JUILLET .
M. Treilhar , nouveau Presidenti , a succédé
aujourd'hui à M. de Bonnay , auquel
l'Assemblée a unanimement voté des remer
cimens 7672
A la suite des Discours de ces deux
Membres , on a fait lecture d'une Lettre de
M. Lambert, Contrôleur général des Finances.
Il informe l'Assemblée des obstacles
que des insurrections continuelles , des brigandages,
des maximes de liberté anarchique ,
opposent d'un bout de la France à l'autre à
la perception des taxes. D'un côté , on per
suade au Peuple qu'en refusant avec fermeté
un impôt contraire à ses droits , il en obtiendra
la suppression ; ailleurs , la contrebande
se fait a force ouverte ; le Peuple la
protege , et les Gardes Nationales refusent
de marcher contre la Nation ; en d'autres.
lieux, on excite des haines , des divisions
entre les Troupes et les preposes aux bar-
No. 31. 31 Juillet 1790.

( 338 )
rières ; ceux - ci sont massacrés ; les bureauxincendiés
, pillés , et les prisons forcées.
M. l'Abbé Gouttes a rejeté ces désordres
sur les Ennemis du bien public qui égarent
le Peuple ; ce reproche est parfaitement
fondé ; mais quels sont ces Ennemis du bien,
public ? Encore une fois , sont - ce ceux qui né
cessent d'invoquer le rétablissement de la
Puissance exécutive , seule capable d'opérer
énergiquement le maintien des Lois ? ou
bien ceux qui , dans leur infatigable républicanisme
, insultent , avilissent chaque jour
cette Autorité , et encouragent le Peuple à
la méconnoître ? M. Gouttes a ajouté avec
non moins de vérité , que tout étoit perdu
si l'on ne payoit pas les taxes. La Lettre de
M. Lamber. a été renvoyée au Comité des
Finances.
L'Ordre du jour ramenant l'organisation
Judiciaire , l'établissement des Tribunaux de
première instance a exercé les talens d'un
grand nombre de Jurisconsultes, qui se sont
épuisés dans une infinité de combinaisons
différentes sur le nombre , l'organisation ,
la compétence de ces Tribunaux.
1. Y aura-t- il un Tribunalpar chaque District?
M. Tronchet a opiné pour la négative.
L'expérience lui a appris que plus les Tribunaux
étoient actifs et occupés , meilleurs
étoient leurs jugemens. On ne s'attache à
ses fonctions qu'en les faisant par goût , et
pour les remplir par goût , il faut en étre
exclusivement occupé. Ces Tribunaux de
Districts ne le seroient pas ; ils se livreroient
à d'autres objets , ou ils se crééroient des
affaires en excitant l'appétit des plaideurs.
Cependant ils peuvent être nécessaires dans
les circonstances actuelles où la suppression
( 339 )
des Droits Féodaux et de toutes nos institutions
civiles et politiques va augmenter le
nombre des Procès. M. Tronchet a conclu
que les Tribunaux de Districts ne doivent
être que provisoires , et que deux ou trois
suffiront par la suite pour chaque Département.
«
Si vous ne donnez pas à chaque District
son Tribunal , a repliqué M. Delley
d'Agier, vous allez faire renaître tous les
obstacles qu'a éprouvés la première division.
administrative du Royaume , et dont un
miracle seul a pu vous tirer. On redoutoit
les Juges inférieurs , parce qu'ils n'étoient
que des batteurs de gibier , qui attiroient
leur proie aux lieux où étoient les véritables
tireurs. Vous avez établi des Juges de Paix
afin que le pauvre trouvât la justice dans ses
propres foyers. Une autre class mérite encore
une égale considération ; ce sont les gens
que leur profession oblige à une résidence
habituelle. Si vous éloignez d'eux la justice ,
vous donnez un avantage immense aux riches
qui sauront tirer parti de cet éloignement ,
pour forcer leurs adversaires à un accommodement
onéreux . »
M. Thouret, en résumant les objections
a avoué que les subdivisions de beaucoup
de Départemens étoient trop multipliées ;
mais en faisant espérer que l'on pourroit
par la suite réduire le nombre des Districts ,
il est parvenu à faire décréter , à une trèsgrande
Majorité , qu'ily auroit un Tribunal
par District.
Le Comité composoit ces Tribunaux de
trois Juges et d'un Officier chargé du Ministère
public. La nature et l'étendue de
fonctions étoit une question préalable dont
( 340 )
M. Péihion de Villeneuve a ouvert la discuscussion
par un systême entièrement nouveau ,
et dont l'histoire présente peu de modèles.
11 supprime tous les Tribunaux d'appel qu'il
assimile aux anciens Parlemens , et fait
évoquer circulairement les jugemens d'un
District à un autre.
M. Chabroux a ouvert son porte - feuille ,
pour appuyer et développer plus particulièrement
cette opinion : « Les Parlemens ,
dans le principe , a - t- il dit , étoient moins
nombreux et moins puissans que les Tribunaux
d'appel proposés par le Comité ; Tribunaux
dans lesquels 20 Juges exerceroient
leur pouvoir sur quatre Départemens. Vous
aurez beau décréter qu'ils n'auront aucune
supériorité personnelle ; l'opinion , le préjugé
et le temps en décréteront autrement :
"
Les Juges de première instance séjourneront
impatiemment dans ce.premier degré ;
vous n'y aurez que des Juges inexpérimentés
et peu attachés à leurs fonctions. Il n'est
aucun de nous qui n'ait dû remarquer que
le plaisir d'exercer sa suprématie a souvent
influé sur les jugemens d'appel . Les Juges
de District , au contraire , en prononçant
l'appel auquel ils seront eux-mêmes soumis ,
auront l'idée , non d'une autorité , mais d'une
fonction à remplir. "
"(
Les Députés des grandes Villes ne sont
pas les partisans de mon systême , mais qu'ils
consultent l'intérêt général ; qu'ils calculent
les inconvéniens de l'éloignement des Tribunaux
d'appel , dans lesquels le ' plaideur
riche va traîner et ruiner le pauvre. Lorsque
une grande Ville renferme un de ces grands
Tribunaux , tout le monde jette les yeux sur
lui ; toute la jeunesse s'y attache ; on devient
( 341 )
Greffier, Avocat , Homme de Loi , Procu
reur , et cette multitude de Praticiens , que
la concurrence rend avides et faméliques
multiplie les affaires , fait naître les Procès ,
et le plaideur se trouve englouti comme
au milieu d'une Armée de Corsaires.
»
M. Chabroux , réfutant ensuite ces objec
tions , a fini par conclure avec M. Péthion,
à la circulation d'appels de Districts en Districts.
Ce systême , accueilli comme toutes
les nouveautés spécieuses , alloit être emporté
d'emblée , si M. le Président , après une
demi-heure d'efforts , ne fût parvenuà calmer
cet enthousiasme , et à faire entendre MM .
le Chapelier et Thouret. L'un et l'autre ont
observé que ce systême détruisoit tous les
avantages de l'appel ; une seconde épreuve
étant inutile si elle n'offroit pas une plus
grande confiance au Plaideur par un Tribunal
plus nombreux , composé de Juges retirés
du cercle étroit des opinions , des préjugés ,
des affections locales , et plus exercés aux affaires
majeures . Sur leur demande, la décision
a été ajournée à Jeudi , et M. Chabroux invité
à se reunir au Comité, pour y discuter son
Projet , dont l'Assemblee a ordonné l'impression
.
Après cette décision , M. de Gouy est
monté à la Tribune avec deux Lettres de
St. Domingue , qui annoncent la soumission
de la Colonie aux Décrets de l'Assemblée ,
une diatribe sanglante contre le Ministre
de la Marine , et un bel éloge de M. Barnave.
DU MARDI. SÉANCE DU SOIR.
Les Officiers Municipaux de Soissons
avoient diminué le prix du pain . Les Boulangers
se pourvurent au Bailliage , qui
Qiij
( 342 )
eassa l'Ordonnance de la Municipalité. Le
Peuple s'attroupa , se porta à des violences
contre quelques Boulangers , et força la Municipalité
à rétablir la taxe. Le Bailliage a
commencé une Procédure criminelle contre
les Auteurs des Troubles. Maintenant , les
Comités des Recherches et des Rapports
proposent d'annuller et la Sentence et la
Procédure.
Le Décret général sur les Municipalités
porte qu'elles n'exerceront la police contentieuse
que provisoirement , et sauf l'appel
aux Tribunaux ; divers Membres ont discuté
contradictoirement les limites entre les fonctions
administratives et les fonctions judiciaires
, ainsi que l'attribution de la police
contentieuse. Cent Décrets de l'Assemblée
accordent celle- ci , tantôt aux Municipalités,
tantôt aux Districts , tantôt aux Tribunaux ,
et nul ne la détermine avec précision . Le
Jugement relatif aux contestations entre les
Boulangers de Soissons et les Consommateurs
étoit-il de police administrative ou de
police contentieuse ? roilà la question ; mais
comment condamner , soit la Municipalité ,
soit le Bailliage , lorsque les Législateurs
eux- mêmes varient dans l'interprétation des
Statuts ?
Pour trancher les difficultés , M. Robespierre
a fait une Loi , par laquelle il borne
les Tribunaux à connoître des différends
entre particuliers : appliquant ensuite cette
Loi de son imagination à la conduite du
Bailliage de Soissons , il l'a jugé coupable
de prevarication .
La décision du point de droit sur l'attribution
, a été renvoyée au Comité de Constitution
: en attendant , l'Assemblée s'em(
343 )
parant des fonctions que le Bailliage et l'Administration
du Département se'contestent ,
a ordonné l'apport des Pieces , et le Comité
des Rapports examinera si l'Ordonuance de
la Municipalité est conforme au tarif de
proportions , précédemment établi entre le
prix des grains et celui du pain.
De cet objet , l'on a passé aux Juifs de
Metz , qui réclament la suppression d'un
droit d'habitation et de protection , qu'ils
doivent payer à M. de Brancas jusqu'à la fin
du siecle. Le Rapporteur du Comité des
Domaines , en déférant à cette demande ,
rendoit hommage aux services de M. de
Brancas , actuellement âgé de 77 ans , et le
classoit parmi les Pensionnaires à indemni
ser. Le petit nombre de Dépatés qui for
moient la Séance , ont au contraire , rejeté
toute espèce d'indemnité , et en aholissant
les droits semblables dans tout le Royaume ,
ils ne l'ont réservée qu'aux Cessionnaires à
titre onéreux .
DU MERCREDI 21 JUILLET.
M. Reubell ayant fait observer que le Dé
-cret d'hier au soir tendoit à décharger les
Juifs de toute imposition , et qu'on ne pouvoit
les assujétir aux taxes ordinaires sans
préjuger leur état Civil en France , sans
même les favoriser plus que tous les autres
Citoyens Propriétaires d'immeubles , il a
obtenu ce matin ce qu'il n'avoit pu obtenir
d'une centaine de Membres , qui prolongerent
jusqu'à onze heures du soir la Séance
de la veille , c'est - à- dire , le renvoi au Comi-~
té des Finances .
M. Vernier , Rapporteur du Comité des
Finances , a fait ensuite décréter en six
Q iv
( 344 )
articles , la suppression des Jurés- Priseurs ,
dont il attribue les fonctions aux Notaires ,
Greffiers et Sergens.
M. le Brun a ouvert un in - quarto , intitulé
: Extrait raisonné des Rapports du Comité
des Finances , et en a tiré un Projet de
Décret relatif à l'organisation du Trésor
public.
MM. Camus et Regnault ayant demandé
de plus amples détails sur les dépenses de
cette organisation , le Décret a été ajourné
à Vendredi.
La moitié de 161 millions de rentes payées
jusqu'ici à l'Hôtel - de - Ville , s'acquittent à
Paris , un tiers à l'Etranger , et 4 ou 5 millions
seulement dans les Provinces. Plusieurs
personnes desirbieni que ces dernières
fussent payées par les Caisses de Département.
Le Comité des Finances persiste à
demander que toutes les rentes sans exception
, continuent de se payer à Paris . Cette
question a eu le même sort que la première ,
celui d'un ajournement.
D'auties parties de la dépense publique
ont été rayées des Registres dans l'ordre qui
suit , sans qu'il ait été question de l'inden
aité que peuvent prétendre les Employes .
"
La place de Directeur des Aménage
mens des forêts , supprimée ; les appointemens
étoient de 15,000 liv . -Les Offices de
deux Gardes des Registres du Controle gé.
neral ; les dépenses comprises sous le titre
de présentation à la Chambre des Compies,
de Commis dans les Provinces , sont pareillement
supprimés , 48,576 ¡lwiv.. La place
de Directeur de la Correspondance des Salines
, supprimée , 4000 liv. Le Secretaire
de la Feuille des Benéfices et ses Commis ,
-
-
( 345 )
-
supprimés , 8ooo liv. Le Dépôt particulier
, relatif à la population , supprimé , et
réuni au Bureau d'Administration , 3600 1.
- Le traitement de M. le Moine , Inspecteur
des Pêches , supprimé , 4000 1. — 2000 1 .
accordés à M. le Gendre , pour un travail
sur l'Inde , supprimé. 12,000 liv . pour le
Bureau de la Librairie,supprimées ,à compter
du 1 Janvier 1791 . 12,000 liv . pour le
Bureau chargé de l'admission à Saint - Cyr,
supprimées à compter du 1er Janvier 1791 .
6ooo liv. accordées à M. Piedpape , pour
le travail sur les frais de Justice , supprimées.
-La gratification de 24,000 liv. accordce
au Caissier du Sceau , supprimée .
-
--
Les discussions minutieuses qui ont précédé
chacune de ces résolutions , ont été
interrompues par des incidens , et d'abord
par la lecture d'une Lettre de Milord Stanhope
, Président de la Société de la Reyolution
à Londres. Ce jeune Pair Anglois
prie M. de la Rochefoucault , son Correspondant
, de communiquer à l'Assemblée
Nationale l'Arrêté de son Club , dont nous
avons parlé à l'article de Londres.
Sur la Motion qu'a faite M. Charles de
Lameth, d'imprimer cette Lettre et de charger
le President d'y répondre , il s'est élevé
un long et tumultueux débat.
48
Les sentimens exprimés dans la Lettre
de Milord Stanhope , à dit M. de Foucault
sont dans tous les coeurs , mais je ne crois
pas qu'une Société particulière puisse se
mettre en correspondance avec une Assemblée
Nationale . Puisque cette Lettre est
adressée à M. de la Rochefoucault , c'est au
Club de 89 , dont il est Membie , ou à celui
des Jacobins , à y répondre.... Je ne crois
Q&
( 346 )
pas non plus que deux Nations , malheureusement
rivales.... Un tumulte terrible a
éclaté à ces paroles . Aucune réflexion ultérieure
n'a pu ebranler la Mction victorieuse
de M. de Lameth.
Au même moment , on a annoncé une
Lettre du Ministre de la Marine , qui demande
des fonds pour l'armement de Brest.
Cette Lettre , dont les détails offrent un
singulier contraste avec le préambule de la
Motion de M. de Lameth , et avec le tendre
attachement,de quelques Personnes pour les
Anglois , contre lesquels on se met en défense
, a été renvoyée au Comité de la Marine.
M. le Président a communiqué ensuite une
Lettre de M. Necker , jointe au compte de
la recette et de la dépense depuis le 6 Mai
1789 , jusqu'au 5 Mai 1790.
L'entière confection d'un compte de
quinze cent millions , dit ce Ministre , réunion
faite des articles en débit et des articles
en crédit , d'un compte composé d'objets de
tout genre reçus et payés dans tout le
Royaume , d'un compte mis en règle deux
mois et deini après le terme jusques auquel
il s'étend , un tel ouvrage , je le pense , sera
considéré , par ceux qui en connoissent la
difficulté , comme un exemple remarquable
de diligence ; et si l'Assemble Nationale détournoit
son attention du mérite d'un pareil
travail , il faudroit ranger cette circonstance
parmi tant d'autres , qui avertissent les hommes
publics de chercher , dans leur propre
sentiment , le plus sûr dédommagement de
leurs peines.
"
»
Il a présenté ensuite plusieurs observations
, toutes propres à faire voir que la "
( 347 )
<
་ ་
"
" confection du compte général des recettes
et des dépenses du Royaume de France
est une oeuvre moins simple qu'elle ne
paroît à ceux qui , laissant à part les considérations
morales , ne voient , dans tous
les compte , que l'application très - connue
des quatre premières règles de l'arithmétique
. "

" Je demande à l'Assemblée Nationale ,
comme un acte de justice , ajoute - t - il , de
vouloir bien examiner ou faire examiner
promptement le compte général que j'ai
P'honneur de lui envoyer , et dont chaque
article sera appuyé des Pièces justificatives
et des différens détails que l'on peut demander.
»
Je ne puis répondre de l'exactitude
arithmétique de toutes les subdivisions d'an
compte que je n'ai pas formé moi - même ,
mais je suis au moins garant de la partie
morale , c'est-à- dire , du juste et sage emploi
des fonds dont j'ai eu l'administration .
Je ne suis cependant comptable en aucune
chose , puisque je n'ai jamais rien fait payer
qu'en vertu des ordres généraux ou particuliers
du Roi ; mais je veux bien qu'on rende
rétroactive la Loi de la responsabilité des
Ministres ; je veux bien qu'on la reporte jus
qu'au premier jour de ma précédente administration
; car , après m'être présenté sans
crainte au Tribunal de ma conscience , je
n'en redoute aucun autre ; et ce que j'ai fait
dans un temps où l'idée d'une inspection
Nationale ne venoit pas même à l'imagination
, je l'offre au grand jour avec la même
sécurité que ma conduite du moment présent.
»
1
Q vj
( 348 )
DU JEUDI 22 JUILLET.
Quelques Municipalités s'étant attribué
la connoissance des délits de chasse sur les
plaisirs du Roi , il a été décidé que ces délits
ne pourroient être poursuivis que pardevant
les Juges ordinaires . Une autre décision
, par laquelle le Comité des Domaines
proposoit d'interdire la chasse , sauf une
indemnité aux Propriétaires des biens enclavés
dans les plaisirs du Roi , a été ajournée.
M. de Nouilles a ramené en discussion la
base commune des deux Plans Militaires du
Ministre de la Guerre et du Comité ; its
consistent à composer l'armée active de 1791 ,
de 151,941 hommes.
"
Le dernier Rapport du Comité Militaire
, a dit M. de la Galissonnière , contient
des assertions si étranges , qu'il doit m'être
permis d'y répondre ( point de réponse , s'eston
écrié à l'ordre ! ) P'Opinant tourne le
feuillet. Pendant ce temps les cris redoublent
, et on le force de quitter la Tribune.
Plusieurs Membres tentent vainement de
lui succéder ; la Tribune est aussi vigoureusement
défendue qu'assiégée . A peine
M. de Cazalès peut- il se faire entendre de
sa place , pour invoquer l'ajournement de
la question , jusqu'à ce que l'on connoisse les
détails justificatifs du plan du Ministre , et
l'ensemble de celui du Comité Militaire.
Cette Motion d'ajournement a occupé
presque toute la Seance. Les discussions
rompues , confuses et désordonnées auxquelles
il a donné lieu , n'ont été interrompues
que par l'exposé d'un plan nouveau de
M. Emery , et qui déja balance ceux du
Conseil et du Comité . Pressé de donner quel'
( 349 )
ques détails sur ce Plan qu'il vient de faire
imprimer , l'Auteur a dit :
Sous le règne du despotisme et de l'anbition
, vous aviez 180,000 homme de Troupes
réglées et 60,0co de Milices , tant en
paix qu'en guerre . Aujourd'hui que vous avez
decrété de vous en tenir à la defensive , de
n'entreprendre aucune guerre dans le vain
desir de conquêtes , les guerres seront moins
fréquentes , et comme vous serez rarement
dans le cas de faire des incursions chez vos
voisins , vous avez besoin d'un nombre d'hommes
moins considérable . Au lieu de recrues ,
vous aurez des Gardes Nationales exercées,
qui pourront défendre les frontieres , tenir
Garnison , combattre pour leurs foyers , en
présence de leurs femmes et de leurs enfans ;
ces Gardes Nationales , qui feront un service
habituel , qui seront les premieres requises
pour le maintien du bon ordre , restraignant
encore le service des Troupes réglées
en temps de paix . J'ai pensé qu'il ne
falloit entretenir que celles indispensables à
l'éducation de l'armée , qu'on formera en
temps de guerre. Sans doute la proportion
de l'Artillerie , de la Cavalerie et des Officiers
devra être plus grande , parce que leur
instruction est plus longue. J'ai pense encore
qu'il suffisoit d'avoir 120,000 hommes de
Troupes reglées , non compris les dix mille
Officiers et Bas- Officiers , toujours en activite
. Je formerois ensuite un Corps d'Auxiliaires
, parmi lesquels on n'admettroit que
ceux qui auroient servi pendant six ans dans
l'armee active ; ils se réuniroient tous les
ans un mois ou six semaines pour s'exercer
dans les manoeuvres . Vous auriez ainsi à
votre disposition 80,000 hommes exercés ,
( 350 )
aguerris , fortifiés par les travaux rustiques.
Vous diminuerez ainsi la masse d'hommes
qui doit rester entre les mains des Ministres,
consideration importante , quand on vient
de finir une Constitution . Ajoutez l'avantage
d'une grande économie ; car vous ne donneriez
à ces Auxiliaires que la demi - solde
de 3 sous 9 den.
"
Parmi les Soldats qui seront dans le cas
d'être congédiés , je suis sûr que les troisquarts
prendroient le parti d'entrer parmi
ces auxiliaires , qui pourront vivre tranquillement
dans leurs villages , jusqu'au moment
où on auroit besoin d'eux , et auxquels on
pourroit donner l'expectative d'un grand
nombre d'autres avantages. Il est encore
beaucoup d'hommes , dans la vigueur de
l'âge , qui ont servi jadis , et qu'on pourroit
incorporer dans cette Milice. Vous auriez
sur pied , par ce moyen , et au moment où
vous le jugeriez nécessaire , 200,000 hommes,
exercés et disciplinés. Il me semble , a dit
M. de Noailles , que la manière dont M.
Emery compose son Armée auxiliaire , est
une grande conception ; le Comité Militaire
ne sauroit mieux y rendre hommage qu'en
l'adoptant ; mais il pense qu'il seroit dangereux
d'exécuter ce plan entier en 1791. Dans
les circonstances où nous sommes , lorsque
toutes les Puissances voisines sont sous les
armes , lorsque peut- être notre Constitution
est menacée par les Princes qui voient avec
peine gerer dans leur Empire , les fruits
qu'elle doit répandre sur la surface entière
du globe , ne seroit - il pas imprudent de réduiie
aussi considérablement notre Armée
active? Nous avons pensé qu'un tiers au moins
des Soldats de l'Armée , devoient avoir tous
( 351 )
les ans , la faculté d'aller dans leur campagne
et dans le sein de leurs familles , goûter la
liberté , pour qu'ils aient plus de zèle à la
defendre , et pour y puiser des sentimens
civiques .
"
Ici l'on a commencé à perdre de vue l'objet
en discussion , pour s'occuper d'un minu
tieux et fatigant débat sur un Décret d'ajournement
, dans lequel M. Emery proposoit
de demander des renseignemens au Ministre ,
sur les motifs de son plan , et sur les dépenses
qu'entraîneroit son ' exécution. Finalement
l'Assemblée s'est arrêtée à cette décision .
Au milieu de ces contestations , M. de
Mirabeau le jeune a saisi un moment de silence
, pour rendre compte des alarmes qu'a
jeté dans l'esprit d'un grand nombre de Militaires
, le dernier Décret qui force le Roi
à faire délibérer tous les ans le Corps législatif
, sur le nombre d'Officiers de chaque
grade , dont l'Armée sera composée. Il proposoit
un correctif qui étât toute inquiétude
sur la stabilité des emplois Militaires , aussi
précaires que jamais , s'il est vrai que l'éloquence
d'un Orateur suffise pour les supprimer.
La grande majorité de l'Assemblée
a applaudi à M. de Mirabeau ; mais M. de
Noailles a parlé , prononcé les mots d'initiative
, de droit de sanction accordé au Roi ,
et aussitôt le Préopinant a été oublié. "
DU JEUDI. SÉANCE DU SOIR.
'
Les troubles de Montauban au mois
d'Avril et de Mai derniers , ont été , comme
toutes les affaires de parti , représentés sous
les couleurs les plus opposées : on s'en est
mutuellement rejeté le blâme ; on l'a étendu
( 352 )

à la Municipalité , qui , aux yeux de plusieurs
, sembloit ne mériter que de la reconnoissance
, et ne s'être jamais écartée de la
Loi ; mais on l'a inculpée de montrer trop
d'attachement pour le Gouvernement Monarchique
et pour le maintien de la Religion
dominante. Le Comité des Rapports a compulsé
les documens nécessaires à sa décision
, et aujourd'hui M. Vieillard a présenté,
au nom du Comité , un Rapport qui est le résumé
des assertions énoncées par les Adversaires
de la Municipalité .
Avant la lecture de ce travail , M. de
Cazalès a annoncé qu'arrivés depuis quelques
heures , des Officiers Municipaux de
Montauban demandoient à être entendus
avant le Jugement . M. Robespierre , repoussant
cette Pétition , a soutenu que l'intérêt
de la Constitution étoit de juger les Accusés
sans les entendre . Le Rapporteur a pris son
Cahier et a lu son Plaidoyer contre la Municipalité
accusée : nous disons son Plaidoyer
, car d'un bout à l'autre , il a été l'Avocat
des Accusateurs : il a présenté chacune
de leurs affirmations comme un fait ;
il a passé sous silence ceux qui tendoient à
disculper les Accusés ; il a pénétré dans
leurs intentions , lorsque leur conduite extérieure
paroissoit irréprochable.
De cette cumulation de reproches , il résulte
que la Municipalité est coupable d'avoir
rejeté , le 8 Mars , une Pétition de la
Garde Nationale ; d'avoir retiré à M. de
Puy-Montbrun, Commandant de cette Garde ,
et sur delibération expresse du Conseil général
de la Commune , le 14 Mars , les clefs
de l'Arsenal.
Coupable , le 30 Mars , d'avoir défendu
( 353 )
le Pacte Fédératif de cette même Garde
avec le Régiment de Languedoc , et de
l'avoir fait par des Placards mortifians . Cou
pable d'avoir incorporé les Volontaires à la
Garde Nationale , et d'avoir résisté à l'Etat
Major de celle- ci , qui protestoit contre cette
incorporation .
Coupable d'avoir toléré , au inois d'Avril ,
une Assemblée de Citoyens réunis aux Cordeliers
pour demander au Roi et à l'Assenblée
Nationale la conservation de la Religion
Catholique comme dominante , cel'e
du Siége Episcopal , du Séminaire , du Collége
, etc:
Coupable d'avoir pu , le 10 Mai , dissiper
un attrupement populaire , et de n'avoir
pu dissiper un attroupement subséquent ; de
n'avoir pas soutenu les Dragons Nationaux
qui forçoient l'Hôtel - de - Ville , contre le
Peuple qui leur óta les armes qu'ils vou
loient y prende , et qui tira sur eux après
en avoir reçu des coups de fusils .
Coupable d'avoir sauvé 55 Dragons , en les
conduisant elle- même en prison , au milieu
du Peuple furieux , et d'avoir partagé leurs
dangers pour les mettre en sureté. Coupable
d'avoir laissé la multitude crier : Vive le
Roi à bas la Nation ! coupable d'avoir
-requis trop tard le Régiment de Languedoc
, etc. , etc. , etc. Tous ces délits ont
paru , au Comité des Rapports , mériter une
information devant les Officiers - Municipaux
de Toulouse , Juges ordinaires en matière
criminelle , la suspension de la Municipalité ,
et l'exercice provisoire de ses fonctions par
les Administrateurs du Département du
Lot.
Les inculpations que contient ce rapport
( 354 )
sont toutes puisées dans une lettre à M.
Izarn de Capdeville , écrite le 16 Mai par
M. Dupuy Montbrun , partie au procès et
l'un des principaux Accusateurs On en a
écarté la seule Piece juridique qui existe ,
savoir , l'information faite par le Juge de
Montauban , avec une telle impartialité que,
pour écarter tout soupçon , on y a appelé des
Adjoints tous Protestans , et qu'on a fait alternativement
déposer un Protestant et un
Catholique. On a eu soin également de supprimer
une lettre des Accusateurs , dont on
avoit fait usage précédemment , et que des
faussetés , aujourd'hui évidentes , ont fait
abandonner. C'est dans cette lettre qu'on
accusoit M. de la Force , absent , d'avoir
excité le Peuple à la Procession et à l'Assemblée
des Cordeliers . །
M. Faydel , Député de Quercy , s'est inscrit
en faux contre ce Rapport , et s'est
chargé de démontrer qu'il étoit l'ouvrage
de la prévention : M. de l'irieu a requis que
le Rapporteur exhibât l'original des Picces
d'apres lesquelles il avoit ecrit.
La discussion ultérieure a été ajournée à
Samedi soir.
DU VENDREDI 23 JUILLET.
Quelques minuties ont été les préliminaires
de la Séance , où l'importante question
des Tribunaux d'Appel , a été de nouveau
discutée , et décidée contre l'usage universel
de tous les Peuples..
M. Irland de Basoche a été le premier contradicteur
du systême proposé mardi par
M. Chabroux. Si vous pensiez , a- t- il dit ,
à rejeter la supériorité nécessaire d'un Tribunal
sur un autre , je vous dirois : Anéan-
"
( 355 )
"
tissez 83 Départemens supérieurs de 540 Districts
; anéantissez les Districts supérieurs de
40,000 Municipalités ; anéantissez cette Assemblée
elle - même , supérieure à tous les
Pouvoirs séparés . Si ces Tribunaux supérieurs
se livroient à des projets funestes
n'auroit-on pas , pour les arrêter , les Municipalités
, les Districts , les Départemens , la
Haute Cour Nationale , le Corps législatif?
Me direz -vous que ces remparts , qui investissent
ces Tribunaux sont insuffisans pour
garantir la liberté ? et je serai en droit de
vous répondre qu'alors la liberté n'est qu'une
chimère.
་་
"
Le systême des Appels d'un District à
un autre , a répliqué M. Delley d'Agier , rencontrera
de puissans adversaires dans les Députés
des grandes Villes , qui regardent
comme une espèce de propriété , la fixation
des grands établissemens au milieu d'elles ;
dans tous ceux qui envisagent la possibilité
d'obtenir des places dans les grands Tribunaux
. Opposons à ces obstacles , l'utilité
réelle et générale du projet de M. Chabroux.
Le Juge de District plus près du lieu où s'est
passé le fait , n'est - il pas plus en état de le
constater et d'y bien appliquer la loi ? Obligerez
- vous les Plaideurs à n'être jugés
que par un Tribunal exclusif? à parcourir
quatre Départements pour chercher la justice
? 39
A ces argumens , l'Opinant en a ajouté
d'extrordinaires : il a comparé la fixation
des Tribunaux aux Priviléges exclusifs il
a montré la Liberté compromise si les Plaideurs
n'avoient pas le droit de choisir les
Juges qui leur plaisent . Ces paralogismes
( 356 )
he manquent jamais leur effet dans les
Assemblees populaires.
M. Brillat-Savarin a développé les mêmes
idees , appuyées du besoin d'occuper les
Tribunaux de District , que mettroit en inactivite
la suppression des matières bénéficiales ,
féodales , décimales , du retrait lignager des
substitutions.
"(
'
C'est avec une jute défiance , a dit M.
Prugnon que je combattrai un projet qui ,
si l'on croit son Auteur et le Préopinant , va
répandre l'abondance et la prosperité. Adopter
le plan de M. Chabroux , c'est anéantir
un Décret précédent qui ordonne deux degrés
de Juridictions : c'est même anéantir
P'Appel ; car les Tribunaux de District conviendront
entre eux de leurs décisions et
tous les jugemens seront confirmés . Quels
Juges trouverez- vous dans un arrondissement
restreint , où l'ou aura déja pris des
Administrateurs de Districts et de Départemens,
des Officiers- Municipaux , des Juges
de paix , des Assesseurs , des Notables , des
Electeurs ? Les Gens capables changerontils
un état certain pour un état précaire ?
Qu'elle diversité de jurisprudence vous allez
introduire ? Il y aura des réputations de tribunaux
, comme il y a des réputations d'individus
; l'Appelant ira au Tribunal qui aura
une jurisprudence plus favorable à sa cause;
l'intimé sera obligé de le suivre , et de là une
multitude de demandes en cassation. Comptez-
vous pour rien la crainte que le Tribunakde
District ne manque de force pour défendre
la loi de l'effervescence populaire , pour
se défendre lui - même contre l'influence d'u¤
homme puissant ? Cette crainte me touche ;
et si j'ai tort , l'histoire n'est qu'une longue
( 357 )
calomnie contre le genre humain ... Que le
Juge de District ne dépend que de son confrère
, et son confrère que de lui , ils seront
indifférens sur leur manière de juger ; vous
n'aurez ni Juges ni défenseurs . Si l'Assemblee
Nationale adopte un tel avis , la raison
publique aura toujours quatre mille ans contre
son Décret. >>
Qui le croiroit? Ces réflexions simples et
frappantes exposées sans verbiage ni fausse
éloquence , ont été reçues par des murmures ,
qui cependant n'ont ébranlé ni M. Lanjuinais
, ni M. le Chapelier.
"
C'est une grande nouveauté qu'on nous
propose , a dit M. Lamiuinais ; elle doit avoir
en bien ou en mal de grandes conséquences;
j'y aperçois des inconvéniens tres - graves.
On objecte que les Tribunaux superieurs
tiennent à l'ancien régime ; permettez-moi
de combattre cette puérilité par une trivialité
: on mangeoit du pain et on portoit des
souliers dans l'ancien régime. "
Notre ordre judiciaire a totalement
changé. Vous avez placé les Juges au- dessous
de tous les Corps Administratifs . Vous
en avez fait des Pygmées ; que pouvez - vous
craindre de leurs efforts ? On craint les
grandes Villes . Décrétez qu'il n'y aura en
France que des chaumières : on dit qu'elles
vivront aux depens des campagnes . Eh ! les
campagnes ne vivent- elles pas à leur tour
aux dépends des villes ? ne vivons - nous pas
tous aux dépens les uns des autres ? Je
n'excepte pas les Membres de cette auguste
Assemblée. Croyez -moi , rien ne prouve
mieux la foiblesse d'un plan que de l'appuyer
de semblables moyens . L'humanité ne vous
est point absolument étrangère ; c'est votre
( 358 )
humanité que j'invoque. Est- il nécessaire à
la felicité publique de sacrifier les Villes
où étoient établis les Tribunaux en dernier
ressort. "
Aux voix! aux voix ! aux voix ! s'est-on
écrié pour la troisième fois , et de plus fort,
que la discussion soit fermée !
La reflexion , a repris M. le Chapelier ,
après avoir obtenu avec peine la parole , m'a
convaincu que ce systême est le plus funeste
de ceux que le désir de dire des choses nouvelles
ait pu produire . Vous avez décrété
l'appel sans aucune contradiction ; quel a
été votre but ? est - ce de faire juger deux
fois le même proces ? Non ; l'appel devien
droit dangereux ; il multiplieroit les chances
contre le bon droit. Le but de l'appel est
d'obtenir un jugement plus sain d'un Tribunal
plus nombreux , et qui par sa situation
, se trouve environné d'un plus grand
nombre de gens instruits , des lumières desquels
les Juges pussent profiter. Si ce n'est
pas là votre motif , il faut anéantir l'appel .
Dans l'origine des Sociétés , quand une contestation
s'élevoit , les voisins étoient conconsultés
; s'ils n'accordoient pas les contendans
, on disoit : il existe tel homme renommé
par sa sagesse , et c'est à lui qu'on
s'en rapportoit. Le motif de l'appel n'est
donc que la probabilité et même la certitude
d'obtenir un meilleur jugement. D'un District
à un autre , quelle probabilité y aurat-
il en faveur du second Jugement ? C'est
dans les grandes Villes que se trouvent les
grands talens ; c'est dans les grandes affaires
que se forment les bons Juges.
Le Discours entier de M. le Chapelier a
été une suite de vérités frappantes , confir
( 359 )
mées par l'expérience , et énoncées dans le
style de la véritable éloquence délibérative.
Quoique Membre du Comité de Constitution
, l'Orateur n'exprimoit que son avis.
Ce Comité , deconcerté , prêt à voir supprimer
les trois quarts du troisième Plan
qu'il imprime sur l'ordre judiciaire , n'avoit
point encore formé d'avis. M. Thouret res
toit silentieux.
Bientôt M. Chabroux est monté à la Tribune
, d'où il a défendu son projet , avec
moins de talent et plus de succès encore
qu'il ne l'avoit fait mardi dernier. L'enthou
siasme de la nouveauté avoit gagué les têtes ,
et à peine 150 Membres ont - ils refusé leur
suffrage à un systême , dont l'expérience ,
nous osons le prédire ne tardera pas à
manifester les dangers. On a donc décrété
que, dans le Royaume de France , « Les Juges
de District seront Juges d'appel les uns à
l'égard des autres , selon les rapports qui
• seront déterminés par les articles suivans.
"
"
"
DỤ SAMEDI 24 JUILLET.
A l'ouverture , M. Bouche a tenté de profiter
de la rareté des Membres pour insister ,
non-seulement sur le prompt envoi d'un secours
militaire à Orange , ce qui étoit conforme
au Décret rendu , mais encore pour
renouveler la demande d'un envoi de Troupes
chargées de protéger les propriétés Françoises
àAvignon. Quoique M. Reubell se soit joint
au Préopinant , le Président a eu la sagesse
d'écarter cette question.
M. Chassey a fait ensuite la lecture géné
rale des Décrets concernant le traitement
actuel du Clergé avec plusieurs additions.
( 360 )
La plus importante est relative au sort des
Evêques qui donneroient leur démission . Le
Comité les assimiloit aux Evêques supprimés ,
qui doivent avoir les deux tiers du traitement
complet. M. Camus , au contraire , les
soumettoit aux mêmes Lois que les autres
Pensionnaires de l'Etat. Cette modération
a paru encore excessive à MM. Bouche et
Biozat : ces deux Sénateurs n'ont pas douté
que les Evêques Aristocrates ne formassent
une coalition , pour mettre en vacance les
83 Siéges du Royaume , et occasionner parlà
les embarras , les frais et les dangers des
Elections. Je demande donc , a dit le
premier , que les Evêques qui se retireront ,
n'aient rien du tout.
"(
D'autres , à l'appui de ces observations ,
ont découvert un commencement du complot,
qui se manifeste par des refus de dispenses,
de mariages.
་་ on De tous côtés , a dit M. Camus
m'adresse des plaintes à ce sujet. Il est ins
tant que les Comités Ecclésiastique et de
Constitution nous présentent un Projet de
Décret , contre ce droit usurpe par les Evêques
, par une tolérance de la Puissance
Čivile.
Quoique rien ne fût plus étranger à la
discussion que cet épisode , M., Camus a longuement
déployé son érudition sur les dispenses.
Heureusement , M. Lanjuinais a fait
cesser la dissertation , en certifiant que les
Comités s'occupoient de cet objet. Dans le
cours de son opinion , il a instruit les Auditeurs
qu'on avoit poussé l'audace et le
scandale , josqu'à sommer un Evêque de
donner des dispenses pour le mariage d'un
pere
( 361 )
père avec sa fille. Apparemment , ce sont
ces permissions d'inceste , dont le refus a
valu aux-Evêques un nouveau débordement
d'accusations.
Voici les articles additionnels décrétés :
" Art. Ir . Les Evêques conservés , dont
les revenus Ecclésiast ques ne vont pas à
douze mille livres , auront cette somme :)
ceux dont le revenu excédera dooze mille ,
livres , auront cette somne , plus la moitié
de l'excédent , pourvu que le tout n'excède
pas frente miile livres.
"
"
1. Les Evêques qui , par la suppression
effective de leur Siége resteront sans fonctions
, auront pour pension de retraite les
deux tiers du traitement ci - dessus ; et à
l'égard de ceux qui , étant conserves , jugeront
à propos de donner leur demission , leur
traitement sera des deux tiers de celui qu'ils .
auroient eu , s'ils fussent restés dans leurs
fonctions , pourvu que le tout n'excède pas
dix mille livres.
III. Les pensions assignées sur la Caisse
des Economais , sur le Clergé et autres
Biens Ecclésiastiques , ainsi que les indemnités
, dons et aumônes assignés sur les
Biens Ecclésiastiques en général , seront
réglés incessamment sur le Rapport du Comité
des pensions , et assignés sur le Trésor
public. »
"
IV. Toutes les pensions , excepté celles
créées par les Curés , ensuite de résignations
ou permutations de leurs Cures , et celles
qui n'étoient sujettes à aucune retenue , continueront
de n'ê re comptées , dans tous les
cas , que pour leur valeur réelle , c'est - àdire
, déduction faite des trois dixièmes
dont la rétenue a été ordonnée . »
N". 31. 31 Juillet 1790. R
( 362 )
Le Maire et le Procureur Syndic de la
Commune de Montauban qui , depuis deux
jours , sollicitent en vain une Audience
ont écrit au Président une Lettre , dont il
a aujourd'hui donné connoissance.
« Nous devions , disent ces Députés , nous
regarder comme neutres dans une affaire
où nous n'avons été que les Protecteurs de
nos Concitoyens . Mais nous apprenons que,
les Conclusions du Comité des Rapports
sont dirigées contre nous , sans qu'aucune
accusation ait été formée , sans qu'on nous
ait fait connoître notre accusateur , s'il en
existe , sans qu'on nous ait fait connoître
aucune des Pièces de la Procédure du Comité.
Nous ne connoissions que celle que
l'on instruit à Montauban 'sous l'empire de
la Loi , relativement aux troubles de cette
Ville. Arrivés depuis deux jours , transportés
loin de notre Patrie , sans secours , sans défenses
, letemps nous manque pour répondre
à un Rapport écrit et aussi étendu. Nous attendons
de la justice de l'Assemblée , un délai
jusqu'à Mardi . «
M. Malouet s'est empressé d'appuyer cette
demande , fondée sur les bases de la justice
la plus triviale . Les tyrans seuls jugent les
Accusés sans les entendre ; un déni d'Audience
est un outrage à tous les droits de
Citoyen , et il faudroit regretter le despotisme
si , sous le masque de la liberté , une
Autorité quelconque dans l'Etat pouvoit
mettre le bâillon sur la bouche d'un Accusé.
-Le rapport du Comité avoit duré trois
heures ; il comprend 30 chefs d'Accusation ;
il est surchargé de détails et de documens ;
par conséquent , la possibilité d'y répondre
en 48 heures devenoit dérisoire , et l'équité
( 363 )
la plus vulgaire prescrivoit l'ajoumement.
Cependant on aura peine à croire que cette
demande , qu'on ne refusoit pas sous les
verroux de la Bastille , a rencontré une opposition
furieuse.
"

"
Point de délai , s'est écrié M. Charles
de Lameth ; je demande que l'affaire soit
jugée ce soir , sans désemparer. Nous deavons
toujours être en garde contre les manoeuvres
des Ennemis du bien public ;
peut-être avant ces trois jours le sang de
nos Concitoyens sera - t - il répandu . Des
Citoyens ont péri ; d'autres en grand nombre
, ont été forcés de sortir de Montauban ;
ils vous demandent vengeance et proteca
tion , et puisque l'Assemblée Nationale est
aujourd'hui le seul asyle du patriotisme ,
a nous ne devons pas differer d'un jour , d'une
heure de leur rendre justice , et de punir
«< leurs oppresseurs. Depuis long - temps ils
* auroient dû être jugés dans le sens de la
a Révolution . " Cette phrase a excité un mouvement
difficile à peindre. Dans le sens de
la Révolution ! Dans le sens de la Révolution !
s'écrioient nombre de Députés frappés d'une
surprise d'indignation : Apparemment , a
dit une voix , M. de Lameth regrette qu'on
• n'ait pas mis à la Lanterne les Municipaux
de Montauban ! » M. Malouet intimoit
le Président d'imposer silence à l'Opinant
qui a interprété son anathême , en déelinant
le sens qu'on lui attribuoit.
་་
Après lui , M. Males a demandé qu'on entendit
aussi les Patriotes de Montauban . ( Il
faut avertir que par ce nom de Patriotes , on
entend ceux qui sont accusés sur les lieux
des troubles de Montauban , et qui à Paris
passent pour en être les victimes. ) Cet av is
Rij
( 364 )
n'a pas rencontré d'opposition ; mais comment
entendre le soir même les uns , et les
aules ?
"
"
"
"
་ ་
Si vous vous obstinez à vouloir entendre
« ce soir le Maire de Montauban , a dit judi-
« cieusement M. Garut Painé , c'est lui re fu-
« ser la défense , Il vous annonce qu'il n'est
pas préparé. Comment peut- il dans une
heure d'ici venir recuser les témoignages ,
refuter les pièces présentées contre lei , et
y opposer celles qui peuvent servir à sa justification
, et dont peut -être il n'est pas muni. "
A l'ordre répondoit- on du coté gauche
à chaque parole de M. Garat . L'acharnement ,
le bruit , les clameurs redoubloient. On a
mis la question aux voix ; deux delibérations
Jaissant du doute sur la Majorité , divers Membres
sommant avec colère le Président de pro-
Je ne vois effectivement pas de
doute , a t-il dit , mais les Secrétaires et
pre que toute l'Assemblée en aperçoivent. »
Dans le doute , s'écrie M. d'Epresmenil , on
doit prononcer en faveur des Accusés . Le tumulte
redouble à ces paroles. Vous ne devez
pus opiner, crie M. Cottin au Président : le peu
d'intervalle qui restoit entre cette Séance et
celle du soir , rendoient l'appel nominal impossible
, l'ajournement a été prononcé ;
uais on a retranché 24 heures du délai demandé
par MM . de Montauban , et l'Audience
leur a été accordée pour Lundi soir.
noncer : "
(t
"
DU DIMANCHE 25 JUILLet.
10
Une plainte de M. Vernier , contre la négligence
des Membres peu assidus dans les
Comités , a donné lieu à une reflexion sensée
de M. Garat l'aîné : « Comment , a t -il
"P
dit , des Commissaires , Membres de plu(
365 )
sieurs Comités à la fois , en rempliroientils
les fonctions ? 39
Il n'en a pas moins été décidé qu'on ne
changeroit rien à l'organisation actuelle des
Comités.
M. le Coulteur a proposé ensuite un Décret
, sur l'echange prochain des Assignats
contre les Billets de Caisse , dout il sera
fourni au Trésor Public encore pour 95 mil.
lions. Cette somme formé le dernier reste
des 400 millions d'assignats , dont on a deja
consommé 170 millions pour autant dû à la
Caisse d'Escompte , et 135 millions fournis
au Ministre des Finances par differens ' Décrets.
A la nouvelle de cet emploi des 95 millions
, M. Camus a demandé ce qu'il falloit
penser du surplus de onze millions , que M.
Necker trouvoit , il y a deux mois au bout
de sa balance ?
M. le Couleur et M. Anson s'enchevêtroient
dans le explicatious , lorsqu'une lettre
de M., Neck rau Président , a instruit
l'Assemblée de ce dont chaque Observateur
prévoyant s'était douté , lorsqu'on annonça
cette balance fictive de onze millions.
Le Ministre des Finances déclaré aujourd'hui
que ses espérances ont éte trom-
Fées par une diminution du produit des
Tailles et Vingtièmes , nombre de Communautés
étant en retard de leur role ; par
une diminution dans le produit des Domaines
qui se dégradent chaque jour , par le défaut
de remplacement de la Gabelle et des
autres Droits supprimés , par la rentrée de
la contribution patriotiq ie , en effets et non
en deniers comptans , par la d fficulté d'établir
promptement les économies , par la
Ri
( 366 )
nécessité d'acheter fort cher le numéraire -de
Etranger. Toutes ces causes existoient ou
avoient été prévues il y a 3 mois . Ce tableau
du Ministre a un peu affoibli la
consolation que trouvoit M. de Coulieux ,
daus l'opinion de certains Publicistes Anglois
et Allemands , qui avoient la plus,
haute confiance dans nos ressources . On n'a
pu se rendre au voeu de l'Opinaut , et l'on
a ajourné son projet de Décret.
La plupart des Fédérés ont repris la
route de leurs Provinces , où , sans doute ,
ils exprimeront les sentimens justes et
patriotiques qu'ils ont manifestés ici . Ils
retournent sur leurs foyers le coeur plein
d'attachement pour la Liberté Monarchique
, pour les Lois qui l'établiront ,
pour le Prince qui doit la défendre.
Touchés de l'accueil qu'ils ont reçu du.
Roi et de la Reine eux- mêmes , justement
sensibles aux preuves d'affection
qu'on leur a prodiguées , ils témoigne
ront des dispositions de cette Faniille
Royale , que des Frénétiques ne cessent
d'insulter par leurs Libelles Démocratiques.
Dans ces Fevilles , où sont déposés
les secrets de ceux qui les inspirent
, on aura remarqué le dépit , la
colère même avec laqui le on reproche
aux Fédérés leurs nombreux Vive le
Roj ! Vive la Reine ! Vive le Dauphin!
Vainement a- t-on essayé de les détourner
en plusieurs lieux de ces acclama
( 367 )
tions ; quelques écervelés ayant tenté ,
au Palais- Royal , d'échauffer les esprits
sur le Serment prêté par le Roi depuis
son Trône , les Fédérés présens firent
justice de ces Motionnaires en les arrêtant,
et quoiqu'on ne puisse approuver
une démarche que les Lois n'autorisoient
pas , on doit la remarquer comine une
preuve des sentimens louables dont les
Fédérés étoient animés : leurs démonstrations
ont tellement déconcerté certaines
gens , qu'on attribue à un fameux
Démocrate , d'avoir dit : Que voulezvousfaire
d'une Nation qui ne sait que
crier vive le Roi !
Dans les Fêtes , dans les lieux publics
dans les Festins , les Fédérés se sont comportés
, en général , en amis de l'ordre .
Pendant les quinze jours consacrés à
l'alégresse , il ne s'est rien commis de
contraire à la tranquillité publique et
particulière c'est faire l'éloge à la fois
des Fédérés , de la Municipalité , de la
Garde Nationale , et du Peuple de Paris ,
dont il est juste de louer la sagesse , aussi
sincèrement qu'on doit en blâmer les
excès.
1 s'en faut bien que celui de Lyon
ait imité cet exemple. La Fête du 14 aété
suivie des plus horribles désordres . Le
19 , un Grenadier du Régiment Suisse
de Sonnenberg , saisi par le Peuple , a
été pendu entre deux lanterhes trois
fois il cassa la corde ; ses bourreaux ne
Riv
( 368 )
t
furent pas désarmés , or le rattacha une
quatrième fois , on le meurtrit de coups
de bâtons , on lui brûla le visage , on a
exercé sur son cadavre des fureurs de
Cannibales. Personne ne s'est avancé
pour le secourir. Cette multitude effrénée
mençoit de s'opposer au Décret de
l'Assemblée qui rétablit la perception
des Octrois , et à l'entrée d'aucunes
Troupes depuis , on est parvenu néanmoins
à rétablir momentanément la tranquillité
plusieurs des séditieux ont été
arrêtés ; on dit quelques - uns de leurs
Chefs en fuite , et l'on n'est
.
pas
sans
espérance
que
la
soumission
sera
réta
blie
avant
l'arrivée
de
quatre
Régimens
qui
s'approchent
. Il est
bien
remarquable
que
l'année
dernière
, sous
le
comman
dement
de
M.
Imbert
-Colomès
, Lyon
fut
garanti
des
attentats
sanguinaires
qui
déshonoroient
ailleurs
la
Révolution
:
le
Peuple
fut
contenu
et
la
sureté
publique
préservée
. Aujourd'hui
, les
plus
insignes
violences
sont
exécutées
presque
sans
résistance
. La
même
observation
s'applique
à Marseille
. Et
qu'on
se
rappelle
que
leur
vigilance
à
maintesir
la
paix
et
l'ordre
public
, contre
les
efforts
des
mal
-intentionnés
, a valu
à M.
Inibert
et
aux
anciens
Municipaux
de
Marseille
, les
calomnies
les
plus
atroces
,
le
déchaînement
des
Journalistes
, et
l'épithète
d'aristocrates
, qui
s'applique
à tout
homme
révolté
des
attentats
sur
( 369 )
la vie , sur la propriété , sur la liberté
d'autrui.
2
Une des causes occasionnelles de ces attentats
fut , l'année dernière , la rumeur
artificieusement semée par Lettres , parCourriers
, par Emissaires , que des légions de
brigands venoient couper les moissons, et
piller les habitans . Sous ce prétexte , le méchant
et l'honnête homme s'armerent indiatinctement
; une fermentation universelle
parcourut le Royaunie , comme l'incendie ;
les massacres commencerent ; on brûla les
maisons , on les dévasta . Des avis certains
attestent qu'on renouvelle aujourd'hui cette
manoeuvre , et qu'on publie de toutes parts
l'arrivée prétendue de brigands , Le Soissonnois
alarmé fut en armes , il y a quinze
jours , et l'on nous mande de Colombey en
Bassigny , date du 22 , que sur le bruit répandu
le Samedi précédent de l'approche
de cinq mille brigands qui fouloient les
bleds , on avoit sonné le tocsin , pris les
armes par - tout , et marché à ces legions
imaginaires . Des scélérats profitant de cette
fermentation , excitèrent les paysans à aller.
brûler un Château voisin , à en tuer le Maître
et le Curé du lieu , et à dévaster l'Abbaye
de Morimond. Quelques hommes sages firent
avorter cette délibération .
La Provence vient d'être le théâtre
d'un nouveau crime , dont heureuse
ment, le Fanatisme politique n'a pas été
la cause.
M. d'Albertas père , ancien Président de
la Chambre des Comptes de Provence
adoré dans sa terre de Gemenos , où il a
multiplié les actes de bienfaisance , avoit
Ro
( 370 )
ans ,
en unipermis
aux Habitans de célébrer dans son
pare , la Fête du 14 ; on dînoit , on dansoit ;
la Compagnie du Château , au sortir de
table , voulut aller jouir de ce spectacle
d'alégresse : M. d'Albertas donnoit le bras à
Madame de Pierrefeu ; un monstre ,
forme National , nommé Martel, âgé de 30
et fils d'un Maître d'Ecole que ses déportemens
avoient fait bannir de Gemenos ,
il y a vingt ans , se lève de la table où il
dînoit , s'approche de M. d'Albertas sans
précipiter sa marche , et lui enfoncé sous le
bras , jusques dans le coeur , un poignard
qu'il laisse dans la blessure. M. d'Albertas
tombe et meurt quelques minutes après.
Aux cris des Spectateurs , cent personnes
s'avancent avec effroi ; on entoure l'assassin ,
qui se défend avec son sabre et blesse quelques
personnes on le saisit , on le lie les
Habitans de Gemenos vouloient l'écarteler.
Sur les représentations du Maire , on l'a réservé
à un supplice légal. Ce scélérat a confessé
la cause de son crime , et a dit que
depuis le bannissement de son père , il avoit
juré de s'en venger par la mort de M. Ab
bertas. Le moment choisi pour ce meurtre
glace d'horreur , ainsi que l'image d'un
homme de trente ans , qui , pendant vingt ,
a couvé le projet du crime.
Les Harangères de Marseille , ont
obligé la Municipalité à répéter pour
elles et pour les femmes de Marseille ,
la cérémonie du 14. Elles ont prêté le
Serment Civique , et chanté le Te Deum,
Madame la Mairesse à leur tête. “
D'après la dénonciation de la Com
mune , le Procureur du Roi au Châ
( 371 )
telet a rendu plainte contre MM. de
Maillebois , le Chevalier de Bonne et
Guignard de Saint- Priest. Le Tribunal
a ordonné l'information pardevant M.
Quatremère. Plusieurs exemples récens
nous apprennent combien il importe à
l'intérêt public et aux Accusés , que les
Délations , les Dénonciations , les Rapports
et Factums imprimés , viennent
aboutir aux Tribunaux , dont ni l'esprit
de parti , ni les vues privées n'altèrent-
Pimpartialité.
Le Rapport du Comité des Recherches
de Paris , sur lequel est fondé la Plainte ,
compose un Imprimé de 200 pages : il mérite
un múr examen , et par cette raison
nous en remettons l'analyse de huit jours .
De la lecture refléchie de cet Ecrit , il résulte
dans notre opinion , qu'en admettant
même comme choses démontrées , Les présomptions
qui y sont accumulées , il a existé
un projet de conspiration , et aucune conspiration
effective. Donnons toute créance à
la déclaration d'un Secrétaire , qui sacrifie
au Comité des Recherches les devoirs de
la probité ; nous trouverons , non l'original ,
non la copie d'un Projet , mais les souvenirs
d'un Copiste qui livre les secrets de son
Maître pour sauver l'Etat . Et que présentent
ces souvenirs ? Une suite de folies qu'on
n'oseroit pas mettre dans la bouche d'un
Conspirateur de la Foire , un plan tel que ,
si M. de Maillebois en a été l'Auteur , il l'a
certainement conçu la tête ivre d'opium
un plan qui consiste à écraser la France
entière et à y ramener la Monarchie absolue ,
R vj
( 372 )
avec 25 mille Piémontois , quatorze millions
fournis par les Rois d'Espagne et de Sa.-
daigne , et le concours décisif du Duc des
Deux Ponts , du Landgrave de Hesse , et du
Margrave de Bade. De cette puissante com
binaison , l'Auteur faisoit sortir trois Armées
qui seroient entrées dans le Royaume par
Lyon , par la Flandre et par la Lorraine :
on désarmoit toute les Municipalites , on
bloquoit Paris , et l'on amenoit la Nation à
récipiscence.
Il suffit de lire cette note décousue , de
deux pages , pour s'assurer du sort qu'elle a
dû avoir auprès du Prince et des Puissances
qu'elles concernent . Aussi , ni dans le Rapport
, ni dans les Pièces justificatives , on ne
trouve aucune tracé quelconque de l'adoption
du Projet ; il seroit même téméraire
d'affirmer qu'il ait jamais été communiqué.
Ainsi , à donner toute la valeur possible aux
inductions que peuvent offrir les Pièces de la
Procédure , nous ne voyons ici qu'un Ecrit coupable
attribué à M de Maillebois , porté à Turin
par M. le Chevalier de Bonne , et peut-étre
remis à M. le Comte d'Ariois. Nice Prince ,
ni la Cour de Turin , ni aucune des Cours
mentionnées au Projet , ni aucun des Minis :
tres de ces Cours , pas un autre Personnage
que MM. de Maillebois et son Courrier ne
paroissent dans la conspiration ; it n'existe
aucun Acte , aucun Discours , aucun Ecrit
de quique ce soit , qui justifie la moindre suite
donnée à ce rêve absurde de contre - Révolution
. J'en tire une conséquence ; c'est que , si
réellement on a songé à la tenter , lc Comité
des Recherches , par la précipitation
de ses Décrets , par la publicité donnée à
ses premiers renseignemens , en a lui - même
( 373 )
coupé le fil. Il étoit en droit de soupçonner
M. de Bonne , de le surveiller , de le suivre ,
et d'acquérir dans le silence les preuves du
complot , les noms de ses complices , et la
certitude de sa prochaine exécution . Au lieu
de cela , tous les Acteurs , s'il y en a , lui
échappent ; ni la détention de M. de Bonne,
i l'éclat de ses démarches dévoilées ne pourroient
prévenir la renaissance d'one Conspiration
, dont on s'est enlevé la faculté de rechercher
utilement les moyens d'exécution .
Ce qui démontre que le Comité n'a
poursuivi qu'un plan avorté , c'est la
fiction du rôle que devoient y jouer MM.
Mounier et de Lally Tolendal. M. de
Maillebois les charge de la composition
d'un Manifeste , fondé sur la Déclaration
du 23 Juin . M. de Bonne arrêté déchire
une Lettre qu'il portoit à M. Mou
nier quelqu'étrangère au projet , quelqu'indifférente
que soit cette Missive , le
Comité en induit qu'elle peut concerner
cette rédaction : il a fatigué M. de
Bonne d'interrogatoires à ce sujet , dans
l'espoir de trouver M. Mounier coupable.
Je me hâte de repousser ces insinuations
, qui mettroient en danger la
vie de M. Mounier s'il étoit en France ,
et qui feroient calomnier ses principes
et sa probité. En attendant qu'il s'explique
lui-même , je puis donc déclarer affirmativement
que jamais , ni directement
, ni indirectement , il ne lui a été
fait de proposition relative à ce prétendu
Manifeste ; encore moins s'est- on , je
( 374 )
pense , adressé à M. de Lally Tolendal,
enseveli dans les montagnes de l'Evêché
de Basle , et bien éloigné du théâtre de la
scène. Le choix qu'auroit fait M. de
Maillebois de ces deux Rédacteurs , eût
été digne du reste du Projet . Tous les
jours sans doute , on voit de faux Patriotes
, avec le mot de liberté sur les
lèvres et la tyrannie dans le coeur , qui , n'cbéissant
qu'à leur intérêt , changent d'opinion
avec les circonstances , s'érigeant
en Brutus maintenant , après avoir passé
leur vie dans les bassesses de Courtisan ,
et dont les variations déshonorantesattestent
des coeurs gangrenés , ou des esprits
bien foibles ; mais , certes , M. Mounier
n'est pas de trempe à imiter cet avilist
sement , Sorti de l'Assemblée Nationale
aussi pur qu'il y étoit entré , n'ayant pas
une minute varié dans ses principes ; à
l'exemple de tant d'autres , ne s'étant
jamais laissé subjuguer par les conjonctures
; inacessible aux excès politiques ,
aux exagérations , et à la morale dépravée
qui les excuse par le succès ; ayant
sacrifié sa fortune et sa sureté à l'inflexibilité
et à la droiture de ses opinions ,
M. Mounier eût été le dernierFrançois ,
à ressusciter cette Déclaration du 23
Juin qu'il avoit combattue . L'en soup-
Conner , est une affreuse bêtise et une
calomnie de mauvaise foi . Il défendra
sans doute , et éternellement , les opinions
saines et patriotiques qu'il a con(
375 )
sidérées comme les seuls fondemens de
la liberté politique dans une grande Monarchie
; l'expérience est loin de l'en avoir
désabusé ; mais on connoît trop son
austérité et ses moeurs , pour avoir jamais
osé lui faire une offre semblable à celle
qui alarme l'imagination de l'Auteur du
Rapport.
Depuis la fin de Mai , M. Mounier est ›
à Genève , où il a été accueilli par ces
Républicains , de tout état et de tout
parti , avec la distinction que l'on doit
au courage , aux talens , au véritable défenseur
de la liberté . Dans une Adresse
aux Dauphinois , il rend compte des
motifs qui l'ont forcé de mettre sa vie
en sureté en s'expatriant ; en parlant de
cette Lettre pour lui , remise à M. de
Bonne , il dit :
Mes ennemis eurent bientôt un autre
moyen de me rendre encore plus odieux au
Peuple. Ils apprirent que quelques jours auparavant
, on avoit arrêté , au Pont de Beau- .
voisin , M. le Chevalier de Bonne , qui se
rendoit de Paris aux Echelles , dans sa famille
; et que parmi ses papiers on avoit
trouvé une lettre à mon adresse . On m'a
assuré que cette lettre écrite de Paris , étoit
sans signature , et sous la date du 27 avril.

Il est évident que je dois répondre de ce,
que j'écris , et non de ce que les autres m'écrivent.
Heureusement cette lettre n'étoit
d'aucune importance . Elle paroît avoir été
écrite par un Député qui me parloit de ses
ennuis , et de son desir d'aller en Suisse ,
( 376 )
et de nte voir en passant par le Dauphiné.
On a dit que M. le Chevalier de Bonne
l'avoit déchirée ; mais qu'on étoit parvenu à
en réunir les lambeaux , qui avoient été énvoyés
au Comité des Recherches . Il craignoit
probablement qu'une lettre quelconque , à
mon adresse , ne me compromiît dans l'opi- ,
nion de ceux qui le faisoient arrêter ; j'ignore
quel autre motif auroit pu le porter à la déchirer.
On sait que M. le Chevalier de Bonne
avoit été arrêté sans Décret et sans information
, et d'après ce que les Papiers publics
avoient dit d'un prétendu complot qu'ils imputoient
à M. de Maillebois . Dans le Journal
des Amis de la Constitution , on eut soin de
donner une grande importance à la découverte
de la lettre dont M. le Chevalier de
Bonne étoit porteur. On n'eut garde de rappeler
les raisons qui se présentoient si naturellement
pour ma defense. On ne fit pas
observer qu'une lettre d'un Membre de l'Assemblée
Nationale , pour m'annoncer son
voyage en Suisse , et écrite le 27 Avril , ne
pouvoit ar aucun rapport avec l'absurde
et ridicule projet , dénoncé plus d'un mois
auparavant. On voulut bien cependant admettre
, que je pouvois être innocent , et en
affectant un doate injurieux , on me témoigna
une pitié perfide : il est vrai que mon nom
n'étoit désigné que par la
lettre
M : mais
le Public fut bientót instruit de cette signification
, et il est essentiel de remarquer qu'on
se servît du même signe pour une note qu'on
disoit extraite du Journal de M. de Bonne ,
et qui ne me concernoit point .
"}
"On conçoit qu'elle ample matière cet événement
ainsi raconté , offrit à la malignité
( 377 )
publique . Les circonstances s'aggravoient à
inesure qu'elles circuloient de bouche en
bouche , et bientôt on regarda corame certain
, sans donneraucune explication positive,
qu'on avoit trouvé contre moi les preuves les
plus convaincantes.
23
" Des fanatiques osoient publier hautement
qu'ils en vouloient à ma vie ; les menaces
devenoient chaque jour plus fréquentes .
J'ai été abordé par des malheureux qui me
disoient avec attendrissement , pourquoi donc
voulez - vous nous faire égorger , vous qui
étiez autrefois notre défenseur ? Je tâchai de
les faire revenir de leur erreur : mes efforts
furent vains , ils n'étoient pas en état de
m'entendre. "
Quand je sortois , j'étois publiquement
suivi ; c'étoit un crime que de se montrer
avec moi. Par-tout où j'allois avec deux ou
trois personnes , on disoit qu'il se formoit
une Assemblée d'Aristocrates ; j'étois, devenu
un tel objet de terreur , qu'on avoit
menacé de mettre le feu dans une maison
de campagne où j'avois passé vingt-quatre
heures , et que pour calmer les esprits , il
'avoit filiu promettre qu'on n'y recevroit ni
mes amis , ni moi . Dans un autre lieu , je
fus soupçonné d'être venu pour accaparer les
grains. »
M. de Lallya professé les mêmes principes
, et a suivi le sort de M. Mounier;
la supposition de son concours au Manifeste
ne mérite pas une réponse.
Puisque le sujet m'y amène , je rele
verai ici une autre fausseté . Un Membre
du Comité des Recherches a imprimé
dans une Feuille périodique , qu'au lieu
( 378 )
de déposer sur l'affaire du 6 Octobre ,
M. Mounier s'étoit enfui de Grenoble.
Or , le Journaliste , travestit immédiatement
après , l'Adresse aux Dauphinois ,
dont nous venons de parler ; il en avoit
donc connoissance , et il en impose volontairement
au Public . Voici la vérité :
Par un concours fatal de circonstances,
dit M. Mounier dans cet Ecrit , ce fut au milieu
de cette fermentation qu'arriva la commission
du Châtelet , pour me faire déposer sur
les Assassinats du 6 octobre. M. le Procureur
du Roi au Bailliage de Graisivodan , voulut
bien m'en prévenir ; je répondis que je
déposerois aussitôt que je serois assigné ;
que néanmoins pour ne pas être interrompu
pendant la déposition , il seroit prudent de
differer deux ou trois jours et de tenir
secrète l'arrivée de la commission du Châte-
Let , afin de laisser diminuer l'effervescence ;
qu'au surplus j'étois aux ordres du Juge qui
devoit déterminer le moment convenable ;
que je retournois à la campagne ; mais que
je reviendrois à Grenoble aussitôt qu'on
auroit fait remettre une assignation dans
mon domicile. M. le Procureur du Roi parut
adopter cet avis. »
་་
?
Impatient de terminer cet objet , je
chargeai plusieurs personnes de savoir de
M. le Vice-Bailli quel jour il avoit choisi ;
elles m'apprirent que cet Officier , d'après
les nenaces parvenues à sa connoissance ,
avoit pensé qu'il seroit impossible de recevoir
mon témoignage , sans que le public fut
instruit du moment déterminé , et sans être
troublé par la populace ; qu'enfin , il avoit
renvoyé la Commission. "
( 379 )
M Je déclare n'avoir eu aucune part à ce
reuvoi ; si même j'avois pu croire que ma
déposition feroit punir les vrais coupables
j'aurois attendu que M. le Procureur du Roi
au Châtelet m'eût fait assigner pour me
rendre à Paris : mais elle ne m'a point paru
assez importante pour mériter que je m'exposasse
dans la capitale , à la fureur de la
multitude qu'on n'auroit pas manqué d'instruire
de l'objet de mon voyage , et dont j'ai
d'ailleurs plus qu'aucun autre excité le ressentiment
; car je suis le premier qui ait publié
un récit fidèle des forfaits commis le
5 et le 6 octobre , dans le temps même où
Pon osoit les représenter aux Provinces .
comme le triomphe de la liberté ; et enfin ,
qui ait forcé par cette publicité le prétendu
Comité des Recherches de la Ville , à dénon--
cer au moins les assassinats du 6 Octobre, »
Au reste , la Commission rogatoire
ayant été envoyée à Genève , M. Mounier
a déposé sur les crimes dù 6
Octobre. Quelques Folliculaires :
de la Capitale ont imprimé au milieu
de cent infamies sur M. Mounier,
qu'il donnoit un cours de droit public à
Genève. Il en donne un , en effet , et bien
mémorable à tous les hommes publics ,
en leur montrant , par sa présence dans
l'Etranger , un exemple insigne de l'ingratitude
populaire , et du sort réservé à tout
Citoyen qui voudra servir le Peuple, sans
partager ses excès , sans l'égarer par de
lâches complaisances , et sans se laisser
gouverner par son aveuglement.
Lorsque M. Mounier, secondé du voeu
( 380 )
ét des efforts de plusieurs de ses Com- .
patriotes , aujourd'hui aussi persécutés ,
aussi calomniés que lui , procura 'des
Etats au Dauphiné , en réunit les trois
Ordres , traça la marche à tout le
Royaume , et posa les bases nécessaires
de la liberté , il ne devoit guères s'attendre
qu'un an après , pour n'avoir pas voulu
violer les principes qu'avoit adopté sa
Province , il seroit forcé d'en sortir , ahn
de lui épargner un nouveau crime.
Nous rendrons compte la Semaine .
prochaine, des pièces sur lesquelles on a
mêlé M. de St. Priest a Procès du Chevalier
de Bonne. Elles se réduisent à la
minute , dressée par ce dernier , d'une
conversation qu'il avoit cue avec un'
nommé Farcy , que le Comité des Recherches
a prétendu être le Ministre.'
Il n'y a personne , d'après cette inculpation
, qui ne doive trembler de causer
avec qui que ce soit , même dans l'intimité
, et de voir travestir des conjectures
échappées dans le discours , en conspiration
contre l'Etat.
Un autre événement , analogue , doit
inspirer encore plus d'effroi : nous voulons
parler de l'arrestation inouie de . Mde, de
Jumilhac , en Limousin , de Mde. de Thomassin
, à Nancy , et de ilde . de Vassart ,
à Bar- le - Duc , par ordre des deux Comités .
des Recherches. Deux Visionnaires Martinistes
, tant aliés à Saint- Cloud , au commencement
de ce mois , voulurent parler au
Roi. Leurs instances les rendirent suspects ;
( 381 )
on les arrêta , et l'on trouva sur leur poitrine
un billet , par lequel ils mandoient au Roi
de se confier en Dieu et en la Vierge , et
qu'il recouvreroit son autorité. L'un de ces
Martinistes , nommé M. Petit- Jean , avoit
eu fortuitement un logement momentané
dans l'Hôtel de M. de Jumilhac , à Paris.
Dans un voyage d'Affaires , à Nancy on
arot montré à Mde. de Jumilhac une Somnambale
, sous la dictée de laquelle on lui
avoit fait écrire le rêve de cette Dame.
Mde. de Junilhac n'ayant rien compris aux
paroles, amphibologiques de la Somnambule ;
ni aux lettres initiales qu'elles renfermoient
, celle-ci finit par dire qu'il falloit
envoyer l'écrit à M. d'Hozier , à Paris , et
qu'il l'expliqueroit. M. d'Hozier est un des
deux Martinistes arrêtés à Saint - Cloud : à
l'Interrogatoire , il a parlé de l'ecrit envoyé
de Nancy. Aussitôt ordre d'arrêter Mde.
de Tumilhac , dans sa terre de ce nom en
Limousin. Deux Capitaines de la Garde
Nationale de Paris sout chargés de s'y transporter
à la tête de 300 homines pris à Limoges
, ils se rendent à Jumilhac. L'écl; -
tante réputation des vertus des Maîtres de
ce Château n'arrêtent point l'exécution
faite d'ailleurs avec une grande honnêtete.
Madame de Jumilhac est traduite à Paris ;
Son mari l'y accompagne : en un jour ,
une femme justement honorce dans la
Province , à laquelle elle offre le modèle de
toutes les qualités , un Militaire distingué
par quarante ans de services et par un zele
constant dans l'exercice de ses devoirs ,
Seigneur bienfaisant , Père nourricier de
ses Vassaux , auxquels il a acheté des grains
pour une somme considérable , apres leur
( 382 )
avoir livré ses propres Magasins ; Commandant
de la division de Guyenne , et y ayant
maintenu la subordination au milieu de tous
les desordres ; s'étant enfin montré constamment
l'ami de la paix , l'Observateur scrupuleux
des nouvelles lois ; ce Militaire respectable
et cette femme vertueuse , dont le
Limousin célébroit le mérite distingué , sont
en un moment transformés aux yeux de la
Province en Conspirateurs odieux : la populace
de Limoges menace leurs jours à leur
passage ; ils sont obligés d'abandonner leurs
récoltes , leurs foyers pour venir subir une
procédure à Paris : Madame de Jumilhac
à été plusieurs fois interrogée , et après un
pareil´esclandre , on se doute bien , sur
l'enoncé de son objet , qu'elle touche à sa
fin. Tout cela s'est fait sans information
sans décret , sans avoir entendu préalablement
la Prévenue , et contre toutes les lois
de la nouvelle Jurisprudence criminelle.
Les Commissaires nommés par l'Assemblée
Nationale pour l'affaire d'Avignon
, sont : MM. Barnave , Bouche ,
Tronchet , de Mirabeau l'aîné , Charles
de Lameth et Démeunier. Si les lumières
de M. de Mirabeau et l'excellent jugenient
de M. Tronchet suffisoient à lamanifestation
de la vérité , il est à croire
qu'il ne resteroit rien d'obscur après le
travail du Comité . Dans le cas où la déci
sion seroit retardée , il se pourroit qu'elle
n'eût plus d'objet .De 20000 Habitans qui
peuploient Avignon , il en reste à peine
cine mille. Tout le reste a fui avec horreur
; voilà cependant
la prétendue
( 383 )
voix du Peuple , le prétendu voeu na- ,
tional qui détrônoit le Pape. A peine
un quart des Citoyens adhèrent - ils à
cette révolte , et ce quart est formé de
gens sans propriétés , et d'Etrangers ;
l'argument que nous avons présenté
contre l'illégalité de cette prétendue donation
, reste donc dans toute sa force ;
mais nous devons ajouter que nous
sommes très éloignés d'attribuer à la Majorité
même du Peuple le droit de détrôner
un Souverain héréditaire , lorsqu'il
ne peut lui reprocher aucune vic
lation des Lois . Certes , si l'on cessoit
de considérer l'institution d'un Gouvernement
, comme un Contrat sacré
entre le Peuple et son Monarque , on
attribueroit au premier le droit de se
mettre au - dessus des Lois , et on légitimeroit
son de spotisme , ou plutôt celui
des Chefs qui disposeroient de ses suffrages.
La scène a changé à Cavaillon , dont les
Perturbateurs expient maintenant la violence
de leur conduite. Des gens d'Avignon ,
aidés de leurs partisans dans cette Ville du
Comté Venaissin , y avoient opéré à bras
armé , et potence dressée , la régénération
que nous rapportâmes la semaine derniere :
ce premier attentat alloit être suivi d'un
second contre l'autorité souveraine du Prince ,
et l'exemple d'Avignon imité en entier. La
fermeté des Etats du Comté Venaissin a
déconcerté ce complot. 3 à 4000 hommes.
sont partis de Carpentras , sous le comman(
384 )
dement du Chef de la Milice Nationale de .
cette Ville entrés à Cavaillon , ils ont fait
brüler la potence , rétabli l'ordre , chassé les
Emissaires d'Avignon , et raffermi l'autorité
du Saint Siége. Ils ont également rétabli
Fordre et les Lois dans la Ville du Thor ,
où un Parti , joint à des Gardes Avignon- .
noises , venoient de manoeuvrer , de même.
qu'on l'avoit fait à Cavaillon ; mais avec
moins de succes : car , le Peuple du Thor ,
furieux de la trahison de ces Conspirater rs ,
- avoit chassé de la Ville les gens d'Avignon ,
à coups de fusil. Pendant le tumulte , le
sieur Eressy , Colonel de la Milice du Thor ,
et dévoué à Avignon , fut frappé par le Concierge
d'une des portes , à l'instant où il
abaitoit les Armes du Pape il se retourna
et tua le Concierge. Bientôt arrêté par le
Peuple , on lui laissa le choix d'être pendu
on fesillé il a subi ce dernier supplice ,
par un attentat contre les Lois qui paroit
inexcusable , malgré l'autorisation que les
horreurs commises à Avignon sembloient lui
denner. Ces représailles sanguinaires sont
odieuses ; mais elles doivent apprendre à
ceux qui appellent journellemene les abus
de la force , des actes de liberté , que la violence
n'a jamais donné d'autre droit , que
celui d'en diriger l'emploi contre ceux qui
osent l'employer.
:

P.S.L'Assemblée à confirmé , Lundi
26 , le Décret du Comité des Rapports
contre la Municipalité de Montauban . '
La Minorité presqu'entière à refusé de
délibérer.
P. S. Des lettres de Vienne annoncent ,
la mort du
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le