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1790, 01, n. 1-5 (2, 9, 16, 23, 30 janvier)
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26.20 Mo
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619
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Texte
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
FORT ,
COMPOSÉ & rédigé , quant à la partie littéraire , par
MM. MARMONTEL , DE LA HARPE & CHAMtous
trois de l'Académie Françoife ; &
par M. IMBERT , ancien Editeur : quant à la
partie hiftorique & politique , par M. MALLET
DU PAN , Citoyen de Genève,
SAMEDI 2 JANVIER 1799,
A PARIS ,
Au Bureau du Mercure , Hôtel de Thou
rue des Poitevins , Nº . 18 .
Avec Privilége du Roi
PUBLIC
HE NEW YO
PUBLIC LIBRA
335348 T
ABLE
ASTOR , LENOX AND
TILDEN' FOUNDADS mois de Décembre 1789.
4005
COUPLETS OUPLETS. 31 Variétés.
Charade, Enig. & Log. Comédie Françoiſe.
16
18
Résumé. 8
Comédie Italienne.
Ouvrages,
10 19
Analyse, 14 Annonces & Notices. 21
SUR la
Cyropédie.
Charade, Enig. & Log.
EPITRE
Moralité.
Charade, Enig. & Log.
La Bastille dévoilée.
Difcours de Morale.
Hiftoire abrégée.
37 L'Hiftoire, & . 43
391
73 Variétés.
95
ibid. Comédie Italienne.
76 Comédie Françoife. 112
114
78
Théatre de Monfieur. 115
87 !
Annonces & Notices. 118
91
LE Soleil & les Eaux. 121 | Voyage ,
Le premier Aveu.
Sur la Rochefoucauld,
Charade, Enig, Logog.
Des Principes , &c.
Correspondance.
123 Variétés.
150
152
124 Académ. Roy. de Muf. 154
138 Théatre de MONSIEUR. 158
141 Annonces & Notices.
1451
161
A Paris , de l'Imprimerie de MOUTARD ,
rue des Mathurins , Hôtel de Cluni.
MERCURE
DE FRANCE.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROŠE.
ÉPITRE
A JEAN - JACQUES ROUSSEAU.
IMMORTEL Ecrivain , dont la cendre tranquille
Imprime un fi doux charme aux bois d'Ermenonville
,
Philofophe hardi ! pardonne , fi ma voix,
De la nature humaine ofe embraffer les droits.
Dans le fond des forêts tu relègues ton frère ;
Tu profcrits les faints noms & d'épouſe & de pères
De la Société tu veux rompre les noeuds ;
Et moi j'en viens ferrer les liens fructueux .
Je n'ai pour ce projet ni ta vafte fcience ,
Ni les foudres tonnans de ta mâle éloquence ;
Mais fi la Vérité , fidelle à mes accens ,
De ma jeune faifon foutient les premiers chants ;
Si les auguftes traits brillent dans mon Ouvrage ,
C'en eft affez , fur toi j'aurai trop d'avantage.
A 2
4
MERCURE
Sur la Terre jeté , nu , foible & languiffant ,
Pour conferver fes jours , que peut l'homme en
naiffant ?
S'il n'étoit recueilli par les mains d'une mère ,
Hélas ! il périroit de froid & de misère ;
Ou des chiens furieux , de pâture affamés ,
Viendroient fe difputer fes membres défarmés.
Peut-il plus en fortant de cet âge débile ?
Si vous ne dirigez fa jeuneffe imbécille ;
Si les fecours d'autrui , tous les jours répétés ,
Ne développent point fes lentes facultés ,
Alors vous le verrez ( aujourd'hui ſi ſuperbe )
Suivre l'aveugle inftinct du cheval qui paît l'herber
L'homme à l'adolefcence à peine parvenu ,
Eprouve un fentiment qu'il n'avoit point connus
L'impérieux Amour dont il fent la bleffure ,
Pour lui d'un nouveau sèxe embellit la Nature :
D'un indomptable feu fon coeur eft confumé.
Voyez l'éclair jaillir de fon oeil enflammé ;
Voyez -le frémiffant gravir cette montagne ;
Sans la connoître encore il pourſuit ſa compagne,
De fa perfévérance il a trouvé le prix ,
Et des fleurs du plaifir bientôt naiffent des fruits
Un intérêt puiflant vers ces fruits le ramène.
De la Société , c'eft la première chaîne .
A ces tendres objets , homme , tu dois tes foins ;
Qu'une douce pitié te porte à leurs befoins ;
Que ton expérience éclaire leur jeuneſſe ;
A leur tour ils viendront confoler ta vieilleffe.
DE FRANCE. S
Tout s'ufe , tout finit ; hélas ! quand de ton corps
Tuverras lentement s'affoiblir les refforts ;
Quand le Temps , par degrés , éteindra ta penſée ;
Quand de tes bras nerveux la vigueur éclipfée ,
Trompera ton efpoir & tes preffans défirs ,
Tu pouileras alors d'inutiles foupirs :
Sur le fol étendu , fans force , fans défenfe ,
Réduit dans tes vieux ans à l'état de l'enfance ,
Exténué , fouffrant , luttant contre la mort ;
Sans la Société , dis , quel feroit ton fort ?
Expofé triftement à des tourmens horribles ,
Tu fervirois de proie aux animaux terribles ,
Qui , provoqués de loin par tes cris gémillaes ,
S'arracheroient entre eux tes membres palpitans .
Et d'ailleurs , fi du Ciel la fageffe fuprême
Avoit deftiné l'homme à vivre avec foi- même ;
Si Dieu l'avoit créé , dans fes deffeins divers ,
Pour paffer fes jours Cul au milieu des déferts ,
Eût-il de tant de dons enrichi fon ouvrage ?
A quoi nous ferviroit le gefte , le langage ?
A quoi nous ferviroit cet art ingénieux
Qui fixe la parole en la peignant aux yeux ,
Cet art qui du paffé nous offrant les richeiles ,
Prépare à l'avenir de nouvelles largeſſes ?
Art célefte ! par toi , dans la paix écoulés ,
En dépit des méchans , mès jours font confolés.
De mes tyrans , par toi , j'ai repouífé les armes ;
Pár toi de l'amitié j'ai favouré les charmes .
A 3
6. MERCURE
les amis abfens
Oși , c'eft par ton bienfait
que
Franchiffent
la longueur
de l'efpace & du temps :
Tu calmes les ennuis de l'Amant qui foupire ;
Des préjugés
cruels tu recules l'Empire
;
La raifon te doit tout , tu lui donnas l'effor ;
Dans la fange fans toi nous croupirions
encor :
De Poëtes fameux tu peuplas le Parnaſſe
;
Tu confacras
les vers de Virgile & d'Horace
;
Tu fais vivre les noms des Trajans , des Titus ,
A la Poftérité
tu tranfmets
leurs vertus ;-
Tu nourris le flambeau
de la Philofophie
,
Flambeau
qui foutient
l'ame & qui la fortifie :
Mille Peuples
par toi peuvent
s'unir entre eux ;
Les Peuples
alliés font bien moins malheureux
.
Et quel être affez dur , affez impitoyable
,
Peut détourner
fes pas en voyant fon ſemblable
?
Hélas ! fi nous foufrons
, fi le fort en courroux ,
De fes revers affreux nous fait fentir les coups ,
Pourquoi
n'irions- nous pas adoucir
nos misères
En épanchant
nos maux dans le fein de nos frères ?
Ah ! l'homme
eft fait pour l'homme
. Oui , du fond
de mon coeur ,
S'élance avec tranfport ce fentiment vainqueur.
C'eft en vain qu'amoureux du repos , de l'étude ,
Nous allons quelquefois chercher la folitude ;
De défirs inquiets , nos coeurs toujours troublés ,
Auprès de nos amis font toujours rappelés.
Vous qui, portant par choix le joug de l'abftinence,
Confumez votre vie au fein d'un long filence ;
DE FRANCE:
De l'auftère Bruno , fervens imitateurs ,
J'ai fréquenté les lieux arrofés par vos pleurs.
Je fuyois comme vous les vanités du Monde ;
Comme vous , je croyois , dans une paix profonde,
Couler , loin des cités , des jours fereins & purs ,
Je cherchois le bonheur dans vos réduits obſcurs.
Vain elpoir ! par le temps , mon ame détrompée ,
Vit s'envoler l'erreur dont elle étoit frappée.
Dans vos fombres enclos , l'ennui , ce poiſon lent ,
Enervoit ma vertu , la minoit fourdement ;
Et quand je me fondois avec un ſoin extrême ,
Mon plus grand ennemi fe trouvoit en moi-même.
Je mis avec courage un terme à mes regrets ;
Je dégageai mes mains des fers que je portois ;
Je brifai les liens de ma raiſon captive ;
J'évitai les dangers de cette vie oifive
Four laquelle jamais l'homme ne fut formé.
De plus nobles deſſeins me ſentant animé ,
J'abandonnaí mon coeur à cet élan fublime
Qui de nos Citoyens nous fait chercher l'eftime.
Otéz ce fentiment , parmi nous tout languit ;
Et par lui l'Univers s'avive & s'embellit.
Il infpira jadis Socrate & Démosthènes ,
Et les Héros fameux & de Sparte & d'Athènes ;
A Rome , il animoit Brutus & Cicéron ,
Et Camille , & Fabrice , & le fage Caton :
Ce reffort fi puiffant ne connoît point d'obstacle ;
Toujours il nous conduit de miracle en miracle.
A 4
MERCURE
Sous un globe léger , de la Terre élancé ,
Pend un frêle vaiffeau par des fils balancé ;
Il porte deux mortels qui , dédaignant la Terre ,
S'élèvent comme un trait des champs de l'Angleterre :
Leur front touche la nue ; à leurs pieds- l'Océan
Déroule avec fureur fon flot retentiſſant....
L'impitoyable Mort , d'une main menaçante ,
Fait briller à leurs yeux fa faux étincelante ;
Tantôt on voit leur barque , immobile dans l'air ,
On la croit fufpendue aux plaines de l'Ether ………..
Et puis comme un torrent , tantôt précipitée ,
Elle va s'abîmer dans la mer indomptée ;
Mais Neptune admirant ces Icares nouveaux ,
Frappe de fon trident la furface des eaux .
Soudain des vents du Nord , la troupe déchaînée
Fait planer fur Calais la barque mutinée.
Elle defcend ; on court ; tous les yeux enchantés
Fixent les deux Jafons , en triomphe portés :
De lauriers & de fleurs la Beauté les couronne ,
Et leur nom célébré parvient juſques au trône.
Audacieux Mortels ! quel intrépide effort
Vous fait , avec fang froid , braver ainſi la mort ?
C'eſt l'amour de l'eftime . Ah ! cet amour fuprême
Eft gravé dans nos coeurs par la main de Dieu même.
( Par M. Poultier d'Elmothe , de
Montreuil fur mer. )
DE FRANCE.
SUR LA BRUYÈRE & ST-EVREMOND (1).
per-
LA Bruyère eft meilleur moraliſte , & fur- tout
'bien plus grand écrivain : il y a peu de livres en
aucune langue où l'on trouve une auffi grande
quantité de penfées juftes , folides , fines , profondes
, & un choix d'expreffions auffi heureux
& auffi varié. La fatire eft chez lui bien mieux
entendue que dans L. R. F. prefque toujours
elle eft particularifée & remplit le titre du livrer
ce font des Caractères ; mais ils font peints fupérieurement.
Ses portraits font faits de manière
que vous les voyez agir , parler , fe mouvoir ,
tant fon ftyle a de vivacité & de mouvement.
Dans l'efpace de. peu de lignes , il met fes
fonnages en fène de vingt manières différentes ,
& en une page , il épuife tous les ridicules d'un
fot , ou tous les vices d'un méchant , ou toute
l'hiftoire d'une paffion , ou tous les traits d'une
reffemblance morale. Nul profateur n'a imaginé
plus d'expreffions nouvelles , n'a créé plus de
tournures fortes ou piquantes. Sa concifion eft
pittorefque , & fa rapidité lumineuse . Quoiqu'il
aille vite , vous le fuivez fans peine' ; il a un art
particulier pour laiffer fouvent dans fa penfée une
efpèce de réticence qui ne produit pas l'embarras
de comprendre , mais le plaifir de deviner ; en
forte qu'il fait en écrivant ce qu'un Ancien prefcrivoit
pour la converfation il vous laifle encore
plus content de votre efprit que du fien.
(1) Suite de l'Article de M. de la Harpe fur la Rochefoucauld
, inféré dans le dernier Mercure.
A S
MERCURE
On citeroit des exemples fans nombre du grand
fens qu'il renferme dans fon énergique brièveté.
כ כ
Il n'y a pour l'homme que trois évènemens ,
» naître , vivre & mourir : il ne fe fent pas naî-
» tre , il fouffre à mourir , & il o ' ie de vivre.
?> L'efprit s'ufe comme toutes chofes : les feiences
font fes alimens ; elles le nourriffent & le
» confument .
» Deux chofes toutes contraires nous prévien-
» nent également , l'habitude & la nouveauté.
» Le devoir des Juges eft de rendre la juftice ;
» leur métier eft de la différer quelques - uns
» favent leur devoir , & font leur métier .
כ כ
ככ
" L'on confie fon fecret à l'amitié ; mais
échappe dans l'amour.
» La Cour ne rend pas content ; elle empêche
qu'on le foit ailleurs .
» Il femble qu'eftimer quelqu'un , c'eſt l'égaler
» à foi « .
Je ne citerai aucun de fes portraits ; ils font
plus étendus , & l'abondance des matières me
force d'économifer le temps. On convient d'ailleurs
qu'il excelle également comme obfervateur
& comme peintre . Je confeillerai toujours à un
Poëte comique d'étudier la Bruyère ; il y trouvera
des fujets , des idées & des couleurs . Tant
de mérites ne font pas fans quelques défauts :
jeffayerai de les indiquer en difcutant quelquesunes
de fes penfées.
» Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on
» veut du bien , plutôt que de ceux de qui l'on
.efpere du bien .
Cette maxime fait voir que la Bruyère n'eft
pas toujours exempt d'obfcurité. On peut foupçonner
ce qu'il a voulu dire ici : il faut fe donner.
DE FRANCE. II
plus de foin pour fe faire pardonner le bien qu'on
fait que pour obtenir celui qu'on eſpère . Mais le
dit-il ?
לכ
Après l'efprit de difcernement , ce qu'il y
a de plus rare au monde , ce font les diamans
» & les perles «.
Quel rapprochement bizarre & frivole , pour
dire que le difcernement eft rare ! & puis les
diamans & les perles , font-ce des choſes fi rares ?
» Tout notre mal vient de ne pouvoir être
» feuls ; de là , le jeu , le luxe , la diffipation ,
le vin , les femmes , l'ignorance , la médifance ,
l'envie , l'oubli de foi-même & de Dieu c .
Ce paffage prouve une vérité hutailiante , c'eft
que de grands efprits peuvent écrire des chofes
abfolument dénuées de fens . Tout notre mal ne
vient pas de ne pouvoir être feuls ; car nul être
n'eft mal en fuivant fa deftination naturelle ,
& l'homme n'eft point né pour être feul. Si les
vices exiftent dans l'état de fociété , hors de cet
état il n'y auroit non plus aucune vertu , & ni
P'un ni l'autre n'a fon principe dans l'état focial ;
mais dans la nature de l'homme fufceptible de
mal & de bien : c'est une vérité triviale que la
Bruyère a oubliée , on ne fait comment , dans
cet endroit de fon Livre.
» Les hommes n'ont point de caractère , ou
» s'ils en ont , c'eſt celui de n'en avoir aucun
qui foit fuivi , qui ne fe démente point , &
où ils foient reconnoiffables «.
33
Il est bien fingulier de trouver ce principe
dans un Ouvrage qui a pour titre , des Caractères :
outre qu'il eft en contradiction avec l'objet de
l'Auteur , il eft d'ailleurs faux en lui-même. Le
caractère , dans ceux qui en ont un , eft généralement
reconnoiffable dans tout le cours de leur
vie ; & s'il n'eft pas conftamment fuivi , s'il fe
A 6
12 MERCURE
dément quelquefois , il s'enfuit feulement qu'il
n'y a rien dans l'homme de parfaitement régulier ;
mais foutenir qu'il n'y a point de caractère , parce
que tout caractère eft fujet à quelque inégalité ,
c'eft dire qu'il n'y a point de vertu , parce que
la vertu la plus pure a quelques taches ; quil
n'y a point de beauté , parce que la plus grande
beauté a quelques défauts , &c.
כ כ
» Si les hommes font hommes plutôt qu'ours
» & panthères ; s'ils font équitables ; s'ils le font
juftice à eux- mêmes & qu'ils la rendent aux
» autres , que deviennent les Loix , leur texte &
le prodigieux accablement de leurs commentaires
? Q devient le pétitoire & le poffeffoire
, & tout ce qu'on appelle Jurifprudence ?
Où le réduifent même ceux qui doivent toute
leur enflûre à l'autorité où ils font établis
» de faire valoir ces mêmes Loix ? Si ces mêmes
» hommes ont de la droiture & de la fincérité ;
s'ils font guér's de la prévention , où font
évanouies les difputes de l'école , la ſcholaſtique
& les controverfes ! S'ils font tempérans
chaftes & modérés , que leur fert le myfté-
» rieux jargon de la Médecine , qui eft une mine
d'or pour ceux qui s'avifent de le parler ?
Légiftes , Docteurs , Médecins , quelle chute
» pour vous , fi nous pouvions tous nous donner
» le mot de devenir fages « !
55
Que réfulte - t- il de ce long verbiage , fi ce
n'eft que celui qui fait mettre tant de fens en
deux lignes , peut en écrire vingt qui n'en ont
aucun ? D'abord ce n'eft point parce que les hommes
font ours & panthères qu'ils ont des Loix , des
Juges & des Médecins , c'eft précisément parce
qu'ils font hommes ; car les ours & les panthères
n'ont rien de tout cela , & l'Auteur fe contredit
dans les termes ; & les hommes ont befoin de
DE FRANCE.
I}
toutes ces chofes , qui font un mélange de bien &
de mal , c'eft parce qu'ils font eux mémes un
compofé de mal & de bien . N'eft- ce pas une belfe
découverte , que de nous apprendre que fi tous
les hommes étoient fages , il ne leur faudroit
point de Lox , & que s'ils n'étoient jamais malades
, il ne leur faudroit point de Médecins ?
» L'honnêteté , les égards & la politeffe des
perfonnes avancées en âge , de l'un & de l'autre
fexe , me donne bonne opinion de ce qu'on
appelle le vieux temps « .
כ כ
כ כ
כ כ
"
Penfée peu philofophique on a dit la même
chofe dans tous les fiècles , ce qui prouve qu'un
plus grand ufage du monde dans les vieillards eft
feulement le fruit des années & de l'expérience ,
& que ce font eux qui ont acquis , & non pas
les autres qui ont perdu.
Non feulement la Bruyère a, fur plufieurs points ,
des opinions outrées , mais même il n'eft pas
exempt de préjugés fur les matières religieufes &
politiques. Son Chapitre des Efprits forts eft
plein de fophifmes . Ailleurs il fe répand en déclamations
abfurdes & en invectives groffières
contre Guillaume , Prince d'Orange & Roi d'Angleterre.
L'averfion que l'on avoit généralement
en France pour ce Prince , n'eft point une excufe
fuffifante pour la Bruyère . Il étoit d'un Philofophe
, non pas de fuivre la multitude qui ne
voyoit dans Guillaume III qu'un ennemi de Louis
XIV , mais de devancer la poftérité qui l'a mis
au rang des grands hommes . La Bruyère , en parlant
de lui , defcend jufqu'aux idées & même
jufqu'au langage du Peuple .
a
» Vous avez fur-tout un homme pâle & livide
qui n'a pas fur foi dix onces de chair & que
l'on croiroit jeter à terre du moindre fouffles
14 MERCURE
"
33
» il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres,
& met tout en combuftion . Il vient de pêcher
en eau trouble une Ifle toute entière. Ailleurs ,
à la vérité , il eft battu & pourſuivi ; ma`s
» il fe fauve par les marais , & ne veut écouter
» ni paix ni trève. Il a montré de bonne heure
» ce qu'il favoit faire ; il a mordu le fein de fa
» nourrice ; elle en eft morte, la pauvre femme !
je m'entends : il fuffit. Ea un mot , il étoit
» né fujet & il ne l'eft plus ; au contraire , il eft
» maître.... Il s'agit , il eft vrai , de prendre fon
» père & fa mère par les épaules & de les jeter
hors de leur maison ; on l'aide dans une fi
» honnête entreprife ; les gens delà l'eau &
» ceux en deçà fe cottifent , & mettent chacun
du leur pour le rendre à eux tous , de jour en
jour , plus redoutable ..... Des Princes , des-
» Souverains viennent trouver cet homme dès
qu'il a fifflé ; ils fe découvrent dès fon anti-
» chambre , & ils ne parlent que quand il les
interroge , & c. «<.
כ
5
-
DO
55
Que d'.bfurdités , que de pauvretés dans cette
ridicule parodie , dont l'Auteur ne s'apperçoit pas.
que chaque trait de fatire devient , en examinant
les faits , un fujet d'éloge ! Ce font toutes
ces mal adreffes puériles où font tombés trop
fouvent de bons Ecrivains du dernier fiècle , dès
qu'ils étoient hors de leur talent , qui les ont
fait taxer, avec trop de raifon , d'une grande ignorance
des chofes de ce monde , mais qui ont fait
conclure , avec trop de légèreté , que les Gens de
Lettres n'étoient bons qu'à faire des livres , & que
leurs livres n'étoient bons que pour l'amuſement
ou tout au plus pour la fpéculation , & de nulle
utilité pour les affaires publiques. Ils avoient
déjà ceffé dans ce fiècle de mériter ce reproche ,
& on le répétoit encore : quand ils ont commencé
DE FRANCE. 1-5-
à faire quelque bien , on a dit qu'ils ne faifoient
que du mal ; & fi on ne le dit plus , c'eft depuis
que leur raifon eft devenue celle de tous les
hommes inftruits . Il faut avouer que la Bruyère
n'en étoit pas là , lorfqu'il parloit en pédant de
l'école de la Révolution d'Angleterre & du caractère
du Prince d'Orange. Son Editeur l'a fi
bien fenti , qu'il s'eft cru obligé de mettre en
note que la Bruyère s'exprimnoit plus en Poëte
qu'en Hiftorien. Voilà une plaifante manière d'excufer
un Philofophe qui dérailonne , de dre qu'il
parle en Poëte il n'y a rien dans tout cela de
poétique , il n'y a que du très mauva's efprit.
Si la Bruyère n'avoit jamais réfléchi , ni fur les
Droits des Nations , ni fur la Politique de l'Europe
, pourquoi fe mêle- t-il d'en parier ? Comment
ignoroit - il que la Nation Argloife n'avoit
fait qu'ufer de fes Droits conflitutionnels en réprouvant
un Roi qui les violoit , qui fe déclaroit
l'ennemi de leur Liberté , & de leur Religion ,
qu'ils regardent comme une des bafes de cette
Liberté ; que le Prince d Orange appelé au Trône
par les Anglois , y montoit avec le plus légitime
de tous les titres , le voeu des Peuples qui le
vouloient pour Roi ? S'il étoit le gendre du Roi
Jacques , combien d'intérêts de la plus grande
importance devoient prévaloir fur des confidérations
de famille qui ne doivent jamais être
les premières pour un Prince ? Si le Prince
d'Orange , par fon caractère , par fes talens ,
par fon activité , étoit digne d'être à la tête
Puiflances Proteftantes & de les défendre contre
l'ennemi le plus puiffant du Proteftantifme ; s'il
étoit affez habile pour réunir , dans la caufe commune,
l'Angleterre & la Hollande, que Louis XIV
avoit eu d'abord l'adreffe de divifer ; s'il étoit
le lien de leur union avec l'Empereur & le Duc
de Savoie contre un Monarque dont la puiflance/
"
S
F6 MERCURE
prépondérante menaçoit d'affervir l'Europe , c'étoit
jouer à la fois le rôle le plus impofant & le
plus glorieux , & ce fat en effet celui de Guil-
Jaume jufqu'à fon dernier moment . La Bruyère
lui reproche fon afcendant fur tous les Princes
alliés contre la France , & il lui donne , fans
y fonger , la plus grande de toutes les louanges ,
en faifant voir qu'un Stathouder de Hollande étoit
l'ame de cette ligue puiffante & nécellaire qu'il
la dirigeoit par fon génie , & l'échauffeit par
fon courage. Et cù a- t - il pris qu'un Prince de
la Maifon d'Orange , qu'un Stathouder de la Ré-.
publique Hollandoife étoit né fujet ? Quelle ignorance
! mais quelle petiteffe de plaifanter fur
fa maigreur , fur les dix onces de chair ! on a
honte qu'un Ecrivain de mérite ait imprimé ces
fottifes. Eft - ce qu'une ame forte dans un corps
foible , n'en eft pas plus admirable ? Cet homme ,
qu'il fembloit que l'on dût jeter à terre du moindre
fouffle , ne put être renversé par tous les efforts de
Louis XIV, & mérita d'être l'objet de fa haine , en
oppofant une barrière inébranlable à fon ambition .
Il mérita d'être regardé par les Anglois comme
le véritable Fondateur de cette Conftitution , que
les autres Peuples voyent avec admiration & avec
envie : il le mérita, parce que ce fut lui qui l'affermit
fur des principes invariables, & qui cimenta l'union
légale d'un Monarque & d'un Peuple libre . C'eft
à ce titre que l'époque de fon règne eft célébrée
tous les ans , & le fera à jamais par la reconnoiffance
du Peuple Anglois ; & quelle gloire
peut fe comparer à celle du Roi d'une grande
Nation , de qui la dernière Poftérité pourra dire
que le règne des Loix date du fien ?
Si l'Auteur , en outrageant le Roi d'Angleterre ,
vouloit flatter le Roi de France , c'étoit encore
un tort de plus qu'est - ce qu'un Moraliſte flatDE
FRANCE. 17
:
teur ? Il est trop vrai que la Bruyère l'étoit ;
il dit quelque part » Les enfans des Dieux ,
" pour ainfi dire , fe tirent des règles de la nature ,
» & en font comme l'exception . Ils n'attendent
prefque rien du temps & des années . Le mérite
» chez eux devance l'âge : ils naiffent inftruits ,
» & ils font plutôt des hommes parfaits , que le
commun des hommes ne fort de l'enfance «.
33
3
·
:
En voilà pour cette fois des hyperboles poétiques
, mais bien déplacées dans un livre de morale.
Que veut dire cette expreffion , les enfans des
1 Dieux? A qui l'Auteur veut il les appliquer ?
Sans doute , comme l'Editeur nous en avertit en
note , aux fils , aux petits - fils de Roi c'eſt
eux en effet que les Poëtes appellent fouvent
les enfans des Dieux ; mais ce qui eft une figure
en Poéfie , eft ici une adulation très- blâmable.
Pourquoi le cenfeur amer de toutes les conditions
cherche -t- il à corrompre celle de toutes qui
eft le plus près de la corruption ? Comment un
Philofophe ofe-t-il dire à ceux qui ont le plus
befoin d'être inftruits , qu'ils naiffent infruits ?
Si ces termes peuvent s'appliquer à quelques hommes
privilégiés , c'eft aux enfans de la Nature
qu'elle a le plus favorifés , & ceux- là fe trouvent
dans toutes les claffes , auffi fouvent pour le moins
que parmi ceux que l'Auteur appelle enfans des
Dieux.
C'eft avec peine auffi qu'on voit un Ecrivain ,
que fon talent rend digne d'écrire pour la gloire ,
avouer qu'il écrit pour le gain , & fe plaindre
crurent au Public de n'être pas affez payé de ſes
ouvrages. Vous écrivez fi bien ! continuez d'écrire........
Suis - je mieux nourri & plus lourde-
» ment vêtu ? Suis - je dans ma chambre à l'abri
» du Nord ? Ai- je un lit de plumes , après vingt
ans entiers , qu'on me débite dans la place ? J'ai
18 MERCURE
55
-
» un grand nom , dites vous , & beaucoup de
gloire. Dites que j'ai beaucoup de vent qui
» ne fert à rien . Ai je un grain de ce métal qui
55 procure toutes chofes , &c. «‹ ?
Ces fortes de failles fe pardonnent à un Poëte
les Poëtes , de temps immémorial , font en poffeffion
de fe louer de leur génie , & de fe plaindre
de leur fortune : un livre grave exige d'autres
bienféances. Il y a trop d'amour-propre d'Auteur
à fe faire dire , vous écrivez fi bien ! vous avez
un grand nom & beaucoup de gloire ; & trop pu
de la fierté d'un honnête homme à dire , ai -je de
lor ? Quand on a pris le rôle de Philofophe ,
il faut le foutenir : on eft fondé à vous répondre
Vous devez connoître les hommes & les chofes ,
puifque c'eft l'objet de vos études ; & quand vous
avez pris le parti d'écrire , vous devicz favoir
que ce n'étoit pas le chemin de la fortune . » Il
ne dépend pas de nous ( a dit Voltaire trèsjudicieufement
) de n'être pas pauvre ; mais il
dépend toujours de nous de faire reffecter
notre pauvreté «.
לכ
-39
Je paffe fous filence quelques phrafes mal
écrites , quelques tournures forcées, défauts moins
effentiels que ceux dont je viens de parler , &
je me hâte , pour terminer cet article , d'arriver
à un Ecrivain qui n'a rien de commun avec aucun
de ceux dont jai fait mention , fi ce n'eft d'avoir
écrit fur la Mora'e je veux dire St - Evremond .
:
Il eut , dans le dernier fiècle , une réputation
prodigieufe : il en a perdu beaucoup , & peut-être
trop dans celui - ci ; & l'on peut affigner les
raifons de cette extrême difproportion. D'abord ,
c'étoit véritablement un homme de beaucoup
d'efprit , un écrivain agréable , délicat & ingénieux
, du moins en profe ( car il ne faut pas
même parler de fes vers ) ; c'étoit en même temps
DE FRANCE. 196
-
un homme de cour , un homme de très bonne
compagnic. Sa naiffance , fes places & fes agrémens
l'avoient mis dans la fociété des plus grands
Princes il jouit des mêmes difinctions en Angleterre
, & la difgrace même qui le relégua chez
l'étranger , & les correfpondances qu'il confervoit
en France , étoient de nature à donner un nouveau
relief à ſa célébrité . Il avoit joué un rôle
dans la Fronde , guerre de pluine aufli bien
que d'intrigue , & fes fatires contre le Cardiral
Mazarin , fes plaifanteries fur le voyage du
Duc de Longueville en Normandie , fes différens
écrits polémiques qui ne manquoient ni de fineffe
ni de gaîté, & qui empruntoient un nouvel intérêt
de celui des affaires publiques , le mirent à la
mode , comme un dés hommes qui poffédcicnt le
mieux la faillerie , l'une des armes alors le plus
en ufage. D'ailleurs , foit par infouciance , feit
par une effèce de vanité , que l'on fait avoir été
dans fon caractère , & qu'il ne cache pas dans
fes écrits , il n'imprimoit jamais rien , regardant
comme au cous d'un homme de condition le
titre d'Auteur , en même temps qu'il défiroit la
réputation du talent. Ses ouvrages , circulant
d'abord dans les fociétés qui donnoient le ton
aux autres , y acquéroient cette forte de renommée
la plus facile & la moins dangereufe , qui
s'augmente par la curiofité d'avoir ce que tout
le monde n'a pas , par l'indulgence que l'on a
toujours pour les manufcrits , & par la difpofition
à juger ce qu'on appelle un homme du
monde , d'autant plus favorablement qu'on lui
fuppo e moins de prétentions , & qu'on exige
moins de lui. De plus , rien de ce qu'il faifoit
n'avoit la forme & l'importance d'un ouvrage ;
c'étoient des morceaux détachés qui paroiffoient
de temps en temps , par l'efficicule infidélité de
quelque amis on ſe les arrachoit de toute part :
20
MERCURE
ce qu'ils avoient de mérite excitoit moins de jaloufic
, foit parce que l'Auteur étoit éloigné
foit parce que lui-même avoit l'air d'abandonner
tout ce qu'il écrivoit à ceux qui voudroient
s'en emparer. Les fautes n'étoient pas mifes fur
fon compte , on fuppofoit de la négligence dans
les copiftes. Nous avons vu depuis beaucoup
d'exemples de cette exiftence mixte de bel -efprit
& d'hoinine du monde ; & nous avons toujours
vu que l'un de ces deux titres adoucifloit extrê→
mement la févérité que l'on a d'ordinaire pour
l'autre .
Enfin , il eft jufte d'avouer que plufieurs'
de ces morceaux avoient de quoi plaire , malgré
leurs défauts , & peuvent encore aujourd'hui
être lus avec plaifir. Saint -Evremond fut
éviter dans fa profe l'enflûre de Balzac , & l'af-i
fectation de Voiture. Il avoit réellement un'
caractère de ftyle qui étoit à lui , & qui tenoit à
celui de fon efprit. Sa philofophie étoit douce
& mefurée ; c'étoit un Epicarifme bien entendu ,
fa raiſon n'avoit point l'austérité rebutante des
Moraliftes de Port - Royal ; fon érudition étoit
exempte du pédantifme dont les fayans n'étoient
pas encore entièrement défaits . Son goût pour
le plaifir eft celui des honnêtes gens ; il rejette
tout excès. Son ftyle , quoiqu'inégal , incorrect
, & trop peu foigné , prouve généralement
le talent d'écrire , celui de rendre fa penfée avec
une facilité affez élégante : les expreffions ne
lui manquent point , & quelquefois elles font
heureufes ; il faifit fur plufieurs objets des rapprochemens
d'idées fort juftes , comme dans cet
endroit. Le plus dévot ne peut venir à bout
» de croire toujours ; ni le plus impie de ne
» croire jamais « . Et celui- ci : La fagefle nous
» a été donnée principalement pour ménager /
‚» nos plaifirs « . On trouve beaucoup de chofes
7 .
DE FRANCE. 21

bien penfées & bien dites dans fes Confiderations
fur les Romains , dans fes Differtations
morales , hiftoriques & politiques ; & l'on conçoit
que cette liberté de penter fur toutes fortes de
matières , qui alors étoit rare & fa manière
d'écrire aifée & fpirituelle , fa facilité à difcourir
de tout agréablement , quoiqu'il n'approfondit
rien , ayent pu avoir affez d'attraits pour
faire dire aux Libraires , qui ne jugent que fur
la vogue & le débit : Faites - nous du Saint-
Evremond.
Mais , lorfqu'après la mort , & dans un temps
où les perfonnes & les chofes qui l'avoient fait
valoir n'étoient plus , on raffembla , dans une
volumineufe collection , tous ces fragmens épars ,
qui féparément avoient fait tant de fortunes ; ce
recueil qui montroit St - Evremond tout entier,
le rédu³fit à ſa jufte valeur. Les grands modèles
qui avoient paru en tout genre de Poéfie , firent
fentir le peu que valoit la fienne , qui même
n'en mérite pas le nom, Ses prétendues Comédies
, dénuées de toute apparence de comique
fes froides galanteries que ne foutenoit plus le
nom de la fameufe Hortenfe Mazarin , fes Dialogues
, fes Madrigaux , fes Epîtres , fes Sonnets ,
cette foule de vers de toute efpèce , qui ne font
que de la profe rimée , tout ce fatras fut mis au
rang des vieilleries du temps paflé ; & , dans fa
profe même , le mélange du bon & du mauvais
inconvénient ordinaire des recueils , & fur tout
des recueils pofthumes , rendit les lecteurs d'autant
plus févères , que les Editeurs l'avoient été
moins. Saint-Evremond , que tous les critiques
avoient refpecté , & que Bayle avoit appelé un
Auteur incomparable ,
tomba peu peu dans la
claffe des écrivains médiocres. Il fut peu lu , &
pourtant il mérite de l'être , du moins par ceux
qui ne fe font pas une peine de chercher &
à
2
22 MERCURE
de déméler quelques morceaux eftimables parmi
beaucoup d'autres qui ne font d'aucune valeur .
"
Il me femble qu'il y a beaucoup de fens da s
ce qu'il dit de la vicilleffe. » Quand nous fommes
jeunes , l'opinion du monde nous gouverne ,
» & nous nous étudions plus à être bien avec les
» autres qu'avec nous. Arrivés à la vieilleffe ,
ɔɔ nous trouvons moins précieux ce qui nous
כ כ
eft étranger. Rien ne nous occupe tant que
» nous-mêmes , qui fommes fur le point de nous
" manquer. Il en eft de la vie comme de nos
» autres biens ; tout le diffipe , quand on penfe
en avoir un grand fonds ; l'économie ne devient
exacte , que pour ménager le peu qui
nous refte. C'eft par-là qu'on voit faire aux
jeunes gens , comme une profufion de leur
être , quand ils croyent avoir long- temps à le
pofféder. Nous nous devenons plus chers
mefure que nous fommes plus près de nous
perdre . Autrefois mon imagination errante
& vagabonde fe , portoit à toutes les chofes
étrangères ; aujourd'hui mon efprit fe ramène
do au corps , & s'y réunit davantage à la vérité
לכ
> à
ce n'eft point pour le plaifir d'une douce
liaifon ; c'eft par la néceflité des fecours &
» de l'appui mutuel qu'ils cherchent à fe donner
» l'un à l'autre «.
St-Evremond me paroît avoir démêlé , avec
affez de jufteffe , cette vérité d'obfervation , que
les jeunes gens , quoique naturellement portés
aux voluptés de leur âge , font pourtant trèsvifs
& très - empreffés pour les jouiffances de
l'efprit , & en font, grand cas ; que les vieil-
Jards , au contraire , fe refroidiffent fur les chofes
d'efprit , & font principalement occupés de tout
ce qui tient aux facultés corporelles ; & la raifon
en eft fimple ; c'eft que les uns courent après
DE FRANCE.
23
ce qu'ils veulent acquérir , & que les autres s'attachent
à ce qu'ils craignent de perdre.
35
ao que
Il y a , dans ce morceau de St - Evremond , quelque
chofe de la vérité de Montagne , quoique
fon imagination n'y foit pas ; mais on croit retrouver
l'une & l'autre dans celui- ci , où l'on
reconnoît le vieux foupirant de la belle Hortenfe.
» Vous vous étonnez mal-à- propos que les vieilles
» gens aiment encore ; car leur ridicule n'eft pas
» à fe laiffer toucher ; c'eſt à prétendre imbé-
» cillement de pouvoir plaire. Pour moi , j'aime
» le commerce des belles perfonnes autant que
jamais mais je les trouve aimables , fans
» deffein de m'en faire aimer ; je ne compte
fur mes fentimens , & cherche moins avec
elles la tendreffe de leur coeur , que celle du
» mien ..... Le plus grand
plaifir qui refte aux vieillards , c'eft de vivre ,
& rien ne les affure i bien de leur vie
» que leur amour. Je penfe ; donc je fuis , far
quoi roule la philofophie de Defcartes , eft
" une conclufion pour eux bien froide & bien
languiffante. J'aime donc je fuis , eſt une
conféquence toute vive , toute animée , par
Al'on rappelle les défirs de la jeuneſſe , juſqu'à
s'imaginer quelquefois être jeune encore. Vous
» me direz que c'est une double erreur de ne
croire pas être ce qu'on eft , & de s'imaginer
» être ce qu'on n'eft pas. Mais quelles vérités
» peuvent être fi avantageufes que ces bonnes
» erreurs qui nous ôtent le fentiment des maux
" que nous avons , & nous rendent celui des
biens que nous n'avons pas « ?
ןכ
за
33
"
:
eu
Les Anacréon , les S. Aulaire n'ont rien dit
de plus fpirituel & de plus aimable pour juftifier
le culte de la beauté , pratiqué jufqu'au
dernier moment, Cette morale ne fçauroit dé
24 MERCURE
plaire à un sèxe flatté de faire fentir fon pouvoir
à tous les âges , & fur -tout quand cela ne l'engage
à rien.
د ر
L'on voit que St- Evremond l'avoit affez bien
connu , ne fût - ce que par ce paffage fur la
manière de converfer avec les femmes. » Le
premier mérite auprès, des Dames , c'eft d'aimer
; le fecond eft d'entrer dans la confidence
de leurs inclinations ; le troifième , de
faire valoir ingénieufement tout ce qu'elles
» ont d'aimable. Si rien ne vous mène au fecret
» du coeur , il faut gagner au moins leur efprit
par des louanges ; car , au défaut des amans
» à qui tout cède , celui- là plaît le mieux , qui
donne aux femmes les moyens de plaire davantage.
Dans leur converfation , fongez bien
à ne les tenir jamais indifférences ; leur ame
» cft ennemie de cette langueur ; ou faites-vous
» aimer , ou flattez- les fur ce qu'elles aiment ,
» ou faites-leur trouver en elles de quoi s'aimer
mieux ; car enfin il leur faut de l'amour , de
quelque nature qu'il puifle être «e.
53
,
Il eft clair que St-Evremond étoit un homme
de fort bonne compagnie. Il ne s'exprime pas
moins judicicufement fur la dévotion dans le
déclin de l'âge. Elle étoit alors fort en ufage » La
pénitence crdinaire des femmes , à ce que
» j'ai pu obferver eft moins un repentir de
leurs péchés , qu'un regret de leurs plaifirs ;
» en quoi elles font trompées elles - mêmes
pleurant amoureufement ce qu'elles n'ont plus ,
quand elles croyent pleurer faintement ce
qu'elles ont fait..... Quand elles étoient jeunes,
e elles facrifioient des amans ; n'en ayant plus ,
» elles fe facrifient elles mêmes. La nouvelle
30

convertie fait un facrifice à Dieu de l'ancienne
» voluptueufe..... Quelquefois elles veulent s'élever
DE FRANCE. 27
lever au Ciel de bonne foi , & leur feib'efic
les fait repofer en chemin avec les directeurs
» qui les conduifent . La dévotion a quelque
» chofe de tendre pour Dieu , qui peat retourner
» aifément à quelque chofe d'amoureux pour les
hommes «<,
Je ne citerai rien de plus fur ce chapitre des
dévotes , qui devient un peu fatirique. Ce qu'il
ya de mieux , c'eft le titre : ( La dévotion eſt
le dernier de nos amours . On en feroit une
maxime digne de L. R. F. Mais j'obſerverai
encore ici l'avantage de la Poéfie fur la Profe .
Tout ce que St - Evremond vient de dire trèsjoliment
, eft renfermé en deux vers de Voltaire ,
qui le difent mieux , & que tout le monde a
retenus :
Car de l'amour à la dévotion
Il n'eft qu'un pas ; l'un & l'autre eft foibleffe,
J'ajouterai , puifque l'occafion s'en préfente , que
ce inéine Voltaire , qui a tiré parti de tout , s'empare
quelquefois des idées de St-Evremond , jufqu'à
mettre la profe en vers , témoin cet endroit :
» Célar profita des travaux de tous les Romains :
les Scipion , les Emiles , Marcellus , Marius ,
Sylla & Pompée , fes propres ennemis , avo ent
» combattu pour lui : tout ce qui s'étoit fait en
» fix cents années , fut le fruit d'une heure de
» combat .
29
Et dans la Mort de Céfar :
Nos imprudens aïeux n'ont vaincu que pour lui.
Ces dépouilles des Rois , ce fceptre de la terre ,
Six cents ans de vertus , de travaux & de guerre ,
Céfar jouit de tout , & dévore le fruit
Que fix fiècles de gloire à peine avoient produit.
Nº. 1. 2 Janv. 1790 .
B
26 MERCURE
Il y auroit beaucoup à obferver dans ce que St-
Evremond a écrit fur l'Hiftoire . Qucique le ju
gement ne manque point chez lui , en général
il n'eft ni affez sûr , ni aflez étendu , & nous
verrons ailleurs qu'il en eft de même de fa critique
en Littérature. Il n'a guère , fur tous les
fujets qu'il traite , qu'un premier apperçu , quelquefois
affez vivement faifi par un goût naturel ,
mais, qui s'arrête ou s'égare là où il faudroit
que la réflexion vint diriger ou étendre fes
vues. Quant à fa d'ction , quoique peu foutenue ,
quelquefois elle n'eft pas au deffous de fa matière.
Il dit , en parlant d'Alexandre : » Il n'étoit i
» proprement dans fon naturel que dans les chofes
extraordinaires : s'il falloit courir , il vouloit
que ce fut contre des Rois ; s'il aimoit la
» chaffe , c'étoit celle des lions ; il avoit peine
» à faire un préfent qui ne fût digne de lui ;
» jama's fi refolu , jamais fi gai que dans l'abattement
des troupes ; jamais fi conftant , fi
affuré que dans leur défefpoir ; en un mot il
» commençoit à fe pofféder pleinement , où les
>> hommes ordinaires , foit par crainte , foit par
» quelque autre foiblefle , ont accoutumé de ne
» fe pefféder plus c
33
Ce qu'on appelle les OEuvres de St - Evremond ,
eft , en grande partie , compofé de lettres . Il
étoit alors à la inode de les écrire comme des
ouvrages , & c'étoit le plus fouvent un moyen
pour qu'elles ne fuffent bonnes ni comme ouvrages
, ni comme lettres . Les fiennes font ,
pour la plupart , très médiocres. On y a joint
jufqu'aux billets les plus infignifians ,
tant
on étoit avide de tout ce qui fortoit de
fa plume. Mais heureulement il s'y rencontre
aufli quelques lettres de la célèbre Ninon de
Lenclos celles - là n'étoient pas écrites pour le
DE FRAN CE. 27
public , on le voit bien ; & ones lt aveć
d'autant plus de plaisir , qu'elle y mientre ;
avec la même fran Infe , & fon caractère &
fon efprit ; & que tous deux la font ainer. Ceft
pour elle que St-Evremond fit cesenatre , vers ;
à peu près les leuls qu'on ait retenus delu :
L'indulgente & fage nature
A formé l'ame de Ninon
De la volupté d'Epicure
Et de la vertu de Caton.
"
On peut cependant y joindre ceux- ci , qu'il adreſſe
cette même Ninon ;
Je vis éloigné de la France ,
Sans befoin & fans abondance ,
Content d'un vulgaire deftin.
J'aime la vertu fans rudeffe ;
J'aime le plaifir fans molleffe ;
J'aime la vie & n'en crains pas la fin.
Les Mémoires , qu'il publia fous le nom de la
Ducheffe de Mazarin , dans le procès qu'elle
foutint fi long - temps contre fon bizarre mari
valent beaucoup mieux que toutes les fadeurs
qu'il lui débitoit en vers & en profe ; ils font
d'un ftyle piquant , d'une tournure adroite ;
le fond en eft curieux , & il eft aflez fingulier
que St -Evremond , qui fe piquoit tant de galanterie
, écrivit mieux comme Avocat , que comme
galant. Il feroit fuperflu de s'étendre fur les
autres bagatelles de ce recueil. Elles prouvent à
tout moment l'extrême inégalité deˆ fon^ goût.
Cependant les Pièces réunies à fes uvres
comme lui ayant été attribuées , prouvent auifi
fon mérite ; & quand un Abbé Pic & un la
B 2
28 MERCURE
Valerie veulent faire du St Evreinond , ils font
enco e fort loin de lui . Mais il n'en eft pas de
même de la Converfation fi conrue du Père Canaye
& du Maréchal d'Hoquincourt. Ce morceau , qui
eft de Chaleral , eft un chef d'oeuvre de fincfle ,
de gaîté , & de bonne plaifanterie , & je ne
ferois pas furpris qu'cp aimât micux l'avoir fait
que tous les ouvrages de St- Evremond ,
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Chercher ; celui
de l'Enigme eft Confeffionnal ; celui du Lo
gogriphe et Plaifir , où l'on trouve Paris ,
Air , Ris , Lia , Pair , Ris , Lapis.
VOYELL
CHARADE.
OYELLE , note , un péché qui nous damne ,
( Par M, Juhel , à Loches. )
ÉNIG ME.
L'HOMME actif s'y tient peu ; le pareffeux s'y plaît.
( Par le même,
PAR
LOGOGRIPHE
AB cinq pieds l'on fe quitte , & par quatre on
m'adore,
( Par le même, )
DE FRANCE. 19
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ESSA1 fur la Régénération des Juifs , pat
M. GREGOIRE . A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue St-Jacques.
EST-IL des moyens de rendre les Juifs plus
utiles & plus heureux en France ? par M.
THIERRI, A Paris , chez Knapeń , Lib-
Impr. , au bas du Pont Saint- Michel.
Ces deux Difcours ont partagé le Prix , au
jugement de la Société Royale de Metz.
Si l'on veut mefurer l'érendus de nos
progrès dans l'ordre civil , il fuffit de com
parer les Etats de 1615 aux Etats de 1789 .
Dans les uns , il y fut demandé l'expulfion
des Juifs ; dans ceux-ci , on demande leur
rappel ; & fi on pouffoit le parallèle plus
loin , les diffemblances entre les deux époques
feroient trop marquantes : nous ne
nous fommes point propofé de les faire
B 3
30 MERCU REI
fentir d'une manière particulière . Le tableau
des Juifs fournit affez de détails pour nous
arrêter entièrement à un feul point. Trois
Brochures , qui toutes agitent la queftion de
la poflibilité de la régénération des Juifs
font la matière de cette analyfe ; l'une , qui
n'eft qu'une Traduction que M. de Mirabeau
a faite d'une autre Traduction de
Ouvrage fur les Juifs de M. Dohm , fert
de baſe aux deux Diflertations ou Diſcours,
dont l'un eft de M. Thierri , Avocat au
Parlement de Nanci ; & l'autre de M. Grégoire
, Curé d'Embermefnil , Diocèle de
Metz. L'Ouvrages de. M. Thierri eft plus !
chaud , plus éloquent , plus précis que
celui de M. Grégoire , à qui on reprochera
certainement fouvent du mauvais goût ,
& des expreflions triviales . M. Thierri dit
en moms d'efpace tout ce que M. Grégoire
dit avec trop de prolixité , & l'un &
l'autre ne difent pas mieux ni plus que M.
Dohin , qui leur a fourni un texte profond
, énergique , plein de vûes morales &
politiques qu'ils ont analyfé à leur manière.
M. Grégoire eft cependant riche d'érudit
tion il a multiplié les annotations , & il
femble avoir épuifé toutes les autorités . H
annonce fur-tout une ame honnête , tour²
mertée du défir de laver les Hébreux des
affronts qui les ont fi fouvent humiliés , &
d'en faire des Citoyens utiles , fi le Gou
vernement veut s'y prêter. M. Thierri a les
DE FRANCE. 31
mêmes motifs , les mêmes vûes ; mais il
entre dans moins de détails . Il eft Orateur
des Juifs ; M. Grégoire en eft l'Avo.at ; l'un
les annonce , l'autre les recommande . On
fent , en lifant le dernier , qu'il ne fera content
qu'alors qu'il aura remporté non un
Prix d'Eloquence , mais celui qui couronne
les bienfaits.
Jetons , avant d'en dire davantage fur le
fonds des trois Difcours , un coup- d'oeil fur
la fituation de cette Nation pendant fi longtemps
réprouvée ; autant de fois - chattée
que rappelée ; honorée de la confiance des
Souverains , & en même temps méprifée ;
toujours fous la fauvegarde momentanée
des Rois , des grands Valaux , des
fimples Feudaraires , & du Peuple. Riches
& pauvres , dignes d'eftime dans leur vie
privée , edieux par leurs ufures & leur .
avarice ; regieux obfervateurs des devoirs
de la morale la plus pure , & fans relâ he occupés
à tromper le Peuple qui leur donne
un afile ; avertis par le malheur & toujours
incorrigibles ; conftamment ignorans au
milieu des Nations éclairées ; fuperftitieux
même dans la Cour de Frédéric II ; infolens
& vils dans les contrées où le Defpore
fait trembler les Sujets tels font les
Juifs. Que d'opprobres n'ont- ils point endurés
! Dans le quinzième Canon du premier
Concile de Macon , on voit l'excommunication
lancée contre les Chrétiens qui
-B 4
32 MERCURE
mangent avec les Juifs ; un Juif frappet-
il un Chrétien ? il a auffi - tôt la main
coupée , s'il n'eft pas affez riche pour la
racheter. Tous leurs biens appartiennent
immédiatement au Roi. Le fecond Concile
d'Orléans , de l'an 535 , défend aux Chrétiens
d'époufer des Juives , fous peine d'excommunication
tant qu'ils demeureront enfemble.
Dans tous les temps , ils furent
obligés de porter un fignal. Ici une couleur
, là une corne , fanum in cornu. Tantôt
Serfs domaniaux , tan:ôt appartenans aux
Seigneurs , aux villes , fouvent achetant le
droit ou la liberté de loger & de réfider.
Exclus de la plupart des villes , incapables
de négocier dans d'autres , nulle profeffion
mécanique ne leur étoit permife. La Médecine
, l'agiotage & les finances font les
feuls moyens qu'on leur ait laiffés pour
s'enrichir & pour prouver qu'ils étoient
capables de s'adonner à l'étude . Le Juif
Gaba , qui fut l'inventeur de la Gabelle
ne contribua pas à faire aimer fa Nation ,
autant que les Médecins Juifs , qui ont repouffé
le mépris dont on s'cbftinoit à les
couvrir ; car on les a prefque toujours cru
moralement & phyfiquement autrement
conftitués que les autres Peuples . François
Pithon n'a pas rougi de dire que les Juifs
» ont tous le nez aquilin , les yeux enfon
وو
cés , & les dents pourries ". Ces préjugés
ont réagi avec opiniâtreté fur les efforts
des Philofophes ; & même en 1777 , on
DE FRANCE. 33
vit éclore en Alface un Factum qui reffaffoit
toutes les fables méprifantes qu'on a
imaginées contre eux ; on y rappeloit l'Edit
très-peu philofophique de Louis XIII , en
1615 , qui les banniffoit , & défendoit à
fes Sujets de les recevoir , de les aflikter , &
de converfer avec eux , fous peine de la
vie. Ce Factum reprochoit aux Imprimeurs
de prêter leurs preſſes à la juftification des
Juifs. On va voit maintenant combien nous
avons changé de langage.
Eft -il des moyens de rendre les Juifs
plus heureux & plus utiles en France ?
Telle eft la queftion propofée par la Société
Royale de Metz , en 1788 .
MM. Thierri & Grégoire ont réſolu
cette question avec un fuccès compler . Tous
les deux ont défendu avec fenfibilité la
caufe d'un Peuple opprimé , & qui ne méritoit
pas de l'être. Ils montrent les Hbreux
donnant aux Sages de l'Antiquité
des Loix & des vertus ; regardés par les
Grecs comme des Barbares , parce qu'ils
avoient confervé leur caractère ; & tel fut
en effet le principe des malheurs qui depuis
les ont pourfuivis fans celle . Cette
remarque , qui ne pouvoit échapper à des
Ecrivains Philofophes, mérite la plus grande
attention des Lecteurs , & explique ces réprobations
continuelles que les Juifs ont
fupportées dans tous les temps & dans tous
les pays. Attaqués par les Romains , enfe-
B S
34 MERCURE
"
و د

ور
velis fous les ruines de leurs Temples , ils
renaiffent : Hérode les ranime ; ils changent
alors de moeurs ; ils fe livrent aux
Arts , au Commerce ; ils fe corrompent.
Réfugiés en Espagne , en Portugal , ils y
trouvent la misère & des affronts . Ferdinand
le Catholique les chaffe , & l'Inqui
fiteur cherche parmi eux une prife renailfante
. En Italie on les opprime ; en Turquie
on les avilit ; en Angleterre on les
perfécute ; l'Allemagne les courbe fous la
verge féodale ; la France les rend jouets ,
tantôt d'une politique mal-adroite , tantôt
de l'avare cupidité des Souverains . ) » Sans
» appui , fans propriété que leur or , forcés
d'étouffer toutes les paffions ( dit M.
Thierri qui exercent les autres hommes
, qui élèvent l'ame , enflamment le
génie , occupent l'activité ; mais qui ,
» fans objet pour eux , ne feroient que les
" tourmenter & les déchirer , ils n'ont
d'autre but que de s'enrichir. La patience
» qu'ils oppofent à nos outrages femble
nous les faire croire plus méprifables .
Ils ne doivent leur timidité qu'à la crainte
» des perfécutions , leur fuperftition qu'à
leurs malheurs. Leur Loi paroît avoir eu
» pour but d'ifoler ce Peuple fur la fur-
" face de la Terre , de le détacher de tous
» les autres , d'en faire une Nation fépa-
" rée , qui n'eût befoin d'aucun exemple
» pour fe diriger , pour fubfifter d'aucun
» fecours étranger, & qui ne fût pas dans
»
99
"
ور
ގ
"3
DE FRANCE. 35
93
le cas , en demandant à fes voifins des
Inftitutions & des Loix , d'adopter leurs
» vices & leurs erreurs " . M. Thierri parcourt
enfuite les pays , où plus eftimés , les
Juifs , en confervant par-tout ce caractère
diftinct imprimé par la Loi , font plus eftimables.
L'Angleterre les accueille , dit-il ,
& on ne s'en plaint pas ; la Hollande les
compte parmi les plus riches Négocians ;
en Pologne ils font heureux , & ne peuvent
manquer de l'être dans un pays où ils
peuvent tout acheter avec de l'or ; en Allemagne
, en Pruffe , ils ne diffèrent des
autres Citoyens que par l'incapacité de parvenir
aux charges publiques , Ils y font favans
& confidérés . En France même ils ont
plus d'élévation , en raifon du plus de lìberté
qu'on leur laiffe . Gênés à Metz , ils
font timides , ignorans ; libres à Nanci , ils
paroiffent ce qu'ils peuvent être . Les moyens
que l'Auteur propofe pour les rendre utiles ,
fe réfument en peu de mots ; c'eft de leur
accorder la même liberté dont jouiffent les
François , à la dominance du culte près . » La
place de la vertu , a dit Montefquicu ' ,
» n'eft qu'auprès de la Liberté «.
Ecoutons le célèbre JuifMofes Mendels-
'fohw , qui réunit une érudition fi vaſte à
une philofophie 6 fage ; il écrit à ſon ami
( M. la Vater ) . Il afflige le Lecteur fenfible
en peignant l'état précaire de fa Nation :
» Ne fuis - je pas Membre , dit - il , d'un
BG
36
MERCURE
و د
Peuple opprimé , qui n'a d'autre protec
tion que celle que la Nation régnante
» veut bien accorder à fes prières , qui ne
» l'obtient pas par tout , & jamais fans ref-
» triction ? Ceux de ma Communion fe
"
privent volontiers des libertés qu'obtien-
» nent les autres hommes ; ils fe conten-
» tent de n'être que foufferts & protégés.
» Si quelque Nation les reçoit à des con-
» ditions fupportables , ils doivent l'en re-
» mercier comme d'un grand bienfait , puifque
dans quelques Etats on leur refufe
jufqu'à ce féjour. Les Loix de votre Pa-
» trie ne permettent pas même à votre ami
» de vous aller voir à Zurich «.
ور
-
Veut- on entendre le favant Dohm ? Le
earactère & l'efprit des Juifs n'ont-ils pas
trop juftifié , dit- il , la dureté dont on ufe
envers eux ? Peuvent ils s'accoutumer à regarder
ceux d'une autre Religion , commer
des Membres d'une même Communauté
civile ? N'ont ils pas mérité , chez toutes
les Nations , le reproche de mauvaiſe foi
Toute fupercherie. toute fraude n'eftelle
pas une invention Juive : Dans les
contrées où trop de tolérance eft accordée
aux Juifs , ne fe font ils pas emparés prefque
entièrement des branches de trafic ,
dont ils ne font pas exclus ?
Raifonner ainfi , c'eft évidemment prendre
l'effet pour la caufe , & s'efforcer de juftifier
une politique oppreflive , par le mal
même qu'elle a produit. Nous admetrions
DE FRANCE. 37
comme démontrés les reproches dont on
charge la Nation Juive , que l'état d'oppreffion
où elle vit les expliqueroit tous , ou plutôt
motiveroit une corruption beaucoup plus
grande. Tous les moyens honnêtes de fubfiftance
font interdits au Juif ; comment ne
defcendroit-il pas à la mauvaiſe fʊi & à là
fraude ? Les Loix lui accordent à peine l'exiftence
, comment fe croiroit- il lié par elles ?
Quelle obéiffance volontaire peut-il rendre ,
quel attachement peut le lier à l'Etat qui le
maltraite Quoi de plus fimple que fa
haine pour les Nations qui l'écrafent ? Qui
a droit d'exiger de lui des vertus , quand
on ne l'en croit pas fufceptible ? Pourquei
s'étonner qu'il occipe trop de place , lorfqu'on
ne lui en laille aucune ? Pourquoi lai
reprocher les fautes qu'on le force à commettre
? Toute race d'hommes placée dans
des circonstances pareilles fe feroit conduite
de même. Nous avons eu le pouvoir en
main, nous l'avons toujours eu ; c'étoit donc,
& c'est encore à nous à guérir le fujet de
les préjugés , qui font notre ouvrage , en
nous dépouillant des nôtres.
Voulez vous , continue M. Dohm , que
les Juifs deviennent des hommes meilleurs.
& des Citoyens utiles ?
-
Banniffez de la Société toute diftinction
avilillante pour eux ; ouvrez leur toutes
les voies de fubfiftance & d'acquifitions.
Loin de leur interdire l'Agriculture , les
38 MERCURE
و
Métiers , les Arts mécaniques , encouragezles
à s'y adonner. Veillez à ce que , fans
négliger la Doctrine facrée de leurs pères ,
les Juifs apprennent à connoître mieux la
Nature & fon Auteur la morale & la
raifon , les principes de l'ordre , les intérêts
du genre humain , la grande Société
dont ils font partie ; mettez les Ecoles
Juives fur le pied des Ecoles Chrétiennes ,
dans tout ce qui ne tient pas à la Religion ;
que cette Nation ait , comme toute autre
le plus libre exercice de fon Culte ; qu'elle
établiffe , à fes frais , autant de Synagogues
& de Rabbins qu'elle le voudra ; que le
droit d'exclufion ne foit accordé à l'Eglife
Juive comme à toute autre), que pour la Société
religieufe.... Qu'en un mot ils foient nés
& maintenus en poffeflion de tous les droits
de citoyens , & bientôt cette Conftitution
équitable les rangera au nombre des membres
les plus utiles de l'Etat , elle remédiera
tout à la fois aux maux multipliés qu'on
leur a fairs , & aux fautes dont on les a
obligés de fe rendre coupables .
"
M. l'Abbé Grégoire confacre les premiers
Chapitres de fon Livre à tracer un précis
de l'Hiftoire des Juifs , & fans qu'onfoit trop
fondé à l'accufer de partialité , il justifie le
Clergé du crime de complicité dans les perfécutions
auxquelles les Juifs ont été en
butte. On ne peut au furplus révoquer en
doute les faits qu'il rapporte à l'appui de
la tolérance du Clergé. Il ne laiffe échapper
DE FRANCE .
39
ور
non plus aucun des traits qui rendent les
Juifs intéreffans. Leurs moeurs privées font
préfentées avec fenfibilité & affection . S'il
parle du Recueil des décifions des Rabbins ,
il ajoute , on pourroit le nommer le Code
de la modeflie. Suivant leurs expreffions ',
dit-il , les poutres même du logis ne doivent
pas voir le Juif dans une attitude ' immo
defte . Par les peines & la honte , par les
» mariages hatifs , ils ont oppofé de forres
» barrières au libertingge. Rien de plus rare
» chez eux que l'adultère , l'union conjugale
y eft vraiment édifiante, ils font bons époux
& bons pères ; ils honorent les vieillards ;
» les Juifs de la même Secte ont toujours
» été affez unis entre eux , parce qu'il y
bavoit chez eux peu de difproportion dans
» les rangs , les fortunes , & peu de luxe.
» Leurs années jubilaires les rapprochent
» de l'égalité primitive que les inftitutions
» fociales combattent fans ceffe : leurs malheurs
ont fortifié cette union & refferré
» leurs noeuds,
و د
و د
ود
M. Grégoire paffe enfuite aux moyens
de les rendre utiles ; nous pouvons affirmer
qu'il n'a jamais perdu de vue le flambeau
de l'expérience , & que fes résultats font
tous appuyés fur une connoiffance locale ,
fur une grande érudition , & fur des combinaifons
fages. Il prévoit à peu près tous
les inconvéniens de lancer de nouveaux
Membres dans le Corps Politicue de la
France ; il fent le danger de la concurrènce
40 MERCURE
"
¿
dans le Commerce , & il ne diffimule ni
fes craintes , ni fes preffentimens ; mais il
indique en même temps des voies fûres ,
des objets d'émulation qui , en tournant les
Juifs vers d'autres genres , les rendent plus
utiles & moins à redouter. En traçant le
tableau de leurs vertus il
> crayonne aufli
celui de leurs vices. Il parcourt les Royaumes
& les campagnes où les Juifs font ou
fléaux de l'Etat , ou créanciers dangereux des
paylans. Il voir tout , & il répond à tour.
On ne recevra dans les hameaux , dit- il,
que les Artifans , les Artiftes , les Fermiers
ou les Propriétaires , afin d'éloigner les ufuriers
& ceux qui preffurent le Laboureur &
le Fermier lui-même.
On eft étonné , en parcourant dins l'Ouvrage
de M. Grégoire le calcul des taxes
& des préfens que les Juifs de Metz payent.
Nul Peuple fur la terre n'a jamais été foulé
auffi impitoyablement. Nos lecteurs en leront
indignés .
Les Juifs établis à Metz, forment, fuivant
un dénombrement du 26 Février 17 88 ,
mille huit cent foixante- cinq individus.
Hs payent annuellement à la famille liv .
de Brancas
ر
20,000
De Capitation ·
9,688
Pour l'Induftrie ,
7,706
Pour le zoc . de leurs maifons , ils
en occupent environ 170 , ……. 3.455
A KHôpital , . fo
DE FRANCE. 41
Pour la penfion du Vicaire de Ste.
Ségolène ,
Pourle logement des gens de guerre ,
TOTAL ..
200
.. 41,599
Viennent enfuite les dépenfes intérieures
de la Communauté & de la Synagogue , les
rentes confidérables à payer pour des capitaux
à fonds perdu , &c. On ne demande
pas , ajoute M. Grégoire , avec douleur , fi
le Juif doit vivre , le nourrir , fe vêtir avec
fa nombreuſe famille : le fardeau des charges
pèfe fur la mifère , & la crainte étouffe
fa douleur. En Alface , ils ne font pas
mieux traités ce n'eft que depuis 1784
qu'ils font difpenfés du péage corporel.
Peut être eût-il fallu fupputer le nombre
de familles Juives établies en France ; mais
ni M. Thierri , ni M. Grégoire n'ont préfenté
ce calcul. Nous avons vu dans les
Tables ftatistiques de M. Brendel , que la
population Juive eft portée en France à
19,425 ; mais nous penfons que ce nombre
doit être au moins doublé ; & nous
ne croyons point être éloignés de la vérité
en l'élevant à trente mille. Une portion
d'habitans auffi nombreuſe , mérite au moins
la vigilance & les foins d'une Adminiftration
éclairée. Le veu profond de M. Grégoire
fera fans, doute réalifé : affis lui -même
parini les Repréfentans de la Nation , ho
noré de l'eftime de fes égaux , fa bouche
42 MERCURE
ne fe fermera qu'après avoir intéreffé tous
les coeurs & tous les efprits . Ouvrez - leur
des afiles , s'écriera-t il , où ils puiffent tranquillement
repofer leurs têtes & fécher leurs
larmes , & qu'enfin le Juif accordant au
Chrétien un retour de tendreffe , embraffe
en moi fon concitoyen & fon ami , & il
fera entendu , & des afiles lui feront ou
verts , & il recevra du Peuple qui l'aura
naturalifé , un tribut de reconnoiffance bien
mérité.
-
HONORINE Derville , ou Confeffions de
Madame la Comteffe de B *** . écrites
par elle même, 2 Parties in - 12 . Prix ,
3 liv. A Londres ; & fe trouve à Paris,
chez la veuve Duchefne & fils , Lib. rue
Saint-Jacques.
2
Le but de ce Roman eft de prouver
qu'une feule foibleffe peut faire le malheur
d'une vie entière . Honorine , que la Nature
avoit comblée de tous fes dons , n'avoit
pas été auffi bien traitée par la fortune!
D'un côté , perfécutée par un père cruel ;
de l'autre , adorée par un jeune homme
aimable que de dangers à la fois pour une
jeune perfonne ! Trompée par fon coeur ,
& enhardie pat une promeffe de mariage ,
elle devient coupable , & ne tarde pas
être malheureufe.
::
à
DE FRANCE. 43
Jufque-là Honorine Derville a des droits
à la pitié , & même à l'indulgence des coeurs
fenfibles. Mais , il faut l'avouer , fon hiftoire
offre plufieurs détails qui affoibliffent l'intérêt
qu'on eft tenté de prendre à fen ſort,
Elle a pour amie une jeune perfonne qui
mérite toute fon eftime & même fa reconnoiffance.
Cette amie balance entre deux
Amans qui préndent à la main , & elle
confulte Honorine fur le choix qu'elle doit
faire. On eft furpris , d'après cela , de voir
Honorine former , de fang froid , le projet
de lui enlever un de fes deux Amans. Aucune
paffion ne l'y porte' ; elle n'a d'autre
motif qu'une froide & coupable coquettérie.
Elle fait plus , le fecond Amant ayant
réfifté d'abord à fa coque terie , elle le rend
heureux dans la fuite , quand il eft devenu
l'époux de fon amie .
Honorine fe permet encore d'autres foibleffes
; mais fon amie la ramène à un jufte
repentir. Ce Roman offre des invraifemblances
, & des momens d'intérêt .
Principes fur les Etats- Généraux & fur leur
convocation , faivis de quelques projets de réforme
dans la Légflation civile & criminelle & dan's
F'inftruction des procès criminels ; . avec cette épigraphe
; -

D: minoribus retus confultas principes ,
majoribus omnes.
A Paris , chez Momoro , Libr. rue de la Harpe ,
44 MERCURE
vis-à-vis la rue du Foin , N° . 160. Brochure de
160 pages in- 8 ° . Prix , 1 liv . 16 f.
Cet Ouvrage mérite une place dans la Bibliothèque
des perfonnes qui font des collections de
tout ce qui a paru de plus intéreflant fur cet objet.
On trouve dans ce Traité , qui cft bien écrit , des
principes , des obfervations , & des idées fur la
réforme des Loix , qui méritent d'être examinées ;
les droits & les intérêts des Peuples y font pcfés
& difcutés , & l'on croit voir que l'Auteur défire
le bien public. Cette Collection tire un nouveau
motif d'utilité de plufieurs Pièces importantes &
relatives à la matière qu'on a fu y joindre , &
doit faire honneur au Magiftrat patriote qui en
eft l'Auteur , & dont la modeftie a fait taire le
hom .
Euvres de Fontenelle , des Académies Françoife ,
des Sciences , des Belles-Lettres , de Londres , de
Nanci , de Berlin & de Rome. Nouvelle édition ,
augmentée de plufieurs pièces relatives à l'Auteur ,
mife pour la première fois par ordre de matières ,
& plus correcte que toutes les précédentes , &c.
Tomes I & II. Prix br. en carton & étiquetés
12 liv. A Paris , chez Baſtien , Libr. rue des Mathurins
, No. 7.
Cette édition fera divifée en 8 Volumes , grand
in- 8 °. qui paroîtront deux à deux tous les 3 mois.
Le même Libraire , toujours jaloux de reproduire
nos meilleurs Ouvrages , vient de publier
les Caractères de Théophrafte , édition augmentée
des Chapitres XXIX & XXX qui ont été retrouvés
dans la Bibliothèque du Vatican ; avec des
Notes hiftoriques & critiques , par M. B ... de
B..., de l'Académie des Infcriptions . Grand in-
8. broché en carton & étiqueté . Prix , 3 liv .
DE FRANCE. 45
Les Sieurs Boffange & Compagnie , Commiffionnaires
en Librairie, qui ont acquis , par un A&te
paffé entre eux & l'Auteur , la propriété du Manuf
crit de la Tragédie de Charles IX , font▸upés
à le faire imprimer. On affure que les conditions
énoncées dans le Pro pectus de M. de Chenier
feront fidèlement obfervées. Il paroîtra dans le
même temps une autre Edition aufi foignée que
la première , mais qui fera ornée de trois belles
Planches , gravées par les foins du Sr. Berthet , fur
les deffins du Sr. Borel, Le prix fera de 3 liv. 12 f.
pour les Soufcripteurs , & 4 liv, 10 f, pour ceux
qui n'auront pas foufcrit. On ne payera qu'en recevant
l'Ouvrage , qui fera nis en vente dans le
mois de Janvier. Les perfonnes qui ont foufcrit
pour l'Edition anroncée par l'Auteur , pourront
fe
procurer les Planches féparé eut . La Souf
cription eft ouverte à Paris , chez Boffange &
Compagnie , rue des Noyers , N° . 33 ; Barrois
raine , Libr. quai des Auguftins ; & à Nantes ,
chez Louis , Lib , place de Louis XVI,
Ces Editions , les feules légitimes avouées par
Auteur & faites fous fes yeux , feront fuivies de
trois autres , pour lefquells ne foufcrit pas ;
mais dont les prix différeront peu de celui des
Pièces de Théatre ordinaires. Toutes ces différentes
Editions font confiées aux foins de M. P...
F... Didot le jeune.
21e. Cahier des Jardins Anglois , tre. Livraiſon
en 6 feuils. Prix , ; liv . A Paris , chez Lerouge ,
ruc des Grands-Auguftins , N° . x1 ,
3
L'Auteur enfeignc auffi à lever des Plans fur le
terrein , & à definer les Vues en très - peu de
temps , moyennant 3 louis une fois payés. Des perfonnes
refpectables ont été très-fatisfaites.
26 . MERCURE
!
Moyens de ramener l'ordre & la fécurité dans la
Société ; Ouvrage qui a remporté le Prix d'Utilité
en 1787 , au jugement de l'Académie Françoife
, dédié , en 1789 , à l'Affemblée Nationale
; par M. de la Croix , Avocat au Parlement .
2 Vol . in-12. A Paris , chez Royez , Libr. quai
des Auguftins.
Le Prix accordé à cet Ouvrage eft une puiffante
recommandation auprès du Public .
Effai hiftorique & militaire fur l'Art de la Guerre,
depuis fon origine jufqu'à nos jours . 2 Volumes
in- 8 . A Paris , chez Bluet , Lib. rue Dauphine..
Malgré fon titre modefte , cet Ouvrage renferme
des connoiffances étendues fur le fujet qui
y eft traité ; mais les détails didactiques qui le
compofent , fe prêtent peu à l'analyfe. Nous nous
bornons à dire qu'on y trouvera des inſtructions
qu'on chercheroit en vain dans d'autres Livres ;
& que la publication de ces 2 Volumes doit faire
défirer le 3e. promis par l'Auteur.
MUSIQUE.
Airs de Nephté , arrangés pour le Forté-Piano ;
dédiés à Mlle. de la Touche , par M. le Moyne
fils, Prix , 4 liv. 4 f. A Paris , chez l'Auteur , rue
Notre-Dame des Victoires , Nº. 29.
Ouverture & Marche du même Ouvrage .
GRAVURE.
1
Fidélité héroïque à la Bataille de Pavie. A
Paris , chez M. Moreau le jeune , rue du Coq-
St-Honoré . Prix , 3 liv.
Le nom du Deffinateur de cette Eftampe ( M.
Moreau le jeune ) fait l'éloge de fa compofition ;
& le deffin eft dignement rendu par le burin de
M. Longueil.
}
DE FRANCE. 47
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
LE tableau intéreffant , MONSIEUR , qu'une
femme , fous le nom de Zéphirine , m'a fait de
fa pofition actuelle , m'a touché vivement ; &
puifqu'il n'exifte que la voie du Mercure pour
lui faire parvenir l'impreffion que me caufe fon
état ; puifque la gêne & l'oppreffion dans lefquelles
elle eft retenue , lui interdiſent la réception
d'aucune lettre , je réclame le fecours de
yotre Journal pour qu'en y inférant cette fimple
note , vous me rendiez le fervice de l'inſtruire
de mes fentimens à fon égard , & du défir
que j'ai de pouvoir connoître mieux les détails
de fa fituation , à laquelle j'ai une extrême impatience
d'employer les moyens qui peuvent y
porter remède.
Paris , 21 Décembre 1789.
B......
Avisfur les Mémoires de Richelieu , annoncés dans
les Annales Politiques & Littéraires.
Le Duc de Richelieu a vu avec la plus grande
furprife , qu'en alloit faire paroître des Mémoires
contenant la vie de fon père , comme ayant été
écrits fous les yeux , & que dans ce Profpectus on
préfente fon père comme un intrigant , puifqu'on
annonce qu'on rapportera fes intrigues pendant la
48 MERCURE DE FRANCE.
Régence , fes galanteries & celles des Princelles
qu'il a eu l'art de charmer ; enfin , qu'il existe des
chroniques fcandaleues & politiques de la Régence
& du règne de Louis XV , composées par
le Maréchal de Richelieu , dont on a tiré une
partie des faits rapportés dans ces Mémoires. Le
Duc de Richelieu s'emprefie de prévenir le Public
qu'il eft à fa connoiffance que l'Auteur de ces Mémoires
a eu, du vivant de fon père , ' communication
de quelques Manufcrits de fa Bibliothèque ;
que lui- même lui en a cerfié quelques-uns qui lui
ont été rendus ; que cette petite partie de maté
riaux ne peut former une Hiftoire complette , &
qu'il n'a , ainfi que perfonne de fa famille , aucune
connoiffance des chroniques fcandaleufes &
politiques. Le Duc de Richelieu a remis entre les
mains d'une perfonne pour qui M. le Maréchal
de Richelieu avoit de leftimie & de l'amitié , &
en laquelle le Duc de Richel cu a toute confiance,
les correfpondances politiques & particulières de
fon père , & la totalité de fes Manufcrits . Ces pièces
raffemblées pourront fervir feules à la compofition
des Mémoires authentiques dont on s'occupe. Le
Duc de Richelieu croit devoir à fon père , de prévenir
le Public contre la publication d'un Ouvrage
qui fembleroit avoué de lui , & qui peut content
des faits hafardés ou défavorables à fa mémoire,
Signé LE DUC DE RICHELIES.
EPITRY.
TABLE.
Sur la Bruyère , &c.
3' Effai.
Honorine.
Charade, Enig. & Logog . 28, Variétés.
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 8 Décembre 1789 .
t
DEPUIS l'avènement du Roi à la Couronne
, la République envahie par l'Etranger
, ou déchirée par les factions .
ne connoissoit plus de Police , ni d'ordre
administratif dans ses Provinces. La
Diete s'étant occupée de leur rétablissement
, après un travail de plusieurs
mois , il a été rendu une Loi Constitutive
de Commissions Palatinales , c'està-
dire , d'Administrations Provinciales ,
à-peu-près semblables à celles qui existent
,dans la plupart des Etats d'Allemagne.
Les fonctions attribuées à celles
de Pologne et du Grand Duché de Li-
N°. 1. 2 Janvier 1790.
er A
( 2 )
thuanic ont fait l'objet d'un Règlement
détaillé .
La forme des, recrutemens militaires
a encore absorbé les dernières Séances
des Etats , qui ont décidé la plupart des
points mis en délibération . Par Yun de
ces Décrets , le Soldat , Serf, qui continuera
à servir , après la durée de son
engagement , sera affranchi.
Ce fut le 25 Novembre , que S. M.
reçut les Députés des Villes Royales ,
qui ont remis à la Diète un mémoire
détaillé sur les causes de leur décadence ,
et sur les moyens de les ramener à leur
ancienne splendeur , par la restitution
des priviléges , dont elles jouissoient encore
au dernier siècle .
Les Russes ont trouvé 300 canons
dans Bender , et une grande quantité
de munitions . La Garnison qui s'est retirée
à Ismaïl étoit forte de 8000 homimes
; mais l'on y comptoit au moins
autant d'Habitans en état de porter les
armes. Un grand nombre de ces derniers
a suivi la Garnison. On attribue à la
corruption du Pacha , encore plus qu'à
sa lâcheté , la reddition de cette importante
forteresse qui , en 1770 , fut defen
due avec une intrépidité mémorable ,
pendant deux mois , contre l'habile et
valeureux Comte Panin. La Garnison
fit alors plusieurs sorties meurtrières.
Cette place fameuse par la retraite de
Charles XII , est la clef de la Bessára(
3 )
bie , dont les Russes sont maintenant
presqu'entièrement les maîtres .
pat
Cette nouvelle perte augmentera la
consternation où tant de revers successifs
ont jeté la Porte . Par des lettres de
Constantinople , du 24 Octobre , nous
sommes informés qu'en y avoit soutenu
avec sang - froid la défaite du Grand
Visir , et que la pluralité du Divan ,
ainsi que le voeu particulier du Grand
Seigneur , étoit de soutenir ce Ministre
par de nouvelles forces , et de pousser
la guerre par une troisième campagne ;
mais l'on ignoroit alors l'étendue et les
conséquences de la dispersion de la
grande Armée. Cette déroute ayant été
constatée , ainsi que la perte de 20 mille
hommes , tués , noyés , blessés , ou prisonniers,
celle de l'Artillerie , des bagages ,
et du Reis Effendi du camp qui a péri
en passant une rivière , tant de disgraces
ont abbattu le courage du Peuple et du
Gouvernement . La nouvelle de la prise .
de Belgrade , de la Valachie et de Ben!
der , ne seront pas propres à le rani
mer , d'autant plus que les Troupes ,
par-tout débandées , ne reconnoissent
ni discipline , ni Chefs , et ont perdu leur
émulation . Pour combler les embarras
de la Porte , Constantinople continue à
ressentir la disette , suite de la guerre :
le Peuple souffre et murmure , et les
magasins même du Grand Visir sont dans
l'état le plus alarmant. La flutte est ren-
A ij
( 4 )
trée , sans avoir aucunement agi sur la
mer Noire ; elle a même perdu quelques
bâtimens , soit par la tempête , soit
par le feu de l'Ennemi , qu'elle a laissé
s'emparer des différentes places de la
Bessarabie sur le Pont Euxin . Il s'est
tenu un Grand Conseil , à l'issue duquel
le Mufti et le Bostangi - Bachi ont été
disgraciés. Cet accablement de la Porte
l'a ramenée à des négociations de paix ,
dont l'élargissement de M, Bulgakofsera
le préliminaire. Quelques avis annoncent
même déja que ce Ministre a été remis
en liberté.
Nonobstant tant d'apparences , l'espoir
de la paix est encore précaire.
On excite la Porte à une troisième campagne
; on lui promet des diversions ,
dont les mouvemens , aujourd'hui moins
secrets de certaines Puissances , indiquent
le dessein . Le sacrifice de la
plupart des conquêtes qu'ont fait les Alliés
, pourroit seul applanir de si grandes
difficultés , si ce sacrifice n'étoit pas luimême
la plus puissante de toutes.
ALLEMAGNE.
De Vienne , le 15 Décembre.
Le Supplément officiel de la Gazette
du 2 nous a annoncé l'enlèvement d'Issuf
Pacha , et d'un convoi considérable de
bétail , exécuté par le Colonel Kienmayer
au Village d'Oynax . Le Pacha ,
( 5 )
à la tête d'un Corps ue Troupes , étoit
venu en ce lieu pour y rassembler des
vivres ; il s'est laissé prendre avec son
Secrétaire , par un détachement Autrichien
de 800 hommes. La ressemblance
des noms induiroit à croire que cet
Issuf Pacha est l'ancien Grand - Visir
Jussuf Pacha , resté en Valachie avec
l'autorité de Séraskier . Si cela étoit ,
cette capture auroit son prix . Ce
fait est d'ailleurs la seule nouvelle de
guerre du moment. Le Prince de Cobourg
est toujours à Bucharest . — On a
renoncé à toute attaque ultérieure sur
Orsowa , pendant cette saison , et le
siége n'est plus qu'un blocus. Le Grand-
Visir s'est retiré à Isaccia , où il a été
joint par l'Hospodar Maurojeni. Plusieurs
Régimens de la grande Armée
sont en marche pour prendre leurs quar
tiers d'hiver en Hongrie , en Autriche , et
en Moravie.
Par un ordre de l'Empereur , signé le
23 Novembre dernier , tous les Régimens
de Dragons seront augmentés d'une 4° .
division ; ce qui formera 12 Escadrons.
Les troisièmes Bataillons de quelques
Régimens d'Infanterie , qui en temps de
guerre ne sont que de 600 hommes
seront portés à 1200. Il paroît se confirmer
également que la Chancellerie de
Guerre a ordonné une levée de 90 mille
hommes dans les Provinces Allemandes.
Est - ce le soulèvement des Pays - Bas ?
A iij
( 6 )
est ce la certitude d'une troisième cam
pagne contre les Ottomans qui occasionne
ces préparatifs ? Dans peu de
semaines ce problême sera expliqué.
Pour subvenir à des dépenses si onéreuses
, il a fallu proroger la levée de la
Contribution extraordinaire de guerre ,
imposée l'année dernière , et qui sera
perçue encore en 1790..
Des Polopois armés , et non Soldats ,
ont fait une incursion au vieux Zamosc
en Gallicie , maltraité les Officiers de la
Douane , et pillé la Caisse qui enfermoit
15,000 florins. Notre Cour regardant
gette expédition comme une violation
des frontières , en a rendu plainte à Varsovie
, et demandé une satisfaction éclatante
.
T
Le Regiment qe paraczais est mis en
-marche de la Moravie pour se rendre ,
sans délai , en Gallicie.
Quoique la scène de Zamosc soit probablement
l'ouvrage de brigands sans
avcu , rien n'est indifférent dans ces circonstances
, où l'on travaille à multiplier
nos embarras , et à exalter l'animosité
de la Pologne. Cependant le moment
n'est pas encore venu d'exagérer nos
craintes à cet égard.
Des avis de la Dalmatie confirment
positivement l'arrivée de M. de Bulgakof
à Trieste , le 3 de ce mois , sur une Fré
gate Françoise .
( 7 )
De Francfort sur le Mein , le 24 Déc.
Nous avons dit que la Chambre Impériale
avoit rendu , le 4 , un second
Arrêt , par lequel , en rejetant les défenses
des Etats de Liège , elle ordonne l'exécution
complète de son Décret du 27
Août. On attribue ce second Rescrit, à
l'influence du Prince- Evêque de Liège
qui , dans une lettre du 23 Novembre ,
à son Agent à Wetzlar , M. de Zwier
lein , révoque le consentement formel au
rétablissement de l'ancienne Constitution
qu'il avoit signé le 18Août . Quelques jours
après cette dernière date, il prit l'Univers
àtémoin, qu'il ne souffriroit pas qu'en son
nom , on portât aucune plainte , ni à
l'Empereur, ni aux Dicastères de l'Empire.
Si le premier consentement donné
au château de Seraing , à l'instant de la
révolution , pouvoit être regardécomme
forcé , cette dernière déclaration éteit
parfaitement libre , puisqu'elle fut rendue
à l'instant où le Prince - Evêque se
rendoit à Trèves. Les sentimens de S. A.
sont bien changés , car ses instructions à
PAgent Zwierlein , que le défaut de place
nous empêche de rapporter , tendent à
exhorter la Chambre Impériale à faire
arrêter les Chefs de l'insurrection , à
casser tous les actes des Etats , à. annuller
le propre consentement du Prince ,
et à rétablir l'ancienne Régence .
A iv
( 8 )
M. Dohm a demandé à sa Cour de
nouvelles instructions sur ce Décret du
4, et par un Avertissement du 8 a déclaré ,
que jusqu'à leur arrivée il suspendoit
toutes démarches , et toute concurrence
avec les Directoires de Munster et Juliers.
Le Corps Municipal de Liège , par un
Recès du 9 , avoit fait publier l'Avertissement
du Haut Directoire , daté du 25 Novembre
, et conforme aux principes de la
Chambre de Wetzlar. Ensuite ila redonné
une nouvelle notoriété , et dans la même
forme , au Déclaratoire suspensif de
Clèves , du 26 Novembre. Les publications
et contrepublications ont succédé
presque sans intervalle : ce conflict de
craintes et d'espérances accroissant l'agitation
et l'inquiétude , dans la vue de les
rasseoir , M. de Schlieffen a rendu l'Ordonnance
suivante .
» Martin - Erneste Baron de Schlieffen ,
Lieutenant - Général des Armées de S. M.
Prussienne , Gouverneur de la Ville et Citadelle
de Wésel , Chevalier de l'Ordre de
P'Aigle-Noir , Commandant du grand Ordre
de Hesse , Chevalier de l'Ordre de la Vertu
Militaire , commandant actuellement les
Troupes Prussiennes et Palatines dans le
Pays de Liège , devant veiller à la tranquillité
du Pays de Liège , veiller par conséquent
à ce que l'ordre actuel des choses n'y
soit point altéré , jusqu'à ce que les pouvoirs
à qui cela appartient , divisés encore et de
principes et de mesures , s'accordent sur les
( 9 )
arrangemens à prendre ; et considérant d'un
autre côté que , vu la fermentation des esprits
dans les Contrées limitrophes , rien
n'est plus propre à égarer ceux de ce pays - là
que des affiches inconsidérées , je crois de
mon devoir de statuer que dorénavant rien
de tout ce qui peut avoir trait à l'état présent
des choses , ne soit affiché sans ma permission
formelle , excepté les publications du
Haut- Directoire , émanées d'un commun
agrément entre les trois Ministres qui le
composent. »
Fait à Mastricht , le 17 Décembre 1789.
Signé , SCHLIEFFEN,
Au dernier Courrier , ce Général Plénipotentiaire
, à-peu- près rétabli de sa fracture,
alloitse rendre à Liège , ainsi que M.
Dohm. Jusqu'à ce que la Cour de Berlin ,
la Chambre de Wetzlar , Munster ct
Juliers soient convenus de leurs principes
et de leurs mesures , cette Intervention
restera inactive . L'obstination
de l'Evêque de Liège et l'échauffement
des esprits peuvent aggraver la situation
critique de la Ville et de la Principauté ;
les uns et les autres devroient frémir de
sevoir à la merci de Troupes Etrangères,
et tendre à se rapprocher pour tirer
l'Etat de ce péril . Quant aux motifs qui
ont produit un dissentiment entre le
Directoire de Clèves et ses Associés , ils
ont été très-judicieusement développés
par M. Dohm , dans la lettre suivante
Av
*( 10 )
qu'il adressa.le35 Novembre , au Prince-
Evêque de Liège .
J'espère que la Lettre que j'ai eu l'honneur
d'écrire à V. A. en date du 12 de Noyembre
, pour lui faire parvenir celle dont
le Roi mon maître m'avoit chargé pour Elle ,
lui sera bien entrée. Les mesures efficaces
pour rétablir la tranquillité du pays de Liege,
dont cette Lettre contenoit l'assurance , ont
lieu deja actuellement par l'entrée des Troupes
du Roi , sous le commandement de S. E. M.
le Lieutenant - Général de Schlieffen , auxquelles
les Troupes de S. A. Elect. Palat,
sont déja unies. Elles prennent ce matin
possession de la Citadelle de Liège.
Cette entrée de Troupes s'est faite dans
un moment des plus critiques . Les esprits
des Sujets de V. A. se trouvoient dans la
plus grande fermentation , agités d'un côté
par la crainte d'une exécution militaire , et
excités de l'autre par le succès inattendu des
Insurgens Brabançons , qui , précisément dans
ce moment , avoient effectué dans peu de
jours la révolution la plus inattendue en
osant s'opposer aux Troupes réglées , dont
la valeur et la discipline sont si justement
renommées. Cet exemple doit produire une
sensation d'autant plus forte , que ces mêmes,
Insurgens , glorieux de leur succès momentanés
, entrèrent de plus d'un côté dans le
Pays , et même dans la Capitale de V. A.
communiquèrent à son Peuple leur enthousiasme
, en lui proposant une union effectuée.
déja en partie par un serment fait par un
grand nombre de Bourgeois et Soldats , sous
les Drapeaux de Brabant. C'étoient les Députés
des trois Etats mêmes , qui nous pré(
11 )
sentèrent , à notre entrée dans le Pays , cet^
état des choses vraiment embarrassant , avec
la déclaration bien positive , que le progrès
ultérieur des Troupes exécutrices rendroit
impossible aux Chefs actuels de contenir le
Peuple , que le désespoir meneroit à une
opposition , pour laquelle on faisoit déja
même les préparatifs , et dont la ruine totale
du Pays devroit être la suite immanquable.
Cet état de choses imposoit le devoir d'agir
avec la plus grande circonspection . Les
Princes-Directeurs du Cercle représentoient
dans ce moment V. A. même. Le choix des
moyens à employer ne pouvoit donc être
difficile. Convaincus des sentimens justes et
généreux du coeur paternel de V. A. il ne
' agissoit que de les manifester d'une façon
qui ne laissât subsister aucune inquiétude
il ne s'agissoit que d'éloigner tout soupçon
odieux , que c'étoit un Corps ennemi qui enfroit
dans un pays au nom de V. A. avec le
dessein d'écraser son Peuple , en ce nom ,
qui ne doit être que chéri . Ce n'étoit que la
modération et la douceur qui pouvoient désarmer
ce Peuple , et satisfaire aux sentimens
justes et amicals du Roi mon maître
pour V. A. dont l'unique but est de vous.
rendre , Monseigneur , votre Pays pacifié
d'une manière solide , et fondée sur la base
inébranlable du coeur reconquis de vos Sujets.
C'est dans cette vue salutaire , et en conséquence
des ordres et instructions bienprécises
de S. M. que j'ai proposé aux deux
autres Hauts - Directoires du Cercle , une
Déclaration qui devoit calmer les esprits et
prévenir tous les malheurs incalculables de
Ja fermentation actuelle. La marche à choisir
se trouvoit déja frayée par V. A. même ; on
;
A vj
( 12 )
n'avoit donc qu'à la suivre. En assurant la
sureté des personnes et biens des Chefs actuels
des Régences des Villes , confirmés
par V. A. et convoqués par Elle à l'Assemblée
actuelle des Etats , et en confirmant ,
• pour l'avenir , l'abolition faite d'une manière
si juste et généreuse par V. A. du Réglement
de 1684 , qui fait le plus grand grief
de la Nation , on ne pouvoit manquer le but
de tranquilliser parfaitement le Peuple , en
lui rendant son intérêt propre de maintenir
l'ordre. Et on satisfit en même temps à la
justice , en remplissant le principal but du
Mandement de la Sacrée Chambre Impériale
, par la déclaration bien positive , que
les Elections des Magistrats , faites au mois
d'Août dernier d'une manière tumultueuse ,
regardées comme illégales et nulles , ne pouvoient
subsister , et qu'on devoit pourvoir à
l'Administration des Villes , jusqu'à ce qu'on
ait pu déterminer une nouvelle forme de
Municipalité , par des Régences intérimistiques.
Voilà la Déclaration que je proposois aux
Ministres Directoriaux de Munster et Juliers
. C'est à mon grand regret , qu'ils ont
balancé encore d'y accéder , et qu'ils se sont
déterminés de donner une résolution aux Députés
des Etats , qui , en annonçant une exécution
militaire , et ne donnant aucun espoir
de voir subsister les Déclarations généreuses
de V. A. par rapport à l'abolition du plus
grand grief, devoit nécessairement rendre
complet le désespoir du Peuple . Comme la
ruine totale du Pays en devoit être la suite
'inévitable , il m'étoit impossible , selon les
instructions du Roi , de prendre la moindre
art à une résolution si alarmante et si con .
( 13 )
traire au vrai but , de ramener la tranquillité
dans le Pays de V. A. Pour ne pas le
manquer , et pour ne laisser aucun doute
sur les intentions de S. M. j'ai donc été
obligé de les manifester par la résolution que
j'ai l'honneur de présenter ci-jointe à V. A.
Je suis trop convaincu de la façon de
penser juste et généreuse de V. A. et trop
rassuré par la Déclaration qu'Elle a daigné
me donner , d'être prête à sacrifier de ses
droits au rétablissement du bonheur de son
Peuple , pour douter un moment que ma
résolution , qui ne confirme que l'espoir donné
par vous , Monseigneur , et dans laquelle il
n'est question d'aucun sacrifice , ne sauroit
trouver l'entière approbation de V. A.
Ma résolution , mais aussi elle seule , a
maintenu la tranquillité dans la Capitale ,
et a pacifié un Peuple , dont le désespoir
faisoit tout craindre . Il ne reste que d'affermir
cette tranquillité ; ce qui sera l'effet
immanquable d'une Déclaration de V. A.
que la résolution que j'ai donnée , est parfaitement
conforme à ses sentimens et intentions
.
Me flattant d'avoir parfaitement répondu
à ces sentimens et intentions de V. A. j'espère
qu'elle aura la bonté de donner ses instructions
en conséquence , à son Député
auprès du Directoire , M. le Tréfoncier de
Waseige , et qu'Elle veuille inviter les deux
autres Cours Directoriales , de vouloir bien
concourir avec moi , pour rétablir la tranquillité
du Pays , d'une manière adaptée à
la situation embarrassante du moment , et aux
intérêts et sentimens de V. A. Etant obligé ,
en tout cas , de faire tout ce qui dépend de
moj , pour parvenir à ee but salutaire , et
( 14 )
de continuer la marche indiquée par V. A.
même , et prescrite à S. E. M. de Schlieffen
et à moi , par les ordres précis du Roi , j'os
demander aussi à V. A. de vouloir me faire
parvenir ses idées éclairées , tant sur la formation
des Administrations Interimistiques
des Villes , que de la nouvelle Municipalité ,
qui doit garantir , pour l'avenir , la tranquillité
du Pays.
L'accident fâcheux arrivé au Lieutenant-
Général de Schlieffen , m'arrêtera pour quelques
jours ici , où j'aurai donc l'honneur
d'attendre les ordres de V. A. Je m'empres
serai de les exécuter d'une façon , qui répondra
à mon desir , de mériter la haute
bienveillance de V. A. et pour exprimer le
plus profond respect , etc.
Quelques Insurgens avoient commencé
à Dollstadt près de Christbourg en
Prusse , à s'opposer au recouvrement
des taxes , à piller les Caisses Royales ,
et à maltraiter les Employés : cette incartade
que rien ne soutenoit , a été
bientôt réprimée ; on en a arrêté et puni
les Auteurs principaux ; les autres sont
rentrés dans le devoir. Les mouvemens
qui s'étoient élevés dans la Principauté
de Sarbrück ont été appaisés à l'amiable
, et à la satisfaction commune , entre
le Prince et ses Sujets.
Extrait d'une Lettre de Stockholm , du 8
Décembre 1789.
40

Le Roi est revenu ici de Finlande lez
de ce mois . Vu le passage de la mer et les
mauvais chemins , dans une saison ‹ aussi
( 15 )
avancée , le voyage a été très - pénible ; cependant
Sa Majesté , quoiqu'à peine remise
de ses fatigues , a repris , déja depuis
quelques jours , les soins du Gouvernement ,
commeà l'ordinaire , après en avoir déchargé
la Régence , établie pour cet effet pendant
son absence. Ladite Régence avoit été composée
de six Personnes , savoir ; de Son Excellence
le Sénateur et Rihs - Drotts , Comte
de Wachtmeister , Son Excellence le Sénateur
, Comte de Beckfries , Son Excellence
le Sénateur et Grand - Maitre de la Maison
du Roi , Comte de Bonde , le Président
Comte de Munck , le Lieutenant - Général ,
Baron Joge de Munteuffel , et le Baron de
Ruuth , Secrétaire d'Etat ayant le Département
des Finances.
"
"}
En cette occasion , le Roi a témoigné
au Chef de la Régence , le Sénateur et
Comte de Wachtmeister , son entière satisfaction
de la maniere dont la Régence s'est
acquittée de l'Administration qui lui avoit
été confiée , ad interim. »
La même approbation a été donnée
par Sa Majesté , nommément au Baron de
Ruuthpour avoir rempli avec succès les devoirs
attachés à sa place , toujours très- intéressante
et difficile , dans un temps où la
guerre et ce qui s'ensuit , augmentent infiniment
les dépenses. Le zèle et l'intelligence
de ce Ministre des Finances , pendant
cette époque , ont encore plus raffermi
la confiance dont Sa Majesté l'a toujours
honoré.
( 16 )
PAYS- BA S.
Des Frontières du Brabant , le 27
Décembre 1789.
2 Dans des circonstances semblables
sous plusieurs rapports , à celles d'aujourd'hui
, Louis Gomez de Sylva , l'un
des Ministres de Philippe II , et consulté
par ce Tyran , lui représenta , « que
dans les discordes civiles , parmi la
<< désolation des Peuples et la perte de
<< leurs biens , les Vaincus ne peuvent
<< rien perdre , que le Prince ne perde
<< avec eux ; que la douceur étoit plus
«< convenable à la clémence du Roi et
<< à l'humeur des Flamands , et que c'é-
« toit avec beaucoup de raison que
« Charles V disoit d'eux : Il n'y a pas
« de Peuples plus ennemis de la servitude
, et plus soumis à une autorité
« modérée. » L'évènement le prouva ,
et le prouve encore aujourd'hui . Il est
encore digne de remarque , que la Politique
inconsidérée de Philippe V lui fit
perdre les Pays - Bas , par un systême que
nous avons vu se reproduire , et qui tendoit
à soumettre les Belges au même
régime que les Castillans et les Napolitains.
Les exemples instruisent peu les
Nations , les Conseils et les Individus .
Les Provinces de Limbourg et de
( 17 )
Luxembourg exceptées , tous les Pays-
Bas ont échappé aujourd'hui à la domination
de l'Empereur. L'évacuation de
Bruxelles a entraîné le Brabant entier :
la seule Citadelle d'Anvers est encore
occupée par les Troupes Impériales. On
est encore sans avis certain de l'arrivée
du Général d'Alton à Luxembourg. Il
emporte la haine des Habitans et l'improbation
des Impérialistes. M. de
Trautmansdorffs'est rendu à Coblentz
auprès des Gouverneurs-Généraux , ainsi
que M. de Crampipen , ancien Vice-
Chancelier de Brabant . On conjecture
que l'un et l'autre sont allés recevoir
M. de Cobentzel, arrivé le 15 à Cologne ,
et qu'il se rendront tous à Luxembourg.
On a préparé les casernes de cette place ,
les logemens des Troupes attendues , et
les mesures que pourront exiger les circonstances.
Depuis sa libération , Bruxelles a joui
de l'ordre et de la tranquillité . Le cours
de laJustice s'y trouve rétabli par le retour
du Conseil de Brabant à ses fonctions . Les
Etats se sont également assemblés , et le
18 , on vit arriver dans la Capitale M. Van
der Noot : le canon et les cloches annoncèrent
son entrée ; un cortège nombreux
l'accompagnoit ; on chanta le Te
Deum dans l'Eglise de Sainte - Gudule .
Le soir , M. Van der Noot se rendit à
la Comédie , où l'on jouoit la Mort de
César; des illuminations décorèrent la
( 18 )
Ville pendant la nuit , et le lendemain
M. Van der Noot se rendit aux Etats ,
qui tenoient leur première Séance depuis
la Révolution . On pense bien qu'il
n'y a été question d'aucun systême d'accommodement
. Pour qu'on ne se mé
prenne pas sur la composition de ces
Etats , et qu'on puisse pénétrer l'avenir,
autrement que par enthousiasme , nous
indiquerons ici l'organisation de cette
Assemblée , d'après les sages Mémoires
sur les Pays- Bas , de feu M. le Comte
de Neny.
Les Etats de Brabant sont formés de
trois Ordres ; le Clergé qui tient le premier
rang , députe 13 Prélats ; ce sont
les Abbayes qui déterminent la nomination
de onze Bénéficiers ; l'Archevêque
de Malines et l'Evêque d'Anvers sont ,
ainsi qu'eux , Députés-nés , avec préséance.
Tout Noble qui possède une
Baronnie , ou des fiefs supérieurs avec
une certaine quotité de revenu , et qui' ,
de plus , prouve 4 quartiers , a droit de
Séance dans l'Ordre de la Noblesse . Le
Tiers- Etat comprend les Députés des
trois seules Villes de Bruxelles , Louvain
et Anvers , qu'on appelle les Chefs-
Villes.
D'après le systême de cette Aristocratie
, on saisit les périodes et les variétés
que peut parcourir lá révolution
actuelle, en se prolongeant. On découvre
lesgermes de division qui ne manqueront
( 19 )
pas d'éclater , si les Brabançons suivent les
conseils imprudens qu'on leur donne , de
raser la maison par ses fondemens , et de
rétablir trop brusquement l'égalité des
Priviléges . On a vu l'influence toute puissante
du Clergé sur les esprits dans les
derniers évènemens , et l'on apprend qu'il
se tient très en garde contre les innovations
qui le concerneroient . L'un de
ses Ecrivains les plus passionnés contre
la Cour de Vienne , vient de répandre
à ce sujet , un Monitoire véhément ,
contre toute imitation de ce qui s'est
fait en France envers l'Eglise .
Un autre danger menace encore cette
République en espérance . Si elle ne
se rendoit indépendante que pour reprendre
un autre joug , si les sugges
tions . les secours de l'Etranger , l'asservissoient
aux intérêts de quelque Puissance
que ce fût , elle allumeroit une
guerre inévitable , et en seroit probablement
la première victime. Les Etats
voisins ne souffriroient jamais qu'une
barrière aussi importante passât sous la
domination , ou dans l'alliance de l'un
d'entre eux , et tout Politique sensé doit
desirer que les Belges restent abandonnés
à leurs propres forces , et qu'ils acquièrent
leur indépendance , sans la livrer
aux desseins d'aucun Allié. Difficile
et délicate position , qui laisse aper
cevoir des nuages menaçans la prudence
seule peut les écarter.
( 20 )
On est impatient de connoître les
premières démarches que tentera M. le
Comte de Cobentzel , si toutefois il en
tente aucune. On se p rsuade bien qu'il
lui sera peu aisé de conduire une négociation
, puisque les bases d'arrangement
semblent avoir croulé avec les palissades
de Bruxelles .
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 23 Décembre.
Au milieu des tempêtes qui agitent
le reste de l'Europe , notre Isle jouit
de ce calme universel , qui ne fournit
aucun évènement à la curiosité . Nous
n'occuperons celle - ci qu'à la rentrée du
Parlement , qui , le 10 de ce mois , a
été prorogé au 21 Jauvier prochain .
Le Roi ni la Famille Royale n'ont
point encore quitté Windsor; S. M. vient
tenir fréquemment ses Levés , et assister
au Conseil à Saint-Jame.
L'opinion publique sur un changement
futur de Ministère , s'est reposée à là
suite de beaucoup d'oscillations. Vingt
fois on a composé et récompensé le
Cabinet , qui reste immuable jusqu'ici ;
les indices de cette révolution ont perdu
leur crédit , et ce ne sera pas , trèsvraisemblablement
, à l'époque de la Session
, et de la nouvelle Election du Parlement
, qu'on hasardera des mutations
dans les premières places. Ceux qui les
( 21 )
desirent ont converti en rupture ouverte
, les différences d'opinion qui
peuvent exister dans le Conseil , sur
quelques points , entre le Chancelier et
M. Pitt. Ces exagérations se sont peu
soutenues , du moment où l'on a supposé
que la mésintelligence des deux
Chefs Ministériels , prenoit sa source
dans les intérêts de la Politique extérieure
, que le Chancelier voulcit la
guerre , et soutenir les Brabançons à
force ouverte , tandis que M. Piit opinoit
à la conservation de la paix . Personne
ne croira que le Roi ait pensé
là -dessus différemment de M. Pitt , et
que le Chancelier se soit obstiné à lutter
contre l'avis du Souverain et du premier
Ministre des Finances .
Au commencement de ce mois , on
a jugé au. Banc du Roi , deux nouvelles
causes pour Libelles. La poursuite et la
Sentence prouvent ce que nous disions
la semaine dernière , du respect presque
religieux de la Nation et de la Loi pour
tout Accusé. Le point d'honneur , cet
esprit de justice caractérisent bien glorieusement
un Peuple , pénétré des vraies
idées de la liberté , et qui n'en étend
jamais les droits au-delà des limites de
la Loi. Après la réjection des articles
d'impéachement , portés en 1788 contre
le Chevalier Elijah Impey , le Morning
Hérald, Gazette de l'Opposition , imprima
que, « M. Pitt ne pouvant gagner
( 22 )
la Majorité des Communes par la
« justice et la raison , avoit employé
« des moyens plus efficaces pour déter-
<< miner la Chambre à sacrifier ainsi son
<< honneur et l'intérêt public . » Le Procureur
Général dénonça cette assertion ,
comme calomnieuse envers la Chambre ,
envers M. Pitt et le Chevalier Impey
Les Jurés ne balancèrent pas à adopter
cet avis , et déclarèrent le Gazetier cou
pable.
Le cas inverse s'est présenté un des
jours suivans au même Tribunal. Peu de
temps après l'impeachment de M. Hastings
, l'histoire , les mobiles secrets ,
l'examen de la nature et des causes de
cette poursuite furent développés , avec
une éloquence forte et une grande supér
riorité de lumières , par M. Logan ,
Ecclésiastique , et Ecrivain du premier
ordre , mort l'année dernière , et à qui
l'on doit en particulier un excellent
Ouvrage sur les Mours et les Coutumes
de l'Orient . M. Fox dénonça l'Examen
des charges portées contre M. Hastings
c'est le titre du livre ) , comme attentatoire
à l'honneur des Communes.
L'Auteur n'étant plus , son Libraire M.
Stockdale a été mis en cause par le
Procureur Général : l'Accusé avoit pour
défenseur le célèbre M. Erskine , dont
le Plaidoyer est regardé comme un Chefd'oeuvre
d'éloquence.
( 23 )
(1 ) Quoique attaché par principes , a - t- il dit ,
à toutes les personnes compromises dans le
libelle prétendu , je me suis chargé de défendre
l'Accusé, qui n'a pas hésité à remettre
sa cause entre mes mains. C'est une heureuse
réflexion que , si l'esprit de cabale
corrompt les Délibérations d'autres Assemblées
, et les divise , jamais il n'a gagné accès
dans ce Tribunal , ni influé sur l'Administration
de la Justice. La plainte qualifie
l'Ecrit en question , de Libelle impie et scandaleux
contre les Communes. Que les Jurés
le lisent , l'examinent mûrement , le comparent
au caractere que lui donne la dénonciation
, qu'ils en jugent l'ensemble pour en
pénétrer le but . L'Auteur étoit un homme ,
dont le nom ne peut être prononcé sans le
plus grand respect. Les Jurés ne pourroient
déclarer ce pamphlet un libelle sans dé
truire à jamais la liberté de la presse . Con
vaincu de l'innocence de M. Hastings , l'auteur
a dirigé sa censure , seulement sur ceux
qui ont produit les articles d'accusation .
"
La Chambre des Communes , il est vrai ,
décrétant ces articles comme charges d'accusation
, doit être considérée sous Te rapport
d'un Grand- Juré ; mais si un Citoyen
juge l'accusation mal fondée et publie son
sentiment , outrage- t- il pour cela le Grand-
Juré ? Non , certainement. Le reproche s'adresse
alors aux Auteurs de l'accusation.
Admettons , par hypothèse , que la Chambre
eût été influencée par l'éloquence persuasive
de quelques grands Orateurs , on ne pour→
roit dire que la Chambre fût corrompue. It
( ) M. Erskine est de l'Opposition , et lié
avec ses principaux Chefs .
( 24 )
existe toujours dans les Communes une influence
quelconque . Il n'est ni diffamatoire ,
ni irrévérent de l'écrire . Un Ministre n'encourt
aucun reproche , en possédant de l'influence
en Parlement , s'il en fait usage pour
le bien public . Considérez les impressions
qu'ont dû faire dans le Public , les grands
talens des Accusateurs ; ils ont versé le poison
du préjugé contre un Citoyen , avant
qu'il fût criminel ; et il seroit illégal d'y
opposer un contre- poison ! Du moment où
les Communes ont permis qu'on publiât les
charges , elles ne peuvent , sans violer les
principes de la Justice , qualifier de Libelliste
, celui qui públie son opinion sur ces
mêmes charges.
Les Jurés ont reconnu toutes ces vérités
, et déchargé M. Stockdale de l'Accusation.
FRANCE.
De Paris , le 30 Décembre.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
La Séance du Samedi , 19 de ce mois ,
sur laquelle nous avons promis de revenir
, devoit déterminer le secours quelconque
, immédiat , à donner aux Fi
nances du Royaume , en comblant le
déficit de sa recette pour la fin de l'année
, et pour les premiers mois de la
suivante. Depuis le 14 Novembre , le
Mémoire de M. Necker étoit sur le Bureau
de l'Assemblée , sans qu'elle eût
pris aucune résolution . On touchoit à
l'heure
( 25 )
l'heure des payemens , et l'opinion flottoit
au milieu de trente Plans divers ,
dont la plupart embrassoient l'économie
universelle des Finances à venir , au
lieu de tirer de danger les Finances
actuelles. Lorsque la délibération fut
enfin arrêtée sur ce dernier objet , les
avis se partagèrent entre les idées du
Premier Ministre des Finances , et celles
que leurs auteurs estimcient plus salutaires
. Dans presque tous ces Projets on
se réunit à recourir à la Caisse d'Escompte
, et à éloigner le payement de
la dette de l'Etat envers cette Banque
en augmentant sa créance par un nouvel
emprunt.
Mais comment remplir ce double
but? comment lui facilitér des ressources
en se servant des siennes ? comment obtenir
sa confiance , et lui donner celle
du Public ? la vente des Biens Ecclésiastiques
et des Domaines parut , au plus
grand nombre des Spéculateurs , remplir
toutes ces conditions. On y tenoit
comme à une mesure simple et de circonstance
, avouée par l'opinion du moment
, légitimée par le Décret qui met
les Biens Ecclésiastiques à la disposition
de l'Etat ; enfin , comme à la dernière
et seule hypothèque à offrir aux nouveaux
Prêteurs.
Le Clergé , dont tous les retranchemens
étoient déja emportés , n'avoit
plus à défendre que son usufruit actuel ;
N°. 1. 2 Janvier 179.0 B
( 26 )
il a rassemblé ses dernières forces , pour
retarder l'instant où ses anciennes propriétés
alloient être mises à l'encan , Le
respect du droit des Titulaires , respect
manifesté tant et tant de fois pendant la
discussion sur la Propriété des Biens de
l'Eglise , l'incertitude de la valeur des revenus
de celle-ci , diminués de plus de moi
tié par lasuppression de ladîme , l'engage-.
ment solennel de pourvoir honorablement
au service des Autels , à l'entretien
de ses Ministres, à celui des Pauvres,
aux intérêts de la dette du Clergé , et à
ceux des Communautés particulières ,
le danger d'aliéner les Capitaux de l'Eglise
, avant que ses besoins , ses devoirs
fussent remplis , avant que les Provinces
eussent été consultées , fournissoient des
moyens de défense aux Députés Ecclé
siastiques . Ils les ont employés avec
l'énergie du désespoir , mais inutilement .
Ils on inspiré plus de lassitude que d'intérêt
ils n'ont obtenu et conservé la
parole qu'au milieu des clameurs et des
interruptions ; il ne leur a pas même été
possible de se faire entendre jusqu'au
bout, et l'on eût dit que, Parties au Procès,
leur opinion devoit être jugée récusable:
La décision de l'Assemblée a redoublé ,
dans une partie du Public , le déchaîne
ment contre le Clergé . On lui a fait un cri
me de sa résistance ; on lui a prodigué les
injures à l'instant où il tomboit ca sacrifice
; et remarquons bien que cette ani27
)
mosité est celle de gens qui , n'ayant
rien à perdre , ni à donner , invoquent
toujours le dépouillement et les
sacrifices d'autrui , s'irritent du gémissement
des victimes , et leur crient,
comme le bourreau à D. Carlos : Paix!
paix ! Monseigneur , c'est pour votre
bien !
Les motifs qui ont entraîné la décision
de l'Assemblée Nationale sont sansdoute
puissans et respectables ; mais il est juste,
il est humain d'excuser l'opiniâtreté et
la chaleur des Intéressés que frappoit
son Décret.
Ce fut M. Péthion de Villeneuve qui , le 19 ,
r'ouvrit la discussion à ce sujet. Il revint aux
inconvéniens de prolonger le sursis de la Caisse
d'Escompte , et de multiplier encore ses billets
dont Paris est engorgé. Une surséance
ultérieure de 6 mois lui parut une véritable
faillite ; l'émission de nouveaux billets coûteroit
cinq pour cent à l'Etat ; le plan du
Comité n'étoit pas acceptable , et il valoit
mieux que l'Etat créât lui-même des obligations
à ordre sur les Biens Ecclésiastiques
et Domaniaux.
M. le Baron de Batz ramena la nécessité
de liar un projet de ressource avec l'ordre
général des Finances. Cette idée le conduisit
fort loin du sujet en discussion , c'està
-dire , à l'examen historique et théorique
des Banques et des Bureaux d'Escompte ,
à la comparaison de l'Angleterre , Puissance
commerciale , avec la France , Puissance
agricole. Interrompu , et ramené à la question
, l'Opinant ne pû terminer ses objec-
Bij
( 28 )
tions contre le Plan du Comité , et le développement
du sien.
M. de Cazales se plaignant de ce qu'en
vertu de la délibération de hier , on étoit
aujourd'hui forcé d'adopter , presque de confiance
, que le plan du Comité conclût à en
diminuer les inconvéniens et l'injustice par
deux Amendemens : 1 °. restreindre à la seule
Ville de Paris , le cours forcé des billets
de Caisse ; 2 °. ordonner que d'ici au 1º . Juil
let , la Caisse soit obligée de payer en argent
cent mille écus par jour.
M. de Gouy d'Arcy : Pour faire cesser la
surséance de la Caisse et payer les billets
suspendus , il faut ajouter aux 200 millions
de billets de Caisse , 100 millions à 3 pour
cent d'intérêt , et créer. pour 300 millions
d'obligations nationales à 5 pour cent d'intérêt,
semblables à celles que vous a proposées ,
M. de Montesquiou ; le tout remboursable en
5 années , surla Contribution Patriotique, sur
· la vente des Domaines , et sur celle des terrains
possédés dans les Villes par les Maisons
Religieuses.
M. Reubell ouvrit un avis plus extraor
dinaire , et auquel probablement personne
ne s'attendoit.
Pour ressource prompte et certaine , dit- il , il
faut se procarer de l'argent , comme on se proeure
dubled dans un moment de disette . Ilfaut
obliger l'Accapareur d'argent à le vendre ,
comme on oblige l'Accapareur de bled. Tous
les Notaires vous attesteront qu'ils n'ont jamais
trouvé plus d'argent comptant dans les
inventaires. Je propose de décréter un empent
de 170 millions , portant 5 pour 100
d'intérêt , et assigné sur la Contribution Paiotique.
Tous les Notaires et Tabellions
( 29 )
seront tenus de délivrer , dans la huitaine ,
aux Municipalités , un état fidèle de l'or et
de l'argent monnoyé et non monnoyé qu'ils
ont inventoriés depuis 4 mois , avec les noms
et domiciles des Propriétaires . Chaque Propriétaire
, ou Dépositaire de ces fonds , sera
tenu de les verser dans l'emprunt , déduction
faite de ce qui seroit nécessaire à la
subsistance.
M. de la Chèse fit rentrer l'Opinant en
Zui - même , en demandant que l'Assemblée
lui témoignât son improbation ; elle s'étoit
déja manifestée , et le Président la confirena ,
en rappelant à M. Reubel qu'il contrevenoit
à la Déclaration des Droits et à tous les
Principes .
Plusieurs fois on avoit déja demandé ď’aller
aux voix , et bientôt on ferma la discussion
, sur la question principale pour passer
à celle des amendemens. Le débat recommença
, lessous- amendemens se multiplierent ;
M. l'Abbé Maury défendit celui de M. de
Cazalès ; MM. d'Allarde et de Batz lui répliquèrent.
Plusieurs rédactions différentes furent pro
posées et rejetées ; enfin , le premier Décret
du Comité sortit sain et sauf de ce creuset
brûlant, et fut admis tel que nous l'avons rendu
la semaine dernière .
Le second Décret emportoit la vente des
Biens Ecclésiastiques. On préjugea qu'elle
étoit décidée par l'adoption du premier
Projet ; mais tandis qu'impétueusement ardens
, un grand nombre de Députés vouloient
fermer toute discussion , plusieurs
Ecclésiastiques insistèrent , non moins impétueusement
, sur leur droit de se faire entendre.
Ce choc amena un long intervalle
Biy
( 30 )
.
de trouble . Divers Membres attendoient à
la Tribune la minute du silence. M. l'Abbé
de Montesquiou repoussé par cept voix terribles
, peree à la fin , et s'écrie :
Je ne veux pas abusér des momens de
l'Assemblée , puisqu'ils lui paroissent si
précieux. Mais il est des positions où l'on
ne peut garder le silence . Le Décret dont
il s'agit , me paroît compromettre les intérêts
des Provinces , des Rentiers et des
Titulaires. Vous jetez gaiement en vente
des biens pour foo millions , sans avoir consulté
les Provinces , quoique vous vous y
soyez engagé formellement par votre Décret
du 2 Novembre . »
Ce reproche ranime les clameurs qui arrachent
à l'Orateur un nouvel effort.
#
J'observe à quelques Membres de l'Assemblée
, ajoute - t - il , quils sont les plus
forts , et je demande qu'ils ayent la générosité
de m'entendre. »
"
Des Provinces sont dans une telle supé
riorité de Biens Ecclésiastiques , qu'il seroit
impossible d'exécuter le Décret que
Vous voulez rendre. L'hypothèque des Rentiers
se réduiroit en longs et interminables
débats entre eux et les Provinces. Vous
bouleverseriez à la minute peut - être une partie
du Royaume . Les intérêts des Titulaires
devroient aussi être considérés . Il est dans
'votre intention d'assurer leur sort ; il est
dans votre devoir d'assurer le Service Divin.
Vous ne pouvez vendre qu'après avoir combiné
les dépenses et les moyens ; ce n'est
que d'après cette combinaison , que vous
pouvez avoir des résultats. "
Ces mots ne désarmant pas la victorieuse
Opposition , M. FAbbé Maury tente de pren31
)
dre la parole on la lui refuse par un as
saut de cris . Non , non nous ne voulons pas
entendre , la discussion est fermée. Voyant
alors qu'il étoit impossible de faire violence
à la Majorité , et de se faire écouter d'une
Assemblée qui refuse de vous entendre , M.
l'Abbé Maury termina le combat par où on
le commence ordinairement , c'est - à - dire ,
en jetant le gantelet. « Je vous adresserai
" ma protestation , vous aurez celle de tout
le Clergé ; vous aurez celle des Provinces :
" allons -nous en tous , ajouta - t - il , en s'adressant
aux Ecclésiastiques.
"
"
Le second Décret ayant été mis aux voix ,
passa à une grande Majorité.
TRENTE - QUATRIÈME SEMAINE
DE LA SESSION.
DU LUNDI 21 DÉCEMBRE.
La Scène de Samedi dernier en a amené
une nouvelle , à la lecture du Procès - Verbal .
M. l'Abbé Maury a demandé que le refus
de l'entendre sur le fond même de la question
, y fût constaté.
"
Je déclare , a - t- il ajouté , que quoique
Membre du Comité des dix , le Décret qui
vous a été lu au nom de ce Comité , ne m'a
point été communiqué. Mes observations ont
pu vous déplaire , mais , bientôt l'Europe
entière saura , et il importe que la Nation
apprenne que , lorsqu'il s'agissoit de vendre
les biens du Clergé , cet Ordre demandoit
la parole , et n'a pu l'obtenir. "
Ces paroles furent le premier souffle de
l'ouragan ; les uns approuvoient cette espèce
B is
1 ( 32 )
de protestation ; d'autres éclatoient contre
elle. M. d'Ailly , Président de ce Comité des
dix , affirma que le Préopinant avoit assisté
à la rédaction et à la lecture des articles du
Décret.
Cette affirmation alloit amener une discussion
personnelle , M. l'Abbé Maury avoit
déja la replique sur les lèvres , lorsque M.
de Biauzat , coupant le chemin à tout éclaircissement
, observa que le Décret avoit été
rendu après trois jours de discussion ; que
M. l'Abbé Maury , ayant parlé trois fois
dans la Séance de Samedi , étoit aux termes
du Règlement , inadmissible parler une
quatrième ; qu'enfin , M. l'Abbé de Montesquiou
, Agent du Clergé , avoit été entendu
.
Ce n'étoit pas là sans doute le procèsincidentel
de M. d'Ailly avec M. l'Abbé Maury. Ce
dernier , d'ailleurs , avoit parlé deux fois
sur le premier Décret , mais il n'avoit pu se
faire entendre sur le second ; on a vu comment
M. l'Abbé de Montesquiou l'avoit été.
Pour terminer , on décida de laisser le Procès-
Verbal dans son premier état.
AFFAIRE DE TOULON.
M. le Président a fait lecture d'une Lettre
du Comité Municipal de Toulon , et d'un
Procès- Verbal dressé par ce Comité ; ces deux
pièces contiennent ce qui suit :
"
Lettre du Comité.
Nous envoyons à l'Assemblée Nationale
l'extrait du Procès- Verbal qui constate la
so tie des Officiers détenus. Nous , ne préve
( 33 )
nons pas les réflexions que cette pièce fera
naître ; nous attendons dans la plus ferme
confiance le jugement qui sera porté de notre
conduite. Le salut de la Ville et celui des
Officiers du Port nous avoient obligés de
violer la liberté de ces derniers ; mais ils
avoient eux-mêmes violé la majesté de la
Nation , en ordonnant de faire feu sur un
Peuple sans armes. »
Procès-Verbal.
Le Décret de l'Assemblée Nationale est
arrivé le 14 Décembre à 7 heures et demie
du soir ; le 15 , à 7 heures du matin , toute la
Garde Nationale s'est assemblée ; le Conseil
général de la Ville , précédé des Trompettes,
publie le Décret de l'Assemblée Nationale
et les ordres du Roi ; il enjoint à tous les
Citoyens de n'apporter aucun obstacle à leur
exécution ; le Peuple et les Soldats jurent
par acclamation , respect et soumission. Le
Conseil se transporte au Palais où les Officiers
du Port étoient détenus . M. Roubaud ,
Consul , leur offre de les accompagner partout
où ils desireront , avec tel detachement
qu'on jugera nécessaire . M. d'Albert de Rioms
lui répond fèrement : « Comment , n'êtesvous
pas en état de contenir 2 ou 300 coquins
qu'il y a dans la Ville . » Les Officiers
sont reconduits à l'Hôtel de M. d'Albert
sans aucun mouvement de la part du Peuple.
Ce Commandant remercie M. Roubaud de
tous les soins qu'il s'est donnés. Le Conseil
général retourne à l'Hôtel- de - Ville ; il trouve
sur la place beaucoup de personnes attroupées
, il leur enjoint de se retirer , et l'attroupement
se dissipe .
Le soir du même jour , les Officiers du Port

( 34 )
"
font demander au Conseil un passe -port pour
se rendre à Marseille ; il leur est donné en
ces termes : Nous Maire , Consuls , etc.
certifions et attestons , qu'en vertu du Décret
de l'Assemblée Nationale et des ordres du
Roi , MM. d'Albert de Rioms , de Broves , etc.
ont été mis en liberté sous la sauve -garde
de la Loi. Prions MM . les Maire et Consuls
de .... de les laisser librement passer ,
avec le Détachement Militaire qui les accompagnera.
M. Ricard , Député de Toulon , a demandé
que le Président fût chargé d'écrire
au Conseil de cette Ville , que l'Assemblée
a été satisfaite de la manière dont les Offieiers
Municipaux se sont conduits dans l'élargissement
des Prisonniers.
Plusieurs Membres ont inutilement improuvé
cette Motion ; elle a été décrétée.
Au surplus , il y a encore beaucoup de
faits importans à révéler , à connoître , à
discuter sur cette étrange insurrection , et
l'on ne tardera pas à être pleinement instruit ,
du moins les gens qui veulent l'être .
La lecture des pièces de Toulon a été
suivie d'une Délibération de la Garde Nationale
de Marseille , qui jure de répandre
son sang pour le maintien des Décrets de
l'Assemblée .
Cette Milice a concourru d'une manière
très -louable avec les Troupes réglées et la
Municipalité , à la Proclamation de la Loi
Martiale , et à réprimer une nouvelle émeute
fomentée dans cette Ville. Nous avons
rapporté ce fait dans le Journal précédent.
L'Assemblée a arrêté de témoigner son
( 35 )
approbation à cette Garde Nationale de
Marseille .
M. le Coulteux a proposé , au nom de M.
Necker, quelques modifications aux Décrets
de Samedi . Elles portent :
1°. Sur l'article 4 du premier Décret. Au
lieu de ces mots , et payables à raison de
cinq millions par mois , depuis le premier
Juillet 1790 jusqu'au premier Juillet 1791 ,
et en raison de dix millions par mois , le
Ministre propose ceux- ci : « Et payables à
raison de dix millions par mois , depuis le
premier Janvier 1791. »
"
"}
2 °. Sur l'article 8 , il demande qu'on
ajoute à cet article : Ce remboursement
toutefois ne pourra avoir lieu qu'autant qu'il
restera à la Caisse d'Escompte un fonds
libre en circulation de cinquante millions au
moins. "
"(
? 3°. Sur l'article 4 du deuxième Décret
M. Necker pense qu'il faut en rédiger ainsi
la fin Il sera éteint desdits assignats ,
soit par lesdites ventes , soit par les rentrées
de la Contribution Patriotique , et par
toutes les autres recettes extraordinaires qui
pourront avoir lieu , cent vingt millions en
1791 , quatre-vingt millions en 1692 , quatre..
vingt millions en 1793 , quatre - vingt millions
en 1794 , et le surplus en 1795. "
Le Ministre demande la suppression du
paragraphe suivant , commençant par cès
mots Lesdits assignats . "
Ces divers changemens ont été décrétés.
On a repris la discussion d'un amendement
, proposé samedi , concernant la nomination
des Commissaires chargés de surveiller
l'émission des billets de Caisse et la
conduite des Administrateurs,
B vj
( 36 )
MM. Regnault , de Cazalès , Barnave ont
ouverts sur cette matière quelques avis inutiles
à rapporter ; l'Assemblée ayant décidé
qu'il n'y avoit pas lieu à délibérer.
ADMISSIBILITÉ DES PROTESTANS AUX
FONCTIONS PUBLIQUES .
C'est M. Brunet de la Tuque , Député de
Nérac , qui a proposé un Décret positif à
ce sujet , dans une Motion qui mérite d'être
rapportée.
་་
L'organisation future des Municipalités ,
et des Assemblées de District et de Département
, fait naître une question qui n'est pas
difficile à résoudre , mais à laquelle la tranquillité
publique demande que vous fassież
une réponse péremptoire . »
"
Le desir d'occuper des places dans ces
Assemblées anime tous les esprits , et la
facilité d'y parvenir devant être d'autant
plus grande que l'on aura moins de Concurrens
, on s'y efforce en plusieurs lieux d'écarter
de l'Election les Non- Catholiques
sous le vain et faux prétexte qu'ils ne sont
pas positivement nommés dans vos Décrets.
»
"
2
Cependant , Messieurs , ( plusieurs Députés
m'en sont témoins ) il est des Communautés
en grand nombre , et j'en connois
dans ma Province , où les Protestans composent
la moitié , les trois quarts et presque la
totalité des Citoyens actifs , des Contribuables
, des Electeurs et des Eligibles ; et s'il
avoit été possible qu'en ne les nommant
pas positivement , vous eussiez prétendu les
exclure , il s'en suivroit que dans les Communautés
où il n'y a presque que , des Protestans
, vous auriez entendu qu'elles se(
37 )
roient sans Officiers Municipaux et sans
Administration. , ou que du moins ce Gouvernement
populaire seroit constamment
exercé dans ces lieux par les mêmes individus
: espèce de privilége d'autant plus
propre à indisposer les Peuples , qu'ils connoissent
mieux les principes de justice depuis
qu'ils ont été consacrés par vos Décrets.
"
་ ་
Ceux qui veulent exclure les Protestans
pour arriver plus sûrement aux places Municipales
, et forcer les Elections , en demeurant
seuls Eligibles , allèguent pour prétexte
les Edits de 1681 et 1685 , ces Lois funestes
dont la France déplore encore les sinistres
effets , et que leur injustice a fait tomber
en désuétude . Ils argumentent encore de
PEdit de Novembre 1787 , qui ne permet
aux Non- Catholiques d'occuper des places
Municipales , qu'autant qu'elles n'emportent
pas fonction de judicature : il est certain ,
Messieurs , que , suivant la Lettre de ees
dernières dispositions , les Non- Catholiques
se trouvent exclus des Offices Municipaux/
dans tous les Pays Méridionaux de la Fran ;
car il n'est pas de Ville dans cette Partie
du Royaume , où les Officiers Municipaux
ne soient en usage et en possession d'exercer
la Justice Politique et Criminelle ,
ου
seuls , ou concurremment avec les Officiers
Royaux ; je cite , entre autres , Bordeaux ,
Agen , Condom , Nérac , Bazas , Marmande ,
et j'en pourrois citer un grand nombre d'au
tres aussi , depuis , comme avant l'Edit de
1787 ne voit- on aucun Protestant élevé
aux places Municipales dans la Province de
Guienne ; et il est indubitable qu'ils en seront
exclus , et dans les Elections qui vont
"
( 38 )
se faire incessamment en exécution de vos
Décrets , parce que ceux qui sont intéressés
à les éloigner , prétendent que cet article de
l'Edit de 1787 est encore dans toute sa force ,
comme tous ses autres articles , attendu que
yes Lois n'y ont pas dérogé expressément.
Il faut l'avouer de bonne foi , Messieurs ,
ce raisonnement a quelque chose de spécieux
; mais les Adversaires des Protestans le
regardent comme inexpugnable.
"
>>
Cependant , Messieurs , l'époque de la
suppression des abus est arrivée ; les Droits
de l'Homme et du Citoyen ont été retirés
de dessous l'amas des fers , sous lesquels le
despotisme les avoit ensevelis ; vous les
avez promulgués ; vous avez déclaré que tous
les hommes naissent et demeurent libres et
égaux en droits. Vous avez décrété que tous
les Citoyens , sans distinction de rang et
de naissance , pourroient parvenir aux charges
et aux emplois ; vous avez décrété que
tous les Citoyens qui payeroient une contribution
de dix journées de travail , seroient
issibles aux Assemblées Municipales et
de Departement , et vous n'avez certainement
pas voulu , Messieurs , que les opinions
religieuses fussent un titre d'exclusion
pour quelques Citoyens , et un titre d'admission
pour d'autres .
"}
Si l'intérêt particulier ne faisoit pas
méconnoître les principes souverains de la
Justice , ceux qui cherchent , par des mo÷
tifs si blâmables , à écarter les Protestans ,
entreroient mieux , Messieurs , dans l'esprit
et même dans le texte de vos Décrets
ils portercient leurs regards sur l'Assemblée
Nationale , en voyant sieger plusieurs Protestans
au milieu de vous ; ils rougiroient
( 39 )
de vouloir exclure des fonctions secondaires
de l'Administration , ceux qu'eux - mêmes
avoient nommés pour remplir les fonctions
de la Législation Suprême. "
"
Il ne me seroit jamais venu à l'esprit ,
Messieurs , de vous demander la décision que
je sollicite. "
"
Nourri de vos principes , animé de votre
esprit , je n'aurois jamais pu penser qu'une
classe nombreuse de Citoyens utiles , que
j'ai appris à estimer et à chérir , pût être
exclue du droit de Citoyen , et qu'on songeât
à le lui contester ; mais les nouvelles que
jieques de ma Province , ont rendu ma
réclamation nécessaire . Il est de votre sagesse
, Messieurs , de manifester votre justice
. Il est de votre dignité de faire connoître
à tous , et même d'interpréter vos
principes. Il est de votre prudence de prévenir
l'intrigue , les prétentions anti - constitutionnelles
, les animosités , les ressentimens
et l'indignation . J'ai eu l'honneur de
vous exposer la question avec la simplicité
qui convient à des vérités aussi claires que
le jour , et j'ai celui de vous proposer un
décret à ce sujet. Eh ! puisque votre silence
est mal interprété , et même calomnié ;
puisque de ce que je ne vous parle aujour
d'hui que des droits à la Representation et
à l'Election , on pourroit en conclxre dans
d'autres occasions , que les Non - Catholiques
ne sont pas admissibles à tous les emplois ;
j'ai l'honneur de vous proposer , Messieurs ,
un décret qui n'ait plus besoin d'être interprété
, et en la forme suivante :
"
"
L'Assemblée Nationale décrète que les
Non- Catholiques qui auront d'ailleurs rempli
toutes les conditions prescrites dans ses
( 40 )
précédens Décrets pour être Electeurs et
Eligibles , pourront être élus dans tous les
degrés d'Administration sans exception , et
qu'ils sont capables de tous les Emplois
Ĉivils et Militaires comme les autres Citoyens.
"
M. le Comte de Virieu a fait observer que
les Décrets sur les Municipalités et autres ,
n'excluoient pas les Non Catholiques , et
qu'ainsi , ils avoient les mêmes titres que les
autres Citoyens à l'éligibilité.
-
Malgré ce principe , et quoiqu'on ne puisse
surcharger une Loi générale , de la spécification
de tous les métiers ou professions
de la Société , M. Ræderer a invoqué une
distinction en faveur des Comédiens , dont
l'état n'est pas de représenter la Nation
dans l'exercice de sou Pouvoir législatif;
mais , qui néanmoins ne peuvent être flétris
d'une exclusion à l'éligibilité . M. Raderer
a répété ce qu'on a dit et écrit en faveur
de l'utilité morale du Théâtre et des Comédiens.
M. de Clermont- Tonnerre , saisissant mieux
le caractère des Lois , a proposé un décret
général , qui prononcât l'admissibilité à
toute fonction publique de tous les- Citoyens
actifs , réunissant les conditions preserites
d'eligibilité , sans distinction de Culte
ou de Profession .
2
M. Reubell s'est engagé a prouver que
les Juifs ne pouvoient être Citoyens , et
même qu'ils ne le vouloient pas.
Ce n'étoit pas là , sans doute , une question
à discuter à la fin d'une Séance , aussi
l'avis de l'ajourner a-t -il prévalu .
( 41 ) .
DU MARDI 22 DÉCEMBRE.
M. Demeunier a obtenu la présidence , à
la pluralité de 486 voix sur 887 Electeurs ,
dont 370 ont honoré M. Malouet de leurs
suffrages.
M. Demeunier s'est conformé à l'usage , en
prononçant un Discours de remercîment .
Les trois nouveaux Secrétaires sont MM.
Treilhard, Duport et Massieu , Curé de Sergy.
Après eux , MM. le Marquis de Bouthillier ,
l'Abbé Coster et du Fraise du Chey , ont
réuni le plus de voix .
M. le Duc de Biron , Membre de l'Assemblée
, lui a fait part , par l'organe du Président
, de sa nomination au Gouvernement
de l'Isle de Corse.
Entre les dons patriotiques annoncés , on
a sur - tout remarqué celui d'une somme de
5000 liv. offerte par le Régiment de Royal
Etranger.
M. Thouret a lu , au nom du Comité de
Constitution , les différens Décrets sur les
Assemblées d'Elections et sur les Assemblées
Administratives mis en ordre et
classés . Ils étoient réunis à trois articles explicatifs
, sur la manière de combiner les 3
bases de la Représentation ; l'Assemblée les
a décrétés , nonobstant une observation de
M. Malouet , qui a fait sentir le danger de
retarder l'Election prochaine , par le temps
qu'emporteroit nécessairement la reconnoissance
de la population et de la contribution
des Départemens. L'expérience nous apprendra
si cetté crainte étoit fondée ; car l'expérience
, et l'expérience seule , donne aux
opinions des hommes , le caractère de la
vérité , et aux Actes législatifs , cette Sanc(
42 )
tion , ou ce Veto non suspensif, mais absolu
, sur lesquels se brisent ou s'affermissent
les fragiles ouvrages de la raison humaine.
Voici les trois statuts additionnels :
« ART. XXIX . Le premier tiers du nombre
total des Députés formant l'Assemblée Nasionale
, qui sera attaché au territoire de
chaque Departement , nommera également
trois Députés de cette classe .
"
"
XXX. Le second tiers sera attribué à la
population ; la somme totale de la population
du Royaume sera divisée en autant de
parts que ce second tiers donnera de Députés
; ev chaque Département nommera
autant de Députes de cette seconde classe
qu'il contiendra de parts de population . "
et XXXI. Le dernier tiers sera attribué à
la contribution directe ; la masse entière de
la contribution directe da Royaume sera
divisée de même en autant de parts qu'il y
aura de Députés dans ce tiers ; et chaque
Département nommera autant de Députés
de cette troisieme classe , qu'il payera de
parts de contribution directé. "
Ue autre Supplément en deux articles a
été ensuite proposé et adopté.
1º. L'ouverture des Sessions des Assemblées
de District , commencera un mois avant
celles des Assemblées de Département. "
2°. Les Assemblées de District ne pour
ront faire aucune innovation en fait d'Administration
générale , sans l'autorité du
Département. "
Il y a eu diversité d'avis sur la question ,
si la répartition de l'impôt entre les Munieipalités
se feroit par les Directoires de
District , ou par l'Assemblée générale de
1
A
( 43 )
District , ou enfin par l'Assemblee de Département.
L'attribution réclamée n'a pas
été décidée ; on a renvoyé d'en délibérer à
un autre temps .
M. d'Ailly a encore proposé d'ajouter aux
fonctions des Départemens et des Districts ,
la surveillance des Postes et Messageries.
M. dAmbly , que les Administrations actuelles
fussent tenues de déposer leurs comptes
, ainsi que toutes les pièces appartenant
aux Communautés , entre les mains des
nouvelles Administrations.
Ces questions et plusieurs autres analogues
ont été renvoyées au Comité .
Le plan de Constitution Judiciaire que
développa M. Bergasse , au mois d'Août ,
au nom de l'ancien Comité de Constitution ,
parut obtenir le plus grand nombre de suffrages.
Le Public frivole , quoique dogmatique
, le Public éclairé , et même les
Intéressés à l'Administration Judiciaire
qu'on va détruire , applaudirent de concert
à ce Projet , où les institutions nécessaires
à la liberté publique et individuelle , se
trouvoient ingénieusement entées sur l'ordre
préexistant. Comme les hommes ne sont pas
des cailloux avec lesquels on éleve un édifice
, du moment où l'on a calculé leurs dimensions
, et qu'en général , notre instinct
répugne à l'obéissance , il est souvent nécessaire
dns les Lois nouvelles de respecter
l'habitude d'obéir ; habitude
qui se perd aisément et qu'un trèslong
usage parvient seul à rétablir. Cette
vérité est sur- tout applicable à l'Administration
de la Justice. Les hommes , très -injustes
en général , n'aiment jamais les Tri-
2
( 44 )
bunaux , et n'apprennent à les craindre que
par prescription .
M. Thouret a présenté un nouveau systême
d'Ordre Judiciaire , rédigé par le Comité
actuel de Constitution. Ses principes ,
a -t-il dit , sont ceux de M. Bergasse ; mais
Ies résultats different des siens , moins favorables
, selon M. Thouret , à la liberté. Ces
différences ont amené le nouveau Comité à
l'idée d'une régénération complète . Le Rapporteur
a lu les dix premiers Titres de ce
Code. Il a reçu une approbation flatteuse.
En voici le sommaire :
TITRE I. Des Tribunaux et des Juges en
général.
La justice sera rendue au nom du Roi ,
et sans frais . Les Juges seront librement
élus . Ils trascriront purement et simplement
les Lois sur leurs Registres. Il ne pourront
faire ancun Règlement , mais ils s'adresseront
au Corps Législatif , quand il faudra
changer une Loi , ou quand une Loi nouvelle
sera nécessaire. Ils n'auront aucune
Jurisdiction sur les Administrations et sur
les Administrateurs. Les Juges seront à vie
et ne pourront être destitués que pour crime
de forfaiture. L'instruction sera publique.
Tout Citoyen aura le droit de défendre luimême
sa cause. Tous les priviléges , en fait
de justice , seront supprimés , ainsi que toutes
commissions , attributions et évocations ar
bitraires. Il sera tenu un Registre exact pour
l'ordre invariable des causes . Le Code de la
procédure civile et le Code pénal seront rédigés
sur ce principe : que toute peine qui
n'est pas nécessaire , est une violation des
Droits de l'Homme.
1
( 45 )
TITRE II. De la formation et des gradations
des Tribunaux.
Des Juges de paix seront établis dans
chaque Canton. Dans chaque District il y
aura un Tribunal de District. Dans chaque
Département un Tribunal de Département.
Il sera établi une Cour supérieure qui renfermera
dans son ressort trois ou quatre Départemens
, une Cour suprême de révision ,
une haute Cour Nationale qui siégera auprès
des Législatures.
TITRE III. Des Juges de paix.
Le Juge de paix sera choisi parmi les
Eligibles , au scrutin individuel , et nommé
à la Majorité absolue . L'acte de nomination
tiendra lieu de provisions . Des Prud- hommes
seront élus de la même manière . Leurs fonctions
ainsi que celles des Juges de paix ,
dureront deux ans. Les uns et les autres pourront
être réélus. Le Juge de paix , assisté
de deux Prud - hommes , pourra juger sans
appelles causes personnelles jusqu'à la somme
de 50 liv. , et avec appel jusqu'à 200 liv .;
sans appel , les causes sur des dégats comsur
des réparations jusqu'à la somme
de 50 liv. , et à la charge de l'appel au dessus
de cette somme. Les Parties seront entendues
devant le Juge de paix , sans qu'elles
puissent fournir d'écritures , ni employer le
ministère d'aucun homme de Loi ni de Pratique.
L'appel sera porté au Tribunal de
District. Dans les Villes de plus de 4,000 ames
il y aura autant de Juges de paix que d'Assemblees
Primaires.
2
TITRE IV. Des Tribunaux Royaux de
District .
Le Tribunal de District sera composé de
( 46 )
cinq Juges et d'un Procureur du Roi , qui
sera en même temps Avocat du Roi. Ils seront
nommés au scrutin par un Corps Electoral
, composé des Membres de l'Administration
de District , des Electeurs anciens
et de cinq hommes de Loi . Nul ne pourra
être élu avant l'âge de 27 ans , et s'il n'a
exercé les fonctions d'homme de Loi pendant
trois ans près d'un Tribunal supérieur ,
et cinq ans près d'un Tribunal inférieur.
On ne pourra jamais dispenser de ces conditions.
Il faudra au Candidat un revenu de
la valeur de 25 à 35 septiers , eu égard au
prix des choses nécessaires à la vie dans
chaque Département. Un Président sera élu
parmi les Juges et par eux pour trois ans .
Le Tribunal de District connoîtra de toutes
eauses en premier et dernier ressort , jusqu'à
la somme de 250 liv. , et ses Jugemens seront
exécutoires , en donnant caution , jusqu'à
celle de 500 liv.
TITRE V. Des Tribunaux de Département.
Ces Tribunaux seront composés de dix
Juges , d'un Avocat et d'un Procureur du
Roi. Les conditions d'éligibilité seront les
mêmes que pour les Juges des Tribunaux
de District. Ils seront nommés au scrutin par
un Corps Electoral , composé des Membres
du Département et du District des anciens
Electeurs , et de dix hommes de Loi. Le
Président sera élu de même que ci - dessus.
-Le Tribunal de Département connoîtra de
l'appel des Jugemens du Tribunal de District
, jusqu'à la concurrence de 3000 liv.
Le Corps Electoral nommera dix Assesseurs
choisis parmi les hommes de Loi.
TITRE VI. Des Cours supérieures.
CesCours seront composées de vingt Juges,
( 47 )
"
d'un Avocat et d'un Procureur- Général ; il
faudra pour être éligible à ces fonctions
avoir exercé celles de Juge pendant 5 ans ,
ou avoir rempli celles d'hommes de Loi ,
pendant le même temps , près d'un Tribunal
supérieur , ou 7 ans pres d'un Tribunal
inférieur. Ces Juges éliront deux Présidens
pour 3 ans ; ils seront eux-mêmes élus au
scrutin par le Corps Electoral.
TITRE VII. Forme des Elections pour les
Cours de Justice , et pour les Tribunaux de
Département ou de District.
TITRE VIII . De l'installation des Cours supérieures
et des Tribunaux de District et de
Département.
TITRE IX. Des Bureaux de paix et des Tribunaux
de famille.
ou que
Aucune action ni aucun appel ne seront
reçus au civil entre Parties domiciliées dans
le ressort du Juge de paix , s'il n'est prouvé ,
par un certificat de cet Officier public ,
qu'une des parties a refusé de comparoître.
la médiation du Juge de Paix a été
inutile. Le Bureau de Paix sera composé de
six Membres nommés par les Officiers Municipaux.
Il sera payé des amendes de 9 liv.
pour appel mal fondé au Tribunal de District
; de 30 liv . au Tribunal de Département
, et de 60 liv. à la Cour Supérieure.
Il sera également payé une amende de 60 liv.
par celui qui succombera dans un appel interjeté
contre l'avis du Bureau de Paix , et
une amende du double si cet appel a été
fait sans que ce Bureau ait été consulté . Ces
amendes seront appliquées à un Bureau Charitable
, dont les Membres examineront ,
( 48 )
poursuivront et plaidront les causes des
pauvres .
Aucune femme ne pourra plaider contre
son mari , aucun mari contre sa femme ,
aucun fils contre son père , aucun frère
contre son frère , aucun pupille contre son
tuteur , avant l'expiration de trois années
après sa majorité , sans avoir consulté un
Tribunal de famille , composé au moins de
six parens qui jugeront par arbitrage . Si
un père , une mère , ou un tuteur , ont des
plaintes à former contre un pupille ou contre
un fils , ils les porteront au tribunal domestique
, qui pourra convenir d'une détention
d'un an au plus s'il s'agit d'un jeune homme
de 15 à 20 ans . Cette détermination sera
communiquée au Président du Tribunal
Royal , et au Procureur du Roi qui vérifiera
les motifs.
TITRE X. De la Cour suprême de révision.
Cette Cour sera composée de trente- six
Juges , qui se nommeront trois Présidens.
Le Corps Electoral pour chaque Cour supérieure
indiquera tous les 2 ans au Roi le
Sujet qui aura le mieux rempli ses fonctions
de Juge dans les autres Tribunaux. Il sera
dressé une liste des Sujets indiqués ; elle
sera imprimée , et le Roi choisira parmi les
personnes qui s'y trouveront inscrites , celles
qui devront remplir les places vacantes dans
la Cour suprême . Cette Cour sera chargée
de la révision en matière criminelle , de
connoître des prises à parties contre les
Tribunaux ou contre les Gens du Roi , etc.
On annonce que les crimes d'Etat seront
jugés par une Haute, Cour Nationale , dont
nous rendrons la composition , dès qu'elle sera
publique .
Vers
( 49 )
Vers la fin de la Seance , M. l'Abbé de
Montesquiou s'est plaint d'un libelle diffamatoire
, qu'au milieu de tant de libelles ,
an a reimprimé sous le nom de M. l'Abbé
de Montesquiou. Pour l'honneur de l'Assemblée
, beaucoup plus que pour le mien ,
a dit M. de Montesquiou , j'invite tous les
Comités de Police et de Recherches , passés ,
présens et à venir , de s'occuper de ce délit. "
"1
M. de Foucault en a dénoncé un autre
plus étrange , s'il y a quelque chose d'étrange
maintenant. C'est un ouvrage incendiaire ,
intitulé le Tocsin , envoyé sous le sceau de
l'Assemblée dans toutes les villes , villages
et hameaux de l'Artois. Plusieurs Communautés
ont écrit au Comité des Recherches ,
en s'enquerránt si ce brûlot étoit un Décret
de l'Assemblée Nationale. M. de Foucault a
démandé lui , si la liberté de la presse ss'' étendoit
jusqu'à un pareil brigandage ?
M. Charles de Lameth , qui pouvoit se
plaindre de quelques Ecrits satiriques , a sacrifié
son ressentiment. à la liberté illimitée
de la Presse. A son avis , l'Assemblée devoit
mépriser les Libellistes , et les laisser im
punis . Des plaintes personnelles ne pouvoient
absorber le temps consacré à l'Etat.
"« Le Public , a-t - il dit encore , est unJuge
incorruptible. Defendez les intérêts du Peuple,
et vous aurez à la fin de la Législature, la
meilleure réputation , malgré les libelles.
Cet indubitable empire du jugement des
Citoyens sensés et vertueux , dont , comme
l'a fort bien dit M. Bergasse , on ne fait
pas l'opinion , a été reconnu par l'Assemblée.
"
Puisque , a ajouté M. Target , la Loi
sur les libelles est infiniment importante ,
elle ne doit pas élre redigee dans un mo-
Nº. 1er. 2 Janvier 1790 . C
( 50 )
ment , où quelques intérêts particuliers
pourroient influer sur un régime , qui doit être
etabli pour les siècles.
La discussion en est restée à cette conclusion
, et la Séance a été levée.
DU MARDI 22. SÉANCE DU SOIR.
Parmi les objets qui formoient l'ordre du
jour , étoit un Mémoire de M. le Marquis
de bouillé , avec des Pièces justificatives ,
contre les plaintes portées à l'Assemblée par
un Député de Charleville , sur l'exportation
des grains.
M. de Dillon a également proposé la lecture
d'un parcil Mémoire envoyé par M.
d'Estherasy , contenant des certificats sur
l'exactitude avec laquelle les cordons de
Troupes faisoient le service.
M. d'Estourmel s'est déclaré porteur d'in
grand nombre de Lettres de Cambrai sur
le même objet ; il a demandé le renvoi de
toutes ces Pièces au Comité des Rapports ;
´ce qui a été décrété .
L'ordre du jour annonçoit encore un Rapport
sur les subsistances de Saint- Domingue ;
et un autre Rapport déja entamé dans les
Séances précédentes , sur l'exportation des
grains .
M. Heberard a fait sentir l'importance de
ce dernier , en ajoutant que la tête des Officiers
de Noyon venoit d'être mise à prix ,
un Juge d'Auvergne tué , un autre dans la
Sénéchaussée d'Héral pendu en effigie , pour
avoir voulu protéger la circulation des
grains.
Il a proposé un Projet de Décret , sur lequel
M. de la Galissonnière a observé que
les régimes réglementaires , concernant les
( 51 )
grains , ne servoient qu'à entretenir la fermentation
et l'inquiétude des Peuples ; que
les Primes sur- tout invitoient à la fraude ,
et jointes aux autres dispositions du Décret ,
tendoient à faire de la Législation des grains ,
un régime semblable à celui des Aides , proscrit
par l'Assemblée.
M. de Bois- Landry s'est élevé contre la
peine de mort proposée par le Décret .
L'Assemblée a rejeté , par la que tion
préalable , toute la partie pénale du Décret ;
mais pour détruire toute entrave à la circulation
des grains , íl a été décidé que les
Comités de Féodalité, de Commerce et d'Agriculture
, présenteroient les moyens de
supprimer , sans injustice , les droits de
minage , hallage , péage , étalage , leyde , et
autres semblables.
DU MERCREDI 23 DÉCEMBRE.
A l'ouverture de la Séance , il a été déposé
sur le Bureau, de la part de M. l'Abbé
Major, Professeur à Bar-le-Duc , une sphère
planétaire , que M. de la Lande regarde
comme la plus propre à faire connoître le
systême du monde... L'Assemblée a autorisé
son Président d'écrire une Lettre de remercîment
au Donateur.
Au nombre des Adresses , il s'en est trouvé
une de 60 Communautés du Vivarais , de la
Provence , du Languedoc et du Dauphiné.
Rassemblées au nombre de 27,000 Citoyens
armés , elles se sont confédérées avec les
Communautés Dauphinoises , réunies dans
la plaine de l'Etoile , sous l'obligation d'un
Serment , dont voici la formule : « Nous ,
François , jurons à Dieu et à la Patrie ,
de veiller jusqu'à la mort à l'exécution des
"C
Cij
( 52 )
14 Décrets de l'Assemblée Nationale , et de
« nous prêter à cet effet tous les secours né-
" cessaires . «
( Les Affiches de Dauphiné , et une autre
Feuille périodique qui se publie à Grenoble ,
sous le titre de la Vedette , prétendent que
les 12,000 Soldats - Citoyens qui se sont rassemblés
à la plaine de l'Etoile , y ont , entre
autres , juré de poursuivre tous ceux qui
PARLEROIENT OU QUI ÉCRIROIENT contre
les Décrets de l'Assemblée Nationale Il
seroit souverainement important de vérifier
cette violation des Droits de l'Homme et du
Citoyen , aussi outrageante à la liberté qu'au
Corps Législatif. Quoi ! un Dauphinois ou un
Languedocien , pour des paroles ou des Ecrits,
sera responsable au premier Corps armé , qui
usurpera le droit de le punir ! Nous serious
alors , non sous le Gouvernement de l'Assemblée
Nationale , mais sous celui d'Alger ,
sous l'épouvantable despotisme d'une Démocratie
militaire. ).

La liste des nouveaux dons patriotiques a
offert , entre autres , le District de Saint-
Lazarre , qui a envoyé 37 marcs d'argent ,
et un Contrat de 2000 liv. sur les Aides et
Gabelles .
Les Protestans de Landau en Basse - Alsace
, donnent une somme de 1200 liv..
MOTION SUR LES JUIFS ET LES COMÉDIENS .
L'ordre du jour appeloit la discussion sur
le droit d'éligibilité , étendu à tous les Citoyens
actifs , réunissans les conditions prescrites.
Aucune Loi n'ayant statué d'exception
, il est clair qu'on ne pouvoit disputer
aux Comédiens , pas plus qu'à toute autre
( 53 )
Profession , l'exercice de leurs droits civiques.
Dans l'occasion , personne n'auroit eu
à leur objecter un statut contraire , ni , par
conséquent , à élever une opposition légale.
Il est des états exclus par leur nature même
des emplois Civils et Militaires . Celui qui
représente au Théâtre François Cicéron ou
Pompée , ne peut être Cicéron à l'Assemblée
Nationale , ni Pompée dans les Camps . Ainsi ,
point de crainte qu'un Acteur devienne un
Représentant de la Nation ou un Maire de
Ville. Si ce Comédien quitte le Théâtre , et
que son goût ou ses talens l'appellent aux
Vocations publiques , il n'est plus Comédien ,
et la question posée ne peut le regarder.
Plus d'une fois , le célèbre Garrick fut sollitité
d'entrer au Parlement ; son Election
étoit certaine ; mais , outre que ses grandes
connoissances , ses talens littéraires , l'estime
personnelle dont Phonoroient les hommes les
plus distingués de l'Angleterre , justifioient
te choix , il eût forcé Garrick à abandonner
la scene. Il préféra d'y rester avec toute sa
gloire , plutôt que d'acquérir celle d'un Parlementaire
du second ordre.
Nous abrégerons les débats de cette Séance
et de la suivante , où l'on a vu , avec quelque
peine , cet amalgame des Juifs , des Comédiens
, du Bourreau , etc. Il nous semble
fächeux de voir le Législateur occupé deux
journees entières à des questions de cette
nature , au milieu de travaux immenses , toujours
croissans , dout personne ne prévoit le
terme , ui ne se dissimule la gravité. L'etat
des Juifs mérite sans doute une longue et
mûre Délibération ; mais on n'a pas encore
statue sur leur état civil , et l'on parle de
prononcer sur leur association subite à la
Cij
( 54 )
souveraineté du Peuple ! On sait qu'en 1754 ,
cette question fut agitée sous tous ses rapports
au Parlement d'Angleterre ; on accorda
aux Juifs un Bill de naturalisation que le
eri public et le ridicule firent révoquer dans
la Session suivante . Le Ministère qui l'avoit
fait passer , fut hors d'état de le soutenir.
Cette matière est épuisée depuis long -temps ;
mille Ecrits ont debattu le pour et le contre ;
ce seroit faire injure aux lumières de nos
Lecteurs , d'étendre le rapport des argumens
et des objections qui ont reparu dans ce
débat préliminaire.
A cette occasion , on a répété et commenté
dans quelques Journaux , un sophisme déja
produit , lorsqu'on a délibéré sur le droit d'éligibilité.
Les Juifs , a- t- on dit , restent sous
Poppression , s'ilane participent aux Emplois
et à leur Election . Réduits à une outrageante
protection ,leur exclusion offensera la liberté de
Phomme.
C'est confontre la liberté avec le pouvoir.
Confusion funeste , déraisonnable , désavouée
par l'expérience . Sans doute , les Juifs
ont droit à un état civil qui leur assure ,
comme à tous les Citoyens , le libre exercice
de leurs facultés , celui de leur Calte , et l'inviolabilité
de leurs vies , de leurs fortunes ,
de leur industrie. Ce n'est pas être protégé ,
que d'exister sous la sauve garde de la Loi
commune à tous. S'il falloit concourir à sa
confection pour en jouir , tout le Royaume
en seroit privé , à l'exception des Députés
Nationaux ; car , concourir à l'Election d'un
Représentant qui ne représente en aucune
manière , votre volonté individuelle , n'est
pas un acte de Législation. Cet infiniment
petit de la Puissance suprême , s'evanouit
( 55 )
même pour tous les votans qui ont refusé
leurs suffrages aux Députés élus par la Majorité.
Par conséquent , dire qu'un Citoyen
est privé des Droits de l'Homme , toutes les
fois qu'il ne vote pas à l'Election de quel- '
ques Députés , ou qu'il lui est impossible de x
l'être lui- même , c'est condamner à la servi
tude les de la France.
Revenons au débat qui a fait naître ces
considérations préliminaires.
" Vous avez , a dit M. de Clermont- Tonnerre
, consacré l'égalité des droits , et déclaré
que nulle profession utile n'entraînera
dérogeance , que nul ne pourroit être inquiété
dans ses opinions Religieuses . D'après
ces principes , j'ai deux objets à examiner
l'exclusion relative à la profession , et l'exclusion
relative au Culte. ":
"
Ou les professions qu'on veut exclure
sont nuisibles , ou elles ne le sont pas. Si
elles sont nuisibles , c'est commettre un délit
habituel , que de les exercer , et la Loi doit
les proscrire. Si elles ne le sont pas , la Loi
leur doit un appui , et le préjugé qui les
condamne est injuste. Parmi ces professions
il en est deux , qui , depuis long- temps , ont
été dégradées par l'opinion . Je veux dire ,
les Exécuteurs des Arrêts Criminels , et les
gens qui composent vos Théâtres.
"
" Votre Législation Criminelle effacera
le premier de ces deux préjugés . Ainsi que
dans les usages militaires , la main qui a
frappé le coupable n'est pas déshonorée . Il
seroit absurde. que la Loi dît : Fais cela , tu
seras infame.
"

Depuis long- temps , le préjugé s'est également
armé contre les Acteurs , parce qu'ils
Civ
( 56 )
sont sous la dépendance de l'opinion publique.
"
་ ་
2
Cette dépendance fait notre gloire , et
elle les flétriroit ! .... D'honnêtes Citoyens
peuvent nous présenter sur les Théâtres les
chef- d'oeuvres de l'esprit humain , des ouvrages
remplis de cette saine philosophie
, qui , placée à la portée de tous les
hommes a préparé le succès de notre révolution
, des leçons de patriotisme et de
bonnes moeurs , et vous leur direz : Vous
etes Comédiens du Roi , vous occupez le
Théâtre de la Nation , yons êtes infames...
Epurez les Spectacles , ennoblissez- les , et
n'avilissez pas les hommes qui exercent des
alens aussi estimables . "
"f
Je passe au second , objet. N'est- ce pas
inquiéter des Citoyens pour leurs opinions Retigieuses
, que de les priver du droit le plus
cher , à raison du Culte qu'ils professent ?
La Loi ne peut fixer la croyance des individus
; elle ne peut réprimer que les actions ,
orsqu'elles sont nuisibles à la Société ( 1) .
(1 ) Mais si les dogmes d'une Religion conduisent
à ces actions nuisibles , doivent - i's '
être tolérés ? Admettroit-on au Gouvernement
de l'Etat , les Sectateurs d'une croyance,
qui ordonneroit les sacrifices humains , la
communauté des sexes , la haine des autres
Religions' , ou des pratiques contraires aux
moeurs et à l'ordre social? On voit done que
Opinant pose ici un principe trop général.
Est il bien certam , par exemple , que la
Théocratie soit compatible avec un Gouvernement
Républicain ? Celui- ci souffrirat
- il le dogme si long-temps professé de la
Puissance de droit di in ?
(57 )
Je demande aux Ministres de notre Religion
, si la Loi leur disoit : Quittez la Loi
de vos Peres: que répondraient- ils ? Sommesnous
des incendiaires , des méchands ? Notie
Religion ne commande aucun des crimes
que punit la Loi de l'Etat.... "
Les Juifs , dit-on , ne sont pas sociables ;'
ils font l'usure : c'est parce qu'ils sont expulsés
de vor tables , de vos maisons , de vo ;
societes ; c'est parce que vous ne leur permettez
de posseder que de l'argent . Ce n'est
donc pas l'effet de la Loi Judarque , c'est
votre propre ouvrage. Les Juifs sont devenus
Citoyens en Allemagne , où ils sont admis
à toutes les dignités ( 1 ) . Dans plusieurs
Villes de France ils ont concourra aux Elections
, ils sont Membres , des Gardes Natiomales
; il ne tient donc qu'à vous de les
rendre Citoyens .
M. l'Abbé Maury : » Tout homme de bien
frémit à la vue de celui qui assassine sun semblable
de sang- froid . Est- ce le préjugé qui
lui parle , ou un cri d'indignation qui s'eleve
dans son aure ? On dit la Loiorque
donne cette action ; mais la Loi ordonnet-
elle à un homine d'être Bourrean ? Fa
se consacrant volontairement à Pexercice
}
( 1 ) Nulle part , si je ne me trompe » 3
ils ne sont admis aux dignites ni aux
charges de l'Etat. Voyez les Edits ier
l'Empereur et autres . Dans la Pologue ,,
qui est pour les Juifs un Paradis , is ne
cultivent pas les terres , quoiqu'ils le puis
sent , et qu'ils en possedent . A l'instaut
même , la Diete s'occupe des moyens de es
y obliger.
Cv
( 58 )
d'un tel ministère , il s'est voué lui - même
au déshonneur ; et l'honneur est la premiere
vertu à respecter dans une Monarchie.
Il n'est pas plus exact de dire que c'est
par préjugé qu'on exclut les Comédiens . Au
contraire , cette opinion honore la Nation ;
car la morale est la première base de la
Société et la première Loi violée par la
profession du Théâtre , puisqu'elle soustrait .
n.fils à l'autorité paternelle.
un

« On s'est servi d'un sophisme , en disant
que l'homme exclu des fonctions d'Administration
étoit infame. Certes , vous n'avez pas
voulu noter d'infamie ni le serviteur à gage ,
ni le fils du débiteur insolvable , ai l'homme
qui n'aura pas le revenu que vous avez déterminé.
"
Quant aux Juifs , ils ne sont ni une secte ,
ni une société partieuliere ; ils forment une
Nation qui a ses Lois , qui les a suivies ,
et les suivra toujours . Demander s'ils peuvent
être Citoyens , c'est demander si un Anglois
ou un Dancis peut devenir Citoyen François
, sans être naturalisé .
Depuis 17 siecles , Etrangers aux autres ,
Nations , les Juifs n'ont jamais fait que le
commerce de l'argent , ils ont été les fléaux
des Provinces agricoles ; aucun d'eux n'a su
annoblir sa main en dirigeant le soe de la
charrue. En Pologne , où ils possèdent des
terres , les sueurs des Esclaves Chrétiens
arrosent les sillons où germe l'opulence des
Juifs , qui pèsent des ducats , et calculent
ee qu'ils peuvent ôter aux monnoies , sans
s'exposer aux peines portées par la Loi.
En ferez-vous des Laboureurs ? ils ne
l'étoient pas sous David et sous Salomon .
En ferez tous des Soldats , des Artisans ?
( 59 )
leur horreur du célibat , leur sabbat , leurs
Fêtes s'y opposent.
En Alsace , les Juifs possèdent 12 millions
d'hypothèques sur les terres ; dans un mois
ils seroient Propriétaires de la moitié de
cette Province ; dans dix ans ils l'auroient
entierement conquise.
Vous ne devez pas leur accorder un droit
qu'ils ont 7 fois perdu , et jamais mérité . A
Dieu, ne plaise qu'on les persécute ; anathème
aux Intolerans . Votre Décret sur la
liberté des opinions religieuses , met les
Juifs sous une inviolable protection , cellé
de la Loi.
M. Robespierre renouvela les argumens.
déja développés d'une maniere lumineuse ,
précise et philosophique , par M. de Clermont-
Tonnerre.
M. l'Evêque de Nancy ajouta quelques
considérations à celles de M. l'Abbé Maury.
La Ville de Nancy m'a chargé de réclamer
contre la Motion qu'on vous propose
, et l'intérêt même des Juifs le prescrit.
Le Peuple les a en horreur. Ils ont été
souvent en Alsace et en Lorraine les victimes
d'émeutes populaires. Il y a 4 mois qu'on
menaçoit à Nancy de piller leurs demeures .
Me transportant au lieu de la sédition ,
j'entendis les uns reprocher aux Juifs d'être
accapareurs de bleds ; les autres , qu'ils achetoient
les plus belles maisons de la Ville.
Un des seditieux ajouta : « Oui , Monsieur,
si nous avions le malheur de vous perdre ,
nous yerrions , je crois , un Juif devenir
Evêque , tant ils sont habiles à s'emparer
de tout. D'après ces indices , il est aisé .
d'apercevoir qu'un Décret qui leur donneroit
la qualité de Citoyens , pourroit, allumer un
33
C vi
( 60 )
grand incendie C'est ainsi qu'en Angleterre
ayant obtenu une pareille faveur du Parlenient
, ils devinrent bientôt les victimes d'un
wéjugé que la Loi n'avoit pu surmonter ; les
Boulangers leur refusèrent du pain , et ils
furent obligés de demander la révocation du
Bill .
4
2
M. Duport défendit encore le principe d
M. de Clermont - Tonnerre ; mais il en présenta
une rédaction moins déterminée, moins
susceptible d'objections.
" >
" L'Assemblée Nationale , dit - il , décrète
qu'il ne pourra être opposé à aucun François
, soit pour être Citoyen actif
" soit pour être éligible aux fonctions
« publiques , d'autres motifs d'exclusion que
ceux qui résultent des Décrets de PÂs ~
semblée Nationale ; dérogeant à toutes
Lois et Règlemens à ce contraire .
"
M. Brunet de la Tuque , présenta en ces
termes , sa pre-miere Motion , exclusivement
rédigée en faveur des Protestans, et qui écartoit
toutes les difficultés :
"


Les Non- Catholiques qui auront d'ailleurs
rempli toutes les conditions d'éligi-
... bilité prescrites par les précédens Décrets ,
pourront être élus dans tous les degrés
d'Administration . 2 ° . Les Non - Catholiques
" sont capables de posseder les Emplois Ci- .
vils et Militaires , comme les autres Ci-
.Layens .
"
40 . "
Une approbation unanime avoit suivi la
première lecture de cette Motion ; mais une
plus grande extension de principes , ayant
été invoquée , et habilement défendue , on
reclama la priorité en faveur de la rédaction
de M. Duport ; les deux épreuves par assis
en levé furent équivoques ; on passa à l'appel
( 61 )
nominal , et 408 voix contre 403 , refusèrent
la priorité demandée .
DU JEUDI 24 DÉCEMBRE
Du moment où l'on avoit mis en question
l'admissibilité des Comédiens an partage
des fonctions publiques , un Décret de
reprobation devenoit certainement une tache ,
et il n'est pas étonnant que les Comédiens
François se soient alarmes , à l'approche de
la délibération . M. le Président a donné lectüre
d'une Lettre par eux adressée à l'Assemblée
, et où ils prient M. le Président de
les instraire s'il a été renda quelque Decret
à leur égard .
Nous protestons , ajoutént- ils , de ne
jamais employer nos talens que d'une maniere
digne de Citoyens François . Nous desirons
que la Législation réforme les abus
qui peuvent s'être glissés sur le Théâtre ,
et qu'elle daigne s'en servir comme d'un
instrument d'influence sur l'opinion publique
et sur les moeurs. "
Cette Lettre a été applaudie d'une partie
de l'Assemblée , qui a demandé qu'elle
fût insérée dans le Procès- verbal . Une grande
Majorité s'y est opposée .
1
Quelques détails de la police de l'Assemblée
dont on s'est occupé ensuite , ont™
conduit M. de Mirabeau à énoncer une Motion
déja présentée sans succès , appuyée cépendant
sur les principes de toute Assemblée
délibérante , sur l'usage de plusieurs
Corps législatifs , etsar l'expérience de cette
Session même.
Cette Motion portoit 1 : Que personne
ne pût sortir avant d'avoir donné sa voix ;
2°. qu'aucune convocation particulière n'é-
2
( 62 )
loignât des Membres pendant l'heure des
Séances.
་་
"
се
A ces propositions M. de Foucault en a
ajouté une troisième . Que les Membres ,
individuellement , ou les Comités , soient
invités à présenter à l'Assemblée un ordre,
« et un plan de travail qui ne puisse être in- :
terrompu par aucune Motion étrangère ,
" et qui nous fasse voir le terme de nos tra-
"
་ ་
" vaux. "
La première proposition a été rejetée par la
question préalable ; la seconde ajournée ;
la troisième est restée indéterminée .
MOTION DE M. BRUNET DE LA TUQUE.
Passant à l'ordre du jour , M. le Prince :
de Broglie a proposé une nouvelle rédaction ,
qui sous la qualité d'amendement à celle :
de M., Brunet de la Taque , n'étoit cependant
qu'une forme nouvelle de celle de M.
Duport.
" •
L'Assemblée Nationale a ajourné la délibération
sur le Droit de Cité réclamé
« en faveur des Juifs , et au surplus a dé- ,
« crété qu'il ne pourra être exigé aucune
condition d'eligibilité , ni admis aucun mo- ›
tif d'exclusion, que ceux qui ont été dé-
« terminés par la Constitution . "
И
L'ajournement de la délibération sur les
Juifs étoit une demande neuve. M. le Président
voulut la mettre aux voix ; mais elle
trouva bientôt des Antagonistes,
M, l'Abbé Mauri allégua l'injustice de laisser
cette Nation incertaine sur son sort ,
et de lui faire concevoir, des espérances
dont il seroit plus cruel de décheoir .
De là il passa à la Lettre des Comédiens .
" Les Comédiens , s'écria- t- il ! il est bien
étonnant qu'avec la publicité de nos
"1
( 63 )
"
Séances , ils viennent nous demander ce que
« nous avons décidé à leur égard ; et il me
paroît étrange qu'ils se croyent autorisés
d'entretenir une Correspondance avec le
de l'Assemblee Nationale.
18
и
44 "
Ces paroles excitèrent des rumeurs.
"
M. le Président , se croyant inculpé , usa
de son autorité pour rappeller l'Opinant à
l'ordre. J'ai cru , ajouta -t-il , devoir à la
dignité de l'Assemblée d'empêcher que son
President demeurât chargé d'une inculpation
aussi grave et aussi peu méritée. Entretenir
Correspondance , signifie recevoir
des lettres et en écrire ; or , certainement je
ne répondrai jamais aux Lettres écrites à
l'Assemblée , sans prendre son autorisation
. »
Un grand bruit s'éleva dans une partie
de la Salle de grands applaudissemens
dans l'autre. La réponse du Président ne
paroît pas néanmoins susceptible de réplique.
Rentrant dans l'objet de la discussion ,
M. de Clermont - Tonnerre combattit un amendement
proposé par M. de la Galissonnière ,
qui consistoit à faire précéder les mots
Non - Catholiques du mot Chrétiens ; restriction
qui préjugeoit évidemment l'exclusion
des Juffs.
La Loi , ajouta M. de Beaumetz , ne
connoit les Religions que sous leurs rapports
extérieurs et politiques ; elle ne se
permet point d'examiner jusqu'à quel point
la maniere dont elles honorent l'Etre Suprême
, differe de celle dont il veut être honoré.
Elle ne doit faire aucune distinction
entre les Cultes paisibles . Cette protection
spéciale mettant une Secte au niveau du
( 64 )
Cahe dominant , eleveroit deux Autels rivaux
, qui bientot se detruiroient . La Loi
s'est toujours servi de l'expression génerale
de Non-Catholiques , parce que la justice doit
ére égale pour tous ceux qui connoissent et
adorent l'Etre Suprême. Les Protestans sont
nos freres ; il n'y a nulle raison de les exclure.
Quant aux Juifs , frappés de la réprobation
politique et religieuse , ils
ne
sont pas dans les mêmes circonstances. Leurs
Lois les écartent de tous les moyens de
devenir regnicoles , et d'acquérir le nom de
François. J'ai plusieurs raisons de croi.e
qu'ils ne voudroient pas même les Emplois
Civils ou Militaires que vous leur offiiriez ,
et sans doute votre Decret seroit une generosite
mal entendue. Au surplus , il faut connoitre
leurs intentions , leurs demandes , et
examiner sils entendent se soumetre à nos
Lois . Sous-ce rapport , j'opine pour l'ajournement.
"
"
A l'égard des Comédiens , je suis surpris
de trouver l'esprit des Législateurs plus
severe que les Lois anciennes ; car ce ne
sont jamais que les Décrets Ecclésiastiques
qui ont prononcé une sorte d'infamie
sur leur Etat . ' "
Quelques anciens Peoples les ont banuis ,
parce que le Theatre n'étoit alors qu'un nriroir
de scandale et d'indécence ; aujourd'hui
les Comédiens sont les Dépositaires des
chef- d'oeuvres dont s'honoré la France et
qui font l'admiration de l'Europe.
44
Rousseau disoit à ses Concitoyens . « Evitez
les Spectacles qui énervent les mais
" et entraînent des dépenses inconsiderées ;
« vous avez vos femmes , vos enfans , les
grands intérêts de la Patrie ; voilà des
60
( 65 )
"
Spectacles dignes de vous. Mais pronon-
" cerez- vous pour la France cette morale
" severe du Politique de Genève ?
Je propose deux amendemens à la rédaction
de M. Brunet savoir : L'Assemblée
décrète , etc .... …………. sans eutendre rien préjuger
sur les Juifs , sur le sort desquels l'Assemblée
se réserve de statuer. 2º . Et au surplus , qu'il
ne puisse être opposé à l'éligibilité d'aucun
Citoyen , d'autres motifs d'exclusion que ceux
qui résultent des Décrets constitutionnels.
M. de Mirabeau : Rousseau ne trouvoit
point de Théâtre dans sa Patrie , et demandoit
qu'on se gardât d'une pareille institution
dans un Pays où les moeurs étoient
encore pures ; mais seront- ils proscrits là où
il servent de contre- poison à la corruption ?
Cette profession n'a été déclarée infame
par aucune Loi Françoise ; c'est done un
droit que vous avez à leur conserver. L'article
4 des Ordonnances des Etats d'Orléans,
e leur assuroit déja.
L'incompatibilité des fonctions n'entraîne
pas l'illegibilité. Personne ne doute qu'il y
ait incompatibilité entre les fonctions de
l'horas , qui monte sur le théâtre , et celles
d'Administration exercées dans le même noment
; mais cet incompatibilité n'exprime
pas une tache ; les emplois les plus honorables
sont incompatibles entre eux , et rien
n'empêcheroit de tirer du théâtre un sujet
digne de remplir de plus hautes fonctions ,
pour lui confier celles que son mérite lui auioit
acquises .
L'Orateur finit par opposer quelques idées
à celles de M. de Baumetz sur les Juifs.
16
M. le Marquis de Marnezia. Tous les
Membres de cette Assemblée semblent avoir
( 66 )
pris pour guide , dans leurs différentes opi
nions , l'Auteur immortel du Contrat Social.
Mais , Messieurs , Rousseau n'est pas tout
entier dans ce Livre , on le retrouve encore
dans ses autres ouvrages. Lisez sa Lettre
sur les Spectacles , et ne prononcez pas avant
de l'avoir lue et méditée sur la question qui
vous occupe ; vous y verrez ce qu'il pense
des Comédiens , et peut- être alors sentirezvous
que vous ne deyez pas leur accorder
le droit de siéger dans vos Assemblées Administratives.
"
M. l'Abbé de Montesquiou étoit appelé
par une partie de l'Assemblee à répondre à
M. de Mirabeau , mais la discussion fut formée
, et on entra en délibération. L'amendement
de M. de la Galissonnière , écarté
par la question préalable , ne laissoit à décider
que les amendemens de M. de Beaumetz
; ils furent tous deux admis , et joints
à la Motion principale de M. Brunet de la
Tuque , dans le Decret suivant , adopté à
une grande Majorité.
1 ° . Que les Non- Catholiques qui auront
d'ailleurs rempli toutes les conditions d'éligibilité
, pourront être élus dans tous les
degres d'Administration ; 2 ° . que les Non-
Catholiques sont capables de posséder les
Emplois Civils et Militaires comme les
autres Citoyens , saps entendre rien préjuger
snr les Juifs , sur lesquels elle se réserve de
statuer , et au surplus , sans qu'aucun Ci-,
toyen puisse être éloigné des Emplois Civils
et Militaires , par d'autres motifs que
par ceux déterminés par ses précédens Décrets
sanctionnés par le Roi. »
DU JEUDI, SOIR , 24 DÉCEMBRE. On(
67 )
n'avoit point achevé la lecture d'une liste
nombreuse de dons patriotiques , quand M.
de Gouy d'Alcy a présenté celui de 3000 1 .
au nom de la Commune de Moret , dont
les trois Députés ont été admis à prendre
seance à la Barre. Avant de quitter la
Tribune , M. de Gouy d'Arcy a adressé à
P'Assemblée le Discours suivant :
"
་ ་
"
་ ་
"
-
J'ai eu l'honneur , le 2 de ce mois , de
prendre , en présence de la Nation , un
engagement solennel . Je viens aujourd'hui
recevoir vos ordres , et vous prier de vou
" loir bien fixer , pour après les Fêtes , le
jour et l'heure où il vous plaira d'accorder
" une audience entière pour entendre la dénonciation
du Ministre de la Marine , et
la lecture de toutes les preuves et pièces
justificatives que nous sommes chargés de
présenter à l'Assemblée Nationale , au nom
de nos Commettans. »
"
Le
"
"
#f
"
" Pour éviter , s'il est possible , dans une
» cause aussi importante , que des papiers
ministériels ne travestissent mes paroles ,
" comme certains l'ont déja fait , et ne me
fassent dire précisément le contraire de ce
que j'aurois dit , je demande permission
de déposer par écrit sur le Burean , ces
« quatre mots qui contiennent la requêté que
j'ai l'honneur de vous présenter. "
11
་ ་
18
Comme on le voit , il ne s'est écoulé que
22 jours entre la première annonce de M.
de Gouy, le 2 de ce mois , et sa présentation
formelle. Les opinions ont paru partagées
sur cette nouvelle démarche , Assem
blée n'a rien statué , ni reçu la Dénonciation ,
L'offre des Genevois , dont l'acceptation
restoit indécise , ayant été rappelée par
M. de Virieu , M. Reubell a considéré et
( 68 )
rejeté ce don , comme un contrat d'attermoyement
entre un Debiteur et ses Créanciers
.
un
M. de Volney est allé plus loin , en répétant
ses assertions de la semaine dernière .
Si cette offre pouvoit être regardée comme
LE PRIX DE LA SERVITUDE DU PEUPLE
GENEVOIS , ACCABLÉ DE LA PLUS DURE
ARISTOCRATIE ; s'il s'agissoit de vendre
des secours que l'équité condamne ,
Peuple généreux et libre doit rejeter cette
politique. Rien de plus vrai assurément . H
ne restoit qu'à prouver les motifs supposés
du don , la servitude et la dure Aristoeratie
des Genevois ; c'est à quoi M. de
Volney s'est engagé , en annonçant qu'il
travailloit à découvrir les véritables motifs
de cette munificence .
M. Barnave , suivant le Point du Jour ,
qui nous fournit l'Analyse de cette discussion
, a appuyé le Préopinant , en avertissant
l'Assemblée qu'il avoit vu une Lettre
de Genève , par laquelle on assuroit que
cette offre n'étoit point l'effet de la volonté
de toute la République , mais bien de ceux
qui la gouvernent.
Ces raisonnemens ont fini par l'ajournement
de la discussion à Mardi prochain .
L'affaire des Subsistances de Saint- Dpmingue
a été de nouveau proposée , et egalement
remise à Mardi.
La Séance a éte terminée par un rapport
de M. Tronchet sur l'explication de
quelques points de la loi criminelle , rapport
dont la lecture s'achevera'le 2 Janvier.
Du TEEDREDI 25 DĹCENERE. Fête , et
point de scéance.
E

P
( 69 )
DU SAMEDI 26 DÉCEMBRE.
La lecture des Procès - Verbaux des deux
Séances de Jeudi , a donné lieu a plusieurs
observations de la part de MM . P'Evêque
de Clermont , de Marguerites , de Foucault
et divers autres . Ils ont demandé qu'on retrauchât
un trop long exposé des opinions
et sur-tout de ce qui étoit relatifà la denonciation
de M. de Gouy.
Il a été décidé que la rédaction seroit
rectifiée par MM . les Secrétaires , pour en
être fait une nouvelle lecture.
M. de Montlauzier a demandé si l'Assemblée
avoit entendu prononcer sur la question
de l'éligibilité des Ministres , en rendant
le Décret de Jeudi dernier , qui rejete
tous motifs d'exclusion , non énoncés dans
les précedens Décrets . L'on a ajourné
cette question , étrangère à l'ordre dujour,
D'apres l'observation de M. le Cure d'Evaux
, on a arrêté la suppression des Séances
du Soir , dont les inconvéniens furent inufilement
développés le mois dernier , et qui
seront réservées aux travaux des Comités et
aux Assemblées de Provinces .
Une Lettre de M. Lambert, Contrôleur
Général des Finances annonce le refus de
la Ville de Dreux et lieux voisins , de payer
les impositions , à moins que l'Assemblée
ationale ne les demande.
Plusieurs autres Villes du Royaume menacent
de la même opposition , sous différens
prétextes.
M. Boutarie s'est étonné de ce que M.
le Controleur Général témoigne à M. le Président
un simple sentiment d'attachement ;
( 70 )
tandis que M. le Premier Ministre des Finances
lui écrit avec respect.
Après un grand nombre d'observations ,
inutiles à rapporter ici , il a été arrê é que
M. le Président écriroit à la Municipalité
de Dreux pour lui rappeler les Décrets de
l'Assemblée.
7
M. le Brun parlant au nom du Comité des
Finances , a détaillé avec précision et clarté ,
le concours des circonstances publiques ct.
particulières qui suspendent le zele des Citoyens
dans leurs déclarations de la Contribution
Patriotique. Les Créanciers de l'Etat ;
Tout ce qui est attaché à l'Administration
aux Tribunaux , les Ecclésiastiques , le Commerçant
, l'homme de toutes les professions
a senti l'influence des événemens publics , et
craint d'hasarder une fortune incertaine et
ébranlée. Ces considérations ont déterminé le
Comité à proposer un décret , qui proroge
de deux mois le terme des déclarations ;
ce terme arrivé , les Municipalités seroient
autorisées à contraindre ceux qui refuteroient.
"
M. de Mirabeau a demandé qu'on exclût
toate contrainte ; M. de Raderer , qu'on fit
imprimer la liste des Déclarations .
Le D: cret a été rendu en ces termes :
" L'Assemblee Nationale considérant que
les circonstances publiques et particulières ,
« les variations que doit opérer dans les
« revenus l'heureuse révolution qui va réunir
et régénérer les François , l'inaction de la
« plupart des Municipalités , les doutes qui
ont pu s'élever sur l'esprit et sur l'extension
de la Loi , ont dû retarder les Dé-'
" clarations prescrites par son Décret du 6
Octobre dernier ; "
"
( 71 )
it
"
"
Considérant qu'un nouveau délai est
sollicité par les raisons les plus légitimes ,
« qu'il importe sur - tout que les premiers
actes de ces nouvelles Municipalités qui
" vont être pour les Peuples les gages et
« les garans de la liberté , de la sécurité ,
a de toutes prospérites publiques et partiticulières
, ne soient pas des actes de ri-
" gueur, mais de confiance et de patriotisme ,
a décrété et décrète :
"
"
"
"
"
K
Qu'il sera accordé un délai de deux mois ,
à dater du jour de la publication du pré-
" sent Décret , pour faire les Déclarations
prescrites par son Décret du 6 Octobre
« dernier ; que ce nouveau délai expiré , les
Municipalités appelleront tous ceux qui
« seront en retard ; que la liste des noms
des Contribuables Patriotes sera imprimée ,
avec la liste des sommes qu'ils se seront
soumis à payer.
"
i
• "}
M. le Camus exposant les abus manifestés
par la liste des pensions , a énoncé
un projet de décret , dont la principale disposition
tend a suspendre le payement des
échéances du premier Janvier 1790 , jusqu'au
premier Juillet suivant. Pendant cet
intervalle , les Pensionnaires présenteront
Jeurs titres , pour être vus , visés , approuvés ,
réduits ou supprimés s'il y a lieu .
L'examen de cette Motion a été remis à
Lundi.
Une déuonciation avoit été portée au
Comité des Rapports , contre l'Intendant
d'Alençon et son Subdélégué de Belême ,
accusés de menées , pour exclure de la
prochaine formation des Municipalités , des
Citoyens qui leur faisoient ombrage. Le
Comité des Recherches a qui cette dénon(
72 )
ciation avoit été d'abord adressée , l'ayant
jugée hors de sa compétence , elle a passé
au Comité des Rapports , qui a décide n'y
avoir pas lien à delibérer. Son Président et
ses Secrétaires ont signé cet Arrêté , et l'ont
fait signer au Président de l'Assemblee .
Celui - ci , néanmoins , a cru en devoir communication
; sur quoi sont intervenus les
deux Décrets suivans , le premier proposé
par M. Duport , le second par M. Chassey.
"
"
PREMIER DÉCRET.
L'Assemblée Nationale a décrété qu'aucun
Comité de l'Assemblée Nationale ne
« pourra rendre public son avis ; mais il sera
« tenu , dans tous les cas , de consulter l'Assemblee
, qui , seule , pourra décider ce
qu'il conviendra de faire. »
"
14
46
"
"
"
*
"
"
"
20
44
SECOND DÉCRET.
" L'Assemblée Nationale , sur les observations
faites par un Membre du Comté
des Rapports , relativement à un acte signé
par le Président et le Secrétaire de ce
Comité , sous la date du 23 de ce mois ,
dans lequel il est dit que le Comité des
Recherches avoit pensé que l'affaire de
l'Intendant d'Alençon et de son Subdélégué
à Beléme ne le concernoit pas , et
que le Comité des Rapports étoit d'avis
de ne pas la rapporter a l'Assemblée , a
ordonné que cet acte seroit rapporté dans
le jour au Secrétariat , à défaut de quoi
M. le Président écriroit à Belême et par·
tout où besoin seroit , pour que ledit acte
fut regardé comme non avenú. »
Le
( 73 )
Le 24 au soir , on arrêta un Particulier
nommé le Marquis de Faveras ,
sortant , dit-on , de l'Hôtel des Menus ;
son épouse subit le même sort pendant
la nuit , et fut appréhendée dans son
domicile , Place Royale , par un détachement
de la Garde Nationale . Presque
au même instant , et sur le même lieu ,
un Intendant des Finances de MONSIEUR ,
qui sortoit aussi de chez le Trésorier du
Prince , se vit arrêté dans sa voiture ,
conduit à l'Hôtel-de - Ville , et relâché au
bout de quelques heures. La négociation
d'un emprunt fait pour le compte
de MONSIEUR , emprunt dout les premiers
deniers devoient être livrés le 24 ,
paroissoit avoir rassemblé les Agens de
cette affaire , au nombre desquels se
trouvoit M. de Faveras. Le lendemain
, le bruit se répandit , et fut rccueilli
par les Feuilles publiques , que
la détention de ce Particulier , avoit pour
motif une conspiration , dans laquelle
il trempoit , et dont la nature fournit
matière à cent versions. Il s'agissoit ,
suivant les premières rumeurs , de soudoyer
une foule de scélérats , de corrompre
la Garde soldée , d'égorger M.
Necker,M. Billy et M. de la Fayette,
d'enlever le Roi- aux Tailleries , de le remettre
à six mill: Gentil-hommes réunis
à Saint- Devis , et de ce dire à Metz
ou à Lille . Un emprunt de quelques
milli s égié depuis quelques jours ,
Ndolingo
. D
( 74 )
devoit servir , disoit - on , au soutien de
l'entreprise . La crainte , le doute , l'indignation
se partageoient les esprits ,
lorsque , le 26 , le Comité des Recherches
de la Commune , prit l'Arrêté suivant ,
depuis rendu public :
Le Comité de Recherches , informé que
des ennemis du bien public tramoient un
complot contre l'ordre de choses établi par
le veu de la Nation et du Roi ; que , pour
assurer le succès de ce complot , ils devoient
introduire la nuit , dans cette Ville , des
gens armés , afin de se défaire de trois des
principaux Chefs de l'Administration , d'attaquer
la Garde du Roi , d'enlever le Sceau
de l'Etat , et même d'entrainer Leurs Majestés
vers Péronne ,
Informé pareillement qu'ils ont tenté de
corrompre quelques personnes de la Garde
Nationale , en cherchant à les égarer par
des promesses et des confidences trompeuses ,
et par des distributions clandestines de Libelles
incendiaires , et notamment du Libelle
intitulé : Ouvrez donc les yeux ;

Qu'ils ont eu des Conferences avec des
Banquiers pour se ménager des sommes
très considérables et avec d'autres personnes
, pour étendre , s'il étoit possible ,
ce complot dans différentes Provinces ;
'
Le Comité , près avoir entendu Thomas
de Mahi , Marquis de Favras , et Victoire-
Edwige-Caroline , Princesse d'Anhalt- Chambourg
, son épouse , après avoir pris lecture
du Proces-verbal du 24 de ce mois , par le
Commissaire Grandin , et des Lettres et Pa
piers saisis , tant sur la persoane de M. le
( 75 )
Marquis de Favras , que dans son domicile
:
Estime que M. le Procureur- Syndic de la
Commune doit , en vertu de la mission qui
lui a eté donnée , et en continuant les précédentes
dénonciations , dénoncer les délits
ci- dessus mentionnés , circonstances et dépendances
; dénoneer également M. le Marquis
de Faveras et la Dame son épouse
comme prévenus desdits crimes , leurs fauteurs
, complices et adhérens . Fait au Comité
, le 26 Décembre 1789. Signés , BAILLY,
Maire , AGIER , LA CRETELLE , PERRON
OUDARD , GARRAN DE COULON , BRISSOT
DE WARVILLE.
'
Cette dénonciation donnant quelque
crédit , du moins à l'idée d'un complot
quelconque , devint immédiatement le
texte de ces inculpations atroces , à l'aide
desquelles les Libellistes se font un revenu
sur la crédulité publique : on poussa l'infamie
dans un de ces Bulletins , jusqu'à
mêler le nom de MONSIEUR aux pronostics
tirés sur la conspiration . Ce Prince
ne perdit pas un moment à se montrer
par une démarche loyale , noble et éclatante
. Il se transporta le 26 au soir à
l'Assemblée générale des Représentans
de la Commune , et leur parla en ces
termes :
MESSIEURS ,
Le desir de repousser une calomnie
atroce , m'amène au milieu de vous . M. de
Favras a été arrêté avant hier , par ordre de
votre Comité des Recherches , et l'on répand
Dij
( 76 )
aujourd'hui avec affectation que j'ai de
grandes liaisons avec lui . En ma qualité de
Citoyen de la Ville de Paris , j'ai cru devoir
veair vous instruire moi- même des seuls
rapports sous lesquels je connois M. de Favras.
En 1772 , il est entré dans mes Gardes-
Suisses ; il en est sorti ea 1775 , et je ne lui
ai pas parlé depuis cette époque . Privé , depuis
plusieurs mois , de la jouissance de mes
revenus , inquiet sur les payemens considérables
que j'ai à faire en Janvier , j'ai desiré
pouvoir satisfaire à mes engagemens , sans
être à charge au Trésor- Public . Pour y parvenir
, j'avois formé le projet d'aliéner des
contrats pour la somme qui m'étoit nécessaire
oa m'a représenté qu'il seroit moins
onéreux à mes finances de faire un emprunt .
M. de Favras m'a été indiqué , il y a environ
quinze jours , par M. de la Châtre , comme
pouvant l'effectuer par deux Banquiers ,
MM. Schaumel et Sartorius. En conséquence ,
j'ai souscrit une obligation de deux millions ,
somme nécessaire pour acquitter mes engagemens
du commencement de l'année , et
pour payer ma Maison ; et , cette affaire
étant purement de Finance , j'ai chargé mon
Trésorier de la suivre. Je n'ai point vu M. de
Favras , je ne lui ai point écrit , je n'ai eu
aucune communication quelconque avec lui .
Ce qu'il a fait d'ailleurs m'est parfaitement
inconnu .
Cependant , Messieurs , j'ai appris hier
que l'on distribuoit , avec profusion , dans
Ja Capitale , un Papier conçu en ces termes :
« Le Marquis de Favras ( Place Royale )
" a été arrêté avec Madame son Epouse , la
nuit du 24 au 25 , pour un plan qu'il avoit
fait de faire soulever trente mille hommes,

64
( 77 )
"
"
"
14
pour faire assassiner M. de la Fayette et
le Maire de la Ville , et ensuite de nous
couper les vivres . MONSIEUR , Frère du
ROI , étoit à la tête. »
Signé BARAUZ .
Vous n'attendez pas de moi , sans doute ,
que je m'abaisse jusqu'à me justifier d'un
crime aussi bas ; mais , dans un temps où les
calomnies les plus absurdes peuvent faire
aisément confondre les meilleurs Citoyens
avec les ennemis de la Révolution , j'ai eru ,
Messieurs , devoir au Roi , à vous , et à moimême
, d'entrer dans tous les details que
vous venez d'entendre , afin que l'opinion
publique ne puisse rester un seul instant incertaine..
Quant à mes opinions personnelles,
j'en parlerai avec confiance à mes Concitoyens.
Depuis le jour où , dans la seconde
Assemblée des Notables , je me déclarai sur
la Question fondamentale qui divisoit encore
les esprits , je n'ai pas cessé de croire
qu'une grande Révolution étoit prête ; que
le Roi , par ses intentions , ses vertus et son
rang suprême , devoit en étre le Chef, puisqu'elle
ne pouvoit pas être avantageuse à
la Nation , sans l'être également au Monarque
; enfin , que l'Autorité Royale devoit
être le rempart de la Liberté Nationale , et
la Liberté Nationale , la base de l'Autorité
Royale .
Que l'on cite une seule de mes actions
un seul de mes Discours , qui ait démenti
ces principes , qui ait montré que dans quelques
circonstances où j'aye été placé , le
bonheur du Roi , celui du Peuple ait cessé
d'être l'unique objet de mes pensées et de
mes voeux jusques - là , j'ai le droit d'étre
cru sur ma parole. Je n'ai jamais changé
:
Diij
( 78 )
de sentimens ni de principes , et je n'en changerai
jamais .
M. Bailly ayant répondu au Discours de
MONSIEUR , ce Prince a ajouté ;
"
"
Le devoir que je viens de remplir a été pé-
Liblee pour un coeur vertueux ; mais j'en suis
a bien dédommagé par les sentimens que
l'Assemblée vient de me témoigner , et ma
bouche ne doit plus s'ouvrir que pour demander
la grace de ceux qui m'ont offensé.
"
"
«
" "
Des applaudissemens redoublés exprimèrent
les sentimens de l'Assemblée , et
ils se manifestèrent aussi énergiquement,
par le refus d'accorder la grace du scélérat
, Auteur du Libelle , et en faveur
duquel MONSIEUR avoit eu la générosité
d'intercéder. Le Département de Police
arrêta le même soir , de promettre cinq
cents louis de récompense à celui qui
feroit connoître le coupable. Lundi dernier
, MONSIEUR a donné à l'Assemblée
Nationale , connoissance formelle de la
Déclaration qu'on vient de lire .
Elle jette une grande lumière sur l'article
de l'emprunt , et à moins que M.
de Favras n'en ait négocié d'autres ,
ce qui seroit possible , ce point d'accu
sation sera promptement éclairci . Nous
recueillerons avec soin les développemens
juridiques et les suites de cette
affaire . Si un projet aussi exécrable et
aussi fou a pu entrer dans la tête d'un
homime et trouver des complices , il est
à desirer que la vengeance des Lois se
( 79 )
déploie contre eux dans toute sa sévérité.
Si cet attentat reste sans preuves ,
les Délateurs qui l'auroient inventé ,
méritent le même châtiment .
Les principes de la Révolution sont
devenus Loi de l'Etat. Ils étoient impé
rieusement commandés par les abus de
tout genre , sous lesquels la France gémissoit
depuis le règne de Louis XIV.
Le Roi , l'Assemblée Nationale , les Ministres
ont consacré un nouvel ordre de
Gouvernement ; il se seroit établi même
sans révolution , par le seul concours
du magnanime désintéressement du Roi ,
et du væu énergique de la Nation . Teater
maintenant d'y opposer des projets de
résistance active , de chimérique contrerévolution
, seroit un acte de délire ;
car , le très - grand nombre de bons
Citoyens , qui , en applaudissant au
rétablissement de la liberté publique ,
blâment les violences gratuites dont il
a été accompagné , déplorent la prolongation
d'une anarchie que rien ne né
cessite , gémissent de l'impuissance où se
trouve l'Autorité Royale d'en accélérer
le terme , désapprouvent quelques- unes
des bases sur lesquelles on a fondé la
Constitution , la fonderoient eux - mêmes
sur des principes aussi libres , en en limitant
davantage l'application , en assurant
aux Lois cette énergie conservatrice
, qui résulte de l'intérêt de tous les
Pouvoirs à les maintenir inviolables ; ces
( 80 )
Citoyens , disons - nous , se retourneroient
contre l'ancien- Despotisme , du moment
où il retrouveroit des prosélytes menaçans.
Ces idées ont été très- bien expriinées
en ces termes , dans un Ecrit sage ,
intitulé Réunion des Citoyens.
((
་་
"
"
་་
"
" Ce seroit une criminelle folie que d'es-
" sayer de rétablir l'autorité arbitraire , les
distinctions d'Ordres , les Priviléges exclu-
" sifs et tout ce qui composoit l'ancienne
tyrannie. C'est un malheur sans doute que
la Constitution ne soit pas posée sur des
bases plus Monarchiques , qu'il n'y ait
qu'une seule Chambre , que le Roi n'ait
qu'un Veto suspensif. Le contraire de tout
" cela est décrété , et la Nation en paroit
satisfaite ainsi , il n'y a point de motifs ,
point de moyens légitimes d'en revenir ,
autrement que par l'expérience des inconvéniens
, s'ils existent , comme je le croiss
que des observations calmes , modérées ,
éclairent la Nation , et que sa volonté plus .
réfléchie se manifeste paisiblement. Voilà
sur la Constitution , tout ce qu'on peut
espérer et tenter. »
(1
"
་ ་
་་
"
"
"
D'après ces principes , que nous avons
nous-mêmes professés , et que nous professerons
invariablement , tout esprit
sage blamera ces Ecrits emportés que
dictent les passions , où l'on outrage l'Assemblée
Nationale par des clameurs ,
comme d'autres l'outragent par leur
servile adulation .
M. d'Albert de Rioms est arrivé le
24 , et a demandé Lundi , à être entendu

( 81 )
à la Barre de l'Assemblée , pour répondre
aux calomnies qui lui ont attiré
un traitement qu'il n'eût jamais
éprouvé des Ennemis de l'Etat . M.
Charles de Lameth a opposé à cette
demande dictée par l'honneur , et fondée
sur la justice , qu'il faudroit donc aussi
entendre les Députés de la Municipalité
et de la Garde Nationale de Toulon .
L'Assemblée a ajourné sa décision , après
le Rapport du Comité sur cette affaire .
Elle a donné lieu à un trait de bonté
touchante de la part du Rui , et que
nous ne pouvons omettre .
2
M. le Vicomte de Broves , Député de Draguignan
en Provence , à l'Assemblée Nationale
, se rendoit à la Salle par la terrasse
des Feuillans aux Tuilleries . Le Roi s'y promenoit
alors . S. M. aperçut M. de Broves
fit un mouvement vers lui , et l'appelant
par son nom , daigna lui annoncer que son
fils , l'un des Officiers détenus à Toulon
étoit libre. M. le Vicomte de Broves attcndri
de cetre marque de la sensibilité du Roi ,
ne put exprimer sa reconnoissance que par
des larmes.
Dans la nuit du 21 Décembre , divers
Particuliers forcèrent le Greffe Criminel
du Châtelet ; heureusement la Garde de
-Robe- Courte arriva assez à temps pour
saisir trois de ces voleurs ceux qui se
sont évadés ont emporté des diamans ,
des bijous , de l'argent comptant , et
d'autres effets consignés , dont la valeur
n'est pas encore constatée . Aucune des
( 82 )
Pièces de procédure n'a été prise . Celles
en particulier de l'affaire de M. de Be
senval , et autres Accusés de crime de
Lèse-Nation , sont intactes .
"
"
བ་
Sur la demande faite par plusieurs families
, et sur- sout par celles dont les
Archives auroient été incendiées dans ces
derniers temps , le sieur Chérin , Généalogiste
des Ordres du Roi , prévient qu'il
« delivrera aux personnes qui auront déja
produit leurs Titres au Cabinet desdits
Ordres , des Expéditions de leurs preuves ,
mais dans le cas seulement où elles auroient
obtenu des Certificats.
"
་་
#
"
P. S. DU MERCREDI 29 DÉCEMBRE.
Je confirme de plus fort tous les aits
contenus dans la Lettre sur l'offre des Genevois
, à laquelle j'ai donné cours la semaine
derniere. J'affirme qu'on en impose à la
droiture de ceux qui ont attribué cette
offrande à un marché scandaleux , proposé
par le Gouvernement de Genève àl'un
des Garans de sa Constitution . J'affirme qu'il
est calomnieux d'imputer la consommation
de ce Traité de Garantie au sacrifice pécuniaire
de quelques Genevois , et j'en appelle
hautement à cet égard, à ceux -là mêmes
qui ont effectué ce Traité . J'affirme que le
Gouvernement dé Genève ne s'est occupé
en aucune manière , de cette offrande ,
il a su le projet par simple information ;
qu'elle est l'ouvrage libre de 400 Particuculiers
, sans distinction de Partis , propriétaires
de rentes sur l'Hôtel - de-Ville de Paris ,
et dont la démarche étoit aussi naturelle que
celles des Neufchâtelois , dont l'Assemblée
Nationale a reçu le don ."
dont
( 83 )
Si l'on venoit à opposer à ces affirmations
dont Geneve entier connoit l'exactitude ,
quelques Lettres ou fragmens de Lettres
écrites de cette Ville , je répons à l'avance
que ce n'est pas tout d'écrire , qu'il faut
prouver , et j'invoque contre ces temoignages
isolés , celui de l'universalité des Citoyens
de Geneve. Dans une seconde Lettre que
je renvoye à huitaine , l'on verra que quelques
particuliers ne sont pas le Peuple Genevois
, et l'on appréciera à sa juste valeur cet
insigne abus des mots , à l'aide desquels on
ose peindre ce même Peuple , comme esclave
, comme tyrannisé par la plus dure
aristocratie.
J'ajouterai encore , que mes opinions , à
ce dernier égard , sont certes bien désintéressées
, parce que durant nos troubles
n'ayant épousé les passions de personne ,
je n'ai pas à me reprocher d'avoir contribué
à nos calamites , ni à la violence
militaire exercée sur nos lois en 1782 , ni à la
Garantie qui y apposa un sceau fragile , brisé
l'année derniere , du consentement unanime
de la République entiere. A cette époque ,
elle changea librement et par acclamation
ces institutions de force ; elle adopta la
nouvelle Garantie dont on parle maintenant ,
et quelque opinion que les Citoyens sages
aient sur cet Acte politique , ils se réuniront
à désirer qu'on s'en occupe seulement au
jour d'un calme parfait , d'une harmonie ,
et d'une balance solidement établies entre
les divers Pouvoirs qui composent notre
fréle édifice politique.
Hier au soir , l'Assemblée Nationale a
décidé de refuser le don des Genevois,
( 84 )
Elle y'a été principalement déterminée par
les considérations justes et frappantes qu'a
développé M. l'Abbé Maury , avec le talent
qui le distingue . Ces considerations sout
étrangères avec celles que nous avons combattu
, et méritoient l'approbation qu'elles
ont remportées .
Nous donnerons dans le courant de ce mois ,
le Tableau Politique qu'il est d'usage de
placer au premier Nº. de chaque année.
Le Prix de l'Abonnement du Mercure
est actuellement de 33 liv . , à cause
de l'augmentation d'une Feuille.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 9 JANVIER 1790.
PIÈCES FUGITIVE S
EN VERS ET EN PROSE.
QUATRAIN
Pour le Portrait de M. NECKER , premier
Miniftre des Finances.
Du
U plus jufte des Rois intrépide Coutien ,
Il fit tout , brava tout pour fauver la Patrie.
Son veu le plus arden fut être Ci oyen ;
Et fa prob.té feule éclipfa fon génie.
Par M. Henri de Larivière , de
Falaife , Av. en Parlement.
N°. 2.
2. 9
Jany, 1790.
C
so MERCURE
1
VERS
A feu M. le Comte DE COUTERELLE ,
Chambellan de l'Electeur Palatin ; par
feu M. THOMAS , de l'Académie Françoife.
DANS des vers fins & délicats ,
Votre Mufe aimable & polie
A dit que le nom de THOMAS
Etoit un nom digne d'envie .
MON coeur en feroit très - flatté ,
Mais mon coeur né fçauroit vous croire ;
Ce nom fut toujours peu feté
Chez la Déeffe de Mémoire.
THOMAS l'Apôtre , le premier
Sous ce beau nom fe fit connoître ;
Mais quoique Saint de fon métier ,
On fait qu'il renia fon Maître .
THOMAS d'Aquia fut un Docteur 3
Mais ce bon Docteur angélique
Ne fut que le compilateur
D'un gros bouquin théologique,
LE THOMAS de Cantorberi
Fut l'ame fainte , mais trop haute :
Pourquoi brufquer le Roi Henri ?
fut martyr , mais par fa faute,
DE
SI
FRANCE.
UN certain THOMAS d'Akempis
Fit de la profe affez commune
Et fon Livre ne fit fortune
2
Que chez les Saints du Paradis.
THOMAS Corneille , pour nous plaire ,
Souvent fait un heureux effort ;
Mais il eut tort d'avoir un frère ,
Et pour lui ce fut un grand tort.
APRÈS ceux- là , s'il en eft d'autre ,
Je n'en fais rien ; moi , sûrement ,
Je fuis vingt fois moins important
Et qu'un Docteur & qu'un Apôtre.
Si pourtant mes foibles effais ,
Fruits d'une Mufe encor naiffante ,
Dans une Cour auffi brillante .
Ont mérité quelque fuccès ;
Sr d'un Prince , qui fur fes traces ,
Sait réunir avec les Arts
Le goût , les vertus & les graces ,
Mes vers ont fixé les regards ;
ALORS j'envîrai peu la gloire
Des noms même les plus vantés.
Que m'importe un nom dans l'Hiftoire !
CHARLES ( 1 ) me lit , vous me chantez.
( Par un Abonné. )
( 1) Nom de l'Electeur Palatin.
C 2
S2
MERCURE
LA VEILLÉ E.
UN foir, durant les troubles de Paris , une
Société d'amis retirée à la campagne , après
s'être inutilement fatiguée de réflexions & de
prévoyances , cherchoit quelques moyens
d'y faire diverfion ; quand la Maîtreffe de
la maiſon , Mme. de Verval , qui aimoit
les Contes , & qui avoit elle - même le talent
de conter avec beaucoup de naturel & d'agrément
, propofa une ronde , où chacun
à fon tour rappelleroit l'évènement de fa
vie le plus heureux , ou l'un des plus heureux,
hormis les aventures dont on ne fait
pas confidence,
La propofition fut goûtée , & il fut
décidé que les plus jeunes commenceroient,
Ah ! maman , que ce ne foit pas moi qui
commence , dit Juliette , je n'en aurois pas
le courage. A la bonne heure , dit la mère :
Dervis , votre coufin , va vous apprendre à
vaincre cette timidité, qui n'eft pas toujours
de la modeftie. Vraiment , dit tout bas Juliette
, un Avocat du Roi parle quand il lui
plaît , & comme il lui plaît . Moi , je ne
plaids point , & je n'ai jamais fait de Contes.
Et puis , il à vingt - trois ans paffés
Monfieur Dervis , & moi , je n'en ai pas
dix-huit : la afférence eft grande,
2
DE FRANCE.
53

Dervis qui s'étoit recueilli , pendant cet
aparté , prit la parole.
Si mon père , dit- il , veut me permettre
de parler de lui , je dirai ce qui , dans ma
vie , m'a le plus agréablement & le plus
vivement touché . Voyons , dit le fage
Ormeſan : il eſt permis de parler de fon
père , à moins qu'on n'en dife du mal , ou
trop de bien. Et Dervis commença .
>
Feue ma mère , dit - il avec émotion ,
étoit fi bonne , que tout le monde l'accufoit
de gâter fes enfans. Il eft vrai qu'elle
étoit plus affligée que nous- mêmes , quand
mon père nous corrigeoit. Si nos fautes
avoient une excufe , elle étoit la première
à la trouver même avant nous ; & s'il
n'y en avoit pas , elle y en trouvoit encore .
Quelquefois elle nous grondoit ; mais la
voix de fa colère étoit fi douce , qu'on l'auroit
prife pour celle de l'amour ; & quand
fes beaux fourcils fe fronçoient pour nous
menacer , fous ces fourcils il y avoit encore
des yeux fi tendres , que le pardon perçoit
à travers la menace . Vous jugez bien que
fi telle étoit fon indulgence lorfque nous
avions manqué à nos devoirs , fa joie étoit
fenfible & ne fe cachoit point lorfque
nous les avions remplis : fon vifage en
étoit rayonnant ; & fi on lui parloit de fa
fanté , de fa fraîcheur , de cette beauté qui
fembloit , hélas ! devoir être immortelle :
Ce font mes enfans , difoit-elle , qui ont le
don de me rajeunir. C3
$4
MERCURE

Dervis à ces mots s'interrompit pour refpirer
; & en effuyant deux larmes qui tomboient
de fes yeux : Pardon , dit - il , je
parle de ma mère. En l'écoutant , Juliette
embraffoit la fienne ; & fes beaux yeux
attachés fur elle , brilloient d'une humide
langueur.
J'avois befoin , reprit Dervis , de rappeler
cet excès de bonté pour excuſer mon
injuftice. Mon père , dont je n'oferois vous
peindre en fa préfence l'ame & le caractère
, avoit jugé que , de fon côté , une févérité
froide & impofante pouvoit feule
remédier au mal que nous feroit , du côté
de ma mère, un excès de tendreffe. Il s'étoit
impofé le pénible devoir de nous tenir fans
ceffe en crainte devant lui . Les fautes légères
étoient repriſes ; les fates graves
étoient punies. Sa vigilance obfervoit tout
fa févérité ne nous paffoit rien ; & ce qu'il
y avoit de louable dans fes enfans , il avoit
l'air de ne le compter que pour l'acquittement
des foins que l'on prenoit pour nous
former l'efprit & l'ame : c'étoit la dette
de la Nature , le prix de l'éducation ; &
les bons témoignages qu'on lui rendoit de
nous , étoient reçus de lui fans aucune marque
de joie. On veut bien être content
» de vous , nous difoit- il continuez , &
» faites mieux encore , pour n'avoir plus
befoin qu'on me flatte en exagérant «.
Nous étions tous perfuadés que nous
DE FRANCE.
53
avions un père vertueux & jufte ; mais
aucun de nous ne favoit qu'il eût un
père fenfible & bon. A l'âge de 15 ans ,
je l'ignorois moi-même encore ; & jufque
là deux fentimens avoient été les feuls mobiles
de mon ame , la peur d'exciter fon
courroux , & la peur d'affliger ma mère .
Ce dernier fentiment étoit plus tendre , je
l'avoue , & n'en étoit pas moins puiffant ;
& quand j'attirois à ma mère les reproches
des torts que je pouvois avoir & que
mon père attribuoit à l'excès de fon indulgence
, la peine qu'elle en reffentoit me
pénétroit jufqu'au fond du coeur. Je mêleis
mes larmes aux fiennes ; & c'étoit par - làque
mon père avoit coutume de me punir.
Nous la perdîmes , & je puis dire que ce
fut à fa mort que finit ma jeuneffe . Ma )
douleur mûrit tout-à coup mes fentimens
& mes penfécs. Un an de deuil fut un âge
pour moi . Mes devoirs prirent un caractère
férieux. Mes études , quand j'eus repris le
courage de m'y livrer , ne furent plus un
travail , mais un foulagement pour moi. Je
me vis folitaire dans la foule de mon collége
; les jeux de mes pareils m'étoient devenus
importuns. Penfer à ma mère &
pleurer , ou m'abandonner à l'étude , comme
fi je m'étois jeté dans les bras d'un confolateur
, ce fut l'alternative de mes jours ,
de mes nuits , durant le cours de ma Rhétorique.
Quelquefois même en travaillant
je croyois voir devant moi ma mère , je
C 4
158 MERCURE
croyois l'entendre me dire : Forme ton
» efprit & tes moeurs ; fois digne de ton
» père , fois fa confolation ; qu'il foit heu-
33
reux , s'il peut l'être fans moi , qu'il foit
» heureux par les enfans «. Ceue illufion
redoubloit mes efforts , & renouveloit
mon courage . Une fupériorité , que je
n'avois jamais eue dans mes autres claffes ,
fut le fruit de cette mélancolique & pieufe
application ; & quand vint le concours des
prix j'eus fur mes rivaux l'avantage d'avoir
reçu les leçons du malheur.
Avec l'intention vague de bien faire , je
n'avois eu ni l'efpérance , ni l'ambition des
fuccès que j'obtins . Ils m'étoient inconnus ;
mais mon Profeffeur en étoit inftruit. Il
venoit voir quelquefois mon père : il en
étoit reçu avec diftinction ; mais il n'avoit
jamais ferpris en lui un mouvement de cette
joie que les parens font éclater lorfqu'on
leur donne de leurs enfans des efpérances
confolantes. Sans doute il avoit peur que
fon fecret ne fût trahi.
Le Régent , qui croyoit voir en lui une
gravité difficile à émouvoir , & qui vouloit
pourtant vaincre cette froideur , y employa
, felon la coutume , le grand moyen
de la furpriſe. Il l'invita , comme par bienféance
, à l'exercice folennel où fe diftribueroient
les prix . Ai - je quelque raifon
perfonnelle pour y affifter , lui demanda
négligemment mon père : C'eft le fecret des
DE FRANCE.
57
Juges , lui répondit le Profeffeur , & il n'eft
pas d'ufage de nous en faire confidence.-
Que ferois-je donc là ? Vous y verriez du
moins une fource d'émulation . Et de vanité?
Non , Monfieur : la vanité s'attache
à des chofes futiles ; & nos triomphes ne
font point pour les jeunes gens un ftrile
& frivole honneur. Dans tous les âges de
la vie , l'amour du travail , le goût de l'étude
eft un bien ; & le fuccès en eft Jouble.
Il est beau d'en donner l'exemple ; il eft
bon de le recevoir. Vous avez raifon , dit
mon père. Je ferai bien aife de voir mon
fils porter envie à fes compagnons cou→
ronnés.
Mon père eut donc la bonté de fe rendre
à l'invitation de mon Profeffeur. Je ne vous
dirai pas de quel faififfement je fus furpris
en le voyant de loin fe placer dans la falle
Où me cacher , difois - je , fi je n'ai aucun
prix ? mais feroit- on affez cruel , fi je n'en
avois point , pour avoir invité mon pèle ?
Ayons bonne efpérance. Et en espérant , je
tremblois. Ce für alors , pour la premièrefois
, que j'éprouvai le défir de la gloire
avec les craintes & fes friffons . Heureuſt →
ment ma claffe étoit la première appelée .
Le premier prix , le fecond , le troisième
m'eft accordé. Mon père entend trois fois
mon nom. Il me voit couronner trois fois ;
& furchargé de livres & de lauriers
au bruit des applaudiffemens & des fanfail
me voit defcendre du théatre, fendre
res ,
C S
$8 MERCURE
la foule , & , porté dans les bras des fpectateurs
, m'aller précipiter à fes genoux. Il
me prend dans fes bras , & avec une émotion
qui le trahit enfin , il me preffe contre
fon coeur , & je me fens inondé de fes larmes.
Ah ! mon père , fi elle vivoit ! m'écriaije
avec un fanglor. L'impreffion de ces
mots fut fi vive & nous étouffa tellement
l'un & l'autre , qu'il fallut fortir de la
falle . Viens , mon enfant , me dit ce bon
père , monte avec moi dans mon carroffe :
je fens que j'ai befoin de toi ; nous ne pouvons
plus nous quitter.
Lorfque nous fumes dans fa voiture ,
il m'embratla de nouveau , & me dit :
Tu vois fi ton père eft fenfible ; tu vois s'il
aime fes enfans. Tu as le fecret de ma
foibleffe ; garde le bien , fur- tout avec tes
jeunes frères : ils ont encore befoin de ma
févérité. Mes frères étoient à Jully . Mon
père , lui dis -je , drignez vous fouvenir que
vos enfans n'ont plus de mère ; que leur
âge a les peines & fes chagrins ; & que le
baume qui couloit dans les plaies de leurs
jeunes coeurs , n'y coule plus. Les tendres
foibleffes dont trop fouvent nous avons
abufé, n'ont malheureufement plus pour eux
le danger que vous auriez pu craindre.
Soyez toujours père par l'afcendant d'une
volonté refpect e ; mais foyez mère quelquefois.
Oui , me dit-il , je réunirai ces deux
caractères , ils font tous les deux dans mon
DE FRANCE.
$9
coeur ; mais j'en veux prendre encore un
autre avec toi déformais , celui de ton ami.
Jurons - nous de n'avoir qu'une ame , & jamais
rien de diffimulé ni de réservé l'un
pour l'aurre. Que ne puis-je exprimer avec
quel transport j'en fis & reçus le ferment !
Ce fut la le moment le plus heureux du
paffé de ma vie , & une fource intariffable
de douceurs & de charmes pour mes jours
à venir. ( Par M. Marmontel ).
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Ire ; celui de
l'Enigme eft Lic ; & celui du Logogriphe eft
Adieu.
CHARADE.
A Mademoiselle de R.......
MELCOUR en toi ; PHILIS , admire mon entier 3
Trop heureux fi , t'ofant demander mon premier,
Tu lui répondois mon dernier !
( Par M. Renoud. )
C 6
бо MERCURE
ΜΑ
ÉNIG ME.
A fource eft dans les mains du Souverain des
Cieux ;
De fa bonté je fuis un don bien précieux ,
Bien cher à tout mortel , & qu'un rien peut détruire.
Mille ennemis cruels s'empreffent à me nuire ;
Et les plus dangereux que j'aie à redouter ,
Ce font les paffions qui viennent m'agiter.
Elles font tous mes inaux , & me troublent fans
ceffe ;
Mon chemin eft femé de joie & de trifteffe ;
Aux mortels fortunés je plais jufqu'au tombeau ;
Mais pour les malheureux je ne fuis qu'un fardeau.
Les uns favent par moi mériter de l'eftime ;
Les autres lâchement m'abandonnent au crime.
Quand je fuis en danger , il faut de prompts fecours
>
Car fi-tôt qu'on me perd , on me perd pour toujours.
On ne peut me quitter fans répandre des larmes ,
Sans fentir dans fon coeur les plus vives alarmes.
Cherche- moi bien, Lecteur, tu pourras me trouver ,
Puifque tu mets tes foins à me bien conferver.
( Par M. de Saint-Firmin. )
DE FRANCE. 61
LOGO GRIPHE.
DANS huit pieds mon tout eſt compris :
Les trois premiers d'abord , Lecteur , font fous les
vôtres ;
Au dernier de ces trois, en en joignant deux autres,
Vous aurez le commun entre femme & mari.
Otez-en quelques-uns , ou changez-en de place ,
Vous obtiendrez ce qui toujours s'amaffe
Au fond du vafe où ftagne une liqueur ;
Deux des points cardinaux ; une vache ; une fleur ;
Une pièce de vers ; une terre fur l'onde ;
Le fuivant d'un défunt , celui de tout le monde
Les armes des fripons & des Pyrrhoniens ;
Ce que, pour fe nourrir, rongent fouvent les chiens
Ce qui met nos maiſons à l'abri de la pluie ;
Une affirmation ; trois Soeurs de l'Harmonie ;
Une injure inconnue à tous les gens d'efprit ;
Enfin pour me trouver, cherchez-moi loin du bruit .
(Par M. Balme , Ch . )
62 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES ( 1 ) .
MÉMOIRES de M. le Duc de Choifeul ,
ancien Miniftre de la Marine , de la
Guerre & des Affaires Etrangères ; écrits
par lui - même , & imprimes dans fon
Cabinet à Chanteloup, en 1778. A Paris,
chez Buiffon , Libraire , rue Haute feuille,
Nº. 20. 2 Vol. in- 8 ° . Prix , 6 liv. br.
& 6 liv. 12f. francs de port par la Pofte.
-
LA Famille de M. le Duc de Choiſeul
a réclamé , par un avis inféré dans les Jour-
1 non pas tant contre l'authenticité
que contre la publication de ces Mémoires ;
& il eft fûr qu'on a toujours le droit de
s'infc.ire en faux contre tout ce qui est
public fans la participation de l'Auteur
ou de les ayant caute. On n'a pas fpécifié ,
dans cet avis , quels font les morceaux qui
peuvent être de M. de Choifeul , & ceux
qui n'en font pas : quoi qu'il en foit , ils
font faits en général pour donner une idée
avantageul de fon caractère , c'eft à- dire ,
pour confirmer celle qu'avoient de lui ceux
qui l'ont conna , & qui lui rendoient juſ-
( 1 ) es Arti les de M. Marmontel feront toujours
marcus J'une ; ceux d . M. de la Harpe , d'un
D; ceux de M. de Chamfort , d'un C.
DE FRANCE. 63
tice. Il eft vrai que les manoeuvres de fes
ennemis , dont on trouve ici un long détail
, toutes ces intrigues de Cour , i méprifables
dans leurs refforts , & fouvent fi
confidérables par leurs effets , attirent beaucoup
moins d'attention quand les intérêts
& les perfonnages ne font plus les mêmes
fur la fcène du monde : toutes ces petitelles
de ce qu'on appelle la grandeur ,
qui influent fur le fort d'une ginération ,
occupent à peine quelques curieux dans
la génération fuivante ; mais les grands
traits de caractère , dans les hommes qui
ont joué un grand rôle , méritent toujours
d'être remarqués , & le font d'autant plus
que ces hommes contraftent davantage
avec tout ce qui les environmeit. On
en trouvera plufieurs de ce gedans
les Mémoires de M. de Choifeul : il faut
voir particulièrement la manière vive &
ferme dont il pourfuivit fa juftification ,
& parvint à la conftater dans l'affaire d'un
Mémoire anonyme , où de plats intrigans
avoient fait entrer & compromis étrangement
le Dauphin , fils de Louis XV. Sa
converfation avec le Monarque & avec
fon fils ; la juftice qu'il obtint & la vengeance
qu'il dédaigna , tout eft peint au
naturel, avec un ftyle d'une facilité trèsnégligée
, mais avec un ton de vivacité &
de candeur qu'on ne fçauroit fufpecter. M.
de Choifeul fe montre ici tel qu'on l'a a
toujours , & tel qu'il étoit en effet : il
64
MERCURE
avoit de la hauteur dans l'ame , & de la
franchiſe dans le caractère ; il étoit également
incapable de tromper ou de ramper ;
& quoiqu'il ne fût pas fans ambition , il
ne lui auroit pas facrifié fa fierté : j'ajouterois
qu'il ne lui auroit pas même facrifié
fon plaifir , fi l'on ne favoit que dans les
moeurs du temps , le plaifir pouvoit être un
des moyens de l'ambition , bien loin d'y être
un obftacle. Ce qui eft certain , c'eft que le
Duc de Choifeul fut un de ces exemples
affez rares , qui prouvent que dans une
Cour corrompue , on peut faire une grande
fortune fans intrigue & fans baffeffe . Il
avoit des talens , & entre autres celui de
plaire , qui le mit à portée de faire valoir
les autres , il avoit affez d'efprit pour faire
ombrage aux Courtifans , mais il raffuroit
par fa gaîté. La facilité & la netteté qu'il
portoit dans le travail des affaires , devoit
fort convenir à la pareffe naturelle au
pouvoir abfolu qu'il ne faut jamais trop
occuper, & fon extrême confiance plaifoit
encore davantage à ce même pouvoir
qu'il ne faut jamais alarmer. Ses ennemis
devoient être implacables , car il les
méprifoit , & les méprifoit tout haut ; c'eft
le feul défaut qu'il eut comme homme de
Cour , & ce défaut peut entrer dans l'éloge
d'un homme de bien. Au refte , il ne
fuccomba que parce qu'il ne voulut pas
partager un genre de puiffance qu'il dédaignoit
, ou dont peut-être il ne calcula pas
bien l'afcendant & la durée.
DE FRANCE.
ة ر
Ces Mémoires prouvent encore , par des
témoignages inconteftables , ce que favoient
déjà les gens inftruits , que M. de
Choifeul ,qui a paffé pour ménager peu l'argent
du Roi, parce qu'il prodiguoit volontiers
le fien , avoit fait dans tous les départemens
les plus fortes & les plus étonnantes
réductions.
Cel à l'Hiftoire d'apprécier fes fervices
il en a rendu de réels . Quant aux
principes d'admini ration répandus dans
fes Mémoires , il ne faut pas s'étonner
qu'au te ups où il écrivoit , ces principes
fuffent ceux des Minitres d'un pouvoir abfolu.
Dans l'examen qu'il fait d'un plan pour
les Affemblées Provinciales , il dit : » Le
» Roi & fon Miniftère ne peuvent avoir
» que deux vûes ; la première , le meilleur
» & le plus prompt ſervice de la Couronne ;
» la feconde, le bien des Sujets ". Il eft clair
que tel devoit être l'ordre des idées du
temps : dans celui de l'équité & du bon
fens , ce que le Miniftre met ici au ſecond
rang , doit toujours être au premier. Mais
il eft jufte d'obferver que loin de vouloir
rendre ce pouvoir tyrannique M. de
Choifeul auroit voulu le faire fervir au
foulagement des peuples , fi l'on en juge
par les différentes idées & les vûes d'adminiftration
qui fe trouvent dans les Mémoires.
Voici dans ce genre un paffage
remarquable : » Je confeillerois au Roi de
» s'aftreindre à jamais de ne prendre pour
و
66 MERCURE
33
"
و د
و د
ور
» fa Maiſon , fes bâtimens , fa poche &
» tout ce qui concerne fa maiſon domeftique
, les Arts , la Eibliothèque , les
Jardins , enfin tout ce qui eft dans le
département du Secrétaire d'Etat de la
Maifon du Roi , je lui confeillerois de
fe fixer par la Loi , à ne prendre que
» les Domaines & Bois qui lui appartien-
» nent , & la Ferme des Poftes qui lui
appartient auffi comme au Seigneur fuzerain
, de forte que fes dépenfes , dans
» aucun cas , ne pourroient pas être plus
critiquées que celles d'un par ticulier
qui vit de fon bien , fans faire de dette ;
» avantage immenfe pour l'honnêteté , la
" juftice & la tranquillité d'un Roi fa
fantaisie perfonnelle ne feroit jamais fa-
" tisfaite par le bien de fes Sujets ".
ور
""
"2
و د
"3
:
Excepté la Ferme des Pofles appartenant
au Roi comme au Seigneur fuzerain ,
ce qui eft une idée féodale , d'ailleurs ce
défir que celui qui commande ne coute
rien à ceux qui obéiffent , eft d'une ame
naturellement noble & élevée.
La pièce la plus intéreffante de ces Mémoires
, eft fans contredit une Lettre de
Madame la Ducheffe de Choiſeul , écrite
au Roi Louis XV , lorfqu'un an après la
difgrace de M. de Choifeul , on lui ôta
encore fa charge de Colonel- Général des
Suiffes. C'eft une belle chofe que cette
Lettre à la fermeté du ton & des principes
, on la croiroit d'un philofophe : à la
DE FRANCE. 67
nobleffe élégante du ftyle , elle pourroit
être d'un homme de lettres du premier
ordre ; mais au fentiment qui anime tout
d'un bout à l'autre , on voit qu'elle n'a pu
être écrite que par la femme de M. le
Duc de Choiſeul. ( D ... )
RELATION d'une Expédition à la Baie
Botanique , traduit de l'Anglois du Capitaine
WATKIN TINCH . A Paris , chez
Knapen fils , Lib- Imp. au bas du Pont
Saint- Michel.
CETTE Relation , courte & agréable , eft
digne d'occuper quelques momens l'attention
du Lecteur . C'eft un fpectacle bien
nouveau de voir une Colonie formée à
plus de 4000 lieues de la Métropole , affemblage
de malfaiteurs , au nombre d'environ
80 , contenus par 200 Soldats ou
Officiers , & foumis à un pouvoir civil
établi fur les principes de la Conftitution
Angloife ; une police telle que les défordres
furvenus dans une fociété de brigands,
n'approchent pas de ceux qui , tous les
jours , fe reproduifent dans des pays anciennement
civilifés , dans certains villages
& bourgs de Sicile , par exemple , & même
d'Italie ; les Naturels du pays traités comme
ils auroient dû l'être par- tout ; la fête an
niverfaire du Souverain , célébrée entre des
68 MERCURE
criminels dans la terre de Diemen , fans
occafionner ni fcènes fanglantes , ni même
des querelles enfin , une Cité naiffante en
un an dans l'hémisphère Auftral , & déjà
parmi quelques édifices un Obfervatoire qui
attend des Aftronomes d'Europe.
Il n'eft pas moins intéreffant de voir les
foins prefque paternels que le Gouvernement
Anglois prend pour des hommes trairés
par tout avec une rigueur qu'on croit
ailleurs juftifiée par leurs crimes. Cet efprit
de douceur & d'indulgence anime tous les
Mandataires de la Loi & les Agens du
pouvoir public. Trois jours après le départ
des vaiffeaux de tranfport , fur lefquels
étoient les coupables condamnés , & des
trois vaiffeaux de Roi qui les furveilloient ,
l'ordre vint du Sirius , un de ces vaiffeaux,
d'ôter aux prifonniers , fi on le jugeoit à
propos , les fers qu'ils avoient toujours :
» En conféquence de cet ordre humain
dit l'Auteur de la Relation , Capitaine d'un
vaiffeau de tranfport , » j'eus le plaifir de
» mettre en liberté tous les hommes que
j'avois fous ma garde . Je crois inutile de
dire que la précaution de mettre les fers
» aux malfaiteurs n'avoit jamais eu lieu que
pour les hommes feulement «. Il faut remarquer
, d'après le même efprit , que la
ration des prifonniers, en biſcuits , en nour
ritures fraîches en bière , & c. étoit à peu
près la même que celle des foldats . Auffi ,
après une traversée de fix femaines , la flotte
29
»
3
DE FRANCE. 69
arriva telle à Botanybay , fans autre perte
que celle d'un feul homme de mer fur 212,
& de 24 prifonniers fur 775 qu'ils étoient
en partant d'Angleterre .
Il faut lire , dans l'Auteur même, le récit
de fon voyage par la route de Ténériffe
le Brefil , le Cap de Bonne- Efpérance , &c .
on y trouvera plufieurs de ces réflexions
qu'en France on appeloit autrefois des idées
Angloifes , & qui font devenues Françoifes
en bien peu de temps. Il obferve que le
pouvoir eccléfiaftique commence à être
ébranlé , même dans les Colonies attachées
à la Foi Romaine ; il le préfume par des
faits arrivés , dit - il , récemment ; mais il
In'en rapporte auçun , & en attendant , nous
apprenons par lui que M. l'Evêque de Ténériffe
jouit de 250 mille livres tournois
de revenu , & que le Gouverneur de l'Ifle
n'a que so mille livres d'appointemens .
Nous fommes forcés de renvoyer encore
à l'Ouvrage même pour tout ce qui concerne
les détails relatifs à Botanybay , à la
formation des pouvoirs civil & militaire ,
à la manière d'y maintenir l'ordre , & c.; on
verra avec furprife l'influence heureufe de
la douceur & de la bonté fur des ames réputées
féroces ; mais que l'Auteur appelle
quelque part de pauyres criminels , expreffion
touchante qui montre la bonté naturelle
de fon coeur. On verra avec quelle
attention le Guvernement Anglois pouryoit
, pour deux ans , à la fublitance des .
70 MERCURE
exilés & de fes prifonniers. On fe rappellera
, malgré foi , la légèreté avec laquelle
certains Miniftres , dans certains Royaumes
de l'Europe , formant fans précautions &
fans prudence des établiffemens nouveaux
dans des Régions éloignées , ont laiſſé périr
de faim & de misère , dans l'efpace de peu
de mois , des Emigrans & de nouveaux
Colons , qui cependant n'étoient pas des
fcélérats condamnés par la Loi , inais feulement
des hommes fans fortune . On les
appeloit des miférables , mot équivoque ,
cher à l'orgueil par fon ambiguité même ,
par le double fens qu'il préfente entre
l'idée du vicieux qu'il faut châtier, & celle
du malheureux qu'il faut fecourir , qu'on
abandonne , & envers lequel on eft quitte
quand on l'a qualifié de miférable .
La mère Patrie ( cette fois c'eft le terme
propre mériteroit de recueillir les fruits
des fois qu'elle prend pour un établiffement
fi lointain ; mais il eft probable que
de ce noment , jufqu'à une époque trèsreculée
, elle n'en peut tirer aucun avantage
politique. Les Naturels du pays paroiffent
être des fauvages d'une efpèce qu'il
n'eft prefque pas poflible d'apprivoiler ;
puifqu'après les meilleurs traitemens de la
part des Anglois , ils fe font éloignés comme
par dégoût , fans aucune raifon connue , &
qu'on ne les voit prefqué plus reparoître.
D'ailleurs , le climat eft fain , même agréable
, le terrein affez propre à la culture ;
DE FRANCE. 71
mais il n'offre rien de ce qui peut donner
lieu aux fpéculations des Négocians de la
Métropole . Il n'y a guère que l'Hiftoire naturelle
qui puiffe s'y enrichir , par l'abondante
moiffon qu'il prétente en arbres , arbustes,
plantes , poiffons , oifeaux de tout plumage,
&c. Il n'y a que très peu de quadrupèdes.
On le préfume du moins , & parce qu'on
n'y en a prefque point vus , & parce que
les Sauvages du pays donnent le nom de
Kingaroo à tous ceux qu'on leur a fait
voir , Le Kingaroo eft un quadrupède du
genre des Sarrigues. Sa longueur eft quelquefois
de lix pieds , & va même jusqu'à
fept , quoiqu'à la naiffance il ne foit pas
plus gros qu'une fouris ; fait avéré qui dérange
un peu les fyftêmes des Naturaliftes.
N'oublions pas les témoignages rendus
par M. Watkin à MM. de la Peroufe & de
Clouard. On peut fe repréfenter l'étonnement
des Anglais en apprenant l'arrivée de
deux vaiffeaux François dans la Baie de Botanique.
Les Officiers des deux Nations fe
donnèrent des marques d'eftime & d'amitié
réciproques. Après leur départ , M. Warkin
, parlant d'eux , les défigne par ces
mots , nos bons amis les François , terme
qui autrefois auroit pu furprendre dans un
Ecrivain de fa Nation ; mais il ne peut plus
produire cet effet , & il ne fait que préparer
l'époque , peut- être peu éloignée , où
l'on n'entendra plus ni dans les converfations
en France , ni au Parlement en An72
MERCURE
gleterre , ces mots odieux : Les Anglois
nos ennemis naturels ; nos ennemis naturels,
les François. Les deux Peuples favent maintenant
que les feuls ennemis naturels des
hommes , ce font les bêtes féroces. (C...)
LES Nuits Attiques d'Aulu Gelle, traduites
pour la premièrefois ; accompagnées d'un
Commentaire , & diftribuées dans un nou
vel ordre ; par M. l'Abbé DE V ***.
3 Vol. in-12 . Prix , 7 liv. 10 f. br. A
Paris , chez Vilfe , Lib. rue de la Harpe.
ON eft furpris qu'un Ouvrage auffi célèbre
que les Nuits Attiques d'Aulu Gelle
foit traduit pour la première fois . Ce n'eft
pas un modèle de latinité ; mais il eft plein
de variété & de morceaux curieux . C'est
le réfulrat des lectures & des entretiens
d'Aulu Gelle , qui s'étoit fait une habitude
journalière de les tranfcrire & de les recueillir.
Ce qui rend précieux fes Commentaires ,
c'eft , comme le remarque fort bien le Traducteur,
qu'ils nous ont tranfmis des flagmens
curieux & intéreffans de plufieurs
Ouvrages de l'Antiquité , dont nous ne
connoiffons que les titres , & qu'on ne
trouve que dans fon Recueil. Mais tous
les matériaux qui le compofent avoient été
juſqu'ici
DE
FRA N C- E.
fqu'ici entaffés pêle - mêle & fans mé
thode. M. l'Abbé de V*** . les a
diftribués
par ordre ; ce qui rendra plus facile la
lecture de ce Livre claffique ,
également inf
tructif & amufant. Pour donner une idée
du ftyle du
Traducteur , nous allons citer
un morceau qui
étonnera peut- être par le
fujet c'est un
Difcours fur
l'obligation
des mères de nourrir leurs enfans , dans
lequel on
reconnoîtra le foyer où Rouf
feau avoit allumé , pour ainfi dire , fon
éloquence ,
lorfqu'il la dirigea vers cet
objet fi
intéreflant ; c'eft Favorin qui parle
à un Sénateur de fes amis.
» Votre épouſe ſe propofe fans doute
de nourrir elle - même fon cher fils
" Ah ! s'écria la mère qui nous écoutoit :
"
39
"
"
on va tuer cette pauvre enfant , ſi aux
"
douloureux efforts de
l'accouchement on
joint , fans pitié , les labeurs & les in-
" commodités de la nutrition . Eh ! de
grace , Madame , reprend le
Philofophe,
fouffrez que votre fille foit tout - à - fait
» mère de fon enfant. Qu'eft- ce donc que
ce partage odieux & maudit par la Na-
" ture ? Qu'est - ce que certe demi-maternité,
qui confifte à donner, le jour à une
innocente créature , & à la rejeter auffitêt
loin d'elle : Cet être informe , & que
" vous ne pouviez appercevoir , lorsqu'il
étoit enfermé dans votre fein , qu'alors
cependant vous avez nourri du plus pur
» de votre fang , mères indolentes , quelle
N°. 2. 9 Janv. 1790 .
"}
"3
33
מ
"3
-
D
MERCURE
» horrible inconféquence de lui refuſer
» votre lait , actuellement qu'il eft fous
vos yeux , qu'il participe à la vie , qu'il
" eft hominé , actuellement que fes ca-
" reffes & fes cris réclament la tendreffe
"3
"
"
& les droits inviolables de la maternité !..
- Eh ! qu'importe , répond-on , quelle
efpèce de lait il fuce , pourvu qu'on lui
en fourniffe , & qu'il le faffe vivre ? Quel
n'ajoutes - tu donc auffi , père dénaturé :
Que n'importe de quel fang mon fils foit
iffu , & dans quel fein il prenne la vie ?
car enfin cette liqueur précieufe que l'a-
» bondance des efprits & la fermentation
» intérieure ont blanchie , n'eft - elle pas
ود
dans ces mamelles ce même fang qui
» vient de former l'enfant dans les en
» trailles de fa mère ? N'eſt -ce pas ce fang ,
qui après avoir fini d'animer l'homme
dans le fein maternel , par une écono
3 mie admirable de la Nature , au moment
» de la délivrance , remonte à la poitrine ,
s'y fixe pour étayer les foibles débuts
» d'une exiftence fragile , pour fournir au
» nouveàu - né un aliment doux & fami
lier ?
و د
33
" Auffi la Philofophie a- t-elle bien ju
» dicieuſement obfervé , que fi la qualité
du fang influe fur l'organiſation du corps
& fur la trempe de l'ame , la vertu du
lait & fes propriétés produifent abfolument
les mêmes effets ..... Quelle ma
» nie dès-lors , & quel dommage de livrer,
DE FRANCE.
"3
pour ainfi dire , au foin d'une vile mercenaire
, & la nobleffe d'ame de l'enfant
qui vient de naître , & la vigueur
de fon tempérament , au rifque de voir
» l'une fe corrompre , & l'autre s'énerver
dans un lait ignoble & étranger ; furtout,
fi la nourrice que la mère fe fubfti-
» tue eft efclave ou de race fervile , fi
» elle fort d'un Peuple barbare , fi elle eft
» méchante , contrefaite , &c. ! . & c. ! ......
" Jeunes épouses , fi tous ces dangers ne
font fur vous qu'une légère impreffion ,
qu'au moins l'intérêt le plus cher de votre
" coeur vous réveille & vous touche . Faites
bien attention qu'une mère qui aban-
❞ donne fon fruit, qui l'éloigne d'elle , qui
» le livre à l'étrangère,rompt par-là même ce
❤lien fi doux d'affection & d'amour, dont
la Nature fe fert pour attacher l'ame des
enfans à celle des parens ; ou du moins
» qu'elle l'affoiblit & le relâche étrangement.
Car dès que vos yeux ne rencon-
» treront plus ce fils que vous avez exilé ,
vous fentirez s'amortir peu à peu , &
» s'éteindre enfin ces flammes facrées de
l'amour maternel ...... Et le fouvenir
d'un enfant donné à la nourrice , s'effacera
prefque auffi vîte que fi la mort
l'avoit arraché de vos bras.
»
29
22
n
Mais la Nature ne tarde pas venger
» fon outrage. L'enfant , de fon côté , ne
connoît que le fein qui l'allaite ; fen-
❤ timens , affection , careffes , tout eft pour
D 2
MERCURE
la nourrice ; la véritable mère ne recueille
que l'indifférence & l'oubli , &c. «
14
VERS par le Comte
D'AGUILAR
, Capitaine
au Régiment
Royal-Pologne
, Cavalerie
.
In- 12. A Paris , chez Debray , Lib. au
Palais-Royal , Nº. 235.
Nous n'affimilerons point ce petit Reueil
, qui nous paroît être un effai , aux
Vers de Chaulieu , dont l'aimable négli
gence avoit tant de graces , ni à ceux de
Gentil Bernard , qui avoient moins d'aban
don , ni au Chantre des quatre Parties du
Jour , dont la manière brillante étoit une
manière. Si les Vers de M. d'Aguilar nous
paroiffent avoir moins de facilité & d'ai
fance , moins de coloris , moins de verve
& moins d'images que ceux de nos Poëtes
diftingués , tels que MM. Imbert & Parny,
ils ne font pas dépourvus d'une forte de
chaleur, Plufieurs Pièces fe font lire aved
plaifir , & réuni fent les caractères qui an
noncent l'homme fenfible & le Poëte
Nous allons mettre nos Lecteurs à portée de
juger de fa facilité & de fa verve.
Vers à Madame *** en lui renvoyant , la
veille de fon départ , l'Effai fur le Bon
heur , de Madame du Châtelet , qu'ell
avoit prêté à l'Auteur.
DE FRANCE
Je l'ai connu , je l'ai goûté
Le bonheur près de vous , mieux que dans un traité
Avec lui vous m'avez fait vivre ;
Mais vous partez , je vous rends votre Livre ;
Il ne peut plus fervir à ma félicité.
L'Ode anacréontique, intitulée le Laurier,
eft gracieuſe ; mais elle eft une imitation
de la Cantate de Métaftafe , Serivo inte
l'amato nome.
Le Conte élégiaque qui a pour time Zel
mire , a de la verve & de la poéfic . L'Auteur
peint ce qu'il veut raconter .
L'Aftre des Nuits brilloit, & dans fon cours paisible
Répandoit fur la terre une douce clarté ;
Tout refpiroit le calme & la tranquillités
Le mouvement de l'onde à peine étoit fenfible
Et le flot par le flot fembloit être arrêté ;
Le timide Zéphir fe gliffoit en filence ,
Et filtroit à travers le feuillage des bois 5
D'aucun être animé l'on n'entendoit la voix.
Agénor , au milieu d'une forêt immenfe ,
Sembloit exifter feul ; & fes pas égarés ,
Par un foible rayon , plus trompés qu'éclairés ,
Sous ces dômes obfcurs fous ces voûtes touffues ,
Cherchoit d'un noir feuer les heureufes iffues.
Déjà depuis long-temps il erroit fans fuccès ;
Il découvre à la fin un endroit moins épais ;
D3
MERCURE4 .
La Déeffe des Bois , la Lune favorable ,
Y jette un doux éclat & perce les forêts ;
Un ruiffeau, dans fon cours, forme un lac agréable
Qui réfléchit ſon difque & double les objets .
Sur le bord de ce lac , fous des cyprès funèbres ,
Sous des pins orgueilleux , s'élève un monument
La lumière y reçoit la forme des ténèbres ,
Le rayon s'en approche & meurt en l'éclairant.
Agénor y parvient , & la teinte obfcurcie
De l'Aftre de la Nuit qui fe voile en ces lieux ,
Reprend à fon afpect une nouvelle vie ;
Une urne fépulcrale enfin s'offre à les yeux ;
Sa forme eft élégante & noble avec trifteſſe ;
Ses faciles contours , qui femblent deffinés
Des mains de la douleur unic à la tendreffe
Sont entourés d'oeillets & de pavots fanés ;
Et fur un marbre noir ces paroles placées
Par un burin tremblant font à peine tracées
» Paffant, arrête, & pleure un moment en ces lieux :
Zelmire fut Bergère , & plus belle que Flore :
»
33
Lydor aima Zelmire , & Lydor fut heureux ;
Mais Zelmite n'eft plus , & Lydor vit encore «.
Cette longue citation fuffit pour faire ap
précier le talent defcriptif de l'Auteur. Le
refte de fon Recueil eft rempli d'imitations
de Poetes Latins & Italiens , de Chanfons
& de Bouquets , où le mélange du profane
& du facré n'eft pas abfolument heureux ;
& c'eſt en général l'écueil des jeunes fai
DE FRANCE 7.9%
feurs de Bouquets. Nous lui confeillerons
auffi , s'il eft dans le cas de donner une nouvelle
édition , de réduire fon Recueil , &
de travailler de nouveau la plupart de fes
Poéfies , dont le ton ne fe foutient pas tou
jours dans la même Pièce. Tel qu'il eft , ce
Recueil doit être diftingué.

NOUVEAU Dictionnaire Hiftorique , ou
Hiftoire abrégée de tous les Hommes qui
fe font fait un nom par des talens , des
vertus, des erreurs , &c . depuis le commen
cement du monde jufqu'à nos jours , &c.
avecdes Tables chronologiques pour réduire
en corps d'Hiftoire les articles répandus
dans ce Dictionnaire ; par une Société
de Gens de Lettres. 7. édition , revue ,
corrigée & confidérablement augmentée
9 Vol. in-8° . Prix brochés , 45 liv. , &
sol. francs de port par tout le Royaume.
A Paris , chez Belin , Libraire , rue St-
Jacques, près St- Yves.
LE fuccès rapide & foutenu qu'a mérité
cet Ouvrage , nous laiffe peu à dire
pour fon éloge. Les nombreufes contrefaçons
qu'on en a faites , ne l'ont pas empêché
d'arriver en affez peu de temps à fa
D 4
So MERCURE
feptième édition originale. Outre que ces
éditions multipliées annoncent fon fuccès ,
elles concourent à l'amélioration de l'Ouvrage.
Les Auteurs le difent eux -mêmes
avec cette franchiſe qui n'eft qu'eſtimable ,
quelque foin qu'on donne à un Ouvrage
de ce genre , où l'on a tant de matériaux
employer & à examiner , où les noms
& les dates éblouiffent les yeux par leur
multitude , il y a toujours à rectifier & a
réformer. Ainfi chaque nouvelle édition
de ce Dictionnaire le rend plus complet
& plus exact tout à la fois.
Celle que nous annonçons renferme les
articles des Hommes célèbres morts depuis
1786 , époque de l'édition précédente
, & cela étoit indifpenfable.. Mais c
qu'on doit au zèle des Rédacteurs , c'eft
d'avoir réformé dans le refte un grand
pombre de fauffes dates , & autres erreurs ;
d'avoir développé & corrigé les articles mythologiques
; d'avoir cherché encore dans
Plutarqué & autres Hiftoriens anciens &
modernes , plufieurs faits qui peignent fouvent
mieux un Homme célèbre que des ré
flexions oratoires , & enfin d'avoir profité
des obfervations qui leur ont été adreffées ,
quand ils ont cru y appercevoir le double
Caractère de la bonne foi & de la faine
critique.
DE FRANCE. SF
VIE de Frédéric II , Roi de Prufe. Tomes V,
VI & VII , in - 8 ° . Prix , 12 liv.; l'in- 12 , 7 liv.
10 f. br.; francs de port par la Pofte , 13 liv.
10 f. , & 8 liv. 5 f. A Strasbourg , chez J... S...
Treuttel , Libr .; & à Paris , chez Onfroi , Libr.
rue St- Victor.
Ce n'eft pas tant le fuccès rapide des quatre
premiers Volumes de cet Ouvrage , publiés l'année
paffée , que l'abondance des matières qu'on
ne fçauroit allez recueillir pour bien approfondir
& apprécier le caractère de ce Prince unique &
immortel , qui a encouragé l'Auteur à continuer
fon travail . Il lui a donné la forme de Lettres ,
pour mieux varier les objets , en confondant avec
le texte les nouvelles & charmantes Anecdotes qui
s'y trouvent en grand nombre .
Un Portrait reffemblant du Roi ayant manqué
à l'édition in- 8 ° . , on a cru devoir en orner ces
derniers Volumes ( le Relieur aura foin de le
placer à la tête de l'Ouvrage ) , four ne rien laiffer
à défirer fur ce grand Roi.
Louife de Valrofe , ou Mémoires d'une Autrichienne
; traduit de l'Allemand fur la 3e . édition .
2 Vol. in- 12 . Prix , 2 liv . 8 f. br . , & 2 liv. 18 f.
francs de port par la Pofte. A Paris , chez les Mar
chands de Nouveautés.
Ce Roman , dont l'intrigue eft affez fimple ,
ne fera pas lu fans plaifir , quoique les évènemens
n'aient rien d'extraordinaire.
Emilie Fairville , ou la Philofophie du fenti
ment ; par l'Auteur d'Ela ou les Illufions du coeur.
traduit de l'Anglois par J. B. Sanchaman . 2 Vol.
Ds
82 MERCURE
in- 16. Prix , 36 f. br. A Paris , chez Viſſe , Lib.
rue de la Harpe.
L'intérêt de ce Roman eft trop divifé , &
'Héroïne y joue un rôle trop peu important.
Pièces intereffantes & peu connues pour fervir à
Hiftoire & à la Littérature , par M. D... L... P...
Tomes VII & VIII ; nouvelle édition . A Bruxelles;
& fe trouve à Paris , chez Prault , Imp. du Roi ,
quai des Auguftins , à l'Immortalité.
On fait combien ce Recueil a été recherché ;
les connoiffances & les fouvenirs de fon Auteur
continuent de lui fournir un aliment qui en foutient
fans ceffe l'intérêt.
Hiftoire de la Rivalité de Carthage & de Rome,
2 Vol. in- 8º. A Paris , chez tous les Libraires.
Cet Ouvrage , dont nous aurions dû nous occuper
il y a long- temps , doit prévenir en faveur
de fon Auteur qui ne fait que d'entrer dans la
carrière des Lettres. On pourra lui reprocher des
digreffions & des longueurs ; mais on eftimera fes
recherches 3 il écrit avec ſenſibilité , & il fait allier
l'enthouſiaſme & la raiſon.
Caroline de Lichtfield , ou Mémoires extrairs
des papiers d'une famille Parifienne , rédigés par
M. le Baron de Lindorf , & publiés par Madame
la Baronne de M..... ze. édition , revue , corrigée
& changée par l'Anteur , avec la mufique
des Romances. 2 Vol. in- 12. A Paris , chez Debure
, Libr. Hôtel Ferrand , rue Serpente.
Ce très joli Roman a jour d'un fuccès bien
mérité. Cette nouvelle édition , qui eft fort fois
gnée , ne peut manquer d'être accueillie.
DE FRANCE. 83.
Collection des Mémoires de l'Hiftoire de France,
Tomes LIV & LV . A Paris , rue & hôtel Serpente.
Ces deux nouveaux Volumes contiennent la fin
des Mémoires de M. de Thou ; ceux de Matthieu
de Merle ceux de Jean Choifnin , & ceux de
Pierre-Victor Palma Cayet.
I

De l'amélioration du fort du Militaire. Ou
vrage où l'on expofe les moyens de doubler le
nombré & la force de nos Troupes , & de perfectionner
la Religion & les moeurs , l'inftruction
& la formation des Officiers & des Soldats , d'attacher
les uns & les autres à la Patrie , de leur
procurer une meilleure nourriture , un fort plus
doux , une retraite plus agréable , &c. ( fans
nuire à aucun individu , & même en diminuant
confidérablement les dépenfes de l'Etat ). Par
M. de la Rue , Chanoine R. de l'Ordre de la
Trinité , Rédemption des Captifs , Bachelier de
Sorbonne , & Aumônier du Roi au Régiment de
Bourgogne, Infanterie. 2 Vol. in - 8 ° . A Bafle ,
chez Jean -Jacques Tourneifen ; & à Paris , chez
Belin , Lib. rue St. Jacques.
Le titre de cet Ouvrage en prouve l'impor→
tance.
Bibliothèque Univerfelle des Dames. A Paris ,
rue & hôtel Serpente.
Les deux Volumes publiés de cette intéreffante
Collection , font les 25 & 26e. de l'Hiftoire.
Taffetas Agglutinatif. Enhardi par le fuccès ,
le Sr. Volant jeune , qui annonça l'année der
nière au Public , un Taffetas agglutinatif de fa
compofition , dit Taffetas de France , pour les
coupures , bleffures , renouvelle aujourd'hui cette
annonce avec d'autant plus de raifon ;
que des
D 6
84 MERCURE
expériences multipliées ont fait connoître la bonté
de ce Taffetas , qui , d'après le témoignage de
la Faculté & Société Royale de Médecine , non
feulement ne le cède en rien au Taffetas d'Angleterre,
mais lui eft même infiniment fupérieur ,
en ce que fes propriétés s'étendent jufqu'à la
brûlure. Pour éviter toutes contrefactions , il a fait
imprimer du caractère de l'Imprimerie des Aveugles
de la Société Philantropique , des enveloppes
dans lesquelles on trouvera la manière de s'en fervir,
Pour la commodité du Public , le Sr. Volant
jeune a établi des dépôts de fon Taffetas daus
les quartiers de Paris ci- après défignés , ainfi que
dans toutes les villes du Royaume .
Mde. Lefclapart , Marchande Libraire , rue du
Roule No. 11. M. Fournier , rue St. Victor!
Melle. Crofnier , à un des quatre pavillons , au
milieu du Palais- Royal. A l'Inftitution des Avengles
, rue Notre - Dame des Victoires , N° . 18.
Il vient d'établir fa Manufacture à St. Gervais ,
près le village de Pantin , & fon Bureau général ,
rue Thevenot , No. 31. Les enveloppes annon
ceront les dimenfions & le prix de ce Tafferas ,
qui ont été réglés par MM. les Commiſſaires de
la Société Royale de Médecine. On trouvera à
cette Manufacture du Taffetas des couleurs , blanc,
rofe , couleur de chair & noir..
MUSIQUE.
Six Duos pour Violon & Violoncelle , par M.
Jannfon . OEuvre 2e. Prix , 7 lv . 4 f. A Paris ,
chez Houbaut , près la Comédie Italienne ;
Lyon , chez Caflaud , & chez l'Auteur ; à Lille ,
chez Vanackere , Lib. rue de la grande Chauffée ;
& aux adreffes ordinaires de Mufique.
Ces Duos , cftimés des Muficiens , doivent
DE FRANCE. 85
l'être auffi des Amateurs exercés pour lefquels ils
ont été faits .
GRAVURE.
Médaille représentant le Siége de la Bastille , fr
M. Andrieux , Graveur en Médailles. Prix , 6 liv.
ornée d'une bordure dorée & fous verre . A Paris ,
chèz l'Auteur , rue des Noyers , N° . 333 ✯ chez
M. Delafontaine , Doreur , rue de la Monnoie
No. 22 , près le Pont - Neuf, maifon de M. Le
brun , Notaire .
>
Cette Médaille eft exécutée d'une manière fupérieure.
En cas de fuccès , l'Auteur promet une
fuite des évènemens mémorables de la Révolution
préfente ; & nous croyons que ce premier
effai eft propre à la faire défirer par les connoif
feurs.
Grande Carte du Duché de Brabant , Evêché &
Principauté de Liége , contenant auffi partie des
Duchés de Juliers , de Gueldres & de Limbourg ,
& partie du Comté de Hollande , dreffée fur les
Mémoires d'Eugène - Henry Friex , & augmenté
fur les obfervations les plus nouvelles . Prix , 4 liv,
4 f. A Paris , chez Crépy , Md. d'Eftampes , rue
Saint Jacques , près celle de la Parcheminerie ,
Image S. Pierre..
a
Comté de Hollande, Seigneurie d'Utrecht, Comtés
de Zélande , de Zulphen , de Brabant , &c . dreffés
fur les Mémoires faits par ordre des Etats - Géné-
& augmentés fur les obfervations nouvelles
raux ,
Chez le même..
Cette Carte contient 35 feuilles.
86 MERCURE
VARIÉTÉ
S.
SCIENCES ET ARTS.
ΟΝON doit être peu furpris des efforts qu'on
a faits jufqu'à ce jour , pour trouver le moyen
de fuppléer aux dents perdues ; on doit être plus
étonné fans doute du peu de fuccès obtenu par
les Artiftes qui s'en font occupés . En effet , la
perte des dents étant un de ces malheurs qu'on
voudroit pallier au moins , quand on n'a pas
eu le bonheur de l'éviter , le défir de plaire ,
f naturel à l'un des deux sèxes , & la crainte de
la difformité , qu'on peut pardonner à l'autre ,
follicitoient puiffamment ce bienfait , & promettoient
à l'Inventeur une reconnoiffance univerfelle.
Mais cet avantage , que les hommes févères
jugeront léger & frivole , n'étoit pas le feul attaché
à cette découverte . L'abfence des dents
ne dépare pas feulement la figure ; elle affoiblit
l'action de l'eftomac , par le défaut de maftication
, & par conféquent influe fenfiblement fur
la fanté. Ce même défaut diminue le Volume
de la voix , gêne la prononciation , & nuit
par - là aux perfonnes qui exercent les fonctions
publiques de la parole,
Tous ces motifs ont engagé M. de Chémant
à de nouveaux efforts qui été couronnés
d'un plein fuccès . Les dents artificielles qu'on
DE FRANCE. 87
avoit imaginées jufqu'ici avec plus ou moins d'induftrie
, n'étoient ni fans défauts , ni même fans
danger. L'ivoire , ou les dents d'hippototame
( cheval marin ) ou les dents humaines , dont
on compofoit des rateliers , n'étoient pas feulement
fujettes à changer de couleur , & à fe
carier ; elles produifoient une odeur incommode ,
qui , comme on fait , peut avoir des fuites fâcheufes
dans la cohabitation des deux sèxes , par
le dégoût qu'elle eft capable d'infpirer . Souvent
même elles ont caufé la mort , par un venin quelconque
dont elles fe trouvoient infectées.
M. de Chémant , pour fabriquer des dents
féparées, & des rateliers entiers , a composé une
nouvelle matière minérale , que ni la falive , ni
les reftes d'alimens ne peuvent jamais altérer ;
& la Société Royale , & la Faculté de Medecine
viennent de lui rendre une juftice éclatante par
l'organe de leurs Commiffaires , qui regardent
l'opération de M. de Chémant comme la plus
utile & la plus parfaite qu'on ait foumise à leur
examen. La nouvelle matière de ces dents &
rateliers reçoit la couleur qu'il veut lui donner
, & peut fuppléer même les gencives. On
les adapte fans douleur ; & comme il n'y a entre
les dents aucune féparation , quoique l'intervalle
en foit diftinctement marqué , elles ne
laiffent aucune entrée aux débris des alimens.
Les refforts qu'a imaginés l'Auteur pour les attacher
, lui à mérité les fuffrages de tous les
gens de l'Art.
Une commodité particulière pour les perfonnes
qui ont befoin de recourir à lui , c'eft que de
par - tout , fans fe déplacer , on peut fe procurer
de ces dents ou dentiers , fimples & doubles , &
les attacher foi-même. Il faut s'adreffer pour
88 MERCURE
cela à M. de Chémant , qui donnera ,
tous les renfeignemens néceffaires (1 ).
par lettres ,
SPECTACLES.
THEATRE DE LA NATION (2 ).
ONNa donné , Lundi 27 Décembre ,
pour la première fois , une Pièce de Mde.
de Gouge , intitulée , l'Esclavage des Nègres.
Dans les circonftances préſentes , ce
titre a dû exciter l'empreffement du Public
; auffi l'Affemblée a - t - elle été affez
nombreuſe. Mais cette affluence , toujours
flatteufe pour l'Auteur, eft prefque toujours
auffi dangereule pour l'Ouvrage , parce que
des Spectateurs nombreux font ordinaire--
ment des Juges févères. On favoit à la vérité
que l'Auteur étoit une femme ; mais
il femble ( & l'expérience l'a prouvé plus
(1) Il faut affranchir les lettres . M. de Chémant
demeure au Palais - Royal , Arcade 92 , & l'on
trouve chez lui une Brochure qui explique fes
procédés , ainfi que chez Gattey , Libraire , au
Palais Royal.
(2 ) C'est le nouveau titre qu'ont pris MM . les
Comédiens François ; & c'eft la dénomination
que nous emploierons dorénavant.
DE FRANCE
1
d'une fois ) qu'une femme , pour conferver
fes droits à la galanterie françoiſe ,
ait befoin de les recueillir en perfonne ,
& qu'elle ne puiffe être complètement
repréſentée par fon efprit ; on diroit que
le Spectateur , devenu fon Juge , fe croit
difpenfé d'être galant ; qu'il ne voit plus
fon fexe à travers fes prétentions ; & c'eft
peut-être jufqu'aujourd'hui le feal Tribu
nal en France , auquel on n'ait pu appliquer
ce vers de la Métromanie :
Minerve eft éconduite , & Vénus a la pomme.
Ce n'eft pas que la Pièce de l'Efclavage
des Nègres ait été reçue d'une manière
humiliante pour fon Auteur ; mais elle n'a
pas produit l'effet qu'on devoit attendre /
u fujer, & de la manière ambitieufe dont
i eft traité car Mde . de Gouge a fair
mouvoir à la fois tous les refforts du pathétique
; & fon Drame , au ftyle près qui
eft loin de mériter ce reproche , a toutes
les formes , & par conféquent les prétentions
de la Tragédie.
Nous renvoyons , pour les détails de
l'intrigue , à l'Ouvrage même qui eft imprimé
depuis longtemps. Il nous fuffira
de dire quelques mots du fujet , & d'y
joindre deux ou trois obfervations que
l'Auteur peut- être a déjà faites lui -même ;
car le véritable talent a une confcience ;
& à ce titre , Mde . de Gouge a le droit
& la faculté de fe juger elle-même.
MERCURE
Zamore, Efclave d'un Gouverneur d'une
Colonie Indienne , a commis une faute
qui doit être punie de mort. Quoiqu'in
nocent dans l'intention , il a tué l'Intendant
de fon Maître ; & pour éviter fon
châtiment , il a pris la fuite avec fa chère
Mirza , qui a été la caufe & l'objet
de fon crime. Dans l'Ile où ils fe font
réfugiés , la tempête ayant jeré par hafard
deux jeunes époux François , Zamore fauve
la femme, qui fe trouve enfuite la fille du
Gouverneur. Les deux Efclaves ne tardent pas .
à être découverts : ils rentrent dans leurs
fers , pour être envoyés à la mort ; mais
la jeune rerfonne que Zamore a ſauvée ,
obtient la grace & celle de Mirza qui devoit
mourir avec lui .
Les incidens qui furchargent cette intrigue
, font fort nombreux; auffi la marche
en eft-elle faccadée , les détails qui fe
fuccèdent trop rapidement , n'ont pas le
temps de frapper affez l'imagination pour
arriver jufqu'au coeur.
Une choſe encore peut avoir nui à l'intérêt
; c'eft le moyen par lequel l'Auteur a
voulu arriver à fon but moral , car il y en'
a un bien évident dans cet Ouvrage. L'intention
de Mde. de Gouge étoit d'inté
reffer & d'attendrir en faveur de ces êtres
fi malheureux , qui ont perdu le premier
de tous les biens , la liberté. Mais n'étoitce
pas aller contre ce but , que de charger
fon Héros d'un meurtre ? Zamore eft cous
DE FRANCE.
pable d'un homicide ; & l'homicide , quand
même il eft excufé par la Nature , la fûreté
publique veut qu'il fo : toujours puni
par la Loi. Tout homme , foit Indien , foit
François , foit libre , foit efclave , s'il en
tue un autre , eft condamné à m urir ; &
fi les circonftances intéreffent affez en ſa
faveur , pour qu'on lui laiſſe la vie , ce
n'eft point juftice , c'eft grace. Nous croyons
donc que Mde. de Gouge , en choififfant
un Nègre moins criminel , auroit infpiré
plus d'intérêt en faveur de l'efclavage , &
plus d'horreur pour les Tyrans.
C'eft avec plaifir que nous adhérons
d'ailleurs au mérite d'imagination qu'on a
reconnu dans cette Pièce. Il y a dans l'ac
tion qui la compofe une plénitude , unt
forte d'abondance , qui ne peut que donner
une idée avantageufe de l'efprit sur
fon Auteur.
UN véritable fuccès , & un fuccès mérité
, c'eft celui du Réveil d'Epimenide , ou
les Étrennes de la Liberté.
Ce n'eft pas M. de Flins qui a eu le
premier l'idée d'adapter à la fcèné , Epiménide
qui fe réveille après un fommeil
de cent ans. Le Préfident Hénaut & Philippe
Poiffon l'avoient fait avant lui ; mais
file cadre qu'il a choifi n'eft pas neuf , le
tableau auquel il l'a fait fervir , l'eſt complètement,
& ne pouvoit manquer de l'être ,
MERCURE
puifque c'eft l'hiftoire des évènemens pol
tiques qui viennent de fe paffer , & qui fe
paffent encore fous nos yeux : à coup fûr un
pareil tableau ne pouvoit reffembler à aucun
autre ; & M. de Flins ayant projeté d'offrir
le fpectacle de la révolution actuelle , fe
trouvoit à l'abri du plagiat.
Nous n'ajouterons qu'une réflexion ; c'eft
qu'Epiniénide , qui dormit cent ans dans
la Grèce, n'avoit pas befoin, pour voir beau
coup de chofes nouvelles , de dormir auffi
long-temps à Paris ; & il avoit , en s'y réveillant
, de quoi s'étonner encore jufqu'au
moment de fe rendormir.
D'après ces réflexions , on voit que c'é
toit une idée très-heureuſe , que de ramener
fur la fcène le fujet d'Epiménide , qui
ne pouvoit être que rajeuni par les cir-
-
tances, & qui l'eft encore autant par
la manière dont l'Auteur l'a traité. M. de
Flins a fait plaifamment endormir fon Héros
le jour où il venoit de fe marier. Il
s'eft endormi fous Louis XIV ; c'eft après
la révolution actuelle qu'il fe réveille . Le
hafard veut que la petite fille de la perfonne
qu'il alloit époufer avant fon fommeil,
reffemble parfaitement à fon aïeule ;
Epiménide, à fon réveil , qui peut pafferpour
une réfurrection , la prend pour fa prétendue,
& l'entretient de fon amour pofthume.
La jeune perfonne , qui a prévu la méprife,
a voulu s'en amufer un inftant , pour voir
ce que c'étoit qu'un amant
Dans le Siècle de fa grand'mère,
DE FRANCE.
On fent que l'erreur d'Epiménide ne
peut pas durer long - temps. Cependant la
nouvelle de fon miraculeux réveil s'eft
répandue ; & les curieux accourent pour
le voir ; c'eſt ainfi que l'Auteur fait paffer
en revue divers perfonnages , qui dévelop
pent le tableau prefque général des heu
reux évènemens de nos jours. Ces perfonnages
fe plaignent tous de la révolution ,
& cette manière de la célébrer , outre qu'elle
eft plus piquante en effet , devient plus
gaie & plus dramatique . Il en réſulte des
fcènes épifodiques , toutes brillantes d'ef
prit & de gaîté , & dont le ftyle , tantôt
élevé , tantôt gracieux , fe trouve toujours
à la hauteur du fujet.
Un Gazetier , qui croit que ce qui eft
ne vaut pas ce qu'on imagine , invite trèsobligeamment
à foufcrire pour fon Journal
; un grand Amateur de procès vient
déplorer pathétiquement l'abolition de la
chicane ; un Cenfeur royal déclame piteufement
contre la liberté de la preffe ; un
Abbé , qui étoit très -bienfaiſant envers des
Coufines , le plaint du mal qu'on leur a
fait , en fupprimant la pluralité des bénéfices
; un Maître à danfer , qui avoit fes
meilleurs Ecoliers parmi les Ariftocrates ,
s'écrie que tout eft perdu; mais comme on
lui dit que la danfe va reprendre de nouveau
, il fort en difant que l'Etat eft fauvé
, &c. Ces divers originaux égayent la
fcène par des traits fort plaifans , qui ont
été vivement faifis.
94
MERCURE
Le Gazetier vante fon Ouvrage comme
Un Journal excellent
Qui , le matin dès qu'on s'éveille ,
Apprend dans tout Paris ce qui , dans le Brabant
S'eft à coup sûr paffé la veille.
L'Amateur de l'ancienne procédure criminelle
, fe plaignant amèrement de l'Affemblée
Nationale qui la réforme en entier,
s'écrie douloureuſement :
Ils ont aboli tout , tout juſqu'à la torture.
Si l'on veut avoir une idée de la manière
de l'Auteur dans le ftyle noble , voici quelques
vers qui en feront juger favorablemen
Il a vécu naguère en ces jours fi fameux
Où brillèrent Condé , Turenne & la Victoire ;
Où Louis fit fervir les Peuples à ſa gloire ,
Immola tout pour elle , & ne fit rien pour eux ,
Admiré des Sujets qu'il rendit malheureux.
On peut bien faire à l'Auteur quelques
obfervations , qui , en fatisfaiſant au befoin
de la critique , n'ôteront rien au mérite de
l'Ouvrage. Epimenide , par exemple , fait
qu'il eft de fa deftinée de s'endormir pour
cent ans , puifqu'il déplore en paroiffant ,
le malheur qu'il a , chaque fois qu'il fe réveille
, de fe voir étranger à tout , de ne
plus connoître ni Maîtreffe , ni Ami. Pourquoi
donc prend- il pour fa prétendue celle
qui n'eft que la petite- fille de celle- ci ? I
DE FRANCE.
eft un peu invraisemblable que la reffemblance
des traits puiffe occafionner cette
méprife.
Enfuite nous aurions défiré un peu plus
d'action de la part d'Epimenide ; c'eft-à- dire,
plus de motifs pour les fcènes qui ſe paflent
devant lui . Un exemple fera mieux
entendre cette obfervation . Epimenide demande
fon Tailleur , fon Notaire & fon
Procureur ; il voit entrer trois Militaires ;
on fent que l'explication doit amener naturellement
la nouvelle de l'établiffement
de la Garde Nationale ; & c'eft ainfi à peu
près que nous aurions voulu qu'on motivât
les autres fcènes épifodiques , dont les Acreurs
, pour la plupart , n'arrivent que
parce qu'ils font appelés par le befoin de
les faire paroître.
Il y avoit auffi dans la fcène du Cenfeu
royal quelques détails qui avoient déplu ;
mais l'Auteur les a fait difparoître à la feconde
repréſentation.
Ce que prouvent le mieux nos obfervations
, c'eft qu'il faut que la critique trouve
toujours à redire ; & ce que nous avons
repris , eft d'un genre à faire voir combien
peu nous avions à reprendre .
Qu'on nous permette , avant de finir cet
Article , d'exprimer un fentiment que nous
avons éprouvé en voyant ce joli Ouvrage.
L'Auteur y parle de plufieurs objets qui
fembloient , il y a un an , interdits pour
jamais aux Mufes dramatiques ; & il en
parle avec une franchife d'expreffion qui
MERCURE DE FRANCE.
caufe autant de furprife que de plaifir. M.
de Flins n'a fait que fuivre en cela l'heu
reufe impulfion donnée à tous les efprits.
La révolution qui vient de s'opérer dans
l'ordre politique a dû néceffairement donner
de nouvelles formes à l'expreffion de
openfée. On voit que nous venons de
fortir de cet ordre de chofes où le voile
légorique devient la rufe innocente du
Philofophe. C'est une nouvelle preuve que
la Fable , qui n'eft que l'allégorie morale ,
ft née fous la verge du Defpotifme . En
<ffet , le Fabulifte tient toujours un peu du
Courtifan ; il n'a qu'une véracité timide ;
& il nous prouve que fous un pouvoir tyrannique
, la vertu même a beſoin de mentir
, de feindre au moins , pour être utile.
La Vérité avoit befoin de prendre un voile
attrefois pour fe montrer parmi nous ; c'eft
qu'elle y étoit étrangère ; c'eſt fous fes
propres traits que nous la verrons déformais
elle cit dans fon pays.
Les principaux rôles de cette petite Pièce
cnt été fort bien joués par Mme. Petit, &
MM. Vanhove , Dugazon , Dazincourt &
: Sainfal
QUATRAIN.
TABLE.
49 Les Nuits Attiques. $2
Vers.
Vers.
75
La Veillée. Nouveau Dictionnaire. 52 79
Charade , Enig. Log, 57 Variétés. $6
Mémoires. 62 Théatre de la Nation, 88
tacion.
674
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 16 Décembre 1789 .
DANS ANS la Séance du 10 , la Diète fut
informée que le Roi de Prusse avoit
autorisé son Ministre , le Marquis de
Luchesini, a assurer la Députation des
Affaires Etrangères, du desir qu'a ce Monarque
de voir bientôt terminer la nous
velle Constitution de la République , ct
la levée de son armée ; S. M. P. n'attendant
que cette époque pour contracter
Palliance projetée entre les deux Etats.
Cette ouverture a été reçue avec reconnoissance
, et l'on a délibéré d'en remercier
M. de Luchesini. La Commission
des Aires Etrangères va remettre incessamment
son travail touchant , ce
Nº. 2. 9 Janvier 1790, E
( 8686 )
Traité d'Alliance , et l'on rédigera avec
la même célérité le plan de Constitution
décrété pendant la Session actuelle .
On a ajouté dans le Public , que le Roi
de Prusse nous donnoit encore l'assurance
qu'il voleroit au secours de la
République avec toutes ses forces , et
feroit entrer une Armée en Ukraine
si un Corps de Troupes Russes paroissoit
sur le territoire de la République . Comme
personne ne craint cette introduction
en ce moment , et que Sa Majesté
Prussienne la juge même sans vraisemblance,
on a quelques doutes sur l'authenticité
de cette apostille à la lettre du Roi .
L'Alliance sollicitée éprouvera peu de
difficultés , malgré l'opposition de quelques
Nonces les bases en sont convenues
, et le Prince Jablonowski , Chef
du Régiment des Gardes Lithuaniennes ,
s'est rendu le 30 Novembre à Berlin ,
afin d'accélérer cette négociation , en
l'absence de son beau-frère le Prince
Czartoryski , notre Ambassadeur auprès
du Roi de Prusse.
La demande juste et sérieuse des Villes
Royales n'a pas encore été prise en
considération : nous ferons connoître
les dix articles qui composent leur Pétition.
La campagne dernière entre les Ottomans
et les Alliés , a eu des effets bien
contraires à ceux que nous espérions,
Quatre Provinces presque entières , Jes
( 87 )
meilleures forteresses de l'Empire et
toutes ses frontières envahies , des Armées
qui ont disparu sans combattre , des Chefs
mal- habiles , malheureux ou corrompus ,
la mer Noire abandonnée aux Russe
par une Flotte Ottomane bien supérieure
, et qui promettoit d'importantes
diversions , tels ont été les fruits des instigations
funestes qui , à son avènement
au Trône , ont porté Selim III à refuser
un accommodement séparé avec l'Em
pereur. On sent aujourd'hui à Constan❤
tinople l'étendue de ces fautes , et la
Porte ne voit plus d'autre moyen de
prévenir d'autres calamités , que de changer
de conseils étrangers , et de se pro
curer une paix prompte , et la moins
défavorable .
Nous avons en main des lettres authentiques
de Constantinople , qui prou
vent les dispositions actuelles dela Porte ,
et qui renferment des particularités
intéressantes sur la cause de ses désastres.
Copic d'une Lettre écrite de Constantinople ,
en date du 8 Novembre 1789.
« Belgrade a été rendu aux Autrichiens par
Abdi Pacha , Beglierbey de Romélie , et que
le Grand - Seigneur nomma pour commander
l'Armée destinée à marcher au secours de
cette Forteresse . La Porte voulut s'opposer
à la nomination de cet homme , qu'on conmoissoit
vénal et suspect . Izzed Bey , favori
Ꭼ 1
( 88 )
du Grand - Seigneur , soutint son ami Abdi
Pacha. Celui - ci , au lieu de marcher aux
ennemis se tint à 18 lieues d'eux , et le
Maréchal de Laudhon ne trouva que cinq
Turcs , dont l'un fut pris et deux tués , alors
qu'il investit les hauteurs de la Save. Abdi
Pacha , instruit que le siége étoit formé ,
débanda ses Troupes et arrêta tous les Courriers
de la Place à Constantinople . Mais ce
qui vous étonnera bien plus , Monsieur , c'est
que les deux évènemens malheureux de cetie
campagne , paroissent avoir été l'effet de la
corruption . Ou s'est servi du prétexte que la
prise de Belgrade n'auroit d'autre suite que
celle d'accélérer la paix ; cependant , les fonds
sont faits pour deux campagnes. Afin de
remédier au défaut de matières à la monnoie
, et de se mettre en état de suivre la nouvelle
Ordonnance de refonte du 14 Août
dernier , on porte à la monnoie des quantités
prodigieuses de vaisselles . Le Grand-
Seigneur et sa mère en ont donné les premiers
l'exemple. On évalue déja à 35 millions
de piastres le produit de la vaisselle ,
en bénéfice net. Les sommes extraordinaires
désignées pour deux campagnes , forment
171 millions de piastres. "
<<
Je vous joins , Monsieur , copie littérale
du Hatis Chérif du Grand - Seigneur , et telle
que La Porte l'a communiquée aux Ministres
des Cours Etrangères . On en répand
beaucoup de fausses. »
Traduction du Hatis Chérif ou Ordre Impérial
du Grand- Seigneur , adressé au Kaimekam
Pacha.
Le
་ ་
Quelles seront les suites de cette guerre ?
courage , le zele de la Religion , l'hon(
89 )
neur de ces Corps , qui , suivant les Annales
de l'Empire Ottoman , ont guidé et rendu
victorieux les Odgeack, ne se trouvent plus ;
les Troupes se découragent . et s'enfuient
par- tout où on les envoie . Les Mirzaskeris
Cavaliers Asiatiques ) , qui n'ont ni règle ,
Ni discipline , commettent au camp et sur
les routes , des excès et des cruautés , telles
qu'on n'en exerce point envers PEnnemi.
Est- ce ainsi qu'on fait la guerre ? est - ce ainsi
qu'on se venge des Ennemis ? Hélas ! personne
n'est plus animé du zèle de la Religion
. Nos Ancêtres , qui se sont signalés par
tant de victoires , a'étoient- ils pas des hom
mes comme nous ? Mais soit , le passé est
passé . Que le Suprême Arbitre de l'univers
comble dans ce monde- ci et dans l'autre ,
de bonheur et de prospérité , ceux qui sont
restés fidèles dans la voie de la Religion , et
extermine les traîtres ! Il faut désormais nous
réveiller tous du sommeil léthargique où
nous avons été plongés jusqu'à présent , et
aviser au moyen de nous venger des ennemis
de la Religion. Ma volonté est , et j'adresse
pour cela les voeux les plus ardens au Ciel ,
de ne remettre l'épée dans le fourreau , avant
que d'avoir une ample satisfaction . J'espère de
la grace du Tout- Puissant et de la protećtion
de notre Saint Prophète , que mes voeux
seront exaucés , mais il faut de la vigilance
et de la promptitude . Je renonce à la tranquillité
et au faste . Je ne desire que de
venger les torts faits à mon Peuple. Dès
mon avènement au Trône , j'ai voulu aller
àla guerre ; on ne l'a pas trouvé à propos : vous
voyez ce qui en est arrivé. Soit , c'est encore
pour nos péchés ; mais cette fois , je vous
ordonne de pourvoir avec le plus grand soin
E iij
( 90 )

aux rassemblemens des Troupes , des Subsistances
, des Munitions , et enfin de tout ce
qui est nécessaire ; de mettre de l'ensemble ,
de l'accord en tout . J'irai aussi à la guerre ;
préparez tout en conséquence , faites réparer
les chemins , le château d'Andrinople ; car
il n'y a pas de temps à perdre . A nous voir ,
on diroit que nous ne sommes point en guerre .
Si , ce que Dieu ne veuille , l'Empire venoit
à s'ébranler , ce ne seroit pas un malheur
pour moi seul , mais pour nous tous ; on ne
gagne rien à se repentir après. Vous êtes
tous membres du même corps ; il faut que
chacun remplisse les devoirs de sa place . Je
suis un de vous , je travaillerai avec vous. II
faut faire un grand effort pour la gloire de
notre Religion : Dieu nous assistera , et nous
nous vengerons de nos ennemis . Dans la voie
de Dieu , continuons la guerre . Je prie Dieu
jour et nuit de nous accorder la victoire ; et
vous , pour l'amour de Dieu , faites votre
devoir , et soyez actifs et vigilans ; c'est un
déshonneur pour notre Religion et pour
notre Empire , que de nous laisser avilir
per
des infideles . Préparez tout ce qu'il faut
pour mon départ ; que Dieu nous soit propice
et nous donne sa bénédiction .
Le but de cette Déclaration est de
calmer le Peuple sur les malheurs de la
guerre , et sur le systême pacifique qui
aprévalu dans le Divan. Pourfaciliter
d'autant mieux les négociations, et en
applanir le premier obstacle , M. de
Bulgakof, Ministre de Russie, est sorti
le 4 Novembre du Château des Sept
Tours.
Le 5 , le Reis- Effendi a fait mander les
( 91 )
premiers Droguemans de toutes les Missions.
Etrangeres , et une fois introduits aupres
de lui par le Drogueman de la Porte , il
leur a dit ministériellement :
"
"
"
Messieurs : S. H. le Sultan notre gracieux
" Maître ,, par un effet de son propre mouve➡
ment , voulant que le Ministre de Moscovie
, détenu aux 7 Tours , fût mis en liberté
, la Sublime Porte , en conséquence
de la Volonté Impériale , vient de le faire
embarquer à bord d'un bâtiment Ragusois ,
" pour être rendu à sa destination ( Trieste ) .
Vous informerez de ma part vos Ministres
respectifs , en les assurant en même temps
de mes civilités .
K
་ ་
#
64
И
"
»
Après cela , le Reis - Effendi leur a personnellement
adressé ces paroles : « Comme
Messieurs les Ministres Etrangers se sont
intéressés au relâchement du Ministre de
Moscovie , et ont fait des instances pour
cela les premiers jours de sa détention ,
ils auront plaisir d'apprendre qu'il a été
relâché aujourd'hui. »
"
M
"
Du bâtiment Ragusois qui devoit le
porter , M. de Bulgakof a passé sur la frégate
Françoise la Badine , qui a appareillé d'ici
le de ce mois.
K
Vous saurez peut-être déja qu'en même
temps , la Porte a fait proposer un Armistice
de six mois . C'est plus qu'il n'en faudra ,
à ce que j'espère , pour conclure la paix ,
si les deux Puissances Alliées ne seroidissent
pas trop sur des conditions trop humiliantes
pour la Porte . »
"
On a accusé M. de Heidenstam , Ministre
de Suède , de s'être opposé cet Eté à
Pelargissement de M. de Bulgakof; mais
rien n'accrédite ce bruit sans vraisemblance ,
E iv
( 92 ) puisque la liberté du Ministre Russe à cette
époque , n'eût rien changé aux vues guerrieres
de S. H. Le Grand - Visir a envoyé sa
démission ; son Successeur n'est pas encore
connu. "
Le Vice-Amiral Kruse est revenu avec
son Escadre à Cronstadt , où est également
rentrée une partie de la Flotte sous
les ordres de l'Amiral Tschitschagof;
le reste passera l'hiver à Revel. On dit
que cette Flotte a perdu trois vaisseaux
de ligne .
ALLEMAGNE.
De Vienne , le 20 Décembre.
Un Courrier du Feld - Maréchal Potemkin
, arrivé le 5 en cette résidence ,
a apporté la nouvelle , qu'après la reddition
de Bender , le Grand-Visir avoit
fait proposer une trève de six mois , pour
rétablir la paix dans cet intervalle . Le
Prince Potemkin a répondu qu'avant
tout il exigeoit la liberté de M. de Bul
gakof, et qu'ensuite on pourroit traiter
des préliminaires à Bender , à Jassy
ou à Bucharest ; mais sans aucune intervention
étrangère . « J'ai , a -t - il ajouté,
<< tous les pouvoirs nécessaires . »
M. de Bulgakof étant élargi , la négociation
a pu s'entamer sans délai ‹ tout
promet qu'elle sera active et prompte .
2
( 93 )
Le Congrès se tiendra à Bucharest , où
vient de se rendre le Baron de Thugut.
II sera suivi très- incessamment du Baron
de Herbert , qui étoit parti avec M. de
Cobentzel pour les Pays- Bas , et qui revient
en cette Capitale. Les Conférences
doivent s'ouvrir le mois prochain .
On attend ici , au premier jour , M.
de Bulgakof, débarqué le 3 à Trieste
de la Frégate Françoise la Badine , de
24 canons , commandée par le Prince
Victoire de Rohan . On a abrégé sa
Quarantaine de 25 jours : de cette Capitale
, il se rendra directement à Pétersbourg.
Le Maréchal de Laudhon est à Semlin
depuis le 5 ; il sera rendu ici dans peu
de jours. Le Général Brentano est de
retour , ainsi que le Maréchal Pellegrini.
Quoiqu'on n'ait pas d'inquiétudes des
dispositions de la Pologne , au moins
pour le moment , cependant les arrangemens
militaires de cette République ,
ses connexions actuelles et la prudence ,
ont déterminé l'Empereur à former sur
les frontières de Pologne un Corps d'observation
de 20,000 hommes , et à établir
des magasins en Gallicie .
La Valachie fournira 10,000 recrues
pour la campagne prochaine , si elle a
lieu . Les Habitans se sont engagés en
outre de fournir à l'armée 800,000 buisseaux
de grains .
Les régimens de Wartensleben ,
Ev
( 94 )
Wallis et Lascy ont passé à Bude le 2
de ce mois , pour se rendre dans leurs
quartiers d'hiver ; le premier viendra en
cette Capitale , les deux autres passeront
en Moravie , ainsi que la plus grande
partie de notre garnison , qui sera remplacée
par les bataillons qui s'y rendent
de Semlin .
Le mécontentement qu'avoit inspiré
à la Hongrie l'opération de l'arpentage ,
pour le nouveau plan d'impositions , a
décidé l'Empereur à en suspendre l'exécution
jusqu'à nouvel ordre . La lettre
révocatoire de S. M. I. a été adressée à la
Chancellerie de Hongrie .
De Francfort sur le Mein , le 27 Déc.
Depuis le 14 , on tient ici un Congrès
pour régler la marche des Troupes Inpériales
, sous la direction du Général
de Gmelin , Quartier- Maître Général
du Cercle du Haut-Rhin . Ces Troupes
vont se rendre aux Pays- Bas leur nombre
est incertain encore ; mais nous ne
pensons pas que , pour le moment , il
aille même à 20,000 hommes. Le Baron
de Herbert retournant à Vienne , a rcpassé
ici le 18.
:
Le Baron d'Albini , Conseiller Aulique
, et Référendaire privé de la Chancellerie
de l'Empire , est arrivé de
Vienne en cette Ville , d'où il a continué
sa route pour Mayence. On ignore
( 95 )
le but de son voyage , qu'on attribue
faussement , suivant toutes les probabilités
, à une Commission Impériale pour
l'Election du Roi des Romains.
Le Prince de Nassau- Usingen passe
du service de Prusse à celui des Provinces-
Unies , avec le grade de Général
d'Infanterie.
Le Prince - Evêque de Liège a répondu
à M. Dohm , dont nous avons rapporté
la lettre , la semaine dernière . La réponse
du Prince est datée de Trèves le
8 Décembre : c'est une pièce insttuctive
du procès qui s'instruit à la vue des
canons et des bayonnettes : on pourra
en comparer les vues et les assertions
avec celles qu'a développées M. Dohın.
"
MONSIEUR ,
En réponse à la Lettre que vous avez
eu la bonte de m'écrire le 30 Novembre dernier
, je dois remouter au jour de l'insurrection
manifestée dans ma Capitale , pour vous
éclaircir sur la vérité nue des choses .
Le 18 Août au matin , les Insurgens
associés d'Ouvriers tous armés , montèrent
à l'Hôtel - de- Ville ; ils déposèrent la Magistrature
régente ; et in ut dans cet instant
procédé à la nomination de nouveaux Magistrats
par des gens de la lie du Peuple ,
payés à cet effet pour proclamer cette Election
qu'on avoit eu soin de préparer et de
concerter auparavant . Le même jour aprèsmidi
, je me vis assailli de toute part , dans
mon Château de Seraing , par une multitude
de gens munis de toutes sortes d'armes ; je
E vi
( 96 )
8
fus forcé , en me livrant à la merci des Chefs
de la révolution et de tout ce monde , de
venir le soir à Liège , et de me rendre à
l'Hôtel - de - Ville , pour approuver et confirmer
aveuglément par ma signature , des
choses de la plus grande importance , faites
sans mon consentement et le concours indispensable
de mon autorité , et sans l'aveu
et l'interpellation de la Cité ou de sès Représentans.
Dès les premiers momens de
cette révolution , j'éprouvai que ma liberté
étoit gênée ; je pressentis aussi que je me
verrois à la suite obligé de céder à des choses
très- essentielles par leurs suites nécessaires .
Ces motifs me déterminèrent à abandonner
pour un certain temps mon pays ; mais craignant
que cette démarche ne fût la cause
d'un grand trouble dans ma Capitale , et
pour éviter les malheurs et les dangers que
mes fidèles Sujets pouvoient courir , je fis
dans ce moment critique la Déclaratoire du
26. Août. Ces reconnoissances forcées ont
été rejetées , et considérées comme nulles et
insubsistantes par la Sacrée Chambre Impériale
et par les deux Lettres Déhortatoires
des très -Sérénissimes Princes-Directeurs. Je
vous crois , Monsieur , trop juste pour mettre
en question la validité et la légitimité de
l'approbation et reconnoissance que j'ai dû
faire des différens actes oppressifs , violens.
et destructifs de la paix publique , dans des
temps d'effervescence , de désordre et de
licence . D'après ces raisons , et sur- tout appuyé
sur la promesse de l'exécution plénière
de l'Arrêté de la Chambre Imperiale , consignée
dans la Lettre de Sa Majesté Prussienne
, qu'Elle a daigné m'écrire le 2 Novembre
dernier , cette exécution prompte et
( 97 )
efficace est un acte de justice que j'ai droit
de solliciter ; et cependant la Déclaratoire
que vous avez portée , Monsieur , loin de
pouvoir être considerée comme un acte préparatoire
à l'exécution , semble importer une
Sentence absolutoire en faveur des séditieux ,
et définitive dans presque tous les points de.
leurs Pétitions ; elle infirme l'Arrêté de la
Chambre Impériale , et elle porte aussi atteinte
à mon autorité et à mes droits Régaliens
, dont la connoissance n'appartient
qu'aux Tribunaux Suprêmes de l'Empire.
Permettez que je vous observe , Monsieur ,
que la cause originale de mes Lettres Convocatoires
, datées du 13 Août , que mes
Etats ont été convoqués antérieurement à
l'insurrection , et que je n'entendois appeler
que les Bourguemestres des Villes de mon
Pays légalement établis , à ce temps formant
mon Tiers- Etat ; mes dernières Lettres , du
15 Octobre et du 7 Novembre derniers , aux
Etats , prouvent évidemment que je considère
le Tiers- Etat moderne présent à l'Assemblée
comme inconstitutionnel , et sans
existence légale ; cela suffira pour vous prouver
que je n'ai pas entendu de convoquer les
Régences de mes Villes formées par voie
de fait ou d'autorité privée immédiatement
après la révolution. J'aperçois aussi , avec
peine , que vous faites une attention marquée
aux représentations des Députés de
mes prétendus trois Etats . Vous n'avez pas
trouvé bon , Monsieur , de me communiquer
vos doutes , avant de publier votre Dé
claratoire , quoique vous ayez été d'un sentiment
différent des deux autres Ministres- ,
Directoriaux. Je suis sensiblement affecté de
voir que votre Déclaratoire solitaire ne peut
( 98 )
?
se concilier avec les Jugemens de la Sacrée
Chambre Impériale , et vos propres Lettres
Dehortatoires , émanées du Haut-Directoire ,
sous les dates des 10 et 30 Octobre derniers ,
dans une affaire si importante pour l'Empire
en géneral , et si désastreuse pour moi et
mes fideles Sujets , qui constituent la plus
grande et principale partie de la Nation
et dont les sentimens réels vous sont inconnus
, parce que le despotisme exercé par les
Insurgens depuis le moment de leur usurpation
de la Régence , les a soumis à une contrainte
continuelle , dans laquelle ils ont été
retenus par les craintes , les menaces et les
vexations. Des motifs aussi puissans me
donnent lieu d'attendre de vos principes de
justice , que vous ordonnerez uniformément
la parution aux Décrets de la Sacrée Chambre
Impériale , exécution indispensable pour ramener
l'ordre public , et maintenir la Constitution
Germanique. Ces préalables nécessaires
étant remplis , je me prêterai avec
empressement aux sacrifices que le bien- être
et l'intérêt général requerra ; le bonheur pu--
blic sera toujours l'objet de mes voeux , et
je ne mettrai jamais d'opposition aux choses
utiles et avantageuses qui me seront propo-
-sées selon l'ordre.
Vous me parlez , Monsieur , de l'abolition
du Réglement de l'an 1684 , qui fait , dite.-
vous , le plus grand grief de la Nation. L'on
a cherche à vous induire en erreur ; ce Réglement
ne concerne que ma Capitale. Je
vous prie , Monsieur , de considérer que son
abolition touche , selon la nature des choses ,
la Cité entière ou ses Représentans , et nullement
quelques factieux , Chefs de l'insurrection
, et leurs adhérens , qui , avant cette
"
( 92 )
époque , ne m'avoient , en aucun temps , fait
de représentation , ni, communiqué aucunes
plaintes. Ledit Réglement n'a été porté que
pour obvier aux exces et désordres qui avoient
lieu à chaque renovation Magistrale , depuis
l'instant où les Princes de Liege avoient
accordé au Peuple le choix de leurs Magistrats
; ce Réglement a toujours été regardé
comme la base de l'ordre et de la tranquillité
dans les Elections Magistrales , et il a
d'ailleurs été porté ensuite des Sentences
Impériales , et même des supplications des
Citoyens ainsi , il ne peut être considéré
comme inconstitutionnel et illégal . -
Cependant , lorsqu'après des résultats bien
réfléchis et judicieux , et procedant du bon
esprit public d'une volonté libre et générale ,
il sera reconnu par la Cité ou ses Représen
tans être du bien commun et de son avantage
de former , soit un plan nouveau de
Municipalité , soit des changemens à l'Edit
de 1684 , j'accéderai toujours avec un vrai
desir aux propositions sages qui me seront
faites , en consultant sur ces objets mon Chapitre
Cathedral .
Toutes ces choses mûrement pesées , jointes
à d'autres raisons qu'il seroit trop long de
détailler dans une Lettre , et notamment
les Récès réitérés de mon Chapitre Cathédral
, comme Etat - Primaire , de ne pouvoir
consentir à une médiation solitaire , je suis
intimement convaincu que je manquerois
essentiellement à l'Empereur , à l'Empire , à
la Chambre Impériale , aux Sérénissimes
Princes- Directeurs , à mon Chapitre Cathédral
, à mon bon Peuple , et à moi- même ,
si je cédois à la proposition que vous me
"
$30048
( 100 ).
faites , de me conformer à votre Déclaratoire.
Du reste , je vous assure , Monsieur , que la
parution ordonnée étant accomplie tant à la
satisfaction de la Sacrée Chambre Impériale
et des Sérénissimes Princes - Directeurs , qu'à
la mienne , mon coeur paternel , mon amour
de l'humanité et mes sentimens de bonté et
d'équité , dirigeront et seront le mobile
principal de ma conduite et de mes résolutions.
A cette lecture , on jugera que ce
grand différend n'est pas près de s'arranger.
Outre la difficulté de concilier les
Partis , outre la division qui existe entre
les Médiateurs sur les moyens d'y parvenir
, il existe d'autres obstacles secrets
que le temps dévoilera . Le Cabinet de
Berlin veut être principal arbitre de la
querelle , et ramener à son plan la
Chambre Impériale et les Co - Directeurs
du Cercle de Westphalie . Jusqu'ici ce
systême Prussien a prévenu les malheurs
dont Liège étoit menacé , et les
nouvelles instructions transmises au
Général Schlieffen et à M. Dohm
confirment les mesures déja prises . Elles
sont tellement contraires aux demandes
du Prince Evêque , qu'on a mis garnison
Prussienne dans les Villes de Huy et de
Verviers qui avoient déclaré leur obéissance
au Décret de la Chambre Impériale,
et rappelé leurs anciens Magistrats. Ainsi
tout annonce qu'on peut jusqu'à présent
regarder la Cour de Prusse comme auxi(
101 )
liaire de la Cité de Liège . Dans la crainte
des évènemens , et à la vue d'une pareille
commotion , le Statdhouder a fait entrer
à Mastricht un Régiment Suisse et le
Régimentde Schepfer, avec un train d'artillerie
, pour mettre à l'abri d'hostilités
quelconques , cette place dont leurs
Hautes Puissances partagent la Souve
raineté avec l'Evêque et l'Etat de Liège .
Les démarches connues d'Emissaires
qui parcourent divers lieux de l'Allemagne
, les révolutions brusques et violentes
qui ont amené en d'autres Etats
l'anarchie avant la liberté ; l'influence
des systêmes qui excitent les Peuples
non à se plaindre , mais à se battre ;
non à réformer mais à renverser ;
non à modérer l'autorité des Souverains
, mais à les détrôner ; non
à marcher avec mesure vers la liberté ,
mais à l'établir sur le malheur d'une
génération ; non à employer les armes
de la raison , de la justice , du véritable ,
ordre social , mais la corruption , l'incendie
, le carnage , le saccagement ; non à
régénérer les Etats , mais à les briser pour
les refaire ; non en un mot à réserver le
soulèvement et la guerre civile , comme
derniers instrumens de la liberté , mais à
en commencerl'ouvrage par ces préliminaires
; ces systêmes , ces circonstances ,
disons- nous, ont occupé la Diète de Ratisbonne.
La sagesse de ces Etats de l'Empire
ne permetpas de supposer qu'ils veuillent
( 102 )
rendre inviolables tant d'espèces d'oppressions
dont les Peuples ont à gémir.
Surement, en prévenant que l'Allemagne
devienne un cimetière par des Insurrections
et par des résistances à bras armé ,
leur premier moyen sera sans doute de
rassurer les Peuples en leur rendant
justice , en invitant les Souverains absolus
et les Seigneurs tyranniques à
corriger eux- mêmes l'excès de leur autorité
. Il n'est dans l'Empire pas deux Gouvernemens
semblables . Plusieurs de ces
Monarchies , telles que la Saxe , l'Elec-.
torat d'Hanovre , le Duché de Wirtemberg
, et plusieurs autres sont déja trèslimitées.
On ne peut donc former un
plan général, que relativement aux abus
qui frappent le Corps Germanique entier.
L'un des plus crians est la Constitution
de ses Tribunaux . Plusieurs Députés
à la Diète , entre autres M. le
Comte de Goerts , Ministre du Roi de
Prusse en qualité d'Electeur de Brandebourg
, et distingué par les talens
qu'il a déja montrés dans plusieurs Négociations
, ont ouvert l'avis de cette réforme
. Il a été universellement adopté :
les Cercles seront invités à s'en occuper
, l'Empereur à seconder ce projet ,
et le Directoire du Palatinat à en rédiger
le plan . En même temps , on a
résolu d'adresser une exhortation circulaire
à tous les Cercles , pour qu'ils aint
à compléter leur Armée sans délai , et à
( 103 )
exécuter les mesures nécessaires à la
tranquillité publique .
PAYS - BAS.
Des Frontières du Brabant
Janvier 1790.
le
4
Nous répéterons que , pour un fait
vrai , on est inondé dans nos Provinces
de cent faussetés. Vingt Feuilles
publiques propagent chaque jour en
style Flamand , des aventures , des, combats
, des miracles qui se répètent ensuite
dans les Papiers Etrangers. Un calculateur
a prouvé , la plume à la main ,
que ces Messagers périodiques , avoient
de compte fait , d'après leurs divers dénombremens
, donné aux Patriotes une
Armée sur pied de 68 mille combattans ,
et qu'ils avoient tué , pris ou reçu par
la désertion , 47,315 Impériaux . Nous
épargnons à nos Lecteurs tout ce dé
tail apocryphe . D'assez grands évènemens
se présentent à leur attention .
Les Provinces Belgiques sont indépendantes
, et déclarées telles solemnellement
par les Etats de chacune d'elles.
Le Hainaut , le Tournaisis , le Namurois
ont suivi la Flandre et le Brabant.
Les seuls Duchés de Limbourg et de
Luxembourg n'ont pas encore abdiqué
par Diplome , la Souveraineté de l'Empereur.
( 104 )
Voici les termes de la Résolution des
trois Ordres des Etats du Namurois.
"
1º . De se déclarer indépendans , et en
conséquence de se mettre comme ils ont fait
au nom de la Nation , et pour elle , en possession
de la Souveraineté de cette Province ,
pour en étre exercés les droits quelconques
par les trois Membres de l'Etat qui représentent
le Peuple Namurois. "
« 2 °. D'accéder à l'union des autres Provinces
Belgiques , en attendant les arrange
mens ultérieurs que l'on pourra déterminer
avec elles. "
Le Comte d'Alton est enfin entré à
Luxembourg avec les débris de son Armée.
On ne peut savoir le nombre de
Troupes réunies dans cette Place avec la
Garnison ordinaire . Par approximation ,
on le fixe à 6 ou 7000 hommes. Il faut
croire que ce sont des Soldats bien
fidèles , ou prodigieusement surveillés ,
puisqu'ils ont résisté à tous les appâts
imaginables de défection . Le Gouverneur
fait travailler sans relâche aux fortifications.
On a donné congé aux bouches
inutiles les Etrangers , tels que
MM. le Maréchal de Broglie , le Prince
de Lambesc , qui habitoient Luxembourg
, se sont retirés à Trèves. D'après
l'étendue des fortifications , la Garnison
actuelle n'est peut- être pas suffisante à
les défendre ; mais il est difficile néanmoins
de comprendre comment les Patriotes
en hasarderoient le siége . Toute(
105 )
fois , il est certain que leur Général , M.
Van der Mersch, s'est avancé avec un
Corps assez considérable , depuis Bastogne
jusqu'à deux lieues de la Place.
M. de Cobentzel s'y étoit rendu ; nous
ignorons s'il y est resté.
Les Etats de Brabant se sont assemblés
plusieurs fois en Ordres réunis . Il
n'y a en effet , et jusqu'à présent , aucune
différence apparente dans leurs
opinions ; mais cette réunion deviendroit
bien onéreuse au Tiers -Etat , si l'on ne
lui donne pas un nombre de Députés
qui puisse balancer celui des deux premiers
Ordres. M. Van der Noot a été
nommé Premier Ministre de la Nation ;
l'enthousiasme et les espérances ne connoissent
plus d'autre objet que cet Avocat
devenu le Chef de sa Patrie , et le
Proclamateur de son indépendance . Il
paroît qu'on ne veut pas entendre parler
de rien changer à la Constitution des
Etats , ni de placer en d'autres mains le
sort de la liberté . Dans ce but , on a
fait circuler avec profusion , l'avis suivant
:
"
*C
"
"
" Le Peuple Brabançon déclare qu'ayant
combattu pour ses Priviléges et ses droits ,
il ne connoît point d'autres Représentans
de la Souveraineté que les Ordres du
Clergé , de la Noblesse et du Tiers - Etat ;
que rien ne peut exister que par le con-
" cours de ces trois Corps , qui ne devoient
en faire qu'un seul . Que si quelqu'un s'in- "
( 106 )
*

"
gère à vouloir former ou continuer de former
des Comités de Guerre ou autre , s'ils
« ne sont choisis par lesdits Représentans
de la Nation , qu'il ait à s'en écarter sous
l'espace de 48 heures , ou bien le Peuple
Brabançon indigné saura lui faire sentir.
le poids de sa colère ; ainsi plus de Comité
, mais des Commissions légitimement
déléguées par nos Représentans des trois
Ordres
u
"
K
"
a
La Citadelle d'Anvers n'est encore ni
rendue ni évacuée .
FRANCE.
De Paris , le 6 Janvier.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
TRENTE - CINQUIÈME SEMAINE
ᎠᎬ ᏞᎪ ᏚᎬssION.
DU LUNDI 28 DÉCEMBRE.
Quoique cette Séance ait été très - variée ,
et par cela même intéressante pour les Auditeurs
, elle ne conserve pas tout cet intérêt
à la lecture ; peu d'objets y ayant été
discutés.
La notice des Adresses a donné lieu à
la lecture de celle de la Ville de Rennes 9
qui improuve la résistance du Parlement de
cette Ville .
M. le Président a communiqué une Lettre
de M. le Comte d'Albert de Rioms , qui demande
d'être entendu à la Barre pour se justifier
, en présence de l'Assemblée , des inculpations
calomnieusement répandues contre
lui.
( 107 )
Cette Pétition a excité quelques débats :
M. d'Albert , disoient les uns , de devoit être
entendu qu'après le rapport du Comité .
L'exemple du Procureur du Roi de Falaise
prouvoit , selon d'autres , que M. d'Albert
devoit être oui. Un troisieme avis ouvert
par M. Charles de Lameth , et appuyé
par M. Bouche , tendoit à refuser la demande
de M. d'Albert , attendu l'inconvenance
dans une affaire aussi grave , d'établir
une discussion entre les Parties , et que
d'ailleurs M. d'Albert avoit déja fait distribuer
un Mémoire Justificatif. L'Assemblée
a ajourné la Pétition , après le rapport
du Comité .
Lorsque M. Thouret lut le Code classé des
Statuts Municipaux et Administratifs , il
s'éleva quelques remarques , d'après lesquelles
M. Target a proposé de nouveaux
Décrets du Comité de Constitution , et d'abord
l'ajournement de celui qui doit soumettre
l'Administration des Fostes et Messageries
aux Assemblées Provinciales.
Un second article concernoit les comptes
à exiger des Intendans , Subdélégués , Commissions
intermédiaires et Officiers Municipaux
actuels , par les Municipalités et Assemblées
Administratives qui les remplaceront.

Les mots d'Intendant ou de Subdélégués
n'ont jamais été prononcés , sans donner lieu ,
ou à des rumeurs , ou a des dénonciations .
Un Député de Gex a accusé le Subdélégué
de sa Province de jouir de 40 mille liv. de
rente , quoiqu'il ne possédât qu'un parchemin
de Noblesse , avant l'acquisition d'une
foule de charges incompatibles dans leurs
fonctions , dont il a su réunir les revenus, On
( 108 )
lui demande des comptes , a ajouté le Dénonciateur,
( M. de Prez de Crassier) ; il s'y
refuse sous prétexte qu'il les a rendus à l'Intendant
; il se dit même Créancier de la
Province.
M. Gaultier de Biauzat dénonce l'Intendant
d'Auvergne ; M. Roberspierre dénonce
l'intendant et la Commission intermédiaire
des Etats d'Artois .
M. de Beaumetz , aussi Député de cette
Province , ayant prouvé le tort et le vice de
cette inculpation , M. Roberspierre a été réduit
au silence , et à descendre de la Tribune
, aux murmures de l'Assemblée . Ces
dénonciations fondées on non ont enfin
cédé à la discussion même de l'article .
9
Le Comité n'étendoit l'obligation des
comptes à rendre , que depuis les derniers
comptes arrêtés. M. Regnaud a demandé la
révision depuis 30 ans.
"
Une grande Nation qui vient de reconquérir
sa liberté , a dit , fort agement , M.
Dumetz , n'a qu'un seul intérêt , celui de rallier
le plus grand nombre d'amis possible au
succès de la révolution ; il est impolitique de
multiplier les mécontens. »
Une révision de tous les anciens comptes
donnera lieu à des inquisitions , à des vexations
multipliées. Une foule d'honnêtes gens
n'y seroient pas moins exposés que les déprédateurs.
Je conclus qu'il n'y a pas lieu à
délibérer sur la demande du Préopinant.
M. de Montlauzier exemptoit de la recherche
, les Héritiers et les Veuves des Administrateurs.
M. le Vicomte de Mirabeau , prenant son
texte des dénonciations qu'on venoit d'entendre
, a demandé qu'on traitât la Motion
de
( 109 )
de M. d'Ambly contre les dénonciations calomnieuses
qui pourroient échapper aux Membres
de l'Assemblée. (1)
Beaucoup de Membres se sont réunis à
demander la révision de dix années . M. Bouche
en exceptoit les comptes apurés par les Cours
Supérieures.
Suivant M. de Biarcourt , toutes ces demandes
ne tendoient qu'à établir une Chambre
Ardente , qui feroit sortir du Royaume
beaucoup de personnes et de nunéraire .
Quelques - uns de ces nombreux Amende
mens ont été , ainsi que la question principale
, fondus dans le Décret suivant :
44 L'Assemblée Nationale a décrété et décrète
que les Etats Provinciaux , Assemblées
Provinciales , Commissions Intermédiaires
et Intendans , rendront , aux Administrations
qui les remplaceront , le compte des
fonds dont ils ont eu la disposition , et remettront
la liste des papiers relatifs aux
affaires des Départemens. "
Les anciennes Municipalités rendront
également les comptes , ainsi que la liste
des papiers appartenant aux Communautés . »
Que dans les Provinces où il y avoit
des Trésoriers et des Receveurs , ils rendront
"
(1) Cette Motion , quoique ajournée , n'a
pas été remise en délibération : il en est de
même d'une foule d'autres , qu'on ne revoit
plus , une fois ajournées . Nous en faisons la
remarque pour ceux de nos Lecteurs qui
s'étonneroient de ne plus les retrouver dans
notre analyse .
N°. 2. 9 Janvier 1790. F
( 110 )
également compte aux Administrations de
Departement. "
((
Que les poursuites en révision decompte,
ne pourront être faites que contre les anciens
Administrateurs en personne , et non
contre leurs héritiers .
"
n
Que les comptes des dix dernières années.
pourront être revisés par les Administrateurs
de Département , et , dans cette obligation
, seront compris les Commissions Intermédiaires
, les Etats Provinciaux et autres
Administrateurs . " S
L'Assemblée Nationale excepte du Déeret
précédent , les comptes jugés par les
Cours souveraines . "
On a adopté presque sans débats , un
autre article en ces termes , proposé par
M. Target , pour être joint au Code Municipal
:
"} Dans les Provinces où les Officiers Municipaux
sont en possession d'exercer les
fonctions de la Jurisdiction contentieuse et
civile , ils continueront , par provision , les
mêmes fonctions qué par le passé , jusqu'à
T'organisation du Pouvoir judiciaire. "
L'ordre de deux heures avoit amené le
Rapport de l'affaire de Toulon , et M. de Castellares
venoit d'en commencer la lecturė ,
lorsqu'une Députation de la Commune de
Paris a paru à la barre. M. de Maissemy ,
portant la parole , a dit :
"C
MESSIEURS
Nous venons , au nom de la Commune ,
offrir à l'Assemblée Nationale un nouvel
hommage, et réclamer sà justice.
"}
( III )
12
Presque toutes les Villes du Royaume
ont été admises à vous présenter leurs voeux
sur la formation de leurs Départemens .
Lorsque l'Assemblée Nationale a ordonné
une nouvelle division du Royaume , elle a
voulu faire disparoître tous les intérêts particuliers
et cet esprit de corporation et de
rivalité , si contraire à l'intérêt général . ·
"
On a proposé d'accorder à la Capitale
une prérogative particuliere , attendu son
immense population . Nous venous vous faire
le sacrifice de cette exception que l'Assemblée
Nationale se propose de faire en notre
faveur.... Le voeu de la Majorité des Citoyens
de la Capitale , exprimé par les
Districts , est que la Ville de Paris fasse
simplement partie d'un grand Département,
et ce voeu est fondé sur des bases de justice
et d'égalité qui doivent mériter votre
approbation . Nous n'ignorons pas les objec
tions qui ont été faites à l'avance contre
cette demande ; mais nous nous flattons de
les détruire facilement , lorsqu'elles nous
seront mieux connues ; et d'ailleurs le vou
de quelques petites Villes , qui par ce nouvel
arrangement se trouveront dans l'arrondissement
du Département de Paris , doit
peut- être le céder aux justes prétentions de
la Capitale. »
Au surplus , Messieurs , quelque desir
que nous ayons de voir acceuillir notre demande
, nous protestons au nom de la Commune
, que votre décision nous trouvera
reconnoissans ou soumis. D
M. le Président a ensuite fait lecture ,
Fij
112 ).
en ces termes , d'une Lettre que lui avoit
adressée MONSIEUR , Frère du Roi.
MONSIEUR LE PRÉSIDENT ,
" La détention de M. de Favras ayant été
l'occasion de calomnies où l'on auroit voulu
m'impliquer , et le Comité de Police de la
Ville se trouvant en ce moment saisi de
cette affaire , j'ai cru qu'il me convenoit de
porter à la Commune de Paris une Déclaration
qui ne laissât aux honnêtes gens aucun
des doutes qu'on avoit cherché à leur
inspirer. Je crois maintenant devoir informer
l'Assemblée Nationale de cette démarche
, parce que le Frère du Roi doit se
préserver même d'un soupçon , et que l'affaire
de M. de Favras , telle qu'on l'annonce ,
est trop grave pour que l'Assemblée ne s'en
occupe pas tôt ou tard , et que je ne me
permette pas de lui manifester le desir
que
tous les détails en soient connus et publics .
Je vous serai très- obligé de lire de ma part
cette Lettre à l'Assemblée , ainsi que le
Discours que je prononçai avant hier , comme
l'expression fidele de mes sentimens les plus
vrais et les plus profonds. "
« Je vous prie , Monsieur le Président ,
d'être bien persuadé de mon affectueuse
estime. »
Signé , STANISLAS - XAVIER .
Le Discours annoncé dans cette Lettre ,
ayant été lu , M. Target et d'autres ont demandé
l'insertion de l'un et de l'autre dans
le Procès - verbal ; ce qui a été décrété avec
l'applaudissement général de l'Assemblée .
M. le Président a été chargé de temoigner à
MONSIEUR la satisfaction avec laquelle l'As-
I
113 )
ression
semblée avoit entendu l'expression de ses
sentimens patriotiques .
M. le Duc de Lévis a demandé que le Coruité
des Recherches prit connoissance de
l'affaire de M. de Farras , pour en rendre
compte incessamment à l'Assemblée , afin
d'effacer toute espece d'impression défavorable
à MONSIEUR.
M. le Chapelier a repoussé le Décret , par
le motif que , le Comité des Recherchés de
Paris et les Tribunaux étoient déja saisis de
cette affaire .
L'Assemblée a décidé qu'il n'y avoit pas
lieu à délibérer , sans cependant interdire la
recherche du Comité.
DU MARDI 29 DÉCEMBRE .
On venoit d'achever la lecture du Procès-
Verbal , des Adresses , et de l'annonce de
quelques dons patriotiques , lorsque M. le
Président a annoncé l'arrivée d'un Courrier
extraordinaire de Villeneuve- le-Roi , porteur
d'une Lettre du Comité Municipal de cette
Ville , et d'un Procès - Verbal , chargé de
l'histoire suivante :
« Une guimbarde des Messageries , attelée
de huit chevaux , et venant de Paris , est
arrivée le 27 Decembre à Villeneuve - le - Roi.
Le conducteur ayant témoigné le desir de
partir la nuit , et ayant fait garder sa voiture
par deux hommes armés de fusils et
accompagnés de deux chiens , ces précautions
ont fait naître des soupçons . On a visité
la voiture , qui s'est trouvée en partie chargée
d'argent monnoyé , formant une somme
de près de 600,000 liv . La Lettre du conducteur
n'étoit point en règle, ne portant nile
nom des expéditionnaires de cette somme ,
Fij
( 114 )
ni de ceux qui devoient la recevoir , ni même
le lieu de sa destination , le Comité de
Villeneuve - le- Roi ayant fait arrêter la guimbarde
, demandoit la conduite qu'il devoit
tenir.
Vérifier cette expédition d'argent , et es
éclaircir la destination , par une enquête
subite à l'Hôtel des Messageries , étoit un
expédient fort simple ; mais l'affaire a été
traitée plus en grand , et avant d'en venir là ,
on a essuyé une heure de contestation .
M. Camus , quijugeoit vraisemblablement
que la guimbarde appartenoit à quelque
conspirateur , a opine à charger le Comité
des Recherches de cette importante décou
verle .
Vainement quelques Députés plus incrédules
ont voulu représenter que la voiture
portoit des espèces au Commerce , et qu'on
seroit obligé d'indemniser les Négocians dont
on suspendoit ainsi les remises .
Vainement soutenoit -on encore que cette
somme étoit envoyée à Lyon , pour servir au
payement de Janvier.
Vainement M. de Montlauzier demandoit
que , sans s'occuper de la destination de cet
argent , on ordonnât que la voiture continueroit
librement sa route , parce que la
eirculation du numéraire devoit être aussi
libre que celle des grains .
Vainement enfin a- t- on proposé l'enquête
aux Messageries .
M. l'Abbé Maury a soutenu qu'il avoit de
nouvelles preuves d'une exportation illicite
du numéraire ; que même les dons patriotiques
et les vaisselles mopnoyées servoient
aux spéculations de l'agiotage ; qu'il falloit
scruter l'envoi saisi , et en renvoyer l'examen
( 115 )
au Comité des Recherches de la Commune ,
M. Charles de Lameth a pénétré plus
avant encore que le Préopinant , et suivant
ses lumières , ce seroit prendre une fausse
idée de la prudence des Négocians , que de
regarder le numéraire arrêté à Villeneuvele-
Roi , comme destiné à des payemens . Le
Comité des Recherches devoit done sur - lechamp
vérifier les Registres des Messageries.
M. de Lameth a annobli cette mesure
en ajoutant qu'une démarche acquiert ungrand
caractère de noblesse , quand elle a le bien
public pour objet.
'
Le bien public étoit bien moins en souffrance
que le bien particulier des Négocians
Lyonnois , dont on saisissoit l'argent sur les
grands chemins , à l'epoque des payemens ;
et comme il y a , sinon autant de noblesse
du moins beaucoup de justice , à rendre à
chacun ce qui lui appartient , P'Assemblée a
ordonné cette restitution , et le cours libre
de la guimbarde. Avant le Décret , deux
Membres du Comité des Recherches avoient
constaté sur les Registres des Messageries ,
que la somme étoit destinée à 17 Négocians
Lyonnois , et qu'une erreur du Commis avoit
occasionné l'imperfection de la Feuille de
voiture.
M. l'Abbé Maury a demandé d'adjoindre
au Comité des Finances , six personnes qui
fussent uniquement occupées de constater
toutes les parties de la dette publique , et
d'examiner les dépenses extraordinaires pour
1790 .
M. d'Ailly a répondu que le Comité avoit
déja nommé des Commissaires pour faire ce
travail.
A la suite de cet épisode fort court , M.
Fig
( 116 )
le Chapelier a présenté , au nom du Comité
de Constitution , plusieurs articles de supplément
aux Décrets sur les Municipalités.
Après de légèrès discussions , ou débats
de rédaction peu importans , ils ont été décrétés
tels qu'ils suivent :
"
Nul ne pourra exercer , dans la même
Ville , les fonctions Municipales et les fonctions
Militaires . "
"
Aux prochaines Elections , aussitôt que
le Président et le Secrétaire auront été nominés
, ils prêteront , entre les mains de la
Commune , le serment de maintenir , de tout
leur pouvoir , la Constitution , d'être fideles
à la Nation , à la Loi et au Roi ; de remplir
avec zèle , courage et fidélité, les fonctions
qu'ils auront à remplir , et de nommer,
en leur ame et conscience , ceux qu'ils croiront
les plus capables : ceux qni refuseront
de prêter ce serment , ne pourront être ni
Electeurs ni Eligibles.
"
>>
Huit jours après la publication des Décrets
relatifs aux Municipalités , il sera procédé
, sans délai , à leur exécution . Les Citoyens
actifs de chaque Ville ou Communauté
, s'assembleront pour composer les
nouvelles Municipalités , conformément aux
précédens Décrets . Les anciens Officiers
Municipaux , ou ceux qui remplissent leurs
fonctions , seront tenus de faire la convoca
tion . >>
" Ceux qui sont chargés des détails de la
Municipalité , se nommeront Officiers Munipaux.
»
" A la suite de ces articles qui concernent
les Municipalités , l'Assemblée a décrété le
point suivant. »
( 117 )
"
Le premier élu des Suppléans sera le
mier admis en remplacement. "
pre
Un dernier statut accordoit aux Administrations
de Département , de District , et aux
Corps Municipaux , comme Représentans du
Peuple , la preséance sur les Officiers Civils ,
Militaires , et sur les Corps Ecclésiastiques .
Cette disposition ne pouvoit passer outre ,
sans trouver des contradicteurs , non - seulement
parmi les Intéressés , mais encore parmi
les esprits calmes qui aiment à pénétrer la
raison des choses .
M. l'Abbé Maury a d'abord objecté que
les Municipaux étoient les Officiers , non les
Représentans du Peuple , et qu'aucune préséance
ne leur étoit due au premier titre.
Plusieurs autres Députés ont exprimé la
même opinion , et l'article a été ajourné.
A l'ouverture d'un paquet que le Comité
des Recherches de Paris venoit d'adresser à
M. le Président , l'Auditoire a entendu
l'étrange narration de l'étrange attentat que
l'on va lire.
Le 28 , à cinq heures du matin , le sieur
Trudon , Marchand de vin , Soldat - Citoyen
du District des Capucins au marais , Faetionnaire
de service A LA PORTE DE LA
CASERNE , rue des Quatre- fils , a été trouvé
très-agité , et se plaignant d'avoir été assassiné
par un quidam que la nuit l'avoit empêché
de distinguer , assassiné avec un poinçon
allongé , un peu rouillé , et laissé dans
la guérite , avec un papier ployé , sur lequel
étoit écrit : Va devant et attends la Fayette .
L'assassinat au surplus se réduit à une blessure
peu dangereuse de quatre à cinq lignes
dans le cou.
Ce Récit consigné dans un Procès - Verbal
Fo
( 118 )
du Comité du District des Capucins , dénoncé
et expédié par le Comité des Recherches
de la Ville à l'Assemblée , a produit
plus d'un effet sur l'esprit des Auditeurs
. Les uns considèrant l'énormité du
crime , plutôt que son invraisemblance , ont
été profondément affectés de cette scène nouvelle
du Drame des Conspirations. D'autres
ont regardé ce prétendu assassinat à coup
d'aiguille , comme une fable indigne d'attention.
On verra plus bas , lesquels avoient
tort ou raison .
On a poursuivi la lecture du rapport de
l'Affaire de Toulon , rapport si volumineux ,
si diffus , si chargé de pieces de procès ,
qu'après une heure et demie d'Audience .
P'Assemblée s'est dispersée , et la fin de la
lecture a été renvoyée au lendemain .
DU MARDI 29. SÉANCE DU SOIR.
2
La discussion au sujet du don des Genevois
l'a emporté sur celle , également ajournée
, relative aux subsistances de Saint - Domingue.
C'est M. de Volney , qui , le premier,
a repoussé l'offre des Genevois . Cette
fois - ci , il est vrai , il ne l'a attribuée formellement
, ni au Conseil de Genève , ni à la République
, mais il a traité de sa Constitution ;
il en a dépeint les Citoyens comme des eselaves
courbés sous la plus affreuse tyrannie.
" Il viendra sans doute un moment , a - t -il
dit , où vous prendrez en sérieuse considération
, s'il vous convient de laisser exister
une Garantie promise par votre Gouvernement
, pour maintenir à Genève , non pas
une Constitution , mais la coalition du pouvoir
de faire la Loi , du pouvoir de juger et
de celui d'exécuter dans des Corps qui s'éli
( 119 )
sent l'un l'autre etl'un par l'autre ; dans u
Commission Militaire , qui décide elle-mén.
des cas où elle doit faire feu sur le Peuple.
S'il vous convient de tolérer qu'on emploie
votre argent et vos forces pour entretenir
chez vos Voisins une oppression que vous
bannissez de vos foyers ? S'il vous convient
de maintenir cette École de Machiavelisme ,
à l'ordre de laquelle l'on conclut furtivément
des Traités , à -peu- près comme on formeroit
des conspirations ?
22
L'Opinant a ln des Pieces , des Lettres ,
à l'appui de ses décisions ; comme le Peuple
de Genève , selon lui , est poursuivi par la
famine et la misère , il ne peut avoir formé
ce don de 900,000 livres " Ouvrage de
deux cents Aristocrates oppresseurs. Par tous
ces motifs , M. de Volney a conclu à rejeter
l'Offrande et il a même lu un Projet de
Décret à cet égard .
2
M. de Mirabeau est venu ensuite porter également
sentence sur les Lois de Genève , sur
sa situation , sur sa détresse , et a opiné à
rejeter l'offrande , comme faite par des Créanciers
Etrangers ? sans propriétés dans le
Royaume , et qui , au lieu de lui offrir des
bienfaits , devoient les réserver à leurs Compatriotes.
M. l'Abbé Maury a traité ce sujet par
d'autres principes. Il a écarte toutes ces discussions
sur le Gouvernement de Genève ,
sur sa Garantie , comme étrangères à la
question et à l'Assemblée . Il a écarté les
insinuations sur les motifs de l'offrande , et
a prouvé qu'indépendans et libres , les Genevois
ne pouvoient présenter 900,000 liv. en
qualité de Contribuables ; que cette somme
' étoit pas acceptable de la part de Créan
Fi
( 120 )
1
eiers Etrangers , dont les secours paroîtroient
une remise faite à un débiteur qui tient tous
ses engagemens ; qu'enfin , la France n'étoit
pas réduite à recevoir assistance; que ce subside
imprimeroit true tache sur l'oeuvre naissante
de la liberté , et que Henri IV , dans le malheur
, avoit repoussé les dons d'Elisabeth.
Ces motifs déterminèrent l'Assemblée à
prononcer unanimement qu'elle n'acceptoit
pas le don des Genevois , et que M. le Prédent
seroit chargé de mander cette décision
au premier Ministre des Finances.
Dans le cours de la discussion , quelques
Membres ont demandé et obtenu l'impression
du Discours de M. de Volney et des
documens qui l'accompagnent ( 1 ) .
(1 ) J'attendrai l'impression de ce Discours
pour en combattre le systême et les assertions.
Par la même raison , je suspends de
publier la Lettre sur la Constitution de notre
République , que j'annonçai il y a 8 jours ,
ainsi que les réclamations légitimes et énergiques
que j'ai reçues de Geneve à ce sujet.
Ce differend n'interesse qu'une partie de nos
Lecteurs , etje ne dois pas leur ravir la place
destinée aux affaires de France et de l'Europe .
Mais , dès ce moment , je dénonce à tous
ceux qui ont pris part à cette discussion ,
qu'au moment où elle s'agitoit , il est arrivé
à Genève par la Poste, un Libelle incendiaire
, formant une demi -feuille in - 4° . et
qu'on a répandu avec profusion parmi le
Peuple . On l'y exhorte , dans le style de
la fureur unie à la bassesse , à se soulever
, à prendre la cocarde , à se trans(
121 )
DU MERCREDI 30 DÉCEMBRE.
Une Députation du District de Notre-
Dame a apporté 69 marcs d'argent. Une
femme , ne possédant que 24 sols , en donne
12 à la Caisse Nationale . On reçoit cette
offrande de l'indigence la plus profonde , et
l'on inscrit le nom de la Donatrice dans le
Proces-verbal.
Une Deputation de la ville de Sens présente
14,000l . et des boucles d'argent. M. de Chambonas,
porteur de cette somine , a sollicite l'Assemblee
d'acquiescer au voeu des Senonais ,
que la première pierre d'un Pont que l'on va
construire , soit posee au nom de l'Assemblée
Nationale , et qu'il soit élevé sur ce Port
une pyramide , où seront gravés les noms
de tous les Députés. Ce monument , a ajouté
l'orateur , est digne de vous être consacré ,
puisque c'est vous , qui sages et heureux
Pilotes , avez conduit le vaisseau publie
au port du bonheur , c'est - à- dire , de la
liberte....
"
"C
H
>>
»
L'Assemblée a avoué ces deux projets , et
autorisé la Ville de Sens à poser en son nom ,
la première pierre .
former en bourreau , et à élever le fanal
lumineux de la LANTERNE. Tels sont les
moyens de régénération , de persuasion et
de patriotisme , avec lesquels on entend rétablir
à Genève les droits inaliénables de
l'Homme . Ce Libelle a été reçu dans toutes
les classes avec le mépris le plus profond .
Ce n'est pas sur un Peuple habitué à la liberté
et à combattre pour elle , que ces lâches
manoeuvres feront jamais la moindre impression.
122 )

Avant l'ordre du jour , M. Guillaume a
réclamé l'attention , pour les Portions congrues.
« Une quantité de gros Décimateurs ,
a -t- il avancé , empêchent leurs Fermiers de
les payer , pour soulever les Pasteurs , et
par- là soulever les Ouailles . Cette nouvelle
dénonciation a été reçue comme beaucoup
d'autres antérieures , avec l'improbation la
plus caractérisée d'une grande partie de l'Auditoire.
M. Guillaume , blessé de cette réception
, s'en est vengé par une accusation
encore plus extraordinatře .
" Ce n'est pas la première fois , -il dit ,
que l'aristocratie a tenté de réduire par la
famine , ceux dont elle ne pouvoit séduire
la raison . Je demande à présenter dans la
Séance de demain , un projet de décret , qui
déconcertera , certes , ces nouveaux projets
de l'aristocratie .
་་
L'Abbé Maury est monté à la Tribune ,
et déja on se préparoit à lui fermer la bouche ,.
en lui opposant l'ordre du jour.. Je ne viens
point , a- t- il dit , contredire le Préopinant ,
ni discuter ce qui n'est pas susceptible de
discussion. Il est vrai que dans les provinces ,
on a répandu le bruit qui donne lieu à la
motion de M. Guillaume. Je propose done ,
pour écarter ces calomnies , de décréter à
l'instant , que les Décimateurs continueront
à payer les Portions congrues pour l'année
1790 , comme par le passé. Ces paroles assurément
bien simples , firent naitre des soupçons
, et furent commentées par la défiance ;
une grande partie de l'Assemblée désiroit
la delibération proposée par M. l'Abbé Maury.
M. le Camus vint l'écarter.
་ ་ On croit donc , s'écria- t- il , que cette
proposition ne sera pas longuement discu(
123 )
tée , parce qu'il paroit simple de dire que
les Décimateurs continueront à payer comme
par le passé. C'est précisément là où git le
piège. On voudroit nous faire décider que
les Pasteurs actifs continueront à végéter
avec le modique salaire qui leur est alloué
tandis que les gros Décimateurs oisifs continueroient
à absorber tous les revenus de
l'Eglise et la subsistance du Pauvre. Je demande
l'ajournement de la discussion après
celle de la Motion de M. Treilhard.

Les rumeurs redoublerent ; mais heureusement
, M. Camus avoit terminé ses remarques.
M. Lanjuinais qui lui succéda annonça un
Projet de Décret , très prochain , au nom du
Comité Ecclésiastique ; l'Assemblée détermina
de l'attendre , en ajournant la discussion
.
PRÉSÉANCES .
M. Target a remis en discussion cet article
de la Préséance des Officiers Municipaux.
Il a donné lieu à des débats plus intéressans
que le sujet même , et dont les différences
de systéme , d'opinion et d'intérêt
, ont fait disparoître l'aridité naturelle .
M. le Mercier a vu le premier dans l'article
du Comité , l'humiliation des Corps de
Judicature .
. Certes , a- t- il dit , on n'a jamais mis en
doute quelles étoient les fonctions les plus
nobles , ou d'administrer les deniers d'une
Ville , ou de disposer de la vie et de l'honneur
des Citoyens. Non , vous n'humilierez
pas les Tribunaux avant de les avoir créés . "
D'un long Discours lu par M. l'Abbé Gré¬
( 124 )
goire en faveur de l'article , il est résulté
qu'un de nos grands defauts dans les Monarchies
, c'est d'avoir mis les hommes à la
place des choses. C'est toujours la Loi qu'il
faut voir , dans celui qui en est ou l'Agent
ou l'organe. Les Officiers Municipaux sont
une émanation partielle du pouvoir souverain
; ils sont les Représentans du Peuple ;
il faut honorer le Peuple dans ses Representans.
Autrefois nous prêchions en tremblant
l'obéissance à des Lois despotiques ; vous les
avez abolies. Aujourd'hui nous devons réclamer
avec courage toutes les prérogatives
de la souveraineté du Peuple , quand cette
souveraineté est reconnue. Tous les hommes
ne sont pas encore assez philosophes , assez
instruits pour connoître leurs droits , il faut
que les usages de chaque jour les leur rappellent.
M. l'Abbé Maury. On réclame en faveur
des Officiers Municipaux la Préséance dans
-les cerémonies publiques , sur les Officiers
Civils et Militaires . On la réclame cette Préséance
, parce que les Officiers Municipaux
sont , dit-on , une émanation partielle du
Pouvoir souverain , parte qu'ils sont les Réprésentans
du Pouvoir souverain . - J'abserve
d'abord qu'on est le Dépositaire d'un
Pouvoir , qu'on n'en est jamais le Représentant
; Rousseau l'a démontré , rien ne vient
mieux à l'appui de mon observation que le
principe générateur reconnu parmi vous , l'a
de même consacré. Tous les pouvoirs viennent
du Peuple , tous les pouvoirs appartiennent
au Peuple ; mais il n'est pas moins vrai
que ce Peuple ne peut se réserver aucuns
pouvoirs ; qu'il doit les déléguer tous ; sans
cela nous retomberions bientôt dans une
( 125 )
-
anarchie mille fois plus déplorable que le
despotisme lui -même. Le Pouvoir judiciaire
émane aussi du Peuple , et surement
celui qui administre la Justice doit avoir le
pas sur celui qui n'administre que les deniers
d'une Communauté. Vous ne sauriez jamais
trop honorer celui de qui dépendent l'honneur
, la fortune et la vie de tous les Citoyens.
Liberté , égalité , sureté , voilà ce
que vous devez au Peuple , voilà ce qu'il at
tend de vous ; mais gardez vous bien de lui
accorder ce qu'il ne demande pas , des honneurs
d'opinion qui peuvent Fégarer ou le
séduire . Dans les Etats les plus Démocratiques
, on n'a jamais amusé le Peuple par
de vaines prérogatives ; on l'a protégé par
de bonnes Lois . Malgré vous , il conserverale
respect dû aux Dépositaires de la Loi ; en
l'honorant , il s'honorera lui - même ; que
dans les cérémonies publiques , la Magistrature
ait le pas sur la Municipalité .
Un applaudissement universel parut consacrer
ces argumens tirés des principes même
de la Constitution , et exprimés avec tant
de clarté et d'éloquence . Mais , sur- lechamp
, M. Péthion de Villeneuve entreprit
de les combattre : « Lorsqu'on vous a parlé ,
dit- il , des Officiers Municipaux , on s'est
servi d'une métaphore ingénieusement déguisée.
On nous a dit que le Peuple devoit
honorer les Juges comme étant ses Représentans
; les Officiers Municipaux sont également
les Représentans du Peuple , et les
Représentans plus immédiats. "
་་
Lorsque le Préopinant les a pour ainsi
identifiés avec le Peuple , il a donné luimême
une preuve de cette assertion . Ce
sont done , je le répète , les vrais Délégués
( 126 )
du Peuple , qui veillent continuellement à
sa sureté. Il faut illustrer ces places difficiles
, pour les bien composer ; elles n'offrent
d'elles -mêmes aucun attrait à l'ambition ;
elles sont passagères ; que l'honneur en soit
la récompense. Les Officiers Municipaux
sont pris parmi tous les Citoyens , et représentent
la totalité de la Commune. Ils ont
l'avantage d'exercer toujours des fonctions
qui intéressent la totalité de la Commune ;
ils préviennent par leur surveillance active
tous les délits que le Juge se contente de
punir. C'est là le grand Corps qui réunit
tous les autres , qui surveille mêmes les Juges ,
et en eertains cas administre même la justice
. "
M. de la Chèse se rangea à l'opinion de
M. l'Abbé Maury ; M. Lanjuinais à celle
de M. Péthion.
"
Enfin , un dernier Avocat de l'honneur
du pas en faveur des Municipaux , détermina
la délibération par un motifqui avoit
échappé aux premiers Opinans : « Lorsqu'il
s'elevera des émeutes populaires , ce ne sont
pas , dit- il, les Militaires qui se présenteront
pour les calmer ; ils ne feroient que les irriter ;
ce ne sont pas les Membres des Tribunaux judiciaires
, car ce n'est pas alors le moment de
juger ; ce sont les Officiers Municipaux
qui devront paroître comme les pères et
les médiateurs du Peuple ; c'est à leur voix
seule que le Peuple doit obeir et l'effervesceuce
se dissiper.... Et vous leur refuseriez
le respect de l'opinion , indispensable à l'exercice
de ces fonctions , d'ou dépendent
Ja tranquillité publique , etle maintien même
de la liberté!'
La discussion alloit se fermer , mais une
( 127 )
foule d'amendemens vinrent la prolonger ,
et s'étendirent à la combinaison de la marche
d'un cortége , par rangs , par colonnes , les
honneurs de la droite , de la gauche .
Je demande , s'écria M. de Mirabeau ,
que tous les amendemens soient renvoyés à
M. de Brésé , Maître des cérémonies , et que
l'Assemblée s'occupe uniquement de consacrer
le grand principe , que les Officiers Municipaux
, comme véritables et immédiats
Représentans du Peuple , aient à jamais le
pas , dans le lieu de leur ressort , sur toute
autre existence sociale (1 ) .
L'Assemblée décréta l'article à une trèsgrande
Majorité.
« Les Administrations de Département et
de District , et les Corps Municipaux , auront
, chacun dans leur Territoire , en
(1 ) Si les Officiers Municipaux sont les
Représentans du Peuple , ils ne sont certainement
pas ceux de la Nation. Ils représentent
spécifiquement les Habitans de tel
Village , de tel Bourg , de telle Ville , de
tel District ; mais un Juge , un Commandant
, représentent le Pouvoir exécutif National,
confié à la Couronne . Ils agissent
pour elle dans un lieu déterminé , mais au
nom de la France entiere , représentée par
le Roi dans l'exercice de l'exécution suprême
des Lois . Ainsi le pas qu'on leur eût accordé ,
auroit été un hommage à la Nation autant
qu'au Roi , une distinction donnée à la Nation
sur une Ville , ou un District . Cette observation
appliquée à une question de préséance
serait beaucoup trop sérieuse , si elle ne tenoit
à des principes , qu'il importe de rappeler
sans relâche.
2
( 128 )
་་
toute cérémonie publique , comme Représentant
le Peuple , la Préséance sur les Officiers
et Corps Civils et Militaires . "
Les Decrets suivans n'ont éprouvé qu'une
légère discussion :
"
"f
H
"
"
Le Conseil Municipal , lorsqu'il recevra
les comptes des Bureaux , sera présidé par
le premier élu des Membres qui composeront
le Conseil. »
" Les Juges et les Officiers de Justice ,
« tant des Siéges Royaux , même de ceux
d'exception , que des Jurisdictions Seigneuriales
, pourront , aux prochaines Elections
, être choisis pour les places de Mu
nicipalités et des Administrations de Département
et de District ; inais s'ils restent
Juges ou Officiers de Justice , par
« l'effet de la nouvelle organisation de l'ordre
judiciaire , ils seront tenus d'opter, "
M. Castellanet a continué le rapport de
l'affaire de Toulon .
Plusieurs Membres lui ont reproché encore
de la partialité , et se sont plaints hautement
de ce qu'on avoit choisi pour ce
Rapport un des Députés de Marseille , qui
sont presque Parties intéressées dans cette
affaire. Après trois heures d'audience , le
Rapporteur a pris en peu de mots ses conclusions
, et a fini par dire que le Comité
étoit partagé en deux avis : Renvoyer au Pouvoir
exécutif, ou renvoyer ua Châtelet .
DU JEUDI 31 DÉCEMBRE
Entre autres Députations , on a reçu celle
des Maîtres d'armes de Paris , qui ont offert
leurs épées. Deux métaux les composent
, ont - ils dit , l'argent et le fer. Le premier
doit servir aux besoins de l'Etat , et
་་
( 129 )
nous jurons de n'employer le second que
pour la défense de la Patrie .
"
"
'
Ce n'est point un don civique que je
viens vous apporter , a dit M. Bouche
Membre de l'Assemblée ; c'est un acte de
patriotisme que je dois vous annoncer . M.
I'Abbé Raynal , des ouvrages duquel on
peut dire qu'ils ont éclairé et préparé la
révolution , donna l'année derniere 24,000 1.
à l'Académie des Sciences , 24,000 liv. à
l'Académie des Inscriptions , et enfin pareille
somme à l'Académie Françoise . Aujourd'hui
il vient encore de donner 24,000l .
à l'Assemblée Provinciale de la Guienne ,
pour des établissemens utiles au soulagement
des pauvres. Une médaille a été frappée
à son honneur . Je demande que l'Assemblée
en agrée le modele , et ordonne qu'elle soit
conservée dans ses Archives . Cette proposi
tion a été adoptée .
""
La Motion de M. Camus sur les pensions
étant à l'ordre du jour , M. d'Harambure a
rapporté l'opération du Comité des Finances
sur cet objet , et d'abord l'état suivant des
pensions assignées sur les différentes Caisses.
Pensions sur le Trésor Royal , avec leur
dénomination.
Pensions sur le Trésor Royal. 39,228,651 1 .
Pensions des Princes du Sang. 734,000
Gratifications des Fermes... 108,930
Pensions aux Employés des
Fermes.
253,390
Pensions payées à la Caisse
du Commerce.... 89,475
Pensions payées à la Caisse
des Messageries .. 17,400
( 130 )
Pensions payées à la Caisse
des Monnoies ...
Pensions payées à la Caisse
Pensions sur la Bibliothèque
des Loteries...
du Roi......
Pensions aux anciens Sujets
retirés de l'Opéra .
5,270
95,00.
400
100,650
Total général des pensions . 31,733,166 l.
M. d'Harambure a soumis ensuite à l'As-·
semblée , un Projet de Décret qui porte en
substance :
" L'Assemblée Nationale , desirant que
les retranchemens qu'elle jugera à propos de
faire aient leur effet , etc. etc. a décrété et
décrète , 1 ° . que les Trésoriers , Caissiers et
Receveurs des deniers publics ne pourront ,
à compter du 1er Janvier 1790 , payer aucun
don , pension , etc. sous quelque dénomina
tion que ce soit. Ces objets ne leur seront
point passés en compte , à moins qu'ils ne
justifient que ces pensions , dons , etc- sont
échus dans l'année 1789 , ou dans les années
antérieures ; 2 °. à dater de la même époque ,
les Trésoriers , Caissiers et Receveurs , ne
pourront payer les dons , pensions , etc.
qu'autant qu'ils en auront reçu l'ordre en
vertu des Décrets de l'Assemblée ; 3 ° . toutes
pensions , etc. dont le titre n'aura pas été
examiné , cesseront d'être payées , à compter
du 1 Janvier 1790. On excepte de cette
disposition les pensions sur la Cassette du
Roi . "
M. Thibaut , Curé de Souppes , a demandé
l'impression de toutes les pensions sur les
Economats , et de celles qui , sous le nom
( 131 )
de faveurs , sont affectées sur les Bénéfices .
M. Camus , en rappelant l'esprit de sa
Motion , a présenté un nouveau Projet de
Décret , dressé d'après les observations ultérieures
qui lui ont été communiquées .
" M. de Montcalm -Gozon. Appelés pour
corriger les abus , vous remplirez strictement
la tâche qui vous a été imposée . Vous allez
sur- tout vous occuper en ce moment de la
destruction de ceux qui affligent le plus le
patriotisme et la raison. La distribution des
graces et des pensions méritoit bien de fixer
votre attention , et particulierement en ce
moment , où nos ressources sont tellement
bornées , que nous avons besoin de les réunir
toutes pour acquitter les dettes de l'Etat.
- Nul Citoyen ne doit exiger d'autre récompense
pour avoir servi la Patrie , qué
l'honneur de l'avoir servie. Vous allez prononcer
des réductions sur les pensions de
ceux qui sont comblés de pensions ; et les
personnes même qui souffriront de votre Décret
, seront forcées de convenir qu'il vous
a été dicté par la justice. Vous ne souffrirez
pas que les sueurs du pauvre , servent à
nourrir des hommes inutiles ou dangereux ,
et qu'on accorde des pensions à ceux qui
ont tyrannisé la France. Je propose done
de décréter : 23

« L'Assemblée Nationale, considérant combien
il est urgent de réformer les alus , et
sur-tout ceux qui prennent sur la fortune
publique , a décrété et décrète , 1º . qu'à
compter du 1er Janvier 1790 , toutes pensions
pour services distingués seront réduites
à 6000 liv. excepté celles des Officiers - Généraux
ayant servi en temps de guerre ,
quelles seront portées à 12,000 liv. 2 ° . Toutes
les(
132 )
pensions accordées à des femmes seront suspendues
; il en sera conservé aux veuves :
mais ces graces ne pourront s'élever au- dessus
de 2000 liv . 3° . L'Etat sera chargé de
pourvoir à l'éducation des enfans , dont les
pères seront morts en servant la Patrie.
4°. Aucune pension ne sera réversible aux
femmes ni aux enfans. 5. Il sera formé un
Comité , composé d'un Député de chaque
Province ; il examinera les pensions , les
jugera , et l'Assemblée prononcera définitivement.
6°. Tout Pensionnaire sera tenu de
présenter son titre dans un délai de deux
mois. Ce délai sera étendu à un an pour
ceux qui sont en Amérique , et à deux ans
pour ceux qui habitent dans l'Inde . 7° . Tout
Pensionnaire expatrié ne jouira de sa pension
que lorsqu'il sera de retour dans le
Royaume . Ceux qui sont employés par le
Gouvernement pres des Cours Etrangères ,
seront seuls exceptés . "}
M. de impfen. « Je lisois dans un ouvrage
nouveau que l'excès des dons exige
l'excès de la restitution . Aussitôt je fermai
ce livre , et je parcourus la liste des enfans
de la Patrie. Je n'eu vis que quelques-uns
aimés de la Patrie , et qu'elle doive chérir
encore. Les autres n'étoient que des enfans
gâtés de la fortune , et que la fortune même
n'eût jamais adoptés ni gâtés , si elle n'étoit
aveugle . C'est presque toujours en raison
inverse de leur mérite , qu'elle choisit ses
favoris. Aujourd'hui , vous allez lui donner
des yeux ; mais permettez- moi de me renfermier
dans un objet particulier à mon état ;
car il ne faut pas confondre les fruits de la
bassesse et de l'intrigue , avec les récompenses
légitimement accordées comme retraites
( 133 )
traites aux bons Serviteurs du Roi... Il est
de l'exacte justice de commencer par assurer
Te sort des défenseurs de la Patrie ; et il faut
éviter de répandre dans l'Armée une inquiétude
, qui pourroit la détacher de la révolution
, et lui faire regretter l'ancien Gouvernement.
En conséquence , je propose les
deux Décrets suivans :
"}
1 ° . Que tous les Officiers , depuis le
Sous - Lieutenant jusqu'au Colonel inclusivement
, continueront à jouir de pensions
ou traitemeus conservés ; 2 ° . que les Colonels
actuellement retirés avec 3 mille livres de
pension , continueront à en jouir ; mais que
si ces pensions s'élèvent au- dessus de cette
somme, elles y seront des - à -présent réduites ;
3°. Que les pensions des Brigadiers des armées
du Roi seront réduites à 4 mille liv.
4° . Celles des Maréchaux- de- camp à 5
mille liv. 5. Celles des Lieutenans - Généraux
à 6 mille liv. 5º. Celles des Maréchaux
de France à 12 mille liv. 7 ° . Il sera ajouté
à ces pensions un vingtième par chaque
campagne de guerre. 8. Ces pensions ne
supporteront aucune réduction , ni retenue.
9. Ceux qui n'ont point de pensions ne
pourront se prévaloir du présent Décret ,
pour en obtenir. 10 ° . Ceux qui croiront avoir
droit , en vertu de quelques titres particuliers
, à être exceptés de ces réductions .
porteront leurs réclamations au Comité qui
F
sera nommé ad hoc . »
Je propose un Décret particulier , pour
régler à l'avenir le sort des Soldats et des
Officiers .
1. Les Militaires , depuis le simple Soldat
jusqu'au Colonel inclusivement , conserveront
pour retraite , après trente ans de
Nº. 2. 9 Janvier 1790, G
( 134 )
service , le tiers de leur solde ou appointemens
; après quarante ans , la moitié . Il
leur sera accordé un vingtième en sus , pour
chaque campagne de guerre. 2 °. Il en sera
de même à l'egard des Maréchaux - de-
Camp. 3°. Le Roi sera prié de ne pas faire
de promotions d'Officiers - Généraux , avant
que le nombre en soit réduit à cent quatrevingt.
4° . Le Secrétaire du Département
sera tenu de faire connoître l'état des services
et de campagnes de guerres . 5. A
chaque Législature , le Ministre rendra
compte des pensions éteintes par la mort et
des pensions nouvelles. »
Cette opinion et celle de M. de Moncalm
ont obtenu une approbation éclatante , et l'on
a décrété l'impression de l'une et de l'autre .
M. l'Abbé Grégoire a demandé que les
Bénéficiers , sur-tout , subissent la peine d'émigration
, et ne touchassent aucun revenu
jusqu'à leur retour .
M. l'Abbé Maury : Vous êtes placés entre
votre justice et votre patriotisme ; vous avez
à ménager le sang du Peuple . Comme l'a
dit Montesquieu , lorsque les Courtisans jouissent
des faveurs des Rois , les Peuples jouissent
de leurs refus. Un Auteur justement cé-
Jebre a dit que la France seule payoit plus
de pensions que tous les autres Gouvernemens
de l'Europe . Cette assertion n'est pas
entièrement exacte.
Vous êtes dans un moment de crise où
Yous avez , sur-tout , à vous défendre d'un
amour aveugle du bien ; qu'il me soit permis
de vous rappeler uu grand exemple .
Lorsqu'Henri IV monta sur le Trône
on proposa à Sully de supprimer les faveurs
particulieres des Prédécesseurs de Henri ; il

( 135 )
répondit que la bienfaisance des Rois de
France devoit être immortelle comme leur
autorité . "}
C'est sur- tout les pensions des Militaires
qui doivent être sacrées ; parce que , comme
le dit encore Montesquieu , ce sont les Militaires
qui ont élevé les Rois à ce degre de
puissance supérieure à tous les autres Empires.
Je pense qu'il n'est pas de la dignité
de la Nation d'examiner les graces de ses
Défenseurs , et ce n'est pas là où il y a des
abus ; aucune famille du Royaume ne s'est
enrichie au Service Militaire , beaucoup s'y
sont ruinées . Il ne faut pas compter ce qu'ils
coûtent à l'Etat , quand ils n'ont pas compté
ce qu'ils ont dépensé pour lui .
pas
Pourquoi les veuves ne seroient - elles
dédommagées , quandleurs fortunes ont été
englouties par les campagnes de leurs maris ?
On nous propose une Chambre Ardente
uniquement pour les graces , tandis que les
Agioteurs , les Financiers , les Voleurs de
P'Etat restent tranquilles.
Je demande que les recherches de votre
Comité conservent toujours la noblesse de
l'Assemblée . Il n'y a pas 3 millions à retrancher
sur les pensions , et vous perdriez trois
mois à cet examen ; et vous jeteriez l'alarme
parmi tous les Citoyens. Qu'on n'établisse
pas un Procès entre la Nation et les Pensionnaires
.
Aucun examen pour les pensions Militaires
; examen simple pour les autres pensions..
$
M. l'Abbé de Montesquiou : Vous serez
à - la- fois justes et sevères ; mais la sagesse et
la modération présideront à voire justice .
Lorsque , dans Euripide , le féroce Achille
Gij
( 136 )
raconte ses exploits , il dit d'une voix basse
et avec respect : Les Vielhards n'ont pas
"péri sous le fer de vos Soldats. Je demande
aussi que la viellesse soit respectée ; qu'on
ne la prive pas des graces qu'une longue
jouissance lui a rendues aussi précieuses
que des propriétés: Bientôt la mort nous donnera
des moyens de réductions plus sensibles.
Quand nous considérerons ensuite que , depuis
300 ans , l'ennemi n'a pas pénétré dans
cet Empire , et que nous comparerons les
pertes , les désordres et l'effusion de sang
que les Militaires nous ont ainsi évités , avec
le pisx de cette Protection , nous verrons que
nos Militaires sont encore les premiers Créanciers
de l'Etat. * )
2
L'ordre du moment appeloit l'affaire de
Toulon ; elle a été de nouveau écartée par
un incident dont la nature intéressoit une
grande partie du Commerce. M. Nourissart ,
Député et Directeur de la Monnoie de Limoges
, a pris la parole :
ic

« J'ai à me plaindre , a- t-il dit , du despotisme
du District des Cordeliers . La Caisse
d'Escompte envoyoit à la Monnoie de Limoges
six mille marcs de métaux , tant en
lingots qu'en piastres . Le fourgon sur lequel
ils étoient chargés , passant sur le District
des Cordeliers , a été arrêté par des Soldats
de la Garde Nationale de ce District. En
voyant la destination de cette voiture , ces
Messieurs ont sans doute pensé que Limoges
étoit une Ville Frontière , et que ces métaux
alloient sortir du Royaume.
"R
1)
Un Administrateur de la Caisse d'Escompte
a réclamé les Caisses qui avoient été
saisies. Non-seulement il a essuyé un refus ;
mais encore deux Commissaires se sont trans
( 137 )
portés chez lui et à la Caisse d'Escompte ;
ils ont osé parcourir tous les livres de cet
Administrateur , et tous ceux de la Compa→
gnię . "
Je demande qu'il soit ordonné que les
matières saisies soient mises en liberté , et
qu'il soit rendu un décret général pour fa
voriser la circulation des matières d'or et
d'argent dans le Royaume.
"( Les caisses ont été ouvertes . Le District
doit être déclaré responsable de ce qu'onpouvoit
avoir enlevé des matières qu'elles
contenoient. Comme Directeur de la Monnoie
de Limoges , je mets une plainte sur le
Bureau.
Cette énergique réclamation contre le
zèle d'un District , a trouvé un Contradicteur
dans la personne de M. Charles de La- ›
meth. Il a exalté les services rendus à la
révolution par le District des Cordeliers , et
représenté la saisie d'une voiture chargée de
lingots , au milieu de la rue , comme un fait
de police , à renvoyer au Comité de Police
de la Ville. L'Assemblée , a-t- il dit en continuant
, ne peut en connoître qu'en cas de
déni de Justice . La somme est en mains
pures , et j'en réponds . Quant au reproche de
despotisme et d'ignorance Géographique ,
il ne peut jeter sur un District , singulierement
ami de la liberté , aucune défaveur.
((
"
Celle d'une partie de l'Assemblée s'est
manifestée à cette dernière remarque. M.
le Couteulr a insisté sur la nécessité de recommander
aux amis de la liberté la libre
circulation des métaux , et a opiné à renvoyer
l'affaire au Comité de Police . Cet avis
étant devenu général , on n'a pris aucune délibération.
&
G iij
( 138 )
Plusieurs Corps Militaires, se sont plains
des expressions attribuées à M. Dubois de
Crancé dans son Discours sur la Conscription
Militaire . Sur la demande de M- de
Miepoix , on a fait lecture , entre autres ,
d'une Lettre très forte du Régiment d'Auvergne
, qui demande une rétractation des calomnies
dont ont retenti les voûtes de l'Assemblée
Nationale.
Cette lecture faite , M. de Menou a donné
connoissance de la Lettre suivante , adressée
par M. Dubois de Crancé , à tous les Bas-
Officiers et Soldats des Régimens.
"
MESSIEURS ,
Je ne croyois pas , lorsque j'ai prononcé
mon opinion sur l'état Militaire , qu'on chercheroit
à m'en faire fun crime. On a supposé
que j'avois dit que les Troupes Françoises
n'étoient composées que de brigands ;
calomnie atroce , par laquelle les ennemis
publics ont voulu rendre odieux aux braves
guerriers qui consacrent leur valeur à la
Patrie , un défenseur zélé de la liberté Nationale.
C'est ainsi que l'aristocratie , expirante
sous le poids de l'opinion publique
cherche à se venger de ceux qui l'ont combattue.
">
» J'ai dit que le mode ancien de recrutement
étoit mauvais , que les Soldats et
autres Citoyens étoient tous freres , et que
dans les périls de la Patrie ils devoient tous
concourir à la défendre ; j'ai dit que les
Troupes devoient étre organisées de manière
à éviter tout abus d'autorité et tout danger
pour la liberté publique ; j'ai dit qu'un Soldat
François n'etoit pas fait pour l'instri ment
passif des ordres arbitraires , mais que la
( 139 )
base d'une bonne organisation étoit que de
bonnes Lois remplaçassent la volonté absolue
des Chefs , que les punitions infamantes
fussent supprimées , que les grades fussent
accordés au mérite par le choix libre des
camarades ; que les Troupes fussent mieux
nourries , mieux payées ; que les recrues de
chaque Régiment se fissent dans les mêmes
cantons , afin qu'un Régiment fút composé ,
en Officiers , et Soldats , de voisins , de
frères et d'amis . J'ai blâmé l'usage d'envoyer
des recruteurs dans les grandes Villes , parce
que les grandes Villes sont le centre des
vices. J'ai dit qu'on ramassoit sur le pavé
des gens sans aveu , des brigands avec lesquels
nous tremblerions d'associer nos enfans
; or , je pense que nos enfans doivent
être Soldats. Je sais que la discipline et
lé bon exemple épurent les moeurs , et que
tel qui fut libertin dans sa jeunesse peut devenir
un excellent sujet ; nos Régimens en
fournissent assez de preaves ; mais tant que
ce sujet n'est pas formé , il peut être dangereux
à fréquenter pour un jeune homme
sans expérience et dans l'effervescence des
passions . Voilà ce que j'ai dit , et tout
ce que j'ai voulu dire ; je respecte trop nos
braves Militaires , nos Soldats Citoyens ,
pour avoir voulu les ravaler , et je ne puis
attribuer les imputations que l'on m'a faites
à cet égard , qu'à la haine d'une cabale
anti- patriotique qui se signale depuis quelque
temps par son acharnement à poursuivre les
gens de bien. On veut vous exciter contre
les amis de la cause publique . On voudroit
pouvoir employer votre courage en faveur
de ce despotisme sous lequel vous avez si
long - temps gémi , et se servir de vous -mêmes
& is
( 140 )
pour vous donner de nouveaux fers plus
pesans que ceux que nous avons tous brisés
. "
Il est facile , dans l'éloignement , de
donner de fausses impressions , et de calommier
les meilleures intentions ; cette considépation
doit mettre l'homme sage en garde
contre les artifices des méchans . »
Voulez-vous me connoître , mes camarades
, demandez comme je me suis conduit
à l'Assemblée depuis sept mois , si mes principes
n'ont pas toujours été ceux d'un frane
et loyal ami de la liberté Françoise . Allez
dans mon pave ; cherchez -y un seul homme
qui ait à se plaindre de moi , qui ait à me reprocher
une seule injustice , et vous pourrez
croire que celui qui a fait toute sa vis
profession ouverte de respecter , chérir et
défendre en toute occasion les droits de l'humanité
, seroit injuste envers ses camarades .
Vous sentez que cela ne se peut pas , et
Vous regretterez de m'en avoir soupçonné.
Au surplus , lisez mes observations sur la
Constitution Militaire , vous verrez dans quel
esprit j'ai parlé à l'Assemblée Nationale ;
vous verrez que mes voeux auxquels je vous
proteste que se réunissent ceux de tous les
bons Citoyens , sont pour que nos braves
guerriers deviennent aussi heureux et aussi
considérés qu'ils méritent de l'être . "
La discussion sur la Plainte et sur l'Apologie
a été renvoyée à une autre Séance.
DU VENDREDI 1. JANVIER. Féle , et
point de Scéance.
( 141 )
DU SAMEDI 2 JANVIER 1790.
LETTRE DE M. DE CRANCÉ.
La lecture du Procès - verbal dans lequel
le Secrétaire - Rédacteur avoit inséré des
éloges de M. Dubois de Crancé , a donné
lieu à une objection .
M. l'Evêque de Clermont a demande que
le narré fût pur et simple , et que la Lettre
de M. Dubois fut supprimée du Procèsverbal.
M. Rabaud de Saint- Etienne a remontré
qu'il étoit du devoir et de l'intérêt de l'Assemblée
, d'écarter tout soupçon défavorable ,
à aucun de ses Membres . Et il a opiné à cer ,
qu'il fût donné la plus grande publicité à
la Lettre de M. de Crancé , en l'expédiant
à toutes les Municipalités , pour être communiquée
aux Soldats .
M. Duport a ouvert le projet d'une Correspondance
et d'un lien entre les Régé
nérateurs de l'Empire et ses Défenseurs ;
union propre à donner une nouvelle vigueur
au succès de la révolution. « Je fais donc ,
a -t -il dit , la Motion expresse que M. le
Président soit chargé d'écrire à tous les Régimens
de l'Armée Françoise , pour leur exprimer
les sentimens de l'Assemblée , en y
ajoutant qu'elle les partage avec M. Dubois
de Crancé. n
« Je DÉNONCE à l'Assemblée , a dit M. de
Biauzat , qu'on a écrit des Lettres Circulaires
à tous les Régimens de l'Armée , pour
les indisposer contre un de nos Membres.
Je demande que le Comité des Recherches
soit chargé de prendre des informations.
Ces propositions ont été contredites.
Gy
( 142 )
Un Opinant a trouvé plus simple d'envoyer
le Discours de M. de Crancé.
M. Charles de Lameth a jugé cet avis insidieux.
MM. de Noailles et de Cazalès ont
admis l'idée de M. Duport. M. Fréteau a
proposé d'y ajouter l'assurance que , satisfaite
des explications de M. de Crancé , l'Assemblée
en partageoit les intentions.
Cet amendement est tombé ,
ainsi qquuee la
demande d'expédier la Lettre Circulaire de
M. de Crancé, et l'on s'est borné au Décret
suivant :
"
"
L'Assemblée décrète que cette Lettre
restera imprimée dans le Procès - Verbal
et que le Président sera chargé d'écrire à
tous les Régimens une Lettre , qui exprimera
les sentimens de l'Assemblée Nationale à
leur égard , et qui sera lue à la tête de chaque
Corps. "
M. le Président qui s'étoit rendu , Jeudi
dernier , à la tête d'une Députation de 60
Membres , aux Tuileries , pour complimenter
le Roi et la Reine au nom de l'Assemblée ,
a communiqué aujourd'hui les deux Discours
qu'il a prononcés ainsi que les Réponses de
Leurs Majestés . Les uns et les autres ont
été vivement applaudis ; en voici la teneur:
SIRE ,
" L'Assemblée Nationale vient offrir à
votre Majesté le tribut d'amour et de respect
, qu'elle se fera un devoir de lui payer
dans tous les temps.... Le Restaurateur .
de la liberté Françoise , le Roi , qui dans
ces momens de trouble , n'a cessé de donner
à son Peuple , des preuves de son amour '
mérite bien tous nos hommages .... Les
( 143 )
sollicitudes paternelles de votre Majesté ,
auront un terme prochain , l'Assemblée
Nationale ose vous en assurer... Avec
quelle satisfaction elle verra naître ce jour,
où les Représentans d'une Nation généreuse,
viendront vous offrir un recueil de Lois
faites pour un Peuple libre et digne de votre
amour. "
SA MAJESTÉ a répondu :
Je suis fort sensible au nouveau témoignage
d'attachement que me donne l'Assemblée
Nationale . Je ne veux que le bonheur
de mes Sujets , et j'espère avec vous ,
que l'année que nous allons commencer , sera
pour mon Peuple , une époque de bonheur
et de prospérité . "
"I La députation s'est ensuite rendue chez
la Reine . Le Président a dit :
MADAME ,
d'un
" Les Représentans de la Nation viennent
vous offrir leurs respects et leurs voeux ... .
Vous veillez sans cesse au bonheur
Prince , l'espoir et l'amour de la France....
Tout le monde sait avec quel zèle vous élevez
le digne rejeton d'un Roi , que tout le
monde chérit. Vos sollicitudes vous ont
donné de grands droits au tribut d'hommages
que nous venons vous apporter au
nom de l'Assemblée Nationale.
LA REINE a répondu :
»
Je reçois , avec beaucoup de sensibilité
les voeux de la Députation ; je vous prie d'en
assurer tous les Membres de l'Assemblée Nationale.
""
M. le Président a communiqué ensuite une
Gvj
( 144 )
Lettre du District des Cordeliers qui demande
une ordre de l'Assemblée , pour livrer
les matières d'argent qu'il a saisies ; il croit
cependant , plus convenable , de les faire .
frapper à la Monnoie de Paris , où une
foule d'Ouvriers se trouvent sans travail .
M. Nourissart a démenti avec feu ce dernier
fait ; il en a établi l'invraisemblance ,
et a conclu à ce que le District- restituât les
caisses , qu'elles arrivassent sans gênes à leur
destination , et qu'on assurât la libre circulation
du numéraire dans l'intérieur de tout
le Royaume.
De ces deux propositions , la première a
été décrétée , et la seconde ajournée .
Une Lettre de M. le Contrôleur Général
des Finances a annoncé les heureux effets
qu'à produit à Dreux le dernier Décret de
P'Assemblée pour la perception des impôts ; il
a demandé que l'Assemblée voulût bien
rendre ce Décret général pour tout le
Royaume. Le Décret a été prononcé. La lecture
d'un Mémoire qui étoit à la suite de
gette Lettre , a été ajournée.
M. de Montesquiou a présenté au nom du
Comité des Finances , un Rapport , dont
l'etendue nous oblige de differer l'analyse.
Il est accompagné d'un Projet de Décret
en 8 articles .
AFFAIRE DE TOULON .
M. Malouet ayant rappelé cette affaire
qui étoit à l'ordre du moment , M. de Gualbert
a assuré que plusieurs Lettres constatoient
que nombre d'effets avoient été volés
à l'Arsenal.
M. Ricard , Deputé de Toulon , a lu un
Procès - verbal de la Commune de eette
Ville , qui indique le contraire.
( 145 )
M. Bouche a demandé que , si lès Lettres
étoient authentiques , M. Gualbert füt tenu de
les déposer sur le Bureau .
M. Malouet alloit reprendre la parole ; il
étoit à la Tribune ; pendant long- temps une
opiniâtre opposition l'a réduit au silence.
Inébranlable , et non moins ferme que ses
antagonistes , persuadé que personne , qu'aucun
Parti n'a le droit exclusif de se faire entendre
, il a persisté ; a chaque phrase , il
a été interrompu par des vociferations.
<<
Je ne conçois pas , s'est - il écrié , comment
dans une Assemblée qui veut et qui
doit être juste , on applaudit , avec tant de
fureur , tous les faits articulés à la charge
de M. d'Albert de Rioms , tandis qu'on refuse
d'entendre ce qui peut le disculper. Je
n'ai jamais entendu calomnier le Peuple de
Toulon ; mais je sais que le Peuple le plus
pacifique , que le Peuple François , naturellement
bon , peat être égaré , et se porter
à des excès. J'accuse les mal -intentionnés
et les amis des insurrections , fauteurs et
instigateurs des troubles . Je demande que
ces gens soient poursuivis , condamnés , et
que M. d'Albert de Rioms reçoive les réparations
et les dédommagemens qu'il a droit
d'attendre de votre justice.
Des clameurs furieuses d'un coin de la
Salle , ont suivi cette conclusion : Criez ,
Messieurs , a dit froidement M. Malouet ,
criez ; je serai encore plus opiniâtre que
vous.
M. le Président réclamoit l'impartialité
qui doit caractériser des Juges ; et c'est au
milieu de cette éruption , qu'aucune expression
ne peut caractériser , que M. l'Abbé
Maury a eu l'intrépidité de prendre la pa(
146 )
role. Il a considéré dans cette affaire , moins
un different particulier , qu'une grande et
belle question d'ordre public . « Les Lois ,
a-t-il dit , qui doivent conduire votre Jugement
dans l'examen d'une offense faite aux
Chefs de la Marine , dans une effervescence
populaire , sont les mêmes qui vous guideroient
, s'il s'agissoit d'une 'offense faite aux
Officiers Municipaux par des Corps Militaires.
Pourquoi ne feriez -vous pas la même
justice à un homme dont la conduite a toujours
été intacte , qui a constamment joui
de l'estime de ses Concitoyens , qui a été
appelé par son mérite seul à un poste aussi
distingué ? Vous devez délibérer sur un
objet d'où dépend l'honneur d'un homme
et la tranquillité d'une Ville. Il faut toujours
un Corps de Marine à Toulon , et si
vous laissez subsister un germe de division
, vous exposez cette Cité aux horreurs
d'une guerre interminable . Vous ne pouvèz
renvoyer cette affaire au Pouvoir exécutif ;
ce seroit vous priver de l'honneur de décider
une question majeure , qui sollicite , sous
tous les rapports , votre attention . Le Châtelet
de Paris n'a été institué que pour juger
les crimes de lèse -Nation ; je n'en vois pointici
. Je vois un Général outragé , traîné injustement
dans un cachot , détenu sans accusation.
Je le vois , ce Général , couvert de
ses longs et éclataus services , invoquer le secours
des Lois ; il seroit indigne de vous de
le lui refuser. "
Je me borne à vous rappeler que le
bonheur et la tranquillité ne peuvent résulter
que de l'union entre les Milices Nationales
et les Troupes soldées.
་་
>>
Pour rendre la paix à Toulon , enjoignons
à M. d'Albert d'y reprendre ses nobles
( 147 )
fauctions ; que les Officiers Municipaux
aillent l'inviter à oublier le passé ; qu'ils lui
rappellent qu'il faut s'aimer , se réunir pour
opérer le bonheur du pays. "
Ce moyen conciliatoire , dont le développement
a été très -applaudi , n'a rien concilié
, n'a amené aucune résolution .
་ ་
Quelques Membres l'ont considéré comme
un véritable Jugement. Une voix s'est élevée
pour crier : « Il ne s'agit que d'exposer la
conduite de M. d'Albert , et nous verrons si
ce n'est pas à lui à faire des réparations. »
L'heure étant avancée , l'Assemblée s'est
retirée dans les Bureaux pour procéder à la
nomination de ses Officiers.
DU SAMEDI 2 JANV . , SÉANCE DU SOIR.
Elle a roulé sur un rapport du Comité des
Lettres de Cachet. MM. Dionis du Séjour ,
Dom Gerle , Fréteau et l'Abbé Maury , ont
cité et discuté divers emprisonnemens ou
lieux de force , dont la suppression étoit commandée
par les Lois , par l'ordre social , par
tout systême de liberté . Sur ces différentes
opinions , l'Assemblée a rendu le Décret suivant
:
41« L'Assemblée Nationale , considérant
qu'il est de son devoir de prendre les informations
les plus exactes pour connoître la
totalité des prisonniers qui sont illégalement
détenus ;
"
Que malgré les états qui ont été remis
à ses Commissaires par les ministres du Roi ,
plusieurs détentions anciennes peuvent être
ignorées des Ministres même , sur - tout si
elles ont eu lieu en vertu d'ordres des fommandans
, Intendans , ou autres Agurs du
Pouvoir exécutif;
( 148 )
7
Décrète que huit jours après la réception
du présent Décret , tous Gouverneurs
Lieutenans de Roi , Commandans de prison
d'Etat , ou Supérieurs de maisons de force ,
Supérieurs de maisons religieuses et toutes
autres personnes chargées de la garde des
prisonniers détenus par Lettre- de - Cachet ,
ou par ordre quelconque des Agens du Pouvoir
exécutif , seront tenus , à peine d'en demeurer
responsables , d'envoyer à l'Assemblée
Nationale un état certifié véritable ,
contenant les noms , surnoms et âges des
prisonniers , avec les causes et la date de
leur détention , et l'extrait des ordres en
vertu desquels ils ont été emprisonnés .
"
Le présent Décret sera envoyé aux Mụ-
nicipalités , avec ordre de le faire exécuter ,
chacune dans son ressort.
" L'Assemblée Nationale charge en outre
ses Commissaires , de lui proposer le plutôt
qu'il sera possible , les moyens les plus prompts
de vuider successivement toutes les prisons
illégales , en premaut cependant les précautions
nécessaires pour ne pas compromettre
la sureté publique , et sera le présent Décret
porté par M. le Président à la Sanction
du Roi. "
DU LUNDI 4 JANVIER.
M. l'Abbé de Montesquiou a été élu Samedi ,
et aujourd'hui proclamé Président . Il a remporté
400 suffrages contre M. le Baron de
Menou , qui en a eu 312 M. Demeunier , qui
a présidé ' avec sagesse et impartialité , a
remercié l'Assemblée.
Les motions de M. Camus et autres Mem(
142 )
1
bres sur les Pensions , ont absorbé cette Séance
, et amené le Décret suivant :
« L'Assemblée Nationale décrète que les
arrérages échus jusqu'au premier Janvier
présent mois , de toutes Pensions , Traitemens
, Appointemens conservés , Dons et
Gratifications annuelles qui n'excéderont pas
la somme de trois mille livres , seront payés
conformément aux réglemens existans , et
que sur ceux qui excéderont ladite somme
de trois mille livres , il sera payé provisoirement
pareille somme de trois mille livres
seulement , excepté à l'égard des septuagénaires
, auxquels il sera payé jusqu'à la concurrence
de douze mille livres.
ec
Et sera le premier Ministre des Finances ,
lors de la sanction dudit Décrét , tenu de
se faire présenter l'état des Pensions échues
depuis le premier Janvier.
Qu'à compter du premier Janvier 1790 ,
le paiement de toutes Pensions , Traitemens
conservés , Dons et Gratifications annuelles
à écheoir , en la présente année , sera différé
jusqu'au premier Juillet prochain , pour être
fait à ladite époque , d'aprés ce qui aura été
décrété par l'Assemblée.
" Qu'il sera nommé un Comité de douze
personnes qui présenteront incessamment à
l'Assemblée un Plan d'après lequel les Pensions
, Dons et gratifications annuelles , actuellement
exist ans , devront être réduits
supprimés ou augmentés , et proposeront les
règles d'après lesquelles lesdites Pensions
Dons et Gratifications , seront distribués à
l'avenir.
"
« Qu'il ne sera payé , même provisoirement
, aucune Pension aux François habituellement
domiciliés en France , et actuel(
150 )
lement absens sans mission expresse du Gouvernement
. "
Nous donnerons dans huit jours l'analyse
de cette discussion longue et orageuse.

Proclamation du Roi , du 18 Décembre 1789,
sur un Décret de l'Assemblée Nationale pour
la Constitution des Municipalités. ( Nous
transcrirons dans huit jours ce Décret , où
se trouvent réunis les divers Statuts sur la
composition des Municipalités . )
Lettres Patentes du Roi , du 19 Décembre
1789 , sur le Décret de l'Assemblée Natio
nale , du 17 Décembre 1789 , concernant
les formes et modes de répartition à l'égard
des Taillables de la Province de Champagne
, pour les Impositions ordinaires de
1789 , et de ceux des Provinces de Taille
personnelle et mixie , où les Départemens
de ladite année 1790 ne sont pas encore
faits.
En lisant à l'article de l'Assemblée
Nationale , l'aventure du Soldat- Citoyen
Trudon , jugée assez sérieuse pour être
communiquée au Corps Législatif , nos
Lecteurs auront sans doute déja com
pris le sens de cette supercherie . Un
Soldat qu'on assassine à la porte d'une
caserne , à deux pas d'un Corps- de-Garde,
sans qu'il pousse un cri , ni réclame du
secours ; un assassinat commis avec un
poinçon , par un Conspirateur qui se
venge de la Révolution sur une Sentinelle
; ce Conspirateur qui , pour mieux
( 151 )
cacher son crime , et ne pas manquer
les Personnes sur lesquelles il veut l'étendre
, laisse un billet d'information
dans la guérite ; tout cela présente une
fable si bête , si révoltante au sens commun
le plus grossier , qu'on est à comprendre
les motifs de l'éclat fâcheux
donné à cette folie . Le lendemain de
sa dénonciation , tous les Incendiaires
périodiques de la Capitale , annoncèrent
un nouveau complot ; surement le coup
partoit d'un Maréchal de France , et l'Aristocratie
à l'agonie étoit seule capable
d'un trait si noir. Dans huit jours toute
la France aura été imbue de ces horreurs
, capables de livrer à la vengeance
des Gardes Nationaux , le premier Citoyen
sur lequel la haine de parti arrêteroit
un soupçon.
Eh bien ! cette victime généreuse , ce
martyr des Ennemis de l'Etat est un
imposteur , ou un fou . Son premier interrogatoire
l'avoit décelé tel à l'Officier
qui le questionna . Ce n'étoit pas son tour
à monter la Garde ; il avoit insisté sans
doute pour exécuter son projet . Il prétendoit
avoir lu le Billet meurtrier ; on lui
objecta qu'il l'avoit donc lu dans les ténèbres
de la nuit ; il invoqua le clair de
Lune ; la Lune étoit couchée à l'instant
dont il parloit . Enfin , lorsque les Feuilles
Publiques ont eu bien échauffé les têtes
sur ces machinations , après l'effroi semé
dans l'Assemblée Nationale et le
( 152 )
Public , on a commencé à se douter de
l'imposture . Le Comité des Recherches
a mandé le Sieur Trudon ; il a fui , on
l'a appréhendé , et envoyé à l'Abbaye ,
où , le lendemain, pour abréger l'enquête ,
il s'est donné trois coups de couteau ,
sans se tuer. Tout indique que l'espoir
d'une récompense a porté ce malheureux
à s'égratigner le cou dans sa guérite
, et à profiter de la fanatique avidité
avec laquelle une classe du Public
reçoit les délations et les calomnies ,
pour se rendre intéressante .
.
On a vu que le 2 , l'Assemblée Nationale
a renvoyé M. Nourrissart , Directeur
de la Monnoie de Limoges , par
devant le Comité de la Ville , pour la
restitution de la voiture de lingots. Le 31
Décembre , les Représentans de la Commune
avoient arrêté , d'inviter le District
des Cordeliers à lever l'interdiction ;
elle subsista sans doute , puisque M.
Nourrissart réitéra sa réclamation deux
jours après. Nous ne garantirons pas
quel a été l'effet de tant d'Arrêtés ;
mais suivant la Chronique de Paris
qui paroît autorisée à l'affirmer , les piastres
et les lingots n'iront pas à Limoges ,
et ont été conduits à la Monnoie de Paris
par un Détachement du District des
Cordeliers , qu'accompagnoit un des Administrateurs
de la Caisse d'Escompte .
Nous n'avons pas eu de Conspirations
la semaine dernière : on ne les vend
( 183 )
plus , on ne les lit plus , ou ne veut
plus trembler , ni massacrer des innocens
par précaution . Dans un Lettre
qu'à recueilli le Journal de Paris , M.
Duport a fort bien dit que le Peuple se
lasse d'être trompé , et ne croit plus
rien. C'est une grande vérité , et d'une
application journalière depuis cinq mois.
M. Agier , l'un des Membres du Comité
des Recherches de la Ville , rer
dit compte il y a quelques semaines ,
à la Commune , de l'affaire de M. Augeard.
Ce Compte rendu , qui est un
Plaidoyer contre cet Accusé et tous les
Accusés du crime de Lèse- Nation , devint
immédiatement public , et fut propagé
par toutes les Gazettes acharnées
contrelesPrévenus . Peu de temps après ,
M..Garran de Coulon , aussi Membre
du même Comité , a mis au jour un
Rapport de même nature , plus étendu
encore , et disséminé pareillement ,
malgré son volume , dans les dépots périodiques.
Les assertions et les maximes
de ces deux Ecrits ont essuyé une critique
sévère , que nécessitoient le caractère
public , et le ministère de leurs
Auteurs ; ministère le plus dangereux ,
s'il sort de ses limites , et si des fonctions
nécessaires de vigilance , dégénèrent
en systême de persécutions inquisitoriales.
Le zèle et le patriotisme ne
garantissent pas toujours de l'erreur :
quelquefois même ils nous y entraînent,
( 154 )
Dans le nombre- des maximes qu'on pose
comme principes dans ces Rapports , il
en est une bien contraire à la logique
et à la justice. Les drux Auteurs dont
nous avons parlé , assimilet t le rassem
blement des Troupes auprès de Paris ,
et le but supposé de leur approche , à la
Saint-Barthelemi et aux Massacres de
Cabrières et de Mérindol . Les scélérats ,
' disent les Rapporteurs , qui exécutèrent
ces Tragédies , n'étoient pas excusables
par des ordres surpris à la Religion du
Souverain . Rien de plus vrai que cette
dernière remarque ; mais la Saint-Barthelemi
fut un crime commis , et pas
un Soldat rassemblé autour de Paris n'a
tiré un coup de feu sur les Citoyens , ni
reçu d'ordre de le faire . Qu'il y ait eu ,
ou non , un projet contre Paris , ce projet
est resté sans exécution ; s'il a existé ,
ce n'est jamais qu'intentionnellement.
Or , est- il permis de confondre une volonté
même criminelle , une volonté jusqu'ici
nullement prouvée , avec une action
horrible , avec le massacre de cent
mille Citoyens ?

M. Blonde , ancien Avocat au Parlement
de Paris , a repliqué à M. Agier
par une Lettre très-énergique , où il s'est
élevé contre les maximes du Rapporteur ,
et contre ses assertions sur M. Augeard ,
qu'il a représentées comme absolument
inexactes. MM. de Sezoet de Bruges, Défenseurs
de M. de Besenval viennent de
repliquer de même , avec autant de con(
155 )
cision que de force à M. Garran de Conlon.
Ce différend intéresse , non - sculement
les Prévenus , mais tous les Citoyens
qui peuvent l'être , tous les droits
de la liberté individuelle . On saisira cette
grande vérité à la lecture des principaux
fragmens des Observationspour le
Baron de Beseneal , contre le Rapport
de M. Garran de Coulon , signées de
MM. de Seze et de Bruges.
Après uue récapitulation exacte et
rapide de tous les faits antérieurs à la
translation de M. de Besenval au Châ .
telêt , et à la formation du Comité des
Recherches de la Ville , ils disent :
1
"
« Il s'en faut bien que le Comité se soit
astreint au rôle de dénonciateur , dans lequel
il lui étoit ordonné de se renfermer. »
Il vient au contraire , franchissant toutes
les bornes du devoir qui lui étoit prescrit
et au mépris même de l'humanité qui lui
commandoit la plus profonde circonspection ,
de publier un Rapport détaillé de toutes les
circonstances qu'il suppose avoir précédé ou
accompagné la conspiration qu'il dénonce
et qni n'est qu'un tissu d'assertions hardies
ou de faits calomnieux tous également et
heureusement démentis par la Procédure. »
« Et pour mieux nourrir les préventions
populaires , qui , d'abord , avoient existé
contre le Baron de Besenval , ou plutôt pour
les ranimer et en exciter même de nouvelles ,
ce Comité ne s'est pas contenté de répandre
ce Rapport dans Paris avec profusion , il
l'a fait insérer dans tous les Journaux , pour
que les Provinces partageasseut aussi , elles-
་ ་
งา
( 115566 ))
mêmes , l'opinion si cruelle qui pouvoit en
naître .
་ ་
1.
« Nous demanderons au Comité des Recherches
de quel droit il a cru pouvoir se
permettre de poursuivre le Baron de Besenval
jusqu'aux Tribunaux , et s'y constituer , non
pas seulement son ennemi , mais , en quelque
sorte , son assassin en présence même de la
Loi.
"( Si nous.consultons les premières règles
de l'équité et de la justice , il n'y a point
d'exemple que des Dénonciateurs qui ont
confié au Ministère public la recherche d'un
délit quelconque , se soient emparés ensuite
eux -mêmes des fonctions de ce Ministère ,
et soient devenus avec lui les parties du
malheureux Accusé que leur dénonciation a
mis dans les fers .
((
>>
Si nous consultons les fonctions même
du Comité des Recherches , nous voyons que
l'Assemblée des Représentans les avoit sagement
bornés à recevoir les dénonciations et
dépositions , s'assurer , en cas de besoin , des
personnes denoncées , les interroger , et rassembler
les pieces et preuves qui pourroient
former un Corps d'instruction ,
Mais là finissoit le devoir qui lui étoit
imposé.
<<
N
Et il semble qu'on n'avoit pas besoin de
lui défendre de passer ces bornes .
((
CL
})
L'humanité seule l'interdisoit assez . »
Si nous consultons les Décrets de l'Assemblée
Nationale , le Baron de Besenval
avoit été mis solemnellement par cette Assemblée
sous la sauve-garde de la Loi , et
par ce mot seul , nul homme au monde n'avoit
le droit d'attenter à sa personne par la
violence
( 157 )
} violence et encore moins à son honneur
pár la calomnie.
K
n
Enfin , si nous consultons l'exactitude
des faits en eux -mêmes , nous trouvons que
ce Rapport si long , si pénible , si enveninié
n'est , pour ainsi dire , au moins à l'égard
du Baron de Besenval , qu'un long mensonge
.
"
"
On voit d'abord que l'Auteur se tourmente
beaucoup pour établir qu'il y a eu
une véritable conspiration contre la liberté
du Peuple François , et sur- tout contre la
Ville de Paris ; et aux efforts qu'il fait pour
développer ce qu'il appelle les preuves de
cette conspiration dont il parle , on diroit
presque que la conviction qu'il se proposé
d'en acquérir , doit ajouter quelque chose
au bonheur public , ou à la liberté même
dont nous jouissons .
"
n
Il remonte en effet jusqu'au mois de
Mai ; il cite les premiers obstacles apportés
dès cette époque à la liberté de la Presse ;
le rassemblement de Troupes autour de
Paris , les arines fournies à ces Troupes , la
suspension des Séances de l'Assemblée Nationale
, la Séance Royale du 23 Juin , les
grains coupés avant leur maturité; et il présente
tous ces faits ensemble comme des
signes en quelque sorte éclatans de cette
conspiration qu'il dénonee .
"
M
Jusques - là le Baron de Besenval n'a
point à se plaindre de l'Auteur du Rapport,
et cette partie de son ouvrage lui est absolument
étrangère.
Il n'entre pas même dans sa défense
d'examiner s'il y a eu ou non une conspiration
.
"
""
Il n'est chargé que de justiker sa con-
Nº. 2. 9 Janvier 1790.
H
( 158 )
duite personnelle , et à cet égard il s'en
rapporte à la Procédure même dont il est
l'objet. "
" Mais voici où l'Auteur du Rapport s'est
permis , contre le Baron de Besenval , des
suppositions bien coupables .
(1
"
D'abord , il commence par affirmer que
le Baron de Besenval étoit initié , dès le
mois de Mai , dans la conspiration dénoncée
par le Comité des Recherches.
»
Et il l'affirme , pendant que la Justice
recherche précisément ce fait là même.
2
Suit l'examen de ces prétendues preuves
: arrêtons - nous à la plus digne
d'examen .
"(
»
L'Auteur du Rapport accuse le Baron
de Besenval d'avoir donné ordre au Gouvereur
de la Bastille de faire feu sur les Citoyens
qui s'étoient présentés pour l'assiéger.
Et la Procédure prouve encore que le
Baron de Besenval n'a jamais donne d'ordre
semblable au Gouverneur de la Bastille. "
Mais il lui a , dit - on , donné au moins
celui de se défendre .
་ ་
"}
Qui , sans doute , il lui a donné , et cet
ordre honore la fidélité du Baron de Besenval,
et justifie so zele . "
tt
tt
"
"
" J'ignore , a - t-il répondu devant la Justice,
si en effet M. de Launay , sous l'appât
de donner des armes , a fait entrer des
Citoyens dans la Bastille pour les massacrer
ensuite , ce qui seroit la dernière des
abominations , et ce que je ne puis croire ;
quant à l'ordre positif de se maintenir
dans son poste , je le lui ai donné comme
étant son devoir , et il a dû le faire
comme je le ferois aujourd'hui , si l'Hôtel(
159 )

de - Ville étoit commis à ma garde , et que
je défendrois jusqu'à la derniere extrémité
(1 ).
Maintenant , croiroit -on que de toutes
ces suppositions accumulees , l'Auteur en déduit
cette conséquence
terrible , qu'il ose
imprimer?
"
25
A plus forte raison , ne peut - on pas manquer
de condamner comme coupables de lèse-
Nation , ceux qui , sortant du cercle de leurs
fonctions ordinaires , tels que le Baron de
Besenval, etc. ont été eux- mêmes au- devant
des ordres injustes , à l'abri desquels ils voudroient
se mettre (2).
""
"
La plume tombe des mains à l'aspect
d'une cruauté aussi meurtriere.
"
>>
Quoi ! la Justice instruit encore le Procès
du Baron de Besinval , et ses Dénonciateurs
impriment qu'il faut le condamner comme,
coupable déja convaincu !
"
})
Ils ne respectent pas la situation d'un
Accusé dans les fers !
་་
Ils n'attendent pas le Jugement de la
Loi ; ils prononcent avant elle !
45

Ils veulent forcer en quelque sorte son
opinion par là leur ! »
u Ils livrent ce malheureux Accusé , antant
qu'il est en eux , aux fureurs de la multitude
! »
"
Eh ! que peut donc penser ce Peuple
sensible , généreux , facile à égarer par sa
bonté même , lorsqu'il voit ceux qu'il a placés
à sa tête et qui le dirigent , lui désigner le
Baron de Besenval comme un de ces op-
( 1 ) Interrogatoire du 12 Décembre .
( 2) Page 60.
Hij
( 160 )
presseurs qu'on dit avoir conjuré sa ruine ,
et à qui il n'a manqué que le temps ou les
moyens de la consommer? "
H
Cependant , il faut l'avouer , tel a été
l'ascendant de la vérité et de l'innocence ?
que ce Rapport n'a pas eu l'influence fu-
' neste qu'il devoit naturellement avoir. »
Les préventions populaires , au contraire ,
sont appaisées .
Le Baron de Besenval n'est plus accusé
par l'opinion . "
"
Tous les Citoyens aujourd'hui s'honorent
de prendre sa défense . "
Les Libelles même semblent gémir dé
n'avoir plus de mal à lui faire. "
K
Mais à quoi faut - il attribuer ce retour
presque subit de l'opinion à la vérité? »
Ne nous le dissimulous pas , à la publicité
de la Procédure.
"
"
"
Le Public a entendu la déposition de
tous les témoins.
"
་་
3)
" Toutes les Pièces lui ont été lues.
Tous les Interrogatoires du Baron de
Besenral ont cté subis devant lui.
И
15
Il connoit maintenant ce Procès comme
la Justice. »
"« Il est bien impossible qu'il croie le Baron
de Besenval coupable , lorsqu'il est témoin
lui-même qu'il est innocent.
גע
Ah ! rendons bien graces à l'Assemblée
Nationale de ce beau présent qu'elle a fait
à la Legislation Françoise .
"
»
Que de reconnoissance lui est due pour
ce seul bienfait!
Que d'innocens elle a sauvés d'avance
par ce magnifique Décret ! »
་་ Si la Procédure du Baron de Besenval
eût été secrete , n'en doutons pas , ce malr
1
( 161 ).
heureux Accusé seroit encore sous le joug
des inculpations les plus atroces , malgré son
innocence même démontrée , et les Magistrats
auroient besoin de courage pour être
justes envers lui .
L'information ayant continué le 29
Décembre , on entendit ce jour-là encore
six Témoins . Leurs dépositions .
étant toutes conformes aux précédentes ,
c'est-à -dire, ou étrangeres aux faits de la
Plainte , ou à la décharge de M. de
Besenval , nous nous dispenserons de les
rapporter ; mais un incident de cette
Séance ne peut être passé sous silence.
Plusieurs Témoins avoient été ouis . Le
Juge interpelle M. Alexandre , Agent
de change , assigné comme les autres.
Il dépose qu'ayant interrogé , dans le
temps , M. de Besenval sur la destination
des Troupes environnantes , l'Accusé
lui répondit qu'elles n'en avoient
d'autre que de protéger les Citoyens .
honnêtes contre les brigands ; qu'au
surplus , il avoit cru M. de Besenval
d'autant plus facilement , qu'il l'avoit
toujours connu loyal et plein d'honneur.
A ces mots des rumeurs s'élevèrent
de la part des gens , ou mécontens de
voir prouver l'innocence du Prévenu ,
ou apostés pour exciter contre lui la
multitude. Ce n'étoit pas la première
fois qu'un pareil scandale avoit troublé
l'Audience . Les Auditeurs sages et la
Garde l'eurent bientôt appaisé . M.
H iij
( 162 )
Boucher d'Argis montra la fermeté
necessaire. Il donna ordre de eontenirles
violateurs du bon ordre ; puis s'adrèssant
à tous , il dit : « Messieurs
« des 64 Témoins entendus contre M.
de Besenval, pas un n'a été choisi par
« le Châtelet : le Comité des Recherches
de la Ville les a fournis tous. Si quel-
« qu'un à des choses plus graves à dé-
« clarer contre l'Accusé , qu'il se pré-
<< sente , je suis prêt à l'entendre . » Un
profond silence succèda à cette interpellation
. On imaginoit qu'après l'audition
de 64 Témoins , l'Information alloit
être close : on s'est trompé ; le Comité
a annoncé qu'il la prolongeroit en- ,
core. Ainsi , à la suite de 64 Interrogatoires
, dont il ne résulte pas le plus
léger indice , à la suite de cinq mois de
détention , à la suite de dangers dont
on ne se rappelle qu'en frémissant , et
sans qu'il y ait eû jusqu'ici matière à Décret
, M. de Besenval ne voit pas encore
le terme de sa captivité et de ses
infortunes.
Nous avous reçu la lettre suivante
d'une ville méridionale , et nous l'impri
nons avec sa signature .
"
Je vous serai obligé , d'insérer cette lettre
dans votre Journal ; elle apprendra à vos
Lecteurs qu'on ne cesse de commettre des
cruautés.
"
23
Un pauvre Curé de notre voisinage vient
d'être trouvé au bas de son escalier , avec
( 163 )
une corde au col , et un billot qui avoit servi
à l'étrangler ( 1 ) . Plus de tranquillité dans
les provinces ; l'honnête homme craint pour
lui , pour sa famille et ses amis ; armé pour
se défendre , chacun néglige ses devoirs ; la
confiance est perdue , le commerce est éteint
et l'agriculture négligée "
"C
L'homme mal intentionné n'est plus
troublé dans ses projets ; le débiteur paie
ses dettes avec des insultes à ses créanciers :
c'est le moment de dire , le plus fort fait la
Loi. Un Comite est le seul Tribunal où l'on
porte les plaintes ; aussi bornés dans leurs
pouvoirs que dans leurs lumieres , la plupart
de ces Corps dans les petits lieux , disent
avec candeur , nous ignorons les Loix , et
le crime reste impuni.
Cigné DESCAMP.
On a parlé la semaine derniere d'un raprochement
des divers Paris qui divisent
l'Assemblée , dans le but de faire céder l'exagération
, le zèle outré , l'esprit de systême
et les ressentimens à un plan uniforme de
modération et de principes , qui , en consolidant
la Révolution , mette enfin un terine
à son étendue , et à l'anarchie universelle
du Royaume. La Constitution et la liberté
sont aujourd'hui inséparables de la paix et
de la justice. Mais tant que le désordre , la
violence , le gouvernement des volontés particulières
, subjugueront l'Autorité Royale ,
tant que celle - ci sera privée des moyens de
faire respecter les Lois , leur écroulement
suivra bientôt leur création .
(1 ) C'est M. le Curé de Saint - Amand ,
du diocèse de Sarlat , près la ville de Cas
tillonnés.
( 164 )
L'Assemblée Nationale , depuis longtemps
, étoit partagée en trois Sections ;
celle qu'on appelle des Enragés , celle dénommée
des Aristocrates , et la troisième ,
des Modérés qui n'ont jamais varié depuis
l'origine , également éloignés de l'Aristocratie
et de l'Anarchie , du Despotisme et de .
la Démocratie. Le Parti appelé Aristocrate
s'est deja , en tres- grande partie , réuni à ces
derniers . La premiere de ces trois Sections
qu'on peut regarder comme réduites à deux ,
ayant formé un Club et des Assemblées particulières
aux Jacobins de la Rue Saint-
Honoré les deux autres ont imité cet
exemple afin de préparer aussi leur marche .
Dans cet état de choses , M. Malouet , l'un
des Commissaires de cette dernière Assemblée
, s'est rendu de son Chef , chez M.
de la Fayette, et a conféré avec ce Général.
Cette premiere entrevue a amené deux conférences
subsequentes chez M. le Duc de la
Rochefoucault , et où se sont rencontres ,
d'une part , MM. de la Rochefoucault , de
la Fayette , de Liancourt , de la Tonr- Maubourg,
et de la Côte ; del'autre , MM . l'Evêque
de Nancy Malouet , de Virieu , Redon , la
Chèze et le Chevalier de Boufflers. Nous
ignorons encore si ces conferences ont eu
ou auront quelque résultat ; nous en rapportons
seulement la nature et les dispositions
, d'après des informations très authentiques.
و ل ا
C'est la Majorité unie de l'un de ces deux
Partis qui a porté M. l'Abbé de Montesquiou
à la Présidence . Les trois nouveaux Secré-.
taires sont MM, le Duc d'Aiguillon , Barrère
de Vieuzac et le Chevalier de Boufflers:
Detous les bruits extravagans auxquels
165 )
la méchanceté , llee machiavéélliissmmee , et la
crédulité ont donné cours , il en est peu
de plus répandus que celui dont il est question
dans les Lettres qu'on va lire . Quoique
, surement , nous n'ayons plus à craindre
les forfaits que des mains criminelles
ont été sur le point de commettre au
mois d'Octobre dernier , il importe de
répandre l'antidote autour des Vipères .
Copie d'une Lettre de M. le Comte de Merci-
Argenteau , à S. E. M. le Comte de Montmorin.
Paris , le 12 Octobre 1789 .

Les millions prétendus , envoyés par
Cour de France à l'Empereur , ont paru
pendant long -temps une fable trop absurde ,
pour mériter attention ; cependant cette fable
s'est propagée , a pris consistance , et a occasionné
une sorte d'improbation contre S. M.
Impériale et son Ambassadeur . »
44
Au mois de Juin dernier , j'ai eu l'honordre
exneur
, Monsieur le Comte , et par
près de l'Empereur , de vous représenter la
nécessité de faire cesser des bruits aussi déplacés.
V. E. y ayant été autorisée par le
Roi , elle m'écrivit , en date du 3 Juillet , une lettre motivée sur le désaveu formel de
ces mêmes bruits. Par un principe de delicatesse
, je me bornai à répandre quelques
copies manuscrites de cette lettre , sans la
faire imprimer ; et au défaut sans doute
d'une publicité plus étendue , elle ne produisit
point l'effet qui en étoit l'objet . L'assertion
de l'envoi des millions s'est renouvellée
, et m'oblige à réitérer à V. E. mes
( 166 )
premières instances , pour qu'elle veuille bien
employer tous les moyens nécessaires et
propres à désabuser le Public sur une erreur
qui blesse les sentimens bien sincères et solides
de l'Empereur pour le Roi son allié ,
et tout ce qui intéresse les convenances de
la Monarchie Françoise . "
"
Ces moyens paroissent d'autant plus faciles
, qu'il n'est guère possible que , par des
vues secrettes , on ait procuré à la Cour Impériale
des subsides qui ne sont stipulés par
aucun Traité. i cent , ni cinquante , ni
vingt millions , n'ont pu sortir du Trésor
royal sans que l'on en trouve des traces dans
la recette ou la dépense. La compulsion des
registres , la désignation des signatures et
des préposés , qui ont nécessairement connoissance
de ce qui entre dans le Trésor et
de ce qui en sort , feront voir l'impossibilité
d'un secret , d'un concert et d'une infidélité ,
trois préalables nécessaires à l'extraction
furtive de sommes considérables. »
" Voilà , ce me semble , Monsieur
le
Comte , une méthode assurée pour constater
publiquement
le fait dont il s'agit , et pour
détromper
les esprits sur une calomnie
dont
l'objet devient important
, en raison des
noms augustes qui s'y trouvent compromis
.
J'ai l'honneur d'être , etc.
33
Lettre de S. E. M. le Comte de Montmorin
à M. le Comte de Mercy- Argenteau , Ambassadeur
de l'Empereur.
"
Versailles , le 3 Juillet 1789.
Parmi la foule des Brochures que les
eirconstances actuelles ont produites , il en
est une dont j'ai cru de mon devoir de rendre
compte à S. M. , puisque l'Auteur y a traité
( 167 )
d'objets politiques , et nommément de nos
relations avec la Cour de Vienne. V. E. jugera
sans doute que je veux parler de celle
qui a pour titre , l'Orateur aux Etats-Géné
таих. »
At que
"
Il y est dit la France a fourni des
subsides à la Cour de Vienne après la paix
de Teschen ; qu'elle en a fourni pour terminer
l'affaire de l'Escaut , pour les préparatifs
de la guerre contre les Turcs , et qu'elle
en paie même encore en ce moment ; or
il est certain que depuis la paix de 1763 ,
il n'a pu être question entre le Roi et la
Cour de Vienne de la prestation d'aucuns
subsides , puisqu'il ne s'est pas présenté une
seule occasion qui donnât lieu à la moindre
réclamation de ce genre. A la paix de Tes-`
chen , le Roi fut médiateur avec l'Impératrice
de Russie ; et la guerre , que cette
médiation termina , pouvoit d'autant moins
donner lieu à la demande d'aucuns subsides
de la part de l'Empereur , que le Roi luimême
étoit engagé dans une guerre qu'il
soutenoit depuis un an. "
Lors de l'affaire de l'Escaut , le Roi ,
qui alloit devenir l'allié de la Hollande ,
et qui avoit interposé ses bons offices pour
lui éviter une guerre dont elle sembloit menacée
, voulut bien porter la bienveillance
jusqu'à lui faciliter , par quelques dons pécuniaires
, les moyens de terminer cette discussion
; mais ce fut directement avec cette
République qu'il s'en expliqua , et l'Empereur
a même ignoré ce qui s'est passé à cet
égard.
((
Quant à la guerre actuelle , elle nous
est absolument étrangère , et l'Empereur n'y
est même impliqué que par les obligations
( 168 )
de ses traités avec la Cour de Saint Pétersbourg.
་ En un mot , Monsieur , c'est une vérité
constante et facile à apercevoir , que depuis
la paix de 1763 il n'y a pas eu le plus léger
prétexte pour que les Cours de Versailles
et de Vienne se donnassent le moindre subside
; et en effet , il ne nous a été fait aucune
demande de ce genre de la part de la
Cour de Vienne. "
"
« J'ai mis sous les yeux du Roi , Monsieur
, la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à
V. E. , et S. M. en reconnoissant la vérité
et l'exactitude de ce qu'elle contient , a approuvé
que j'eusse l'honneur de vous l'envoyer
, et m'a autorisé de vous dire en mêmetemps
que vous étiez parfaitement maitre
d'en faire l'usage que vous jugerez à propos. »
J'ai l'honneur d'étre , etc.
P. S. Mardi 5 , la Séance de l'Assemblée
Nationale a été remplie par une discussion
vive et longue , qui s'est terminée par le
Décret suivant. :
"
"l
" Les revenus des Bénéficiers dont les
Titulaires sont absens hors du Royaume ,
sans mission du Gouvernement , seront ,
apres le délai de trois mois , à compter du
jour de la publication du présent Décret ,
mis en séquestre . "
Errata essentiel pour le N° . précédent. p . 84.
Au lieu de , sont étrangères avec celles que
nous avons combattu ; lisez : sont étrangères
à celles que nous avons combattues.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 16 JANVIER 1790.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
COUPLETS
Sur l'Air Puifque mon efpoir fe fonde. :
Au commencement du Monde ,
L'Amour fut pur & parfait ;
Sans être brune ni blonde ,
Eve en tout point raviſſoit ;
Mais déjà l'Efprit immonde
Ce beau tréfor convoitoit.
SA malice fans feconde
Déjà fur elle opéroit ;
De la fcience profonde
Elle veut favoir l'effet ;
WY.. 16 Jany. 1790.
58
MERCURE
Elle prend la pomme ronde
Qui le genre humain danınòit .
O volupté de ce Monde !
Que ce doux fruit lui plaifoit !
Adam , qui faifoit fa ronde ,
Survint comme elle en tâtoir ;
Loin d'être un mari qui gronde ,
Auffi-tôt comme elle il fait.
VOILA le mal dans le Monde ,
Et l'y veilà pour jamais ;
Une Race vagabonde ,
Pour fouffrir, doit naître exprès ;
Et la Mort qu'en yain l'en fronde ,
Doit la moiffonner après.
DANS fa colère profonde ,
Le Tout -Puiffant fe promet
De noyer bientôt le Monde ;
Mais Noé qu'il réſervoit ,
Se fauva dans l'arche ronde :
Déjà l'Amour y legcoit,
DE fon fouffle il sèche l'onde ,
Et l'efpérance reuạît ;
On revoit la Terre ronde ,
Et pied à terre l'on met ,
Et puis on refait le Monde
Plus mal encor qu'il n'étoit.
DE FRANCE.
99
Le plus grand mal de ce Monde ,
C'est l'Amour qui nous le fait ;
Le plus grand bien de ce Monde ,
C'est l'Amour qui nous le fait ;
Tant que durera le Monde ,
On fera .... ce que l'on fait.
(Par Mad. *** , d'Amiens
. )
L'HOMME ET LES TROIS DAIMS ,
FABLE.
PHEBUS alloit quitter notre vafte hémisphère ,
1 Quand traverfant une forêt ,
Dans un petit champ de bruyère ,
Un Manant rencontra trois Daims , l'oreille au guet ,
Semblant délibérer fur une grande affaire
Qui venoit de les réunir .
Là , contre tout venant chacun d'eux eft en garde.
Notre Manant s'arrête , les regarde ,
Et puis venant à diſcourir :
D'où naît , dit- il , l'effroi qui paroît vous ſaiſir ?
Je ne vois ni Chaffeur , ni imeute fanguinaire ;
Quel danger craignez- vous ? —Le danger a venir.
Ici , le Contar peut le taire ;
Que ferviroient fes argumens ?
Braves François , la Fable eft claire ;
Comme ces Dains , f yens prudens
( Par M. Mayeur , £ '
100 . MERCURE
RÉFLEXIONS fur le Recueil intitulé :
La Bastille dévoilée , &c. (1) .
DANS ANS le compte que l'on a rendu de ce Recueil
( 2 ) , on s'eft borné à détailler les différens
articles qu'il contenoit : il m'a paru qu'il pouvoit
donner lieu à quelques réflexions.
Aujourd'hui que prefque tous les titres de
livres , de journaux , de brochures font autant
de menfonges , commençons par remarquer qu'ici
le titre ne ment pas. Les pièces qui compolent
cette collection font , en effet , authentiques. Les
originaux dépofés au Lycée ont été foumis , durant
plufieurs mois, à l'inſpection publique , comme
an l'avoit annoncé , & ils ont été rédigés avec
he fcrupulcufe fidélité .
Nous n'avions jufqu'ici que fort peu d'écrits
fur la Baftille ; le plus connu ( encore ne l'eſt-il
guère ) eft celui qui a pour titre , l'Inquifition
( 1 ) Il paroît déjà cinq Livraifons de cet Ouvrage
, qui fe vend chez Defennę , Libraire , au
Palais - Royal ; la fixième eft fous preffe.
C'eft par erreur que l'on a inféré dans le Mercure
du 19 du mois de Décembre dernier , que cet
Ouvrage auroit 80 feuilles in- 8 ° . , qui réunies fɔfmeroient
3 Volumes in- 8 ° . de 450 pages chacun ;
que le prix étoit de 15 liv. francs de port par la
Pofte dans tout le Royaume , & qu'il fe délivroit
rous
les fix jours par cahier de 112 pages chacun.
(2) Voyez le Mercure du 19 Décembre 1789.
DE FRANCE. 101
Françoife , de Conftantin de Renneville. Il avoit
été prifonnier pendant onze ans , fur la fin du
regne de Louis XIV , dans cette même Baftille
dont il a prétendu donner l'hiftoire . On peut toujours
foupçonner d'un peu d'exagération le malheur
& le reffentiment ; d'ailleurs l'ouvrage de
Conftantin eft rempli d'aventures qui lui donnent
tout l'air d'un roman. Un autre Aventoricr
plus moderne , qui n'a été à la Baftille que deux
ans , nous promettoit dans fes feuilles , de page
en page , de dévoiler des mystères épouvantables.
Toute la révélation s'eft réduite à nous apprendre
qu'on avoit voulu l'empoisonner. Le plus
fimple bon fens fuffifoit pour lui répondre : Une
preuve fans réplique qu'on n'a point voulu vous
empoifonner à la Baftille , c'eft que vous en êtes
forti & que vous vivez. Auffi le Public n'a fait
que rire de cette accufation ; le Ministère l'a
méprifée au point de laiffer l'accufateur en toute
liberté à Paris . Ce que c'eft que l'habitude du
menfonge bien invétérée & bien reconnue ! D'un
côté , on eft affez mal- adroit pour calomnier la
Baftille & le Defpotifme ; de l'autre , on eft fi
parfaitement apprécié par l'opinion générale , qu'on
peut intenter des accufations de poiſon , fans que
perfonne y prenne garde .
Un Gouvernement peut être arbitraire & corrompu,
& n'être pas fanguinaire , & il eft vrai que
le notre ne l'étoit pas . Les grandes atrocités , les
grandes barbaries n'ont quere éré commifes que
par les Tribunaux , & le fupplice de la Barre &
de Calas ne fut pas le crime du Miniſtère . Celuici
eft toujours plus ou moins tempéré par les
inceurs publiques ; le Defpotifme judiciaire ne
l'eft jamais ; il tient à fes formes comme à fon
orgueil & à fes prétentions . L'amour propre
d'un homme en place ' peut l'adoucir , s'il eft fen-
-
E 3
102 MERCURE
fible à l'opinion ; l'orgueil parlementaire s'indigne
contre elle , & ne peut ni concevoir , ni fouffrir
qu'il exifte au monde une puiffance qui ofe contrôler
la fienne. Enfin le Miniftre peut confulser
fa confcience : les Compagnies n'en peuvent
pas avoir ; celle des individus eft étouffée par
l'efprit de corps ; cet efprit eft incurable : le
remords n'en fçauroit approcher , parce que nul
' eft chargé de rougir pour tous , & que tout ce
qui fe fait étant cenfé l'ouvrage de tous , en derier
réſultat perfonne ne répond de rien ; auffi
je ne crois pas qu'il y ait un exemple qu'après
les injuftices les plus reconnues , jamais un corps
de magiftrature ait témoigné de repentir : le repentir
eft trop. contraire à la dignité .
Au refte , ceci n'eft pas fi étranger à la Baftille
qu'on pourroit le croire. Leurs cachots n'éoient
- ils pas des Bailles , & leurs procédures
une Inquifition ? François , un bon citoyen ne
doit pas perdre une feule occafion de vous dire
Ayez des loix & point de parlemens , & vous
ferez libres . Souvenez- vous bien qu'un des principes
fondamentaux de la liberté angloife , c'eft
de ne fouffrir jamais aucun corps de magiftrature.
Montefquieu lui-même avoue ( il n'étoit
pas fufpect ) que leur puiffance eft terrible. J'y
reviendrai encore le cri de tout bon François
contre les parlemens , jufqu'à leur entière defruction
, doit être : Delenda eft Carthago.
Ce qui fait de la Baftille dévoilée un ouvrage
vraiment curieux , vraiment inftructif , c'eft qu'on
voit ici , pour la première fois , un tableau fidèle
du defpotiline , tracé par lui -même. Pour ce coup ,
il ne fauroit fe plaindre qu'on ait chargé le
portrait' ; c'eft lui qui tient le pinceau . Je fuprofe
qu'un brigand , homme d'ordre dans fon
métier ( & cela peut fe trouver ) , fe für amute
DE FRANCE. 103 4
à tenir un compte exact de fes larcins , de fes
vols , de fes rapines : Tel jour , volé à M. tel ,
en tel endroit , tant ; tel autre jour , à M. tel ,
en tel autre endroit , tant , &c. & qu'il eût foigneufement
ſpécifié toutes les circonftances ; je
ne penfe pas , fi on lui confrontoit fon livre ,
qu'il s'avisât de le récufer. C'eft ici précisément
le même cas , & l'on peut , en confrontant le
defpoti me ministériel avec les regiftres de la Baftille
, lui dire Voilà votre histoire écrite par
vous-même ; voilà votre jugement que vous-même
avez prononcé je vous défie d'en appeler.
:
En effet , qu'on life feulement ces regiſtres ,
qu'on n'y ajoute ni notes , ni commentaires , ni
réflexions , pas un mot ; que l'on confidère le
régime de cette abominable demeure , libellé atticle
par article avec la plus minutieufe exactitude
, les précautions favantes , les contraintes
multipliées , les petites cruautés de détail , l'art fi
ingénieufement raffiné de faire de toutes les circonftances
poffibles , de la folitude , de la coinpagnie
, du filence , du bruit , de la lumière , des
ténèbres , des befoins , de la nourriture , de la
veille , du fommeil , de la crainte , de l'efpérance
des conceflions , des refus , &c. un tourment de
tous les jours , de toutes les heures , de toutes
les minutes ; qu'on examine les motifs de détention
, les interrogatoires , les moyens employés
pour la capture , ou pour la féduction , ou pour
l'information ; ce qui d'abord frappe le plus, c'eft
un oubli fi entier , fi profond de tous les droits
naturels , ou plutôt un mépris pour ces mêmes
droits , un dédain ſi franc , fi avoué , fi naïf , un
caractère d'impudence , de baffeffe & de férocité ,
fi ouvertement prononcé , qu'on eft tenté de fe
demander de quelle nature étoient ou croyoient
être ceux qui ont rédigé ou exécuté se prodigieux
£ 4
104 MERCURE
fyftême d'oppreffion . Se croyoient - ils au deffus
ou au deffous de l'homme ? Ce qui eft sûr , c'eft
qu'un homme qui mérite ce nom éprouve , en
lifant ces fingulières archives de la tyrannie , une
humiliation amère qui abat & flétrit le coeur ;
on s'interroge avec effroi ; on fe dit : Ce germe
de méchanceté & de perverfité eft-il au fond du
coeur humain ? Suis -je en effet de cette eſpèce ?
Toutes les facultés de men ame foulevées à la -
fois , me crient que je n'en fuis pas ; mais pourquoi
donc faut - il que des êtres fi différens de
moi ayent la même figure , le même langage
le même nom ? Bonté divine en nous affure
qu'il y a des Intelligences immortelles , qui n'ont
d'autre occupation , pendant toute l'éternité , que
de faire le mal ou de le méditer ; qu'on les appelle
des Démons , & qu'ils font dans l'enfer.
Soit qu'ils y reffent ; mais ne feroit-ce pas eux
qui , fe trouvant de loifir , auroient imaginé le
code de l'Inquifition & le régime de la Baftille ,
& l'auroient tranfmis par infpiration à ceux qui
devoient en être les fondateurs & les miniftres ?
:
Ce qui pourroit le faire croire , c'eft qu'il eft
affez reçu que l'animal qu'on appelle homme ,
quoiqu'il foit communément , comme a dit Molière
, un méchant animal , & comme a dit Boileau
, un fot animal , n'eft guère affez fot ou
aflez méchant pour faire le mal fans motif. Cela
eft du moins fi rare , qu'on ne fe permet pas de
le fuppofer. C'eft peut - être ma faute ; mais il
me paroît démontré que la plupart des rigueurs
tyranniques de la Baftille n'avoient d'autre objet
que de tourmenter gratuitement. Je conçois
bien que la haine & la vengeance veuillent
faire du mal ; máis les diftributeurs des lettres
de cachet n'avoient le plus fouvent aucune
eſpèce de reflentinient particulier contre les malDE
FRANCE. 105
-
heureux qu'ils privoient de la liberté en ce cas ,
pourquoi done multiplier contre eux ces privations
accablantes , ces rigueurs étudiées qui ref
femblent au raffinement d'une haine enragée ?
N'étoit - ce pas affez de leur ôter la liberté &
toute communication avec les humains , le tout
pour plus grande sûreté , quand cette sûreté
même , fi fouvent alléguée, n'étoit nullement nécellaire
? Pourquoi ces refus de linge , d'habits ,
de livres , des petits uftenfiles dont l'habitude
fait une néceffité ? Pourquoi falloit - il un ordre
particulier pour que l'on fit la barbe à un prifonnier
? J'ai beau rêver : je ne vois pas ce
qu'il peut y avoir de caché dans les profondeurs
de la politique , par rapport à la défenſe de fe
faire la barbe, On peut fe tuer avec un rafoir
Soit ; mais la Baftille n'avoit-elle pas un barbier
privilégié & affermenté ? N'y avoit-il pas ,
de règle , un porte - clef qui devoit être témoin
de la grande opération de la barbe ? Pat conféquent
point de fuicide ni d'homicide à craindre 5
& puis celui qui veut bien décidément fe tuer en
a toujours les moyens , & les exemples n'en ont
pas été rares , même à la Baftille ! Sil étoit poffible
de rire de l'oppreffeur quand on fonge à
l'opprimé, qui ne riroit de pitié de voir cette
foule de lettres originales & miniftérielles , cù l'on
permet gravement que l'on rafe tel prifonnier
Mais il n'y a plus moyen de rire , quand on voit
un pauvre bourgeois , nommé d'Hemery , écrire
à M. Berryer , en 1751 , pour en obtenir la grace
de faire parvenir à fa femme une lettre ouverte
( comme de raifon & comme de coutume ) fur
fes affaires , domeftiques ; enfuite fe reftreindre à
pour toute grace » Au nom de la Ste
Trinité , qu'on lui faffe voir le nom de fa femme
» écrit par elle - même fur une carte , pour qu'il
» foit sûr de fon exiſtence « , & n'obten ni l'uo
Es
. demander
106 MERCURE
que
,
ni l'autre. Encore une fois , je ne vois pas bien
quel grand intérêt d'Etat pouvoit s'oppofer à ce
le nommé d'Hemery fut affuré de l'existence
de Mde . d'Henery , fi ce n'eft peut-être ce grand
& fublime princ pe d'adminiftration , que du moment
ou vous étiez à la Baftille vous deviez
être anéanti pour le refte de la terre , & le refte
de la terre anéanti pour vous ; en forte que
c'eût été un crime de faire favoir à un malheureux
, que tout captif qu'il éroit , il étoit encore
époux & père ; & c'eft précisément cette
théorie qui remplit parfaitement , comme je le
difois tout à l'heure , l'idée que nous nous formons
des puiflances de l'enfer.
Ce qui pourtant confele un peu , c'eft qu'en
voyant tout ce que le defpotifme a de déteftable ,
on voit auffi que l'excès même des précautions
dont il s'environne , & des terreurs qu'il répand ,
le conduit jufqu'à un degré de petiteffe & une
forte de puérilité qui le rend auffi méprifable
qu'odieux. En général , un Defpote ( les exceptions
mifes à part , & elles font rares ) reflemble
à un enfant fot & méchant qui auroit la force
d'un homme ; & fi je voulois faire l'emblême du
defpotifine , je lui donnerois la taille d'un géant
fans proportions , & les traits de l'enfance fans
leur douceur , la bouche béante , l'air imbécille ,
l'oeil hagard , les dents longues & aiges , des
oreilles d'âne , & des griffes de tigre .
Quoi de plus puéril , par exemple , que cette
fuppofition chimérique , qu'on ne devoit jamais
favoir qui étoit à la Baftille , tandis que
dans le fait on le favoit prefque toujours , &
que le gouvernement lui -même, le plus fouvent,
ne prétendoit pas le cacher ? C'eft pourtant
cette fuppofition gratuite qui étoit le motif ou
le prétexte d'une foule de contraintes journa-
"
DE FRANCE. 107
·
lières , infupportables aux prifonniers . M. le
Cardinal de Rehan fut long - temps fans pouvoir
fortir de fa chambre avant fept heures du
foir , parce que les ouvriers de la Bastille y
conftruifoient alors une chapelle , & ne fe retiroient
qu'à cette heure. Paris , l'Europe le favoit
à la Baftille, n'importe : le réglement portoit qu'i
ne devoit pas être vu . Si ce n'eft pas - là de la
fottife proprement dite , qu'on me dife ce que
c'eft . E ce ferment qu'on exigeoit des prifonniers
, au moment de leur fortie , de ne rien révéler
de ce qu'ils pouvoient avoir vu & entendu
à la Baftille , y a- t- il quelque chofe au
monde de plus inepte ? Pouvoit -on croire ce
ferment obligatoire ? Je ne parle pas de l'efpèce
d'impiété qu'il peut y avoir à profaner
ainfi la religion du ferment ; je ne fuis pas affez
inconféquent pour parler de religion , de juftice
, de morale , de devoir , dès qu'il s'agit du
defpotifme pour lui , tous ces mots- la font
vides de fens , & je ne veux pas qu'il me trouve
abfurde dans le temps même où je lui reproche
de l'être.
Une autre confolation qu'on éprouve en hifant
la Bafille dévoilée , c'eft de voir le profond
mépris que le defpotiſme inſpiroit à fes propres
agens , avec quelle impudence ils le dupoient ,
comme ils prenoient fon argent en fe moquant
de lui ; comme ils fe faifoient récompenfer par
lui-même des tours qu'ils lui jouoient . On croit
les entendre fe dire entre eux : Nous ne valons
pas mieux que ceux qui nous commandent ;
mais du moins nous ne fommes pas auffi fots.
Voyez fur ce fujet les Hiftoires parfaitement
avérées , d'un Goupil , d'un Jacquet , de tant,
d'autres , foit infpecteurs , foit efpions ; voyez
pendant combien d'années ils fe font fait don-
E 6
108 : MERCURE
ner des fommes confidérables , des penfions ,
des brevets d'honneur, pour des libelles dont ils
imaginoient les titres & les fujets , qu'ils dénonçoient
hardiment , qu'ils alloient faire imprimer
eux-mêmes en pays étrangers , où ils ſe faifoient
envoyerpour en arrêter l'impreffion , ou en acheter
l'edition ; voyez comment ils en apportoient à
la Police une centaine d'exemplaires qu'on leur
payoit bien , & en répandoient dans le royaume
des milliers , par des colporteurs affidés , qui
partageoient avec eux le profit. Les tours de
paffe-pafle de Gilblas , de Aventurier Bufcon ,
de Brufcambilie , &c. n'approchent pas du génie
de ces dignes fuppôts de la police de Paris ,
de cette police admirable dont j'ai fi fouvent
entendu faire l'éloge , qui étoit la plus belle machine
de l'univers , après celle de notre finance
autre grande machine fur laquelle on s'eft fi
long - temps extafié . Pauvres françois ! pauvres
parifiens ! bonnes gens ! Combien de fois vous
a - t- on dit qu'il n'y avoit au monde rien de
plus beaur que ces deux machines ! Et vous
l'avez cru , jufqu'à ce qu'on en ait révélé le
fecret . Vous le connoillez enfia celui de la
finance n'étoit autre chofe que de prêter au
Roi l'argent du Roi , c'eft - à- dire , l'argent du
peuple , à gros intérêt ; & le fecret de la police
étoit de foudoyer une armée de grands
fripons , pour aller à la chaffe des petits : cette
police , chargée fpécialement de trois chofes
la propreté , la clarté & la sûreté de la ville
n'a jamais connu ( comme il eft facile de le démontrer
) les premiers élémens de cette adminiftration
; elle n'a jamais fu nettoyer les rues ;
elle ne s'eft jamais douté que les lanternes
& réverbères fuffent dans une pofition telle
que néceffairement la lumière en eft interceptée
à tout moment par l'interpofition des objets ,
>
DE FRANCE. " 109
ce qui n'arriveroit jamais dans une pofition latérale
; elle n'a jamais fongé à défendre les
nombreux encombremens de la voie publique ,
qui rendent les voitures fi dangereufes pour
les gens de pied ; elle n'a jamais calculé les
moyens de prévenir les dangers de ces innombrables
voitures , à l'iffue des fpectacles ; elle
n'a jamais fu diftribuer les gardes de nuit ,
de manière à ce que tout fût à portée des fecours
& de la vigilânce ; enfin la multitude d'accidens
caufés par les cabriolets , ne - l'a jamais
enhardie jufqu'à en interdire l'ufage , véritablement
intolerable dans une ville comme Paris.
C'eft en vain que Louis XV difoit : Si j'étois
lieutenant de police , il n'y auroit point de cabriolets
dans Paris. Il y en a toujours eu , parce
que le peuple n'alloit point en cabriolet , &
qu'en France le peuple n'étoit rien ( 1) .
Et voilà le plus grand mal des gouvernemens
arbitraires , c'eft que l'homme confidéré comme
homme y eft compté pour rien . C'eft-là furtout
, que fe vérifie ce mot de Lucain , fi trifte
& i Energique : Humanum paucis vivit genus .
Le
genre humain exifte pour quelques hommes. On

(1 ) Ce feroit , aujourd'hui que le peuple eft
quelque chofe , un ouvrage très-utile , qu'un
fftème détaillé de police intérieure , dirigé pour
l'unité & la commodité de tous les citoyens.
Au refte , ce n'eft point pour infulter à ce qui
eft abattu , que je parle ainfi de la police que
nous avions . Je n'ai jamais diffimulé le mépris
que j'avois pour elle de nombreux témoins
pourront en dépofer ; & les circonftances
actuelles n'ont rien changé , en quoi que ce
foit , à la manière de penfer qu'on m'a toujours
connue.
:
110 MERCURE
n'en eft que trop convaincu en lifant les motifs
de détention , infcrits fur les registres de la
Baftille. A tout moment vous rencontrez ces
mots : fufpect ; tenu pour fufpect ; pour propos
contre les miniftres ; pour lettres impertinentes,;
pour les affaires du temps. C'eft donc pour de
pareils motifs qu'il paroiffoit tout fimple de
condamner des hommes à des années de captivité
, & d'une captivité telle qu'elle eût fuffi
pour expier les plus grands crimes , fi d'ailleurs
il eût été permis de punir de cette manière
quelque crime que ce puille être ! Non ,
cela n'eft nullement permis : les crimes qui déclarent
une guerre mortelle à la fociété , doivent
être punis de mort : ceux qui en troublent l'ordre
d'une manière plus ou moins grave , doivent
être punis par un travail force , au profit
de cette fociété , plus ou moins long , plus ou
moins dur , felon les cas : en un mot , la Société
a le droit de détruire un ennemi public ; elle
a le droit de rendre utile un perturbateur public
elle n'a jamais le droit de torturer perfonne.
La raifon en eft fimple : c'eft que les
loix faites pour maintenir l'ordre , ne doivent
pas bleffer la première de toutes , l'humanité
& ne doivent point imiter par la cruauté des
peines , la cruauté des malfaiteurs. Voilà en
fubftance la théorie des loix pénales .
·
Il résulte des procédures de la Baſtille qu'il
y a eu quelques criminels , beaucoup de mauvais
fujets , mais un plus grand nombre de perfonnes
très légèrement répréhenfibles ou entièrement
innocentes , & victimes de l'intrigue
d'ennemis puiffans , des intérêts , des paffions
ou des méprifes du ministère . Les criminels ;
il falloit les livrer aux tribunaux : les mauvais
fujets ne font pas jufticiables de la loi , tant
DE FRANCE 111
qu'ils ne l'ont pas violée ; & quant à l'ut ité
pritendue de les contenir en les renfermant ,
Fimmoralité , l'illégitimité , la faufferé de ce
malheureux prétexte font démontrées par ceste
troifieme claffe de prifonniers , dont je viens
de parler , les innocens & les opprimés car
il ne peut manquer d'y en avoir en foule
dès que , fous quelque prétexte que ce foir
vous ouvrez la porte à l'arbitraire.
Des hommes vains & fuperficiels , qui fe
perfuadent qu'il en eft de la morale & de la
légiflition , comme des ouvrages d'imagination
& de goût , dont le mérite confifte à dire ce
qui n'a pas été dit , & à faire ce qui n'a pas été
fait , vont peut - être fe récrier : » Pourquoi ré-
ל כ
péter ce que tout le monde fait ? Pourquoi
» infulter à des ruines ? Qui juſtifie la Baſtillé « ?
Je réponds : Beaucoup de gens ; beaucoup penfent
encore comme ce miniftre qui , en juſtifiant
les lettres de cachet , finit par dire : Si ce n'eft
pas ce qu'il y a de plus jufte , c'est au moins ce
qu'il y a de plus commode ; & comme cet autre
qui difoit : S'il n'y avoit pas de lettres de cachet
, je ne voudrois pas être miniftre ; ce qui fans
doute auroit été grand dommage . Nous autres
françois , dans nos impreffions vives & paffagères
, nous nous imaginons toujours que notre
penfée d'aujourd'hui fera celle de tous les temps ,
& c'eft précisément ce qui nous en fait changer
fi fouvent. Nous ne favons pas , comme les
anglois , nous enfoncer conftamment & profondément
dans les mêmes idées ; c'est pourtant
le feul moyen d'en faire des fentimens habituels
& durables , de les identifier , pour ainfi
dire , avec nous ; & c'eft ainfi que fe forme
l'efprit national , fi effentiel à la liberté . Il eft
temps de travailler à nous en faire un. Il faut
112 MERCURE
non feulement que tout françois apprenne à lire
dans les écoles payées par le gouvernement ,
mais encore qu'il apprenne à lire dans un catéchisme
du citoyen , mis à la portée de tout
le monde , où l'on enfeignera de bonne heure
aux enfans , le mépris & l'averfion pour le
pouvoir arbitraire , l'amour & le reſpect pour
la loi . Si vous ne voulez pas qu'on voye rebátir
cette Bastille , que les tyrans de toute efpèce
porteront encore long - temps dans leur
coeur , faites lire à l'enfance , à l'adolefcence
à la jeuneffe , la Biftille dévoilée , & dites- leur :
Voilà jufqu'où peut aller un Gouvernement qui
n'eft pas fondé fur la loi . L'homme eft un animal
d'habitude : il l'eft au point qu'on peut
l'accou.mer même à aimer la fervitude (1) . Servez-
vous donc de ce pouvoir d'habitude , pour
lui faire aimer la liberté comme on doit l'aimer
c'eft - à - dire , par- deffus tout : heureufement
cela eft du moins plus aifé ; pas autant néanmoins
qu'on fe l'imagine. (D ...)
La fin au Mercure prochain. )
(1) La fervitude ( a dit le grand penfeur Vauvenargue
) avilit l'homme jufqu'à s'en faire
» aimer . C'est une des plus belles chofes qu'on
ait jamais écrites.
DE FRANCE. 113
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft Maintien ; celui
de l'Enigme eft la Vie ; celui du Logogriphe
eft Solitude , où l'on trouve Sol , Lit , Lie ,
Sud, Eft , Io , Lis , Ode, Ifle, Deuil, Dos,
Dol, Doute, Os, Tuile, Oui, Ut , Si, Sot.
MON
CHARADE.
ON premier tous les ans ramène la verdure ;
Les oiſeaux, par leurs chants , annoncent fon retour ;
Mon fecond à mon tout fert fouvent de parure ,
Et ce tout eft l'objet de mon plus tendre amour.
Par M. Prevoft de Montigny. )
RAREME
É NIG ME.
A RE MENT dans ma poche , & toujours dans
mon coeur.
( Par un Abonné. )
LOGO GRIPHE.
LECTEUR , plus d'une fois dans ta jufte colère
Tu défirois de voir mon orgueil abaiffé ;
114 MERCURE
Tu ne te plaindras plus de mon humeur altière ;
Mes honneurs font détruits & men règne eft paffé ;
Tout eft fini pour moi ; mais fous un autre cmblême
,
Dans tes difcours , dans tes Ecrits
Tu dois me rechercher avec un foin extrême ;
Car c'eft- là que je brille & que je vaux mon prix.
A ce tableau, ne peux- tu me connoître ?
Divife les huit pieds qui compofent mon être ,
Tu trouveras un cantique facré ;
Le grain que tous les ans pour toi le Ciel fait naître
Ce qu'on reçoit pour de l'argent prêté ;
L'homme par qui tout fut régénéré ;
Un minéral ; & certaine éminence
Qui rend laid , affreux , peu difpos ;
Je t'offre encor la trop nombreuſe engeance
De ces Tyrans devenus tes égaux :
Mais , à me dévoiler quel intérêt me preffe ?
Et que puis-je eſpérer de mes foins fuperflus ?
Depuis long-temps mon nom te bleffe ,
Et tu voudrois qu'il ne fût déjà plus .
( Par le même. )
;
L
DE FRANCE. IIS
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
MÉMOIRES , ou Effai fur la Mufique ;
par M. GRÉTRY. A Paris , chez l'Auteur,
rue Poiffonnière ; & chez Prault , Impr.
du Roi , quai des Auguftins.
UN Artiſte auffi juftement célèbre ne
peut manquer d'intéreffer , en retraçant
I'hiftoire de fa vie , le cours de fes études ,
celui de fes travaux , & en expofant , comme
il a fait , la théorie qui l'a conduit dans
la pratique de fon Art. On ne verra pas ,
fans émotion , un très -jeune hemme d'une
frêle fanté , preffé par l'inftinct du talent ,
prendre la réfolution d'aller à pied de
Liége à Rome , pour y étudier la Mufique
; & dès que fon conducteur fe préfente,
fauter fur la valife , la mettre fur fon
» dos fe jeter à genoux , les mains
jointes , pour recevoir la bénédiction de
» fon père & de fa mère « ; & , baigné
de kurs larmes , difparoître à leurs yeux .
Le récit naïf de fon voyage , fon arrivée à
Rome , fa vive impatience d'y puifer à
leurs fources les principes de l'Art & les
leçons du Génie , l'émulation que lui inf-
33
و د
د
1:16 MERCURE
pirent les modèles & les exemples dont il
le voit environné , le fuccès qu'obtient ,
même à Rome , fon premier effai dans le
genre auquel l'appeloit la Nature , le nouvel
effai qu'il en fait à Genève en venant
à Paris , & fur ce grand Théatre les dégoûts
qu'il effuie , au moment qu'il veut
fe montrer ; tous ces détails nous femblent
faire l'impreffion qu'il s'en eft promife ,
lorfqu'il a dit dans fon Avant-propos : » Ce
» qui paroîtra puéril à bien des gens ,
» ne le fera pas pour le jeune Artifte ,
qui , fouvent repouffé de toutes parts ,
" ne peut parvenir à fe faire connoître.
Il verra que ceux mêmes qui ont eu le
" bonheur de percer dans la carrière des
Arts , ont eu , comme lui , mille obfta-
» cles à vaincre «
"
و د
"
"
Mais la partie intéreffante de fes Mémoires
pour les jeunes Artiftes , c'est l'èxamen,
qu'il fait de fes propres Ouvrages ,
& le compte qu'il rend de fa , manière de
travailler. A l'entendre , on croit être à côté
de fon clavecin , au moment qu'il étudie
ou qu'il compoſe.
Nous n'oferions pas affurer qu'on fera.
toujours de fon avis , fur les obfervations.
qu'il entre mêle à fes études , ni fur les
opinions qu'il donne pour maximes , dans
les procédés de fon Art.
·
Par exemple , après avoir fait dire au
Peuple Italien : " Qu'importe que pour
DE FRANC E. 117
"
produire un trait de chant neuf, il faille
eftropier la profodie & même le fens
» des paroles ? Le chant n'en eft pas moins
trouvé , & d'autres paroles fe prêteroient
» à fa contexture originale << ; on fera
furpris qu'il ajoute » La France un jour
» pourra penfer de même ; mais alors elle
» aimera paffionnément la Mufique , & le
fentiment aura remplacé la manie d'épiloguer
& d'analyfer fes plaifirs ".
"
53
Nous n'avons jamais entendu dire à aucun
des bons Compofiteurs Italiens , qu'il
leur fût permis d'eftropier ni le fens ni
la profodie ; & il faut efpérer qu'aux Théatres
Lyriques François , le goût d'un Public
cultivé ne ceffera jamais d'être févère
fur ces deux points. M. Grétry lui- même ,
en parlant de la ponctuation , & de l'accent
naturel que la Mufique doit imiter ,
n'a pas eu la même indulgence ; & c'eſt là
qu'il a eu raifon .
12.
Il a dit de la Mufique vocale des Italiens
L'Ecole Italienne eft la meilleure ,
" tant pour la compofition que pour le
chant ; la mélodie des Italiens eft fimple
& belle ; jamais il n'eft permis de la
rendre dure & baroque ; un trait de
chant n'eft beau que lorfqu'il eft placé
» de lui- même , & fans aucun effort. Dans
?? le gente férieux , comme dans le cemi-
» que , leurs récitatifs obligés , les airs
d'expreffion ou Cantabile , les Duo , les
Cavatines , qui coupent fi heureuſement
12

2
"
118
MERCURE
» le récitatif , les airs de bravoure , les finales
ont fervi de modèle à toute l'Eu "
ود
"
">
rope . Mais un peu plus bas , en obfervant
que leur Mulique inftrumentale e
foible : Il n'y a prefque jamais , dit-il , de
» mélodie , parce qu'ils veulent , dans ce
cas , courir après des effets d'harmonie ;
» & Ton y trouve peu d'harmonie , parce
qu'ils ignorent l'Art de moduler . M.
Grétry aura de la peine à perfuader que
l'Art des modulations foit ignoré dans les
Ecoles d'Italie . Où l'á t- il . donc appris luimême
? La modeftie qui fied toujours fi
bien , fied encore mieux en parlant de nos
Maîtres ; & M. Grétry a quelquefois jugé
un peu légèrement les fiens.
$2
38
رو
Il dit de l'Opéra Italien : Il y a de la
féchereffe , & peu de variété dans les
compofitions italiennes ; ce défaut pro-
» vient encore de l'oubli de l'harmonie.
» Cette Reine de la Mufique eft trop
gligée par les élèves mêmes de Durante ,
qui la poffédoit à un fi haut degré
>>
"
né-
Or les élèves de Durante ont été Traetta ;
Piccini , Sacchini ; ne fera-t- on pas étonné
d'entendre M. Grétry reprocher à ces Compofiteurs
d'avoir négligé l'harmonie ? Croiroit-
il , par exemple , l'Orchestre de Sacchini
moins harmonieux que le fien ? Tout le
monde fera de fon avis , fur les défauts
effentiels & déjà très connus de l'Opéra
Italien , fur le vrai caractère de la Mufique
d'églife , fur l'éloge qu'il fait du Stabat de
DE FRANCE. 119
Pergolèze , lorfqu'après avoir dir » que le
beau ideal harmonique eft fpécialement
» ce que doit chercher le Compoſiteur ,
dans le genre facré « , il ajoute que le
Stabat du divin Pergolèze a plus encore,
& qu'il réunit le beau idéal de l'harmonie
& de la mélodie .
28
Mais en applaudiffant au choix qu'il a
fait de Pergolèze , pour fon modèle dans le
comique , on obfervera que Pergolèze ſe
donne peu de ces licences que nous vante
M. Grétry ; qu'il a fu être fublime en obfervant
les règles , & que , dans fa fimplicité,
fon harmonie eft auffi pure , que fon
chant eft mélodieux .
و د
""
On approuvera fa méthode , lorfqu'en
nous faifant confidence de fa manière de
compofer , il dit : » Je commence pref-
» que toujours chaque morceau par un
» chant déclamé , afin qu'ayant un rapport
plus intime avec le Drame , le début
s'imprime dans la tête des auditeurs. Je
» déclame de même tout ce qui conftitue
le caractère du perfonnage ; j'abandonne
» au chant tout ce qui n'eft qu'agrément
ou arrondiffement de la phrafe poétique
". Mais on dira peut- être , que dans
un chant bien compofé , la déclamation ,
la mélodie , l'harmonie elle - même doivent
aller enfemble, & former un tout continu ;
que l'expreffion du fentiment dans les degrés
, dans fes nuances , dans les mélanges
dont il eft fufceptible , donne à la vérité
ود
120 MERCURE
de l'accent naturel affez de latitude pour
laiffer à la mélodie ce choix d'inflexions
d'où dépend fa beauté , qu'ainfi la déclamation
& le chant ne font pas deux chofes
diftinctes ; & l'on citera un grand nombre
d'airs , où le génie des Compofiteurs a fu ,
d'un bout à l'autre , concilier l'Art avec la
Nature , & l'expreflion la plus fenfible
avec la mélodie la plus enchantereffe , &
les accords les plus touchans. Enfin , quoiqu'il
foit bien connu que la vérité feule
eft fublime , comme la vérité de l'expreffion
n'eft pas un point , il fera permis au
génie de l'embellir en l'imitant ; & quoique
M. Grétry ait dû prendre en éloge
ce qu'un Prince lui a dit : Vous avez eu le
courage d'oublier que vous étiez Muficien
pour être Poëte , on ne laiffera pas de l'inviter
à être , comme Pergolèze , Poëte &
Muficien à la fois.
Perfonne ne lui conteftera la vérité de fai
doctrine pour la ponctuation , l'accent , &
-la manière de placer la bonne note fur la
fyllabe intéreffante ; ce font des règles fi
familières , que tous les bons Compofiteurs
les obfervent fans y penfer , & la plupart
de celles qu'il s'eft preferites ont la même
évidence. Mais dans le nombre de fes
obfervations il en eft plufieurs où l'on
reconnoîtra, non feulement une vérité fenfible
& facile à faifir , mais une juftelle
de perception , une fagacité qui cft tantôt
celle d'un efprit fin , tantôt celle d'un fens
exquis. Nous
DE FRANCE.
Nous allons donner un exemple de la
manière dont il analyſe quelques morceaux
de fes Ouvrages ; & nous prenons le monologue
de Blaife , dans Lucile , comme
celui qu'il a le plus feigneufement développé.
Ah ! ma femme , qu'avez-vous fait
» Ce début eft de, pure déclamation .
Méchante mère ,
1
Les notes pointées ' indiquent l'indi
gnation .
De la misère
Voilà l'effet.
Il ne faut pas tout déclamer ; la mé-
» lodie prend ici la place de la déclama-
» tion. Des flûtes accompagnent ce trait ;
pourquoi ? Blaife femble dire : Hélas !
" ayez pitié de ma misère ; c'est elle qui
fuggéra le crime dont ma femme s'eft
rendue coupable.
3
33
"9
Elle aime un amant qui l'adorez
Pourquoi n'ai-je pas élevé la voix fut
» amant , mais fur qui ? Parce que Lucile
eft repréfentée par ce pronom , & qu'elle
" eft la victime intéreffante pour le Spec
» táteur.
N°. 3. 16 Jany. 1790.
122 MERCURE
1
و د
Un jour de plus.
" Ces quatre notes , dont le fens refte
fufpendu , font d'une grande vérité .
Une heure encore ,
Ils alloient être unis...
Hélas ! fille trop chère ,
Du crime de ta mère ,
C'est toi que je punis ?
Il falloit appuyer fur to cela eft in-
» conteftable , & aucun Muficien ni Dé-
» clamateur n'y auroit manqué .
Quitter ces beaux habits ,
Retourner au village ,
Y preffer mon laitage ,
Y garder mes brebis ?
Ces quatre vers portent un chant de
mufette. L'oppofition du crime avec les
» chants de l'innocence du premier âge ,
forment un contrafte qu'on n'a pas dû
négliger.
"
"
"3
و د
La pauvre enfant , quelle pitié !
or Elle a pour moi, tant d'amitié !
"
Et moi , je viens lui percer l'ame !
7.
» Ce dernier vers doit être appuyé par
l'Orchestre ; c'eft lui qui marque la cruauté
de Blaife ; il falloit aufli employer des
DE FRANCE. 123
» fons graves , pour rendre l'exclamation
» fuivante plus fenfible .
Ah ! ma femme ! & c.
On ne fait rien fi je me tais .
Ma fille eft à fon aiſe ,
Et fon coeur eft en paix .
" La modulation eft heureufe ; c'eft la
" première fois que Blaife fonge à cacher
» le crime commis : auffi le ton de ré bé-
» mol ne s'eſt- il pas fait entendre dans
" tout ce qui a précédé.
Que dis-tu , Blaife ?
Que je me taife !
Il y auroit de l'ignorance à mettre en
chant ces deux vers , qui font indiqués.
" pour être en récitatif.
39
Non , non , jamais,
Non , non , jamais .
» Le repos , après cet éclat , eft d'un bel "
effet.
On ne fait rica fi je me tais.
Ma femine eft morte.
Eh bien qu'importe ?
Je le fais , moi.
La bonne foi ,
Voilà ma loi.
F &
124
MERCURE
35 Tous ceux qui avoient intérêt à l'Ouvouloient
abfolument me faire
,, vrage ,
" changer la Mufique du vers .
Je le fais , moi .
» Il falloit , difoit- on , des fons élevés
" & forts pour rendre ce vers. Je foutins
que c'étoit le contraire , & que Blaife
" fembloit dire , je le fais , moi , dans le
» fond de fon coeur, & éclater enfuite fur
f
»
"
La bonne foi ,
Voilà ma loi.
C'est -à - dire , ma bonne foi va faire
éclater le fecret que mon coeur renferme.
Le Public fentit comme moi , fans
» doute , puifqu'il interrompit par des
applaudiffemens l'Acteur qui le fixoit en
"
>
» difant d'une voix grave : Je le fais , moi.
"
» Ce monologue , le feul peut-être que
" je ferai dans ce genre , où la déclama-
"
tion , Pharmonie & la mélodie concou-
» rent à l'expreflion , m'a paru mériter
" d'être analyfé. On m'a demandé cent
» fois fi je préférois ce morceau au Qua-
» tuor. Je dirai qu'il faut un fentiment
plus profond , une plus grande connoiffance
du coeur humain , pour faire ce
monologue ; & qu'un inftant d'infpiration
a fuffi pour produire le Quatuor ".
#
"3
93
DE FRANCE. 125
C'eft avec cette fincérité que M. Grétry
nous parle toujours de lui -même.
Du refte , on reconnoît dans fes Mémoires
une fenfibilité , une bonté morale qui
relève encore fes talens ; ce caractère eft
fur- tout marqué dans l'hommage qu'il rend
à la mémoire de M. le Comte de Creutz:
" L'on ne peut croire , dit-il , combien
M. le Comte de Creutz , par fon amour
jar pour l'Art , & fes bontés encourageantes
"" pour l'Artifte , excita mon zèle & multiplia
mes foibles productions , pendant
» environ huit années qu'il voulut bien
m'honorer de l'attachement le plus pur
» & le plus vrai .
"3
و ر
""
"
" Né d'un caractère tendre , diftrait &
mélancolique , inftruit dans toutes les
Sciences , Auteur d'excellentes Poéfies
très - cftimées à Stockholm , la Mufique
qu'il aimoit de paffion , fans être Mulicien
, faifoit le bonheur de fa vie.
» Il aimoit fur-tout à me voir compoſer ;
» cinq ou fix heures s'écouloient en un
» inftant pour lui comme pour moi . Si je
" trouvois un motif convenable , il le fen-
» toit auffi-tôt, & marquoit par fes excla-
» mations combien il étoit fatisfait. Lorfqu'il
s'appercevoit que je tenois la bonne
veine , il s'éloignoit de moi , de peur de
» me troubler , & il m'applaudiffoit de
» loin à voix baffe . Si j'étois peu difpofé ,
و ر
F3
126 MERCURE
93
»
ود
""
و د
» au travail , il ufoit de mille petites rufes
pour m'y engager ; tantôt il piquoit mon
amour-propre , en difant que le morceau
qui m'occupoit étoit d'une difficulté hor-
» rible à mettre en Mufique ; tantôt il fuppofoit
que je n'avois pas pris garde à une
» réminifcence que j'avois laiffé échapper
la veille ; je paffois vîte à mon Piano
» pour m'en affurer , & dès qu'il m'y te-
» noit c'étoit pour long- temps , & il falloit
travailler. Il n'eft forte de moyen
qu'il n'employât pour faire fourire mon
imagination. Il affiftoit à toutes mes répétitions
; fi l'impatience me faifoit par-
" ler à quelque Acteur avec trop de chaleur
, mon aimable Comte raccomino-
» doit tout.
29
"

33
""
و د
3
» L'on connoiffoit fi bien l'intérêt qu'il
prenoit à ma Mufique , que fréquem-
» ment fur le Théatre , après quelque ou-
» vrage nouveau , ce n'étoit pas moi qu'on
félicitoit ; M. de Creutz étoit entouré ,
» & c'et lui qui recevoir les complimens ".
و د
On fera peut - être tenté de croire que
dans ces fouvenirs la reconnoiffance exagère
, comme il arrive aflez fonvent ; mais
non , c'eft la vérité toute fimple : nous en
avons été témoins , & nous y ajouterons
un trait qui eft échappé à M. Grétry.
Après l'indigne accueil que l'on avoit
fait à fon Opéra des Samnites , ce fut ce
même Comte de Creutz qui alla trouver, à
DE FRANCE. 1271
es la campagne , M. Marmontel
fon ami
& le prier de venir au fecours d'un jeune
Artifte plein de talens , que l'on mettoit
au défefpoir, de l'aider à le confoler , &
de faire pour lui un Opéra comique. Ce
fut lui qui , quelques jours après , lui amena
M. Grétry ; & celui- ci n'a point oublié
quelle fut la furpriſe & la joie de M. le
Comte de Creutz , en trouvant déjà fait
le premier Acte du Huron. Jamais un fi
léger fervice n'a obtenu tant de remercîmens.
Entre mille excellentes
qualités qui
compofoient
le caractère de ce vertueux
homme , celle - ci étoit dominante
: il aimoit
à aimer. ( M ... )
SUITE du Comte de St- Méran , ou des
nouveaux Egaremens du coeur & de l'efprit.
4 Vol. in- 12 , avec Fig. A Paris , chez
Maradan , Libr. rue St-André-des- Arts ,
hôtel de Château-Vieux.
ON a dit que Crébillon , dans fon Roman
des Egaremens du coeur & de l'efprit , n'avoit
peint qu'unè fociété , qu'un cercle ;
le reproche étoit fondé , & on auroit pu
au befoin démafquer les perfonnages qui
y figurent fous des noms empruntés . On y
trouva les vices & les paflions , les intrigues ,
F 4
128 MERCURE
,
les refforts & la cauferie d'un cercle , &
on ne fe trompa point. De là vient que
la lecture de fon Livre laiffe le Lecteur à
froid , & ne lui donne jamais ce fil qui ,
à travers les extravagances du Roman le
plus invraisemblable , mène au coeur intérelle
, attache , & peint l'homme. L'Anteur
du Roman de Saint - Méran paroît
vouloir marcher fur les traces de Crébillon.
Il a affez de moyens pour atteindre
fon modèle , de la facilité , de l'efprit ,
l'art d'échafauder & de produire des effets
avec de légers refforts ; & la connoisance
des roueries de bon ton. Mais il a auffi
les mêmes défauts ; & fi nous parlions
d'après notre opinion , ou plutôt fi notre
opinion ne devoit pas être relative au genre
de ces fortes d'Ouvrages , nous ferions un
peu plus févères , & nous condamnerions
le genre & les tableaux de roueries qui ne
font pas dans les chofes poffibles , & qui
ne peuvent donner de nos moeurs privées ,
& de celles des femmes , que des idées
très- fauffes. Chaque fiècle ne fournit pas
deux femmes qui aient une portion des
travers de Madame de Montpal , & pour
ne peindre que des vices , ce n'eft pas la
peine d'imaginer un tableau idéal ; mais
notre opinion particulière ne doit point influer
fur le compte que nous avons à ren
dre d'un Roman qu'il convient de n'apprécier
que fur les données déjà établies.
Trois perfonnages intéreffans fe préfentent ;
DE FRANCE. 129
7
Sophie qui agit trop peu , le Baron de
Therneſe qui eft trop brutal ; Banin trop
ridicule. Quant à St- Méran , nos Lecteurs
jugeront mieux que nous s'il eft bien dans
la vérité. Le Marquis d'Arv ..... , Confident
de Mad. de Montpal , a , on ne peut
pas mieux , les locutions à la mode , le
fond de morale des roués , & beaucoup de
fang froid ; Madame de Montpal intrigue
tous les perfonnages ; le rôle eft bien conduit
jufqu'à la fin tout dépend d'elle
tout revient à elle , & de loin comme de
près , abfente ou préfente , elle tient les
contrepoids , & change à fon gré les décorations
& la fcène . Nous ne dirons rien des
refforts qu'elle met en oeuvre , & qui nous
ont paru la plupart trop vils & trop invraisemblables
. Nous ne fommes point encore
faits à parcourir avec plaifir les peintures
de l'aviliffement phyfique d'une Lame
qu'on peint coquette , fpirituelle & jolie :
c'eft bien affez de mettre quelquefois dans
leur bouche des principes d'une morale
équivoque , & de les voir jufqu'à un terme
connu , & pas plus loin ni au delà de toute
mefure praticable. On voit que nos obfervations
ne portent point fur le talent de
l'Auteur , ni rane fur la facture de l'Ouvrage
; elles ne tombent que fur le genre ;
nous n'en fommes pas moins certains qu'il
aura beaucoup de Lecteurs ; car que ne
fait-on point paffer avec de l'efprit ? Le Roan
a de très jolis détails ; les dialogues
F S
136
MERCURE
font fouvent piquans & agréables ; le ftyle
eft, en général, facile , ingénieux ; à quelques
négligences près qui font une fuite de
la facilité d'écrire , & dont l'Auteur peur
fe corriger quand il voudra ralentir un peu
fa plume.
PLAN d'Etabliſſement à former fous la
direction de la Maifon Philanthropique
de Paris , pour élever les Enfans- trouvés
fans leur donner de Nourrices. Difcours
lu au Comité de la Maifon ; par M. le
Chev. DE GESTAS , Commandant du
Bataillon des Théatins , & Membre de la
Société , après fa réception le 1er. Décembre
1739. A Paris , chez Cloufier ,
Imp-Lib. rue de Sorbonne.
L'AMOUR de l'humanité , celui du bien
public , mettent la plume à la main de plufeurs
Citoyens vertueux & modeftes , jufqu'à
ce moment étrangers à l'Art d'écrire.
Leur prétention n'eft alors que le défir
d'être utiles , & pour l'ordinaire leur Ouvrage
n'en eft que plus intéreffant. Il n'eft
pas rare qu'ils fe trouvent naturellement
au ton de leur fujet. Ils rempliffent ainfi ,
fans y penfer , le premier précepte de l'Art
d'écrire. Leur modeftie devient un moyen
DE FRANCE. 131
de fuccès , & en quelque forte une portion
de leur nouveau talent. Ce font les idées
qui fe préfentent d'abord , après la lecture
du Difcours de M. le Chevalier de Geftas ,
fur les moyens d'élever les Enfans - trouvés
fans leur donner de Nourrices. Il expofe
tous les inconvéniens , tous les abus de
l'Adminiftration actuelle ; & à ce fujet , il
Rous inftruit d'un fait qui en eft une
preuve affligeante ; c'eft que de tous les
enfans portés aux Enfans-trouvés , dans le
cours de l'hiver dernier , il n'en exiſte plus
un feul. Il propofe donc à la fois un nouveau
régime d'Adminiſtration , & une nou
velle méthode d'allaitement. Cette mé→
thode confifte 1. dans un amalgame d'excellent
lait , tantôt avec de l'eau fimple ,
tantôt avec des boiffons nourriffantes ; 2 .
dans la fuccion factice , qu'il regarde comme
indifpenfable pour la fanté de l'enfant. Il
faut lire dans l'Ouvrage même tous les
avantages de cette méthode , qui pourroit
s'étendre aux enfans de toutes les claffes
de Citoyens , & par laquelle les mères , hors
d'état d'allaiter elles mêmes , ne feroient
plus obligées de donner à leurs enfans des
mères empruntées. Alors , au défaut de
leur lait , les mères donneroient à leurs
enfans leurs careffes , qui font , après le
lait , le plus grand befoin de leur enfance.
C'est ce que l'Auteur exprime avec le ton
& la fenfibilité d'un véritable Philanthrope.
( C... )
F 6
232 MERCURE
1
MOTIFS effentiels de détermination pour
les Claffes privilégiées , &c . A Paris ,
chez Delormel , Imp- Libr. rue du Foin-
Saint-Jacques.
C'EST un Recueil de différens morceaux
détachés d'un grand Ouvrage , dont la
première livraiſon , au moment d'être donnée
au Public , avoit été mife à la Bastille,
& n'en eft fortie que le 13 Juillet , avec
d'autres prifonniers de la même eſpèce ,
& de toute efpèce . Plufieurs de ces morceaux
pouvoient alors être d'un intérêt
qu'ils n'ont plus , à préfent que la révolu
tion eft à peu près confommée , & que
l'Egoifme même ordonne d'être Citoyen.
Réflexion jufte & qui pourra , nous l'efpérons
du moins , opérer plus d'une converfion
, & attirer des amis à la caufe publique.
L'Auteur a voulu prendre date , &
attefte fes amis que plufieurs de ces mor,
ceaux ont été écrits dès l'année 1775. La
multitude d'Ouvrages' fortis prefque en
même temps de tous les portefeuilles ,
prouve à quel point la révolution étoit préparée,
& prefque faite d'avance dans tous
les efprits. Ce ne fera pas un médiocrè
fujet d'étonnement pour la Poftérité , de
voir la conftance & la continuité des efforts
multipliés contre une révolution commandée
DE FRANCE.
133
par l'opinion générale , dans un Pays qu'elle
a toujours gouverné , dans un Pays où jadis.
Univerfité fut redoutable , & où , prefque
de nos jours la Sorbonne fut une puiffance.
Le fragment que nous recommandons le
plus à nos Lecteurs , eft celui qui a pour
titre , Remontrances effentielles à la Nobleffe
Françoife, où l'Auteur cherche à la
confoler de l'impofibilité que la France ,
lorfqu'elle a des têtes , foit encore gouvernée
comme lorfqu'elle n'avoit que des
cafques. Il eft encore plus difficile de la
gouverner de la même façon , depuis que
les cafques font fur toutes les têtes . Mais
l'Auteur ne pouvoit prévoir un évènement
poſtérieur à la publication de fon Recueil.
( C.. )
LES Etats- Généraux de Pautre Monde', Vifion
prophétique. Le Tiers - Etat rétabli ponr jamais
dans tous les droits par la réfurrection des bons
Rois , & la mort éternelle des Tyrans ; par Frère
J... M... Julien , Religieux de Sept- Fonds. 2 Vol .
in - 8 ° . A Langres ; & à Paris , chez la veuve
Duchefne & fils , Libr. rue S. Jacques.
Quelqu'un qui , d'après ce titre , s'attendroit à
Fire un Ouvrage plaifant , auroit fort mal deviné
F'Auteur, C'eft un Dythirambe d'une vingtaine de
pages, qui eft un hiftorique du Jugement dernier
avec une lifte de ceux qu'il plaît à l'Auteur de
damner. Il est vrai qu'il ouvre à d'autres les portés
du Ciel . Tout le reste de l'Ouv age eft compofé
de notes hiftoriques , qui juftifient les jugemens.
* 34 MERCURE
Le Dépofitaire , ou Choix de Lettres fur différens
fujets , par une Société de Gens de Lettres
& de Gens du Monde . 2 Vol . in - 12 . A Bruxelles
chez Dujardin , Libr . ; & à Paris , chez Defer de
Maifonneuve , Libr . rue du Foin Saint - Jacques ,
hôtel de la Reine -Blanche .
Ce Recueil , compofé de diverfes Lettres choi
fies , & dont la plupart ont paru dans le Journal
de Paris , forme un Ouvrage dans le goût du
Spectateur. Il y a de la variété & de l'intérêt
dans le plus grand nombre des morceaux qu'il
renferme.
Mémoires intéreffans pour fervir à l'Histoire de
France , ou Tableau hiftorique , chronologique
pittorefque , eccléfiaftique , civil & militaire , des
Maifoss Royales , Châteaux & Parcs des Rois
de France ; avec Figures gravées en taille-douce :
par M. Poncer de la Grave , Avocat au Parlement ,
Ecuyer , Confeiller du Roi , fon Procureur honoraire
au Siége général de l'Amirauté de France ,
&c. In- 12. A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib. rue
du Jardinet.
Il paroît de cet Ouvrage deux Volumes qui
traitent du Château de Vincennes & de toutes les
dépendances. La lecture en eft en général un peu
sèche ; mais il y a des détails qui peuvent fervir à
l'Hiftoire de France , & qui par-là rempliffent le
but de l'Auteur.
Manuel Militaire , pour le Réglement de fervice
& de police , à l'ufage de la Garde Nationale
, tant de Paris que des Provinces ; Ouvrage
rendu public à l'invitation de M. de la Fayette
par M. de Bacon , avec cette Epigraphe :
Qui ne fait obéir , ne fait point commander,
VOLTAIRE,
DE FRANCE.
139
A Paris , chez Didot fils le jeune , Libr. rue Dauphine
; & au Palais-Royal . Prix , 1 liv. 16 f.
Cet ouvrage utile eft fait pour être placé entre
les mains de tous les Volontaires Nationaux qui
voudront remplir patriot quement l'importante
miffion que leur ont fait ambitionner l'ainour &
la gloire de leur pays . On y traite de tout ce qui
a du rapport aux élémens du fervice militaire
& peut en affurer l'exécution .
Dans un Article que l'Auteur a intitulé : Obfervation
effentielle , il parle de la régularité des
uniformes , & il la déclare indifpenfable . Il en
profcrit févèrement les négligences , les bigarrures,
& il affure , avec railon , que les abus qui
exiſtent en cette partie , pourroient ôter à la
Garde Nationale quelque chofe de la confidération
à laquelle elle eft en droit de prétendre,
GRAVURE.
Oh ! che Boccone ( Quel morceau ! ) Eftampe
gravée à Londres par Burke. Prix , 9 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , rue Notre Dame des Victoires ,
No. 19 ; & chez Jeanfort , Md. d'Eftampes , fous
les Arcades du Palais - Royal , No. 146.
Cette Gravure a de l'originalité & de l'effet.
RÉCLAMATION.
Dans un de nos précédens Mercures , il a été
dit , en parlant des Juifs , qu'ils payoient annuellement
une fomme à la Maifon de Brancas. M. le
Duc de Brancas Cerefte nous a fait de cette affertion
le défaveu le plus abfolu , & nous avons cru
qu'il étoit de notre impartialité de cor.figner ici fa
réclamation.
136 MERCURE
·
VARIÉTÉ S.
AUX AUTEURS DU MERCURE.
MESSIEURS ,
J'AVOIS autrefois , pour une Société , écrit ,
en forme de fynonyme , quelques Remarques fur
les mots Conftant & Fidèle. Malheureufement il
s'en fit de bien infidèles copies , & ce fut , d'après
une de celles- ci , qu'une jeune perfonne rai-
Jonnable &fenfible , publiant alors un Recueil ( 1 ) ,
donna à cette bagatelle les honneurs de l'impref
fon. J'en fus très - reconnoiffant ; in peu moins ,
cependant , que fi elle avoit bien voulu me demander
, pour cela , mon confentement , & furtout
une copie plus correcte de mon fynonyme.
Mais bientôt j'eus le petit chagrin de le voir
réparoître , avec les mêmes in corrections , dansdifférens
Journaux qui avoient à rendre compte
du Recueil de la jeune perfonne. Je viens d'apprendre
que le Confervateur ( 2 ) a daigné auffi
lui ouvrir fon féin , & conferver ainfi toutes ces
fautes. Voudriez-vous bien , Monfieur , m'aider
à m'en difculper , en imprimant mes Remarques
selles que je les ai écrites ? Si ce n'eft point trop
défirer , je vous prierois de mettre à leur fuite
celles que j'ai faites , dans le même temps , fur
JIYCe Recueil eft intitulé : Loisirs d'unejeune
perfonne raisonnable &fenfible...
(3 ) Autre Recueil.
DE FRANCE. 137
,
fenfible & tendre. En rapprochant ees mots , fi
dignes d'être enfemble , je fais des voeux pour
que chaque Belle qui me lira puiffe de même
dans celui qu'elle aime rencontrer à la fois tout
ce qu'ils expriment , & pour qu'il le trouve
chez elle à fon tour . Mais quelle révolution il
fe feroit.fi mes voeux étoient accomplis ! Qu'il
eft rate de voir les perfonnes fenfibles & tendres
fe montrer également conflantes & fidèles !
J'ai l'honneur d'être ,
MESSIEURS ,
Votre très- humble & très -obéiffant
ferviteur , ...
Remarques fur CONSTANT & FIDÈLE.
On eft conftant , lorfqu'on perfévère dans fon
amour. On eft fidèle , tant qu'on ne cherche à
plaire qu'à une feule perfonne.
Ainfi la conftance eft dans le fentiment ; & la
fidélité , dans les actions.
De deux femmies , dont l'amour n'eft pas également
moral , l'une attache le plus grand prixà
la conftance de fon Amant ; l'autre veut furtout
que le fien lui foit fulèle.
L'Amant qui cefle d'aimer eft inconftant ; relui
qui fait fa cour ailleurs eft infidèle. Ainfi , un
trait d'inconflance peut avoir lieu entre deux perfonnes
; mais une infidilité en fuppofe trois.
N'attendez plus d'amour d'un inconftant ; mais
vous pouvez efpérer de ramener un infidèle.
C'est toujours par une difpofition du coeur que
l'on eft conflant ; mais on peut n'être fidèle que
Par principes & par devoir. On dit des Amans
138 MERCURE
qu'ils font conflans , & des Epoux , qu'ils font
fidèles.
Les preuves de conftance fatisfont plus l'amour ,
Farce qu'elles ont plus de rapports avec lui ; mais
les preuves de fidélité flattent plus la vanité , parce
qu'elles fe font plus remarquer. Il eft plus d'un
mari dont le bonheur eft d'être perfuadé de la
fidélité de la femme qu'il a épouſée , & de la
conftance de celle dont il eft amoureux .
Prefque toujours l'infidélité d'une femme la conduit
à l'inconftance ; mais il n'eft pas rare de voir
des hommes infidèles fans conféquence & fans fe
détacher de l'objet de leur amour. Chez les home
mes , la pudeur a moins de tenue que le fentiment;
chez les femmes , elle en a davantage . Auffi
je crois que les femmes manquent plus fouvent
de conftance , & les hommes plus fouvent de fidélité.
En amour n'eft pas conftant qui veut ; c'eft un
fentiment dont la naiffance & la durée ne dépen- .
dent point de nous ; mais on eſt toujours le maître
d'être fidèle, parce que l'on est toujours le maître
de fes actions . Ainfi , on a le droit de fe plaindre
des infidélités de la perfonne qu'on aime , &
l'on n'a que le droit de s'affliger de fon inconf--
Lance.
On peut dire que celui qui jure d'être conſtant ,
promet toujours plus qu'il ne peut tenir ; & que
celui qui jure d'être fidèle , promet fouvent plus
qu'il ne veut tenir.
Il me paroît que conftant peut fe rapporter à
un fentiment qui n'eft ni partagé ni même connu
de la perfonne qui l'infpire ; au lieu que fidèler
fuppofe une foi reçue , un fentiment partagé ou
du moins approuvé.
L'amour conftant qu'on a eu pour une femme
DE FRANCE. 139
:
malgré fes rigueurs , n'eft pas une preuve qu'on
lui auroit été fidèle fi l'on cût obtenu du retour.
Fidèle diffère encore de conftant , en ce que
le fens qu'il préfente amène davantage l'idée
de l'objet aimé. On diroit Damon , qui peut
douter de votre conftance , lorfque depuis fi longtemps
on vous voit fidèle à Céphife ? On dit :
Il eft conftant dans fon amour ; il eft fidèle à fa
maîtreffe.
Enfin, le mot conftant annonce un laps de temps
qui n'a pu détruire l'amour , & celui de fiddle
fuppofe l'occafion d'être infidèle, à laquelle on n'a
pas fuccombé. Ainfi , c'eft le temps qui éprouve
la conftance ; & les occafions font l'épreuve de la
fidélité. On dit : Une conflance inaltérable , une
fidélité à toute épreuve.
Une femme qui veut être aimée conftamment ,
ne doit employer pour plaire que des moyens
qui puiflent être toujours en fon pouvo'r ; & celle
qui veut que fon amant lui foit fidèle , deit mettre
tout l'art poflible à ne lui laifer former que
des défirs qu'elle feule puifle, remplir.
Remarques fur SENSIBLE & TENDRE .
Etre fenfible , c'est être né avec un coeur facile
à affecter.
Etre tendre , c'est épancher de fon coeur un
fentiment affectueux.
Ainfi le fecond de ces mots préfente une fituation
active du caur , & le premier n'en exprime
qu'une qualité paffive .
La fenfibilité eft comme le champ où germe la
tendre.
140
MERCURE
La Nature nous a fait fenfibles , l'occafion nous
rend tendres.
On peut être fenfible fans être sendre ; mais on
n'eft devenu tendre que parce qu'on étoitfenfible.
Un coeur très - fenfible eft au moins tout près
d'aimer ; un coeur tendre aime déjà ou a déjà aimé.
La femme qui n'aime pas encore , veut qu'on
la juge très-fenfible ; celle qui aime , veut qu'on
la croie très- tendre. Un homme , dont tout le
mérite eft d'être fenfible & tendre , eft encore loin
d'être accompli ; mais une femme qui eft l'un &
l'autre , eft prefque tout ce qu'elle doit être .
Une Coquette bien dangereufe , c'eft celle qui ,
fans tendrelle ni fenfibilité , eft parvenue à ſe donner
l'air fenfible , le regard & l'accent de la
tendreffe.
Etre touché de l'amour qu'on infpire & qu'on
ne fe fent pas difpofé à partager, c'eft n'être que
fenfible ; le partager, c'eft étre tendre.
S'affecter trop vivement des peines d'autrui ,
c'eft être malheureux par un êxcès de fenfibilité ;
aimer fans retour & fans pouvoir fe détacher
c'est l'être par un excès de tendreſſe.
On eft fenfible pour tous ; mais on ne peut
être
tendre que pour un petit nombre. La rencontre
d'un être très - malheureux affecte toujours notre
fenfibilité ; celle d'un être très - aimable nous infpife
quelquefois de la tendreffe.
Telle perfonne a une fenfibilité qui eft extrême ,
mais qui n'a point affez de teffort pour produireune
grande tendreffe. Telle autre eft douée d'une ame
tellement expanfive , que le fentiment qu'elle
éprouve l'occupe beaucoup plus que celui qu'elle
infpire. La première eft plus fenfible qu'elle n'eft
tendre ; la feconde eft plus tendre encore qu'elle
n'eft fenfible. Demandez à l'une & à l'autre oe
1.
DE FRANCE. 141
qui eft le plus doux, d'aimer ou d'être aimé ; celle
qui eft plus fenfible vous dira que le plus grand
plaifir elt d'être aimé ; mais celle qui eft plus
tendre , fent qu'aimer eft le plus grand des plai-
Girs . La Rochefoucauld a dit : Le plaifir d'amour
» eft d'aimer , & l'on eft plus heureux par la paffion
que l'on a , que par celle que l'on donne
Puifque lafenfibilité eft toute paffive , & la tendreffe
toute active ; l'une doit jouir par les témoignages
d'attachement qu'elle reçoit , l'autre par
ceux qu'elle donne. Une femme très-tendre prodigue
les careffes ; elle veut qu'on y paroiffe trèsfenfible.
Une femme très - fenfible aime les petits
foins , les manières careffantes ; elle demande un
amant très - tendre. Pour être en état d'apprécier
l'une & l'autre , il faudroit peut-être avoir aimé
la femme fenfible , & l'avoir été de la femme
tendre..
Trop de fenfibilité empêche d'avoir du caractère
, & trop de tendreffe ne permet guère de contrarier
, même pour fon bien , l'objet qu'on aime.
Auffi un homme trop fenfible, eft quelquefois un
mauvais juge ; & une mère extrêmement tendre
eft rarement pour les enfans une excellente inf
titutrice. A
Les perfonnes qui paroiffent les plus fenfibles, ne
font pas toujours celles qui le font davantage ;
& ce ne font pas quelquefois celles qui fe montrent
les plus tendres qui ont le plus d'amour.
Combien de gens dont toute la fenfibilité eft à la
furface & combien dont toute la tendreffe n'eft
que dans les manières"!
Il n'eft qu'une fenfibilité dont on doive faire
cas ; c'eft celle qui nous difpofe à fecourir celui
dont la peine nous affecte : & il n'eft de tendresse
parfaite que celle qui nous fait chercher notre
142 MERCURE
1
bonheur dans celui des perfonnes que nous ai
mons.
Il répugne à l'être véritablement fenfible de
faire de la peine à perfonne ; & il répugne à celui
dost la tendreffe cft véritable , de ne pas faire
à l'objet qu'il aime tout le bien qui dépend de lui..
Que celui- là goûte un bonheur digne d'envie ,
qui , doué lui-même de fenfibilité & de tendreffe
peut paffer fa vie loin des méchans , aimé conf
tamment d'une femme tendre , & entouré d'ètres
véritablement fenfibies !
SPECTACLES.
THEATRE DE LA NATION.
L'HONNET ' HONNÊTE CRIMINEL , Drame en cinq
Actes , qu'on a mis au Théatre , Lundi 3
du courant , pour la première fois ; étant
imprimé depuis long - temps , & ayant fouvent
paru fur les Théatres de la Province
nous ne nous traînerons point fur l'analyſe
d'un Ouvrage auffi connu ; mais nous devons
annoncer le fuccès qu'il vient d'ob
tenir dans la Capitale. Comme il y eft queftion
du Proteftantifme , & des effets d'une
cruelle intolérance , le Ministère en avoit
toujours empêché la repréſentation à Paris ,
DE FRANCE. 143
quoique la Reine l'eût permiſe , ordonnée
même à Verfailles. Cette apparente contradiction
fe joint aux cent mille & une preuves
, que c'eft plutôr autour du Trône que
fur le Trône que fiége le Defpotifme ; &
que c'eft bien moins à la fource de l'autorité
, que dans fes canaux , qu'il faut en
rechercher les abus.
On fait qu'un trait hiftorique , affez moderne
, a fourni le fujet de ce Drame. C'eft
un fils qui prend la place de fon père ,
condamné aux galères pour caufe de Religion.
Quelle douce fatisfaction pour les
ames fenfibles , de fonger que cette Anecdote
n'eft point due à l'imagination de
l'Auteur ; que ce Héros de l'amour filial a
exifté ; & que c'eft le coeur d'un François
qui a donné l'exemple de cet acte de vertu
qui honore l'humanité !
J
;
Une pareille fituation , dans le genre
noble , étoit difficile à adapter à la Scène ;
mais , ces premières difficultés vaincues , le
fujet ne pouvoit que vivement intéreffer
auffi M. Fenouillot de Falbaire en a-t -il tiré
des fcènes du plus grand pathétique. La
reconnoiffance d'André & de fa Maîtreffe
qui croyoit l'avoir perdu ; le refus qu'il
fait courageufement de déclarer le fujet de
fa détention , parce que fon aveu peut
compromettre la liberté de fon père ; ce
noble dévouement qui le fait confentir à
"
144 MERCURE DE FRANCE.
paffer pour coupable , même dans l'efprit
d'une femme qu'il adore ; cette pudeur qui
le retient au moment où il eft prêt à tomber
à fes pieds , dans ce coftume humiliant
qui eft l'effet & le triomphe de fa vertu ,
mais qui femble dépofer contre elle ; cet
-héroïque défaveu dans lequel il perfifte encore
, même en préfence de fon père qui
vient réclamer fes chaînes : c'eſt à ces
moyens victorieux que l'Auteur de l'Honnête
Criminel a joint le mérite de plufieurs
caractères bien tracés , & tous intéreffans ;
auffi fon fuccès a - t - il été complet ; &
quelques taches que l'efprit a pu appercevoir
dans la contexture de cet Ouvrage
n'ont pu nuire à l'impreffion qu'il a produite
fur l'ame des Spectateurs.
>
Mlle. Contat , MM. Molé , Saint- Fal &
Vanhove ont joué les principaux rôles avec
un fuccès auffi brillant que mérité.
TABLE.
OUPLETS.
L'Homme & les 3 Daims . 99 Plan d'établiſſement.
97 Suite.
127
130
Réflexions. 100 Motifs effenitels. 132
Cha ale , Enig. Log . 113 Variétés.
136
Mémoires.
11s Theatre de la Nation . 142
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
SUÈDE.
De Stockholm , le 25 Décembre 1789.
JUSQU'ICI l'hiver s'est à peine fait sentir ;
le temps est doux , la Baltique libre , ainsi
que la navigation ; aussi voit-on chaque
jour arriver des bâtimens dans notre port,
Le régime sanctionné dans la dernière
Diète , au milieu de la résistance de la
Noblesse presqu'entière , et de l'emprisonnement
de plusieurs de ses principaux
Membres , est déja en exercice.
Dans le Conseil d'Etat du 14 de ce mois
on a vu , pour la première fois , siéger
deux Bourgeois , MM. Rogber et Ulner,
Le Roi a admis successivement à son Audience
MM. Liston , Ministre Britannique ,
le Comte Potocki , Ministre de Pologne , et
No. 3. 16 Janvier 1790. I
( 170 )
le Comte de Ludolf, Ministre de l'Empereur ,
qui ont remis à Sa Majesté leurs Lettres de
créance .
La tranquillité intérieure se soutient ,
et l'on ne s'occupe que de préparatifs deguerre
. On lève un nouveau Corps de
Volontaires de 1800 hommes : les Constructions
continuent à Carlscrona ; mais
Ja disette d'argent empêche que l'activité
de ces mesures ne corresponde à l'ardeur
infatigable du Roi . Quoique les revers
des Ottomans et leur changement de
systême doivent influer sur nos déterminations
politiques , le Public ne voit
encore aucune trace de négociations
pour la paix avec la Russie .
7
POLOGNE,
De Varsovie , le 23 Décembre..
On se rappelle qu'une Sentence interfocutoire
de la Commission Judiciaire ,
nommée pour instruire le Procès du
Prince Poninski , avoit mis hors de
Cour le Général Branicki et autres
Personnes accusées par le Prévenu . Cette
poursuite prend maintenant une formé
qu'il sera plus difficile d'éluder. Le Prince
Calixte Poninski , frère du Prisonnier,
s'est rendu personnellement Dénonciateur
de tous les Membres qui composoient
la fameuse Délégation de 1775.
( 171 )
Le crime du Président de cette Délégation
qui conclut le partage des Domaines
de la République , paroissant commun à
tousles Délégués , M. Leczyncki , Nonce
d'Inowroclaw , a remis à la Diète la dénonciation
du Prince Calixte . Quelques
Nonces opinoient à terminer cette af
faire , presqu'interminable , par une amnistie
générale d'autres , et sur- tout M.
Stanislas Potocki , ont représenté le
danger de l'impunité ; le Mémoire a été
pris ad deliberandum , et suivant les
apparences , la dénonciation sera reçue :
elle enveloppe 65 Personnes , Ministres ,
Sénateurs où Nonces , qui composoient
la Délégation .
On se tromperoit beaucoup si l'on n'attribuoit
qu'à l'esprit de justice et à la
vengeance de l'honneur national , ces
poursuites où l'intérêt de cabale , les
haines de famille , les ressentimens particuliers
voient un moyen de s'exercer .
Ces passions agissent avec d'autant plus
d'efficace , que le Tribunal nanti de ce
Procès , n'est ni impartial , ni indépen
dant. Il émane de la Diète ; or , on sent
bien qu'il prononcera suivant le voeu de
la Majorité de cette Assemblée : l'homme
qu'elle accuse , ou dont elle poursuit le
châtiment, est presque sûr de se voir
condamné . Tel fut en Suède , et dans
plusieurs autres Etats , l'effet nécessaire
de Tribunaux parcils , dont la subordi-
I ij
( 172 )
nation au Corps Accusateur , appelle
l'injustice et la proscription..
Cetaffreux abus ne semble pas avoirété
même aperçu dans la nouvelle Constitution
de la République ; Constitution
qui ne détruit aucun des vices essentiels
de l'ancienne , ni en particulier
celui de la dislocation du Pouvoir exé
cutif, Nos Lecteurs en jugeront en lisant
ce Plan de réforme , dont la rédaction
vient d'être soumise à la Diète ; en voici
la Traduction ;
Principes pour l'amélioration de la Cons-
1
titution .
1
" ART. I. De l'obligation réelle où est la
Nation d'assurer et de conserver la liberté ,
Ja propriété et l'égalité individuelle des Citoyens
, résultent les droits et les pouvoirs
suivans , propres à la Nation . 1 °. De faire
les Lois , et de ne se soumettre qu'à celles
qu'elle aura statuées. 2 ° . De régler les titres
de la monnoie , les impôts , les dépenses
du Trésor public , d'en inspecter l'emploi ,
et de s'en faire rendre compte. 3. De contracter
avec les Puissances Etrangères , de
faire les Traités de Paix et d'Alliance , et
de déclarer la Guerre. 4° . De surveiller le
Grand Conseil Straz et les autres Pouvoirs
exécutifs , qui doivent à la Nation responsabilité
de l'exercice de leur pouvoir. 5°. Enfin
, d'élire ses Rois , le Grand Conseil ,
les Juges de la Diète et autres pouvoirs
publics connus sous la dénomination de
Commissions de la République.
( 173 )
ART. II. La Nation confie ses droits et ses
devoirs propres à elle , à ses Nonces Députés
à la Diète ; et elle se rassemble à cet effet
en Diétines anti- comitiales , où les Citoyens
, Propriétaires fonciers et hypothécaires
, et, leurs enfans ont droit de voter
pour l'Election de leurs Nonces ou Plénipotentiaires
, et même pour les instructions
en fait de Législation , en rendant les Nonces
responsables de leur conduite aux Diétines
de relation. " i
« ART. III . Et pour que le pouvoir de la
Nation ainsi confié soit toujours en état de
surveiller et d'agir , dorénavant la Diète sera
toujours prête dans l'intervalle de deux ans ,
c'est - à- dire , qu'après la période des Diètes
ordinaires écoulée , les Nonces reviendront
aux Dietines de relation rendre compte de
leur gestion , où , d'après leur conduite , ils
pourront être changés ou confirmés avec le
Pouvoir suprême , dans tous les cas et besoins
extraordinaires de la République , et dès-lors
la Diete toujours prête pourra être et sera
nécessairement convoquée ; 1. dans tous les
cas urgens concernant le droit des gens ;
29. dans ceux d'une révolution interne dans
la République ou dans son Gouvernement
par la Collision des Pouvoirs publics ; 3 ° . dans
le danger évident d'une disette générale ;
4° . dans celui de mort du Roi , ou de grave
maladie. Dans les cas sus - mentionnés tous
les arrêtés de la Diète ne feront cependant
jamais partie du Code des Lois Civiles ,
Criminelles et Politiques ; mais ils obligeront
à l'obéissance tant les différens Corps
du Gouvernement , que tous les Sujets de la
République , comme Edits émanés du Pou-
Iii
174 )
voir suprême de la Diete , et auront force
d'obligation jusqu'à leur abrogation par les
Diètes ordinaires.. "
ART. IV. La volonté de la Nation dans
Fexercice du Pouvoir législatif sera dorénavant
manifestée par l'uniformité ou la plu-'
ralité des instructions . L'unanimité sera requise
pour les Lois Cardinales , les trois
quarts d'instructions pour les Lois politiques ,
les deux tiers pour les impôts , leur simple
pluralité pour les Lois Civilés et Crimi
nelles. "
ART. V Dans la surveillance du Grand
Conseil , des Commissions de la République ,
dans leurs différentes Elections , les Membres
de la Diète suivront les règles prescrites
par la future Constitution . Mais quant
à la conclusion des Traités , Alliances .
Déclarations de Guerre , la pluralité des
trois quarts des Membres de la Diete sera
décisive .
ART. VI . La Nation mettant dans la
même balance la bonté des Lois et leur
exécution , indépendamment du Pouvoir judiciaire
des Tribunaux suprêmes , indépen- ,
damment des Commissions Palatinales , et
des Commissions de la République , reconnoît
le besoin d'une inspection et d'une
exécution générale et uniforme , tant pour
Jes affaires internes , qu'étrangères , et confie
cette tutelle suprême dans les mains du Roi
et de son Conseil Straz , dont les personnes
qui le composeront seront responsables à la
Diète sans pouvoir y voter. »
" ART. VII. Les Magistratures , les Pouvoirs
exécutifs étant sujets à responsabilité,
ont besoin , non - seulement d'être surveillés ,
( 175 )
mais même poursuivis en cas de prévarication.
Les jugemens de la Diete , distincts
du Pouvoir législatif, seront conservés. Ce
Tribunal sera circonscrit dans ses bornes , et
fixé dans sa procédure.
"
"
ART. VIII. Après que sur ces bases la
Constitution aura été fixée , il sera garanti,
que les Dietes Confédérées n'auront et ne
pourront plus avoir lieu , ne seront plus li
cites , et qu'en cas d'une Législation Confédérée
, l'union et les Lois de la Confédération
ne seront jamais obligatoires .
23
Les Députés des Villes Royales sont
ici au nombre de 72. Leur Mémoire
la Diete , dont nous avons promis l'extrait
, consiste en dix articles , modérés,
appuyés et sur la justice naturelle , et sur
l'intérêt public , et sur les anciens usages
de la République . Ces Villes demandent;
1°. Que tous les droits et priviléges ,
dont la Bourgeoisie a joui avant la Diete
d'union
, soient remis dans leur vigueur
prémitive par la décision de la Diète actuelle.
»
2. Qu'on affermisse la sureté de chaque
individu , tant des Habitans du pays que des
Etrangers , qui pourroient venir s'établir dans
la Pologne. "
་་
3°. Qu'il soit libre aux Bourgeois d'acquérir
des terres dans le Royaume de Pologne
, conformément au privilége dont les
Bourgeois jouissent déja en Lithuanie. "
"
4°. Que la Noblesse ne puisse plus regarder
les Bourgeois avec mépris , et qu'un
Noble ne dérogera pas à sa naissance , lorsque ,
pour subsister honnêtement ou pour se rendre
I iv
( 178 )
utile , il embrasse une profession Bourgeoise
; mais que ses prérogatives de No-
Blesse lui resteront toujours , et qu'il puisse
recueillir des héritages aussi bien de familles
Bourgeoises que de Nobles , au cas
qu'il lui en échût en vertu de contrat de
mariage.
33
1
" 5°. Qu'on abolisse les Constitutions oné- .
reuses qui ne permettent point aux Bourgeois
d'occuper une charge de l'Etat Militaire
, et qu'on renouvelle non- seulement les
anciens priviléges , en vertu desquels les
Bourgeois ont joui de tous les bénéfices du
Clergé sans exception , mais qu'on y ajoute
encore , que les Bourgeois pourront trouver
de l'avancement dans les Emplois Civils
du Trésor , aussi bien que dans le Militaire.
"
6°. Que toutes les Villes soient affranchies
de la Juridiction des Starosties , ainsi
que de toute autre Juridiction quelconque ,
et que les Bourgeoisies ne seront justiiables
que de leurs Magistrats , tandis que
ceux- ci ne le seront que des Cours de Justice
royales.
"
29
7° . Qu'il soit permis aux Bourgeois de
communiquer à la Commission du Trésor
et à la députation des Affaires Etrangères ,
leurs opinions au sujet du commerce et des
entrepôts dans les Villes , et de changer
en Constitution tout ce que lesdites Commission
et Députation auront déclaré juste
et équitable. "
"
8°. Que non-seulement certaines Villes ,
mais toutes les Villes sans exception , auront
le droit d'élire dans leurs Vaivodies des
Nonces à la Diète , et de leur prescrire les
instruction nécessaires ; et en as qu'on
( 177 )
"
renouvelle les anciens priviléges des Villes ,
qui leur donnoient de l'influence sur le Gouvernement
, il ne conviendroit point de restreindre
ces priviléges , mais de les étendre
au contraire , sur- tout à l'égard de ce qui
pourroit contribuer à donner plus de perfection
à la forme de Gouvernement. »
" 9 ° . Que la Bourgeoisie soit élue également
avec la Noblesse aux Commissions du
Trésor et des Vaivodies , où il se présente
des affaires qui demandent la connoissance
des intérêts du commerce. "
« 10° . Que comme les Cours de Justice
royales sont les Tribunaux suprêmes pour
Ies Villes , il conviendroit que les Assesseurs
de ces Cours fussent nommés à nombre égal
de la Noblesse et de la Bourgeoisie. 21
De Vienne , le 27 Décembre.
La santé de l'Empereur donna de nouvelles
inquiétudes , il y a 15 jours. La
fièvre , la toux , l'oppression et les expectorations
sanguinolentes reparurent ;
mais cet état ne s'est point aggravé : la
fièvre et le crachement de sang cessèrent
le 19 , et il n'est resté à S. M. I. que de
la difficulté à respirer . Cet accident fit
suspendre le Cercle à la Cour . Depuis
S. M. a repris les affaires du Cabinet
et a assisté au Service Divin dans la Cha
pelle du Palais , sans toutefois reparoître
encore en public.
Le Feld-Maréchal de Laudhon est de
retour depuis le 23. Il n'y a plus de doute
I v
( 178 )
sur les propositions conciliatoires qui
lui ont été faites , ainsi qu'au Maréchal
Prince Potemkin , par le nouveau Grand
Visir , Hassan Pacha , destitué du
Commandement suprême de la Marine
à la mort d'Abdul - Hamid , avancé
dernièrement par Selim 111 à la première
Charge de l'Etat , et dont la longue
carrière a offert une suite de vicissitudes.
L'ancien Tefterdar de Belgrade est arrivé
le 10 dans cette Forteresse , pour
y traiter des conditions préliminaires.
Il n'est pas encore certain si le Congrès
se tiendra à Bucharest , ou à Jassy . Tous
les avis successifs confirment l'espoir
d'une paix prochaine ; car , quoique les
Gazetiers mettent le Grand- Seigneur à
la tête de 250 mille Combattans , suivis
de 60 mille Guerriers commandés par
le Patriarche des Grecs , la Porte ne
songe plus qu'à finir la guerre , qu'à la
finir le moins défavorablement possible ,
et qu'à tranquilliser le Peuple par des
démonstrations auxquelles nul homme
instruit ne peut se méprendre .
Nos Troupes défilent successivement
vers la Bohême , où elles vont reprendre
leurs quartiers. Trois Bataillons de Gre
nadiers , étrangers à ce Cantonnement ,
ont pris la même route , et l'on s'attend
à les voir suivis de forces encore plus
considérables.
Par les relevés faits à la fin de l'année ,
( 179 )
dans tous les Etats héréditaires d'Allemagne
et la Gallicie , il y a eu , dans l'Etat Civil ,
en 1789 , 87,192 mariages , 418,014 naissances
et 367,816 morts.
De Francfort sur le Mein , le 4 Janvier.
Le jeune M, de Barckausen , employé
depuis quelques années dans le
Corps Diplomatique , par M. le Comte
de Hertzberg , est arrivé avec les nouvelles
instructions de sa Cour pour MM.
de Schlieffen et Dohm. Elles sont absolument
confirmatives du plan de con
duite , suivi par ces Plénipotentiaires , sur
les affaires de Liège . M. Dohm s'est
hâté d'en donner connoissance aux Etats ,
par le Mémoire suivant :
" Etant muni actuellement d'instructions
ultérieures , le Soussigné informe de leur
contenu MM. les Députés des Etats de
Liège. "
"(
"
L'intérêt que a Sa Majesté toujours
pris au bonheur du pays de Liege n'a pu
qu'être augmenté encore par la confiance
que la Nation lui montre en ce moment.
Souhaitant d'y répondre en ramenant la
tranquillité du pays d'une manière inébran-
Jable et en fondant son bonheur sur la
base d'une Constitution libre et bien déterminée
, qui fixe d'une maniere claire et précise
les droits et la liberté de la Nation et
de son Souverain , Sa Majesté n'a vu qu'avec
peine les entraves opposées encore à l'accom
plissement de ses voeux , et au progrès qu'on
auroit pu faire dans ce but ; que Sa Majesté a
I vj
( 180 )
choisi , d'après la plus mûre délibération ,
et qu'elle regarde toujours comme le seul
conforme à la vraie justice des choses et
aux circonstances , et dont par conséquent
Elle ne sauroit se départir. C'est donc suivant
les ordres les plus exprès du Roi que
le Soussigné a été obligé de proposer encore
une fois ce plan , et de faire de nouvelles
représentations à S. A. M. l'Evêque de
Liege, pour l'engager à se prêter à un accommodement
amiable , dont la première condition
seroit d'accepter la démission des
Magistrats entrés par la révolution du mois
d'Août, et qui pourroient résilier leurs places
en conformité de leurs déclarations , faites
entre les mains des trois Délégués des
Princes Directeurs du Cercle , et qui seroient
remplacés alors par une régence intermisque
, établie par le Directoire , selon le
Conseil et avec la concurrence de S. A. et des
Elats ; égence qui resteroit en fonction
jusqu'à ce qu'on fût parvenu à établir , par
la médiation des Ministres Directoriaux ,
une nouvelle forme de Municipalité et d'Election
Magistrale , aussi conforme que possible
au bien -être de l'Evêché de Liège ,
et qui ameneroit un accommodement solide
, en applanissant tous les différends qui
ont troublé depuis plusieurs années la tranquillité
de ce pays. "
En établissant cette nouvelle Constitution
, on consulteroit et prendroit pour base
eelle qui a précédé l'époque de l'an 1684 ,
sans pourtant la prendre pour règle unique ,
mais en l'adaptant aux circonstances présentes
, au besoin et aux lumières de notre
siecle. »
"
Le Soussigné ne doute pas un moment
( 1817 )
que les Etats répondront avec empressement
à ces vues bien intentionnées et salutaires
du Roi son maître ; et il s'attend qu'ils emploieront
, de leur côté , tout ce qui peut
dépendre d'eux pour accélérer le moment
de l'affermissement solide du bonheur de .
leur patrie. Comme tout dépend dans ce
moment de la résolution de S. A. , conforme
aux vues de Sa Majesté , les Etats jugeront
sans doute convenable d'adresser encore de
nouvelles représentations à leur Souverain ,
Pour engager S. A. à profiter des bons offices
de Sa Majesté , et de se endre dans
son pays , parfaitement tranquillisé , et dont
le bonheur inébranlable ne dépend que de
la résolution de S. A. d'accepter la marche
proposée ; résolution qui devient d'autant
plus nécessaire que le Soussigné n'a pu cacher
à S. A. que c'est probablement pour
la dernière fois qu'il lui est permis d'offrir
les bons offices de son Auguste Maître ,
que si on persistoit à s'y refuser encore , Sa
Majesté pourroit bien se résoudre à ne prendre
plus aucune part à l'arrangement des affaires
de Liege , et d'en abandonner le soin
à ceux qui risqueroient d'exposer ce beau
pays et son Prince aux suites funestes et
incalculables d'une voie opposée à celle que
le Roi vient de proposer , comme la seule
conforme à la vraie justice et à la situation
des affaires.
#6

et
Si la nécessité des circonstances amenoit
cette resolution , le Soussigné seroit
privé de l'avantage précieux de se rendre
utile au pays de Liège ; il le regretteroit
beaucoup; mais la confiance flatteuse dont
les Représentans d'une Nation respectable
l'ont honoré , lui resteroit toujours un sou(
182 )
venir doux et agréable , et il saisiroit toujours
avec un empressement les occasions.
qui pourroient se présenter pour s'en montrer
digne. "
Signé , CHRISTIAN- GUILL DE DOHм .
Aix -la - Chapelle , ce 27 Décembre 1789.
Le 27 Décembre , M. Dohm écrivit
dans le même esprit au Prince - Evêque
de Liège ; sa lettre est à- peu-près le
duplicata de celle qu'on vient de lire.
Après avoir exhorté S. A. G. à adhérer
au plan conciliatoire de la Cour de Ber
lin , M. Dohm avertit le Prince que son
refus ultérieur pourroit décider le Roi
à abandonner le différend à ceux qui exposeroient
S. A. C. , et lepays de Liège,
aux suites funestes d'une voie moins
modérée. La réponse du Prince décidera
donc du cours que prendra ce démêlé.
Si les mesures du Cabinet de Berlin sont
rejetées , il ne lui restera que l'alternative
, ou de retirer son concours , ou
d'agir seul à main armée , et d'après ses
vues propres. L'un et l'autre de ces deux
évènemens seroient également fâcheux ,
non- seulement pour Liège , mais pour
l'Allemagne entière . La conduite de la
Prusse a donné de l'ombrage à quelques
uns des principaux Membres de la Ligue
Germanique, que cette Puissance a tant
d'intérêt de ménager. Il se répand que
P'Electeur de Mayence , entre autres
menace de porter au Collège Electoral
le refus d'exécuter le Décret de la
( 183 )
Chambre Impériale . En troublant le
repos de l'Empire , cette affaire pourroit
en faire perdre la confiance au Roi
de Prusse , quoique la plupart de ses
dispositions aient en leur faveur la raison ,
l'équité et une convenance impérieuse .
En attendant , Liège et le Pays sont ac
cablés de Troupes étrangères qu'il faudra
payer , et tous les intérêts sont en souffrance.
}
Le Comte de la Lippe- Detmold , son
frère le Comte Auguste et leur descendance
ont été élevés à la dignité de
Prince du Saint-Empire.
Le Prince Christian de Bade , Général ,
Feld-Maréchal des Troupes de l'Empire et
de celles de l'Empereur , et Chef d'un Régiment
Impérial , est mort , à Carlsruhe
Je 18 de Décembre.
Dans le courant de l'année dernière on
a compté , à Berlin , 4,951 naissances
dont 509 illégitimes , et 5,990 morts .
$
PAYS-BA S.
Des Frontières du Brabant
Janvier 1790.
le 9 .
Il est difficile de former des conjectures
raisonnables sur les su.tes de la
Révolution présente . Outre l'Empereur ,
il faut combatre l'opposition des systêmes
et des intérêts , qui se développe
de jour en jour. Il est cependant un point
( 184 )
fondamental qui paroît unanimément
déterminé : savoir , l'Acte fédératif qui
doit réunir les Provinces Belgiques . Celui
qu'on adopte en ce moment , est sans
doute provisoire ; on se convaincra en le
lisant de son extrême insuffisance ; mais ,
dans l'origine , l'Union d'Utrecht fut aussi
imparfaite , et se seroit brisée , si elle
n'avoit eu pour Auteur et pour Arbitre ,
l'un des plus grands Génies qu'ait produits
l'Europe moderne .
Ce sont les Etats de Flandre , qui , les
premiers , ontsigné cet Acte mémorable ,
et qui l'ont présenté au Brabant tel qu'il
suit :
1
Les Etats de Flandre , unis depuis longtemps
par des liens intimes d'amitié et d'intérêts
avec les Etats de Brabant , animés
d'ailleurs du même esprit pour la conservation
de leurs droits , usages , priviléges et
du culte de leurs pères , lésés également dans
ces droits sacrés , depuis nombre d'années ,
*par un Gouvernement tyrannique , et n'ayant
trouvé d'autre ressource que de secouer ledit
joug , et de recouvrer leur liberté et leur indépendance
par la voie des armes , ont cru
que l'unique moyen d'y parvenir et de rendre
Teur état de liberté stable , étoit de réunir
leur sort à celui de la Province de Brabant ,
et de conclure ensemble un Traité d'Union
offensif et défensif à tous égards ; aux conditions
ultérieures de n'entrer jamais dans
aucun pourparler , en composition quelconque
avec leur ci- devant Souverain , que de commune
main ; et voulant donner aux Etats de
Brabant toutes les marques possibles d'une
( 185 )
amitié sincère , et manifester par des actes
on- équivoques leur desir de cimenter cette
Union d'une façon indissoluble , lesdits Etats
de Flandre consentent , ensuite de la propo
sition qui leur a été faite par M. le Chanoine
van Eupen , autorisé des Seigneurs Etats de
Brabant , à ce que cette Union soit changée
en Souveraineté commune des deux Etats ,
de façon que tout le pouvoir et l'exercice
de cette Souveraineté soient concentrés dans
un Congrès à établir , et qui sera composé
de Députés nommés de part et d'autre , suivant
les articles d'organisation , dont on conviendra
dans la suite , d'après des sentimens
fondés sur les principes d'une exacte justice ,
et dictés uniquement par le bien -être commun
, sauf que l'intention des parties contractantes
soit , dès - à-présent , quele pouvoir
de cette Assemblée Souveraine se bornera
au seul objet d'une défense commune ; au
pouvoir de faire la paix et la guerre , et par
conséquent à l'érection et entretien d'une Milice
Nationale commune , ainsi qu'à ordonner
et entretenir les fortifications nécessaires pour
la défense du Pays ; de contracter des Alliances
avec les Puissances Etrangères ; en
un mot , à tout ce qui regarde les intérêts
communs des deux Etats , et de ceux qui
dans la suite trouveront bon d'y accéder ; les
Etats de Flandre osent se flatter que les Etats
de Brabant trouveront dans cette Déclaration
un Garant sûr des sentimens loyaux des
Etats de Flandre et de leur zèle pour la
cause commune , et l'on ne doute nullement
que les Etats de Brabant n'y répondent de
Ieur part avec le même esprit de franchise.
Ainsi arrêté dans notre Assemblée du 30
Novembre 1789. Etoit signé J. F. Rohart ,
( 186 )
et muni du cachet des Etats de Flandre en
hostie
rouge.
"}
Acte d'Union des Etats de Brabant avec la
Province de Flandre , du 19 Décembre
1789.
་་
" Vuparles Etats de Brabant l'acte d'Union
qui précède ; résolu d'approuver et de
ratifier , pour autant que besoin , toutes conventions
reprises dans cet acte , avec promesse
solennelle de s'y conformer , et de
délivrer pareil acte aux Etats de Flandre.
Etoit signé de Jonghe , Conseiller- Pensionnaire
des Etats de Brabant. »
Cette accession deviendra bientôt gé -
nérale , puisque le même intérêt , le
même danger , la même abdication de
l'Autorité Impériale réunissent les Provinces.
Les Etats de Limbourg sont
disposés à imiter exemple donné ; ceux
du Duché de Luxembourg suivront le sort
de la forteresse . En général , ce sont
maintenant les canons et les soldats qui
deviennent les Arbitres des décisions .
Les dissentimens qui partagent les esprits
dans les Provinces Belgiques , ont
pour objet spécial la Constitution future.
Les uns voudroient la réformer ,
mettre les trois Ordres au niveau , casser
les anciennes Institutions , adopter celles
de l'Amérique - Unie. Les autres tiennent
à la conservation de ce qui existe , modifié
par des changemens nécessaires.
Quant aux relations extérieures , quant
au choix prétendu d'un Stathouder ou
-( 187 )
d'un Président de la Confédération , il
faut recevoir avec la plus grande défiance
tout ce qu'on débite à ce sujet.
Desfaiseurs de Bulletins et de Nouvelles ,
admis apparemment aux Négociations
des Princes , ont alternativement créé
Doge des Pays - Bas , le Prince d'Orange ,
le Duc de Brunswick et le Landgrave
de Hesse . Ce conflit seroit une guerre
de famille , et il suffit de nommer ainsi
collatéralement trois Alliés de sang ,
d'intérêts et de politique , pour en exclure
deux de ce concours. Quant au
Stathouder , ceux qui lui supposent un
pareil projet , ne réfléchissent guère sur
sa position , ni sur les sacrifices inévitables
qu'il seroit obligé de faire à l'intérêt de
l'une ou de l'autre des deux Confédérations.
Jusqu'à présent , on peut croire
que les Puissances Etrangères restent
dans l'expectative , et qu'elles ne prennent
encore aucune part directe à la Révo
lution .
La différence des systêmes sera plus
difficile à vaincre , que la séparation
des Provinces. Cependant , le 30 Dé
cembre , les Etats de-Brabant , à la suite
d'une longue discussion , ont consacré
l'ancienne forme de Représentation Constitutionnelle
. Le lendemain , les Etats
firent assembler les cinq Corporations ,
nommées les Sermens : M. l'Archevêque
de Malines , l'Evêque d'Anvers et le
Chanoine Van Eupen , Secrétaires des
( 188 )
Etats , en firent Fouverture par différens
Discours , à la suite desquels les trois
Ordres jurèrent le maintien de la Religion
Apostolique , Catholique et Romaine
, et s'engagèrent également par
Serment à ne rien faire l'un sans l'autre ,
et à conserver les anciennes formes. La
Province de Hainaut aconsacré les mêmes
principes, en jurant de ne rien changer
à la Constitution , à écarter toutes les
nouveautés , et à poursuivre les Ecrivains
qui tenteroient de les prêcher.
Cette résolution du Comité général de
Hainaut est du 19. Dans la semaine
actuelle , il devoit y avoir à Bruxelles
une Assemblée-générale des Députés des
différentes Provinces.
Une Lettre authentique de Luxem
bourg , nous met à portée de rectifier
quelques - uns de nos détails précédens
sur l'état de cette Place . Les Gazettes
débitent mille fables à cet égard . Il est
certain que Luxembourg , affamé par
ces Périodistes , a des vivres pour 18
mois. On n'a contraint personne d'en
sortir seulement le Gouverneur a prévenu
les Magistrats , les Bourgeois , les
Etrangers , qu'il pouvoit être dans le cas
de soutenir un siége , et qu'il devoit les
avertir de ce danger . Plusieurs Notables
et les Etrangers sont sortis de la Ville ,
d'après cet avertissement . Il faudroit au
moins 40,000 hommes pour bloquer
Luxembourg, qui n'est point bloqué par
( 189 )
15,000 Patriotes. La Garnison est suffisante
à la défense de la Place : elle est.
composée d'Allemands , parmi lesquels
il n'y a eu que très - peu de désertion ;
les Régimens Wallons composés de Na
turels et de François , ont seuls manqué
à leurs Drapeaux . Le Général d'Alton
n'a pas voulu rentrer encore à Luxembourg
, et s'est retranché dans un défilé
près d'Arlon , dans l'espoir d'y attirer le
Corps de M. Van der Mersch. Au départ
de la Lettre qui nous fournit ces
particularités , on répandoit le bruit
d'une action , dans laquelle le Général
Bleckem avoit mis en déroute un Corps
de Patriotes. Cet avis est encore dénué
de certitude .
FRANCE.
De Paris , le 13 Janvier,
ASSEMBLÉE NATIONALE.
La Semaine dernière nous avons indiqué
le précis de la Séance du Lundi4,
dont nous allons détailler la discussion.
Il s'agissoit , comme on se le rappelle ,
de statuer provisoirement sur le sort des
Pensionnaires de l'Etat , qui , trop souvent
jusqu'ici , furent uniquement les
Pensionnaires de la Cour . La langue
même des récompenses s'étoit dénatu-
T
( 190 )
rée ; on ne parloit que de graces et de
faveurs , termes qui , en avilissant les
vrais serviteurs de l'Etat , caractérisoient
la nature des bienfaits accordés à des
hommes inutiles..
Il ne s'élevoit donc pas deux opinions
différentes sur la nécessité de vérifier ,
de réduire , de conserver ou de suppri
mer ces traitemens ; mais le mode de
l'opération , telle qu'on le proposoit
au Corps Législatif , devoit rencontrer
beaucoup de contradicteurs.

Avant de suspendre la jouissance des
propriétés qu'aucune Loi n'a déclarées
illégitimes , la Justice en examine les
titres. En prononçant pour l'avenir , elle
peut ordonner encore des restitutions ;
mais le Législateur n'enveloppe point le
passé dans ses Décrets , qui ne doivent
jamais être des jugemens rétroactifs . Cependant
la décision de l'Assemblée Naiionale
embrasse non-seulement les Pensions
courantes , mais encore les arrérages
des Pensions échues. On verra
d'après quels argumens ces principes ont
été défendus et réfutés.
Si l'on observe que les intérêts de
la dette publique souffrent déja un retard
accablant , que la plupart des rem
boursemens promis sont suspendus , que
toutes les fortunes sont incertaines , et
que deux millions de familles participent,
plus ou moins , au malheur de cette incertitude
et de ces suspensions , on pen(
191 )
sera avec plusieurs des Opinans , que
la suspension des arrérages sur les Pensions
, jette un nouveau poids dans cette
masse d'infortunes particulières , dont
plusieurs classes du Peuple ressentent
le contre-coup immédiat.
Il existe en Irlande une Loi très -sage ,
qui assujétit les absens à une taxe du
tiers , ou du quart de leurs Pensions
( Je ne me rappelle pas la quotité précise
) . Le Décret que nous avons rapporté
, punit l'absence par la perte de
la Pension même , sans distinction de
motifs . Une Pension est une récompense
ou une faveur , non un traitement conditionnel
qui exige tel ou tel service.
Lorsqu'ils ont quitté momentanément
le Royaume , nombre de Citoyens l'ont
fait en vertu du droit illimité d'aller
et de venir , aucune Loi ne soumettoit
leurs Pensions à la nécessité de la résidence
. Si une terreur exagérée en a
exilé plusieurs ; d'autres ont passé sur
une terre étrangère , du milieu de leurs
maisons embrasées , saccagées , démolies
, du milieu des armes dirigées contre
leur poitrine , du milieu des Proscriptions
, dont des exemples déplorables
ne prouvoient que trop l'existence et
le danger.
Mais la raison d'Etat et l'intérêt pus
blic rappellent ces Fugitifs et leur argent.
Leur laisser le temps du choix et
de la réflexion , leur assurer par-tout là
( 192 )
protection de la Loi et de la Justice ,
pouvoient concilier l'équité avec le bien
de l'Etat. Les sentimens opposés ant
un și grand empire sur beaucoup d'Esprits
, qu'un Journaliste de quelque poids
par sa vocation politique , n'a pas craint
d'imprimer , que tout ce que les Expatriés
peuvent desirer, c'est d'être reçus
avec indulgence. L'Etranger ne croira
jamais qu'une pareille ligne a été écrite
en France , et sur le berceau de la liberté.
TRENTE - SIXIÈME SEMAINE DE
LA SESSION.
DU LUNDI 4 JANVIER,
On venoit d'achever la lecture du Procèsverbal
, où étoit rappelée la Motion de M.
Duport pour fixer à 20 millions la Liste Civile
du Roi. Cette mention d'un objet si important
, et relatif à Sa Majesté , sans qu'on
en eût délibéré , a été improuvée par M. le
Chapelier.
Pour effacer cette inconvenance , a- t- il
dit , je propose d'envoyer une Députation
au Roi , pour lui demander de manifester
ses desirs sur la somme que doit voter la
Nation pour la dépense personnelle de S. M.
celle de son auguste Famille et de sa Maison
; et que M. le Président , Chef de la
Députation , soit chargé de prier S. M. de
consulter moins son esprit d'économie , que
la dignité de la Nation ; elle exige que le
Trône d'un grand Monarque , soit environné
d'un grand éclat. "
Le
( 193 )
Le premier mouvement de l'Assemblée a
été de délibérer par acclamation .
M. Belly a' Agier a cru cependant que la
fixation des ressources Nationales devoit précéder
la résolution demandée , qui , nonobstant
l'objection de l'Opinant , a été unanimement
adoptée .
M. le Camus a rappelé sa Motion , pour
éteindre l'Ordre de Malte en France. Il a
du moins obtenu de la faire imprimer et
distribuer dans les Bureaux .
Plusieurs Membres se sont plaints des dé,
sordres commis dans les campagnes par des
Milices Nationales mal constituées , et des
horreurs dont quelques Communautés menacoient
les Gentilshomines de Franche -Comté.
M. le Président a été chargé d'écrire à ces
Violateurs des Décrets de l'Assemblée Nationale.
Quant aux vexations des Milices ,
le Comite de Constitution a annoncé la fin
prochaine de son travail sur l'organisation
de ces Milices.
M. Demeunier a fait lecture en ces termes
de la Lettre qu'il avoit été chargé d'adresser
à l'Armee; elle a été adoptée.
་་ L'Assemblée Nationale m'a chargé par
un Décret , Messieurs , d'avoir l'honneur de
vous assurer en son nom , qu'elle a vu avec
peine plusieurs Régimens donner à une phrase
isolee de l'opinion de M. Dubois de Crance ,
une interprétation bien éloignée de l'intention
de ce Député , et qu'il s'est empressé
de developper , des qu'il a aperçu que sa
pensée étoit mál entendue .
"
>>
Ce n'est pas , Messieurs , au milieu des
Représentans d'une Nation dont l'Armée a
si dignement assuré la gloire dans tous les
temps , dont elle vient si ecemment encore
N" . 3. 16 Janvier 1790 . K
( 194 )
-
de soutenir les droits avec tant de patriotisme
, que l'hommage dû à la valeur , à la
délicatesse et à l'honneur , pourroit être un
instant méconnu. Ils chérissent trop ces
hautes qualites , inhérentes aux Officiers et
aux Soldats François , pour ne pas saisir ,
avec une véritable satisfaction , l'occasion
qui se présente de donner à l'Armée le témoignage
d'estime qu'elle mérite. »
" L'Assemblée Nationale , occupée sans
relâche de la régénération de ce grand Empire
, établira , pour la Constitution Militaire
, des bases qui , assurant à jamais le
bonheur et l'avancement de tous les individus
de l'Armée , uniront indissolublement
le Citoyen et le Soldat par les liens communs
de la félicité publique . ".
་་ Le salut de la France dépend , vous le
savez , Messieurs , de l'accord intime de tous
les bons Citoyens. Sous ce grand et important
rapport , les Représentans de la Nation
se reposent sur les sentimens de l'Armée.
Ils recommandent au Soldat une subordination
entiere à ses Supérieurs , et ils sont as
surés de n'être pas trompés dans cet espoir.
La soumission aux Lois , la fidélité à la
Constitution desirée par la Nation et acceptée
par son Chef, l'obéissance et le respect pour
le Roi , centre nécessaire de toutes les forces
de l'Etat ; voilà , Messieurs , les premiers
devoirs et les seuls moyens de bonheur pour
tout homme digne désormais de porter l'honorable
nom de François . "
· « J'ai l'honneur d'étre , avec un sincère
attachement , Messieurs , voire très -humble
et très-obéissant serviteur ,
"
DEMEUNIER , Président.
M. de Cocherei , Député de Saint - Do(
195 )
mingue , a demandé que l'on s'occupât des
subsistances de cette Colonie , dont la situation
critique semble exiger une si prompte
et si sérieuse attention ; mais la Motion de
M. Camus sur les Pensions a obtenu la
priorité.
« Je réclame contre cette décision , s'est
écrié M. de Foucault. Les pensious ne vous
échapperont pas ; les Colonies peuvent vous
échapper. Je vous annonce que M. de Cocherel
, fatigué des efforts qu'il fait au nom
et en faveur de ses Commettans , demande
sa retraite. "
Quelques personnes ont applaudi cette
nouvelle , et nous le rapportons pour faire
connoitre l'esprit qui se mêle quelquefois à
celui des plus graves Délibérations.
PENSION S ..
:
M. de Liancourt ouvrant la discussion , a
développé le principe fondamental de toutes
les opérations de Gouvernement faire le
bien général , en épargnant les larmes et les
malheurs particuliers. Il existe , a - t - il dit
ensuite , plus de trente mille brevets ; il
faudra les examiner tous . Ce travail exigera
plus de six mois , le terme de votre Session
approche . Je propose donc qu'après que le
Comité des Finances vous aura fourni les
bases nécessaires , vous décrétiez la somme
à laquelle vous voudrez réduire le total des
pensions , et que le Roi soit supplié de faire
en conséquence les réductions particulières ,
en prenant en considération la classe la moins
riche des Militaires , et celle des Pensionnaires
âgés de 80 ans et au dessus.
M. de Wimpfen. En décrétant une somme
quelconque pour les pensions , et en en lais-
Kij
( 195 )
sant la disposition au Ministre , vous ne
verrez que ce que vous avez vu jusqu'à présent.
Je vous proposerai. donc un projet
de Décret général , dans les principes de
celui que je vous proposai dernièrement . On
a répandu des nuages sur mes intentions.
Il faut , en prenant une détermination
prompte . faire cesser les alarmes semées par
les mal-intentionnés. Hier matin , par une
suite de ces bruits , est venu chez moi un
Capitaine de Grenadiers couvert de -blessures
honorables ; il a eu un bras , une jambe
et un poignet cassés . Je viendrai tout nud
à la porte de l'Assemblée Nationale , m'a- t - il
dit ; je ferai voir mes blessures , et je demanderai
le bourreau qui veut me réduire
à la misère .
"
"1
Il ne faut pas oublier a ajouté M. de
Montesquiou , les réductions faites en 1787
par M. l'Archevêque de Sens , et d'après
lesquels les sommes des pensions sont effectivement
moindres qu'elles ne se trouvent
dans la liste imprimée . Il a proposé ensuite
quelques moyens pour mettre de l'ordre
dans la vérification des titres , qui se feroit
par le Comité des Finances , le Comité de
la Marine , le Comité Militaire , etc. » Après
ce travail , dit- il , vous établirez les règles
générales , et vous renverrez au Pouvoir exécutif
, qui réellement n'aura plus que vos
ordres à suivre. Au milieu de la fluctuation
des idées , un Membre a proposé d'excepter
de la réduction , les veuves et les orphelins.
M. de Castellane a demandé la même exception
en faveur des Septuagénaires.
Cependant , les amendemens pleuvoient
ou alloient pleuvoir. M. Prieur à senti la
nécessité d'arrêter le torrent ; il a résumé ,
-4
( 197 )

analysé les principes , combattu la futilité
d'une foule de debats ; enfin , il s'est réuni à
M. de Wimpfen et à M. le Camus , pour présenter
le Projet de Decret final , qui , reuni
à divers amendemens , a été admis tel que
nous l'avons rapporté la semaine derniere.
Nous abrégeons cette pénible discussion ,
où se perdroient nos Lecteurs , comme nous
nous y perdons nous - mêmes . Les oreilles se
lassent moins vite , lorsque le mouvement de
la scène soutient leur attention ; mais l'esprit
succombe dans le Cabinet sous le poids
de dissertations absolument paralleles , et si
multiplices.
Nous ne pouvous , néanmoins , passer sous
silence le trouble qui a agité les opinions ,
lorsqu'elles ont eu pour objet le point du
Décret qui concerne les Pensionnaires absens
et expatriés. L'horizon de la Salle s'est embrâsé.
MM. de Foucault , de Mirepoix , de Rastignac
, d'Esprémesnil , Bouchotte et autres
ont réclamé contre l'article des Droits de
l'Homme , la faculté loco - motive , la justice
et l'équité ! On leur a opposé la misère du
Peuple , les torts des absens , l'inviolabilité
de leurs propriétés , le droit de l'Etat sur
les pensions qu'il accorde. Des clameurs poussoient
et repoussoient les argumens. La parole
étoit prise , perdue , reconquise , avec
Ja rapidité de l'eclair. Pas un Opinant qui
pút achever deux phrases. Les Motions se
culbutoient sur les amendemens , les amendemens
sur les sous- amendemens . Toutes les
fins de non-recevoir de la guerre delibérative ,
Pajournement , la question préalable , la division
, étoient invoquées et anéanties. Les
amendemens affluoient de toutes les parties
Kiij
( 198 )
de la Salle. Au milieu de ce choc impétueux
des volontés , le Président a conservé , a
exercé ses droits avec persévérance et dignité.
Sans acception de personnes , il est resté
ferme , appuyé sur le reglement , sur les
droits de sa place , sur le voeu le plus général.
Lui seul sembloit étranger à la tempête ;
mais les moyens ne l'appaisoient pas. L'appel
à l'ordre , la triste sonnette augmentoient
le bruit , si toutefois le bruit pouvoit être
augmenté. Enfin , vers les sept heures du
soir , ce long dechaînement a cédé à la lassitude
, ou à la raison ; le quatrième article
a été décrété comme les précedens . Si de
Houveaux éclats ne la font oublier , cette
Séance restera dans la mémoire des Acteurs
et des Auditeurs .
DU MARDI 5 JANVIER.
Après la lecture du Procès - verbal de la
veille , on a fait mention de plusieurs dons
patriotiques et d'un grand nombre d'Adresses ,
dont une des 200 Electeurs des Commettans
de Bordeaux. Ces Citoyens consacrent une
fête civique , commémoratoire de la Révolution
, et demandent que l'année courante
soit désignée comme la première de l'Ere
nouvelle , appelée l'Ere de la liberté. Les Auteurs
de l'Adresse promettent ensuite ,au nom
de la Province , d'acquitter au présent mois
de Janvier , le premier semestre des Impositions
de 1790 , et en Juillet prochain , le
dernier semestre de la même année . A cet
offre magnifique , ils ajoutent encore toute
l'argenterie de la Guienne. Cette superbe
disposition a été reçue avec les plus grands
applaudissemens , et M. Rabaut de Saint(
199 )
Etienne a appuyé la création de l'Ere de la
liberté,
PENSION S.
M. Fréteau a d'abord réclamé les excep
tions proposées et accueillies dans la Séance
d'hier, en faveur de la famille du Chevalier
d'Assas , de celle de M. de Chambord et du
Général Luckner. Les titres de la première
sont connus ; M. de Chambord étoit le malheureux
Ecuyer que feu M. le Dauphin tua
´accidentellement à la chasse , et dont la
mort détemina ce Prince à se priver à l'avenir
d'un divertissement qui lui devint odieux.
On sait que dans la guerre de 1756 , M. de
Lackner , Hanovrien , passa du service des
Alliés à celui de la France .
M. l'Abbé Maury a compris encore dans
Vexception , la veuve de M. du Couédic et
tous les Officiers Etrangers.
M. le Prince de Poia a invoqué le même
respect pour la pension de M. le Maréchal
de Ségur, blessé d'un coup de fusil au travers
du corps , et privé d'un bras en défendant
sa Patrie.
D'autres réclamations ont suivi celles - là ,
et ont été toutes ajournées , excepté celle
qui concernoit M. de Luckner , dont les pensions
et les traitemens sont réservés . Quant
aux familles d'Assas et de Chambord , il n'y
avoit pas lieu à l'exception , M. le Président
ayant déclaré que l'Assemblée avoit la dou--
leur de se convaincre que chacune de ces
deux pensions est au-dessous de 3000 liv.--
L'ordre du jour fixant encore la Délibération
sur les pensions , M. Bouche a fait
revivre sa Motion , pour arrêter et verser
dans le Trésor public , les revenus des Béné-
Kiv
200 )
ficiers absens du Royaume , sans mission du
Gouvernement.
M. l'Abbé Grégoire avoit aussi proposé la
même saisie , et il a fait servir toute son ardeur
à en appuyer la justice. Trois seuls
motifs , a - t - il dit , peuvent retenir les Bénéficiers
hors du Royaume, Seroit ce la pusil
lanimité? En ce cas , je demande que le
Décret qui les rappelle , les mette sous la
sauve - garde de la Loi.
་ ་
"}
Craignent- ils de partager les dangers
publics ? Ils n'en doivent pas paringer les
avantages. S'eloignent - ils par esprit antipatriotique
, pour cacher leur honte et leur
argent ? Alors sur- tout , ils méritent la privation
demandée. Si leurs Bénéfices sont à
charges d'ame , ils doivent résider ; s'ils ne
sont pas à charges d'ame , ce sont des graces ,
des faveurs que proscrit le Décret de l'As
semblée. »
"
M. l'Abbé Maury. « Si quelques - uns de
nos Concitoyens se sont éloignés par la
crainte de périls particuliers , qui seroit
assez barbare pour vouloir les forcer d'affronter
ces dangers ? S'ils n'ont- ni le courage
de les surmonter , ni les moyens de les éviter ,
nous devons les plaindre et non les persécuter.
Vous devez sur tout vous rappeler les
principes que vous avez consacrés dans la
Déclaration des Droits de l'Homme. »
Lorsque Louis XIV défendit l'émigras
tion des Protestans et prononça la confis
cation des biens des émigrans , il fut dé
noncé à l'Europe comme coupable de ty
rannie. Heureusement , le nombre des absens
n'est pas grand. Des raisons de santé en
obligent quelques - uns d'aller passer la saison
froide daus des climats plus tempérés. Per(
201 )
sonne n'ignore les menaces faites à plusieurs
Membres de cette Assemblée , les outrages:
qui les ont obligés de s'éloigner de vous.
Qur , plus que moi , a été l'objet de ces
fureurs ? J'ai reçu plus de 20 - Lettres ano .
nymes. Eh! Messieurs , l'absence du vertueux
Archevêque de Paris , que des poursuites
airoces ont forcé de quitter un moment
sa Patrie ; cette absence , qui a peutêtre
évite de plus grands malheurs , ne doitelle
pas réclamer votre indulgence pour tous
ceux qui se trouvent dans le même cas ?
19
" Non , Messieurs , non , a repris M. Camus
personne n'a plus de vénération que moi
pour le respectable Prélat que M. l'Abbé
Maury vient d'indiquer. Mais la Motion ne
le concerne pas ; il ne doit point être regardé
comme émigrant , puisqu'il est Membre de
cette Assemblée , puisqu'il n'est parti qu'avec
la permission et un passe-port de l'Assemblée
.
Les Ordonnances d'Orléans et de Blois ,
fondées même sur les Conciles , defendent
aux Bénéficiers de sortir du Royaume . Les
motifs évidens de ces Lois , sont l'intérêt
des pauvres et celui de l'Etat. "
La Déclaration de Louis XIV a paru justement
odieuse , parce qu'il confisquoit les
propriétés des particuliers. Ici il ne s'agit
que d'arrêter des revenus attachés à des
fonctions qui ne sont point remplies. "
"
Je pense qu'il faut ajouter encore dans
les dispositions de cet article , les biens de
l'Ordre de Malthe.
"
M. Regnaud de Saintonge a déclaré cette
dernière proposition souverainement injuste;
au si l'Assemblée ne s'en est pas occupée.
M. d'Epresménil a saisi M. Camas corps à
Ke
( 202 )
corps , sur tous les points. " Les Ordonnances
citées , a- t- il dit , défendent aux Bénéficiers
de sortir du Royaume , mais elles ne les
condamnent ni à la perte , ni au sequeŝtre
de leurs revenus, Avertissez les absens qu'ils
déclarent leurs motifs , que les Tribunaux
en jugent la légitimité . M. l'Archevêque de
Paris vous dira que MM. de la Fayette et
Bailly l'ont averti que sa vie étoit en danger.
C'est un fait dé notoriété.
"
Enfin , est- ce une Loi qu'on propose ? conformez-
la à la Déclaration des Droits. Est - ce
un jugement? vous n'êtes pas un Tribunal ;
vous ne devez pas prononcer.
"3
M. de Cazalès Dans un moment où il
existe des Accusations indéterminées du
erime de Lèze - Nation , et où ce crime n'est
pas encore défini , je crois le Règlement
dangereux. Je dois rappeler que les Législateurs
ne doivent jamais statuer sur des individus.
Je rejette donc cette Motion
comme déplacée dans les circonstances , et
je demande qu'elle soit renvoyée à un temps
plus calme. "
27
M. le Chapelier : « C'est dans les jours de
trouble que tous les Citoyens doivent être
à leur poste. Ceux qui l'ont quitté ne peuvent
jouir des revenus attachés aux fonctions qu'ils
n'exercent plus .... Nous devons deliberer ,
même pour l'intérêt des Citoyens fugitifs ,
qui regrettent surement leur Patrie , et qui ,
rappelés par nous , seront à l'abri de tous
dangers. "
1
M.de Foucault : « Nous devions , disoit-on ,
assimiler à la France tous les Peuples de l'univers
, et nous attaquons déja ła liberté des
François ! Ah ! Messieurs , les Emigrans regrettent
leur Patrie ; ils reviendront quand
( 203 )
ils seront sûrs de trouver en France , liberté
et sureté. On a cité les Ordonnances de Blois
et d'Orléans ; mais dans le temps où elles
ont été rendites , il n'y avoit ni lanternes ,
ni bayonnettes. "
La discussion ayant été fermée , la Motion
de M. Bouche n'est pas restée dans sa tétricité
: quelques amendemens l'ont modifiée :
deux de ces correctifs ont été admis.
Le premier , de M. Camus , pour que les
revenus des bénéfices soyent mis en séquestre,
Par le second de M. de Cazalès , pour que le
Décret n'eût son effet que trois mois après la
publication.
Les obstacles graduels qu'éprouvoit cette
delibération ont prolongé long - temps les
debats .
M. Target a proposé d'ajouter après le mot
absens , ceux ci : sans mission expresse du
Gouvernement , antérieure aù présent Décret.
Un autre Membre a demandé une exception
semblable pour tous ceux qui avoient obtenu
une permission du Roi . Cette proposition
ayant été mise en délibération par assis
et leré . M. le, Président a prononce qu'elle
étoit rejetée. Quelques Membres ont prétendu
n'avoir pas vu la Majorité.
Ils ont réclamé l'appel nominal ; deux
heures ont été consommées à recueillir les
suffrages , et cette inutile opération , en a 、
donné 448 à la rejection de l'amendement ,
contre 352.
"
"
tc
Voici lé Décret final : " L'Assemblée
Nationale déerete , que les revenus des
bénéfices dont les Titulaires sont absens
du Royaume , et le seront encore trois
mois après la publication du présent Dé-
Kvj
( 204 )
"
cret , sans une mission particulière anterieure
à ce jour seront mis en , sequestre
.
30
Dans le cours de la Séance , M. le Président
a rendu compte de la Députation au
Roi au sujet de la Liste civile , et de là
Réponse de S. M. ', à laquelle M. le Président
s'est adressé en ces termes :
"
SIRE ,
L'Assemblée Nationale nous a députés
vers Votre Majesté , pour vouloir bien fixer
Elle même la portion des revenus publics ,
que la Nation desire consacrer à l'entretien
de votre Maison , à celle de votre Auguste
Famille , et à vos jouissances personnelles.
Mais , en demandant à Votre Majesté cette
'marque de bonté , l'Assemblee Nationale
n'a pu se défendre d'un sentinrent d'inquiétude
que vos vertus ont fait naître . Nous
connoissons , Sire , cette économie sévère
qui prend sa source dans l'amour de vos-
Peuples , et dans la crainte d'ajouter à leurs
besoins ; mais qu'il seroit déchirant pour
vos Sujets , le sentiment qui vous empêcheroit
de recevoir lesémoignage de leur amour !
Vous avez cherché votre bonheur dans celui
de vos Peuples . Permettez qu'à leur tour ils
placent leurs premieresjouissances dans celles.
qu'ils viennent vous offrir . Mais , si nous
ne pouvons vaincre par nos desirs la touchante
sévérité de vos moeurs yous daignerez
du moins accorder à la dignité de
votre Couronne , l'éclat et la pompe , qui ,
en ajoutant à la Majesté des Lois , deviennent
pour vos Peuples un moyen de bonheur .
Vous le savez , Sire , ils ne peuvent être
heureux que par le respect des Lois , et la
( 205 )
Majesté du Trône en est inséparable . La
classe la plus infortunée jouira sur - tout de
la Majesté du Tróne ; car la plus voisine de
l'oppression est la plus intéressée au maintien
des Lois . Ainsi , c'est pour le bonheur
de vos Peuples que nous venons contrarier
ces goûts simples et ces moeurs patriarchales,
qui vous ont mérité leur amour et qui
montrent aux Nations l'homme le plus vertueux
dans le meilleur des Rois . '
44
Réponse du Roi.
"
2
"
Je suis sensiblement touché de la Délibération
de l'Assemblée Nationale , et des
sentimens que vous me témoignez de sa
part. Je n'abuserai point de sa confiance ,
et j'attendrai , pour m'expliquer à cet égard ,
que par le résultat des travaux de l'Assemblée
, il y ait des fonds assurés pour le payement
des intérêts dus aux Créanciers de
' Etat , et pour suffire aux dépenses nécessaires
à l'ordre public et à la défense du
Royaume. Ce qui me regarde personnellement
est , dans la circonstance présente ,
la moindre inquiétude. "
Ces sentimens de S. M. , où brillent un
esprit si juste un désintéressement si noble ,
une confiance si touchante , ont excité à trois
reprises les transports de l'Assemblée . M.
Guillaume les a interrompus pour observer
ce qu'il a observé tout seul , que cette réponse
de S. M. mettoit en suspens le travail
sur les dépenses des Départemens . L'Assemblée
a laissé l'Opinant au milieu de sa
période.
Il n'y a point eu de SÉANCE DU SOIR.
( 206 )
DU MERCREDI 6 JANVIER. Jour de Fête
et point de Séance.
DU JEUDI JANVIER.
Après la lecture du Procès-verbal , M. le
Canus a observé que le Décret de la veille
enveloppoit les Etrangers , qui , à differens
titres , possédoient des Bénéfices dans le
Royaume falloit donc limiter expressément
l'extension de la Loi aux seuls Titu-,
laires François. Ce changement n'a éprouvé
aucune réclamation ,
:
M. Dionis du Séjour , Membre de l'Académie
des Sciences , a demandé une exception
à la rigueur du Décret , en faveur de
M. de la Grange , le premier Géomètre de
'Europe , que la France avoit enlevé à la
Prusse et à l'Italie et fixé au milieu de
nous par une pension de 6000 liv. à l'instant
où le Roi de Prusse , l'Impératrice de Russie ,
Fui faisoient des offres plus considérables .
'
Coinme l'on va nommer un Comité pour
l'examen de ces diverses réclamations , là demande
de M. du Séjour n'a pas été discutée ;
mais elle a remporté l'approbation générale .
M. Fisson- Jaubert , Député de la Sénéchaussée
de Bordeaux , est venu étouffer l'enthousiasme
qu'avoit excité l'offre des 200 Electeurs
, dont nous avons fait mention dans la
Séance d'hier.
"
Les Electeurs , a- t- il représenté , önt
hasarde cette promesse , sans mission , sans
pouvoir de leur Province ; une souciission
prise aussi gratuitement , ne peut contraindre
la Sénéchaussée de Bordeaux , qui , dans
une année calamiteuse , et privée de la récolte
de ses vins , se trouve hors d'état
( 207 )
"
d'effectuer les offres des Electeurs , dont ses
Députés n'ont eu aucune connoissance .
L'opinant'a demandé que M. le Président ,
chargé d'écrire aux Electeurs , leur répondit
que leur offre ne seroit agréée , qu'après le
consentement de la Province.
Differentes Adresses ont fixé un moment
l'attention.
Chaumont en Bassigni regrette de ne pouvoir
envoyer à l'Assemblée Nationale , comme
ehéz les anciens Gaulois , le Rameau d'or et
la Couronne civique .
Quelques Communautés du Dauphiné réclament
avec une force voisine de la violence
contre les derniers arrêtés de la Commission
intermédiaire de la Province , arrêtés
que les Rédacteurs appellent incendiaires
, et répandus dans la Province pour
alarmer les Peuples sur la nouvelle Division
du Royaume. Les Dénonciateurs ne manquent
pas d'avertir que M. Mounier a signé
ces délibérations , en qualité, de Secrétaire.
On croit bien que cette Adresse , dont le
but est si materiellement palpable , n'a pas
été écoutée tranquillement par une partie
de l'Assemblée. Un Député du Dauphiné se
préparoit à la relever energiquement , et
déja il avoit déclaré qu'en manifes ant son
desir de voir la Province réunie en un seul
Departement , la Commission intermédiaire
étoit restée envers l'Assemblée dans les bornes
du respect et de la déférence . Il alloit continuer
, lorsqu'un de ces tumultes qui servent
de réponse , l'a forcé de rentrer dans le
silence.
L'ordre du jour ne désignoit aucun objet
de delibération : on hésitoit sur le choix ; cette
incertitude extraordinaire a excité M. de
( 208 )
Crillon à renouveler une Motion précédente
de M. de Foucault , propre à accélérer le
travail de l'Assemblée , et à perfectionner
les discussions en en préparant la maturité.
Il s'agissoit de créer un Comité , chargé de
se concerter avec tous les autres , pour proposer
uu plan général de travail .
" If arrivera , a dit M. Charles de Lameth
, ou que l'Assemblée sera soumise à
la volonté du Comité , ou qu'on perdra à
discuter l'ordre des matieres , le temps qu'on
auroit employé à discuter les matieres mêmes.
Ce Comité acquerroit trop d'ascendant sur
l'Assemblée ; la méditation a ses avantages ,
ma's les Motions subites tiennent à la liberté
de la Constitution . "
M. le Curé de Soupes a pensé de même
que les Lois se faisoient quelquefois trèsheureusement
par inspiration . On a oppasé
la question préalable à M. de Crillon , et la
question préalable a prévalu .
W
"« Il y a long - temps , a dit M. le Président
« que nous ne nous sommes occupés de la
Constitution , quoique vous aspiriez tous
à hâter ce travail . Je vous prie donc de
me permettre d'écarter , pendant ma Présidence
, toute Motion étrangère à la Constitution
et aux Finances.
#
"
"}
Cet engagement de l'Assemblée avccellemême
, déja si souvent contracté et si souvent
oublié , a été renouvelé aujourd'hui plus
solemnellement.
On est revenu , non précisémeut à la Constitution
, mais à des Supplémens aux Statuts
Municipaux . M. Target en a propose deux ,
sur l'union ou la divisiou des Municipalités ,
contre lesquels il s'est élevé des objections ,
( 209 )
et qu'on a fini par renvoyer aux Assemblées
de Département.
Anterieurement , M. Target s'est élevé
contre de fausses interprétations du nouveau
Plan d'Ordre Judiciairé.
(1
On a eu fort , a - t - il dit , de croire que
le Comité vouloit établir plus de deux degrés
de Jurisdiction . Les contestations seront
exclusivement portées , des Juges de Paix au
District , ou , soumises au District en premiere
instance , elles se termineront au Département
, tant qu'il ne s'agira que de
sommes au- dessous de 3ooo liv . Quant aux
affaires supérieures , l'appel du Tribunal de
District , sans passer par celui de Département
, ira directement à la Cour Supérieure .
Une seconde erreur non moins essen-.
tielle à détruire , consiste à croire que , dans
les grandes Villes , il y aura autant de Tribu
naux de District , qu'elles comprennent de
fois la population d'un District . Il n'y aura
jamais qu'un Tribunal , et seulement un plus
grand nombre de Juges. "
" Enfin , le Comite n'a jamais eu l'intention
de soumettre les Offices Ministériels à
P'Election. "
M. d'Epresmenil , peu satisfait de ces éclaircissemens
, à monté à la Tribune. « Ce n'est
pas , a -t- il dit , par une explication faite du
haut de cette Tribune , que vous rassurerez
tes esprits alarmes il faut que le Comité se
hâte de présenter de nouveaux articles , sur
lesquels on ne puisse elever des doutes ; car
le premier caractère d'une Loi est d'être
claire , et de pe donuer·lieu à aucune explication
. Je fais ensuite la Motion expresse
que le Comité de Constitution fasse délibérer
de suite l'Assemblée sur l'Organisation du
( 210 )
+
Pouvoir Judiciaire , attendu que tout le
Royaume langit sans Justice . "
.
M. Targalloit
repondre
à cette espèce
de defi , mais les clameurs
ont séparé
les
combattans
.
SERMENT DES GARDES NATIONALES.
Toujours au nom du Comité de Constitution
, M. Target a fait lecture de la formule
de serment qu'il entendoit imposer
aux Milices armées , formule suivant laquelle
, et jusqu'à leur organisation légale ,
ees Corps jureroient de maintenir la Constitution
de tout leur pouvoir ; d'être fideles
à la Nation , à la Loi , et au Roi , et de
prêter inain-forte , à la réquisition des Tribunaux
et des Municipalités , pour l'exécution
des Décrets et des Jugemens de l'Assenblée
Nationale..
Ce Projet méritoit un grave examen , M.
de Virieu en a le premier fait sentir le danger:
Je m'oppose , a- t - il dit , à l'adoption
de ce serment . Troupes réglées , Gardes
Nationales ont à remplir les mêmes devoirs
; pourquoi leur imposer un serment
diff rent ?
་ ་
"
"
"
Ce n'est pas à ceux qui doivent , surle-
champ et ponctuellement , obéir aux ordres
de leurs Chefs , à examiner st ces ordres
sont propres où non à maintenir la Constitution.
Leur fonction est d'okéir aux Lois ,
de les soutenir , et non de les juger. On leur
prescrit dés obligations sacrées envers la Constitution
, envers la Nation , envers la Loi , et
l'on semble regarder comme subalterne le devoir
d'étre fideles au Roi , au Chef suprême de
toutes les forces du Royaume , à l'arbitre des
( 21 )
ordres auxquels doivent obeir les Troupes réglees
et les Gardes nationales . Ceserment tend
à soustraire les Milices à l'Autorité Royale ,
et à leur donner une indépendance , à l'abri
de laquelle elles peuvent spontanément
isoler leurs intérêts , leurs droits et leurs
devoirs. J'opine à retrancher de la formule
le mot , maintenir la Constitution , et à
faire jurer aux Milice's Nationales d'être
fideles à la Constitution , à la Loi et au
Roi.
M. Barnave a pretendu détruire cette objection
par une distinction . Suivant lui , les
Gardes Nationales étoient destinées à défendre
la Constitution , et les Troupes réglées
à défendre le Royaume. D'ailleurs , a - t - il
ajouté , l'obéissance à la Constitution et
aux Corps intermédiaires du Pouvoir exécutif
, renferme implicitement l'obeissance
au Roi , dont il est , par conséquent, superflu
de prononcer le nom.
?
M. de Mirabeau , en examinant le problême
en Grammairien' , a trouvé que la
Loi et le Roi , après le mot Constitution.
formoient un pleonasme . Quant à l'expression
de maintenir , elle lui a para contrarier le
droje se réserve la Nation de changer
et de modifier sa Constitution ; les Gardes
Nationales et les Citoyens doivent seule--
ment être fidèles.
" Chez une Nation voisine , a- t - il dit encore
, lorsque le Parlement est assemblé , ou
ne prononce jamais le mot de Roi ; et cet
usage , loin d'être despectueur , est respectueux
; parce que le Roi ne doit jamais
être isolé , ni séparé de la Constitution : l
forme la partie intégrante d'un tout , par .
( 212 )
lequel et pour lequel seul il existe . ( 1 ) .
M. de Montlauzier et M. de Clermont-Tonherre
sont entrés dans les observations de
M. de Pirieu , et ont démontré que le Serinent
proposé feroit dégénérer la Constitution
cu Democratie Militaire. Mais cette crainte
n'a pas ébranlé M. Robespierre , qui s'est au
contraire déclaré fortement en faveur du
mot maintenir, comme essentiel à la liberté.
Tous les Citoyens , il est vrai , a -t- il dit .
doivent être fidèles à la Constitution ; mais
c'est aux Citoyens armés à la maintenir.
"3
M. Target s'est rendu aux lumieres de la
discussion , et a refondu son article en ces
termes , converti en Décret à l'unanimité :
"
En attendant que l'Assemblée Nationale
ait déterminé les bases sur lesquelles elle
réglera les -Milices et Gardes Nationales , les
Citoyens qui remplissent actuellement les .
fonctions d'Officiers ou de Soldats dans ces
Milices , et même, ceux qui se sont formés
sous le titre de Volontaires , seront tenus
de prêter , entre les mains des Officiers
Municipaux , en présence du Peuple , le Serment
d'être fideles à la Nation , à la Loi
et au Roi ; de maintenir de tout leur pouvoir
, sur la requisition des Corps Munici-
( 1 ) Pour compléter la citation de l'Opinant
, nous ajouterons qu'en effet il est interdit
de prononcer le nom de Roi dans
les débats ; inais il est en tête de la Constitution
et de tous les Sermens , parce que la
Loi a la sagesse de le considérer comme le
seul inamovible , inattaquable , et suprême
Représentant de la Souveraineté publique.
( 213
paux et Administratifs , la Constitution du
Royaume ; de prêter main - forte pour l'exécution
de leurs Jugemens , ainsi que pour
celle des Decrets de l'Assemblée Nationale ,
acceptés ou sanctionnés par le Roi.
M. Bailly , Maire de Paris , étant venu
siéger à l'Assemblée , a pris la parole pour
declarer qu'on avoit induit en erreur l'honorable
Membre qui lui avoit attribué , ainsi
qu'à M. de la Fayette , le conseil donné à
M. l'Archevêque de Paris de sortir du
Royaume ce bruit étoit destitué de fondement.
M. d'Epresménil , qui l'avoit rapporté ,
s'est élancé à la Tribune , aux rumeurs d'une
des extrémités de la Salle. « J'ai parlé , s'est - il
écrié , d'après le bruit public , dans un temps´
où l'on se sert de ces rapports pour incarcérer
des Citoyens , pour dénoncer et poursuivre
des Magistrats , des Militaires , des
Absens. Il est permis à un Membre de la
Législature d'employer ces mêmes bruits à
défendre l'innoceuce et la vertu. C'est sur
de pareilles autorités , ces mêmes bruits ,
MM. de Barentin et le Maréchal de Bro
glie, sont maintenant calomniés et poursuivis ;
et j'ajoute à quelques Membres de cette Assemblée
, qu'il y a plus de magnanimité à
se servir des bruits publics pour défendre ,
que pour accuser. »
que
A ces mots , et comme si chacun eût voulu
sacrifier la majesté de l'Assemblée à ses sentimens
personnels , il s'est fait un éclat d'applaudissemens
et de huées simultanées , d'une
part à la droite , de l'autre à la gauche du
Président.
4
Celui- ci n'a pu s'empêcher d'observer combien
ce contraste bizarre et fâcheux étoit
( 214 ).
"
contraire à la digniré et au respect de l'Assemblée
. Nous ressemblons , a- t-ildit , à ces
Habitans des montagnes de l'Indostan , qui
voient la tempête à droite et le soleil à
gauche. Environnés des Députés de tou´es
les Provinces , présentons - leur l'image de
l'union qui doit régner entre elles . "
Ces paroles ont ramené le calme. Ensuite
il a été décrété , sur une annonce de M. le
Garde - des- Sceaux , que la Chambre des Vacations
du Parlement de Rennes , seroit
admise demain à la Barre ,
DU JEUDI 7 JANVIER. SÉANCE DU
SOIR.
M. le Couleux de Canteleu ayant été .
nommé par le Roi Trésorier de la Caisse de
l'extraordinaire , il s'est élevé une longue discussion
sur l'incompatibilité de cette place
avec les fonctions de Député National . M.
le Coulteux y a mis fin , en déclarant que ,
dans l'alternative , son choix ne seroit pas
douteux , et qu'il s'honoreroit , avant tout ,
de rester Membre du Corps Législatif. L'Assemblée
a decidé qu'il n'y avoit pas lieu à
délibérer.
Parmi toutes les Nations connues , anciennes
et modernes , il ne s'en est trouvé qu'une
seule , l'Angleterre , qui ait su placer un Tribunal
Juge des Crimes d'Etat , entre la tyrannie
et la corruption ; qui ait su respecter .
les droits du Citoyen , en écartant de dessus
sa tête l'influence du despotisme d'un seul
et de celui de plusieurs , dans le jugement
de ces délits , où le premier intérêt de la Société
Civile . semble sʼarmer contre le Frévenu.
Des siècles de justice incorruptible ,
( 215 )
mille Sentences contre lesquelles il ne s'est
élevé aucun reproche , out suffisamment
prouvé l'excellence de l'Institution Angloise.
Aujourd'hui , cependant , dans une Scance
du soir , M. Goupil de Prefeln , Membre du
Comité des Recherches , a demandé , au nom
de ce Comité , un Décret qui autorisât tois
les Juges inférieurs des Provinces à pquisuivre
, décreter , interroger les Accuses du
Crime de Lèze- Nation , sauf à renvoyer au
besoin la Procédure et les Accusés au Châtelet
de Paris .
1
"
Cette Motion inattendue , reçue avec beau →
coup de défaveur , a cependant obtenu l'horneur
de l'ajournement.
M. l'Abbé Gouttes a fait un rapport relatif
à la Ville de Rouen , dont la Mun'-
cipalité demande l'autorisation de l'Assem
blée , pour lever un tribut , destiné an souilagement
des pauvres ; l'inertie du Com
merce et des Manufactures de cette Ville , ont
privé de travail 7 à 8000 Ouvriers et 4000
femmes de cette Ville.
Par des contributions volontaires , on a
recueilli plus de 300 , cco liv. Ces dons ont
été renouvelés ; mais il faut aujourd'hui un
autre secours .
On a objecté à cette demande que la
Municipalité de Rouen n'existeroit peutêtre
plus dans 15 jours , et on a renvoyé lá
décision à l'Assemblée de la Commune .
M. l'Abbé Gouttes a rapporté encore un
mode à fixer pour l'imposition des châteaux ,
maisons de campagnes , parcs et jardins , etc.
Le Comité des Finances proposoit de les
taxer comme par le passé , à raison de l'exploitation
, ou de la valeur lucrative , sans
que la somme pût monter à plus du double
( 216 )
}
de la maison la plus imposée dans la même
Communauté.
Ce décret a excité , tant sur les mots que
sur les choses , de très - longs débats qui se
sont terminés à minuit par un ajournement .
DU VENDREDI 8 JANVIER.
Un tres- grand nombre d'Adresses d'adhé
sion ont été mentionnées ; des dons patriotiques
considérables les ont suivies . Nous
réiterons nos regrets de ne pouvoir nous
engager dans cette Liste honorable , qui
absorberoit la moitié du Journal.
La Commission intermédiaire de la basse
Alsace annonce qu'elle a deja reçu la soumission
de quelques centaines de mille livres ,
pour la contribution patriotique.
a
Péronne à déja recueilli , pour le même
objet , une somme de 92,000 liv.
M. Dubois de Crance , Député de Champagne
, qui s'étoit rendu dans sa Patrie ,
pour concilier des Communautés divisées ,
a présenté , à son retour , dela part de leurs
Habitans , dont presque aucun n'est dans le
cas de payer la contribution patriotique ,
une offrande de 80 mille livres.
M. Thouret a terminé la lecture qu'il
avoit commencée hier d'une Instruction pour
les Assemblées Administratives ; ce travail
sera imprimé. Le Rapporteur l'a fait suivre
de l'article suivant , qui est devenu Décret
de l'Assemblée:
"
Que les Décrets de l'Assemblée Nationale
, rendus sur la formation , tant des Assemblees
Primaires et d'Elections que des
Administrations de Département et de District
, rédigés et classés dans l'ordre que l'Assemblée
( 217 )
semblée a adopté par son Décret du 22 Décembre
dernier , soient présentés à l'acceptation
du Roi ; que Sa Majesté soit suppliée
de les envoyer aux Tribunaux , Corps Administratifs
et Municipalités, pour être transcrits
dans leurs Registres , et publiés sans
délai dans tout le Royaume ; qu'elle soit
également suppliée de prendre les mesures
les plus convenables pour que l'exécution
en soit utilement surveillée et dirigée en
chaque Département ; pour que la convo
cation de l'Assemblée , qui doit élire les
Membres des Administrations de Département
et de District , ait lieu, au plus tard
du 1. au 15 de Février prochain. "
" L'Assemblée Nationale se réserve de
distinguer , dans les articles de ses Décrets
relatifs aux Assemblées représentatives des
Corps Administratifs , les articles constitutionnels
de ceux qui ne sont que règlementaires.
"
Ce Décret a été sauvé du milieu de plusieurs
observations et amendemens . Sur l'avis
de M. de Toulongeon , on y a joint l'article
suivant :

"
« Les Députés qui auront marqué et fixé
les Cantons de leurs Départemens d'ici à
huit jours , seront autorisés à les produire ;
cette division sera suivie provisoirement pour
la première Election seulement. "
"
M. Bureau de Puzy a rendu compte du
travail du Comité de Constitution , sur la
division du Royaume , et la formation des
Départemens . L'analyse de ce Rapport topographique
, présenté et écouté avec attention
, exigeroit plus de temps et d'espace.
que nous ne pouvons lui en donner.
Nous dirons seulement par résultat , que
No. 3. 16 Janvier 1790. L
( 218 )
soixante Départeniens sont presque entièrement
arrêtes , qu'on n'est pas d'accord sur
l'etablissement des autres , que , cependant ,
parmi les contestations élevées , quatre seulement
tiennent à des localites particulières ;
les autres tiennent au systême gêneral .
A peine ce Rapport étoit achevé , qu'on
a introduit la Chambre des Vacations de
Rennes ; M. le Président lui a parlé en ces
termes :
"
MESSIEURS ,
L'Assemblée Nationale a ordonné à tous
les Tribunaux du Royaume de transcrire sur
leurs Registres , sans retard et sans remontrances,
toutes les Lois qui leur seroient
adressées. Cependant vous avez réfusé l'enregistrement
du Décret qui prolonge les vacances
de votre Parlement. L'Assemblée
Nationale , étonnée de ce refus , vous a
mandes pour en savoir les motifs . Comment
les Lois se trouvent- elles arrêtées dans leur
execution ? Comment des Magistrats ont - ils
cessé de donner l'exemple de l'obéissance ?
Parlez J'Assemblée , juste dans les moindres
details , comme sur les grands objets ,
veut vous entendre ; et si la présence du
Corps Législateur vous rappelle l'inflexibilité
de ses principes , n'oubliez pas que vous paroissez
aussi devant les Pères de la Patrie .
toujours heureux de pouvoir en excuser les
enfans , et de ne trouver dans leurs torts
que les égareuens de leur esprit et de simples
erreurs. "
Il s'est fait un grand silence. M. le Président
de la Houssaye , chargé de la parole ,
( 219 )
a prononcé le Discours suivant , au nom des
dix Magistrats Bretons.
"
MESSIEURS ,
Impassibles comme la Loi dont nou³
sommes les organes , nous nous féliciton
de pouvoir donner en ce moment , au plu
juste des Rois , une grande preuve de notre
soumission , en exposant aux Représentans
de la Nation , les motifs et les titres qui ne
nous ont pas permis d'enregistrer les Lettres-
Patentes du 30 Novembre 1789 , portant
continuation des vacances de tous les Parlemens
du Royaume . Il n'est point de sacrifices
qui paroissent pénibles à de fideles
Sujets , lorsque , commandés par un Monarque
vertueux , ils ne sont réprouvés ni par les
devoirs sacrés de la conscience , ni par les
Lois, impérieuses de l'honneur. "
" Les Lettres-Patentes du 3 Novembre
étoient adressées an Parlement de Rennes ,
et nous n'en étions que quelques Membres isolés
; nous ne formions même plus la Chambre
des Vacations ; le terme fixé pour la tenue
de ses Séances étoit expiré le 17 Octobre
précédent ; elle n'existoit plus , et s'il fal-
Joit en créer une nouvelle ,le Parlement en
Corps pouvoit seul enregistrer le titre de son
établissement . »
"f
Nous étions dispersés dans la Province ,
et nous donnions à nos affaires personnelles
le peu de temps qui devoit s'écouler jusqu'à
la rentrée du Parlement , lorsque chacun
de nous a reçu une Lettre close qui lui enjoignoit
de se rendre à Rennes pour y attendre
les ordres du Roi.
"
"}
Malgré la distance des lieux , nõus.
nous sommes assemblés le 23 Novembre
Lji
( 220 )
Le Substitut du Procureur-Général nous a
présenté les Lettres - Patentes du 3 du même
mois ; mais nous n'aurions pu les enregistrer
que par un Arrêt , et nous étions sans
caractère pour le rendre. "

" Un motif plus impérieux encore s'opposoit
à l'enregistrement de cette Loi et de
toutes celles qui renversent également les
droits de la Province , droits au maintien
desquels notre serment nous oblige de veiller
, et dont il n'est pas en notre pouvoir de
consentir l'anéantissement. "
" Lorsqu'Anne de Bretagne épousa suecessivement
les Rois Charles VIII et Louis'
XII, lorsque les Bretons, assemblés à Vannes
en 1532 , consentirent à l'union de leur Duché
à la Couronne de France , le maintien de
leur antique Constitution fut garanti pardes
contrats solennels , renouvelés tous les deux
ans , toujours enregistrés au Parlement de
Rennes , en vertu de Lettres- Patentes , dont
les dernieres sont du mois de Mars 1789. "
་ ་
Ces contrats que des Ministres audacieux
ont quelquefois enfreints , mais dont
la justice de nos Rois a toujours rétabli l'exécution
, portent unanimement que non-seulement
les impôts , mais encore tout changement
dans l'ordre public de Bretagne , doit
être consenti par les Etats de cette Province.
"
" La nécessité de ce consentement fut la
principale , et en quelque sorte , la seule
barrière que les Bretons opposèrent si courageusement
aux Edits du mois de Mai 1788 ,
et notamment à celui qui mettoit tous les
Parlemens du Royaume en vacances. Cinquante-
quatre Députés des trois Ordres ,
envoyés à la Cour de toutes les parties de
( 221 )
"
་་
la Province; les Commissions intermédiaires
des Etats et les corporations réclamèrent
unanimement cette Loi constitutionnelle .
Tous les Avocats de Rennes , dont plusieurs
siégent dans cette Assemblée , disoient alors
au Roi vous ne laisserez pas subsister
des projets qui , quand ils n'offriroient que
des avantages , ne pourroient étre éxécutés
" sans le consentement des Etats : nos franchises
sont des droits et non pas des privileges
, comme on persuade à Votre Majesté
de les nommer pour la moins rendre
scrupuleuse à les enfreindre. Les Corps
ont des priviléges , les Nations ont des
. droits .
C
་ ་
ང་
་ ་
་་ Pour autoriser le Parlement de Rennes à
enregistrer,sans le consentement des Etats de
la Province , les Lois qui sanctionnent vos Décrets
, il faudroit , Messieurs , qu'elle ait
renoncé à ses franchises et libertés ; et vous
savez que dans les Assemblées qui ont précédé
la vôtre , tous les suffrages se sont
réunis pour le maintien de ces droits inviolables
que nos pères ont défeudus , et que
nous avons nous-mêmes reclamés avec un
zèle si persévérant . »
" Vous connoissez le voeu des deux premiers
Ordres rassemblés à Saint -Brieue . Les
Ecclésiastiques des Neuf Diocèses qui vous
ont envoyé des Députés , leur ont enjoint
de s'opposer à toutes les atteintes que l'on
pourro porter aux prérogatives de la Bretagne
. Les Communes de Rennes , Nantes ,
Dol , Dinan , Guérande , Fougères , Quimperlé
, Carhaix et Châteaulin , qui forment
plus des deux tiers de la Province , se sont
exprimées plus impérativement encore dans
leurs Cahiers . L'Assemblée a arrêté , dit la "
Liij
( 222 )
}
J
n
"
16
Sénéchaussée de Rennes , que ses Députés
aux Etats -Généraux seront nommes , à la
charge d'y présenter le cahier des griefs
de la Sénechaussée , et de s'y conforiner,
« sur-tout aux articles constitutionnels , de
conserversoigneusement les droits et franchises
de la Bretagne , notaisment son
droit de consentir , dans ses Etats , la loi,
l'impôt , et tout changement dans l'ordre
แ public de cette province. »
04
44
60
Tous ces cahiers , Messieurs , dont vous
êtes les dépositaires , nous ont tracé la route
que nous avons suivie ; et nous ne craignons
pas de le dire aux Représentans d'une Nation
loyale et généreuse , ils fixent immuablement
les bornes de votre pouvoir , jusqu'à
ee que les Etats de la Bretague , légalement
assemblés , aient renoncé expressément au
droit de consentir les Lois nouvelles : vouloir
les contraindre à les accepter , ce seroit une
infraction de la foi publique.
" Telle a donc été , Messieurs , notre position.
Le Parlement , en corps , pouvoit seul
enregistrer les Lettres-patentes qui lui étoient
adressées , et nous ne composions même plus
une Chambre de Vacations.
"L
>>

Cette Loi , et toutes celles qui ont été
rendues sur vos Décrets , ne peuvent être
publiées en Bretagne sans le consentement
de la Province. Les trois Ordres avoient réclamé
ce droit inherent à la Constitution ;
leur intention conbue étoit pour nous une
Loi inviolable , nous dévious eviter tout
éclat ; nous avons fidelement rempli cette
obligation : mais , comptables à nos Concitoyens
du dépôt de leurs droits , franchises
et libertés , nous p'avons pas dú les sacrifier
à des considérations pusillanimes. "
( 223 )
21
De vrais Magistrats ne sont accessibles
qu'à une crainte , celle de trahir leur devoir
; lorsqu'il devient impossible de le remplir
, se dépouiller du caractere dont ils soat
revêtus est un sacrifice nécessaire. Deux fois
mous l'avons offert ; deux fois nous avons
supplie Sa Majesté de nous permettre de
reporter dans la vie privée le serment à jamais
inviolable de notre fidelité au Monarque
et aux Lois ..
་་
"J
Vous approuverez , Messieurs , ce sentiment
; et lorsque vous examinerez les titres
dont nous venons de vous présenter le tableau
, vous reconnoitrez , nous n'en doutons
point , que les deux Nations sont egalement
liées par les contrats qui les ont unies ;` que
ces contrats forment des engagemens matuels ,
consentis librement , et que la France peut
d'autant moins s'y soustraire , qu'elle leur
doit une de ses plus precieuses possessions ."
DU SAMEDI 9 JANVIER 1790 .
Nous venons de rendre le Discours des
Magistrats mandés à la Barre , tel qu'il a
été déposé sur le Bureau . Aujourd'hui , après
la lecture du Procès - verbal , un Curé a demandé
qu'on y insérât les paroles par lesquelles
M. de la Houssaye , parlant en son
propre nom, avoit terminésa Barangue, et que
P'Orateur fut puni de son audace seditieuse.
Les deux phrases ainsi qualifiées par l'Opinant
, se réduisent , ou à- peu -près , à ce qu'on
rapporte , aux expressions suivantes :
La place que j'occupe en ce moment
honorera mon nom , ainsi que celui de mes
vertueux Collegues ( 1 ) .
( 1) Nous donnerons ce Discours entier au
No, suivant.
Liv
( 224 )
Cet incident n'a pas entraîné une longue
perte de temps ; l'Assemblée a décidé qu'il
n'y avoit pas lieu à délibérer.
De là l'on est entré dans cette fameuse
discussion , qui depuis un mois fixoit d'avance
Pattention publique , et que la présence et le
Discours des Magistrats de Rennes rendoient
encore plus intéressante.
La diversité , le contraste même des opinions
attendues , étoit un nouvel attrait à
la curiosité.
L'Assemblée s'est trouvée plus complète
que jamais ; une affluence immense de Peuple
environnoit la Salle , et le Public , dans les
Galeries , se préparoit à la discussion , à la
quelle on a vu dans le cours de la Séance
qu'il se croyoit en droit de prendre part ,
comme les Représentans de la France.
Six Orateurs se sont aujourd'hui disputés
le sort de la Chambre des Vacations de
Rennes .
W
M. le Vicomte de Mirabeau a ouvert la
premièreopinion en faveur de cette Chambre.
Vous avez entendu , a - t- il dit , le langage
simple et vrai de l'honneur , de la loyauté
de Magistrats sans reproche , et comme moi ,
Vous aurez reconnu le maintien ferme de
l'innocence accusée . Ils ont d'abord justifié
le refus d'enregistrement par la preuve de
leur incompétence personnelle ; ils étoient
sans caractere pour rendre cet Arrêt. L'intérêt
public a été l'unique guide de leur
conduite. D'ailleurs , il étoit impossible que
treize Magistrats pussent tenir la place d'une
Cour de 112 Membres , pour rendre la Justice
à une si grande Province. La rectitude
de leur conduite est fondée sur les Pactes ,
les Traités , les Conventions , les Usages ;
( 225 )
"
sur
sur tout ce que les hommes ont regardé j »
qu'ici comme sacré ; bien plus encore ,
un Serment solennel renouvelé tous le
deux ans avec le Monarque. Ils ont dû soutenir
des Contrats faits entre deux Nations ,
et qui ne pouvoient être détruits par une
seule des Parties contractantes . Aussi , dans
la célèbre nuit du 4 Août , où les races à
venir verront plutôt l'ivresse du patriotisme
que les calculs du raisonnement , les Députés
de Bretagne ont bien senti qu'ils ne
pouvoient renoncer aux Priviléges de la Province
. Un seul d'entre eux n'étoit pas lié par
ses Cahiers ; les autres reconnurent leur
insuffisance , et ont attendú le consentement
de leurs Commettans . J'avoue que je
ne saurois encore m'accoutumer à l'idée de
voir un Député repousser les ordres de ses
Mandataires et désobéir à leurs instructions .
Je tiens ici une Lettre même de M. le Chapelier
, dans laquelle il dit que tout ce qui
n'est pas impératif, doit être regardé comme
instruction . M. le Chapelier croyoit donc alors
aux Mandats impératifs ! »
L'Assemblée a admis dans son Procèsverbal
la réserve des Députés Bretons ; elle
a donc sanctionné les Droits et Privileges
de la Bretagne ; elle a reconnu qu'ils devoient
exister jusqu'à ce que l'adhésion formelle
au sacrifice des Priviléges , les eût
anéantis .
"
"
Cette adhésion est - elle arrivée ? D'abord
, je ne sais par quelle habitude on ne
lit dans cette Assemblée que les Adresses
qui portent adhésion , respect et félicitation ;
et je saisis ce moment pour reclamer contre
cet usage. Nous ne sommes pas infaillibles ;
il faut nous éclairer , et les louanges ne sont
Lv
( 226 )
pas le moyen d'y parvenir. D'ailleurs , Youdroit
- on prétendre que l'adhésion de quelques
Officiers Municipaux détruit les Mandats
du Peuple? Comme les Magistrats , je
vois d'autant moins ici l'assentiment du
Peuple Breton , que j'ai entre les mains la
Délibération d'une Conimunauté qui motive
son refus , plus fortement encore que la
Chambre des Vacations. Elle a renvoyé les
Décrets à l'Intendant ; elle affirme que la
Bretagne est une Nation distincte de la
France ; qu'elle fait , comme le Béarn , le
patrimoine de nos Rois , puisqu'elle n'a été
donnée qu'à eux, qu'eux seuls ont contracté ,
et non la Nation Françoise. On s'écriera .
que ce sont là les derniers soupirs de l'Aristocratie
expirante. Eh bien! Messieurs , ce
sont des Paysans Bas - Biétons qui ont conservé
la franchise et la générosité de leurs
aïeux . C'est une Communauté de 8000 hábitans
qui m'a chargé de vous présenter cet
Arrêté. Un grand nombre d'autres. Communautés
ont renvoyé vos Décrets à l'Intendant.
Ces protestations vous reviendront , si , vous
suivez votre devoir.
་་
>>
Je reviens aux Magistrats. Doivent - ils
être jugés par ceux qui sont en instance
avec eux , qui les ont inculpés et dénoncés ?
Au moment de les juger , nous sommes passionnés
contre eux . Je propose de decreter
que l'Assemblée ayant reconnu la pureté de
leurs motifs , décrete que leur conduite n'a
donné lieu à iucailpation ; que la delicatesse
de ces Magistrats ne peut souffrir du Décret
qui les a mandés à la Barre , et qu'ils sont
sous la sauve - garde de la Loi . »
Nous dirons que ce Discours , après avoir
te vingt fois interrompu , étoit à peine
( 227
achevé , que plusieurs coups de sifflet se
sont fait entendre dans les galeries. Tant
il est vrai qu'une classe du Public se donne
le droit de traiter et regarder les Députés
de la France comune des Comédiens !
La présence de M. le Chapelier a calmé
cette inconcevable effervescence.
"
« Les Magistrats que vous avez entendus ,
a-t-il dit , s'appuyent sur des Priviléges
qu'ils ont toujours violés , et que la Nation
désavoue. Je ne vois qu'une faute plus coupable
encore dans leur justification. Les
plus grands abus , ils prétendent devoir les
maintenir ; ils prennent le langage du Pouvoir
legislatif ; ils insultent à l'opinion du
Peuple , en prétendant qu'ils connoissent
mieux que lui ses intérêts ; ils ne reclament
les Priviléges effacés , que parce qu'ils servent
à son oppression ; ils préenent liasur
rection contre la force publique . C'est un
délit majeur que de se montrer un Corps
supérieur à tous les pouvoirs , de vouloir
tous les réunir , de confondre la puissance
nationale avec le despotisme , pour exciter
le Peuple contre elle. Si la Nation et le
Roi n'ont pas le droit de suspendre un
Tribunal , quelle sera donc leur autorité ? ,
"
« La Chambre des Vacations a enregistré
un grand nombre de Lois ; elle pouvoit done
enregistrer celle qu'on lui a présentée. » 、
་་
Nos stipulations , nous les avons soatemnes
avec courage , tandis que la Nation Francoise
, asservie soys les chaines ministerichtes ,
avolt oublié qu'elle avoit des Lois . Lorsque
nous avons quitte nos foyers pour nous trans.
porter ici , nous ignorions encore si elle bri
seroit un joug houteax. Nos esperances ont
eté devancées ; mais comme nos Commercars
Lvj
( 228 )
ne nous avoient pas chargés de faire le sacrifice
de nos Priviléges , que parce qu'ils
ne connoissoient et ne prévoyoient pas le
succès de vos efforts , en déplorant notre
impuissance , nous nous sommes rendus Garans
du voeu du Peuple Breton . Le plus
grand nombre des Villes , Bourgs , Paroisses
' ont adhéré avec empressement à notre démarche.
Dès que nous avons fait paroître
'établissement des Assemblées Administraives
, et la division du Royaume , la Proince
de Bretagne a été la première à adhérer
à ce Décret . Or il n'y a rien qui n'eface
plus absolument ces franchises que
cette division de la Province en cinq Départemens.
Le Peuple a pensé qu'il valoit
mieux avoir des Lois dont la Nation et le
Roi fussent Garans ; il a renonce à ses franchises
qui n'étayoient que le despotisme des
Nobles . Le Parlement n'a pas le droit de
parler de priviléges , quand le Peuple n'en
veut plus parler.
"
"
C'est insulter à- la - fois la raison , et se
jouer de l'autorité du Peuple , que de demander
des Etats particuliers pour vérifier la
Constitution , et de les demander dans une
Assemblée où il n'y a plus de Velo , au
moment où la Province a déja ses Représentans.
Et quelle est la composition de ces
Etats ? 800 Nobles , des Evêques et les Députés
des Chapitres y négocient les richesses
de la Nation ; et 42 Représentans sous le .
titre modeste et presque avilissant de Tiers-
Etat , représentant 2 millions d'individus.
Un Veto absolú accordé à chacune des deux
premières Chambres , augmente encore leur
influence. Imaginez les abus les plus ridieules
, l'aristocratie la plus offensante , la
( 229 )
féodalité la plus barbare , et vous aurez une
idée de l'Assemblée à laquelle les Magistrats
Bretons veulent confier le droit de juger
notre Constitution du Royaum‹.
"
« La Chambre des Vacations s'est · elle
crue autorisée par ces mêmes privilégès à
refuser de rendre la justice ? Le Parlement
se croit donc toujours supérieur à la Nation !
Personne ne sera représenté , et tout le monde
se dira Représentant ! C'est ainsi que les
Nobles disoient qu'ils représentoient leurs
Vassaux ; les Evêques , leurs Curés ; les Officiers
Municipaux nommés par les Ministres
ou l'Intendant , se croyent Représentans
de leurs Villes ; le Parlement se dit
Représentant de la Province. Tel étoit notre
Gouvernement. "
« Le Parlement réclame aujourd'hui les
franchises qu'il a toujours violées. Il n'a jamais
consulté les Etats ; il a même enregistré
plus de 10 millions d'impôts , sans
leur consentement.
"
On vous a dit que 18 Adresses avoient
été envoyées pour approuver la conduite du
Parlement , Nous avons vérifié cette assertion ;
il ne s'en est trouvé aucune . L'Adresse que
vient de vous déposer le Préopinant , je la
connois , et je la dénonce dans cette Assemblée.
C'est l'ouvrage d'un Gentilhomme
qui a surpris les signatures de quelques
Paysans qu'il a séduits . C'est une insurrection
fomentée par plusieurs Gentilshommes
contre vos Décrets. »
"
Comme Député Breton , j'ai dû vous
présenter les détails nécessaires pour éclairer
la discussion. Ceux que j'attaque sont mes
Concitoyens ; j'en ai reçu des marques d'estime
; mais le devoir commande , et j'obéis.
( 230 )
Je ne propose point de Décret , je me borne
jà demander que celui que vous porterez ,
prononce le dédommagément que ces Magistrats
doivent aux personnes à qui ils ont
refusé la justice . "
M. de Custine a demandé l'impression de
će Discours ; d'autres ont invoqué la même
distinction pour celui de M. le Vicomte de
Mirabeau: il a été décidé de les imprimer
collatéralement .
M. de Frondeville , Président au Parlement
de Rouen , a discuté et combattu la
plupart des assertions du Préopinant.
Co
Jepense, a - t - il dit en terminant , d'après
tous les motifs que j'ai développés , qu'il
n'y a pas lieu à délibérer, et que les Magis-
« trats de la Chambre des Vacations du Parlement
de Rennes doivent être invités à
retourner dans leur Patrie , et mis sous la
" sauve-garde de la Loi. "
་ ་
M. Barnave a prononcé une fort longue
dissertation , pour arriver aux résultats suivans
:
Ex
"
"
"
"
"
En envoyant ses Députés à l'Assemblée ,
la Bretagne s'est soumise aux resultats
d'un Corps deliberant . Si l'on n'admet pas
ce principe , il n'y a plus de Lois Lil
n'existe plus de Puissance publique. Les
Magistrals Bretons ont désobéi aux Lois;
ils doivent être déclarés incapables d'exer-
« cer aucune fonction publique . Si leur
« Proces est instruit , ils seront jagés séverement
, l'instruction sera dongue : il vaut
nieux user d'indulgence à leur égard , et
« les punir promptement. Cette punition en
imposera aux cerais de la liberté , qui
font , ea ce moment , tous leurs efforts
pour empêcher l'heureuse Revolution de
cet Empire. Tout annonce qu'il y a une
"
"
14
( 231 )
"
40
"
"
coalition formée entre plusieurs Parlemens ;
« que l'on a employé des moyens artificieux
pour animer le Peuple. Les ennemis de
" la Révolution ne rempliront pas leurs vues ;
mais ils peuvent faire répandre beaucoup
de sang . Si la guerre civile s'allume , ils
en seront les premieres victimes . Il faut
« les préserver de leur propre fureur . Soyons
sages pour eux : panissons , afin de ne pas
encourager par l'impunité ; préservons -les
des calamités qu'ils veulent faire naitre ,
pour conserver des Priviléges qui font le
malheur du Peuple.
"
"
"
"
"
" "}
M. d'Epresménil a suivi M. Barnave à la
Tribune , et a déployé un gearé d'argumentation
moias menaçante , plus délibérative ,
plus directe à la question de droit . Nous
rapporterons la semaine suivante ce Discours,
qui n'est pas susceptible d'un extrait trop
abrégé. M. d'Eprésménil a adopté les conclusions
de M. de Frondeville.
M. de Mirabeau a continué le débat par
des raisonnemens oratoires , diametralement
contraires à ceux du Préopinant . Un seul
fragment fera jager de la véhéménce de cet
Orateur.
་་
40
et
"
Le Discours qui a été prononcé cache
des desseins coupables : oa cherche à ral-
« lier tout ce qu'il peut y avoir d'espérances
« odieuses ; leur fierté sénatoriale veut enipêcher
les Bretons d'être libres . Ils voudroient
que les abus fussent éternels , et
que le régime feodal fut immuable. Qu'ils
apprennent qu'il n'y a d'immnable que la
raison , et qu'elle détruira bientôt toutes
» les Institutions vicieuses ! Vainement on
cherche à séparer le Monarque de sa Nation,
il sera toujours uni avec elle ; il triom-
་་
་་
"
86
66
( 232 )
"
phera de ceux qui veulent faire de lui un
instrament d'oppression. Les Magistrats
- ne réclament les anciens Priviléges que
pour asservir leurs Provinces ; ils parlent
" de leur conscience ; elle est le résultat de
leurs anciennes habitudes ; elle les porte
à conserver leurs usurpations .
"
"
་་
"
M. de Mirabeau dans ses conclusions a
constitué l'Assemblée , Tribunal , Dénonciatrice
et Partie publique.
" Toute Assemblée , a- t- il dit , exerce
sa propre police et juge les délits qui se
commettent dans son sein. Je conclus donc
à ce que l'on adopte la propre Déclaration ,
que les Magistrats Bretons sont venus nous
faire. Leur honneur et leur conscience ne
leur permettent pas d'obéir aux Lois . En
ce cas , ils se déclarent eux -mêmes incapables
d'exercer aucune fonction publique , jusqu'à
ce qu'ils aient juré obéissance à la Constitution
. "
Quant au crime de Lèze-Nation , résultant
de leur désobéissance au Décret de l'Assemblée
Nationale sanctionné par le Roi ,
je requiers que la co noissance en soit renvoyée
par- devant le Tribunal , chargé de
connoître de ces crimes et lesdits Magistrats
transférés devant lui , pour leur proces
leur être fait jusqu'à jugement définitif; qu'il
soit nommé quatre Commissaires dans l'Assemblée
, pour assister le Procureur du Roi
au Châtelet , dans son instruction .
2
"
La discussion s'étant animée de plus en
plus , une grande partie de l'Assemblée desiroit
juger la question sans désemparer. Après
un intervalle d'incertitude entre la pluralité
des suffrages , la nuit et la fatigue ont
dissous la Séance , à 5 heures passées .
( 233 )
On continue sans interruption l'Information
contre M. de Besenval. Nous avons dit
qu'elle se prolongeoit par l'addition de 60
nouveaux Témoins qu'a présentés la. Commune
Paris : plus de cinquante ont déja été
ouis , sans qu'il ait résulté de leurs dépositions
aucune charge contre l'Accusé , ni même
aucune connoissance des faits de la Plainte ,
autrès que ceux de notoriété publique . Dans
le nombre des Témoins , on entendit, le 30 Décembre
, MM. Creuzé de la Touche, Député de
Châtelleraud à l'Assemblée Nationale , et Alquier
, Député de la Rochelle. L'un et l'autre
déposerent en détail sur les évènemens du
mois de Juin relatifs à l'Assemblée Natio
nale , sans indiquer aucune charge personnelle
à M. de Besenval. Le 2 Janvier , on
ouit sept Témoins , et l'Audience fut troublée
de nouveau , par quelques Perturbateurs
de la Justice , qui mêlèrent leurs
observations au dire des Déposans et aux
discours du Rapporteur , qui , de rechef, fut
obligé de faire rétablir l'ordre , si indécem
ment , si cruellement violé. 17 Témoins déposèrent
encore le lendemain , sans fournir
plus d'indices que les précédens. M. Boucher
d'Argis a averti le Public qu'au premier
bruit il iroit porter ses plaintes à l'Assemblée
Nationale , et réclamer l'exécution de
ses Décrets qui imposent le silence aux Assistans
la Garde avoit été augmentée , etle
calme et maintenu . Le 7 , audition de
19 Témoins , parmi lesquels M. Bailly, Maire
de Paris , a déclaré n'avoir aucune connoissance
des faits , attendu son séjour à Versailles
, à l'époque des événemens. Ce Té(
234 )
moin a rapporte les difficultés mises aux déliberations
de l'Assemblée Nationale au mois
de Juin. Unc fille de boutique d'un Limonadier
a deposé avoir oui dire à deux Soldats
Suisses , fort peu mesurés envers leur
Général , qu'il leur avoit proposé vingt- deux
livres dix sous , s'ils youloient tous les deux
assieger Paris. 19 Témoins étoient assignés
pour le 8 , on me put en entendre que 2 :
le concours d'Auditeurs avoit augmenté ; il
s'éleva encore du tumulte , des mouvemens
alarmans obligèrent la Garde à pourvoir à
la súreté du lieu ; ce Détachement montra
autant de prudence que de fermeté ; il repoussa
les mal -intentionnés , et les contint
sans violence ; mais il fallut clorré l'Audience.
Leg , 6 autres témoins ouïs , et aucune
charge encore contre M. de Besenval;
plusieurs Ecrits inflammatoires publiés
dans la semaine ; la fausse annonce de
l'élargissement de l'Accusé , répandue et
criée par les Colporteurs ; enfin , les dispositions
qui s'étoient manifestées plusieurs
fois à l'Audience , ont fait pré
sager le danger dont les Lois , la Justice ,
l'honneur national , l'Accusé étoient menacés.
Lundi , le Châtelet a été entourré
d'une multitude nombreuse et malveuillante
, contre laquelle on a redoublé de
précautions , et qu'une Garde considé
rable a eu peine à réprimer.
Le Marquis de Favras a été transféré ,
le 7 , de l'Abbaye dans les Prisons du
Châtelet , et après interrogatoire , de((-
235 )
crété de prise-de - corps , ainsi que Mde.
son épouse. Interrogé le lendemain par
M. Quatremère , Conseiller au Châtelet,
et Commissaire de l'instruction , il a nié
constamment qu'il ait participé à aucun
complot , et traité defable monstrueuse
celui dont on l'accusoit. Nous rendrons
un compte détaillé de cette Procédure ,
lorsque nous pourrons le faire authentiquement.
M. de Favras a choisi pour
ses Conseils M. Liégard de Ligny ,
Avocat , et M. Guillard de la Ferreche,
Procureur au Châtelet,
Nous avons mis autant de soin que
d'intérêt à nous procurer des informations
sures du résultat des conférences
tenues chez M. le Duc de la Rochefau
cauld; mais quelque confiance que nous
ayons au rapport qui nous a étéfait , il
suffit que nous ne puissions en garantir
tous les détails , pour ne pas les publier.
Il est seulement certain qu'il y a eu de
la part des Députés , qui ont pris le titre
d'Impartiaux , un exposé de leurs principes
que nous regardons nous - mêmes
comme ceux de tous les bons Citoyens.
Nous allons les transcrired'apresyens.
copie
manuscrite qui nous arrive du Club
des Impartiaux. Nous ignorons encore
si cette Société est nombreuse , et si elle
inspire quelque confiance aux différens
partis ; mais nous osons prédire qu'elle
s'étendra rapidement dans la Capitale

( 236 )
et dans les Provinces , aussitôt que l'on
connoîtra le bon esprit qui la dirige .
Nous , Membres de l'Assemblée Nationale
, ennemis de toute mesure violente et
exagérée , séparés de tout intérêt personnel ,
réunis par le patriotisme , et devoués entierement
à la cause de la liberté nationale et
du salut public , professons et déclarons les
principes suivans :
« I. Fidèles jusqu'à la fin à nos devoirs ,
invariablement attachés aux véritables intérêts
du Peuple , nous ne cesserons de nous
opposer à tout projet qui tendroit à l'égarer
ou à compromettre ses droits , soit en
excitant insidieusement sa défiance , soit en
l'invitant au désordre et au mépris de la
Constitution et de l'Autorité légitime.
"
II. Nos moyens sont la justice , la vérité ,
la constance . »
"
T
« III. La Constitution doit être maintenue . '
Ce qu'elle pourroit avoir de défectueux , le
temps et l'expérience le manifesteront à la
Nation , qui le changera ou le modifiera à
son gré.
"
IV. Le maintien de la Constitution et
de la liberté dépend essentiellement de l'observation
des Lois , et l'observation des Lois
ne peut être assurée que par le Pouvoir exécutif.
Ilfaut donc se hâter de rendre au Roi
l'exercice de ce Pouvoir nécessaire , conformément
au voeu soleúnel de la Nation , et
aux principes Monarchiques reconnus et consacrés
par la Constitution.
"
33
V. La Constitution ayant aboli la distinction
politique des Ordres , un même titre
doit réunir tous les François , celui de Citoyen.
»
..44 VI. Nous défendrons de tout notre pou(
237 )
voir , sans acception de rang ni de personne ,
les droits de l'Homme et du Citoyen , droits
sacrés méconnus trop long - temps , mais trop
souvent violés aujourd'hui.
VII. Il est d'une sage politique d'attacher
tous les Citoyens à la Constitution. Si
son complément rendoit encore nécessaire
quelque innovation , il convient d'éviter, dans
l'exécution , tous moyens violens ; ils alarment
les Citoyens , aigrissent les esprits , menacent
les propriétés , multiplient les malheureux ,
et ne peuvent qu'accroître la détresse du
Peuple.
"(
"
VIII. Il est plus que temps de ramener
l'ordre , la paix et la sécurité. C'est le seul
moyen de sauver le Royaume et de rétablir
la confiance , le crédit public , et la perception
des impôts , sans lesquels on verroit
bientôt périr la Constitution elle- même , et
la liberté. »
"
. IX . Nul sans doute ne doit être inquiété
pour ses opinions Religieuses , ni pour le
Culte rendu en commun , à la Divinité , mais
l'expérience des siècles passés , la tranquillité
et l'intérêt de l'Etat , exigent que la Religion
Catholique continue à jouir seule dans le
Royaume , à titre de Religion Nationale ,
de la solennité du Culte public. "
" X. Pour assurer dans tous les cas et
contre tous les évènemens , la dépense du
Culte , l'entretien de ses Ministres , et les
secours dus aux pauvres , et fondés pour
eux , il est essentiel de conserver aux Eglises
une dotation territoriale ; en conséquence ,
il ne doit pas être fait d'autres aliénations
des biens du Clergé que celle décrétée le
19 Décembre dernier , comme secours extraordinaire
, jusqu'à ce que la dotation nécessaire
ait été déterminée .
( 238 )
1
" XI. Conformément au Décret du 2 Décembre
précédent , aucune disposition relative
, soit à l'aliénation , soit à la meilleure
répartition des biens de l'Eglise , ne doit
avoir lieu que d'après les instructions et sous
la surveillance des Provinces respectivement
intéressées .
}}
« XII. Une nouvelle Constitution demande
un autre ordre Judiciaire , dans lequel les
Tribunaux soient restreints au seul pouvoir
de juger. Mais on doit prendre tous les tempéramens
convenables pour concilier à l'égard
des anciens Magistrats , la nécessité
avec la justice.
72 XIII. La liberté de la presse doit être
soigneusement protégée , mais l'ordre public ,
l'honneur et la sureté de chaque Citoyen ,
demandent que la licence de la presse soit
réprimée , rien n'est donc plus instant que
de provoquer et de faire rendre sur cet objet ,
une Loi sage et prudemment motivée. "
" XIV. Toute force armée seroit redontable
à la liberté publique , et seroit le fléau
des Citoyens , si elle n'étoit contenue par
des règlemens sèvères et entierement subordonnée
au Pouvoir exécutif suprême ,
conservateur des droits de tous. Il faut donc
que l'armée et les Gardes Nationales soient
soumises au Monarque , comme le Monarque
lui-même doit étre soumis à la Loi.
39
XV. Nous réunirons tous nos efforts
pour opérer la prompte expédition des affaires
, accélérer la conclusion si désirable
de nos travaux , et sur-tout pour maintenir
l'union entre toutes les parties de ce vaste
Empire , dont l'intérêt est si essentiellement
d'être un seul et même Corps , sous la protection
et la dépendance de la Loi et du
Roi. >>
( 239 )
"
LETTRE DE M. PANCKOUCKE .
M.
Dans le Courrier de l'Europe , Nº. 1ª
page 4 , on lit ce qui suit :
"C
"
Il existoit un complot dirigé par un
M. de Favras , (qui a fait , à ce que
l'on assure
, un voyage à Londres avec le Sieur
Panckoucke , il y a environ trois mois ). "
" Toute cette parenthèse est en gros caractère
différent de celui du reste du récit .
« Je déclare que cette assertion est une
insigne méchanceté ; je ne connois point M.
de Faras ; je ne lui ai jamais écrit , ni parlé ;
je n'ai eu aucun rapport ni direct , ni indirect
avec lui. J'ai été à Londres au mois
d'Août dernier , et j'avois pour Compagnons
de voyages , M. de Cresne , mon gendre , et
M. Dupey, mon ami. Il faut espérer que
lorsqu'on aura éclairci et jugé toutes les
conspirations particulières , il se formera
enfin une réunion générale et universelle
de tous les bons Citoyens , pour poursuivre
Jes infâmes qui infectent les Journaux et
Gazettes d'une foule d'avis faux et calomnieux
, qui tendent à répandre des alarmes.
et à troubler l'ordre public.
"
10 Janvier 1790
P. S. La Séance de l'Assemblée Nationale
, du Lundi 12 , a duré jusqu'à sept
heures du soir , et a terminé la discussion
sur l'affaire de Bretagne. MM . de Cazalès ,
Barrère de Vieuzac , l'Abbé Maury , Fermond
, de Serent et de Clermont- Tonnerre
ont occupé la Tribune. Sur les conclusions
de ce dernier Orateur, l'Assemblée a décrété
ce qui suit :
( 240 )
"
"
a
L'Assemblée Nationale , improuvant la
« conduite des Magistrats de la Chambre des
« Vacations du Parlement de Rennes , et les
« motifs qu'ils ont allégués pour leur justification
, déclare que leur résistance à la Loi
les rend inhabiles à remplir aucunes fonctions
de Citoyens actifs , jusqu'à ce que, sur
leur requête présentée au Corps Législatif,
ils aient été admis à prêter le serment
de fidélité à la Constitution , décrété par
« l'Assemblée Nationale , et accepté par le.
Roi. »
"
"
"
"
"
"
"
"
Et , en exécution du présent Décret ,
l'Assemblée ordonne que les Magistrats.
de la Chambre des Vacations du Parle-
« ment de Rennes seront mandés à la Barre
« de l'Assemblée , pour y entendre le pré-
« sent Décret , par l'organe de M. le Pré-
"
" sident. "
Les violences méditées aux environs du :
Châtelet , la foule rassemblée Lundi soir .
et Mardi matin , pour demander la tête de
MM. de Besenval et de Favras , et menacer
même celle des Juges , ont fait armer toute,
la Garde Nationale , et pointer les canons.
Le même jour , plus de deux cents Soldats
de la Garde soldée , se sont réunis séditieusement
, aux Champs-Elisées : on les a enveloppés
, et renfermés au Dépôt de Saint--
Denis . Nous détaillerons tous ces faits la
semaine prochaine , en invitant nos Lecteurs
à se défier des fables qu'on débite en
ce moment.
1
MERCURE
DE FRANCE .
SAMEDI 23 JANVIER 1790 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
MES VOE UX,
J'AI vu les dignités , l'éclat & l'opulence ,
Et rien n'a pu tenter ma modefte eſpérance .
Un palais faftueux ne fait point le bonheur ;
Le bonheur , c'est la paix de l'efprit & du coeur.
Mais en vain ce fecret eft facile à comprendre ,
Il ne frappe que ceux qui font faits pour l'entendres
Plus on court le plaifir , & plus le plaifir fuit ;
Mes douces paffions sefpirent loin du bruit.
La médiocrité femble placer ma vie
Au deffus du mépris , au deffous de l'envie ;
Et s'il eft , des heureux , ils font dans cet étar.
C'eft - là qu'on peut jouir fans crime & fans éclat ;
N°. 4. 23 Jany, 1790.
146 MERCURE
C'eft de-là qu'on entend la voix de la fageſſe
Qui fe perd au deffus dans le bruit & l'ivreffe.
J'ai de doux fentimens , & n'ai point de regrets ;
Mes Voeux m'ont occupé fans me troubler jamais ;
Et ces tableaux rians que mon eſprit décore ,
S'effacent tour à tour , & me charment encore
Comme un fonge léger qui nous plaît au réveil.
Non, le bonheur n'eft point dans un vain appareil.
Cependant je voudrois , fur un côteau fertile ,
Une maifon modefte , un folitaire afile
Qui m'offrît du repos la douce volupté.
Son luxe , peu couteux , feroit la propreté.
Une fource abondante , en caſcade agitée ,”
Rouleroit les trésors de fon onde argentée
Dans un vallon tranquille & fait pour les Amours 5
Un rivage de fleurs couronneroit fon cours ;
Et c'eft-là que Zélis , mollément étendue ,
De fraîcheur & d'éclat verroit Fløre vaincue.
Chaque jour , il eft vrai , Zélis me fait fentir
D'un triomphe nouveau l'orgueil & le plaifir
Mais cet afile heureux doubleroit mon ivreffe.
Je verrois , fans témoin , fa taille enchantereffe
Se deffiner au loin fur un tapis de fleurs .
Sa voix, organe fait pour les tendres faveurs ,
Sa voix , qui dans nos jeux à mon ereille expire ,
Sonore & libre enfin , fçauroit mieux me féduire. "
Envain de tant d'appas l'art veut orner le prix ;
Le chef-d'oeuvre de l'art eft d'imiter Zélis .
DE FRANCE. 147
Laiſſez-moi la perfuivre au fond de ce bocage ;
Son eil répand l'amour , & fa bouche l'outrage ;
De fon bras délicat le fecours répété ,
Détourne doucement de fon fein agité
Ma main dont mes regards follicitent la grace ;
Sa langueur la trahit , fa pudeur l'embarraſſe ,
Zélis rougit , ſoupire , & ne ſe défend plus.
Cependant pour Cérès il faut quitter Vénus.
Qu'il eft doux d'égarer ſa vue & ſa penſée
Sur l'onde qui ferpente à travers la vallée ,
De refpirer en paix fur les monts embaumés
L'air qui baifa les fleurs & les fruits parfumés !
Heureux l'ami des Vers qui voit de fon afile
Et la Roche fauvage , & la Plaine fertile ,
Et le Pampre en fefton , riant fous le Figuier ,
Et le front des côteaux où règne l'Olivier!
Son oeil ne peut quitter ni la Forêt altière ,
Ni l'arbriffeau rampant fur la Mouffe légère ,
Ni les Jardins ficuris , ní les Mûriers touffus ,
Ni les dons de Pomone , aux fameaux fufpendus ;
Et fa Mufe redit cet enfemble admirable ,
De nos Jardins Anglois modèle inimitable.
Ah ! vous brillez en vain à mes yeux enchantés ,
Séjour divin , beaux lieux que Delille a chantés !
Mais fi ma foible voix ne charme point l'oreille ;
Si Flore fur fes vers épuifa fa corbeille ;
Je veux du moins , je veux , au retour du matin ,
De fes accords heureux faluer mon Jardin ,
G 2
148 MERCURE
Et tout près de la rive , affis fur la verdure ,
Du chef- d'oeuvre de l'Art cncenfer la Nature !
Ouvrez-vous à l'Amant, Bofquets , voûtes de fleurs ;
Sur mes yeux éblouis répandez vos douceurs !
En vain du Peuplier la feuille tremblotante ,
Sur les épis flottans portoit fon ombre errante ;
Vainement la rofée , en fuyant de l'Ormeau ,
Tomboit en diamant fur le jeune Sureau ;
L'air imprégné de feu me chaffe des Prairies ;
Ouvrez-vous , protégez mes douces rêveries !
C'eft fous l'ombrage frais que naquit l'Arr des Vers ,
Cet Art qui vit encor chez Parry , chez Bouflers ,
Que cultive avec gloire Imbert, mon premierMaître ,
Et qui de Léonard polit la voix champêtre :
Art charmant , n'es - tu pas un peu trop décrié ?
Les bons vers font plaifir , les mauvais font pitié ;
Mais je lirai les bons , & ma lyre tremblante
Mêlera quelques fons au concert qui m'enchante.
Venez Bertin , Fontane , & toi Venance auffi ,
Toi qui me déri·lois en peignant ton ennui ,
Et qui malgré le froc , étonné de ta grace ,
Dirigeois avec moi ton vol fur le Parnaſſe ;
Venez , de vos accords je veux m'environner ;
De Myrte & de Laurier je veux vous couronner !
Qu'un indigne Rival , dans fon jaloux délire ,
Infulte avec orgueil aux Maîtres de la Lyre ;
Qu'il les chaffe du trône où tendent tous les voeux :
Moi , je les aime tous , & me place après eux.
1
DE FRANCE. 149
Mais l'ombre s'épaiflit au fond de ce bocage ;
Déjà dans ce vallon le Zéphyr plus volage
A rafraîchi des Aeurs le calice odorant ;
Déjà je vois pâ'ir la pourpre du couchant ;
Et Phébus , en quittant fon éternel Empire ,
Sur les fommets voifins jette un dernier ſourire .
Toi , Zélis , viens auffi fourire à ces objets ,
A l'Amant le plus tendre , au Jardin le plus frais ;
Viens , fenfible toujours , mais plus impatiente ,
Mais refpirant l'amour qui pour toi me tourmente.
Hâte-toi , ce beau jour ne doit point revenir;
Regarde ce Cyprès ; il dit qu'il faut jouir.
Vois auffi cette fleur qui meurt dans la pouffière :
Tu vantois ce matin fa fraîcheur printanière ;
Elle a bailé ta bouche & couronné ton front ;
Eh bien ! tes agrémens ainfi difparoîtront.
Que dis-je ? ta beauté , ta jeuncffe brillante
Peut tomber à côté de la fcur expirante.
Tu frémis... & pourquoi ? Ce malheureux Vicillard ,
Chargé d'ans & de maux , attrifte ton regard.
Il avoit des amis , des enfans , une femme ;
La Mort a dévoré ce qui charma fon ame .
Ifolé maintenant , fans défir , fans-vigacur ;
Pour comble d'infortune il fent encor fon coeur.
Vois -tufon pied tremblant heurter contre la pierre?
Vois - tu fon oeil chercher un rayon de lumière ?
Hélas ! il apperçoit , éteints dans le tombeau ,
Les yeux qui l'animoient d'un feu toujours nouveau,
G 3
IS
MERCURE
La bouche qui fourit aux voeux de fa tendreffe ,
Et la main qui preffoit la fienne avec ivreſſe .
Dieux , détournez de lui ces objets effrayans ,
Des malheureux mortels inutiles tourmens !
Faut-il que tant de mal fuccède au bien fuprême ;
Et n'eft- ce point affez de perdre ce qu'on aime ?
Ah ! Zélis , par pitié pour fes longues douleurs ,
Laiffe-moi défirer la fin de fes malheurs !
Dans ce cercle de maux errant par habitude ,
Qu'a-t-il gagné de vivre ? hélas ! la certitude
De fouffrir fans remède & de mourir dans peu.
Dieux puiflans ! exaucez du moins mon dernier
Voeu.
Quand l'arrêt du Deftin brifera mon argile;
Quand la Mort , que j'attends d'un oeil ferme &
tranquille ,
Eteindra dans mon coeur l'efpérance & l'amour ;
Que Zélis fe conſole & m'oublie en ce jour !
Ou fi de vains regrets devoient trop la pourfuivre,
Ne pouvant m'oublier , qu'elle cefe de vivre !
Qu'importent les regrets que je n'entendrai plus ,
Et quel temps choifit-on pour payer nos vertas !
Zélis , je ne veux point qu'une douleur amère
Humecte de tes pleurs ma demeure dernière ,
Ni qu'une froide tombe , afile de la paix ,
De tes gémiſſemens retentiffe jamais :
Eh ! puiffions-nous plutôt, Amans vieillis enſemble,
Chérir au dernier jour le noeud qui nous raffemble ,
DE FRANCE.
Paffer en même temps dans l'éternelle nuit ,
Et defcendre au tombeau fans orgueil & fans bruit ! ·
Jouiffons cependant ; le temps, le licu nous preffe
Que la peur de la perdre augmente notre ivrefle
Couronnons- nous de fleurs, & que dans ce beau jour
Ton amour ſeul , Zélis , égale mon amour !
(Par M. Augufte Gaude. )
LA DIFFÉRENCE.
Qué dé lenteur en ce pays !
On n'y fçauroit avoir juſtice :
Vivé Bordeaux ! Il m'arriva jadis
Qué les Jurats , chargés de la police ,
Mé firent appliquer le fouet , la fleur de lis
( D'honneur pour une peccadille )
En une matinée , & fans qué jé ſourcille ;
Mais , à midi fonnant , avec mes bons amis ,
J'étois dé retour au logis ,
Pour manger foupe en famille.
( Par M. L... D***. }
&
4
852 MERCURE ·
SUITE des Réflexions fur la Baſtille
dévoilée.
20
ON lira dans ces précieux regiftres dont je
parle » Le Sr. Durand , Confeiller- Secrétaire du
Roi , ci - devant Commis général de la Caiffe
» des Emprunts. Pour avoir diverti les deniers
» de la Caiffe des Emprunts & des Gabelles «.
Eh bien , il falloit pendre M. le Secrétaire du
Roi , voleur de la Gabelle , comme le M. de Longuemain
du Mercure galant ; il falloit le pendre
tout comme un domeftique qui auroit volé douze
fous à fon Maître , puifqu'alors on pendoit pour
le vol . N'eft-il pas incompréhenfible qu'on foit
pendu pour un écu pris à un particulier , & qu'on
ne le foit pas pour cent mille écus pris au Roi ,
c'est - à-dire au peuple ? Il eft bien temps de mettre
fin à cette moftrueufe démence.
» Le Sr. Duprez , fa femme , fes filles & fes
domeftiques, de la Religion prétendue réformée.
» Pour avoir voulu fortir du Royaume «‹.
Do
cc.
Vraiment ils avoient grand tort de vouloir
fortir d'un Royaume où les Proteftans étoient fi
bien traités ! On ne fçauroit penfer de fang
froid à ce qui fe paffoit alors : cette époque de
la révocation de l'Edit de Nantes fut celle de
la tyrannie en délire. O Voltaire ! Eft- il poffible
que dans votre fiècle de Louis XIV , vous n'ayez
pas appefanti toute la juftice de l'Hiftoire fur ce
grand crime du Trône ; que vous ayez ménagé
les coups ! ..... Je fais vos motifs ; mais fur de
pareils fujets , ou il faut fe taire , ou il faut tout
dire.
DE FRANCE. 153
» L'Abbé Dubois , homme très - méchant &
chicantur «< ,
Quand on met un homme à la Baftille , parce
qu'il eft méchant , on cft plus méchant que lui.
Quant à ce qu'il étoit chicaneur , tout ce qu'on
pouvoit faire , c'étoit de renouveler l'Arrêt contre
Mde. Pimbéche.
On me défend , Monfieur , de plaider de ma vie ,
» Rolland. Il vouloit fe donner au diable «.
Apparemment qu'on voulut le prendre au mot ,
puifqu'on le mit à la Baſtille .
mau- Salomon Lecler , neuvcan Converti ,
» vais Catholique 4. Sans doute il en fera forti
bien mieux Converti , & bien plus attaché au
catholicifme . La Bastille eft un fi grand moyen
de perafion !
La folie des convulfions fit embaſtiller une
foule de perfonnes , entre autres une petite fille
de 7 ans , & une pauvre femme fujette à l'épilepfie
: ayant malheureufement été prife de fon accès
au milieu de la rue , on la crut convulfionnaire ,
& on l'arrêta.
לכ »FrançoisForcaffi,Italien-quidupoitdes
» Seigneurs de la Cour , en leur donnant des
» remèdies pour rajeunir «. "
Si ces remèdes pouvoient faire du mal , c'étoit
un délit à examiner dans les Tribunaux , & ledit
Forcaffi pouvoit , en ce cas , être mis au carcan
comme un charlatan dangereux ; mais fi débitant
des drogues for: innocentes , comme les
charlatans qui figurent fur le pont - neuf, il ne
faifoit que tirer de l'argent de ceux qui étoient
aflez fots pour croire qu'on pouvoit rajeunir , où
eft le mal ? Eft - il plus défendu de duper des Seigneurs
que de duper le Peuple ? Eft - il défendu
GS
14 MERCURE
de vivre aux dépens des fots ? Une grande partie
du genre humain n’a pas d'autre revenu.
כ כ
Malbay , qui aidoit M. le Duc de Nivernois
à fe ruiner . Eroit - il chargé de l'en empêcher
? Perfonne ne fe ruine tout feul , & en ce
genre on ne manque jamais d'aides. Mais fi l'on
n'eft pas mis à la Baftille pour ſe ruiner ,
comment
y met- on les aides ? C'eft une jurifprudence
toute particulière . Il eft vrai que le regiftre
obferve que ce Maibay avoit une fort belle femme.
Eft ce encore là un cas de Baſtille ? Pourquoi
pas ?
-
Angélique Noël , fille d'un ouvrier. - Pour
avoir caffé beaucoup de vitres chez fon père ,
a à l'occafion de Saint- Médard «.
C'eft payer cher les vitres caffées .
-
>> Barneville. Partifan du frère Auguftin « .
C'étoit donc une terrible choſe que d'être partifan
du frère Auguſtin ?
» Catherine Querot. Elle brochoit des imprimés
qui étoient des ouvrages janféniftes « .
Hélas ! cette pauvre Brocheufe ne favoit peutêtre
pas lire . C'étoit donc un crime , même de
brocher des ouvrages janféniftes , & il falloit favoir
, avant de brocher , fi les feuilles n'étoient pas
janféniftes . Cela n'eft pas aifé ; mais en récompenfe ,
cela eft fi équitable , fi important , fi néceflaire !
53
כ כ
Marguerite Corcon , intrigante , qui dennoit
de mauvais confeils à Mde . de Morlac ,
qui plaidoit contre Mr. de Morlac «. Il faut
croire que ce procès de Mde . de Morlac , contre
M. de Morlac , intéreffeit au moins le repos de
la France , & peut-être celui de l'Europe , pufque
de mauvais confeils dans cette affaire , faifoient
cuvrir les portes du royal château de la Baſtille.
DE FRANCE. 115
» La Dlle. Dupont , foupçonnée d'avoir connoif
fance des Auteurs des vers contre le Roi « .
Il y auroit trop à dire fur cet article on s'en
rapporte aux réflexions du lecteur.
" L'Abbé Langlet du Frénoy , Auteur d'un
→ Almanach où il faifoit l'éloge de la Maiſon
de Stuart , & établifloit que le Prince Edouard
» étoit le légitime héritier de la Couronne d'Angleterre,
& le Roi George un ufurpateur «.
Cet article eft remarquable. L'Ecoffois Hume
dans fon Hiftoire d'Angleterre , a fait auffi l'éloge
de la Maifon de Stuart , & on ne lui en a point
fait un crime en Angleterre il eft étrange que
c'en foit un en France. L'Abbé Langlet établit
que le Prince Edouard étoit le légitime héritier de
la couronne d'Angleterre. Il avoit tort ; car la
Maifon de Hanovre avoit été bien légalement
appelée au Trône par les Repréfentans de la
nation Angloife ; mais il n'avoit tort qu'aux
yeux de la raifon ; car d'ailleurs il étoit de l'avis
de Louis XIV , qui avoit reconnu le fils de Jacques
fecond pour Prince de Galles ; & puis
qu'importe l'opinion d'un particulier François fur
la couronne d'Angleterre ? C'étoit le cas de dire
comme le Roi de Pruffe , a- t-il cent cinquante mille
hommes , pour que je lui réponde ? Mais en 1748 ,
on avoit eu là lâcheté de faire arrêter à Paris
le Prétendant qui fe repofoit fur la foi des afiles
fur la foi royale ; & par une autre lâcheté,
en 1750 , on faifoit fa cour au Ministère Anglois
, en opprimant un Citoyen François . L'hiftoire
! elle n'a pas été écrite jufqu'ici : c'eſt à
elle maintenant à faire juftice ; elle la fera.
Voici un autre article non moins digne d'attention.
Le Sieur de Monchenu , Meftre de Camp de
G 6
156 MERCURE
» Cavalerie & Ecuyer du Roi .
- Pour avoir
tué fon Laquais d'un coup d'épée . Entré à la
» Baftille le Mars 1750 , forti le 20 du même
mois. Il y avoit déjà été en 1744 pour la
» même affaire «e .
C'est pour une affaire toute femblable que , de
nos jours, le Lord Ferrers a été pendu à Londres.
Ici l'on en a été quitte pour quinze jours de
Baftille . C'étoit - là un des motifs principaux qui
donnoient tant de partifans aux lettres de cachet
: elles étoient faites pour affurer l'impunité
des grands & l'oppreffion des foibles double
avantage inappréciable ! Ceux qui penſent ainfi
doivent trouver l'Angleterre bien à plaindre : elle
n'a point de Baftille , & l'on y pend les Lords
qui tuent leurs Laquais. Pauvre nation !
:
Une particularité fort fingulière , rapportée dans
une Lettre de Mr. Briffot de Warville ( troifième
Livra fon , page 77 ) , fa't voir l'horreur
bien naturelle que nos Vifirs & nos Bachas François
av ient pour l'Angleterre. M. Briffot de Warville
fut mis à la Baftille en 1784 , au retour
d'un voyage d'Angleterre , qui le fit foupçonner
fort injuftement , d'avoir eu part à quelques- unes
de ces groffières & fcandaleufes latires qu'on
ne manquoit pas alors de faire annoncer ou circuler
à Londres , pour les faire acheter par la
Cour de France. Il ne lui fut pas difficile de faire
voir que ces productions , platement infames ,
n'étoient & ne pouvoient jamais être l'ouvrage
d'un homme de Lettres ( 1 ) . Il fut queſtion de
(1) Je n'ai jamais eu les honneurs de la Baftille ;
cependant la bonne volonté de quelques perfonnes
s'eft efforcée de me les procurer de fort bonne
heure. En 1764 , on voulut me faire paffer pour
DE FRANCE. 157
fon élargiffement ; le Lieutenant de Police fut
chargé de le lui promettre comme très- prochain ,
mais fous la condition qu'il donneroit fa parole
d'honneur de ne pas retourner à Londres . M. de
Briffot fort étonné demande le motif de cette
condition : Pas d'autre , lui répondit- on , que la
haine du Minifire ( M. de Vergennes ) contre
l'Angleterre , & la crainte qu'il a de voir répandre
ici les principes de la liberté.
Oh oui , elle étoit bien fentie & bien profonde
, cette averfion que les tyrans & les flatteurs
avoient an fond de l'ame pour le pays de
la liberté. Malgré l'habitude , qui étoit chez
eux d'étiquette , de contraindre & de mafquer
toutes leurs impreffions , celle qu'ils éprouvoient
dès qu'on louoit devant eux le Gouvernement
d'Angleterre , fe manifeftoit auffi-tôt fur leur vifage
, & un moment après l'aigreur perçoit dans
leurs difcours. Aufli un des lieux communs de la
flatterie les plus ufités à Verfailles , c'étoit de
tourner en ridicule la prétendue liberté Angloife ,
& de foutenir que nous en avions une beaucoup
autour d'une quarantaine de couplets contre je ne
fais quel Edit de finances je n'ai jamais lu l'Edit
ni les couplets , je favois feulement , par la voix
publique , qu'ils étoient extrêmement plats . Je crus
pouvoir , fans trop d'amour-propre , obferver à
un homme en place , que ce n'étoit pas - là mon
ftyle. » Oh ! me dit-il , comire fi nous ne favions
pas qu'on déguile fon ftyle ! Sans doute , lui
" dis- je , il y a tant d'honneur & de profit à être mis
» à la Baftille, & à paffer pour un fot « ! Je n'ai pas
befoin de dire que celui à qui je parlois éteit un
des hommes les plus bornés qu'aient jamais occupé
»
le ministère.
758 MERCURE
plus étendue. J'ai vu des gens affez fimples pour
répondre de bonne foi à ces propos de convention
, qui n'étoient en effet que des mots de fignalement.
Je n'y ai jamais répondu que par le
fourire du mépris , & tous ceux à qui je les ai
entendu tenir , ont été jugés pour moi.
Il eft de fait qu'à Verſailles , dans les 20 dernières
années du règne de Louis XV , on redoutoit
& l'on déteftoit l'Angleterre comme exemple
cent fois plus que comme rivale. C'étoit un des
griefs de la Cour contre les Gens de Lettres
qu'on acculoit d'anglomanie. On auroit voulu
voir abîmer fous les flots , non pas la nation
qui nous avoit battus , humiliés , écrafés dans
les quatre parties du monde ; mais cette Ifle fi
fièrement Républicaine , où les vengeances & les
attentats du Defpotifme François ne pouvoient
pas pénétrer , & qui faifoit dire à tous les gens
capables de penfer : Il y a donc fi près de nous
des hommes libres !
On doit s'attendre que tous les genres d'inf
ruction peuvent le trouver dans un Ouvrage
qui n'eft qu'un expofé de toutes les fortes d'injuftices.
Pour le confirmer dans la jufte horreur
qu'infpire depuis long-temps notre régime fifcal
à ceux qui ont un coeur & de la raison , il faut
lire l'article qui concerne M. Rubigni de Berreval
, Tanneur de Paris , mis à la Baftille en 1777 .
pour avoir écrit des Mémoires préfentés au Miniftère
contre le défaftreux impôt de la marque
des cuirs. Il n'y a peut-être point d'affaire qui
falle mieux connoître tout ce qu'avoit de vicieux
& de funefte le fyftême arbitraire de notre adminiftration
. Ce digne citoyen avoit mérité la
protection & les encouragemens de deux Miniftres
des finances , éclairés & vertueux
Ma
Turgot & M. Necker , qui avoient rendu jice
1
DE FRANCE. 159
à la fageffe de fes vûes & à fes intentions patriotiques.
Mais en conféquence , il avoit dû s'attirer
l'animadverfion de l'Abbé Terray , & furtout
l'implacable haine de la Régie des Cuirs. Il
en cite un témoignage authentique , dans une
lettre de l'un des Directeurs de la Régie à un
de fes Infpecteurs. » La Compagnie , Monfieur ,
» eft inftruite que c'eft le Sieur de Berteval qui
» écrit contre elle : il faut faire des procès à ce
particulier , l'écrafer , fi fairefe peui : vos places
» en dépendent «<.
ל כ
Ne foyons point furpris de cette lettre. L'intérêt
, für - tout dans les Compagnies , ne procède
pas autrement ; cela eft dans l'ordre . M. de
Berteval avoit démontré » qu'avant l'impôt il fe fabriquoit
plus de 46000 cuirs; que depuis l'impôt
» il ne s'en fabriquoit plus que 6000 de toute ef-
» pèce ; qu'en 1759 , il exiſtoit dans les principales
» villes du Royaume 622 Tannerics ; qu'en 1775,
» elles fe trouvoient réduites à 198 ; que la Régie
des Cuirs a détruit la bonne fabrication , troublé
le repos & le commerce de 30 mille fa-
» milles , caufé une émigration prodigieufe d'Ouvriers
habiles ; qu'enfin elle coutoit à l'Etat
depuis 1759 une perte de 160 millions .
ככ
( Le calcul a été vérifié dans l'Affemblée des
Notables , par Mrs. Fourqueux & Dupont ) .
en
L'Auteur d'un Mémoire de cette importance
& de cette utilité , auroit été honoré & confulté
à Londres par la Chambre des Communes ; mais
ici une Régie étoit une puiffance inviolable . On
effaya d'abord de perdre M. de Berteval ,
faifant mettre dans fon magafin de fauffes marques
à cuir par le Commis chargé de les vifier ;
ce crime ufé fut inutile & impuni . On eflaya
enfuite de l'intimider , en exigeant de lui , dans
une audience publique de Police , qu'il renonçác,
1
160 MERCURE
à tout projet d'écrire contre la Régie. Il refufa .
I reftoit la grande raffource , la reffource univerfelle
, la Baftille ; & quoiqu'il für protégé par
M. Necker alors en place , cependant comme
chaque Miniftre éroit defpote dans fon département
, on obtint de celui de Paris un ordre
pour arrêter en plein jour un commerçant eftimé
, un père de famille qu'on arracha es bras
de fa fene & de fes enfans. Il fut élargi. au
bout de quelques jours ; mais en avoit porté le
grand coup , il y avoit cu fcandale ; un commerçant
n'eft pas emptifonné de cette manière , fans
que fes affaires & fa réputation en fouffrent au
moins quelque temps , fans qu'il foit au moins
un peu dégoûté d'écrire pour la chofe publique
contre une Régie qui s'occupe de fa chofe particulière
; & c'eft ainfi que tout est au mieux dans
le meilleur des mondes poffibles .
J'invite tous les bons citoyens qui font à
portée de communiquer de plus près avec le
peuple & de fe faire entendre de lui , les Curés
, par exemple , ces hommes fi utiles & fi eftimables
, à qui la nation vient de rendre juftice
en leur faifant un fort meilleur , je les invite à
faire comprendre au peuple , autant qu'ils le
pourront , lui répéter fans ceffe que leur bienêtre
eft déformais auré par la Loi conftitutionnelle
, qui fait dépendre de leurs Représentans
feuls la création des impôts , & des Affemblées
Provinciales , la répartition de ces mêmes impôts.
Graces à cette Loi fi équitable & fi néceffaire ,
ils font furs de n'être jamais opprimés. Il y a
cette différence entre le régime fifcal arbitraire ,
& l'impôt légalement confenti , que dans l'un ,
le miniftre , qui étoit toujours le roi du moment
, ne s'embarraſoit auffi que du moment ,
parce qu'il n'étoit pas sûr d'étre le roi du len-
1
DE FRANCE. 161
demain ; qu'en conféquence il n'examinoit pas fi
l'impôt étoit funefte , vexatoire , oppreffif , pourvu
qu'il lui rendit de l'argent dans le moment ,
l'argent étant la feule chofe qu'on lui demandât
& qui pût lui faire conferver la place . Au contraire
, dans l'autre fyftême , dans celui de
l'impôt légalement confenti , l'on n'a pas à craindre
de vexation ; puifque ceux qui doivent le
décréter & le répartir , font aufli ceux qui , dans
tous les temps , doivent le payer comme les autres
; & au lieu d'avoir à répondre feulement
au Roi ou à la Cour qui difoient toujours , il
faut de l'argent , ils ont déformais à répondre à
la nation entière qui leur dira : Je ne dois donner
que l'argent néceffaire. La différence eft immente
; faites-la bien fentir au peupic ; perfuadezlui
bien qu'il eft de fon intérêt de payer avec
docilité & bonne volonté le fubfide légitimement
réparti ; qu'il ne feroit pas excufable de chercher
à s'y fouftraite ; que bientôt il feroit puni d'une
réfiftance coupable , par les défordres d'une anarchic
perpétuée , & que s'il ne s'en rapporte pas
fes représentans , il deviendra la proie de fes ennemis.
Ce n'eft pas fans raifon que je recommande
cette exhortation falutaire : de gens fe font
efforcés déjà de lui perfuader que puifqu'il étoit
libre , il ne devoit rien payer ce feroit un
moyen für pour qu'il ne fût pas libre long- temps.
: trop
:
à
Quelque envie que j'aie d'abréger cet article
qui s'alonge malgré moi , il n'eft pas poffible
de ne pas faire mention d'un trait unique dans
l'hiftoire de l'inhumanité , & qu'on ne pourroit
pas croire , s'il n'étoit attefté par les regiftres
infaillibles & irréfragables de la Baftille c'eft
un vieillard plus que centenaire , M. Conftant ,'
enfermé dans cette prifon d'Etat , les Mars 1760 ,
forti le 10 Avril de la même année. Le regiſtre
762 MERCURE
porte Il avoit alors cent onze ans , &fe portoit
à merveille. Les Rédacteurs ajoutent que le motif
de fa détention n'est pas exprimé. Je n'en fuis
pas furpris ; mais je le fuis qu'ils aient ignoré
un fait qui a été public & qui fit alors beaucoup
de bruit. Il eft fans doute curieux de favoir ce
qui fit mettre dans une Baftille un homme de
cette extraordinaire vieilleffe , & fi fort au delà
de cet âge où la Loi même n'emprisonne plus
les débiteurs. Ce M. Conftant , qui d'ailleurs
étoit un citoyen très bien famé , avoit obtenu
une petite penfion du Roi Louis XV , en fa qualité
rare de centenaire. Comme elle n'étoit pas
exactement payée , & qu'il étoit preffé de jouir,
il alla fe plaindre à l'audience publique du Miniftre
, le Comte de St. Florentin : apparemment
qu'il fe fervit un peu du droit de fon âge , & ne
mit pas dans fes expreffions & dans fon ton la
efure parfaite que comportait l'étiquette da
lien : quoi qu'il en foit , le manque de refpect fut
puni par trente-cinq jours de Baftille : c'étoit le
moins que l'on dût à la Majesté d'un Miniftre ,
à qui l'on ofoit reprocher de ne pas payer ce
qu'avoit accordé la bonté du Roi.
Quel eft le but & le réfultat de ces obfervations
? le voici au moment où j'écris , la caufe
de la liberté à celle du defpotifme font plaidées
contradictoirement d'un bout de l'Europe à l'autre
, & tout ami de l'humanité a droit d'intervenir
au procès . Je ne le porterai pas , fans
doute , au Divan de Conftantinople : on ne ine
comprendroit pas ; mais les autres Puiffances font
plus ou moins éclairées ; les Princes lifent , leurs
enfans lifent. Ils ont lu fouvent , il eft vrai , que
le pouvoir abfolu tendoit à l'oppreflion des peuples
; on en convient affez ; mais qu'il ne foit
ni avantageux ni défirable pour les Monarques
DE FRANCE. 163
:
eux - mêmes , c'eft ce qui n'eft pas , à beaucoup
près, auffi reconnu, & ce qui pourtant n'eft pas moins
inconteftable. On fe garde bien de le leur dire ;
au contraire , on leur répète , on leur inculque
fans celle que leur plus grand intérêt , celui à
qui tout doit céder , c'eft qu'ils foient maîtres
abfolus. Eh bien les Mémoires de la Baftille
peuvent être une pièce probante au procès. On
fait que la feule réponse à toutes les plaintes , à
toutes les réclamations , c'étoit la raifon d'Etat.
Je m'adreffe à tous les fauteurs du defpotifme &
leur dis Je vous fomme , je vous adjure , au
milieu de cette foule innombrable de prifonniers
renfermés arbitrairement depuis Richelieu jufqu'à
nas jours , de m'en citer un feul ( 1 ) que Fintérêt
de l'Etat ait ordonné de priver du droit
légitime qui appartient à tous les hommes , d'être
jugés légalement & publiquement. Je vous défie
de me prouver que l'intérêt du Roi , l'autorité du
Roi ayent jamais été le motif d'aucune de ces
détentions tyranniques . Au contraire , tous les
faits , tous fans exception , prouvent évidemment
que le principe de ces odieux emprisonnemens a
toujours été un intérêt particulier , & fur - tout
cet intérêt commun à tous les agens du pouvoir ,
d'être tout puiffans , chacun dans leur place. Je
conclus , & vous ne pouvez nier ma conclufion ,
que le defpotifme eft excellent pour tous ceux
qui en font les miniftres , excellent pour leurs
paffions , leur fortune , leur orgueil , leurs ven-
( 1 ) J'excepte le feul homme au mafque de fer ,
fait unique dans toutes les circonftances , & qu'on
ne peut affimiler à rien ; qui d'ailleurs ne prouveroit
rien encore , puifqu'il faudroit partir d'une
première faute , d'une première injuſtice qu'il ne
falloit pas commettre ,
164 MERCURE
geances , leurs plaifirs , déteftable pour les peuples
qu'il écrafe , & déteftable auffi pour les Rois
qu'il fait abhorrer & méprifer , & dont il produit
toutes les fautes , tous les malheurs & quelquefois
la ruine,
Il y a un fond de juftice dans tous les hommes ,
& les peuples fentent fi bien que ce ne font
pas Is Rois qui fost intéreflés à régner defpotiquement
, que c'eft toujours vers eux qu'ils élèvent
leurs voix & leurs plaintes contre tous les
actes da defpotifme ; & dun autre côté , les Miniftres
ont toujours fi bien fenti la même vérité ,
qu'ils ont cu pour maxime conftante d'empêcher ,
par toute forte de moyens , que la plainte puiffe
jamais parvenir à l'oreille du Monarque .
Je fuppofe , comine nous l'avons vu dans
quelques Contes de Fées , qu'il y cût une puiffance
furnaturelle qui fût forcer les hommes à
proférer tout ce qui eft au fond de leur coeur
de manière que leur penfée la plus fecrète vînt ,
malgré eux , fe placer fur leurs lèvres voici ,
dans la plus exacte vérité , ce que les courtifans
auroient dit au Roi toute la journée : » Sire ,
quand nous vous difons que votre pouvoir
» doit être abfolu , illimité , au deflus de toutes

ככ
les Loix , & que ce pouvoir vous vient de
» Dieu , ce n'eft pas que nous en croyons un
» mot; nous favons bien que Dieu n'a donné à
perfonne un pareil pouvoir ; ce n'eft pas non
plus , que vous ayez befoin d'un pouvoir de
» cette cfpèce : quand le vôtre ne feroit que ce
qu'il doit être , c'eft - à- dire , celui de faire exé-
» cuter la Loi , votre rang vous élève tellement
au deffus de tous les autres hommes , il met
» fi facilement à votre difpofition toutes les
jouiffances poffibles , fans nuire à celles des
» autres , qu'à moins que vous ne fuffiez in-
כ כ
20
DE FRANCE.
165
·
לכ

"
>
fenfé , vous ne pouvez pas avoir envie d'être
injufte envers qui que ce foit . Mais , Sire , il
» n'en eft pas de même de nous ; fr votre for-
» tune eft faite , la nôtre ne l'eft pas vous êtes
trop grand pour avoir rien à difputer , à en-
» vier à perfonne ; mais nous il nous faut des
" riche ffes , des honneurs & du pouvoir ; nous
» avons des ennemis , des concurrens , des ja-
→ loux des détracteurs , & nous voulons
» comme de raifon , envahir , ufurper , dé-
" pouiller , infulter , opprimer , nous venger im-
» punément ; & pour cela , Sire , s'il n'eft pas
» néceffaire que vous foyez abfolu pour votre
propre compte , il faut du moins que vous le
foyez pour le nôtre ; il faut qu'en votre nom
» nous puiflions tout faire & tout ofer ; que jamais
vous ne parliez à perfonne qu'à nous ,
» parce qu'on pourroit vous dire la vérité , &
qu'il ne faut pas que vous la fachiez jamais ;
>> il faut qu'il y ait des Baftilles pour intimider
les infolens qui s'aviferoient de trouver mau-
"" vais que nous gouvernions fous votre noin ;
» il faut fur-tout que vos Miniftres ne rendent
jamais compte qu'à vous feul & dans le plus
grand fecret , parce que ne vous difant ja-
» mais que ce qu'ils voudront vous dire , il eft
» clair que vous ne faurez jamais que ce qu'ils
» voudront bien que vous fachiez. En un mot ,
» Sire , tout le fecret de l'art de régner confifte
» dans ce principe , que pour qu'un Roi foit
» vraiment Roi , il faut que les dépofitaires de
» fon autorité puiffent en abufer de toute ma-
» nière , & faire tout le mal qu'ils voudront
" . fans que lui - même en fache jamais un mot ,
» fans que perfonne ait le droit de s'en plaindre ,
» fans qu'ils ayent jamais à en répondre en
perfonne ",
ود
לכ
ود
"
166, MERCURE
Telle eft la profeffion de foi du defpotifme :
maintenant , Princes & Monarques , défirez douc
d'être abfolus , afin que vos Miniftres , vos Commandans
, vos Intendans & leurs Commis foient
tyrans fous votre nom , & que vous foyez , pour
leur plaifir , trompés , avilis , volés & déteſtés.
On penfe affez généralement qu'à mesure que
les vrais principes de la faine politique fe propageront
, toutes les nations de l'Europe fe rappro--
cheront plus ou moins du gouvernement légal :
je vais plus loin , & j'oferois croire qu'aujourd'hui
que toute la turpitude & toute l'abfurdité
du defpotiſme , fi long - temps déguiſée ſous de
vains prétextes , & fous un vain langage de flatterie
ou de convention , eft enfin dévoilée à tous
les yeux ; tout Souverain qui aura quelques lumières
& quelque probité fe fouciera fort peu
d'être abfolu , & défirera d'appuyer fa puiffance
fur la Loi. Après tout , il ne fçauroit être bien
flatteur pour T'amour-propre d'être toute fa vie
un efclave & une dupe , & il eft public aujour
d'hui que tel eft le fort d'un Defpote. Je ne ferois
pas même furpris que la révolution coutât
moins de la part des Princes que de la part des
peuples , c'eft - à - dire que les premiers euffent
moins de peine à renoncer à l'autorité arbitraire,
que les autres à établir celle des Loix . Un des
plus grands maux que produife une longue fervitude
, c'eft l'extrême corruption des ames , &
une nation extrêmement corrompue peut avoir
abattu facilement la tyrannie qui tomboit par
fes propres excès , & n'avoit de long-temps un
tour d'efprit , un caractère , des moeurs propres
à la liberté. Je ne fçaurois trop le répéter , & je
défire qu'on m'entende : fi vous voulez être libres ,
mettez-vous bien dans la tête qu'il faut valoir
micux que quand vous étiez eſclaves : la ſerviDE
FRANCE. 167
tude difpenfe de toute vertu : la liberté en exige.
C'eſt pour arriver à ce réſultat que j'ai pu me
réfoudre à remuer les dégoûtantes ordures des
Mémoires de la Baftille : ce n'a pas été fans de
fréquens foulèvemens de coeur. Il m'a femblé
que dans ce livre la Nation Françoife exhaloit
une forte d'odeur cadavereufe ; mais enfuite en
comparant le palle au préfent , il me fembloit ,
comine dans la vifion d'Ezéchiel , qu'une voix
toute puiflante avoit dit : Que ces offemens arides
fe raniment , fe relèvent , & qu'il forment des
légions d'hommes ; & certe voix étoit celle de
la liberté. ( D ... )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LE mot de la Charade eft
Mattreſſe ; celui i
de l'Enigme eft Louis ; & celui du Logogriphe
eft Nobleffe , où l'on trouve Noël, Blé,
Bon , Noé, Sel , Boffe , Nobles.
CHARA D E..!
Mon premier naît du mariage ;
Mon fecond provient d'un tirage ;
Et d'an efprit ardent mon tout offre l'image,
(Par Mile, F... hab. de Ste. Ménshould, Y
168 MERCURE
É NIG ME .
ANCIENNEMENT je fus fondue ; ·
Préfentement je fuis pendue.
-Tu raiſonnes encor ? fache ,, pour tout efpoir ,
Qu'en pièces un chacun voudroit déjà te voir.
( Par Mde. F... hab . de Ste . Ménehould. )
LOGO GRIPH E.
EXPLIQUE - MOI , Lecteur , quel eft donc ce
myflère :
Chacun pour me former fournit de la matière.
fuis un compofé de pièces , de morceaux ,
Légitimes pourtant , ces êtres font nouveaux .
furcroît , ou ftérile , où féconde ,
Coureufe
Je vais charmer l'ennui des oififs de ce monde ;
Souvent pour amateurs j'ai de ces vieux chalans ,
Mais que je n'entretiens que d'affaires du temps ;
Quand on paye , on m'obtient , je ſuis fille publique
;
Mais chafte par devoir , prudente en politique ;
Et fache , cher Lecteur , que qui me met au jour ,
Répond de mes écarts à la Ville , à la Cour.
Ce
DE FRANCE. 169
Ce contraſte eft frappant ; mais veux - tu me connoître
?
Décompofe mes pieds , analyſe mon être :
Tu trouveras d'abord un fluide léger
Qui foutient dans le vide un hardi Nautonnier ;
Ce tiffu d'un fin lin qu'une pudeur timide
Elève fur le fein de la jeune Zélide ;
Ce dernier qu'à Paris , fous un toit iſolé ,
Habite un malheureux , être obfcur , ignoré ;
Un fleuve ; ce qui pèſe à la lente vieilleſſe ,
Et mûrit la raifon de la verte jeuneſſe ;
Cette faifon enfin qui , prodiguant fes dons ;
Colore dans nos champs les fruits & les moiffons ;
Si , malgré tout cela , j'échappe à ta penſée ,

Vîte , cours au Café , là je ſuis expoſée .
( Par M. d'Eftremau , ancien Gendarme.)
醬茶
Nº. 4. 23 Jany. 1790. H
170 .
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LA Propofition n'eft pas neuve , il ne
s'agifait que de la démontrer ; par M.
le Marquis DE CAZAUX , de la Société
Royale de Londres, & de celle d'Agriculture
de Florence. A Paris , chez Lejay
Libr. rue de l'Echelle Saint- Honoré ; &
shez Defenne , au Palais-Royal.
GE n'e n'eft point ici un de ces plans de
Finances , fi multipliés depuis deux ans ,
où l'Auteur fe propofe de venir au ſecours.
des befoins du moment.
L'objet qu'on le propofe içi eft d'une
utilité encore plus générale & plus étendue.
M. le Marq. de Cazaux cherche un
Syftême de Finance fimple , dont l'appli
cation fe préfente d'elle - même dans tous
les cas , un Syftême qui ne faffe aucun mal
inutile , & qu'on puiffe fubftituer bientôt
ou peu à peu à ces taxations fans principes
, à ces taxations qui portent fur des
principes faux , à ces idées bizarres qui
en ajoutants de taxe à un objet qui ne
vaut que 3 , le portent à 8 , & donnent au
DE FRANCE.
171
Marchand le privilége exclufif d'exiger 15
pour ce qu'il n'eût ofé vendre que 4.
terre
L'Auteur , après avoir calculé , d'une
part , le nombre refpectif des individus Anglois
& François ; & de l'autre , la quotité
refpective de l'Impôt chez les deux Na
tions , demande pourquoi 40 liv. to t
par tête fe lèvent fi facilement en Angie-
& pourquoi 18 fe lèveront peutêtre
difficilement en Fran ; il obferve que
le prix des journées des travailleurs en Angleterre
équivaut à 32 fous de France , lef
quels donnent à chaque individu de la famille
du travailleur Anglois quelque chofe
de plus que 10 fous de France ; tandis que
c'eft beaucoup , fi le prix commun des jour→
nées du travailleur en France , répandu dans
La famille , y donne 6 fous pour chaque
individu. Il demande s'il n'existe pas quelque
analogie entre cette feconde obfervation
& la première . On devine fa réponſe.
C'eſt dans l'Ouvrage même qu'il faut voir
comment il conduit le Lecteur à ce grand
principe : Le travailleur vous abaiffera
Vous entraînera jufqu'à fon niveau
• vous refufez de le foutenir au vôtre ".
Pourquoi donc la Nation ne chercheroitelle
pas combien il faut donner au travailleur
, franc & quitte de tout Impôt , pour
que l'Impôt le paye auffi facilement en
France qu'en Angleterre ?

»
Nous fommes forcés de renvoyer encore
à l'Ouvrage même le détail des opérations
H 2
172 MERCURE
que M. de C ... propofe pour parvenir à
ce terme fi défirable. Une fois arrivée à ce
but , la Nation eft en état de payer l'Impôr
; mais l'Impôt , fur quoi fera- t- il affis ?
Le Lecteur fe fouviendra de la moitié du
titre de l'Ouvrage , la Propofition n'eſt pas
reve ; elle cft même d'une fimplicité que
1 Auteur appelle révoltante. Autli , pour la
faire paffer , a - t- il grand foin de rappeler
la différence de lpoque actuelle aux temps
qui ont précédé l'influence de la liberté
de la preffe , & fur tout cette heureuſe
échelle de l'Affemblée Nationale aux Départemens
, des Départemens aux Diſtricts ,
des Diftricts aux Paroiffes , des Paroiffes aux
moindres Villages ; combinaiſon d'après laquelle
il n'eft point de propofition bien
difcutée , & vraiment démontrée d'une
utilité générale , qui ne puiſſe au moins fe
tranſmettre en moins d'un mois d'un bout
du Royaume à l'autre , avec tous les élémens
de fa démonftration , & tout foumettre
à la même conféquence.
-
Il convient encore que le moyen qu'il
propofe ne peut être d'aucun effet fans le
Lecours des Curés . » Mais , dit - il , quelle
admirable Inftitution que celle des Curés,
pour répéter cinquante -deux fois par an
» le petit nombre de vérités que tous les
» hommes doivent favoir auffi - tôt qu'ils
font en état de les entendre , & qu'il fuffic
» réellement de favoir , s'il fuffit d'être heu-
» reux & jufte « !
و د
.
DE FRANCE. 173
Après ces précautions bien prifes , M. de
Cazaux ofe enfin énoncer la propofition ;
c'eft de chercher un objet de confommation
auquel , petits ni grands , pauvres ni
riches ne puiffent échapper ; mais que lcs
riches ne puiffent taxer , fans que les pauvres
n'apprennent auffi-tôt de leurs Curés ,
combien de fous ou de demiers il faudra
immédiatement ajouter au prix de leurs
journées. Enfin , dit - il , taxez . unique
ment le blé , & taxez le feulement au
و ر
و د
-
moulin , pour que la taxe ne tombe que
» far ceux qui ont befoin de la payer pour
» vivre «. M. de C ……….. fuppofe la taxe
établic ; il en calcule les produits , les ef
fets , les conféquences , &c. C'eft aux Lecteurs
, & fur tout aux penfeurs , à examiner
fi l'Auteur a rempli la tâche qu'il s'eft
impofée par l'autre moitié du titre de fon
Ouvrage Mais il falloit la démontrer.
Notre objet n'eft point de fuivre , à travers
fes calculs & fes raifonnemens , un Ecrivain
accoutumé aux plus hautes fpéculations
de la Métaphyfique appliquée aux
Finances . Il aura pour adverfaires déclarés
les ennemis de l'Impôt unique qui le prendront
pour un Economifte , les ennemis
du luxe , &c. mais il a déjà combattu avec
avantage plufieurs opinions accréditées ( 1 ).
(1) Voy. Confidérations fur le Mécanisme des
Sociétés ; Ouvrage trop peu connu & plein de
vues neuves , énergiques & profondes.
HS
174
MERCURE
C'eſt à lui de voir fi , avec ſes Curés qu'il
appelle fes Profeffeurs de Finance , à l'égard
de fes Payfans , il pourra défendre fon
Systême contre les Antagoniſtes. Nous fouhaitons
même qu'il en trouve de redoutables.
Il importe que ces grandes queſtions
intéreffantes pour la Société entière foient
difcutées & éclaircies par les bons efprits
voués à ce genre de fpéculations. Le temps
n'eft plus où elles étoient regardées , en
France , comme des rêves inutiles , fans
effet fur l'ordre focial , & , comme tels ,
livrées aux ridicules que leur prodiguoir la
frivolité. La Nation s'eft guérie de ce travers
; elle commence à fentir ce qu'elle
doit à quelques penfeurs , d'abord froidement
accueillis ou repouffés dédaigneufement
; & il paroît qu'elle pardonne aujourd'hui
à pluſieurs de ceux dont elle s'eft
moquée. Ce feroit une découverte précieufe
que celle d'un moyen de donner au
pauvre la faculté de repouffer l'injuftice
des riches , qui prefque par-tout font parvenus
à réduire fon falaire au moindre prix
poffible ; ce feroit le fouftraire à la loi du
plus fort. Un des moyens les plus puiffans
pour arriver à ce bur , feroit fans doute la
folution du problême propofé par M. de
Cazaux Trouver le Syftême de Finance
qui réduife l'homme le plus riche comme
le plus pauvre à l'impoffibilité physique de
payer un fou de plus ou un fou de moins
qu'il ne doit à la taxe fuivant fa richeſſe.
( C..... )

DE FRANCE. 175
MATINÉES Sénonoifes , ou Proverbes François ,
fuivis de leur origine , de leur rapport avec ceux
des Langues anciennes & modernes ; de l'emploi
qu'on en a fait en poéfie & en profe ; de quelques
traits d'hiftoire , mots faillans , & ufages
anciens , dont on recherche auffi l'origine , &c.
in- 8 . A Paris , chez Née de la Rochelle , rue
du Hurepoix ; & à Sens , chez la veuve Tarbé ,
Imprimeur du Roi.
*
La lecture de cet Ouvrage qui fuppofe beaucoup
de recherches , eft réellement amufante &
inftructive , par une foule de traits & de mots
piquans , qui tiennent à l'explication de nos vieux
Proverbes.
La folitude confidérée relativement à l'esprit &
au coeur. Ouvrage traduit de l'allemand de M.
Zimmermann , Confeiller aulique & Médecin de
Sa Majesté Britannique. Par M. J. B. Mercier ,
in- 8 °. Prix , liv. br. 3 liv. 12 f. franc de port.
A Paris , chez Leroy , Libr. rue St. Jacques.
On lira avec inté et cet Ouvrage , dont l'original
eft eftimé en Allemagne.
Differtation fur le pouvoir de l'imagination des
Femmes enceintes, Par Mr. Benjamin Bablot ,
Confeiller-Médecin ordinaire du Roi , à Châlons
fur Marne. in-8 . Prix , 2 liv . 10 f. br. A Paris ,
chez Croullebois , Libr . rue des Mathurins ; &
Royez , quai des Auguftins.
Cet Ouvrage eft auffi curieux qu'intéreffant ,
& mérite l'eftime des Savans , & l'accueil du
Public.
H 4
176
MERCURE
VARIÉTÉ
S.
SUR LES CHAMBRES SYNDICALES.
31001
I ....
Des Chambres Syndicales de la France.
Il y a en France vingt Ly Chambres Syndicales :
voici les villes où elles font établies ; AMIENS
ANGERS , BESANÇON , BORDEAUX , CAEN , CHALONS
S. M. , DIJON , LILLE, LYON , MARSEILLE ,
MONTPELLIER , NANCY , NANTES , ORLÉANS ,
PARIS , POITIERS , REIMS , ROUEN , STRASBORUG
, TOULOUSE.
Si l'on me demande ce que c'eft qu'une Chambre
Sindicale , je dirai , avec franchife & vérité ,
que c'étoit autrefois ( car les chofes ont bien
hangé un petit Corps Ariftocratique , defpotique
, compofé de fix individus , dont le Chef fe
nomme Syndic , lequel eft affifté de quatre Adjoints
, tous furveillés par un Inspecteur , qui
quelquefois étoit Membre de la Police . Leurs
principales fonctions , car je ne veux ici parter
que de celles qui intéreffent actuellement la chole
publique , font encore de faire l'ouverture &
visite de toutes les balles , caiffes , ballots , paquets ,
tant de Livres que d'Eftampes , foit venant de
l'Etranger , foit circulant de province à province ;
d'arrêter tout ce que l'on croyoit contraire à la
Religion , au bien & au repos de l'Etat , aux
moeurs , &c. d'y faire, dans leur arrondiffement ,
qui comprend , pour quelques- unes , un espace
de 10 à 30 licucs , plus ou moins des vifites , 2
DE FRANCE. 177
toutes les fois qu'ils le jugeoient , néceffaire , dans
toutes les Imprimeries , Magafins de Librairies ,
Fondeurs , Colporteurs , même dans les Colléges ,
Maifons religieufes , & autres endroits privilégiés.
Dans cet état de chofes , aucun Libraire , aucun
particulier ne peut encore recevoir aujourd'hui
une balle de Livres , qu'elle n'ait été vifitée dans
une Chambre Syndicale ; & ua particulier qui
feroit le tour du Royaume , & qui emporteroit
un caiffon de Livres , à fon ufage , feroit für
d'effuyer vingt vifites de Chambres Syndicales ,
& d'être fouillé un beaucoup plus grand nombre
de fois par les Commis des Douanes & barrières
du Royaume..
Quelquefois il eft même arrivé , & ce régime
duroit encore à l'infant de la révolution , que
lorfque l'on craignoit en France la publication
d'un Ouvrage qui faifoit une trop forte fenta
tion chez l'Etranger , on, denir des , ordres
dans toutes les Chambres Syndicales du Royaume ,
& aux dernières barrières , d'envoyer à la Cham
bre Syndicale de Paris , toutes les balles de Livres
, fans exception , arrivant de l'Etranger : ainfi
un Libraire de Lyon , qui vouloit tirer des Li- .
yres de Suile ne pouvoit les recevoir qu'après
leur arrivée à Batis , & la vifire à la Chambre;
de forte qu'elles faifoient deux fois le tour de la
France ; ce qui étoit infiniment commode , & furtout
peu couteux ; heurcufement que la Librairie
eft actuellement débarraffée de ces dernières en-
.1
traves .
&
..
Maintenant eft aifé de prévoir qu'on ne
laiffera point fubfifter cet ancien régime , des
Chambres Syndicales . Il n'a lieu dans aucun
Etat libre icht le fouffriroit ton en
France , cu Ton s'occupe de donner à la Nation
un genre de liberté qui l'emportera Car celui
même des Etats les plus ibres de Europe
178
MERCURE
Des vifites fyndicales & arbitraires prouve
roient que nous n'aurions pas
de bonnes Loix ,
que le Monarque n'aura pas toute l'étendue du
pouvoir exécutif qu'il doit avoir dans ce vafte
Empire ; car , là où les Loix font en vigueur ,
on ne doit craindre aucune eſpèce de défordre.
Nous ne devons pas nous alarmer des excès auxquels
quelques perfonnes fe font portés dans ces
derniers temps ; leurs erreurs font celles d'un
moment de trouble , où tout a dû néceſſairement
être dans le défordre , pour reprendre enfuite
avec plus de vigueur cet ordre , cette unité
d'harmonie , fans lequel une bonne Conftitution
ne pourroit exifter . Nous devons donc efpérer de
la haute fageffe de l'Affemblée Nationale, que le
Public fera à l'avenir débarraffé de ces vifites
humiliantes , de ces furveillances fyndicales &
infpectoriales ; elles feroient la honte du nom
François, elles pouvoient continuer à fubfifter;
elles porteroient une atteinte directe à la liberté
individuelle & publique . Nous avons l'ambition
d'atteindre à la perfection dans ce plan de liberté,
dont nous allons être déformais fi jaloux ,
& que déjà nous propofons à nos voifins comme
un modèle qu'ils doivent fuivre ; & feroit - ce
atteindre ce but que de laiffer fubfifter des abus ,
dont même , avant la révolution , gémiffoient
les meilleurs efprits ?
La réforme des Chambres Syndicales n'entraîne
point leur fuppreffion , je fuis bien loin
de la défirer , je les crois très - utiles. Retrancher
de leurs fonctions ce qu'il peut y avoir d'odieux
, c'eft chercher à les rendre plus refpectables
aux yeux du Public. Un de leurs plus importans
emplois doit être la confervation des
propriétés des Auteurs & des Libraires , & cettë
confervat on aura lieu , quand elles feront en relation
directe les unes avec les autres , quand
DE FRANCE. 179
.
elles feront unies , qu'el'es fraterniferont , que
les Libraires de Paris appelleront à leurs ventes
les Libraires des provinces , & vice verfâ , que
·les priviléges feront inferits fur tous les regiftres
des Chambres Syndicales , &c. &c. Je dirai même
plus ; fi l'on fupprimoit actuellement la vifite
des Livres dans les Chambres Syndicales , on
produiroit un très-grand mal ; il faut les laiffer
fubfifter avec leur ancien régime , tout vicieux
qu'il eft , jufqu'à ce que les Adminiftrations Municipales
, les Affemblées Provinciales foient
établies dans toute la France , & qu'elles y aient
pris une certaine confiftance. Trop de précipitation
détruiroit le refte des propriétés de la Librairie
, & des Auteurs de la Capitale. Les Avignonois
, les Suiffes , les Libraires étrangers ,
ceux même de France qui ne refpectent point
les priviléges de leurs Confrères , & il y en a
nombre feroient entrer & circuler librement
tous les Livres contrefaits. La Librairie, qui n'eft
en grande partie qu'un commerce de luxe , fouf
fre peut-être plus qu'aucun autre état des malheurs
néceffaires qui accompagnent une grande
révolution , & elle fe trouveroit exposée à une
ruine complète , fans aucune utilité pour le Public
, fi les feuls obftacles qui s'opposent au débit
des Ouvrages contrefaits étoient tout à coup entièrement
fupprimés , fans remplacement de
moyens effectifs à en empêcher la circulation.
Les Adminiſtrations Municipales viendront à
l'appui des Chambres Syndicales , à l'égard des
contrefaçons car fans doute qu'on veut rendre
plus facrée que jamais la propriété des Gens de
Lettres , dont les bons Livres fervent à augmenter
le luftre d'une grande Nation. Aux Adminif
trations Municipals appartiendra la police des
Livres ; car on ne doit pas croire qu'un Peuple
qui fe régénère , qui veut briller aux yeux de
H 6
130 MERCURE
l'Univers par un Code de Loix nouvelles , qui
doit affurer fa gloire , fon bonheur & fa profpérité
, laiffera imprimer & débiter indifféremment.
toutes efpèces de Livres. Ce fcanda'e , auquel les
circonftances n'ont pu apporter un prompt remède
, aviliroit la France aux yeux des Nations
les plus éclairées , s'il pouvoit avoir de la durée .
De bonnes Loix amènent néceflairement de bonnes
moeurs. Eh ! pourroit-on efpérer la réforme
des mauvaiſes , fi on toléroir plus long- temps ces
Ecrits incendiaires , calomnicux , ces Pamphlets
continuellement délateurs , où l'on fe permet, fans
fondement , d'inculper des perfonnes en place ;
ces Livres abominables , ornés de figures , où les
meurs la Religion , les Miniftres des Autels , les
Magiftrats font outragés à chaque page , & que
l'on offre à tout venant dans les places publi-
"ques La Commune de Paris a déjà mis ordre ,
en partie, à cette licence, par le fage régime qu'elle
vient de publier pour les Colporteurs ; mais tous
ces arrêtés feront fans effet , fi le pouvoir excutif
ne reprend pas très - inceffamment toute fa
force, & files Municipalités ne fecondent point
la pu fance publique . En Angleterre , la liberté
indéfinie de la preffe ( 1 ) n'y produit que de bons
effets on n'y redoute point la licence ; les Loix
étant fixes & en vi ucur , chacun fait ce qu'il
doit écrire , imprimer , débiter ; & malheur à
ceux q s'en écartent. On a vu dernièrement
Imprimeur du Times ( Papier - Nouvelle ) condamné
pendant trois jours au carcan , enfuite à
une année de prifon à Neugate , & à suo livres
fterlings d'amende , pour dis ,calomnies incrées
dans fa Feuille il n'y a rien de plus réprimans
-
(1 ) La liberté de la prefe , dont les Anglais font f
jaloux , n'est point , l'effet d'aucune loi ; elle n'eft permife
que parce qu'elle n'eft pas défendue.
DE FRANCE. 181
que de tels exemples , ils apprennent fur le champ
à diftinguer la vraie ligne de démarcation qui fépare
la liberté de la licence. Cette liberté pour nous
s eft fait attendre 800 ans ; eft - il furprenant que
tous les efprits étant frappés à la fois d'une lumière
nouvelle , toutes les ames étant livrées tout
ཐོ à des fentiens nouveaux , quelques perfonnes
fe foient égarées en fe précipitant dans les
excès qu'entraîne la liccace , qui ne marche à la
fuite de la liberté que pour la détruire , & rappeler
les fers du Defpotifme ?
coup
De la Chambre Syndicale de Londres,
Il y a une Chambre Syndicale à Londres ; mais
elle n'a point pour objet la vifite des Livres . Un
Anglois croiroit , avec raifon , qu'il n'y a point
de liberté dans fon pays , s'il étoit affèrvi à des
vifites pareilles à celles qui ont lieu en France.
Toutes les balles de Livres venant de l'Etranger ,
ne font vifitées qu'à l'entrée du Royaume , où
elles ont un droit à rayer de 10 pour cent de la
valeur de la marchandife , & on ne les ouvre
que pour s'aflurer, fi elles ne contiennent point de
marchandifes de contrebande . Toutes celles dé
Pintérieur le parcourent librement , & ne font
point exposées à être vifitées dans les Provinces
du Royaume.
Une des principales fonctions de la Chambre
Syndicale de Londres , c'eft de tenir un regiſtre
exact de toute publication d'Ouvrages nouveaux ,
dont l'Auteur , ou fon Ceffionnaire , défire de
jouir du Privilege général qui affure la propriété
cb Auteurs ; car on ne connoît point dans ce
Royaume ces priviléges particuliers , dont l'expédidiów
, jufqu'à préfent , à été néceffang en France
gou avoir une propiété , & dont , pas le plus
auvais des régimes , les Auteurs & les Libraires
3.901 .
182
MERCURE
n'ont prefque jamais joui . Il n'exifte en Angleterre
qu'un feul Privilege général , donné par un
Acte du Parlement , de la 14e. année du règne
de la Reine Anne. Toute perfonne qui veut participer
à ce Privilége , eft obligé d'envoyer à la
Chambre neuf Exemplaires de l'Ouvrage nouveau
qu'elle met au jour , avec 12 fous de France. On
en infcrit le titre fur le regiftre , & dès ce moment
elle a la jouiffance exclufive pendant quatorze
années de fon Ouvrage ; & fi l'Auteur furvit
à ces quatorze années , il a encore une nouvelle
jouiffance exclufive du même nombre d'années.
Ce terme révolu , l'Ouvrage appartient à la Nation
, & chacun peut le réimprimer. On ne connoît
point en Angleterre de propriété éternelle de
Livres , ni d'aucun des produits des Arts ou de
l'Induftrie : toutes font limitées , & c'eft par cette
raifon que les contrefaçons ( 1 ) y font infiniment
rares , & les Auteurs & les Libraires beaucoup
plus riches que dans aucun autre pays , fans être
à charge au Gouvernement , parce qu'un Privilége
limité , mais exclufif , eft préférable à une propriété
éternelle qui n'eft jamais exclufive. De trèshautes
prétentions entraînent néceſſairement l'efprit
d'infurrection . Ce font celles des Libraires
de Paris ; c'eft le défaut d'union , de fraternité
avec les Libraires des Provinces qui ont révolté
ces derniers , & qui les ont plongés dans tous les
excès de la contrefaçon , quand ils ont pu le faire
impunément , parce qu'on manquoit de juftice
( 1 ) On ne fait point de grace en Angleterre aux conrefacteurs.
Il y a une amende dont on n'a pu me dire
le montant, & en outre chaque feuille confifquée paye 2 f.
de France au Propriétaire. Ainfi un volume in-12 , de 25
feuilles , paye se fous ; un volume in-4° . de 100 feuilles ,
10 liv. C'eft le prix de ces Livres en France , & l'on fent
que la confifcation d'une édition peut , à ce prix , onoraîner
la ruine du contrefacteur.
DE FRANCE. 183
envers eux , & qu'en ne les appelant pas aux
ventes de la Capitale, on les a empêchés de prendre
part aux Priviléges dont ils feroient devenus
les défenfeurs , s'ils euffent pu s'y intéreffer.
Tout Sujet du Roi , Libraire ou non Libraire ,
Anglois ou Etranger , peut faire enregistrer &
jouir du droit de fon manufcrit. Il fuffit qu'il
envoye neuf exemplaires à la Chambre de l'Ouvrage
nouveau qu'il publie. C'eſt- là la feule formalité
à laquelle il foit affujetti , & qui fonde
& manifefte fa propriété.
Les Libraires , Papetiers , Imprimeurs & Relieurs
de la ville de Londres , ont été érigés en
Corps ou Compagnie , par Lettres - Patentes du
Roi , il y a nombre d'années . L'on a accordé à ce
Corps le privilége exclufif d'imprimer & vendre
à fon profit les Almanachs de toutes eſpèces
quelques livres de dévotion & autres . Quand un
jeune homme entre en apprentillage , il paye une
certaine fomme à la Compagnie , une autre fomme
à la fin dé fon apprentiflage , & une dernière
fomme en prenant la robe du Citoyen . La totalité
des payemens fe monte de quatre à cinq mille livres
tournois . Cette formalité remplie , il jouit de tous
les droits & priviléges de Citoyen de Londres ,
il a voix à l'élection de tous les Officiers de cette
ville , des Membres du Parlement , de la Mairie ,
&c. Il peut être auffi élu lui- même. La fomme qu'il
a avancée lui devient même très -utile ; elle n'eft
pas , comme en France , en pure perte pour
qui , jufqu'à ce jour , étoit obligé de payer une
fomme plus ou moins forte pour être reçu Libraire.
Outre les droits du Citoyen , il retire de la Compagnie
, au bout d'un certain temps unc penfion
de cinq livres fterlings qui augmente avec
le temps , par degrés , à 10 , 15 , 20 , 30 , & enfin
à 40 livres sterlings par an . Cette penfion eft
payée après la mort du Libraire à fa veuve , &
>
ce'ui
184
. MERCURE
à la mort de cette dernière , la Compagnie rend
en entier les quatre à cinq mille livres aux héritiers.
Cet établiffement eft infiniment fage , il affure
le fort du Libraire dans le malheur , & donne
du pain à fa veuve. Il pourroit être imité en
France. Cette Chambre Syndicale de Londres eft ,
fous ces deux points de vue , très- utile , fans pouvoir
jamais nuire cu bieffer la liberté des Citoyens ,
comme celles de France Elle ne gêne point le
Commerce , elle n'y met point d'humiliantes entraves
, elle ne plonge point le Citoyen dans cette
efpèce d'allervillement où nous ont tenus jufqu'à
ce jour nos Chambres Syndicales , qui elles- mêmes
étoient avilies par l'efpèce de furveillance auxquelles
plufieurs d'entre elles étoient affujetties.
A Londres , la Chambre n'a rien à démêler ni
avec le Public , ni avec le Commerce , excepté dẹ
produire le Regifire dont j'ai parlé , quand on le
lui demande.
C'eft un Corps parfaitement libre , & qui ne
porte aucune atteinte à la liberté d'autrui . On
eft Membre de cette Chambre . Syndicale , ou l'on
n'en eft pass , & cependant , comme il eft utile
'd'en être , plus de la'moitié des Libraires de
Lon-
?
• ‛《‛
dres la compofe ; & l'autre moitié eft formée d'Anglois
, d'Etrangers de toutes les Nations & Religions
, même Juifs . Tous vivent enfemble comme
frères , & leur probité ou leurs lumières fondent
le degré de leur cftime réciproque .
Il eft permis à chacun de s'établir par-tout Libraire
, Imprimeur , Relieuf ou Paperior , fans la
permillion de cetre Cham re Syndicales mais
alors on ne jouit d'aucun de fes priviléges .
Les Corporations en Angleterre étant libres ,
font infiniment utiles. C'eft à elles , & peut-être
à elles feules qu'on doit la grande perfection ou
tous les Arts mécaniques fe font élevés dans cet
DE FRANCE. 185
Empire . En France , parce qu'elles gênoient la
liberté des Citoyens , on les avoit détruites il y
a quelques années , & on vouloit encore les
détruire dans ces derniers temps . Mais ne feroiton
pas mieux , en les confervant , de les modifier
, & de laiffer à chacun la liberté d'en être ,
ou de n'en être pas ? Ce font les apprentiſſages
févères dans la Cité de Londres qui forment cette
pépinière d'Ouvriers & d'Artifans habiles en tous
genres , que nous chercherons en vain à nous
procurer par ces inutiles Prix d'émulation que
peut obtenir le talent naturel de quelques homines ;
mais qui n'ont point affez d'influence pour former
un Peuple nombreux dans des profeflions qui ne
peuvent s'acquérir que fous les yeux des Maitres
les plus conformés , & par une longue expérience .
L'étude des Arts mécaniques eft la principale édu
cation du Peuple ; leur perf.ction doit affurer le
bonheur de l'Artifan qui s'y applique ; & atteindra-
t-il à cette perfection,fi le temps de fon appren
tiffage n'eft pas réglé , s'il veut l'exercer avant
d'être formé , & s'il n'eft pas fous les yeux de
Maîtres éclairés qui le dirigent , & qui euxmêmes
foicnt intéreffés à fon avancement ?
P.S. Je publierai , dans le Mercure prochain ,
tout ce qui concerne les Journaux & Papiers-
Nouvell's Anglois . Je me fuis procuré , dans le
dernier voyage que j'ai fait à Londres , des détails
très - exalts fur leur compofition , leur organifation
, la taxe du timbre , celle des annonces .
J'indiquerai la difference qu'il y a entre les premiers&
les derniers pourquoi les Papiers-Nouvelles
payent une double taxe , &les Journaux n'en payent
aucune; comment les Anglois font parvenus à multiplier
ces derniers en les rendant tous utiles à l'Etat
& à leurs Propriétaires . On y verra , avec furprife
, que par la manière dont ils font conftitués ,
186 MERCURE
ils circonfcrivent néceffairement la liberté de la
Preffe , ou du moins qu'ils ne peuvent jamais
échapper à la furveillance du pouvoir exécutif,
quand des plaintes fondées réclament l'exécution
de la Loi. La publication de ces objets m'a paru
néceffaire dans le moment où l'Affemblée Nationale
s'occupe des moyens d'arrêter les progrès de ces
éerits incendiaires dont la Capitale & les Provinces
font infectées , & où l'on annonce un plan géné
ral d'impofitions , une taxe fur les Journaux
Gazettes , &c. &c.
C. PAN CIO UC I X.
COMME le Public pourroit croire qu'il n'exifte
des Mémoires du Maréchal de Richelieu que ceux
qu'on compofe fous les aufpices de M. le Duc
de Richelieu qui les annonce das votre Journal ,
permettez - moi d'indiquer les fources d'où j'ai
tiré ceux que j'ai annoncés chez Buiſſon , rue
Haute-Feuille , & de répondre aux reproches de
M. le Duc.
J'ai l'honneur d'être , &c.
MONSIEUR LE DUC ,
En publiant les Mémoires de M. le Maréchal
votre père , j'aurois été bien fatisfait d'obtenir
votre aven ; mais , lors même que vous le refufez
d'une manière auffi publique , permettez - moi
d'obferver qu'il est toujours yrai que j'ai écrit
ceux annoncés chez Buiffon , fous les yeux de
M. votre père , & dans fa Bibliothèque où j'ai
travaillé , aidé quelquefois de cinq Copiftes connus
, pendant trois ans.
Ainfi , s'il vous eft permis de remettre ce qui
DE FRANCE.
187
vous refte des papiers de M. le Maréchal à M.
l'Intendant de ✶✶ pour compofer les Mémoires ,
vous ne pouvez lui remettre , ni l'ouvrage fait
fous les yeux , ni les faits qu'il m'a dictés , ni
fes Mémoires particuliers & fecrets , intitulés
Chronique fcandaleufe & politique , qu'il avoit
confiés en original à un de fes amis , & qui ,
de votre aveu ne vous font point connus ; ni
les Manufcrits de fon Catalogue que j'ai fait
acheter en partie dans fa vente , ni les Mémoires
des Seigneurs fes contemporains que j'ai confultés.
D'ailleurs , toujours fière , inexorable même ,
l'Hiftoire ne doit connoître ni famille , ni enfans.
M. le Maréchal lui - même avoit défiré qu'ils fuffent
imprimés en Angleterre , & il avoit permis
qu'ils fuffent compofés avec cette liberté dont
on jouit à Londres , cent ans après les évènemens
mais , comme j'en ai le pouvoir & le
droit en France ; comme , depuis l'accident arrivé
à la Baftille , le temps d'écrire l'Hiftoire eft com
mencé & que , depuis le jour de la mort de
M. le Maréchal votre père , il m'eft permis de
publier les faits qu'il m'a fait connoître , fouffrez
que j'en jouiffe dans ma Patrie. De flatteurs
Académiciens , des Hiftoriographes penfionnés ,
nous ont affez long-temps inondés de complimens
, de contes , d'éloges & d'hiftoires flatteufes
; l'âge de ces bagatelles eft paffé en France ,
& je me déshonorerois fi je n'expofois dans les
Mémoires de M. le Maréchal , les faits qu'il m'a
fait connoître , & fur-tout les qutrages que le
Vifiriat avoit faits A LA MAJESTÉ DE LA NA
TION ET DE NOS SOUVERAINS .
J'ai l'honneur d'être , &c.
L'Auteur des Mémoires du Maréchal
de Richelieu.
188 MERCURE
SPECTACLES.
THÉATRE ITALIE N.
LA première, repréſentation de Pierre le
Grand , qu'on a donnée Mercredi 13 de ce
mois , a eu beaucoup de fuccès . On a choifi
le moment où ce Monarque s'eft fait Char
pentier , avec fon Miniftre Le Fort ; il a
gardé le fimple nom de Pierre , & fon compagnon
a pris celui d'André,
La Scène fe paffe dans un Village de
Ruffie ; & c'eft-là qu'il devient amoureux,
fans en être connu , de la belle & fenfible
Catherine , qui eft veuve d'un fimple Soldat
, & qui , par fa bienfaifance , a mérité
l'amour & la vénération de tous les Ha
bitans.
Voilà donc le Czar chargé de deux rôles
qui ne vont pas toujours bien enſemble ;
il s'occupe des Arts , qui fervent aux projets
des grands Monarques ; & il fe livre à
l'amour , qui les dérange quelquefois .
Pierre eft aimé, & il eft aimé pour luimême
, puifqu'il n'a offert d'autre hommage
que celui d'un humble ouvrier. Tout en s'aimant
, Pierre & Catherine s'intéreffent aux
DE FRANCE. 189
amours d'Alexis & de la fille du Charpentier
; par leurs efforts réitérés , ils triomphent
de la réliſtance du père qui ne vouloit
point les unir , & les deux mariages fe
décident à la fin du fecond Acte , quoique
la Pièce en ait quatre.
>
Dans les deux derniers arrive Menzicof,
qui vient fupplier le Czar de reparoître
à la Cour , pour appaifer les troubles
qui fe font élevés en fon abfence.
Pierre fe fait connoître , & donne publiquement
à Catherine , qui femble d'abord
le refufer par modeftie , le titre d'Impéra
trice.
Quoique la moralité que préfente ce
fujet , ne foit pas bien générale ( car enfin
il y a peu de Rois qui ayent befoin de fe
faire Artiftes & Ouvriers ) , cependant ce
cadre ne laifoit pas que d'être intéreffant.
Nous croyons feulement que l'Auteur auroit
pu en tirer un plus grand parti , bien
qu'il ait lieu d'être content du fuccès qu'il
a obtenu. Il auroit dû ménager à fon Héros
des pofitions qui fiffent mieux valoir la dignité
de fon rang & la grandeur de fon
caractère. Pierre, dans le cours de la Pièce ,
eft très - utile à fon Maître , & aime bien fa
Catherine ; mais comme ce n'eft pas affez
pour un grand Monarque d'être bon
Amant & bon Charpentier , on défireroit
voir éclater , même à travers les occupa-
,
190 MERCURE
tions & le coftume de l'Ouvrier , le carac
tère de Pierre le Grand .
Quant à celui de Catherine , nous croyons.
inutile de faire obferver à ceux qui favent
l'Hiftoire , qu'il a fallu l'altérer un peu ,
pour l'anoblir.
On a eu raifon d'obferver que l'action
paroît finir à la fin du fecond Acte ; la
Teule réponſe que puiffe faire l'Auteur
& nous la croyons infuffifante , c'eſt que
Pierre ne s'eft pas encore fait connoître.
Il auroit fallu au moins terminer l'Acte
par l'obstacle qui prolonge l'action dans
les deux derniers.
Nous pourrions trouver auffi un peu
invraisemblable la donation que Georges ,
le Maître Charpentier , fait à Pierre , de
tous les chantiers & d'une forte fomme
d'argent ; car enfin ce Georges a une fille ,
& Pierre n'eft pour lui qu'un garçon
Charpentier ; mais cette légère invraifemblance
fait de l'effet , & la fituation eft
intéreffante.
En général , c'eft le défaut d'intérêt qui
fe fait trop fouvent fentir dans cette Pièce;
auffi le déſeſpoir de Catherine , quand elle
fe croit abandonnée , touche peu le Spectateur
; c'eſt que cette idée de Catherine
n'eft point affez motivée. Mde. Dugazon
joue ce rôle ; & l'on peut dire en général
que dans les momens où cette Actrice a
DE FRANCE. 191
une forte paffion à exprimer , on doit être
touché , ou c'eft la faure de la fituation.
2
Au refte , nous nous permettons ces obfervations
avec d'autant plus de confiance ,
que nous croyons l'Ouvrage fufceptible
d'être amélioré par des changemens ; mais
il nous paroît néceffaire de le réduire à trois
Actes. L'action plus refferrée aura bien.
plus d'intérêt , & en fera mieux fentir le
mérite ; car cette Pièce nous paroît eſtimable
, & digne , à pluſieurs égards , de fon
fuccès. Le dénouement , quoiqu'un peu
trop prolongé , a obtenu de juftes applaudiffemens
; mais le dernier couplet du Vaudeville
a excité le plus vif enthouſiaſme.
C'eft une forte de prière pour notre Monarque
, qui acquiert à chaque inftant de
nouveaux titres à notre amour. Les der
niers vers font chantés fur l'air de char-'
mante Gabrielle , afin que l'air & les
roles tout à la fois puiffent rappeler l'idée
du bon Henri IV :
Si par des travaux affidus ,
Pierre fait fleurir fon Empire ,
Louis , par fes grandes vertus
Force tous les François à dire :
Ciel , entends la prière
Qu'ici je fais ;
Conferve ce bon père
A fes Sujets.
pa192
MERCURE DE FRANCE.
Quelques perfonnes auroient défiré plus
d'analogie entre Pierre le Grand & ce Couplet
fur notre Monarque ; mais l'éloge de
Louis XVI eſt toujours bien reçu , quand
il feroit mal amené.
L'Auteur de ce Poëme eft M. Bouilli';
c'eft un coup d'effai qui doit prévenir en
faveur de fon talent.
La musique eft un nouveau préſent de
M. Gréry , qui avoit déjà tant de droits à
la reconnoiffance du Public. Plufieurs morceaux
ont produit le plus grand effet , &
reçu les applaudiffemens les plus mérités .
L'ouverture eft ingénieufe , pittorefque &
expreffive ; aufli a - t- elle fait le plus grand
plaifir.
Les rôles de Catherine & de Pierre le
Grand font joués par Mme . Dugazon , &
par M. Philippe : c'eft en avoir affez dit
fur la manière dont ils font joués.
TABL E..
Mrs Vaux. 145 La Propofition , &c. 270
La Différence.
151 Variétés.
176
Suite des Réflexions . 152 Théatre Italiens
Charade, Enig. Logog. : 167]
188
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
D
POLOG N E.
De Varsovie , le 30 Décembre 1789.
LA réforme de la Constitution , dont
nous avons rapporté les articles , a été
discutée dans la Diète le 21 , le 22 et le
23 ; toute autre affaire avoit été suspendue
. On a vu que la Commission réservoit
exclusivement le droit de suffrage ,
dans les Diétines , aux Nobles propriétaires
. Le Prince Sapieha, M. Waleski,
Palatin de Siradie , le Chancelier de la
Couronne Malachowski ont considéré
cette décision comme contraire à l'égalité
fondamentale de tous les Membres
de l'Ordre Equestre , et ont développé
avec chaleur les motifs de leur opinion.
M. Krasinski , Evêque de Kaminieck ,
N°. 4. 23 Janvier 1790, M
( 242 )
Président de la Commission Législative ,
a justifié l'article par le tableau du désordre
, de la violence , de la corruption
que l'usage opposé avoit introduit dans
les Diétines , où , l'argent-et le sabre à la
main , on élisoit des Nonces , et l'on dressoit
leurs instructions.
L'on n'ignore pas que les Diétines
sont des Etats Provinciaux , chargés de
l'Administration des Palatinats , de l'Election
des Nonces , de la rédaction de
leurs mandats , et du jugement de leur
conduite. Les Diétines d'Election qui
précèdent la formation de l'Assemblée
Souveraine , se nomment Diétines anti-
Comitiales ; et celles où les Nonces
rendent compte de leur gestion , Diétines
de Rapport. Les premières sont le foyer
de toutes les cabales , et presqu'habituellement
le théâtre de la confusion , de la
violence , de la vénalité , ainsi que celui
des intrigues des Puissances Etrangères.
L'expérience si souvent réitérée de
ces inconvéniens, l'a emporté sur les objections
de ceux qui vouloient donner
indistinctement le droit de voter à toute
là Noblesse , propriétaire ou non . Les
avis à cet égard se sont tellement rapprochés
, que l'article a passé à l'unanimité
..
Celui qui attribue à la Diète la nomination
de toutes les Magistratures et
Places publiques , a excité de vifs débats.
On a représenté que de tout temps cette
( 243 )
prérogative fut celle de la Couronne ,
qu'elle lui avoit été confirmée , sans interruption
, par les Pacta Conventa, et
que si la seule Diète tyrannique et illégale
de 1775 l'en priva , il étoit juste et
nécessaire de la lui rendre. La pluralité
des Nonces a néanmoins persisté à accabier
la Diète de ce nouveau Pouvoir.
En général , le Projet de Constitution
a été approuvé , et définitivement adopté
dans la Séance du 23 , à la presque unanimité
des suffrages : on a même adressé
des remerciemens au Maréchal Potocki,
principal Rédacteur du Projet d'articles ,
Il exclut , comme on le voit , et la
Bourgeoisie des Villes Royales et les
Cultivateurs libres , non - seulement du
droit de députer à la Diète , mais encore
de concourir aux Diétines d'Elections.
Premier vice monstrueux de cette Réforme;
car , quand la justice naturelle et
une ancienne possession ne condamneroient
pas cette exclusion , elle offenseroit
l'intérêt public et la prudence.
Ce Projet , devenu Loi de l'Etat , donnera
lieu à d'autres reproches aussi
graves. Il n'existe dans cette Constitution
aucune force négative , ni aucun contrepoids.
La Diète est un Souverain absolu ,
dont aucun Pouvoir ne balance , hi ne
tempère l'activité . Il est à-la-fois Législateur
, Electeur , Administrateur , Pouvoir
exécutif par des Commissions émanées
de lui , et enfin Corps Judiciaire.
M ij
( 244 )
Ni le Roi , ni le Sénat ne peuvent lui
opposer la moindre digue . Il est vrai que ,
tous les deux ans les Diétines seront appelées
à approuver ou à censurer les
délibérations des Nonces , c'est- à - dire ,
que trente fois par siècle , la Pologne retombera
dans le chaos oligarchique où elle
est plongée depuis si long-temps , et
qu'elle verra ses Lois redevenir le jouet
des factions , de la violence , et des intrigues
de ses ennemis .
Le Rouvoir exécutif, partagé entre la
Diète , le Roi , le Sénat , les Diétines
ordinaires , entretiendra , comme antérieurement
, une collision perpétuelle
entre ces divers Départemens ; privé
d'unité , il le sera de concert , d'activité ,
de secret , de toute vigueur.
On a sagement confirmé la responsabilité
des Ministres , quoique leur pouvoir
soit presqu'en entier de forme et de
représentation ; mais à qui répondrontils
? à un de ces Tribunaux , dont la
nature seule dénonce l'iniquité. Ce sera
une Commission de la Diète qui poursuivra
et punira les offenses réelles , où
prétendues , que les Ministres auront
faites à la Nation , c'est-à-dire , à la faction
qui prédominera dans l'Assemblée
Souveraine.
Ainsi cette Diète régénératrice aboutira
à consolider l'Aristocratie la plus
dangereuse de l'Europe , parce qu'elle
ne constitue dans son organisation aucune
( 245 )
force morale , où politique , qui puisse
balancer son despotisme , et prévenir
l'excès de son autorité .
Tant d'imperfections ne seront pas
rachetées par l'abolition du liberum
Veto , la plus éclairée , sans contredit ,
des décisions de la Diète . Elle a fixé une
échelle de suffrages , suivant l'importance
des objets qu'ils doivent sanctionner ;
idée que la République doit à J. J.
Rousseau , dans son Ouvrage sur la
Constitution de Pologne. Cet Ecrivain
trouvoit ridiculement absurde de n'exiger
pour un Décret fondamental , pour
une Loi constitutive , pour un Impôt
même , que le nombre de voix nécessaires
à l'Election d'un Sécrétaire , ' ou à un
Règlement de Police. Les seules Lois
Cardinales seront faites en Pologne à
l'unanimité ; les Lois politiques , aux trois
quarts des suffrages ; les Impôts , décrétés
aux deux tiers des voix la pluralité
décidera des autres délibérations . Cette
proportion est éminemment nécessaire
dans un Corps Législatif , où , ainsi
que nous venons de le dire , il n'existe
aucune force négative , aucune matu
rité possible dans les délibérations ,
et où une majorité factieuse peut , à
l'aide de quelques voix , transformer
son intérêt en celui de la Nation
et faire décréter le malheur public .
Vérité éternelle ; toutes les grandes
Assemblées sont constamment livrées &
Miij
( 246 )
1
l'esprit de parti , et divisées en Majorité
et Minorité. L'histoire des Républiques
est celle du despotisme des Majorités .
Par-tout où il ne se trouve , par la Constitution
, aucun Pouvoir arbitral qui
tienne une balance indépendante et impartiale
, il est nécessaire que le nombre
des suffrages se rapproche de la volonté
générale.
On objectera sans doute à cette décis
sion de la Pologne , le sophisme bannal ,
qu'ainsi le petit nombre l'emportera
sur la pluralité pure subtilité arithmétique
. Une Loi à faire est un être
de raison , une volonté qui peut se reproduire
, se généraliser avec le temps ,
si elle est rejetée ; mais on n'emporte
rien , en restant tel qu'on est. Le refus
de la Minorité n'ordonne rien , ne substitue
rien à la Loi repoussée ; il tend
seulement au repos de la Législation sur
tel ou tel point déterminé .
On nous a communiqué une lettre
intéressante de Pétersbourg , écrite ici à
une des premières Personnes de la Diète,
et que les circonstances nous engagent à
rendre publique.
Extrait d'une Lettre de Saint-Pétersbourg , du
12 Décembre 1789..
» C'est par de faux raisonnemens que l'on
yeut nous faire croire , 11 °°.. qquuee la guerre
actuelle coûte très-peu de monde à la Russie ;
les finances de cet Empire se trouvent
dans un état florissant ; 3° . qu'il est en 2°. que
( 247 )
état de faire face même à de plus grands
ennemis , si d'autres Puissances veulent encore
se mêley de sa querelle avec les Turcs
et les Suédois . "
L
Je puis cependant prouver de la manière
la plus évidente , que , depuis le mois de
Septembre 1787 , les seules Provinces soumises
à la Capitation , ont fourni 269,590
recrues. A ce total énorme , si vous ajoutez
les recrues nécessaires pour compléter les
25 à 26 Régimens de Cavalerie légère , répartis
dans l'Ukraine , la Nouvelle - Russie ,
les Slabodes Ukrainiennes , la Brigade des
Grenadiers de la Petite-Russie , le Régiment
de Catherinaslaw , qui tous ont des espèces
de Cantons , et qui , par conséquent , n'ont
besoin de recourir au Sénat et au Col-
Jége de Guerre de Saint- Pétersbourg pour se
compléter ; si vous portez en ligne de compte
la quantité d'hommes qu'il a fallu fournir
pour les Gardes , pour les nouveaux Corps
formés pendant cette guerre , et si , pour
achever votre calcul , vous réunissez à tout
cela les Troupes irrégulières , je crois que
vous trouverez , avec moi , un nombre exhorbitant
de plus de 330 mille hommes.
pas
"1
"
Pour garder ses immenses frontières ,
depuis la mer Caspienne jusqu'au Bog , et
pour faire face à ses ennemis , tant au Sud
qu'au Nord , la Russie a eu besoin d'attirer
toutes ses forces vers les extrémités de l'Empire.
Il est connu de tout le monde que ,
malgré cela , ses Armées sont peu nombreuses
en combattans effectifs , par une suite des
vices inhérens à sa Constitution Militaire
བ་ ་
"2
Je passe à l'article des finances . Quoique ,
à cet égard , je n'aie pas des preuves aussi
convaincantes , j'assurerai néanmoins , que
M iv
( 248 )
4,
les facultés pécuniaires de la Russie ne sont
pas plus redoutables que le nombre de ses
Armées. Cette Puissance a quelque chose
au-delà de 40 millions de roubles de revenus
par an , sur lesquels 6 à 8 millions entrent
dans la cassette de l'Impératrice . Reste 32
à 34 millions pour les besoins de l'Etat et
l'entretien de la Cour ; car ce dernier n'est
pas tiré des revenus particuliers de l'Impératrice.
Or , en 1785 , l'Armée absorboit 16
millions , les Flottes de la Baltique et de la
mer Noire le Civil au moins 8 , l'entretien
de la Cour 3. Si vous vous rappelez les
dépenses extraordinaires de la Cour depuis
20 ans , celles qu'ont entraînées les ouvrages
et bâtimens publics , les intérêts des capitaux
dus dans l'Etranger , les profusions de
la Souveraine , il ne sera pas difficile de
concevoir pourquoi le Gouvernement s'est
vu nécessité , même en temps de paix , à la
fabrication annuelle de plusieurs millions de
Papier-monnoie . Cette masse de Papier , dès
1787 , se trouva monter , de l'aveu même de
la Cour , à 100 millions de roubles. On
promit alors de ne jamais l'augmenter ; mais
les dépenses de la guerre ont obligé d'enfreindre
cette promesse , et il est sûr qu'il y
a pour le moins 120 millions de Billets en
circulation . Le cuivre monnoyé est évalué à´
60 millions . En comparant à cette somme
de coupons et de cuivre , qui , en temps de
paix , peut être employée aux besoins du
Gouvernement , mais qui devient inutile
pour les dépenses externes ; en lui comparant
, dis-je , les 70 millions d'espèces sonnantes
en or et en argent , qui , depuis 1763 ,
sont sortis de la Monnoie Impériale , on
s'aperçoit d'abord du peu de proportion qu'on
( 249 )
observé entre les différentes sortes de numeraires
. Mais cette disproportion frappe doublement
lorsqu'on réfléchit que les guerres ,
passée et présente , ainsi que les troubles de
Pologne , ont considérablement diminué la
quantité des espèces en or et en argent , et
qu'à mesure qu'on a augmenté les coupons ,
les premières ont disparu de la circulation ,
et disparoissent de plus en plus , au point
d'être déja devenues extrêmement rares . »
« Delà il résulte que , les revenus de l'Etat
ne se perçoivent presqué qu'en cuivre ou en
papier ; et par conséquent , que le Gouvernement
se voit toujours plus embarrassé
pour ses dépenses externes. Il en résulte encore
, que le cours du change tombe, et se
rapproche de la valeur intrinsèque du cuivre ,
que la cherté devient excessive , que les dépenses
s'accumulent , et que le crédit dans
l'Etranger périclite : la peine extrême qu'on
a eue nouvellement de rassembler en Hollande
2 millions de florins , vient à l'appui
de cette dernière assertion . Enfin , Monsieur ,
il n'y a point d'homme instruit , même parmi
les Russes , qui ne convienne franchement
que l'Empire de Russie a le plus grand besoin
d'une prompte paix , que si l'etat actuel
des choses duroit encore quelque temps , il
entraîneroit des suites incalculables , et qu'un
surcroît d'embarras mettroit le comble à cette
situation. "
« Il y a de la fermentation à Moscou à
cause des recrues , du manque d'argent , et
de la cherté. Le Gouverneur a mandé que
cette fermentation pourroit avoir des suites ,
et l'on a envoyé l'inquisiteur secret Schroikonslei
, dont les rapports ne doivent pas
éfe favorables . La Noblesse a présenté une
My
( 250 )
Supplique pour demander le redressement
de plusieurs griefs.
"
" Les préparatifs pour la campagne prochaine
sont poussés avec vigueur . On donne
au Prince de Nassau tout ce qu'il demande ,
s'il peut tout faire avec du papier , la seule
monnoie dont on ne manque pas. La bravoure
des Suédois a un peu étonné les Russes .
Trois vaisseaux de ligne ont échoué , durant
la dernière croisière de 6 semaines qu'a faite
la Flotte Russe . "
" Les Kirgis - kaissacks ont fait plusieurs
incursions dans la Province d'Usa ; on assure
que le Général Igelstromles a chassés ; mais
on ne croit pas encore que tout soit fini de
ce côté- là . >>
PAYS- BA S.
Des Frontières du Brabant , le 14
Janvier 1790.
Rien de plus obscur que notre avenir ,
rien de plus clair que le sort actuel de
nos Provinces. Leur union est consolidée
il ne manque plus à ce Pacte fédéral
que l'aceession du Luxembourg .
Les Etats de Limbourg ont résolu la leur
le 31 Décemb.dernier , et ils ont député à
l'Assemblée générale des Etats - Unis qui se
tiendra à Bruxelles , l'Abbé de Rolduc,
le Baron de Negri , et M. de Lassaut
de Ste. Marie.
Nous annonçâmes la semaine dernière,
la résolution 'définitive des Etats de
( 251 )
Brabant de conserver intacte la Constitution
de la Province . Le Conseil souverain
intervenant , ce Décret , en six Points,
fut agité quatre jours consécutifs dans
l'Assemblée . En voici la teneur bien
remarquable :
"
1 °. Que la Souveraineté qui étoit exercée
par le ci - devant Duc , sera désormais
exercée par les Trois Etats de Brabant . ”
2 °. Que pour le surplus , la Constitution
de cette Province restera intacte dans
tous ses points.
"
"
" 3 °. Et nominément , que le Conseil de
Brabant conservera toutes ses Prééminences ,
Droits et Prérogatives .
>>
4°. Que dorénavant les Magistrats ,
ainsi que les autres Membres du Tiers- Etat .
de: Trois Chefs - Villes , seront composés
sans l'influence des deux premiers , d'après
l'arrangement à arrêter incessamment sur cet
objet par les Trois Etats.
« 5°. Que tous les Membres des Trois
Etats , les Conseillers , et tous ceux qui
possèdent quelques Offices , formés en Brabant
, prêteront le serment d'observer la
Constitution sur le pied que dessus.
>>
· 6°. Que les Trois Etats de Brabant ,
avant de prêter le serment au Peuple , prêteront
tous aux Eglises du Brabant , ès - mains
de l'Archevêque de Malines , ou à son défaut
, es-mains du premier en Dignité Ecclésiastique
, hors des Membres des mêmes
Etats , les sermens que les ci- devant Ducs
ont prêtés de tout temps aux Eglises du
Brabant , et qu'ils confesseront et jureront
tous la Religion Catholique , Apostolique,
Romaine , selon la formule de Sa Sainteté ,
M vi
( 252 )
le Pape Pie IV ; et requerront les Etats de
Brabant tous les Etats des autres Provinces
, de faire observer dans toute leur
étendue , que tous ceux qui seront admis
aux Etats , ainsi que tous ceux qui possèdent ,
ou qui obtiendront dans la suite quelque Office
formé en Brabant , confesseront et jureront
pareillement la susdite formule. »
Le lendemain 31 , les Trois Ordres
prêtèrent séparément , aux Eglises de
Brabant , et entre les mains de l'Archevêque
de Malines , le serment d'observer
et de faire observer les Droits , Priviléges,
Statuts , Usages , Propriétés et Exemptions
de l'Eglise . A commencer par le
Clergé , et à finir par le Tiers- Etat , les
trois Ordres se prêtèrent ensuite réciproquement
Foi et Hommage. Le
Conseil Souverain de Brabant prêta
aussi son Serment particulier . M. Van
der Noot et les Députés de plusieurs
Provinces assistèrent à cette cérémonie
auguste et attendrissante .
La facilité , le concert , la suite qui
caractérisent ces premières et grandes
opérations , prouvent qu'elles dérivent
d'un plan bien prémédité , et non du
hasard des circonstances , ni du balancement
des opinions .
Les Etats de Flandres ont publié le
Manifeste des motifs , en vertu desquels la
Province se déclare libre et indépendante.
Cet Ecrit , en très - grande partie , rentre
cans celui que répandit M. Van der Noot ,
u mois de Novembre ; et comme il sera
253 )
suivi probablement d'un Manifeste général
des Etats Belgiques , nous nous dispenserons
de le rapporter. C'est un résumé des
griefs déja connus contre le Gouvernement
Impérial des Pays - Bas. Les plus graves , ou
ne concernoient nullement la Province de
Flandres , ou avoient été redressés ; dans
cette dernière classe se trouve l'établissement
des Cercles et des Intendans dans les
Pays -Bas. Les autres intes du Manifeste
ont pour objet la´s pression des Monastères
, la réforme des Ecoles et des Tribunaux
, celle du Séminaire de Louvain , l'Edit
sur les mariages , qui a eu l'approbation de
l'Europe entière , l'abolition des Justices
Seigneuriales ; enfin , qui le croiroit ! la tolérance
DES RELIGIONS .
En réfutant trop sérieusement les Enthousiastes
qui attribuoient la révolution
des Pays -Bas à l'exemple de la France ,
et à l'autorité des Décrets de l'Assemblée
Nationale de ce Royaume , nous
avertîmes le Public que l'intérêt de la
Religion en étoit la cause principale ,
et qu'on y reconnoissoit l'esprit qui empêcha
les Provinces Belgiques , au 16º.
siècle , d'accéder à l'Union d'Utrecht.
Cette vérité qui nous attira la colère de .
quelques Frénétiques, les Etats deFlandre
l'expriment littéralement dans leur Manifeste
« Selon nos droits , disent- ils ,
« la Religion Catholique , Apostolique
«< et Romaine , est la seule admise dans
<< ce pays , et c'est une des raisons qui
<< engagèrent nos Pères à reconnoître
( 254 )
1
<< la domination Autrichienne sous Phi-
<< lippe II.»>
On voit donc que les principes de la
révolution Belgique sont diamétralement
contraires à ceux qui ont dicté
la plupart des Lois nouvelles de la France .
Cela n'empêche pas que le Manifeste ne
renferme plusieurs plaintes très - légitimes
; on est sur-tout frappé de la vérité de
laphrase suivante : « Nous avons été inon-
« dés , disent les Etats , d'un déluge d'E-
« dits , presque tous mal digérés , sou-
« vent contradictoires , et qui , au lieu
«<
d'inspirer du respect , sont devenus
« un objet de mépris. » Un Vénitien ingénieux
avoit dit , en parlant de cette
profusion de Lois qui mériteront à notre
temps le nota de siècle des Edits, qu'elle
ressembloit aux pépineries d'arbustes à
fleurs , qui ne donnent jamais de fruits.
Quant à nos intérêts extérieurs , aucune
apparence frappante n'en accuse
encore la véritable nature. Les démarches
tentées auprès de quelques Cours
de l'Europe , n'ont pas encore d'efficace
visible ; les suggestions , l'assistance secrète
de ces Puissances sont soupçonnées;
mais elles restent sous le voile , comme
bien d'autres mystères de la révolution .
Lorsque l'Acte d'Union aura été scellé et
proclamé , on l'adressera à toutes les
Puissances , qui alors déclareront ou non
si elles nous reconnoissent en qualité
d'Etat indépendant.
( 255 )
Les nouvelles de Vienne sont aussi
mystérieuses. Aucune n'indique ni les
sentimens , ni le plan , ni les opérations
futures du Cabinet . Chacun explique
à sa manière ce profond secret . Nul
Régiment nouveau n'est encore
marche , à ce qu'il paroît , et nuls renforts
d'arrivés , à l'exception de deux
bataillons venus du Brisgau à Luxembourg.
en
Le siége de cette place restera dans
les Gazettes , jusqu'à nouvel ordre . Le
Corps de M. Van der Mersch, harassé
de fatigues , peu aguerri contre le mauvais
temps , et assez mal approvisonné ,
s'est retiré . Il est très-vrai qu'un détachement
de cette Armée a été fort maltraité
et dispersé , le premier de ce
mois , par le Colonel Baulieu , dans le
voisinage de Nassogne. Marche en Famine
est retombée entre les mains
des Autrichiens. Ce revers a obligé les
Patriotes à se replier sur Namur , où
on leur envoie successivement quelques
pelotons . Le Général d'Alton , ainsi que
M. de Cobentzel sort repartis pour
Vienne dès le mois dernier. La citadelle
d'Anvers est toujours occupée par
la garnison Autrichienne .
La santé de l'Empereur est meilleure ;
il est sans fièvre , et la toux est beaucoup
diminuée . Un Courrier parti de Vienne,
le 24 , a porté au Prince Potemkin les
conditions préliminaires de la paix avec
( 256 )
la Porte ; il paroît sûr que le Congrès
s'ouvrira à Yassy , où sont arrivés 35
Turcs , appartenans au Cortége du Plénipotentiaire
Ottoman .
On continue à renforcer le Cordon
de la Gallicie . Onze bataillons d'Infanterie
et deux Régimens de Dragon's y
passent de la Hongrie . Le Major - Général
de Brentano va s'y rendre en
personne.
Le Baron de Stutterheim , Ministre de
l'Electeur de Saxe , Secrétaire d'Etat au Département
des Affaires Etrangères , et Lieutenant-
Général de Cavalerie , est mort ,
Dresde , le 23 Décembre.
FRANCE .
De Paris , le 20 Janvier.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
*
Nous ébauchâmes , la semaine dernière
, les premières Opinions sur la
conduite de la Chambre des Vacations
de Rennes : il faut maintenant compléter
le rapport de ce débat jugé . Il est des
hommes à qui le mot de principes rend
aujourd'hui le même service , que les
juremens aux gens mal élevés. Quand on
a cité trente fois , en trente lignes , les
principes ou le droit de l'homme , on
est dispensé de raisonner juste . Jusqu'à
( 257 )
présent , on avoit cru que les principes
étoient ces vérités en petit nombre qui
résultent de l'expérience et de la sagesse
des siècles . Mais on nous désabuse chaque
jour ; les principes sont les opinions de
tel ou tel ; la vérité , c'est le systême
d'une Secte ou d'un Parti ; les lumières ,
ce sont les connoissances personnelles
de chaque Dissertateur .
On est affligé en lisant cette fameuse
discussion qui deux jours entiers a occupé
le Législateur , et où treize Députés
ont développé leur avis , d'y rencontrer
presqu'autant de principes différens .
Cette remarque s'applique , non aux dissentimens
très-naturels sur le fond même
de la question , mais au caractère sous
lequel l'Assemblée devoit la traiter et la
décider.
M. Barnave a soutenu que le Pouvoir
constituant réunissant toutes les autorités
, il appartenoit à l'Assemblée de s'ériger
en Tribunal . Rappelons ici , que
tantôt on nous présente la Délégation
Nationale comme Corps Constitué , tantôt
comme Corps Constituant , tantôt
comme Convention Nationale . C'est un
Protée qui vingt fois a changé de forme
dans le cours des Opinions. S'il est Corps
Constitué , les Lois , où la volonté publique
légalement déclarée , ont fixé sa
compétence et les limites de ses droits :
Or , aucune Loi ne l'a autorisé à se
( 258 )
rendre absolu , en exerçant tous les pouvoirs.
S'il est Corps Constituant , il n'a
d'autre autorité que celle de décréter le
régime politique de l'Etat ; tout acte judiciaire
, d'administration , de police
publique , d'exécution quelconque , lui
est étranger. Bien plus , cesse-t- on un
instant de le considérer comme une première
Législature ? On est forcé de reconnoître
que , jeté hors de sa vocation
primitive , qu'amené par les révolu
tions à former un Gouvernement absolument
nouveau dans toutes ses parties
, ses fonctions se bornoient alors à
déterminer le mode et la convocation de
la Représentation Nationale , à renvoyer
à la France le choix de nouveaux Délégués
, et la France par une nouvelle
Election, eût déféré légalement à ses Députés
le Pouvoir Constituant .
La dénomination de Convention nationale
est encore moins exacte elle
suppose nécessairement la confirmation
ultérieure des Lois convenues , par le
Peuple légalement assemblé . Une Convention
d'ailleurs est une Assemblée
Consultative sans autorité . Jamais il
n'entra dans la tête des Américains - Unis ,
ni du Parlement de l'Angleterre pendant
la maladie du Roi , de cumuler entre
leurs mains tous les pouvoirs. Ces idées
ne peuvent appartenir qu'à des esprits
superficiels , auxquels il faut pardonner
( 289 )
: matières combustibles en un instant , on
pouvoit détruire un siècle de travaux. »
Heureusement le désordre n'a pas commencé
dans le port , la scène s'est ouverte
dans la Ville .... M. d'Alberi , n'ayant plus
à craindre que pour lui , s'est laisse traîner
dans les cachots , oubliant les bombes , les
canons qu'il avoit préparés , les ordres prétendus
qu'il avoit donnés , les mesures hostiles
qu'il avoit prises ! "
"
On vous a proposé le renvoi de cette affaire
au Châtelet; ce seroit flétrir des Officiers
qui ont bravé la mort pour servir leurs
Concitoyens , et pour mériter leur estime. "
W Des Cours Souveraines ont osé porter des
arrêtés réfractaires , ont ose résister à l'au-
.torité de l'Assemblée Nationale et du Roi ;
aucune n'a été renvoyée au Châtelet. »
"
Non , l'Assemblée ne confondra point le
malheur avec le crime ; elle n'écoutera point
des témoignages recueillis par la prévention
et le ressentiment , dans un moment de
trouble et d'insurrection . L'injuste animosité
d'un Peuple égaré ne dictera pas vos Décrets
; vous vous rappellerez que , par l'injuste
extension du Crime de Lèze- Majesté ,
le despotisme étaya sex forfaits ; vous ne
fel ez point juger des Crimes de Leze - Nation ,
lorsque ces Crimes n'ont pas été déterminés . "
"
Quand vous avez détruit le despotisme et
l'Aristocratie vos efforts ont peut-être surpassé
vos desirs . Tous les pouvoirs ont été
ébranlés. M. d'Albert a vu échouer son autorité
; il n'a pas été maître de punir deux
Ouvriers dont il étoit mécontent , sans danger
personnel ; il n'a pu donner un exemple
nécessaire contre l'insubordination.
"
"}
Nous avons vu s'élever au milieu de nous
No. 4. 23 Janvier 1790. О
( 290 )
une puissance nouvelle , les Milices Nationales
. A la voix de la liberté , il est sorti
de son sein un million d'hommes pour la
defendre. »
" Mais dans un moment où ces Milices
ne sont pas encore organisées , où elle se
trouvent formées , en grande partie , des
gens les moins intéressés à la Patrie ; lorsqe'elles
ne sont point conduites par un
Chef , qui joigne aux vertus et la sagesse ,
et les talens , l'Assemblée ne doit- elle pas
les reprendre , avec la sollicitude d'un père ,
des fautes de leur inexpérience ? Renvoyer
cette affaire au Châtelet , c'est approuver
les écarts de quelques individus qui , sous
le titre de Volontaires , ont assurément abusé
de leurs forces , et de la confiance que M.
d'Albert avoit mise en eux. Craignez que
leur conduite n'ait bientôt des imitateurs.
Les émeutes populairespeuvent être quelquefois
louables ; ce fut un spectacle majestueux
, que le réveil d'un Peuple qui , depuis
si long- temps dormoit dans les fers .....
Actuellement il n'y a plus à alléguer aucun
motif d'oppression . Toute convulsion
nouvelle tend à faire échouer une révolution
, qui , établie par la force , ne peut
se consolider que sur la paix et la modération
.
" De l'avilissement des Chefs , vient l'insubordination
des inferieurs Lorsque les
Algériens ont pillé nos vaisseaux , nos frégates
sont restées dans le port , parce que
l'équipage les avoit abandonnées .
Je me résume. M. d'Albert a été la victime
d'une insurrection que vous ne pouvez
approuver . C'est une erreur excusable de la
part du Peuple de Toulon, et qui tient à
( 291 )
des causes qui ne vous sont pas encore connues.
Je propose de déclarer M. d'Albert
exempt d'inculpation , et d'ajourner le reste
de l'affaire . "
Ce Discours fait avec beaucoup d'art et
de jugement , de finesse et d'éloquence , a
remporté des applaudissemens unanimes.
On en
a demandé l'impression. M. de
Champagny s'y est modestement refusé , en
alléguant que cette affaire devoit être terminée
dans la Séance , et qu'il étoit dangereux
d'en laisser subsister aucun vestige .
La harangue de M. Ricard, Député de
Toulon , qui a suivi à la Tribune M. de
Champagny , n'étoit pas propre à faire oublier
ce déplorable événement , devenu affaire
de parti. Nous ne dissimulerons point ,
à l'exemple d'autres Journalistes , le caractère
de cette Philippique , où M. d'Albert
a été peint sous les traits d'un Conspirateur.
Mon devoir , a dit M, Ricard , me prescrit
impérieusement de vous rappeler des
attentats, dont le Rapporteur de cette affaire
n'a pu vous donner l'ensemble , parce que
yous avez exigé la lecture des pieces. Lorsque
M. d'Albert prit le commandement , il
se signala par une premiere imprudence.
Les Ouvriers crurent qu'on ne les avoit attirés
, avec leurs femmes , dans l'Arsenal , que
pour les égorger plus facilement , et les Habitans
se persuaderent qu'on les isoloit pour
les détruire plus surement .... Les uns et
les autres promirent de ne pas se séparer.
Beaucoup de personnes quittèrent la Ville.
D'autres prirent les armes ; origine de la
Garde Nationale , et des troubles que dut
Oij .
( 292 )
exciter une méfiance que de nouvelles
alarmes ont prolongée. »
« En Novembre , un Officier insulte la
Garde Nationale . M. d'Albert saisit cette
occasion pour servir son antipathie , et soulever
contre elle les Troupes de la Marine.
Il approuve la Déclaration incendiaire des
Bas -Officiers de la Marine. Il dit aux Officiers
Municipaux qu'il a la force en main ,
et qu'il se fera obeir ; il fait emprisonner
les deux Ouvriers qui avoient les premiers
porté la Cocarde Nationale. Il fait venir
des Troupes , sous le prétexte de la paix ,
et c'est par des motifs de guerre. Si elles
eussent obéi , elles auroient égorgé les Citoyens.
Lorsqu'on a vu leurs sentimens patriotiques
, on les a renvoyées.
Π
« Ces mèches qu'on a trouvées jetées dans
la mer , étoient destinées ou à mettre le
feu au Port , et c'est un complot de brigands
, ou à mettre le feu aux poudres , et
c'est M. d'Albert qui y a eontribué. »
"
Le Peuple a voulu se saisir de ceux qui
vouloient l'égorger , afin de les empêcher
d'employer de nouveaux moyens .
་ ་
งา
M. d'Albert a ordonné l'exécution de la
Loi Martiale , avant que les Juges l'eussent
prononcée. La démarche du Peuple est légitimée
par les machinations dont il eût été
la victime.
« M. d'Albert s'est rendu coupable du
crime de Lèze - Nation . Si le Roi avoit eu
un caractère aussi altier que ce Commandant
, s'il n'eût été entouré des Necker ,
des la Fayette , son sceptre traîneroit aujourd'hui
dans le sang des François .
"
Croiroit-on qu'après cette accumulation
de crimes sur la tête de M. d'Albert , M.
( 293 )
Ricard a proposé un Décret , où après avoir
témoigné sa satisfaction à la Ville et à la
Garde de Toulon , l'Assemblée témoigneroit
aussi sa satisfaction des services de
M. d'Albert , et qu'elle se repose sur son
honneur, de sa fidélité à la Constitution ?
Telle a été néanmoins la conclusion de
l'Orateur.
M. le Duc de Liancourt alloit prendre la
parole dans un autre esprit , mais l'heure
avancée a obligé d'ajourner à demain la
délibération .
DU SAMEDI 16 JANVIER.
Il ne restoit plus à décider sur le travail
des Départemens , que les prétentions de
quelques Villes . La Charité- sur- Loire vouloit
s'annexer au Berry ; on l'a placée dans
le Département du Nivernois . Montauban
rejette le Département de Toulouse , et réclame
celui de Cahors : sa demande lui a
été accordée provisoirement.
CONCLUSION DE L'AFFAIRE DE TOULON.
M. de Liancourt , avec autant de précision
que de prudence , a approuvé en
peu de mots le tempérament proposé
hier par M. de Champagny, comme etant
conforme aux principes de douceur dont la
nature et l'étendue de la Révolution font
une Loi. Il a proposé un Décret plus déve-
Joppé que celui de M. de Champagny, mais
analogue.
M. Robespierre , qui a pris ensuite la parole
, ne devoit pas adopter ces maximes de
douceur. Aussi s'est - il retranché dans les
idées de M. Ricard. Il a prétendu n'être ni
O iij .
( 294 )
l'Accusateur, ni l'Avocat des Officiers de la
Marine ; cependant , après les avoir inculpés
d'avoir insulté le Peuple , il a pressé l'Assemblée
de ne pas prodiguer des éloges à
ceux qui manquent de respect au Peuple . Il
a vu une trame de conspiration universelle ;
il en tient tous les fils , il les a montrés .
" Rapprochez , a- t- il dit , tous les évènemens
de la Provence ; voyez les plus dignes amis
de la libertéjetés à Marseille dans des cachots ,
le fer coupable levé sur leurs têtes , les menées.
coïncidentes de Toulon , la liberté gémissante
à Brest, les amis du Peuple opprimés
par le despotisme militaire. L'Assemblée
l'encouragera - t- elle en déchargeant M. d'Albert?
Je borne le Décret à l'expression du
contentement que la conduite des habitans
de Toulon a inspiré à l'Assemblée . »
M. de Clermont- Tonnerre s'est élevé contre
toutes ces inculpations sans preuves , et a
parlé long-temps avec cette supériorité de
raisor , d'impartialité , de justesse dans l'application
des principes , qui séparent l'Orateur
du Déclamateur. Il a vengé M. d'Albert,
la justice , la paix publique , la liberté ,
et le Peuple qu'on outragea en l'autorisant
à mépriser les Lois , qui fondent les droits
et la sureté de tous . Nous reviendrons à ce
Discours , dont les principes tiennent au
premier des intérêts publics , et méritent une
profonde attention . Ils n'ont pas obtenu celle
d'une partie de l'Assemblée , dont les murmures
malévoles ont plus d'une fois interrompu
P'Orateur.
La discussion ayant été fermée , on a lu
quinze rédactions différentes du Décret : la
priorité ayant été refusée à la Motion de
( 295 )
И
"
M. de Champagny , on lui a subsistué celle-ci :
L'Assemblée Nationale , présumant favorablement
des motifs qui ont animé M.
" d'Albert de Rioms , les Officiers de la Marine
impliqués dans l'affaire , les Officiers Municipaux
et la Garde Nationale de Toulon ,
« déclare qu'il n'y a lieu à aucune inculpa-
"
་་
་་
" tion .
. Plusieurs amendemens se sont élevés. M.
Malouet , d'après les principes de la Déclaration
des Droits , a demandé que l'Assemblée
improuvât les exces commis à Toulon
contre le Commandant des Officiers de la
Marine , déclarât qu'il n'y avoit lieu contre
eux à aucune inculpation , et remît au Pouvoir
exécutif le soin de rétablir l'ordre et la
paix à Toulon.
M. Gleizen , par contraste , a sollicité une
approbation éclatante du zèle des Municipaux
de Toulon.
Ces amendemens et divers autres ont été
rejetés par la question préalable , et le Decret
pur et simple a, obtenu la grande Majorité.
Les Magistrats de Rennes étoient attendus
à la fin de la Séance ; ils sont entrés ; un
profond silence régnoit dans la Salle . M. le
Président a la le Décret ; ils se sont retirés
ensilence , sans présenter de Requête , comme
quelques personnes s'y attendoient faussement.
Nous avons omis de donner les noms
de ces dix Magistrats : ce sont , MM. de la
Houssaye , Président , de la Bourdonnaye ,
Bonnin , de Jaquelot de Bois - Rouvré , de
Fournier de Trelo , de Rosnyvinin , de la
Noue Bogár, du Pont , de Farcy de la Beauvais
, de Polastre , et le Gac de Lansalut.
Οίν
( 296 )
: DU SAMEDI 16 JANVIER. SÉANCE DU
SOIR.
Elle s'est bornée à un Décret qui proroge,
jusqu'au 1er Mars prochain , la Declaration
des biens Ecclésiastiques , prescrite par le
Decret du 13 Novembre dernier.
M. Nourrissart a proposé , au nom du Comité
des Finances , une fabrication de deux
millions de marcs de monnoie de billon : on
a ajourné ce Projet de Décret , dont l'impression
est ordonnée .
M. Target a été élu Président. Sur 864
Votans , il a réuni 486 voix ; M. de Cazalès
en a obtenu 325. 41 voix ont été perdues .
SUPPLÉMENT A L'ASSEMBLÉE
NATIONALE.
Les Discours adressés , le premier de
l'année , au Roi et à la Reine , par M.
Demeunier, Président , ayant été inexactement
rapportés dans ce Journal , d'après
la version d'une des Feuilles rédigées
au sein même de l'Assemblée , nous
devons les rétablir dans leur pureté .
DISCOURS AU ROI.
SIRE , l'Assemblée Nationale vient offrir
à Votre Majesté le tribut d'amour et de
respect qu'elle lui offrira dans tous les temps .
Le Restaurateur de la Liberté publique ,
le Roi qui , dans des circonstances difficiles ,
n'a écouté que son amour pour la fidelle
Nation dont il est le Chef, mérite tous nos
hommages , et nous les présentons avec un
dévouement parfait. »
ן נ
Les sollicitudes paternelles de Votre
( 297 )
"
Majesté auront un terme prochain ; les Représentans
de la Nation osent l'en assurer.
Cette considération ajoute au zèle qu'ils
mettent dans leurs travaux pour se consoler
des peines de leur longue carriere , ils
songent à cet heureux jour , où paroissant
en Corps devant un Prince ami du Peuple ,
ils lui présenteront un recueil de Lois calculées
pour son bonheur et pour celui de
tous les François ; où leur tendresse respectueuse
suppliera un Roi chéri d'oublier les
désordres d'une époque orageuse , de ne plus
se souvenir que de la prospérité et du contentement
qu'il aura répandas sur le plus
beau Royaume de l'Europe ; où Votre Majesté
reconnoîtra , par l'expérience , que sur
le Trône , ainsi que dans les rangs les plus
obscurs , les mouvemens d'un coeur généreux
sont la source des véritables plaisirs .
"
" Alors on connoîtra toute la loyauté des
François ; alors on sera bien convaincu qu'ils
abhorrent et savent réprimer la licence ;
qu'au moment où leur énergie a causé tant
d'alarmes , ils ne vouloient qu'affermir l'antorité
légitime ; et que si la Liberté est
devenue pour eux un bien nécessaire , ils la
méritent par leur respect pour les Lois et
pour le vertueux Monarque qui doit les
maintenir.
1
"
DISCOURS A LA REINE.
" MADAME , le tribut de respect que
viennent offrir les Représentans de la Nation
, n'est plus un vain ceremonial . Votre
Majesté partage la gloire et les inquiétudes
d'un Roi dont les vertus sont chéries dans
les deux mondes ; elle veille sans cesse au
bonheur d'un Prince digne à jamais de 1 a-
O "

( 298 )
mour de tous les François . Tous les Citoyens
savent avec quels soins vous élevez ces aimables
enfans ( M. le Dauphin et Madame
Royale étoient aux côtés de la Peine ) qui
nous inspirent un si grand intérêt ; et c'est
au nom des François , toujours sensibles et
toujours fidèles , que nous vous présentons
Madame , les hommages d'un respectueux
dévouement. »
Voici les mots que prononça , en son
nom propre , M. le Président de la
Houssaye , à la suite du Discours à la
Barre que nous avons rapporté la semaine
dernière .
"
Jusqu'ici , Messieurs , j'ai eu l'honneur
de vous parler au nom de tous : qu'il me soit
permis de ne feliciter d'être arrivé à la place
que j'occupe en ce moment ; elle honorera
mon nom et celui des vertueux Collegues qui
partagent mon sort . »
« La postérité apprendra avec attendrissement
qu'il exista des Magistrats Bretons
assez courageux , assez fermes dans leurs
principes , assez pénétrés de leurs devoirs ,
assez remplis de l'amour de leur Patrie , pour
dévorer en silence des évènemens de toute
espece , plutôt que d'étouffer le cri imprieux
de l'honneur et de la conscience . L'Histoire
apprendra que 20 et 30 années de Magistrature
sans reproches , n'ont pu garantir
du soupçon des Juges intègres et fideles ;
mais que leur justification est devenue complete
, dès que leur voix a pu se faire entendre.
Un jour viendra , Messieurs , où les
Bretons désabusés , rendront hommage à la
pureté de nos motifs et de nos principes ;
c'est alors que ces braves Compatriotes , nous
( 299 )
reux ,
trouvant dans la classe paisible et tranquille
de Citoyens , se hâteront de nous confier la
défense de leurs vrais intérêts , et de nous
associer aux travaux de vos successeurs . Heu-
Messieurs , si une santé délabrée par
des fatigues et des veilles , toujours consacrées
au service du Roi et de ma Patrie , me
permettoit l'espoir de prolonger encore ma
pénible existence. Quel que puisse être mon
sort , je prouverai jusqu'au dernier instant
de ma vie , que je fus toujours digne de
porter le titre précieux de Sujet fidele et
de vrai Citoyen.
Lettres-Patentes du Roi , du 30 Décembre
1789 , sur le Decret de l'Assemblée Nationale,
du 26 Décembre 1789 , portant qu'il
sera accordé un délai de deux mois pour
faire les déclarations prescrites par le Décret
du 6 Octobre dernier , concernant la
Contribution Patriotique , et que la liste
- des noms des Contribuables Patriotes , et
des sommes qu'ils se seront soumis àpayer ,
sera imprimée.
Lettres-Patentes du Roi , du mois de Décembre
1789 , sur le Décret de l'Assemblée
Nationale , pour l'admission des Non - Catholiques
dans l'Administration , et dans
tous les Emplois Civils et Militaires .
On a ait que l'histoire étoit la leçon
des Rois elle devroit aussi être celle
des Peuples ; mais l'histoire n'a corrigé
ni les Peuples , ni les Rois . Les mêmes
conjonctures ramènent , dans tous les
siècles , un cercle uniforme de passions ,
de fautes et de crimes . Les tristes annales
O vj
( 300 )
de l'espèce humaine ne servent qu'aux
Observateurs qui , sachant résister au
torrent des opinions et des évènemens ,
cherchent dans les faits antérieurs le fanal
de l'histoire du moment.
Celle d'Angleterre , au dernier siècle ,
est sans doute indigne du regard des
Inspirés qui n'ont aucun besoin des leçons
de l'expérience . Cependant elle a
son prix. Beaucoup de nos Lecteurs
liront peut-être avec intérêt les passages
suivans de l'Histoire de la Maison de
Stuart , par Hume , dans les époques
de 1642 à 1644. Ce Parlement , après
avoir raffermi la liberté , et réprimé les
usurpations de la Couronne , commençoit
alors à exécuter le Plan , formé par
ses Démagogues , de renverser la Monarchie
.
*
Les Communes , dit Hume , pour s'assurer
la Majorité des suffrages dans la Chambre
-Haute , employèrent la populace , dont
elles avoient déja reçu de si grands services .
Au milieu de la plus profonde sécurité , elles
recommencèrent à feindre de continuelles
alarmes pour elles - mêmes et pour la Nation ,
et le moindre bruit d'un nouveau péril sembloit
les faire trembler. Elles enflammèrent
le Peuple de Londres par des recherches de
conspiration , par des idées de soulèvemens
, par des nouvelles simulées d'invasions
étrangères , par de prétendues découvertes
de complots et d'attentats de la part des
Catholiques et de leurs partisans . Il n'y avoit
point d'informations ni d'histoires ridicules
( 301 )
qu'elles n'écoutassent avidement , et qu'elles
ne fissent aussitôt répandre dans des têtes
échauffées , à la capacité desquelles toutes ces
fables étoient adaptées.
"
D
Un Tailleur nommé Beale , informa la
Chambre , qu'en se promenant seul dans les
champs , il avoit prêté l'oreille aux Discours
de quelques personnes qu'il ne connoissoit
point, et qu'il les avoit entendues parler d'une
très - dangereuse conspiration . Ce qu'il en
avoit pu découvrir , c'etoit que 108 scélérats
avoient entrepris de tuer le même nombre
de Seigneurs et de Membres des Communès
, et qu'ils y étoient engagés par une
récompense de dix livres sterlings pour chaque
Seigneur , et de quarante schellings pour
chaque Membre. Sur une déposition de ce
poids , l'ordre fut donné d'arrêter les Prêtres
et les Jésuites ; on fit demander une conférence
avec les Seigneurs , et les deux Chambres
porterent une Ordonnance qui enjoignoit
à tout le Royaume de se préparer promptement
à sa défense. Des torrens de Peuples
répandus vers Westminster , insultèrent les
Prélats et les Seigneurs déclarés pour la
Couronne. La Chambre des Pairs porta une
Ordonnance contre ces túmultes , et l'envoya
aur Communes , qui refusèrent de l'adopter.
"
* Les Communes surent étendre la terreur
de leur autorité sur toute la Nation ; et toute
opposition , tout blâme , échappé même dans
les discours familiers , fut traité par ces sévères
Inquisiteurs comme le plus noir des
crimes. La moindre censure contre Pym ,
étoit traitée de violution du Privilége. La
populace qui veilloit autour de l'Assemblée ,
étoit prête , au moindre signe , à remplir les
ordres de ses Chefs . »
( 302 )
K
Quiconque osoit choquer le Comité de
sureté des deux Chambres , ou lui inspirer
quelque défiance , étoit jeté dans les chaines
et poursuivi à titre de délinquant , Après
avoir rempli les vieilles prisons , ils en avoient
construit plusieurs nouvelles , et les vaisseaux
même étoient remplis de Royalistes qui
languissoient sous les ponts. Ils avoient inpose
, par une Ordonnance des deux Chambres
, les plus lourdes taxes et les plus contraires
à l'usage. Ils avoient établi un Comité
de Séquestration , et saisi par- tout où
leur pouvoir étoit reconnu , tous les revenus
du Parti Royal.
»
Ces violences , ces usurpations du Par-.
lement , avoient aliéné , non -seulement les
Partisans de la Couronne , mais encore un
très - grand nombre de Citoyens , qui , apres
avoir concouru à limiter la Prerogative et
à sauver la Liberté , la voyoient précipitée
vers un autre danger par la faction Démocratique.
Les esprits raisonnables et modérés
projetèrent de se réunir aux Mécontens , et
de refuser les taxes illégales qu'imposoit le
Parlement sans la Sanction du Roi. Ce
desein , dont le célebre Poète aller avoit
été un des principaux instrumens , fut découvert
, et jugé dans un Conseil de Guerre ;
Waller et deux autres Citoyens furent condamnés
au dernier supplice : aller seul y
échappa par des présens à divers Démagogues
, et par une amende de dix mille livres
sterlings.
La rage des factions s'étant rallumée
vers la fin du règne de Charles II , les conspirations
imaginaires , les délations infâmes ,
Jes subornations , les parjures , recommencerent.
On connoît les impostures de Titus
( 303 )
"
"
R
Oates , de Bedloe et autres scélérats , qui
firent traîner à l'échaffaud un grand nombre
d'innocens par de fausses dépositions. Les
Communes poussèrent le mépris de la justice
jusqu'à récompenser Oates d'une pension de
douze cents livres sterlings. « La Nation , dit
encore M. Hume, quoique tant de fois
trompée par les mêmes impostures , n'en
fut pas moins obstinée dans la persuasion
" et la poursuite du complot : les absurdités ,
les invraisemblances , les impossibles même
étoient considéres comme de légères objections.
Dans toute l'Histoire , il seroit
difficile de trouver un autre exemple de
ce frénétique emportement du Peuple. »
Quand les esprits sont échauffés , dit Voltaire
à ce sujet , plus une opinion est impertinente
, plus elle a de crédit.
H
"
"
H
"
Il n'est pas étonnant que' , dans des circonstances
, à quelques égards , semblables
à celles où se trouvoit l'Angleterre il y
à cent ans , nous voyons reparoître les
mêmes scènes. S'il importe souverainement
de veiller sur les projets qu'on pour
roit tenter contre la liberté publique , nul
homme de sens , nul Citoyen réfléchi ,
nul Ecrivain scrupuleux ne donnera légèrement,
créance à toutes les terreurs
qui rallument la fureur de la multitude .
Il faut marcher ici entre la raison et
la droiture , et douter jusqu'à l'exhibition
des preuves
.
Aucune procédure , peut- être , n'a été
plus longue et plus lumineuse que celle
dirigée contre M. de Besenval. L'Infor
( 304 )
mation a eu le Public pour Censeur ; tous
les témoins ont été produits par les Dénonciateurs
. Cependant à l'approche du
Rapport de l'affaire , les Ecrits inflammatoires
ont reparu . Avant la clôture de l'Information
, on cria dans toute la Ville
l'élargissement de M. de Besenval ; on
imprima des menaces aux Juges , des
horreurs contre l'Accusé. En même
temps , on annonça le prochain soulèvement
des Faubourgs , fort tranquilles ,
de Saint -Antoine et de Saint - Marceau ;
des émissaires se répandirent dans les
tavernes de ces quartiers pour y exciter
, en vain , la multitude ; enfin , l'Audience
du Châtelet se remplit de Désap -`
probateurs menaçans qui s'en prirent
aux témoins , au Juge et à l'Accusé ,
de l'innocence de ce dernier ; chaque
Séance nouvelle devenoit plus tumultueuse
; - le zèle de la Garde prévint les
suites de cette insurrection . Le Lundi
i , elle éclata à découvert ; la multitude
afflua autour du Châtelet , dans la Salle
d'Audience , dans le Vestibule , dans les
cours et sur les escaliers ., Des voix furieuses
demandèrent la tête de M. de
Besenval ; d'autres y joignirens celle de
M. de Favras ; les Juges furent menacés
de la lanterne on ferma l'Audience ;
mais le lendemain matin , les attroupemenss'accrurent
, et leurs dispositions ne
furent pas équivoques. Toute la Garde
Nationale étoit sur pied , le Châtelet
( 305 )
bien défendu ; on dissipa la foule , et ses
desseins furent prévenus. Soit qu'on ait
craint le retour de la fermentation , soit
que des causes inconnues aient fait retarder
la clôture de l'Information , elle
reste suspendue . Encore vingt témoins
doivent être entendus ; nous ignorons si
l'on se bornera à ce nombre ; mais déja
l'on annonce de nouvelles Pièces que
doit fournir le Comité des Recherches
de la Commune , et sur lesquelles M.
de Besenval doit être encore interrogé .
Le jour même des attroupemens qui
menaçoient le Châtelet , 214 Soldats de
la Troupe soldée , parmi lesquels il ne
se trouvoit que deux anciens Gardes-
Françoises, se rassemblèrent aux Champs-
Elisées , dans des dispositions évidem :
ment séditieuses . Ce Peloton , qui
n'avoit pas de fusils , à ce qu'on assure
, mais muni de cartouches , à ce
qu'on débite encore , fut bientôt enveloppé
, pris , déshabillé , conduit au dépôt
de St. Denis . Le motif de cet attroupement
séditieux devint le sujet de mille
narrations : ces Soldats , dont la plupart
étoient des Déserteurs d'autres Régimens ,
avoient demandé 50 liv. de gratification
et une augmentation de paye. Sur un
refus , ils s'étoient mutinés , et comme
les mutins le font ordinairement , sans
projet arrêté pour l'avenir. A cette version
d'une classe du Public , les Imprimés
, les Feuilles , les dévots à la Gazette
( 306 )
du jour , opposèrent des idées plus vastes ,
et découvrirent une conjuration formidable
dans
l'attroupement des 200 Seldats
. On les a interrogés : nous ne connoissons
leurs réponses que par le bruit
public ; les uns , dit- on , ont articulé le
dessein d'obtenir 50 liv.
d'engagement ;
d'autres , celui de faire augmenter leur
paye ; la plupart , celui de se rassembler
un autre jour pour y traiter de grandes
affaires.
Comme l'esprit du temps est encore
plus instructif que les faits , il n'est pas
inutile d'observer, que par un effort de
l'art , la mutinerie des Soldats , les attroupemens
du Châtelet , les accusations
contre M. de Favras , se combinèrent,
sous des plumes adroites et bien intentionnées
, avec une émeute pour le prix
du pain , excitée à Versailles quelques
jours auparavant , par trois ou quatre
bandits chassés de la Garde Nationale de
Paris ; avec l'affaire de Toulon , celle de
Marseille , les réclamations des Princes
Allemands sur leurs terres en Alsace ;
avec des tramés à St. Malo , un bureau
d'Aristocratie à Grenoble , l'arrivée prétendue
de M. Comte d'Artois à Briancon
, et surement encore avec les dispositions
pacifiques du Divan .
Les Soldats , devinoit on s'étoient
ameutés pour sauver M. de Favras ; et
apparemment , afin de ne pas manquer
leur coup , ils avoient choisi le jour
( 307 )
où toute la Garde Nationale se trouvoit
sous les armes : ceux qui demandoient
la tête de M. de Besenval et de
ses Juges , ne vouloient qu'épargner à
eeux - ci la peine de prononcer l'innocence
de l'Accusé , en le délivrant avant
le jugement ; enfin , et l'on s'en doute
déja , les Aristocrates seuls conduisoient
ces mouvemens pour égorger M. de
Besenval , comme ils firent pendre
MM. de Flesselles , Foulon et Berthier
, brûler leurs Châteaux , saççager
leurs Fermes , proscrire en Septembre
, MM . l'Archevêque de Paris ,
F'Evêque de Langres , Mounier , de
Virieu, Maury , Malouet , etc. etc .;
provoquer les Motions du Palais- Royal
à cette époque , forcer le Palais de leur
Roi et massacrer ses Gardes . Tel est le
résumé littéral de ce qui s'est dit et
écrit pendant une semaine .
L'affaire de M. de Favras a partagé
l'attention publique. Ce n'est point ici
une procédure semblable à celle de M.
de Besenval. Plusieurs témoins charger t
l'Accusé , les uns sur un chef, les autres
sur un autre . Les Interrogatoires , les
dépositions , les confrontations seront
imprimées , et nous en attendrons une
copie authentique pour en présenter le
sommaire . Jusqu'ici M. de Favras s'est
renfermé dans des dénégations , réitérées
, dans les impossibles moraux , dans
les apostrophes à ses Dénonciateurs.
( 3.8 )
On lui suppose deux complots ou deux
projets choses qui ne sont pas synonymes
). Le premier en Juillet , pour
former une Cavalerie qui escorteroit
le Roi jusqu'à Metz , et à laquelle se
joindroient 20 mille Gentilhommes rassemblés
de diverses Provinces septentrionales
à Montargis ( une Armée à
Montargis pour conduire le Roi à Metz!
cela ne s'entend pas , et suppose une
erreur de nom ) . Le second complot
étoit plus vaste ; il embrassoit l'enlèvement
du Roi et de M. le Garde-des-
Sceaux , la dissolution de l'Assemblée
Nationale , l'assassinat de MM. Necker,
la Fayette et Bailly , la marche de
1200 Cavaliers des Champs-Elysées aux
Tuileries , le rap de S. M. , que vingt
mille hommes eussent conduite à Pé--
ronne . Une partie de la Garde Nationale
soldée et 8,000 Suisses gagnés devoient
assurer le succès complet de la
Conjuration . Plus ce plan est_extraor--
dinaire , plus il suppose ou de démence ,
ou de scélératesse dans son Auteur ,
et plus on doit être difficile sur les
preuves. Nous exposerons dans huit
jours celles que l'Instruction_fournira
soit à l'innocence , soit à la conviction
de l'Accusé .
On arrêta , Jeudi 15 , aux environs du
Châtelet, une bête féroce qui s'offroit, diton
, à couper la tête de M. de Besenval.
Surpris de sa détention , il s'est écrié, de(
309 )
vant le Commissaire , qu'il avoit fait ses
preuves de bon Citoyen , en coupant la
tête de MM. Foulon et Berthier, en leur
arrachant le coeur et les entrailles , etc. Il
a montré le couteau dont il s'étoit servi :
nous n'avons pas la force de rendre les
autres forfanteries sanguinaires qu'on
attribue à ce bourreau .
La Compagnie de Grenadiers du Régiment
de Penthiev re en garnison à Bapaume ,
s'étant oubliée scandaleusement , en refusant
de recevoir pour Adjudant un Sergent- Major
de la Compagnie ; le Roi , informé de cette
insubordination répréhensible , a aussitôt envoyé
des ordres à M. le Comte de Sommyèvres,
Commandant en chef de la Province , pour
qu'il eût à se rendre à Bapaume et y faire
punir les coupables . Ce Général arriva le 5 ,
fit assembler le Régiment , et cassa la Compagnie
entière des Grenadiers , qui furent
renvoyés avec des cartouches jaunes , et déclarés
indignes de servir dans les Troupes
du Roi.
M. de Barentin , ancien Garde- des-
Sceaux , a fait paroître un Mémoire
justificatif, où il se défend des inculpations
portées contre lui dans la plaintede
la Commune de Paris , et dans le
Rapport de M. Garran de Coulon ,
Membre du Comité des Recherches .
Cette défense , écrite avec simplicité , et
l'énergie naturelle que donne le sentiment
de l'innocence , jette une grande lumière
sur les évènemens du mois de
Juillet. M. de Barentin établit , entre
( 310 )
autres , démonstrativement , qu'il n'a
donné , ni ne pouvoit donner d'ordre à
aucun Militaire , et à M. de Besenval
en particulier .
Le payement des Saints s'est fait à
Lyon avec facilité . L'argent y a abondé ,
et on se l'est procuré à très-bon prix. La
plupart des Banquiers avoient eu l'attention
louable d'ouvrir leurs caisses 15
jours avant l'échéance. On assure quela
Municipalité de cette Ville invite des
Personnes de tout rang à s'y rendre , en
leur promettant protection et sureté.
Lyon şi avantageusement , si agréable- ▾
ment situé , conserve , au milieu de
l'anarchie générale , le bienfait de l'ordre,
de la sécurité et de la paix . Il y régne
un esprit de modération et de sagesse ,
bien honorable aux Citoyens et aux
Administrateurs de cette Ville.
LETTRE AU RÉDACTEUR.
Guerrande en Bretagne , le 7 Janvier 1790 .
Justement indigné , Monsieur , d'une
calomnie injurieuse au Regiment de Condé ,
que j'ai l'honneur de commander , mais qui
ne m'étoit connue qu'imparfaitement par des
lettres particulieres , j'ai differé à rendie
mon dementi public , jusqu'à ce que j'eusse
lu moi-même le Jou nal dans lequel on me
mandoit qu'étoit contcnue cette assertion ,
qu'il est de mon devoir de détruite. "
"
J'ai enfin sous mes yeux ce Journal
appelé Journal universel , et c'est dans le
( 311 )
n°. 1o de cette feuille périodique que je
trouve cette lettre datée de Lille , le 28
Novembre , 1789. et point signée : "
"
"
"
"
Aux Auteurs du Journal universel.
Lille , le 28 Novembre 1789.
J'ai l'honneur de vous communiquer ,
MM . , la connoissance d'une action qui
prouve évidemment la disposition des
Troupes envers leurs Compatriotes . Le
Régiment de Condé , en garnison dans
« cette ville , vient tout récemment de mettre
en pièces les armes du Prince de ce nom.
Ce n'est pas tout ; les Soldats de ce Corps
ont tous signé , avec cette ardeur qu'inspire
le patriotisme , une Requête tendante à
faire changer le nom du Régiment , etc. "
H
"

Si je cherchois à combattre méthodiquement
cette assertion , je dirois , que
dans le cas même où le fait seroit vrai , il
ne se seroit pas passé à Lille , ni le 28 Novembre
, ni les jours antécédens , puisque le
Régiment de Condé , ( que l'auteur de lalettre
dit être en garnison à Lille ) en est parti le
27 Août pour se rendre à Boulogne - sur-
Mer , où il est encore ; mais c'est le fait
même que je veux détruire par ces mots sacramentels
, que je signe.
་ ་ ་
>>
Jejure sur mon honneur , que l'anecdote
concernant le Régiment de Condé, imprimée
dans le n°. To du Journal universel , est fausse
et controuvée .
Les Francois voudroient - ils briser des
armes qui sont celles d'une branche de la
famille de leur Roi ? un Régiment , un assemblage
d'hommes pour qui est sacré tout
ce qui porte avec soi des idées de gloire ,
( 312 )
pourroit il renoncer volontairement à´un
nom gravé par l'honneur et par l'héroïsme
dans les anuales de la Nation : à un nom ,
auquel il a v pendant la derniere guerre ,
donner un nouvel eclat par le Prince qui le
porte aujourd'hui : à un nom enfin , auquel
sa gloire personnelle est liée , et dont l'immortalité
lui est garant de sienne propre
dans les fastes de la victoire ? "
(t
Le desir que j'ai , Monsieur , de donner
à mon démenti la plus grande publicité ,
me fait vous prier d'insérer ma lettre dans le
Mercure , comme l'ouvrage périodique auquel
sa noble veracite doit attirer le plus de
Lecteurs
"1
Signé , le Comte DE SESMAISONS , Colonel
du Régiment de Conde .
P. S. Je vous prie , Monsieur , de ne pas
perdre un moment pour rendre ma lettre
publique ; c'est l'interêt de tout un Corps
indignement calomnié . "
P. S. Dans la séance de Lundi dernier
, l'Assemblée Nationale a formé un
Comité d'Impositions : c'est le seul objet
qui ait été discuté .
Dans celle de Mardi , on ne s'est
occupé que des contestations sur les
Départemens.
Les Numéros sortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 Janvier
1790 , sont : 24,17 , 67 , 12 , 81 .
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 30 JANVIER 1790.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE .
VERS
AM. P... fur le premier Jour de l'An.
Du temps tout reffent l'influence ; U
Un An finit , un autre recommence ,
Et chaque jour apporte un nouveau changement :
Il eſt trois choſes cependant
Qui fçauront braver ſa puiſſance ,
Ta gloire , tes vertus , & ma reconnoiffance .
( Par M. Piller , Chaffeur Volontaire
dans l'Armée de Paris , )
N 5. 30 Jan
I
194
MERCURE
LA NATION , LE ROI , LA LOI.
COUPLETS,
Air de M. ALBANÈSE : Voilà la devife du Soldar
CHASSER
François,
HASSER l'Hydre Ariftocratique ;
En montrer les membres épars ;
Joindre une couronne civique
Aux lauriers fanglans du Dieu Mars ¿
Bannir un honteux esclavagé ;
Vivre heureux & libre à jamais :
Ah ! voilà l'ouvrage
Dy Peuple Français !
Gouverner moins en Roi qu'en Père ;
Pour Miniftre choifir fon coeur ;
D'un regard plus doux que févère
Fixer auprès de foi l'honneur
Plein de droiture & de franchife ,
Louis vivra pour fes Sujets :
Voilà la deviſe
Du Roi des Français.
Non ,' dans la fatale balance ,
L'or d'un farouche Ufurpateur
N'enlèvera plus l'abondance
Qu les bics du Cultivateur ;
AU
emper
DE FRANCE.
is
Et dans fa paifible chaumière ,
L'innocent pourra vivre en paix :
Voilà ce que va faire
La Loi des Français .
( Par M. Pérault d'Hurville , Soldat- Citoyen .) ·
VERS
Envoyés à Mme. la Comteffe DE C ..... ,
Auteur de la Folle -maternelle.
DE la Folle-maternelle
Je vantois un trait fort touchant ,
Et de l'aimable Auteur de cet Ecrit charmant ,
1.
L'ame fenfible autant que belle.
Quoi , me dit-on , plaifantez -vous ?
Elle fenfible ? .. Ah ! c'eft pour nous perfifler tous
Qu'elle a compofé cet Ouvrage ;
Lorfque fa Folle nous rend fous ,
Elle exige que l'on foit fage.
( Par M. le Marq. de la Feuillade-d'Aubuſſon .)
I 2
156 MERCURE
EPIGRAMM E.
DANS fon idée il s'embarraſſe,
Cherche les mots , puis mal les place ;
A chaque pas eft arrêté ;
L'écouter eft un vrai martire :
Vous , fon voifin , par charité ,
Dites-lui donc ce qu'il veut dire,
( Par M. Pidou. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
Le mot de la Charade eft Brûlot ; celui
de l'Enigme eft la Cloche ; celui du Logogriphe
et Gazette, où l'on trouve Gaz, Gaze,
Etage , Tage, Age , Eté,
CHARA D E.
LE Vénitien verfe dans mon premier ;
Le Voyageur roule fur mon dernier ;
Le Négociant doit craindre mon entier .
( Par M. David , Curé de Pompadour. 】
DE FRANCE. 197
ÉNIG ME.
LECTEUR, ma foeur n'eft plus ; on n'oublîra
jamais
La gloire qu'en fon temps acquit le nom Français.
A fa place , je viens exciter ton courage
A couronner enfin fon immortel ouvrage.
Mais pour y réuffir , en fouhaits fuperflus
Sur-tout , comme autrefois , ne te confomme plus.
Penſe , combine , agis avec prudence & force ;
Crains de donner naiſſance aux débats , au divorce.
Qui que je fois , fous moi complette tes fuccès ,
Ou je puis te laiffer dans de fâcheux regrets .
( Par M. André Honoré . )
LOGO GRIPHE.
AMI Lecteur, mon tout & mon premier
De sèxe différent font un feul & même être ;
Et mon fecond , écho de mon entier ,
Dit que fa mère vient de naître.
( Par M. Cauchy. )
I 3
198
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
LETTRE d'un Créole de St-Domingue à
la Société établie à Paris fous le nom
d'Amis des Noirs. Brochure de 45 pag.
in - 9 . A Paris , chez les Marchands de
Nouveautés.
L'AUT
"3
>>
33
AUTEUR Commence par prier ces
Mellieurs de mettre de côté le zèle qui les
enflamme , pour examiner avec le fangfroid
de la raifon . Ce début promet de la logique
on va juger de celle de l'Auteur . » Si
vous êtes vraiment Philofophes comme
on nous l'affure , Meffieurs , vous devez
favoir qu'une liberté entière , qui fuppofe
» une égalité abfolue , ne peut jamais exif
» ter dans l'ordre focial. Tous les peuples
anciens, tous les peuples modernes offrent
la preuve de cette vérité. Les Spartiates ,
qui étoient affurément la nation la plus
» libre de la terre , avoient leu s Ilotes
» qu'ils dominoient en tyians barbares . Les
Suiffes , qui font les Spartiates de nos
jours , font dévoués dès le berceau à un
fervice qui n'eft qu'un efclavage déguifé".
Sans doute l'Auteur n'entend pas par
liberté entière l'indépendance abfolue &
"
22
»
"
""
و د
DE FRANCE. 199
originelle qui a dû régner d'abord parmi
les homes avant qu'ils fuffent réunis en
fociété fa phrafe n'auroit aucun fens , &
ne répondroit à rien ni à perfonne. Ce qui
prouve qu'il a une autre penfée , c'eft qu'il
ne cite que des peuples policés à l'appui
de cette étrange allertion , que la liberté
entière ne peut exifter dans l'ordre focial.
Ellefuppofe ( dit- il ) l'égalité abfolue. Oui ,
l'égalité de droits naturels , & la liberté
entière dans l'exercice de ces droits ; trèsentière
affurément , car elle ne s'arrête que
là où elle bleffe l'ordre public & légal . Et
c'eft cette liberté qu'il prétend ne pouvoir
exifter dans l'ordre focial ? Cette propofition
eft l'inverfe du bon fens ; car il eft
démontré , aauu ccoonnttrraaiirree , que fans cette
liberté il n'y a point d'ordre focial : c'eſt
même une vérité triviale ; & ce feroit perdre
fon temps que de la prouver. Si l'Auteur
veut l'attaquer , il n'a qu'à nous faire
voir comment un Anglois ne jouit pas d'une
liberté entière , & s'il eft foumis à quelque
pouvoir que ce foit , hors celui de la Loi.
A quoi penfe-t - il de nous citer les Ilotes ,
efclaves chez les Spartiates ? Qu'est- ce que
cela fait à la queftion ? Qu'est- ce qui peut
ignorer que l'elclavage, établi dans le monde
de toute antiquité , étoit une dégradation de
T'humanité , & dégradation fi complette que
les Efclaves n'étoient pas regardés comme des
hommes ? C'étoit un défordre cruel & politique
, que le Chriftianifme feul fit ceffer
par
1 4
200 MERCURE
degrés chez quelques Nations , ou du moins
adoucit un peu. Les Grecs & les Romains
jouiffoient- ils moins d'une liberté entière ,
parce qu'ils n'admettoient pas leurs Eſclaves
aux droits de Citoyens ? Cette citation
pourroit fignifier quelque chofe , fi l'Auteur
vouloit juftifier l'efclavage des Noirs
par celui des Ilotes. Mais il ne l'entreprend
pas : il s'eft fouvenu que le Chriftianiſme ,
en cela conforme à la Loi naturelle , a
profcrit l'esclavage , & regarde tous les hommes
comme égaux en droits , étant les créatures
d'un même Dieu . Jufqu'ici tout ce que
dit l'Auteur contre la liberté entière , & l'égalité
de droits , eft donc dépourvu de fens ;
ce qu'il ajoute des Suiffes n'en a pas davantage.
Depuis quand l'obligation du fervice
militaire eft - elle donc un eſclavage
déguifé? Mais à Rome, tous les Citoyens y
étoient obligés tous nailfoient Soldats.
Cela vouloit- il dire qu'ils naiffoient Eſclaves
? Et quand , parmi nous , tous les Citoyens
, depuis 16 ans jufqu'à so , feront
infcrits pour les Milices Municipales , cette
précaution fage & néceffaire pour le maintien
de la liberté , fera-t-elle un esclavage
déguifé ?
Après ce premier effai de la logique de
l'Auteur , pour nous prouver qu'il ne fçauroit
y avoir de liberté dans le monde , on
ne fera pas furpris de celle qu'il employe
pour juftifier la violation de cette liberté
naturelle , dans la perfonne des malheureux
DE FRANCE. 201
Nègrés. Le fond de fes raiſonnemens confifte
à faire voir que les Habitans de la
Guinée , étant malheureux & pauvres dans
leur pays , & fouvent expofés à être faits
Efclaves chez eux par le droit de la guerre ,
il est légitime & permis de les acheter fur
la côte , & de les tranfporter de force en
Amérique , pour leur faire , dit- il , un fort
meilleur. La force de ces argumens eft telle
qu'on n'a pas celle d'y répondre. Je ferai
feulement à l'apologifte de l'esclavage des
Noirs une queftion qui peut le rappeler
lui-même , & dont je ne veux pour juge
que fa propre confcience : Je fuppofe que
vous fuffiez né fur la côte de Benin ou
d'Angole , & qu'un Européen venant de
vous acheter , vous adreffe la parole au
moment où l'on vous enleveroit de force ,
pour vous transporter dans fon vailleau ,
& vous dit : De quoi vous plaignez - vous ?
Vous étiez' expofé dans votre pays à être
prifonnier de guerre , & réduit enfuite
» à l'esclavage ; pour vous garantir de ce
danger , je vous amène dans une autre
» contrée où vous ferez Efclave toute votre
vie , & où l'on vous fera travailler à
» grands coups de fouet , dix heures par
"3
ود
"3
و ر
"9
jour ". Cette petite harangue vous fembleroit
- elle bien confolante & bien conforme
à la juftice ? Il eft honteux & déplorable
que l'on mette encore de pareilles
chofes en queftion ; mais ce qui mérite
toute l'attention des Juges & des Légifla-
Is
202 MERCURE
teurs , ce font deux confidérations très puiffantes
que l'Auteur fait valoir à la fin de
fa Lettre , qu'on avoit déjà propofées bien
des fois avant lui , & auxquelles il auroit
dû fe borner : L'affranchiffement total &
foudain des Nègres de nos Colonies eft-il
compatible avec la sûreté des Colons ? Et
peut- on fupprimer fur le champ la Traite
des Nègres , fans anéantir le commerce
de nos Colonies Tel eft le malheureux
effet d'un long défordre , qu'il s'identifie avec
Férat focial , de manière qu'on ne peut plus
détruire l'un , fans ébranler l'autre. Il n'y
a aucun doute: fur le principe d'équité,
mais l'application demande un mûr examin.
left bien für qu'il ne faut pas livrer dix
mille Blancs à la vengeance de cent mille
Noirs , & les amis de ces derniers ont euxmêmes
, dans des écrits très - connus , cherché
les moyens de leur procurer un foulagement
légal & progrefif, qui doir précéder
leur entier affranchiffement. A l'égard
de la fuppreffion de la Trai e y les Anglois
ont fufpend toute décifion : c'eft à ceux
: qui ont éndió la fcience commerciale , à
examiner fi la culture du fucre eft d'une
néceflitá abfolue; fi elle ne fe peut faire que
pir les Efclaves Noirs ; fi nos Ifles à fucre
- ne font pas fufceptibles d'une autre culure
; quelle perte nous ferioris , s'il nous
fallit abfolument acheter le fucre à d'autres
Puiffances ; comment cette perte pourrait
être compenfée ; & il nous feroit pof-
3
DE FRANCE. 203
"
2
2
fible , fans la culture du fucre , de conferver
des Colonies abfolument néceffaires à notre
Marine , qui nous eft abfolument néceffaire.
Je n'ai pas les premières notions fur
toutes ces matières : j'obferverai feulement
qu'il ne faut pas tarder trop à décider ces
queftions , parce qu'elles font de nature à
fe décider bientôt d'elles- mêmes par la force
des chofes , fi la Loi ne les décide pas.
( D .... )
SITUATION Politique de la France , &
fes rapports actuels avec toutes les Prif
farces de l'Europe ; par M. DE PEYSSONNEL
, ancien Conful général, Membre
de plufieurs Académies. 2 Vol. in - 8 ° . A
Paris , chez Buiffon , Libr. , rue Hautefeuille
, N°. 20.
CETTE production et l'Ouvrage d'un
homme de mérite , connu & diftingué depuis
long- temps dans la carrière des négociations.
La première partie a pour objet
de relever toutes les fauffes vues qui ont
fait conclure le traité de Verfailles en 1756 ,
& offre le tableau de toutes les fautes que
le Ministère François a commifes depuis
cetté époque jufqu'à nos jours . Un Volume
a futh pour cette partie de l'Ouvrage.
La feconde , beaucoup moins confidé-
' ג
I 6
204
MERCURE
rable , eft pourtant la plus intéreffante &
la plus utile . C'eft le tableau général des
rapports actuels de toutes les Puiffances
Européennes avec la France. L'Auteur la
met , pour ainfi dire , en regard avec chacune
de ces Puiffances , grandes ou petites.
Et c'est ici qu'on voit toute l'étendue des
connoiffances de M. de Peyffonnel en politique
pofitive. Le mérite de fon Livre ,
confidéré fous ce point de vue , fera toujours
inconteſtable. Mais il paroîtra d'un
moindre prix à ceux qui mettent moins
d'importance aux idées de grand rôle à
jouer dans l'Europe , de prépondérance politique
, à ceux qui de Peuple à Peuple ne
croient pas aux ennemis naturels , aux fecrets
les plus profonds des Cabinets, &c. Ceux
qui fe permettent de manquer de refpect
pour la vieilleffe de ces idées , difent qu'elles
ont fait leur temps , qu'on s'en eft fort
mal trouvé , & qu'il importe à l'humanité
qu'elles a lent la place à d'autres. Ils
difent que la prétendue gloire d'un Maître
, n'eft pas la gloire d'une Nation , que
celle de la Nation même n'eft pas fon bonheur
; que les Peuples ne font pas faits
pour orner les Gazertes , mais feulement
pour être heureux ; que les fecrets du cabinet
ne font impofans que quand les intrigues
des Miniftres , trompant leur Maître
pour leur intérêt perfonnel , engagent , par
leurs intrigues , des guerres fanglantes terminées
par des traités captieux, qui recèlent
DE FRANCE. 205
le germe d'une guerre nouvelle , qu'il y a
des myftères politiques , lorfqu'on eft gouverné
dans les ténèbres , & qu'il y en a
fort peu lorfqu'on le gouverne, au grand
jour ; enfin , ils prétendent que la politique
elle- même dédaignera la plupart de les anciennes
maximes , axiomes de la fottife &
de la pufillanimité. Ils allèguent , à l'appui
de leur opinion , le dernier traité de paix
entre le grand Frédéric & l'Empereur , le
traité entre l'Amérique & la France , où la
politique plus libre , plus ouverte , plus
généreuſe , a parlé un langage qui eût fort
étonné les Négociateurs du dernier fiècle.
Telles font les idées des Novateurs , fort
contraires à celles des vieillards du pays.
Mais celles - ci s'en vont , & les autres arrivent.
Entre deux armées , dont l'une diminue
tous les jours par la défertion , & dont
l'autre s'accroît des recrues , il n'eft pas difficile
de deviner à qui doit demeurer la victoire
. On fait ce que le grand Frédéric
penfoit de la vieille politique d'Europe .
M. de Peyffennel attribue une grande partie
de fes fuccès à la connoiffance qu'il avoit
des fecrets les plus profonds de notre Cabinet.
Mais le premier fecret de notre Cabinet
, étoit queie Miniftère , toujours occupé
d'intrigues & de futilités , ne prendroit
jamais que de mauvaifes mefures ; qu'on
n'oppoferoit au plus grand Guerrier du fiècle
que des Généraux ineptes ; ou que fi on
lui en oppofoit d'habiles , on ne manque206
MERGURE
reit pas de les rappeler bien vîte après une
première victoire . Avec cette connoiffance
qu'il avoir comme toute l'Europe , avec les
troupes , fon trélor & fon génie , il pouvoit
s'embarraller fort peu de notre Cabinet , &
en rire tout à ſon aile , comme il s'en donne
le paffe - temps dans tout le cours de fa
correspondance.
Malgré ces obfervations , qui fuppofent
feulement des principes politiques , différens
de ceux de M. de Peyffonnel , il n'eft
pas moins vrai que fon Livre peut & doit
être utile , même dans les circonftances actuelles
, où de grands changemens dans les
idées relatives à , l'ordre focial , vont en
amoner d'aufli grands dans, les rapports politiques
de la plupart des Paillances.
Ce fecond Volume cft terminé par un
Mémoire , où l'on développe les avantages
que le pacte de famille peut procurer à la
France ou à l'Espagne , pour le rétabliffenient
de la Marine & du Commerce maritime.
C'eft encore ici qu'on peut trouver
de l'inftruction , & l'Auteur eft fur fon terrein
. Mais fes principes fpéculatifs feront
encore expofés à de terribles attaques. La
ces derniers Philofophie qui ,
versent
parce qu'elle
étoit exclue de tout , s'eft avifée de fe
mêler auff de politique financière . Elle a
combattu & détruit plufieurs des opinions
qui fervent de bafe aux taifonnemens de
M. de Peytonnel. Les opérations qu'il conDE
FRANCE. 207
feille aux Gouvernemens de France & d'Efpagne
, pour la réduction de l'intérêt légal
de l'argent , paroîtront aux novateurs une
fuite des préjugés de l'ancienne routine . Ils
foutiennent que toute manoeuvre pour diminuer
l'intérêt de l'argent eft abfurde ,
puifque l'intérêt ( fuppofé de s ) tombe de
lui - même à 4 quand il y a à prêter,
come il monte néceflairement à 6 , quand ,
au licu de 6 , il n'y a que 5 à prêter, ou
qu'il fe trouve un fixième de plus d'entreprifes
à faire.
>
Ils ne lui pafferont pas non plus l'idée
qu'une banqueroute nationale en Angleterre
eft inévitable ; ils feront mécontens
de lui voir approuver un des plus ingénieux
Ecrivains de la Grande -Bretagne ,
» qui penfoit qu'une banqueroute de fonds
» publics étoit devenue non feulement né-
< 23
»
cellaire , mais jufte en Angleterre « . D'abord
ils lui demanderont , comment ce qui
eft ailleurs une fuprême injuftice , devient
jufte en Angleterre ; ils demanderont files
Anglois ont été contens de l'idée qu'on
vouloit donner de leur Juftice Nationale.
Mais en abandonnant cette queftion , à laquelle
il feroit difficile de répondre , nos
novateurs fe vantent d'avoir prouvé que
l'idée d'une banqueroute nationale eft un
montre en politique , & que cette crainte
n'eft qu'une chimère. Ils prouvent par des
chiffres , car enfin ils favent auffi compter ,
ils prouvent qu'en Angleterre , depuis 1690
208 MERCURE
juſqu'à nos jours , le montant du revenu
territorial , le prix des denrées , celui des
marchandiſes , le falaire des journées , la
dette publique , l'impôt , les exportations
& la richeffe nationale s'étant accrus dans
une proportion exacte & refpective , les
anciens rapports , entre toutes les parties
de la fociété , fe trouvent les mêmes qu'avant
la dette & les taxes qui doivent en
payer l'intérêt. Il en réfulte , felon eux , que
la banqueroute des fonds publies en Angleterre
, eft un fantôme qui a trop long- temps
effrayé les Anglois eux-mêmes. Mais il paroît
qu'ils commencent à revenir de leur peur. Il
refte à expliquer dans ce fyftême , comment a
pu s'opérer cette merveille du niveau établi
& maintenu entre la dette publique & les
taxes qui en payent l'intérêt. Elle s'eft opérée
d'elle-même , par l'effet néceffaire de
la liberté dans un pays où nulle claffe d'hommes
ne pouvant être opprimée par un auoù
un intérêt peut fe défendre contre
les agreffions d'un aurre intérêt , le prix
des journées du travailleur s'eft augmenté
dans la proportion néceffaire pour payer
les taxes. Voilà , difent- ils , tout le miracle ;
& ils en concluent que la liberté produira
en France le même prodige qu'en Angleterre
il faut convenir qu'il y a eu dans le
monde , des Novateurs plus fâcheux , &
des Spéculateurs moins confolans.
tre ,
( C ..... )
DE FRANGE:
209
ÉTRENNES du Parnaffe , avec Mélanges
de Littérature Françoife & Etrangère ; par
M. BAUDE DE LA CROIX. Année 1790.
A Paris , chez Belin , Libr. rue Saint-
Jacques , près St-Yves .
ON fait ce que c'eft que ces fortes de
Recueils annuels : la curiofité les parcourt
fi légèrement , qu'elle laiffe peu de place
à la févérité de la critique . Ce font d'ailleurs
des afiles ouverts à toutes les Mufes
de fociété qui veulent fe produire , fans
chercher un trop grand jour. C'eſt - là qu'on
trouve beaucoup de noms qui ne font guère
plus connus pour être imprimés ; mais il y
a en Littérature des jouiffances comme des
rangs de toute efpèce , & il ne faut pas
troubler fans néceffité des plaifirs fort innocens,
Le Rédacteur de ce Recueil a joint aux
poéfies fugitives , des morceaux de morale
& d'allégorie orientale , la plupart tirés
des traductions ou des imitations qu'on a
faites de Sady. On y retrouve auffi quelques
chanfons Madécaffes de M. de Parny,
& une fort jolie pièce de vers intitulée
Léda , écrite avec la pureté élégante qui
caractériſe le Tibulle François. Comme elle
eft imprimée dans fes OEuvres , nous n'en
citerons rien on croira fans peine qu'elle
210
MERCURE
eft fort fupérieure à tout le refte du Recueil.
Voici pourtant un fragment d'une
petite pièce que je citerois toure entière ,
fi la fin répondoit au commencement , qui
m'a paru facile & agréable : elle eft de M.
l'Abbé de Lonay , & a pour titre : Train de
vie d'un Poëte fur fon déclin.
Le matin , foufflant dans mes doigts ,
Sans argent , fans valet , fans - bois ,
Couvert d'une robe de bure ,
Un ferre-tête des plus froids
Sur ma grisâtre chevelure ,
J'entreprends plus d'une lecture
Qui me rendort plus d'une fois.
J'ouvre l'ail : quelle bigarrure
D'objets triftes que j'apperçois !
Quelques bouquins en reliure ,
Vieux pupitre en peau de chamois ,
Viux pot à l'eau qui fent l'empois ;
Fquilles fériles d'écriture ;
En baffe-liffe une tenture
Ret inte au Siècle des Valois
Point de féminine figure ,
Nulle effèce de créature
Qui déride mon front gaulois.
Marchands plaintifs , porteurs d'exploits
Meflagers de finiftre augure ,
Sont les amis les plus courtois
Que j'attends .... & je les reçois !
DE FRANCE. 211
Je fors , errant à l'aventure ,
Depuis deux heures jufqu'à trois ,
Et va's prendre pour nourriture
Un diner qu'au Traiteur je dois , &c .
Ce n'eft pas la feule peinture de cette
efpèce que nous ayons de la mauvaife fortune
des Poëtes , tracée par les Poëtes euxmêmes
ils tirent parti de tout , même de
leur pauvreté ; ce n'eft pourtant pas une
raifon de les laiffer mourir de faim ; & il
ne faut pas prendre trop à la lettre ce qu'a
dit Pope :
Et même en déplorant un deftin rigoureux ,
Dans le fein de fa Mufe un Poëte est heureux.
Cela eft fort bon à dire ; mais apparemment
Pope fe foucioit peu de ce bonheur
: il avoit vingt mille livres de rente..
( D ...... )
IDYLLES & Contes de Bronner, fur la
Pêch , traduits de l'Allemand ; par M.
HOLERBACK. In 16. A Paris , chez la
veuve Duchefne & fils , Libr. rue St-
Jacquess
ON lira ce Recueil avec plaifir , même
après celur du célèbre Getfner . Bronner ,
dans fes Idylles , a décrit ce qu'il avoit ob212
MERCURE
fervé , & exprimé , pour ainfi dire , fes fentimens.
Ses poéfies font pleines de détails
naïfs ; il eſt toujours vrai , & les images
toujours agréables . Il n'eſt pas exempt des
défaurs qu'on reproche aux Muſes Allemandes
; il eft trop abondant & trop minutieux
dans fes defcriptions. On voit qu'à
l'exemple de fes Compatriotes , il fe complaît
trop à peindre la Nature ; il l'embellit
quelquefois avec une complaiſance
un peu étrange. Des Lecteurs François , par
exemple , dans un moment fur- tout où le
goût de la Mufique alienne fe répand &
fe fortifie de plus en plus , feront furpris
que cette complaifance aille jufqu'à vanter
le gofier des grenouilles & des crapauds.
» Entends- tu , dit- il , le croaffement joyeux
» des grenouilles , & les cris mélancoliques
» des crapauds " ?
و ر
Mais les défat de ce Poëte font rachetés
par une délicateffe de fentiment ,
& une vérité de pinceau , qui ne fe démentent
jamais ; il n'a pas fait auffi bien que
Geffner , mais il a mérité fon fuffrage ,
comme on le voit par une lettre de ce dernier
qui eft en tête de l'édition . Une feule
Idylle ( & nous choififfons la plus courte )
fera juger le mérite du Poëte , & le ftyle
du Traducteur.
LAMON ET ÉLISE.
ELISE Couchée fur l'herbe haute & toufDE
FRANCE. 213
fue , dormoit à l'ombre d'un rofier fauvage ,
au bord d'un ruiffeau dont le murmure
amoureux invitoit au fommeil. A côté d'elle
étoient une petite coignée & une lourde
charge de branches d'ofier , qu'elle avoit été
cueillir dans l'ifle voifine , & dont fon père
devoit conftruire des naffes.
LAMON , jeune Pêcheur , vit la belle
Elife auprès du buiffon ; il s'approche tout
doucement , prend le fagot , & le porte
bien vite à la cabane de la jeune fille ; il
revint & la belle dormoit encore. Alors il
cueille un plein chapeau de violettes , les
éparpille fur la jolie dormeufe , & court
fe tapir dans le buiffon . Elle s'éveille , voit
les fleurs, & toute étonnée , promène autour
d'elle fes yeux à peine ouverts , pour
tâcher de découvrir le coupable . Mais il
étoit difparu, & avec lui les branches d'ofier.
O le méchant , dit- elle en frottant les
beaux yeux ! Qui peut -il être ? Il me couvre
d'un tas de fleurs , & m'enlève ma
charge d'ofier. Adieu les naffes ! Mon père
va me faire un joli accueil , fi je rentre
fans apporter fes branches d'ofier , lui qui
attend après. Mais chut ! Qui eſt là ? On
remue dans ce buiffon.
Elle y courut ; mais Lamon vint à fa
rencontre : Ah ! te voilà donc , petit voleur
? Oh ! je te tiens , s'écria -t - elle en
fouriant , & le faififfant ferme par le bras,
Où as-tu mis mes branches d'ofier ?
214
MERCURE
LAMON. Moi ? vos branches d'ofier ,
la belle je ne les ai pas ; mais peut être
devinerois je qui les a.
. ELISE. Tu le fais donc ; mais ne feroit- .
ce pas toi , oui , toi même ?
LAMON. Je connois le coupable , belle
Elife ; mais....
ELISE. Eh bien avec ton mais ! Dis
feulement quel il eft.
LAMON. Quel il eft ? Oui , fi tu veux
me donner ce petit bouquet qui eft là fur
ton fein , alors je te le dirai .
ELISE. Oh ! je ne puis te donner ce
bouquet.
LAMON. Eh bien ! donne-moi donc au
moins ce petit ruban rofe qui pend à ton
chapeau......
ELISE. Pas davantage.
LAMON. Je me tairai donc.
ELISE. Oh ! l'Amour , dis-le moi ; je te
donnerai le petit ruban rofe . Tiens, le voici .
Lamon le mit à fon chapeau , & dịc :
Eh bien , c'eft moi , mademoiselle .
ELISE . Ah ! c'eft toi , petit voleur que
tu es ; & qu'a - tu fait de mes branches
d'ofier?
LAMON. Je les ai trouvées trop lourdes
pour une jolie fille comme vous , & je
les ai portées à votre cabane,
DE FRANCE. 215
ELISE. Veux-tu le bouquet , lui demanda
ingénuement Elife ? Prends-le , ajouta- t- elle ·
en rougiffant.
Et Lamon le détacha d'une main tremblante
de deffus fon fein palpitant «..
LE Crime , ou Lettres originales , contenant
les Aventures de Céfar de Perlencour ; par
l'Auteur de l'Aventurier François & du
Philofophe parvenu . 4 Vol. in 12 .

LE Repentir , ou Suite des Lettres originales
de Perlencour, 4 Vol. in 12.; par
le même. A Bruxelles , chez Dujardin ,
Libraire de la Cour ; & à Paris , chez
Defer de Maiſonneuve , Libraire , rue du
Foin St-Jacques,
Ces deux Ouvrages ne forment qu'une
feule Hiftoire ou plutôt un feul Roman
qui offre un double but moral . Dans le
premier , intitulé le Crime , l'Auteur a voulu
peindre un jeune homme gâté d'abord par
une mère aveugle , & enfuite jeté à Paris
dans des liaifons dangereufes , qui le corrompént
, le dégradent , & l'entraînent à ſa
perre.
Dans le fecond , intitulé le Repentir , &
qui eft une fuite naturelle & le couronne- .
216 MERCURE
ment du premier , fon Héros fe relève de
fes chutes , couvre par de bonnes actions
la honte de fes premiers égaremens ; & parlà
, comme l'a dit l'Auteur , le repentir efface
le crime .
pour
Céfar de Perlencour , dans la première
moitié de fa vie , vit dans la débauche
fait des dettes , bleffe l'Amant de fa foeur,
qu'on a mife , malgré elle , dans un cloître
affurer tout le bien de la famille à fon
frère, & qui s'empoifonne de défeſpoir; il féduit
une jeune Demoifelle ; il trompe une
autre jeune perfonne par un faux mariage ;
par les chagrins qu'il donne à fon père, il le
force à renoncer au monde ; & il en vient
jufqu'à allafliner fa mère , en voulant tuer
fon chien. Voilà fes crimes qui aboutiffent
à le faire condamner , quoiqu'innocent , à
la roue ; Sentence qui eft même exécutée
en partie.
Mais ce qui affoiblit l'effet de fes crimes
& le rend intéreffant dans fon repentir , c'eſt
que s'il eft tombé dans le libertinage, c'eſt par
fa liaison avec un couple vicieux & perfide ;
qu'il a payé toutes fes dettes ; que depuis
les malheurs de fa foeur , il a eu le bonheur
de lui rendre la raifon & la vie ; & qu'enfin
il est devenu le bienfaiteur de toutes les
perfonnes qui avoient été les victimes.
Il y a dans les évènemens de ce Roman ,
fouvent de l'originalité , fouvent auffi de la
bizarrerie. Les règles de la vraisemblance y
font quelquefois violées ; mais on ne peut
difputer
DE FRANCE. 217
difputer à l'Auteur des grandes reffources
dans l'imagination , de la fécondité , une
obſervation vraie de ce qu'il veut peindre ;
enfin il fait affez bien pour prouver qu'il
ne tiendroit qu'à lui de faire encore mieux .
CONTES Moraux, à l'ufage de la Jeuneffe ,
traduits de l'Italien de François Soave , par M.
Simon , D.. M ... de l'Académie des Arcades de
Rome , & c . Avec cette Epigraphe :
Quos legar ipfa Licoris. Virg.
A Paris , chez Royez , Libraire , quai des Auguftins.
Cet Ouvrage refpire par -tout la morale la plus.
pure . La Jeuneffe y trouvera des exemples de bienfaifance
, de moccftie , & de toutes les vertus
qu'il lui importe de connoître & de pratiquer . On
ne fçauroit trop répéter aux jeunes gens les préceptes
qui doivent opérer le bonheur de leur vie ;
& la morale mife en action cft un précepte actif
qui ne manque jamais fon effet. Cer Ouvrage a
encore une autre utilité ; celle de fervir de guide
aux perfonnes qui apprennent la Langue Italienne
. Le Traducteur a eu la fcrupuleufe attention
de fuivre avec exact tude le texte de fon Auteur
, afin que ceux qui y auront recours , en
trouvant une interprétation parfaitement d'accord
avec l'Original , puiffint plus facilement en retirer
l'avantage d'entendre & d'expliquer la Langue
qu'ils veulent favoir.
MÉTHODE. nouvelle de traiter les Maladies
vénériennes , par les Gâteaux toniques mercuriels ,
fans clôture , & armi les troupes , fans féjour
Nº. s. 30 Jany. 1790. K
2.S MERCURE
d'hôpical : éprouvée dans les ports du Roi ; Ou
vrage dans lequel on donne la compofition def
dits Gâteaux , ainfi que celle d une pommade particulière
. On y rend compte de quelques expériences
cadiométriques . Par M. Bru , Maître en
Chirurgie, ancien Chiru gien d'armée & de fanté
dans tous les ports , Sous- Lieutenant de la Garde-
Nationale Parifienne ; fait & publié par ordre du
Gouvernement. Approuvé par l'Académie Royale
de Chirurgie. 2 Vol. in- 8 ° . Prix brochés, 7 liv,
4 f. A Paris , chez l'Auteur , rue du Coq - St-
Honoré , Nº. 6 , Et Croullebois , Libraire , ruc
des Mathurins,
L'économie générale pour les Troupes du
Royaume , par la Méthode des Gâteaux feroit
par année de 1,259,351 iiy . 13 f. 4 d.
Hiftoire critique & apologétique de l'Ordre des
Chevaliers du Temple de Jé ufalem , dits Templiers
; par feu le R. P. M... J.. , Chanoine Régulier
de l'Ordre de Prémontré. 2 Vol . in- 4° . A
Paris , chez Guillot , Lib. rue des Bernardins ,
Il n'y a guère lieu de douter que les Templiers
n'aient été immolés à l'avarice de Philippe le Bel ;
mais fans admettre contre eux le crime de magie ,
i eft difficile de croire à la pureté de leurs
moeurs, L'Auteur de l'Hifto re que nous annon
çons , nous a paru les juger für ce point avec
beaucoup d'indulgence,
Ana , ou Collection de bons Mots , Contes ,
Penfées détachées , Traits d'Hiftoire & Anecdotes
des Hommes célèbres , depuis la naiflance des
Lettres jufqu'à nos jours ; fivis d'un Choix de
Propos joyeux , Mots pla faus , Reparties fines ,
& Contes à rire , &c. In- 8 ° . A Paris , chez Vifie ,
Lib. rue de la Harpe.
DE FRANCE. 219
Le but de çette Collection , dont il paroît deux
Volumes , eft de réunir tout ce qui , en fait de
bons Mots , Contes , &c. fe trouve difperfé dans
de nombreux Recueils . Elle fera divifée en deux
Parties ; la première comprendra les Ana ; & la
feconde , le Choix des bons Mots , &c. Le tout
compofera environ 12 ou 14 Volumes. Prix ,
4 liv. 4. chaque , broché , payables en retirant
la Livraiſon ; & 4 liv. 10 f. franc de port par
la Pofte. On n'a befoin que de le faire infcrire.
Du meilleur Gouvernement poffible , ou la nouvelle
Ifle d'Utopie , de Thomas Morus , traduction
nouvelle. 2ę. édition , avec des notes , par
M. T... Rouleau. In- 8 ' . A Paris , chez J. Blanchen
, Libr. rue S. André-des- Arts , Nº. 110 .
On a rendu compte , dans ce Journal , de cette
traduction , la plus exacte qui ait paru d'un Ouvrage
cftimé.
Louife de Valrofe , ou Mémoires d'une Autri
chienne , traduit de l'Allemand fur la ze. édition.
2 Vol. in- 12 . Prix , 2 liv . 8 f. br. , & 2 liv . 18 £.
francs de port par la Pofte. A Paris , chez les Marchands
de Nouveautés.
Ce Roman , dont l'intrigue eft aflez fimple ,
ne fera pas lu fans plaifir , quoique les évènemens
n'aient rien d'extraordinaire.
Caroline de Lichtfield , ou Mémoires extraits
des papiers d'une famille Pruffienne , rédigés par
M. le Baron de Lindorf , & publiés par Madame
la Baronne de M ..... 2e . édition , revue , corrgée
& changée par l'Auteur , avec la mufique
des Romances. 2 Vol. in- 12. A Paris , chez Debure
, Libr. Hôtel Ferrand , rue Syrpente .
K 2
220 MERCURE
·
Ce très joli Roman a joui d'un fuccès bien
mérité . Cette nouvelle édition , qui eft fort for
gnée , ne peut manquer d'être accueillie.
Hiftoire de Florence , de Nicolas Machiavel ,
traduction nouvelle par Barretto . 2 Vol , in - 12 . Ą
Paris , chez Defer de Maifonneuve , Libr, rue du
Foin - St -Jacques .
Machiavel , plus connu qu'eftimé par les principes
politiques , a publié plufieurs Ouvrages . Celui
dont nous annonçons la traduction , eſt un des
meilleurs. C'eft une Hiftoire des évènemens qui
fe font paffés depuis la décadence de l'Empire Romain
, juſqu'à la naiffance de la République des
Florentins ,
Voyage en Barbarie , ou Lettres écrites de
Fancienne Numidie pendant les années 1785 &
1786 , fur la Religion , les coutumes & les moeurs
des Maures & des Arabes Bédouins ; avec un
Effai fur l'Hiftoire naturelle de ce Pays . Par M.
l'Abbé Poiret. 2 Vol. in- 8 ° . Prix , 7 liv. ΙΟ f. br.
( Il en a été tiré quelques exemplaires fur papier
vélin. Prix , 13 liv. 10 f. br . )
Nous invitons à lire cet Ouvrage peu fufceptible
d'analyfe. Il eft plein de recherches , tant
fur les moeurs que fur l'Hiftoire naturelle .
Defcription des principaux lieux de France ,
contenant des détails defcriptifs & hiftoriques fur
les Provinces , Villes , Bourgs , Monastères , Châ
teaux , & c. du Royaume , remarquables par quel
ques curiofités de la Nature ou des Arts , par des
évènemens , &c. accompagnée de Cartes ; par J,
A. Dulaure. In- 16. A Paris , chez Lejay , Libr.
sue Neuve- des-Petits - Champs.
DE FRANCE. 221
Ce titre annonce le fujet & le plan de l'Ouvrage.
M. Dulaute eft connu par d'autres Productions
remplies de détails curieux Celui- ci mérite
les mêmes éloges. Il en paroît 2 Volumes.
Prix , 1 liv. 10 f. broché , chaque .
Médecine domestique , ou Traité complet des
moyens de fe conferver en fanté , & de guérir
les maladies par le régime & les remèdes fimples.
Ouvrage mis à la portée de tout le monde. Par
G. Buchan , M. D. du College Royal des Médecins
d'Edimbourg. Traduit de l'Anglois pat
M. J. D. Duplanil , Docteur en Médecine de la
Faculté de Montpellier. Quatrième édition , revue
, corrigée & confidérablement augmentée fur
la dixième édition de Londres . 5 Vol. in- 8 ° . À
Paris , chez Froullé , Libraire , quai des Auguftins .
1789. Reliée en veau 32 liv. 10 f. en bafane 30
liv . Broché 25 liv . 4 f. On en fait tirer douze
exemplaires en papier vélin,
On fait que cet Ouvrage eft un des meilleurs
Livres de Médecine populaire qui aient paru en
France ou chez les Nations Etrangères : cette nouvelle
édition eft plus confidérable , plus correcte &
plus foignée que les précédentes. Les 4e. & je .
Editions de cet Ouvrage , publiées à Genève en
1783 & 1788 , ne font que des contrefactions de
la 3e . Edition de Paris , & ces contrefactions font
templies de fautes de toute eſpècc . Tous les exemplaires
de cette 4e. Edition portent la fignature
du Sr. Froullé , Libraire .
Principes des Loix Criminelles , fuivis d'Obfervations
impartiales fur le Droit Romain ; par
M. Bernardi , Lieutenant Général au Siége du
Comté de Sault , de l'Académie de Marseille , &c ..
-
K 3
222 MERCURE
A Paris , chez Servière Libraire , rue St -Jean de
Beauvais. 1 Vol. in - 8 ° . de 539 pages.
Le mérite de l'Auteur & les circonftances rendent
cet Ouvrage digne de fixer l'attention publique.
Le Martyr de la Liberté. 2 Vol . in 12. Prix ,
3 liv. A Paris , chez Leroy , Lib. rue St-Jacques.
Patkul , célèbre victime de Charles XII , fur
réellement le Martyr de la Liberté. Les Lettres
que nous annonçons , réelles ou apocryphes , for→
ment une lecture qui attache par de grands intérêts
& de grands caractères.
GRA URE.
> Nouvelle Carte de la Lorraine du Barrois &
des trois Evêchés de Metz , Toul & Verdun. Elle
comprend auffi le Duché de Bouillon , les environs
du Pays de Liege , Luxembourg , Trèves , & c . Dreffée
par Dezauche , Ingénieur- Géographe du Roi , fucceffeur
des Srs , Delifle & Philippe Buache , premiers
Géographes de Sa Majeſté & de l'Académie Royale
des Sciences.
Cette Carte , qui eft en deux feuilles qui fe réu
niffent , eft faite avec le plus grand foin & trèsdétaillée.
Elle comprend exactement tous les Villages
on Paroiffes renfermés dans cette Province.
Prix, 3 hv. A Paris , chez l'Auteur , rue des Noyers.
L'on prévient Mrs. les Députés de cette Province
qui en ont fait des demandes réitérées au
Sr. Dezauche , qu'ils trouveront chez lui des exemplaires
en blane de cette Carte , pour leur faciliter
les moyens d'y établir deffus, les nouvelles divifions
qu'ils jageront à propos de préfenter au Comité
de Conftitution .
DE FRANCE.
223.
VARIÉTÉ S.
SUR les Journaux & Papiers Anglois.
IL
Ly
DES JOURNAƯ X.
ya à Londres vingt Journaux qui paroil's
fent fous les titres de Reviews ou Magazines
Prefque tous font publiés le dernier de chaque
mois. Les uns fe payent un fcheling ( 24 fous )
chaque numéro , ou 14 fchelings par an , car
on donne deux fupplémens , l'un le premier Janvier
, l'autre le premier Juillet. Les autres , comme
le Theatrical Magazine , le Ramblez's Magazine
ne font que de 6 pence ( 12 fous ) .
De ces Journaux › il y en a cinq purement
littéraires , comme le Journal des Savans . On
m'a affuré qu'il y en avoit quatre qui ne traitent que
de Médecine , de Chirurgie , d'Hiftoire Naturelle ;
il y en a un uniquement deftiné à l'Agriculture .
Tous les autres , à l'inftar du Mercure de France ,
traitent de toutes fortes d'objets ; - Politique
Administration , Littérature , Arts , &c. Les uns
fort .de quatre , les autres de cinq à fix feuilles
d'impreffion , de format in- 8 °. , en petit caractère
& très- chargés de copies.
Une chofe très-digne d'attention , c'eft qu'au
cun Journal ne paye de redevance en Angleterre ;
tous s'impriment fur un papier qui n'a point la
marque du Timbre ; au lieu que les Papiers-Nou
velles font tous fur un papier timbré. J'ai cherché
la raison de cette préférence qu'on n'a pu
K 4
$24 MERCURE
me dire à Londres , & je crois l'avoir trouvée .
Un Journal eft , en grande partie , une production
de l'efprit de l'Auteur qui le compofe : or ,
il y auroit de l'injuftice à mettre une taxe fur
un produit de l'efprit humain ; ce feroit impoſer
particulièrement fon Auteur , & toute taxe , pour
être juſte , doit être génerale . L'homme de génie
ne doit point payer , parce qu'il eft un homme
de génie , mais comme tout autre Citoyen.
y
Les Anglois peuvent encore avoir eu une autre
confidération en a'obligeant pas les Journaux à
fe fervir du papier timbré. Il augmente confidérablement
le prix des Papiers- Nouvelles , & l'on
a pu fentir qu'un Journal qui ne paroît que
tous les mois , qui ne convient qu'à une trèspetite
claffe de Lecteurs , ne pourroit fubfifter
S'il n'étoit d'un prix très - modéré. D'ailleurs ,
tout Journal paye de fait un impôt fur le papier
blanc , qui eft taxé en Angleterre à 12 pour cent
de fa valeur , & il feroit dans l'impoffibilité
de payer encore celui du Timbre. Le Gouvernement
fe feroit donc fait tort à lui-même , & eût
peut-être détruit tous les Journaux , s'il les eût
obligés à n'être imprimés que fur un papier
timbré.
·
Il y a encore une grande différence entre les
Journaux & les Papiers Nouvelles Anglois. Ces
premiers ne peuvent inférer aucuns Avis , Annonces
&c. dans l'intérieur de l'Ouvrage , mais
feulement fur la couverture. Chacune de ces
Annonces fe paye ordinairement deux guinées . Le
Gouvernement n'en retire rien . Les Papiers- Nouvelles
, au contraire, admettent des Avis de toutes
eſpèces tous les objets du Journal Général de
France , ou des Petites Affiches de Paris , &c.
& ne fubfiftent même , en grande partie , que par
cette reffource , comme nous le verrons plus bas
,
"
DE FRANCE.
225
Au refte , les Journaux en Angleterre , à l'inf
tar des Papiers- Nouvelles , font parfaitement libres ,
mais de cette liberté circonfcrite par la Loi.
En France , fi l'on vouloit impofer tous les
Journaux qui ne font pas des Papiers - Nouvelles
comme le Journal des Savans , l'Année Litté
raire , le Journal de Phyfique , le Journal Ecclés
fiaftique , le Journal de Médecine ( & je ne
crois pas qu'il en exifte d'autres actuell ement )
ils feroient bientôt détruits . Le Journal des Savans ,
par exemple , ne rend pas fes frais . Il a été ,
jufqu'à préfent , à la charge du Journal de Paris.
Les Auteurs de ce dernier Journal penfionnent
les Auteurs du premier . Je ne parle point ici
du Mercure , qui paye feul plus de cent mille
livres de penfions que j'ai confervées , quoique
je ne jouiffe plus du privilége exclufif. Le fuccès
de ce Journal s'étant foutenu , ayant même augmenté
, malgré les efforts combinés pour le faire
tomber , je n'ai pas cru devoir m'affranchir de
penfions dont la fuppreffion auroit plongé nombre
de perfonnes dans l'infortune . Un bon Patriote
doit fe montrer tel dans une crife générale.
Et le pouvois - je mieux qu'en employant
mes vûes & mes foibles moyens à foutenir une
grande machine à laquelle eft lié le fort de tant
de Citoyens ?
Dans l'impôt du timbre que M. de Calonne
avoit propofé , la taxe fur les Journaux étoit f
mal calculée , que fi elle eût paffé , le Mercure
& aucun Journal n'exifteroient aujourd'hui.
L'Adminiſtration auroit perdu plus de cent mille
écus fur les feuls Journaux dont je fuis Proprié
taire ; car indépendamment des redevances que
je paye fur le Mercure , les Journaux Politiques
& la Gazette , & qui s'élèvent , chaque année ,
à 150,000 livres , il faut y joindre à peu près
K &
226 MERCURE!
une fomme égale pour les frais de grande &
petite Pofte , le port des lettres & de l'argent,
& l'impôt que le Gouvernement perçoit fur le
papier que confomment ces Journaux . C'est ce
que je repréfentai dans le temps à l'Affemblée
des Notables ; taut il eft vrai qu'une impofition
quelconque eft une opération très - délicate , qui
doit être envisagée fous tous fes rapports , fi
l'on ne veut pas qu'elle foit deftructive de l'intérêt
national.
Σ
$
DES PAPIERS-NOUVELLES ANGLOIS,
Il paroit toutes les femaines , à Londres , 37
Gazettes de format d'Atlas , ayart dix -huit pouces
de haut & douze pouces, de large , compofées
de quatre colonnes d'un très - petit caractère.
Quinze de ces Gazettes paroiffent
tous les jours , dix trois fois la ſemaine , cinq
tous les Samedis , cinq tous les Dimanches , une
de la Comté de Londres tous les Lundis , &
enfin une Gazette de la Cour deux fois la femaine.
Il n'y a pas une ville un peu confidérable
de l'Angleterre qui n'ait la fienne. On en
public même à Bath , qui eft pour l'Angleterre
ce que Spa eft pour les gens afés de l'Europe ,
qui vont y chercher le plaifir ou la fanté.
Les Arglois regardent ces Papiers - Nouvelles
comme le plus sûr rempart de leur liberté , Une
Gazette libre , a dit le Docteur Jebb , eft une
fertinelle qui ville fans ceffe pour les intérêts
du Peuple . Les Américains font t Il ment; convaincus
de cette vérité , que lorfque Fon fonde
une Colonic , l'on établit fur le champ une Inprimerie
& une Gazette. Il y en a même une à
Kentucke , qui n'est qu'un très- petit établiſſement .
A Londres , les Papiers - Nouvelles font fi bien
DE FRANCE. 227
organifés , que , quoique libres , ils renferment
en eux-mêmes les moyens d'arrêter la licence ,
ou du moins de la circonfcrire fingulièrement.
Ils font très utiles à la chofe publique ; & quoi
qu'il y en ait du parti Minifiériel , les Anglois
n'y voient aucun inconvénient , & leurs Auteurs
ne courent jamais aucun rifque d'être inquiétés ,
parce que l'on y eft perfuadé que la vérité ne
peut naître que du choc des opinions. Dans les
grandes fermentations , chaque part cherche à
fe rendre favorable le Papier- Nouvelle qu'il croit
le plus propre à captiver l'opinion publique .
Quelquefois les Auteurs fe font payer très - cher
les fervices qu'ils rendent ; car il y a des ames
vénales à Londres comme dans toutes les grandes
capitales. Je me rappelle qu'un només Batès ,
Pafteur & Editeur du Morning Herald , avoir
embraffé le parti de Milord North. Ce Miniftre
lui avoit promis un bénéfice ; mais jugeant enfuite
qu'un homme qui vendoit fa plume & fes
fentimens n'étoit pas digne d'en poffider , il préféra
de lui donner de fes propres deniers quatre
mille guinées , & de s'acquitter ainfi des fervices
que le Journaliste lui avoit rendus .
"
On apprendra auffi avec furprife que la plupart
des Papiers-Nouvelles ne peuvent couvrir
par le débit , leurs frais de papiers , de copies ,
d'impreffion , &c. Cette grande quantité de Gazettes
n'a lieu que parce qu'ils ont tous un moven
commun d'exiftence , qui feul a fondé leurs fuccès
, fervi les intérêts de leurs propriétaires , &
a fini par les rendre , avec le temps , d'un tel
profit au Tréfor public , que je tiens d'un Miniftre
qui a été long- temps Lord de la Tréforeric
, qu'ils rapportent actuellement plus de cing
cent mille livres fterlings , ou environ douze
millions de France. Les détails ci - après feront
K 6
228 MERCURE
{
connoître l'organiſation complette de ces Feuilles
périodiques.
Toutes les Gazettes Angloifes , dont la gran
deur nous paroît fi confidérable , comparées à
nos petites Gazettes , au Journal de Paris , à la
Chronicle , au Modérateur , &c. ne font cependant
imprimées que fur une demi -feuille ; car il
eft à obferver qu'en Angleterre on fabrique ,
pour les Papiers- Nouvelles , un format double de
notre grand in-folio; la feuille entière a 36 pouces
de hauteur & 24 pouces de largeur : elle
eft coupée en deux avant d'être mife fous preffe ,
& c'eft pour épargner des frais de fabrication
qu'on en ufe de cette manière. Chaque rams
coute 36 livres ; mais cette rame fait deux de
nos rames ordinaires , contenant foo feuilles ou
Joo Gazettes .
La feuille entière porte deux timbres , &
rend actuellement 8 fous de France au Gouvernement
: la rame étant de foo feuilles , rend par
conféquent 20 livres ; & comme toute rame de
papier blanc paye en outre 12 pour cent de fa valeur
, il en résulte que la rame de papier qui
coute 36 livres , rend au Tréfor public 23 liv.
tant en timbre qu'en impôt ; & chaque Feuille-
Papier-Nouvelle n'étant que la demi - feuille de
fabrication , & payant pour le timbre 4 fous de
France , il en résulte encore qu'une Gazette Angloife
qui paroît tous les jours , rend annuellement
, par exemplaire , pour le feul impôt du
timbre , 73 livres ; ce qui paroît incroyable , &
c'eft cependant la plus exacte vérité.
Ce n'eft pas tout les Gazertes font remplies
Annonces & Avis de tous genres , & chacun
d'eux rend au Gouvernement trois fchelings ou
1 livres 12 fous de France : chaque Avis de dix-
Lait lignes fe paye cinq fchelings ou 6 livres de
DE FRANCE. 223
France au Propriétaire . On obferve qu'il y a
4 colonnes dans chaque page , & ce font dixhuit
lignes de chacune de ces colonnes qui coutent
6 livres ; pour chaque s lignes au delà des
dix -huit , on paye un fcheling ou 1 livre 4 fous :
le Gouvernement ne prélève rien fur les lignes
d'augmentation .
C'eft la réunion de ces deux fortes d'impofitions
qui rend les Papiers - Nouvelles d'un tel produit
à l'Adminiſtration , qu'ils rapportent annuel
fement , comme je l'ai déjà dit , plus de douze
millions tournois.
Le prix de chaque Papier - Nouvelle qui paroît
tous les jours , eft de cinq guinées , cinq
guinées & demie , & même fix , fans l'affranchif
fement du port.
Le Propriétaire d'une Gazette donne aux Libraires
& Colporteurs 1 fou de France de remife
, & le 25e. gratis . Leur plus grande confommation
fe fait au débit. Le prix de chaque
Gazette n'eft pas le même en général : elles coutent
par jour 7 fous , 7 fous & demi ; il y en
a une ou deux à huit fous . Elles circulent au
dehors par la Pofte & fous bande . La Pofte n'accorde
cependant aucun abonnement pour les Journaux
& Papiers-Nouvelles ; mais comme les Membres
des Communes , les Pairs , les Miniftres &
même les premiers Commis , jouiffent de la franchife
dans toute la Grande - Bretagne , excepté
FIrlande , on a de grandes facilités pour les recevoir.
Cette franchiſe ne s'étend que jufqu'au
poids de deux onces ; au delà tout le monde Faye ,
les feuls Miniftres exceptés.
Le fuccès de ces Gazettes varie fuivant le caprice
du Public ; elles éprouvent quelquefois des
hauffes & des baiffes confidérables , d'après les
230 MERCURE
mouvemens qui agitent l'Adminiſtration , & le
parti plus ou moins nombreux dont les Gazettes
embraffent la défenſe. Toutes ne ſe ſoutiennent ,
comme je l'ai déjà remarqué , que par la quantité
d'Avis qu'elles renferment : c'eft- là leur grand
fonds d'existence , & fans lequel il n'y auroit
pas deux Gazettes dans toute l'Angleterre . Le
Dayly Advertifer eft celle de toutes qui en renferme
le plus . On m'a affuré que , depuis quarante
ans elle a régulièrement rapporté aux
Propriétaires au moins 6000 guinées de bénéfice .
On peut foufcrire pour un mois , trois mois ,
une année ; mais la plus grande consommation
fe fait journellement au débit & par la voie des
Colporteurs.
,
Il y a à Londres un Bureau général de corref
pondance pour toutes les Gazettes des Provinces ;
Ton y reçoit les Avis & Annonces qu'on veut y
faire inférer , & ce Bureau les envoie dans chaque
ville , à chaque Propriétaire de Papiers-Nouvelles.
Il fe charge auffi de fournir toutes les Gazettes.
GAZETTE DE LA COUR.
#
Il y a à Londres une Gazette Miniſtérielle ,
comme il y en a à Paris , à Vienne , à Madrid ,
&c. C'eft le Miniftre de la Trésorerie qui en
donne le privilége à un Particulier. L'Auteur eft
nommé & payé par la Cour les matériaux lui
font foarnis par les Secrétaires d'Etat.
:
Elle eft la feule qui ait des Lettres -Patentes.
El'e eft auffi la feule , avec le London Chronicle
, & le Lloyd's Evening - Poft , qui foit de
format grand in- 4° . de huit pages : elle paroit
deux fois la femaine ; chaque Gazette coute 7 fous.
Les Colporteurs la portent dans les maifons
de Londres , & l'envoient dans les Provinces.
DE FRANCE.
231
Elle eft eftimée , comme la Gazette de France ,
à caufe de fa véracité , de fon authenticité , &
parce que l'on n'y met rien au hafard . Toutes
les Cours y font refpectées. Elle rend compte
de toutes les nominations fa tes par le Roi , tant
au civil qu'au militaire , & de toute efpèce de
Lettres- Patentes , & c .
Enfin elle eft , comme toutes les autres Gazettes
, imprimée fur papier timbré , quoiqu'elle
foit d'un plus petit format . Elle rapporte environ
deux mille guinées , & ce bénéfice provient des
Annonces & Avis qu'on y infere , & qui coutent
chacun une demi- guinée pour dix-huit lignes.
On a pu voir par ce que j'ai dit ci - deffus a que
les Gazettes Angloi es payent trois fortes d'inpôts
, 1. fur le papier blanc , 2 ° . le timbre ,
3. fur les Annonces & Avis ; c'est ce dernier
objet qui affure l'existence & le produit de ces
nombreufes Gazettes : or pour que cet arrang
asgement
ait pu avoir lieu , il a fallu un Bill qui
ne permit l'infertion d'aucun Avis dans aucun
Papier Anglois quelconque , fans que le Public
payât , & par -la le payement des Annonces eft
devenu véritablement un impôt national . Il n'y
a donc pas en Angleterre , comme en France
des Journaux intitulés Affiches & Annonces , ou
il foit permis d'inférer gratis toute effèce d'Avis .
Si un t Journal exiftoit Chez nos vo fins on
fent qu'il anéantiroit dans l'inftant les quatrevingts
Papiers- Nouvelles qui y circulent , puifque
tous, ou prefque tous, ne fubfiftent que du produit
des Annonces (1 ) .
IN.
>
(1 ) Nous avons vu que chaque Annonce de 18 lignes.
coute 6 liv. de France , & rend au. Fife public 3 liv. 12 f
Il y a telle Gazette Angloife qui contient chaque jour
so Avis, Ces Avis produifent donc 300 liv. , & à la fin
de l'année 109,400 liv. fur lefquelles le Gouvernement
232 MERCURE
Le payement des Annonces & Avis a donc déterminé
le fuccès de ces Gazettes en Angleterre
& fondé leur établiffement ; il a dû auffi déterminer
la grandeur du papier , & la fixer à peu
près pour toutes ; car plus on a d'efpace , plus
on peut mettre d'Annonces , plus le tréfor public
gagne , ainfi que le Propriétaire. De - là cette
grande forme qui nous étonne , & le très - petit
caractère. Auffi je ne crois point que ce foit par
la promulgation d'aucune Loi que les Gazettes
Angloifes font prefque toutes imprimées fur un
papier de ce grand format ; mais les Annonces
& Affiches étant leur domaine particulier , tous
les Propriétaires ont fenti la néceffité de l'employer
, parce qu'ils gagnent d'autant plus , qu'ils
peuvent en inférer davantage .
2
Par la manière dont les Gazettes font ordonnées,
les Anglois ont trouvé , ce me femble , un moyen
très-fimple de circonfcrire la liberté de la preffe
dans fes vraies limites . Ils ont bien fenti que la
vigilance la plus active du Gouvernement , ne
pourroit point arrêter le débordement de feuilles
à un fou & à deux , & qu'une Province entière
courroit rifque, d'être infectée d'un Avis qui y
porteroit le défordre, avant qu'on cût le temps de
Je prévenir , fi de pareilles feuilles exiftoient chez
eux. Elles peuvent être utiles dans les commencemens
d'une révolution ; mais quand elle eft faite ,
Neft néceffaire que le calme renaiffe de toutes
parts , & que l'on ne vive plus que fous l'empire.
de la Loi. Aucune feuille ne pouvant inférer d'Avis
le
213
perçoit 6,700 liv. & le Propriétaire 43,800 liv. Si le
Dayli Adveriifer a dix mille Soufcriptions , il doit rendre
annuehement au Tréfor Royal 795,700 liv .; favoir , en
Annonces , 65,700 liv . ; & pour l'impôt du timbre à 73
liv.; par exemplaire , 730,000 liv. Il n'eft donc pas éton
hant que les 80 Papiers -Nouvelles , établis en Angleterre ,
rapportent environ 12 millions tournois.
DE FRANCE: 233
fans le faire payer , & fans en rendre une partie
au Gouvernement , la grandeur de chaque feuille
étant auffi déterminée , tous les Entrepreneurs de
Gazettes étant aſſujettis aux mêmes droits , le prix
des Annonces étant uniforme pour toutes , & ayant
intérêt à ne point fe fervir d'un petit format , chacune
des Gazettes , par la raifon même de celui
qu'elle a adopté , néceffite un grand établiſſement ,
une réunion de plufieurs Auteurs , nombre d'Ouvriers
, des Imprimeries particulières ( car il y
en a d'affectées à la plupart des Gazettes Angloifes
, & où l'on ne s'occupe point d'autre objet
) ; auffi le fervice de ces Gazettes fe fait- il avec
une rapidité extrême. On les reçoit exactement
& de bonne heure . J'ai vu des Avis portés à onze
heures du foir & paroître le lendemain. Une grande
partie de ces Journaux dépend d'une affociation
d'Auteurs , de Libraires & de Particuliers riches.
De là encore la néceffité d'être circonfpect pour
ne point être inquiété , ni courir les rifques de
perdre fes fonds & fes avances. Car quelques li
bres que foient les Gazettes Angloifes , il ne leur
eft pas permis d'être incendiaires , de calomnier
& outrager les Magiftrats , les Miniftres , fes Adminiftrateurs
, & tout Particulier de quelque rang
, & état qu'il foit , enfin d'écrire contre la Religion
& les moeurs. Ceux qui s'oublient au point de
méconnoître ce que la Loi permet d'écrire , s'expofent
à des punitions très -févères , au pilori , au
carcan , à mille , deux mille & jufqu'à fix mille
guinées d'amendes , & même à des années entières
de prifon. Les exemples d'Auteurs ou d'Imprimeurs
( car l'un des deux doit répondre ) punis
d'une manière exemplaire , ne font pas rares dans
ce pays de grande liberté.
On voit par ce que je viens de dire , que l'An◄
gle:erre n'a que très - peu à redouter ces pamphlets ,
234
MERCURE
T
& ce torrent de feuilles de toutes fortes de fot
mats , qu'on peut imprimer en moins de deux
heures , & dont tout un fauxbourg , une ville entière
peuvent être infeftés dans un temps très- limité.
Je reviens aux Avis & Annonces. Ils doivent être
beaucoup plus confidérables à Londres , que dans
aucune des grande Capitales de l'Europe . Il faut
faire attention que toutes les villes commerçantes de
l'Angleterre , ont avec la Capitale de cet Empire
des apports immenfes , qui néceffitent des Avis
de toute efpèce. Londres par fon port eſt , pour
ainfi dire , l'entrepôt & le marché de l'univers.
Le départ & l'arrivée des navires , le détail de
leurs cargaifons , leurs ventes , leurs expéditions
fuffiroient feules pour alimemer plufieurs Gazettes.
L'Angleterre , avec un tiers de la population de la
France , a un commerce décuple de cette dernière.
L'argent y eft dans ce moment - ci en fi
grande abondance , que les guinées font plus
commu es à Londres que nos écus à Paris .
J'obferverai encore , & ceci mérite une attention
particulière , que la taxe du timbre & des
Annonces a été augmentée progrefivement. Elle
a cru d'une manière infenfible , avec l'établiffement
des Papiers-Nouvelles , pour lefquels le Peuple
Anglois a une grande paffion . Ces Papi.rs
font dans les mains de routes les claffes des Citoyens
; les plus pauvres fe cetifent entre eux
pour en avoir un , & fe réuniflent en fociété pour
le lire. Auffi n'êtes - vous étonné d'entendre
un Artifan , ou un fimple Laboureur raiſonner
fur les affaires publiques ; il fe famil arife même
avec les intérêts politiques de l'Europe ; & je me
rappelle avec plaifir , avoir vu aux environs de
Bath , un très petit Fermier qui faifoit des obfervations
pleines de bon fens fur la révolution de
Pas
DE FRANCE. 235
France , & entroit là -deffus dans de très grands
détails .
Je n'aii pas pu me procurer des res exactes
fur l'augmentation piogrellive de la taxe des
Papiers-Nouvelles ; mais je fais que l'impôt du
timbre n'étoit d'abord que d'un quart de fou ,
puis d'un demi & d'un fou ; & enfin aujourd'hui
de quatre fous de France pour chaque Gazette.
La taxe fur les Annonces a fuivi la même progision
. Une Nation qui voudroit impofer fes
Papters Nouvelles fans confulter 'fon commerce ,
fes relations , le goût du Public , la nature des
feuilles exiftantes , l'embarras de fes affaires , le
difcrédit , le défaut de numéraire , toutes les circonftances
enfin de fa pofition , & qui prétendroit
fur le champ aflimi er fes Papiers - Nouvelles
pour la taxe à celle qui a lieu en Angleterre
bien loin de fervir les intérêts & de favorifer ,
l'établiffement de nouvelles feuilles , détruiroit
inévitablement toutes celles qui exiftent ( 1 ) . C'eſt .
donc une opération infiniment délicate qu'une
taxe fur les Gazettes ; & cependant je crois
qu'en confultant la manière dont les Anglois ont:
conftitué leurs Papiers - Nouvelles , on pourroit ,
dans un grand Etat comme la France , donner
un grand effor aux Papiers - Nouvelles , & les
rendre auffi utiles à la chofe publique qu'à leurs
Propriétaires ( 2 ).
(1) Je crois pouvoir allurer que les Journaux & Gazettes
de France rapportent aujourd'hui au Gouvernement
plus d'un million , d'abord par l'impôt du papier , enfuite
par le port à la grande & petite Poftes , l'affran
chiffement des lettres & de l'argent .
( 2 ) Si un pareil arrangement modifié avoit lieu en France,
il feroit de la plus exacte juftice de rembourfer le Pro
priétaire des Petites- Affiches ou Journal général de France ,
qui en a acheté le privilége une fomme très -confidérable ,
& ce remboursement pouvoit avoir lieu fans être à charge
à l'Etat.
236
MERCURE
:
SECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE .
LE fuccès du nouvel Acte , donné Mercredi
zo de ce mois , n'a point été équivoque.
C'est une charmante bagatelle , piquante
par le fujet & par la manière dont
il eft traité.
*
Deux Payfans ont au même endroit , l'un
un moulin , l'autre , des pommiers . Leurs
voeux différent comme leurs poffeffions ;
le Meûnier défire le vent , parce qu'il fait
tourner fon moulin ; le Jardinier le craint ,
parce qu'il fait tomber fes pommes . Ils fe
contrarient l'un l'autre , tantôt par plaifanterie
, tantôt férieufement.
L'un des deux voiſins a un fils , l'autre ,
une fille qui s'aiment , mais dont le mariage
eft retardé par les brouilleries des deux
pères. Mathurin , le père de la fille , a dir
à l'autre :
Non , plus de mariage , au point où nous en fommes.
Tu t'es moqué de moi ; je veux t'en rendre autant ,
Et ne les unirai , morbleu , que quand le vent,
Ne t'aura plus laiffé de pommes.
DE FRANCE. 237
Une étourdie de foeur , qui vient d'enrendre
ce propos , faifit une gaule , & ſe
mer à abattre les pommes. L'amoureux
Lucas veut la gronder ; mais elle lui répond
par ce joli vers ;
Paix , je travaille à votre mariage,
Enfin , comme le temps , l'humeur des
deux pères doit être fujète à changer ; ils fe
trouvent un moment d'accord , & le mariage
fe fait,
L'Auteur de ce joli Poëme , M. Forgeot ,
a fu jeter dans ce cadre des fituations &
des tableaux agréables , qui ont affuré fon
fuccès. C'eft fon premier effai fur ce Théatre
; on fait qu'il a réuffi fur les fcènes Françoife
& Italienne , par des Ouvrages qu'on
y revoit avec plaifir.
La Mufique , qui eft de M. Lemoine
eft une nouvelle preuve de la flexibilité ,
comme de la fécondité de fon talent. Il a
mis dans cette nouvelle compofition , autant
de gaîté , de grace & de fineffe , qu'il
avoit mis de force tragique dans les autres
Ouvrages,
Mlles. Lillette & Gavaudan cadette ont
fait grand plaifir dans les deux rôles de
foeurs ; Mlle. Gavaudan montre dans ces
fortes de rôles un talent qui peut être fort
utile dans la nouvelle carrière qui vient de
s'ouvrir fur ce Théatre . Les deux pères ont
été joués avec beaucoup de fuccès par Mrs.
Lays & Adrien. M. Lays réunit toujours
238 MERCURE
le mérite du jeu théatral à celui du chant.
Cet Opéra eft terminé par un divertillement
qui a répondu au faccès de la Pièce.
La compofition en fait honneur à M.. Gardel
; & MM. Veftris & Nivelony danfent
avec les applaudiffemens les plus vifs & les
plus mérités.
THEATRE DE LA NATION .
SOFUOUVVEENNTT on s'eft élevé contre le Drame ;
mais les bons efprits n'ont jamais parlé que
des mauvais Drames.
Tous les gentes font bens, hers le genre ennuyeux.
Le mérite de nos meilleurs Drames eft
d'avoir offert des leçons domeftiques . Un
plus noble but feroit , en préfentant le tableau
des malheurs domestiques occaſionnés
par les abus , d'appeler & de diriger
l'attention même des Légiflateurs.
C'eft ce qu'a tenté de faire .M. Laya , dans
l'Ouvrage qui vient d'obtenir un grand fuccès
à la Comédie Françoife ; cette Pièce a
pour titre , les Dangers de l'opinion . Eile
tend à faire détester ce préjugé barbare qui
flétrit , par la faute d'un feul homme , des
fami les & des générations entières .
Cécile eft prête d'épouler d'Harleville
qu'eile aime depuis long- temps. Un parent
de fon amant eft arrêté , & va être conDE
FRANCE.. 239
damné comme coupable d'un meurtre. Le
père de la jeune perfonne ompt le ma
riage ; il refufe de s'allier à une famille déshonorée
par l'opinion. En vain un Lord Anglois
combat fes préjugés ; le père eft in-
Hexible. L'intérêt de la Pièce eft fufpendu
par des alternatives de crainte & d'efpérance,
Cécile , qui a repouffé les offres de
Milord , & qui a refufé de partir avec fon
amant , fe décide à mourir avec lui . Déjà
fes lèvres touchent la coupe empoisonnée ;
Milord arrive : il annonce que le parent
de d'Harleville n'étoit point coupable , &
qu'il eft juftifié ,
On voit que M. Laya a renforcé les couleurs
pour rendre la leçon plus forte. Il y
a un intérêt vif dans ce Drame , & beaucoup
d'art à l'avoir prolongé pendant cinq
Actes. Quoique le ftyle n'en foit pas bien
correct , il y a des vers heureux & du mouvement.
On lui reproche quelques invraifemblances
dans l'action ; mais M. Laya eft
jeune encore ; & cet Ouvrage l'annonce
très-favorablement dans la carrière dramatique.
La Pièce a été fort bien jouée . M. Vanhove
a rempli le rôle du Lord avec beaucoup
de vérité , de nobleffe & de franchife
; il a trouvé l'Art fi difficile d'intéreffer
dans des fcènes de raifonnement.
M. St-Phal , chargé du rôle de d'Haileville
, l'a joué avec beaucoup de fenfibilité ,
& a rendu , avec une expreffion vraiment
déchirante , le morceau où il raconte com240
MERCURE DE FRANCE .
ment fon coufin a été pris pour l'affaffin de
l'homme qu'il vouloit fecourir.
Mde . Petit a montré dans le rôle de Cécile
, ce talent naturel & vrai , que lors de
fes débuts , elle avoit annoncé dans Virginie
, & dans Iphigénie en Aulide . Le rôle de
Cécile ne devoit point être déclamé ; Mde .
Petit y a mis une expreflion toujours fimple
, ou pathétique , & quelquefois fublime.
Sa diction pure & facile , fa figure &
fa fineffe la rendent chère aux Amateurs de
la Comédie ; fon talent n'eft pas moins précieux
dans les Drames les plus touchans
& dans le jeune emploi de la Tragédie. Il
eft difficile d'avoir un fuccès plus complet
que celui qu'elle a obtenu dans le rôle de
Cécile.
On nous fait eſpérer inceffamment une
repréſentation de Mélanie ; Mde. Petit , qui
doit en jouer le premier rôle , eft digne
d'affocier fon talent aux talens du premier
ordre.
Faute à corriger.
La Lettre & les Synonymes Conflant & Fidèle ,
Senfible & Tendre , inférés dans le Mercure du 16
de ce mois , font de M. da Morier.
VERS.
Couplets,
Vers.
TABLE.
193 Étrennes. 209
194 Lylles.
211
195 Le Crime, 215
Epigramme. 195 Variétés .
223
Charade, En. Log. Idem . Acad. Roy . de Mufiq. 738
L tire d'un Créole.
Situation .
198 Théatre de la Nation . 238
2031
( 313 )
A VIS.
Nous n'exprimerons jamais asses
fortement, combien nous sommes pénétrés
des marques d'estime et de confiance
que nous ont données dernièrement
un très grand nombre de nos
Souscripteurs. Plusieurs y ont joint
des observations utiles , dont nous les
remercions encore ; et si nous ne déféron's
pas à toutes ces remarques , c'est
que la nature et le service de ce Journal
s'y opposent . Par exemple , beaucoup
de Personnes ignorent qu'il doit
toujours être imprimé le Mercredi
quoiqu'il ne soit distribué que le Sumedi
suivant ; l'étendue du tirage , et
la préparation des envois dans les
Provinces , àjour fixe , ne permettent
pas de changer cet ordre , sans lequel
on recevroit le Journal deux jours plus
turd. Nous ne pouvons donc recueillir
que les faits de la Semaine précédente,
et ceux des trois premiers jours de celle
où le Journal est publié. Si les Souscripteurs
y perdent quelquefois la primeur
de certaines nouvelles ils y
gagnent plus de choix et de certitude.
Recueillir le lendemain les bruits de
Nº. 5. 30 Janvier 1750. P
( 314 )
la veille , c'est se condamner à tromper
souvent le Public , à revenir sur ses
pas , à fatiguer ses Lecteurs de rétractations
et d'explications postérieures .
Dans les conjonctures actuelles , il y a
autant de blâme que de danger à se
hater de répandre des bruits ou des
faussetés.
Quant à l'analyse des opérations de
PAssemblée Nationale , les mêmes
raisons exigent de nous la même prudence.
Nous ne blâmons point les rapports
précipités , mais il est contre nos
principes d'en hasarder de pareils ; c'est
bien assez des inexactitudes inévitables
auxquelles nous sommes exposés,
malgré une attention soutenue à confronter
lentement les extraits d'autrui
avecnos Notespropres, et à solliciterles
éclaircissemens directs qui penvent
nousparoître nécessaires . Nos Lecteurs
auront vu, dès l'origine , que le travail
lent et pénible de cette analyse , tel qu'il
est fait dans le Mercure , s'écarte presqu'entièrement
du plan, de la méthode ,
de l'esprit , et souvent du texte même ,
adoptés par les Feuilles publiques.
- Lorsque les Séances du Lundi et du
Mardi de la Semaine où se publie ce
Journal , donneront lieu à des Décrets
intéressans , nous ne manquerons jamais
d'en rapporter le sommaire.
( 315 )
On nous a demandé divers morceaux
que nous avions laissés én arrière , et
ensuite abandonnés non par oubli
mais par nécessité. De ce genre étoit
le dernier Mémoire de M. Neker, que
les débats et les décisions de Assemblée
sur la matière qui en faisoit l'objet
, nous ont forcés de retarder et de
supprimer. Aucun Journal n'embrasse
une plus grande variété de sujets , ni
une aussi grande extension dans le développement
des plus importans ; mais
il a ses limites , et en trois Feuilles on
ne peut rassembler toutes les pièces volumineuses
qu'enfante la Semaine.
D'autres morceaux promis seront
donnés incessamment , entre autres le
Résumé historique qui précède le premier
Nº. de chaque année , et la lettre
aux Souscripteurs au sujet d'une Dénonciation
contre le Mercure , imprimée
au courant d'Octobre , par M. Barnave ,
dans le Journal de Paris.
Le premierde ces deux articles a été
retardé par le travail qu'il exige , et
les difficultés qu'il entraîne : nous le
publierons dans 15 jours . Le second a
pour objet des vérités , que les circons
tances nous forçoient impérieusement
de dissimuler encore . Enjustifiant us
principes que nous avons edoptés , la
fermeté avec laquelle nor sous pein(
316 )
tenu notre indépendance contre le fanatisme
et l'injustice , contre les me
naces et les lettres anonymes. contre
les calomnies et les dangers de toute
espèce , nous présenterons une induction
qui n'est point indifférente ; et la
voici. Pour aimer sincèrement la liberté
, il faut en avoir joui ; pour la
reconnoître au milieu des artifices de
l'ambition et des illusions de l'esprit
de systême , il faut en avoir connu les
excès comme les bienfaits ; pour en
discerner les limites , ilfaut avoir été
instruit par l'expérience , des dangers
où se précipitent les Etats assez imprudens
pour forcer ces barrières sacrées
, que la Loi , la Justice , la Sagesse
interposent entre le pouvoir du Peuple
et son obéissance , entre le maintien de
l'autorité légitime et la haine de toute
autorité, entre les méprises d une opinion
aveugle ou enthousiaste et les
fondemens de la société civile , entre
les vertus du Citoyen et l'hypocrisie
populaire, quipeut surprendre la raison
et l'estime de tout un Peuple.
Né dans une République , ayant eu
20 ans sous mes yeux le tableau de
toutes les passions qui troublent la liberté
, du fanatisme politique , de l'esprit
de parti , de l'abus des mots , et
du malheur public , seul résultat de ses
( 317 )
orages , j'y ai du moins appris à me
défier des opinions tranchantes , des
essais systématiques , des violences
des injustices , des jugemens pervers ,
ou pervertis , qui naissent au sein des
Révolutions , même nécessaires , comme
les insectes malfaisans éclosent au
Soleil d'Eté. Ce n'est pas à 40 ans qu'un
Républicain sage , qui en a traîné 20
dans les tempêtes politiques , se rendra
le complice des fureurs de qui que ce
soit.
Si quelqu'un m'objectoit la comparaison
de la République où je suis né
et d'un grand Empire , cette objection
me fourniroit un argument terrible .
Les troubles , les passions , les malheurs
et les crimes n'ont , dans un petit
Etat , qu'une activitécirconscrite ; mais
les causes de ces convulsions s'exerçant
sur une grande surface , elles la ravagent
sans ménagement , comme les
vents augmentent de violence , en raison
de l'espace qu'ils parcourent. Un
Empire est bouleversé par les mêmes
Agens qui ne font qu'agiter un Etat
borné.
Ainsi , les querelles sur la liberté
montrent par-tout le même spectacle
et les mêmes mobiles ; leurs effets seuls
sont plus funestes , en raison directe
de l'étendue du Théâtre.
L'Histoire à la main , et je erois
Piij
( 318 )
و
l'avoir long- temps étudiée , je répéterois
d'ailleurs ces vérités simon
expérience personnelle étoit insuffixpérei
MERCURE
HISTORIQUE ET POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
7
DANEMARCK.
De Copenhague , le 8 Janvier 1790 .
LE Tribunal Suprême avoit condamné ,
le mois dernier , à la décapitation , le
Suédois Benzelstierna , auteur du complot
pour incendier les Vaisseaux Russes
qui se trouvoient l'hiver dernier dans notreport.
Quoique cette Sentence fût juste ,
l'Impératrice de Russie a généreusement
intercédé en faveur de l'infortuné Suédois
, et aujourd'hui le Roi vient de commuer
sa peine en une prison perpétuelle.
Le temps est si doux que la navigation
est toujours ouverte . Dans le recensement
annuel des Navires qui ont passé
le Sund en 1789 , on trouve 1,345 Vais-
Piv
( 320 )
seaux Danois , 3,501 Anglois , 186_de
Dantzick , 89 de Boizenbourg , 109 Impériaux
, 856 Prussiens , 1,924 Hollandois
, 183 de Brême , 57 Suédois , 83 de
Lubek , 2 d'Oldenbourg , 62 de Hambourg
, 224 de Rostok, 11 Courlandois
33 Portugais , 111 François , 46 Américains
, 23 Espagnols et 2 Vénitiens . En
tout , 8,847.
Cet état prouve que le Commerce
Maritime des Anglois , dans le Nord , a
presque doublé depuis dix ans ; celui des
Hollandois s'est affoibli , quoique plus
fort cette année que les précédentes . On
est frappé de surprise en apercevant que
la navigation des Francois , dans les
mêmes Mers , est moindre que celle du
seul port de Brême . Année commune
1500 à 2000 Navires Suédois passent le
Sund : ce nombre s'est réduit à 57 en
1789. Voilà les fruits de la guerre . Qu'on
calcule l'appauvrissement qui résulte de
cette diminution pour une Nation pauvre
! Il est vrai que la Marine Royale a
occupé une partie des Matelots du Commerce..
ALLEMAGNE.
De Vienne le 10 Janvier.
,
Les prétendus articles préliminaires
proposés , rejetés , changés , entre la
( 321 )
Porte et notre Cour , rapportés par des
Gazettes mal instruites , sont de pures
fictions. Le secret de cette première
négociation est resté entre le Tefterdar,
envoyé à Belgrade , et le Maréchal de
Laudhon , qui , à son retour , en a rendu
compte à l'Empereur . On ne connoîtra
les propositions de la Porte et la réponse
de S. M. I. qu'après l'acceptation
ou le refus du Tefterdar qui séjourne
encore à Belgrade . M. de Bulgakofs'est
rendu à Jassy , ainsi que le Baron de
Herbert et M. de Thugut. Le Congrès
s'ouvrira définitivement dans cette Capitale
de la Moldavie , où est arrivé , non
le Reis-Effendi, ainsi que l'ont rapporté
les Gazettes , mais un des principaux
Capidgis - Baschis du Grand - Visir actuel
, Hassan-Pacha , dont le Prédécesseur
a reçu , dit-on , le Cordon fatal . Les
négociations commenceront aussitôt
après la réunion de ces divers Plénipotentiaires
. Le Prince Potemkin , qui a
cantonné ses Troupes dans la Russie
Blanche , à Bender , et dans le reste de
la Bessarabie , assistera aux Conférences.
Les dispositions des Ottomans n'ont
point encore varié , malgré les insinuations
et les efforts des Puissances qui les
ont fait servir à leurs intérêts , sans les
secourir autrement que par des intrigues
On emploie les mêmes moyens pour les
dissuader de la paix. On ne peut discon
venir que la modicité actuelle des res .
Pv
( 322 )
sources pécuniaires de la Russie , que ses
embarras du côté de la Baltique et de la
Pologne , que les mesures auxquelles les
inclinations actuelles de cette République
forcent notre Gouvernement , la
crise du Brabant , et les dispositions d'une
Cour d'Allemagne , ne doivent ,, jusqu'à
un certain point , garantir la Porte de
toute précipitation ; mais son épuisement
n'est pas moins grand que celui
de ses Ennemis , et il lui importe bien
plus de reconquérir une partie de ses
pertes par un Traité , que de se livrer
au sort d'une troisième campagne.
Le plan d'uniformité auquel l'Empereur
a voulu soumettre ses divers Etats ,
depuis quelques années , trouva dans le
temps, de la résistance en Hongrie . Cette
valeureuse Nation , si fidèle à ses Souverains
, mais non moins attachée à ses
priviléges , murmura de ces nouveautés ,
qu'on ne tente jamais impunément lorsqu'elles
attaquent des habitudes , des
usages , des droits anciens , ou même des
abus invétérés . Plusieurs fois le Gouver
nement fut obligé de retirer cu de modifier
ses Ordonnances. Quelques - unes
avoient pour objet d'adoucir l'oppression
féedale sous laquelle végètent les Paysans
Hongrois. Les Magnats de ce Royaume
sont des espèces de Souverains comme
en Pologne . Les priviléges des Etats
furent entamés , la forme des Assemblées
Provinciales appelées Comitats , altérée ;
( 323 )
·
de plus , l'Empereur a dédaigné , depuis
son avènement au Trône , la cérémonie
du Couronnement , cérémonie d'usage ,
à laquelle son Auguste Mère et ses Ancêtres
s'étoient soumis , et qui constate
la non-incorporation de la Hongrie aux
autres Etats de la Maison d'Autriche.
Pour prévenir les effets du mécontement
, S. M. I. a assuré les Comitats de
Hongrie , par un Rescrit du 18 Décembre
dernier , qu'après le rétablissemen
de la paix il convoqueroit les Etats
pour conférer avec eux des affaires du
Royaume.
Le Corps de Troupes que l'on rassemble
dans la Gallicie sera composé , quant à présent
, de 25,000 hommes. Les Régimens qui
s'y rendent , sont l'Archiduc Ferdinand
Antoine Esterhazy, Devins , Giulay , Karace ,
Zay , Haddik , Chevaux-Légers de l'Empereur
et Waldek. On établit des magasins à
Zamost , Stanislow , Brody et Tarnopel. Le
Général Comte Wenceslas de Colloredo , qui
doit commander cette Armée , se rendra
incessamment à Lamberg : ses bagages sont
déja en route.
L'hiver est ici extraordinairement doux ;
pendant tout le mois de Décembre , le thermomètre
de Réaumur n'est descendu à 2 ou
3 degrés au - dessous de zéro , que pendant
quelques jours .
Dans le cours de l'année dernière , le
nombre des mariages dans cette ville et les
faubourgs s'est élevé à 2009 , celui des bap-
P vj
( 324 )
têmes à 9819 , dont 5097 garçons et 4722
filles , et celui des morts à 13,261 , dont 3647
hommes , 2989 femmes , 3463 garçons , et
3162 filles .
De Francfort sur le Mein , le 20 Janvier.
L'affaire de Liège , se combinant avec
des intérêts étrangers à cette Principauté
, on ne s'étonnera pas des démêlés
, toujours plus sérieux , qu'elle a fait
naître. L'appui manifeste que la Cour
de Berlin donne à l'une des Parties , la
protection non moins entière dont la
Chambre de Wetzlar et les deux autres
Co -Directeurs du Cercle ont couvert le
Prince- Evêque de Liège , ont compliqué
l'oeuvre déja si difficile d'une médiation
équitable. Lassée des délais , la Cour de
Berlin a signifié ses dernières intentions :
elles placent le Prince-Evêque entre la
nécessité de la condescendance , ou le
danger d'embrâser ses Etats , de les
perdre peut-être , du moins de ne les
recouvrer qu'aliénés de lui à jamais.
Il n'a point encore répondu à l'Ultimatum
de M. Dohm . En attendant , le
différend est porté contradictoirement
à la Diète Germanique. Le Ministre Electoral
de Brandebourg a remis aux Membres
des Etats une note justificative
très - étendue . Comme on accuse son
Souverain d'interpréter les Décrets de
l'Empire , au lieu de les exécuter , il éta(
325 )
blit que le Cabinet de Berlin ne s'est
écarté de ses devoirs que pour en mieux
remplir l'esprit ; que si les mesures ordonnées
contre Liège étoient fondées sur
l'Ordre itératif de la Chambre Impériale,
leur exécution étoit peu convenable ,
souverainement dangereuse , également
nuisible aux Directeurs du Cercle , à
l'Evêque de Liège , à ses Sujets , à l'inté
rêt même du Corps Germanique . Le
Ministre de S. M. P. ne dissimule pas
que l'on est peut-être menacé de la séparation
totale de l'Etat de Liége du
reste de l'Empire : Phrase qui dénonce
le projet d'Union entre cette Principauté
et les Etats Belgiques. Au reste ,
cette Note ministérielle renfermant un
exposé absolument conforme à celui que
M. Dohm a déja présenté , soit aux Directoires
de Munster et Juliers , soit à
l'Evêque de Liège , nous nous bornerons
à en rapporter la conclusion .
·u
Sa Majesté croit toujours que cette affaire
très désagréable et très- scabreuse doit être
tranchée et arrangée de la manière suivante :
Que les nouveaux Magistrats de Liège
« créés à l'époque de la révolution donne-
« ront leurs démissions dans les mains du
Directoire du Cercle ; que ce Directoire
établira une Régence Intérimistique d'après
le Conseil , et en coopérant avec
l'Evêque et les Etats , et qu'aussitôt après
« que l'ordre et la paix publique auront été
rétablis de cette manière , l'Evêque retournera
dans le pays ; qu'alors les Commis-
"
"
"
( 326 )
K
"
K
saires des trois Hauts - Directeurs établiront
des Conférences d'accommodement entre
l'Evêque et le Parti opposant , et que l'on
tâchera , sans la médiation de ces Commissaires
, de créer une Constitution toute
nouvelle , adaptée , autant que possible ,
« au bien - être du pays ; que pour cet effet
l'on prendra pour base la Constitution
telle qu'elle étoit avant 1684 , c'est - à- dire ,
" celle que les Etats semblent desirer si ardemment
, et qu'on en fera l'application
« aux circonstances actuelles , sans la prendre
absolument pour règle unique et invariable.
"
01
"L
"
«
"
"
De cette manière on pourroit dire que
la Sentence de la Chambre auroit reçu une
parition effective , quoiqu'on y eût dérogé
de côté et d'autre , mais seulement quant à
la forme. Par- là les Etats de Liège et les
Magistrats compris dans l'insurrection donneroient
une preuve suffisante de la soumission
qu'ils doivent tant aux Etats de l'Empire
qu'à l'Evêque leur Prince. La paix
publique et le bon ordre seroient rétablis ,
et l'on auroit alors le temps et le loisir de
travailler avec réflexion , et sans violence ,
l'édifice d'une Constitution durable qui auroit
pour base l'acquiescement du Prince ,
celui des Etats , qui seroit conforme aux intérêts
des uns et des autres , et qui non- seulement
préviendroit une guerre civile , opiniâtre
et dangereuse , mais encore la destruction
entière de l'important Evêché de Liège ,
mais peut -être même la séparation totale de
cet Etat , du reste de l'Empire Germanique. »
رد
Le Ministre du Prince - Evêque de
Liège , a aussi de son côté distribué une
( 327 )
Note très-vive , à laquelle il a joint le
dernier Arrêt de la Chambre de Wetzlar,
en date du 4 Décembre dernier.
Il a existé le mois dernier une Correspondance
directe de ce Prince avec
le Roi de Prusse . L'extrême analogie
de ce débat avec les Pièces sur la
même affaire que nous avons précédemment
transcrites , nous dispense de
recueillir ces lettres intéressantes . Celle
de S. M.P. est remarquable par un grand
caractère de prudence , de modération ,
quelquefois même de franchise , dont
l'efficace n'eût pas été douteuse , si .
L'Etat Primaire des Etats de Liège a
décliné son adhésion au plan du Directoire
de Clèves ; la Noblesse et le Tiers-
Ordre l'ont accepté avec reconnoissance , '
par une Délibération en forme qu'on a
fait passer au Prince- Evêque .
Leslettres de Ratisbonne nous apprennent
la mort de l'Evêque de Ratisbonne
et de Freysingue , né Comte de Taring,
élu en 1787 , et décédé le 31 Décembre ,
à l'âge de 5 ans .
PAYS-BAS.
Des Frontières du Brabant , le 22
Janvier 1790 .
Le 7 de ce mois , jour mémorable ,
( 328 )
les Etats- Unis des Provinces Belgiques
ont tenu à Bruxelles leur première Assemblée
, composée des Députés du Brabant
, de la Flandre , du Hainaut , de
Namur , de Malines , de la Gueldre Supérieure
et de Limbourg. Le premier
jour fut consacré aux cérémonies et aux
formalités essentielles , parmi lesquelles
la célébration d'une Grand'Messe. On
s'est occupé les jours suivans , de la
Forme de cette République Fédérative ;
le secret des Délibérations n'a pas encore
transpiré , et l'on présume que les
Architectes de ce Monument ne sont
pas d'accord sur les moyens d'en consclider
les jointures . L'Archevêque de Malines
a été déclaré Président de la nouvelle
Confédération ; choix qui contrarie
un peu les vues de certains Personnages.
M. Van der Noot est nommé Premier
Ministre , et M. Van Eupen , Grand
Pénitencier d'Anvers , Secrétaire d'Etat.
Voilà donc , jusqu'à nouvel ordre , une
Puissance de plus dans le systême politique.
Ceux qui voyent le malheur et les
vices des Nations dans l'étendue de ces
grands Empires , dont les sots ne cessent
de vanter la gloire et la majesté , et que
J.J. Rousseau méprisoit profondément,
se félicitent de ce démembrement , qui
donne à l'Europe un Etat nouveau , dont
les limites , la population , les moeurs ,
rendent la Forme Républicaine très(
329 )
raisonnable. Le temps nous apprendra
si l'on peut compter sur sa solidité.
,
La régularité du Gouvernement
l'ordre et la justice qui ont promptement
repris leur empire dans le Brabant
rendent plus odieux le trait de violence.
qu'on s'est permis dans la Gueldre Autrichienne
. Sur un ordre du Général
Van der Meesch , on enleva , le 29 , à
Ruremonde , M. Luytgens , Chancelier
du Conseil de la Province ; le Fiscal
Stuers et le Chevalier Van der Renne,
Greffier du Conseil . Le Peuple furieux
de cet expédition tyrannique , voulut
s'y opposer : on frémissoit de voir ainsi
violer , au nom de la liberté , le plus
sacré des Priviléges de la Province
celui de ne laisser traduire aucun Accusé
que devant son Juge Compétent. Les
trois Prisonniers représentèrent au Peuple
qu'ils exposeroient la Ville à être
saccagée , et qu'ils se soumettoient à
leur sort . On les a conduits à Bruxelles ,
sous l'escorte d'un Détachement militaire
; et 3 , ils ont été enfermés au
Couvent des Carmes- Déchaussés. Leur
crime est d'avoir refusé , dans le temps ,
d'avoir fait proclamer le Manifeste des
Etats de Brabant , c'est- à - dire , de n'avoir
pas été parjures . De sorte que , dans le
cas où ils eussent fait cette Proclamation
, et que les Impériaux eussent triomphé
, ils auroient payé de leur tête l'acte
dont le refus leur attire aujourd'hui le
( 330 )
traitement qu'on vient de rapporter.
C'est une belle justice et une belle liberté
que celle de la guerre civile.
On parle de nouveaux desseins du
Général Van der Meesch , auquel on
fait passer des renforts , depuis son dernier
échec on concevra difficilement
ce qu'il pourroit entreprendre , en lisant
la lettre suivante, et authentique de Mastricht
, en date du 8 .
་་
"
41
"
"
" Les Troupes Autrichiennes ont évacué
les Pays-Bas , à l'exception d'unBataillon
" de Clairfait , qui tient bon dans la Citadelle
d'Anvers ; les autres se sont repliées
« vers la Province de Luxembourg ; au lieu
de 3000 Autrichiens restés fidèles à l'Empereur
, il s'en trouve encore aujourd'hui
" au moins 12,000 des 18,000 qui étoient
" aux Pays-Bas , et peut- être quelques jours
plus tard en feront trouver d'autres encore.
" Du reste , la levée des Recrues s'exécute
" avec la plus grande activité dans la Pro-
" vince de Luxembourg. La Capitale de
cette Province ne manque de rien ; les
provisions de tout genre y arrivent de par-
« tout et dans la plus grande abondance ;
des voitures chargées de numéraire y sont
" arrivées d'Allemagne . Le Commandant de
" la Place , M. le Général Bender , n'est pas
au lit malade , comme on l'a dit ; il est
" sur pied depuis le matin jusqu'au soir ,
pour visiter et ordonner tout par lui - même.
La Gasnison de la Place est composée de
cinq à six mille hommes ; outre ce Corps ,
" six à sept mille autres Autrichiens sont en
" avant vers Bastogne , Saint- Hubert ,

"

"
་་
་་
( 331 )
"
"
Marche et Neufchâteau ; dans ces environs
, il y a eu ces jours- ci une affaire trèssérieuse
, où les Patriotes ont été complètement
défaits , après avoir perdu quatre
à cinq cents hommes. "
L'Université de Louvain , ses Privi- .
léges , ses Professeurs , sa Théologie du
12. siècle , ses maximes ultramontaines
sont rétablis. Les Professeurs hétérodoxes
qu'avoit choisis le Gouvernement
ont été obligés de fuir ; ils se sont retirés
à Bonn. Les Moines et les Religieux
reprennent possession de leurs Couvens
supprimés , dont ils avoient été chassés
avec tant de dureté , et dont les revenus
n'ont guère profité qu'à ceux qui s'en
étoient emparés . Si , au lieu de précipiter
cette opération , et de laisser au temps
quelque chose à faire , par des suppressions
éventuelles , le Gouvernement eût
déféré , il y a quelques années , aux Remontrances
motivées et circonspectes
que lui adressèrent à ce sujet les Etats
de Brabant , l'Empereur auroit probablement
aujourd'hui dix Provinces de plus.
ou
On dit que LL. AA. SS . Madame
l'Archiduchesse Marie Christine et son
Epoux M. le Duc de Saxe Teschen ,
ont établi , à Bonn , une Junte
Conseil Intime , chargé des Affaires des
Pays- Bas , et dans la forme prescrite par
les anciennes Chartes Belgiques . On
ajoute à ce rapport , qu'il pourroit être
question d'abandonner les Pays - Bas à
( 332 )
LL. AA. SS . , en Souveraineté propre ,
réversible à un Prince de la Maison de
Toscane. Ce plan eût été accepté avec
transport , il y a six mois. Le seroit -il
aujourd'hui ? existe-t-il réellement ? Nous
devons à cet égard tenir le Public dans
le doute où nous sommes nous- mêmes.
FRANCE.
De Paris , le 27 Janvier.
ASSEMBLÉE NATIONALE.
TRENTE - HUITIEME SEMAINE DE
LA SESSION.
DU LUNDI 18 JANVIER.
M. Target , nommé Président , et M. l'Abbé
de Montesquiou , son Prédécesseur , ont remercié
l'Assemblée . Elle a témoigné sa satisfaction
à ce dernier qui , dans l'exercice
de ses délicates fonctions , a réuni l'impartialité
à la justice , et le courage à la dex-
' térité.
Les nouveaux Secrétaires sont : M. l'Abbé
d'Expilly, M. le Vicomte de Noailles et M. de
la Borde de Mereville.
Sans attendre la lecture des Adresses 2
M. Goupil de Préfeln a prononcé un Discours
, qu'il a terminé par la proposition
de charger M. le Président de transmettre
à M. d'Albert de Rioms le Décret du 16 ,
et le témoignage de l'estime de l'Assemblée
333 )
pour un Guerrier dont les services ont soutenu
la gloire Nationale .
Le même Député de Toulon , auquel la
conduite de M. d'Albert avoit paru si condamnable
, et celle des Volontaires si légitime
, s'est joint à cette demande , en l'étendant
, au nom du Peuple de Toulon ,
aux autres Officiers de la Marine , saisis et
emprisonnés comme M. d'Albert.
M. Bouche a opiné à reconnoître aussi
les services éclatans du Peuple de Toulon .
M. de la Fayette , témoin des services
rendus par M. d'Albert dans la guerre d'Amérique
, a réclamé encore comme Soldat
National , les témoignages demandés en faveur
de ce Général .
Toutes ces Motions ont été assorties dans
un Décret auquel on ne s'attendoit guères ,
après les scènes de Samedi dernier , et surtout
après le refus de déclarer l'estime publique
en faveur de M. d'Albert , manifesté
dans la Séance précédente .
Entre la notice des Adresses et Dons Patriotiques
, on a distingué la lecture d'une
Lettre de M. de Choiseul - Gouffier , Ambassadeur
à la Porte , et communiquée par
M. le Comte de Montmorin. Les Négocians
François établis à Constantinople , oubliant
le dépérissement de leur Commerce , mais
ne pouvant oublier leur Patrie , dont ils
connoissent les besoins , envoyent une somme
de 12,500 liv . , doublée par M. de Choiseul
Ini -même , qui ne s'est point nommé , sans
préjudice à la Contribution Patriotique des
Donateurs.
xf
M. Raniel de Nogaret a présenté la ques- .
tion de savoir si les Elections des Municipalités
seroient soumises aux droits de Con(
334 )
trôle et de Timbre . Il a été décidé de les
exempter , ainsi que les autres Assemblées
Administratives .
Aucun Ordre du jour n'étoit fixé , et chacun
pouvoit ouvrir à son gré la délibération .
M. de Lencosme ayant proposé l'établissement
d'un Comité de onze Membres
chargé de l'examen des Plans de Finances
sur les Impositions , M. l'Abbé Maury a
cru pouvoir hasarder une idée sur la nature
des Impositions , et en particulier de celles
qui affligent spécialement le Peuple.
Le mot Peuple , a - t- il dit , est souvent
prononcé dans nos Discours ; il est temps
qu'il soit pour quelque chose dans nos Décrets
; le Peuple de Paris est bien digne de
pitié , il ne vit que de ses capitaux ou de
son Commerce ; ses capitaux sont sans produit
, puisque les rentes sur l'Hôtel - de - Ville
sont suspendues ; son Commerce est nul ;
les gens riches ou s'éloignent ou resserrent
leurs richesses . C'est du bonheur du Peuple
qu'il faut sur- tout nous occuper ; les classes
privilégiées out déja fait de grands sacrifices.
Ce n'est pas assez je demande qu'on
abolisse tous les droits qui se perçoivent aux
barrieres sur les comestibles . Je ne propose
pas de faire ce qui est arrivé si souvent ,
c'est- à-dire de détruire sans remplacer ;
je propose , au contraire , de remplacer surle-
champ la perception abolie par un impôt
sur le luxe .» di C
L'Orateur n'avoit pas achevé qu'on Fa
rappelé à l'Ordre dont il ne paroissoit pas
s'ecarter , et à la question dont il s'écartoit .
en effet.
« Je ne regarde pas , a - t - il ajouté , ces
19. Au ).
·
( 335 )
réflexions comme étrangeres à la question ;
personne ne prendra la défense du luxe qui
doit enfin devenir utile au patriotisme
après n'avoir servi qu'à la dépravation des
moeurs. Je demande que le Comité , dont
l'établissement est proposé , nous donne le
moyen de supprimer sur- le- champ les Aides ,
impôt vraiment désastreux pour les Campagnes
. Je crois aussi qu'il est indispensable
d'etablir un Comité particulier chargé spécialement
d'examiner la dette publique arriérée
, les dettes des Provinces et les payemens
de l'Hôtel - de-Ville . "
1
C'est un principe inviolable du Parlement
d'Angleterre , à qui ses détracteurs refusent
des lumieres , mais auquel ils ne peuvent
au moins refuser l'expérience , de regarder
comme injuste , comme illégale , toute taxe
qui n'est pas générale , et qui affecte une
classe spéciale de Citoyens ; encore moins
at- il jamais pensé à faire une exception de
ce genre , en faveur d'une taxe de bienfaisance.
D'autres principes , louables sans
doute , ont engagé M. l'Abbé de la Salcette,
Député du Dauphiné , à proposer de consacrer
aux Pauvres et à la Nation , les revenus
de tout Ecclésiastique , au- delà de mille écus ,
nécessaires à la subsistance du possesseur.
a donné à son avis un grand appui , en se scuinettant
le premier au sacrifice . Des Motions
de ce genre qui sont dirigées contre une classe
particuliere de Citoyens , sont toujours trèsdelicates.
Celle - ci a été poussée par quelquesuns
; mais les impôts sur le luxe ont absorbé
le feu de l'éloquence . M. Blin a prétendu
que ce genre de taxe affameroit deux cen's
mille Ouvriers en les privant de travail . M.
( 336 )
le Vicomte de Noailles , découvrant le même
inconvénient , s'en est servi pour combattre
la Motion de M. de la Salcette , qui , en
engloutissant le revenu des Ecclésiastiques ,
priveroit le travail général de l'emploi de
leur superflu.
Le mot de Peuple a indisposé M. Duquesnoy
, qni a proposé une defense de s'en
servir , et l'intimation de lui substituer celui
de classes indigentes. Le même Opinant rejetoit
le Comité d'Impositions , dont M. de
Cazalès a pris la défense , en demandant
qu'on accordât aux Finances trois jours par
semaine .
M. Barnave a prédit la ruine de Paris et
du Commerce National , si le luxe étoit taxé ;
mais il a fait aux Anglois l'honneur de les
prendre une fois pour exemple , en invitant
la France à ne se servir que de Manufactures
Françoises. L'Opinant a de plus adopté le
Comité d'Impositions , et la Motion de M. de
la Salcette , en en exceptant les Archevêques
et les Evêques .
M. Robespierre n'a rien excepté . M. Charles
de Lameth a traité ensuite de la théorie de
l'impôt , contradictoirement avec l'opinion
de M. l'Abbé Maury , qu'il a nommée philantropique
, et auquel il a adressé les leçons
suivantes :
Il faut bien que je rappelle avec Montesquieu
, que
la vertu même a besoin de
limites ; qu'en voulant attaquer le luxe qui
corrompt les moeurs , on ne peut oublier que
nous ne cherchons point à consituer une
Nation nouvelle , mais à régénérer une Nation
dont le luxe fait la richesse , et pour
laquelle le luxe est un besoin ; une Nation
qui
( 337 )
qui , comme les Rois , est condamnée à la
magnificence. "
"
Il est plus aisé d'égarer le Peuple que
de le secourir ; que l'honneur de la popularité
ne s'acquiert ni dans une ni dans deux
Séances . Un jour M. l'Abbé Maury a réclamé
avec force en faveur des domestiques ; il a
dit qu'on les séparoit des autres Citoyens :
il n'a pas voulu voir que l'Assemblée , en
les privant d'être Electeurs ou Eligibles , a
craint seulement l'influence dangereuse de
celui qui commande sur ceux qui doivent
obéir , et qu'elle a redouté ce que pourroit .
faire , dans les Elections , un homme qui
auroit vingt domestiques..... Dans un moment
où le Peuple a besoin de repos , il ne
faut point chercher à l'agiter .... »
"< Renoncer à la faculté de secourir le
Peuple , c'est enlever un plaisir au coeur
bienfaisant de M. l'Abbé Maury. Ne pouvant
done faire croire , sans danger , au Peuple
que nous pouvons , si nous le voulons , le
soulager des impôts qui l'obsèdent , cherchons
un autre moyen. La Motion de M. de
la Salcetto ne peut pas nous l'offrir , car elle
produiroit un changement trop fort pour
des Prélats qui ont un million , 800,000 I'v.
500,000 liv. de rentés : nous voulons , s'il est
possible , faire le bonheur de tous en ne
faisant le malheur de personne . On peut
offrir à M. l'Abbé Maury , et à tous les Ecclésiastiques
dont il est l'organe , une faci ·
lité pour remplir leurs vues bienfaisantes.
Que le Clergé , au lieu de payer pour sa
Contribution patriotique , le quart de son
revenu , en donne la moitié ; ce second quart
sera versé dans la Caisse des Départemens ,
et employé directement à secourir les indi-
No. 5. 30 Janvier 1790

( 338 )
gens . Mais il est impossible de supprimer
les impôts sans les remplacer. On a prouvé
que le remplacement proposé par M. l'Abbé
Maury étoit plus nuisible au Peuple que
l'impot même. Notre recette est si foible ,
que nous ne pouvons la diminuer sans nous
resigner à la banqueroute. "
Toutes ces discussions ont fini par l'établissement
du Comité d'Impositions , et par
l'ajournement de la Motion de M. de la
Salcette.
Quelque Observateur fera peut - être la
remarque , qu'en France , où l'Aristocratie
de Cour et de Bureau avoit scrupuleusement
exempté le luxe d'impositions , où les terres
sont écrasées plus que nulle part en Europe
, où , en evitant de taxer le superflu ,
le Fisc a sagement opprimé le nécessaire ;
l'industrie , les Fabriques et le Commerce ,
ont toujours été en déclinant. Tandis qu'en
Angleterre , où les objets de luxe rapportent
à l'Etat plus de 150 millions tournois de
revenu , les Manufactures et le Commerce
se soat elevés progressivement au dernier
période de prospérité . Quant au fonds même
de la question , elle est jugée depuis longtemps
. Consultez le Philosophe Smith.
Il faut convenir cependant , que ce n'est
pas un moment heureux de taxer le luxe ,
que celui où chacun se défait du luxe par
nécessité ou par prévoyance . On est effrayé
du contre - coup qu'aura la subversion , ou
l'incertitude de tant de fortunes et de tant
d'états , sur la Classe productive des consommations
.
DU MARDI 19 JANVIER.
M. le Président a donné connoissance d'une
( 339 )
Lettre du Ministre de la Marine , qui annonce
de la part des François résidens à
Tunis , une soumission de 16,039 liv. à la
Contribution patriotique .
On a lu ensuite une Requête du Marquis.
de Favras , qui supplie l'Assemblée de manifester
l'interprétation des Décrets des 8 et 9.
Octobre , par lesquels le Juge est tenu de
déclarer à l'Accusé le nom de son Dénoneiateur.
Le Suppliant ne pouvant reconnoître
ce caractère dans le Procureur - Syndic de la
Commune , demande qu'on lui fasse connoître
son premier Dénonciateur. Avant
aucun examen , et la lecture étant à peine
achevée , plusieurs Membres ont invoqué la
question préalable .
M. Goupil de Préfeln a jugé cet avis peu
conforme à la dignité et aux devoirs de
l'Assemblée ; il a requis la discussion . M. de
Montlauzier a appuyé ce sentiment .
"
La Requête du Marquis de Favras , a
dit M. Goupillau , est saus objet , puisqu'il
convient lui -même que le Procureur- Syndic
de la Commune lui a été indiqué comme son
Dénonciateur. Je pense donc qu'il n'y a pas
lieu à délibérer.
L'Assemblée l'a décidé de même.
M. Gossin a continué le rapport des contestations
sur la division du Royaume .
Les Marches - Communes de la Bretagne
et du Poitou demandoient à être réunies à
la Bretagne ; mais elles resteront partagées
entre ces deux Provinces.
Le Département de Metz sera divisé en
neuf Districts . Les Villes de Sarrelouis et
Longwi seront provisoirement chef- lieux de
leurs Districts.
Dans le Département Septentrional de la
Q ij
( 340 )
Champagne , les Villes de Rhétel et de
Sedan prétendoient devenir chef - lieu du
Département. L'Assemblée décide que provisoirement
l'Assemblée de Département se
tiendra à Mézières .
Entre plusieurs autres prétentions de ce
genre , on a encore distingué celle qui divise
Paris et ceux de Versailles , au sujet du
Décret qui fixe à trois lieues de rayon au
plus , la banlieue de la Capitale. Les premiers
réclament un rayon au moins de trois
lieues.
Le Comité , conformément à la demande
de Versailles , a restreint ce rayon suivant
l'exigence des localités , et dans sa ligne de
démarcation , il n'a renfermé ni Sèves ni
Saint- Cloud.
MM. Camus et de Saint- Fargeau ont élevé
quelques difficultés sur cette décision , que
l'Assemblée a confirmée.
On a lu une Lettre de M. le Comte
d'Oillamson , Lieutenant - Colonel des Carabiniers
, qui annonce la gratitude et la confiance
avec lesquelles sou Corps a reçu la
Lettre écrite par le Président de l'Assemblée
à tous les Régimens . Celui de Royal-
Etranger a exprimé son dévouement en
termes si flatteurs et si énergiques , qu'on
a ordonné l'insertion de sa Lettre dans le
Procès-verbal.
CONSTITUTION MILITAIRE.
M. le Marquis de Bouthillier a présenté le
Rapport du Comité Militaire sur la Constitution
de l'Armée.
Dans le Préambule , il a développé les
principes du systême militaire convenable
à la France , d'après les intérêts de sa Po(
341 )
litique , la disposition de ses frontières , et
les besoins de la guerre. Nous sommes
forcés de nous en tenir au résultat de ce
travail , contenu dans un Projet en vingt
articles , que voici :
"« I. L'Armée demeurera réduite , en temps
de paix , entre 142 et 143 mille hommes ,
non compris la maison Militaire du Roi . »
II. Elle sera composée de 102 à 103
mille hommes d'Infanterie , de 30 à 32 mille
de Troupes à cheval , de 8 à 9 mille hommes
d'Artillerie.
"(
III. Indépendamment de cette Armée
de ligne , il en sera délégué une autre de
cent mille hommes par les Provinces dans
le temps de guerre seulement . Ces hommes
seront toujours prêts à marcher , mais ils ne
seront jamais rassemblés . Le Comité de Constitution
s'occupera des moyens à indiquer à
l'Assemblée Nationale pour la levée de ces
hommes , de la manière la plus conforme
aux intérêts particuliers des Provinces , chargées
de les fournir en raison de leur population
. "
"
« IV. 9500 Officiers au moins , et au plus
10,000 de toutes les Armées , de tous les
grades , tant généraux que particuliers , seront
employés pour la commander , ou en
surveiller les détails. "
V. Tous les Officiers de tous les grades ,
Bas -Officiers , Soldats , Cavaliers , Hussards ,
Dragons , seront payés conformément au tableau
arrêté par l'Assemblée ; ce qui sera
annexé au présent Décret. Pourra néanmoins
Sa Majesté , en employant aux payemens
de soldes ou d'appointemens les fonds qui
seront ci- après décrétés , augmenter ou diminuer
les proportions établies pour chacun
Q iij
( 342 )
1
des grades , suivant qu'il pourra le croire
utile au bien de son service.
"
"}
VI. Les fonds du Département de la
Guerre seront désormais fixés à la son me
annuelle de 84 millions , lesquels seront à
la disposition du Ministre de ce Département
, et de l'emploi desquels il sera comptable
tous les ans à chaque Législature , à
laquelle il présentera le résultat des économits
ou le déficit qui pourront se trouver
sur chaque partie , afin de mettre les Représentans
de la Nation en état d'apprécier
avec connoissance de cause les besoins de
chaque service , ou de prononcer sur l'emploi
à faire des économies. »
"
VII. Les 84 millions décrétés ci - dessus ,
seront employes ; savoir :
Au payement de la solde
des masses et appointemens
des Officiers , Bas - Officiers ,
1,200,000
3,000,000
Soldats , Cavaliers et Dragons. 67,500,000 1 .
Aux étapes , convois militaires
et rassemblemens .....
Aux travaux de l'Artillerie .
Aux travaux du Génie .....
Aux bâtimens militaires....
Aux dépenses de Police ou
d'Administration de Département......
AuxEtats- Majors des Places .
Aux Compagnies d'invalides
detaches , et récompenses
militaires ....
Aux Maréchaussées ..
Somme totale..
((
2,000,000
300,000
1,369,000
Boo ,cao
3,490,000
4,341,000
84,000,000 .
VIII . Malgré la répartition ci - dessus
faite desdits fonds sur chacun des objets
( 343 )
auxquels ils semblent plus particulièrement
destinés , pourra néanmoins Sa Majesté en
disposer d'un de partie sur l'autre , ainsi
qu'Elle croira utile pour le bien du service.
"(
"
IX . La solde des Soldats , Cavaliers ,
Dragons , Hussards , etc. pour la partie affectée
à leur prêt , sera payée sur le pied de
365 jours par an . »
" Les masses de linge , chaussures et
autres , ne le seront que sur le pied de 30
jours par mois . »
" X. La nouvelle formation de l'Armée ,
en exécution du présent Décret , aura lieu
au plus tard au 1er Mai prochain , jour auquel
les fonds destinés au Département de
la Guerre commenceront à être payés. En
conséquence , jusqu'à cette époque , ils le
seront sur l'ancien pied , et conformément à
l'état arrêté par Sa Majesté. "
་་« XI. Aussitôt que les Plans de la formation
nouvelle à donner à l'Armée seront arrêtés
par Sa Majesté , il sera remis à l'Assemblée
Nationale un état des réformes et
suppressions qui pourront dans ce cas être
effectuces , afin qu'elle puisse y avoir égard ,
s'il y a lieu .
>>
que
le
On a ordonné l'impression de ce Rapport
, ainsi du Mémoire dressé sur
même objet par M. le Comte de la Tour du
Pin , Ministre de la Guerre.
M. de Wimpfen a proposé d'augmenter ,
à dater du 1er Février , la paie militaire,
Cette Motion n'a pas été soutenue .
On a introduit une Députation de la Commune
de Paris , ayant à sa tête M. le Maire ',
qui est venu présenter l'adhésion de la Com-
I iv
( 344 )
mune au Décret qui donne un Département
à la Capitale , et fixe sa banlieue.
Sur l'avis de M. de Liancourt , la Délibération
de la Commune sera imprimée , et ,
consignée dans le Procès- verbal .
DU MARDI 19. SÉANCE DÙ SOIR.
Sur la dénonciation faite par M. Rewbell,
que , dans l'Alsace , le Prévôt de la Maréchaussée
avoit fait des poursuites contre
quelques Syndics qui avoient convoqué les
Municipalités pour s'occuper de leurs droits,
l'Assemblée a ordonné le sursis aux procédures
et décrets lancés par le Prévôt.
Les Officiers Municipaux de la Ville de
Cambrai demandent que l'Assemblée Nationale
pourvoie au remboursement du prix de
leurs Offices , puisqu'ils en sont dépouillés
par l'établissement des nouvelles Municipalités.
Un Député de Languedoc observe que ,
dans cette Province on a forcé les Villes
d'acquérir pour huit millions de ces Offices ,
et qu'il est juste de les rembourser.
L'Assemblée ajourne les deux motions.
La question sur la représentation de Charleville
à l'Assemblée Nationale n'avoit point
encore été jugée. Cette Ville avoit cru devoir
nommer un Député , sans Lettres de
convocation , et ce Député n'avoit pas encore
été admis. Il a présenté de nouvelles Observations
, et quoique sa nomination n'eût pas
été faite dans les formes requises par le Réglement
, le Député de Charleville a été admis
, et il a pris séance .
Quelques Membres ont réclamé l'exécution
des Décrets de l'Assemblée concernant l'ordre
du travail dans les Séances . L'Assemblée
( 345 )
les a renouvelés , et a ordonné que la lecture
des Adresses et l'annonce des Dons patriotiques
seroient faites dans les Séances du
soir .
M. le Président a annoncé que M. le
Garde-des - Sceaux lui avoit adressé plusieurs
Décrets sanctionnés. Un Membre a demandé
si le Décret rélatif au Prévôt de Marseille
étoit de ce nombre ; qu'il étoit d'autant plus
intéressant de le savoir , que ce Prévot continuoit
ses poursuites. L'Assemblée a ordonné
que le rapport de cette affaire , dont M.
l'Abbé Maury est chargé , seroit fait à la
Séance de Jeudi soir.
DU MERCREDI 20 JANVIER. A
M. Ramel de Nogaret a demandé , à l'ouverture
de la Séance , qu'on établît une formule
de Procès - verbal pour les Elections
des Municipalités. M. d'Ailly a remarqué
que la rédaction de cette formule appartenoit
au pouvoir exécutif. MM. la Chèse
et Lanjuinais ont objecté le retard que cette
rédaction apporteroit aux Elections ; sur
quoi , décidé qu'il n'y a lieu à délibérer.
M. de Volney, en sa qualité de Député
de l'Anjou , a réclamé un sursis à l'exécution
de quatre particuliers arrêtés et détenus
depuis 4 mois par les ordres du Prévôt de
Château-Gontier , pour faits relatifs aux évènemens
du mois de Juillet . Le Prévôt , suivant
une Adresse dont M. de Volney a
donné connoissance , a instruit une procédure
secrète , au mépris des Décrets de l'Assemblée
Nationale , et les détenus seront suppliciés
Samedi prochain , si l'Assemblée ne
vient à leur secours . Cette demande ressortissant
au Pouvoir exécutif, M. le Président
( 346 )
a été chargé d'écrire sur le champ à M. le
Garde- des- Sceaux et de lui demander ce
sursis.
M. Démeunier a donné lecture de la Lettre
à quelques Municipalités pour y remettre
en vigueur la perception des impóts ; Lettre
dont la rédaction lui étoit confiée. Le Contrôleur-
général l'avoit chargé d'instruire l'Assemblée
que cette Lettre avoit produit les
plus heureux effets , et qu'il desiroit qu'elle
fût rendue publique par la voie de l'impression
, afin de l'envoyer à toutes les Municipalités.
L'Assemblee a adopté cette proposition
.
DIVISION DU ROYAUM E.
M. Gossin a continué son Rapport , et
d'abord , par la formule d'un Décret particulier
pour plusieurs Communautés Jimitrophes
de la Lorraine et de l'Alsace. Ce
Décret généralisé d'après les observations
de quelques Membres , a été réduit à ces
termes :
"
« Les Villes , Villages , Paroisses et Communautés
qui ont été mi- parties de différentes
Provinces , ne formeront qu'une seule
Municipalité ; les convocations se feront
par les Municipalités anciennes , chacune
pour la partie qui la concerne ; elles choisiront
dans la partie où sera le clocher de
la Paroisse , un lieu commun pour les Assemblées
générales . Le plus ancien d'âge
présidera. "
Sur quelques difficultés entre les Villes
d'Auxonne , Saint- Jean- de- Lône et Dijon ,
relativement aux Chefs-lieux de Département
et de Districts , l'Assemblée a décidé
que Dijon seroit Chef- lieu d'un Départe(
347 )
ment , divisé en sept Districts , dont les
Chefs-lieux seront Saint -Jean - de- Lóne , Châtillon
, Semur , Is - sur- Til , Dijon , Arnay -le-
Duc , et Beaune.
Saint- Omer réclame contre la division
en deux Départemens , des Provinces du
Hainault , Artois , Cambresis , Boulonnois ,
Calesis , les deux Flandres , et la Prévôté
de Montreuil . Plusieurs Députés de ces
Provinces ont longuement discuté les avantages
et les inconveniens de ce partage . L'Assemblée
a terminé les débats , en adoptant
la division en deux Départemens proposée
par le Comité.
Ici M. le Président a interrompu le Rapport
par la lecture d'une Lettre de M. le
Maire de Paris , qui peignant la détresse
du Peuple , et les Ouvriers sans travail , demande
des secours pour occuper les indigens ,
sans favoriser la paresse .
M. le Chapelier alloit ouvrir la discussion
sur cette Lettre ; mais la continuation du
Rapport de M. Gossin a prévalu. Châlons ,
Mâcon et Autun se disputent l'avantage
du siége du Département Septentrional de
la Bourgogne. Il a été résolu que la première
Assemblée des Electeurs se tiendra
dans un lieu neutre , où ils décideront la
question . Ce Département sera divisé en
7 Districts.
LOI SUR LA LIBERTÉ DE LA
PRESSE .
M. l'Abbé Sieyes a fait lecture , au nom
du Comité de Constitution , d'un Projet de
Loi sur la liberté de la Presse . Dans un
Discours préliminaire , il a développé la
Qvi
( 348 )
·
maxime très juste que la liberté d'écrire
étoit de droit naturel , qu'il n'appartenoit
pas au Législateur de l'établir , et que , par
cela même qu'elle n'étoit ni ne pouvoit être
défendue , la liberté de la Presse devenoit
égitime , comme celle de penser.
M. l'Abbé Sieyes a fait ensuite un tableau
magnifique des effets de l'Imprimerie , de
son influence sur les siècles , sur le génie ,
sur le sort du genre humain .
Cette faculté de publier ses pensées , et
très souvent ce qu'on ne pense pas , est susceptible
, ainsi que toutes les facultés humaines
, d'un emploi funeste. Son exercice
doit être aussi libre que l'usage de nos
jambes ; mais son abus doit être prévenu ,
et puni; but salutaire que M. l'Abbé Sieyes
a pensé d'atteindre par ies bases suivantes
qui constituent son Projet :
2
Des délits et des peines.
Si un Ouvrage excite le Peuple à prendre
des moyens violens pour obtenir ce qu'il
demandera , les Personnes responsables seront
déclarées coupables de sédition , et punies
comme telles . Si un Eerit , imprimé
huit jours avant la sédition , contient des
allégations fausses , et s'il est prouvé que
ces allégations ont excité à la sédition , les
Personnes responsables seront poursuivies et
punies comme séditieuses .
"}
Si cet Ecrit renferme des imputations
injurieuses au Roi , dont la Personne a été
déclarée inviolable et sacrée , les Responsables
seront punis des peines portées par
la Loi. »
Si les bonnes moeurs sont blessées , les
Responsables seront punis , ou par le blâme,
( 349 )
ou par la privation
du droit de Cité pendant
deux années , ou par une amende égale
à la moitié de leur revenu , ou par une réclusion
momentanée
, dans une Maison de
correction
.
"
Si un Ouvrage a excité à un crime , et
s'il a contribué à le faire commettre , les
Responsables seront poursuivis comme complices
de ce crime .
>>
Toute inculpation de délits graves contre
un Particulier , sera considérée comme une
dénonciation , et les Dénonciateurs seront
punis comme Dénonciateurs téméraires , et
comme Calomniateurs , si la calomnie est
jugée. "
(t
Si le fait imputé n'est pas mis au rang
des délits , mais est déshonorant , les Personnes
responsables de l'Ouvrage qui contient
l'imputation , seront condamnées à
une amende égale à une demi - année de
leur revenu , dans le cas où elles ne pourroient
administrer la preuve du fait . »
« Les accusations qui auront pour objet
des abus de pouvoir , des délits à l'égard
de la Nation ou d'une partie de la Nation ,
commis par des Personnes publiques , ne
feront encourir nulles peines à leurs Auteurs
; mais les Juges pourront examiner
ces accusations , et les déclarer calomnieuses. »
Délits contre les Propriétés des Auteurs.
" Toutes les Personnes convaincues d'avoir
imprimé un Livre , pendant la vie , ou
moins de six ans après la mort de l'Auteur
, sans le consentement de cet Auteur
ou de ses ayant- cause seront déclarées
contrefacteurs , et condamnées à une amende
égale au prix de mille exemplaires , et l'E(
350 )
dition contrefaite sera confisquée au profit
de l'Auteur.
"
"
La même disposition est portée contre
les Comédiens qui joueront des Pièces de
Théâtre sans le consentement de l'Auteur.
L'amende sera égale à la totalité de la
recette. "
De la Responsabilité.
Tout homme qui vendra un Ouvrage
portant fausse indication d'Imprimeur , sera
condamné à une amende de 36 liv.
་ ་
"
« Tout Imprimeur qui mettra à un Ouvrage
un autre nom que le sien , sera condamné
à une amende de douze cents livres ,
et déclaré complice des délits que la publication
de cet Ecrit auroit pu faire cominettre
. "
40
Si l'Imprimeur met un faux nom d'Auteur
, l'amende sera de deux mille quatre
cents livres . ”
"
Nul ne pouvant disposer des lieux et
des Places publiques , et la proclamation
des Actes publics ne devant pas être gênée ,
il sera défendu de proclamer tous Papiers ,
Journaux , etc. "
"
Aucun Citoyen ne pourra être puni
pour des Ouvrages dont la nature n'aura
pas été comprise dans les délits précédemment
indiqués.
"(
Tout homme qui aura vendu ou imprimé
un Ouvrage , sera responsable , s'il ne
peut
peut désigner celui qui lui aura remis , ou
les exemplaires , ou le manuscrit.
"(
"}
Tout homme qui aura remis un manuscrit
à l'Imprimeur , sera responsable , s'il ne
peut représenter l'Auteur. "
" L'Auteur ne sera responsable d'un Ou(
351 )
vrage , que s'il a été imprimé de sa volonté ,
ou avec son consentement. "
"
Si l'Auteur d'un Ouvrage , ou celui
qui a remis le manuscrit , ne se présente
pas , nul ne sera responsable .
"(
De l'Instruction et du Jugement.
Les Juges ordinaires commenceront l'Instruction
. "
" Lorsqu'elle sera arrivée au moment d'être
publique , elle se continuera pardevant dix
Jurés , qui jugeront le fait. Le Juge prononcera.
"
44
Si- tôt que les Jurés seront appelés , la
procédure ne sera plus que verbale .
་་
Les Jurés seront choisis par le Procureur-
Syndic parmi les Auteurs . "
"
Ils seront désignés au nombre de vingt .
Les Accusés choisiront les dix Jurés qui
doivent être Juges du fait. »
"
Il sera déclaré aux Accusés à quel cas
indiqué par la Loi se rapporte leur délit.
Ils pourront combattre cette declaration .
Les Jurés jugeront à la pluralité de huit
contre deux . "
" Si l'Accusé de contrefaçon allègue que
l'Ouvrage n'est pas le même , qu'il est chângé
par des additions ou des commentaires ,
les Jurés jugeront l'identité à la pluralité
simple. "
"
Les Jurés prononceront que l'Accusé
est coupable ou non coupable . Pour le déclarer
coupable , il faudra une Majorité de
sept contre trois . Pour le reconnoître innocent
, il suffira de la pluralité simple. "
( Nous nous permettrons dans le Supplément
l'examen de ce Projet , qu'on a fort applaudi
, et dont l'impression est ordonnée. )
( 352 )
M. le Marquis de Foucauld de l'Ardimalie ,
Député du Périgord , s'est levé peu après ,
et a fait la Déclaration suivante :
་ ་
« J'ai appris avec surprise , Messieurs ,
que plusieurs Journaux , et notamment une
Feuille , nº . 167 , intitulee , Assemblée Nationale
et Commune de Paris , ou Rapport
très- exact , par continuation du Journal intitulé
Versailles et Paris ;
"(
}}
Annonçoient que parmi treize Lettres
de différentes ecritures représentées au Châtelet
à Monsieur ou Madame de Favras
et paraphees par eux , il s'en trouvoit une
de M. le Marquis de Foucauld , Membre
de l'Assemblée Nationale. »
« Je n'hésite pas à vous assurer , Messieurs
, que cette Feuille intitulée Rapport
Très-exact est très - mal dénommée : je la caractérise
hautement de Rapport très -inexact;
car je n'ai jamais écrit à Monsieur ni à Madame
de Favras . Je peux dire plus , je ne
leur ai jamais parlé ; je ne les ai jamais vus ,
ni connus. "
" J'ai plus à me plaindre de l'inexactitude
de la Feuille ci- dessus désignée , que des
autres Journaux qui , au moins ,
n'ont pas
ajouté à mon nom ma qualité de Député à
l'Assemblee Nationale . "
་་
" Il pourroit bien se faire , ce que j'ignore ,
que quelqu'un qui porte le même nom que
moi ait écrit à Monsieur ou Madame de
Favras ; mais je dois vous observer que cette
Personne ne m'est ni connue , ni Parente ,
ni alliee . "
"
}
"3
J'ai cru devoir cette explication à la
Province qui m'a honoré de sa confiance .
La délicatesse de M. le Marquis de Fou(
353 )
cauld a été justement approuvée de l'Assemblée.
Jusqu'ici , les Membres du Comité des
Rapports étoient nommés dans les Bureaux ;
le Reglement avoit sanctionné cette forme ,
et il est à croire qu'on la jugeoit bonne ,
malgré quelques inconvéniens , puisqu'on
l'avoit conservée si long-temps . On aperçoit
clairement que ces nominations par Bureaux
déconcertoient les ligues nominatives
qu'elles rendoient plus difficiles les choix
prémédités , qu'elles tendoient à rompre l'esprit
de faction , et à assurer à tous les
Partis l'entrée des Comités. Aujourd'hui ,
on s'est débarrassé de ces gênes ; et sur la
Motion de M. Lport , il a été résolu ,
malgré les réclamations de la Minorité , dé
renouveler le Comité des Rapports , et dele
choisir dans toute l'Assemblée . L'Histoire
et l'Administration du Royaume viennent
aboutir à ce Comité ; ce qui explique le
motif de l'innovation.
DU JEUDI 21 JANVIER.
Les premiers instans de la Séance , ont
été employés à la discussion de la lettre envoyée
la veille par M. le Maire de Paris.
M. Barnave a prétendu qu'une semblable
réquisition , de la part d'une personne publique
, avoit l'inconvénient de gêner la liberté
des actes de générosité ; cependant
elle ne devoit pas arrêter les mouvemens
de sensibilité en faveur de la misère du
Peuple , l'Assemblée pouvoit indiquer quatre
Commissaires pour renvoyer les dons que
chaque Membre voudra faire .
M. l'Evêque d'Oleron a proposé de fixerla
( 354 )
quotité au quart de la totalité du traitement
de tout Député.
M.le Duc de Liancourt a objecté au Préopinant
, la disproportion des facultés , et la
convenance de laisser chaque Membre suivre
le voeu de son coeur , d'après l'étendue de
ses ressources , et proportionnellement aux
facultés de chacun .
MM. Fréteau et de Foucault ayant appuyé
cet avis avec chaleur , on est arrivé à la
decision suivante :
L'Assemblée Nationale déclare qu'il n'y
a pas lieu à deliberer sur la lettre adressée
hier à son Président par M. Bailly; et cependant
, voulant que les secours que chaque
Membre de l'Assemblée pourroit fournir aux
indigens de la Capitale , soient employés dela
maniere la plus convenable , elle a décrété
qu'il sera choisi quatre personnes chargées
de recevoir ces dons , et de les remettre
entre les mains de la Municipalité de Paris ,
qui en fera l'emploi et la répartition nécessaire.
"
Décrète en outre , que les mêmes Commissaires
seront chargés de présenter incessamment
un plan sur les moyens de détruire
la mendicite. วา
Une députation de l'Académie Royale de
Musique , a présenté un don patriotique de
5,000 liv. On lui a donné séance à la barre.
M. Gossin ayant continué son Rapport sur
la Division du Royaume , l'Assemblee a décrété
:
" Le Département de Chartres sera divisé
en six Districts . D
Les limites des Départemens convenus
par les Députés de Lorraine , Trois- Evêchés
et Barrois , ainsi qu'elles sout énoncées au
( 355 )
Procès - verbal du 30 Septembre dernier ,
subsisteront.
La ville de Chalons - sur- Marne sera provisoirement
le chef- lieu où se reunira la première
Assemblée de ce Département , et
les Electeurs décideront , à la pluralité des
suffrages , si le chef - lieu doit alterner , ou
s'il doit demeurer fixé à Châlons .
"C
"(
Ce Département est divisé en six Districts.
" > La ligne de démarcation convenue
entre les Députés des deux Départemens
d'Auvergne , sera maintenue , sauf aux Paroisses
d'Erpinchel , la Godivelle , Sainte-
Aure , etc. ainsi qu'à quelques Communautés
de la Basse - Auvergne , à choisir le Département
auquel elles voudront appartenir. La
ligne de demarcation pour le Département
de la Haute-Auvergne et du Vélay , restera
telle qu'elle est tracée sur la Carte , de maniere
cependant que Massiac et St. Etienne
fassent partie de la Haute - Auvergne.
>>
FORMATION DES COMITÉS .
L'un des Secrétaires a lu la liste des
Membres qui composent le Comité d'Impositions
: ce sont MM. Monneron , Dupont de
Nemours , le Duc de la Roch foucauld , de
la Borde , Fermond , le Baron d'Allaide ,
l'Evêque d'Autun , Roederer , Jarry, Dauchy ,
Duport.
Déja plusieurs fois , une partie de l'Assemblée
s'étoit plainte de la concentration
de toutes les places des Comités , entre les
mains d'une Majorité qui combinoit ses
choix à l'avance .
Aujourd'hui les réclamations se sont renouvelées
avec amertume ; on s'est plaint de
( 356 )
retrouver si fréquemment les mêmes personnes
dans des Comités différens . MM . de
Fumel, de Montlauzier , de Marnézia , l'Evêque
d'Angoulême , de Bouville , ont motivé
leur opposition sur des raisons de poids ,
et d'abord , sur un Réglement positif, qui
interdit à tout Membre l'admission simultanée
dans deux Comités . Ensuite sur le danger
de concentrer ainsi entre quelques mains ,
toutes les affaires du Royaume ; sur l'im
possibilité de remplir à-la -fois des fonctions
differentes , et qui demandent chacune toute
l'attention de ceux qui en sont chargés ; car ,
un Député de la Nation peut fort bien n'être
pas un Encyclopédiste . Enfin , M. de Foucauld
a dénoncé cette innovation comme une
vraie Aristocratie Comitiale.
"
Celui qui doutera de ses forces , ont répliqué
M. le Chapelier et d'autres , fera l'option
, sans qu'il soit besoin d'un Décret pour
l'y obliger. Plusieurs Comités n'étant pas
permanens , ils peuvent être composés des
mêmes Membres . L'Assemblée doit rester
maîtresse absolue de ses choix et de sa confiance
; ce n'est pas violer un Réglement que
de l'abolir , et de lui en substituer un meilleur.
Si ce dernier principe est vrai , s'écrioient
les Opposans , à quoi bon faire des
Réglemens ? S'il est sage d'abolir celui qui
nous gouverne , étoit - il sage de le consacrer ?
et au milieu de tant de variations , où reconnoître
celle qui constatera une volonté
réfléchie ?
23
Cette dispute se seroit prolongée peutêtre
long- temps encore , si , fatiguée de cet
acharnement des opinions , l'Assemblée ne
fût revenue d'elle -même à l'ordre du jour ,
( 357 )
en laissant les Comités se choisir par le nouveau
mode (1 ).
RECLAMATION DE GÈNES.
M. le Président a communiqué à l'Assemblée
un Mémoire adressé à M. le Comte de
Montmorin par M. le Marquis de Spinola ,
Ministre Plénipotentiaire de la République
de Gènes.
Ce Mémoire , relatif au Décret qui fond
la Corse dans le Royaume de France , porte
en substance :
« Par le Traité de 1768 , la République
de Gènes ayant transmis au Roi de France
l'administration de la Souveraineté du Royaume
de Corse , elle a cru que cette Province
ne pourroit devenir indépendante. Cependant
, par un Décret de l'Assemblée Nationale
, la Corse est déclarée partie intégrante
de la Monarchie Françoise. La République
représente très - respectueusement que ce
Décret est contraire au Traité de 1768 ,
par lequel le Roi de France est seulement
Administrateur de la Souveraineté de cette
Isle . La République de Gèncs est parfaitement
indifférente sur le sort des Corses ;
mais elle ne peut voir sans surprise un Décret
qui viole les droits qu'elle s'est réservés
sur ce Royaume ; droits consacrés par un
Traité , dont les conditions ne peuvent être
(1 )Jamais l'esprit de Parti n'influe au Parlement
d'Angleterre sur les Elections des
Comités. Qu'onsoit Ministériel ou Opposant ,
peu importe ; on n'exige que la capacité et
les connoissances analogues à leurs travaux
particuliers.
( 358 )
changées qu'avec le consentement de toutes
les Parties contractantes.
M. le Vicomte de Mirabeau a été d'avis
que le Doge de Gènes fût mandé à la Barre.
Louis XIV l'avoit autrefois mandé à la suite
de sa Cour. Ce qu'a fait le despotisme , la
liberté pourra bien le faire.
">
M. le Comte de Mirabeau a traité la cho e
monis gaîment. S'il faut discuter cette
question , a-t-il avancé , dans le sens que lui
donne la République de Gènes , il faudra
beaucoup de subtilités pour établir , qu'ime
Puissance qui se dit Souveraine d'un Pays ,
peut se dire en même temps indifférente au
sort des Sujets qu'elle réclame . Peut - elle
dire à la Nation Françoise et au Roi , qu'elle
ne les a regardés que comme Administrateurs
de la Corse , ou comme ses Vassaux ?
Je doute qu'il soit possible d'établir en peu
de temps la justesse , la décence , la justice
d'une semblable démarche. Je propose un
ajournement extrêmement indéfini .
M. Garat l'aîné a objecté encore la conquête
de la Corse , qui , selon les Lois de la
Guerre , en fait une propriété Françoise .
D'ailleurs , on ne cède pas les Nations ; ainsi ,
il n'y a pas lieu à délibérer .
M. Salicetti , Député de Corse , a présenté
, de la part de ses Commetians , le .
von le plus ardent de rester François , et
les inqui des que l'ajournement de cette
question pourroit jeter dans l'Isle .
"
Les Préopinans , a dit M. Barnave , n'ont
pas trouvé le motif determinant qui repousse
toute délibération . Ce ne sont ni les Traités
mi les Conquétes , qui doivent établir notre
droit. C'est le voeu des Habitans. Ce voeu
( 359 )
nous a été présenté par les Députés de
Corse ; il est consigné dans tous leurs Cahiers
; les Habitans de l'isle viennent de
renouveler la demande la plus formelle de
leur réunion à la France . Je pense donc
qu'il ne peut y avoir lieu à délibérer sur la
réclamation de la République de Gènes ; et
qu'an surplus , le Président doit être chargé
de requérir le Pouvoir exécutif , de faire exécuter
en Corse , les Décrets de l'Assemblée
Nationale. "
M. d'Espremenil , en adoptant le même
principe , a supposé que la demande de
Genes pouvoit avoir éte suggérée par quelque
autre Puissance ; ce qui rendroit cette réclamation
délicate. Il a donc demandé que le
Mémoire de la République , et le Traité de
1768 fussent renvoyés au Comité des Rapports.
M. Péthion de Filleneuve a trouvé cette
marche inconsequente. Qu'importent les
Traités , a - t - il dit , des que la Corse se
donne à nous ? .
M. le Duc de Mortemart , voulant sauver,
au moins les formes que se doivent des Puissances
Souveraines , s'est opposé à une précipitation
, suivant lui , dangereuse et malhonnête
, et a requis une discussion reflechie.
M. Robespierre , dont la pénétration embrasse
l'avenir comme le passé , et percc
tous les mystères , en a découvert un trèsimportant
dans la demande de Gènes , combinée
avec le retard de l'envoi des Decrets
en Corse , et les efforts d'une contre -révolution
. Ces indices , qui frapperont même
les Penseurs les plus inattentifs , n'ont cependant
pas positivement décidé l'opinion
( 360 )
་་
"
de M. Robespierre. « Il faut , a - t - il dit ,
traiter la réclamation comme toute demande
absurde , c'est-à- dire , ne pas en
- délibérer.
*
"
"
« Il est instant de tranquilliser notre Isle ,
a dit un second Député de Corse , M. Butafuscco
; car les Moscovites , qui cherchent
un établissement dans la Méditerranée ,
pourroient fort bien profiter des troubles de
notre Isle , et si les Corses n'ont pas l'espérance
de rester sous la domination Françoise
, ils se donneront plutôt au diable qu'à
la République de Gènes . ( C'est la parodie
du mot de Louis XI à ces mêmes Génois ) .
M. le Duc du Châtelet : Les Nations
doivent suivre les Traités et le droit public
de l'Europe , ou bien elles manquent à la
bonne foi. Il est de la justice des Représentans
de la France de ne rien faire qui
ne soit juste et mûrement réfléchi . J'étois
Ambassadeur du Roi à Londres lorsque le
Traité a été signé , et je ne le connois point .
Mais s'il étoit vrai que Gènes eút conservé
quelques droits , vous devriez prier le Roi
de s'arranger avec elle ; la prudence l'exigeroit.
»
J
Cette prudence , ce rétrécissement d'idées ,
cet égard aux Traités , chacun le voit , sont
des bassesses diplomatiques , qui ne pouvoient
échaper au génie plus élevé de M. le
Comte de Mirabeau.
"
Je vais rappeler le fait dont ne se souvient
pas M. du Châtelet , a - t- il dit , quoiqu'il
l'ait lui- même , notifié à la Cour de
Londres . Il est possible qu'en systéme diplomatique
, la République de Gènes ait
quelques droits sur la Corse ; mais alors il
faudroit
( 361 )
faudroit qu'aux termes même du Traité
elle nous payât tout ce que la Corse nous
a coûté. Je ne crois pas qu'on doive parler
long-temps l'idiôme diplomatique dans cette
Assemblée. "
"
On a eu raison de vous dire que le
principe , sacré, régulateur en cette matière ,
c'est le voeu du Peuple. Je ne pense pas
avec un Préopinant , que la ligue de Raguse ,
de Saint- Marin , ou de quelques Puissances
formidables , puisse nous inquiéter. Je ne regarde
pas comme t ès - dangereuse la République
de Gènes , dont les Armées ont été
mises en fuite par douze hommes et douze
femmes sur les côtes de la mer en Corse.
Décidons promptement cette question , si
vague , si méprisable en principes , en prononçant
ou un ajournement à jamais , ou
qu'il n'y a pas lieu à délibérer. "
Ainsi , l'Assemblée l'a décidé . Il est assez
singulier que ses premières rigueurs soient
tombées sur deux petites Républiques , qui
ont fourni à la France plus de secours dans
ses emprunts , que tout le reste de l'Europe ,
et sûrement plus que diverses Provinces du
Royaumer
DU JEUDI 21 JANVIER , SÉANCE DU
SOIR.
Une ancienne Motion de M. d'Epercy sur
la circulation des grains , a été reproduite ,
et il a été décidé qu'il n'y avoit lieu à
délibérer.
On a repris la discussion des Articles intéressans
, vraiment sages , proposés par M.
Guillotin sur les Lois Criminelles. Voici
ceux qui ont été décrétés :
" ART. I. Le crime étant personnel , le
Nº. 5. 30 Janvier 1790. R
( 362 )
supplice d'un coupable , et les condamnations
infamantes quelconques , ne peuvent
imprimer aucune fletrissure à sa famille ;
l'honneur de ceux qui lui appartiennent ne
sera nullement entaché , et tous continueront
d'être également admissibles à toutes
sortes de Professions , d'Emplois et Dignités.
"
" II. La confiscation des biens des condamnés
ne pourra jamais être prononcée en
aucun cas. "
"
III. Le Corps du supplicié sera délivré
à sa famille , si elle le demande ; dans tous
les cas , il sera admis à la sépulture ordinaire
, et il ne sera fait sur le Registre aucune
mention du genre de mort. "
M. Guillotin a proposé d'autres Articles
qui ont été renvoyés au Comité des Sept
Tequel s'occupe du travail sur la Jurispru
dence criminelle.
DU VENDREDI 22 JANVIER,
Cette Séance , inouie encore , malgré tant
d'éclats dont nous avons été témoins depuis
quelques mois , et que nous rapporterons
sans déguisemens , sans celer les torts publics
de Personne , ainsi que nous l'avons
toujours fait ; cette Séance , disons - nous ,
a commencé par le Rapport des très-sèches
contestations sur la division du Royaume.
Plusieurs Députés ont vainement débattu
les droits de leur Ville ou de leur Bourg ,
Pavis du Comité a toujours prévalu .
L'Assemblée a décrété que le Département
maritime du bas Languedoc seroit divisé
en quatre Districts , et le Chef-lieu du
Département d'abord à Montpellier.
( 363 )
2. Que l'Artois se diviseroit en huit Districts
, dont Arras seroit le Chef- lieu.
3° . Que la Ville de Guerret seroit provisoirement
Chef- lieu du Département de
la Marche , et ce Département divisé en
sept Districts.
Les Députés de Quimper et ceux de Landernau
se sont long- temps disputé le siége
du Département de la basse Bretagne. Apres
de très tumultueux débats , il a été décidé
que l'Assemblée de Département se tiendroit,
provisoirement à Quimper.
DECRET SUR LES DETTES ARRIÉRÉES .
M. le Brun a proposé , au nom du Comité
des Finances , le Décret suivant :
" 1 ° . A compter du premier Janvier , le
Trésor public acquittera exactement , de
mois en mois , et sans aucun retard , les dépenses
ordinaires de l'année courante. »
« 2 ° . Il sera pareillement acquitté tont
ce qui est dû de la solde des Troupes de
terre et de mer. "
ا ر
"
" 3. Les arrérages des rentes continueront
d'étre acquittés dans l'ordre des
échéances, et les payemens en seront rapprochés
par tous les moyens possibles .
"
4°. Seront également payés les intérêts
des créances reconnues , auxquelles il en
est dû , les obligations contractées pour
achats de grains , les assignations , les res
criptions et les dépenses relatives à l'Assemblée
Nationale .
fse
ཀཎྜ 1 སྒྲ
5. Le Décret du 2 Janvier sur les
pensions sera exécuté suivant sa forme et
teneur . "
<<
6. Il sera sursis aux payemens de toutes
les autres dépenses , jusqu'à ce qu'elles
soient liquidées . "
Rij
( 364 )
"
7° . Et pour procéder à cette liquidation
, il sera nommé un Comité de douze
Membres , chargé spécialement de ce travail.
"

8°. Dans un mois au plus tard , les
Administrateurs des Départemens et autres
Ordonnateurs remettront des Etats certifiés
véritables des dépenses arriérées de leur Dé
partement. "
"
11.
9°. Les fournisseurs et entrepreneurs ,
qui auront des titres de créances , seront
tenus de les représenter à ce Comité pour
obtenir leur payement.
33
10°. Le Comité rendra compte à l'Assemblée
de chaque partie de la dette , à
mesure qu'elle aura été vérifiée , et soumettra
à son jugement celles qui pourroient
être contestées . »
11°. L'Assemblée avisera aux moyens
les plus prompts et les plus convenables
d'acquitter les créances dont la légitimité
sera reconnue. "
MM , Camus , de Montesquiou , Regnaud
et Gouttes avoient ouvert la discussion par
quelques remarques particulières ; M. Ræderer
venoit de faire adopter , par amendement
, l'avis de choisir dans le Comité des
Finances , les Membres du Comité de Liquidation
, lorsque M. le Comte de Mirabeau
a abordé la Tribune.
"
Il m'est impossible , s'est- il écrié , d'avoir
un dernier avis sur un Décret lu rapidement
, et inintelligible pour une grande
partie de l'Assemblée . Je ne comprends
qu'une chose , c'est qu'il renferme des inutilités
, et une étrange confusion de choses . "
Malgré tant de beaux plans , de grimoires
imposans , de chiffres respectables ,
<<
( 365 )
je ne crois pas qu'il existe un seul homme ,
pas même le premier Ministre des Finances ,
qui connoisse le montant et les élémens de
la dette . Comment suivre cette opération ,
tant que ces élémens ne seront pas découverts
? Je n'entends pas comment il sera possible
. de liquider les dépenses des Départemens
, avant de connoître ces dépenses .
Il faut un singulier oubli de la nature des
Départemens , pour vouloir que tous les
comptes, ceux de l'Inde , des Antilles , par
exemple , soient remis dans le délai d'un
mois . "
Notre objet principal , a répliqué M. Anson,
est de demander aux Ordonnateurs les détails
de l'arriéré ; détails qu'ils doivent tou
jours avoir sur le Bureau. Il est essentiel
pour l'ordre et l'économie des Finances
que ces dépenses arriérées soient séparées
des dépenses courantes , afin d'empêcher
les Ministres d'employer à la liquidation de
' ces premières , les fonds destinés pour 1790.
M. l'Abbé Maury : Pour mettre de
l'ordre dans les Finances , il faut prendre
une route absolument opposée à celle qu'ont
tenue les Ministres. Leur unique soin étoit
d'approcher la recette de la dépense ; vous
devez toujours subordonner la dépense à
la recette. "
"
Il est essentiel de répandre par torrent
la lumière , et de nommer un Comité pour
scruter , et produire au plus grand jour ,
tous les élémens de la dette publique .
Cette Motion a été aussitôt appuyée et
développée par M. de Casales .
Ce qui importe , a - t - il dit , c'est que
'P'on vérifie la dette publique ; c'est que l'on
découvre les causes qui , depuis 12 ans ,
Riij
( 366 )
l'ent augmentée de deux milliards. Les
Provinces vont se rassembler ; elles vous demanderont
compte de votre conduite. Leur
répondrez -vous , qu'environnés des Financiers
et des Créanciers de l'Etat , dont cette
Capitale abonde , vous n'avez pas osé vérifier
leurs créances ? Leur direz -vous que vous
ignorez la valeur des emprunts ; que vous
'en avez fait sans connoître les besoins de
l'Etat ? "}
Si yous êtes obligés d'augmenter les impôts
, vous répandrez avec profusion les derniers
efforts d'un Peuple qui se confie à
vous , entre les mains du premier qui se
dira le Créancier de l'Etat. " ( Ici les rumeurs
´et les interruptions ont commencé. La prévoyance
de l'Opinant a été interprétée
comme un appel à la révolte , et on l'appeloit
incendiaire , parce qu'il parloit de prévenir
un incendie. )
&
Que répondrez -vous à vos Commettans ,
a repris M. de Casalès , sans se déconcerter ,
ui forcer le ton ; 'que répondrez- vous lors
qu'ils vous diront que tous vos cahiers vous
défendoient de consentir ni impôt , ni emprunt
, avant d'avoir vérifié toutes les parties
de la dette publique ? Quant à moi , je
m'applaudis d'avoir rempli mon devoir , et
de vous avoir indiqué le vôtre . Si ma Motion
est rejetée , la honte et le blâme ne
flétriront que ceux qui l'auront repoussée .
Je propose de décréter que le travail du
Comité de liquidation soit de légitimer
les titres de chaque créance , de remonter
aux sources de la dette publique , et d'en
examiner les détails , afin de justifier la
confiance de la Nation. "
A peine ce Décret a- t - il été lu , que la
( 367 )
3
plus étrange division s'est élevée entre les
deux partis extrêmes de l'Assemblée . Le
premier applaudissant au courage de M. de
Casales , demandoit l'impression de sa Motion.
L'autre s'indignant de sa popularité ,
huoit l'Auteur , et s'élevoit contre lui avec
des cris perçans.
Ce contraste d'opinions ne rouloit peutêtre
que sur le sens du mot vérifier , appliqué
à la dette publique , ou sur le mode de
cette vérification .
C'est ce qu'a observé d'abord , avec la plus
: grande modération , M. de la Rochefoucauld,
en établissant la distinction entre la qualité
des sommes prêtées et leur emploi . Le Créan-
- cier d'un emprunt ne doit point souffrir de
la dilapidation faite par les Ministres ni
- perdre les fonds qu'il y a versés.
་་
rer ,
« Les dettes légitimes , a ajouté M. Roeden'ont
rien de commun avec les emprunts
usuraires que le Gouvernement s'est
permis frauduleusement. Le Projet du Co-
- mité ne concerne que les dettes reconnues.
. Il ne reste donc qu'à en constater la quotité.
M. le Curé Gouites a appuyé l'amendement
de M. de Cazalès , par des moyens
: également applicables à l'opinion du Comité
des Finances.
Il est temps , a -t - il dit , de pénétrer
dans le labyrinthe des opérations financieres.
J'ai appris que l'on multiplioit les efforts
pour renverser l'édifice de la liberté publique .
Les Financiers se réunissent aux ennemis de
l'Etat , pour enlever tout le numéraire. On
répand tous les jours les Requêtes les plus
incendiaires. L'agiotage conspire avec l'aristocratie
pour ruiner la France. Je demande
que tous les Créanciers soient tenus de re-
Riv
( 368 )
produire leurs titres , pour être soumis à la
plus scrupuleuse vérifiation . »
M. de Lameth. « La Motion de M. de
Cazalès paroît bonne dans son principe ; mais
elle seroit susceptible , dans ce moment 2
des plus grands inconvéniens ; retarder les
opérations de l'Assemblée ; jeter l'alarme
dans les familles ; prolonger la suspension
des paiemens ; faire souffrir les Créanciers
les plus légitimes de l'Etat. »
. Cependant elle témoigne une sollicitude
paternelle , digne de l'Assemblée ; elle a
pour motif, au moins apparent , de ménager
et de défendre les intérêts des Peuples ;
enfin , elle est susceptible d'utilité pour un
autre temps. On propose la question préalable
; je crois qu'il seroit impolitique de la
prononcer. Je demande seulement un ajour-
-nement indéfini .
M. de Mirabeau. « Le Projet de M. de
Cazalès ne me paroît offrir ni les inconvéniens
, ni les avantages qu'a remarqués
le Préopinant ; il feroit de notre Comité
une Chambre ardente et inquisitoriale .
qu'un Comité est nommé , il a des droits
à notre confiance. Ne lui faisons pas son
thême ; c'est à lui à régler son travail , et à
nous rendre compte de ses motifs. Sans vouloir
remonter jusqu'à l'origine des créances ,
ce qui seroit impossible , bornons - nous à
examiner les titres actuels.
"
Après plusieurs observations semblables ,
toujours plus animées , l'on a proposé à
grands cris que la discussion fût fermée . On
observera qu'on la fermoit sur ce même
Décret , déclaré presque inintelligible par
M. le Comte de Mirabeau , plein , suivant
lui , degrimoire et d'inutilités , dont la lecture
( 369 )
rapide ne lui permettoit pas de prendre un
avis , et qui , cependant , n'avoit pas été
relu. Violente opposition de la part des partisans
de l'opinion de M. de Cazalès. On s'agite
; plusieurs fois la Majorité se lève impétueusement
pour clore la discussion ; ensuite
, pour rejeter l'amendement de M. de
Cazalès , par le mot de guerre , il n'y a lieu
à délibérer ; toujours la délibération est
suspendue par les cris redoublés des Opposans
, qui se récrient contre l'influence du
Comité des Jacobins ( c'est le lieu où se
tiennent les Couférences et les Assemblées
particulières du Parti , que ses Antagonistes
appellent Enragé).
M. l'Abbé Maury est monté à la Tribune ;
nouvelles rumeurs. La clochette se perd dans
le tumulte , et une demi-heure dans le désordre.
M. l'Abbé Maury est obligé de descendre
; il se place au milieu de la Salle ,
entre le Bureau et la grande Tribune. Sa
voix est étouffée par les clameurs de ses
Adversaires , autant que par celles de ses
Partisans. Il se tourne d'un air menaçant ,
et aussitôt les deux Partis , d'un seul elan ,
se lèvent en criant. Le Président redouble
ses efforts , et l'Assemblée , comme honteuse
de l'effervescence où elle se trouve , reprend
subitement le calme. On renouvelle là lecture
du Projet de Décret . M. l'Abbé Maury
se saisit de la parole , et après avoir crié :
La discussion peut être fermée aux Jacobins ,
mais non pas ici , où elle n'a pas été ouverte....
Il continue :
« L'arriéré des Départemens ne fait pas
la trentième partie de la dette publique.
Vous avez pris , l'engagement de payer la
dette publique , et vous ne voulez pas la
Ry
( 370 )
*
"
"
.
connoître ! S'il y avoit ici quelqu'un qui osât
soutenir le contraire , ne seroit - il pas , des
ce moment , fitri dans l'opinion publiqué ?
Quoi ! lorsque nous avons mis les Créanciers
de l'Etat sous la sauve - garde de la loyauté
Françoise , on trouveroit étrange que nous
voulussions déchirer tout entier le voile ,
• qui , jusqu'à présent , a caché tant de déprédations!
"
Ces paroles peu mesurées raniment les
clameurs et l'impatience ; l'Orateur ajoute :
"
Je le demande à ces hommes à qui la
nature a refusé toute espèce de courage , "et
- qu'elle n'a dédommagés qu'en les douant , au
plus haut degré , du courage de la honte ;
qu'ils me répondent dans cette Assemblée !
"
Au même instant , cinq cents cris se sont
élevés , pour demander réparation de cette
injure , qu'on regardoit comme dirigée contre
la majeure partie de l'Assemblée.
Alors s'est élevée une nouvelle discussion
non moins orageuse que la précédente . L'Assemblée
, maîtresse de sa police , devoit sans
doute juger sévèrement M. l'Abbé Maury ;
mais quel instant pour se constituer en Tribunal!
M. le Président , perçant le tumulte , a
annoncé qu'un Membre faisoit la Motion
d'écrire aux Commettans de M. l'Abbé
Maury , pour les instruire de sa conduite et
les engager à le faire remplacer par son Suppléant
.
Cette Motion , contraire aux principes
mêmes de ceux qui l'appuyoient , et au Décret
de Pirrévocabilité des Députés , qu'ils
ont eux - mêmes prononcé , a engendré de
nouveaux débats .
8414
D'un côté , l'on demandoit l'Auteur : Nous
( 371 )
tous , s'écrioient les Opposans , en se levant
tous à - la -fois pour faire décréter , par leur
nombre , la Motion proposée.
M. l'Abbé Maury s'élance de nouveau
milieu de la Salle , demandant son Adversaire
, et l'appelant au combat.
Je ne crains pas de dire que c'est moi ,
a dit M. Guillaume. Les insultes faites à un
Corps doivent être repoussées et punies. 11
est du devoir de l'Assemblée de maintenir
le respect dû à ses Membres ; car , quel respect
aura- t-on pour les Lois , si l'on n'en a
pas pour le Législateur ? »
M. de Mirabeau. «En entendant prononcer
le mot d'exclusion contre un Membre de
cette Assemblée , j'ai pensé que c'étoit là
une grande question de droit public , et que
l'Assemblée ne pouvoit exclure un de ses
Membres .
"
Si l'injure qu'a proférée M. l'Abbé Maury
à la suite d'un rainement absurde , eût
été nominale , c'eût é une démence si impertinente
, qu'il faudroit le condamner au
supplice des fous. Mais je pense qu'il est
digne de pitié ; et comme cette injure a éte
la suite d'un excès d'emportement , peutêtre
involontaire , je me réduis à demander
qu'il soit censuré , et que la censure soit
mentionnée dans le Procès- verbal . »
M. l'Abbé Maury est monté à la Tribune.
pour se justifier. ( Plusieurs Membres vouloient
qu'il parlat à la Barre ) . Il a nié la
phrase qu'on lui reprochoit , en en présentant
une version nouvelle , qui n'en faisoit qu'une
maxime de morale . « J'ai retenu bien fidele .
ment ina phrase , a- t - il dit , parce que j'ai
prévu qu'on me la feroit répéter. Mes expressions
, d'ailleurs , ne peuvent blesser
R vj
( 372 )
l'Assemblée ; car il n'est aucun de ses Membres
qui puisse se regarder comme offensé.
Je vais plus loin , et je dis qu'un homme qui
improvise dans la Tribune , et qui est à
chaque instant interrompu par les hurlemens
de la rage , est assurément excusable pour
l'impropriété d'une expression . "
Les hurlemens de la rage ont produit un
nouveau tourbillon . L'un dénonce l'Opinant
sur des imprécations très - intelligibles; l'autre
les cite ; de troisièmes les interprètent ; le
Volcan fait éruption de toutes parts.
Dans un intervalle d'amortissement , M.de
Cazalès , en convenant des torts de M. PAbbé
Maury, a considéré son désaveu comme une
réparation. Aucune Loi , d'ailleurs , ne fixoit,
a-t- il ajouté , la peine d'un Membre qui troubloit
l'ordre de l'Assemblée. A ces raisons ,
M. de Cazalès a ajouté la demande très-judicieuse
d'un Réglement qui maintînt à l'avenir
la police de l'Assemblée .
M. d'Espremenil a ajouté que le sens des
paroles étant douteux , il devoit être interprété
en faveur de l'Accusé , et que le doute
étant certain sur ce qui regardoit la phrase
additionnelle qu'ils se lèvent et me répon
dentdans cette Assemblée , elle ne pouvoit servir
au Jugement. Cette opinion a été réfutée
très-fortement , entr'autres par M. Ræderer.
Nos Lecteurs en ont surement assez , et
nous nous hâtons de leur apprendre que
Ja Majorité s'est rangée à l'avis de M. de
Mirabeau.
Le Décret du Comité des Finances a été
immédiatement après relu et adopté.
Un incident , non moins étrange que les
scènes précédentes , a occupé le reste de la
Séance. Le 8 Octobre , le Châtelet avoit
( 373 )
rendu un Décret de prise - de - corps contre le
sieur Marat , Auteur d'une Feuille vendue
à la main , et intitulée l'Ami du Peuple. On
avoit sursis à l'exécution du Décret ; de nouveaux
excès , de nouvelles diatribes diffamatoires
du zèle du sieur Marat , l'avoient fait
mettre à exécution le jour même ; mais le
District des Cordeliers , ayant pris ce Folliculaire
sous sa sauve- garde , une Députation
de ce District est venue réclamer contre
ce Décret , comme étant contraire à la nouvelle
Loi Criminelle . Elle a ajouté que le
District avoit constitué cinq Viseurs des Déerets
de prise- de- corps sur son empire , afin
de mettre les Citoyens à l'abri des ordres
arbitraires .
M. Reubell a trouvé cette conduite trèslégitime
; MM. la Chèze , Goupil de Préfeln
et de Cazalès ont été moins indulgens , et
'sur l'avis de M. le Chapelier , l'Assemblée a
résolu ce qui suit :
10
་ ་
a
་ ་
་་ L'Assemblée Nationale décrète que son
Président écrira au District des Cordeliers
, pour l'avertir qu'il se méprend sur
les principes qui intéressent la Société ;
que les Jugemens rendus par les Tribunaux
doivent être exécutés ; que personne
" ne peut y porter obstacle , et qu'ainsi la
Délibération que le District a prise , de
mettre un visa sur les Jugemens portant
Décret de prise - de - corps , qui doivent
- s'exécuter dans l'étendue de son territoire ,
« a , contre son intention , l'effet de blesser
l'ordre public ,et de renverser les principes."
« L'Assemblee Nationale attend du patriotisme
du District des Cordeliers , qu'il
aidera l'exécution de ses Décrets , loin d'y
porter obstacle. »
་ ་
"
"
10
"
"
44
( 374 )
Do SAMEDI 23 JANVIER .
A la lecture du Procès-verbal , M. Duport
a renouvelé la demande d'un ' Règlement de
Police , faite hier par M. de Cazalès . On a
arrêté de charger un Comité , de quatre personnes
, de rédiger ce Règlement de Police ,
où l'on déterminera les censures à infliger
aux Membres qui manqueroient à l'ordre et
au respect de l'Assemblée ( 1) .
(1) Rien n'est plus sage que ce Décret ;
mais ce n'est pas le tout de faire un Règlement
, il faut encore en maintenir l'observation.
L'Assemblée est arrivée à six mois d'existence
; elle s'étoit déja imposé des règles ,
qui ont fléchi souvent devant l'impétuosité
des opinions. Si le Président n'est pas armé
d'une grande autorité , on sera de nouveau
témoin de son impuissance à faire respecter
l'ordre. Qu'on nous permette , au risque de
déplaire à certains enthousiastes , de citer
l'usage du Parlement d'Angleterre , où la
chaleur la plus extrême dans les débats , n'amène
jamais le trouble dont nous avons vu ici
de fréquens exemples. Le premier Membre
qui en interrompt un autre , qui usurpe la
parole , qui manque à l'Assemblée , qui désobéit
à l'Orateur de la Chambre , est rappelé
à l'ordre. S'il ne s'y soumet pas sur - lechamp
, l'Orateur lui répète l'intimation ;
récidive - t - il ? il est mis à la barre , et l'Orateur
requiert que la Chambre prononce sur
sa conduite. On a vu des Membres envoyés
à la Tour pour avoir manqué à la police de
l'Assemblée. Qui assure l'inviolable exécution
de ces règles nécessaires ? le respect dont
( 375 )
4
M. le Président a fait lecture de la réponse
de M. d'Albert de Ríoms , à la lettre qui lui
avoit été adressée par les ordres de l'Assem
blée. M. d'Albert témoigne sa reconnoissance ,
et oublie ses ressentimens . S'il rappelle qu'il
y avoit un délit constaté , il respecte les motifs
qui ont absous les coupables . Il exprime
ses voeux pour le bonheur de la France et
pour la paix , et offre jusqu'à la dernière
goutte de son sang pour la defendre .
On a poursuivi l'examen des contestations
sur la division du royaume. Le Département
de Toulouse , dont cette ville sera le cheflieu
, se divisera en huit Districts . La ville
l'Orateur est investi. A l'autorité de sa place,
il joint celle d'opinion et de confiance. On
n'élève jamais à cette dignité que des hom- .
mes d'expérience , très-versés dans tous les
détails des Règlemens , et dont les qualités
long - temps éprouvées , la considération personnelle
, la probité politique , ( car , quoi
qu'en disent les méchans , il y a une probité
politique ) , garantissent le choix de la Chambre
. Mais l'on sent bien que tous ces avantages
sont incompatibles avec l'amovibilité.
Il seroit miraculeux de trouver tous les quinze
jours un homme different , propre à des fonctions
si delicates et si difficiles. La nature prodigue
-t - elle de pareilles facultés ? Les Communes
Angloises ne se privent pas ainsi du fruit
de l'expérience qu'acquiert l'Orateur
l'exercice de ses fonctions;et si elles voyoient à
leur tête de nouveaux visages deux fois par
mois , leur Chef amovible perdroit bientôt
cette autorité d'opinion et de confiance , sans
laquelle toutes les autorités sont illusoires .
, par
( 376
) de Grenade sera le chef-lieu d'un de ces
Districts ; Beaumont en aura le Tribunal .
M. Pérès de Lagesse , Député de Riviere-
Verdun , a réclamé avec force en faveur de
Verdun , capitale du Pays , chef- lieu du
Bailliage , et qui sembloit mériter encore la
preference sous les rapports d'étendue , de
population, de contribution directe. Nonobstant
ces raisons puissantes , on a suivi l'avis
du Comité .
Le Département du Bas-Limousin , dont
Tulles est le chef- lieu , sera divisé en quatre
Districts.
La Roche-Bernard sera enclavée dans le
Département de Vannes ; Château - Briand
dans celui de Nantes ; et Rédon dans celui
de Rennes.
M. Anson a proposé le Décret suivant , au
nom du Comité des Financés.
" 1º. Les Contribuables aux décimes pour
l'année 1789 , les acquitteront , en entier
entre les mains des Receveurs des décimes.
"
" 2 °. Les Collecteurs et autres préposés
à la recette des impositions ordinaires de
1789 , seront tenus de recevoir pour comptant
les quittances des sommes payées par
les Contribuables aux decimes , pour la
moitié desdites décimes de l'année 1789. "
« 3°. Si le montant de la moitie des décimes
de l'année 1789 , excédoit le montant
de l'imposition ordinaire des six derniers
mois de ladite année , les quittances
de cette moitié des décimes ne seroient reçues
que jusqu'à la concurrence du montant
desdites impositions .
"
M. le Curé de Souppes a nié que les décimes
fussent représentatives des vingtièmes ,
( 377 )
comme l'avoit observé le Rapporteur ; elles
étoient destinées à former l'intérêt des sommes
empruntées pour le don gratuit , à couvrir
les frais de gestion des Chambres Ecclésiastiques
, et de l'Assemblée générale du
Clergé.
J'ai vérifié , a ajoute l'Opinant , que les
Chanoines de Sens , à 100 louis de revenu ,
payent quatorze liv . chacun ; tandis que moi ,
Curé à portion congrue , je suis imposé à
79 liv.
" Deux intérêts m'obligent à vous entretenir
sur la question agitée , a dit M. l'Abbé de
Montesquiou , celui des rentiers du Clergé et
celui de feu le Clergé lui- même. Ses créanciers
sont des pères de famille , en général
peu fortunés , et qui ont placé leurs fonds à
un très-modique intérêt ; ils souffriroient plus
que tous autres , s'ils éprouvoient quelque
suspension. Il y a en outre sur les impositions
du Clergé , un grand nombre de pensions de
pure bienfaisance , desquelles dépend l'existence
de plusieurs individus , et dont nous
sommes forcés de suspendre les payemens. "
"
C'est pour la dernière fois que vous
entendez parler du Clergé ; et vous savez
que chez les Anciens , les paroles des agonisans
avoient quelque chose de sacré. Je
demande qu'on maintienne l'acquittement
des décimes , non- seulement pour la dette ,
mais encore pour les objets de bienfai
sance . »
Après plusieurs autres observations peu
intéressantes , le Décret a été adopté ; ainsi
que le suivant, proposé immédiatement après
par M. Anson , et dont l'objet est de statuer ,
que les Jeudis de chaque semaine seroient
employés à entendre les Rapports des Co(
378 )
mités des Domaines Ecclésiastiques et des
Droits Féodaux , afin qu'ils pussent indiquer
la somme des fonds nécessaires aux dépenses
du Culte , la nature des biens Domaniaux
et Ecclésiastiques qui peuvent être
mis en vente , et le taux du rachat des
cens et droits fonciers dus au Domaine et
à l'Eglise.
"
Sur la Motion de M. de Casalès , on a
ordonné l'impression et la distribution des
Rapports de ces Comités , afin qu'ils fussent
prononcés.
DU SAMEDI 23 JANVIER. SÉANCE DU
SOIR.
A l'instant où M. l'Abbé Maury , au nom
de la Commission des Rapports , alloit faire
celui de l'affaire du Prévôt de Marseille ,
une partie de l'Assemblée a rappelé au Président
qu'il avoit à notifier au Rapporteur
le Décret de censure , rendu la veille contre
lui. Cette interpellation à d'abord occasionné
un grand tumulte , plusieurs Députés soutenant
que le Décret formoit la Censure
même. M. l'Abbé Maury a calmé cette effervescence
, en demandant lui-même , par
l'organe de M. Lawye , la lecture du Déeret
; la pluralité l'a ainsi décidé ; la lecture
s'est faite , et n'a pas été entendue au
milieu d'un brouhaha général , et des applaudissemens
des Galeries , parties intégrantes
de l'Assemblée Nationale , ainsi que
nous l'avons observé plus d'une fois , et qui
sans doute , ou se regardent aussi comme
les Représentans de la France , ou croient
assister à la Comédie Italienne.
M. P'Abbé Maury a fait ensuite le Rapport
de l'affaire de Marseille , affaire graye
( 379 )
+
sous toutes ses faces , et dont nous parlerons
plus amplement la semaine prochaine.
Sur l'examen des pièces , le Comité a conclu
à annuller le Décret rendu le 8 Décembre
contre le Prévôt de Marseille , à déclarer
celui - ci exempt de toute inculpation , et à
suivre les procédures commencées jusqu'à
parfait jugement. La discussion de ce Rapport
est ajournée à Mardi soir ; vu la nature
des intérêts qui y sont impliqués , tout
annonce que cette Séance sera très- orageuse.
SUPPLÉMENT A L'ASSEMBLÉE
NATIONALE.
Gin a réclamé plusieurs fois , et M.
l'Abbé Syeyes vient de proposer une
Loi sur la Liberté de la presse , dans
l'instant où les Lois de la plus facile
-exécution sont impuissantes ou endormies.
Il n'en est aucune , même au
milieu du calme public , dont il soit
plus embarrassant de prévenir l'insuffisance
, que celle des Edits contre les
Libelles .
M. l'Abbé Sreyes annonce seulement
une Loi provisoire . On observera qu'une
-Loi provisoire et une Loi non réprimante
sont malheureusement synonymes
, sur tout à l'époque où toutes les
-Autorités chancèlent. Le provisoire indique
l'incertitude du Législateur , la
défiance de sa sagesse , de la sainteté de
sa décision , de l'obéissance qu'il attend.
( 380 )
Le Public , et surtout les méchans ,
pénètrent bien vîte ces sentimens ; l'exécuteur
de la Loi les partage , le crime
s'en prévaut , et se regarde comme à
moitié sûr de l'impunité. Il me semble,
d'ailleurs , que la Liberté de la presse et
le châtiment de ses excès , reposent sur
des principes immuables , avec lesquels
il est dangereux de composer , et dont
le Législateur doit fixer invariablement
l'application , en laissant à la Police le
soin d'en pallier là rigidité , dans des
circonstances trop menaçantes.
Opposer en ce moment une Loi aux
Libelles , c'est peut-être combattre un
Ouragan avec une feuille de papier. On
ne trouve dans le Règlement de M. l'Abbé
Syeyes rien qui soutienne l'espoir de son
efficacité ; et par le malheur des temps ,
le plus lâche des délits semble plus fort
que l'action même du Législateur.
Un esprit aussi pénétrant , aussi réfléchi
que celui de M. l'Abbé Syeyes ,
ne pouvoit laisser échapper les vrais
principes de la Liberté de la presse : tel
est l'empire universel d'une raison juste ,
qu'il s'est rencontré avec les maximes
de Blackstone , de Hume , de Delolme ,
de tous les Publicistes dont l'Europe
respecte l'opinion .
« La Liberté de la presse , dit Black-
* stone, est essentielle à tout Etat libre.
Chaque Citoyen a le droit incontestable
de publier tout ce qui lui plaît .
( 381 )
« L'en empêcher par la censure , ou de
<< telle autre manière , seroit une infrac
tion de la Liberté ; car celle de la
presse est permise , parce qu'elle n'est
« pas défendue ; et elle n'est pas défendue
, parce qu'elle est l'exercice d'un
droit naturel. »
Mais l'usage d'un droit n'en légitime
pas l'abus. Chacun peut avoir des poisons
dans sa cassette ; mais il ne lui est pas
permis de les vendre pour des cordiaux .
On doit considérer l'usage de la presse
comme celui d'un fusil qui sert à des
emplois utiles ou innocens. Devient - il
l'arme d'un assassin ? la Justice poursuit
le meurtre . Ainsi , tout Ecrivain,
Anglois est sûr de son indépendance ; il
ne l'est pas de l'impunité , et il répond
d'un Libelle , comme de tout autre délit ,
pardevant des Juges neutres ; savoir , le
Tribunal de ses Pairs .
En exposant ces faits , il y a un an ,
dans l'analyse de l'ouvrage de M. Delolme
, j'ajoutai que la Liberté de la
Presse avoit déféré au Peuple le pouvoir
censorial. Les actions et les opi--
nions , les abus et les projets lui sont
exposés ; son Tribunal examine et juge.
Sublime prérogative , mais digne seulement
d'appartenir à toute Nation, qui ,
avec l'autorité des Censeurs , sait en
conserver les vertus , qui ne se laisse
ni séduire par les flatteries , ni tromper
( 382 )

par l'hypocrite démonstration de l'amour
de ses intérêts , ni égarer par les
fureurs des factions ! Plus ce ministère
censorial est utile et glorieux , plus il
importe d'en purifier les organes , et
de prévenir l'avilissement où l'habitude
de mentir au Public le plongeroit . La
licence d'une part , l'inflexibilité des
Lois qui la punissent , et l'horreur qu'un
Peuple libre a pour les excès de la liberté
qui le ramènent à la tyrannie ,
ont produit en Angleterre , sur les
Ecrits diffamatoires , une raison pu
blique. Rien n'égale le mépris qu'on y
porte au mensonge et à l'injustice , la
flétrissure immédiate qu'y rencontre le
ealomniateur , la réprobation éclairée
qui y punit les opinions dangereuses .
Tels sont les principes , tels sont les
effets de la Liberté de la presse en Angleterre
.
Cependant M. l'Abbé Syeyes promet
une Loi plus parfaite encore , la plus
parfaite qui existe . Assurément on seroit
tenté de le croire sur la parole d'un Esprit
supérieur , s'il étoit permis , en matière
de Législation , de reconnoître, sans
examen , même une autorité de poids:
L'Auteur a pris des Anglois le juge
ment des Libelles par Jurés , la récusation
péremptoire de dix Jurés sur vingt
accordée à l'Accusé , le plaids sur l'application
de la Loi , et la plupart des
dispositions relatives à la responsabilité.
( 383 )
Il s'est écarté de cette Jurisprudence
étrangère , en plusieurs points : quelques
-unes de ces innovations me paroissent
dangereuses , et j'aurai eu tort
de les relever , si je reste seul à les improuver.
Je ne parlerai pas de l'indétermination
du délit , dans le premier article. L'Auteur
a répondu d'avance que la décision
des Jurés sur le fait remédieroit à tout ;
mais c'est déja un mal que cet arbitraire
laissé à leur discrétion , mal dont on a
de fréquentes preuves en Angleterre
quoique les Jurés n'y soient pas nommés
, comme ils le sont par le Projet
de Loi Françoise.
Je ne parlerai pas de l'omission , essentielle
selon moi , des Ecrits scandaleux
contre les lois , qu'il est légal de discuter
, et punissable d'outrager ; ni de
celle des Ecrits qui tendent à empêcher
l'exécution des Lois , ni des offenses
graves à des Souverains Etrangers , dont
Le Droit des Gens rend la personne inviolable.
Je ne parlerai pas des délits , commis la
plume à la main , contre la Religion , ou du
moins contre la Religion naturelle que
les Barbares respectent , et dont le mépris
est regardé par la Loi proposée ,
comme n'intéressant pas l'ordre public ,
.puisqu'elle garde le silence à ce sujet .
Je ne ferai remarquer ni la sévérité
avec laquelle les Anglois traitent les
( 384 )
Libelles contre les Magistrats , et contre
tout Ministère de confiance , dont l'opinion
fonde la force , ainsi que la sécurité
publique .
Je ne demanderai pas si l'inviolabilité
de la Personne du Roi , ne dicte pas
une plus grande sévérité contre les outrages
faits à l'honneur de la Reine et
de l'Héritier du Trône , qu'on ne peut
séparer , à cet égard , de la Personne du
Rui lui-même.
Je ne demanderai pas enfin , si cette
Loi est complète , précise , garantie de
l'arbitraire. Deux de ses clauses fixent
plus particulièrement l'attention.
M. l'Abbé Syeyes qualifie de Denonciateur,
celui qui se permet des
inculpations graves contre un Particulier
, et il le punit comme calomniateur
si la calomnie est jugée. Si le fait imputé
est déshonorant , ses Editeurs , suivant
le Projet , seront condamnés à une
amende , dans le cas où ils ne pour
roient pas administrer la preuve du
fait.
Ces deux paragraphes rayent de la liste
des délits , le crime de diffamation , ce
crime le plus infâme de tous , produit
de la haine et de la lâcheté , d'autant
plus exécrable qu'il se commet sans
péril , et que la presse meurtrière propage
en tous lieux , en quelques jours ,
le déshonneur d'un homme et sa mort
çivile,
Cette
( 335 )
Cette définition , je l'appliqué à la
diffamation , que je ne confonds pas
avec la calomnie . Tous les siècles , tous
les Etats , toutes les Lois , tous les Publicistes
ont proscrit la première, comme
la seconde ; à plus forte raison ont-ils
proscrit cette diffamation solennelle ,
qu'on entend aujourd'hui faire plaider
en public devant les Tribunaux . Justifions
la sagesse des Nations ; ce n'est
pas une tâche difficile.
Personne n'a le droit d'offenser son
semblable ; personne n'a le droit de venger
ses injures personnelles , d'exercer
impunément ses inimitiés , ni de frapper
le Citoyen qui existe sous le bouclier
de la Loi. A quel titre donc seroit- il
permis à un scélérat , ou à un homme
passionné , d'en diffamer un autre ? La
Société a-t- elle remis au premier Libelliste
le privilége d'imprimer sur qui que
ce soit une flétrissure? Pourquoi a -t-on
consacré une Partie publique , si choque
Particulier s'est réservé d'en faire les
fonctions ? Quoi ! les Tribunaux , après
une longue procédure , balanceront encore
à prononcer le déshonneur d'un
Citoyen , et il sera licite au premier brigand
qui sait l'orthographe d'entacher
un horume , une famille , une communauté
domestique !
Quelle Liberté , bon Dieu ! et quelle
Stque celle où le poignard impuni
N°. 3. Janvier 1790.
( 386 )
de la diffamation feroit prendre chaque
jour celui du meurtre !
Ah ! ces Anglois , dont chaque institution
fait naître parmi nous le sourire
du mépris , ou la rhétorique d'une déclamation
, ont pensé plus socialement.
Ils poursuivent , ils punissent ces Libelles
diffamatoires , que Sénèque appeloit
Libelli contumeliosi , comme faisant
brêche à lapaixpublique , comme provocations
hostiles à l'inviolabilité du Citoyen
, comme germes du désordre , des
vengeances , des querelles sanglantes , des
assassinats . Aussi jamais n'admet- on dans
leurs Tribunaux la preuve de la calomnie
, ou de la diffamation ; excepté en
matière civile , lorsque l'Offensé poursait
des dommages et intérêts.
En effet , et le principe est inviolable ,
la diffamation est un délit , un empoisonnement
la plume à la main que
l'accusation porte ou non sur un fait
vrai , nul n'a le droit d'en dénoncer un
autre au Public . Si le fait intéresse l'ordre
et la Société , c'est à la Partie publique
à qui il faut en livrer la révélation ; si
l'accusation est seulement déshonorante ,
nul n'a le droit d'être l'interprète public
du secret d'un déshonneur particulier ;
ce seroit empiéter sur la Police et sur les
Tribunaux ; ce seroit mettre à leur place
toutes les passions , et livrer leur balance
à la malignité.
Admettre en justification la preuve
( 387 )
d'une inculpation diffamatoire , ce n'est
autre chose que doubler , qu'autoriser
la diffamation . Qui de vous pensera sans
frémir , que s'il plaît à un de vos ennemis
d'imprimer que votre femme est
adultère , ou votre père un concussionnaire
, vous serez traîné devant un Tribunal
poury voir constater votre infamie
domestique , oupour être enlacé dans les
perfidies de la chicane , de manière à
sortir de l'Audience déshonoré , ou suspect
tout au moins aux yeux de la maignité
publique ?
Et qu'on ne se sépare point de cette
triste vérité ; c'est que dans les cas de
diffamation , et encore plus de diffamation
plaidée , l'innocence n'échappe pas sans
tache à cette épreuve. La méchanceté
tient compte du plus léger soupçon ; elle
entrelace son fer empoisonné aux feuilles
de la Procédure ; les plus foibles indices
lui servent de preuves , et il n'est pas
besoin de preuves contre soi pour recevoir
le déshonneur.
J'abandonne cette doctrine et celle de
M. l'Abbé Syeyes , à toutes les familles ,
à tous les gens d'honneur , à tous les
hommes vertueux. C'est eux que la Loi
menace ; tous les méchans y applaudiront;
iis tromperont ainsi les intentions
' un Philosophe , qui surement n'a pas
prévu les dangers que nous venons de
développer.
Le paragraphe suivant concerne les in-

Sij
( 388 )
culpations contre des Personnes publiques
, relatives à des abus de pouvoir , ou
àdes délits anti- Nationaux, Jesuis loin de
disputer la nécessité d'un pareil usage de la
Liberté de la presse ; mais j'en trouve l'abus
, abus dont on ne mesure pas assez le
danger , même pour l'intérêt public et
l'honneur du Gouvernement ; j'en trouve
l'abus , dis- je , singulièrement prévenu par
le Projet . On y défère aux Juges l'examen
de ces accusations , et le droit de les
déclarer calomnieuses. Des Juges ordinaires,
investis du Privilége de prononcer
sur des accusations imprimées contre les
Ministres , pour crimes d'Etat ! Et quelle
sera donc la fonction du Tribunal Suprême
quelconque , auquel le Législateur
doit remettre le Jugement des délits
de cette nature ?
En Angleterre , un Folliculaire , un
misérable affamé calomniera un Ministre
pour un schelling. Le Ministre le mé
prisera et fera bien ; mais s'il rend plainte,
le Banc du Roi s'arrogera-t - il les droits
de la Cour des Pairs , devant laquelle se
pousuivent les impeachmens , et prendra-
t-il sur lui de juger des accusations ,
réservées à cette Haute- Cour de Justice ?
Non , sans doute ; il présumera la calomie,
ilpunira la diffamation ; car le silence
des Communes, Accusateur public , légal
en pareil cas , l'y autorise pleinement .
Je n'ai pas besoin d'avertir que dans
ces réflexions , ainsi que dans celles qui
1
( 389 )
précèdent , j'exclus le cas de notoriété
publique. Lorsqu'un homme est diffamé
par tout le monde , accusé d'un délit ou
d'une infamie , généralement reconnu ,
sa plainte tombe d'elle-même ; la voix
publique devient alors le Libelle , et c'est
elle qu'il doit poursuivre ou éclairer.
Dans la formation de ses Jurés , M.
l'Abbé Syeyes les choisit parmi les Auteurs
, apparemment comme Pairs de
l'Accusé . Ce genre de parité entraîne des
conséquences importantes. M. Syeyes
prend ici les Confrères pour les Pairs;
ce sont deux classes bien différentes . M.
l'Abbé Syeyes est le Collègue des Députés
Nationaux , il est le Pair de tous les
hommes de sa condition , ou , pour éviter
le stupide reproche d'Aristocratie ,
le Pair de ceux qui , par leur éducation ,
leur état , leur fortune dans la Société ,
y tiennent le même rang que lui ; et
dans un sens général , tous les hommes
sont Pairs . En admettant l'institution
des Jurés , jamais les Anglois n'entendirent
les choisir dans la profession de
l'Accusé ; la raison en est sensible.
Nos Collègues , nos Copfrères , ne sont
pas toujours nos égaux, ni par conséquent
nos Pairs. Ce choix par professions blesseroit
l'impartialité, en influant sur les sentimens
des Jurés . Nous retrouverions parmi
eux l'esprit de confraternité , l'esprit de rivalité
, et l'esprit de jalousie , incompaibles
avec celle de Juge ; celui - ci doit
Siij
( 390 )
Atre parfaitement Leatre , et n'avoir de
commun avec l'Accusé que la condition
, ou les rapports d'Etat civil. Si
M. F'Abbé Syeyes a cru perfectionner
ainsi la Loi Angloise , je crains que son
zèle ne lui ait fait manquer le but , et
il n'est pas rare que l'Optimisme idéal
conduise à des résultats fàcheux d'expérience
, parce qu'à force d'exagérer
par abstraction les avantages d'une Loi ,
il s'en déguise les inconvéniens.
Moins que dans tout autre état , on
trouveroit cette parité entre les Auteurs.
Assurément Montesquieu n'étoit
pas le Pair de Chevrier. Il est
d'ailleurs , peu de professions où les
pessions soyent plus exaltées , les rivalités
plus dangereuses , les inimitiés plus
violentes ; les Auteurs , en général , sont
plus propres à rendre des oracles que
des Sentences. Si l'on choisit les Jurés
parmi les Ecrivains de mérite et de
probité , ne seront- ils pas tentés d'honorer
leur Corps par la sévérité de leurs
décisions? Si des Ecrivains suspects et
incendiaires forment le Tribunal , y aurat-
il jamais un Coupable ? Et l'esprit de
Corps n'influera-t -il pas différemment
sur la neutralité des uns et des autres ?
Dans les circonstances actuelles , par
exemple , peut- on légitimement les supposer
bien impartiaux ?
Ce n'est pas le tout d'être homme en
Angleterre pour devenir Juré. La Loi
1
( 391 )
exige un Citoyen responsable , d'une réputation
intacte , Propriétaire de dix
livres sterling de revenu territorial , ou
en immeubles. Et . qui confieroit avec
sécurité sa fortune , son honneur , sa
vie , à celui que les manoeuvres de la
haine pourroient corrompre si facilement?
On suborneroit bientôt des Jurés ,
comme on suborne des témoins .
La meilleure sauve-garde de la Liberté
de la presse , le plus efficace préservatif
de son déréglement , c'est la morale des
Auteurs ; non pas la morale qu'on parle
ou qu'on imprime , mais celle qu'on
pratique ; le respect religieux de la vérité
, l'honneur , l'habitude de la décence ,
et cette terreur utile qui devroit saisir
tout homme de bien , lorsque sa plume
va afficher une accusation , ou répandre
un systême . Point de milieu : exercée
par des scélérats , la Liberté de la presse
devient l'opprobre et le fléau de la Société
; elle en est la consolatrice et
l'Ange tutélaire , quand elle est l'instrument
d'un Génie vertueux .
Lettres - Patentes du Roi , du 14 Janvier 1790 ,
sur un Décret de l'Assemblée Nationale ,
qui ordonnent la Convocation des Assemblées
, pour la composition des Municipa- .
tités .
Idem , du mois de Janvier 1790 , sur les
Décrets de l'Assemblée Nationale des 19,
e 21 Décembre 1789 , concernant la Caisse
( 392 )
d'Escompte , et portant Établissement d'une
Caisse de l'Extraordinaire.
Proclamation du Roi , du 14 Janvier 1790,
concernant les Déclarations pour la Contribution
Patriotique.
L'Information du Procès de M. le Baron
de Besenval a été reprise , et continuée sans
interruption. CENT SOIXANTE DIX - HUIT
TÉMOINS SONT DÉJA ENTENDUS , et M.
de Besenval n'est ni libre , ni jugé. Depuis
six mois , il est emprisonné sans Décret.
Je le dis hardiment , il n'est pas un Tribunal
en Europe , qui , après avoir ouï ceut
témoins dans l'information d'une plainte
criminelle , sans qu'aucun d'eux pût la justifier
, se crût autorisé à résister plus longtemps
à une semblable épreuve d'innocence
; mais le Châtelet ne produit pas les
témoins ; il est obligé de recevoir et d'entendre
tous ceux qu'on lui présente. Tel est
le caractère de cette poursuite infatigable ,
qu'à mesure qu'une série de témoins est
épuisée , sans charger l'Accusé , une seconde
lui succède , puis une troisième , puis une
quatrieme , tant que l'espérance de trouver
un coupable , reste trompée par les dépositions.
C'est ainsi qu'on est arrivé à faire té--
moigner 178 personnes , dont à peine 60 ont
déposé sur quelques -uns des faits de la
Plainte , dont pas un seul n'a inculpé directement
et nominativement M. de Besenval ,
dont la plupart n'ont annoncé que le chagrin
d'être détournés de leurs affaires pour
venir parler de ce qu'ils ignorent , ou que des
éloges de l'Accusé , ou que des rapports absolument
étrangers à l'accusation. Le concours
de deux témoins suffit pour une cou(
393 )
damnation , et celui de 178 témoins à décharge
ne suffit pas aujourd'hui pour proclamer
l'innocence d'un Accusé ! Et parmi
ceux qui poursuivent ce dernier systême ,
il s'en trouve qui ont écrit des volumes contre
les abus de la Jurisprudence criminelle !
Les Defenseurs de M. de Besenval et de
M. Augeard , ainsi qu'une foule de Citoyens ,
ont témoigné leur étonnement de voir le Comité
des Recherches de la Ville , réunir aux
fonctions de dénonciateur celles de Partie , et
de Partie publique. A l'audience même , il
a été accusé publiquement d'aller à la découverte
des témoins , et voici à quelle occasion.
Un sieur Grozier , Employé des Fermes,
appelé en déposition le 21 de ce mois ,
déclara qu'il ne savoit rien , mais qu'aujour
d'hui , en venant au Châtelet pour déposer ,
il avoit rencontré dans la salle d'Audience
un Quidam , qui lui avoit dit de dire que
M. le Prince de Lambese et M. de Besenval
avoient pris gite à Seres , chez. madame
Gautier , Aubergiste , qui sans doute savoit
quelque chose.
A cette inconcevable déposition , M. de
Besenval prit la parole , et dit aux Juges ;
<<
Il est bien étonnant qu'un témoin vienne
déposer d'un fait qui lui est suggéré par un
particulier à lui inconnu , et qu'il a rencontré
dans une salle d'Audience ; on a dû remarquer
que toutes les dépositions faites
jusqu'à present , avoient été suggérées par des
gens dont le Ministère étoit uniquement de
dénoncer , non de demander aux témoins ce
qu'ils avoient à dire , ou en leur insinuant ce
qu'ils pourroient dire. M. Bailly a désavoué
indirectement , lors de sa déposition , les prétendaes
lettres signées de lui , avec lesquelles
( 394 )
"
on aroit fait ces recherches inquisitoriales ;
lui , Baron de Besenval , est la victime de
toutes ces menées , et il devient aussi fatigant
pour le Public et les Juges que pour
lui , d'entendre une répétition continuelle de
près de 178 témoins , disant tous : Je ne sais
rien , on m'a dit , on m'a dit de dire etc.
Cette manière d'agir , de la part des denonciateurs
, n'est pas loyale ; pourquoi je prie
le Juge de faire déclarer comment le deposant
à fait connoissance du témoin , par
quel hasard il a lié conversation avec lui ,
d'indiquer son signalement et ceux de MM.
les Grenadiers , qui , selon le témoin , étoient
présens à cette conversation ; plus , d'inviter
ces derniers à rendre hommage à la vérité :
déclarant que lui , Besenval, dénonce à la
Justice toutes ces prévarications .
D
Le témoin a désigné son informateur par
son vêtement , et a rétracté sa premiere assertion
, que l'informateur lui avoit dit de
faire telle déposition : seulement , il avoit entendu
la conversation du Quidam avec les
Grenadiers telle qu'il l'avoit rendue . Les
Grenadiers interpelles ont nié d'avoir causé
avec le Quidam qu'ils avoient yu. M. Bourdois
de la Motte , leur Capitaine , en repoussant
toute participation à une conversation si
odieuse , a demandé acte de leur déclaration ;
elle a été consignée dans le Proces-verbal .
M. Boucher d'Argis a rendu hommage à la
loyauté de ces gens d'honneur , et M. de
Besenral leur a témoigné sa reconnoissance .
Vendredi 22 , on entendit 15 témoins , aussi
inutiles que les précédens .
Nous donnerons la semaine prochaine
le sommaire du Procès de M. de Favras,
}
( 395 )
griévement chargé par plusieurs témoins ,
auxquels il est accusé d'avoir communiqué
son Projet . On l'a déia confrenté à
la plupart il va faire paroître un Mémoire
justificatif , et l'on présume que
cette aflaire ne sera pas de longue duréc .
Depuis quelques mois , le sieur Marat faisoit
vendre à la main une feuille intitulée
l'Amidu Peuple. Cet ami du Peuple n'étoit pas
celui du genre humain , ni des lois conservatrices
de la sureté publique et particulière."
Chacun de ses Numéros , à l'eau- de -vie , dé.
noncoit des criminels de lèze -nation et des
complots contre la liberté. Il avoit contribué,
et s'en est glorifié depuis , aux affreuses
scènes de Versailies du 5 et 6 octobre ; Aristocrates
et Ministres , Députés et Chefs Militaires
; la Noblesse , le Clergé , l'Assemblée
Nationale , la Commune , le Châtelet avoient
été par lui dénoncés , proscrits , livrés à la
vengeance de la multitude. Au mois d'octo
bre , le Châtelet rendit un Décret de prisede-
corps contre ce Monsieur le District
des Cordeliers prit M. Marat sous sa sauvegarde
, et M. Marat continua ses diffamatious.
Bientôt M. de Besenyal et ses Juges
tombèrent sous sa plume : il déchira l'Accusé,
il déchira M. Boucher d'Argis , et par la popularité
de sa feuille , échauffa les furieux qui
menaçoient le Châtelet , il y a 15 jours . M
Boucher d'Argis , le plus respectable et le
plus intègre des Magistrats , porta plainte
à la Commune de cet outrage , fait aux lois
et au tribunal comme à sa personne. La
Commune ordonna au Procureur- Syndic de
dénoncer les Feuilles de M. Marat à ce Juge
quie 0.1
:
( 396 ).
compétent. Deux jours après , parut un nouveau
numéro , où M. Necker étoit dénoncé
comme digne du supplice. Le Décret précedent
du Châtelet n'avoit point été levé ;
on voulut l'exécuter le 22. Le Comité Civil
du District des Cordeliers , arrêta de s'y
opposer , le sieur Marat habitant dans son
enceinte , et le Décret n'ayant pas été rendu
dans les formes de la nouvelle procédure
criminelle , postérieure cependant à son
émanation . Plus de 600 hommes des Conipagnies
des autres Districts ne s'en rendirent
pas moins , avec de la Cavalerie et du
canon , à la demeure du Feuilliste ; il s'étoit
évadé. Le District des Cordeliers envoya
une députation à l'Assemblee Nationale
dont nous avons rapporté le Décret. Le District
s'y soumit : on entra chez le sieur Marat
et l'on saisit ses presses : quant à sa personne
nous ignorons quelle province a l'avantage
de posseder cet Ecrivain , que le Public
nomme Incendiaire , mais que ses Puirs trouvent
seulement un Ecrivain énergique etplein
de zèle. Le Coupeur de têtes dont nous avons
parlé la semaine derniere , aura paru un
monstre aux ames foibles ; nous leur appren
drons , d'apres les Gazettes du jour , qu'il
est simplement un FORCENÉ VERTUEUX . On
a bien eu raison de dire que les temps actuels
avoient produit une nouvelle langue !
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le