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1788, 10, n. 40-43 (4, 11, 18, 25 octobre)
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MERCURE
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux évènemens de
stoutes les Cours ; les Pièces Fugitives nouvelles
en vers & en profe; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles
les Causes célèbres ; les Académies de
Paris & des Provinces ; la Notice des Édito
Arrêts; les Avis particuliers ,&c. &c.
SAMEDI 4 OCTOBRE 1788 .
Colepis Vide
A PARIS,
UNIVERSIDAD
CENTRAC
BIBLIOTECA
AuBureau du Mercure , Hôtel deThou?
rue des Poitevins , N°. 18
Avec Approbation , & Brevet du Roi,
TABLE
Du mois de Septembre 1788 .
PIECES FUGITIVES .
La Chatelaine de S. Gilles.
Traité de la Culture du Nopal.
103
Les Fastes du Commerce. 113
A Mile. de Garcins. 7 Les A lieux du Duc de Bour.
Le Lieutenant Gafcon. Ibid.
gogne.
120
Invocaiion à Virus. 49 La Germination. 151
Epigramme. SI Des Etats-Généraux. 168
Nécrologie, 52 Annales. 173
Epitre. 97 Effuis en vers. 179
Adeuxgentes Damoiselles.99 L'Amitié trompée. 181
Eligiça 145
Académie Françoise, 26
Charades, Enigmes & Logog.
8,58, 100, 159 Variétés. 38,86
NOUVELLES LITTÉR .
SPECTAGЬЕЅ.
Réflexions sur l'Esclavage
des Nègres.
Effai des Effais
Lettres.
Effai.
Opufcules
13
Comédie Françoife. 184
61 Comédie Italienne. 40,134
73
Annonces & Notices, 46, 92,
79
140 190.
82
AParis, de l'Imprimerie de MOUTARD , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4 OCTOBRE 1788.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ENVΟΙ
AMadame *** , d'une Chanfon destinée
à être chantée & accompagnée fur le
Piano , par Mile. fa fille.
CES chants nouveaux de mon
Du fecret fubiroient les loix .
Și je ne ſavois quelle voix
Doit leur préter fa mélodie.
Je les confie aux taliſmans
Des graces , de la modeftie ,
Et du plus heureux des talens,
Votre goût ſera moins ſévère
Quand votre fille chantera ;
2
génię
MERCURE
Alors mon Juge ne fera
Que le coeur d'une bonne mère,
De ce ſentiment enchanteur ,
Qui pour des fils nous intéreſſe ,
Vous avez toute la tendreſſe ,
Vous poſſédez tout le bonheur,
Votre fille a pour apanage
L'eſprit , les graces , les vertus ;
Vous lui donnâtes en partage
Les dons que vous avez reçus ;
Et deux fois elle eſt votre ouvrage,
1
( Par M. Lę Brunde Montpellier. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE mot de la Charade eſt Ami ; celui de
l'énigme eft Tabouret ; celui du Logogriphe
eft Chandelle, où l'on trouveAne, La, Chêne,
Dé, Nacelle, Eden, Cêne , Caen , Cane, An
(jour de l'an), Leda, Le, Ce, La, Elle, Celle,
Hellé ( foeur de Phryzus ), Ca, Canelie,
CHARADE.
la vil'e A , comme au village ,
Fillette , en cherchant mon premier ,
Attrape , à la fin , mon dernier ,
Manque mon tout , & c'eſt dommage,
८
(Par M. le Chevalier de P ... )
DE FRANCE.
ÉNIGM Ε.
Nous fommes pluſieurs fooeurs dont le bizarre fort
Ne nous permet jamais d'entrevoir nos vifages ;
Nous nous ſuivons par- tout , & faiſons nos partages
Sans Avocat , fans rixe , & du meilleur accord ;
Cependant , pour avoir nos biens , nos héritages ,
Lecteur, nous nous donnons l'une à l'autre la mort.
( Par M. Grellier , de Confolens . )
LOGOGRIPHE
Vous, dontle tendre coeur, à l'ombre d'un borage,
Aime , près de Colette , à chanter ſes amours ,
Je puis de mies neufpieds vous prêter le fecours ,
Etjoindre à vos accens le plus charmant ramage.
Si d'un tendre retour elle comble vos voeux ,
J'annonce à vos rivaux votre juſte alegrefle ;
Mais, hélas ! ſi ſon coeur eft fourd à la tendreffe ,
L'Echo ne retentit que de fons douloureux .
Me décompoſez-vous ? dans un climat ſtérile ,
Je ſuis un animal de grande utilité ;
Mon chefàbas , je ſuis l'afle
Decelui qui gaîment rend votre champ fertile ,
Et qui fait fon bonheur de la frugalité.
(Par M. Prevost de Montigny , Garde
du Corps deMgr. Comte d'Artvis. )
A3
6 MERCURE
3
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VIE de Frédéric II , Roi de Pruffe , accompagnée
de Remarques , Pièces juftificatives
, & d'un grand nombre d'Anecdotes,
dont la plupart n'ont point encore
été publiées ; 4 Volumes in 8 °. A
Strasbourg , chez J. G. Treuttel , Libr.;
& à Paris , chez les principaux Libraires
( 1 ) .
L'ESTIMABLE Profeffeur qui a publié
cette Vie , n'a pas jugé à propos d'écrire
l'Histoire du grand Frédéric. » Les événemens
font trop récens , dit- il , pour que
'Hiſtorien puiffe être véridique ſans danger
& fans imprudence. Voilà pourquoi , ajoute-
t il , nous avons raſſemblé tant d'Anecdotes
, tant de particularités , tant de détails
qui intéreſſent toujours la vie des grands
Hommes , & qui feroient déplacés dans
une Hiſtoire proprement dite. Les détails
(1 ) L'édition in- 12 ſe trouve chez, Maradan ,
Lib. rue des Noyers. Prix , liv. les 4 Volumes ,
10 liv. francs de port.
DE FRANCE.
des guerres s'y trouvent , parce que Frédéric
fit ces guerres en Capitaine & en Soldat
, & qu'il fut toujours lui même à la
tête de ſes troupes ". Un peu plus bas , le
célèbre Profeſſeur dit que pour écrire cette
importante Hiſtoire , il faut attendre que
les germes que Frédéric II a jetés dans la
Conſtitution de ſes Etats, aient produit des
fruits quelconques ; que les anneaux qu'il
a attachés aux différens chaînons de la
Conſtitution de l'Europe foient conſolidés
ou rompus. C'eſt alors que l'on pourra juger
les caufes par les effets ; c'eſt alors que
l'on pourra apprécier ce qu'il a fait , fentir
ce qu'il auroit dû faire , & offrir dans l'Hiftoire
du plus grand Homme qui ait peutêtre
exiſté , de grands exemples de talens
& de vertus , de grandes faures à éviter " .
On voit du moins que l'Auteur fait parfaitement
de quelle manière l'Histoire du grand
Frédéric doit être écrite ; & on fent qu'il
a lui - même toutes les qualités propres
àremplir un jour cette importante tâche .
Nous allons maintenant apprécier fon travail
, & voir comment il a préſenté le
Prince le plus extraordinaire , celui qui
s'eſt élevé , par la force de ſon génie , au
niveau des Puiſſances du premier ordre ,
. qui s'eſt ſoutenu au milieu d'elles & en
Pattant contre elles , qui leur apprit à toutes
une nouvelle Tactique , & le ſecret de garder
leurs conquêtes fans appauvrir les fujets
, de combattre & de protéger les Arts,
A 4
3 MERCURE
de multiplier en même temps les Soldats
& les Manufacturiers , d'être après le combat
Cefar , & dans le choc des batailles
Alexandre ; qui fut la moitié de ſa vie le
plus grand guerrier & le plus habile politique
de ſon ſiècle , & l'autre moitié le
père de ſes peuples , le pacificateur de
la Germanie , & le Souverain qui fut cultiver
& refvecter les Lenres .
Que fait-il , jeune encore , dans ſa prifon
à Cuftain& dans ſa ſolitude à Rheinf
berg? Il étudie; toutes les Sciences paroiffent
propres à fon génie: une foule d'idées
neuves , fortes &juftes , naiflent dans fon
cerveau ; il apprend cette vérité qu'il a
confignée dans ſes Ecrits : » Que les lu-
> mières acquiſes par l'étude rendent l'ex-
>> périence prématurée , & qu'une théorie
ود bién dirigée conduit à une pratique
>> facile ".
Monté ſur le trône , il s'entoure de
Savans ; il invite , il appelle les Philofophes
étrangers , il multiplie ſes correfpondances
, il apprend tout , il fait tout , on
lui dit tout. Ses foupers font inſtructifs;
fon génie ſemble redoubler d'activité pour
faire des conquêtes journellement ſur le
génie & les travaux des gens de mérite de
tous les rangs , de tous les pays , de tous
les genres. La gloire d'un règne dépend
des lumières ; il fentir cette vérité , & au
cun Souverain n'a pouffé auffi loin que lui
la pratique de cette grande vérité.
DE FRANCE
Il vit de bonne heure quel étoit le rôle
qui lui reſtoit à prendre au milieu des grandes
Puiſſances qui l'obſervoient. Son père
ne lui avoit rien laiffé à faire pour la difcipline
militaire ; il ſe rejeta ſur la Tactique,
qu'il a perfectionnée.Après la première
guerre , il rectifia dans les camps de Spandau
& de Magdebourg , » ce que l'expérience
lui avoit fait trouver de vicieux dans ſa
Tactique , dit un Ecrivain anonyme ; il y
introduifit cette célérité incroyable & décifive
par rapport à nos armées nombreuſes
&à leur grand front. Depuis la guerre de
la fucceffion , on n'avoit point vu tant d'armées
en campagne , qu'on en vit réunies
contre lui. Sa ſcience & les fautes de ſes
ennemis furent le contrepoids de tant de
forces; jamais guerres n'ont été plus inftructives
ni plus fécondes en événemens.
On y fit de grandes actions & de grandes
fautes ; on y vit le génie aux priſes avec le
génie, & plus ſouvent avec l'ignorance.
Par- tout où le Roi de Pruffle peut manoeuvrer
, il a des ſuccès ; mais preſque par-tour
où il eſt réduit à ſe battre , il eſt battu.
L'Europe jalouſe ſe ligue pour l'accabler ;
on le voit avec ſurpriſe réſiſter aux coups
redvublés des.Puiffances réunies. Des échecs
qui paroiffent devoir le mettre à deux
doigts de fa perte, ne fervent qu'à faire
briller fes reffources & fon courage. Son
armée eſt une hydre dont les têtes renaif
fent & fe multiplient; ſes trefors bien mé
Aj
10 MERCURE
nagés font inépuiſables. Attaqué fur toutes
ſes frontières , il vole de l'une à l'autre , &
ſemble être par-tout en même temps : fes
troupes , animées de fon eſprit , croient le
voir toujours à leur tête. Si on le ſuit dans
ſes marches de l'année 1758 , on le voit
afliéger au printemps Schweidnitz , entrer
enfuite, en Moravie , mettre le ſiége devant
Olmutz , traverſer le pays ennenni. A la
vue d'une nombreuſe armée qui l'environne
, il pénètre en Bohème , oblige les
Autrichiens à s'éloigner de Konigsgratz ;
il marche vers l'Oder pour combattre les
Rulles , il revient en Saxe , & il contraint
l'armée Impériale & celle d'Autriche à
renoncer à leurs entrepriſes ; il furprend
Hochkirken , & demeure campé devant les
enmemis après avoir perdu tentes & bagages;
il vole rapidement en Siléſie , qu'il
délivre d'une autre armée ennemie , revient
en Saxe , qu'il délivre également . C'étoit
faire , en une ſeule campagne, le tour de
ſes Etats , & traverſer ceux de l'ennemi. Si
l'on prend une Carte géographique , &
qu'on y marque juſques où les armées ennemies
de la Prufſe ſe ſont avancées à la
fin de 1757 , les Suédois en Froméranie ,
les Autrichiens maîtres de Breflau & de
Schweidnitz , l'armée Françoiſe & celle des
Alliés fur la Sale , une autre armée Françoiſe
àHalberftatd ; qu'on regarde enfuite
le pays qui reſtoit au Roi , on ne pourra
qu'admirer fon génie , qui le tira d'une fituation
auffi critique.
DE FRANGE. 11
Tranſportons - nous aux campagnes fuivantes.
S'il eut en ſa faveur l'armée Hanovrienne
, la Ruſlie parut ſur la ſcène
pour l'attaquer. Les armées Alliées laiffoient
derrière elles la Ruſſie , la Suède , la Pologne
, partie de la Silefie , la Moravie ,
l'Autriche , la Hongrie , la Souabe , la Franconie
, les Etats du Rhin , les Pays-Bas, &
la France. Quelle immenfité de pays peſoir
fur une petite liſière de l'Allemagne ! Que
de facilités pour les recrues , les remontes ,
les vivres & les munitions ! Le cours des
rivières étoit favorable aux Alliés. Oferoiton
comparer à tant d'avantages les plaines
ſablonneuſes des Marches,le pays d'Hanovre,
les diſtricts montagneux de la Heſſe ! quelle
maſſe énorme peſoit ſur une petite étendue
de terrein ! " .
Si l'on veut juger ſa politique , on verra
qu'il avoit bien jugé que la France n'avoit
pas intérêt à concourir à ſon agrandiffement;
il préféra , avec raifon , l'alliance
de George II , qu'il délivra des ſubſides
de la Ruffie , de la crainte de perdre
fon Electorat , & qu'il mit à même de
mieux foutenir les hoftilités de la France.
Il compta pour rien la Hollande intéreffée
à garder la neutralité ; il évalua le Danemarck
& la Suède ; il craignit peu Elifabeth
, qui ne pouvoit vivre long - temps ,
&il connoitfoit ſon ſucceſſeur. Tels furent
les motifs qui réglèrent ſes démarches ; l'événement
prouva qu'il avoit bien jugé.
A 6
32 MERCURE
Tel fut Frédéric II , & tel eſt le fond fur
lequel ona écrit ſa Vie. Les deux premiers
Volumes font particulièrement remplis des
détails , des expéditions militaires du Roi
de Pruffe.
Frédéric II ſe fit un plan dont il ne s'écarta
jamais : de gouverner ſes ſujets en
père , & fes soldats en deſpete. La mort
de l'impérieux Charles VI , qui changea la
face de l'Europe , fournit une occafion au
Roi de ſe montter tel qu'il ſeroit. Charles
VI étoit mort en Octobre , & le Roi étoit
en Siléſie en Décembre. Vainqueur, il fe fit
aimer par ſa modération ; il conquit plus
de Silétiens par des fêtes & des menuets ,
que par la terreur de ſes armes. A la bataille
de Molwitz , il prouve la ſupériorité de
ſes manoeuvres ; maître de la Siléfie , il ſe
conduit en Législateur profond. Protection ,
religion , impôt, voilà ce qui intéreſſe dans
le Gouvernement. Il y eut ſoin ; toutes fes
Ordonnances améliorèrent la ſituation des
ſujets ; il abolit les impôts arbitraires qui
déſoloient la Siléſie ſous la Maiſon d'Autriche
, & il établit la proportion la plus
juſte dans la diſtribution. En 1744, il eſt
affez puiſſant pour offrir ſa médiation à
l'Impératrice ; il lui fait dire qu'il ne demande
rien pour lui , qu'il n'a pris les
armes que pour rendre à l'Empire d'Allemagne
fa liberté , à l'Empereur ſa dignité,
à l'Europe le repos. La baraille de Friedberg
, dans laquelle le Prince Henri fon
DE FRANCE.
13
frère , âgé de dix- huit ans , faiſoit le ſervice
d'Aide- Camp général , le couvrit de gloire.
» J'ai acquitté , écrivit-il à Louis XV , à
>>> Friedberg , la lettre de change que vous
» aviez tirée ſur moi à Fontenoi ... " . La
bataille de Soor ne fut pas moins brillante
pour lui; il fut réſiſter , avec dix- neuf mille
hommes , à une armée de quarante mille.
Il s'empara de la Saxe , parce que ce
pays étoit une barrière , un paflage , une
communication avec le Brandebourg & la
Siléſie. Il ſe voyoit maître de l'Elbe depuis
-Magdebourg juſques en Bohème , & il pouvoit
entretenir ſon armée aux dépens d'autrui.
Mis au ban de l'Empire en 1756 , il
vit toutes les Puiſſances réunies contre
lui , & après la bataille de Colin , il ne lui
reſtoit de refſources que dans ſon génie ,
& c'étoit affez. La confiance du ſoldat
n'étoit point perdue , & il ſavoit la ramimer
à propos par des harangues qui partoientde
fon coeur , & qui étoient appuyées
fur les exemples qu'il donnoir.
Frédéric II ſe trouvoit par-tout , & quand
on fonge que dans la même campagne il
a fait avec une arinée cinq cent foixante
lieues de France , on ne peut qu'être étonné
de fon activité & de ſes reſſources. Ce
que difoit le Maréchal de Belle Ile , » Le
Roi de Prufſe , quoi qu'il faſſe , ne ſcau-
•>> roit faire la navette avec une armée ",
étoit démenti par l'expérience. Un Officier
écrivit le lendemain d'une bataille perdue ,
14 MERCURE
د
après laquelle Frédéric trouva dans ſon génie
des moyens & l'eſpérance de tout réparer:
» J'ai vu le Roi au milieu de cette
petite troupe ( il ne lui reſtoit plus que
sooo hommes ) , couché sur un peu de
paille , dans les ruines d'une maiſon de
payſan , dormir aufſi tranquillement que s'il
n'eût pas eu à craindre le même danger.
Son chapeau lui couvroft la moitié du viſage
, fon épée nue étoit à côté de lui ,
& à ſes pieds ronfloient deux Adiudans
couchés fur la terre; un Grenadier montoit
la garde devant la maiſon. Ce Monarque
ſemble avoir en fon pouvoir le ſommeil &
le repos, ainſi que la préſence d'eſprit . Dès
qu'il eſt hors de la portée des armes le
ſentiment de ſa ſupériorité & la confiance
dans ſon bonheur reprennent le deſſus; il
ne voit plus le danger , & fe livre au repos
avec autant de ſécurité que ſi l'ennemi
étoit à vingt lieues ". Avant d'attaquer le
Général Daun à Torgau , il dità ſes foldats :
» Si nous fommes battus , nous y périrons
" tous moi le premier ; ſi je le bats
>> toute fon armée eſt priſe ou noyée dans
» l'Elbe «. La bataille fut gagnée. Les finances
paroiffoient inépuiſables , on le
yoyoit foutenir une armée qui lui coutoit
deux millions de livres toutes les ſemaines ,
fans fouler ſes ſujets. Comme les Romains,
il faifoit la guerre aux dépens des ennemis.
La paix d'Hubertsbourg termina cette ſanglante
période de ſept ans qui a immortalilé
Frédéric II .
DE FRANCE.
15
८.
L
Il conſerva toujours la gaîté & fa tranquillité
d'eſprit ; même au milieu de la
guerre , il confacroit tous les jours quelques
heures à la muſique; il jouoit fur la flûte
quelques concerts de Quantz ou de fa compolition.
-
Il étoit populaire avec ſes ſoldats , &
les entretenoit familièrement. » Tu es notre
vieux Fritz , lui diſoient - ils , tu partages
tous les dangers avec nous; nous voulons
mourir pour toi. Vive le Roi ! Fritz ,
lui dit un jour un Grenadier , nous donneras
- tu de bons quartiers d'hiver cette
année ? -Par tous les Diables , il faut
auparavant que nous prenions Dreſde ; mais
quand nous aurons pris cette ville , j'aurai
ſoin de vous , & vous ferez contens. " . Il
'a plus d'une fois baigné ſes lauriers de ſes
larmes.
Les deux derniers Volumes montrent
que Frédéric 11 fut auffi grand dans la
paix que dans la guerre. Un nouveau
pays eft forti de ſes mains créatrices. » Pendant
la guerre de ſept ans , dit fon eftimable
Historien , il n'avoit mis aucun impor ,
n'avoit exigé aucune avance de ſes ſujets ,
fait aucun emprunt chez l'Etranger , & jamais
le payement de ſon armée ne fut
différé d'un moment ".
Aucun Souverain n'a pouffé plus loin la
véritable bienfaisance , celle qui convient
à un Roi qui eſt en même temps bon &
éclairé. Les impôts furent également répar16
MERCURE
. !
tis ; les deniers à lever annuellement fur
chaque production à titre d'impôt , furent
perçus ſans frais ; les taxes ſur Tinduſtrie
qu'il faut encourager , furent légères. Au
lieu de Commis infolens, des foldats faifoient
ces perceptions. Le ſoldat qu'on
croyoit à charge à l'Etat , ne l'étoit point ,
au moyen d'un ordre admirable & nouveau
établi par Frédéric II. Tous les ans il
faifoit bâtir un certain nombre de maiſons
à Berlin , à Potzdam & ailleurs . C'étoit
un nouveau canal par lequel il rendoit à
la circulation une partie de ſes revenus ..
Jamais le fort de l'agriculture ne fuc
plus attentivement ſurveillé. Ce Souverain
a prouvé que , pour être en état
de tenir ſur pied de grandes arinées , il
importoit de protéger l'agriculture ; il a
dirigé l'eſprit des Prufſiens fur des ob.
jets d'utilié publique. » On a moins écrit ,
dit fon Hiftorien , en Prufſe ſur des matères
abſtraites & ſpéculatives ; mais on a
beaucoup écrit fur l'économie politique ,
fur l'agriculture , fur les métiers , fur les
fabriques , fur l'éducation , fur la tolérance
civile & religieufe ; en un mot , les Pruffiens
imitent maintenant les Anglois , qui
ont ſu répandre les lumières de la philofophie
fur toutes les choſes néceffaires an
commerce de la vie «.
L'obligation morale de ſoulager les inforrunés
, eſt devenue dans les Etats de
Frédéric , un devoir commandé par la Loi,
DE FRANCE. 17
L'inſtruction du peuple ne lui parut point
un objet à dédaigner. » Il ne croyoit point,
comme certains faux politiques , que chaque
degré de lumière & de civiliſation
parmi le peuple eſt dangereux pour le Gouvernement.
Il fit un règlement ſur la manière
d'intrpire les enfans ; il s'entretenoit
volontiers & familièrement avec toutes les
perſonnes inſtruites , & dont il pouvoit ti-
Fer parti ". Les dialogues du Monarque &
un ſujet ſont remplis de traits qui peignent
l'homme occupé du bien public , & le bon
Roi , & cette bonhomie qu'on retrouve fi
peu fur le trône, Acceſſible à tous , il écour
toit chacun , répondoit à tout le monde.
Délivré de l'appareil d'une garde importune
, ſouvent il étoit ſeul ; quelquefois
c'étoit lui qui ouvroit ſa porte au ſujet
qui venoit le prier. Il avançoit des ſommes
aux Gentilshommes , aux Officiers
Laboureurs , à de ſimples particuliers qui
lui annonçoient ſes beſoins ; il prêtoit avec
la facilité d'un homme privé ,& il donnoit
en Souverain. La plus grande ſimplicité
régnoit ſur ſes habits , dans ſes repas ,
dans ſon palais. On trouvoit toujours ſur
fa table la balance générale de ſes finances ;
il ſavoit four par jour quels étoient les
progrès de l'induſtrie.
aux
Il s'empara de la Siléſie , il eſt vrai; ce
premier pas a caractériſé ſon règne & ſon
influence fur la politique de l'Europe ; mais
s'il eſt entré dans le partage de la Pologne ,
AS MERCURE
il y a été invité par les intentions bien
connues des deux autres Cours , & il n'y
a point eu d'effuſion de fang. La querelle
de la Bavière l'obligea d'entrer en campagne;
mais il n'y vint que pour foutenir
la Conftitution de l'Empire : il n'exigea aucun
dédommagement. Cette ligue , dont
l'Autriche a tant murmuré , annonce ſa
bienfaiſance politique ; elle n'eſt dirigée
contre perfonne ; ſon unique but eſt la
conſervation légitime de la Conſtitution de
l'Empire ; elle n'eft relative à aucune entrepriſe
déterminée , mais à tous les cas où
cette conftitution ſeroit en danger. » Ce
dernier ouvrage de Frédéric , opéré fur la
fin de ſes jours , pour la fûreté de l'Allemagne
& de l'Europe , lui vaudra ſans
doute la reconnoiffance de la poſtérité ,
comme il lui mérita l'amour de ſes contemporains.
C'est lui qui , par la réforme du Code,
adonné à tous les Souverains un exemple
que l'Europe entière a imité Il eſt important
de ſuivre ſon Hiſtorien dans tous les
détails ſur la Conſtitution militaire , fur les
Finances , fur les Régies , fur les Impôts ,
fur l'adminiſtration de la Justice , fur l'Agriculture
, fur les Manufactures , fur la
Langue Allemande. L'Histoire proprement
dite ne comporte point ces difcuffions , &
ſemble les claſſer parmi les matières qu'elle
abandonne aux Rédacteurs des Mémoires
particuliers & élémentaires ſur chaque bran
DE FRANCE
19
che de l'Adminiftration. Pour nous , nous
applaudirons à M. *** , de ' avoir point
eu laprétention d'écrire une Hiſtoire , afin
de nous préſenter dans le fond une Hiftoire
telle qu'elle devroit être écrite
pour être digne des Lecteurs Philoſophes
& inftruits. Il a eu la fageffe de mettre
ſouvent à contribution les excellens Mémoires
de M. le Comte de Hertzberg ,
qui l'ont guidé continuellement. Il ne pou -
voit puiſer dans une meilleure ſource .
Moeurs , eſprit , luxe , économie , goûts ,
formes , il n'a rien négligé ; & on peut dire
qu'en peignant fon Roi & ſes armées , il
a peint la Nation avec la dernière reffemblance.
Sa tolérance , dont perſonne n'a jamais
douré , a été ſouvent manifeſtée pour le
bonheur de ſes ſujets . Un foldar convaincu
d'avoir blaſphémé , dit des injures contre
le Roi & les Magiſtrats , alloit fubir une
ſentence de mort. Frédérie II écrivit : » Si
>> ce drôle- là a blafphémé contre Dieu ,
ود c'eſt à Dieu à le lui pardonner; pour
>>les injures qu'il a dites contre moi , je
>>les lui pardonne ; mais pour avoir dit
ود du mal des Magiſtrats , je veux qu'il foit
>>vingt-quatre heures aux arrêts ".
Il favoit écouter des vérités dures. Un
Paylan refuſoit de recevoir des fenins ,
monnoie de mauvais aloi qu'il avoit mife
en circulation , & qu'on ne recevoir point
au Tréfor Royal. Frédéric II le preſſoit de
23 MERCURE
les prendre. Le Payſan lui répondit : Les
prends- tu, toi ? Le Roi ſe tut , & pafla fon
chemin.
Un jour le Roi vit de ſa fenêtre une
quantité de monde qui liſoit une affiche.
Va voir ce que c'eft , dit-il à un de ſes
Pages. On vient lui dire que c'eſt un Ecrit
fatirique contre ſa perſonne. » -Il eſt
>> trop haut , dit- il , va le détacher , &
> mets le plus bas , afin qu'ils le liſent
» mieux «.
( Au fiége de Schweidnitz , il prit envie
au Roi de ſe faire faigner en pleine campagne.
Il demanda un Chirurgien : on lui
en amène un; il deſcend de cheval , ôte
fon habit , s'affied ſur une motte de terre ,
&le Chirurgien fait fon opération. Le ſang
jailliſſoit déjà , lorſqu'une bombe vint tomber
à quelques pas de lui , & le couvrit de
terre lui & l'Opérateur. Ce dernier ſe
fauve de toutes ſes forces , & laiffe le Roi
dans cet état. Frédéric , fans s'effrayer , le
rappelle , & lui crie : Au moins , bandemoi
le bras. Enfin , après bien des cris &
des menaces de la part du Roi , le Chirurgien
s'approche tout tremblant : Tu es un
vaillant garçon , lui dit- il ; allons , dépêchetoi.
Quand il alloit à cheval dans les rues ,
il étoit toujours entouré d'une troupe de
poliffons , qui faifoient autour de lui toutes
fortes de fingeries ; les uns jetoient leur
chapeau en l'air devant lui , en pouffant
-
DE FRANCE. مد
de grands cris ; d'autres eſſayoient la pouffiere
de les bottes; quelques-uns donnoient
de petits coups à ton cheval ; piuheurs
crioient : Bonjour Fritz , notre bon Fritz ,
vive Fritz ! Le Roi ſouffroit ces poliffonneries
pendant des heures entières.
Frédéric traitoit ſes domeſtiques avec
beaucoup de douceur. Il a été ſouvent volé
par quelques - uns , & il ſe contentoit de
les renvoyer. » Comment coquin , dit - il
» à un de ces voleurs qu'il rencontra , tu
> dépenſes l'argent que tu m'as volé à aller
» en carrofle « ? Il diſoit d'un autre , cin
voyant le riche ameublement qu'il s'étoit
donné : Sans cet appartement jonquille
ود où le maraud ſe donne les airs de coucher
, je lui aurois pardonné ". Ayant fait
appeler ce voleur le lendemain , il lui ordonna
d'ouvrir ſa caffette , dans laquelle
il y avoit ſept à huit cents louis d'or. Eh
bien , maraud , prends le reſte , prends ,
& ne t'aviſes jamais de reparoître devant
> mes yeux “ .
ود
Il ne répondit à un Valet de chambre
qui lui préſentoit du poiſon dans une taſſe
de chocolat , que ces mots : Sors de ma
préſence, coquin.
Quelqu'un dit un jour à Frédéric , qu'un
homme le haïffoit mortellement , & qu'il
ne ceſſoit de dire du mal de lui , » A-t-il
deux cent mille hommes ? ſans cela , que
>> voulez - vous que je lui faffe " ?
Une pauvre veuve d'Officier , qui étoit
21 MERCURE
infirme , ayant demandé des fecours à Fré
déric , il lui répondit : " Je ſuis pénétré de
vos infirmités & de votre pauvreté. Pourquoi
ne vous êtes-vous pas adreffée plus tôt
à moi ? actuellement il n'y a pas de penſion
vacante ; mais il faut que je vous ſecoure ,
car votre mati étoit un brave homme
dont je regrette beaucoup la perte. Je
retrancherai tous les jours un plat de ma
table , cela épargnera trois cent ſoixantecinq
écus , & cette petite ſomme , fur laquelle
vous pouvez compter , vous fera
payée le premier du mois prochain , jufqu'à
ce qu'il ſe trouve une penfion , car
j'ai donné ordre que la première qui viendra
à vaquer vous fût donnée « .
" Vous êtes toujours chagrin , dit- il à
>> un Colonel qu'il trouvoit ſouvent trifte
**& penfif. Qu'avez - vous ? entre amis il
" faut fe confier ſes peines ". Puis , fans
lui donner le temps de répondre : » J'ai
>> appris que vous deviez deux mille écus ;
» tenez , voilà de quoi payer vos dettes ,
ود &voiei de quoi vous mettre en état de
» n'en plus faire " .
Nous avons choiſi de préférence ces
Anecdores , parce qu'elles peignent mieux
ſon coeur , ſon eſprit , fon affabilité , ſes
manières & ſes principes. Nous étions affurés
d'avance du plaisir que nous ferions
à nos Lecteurs. De pareils Monarques font
frares!
L'Auteur de cette Vie ne peut point
DE FRANCE. 23
être accuſé de partialité. Il a préſenté les
événemens dans la plus grande exactitude ,
& en a développé les cauſes avec équité.
Ses apperçus fur la ſituation des Etats de
l'Europe font vrais : il a fenti qu'il étoit
inutile d'en impofer à ſes contemporains ,
& que Frédéric Il n'avoit pas beſoin de
la plume d'un Panegyriſte. On ſera étonné
de la rapidité avec laquelle cette Hiſtoire
a été compoſée. Il n'y avoit pas un an
que Frédéric II étoit mort , & déjà l'Auteur
avoit publié ſa Vie ; & malgré cette
précipitation , on n'a point à lui reprocher
des négligences && des erreurs . Pluſieurs
parties de cet intéreſſant Ouvrage ne laiſſent
même rien à défirer,
Il a paru une autre Hiſtoire de Frédéric
II , par M. Caminek , en cinq Volumes ;
nous préférons celle - ci. On trouve dans
l'autre des parties abſolument étrangères ,
telles que les Mémoires de Brandebourg ,
& des pièces inférées dans toute leur longueur
, ſans qu'il en réſulte le moindre
intérêt.
Nous profiterons également de cette circonftance
, pour déclarer à nos Lecteurs que
la Vie du Baron de Trenck , qui jetteroit
d'affreuſes couleurs ſur les traits de Fré,
déric II , eft un tiſſu d'exagérations , pour
ne pas dire de fauffetés. Nous avons plus
que des raiſons ſuffifantes pour faire cette
déclaration,
24 MERCURE
LA Germination , ou Nouveau Principe de
Physique ; par un Médecin. A Londres ;
& se trouve à Paris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers, près
des Ecoles de Chirurgie ; & chez Croullebois
, rue des Mathurins.
SECOND EXTRAIT.
TROISIÈME Application. Nos talens ,
dit l'Auteur , nos vices nos vertus , nos
paffions , croiffent , germent dans chaque
individu , & paſſent encore des individus
aux individus , aux Nations , à l'eſpèce .
Je n'adopterai pas ici non plus ce mot de
germer; mais je n'affirmerai pas qu'il ne
peut convenir : je dirai que j'ignore s'il convient
en effet ; mais qu'il convienne ou qu'il
ne convienne pas, la choſe en elle-même ,
c'eſt-à-dire , le rapprochement fait par l'Auteur
de la manière dont la vie ſe communique
& fe propage entre legêtres animés ,
&de la manière dont ſe propagent & s'accroiffent
leurs qualités morales, leurs affections
, ce rapprochement eſt , à coup fûr ,
d'un homme appelé aux grandes conceptions
de la Philofophie .
Engénéral, nous n'obſervons rien, &c'eſt
pour cela que nous ſavons ſi peu & fi mal ,
que nous faiſons tant de Livres & fi peu
d'Ouvrages, Si
DE FRANCE .
25
Si nous prenons les hommes un à un ,
c'eſt une choſe bien étonnante & bien.admirable
que la manière dont , par le ſeul
pouvoir de l'habitude , croiffent & fe développent
toutes les difpofitions , foit de
leur corps , foit de leur ciprit & de leur
ame. Ce que aon corps a fait pendant quelquesjours
par ma volonté& par mon ordre ,
fi je le laille faire, il le fera enfuite fons
que je lui intime de commandement , fans
que je m'en mêle , ſans que je m'en apperçoive
, & quelquefois même malgré mes
défenſes. Un enfant à l'âge de dix à douze
ans, pour la première fois , a porté ſes doigts
furun Pianoforté. Quoi qu'il foit très-jeune
afſurément , ſes doigts peſans & roides
ſe meuvent lentement , péniblement; chaque
mouvement , chaque note qu'il exécute
eſt un travail à la fois de ſes yeux , de fon
eſprit , & de ſes mains. Au bout de quelque
temps , ſes doigts flexibles & mouvans
parcourent rapidement toutes les
touches du clavier; ils obéiſſent avec facilité
à tout ce que ſon goût leur demande;
bientôt ils errent d'eux-mêmes ſur l'inftrument
, ſans que ſon intention les dirige ,
ſans que ſon attention , portée ailleurs , les
accompagne ; abandonnés à eux - mêmes ,
ils exécutent des airs qui portent dans les
ames le trouble ou le charme des paſſions.
Quel grand Poëte , quel grand Géomètre
ne s'eſt pas furpris à réfoudre des problêmes,
ou à faire de beaux vers , ſans qu'il eût été ,
N°. 40. 4 Octob. 1733 . B
26 MERCURE
pour ainfidire,préſent lui-même à ce travail ?
Il faut citer des exemples de tous les
genres , il faut aller du cèdre à l'hyfope .
Je me souviens du temps où une phrafe à
écrire étoit pour moi un Ouvrage à faire :
les phraſes que j'écris ici peuvent être trèsmauvaiſes
, mais du moins elles ne me
coutent pas plus qu'elles ne valent , je ne
me plains que de la lenteur de ma plume
à les jeter fur ce papier , & il me semble
que tandis que je les écris , je pourrois
cauſer encore avec un ami qui feroit auprès
de mon feu.
Qu'étoit ce Latin qui dictoit à Corneille
ſes plus fublimes vers ? C'étoit fon génie
tourné en habitude.
Qu'est ce que c'eſt donc que ce miracle de
l'habitude qui fait produire les plus grandes
beautés de la penfee , fans que la penſée
s'en mêle : qui tranſporte auxdoigts aveugles
& infenfibles de Houlmandel de Clementi
, toute leur intelligence & leur fenfibilité
, tout ce que leur talent & leur ame
ont de plus propre à charmer & à ravir
nos fens? t
Je parlois un jour avec un de mes amis
qui eſt Médecin , & quina du génie , d'un
homme auquel nous prenions tous les deux
ungrand intérét, &qui depuis pluſieurs mois
avoit de fréquens accès de fièvre.Il ne devroit
plus avoir la fièvre , me ditmon ami , il eſt
guéri. Jecrus entendre un des Médecins de
Molière. On les entend ſouvent. Com-
/
DE FRANCE .
27
ment , lui dis- je , il eſt guéri , & il a la fièvre ?
Oui , me répondit mon ami , ſon corps a pris
l'habitude des mouvemens de la fièvre , elle
revient encore , quoique la cauſe première
ne ſubſiſte plus , & pour l'arrêter , il faut
qu'il oppoſe aux mouvemens fiévreux d'autres
mouvemens plus forts , qui prendront
plus d'empire. Il faut qu'il danſe ou qu'il
tire dessaarrmmeess .-J'avoue queje ne fus plus
tenté de rire de cette réponſe , & je ſuis
perfuadé qu'elle auroit fait rêver Molière
lui-même à d'autres choſes qu'à fes immortelles
Comédies.
Mais si c'eſt une choſe très-merveilleuſe
dans chaque homme en particulier, que cette
diſpoſition à répéter rous ſes mouvemens &
toutes ſes actions , à faire quelquefois aveuglément
, mais fupérieurement , ce qu'il a
commencé d'abord à faire mal ou médiocre
ment avec tous les efforts de fon attention
&de fon intelligence ; tune merveille plus
grande encore , c'eſt cette autre loi ( elle eſt
peut-être la même par laquelle toutes les
diſpoſitions , tous les mouvemens , toutes les
affections peuvent patfer d'un homme fur
cent mille hommes. On a remarqué plus
d'une fois qu'un bâillement commencé dans
le coin d'une ſalle , eſt répété par tous ceux
qui le voient , qu'il paſſe de rang en rang ,
& fait bailler toute la Comédie Françoiſe.
On a remarqué cela , parce que les hommes
ne laiſſent pas échapper ce qui les amuſe &
les fait rire : mais peu de gens ont vu que
B4
28 MERCURE
c'eſt- là un grand phénomène ; que la Nature
enexécute un très grand nombre du même
genre dans le commerce des hommes avecles
hommes ; que cette communication de mouvement
, à diſtance & fans point de contact ,
ſemble contrariertoutes les autres Loix de
la Nature ; qu'elle eſt dans le monde moral ,
peut - être , ce qu'eſt l'attraction dans le
monde phyſique ; qu'elle appartient trèscertainement
aux Loix les plus cachées ,
mais les plus importantes de notre nature ,
& que , fans en pénétrer même le myſtère ,
la ſeule connoiſſance des faits où elle éclate,
& les applications que la Société pourroit
en faire dans plus d'un genre , peuvent
ſervir de fondement aux plus belles eſpérances
du genre humain,
Un Anglois ( & ceux qui le connoiffent
favent qu'aucun des hommes actuellement
exiſtans ne lui eſt ſupérieur par le génie ),
M. Smith eſt le premier , je penſe , qui ait
obſervé les phénomènes de ce genre avec
cet eſprit philoſophique qui transforme les
faits les plus communs en prodiges & en
grandes découvertes ; c'eſt lui qui les a rapprochés
, qui les a raſſemblés ſous le nom
de sympathie mot dont il s'eſt ſervi
comme Newton de ceux de gravitation &
d'attraction , pour parler d'une cauſe qu'on
ne connoît pas , mais dont on apperçoit
les prodigieux effets. On voit auſſi que
l'Auteur de cette Brochure , qui ne con-
:
د
DE FRANCE. 29
noiſſoit point du tout l'Ouvrage de M.
Smith ( Théorie des Sentimens moraux ) ,
a eu les mêmes vûes, Les exemples par lefquels
il les a développées , font très - bien
choifis ; car c'eſt dans les fêtes , dans les
affemblées , dans toutes les grandes multitudes
, que ſe déploie avec le plus d'énergie ,
comme avec le plus d'étendue , cette loi
par laquelle cent mille ames ne font plus
qu'une ſeule ame , & fe confondent toutes
dans un ſeul fentiment. Il eſt aifé de comprendre
combien cette Loi de la Nature leroit
propre à perfectionner les Loix ſociales ;
c'eſt peut- être parce que les Anciens l'ont
connue ou l'ont ſuivie ſans la connoître,
qu'ils ont eu des vertus , & qu'ils ont fait
des choſes auxquelles nous avons tant de
peine à croire.
En reportant un coup d'oeil général fur
toures les idées de la Brochure qui fait le
ſujet de ce long Extrait , on voit , 1º . que
l'Auteur a beaucoup trop generalift in
idée fondamentale ; que les ſubſtances , que
les individus ne croiffent que juſques à un
certain terme , &que fi les eſpèces paroiffent
avoir une tendance à croître à l'infini ,
cette tendance eſt limitée cependant , &
contenue dans de certaines bornes par ſes
propres Loix : comme elle eſt également dans
toutes les eſpeces , elle devient nulle dans
chacune. Je crois donc que l'Auteur a commencé
ſon Ouvrage par une erreur , c'eſtà-
dire , par une vue qu'il falloit circonfcrire ,
B3
30
MERCURE
:
& à laquelle il a ôté la limite qu'elle doit
avoir. Mais cette erreur est celle d'une
imagination vive , étendue , féconde ; elle
eft fur-tout celle d'un eſprit qui ne voit
pas les chofes avec cet oeil indifférent &
ſtupide de l'habitude qui ne remarque rien ,
parce que rien ne l'étonne. J'ai dit à l'Auteur
que les corps décroiffent comme ils
croiffent , que c'eſt la même loi ; & alors
cette prétendue loi de la Nature , Tour
CROÎT , ſemble une folie ou quelque choſe
de pis encore . Mais, il faut l'avouer , cependant
croire paroît comme la loi de la
Nature , décroître paroît comme ſon accident
& fon malheur. Bacon ne jugeoit pas
impofl ble de prolonger beaucoup la vie de
l'homme; Deſcartes ne regardoit pas comme
une choſe démontrée , qu'il ſoit impoſſible
de dérober l'homme à la loi de la mort.
2º. On voit que la ſeconde application de
fon principe eft une mépriſe , qui a eu pour
came immee manière de minner qui a égaré
les plus grands Philoſophes de l'antiquité ;
& que la troiſième application eſt une vue
grande , belle , nouvelle en Philofophie , &
dont l'Auteur , s'il a ignoré l'Ouvrage de
Smith , partage la gloire avec ce grand
Philofophe.
Juſqu'à préſent nous n'avons diſſimulé
aucune vérité à l'Auteurs nous allons lui
en offrir une autre dont il doit fentir l'importance.
Il paroît tourner ſon eſprit & ſes efforts
DEFRANCE
31
vers les ſciences naturelles ; mais il doit
craindre de chercher à expliquer la Nature
par la Métaphfiyque , plutôt que par la recherche
& l'obſervation des faits., Il y a là de
quoiperdre ſans retour le plus heureux génie .
La Métaphyſique elle-même n'a commencé
à être bonne & utile , que lorſqu'elle eſt
defcendue de fes abſtractions , pour prendre
la méthode des Phyticiens. C'eſt lorſque renonçant
à pénétrer les myſtères cachés aux
profondeurs de l'infini , elle s'eſt bornée à
obſerver nos ſenſations & les phénomènes
de la pentée qui enréſultent ; phénomènes
autli évidens & plus certains que tous les
autres phénomènes de l'Univers , puiſque
l'Univers lui-même ne nous eſt connu que
par nos fenfations ; c'eſt enfin , lorſqu'elle a
fait de l'efprit humain l'unique objet de ſes
recherches , que la Métaphyſique en eſt
devenue la vraie lumière; c'eſt alorsqu'élevée
au rang des Sciences, elle a été digne encore
de les préſider & de les guider toutes ,
puiſqu'elle ſeule connoît & l'inſtrument
dont toutes ſe ſervent , & la manière dont
elles doivent s'en ſervir. La Métaphysique ,
qui n'admet que ce qui est très - exact &
très -précis , redoute les comparaiſons , qui
n'ont que rarement beaucoup de préciſion
& d'exactitude; il faut cependant que je
la compare elle-même. Les Aftronomes ont
ſoupçonné qu'il exiſte dans l'eſpace , des
ſoleils enveloppés pendant des ſiècles d'une
croûte épaiffe , & qui dégageant enſuite
B4
32
MERCURE
leurs flammes , en verſent des torrens dans
l'étendue , & deviennent des centres de
lumière & de vie pour des Mondes qui
roulent autour d'eux: c'eſt l'image de cequ'a
été long-temps la Métaphysique , & de ce
qu'elle eſt aujourd'hui : placée au centre de
toutes les Sciences & de tous les Arts , elle
en règle la marche , elle les éclaire. Ils refuferont
de le croire , ces beaux Eſprits d'un
goût exquis & d'un talent médiocre , ces
Savans qui n'ignorent rien & qui ne découvrent
rien : eſclaves de quelques préceptes
de rhétorique , ou de quelques méthodes
particulières de calcul , ils affectent
de parler avec dédain de la connoiffance
de l'eſprit humain , où se trouvent toutes
les méthodes & tous les préceptes. Pour rabaitſer
l'homme ſupérieur qui n'a pas fait ſes
preuves encore , mais qui les menace d'une
gloire prochaine , ils diſent : C'est un Métaphyficien
; & tandis qu'ils le diſent , le
Métaphyficien ſe ſaiſit de quelque objet
d'un intérêt univerſel pour l'humanité ; il
l'approfondit & il l'éclaire ; il l'agrandit
& il le fimplifie ; pour peu qu'il ait d'imagination
& de ſenſibilité , la multitude
de rapports nouveaux qu'il apperçoit entre
les chofes , le force à créer une foule
d'expreffions neuves ; il enchante les hommes
de goût par ſon ſtyle , tandis qu'il
dirige les Nations au bonheur par ſes penſées
; & à ceux qui ſe croyoient ſes rivaux,
il ne leur laiſſe plus que l'eſpérance de
DE FRANCE. 3
2
compter & d'apprécier.: ſes beautés & fes
découvertes . Je ne prendrai des exempes
que dans ce qui s'eſt paflé de nos
jours, Les grands Ouvrages de ce file ,
l'Eſprit des Loix , 'Histoire Naturelle ,
l'Emile , le Livre de l'Eſprit , les beaux articles
de l'Encyclopédie , la Logique demandée
par la Pologne , les deux Ouvrages
de l'Ecoffois Smith , ( 12 Théorie des Sentimens
Moraux , & l'Effai ſur les Richeſſes
& fur le Commerce des Nations ) , le Livre
de M. Necker ſur l'Adminiſtration de la
France ; ces Ouvrages immortels , & tous
ceux qui s'en rapprochent , ont été publiés
par des hommes dont l'eſprit étoit éminemment
métaphyfique.
Mais en félicitant l'Auteur de cette
Brochure , de la paſſion & du talent qu'il
paroît avoir pour cette ſcience des grands
Hommes , on doit craindre qu'il ne veuille
y chercher ce qui n'y eſt pas. Elle ne peut
nous faire connoître qu'une ſeule chofe
l'eſprit humain ; dans tout le reſte, elle n'eft
pas une ſcience , elle n'eſt qu'un inftrument;
les fecrets de la Nature ne font pas
dans notre eſprit , ils font dans la Nature
elle-même : c'eſt donc dans la Nature qu'il
faut les chercher , & non pas dans notre
eſprit. Les Sciences , dit Bacon , ſemblables
autrefois à des Statues' qu'on adoroit,
& qui étoient fans mouvement , ne peuvent
devenir actives & faire des progrès ,
qu'en renonçant à la contemplation pour
B
34
MERCURE
l'obſervation , & aux ſyſtemes pour l'expérience.
Je citerai encore ce grand Homme à
l'Auteur de la Germination , qui eſt jeune ,
& qui eſt deſtiné peut- être à faire faire de
nouveaux pas à ces Sciences , à ces Statues
adorées , fur lesquelles Bacon a répandu le
mouvement & la vie : L'homme , dit le
célèbre Chancelier de l'Angleterre , qui femble
avoir été le Chancel er de la Nature ;
L'HOMME , MINISTRE ET INTERPRÈTE
DE LA NATURE , SAIT ET FAIT TOUT CE
QU'IL PEUT OBSERVER OU FAIRE SUR LA
NATURE : AU DELA IL NE SAIT RIEN ET
IL NE PEUT RIEN .
د
Dans un autre endroit , pour prémunir
contre les abus , ou même contre les excès
du raiſonnement, Bacon a dit : LE DISCOURS
EST COMPOSÉ DE PROPOSITIONS LES
PROPOSITIONS DE SYLLOGISMES , LES SYLLOGISMES
DE MOTS , LES MOTS SONT LES
VRAIS REPRÉSENTANS DES CHOSES .
ر
Avec quelle étendue & quelle précifion ,
en une ſeule phrafe, ce grand Homme a fait
le tour de tout ouvrage de l'eſprat humain
élevé par la parole ! comme il fait fortir
l'efprit humain de lui même ! comme il le
pouffe vers la Nature & fur-les choſes !
Qu'on réfléchiſſe ſur les grandes d'couvertes
phyſiques faites depuis deux ſiècles ,
fur celles de l'Aſtronomie , de l'Electrici é ,
&c. , & on s'affurera qu'il n'y en a pas
1
DE FRANCE.
35
une que la contemplation toute ſeule auroit
pu deviner ou foupçonner.
Il n'y a peut-être qu'un ſeul fait qui
ſembleroit prouver le contraire ; Bacon a
ſoupçonné l'attraction avant que Newton
l'ait obfervée & démontrée. Mais d'abord ,
il n'eſt pas vrai peut- être que l'attraction
démontrée par Newton , ſoit la même que
celle dont Bacon avoit conjecturé l'exiftence:
la conjecture de Bacon étoit plutôt
celle d'un magnétiſme univerſel dans toute
la Nature. Ce n'eſt pas , autant que je m'en
ſouviens , par les mouvemens du ciel , mais
par les phénomènes de laimant , qu'il fut
conduit à ce ſoupçon ; & enfuite Bacon ,
dont le génie étoit ſi puiſſant, étoit pourtant
un des Obfervateurs les plus allidus
& les plus attentifs de ſon ſiècle. Sans ceffe
il cherchoit , il recueilloit , il claſſoit les
phénomènes , il les rapprochoit , & il les
comparoit. Sans ceſſe ſapenſée travailloit ;
mais ce n'étoit pas ſur elle-même , c'étoit
fur la Nature . Or les conjectures d'un tel
Obfervateur ne font encore que des obſervations
, très- étendues ſeulement par le
raiſonnement.
Un autre nom preſque auſſi impofant que
celui de Bacon , peut être oppoſé encore par
ceux qui défendent la Philofophie contemplative;
c'eſt le nom de M. de Buffon .
Dans ſa Théorie de la Terre , dans ſes Epoques
de la Nature , dans ſes Vues ſur la Nature
(dans la ſeconde au moins ) , ce beau
B6
36 MERCURE
génie s'élance bien au delà du cercle étroit
où il auroit été renfermé par les faits obfervés
, & par toutes leurs combinaiſons.
Mais i l'Hiſtorien de la Nature veut en
être quelquefois l'oracle , au lieu d'en être
l'interprète , s'il veut la deviner , lorſqu'il
ne peut pas la découvrir'; qu'on le confidèrebien
dans les plus grandes hauteurs de
forvol , & dans ces procédés de ſon eſprit,
qui ſemblent téméraires , on remarquera
qu'il ne s'eſt élancé en quelque forte qu'après
s'être fait ſur un certain nombre d'obſervations
choifies , un point d'appui proportionné
à la hauteur de ſon vol ; on
verra que le fil tantôt viſible , tantôt ſecret
de l'analogie , le tient toujours , non pas
attaché , mais appuyé à la terre . Et dans ces
momens même de conception & d'enchantement
, où le plus beau génie eſt le plus
propre à être ſéduit & aveuglé par l'éclat de
ſes créations , vous l'entendrez douter de
fes vues fublimes , & garantir lui-même les
Lecteurs du joug de l'admiration , qu'il pourroit
facilement leur faire prendre pour
celui de la démonſtration .
Les conjectures les plus audacieuſes font
de la bonne Philofophie encore , lorſqu'elles
partent des obfervations , & lorſqu'elles y
ramènent.
Il ne faut profcrire que celles qui naiſſent
dans la contemplation , & qui y reſtent.
Qu'on a éré injuſte envers ce Peintre
fublime , & cet éloquent Hiftorien de la
..
DE FRANCE. 37
Nature, lorſqu'on a voulu ſe ſervir de fes
hypothèses fi pleines de philofophie , pour
lui refufer le titre de Philofoshe ! Oui ,
dit-on , M. de Buffon est un grand Ecrivain
, mais non pas un grand i in lofophe.
Certes j'aurois une opinion bien ditterente
, & pourtant est- il vrai que j'ai beaucoup
lu ſes Ouvrages ; je pericrois que
tout dans fon Livre eft le produit d'un ef
prit eſſentiellement philofophique , tour ,
& particulièrement ces beautés même de
ſon ſtyle , ce talent de l'Ecrivain , qu'on
voudroit diftinguer de ſa Philofophie : &
peut-on en donter , lorſqu'il nous a révélé
lui-même le ſecret de fon talent dans ce
diſcours qui en eſt une des plus betics productions
, dans ce difcours fur le ſtyle ,
qui n'éclaira pas ſeulement le Public , mais
l'Académie Françoiſe, où il le prononça à fa
réception. Qu'est-ce en effet que ce dilcoms ?
C'eſt une analyſe courte , mais profende
& claire de la manière dont l'esprit humain
conçoit , ordonne& réaliſe ſes idles . C'eft
un morceau de la plus haute Métaphylique,
mais qui rend le goût plus délicat , & qui
ouvre l'eſprit humain tout entier aux regards
des hommes de talent , pour leur montrer
la ſource éternelle où ils doivent chercher
&les vérités qui intéreſſent l'eſprit humain,
& les expreffions , les formes de phrates
qui l'enchantent.
Ceux qui ne connoiffentlove peu la Philoſophie,
ne l'apperçoivent que dans les opi38
MERCURET
(
nions ; mais combien ily en a dans ces belles
defcriprions que M. de Buffon a faites des
moeurs des animaux , de leur inftinct , dé
leurs paidions ! Dans ce genre , le choix
d'une feule expreſſion exige ſouvent l'efprit
le plus philofophique : & là où lê vulgaire
des Lecteurs ne voit qu'une métaphore , une
image , le Connoiffeur diftingue une grande
penſée.
Et fi l'on veut même d'une philoſophie
plus poſitive , plus incontestable pour
tout le monde , excepté pour ceux qui ont
pris leur parti d'être injuftes envers un
grand Homme , combien M. de Buffon en
a prodiguée dans cette même Hiſtoire des
animaux! Que de découvertes , que de vues
neuves , que de rapports apperçus pour la
première fois , ſoit entre les eſpèces vivantes&
les climats qu'elles habitent , foit entre
les diverſes eſpèces elles- mêmes , foit entre
les temps de leur accroiſſement , & la durée
de leur vie ! Si ſon ſtyle eſt un tiſſu de
beautés immortelles , c'eſt qu'il eſt auffi un
tiſſu de vérites éclatantes.
Je déſire que cejote hommage que je rends
ici au génie , lui parvienne , lorſqu'il honore
encore la Terre de ſa préſence. Jedéfirerois
qu'autour de ce lit de douleur , où il lutte
contre la mort, il entendit les louanges &
les bénédictions de la Nature reconnoiffante,
&que la joie d'avoir eu une ſi belle exiftence
, ne lui laiſſat pas ſentir autre choſe
dans ce momentoù peut- être elle ſe termine.
DE FRANCE .
39
Ah! fans doute il a bien mérité d'être exempt
lui-même de ces horreurs de la mort , contre
leſquelles ſa voix éloquente a rafſuré le
genre humain ( 1 ) !
RECUEIL de Pièces intéreſſantes , concer
nant les Antiquités , les Beaux - Arts ,
les Belles - Lettres & la Philofophie ;
traduites de différentes Langues. A Paris ,
chez Barrois l'aîné , Libraire , quai des
Augustins ; & à Strasbourg , à la Librairie
Académique , rue des Serruriers ,
Nº. 21. 4 Volumes in 8°., avec Fig. د
IL n'y a point d'années que des Savans
illuftres , ou du moins d'un ordre très diftinguć
, ne publie en Allemagne , en Italie,
en Angleterre , en Hollande , &c. un grand
nombre d'Ouvrages d'une médiocre éteudue
, mais très - importans par leur mérite
on leur objet ; des Diflertations , des Lettres
, des Traités ſur les Sciences , les Arts ,
la Littérature , &c. Ces petits Ouvrages ſe
perdent , parce qu'ils n'ont pas cette maffe
par laquelle tant de Livres contiennent tant
d'inutilités , mais qui du moins affure leur
(1) Lorſque cet Article a été envoyé au Mercure
, M. de Buffon vivoit encore.
40 MERCURE
tranquille confervation ſur les caſes des Bibliothèques.
Si quelques vérités utiles , ou
du moins curieuſes , font renfermées dans
cesOuvrages fugitifs, elles ſe perdent avec
eux, & feront encore long-temps recherchées
après avoir été découvertes .
Les Rédacteurs , à l'un deſquels les Artiſtes
& les Amateurs François ont l'obligation
de connoître les Ecrits de Mengs ,
de Laireſſe , de M. Reynolds , ont formé le
projet de recueillir & de traduire en notre
Langue un choix de ces Productions de la
Littérature Etrangère , & ils en ont déjà
publié le quatrième Volume que nous annonçons
. Tout , dans chaque Volume , ne
plaira pas à tous les Littérateurs ; mais chacun
d'eux trouvera dans la variété que rafſemble
chacun de ces Volumes , des objets
capables de l'intéreſſer & de lui plaire. Celui
que ſon goût & ſes études ne portent
pas vers les connoiſſances de l'Antiquité ,
ſera flatté de trouver de bonnes Pièces fur
les Arts ; le Lecteur qui n'a pas le goût des
Arts , lira du moins avec plaifir ce qui concerne
les Lettres .
4
Nous ne pourrions , fans donner une
trop grande étendue à cet article, faire con-/
noître , même par un extrait fort court , les
différentes Pièces que contient cette utile
Collection. Les titres de quelques- uns fuf
firont pour en indiquer l'objet ; & les noms
de quelques-uns de leurs Auteurs pour en
faire l'éloge . La Lettre fur la Peinture mu
DE FRANCE. 41
ficale , par M. Engel , & les idées du même
Auteur fur le geſte & l'action theatrale ,
ne peuvent manquer de Hatter le goût de
bien des Lecteurs , dans un temps & chez
une Nation où la Muſique & le Theatre
occupent avec tant d'intérêt une fi nombreuſe
partie de Citoyens .. Ce dernier Ouvrage
contient des Obſervations qui ne feront
pas inutiles aux Peintres , aux Sulpteurs
, & à tous ceux qui , en qualité d'Amateurs
& de Connoiffeurs , s'établiſſent
pour juger de ces Artiſtes. M. Leffing intéreſſera
la même claſſe de Lecteurs , lorfque
, dans un Ouvrage , il traite de la Comédie
larmoyante ou ſentimentale , & qu'il
examine dans un autre s'il eſt permis d'outrer
les caractères dans la Comédie : ceux
qui ont une vraie connoiſſance du Théatre,
prévoient, ſans doute, qu'il conclut pour
l'affirmative (1 ) . M. Heyne , l'un des plus
reſpectables Savans dont s'honore aujourd'hui
l'Allemagne , & qui est juſtement ef
timé de cenx des François qui ne bornent
pas leur littérature à la connoiſſance de
quelques petites Pièces de vers , a fourni
pluſieurs morceaux au Recueil des Rédac
(1) Cet Auteur ne fixera pas moins l'attention
des Antiquaires & des Artiſtes, par fa Differtation
für la manière de repréſenter la mort chez les
Anciens ; ſujet ſur lequer M. Herder a fourni un
Supplément très-intéreſſant , qui ſe trouve à la tête
du 4e. Volume de ce Recueil.
:
1
2 MERCURE
teurs . Son Traité des différentes manières
de repréſenter Vénus dans les Ouvrages de
l'Art , eft utile aux Artiſtes ; ſes recherches
fur l'origine des Fables d'Homère font intéreſſantes
pour les Aimateurs de l'Antiquité,
& fon Ouvrage ſur les Epoques de l'Art
chez les Anciens , eft abſolument néceffaire
à ceux qui ont lu ou qui fe propoſent de
lire l'Histoire de l'Art du célèbre Winçkelmann.
Il eſt à ſouhaiter que les Rédacteurs reçoivent
affez d'encouragemens pour continuer
leur Recueil . Mais comme , dans les
Pièces qu'ils choiſiront dans la fuite , il ſe
trouvera fans doute des Parties pen inté
reffantes , on pourra leur conſeiller de donner
quelquefois des extraits , au lieu de
traduire les morceaux entiers. Par - là ils
Feroient connoître plus de Pièces , & leur
Collection renfermeroit plus de choſes vraiment
intéreſſantes en un plus petit nombre
de Volumes.
OEUVRES complètes de J. J. Rouffeau ;
nouvelle édition en 32 ou 34 Volumes,
mife par ordre de matières , enrichie d'un
grand nombre de Pièces & de Notes de
l'Auteur , qui n'avoient pas encore été
publiées ; & ornée de 90 Figures, defDE
FRANCE . 43
finées & gravées par les plus habiles
Artiftes . A Paris , chez Poinçot , Libr.
rue de la Harpe , près S. Come.
IL faudroit être d'un rigorifme bien ſauvage
, pour blamer le luxe typographique ,
quand il eft appliqué à des Ouvrages aufli
célèbres & aufli eſtimables que ceux de
J. J. Rouſſeau . Les deux premiers Vo'umes
qui paroiffent de ceste nouvelle édition ,
font parfaitement exécutés pour l'impreffion
& pour les gravures. On a pu voir par le
titre, qu'elle contiendra nombre de Pièces
& de Notes de l'Auteur , qui n'avoient pas
encore vu le jour. Cette première Livraiſon
eſt accompagnée de Notes de MM . Mercier
& le Tourneur ; on nommera l'Editeur à
chacune de celles qui fuivront.
L'Introduction , qui eſt de M. Mercier,
eft un Eloge de Rouffean, dicté par une
profonde eſtime , & écrit avec chaleur ;
elle eſt ſuivie d'un voyage à Ermenonville
par feu M. le Tourneur , morceau
curieux & intéreſſant , plein de peintures
vives & animées , où Rouffeau refpire
, pour ainſi dire , tout entier , & qui
font autant d'hommages à fa mémoire.
Nous ne réſiſterons pas à l'envie d'en rapporter
un paffage , qu'on lira fans doute
avec plaifir.
رد
Le charmant Ecrivain que ce Monta4
MERCURE
ود
"
gne ! repris je ; & Rouſſeau l'avoit bien
lu dans ſa jeuneſſe ; mais dans un autre
» âge , ayant eſſayé pluſieurs fois de l'ou-
>>vrir , il étoit forcé d'y renoncer , parce
» qu'en reliſant , il ſentoit , diſoit il , re-
" naître des douleurs qu'il avoit éprouvées
ود
jadis à l'époque de ſa première lecture.
>>C'eſt ainſi qu'il étoit encore l'eſclave de
>> ſon imagination dans l'étude de la Bota-
" nique; il l'aimoit moins comme ſcience,
que comme amusement , & comme un
moyen de reproduire en lui certains ſentimens
agréables qu'il avoit éprouvés dans
> ſa jeuneſſe ou dans l'âge qui la ſuit. La
>> vue de telle ou telle plante le reportoit
» à l'état ou à la ſenſation de plaifir où
ود
ود il s'étoit trouvé la première fois qu'il
» avoit apperçu & remarqué cette plante ;
>>mais celles qui pouvoient lui rappeler
» des momens de peines , des époques fa-
» cheuſes, étoient marquées en noir dans
>> ſon ſouvenir , & il trembloit de les ren-
>> contrer. La Pervenche avoit été témoin
» d'un de ſes inſtans de bonheur ; & c'é-
>> toit ſa plante chérie , & il la revoyoit
>>toujours avec tranſport ; ainſi ſon exiftence
étoit attachée , & comme diſper-
» ſée parmi les plantes & les objets de
" la Nature. Le paffé continuoit de modi-
>> fier pour lui le préſent ; & cet hoinme ,
>> tour imagination & tout fentiment ,
» avoit un champ de jouiſſance & de foufDE
FRANCE. 45
ود france plus étendue que les autres hom-
** mes ( 1 ) " .
5
ANNONCES ET NOTICES.
ON mettra en vente Lundi prochain , 6 dù
courant , la 28. Livraiſon de l'Encyclopédie , par
ordre de Matières ,
Cette Livraiſon eſt compoſée du Tome I , 2e.
Partie de la Géographie ancienne ; du Tome II ,
Ire, Partie de la Logique & Métaphyfique ; du
Tome II , Ire . Partie des Antiquités ; du Tome
III , 2e. & dernière Partie de la Géographie Moderne.
On a terminé cette Partie de la Géographic par
4tableaux qui remplacent une Table de lecture
dont cet Ouvrage n'eſt point ſuſceptible. :
Le prix de ces deux Volumes de Difcours , ou
de ces 4 Parties , eſt de 24 liv. brochés , & de
22 liv. en feuilles.
Le port de chaque Livraiſon est au compte des
Souſcripteurs.
Nous joignons à ces Volumes la tre. Livraiſon
(1 ) La Souſcription fera ouverte juſqu'à l'époque
de la dernière Livraiſon de l'Héloïse, On
paye 12 liv. d'avance pour l'in- 8 °., papier ordinaire;
& pour les autres à proportion. Prix des
deux premiers Volumes in- 8 ° , pap. ord. , to liv.;
in-8°, pap. vélin , 24 liv.; in-4º, pap, ordin. ,
24 liv. ; & in-4° , pap. vélin , 48 liv.
46 MERCURE
des Planches d'Hiſtoire Naturelle , par M. l'Abbé
Bonnaterre , dédiée & préſentée à M. Necker
Miniſtre d'Etat & Directeur général des Finances.
FABLES de La Fontaine, imprimées par ordre
du Roi , pour l'éducation de Monſeigneur le
Dauphin ; in 4º. A Paris , chez Didot l'aîné ,
Imprimeur du Clergé , rue Pavée-St-André.
Cette édition mérite les plus grands éloges.
Elle a été revue comme celle in-8°. , qui a paru
au commencement de cette année , fur les premières
éditions de La Fontaine. On-y a rétabli
beaucoup de vers qui avoient été altérés dans
les éditions fubfequentes. Il ſuffit de jeter les
yeux fur l'Avis de l'Imprimeur , pour ſe convaincre
des foins qu'on a pris pour la rendre la plus
correcte , comme la plus belle . On lira avec intérêt
la Notice , qui eſt en tête , ſur la vie de
La Fontaine , avec quelques obfervations ſur ſes
Ouvrages,
Ce Volume , qui eſt imprimé ſur du papier de
la fabrique de M. Dervaud & les frères Henri ,
àAngoulême , ſe vend 48 liv. br. en carton.
Mémoire fur la prochain, tenue des Etats-Généraux
, & fur les objets qui doivent y être mis
en délibération ; par M. D. L. C. Brochure de
Is pages. AVille- France; & ſe trouve à Paris ,
chez Royez , Lib. quai des Auguſtins,
Dernière fuite de l'Aventurier Francois , conte
nant les Mémoires de Ninette Merviglia , fille de
Grégoire Merveil , écrits par elle-même , & traduits
de l'Italien par ſon frère Cataudin . 2 Vol.
in- 12, A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , Hôtel d'Eſpagne , rue Dauphine ; Quil
,
DE FRANCE.
47
1
leau , Lib. rue Chriſtine ; la veuve Ducheſne , rue
S. Jacques; Belin , même rue ; Mérigot le jeune ,
quai des Auguftins ; veuve Prault , même quai ; &
Beſenne , au Palais-Royal .
Il y a de l'imagination dans ce nouveau Roman,
comme dans ceux du même Auteur , auxquels il
fait ſuite,
Les Indiens , ou Tippo - Sultan , fils d'Hyder-
Aly, &c. avec quelques particularités fur ce Prince,
fur ſes Ambaſſadeurs en France , fur l'audience
qui leur a été donnée par Sa Majefté Louis XVI
aVerſailles, le 10 Août 1788 ; précédées du Précis
d'une partie de l'adminifiration de M. Hastings ,
&c.; & fuivies de quelques détails relatifs aux
évènemens de la guerre de 1782 dans l'Inde ,
&c. &c. A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Le Jay , Libr. rue Neuve des Petits - Champs , au
grand Corneille,
Portraitde M. de Buffon, deffiné par Quenedey
, avec le Phyfinoftrace , de l'invention de
M. Chrétien , d'après le buſte de M. Houdon ,
Prix, 24 f. A Paris , au Palais-Royal, Arcade 180 .
M. Quenedey invite ceux qui ont des Buftes
bien faits d'Hommes célèbres , & qui défirent d'en
avoir les Gravures fidelles , de les lui procurer ,
ils en auront des épreuves quatre jours après.-
•Nous croyons que cette invitation ne ſera pas
fans effct; le Portrait que nous annorçons eft fait
pour établir en faveur de fon Auteur le préjugé le
plus avantageux, fame a !
M. Necker , peint pat J. S. Dupleſſis , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture ; gravé
par N. de Launay, de la même Académie , Membre
de celle des Beaux Arts de Danemarck. A
48 MERCURE DE FRANCE.
Paris, chez Depeuille , rue S. Denis , Nº 416 ;
& au Pavillon du Palais-Royal , près le baffin .
Ce Portrait , fort bien gravé , nous a paru ref-
Temblant.
Les Bouquets , ou la Fête de la Grand'Maman ;
dédiés aux Mères de famille , peint & gravé par
M. de Bucourt, Peintre du Roi. Prix , 6 liv. A
Paris , chez l'Auteur, Cour du Louvre, la se, porte
cochère à gauche en entrant par la Colonnade, au
premier.
Cette jolie Eſtampe , dont la compoſition eſt
agréable aura fans doute le même ſuccès que
toutes celles du même Artifte. Celle- ci fait pendant
à la Matinée du Jour de l' An.
6 Duos dialoguès pour deux Flûtes , par M.
Nicolas Schmitt ; premier Livre de Duos de Flűte.
Prix , 7 liv . 4 f. A Paris , chez M. Barbieri , à la
Lyre d'Orphée , rue de la Monnoie.
TABLE.
ENVOI.
Charade, Enigme& Log.
Ve de Frédéric II.
La Germination . 24
3 Recueil de Pièces.
1
39
OEuvres de J. J. Rouffeau . 42
6
Annonces & Notices . 45
APPROBATION.
:
J'Ailu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 4
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe
en empêcher l'impreſſion. A Paris , le 3 Octobre
1788. SELIS.
JOURNAL
POLITIQUE
1
I
DE
BRUXELLES .
POLOGNE. :
:
De Varsovie , le 10 Septembre 1788.
"
LES Diétines ont terminé l'Ele&ion des
Nonces à la prochaine Diète générale .
Pluſieurs de ces Aſſemblées ont été ora
geuſes ; mais toutes ſe ſontaccordées à
ordonner à leurs Députés de requérir
formellement l'augmentation de l'armée
nationale , même , s'il le faut, juſqu'à 100
mille hommes. Le Prince Adam Czartor
ryski eſt élu un des trois Nonces du
Palatinatde Lublin , non ſans la plus forte
oppofition d'un parti bien connu. Dans
toutes ces Diétines , & depuis leur diffolution
, on parle
univerſellement d'une
confédération , dont le but ſerad'anéantir
toute influence étrangère dans les affaires
nationales. Cette entrepriſe patriotique
No. 40. 4 Octobre 1789.
( 2)
gagne chaque jour de nombreux partiſans ,
qui ſe diftinguent par des bonnets rouges
&par l'habillement national .
Lefilence que continuent degarder les
Ruſſes ſur le ſiége d'Oczakof , rend preſque
indubitable le peu de progrès qu'ils ont
faitdans cetteentrepriſe.L'on aſſuremême
que leur efcadre a été forcée de ſe retirer
dedevant cetteplace , que les Brocanteurs
de nouvelles nous diſoient emportée , il y
a 3 ſemaines , antès avoir vu ſa garniſon
paſſée au fil de épée. Libre aujourd'hui
du côté de la mer , elle pourra obtenir
des ſecours de toute eſpèce. D'un autre
côté , la flotte du Capitan-Pacha a reçu de
Conftantinople & de Négrepont un renfort
conſidérable de vaiſſeaux de ligne &
d'autres bâtimens ; ce qui le rend de nous
veau maître de ces parages , d'où , à entendre
les Fabuliſtes politiques, fon pavil
lon avoit diſparu pour toujours. Le dernier
combat qu'il a livré à l'eſcadre Ruffe , de
13 juillet , prouve combien peu l'échec
du Liman l'avoit découragé. Suivant la
relation qu'il a envoyée à Conſtantinople ,
cinq ou fix de ſes vaiſſeaux de ligne leulement
prirent part à cette action, du 13
juillet , le reſte de la flotte étant tombé
ſous le vent. Il aſſure que l'eſcadre Ruffe ,
totalement déſemparée , ſe réfugia à Sé
4
( 3 )
baftopole. Le 18 , il retourna à Oczakof,
où il a fait réparer les gréemens de quelques-
uns de ſes vaiſſeaux.
Cet Amiral a fait , ſur ſa flotte , de
grands exemples de févérité , c'est- à-dire ,
qu'il a tenu la parole qu'il avoit donnée
à fon départ . Dans le premier combat ,
où ſon efcadre légère fut fi maltraitée
en voulant remonter le Boriſthène , il
brûla lui-même la cervelle à un Capitaine
de vaiſſeau , & il en fit étrangler deux
'autres. Au commencement du dernier
combat , dans lequel il a forcé les Rufles
à ſe réfugier à Sébastopole , s'apercevant
que le Commandant d'un de ſes plus
gros vaiſſeaux évitoit d'approcher l'ennemi
, il l'a fait pendre à ton grand mất ,
où il eſt reſté en ſpectacle aux deux armées
pendant tout le combat.
Le Capitaine d'une groſſe bombarde ,
fort maltraitée , à qui le Capitan Pacha
avoit ordonné de ſe rendre à Smyrne pour
ſe réparer, étant venu à Conftantinople ,
a été arrêté& exécuté le 27juillet.
SUÈDE
De Stockholm , le 9 Septembre.
Le Roi , corPame nous le dîmes la
( 4 )
(
1
,
er
ſemaine dernière , arrivé le 1. de ce mois ,
a fait , en 7 jours, le trajet du quartier
général de Kymenegard en Finlande à
Ulrichſthal , où il ſéjournera une ſemaine ,
avant de ſe rendre ſur la frontière méridionale.
D'Helſingfors , S. M. ayant pris
la route d'Abo , capitale de la Finlande
Suédoiſe Elle a paflé par l'ifle d'Aland
, qui , depuis Gustave I , n'avoit vu
aucun Roi de Suède. La célérité de
ce retour a eu pour cauſe l'armement
du Danemarck , beaucoup plus que les
affaires intérieures. L'on apporte la plus
grande activité aux diſpoſitions militaires :
tous les régimens reſtés en Suède ont ordre
de marcher ſans délai , les uns vers la
Province de Bohus , les autres en Scanie ,
où le Roi lui-même en prendra le Commandement.
L'on accélère la formation
des magaſins , & les préparatifs d'une
défenſe redoutable ne font pas moins
vigoureux dans le Département de la
Marine. On a fini à Carlſcrone l'armement
des 3 vaiſſeaux de ligne , l'Adolphe Frédéric
de 70 canons , la Louise Ulrique de
74 , le Lion de Gothie de 74 , & des
deux frégates l'Uplande de 40 canons , &
l'Illerim de 36 ; quatre autres vaiſſeaux
de guerre ,, la Valeur , la Fortitude , la
Galathée & l'Eurydice , ſeront très-incef(
5 )
ſamment équipés. Chaque jour, depuis , le
retour du Roi , le Sénat s'eſt aſſemblé , &
S. M. a aſſiſté à ſes délibérations ; enfin ,
quoique la réunion d'une partie des forces
duDanemarck avec celles de l'Impératrice
de Ruſſie ſoit auſſi menaçante qu'elle a
été imprévue , nous ne ferons pas hors
d'état de faire face aux évènemens , fi
l'harmonie des eſprits concourt à défendre
l'Etat contre des dangers qui expoſent ſon
honneur, auſſi bien que ſa ſûreté préſente
&future.
Malgré les efforts & les intrigues employés
pour prévenir ce concours li
défirable des volontés , malgré l'empire
qu'ont pris un inftant des ſéductions étrangères
ſur quelques mécontens , qui , au
lieu de fervir le deſſein très-louable de
veiller à la conſervation des droits de la
Diète , ne faifoient , en réalité , que livrer
le royaume à la merci des étrangers , ce
commencement de trouble , ſi adroitement
préparé , n'eſt pas capable de donner de
l'inquiétude. On a même artificieuſement
exagéré l'étendue de cette inſurrection
naiſſante , qui , excluſivement , a été celle
d'une vingtaine d'Officiers Suédois , dont
pluſieurs même ont témoigné depuis le
regret de leur conduite , & ont follicité
de rentrer dans leurs emplois . Quant à la
ainj
( 6 )
convocationde laDiète,qu'on annonçoit fi
affirmativementpour le 1er . d'octobre, cette
époque eſt certainement prématurée ; &
dans la ſituation où ſe trouve le Royaume ,
il eſt ſans vraiſemblance qu'on précipite
la tenue d'une Aſſemblée auſſi importante.
Lorſque l'armée Suédoiſe reçut les
premiers ordres de paſſer en Finlande ,
quatre eſcadrons du régiment de Cavalerie
du Duc de Sudermanie , ſe rendirent au
lieu de réunion , ſous le Commandement
duMajor de ce Corps. Le Comte Nicolas
de Cronstedt , Officier eſtimé , premier
Gentilhomme de la Chambre , & honoré
de toute la faveur du Duc de Sudermanie ,
fut piqué de voir une diviſion du régiment
dont il étoit Lieutenant- Colonel ,
ſe mettre en campagne fous les ordres
d'un Officier de grade inférieur au ſien.
Malgré l'amertume de ſes plaintes , il ne
putchanger les diſpoſitions de Son Alteffe
Royale , qui ne penſa pas devoir confier
au Lieutenant-Colonel une divifion formée
au plus des deux tiers du régiment.
Ce refus fit oublier à M. de
Cronstedt les devoirs de fon état; il s'empara
par force du Commandement , & fe
mit à la tête du Corps pour le conduire
à ſa deſtination. Une pareille infraction de
la difcipline militaire , obligea S. A. R. à
( 7 )
foumettre le Comte de Cronstedt à un
Conſeil de guerre , qui condamna cet
Officier à être arquebuſé. Le jour de
l'exécution étoit marqué , le coupable
alloit fubir ſa fentence , lorſque le Roi ,lui
accordant la vie , commua ſa peine en une
priſon de 20 ans dans la fortereſſe de
Warberg. M.de Cronstedt y fut conduit ,
accompagné de ſon épouſe, de ſes enfans
en bas-âge , déterminés à partager ſon
fort. Heureuſement le combat naval du
17 juillet, fournit au Duc de Sudermanie
une occafion propice d'intercéder auprès
du Roi en faveur du Prifonnier : les
follicitations du Prince furent couronnées
du ſuccès , & fon Lieutenant- Colonel a
obtenu ſa grace. S. A. R. , le lendemain
de la bataille , eut l'attention touchante
d'écrire lui-même une lettre conſolante
à M. de Cronstedt , en le prévenant de la
démarche qu'il alloit tenter. Cette lettre ,
qui honore la ſenſibilité du Prince , mérite
d'être conſervée.
«A bord du Vaiffeau- Amiral Gustave III , à la
hauteur de Faro & Ofel , le 18 Juillet 1788.
*
«Mon cher Comte de Cronstedt ,
•Les infortunés ont toujours en moi un fûr
appui . Votre malheureuſe affaire étant déja terminée
, je me diſpenſe d'en répéter les détails.
Vous parlez à préſent à un ami qui oublie de
bon coeur le paſſé pour vous rendre toute fon
amirié. Je vais m'adreſſer aujourd'hui au Roi ; on
a iv
( 8 )
fait affez combien ſon coeur eſt bon & ſenſible,
il ſera ſans doute touché de ce que le mien ,
qui eſt affligé au ſuprême degré , lui expoſera.
Seroit-il capable de me refuſer , au moment que
je ſacrifie ma vie & mon ſang pour la Patrie &
à ſon ſervice ? Confolez votre Epoufe , à qui
j'expédie copie de la lettre que j'adreſſe au Roi
en votre faveur ; & fi jamais le poſte honorable
&éminent que j'occupe pouvoit être ſuſceptible
de quelque dégoût , ce feroit précisément au moment
où il me priveroit de la ſatisfaction de vous
prêter tous les ſecours que vous accorde mon
coeur & mon amitié. Mais je me raſſure ſur la
bonté du Roi ; elle ne lui permettra jamais de
refuſer à un frère qu'il aime, ſa fervente &jufte
demande , en faveur & pour le pardon de fon
infortuné& ancien ami. Perfuadez - vous que je
prends une part ſincère& tendre à tout ce qui
vous regarde , & que l'angoiffe dans laquelle me
jette votre ſituation , met obſtacle au libre cours
de maplume.
*Prenez courage , & affurez- vous que je ferai
tout ce qui fera en mon pouvoir pour adouwir
votre triſte fort ; je m'y crois d'autant plus obligé,
que j'ai ledéplaifir d'en être la cauſe innocente».
Cette lettre fut expédiée à la Comteffe
de Cronstedt , par la Duchefſe de Sudermanie
, avec un billet de cette Princeſſe ,
auſſi noble que celui de fon époux.
1.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 14 Septembre.
1
Le Prince Royal de Danemarck , ac
( 9 )
compagné des Princes Charles & Frédéric
de Heffe , père & fils , eſt reparti , le 6 , de
Sleſwick pour Fladſtrand , d'où le vaiſſean
de ligne l'Oldenbourg doit les conduire à
Fridericſwærn en Norwége. Le Prince
Charles de Heffe y prendra le commandement
de 12,000 hommes de troupes auxiliaires
que la Cour de Copenhague fournit
à celle de Pétersbourg.-La frégate
le Grand-Belt a pris , à Kiel , les Chaffeurs
du Holſtein & un détachement d'Artilleurs
, pour les tranſporter auſſi à Frédéricſwærn
. L'eſcadre combinée Ruffe &
Danoiſe , mettra inceſſamment à la voile
pour la Baltique , ſous les ordres du Vice-
Amiral Ruſſe de Borifow.
La dernière promotion militaire faite par l'Impératrice
de Ruſſie , confifte en 6 Lieutenant-généraux
, 14 Majors-Généraux , 2 Brigadiers , &
22 Colonels .- Le Prince Paul Gagarin a obtenu
le commandement en chef de Moſcou , à la place
du Lieutenant général Kakowinsky , qui a obtenu
ſa retraite.-Le Gouvernement- général de Jaroflaw
& de Wologda , vacant par la mort de M.
de Melgunof, a été conféré à M.de Kafchkyn.
- Les deux vaiſſeaux de ligne lancés derrièrement
à Cronſtadt , ont été nommés , l'un les douze
Apôtres ,& l'autre le Wolodimir.
LeMagiftrat de Dantzick a défendulexportation
du boeuf ſalé , excepté celle néceffaire
à l'approviſionnement des bâtimens
en rade. Les Suédois ont tiré de
cette ville environ un million de livres de
av
( 10 )
boeuf , exporté par des bâtimens Pruffiens.
Le Comte de Rafumofsky , ancien Miniſtre
plénipotentiaire de Ruſſie à la Cour
de Stockholm , eſt arrivé ici , le 7 , de
Lubek. On dit qu'il ſe rendra à Copenhague.
On s'étoit fûrement trop preffé, comme
à l'ordinaire , d'annoncer la fin prochaine
de la guerre , dont les premiers coups font
tombés ſur la Finlande. Deja l'on faifoit
revenir en Suède , & l'armée & la flotte,
La ſaiſon , ſans doute , plutôt que les négociations
, mettra fin à cette campagne;
mais peut-être ne ſerace pas fans d'uiterieurs
évènemens. Quoi qu'il en ſoit , nous
placerons ici une notice géographique de
cette province de Finlande ; elle pourra
ſervir de guide à ceux qui voudront ſuivre
les opératio militaires.
« La Finlande renferme une ſurface de trois
milles carrés d'Allemagne , dont un tiers eft prefqu'inculte
, & rempli de lacs & de marais. La
population de la partie Suédoiſe monte à environ
70,000 ames. Les côtes depuis Helſingfors juſque
vers Wibourg , font couvertes de rochers immenfes
, nommés Scheeren , qui s'élèvent audeſſus
de l'eau : ils ſont très-voifins les uns des
autres ; fur quelques-uns on voit des cabanes de
pêcheurs. La navigation de ces côtes ſe fait par
des galères d'une conſtruction particulière. Lorfqu'un
grand vaiſſeau eſt poufié dans ces rochers ,
it eft perdu fans reſſource faute d'ancrage. -Le
( Fr)
meilleur port de la Finlande Suédoiſe eſt Helfingfors;
il eſt vaſte,&aſſez commode pour recevoir
une grande eſcadre : il est défendu par le fort de
Sweaborg , conſtruit nouvellement , & par les
ouvrages d'Ulricsborg , de Broberg & de Gustave
Sward. La ville, bâtie ſur un endroit élevé , offre
les vues les plus pittoreſques : elle est la plus
conſidérable des provinces de Tavaſtchus & de
Nylande. Helſingfors étoit le rendez - vous des
forces de terre&de mer que le Roi de Suède a
envoyées en Fin'ande. -Plus loin , ſur la côte ,
&tout-à-fait aux frontières Ruſſes , ſe trouve
Lowiſa. C'eſt une ville ouverte , bâtie en 1745 ,
ſous le nom de Degesby , qu'elle changea en
1752. Du côté du golfe eſt placéeune redoute.
C'eſt ici que le quartier-général des Suédois fut
établi vers la fin du mois de Juillet dernier. -
Frédéricsham étoit autrefois un bourg ; les
Ruſſes l'ont fortifié pour couvrir la partie de la
Finlande qui leur a été cédée en 1743 , par le
traité d'Abo. Cette ville eſt petite , mais bâtie
régulièrement ; les maiſons ſont de bois : au milieu
ſe trouve une place carrée cù aboutiſſent
toutes les rues. Au nord de Frédéricsham eſt la
ville deWillmanſtrand , où l'armée Rufſe a formé
un camp. Les Suédois , commandés par le Général
Wrangel, y furent battus , le 23 Août 1741 ,
par les Ruffes , qui prirent d'aſſaut cette place &
la brûlèrent. A la paix , les vainqueurs la rebâtirent.
Elle forme un carré oblong , entouré de
paliſſades & de quelques ouvrages fortifiés ; mais
ſa meilleure défenſe conſiſte dans ſa poſition fur
une montagne & dans le lac Saima. -Au coin
du nord-eft de ce lac, long de 40 milles , &
parfemé de petites îles 8c de rochers , eft pl cée
lavilledeNyflove , daos la province de Sawolax ;
c'eſt laſeule ville de ce diſtrict qui ait été cédée aux
1
avj
( 12 )
Rufſes en 1743. Le château que les Suédois ,
maîtres de la ville , ont attaqué inutilement jufqu'ici
, eft conſtruit ſur un rocher dans le lac:
fes fortifications ſont très-bonnes .-Les limites ,
dans la province de Sawolax , ne font pas encore
exactement déterminées entre les Suédois &
les Ruſſes. On compte vingt-fix grandes fermes
fur les frontières qui , par cette incertitude , n'ont
rien payé depuis 1743 , ni à la Suède , ni à la
Ruffie La Finlande Ruſſe , connue aujourd'hui
ſous la dénomination de Gouvernement de Wibourg
, eft remplie de montagnes , de vallées ,
de lacs&de marais; les montagnes ſontde granit,
& couvertes de pins &de ſapins. La terre y eſt
ſtérile ; les grains ne mûriſſent que rarement. On
n'y trouve point de vil ages , mais beaucoup de
fermes , dont cent juſqu'à cent cinquante forment
une paroiſſe. Les payſars font libres , & ne paient
qu'une capitation modique. On compte dans
ce gouvernement une population d'environ 37 à
38,000 ames. Les habitans font pauvres; l'agriculture&
l'éducation des beſtiaux font négligées ;
la plupart des Finois vivent du commerce de
bois & de la pê he. -On voit encore aujourd'hui
, ſur le chemin qui conduit de Frédéricsham
à Wibourg , les retranchemens que les Généraux
Comte de Lowerhaupt et Baron de Buddenbrok ,
abandonnèrent lâchement en 1743 , ſans attendre
l'arrivée des Ruſſes, Ces retranchemens ſe trouvent
à environ trois milles de Frédéricsham, fur
une hauteur formée de roches , & couverte par
un grand marais. Il n'y a qu'un ſeul chemin aſſez
dangereux pour y pénétrer. On aſſure que le
Général ruffe , Comte de Lafcy , qui commandoit
l'armée en 1743 , employa douze heures à
parvenir à ces retranchemens , quoiqu'il n'y eût
pas une ame vivante. De ce côté , les opérations
( 13 )
:
militaires éprouvent mille difficultés. Des Officiers
, qui connoiſſent le local , prétendent qu'un
corps de 20,000 hommes ſuffit pour arrêter les
progrès d'une armée deux fois plus conſidérable.
La ville principale de la Finlande Ruſſe eft
Wibourg; elle eſt bâtie ſur une peninſule , bien
fortifiée , & défendue en outre par un château &
par le fort de Sainte-Anne. Les Suédois ont cédé .
auxRuſſes cette ville & la province juſqu'à Willmanſtrand
& Frédéricsham , par le traité de
Nyſtadt en 1721 ; & par celui d'Abo , en 1743 ,
les fortereſſes de Willmanſtrand & de Frédéricsham
, & le défilé de Pyttis. La population de
la ville de Wibourg monte à 9,000 habitans.
La plupart des maiſons ſont conſtruites en bois.
De Berlin , le 15 Septembre.
Nous avons conſigné dans ce Journal
les différens Traités auxquels ont donné
lieu, fucceffivement,les nouveaux liens formésentre
laCourde Prufſe, celle de Londres
&les Provinces-Unies. Ilne manquoit plus,
que le Traité général d'alliance défenſive ,
que le Roi a conclu & figné avec la
Grande-Bretagne, le 13 août dernier. Les
ratifications viennent d'être ſignées &
échangées entre les deux Souverains. Voici
la teneur de ce traité , auquel la Convention
provifionnelle , ſignée à Loo , le
r3 juin dernier , fert de fondement .
"L. M. le Roi de Pruffe & le Roi de la Grande-
Bretagne étant animées d'un défir égal & fincère
d'augmenter & de conſolider l'union & T'amitié
( 14 )
étroites qui , leur ayant été tranſmiſes par leurs
ancêtres , ſubſiſtent ſi heureuſement entre Elles ,
&de concerter les meſures les plus propres pour
aſſurer leurs intérêts mutuels & la tranquillité
générale de l'Europe , Elles ont réſolu de renouveler
& de reſſerrer ces liens par un traité d'al-
Hance défenſive , & Elles ont autoriſé pour cet
effet, ſavoir , S. M. le Roi de Pruſſe, le ſieur
Ewald Frédéric , comte de Hertzberg , ſon Miniitre
d'Etat & de Cabinet , Chevalier de l'Ordre de
PAigle-Noir ; & S. M. le Roi de la Grande-Bretagne,
le ſieurJofephEwart, ſonEnvoyé-Extraordinaire
à la Cour de Berlin , leſquels , après s'être
communiqué réciproquement leurs pleins pouvoirs,
font convenus des articles ſuivans : >>
Art. I. « Il y aura à perpétuité une amitié ferme
&inaltérable , une alliance défenfive & une union
étroite & inviolable , avec une harmonie & correſpondance
intimes& parfaites entre leſdits Séré-
Liffimes Rois de Pruſſe&de la Grande-Bretagne ,
leurs Héritiers & Succeſſeurs , leurs Royaumes ,
Etats , Provinces , Terres & Sujets reſpectifs ,
leſquels feront entretenues& cultivées avec ſoin ,
de manière que les Puiſſances contractantes emploient
conſtamment tant leur plus grande attention,
que tous les moyens que la Providence leur
aconfiés pour conſerver enſemble la tranquillité
&la ſûreté publiques , pour ſoutenir leurs intérêts
communs ,& pour ſe défendre & ſe garantir mutuellement
contre toute attaque hoftile ; le touten
conformité des traités qui fubſiſtent déjà entres les
Hautes Parties contractantes , leſquels demeureront
en toute leur force & vigueur , & feront
cenſés renouvelés par le préſent traité , autant
qu'il n'y aura pas été dérogé de leur propre conſentement
par des traités poſtérieurs , ou par ce
préſent traité. »
۱
( 15 )
II. «En conféquence de l'ergagement contracté
par l'article précédent , les deux Hautes Parties
contractantes travailleront toujours de concertpour
le maintien de la paix & de la tranquillité ; &
dans le cas où l'une d'Elles feroit menacée d'une
attaque hoftile par qui que ce foit , l'autre emploiera
fans délai ſes bons offices les plus efficaces
pour prévenir les hoftilites , pour procurer fatisfaction
à la partie lézée , & pour ramener les
choſesdans la voie de la conciliation . >>
III. a Mais fi ces bons offices n'avoient pas l'effet
défiré dans l'eſpace de deux mois , & que l'une
des deux Hautes Parties contractantes fût hoftilement
attaquée , moleſtée ou inquiétée dans quelques-
uns de ſes Etats , Droits , Poffeffions ou
Intérêts , ou de quelque manière que ce ſoit , par
mer ou par terre , par quelque Puiſſance Européenne
, l'autre Partie contractante s'engage de
fecourir ſon Allié fans délai , pour ſe maintenir
mutuellement dans la poſſeſſion de tous les Etats ,
Territoires , Villes & Places qui leur ont appartenu
avant le commencement de ces hoftilités ;
pour lequel effet ,fi S. M. Britannique venoit à
être attaquée , S. M. le Roi de Pruſſe fournira à
S. M. le Roi de la Grande-Bretagne un ſecours
de 16 mille hommes d'infanterie & de 4 mille
hommes de cavalerie ; &fi S. M. Prufſienne ve
noit à être attaquée, S. M. le Roi de la Grande-
Bretagne lui fournira également un fecours de
16 mille hommes d'infanterie , & de 4 mille
hommes de cavalerie , lequel ſecours reſpectif
fera fourni dans l'eſpace de deux mois après la
réquiſition faite par la Partie attaquée , & demeurera
à ſa diſpoſition pendant toute la guerre
dans laquelle elle ſe trouvera engagée. Ce fecours
fera payé& entretenu par la Puiſſance requiſe ,
par-tout où fon Allié le fera agir ; mais la Partie
( 16 )
requérante lui fournira dans ſes Etats le pain& le
fourrage néceſſaires ſur le pied uſité dans ſes
troupes. >>
«Il eſt cependant convenu , entre les Hautes
Parties contractantes , que , dans le cas où S. M.
Britannique auroit à recevoir le ſecours des troupes
deS. M. Prufſienne , S. M. Britannique ne pourra
les employer hors de l'Europe , ni même dans la
garnifon deGibraltar>.>>
«Si la Partie lézée & requérante préféroit aux
troupes de terre un fecours en argent , elle en
aura le choix; & dans le cas où les deux Hautes
Parties contractantes ſe fourniroient le ſecours ftipulé
en argent , ce ſecours ſera évalué à cent
mille florins courant de Hollande par an , pour
mille hommes d'infanterie , & à cent vingt mille
florins , même valeur , pour mille hommes de
cavalerie par an , ou dans la même proportion
parmois. >>
IV. « Dans le cas où les ſecours ſtipulés ne
feroient pas fuffifans pour la défenſe de la Puifſance
requérante , la Puiſſance requiſe les augmentera
ſuivant la néceſſiré du cas , & l'aidera
detoutes ſes forces , ſi les circonstances l'exigent. »
V. & Les Hautes Parties contractantes renouvellent
ici , de la manière la plus expreſſe , le
tsaité proviſionnel d'alliance défenſive , qu'Elles
ont conclu à Loo , le 13 de Juin de l'année courante
, & Elles s'engagent de nouveau , &promettent
d'agir en tout temps de concert & en
confiance mutuelle pour maintenir la fûreté ,
l'indépendance & le gouvernement de la République
des Provinces Unies , conformément aux
engagemens qu'elles viennentede contracter avec
ladite République ; c'eſt à-dire , S. M. Prufſienne,
par un traité conclu à Berlin, le 15 Avril 1788 ,
&S. M. Britannique , par un traité ſigné le même
,
( 17 )
jour à la Haie, que leſdites Hautes Parties contractantes
ſe ſont communiqués l'une à l'autre. 12
«Et s'il arrivoit qu'en vertu des ſtipulations
deſdits traités , les Hautes Parties contractantes ſe
viſſent obligées d'augmenter les ſecours à donner
aux Etats-Généraux , au-delà des nombres ſpécifiés
dans leſdits traités , ou de les aſſiſter de
toutes leurs forces , leſdites Hautes Parties contractantes
ſe concerteront enſemble ſur tout ce
qui peut être néceſſaire , relativement à telle augmentation
de ſecours dont on conviendra , &
relativement à l'emploi de leurs forces reſpectives
pourla fûreté& la défenſe de ladite République. >>
«Au cas que l'une ou l'autre defdites Hautes
Parties contractantes vint , en aucun temps futur ,
à être attaquée , moleſtée ou inquiétée dans quelques-
uns de ſes Etats , Droits , Poſſeſſions ou Intérêts
, de quelque manière que ce ſoit, par mer
ou par terre , par quelque autre Puiſſance , en
conféquence& en haine des afticles ou des ſtipulations
contenues dans leſdits traités , ou des mefures
à prendre par leſdites Parties contractantes
refpectivement en vertu de ces traités , l'autre
Partie contractante s'engage à la ſecourir& à l'affifter
contre une telle attaque , de la même manière&
par les ſecours qui font ſtipulés dans les
articles III & IV du préſent traité , & leſdites
Parties contractantes , dans tous les cas ſemblables
, promettent de ſe maintenir & de ſe garantir
l'une & l'autre dans la poſſeſſion de tous les Etats ,
Villes , Places , qui leur appartenoient reſpectivement
avant le commencement de telles hoftilités . »
VI. « Le préſent traité d'alliance défenſive
ſera ratifié de part & d'autre , & l'échange des
ratifications ſe fera dans l'eſpace de fix ſemaines ,
ou plus tôt , fi faire ſe peur. En foi de quoi , nous
ſouffignés , munis de pleins pouvoirs de L. M. les
( 18 )
Rois de Pruſſe & de la Grande-Bretagne , avons ,
en leurs noms, figné le préfent traité , &y avons
appoſé le cachut de nos armes. " Fait à Berlin ,
le 13 d'Août , l'an de grace 1788 .
(L. S.)
(L.S. )
EWALD - FRÉDÉRIC , comte de
HERTZBERG.
JOSEPH EWART.
Le 4 de ce mois , on a commencé les
exercices ordonnés par le Roi pour les
fleges ; i's fontdirigés par le Lieutenant-
Colonel de Tempelhof, & toute la garniſon
y eſt employée .
De Vienne , le 15 Septembre .
R
?
La Gazette a parlé , avec ſa ſéchereſſe
ordinaire , de la reddition de Dubicza.
Cependant la durée de ce fiege , les
fatigues&les pertes qui l'ont accompagné,
& la réſiſtance preſque incroyable de la
garniſon ,jettent de l'intérêt ſur le ſort de
cette petite fortereffe , dont toute la
défenſe conſiſtoit en quatre courtines affez
bonnes , flanquées de quatre vieilles tours.
Deux fois elle fut attaquée en février
dernier , & inutilement; le Prince de Lichtenstein
l'affiegea du 21 au 25 avril , & fut
obligé de repafferl'Unna; enfin , le dernier
fiége a duré du 10 au 26 août : ainfi ,
notre armée de Croatie a été arrêtée près
de7 mois devant une place , que quelques
Volontaires Croates penſoient enlever
( 19 )
d'emblée dans l'origine. La garnifon ,
comme on l'a vu par le Bulletin officiel ,
confiftoit en 414 hommes de toute defcription
; 7 canons formoient toute fon
Artillerie. On a trouvé dans cette bicoque
quelques munitions de bouche , preſque
gâtées. Cet avantage , rapproché de tout
ce qu'il a coûté , n'a pas fait ici une
grande ſenſation. On s'afflige d'une guerre
où de moindres ſuccès font achetés ſi cher ,
& d'ailleurs les eſprits font entièrement
préoccupés de la fituation critique du
Bannat.
Ces alarmes ſe ſont fortifiées depuis la
publication des Supplémens officiels aux
Gazettes du 10 & du 13. Si nos armes
ont été heureuſes en Moldavie , fi nous
avons fait quelques progrès en Boſnie ,
partout ailleurs nos déſavantages font
marqués , & nous préparent à des évènemens
plus ſérieux encore. Voici la
ſubſtance des deux Supplémens.
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch, le 30 Août.
«Le Géréral Rall mande , le 26.de ce mois ,
qu'un corps ennemi , ſe portant par Rukur au
défilé de Terzbourg , attaqua nos détachemens
peſtés à Sirna & Vallie-Mulieri , avec tant de
violence qu'ils furent ob'igés de ſe replier fur la
ville: l'ennemi s'empara de quatre canens. Enfin
il arriva du ſecours; on attaqua les Turcs ; on
( 20 )
les repouſſa: ils ſe font retirés, dans la nuit du 26
au 27 , vers Rukur. >>
2
" Le Général Staader , campé à Barbatviz , près
du défilé de Vulkan , nous apprend qu'un corps
ennemi pritpoſte , le 28 Août , près de Mériſchon ,
&qu'il ſe retira bientôt après par la vallée de
Banih. »
: Du camp près de Semlin , le 30 Août..
<<D<epuis le départ de l'Empereur il n'eſt rien
arrivé d'important de ce côté là. Un détachement
ennemi parut , le 27 , près de la redoute de
Zab eſch; mais il fut bientôt forcé de ſe retirer ,
ayant eu 16 hommes & 15 chevaux de tués ,
& 50 hommes de bleſſés.»
Corps d'armée dans la Croatie , camp près de
Dubicza - Turc , le 28 Août.
« Le Major Kovachewich ayant reçu ordre
de faire une diverſion , ſe porta , avec 350 chafſeurs
, 50 arquebufiers & 200 volontaires , du côté
de Glamocs; il arriva , le 21 de ce mois , devant
Philipo-Vich-Odſchak , eſpèce de citadelle entourée
d'une forte muraille; i-l fomma les Tures
de fe rendre , & fur leur refus il fit jeter des
grenades dans cet endroit , & le réduifit. On y
prit deux drapeaux , pluſieurs effets , & une grande
quantité de bétail. »
Corps combiné près de Choczim , le 26 Acút.
"Il ne s'eſt paſſé rien d'important depuis le
dernier rapport. On continue les travaux des
tranchées , que l'ennemi interrompt quelquefois
par ſon feu.
Corps d'armée dans le Bannat, camp d'Armenesch ,
le 3 Septembre.
« La marche rétrograde du corps de Wartenfleben
vers Fehniſch , a été très-pénible , vu l'abon
( 21 )
darce de la pluie. L'ennemi le ſuivit & l'attaqua
fix fois de ſuite dans l'eſpace de ſept heures , avec
9,000 Spahis , 2,000 Fantaſſins ,&de l'Artillerie.
L'arrière -garde , commandée par le Général-Major
Baron de Vecfey , le repouſſa chaque fois avec
perte; mais recevant toujours des renforts , il ne
ceſſa ſes attaques que près du défilé de Kornia ,
où le Général de Vecsey fut joint par les Généraux
de Wartensleben & de Pallavicini. Alors
l'ennemi reſta en arrière , & nos troupes pourſuivirent
leur marche vers Fehniſch. Notre perte
a conſiſté en 2 Officiers , 42 Soldats & 47 che
vaux tués , les bleſſés font au nombre de 4 Offciers
& de 38 Soldats ; les égarés montent à 102.
On peut évaluer la perte de l'ennemi au moins
à 600 hommes : parmi leurs morts ſe trouve un
Commandant des Spahis &3 autresTurcs de rang,
-Le premier de ce mois , le Général Comte de
Wartensleben ſe mit de nouveau en mouvement ,
&prit la poſition derrière Armeneſch. Le camp
ennemi s'étend vers Mehadie , juſqu'au confluent
de la Belaveka & de la Czerna. -L'Empereur
eſt arrivé , le 3 , avec une partie de ſon armée , à
Illova, dans le Bannat.>>>>
« Le Major Stein mande , de ſon pofte de la
Vetéranhohle , le 31 Août , que ſa troupe manquant
entièrement de munitions , il s'eſt vu obligé
d'entrer en capitulation avec les Turcs , qui lui
ont accordé une retraite libre , avec la permiſſion
d'emmener les malades & les bleſſés au nombre
de 86; la troupe a mis bas les armes. »
Supplément de la Gazette du 13.
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch , le 3 Septembre.
:
7;
« Le Général Rall mande que l'ennemi eſt
parvenu , lepremier de ce mois , à forcer le défilé
( 22 )
d'Oitos; il a pris poſte près de la Contumace. »
Corps d'armée dans le Bannat , camp d' Armeneſch ,
le 6 Septembre.
« Juſqu'à ce moment , il n'eſt arrivé aucun
changement important dans la poſition de notre
armée, ni dans celle de l'ennemi . <<<
« LeGénéral Baron de Lilien , poſté à Paneſova,
nous informe que l'ennemi a abandonné le château
de Kulifch , & levé le camp de Semendria ; il a
traverſete Schildberg , & dirigé ſa marche derrière
la ville. >>>
Corps d'armée dans la Croatie , camp près de
Dubicza-Turc , le 5 Septembre.
« Le Général Comte de Mittrovsky ayant
reçu l'ordre de concerter les opérations avec l'armée
aux ordres du Maréchal de Laudhon , fut
chargé, le 28 Août, de faire une diverſion au Pacha
de Travenick , poſté dans les montagnes ,& fur les
chemins qui conduiſent à Kostaracz. En conféquence,
ceGénéral fit jeter un pont ſur la Save.
Le Colonel Quoftanowich , à la tête de cette expédition
, paſſa ce pont, le premier de ce mois , avec
quatre diviſions d'Infanterie & 150 Volontaires ;
il fur fuivi du Lieutenant-Colonel Pongrah , qui
conduiſoit trois diviſions d'Infanterie , & un détachement
de Vo'omaires. Après une marche de
huit heures , le Colonel attaqua en dos le camp
de l'ennemi , compoſé de 6 à 700 hommes ; le
Lieut nant - Colonel le prit en flanc du côté de
Gradiska-Turc. L'ennemi ſe défendit long-temps ;
mais à la fin il fut mis en déroute , & forcé de
prendre la fuite Le Commandant ennemi fut tué ,
airſi que so Turcs trouvés ſur la place ; nous
avons eu 4 tués , 7 bleſſés & 5 égarés. On a
abandonné aux troupes le pillage du camp ennemi.
-Le Pacha de Travenick ayant appris cette dé(
23 )
faite , a incendié fon camp , & dirigé ſa marche
avec une partie de ſes troupes vers Banialuca ;
il a fait replier le reſte ſur Predol. »
«On répare Dubicza-Turc pour y mettre un
bataillon."
Corps d'armée combiné Autrichien & Ruffe ,
le 4 Septembre.
« Le Général de Spleny , poſté à Strojeftie ,
ayant reçu du Prince de Cobourg un renfort de
troupes , ſe mit en marche le 30 Août , & arriva
le même jour à Onestie. Le Lieutenant - Colonel
Kepero ayant quitté en même-temps Herlen avec
environ mille hommes , rencontra à Belzeftie environ
6 à 7000 Turcs ; l'ennemi l'attaqua neuf
foisde ſuite, mais il fut toujours repouffé,&forcé,
à l'arrivée du Lieutenant-Colonel de Nemey , avec
une diviſion de Huſſards Szeklers , de prendre la
fuite du côté de Jaſſy. La retraite des Turcs fut
ſi précipitée , qu'elle donna l'alarme au Chan des
Tatares , & aux deux Pachas qui étoient dans
cette ville : ils prirent le parti de l'abandonner , &
de ſe retirer juſqu'à Mohareſtie. On a tué à l'ennemi
environ 700 hommes , fait 28 prifonniers ,
&pris 3 drapeaux : notre perte n'a pas encore
pu être évaluée. Le corps du Général de
Spleny a pris , le 3 de ce mois, poffeffion de la
villede Jaſſy.
Les details qu'on vient de lire ont été
ſuivis, le lendemain,de la confirmation des
progrès ultérieurs des Ottomans dans le
Bannat ; Méhadie eſt aujourd'hui entre
leursmains.
**<< Malgré la perte que l'ennemi avoit
effuyée , le 14, aux environs de Feh-
35 nifch , difent les lettres de Carenfebes ,
du 30 août ,il n'a pu être forcé à ré
( 24)
>> trograder. Il s'eſt avancé encore ; &
>> ayant dirigé fans ceſſe , pendant les 25 ,
26 & 27 , le feu de ſon canon ſurMé-
>>> hadie , il s'eſt d'abord emparé de la Pa
>> lanque , & a pris Méhadie le lendemain
28 , fur les 6heures du foir. Les Turcs ,
>> animés par ce ſuccès , pouſsèrent jufqu'à
Teregova , à 6 lieues d'ici . On les
>> attaqua là à diverſes repriſes , & avec
>> tant de courage qu'ils ne purent péné-
>> trer plus loin. A la retraite de nos
>> troupes , on a détruit ce qu'on apu des
>> vivres & des fourrages raſſemblés à
» Méhadie.
Nos efpions rapportent unanimement que la
garnifon deBelgrade fe propoſe d'attaquer àla
fois Semlin & la digue de Beſchanie. Le corps de
troupes reſté à Semlin , ſous les ordres duGénéral
de Gemmingen , eſt compoſé de 3 bataillons de
Grenadiers , de 17 autres bataillons d'Infanterie ,
des Cuiraffiers de Gefwiz, des Dragons de Jofeph
de Tofeane , des Chevaux - Légers de Modène , de
3 diviſions d'Uhlans,& 2 desHuſſardsde Wurmfer.
DeFrancfort fur le Mein, le 20 Septemb.
T
Chaque jour voit naître & s'évanouir
des bruits extraordinaires , dont tout le
fondement repoſe quelquefois ſur des conjectures
de ſociété. Dans ce nombre ,
il fautranges celui qu'à la Diète prochaine
de Varſovie , on norimera un Succeffeur
au Roiprégnant. On défigne d'avance de
Succefleur
:
( 25 )
Succeſſeur dans la perſonne du Prince
Antoine de Saxe , frère de l'Ele&eur ; & ,
pour ne rien oublier, on aſſure la ſucceſſion
du Duché de Courlande au Prince Charles
de Saxe. -Doit-on mettre dans la méme
claffe de nouvelles , celle que la Cour
deVienne négocie , avec pluſieurs Princes
d'Allemagne , un Corps de troupes auxiliaires?
Les lettres de Vienne ſontplus ou moins
remplies de pronoſtics & de détails facheux.
La crainte ſans doute amplifie ces
divers rapports ; mais il paroît conſtant que
les Ottomans ont pénétré en Tranſylvanie
comme dans le Bannat , & qu'ils y dévaltent
les villages l'un après l'autre. Quant
au Général de Wartensleben , l'arrivée du
fecours que lui mène l'Empereur , peus
ſeule l'empêcher d'être entièrement enveloppé.-
Les levées d'hommes ne difcontinuent
point dans les Etats héréditaires
; Vienne doit en fournir 1500.-Au
récit de la Gazette de Vienne , les lettres
particulières ajoutent quelques faits& remarques
ſur la ſituation des choſesdans le
Bannat.
« Par différens avis de cetteProvince,diſent-elles,
on apprend que les Tures ont forcé le paſſage de
Méhadie,par la ſupériorité du nombre&par leur
courage,& qu'ils ont obligé le Général de Wartensleben
à abandonner le camp qu'il occupoit , &
à fe replier vers Karanſehes. A cette occafion , il
N°. 40. 4 Octobre 1788 . b
( 26 )
:
y a eu pluſieurs attaques affez con ſidérables , dans
leſquelles les Impériaux ont perdu bien du monde , & les Turcs encore davantage ; mais ces derniers
peuvent aifément réparer leurs pertes, puiſque leurs troupes fourmillent de l'autre côté Danube. On
affure qu'un bataillon de Latterman a perdu conſidérablement
de foldars , & que le Manor a été tué avec pluſieurs Officiers. L'armée Impériale
paroît vouloir attendre l'ennemi : il n'eſt donc plus queſtion de chaffer les Turcs du Bannat , mais
uniquement d'empêcher leurs progrès ultérieurs. Onne fait point encore poſitivement ſi leGrand-
Viſir commande en perſonne cette armée , quoiqu'à
Vienne on le diſe généralement.
1
La Princeſſe héréditaire de Bade eſt
accouchée , le 10 de ce mois , à Carlfrühe ,
d'une Princefle qui a été nommée Wilhelmine
Louise.
ITALIE.
De Naples ,le 4 Septembre.
Le 26 du mois dernier , la Reine eft
heureuſement accouchée d'un Prince qui ,
au baptême , a reçu les noms de Charles
Janvier. On a chanté le Te Deum , & tiré
le canon. S. M. & le nouveau né jouiſſent
d'une fanté parfaite .
On pourfuit avec ativité la nouvelle
formation de l'armée,& l'augmentation
des
régimens . Notre Marine devient auth de jour en jour plus refpectable. On y compte
aujourd'hui 50 vaiffeaux de guerre prêts à agir , & dans peu-on lancera lele vailleau
de ligne le Ruggiero, en conſtruction àCaf-,
( 27 )
tellamare . Outre les différentes munitions
deguerre dont nous ſommes déjà pourvus,
l'on attend encore 300 can. de fer de
divers calibres , fondus en Suède.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 23 Septembre.
La Gazette de Londres , de ſamedi dernier
, a publié la proclamation du Roi , qui
proroge le Parlement du 25 de ce mois
au 20 novembre prochain ; mais on eſt
encore incertain ſi le Sénat national s'af
ſemblera à cette dernière époque : plufieurs
penſentque l'ouverture de la Seſſion
ſera différée juſqu'à Noël . Comme le Parlement
actuel ſiége depuis quatre ans &
demi , on s'eſt hâté d'annoncer ſa prochaine
diffolution; ce pronoſtic ſe trouve
fur les Feuilles dévouées à la Minorité , qui
en effet ne ſeroitpas fâchée de voir accélérer
le moment d'une nouvelle chance.
Kien n'indique cependant qu'elle lui fût
plus favorable que celle de 1784, & rien:
n'indique non plus le motif qui pourroit
déterminer le Ministère à renouveler fitôt
le Parlement. Par le relevé exact des Seffions
depuis 1715 , époque où cette auguſte
Alſemblée fut rendue feptennale ,
il paroît qu'en prenant le terme moyen ,
gutte
chacune d'elles n'a duré que 6 ans. L'ex-
:
bij
( 28 )
périence a montré l'inconvénient de re
venir plus fréquemment à ces Elections générales
, que le changement de mille circonſtances
rendroit aujourd'hui preſque
impraticables chaque année.
L'armement de quelques frégates , ordonné
par l'Amirauté , ne paroît ,juſqu'ici,
avoir aucun rapport aux affaires du Nord.
Ces vaiſſeaux ſemblent deſtinés à remplacer
ceux envoyés dans la Méditerranée ,
pour renforcer l'eſcadre chargée de mettre
au régime l'Empereur de Maroc. L'Aquilon
de 32 can. & le Mercury de 28 ,
ontappareilié de Portsmouth pour Gibraltar.
C'eſt le Commodore Cosby qui commande
cette ſtation , & qui déja , dit-on ,
a bloqué les ports de Tétuan & de Larrache
, avec un vaiſſeau de 50 can. , 3
groſſes fregates , 4 moindres , 6 cutters ,
4barques canonnières & un brûlot.
LeRoyal-George , vaiſſeau neuf à trois
ponts , a été lancé , le 16 , à Chatham. Il
eft percé pour monter 110 canons , y
compris la batterie ſur le gaillard d'arrière ;
le lendemain il eſt rentré dans le grand
baſſin , pour y être doublé en cuivre , &
il ſeraenſuite mis en ordinaire dans ce port.
Il y a ordre de mettre ſur la forme vacantedu
chantier de Woolwich , un vaiffeau
neuf de 90 canons , qui ſera appelé
le Médiator. On équipe dans ce port le
( 29 )
vaiſſeau munitionnaire le Carmel de 44 ,
deſtiné à tranſporter des munitions & des
troupes aux Iſles. Onprépare à Portſmouth
la quille d'un vaiſſeau de 98 canons , non
encore baptifé.
LePrince de Galles de 98 canons , a fes
côtes élevées à Portſmouth ; les réparations
emploientleplus grandnombredes ouvriers
de ce chantier , l'ordre ayant été donné de
réparer tous les vaiſſeaux en ordinaire ,&
de les mettre en état de ſervice. Le Duc
de Richmond s'eſt rendu à Porthsmouth
pour en viſiter les fortifications.
Le 18 , la Compagnie des Indes a reçu
la nouvelle de l'arrivée à Douvres, du
bâtiment la Reine- Charlotte , venant de la
Chine avec une cargaiſon de thé. Ce
navire , ainſi que le Roi- George, de retour
en Angleterre depuis trois ſemaines , a été
très-utilement employé à l'achat & au
commerce des fourrures entre la côte
orientale d'Amérique , le Kamchatka &
la Chine. Le Belvédère , autre vaiſſeau de
la Compagnie , parti de Canton le 21
mars dernier , eſt auſſi arrivé ces jours
derniers.
Il eſt ſorti cette ſaiſon , du ſeul port de
Hull , pour la pêche de la Baleine , 36 bâtimens,
dont29 ont été pêcher auGroënland,&
fept au détroit de Davis. Ils font
revenus avec 121 Baleines , 2997 veaux
biij
( 30 )
marins , 19 ours , qui ont produit 2938
barriques de graiffe, &46tonneaux & demi
de fanons.
On prétend avoirdécouvert récemment,
dans le Westmoreland , une mine de mercure
, auſſi riche que celle de Laybach en
Stirie , & une fource de naphte ou bitume
liquide, ſemblable à celui de la Syrie.
En 1738 , il y a 50 ans , la Chambre des Pairs
étoit compaſée de 31 Ducs , 2 Marquis , 84 Comtes
, 16 Vicomtes , 65 Barons , 26 Pairs Eccléfiaftiques
: total 224 , y compris l'Ecoffe.
La Fairie actuelle eft compoſée de 4 Ducs de
la Maiſon Royale , 22 Ducs , 4 Marquis , 84
Comtes, 16 Vicomtes , 89 Barons , y compris les
deux nouveaux de la ſemaine dernière , 16 Pairs
d'Ecofle , 26 Pairs Eccléſiaſtiques : total 258 Pairs .
A la mort, du Roi Charles II , le nombre total
des Pairs n'étoit que de 178. En déduiſant de la
liſte actuelle , les Pairs qui ne laiſſent point d'héritiers
de leur titre ,&en ſuppoſant que le Roin'en
créât pas pendant quelques années , la Chambre
Haute inceſſamment ne feroit pas plus nombreuſe
qu'elle ne l'étoit il y a un demi-fiècle.
Tandis que l'on fait de fréquentes additions
à la Pairie d'Angleterre , on laiſſe diminuer
celle d'Ecoffe ;& dans l'eſpace de moins de vingt
ans , la plupart des titres les plus confidérables
feront éteints faute d'héritiers . Par l'acte d'union ,
le Roi ne peut créer des Pairs d'Ecoſſe, quoiqu'il
puiſſe nommer des Pairs Ecoffois à la Pairie de la
Grande-Bretagne.
Ileſt arrivé dernièrement àGreenwich ,
un évènement auſſi malheureux que
touchant, par les circonstances qui l'ont
(31 )
accompagné. Un jeune couple , nouvellement
marié, avoir employe inutilement
toute fon induſtrie pour s'établir. Après
avoir tenu quelque temps un cabaret à
Londres , il s'étoit vu affailli de créanciers
qu'il lui étoit impoſſible de fatisfaire , &
qui , quoique perfuadés de Thonnêteté
des débiteurs, les avoient fait exécuter
rigoureuſement. Dans cette extrémité ,
le mari & la femme abandonnèrent la
maifon & tout ce qu'elle con.enoit aux
agens de leurs inexorables créanciers.
Sans afyle , fans reffource , ils ſe ndirent
à errer dans l'abandon de la douleur,
&, fans favoir outils alloient , ils arrivèrent
à Greenwich. Là , ils entrèrent dans une
auberge , & demandèrentde la bierre. La
ſervante , en venant les fervir dans la
chambre où on les avoit placés , entendit
les fanglots de ce couple infortuné ; & ,
regardant au travers de la ferrure , vit le
mari qui , la tête appuyée furt'épaule de
fa femme , employoit tous fes efforts pour
laconfoler. Cetre fille hetita quelque temps
à fe montrer , & finit par entrer dans la
chambre. L'homme & la femme fortirent
au bout de quelques inſtans ; mais on les
trouva,le lendemain matin morts dans la
Tamife , attachés enſemble par le col avec
un mouchoir de foie neuf, & fe tenant
étroitement embraſſes..
biv
( 32 )
FRANCE.
De Versailles , le 24 Septembre.
Le 21 de ce mois , Leurs Majestés & la
Famille Royale ont ſigné le contrat de
mariage du Marquis d'Aligre avec demoiſelle
de Senneville.
Le même jour , le Baron de Makau ,
Miniſtre plénipotentiaire du Roi près le
Duc de Wirtemberg , & Miniſtre près le
cercle de Souabe, aeu l'honneur de prendre
congé de Sa Majeſté pour retourner à ſa
destination , étant préſenté par le Comte
de Montmorin , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangères.
De Paris , le 1er. Octobre.
DÉCLARATION DU ROI , donnée à
Verſailles , le 23 ſeptembre 1788 , regiftrée
en Parlement le 25 ſeptembre
1788 :
Qui ordonne que l'Aſſemblée des Etats-
Généraux aura lieu dans le courant de
janvier de l'année 1789 , & que les
Officiers des Cours reprendront l'exercice
de leurs Fonctions .
« Louis , &c. Animés conſtamment par le
$
( 33 )
2
déſir d'opérer le bien de l'Etat , nous avions_
adopté les projets qui nous avoient été préſentés
pour rendre l'adminiſtration de la Juſtice plus
fimple , plus facile & moins diſpendieuſe. Ce
ſont ces différentes vues qui avoient été le motif
des Loix enregiſtrées ennotre préſence , le 8 mai
derrier ; nous n'avions eu pour but , en adoptant
ces Loix , que la perfection de l'ordre & le plus
grand avantage de nos Peuples : ainſi les mêmes
ſentimens ont dû nous engager à prêter toute
rotre attention aux diverſes repréſentations qui
nous ont été faites; &, conformément aux vues
queNous avonstoujours annoncées, elles ont ſervi
à Nous faire conncître des inconvéniens qui ne
nous avoient pas d'abord frappés ; & puiſque
différentes conſidérations nous ont engagé à rapprocher
le terme des Etats-Généraux , & qu'iaceſſamment
nous allons jouir du ſecours des lumières
de la Nation , nous avons cru, pouvoir
renvoyer juſqu'à cette époque prochaine , l'accompliſſement
de nos vues bienfaiſantes. Rien ne
pourra nous détourner de la ferme intention où nous
fommes de diminuer les frais des conteftations civiles
, de ſimplifier les formes des procédures , &de
remédier aux inconvéniens inſeparables de l'éloignement
où ſont pluſieurs ProvincesdesTribunaux
ſupérieurs ; mais comme nous ne tenons eſſentiellement
qu'au plus grand bien de nos Peuples ,
aujourd'hui que le rapprochement des Etats-Généraux
nous offre un moyen d'atteindre à notre
but , avec cet accord qui naît de la confiance
publique , nous ne changeons point , mais nous
rempliſions plus sûrement nos intentions , en
remettant nos dernières réſolutions juſqu'après
la tenue des Etats-Généraux. C'eſt par ce motif
que nous nous déterminons à rétablir tous les
Tribunaux dans leur ancien état ,juſqu'au moment
bv
( 34 )
où , éclairés par la Nation aſſemblée , nous pourrons
adopter un plan fixe & immu ble. Nous
n'attendrons pas cette époque , pour réformer
quelques diſpoſitions de la Jurisprudence criminelle
qui intéreſſent notre humanité , & nous
enverrons inceſſamment à nos Cours une Loi ,
où , en profitant des obſervations qui nous ont
été faites , nous fatisferons le voeu de notre coeur
d'une manière plus étendue que nous ne l'avions
fait dans celle du 8 mai , & nous éviterons en
même temps les inconvéniens attachés à l'une
des,difpofitions que nous avions adoptées. Le
bien eſt difficile à faire , nous en acquérons chaque
jour la triſte expérience ; mais nous ne nous
lafſerons jarnais de le vouloir & de le chercher ;
nous invitons nos Cours à ſeconder les diverſes
intentions que nous venons de manifeſter , en
nous éclairant elles-mêmes fur les moyens les
plus efficaces , pour perfectionner l'adminiſtration
de la Justice , & nous nous confions affez à la
pureté de leur zèle , pour être perfuadés qu'elles
ne feront arrêtées par aucune confidération perfonnelle.
Le moment eſt venu où tous les Ordres
de l'Etat doivent concourir au bien public , &
nos Cours ſe plaiſent à donner l'exemple de cette
impartialité , qui peut ſeule conduire à une fin
ſi déſirable. Nous comptons parmi les devoirs
eſſentiels de notre juſtice, de prendre ſous notre
protection la plus ſpéciale , ceux de nos Sujets
qui , par leur zèle & leur obéiſſance , ont concouru
à l'exécution des volontés que Nous avions manifeſtées
; & quand nous éloignons de notre fonvenir
tout ce qui pourroit nous diſtraire des véritables
intérêts de nos Sujets , nous ne pourrions
ſupporter qu'aucun ſentiment étranger au bien
public , vint contrarier les vues de ſageſſe , de
justice & de bonté que nous avons confignées
( 35 )
dans cette Loi , & que nosGours doivent adopter
avec une fidelle reconnoiſſance.ACES CAUSES,& c.
Nous avons ordonné ce qui fuit:
Art. 1. Nous voulons & ordonnons que l'Afſemblée
des Etats-Généraux ait lieu dans le
courant de janvier de l'année prochaine.
II. Ordonnons en conféquence que tous les
Officiers de nos Cours , fans aucune exception ,
continuent d'exercer , comme ci-devant, les fonctions
de leurs Offices.
III. Voulons pareillement qu'il ne foit rien
innové dans l'ordre des Jurifdictions , tant ordinaires
que d'attribution & d'exception , tel qu'il
étoit établi avant le mois de mai dernier.
IV. Prefcrivons néanmoins que tous les jugemens
, foit civils , ſoit criminels , qui pourroient
avoir été rendus dans les Tribunaux créés à
cette époque , foient exécutés ſuivant leur forme
&teneur.
V. N'entendons point cependant interdire aux
Parties la faculté de ſe pourvoir , par les voies
de droit , contre leſdits Jugemens.
VI. Impofons un filence abſolu à nos Procu
reurs-Généraux & autres nos Procureurs , en ce
qui concerne l'exécution des précédens Edits.
VII. Avons dérogé & dérogeons à toutes
chofes contraires à notre préſente Déclaration .
Si donnons en mandement , &c.
La Cour , perſiſtant dans les principes qui ont
dicté ſes Arrêtés des 3 & 5 mai dernier , & dans
fes delibérations fubſéquentes , oui & ce requérant
le Procureur-Général du Roi , ordonne que ladite
Déclaration fera registrée au Greffe de la Cour ,
pour être exécutée selon fa forme & teneur , fans
que l'on puiſſe induire du préambule ni d'aucuns
des articles de ladite Déclaration , que la Cour cût
beſoin d'un rétabliſſement pour reprendre des fonc
bvj
( 36 )
sions que la violence feule avoit suspendues ;
fans que le filence imposé au Procureur-Général
duRoi, relativement à l'exécution des Ordonnances ,
Edits & Déclarations du 8 mai dernier , puiffe
empêcher la Cour de prendre connoiſſance des délits
que la Courferoit dans l'obligation de poursuivre ;
fans que l'on puiſſe induire des articles IV & V,
que les Jugemens y mentionnés ne foient pas sujets
àl'appel; &fans qu'aucuns de ceux qui n'auroient
pasJubi examen &prêté ferment en la Cour , fuivantles
Ordonnances , Arrêts&Réglemens de ladite
Cour , puiſſent exercer les fonctions de Juges dans
les Tribunaux inférieurs : & ne ceffera ladite Cour ,
conformément à fon Arrêté du 3 mai de nier , de
réclamer pourque les Etats-Généraux , indiquéspour
le mois de janvier prochain , foient régulièrement
convoqués & composés, & ce ſuivant la forme obfervée
en mil fix cent quatorze ; & Copies collationnées
de ladite Déclaration envoyées aux Bailliages
& Sénéchauffées du reffort , poury être pareillement
lues , publiées & registrées : Enjoint aux Subſtituts du
Procureur-Général du Roi efdits Sièges d'y tenir
lamain, & d'en certifier la Cour dans le mois ,fuivant
l'Arrêt de ce jour. A Paris , en Parlement ,
toutes les Chambres afſſemblées , les Pairs y féant ,
le vingt-cinq septembre mil ſept cent quatre-vingthuit.
figné , LEBRET.
Selonles lettres des camps , l'expérience
des nouvelles ordonnances n'a pas entièrement
répondu à ce qu'on s'en étoit
promis. Le camp de St. Omer a été fort
incommodé par de grandes pluies, qui ont
obligé de changer la poſition de quelques
régimens .
Nous avons parlé ſuccirtement du
-
( 37 )
combat qu'a foutenu la frégate la Pomone
ſur la côte de la Morée. On a publié , à
ce ſujet , une lettre de Coron , qui préſente
, en ces termes , le détail de cet évènement:
Le Marquis de Saint- Félix , Chef de diviſion
des armées navales , commandant la frégate du
Roi la Pomone , & la diviſion des bâtimens de
Sa Majesté , en ſtationdans l'Archipel de la Méditerranée
, ayant été informé , dans les premiers
jours de Juillet , qu'un corfaire forban , monté
de 70 hommes d'équipage , après avoir enlevé ,
au mouillage de l'ile d'Argentière , un navire
François chargé de marchandises turques , &
ayant à bord des paſſagers Turcs , s'étoit réfugié
dans leportde Vitulo , à la côte méridionale de
laMorée , fit route, fur cet avis , pour ſe rendre
à cette côte , & réclamer la priſe. Elle fut rendue
après quelques jours de négociations ; mais le
forban n'ayant pas voulu conſentir à reſtituer les
paſſagers Turcs , le Marquis de Saint Félix fe
détermina à les obtenir par la force , & à enlever
lepirate. Le 10 Juillet au matin , il fit armer la
chaloupe & le canot de la frégate la Pomone ,
la chaloupe montée par le Chevalier de Bataille
deMandelot , Major de vaiſſeau , commandant
l'expédition ; le canot , par le Chevalier Carrey
d'Afnières , Lieutenant ; & il fit foutenir ces deux
bâtimens à rames par le bricq le Gerfaut , commandé
par le ſieur de Combaud de Roquebrune ,
Lieutenant de vaiſſeau . Le calme & les courans
ne permettoient pas que la frégate s'approchât
aſſez de la côte pour protéger ele-même l'entre--
prite. Après quelques manoeuvres qu'exigeoient
la circonstance, & le mouvement que le forban
avoit fait pour appareiller , ſe ſouftraire à l'at(
38 )
i
:
taque , & mouiller à toucher les rochers , le
Gerfaut , aidéde ſes avirons , vint laiſſer tomber
l'ancre à portée du mouſquet du pirate; & lorſque
toutes les diſpoſitions furent faites , le Chevalier
de Bataille lui ordonna de faire feu. Le forban
ripofta fur- le-champ , & il fut foutenu par une
mouſqueterie très- vive , qui ſortoit de derrière
les rochers , & les maiſons du village de Gimova .
Le Chevalier de Bataille ne devoit pas s'attendre
que les Mainiotes , ſujets du Grand- Seigneur ,
protégeroient un pirate ; mais , à la manière dont
leur feu étoit fervi , il jugea qu'ils étoient fort
nombreux ; & auſſi-tôt que le bâtiment parut abandonné
, il ordonna au Gerfaut de tirer quelques
coups de canon à boulet & à mitrailles fur les
maifons , fur les hauteurs & entre les rochers,
tandis que la chaloupe & le canot nettoieroient
le rivage avec la mouſqueterie. Les Mainiotes ,
intimidés , s'éparpillèrent , & leur courage parut
fe ralentir. Le Chevalier de Bataille ſe décida
alors à aller , avec la chatoupe & le canot , aborder
le pirate qui ne tiroirplus , tandis que le Gerfaut
continueroit de diriger tout l'effort de ſon artillerie
contre la terre. Soit que les Mainiotes vouluffent
engager nos bâtimens à rames à s'abandonner
, foit qu'ils réſervaſſent tout leur feu pour le
moment décifif, ils laifèrent approcher nos bâtimens
plus qu'à moitié chemin ; mais , à cette diftance
, ils fondirent de la montagne , & firent
pleuvoir , des maifons , des rochers , du rivage ,
&de toutes parts , une grêle de balles qui blefsèrent
une partie des Canonniers & des Matelots
compofant les équipages de la chaloupe & du
canot. Le Chevalier de Bataille foutint leur courage
par fon exemple & par ſes ordres ; il fit voguer
avec vigueur , aborda le forban , & fauta à bord
avec les Officiers & les gens d'équipage qui ſe
( 39 )
trouvèrent leplus à portée. Le cable & les amarres
furent fur-le-champ coupés; la chaloupe & le
canot remorquèrent le bâtiment fous le feu le plus
vif, & le forban fut enlevé. Les Turcs paffagers
furent trouvés à bord du bâtiment. Mais cette manoeuvre
, exécutée avec la plus grande intrépidité ,
exigea néceſſairement beaucoup de temps , parce
qu'il falloit à-la-fois remorquer & combattre; plu-
Leurs Canonniers ou Matelots furent tués ou bleſſés
mortellement ; d'autres furent brûles par une exploſion
de poudre ſur la priſe , d'où l'on tiroit
contre le rivage. Le Vicomte de la Touche , Lieutenant
de vaifieau , reçut une balle qui lui traverſa
la poitrine ; le fieur de Saint-Cézaire , Elève de
la marine de la première claſſe , une balle dans le
ventre ; le ſieur lichon de la Gord , Elève de la
première claſſe , fut brûlé très-profondément de
la tête aux pieds ; le ſieur du Beſſey de Contenſon ,
Elève de la première claſſe , reçut une b'eſſure à
la jambe droite ; le ſieur Defmichels de Pierrefeu ,
Elève de la première claſſe , une bleſſure au pied
gauche; & le ſieur Kronils , Volontaire , une balle
dans la gorge perçant la trachée-artère. Le ſieur
de Saint- Cezaire eſt mort , le furlendemain , de
ſes bleſſures ; huit hommes de l'équipage ont été
tués dans l'action , ou ſont morts de leurs blef
ſures ; quinze ont été bleſſés très-grièvement ; ſept
autres l'ont été légèrement. Le ſieur Pichon de la
LefieurPichon
Gord, qui avoit été brûlé ſur la priſe , s'étoit jeté
à l'eau pour éteindre le feu de les vêtemens ; la
douleur l'empê hoit de remonter à bord , & il
étoit refté accroché , du côté de l'ennemi , à un
boulet ramé qui fortoit à moitié de la ligne de
flottaifon. Le ſieur du Beffey de Contenſon ſe jeta
à la mer pour fauver fon camarade ; après un
combat de générosité , il décida celui- ci à ſe mettre
fur fes épaules , & il l'emporta à la nage juſqu'à
la chaloupe , ſous le feu de la mouſqueterie.
( 40 )
Sur le compte qui a été rendu au Roi par le
Comtedela Luzerne, Miniſtre&Secrétaire d'Etat,
ayant le département de la Marine , de la conduite
des Officiers , Elèves , Volontaires , Canonniers
& Matelots employés dans cette expédition
, Sa Majefté a accordé au Chevalier de
Bataille deMandelot , la commiſſion de Capitaine
de vaiſſeau ; au Chevalier Carray &Asnières,
commandant le canot , la Croix de S. Louis , &
une penſion ſur les fonds de l'Ordre ; au ſieur
Combaud de Roquebrune , commandant le Gerfaut ,
la Croix de S. Louis ; au Vicomte de la Touche ,
la Croix de S. Iouis ; au ſieur de Barre , Lieutenant
de vaſſeau , une lettre de ſatisfaction ; aux
fieurs de Nieul , Pichon de la Gord, du Bessey
de Contenſon , deMontcabrié , de Pierrefeu , &de
Labatut , Elèves de la Marine de la première
claſſe , une diſpenſe de ſix mois de navigation ,
pour parvenir au grade de Lieutenant ; au ſieur
Kronils , Volontaire de la première claſſe , le
brevet de Sous-Lieutenant de vaiſſeau ; au ſieur
Garreau , Volontaire de la ſeconde claffe , une
diſpenſe de fix mois de navigation , pour le grade
de Sous-Lieutenant , & à tous les Canonniers&
Matelets compoſant les équipages de la chaloupe
&du canot de la Pomone, & celui du Gerfaut , un
mois de ſolde en gratification. Sa Majefté a accordé
en outre des gratifications proportionnées à
tous ceux qui ont eré bleſſés , &Elle a aſſuré aux
veuves & enfans des gens de l'équipage , tués ou
morts de leurs bleſſures , celles qui font fixées par
lesOrdonnances. :
Des lettres poſtérieures de Coron , annoncent
que le Vicomte de la Touche eſt mort de fa
bleffure.
Une feuille de la capitale a rapporté
une Anecdote récente, que ſon extrême
:
( 41 )
1
fingularité nous engage à répéter à nos
Lecteurs , en ſuivant les termes de l'Auteur
même du récit. C'eſt une jeune dame de
qualité , âgée de 20 ans , allant à ſa campagne,
qui eſt le ſujet de l'aventure arrivée
ſur le côteau de Champigny , & qui
en eſt auſſi l'hiſtorienne . Après quelques
préambules que nous paſſons , elle continue
, &dit :
« Pour faire mes petits & fréquens voyages ,
je ſuis toujours vêtue en homme. Me voilà donc
au haut de cette montagne. Après l'avoir quittée ,
on trouve unegrande allée , au bout de laquelle eſt
un petit bois taillis & quelques remifos. En approchant
de ce bois , un chien-loup , que j'avois
avec moi , me quitte & entre dans le bord d'un
foſſé qu'il faut franchir pour entrer dans le taillis.
Là ... il s'arrête,& paroît ſurpris... Il commence
àgrogner , &, me regardant , il ſemble m'avertir
qu'il y a du danger pour moi ... Que faire ?
j'étois ſeule, & avec cela je n'ai pas l'honneur
d'être aſſez petite Maîtreſſe pour avoir peur,
quoique mataille ne ſoit pas bien impoſante;car
j'ai cinq pids , & porte un quart& demi de grofſeur.
Je vous dirois bien auſſi que je ſuis jolie , &
que dans monhabit d'homme j'ai l'air de quinze
ans. Mais paſſons cela; revenons à mon chien ,&
voyons ce qui attire ſon attention. Quand je le
vis en arrêt , j'avançai deux pas.... Quelle fut
ma ſurpriſe de voir un homme couvert de haillons
, un gros bâton à la main , & franchiſſant
lefoſſé pour venir à moi .... Sa figure étoit have ,
&il avoit une barbe énorme. Je crois que j'eus
peur un moment; mais je me remis , & j'écoutai
ce que m'alloit dire cet homme.
Voici ſon début ... Jeune homme , que fais-tu
:
(( 2))
là à me regarder ? Je ne te regarde pas , mais
j'attends mon chien. Afinftant il m'arrêté par le
bras , &, fans aucun compliment , me demande la
bourſe ou la vie. A cette manière douce d'entrer
-en converfation, je recu'aj,&, pour cette fois, j'eus
peur tout de bon; mais en garçon bien né , je
n'en fis rien paroître;je n'en regardai pas moins
du coin de l'oeil ſi mes gens ne venoient pas.
Hél !je ne vis rien , il fallut ine réfoudre à m'accommoder
de ma rencontre.... N'êtes- vous pas
auſſi embarraffé que moi , pour ſavoir comment
un garçon de quinze ans , & un petit garçon bien
délicat ,& furtout très- efféminé , va ſe tirer d'affaire
? Je vais vous l'apprendre... J'ai été , comme
toutes les demoiſelles , élevée au couvent ; à onze
ans je'remportai le prix de ſageſſe , & ce prix eſt
un fort beau Crucifix d'argent que je porte tou
jours for moi. N'allez pas croire que je fois dévote;
d'après ce que j'ai dit de moi , on ne doit
pas le penfer , mais j'ai beaucoup de foi , & cette
foi m'a fauvée. Vous allez en juger. Ce miférable
réitère ſa demande ;je lui réponds que je ne donne
jamais rien aux gens qui s'y prennent de la forte ,
&j'ajoutai : je te conſeille de te retirer , parce
que mes gens, qui ne font pas éloignés, vont t'apprendre
à ne pas arrêter les paſſans ſur le grand
chemin... J'eus tort ... Je m'aperçus qu'il mettoit
une main dans ſa poche , & dès lors je me
crus perdue... Comme je lui vis un piftolet à la
main, je lui dis.... «Arrête.... ſcélérat ! & ap-
>> prends queje fuis une femme; maisje te déclare
» en même-temps que la mort n'a rien que m'es
>> pouvante... Frappe... mais permets avant que
>> je dévoue mes derniers inftans à l'Erre Suprême ,
» qui voit tout & entend tout. » Après cette
courte prière , je tire de ma poche la Crucifix
dont j'ai parlé. « C'eſt devant cette image céleste ,
( 43 )
...
» continuai -je , qu'il faut que tu m'arraches une vie
» dont à peine je commence à jouir ... » A ces
mots le malheureux recule ... me regarde ... &
pâlit ... Encouragée à cette vue , je m'approche
de lui , & lui préſente mon coeur; mais toujours
garantie par mon défenſeur : frappe donc , lui
dis-je , homme vil & fans foi ! ... Mais c'eſt ſur
Dieu même qu'il faut que tes coups ſe portent
avant de m'atteindre ; car il ne fortira pas de cette
place J'attendois fa réponſe , les yeux fixés
vers le ciel , & la tête tournée du côté opposé à
celui d'oùje croyois recevoir le coup ; mais quelle
futma ſurpriſede le voir tomber à mes genoux , les
mainsjointes,&de m'entendre demander la vie par
le même homme qui vouloit me l'òter un moment.
auparavant ! Relève-toi , Jui dis-je , en lui tendant
une main tremblante encore du danger que j'avois
couru ; cen'eſt pas devant moi qu'il faut te profterner
.... je ne fuis qu'une mortelle. Et lui
préſentant mon Sauveur : Tiens.... regarde....
le voilà celui à qui tu dois toutes tes adorations ....
Hélas ! le malheureux n'en avoit plus la force....
écrasé fous lepoids de fon forfait, il baiſſe latêre,
&bientôt des larmes inondent ſon viſage défiguré.
par le ſentiment de ſon crime.... Il fe tait , &
tombe à terre. La pitié alors s'empare de moi ; je
mêle mes pleurs aux fiens , & me trouve forcée
de le plaindre. Après un inſtant de filence , je l'interroge....
Il s'ouvre à moi , & je deviens fa protectrice
».
"Je ne vous rendrai pas tout ce qu'il medit....
Je ne puis que vous apprendre qu'il étoit malheureux
, & fans l'avoir mérité. Il eſt père de cinq
enfans ,& il est bon père... j'en ſuis fûre... Il ne
ſera plus criminel , parce qu'il n'étoit pas fait ponr
l'être » .
C
Une autre feuille de Province , le Jour
( 44 )
nal de Saintonge , a raconté , d'après la
lettre qu'on va lire , un trait de courage
vraiment curieux.
« Le premier de ce mois , un homme ſous
>> l'habit d'un mendiant , avec l'air & l'accent
>> d'un malade , ſe préſenta à la porte d'une ferme
>> de la paroiſſe de Tremblerif, en Sologne , &
>> demanda quelque aumône : à l'inſtant même ,
» il feint d'éprouver une défaillance qui fait
> craindre pour ſa vie. L'humanité parle ; on
» s'empreſſe autour de lui : revenu à lui-même ,
>> il demande l'hoſpitalité ; la pitié commande ,
>> on la lui accorde. Le lendemain , fon mal paroît
-->> empirer; on lui prodigue des foins : le Di-
>> manche , il ne paroît pas être mieux. Le Fer-
» mier& ſes gens vent à la meſſe. La Fermière
»& un de ſes enfans , âgé de 5 ou 6 ans , de-
>-meurent auprès du malade. Ce fut alors que
> ce ſcélérat fortit de ſon lit , aborda ſa bien-
> faitrice, & ne répondit aux témoignages de
>> ſurpriſe affectueuſe qu'elle lui donna , qu'en
>> déclarant avec menaces , qu'il lui falloit ſur le
nchamp. la bourse ou la vie. La Villageoiſe eut
» en vain recours aux prières & aux larmes; le
>> monftre fut inexorable : on lui donna laclef
>> du coffre- fort ; & pendant qu'il s'emparoit
> d'un ſac d'argent, la femme ſaiſit tout-à-coup
» la porte de la chambre , & l'y renferma à
>> double tour. Le priſonnier fit un vacarme hor-
» rible : la Fermière , ſans s'émouvoir , envoya
» l'enfant vers ſon mari ; mais à peine eut-il
>> fait cinquante pas , que deux hommes le rame-
>> nèrent vers la ferme. Les voir venir , deviner
» l'intelligence avec ſon prifonnier ,& leur fermer
l'entrée de fa maiſon , ne fut , pour ainſi dire ,
» qu'un ſeul &même acte de la part de la mère,
Ces hommes furieux frappèrent violemment
1 .
( 45 )
» à la porte , qu'ils eſſayèrent d'enfoncer , & la
» menacèrent de maſſacrer ſon fils , ſi elle n'ou-
» vroit à l'inſtant. Sur ſon refus , le pauvre
>> enfant fut égorgé. Alors ils réſolurentde s'in-
>> troduire dans la maiſon par la cheminée ; déja
» l'un d'eux étoit à moitié deſcendu , quand
>>cette courageuſe femme y traîna la paillaſſe
> de ſon lit &y mit le feu : la fumée fit tomber
> le ſcélérat , & notre héroïne l'aſſomma à coups
» de barre. Pendant cette ſcène , l'office divin
>> s'acheva ,&les Payſans , qui virent une flamme
> conſidérable ſortir de la cheminée , ſe ſaiſirent
>> d'un homme qui fuyoit dans les champs ; il
> fut ſoupçonné d'être l'auteur de l'incendie ; on
> arrêta pareillement ſes complices , avec lesquels
>> il eſt détenu dans les priſons d'Orléans. >>
: • L'Académie des Belles-lettres , Sciences&
Arts d'Amiens , dans ſa ſéance publique du 25
août dernier , a donné le premier prix , dont
le ſujet étoit l'Eloge du Comte de Vergennes , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département des
affaires étrangères , au ſieur J. B. Freſnois , de
Saint-Quentin , Elève du Collège d'Amiens , profeſſeur
de troiſième en l'Univerſité de Paris, au
Collège des Quatre-Nations; & le ſecond , au
ſieur de Mayer , Officier de cavalerie.
L'Académie , n'ayant point été fatisfaite des
Mémoires qu'elle a reçus ſur les lins , propoſe
de nouveau , pour l'année prochaine , 1 ° . De déterminerquels
moyens rendroient , en Picardie , la culture
des lins plus fûre & plus lucrative. 2°. Quelle
feroit la meilleure méthode de rouiſſage &d'apprêts
jusqu'à lafilature exclusivement.
Elle donnera , la même année , une médaille
au Mémoire qui traitera le mieux du fol de la
Picardie, & des richeſſes minéralogiques qu'il ren-
1
( 46 )
ferme. Les Auteurs préſenteront , dans un tableau
méthodique , les différens minéraux , en donneront
la deſcription , les carrières , les mines , leurs qualités
, les endroits où elles ſe trouvent , feront
connoître les différentes eſpèces de pierres , de
terres , &c. avec un aperçu ſur leurs uſages , &
fur leparti qu'on pourroit en tirer pour l'agriculture&
pour les Arts; ils joindront des échantillons
à leurs Memoires , qui feront adreſſés , franc de
port , avant le premier juillet prochain , au ſieur
Goffart, Avocaatt ,, Secrétaire- perpétuel de l'Académie.
Louiſe-Henriette-Gabrielle de Lorraine,
épouse de Godefroi-Charles-Henri de la
Tour-d'Auvergne, Duc de Bouillon , Duc
d'Albret & de Château-Thierry , Comte
d'Auvergne , d'Evreux & du Bas-Armagnac
, Baron de la Tour , Oliergues ,
Maringues & Mongaton , Pair & Grand-
Chambellande France ,Gouverneur , pour
le Roi , du haut & bas-pays & province
d'Auvergne , eſt morte , à Paris , le 16 de
ce mois.
Charles-Maguerite-Jean-Baptiste Mercier
Dupaty , Conſeiller , Préſident à
mortier au Parlement de Bordeaux , eft
mort , à Paris , le 1
Charles.Noël Jourda , Comte de Vaux , Maréchal
de France , Général des Armées du Roi ,
Grand-Croix de l'Ordre de Saint Louis , Gouverneur
des Ville & Citadelle de Thionville ,
Commandant en chef du Comté de Bourgogne ,
eſt mort àGrenoble , le 12 de ce mois , âgé de
83 ans.
( 47 )
Les. Numéros fortis au Tiege de la
Loterie Royale de France , le rer. de ce
mois , font : 21 , 66 , 37 , 71 & 10.
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 27 Septembre 1788 .
Pluſieurs lettres de Vienne affurent que
le Prince de Cobourg s'eſt mis en marche
du camp de Choczim , tant pour s'oppoſer
au Séraskier qui eſt aux environs de Jafſy ,
que pour couvrir la Tranſylvanie du côté
de la Moldavie. Le Corps du Général Fabris
doit agir de concert avec lui. Les troupes
reſtées devant Choczim montent à4.000
hommes , & font commandées parle Général
Sauer.
On a ouvert à Stockholm un emprunt
d'un demi-million de rixdalers , à 6 pour
cent , & rembourfable en fix années .
- Dix ſept cents hommes , dont cent
Artilleurs , paffent de la Pomeranie Suédoiſe
en Scanie. Ils s'embarquent à Stralfund,&
ferontefcortés de pluſieurs frégates .
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
« Quand on a appris à Rome les difpofitions
peu favorables dans lesquelles ſe trouvoit le
Corps Germanique par rapport aux Noncia
( 48 )
tures en Allemagne , Pasquin n'a pu garder le
filence. On lui a fait demander par Marphorio ,
ce que le Roi de Naples prétendoit faire du
beau cheval blanc qu'il n'a pas envoyé à Rome
cette année. Il a préféré , répondit Pafquin ,
l'envoyer en Allemagne , pour en ramener les
Nonces. ( Mifit rex Neapolis equum candidum
in Germaniam , ut Nuncios inde transveheret.)
(Gazette de Cologne.)
Onaſſureque60mille Infurgens s'étant aſſemblés
enTranſylvanie & en Hongrie , pour s'oppoſer
à la levée des troupes ainſi qu'à l'exécution de
l'Arrêt émané de la Régence de Vienne , de prélever
40 pourcent ſur les revenus des habitans ,
S. M. Imp. a donné l'ordre de retirer l'Arrêt ,
&a fait défenſes de recruter dans ces pays-là
juſqu'à nouvel ordre; Elle a en même temps
donné l'ordre de faire marcher pluſieurs régimens
contre les rebelles.(Gaz. dedeux Ponts, no. 113.)
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vériténi l'exactitudedecesParagraphesextraits
desPapiers étrangers.)
MERCURE
DEFRANCE.
SAMEDI II OCTOBRE 1788 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ROMANCE
DE la Jeune Veuve curieuſe , Musique
de M. DESAUGIERS.
Andante affa .
La rai-fon naît da ſen - ti - ment; c'eſt
lui qui m'éclaire & mind pirre. Près
N °. 41. Octob . 1/788 C
MERCURE
de Lindor tout doucement un trouble
ſecret vient m'inftrui-re : dans ſes yeux ,
ſa voix , fon fou ri-re , je trouve un
maître à tout mo- ment . Ma foeur , ma
foeur, luis-je un enfant Maſooeur , ma
foeur, fuis-je un en fant 2
LORSQU'A vos genoux un Amant
Fromet de vous aimer fans ceſſe ,
Je voudrois qu'il m'en dit autant ;
S'il vous prend la main & la preſſe,
DE FRANCE: 51
S'il vous la baiſe avec tendreſſe ,
Je voudrois qu'il m'en fit autant.
Ma foeur , &c.
Un air me déplaît ; cependant
Auffi-tôt que Lindor le chante ,
Je veux l'apprendre ; il eſt charmant.
Une fleur m'eſt indifférente ;
Lindor me l'offre ? elle m'enchante ;
J'en pare mon ſein à l'inftant.
Ma foeur , &c.
COUPLETS
Adreſſés à Mile. NÉBEL , chantant l'air
précédent dans la Jeune Veuve curieuſe ,
par M. DÉSAUGIERS , fils cadet, âgé
de quinze ans.
NÉBEL a compte quatorze ans ;
Ses yeux font remplis de fineſſe ,
Sa taille , ſes traits font charmans ;
Elle a la voix enchantereffe ;
Ses geftes font pleins de tendreſſe ;
On la met au rang des enfans !
Comment ! comment ! à quatorze ans ,
८
MAIS ne craignez rien cependant ,
Nébel ; oui , tariffez vos larmes ,
C
MERCURE
Vous poſſédez plus d'un Amant ;
Comptez ſur l'effet de vos charmes ,
Car chacun , vous rendant les armes ,
Dit : Nébel au rang des enfans!
Comment ! comment ! à quatorze ans ?
Vous croyez Lindor votre Amant ;
Il faut qu'un autre le remplace ;
J'en connois un certainement
Qui voudroit bien prendre ſa place ;
Ah ! permettez-le lui , de grace ;
Il n'eft plus au rang des enfans.
Comment ! comment ! il a quinze ans,
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
E mot de la Charade eft Mariage; celui
de l'Enigme eſt les Heures; celui du Logogriphe
est Chalumeau , où l'on trouve Chameau
, Hameau.
CHARADE.
Sur l'Air : Caurs fenfibles.
L'ENFANT qui règne à Cythère
Sait jouer plus d'un premier ;
DE ید FRANCE
S'il nous paroît débonnaire ,
Son minois fait le dernier ;
Il ne ſe plaît qu'à mal faire ,
Et fes cruelles faveurs
Sont l'entier des jeunes coeurs.
( Par Mile. Vauthier . )
ÉNIGME.
Je ſuis fille du Temps ; toujours du même pas ,
Vers les mêmes ſentiers le même inftinct me porte :
Un ſeul jour ne me forme pas ;
Mais plus j'avance en âge , & plus je deviens forte.
J'exerce ſur la Terre un pouvoir abſolu ;
Et cet empire attache à la vertu ,
Ainſi qu'il peut lier au crime .
Je ſuis aux goûts plus qu'à l'eſtime :
De l'Amour par degrés j'affoiblis les liens ,
Et je fais en former de plus forts que les fiens ;
Par mon influence ſecrète ,
En regrettant un bien que l'on a peu chéri ,
On peut ſe montrer attendri ,
Etc'eſt moi ſeule alors que l'on regrette ;
Chacun , eſclave de ma loi ,
Sans s'en appercevoir , & s'y prête & s'y plie .
Que vous dirai -je enfin ? peut-être que ſans moi
L'homme tiendroit moins à la vie.
( Par M. le Vicomte Desfoſſes , Capit.
au Régiment d'Orléans , caval. )
C
34
MERCURE
LOGOGRIPH Ε .
Si l'on en croit les partiſans
,
Des paiſibles douceurs d'une retraite obfcure ,
L'éclat dont j'ébleuis les yeux peu clair-voyans,
N'eſt qu'une brillante impoſture
Qui dérobe aux regards les foucis dévorans
Les noirs chagrins , la fombre inquiétude;
Pourtant un certain Roi [1 ] , qui voulut m'échanger,
Se dégoûta bientôt de vivre en ſolitude ;
Mais qui renonce à moi n'a plus droit de changer.
J'ai fept enfans , mâles , femelles ;
Fuis ma première , ami Lecteur ;
Son langage apprêté , ſes dehors de candeur
Cachent ſouvent des trames infidelles .
Si les jeux de Diane ont pour toi des attraits ,
Cours, mon premier t'appelle, arme-toi de tes traits;
-Mais non [ dis-tu ) , j'ai l'ame débonnaire ,
J'eus toujours en horreur tout plaifir ſanguinaire.
-Du Dieu d'Hymen veux-tu ſubir les lofx ? ...
Mais avant tout , réfléchis , délibère ;
Ma ſeconde t'attend.- Faiſons un autre choix ;
Je ne fuis point jaloux du titre de confrère ...
- Eh bien ! volons au rivage Indien ;
De mon ſecond va charger un navire ;
( 1 ) Charles - Quint
DE FRANCE: 58
Mais au moins laiſſe en paix le bon Péruvien ,
Laifle à ſes fiers Tyrans leur deſpotique empire.
Es- tu content ? Par-tout un temps calme & ferein
D'un prompt retour ſemble être le préſage ;
Sur-tout de mon troiſième , en habile Marin ,
Fuis le choe dangereux, c'eſt l'inftant du naufrage
Enfin donc nous touchons au port.
La Fortune aujourd'hui cédant à la prudence ,
Pour toi de ma troiſième a fixé l'inconſtance.
Jouis en paix des douceurs de ton fort ,
Hâte-toi de jouir , car les décrets ſévères
De l'inextricable Deſtin
Ont peut-être fixé ton trépas à demain ;
Et pour unir ta cendre à celle de tes pères ,
Ma dernière t'attend , c'eſt la commune fin .
( Par M. B ... de l'Ecole R. M. de Brienne.
C4
56 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ÉTUDES de la Nature , par JACQUESBERNARDIN-
HENRI DE SAINT- PIERRE
3. édition , revue , corrigée & augmentée.
Tome IVe. A Paris , de l'Imprimeric
de Monfieur , chez P. F. Didot le
jeune , Libraire , quai des Augustins ;
Méquignon l'aîné , rue des Cordeliers .
:
LEE titre que M. de Saint-Pierre adonné
à ſes Etudes de la Nature , eſt un cadre
immenſe où un Ecrivain peut faire entrer
facilement tous les objets de ſes méditations
, & qui même diſpenſeroit d'un cerrain
ordre , ſi , pour rendre dans toute leur
énergie les impreſſions de ces objets , il
s'étoit fait une règle de les retracer à mefure
que le hafard les lui préſente. Ce que
ce titre a de vague ſe trouve cependant
déterminé par le caractère particulier de
M. de Saint - Pierre , & par ſa manière
d'écrire ; car par-tout dans ſon Ouvrage ,
les images les plus vraies de la Nature ſe
mêlent à l'expreffion des plus nobles fenrimens
du coeur humain ; & ce mélange
intéreifant de la Phyſique &de la Morale ,
!
DE FRANCE 57
qui ne peut manquer de donner de la
couleur , de la vérité & de la grandeur à
ſes tableaux , eſt peut - être ce qui fait le
charme &le fecret de ſon ſtyle.
Ćes caractères fe retrouvent dans ce quatrième
Tome , qui contient une Hiftoire
touchante , intitulée Paul & Virginie , &
le premier livre d'un Roman moral , qui
a pour titre l'Arcadie . Dans un Avis fort
long , qui eſt à la tête de ce Volume , M.
de Saint - Pierre paroît tenir beaucoup à
ſon opinion fur la cauſe du Hux & reflux
de la mer. Il la défend avec chaleur
comme ſi ſa réputation en dépendoit , &
qu'il n'eût pas des titres mieux fondés à
la gloire. Il appelle à fon fecours la Géométrie
& la Géographie , pluſieurs obfers
vations atmosphériques, nautiques & aftronomiques
, pour prouver l'alongement de
la Terre aux Pôles , & démontrer que les
marées dépendent de la fonte alternative
des glaces polaires. Mais, il faut l'avouer ,
toutes ces obſervations font bien loin de
former un corps complet de démonstration ;
elles paroiffent porter fur des faits particu
liers , qui ont leur caufe dans des circonftances
locales ou accidentelles & par
conféquent elles font peu applicables à un
effet auſſi général , aufli conſtant & auffi
régulier que le flux & le reflux de la mer .
On fera toujours en droit de dire à M.
de Saint-Pierre , que ces rapports frappans,
qui font entre les marcos & la marche de
Cj
SS MERCURE
la Lune , ne peuvent point ſe plier à ſon
hypothèſe. Ces rapports ſont ſi manifeftes ,
que les Anciens les avoient apperçus , &
que la plupart des Phyſiciens qui ont tenté
d'expliquer la cauſe des marées , en ont
fait la baſede leurs raiſonnemens. La fonte
périodique des glaces polaires ne paroît pas
pouvoir expliquer pourquoi l'Océan s'élève
&defcenddeux fois en vingt- quatre heures ,
pourquoi les marées ſont plus grandes dans
les ſyzygies , c'est-à-dire , les nouvelle &
pleine Lune , que dans ſes quadratures , &
aux équinoxes , qu'aux autres lunaiſons.
D'après les principes de M. de Saint-Pierre ,
les marées doivent toujours avoir leur direction
vers le nord; en été , par les contrecourans
de l'Océan Atlantique , qui ſe précipitede
notre Pôle échauffé pendant fix mois
parle Soleil ; en hiver, par l'action directe du
courant généraldu Pôle-Sud, qui ſe porte fans
obſtacle vers le nord. Mais on ſait qu'entre
les Tropiques , le mouvement de la mer
a ſa direction de l'eſt à l'ouest , & que le
Aux arrive conſtamment plutôt aux rades
orientales qu'aux rades occidentales .
Quoi qu'il en ſoit , c'eſt un point de
Phyfique dont la déciſion appartient aux
Académiesdes Sciences ; M. de Saint- Pierre
ſe préſente ici ſous un rapport bien plus
propre que ſa qualité de Phyſicien , à intéreſſer
le plus grand nombre des Lecteurs.
Il ne peut que gagner à être vu dans ſon
vrai jour , & avec le caractère qui domine
DE FRANCE.
رو
en lui. Son fuprême talent de peindre la
Nature , fuffit à ſa gloire , & il peut , mieux
qu'un autre , ſe paſſer du mérite de la bien
expliquer. Celui qui fait communiquer ſes
émotions aux autres , & les leur faire partager
, exerce ſur eux une eſpèce d'empire,
& les afſocie en quelque forte à ſa deſtinée ;
au lieu que l'homme qui répand froidement
des idées , reſte toujours iſolé. Cependant
c'eſt une vérité qui ne peut point humilier
M. de Saint-Pierre , que plus un homme
eſt fait pour être fortement ému par le
ſpectacle de la Nature , moins il eſt dans
une difpofition favorable pour en bien
démêler les refforts. Plus il eſt affecté , &
plus fa réflexion eſt incertaine. Alors les
objets s'offrent moins à lui dans leurs vrais
rapports , que dans ceux qu'ils ont avec la
difpofition de fon ame. La Nature préſente
par tout à fon imagination émue , des
harmonies , des contrastes , & tout cela s'y
trouve en effet , parce que fon immenfité
embraffe toutes les combinaiſons ; mais il
cherche toujours des motifs là où il ne
faudroit chercher que 'des cauſes , parce
que fon ame fenfible aime à voir par-tout
un ordre des choſes qui protège ſa foibleſſe;
de forte qu'en retraçant les objets qui l'ont
frappé, il dit moins de qui eſt, que ce qu'il
fent , & fait moins l'Hiſtoire de la Nature ,
que celle de ſes propres affections .
Cependant l'Ecrivain qui ſe trouve dans
cette diſpoſition avantageuſe , eſt ſûr de
C6
63 MERCURE
maîtriſer l'ame de ſes Lecteurs ; car iln'y
a que nos affections qui ſe communiquent ,
&lavérité même abeſoin de prendre ce caractère
, pour avoir un grand afcendant, &
produire tout ſon effet. Les diverſes émotions
qu'on éprouve en lifant l'Histoire de
Paul & de Virginie , tiennent à l'ame douce
& expanfive de celui qui l'a écrite. Son
ſtyle , quoique pittoreſque , eſt ſimple
comme doit être le ſtyle d'un récit ; c'eſt
un trait de vraiſemblance de plus. Mais
le principal intérêt de cette Hiftoire naît
d'une foule de détails , où la ſenſibilité de
l'Ecrivain ſemble avoir pris plaiſi,r à ſe
répandre , où les tableaux les plus heureux
de la Nature , revêtue des couleurs d'un
climat étranger ( 1 ) , font toujours afſociés
aux épanchemens d'une ame tendre , mélancolique
& vertueuſe. Les détails , lorfqu'ils
font bien choifis , font une des fources
des plus grands effets du ſtyle; ils font
comme les garans de la vérité de ce que
l'Ecrivain raconte. Le récit fimple d'une
action, dégagée de ſes circonstances , touche
peu; fon impreſſion devient plus forte
àmeſure qu'on retrace l'air , les, traits &
l'attitude des perſonnages, le temps & le
lieu de l'action. Ce n'est pas affez de dire
qu'elle ſe paſſa dans une prairie. Etoit- ce
dans un coude , dans un enfoncement
(1) La Scène eft dans l'Mie dee France.
DE FRANCE. 61
/
ou fur une élévation ? L'herbe étoit - elle
tendre ou detléchée ? Vous diriez en vain
que c'étoit ſous un arbre. Je vous croirai
davantage , ſi vous dites que c'étoit ſous
un tilleul ou ſous un chêne . Cette différence
d'effets dérive auſſi de la nature de
notre organiſation , qui fait que nous fome
mes peu frappés par les termes abſtraits
& que nous fomines fortement ébranlés
par les objets circonfcrits , & par- là devenus
ſenſibles ; fur-tout ſi l'impreffion de ces
objets ſe trouve répétée dans d'heureux développemens.
,
Or, donner un abrégé de l'Histoire de Paul
& de Virginie, comme on eſt forcé de le faire
dans un Extrai , c'eſt la dépouiller des détails
qui la rendent ſi touchante ; & ceux qui
voudroient s'en faire une idée d'après une
pareille notice , ne pourroient pas ſe flatter
de connoître l'Ouvrage de M. de Saint-
Pierre. Cependant le fonds ſeul de cette
Hiſtoire préſente un ſpectacle qui a toujours
cu un grand pouvoir ſur le coeur
humain , même au fein des Sociétés les
plus dépravées , celui de la vertu aux priſes
avec l'adverſité. C'eſt le tableau de deux,
familles réunies par le malheur dans un
déſert , ſe confolant dans l'amitié , vivant
de leur travail,& de leur économie , heurenfes
des ſeuls bienfaits de la Nature ,
auxquels l'Amour devoit bientôt joindre
les fiens samais perdant tour- à- coup les uns
&lleess aures , pour avoir cru un moment
àceux dela fortune & des hommes.
و
62 MERCURE
Un jeune homme د appelé M. de la
Tour , alla , en 1735 , à l'Ile de France ,
avec une femme d'une ancienne Maiſon
de ſa province , qu'il aimoit , & dont il
étoit aimé. Il l'avoit épousée en fecret , &
ſans dot , parce que les parens de ſa femme
s'étoient oppoſés à fon mariage , attendu
qu'il n'étoit pas Gentilhomme. Arrivé au
Port- Louis , il y laiſſa ſa femme , & s'embarqua
pour Madagascar , ſe propoſant d'y
acheter des Noirs , & de revenir promptement
à l'Ifle de France pour former une
habitation ; mais il mourut à Madagascar
d'une fièvre maligne , & ſes effets furent
perdus pour ſa femme , reſtée à l'ifle de
France , qui ſe trouva veuve , enceinte , &
n'ayant pour tout bien qu'une Négreſſe.
Ne voulant rien folliciter auprès d'aucun
homme , & ne comptant que fur fon courage
, elle réfolut de cultiver avec ſon efclave
un petit coin de terre , afin de ſe
procurer de quoi vivre. Elle chercha moins
un canton fertile , qu'un aſile caché ,où elle
pût vivre inconnue. » C'eſt , dit M. de
Saint- Pierre, un inftinct commun à tous
les êtres ſenſibles & fouffrans , de ſe
» réfugier dans les lieux les plus fauvages
& les plus déſerts , comme ſi des rochers
étoient des remparts contre l'infortune ;
> & comme ſi le calme de la Nature pou-
>>voit appaiſer les troubles malheureuxde
» l'ame «. Il n'y a que des ames d'une
certaine trempe qui ſoient capables de
ود
ود
ور
DE FRANCE. 63
faire de pareilles obſervations , & tous les
hommes même ne ſont pas faits peut - être
pour en ſentir la vérité .
Dans le lieu que choiſit Madame de la
Tour, demeuroit, depuis un an, une femme
vive , bonne & ſenſible ; elle s'appeloit
Marguerite. Elle étoit née en Bretagne d'une
famille depayfans. Un Gentilhomme l'avoit
abuſée par une fauſſe promeffe de mariage.
Abandonnée & enceinte , elle avoit pris
le parti d'aller cacher ſa faute & fa honte
aux Colonies . Un vieux Noir , dont elle
avoit fait l'acquiſition , cultivoit avec elle
un coin de ce canton. Marguerite fut émue
de pitié au récit que Madame de la Tour
lui fit de fes malheurs ; elle lui avoua à
ſon tour l'imprudence dont elle s'étoit rendue
coupable. » Pour moi , dit- elle , j'ai
>> mérité mon fort ; mais vous , Madame....
ود vous fage & malheureuſe ! Et elle lui
offrit en pleurant ſa cabane & fon amitié.
Madame de la Tour lui dit , en la ferrant
dans ſes bras : " Ah ! Dieu veut finir mes
>> peines , puiſqu'il vous infpire plus de
>> bonté envers moi, qui vous fuis étran-
» gère , que jamais je n'en ai trouvé dans,
» mes parens " .
Elles partagèrent amicalement entre elles
le fonds d'un ballin formé par une fuite
de montagnes , & qui contient environ
vingt arpens. Madame de la Tour fit bâtir
ſa cafe auprès de celle de Marguerite , pour
qu'elles-puffent toujours ſe voir, ſe parler
64 MERCURE
& s'entr'aider. A peine la cabane de Madame
de la Tour étoit achevée , qu'elle
accoucha d'une fille; Marguerite voulut
qu'on l'appelat Virginie. ” Elle ſera ver-
>> tueule , dit-elle , & elle fera heureuſe ,
je n'ai connu le malheur qu'en ceffant de
» l'être . Quant à l'enfant qu'elle allaitoit,
elle lui avoit donné le nom de Paul,
Les deus habitations commencèrent
bientôt à devenir de quelque rapport par
les travaux affidus de leurs efclaves; celui
de Marguerite , appelé Domingue , étoit
encore robuſte , quoique déjà fur l'âge. II
cultiveit indifféremment les deux habitations.
Il étoit fort attaché à Marguerite ,
à Madame de la Tour , & à la Négreſſe
avec laquelle il s'étoit marié à la naiffance
de Virginie. Elle s'appeloit Marie; elle étoit
née à Madagascar , d'où elle avoit apporte
quelque induftrie. Elle étoit adroite , propre,
& fur-tout très-fidelle. Elle faifoit des paniers
&des pagnes, préparoit à manger , élevoit
quelques poules , & alloit de temps en
temps vendre au Port-Louis le ſuperlu du
produit des deux habitations. Joignez à
cela deux chèvres élevées près des enfans ,
& un gros chien qui veilloit la nuit au
dehors , & vous aurez une idée de tout le
revenu & de tout le domeſtique de Mar
guerite & de Madame de la Tour.
Pour ces deux amies , elles filoient, du
matin au foir , du coton. Le Dimanche ,
elies alloient à la Meffe, à l'Egliſe des
1
DE FRANCE. 65
Pamplemouſſes , pour ne point aller à la
ville , quoiqu'elle foit moins loin de leur
habitation. A leur retour chez elles , elles
liſoient dans les yeux de leurs domeſtiques
la joie qu'ils avoient de les revoir ; elles
y trouvient la propreté , la liberté , des
biens qu'ellesne devoient qu'à leurs travaux,
& des ſerviteurs pleins de zèle & d'affection.
Les devoirs de la Nature ajoutoient
encore au bonheur de leur ſociété. Leur
amitié mutuelle redoubloit à la vue de
leurs enfans. Elles prenoient plaiſir à les
mettre enſemble dans le même bain , &
à les coucher dans le même berceau . Sou
vent elles les changeoient de lait: » Mon
>>amie , diſoit Madame de la Tour , cha
>> cune de nous aura deux enfans , & cha
cun de nos enfans aura deux mères
Déjà elles parloient de leur mariage fur
leur berceau , & cette perſpective de félicité
dont elles charmoient leurs peines ,
finiffoit ſouvent par les faite pleurer.
>> Rien , en effet , n'étoit comparable a
l'attachement que ces deux enfans fe
témoignoient déjà. Si Paul venoit à ſe
» plaindre , on lui montroit Virginie ;
→ la vue , il fourioit & s'appaiſoit. Si Vir-
>> ginie ſouffroit , on en étoit averti par
» les cris de Paul ; on les voyoit toujours
▸ enſemble ſe tenant par les mains & fous
» les bras , comme on repréſente la conf-
>>tellation des gemeaux. Les premiers noms
qu'ils apprirent àſe donner furent ceux
>> de frère & de foeur.
66 MERGURE
ود
ود
رد
>> Leur première enfance ſe paſſa comme
>>une belle aube qui annonçoit un beau
>> jour. Déjà ils partageoient avec leurs
mères tous les foins du ménage , chacun
d'eux occupé des travaux aſſortis à fon
fexe. Une nourriture faine & abondante
» développoit rapidement les coups de ces
>>deuxjeunes gens , & une éducation douce
>> peignoit dans leur phyſionomie la pureté
» & le contentementde leur ame. Virginie
» n'avoit que douze ans : déjà ſa taille étoit
> plus qu'à demi formée; de grands cheveux
>> blonds ombragcoient ſa tête ; ſes yeux
> bleus & fes lèvres de corail brilloient du
>>plus tendre éclat ſur la fraîcheur de fon
viſage. Ils ſouricient toujours de concert ,
>>quand elle parloit ; mais quand elle
>>gardoit le filence , leur obliquité natu-
>> relle vers le ciel leur donnoit une ex-
>>preffion d'une ſenſibilité extrême , &
ود même celle d'une légère mélancolie. Pour
>>Paul , on voyoit déjà ſe développer en
» lui le caractère d'un homme au milieu
>>des graces de l'adolefcence. Sa taille
› étoit plus élevée que celle de Virginie ,
ود
ود
ſon teint plus rembruni , ſon nez plus
>> aquilin , & fes yeux , qui étoient noirs ,
auroient eu un peu de fierté , ſi les longs
>> cils , qui rayonnoient autour comme des
>> pinceaux , ne leur avoient donné la plus
>> grande douceur. Quoiqu'il fût toujours
» en mouvement, dès que ſa ſoeur paroif-
> foit , il devenoit tranquille , & alloit
DE FRANCE . 67
"
ود
ود
s'aſſeoir auprès d'elle ; ſouvent leur repas
fe paſſoit ſans qu'ils ſe diffent un
ſeul mor. A leur filence , à la naïveté
>> de leurs attitudes , à la beauté de leurs
» pieds nus , on cût cru voir un groupe
>>antique de marbre blanc , repréſentant
>> quelques uns des enfans de Niobé " .
Chaque jour étoit pour ces familles un
jour de bonheur & de paix , à l'abri de
Tenvie & de l'ambition. Paul avoit embelli
le terrein que Domingue ne faifoit
que cultiver. » Il alloit avec lui dans les
ود
ود
ود
ود
ود
رد
bois voiſins déraciner de jeunes plants
de citronniers , d'orangers , de tamarins ,
dont la tête ronde eſt d'un ſi beau vert....
Il avoit ſemé des grains d'arbre , qui , dès
la feconde année , portoient des fleurs
» ou des fruits , tels que l'agathis , où pen-
> dent tout autour , comme les criſtaux
» d'un luftre , de longues grappes de fleurs
>>blanches ; le lilas de Perſe , qui élève
ود
"
droiten l'air fes girandoles gris de lin ; le
>> papayer , dont le tronc fans branches ,
formé en colonne hériffée de melons verds,
porte un chapiteau de larges feuilles , ſemblables
à celle du figuier. Il avoit planté en-
>> core des pepins & des noyaux de bananiers,
»
"
ود
ود
de mangliers , d'avocats , de goyaviers ,
>> de jacqs , & de jam - rofes. La plupart
de ces arbres donnoient déjà à leur jeune
maître de l'ombrage & des fruits. Sa
main laborieuſe avoit répandu la fécondité
>> juſque dans les lieux les plus ftériles de
ود
ود
4
63 MERCURE
» cet enclos. Diverſes eſpèces d'alcës , la
>> raquette chargée de fleurs jaunes fouet-
* tées de rouge, les cierges épineux s'é-
» levoient ſur les têtes noires des roches ,
ود
ود
& ſembloient vouloir atteindre aux longues
lianes , chargées de fleurs blanches
» ou écarlates , qui pendoient çà & là le
>>long des eſcarpemens de la montagne...
ود
ود
Il avoit placé ces végétaux de manière
que chacun croifſoit dans ſon ſite pro-
>> pre , & que chaque fire recevoit de fon
» végétal ſa parure naturelle. Les eaux qui
> defcendoient de ces roshers , formoient
» au fond du vallon , ici des fontaines
» là de larges miroirs qui répétoient au
» milieu de la verdure , les arbres en fleurs ,
les rochers , & l'azur des cieux. ود
>> Ces familles heureuſes étendoient leurs
> ames ſenſibles à tout ce qui les envi-
>> ronnoit : elles avoient donné les noms
» les plus tendres aux objets en apparence
ود
ود
les plus indifférens . Un cercle d'orangers
&de bananiers plantés en rond autour
» d'une pelouſe , au milieu de laquelle
" Paul & Virginie alloient quelquefois
" danſer , ſe nommoit la Concorde. Un
ود vieux arbre , à l'ombre duquel Madame
" de la Tour & Marguerite s'étoient ra-
>> conté leurs malheurs , s'appeloit les pleurs
» effuyés; ... mais rien n'étoit plus agréable
وو
que ce qu'on appeloit le repos de Vir-
" ginie. Au pied d'un rocher nommé la
» découverte de l'amitié, eſt un enfonce-
و د
DE FRANCE. 69
رد
» mert d'où fort une fontaine qui forme
dès ſa ſource une petite flaque d'eau
» au milieu d'un pré d'une herbe fine.
>> Lorſque Marguerite eut mis Paul au
>> monde , elle planta un coco des Indes
ود fur le bord de cette flaque d'eau , afin
» que l'arbre qui en proviendroit ſervit
>> un jour d'époque à la naiſſance de ſon
2
ود
د
ود
fils. Madame de la Tour , à ſon exemple ,
y en planta un autre dès qu'elle eut accouché
de Virginie . Il naquit de ces deux
fruits deux cocotiers qui formoient toutes
>> les archives de ces deux familles ; l'un
>> ſe nommoit l'arbre de Paul , & l'autre
l'arbre de Virginie. Ils crurent tous deux
dans la même proportion que leurs jeunes
» maîtres , d'une hauteur un peu inégale ,
هد
ود mais qui furpaffoit , au bout de douze
>> ans , celle de leurs cabanes. Déjà ils
» entrelacoient leurs palines & laiffoient
» pendre leurs jeunes grappes de cocos au
وو deffusdubaffin de la fontaine. A ces ar-
>> bres près , l'enfoncement de ce rocher
n'avoit d'autre parure que celle que la
Nature y avoit miſe. Ses flancs bruns &
>>humides rayonnoient en étoiles vertes &
"
ود
noires , de larges capillaires , & flottoient,
>> au gré des ents , des touffes de ſcolo-
>>pendre fufpendues comme de longs rubans
d'un vert pourpré. Près de là, croiffoient
des liſières de pervenche , dont
les fleurs font preſque ſemblables à celles
>> de la girofiée rouge , & des pimens ,
ود
ود
ود
70 MERCURE
>> dont les gouffes , couleur de ſang , font
>> plus éclatantes que le corail. Aux envi-
» rons , l'herbe de baume , dont les feuilles
font en coeur , & les bafilics à odeur de
>> giroflée , exhaloient les plus doux parfums.
Du haut de l'eſcarpement de la
montagne , pendoient des lianes ſemblables
à des draperies flottantes , qui
formoient fur les flancs des rochers de
> grandes courtines de verdure. Au coucher
ود
ود
ود
ود
ور
ود
ود
du ſoleil , on y voyoit voler , le long du
> rivage de la mer , le corbigeau & l'alouette
marine ; & au haut des airs , la
noire frégate avec l'oiſeau blanc du Tro
» pique , qui abandonnoient , ainſi que
P'aftre du jour , les folitudes de l'Océar
Indien . C'eſt là que Virginie aimoit à
ſe repofer: elle y venoit ſouvent laver
>> le linge de lafamille ,ou faire paître fes
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ور
ود
ود
chèvres. Paul, voyant que ce lieu étoit
aimé de Virginie , l'avoit peuplé d'une
multitude d'oiſeaux auxquels elle diſtribuoit
du riz , du maïs & du millet. Dès
>>qu'elle paroiſſoit , les merles fiffleurs ,
les bengalis , dont le ramage eſt ſi doux ,
les cardinaux , dont llee plumage eft couleur
de feu , quittoient leurs buiffons ;
des pertuches vertes comme des éme-
>> randes, deſcendoient des lataniers voiſins;
>> des perdrix accouroient fous Therbe
» tous s'avançoient pêle-mêle juſqu'à ſes
> pieds , comme des poules. Paul & elle
» s'amuſoient avec tranſport de leurs jeux ,
,
DE FRANCE.
71
* de leurs appétits , & de leurs amours " .
Tels font les tableaux riches & gracieux
à la fois que M. de Saint-Pierre a répandus
dans l'Histoire de Paul & de Virginie. Il a
fu ennoblir & rendre intéreſſans tous les
détails de leurs occupations dans l'intérieur
de leurs caſes , lorſque le mauvais temps
les y retenoit , leurs converſations & leurs
amuſemens innocens . Les moeurs de ces
paiſibles familles étoient douces , fimples ,
également éloignées de la groflièreté de l'ignorance
, & des erreurs dangereuſes du
ſavoir. Elles ſe délaſſoient de leurs travaux
par des lectures qui tendoient à les éclairer
& à les rendre meilleures ; par des hiſtoires
capables de réveiller cu de nourrir dans leurs
coeurs le goût de la vertu , dont ces hiftoires
leur retraçoient les plus touchantes
images. L'auguſte ſimplicité de celles que
nous ont tranfmiſes les Livres Saints , étoit
repréſentée dans des pantomimes dont
Paul & Virginie étoient les principaux acteurs
. Ils y mettoient tant de vérité , qu'on
ſe croyoit tranſporté dans les champs de
la Syrie ou de la Palestine , lorſque ces
contrécs étoient embellics par les vertus
des Patriarches. Soit que Paul défendît la
timide.Sephora contre les Bergers de Madian,
& la couronnat de fleurs en lui mettant
la oruche remplie d'eau ſur ſa tête";
foit que touché de l'infortune de Ruth
glanant fur les pas des Moiffonneurs , il
leur ordonnât de laiffer tomber exprès des
72 MERCURE
épis de blé qu'elle pût ſamaſſer ſans honte ,
il finiffoit toujours dans ces Drames , qui
faifoient verſer de douces larmes à Mme.
de la Tour & à Marguerite , par épouſer
Virginie.
Le bonheur dont ils jouiſſoient ne leur
laiſſoit d'autre beſoin que celui d'être utiles
à ceux qui ſouffroient. Les perſonnes qui
étoient dans la peine , étoient fûres de trouver
chez eux tous les ſecours que leur poſition
leur permettoit de donner. Ils étoient
parvenus à s'attirer le reſpect des riches ,
& la confiance des pauvres qui habitoient
les cantons voiſins. Si on venoit leur demander
quelque conſeil pour un malade ,
Madame de-la Tour ſe tranſportoit chez
lui , avec quelque recette utile dans les
maladies ordinaires aux habitans , & elle
y joignoit les diſcours affectueux & conſolans
, qui ſoulagent quelquefois autant
que les remèdes . Virginie , qui accompagnoit
toujours ſa mère dans ces viſites d'humanité
, en revenoit toujours les yeux humides
de larmes , & le coeur pénétré de
cette joie que donne le plaiſir de faire du
bien.
Parmi les ſentimens tendres & délicieux
qui rempliffoient l'ame de Paul & celle
de Virginie , il devoit s'en développer un
qui , pour être plus doux, n'en eft pas plus
exempt de trouble. L'âge étoit venu où
l'amitié qui les uniſſoit devoit changer de
caractère ; ce changement , qui ne ſe manifeftoit
DE FRANCE.
73
nifeſtoit que trop dans Virginie , par une
certaine languçur & par une altération
inarquée de ſes traits , de fon humeur , &
même de ſa ſanté , donna de l'inquiétude
à Madame de la Tour. La vive & bonne
Marguerite ne fut pas fi embarraffée , &
crut que le plus prompt & le meilleur
expédient étoit de marier leurs enfans ;
mais Madame de la Tour , à qui l'éducation
qu'elle avoit reçue , avoit donné des
idées plus étendues , & par conféquent
cette prévoyance qui empêche toujours de
jouir du préſent , & va au devant des maux
à venir , trouva ce mariage trop précoce ;
elle ſe repréſentoit déjà Virginie entourée
d'enfans malheureux qu'elle n'auroit pas la
force d'élever. Après avoir délibéré fur le
parti qu'il y avoit à prendre , elles prirent
celui d'envoyer Paul dans l'Inde , avec une
pacotille formée de productions du pays.
Elles eſpéroient que le temps qu'exigeoft
ce voyage , donneroit à leurs enfans toute
la conſiſtance qui leur manquoit , & que
Paul en reviendroit avec quelques profits
capables d'améliorer ſa fortune. On fit propoſer
ce deſſein à Paul, qui répondit que
la fortune n'étoit que là où étoit Virginie ,
& qu'aucun commerce ne valoit la culture
d'un champ. Si c'eſt l'amour qui lui dicta
cette réponſe , il cft certain que jamais la
paffion n'a mieux parlé le langage du bon
lens.
Sur ces entrefaites , un vaiſſeau arrivé
Nº. 41. 11 Octob . 1788. D
74
MERCURE
de France apporta à Madame de la Tour
'une lettre d'une tante , de la dureté de
laquelle elle avoit toujours en beaucoup à
ſe plaindre. La crainte de la mort l'avoit
enfin' rendue ſenſible pour ſa nièce. Elle
lui mandoit de repaſſer en France , ou de
lui envoyer Virginie , à laquelle elle deftinoit
une bonne éducation , un parti à la
Cour , & la donation de tous ſes biens.
Cette lettre répandit la conſternation dans
la famille. Paul étoit immobile d'étonnement
, & Virginie , les yeux fixés ſur ſa
mère , n'ofoit proférer un mot. Quant à
Marguerite , elle ne put dire à Madame de
la Tour que ces paroles : » Pourriez - vous
>> nous quitter maintenant " ? Madame de
la Tour les raffura en les embraffant , &
en leur diſant , qu'ayant vécu avec eux ,
c'étoit avec cux qu'elle vouloit mourir,
Cependant M. le Gouverneur de l'ifle vint
trouver Madame de la Tour, pour lui faire
fentir les grands avantages qu'elle avoit à
attendre du départ de ſa fille , qu'il étoit
même autoriſé à uſer de force pour la faire
partir ; mais qu'il attendoit de ſa ſeule volonté
un ſacrifice de quelques années , qui
devoit faire le bonheur de ſa fille & le
fien. Madame de la Tour , qui ne voyoit
dans ce départ qu'une occafion de ſéparer
pour quelque temps Paul & Virgirie , &
d'aſſurer leur bien- être , tâcha d'y faire conſentir
Virginie. Ses raiſons ne firent pas
une impreſſion bien profonde ſur l'eſprit
DE FRANCE.
75
de ſa fille , qui en avoit de ſi fortes pour
reſter auprès d'elle. Il en falloit d'un autre
ordre , pour la déterminer à facrifier les
ſentimens les plus chers à la perſpective
d'une fortune dont elle ne connoiffoit pas
même l'uſage. Un Eccléſiaſtique , Millionnaire
de l'ifle & Confeffeur de Madame de
la Tour & le fien , lui fit enviſager la fortune
qui l'appcloit , comme un moyen de
faire du bien à ſa famille & aux pauvres ,
& le déſir de ſa grand'tante comme un
ordre de Dieu. Virginie , les yeux baiffés ,
lui répondit en tremblant : » Si c'eſt l'ordre
ود
ود
de Dieu , je ne m'oppoſe à rien ; que la
volonté de Dieu ſoit faite , dit- elle en
>>pleurant " ! Rien ne put calmer la douleur
& les diverſes agitations de Paul , pas
même le ſerment que lui fit Virginie de
vivre toujours pour lui , & de revenir un
jour pour être à lui ; il fallut qu'un ami de
la famille l'arrachât de ſa caſe pour l'amener
dans la fienne. Pendant ce temps , M. le
Gouverneur , accompagné d'un grand cortège,
vint chercher Virginie en palanquin ,
& malgré les raiſons & les larmes de Madame
de la Tour & celles de Marguerite ,
l'emmena à demi mourante.
Les détails de ce qui précéda & de ce
qui ſuivit le départ de Virginie , forment
la partie la plus intéreſſante de l'Ouvrage
de M. de Saint- Pierre. Les plantes , pour
leſquelles ce grand Ecrivain paroît avoir
un goût particulier , lui ont fourni des
D
76 MERCURE
beautés d'un genre tout- à-fait neuf. Ces
-êtres, qui parent la demeure de l'homme ,
qui fervent à ſa ſubſiſtance , & qui ont avec
lui tant de rapports d'organiſation , viennent
à tout moment méler l'intérêt qu'ils
inſpirent aux grandes idées de l'Auteur.
Leur aſpect , ſi propre à porter le calme
dans l'ame , adoucit peu à peu l'impreſſion
fatale qu'avoit faite ſur celle de Paul le
départ de Virginie, Il ſe remit enfin à cultiver
les plantes qui enrichiffoient fon habitation
, quoiqu'elles n'euffent plus le char--
me que la préfence de Virginie répandoit
autrefois fur elles. Pour elle , parmi les
objets tumultueux que lui offroient fon
nouvel état & fon féjour dans le plus brillant
pays de l'Europe , elle ne perdit point
le ſouvenir de ces mêmes plantes, auxquelles
elle devoit ſes premières fenfations , ſes premiers
plaifirs , & lebonheur de fou enfance.
Elle envoya à Mme. de la Tour des graines
d'Europe , pour lui donner la fatisfaction
de voir des pommiers croître auprès des
bananiers , & des hêtres mêler leur feuillage
à celui des cocotiers. Par une lettre
que cette verrueuſe fille écrivit à ſa mère ,
on vit que les goûts & les plaiſirs frivoles
de l'Europe n'avoient point altéré la droiture
& la fimplicité de fon caractère ; elle
y donnoit des marques du plus tendre fouvenir
à toutes les perſonnes de la famille .
Sa fenſibilité s'y étendoit juſqu'à Fidele ,
set aimable chien de la maiſon , qui l'avoit
DE FRANCE. 77
!
retrouvée une fois qu'elle s'étoit égarée dans
les bois , & qui la chercha fi long temps
& fi vainement après ſon départ pour la
France. Comme dans le corps de la lettre,
Virginie n'avoit pas dit un mot de Paul ,
elle qui n'avoit pas même oublié le chien
de la maiſen , il demeura ſtupéfait ; mais ,
dit M. de Saint- Pierre , il ne ſavoit pas
que quelque longie que foit la lettre d'une
femme elle n'y met jamais la penſée la
plas chère qu'à la fin. En effet , dans
>> un Poft fcriptum , Virginie recommun-
>> doit particulièrement à Paul deux eſpèces
ود de graines , celles de violette & de ſca-
» bieuſe. La violette , lui mandoit elle ,
>>produit une petite fleur d'un violet
>>foncé , qui aime à ſe cacher ſous des
" buiffons; mais fon charmant parfum l'y
fait bientôt découvrir, Elle lui enjoignoit
",de la ſemer ſur le bord de la fontaine ,
auprès de fon cocotier. La ſcabieuſe ,
>> ajoutoit-elle,donne une jolie fleur d'un
" bleu mourant & à fond noir piqueté
د
de blanc;, on la croiroit en deuil. On
>>l'appelle aufli , pour cette raiſon , fleur
>>de veuve. Elle ſe plaît dans les lieux
" âpres & bartus des yents. Elle le prioit
>>de la ſemer ſur le rocher où elle lui
› avoit parlé la nuit , la dernière fois , &
رد de donner à ce rocher , pour l'amour
>>d'elle , le nom du rocher des adieux.
>>. Elle avoit renfermé ces ſemences dans
" une petite bourſe dont le tiffu étoit
D3
78 MERCURE
ود fort ſimple , mais qui parut fans prix à
>>Paul , lorſqu'il y apperçut un P. & un
- V. entrelacés , & formés de cheveux
>> qu'il reconnut à leur beauté pour être
>> ceux de Virginie « .
* Les nouvelles que Paul recevoit de Virginie
, ranimoient dans ſon coeur , avec
l'eſpoir , la gaîté , la force , & le goût du
travail. Mais comme aucune fituation n'eft
permanente pour une ame agitée , les plus
vives alarmes venoient quelquefois troubler
la fienne , & la livrer à l'abattement ; ce
qu'il avoit entendu dire des moeurs de
l'Europe , les lui rendoit avec raiſon fafpectes
; il craignoit que Virginie ne cédât
aux féductions de la fortune , & ne parvînt
à l'oublier pour toujours. Par la même
raifon , la moindre lueur d'eſpérance relevoit
ſon courage , & le ramenoit à ſes occupations
champêtres. La ſeule idée du
retour de Virginie , l'engageoit à embellir
fon jardin pour le rendre digne d'elle,
Un matin , au point du jour , c'étoit le
24 Décembre 1752 , Paul, en ſe levant,
apperçut un pavillon blanc arboré fur la
montagne de la Découverte. Il ſignaloit un
vaiſſeau qu'on voyoit en mer. Paul courut
àla ville , pour ſavoir s'il n'apportoit point
des nouvelles de Virginie. Le Pilote du
port qui étoit allé le reconnoître , dit qu'il
ne mouilleroit que le lendemain au Port-
Louis. Cependant il remit au Gouverneur
les lettres que ce vaificau apportoit de
DE FRANCE. 79
France. Il y en avoir une pour Madame de
la Tour. Paul s'en ſaiſit aufli-tôt , la baifa
avec tranſport , la mit dans ſon ſein , &
courut à l'habitation. La famille apprat avcc.
des tranſports de joie , que Virginie étoit
fur le vaiſſeau ſignalé, ſa grand tante l'ayant
renvoyée , parce qu'elle avoit refufé d'époufer
un Scigneur de la Cour. Paul ne
pouvant dormir d'impatience , ſe lève le
lendemain avant le jour , & part avec un
ami pour la ville. En traverſant les bois ,
ils apprennent que le vaiſſeau eft en danger
, & demande du ſecours . Ils dirigent
leurs pas vers l'endroit où il étoit. Auſlitốt
que Paul fut arrivé au bord de la mer ,
il s'élança dans les Hots pour aller vers le
Saint - Gerand , c'eſt le nom du vaiffeau .
Mais les mouvemens irréguliers & violens
de la mer le rejetèrent pluſieurs fois tout
meurtri & en ſang vers la terre . » Alors
" on vit un objet digne d'une éternelle
» pitié. Une jeune Demoiselle parut dans
→ la galerie de la poupe du Saint Gerand ,
>> tendant les bras vers celui qui faifoit
>> tant d'ciforts pour la joindre ; c'étoit Vir-
>> ginie. Tous les Mat; lots s'étoient jetés à
>> la mer. Un ſeul étoit reſté nu fur le pont.
ور
Il s'approcha de Virginie avec reſpect ,
>> fe mit à ſes genoux , & s'efforça même
>> de lui ôter ſes habits ; mais elle , le re-
>>poullant avec dignité , détourna de lui
" ſa vue. Les ſpectateurs crioient : Sauvez-
» la , fauvez la. Mais une montagne d'eau
D4
So MERCUREG
>> venant fondre ſur le vaiſſeau , à cette
>> terrible vue , le Matelot s'élança ſeul à
>> la mer; & Virginie voyant la mort iné
vitable , pofá une main fur fes habits ,
l'autre fur fon copur , & levant en haur
>> des yeux fereus , parut un Ange qui
>> prend ſon vol vers les Cieux".
"
Les dernières pages de l'Hiſtoire de Paul
& Virginie déchirent lame du Lecteur ,
qui n'a pas la confolation de croire que
c'eſt un Roman ; car,M. de Saint- Pierre
la donne pour une Hiftoire véritable. Le
talent fublime de cet Ecrivain ſe montre
fur-tout dans le tableau qu'il fait des obfèques
de Virginie retrouvée ſur le ſable;
cérémonie impofante , à laquelle il affocie
des circonances qui en ágrandiffent l'ob
jet , & des idées religieuſes , qui font fi
propres à adoucir les impreſſions douloureuſes
de l'ame. Cependant l'art paroît
n'avoir aucune part aux effets de fon ſtyle ;
fa manière eſt ſimple , naturelle , comme
celle du génie , qui n'a beſoin que de manifeſter
ſes affections , pour les faire paffer
dans autrui Le Lecteur doit fentir combien
il eſt à défirér que M. de Saint-Pierre
puifle achever fon Arcadie , où de plus
grands objets à traiter , offriroient à fon
pinceau une matière plus vaſte & plus
variće.
(
DE FRANCE. 81
LA Jeune Epouse , Comédie en trois Actes,
en vers , représentée pour la première fois
àParis fur le Théatre François , le 4
Juillet 1788 ; par M. le Chevalier DE
CUBIERES , des Académies de Lyon ,
Dijon , Rouen , Marseille , Heffe-Caffel ,
&c A Paris , chez Cailleau , Imp- Lib. ,
rue Galande , N°. 64.
On a trouvé que cette Pièce étoit con
duite ſagement , & qu'il y régnoit affez
d'intérêt pour émouvoir &attacher les Spectateurs.
Le ſtyle en a paru naturel & élégant
, & nous allons en donner la preuve
par la citation ſuivante. Voici comment .
parle à la jeune Epouſe la mère de fon
mari , femme ſage , mais indulgente , &
qui penſe que pour ramener un coeur à la
vertu , la douceur réullit toujours mieux
que la violence.
Votre mari ſe plaint, avec raiſon peut- être ,
Que livrée au grand monde, à fon vain tourbillon ,
Vous n'aimez point afſez à vivre en ſa maifon;
Que le goût des plaiſirs trop ſouvent vous entraîne
Loin de votre famille , & que l'ennui , la gêne
Semblent vous obleder, fi - tôt qu'une heure ou deux
Vous êtes obligée à refter en ces licux,
Mélite, je n'ai point l'humeur dure & fauvage
Que ſouvent on reproche aux femmes de mon âge,
D
82 MERCURE
Et mon défaut n'eſt point trop de ſévérité.
S'il vous faur néanmoins dire la vérité ,
Je crains pour vous , je crains l'ardeur qui vous
domine;
Je crains fur-tout votre âge , & que votre ruine
Ne foit enfin la fuite & l'effet malheureux
Des déſordres cruels que l'on nommedes jeux.
Je crois à vos vertus , &j'en ai mille preuves ;
Mais pour les conferver , à de rudes épreuves
Vous les expoſez trop , & plus d'un Sage a dit :
Qui brave le danger , tôt ou tard y périt.
Une autre citation fuffira pour faire connoître
la manière de M. le Ch. de Cubieres,
& nous regrettons que les bornes de ce
Journal ne nous permettent pas d'en faire
davantage. La jeune Epouſe , preffée par les
déclarations d'un jeune homine qui la croit
facile à fubjuguer à cauſe de ſon humeur
évaporée , lui répond avec aſſez de juſteſſe :
Etqui donc, s'il vous plaît, vous a mis dans la tête,
Qu'on ne peut s'amuſer ſans ceſſer d'être honnête ?.
Que le goût des plaiſirs , d'où le vice eſt exclus ,
Ne ſçauroit s'allier à celui des vertus ?
J'aime les Bals , les Jeux , & je cours le Spectacle ;
Au bonheur de quelqu'un eft-ce-là mettre obſtacle ?
Eſt-ce à la Comédie où l'on gâte ſes moeurs ?
Et faut-il qu'à mon âge , écoutant les Cenfeurs ,
Qui voudroient fur la leur réformer ma conduite ,
J'aille dans un déſert vivre comme un Hermites?
DE FRANCE. 83
Non; défiez-vous moins des dehors ſpécieux
Qui vous font préſumer qu'un coeur eſt vicicux
Si-tôt qu'il s'abandonne au tourbillon du monde :
C'eſt quelquefois ſur eux que la vertu ſe fonde .
Une Prude , à coup sûr , aime l'obſcurité ,
Et quand on eit honnête on craint peu la clarté.
La clarté n'eſt point le mot, la clarté ne
ſe prend guère qu'au phytique , & l'Auteur
veut parler au moral.
Quoi qu'il en foit , nous croyons que
ces deux tirades juſtifient les éloges que
nous avons donnés au ſtyle de la Jeune
Epouse : & il eſt rare qu'on puiſſe donner
ces éloges à toutes les Comédies qui paroiflent
de nos jours. Il n'eſt pas de Comédie
, au refte , qui ne mérite quelques
critiques. , & la Jeune Epouse n'en est pas
exempte.
On atrouveque cette Pièce reſſembloit un
peu trop à d'autres Pièces , &, entre autres ,
au Jaloux défabuséde Campiſtron . On y a
remarqué une abſence totale de comique ,
& beaucoup de gens veulent qu'une Comédie
falſe rire. Le ſujet enfin ena paru commun&
peu piquant ) il a paru ne pas fortir
du cercle éternel de ces perites Comédies
à la douzaine , qui naiſſent & expirent la
même année fur nos Théatres , & beaucoup
de gens veulent qu'on ait de l'originalité
, de l'invention , & qu'on ne faffe
point toujours comme ont fait.& comme
font tous les autres.
84 MERCURE
VARIÉTÉS.
.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
J
-५
:
Je viens de lire un Ouvrage dont il me femble
qu'on a bien peu parlé dans le monde , quoiqu'il
foit fait , à ce que je crois , pour y pro
duire beaucoup de ſenſation. Il eft intitulé
L'Administration de Sebastien- Jofeph de Carvalho
&Melo , Comte d'Oeyra's , MARQUISDE POMBAL,
Secrétaire d'Etas, & premier Ministre du
Roi de Portugal Jofeph 1 (1). Je ne l'ai vu analyſé
, ni même annoncé dans aucuns Journaux ,
& c'eſt peut- être à leur filence ſeul , dont j'ignore
la cauſe , qu'il faut attribuer fon, obfcurité. Ce
font les Journaliſtes , c'eſt le bien , & même le
mal qu'ils diſent d'un Livre qui attirent fur lui
la première attention du Public , quand l'Auteur ,
peu répandu dans les Sociétés , n'a pas le ſecret
de ſe faire proner d'avance. C'eſt alors que les
gens de Lettres le liſent& fixent ſa réputation :
deft toujours leur jugement qui en décide. Les
gens du monde , inond's de nouveautés , ne lifent
guère que celles qui ont déjà de la vogue. Ils
مو
( 1 ) Cet Ouvrage , qui ſe vend cher Gattey, Libraire ,
au Palais-Royal , eſt en 4 Volumes in 8% , indépendamiment
d'un cinquième Vol. qui l'a précédé ſous le titre de
Profpectus.
ر
DE FRANCE.
-
s'aviſent rarement de parler les premiers d'un.
Livre dont on ne parle point.
Vos Lecteurs feront peut-être bien aiſes d'avoir
une idée d'un Ouvrage qui leur préſente un tableau
hiftorique d'un grand intérêt , & où cer
intérêt , ſans s'arrêter au groupe principal , en
embrafie toute l'ordonnance , & ſe répand jufque
ſur les détails les plus éloignés. Avant de
nous entretenir de l'Administration du Marquis
de Pombal , fi célèbre dans toute l'Europe , quoique
le caractère de ce Miniſtre foit fi peu connu ,
l'Auteur dirige nos regards vers l'état ancien &
vers l'état préſent du Portugal , cette Nation
jadis fi grande , malgré les bornes de fon territoire
, & dont nous n'avons point d'Hiftoire moderne.
M. de la Claye , qui a écrit ſes premières
Annales >> a quitté la plume où il falloit la
>> prendre. Les révolutions anciennes de cette
>> Monarchie , dont il a donné le tableau , ne
>> font rien en comparaiſon de celles qui font
>> plus près de nous ".
C'eſt dans un très-beau Diſcours préliminaire ,
qui a paru deux ans avant l'Ouvrage même , &
auquel l'Auteur a donné , je ne fais trop pour
quổi, le titre de Profpectus , qu'il développe les
caufes de cette grandeur paflée & de l'obfcurité
actuelle des Portugais. Ce Difcours , plein de
profondeur & de philoſophie , eſt écrit d'une
manière vigoureuſe & attachante ; c'eſt en citant
beaucoup de pallages que je pourrai le faire con-
Les Portugais, dit l'Auteur , ouvrirent le
>> Monde, qui avoir reſté fermé depuis la créa-
>> tion. C'eſt lepremier Peuple de la Terre qui ,
>> en s'élançant dans les mers , ſe foit frayé un
>> chemin fur un élément qui , juſqu'à lui , n'avoit
86 MERCURE
>> point eu de route connue. La deſtinée de ce
>> Royaume a été unique , dit-il ailleurs ; dès ſa
> naiſlance, il éprouve des viciffitudes qui ne ſont
>> pas ordinaires. Au ise. fiècle, il fait la con-
>>>quête des Indes. Toute l'Afie paſſe ſous ſa domination.
Dès-lors la fortune du Portugal eſt
>> prodigicuſe. L'Hiſtoire ne dit point qu'aucune
>> Nation ſe ſoit élevée d'un vol plus rapide au
>> faîte des grandeurs. Rome elle - même , dans
>> le fort de ſa gloire, ne conquit jamais tant
>> d'Etats , ne domina fur tant de Peuples , ne
>> s'empara de tant de ſceptres , & ne mit aux
> fers tant de Rois. C'eſt un ſpectacle curieux
>> de voir le plus petit Etat de l'Europe devenir
>> la première puiſſance du Monde «.
Ce n'eſt pas au ſeul Portugal que ſe bornèrent
les avantages de ces conquêtes ; toute l'Europe
y participe. » A la découverte du Cap de Bonne-
>> Eſpérance , tout changea de face..... Si de
>> nos jours les quatre principales Nations de l'Eu-
>> rope font un grand commerce dans le Nouveau-
Mende ; ſi ce commerce a jeté les fon-
>> demens d'une navigation prodigieuſe ; ....
>> l'induſtrie & la main - d'oeuvre ont ſuivi la
>> même progreffion .... En un mot , ſi dix mil-
>> lions d'Européens qui vivoient dans la misère,
>> vivent maintenant dans l'abondance , c'eſt aux
>> Portugais qu'ils le doivent ".
* C'eſt faire d'un Peupleun magnifique éloge ,
que de le préſenter ainſi comme le bienfaiteur
de l'Univers. Les anciens Conquérans ne jouiffent
pas de la même gloire. Alexandre n'a laiflé après
lui quedes batailles. La Grèce , jadis ſi florifſante ,
& aujourd'hui peuplée d'Eſclaves , n'a rien tait
pour le bonheur du Monde; il ne nous reſte de
la grandeur ddee Rome que des édifices , des ſtatues&
des vaſes mutiles. Les bienfaits du Por-
1
DE FRANCE. 87
tugais font parvenus juſqu'à nous , & nous en
jouitfons tous les jours .
L'Auteurnous les repréſente à peine affranchis de
la domination des Mores , & donnant des preuves
de civiliſation. Toute l'Europe étoit en guerre ;
le Portugal reculé à l'une de ſes extrémités , trouvant
dans un climat doux & un terrein fertile
tout ce qui pouvoit ſuffire à fes beſoins , ne fut
pas obligé de ſe mêler dans les querelles des autres
Peuples. Sa petiteſſe même Ic ſervit.
>> Un Etat d'une étendue médiocre a cet avan-
>> tage, que le Prince qui le dirige peut porter
>> lamain fur tous les endroits foibles , & corri-
>> ger les vices à mesure qu'ils s'établiſſent......
>> Le Prince d'un grand Erat reſſemble à un père.
>> de famille qui , ayant un domaine très-étendu
>> & un trop grand nombre d'enfans , eſt obligé
>> d'en confier le ſoin à un autre , qui n'en rein-
>> plicjamais bien les fonctions «.
Les vertus des premiers Rois de Portugal , &
les bonnes Loix qu'ils y établirent , font , felon
l'Auteur , une des principales cauſes de ſa profpérité
; mais il l'attribue fur-tout à ſa ſéparation
des autres Peuples .
.. ...
c'eft
>>Chaque Société a des moeurs à elle , qui lui
>> ſont particulières , & ſi particulières , que
>> un grand hafard fi celles d'un Peuple convien-
>> nent à un autre..... Lorſque Rome étendit
>> ſes bras hors de l'Italie , elle fe corrompit par
>> le mélange des Nations . La Chine de-
>> fend aux Etrangers l'entrée de fon Empire ....
>> Les Turcs n'ont dégénéré que depuis qu'ils fe
>> font liés avec les Etrangers ..... Ceux qui ont
>> voyagé dans le nord de l'Angleterre , ont ſenti
>> ta différence qu'il y a de ſes habitans avec ceux
>> de la Capitale , &c. «.
९
88 MERCURE
1
Le Portugal étoit heureux , mais il voulut être
grand; & comme ! Europe ne pouvoit lui fournir
aucun moyen d'agrand flement, c'eſt du côté
de l'Océan qu'il tourna ſes vues. Il n'y avoit
point alors de navigation , car on ne peut donner
ce nom à ces petits voyages d'une côte à
l'autre , où l'on ne perdoit pas la terre de vue.
>> Il n'étoit pas queſtion de ſuivre le plan d'une
>> marine , mais de créer une marine ; il s'agif-
>> foit de ſe frayer une route nouvelle fur TO-
>> cean, & de paſſer aux Indes Orientales par
>>> ur chemin inconnu à toutes les Nations de la
>> Terre co,
1
-Vaſco de Gama, qui fut chargé de cette en
trepriſe , la plus grande qui ait jamais été donnée
à un mortel , parvint à joindre enfemble toutes
les parties du Globe. Cette réunion eſt un des
>> plus grands évènemens de notre Monde , tant
35 par l'influence qu'il cut fur les Rois , que par
>> la révolution qu'il caufa chez les hommes.
>>>Jean I , Jean II , & Emmanuel , trois grands
55 Princes , qui , par un grand bonheur , fe fuc-
⚫cédèrent, travaillèrent a ce plan de réunión «.
L'hiſtoire de cette découverte ramène une queftion
ſouvent agitée ; ſavoir , fr l'Art de la navigation,
perfectionnée dans les temps modernes ,
a fait aux hommes plus de bien que de mal.
L'Auteur , qui l'examine à fon tour , ſe déclare
pour la négative. >> Avant la navigation , dit-il ,
>>les maux attachés au fléau de la guerre ſe
>> bernoient à quelques Continens de la Terre ;
>>>mais lorſqu'à ce theatre particulier on eut
>>>joint celui de la mer , la ſcène des malheurs
>> du Monde devint univerſelle «. Et plus loin :
>> Il est remarquable que c'eſt à l'aiguille aiman-
>> tée que nous devons la mort de cent millions
> de mortels ; tant il est vrai que la moindre
:
DE FRANCE. S
!
>> découverte de l'eſprit humain peut faire un
>>>grand changement für le Globe , & que s'il y
>>>a des Arts qui ont fait quelque bien , il y en
→→ a aufli qui ont caufé beaucoup de maux <<.
En cela , ce me ſemble, IAuteur n'eſt pas
bien d'accord avec lui-méme, car il nous a pré- .
fonté juſqu'ici ks Portugais comme les reftauratours
de la félicité des Nations , & cependant il
convient que ce font eux qui ont perfect ons é la
navigation moderne. Gooi qu'il en foit , il termine
ce Chapitre par un tableau rapide des premières
batailles navales , & par une Hiſtoire
abrégée, de la Marine chez les différens Peuples,
qui ont tenu tour à tour le fceptre de la mer.
Apeine les Portugais font-ils arrivés aux Indes,
qu'iis ſe diftinguent par les plus grands exploits ,
&montrent tout à coup un nouveau caractère ;
ce qui fait dire à l'Auteur , qu'il faut ſouvent
>> tranfplanter les hommes pour favor ce qu'ils
>> valent <<. Ceux-ci ſe trouvoient dans
ככ
ככ cet érat
qui donne la victoire : ils étoient pauvres ; & on
prouve par une foule d'exemples paités dans
I'Histoire , que c'eſt une condition eſſentielle pour
faire des conquêtes. Ce qui fait voir encore la ſage.
politique des Portugais, c'eſt qu'ils mirent plus d'un
fiècle a conquérir les Nations qu'ils auroient pu
vaincre en deux luftres. S'ils y avoient mis plus
de rapidité , ils auroient armé contre eux toute
l'Afie : mais les vertus qu'ils montièrent leur foumirent
encore plus de Peuples que leurs armes ;
& l'ufage qu'ils firent de la victoire toutes les fois
qu'ils les prirent, fervit encore à les faire refpecter.
C
On ne doit pas, au reße , s'étonner de leur
ſupériorité dans l'Art militaire. Accoutumés depuis
long-temps à consbattre les Mores , leur va- .
lour s'étoit toujours tenue en haleine , & la CheMERCURE
i
1
valerie qu'ils inſtituèrent aalloorrss , en ennobliffant
leurs exploits , donnoit à leur courage un nou-
⚫veau degré d'activité. Auſfi, lorſque les richefles
dont ils s'emparèrent les curent amollis , on les
vit dégénérer de jour en jour , & l'Auteur met
au nombre des cauſes principales de ce dépérifſement
, de ce que le Portugal n'avoit plus de
guerres civiles en Europe. >> Dans les guerres ci-
>> viles , dit- il , les ſeules qui puiſſent former le
>> courage national , ceux qui ont du talent pour
>> les armes le mettent à leur place ; au lieu que
>> dans les autres , on eſt placé& on l'eſt ſouvent:
>> mal. Chacun ſe fait ſoldat , parce que chacun
>> a un intérêt perſonnel de défendre ſes droits."
>> Il n'en eſt pas de même dans les guerres pour
>> les intérêts des Princes , où l'on ſe bat pour>
>> le Roi & non pas pour ſoi <«.
L'Auteur , d'après ſa manière qu'il fuit conftamment
, appuie cette propoſition de pluſieurs
exemples iftoriques. Il trace enfuite le tableau
dela décadence des Portugais , qui perdirent , en
même temps que leurs anciens principes , leurs poffeffions&
leur puifiance. De la une courte digreffon
fur les malheurs de la guerre , qui amène
Hiſtoire abrégée de l'Art Militaire en Europe.
une
Le Portugal régnoit véritablement ſur les mers,
&fon commerce & fa puiſiance s'appuyoient réciproquement.
S'il permettoie à quelques Peuples
de le partager avec lui , c'étoit à des conditions
onéreuſes , & il n'accordoit cette permiffion qu'à
des Nations pauvres , incapables de faire un commerce
conſidérable , ce qui contribuoit encore à
augmenter le leur.
Ici l'Auteur examine cet axiome d'économie
politique , adopté ſans avoir été affez approfondi ;
ſavoir,que lecommerce fait la puiſſance des Etats.
DE FRANCE .
H établit une opinion bien contraire. Le commerce
, ſelon lui , n'apporte à une Nation que
des richeſſes étrangères qui l'engagent à négliger
les fiennes propres , & ce ſont toujours les richeſſes
étrangères qui amènent la corruption.
Cette difcuffion, toujours appuyée de l'Histoire ,
le conduit à examiner aufli cette maxime donnée
com ne générale par les Philoſophes économistes,
que le commerce doit être libre . Il faut voir dans
P'Ouvrage même les motifs nombreux & fatisfaifans
qu'il emploie pour la combattre.
>>liberté , dit-il , doit être tellement propre à un
>> Etat pour lequel on l'érablit, que c'eſt un grand
>> hafard fi elle peut convenir a un autre .....
>> Cette
Si les Rufies .... ſi les Turcs vouloient rendre
>> leur commerce libre , bientôt ils n'en auroient
>> plus ..... C'eſt qu'ils font eſclaves , & qu'il
>> faudroit leurdonner une autre conſtitution pour
>> établir chez cux l'indépendance des Arts .....
>> En Hollande , au contraire . ... Il feroit inutile
de faire des Loix fur cette indépendance ,
>> puiſque chaque Citoyen n'ayant d'autre état
que celui d'être Commerçant , eſt forcé , pour
>> ainſi dire , de jouir de la liberté du comnier-
» cc.... L'Angleterre eſt dans le même cas ...
>> Mais il n'en eſt pas ainfi d'une grande Monar-
>> chie , riche & abondante , qui poſsède un vaſte
>> domaine rempli de productions....... Cette
>> Monarchie peut faire des Loix fur la liberté
• du commerce ; mais elles ne doivent pas avoir
>> la même extenfion que dans les Etats qui ne
* peuvent pas s'en paſſer ". Cette propofition eft
foutenue par des exemples applicables à chaque
Nation différente .
Le commerce des Portugais , & les richeffes
qui en furent la ſuite , devinrent précisément la
cauſe de ſon appauvriſſement. Ces richeſſes , qui
2 MERCURE
confiftoient fur - tout en mines exploitées dans
leBrefil , furent la proie de toutes les Nations
& fur-tout de l'Angleterre. On rapporte ici une
lettre infiniment curieuse de la Cour de St. James
àcelle de Lisbonre , lorſque le Marquis de Pombal
défendit l'exportation du numéraite , pour obtenir
man levée de cette oppofirion. L'Auteur
prouve trèsb- ien une vérité déja connue , què de.
tout temps les Etats a mines , en abandonnant
l'agriculture , les arts & lindeſtrie , fe font appauvres
par leurs product ons. II va plus loin ;
il prétend que l'abondance du numéraire eſt
des grands malheurs de l'Europe , par l'introduction
des opérations de finance , & de l'extrême
inégalité des fortunes. Je ne puis m'empêcher
devous citer encore un paſſage de l'Auteur.
un
>>>Depuis que l'argent repréſente tout , c'eſt
>> avec ce métal ſeulement qu'on acquiert tous
>> les besoins attachés à la vie phyfique. Evaluons
ces beſoins à cent écus pour chaque individu.
Si vos richefles font de trois millions vous
>> avez tout juſte dans votre coffie-fort la fub-
>> ſiſtance de trente mille citoyens , qui par- la en
>> ſont privés ; car chaque cent écus que vous
>> poffédez de plus que les vôtres , il yaquel
,
qu'un dans le Royaume qui fouffre la faim
>>& la foif ce,
Le dépériſſement de l'Agriculture , que l'Auteur:
regarde avec raifon comme le premier des biens
pour un Etat , fut bientôt ſuivi de la perte de
l'induſtrie , & ce ſont- là les principales cauſes
qui ont fait perdre au Portugal une puiflance
précaire qu'il n'avoit pas fu conſerver. On a vu
dans ce Profpectus un tableau des progrès & de la
décadence de l'Agriculture chez cette Nation ,
ainſi que de fon état fuccellif dans les autres
climats de l'Europe ; il en fait de même pour
DE FRANCE.
93
l'induftrie , & enſuite pour les beaux Arts , & ce
rapprochement continuel des uſages, des moeurs
&de l'efprit des Peuples différens , eft préſenté
avec beaucoup d'intérét.
C'eſt à cette époque de dégradation que le
Marquis de Pombal entre dans le Ministère , &
ce qu'il y a de remarquable , c'eſt qu'à peine at-
il pris les rênes de l'Empire , » que la terre
» s'ouvre ; Lisbonne eſt engloutie avec ſes habi-
>> tans ; les Grands conjurent contre la Couronne ;
>> la feconde Ville du Royaume ſe révolte; une
Puiſſance étrangère lui déclare la guerre ; le
Cicl , la Terre , les phénomènes , les élémens ,
→ la famine , les complots , tous les vices & tous
les crimes ſemblent s'être raffemblés pour con-
>> jurer contre fon Gouvernement .
ככ
ככ
Mais je m'apperçois , Monfieur , que ma Lettre
eſt déjà fort longue , & qu'entraîné avec l'Auteur
dans l'examen de tout ce qui a précédé le ſiècle
qu'il a voulu peindre , je commence à peine à
vous parler de l'Administration du Marquis de
Pombal. Au furplus, comine cette Adminiſtration
eft moins intéreſiante par le ſimple expoſe des
faits, que par le développement des cauſes qui
les ont produits , il faut les voir dans l'Ouvrage
même. Il doit fuffire à vos Lecteurs de connoître
la manière dont l'Auteur eft capable de les pré
fenter. C'eſt à ce deficin que j'ai multiplié les
citations. On trouvera fans doute beaucoup de
défants dans les formes de ſon ſtyle ; des incorrections
, des répétitions fréquentes des mêmes
idées même quelques locutions étrangères , &
d'autres que l'Auteur affectionne & qu'il ramène
trop ſouvent ; mais on y trouvera aufli , je crois ,
beaucoup d'images , de la grandeur , de l'éner
gie, &un intérêt bien foutenu. Les penſées de
P'Auteur ne font pas toujours nouvelles , mais
54
MERCURE
elles ont toujours un caractère qui lui eſt particulier
; & même diſpoſé à les combattre , on ne
peut s'empêcher de trouver ingénicuſe la manière
dont il les établit .
Je ne ſais ſi tout le monde aura la même opinion
que moi ſur cet Ouvrage; mais fi j'ai infpiré
quelque envie de le lire , je doute que ceux
qui l'auront fatisfaite foient diſpoſés à me le reprocher.
J'ai l'honneur d'être , &c.
:
ANNONCES ET NOTICES.
LA Femme & les Veux; 2 Vol . in- 12. A Amfterdam
; & ſe trouve à Paris , chez Poinçot ,
Lib, rue de la Harpe, près S. Côme .
Nous regrettons que cet Ouvrage ne ſoit pas
de nature àêtre analyſé dans ce Journal. Le premier
Volume , qui traite des Femmes , préſente
des détails ingénieux , des obſervations fines , &
des idées vraiment philoſophiques. Le 2e. Volume
n'eſt que l'Histoire d'un Religieux., à qui une
odieuſe ſéduction a fait prononcer des veoeux qui
font le malheur de ſa vie entière .
Mémoires fur les Fièvres intermittentes ; par M.
Durand, Docteur en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , Profeſſeur du Cours public d'Accouchement
établi à Cahors , Correſpondant de la
Société Royale de Médecine. A Paris , chez Théophile
Barrois , Lib. quai des Auguſtins.
DEFRANCE.
95 .
:
Mémoire en forme de Discours fur la difette du
Numéraire à Saint-Domingue , & fur les moyens
d'y remédier , lu à la Chambre du Commerce du
Cap-François , le 19 Mars 1787 ; par M. François
de Neufchâteau. Nouvelle édition, ſuivie de Lettres
& de Pièces relatives à des objets intéreſſans
pour la France & les Colonics. In-8 ° . de 186 p.
Prix , 36 fous. A Paris , chez Bailly , Libr. , rue
S. Honoré , vis-à-vis la Barrière des Sergens ; &
Lefevre , rue Neuve des Bons-Enfans , Nº . 18 .
Cet Ouvrage eſt plein de détails utiles , mais
qui ſe refusent à l'analyſe .
Synonymes Latins, & leurs différentes fignifications,
avec des exemples tirés des meilleurs Auteurs
, à l'imitation des Synonymes François de
M. l'Abbé Girard ; par M. Gardin Dume ſnil , Profeffeur
Emérite de Rhétorique en l'Univerſité de
Paris , au Collége d'Harcourt , & ancien Principal
au Collège de Louis le Grand. Seconde édition ,
revue , corrigée , & augmentée par l'Auteur. A
Paris , chez Nyon le jeune , Lib. place du Collége
Mazarin. Prix broché , s liv.; relić , 6 liv.
Cet Ouvrage est vraiment utile à tous ceux qui
s'occupent de la Langue Latine.
Bibliothèque Univerſelle des Dames. A Paris ,
rue & hôtel Serpente .
Il vient de paroître de cette intéreſſante Collection
le XVIc. Volume des Romans , & leXe.
des Voyages,
M. Necker , portrait original , gravé à Londres;
& ſe trouve à Paris , chez Legrand , ruc
Galande , N°. 74.
96 MERCURE DE FRANCE.
L'Espoir des François , Eſtampe gravée parS.
A. Martini , d'après P. de Berainville. Prix , I liv.
4fous. A Paris , chez Mine. Bergny , Marchande
d'Estampes , rue du Coq Saint-Honoré ; & à Verfailles
, thez Blaifot , Lb. rue Satory.
Au bas de l'Allégorie qui fait le ſujet de cette
Eſtampe , on lit ce Quatrain :
Le plaiſir de bien faire eft le tréſor du Sage :
Necker , toujours le même, au faîte des grandeurs,
Mépriſant de Plutus le fafte& les faveurs ,
Dans le bonheur public jouit de fon ouvrage.
4Meſſes à deux voix égales , avec accompagnement
de l'Orgue , à l'uſages des Dames Reli
gieuſes , mêlées de Solo , Duo & Choeurs , qui
peuvent aufſi ſe chanter par les Hautes - Contres
&Tailles; par M. Corette , Chevalier de l'Ordre
de Chrift. Prix , 6 liv.; & les deux Parties ſéparées
pour les voix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
ruc de la Chanverrerie, près celle S. Denis , No. 3.
ROMANCE.
TABLE.
49 La Jeune Epcufe 81
Couplers. S'Variétés. 84
Charade, Enig. & Logog. 12
Etudes de la Nature. Annonces & Notices. 94
1
APPPPRROOBBATION. 1
,
JAA: lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi II
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe.
ca empêcher l'impreſſion. A Paris , le ro Octobre
1788 SÉLIS.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
F
DANEMARC К.
De Copenhague , le 18 Septembre 1788 .
La Cour de Suède ne s'eſt pas contentée
de la Déclaration vague , par laquelle notre
Ministère lui a notifié la réſolution de
ſecourir la Ruffie de troupes& de vaiſſeaux,
en vertu des Traités qui nous lient à
cette Puiſſance ; elle a demandé une explication
plus catégorique par la Note
fuivante , que l'Ambaſſadeur de Suède a
remiſe , le 12 , au Miniftre des Affaires
Etrangères.
-er « Après les ouvertures que le Roi a fait faire
par fon Ambaſſadeur à Copenhague , & la confiance
que le Roisa témoignée au Roi de Danemarck,
en lui remettant le ſoin de rétablir la
Paix entre lesRoir& l'Impératrice de Ruſſie , Sa
Majesté n'a pu récevoir qu'avec étonnement &
déplaifir la Déclaration que le Roi , fon beaufrère
, lui a fait remettre , en date du 19 Août der-
N°. 41. 11 Octobre 1788 . C
( 50 )
nier. Le Roi voulant encore écarter tout ce
qui peut exciter de l'aigreur & de l'éloignement
entre lui& un Prince qui lui eſt uni par des liens
ſi ſacrés , ſe réſerve, ſi la néceſſité des circonftances
l'exige indiſpenſablement , de rappeler à
Sa Majesté Danoiſe , combien il s'eſt donné de
ſoins pour confolider la bonne harmonie qui ,
depuis plus de ſoixante ans , a ſubſiſté entre la
Suède & le Danemarck , & pour la rendre ſtable
&permanente. Sa Majefté ne voulant rien négliger
encore pour conſerver le maintien de la plus longue
Paix que les Annales des deux Royaumes peuvent
montrer , & connoiſſant d'ailleurs le ſoin que
d'autres Puiſſances vont ſe donner pour éteindre
le nouvel incendie qui menace le Nord , ſe borne
uniquement dans ce moment , à demander une explication
claire & préciſe des intentions de Sa
Majefté Danoife , d'après laquelle le Roi réglera
ſes démarches. Sa Majeſté Danoiſe annonce
« qu'Elle va céder , en conformité de ſes Traités
» défenſifs , & de la manière qui y eſt ſtipulée ,
>>une partie de ſes Vaiſſeaux de guerre & de fes
>> Troupes à la libre diſpoſition de Sa Majeſté
>> l'Impératrice de Ruſſie. » Le Roi , qui , juſqu'à
préſent , a ignoré le contenu &l'étendue des engagemens
contractés entre le Danemarck & la
Ruffie , demande au Roi , fon beau- frère , fi ce
font des Troupes & des Vaiſſeaux auxiliaires
qu'il compte remettre à la diſpoſition de la Rufiie ;
en ce cas , & felon l'uſage de tout temps reçu,
cesTroupes& les Vaiſſeaux ne peuvent agir contre
la Suède que dans les Mers & les Provinces appartenantes
à la Ruffie , & être tranſportés dans
les lieux où se trouve maintenant établi le
Théâtre de la Guerre : &, dans ce cas , loin de
regarder les démarches de Sa Majeſté Danoiſe
comme hoftiles ,de Roi ſe bornera aux regret
( 51 )
de voir le Roi , ſon beau-frère , foutenir par ſes
-ſecours l'Ennemi de la Suède. Mais fi les Troupes
fortent des Provinces ſoumiſes à la domination
de Sa Majesté Danoife , & limitrophes de la
Suède , pour entrer ſur les Terres du Roi ; fielles
yattaquent les Sujets de Sa Majesté , ſes Places
fortes & fes Troupes , le Roi ſe verra forcé pour
lors de regarder la longue Paix qui ſubſiſte entre
la Suède & le Danemarck , comme rompue , &
le Roi de Danemarck comme agreffeur. Le Roi
aſſure , de la manière la plus formelle , & fur ſa
parole royale , que les précautions qu'il va prendre
ſur les frontières de Norwége & en Scanie , ne
ſent que purement défenſives , & que ſes voeux
les plus ſincères tendent au maintien d'une Paix
également néceſſaire aux deux Peuples. Le Roi
attend une réponſe claire & préciſe , qui décidera
de ſes démarches ultérieures . >>
Copenhague, le 11 Septembre 1788 .
Signé , SPRENGTPORTEN:
Cette Déclaration , comme on le voit ,
tend à décider un point de Droit public
fort délicat , ſur l'étendue que doit avoir
l'emploid'une force ſimplement auxiliaire.
Afon tour, notre Gouvernement a donné
ſa ſolution; elle eſt diametralement contraire
à celle de la Suède. Voici dans quels
termes s'en eſt expliqué , dans ſa Réponſe,
le Comte de Bernstorff, Miniſtre des Affaires
Etrangères:
« Sa Majeſté le Roi de Danemarck , loin de
trahir la confiance de Sa Majefté le Roi de Suède ,
n'a eu d'autre regret que de n'avoir pas été
mis dans le cas d'y répondre entièrement ;
२
(1-52
ſes premières ouvertures ſur ſon retour à des intentions
pacifiques, ne lui étant parvenues que lorfque
fa Déclaration du. 19 Août étoit déja rémiſe
àM. l'Ambaſſadeur , & partie pour la Suède. Elle
en a cependant tiré tout le parti qui étoit en ſon
pouvoir, pour avancerle térabliſſement de la Paix ;
& Elle déclare être toujours également prête à
concourir , avec toute la candeur , & avec tout
le zèle poffible , aux vues & aux démarches des
Puiſſances, amies qui tendront au même but »
att ne dépend pas de Sa Majesté Danciſe de
donner à ſes ſecours auxiliaires une autre deſtination
, que celle qui a été énoncée dans ſa première
Déclaration , & qui eſt ſtipulée dans les Traités
défenſifs qui y font cirés. Ils font déja cédés
› à la libre diſpoſition de la Ruffie; & comme
>> le Théâtre de la Guerre n'est pas borné à la
>> ſeule Finlande , Sa Majesté n'eſt pas autoriſée
>> à adopter une explication nouvelle , entière-
>> ment oppoſée au ſens & aux mots de ſes en-
> gagemens avoués. »
« Tant que le Danemarck n'a pas un intérêt
propre , & qu'il n'agit qu'en auxiliaire de fon
Allié, il ne peut avoir d'autre but que le rétabliſſement
d'une Paix prompte & folide ; & dès
que Sa Majefté l'Impératrice conviendra de ſes
conditions avec la Suède , la ſienne eſt faite également.
Il doit reſpecter toutes les démarches de
JaRuſſie , qui terminent ou qui ſuſpendent cette
Guerre où elle ſe trouve engagée. Auffi longtemps
que les Troupes & les Vaiſſeaux aux -
liaires qui agiront contre la Suède , n'excéderont
pas le nombre ſtipulé , & que le reſte des forces
Danoiſes ne commer aucun acte d'hoſtilité d'aucun
genre , Sa Majeſté le Roi de Suède n'eſt point
fondée à fe plaindre. Ce fera Elle-même qui changera
la nature de la fituation préſente , fr Elle
( 53 )
veut enviſager & traiter en ennemi les forces qui
n'agiſſent pas contre la Suède , & qui ne le feront .
que lorſqu'Elle aura déclaré la guerre au Danemarck
: ce ſera Elle-même alors qui aura donné
une exiſtence à des différends qui n'exiſtoient pas ,
&qui ne le feront auſſi point, fi les ſouhaits &
les conſeils du Roi , & la conſidération du bonheur
des Sujets réciproques , peuvent avoir quelqu'influence
ſur Sa Majesté Suédoiſe. »
« Le Roi n'a rien à objecter aux meſures que
l'on oppofera en Suède aux forces auxiliaires Danoiſes
: Sa Majefté déclare plutôt qu'Elle ne donnera
aucune étendue de plus à ſes plans & à fes
démarches , avant que d'apprendre que la réſolution
de Sa Majesté Suédoiſe d'en donner anx
ſiennes , eft irrévocab'e : Elle ſouhaite vivement
que la réponſe déciſive qu'Elle attend encore de
ſa part , puiffe ne pas devenir le fignal d'une
guerre,dont l'idée même eſt pénible àfon coeur ,
mais être la confirmation de cette Paix , qui fait
toujours l'objet conftant de ſes voeux. »
Copenhague, le 13 Septembre 1788 .
Signé , BERNSTORFF.
Cette Réponſe confirme ce que nos
diſpoſitions hoftiles ont déja annoncé ; c'eſt
qu'au lieu de fecourir la Ruffie dans fes
Etats , nous ferons en ſa faveur une diverfion
, en attaquant la Suède même : en
multipliant ainſi ſes dangers , & en diviſant
ſes forces, on eſpère la forcer à recevoir
la paix , & à laiſſer la Ruſſie maîtreſſe
detousſesmouvemens,de tous les projets
connus ou fecrets ....
Dèsle 15 , l'eſcadre de cette nation,qui
c' iij
(54 )
fe trouvoit dans ce port , compoſée de
3 vaiſſeaux de ligne de 100 canons , de 2
frégates & d'un brigantin ,& commandée
par l'Amiral Defin , a appareillé pour la
Baltique , où elle a été ſuivie des vaifleaux
Danois l'Etoile du Nord & le Prince Frédéric
de 74 canons , le Dithmars de 64 ,
& la frégate la Chriftiania , ſous les ordres
du Contre-Amiral Krieger. Cette eſcadre
combinée doit ſe joindre , à une certaine
hauteur, aux cinq vaiſſeaux Ruffes venus
d'Archangel.
Le Duc de Brunswick-Bevern eſt deſtiné
à commander en Zélande , fi les circon
tances exigent qu'onyaſſemble unCorps
d'armée..
Notre garniſon eſt compoſée actuellement de
deux ofcadrous de gardes à cheval , d'un bataillon
de gardes à pied , de trois bataillons de grenadiers
, de douze bataillons de Moufquetaires ,
&dedouze compagnies d'artilleurs. Trois bataillons
de garnifon ſe trouvent dans la Citadelle :
ces troupes montent à 14,846 hommes .
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 24 Septembre.
4
A l'inſtant où l'on croyoit le Roi de
Suède prêt à ſe rendre en Scanie , ce
Monarque eſt parti pour la Dalécarlie ,
Province ſur les frontières de la Norwége ,
( 55 )
,
&où les deſſeins du Danemarck rendoient
fa préſence néceſſaire. Aucun ordre
d'ailleurs , pour la convocation de la Diète :
tous les jours le Sénat eft affemblé , & fes
Séances n'ont pas uniquement pour objet
la défenſe du royaume. Un coup hardi
que vient de tenter le parti Ruffe en Suède,
a ramené l'attention ſur les affaires intérieures
. Un certain nombre d'Officiers ,
à ce qu'on débite , ont pris ſur eux de
repréſenter la Nation entière , & d'écrire
à l'impératrice de Ruffie une lettre amicale
, où ils lui déclarent humblement qu'ils
regardent la guerre entrepriſe par le Roi
comme illégale , qu'ils ne pafferont point
la frontière ; & que pour leur épargner
le reproche de trahifon infigne envers leur
Patrie, ils la prient, à ſon tour, de reſpetter
les limites . Enſuite , ces mêmes Patriotes
ont adreffé au Sénat une remontrance en
✓ douze articles , où ils demandent la convocation
de la Diète, la paix, l'amitié avec
la Ruſſie , la révocation de tous les actes
quiyſontcontraires.Perſonne n'eûtblâme
des démarches , même très-fortes , en
faveur de la Loi Nationale , dès l'inſtant
où la Nation auroit été en fûreté : on
abandonne aux Lecteurs les réflexions
qu'inſpire le choix du moment de cette
inſurrection , & la méthode qu'on a ſuivie
en la mettant en activité.
civ
( 56 )
On a rappelé dans les conjonctures actuelles
, le Traité d'Alliance conclu entre
la Porte Ottomane & la Suède , le 17
ſeptembre 1739 , rappelé par le Roi dans
ſadernière Declaration , &dontles principaux
articles font :
1. ai .
1 °. L'ancienne amitié eſt confirmée. »
"2^. Les deux Puiſſances promettent de s'affifter
réciproquement de leurs bons conſeils , fi
la Ruſſie entreprenoit quelque chofe contre l'une
eu l'autre , au mépris des Traités.
* 3 °. Les Parties contractantes s'engagent de
remplir toutes les conditions de ce Traité.
"4°. Toutes les fois que l'on ſera inftruit que
la Ruffie ſe propole de rompre avec l'une qu
l'autre des deux Puiſſances , des Parties contrace
tantes eſſayeront d' bord de prévenir une rupture
formelle; mais ſi Elles ne réuſſiſſoient pas dans
cet objet , Elles attaqueront conjointement cette
Puiflance,&feront tous leurs efforts pour obtenir
fatisfaction . »
5. Si la Ruffie attaque la Suède ou la Porte
Ottomane , cette hoftilité fera regardée comme
une attaque des deux Parties contractantes, 200 ,
6º Si la Ruffie attaque la Porte Ottomane,
la Suède lui déclarera fur-le-champala guerre , le
Grand Seigneur obſervera la réciprocité fi la Ruffie
attaque la Suède , & les deux Parties contractantes
n'entreront pas dans des négociations part'culières
, ni ne conclueront de Traité de paix
ſéparé. Si la paix eſt rétablie de concert avecles
doux Parties contractantes , l'alliance défenſive
continuera de ſubſiſter comme auparavant.
( 57 )
0
" 7 ° . D'autres Puiſſances feront invitées à accéder
à ce Traité. » 7
" 8°. Comme la Suède a conclu un Traité
avec les Régences d'Alger & de Tunis , & qu'Elle
eſten négociation avec celle de Tripoli , ces
Régences feront tenues de ſe conformer à tout
ce qui a été ſtipulé entre la Suède & la Porte
Ottomane.» : 1
9°. Le Traité de commerce & les ayantages
accordés aux Sujets Suédois dans l'Empire Otto
man , ſont confirmés..
८
De Vienne , le 22 Septembre.
L'attente publique a été trompée , &
l'inquiétude générale maintenue , par la
publication du fupplément à la Gazette
du 17 , où l'on parle fort au long des différentesopérations
de nos armées , excepté
de celles de Croatie & de l'Empereur!"
Voici la ſubſtance de ce Bulletin :
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch, le & Septembre.
১
«Le rapport ultérieur du
concernant l'affaire au défilé de Terzbourg , rend
Colonel Meyersheim
compte des tués & bleſſés à cette occafion ; les
premiers font aunombre de 42 , dont 2 Officiers ,
& les autres de 45 , dont 4 Officiers ; les égarés
montent à 130 , dont pluſieurs font revenus depuis
: l'ennemi a laiſſe ſur la place 139 tués.
Le Colonel Horwath ayant appris qu'un corps
ennemi d'environ 6,000 hommes ſe propofoit 2
-
1
CV
( 58 )
d'attaquer la redoute peu fortifiée d'Oitos , la
quitta , & fe porta en avant avec ſa troupe au
défilé mieux fortifié de Gyilkos. Le 1er de ce mois,
P'infanterie ennemie avança vers nos flancs , & la
cavalerie ſe porta au front ; malgré les rochers
très- eſcarpés , les taillis , les paliſſades , les redoutes ,
l'ennemi , malgré notre feu continuel , efcalada
les rochers , & parvint à nous attaquer en dos ,
tandis qu'une autre divifion s'avança vers notre
front. On oppoſa aux Turcs la plus forte réfiftance
; mais à la fin il fallut céder à leur fupériorité
, & quitter les montagnes eny laiſſant trois
pièces, dont une fut enclouée. L'ennemi attaqua
enfuite la redoute & la contumace d'Oitos ; mais
le feu de nos canons le força à ſe retirer à Krozeſt
& Bobdaneft , après avoir mis le feu à quelques
bâtimens dans la redoute. A la retraite des Turcs ,
le Colonel Horwath renforça le poſte de Gyilkos :
nous avons eu à cette occafion 55 tués , dont 3
Officiers , 36 bleſſés & 4 égarés ; la perte de
l'ennemi peut être évaluée au moins à 300, tant
tues que bleſſe.s »
Corps d'armée dans le Bannat, camp d'Armenesch ,
le 7 Septembre.
)
KAT
« Le Général Baron de Lilien , poſté à Pancſova,
mande , le 5 de ce mois , qu'il a reçu avis
qu'une diviſion ennemie & 77 bâtimens Turcs
ayant des troupes à bord , ſe rendent du côté
de Swiniza. »
e
27115 251
)
こめ
« L'armée ennemie eſt toujours campée entre
Mehadie& Kornia. » 35?A 2777?7???????3 0 23 ???? ? ???????
Corps d'armée près de Semlin , le 6 SSeepptteembre.
«Le 5 de ce mois , on aperçut , ſur le chemin
de Surendria à Belgrade , un corps ennemi d'en(
59 )
-
viron 5,000 hommes , qui venoit du camp de
Semendria ; en paſſant par Krozka & Wintscha ,
il tira quelques coups de canon ſur nos poſtes
avancés de l'autre côté du Danube , mais fans
fuccès. Le Général Prince de Hohenlohe , poſté
à Saczin , ayant reçu avis que les fourrageurs
ennemis ſe rendoient ſouvent à Oſtraſniza , chargea
le Major Michalowich de les ſurprendre; en conſéquence
, cet Officiers'embarqua , le 2 Septembre ,
avec des volontaires , ſur quatre bâtimens , & fe
fit conduire à la pointe de l'ile d'Oſtraſniez ; le
lendemain les fourrageurs ayant reparu , il tomba
fureux , en tua 26 , fit 23 priſonniers ,& difperfa
les autres : on détruiſit 33 charriots,& amena 66
boeufs & 4 chevaux. Nous avons eu à cette occaſion
un tué & trois bleſſfés, >>>
Corps d'armée dans la Croatie , camp de Dubicza-
Turc, le 6 Septembre.
Le Pacha de Trawnick s'eſt retiré de Gellovaz
, & il a réparti fon corps en trois diviſions ;
l'une reſte à Bredor; il eſt parti avec l'autre pour
Banialuca , & il aenvoyé la troiſième à Novi. »
Corps d'armée, combiné , camp près de Choczim ,
le 9 Septembre. e
Les avis ultérieurs de la priſe deJaffy portent
en ſubſtance ce qui ſuit : Comme on avoit appris
que l'ennemi , campé près de Jaſſy, ſe propoſoit de
ſe mettre en mouvement , le Général Spleny fat
chargé de marcher & de ſe concerter avec le
Général Ruſſe Baron d'Elmpt. En conféquence ,
leGénéral Spleny partit de Strojeſtie le 30Août ,
& ſe porta avec le corps principal , à droite ,
vers Schippote ; en même-temps le Lieutenant-
Colonel Kepero avança avec ſa diviſion poftée à
cvj
(60 )
e
Herlen juſqu'au village de Belceſtie , & le corps
ſe campa-prèèss de Jacobany. Le Lieutenant-Colonel
Kepero apprit , pendant ſa marche , que
l'ennemi avoit quitté Jaſſy dans la nuit du 29
Août , & qu'il s'étoit avancé juſqu'à Jongiefeny,
dans le deficin de furprendre le pofte de Herlen ,
&de ſe porter enſuite , ſuivant les circonstances ,
foit dans la Buckowine , ſoit dans la Tranſylvanie,
ſoit enfin du côté de Choczim . A l'arrivée
de cet Officier au poſte de Belcettie , il fit faire
un carré à ſon détacheme't, compoſé de 1191
hommes. Le 31 Août , à quatre heures du matin ,
l'ennemi , commandé par Ibrahim Nazir & deux
Sultans Tatars , & au nombre de 7,150 hommes ,
parut , & attaqua les poſtesavancés avec une fureur
incroyable ; on ſe, retira au carré : l'ennemi
s'y porta & l'attaqua de tous les côtés ; mais ,
après une réſiſtance des plus vigoureuſes , qui a
duré depuis quatre heures du matin juſqu'à dix
heures , il fut obligé de ſe retirer ; on le poursuivit
juſqu'au défilé de Vallerhukulai , où il paſſa un
pont. Le 1 de ce mois , le Lieutenant-Colonel
Kepero continua ſa marche vers Jaſſy , que l'ennemi
avoit quitté en ſe portant.de l'autre côté
du Prush . Nous avons pris à cette occafion un drapeau
& 27 Janiſſaires ; la perte de l'ennemi , en
tués &bleſſés , monte à plus de 1,000 hommes ;
nous avons eu 22 hommes & 16 chevaux tués ,
& 65 hommes & 40 chevaux bleſſés . Le même
jour Septembre , le Général Spleny s'avança
juſqu'à Bolbucany, &le Général d'Elmpt juſqu'à
Larga. Le 3 , le corps Ruſſe ſe porta du côté
gauche vers Jaſſy ; le Lieutenant-Colonel Kepero
occupa les poftes entre les couvens de Cziraczinja
&Galata , &le Général Spleny prit ſa poſition
devant Jaffy. L'ennemi a fait pluſieurs forties
de Choczim , mais il a été repouffé chaque fois
avec perte. »
( 61 )
L'incertitude où cette Gazette nous
laiſſe ſur la réunion du Corps de Warienfleben
à l'armée de l'Empereur , cefferoit
heureuſement , ſi l'on pouvoit avoir une
foi entière à quelques lettres particulières,
duBannat , endate du9,ſuivant leſquelles
cette réunion s'étant opérée , l'armée
campe dans une vallée le long de la Te
meſch , & eft répartie.on 3 carrés. Le
carré du milieu , où se trouve l'Empereur
avec les Grenadiers & les régimens Hongrois
, eſt près d'Illova ; à ſa gauche eſt
poſté le Maréchal de Lafcy , & à fa droite ,
près d'Armeneſch , le Général de Wartensleben.
Chaque carré eft compoſé d'environ
20,000 hommes. L'ennemi fait
toutes fortesdde mouvemens , tantôt il
avance , tantôt il ſe retire : ilsparoît qu'il
nous attenddans les montagnes. On aſſure
quele Grand Viſir , après avoir été recons
noître les poſtes occupés par ſes troupes
dans le Bannat, a repaffé le Danube, &
ſe porre , avec une partie de fon armée ,
vers la Servien
Cette marche pourroit faire craindre
pour Semlin , dont le Corps d'armée eft
preſque toujours ſous les armes. Leлот
bre des malades augmente chaque jour;
plus d'une compagnie en compte juf!
qu'à 30. On en tranſporte beaucoup
Neufaz . Les Généraux de Kinsky?
:
(62 )
Reisky , de Sturm & de Collorodo font auſſi
indiſpoſés : ils arriveront inceſſamment à
Semlin, où l'on tranſporte,de Péterwaradin,
de la groſſe artillerie.
Des lettres de Pancſova , du 3 de ce
mois , mandent que les Turcs ont reçu, le
13 août , un tranſport de vivres de plus
de 2,000 chariots . Elles ajoutent que fi
l'ennemi pénètre juſqu'a Weiskirchen ou
Vipalanka , Pancſova n'eſt plus en fûreté.
-Les Turcs font tranſporter par des bufles
des canons de 24 &de 48 livres , fur les
fommets les plus élévés , pour tirer fur
nos troupes.- La Chancellerie de guerre
& la Caiſſe ont été tranſportées d'Her-v
manſtad à Carlſbourg : nombre d'habitans
ontquitté la première de ces villes ; less
environs du défilé de Rothenbourg font
auſſi preſque déſerts .
On prépare les équipages de campagne
du Maréchal Comte de Haddik. Quelques.
perſonnes prétendent que ce vieux Gés:
néral aura le commandement de L'armée
de Tranſylvanie.
Par un décret de la Cour , du 8 juillet ,
il eſt ordonné , qu'à l'instar des Etats héréditaires
d'Allemagne , il foit levé dans
la Bohême , au profit des Ecoles publiques
, une taxe fur toutes les fucceffions
qui monteront net à 300 florins , & au
dela; favoir, florins fur les fucceffions 4
(63 )
de la Nobleſſe , 2 fur celles des Employés,
&un fur celles des Bourgeois ou Payfans.
DeFranefortfur leMein, le 27 Septemb .T
Les Courtiers ſe ſuccèdent rapidement
à Berlin . Le 12 , il en arriva deuxde
Londres ; l'un eft reparti quelques
heures après pour Copenhague , & il a
été auſſi chargé des dépêches de la Cour
de Pruffe.na
On répand à Vienne ,& dans pluſieurs
autres endroits , que , quoique juſqu'apréſent
le Roi de Prufſe n'ait fait aucun
mouvement qui pût faire ſoupçonner ſa
participation prochaine à la guerre du
Nord , des avis de Berlin font craindre
que ce Souverain ne cède à la fin aux
infinuations de la Cour de Londres , &
qu'il ne ſe déclare pour la Suède. On
ajoute que le Cabinet de Berlin n'attend ,
pour ſe décider , que l'iffre de ce qui ſe
paffera à Stockholm lors de l'Afſemblée
des Etats . Ces bruits chimériques méritent
peu de crédit , & n'en obtiennent pas .
20
1
4
On affure que la Régenced'Hanovre eſt {
en négociation avec le Duc de Brunswick ,
pour un échange du Harz , dont les 3
cinquièmes appartiennent à lamaiſonElectorale
d'Hanovre , & le reſte au Duc de
Brunswick.
( 64 )
イ
ITALIE.
De Naples , le 12 Septembre.
L'Edit du Roi , concernant l'indépendance
des Religieux de toute autorité
étrangère , eſt daté du premier de ce
mois ,& contient ſept articles , dont voici
la ſubſtance :
« FERDINAND IV, Roi des deux Siciles ,&c.
:
« I. Nous aboliſſons toute autorité , influence >
& fuprématie étrangères , & les excluons formellement
du gouvernement des monaſtères , maiſons
religieuſes & congrégations de nos royaumes ; à
l'effet de quoi , toutes les communautés religieuſes
qui y exiftent feront à l'avenir, ſans en excepter
aucune , indépendantes de tels ſupérieurs , foit
Généraux , foit Procureurs-Généraux , foit tous
autres quelconques ; comme auſſi nous les décla-
⚫ rons indépendantes de tout chapitre , définitcire
ou confulte, qui ſe rendroient hors de nos Etats.
Nous les délions de toute obligation paffivetou
affiliation de jurifdiction, de gouvernement , de
difcipline , ou de toute autre police religieuſe avec
les monastères , maiſons religieuſes & congrégations
des Etats étrangers. Nous défendons , ſous
peine de banniſſement hors de nos domaines , à
tout fupérieur ou fujet des Ordres religieux réguliers
de nos Royaumes , d'aller , envoyer , députer
ou recourir aux chapitres généraux , cons
grégations ou aſſemblées qui ſe tiennent dans ave
cuo domaine&fous aucuns fupérieurs étrangers
comms auſſi d'en recevoir patentes , obédiences ,
lettres facultatives , grades honorables ou toute
ور
( 65 )
autre forte de lettres émanées de ſupérieurs généraux&
de chapitres hors de nos Etats ; leur .
défendons pareillement de recevoir aucuns vifiteursrevêtus
de leur autorité , & de leur faire
quelque acte d'obéiſſance. » :
« II. L'influence des étrangers exclue de cette
manière , les Réguliers de nos Etats continueront
à vivre comme par le paílé , d'après les conftitutions
ſous leſquelles ils ont fait profeſſion ; en
ſuppoſant néanmoins qu'elles foient conformes
aux loix , à la police du royaume , & qu'elles .
ne contrarient point la préſente déclaration fouveraine.
Al'avenir , les maiſons religieuſes & les
congrégations de nos Royaumes feront abfoument
dirigées & gouvernées par leurs. Supérieurs
propres , demeurans dans leſdityRoyaumes , d'une
manière conforme aux règles , confuturions.&
institutsetelectifs, fous la direction néanmoins
de l'Archevêque& des Evêques diocéfains , quant
au ſpiriazel ;& pour le temporel & l'économie ,
fous noore autorité royale , avec les priviléges
que notre Souveraineté leur accordera, »
aIII. En verta de cette décifiony les chapitres ,
Jes congrégations nationa'es , la nomination des
Provinciaux & des. Supérieurs particuliers de
chaque monastère aura lieu dans/nos Etats , aulieunde
fe faire ſous l'inspection de Supérieursgénéraux
dans des chapitres étrangers. Et lorſqu'on
voudra convoquer lesdits chapitres , il faudra préa->
lablement en obtenir deNous la permiflion; nous
réſervant, dars le cas où Nous le jugerons à propos,
d'y envoyer un Magiſtrat ou un Evêque
délégué , qui y affiſtera en qualité de Commiffaire
de la Cour , pour y maintenir le bon ordre.
On éliradans ces chapitres les Supérieurs , ſuivant :
la forme & aux époques fixées par les conftitu
tions de chaque Ordre. On y établira auſſi les
1
( 66 )
1
réglemens que l'on croira utiles pour le bien de
ladifcipline ; mais ces actes capitulaires ne pourront
avoir leur effet qu'autant qu'ils feront confirmés
par Nous. Cette confirmation donnée , les
provinciaux & autres Supérieurs nationaux auront
, en vertu de notre agrément , l'inſpection
& le gouvernement de tout ce qui concerne la
difcipline clauſtrale , la vifite des monastères &
de leurs égliſes. Ils auront auffi lajurifdiction économique
& l'adminiſtration du temporel , ſuivant
les règles &conſtitutions de chaque ordre , toutefois
fous notre autorité royale , & en reconnoiffant
tenir de notre Souveraineté les droits temporels
énoncés dans les règles & conftitutions
ci-deſſus mentionnées. >>>
"IV. Quant aux ordres de religion qui , à cauſe
du grand nombre de leurs maiſons & des individus
, font diviſés en différentes provinces , nous
permettons , afin d'entretenir l'union , de ranimer
l'obſervance & de foutenir la difcipline , que les :
Supérieurs des diverſes provinces ſe raſſemblent
de temps en temps en chapitre ou congrégation
nationale , conformément au quatrième Concile
de Latran , chap. in fingulis ; voulons que dans
ces aſſemblées on traite de ce qu'on jugera néceſſaire
pour la réforme de l'Ordre & l'obſervance
régulière , en ayant ſoin de tenir un regiſtre exact
des réglemens ; bien entendu qu'il faudra avoir
obtenu notre permiffion , qui ne ſera accordée
qu'après que nous aurons examiné s'il y a des
motifs raiſonnables de tenir les chapitres , nous
réſervant toujours d'y nommer un-Préſident pour
le maintien du bon ordre , & d'en confirmer les
réglemens qui , ſans cela , feront nuls et de nul
effet.»
«V. Entendons que les couvens de femmes
ſoient aſſujettis aux mêmes diſpoſitions , et qu'au(
67 )
cun d'eux ne puiſſe continuer de dépendre de
quelque Supérieur que ce ſoit , réſident hors de
nos Etats , ou avoir avec les couvens étrangers
aucune liaiſon paffive , foit pour la diſcipline , foit
pour les chofes temporelles , ſous peine d'interdiction
des vêtures ſucceſſives , & autres à notre
volonté. Voulons que les couvens qui ont coutume
d'être dirigés par des Supérieurs réguliers ,
continuent de l'être ; mais nous exigeons que
les Supérieurs foient nationaux & regnicoles.
Nous les affujettiſſons également à ſe préſenter
aux Evêques , après leur élection , pour en recevoir
les pouvoirs ſpirituels .>>
« VI. Nous déclarons auſſi que toutes les nouvelles
priſes d'habit dans les Ordres de religion
qui n'ont point reçu défenſes d'en faire , le noviciat
, la profeffion & les études ſe feront dans
nos Royaumes , décidant incapables d'habitation ,
d'agrégation , d'affiliation , de toute charge ,
dignité& voix , ceux qui , après la publication de
notre préſent Edit , prendroient l'habit . feroient
profeffion , & étudieroient hors de nos Etats , ou
ſeferoientdonner ailleurs le bonnet de Docteur . »
;
«VII. Et s'il ſe rencontre quelques difficultés
dans l'exécution du préſent Edit , nous nous réſervons
d'y pourvoir par des interprétations ultérieures.
A raiſon de quoi nous avons jugé à propos
d'établir une commiffion qu Junte compoſée
de membres que nous nommerons , &c. »
GRANDE - BRETAGNE .
De Londres , le 30 Septembre.
La guerre de l'Empereur de Maroc a
duré moins qu'une partie d'échecs ; car
( 68 )
A
mardi dernier, le Secrétaire d'Etat fit informer
la Bourſe que Sa Sublime Majesté
avoit déclaré , de nouveau , ſes intentions .
pacifiques envers la Grande-Bretagne &
l'Europe entière. Lorſqu'il a vu près de
ſes ports les croiſeurs du Commodore
Cosby , il s'eſt hâté d'annoncer que les
fiens n'avoient armé que pour exercer
leurs équipages. :
On a expédié des ordres dans tous nos
ports ſeptentrionaux , ainſi qu'aux Orcades
& aux ifles Schetland , de n'y admettre
aucun vaiſſeau , ni aucunes priſes quelconques
faites par quelque PuiſſanceBel
ligérante. On prétend auſſi que le Gouvernement
a déclaré aux Miniſtres de
Suède , de Ruffie & de Danemarck , qu'il ,
ſuivroit le ſyſtème de neutralité adopté
par ces Puiſſances durant la dernière
guerre.
:
On vient d'envoyer à Portsmouth l'ordre
d'y ouvrir fur-le-champ deux maiſons
de rendez-vous , pour y enrôler des matelots,
deſtinés à former les équipages des
vaiſſeaux de guerre mis depuis peu en
commiſſion. Les mêmes rendez-vous font
auſſi ouverts à Wapping ſur la Tamiſe.
Le Chichester de 44 canons, va mettre
à la voile pour la Jamaïque , où elle doit
conduire le 55 °. régiment.
-
LeWarren-Hastings, venantdu Bengale
:
( 69 )
& de la Chine , & l'Ofterley , de la côte
de Coromandel , ſont arrivés heureuſement
ces jours derniers ,& augmentent le
nombre des riches retours que la Com .
pagnie des Indes a reçus cette année.
Le port du Royal- George de 110 can. ,
lancé , le 16 , à Chatham , eſt eſtimé à
2,278 tonn .; ce vaiſſeau a coûté 63,7821.
fterl. & 10 ſchellings ( environ 1,467,000
liv. tournois ) . Le British-Empire , dont on
vient de poler la quille ſur le même chantier
, ſera de ro pieds plus long & de 8
plus large que le RoyalGeorge. 3 .
Le 18 de ce mois , un fermier de Hoddesdon
, dans le Hertfordshire , ſe promenant
avec un fufil, remarqua un mouvement
extraordinaire dans quelques brouffailles
. La curiofité le fit approcher , imaginant
que c'étoit quelque lièvre enlacé.
Quelle fut ſa ſurpriſe , en découvrant une
énorme vipère , qui le menaçoit de ſes
fifflemens ! La peut lui fit prendre la fuite ;
mais un de ſes voifins qu'il rencontra ,
l'engagea à retourner avec lui à la brouffaille:
tous deux étoient armés. Le reptile
*ſe trouva encore au même endroit ; ils
tirèrent fur lui , & le tuèrent. L'ayant dégagé,
ils s'affurèrent qu'il meſuroit 12pieds
de long depuis la tête juſqu'à l'extrémité
de la queue . La plus grande circonférence
étoit de 14 pouces. ( Voilà de bien fortes
dimenſions . )
1
( 70 )
:
« On mande du Comté de Tralee , en Ecoſſe ,
en date du II ſeptembre , un événement fingu-
Ner , qui a donné lieu à une quantité de conjectures
plus ſuperſtitieuſes les unes que les autres.
Un M. Brown , de la ville d'Iverah , fort de
chez lui , le 8 au matin , en fort bonne ſanté &
de très-bonne humeur ; il ſe rend chez un Char-
•pentier du voisinage , auquel il fait prendre ſa
meſure , & lui commande un cercueil à ſa taille ,
orné convenablement , avec ordre de l'apporter
chez lui le mardi au ſoir , vu qu'il s'attendoit à
mourir le jeudi. M. Brown , revenu à ſademeure ,
prépara fa famille à la réception de ce funeſte
meuble , inſtruiſit ſafemme de ſa mort prochaine ,
& donna des ordres pour ſes funérailles. Il fit
placer le cercueil dans ſa ruelle , & paſſa ſon
temps , depuis le mardi juſqu'au jeudi avec le Curé
de ſa paroiſſe , à remplir les devoirs d'un bon
chrétien . M. Brown étant d'un caractère fort emporté,
ſa femme ſe prêta par complaiſance à
ces préparatifs finiſtres & ridicules . Le mercredi
foir , il fallut le coucher dans un linceul. Le jeudi
matin , vers fix heures , M. Brown rendit l'ame
conformément à ſa prédiction , ſans pouſſer le
moindre gémiſſement. Il avoit fervi dans l'armée
Prufſienne ; il étoit d'une conſtitution robuſte &
d'un caractère ſtudieux , âgé d'environ 54 ans ,
&d'une bonne famille d'Ecoſſe. Il avoit l'eſtime
générale de tous ceux qui le connoiffoient. Sa
famille ſe trouvant fons aucune fortune , le Lord
Kenmare a réſolu de prendre foin des deux
jeunes enfans qu'il a laiſiés à ſa veuve. »
L'un de nos Journaux a raconté dernièrement
l'hiſtoire d'un petit vagabond
que ſa famille n'avoit jamais pu fixer , &
qui , juſqu'après ſa majorité , avoit conf.
( 71 )
tamment mené une vie errante . Il eſt ſans
doute plus d'un exemple de ce genre de
vie ; mais l'un des plus remarquables , eft
celui qu'on vient de faire connoître , d'après
les mémoires authentiques du héros ,
confervés dans ſa famille.
Rejeton de cette humb'e pépinière , ſi connue
ſous le nom de Saint- Giles , ſes courſes commencèrent
de bonne heure.A peine avoit-il quatre ans ,
que deux Bohémiennes l'enlevèrent à ſes parens ,
&le promenèrent quatorze mois avec elles . On
le croyoit perdu , quand un Écorcheur de chevaux
l'aperçut un Dimanche matin dans Streat ham
Lane , Surrey, derrière une haie ; il étoit occupé
avec ſes camarades à plumer une oie priſe dans
quelque ferme voiſine. L'Écorcheur reconnoiſſant
l'enfant , s'en empara , non ſans altercations , car
la communauté baſanée vouloit le garder.
Rendu à ſes parens , au bout de trois mois
l'humeur ambulante le reprit; il ſe mit en route
avec une femme qui mendioit dans Buckingamshire.
Les Officiers de Paroiſſe de Beaconsfield ſaiſirent
le petit échappé , qui dit ſa demeure : on l'y renvoya
par le coche. Ses parens le mirent à l'école ,
où il fit de grands progrès pendant fix ans. Aidé
de quelques enfans de Field-Lane , il vola une de
ſes connoiſſances , & ſe mêla de quelques autres
petites filouteries , coupant quelquefois la bourſe
dane des foules , où l'innocence de ſes regards ,
ſa jenneſſe , la propreté de ſes habits le mirent
tou ours à l'abri du ſoupçon , & l'encouragèrent
dans ſes larcins , juſqu'à ce qu'un de ſes compagnons
ayant été pendu , cette catastrophe lui fit
abandonner un métier ſi dangereux : il avoit alors
douze ans. Un Banquiſte de Fower-Till le prit
àſon ſervice.. :
(172.)
Il profitoit bien ſous un tel maître ; mais le
Charlatan s'apercevant qu'il le voloit, le chaſſa.
Il eut biemôt fai connoiſſance & fociété avec des
voleurs de maiſons. Pris avec eux en flagrant délit
dans le Strand, il fut jugé , convaincu, recommandé
à la clémence du Roi , & , après ſept mois
de ſéjour à Newgate , renvoyé avec ſon pardo .
Comme il étoit actif , il paífa au ſervice d'un
Procureur , qui conçut la plus haute eſpérance de
*ſes talens. Il fut bientôt le Clerc de Londres le
plus expert à donner copie d'un Writ , ou à ſouftraire
un malheureux débiteur aux mains d'un
Bailli. Enchanté de cette dernière profeífion , il
ne tarda pas à quitter l'étude du Procureur pour
ſuivre un Sergent ; & probablement il feroit bientôt
arrivé à la dignité d'Officier du Sheriff, ſi on
ne l'eût malheureuſement reconnu prenant un faux
ferment pour obtenir une contrainte par corps
contre un pauvre diable qui tâchoit d'échapper
à la vigilance & aux ruſes des Recors .
Cette affaire déſagréable l'obligea de faire retraite
; il ſe décida pour la campagne. Il fut reçu
Garçon Jardinier chez un Gentilhomme de Foott
Cray, dans le Comté de Kent. Il ſe rendit ſi utile
dans cette maiſon , qu'on le fit paſſer à l'écurie ,
d'où on le tira pour l'élever au grade de Laquais ,
poſte dans lequel il commença à ſe faire connoître
& aimer dn beau ſexe.
Arrivé à l'âge de dix- huit ans , avec une excellente
conſtitution , une belle taille & une jolie
figure , il forgea à s'enfuir, en emportant les affections&
même la perſonne de la plus jeune fille
de fon, maître. Cependant la Femme de-chambre
de Madame , qui l'avoit convoité pour mari , &
même lui en avoit accordé les droits d'avance ,
le preſſant de réaliſer un titre auquel il alloit
bientôt joindre celui de père, il fal'ut prendre ün
parti & s'expliquer. Notre héros , qui portoit ſes
vues
( 73 )
vues plus haut, refuſa & partit , ſeulement avec
22 ſchelings , deux habits & trois chemiſes. Les
deux années qu'il avoit paſſées dans cette famille
lui aya't donné l'uſage du monde , il trouva une
p'ace de Valet - de - chambre auprès d'un jeune
Seigneur qui alloit voyager. Il ne lui manquoit
que des certificats , mais cet article étoit eſſentiel.
Comme il n'avoit commis d'autre faute à Foots-
Gray, que de profiter des bontés de la Femme-dechambre
, il crut pouvoir s'adreſſer à ſes anciens
maîtres , qui ne firent point difficulté de lui donner
lecertificat qu'il demandoit : on fut d'autant plus
diſpoſé à lui accorder cette faveur , que l'enfant
étant mort , la paroiſſe en étoit déchargée , &
Miſtriff Abigail auffi vierge que jamais .
Voilà notre jeune drôle à Paris : il aimoit les
femmes , il en eut; mais il falloit ſe les conferver ;
&le revenu de ſes gages lui paroiſſant trop mince ,
il eut recours à fon ancien talent , & voulut
même vérifier ſi le porte-feuille du gouverneur
de ſon jeune maître ne contiendroit pas des billets
debanque.
Il s'étoit trompé dans ſon eſpoir : il ne trouve
que le deſſin de quelques plans de villes qu'ils
avoient traverſées , avec deux pages d'écriture
tachygrahique , contenant de vives forties ſur le
Gouvernement.
La difparution du porte- feuille le fit ſoupçonner
& chaffer .
Il ne lui reſtoit guère pour reſſource que fon
eſprit; il réſolut d'en tirer parti. Les obſervations
du porte-feuil'e étoient piquantes ; il les montra
comme ſiences à un Parifien de fa connoiſſance, qui,
le prenant pour un Efpion Ai g'uis , le dénonça à
la police: elle ne manqua pas des
En vain , lorſqu'on lui préf
shiffres , nia-t-il de la connoît
N°. 41. 11 Octobre 175 .
n
( 74)
:
1
ſon hiſtoire; on l'envoya à la Baſtille , où il fut
traité quatre années entières comme un homme
de condition ; pendant ce temps , il apprit le
françois & l'italien de manière à les parler & à.
les écrire avec facilité . Il étudia auſſi l'hiſtoire d'Angleterre&
l'hiſtoire Romaine; on lui fourniſſoit tous
les livres qu'il pouvoit défirer , fans qu'il ait jamais
ſu qui , ni aux frais de quelle perſonne.
La paix conclue par le Duc de Bedford lui fit
rendre la liberté , & fon long séjour à la Baf
tille lui valut de la conſidération & du crédit à
Paris , où on s'habitua à le regarder comme un
perſonnagedeconféquence. Il tira fur l'Angleterre
des billets qui ne furent pas acceptés ; mais à
l'arrivée de la poſte par laquelle on les renvoyoit,
notre homme étoit déjà hors de la portée
de fes créanciers , & en train de faire le voyage
d'Europe , non plus en qualité de Laquais , mais
en jouant lui-même un perſonnage.
Son adreſſe lui procura (beaucoup d'amis à
Rome, où il contrefit le Papiſte le plus zélé, & parla
ſi bien fur les matières théologiques , qu'il devint
le favori de Sa Sainteté. Il fit auffi très-bien fes
affaires dans la patrie des Céfars & des fripons ,
en tirant des lettres-de-change fur une grande
maiſon de commerce de ce pays- ci , & en décampant
comme à l'ordinaire ; mais comme on
ne le connoiffoit pas aufli bien à Re qu'à
Paris , il contrefit des lettres de crédit de négocians
de cette ville, adreffées à ceux de Rome ,
qui , ne ſoupçonnant pas la fourberie , y firent
honneur..
e Après être allé admirer les pyramides d'Egypte ,
parcourir les Alpes, chauffer ſes joues au feu du
mont Etna , rendre viſite au Grand- Seigneur ,
payer ſes hommages àl'Impératrice de toures les
Ruffies , & fumer une pipe à Amſterdam , notre
( 75 )
héros revint en Angleterre , ſi prodigieuſement
changé à fon avantage, que perſonne ne le reconnut.
Avantd'avoir épuisé les reſſources qu'il s'étoit :
procurées par ſes crimes de faux , il rechercha
&obtint la fille d'un Pair Patriote , encore actue !--
lement vivant. Ce mariage lui valut 5,000 liv. ft.
de rentes héréditaires , affectées aux mâles de la
famille , une place dans le Sénat de la Grande-
Bretagne , & un emploi confidérab'e ſous l'adminiſtration
de Lord North. Perſonne de fa famille
ou de ſes laſons n'eut connoiſſance des
particularités de ſa vie, excepté le vieux Lord
lui-même , trop âgé pour que cette hiſtoire l'a'-
fectât beaucoup , & qui d'ailleurs n'en fut informé
qu'un an avant la mort de notre héros , cauſée ,
le 31 Janvier 1778 , par une attaque de paralyfie.
L'homme étrange dont nous venons de tracer
les aventures , poſſédoit beaucoup de qualités. II
pouſſa la généroſité juſqu'à l'excès , & ſecouroit
l'indigence quand il le pouvoir. Ce fur fur-tout
à ſa famille qu'il tâcha d'être utile; il plaça fon
frère& fa foeur , ſans leur jamais laiffer foupçonner
à qui ils en avoient l'obligation ; il fit à fon
père & à ſa mère une penſion de 200 liv. ſterl. ,
reverſible ſur la tête du dernier vivant , & dont
ces bonnes gens ont joui juſqu'à leur mort , ſans
ſavoir que c'étoit à leur fils qu'ils la devoient,
Toutes les fauſſes lettres-de-change faites en
France& en Italie , furent payées exactement
dans la fuite aux différentes maiſons de banque
fur leſquelles elles avoient été tirées. Il ne faut
pas s'imaginer cependant que notre héros eût
gardé en Angleterre le nom ſous lequel il avoit
voyagé , ou qu'en acquit,at ces billets , il ſe fic
connoître pour celui qui les avoit tirés. Il n'a..
point laiſſé d'enfans de ſa femme , morte il y a
déjà long-temps. Sa fortune , d'environ. 16000 1.
dij
( 76 )
ſterling , a été partagée entre ſes parens. Quelques-
uns ayant obtenu ſa confiance , il leur révéla ,
peu de temps avant fa mort , les particularités
que nous venons de rendre , & qu'il avoit confignées
dans un journal actuellement entre les
mains d'une perſonne , du vivant de laquelle il
ne ſera jamais publié.
Ces détaus ne font qu'une eſquiſſe imparfaite ,
priſe de mémoire & à la volée ſur une ſimple
lecture.
ÉTATS - UNIS .
New- Yorck , le 10 Août 1788 .
« Les conjectures qu'on avoit formées
fur l'établiſſement d'un nouveau gouvernement
dans les Etats -Unis , commencent
à prendre plus de conſiſtance. Onze Etats
y ont actuellement conſenti : & il ne
manque plus que la Caroline du nord ,
dont la Convention eſt aſſemblée dans ce
moment- ci , & le Rhode Island, qui a déja
rejeté le nouveau ſyſtême , mais qui vraiſemblablement
reviendra ſur ſes pas quand
il fentira l'inconvénient d'être exclu de
la Confédération. Malgré cette apparence
de ſuccès , les partiſans du gouvernement
propoſé , connus ſous le nom de Fédéraliftes
, auront encore de grandes difficultés
à vaincre quand il s'agira de le mettre à
exécution. La plupart des Etats ne l'ont
ratifié qu'avec des modifications qui , fi
( 77 )
elles font adoptées , en affoibliroient fingulièrement
le reffort , & rendroient fon
pouvoir preſque auſſi précaire que celui
de l'ancien Congrès. Ce n'eſt cependant
qu'au moyen de ces modifications qu'on
eſt parvenu à ſe procurer une très- petite
majorité; & fi le nouveau Gouvernement
négligeoit de les prendre en confidération ,
il est vraiſemblable que cette majorité
s'évanouiroit dès le principe , & que les
Antifédéraliſtes auroient le deſſus . On peut
s'en convaincre en jetant les yeux fur le
tableau ſuivant des fuffrages,des différentes
Conventions des Etats. >>>
ÉTATS. SUFFRAGES. MAJORITÉ.
Delaware , unanimes. "
Pensylvanie , 46 à 23 . 23.
New-Jersey , unanimes . "
Géorgie , unanimes. "
Connecticut , 128 à 40. 88.
Maffachuffets , 187 à 168 . 19 .
Maryland , 63 à 12 . 51 .
S. Caroline , 149 à 73 . 76.
New-Hampshire , 57 à 46. 11.
Virginie , 89 à 79. 10.
New-Yorck , 30 à 25 . 5.
«.On voit que le peuple n'a été unanime que
dans trois des plus petits Etats, qui ne fauroient
ſubſiſter ni ſe défendre contre leurs voiſins puiffans
, qu'au moyen de la protection d'un gouvernement
général , ferme & efficace ; mais les
dij
( 78)
Etats les phis peuplés , tels que le Massachusſts ,
la Pensylvanie , la Virginie & le New- Yorck , ont
accompagné leurs ratifications de tant d'amendemens
& de modifications , que le plan propoſé
par la Convention générale ſe trouve preſque entièrement
changé , & que les principaux pouvoirs
du gouvernement , celni de lever des taxes &des
impôts , celui de former une armée & de créer
une marine , celui dentraindre les Etats à obéir
aux réſolutions du Congrès-général , enfin celui
d'empêcher les Erats particuliers de contratier, par
des loix , le ſyſtême politique & commercial de
l'Union , font fingulièrement affoiblis. L'Etat de
New-Yorck , qui , par ſa poſition, auroit diviſé le
Continent en deux parties , s'il eût rejetéde nouveau
gouvernement , n'y a conſenti que par un
eſpritde conciliation , qui fait beaucoup d'honneur
aux Antifédéraliſtes. Ceux-ci y avoient &
ont encore dans ce moment-ci une majorité décidée,
mais ils ont cédé dans la ferme perfuafion
que le premier Congrès convoquera une Convention
généra'e , pour prendre en conſidération
les nombreux amendemens dont ils ont accompagné
leur ratification. Ils ont écrit en mêmetemps
à tous les Etats une lettre circulaire pour
leur rendre compte de cette réſolution , & pour
les engager à inſiſter ſur les changemens propoſés.
»
«Quel que foit le fort de ce nouveau
ſyſtême , le Congrès s'occupe d'une ordonnance
pour fixer l'époque des élections
& la réſidence du gouvernement ;
mais , à cette occafion même , on peut
s'apercevoir que l'eſprit de conſolidation
n'a pas encore fait beaucoup de progrès.
Bien loinde ſe conſidérer comme Citoyens
( 79)
des Etats-Unis , chaque membre du Congrès
montre encore un dévouement exclufif
pour l'Etat qu'il repréſente , & défire,
finon d'attirer le gouvernement
dans ſon propre pays , du moins de le
fixer dans un Etat dont les intérêts ſont
analogues à ceux de ſes Conftituans . Les
débats ſur cette queſtion importante ne
font pas encore terminés ; on difcute
avec beaucoup d'aigreur de part &
-d'autre.>>
«Les Fédéralistes ont eu ſoin , en attendant ,
*de frapper les yeux du peuple par des proceffions
pompeuſes , qui ont eu lieu preſque dars
tous les Etats le 4 Juillet , anniverſaire de l'ind -
pendance. Tous les arts& métiersyétoient repré-
*ſentés fur des chars , ſuivis par les corps d'artifans.
On y a remarqué ſur-tout de petites frégares de
17 à 20 tonneaux , traînées dans les rues . Les
proceffions ont été terminées parde grands dîners ,
& à Philadelphie on avoit préparé un repas pour
'10,000 perfonnes. Ces parades n'ont pas faiffé
"que de faire une grande impreſſion. »
On croit géré a'ement que le Général Washington
ſera élu Préſident des Etats-Unis ; charge
dont les pouvoirs reſſembleront beaucoup à ceux
du Roi d'Angleterre , fi ce n'eſt que le Préſident
ſera électif, & que ſes fonctions expireront tous
les quatre ans. Cet homme , juſtement cé èbre ,
est peut-être le ſeul qui puiſſe réunir les fuffrages
de ſes compatriotes , & qui ait la réputation , la
prudence& la modération néceſſaires , pour faire
jouer les refforts d'une machine infiniment compliquée
, dont les frottemens & la réſiſtance n'ont
pas encore été ſuffisamment calculés . »
div
( 80 )
Du Aoûr 1788.
<<On apprend dans ce moment- ci ,
quoiqu'indirectement , que la Caroline du
nord vient de rejeter le nouveau gouvernement
par une grande majorité. Ce
coup imprévu dérange fingulièrement les
projets des Fédéralistes , & affoiblit dès
le principe le ſyſtême qu'il s'agit d'introduire.
On attend cependant encore la
confirmation de cette nouvelles
« La perspective de l'établiſſement d'un gouvernement
vigoureux & efficace dans lesEtats-
Unis , auroit pu encourager les émigrans Européens
attirés en Amérique; mais outre que le fort de
ce gouvernement eſt encore très - incertain , Ja
cherté des terres dans les anciens Etats , & la
difficulté de réuffir dans l'exercice des arts que
ces émigrans apportent , doivent les en détourner.
Les nouveaux territoires fur l'Ohio leur offroient
quelque reſſource , foit à cauſe de leur bon marché
, foit par leur fertilité ; mais les attaques
continuelles des Sauvages ont fait de ce pays un
théâtre des cruautés les plus révoltantes . Ces
barbares viennent , entr'autres , de lier contre un
arbre un vieillard reſpectable , d'arracher ſous fes
yeux&de manger le coeur de fon fils. Des femmes,
des enfans font preſque journellement immolés à
leur férocité.
2
Sans l'eſpoir de réunir bientôt les opinions
ſur le nouveau ſyſtême fédératif, il
faut convenir que fon adoption à une auſſi
foible pluralité , choqueroit étrangement
les principes du Contrat Social. Une loi ,
un inspôt , une alliance , une déclaration
( 81 )
de paix ou de guerre , tous les actes de
Gouvernement , proprementdit, peuvent
ſe paſſer de l'univerſalité , ou même de
la grande majorité des voix ; mais en
eſt-il de même de l'inſtitution du Gouvernement
politique , fondamental ? Conçoit-
onqu'un Etar,conftitué furlesmaximes
de la Démocratie , puiſſe ſoumettre ainfi
la volonté générale des Citoyens , à celle
d'une partie du Peuple ſeulement ? Lorfqu'on
eft appelé à limiter par des loix
fa liberté originelle , le confentement ,
finon unanime , mais au moins preſque
général , doit déterminer la Sanction qui
impoſe à tous le devoir de l'obéifſfance .
Sans doute , cette forme entraîne de grands
inconvéniens ; la plupart des Républiques,
fondées par les circonstances , s'en paffèrent
à leur origine , & n'ont perfectionné
leurGouvernement que long-temps après
fon inſtitution primitive; mais les Etats-
Unis , rentrés dans l'exercice du droit de
nature , &devenus , en abjurant la Suprématie
Britannique , libres de toute autorité .
qui ne feroit pas de leur choix , feroient-ils
maîtres d'en impoſer une nouvelle , furle
ſeul titre d'une ſupériorité de quelques
ſuffrages ? Il paroît même certain qu'on
ne l'auroit point obtenue, ſans les modifications
demandées par les Conventions
de pluſieurs Etats .
dv
( 82 )
FRANCE..
De Versailles , le 3 Octobre.
«Le Roi a nommé à l'Evêché de Perpignan ,
l'Abbé d'Efporchès , Vicaire-général de Senlis ,
Chanoine deNiſmes ; à l'Abbaye de Saint-Menge ,
Ordre de S. Auguſtin , diocèſe de Châlons-fur-
Marne , l'Evêque d'Apt; à celle de Manlieu , Ordre
de S. Benoît , diocèſe de Clermont , l'Abbé de
Grezolles , Vicaire-général de Vienne; à celle de
Bonlieu , Ordre de Citeaux , diocèſe de Limoges ,
l'Abbé de Verclos , premier Vicaire de la paroiſſe
de S. Sulpice de Paris; à celle de l'Eſterp , Ordre
de S. Auguſtin , diocèse de Limoges , l'Abbé de
Layrolles , Vicaire-général de Tarbes ; à l'Abbaye
régulière de la Grace-Dieu , Ordre de Citeaux ,
diocèſe deBesançon , le ſieur Rochet , Religieux
profès du même Ordre ; & à celle de Port-
Royal , même Ordre , diocèſe de Paris , la dame
de Dio de Monperoux , Religieuſe profeſſe de
la même Abbaye.w
« Le Marquis de Roffel , ancien Capitaine de
vaiſſeau , a eu l'honneur de préſenter au Roi ,
e 21 du mois dernier , le ſixième Tableau qu'il
a peint , par ordre de Sa Majesté , repréſentant
je combat de la frégatelaConcorde, de32 canons ,
commandée par le Chevalier le Gardeur de Tilly ,
Capitaine de vaiſſeau , qui s'empara de la
frégate angloiſe la Minerva , de 32 canons , commandée
parle Commodore Stood , fecondée d'une
goëlette armée en guerre , après deux heures
d'un engagement très-vif, à la vue du vieux Cap ,
ifle Saint-Domingue , le 22 août 1778.
:
1
( 83 )
De Paris , le 8 Octobre.
En vertu d'une Déclaration du Roi ,
du 23 ſeptembre , regiſtrée au Parlement
le 27 du même mois , cette Compagnie
apris ſes vacances juſqu'au 8 novembre
incluſivement , & il a été formé une
Chambre des Vacations . M. le Premier
Préſident ayant été chargé de porter , le
26 , à S. M. le voeu du Parlement ſur la
continuation de ſes Séances & fur
quelques autres objets , il reçut du Rơi
laRéponſe que voici :
,
« La continuation du ſervice de mon
>> Parlement ne ſeroit pas utile , à cauſe
» des délais néceſſaires pour mettre les
>> choſes en état; monintention eſt qu'elle
>> procède à l'enregiſtrement de la Décla-
>> ration portant établiſſement de la
>>> Chambre des Vacations .-J'ai autorifé
>> les Procureurs & Huiſſiers à faire pendant
>> ſa durée les fignifications , pour que les
>> procès puiſſent être jugés au moment
>>de la rentrée. Ma bonté avoit prévenu
» le voeu de mon Parlement,en rappelant
>>> les perſonnes que j'avois jugé à propos
>>d'éloigner.-La diſtribution des graces
> & la difcipline militaire ſont des objets
>> étrangers à mon Parlement. "
Le 29 , la Chambre des Vacations ,
dvj
(84)
4
entrée en exercice , a rendu un nouvel
Arrêt contre les attroupemens & contre
les actes qui en avoient été la ſuite ; ordonnantde
faire le procès aux auteurs & complices
des défordres & excès commis depuis
le 24Septembre ,& ceux qui ont été arrêtés
devant en conféquence être traduits aux
prifons de la Conciergerie du Palais . Ces
Tottifes populaires , dont on a ridiculement
exagéré la nature dans les Gazettes étrangères
, ont totalement ceffé.
La clauſe de l'enregiſtrement du Parlement,
qui demande la convocation des
Etats-généraux dans la forme de ceux de
1614, a fait rechercher avec avidité tous
les détails de cette Affemblée. Elle fut
compoſée de 462 Membres , dont 144
du Clergé , 130 de la Nob'effe , & 188
du Tiers- Etat. Dans les Députés de ce
dernier Ordre , on ne trouve que très-pen
de propriétaires ; tous les autres Membres
étoient Officiers de Juſtice ou de Finance.
Le Tiers Etatfut fort moleſté pour avoir
demandé & défendu l'indépendance de la
Couronne contre les opinions ultramontaines,
foutenues par le Cardinal du Perron.
Ily eut des diſcuſſions étranges & longues
furla fubordination du Tiers-Etat aux deux
autres Ordres.Enfin , la Cour demanda les
Cahiers des Etats , & au bout de 6 mois ,
le Chancelier déclara aux Députés, appelés
(85 )
au Louvre le 24 mars 1615 , que leurs
cahiers contenoient tant d'objets , que ,
juſque- là , il n'avoit pas été poſſible d'y
répondre , qu'on y répondroit inceſſamment;
ce qu'on ne fit jarnais.
Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du s
octobre 1788 , pour la Convocation d'une
Affemblée de Notables au 3 novembre
prochain; extrait des regiſtres du Conſeil
d'Etat.
« Le Roi , occupé de la compoſition des Etats
généraux, que Sa Majesté ſe propoſe d'aſſembler
dans le cours du mois de Janvier prochain , s'eſt
fait rendre compte des diverſes formes qui ont
été adoptées à pluſieurs époques de la Morarchie,
& Sa Majesté a vu que ces formes avoient
ſouvent différé les unes des autres d'une manière
eſſentielle.>>
« Le Roi auroit désiré que celles ſuivies pour
la dernière tenue des Etats généraux , euſſent pu
ſervir de modèle en tous les points ; mais Sa
Majeſté a reconnu que pluſieurs ſe concilieroient
difficilement avec l'état préſent des chofes , &
-que d'autres avoient excité des réclamations dignes
au moins d'un examen attentif. »
Que les élections du Tiers-Etat avoient été
¿concentréesdans les villes principales du royaume,
connues alors ſous le nom de bonnes Villes , en
forte que les autres villes de France , en très-
>grand nombre &dont plufieurs font devenues
conſidérables depuis l'époque des derniers Etats
généraux , n'eurent aucun Repréſentant . >>>
«Que les habitans des campagnes , excepté
dans un petit nombre de diſtricts , ne paroiffent
pas avoir été appelés à concour par leurs fuf(
86 )
-
frages à l'élection des Députés aux Etats généraux.
»
«Que les Municipalités des villes furent principalement
chargées des élections du Tiers- état ;
mais dans la plus grande partie du royaume , les
Membres de ces Municipalités , choiſis autrefois
par la Commune , doivent aujourd'hui l'exercice
de leurs fonctions à la propriété d'un Office
acquis à prix d'argent. "
«Quel'ordre duTiers-État fut preſqu'entièrement
compoſé de perſonnes qualifiées Nobies dans les
procès-verbaux de la dernière tenue en 1614. »
« Que les élections étoient faires par Bailliages ,
& chaque Bailliage avoit à peu-près le même
nombre de Députés , quoiqu'ils différaſſent conſidérablement
les uns des autres en étendue , en
richeſſe& en population. "
"Que les Etats généraux ſe divisèrent , à la
vérité, en douze Gouvernemens , dont chacun
n'avoit qu'une voix; mais cette forme n'établiſfoit
point une égalité proportionnelle , puiſque
les voix , dans chacune de ces ſections , étoient
recueillies par Bailliages , & qu'ainſi le plus petit
&le plus grand avoient une même influence. »
«Qu'il n'y avoit même aucune parité entre
les Gouvernemens , pluſieurs étant de moitié a -
deſſous des autres , ſoit en étendue , ſoit en pepulation."
«Que les inégalités entre les Bailliages &les
Sénéchauffées ſont devenues beaucoup plus grandes
qu'elles ne l'étoient en 1614 , parce que , dans
les chargemens faits depuis cette époque , on a
perdu de vue les diſpoſitions appropriées aux
Etats généraux , & l'on s'eſt principalement occupé
des convenances relatives à l'adminiſtration
delaJuſtice. "
«Que le nombre des Bailliages ou Sénéchauf(
87 )
ſées , dans la ſeule partie du royaume ſoumiſe
en 1614 à la domination Françoiſe , est aujourd'hui
conſidérablement augmenté. »
«Que les provinces réunies au royaume depuis
cette époque , en y comprenant les Treis-évêchés
, qui n'eurent point de Députés aux Etats
généraux , repréſentent aujourd'hui près de la
ſeptième partie du royaume. »
«Qu'ainſi la manière dont ces provinces doivent
concourir aux élections pour les Etats généraux
, ne peut être réglée par aucun exemple ; &
la forme ufitée pour les autres provinces peut
d'autant moins y être applicable , que dans la
ſeule province de Lorraine il y a trente- cinq
Bailliages , diviſion qui n'a aucune parité avec le
petit nombre de Bailliages ou Sénéchauſſées dont
pluſieursGénéralités du royaume ſont compoſées . »
«Queles élections duClergé eurent lieu d'une
manière très- différente , felon les districts , &
ſelon les diverſes prétentions auxquelles ces élections
donnèrent naiſſance. »
«Que le nombre reſpectif des Députés des
différens Ordres ne fut pas déterminé d'une manière
uniforme dans chaque Bailliage , en forte
que la proportion entre les Membres du Clergé ,
de la Nobleffe & du Tiers-Etat ne fut pas la
même pour tous. >>
« Qu'enfin , une multitude de conteſtations
relatives aux élections , conſumèrent une grande
partie de la tenue des derniers Etats généraux ,
&qu'on ſe plaignit fréquemment de la difproportion
établie pour la répartition des ſuffrages . »
« Sa Majefté , frappée de ces diverſes confidérations
& de pluſieurs autres moins importantes,
mais qui réunies enſemble méritent une férieuſe
attention , a cru ne devoir pas reſſerrer dans
fon Conſeil l'examen d'une des plus grandes dif(
88 )
poſitions dont le Gouvernement ait jamais été
appelé à s'occuper. Le Roi veut que les Etats
généraux foient compoſés d'une manière conftitutionnelle
, & que les anciens uſages foient refpectés
dans tous les réglemens applicables au
temps préſent , & dans toutes les difpofitions
conformes à la raifon & aux voeux légitimes de
la plus grande partie de la Nation. Le Roi attend
avec confiance des Etats généraux de fon royaume ,
la régénération du bonheur public & l'affermiilement
de la puiſſance de l'empire François. L'on
doit donc être perfuadé que fon unique déſir eft
de préparer à l'avance les voies qui peuvent conduire
à cette harmonie , fans laquelle toutes les
lumières & toutes les bonnes intentions deviennent
inutiles. Sa Majesté a donc penſé qu'après
cent foixante & quinze ans d'interruption des Erats
généraux , & après de grands changemens furvenus
dans pluſieurs parties eſſentielles de l'ordre
public , Elle ne pouvoit prendre trop de précautions
, non-feulement pour éclairer fûrement ſes
déterminations , mais encore pour donner au plan
qu'Elle adoptera la ſanction la plus impoſante.
Animée d'un pareil eſprit , &cédant uniquement
à cet amour du bien qui dirige tous les fentimens
de fon coeur , Sa Majeſté a conſidéré comme le
parti le plus fage d'appeler auprès d'El'e , pour
être aidée de leurs conſeils , les mêmes Notables
aſſemblés par ſes ordres au mois de Janvier 1787 ,
&dont le zèle & les travaux ont mérité ſon approbation
& obtenu la confiance publique. "
1
«Ces Notables ayant été convoqués la première
fois pour des affaires abfolument étrangères
à la grande queſtion ſur laquelle le Roi veut
aujourd'hui les confulter , le choix de S. M. manifeſte
encoredavantage cet eſprit d'impartialité qui
s'allie ſi bien à la pureté de ſes vues. Le nombre
:
1
( 89 )
des perſonnes qui compoſeront cette Aſſemblée ,
neretardera pas leurs délibérations, puiſque ce nombre
même affermira leur opinion par la confiance
qut naît du rapprochement des lumières , & fans
doute qu'elles donneront leur avis avec la noble
franchiſe que l'on doit naturellement attendre d'une
réunion d'homines diftingués & comptables uniquement
de leur zèle pour le bien public. Sa Maj .
aperçoit plus que jamais le prix ineftimable du
concours général des ſentimens & des opinions ;
Elle veuty mettre ſa force ; Elle veut y chercher
fon bonheur , & Elle ſecondera de ſa puiſſance
les efforts de tous ceux qui , dirigés par un véritable
eſpritdepatriotiſme, feront dignes d'être afſſociés
à fes intentions bienfaiſantes.
» A quoi voulant pourvoir : oui le rapport , le
Roi étant en fon Confeil , a ordonné & ordonne :
Que toutes les perſonnes qui ont formé , en 1787 ,
l'Aſſemblée des Notables , feront de nouveau con-
'voquées pour ſe trouver réunies en ſa ville de Verfailles,
le 3 du mois de novembre prochain , fuivant
les lettres particulières qui feront adreſſées à
chacune d'elles , pour y dé ibérer uniquement fur la
manière la plus régulière & la plus convenable de
procéder à la formation des Etats généraux de
1789 , à l'effet de quoi S. M. leur fera communiquer
les différens renſeignemens qu'il aura été
poſſible de fe procurer fur la conftitution des
précédens Etats généraux , & fur les formes qui
ont été ſuivies pour la convocation & l'élection
des Membres de ces Affemblées Nationales , de
manière qu'elles puiſſent préſenter un avis dans
le' cours dudit mois de Novembre ; & Sa Majesté
ſe réſerve de remplacer par des perfonnes de
même qualité & condition , ceux d'entre les Notab'es
de l'Aſſemblée de 1787 , qui font décédés ,
ou qui ſe trouveroient valablement empêchés. »
( १० )
«Fait au Conſeil d'Etat du Roi , Sa Majeſté
y étant, tenu à Versailles le cinq Octobre mil
ſept cent quatre-vingt huit.
L
Signé, LAURENT DE VILLEDEUIL.
Les trois Ordres du Dauphiné , affemblés
à Romans , n'ont pas encore arrêté le
plan général de la compoſition des Etats
de la Province. Pluſieurs objets cependant
ſont déja réglés , entre autres , la proportion
des Députés des Trois Ordres aux
Etats , au nombre de 144, dont 24 du
Clergé , 48 de la Nobleffe , & 72 du
Tiers-Etat. Le terme de la durée des
Aſſemblées eft fixé à un mois , au plus.
Pour aſſiſter aux Etats , il faudia être
majeur , ou âgé de 25 ans , propriétaire ,
& libre dans la régie de fa propriété.
LesTroisOrdres,préſidés par l'Archevêque
de Vienne , ont adreſſé un remerciement
au Roi , de la Sanction que S. M. a
donnée à leur Aſſemblée , & du rappel
de M. Necker à l'Adminiſtration des Finances.
Ils ont en même temps écrit
à ce Miniſtre , en le complimentant , & en
lui manifeſtant le juſte eſpoir qu'ils mettent,
ainſi que leRoyaume entier, dans ſes lumières
, dans ſa prudence&dans ſon intégrité.
Des pluies continuelles ont fait lever
le camp de St. Omer , le 25 du mois
dernier. Les régimens font retournés dans
leurs garniſons refpe&ives.--On abeaucoup
(91 )
parlé de la déſertion de 40 Grenadiers du
régiment de Condé : un témoin oculaire
vient d'oppoſer aux bruits exagérés &
infidèles répandus fur cet évènement , le
récit ſuivant , dont il affirme l'authenticité .
« Quarante Grenadiers , dit- il , pour ſe ſouftraire
aux châtimens que la rigueur des dernières
Ordonnances leur infligeoit , formèrent la réſolution
de déſerter , &ſe rendirent effectivement
dans un village des Pays-Bas Autrichiens , près
de Caffel. M. Dandrecy , premier Lieutenant de
ce même Régiment , affligé de la fuite de ces
braves gens , prit le parti d'aller ſeul les
rejoindre dans le lieu de sûreté où ils s'étoient
réfugiés. Il les harangua , en leur rappelant leur
honneur; combien cette démarche peu raifonnée
de leur part le compromettoit : il logea & vécut
avec eux , & il finit enfin par les ramener volontairement
ſous l'obéiſſance de leurs drapeaux.
M. le Prince de Condé les fit conduire devant
lui , les réprimanda ſur l'énormité de leur faute ;
le pardon ſuivit , & ils promirent d'abondance
de coeur&foi de Grenadier , d'être toujours fidèles
au Roi & à leur Patrie: le Prince les combla de
ſes libéralités. Le lendemain , ils ſe rendirent au
quartier-général pour offrir à S. A. S. quatre&
fix ans d'engagement de p'us en expiation de
leur faute. Le Prince accep a deux années ſeulement
de l'engagement qu'ils venoient de lui offrir ,
après quoi S. A. S. leur fit un nouveau difcours
analogue à la circonſtance. Ces Grenadiers ſe
rendirent enfuite au Camp , en fa ſant retentir
l'air des cris de vive le Roi & vive Condé. »
( 92 )
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 4 Octobre 1788 .
:
Le ſupplément à la Gazettede Vienne ,
du 20 ſeptembre , ſe réduit à l'annonce
ſuivante d'une petite action vers la digue
de Beſchania .
« Le 9 au matin , les Turcs commencèrent à
tirer de l'Ifle de guerre fur nos poſtes , & ils dirigèrent
enfuite leur feu fur Semlin ; en même-temps
ils canonnèrent la digue de Befchania. A midi ,
l'ennemi , au nombre de plus de 1500 hommes ,
attaqua avec fureur nos poſtes à deux repriſes ,
mais il fut repouſſé chaque fois , & mis en déroute
par une diviſion de Hufſards de Wumfer.
Cette déroute de l'ennemi fit ceſſer fon entrepriſe
contre la digue ; les Turcs regagnèrent leurs bateaux
& retournèrent à Belgrade. Nous avons eu
31 hommes & 30 chevaux tués , & 42 hommes
&95 chevauxbleſſés ; la perte de l'ennemi s'élève
au moins à 300 hommes , tant tués que bleſſés :
on lui a pris un drapeau. La veille de cette entrepriſe
, trois de nos Canonniers ont déſerté &
paſſé à Belgrade , & c'eſt eux probablement qui
ont excité cette attaque.-Les Turcs de Semendria
manquent de vivres ; il paroît qu'ils renoncent
à l'espérance de conſerver cette place . - 27
bâtimens Turcs ont conduit, les 9 & 10 Septembre,
2,400 Turcs , Infanterie , à Lubkowa , où ils
ont établi un camp. »
Le Corps de Wartensleben eſt certainement
réuni à l'armée de l'Empereur ,
dont le quartier général eſt toujours à
-
( 93 )
Hlova. Malgré l'acharnement avec lequel
on s'eſt plu à annoncer une bataille fanglante
, déja livrée , le II ſeptembre , aux
Ottomans , il ne s'eſt paffé encore qu'un
ſeul évènement de quelque importance.
Le Supplément de la Gazette de Vienne ,
du 24 ſeptembre, en rend compte en ces
termes :
Quartier-Général d'Illova , le 15 Septembre.
«Hier au matin , on aperçut que l'ennemi
avoit élevé pendant la nuit une batterie ſur une
hauteur vis-à-vis de l'aile droite de notre armée ,
où étoit poſté le corps de réſerve aux ordres du
Général Comte de Wartensleben ; mais nos
batteries , placées à l'aile droite du camp , parvinrent
bientôt à démonter deux canons de l'ennemi
, & à rendre inutiles ſes projets d'attaque.
D'une autre hauteur , les Turcs firent feu en
même temps ſur notre camp & fans effet. Pendant
cettte canonnade , un détachement de cavalerie
ennemie prit ſa marche par le défilé d'Armeneſch
, & traverſa les chemins les plus eſcarpés
juſqu'au fommet de la montagne , dans la vue
de tourner l'aile gauche de notre armée : en
même-temps un parti d'infanterie turque attaqua
la flèche élevée devant l'aile droite du corps de
réſerve , s'en rendit maître , & réuffit ainſi à ſe
couvrir par la montagne qui environne notre aile
droite , & à diriger de cette manière le feu de
ſa mouſqueterie ſur notre camp. LeMajor
Général Comte de Pallavicini , fut dangereuſement
bleſſé à la tête par un coup de fufil. - L'objet
de l'ennemi étoit de tourner notre aile droite , de
brûler les magaſins , qui étoient derrière , & de
prendre notre armée en dos ; car , en même temps
qu'il fit cette attaque , un parti conſidérable d'in-
-
( 94 )
fanterie & de cavalerie ennemie franchit les montagnes
au-delà de la Tomeſch , & attaqua avec
tant de vivacité une diviſion de Brentano , qu'elle
la força de quitter la hauteur ,&d'abandonner une
pièce de canon , qui cependant fut repriſe par les
huſſards de Græven ; mais enfin la diviſion de
Brentano, foutenue par une de Nadaſtie , reprit
fon poſte ſur la hauteur , & l'ennemi vit échouer
le projet qu'il avoit formé.-Les morts de notre
côté montent à 14 hommes , & les bleſſés à 41 ,
dont un Officier. La perte de l'ennemi doit avoir
été conſidérable. »
Camp près de Semlin , le 14 Septembre.
«LeGénéral Baron de Gemmingen , mande que
la batterie que l'ennemi avoit élevée dans l'île
direl'Iſlede Guerre , ne ſubſiſte plus .-Nos volontaires
ont amené pluſieurs prifonniers Turcs.
- Les émigrations des ſujets turcs continuent ;
le II de ce mois , 90 familles ſont venues du
dſtrict de Jagodin . - On a reçu avis que , le
4 de ce mois , Ai Pacha a quitté Semendria avec
3,400 hommes , & qu'il eſt entré à Belgrade ,
d'où ſont partis 3,000 Spahis pour ſe rendre à
Semendria. »
Corps d'armée de Croatie, camp près de Noi ,
le 13 Septembre.
<<D<ans la nuit du 10 au 11 de ce mois , la
tranchée devant cette place fut ouverte , &dans
la nuit ſuivante on a achevé les batteries. »
M. de Buchholz, Envoyé extraordinaire
de Pruffe , a remis au Roi de Pologne &
au Confeil Permanent une note, dans
laquelle le Roi déclare que ſi l'augmentation
projetée de l'armée Polonoiſe avoit
pour but la fûreté du royaume , le Roi
la verroit avecplaifir ; mais qu'il s'y oppo(
95 )
ſeroit de toutes ſes forces , fi fon objet
étoitd'agir contre lesTurcs. Cettenouvelle
importante eſt authentique.
On apprend de la Finlande , que le
quartier général eſt toujours à Lowifa ;
que le 2 ſeptembre l'avant-garde étoit
encore àHogfors , dans la Finlande-Ruſſe ,
& que la veille il y eut une eſcarmouche
avec un Corps Kufle qui a perdu 14
hommes. Par-tout on fait en Suède de
grands préparatifs de défenſe ; l'iſle de
Gothland arme à ſes frais 6,000 hommes.
- M. Elliot , Miniſtre d'Angleterre à
Copenhague , en eſt parti le 17 pour
Stockholm . Le Prince Royal de Danemarck
eft arrivé , le 13 , à Chriftiania en
Norwege , & l'on prépare ſes équipages
de campagne. Quant àl'eſcadre combinée ,
elle étoit encore retenue , le 20, par les
vents contraires , dans la baie de Kioge.
A
Quelques lettres diſent que le Grand
Viſir a retiré la garniſon de Semendria ,
compoſée de huit mille hommes , &
enjoint à ces troupes , ainſi qu'à un
autre Corps , de monter la rive droite du
Danube , & de ſe poſter derrière Belgrade,
mais près de Zwornik. Ce Corps eſt en
tout de 24,000 hommes. Un autre Corps
ennemi de 16,000 hommes , ſe rend du
côté de Zanobiz , & un Corps de Milices
marche de la Servie dans la Boſnie.
( 96 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres
«On lit dans le Staats- Ristretto , que les Officiers
(parmi lesquels ſe trouvent le Major de
Stein & le Comte de Thun ) qui ont été faits
prifonniers à la priſe du Vétéran Hæhle , ayant
été préſentés au Grand-Vifır, il leur fit beaticoup
d'accueil , & leur offrit de l'argent qu'ils
refusèrent ; il fit un grand éloge de leur bravoure ,
&diftingua particulièrement le Lieutenant d'artillerie
du ſecond régiment. Il lui frappa fur l'épaule
, en lui diſant : Tu es un vaillant guerrier ,
tu m'as détruit au moins 500 hommes mais tu as
fait ton devoir ; & fi tu veux prendre ſervice fous
mes drapeaux , je t'offre de t'élever au rang de Colonel.
Le Staats-Ristretto ne dit point ſi le Lieutenant
accepta ou s'il refuſa. On lit dans la même
feuille que la retraite du Comte de Vartensleben
de la p'ace de Méhadia , eſt regardée par tous
les connoiffeurs comme ta chef-d'oeuvre de
tactique. (Gazette des deux Ponts.)
N.B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exacti
tude de cesParagraphes extraits des Papiers étrangers
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 18 OCTOBRE 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
AM. IMBERT, fur lefort d'un Auteurloué
par les uns & critiqué par les autres.
ToO
r , qui dubel-efprit affrontes leshalards,
Tu ſais que la critique eſt le ſoutien des Arts,
Mais tu veux que ſa main hardie ,
En marquant les défauts , reſpecte le génie ,
Et que du confeil même adouciſſant le ton ,
Elle n'emprunte pas les armes de Gacon.
De la trompeuſe flatterie ,
Le miel , ſans doute , eft un poiſon;
i
N. 42. 18 Octob. 1788
S MERCURE
Mais s'il a l'air d'une Furie ,
Le goût montrant le vrai , ceffe d'avoir raiſon,
L'aiguillon doit-il être un inſtrument qui bleſſe ?
On ne mutile pas la plante qu'on redreſſe .
Un Critique emporté n'est qu'un Zoïle ardent
Qu'irrite l'éclat du talent,
Auſſi- tôt qu'on te loue , il s'agite , il murmure ;
Griffon, du ſot orgueil le fidèle portrait ,
Bel-eſprit qu'ébaucha l'Art malgré la Nature ,
Dans le genre ennuyeux , eſt un Auteur parfait,
Comme rien ne s'adreſſe à ſa Minerve obfcure ,
Du malheur de ſes vers il pleure ſtupéfait ;
Et pour forger des tiens une eritique sûre ,
Le fade Rimeur prend pour règle ceux qu'il fait
Il croit renverſer dans la boue
Ceux vers leſquels il dirige ſes traits,
Mais la fatire eſt un de ſes bienfaits ,
Il ne flétrit que lorſqu'il loue.
Quand la méchanceté ne donne point d'eſprit ,
On est bien dans le cas d'impuiſſance abfolue,
Ah! qu'il brille aisément l'Ecrivain qui inédit !
Et cependant Licidas ſue
Pour vomir lourdement le venin qui le tue ;
Il ſe flatte en vain que fon nom
Des Frondeurs immolés groſſira la cohue.
Pour écrafer un moucheron
Qui fort, en bourdonnant, du ſein de la pouſſière ,
A-t-on jamais vu le Lion
Dreſſer ſa terrible crinière
DE FRANCE
Qu'ils n'arrêtent point tes élans ,
De tes envieux les murmures ;
Le Public languitoit privé de tes talens ;
La jaloufie & fes injures
Sont comme le fumier dont s'engra flent les champs.
S'ils frappoient toujours l'air de leurs cris impofans ,
Dis-leur, pour t'aſſurer un repos légitime :
Ne pourrai-je donc point calmer ce fier courroux
Eh quoi , pour m'accabler votre rage s'eſcrime ?
Qu'eſt il de commun entre nous ?
4
Ce n'eft que d'un rival qu'on peut être jaloux ;
Je veux votre amitié , mais non pas votre eftiune.
Ennuyé de vos coups qui ne blefient jamais ,
J'avoue,& fans mentir, que vous en valez d'autres;
Et pour montref combien je défire la paix ,
Je dis que d'Apollon vous êtes les Apôtres :
Que vous faut-il de plus ? ſerez-vous fatisfaits !
Je veux faire des vers qui reffemblent aux vôtres.
Enfin les voilà Fadoucis;
Ils vent s'imaginer , pour toi pleins de mépris ,
Que redoutant leur humour aguerrie ,
Tu viens te profterner aux pieds de leur génič,
Et ce ne ſera qu'à ce prix
Qu'ils croirontta ſphère agrandie;
Semblables aux Groënlandois ,
Qui , contens d'habiter leurs antres & leurs bois ,
Infultent l'Etranger qui n'a pas leurs manières ,
Et qui voit fans plaifir leurs humides tanières.
( Sans doute il est bien orageux
Le fortd'un Ecrivain qui vole vers la gloire ;
100 MERCURE
Il voit l'azur du Ciel , & du Styx l'onde noire ;
Il boit l'absinthe , & le nectar des Dieux ;
L'un le place aufli-tôt fur un char de victoire
L'autre le précipite en un marais bourbeux.
Commentfouffrir les Loixd'unDeſpote orgueilleux,
Qui croit tenir les clefs du Temple de Mémoire ,
Et qui , ſans motiver ſes jugemens honteux ,
Yous courbe vers la terre ou vous élève aux cieux?
Un parti vous reçoit , fes Chefs vous canoniſent ;
Mais un autre proſcrit ceux qui vous diviniſent ;
Ils vont vous ballotter entre eux.
Ici , vous êtes un atome ;
Mais entrez dans ce cercle , & vous ferez grand
homine,
Ainſi dans les combats des Aquilons fougueux ,
L'oiſeau qu'un vent condamne à rafer les campagnes
,
Par un autre élevé , plane ſur les montagnes,
Malgré tous ces traversdont ſe plaint un Aureur ,
Celuiqui, comme toi , fent les feux du génie ,
Ennoblit ſes talens voués à ſa Patrie ;
Il fait que dans la lice où l'entraîne l'honneur ,
Près de la roſe croît l'ortie ,
Et fans craindre l'épine , il va cueillir la fleur
Jamais ſes ennemis n'atteignent à fon coeur;
Même , en la combattant , il dédaigne l'envie &
C'eſt du ferpent Python le fublime vainqueur,
(ParM, Sabatier de Cavaillon ,
anc. Prof, d'Eloq. )
DEFRANCE. 101
1
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE
mot de la Charede eft Tourment ; celui
de l'énigme eſt l'Habitude; celuidu Logogriphe
eft Couronne , où l'on trouve Cour , Cor,
Corne , Or , Roc, Roue , Urne.
CHARADE.
Monpremier fait ſortir les chiens de mon fecond;
On orne avec mon tout colonnade & plafond.
(Par Madameveuve Vérité. )
ÉNIGME.
Du temps que les foibles mortels
Aux êtres les plus vils érigeoient des autels ,
Chez un Peuple réputé ſage ,
Mais , en effet , jouet de ſes erreurs ,
Je recevois les ſuprêmes honneurs ;
Sottement ſcrupuleux dans ſon frivole hommage ,
Il adoroit en moi le fruit de ſon labeur ,
Sans ofer le mettre en uſage :
SNCAR
E3
102 MERCURE
[ Triſte Divinité dontjamais la faveur
N'obligea les humains à la reconnoiſſance. ]
Mais depuis qu'un jolir lumineux
A fait rentrer au chaos ténébreux
L'épaiſſe nuit de l'ignorance ,
Tous mes plus zélés partiſans ,
Abjurant un culte futile ,
Courent porter ailleurs leurs voeux & leur encens ,
Et d'un Dicu fans pouvoir ont fait un mets utile ,
Mais , cher Lecteur , il faut , pour en jouir ,
D'un triple mur vaincre la réſiſtance ,
Et par des pleurs me payer ton plaifir .
Eft ce trop peu ? ... De ton heureuſe enfance
Rappelle- toi le trop vain fouvenir
Temps précieux ! âge de l'innocence !
Od je t'offrois , pour charmer ton loiſir
Unlong tuyau dont la dure harmonie
Valoit pour toi toute une ſymphonie.
(Par M. B. de l'Ecole R. M. de Brienne )
JORN
LOGOGRIPH Ε.
PORNE le front guerrier du brillant Militaire ;
Je ſers tous les érats , du Berger juſqu'au Roi.
Dans un cercle choifi , par un deſtin contraire ,
:
Rarement on ſe ſert de moi.
Combinez de mes pieds le bizarre aſſemblage ;
Vous trouverez d'abord cet ornement pompeux
DE FRANCE. 103
Dont un Curé fuperbe éblouit ſon village ;
Un grade qui, des Turcs,reçoit toujours l'hommage,
Et marqué par les crins d'un animal fougueux ;
L'enveloppe du corps ; un élément terrible
Qui préſente la mort aux pâles Matelots ;
Un infecte ennemi de tout homme ſenſible ,
Qui , nourri de ſon ſang , défole ſon repos .
Chez moi l'on trouve encore , & fans beaucoup
d'adreſſe ,
Le nom de cet oiſeau dont la perfide voix
Trompant de ſes pareils la fidelle tendreſſe ,
Pour voler au trépas , leur fait quitter les bois.
Autrefois je n'étois qu'un meuble néceſſaire ;
Mais depuis peu je plais même aux yeux prévenus ;
Le Dieu du Goût m'a conduit à Cythère ,
Et m'a placé ſur le front de Vénus .
( Par M. Efinenard , fils aîné. )
E 4
104 MERCURE
HISTOIRE
DU PÈRE
٢٠٠٠
NICOLAS,
Imitée de l'Anglois ( 1 ).
1
DEs circonstances particulières m'avoient
appelé pour quelques mois dans une petite
ville de Bretagne , qui renferme un Couyent
de Bénédictins. Divers tableaux de ce
Monaſtère attirant la curiofité des Etrangers
, je ſuivis une ſociété qui alloit les
vifiter. Mon delſein cependant étoit plutôt
d'obſerver les Religieux même : dans ces
Communautés , ſéparées du reſte des hommes
, on retrouve quelquefois ce caractère
de vie calme , qui nourrit la penſée en
l'invitant à la réflexion.
La plupart des figures que je vis ici ſous
le capuchon , arrêtoient à peine l'oeil de
l'obſervateur ; on n'en diftinguoit qu'une
feule : c'étoit un Moine , proſterné à quel-
(1 ) Ce morceau eſt tiré du Lounger (le Baguenaudier),
Recueil dans le genre du Spectateur, & que
publie à Edimbourg une Société de gens de Lettres.
T
DE FRANCE. 1ος
que diſtance de l'Autel , près d'une fenêtre
gothique , dont les vitraux peints réfiéchiffoient
une lumière éclatante ſur le front
du Religieux , en couvrant d'une de ces
ombres fortes qu'on admire dans Rembrandt
, de grands yeux noirs que la mélancolie
marquoit de ſon empreinte. Il étoit
impoſſible de ne pas s'arrêter à ce tableau
vivant. Involontairement, je crois, les regards
du Moine ſe fixoient ſur un Chriſt portant
ſa croix. La conformité des attitudes , l'égale
réſignation du Sauveur du Monde &
de fon Adorateur, formoient entre eux une
reſſemblance qui frappa chaque ſpectateur.
>>C'eſt le P. Nicolas , nous dit à l'oreille
>> notre Guide ; de toute la Communauté
>> le plus ſévère à lui-même , le plus indul-
>> gent pour les autres. Malheureux , ma-
>> lades , mourans chacun trouve en lui
>> ſecours & confolation. Jamais il n'en-
ود
ود
tendit ſans intérêt le récit d'une infor-
>> tune ; jamais on ne recourut à fes bons
offices ſans les avoir reçus. Cependant les
auſtérités de ſa vie & fes mortifications
>> ſurpaſſent les règles de fon Ordre , &
fon humanité ſeule prouve combien il eſt
ſenſible" . Le ſujet rendoit éloquent notre
Conducteur. J'étois jeune , curieux, enthouſiaſte
: ce récit avoit affecté mon ame ,
&je ſentois le beſoin de lier connoillance
avec le P. Nicolas .
ود
ود
Engagé par mes prévenances manifeftes,
Es
106 MERCURE
A
ou par mon extérieur , peut - être aufli de
fon propre mouvement , ce digne homme
me regarda avec une bonté paternelle.
» Mon fils , me dit-il, il eſt rare, à votre
» âge, de rechercher une liaiſon comme la
» mienne. Le monde est pour vous dans
ود fon printemps ; pourquoi prévenir fon
» automne ? Les plaiſirs & la gaîté vous
entourent ; chercheriez - vous le ſojour
>> de la triſteſſe & du malheur ? Quoique
>> mort à toutes les jouiſſances , je ne fuis
ود
ود pas néanmoins inſenſible aux douccurs
>> de la vie. Votre accueil me touche , &
je défire le payer de retour ". Ayantapperçu
mon goût pour les Lettres , il me
montra quelques Manufcrits & quelques
Livres rares appartenans au Monaftère ; ce
n'étoit pas là ce que je cherchois ; mais le
hafard fervit mieux mon défir de pénétrer
le P. Nicolas , l'hiſtoire de fes infortunes,
& la caufe de ſes auſtérités .
::
Un matin, après avoir inutilement frappé
à la porte de ſa cellule , j'entrai , & je
l'apperçus profterné devant un crucifix , auquel
étoit fufpendu un petit portrait que
je pris pour celui de la Sainte Vierge. Incertain
fi j'attendrois la fin de ce picux
exercice , on ſi je me retirerois , je me
plaçai derrière le Religieux. Il couvroit fon
viſage de få main , &j'entendis ſes foupirs
étouffés : un ſeniment de compaflion , mêlé
de curiofité , m'arrêta. Il retira ſes- mains
1
DE FRANCE. 107
de deſſus ſes yeux avec un mouvement précipité
comme ſi la douleur les en avoit
écartées : il prit le portrait , le baifa deux
fois , le preſſa contre ſon ſein , & fondit
en larmes : bientôt après , il rejoignit les
mains , regarda le ciel , prononça quelques
mots , & pouffa un long gémiſſement , qui,
pour l'inftant , ſembloit terminer ſes douleurs.
En ſe relevant , il m'apperçut : j'étois
honteux ; je bégayai quelque excuſe de
l'avoir involontairement diſtrait de ſa dévotion
...... » Hélas ! me dit- il , ne vous y
trompez pas ; ce n'eſt pas l'attendriffe-
>> ment de la piété , mais la violence des
remords . Jeune homme ! le récit de mes
>> ſouffrances & de mes erreurs devra t'inf-
>> truire. Ingénu comme tu le parois , tu
» feras en butre à des tentarions ſembla-
ود
ود
ود
ود
ود
:
bles aux miennes ; tu peux être victime
de fentimens honnêtes pervertis , d'une
vertu trompée , & d'un faux honneur ".
» Mon nom eſt Saint- Hubert. Je naquis
d'une famille ancienne & reſpectable, dont
des évènemens fâcheux avoient beaucoup
réduit la première opulence. Mon père
mourut avant que je fufle en âge de ſentir
ſa perte , & l'indulgence d'une mère rendre
remplaça l'attentive vigilance des foins
paternels , fans y fuppléer. Lorſque j'eus
achevé le cours ordinaire des études dans
la Capitale de notre Province , ma mère
m'envoya à Paris avec un jeune homme
E6
108 MERCURE
d'une maiſon voiſine , moins ancienne , a
la vérité , mais plus riche que la nôtre. On
deftinoit à la profeſſion des Armes mon
camarade, qui ſe nommoitde la Serre ; moi,
je devois entrer dans la Robe : c'étoit le
voeu de ma mère & de ſes amis; pluſieurs
circonstances me promettoient des fuccès ;
&l'on étoit convenu de m'acheter une
charge dès que je ſerois propre à la remplir.
De la Serre avoir un ſouverain mépris
pour tous les états , & n'eſtimoit que fa
profeffion. Il tâcha de m'inſpirer les mêmes
fentimens; dans la Capitale, ce préjugé ſe
fortifia chez moi de plus en plus. La fierté
des jeunes Militaires , la ſupériorité hautaine
qu'ils affectoient ſur leurs conci
toyens , éblouirent mon émulation &diffipèrent
ma timidité. La Nature m'avoit
donné une extrême ſenſibilité ſur le point
d'honneur ; je ne réſiſtois pas au ridicule
même de la part de mes inférieurs . L'effronterie
de l'ignorance m'en impoſoit dans.
les chofes dont j'étois le mieux inſtruit , &
mes principes les plus fermes cédoient
quelquefois à d'arrogans ſophifmes , ou à
des vices impudens ".
* L'état qui m'étoit deſtiné exigeoit cependant
de la réſerve , de l'exactitude , de
la décence ; mais les vertus d'une profeffion
que je jugeois humiliante , me parurent
fort peu recommandables. Honteux
des qualités que la Nature m'avoit données,
je cherchoiiss des travers que je méprifois
DE FRANCE. 109
au fond de l'ame. De la Serre , victorieux ,
jouifloit de mon apoſtaſie. Au Collége , j'avois
remporté toutes les marques de diftinction
auxquelles il aſpiroit en vain : à
Paris , il triompha à fon tour. Sa fortune
lui permettoit un plus grand éclat ; ſa cocarde
lui dictoit une confiance à laquelle
je ne pouvois prétendre. Enhardi à la diffipation
& à la débauche , il me traînoit à
fa ſuite comme un élève qu'il formoit
l'art de vivre & à une noble indépendance.
L'aveugle complaifance de ma mère me
fourniffoit les moyens de partager les plaifirs
de mes amis ; plaiſirs toujours emporfonnés
par mes inquiétudes , toujours fuivis
des reproches intérieurs de ma confcience.
Son empire néanmoins n'étoit pas
détruit; défintéreſfé , bienfaiſant , vertueux
à la dérobée , je faifois ſouvent un uſage
Iouable de mon temps & de mon argent
en me vantant après, à ma dangereufe fociété
, de les avoir employés en ſcènes de
folie ".
>>Cependant les habitudes auxquelles on
m'entraînoit , commençoient, par degrés , à
émouſſer ma droiture naturelle , & à me
raffurer fur mes excès ; mais le départ de
de la Serre , qui reçut ordre de rejoindre
fon Régiment à Dunkerque , vint diffoudre
mes liaiſons. Selon ſes déſirs , je l'accom-,
pagnai juſqu'à la demeure d'un de fes parens
en Picardie , chez lequel il devoit paffer
un ou deux jours. >>Je vous préſente:
i
:
ΙΙΟ MERCURE
>>rai , dit-il en plaiſantant , & vous ferez
>> le favori de la maiſon. Saintonges , mon
coufin, eſt aufli retenu, auſſi pédant que ود
ود vous l'étiez quand je vous vis pour la
>> première fois ". En effet, le digne mortel
qu'il me dépeignoit ainfi , poffédoit toutes
les vertus dont de la Serre m'avoit fait
rougir. Je regagnai bientôt dans cette famille
le caractère que la mauvaiſe compagnie
m'avoit fait perdre à Paris . Son exemple
réveilloit , & fes principes fortifioient
mes premières inclinations morales. La belle
Emilie , fille de Saintonges , m'attiroit furtout
à la vertu par un charme intéreſſant.
Ses attraits & ſa naïveré lui aſſurèrent bientốt
dans mon coeur la ſupériorité fur les
autres perſonnes de ſon sèxe que nous fréquentions
dans cette ville. De la Serre , au
contraire , fatigué des infipides qualités de
fa parente , prit congé au bout de trois
jours , & ſe promit de me rejoindre à Paris,
auſſi - têt après la revue de ſon Régiment.
>> Ici , me dit-il en m'embraffant , nous ne
ود vivons pas , & l'on n'exiſte qu'à Paris ".
Que je penſois différemment ! La préſence
d'Emilie de Saintonges étoit mon premier
beſoin : mais pourquoi rappeler ces jours
d'une fi pure félicité « ?
>> Apprenez que bientôt Emilie devint
mon épouse. La ſanté de fon père, qui s'affoiblifſoit
, nous fit paffer l'hiver à Paris :
pénétré des bontés du Malade , j'étois afſidu
auprès de lui , & la ſociété d'Emilie
DE FRANCE. 111
me rendoit ce devoir bien doux. Nos foins ,
l'art des Médecins , tout fut inutile. Saintonges
mourut dans nos bras , & confia ſa
fille à mon amitié. Ce fut alors que , pour
la première fois , joſai eſpérer d'en être
aimé : je mêlai mes pleurs à celles que
verfcit Emilje fur latombe de ſon père ; je
lui demandai en tremblant , fi elle me trouvoit
digne de la conſoler dans ſes douleurs.
Emilie avoit trop de candeur pour diffimu
ler , trop de fincérité pour montrer de l'affectation
. Elle m'accorda ſa main ; elle voulut
à la fois récompenfer & affermir mes
vertus ; j'en avois alors ! Nous nous retirâmes
à Saintonges; le mérite de mon Emilie
étoit égal à fon bonheur ; & , j'ofe le
dire , puiſque ce ſouvenir fait aujourd'hui
ma honte , Saint-Hubert, depuis criminel ,
étoit digne alors de fon bonheur ".
ور : Plus d'un an s'étoit écoulé dans cette
ſituation fortunée, lorſqu'Emilie devint en-
'ceinte. Mes inquiétudes furent celles d'un
époux éperdu ; je propofai à ma femme de
retourner pour quelques ſemaines à Paris ,
où elle trouveroit, dans ſon état , plus de
fecours que n'en offroit notre Province :
elle m'oppofa différentes raiſons ; mais la
plupart de mes voifins approuvèrent ma ré-
Tolution. L'un d'eux, neven d'un Fermier-
Général , m'exagéra Pimpéritie des Accoucheurs
de Province : ils n'étoient employés,
ſelon lui, que par les perſonnes à qui la
modicité de leur fortune ne permattoit pas
112 MERCURE
7
le voyage de Paris. J'étois foible ſur le reproche
de pauvreté ; ce mot ſeul me décida,
Il eſt vrai qu'un autre prétexte combattoit
encore la répugnance de ma femme : un
ami , mort à Paris , m'avoit nommé ſon légataire
; enfin Emilie ſe rendit , & nous
revînmes dans la Capitale ".
ود » Pendant les premières ſemaines , je
fortis peu de notre hôtel. C'étoit le même
où le père d'Emilie , en expirant , l'avoit
laiffée à mon amour. Le tendre ſouvenir
de ces ſcènes pallées répandoit une douceur
mélancolique fur notre ſociété mutuelle
nous y admettions rarement un tiers. Souvent
mon épouſe ſe ſentoit atteinte de ces
triſtes preſſentimens ordinaires aux femmes
dans ſa ſituation. Toute mon attention , toute
ma tendrefle s'étudioient à combattre ces
terreurs . » Je ne verrai plus Saintonges,
ود diſoit- elle ; mais mon Henri s'occupera
„ de moi dans ces bois où nous nous fom-
> mes tant promenés , près de ce ruiſſeau
>> dont les bords nous fervirent ſouvent
>>d'aſile , où nous ſentions,dans le filence,
» ce qu'aucun langage , le mien du moins
> ne sçauroit exprimer ". Ici le pauvre
Religieux ne put réſiſter aux images qui ſe
retraçoient à ſon efprit; ſes larmes l'interrompirent
; enſuite il continua d'une voix
foible & entrecoupée ....
>> Pardonnez ces pleurs ..... Vous avez
pitié de moi ..... Mais ces larmes ne font
pas toujours ſi douces ; les ſouvenirs que
DE FRANCE. 113
je viens de rappeler ſuſpendent mes chagrins
..... Je n'ai pas mérité cette confolation
; écoutez l'aveu de mes remords ".
ود L'heureuſe délivrance d'Emilie diffipa
ſes inquiétudes ; elle me donna un fils ;
Emilie le nourrit elle même ; heureuſe de
remplir un devoir fi doux , & de ſuppléer
par ſon exercice à la difficulté de trouver
une bonne Nourrice à Paris. Nous nous
proposâmes de retourner à la campagne fitôt
que ſa ſanté le permettroit : dans ſes
heures de repos , je travaillois à terminer
les affaires que m'avoit laiſſées la confiance
de mon ami « .
!
>>> Un jour , en traverſant les Tuileries ,
je rencontrai de la Serre , mon ancien camarade
: il m'embrafla avec une affection
qui me furprit , toute correſpondance entre
nous ayant été, depuis long temps, interrompne.
Lehafard lui avoit appris mon ſéjour
à Paris : pluſieurs jours il m'avoit inutilement
cherché. Nulle rencontre ne pouvoit
m'être plus redoutable. A la campagne,
j'avois ouï parler des extravagances de la
Serre ; on racontoit de lui des aventures
qui ne paroiffoient doutenſes qu'aux perſonnes
dont l'innocence n'étoit pas familiarifée
avec les excès des grandes villes . Cependant
je ſentois au fond de moi l'empire
de ſon ancienne ſupériorité : je penchois à
l'excuſer , à croire à l'exagération de fes défordres.
Après différentes queſtions & des
complimens de ſa part fur mon bonheur ,
114 MERCURE
1
dont il rioit en ſecret , il me preſſa fi for
tement de lui donner la ſoirée , que , malgré
la loi que je m'étois faite de rentrer
chez moi , j'eus honte de lui apporter un
prétexte , & j'acceptai le rendez-vous " .
>> J'y trouvai de la Serre & deux Officiers
, dont l'un , beaucoup plus âgé qu'aucun
de nous , avoit la croix de S. Louis &
le grade de Colonel ; j'ai peu vu d'homme
auffi aimable. Ma première répugnance à
abandonner mon Hôtel , & l'attente d'une
ſociété toute différente , me rendirent la
nôtre une fois plus agréable. Mon ame ,
d'abord reſſerrée par la contrainte à laquelle
je m'attendois , s'éleva & s'épanouit , dilatée
par la gaîté de la compagnie. J'étois
pleinement à mon aiſe avec le vieil Officier
, à la fois inftruit, fpirituel, & fenfible ;
qualités que je n'eſpérois guère dans une
fociété choiſie par de la Serre. Nous nous
ſéparâmes fort rard , & , en nous quittant ,
je reçus , non ſans plaifir , l'invitation du
Colonel à fouper avec lui le lendemain ".
Le cercle fut animé par la foeur de cet
Officier , & par une de ſes amies , jeune
veuve , qui , ſans être une beauté parfaite ,
poſſédoit ce charme plus ſéduifant que la
beauté même. Gardoit-elle le filence ? on
aimoit en elle un mol abandon plein de
graces ; elle ne s'embelliſſoit pas moins par
Pexpreffion que le diſcours donnoit à ſa
phyſionemie. Le haſard me plaça près d'elle :
peu habitué aux petites galanteries reçues
DE FRANCE. 115
chez les gens du grind monde , je défirois
plutôt que je n'eſpérois de lui paroître aimable
: elle ſembloit cependant s'intéreſſer
à men entretien . On nous fit jouer, contre
notre gré , & je ne la quittai pas fans un
certain regret. Si j'cuffe été aufli riche que
de la Serre , je me ferois oppofé à la force
des enjeux ; mais mon affociée &moi paroiſſions
ſeuls de laſſemblée incommodés
de notre gain. Madame de Trenville ( c'étoit
le nom de cette veuve ) engagea, en riant,
le Colonel à prendre ſa revanche chez elle ,
& ajouta avec un air de franchiſe modeſte,
que comme j'avois partagé ſes ſuccès , elle
cómptoit fur moi pour partager aufli la mauvaiſe
fortune " .
D'abord mon épouſe avoit paru fatisfaite
de la distraction que me procuroit
cette ſociété ; mais lorſque mes abſences
devintent plus fréquentes , & que mes affiduités
chez Madame de Trenville emportèrent
des journées entières , fans qu'il lui
échappât une plainte , elle laiſſa percer fon
mécontentement ſecret. Je devinai ſes reproches
, & les reçus avec tendreffe ; je
refuſai même une invitation pour le lendemain
; mais la compagnie de ma femme
perdoit inſenſiblement l'attrait qui m'avoit
dominé : nous étions rêveurs fans nous communiquer
nos penſées ; le chagrin d'Emilie
éclaroit dans ſes regards , & le mien ſe déguiſoit
mal fous les dehors d'une gaîté fachée
".
116 MERCURE
» Un des jours ſuivans , de la Serre vit
Emilie pour la première fois depuis fon
retour à Paris. Il me railla fur mon infidélité
à mon dernier engagement , & m'en
propofa un nouveau , que ma femme me
preffa d'accepter. Son coufin applaudit à
fon indulgence, en la badinant. Avant de
fortir , j'embraffai Emilie en lui ſouhaitant
une bonne nuit : je crus ſentir une larme
fur ſa joue ; je ſerois reſté ; un mouvement
de fauffe honte me fit partir. L'aſſembléc
apperçut ma triſteſſe ; de la Serre s'égaya
à mes dépens , même mon ami le Colonel
fit des plaifanteries ſur l'hymen ; pour la
première fois, je rougis d'être le ſeul homme
mariéde la compagnie ".
>> Nous jouâmes plus gros jeu & plus
long-temps qu'auparavant ; mais attentif
à diffiper tour ſoupçon fur la crainte que
m'inſpiroit ma femme , je laiſſai pouffer
les enjeux ; je perdis une ſomme confidérable
, & je retournai chez moi le coeur
rongé. Emilie ne parut que le matin ; elle
étoit affectée , & ſes yeux me reprochoient
ma conduite ; j'eus l'injustice d'en reffentir
un dépit ſecret. De la Serre étant venu
m'emmener dîner chez lui , remarqua le
mal aiſe d'Emilie. >>La campagne la réta-
» blira , lui répondis- je .-Eh quoi ! vous
» quittez Paris , reprit-il ? Même dans
peu de jours.- Comment , avec tant de
raiſons de reſter ! -Et quelles font ces
ود
2
ود raiſons ?-L'attachement de vos amis;
DE FRANCE. 117
ود
ود
mais ſi l'amitié eſt un mot bien froid ,
la tendreſſe d'une femme telle que Madame
de Trenville " .... Je ne ſais comment
je le regardai , mais il briſa ſur le
champ; peut- être étois-je moins offenſé que
je n'aurois dû l'être « .
>> Après le dîné, nous nous rendîmes chez
cette Dame. Vétue avec une élégance recherchée
, elle ne m'avoit jamais paru fi
belle. La ſociété étoit plus nombreuſe &
plus vive que de coutume. La converfarion
roula ſur mon projet de départ. Le ridicule
des opinions provinciales , des manières
provinciales , des jouiſſances provinciales ,
fut manié avec eſprit par de la Serre &
par les jeunes gens . Madame de Trenville
ne prenoit aucune part à ces plaiſanteries ;
quelquefois ſes yeux ſembloient me dire
que le ſujet étoit trop ſérieux pour qu'elle
S'en amusar. Honteux & faché de mon
départ , je jouiffois de la préférence dont
je me voyois l'objet ".
ינ Aufli lâche dans le vice que dans la
vertu , j'imaginai de couvrir ma conduite
par la diffimulation ; je projetai de tromper
ma femme , & de lui cacher les vifites que
je rendois à Madame de Trenville , fous
prétexte dequelques embarras ſurvenus dans
les affaires dont j'étois chargé. L'ame d'E-
'milie , trop belle pour ſe livrer au ſoupçon
ou à la jalouke , pouvoit être aisément
furprife , même par un novice dans l'art
de tromper , tel que moi, De la Serre
418
1
MERCURE
d'ailleurs me ſervoit de puiſſant auxiliaire;
il avoit repris & fortifié ſon ancien afcendant
fur ma foibleffe & fur mon amourpropre
; enfin la beauté & les artifices de.
Madame de Trenville achevoient mon aveuglement
".
و
>>Dans ces circonstances, arriva de notre
Province un jeune homme chargé de let-,
tres pour Emilie de la part d'une de ſes
amies. Ce jeune homme , Peintre en miniature
, venoit ſe perfectionner à Paris.
Emilie qui adoroit ſon enfant , lui
propoſa de le peindre dormant. L'Artiſte
applaudit à cette idée , pourvu que ma
femme lui permît de tirer ſon fils dans ſes
bras. On me cacha ce projet pour m'affurer
le plaifir de la ſurpriſe lorſque le portrait
feroit fini ; & afin de ſe ménager plus de
temps , Emilie ſe prêtoit à mes abfences ,
& m'excitoit à tenir mes engagemens en
ville ".
ود Quelle étoit loin de ſoupçonner les
vrais motifs de mon éloignement ! Eſclave
du vice , & d'une déſaſtreuſe prodigalité ,
je lui manquois de foi dans les bras de la
plus artificieuſe & de la plus indigne des
femmes : je diffipois la fortune qui devoit
foutenir nos enfans , avec des fripons &
des gens déshonorés. De la Serre& fes afſociés
couvroient des apparences de l'amour
&de la générofité , les embûches où ils me
précipitoient. Madame de Trenville avoit
réuffi à me perfuader qu'elle étoit victime
DE FRANCE.
119
1
de ſon attachement pour moi ; elle prétendit
d'abord me rembourſer mes premières
pertes au jeu ; enſuite elle intéreſſa
mon honneur à la retirer des diſgraces où
je l'avois plongée . Ayant épuiſé mon argent,
mon crédit , j'aurois du ſuſpendre de confommer
ma ruine ; mais à l'idée de retourner
pauvre & malheureux dans une maifon
où j'avois laiſſe l'aiſance & le bonheur
mon courage m'abandonnoit : je ne conſultai
plus que le déſeſpoir ; j'engageai les
derniers débris de ma fortune; dans l'illufion
de recouvrer mes pertes , j'en comblai la
meſure , & le bandeau ſe déchira ".
و
>>Lorſque l'horreur de ma ſituation m'eut
ramené à moi-même , j'adreſſai mes gémifſemens
à Madame de Trenville ; mais elle
n'avoit plus d'intérêt à me tromper. Dans
l'inſtant, elle me dévoila ſa faufferé & l'auteur
de ma ruine : je l'accablai d'horreurs ;
elle les écouta avec le fang froid de l'impudence
hardie & d'une ſcélérateſſe raffinée.
Sorti de chez elle , égaré , errant , fans favoir
où je portois mes pass,, ils me conduifirent
involontairement à ma demeure . Je
m'arrête à la porte; la mort ſembloit m'attendre
à l'entrée; je rebrouſſe en arrière ;
je reviens ; deux fois j'eſſaye de frapper
& toujours vainement ; mon coeur étoit
glacé d'horreur; la nuit fombre , une morne
tranquillité régnoit autour de moi ; je tombai
devant ma porte , en défirant qu'un
affaffin vint m'arracher la penſée avec la
129 MERCURE
vie. Enfin le ſouvenir d'Emilie &de mon
fils ſe retraça à mon eſprit aliéné ; une
larme de tendreſſe s'échappa de mes yeux
brûlans ; je me levai , je frappai. Lorſque
je fus entré , j'ouvris doucement la chambre
de mon épouſe ; je la vis endormie , une
lampe allumée auprès d'elle , ſon enfant
couché ſur ſon ſein , & preffant ſon cou
de ſes petites mains : elle ſourioit dans ſon
ſommeil ; un ſonge flatteur ſembloit l'occuper.
A cet aſpect , de nouveau ma tête
ſe troubla ; à l'idée de la mifère qui attendoit
cette infortunée à ſon réveil , je ſentis
s'élever en moi un mouvement affreux.
Oferai-je le dire ! ..... j'allois percer ma
famille & périr après elle ; mon bras déſeſpéré
ſe tournoit contre le ſein de mon
épouſe, lorſque l'enfant débarraſſa ſes petits
doigts & faifit l'un des miens. Cette douce
preſſion pénétra le fond de mon coeur ;
je me ſentis amollir: inondé de mes larmes,
mais fans force pour avouer mon infortune ,
je ſortis de l'appartement , & gagnant un
hôtel iſolé , dans un autre quartier , j'écrivis
à ma femme , d'une main défaillante ,
quelques lignes qui l'inſtruiſoient de mes
malheurs & de mon égarement; je lui apprenois
ma réſolution de quitter ſur le
champ la France , & de n'y rentrer qu'au
remps où mon repentir auroit expié mes
erreurss,, & mon induſtrie réparé la ruine
où je l'avois enveloppée. Je finis par la
recommander , elle & fon fils , aux bontés
de
DE FRANCE. 121
-
de ma mère , & à la protection du Ciel
qu'elle n'avoit jamais offenſé » .
ود Ma lettre expédiée , je ſortis de Paris ,
& je marchai pluſieurs lieues avant le jour.
Au lever du ſoleil , une voiture m'atteignit
fur la route de Breſt; je m'y plaçai ſans
arrêter de projet ; gardant un morne filence ,
je m'affis dans un coin du carroffe . Ce jourlà&
le jour ſuivant,je fis route machinalement
avec les autres voyageurs , hors
d'état de prendre ni repos ni nourriture ;
mais dans la ſoirée de la ſeconde journée ,
je ſentis mes forces s'affoiblır. Arrivé à
l'auberge , je tombai en défaillance ; on me
porta fur un lit , à ce que je crois , & j'y
reſtai plus d'une ſemaine , plongé dans l'afſoupiſſement
d'une fièvre léthargique " .
ود Un charitable Religieux de l'Ordre
auquel vous me voyez attaché , ſe trouvoit
dans l'hôtellerie ; il me prodigua ſes ſoins
& ſes ſecours , & lorſque j'entrai en convaleſcence
, ce bon vieillard travailla à verſer
dans mon ame les confolations de la piété.
Son attentive humanité m'avoit mis en état
de reſpirer l'air à la fenêtre. Un matin ,
la même voiture publique dans laquelle
j'étois arrivé , s'arrête devant l'auberge ;
j'en vois defcendre ce jeune Peintre qui
nous fut recommandé à Paris. Trop foible
encore pour foutenir cette vue , je refle
fans connoiffance : cet accident attire dans
la chambre une foule de curieux , & entre
autres le jeune voyageur. Revenu à moi
No. 42. 18 Octob . 1783, F
2
122 MERCURE
:
:
:
j'eus la préſence d'eſprit de le retenir ſeul:
il fut quelque temps à me remettre ; je
voyois l'effroi ſur ſon viſage ; il héſita
long - temps à me répondre : vaincu enfin
par la vivacité de mes inſtances , il m'informa
du déplorable enchaînement de mes
malheurs ".
ود Ma lettre avoit porté àEmilie le coup
mortel. Trop affoiblie pour ſupporter l'horreur
de ſa ſituation , elle fut ſaiſie d'une
fièvre ardente ; le délire ſurvint , elle expira
: ſon infortuné nourriſſon , abreuvé
d'un lait déjà empoiſonné des ſemences de
la mort', ne ſurvécut à ſa mère que peu
de jours. Dans l'intervalle de raiſon qui
précéda ſon dernier inſtant , Emilie fit approcher
de ſon lit le jeune Peintre ; elle
lui remit le portrait qu'il avoit tracé , &
en expirant , elle le chargea de me ſuivre ,
de me chercher , de me remettre ce dépôt ,
ainſi que mon pardon ",
» J'ignore comment je ſurvécus à ce
récit , à la vue de ce portrait que je cou- .
vris de larmes amères & pénibles. Sans
doute je dus la vie à l'état de dépériſſement
auquel ma maladie m'avoit réduit ; mon
ame abattue n'étoit plus capable de défefpoir
; un long accablement la rendoit inſenſible
au dernier excès de l'infortune. Le
faint homme qui m'avoit arraché des bras
de la mort , me conduiſit dans le couvent :
je n'en ſuis forti que pour aller pleurer
une fois ſur la tombe d'Emilie & de mon
DE FRANCE.
123
enfant. Ici mon liitoire eſt ignorée , & l'on
s'étonne de l'austérité de ma vie ; mais elle
ne fuflit pas à expier mes offenſes . Ce n'eſt
point par le ſeul repentir qu'on peut défarmer
le Ciel ; des oeuvres de charité &
de bienfaiſance m'obtiendront grace devant
lui. Dieu foit béni ! j'ai la confolation que
j'implorois de ſa bonté ; un rayon de miféricorde
a répandu ſa céleste lumière fur
mes jours déclinans : je m'endors fur cette
couche dure , où le ſommeil m'envoie encore
de confolantes illuſions : la nuit dernière
, mon Emilie me parloit en fouriant;
ſon petit Chérubin étoit dans ſes bras &
me tendoit les Gens ! - Ici le bon Religieux
ceſſa de parler ; alternativement il
regardoit le Ciel & le portrait ; ſes joues
pâles s'enflammèrent; je reſtois frappé d'attendriffement
& de terreur .... La cloche
des Vêpres ſe fit entendre ; le Religieux
me prit la main , je baifai la fienne & la
couvris de pleurs. » Mon fils , s'écria- t-il ,
>> mes malheurs ont imprimé dans votre
» ame un ſouvenir profond.-Si le monde
>> vous ſéduit , ſi le vice vous enchaîne
>>par ſes attraits , s'il vous abat par l'arme
>>du ridicule , penſez au P. Nicolas.
» Aimez la vertu , ſoyez heureux " .
-
4.
১
124
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
FRAGMENS de Lettres originales de
Madame. Charlotte- Elifabeth de Bavière,
veuve de MONSIEUR , Frère unique de
LOUIS XIV , écrites à Son Al, Sérén.
Mgr. le Duc ANTOINE - ULRIC DE
BRUNSWICK - WOLFENBUTEL , & à Son
Alteffe Royale Madame la Princeſſfe DE
GALLES CAROLINE, née Princeffe D'ANSPACH
; de 1715-1720 ; 2 Vol. in- 12 ,
AParis , chez Maradan , Libraire , rue
des Noyers.
Ce n'est pas fans un mûr, examen , fans
avoir recueilli bien des pièces de comparaiſon
, ſans avoir parcouru les Recueils
d'anecdotes dont la Régence a été inondée ,
& ces Libelles dans leſquels on prenoit
plaiſir à déchirer la mémoire de Louis XIV
avec la plus grande impunité , afin de dé
crier encore plus le teſtament de ce Monarque
, qui nuiſoit aux vûes du Régent ;
ce n'eſt pas , diſons-nous , ſans y avoir férieuſement
réfléchi, que nous nous ſommes
déterminés à claſſer ces Fragmens parmi ces
Livres auxquels on peut ajouter une forte
de confiance. On y eſt d'autant plus engagé,
qu'on y retrouve, à quarante traits près ,
tout ce qu'on a lu épars dans les Mémoires
DE FRANCE. 125
du temps. La forme , il est vrai , n'a pas
ce caractère d'authenticité qu'on doit exiger
; ce font des Fragmens ſouvent fans
liaiſon , très- coupés , ne préſentant qu'un
fait iſolé d'un autre fait, nulle préparation .
De pareils Recueils font aiſés à entreprendre;
& fi celui - ci n'avoit pas de temps
en temps des traits de phyſionomie , des
portraits neufs , des anecdotes ſecrètes , fa
forme prouveroit contre lui ; car certaine
ment la Princeſſe qui écrivoit commençoit
& finiffoit ſes Lettres , amenoit fes faits, &
préparoit ſa matière. Le Rédacteur qui a
abrégé , difféqué , defſéché , s'il eſt permis
de s'exprimer ainfi , un corps plein d'embonpoint
, pour ne préſenter qu'un ſquelette
, a altéré le caractère d'originalité &
la touche de l'Auteur , & il a ôté le moëlleux
de l'expreffion &un trait de ſa fineſſe.
De là vient qu'on trouve ſouvent des plaifanteries
trop crues , des apostrophes dures ,
&par-tout une grande féchereſſe. Tels font
les défauts qui proviennent de l'Abréviateur.
Quant au ſtyle , qui est encore en
grande partie ſon ouvrage , il n'eſt ni bien
ni mal ; le découfu y règne d'un bout à
F'autre , & reffemble affez à une manière
qui peut très-bien être celle d'une Princeffe
qui écrit fans prétention.
Quant à la confiance qu'on doit prendre
à ces Mémoires , il eſt effentiel de ne rien
précipiter. La plus grande partialité inſpire,
foit en haine , ſoit en amitié , la Princeſſe.
F3
126 MERCURE
Elle ne penche point du côté louable : fur
une trentaine de perſonnages qui paffent
en revue , il n'y en a pas dix dont elle
diſe du bien , & ce bien n'est pas toujours
conforme à la tradition reçue ; on fent
qu'elle eſt mère , grand mère , ou tante , &
alors on l'excuſe. Louis XIV trouve en
elle un Panégyriſte imperturbable. Il faut
donc lire ces Fragmens avec la plus grande
précaution.
On ne peut pas les claſſer parmi ces Livres
politiques dans lesquels les ſecrets font
dépotés , où l'on trouve le développement
des caufes qui ont mené un règne entier.
La Princeffe ne s'eſt point élevée fi haut:
les détails intérieurs , la vie très - privée ,
voilà ce qu'elle a voulu peindre. Les ſeuls
évènemens publics dont elle at parlé, fent
la mort de Madame, morte empoisonnée ;
la confpiration contre le Régent , & les
fuires ridicules du ſyſtême de Law , qui ,
en ruinant l'Etat , ont' enrichi des Laquais
&& des Princes , rempli Paris de misère
de luxe , de carroffes , & de banqueroutes
délatreutes.
La Princeſſe ne ſe hatte pas plus qu'elle
ne flatre les autres; elle parle de fa laideur
affez légèrement , & du peu d'empreflement
que Monfieur avoit pour elle ; mais
elle étoit parvenue à vivre bien avec lui :
J'ai obéi , dit- elle , à feu Monfieur mon
époux en ne l'importunant pas de mes
>> embraffemens , & j'ai toujours vécu avec
20
ود
1
DE FRANCE. 127
ود
"
lui avec beaucoup de reſpect & de foumiffion
" . Ailleurs elle dit : " Le métier
de faire des enfans ne m'a jamais plu ... " .
Elle étoit prévenue contre la Nation Françoiſe
; & elle croyoit toujours voir le Palatinat
en feu , & Heidelberg en flamme.
Elle a toujours eu en horreur l'impofture ,
Thypocrifie , la fuperftition. » Je ſuis touυ-
>>jours Allemande , diſoitelle , & de la
ود vieille roche. Je ne mange jamais de
>> foupe , à moins que ce ne foit de la
" ſoupe au lait , à la bière , ou au vin. Je
رم
ود
ود
ne puis ſupporter le bouillon , il me
>>donne des coliques , & me fait vomir.
Le jambon & les fauciffes me raccommodent
l'eſtomac ". Elle n'a eu fix cent
mille liv. de rente qu'à l'époque de la Régence
; fa maiſon lui en contoir trois cent
mille , & elle n'eut jamais de dettes. Elle
ne ménage point Monfieur dans ſa correfpondance;
défaut , ridicule , fecret de nuit ,
elle dit tout.
Nous allons rapprocher , fans les fondre
enſemble , les differens traits qui peignent
Louis XIV , pour lequel la Princeſſe eſt fi
prévenue.
-
» Il étoit petit; - beaucoup de grace ;
-voix agréable ; - parloit bien ; il
falloit qu'il fût accoutumé aux perſonnes ;
-il plaifantoit joliment & avec une délicateffe
infinie. Il raccourcit, avant la mort,
de la valeur d'une tête . -Il n'avoit pas
mérité d'être traité comme il l'a été après
F4
128 MERCURE
-
ſa mort. - Louis XIV diſoit qu'il étoit
bourgeois d'aimer ſes parens. Il ne vouloit
pas fouffrir qu'on parlat politique.- Il
aimoit la flatterie & en rioit volontiers . -
Il déreſtoit la lecture , & ne ſavoit rien
dans les Sciences : le Cardinal Mazarin
avoit négligé ſon éducation. - Il jouoit de
la guitare , & avoit fait une belle courante
fur cet inftrument. Il ne connoiffoit pas
une note de muſique. - Il avoit joué on
sôle très-bien dans la Comédie du Visionnaire.
- Il ôtoit le chapeau devant toutes
les femmes . Quand il aimoit bien les
gens , il leur confioit tout ce qu'il ſavoit.
- Il n'aimoit pas qu'on l'interrogeât. - Il
n'a jamais ri en face de qui que ce ſoit.-
La Cour de France a été agréable juſqu'à
la Maintenon . - Il ſouhaitoit d'être admiré
de ſes Maîtreſſes : tel étoit le caractère de
ſes galanteries .-Le Roi fit ceſſer la mode
de jurer. -Une de ſes préventions étoit
que le Peuple de Paris ne l'aimoit point.-
Quand le Roi revenoit d'un voyage , nous
devions tous nous trouver à ſon arrivée à
la portière de fon carroffe , & le conduite
dans ſon appartement.- Il ne pardonnoit
point aux Dames de ſuivre les modes angloiſes
" .
La mode de boire du vin au delà de la
modération , étoit établie parmi les Dames
de la plus haute qualité. Madame la
ود
2
Ducheſſe Louiſe - Françoiſe , femme de
>> Louis III , Duc de Bourbon , buvoit beauDE
FRANCE .
>> coup fans perdre la tête. Ses filles n'a-
>> voient point la tête affez forte. Elle ett
>>méchante. Le Régent ſe gufe , mais en
90 pur vin de Champagne ". Il faut lire
avec défiance tout ce que la Princeffe dit
contre les Maîtreſſes de Louis XIV , le
Duc & la Ducheſſe du Maine , contre la
ſeconde Dauphine , ainſi que les éoges
donnés au Régent & a la Ducheile de
Berry , laquelle cependant n'eſt point trop
gâtée par l'éloge. Le caractère du Dauphin
paroîtra très-fingulier. >>- Il ne craignoit
>> rien tant que d'être Roi ; d'abord par
>> tendreſſe & par vénération pour fon
>> père , & pour le moins autant par la
>>crainte de régner ; l'exercice du pouvoir
>> ſuprême n'avoit pas pour lui les char-
ود
و
mes de ſa chère pareſſe. Il paffoit des
>> journées entières couché ſur un lir
» ou traîné dans une chaiſe , tenant une
>> canne à la main , & frappant ſes fouliers
ود
ود
ſans dire un ſeul mot. Jamais il ne difoit
ſon ſentiment ſur rien; mais quand
>> une fois par an il lui venoit en tête de
>> parler , il s'exprimoit très-noblement. Il.
>>avoit de fingulières opinions religieuſes .
» Le plus grand péché , ſelon lui , étoit de
manger de la viande un jour maigre-".
S'il faut en croire la Princeſſe , le Cardinal
Mazarin traitoit mal la Reine-mère .
Que me veut cette femme , diſoit-il quand
elle venoit chez lui ? » On dit qu'il n'y avoit
>> riende ſi plaifant que de voir toutes les
ود
Fs
130 MERCURE
» femmes ſe mêler de la régence de la
ود Reine - mère , qui n'entendoit rien aux
>>affaires. Un jour elle fit préſent de cinq
>> groſſes fermes à ſa Femme de chambre " .
--Cette Reine a fini par être regrettée. Mme.
de Nemours difoit de la Cour : J'ai remarqué
une choſe en ce pays- ci ,l'honneur y recroît
comme les cheveux. Quand Louis XIV ,
dans ſa dévotion , vouloit punir les gens libertins
, Fagon , fon Médecin , lui diſoit :
>>On a fait l'amour avant que vous fuſſiez au
>>monde , vous ne ſçauriez l'empêcher ".
La détention du Duc du Maine entraîna
celle de pluſieurs perſonnes. » Le jeune
>>Duc de Richelieu , dit la Princeffe ,
» été conduit à la Baſtille , ce qui a fait
» verſer beaucoup de larmes, car toutes
ود
-
a
les femmes font amoureuſes de lui ; tous
>> les hommes l'aiment aufli. On n'a trouvé
que des billets doux dans la caffette du
» Duc de Richelieu " . Mademoiſelle
de Launai , qui fut depuis Madaine de
Stal , y fut conduite ; mais celle - ci , plus
ferme & plus diſcrète que la Ducheſſe du
Maine , refuſa de rien déclarer.
Louvois eſt préſenté tel qu'il étoit , dur ,
bruſque , hautain , mais attaché à fon
Maître ; il mourut empoiſonné. Il ſe ſervoit
de Maîtres d'Armes & de Danfe pour Efpions
en Allemagne .
L'Abbé Dubois paroît ſous un vernis
plus brillant qu'on ne s'y attendoit. La PrinDE
FRANCE. 131
ceffe lui donne beaucoup d'eſprit , le peint
homme de bonne fociété , parlant bien ,
infinuant, féduifant, mais faux & intéreffé .
L'Anecdote du Médecin Chirac donne
une idée de l'agitarion dans laquelle Law.
& ſa banque tenoient toutes les têtes.
ود -Chirac fut appelé chez une Dame ;
» dans l'antichambre il apprit que les ae-
" tions venoient de baiffer. Ce Docteur ,
» qui avoit beaucoup d'actions dans le
>>Miffiffipi , prit la nouvelle de la baiffe
ود fi fort à coeur , qu'étant auprès de la
>>malade , il lui târa le pouls , en difant :
ود Ah! bon Dieu ! cela diminue , diminue ,
>>diminue, baiſſe , baiſſe , baiſſe ! La malade
" ſe mit à fonner de toutes ſes forces , &
>>appela ſes gens en s'écriant : Ah ! je me
meurs ! M. Chirac vient de répéter , en "
ود
ود
-La
me tenant le poulx , qu'il diminue ,
» qu'il baiffe ; il faut donc que je meure .
>> Vous rêvez , Madame , dit le Médecin ,
>> votre pouls eſt excellent , & vous vous
» portez à merveille ; c'étoit des actions
que je parlois , j'y perds conſidérable-
" ment parce qu'elles diminuent .
malade fut conſolée «. Il faut lire ,
pag. 275 , tom. 2 , ce que l'amour de l'or
inſpiroit de bas pour plaire à Law . On
y voit avec quelle rapidité les fortunes ſe
faifoient. Jamais tant de beaux carroffes ,
tant de brillantes livrées pour les parvenus !
ود
د
-
Nous finirons par un trait qui flétrit à
F6
132
MERCURE
jamais la mémoire de Lionne.-Que n'at
- on pas débité , dit la Princeffe , au ſujet
de l'ambition du feu Roi ? Ne diſoit - on
pas qu'il viſoit à ſe rendre maître de toute
l'Europe ? que c'étoit dans ce ſyſtême qu'il
faifoit la guerre à la Hollande ? Eh bien !
je fais très - poſitivement que cette guerre
n'a eu d'autre première cauſe que la jaloufie
, l'animoſite de M. de Lionne , alors
Miniſtre d'Etat , contre le Prince Guillaume .
de Furſtemberg , qui aimoit la femme de
ce Miniſtre ; que celui- ci ne pouvant l'ignorer
, ſuſcita , dans la ſeule intention
d'éloigner le Prince , les différens qui donnèrent
lieu à cette guerre. On a dit encore
que le feu Roi , après avoir dirigé ſes
forces contre la Hollande , avoit abandonné
ſes avantages par générofité. Pour moi je
fais auſſi certainement que je fais le nom
que je porte , que le Roi en eſt revenu
tout fimplement pour voir Madame de
Monteſpan , & pour être avec elle.
Ces différentes citations & le fond des
Fragmens qui compoſent ces deux Volumes
dont nous avons donné la fubftance , fuffiſent
pour inſpirer le défir de ſe procurer
un Recueil qui n'eſt jamais vide , & qui
eft toujours inſtructif & ſouvent piquant
par le ton de liberté avec lequel la Princeffe
s'exprime. Il réfulte de la totalité de
cette lecture , une réflexion déjà bien ancienne
, & qu'on ne peut que ſentir vivement
à la ſuite de ces Fragmens ; c'eſt
DE FRANCE.
133
f
qu'il n'eſt point de Héros aux yeux de ſon
Valet de Chambre, & que les Princes vus de
près ne ſont pas toujours de grands Hommes.
RECHERCHES fur les influences Solaires
& Lunaires , pour prouver le magnétiſine
univerfel, & c . Ce titre, choisi pour exciter
la curiofité des Magnétiſeurs , a beſoin
d'être plus développé pour donner une
idée de l'Ouvrage. Hiſtoire de la Création,
avec la Clef des grands Phénomènes de
la Nature. Dans le second Volume , on
offre deux perspectives intéreſſantes à la
Marine ; 1 °. une Méthode ſimple & facile
de trouver les Latitudes en mer ; 2° .
deux Spéculations pour puiſer au milieu
de l'Océan de l'eau douce , comme dans
une rivière intariffable ; avec Pl. & Fig.
par M. ROBERT DE LO-LOOZ , Chevalier
de S. Louis , Colonel au ſervice de Suède,
décédé le 16 Avril 1786 , à Paris. Deux
Volumes in- 8 °. A Londres ; & se trouve
à Paris , chez Couturier , Imp- Lib. quai
& près l'église des Auguftins .
CE long titre , que nous avons fidèlement
tranſcrit , eſt un peu embarraffé ; il ſemble
134
MERCURE
annoncer le défaut d'ordre qu'on reprochera
fans doute à la marche de l'Ouvrage ;
ce qui n'empêche pas l'Auteur de dire ,
dès la première ligne de ſon Livre , que
le plan de cet Ouvrage étoit au deſſus de
l'intelligence humaine ; auſſi l'-a t-il puiſé ,
comme on verra bientôt , dans la fource
auguste de toutes vérités.
L'Auteur s'attend à étonner beaucoup
ſes Lecteurs par l'oppoſition de ſes idées aux
opinions les plus accréditées. Nous ne pouvons
nous étendre , ni ne devons prononcer
ſur ſes principes. Ces Recherches font
diftribuées en deux Parties. La première
a pour objet d'affoiblir les préjugés des
ſceptiques , en leur montrant la plus grande
fimplicité réunie à la magnificence dans
l'expofition que Moiſe nous a faite de l'emploi
des fix jours de la création ; c'eſt proprement
l'hiſtoire du Macrocoſme. La ſe
conde Partie eſt deſtinée aux preuves du
Magnétisme universel , ainſi qu'aux recherches
relatives à la Marine.
C'eſt dans la Genèſe que l'Auteur de
cet Ouvrage a puiſé ſa philoſophie ; &
c'eſt à l'école de Moïſe qu'il renvoie tous
les Philofophes préſens & futurs ; & à
cet égard ſes idées font au moins religieuſes.
Il ſe déclare le partiſan de M.
Meſmer , & il admet l'existence & l'influence
curative du Magnétiſme animal. Il
ebſerve ſeulement qu'il y a du danger à
ſe faire magnétiſer par le premier venu ,
4
DEFRANCE. 135
parce que la ſanté & les infirmités du
Magnétiſant inquent ſur celui qui en reçoit
les émanations ; il avertit encore que
le Magnétiſme animal eſt inſuffisant dans
preſque toutes les maladies graves , parce
que les effets du Magnétiſme font trop lents ,
& que dans ces ſituations critiques & puifſantes
, il faut avoir recours aux remèdes les
plus prompts.
Mais M. de Lo- looz eſt loin de borner
fon eſpoir& fes prétentions au Magnériſme
animal ; il tend au Magnétiſine univerſel ,
dont le premier n'est qu'une partie. On
-fait que la Nature règne par trois grands
moyens , l'animal , le végétal & le minéral.
Or , s'il attend pour l'humanité de grands
effets du Magnétiſme animal , que n'opérera-
t- il pas avec un pouvoir qu'il compofera
des forces réunies des trois règnes enſemble
? Or ce Magnétiſme univerſel , &
par conféquent tout puiſſant , que l'Auteur
appelle le baume de la vie , & qui n'eſt ,
dit-il , que dans la main d'un petit nombre
de ſages , c'eſt dans la Genèſe qu'il en trouve
la recette; c'eſt une influence , Solaire &
Lunaire ; c'eſt un principe de in ſubſtance
Catholique , d'où le Créateur a tiré toutes
les merveilles de la création. Nous ne nous
chargerons pas de le communiquer à nos
Lecteurs ; nous les renverrons à l'Auteur
lui - même , afin qu'il les conduiſe à cette
fource miraculeufe. L'objet afſurément vaut
bien les frais du voyage.
1
136 MERCURE
NOUVELLES instructives , Bibliographiques
, Historiques & Critiques de
Médecine , Chirurgie & Pharmacie , ou
Recueil raifonné de tout ce qu'il importe
d'apprendre pour être au courant
des connoiſſances & à l'abri des erreurs
relatives à l'Art de guérir ; par
M. RETZ , Médecin ordinaire du Roi ;
in- 16 . A Paris , chez Méquignon l'aîné,
Libraire , rue des Cordeliers .
IL paroît juſqu'à préſent quatre Volumes
de cet Ouvrage vraiment utile. Il en paroîtra
un Volume tous les ans. Le but de
l'Auteur , comme l'annonce ſon titre , eft
de mettre le Public au courant des connoiffances
& à l'abri des erreurs qui concernent
l'Art de guérir. Il rend compte
des découvertes qui ſe font annuellement
dans cette Science , & il les ſoumet à la
diſcuſſion d'une critique ſaine & rigoureufe.
Le premier Article de chaque Volume
développe divers objets de Médecine , que
le vulgaire n'enviſage point fous leurs véritables
points de vue.
Le ſecond Article renferme un extrait
miſonné des Ouvrages tant François qu'E
DE FRANCE. 137
trangers , concernant la Médecine , la Chirurgie
& la Pharmacie.
Le troiſième contient des Réflexions nouvelles
ſur des ſujets intéreſſans , dont il réſulte
des connoiſſances utiles , iſolées , en
danger d'être perdues , & fert à réfuter de
dangereuſes erreurs .
Enfin on trouve dans le quatrième les
Remèdes à l'Index , avec des Réflexions
fur chacun.
On voit que ce plan eſt fort bien conçu ;
&l'Auteur nous a paru l'avoir rempli de la
manière la plus fatisfaiſante ( 1 ) .
CLARA & Emmeline , par Miss H.....
Auteur de Louiſe ou la Chaumière ; 2
Volumes in - 12. Prix , 2 livres 8 fols
brochés , & 3 livresfrancs de port par la
Pofte. A Paris , chez Buiſſon , Libraire ,
hôtel de Coëtloſquet , rue Haute-feuille.
L'ACTION de ce Roman n'eſt point compliquée
, les détails ne font point recherchés
; cinq perſonnages fixent l'attention
& l'attachent fans relâche juſques au bout.
(1) On trouve chez le même Libraire , & du
même Auteur , un Précis fur les Maladies épidémiques
, avec la Concordance des moyens de
prévenir & de guériť ces maladies.
138 MERCURE
Le vice n'eſt peint que pour faire reffortir
la vertu ; les traits de celle ci ſont pleins
de douceur. C'eſt l'aimable Clara qui n'a
pu donner au Lord Ormond fa main, qu'un
père entêté l'a forcée de donner à Velford ,
homme méprifable , fans ſenſibilité , joueur ,
& qui n'époufoit Clara que pour dévorer
ſa fortune. C'eſt Emmeline, foeur de Clara ,
qui eſt épriſe d'un Roué du plus mauvais
ton , ami de Velford , qui le pouffe à
fe rendre maître d'Emmeline , n'importe
comment, afin de partager ſa dot avec lui.
C'est Milord Ormond & Sir Edouard ; le
premier toujours reſpectueux , aimant en
fecret Clara ; le ſecond , non moins eſtimable
, vient au ſecours d'Emmeline , & ne
peut que l'aimer. Ces deux nuances d'un
amour tendre , honnête &délicat , attachent
& attendriffent. Clara ménage fon infidèle
& mépriſable époux , veille ſur ſa jeune
foeur comme une mère vigilante , & n'eft
inquiète que ſur les moyens de la dérober
aux pourſuites du ſcélérat qui a juré ſa perte .
On lira avec le plus vif intérêt la ſcène
du bal , où Clara , déguiſée en Silphide , eſt
l'ange tutélaire qui arrête Emmeline fur le
bord du précipice; les remords de Buckley ,
quoiqu'ils foient peu prononcés , ont un
caractère affez touchant avec les teintes trop
douces des autres perſonnages. Velford ,
démaſqué à ſon tour par fon complice ,
ſe bat avec lui , le bleſſe , & est obligé de
paſſer en France , où il eſt ſuivi par une
DE FRANCE.
139
de ces créatures qui ſont plutôt un beſoin
de luxe que de l'amour. Clara ferme les
yeux fur ces infidélités , vend une portion
de fon bien pour envoyer des fonds à fon
mari , à qui elle offre de tenir compagnie .
Velford meurt ; Clara, en rompant ſes fers ,
ſe retire dans une maiſon de campagne ,
où enfin Lord Ormond parvient , non fans
la plus longue défenſe , à lui arracher un .
aveu qui met le comble au bonheur de tous
les deux. Emmeline a oublié Buckley , &.
donne fa main à Sir Edouard.
Nous rendons avec trop de rapidité le
fond de ce petit Roman, qui a beſoin d'être
Judans tous ſes dérails pour être apprécié.
Rien n'y eſt extraordinaire ; les traits font
peut- être trop adoucis , & peut être l'Auteur
n'a-t- il pas ſu rendre au naturel ce
que nous appelons un Roué , ou bien ce
perſonnage n'eſt- il , en Angleterre , que le
plus libertin , le plus groſſier de tous les
hommes. Velford y eſt auſſi bas & aufli
vil qu'il ſe puiffe ; mais il n'eſt pas affez
en action. Le contraſte avec Clara n'eſt pas
affez rapproché ; il n'eſt jamais avec elle ,'
& à fon bien près qu'il diffipe , il ne paroît
point la gêner ni la contrarier. Emmeline
aime trop vite Buckley &l'oublie trop
tôt. Lord Ormond eſt un autre Grandiffon.
Toutes ces obfervations n'empêcheront point
que la lecture de ce Roman n'intéreſſe &
n'attendriffe pendant quelques inftans .
140
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
- DES Etats Généraux , & autres Affemblées
Nationales . Tomes III & IV ; in- 8 ° . Prix , 4 liv .
10 f. chaque Volume broché , & 5 liv. franc de
port par la Pofte dans tout le Royaume. A Paris ,
chez Buiffon , Libr. , hôtel de Ceëtlofquet , ruc
Haute-feuille , N°. 20.
Cet Ouvrage formera 12 Volumes in- 8º. d'environ
seo pages chacun. Il en paroît régulièrement
deux Volumes par mois.
Mémoire fur le Jaugeage des Navires , par M.
Bellery , de l'Académie des Sciences d'Amiens , &
Ingénieur-Hydraulique de Mgr. Comte d'Artois.
Brochure de 80 pages. A Paris , chez Barrois aîné,
Lib. quai des Auguftins.
L'Académie des Sciences donne la préférence à
la Méthode de M. Bellery , fur celles ufitées juſqu'aujourd'hui.
Histoire de Miss Indiana Dauty , traduite de
l'Anglois par M. de L***. G***. ; 2 Volumes
in-80. AParis , chez Lagrange , Lib. rue S. Honoré
, vis-à- vis le Lycée.
Il n'avoit paru qu'un ſeul Volume de ce Roman ,
qui n'étoit pas complet.
Traité du Reverſi , par M. ***. Brochure de
31 pages. A Paris , chez Reyez , Libr. quai des
Auguftins.
DE FRANCE.
141
Les Délices de la Religion , ou le pouvoir de
l'Evangile pour nous rendre heureux ; par M.
l'Abbé Lamourette , Docteur en Théologie , de
l'Académie Royale des Belles-Lettres d'Arras . A
Paris , chez Mérigot jeune , Lib . quai des Auguf.
tins. In - 12. Prix , relic, 2 liv. 10 f.
Cet Ouvrage eſt digne de ſon Auteur , connu
déjà par d'autres Productions eſtimables. :
Mémoire adreſſé à un Prélat du Clergé de France,
Membre de l'Affemblée générale de 1788 ; par
un ami de l'ordre public. In - 8 ° . de 144 pages.
A Paris chez Cuſſac , Libr . au Palais-Royal , galerie
de Richelieu , Nos. 7 & 8 .
Oraiſon Funèbre de Très-Haute, Très- Puiflante,
Très-Excellente Princeſſe Louiſe- Marie de France,
Religicuſe Carmelite , ſous le nom de Thérèſe de
Saint-Augustin ; prononcée dans l'Egliſe des Carmelites
de la rue de Grenelle , le 15 Avril 1788,
par M. François , Prêtre de la Miſſion. I Partie
in-8°. brochée , 30 f. A Paris , chez Mérigot le
jeune , Lib. quai des Auguſtins,
Observations fur l'Opinion de M. l'Abbé Bergier
, touchant la future Converſion des Juifs ; par
l'Auteur de la Lettre ſur la proximité de la fin du
Monde. A Paris , chez Delalain le jeune , Libr.
rue St. Jacques , Nº . 13 .
Etrennes de la Mariée , ou Tribut de reconnoiſſance
, dédiées aux pères & mères qui ſont
amis de leurs enfans , coinpoſées de vers pour le
jour de l'An , & Bouquets pour les Fêtes de famille
& de ſociété. Prix , 12 f.; & franc de port
par la Pofte , 18 f. A Paris , chez Leſelapart , Lib .
deMonfieur, Frère du Roi, rue du Roule, NS . 11
1
MERCURE
f
Introduction à l'Electricité , contenant les notions
exactes du feu élémentaire , avec leur ap-
'plication à nombre de phénomènes de Phytique ,
de Chimie & d Economie animale ; in- 12 . A Paris,
chez Durand neveu , Jombert , Libr. , Moutard ,
Imp-Lib. , rue des Mathurins.
L'Ufure démaſquée , 2 Vol. in-12. Prix , 6 liv.
10 f. reliés . A Paris , chez Morin , Libr. rue St.
Jacques.
Nouvelles Hiftoires & Paraboles , par l'Auteur
du Catéchiſme pratique , nouvelle édition , in- 12 .
Prix, 36 f. rehe . A Paris , chez Onfroy , Libr. ,
rue S. Victor.
Nous avons annoncé dans ſa nouveauté cet
Ouvrage édiffant.
Obfervations fur le Tétanos , ſes différences
ſes cauſes , ſes ſymptômes , avec les traitemens de
cette maladie , & les moyens de la prévenir ; pré-
'cédées d'un Difcours ſur les moyens de perfectionner
la Médecine pratique ſous la Zone Torride
; ſuivies d'Obſervations ſur la ſanté des femmes
enceintes , leurs maladies , &c.; terminées
par le rapprochement des vices & des abus des
Hôpitaux d'entre les Tropiques , & les moyens
d'y remédier ; par M. Dazile , pour ſervir de
développement & de ſuite à ce que cet Auteur a
écrit du Tétanos dans ſes Ouvrages ſur les Maladies
des Nègres , & fur les Maladies des climats
chauds ; in - 8 °. Prix , sliv. br. A Paris ,
chez Planche , Libr. , rue Neuve de Richelieu ;
Croulebois , rue des Mathurins; & chez les principaux
Libraires des grandes villes du Royaume.
,
Le Jardin Anglois , ou Variétés tant originales
que traduites par feu M. Le Tourneur , & pré
DE FRANCE. 143
cédés d'une Notice ſur ſa vie & fur ſes Ouvrages,
avec fon Portrait , d'après nature , par M.
Pujos. 2 Vol. in- 89 . Prix , 7 liv . 4 f. br. A Paris ,
chez Leroy , Libr. rue St. Jacques , vis- à-vis celle
de la Parcheminerie .
Le nom de M. Le Tourneur est un préjugé
favorable pour ce Recueil .
Mémoire qui a remporté le Prix , au jugement
de la Faculté de Paris , le 29 Décembre 1785 ,
fur la Question proposée en ces termes ; » Décrire
ככ I'ltère des nouveaux nés, &diftinguer les cir-
>> confiances où cette Ictère exige les fecours de
>> l'Art , & celles où il faut tout attendre de la
..>> Nature « ; par M. Baumes , Docteur en Médecine
, de la Faculté de Montpellier , Agrégé
au College des Médecins de Nifmes , Médecin
de l'Hofpice de charité de la même ville , Aſſocié
Regnicole de la Société Royale de Médecine de
Paris , Aflocié national du Cercle des Philadelphes
du Cap-François , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences , Belles- Lettres & Arts
de Dijon , & de la Société Royale de Montpellier.
A Paris , chez Théophile Barrois , Lib . quai
des Auguftins ; & à Montpellier , chez Bafcon ,
Lib, & chez les principaux Libraires des Provinces.
Coup - d'oeil rapide , ou Notice hiſtorique ſur
les Aflemblées des Etats-Généraux du Royaume ,
depuis l'établiſſement de la Monarchie , &c. &c .
Brochure in-88. de 152 pages. A Amſterdam ; &
à Paris , chez Lagrange , Lib . rue S. Honoré , visà-
vis le Palais-Royal,
12 Menuets pour le Clavecin eu le Forté-piano
del Signor Clementi. Prix , 3 liv. 12 f. port franc .
AParis , chez M. Vidal , aux Soirées Eſpagnoles ,
Magaſin de Muſique , rue de Richelieu , No. 99.
144
MERCURE DE FRANCE.
6. Duos nouveaux pour deux Violons , par M.
Prol , Muficien de la Comédie Françoiſe , OEuv.
4e. Prix , 6 liv. 2e. ſuite. A Paris , chez l'Auteur,
rue, du Théatre François , vis-à-vis la Comédie ;
s'adreffer au Portier , & à la Comédie même pendant
le Spectacle.
L'Auteur prévient d'arranger parfuites les Duos
déjà connus pour les Commençans , à l'uſage des
Penſions & des Colleges ; & qu'il portera ces
Suites au nombre de ſix , chacune 6 liv.; avec la
Baffe pour les exécuter en trio , 7 liv. 4 fous. On
trouve dans ces Suites , qui ſont d'une difficulté
graduelle , beaucoup de morceaux nouveaux.
3 Sonates pour le Clavecin avec Violon , par
M. Lemoine de Limay , Organiſte du Couvent
des Petits - Auguſtins de la Reine Marguerite , &
Maître de Clavecin. Prix, 7 liv. 4 f. A Paris, chez
l'Auteur , rue & porte S. Jacques , Nº. 122. S'adreffer
au Portier ; de Roullede , rue S. Honoré ,
entre celle dcs Poulies & l'Oratoire ; & M. Fleury,
Luthier , rue des Boucheries .
TABLE.
EPITRE. 97 Recherches. 133
Charade, Enig. & Log .
Hiftoire du P. Nicolos.
to Nouvelles .
104 Clara.
136
137
Fragmens de Lettres. 124 Annonces & Notices. 149
APPROBATION.
J'At lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 18
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſfie
en empêcher l'impreſſion. AParis , le 17 Octobre
1788 SÉLIS,
1
:
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES
-
POLOGNE.
De Varsovie , le 18 Septembre 1783 ... ,
62
Tout le prépare dans ce toyaume a
une grande Confédération; le nombre des
Patriotes augmente chaque jour : les uns
fourniffent des troupes , & d'autres de
l'argent. Pour ſe former une idée del'eſprit
qui domine actuellement dans la République
, nous citerons le paſſage ſuivant
du diſcours que le vieuxGénéral Comte
de Branicky a prononcé à l'élection des
Nonces : << O ! mes frères , s'écria- t- il ,
›› s'il coule encore quelques gouttes de
>> véritable ſang Polonois & Patriote
>> dans vos veines , aidez- moi à recon-
» quérir notre liberté perdue. Voici mon
» épée , mon bras , ma poitrine ; il eſt
>> plus glorieux de mourir les armes à
la main , que de ſe mettre au foleil ,
No. 42. 19 Octobre 1788 . c
: ( 98 )
>> comme une femine ou un vieillard , &
>> d'attendre que nos ennemis nous écra-
>> ſent impunément. Le génie de nos
>> pères jette ſur nous des regards de
>> colère , & paroît rougir de voir tant de
" fils & de petit- fils dégénérés . Que
>> quiconque a eſpérance de devenir
>> Nonce , s'arme de courage & de
> ſageſſe : plus le danger eft grand , plus
» l'intrépidité qui le brave , eft glo-
>> rieufe.
Voici encore un paſſage du diſcours
que le Comte Rzewusky adreſſa au Roi ,
à l'occaſion de ſa nomination au petit
Généralat de la République : « Je ſuis
>> Général , & c'eſt à vous , Sire , que je
>> le dois; mais fi pour être Général ,
>> mon Prince me défend d'être le pro-
>> testeur de ma Patrie , je renonce à
>> cette dignité. Jamais on ne me verra
>>> abandonner la vertu d'un Républicain ,
>>>pour m'infcrire au nombre de vos
>> Cliens. Oui , Sire , j'ai le courage de
>> vous dire , que ſi mes Concitoyens le
>> demandent , je me mettrai à leur tête
>> pour venger leur cauſe qui eſt la
>>> mienne; le ſuffrage des Polonois me
>>>tiendra lieu des emplois que l'on mô-
>>> teroit. Nous ſommes au bord de l'a-
>> byme ; notre ruine eſt inévitable :
>> encore un pas de plus,& nous perdrons
( 99 )
» juſqu'au nom de liberté. N'y a-t-il plus
>> de Citoyen qui prenne la défenſe de
la cauſe commune , & qui venge la
>> patrie ? Est- ce que l'amour pour le bien
>> public eſt étouffé dans nos coeurs ? Les
" George Luborysky , les Gorga , les
» Olesniko , les Zamoysky , ces hommes
fi célèbres dans nos annales , ne trou-
>> veroient-ils perſonne digne de les
> imiter ?
Le bruit s'est répandu que le Pacha d'Agiska
, à la tête de 20 mille Ottomans &
d'autant de Tatars , avoit attaqué les Ruſſes
dans le Cuban , & les avoit forcés de repaſſer
le fleuve de ce nom, après avoir
perdu beaucoup d'hommes , & une partie
de leur artillerie & de leur bagage. Quoique
cette nouvelle ait été ſemée à Conftantinople
avec une apparence de certitude
, elle manque de tous les caractères
d'authenticité , de dates , de détails ,&c.
SUÈDE :
DeStockholm , le 22 Septembre.
Les préparatifs militaires continuent ici
&dans les provinces. Un bataillon des
Gardes ſe rend en Scanie ; le régimentde
Jemtlande retourne du côtéde la Norwége ;
d'autres régimens , tant Infanterie que Ca-
:
eig
( 100 )
valetie , font en marche pour la Scanie &
pour les frontières de Norwége.
On équipe , à Gothenbourg , pluſieurs
bâtimens de commerce , pour renforcer
l'eſcadre qu'on arme dans ce port. Les
villes de Nykoping , Norkoping & Calmar
ſur la Baltique , ſe mettent en état de
défenſe. Malgré ces diſpoſitions multipliées
, l'eſpoir de conſerver la paix avec
le Danemarckſe ſoutient toujours ; deux
Cours de l'Europe travaillent à ce but; &,
ſelon le bruit public , la Reine de Suède
y a concouru par une démarche auprès
de fon frère le Roi de Danemarck , à qui
Elle a repréſenté la douleur qu'Elle refſentoit
des approches d'une guerre entre
deux Couronnes liées par le ſang & par
une paix d'un demi-fiècle. Ce qui fortifie
encore les idées de réconciliation , même
avec la Ruſſie , c'eſt l'ordre du Roi, donné
le 14 de ce mois , qui ſuſpend juſqu'à
nouvel ordre , la vente des priſes faites fur
les Ruffes . Celle des priſes ſuédoiſes a été
également ſuſpendue par la Cour de Péerſbourg.
t Le Duc d'Ostrogothie a quitté Louiſa
le 28 août , & eft attendu ici d'un jour
à l'autre. L'armée du Roi , en Finlande ,
eft encore poſtée ſur les deux rives du
fleuve Kymène ; mais la grande partie
borde notre frontière. Ce fleuve Kymène
1
( 101 )
fe partage , à fon embouchure dans le
golfe , en cinq branches ou rivières ; fur
la première , qui fait notre frontière , ſe
trouve Abborfors ; fur la feconde , le défilé
de Pyttis ; ſur la troiſième , Sutticla ;
ſur la quatrième , Kymenegorod; la cinquième
s'étend vers Fridéricsham : ici le
paſſage eſt le plus difficile. Le Corps
d'Artillerie eſt près de Forfby.-LeDuc
de Sudermanie fait actuellement une tournée
fur la frontière. Au commencement
du mois , il y a eu quelques eſcarmouches
avec les ennemis ; le 1er., entr'autres , ils
tentèrent une attaque infructueuse for
notre poſte de Hogfors , près de Fridéricsham.
Le Major Platen , Commandant
du poſte , les repouſſa. Eux-mêmes ,
dans une longue relation , ont avoué le
peu de ſuccès de cette tentative , à laquelle
le Grand-Duc de Ruffie fut préſent .
Il s'y comporta avec le ſang-froid de la
véritable bravoure .
Le Baron de Nolcken , ci -devant notre
Envoyé à Pétersbourg , eft arrivé en cette
capitale.
ALLEMAGNE.
De Hambourg ,
le 2 Octobre.
M. de Borck , Commiſſaire- général &
Miniftre du Roi de Pruffe , eſt arrivé , le
iij
( 102 )
1
26 du mois dernier , en cette ville , d'où
il va ſe rendre à Copenhague , & enſuite
à Stockholm . On le croit chargé de négocier
, conjointement avec M. Elliot , Miniſtre
d'Angleterre auprès du Roi de Danemarck
, & qui ſe trouve actuellement à
Stockholm , le rétabliſſement de la paix
dans le Nord.
L'armement Danois de cette année ,
confifte en 53 navires de guerre , dont 2
de 74 canons , I de 70,5 de 60, 2 de
50 , 2 de 44 , I de 42 , 3 de 36 , & le
refte de moindres frégates , chaloupes
bombardières, prames , batteries flottantes ,
&c. Outre ce nombre , il ſe trouve , en
Norwége , 8 galères , 1 frégate & 12 chaloupes
pour la navigation des côtes.
De Vienne , le 29 Septembre.
Lebruit d'une action ſanglante entre les
deux armées dans leBannat , propagé dans
toute l'Europe, & adopté avec une étrange
crédulité , étoit, ainſi que nous le dîmes
il y a huit jours , chimérique dans toutes
ſes circonstances. La fauſſe attaque tentée,
le 14, par les Ottomans fur notre Corps
de réſerve , &dans laquelle les Généraux-
Majors de Pallavicini & Baron de Hutten
ont été bleffés (le premier dangereufemeat
) , n'a été ſuivie d'aucun combat ul
(103 )
térieur ; mais elle a eu pour l'ennemi les
avantages d'une victoire ; car , de ce moment
, nous avons été forcés de leur abandonner
toute la partie montagneuſe du
Bannat. Le Grand - Viſir ayant établi à
Méhadie fon quartier général , a ordonné
au Séraskier qui l'accompagne , d'avancer
à droite dans les montagnes , de
faire des diverſions ſans s'engager dans
une bataille , tandis que lui-même avanceroit
avec ſon armée ſur la rive gauche
du Danube. Ce plan a réuſſi dans toutes
ſes parties : les Ottomans ſe trouvent
maîtres des gorges , défilés , vallées , nous
ont pouffé dans la plaine , ont occupé nos
poſtes , & , le 19 , ils n'étoient plus qu'à
quelques lieues de Werſchez , d'où le
Général de Brechainville s'eſt replié fur
Denta. Ces différentes & triſtes nouvelles
ont été confirmées avant hier , 27 , par
le Supplément officiel dont voici la ſubſtance
:
Quartier général près d'Illowa , le 20 Septembre.
Lorſque nos troupes eurent abandonné Méhadie
&ſe furent replices fur Feniſch , on fit d'abord
lesdifpofitions néceſſaires pour empêcher l'ennemi
de pénétrer davantage par l'Almaſch , dans le plat
pays. On détacha en conféquence un corps fous
les ordres du Général Comte de Brechainville , aux
montagnes entre Saska & Moldava. Par cette
poſition , on parvint à rendre très-difficile le
paſſage des bâtimens ennemis ſur le Danube. La
e iv
( 104 )
grande armée dirigea erſuite ſa marche par les
montagnes de Kararhowa , vers Carenfebes , où
elle arriva le 31 août. Ce mouvement arrêra la
retraite du corps ſous les ordres du Général de
Wartensleben.Le 3 ſeptembre , l'armée avança de
Carenfebes vers Slatina , & joignit le lendemain
le corps de Wartensleben , qui s'étoit replié fur
Armenesch. On apprit alors que le Grand-Viſir
&le Séraskier étoient entre Schuppaneck & Mehadie,
& qu'ils ſe diſpoſoient à ſe porter plus
avant. Le 10 , l'ennemi ſemitenmarche,&établit
fon camp fur les montagnes , en face du nôtre ;
cous ne pûmes l'attaquer à cauſe des défilés étroits ,
&des montagnes eſcarpées. Le 14 , un corps
conſidérable de Janniſſaires & de Spahis , tâcha
de tourner notre aile droite , & de nous attaquer
en dos; mais il fut repouflé aved perte. Depuis
ce temps , l'ennemi ceſſa ſes entrepriſes ; mais le
feu de fes batteries nous incommoda beaucoup , &
nous obligea à la retraite. Le 15 , on apprit , par
le rapport du Général de Brechainville , que fes
poftes avancés ſous les ordres du Major -Général
d'Afpremont & du Major Oreilly , avoient , par
un mal-entendu, abandonné la montagne d'Alibey
&le poſte de Moldava , & que cette circonftance
avoit forcé ce Général de quitter ſa pofition
près de Mariaſchnee , d'évacuer les montagnes
de l'Almaſch, &de ſe retirer à Weiskirchen.
Quoique cet événement fût inatrendu , on conſerva
cependant l'efpérarce de rétablir les chofes
fur le premier pied; mais cet eſpoir fut vain:
on apprit bientôt après que le corps d'armée
poſté à Weiskirchen , s'étoit replié fur Werfchen ,
afin de conferver , par ce mouvement, fa commurication
avec fes détachemens . Comme l'entrée
dans le plat pays ſe trouve ouverte du côté des
ciontagnes & du côté du Danube , & que l'enremi
( 105 )
?
s'eſt avancé juſqu'à Moldava, on s'eſt vu obligé
de retirer l'armée de la vallée de Carenfeles , de
la porter dans la plaine ,& de lever ainſi le camp
près d'Illowa.
Corps combiné près de Choczim , le 19 Septembre.
Lagarniſon de cette place ayant offert d'entrer
encapitulation pour rendre la fortereſſe , le Prince
de Cobourg & leCCoomte de Soltikof y ont confenti
aujourd'hui : la trève accordée expirera le
2) de ce mois. La garniſon a fourni ſept Officiers
comme ôtages , pour preuve de la ſincérité de
ſa demande.
Le camp d'Illowa , aujourd'hui abandonné,
ſe trouvoit , à ce qu'on diſoit ici ,
'très-bien fortifié , & même inexpugnable .
On s'attend maintenant à apprendre , au
premier jour, la priſe de Weiskirchen &
de Vipalenka , ce qui laiſſeroit Panclova
preſque fans reſſources. C'eſt ſans doute
une bien étrange leçon à tous les Difcoureurs
téméraires , que de voir ainſi la
ſcience , la tactique , tous les efforts de l'art
fi célébrés par les Modernes , échouer,
malgré la bravoure dont ils font foutenus .
contredes troupes qu'on nous repréſentoit
comme un amas de barbares fans diſcipline,
& que le génie de l'art , ni l'appareil
d'une immenfe Artillerie , n'ont pu empêcher
de pénétrer juſqu'au coeur d'une
de nos Provinces , même fortifiée par la
nature.
Notre perte en vivres & fourrages , à
ev
( 106 )
Méhadie , monte à 20,000 rations de pain,
2,000 quintaux de farine , 650 boiſſeaux
d'avoine, 700 quintaux de foin , & mille
quintaux de fel à Kornia. Les 2 bataillons
deGrenadiers de la Tour & d'Auerfperg
ont tant de malades , qu'il a fallu les réunir
en un ſeul bataillon .
On continue avec activité les préparatifs
de défenſe , devenus fi néceſſaires , à Témeſwar
, Arad , & dans d'autres places qui
pourront recevoir garnifon. On a aufli
armé une partie des payſans : vu la quantité
de nos malades , on ne compte pas
plus de 46,000 combattans valides dans
l'armée de l'Empereur.
Le bruit ſe répand que l'on retirera
de la Bohême toutes les troupes qui y
font encore , & qu'on les remplacera par
30,000 hommes de troupes auxiliaires ,
fi l'on en trouve. On parle auffi de
mettre inceſſamment en circulation , pour
25 millions de florins de billets de banque .
-
DeFrancfortfurle Mein, le 7 Octobre.
La
:
revue générale du camp Saxon ,
affemblé près de Dreſde , a eu lieu le 15
de feptembre : les régimens qui le formoient
, font revenus , le 22 , dans leurs
quartiers reſpectifs de cantonnement.
Dans la nuit du 25 au 26 de ce mois ,
( 107 )
le Prince-Evêque de Fulde, de la mafion
des Barons de Bibra , eſt mort à Fulde .
dans fa 78°. année.
: Des lettres de Monténégro , du 4 de
ce mois , contrediſent la nouvelle de la
défaite & de la capture du brave Major
Vukaffowich ; elles portentque, le 10 aoûr,
cetOfficier fut attaqué àMonténégro par
le Pacha de Scutari, & que celui-ci a été
obligé de ſe ſauver avec une perte de plus
de 500 hommes. Le Pacha promet 30
bourſes à celui qui lui livrera ce Major
vif ou mort ; & le Major promet 15,000
ducats à celui qui lui apportera la tête de
Mamhud.
On écrit de Munich , que le nouveau
plan pour les troupes de l'Ele&eur s'exécute
fucceſſivement. On lève un régiment
de Cavalerie , qui ſera compoſé de 600
hommes ; en général, tous les régimens
de Cavalerie feront portés à ce nombre
d'hommes , &le Corps des Chaſſeurs ſera
augmenté de 2 compagnies.
M. Gerhardt , Conſeiller-privé des Finances
au département des Mines du
Roi de Pruſſe , a publié récemment un
ouvrage intéreſſant , intitulé Effai fur
l'Art des Anciens , de joindre par la fufion
deux espèces de verre pour la gravure en
relief. Les expériences nombreuſes de cet
habile Minéralogiſte , méritent l'attention
evj
( 108 )
des Savans. Voici un extrait ficcinct de fon
ouvrage :
« Parmi les reftes précieux de l'art des Anciens ,
en ouvrages de relief bien conſervés , ſe trouve
le vaſe d'Onyx , qui , de la maiſon des Princes
Barberini à Rome , a paſſé au Muſée Britannique.
D'après le témoignage de tous les connoiſſeurs , &
nommémentdu célèbre inckelmann , cette pièce
admirable eft travaillée dans le ſtyle qui déſigne
le beau ſiècle des Phydias , & d'autres grands
Artiſtes , où l'art en preſque tous les genres pa-
▲roiſſoit avoir atteint le plus haut degré de perfection
. L'hiſtoire repréſentée ſur ce vaſe , prouve
d'une manière très-probable qu'il eſt l'ouvrage
d'un Artiſte grec , qui voulut flatter l'ambition
Alexandre-le-grand , fur fa prétendue origine
divine. Les figures principales repréſententOlympie,
& le Roi Philippe , fon époux , dans le moment
cù ce Prince allant ſe jeter dans ſes bras , fut
épouvanté par un ferpent qui fortit du ſein de
fon épouſe , au point qu'il laiſſa tomber fon manreau
, pendant que Jupiter, caché derrière un
arbre , fait éclater une joie maligne. Winckelmann
a cru que ce vaſe étoit un Onyxs mais le Chevalier
Hamilton , célèbre par ſes recherches ſur
les antiquités & fur l'hiſtoire naturelle , a trouvé ,
en l'examinant avec la plus grande attention ,
qu'il étoit de verre, que le verre noir lui ſervoit
de fond , & que le verre blanc de lait , travaillé
en boſſe , étoit pofé deſſus. - Lorſque le Chevalier
Hamilton , dit M. Gerhardt, étoit à Berlin ,
y a quelques années, j'eus le plaifir de bien
examiner ce vafe remarquable , &je reconnus
que ce Miniftre Anglois a parfaitement indiqué
le matière dont il est compoſé; car cette matière
noire de ce vaſe a plus de transparence que
Onyx de cette eſpèce , & on y voit ce clair
( 109 ) 2
vitreux , jaunâtre , propre aux verres compofés
de baſalte& de lave. La forme , la conſtruction
du vaſe , prouvent même ſuffisamment qu'il n'eſt
point d'Onyx ; il reſſemble à une bouteille d'eau
commune, & ronde , à cul plein & uai , du
diamètre de 8 à 10 pouces , & dont le goulot
étroit&cylindrique s'élargit vers l'extrémité; les
figures en boſſe ſont pratiquées tout autour de
ce vafe , & taillées dans une ſeule couche ; or
comme l'on fait que l'Onyx a des couches parallèles
, il eſt impoffible d'en faire un vaſe de
cette forme avec des figures en relief qui l'ertourent
, & qui font taillées comme celles fur
le vaſe en queſtion. - L'art de joindre des verres
de diverſes couleurs , eſt d'autant plus important
pour l'Actiſte , que les Onyx , qui pourroient
fervir à faire de grandes pièces dans ce genre ,
font très- rares . Je me fuis occupé depuis quel
que temps de ce travail ; j'en communique ici
Des réſultats , qui ſont , à la vérité , imparfaits , mais
qui exciteront peut- être d'autres Savans à porter
ce travail plus loin , & d'y parvenir à la perfetion.
»
( La fuite au Fournalprochain. )
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 7. Octobre.
La ſemaine dernière , S. M. a fait expédier
à M. Walpole , fon Miniſtre à
Lisbonne , ſes condoléances à la Reine de
Portugal, qui,le 11 du mois dernier , a
perdu fon fils aîné le Prince de Bréfil. Cer
hértier de la Monarchie eft mort de la
petre vérole , dans fa 178.annse , &
( 110 )
emporte les regrets univerſels. Il avoit
époulé ſa tante , la plus jeune ſoeur de la
Reine , dont il n'a point eu d'enfans. Le
Prince ſon frère , Jean-Marie-Jofeph-Louis,
marié à une Infante d'Eſpagne , devient
par cette mort héritier préſomptif de la
Couronne.
On a recu pluſieurs dépêches de l'Amiral
Elliot , qui commande la ſtation de
Terre-Neuve. Par ces lettres, du 4ſeptembre
, on apprend que la plupart des vaifſeaux
employés à la pêche , avoient quitté
cette ifle , & que l'Amiral ne mettroit à la
voile que vers le milieu d'o&obre , pour
revenir en Angleterre.
Le Contre-Amiral Edmund Affleck a
ſuccédé au Lord Hood, comme Amiral du
port à Portsmouth , & il a arboré fon pa
villon fur le Barfleur de 98 canons .
On parle de nouveau d'envoyer incefſammentdans
l'Inde une eſcadre d'un vaif.
ſean de ligne & de quatre groſſes frégates,
fous les ordres du Chevalier John Jarvis ,
qui arborera fon pavillon fur le Crown de
64 canons , actuellement en réparation .
Les frégates & corvettes qu'on équipe
à Chatham & dans la Tamiſe , ont ordre
de ſe rendre à Portsmouth , où elles prendront
à bord des troupes de marine , &
les autres chofes qui leur font néceffaires .
L'Atalante de 14 canons, a été miſe en
( 1)
:
commiſſion àWolwich , & le commandement
en a été donné au Capitaine Maurice
Delgarno. Une Compagnie d'Artillerie ,
deſtinée pour les ifles , doit s'embarquer
au même port. On annonce auſſi la prochaine
expédition de deux frégates dans
les mers du Nord , pour la prote&ion de
notre commerce .
er
L'état oficiel de l'ordinaire de la Marine
au 1. de ce mois , & envoyé au Bureau
de l'Amirauté , préſente 129 vaiſſeaux de
ligne , 12de 50 can. , 100 frégates , & 45
corvettes ou cutters. Durant le mois dernier
, cet état des vaifſeaux en ordinaire
s'eſt accru du Royal-George de 110 can. ,
lancé le 15 ſeptembre à Chatham , & du
Powerful de 74 , retiré de commiſſion à
Plymouth .
Par letableau comparatif, publié chaque
ſemaine , de l'état du revenu public , on
voit avec étonnement quedans la dernière
ſemaine de ſeptembre , les Douanes , l'Excife
, le Timbre , &c. ont rendu 253,247
liv. ſterl. , tandis que leur produit, l'année
dernière , durant la même ſemaine , ne
s'éleva qu'à 154,038 liv. fterl. , ce qui fait
unedifférence en plus , pour cette année,
de 99,208 liv. ſterl. Les ſernaines & les
mois précédens ont offert une proportion
d'accroiffement non moins frappante .
Il exiſte actuellement , à ce que préten
( 12 ) :
dent quelques papiers publics , une négociation
entre notre Cour & celle de Turin
, dont on ignore encore la nature. On
la ſuppoſe importante , d'après les diffé-
-rentes conférences qui ont eu lieu entre
les Miniſtres de S. M. & l'Ambaſſadeur du
Roi de Sardaigne .
Quelques Matelots Anglois , à ce que
raconte un ouvrage périodique , ſe trouvant
dans le port d'Alexandrie en Egypte,
formèrent le deſſein de baie un verre
d'eau-de-vie au haut de la colonne de
Pompée , qui fert de marque aux Naviga
teurs du Levant , de même que la roche ,
beaucoup moins élevée , & appelée Eddyſtone
, en Angleterre , fert de marque
fur la côte du Devonshire. On met la
chaloupe à l'eau , & , munis des agrès néceffaires
, on pouſſe à terre. Arrivés fur
les lieux , on imagina vainement pluſieurs
expédiens , & l'on commençoit à defefpérer
du ſuccès , lorſque le Matelot qui
avoit ouvert la propofition , diſparoît , &
au bout de quelque temps rapporte un
cerf- volant , à l'aide duquel on élève une
corde au haut de la colonne. Une fois la
corde paffée , il fut aifé d'y monter un
grèlin. En un inſtant on biſla undes Matelots
, qui , arrivé en haut, fe fit envoyer
tous les agrès néceffaires , tellement qu'en
moins d'une heure on établi une paire
( 113 )
de haubans , au moyen deſquels toute la
compagnie alla établir ſa taverne fur le
fommet du chapiteau de ce majestueux
monument. Onjinagine quel triomphe ce
fut pour eux de boire raſade au milieu des
acclamations d'un peuple immenfe , rafſemblé
pour voir ce qu'il appeloit un miracle
, puiſque jamais aucun mortel n'avoit
ofé eſcalader cet immenfe édifice qui
domine les bâtimens les plus élevés , & qui
s'élève lui-même de 40 à 50verges. Cette
fingulière expédition arriva il y a environ
10 ans ; & les Turcs d'Alexandrie ont encore
aujourd'hui un proverbe, qui parie de
cette efcalade comme diune des plus
grandes folies humaines. :
« Il y a quelques années , diſent nos papiers ,
que la difficulté de ſe procurer des ſujets convenables
pour les diffections anatomiques , étoit fi
grande, que les Profeſſeurs donnoient beaucoup
d'argent , afin d'affurer à leurs élèves ce genre
d'inſtruction fi utile à l'humanité. Dans cette vue ,
un habile Chirurgien propoſa à un homme fort
indigent , mais de la taille extraordinaire & bien
proportionné , de près de 6 pieds 4 pouces de
haut, de lui faire une penſion de ro liv. derlings
ſa vie durant , pourvu qu'il s'engageât à lui vendre
ſon corps après fon décès. Une autre condition
fut, que chaque jour, tant qu'il vivroit, il ſe promèneroit
,à une heure convenue , fous les arcades de
GoventGarden , où le Chirurgien demeuroit ; en
cas d'indiſpoſition , il devoit donner ſigne de
vie par une note écrite. La propoſition fut acceptée,
& la penſion aſſurée en conféquence à
( 114 )
lafatisfactiondudonataire. Pendant pluſieurs années
lesdeux parties remplirent leurs engagemens ; mais
le Chirurgien étant mort le premier , &la penſion
étant aſſurée ſur ſon bien , il a légué le corpsde
fon penſionnaire à un Profeſſeur de ſes amis.
L'homme vit encore , &ſepromène tous les jours
àCovent-Garden , ordinairement vêtu d'un habit
noir & d'une grande perruque..
Apeine la Ducheſſe de Kinſtona-t-elle
eu fermé les yeux , qu'on s'eſt hâté de
rédiger & de publier les mémoires de ſa
vie. Elle a été affez remplie de fingularités&
d'événemens très-variés , pour fermerun
Recueil plus piquant encore qu'authentique.
Nous en extrairons inceſſammentquelques
morceaux ; & en attendant ,
voici une anecdote aſſez plaiſante , dont
en a renouvelé le ſouvenir. Avant que la
Ducheſſe de Kinſton épousât le Seigneur
qui lui donna ce titre , elle poſſédoit déja
quarante mille livres ſterl. acquiſes d'une
manière agréable : le Duc , aussi amateur
dujeu que des charmes deMlle. Chudleigh,
fecrettement Comteſſe de Bristol , aimoit
beaucoup à faire ſa partie , &, en joueur
galant, il ne fe faiſoit jamais payer , tandis
qu'il acquittoit exactement ce qu'il perdoit.
Il ne fallut pas beaucoup de temps
à la Comteffe pour gagner la fomme confidérable
dont nous venons de parler. Le
Due ne manquoit jamais de dire que ſa
femme lui avoit apporté une belle fortune,
( 115 )
&perſonne ne l'en croyoit , quoique la
choſe fût très- réelle . "
FRANCE.
De Versailles , le 12 Octobre .
Le 20 du mois dernier , l'Abbé de la
Tour , nommé par le Roi à l'Evêché de
Moulins , l'Abbé de Meſſey à celui de Valence
, & l'Abbé d'Eſponchès à celui de
Perpignan , ont eu l'honneur de faire leurs
remerciemens à Sa Majeſté & à la Famille
Royale.
Le fieurBlina eu l'honneurde préſenter
à Sa Majeſté la 17ª. Livraiſon des Portraits
des grands Hommes , Femmes illuftres &
Sujets mémorables de France , gravés &
imprimés en couleur, dédiée au Roi ( 1 ) .
De Paris , le 15 dobre.
Edit du Roi , du mois de janvier 1788 ,
& regiſtré en la Cour des Aides, le 24
(1 ) Cette livraiſon , qui contient les Portraits de
Henri II , Duc de Montmorency , & de François-
Henri de Montmorency , Duc de Luxembourg ,
ainſi que deux tableaux hiſtoriques , relatifs à chacun
de ces Perſonnages , ſe trouve , comme les
précédentes , chezl'Auteur ,p'ace Maubert , nº. 17 ,
vis-à-vis la rue des Trois-Portes.
( 116)
1
ſeptembre 1788 , portant fuppreffion de
diverſes Charges de la Maiſon de la Reine.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 28
ſeptembre 1788 , qui caffe & annulle celui
duParlement de Paris , du 24 du même
mois, enſemble ladénonciation&la plainte
de M. le Procureur-général.
Le Roi étant informé que les Officiers de fon
Parlement de Paris ont rendu , le 24 du préſent
mois , Chambres aſſemblées , un arrêt par lequel ,
en recevant le Procureur-général plaignant de
différens faits énoncés auxdites Chambres affemblées
, circonftances & dépendances , il lui a été
donné acte de ſa plainte , & permis de faire informer
deſdits faits , pour , l'information faite &
Fapportée, être ordonné ce qu'il appartiendroit :
Sa Majefté doit arrêter dans ſon principe une
pareille procédure , comme contraire au refpect
qui lui eſt dû , & tendante à introduire des recherches
& des diſcuſſions fur des actes éma és
de fes ordres. A quoi voulant pourvoir , &c.
Autre , du 4 o&obre 1788 , concernant
les opérations du département des Tailles ,
pour l'année prochaine, 1789.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , da 30 feptembre
1788 , qui règle provifoirement les formes
de la répartition des Impoſitions par les Municipalités
des villes.
• Suivant pluſieurs lettres de Saint-Domingue,
en date du 27 août dernier , on a efluye dans
cette ifle , le 16 de ce mois , un ouragan furieux
, qui a duré quatre heures , & qui y a
caufé beaucoup de ravages. »
<<Au Mont-Rouis & aux Vafes , maifons
4
( 117 )
cannes , vivres , tout eft renverſé. Dans les mon.
tagnes , le café eſt égrainé , les arbres déracinės ,
&nombre de Nègres écrasés. »..
« A Léogane , deux bâtimens Négriers , qui
étoient dans le cours de leur vente , ont déradé
&difparu. »
« Au Port- au-Prince , le vent étant N. E à E.
N. E. , tous les navires ſe ſont trouvés en dérive
& à la côte. Les Trois- Frères , appartenant à
MM Peaufis , du Havre-de-Grâce , a été perdu
ſans reſſource ; un petit bâtiment de relâche des
Cayes , a coulé bas dans la grande rade. Deux
Nantois & fept Bordelois ont échoué ſans avoir
fouffert . Seize navires américains ſont ſortis de
leur rade , qui eſt plus ouverte , n'ayant ni leſt ,
ni voiles , ni vergues , de forte que 8 font perdus
: on ignore le fort des autres. Le Père-de-
Famille , de Nantes , qui avoit heureuſement fini
la vente de plus de soo Noirs , eſt perdu ainſi
que divers Caboteurs. Les rivières ſe ſont débordées;
les maiſons en ville ont été découvertes
, & quelques-unes jetées has. On eſt dans
les plus vives inquiétudes pour la partie du Sud
&autres quartiers d'en bas. M. de Marbois a pris
des meſures ſages pour ſoulager les malheureux. »
« Le navire l'Abracadabra , du Havre , n'a
rien ſouffert, »,
» Le navire le Triton , auſſi du Havre , eſt
au Port-au-Prince , raſé de tous ſes mâts. »
L'Aimable- Henriette , du même Port , eſt
rentrée à Léogane , ſans autre mal que quelques
voiles endommagées. »
«On fait que le quartier des Cayes a peu
ſouffert de l'ouragan ; mais les pluies y ont caufé
beaucoup de dommage, »
« Il paroît auſſi qu'on s'en eſt peu reſſenti au
(118)
quartier de Jérémie , dans la ville & dans la
rade. "
Suivant d'autres avis , reçus par un navire Dunkerquois
, arrivé auHavre , la Martinique a eſſuyé
le coup de vent le 14 août , & a beaucoup fouffert,
fur-tout dans le quartier de la Baſſe-Pointe ,
qui eſt au vent. ( Courrier Maritime. )
La nuit du 16 au 17 ſeptembre , une
maiſon, ſituée près des portes de la Croix-
Rouſſe, à Lyon , s'eſt écroulée , &, dans fa
chute , a tué ou bleſſé pluſieurs perſonnes.
Les Feuilles de Lyon rendent , en ces
termes , l'hiſtoire de cet accident.
Cette maiſon étoit habitée par 14 locataires
qui formoient cinq ménages ; ſavoir , la femme
Mélin , revendeuſe de fruits , les ſieurs Monin ,
Gautier & Bizard , ouvriers en ſoie , & la veuve
Tignard. Le mardi 16 , on étoit allé avertir un
architecte , qui , par malheur , avoit cru pouvoir
renvoyer ſa viſite au lendemain. L'enfant Monin ,
âgé de 11 ans , le plus jeune des locataires , mais
ſur ce point le plus prévoyant , ne pouvoit fe
réſoudre à coucher ce jour là dans la maiſon. Pour
leraſſurer , ſongrand-père appuie une échelle contre
le mur ſoupçonné , & lui dit qu'avec cet étai il
n'y a plus rien à craindre ; l'enfant ſe couche.
Aonze heures , la veuve Tignard ſe retirant , ne
peut ouvrir ſa porte; le grand-père Monin fait
des effort inutiles pour lui aider à l'ouvrir. Le
mur qui s'affaiſſoit , rendoit cette ouverture impoſſible.
La veuve Tignard , effrayée , ſe décide
à coucher ailleurs ; Monin , que rien n'intimide ,
reſte chez lui & ſe couche. A une heure on
entend un fracas effroyable. Le mur s'écroule
& entraîne avec lui les planchers. Le fils de la
(119)
Mélin , qui couchoit avec l'enfant Monin , s'échappe
par une fenêtre , à l'aide d'une échelle
qu'on lui tend; il invite Monin à le ſuivre. Non ,
lui répond ce bon & honnête enfant , il faut
auparavant que j'aille avertir mon grand-père& ma
grand-mère. Il y court aufli-tôt , & l'infortuné
eſt la victime de ſa pitié filiale ; lorſqu'on a pu
parvenir juſqu'à lui , on l'a trouvé mort dans la
ruelle du lit de fon grand-père & de ſa grandmère
, morts tous les deux.
M. l'Abbé Rozier , qui demeure dans le voiſinage,
fut appelé; on le réveille , il accourt. Sa
préſence d'eſprit , ſon exemple , ſon courage ,
animent&dirigent lezèle de tous ceux qui étoient
préſens. Le ſieur Bizard , ſa femme & un fils
Dumont , arrachés aux décombres , mais grièvement
bleſſés , ſont portés à l'hôpital. De 14 locataires
, trois font morts , trois font bleſſés , &
les huit autres ont eu le bonheur de ſe ſauver ,
mais en chemiſe : tous les locataires de la maiſon
voifine ont été obligés de fuir de même , en
forte que les onze locataires qui exiſtent de la
maiſon écroulée , ont perdu leurs habits , leurs
métiers & tous leurs effets , & trente autres du
voifinage font chaffés de chez eux & réduits à
la dernière indigence. ؟
M. Terray , Intendant de Lyon , & la Société
philantropique, ont donné une ſomme pour ſecourir
ces malheureux; la Commiſſion intermédiaire
de l'aſſemblée provinciale , différentes ſociétés &
pluſieurs citoyens généreux ont ſuivi cet exemple,
M. l'Abbé Rozier a été prié de veiller à l'emploi
de cès ſecours , &c.
er
<< On écrit de Saugues , Diocèse de
Mende , dansle Gévaudan , que , le ror.
du mois dernier , le feu prit au centre de
•
( 120 )
cette ville; un vent impétueux , qui ſouffloit
ce jour-là , propagea les flammes ,&
nuifit à tous les ſecours qu'on apporta ,
de tous côtés , pour les éteindre : dans
l'eſpace de trois heures , 104 maiſons furent
réduites en cendres ; effets , papiers ,
meubles , linges , proviſions de bouche ,
tout fut confumé ; plus de 120 familles
ſe ſont vues , en un inſtant , ſans aſyle ,
fans pain & ſans vêtemens ; trois Eglifes ,
l'Hôtel-de-ville , les priſons , l'école publique
, le prefbytère , l'hôpital même ont
été entièrement conſumés : aucun des
effets de cette dernière maiſon n'apu être
garanti ; meubles , couvertures , matelas ,
bled, tout a péri . Les ames charitables qui
voudront bien accorder quelques ſecours
aux malheureux incendies , ſont priées de
les faire remettre au ſieur Belurgey ,
Notaire , à Paris , rue Coq-Héron ; &, en
province , à l'Evêque de Mende , & au
Curé de Saugues. >>
A la demande d'un Anonyme , M.
Flandrin , Directeur-Adjoint de l'Ecole
Vétérinaire , nous a adreſſé une Inftru&ion
que nous croyons utile de publier , ſur le
traitement des piqûres faites aux animaux
domeſtiques par des efſaims d'abeilles.
Cet accident n'eſt pas rare dans les campagnes
, & l'on en préviendra les ſuites ,
en
( 121 )
en obſervant les directions que l'on va
lire :
« Les chevaux , les ânes, les mulets , les boeufs
&tous les herbivores domeſtiques , font expoſés ,
lorſqu'ils pâturent auprès des ruches, à être affaillis
par les effaims, qui couvrent toute la furface
de leurs corps , & les tourmentent le plus
ſouvent juſqu'à ce qu'enflés , ils ſuccombent dans
des convulfions après s'être agités en tous ſens :
on a même vu , ce qui eſt auſſi extraordinaire
que certain , des eſſaims ſe jeter ſur des animaux
éloignés des habitations de ces infectes de plus de
4à 500 toiſes. »
<< Lorſque l'un ou l'autre de ces accidens arrive
l'animal attaqué fuit s'il eſt en liberté , ſe roule
àterre , ſe livre à des bonds défordonnés , ſe
plaint; on en a vu ſe précipiter , d'autres ſe jeter
dans les eaux qu'ils rencontroient ſur leur paſſage ,
& n'y pas trouver le foulagement qui paroîtroit
devoir réſulter du bain qu'ils prenoient, car ils
en fortoient couverts des mouches , qui bourdonnoient
encore pour la plupart; d'autres , beaucoup
plus tourmentés , ſe noyent. On a vu plufiears
de ces animaux , le cheval fur-tout , fuccomber
après unedemi-heure de fouffrances , & y réſiſter
rarement au- delà d'une heure & demie.»
" J'ai cru m'aſſurer , par l'expérience , que l'effroi
qu'éprouvent ces animaux par lebourdonnement
des mouches , le trouble , l'eſſoufflement
qui réſultent de l'inquiétude , de l'agitation extrêmeà
laquelle ils s'abandonnent , font les cauſes
principales de leur mort, & non pas la violence
des douleurs qu'ils reſſentent , & qu'ils meurent
plutôt ſuffoqués , étouffés , qu'épuisés par l'excès
des ſouffrances . »
« Le premier moyen de remédier à cet accident
, eſt de chercher à aborder l'animal : on le
No. 42. 18 Octobre 1788. f
( 122 )
fait en s'armant d'un brandon de paille allumé ,
avec lequel on écarte les mouches , ou d'une
poupée de linge embrasée , fixée à l'extrémité
d'un bâton , dont la fumée, peut-être moirs efficace
que la flamme du brandon , mais plus durab'e
, écarte feulement ces infectes , tandis que
l'autre les détruit ; alors on ſaiſit l'animal par fon
licol , ce qui eſt facile à exécuter s'il eſt fixé à
un pieu ; il n'en eſt pas ainſi lorſqu'il eſt en liberté
, fur-tout s'il eſt ſans licol , parce qu'il fuit
à toutes jambes & par bonds pour échapper à fon
ennemi ; il devient alors très-dangereux , & que!
quefois même il eſt impoſſible de s'aſſurer de lui.
Il ſeroit à ſouhaiter , par cette raiſon , que dans
les pays où on redoute l'accident dont il s'agit ,
on eût ſoin de ſe faciliter les moyens de prendre
les animaux , foit en leur laiſſant le licol avec ſa
longe , & en fixant celle-ci de manière à ce qu'il
fût aifé de la défaire , ſoit en laiſſant autour du
col une bande de cuir ou de fang'e à laquelle
pendroit un anneau , où il feroit facile de paſſer
une longe ou un crochet. Je parlerois auffi de
l'uſage de borner les mouvemens des jambes ,
mais il eſt contraire à la confervation & au développement
des membres , & il ne faut l'employer
que pour les chevaux communs , les âmes ,
les mulets & autres herbivores. "
« L'animal ſaiſi , on achève d'en écarter les
mouches avec la torche allumée ; on promène
celle-ci autour de lui , on la dirige fur les parties
couvertes de longs poils , comme la crinière , la
queue dans le cheval , le chignon dans le boeuf, &c.
car les mouches s'y logent & s'y embarraſſent;
elles entrent auffi dans les oreilles , les nazeaux ,
le fourreau , cavités où il faut les chercher & les
poursuivre,"
σε Pendant cette opération , &dès qu'elle eft
( 123 )
finie , il faut enlever les abeilles attachées à l'animal
, & retirer leur dard de ſuite. Pluſieurs de
ces mouches tombent & ſe détachent par l'effer
des frottemens de l'animal contre tous les corps
qu'il rencontre , & pendant qu'il ſe vautre ;
mais leurs cards reſtent implantés dans la peau ,
& on y diftingue aisément leur extrémité détachée
da ventre de l'infecte : on les trouve principalement
ſur les lèvres , les naſeaux , les environs
de l'anus , le dehors des cuiſſes , ſous le
corps , au défaut du coude : on les enlève avec
le doigt ou avec des pinces à poil; mais le premier
moyen ſuffit pour l'ordinaire. »
« Pendant cette opération l'animal reſte tran
quille , il s'abandonne à ſon abattement & s'effouffle
; mais dès qu'une mouche engagée & couverte
par les poils , aperçoit un jour pour ſe
dégager , & qu'elle bourdonne en cherchant à
s'échapper , l'animal ſe tourmente de nouveau ;
ce qui prouve ce que j'ai dit précédemment ſur
la cauſe de ſa ſuffocation . »
« Cette extraction achevée , il faut baſſiner les
parties piquées avec de l'eau tiède , ſi on peut
s'en procurer; à ſon défaut on ſe ſert d'eau froide,
&oncontinuela lotionlep'uslong-temps poffible.>>
a Si , après les premiers foins , le flanc ne ſe
calme pas , que le pouls reſte dur & élevé , & fi
l'animal a fouffert pendant long-temps , on le
faigne à la jugulaire : on tire de quatre à cinq
livres de ſang pour un cheval de moyenne taille
&dans la vigueur de l'âge. Il faut lui préſenter
à boire de l'eau pure ; il ſeroit plus convenable
de lui faire avaler de l'eau fortement acidulée
avec le vinaigre , à laquelle on ajouteroit du ſel
commun une cuillerée à bouche ſur une pinte ;
au reſte , il faut lui donner ce breuvage dès qu'on
lepourra.>>
fiy
( 124 )
«Ces premiers foins donnés , on ramène l'animal
à l'écurie ; on répète les lotions ſur les piqûres
, & on fait celles-ci avec de l'eau tiède : il
eſtbonde les continuer long-temps. »
« L'animal ſéché le mieux poſſible à la ſuite
de cette opération , on baffine les ſurfaces du
corps les plus maltraitées par les piqûres , avec
de l'eau vinaigrée. Ce moyen , très-bon , eſt plus
à la portée des habitans des campagnes que l'eau
où on étend de l'alkali volatil fluor: mélangeplus
efficace ſans doute , mais qu'il eſt moins ailé au
plus grand nombre de ſe procurer. >>
« Si le pouls reſte encore élevé , & fi la reſpiration
eft accélérée trois heures après la faignée ,
il faut en pratiquer une ſeconde auffi forte que
la première ; répéter une demi-heure après le
breuvage mentionné. »
« Il faut avoir ſoin de tenir le ventre libre par
des lavemens d'eau tiède , de préſenter à l'animal
& même de lui faire boire de l'eau blanche , de
lui donner une petite quantité de nourriture choifie
, de faire de quatre en quatre heures les lotions
preſcrites ſur les piqûres , dont les enflures
qui les accompagnent pour l'ordinaire , & qui , à
l'aide de ces ſoins , perdent leur caractère douloureux
, ſe réſolvent le troiſième ou le quatrième
jour.»
« Il faut tenir l'animal couvert , le promener
au pas de quatre en quatre heures pendant le
traitement. Cette dernière précaution importe ,
fur-tout les premiers jours , afin d'éviter l'engourdiſſement
qui ſuccède inévitablement aux
mouvemens violens & déſordonnés auxquels
l'animal s'eſt livré. >>
« M. Chabert , Directeur-général des écoles
vétérinaires, à qui l'art vétérinaire doit une trèsgrande
partie de ſes progrès , eſt le premier qui
(125 )
ait établi la manière de remédier à l'accident
dont il s'agit. J'ai pluſieurs obſervations qui me
font propres , je les ai réunies aux ſiennes dans
les détails que je viens de donner. »
Le 10 & le 11 d'août , ſe fit à Beauvais
T'entrée publique & l'inauguration folennelle
de la ſtatue équestre de Louis XIV,
fondue par Keller , d'après le modèle de
Girardon , & donnée par ce Monarque
au Maréchal de Boufflers , qui l'avoit placéedans
le chef- lieu de ſa Seigneurie de
Caignes - Boufflers , à 3 lieues de Beauvais .
En 1784 , nous rapportâmes l'hiſtorique
du tranſport de cette ſtatue , dont l'inauguration
s'eſt faite le ro août , avec les
formalités ſuivantes :
<<Dès le 7, nous écrit-on, la premièrepierre du
Préſidial avoit été poſée parM. l'Evêque , & la ſeconde
par leMaire. Le 10, dans la matinée , le chariot
qui étoit demeuré chargé de la ſtatue , fut remis
en route par les Ecoliers , qui avoient ambitionné
ce nouvel honneur ; ils le conduifirent au ſon des
tambours , & accompagnés d'une partie de la Milice
Bourgeoiſe , à la place dite le Franc-Marché.
Une décharge des canons des remparts annonça
ſon arrivée près de la porte de l'Hôtel-Dieu . »
«Vers les trois heures , M. l'Evêque , en habit
de Pair Eccléſiaſtique , à la tête des Députés &
Chapines de la Cathédrale , les Officiers Municipaux
, &c. ſe rendirent à la porte de l'Hôtel-
Dieu : la ſtatue eſt entrée dans la Ville comme en
triomphe , & elle eſt parvenue heureuſement ſur
la place. Quelques travaux y furent commencés
pour la poſer ſur-le champ ſur le piédeſtal , mais
a pluie & la_nuit empêchèrent de les continuer.>>>
fiij
( 126 )
« Le lendemain 11 août, jour deſtiné à l'inauguration
, il y eut Meſſe ſolemnelle à la Cathédrale:
vers midi , la ſtatue fut élevée& fixée fur
le piédeſtal . Sur les trois heures , ces mêmes Corps
&Compagnies s'étant réunis au Palais Epifcopal ,
&leurs Députés qui y avoient dîné , on ſe rendit ,
dans le même ordre que la veille , à l'Hôtel-de-
Ville , & de-là à la ſtatue qui étoit voilée. A l'inftant
le voile difparut ; & après en avoir fait trois
fois le tour , au ſon des inſtrumens & de toutes
les cloches , l'Avocat - Syndic de la Commune ,
prononça un difcours analogue aux circonſtances.
La fête a été terminée par des illuminations au
contour du piédeſtal de la ſtatue , & à l'Hôtel-de-
Ville. »
«Du reſte , les triſtes circonſtances où se trouve
>> le peuple , preſque ſans travail , par la langueur
>> forcée & involontaire des Manufactures , ont
déterminé M. l'Evêque & l'Hôtel-de-Ville à
>> foulager les pauvres familles par des diſtributions
" abondantes de pain & d'autres nourritures ſo-
» lides. >>
«En attendant que le piédeſtal ſoit revêtu de
>> marbre & chargé d'inſcriptions , on y a adapté
>> quatre tableaux, en forme de bas- relief en bronze,
» dont l'un repréſente l'action courageuſe de
» Jeanne lAiné , dite Hachette , qui , en 1472, en-
» leva un drapeau aux Bourguignons qui affié-
> geoient laVille.a
>>La tradition du pays , eſt que la ſtatue
poſée en 1701 à Bouffles , étoit deſtinée pour
la place Vendôme ; mais que s'étant trouvée trop
petitepour l'emplacement, on y fubftitua celle d'anjourd'hui.
Ce fut alors que M. deBoufflers obtint la
première , d'abord pour fon Duché , & àdéfaut de
poſtérité mafculine, pour la Province. C'eſt à ce titre
que la villedeBeauvais l'a revendiquée. Boffrand ,
( 127 )
1
Architecte,mort en 1755, qui a donné la deſcription
de la fonte , d'un ſeul jet , de la ſtatue de la Place
Vendôme en 1699 , ne parle pas de ce'le donnée
àM.deBoufflers; cependant ces deux ſtatues font
des mêmes Auteurs , Keller , Fondeur, & Girardon,
Sculpteur. La grandeur de la place où elle vient
d'être poſée, rend ſenſible le manque de proportions
qu'on lui a reproché. On prétend encore que
le Cavalier est trop enfellé , & qu'il a la poſture
d'un homme fatigué. On ne prononcera pas fur
ces défauts ; ils ne diminuent en rien le prix du
monument. »
« L'Académie royale des ſciences de Touloufe ,
ayant propofé , en 1782 , pour ſujet du prix ,
d'expofer les principales révolutions que le commerce
de Toulouse a efſayées , & les moyens de l'animer ,
de l'étendre , & de détruire les obstacles , foit moraux ,
foit physiques , s'il en eft qui s'oppoſent àfon activité
& àses progrès , & n'ayant rien trouvé qui mé-
Titât ſon attention , dans les mémoires qui lui furent
préſentés en 1785 , elle ſe détermina à le
propoſer encore pour 1788. Elle propoſe de nouveau
le même ſujet, pour le prix triple de 1791 ,
qui ſera de 1500 liv, n
« Le ſujet propoſé , pour la ſeconde fois , en
1784, pour le prix doublede 1787 , étoit d'affigner
les effetsde l'air & des fluides aériformes ,introduits
ou produits dans le corps humain , relativement à
l'économie animale; mais ni les mémoires qui furent
préſentés en 1784 , ni ceux qui le furent en
1787 , n'ayant rempli qu'une partie des vues de
l'Académie , elle crut devoir renoncerà ce ſujet ,
& propoſer le ſuivant , pour le prix de 1790 ,
qui ſerade 500 liv. : déterminer les effets de l'acide
phosphorique dans l'économie animale. »
«Elle avoit propoſé , la même année 1784 ,
fiv
( 128 )
pour le prix de 1787 , 1 ° . d'indiquer , dans les eno
virons de Toulouse , & dans l'étendue de DEUX OUυ
TROIS LIEUES A LA RONDE , une terre propre à
fabriquer une poterie Ligère & peu coûteuſe , qui réfifte
au feu , qui puiſſe ſervir aux divers beſoins de la
cuiſine&du ménage , &aux opérations de l'orfévrerie
& de la Chimie. »
2°. " Depropofer un vernis fimple pour recouvrir
la poterie destinée aux usages domestiques , fans nul
dangerpour la santé. »
« Les mémoires qu'elle reçut en 1787 , n'ayant
préſenté riendefatisfaiſant fur ces deux queſtions ,
l'Académie ſe détermina à les propoſer de nouveau
pour le prix de 1790 , qui fera de cent
piſtoles. »
«L'Académie propoſe , pour ſujet du prix ordinaire
de 500 liv. , qui ſera diſtribué en 1789 ,
de déterminer la caufe &la nature du vent produit
parles chutes d'eau , principalement dans les trompes
desforges à la Catalane, & d'affigner les rapports &
les différences de ce vent , avec celui qui est produit
parl'éolipyle. »
« Les Auteurs s'adreſſeront à M. Caſtillon ,
Avocat , Secrétaire de l'Académie. >>
"«
Les ouuvvrraaggeessne
ſeront reçus que juſqu'audernier
jour de janvier des années pour les prix
deſquelles ils auront été compoſés . Ce terme eſt
de rigueur. >>
La Société royale d'Agriculture de Laon propoſe
, pour le fujet da prix de 300 liv. qu'elle
diftribuera au mois d'août 1789 , les queſtions fuivantes
: 1 ° . Quelle règle doit- on fuivre dans la taille
de la vigne , fur le nombre d'yeux qu'il faut laiffer ,
relativement à l'eſpèce de vigne , à la qualité du
bois qui peut avoir été gelé l'hiver , & à la nature
du terrain ; & y a-t-il une manière particulière
( 129 )
de tailler les ceps mulotés ( dont la racine a été
mangée par les mulots ou mans ) ? 2 °. De quelle
manière doit-on provigner la vigne ; à quelle profondeur
doit-on enterrer le provin ; quelle règle
doit-on fuivre pour retirer la vigne lorſqu'elle a
été gelée au printemps ? 3°. Dans quel terrain la
greffe de la vigne convient- elle ; comment & dans
queltempsfaut-il pratiquer cette opération ; ne nuitellepas
en général à la qualité du vin?
« Les Mémoires , écrits en françois ou en latin ;
feront envoyés , avant le premier juin , francs de
port , au Secrétaire-perpétuel de la Société , ou
par la poſte , ſous le couvert de l'Intendant de
la Généralité de Soiffons , à Soiffons . »
Pierre Louis , Cointe d'Erlach , Chevalier
de l'Ordre royal & militaire de S.
Louis , Maréchal des camps & armées du
Roi, & Capitaine Commandant la Compagnie
générale des Suiffes & Grifons ,
eſt mort, à Paris , le 26 ſeptembre .
Pierre- Louis-AnneDrouynde Vaudeuil,
Chevalier , Baron de Bruy & de la Solleroy
, Vicomte de Lhuy , Seigneur de
Puyle & autres lieux , Confeiller d'Etat
ordinaire , ancien Premier Préſident du
Parlement de Toulouſe , & Confeiller
honoraire en la Grand -Chambre du Parlement
de Paris , eſt mort , le 6 de ce
mois , dans fon château de Bruy en Soiffonnois,
à l'âge de 62 ans .
fv
( 130 )
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 11 Octobre 1788 .
Quelques avis de Vienne annoncent
déja la priſe de Vipalenka & de Weiskir .
chen dans le Bannat , par le Corps du Séraskier
, ſuivi lui-même du Grand- Vifir. On
ajoute que le Général de Brechainville s'eft
vu forcé , en effet , de ſe retirer de Werfchetz
à Denta ,& que , quoiqu'il ait ſauvé
fon Artillerie & fes bagages , quelques
régimens de fon Corps ont fouffert dans
leur retraite ,&qu'unepartie des proviſions
de bouche a été abandonnée à l'ennemi.
L'alarme eſt univerſelle dans le Bannat ,
d'où les femmes, les enfans &les vieillards
ſe retirent avec précipitation. Avant d'ajouter
foi à ces nouveaux progrès des
Ottomans , il faut attendre des lettres plus
authentiques , ou le nouveau Bulletin officiel
: nous n'en avons reçu aucun depuis
celuidu 27 ſeptembre, qu'on a lu à l'article
de Vienne.
Un Courrier a apporté à Varſovie , le
22 Septembre , la nouvelle de la reddition
de Choczim. La Garniſon n'étoit plus
compoſée que de 540 hommes , & on
n'a trouvé dans la fortereſſe que 4t ca
nons.
( 131 )
On dit qu'une partie des Troupes Autrichiennes
& Ruſſes ſongent à prendre
leurs quartiers d'hiver en Pologne , ce qui
pourra bien rencontrer de grandes oppofitions.
Les lettres de Pétersbourg diſent de
nouveau qu'il y est arrivé une députation
de Suédois Finlandois , bons amis de la
Ruffie , qui demandent la protection de
l'Impératrice. Un Colonel Jægernhorn , qui
loge chez le Comte de Bruce , eſt le chef
de ces Patriotes ſi zélés pour les droits de
la Diète de Suède.
-
,
Le Roi de Suède a trouvé dans la Dalécarlie
des diſpoſitions bien différentes
tout le monde y étant prêt à prendre les
armes pour la défenſe de l'Etat : on y lève
trois régimens volontaires ; on en lève
auſſi dans la Warmie & les autres provinces
. S. M. a quitté les provinces du
nord , & s'est rendue dans la Scanie .
On équipe à Carlscrone , quatre nouveaux
vaiſſeaux de guerre . On établit deux
nouvelles redoutes à l'entrée du port de
Norkoping. Depuis quelque temps
on avoit annoncé la convocation des Etats
du Royaume : il n'en eſt plus queſtion ;
mais on parle actuellement beaucoupd'une
armiſtice avec la Ruffie , & de negociations
de paix.
-
-
On ne peut plus douter de la médiation
fvj
( 132 )
qu'interpoſent dans ces différends du nord,
les Cours de Londres & de Berlin , à la
leaure de l'article ſuivant , inféré dans les
papiers publics de Hollande.
« Comme le Roi de Suède a fait con-
>> noître à ſon Allié le Roi de Pruſſe ,
>> ſon inclination à la paix ,& que la même
-> communication a été faite à S. M.-le
» Koi de la Grande- Bretagne , ces deux
>> dernières Puiſſances , Alliées de la Ré-
>> publique , ont fait communiquer à L.
> H. P. leur intention d'employer leurs
>> bons offices pour le rétabliſſement de
>> la paix dans le nord , entre S. M. l'Im-
>>> pératrice de Ruffie , &L. M. les Rois
>> de Suède & de Danemarck : les priant en
> même-temps d'y coopérer, en joignant
>>> leur médiation à celle de L. M. Pruf-
>> fienne & Britannique : L. H. P. ayant
>> accepté cette invitation , Elles ont
>>>réfolu d'en donner communication à
>> toutes les Puiſſances intéreſſées . >>
« Les lettres d'Eſpagne portent que le
Marquis de R... , Membre du Conſeil de
la guerre , & Lieutenant-général des armées
du Roi , vient d'être exilé à Pampelune.
Voici ce qu'on dit de cet évènement
: Pluſieurs Officiers généraux
s'étoient réunis en Société à Madrid ; on
y parloit de la forme & de la difcipline
militaires , & il étoit impoffible que dans
( 133 )
ces converſations il ne fût pas queſtion
de quelques projets de changement dans
l'une& dans l'autre. Le principal Miniftre
en ayant été informé , a jugé à propos de
donnerune occupation éloignée deMadrid
à tous les Membres de cette Société , &
le Marquis de R... , âgé de 75 ans , a été
nommé Ambaſſadeur à Berlin : ſur ſon
refus d'acceptercette commiſſion , il a été
envoyé à Pampelune. On ajoute que M.
le Comte d'A... doit ſe rendre à Naples. >>
Le Prince Stadthouder , de retour de
fon voyage en Gueldres , eſt arrivé à la
Haye , ainſi que le Chevalier Harris ,
aujourd'hui Lord Malmesbury , Ambaſiadeur
de S. M. B. , & qui a paffé quelques
ſemaines en Angleterre. >>>
SUITE DU TRAITÉ DE COMMERCE ENTRE LE
PORTUGAL ET LA RUSSIE , ſigné à Pétersbourg ,
le Décembre 1787 , & ratifié le 17Juin 1788 . 18
XXIII . Quoique par les articles I & III de ladite
convention maritime , la contrebande de guerre
ſeit clairement ſpécifiée , de manière que tout ce qui
n'yeſt pas nommément exprimé , doit être entiè-
:rement libre & à l'abri de toute ſaiſie ; cependant
comme il s'eſt élevé quelques difficultés pendant
la dernière guerre maritime touchant la liberté ,
dont les nations neutres doivent jouir , d'acheter
des vaiſſeaux appartenans aux Puiſſances belligérantes
, ou à leurs ſujets , les Hautes Parties con
tractantes voulafit ne laiſſer aucun doute fur cette
matière , trouvent convenable de ftipuler , qu'en
sasdeguerre de l'une d'entre Elles contre quelqu'au(
134 )
treErat que ce ſoit , les ſujets de l'autre Puiſſance
contractante qui ſera reſtée neutre dans cetteguerre,
pourront librement acheter ou faire conſtruire
pour leur propre compte , & en quelque temps
que ce foit , autant de navires qu'ils voudront
chez la Puiſſance en guerre contre l'autre Partie
contractante, ſans être aſſujettis à aucune difficulté
de la part de celle- ci ; à condition que leſdits navires
marchands foient munis de tous les documens
néceſſaires pour conſtater la propriété &
l'acquiſition légale des ſujets de laPuiſſanceneutre. »
XXIV. « Conformément aux mêmes principes ,
les deux Hautes Parties contractantes s'engagent
réciproquement , au cas que l'une d'entre Elles fût
en guerre contre quelque Puiſſance que ce ſoit ,
de n'attaquer jamais les vaiſſeaux de ſes ennemis ,
que hors de la portée du canon des côtes de fon
alliée. Elles s'obligent de même d'obſerver la plus
parfaite neutralité dans tous les ports , havres ,
golfes& autres eaux compriſes ſous la dénomination
d'eaux douces , qui leur appartiennent refpectivement.
»
XXV. » Lorſqu'une des deux Puiſſances contractartes
ſera engagée dans une guerre contre
quelque autre Etat, fes vaiſſeaux de guerre ou armateurs
particuliers auront le droit de faire la viſite
des navires marchands appartenans aux ſujets de
l'autre Puiſſance contractante , qu'ils rencontreront
-navigans fans eſcorte ſur les côtes ou en pleine
mer. Mais en même-temps qu'il eſt expreſſement
défendu à ces derniers de jeter aucun papier en
mer dans un tel cas , il n'eſt pas moins ſtrictement
ordonné auxdits vaiſſeaux de guerre ou armateurs
de nejamais s'approcher deſdits navires marchands
àlaportée du canon. Et afin de prévenir tout défordre
& violence , les Hautes Parties contractantes
conviennent que les premiers ne pourront ja(
135 )
,
mais envoyer au-delà de deux ou trois hommes
dans leurs chaloupes , à bord des derniers
pour faire examiner les paſſe-ports & lettres de
mer, qui conſtateront la propriété & les chargemens
deſdits navires marchands. Mais en cas que
ces navires marchands fuſſent eſcortés par un ou
par pluſieurs vaiſſeaux de guerre , la ſimple déclaration
de l'Officier commandant l'eſcorte , que
leſdits navires n'ont à bord aucune contrebande
de guerre , devra ſuffire pour qu'aucune viſite
n'ait lieu .
XXVI. « Dès qu'ilaura apparu, par l'inſpection
des documens des Navires Marchands rencontrés
en mer , ou par l'aſſurance verbale de l'Officier
commandant leur eſcorte , qu'ils ne font point
chargés de contrebande de guerre , ils pourront
auffi-tôt continuer librement leur route. "
«Mais ſi ma'gré cela leſdits Navires Marchands
étoient moleſtés ou endommagés de quelque manière
que ce foit , par les Vaiſſeaux de Guerre ou
Armateurs de laPuiſſance Belligérante , les Commandans
de ces derniers répondront , en leurs perſonnes
& leurs biens ,de toutes les pertes&dommages
qu'ils auront occafionnés , & il ſera de plus
accordé une réparation ſatisfaiſante pour l'inſulte
faite au Pavillon. »
XXVII. « En cas qu'un tel Navire Marchand
ainſi viſitéen merr ,, eût à bord de la contrebande
de guerre , il ne ſera point permis de brifer les
écoutilles , ni d'ouvrir aucune caiſſe , coffre ,
malle , ballot ou tonneau , ni de déranger ou
enlever quoi que ce ſoit dudit navire. Le Patron
dudit bâtiment pourra même , s'il le juge
à propos , livrer fur -le- champ la contrebande
de guerre à fon Capteur , lequel devra ſe contenter
de cet abandon volontaire , ſans retenir,
moleſter ni inquiéter en aucune manière le na
( 136 )
vire ni l'équipage , qui pourra dès ce moment
même pourſuivre ſa route en toute liberté. Mais
s'il refuſe de livrer la contrebande de guerre
dont il feroit chargé , le Capteur aura feulement,
le droit de l'amener dans un port , où l'on inftruira
ſon procès devant les Juges de l'Amirauté ,
felon les loix & formes judiciaires de cet endroit
; & après qu'on aura rendu là- deſſus une
Sentence définitive, les ſeules marchandises reconnues
pour contrebande de guerre feront confifquées
, & tous les autres effets non deſignés dans
les articles I & III de la Convention Maritime ,
ſeront fidèlement rendus ; il ne ſera pas permis
d'en retenir quoi que ce foit , ſous prétexte de
frais ou d'amende. »
« LePatron d'un tel navire , ou fon repréſentant
, re ſera point obligé d'attendre la fin de la
procédure , mais il pourra ſe remettre en mer
librement avec fon vaiſſeau , tout fon équipage
&le rette de ſa cargaiſon , auifi-tôt qu'il aura
livré volontairement la contrebande de guerre
qu'il avoit à bord. » :
XXVIII. « En cas que l'une des deux Hautes
Parties contractantes fût en guerre avec quelqu'autre
Etat , les ſujets de fes Ennemis qui ſerort
au ſervice de la Puiffance contractante qui
ſera reſtée neutre dans cette guerre , ou ceux
d'entr'eux qui seront naturalisés , ou auront ac
quis le droit de bourgeoiſie dans ſes Etats , même
pendant la guerre , feront envisagés par l'autre
Partie Belligérante, & traités fur le même pied
que les fujets nés de ſon Alliée , ſans la moindre
différence entre les uns & les autres. "
ΧΧΙΧ. « Si les Navires des ſujets des deux
Hautes Parties contractantes échouoient ou faifoient
paufrage fur les côtes des Etats reſpectifs ,
on s'empreſſera de leur donner, tous les fecours
( 137 )
&afſiſtances poſſibles , tant à l'égard des navires
& effets , qu'envers les perſonnes qui en compoſent
l'Equipage , & l'on y procédera en tous
points de la même manière uſitée à l'égard des
ſujets mêmes du pays , en n'exigeant rien audelà
des mêmes frais & droits auxquels ceux- ci
font aſſujettis en pareil cas fur leurs propres côtes ,
& on prendra , de part & d'autre , le plus grand
foin pour que chaque effet ſauvé d'un tel navire
naufragé ou échoué , ſoit fidèlement rendu au légitime
propriétaire. >>
Xxx. «Tous les procès & autres affaires
civiles , concernant les Négocians Portugais établis
en Ruſſie , & les Négocians Ruſſes établis en
Portugal , ferent jugés par les Tribunaux du pays
deſquels les affaires de commerce reffortiſſent;
&ilſera rendu , de part &d'autre, la plus prompte
&exacte juſtice aux ſujets reſpectifs , conformément
aux loix & formes judiciaires établies dans
chaque pays. Les ſujets reſpectifs pourront confier
le ſoin de leurs cauſes ou les faire plaider par
tels Avocats , Procureurs ou Notaires quebon leur
ſemblera , pourvu qu'ils foient avoués par leGouvernement
».
XXXI. « Lorſque les Marchands Portugais ou
Ruſſes feront enregiſtrer aux Douanes leurs contrats
ou marchés par leurs Commis , Expéditeurs
ou autres gens employés par eux pour
vente ou achat de marchandiſes , les Douanes
de Ruffie , où ces contrats s'enregiſtreront , devront
foigneusement examiner fi ceux qui contractent
pour le compte de leurs commettans ,
font munis par ceux-ci d'ordres ou plein-pouvoirs
en bonne & dûe forme; auquel cas leſdits
commettans feront reſponſables , comme s'ils
avoient contracté eux-mêmes en perſonne. Mais
fi lefdits Commis , Expéditeurs , ou autres gens
( 138 ) こ
employés par les ſuſdits Marchands , ne font pas
munis d'ordres ou plein-pouvoirs ſuffifans , i's
ne devront pas en être crus ſur leur parole ; &
quoique les Douanes doivent veiller à cela , les
Contractans n'en feront pas moins tenus de pre
dre garde eux - mêmes que les accords ou contrats
qu'ils feront enſemble , n'outrepaſſent pas les
termes des procurations ou p'ein- pouvoirs confiés
par les propriétaires des marchandiſes ; ces
derniers n'étant tenus à répondre que de l'objet
& de la valeur énoncés dans leurs plein -pouvoirs
".
«Mais quoiqu'en Portugal il ne foit pas d'ufage
de faire enregiſtrer aux Douanes les contrats ou
marchés que les Commerçans font entr'eux , il
fera néanmoins libre aux Marchands Ruſſes de
s'adreſſer à l'Adminiſtration générale des Douanes
ou à la Junte du Commerce , leſquelles feront
tenues de faire ledit enregiſtrement aux mêmes
conditions exprimées ci-deſſus dans le préſent
article pour les Douanes de Ruſſie ; & ils pourront
s'adreſſer également au même Adminiſtrateur-
Général des Douanes , ou à la Junte du
Commerce , pour ſe procurer l'entière exécution
des contrats quelconques qu'ils auront faits pour
achat ou pour vente : ceci s'entendant toujours
ſur le pied de réciprocité & d'égalité parfaite
entre les deux Nations , qui eſt la baſe du préſent
Traité. >>
(La fin au Journal prochain. )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Depuis ſamedi dernier , dit une lettre de Roveredo
, du 13 ſeptembre, ſetrouvent en cette ville
leculèbreComte de Cagliostro& fon épouſe; ils font
( 139 )
1
logés chez le Chevalier Tefli , où l'on croit qu'ï's
reſteront quelque temps. Ilsy reçoivent beaucoup
de viſites , particulièrement de malades avec leurs
Médecins , & ils reçoiventgratis du fieur Cagliostro
des Ordonnances & des Conſultations. (Gazette
deBruxelles , nº. 80. )
On lit dans la gazette de Stuttgard , à l'article
Varſovie , que c'eſt la méſintelligence ſurvenue
entre les Généraux Commandans , qui eft cauſe
qu'Oczakow n'eſt point encore entre les mains
des Rufles. C'eſt cette même méſintelligence ,
continue cette feuille , qui est cauſe que le Prince
de Nafſau vient de demander ſa démiſſion.
Le bruit court ici (même feuille ) que l'armée
du Général de Romanzow n'agira point , dans ce
moment- ci , contre les Turcs; elle doit fervir
à foutenir le projet de l'Impératrice de Ruffie ,
de faire proclamer le Prince Constantin , fucceſſeur
au Trône de Pologne. ( Gazette de deux Ponts ,
πο. 120. )
Les nouvelles reçues en dernier lieu de Raguſe,
font de la plus grande importance , fi elles font
'vraies. Elles portent en effet que le Pacha rebelle de
Scutari, voyant lesMonténégrins tenirobſtinément
à leur alliance avec les Autrichiens& lesRuffes ,
ſe mit en campagne pour les attaquer. Mais ceux-ci
le reçurent avec tant de courage , ils avoient été
d'ailleurs tellement renforcés par les troupes de
leurs alliés , que l'armée du Pacha fut battue &
diſperſée ; ſon frère y perdit la vie , & lui-même
fut bleſſé mortellement. On prétend encore que
le Pacha de Romélie , par ordre de la Porte , a
demandé à la république de Veniſe le paſſage pour
aller avec ſon eſcadie& fon armée , contre le lit
toral Autrichien. Les Vénitiens , fans donner de
-réponſe, ſe ſont fortifiés avec une nouvelle ardeur
ſpécialement aux bouches de Cattaro, & ils ont
( 140 )
augmenté l'eſcadre du Commandant Emo d'un
certain nombre de galères & de chaloupes canon
nières , ce qui fait croire que la République prendra
parti en faveur des deux cours impériales. (Gaz.
de Cologne).
Le 10 ſeptembre , le Miniftre Ruſſe réſident à
Varſovie , dépêcha comme Courrier le major Seib
à fa cour; & on le dit porteur d'une note de la
Cour de Berlin , dont l'Envoyé de Pruſſe , M. de
Buccholtz , lui avoit fait part le jour précédent. On
croit cette note relative à un traité d'alliance défenfive
, qui eſt en agitation entre l'empire Ruſſe
&le royaumede Pologne. Tous les yeux font
fixés ſur cet événement, & attendent en filence la
colliſion qui en réſultera. ( Idem. )
La frégate Françoiſe la Pomone , commandée
par le Marquis de St. Félix , Commandant en chef
dela diviſiondes vaiſſeaux François dans le Levant ,
arriva le 30 juillet à Smyrne , amenant avec elle
unPirate-Corfaire, fous pavillon Ruſſe , qui , après
avoir enlevé deux bâtimens caravaneurs François ,
chargés de Turcs & de marchandises Turques ,
fut pris par les vaiſſeaux de la diviſion dans leport
de Vituto , fur les côtes de la Morée. Cette action
des François a donné beaucoup de fatisfaction aux
Turcs à Coran , Candie & à Smyrne , & a même
fait une impreſſion d'autant plus favorable à la
Nation Françoiſe , que l'on commençoit à la foupçonner
d'être d'intelligence avec les Ruſſes , parce
qu'ayanttant de vaiſſeaux de guerre dans l'Archipel
, elle laiſſoit prendre ſes vaiſſeaux marchands ,
au mépris des Traités , par les Corfaires de cette
Nation , ſans s'oppoſer à leurs pirateries , qu'ils
ſaiſoient impunément , vu que les Vaiſſeaux de
guerre Turcs qui ſe trouvent dans l'Archipel , paroiſſent
s'occuper davantage de la perception du
( 141 )
tribut , que de la deſtruction des Corfaires Ruffes ,
(Gazette d'Amsterdam , nº . 82. )
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exactitude
de cesParagraphes extraits desPapiers étrangers.)
4
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE ET
TOURNELLE ASSEMBLÉES .
Accuſation d'efcroquerie.
«Tout le monde ſe rappelle la fameuſe affaire
de B.... , d'Ol.... , du Baron de F.... , de
l'Abbé M.... , du Comte de P.... , de la dame
d'Ol ... , des Bijoutiers Vauchés , Loque & autres
fourniſſeurs. Elle doit ſa naiſſarce à l'intrigue la
plus inconcevable dans ſes commencemens , dans
les progrès &dans ſon dénouement. Elle paroît
n'avoir d'autre but que de duper , eſcroquer &
filouter des Marchands trop crédules , ſous l'apparence
d'un mariage opulent de la maîtreſſe d'un
grand Seigneur , avec un homme de qualité
pauvre , qui voulut reconnoître comme de lui ,
un enfant de 15 ans. On n'a pas oublié la liaiſon
intime que l'intrigue s'efforçoit de donner à cette
affaire , avec une autre encore plus célèbre , jugée
il y a plus de deux ans, »
« La longue plaidoirie de la cauſe dont nous
donnons la notice , commencée en août 1786 ,
continuée en janvier 1787 , juſqu'en août , repriſe
en février 1788 , & jugée à la mi-mars
ſuivante; les nombreux mémoires répandus avec
profuſion dans la capitale &dans les provinces ,
lus avec une avide curioſité , nous diſpenſent
d'entrerdans les détails des faits Refferrés dans
les bornes étroites d'une feuille deſtinée à divers
-
( 142 )
objets , nous croirons avoir fatisfait à ce que
nos Lecteurs déſirent de nous , lorſque nous leur
auront donné un aperçu rapide de cette affaire ,
une déciſion exacte du plaidoyer de M. l'Avocat-
Général Séguier , & le prononcé de l'Arrêt qui
a ſuivi . - M. l'Avocat- Général a partagé fon
p'aidoyer en trois audiences ; il en a employé
deux à l'expofition des faits , qu'il a diviſés en
trois époques; il a claffé dans la première les
faits relatifs à la propoſition du mariage , ſes
conditions , ſa négociation , ſes retards , l'achat
des bijoux , marchandises & habits , dont il étoit
le prétexte , le dédit en cas d'inexécution , ſon
dépôt en main tierce , les conditions de ce dépôt ,
le retrait qui en a été fait , & la rupture tota'e
du mariage , déclarée & connue par la fuite de
B.... de T... avec la future.-M. l'Avocat- Général
a renvoyé dans la ſeconde claſſe les faits qui ont
ſuivi cette fuite en pays étrangers , les pourſuites
du Baron de F.... , accompagné du Comte de P.... ;
la recherche de B.... de T... ſa découverte à Saint-
Omer , & fon retour à Paris. Dans la troiſième
époque , s'eſt placée la négociation faite
avec les Bijoutiers & Marchands par l'entremiſe
du Comte de P.... pour la remiſe d'une partie
des effets , ſous certaines conditions , le terme
&délai accordé pour le paiement des lettres-dechange
, le défiſtement de la plainte , & la repriſe
de la procédure ; enfuite M. l'Avocat- Général a
rendu un compte exact des divers moyens des
parties.-Dansunetroiſième audience , M. Séguier
adéveloppé fon opinion ; il a porté juſqu'à l'évidence
la démonstration de la fable du mariage:
fable inventée par B.... de T.... , qui jouoit lui
ſeul tous les rôles des perſonnages qui figuroient
dans fon roman , & qui ſe ſont trouvés
des êtres fantastiques , imaginaires. M. l'Avocat-
-
( 143 )
Général a fait voir que ſi le Baron de F.... , dars
l'érat de détreſſe où il étoit au moment où il
a connu B... de T.... , a pu un inſtant être dupe
de la propoſition de mariage qui lui fut faite ,
il n'a pas tardé à en profiter , pour , ſous l'apparence
du mariage dont il s'agit , obtenir de
divers Marchands & Fourniffeurs, des livraiſons
conſidérables , dont il a fait reſſource. Que ce
Baron a bientôt été d'intelligence avec B.... de T....
pour affronter les Marchands , & les amufer par
des délais multip'iés. Il paroît que les informarions
ont porté ſur tous ces faits la conviction
dans les eſprits. - M. Séguier a obſervé que
ſi l'intérêt des Marchands ne le touchoit , il n'héfiteroit
pas à requérir que la procédure extraordinaire
fût continuée à ſa requête, contreB.... deT...
& le Baron de F.... ; mais conſidérant qu'en prenant
ce parti rigoureux , les Marchands feroient
beaucoup plus de temps à être payés ; regardant
d'ailleurs comme une punition déja réelle , l'empriſonnement
de B ... de T.... & du Baron de F... ,
il a préféré de propoſer à la Cour de tirer les
parties d'affaite par un ſeul & mème jugemen::
en conféquence , il a conclu à l'évocation du principal
, & y faiſant droit , à ce qu'il fût fait défenfes
au Baron de F.... & à B.... de T.... , de plus
à l'avenir récidiver , ni affronter des Marchands
ſous des prétextes imaginaires , à peine de punition
corporelle ; & pour l'avoir fait , à ce qu'ils
fuſſent aumônés , condamnésen outre par corps ,
à payer & rembourfer aux Marchands le montant
de ce qui leur reſte dû , gardant prifon juſqu'au
parfait paiement. - A l'égard de l'Abbé M...
du Chevalier de P.. &des ſieur &dame d'Al... ,
M. l'Avocat-Général les a vengés de toutes les
inculpations dont on a voulu les charger , & a
conclu vis-à-vis d'eux , à la décharge de toute
-
( 144 )
-
accufation , à la fuppreflion des termes injurieux
répandus contre eux dans les mémoires des Bijoutiers
, en to liv. de dommages &intérêts envers
eux , & à ce que les Marchands fuffent auffi
condamnés aux dépens envers eux , avecimpreffion
& affiche de l'Arrêt à intervenir aux dépens
defdits Marchands. Cependant LA COUR , après
en avoir délibéré ſur le champ pendant deux
heures , a , par l'Arrêt du 15 mars 1788 , confirmé
les décrets vis-à-vis de tous les accufés ,
avec amende & dépens ; a renvoyé les parties
au Châtelet , pour être la procédure extraordinaire
commencée , continuée juſqu'à jugement
définitif , ſauf l'appel en la Cour; a joint les
demandes de toutes les parties au fond , pour
y avoir en jugeant , tel égard que de raiſon .
3
MERCURE
DEFRANCE.
1
SAMEDI 25 OCTOBRE 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AM. DE POMMEREUL , Inspecteur général
de l'Artillerie, à Naples.
ENFIN au sein de l'Iralie
Va régner cet Art deſtructeur
Quc méconnut, pour fon bonheur,
Notre antique Chevalerie.
e
Reparoiffez , nobles Guerriers ,
Ovous , modèles de vaillance ,
Qui ne deviez qu'à votre lance
(Et vos ſuccès & vos lauriers ,
N.43 . 25 Octob. 1788 . G
146 MERCURE
Qui braviez Géans & Féerie .....
Il n'eſt plus de galanterie ;
Faites- en revivre les droits ;
On ceſſe de fêter les Belles ;
Faites revivre ces tournois
Où l'on voyoit même les Rois
Et combattre & mourir pour elles.
Et toi , qui de nos anciens Preux
Aurois honoré la bannière ,
Pommereul , rappelle ces Jeux
Que regrette l'Europe entière ,
Ces fimulacres de combats
Qui jadis de nos fiers-à-bras
Entretenoient l'ardeur guerrière.
Mais , hélas ! déſirs impuiſſans !
Tout ſubit le joug de la mode ;
On a tout réduit en méthode ,
Juſqu'à l'art de tuer les gens.
Or, puiſqu'ainſi le veut l'uſage ,
Et que , ſans doute , d'âge en âge
Il donnera toujours le ton ,
Pommereul , c'eſt avec raiſon
Qu'on s'en rapporte à ton génie ;
D'un Prince à qui le ſang nous lie ,
Tu feras reſpecter le nom ......
Le François qui fert un Bourbon ,
Croit encor ſervir ſa Patrie.
(ParM.le Comte de la M***. )
DE FRANCE
147
VERS
A Mme. la Marquise DE SILLERI , ci-devant
Comteffe DE GENLIS , au sujet de fon
Livre en faveur de la Religion.
Sur la Religion , un Traité bien conçu,
D'une femme , ne peut éclore ;
Ainſi le décidoit un Sage prévenu ( 1 ) ;
Mais Vénus à ſon char n'avoit pointd'Aigle encore;
L'Auteur d'Adèle & Théodore
Devoit à l'Univers ce prodige inconnu.
DesTitans , fléaux de la Terre ,
Oſoient auſh du Ciel braver les Habitans ;
Ils ébranloient déjà leurs trênes chancelans :
Jupiter n'a point fait entendre ſon tonnerre ;
Minerve ſeule a détruit ces Géans.
Depuis , les Amours ,fur leurs traces ,
Attirent les Beaux-Arts , tiennent leurs inſtrumens;
Les Lauriers ſont les fleurs des Graces,
Les Fruits couronnent le Printemps ;
Des Cieux franchiſſant les eſpaces
Pour aller braver les éclairs ,
La Colombe à préſent eſt la Reine des Airs.
(Par M. Sabatier de Cavaillon ;
anc, Profeffeur d'Eloquence. )
(1) Rouſſeau de Genève,
G2
14$ MERCURE
VERS
SUR une maison où BOILEAU a demeuré
àAuteuil. -
?
QUE Rome, de Tibur,parle avec moins d'orgueil ;
Paris peut juſtement lui comparer Auteuil ;
Auteuil que pofiéda l'Horace de la Seine ,
Et qui reçut Conti, bien plus grand que Mécène .
Salut à ce ſéjour a chéri d'Apollon ,
Où ce Dieu vit ſouvent tout le docte Vallon.
Otranſport enchanteur , qui tout à coup m'anime !
Ici , tout me retrace une Muſe fublime.
Peut- être ce berceau vit créer le Lutrin
Ceboſquet inſpira le Paſſage du Rhin ;
Peut-être y fut dicté des vers l'art difficile ...
ATibur , nous dit- on , ſe délafſoit Virgile ;
Je le fais ; mais Auteuil fut plus ficureux parfois :
Horace cut un ami , Defpréaux en eut trois :
Et quels amis, ô Ciel ! l'Auteur du Misanthrope ,
Le père d'Athalie , & le vainqueur d'Efope,
Pour jamais leur préſence a conſacré ces lieux ;
Mais leur noble amitié les conſacre encor mieux.
Avecun faint reſpect , beaux lieux je vous con
temple ;
Tibur fut un Parnaffe ,&vous êtes un Temple.
(Par M. D*** *****. )
DE FRANCE. 149
.32.
L'ABSENCE.
SOIR & matin
Je cherche en vain
Ma Bergerette 3
Soins fuperflus !
Ne la vois plus
Sous la coudrette ;
Amour , dis - lui ,
Dis à ma Belle ,
Qu'eſt grand l'ennui
Que ſens loin d'elle
Dis à ſon coeur ,
Que le bonheur
N'eſt qu'où l'on aime ,
Que fon Amant ,
Tendre & conftant ,
Penſe de même ;
En attendant ,
Qu'en te voyant
Ma défirée,
Ceffe chagrin
Qui dans mon ſein
Apris entrée ;
Baifer reçoi
Tant plein de flamme ,
Si que mon ame
Le ſuit près toi.
1
(Par M.le Comte de la M...... )
ase
MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE mot de la Charade eft Corniche ; celui
de l'Enigme eſt Oignon ; celui du Logogriphe
eſt Chapeau , où l'on trouve Chape
Pacha , Peau , Eau , Puce , Apeau..
(
MON pre
CHARADE.
premier, non content de
dernier ,
manger mon
S'amuſe bien ſouvent à brouter mon entier.
(ParM. Ferran de Fronton. )
ÉNIGME .
SANS parole & fans voix,je ſais charmer l'oreille
Sans fineſſe , je ſuis tout rempli de détours ;
Je ſuis fans cefle au lit ,& jamais ne ſommeille ;
Enfin, comme le temps , je pafle & fuis toujours.
(Par M.Grellier ,de Confolens.)
5
DE FRANCE. 151
LOGOGRIPHΕ.
QUELQUE taille que l'on me donne ,
Je n'ai ni plus ni moins d'un pié ;
Et fans un accident fâcheux pour ta perſonne ,
Lecteur , je ne puis, ſeul, te fervir qu'à moitié.
Tu me verras , avec mon frère ,
L
Atoute heure, en tout lieu, lanuit comme le jour.
Si je marche , il me fuit; je le ſuis à mon tour ,
Et ne puis faire un pas fans ma compagne chère.
Combine maintenant : Je préſente d'abord
Deux des plus belles fleurs ; cette rare matière
Qui plaît à tous les yeux ; deux Saints ; une rivière;
Un petit animal qui preſque toujours dort ;
Puis un organe ; un fens ; trois notes de muſique ;
Une bête féroce ; un poiffon ; un oiſeau;
Ce que le vin dépoſe au fond de la barrique;
Et ce que ne ſera jamais un buveur d'eau .
(Par M. Ferran de Fronton. )
3
G4
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à la Chambre du Commerce de
Normandie , fur le Mémoire qu'elle a
publié relativement au Traité de Commerce
avec l'Angleterre ; avec cette Epigraphe
:
Orez-lui ſes liens , & laiffez-le aller .
A Rouen ; & se trouve à Paris , cher
Moutard , Imp - Lib. de la Reine , rue
des Mathurins , hôtel de Cluni.
LEE Traité de Commerce de la France
avec l'Angleterre , eſt un de ces événemens
qui , en agiffant fortement fur des intérêts
contraires , pouffent les eſprits à ces vives
difcuffions , où la partialité inévitable des
débats prépare tous les moyens de bien
réfoudre une grande queſtion , lors même
qu'elle en altère les faits & qu'elle en
ébranle les principes. Tout ſe calme à la
fin ; chaque raiſonnement eſt apprécié ;
après avoir tout conſidéré à part , on revoit
tout par l'enſemble ; les élémens de la
queſtion fe fimplifient & s'épurent ; la vérité
1
!
DE FRANCE. 153
A
ſe dégage des erreurs , on la reconnoît , &
on l'adopte.
"
Rien n'a été plus controverſé parmi nous,
que cette opération, ou plutôt aucune n'a
fait entendre plus de mécontentemens .
Cela eft venu de ce que des objets plus
importans , qui ont abſorbé toute l'atten
tion publique , n'ont pas permis de donner
à celui - ci l'examen qu'il méritoit ,
ont ainſi laiffé à la plainte tous ſes avantages
, en ne lui oppoſant pas les raiſons
qui devoient en modérer la chaleur, en
dévoiler les exagérations , & prévenir fúr
les funeſtes principes dont elle s'appuyoit.
Cela eſt venu encore de ce que des circonftances
malheureuſes ont dérangé l'exécution
d'un plan bien conçu ; de ce qu'un
meilleur ſyſteme dans l'adminiſtration de
notre commerce intérieur , capable de lui
donner de nouvelles forces pour foutenir
le choc des changemens qu'il alloit éprouver
à l'extérieur , n'a pas même ſuivi une
refolution que , d'après les meſures qu'avoit
priſes le Gouvernement , il devoit précéder;
en forte que le mal a été grand lorfqu'il
devoit être nul , que le bien n'a pas
reçu tout fon développement ; que, le mal ,
tonjours plus facile à difcerner & plus actif
à fe montrer , a fait méconnoître, le
bien , quoique tres-réel , & affez confidérable
pour établir une jufte compenfation.
Juſqu'ici le Public n'a pas connu & n'a
pu connoître quelle étoit dans fon plan ,
G
154 MERCURE
1
2
ni même quelle a été dans ſes effets cette
opération critiquée avec plus d'amertume
que de lumières. On n'a pas fait la ſéparation
des vûes juſtes & étendues qui ont
préſidé à l'opération , & des circonftances
qui les ont trahies en pluſieurs points. On
n'a pas oppoſé à des malheurs accidentels
&produits par des cauſes étrangères , qui
ont accompagné les commencemens de ce
nouveau régime , les heureux réſultats qui
s'en manifeſtent déjà , & ceux qui lui font
encore évidemment réſervés , ni les grands
principes qui le défendent, aux préjugés qui
L'attaquent.
Ces réflexions faififfent naturellement
tout eſprit jufte & impartial , à la lecture
de l'excellent Ouvrage que nous annonçons.
La modération qui y règne , la candeur
qui s'y fait ſentir , la fûreté des principes
, la force & l'enchaînement des preuves
, tout y infpire la confiance , & tout y
conduit la confiance pour l'Auteur , à la
conviction fur les réſultats fatisfaiſans qu'il
énonce.
Il répond à un Ouvrage qui exprime
des plaintes bien motivées ; il l'a fait en
lui rendant juſtice , & en témoignant la plus
grande eftime à ſes Auteurs. Il ne nie pas
l'état de ſouffrance des Manufactures de
pluſieurs de nos Provinces ; il l'apprécie
dans toute fon étendue. Il ne juftifie aucune
meſure par l'utilité générale , ce qui formeroit
cependant une défenſe digne du
DE FRANCE. 198
Gouvernement; il cherche toutes les fources
de ces malheurs , & il démontre qu'elles
exiſtoient avant le Traité , & que le plan
du Traité devoit tarir les principales d'entre
elles. Il expoſe tout ce plan.
Les détails dans leſquels il entre , font
deviner qu'il a dû avoir la plus grande
part aux recherches qui ont été faites , &
à l'examen des motifs qui ont déterminé
le Gouvernement; & fans qu'il ſe prévaille
en aucune, manière , ni de fes immenfes
travaux , ni des vûes ſaines & élevées auxquelles
ils tenoient , on apperçoit que jamais
une grande & importante opération
n'avoit été mieux conçue & mieux préparée.
On voit que le Traité , dont la perfpective
a accéléré la paix , & qui la maintient
ſeul dans les circonstances préſentes ,
devoit nous procurer le plus grand bienfait
, celui de délivrer notre Commerce
de tous les liens réglementaires & de toutes
les charges fiſcales dont il eſt accablé. L'Auteur
rend compte de tous les effets qui
Pont ſuivi ; il montre combien il a déjà
favoriſé notre agriculture ; combien il doit
ranimer notre induſtrie , qui avoit beſoin
d'être réveillée par une vive concurrence ;
combien elle a de moyens & de reſſources
pour la foutenir & la braver. Il attaque ,
avec toute la puiſſance de la raifon , certe
manie dont nous fommes encore poffédés,
de ne voir l'avantage de la Nation que
dans le monopole de quelques branches
1
G6
156 MERCURE
२
:
د
de notre commerce. Il s'arrête enſuite fur
le calcul du commerce des deux Nations ;
& il prouve par le cours du change , ſur
lequel il fait une diſſertation claire & favante
, & par les états de la balance , que
nous en avons en tes avantages , quoique
le Traité n'ait point été appuyé , dans le
Royaume , de toutes les fuppreffions qui
entroient dans ſon ſyſtême , quoique les
conditions aient été violées dans les Douanes
de l'Angleterre , & que nous n'ayons
pris aucune meſure, pour le faire exécuter
chez nous. Cette négligence a été au point
que les marchandises angloiſes , qui devoient
payer douze pour cent d'entrée
n'en ont pas réellement payé le quart.
Mais ces fautes feront aisément réparées;
elles tiennent aux circonstances & non à
la chofe. Le Traité nous donne des droits :
il ne s'agit que de les maintenir ; & ces
droits doivent nous conduire dans peu
non pas à la ruine du commerce de l'Angle
erre , qui n'est pas plus dans notre intérêt
que dans le fien , mais à tout le dévelopement
du nôtre , & par conféquent
àla ſupériorité que nous affurent les avantages
de notre fol , l'eſpèce des objets que
nous apportons dans cet échange , & les
progrès que nous avons à faire & qui font
fi près de nous..
Il eſt rare parmi nous qu'une auli
grande décision du Gouvernement ait été
préparée par une auidi yaſte difcuffion des
DE FRANC 157
,
,
faits & des principes & attachée à un
plan de régénération & d'amélioration. Il
eft rare encore qu'une bonne opération
ait été défendue par un Ouvrage fage &
profond , qui en raſſemblant tous les
points de vue de la queſtion , condamne
chaque intérêt particulier à Héchir devant
l'intérêt général, chaque prévention à ſortir
des vûes particles auxquelles elle voudroit
tout rapporter .
Il ſeroit injuſte de reprocher au Traité
de Commerce , des maux qui ne font nés
que des circonstances. Si, dans fon exécution
, il s'eſt commis des fautes , il ne faut
pas en rendre reſponſable le plan , puifqu'il
eſt bon & qu'il a été prudent. Il faut
revenir à ce plan même , pour corriger &
"éparer les fautes. La plainte eſt légitime
dans celui qui fouffre ; mais l'examen eft
néceffaire à celui qui condamne. Pour bien
apprécier de Traité de Commerce , il faut
l'embraffer dans ſes principes , les vues,
fes moyens 3 ſes offers. Rien ne les fait
mieux connoître , que cet Ouvrage . Tout y
eft expofé , rien n'y eſt diffimulé. 11 fera
utile que ce Livre foit critiqué : la vérité
y gagnera ; & tous les biens préparés dans
un plan qui doit réunir , par le commerce
même , deux Nations qui ne ſe faifoient
In guerre que pour ſe l'entr'arracher , s'en
augmenteront. Mais ceux qui ſe chargeront
-de l'attaque , ſentiront qu'ils n'ont pascaf
faire à un bel eſprit qui ignore les chofes
158 MERCURE
en fait de phrafes , ni à un Philofophe enthouſiaſte
, qui ne voit que ſes idées , &
qui veut que le monde entier y plie ſa
marche & fon organiſation. Ils ſentiront
que celui qu'ils combattent a une longue
pratique de l'adminiftration ; qu'il joint
toutes les connoiſſances qu'elle exige, à l'expérience
qu'elle donne ; que les grands principes
chez lui font ce quis doivent être ,
les réſultats évidens des faits bien obfervés
& bien comparés. Il leur inſpirera
ſans doute quelque choſe de la ſaine logique
, du ton modéré qui diſtingue ſon Livre
, & qui y font embellis par une difcuſſion
élégante , ſemée d'une foule de
belles idées morales , & de traits ingénieux
& nobles qui ne ſont point cherchés.
Hâtons - nous donc de pourvoir aux
grands maux que le Traité de Commerce
a manifeſtés , s'il ne les a occafionnés;
mais fur tout mettons à profit un changement
qui nous rapproche des vrais principes
du commerce entre toutes les Nations,
& par ces principes , de la paix & de la
proſpérité générale de l'Europe entière . Que
nos Manufactures ne mettent plus leur principale
confiance dans le monopole qu'elles
exerçoient fur les confommateurs , dont
les droits & les intérêts n'auroient jamais
dû être ſacrifiés aux leurs ; que notre territoire
multiplie ſes productions en raiſon
des beſoins du monde entier ; que le Gouvernement
forte enfin de ces protections
DE FRANCE:
د
particulières , qui n'opéroient qu'une oppreffion
générale ; qu'il ne connoiffe plus
que la justice dans ſes Loix , la liberté
dans ſa direction , ſeules règles d'une prorection
utile. En opérant ces grandes réformes
, le Traité de Commerce nous conduira
au bien le plus important , à ſa propre
diffolution par un affranchiſſement
entier de toutes les reftrictions que l'on
adonnées par-tout à l'agriculture , à la population
, au travail , au bonheur privé ,
à la proſpérité publique. Jamais nous n'avons
été plus à portée d'ouvrir les yeux
à cette grande vérité , de la conſacrer par
une adoption folennelle , & par là d'en
faire une de ces règles que les Nations
n'abandonnent plus , parce qu'ils ne leur
eſt plus libre de fortir de l'ordre naturel
des chofes , dès qu'elles en éprouvent la
Force&la fûreté.
L'Ouvrage que nous annonçons n'eſt pas
fufceptible d'un Extrait. D'ailleurs le ſujet
eft affez intéreſſant pour qu'on le médite
dans toute l'étendue de fa diſcuſſion .
Nous nous bornerons à quelques citations
qui juſtifieront l'hommage que nous
rendons ici à un Citoyen qui a conſacré
fa vie aux plus utiles travaux , qui a été
formé ſous M. Trudaine , fous M. Turgot
, ſous les hommes les plus vertueux
& les plus éclairés dans l'Adminiſtration ;
qui a eu l'honneur & le bonheur d'être
leur ami intime ; qui a mérité d'être un
1
MERCURE
des Coopérateurs du Gouvernement, toutes
les fois qu'il a été queſtion de faire quelque
grande opération de bienfaifance .
Nous invitons à lire , dans la première
Note qui accompagne ſon Ouvrage , le
fixième Mémoire qu'il avoit remis au Miniſtère
ſur le Traité de Commerce , & dans
lequel il diftingue les impôts réglementaires
& les impôts fiſcaux , indique les maux
qu'ils font à notre commerce , & donne
une idée du travail qui doit être fait fur
les uns & fur les autres. On verra qu'il
n'eſt pas commun d'expoſer la vérité d'une
manière auffi franche & auffi nue aux Dépofitaires
de l'autorité , & l'on aimera le
Citoyen autant qu'on eftimera l'homme inftruit
& habile.
Nous rapporterons , d'après lui , le ré
fumé des conventions qu'embraffe le Trai
té , & qui donnent une idée nette du point
de yue fous lequel il doit être confidéré.
ود
ود
ود
Qu'avons nous accordé aux Anglois
par cetraité ce que nous ne pouvions
leur refufer pour notre propre, intérêt ,
quand il n'y auroit eu aucun Traité.
19. De fupprimer des prohibitions
» qu'on ne refpectoit point' ; & cu'il au-
>> roit été impoffible de faire reſpecter ,
>> même quand on auroft adopté le pro-
» jet , toujours répouffé avec, raffon , des
>> vifites dimciliaires , fi attentatoires aux
> droits , àla liberté, à la sûreté , à Iron-
" neur des Citoyens.
DE FRANGE. 16Y
4
" 2º. De tourner au profit de l'Etat , au
>> rapprochement de la recette & de la dé-
>>penſe de ſes revenus , les primes d'affu-
>> rance qui ſe payoient pour foutenir un
commerce illicite, & par conféquent corrupteur
des moeurs.
ود
ود
ود
3º. De rendre réciproque au profit de
>> la France le commerce des marchandifes
>> angloiſes , pour leſquelles les Contreban-
>>diers , forcés de repartir avec prompti-
>> tude , n'emportoient que de l'or ; au lieu
"
ود
د
que les Marchands qui font un com-
>> merce permis , veulent des retours pour
gagner ſur le voyage qui les ramène dans
leur patrie , autant que fur celui qu'ils
>> ont fait en apportant leurs marchandises.
Ce que nous avons accordé à l'An-
>>gleterre étoit donc indiſpenſable & en-
>> tièrement à notre avantage. Nous au-
ود
"
rions dû le faire , quand nous n'aurions
" eu aucune compenfation. Mais nous
>> avons cependant obtenu , à titre de com-
>> penfation , une énorme réduction dans
→ les droits exigés ſur nos vins nos vinaigres
, nos eaux-de-vie , nos favons , nos
>> batiſtes ; & le droit de faire entrer , fur
ود
ود le pied de la Nation la plus favoriſée, nos
» autres marchandiſes qui précédemment
>> étoient prohibées en Angleterre , & l'é-
>> toient avec plus d'efficacité que nous ne
ود pouvons prohiber en France , parce que
>> perſonne dans la Grande-Bretagne n'eſt
>>au deſſus des Loix , parce qu'une Ifle eſt
162 MERCURE
» plus aiſée à garder que des frontières
ود de terre ,&parce que laMarine Royale
» Angloiſe peut s'employer & s'emploie à
>> repoutler la contrebande.
» Comment ce qui nous auroit été utile,
» quand il n'y auroit point eu de récipro-
» cité , pourroit il nous être devenu nuifi-
» ble , quand nous avons reçu en même
>> temps des avantages conſidérables ?
"
ود Le marché des Anglois eft très bon ,
ſans doute , & nous l'avons rendu meilleur
enfuite par nos fautes ; mais le nô-
>>tre étoit fort bon aufli , & ce n'étoit que
ود
ود dans la vue d'un profit mutuel que l'on
>> pouvoit traiter. Il ſeroit imposible de
>> faire confentir une Puiſſance étrangère
» & indépendante à un marché où elle ne
>> trouveroit pas un avantage réciproque ;
>> le Roi n'étoit point le maître de dicter
ود
ود
les conventions. Il les combinoit de Cou-
>> ronne à Couronne , avec un Souverain &
une Nation qui ont beaucoup de lumières
; il y portoit fans doute la loyauté ,
la nobleffe& la bonne foi qui honorent
notre Nation ; mais ilne negligeoit pas
ود
ود
"
ود nos intérêts ".
Les conditions réciproques du Traité
pouvoicrit ſeules préparer une liberté plus
entière.
ود Dans un pays où le commerce auroit
été adminiftré avec ſagelſe , c'est- à-dire ,
› où le Gouvernement l'auroit affranchi de
ود
DE FRANCE. 163
toutes contributions intérieures , de toute
» gêne , de tout règlement nuiſible, & ſe
ſeroit borné à répandre l'inſtruction ſur
>> l'Agriculture & ſur les Arts , & à tour-
>> ner les capitaux & les eſprits vers les tra-
» vaux & les inventions utiles , il ne fau-
>> droit certainement aucun droit d'entrée
ni de ſortie.
>> Preſque perſonne n'ignore aujourd'hui
» qu'on ne ſçauroit empêcher la percep-
» tion de ces droits d'être plus deftructive
» du revenu de l'Etat, qu'elle ne peut lui
" être profitable.
>> Que les droits de ſortie ſur les matiè-
» res premières n'encouragent l'induſtrie
de fabrication , qu'en décourageant davantage
l'induſtrie beaucoup plus impor-
>> tante de la culture.
>> Que les droits d'entrée ſur les marchandiſes
ouvrées établiſſent pour les
» Manufacturiers du pays un privilége exclufif,
nuiſible à les conſommateurs ,
qui retarde les progrès de l'inſtruction
» & de l'induſtrie elle-même.
ود
ود
&
Mais quand on a long - temps vécu
ſous un mauvais régime, qui a détourné
>> les capitaux & le travail de leur emploi
>> naturel , & accumulé la population dans
des profeſſions moins avantageuſes que
>> celles auxquelles elle s'occuperoit par le
ſeul attrait de ſon intérêt dans un état de
>> liberté , il feroit très-imprudent & très-
>> cruel de ſuſpendre ou de déranger tout
164 MERCURE
>>à coup les canaux par leſquels plufieurs
millions d'individus reçoivent leur falaire.
ود
ود
ود
ود
Alors c'eſt en étendant la maſſe générale
du travail, qu'il faut ouvrir à l'in-
>> duſtrie, furabondante dans quelques branches
, trop foible dans d'autres , de nou-
>> veaux débouchés qui empêchent les hom-
» mes qui vivent aujourd'hui , d'être vic-
>> times de la misère , à laquelle on ne
doit pas les expoſer ſans ménagement ,
>>même pour le bien de ceux qui doivent
vivre dans dix ans. ود
>> Une Société n'eſt point une machine
>> impaffible qu'il faille gouverner pár les
>> ſeules loix de la mécanique. C'eſt un
>> corps ſenſible dans toutes les parties ;
» & dans les opérations même qui doivent
> le guérir , il faut lui épargner , autant
» qu'il eft poflible , les convulfions & la
➡ douleur.
:
1
» Il faut ménager juſqu'à l'imagination ,
>> fiége de tant de maux qui deviennent
réels.
ود Il faut tranſiger avec l'opinion, lorſque
» l'on n'a pas pu ou que l'on n'a pas ſu
la rendre entièrement raiſonnable.....
ود
ود
ود
Nous n'en ſerions pas- là " dit l'Auteur
ſur le même ſujet dans un autre endroit
, " s'il n'y eût jamais eu de barrière
› entre l'Angleterre & la France ; le pro-
>> grès des lumières eût été le même dans
DE FRANCE. 165
>>les deux pays. La néceſſité pour nos Ar-
>> tiſtes & nos Fabricans , d'être auſſi habi-
ود les que leurs Concurrens, les eût rendus
>>tels : la néceſſité pour notre Gouverne-
>> ment, de faire droit aux repréſentations
>> qui lui feroient venues de tous les côtés
>> ne l'eût pas laiſſé en arrière de ſes voi-
>> fins. Etnon ſeulement nos Manufactures
> n'auroient point à craindre aujourd'hui
› qu'on leur enlevât la fourniture des con-
>> ſommateurs , qui font le plus à leur por-
» tée ; elles lutteroient dans l'Europe en-
› tière contre celles de la Grande- Breta-
» gne. Ce ne ſeroit pas l'approviſionne-
› ment de la France, qu'elles leur diſpute-
هد roient ; ce ſeroit celui de l'Univers qu'el-
>> les partageroient avec elles.
ود Tel eſt le but auquel il faut atteindre
un jour. Jamais on n'auroit pu y arri-
>> ver , ſi l'on ne ſe fût enfin déterminé à
› entrer dans la ſeule route qui puiffe y
ود conduire. Le tort qu'on a eu de ne la
» pas ouvrir plus tôt , oblige d'y marcher
› encore avec précaution. Pluſieurs bran-
ود ches de notre induſtrie, que la concur-
>> rence ne ſtimuloit point , ſont reſtées
>> dans une forte d'infériorité qui néceffite
>> de conferver ſur les marchandises an-
> gloiſes des droits d'entrée proportionnés
>> à ce que couteroit la contrebande ; &
>> cette meſure ſage & prudente a été priſe
> par le Gouvernement. On pourra , fans
" doute, dans la ſuite baiſſer progreſſive166
MERCURE
L
>>> ment les droits , en raiſon de ce que
» l'égalité de lumières & de moyens rendra
pour nos Artiſans la concurrence ود
>> étrangère moins redoutable. L'on peut
>> même prévoir un temps éloigné , mais
ود heureux , où il n'y aura plus ni raiſon ni
>> prétexte d'établir des droits ſur le Com-
» merce.
ور Alors chaque Nation jouiſſant avec
>> profit de tous ſes moyens d'acheter de
>>l'Etranger , c'est-à-dire auſſi de lui ven-
» dre , donnera aux autres toutes les faci-
" lités & toutes les occafions poflibles
» pour vendre avantageuſement chez elle,
>> c'est-à-dire encore pour y acheter. De
>> part & d'autre on ne ſera plus' effrayé
» de ce que les achats balancent les ventes ;
ود
ور
ود
car on comprendra que c'eſt une I oi générale
du Commerce , le ſeul moyenn
de le rendre utile & durable , & de vi-
>> vifier tous les travaux qui marchent à fa
fuite.
>> Toute barrière eſt nuiſible des deux
>>parts. Les Anglois ne le ſavent point en-
>> core : ils portent dans l'adminiftration
de leur Commerce un eſprit plus actif
» qu'éclairé ; mais nous leur rendrons les
>> lumières qu'ils ont contribué à pous faire
>> acquérir , & dans la fuite ils ne ſe per-
• mettront plus les fautes qu'on peut leur
>> reprocher aujourdhui «.
Il examine ailleurs ce qu'on appelle
DE FRANCE.
167
Popinion publique , défavorable au Traité
de Commerce.
» Ne ſeroit- ce pas ſeulement celle d'une
>> partie des Fabricans des trois Provinces ,
» à qui l'inexécution des meſures priſes
" par le Gouvernement , & la négligence
>> de la Ferme générale , ont fait éprouver
> un déſavantage momentané , totalenient
>> contraire à ce qui auroit dû arriver , ſi
" le Ministère eût pu remplir les inten-
ود tions du Roi , & fi les Régilleurs des
>> droits de traites ne s'en fuſſent pas écar-
رد tés ?
" La ſouffrance crie ,& fait répéter dans
» les grandes villes ſes clameurs ; le bon-
>> heur eſt Glencieux.
>> A-t- on peſé , a t-on ſeulement conſulté
» l'opinion des Vignerons de la Guienne ,
>> du Rouflillon, du Languedoc, du Querci,
• & même de la Champagne , & des bords
" de la Loire & de la Charente ? Celle des
>> Propriétaires d'oliviers , & des Fabricans
» de ſavon en Provence ? Celle des Pof-
> ſeſſeurs de ſalines de Bretagne & du Poi-
> tou ? Et en Picardie même , autour de
" Guiſe & de Saint - Quentin , celle des
» Mulquiniers & des Négocians qui font
>> un ſibeau commerce de linons & de ba-
>> tiftes?
>>La ſeule culture des vignes fait fubfif-
» ter dans le Royaume environ quatre mil-
1
168 MERCURE
ود lions d'individus. Y a-t-il une Manufac-
» ture comparable ? Mais les. Vignerons ,
" non plus que les autres Cultivateurs , ne
ود font pas corps. Ils ne payent point de
>>Députés ; ils n'ont point d'organes , &
leur fentiment n'infiue pas fur ce qu'on
• appelle à Paris & à Versailles l'opinion
» publique.
ود
ود Celle-ci fans doute ſe fixe à la fin du
» côté de la raiſon; mais elle eft quelquefois
bien long - temps à s'égarer dans la
route ; &juſqu'à ce qu'elle ait acquis de
→ la ftabilité , elle peut être le jouet de
>> toutes les eſpèces de fauffes lueurs ".
Nous recommandons auſſi à nos Lecteurs
la ſeptième Note , fur les erreurs commerciales
de l'Angleterre ; & la huitième , fur
les mauvaiſes interprétations données par
les Douaniers Anglois à quelques Articles
du Traité.
( Cet Article est de M. de L. C.....)
८८
८८
UN
DE FRANCE . 169
UN peu de tout ; Recueil de Vers , par
M. L. B. DE B .... , de plusieurs Académies.
In - 8 ° . de 130 pages , orné d'une
très - jolie Gravure avec cette Epigraphe
:
د
La critique ne ſévit pas contre les Auteurs
fans prétention , qui cherchem
à nous amuſer.
A Paris , chez Bailly , Libraire , rue S.
Honoré.
CETTE Epigraphe eſt la meilleure Préface
dont l'Auteur pût accompagner ſes
Eſſais poétiques. On trouve un peu de tout
dans fon Recueil ; Bouquets , Chanſons ,
Epîtres , Fables , Odes , Madrigaux , Bourades
, &c. tout annonce un eſprit vif ,
gracieux , leſte , pour qui la Poéſie eſt un
délaffement plutôt qu'un travail. Quelquesunes
de ces Pièces reſpirent la verve ; plufieurs
annoncent le ſentiment & pétillent
de ſaillies agréables ; & ces qualités doivent
faire excuſer les légères négligences
qu'un Cenſeur pointilleux y remarqueroit
peut-être. L'eſprit , la facilité , la chaleur ,
font, dans un jeune Poëte , des mérites
plus effentiels & plus rares que ce puriſme
No. 43.25 Octob . 17.88 ,
H
170 MERCURE
pédanteſque qu'on n'affecte ſouvent de
priſer que pour rabaiſſer le véritable talent.
Les Pièces ſérieuſes , composées par M.
L. B. de B ... , ſont plus correctes que les
bagatelles qu'il produit. Les Odes à Léopold
de Brunswick , aux Notables , & celles
qu'il imite d'Horace , ſont d'un Poëte qui
poffède l'Os magnafonatorum ; les Chanſons
à Madame la Princeſſe de L ..... ,
à Madame la Princeſſe de Tar ... , & quelques
Madrigaux Anacreontiques , échappés
ſa plume troubadouresque , font d'un bel
eſprit aimable , & d'un improviſateur qui
en vaut bien d'autres. Avec ce talent pour
leCouplet & pour le Vers libre , nous ofons
promettre des fuccès à M. L. B. de B ... ,
s'il court la grande ou la petite carrière de
nos Théatres Lyriques. Nous allons citer
quelques fragmens qui pourront juftifier à
la fois nos éloges & nos critiques.
AMadame la Princeſſe de LAM....
LORSQUE Vénus donna le jour auxGraces ,
Elle leur dit : Enchantez les Mortels,
Les Jeux , les Ris marcheront fur vos traces ,
Et tous les coeurs deviendront vos autels.
Vous , Aglaé, vous aurez, pour leur plaire ,
Un joli front avec deux grands yeux bleus ;
Sur votre taille élégante & légère ,
Aflots dorés , joûrent vos longs cheveux,
DE FRANCE. 171
BOUCHE mignonne & lèvre purpurine ,
Perles autour , teint de roſe & de lis ,
Seront le lot de la tendre Euphrofine ,
Dont le coeur ſeul connoîtra tout le prix.
Uneſprit fin, le fel de la ſaillie ,
Une voix tendre , une aimable gaîté ,
Le goût des Arts embelliront Thalie ;
Car le talent ajoute à la beauté.
JALOUX de voir la brillante fortune
Du beau Trio , que fit alors l'Amour ?
Il raſſembla les trois Graces en une ,
Belle LAM .... , & vous vites le jour.
IL n'est qu'un point où vous &vos modèles ,
Douce beauté, ne vous reſſemblez pas ;
La Volupté marchoit toujours près d'elles ,
C'eſt la Vertu qui conduit tous vos pas.
,
Nous voudrions citer ici la Dénonciation
contre les Académies de jeu ; Pièce
où ſe manifeſte l'indignation d'un honnête
homine ; & la Deſcription du Panthéon
ſtances vraiment piquantes ; & l'Epître à
M. d'Eprém .... , qui rappelle le ton de
J. B. Rouſſeau dans ſes Epitres chagrines ;
mais nous ſommes forcés d'y renvoyer le
Lecteur , & nous préférons de terminer cet
Extrait par quelques tirades d'un croquis.
-Impromptu fur Paris.
H
172 MERCURE
Figurez - vous un gouffre immenfe
Cù s'entre-choquent confondus
La modeſtie & l'impudence ,
Les grands crimes & les vertus.
On n'y diftingue , on n'y ménage
Ni le rang , ni l'état , ni l'âge.
Le talent y prend peu d'effor ;
Tout eſt victime de l'Envie,
Tout cède à la baſſe Induſtrie ,
Et l'on n'y fait cas que de l'or.
....
Auprès de nos Académies ,
Où ſé cultivent les Beaux-Arts ,
On en voit d'autres établies
Où du jeu l'on court les hafards.
Près d'une Egliſe eſt un Theatre ,
Près d'une Chapelle un Boudoir;
C'eſt le plaiſir qu'on idolâtre
Le plaifir y fait tout mouvoir.
,
Rire d'un homme à caractère ,
Hanter les Cafés par ennui ,
Médire effrontément d'autrui ,
Sur-tout blâmer le Ministère ,
Contredire un Folliculaire ,
Et s'engouer d'une chanson ,
Aux beaux projets faire la guerre ,
Ex clabauder contre un fermon ,
1 10
DE FRANCÉ, 173
:
2.
Se donner un ton d'importance ,
Parler de ce qu'on ne fait pas ,
Eclipſer tout dans un repas
Par de beaux mots pleins d'arrogance ,
Ridiculifer les maris ,
Changer de boucles & d'étoffe ,
Se piquer d'être Philoſophe ,
Lorſque des riens l'on eſt épris ;
Sans les aimer , courir les femmes ;
Des Grands encenſer la fierté ,
Tout en les criblant d'Epigrammes ;
Ruminer des projets infames
En affichant l'humanité ;
:
Se fréquenter fans fe connoître ,
Sans titre prétendre aux honneurs ,
Sur tous les points trancher en Maître :
Telles font aujourd'hui les Moeurs.
A Madame de SAINT-A..... , en lui
envoyant un chapeau à la Circaſſienne.
Du Dieu des coeurs , voici le diademe ;
Le Dieu du goût en a fait un chapeau.
L'Amour, en vous offrant cet ornement nouveau ,
Vous revêt pour toujours de fon pouvoir ſuprême.
Pour mieux les conferver , il vous cède ſes droits ;
L'Univers fatisfait applaudit à ce choix :
Tous les coeurs déformais vent donc vous rendre
hommage ;
Et graces à votre beauté ,
H
174 MERGURE
L'emblême de la liberté
Va devenit celui de l'eſclavage.
ECOLE hiftorique & morale du Soldat &
de l'Officier , à l'usage des Troupes de
France & des Ecoles Militaires , avec des
Portraits. 3 Vol. in-12. Prix , 9 livres
reliés. A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib.
rue du Jardinet.
DANS ſon dernier Ouvrage , M. Berenger
a conſacré ſes talens à rappeler les
vertus du Peuple, & ce travail lui a mérité
l'eſtime & la reconnoiffance de tous les
amis des moeurs. On a généralement penſé
que l'idée & l'exécution en étoient également
heureuſes , & on a formé des voeux
▸ pour voir s'étendre ce plan d'une morale
pratique & univerſelle. M. Berenger veut
aujourd'hui inſtruire les Soldats par leurs
propres exemples. Un de nos Littérateurs
les plus diftingués , M. Marmontel , a dit :
» Le Militaire François a mille traits que
>>>Plutarque & Tacite auroient eu ſoin de
>> recueillir. Nous les reléguons dans des
» Mémoires particuliers , comme peu di-
» gnes de la majeſté de l'Hiſtoire. Il faut
• eſpérer qu'un Hiſtorien Philoſophe s'affranchira
de ce préjugé ". M. Berenger
adû croire que cette invitation s'adreſſoit
DE FRANCE. 175
particulièrement à l'Ecrivain utile qui ren
dit le Peuple plus intéreſſant en nous dévoilant
le ſecret de toutes ſes vertus. Il eſt
donc devenu l'Hiſtorien des Guerriers ; il
a fait un Ouvrage , d'où , comme il le dit
lui-même , le ſimple Soldat doit puiſer la
connoiffance & l'amour de ſes devoirs ;
l'Officier , la connoiſſance & l'amour de la
vraie gloire & du véritable honneur : car ,
comme M. le Comte de Guibert la trèsbien
obſervé , il ne ſuffit pas que les Soldats
foient braves , il faut qu'ilsfoient honnêtes
gens.
Mais la morale , pour réuſſir , doit être
préſentée ſous un voile aimable : comme
elle n'eſt que la vériré , & la vérité utile ,
on peut lui appliquer ces vers charmans de
M. le Chevalier de Bouflers :
Et c'eſt la ſeule Vierge, en ce vaſte Univers ,
Qu'on aime à voir un peu vêtue.
Un moyen sûr de lui ôter ce qu'elle a
de repouffant pour le commun des hommes
, c'eſt de l'unir à l'Hiſtoire , de les
féconder ainſi l'une par l'autre , de donner
aux formes fous leſquelles on la préſente ,
une variété dont elles ont beſoin , d'en
offrir les principes bien moins comme des
préceptes que comme des exemples. L'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons
en paroît pénétré. Sans ſortir jamais des
convenances & de l'analogie , il fond tou-
H4
76 MERCURE
jours adroitement la diſcuſſion & Péloquence
, les faits & les maximes ; ſouvent
même il revêt la morale de toutes les graces
de la Poéfie. Par ce moyen , il eſt
parvenu à nous donner trois Volumes de
Moralitéfans ennui. Son Ouvrage a d'ailleurs
un autre genre d'intérêt que nous
ne devons pas paſſer ſous filence. Preſque
toutes les grandes familles du Royaume y
retrouveront des Anecdotes domeſtiques qui
les honorent. Cet intérêt s'accroît encore ,
quand on fonge que M. Berenger a puiſé
une grande partie des faits qu'il raconte ,
dans les Ouvrages de nos premiers Littérateurs
, M. Marmontel , M. de la Harpe. ,
M. de Saint- Lambert , M. Gaillard , & M.
le Comte de Guibert. On aime à refre
dans l'Ecole du Soldat & de l'Officier , les
Penſées fublimes de Béliſaire , le Dialogue
éloquent entre Alexandre & un Solitaire
du Caucafe , la Relation touchante d'un
fait arrivé pendant les dernières guerres de
l'Amérique , entre un vieux Sauvage & un
jeune Officier Anglois , &c. &c . Ce dernier
trait eſt un de ceux qui méritent le plus
d'être confervés.
DE FRANCE. 177
SPECTACLE S.
CETTE année a été peu féconde en
nouveautés eſtimables. Les Comédiens des
Théatres François & Italien ont occupé
Poifiveté publique de quelques Remiſes &
de quelques Débuts . Ces objets ne nous
ont pas paru affez intéreſſans pour en entretenir
nos Lecteurs à mesure qu'ils ont
paflé fur la Scène : nous nous ſommes propofé
de les recueillir en un ſeul Article
quand ily auroit matière ſuffifante , & nous
allons remplir nos obligations.
1.
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'OOBBJJEETT quia principalement fixé la
curiofité & l'attention des Amateurs du
Théatre, eft la remiſe du Bourru Bienfaisant,
Comédie de M. Goldoni , Avocat Vénitien ,
Auteur Dramatique , d'abord fort eſtimé
dans une grande partie de l'Italie , puis devenu
juſtement célèbre en France , par
cette même Comédie du Bourru Bienfaifant ,
dont nous allons parler , & qui , dans l'année
1771 , où elle fut repréſentée pour la
H
178 MERCURE
première fois , obtint un ſuccès dont elle
aconſtamment joui.
M. Géronte eſt le meilleur homme du
monde ; mais il a l'habitude de la brufquerie
, & fon ton effraie d'abord tous ceux
qui l'approchent. Le feul homme qui ſe
foit familiarifé avec ſes manières , eſt un
M. Dorval , perſonnage très- flegmatique ,
très - raiſonnable , & dont le ſang froid
cache une ame auffi ſenſible que philoſophique.
M. Géronte a une nièce qu'on
appelle Angélique , & qu'il veut marier à
Dorval ; mais Angélique aime Valère ; elle
en fait l'aveu à Dorval , & celui - ci ne
manque pas , en conféquence de ſes principes
de délicareſſe , à ſacrifier les projets
de fon ami au bonheur effectif d'Angélique.
M. Géronte a un neveu nommé Dalancourt
, qui , par la complaiſance un peu
foible qu'il a eue pour prévenir & fatiffaire
les fantaiſies de fa femme , a dérangé
fes affaires & excité l'animadverfion de
fon oncle. M. Géronte eſt bien décidé à
ne jamais ſe réconcilier avec ſon neveu ,
encore moins avec ſa femme , comme à ne
point ſe relacher ſur le projet d'unir Angélique&
Dorval; cependant fon caractère
bon & généreux , quoique bourru , ne lui
permet point de réſiſter aux larmes de
Dalancourt , à la douleur de ſa nièce ;
& quand il apprend que ce Valère qu'on
préfère à Dorval , a employé ſa fortune à
réparer les malheurs de Dalancourt , il le
DE FRANCE 179
marie à ſa nièce Angélique , autant par
reconnoiſſance & par ſenſibilité , que pour
céder aux inſtances du noble & généreux
Dorval .
Nous avons donné rapidement l'analyſe
duBourru Bienfaiſant. On fait par combien
*de détails vrais , comiques , intéreſſans , ce
perſonnage ſe développe ; on ſait encore
qu'il a été rendu d'original par le célèbre
Préville , d'une manière vraiment inimitable.
Il ſeroit inutile de rappeler que Préville
( car pourquoi dire Monfieur en parlant
d'un homme pour lequel la poſtérité exiſte
déjà ? ) , que Préville done s'étoit habitué
de bonne heure à parcourir tous les emplois
de la Comédie , à rendre tous les caractères
à peindre toutes les phyſionomies ; qu'il
avoit donné à fon maſque une mobilité ,
une facilité à ſes habitudes , à ſa geſticulation
, une variété , une vérité , un naturel
inabordables , qu'il étoit propre à tout concevoir
, comme à tout exécuter pour la plus
parfaite illufion theatrale. Tout cela feroit
inutile à dire , tout le monde le fait. Dans
le Bourru Géronte , Préville étoit bruſque ,
jamais dur; emporté , jamais colère ; foible
par bonté d'ame , & jamais par la fatigue
des inſtances ; rond & familier dans ſés
manières ; mais toujours fouple , facile ,
fans aucune recherche , fans taquinerie ,
fans affectation , ſans bégaiement; en un
mot , il étoit l'homme de la Nature & de
la Société. Auſſi la réputation qu'il y avoit
H6
180 MERCURE
acquiſe & méritée , conduiſoit- elle l'affluence
au Bourru Bienfaiſant toutes les
>
fois qu'on le repréſentoit,parce qu'on ſaveit
qu'on y verroit Préville , c'est-à- dire , le plus
excellent modèle de l'art du Comédien . Cet
Acteur a quitté le Théatre , & le Bourru Bienfaiſant
eft reſté enſeveli dans le répertoire..
M. Molé , entraîné par une émulation
fans doute très-louable , a voulu ſervir M..
Goldoni & la Compagnie , en faiſant remettre
cetOuvrage. Il en a demandé la permiffion
à M. Goldoni , qui la lui a gracieuſement
accordée , & il a joué Géronte. Il
y a été fort applaudi , oh ! conſidérablement
applaudi. Pour nous , nous l'y avons vu
avec un plaiſir dont il faut motiver les
cauſes. Si nous n'avions pas été perfuadés:
d'avance que M. Molé étoit un Acteur
très- fin , très - ſpirituel , très adroit & trèsfécond
en moyens de ſéduction , comme
très - familier avec toutes les reſſources qui
peuvent ajouter à l'illufion de la Scène , ſa
manière de jouer le Bourru Géronte nous en:
auroit convaincus.
A côté de la remiſe du Bourru Bienfaifant
, nous pourrions placer les Débuts
de Mlle. de Giverne , dans l'emploi des
caractères ; & de Mlle. Lange , dans celui
des jeunes. Amoureuſes de la Comédie :
mais nous nous en abſtiendrons. Avant de
parler de ces Actrices , & de quelques autres.
Débutans , nous nous propofons de
publier quelques idées ſur l'Art de laDé
DE FRANCE. 18г
clamation , & principalement ſur celui de
former des Elèves pour le Théatre. On eft
généralement porté à croire qu'il faut être
Comédien pour former des Comédiens ;
c'eſt en même temps une erreur & une
abfurdité. Cette abſurdité & cette erreur
pourroient devenir fatales au projet bien
Iouable , bien digne d'encouragemens , de
reſtaurer la Comédie qui dégénère beaucoup
en France ; il eſt temps peut- être de les
combattre. A la clôture des Théatres , nous
remplirons l'obligation que nous contractons
ici , de les attaquer par des raiſonnemens
établis fur des preuves que nous croyons
péremptoires ; & fi ce deſſein paroît orgueilleux
ou ridicule à quelques Comédiens
, accoutumnés à ne rien voir , ſentir,
ou approuver que ce qu'ils conçoivent , il
faudra bien ſe conſoler de n'avoir pas obtenu
leur fuffrage..
COMÉDIE ITALIENNE..
CEThéatre a remis pluſieurs Ouvragess
depuis quelques mois..
1º. L'Epreuve , Comédie de Marivaux,
en un Acte& en profe. Toute ſon intrigue
confiſte dans l'amour qu'un jeune homme
riche conçoit pour une jeune perfonne qui
ne l'eſt pas , qui lui a prodigué ſes foins
182 MERCURE
pendant une maladie affez grave , qu'il
éprouve afin de connoître ſi elle eſt digne
du ſacrifice qu'il lui veut faire , qui fort
de cette épreuve dont elle ne ſe doute
point , de manière à mériter d'être adorée ,
& qui devient la femme de celui qu'elle
n'auroit jamais dû regarder que comme fon
protecteur.
Le fond de cette perite Pièce eſt agréable
; mais elle eſt ſurchargée de détails trop
longs , enfuite ennuyeux , enfin triftes. Marivaux
ſavoit trop dire , &cet art fatal de
multiplier les mêmes idées par la variété infinie
des expreſſions , eft ce qui a le plus
nui , depuis vingt ans , au ſuccès de la remiſe
de ſes Ouvrages.
2. La Mère Confidente , Comédie du
même Marivaux , en trois Actes & en
profſe. Une Madame Argante , femme pleine
de raifon , de prudence & de ſenſibilité ;
une Angélique , fille modeſte & d'une ingénuité
charmante ; un Ergaſte , Philoſophe
froid , doux & généreux par nobleffe
d'ame ; un Dorante , amant vif , emporté ,
impétueux , fincère , tendre & déſintéreſſé;
une Finerte , Soubrette intelligente , fine ,
artificieuſe & maligne ; un mélange adroit
de choſes touchantes & coniques ; des
fcènes acceſſoires bien enchaînées au fond
- du ſujet , ont fait le ſuccès de cet Ouvrage
en 1735.
Nous répéterons aujourd'hui ce que nous
DE FRANCE. 183
:
avons déjà dit une fois dans ce Journal ,
en parlant de la Mère Confidente : c'eſt le
meilleurOuvrage de Marivaux , le plus eftimable,
le plus moral , celui où l'on trouve
moins de cer eſprit affecté , de ce ſtyle recherché
dont il s'étoit fait une malheureuſe
habitude. S'il eſt moins goûté à préſent qu'il
ne devroit l'être , c'eſt , il faut le dire encore
, parce que le gente François au Théatre
Italien n'a pas le nombre de bons Auteurs
qui pourroit concourir à y renouveler ce
genre qu'on y néglige beaucoup trop , &
qu'on ſe repentira trop tard d'y avoir tant
négligé.
3° . La Coquette fixée , Comédie de feu
l'Abbé de Voiſenon , en trois Actes & en
vers. Unhomme qui feintd'être infenfible aux
charmes d'une Coquette, la ſubjugue par la
raiſon même de ſonapparenteinſenſibilité,&
la force à écouter la voix de fon coeur,étouffée
juſqu'alors par l'orgueil & par la coquetterie.
C'eſt le fonds de la Princeſſe d'Elide
de Molière , qui l'avoit imitée d'une Pièce
de l'Eſpagnol Agostino Moreto. Depuis, on
a fait la Coquette corrigée , fur le même
fonds. L'Auteur de cette Coquette eft le
feu Comédien Lanoue. Depuis , fur ce
même fonds , on a fait la Feinte par amour.
L'Auteur de certe Feinte étoit feu Dorar.
Depuis...... Arrêtons-nous, la liſte ſeroit trop
longue.
La Pièce de l'Abbé de Voiſenon est bien
154 MERCURE
écrite. Quand elle fut repréſentée pour la
première fois , on y trouva des peintures
de la Société , très- ingénieuſes & très-bien
ſaiſies ; depuis , la ſcène du Monde a changé
, & les peintures ont perdu de leur vérité
: mais il y reſte des ſituations théatrales
, quelque intérêt , & du mouvement.
4. L'Amant à l'épreuve , Comédie lyrique
, en deux Actes , muſique de M. Berton
. Cette Pièce , donnée pour la première
fois les Décembre dernier , & dont le
fonds eft tiré d'une Nouvelle de Scarron,
a peu d'intérêt , & s'il y ena , il eſt
purement de curiofité. Telle qu'elle fut
donnée d'abord , & nous en avons rendu
compte , elle marchoit lentement. Un Anonyme
, qui n'en eſt point l'Auteur , y a
fait des changemens qui en ont réchauffé
l'action , & qui en ont rendu la repréſentation
toujours ſupportable & quelquefois
agréable. Les amis des jeunes talens ont
få gré à l'Anonyme de ſon courage , parce
qu'il a fervi à remettre ſous les yeux du
Public , la Muſique de M. Berton fils ,
jeune homme qui ſe montre digne de fon
nom , & qui donne les plus heureuſes efpérances..
5°. Le Rival Confident' , de MM. For--
geot & Gretry , Opéra comique , dont
nous avons parlé il y a quatre mois. On
ſe ſouvient que l'intrigue de cet Ouvrage
roule fur un M. Rollet , que nous avons
DE FRANCE. 185
improprement qualifié de Procureur , tandis
que l'Auteur en a fait un Avocat , en
dépit de Boileau ; que ce M. Rollet a ſpolié
une ſucceſſion , ufurpé une terre
convoité une jeune fille , & qu'à la fin de
la Pièce , il eſt obligé de renoncer à tout
ce qu'il a pris & désiré. M. Gretry a refait
quelques morceaux de Muſique ; il a donné
plus de nerf au ſecond Acte , dont les morceaux
avoient été jugés foibles , & l'Ouvrage
en total a été plus goûté qu'à ſa première
miſe.
Enfin nous allons parler d'une Pièce
nouvelle : c'eſt véritablement une rareté !
Cette Pièce eſt intitulée Fanchette. C'eſt
une Comédie en profe & en trois Actes ,
mêlée de Muſique. En voici le fonds.
M. Dupré eſt parti pour le Nouveau-
Monde; on l'a cru mort. Une femme parvenue
a hérité de ſes biens , a acquis une
terre honorifique , & eft devenue Madame
la Baronne . Ce Dupré avoit une fille qu'il
a confiée en partant au ſoin d'un Payfan
nommé Lucas . Cette fille , qui ſe nomme
Fanchette , a plu beaucoup à M. le Baron ,
fils de la nouvelle Baronne, jeune homme
ſenſible , honnête , modefte , & qui n'a
pas oublié ſes aïeux. L'amour du Baron
pour Fanchette , rend féroce l'orgueil de
la Baronne , qui d'abord n'étoit que ridicule.
Cette femme , dont il ſeroit difficile
d'expliquer le caractère , abuſe de la fran
186 MEREURE
chiſe de Fanchette , la fait renfermer dans
le donjonde ſon château , à l'inſtant même
où ſon père Dupré reparoît ſous le titre de
ſon parrain , on ne fait trop pourquoi. On
découvre la retraite de la jeune Payſanne ;
on l'enlève de ſa priſon , malgré tous les
foins qu'on a pris pour la conſerver ; puis
tout à coup un mouvement de délicateſſe
la ramène aux pieds de la Baronne. Le père
ſe fait connoître ; la Baronne eſt confondue ,
humiliée ; on la laiſſe maîtreſſe abfolue du
bien dont elle ſe croyoit l'incommutable
propriétaire & dont on pouvoit la priver ,
enfuite elle unit Fanchette à ſon fils .
Cette intrigue a paru très originale ; on
a même trouvé qu'elle l'étoit trop , & on
l'a fait connoître à l'Auteur par des
moyens non équivoques , quoique le Public
ait apporté dans ſon jugement autant
de tranquillité que de patience. On a
goûté & applaudi quelques morceaux de
Muſique. Nous ſuivrons l'exemple qui nous
a été donné par un Journaliſte , & nous
ne dirons point ce que nous penſons de
cet Ouvrage. Comme lui , nous citerons les
quatre derniers vers qui ont terminé la
première & unique repréſentation de la
Pièce. On les avoit ſans doute deſtinés à
produire un grand effet. Quoi qu'il en ſoit
ou puiſſe être, les voici :
Par écrit Juge fuprême
Veut nous faire la leçon ;
Venez la faire vous-même ,
Nous ne dirons jamais non.
DE FRANCE. 187
La manière dont le Public reçu cette
flagonerie en vaudeville pourroit dégoûter
à jamais l'Aureur de tous les jugemens ,
foit par écrit , foit autrement ; & fi cela
étoit , nous n'en ſerions pas très- étonnés.
ANNONCES ET NOTICES.
INTRODUCTION à un seul Code de Loix, ou
Réflexions d'un Jurifconfule ſur les matières qui
intéreſſent l'ordre & l'union de la Société civile ,
¬amment fur la Majorité des hommes , fur
les Actions de mariages , ſur les Donations entre
gens mariés, fur les Droits paternels & la garde
des enfans, fur les Droits des époux, fur ceux
des enfans , fur l'état des hommes , fur la manière
de ſuccéder dans les différentes lignes , fur
les Donations & les Teſtamens , fur l'Inſtitution
& la Subſtitution d'héritier , &c. fur la Preſcription
des biens ecclefiaſtiques , fur les Poids &
Meſures , fur les Landes & Communes , fur la
Mendicité & l'adminiſtration des biens des pauvres
, ſur la manière d'adoucir le ſort des Enfans-
trouvés , & enfin fur la multitude des Juftices
& les mauvais Arrondiſſemens de leurs refforts
, avec le moyens propres à y remédier ; par
M. Picard de Prébois , Avocat en Parlement ,
Syndic de l'Ordre des Avocats de Caen , ancien
Echevin de ladite Ville , & Membre des Académies
de Rouen & de Caen. A Caen , chez Le-
Roy , Impr. , ancien Hôtel des Monnoies ; & à
Paris , chez de Delalain le jeune , Libr. rue St.-
Jacques.
188 MERCURE
Architecture pratique de M. Bullet , Architecte
du Roi , & de l'Académie Royale d'Architecture ,
comprenant la Conſtruction & le Toiſé des différentes
parties du Bâtiment , augmentée de plus de
120 pages , & de 47 Figures gravées en tailledouce
, & plufieurs autres en bois ; auquel on a
joint les Comparaiſons des Toiſés modernes &
anciens , les Ufages actuels , la Conftruction & la
Tactique des murs de terrafle , de canal , d'étang ,
& autres ; le Toiſe des Colonnes & Pilaftres ifolés
ou engagés , & celui des Frontons & Ornemens
d'Architecture ſuivant Fuſage actuel ; la
manière de lever les Plans où l'on ne peut entrer ;
les détails & prix des ouvrages de Maçonnerie ,
Couverture, Charpente, Menuiferie, Ferrure , &c.
& les prix des différens marériaux du courant de
l'année 1787 ; plus , le Toifé & détail du treillage
, & les Tarifs du prix des marchandiſes des
nouvelles Manufactures de Plomberic , Vitrerie ,
Fers étamés , &c. avec une explication de trentefix
Articles de la Coutume de Paris , fur le titre
des Servitudes & Rapports qui concernent les Bâ
timens ; par M. Seguin , Entrepreneur de Bâtimens
; gros in - 8 °. A Paris , rue Dauphine , à
P'entrée à droite par le Pont - Neuf, chez Didot
fils aîné , fucceffeur de Jombert jeune , Libraire.
CetOuvrage très-utile ne peut qu'avoir beaucoup
gagné par les additions & améliorations
qu'offre cette édition nouvelle. で
1
Calendarium Romano- Franciscanum , ad ufum
Fratrun Minorum Conventualium Sancti Francisci,
Monialium Sanctæ Claræ, ac tertiariorum utriufque
ſexûs ; à R. P. Dominico Liffalde , in facra
Theologia Doct . &c . , quam accuratius potuit ritè
difpofitum pro anno Domini 1789 , Pafcha oc
curente 12 Aprilis . Prix , 3 liv. Parifiis , via S.
Andrea de Arcubus ; apud Joannem - Rocchum
Lottin , San- Germanaum.
DE FRANCE. 189
Collection des Mémoires de l' Hiſtoire de France,
Tome XLII. A Paris , rue & hôtel Serpente.
Ce Volume contient la ſuite des Memoires de
Michel de Castelnau .
: La Souſcription pour cette intéreſſante Collection
, Iera , pour les nouveaux Souſcripteurs , de
14 v. par an , au lieu de 48 liv. , à dater du rer.
Décembre prochain de la préſente année 1788.
Les anciens Souſcripteurs continueront de faire les
renouvellemens de leur Souſcription ſur l'ancien
prix de 48 liv. Il paroît 12 Volumes par an , auffi
régulièrement que le travail peut le permettre. La
quatrième année court. On ſouſcrit à Paris , chez
Čuchet , Libr. , rue & hôtel Serpente.
GALERIE Historique Univerſelle ; par M. de
Pujol. Prix, 3 liv. A Paris, chez Mérigot le jeune,
Libr. quai des Auguſtins ; à Valenciennes , chez
Giard ; & chez les principaux Libraires des villes
du Royaume.
Cette 13e. Livraiſon contient Caligula , Henri
Golizius , Ninon de Lenclos , Philippe II, Roi de
Macédoine ; Pope, le Comte de Saxe , Jean Senac
, & Ulric Zuingle.
Il paroît régulièrement chaque mois un Vohume
de cette Collection .
Bibliothèque Univerſelle des Dames. A Paris ,
rue & hôtel Serpente.
Ce nouveau Volume eſt le ſecond de la Phyſique
générale , par M. Sigaud de Lafond .
Des Etats-Généraux & autres Aſſemblées Nasionales
. Tomes V & VI in- 8 ° . A la Haye ; & ſe
trouve à Paris , chez Buiſſon , Libr. rue Hautefeuille
, hôtel de Coëtloſquet .
Le Libraire chez qui ſe vend cette Collection,
prévient qu'on y trouvera bientôt Quinet, Rapine,
190 MERCURE
4
&c. , qui cependant ſe trouveront placés ſuivant
l'ordre chronologique ; tout ce qu'il y a d'intéreflant
fur cette matière importante. Cet Ouvrage
n'eſt pas une differtation , mais un recueil des divers
monumens relatifs aux Etats - Généraux ;
& le tableau qu'il offrira des diverſes opinions ,
pourra conduire facilement à la découverte de la
vérité.
La convocation des Etats-Généraux étant rapprochée,
on rapprochera les Livraiſons, afin qu'on
puiſſe jouir de l'Ouvrage avant la tenue des États.
Délaſſemens champêtres , ou Elite de Poésies
Paftorales traduites de l'Allemand , par M. Paillet,
Avocat en Parlement. APaphos ; & à Paris , chez
Knapen fils , Libr-Impr. , rue St. André- des-Arcs ;
&chez Momoro, Libr. rue de la Harpe, No. 160,
Memoires de Sully , principal Miniſtre de Henri
le Grand ; nouvelle édition plus complette & plus
correcte que toutes les précédentes ; première édition
de Paris , grand in- 8 °. , 6 Vol. brochés en
carton& étiquetes , 30 liv. A Paris , chez J. Fr.
Baſtien , Libr. rue des Mathurins , Nº . 7 .
Les Mémoires de Sully ont une réputation diftinguée,
qui nous diſpenſe de tout éloge ; mais on
ne pouvoit pas en donner une édition dans un
moment plus favorable. Celle que nous annonçons
eſtbien ſoignée, & beaucoup plus complette que
les précédentes , par les obſervations qui y ont été
ajoutées ; elle eft de plus enrichie d'une Table
générale, au lieu d'une particulière qui ſe rrouyoit
à chaque Volume , en forte que les recherches
font très -faciles. M. Bastien apporte beaucoup
de ſoins à tous les Ouvrages qu'il réimprime;
il mérite d'être encouragé dans cette utile carrière.
Nous croyons devoir rappeler les éditions qu'il a
DE FRANCE.
déjà publiées en faveur de ceux qui auroient négligé
de ſe les procurer ; elles ſont faites pour
détruire le préjugé favorable aux anciennes :
Effais de Montagne, in-8 ". & in-4°. , 3 Vol.
=De la Sugeffe , par Garron , in-8 ° . & in-4°. 1 V.
OEuvres de Rabelais , in-8°. & in-4° . = OEuν.
de Plutarque , traduction d'Amyot , in-89. & in-
4. , 18 Vol. OEuvres de Scarron , in-8 °. 7 Vol.
= OEuvres de Brantome , in- 8°. 8 Vol . L'Ane
d'or d'Apulée , in- 8 ° . 1 Vol. , avec 17 Fig. , &
le texte latin à côté de la traduction, OEuvres
deMontesquiu , in-8 °. & in-4°. 5 Vol. , première
édition de Paris . = OEuvres de Lucien , in-8 ° . &
in-4°. 6Vol. ( Nous reviendrons ſur cet Ouvrage;
c'eſt la première traduction complette qui ait été
donnée de cet Auteur. )
M. Baftien nous prépare encore une édition des
OEuvresde Fontenelle , in-8° . , miſe dans un meilleur
ordre , avec des augmentations , & c. &c.
Catalogue de Livres fur l'Histoire de France&
desEtats-Généraux. A Paris , chez Royez , Libr.
quai des Auguſtins.
Le même Libraire a ouvert une Vente , à l'amiable
, de ces divers Articles , pendant if jours,
Les prix feront marqués ſur chacun d'eux , &
auffi fur pluſieurs autres Livres rares & précieux,
de belles Editions des Didot, Baskerville, &c.
Portrait de M. Necker , Miniftre d'Etat , Directeur
général des Finances , gravé en 1784 par
Aug. de Saint - Aubin , Graveur du Roi & de ſa
Bibliothèque , d'après le tableau original de M.
Dupleffis , Peintre du Roi , &c. Se vend à Paris ,
chez l'Auteur , rue des Prouyaires , Nº. 54. Prix,
4livres,
:
192 MERCURE DE FRANCE .
- Cette Gravure a 12 pouces de hauteur ſur
pouces de largeur.
Le même Portrait . format in - 8 ° . Prix , 1 liv.
10 ſous.
Nota. Il ne faut pas confondre ce Portrait , le
ſeul gravé d'après le tableau original , avec la
copie de même grandeur faite par M. Delaunai
l'aîné , récemment miſe en vente , & annoncée
dans les Journaux.
, ze. Concerto pour le Clavecin , deux Violons
Alto & Baffe , Cors & Hautbois , ad lib . , dédié
à la Reine , par M. Hermann , Maître de Piano
de Sa Majefté . Prix , 7 liv. 4 f. OEuv. se. A Paris,
chez l'Auteur , rue d'Anjou , F. B. Saint-Honoré,
N° . 333 .
VERS
TABLE.
à M. de Pommercul. Lettre àla Chambre du Com-
145 merce.
- A Mme. la Masq. de Sil- Un peu de tout.
leri.
Surune maison.
L'Absence.
152
169
147 Erole historique. 174
18 Comédie Françoise. 177
149 Comédie Italienne. 181
Charade, Enig.&Legog. 150 Annonces&Notices. 187
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaur ,
و
IC MERCURE DE FRANCE pour le Samedi 25
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe
en empêcher l'impreſſion. AParis , le 24 Octobre
1788. SÉLIS.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 27 Septembre 1788 .
QUOIQUE Choczim ait figné ſa capitulation
le 19 , il ne s'eſt point rendu encore,
comme on l'a fauſſement publié par tout :
c'eſt le 29 ſeulement , que les troupes
combinées pourront entrer dans cechâteau
délabré , fi la garniſon ne reçoit aucun
ſecours. Cette eſpérance paroîtra bien
foible, en conſidérant la dernière pofition
des Généraux Spleny & d'Elmpt en Moldavie
, & le dernier avantage qu'ils ont
remporté , en rentrant de nouveau dans
Jaffy. Il est vrai que depuis, le danger de
la Tranſylvanie a obligé de nouveau le
Général Splenyàévacuer cette place ; mais
du 19 au 29 , le temps eſt bien court
pour avoir permis au corps Ottoman ſous
les ordres d'Ibrahim Pacha , de venir
N°. 43. 25 Octobre 1788 . g
1
( 146 )
déchirer la capitulation de Choczim. Le
Commandant ne l'a ſignée qu'après avoir
épuiſé tous ſes vivres ,& fait tuer ſes trois
derniers chameaux pour la fubſiſtance de
la garnifon. Les conditions auxquelles il
a capitulé , ont l'air d'être preſcrites de ſa
part, plutôt: que reçues on en jugera par
leur diſpoſitif.
« 1. Dix jours de repos accordés à la garniſon ,
pendant lesquels l'armée afliégeante n'entrera pas
dans la ville , encore moins dans le château. »
" 2. Le Prince de Cobourg fera fournir pendant
la marche de la garniſon juſqu'à Raboia- Mobila ,
ſeize mille portions de pain & fix mille rations
de fourrage par jour , & de plus , du ſucre , du
caféé&du tabac. »
« 3. La garniſon & les habitans fortiront au
bout de dix jours , à compter de la date de la
fignature , qui aura lieu le 19 Septembre , avec
femmes , enfans , domeſtiques , armes , bagages
&honneurs militaires ſous eſcorte , juſqu'au premier
poſte de l'armée Turque , conſervant le train
ſtipu'é ci-deſſus. »
44. On fournira à la garniſon mille chariots
detranſport. >>
<<5. Ala fortiede la garniſon , les deux armées
s'éloigneront à une diſtance raiſonnable , pour ne
pas troubler la marche.>>
« 6. Les canons & munitions reſtent aux affiégeans.
»
« 7. Les priſonniers Autrichiens , au nombre de
huit, feront rendus , & les déſerteurs auront la liberté
de reſter ou de s'en aller . »
« 8. On livrera ſept otages , un pour la forte
( 147 )
reſſe , un pour la ville , un pour l'Ulema , un pour
les Topchis & Arabadgis , un pour Ofman Baſſa ,
un pour Dziour Oglu Baſſa , un pour le Kiaya ,
dontquatrepaſſeront à l'armée de l'Empereur , &
trois à celle de la Ruſſie. »
Cette ſoumiſſion paroîtrabien glorieuſe,
lorſqu'on ſe rappellera que preique ſans
aucuns moyens de ſubſiſtance , Choczim
a reſiſté près de trois mois ; qu'en ouvrant
le fiége , les Alliés n'avoient accordé que
trois jours auxOttomans pour ſe rendre ;
qu'une ſommation poſtérieure ne leur en
laiſſa que onze ; & que leur ſeul courage ,
foutenu par l'approche d'Ibrahim Pacha
&du Khan des Tartares vers Jaffy , a
prolongé un ſiége qui ſera le terme des
efforts des Allies , durant cette première
campagne.
Quelques lettres des environs du Niéper
, ont annoncé qu'une quantité de
poudre , récemment déposée dans un
magafin de Kinburn , avoit pris feu ; que
le magaſin ayant ſauté , avoit enfeveli ſous
ſes décombres une partie de la garnifon ,
& que les Généraux Suwarof & Dunzelman
étoient dangereuſement bleffés . Ce
feroit-là un accident trop important, pour
être cru ſur des rapports fi incertains.
L'armée du Maréchal de Romanzofeſt
toujours immobile derrière Mohilof, &
l'on y parle déjà de prendre les cantonnemens
d'hiver. Cette inaction profonde ,
gij
( 148 )
!
1
rapprochée de l'invasion des Etats de
l'Empereur , eſt une ſource de conjectures
&de réflexions .
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 9 Octobre.
La Gazette de Pétersbourg , reſtée
muette pendant pluſieurs ſemaines , nous
a enfin communiqué , le 19 ſeptembre ,
quelques fragmens de dépêches officielles.
Il y en a de la Finlande , de
l'Amiral Greigh , & du Prince Potemkin :
ces dernières ſeulement méritent d'être
rapportées , les autres ne contenant pas un
fait. On fe rappelle qu'après cette fameuſe
affaire du Liman , qui faisoit trembler les
Politiques d'Europe pour Conftantinople,
on nous annonça Oczakof comme perdu
ſans refſource , comme inveſti , incendié ,
hors d'état de recevoir aucun ſecours .
Par eſprit de ſuite , on affirma , dans tous
les Bulletins qui fèment l'erreur du Nord
au Midi , qu'Oczakof étoit emporté , &
ſa garniſon maſſacrée : le Prince Potemkin
a été moins bruſque. Dans fa dépêche
du 29 20ût , il rend d'abord , & de
nouveau , au Capitan-Pacha ſa flotte entière
, dont il fait le dénombrement , &
qu'il porte à QUINZE VAISSEAUX DE
( 149 )
LIGNE , DIX FREGATES , autant de chebecs
, douze kirlanguiſchs , quatre char
loupes bombardières , quinze canonnières
, & quelques bâtimens de tranſport.
Cet Amiral , ajoute le Général Rufle , a
reparu , le 11 août , devant Ouzakof , &
a pris ſa ſtation près de Bereſan , où il étoit
encore au départ du courrier. Le 13 , il
débarqua 400 hommes : le 29 , les Turcs
d'Oczakof firent une fortie , & fe retirerent
après un combat meurtrier de quatre
heures . Le Prince Potemkin leur fait perdre
500 hommes dans cettejournée , qui ,
felon lui , n'a coûté aux Rufles que deux
Capitaines , & 31 tués ; le Général Major
Kutusof a été bleſſé , ainſi que 118 hommes
, dont 3 Officiers .
Antérieurement, toujours ſuivant la Relation
de la Gazette de Pétersbourg , il y
eut, le 5 août , une eſcarmouche , dans
laquelle le Général- Major Sinclaikof fut
bleffé à mort ; 26 Soldats , un Enſeigne
& le Major Palmbach le furent moins
dangereuſement. Quoique les Turcs eufſent
été repoufflés , ils n'en revinrent pas
moins à la charge le 7 , & le combat fut
ſanglant. Il paroît que les Ruſſes y furent
extrêmement maltraités , car ils accuſent
la perte de 3 Lieutenans , d'un Enſeigne ,
de 138 Grenadiers & de 12 Coſaques tués,
ſans compter le Général en Chef de Su
gij
( 150 )
warof, un Major , 3 Capitaines , 2 Lieutenans
, & 200 Grenadiers mis hors de
combat & bleffés.
Il réſulte de cette relation , que nous
avons réduite à ſa ſubſtance , que ce fiége
d'Oczakof n'avance point , que les Ottomans
oppoſent là à leurs ennemis la même
activité & la même bravoure qu'ils montrent
ailleurs , & que le Capitan-Pacha ,
maître de la mer, l'eſt également des ſecours
à donner aux Affiégés .
Ces jours derniers , on a appris avec
certitude que trois mille Danois , ſous les
ordres du Général de Mansbach , ſont
entrés , le 27 ſeptembre , comme auxiliaires
de la Ruſſie , ſur le territoire
Suédois , dans la province de Bahus : cependant
elles n'ont encore commis aucune
hoftilité. D'une autre part ,le Prince
Charlesde Heffe-Caffel, Feld Maréchal des
armées Danoiſes , a paſſe , auſſi le 25 ſeptembre
, à la tête de fix mille hommes , du
Gouvernementd'Aggerhuus en Norwége,
dans la province Suédoiſe de Bahus-
Lehn , où le Roi de Suède étoit attendu
de la province de Warmie. Ce Prince ,
dans ſa tournée , a reçu des preuves univerſelles
de fidélité& d'attachement. Bourgeois
& Habitans des campagnes , tous
ſe ſont empreſſés à prendre les armes pour
la défenſe de l'Etat , & on lève avec fa
(151 )
cilité les nouveaux régimens & les Corps
Francs.
Les troupes qui ont été embarquées à
Stralſund ſur des tranſports , font arrivées ,
le 22 de ce mois , à Yſtadt. La garniſon de
Wifimar s'eft rendue , le premier de ce
mois , à Stualfund.
De Berlin , le 6 Odobre.
Le Corps du Génie eſt complet aquellement
; le Général de Regeler en a été
nommé Chef : il a ſous lui le Major de
Hartmann.
L'Académie des Sciences tint , le 26
ſeptembre , une Séance publique en préfence
du Prince Royal , du Prince Louis
fon frère , des deux fils du Prince Ferdinand
, du Duc Frédéric de Brunswick , du
Prince héréditaire d'Orange & de l'Archevêque
de Tarſe , Baron de Dalberg , Coadjuteur
de Mayence. Après la lecture de
divers mémoires , M. le Comte de Herzberg,
Curateur de l'Académie , annonça
que le Baron de Dalberg , Coadjuteur de
Mayence , avoit été élu unanimement
Membre honoraire, de l'Académie .
DeVienne , le 6 Octobre .
Nos derniers revers dans le Bannat, pré
giv
( 152 )
ſageoient de nouveaux défavantages , &
l'on s'attendoit à voir reculer de plus en
plus l'armée de l'Empereur ; ce qui ne
s'eſt que trop vérifié. Avant de rapporter
les avis les plus accrédités touchant les
circonftances particulières , &les premières
fuites de cette retraite inopinée , il
faut d'abord ſuivre le cours des évènemens
dans les Supplémens officiels . Voici la
ſubſtance de celui qu'on nous a donné le
premier de ce mois :
Du quartier-général de Sakul, le 23 Septembre.
Le 21 , avant la pointe dujour, l'armée décampa
du camp devant Ilova , & fit fa retraite vers
Caranſebes . L'ennemila harcela perdant fa marche;
&à l'aile gauche le défordre s'érant mis parmi les
valets de bagages , on perdit quelques tentes,
marmites & équipages d'Officiers. Le bon ordre
ſe maintint dans la colonne à droite , dont l'arrière-
garde contint, avec ſuccès , l'ennemi qui fut
toujours fur ſes pas. L'armée reſta , pendant ce
jour, vers Carenſebes , qu'el'e quitta le 21 , avant
le jour , & arriva , fans avoir vu l'ennemi , au
camp de Sakul , où elle a ſéjourné le 23 .
Da quartier-général du corps de Transylvanie , à
Tallmaſch , le 21 Septembre.
Le 14, le 15 & le 18 , l'ennemi a tenté
à diverſes repriſes , de pénétrer par le pofte
de Kineny , & de paffer l'Aft près de Kornet;
chaque fois il a attaqué avec beaucoup de
courage , & eft revenu à la charge fans s'intimider
de la réſiſtance qu'il éprouvoit : voyant
enfin de nouveaux renforts , il s'eſt déſiſté , &
s'eſt retiré à Argys & à Rinvik.
( 153 )
Le Feld-Maréchal-lieutenantde Splény a quitté
ſa poſition devant Jaſſy, pour paſſer aux frontières
de la Transylvanie ,& eft déja arrivé à Roman.
Le Général de Fabris a fait ſes diſpoſitions pour
attirer tout ce corps en Tranſylvanie , par les
chemins les plus courts , s'il en eſt beſoin.
Ducorps d'armée de Croatie , au camp près de Dwor ,
près de Novi-turc , le 25 Septembre.
Depuis le 12 juſqu'au 16, on a continué les travaux
du fiégede Novi; dans la nuit du 16 , un Ture s'annonça
, fur parole , au piquet des arquebufiers ,
&follicita , au nom des Turcs étrangers enfermés
dans la place , la liberté d'en fortir ; on la lui
refuſa ,&on le garda le 17. Ce jour on tenta de
mettre le feu aux gabions qui avoit été ruinés
fur les baftions; mais les Turcs l'éteignirent chaque
fois. Le foir , entre huit & neufheures , les Turcs
étrangers de Novi fortirest fans attendre la réponſede
leur Député , & demandèrent le paſſage ;
comme on voulut qu'ils ſe rendiffent prifonniers
à difcrétion , 75 prirent ce parti , les autres retournèrent
dans la place. On apprit , dans cette
même nuit , que les ennemis ſe raſſembloient à
Blagoy pour fecourir Novi. Le 20 , ils s'avance
rent vers le rivage droit du Sanna , & ouvrirent
/les abattis; i's combattirent avec fureur , & ne
furent forcés de ſe retirer qu'après deux heures &
demie de combat. Le Maréchal de Loudhon jugeant
les brêches de Novi praticables , & les circon
tances favorables pourdonner l'aflaut , commanda
ſes troupes , le 21 , pour cet efter; mais il ne
réuffit pas ; les affiégés opposèrent une réſiſtance
qui le força à retirer ſes troupes. Outre 71 tués ,
nous eûmes 213 bleſſés , parmi leſquels les quatre
Capitaines qui commandoient l'aſſaut , &la plupart
des autres Officiers. Les travaux du fiége ont
été continués depuis ce jour ; & , le 25 , avant
gv
( 154 )
le départ de ce rapport , on a eu avis que l'ennemi
ſe raſſembloit encore près de.Blagoy , dans
le deſſein de tenter de nouveau le ſecours de
Novi ; & le Maréchal de Laudhon prend les meſures
néceſſaires en conféquence.
La retraite de Carenſebes à Sakul ne
s'eſt pas faite ſans dommages. Il eſt trop
vrai qu'une partie des bagages a été pillée:
on cite entr'autres ceux du Général Pellegrini
, Chef du Génie. Les naturels du
pays , dont une portion confidérable fe
joignit , il y a deux ans , à la révolte d'Hcriah
& de Kloſchka , tous deux fuppliciés
, ont fervi de guide aux Turcs , &
commettent de grands ravages dans le
Bannat & la Tranſylvanie : on leur attribue
même le défordre qui s'eſt mis dans
le train de l'armée , &dont ils ont profité
pour piller les bagages. Ce n'eſt qu'après
avoir paſſé la rivière Temeſch ,que notre
arrière-garde fut en ſûreté ; mais les conſéquences
de ces derniers évènemens ont
été funeſtes . Tous les paſſages pour péné
trer dans l'intérieur du Bannat font ouverts
à l'ennemi. Le Grand-Vifir eſt
maître du Danube , des montagnes &
d'une grande partiede plat pays ; il peut ,
felon les circonstances , ſe porter ſur Témeſwar
, ou remonter leDanube, & couper
la communication au Corps de Semlin.
C'eſtune grande fatalité que celui de
Bréchainville ſe ſoit retire fans qu'on pût
( 155 )
prendre aucunes meſures.La garniſon de
Témeſwar monte actuellement à 9,000
hommes : l'Empereur l'a miſe ſous les
ordres du Général Pellegrini , élevé au
rang de Feld-Maréchal .
Les maladies continuent à enlever une
infinité de Soldats , & il en déſerte beau.
coup , fur- tout de l'Artillerie , dont 60
hommes ontjoint les Turcs le 21 .
L'ennemi eſt en poffeffion de Vipalanka
& de Weiskirchen , & il ne ſe paffe pas
de jour fans eſcarmouches entre les Turcs
&nos poftes avancés. Le quartier général
de l'Empereur est actuellement à Lugos ,
à trois lieues au-delà de Témeſwar : le
Grand-Vifir , dit- on , n'en eſt éloigné que
de trois ftations de pofie.-La Chancellerie
de guerre , la Caiffſe militaire & le Bureau
général de campagne font arrivés à
Témeſwar. Les Employés de Finances
ſe ſont rendus , avec leurs caiffes , à Szegedin.
-
La Gazette du 4 , très-circonfpecte ,
confirme la retraite de la grande armée à
Lugofch , & l'invafion d'un Corps Otto.
mandans la Tranſylvanie , où il a pénétré
par le défilé appelé la Porte-de- Fer. Voici
le précis de ces nouvelles officielles :
<< La grande armée a quitté , le 24
>> ſeptembre , le camp près de Sakul , &
>> l'a établi près de Lugofch .
g vj
( 156 )
« L'ennemi paroît être tranquille du
» côté de Semlin. -Le Général Baron
» de Gemmingen, qui y commande, a jugé
>> à propos de concentrer davantage fes
>> tro pes . Le 22 ſeptembre , on a vu
>> deſcendre le Danube àun grand nombre
>> de bâtimens Turcs ayant des troupes à
>> bord; on préfume qu'elles font deſtinées
>> à fe rendre dans le Bannat.
« Le Général Major de Stader, ayant
>>. appris qu'un Corps ennemi confiderable
>> étoit en marche du côté de la Porte-de-
» Fer , a jugé néceſſaire de quinter, fa
>>pofition près de Barbatoiz, dans lanuit
>> du 21 au 22 feptembre, & de ſe retirer
» à Picki , où il recevra un renfort du
» Généralde Fabris , auquel doit ſe joindre
>> le Corps du Général de Spleny, qui eſt
>> en marche vers la Tranſylvanie. Ces
> forces réunies empêcheront l'ennemi
>>de pénétrer davantage de ce côté . »
Les lettres particulières fuppléent à la
difcrétion de ces nouvelles , en annonçant
la perte de Kubin , de Werfchez & de
Panefova , d'où le Général de Litien s'eſt
replié , le 21 , for Oppowa. Quant au Général
de Bréchainville , on répand de nouveau
qu'il eſt temonté , avec ſon Corps ,
vers Denta. Si Pancfowa eſt abandonné ,
fait malheureux dont il faut attendre un
rapport plus authentique , Semlin & la
( 157 )
r
digue de Beſchania ſeroient dans un danger
éminent. On craint une entrepriſe
prochaine fur ces deux poſtes , parce que
les Turcs ont recommencé àtravailler fur
l'Ifle-de- Guerre , où ils établiſſent des batteries
, en attendant un Corps de 20,000
hommes qui ſe rend à Belgrade. Le Corps
des Ingénieurs & des Sappeurs , ainfi
qu'une partie de la groſſe Artillerie , ont
été tranſportés de Semlin à Péterwaradir .
Une lettre de Pétrinia s'explique ainſi
fur l'affaut manqué contre Novi. « Les
>> échelles étoient poſées , & les Officiers
>> qui commandoient y avoient déja mis
>> le pied , lorſque les Croates refufèrent
>> de ſuivre; ils renverfèrent même plu-
>> ſieurs échelles,& firent feu fur ceux qui
>> vouloient les contraindre . On donce
>> pour motif de leur infubordination , le
>> mécontentement qu'ils éprouvent de
>> l'introdution de pluſieurs nouveaux ré-
>> glemens militaires , & l'on ajoute auffi
>> qu'ils ont beaucoup de parens parmi les
>> Bosniaques -Tures . >>>
On aſſure aujourd'hui poſitivement ,
qu'il estdécidé de lever, dans les Etats Autrichiens
, une impofition extraordinaire ,
pour fubvenir aux frais de la guerre .
La nouvelle levée de recrues eſt de
rigueur; on prend le fixieme homme en
état de porter les armes . :
( 158 )
:
DeFrancfortfurle Mein , le 14 Octobre.
On répand que l'Empereur a écrit au
Maréchal de Romanzof de ſe mettre en
marche , & d'entrer dans la Moldavie , ſans
quoi il accepteroit les propofitions de la
Porte Ottomane , & feroit avec elle une
paix particulière.
Les Ruffes , lit-on dans une lettre de
Choczim , demandent cette place & Jaffy
pour eux ; ils veulent s'attribuer tout ce
qui a été trouvé dans cette fortereſſe .
L'Empereur a élevé le Comte de Brezenheim
, qui a épousé une Princeſſe d'Oettingue-
Spielberg , à la dignité de Prince du
S. Empire.
Voici la fin de l'extrait du Mémoire de
M. Gerhardt , fur l'Art des Anciens, de réunir
, par la fufion , deux diverſes eſpèces de
verre pour des ouvrages en bas -relief.
« Il eſt hors de doute que pour produire un
Onyx artificiel , il fautemployer deux eſpèces de
verreabſolument différentes l'une del'autre ; favoir,
l'une facile à mettre en fuſion ,& l'autre qui fupporte
un degré beaucoup plus éminent de chaleur
avant de devenir fuſible ; il faut en outre que
cette dernière eſpèce de verre ne ſoit pas ſujette
à ſe crévaſſer , et qu'elle puiſſe , ſans s'altérer ,
foutenir le degré de chaleur néceſſaire à la fufion
de la première eſpèce. Le verre ordinaire a trop
de parties falines , & ne peut pas, par conféquent ,
fervir facilement à cet objet. Il est néceſſaire en(
159 )
core que le verre qui doit approcher de l'Onyx ,
ne foit qu'à demi-tranſparent , ce que l'on pourroit
obtenir , à la vérité, par une addition de terres
métalliques ; mais alors il ſe préſente un autre inconvénient,
c'eſt que les couleurs changent aiſément
au grand feu. Ces conſidérations medéterminèrent à
me procurer cette eſpèce de verre au moyen d'une
pierre que l'on peut mettre en fuſion ſans aucun
mélange quelconque. Je choiſis le baſalt , parce
qu'il produit à la ſuſion du verre dur , d'un noir
foncé , & parce que j'avois obſervé en d'autres occafions
que ce produit baſaltique ne fe crévafſſoit
point en paſſant fubitement d'un degré de chaleur
àl'autre. Quant à l'eſpèce de verre facile àmettre en
fuſion , jedevois prendre garde à ne pas en choiſir
qui fût trop inciſif, mais qui cependant s'alliat
ſolidement à une autre eſpece de verre. Je me
rappelai à cette occaſion l'obſervation de Pline ,
qui dit que les tailleurs de pierres aimoient de
préférence à tailler les Onyx de Syrie , parce
que leur couche blanche étoit preſqu'entièrement
opaque , & que le fond noir ne perçoit point ;
c'eſt cettequalité précisémentque je cherchois auffi.
Pour cet effet , je tâchai d'obtenir cette eſpèce de
verre par un mélange de terre & de pierres ; &
commeje ſavois que le ſpath ſuſible & la craie ,
le ſpath ſuſible & le gypſe , le feldſpath ou ſpath
dur & la craie pouvoient être fondus aifément
enſemble, j'en fis toutes fortes de compofitions,
&je trouvai enfin que le verre le plus facile à
mettre en fufion , & qui en même-temps étoit
preſqu'entièrement opaque , pouvoit être produit
par un mélange de deux paarrttss de ſpath fuſible
&de trois parts de gypſe ſpacheux. Ce verre ,
d'un blanc de lait, eſt écailleux à la caffure, &
il ne faut quun quart-d'heure au plus pour le
mettre en fufion. On voit, par ce que je viens
( 160 )
dedire , qu'avant tout il faut ſe procurer du verre
pur de baſalt , que l'on obtient par la ſimple fuſion
du baſalt dans un vaſe bien fermé. Si le baſalt
renferme beaucoup de parties martiales , il
ſe couvre à la fuſion d'une eſpèce de peau brune
ou jaune qu'il faut ôter , & remettre le verre baſaltique
à la fufion. On fait enſuite un mélange
de deux parts de ſpath fuſible , & de trois parts
de gypſe ſpatheux; on le fait fondre dans un
creufer ,&on verſe le toutdans un mortier de fer ,
où l'on réduit ce mélange à une poudre très-fine
Lorſqu'on ſe propoſe de faire des tablettes de
verre pur baſaltique ou en ſouffler des vaſes , on
yapplique d'abord,en manière d'émail , la poudre
de verre blanc ; on poſe enfuite la pièce deſſous
le moufle pour opérer la fufion , on la retire du
fourneau lorſque le verre fondant ne fait plus
de petits oeil ets , &onla laiſſe ſe refroidir fucceffivement.
Comme il eſt eſſentiel que le verre blanc
foit très-pur & de couleur bla c de lait , il eft
néceſſaire de s'aſſurer ſi le ſpath fufible & le gypſe
ſpacheux ne renferment point de pa ties martiales .
Par cette même raiſon il conviendroit aufli de
faire l'opération du poſage, par la fuſion du verre
blanc fur du verre noir baſaltique dans des capfules
fermées , & de foivre le procédé pour la
fufionde la porcelaine , afin d'éviter, par ce moyen,
que tout le verre blane foit point expole à
l'évaporation craffeute da combustible. Ces eſſa's
finis , j'etois curieux de fav ir s'il n'étoit pas poffible
d'émailler avec ce verre blanc d'autres pierres
d'un fondfoncé. Les e'pèces pyriteuſes , quarizeuſes
&jaſpeuſes ne peuvent point fervir , parce que
les deux premières e'pèces s'attendrifint au feu ,
quel'autre change trop de couleur , & que toutes
ces eſpèces ne ſont pas fufceptab'es d'un beau poli .
Je choiſis donc des pierres qui durculent au feu ,
ک
( 161 )
yconfervent leur couleur ou deviennent blanches,
& qui fuffent bonnes à polir. Ces propriétés Ye
rencontrent fur-tout dans le basalt , la ſtéatite
rouge de Chine , & la ſteatite blanche de Bareith .
Je couvris de verre d'émail des tablettes de bafalt
taillé , & j'obtins par la fufion une cohésion
parfaite des deux ſubſtances. Plus le bafalt eſt dur
& compact , & moins il s'y trouve de grains de
ſchorl , mieux il convient à cette opération. Je
réuffis encore mieux en faiſant fondre le verre
banc d'émail fur les deux ſuſdites eſpèces de
ſtéatiteque je fis durcir au feu , au point que , frappées
du briquet , il en fortit des étincelles; lacohéſion
des deux ſubſtances devint encore plus
folide. Si ces deux eſpèces de ſtéatite ne renferment
point de particules martiales , elles deviernent
au feu b'auches comme la porcelaine; mais
ſi elles en font encore imprégnées , elles deviennent
jaunâtres : dans les deux cas cependant elles
prennent bien la poliſſure. Ces derniers eſſais
paroiſſent indiquer que l'on pourroit auffi attacher
le verre blanc fur les maſſes de porcelaine ;
mais on feroit obligé de leur faire prendre une
couleur , & c'eſt-là précisément où l'on rencontreroit
beaucoup de difficultés ; car les chaux métalliques
, qui rendroient cette opération poſſib'e ,
produiſent avec des verres de terre d'autres couleurs
qu'avec des verres de pierre , & elles demandent
, pour la production de la couleur , un
degré de feu plus conſidérable que ne pourroit
ſupporter cette opération. L'alliage du verre blanc
d'émail avec du cobalt , la mine de fer & la manganèſe
n'a point produit , dans mes eſſais , de couleur
bleue, brune ou noire , mais feulement un
gris fate. Si ce verre d'émail ne paroiſſoit pas
affez dur & compact à l'artiſte , on pourroit y
ajouter un peu de verre de plomb très fin , & le
( 162 )
faire refroidir tout doucement. Je ne regarde mes
eſſais que comme les premiers pas faits pour
retrouver dans toute ſa perfection l'art des anciens,
d'attacher, par la fuſion, deux diverſes eſpèces
de verre pour des ouvrages en bas-relief.
ITALI Ε .
De Rome , le 25 Septembre .
Le 15 de ce mois , le Pape a tenu un Confiftoire
, dans lequel , entr'autres ſiéges , il a propoſé
l'Archevêché de Toulouſe pour François
de Fontanges , ci-devant Archevêque de Bourges ;
l'Archevêché de Bourges , pour Jean-Auguſte de
Chaſtenet, ci -devant Evêque de Carcafſonne; l'Archevêché
de Lyon , pour Yves-Alexandre de
Marbeuf, ci-devant Evêque d'Autun; l'Evêché de
Carcaſſonne , pour Marie-Fortuné de Vintimille,
Vicaire-général de Soiffons ; & l'Evêché de Valence
, pour Gabriel-Melchior de Meſſey , Vicaire-
général d'Aix. Enſuitele Cardinal de Bernis ,
en ſa qualité de protecteur des Eglifes de France ,
préconifa pour l'Archevêché de Trajanople in
partibus , & pour la Coadjutorerie de l'Archevêché
de Sens , Pierre-François de Loménie ,
Vicaire-général de Sens ; après quoi il fut fait
inſtance du Pallium en faveur des nouveaux Archevêques
de Toulouſe , de Bourges & de
Lyon.
De Naples , le 29 Septembre.
Les réſolutions déciſives de notre Cour
au ſujet du dernier différend avec la Cour
de Rome , & le plan de fermeté adopté
(163)
par leGouvernement , viennent dedonner
lieu à un évènement extraordinaire . L'Imternonce
du St. Siege s'étant permis de
lancer l'interdit ſur un Evêque , ſujet du
Roi , qui avoit caffé un mariage fans en
communiquer à la Légation Apoftolique ,
S. M. , irritée de cette entrepriſe ſur les
droits du trône , a ordonné à l'Internonce
de fortir du royaume dans 24 heures , &
l'a fait conduire ſur la frontière par un
Officier.
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 14 Octobre.
Jufqu'à la rentrée du Parlement , la
ſcène publique continuera d'être dépourvue
d'intérêt ; un très-petit nombre de
nouvelles , chaque ſemaine , fait exception
àcette heureuſe ſtérilité : la plupart même
de ces nouvelles ne font pas des faits , &
ſuppléent à l'épuiſement où se trouvent
nos Folliculaires. Dans cette diſette , ils
compoſent des alliances , ils prophétiſent
des évènemens extérieurs , ils font de la
politique à tant la ligne , & gouvernent
les Cabinets , ainſi que les armées , avec
quelques types d'imprimerie.
Le Général Faucett n'ayant point paru
à St. James depuis quelques ſemaines , furle-
champ les Adminiſtrateurs périodiques
( 164 )
de l'univers l'ont envoyé négocier en Allemagne
une demi - douza ne de traités
fubfidiaires avec divers Princes , & éclairer
quelques paſſages de la dernière Convention
conclue avec le Landgrave de Heſſe-
Caffel.
Les Gazettes ont armé une eſcadre pour
l'Inde, dont elles donnoient le commandement
au Chevalier Jarvis , & enfuite
au Chevalier Richard Bickerton. Maintenant
, elles ont fait paffer ce brevet au
Capitaine Cornwallis, frère du Comte de
ce nom , qui commande dans le Bengale.
L'eſcadre que ce Capitaine , ſous le titre
de Commodore,doit conduire dans l'Inde ,
fera compoſée , à ce qu'il paroît , du Crown
de 64 canons , des frégates le Phénix &
laPersévérance de 36 ; de l'Atalante& d'un
autre floop.
Par un exprès , arrivé le ro à l'Amirauté
, on a appris que la frégate la Vestale
de 28 can. , fous les ordres du Chevalier
-Strachan , étoit entrée à Plymouth , revenant
de l'Inde. A fon départ , au mois
d'octobre 1787 , ce vaiſſeau avoit pris à
bord le Colonel Cathcart , chargé d'une
Députation & de préfens pour l'Empereur
de la Chine. Cet Ambaſſadeur est mort
en route, & l'on ignore fi en lui donnera
un fucceffeur.
Il arrive fréquemment des dépêches de
( 165 )
M. Elliot , Envoyé Britannique à Copenhague
, & qui ſe trouve actuellement à
Stockholm. Les courriers de cabinet , porteurs
de ces dépêches, font apparemment
auſſi bien inftruits que peu diſcrets , car
on devine dans le public que ces miſſives
ne font nullement fatisfaiſantes ; ce qui
oblige le Gouvernement à réexpédier de
nouveaux courriers , à demander des réponſes
catégoriques , &c. &c .
Dans la dernière Aſſemblée du bureau
de l'Amirauté , quatre cutters ont été mis
en commiſſion , & l'on a fait différentes
promotions. Pluſieurs Officiers, portés ſur
la lifte de la demi-paie , ont obtenu la permiſſion
de s'abſenter pendant fix mois .
Deux bataillons des 60º. & 61 °. régimens
ont ordre de ſe rendre à Graveſende ,
où ils s'embarqueront à bord de l'Actéon ,
qui eſt prêt à les recevoir.
Il eſt arrivé des ordres à Plimouth , d'y
ouvrir deux maiſons pour l'enrôlement de
Matelots , deſtinés à équiper les vaiſſeaux
de guerre que l'on arme dans ce port &
à Portsmouth . Les conſtructeurs & les ouvriers
travaillent à journées doubles.
Un de nos Chimiſtes a publié, dans un
ouvrage périodique , une obſervation importante,
que nous croyons utile de faire
connoître.
« J'ai ſouvent obſervé , dit-il , durant la putréfaction
des corps humains , un phénomène dont je
( 166 )
crois très-important de connoître les effets , & de
rechercher la cauſe. C'eſt l'exhalaiſon d'un gaz
particulier , qui me paroît le plus actif & le plus
effrayant de tous les poiſons corrofifs , & qui ſe
manifeſte par les effets les plus ſoudains & les plus
terribles fur les êtres animés. J'ai eu occafion de
l'obſerver plus d'une fois : c'eſt dans l'Amphithéâtre
de M. Andravi , à Paris. Je fais que
le gaz acide carbonique , produit par la combuftion
du charbon , des liqueurs en fermentation ,
&par la refpiration des animaux , eſt incapable,
comme tous les autres fluides élastiques , l'air vital
excepté, d'entretenir la vie ; mais le fluide aériforme
qui s'exhale à certains périodes des corps des
animaux en putrefaction , eſt infiniment plus nuiſible
qu'aucun autre qu'on ait encore découvert ;
car non-feulement il ne peut entretenir la vie en
l'absence de l'air vital, mais encore il eſt fingulièrement
délétère , & ne paroît rien perdre de fes
propriétés corrofives , même mêlé avec l'air atmoſphérique
, de forte qu'on court le plus grand
danger en s'approchant d'un corps qui eſt en cet
état de purréfaction. J'ai connu une perſonne qui ,
pour avoir ſeulement touché légèrement les entrailles
d'un corps humain qui commençoit à dégager
cegaz corrofif, fut affectée d'une inflammation
violente qui gagna tout le bras en très-peu de
temps , & y forma un large ulcère de l'eſpèce la
plus fordide & la plus effrayante ; cet ulcère continua
pluſieurs mois, & réduifit le patient au maraſme
le plus trifte. L'infortuné paſſa dans les provinces
méridionales de la France , & je n'ai pu
ſavoir s'il s'étoit rétabli avec perte de ſon bras ,
ou s'il avoit fuccombé. Cet exemple n'eſt pas le
ſeul , j'en pourrois citer un grand nombre. J'ai
connu un célèbre Profeſſeur qui fut attaqué d'une
violente inflammation des narines& de la gorge ,
( 167 )
dont il ne ſe remit qu'avec peine , & cela pour
s'être penché un inſtant ſur un corps d'où s'exhaloit
ce terrible gaz. Il eſt heureux pour l'eſpèce
humaine que cet état particulier de putréfaction
ne dure que très-peu d'heures ; & , ce qu'il y a de
remarquable , c'eſt que ce gaz deſtructeur n'a point
une odeur défagréable : elle ne reſſemble en rien
à la fétidité abominable& nauséabonde , produite
par les cadavres dans un état de corruption moins
dangereux. Ce gaz a une certaine odeur qui lui
eſt particulière , & qui le fait reconnoître à l'inftant
même par quelqu'un qui l'a déja ſenti . C'eſt
un phénomène vraiment digne de l'attention des
Médecins , & auſſi peu connu que curieux ; mais
j'avoue que cette étude eſt on ne peut pas plus repouſſante
,& qu'il faut s'armerd'une philanthropie
&d'un courage extraordinaires pour braver l'odeur
déteſtable des cadavres. ».
« Je regardecomme probable qu'il s'opère une
fixation rapide de la baſe de l'air vital dans les
corps morts arrivés à un certain degré de putréfaction
, & je fonde mon opinion fur l'apparence
lumineuſe qu'ils préſentent quelquefois. Cet état
phoſphorique ,ſi l'on me permet de l'appeler ainſi ,
ne dure que quelques heures au plus ,& offre aux
yeux , dans certaines circonstances , le ſpectre le
plus brillant qu'on puiſſe imaginer ; mais cette apparence
lumineuſe , cette forte d'auréole a- t- elle
lieu dans tous les corps précède-t-elle , ou
ſuit-elle l'exhalaiſon du gaz dont je viens de parler
? C'eſt ce que je n'aipu découvrir. "
« L'expérience ne nous a , juſqu'à- préſent , rien
fait connoître de plus deſtructif de l'eſpèce humaine
, & dont nos théories puiſſent moins nous
rendre raifon , que les émanations des marais qui
ont ſi ſouvent dévoré des milliers d'hommes , &
porté la dévaſtation & la misère dans les villes les
( 168 )
plus peuplées & les camps les plus nombreux.
Nous attribuons ordinairement ces émanations à
la putréfaction des végétaux , des reptiles & des
infectes , dans des lieux humides & bourbeux ,
pendant les chaleurs de l'automne. On ſuppoſe
auſſi que la peſte elle-même , qui a ſi ſouvent menacé
d'anéantir l'eſpèce humaine , doit fon origine
à de pareilles cauſes. Comme je ne connois rien
dans la nature de plus actif & de plus corrofifque
• le gaz dont je viens de parler , je ferois tenté de
croire que ce même gaz , modifié , mélangé , ou
joint avec d'autres , peut occafionner la peſte &
les autres maladies épidémiques. Si ma conjecture
eſt vraie , aſſurément il mérite toute notre attention
, & peut- être , en acquérant la connoiſſance
de ſes cauſes , de ſa nature & de ſes affinités ,
trouverions-nous le moyen d'en prévenir la production
, ou du moins de nous garantir de ſes
influences. »
JAMES ST. JHONN.
FRANCE.
De Versailles, le 15 Octobre.
Le Roi a diſpoſé de la charge de Major
des Gardes -Françoiſes , vacante par la démiſſion
du Marquis du Sauzai , en faveur
du Marquis d'Agoult, à qui Sa Majefté a
accordé en même temps les entrées de ſa
Chambre. Le 9 , le Marquis d'Agoult a eu
l'honneur de faire ſes remerciemens au
Roi.
Le 12 , M. Joly de Fleury , Miniſtre
d'Etat ,
( 169 )
d'Etat , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi , en qualité de Doyen des Conſeillers
d'Etat ordinaires , par M. de Barentin ,
Garde-des- Sceaux de France.
Le Roi a pourvu de la Charge de Premier
Préſident du Parlement de Paris ,
vacante par la démiſſion de M. d'Aligre ,
M. Lefevre d'Ormeſſon de Noyſeau , Préſident
de la même Cour , qui , le 14, a eu
l'honneur d'en faire ſes remerciemens à
S. M. , étant préſenté par M. de Barentin ,
Garde-des-Sceaux de France.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Marquis
d'Oppède , Capitaine de Chaffeurs , avec
Mademoiselle d'Augeard.
La Comteſſe de Navailles a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi , à la Reine & à la
Famille Royale par la Ducheſſe deGuiche.
De Paris , le 22 Octobre.
<< Les Feuilles de Flandre ont informé
le Commerce que des fauſſaires ont
» mis dans la circulation de fauſſes lettres-
>> de-change , dont ils ont cortefait la
>> fignature , celle d'une maiſon puiſſante
>> de cette capitale. Sitôt que la fraude
» a été découverte , on a expédié un
>> courrier à Lyon, pour informer cette
» place , où l'on croit qu'elles ſe fa-
No. 43. 25 Octobre 1788 .
h
( 170 )
>> briquent , pour qu'on ait à s'en méfier. »
Al'appui de cet avertiſſement,la Feuille
duMarchand en a publié un ſecond que
voici : « On nous informe qu'il ſe fabrique
>> dans un certain lieu de cette capitale ,
>> pour des ſommes confidérables de lettresde-
change , à mettre en circulation fur
>> les différentes places de Commerce du
>> royaume. Nous croyons qu'il eſt de
>> notre devoir d'en publier l'avis , & de
>> recommander à MM. les Rédacteurs des
>> Feuilles & Journaux des provinces , de
>> l'inférer également. Quelles que puiffent
>> être les fignatures qui fervent à donner
>> de la vraiſemblance à la folidité de ces
>> effets , nous engageons MM. les Négo-
>> cians à prendre toutes les précautions
>> néceffaires pour la vérification de celle
>> dont les fabricateurs auroient pu faire
>>uſage. »
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres &
ArtsdeLyon atenu , le 26 août dernier , la Séance
publique deſtinée à la proclamation des prix.
Elle a diftribué le prix d'Histoire naturelle , fondé
par M. Adamoli , au Mémoire de M. Amoreux ,
als , Docteur , Médecin en l'Univerſité de Montpellier
; le prix fur un ſujet relatif aux Arts , &
celui de Phyſique , font réſervés.
L'Académie propoſe pour 1789,le ſujetſuivant :
Trouver le moyen de rendre le cuir impénétrable à
l'eau, fans alterer ſa force ni ſaſoupleſſe , & fans
en augmenter ſenſiblement le prix.
Lespaquets feront adreſſés , francs de port, à
f
(171 )
Lyon , à M. de la Tourette, Secrétaire perpétuel
pour la claffe des Sciences , rue Boiffac .
Ou à M. de Bory, ancien Commandant de Pierreſcize
, Secrétaire perpétuel pour la claſſe des Belles-
Lettres& Bibliothécaire , rue Sainte-Hélène.
Ou chez Aimé de la Roche , Imprimeur-Libraire
de l'Académie , maiſon des Halles de la Grenette.
Le prix confifte en une médaille d'or de la
valeur de 300 livres , & fera délivré en 1789 ,
dans une féance publique de l'Académie , après la
Fête de Saint-Louis.
La même année , l'Académie décernera extraordinairement
le prix double qu'elle avoit réſervé ,
concernant les arts ; elle a propoſé le ſujet ſuivant:
Fixerfur les matières végétales ou animales , oufur
leurs tiffus , en nuances également vives & variées , la
couleur des Lichens , &ſpécialement celle que produit
l'Orfeille, c'est-à-dire , teindre les matières végétales
ou animales , ou bien leurs tiſſus , de manière que les
couleurs qui en réſulteront , notamment celles que
donne l'Orfeille , puiſſent être réputées de bon teint.
On demandé que les procédés de teinture & ceux
d'épreuves , foient accompagnés d'échantillons , tels
qu'on puiſſe inferer de leur état decomparaiſon , ce que
telle ou telle couleur & telle ou telle nuance peuvent
ſupporterde l'action de l'air ou des lavages.
A la même époque , & ſous les mêmes conditions
, l'Académie adjugera le prix de 1200 liv. ,
dont M. l'Abbé Raynal a fait les fonds. Elle a
propoſé le ſujet pour la quatrième fois , & dans
les mêmes termes :
L'Académie n'admettra au concours que les nouveaux
Mémoires qui lui ſeront adreſſes avant le
premier avril 1789 , ou de nouvelles copies des
anciens , avec les changemens que les Auteurs jugeront
convenables .
Elle propofe pour l'année 1790, pour le prix de
hij
( 172 )
Mathématiques,fondé parM. Chriflin, le problême
ſuivant:
Le ſyſlême de l'aplatiſſement de la terre vers les
pôles , eft-il fondée ſur des idées purement hypothétiques
, ou peut-il être démontré rigoureuſement?
L'Académie demande une théorie qui embraſſe
toutes les preuves &toutes les difficultés , & qui
puiſſe fixer l'opinion fur cette matière.
Le prix confifte en une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv.
Quant aux prix d'Histoire naturelle , fondés par
M. Damoli , l'Académie propoſe pour l'année
1990 , le ſujet qui ſuit :
Raffembler les notions acquiſes ſur la famille naturelle
des plantes diftinguées par Ray &parLinné ,
fous le nom de Stellatæ.
En déterminer rigoureusement les genres quife trouyent
en Europe , en examinant fi ceux qui ont été
établis par les Botaniſles modernes ,font naturels ou
artificiels.
Décrire avecprécifion toutes les espècesEuropéennes
, dans les termes techniques adoptés par les modernes
, fuivant la méthode de Linné.
Décrire plus particulièrement les espèces qui n'auroientpas
été reconnues ou suffisamment déterminées.
Diftinguer exactemers les variétés eſſentielles, notamment
dans le genre du Caillelait , ( galium. )
Enfin, joindre aux deſcriptions les ſynonymesdes
meilleurs auteurs , l'indication des figures qu'ils ont
publiées ; &, s'il eſtpoſſible , communiquer en échantil
lons deſſséchés , les espèces ou variétés fur lesquelles
porteroient des obfervations nouvelles.
Le premier prix confiſte en une médaille d'or
de 300 liv,; le fecond , en deux médaille d'argent ,
frappées au même coin. L'admiſſion des Mémoires
au concours , eſt fixée au premier avril de la
même anné
A ( 173 )
La Société d'émulation de Bourg en Breſſe , a
tenu ,le 1 Septembre , une Séance publique , dont
M. Riboud , Secrétaire perpétuel , a fait l'ouverture
par un diſcours contenant les détails de ce qui s'eſt
paſſé dans les Séances particulières de l'année , &
l'indication abrégée des ouvrages & mémoires qui
y ont été lus.
M. le Baron de Bohan , Colonel de cavalerie ,
a fait lecture d'un eſſai ſur l'explication des phénomènes
produits par le feu. Ce mémoire renferme
des vues nouvelles ſur le feu , la chaleur & la
lumière , ainſi que ſur ladécompoſition & recompoſition
des corps.
M. Raclea lu unedeſcription du cours du Rhône,
depuis Genève juſqu'à Lyon , principalement dans
la partie où ce fleuve ſe perd dans le fein de la
terre ; l'auteur l'a examiné dans ce gouffre fouterrain
, & il en donne des détails curieux. Le ſecond
objetde fon mémoire eſt de prouver la poſſibilité
de rendre ce fleuve navigable de Genève à Lyon ;
l'auteur enpropoſeles moyens,&fait voirquel'exécutiondeceprojet
uniroit bientôt le Rhône au Rhin,
&ouvriroit une grande reſſource àla villede Lyon,
comme on le peut voir dans le traité des Canaux
de M. de Lalande.
M. Riboud a lu enſuite un mémoire ſur des os
colorés, et chargés intérieurement et extérieurement
d'une pouſſière d'un beau bleu , trouvés dans un
ruiſſeau qui traverſe la ville de Bourg. Il fait voir
que cette propriété eſt due à la qualité vitriolicomartiale
de ſes eaux , & rapporte les expériences
& obfervations qu'il a faites pour le vérifier.
Enfin , M. Riboud a terminé la ſéance par la
lecturedu programmedu prix. CetteSociétépropoſe
pour ſujet d'un prix qui ſera adjugé dans ſa Séance
publique de 1790, la queſtion ſuivante :
hüj
( 174 )
Quels font les moyens d'améliorer & d'augmenter
en Breffe la culture des Prés ?
Ceprix ſera de trois cents livres . Les mémoires
feront adreſſés , francs de ports , à M. Riboud , Secrétaire
perpétuel , avant le premier mars 1790 :
ce terme eftde rigueur.
Marie-Anne-Hippolyte Hay de Bonteville
, Evêque & Prince de Grenoble ,
Préfident - né des Etats de Dauphiné ,
Comte de Brioude , Abbé commendataire
de l'Abbaye de Celles , né le 5 août 1741 ,
eft mort, dans ſon château d'Herbeys ,
près Grenoble , le 6 de ce mois , agé de
47 ans accomplis .
Haut & Puiſſant Seigneur , Meſſfire Louis-
Charles de Maillart , Chevalier Baron de Landre
& de Hanneffé , Seigneur deſdits lieux , Sommerance
, Evrehaille , Nouart & autres lieux ,
Chefdu nom & armes de la maiſon de Maillart ,
ancien Capitaine au régiment de Champagne ,
eſt décédé au château de la Malmaiſon , près
Bujancy en Champagne , diocèſe de Reims , le
26du mois de ſeptembre 1788 , âgé de 78 ans
&9 mois.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 52 , 3 , 32 , 44 & 66.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 18 Octobre 1788 .
C'eſt avec une légitime inquiétude que
( 175 )
,
l'on attend des nouvelles ultérieures du
Bannat & de la Syrmie. Ceux qui voudront
ſuivre fur la carte les opérations
actuelles , verront que les Ottomans
maîtres aujourd'hui des deux rives du
Danube , c'est-à-dire , de la rive droite fur
leur propre territoire juſqu'à Belgrade ,&
de la rive gauche dans leBannat , en remontant
d'Orſowa à Pancfova , ſe placent
entre l'armée de l'Empereur & Semlin ;
que cette ville ſe trouve par conféquent
entre Belgrade & le Corps Ottoman qui
s'avance ſur la rive gauche du Danube ,
&que dans cette poſition, il eſt à croire
qu'elle ſera l'objet d'une entrepriſe des
ennemis , tandis que legros de leur armée
ſuivra celle de l'Empereur. Vu la ſupériorité
des forces Ottomanes & leurs luccès
juſqu'ici , il eſt devenu néceſſaire de ſe
replier par-tout. On voit par la Gazette
de Vienne , du 4, que le Baron de Gemmingen
, quicommande à Semlin, arappelé
la plupartde ſes poſtes : de plus, les lettres
de ce quartier, en date du 25 ſeptembre ,
annoncent que le Général de Lilien a
abandonné Pancſova , après avoir fait incendier
ce bourg & les magafins qui y
étoient renfermés. Si les Ottomans pourſuivent
leurs avantages , & menacent
Semlin , comme les apparences le perfuadent,
il n'eſt pas invraiſemblable que
hiv
( 176 )
De Corps du Général de Gemmingen , dans
la crainte d'être coupé ou pris , ſe retire
àPeterwaradin , où , ainſi que nous l'avons
dit plus haut , on a déja tranſporté la
grofe Artillerie.
Les difcoureurs politiques ſe flattent à
Vienne que l'armée Ottomane ſe retirera
à Andrinople à l'approche de l'hiver , &
qu'on profitera de cette ſaiſon pour faire
une campagne propre à réparer les pertes
de celle qui touche à ſa fin. Mais ces
propos ne font pas raſſurans : car d'abord
il eft plus d'un exemple d'armées Ottoimanes
, qui ont pris leurs cantonnemens
d'hiver fur le lieu même de leurs conquêtes
; & enfuite , tout annonce que le
Grand-Vifir imitera cette diſpoſition. On
aflure même qu'il l'a déja mandé à Conftantinople.
Différentes lettres d'Helſingor , du 4
O&obre , de Gothenbourg& d'Uddewalla,
dans la Province de Bahus , confirment
l'invafion de 6000 Danois dans ce diſtrict
de la Suède , & une rencontre dans laquelle
un parti Suédois de 5 à 600 hommes
a été fait priſonnier.
Les Etats de Hollande ont publié un
Placard , en date du 30 ſeptembre dernier,
par lequel ils ordonnent àtous les Habitans
de la Province de fournir au Tréfor un
Prêt à proportion de leurs biens , poffef+
( 177 )
fions & facultés ; ſavoir , à raifon du
denier vingt- cinq de leurs terres , maifons,
ou autres immeubles , effets , marchandiſes
, bijoux , argenterie , bibliothèques
, bétail , &c. , ainſi que du revenu de
leurs charges , poſtes , ou emplois , ſuivant
le taux établi à cet égard. Ce Prêt , qui
portera un intérêt de deux & demi pour
centpar an, ſera payable à quatre époques ,
depuis le mois de Janvier 1789 , juſqu'au
commencement de 1790. Les Habitans
dont les propriétés réunies ne montent
pas à 2500 florins, feront exempts de cette
taxe.
La tranſlation des Facultés de Droit ,
de Médecine & de Philofophie , de Louvain
à Bruxelles , eſt entièrement effectuée.
Louvain reſte avec la Théologie ſeule. Le
2 de ce mois , l'inſtallation des trois autres
Facultés s'eſt faite ici ,& le lendemain , les
Profeffeurs ont donné les premières leçons.
« Le Corps des Notaires de Paris
vient d'être autoriſé à faire un emprunt
de fix millions à conftitution de rente à
cinq pour cent , fans retenue , avec un
fonds annuel d'amortiſſement , à l'aide duquel
il ſera procédé à des rembourſemens
ſucceſſifs . Les arrérages ſeront payés tous
les fix mois à préſentation , ſans être afſujettis
à l'ordre des numéros , ni à l'ordre
alphabétique. >>
by
( 178 )
44Le fameux édifice conftruit ſous le nom
de Cirque , au milieu du Jardin du Palais-
Royal , a enfin une deſtination connue.
On affure qu'il eſt définitivement loué
à un Traiteur pour le prix & ſomme de
80 mille livres par an. >>
P. S. Nos lettres de Vienne , du 7, ne
nous apportent aucun Supplément officiel
, & ſe réduiſent à annoncer pofitivement
le retour de l'Empereur dans ſa
capitale , vers la fin de ce mois . La ſeule
nouvelle qu'on apprenne du quartier général
, eſt que S. M. I. a été viſiter les
travaux des nouvelles fortifications de
Témeſwar, dont le camp Autrichien n'eſt
éloigné que de deux lieues.
Le bruit couroit à Vienne , le 7 , quc
Novi étoit rendu , le 28 ſeptembre. Le
Maréchal de Laudhon , difent ces premiers
rapports , après avoir battu , le 26 , le corps
Ottoman venu pour délivrer cette place ,
tenta , le 27 , un ſecond aſſaut général ,
avec les ſeules troupes Allemandes &les
Volontaires , & la place ſe renditle lendemain.
La défertio parmi les troupes
augmente confidérabl ment de jour en
jour; lesCroates ſe font mutinés , & quelques
bataillons ont refu é de combattre .
-Les Turcs de Belgrade font toujours en
grand mouvement; on préfume qu'ils mé
-
1
;
( 179 )
ditent uncoup de main contre la digue de
Beſchanie.-Le Général de Fabris , Commandant
dans la Transylvanie , eſt allé
viſiter les fortifications de Muhlenbach , &
fait garder foigneuſement les défilés importans
de cette province , encore intacts .
Rien de plus affreux que la ſituation
où le Bannat ſe trouve réduit. Ce fut le
20 ſeptembre , à 5 heures du foir , qu'au
ſon du tambour , on ordonna aux Habitans
de Pancſova d'évacuer cette place à laquelle
on alloit mettre le feu. A 8 heures ,
ce terrible ordre fut exécuté : maiſons &
magaſins tout fut incendié, & ce fut à la
lueur des flammes que les Autrichiens ſe
retirèrent à Oppowa. Juſqu'au-delà de la
Temefch , les Villages , les proviſions , les
effets des Habitans furent embraſés. Le
lendemain 21 , les Turcs arrivèrent à
Pancſova , & pouffèrent leur courſejuſqu'à
la Temeſch. Près d'Oppowa , ils rencontrèrent
800 chevaux de haras dont ils
s'emparèrent. Toute la partie du Bannat ,
voiſine de Semlin , eſt en cendres , & fes
infortunés Habitans , privés de leurs demeures
, ſe réfugient dans la Syrmie. Les
Ottomans font les témoins , l'occaſion ,&
non les auteurs de ces déſaſtres , auxquels
les brigandages des Walaques , ſujets de
l'Empereur , ont mis le comble.
Oczakof, ſuivant quelques lettres fort apocry
h vj
( 180 )
phes de l'Ukraine , a été canonné vivement par
terre & par mer , les 16 & 17 de ce mois , fans
autre effet que d'incendier quelques maifons.-Les
Turcs ont jeté un pont ſur le Nieſter près de Bender;
mais ils ne pourront le paſſer ſans combattre ,
vu que le Corps du Général Uwarof ſe trouve
dans le voiſinage. - Un Courrier du Maréchal
de Romanzof, arrivé à Bohovol , y a apporté la
nouvelle que ce Général s'eſt mis en marche vers
le Pruth , pour couper la communication avec
Bender. - LeGénéral Elmpt , dont le Corps eſt
derrière Jaſſy , eſt indiſpoſé; il a remis le commandement
au Général Kaminskoy.
7
Second P. S. A l'inftant , nous recevons
le Supplément extraordinaire à la Gazette
de Vienne , du 8 , qui ne confirme pas la
priſe de Novi , & qui garde le filence fur
le Bannat. Ce bulletin nous apprend ſeulement
l'évacuation de Choczim par les
Ottomans ,le 29 ſeptembre , aux termes
delacapitulation. Avant midi , la garnifon
fortit avec tous les honneurs militaires , &
fut conduite par le Colonel Karaiczay, du
régiment de Loewenehr , avec un batail.
lon d'Infanterie & fept eſcadrons de Cavalerie
: enfuite on prit poffeffion , tant
de la fortereffe que de la ville ; on y mit
en garnifon un bataillon , & l'on nomma
Commandant le Lieutenant-Col. Planck ,
du régiment de garniſon. On a trouvé
dans la fortereſſe 145 pièces de canon
bonnes & mauvaiſes , 14 mortiers , 2,000
quintaux de poudre & autres munitions.
( 181 )
Les Habitans ont abandonné la ville en
même- temps que la garniſon .
« Le Feld- Maréchal - Lieutenant de
Spleny , ſe trouve déja , avec les troupes
qui font ſous ſes ordres , aux environs de
Baken , & s'avance vers le Feld-Maréchal-
Lieutenant de Fabris , commandant le
Corps de Tranſylvanie. >>
:
« Le Feld-Maréchal de Romanzofdef.
cend le long de la rive gauche du Pruth ,
où se trouve le Khan des Tartares . >>>
« Le Général Ruſſe Baron d'Elmpt
eſt encore à Jaffy , & le Général Ruffe
Comte de Soltikof, attend les ordres de fa
deſtination, comme le Prince de Cobourg. »
<< Selon tous les avis , l'ennemi s'aſſem
ble en grande force prèsde Focſan . »
Les rapports officiels du Corps d'armée
de Croatie , près de Novi-Turc , font en
datedu 30 ſeptembre. Ils portent queles
Ottomans , raffemblés à Blagay , ſe font
tournés vers Krappa , dans le deſſein de
faire une diverſion de ce côté , où le Maréchal
de Laudhon a poſté deux bataillons
du régiment de Carlſtad, après avoir rap
pelé à lui, du camp de Dubicza , les trois
bataillons d'Esterhazy , Langlois & Tillier.
Le 24& le 25 , on continua les travaux du
Siége ; mais par l'exploſion d'une mine ,
on manqua le projet de renverſer la murailledu
baftion. Nonobſtant cet accident,
( 182 )
:
i
onprépara tout pour un nouvel aſſaut fixé
au 29 ſeptembre ,& qui fut différé à cauſe
de la pluie.
FIN DỤ TRAITÉ DE COMMERCE ENTRE LE
PORTUGAL ET LA RUSSIE , ſigné à Pétersbourg ,
le Décembre 1787 , & ratifié le Juin 1788.
XXXII . « Les deux Hautes Parties contractantes
s'engagent réciproquement d'accorder toute
l'affiſtance poffible aux ſujets reſpectifs contre
ceux d'entr'eux même qui n'auront pas rempli
les engagemens d'un contrat fait & enregiſtré
felon les loix & formes prefcrites. Et le Gouvenement
, de part & d'autre , emploiera , en
cas de beſoin , l'autorité néceſſaire pour obliger
les Parties à comparoître en juſtice dans les endroits
où lesdits contrats auront été conclus &
enregiſtrés , & pour procurer l'exacte & entière
exécution de tout ce qu'on y aura ſtipulé. >>
XXXIII. « On prendra réciproquement toutes
les précautions néceſſaires pour que le Brac ſoit
confié à des gens connus par leur intelligence
& probité , afin de mettre les ſujets reſpectifs à
l'abri du mauvais choix des marchandiſes & des
emballages frauduleux. Et chaque fois qu'il y
aura des preuves ſuffifantes de mauvaiſe foi , contravention
ou négligence de la part des Bracqueurs
ou gens prépoſés à cet effet, ils en répondront
enleurs perſonnes & leurs biens , & feront obligés
debonifier les pertes qu'ils auront caufées. ".
XXXIV. « Les Marchands Portugais établis en
Ruffie, peuvent acquitter les marchandiſes qu'ils
y achètent en la même monnoie courante de
Ruffie , qu'ils reçoivent pour leurs marchandiſes
vendues , à moins que dans leurs contrats ou
accords faits entre le vendeur & l'acheteur , il
n'ait été ſtipulé le contraire. Ceci doit s'entendre
1
( 183 )
/
réciproquement de même pour les Marchands
Ruſſes établis en Portugal. »
XXXV. « Les Sujets reſpectifs auront pleine
liberté de tenir, dans les endroits où ils ſeront
établis , leurs livres de commerce en telle langue
qu'ils voudront , ſans que l'on puiſſe rien leur
preſcrire à cet égard ; & l'on ne pourra jamais
exiger d'eux de produire leurs livres de compte
ou de commerce , excepté pour leur juftification
en cas de banqueroute ou de procès ; mais
dans ce dernier cas , ils ne feront obligés de préſenter
que les articles néceſſaires à l'éclairciſſement
de l'affaire dont il ſera queſtion. Et pour ce qui
regarde les banqueroutes , on obſervera , de part
&d'autre , les loix & réglemens qui ſe trouvent
établis ou qui s'établiront à l'avenir dans chaque
pays à ce ſujet. "
XXXVI. Il fera permis aux Marchands Portugais
établis en Ruſſie , de bâtir , acheter , vendre&
louer des maiſons dans toutes les villes
de cet Empire qui n'ont point de priviléges municipaux
ou droits de bourgeoifie contraires à
ces acquifitions. Toutes les maiſons qui feront
poſſédées & habitées par les Marchands Portugais
à S. Pétersbourg , Moſcou & Archangel ,feront
exemptes de tout logement , auffi long-temps
qu'elles leur appartiendront & qu'ils y logeront
eux-mêmes. Mais quant à celles qu'ils donneront
ou prendront à louage , eles feront aſſujetties
aux charges & logemens preſcrits pour
cet endroit - là. Les Marchands Portugais pourront
auffi s'établir dans les autres villes de l'empire
de Ruffie ; mais les maiſons qu'ils y bâtiront
ou achèteront ne jouiront pas des exemptions
accordées ſeulement dans les trois villes
ci - deſſus ſpécifiées. Cependant , ſi on jugeoit à
propos par la ſuite de faire une ordonnance gé1
( 184 )
:
nérale pour acquitter en argent la fourniture
des quartiers , les marchands Portugais y feront
aſſujettis comme les autres . S. M. Très - Fidelle
s'engage réciproquement d'accorder aux Marchands
Ruſſes établis , ou qui s'établiront en Portugal
, les mêmes exemptions & priviléges qui
ſont ſtipulés par le préſent article en faveur des
Marchands Portugais en Ruffie , & aux mêmes
conditions exprimées ci-deſſus , en déſignant
les villes de Lisbonne , Porto & Setubal , pour
y faire jouir les Marchands Ruſſes des mêmes
prérogatives accordées aux Portugais dans celles
-de S. Pétersbourg , Moſcou & Archangel. »
XXXVII. « Les Sujets de l'une & de l'autre
Puiſſance contractante pourront librement ſe retirer
quand bon leur ſemblera des états reſpectifs
, fans éprouver le moindre obſtacle de la part
du Gouvernement , qui leur accordera , avec les
précautions preſcrites dans chaque endroit , les
paſſeports en uſage , pour pouvoir quitter le pays
&emporter librement les biens qu'ils y auront
apportés ou acquis , après s'être aſſuré qu'ils ont
fatisfait à toutes leurs dettes , ainſi qu'aux droits
fixés par les loix , statuts & ordonnances du pays
qu'ils voudront quitter. »
XXXVIII. « Quoique le droit d'aubaine n'exiſte
pas dans les Etats des deux Hautes Parties contractantes
, cependant Leurs Majeſtés voulant
prévenir tout doute quelconque à cet égard , conviennent
réciproquement entreElles, que les biens
meubles & immeubles délaiſſés par la mort d'un
des Sujets reſpectifs dans les Etats de l'autre
Puiſſance contractante , feront librement dévolus ,
ſans le moindre obſtacle , à ſes héritiers légitimes
par teſtament ab inteftat , qui , après avoir légalement
ſatisfait aux formalités preſcrites dans le
pays , pourront ſe mettre tout de ſuite en pof
( 185 )
feſſion de l'héritage , foit par eux-mêmes , foit
par procuration , ainſi que les exécuteurs teſtamentaires
, fi le défunt en avoit nommé ; & lefdits
héritiers diſpoſeront , ſelon leur bon plaifir &
convenance , del'Héritage qui leur ſera échu , après
avoir acquitté les Droits établis par les loix du
pays où ladite ſucceſſion aura été délaiſſée. Mais
fi les héritiers étoient abſens ou mineurs , ou
qu'ils n'euſſent pas pourvu à faire valoir leurs
droits; dans ce cas l'inventaire de toute la ſucceſſion
devra être fait par un Notaire public ,
enpréſence des Juges ou Tribunaux du lieu compétant
pour cela , en conformité des loix &
uſages du pays , & en préſence du Conful de
la Nation du décédé , s'il y en a un dans le même
endroit , & de deux autres perſonnes dignes de
foi. Après quoi ladite ſucceſſion ſera dépoſée
dans quelque établiſſement public , ou entre les
mains de deux ou trois Marchands , qui feront
nommés à cet effet par ledit Conful , ou à fon
défaut entre les mains de perſonnes choifies pour
cela par l'autorité publique , afin que leſdits Biens
foient gardés& confervés par eux pour les légitimes
héritiers & véritables propriétaires. Mais
s'il s'élevoit des conteftations fur un tel héritage
entre pluſieurs prétendans , les Tribunaux du
lieu où les biens du défunt ſe trouveront, devront
juger & décider les procès felon les Loix du
pays. "
XXXIX. « Si la Paix étoit rompue entre les
deux Hautes Parties contractantes , ( ce qu'à Dieu
ne plaife ) on ne confiſquera point les navires ni
les biens des Sujets commerçans reſpectifs , ni
on n'arrêtera pas leurs perſonnes , mais on leur
accordera au moins l'eſpace d'une année pour
vendre , débiter ou tranſporter leurs effets , &
pour ſe rendre, dans cette vue , par-tout où ils ju-
1
( 186 )
geront à propos , après avoir cependant acquitté
leurs dettes. Ceci s'entendra pareillement de
ceux des Sujets reſpectifs qui ſeront au ſervice
de l'uce ou de l'autre des Puiſſances ennemies ;
il fera permis aux uns & aux autres , avant leur
départ , de diſpoſer, felon leur bon plaifir & convenance,
de ceux de leurs effets dont ils n'auront
pu ſe défaire , ainſi que des dettes qu'ils auront à
prétendre ; & leurs débiteurs feront obligés de
s'acquitter envers eux , comme s'il n'y avoit pas
eu de rupture. »
XL. Quoique les deux Hautes Parties contractantes
ayent réciproquement à coeur d'établir
à perpétuité les liaiſons d'amitié & de commerce
qu'Elles viennent de contracter , tant entre
Elles qu'entre leurs Sujets reſpectifs , cependant,
comme il eſt d'uſage de limiter de tels engagemens
, Elles conviennent entre Elles que le
préſent traité de commerce durera l'eſpace de
douze années , & toutes les fipulations en feront
religieuſement obſervées de part & d'autre durant
cet eſpace de tems. Mais les deux Hautes Parties
contractantes ſe réſervent de convenir entre Elles
de fa prolongation , ou de contracter un nouveau
aité avant l'expiration de ce terme. >>>
XLI. « Sa Majesté la Reine de Portugal , &
Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Ruffies
s'engagent à ratifier le préſent traité d'amitié
&de commerce , & les ratifications en bonne
&due forme en feront échangées dans l'eſpace
de cinq mois , à compter du jour de la date de ſa
fignature , ou plus tôt , ſi faire ſe peut. »
« En foi de quoi , nous ſouſſignés , en vertu
de nos plein-pouvoirs , avons figné ledit traité,
&y avons appofé le cachet de nos armes. >>
« Fait à S. Pétersbourg , le Décembre 1787.
(L. S.) F, J. D'HORTA MACHADO.
( 187 ) 1
(L. S.) Comte JEAN D'OSTERMAN-
(L. S.) Comte ALEXANDRE WORONZOW.
(L. S.) ALEXANDRE Comte DE BEZBORODKO.
(L. S.) ARCADI DE MORCOFF.
« Ce traité a été ratifié à S. Pétersbourg ,
le Juin 1788. »
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Extralt d'une lettre écrite du Danemarck.
« Je ſuis très- charmé de pouvoir vous dire que
le Roi de Suède a eu la modération de déclarer à
notre Cour , en date du 5 de ce mois : « Qu'il ne
>> regardoit point la paix comme rompue entre lui
» &le Roi , fon beau- frère & voiſin , quoique les
>> troupes auxiliaires Danoiſes fuffent entrées dans
>> ſes Etats. » Cette nouvele a comblé S. M. Danoiſe
de la plus vive fatisfaction, puiſque notre efpérance
renaît de voir réuffir les efforts que nous
n'avons ceſſé de faire pour rétablir la tranquillité
générale. En attendant que nos voeux , qui ne tendent
qu'à ce but , ſe rempliffent , le Corps auxiliaire
, que notre Cour a cédé à la Ruſſie , a eu
enSuède les ſuccès les plus brillans ; mais en même
temps le Prince Charles de Heffe , qui le commande,
enuſe de la manière la plus généreuſe envers le
peuple Suédois.-Il y a eu , le 29 ſeptembre ,
une affaire très-vive au paſſage de Quiſtrum-
Broe. Un corps Suédois de 800 hommes , qui le
défendoit , a été obligé de ſe rendre à diſcrétion .
Le Général Hierta , avec deux Colonels & vingt
Officiers , ont été fairs prifonniers ,mais le Prince
deHeffe lesa tous remis en liberté, fur leur parole.
Le quartier général étoit , le 2 octobre , à Uddewalla.
(Gazette de Leyde , nº. 84. )
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exacnitude
de cesParagraphesextraits desPapiers étrangers.)
( 188 )
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENTDE PARIS ,GRAND CHAMBRE.
Cause entre le fieur de la Porte , curateur à l'interdiction
de la demoiselle de Saint- Marcel de Mets.
=Et le fieur de Lineville , ſon fils naturel. =
Interdiction ; curatele demandée par le fils naturel.
L'uſage ordinaire est de donner , de préférence ,
la curatelle d'un interdit aux parens les plus proches,
&fur-tout à des enfans, plus intéreſſés que
d'autres à la bien gérer. On s'écarte cependant
quelquefois de cette règle , pour la curatelle d'un
interdit pour cauſe de démence , lorſque l'avantage
de la perſonne interdite ſollicite le choix d'un
autre : ou fi au moment de l'interdiction , on ne
trouve ni parens proches , ni enfans en état de
gérer la curatelle , &de prendre ſoin de la perſonne
en démence , alors c'eſt le cas de laiſſer ſukſiſter
le choix qui a été fait d'un étranger, fur-tout
s'il s'en est acquitté avec autant de zèle que d'intelligence.
Si cet étranger a gagné la confiance de
l'interdit , la circonſtance que le fils auroit atteint
l'âge néceſſaire pour bien conduire la curatelle ,
& prendre foin de la perſonne de ſon père ou
de ſa mère tombés en démence , ne feroit pas
fuffifante pour deſtituer le premier curateur , à
cauſe du danger qu'il y auroit à placer auprès
d'un vieillard des perſonnes auxquelles il ne ſeroit
pas accoutumé , ce qui changeroit ſes habitudes
, & pourroit expoſer ſa ſanté & même ſa
vie.
:
( 189 )
Ces conſidérations ont dicté l'arrêt rendu dans
lacauſe dont nous allons rendre compte.
La demoiselle de S. Marcel , née le 26 avril 1725,
eſt fille naturelle de la demoiselle Antier. Beaucoup
de talens pour la muſique , cultivés par les
ſoins d'un grand maître , en ont fait , fur le premierde
nos théâtres , une célèbre chanteuſe , ſous
le nom de la demoiselle de Mets. Une circonſtance
extraordinaire ajouta encore à ſa célébrité ; ce fut
elle qui couronna le Maréchal de Saxe à l'Opéra ,
au retour de la bataille de Fontenoy.
Jean-Etienne de Lineville, né le 23 avril 1755 ,
eſt fils naturel de la demoiselle de S. Marcel , &
d'un ancien grand Maître des Eaux & Forêts. Vers
la fin de 1761 , la demoiselle de S. Marcel fut attaquée
d'unemaladie violente , dont les ſuitesproduiſirent
ſur ſon eſprit une aliénation marquée.
On employa inutilement tous les remèdes poffibles;
la démence ne fit qu'augmenter , & il n'y
eut plus d'eſpoir de guériſon. Alors la demoiselle
Antier provoqua elle - même l'interdiction de ſa
fille. Sur l'avis de pluſieurs amis , & fur le vû d'un
interrogatoire qu'on lui fit ſubir, une Sentence du
Châtelet , du 3 Décembre 1765 , a prononcé fon
interdiction. Comme ſon fils n'avoit alors quedix
ans , on nomma pour Curateur de l'interdite le
fieur de Laporte , qui réuniſſoit à un caractère doux
&affable beaucoup d'exactitude dans ſa comptabilité
. Ce choix fut fait par la mère de la demoifelle
de S. Marcel , & le père du ſieur de Lineville.
La demoiselle Antier ne ſurvécut pas long-temps
à l'interdiction de ſa fille , elle mourut le 1¹ Décembre
1766. Alors le Curateur , & la dame ſon
épouſe , prirent la demoiselle de S. Marcelchez eux,
&lui firent éprouver une tendreſſe vraiment ma(
190)
1
:
ternelle , fans bornes ; il n'y avoit pas juſqu'aux
femmes miſes auprès de la malade , & aux domeſtiques
chargés de la fervir, qui neconcourufſent
aux vues des ſieur &dame de Laporte , pour
adoucir l'état de la malade , & fatisfaire ſes volontés
; enfin , jamais adminiſtration ne fut mieux
entendue : tout ſe paſſoit ſous les yeux & par
les avis des conſeils nommés à la Curatelle.
MM. Gomel , Procureur au Châtelet , & le
Potdauteuil , Notaire , avoient fait un état des
biens & effets mobiliers de l'interdite . Sa fortune
confiſtoit en viager ſur le Roi , montant en différentes
parties à 11000 liv. par an; mais foit
avec le produit de la vente de partie du mobilier,
ſoit avec des épargnes faites ſucceſſivement , on
avoit , au commencement de 1784 , placé près de
80000 liv. en rentes perpétuelles , formant une
augmentation de 3500 liv. de rentes, qui portcient
les revenus à 14400livres.
Les économies euſſent été plus conſidérables ,
s'il n'eût fallu pourvoir au paiement des penfion
&entretien du fils , augmenter enſuite ſes dépenfes
, pour lui donner un état&une conſiſtance
honorable dans le monde.
Le fieur de Lineville s'eſt marié en 1784 ; il a
épousé une fille bien élevée , d'une famille honnête
, mais peu fortunée: le ſoutien d'unménage
a encore augmenté ſes beſoins; il apenſé que le
revenu de ſa mère, conſommé dans ſa maiſon ,
lui feroit dequelque utilité , &qu'il pouvoit économiſer
les frais d'une penſion conſidérable , en
engageant ſa mère à venir demeurer avec lui.
Mais comment perfuader une perſonne en démence
?
Le 3 Mars 1784, les fieur & dame de Lineville
( 191 )
→
des
allèrent voir leur mère à Puteaux, dans une maiſonde
campagne
fieur & dame de Laporte.
Après le dîner , ils la menèrent chez eux à Paris ,
dans une carroſſe de remiſe qu'ils avoient loué
pour la journée ;mais lefieur de Laporte , chargé
judiciairement de la demoiselle de S. Marcel , rendit
plainte de cette eſpèce d'enlèvement. La demoiselle
de S. Marcel fut réintegrée dans la maiſon
du Curateur , en vertu de deux Ordonnances du
Châtelet , dès 6 & 8 Mars de la même année.
Alors le fils forma des demandes à fin de provifion&
d'augmentation de penfion , contre le Curateur
de ſa mère. Une Sentence du Châtelet ,
du 24 Avril 1784 , autoriſa le Curateur à payer
aufieur de Lineville une proviſion de 3000 liv. &
à lui remettre à l'avenir toutes les économies qui
ſeroient faites ſur les biens de l'interdite. Ces économies
ont été fixées avec la provifion ou penſion
, à une ſomme de 4200 liv. diviſée en douze
paiemens de 350 liv. chacun.
Le fieur de Lineville eſt reſté tranquille juſqu'en
Mars 1787 , qu'il a tenté d'obtenir judiciairement
ce qu'il avoit voulu exécuter de ſa propre autorité
, en 1784 ; pour y parvenir , il a préſenté une
Requête à M. llee Lieutenant-Civil, pour demander
permiſſion d'aſſembler les parens & amis de ſa
mère , à l'effet d'obtenir qu'elle fût remiſe&confiée
à ſes ſoins , qu'il fût autorisé à gérer ſeul la
Curatelle, déférée dans le principe au fieur de
Laporte.
La moitié des perſonnes qui compofèrent l'afſemblée
, fut d'avis d'acquiefcer à la demande du
fils , l'autre moitié inclina pour continuer la Curatelle
au fieur de Laporte , qui s'en acquittoit avec
éloge depuis vingt-trois ans. Dans cet état , une
Sentence du Châtelet, du 11 Août 1787, conti(
192 )
CAR
:
nua la Curatelle de lademoiselle de S. Marcel aufieur
de Leporte, l'autoriſa à la garder chez lui , & à
continuer de payer annuellement aufieur de Lineville,
les 4200 liv. même à lui remettre toutes
les autres économies , à l'effet de quoi leſieur de
Laporte ſeroit tenu de rendre compte tous les ans
aux conſeils de la Curatelle , en préſence du ſieur
de Lineville. Celui-ci interjeta appel de la Sentence
, & demanda l'infirmation & l'adjudication
de ſes premières concluſions.
Lefieur de Laporte, au contraire, demandaque
la Sentence du II Août 1787 fût confirmée.
L'Arrêt du 23 Avril 1788 , rendu ſur les concluſions
de M. l'Avocat général Séguier , a confirmé
la Sentence
DE FRANCE ,
1
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES;
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux évènemens de
stoutes les Cours ; les Pièces Fugitives nouvelles
en vers & en profe; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles
les Causes célèbres ; les Académies de
Paris & des Provinces ; la Notice des Édito
Arrêts; les Avis particuliers ,&c. &c.
SAMEDI 4 OCTOBRE 1788 .
Colepis Vide
A PARIS,
UNIVERSIDAD
CENTRAC
BIBLIOTECA
AuBureau du Mercure , Hôtel deThou?
rue des Poitevins , N°. 18
Avec Approbation , & Brevet du Roi,
TABLE
Du mois de Septembre 1788 .
PIECES FUGITIVES .
La Chatelaine de S. Gilles.
Traité de la Culture du Nopal.
103
Les Fastes du Commerce. 113
A Mile. de Garcins. 7 Les A lieux du Duc de Bour.
Le Lieutenant Gafcon. Ibid.
gogne.
120
Invocaiion à Virus. 49 La Germination. 151
Epigramme. SI Des Etats-Généraux. 168
Nécrologie, 52 Annales. 173
Epitre. 97 Effuis en vers. 179
Adeuxgentes Damoiselles.99 L'Amitié trompée. 181
Eligiça 145
Académie Françoise, 26
Charades, Enigmes & Logog.
8,58, 100, 159 Variétés. 38,86
NOUVELLES LITTÉR .
SPECTAGЬЕЅ.
Réflexions sur l'Esclavage
des Nègres.
Effai des Effais
Lettres.
Effai.
Opufcules
13
Comédie Françoife. 184
61 Comédie Italienne. 40,134
73
Annonces & Notices, 46, 92,
79
140 190.
82
AParis, de l'Imprimerie de MOUTARD , rue
des Mathurins , Hôtel de Cluni
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 4 OCTOBRE 1788.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ENVΟΙ
AMadame *** , d'une Chanfon destinée
à être chantée & accompagnée fur le
Piano , par Mile. fa fille.
CES chants nouveaux de mon
Du fecret fubiroient les loix .
Și je ne ſavois quelle voix
Doit leur préter fa mélodie.
Je les confie aux taliſmans
Des graces , de la modeftie ,
Et du plus heureux des talens,
Votre goût ſera moins ſévère
Quand votre fille chantera ;
2
génię
MERCURE
Alors mon Juge ne fera
Que le coeur d'une bonne mère,
De ce ſentiment enchanteur ,
Qui pour des fils nous intéreſſe ,
Vous avez toute la tendreſſe ,
Vous poſſédez tout le bonheur,
Votre fille a pour apanage
L'eſprit , les graces , les vertus ;
Vous lui donnâtes en partage
Les dons que vous avez reçus ;
Et deux fois elle eſt votre ouvrage,
1
( Par M. Lę Brunde Montpellier. )
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE mot de la Charade eſt Ami ; celui de
l'énigme eft Tabouret ; celui du Logogriphe
eft Chandelle, où l'on trouveAne, La, Chêne,
Dé, Nacelle, Eden, Cêne , Caen , Cane, An
(jour de l'an), Leda, Le, Ce, La, Elle, Celle,
Hellé ( foeur de Phryzus ), Ca, Canelie,
CHARADE.
la vil'e A , comme au village ,
Fillette , en cherchant mon premier ,
Attrape , à la fin , mon dernier ,
Manque mon tout , & c'eſt dommage,
८
(Par M. le Chevalier de P ... )
DE FRANCE.
ÉNIGM Ε.
Nous fommes pluſieurs fooeurs dont le bizarre fort
Ne nous permet jamais d'entrevoir nos vifages ;
Nous nous ſuivons par- tout , & faiſons nos partages
Sans Avocat , fans rixe , & du meilleur accord ;
Cependant , pour avoir nos biens , nos héritages ,
Lecteur, nous nous donnons l'une à l'autre la mort.
( Par M. Grellier , de Confolens . )
LOGOGRIPHE
Vous, dontle tendre coeur, à l'ombre d'un borage,
Aime , près de Colette , à chanter ſes amours ,
Je puis de mies neufpieds vous prêter le fecours ,
Etjoindre à vos accens le plus charmant ramage.
Si d'un tendre retour elle comble vos voeux ,
J'annonce à vos rivaux votre juſte alegrefle ;
Mais, hélas ! ſi ſon coeur eft fourd à la tendreffe ,
L'Echo ne retentit que de fons douloureux .
Me décompoſez-vous ? dans un climat ſtérile ,
Je ſuis un animal de grande utilité ;
Mon chefàbas , je ſuis l'afle
Decelui qui gaîment rend votre champ fertile ,
Et qui fait fon bonheur de la frugalité.
(Par M. Prevost de Montigny , Garde
du Corps deMgr. Comte d'Artvis. )
A3
6 MERCURE
3
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VIE de Frédéric II , Roi de Pruffe , accompagnée
de Remarques , Pièces juftificatives
, & d'un grand nombre d'Anecdotes,
dont la plupart n'ont point encore
été publiées ; 4 Volumes in 8 °. A
Strasbourg , chez J. G. Treuttel , Libr.;
& à Paris , chez les principaux Libraires
( 1 ) .
L'ESTIMABLE Profeffeur qui a publié
cette Vie , n'a pas jugé à propos d'écrire
l'Histoire du grand Frédéric. » Les événemens
font trop récens , dit- il , pour que
'Hiſtorien puiffe être véridique ſans danger
& fans imprudence. Voilà pourquoi , ajoute-
t il , nous avons raſſemblé tant d'Anecdotes
, tant de particularités , tant de détails
qui intéreſſent toujours la vie des grands
Hommes , & qui feroient déplacés dans
une Hiſtoire proprement dite. Les détails
(1 ) L'édition in- 12 ſe trouve chez, Maradan ,
Lib. rue des Noyers. Prix , liv. les 4 Volumes ,
10 liv. francs de port.
DE FRANCE.
des guerres s'y trouvent , parce que Frédéric
fit ces guerres en Capitaine & en Soldat
, & qu'il fut toujours lui même à la
tête de ſes troupes ". Un peu plus bas , le
célèbre Profeſſeur dit que pour écrire cette
importante Hiſtoire , il faut attendre que
les germes que Frédéric II a jetés dans la
Conſtitution de ſes Etats, aient produit des
fruits quelconques ; que les anneaux qu'il
a attachés aux différens chaînons de la
Conſtitution de l'Europe foient conſolidés
ou rompus. C'eſt alors que l'on pourra juger
les caufes par les effets ; c'eſt alors que
l'on pourra apprécier ce qu'il a fait , fentir
ce qu'il auroit dû faire , & offrir dans l'Hiftoire
du plus grand Homme qui ait peutêtre
exiſté , de grands exemples de talens
& de vertus , de grandes faures à éviter " .
On voit du moins que l'Auteur fait parfaitement
de quelle manière l'Histoire du grand
Frédéric doit être écrite ; & on fent qu'il
a lui - même toutes les qualités propres
àremplir un jour cette importante tâche .
Nous allons maintenant apprécier fon travail
, & voir comment il a préſenté le
Prince le plus extraordinaire , celui qui
s'eſt élevé , par la force de ſon génie , au
niveau des Puiſſances du premier ordre ,
. qui s'eſt ſoutenu au milieu d'elles & en
Pattant contre elles , qui leur apprit à toutes
une nouvelle Tactique , & le ſecret de garder
leurs conquêtes fans appauvrir les fujets
, de combattre & de protéger les Arts,
A 4
3 MERCURE
de multiplier en même temps les Soldats
& les Manufacturiers , d'être après le combat
Cefar , & dans le choc des batailles
Alexandre ; qui fut la moitié de ſa vie le
plus grand guerrier & le plus habile politique
de ſon ſiècle , & l'autre moitié le
père de ſes peuples , le pacificateur de
la Germanie , & le Souverain qui fut cultiver
& refvecter les Lenres .
Que fait-il , jeune encore , dans ſa prifon
à Cuftain& dans ſa ſolitude à Rheinf
berg? Il étudie; toutes les Sciences paroiffent
propres à fon génie: une foule d'idées
neuves , fortes &juftes , naiflent dans fon
cerveau ; il apprend cette vérité qu'il a
confignée dans ſes Ecrits : » Que les lu-
> mières acquiſes par l'étude rendent l'ex-
>> périence prématurée , & qu'une théorie
ود bién dirigée conduit à une pratique
>> facile ".
Monté ſur le trône , il s'entoure de
Savans ; il invite , il appelle les Philofophes
étrangers , il multiplie ſes correfpondances
, il apprend tout , il fait tout , on
lui dit tout. Ses foupers font inſtructifs;
fon génie ſemble redoubler d'activité pour
faire des conquêtes journellement ſur le
génie & les travaux des gens de mérite de
tous les rangs , de tous les pays , de tous
les genres. La gloire d'un règne dépend
des lumières ; il fentir cette vérité , & au
cun Souverain n'a pouffé auffi loin que lui
la pratique de cette grande vérité.
DE FRANCE
Il vit de bonne heure quel étoit le rôle
qui lui reſtoit à prendre au milieu des grandes
Puiſſances qui l'obſervoient. Son père
ne lui avoit rien laiffé à faire pour la difcipline
militaire ; il ſe rejeta ſur la Tactique,
qu'il a perfectionnée.Après la première
guerre , il rectifia dans les camps de Spandau
& de Magdebourg , » ce que l'expérience
lui avoit fait trouver de vicieux dans ſa
Tactique , dit un Ecrivain anonyme ; il y
introduifit cette célérité incroyable & décifive
par rapport à nos armées nombreuſes
&à leur grand front. Depuis la guerre de
la fucceffion , on n'avoit point vu tant d'armées
en campagne , qu'on en vit réunies
contre lui. Sa ſcience & les fautes de ſes
ennemis furent le contrepoids de tant de
forces; jamais guerres n'ont été plus inftructives
ni plus fécondes en événemens.
On y fit de grandes actions & de grandes
fautes ; on y vit le génie aux priſes avec le
génie, & plus ſouvent avec l'ignorance.
Par- tout où le Roi de Pruffle peut manoeuvrer
, il a des ſuccès ; mais preſque par-tour
où il eſt réduit à ſe battre , il eſt battu.
L'Europe jalouſe ſe ligue pour l'accabler ;
on le voit avec ſurpriſe réſiſter aux coups
redvublés des.Puiffances réunies. Des échecs
qui paroiffent devoir le mettre à deux
doigts de fa perte, ne fervent qu'à faire
briller fes reffources & fon courage. Son
armée eſt une hydre dont les têtes renaif
fent & fe multiplient; ſes trefors bien mé
Aj
10 MERCURE
nagés font inépuiſables. Attaqué fur toutes
ſes frontières , il vole de l'une à l'autre , &
ſemble être par-tout en même temps : fes
troupes , animées de fon eſprit , croient le
voir toujours à leur tête. Si on le ſuit dans
ſes marches de l'année 1758 , on le voit
afliéger au printemps Schweidnitz , entrer
enfuite, en Moravie , mettre le ſiége devant
Olmutz , traverſer le pays ennenni. A la
vue d'une nombreuſe armée qui l'environne
, il pénètre en Bohème , oblige les
Autrichiens à s'éloigner de Konigsgratz ;
il marche vers l'Oder pour combattre les
Rulles , il revient en Saxe , & il contraint
l'armée Impériale & celle d'Autriche à
renoncer à leurs entrepriſes ; il furprend
Hochkirken , & demeure campé devant les
enmemis après avoir perdu tentes & bagages;
il vole rapidement en Siléſie , qu'il
délivre d'une autre armée ennemie , revient
en Saxe , qu'il délivre également . C'étoit
faire , en une ſeule campagne, le tour de
ſes Etats , & traverſer ceux de l'ennemi. Si
l'on prend une Carte géographique , &
qu'on y marque juſques où les armées ennemies
de la Prufſe ſe ſont avancées à la
fin de 1757 , les Suédois en Froméranie ,
les Autrichiens maîtres de Breflau & de
Schweidnitz , l'armée Françoiſe & celle des
Alliés fur la Sale , une autre armée Françoiſe
àHalberftatd ; qu'on regarde enfuite
le pays qui reſtoit au Roi , on ne pourra
qu'admirer fon génie , qui le tira d'une fituation
auffi critique.
DE FRANGE. 11
Tranſportons - nous aux campagnes fuivantes.
S'il eut en ſa faveur l'armée Hanovrienne
, la Ruſlie parut ſur la ſcène
pour l'attaquer. Les armées Alliées laiffoient
derrière elles la Ruſſie , la Suède , la Pologne
, partie de la Silefie , la Moravie ,
l'Autriche , la Hongrie , la Souabe , la Franconie
, les Etats du Rhin , les Pays-Bas, &
la France. Quelle immenfité de pays peſoir
fur une petite liſière de l'Allemagne ! Que
de facilités pour les recrues , les remontes ,
les vivres & les munitions ! Le cours des
rivières étoit favorable aux Alliés. Oferoiton
comparer à tant d'avantages les plaines
ſablonneuſes des Marches,le pays d'Hanovre,
les diſtricts montagneux de la Heſſe ! quelle
maſſe énorme peſoit ſur une petite étendue
de terrein ! " .
Si l'on veut juger ſa politique , on verra
qu'il avoit bien jugé que la France n'avoit
pas intérêt à concourir à ſon agrandiffement;
il préféra , avec raifon , l'alliance
de George II , qu'il délivra des ſubſides
de la Ruffie , de la crainte de perdre
fon Electorat , & qu'il mit à même de
mieux foutenir les hoftilités de la France.
Il compta pour rien la Hollande intéreffée
à garder la neutralité ; il évalua le Danemarck
& la Suède ; il craignit peu Elifabeth
, qui ne pouvoit vivre long - temps ,
&il connoitfoit ſon ſucceſſeur. Tels furent
les motifs qui réglèrent ſes démarches ; l'événement
prouva qu'il avoit bien jugé.
A 6
32 MERCURE
Tel fut Frédéric II , & tel eſt le fond fur
lequel ona écrit ſa Vie. Les deux premiers
Volumes font particulièrement remplis des
détails , des expéditions militaires du Roi
de Pruffe.
Frédéric II ſe fit un plan dont il ne s'écarta
jamais : de gouverner ſes ſujets en
père , & fes soldats en deſpete. La mort
de l'impérieux Charles VI , qui changea la
face de l'Europe , fournit une occafion au
Roi de ſe montter tel qu'il ſeroit. Charles
VI étoit mort en Octobre , & le Roi étoit
en Siléſie en Décembre. Vainqueur, il fe fit
aimer par ſa modération ; il conquit plus
de Silétiens par des fêtes & des menuets ,
que par la terreur de ſes armes. A la bataille
de Molwitz , il prouve la ſupériorité de
ſes manoeuvres ; maître de la Siléfie , il ſe
conduit en Législateur profond. Protection ,
religion , impôt, voilà ce qui intéreſſe dans
le Gouvernement. Il y eut ſoin ; toutes fes
Ordonnances améliorèrent la ſituation des
ſujets ; il abolit les impôts arbitraires qui
déſoloient la Siléſie ſous la Maiſon d'Autriche
, & il établit la proportion la plus
juſte dans la diſtribution. En 1744, il eſt
affez puiſſant pour offrir ſa médiation à
l'Impératrice ; il lui fait dire qu'il ne demande
rien pour lui , qu'il n'a pris les
armes que pour rendre à l'Empire d'Allemagne
fa liberté , à l'Empereur ſa dignité,
à l'Europe le repos. La baraille de Friedberg
, dans laquelle le Prince Henri fon
DE FRANCE.
13
frère , âgé de dix- huit ans , faiſoit le ſervice
d'Aide- Camp général , le couvrit de gloire.
» J'ai acquitté , écrivit-il à Louis XV , à
>>> Friedberg , la lettre de change que vous
» aviez tirée ſur moi à Fontenoi ... " . La
bataille de Soor ne fut pas moins brillante
pour lui; il fut réſiſter , avec dix- neuf mille
hommes , à une armée de quarante mille.
Il s'empara de la Saxe , parce que ce
pays étoit une barrière , un paflage , une
communication avec le Brandebourg & la
Siléſie. Il ſe voyoit maître de l'Elbe depuis
-Magdebourg juſques en Bohème , & il pouvoit
entretenir ſon armée aux dépens d'autrui.
Mis au ban de l'Empire en 1756 , il
vit toutes les Puiſſances réunies contre
lui , & après la bataille de Colin , il ne lui
reſtoit de refſources que dans ſon génie ,
& c'étoit affez. La confiance du ſoldat
n'étoit point perdue , & il ſavoit la ramimer
à propos par des harangues qui partoientde
fon coeur , & qui étoient appuyées
fur les exemples qu'il donnoir.
Frédéric II ſe trouvoit par-tout , & quand
on fonge que dans la même campagne il
a fait avec une arinée cinq cent foixante
lieues de France , on ne peut qu'être étonné
de fon activité & de ſes reſſources. Ce
que difoit le Maréchal de Belle Ile , » Le
Roi de Prufſe , quoi qu'il faſſe , ne ſcau-
•>> roit faire la navette avec une armée ",
étoit démenti par l'expérience. Un Officier
écrivit le lendemain d'une bataille perdue ,
14 MERCURE
د
après laquelle Frédéric trouva dans ſon génie
des moyens & l'eſpérance de tout réparer:
» J'ai vu le Roi au milieu de cette
petite troupe ( il ne lui reſtoit plus que
sooo hommes ) , couché sur un peu de
paille , dans les ruines d'une maiſon de
payſan , dormir aufſi tranquillement que s'il
n'eût pas eu à craindre le même danger.
Son chapeau lui couvroft la moitié du viſage
, fon épée nue étoit à côté de lui ,
& à ſes pieds ronfloient deux Adiudans
couchés fur la terre; un Grenadier montoit
la garde devant la maiſon. Ce Monarque
ſemble avoir en fon pouvoir le ſommeil &
le repos, ainſi que la préſence d'eſprit . Dès
qu'il eſt hors de la portée des armes le
ſentiment de ſa ſupériorité & la confiance
dans ſon bonheur reprennent le deſſus; il
ne voit plus le danger , & fe livre au repos
avec autant de ſécurité que ſi l'ennemi
étoit à vingt lieues ". Avant d'attaquer le
Général Daun à Torgau , il dità ſes foldats :
» Si nous fommes battus , nous y périrons
" tous moi le premier ; ſi je le bats
>> toute fon armée eſt priſe ou noyée dans
» l'Elbe «. La bataille fut gagnée. Les finances
paroiffoient inépuiſables , on le
yoyoit foutenir une armée qui lui coutoit
deux millions de livres toutes les ſemaines ,
fans fouler ſes ſujets. Comme les Romains,
il faifoit la guerre aux dépens des ennemis.
La paix d'Hubertsbourg termina cette ſanglante
période de ſept ans qui a immortalilé
Frédéric II .
DE FRANCE.
15
८.
L
Il conſerva toujours la gaîté & fa tranquillité
d'eſprit ; même au milieu de la
guerre , il confacroit tous les jours quelques
heures à la muſique; il jouoit fur la flûte
quelques concerts de Quantz ou de fa compolition.
-
Il étoit populaire avec ſes ſoldats , &
les entretenoit familièrement. » Tu es notre
vieux Fritz , lui diſoient - ils , tu partages
tous les dangers avec nous; nous voulons
mourir pour toi. Vive le Roi ! Fritz ,
lui dit un jour un Grenadier , nous donneras
- tu de bons quartiers d'hiver cette
année ? -Par tous les Diables , il faut
auparavant que nous prenions Dreſde ; mais
quand nous aurons pris cette ville , j'aurai
ſoin de vous , & vous ferez contens. " . Il
'a plus d'une fois baigné ſes lauriers de ſes
larmes.
Les deux derniers Volumes montrent
que Frédéric 11 fut auffi grand dans la
paix que dans la guerre. Un nouveau
pays eft forti de ſes mains créatrices. » Pendant
la guerre de ſept ans , dit fon eftimable
Historien , il n'avoit mis aucun impor ,
n'avoit exigé aucune avance de ſes ſujets ,
fait aucun emprunt chez l'Etranger , & jamais
le payement de ſon armée ne fut
différé d'un moment ".
Aucun Souverain n'a pouffé plus loin la
véritable bienfaisance , celle qui convient
à un Roi qui eſt en même temps bon &
éclairé. Les impôts furent également répar16
MERCURE
. !
tis ; les deniers à lever annuellement fur
chaque production à titre d'impôt , furent
perçus ſans frais ; les taxes ſur Tinduſtrie
qu'il faut encourager , furent légères. Au
lieu de Commis infolens, des foldats faifoient
ces perceptions. Le ſoldat qu'on
croyoit à charge à l'Etat , ne l'étoit point ,
au moyen d'un ordre admirable & nouveau
établi par Frédéric II. Tous les ans il
faifoit bâtir un certain nombre de maiſons
à Berlin , à Potzdam & ailleurs . C'étoit
un nouveau canal par lequel il rendoit à
la circulation une partie de ſes revenus ..
Jamais le fort de l'agriculture ne fuc
plus attentivement ſurveillé. Ce Souverain
a prouvé que , pour être en état
de tenir ſur pied de grandes arinées , il
importoit de protéger l'agriculture ; il a
dirigé l'eſprit des Prufſiens fur des ob.
jets d'utilié publique. » On a moins écrit ,
dit fon Hiftorien , en Prufſe ſur des matères
abſtraites & ſpéculatives ; mais on a
beaucoup écrit fur l'économie politique ,
fur l'agriculture , fur les métiers , fur les
fabriques , fur l'éducation , fur la tolérance
civile & religieufe ; en un mot , les Pruffiens
imitent maintenant les Anglois , qui
ont ſu répandre les lumières de la philofophie
fur toutes les choſes néceffaires an
commerce de la vie «.
L'obligation morale de ſoulager les inforrunés
, eſt devenue dans les Etats de
Frédéric , un devoir commandé par la Loi,
DE FRANCE. 17
L'inſtruction du peuple ne lui parut point
un objet à dédaigner. » Il ne croyoit point,
comme certains faux politiques , que chaque
degré de lumière & de civiliſation
parmi le peuple eſt dangereux pour le Gouvernement.
Il fit un règlement ſur la manière
d'intrpire les enfans ; il s'entretenoit
volontiers & familièrement avec toutes les
perſonnes inſtruites , & dont il pouvoit ti-
Fer parti ". Les dialogues du Monarque &
un ſujet ſont remplis de traits qui peignent
l'homme occupé du bien public , & le bon
Roi , & cette bonhomie qu'on retrouve fi
peu fur le trône, Acceſſible à tous , il écour
toit chacun , répondoit à tout le monde.
Délivré de l'appareil d'une garde importune
, ſouvent il étoit ſeul ; quelquefois
c'étoit lui qui ouvroit ſa porte au ſujet
qui venoit le prier. Il avançoit des ſommes
aux Gentilshommes , aux Officiers
Laboureurs , à de ſimples particuliers qui
lui annonçoient ſes beſoins ; il prêtoit avec
la facilité d'un homme privé ,& il donnoit
en Souverain. La plus grande ſimplicité
régnoit ſur ſes habits , dans ſes repas ,
dans ſon palais. On trouvoit toujours ſur
fa table la balance générale de ſes finances ;
il ſavoit four par jour quels étoient les
progrès de l'induſtrie.
aux
Il s'empara de la Siléſie , il eſt vrai; ce
premier pas a caractériſé ſon règne & ſon
influence fur la politique de l'Europe ; mais
s'il eſt entré dans le partage de la Pologne ,
AS MERCURE
il y a été invité par les intentions bien
connues des deux autres Cours , & il n'y
a point eu d'effuſion de fang. La querelle
de la Bavière l'obligea d'entrer en campagne;
mais il n'y vint que pour foutenir
la Conftitution de l'Empire : il n'exigea aucun
dédommagement. Cette ligue , dont
l'Autriche a tant murmuré , annonce ſa
bienfaiſance politique ; elle n'eſt dirigée
contre perfonne ; ſon unique but eſt la
conſervation légitime de la Conſtitution de
l'Empire ; elle n'eft relative à aucune entrepriſe
déterminée , mais à tous les cas où
cette conftitution ſeroit en danger. » Ce
dernier ouvrage de Frédéric , opéré fur la
fin de ſes jours , pour la fûreté de l'Allemagne
& de l'Europe , lui vaudra ſans
doute la reconnoiffance de la poſtérité ,
comme il lui mérita l'amour de ſes contemporains.
C'est lui qui , par la réforme du Code,
adonné à tous les Souverains un exemple
que l'Europe entière a imité Il eſt important
de ſuivre ſon Hiſtorien dans tous les
détails ſur la Conſtitution militaire , fur les
Finances , fur les Régies , fur les Impôts ,
fur l'adminiſtration de la Justice , fur l'Agriculture
, fur les Manufactures , fur la
Langue Allemande. L'Histoire proprement
dite ne comporte point ces difcuffions , &
ſemble les claſſer parmi les matières qu'elle
abandonne aux Rédacteurs des Mémoires
particuliers & élémentaires ſur chaque bran
DE FRANCE
19
che de l'Adminiftration. Pour nous , nous
applaudirons à M. *** , de ' avoir point
eu laprétention d'écrire une Hiſtoire , afin
de nous préſenter dans le fond une Hiftoire
telle qu'elle devroit être écrite
pour être digne des Lecteurs Philoſophes
& inftruits. Il a eu la fageffe de mettre
ſouvent à contribution les excellens Mémoires
de M. le Comte de Hertzberg ,
qui l'ont guidé continuellement. Il ne pou -
voit puiſer dans une meilleure ſource .
Moeurs , eſprit , luxe , économie , goûts ,
formes , il n'a rien négligé ; & on peut dire
qu'en peignant fon Roi & ſes armées , il
a peint la Nation avec la dernière reffemblance.
Sa tolérance , dont perſonne n'a jamais
douré , a été ſouvent manifeſtée pour le
bonheur de ſes ſujets . Un foldar convaincu
d'avoir blaſphémé , dit des injures contre
le Roi & les Magiſtrats , alloit fubir une
ſentence de mort. Frédérie II écrivit : » Si
>> ce drôle- là a blafphémé contre Dieu ,
ود c'eſt à Dieu à le lui pardonner; pour
>>les injures qu'il a dites contre moi , je
>>les lui pardonne ; mais pour avoir dit
ود du mal des Magiſtrats , je veux qu'il foit
>>vingt-quatre heures aux arrêts ".
Il favoit écouter des vérités dures. Un
Paylan refuſoit de recevoir des fenins ,
monnoie de mauvais aloi qu'il avoit mife
en circulation , & qu'on ne recevoir point
au Tréfor Royal. Frédéric II le preſſoit de
23 MERCURE
les prendre. Le Payſan lui répondit : Les
prends- tu, toi ? Le Roi ſe tut , & pafla fon
chemin.
Un jour le Roi vit de ſa fenêtre une
quantité de monde qui liſoit une affiche.
Va voir ce que c'eft , dit-il à un de ſes
Pages. On vient lui dire que c'eſt un Ecrit
fatirique contre ſa perſonne. » -Il eſt
>> trop haut , dit- il , va le détacher , &
> mets le plus bas , afin qu'ils le liſent
» mieux «.
( Au fiége de Schweidnitz , il prit envie
au Roi de ſe faire faigner en pleine campagne.
Il demanda un Chirurgien : on lui
en amène un; il deſcend de cheval , ôte
fon habit , s'affied ſur une motte de terre ,
&le Chirurgien fait fon opération. Le ſang
jailliſſoit déjà , lorſqu'une bombe vint tomber
à quelques pas de lui , & le couvrit de
terre lui & l'Opérateur. Ce dernier ſe
fauve de toutes ſes forces , & laiffe le Roi
dans cet état. Frédéric , fans s'effrayer , le
rappelle , & lui crie : Au moins , bandemoi
le bras. Enfin , après bien des cris &
des menaces de la part du Roi , le Chirurgien
s'approche tout tremblant : Tu es un
vaillant garçon , lui dit- il ; allons , dépêchetoi.
Quand il alloit à cheval dans les rues ,
il étoit toujours entouré d'une troupe de
poliffons , qui faifoient autour de lui toutes
fortes de fingeries ; les uns jetoient leur
chapeau en l'air devant lui , en pouffant
-
DE FRANCE. مد
de grands cris ; d'autres eſſayoient la pouffiere
de les bottes; quelques-uns donnoient
de petits coups à ton cheval ; piuheurs
crioient : Bonjour Fritz , notre bon Fritz ,
vive Fritz ! Le Roi ſouffroit ces poliffonneries
pendant des heures entières.
Frédéric traitoit ſes domeſtiques avec
beaucoup de douceur. Il a été ſouvent volé
par quelques - uns , & il ſe contentoit de
les renvoyer. » Comment coquin , dit - il
» à un de ces voleurs qu'il rencontra , tu
> dépenſes l'argent que tu m'as volé à aller
» en carrofle « ? Il diſoit d'un autre , cin
voyant le riche ameublement qu'il s'étoit
donné : Sans cet appartement jonquille
ود où le maraud ſe donne les airs de coucher
, je lui aurois pardonné ". Ayant fait
appeler ce voleur le lendemain , il lui ordonna
d'ouvrir ſa caffette , dans laquelle
il y avoit ſept à huit cents louis d'or. Eh
bien , maraud , prends le reſte , prends ,
& ne t'aviſes jamais de reparoître devant
> mes yeux “ .
ود
Il ne répondit à un Valet de chambre
qui lui préſentoit du poiſon dans une taſſe
de chocolat , que ces mots : Sors de ma
préſence, coquin.
Quelqu'un dit un jour à Frédéric , qu'un
homme le haïffoit mortellement , & qu'il
ne ceſſoit de dire du mal de lui , » A-t-il
deux cent mille hommes ? ſans cela , que
>> voulez - vous que je lui faffe " ?
Une pauvre veuve d'Officier , qui étoit
21 MERCURE
infirme , ayant demandé des fecours à Fré
déric , il lui répondit : " Je ſuis pénétré de
vos infirmités & de votre pauvreté. Pourquoi
ne vous êtes-vous pas adreffée plus tôt
à moi ? actuellement il n'y a pas de penſion
vacante ; mais il faut que je vous ſecoure ,
car votre mati étoit un brave homme
dont je regrette beaucoup la perte. Je
retrancherai tous les jours un plat de ma
table , cela épargnera trois cent ſoixantecinq
écus , & cette petite ſomme , fur laquelle
vous pouvez compter , vous fera
payée le premier du mois prochain , jufqu'à
ce qu'il ſe trouve une penfion , car
j'ai donné ordre que la première qui viendra
à vaquer vous fût donnée « .
" Vous êtes toujours chagrin , dit- il à
>> un Colonel qu'il trouvoit ſouvent trifte
**& penfif. Qu'avez - vous ? entre amis il
" faut fe confier ſes peines ". Puis , fans
lui donner le temps de répondre : » J'ai
>> appris que vous deviez deux mille écus ;
» tenez , voilà de quoi payer vos dettes ,
ود &voiei de quoi vous mettre en état de
» n'en plus faire " .
Nous avons choiſi de préférence ces
Anecdores , parce qu'elles peignent mieux
ſon coeur , ſon eſprit , fon affabilité , ſes
manières & ſes principes. Nous étions affurés
d'avance du plaisir que nous ferions
à nos Lecteurs. De pareils Monarques font
frares!
L'Auteur de cette Vie ne peut point
DE FRANCE. 23
être accuſé de partialité. Il a préſenté les
événemens dans la plus grande exactitude ,
& en a développé les cauſes avec équité.
Ses apperçus fur la ſituation des Etats de
l'Europe font vrais : il a fenti qu'il étoit
inutile d'en impofer à ſes contemporains ,
& que Frédéric Il n'avoit pas beſoin de
la plume d'un Panegyriſte. On ſera étonné
de la rapidité avec laquelle cette Hiſtoire
a été compoſée. Il n'y avoit pas un an
que Frédéric II étoit mort , & déjà l'Auteur
avoit publié ſa Vie ; & malgré cette
précipitation , on n'a point à lui reprocher
des négligences && des erreurs . Pluſieurs
parties de cet intéreſſant Ouvrage ne laiſſent
même rien à défirer,
Il a paru une autre Hiſtoire de Frédéric
II , par M. Caminek , en cinq Volumes ;
nous préférons celle - ci. On trouve dans
l'autre des parties abſolument étrangères ,
telles que les Mémoires de Brandebourg ,
& des pièces inférées dans toute leur longueur
, ſans qu'il en réſulte le moindre
intérêt.
Nous profiterons également de cette circonftance
, pour déclarer à nos Lecteurs que
la Vie du Baron de Trenck , qui jetteroit
d'affreuſes couleurs ſur les traits de Fré,
déric II , eft un tiſſu d'exagérations , pour
ne pas dire de fauffetés. Nous avons plus
que des raiſons ſuffifantes pour faire cette
déclaration,
24 MERCURE
LA Germination , ou Nouveau Principe de
Physique ; par un Médecin. A Londres ;
& se trouve à Paris , chez Méquignon
l'aîné , Libraire , rue des Cordeliers, près
des Ecoles de Chirurgie ; & chez Croullebois
, rue des Mathurins.
SECOND EXTRAIT.
TROISIÈME Application. Nos talens ,
dit l'Auteur , nos vices nos vertus , nos
paffions , croiffent , germent dans chaque
individu , & paſſent encore des individus
aux individus , aux Nations , à l'eſpèce .
Je n'adopterai pas ici non plus ce mot de
germer; mais je n'affirmerai pas qu'il ne
peut convenir : je dirai que j'ignore s'il convient
en effet ; mais qu'il convienne ou qu'il
ne convienne pas, la choſe en elle-même ,
c'eſt-à-dire , le rapprochement fait par l'Auteur
de la manière dont la vie ſe communique
& fe propage entre legêtres animés ,
&de la manière dont ſe propagent & s'accroiffent
leurs qualités morales, leurs affections
, ce rapprochement eſt , à coup fûr ,
d'un homme appelé aux grandes conceptions
de la Philofophie .
Engénéral, nous n'obſervons rien, &c'eſt
pour cela que nous ſavons ſi peu & fi mal ,
que nous faiſons tant de Livres & fi peu
d'Ouvrages, Si
DE FRANCE .
25
Si nous prenons les hommes un à un ,
c'eſt une choſe bien étonnante & bien.admirable
que la manière dont , par le ſeul
pouvoir de l'habitude , croiffent & fe développent
toutes les difpofitions , foit de
leur corps , foit de leur ciprit & de leur
ame. Ce que aon corps a fait pendant quelquesjours
par ma volonté& par mon ordre ,
fi je le laille faire, il le fera enfuite fons
que je lui intime de commandement , fans
que je m'en mêle , ſans que je m'en apperçoive
, & quelquefois même malgré mes
défenſes. Un enfant à l'âge de dix à douze
ans, pour la première fois , a porté ſes doigts
furun Pianoforté. Quoi qu'il foit très-jeune
afſurément , ſes doigts peſans & roides
ſe meuvent lentement , péniblement; chaque
mouvement , chaque note qu'il exécute
eſt un travail à la fois de ſes yeux , de fon
eſprit , & de ſes mains. Au bout de quelque
temps , ſes doigts flexibles & mouvans
parcourent rapidement toutes les
touches du clavier; ils obéiſſent avec facilité
à tout ce que ſon goût leur demande;
bientôt ils errent d'eux-mêmes ſur l'inftrument
, ſans que ſon intention les dirige ,
ſans que ſon attention , portée ailleurs , les
accompagne ; abandonnés à eux - mêmes ,
ils exécutent des airs qui portent dans les
ames le trouble ou le charme des paſſions.
Quel grand Poëte , quel grand Géomètre
ne s'eſt pas furpris à réfoudre des problêmes,
ou à faire de beaux vers , ſans qu'il eût été ,
N°. 40. 4 Octob. 1733 . B
26 MERCURE
pour ainfidire,préſent lui-même à ce travail ?
Il faut citer des exemples de tous les
genres , il faut aller du cèdre à l'hyfope .
Je me souviens du temps où une phrafe à
écrire étoit pour moi un Ouvrage à faire :
les phraſes que j'écris ici peuvent être trèsmauvaiſes
, mais du moins elles ne me
coutent pas plus qu'elles ne valent , je ne
me plains que de la lenteur de ma plume
à les jeter fur ce papier , & il me semble
que tandis que je les écris , je pourrois
cauſer encore avec un ami qui feroit auprès
de mon feu.
Qu'étoit ce Latin qui dictoit à Corneille
ſes plus fublimes vers ? C'étoit fon génie
tourné en habitude.
Qu'est ce que c'eſt donc que ce miracle de
l'habitude qui fait produire les plus grandes
beautés de la penfee , fans que la penſée
s'en mêle : qui tranſporte auxdoigts aveugles
& infenfibles de Houlmandel de Clementi
, toute leur intelligence & leur fenfibilité
, tout ce que leur talent & leur ame
ont de plus propre à charmer & à ravir
nos fens? t
Je parlois un jour avec un de mes amis
qui eſt Médecin , & quina du génie , d'un
homme auquel nous prenions tous les deux
ungrand intérét, &qui depuis pluſieurs mois
avoit de fréquens accès de fièvre.Il ne devroit
plus avoir la fièvre , me ditmon ami , il eſt
guéri. Jecrus entendre un des Médecins de
Molière. On les entend ſouvent. Com-
/
DE FRANCE .
27
ment , lui dis- je , il eſt guéri , & il a la fièvre ?
Oui , me répondit mon ami , ſon corps a pris
l'habitude des mouvemens de la fièvre , elle
revient encore , quoique la cauſe première
ne ſubſiſte plus , & pour l'arrêter , il faut
qu'il oppoſe aux mouvemens fiévreux d'autres
mouvemens plus forts , qui prendront
plus d'empire. Il faut qu'il danſe ou qu'il
tire dessaarrmmeess .-J'avoue queje ne fus plus
tenté de rire de cette réponſe , & je ſuis
perfuadé qu'elle auroit fait rêver Molière
lui-même à d'autres choſes qu'à fes immortelles
Comédies.
Mais si c'eſt une choſe très-merveilleuſe
dans chaque homme en particulier, que cette
diſpoſition à répéter rous ſes mouvemens &
toutes ſes actions , à faire quelquefois aveuglément
, mais fupérieurement , ce qu'il a
commencé d'abord à faire mal ou médiocre
ment avec tous les efforts de fon attention
&de fon intelligence ; tune merveille plus
grande encore , c'eſt cette autre loi ( elle eſt
peut-être la même par laquelle toutes les
diſpoſitions , tous les mouvemens , toutes les
affections peuvent patfer d'un homme fur
cent mille hommes. On a remarqué plus
d'une fois qu'un bâillement commencé dans
le coin d'une ſalle , eſt répété par tous ceux
qui le voient , qu'il paſſe de rang en rang ,
& fait bailler toute la Comédie Françoiſe.
On a remarqué cela , parce que les hommes
ne laiſſent pas échapper ce qui les amuſe &
les fait rire : mais peu de gens ont vu que
B4
28 MERCURE
c'eſt- là un grand phénomène ; que la Nature
enexécute un très grand nombre du même
genre dans le commerce des hommes avecles
hommes ; que cette communication de mouvement
, à diſtance & fans point de contact ,
ſemble contrariertoutes les autres Loix de
la Nature ; qu'elle eſt dans le monde moral ,
peut - être , ce qu'eſt l'attraction dans le
monde phyſique ; qu'elle appartient trèscertainement
aux Loix les plus cachées ,
mais les plus importantes de notre nature ,
& que , fans en pénétrer même le myſtère ,
la ſeule connoiſſance des faits où elle éclate,
& les applications que la Société pourroit
en faire dans plus d'un genre , peuvent
ſervir de fondement aux plus belles eſpérances
du genre humain,
Un Anglois ( & ceux qui le connoiffent
favent qu'aucun des hommes actuellement
exiſtans ne lui eſt ſupérieur par le génie ),
M. Smith eſt le premier , je penſe , qui ait
obſervé les phénomènes de ce genre avec
cet eſprit philoſophique qui transforme les
faits les plus communs en prodiges & en
grandes découvertes ; c'eſt lui qui les a rapprochés
, qui les a raſſemblés ſous le nom
de sympathie mot dont il s'eſt ſervi
comme Newton de ceux de gravitation &
d'attraction , pour parler d'une cauſe qu'on
ne connoît pas , mais dont on apperçoit
les prodigieux effets. On voit auſſi que
l'Auteur de cette Brochure , qui ne con-
:
د
DE FRANCE. 29
noiſſoit point du tout l'Ouvrage de M.
Smith ( Théorie des Sentimens moraux ) ,
a eu les mêmes vûes, Les exemples par lefquels
il les a développées , font très - bien
choifis ; car c'eſt dans les fêtes , dans les
affemblées , dans toutes les grandes multitudes
, que ſe déploie avec le plus d'énergie ,
comme avec le plus d'étendue , cette loi
par laquelle cent mille ames ne font plus
qu'une ſeule ame , & fe confondent toutes
dans un ſeul fentiment. Il eſt aifé de comprendre
combien cette Loi de la Nature leroit
propre à perfectionner les Loix ſociales ;
c'eſt peut- être parce que les Anciens l'ont
connue ou l'ont ſuivie ſans la connoître,
qu'ils ont eu des vertus , & qu'ils ont fait
des choſes auxquelles nous avons tant de
peine à croire.
En reportant un coup d'oeil général fur
toures les idées de la Brochure qui fait le
ſujet de ce long Extrait , on voit , 1º . que
l'Auteur a beaucoup trop generalift in
idée fondamentale ; que les ſubſtances , que
les individus ne croiffent que juſques à un
certain terme , &que fi les eſpèces paroiffent
avoir une tendance à croître à l'infini ,
cette tendance eſt limitée cependant , &
contenue dans de certaines bornes par ſes
propres Loix : comme elle eſt également dans
toutes les eſpeces , elle devient nulle dans
chacune. Je crois donc que l'Auteur a commencé
ſon Ouvrage par une erreur , c'eſtà-
dire , par une vue qu'il falloit circonfcrire ,
B3
30
MERCURE
:
& à laquelle il a ôté la limite qu'elle doit
avoir. Mais cette erreur est celle d'une
imagination vive , étendue , féconde ; elle
eft fur-tout celle d'un eſprit qui ne voit
pas les chofes avec cet oeil indifférent &
ſtupide de l'habitude qui ne remarque rien ,
parce que rien ne l'étonne. J'ai dit à l'Auteur
que les corps décroiffent comme ils
croiffent , que c'eſt la même loi ; & alors
cette prétendue loi de la Nature , Tour
CROÎT , ſemble une folie ou quelque choſe
de pis encore . Mais, il faut l'avouer , cependant
croire paroît comme la loi de la
Nature , décroître paroît comme ſon accident
& fon malheur. Bacon ne jugeoit pas
impofl ble de prolonger beaucoup la vie de
l'homme; Deſcartes ne regardoit pas comme
une choſe démontrée , qu'il ſoit impoſſible
de dérober l'homme à la loi de la mort.
2º. On voit que la ſeconde application de
fon principe eft une mépriſe , qui a eu pour
came immee manière de minner qui a égaré
les plus grands Philoſophes de l'antiquité ;
& que la troiſième application eſt une vue
grande , belle , nouvelle en Philofophie , &
dont l'Auteur , s'il a ignoré l'Ouvrage de
Smith , partage la gloire avec ce grand
Philofophe.
Juſqu'à préſent nous n'avons diſſimulé
aucune vérité à l'Auteurs nous allons lui
en offrir une autre dont il doit fentir l'importance.
Il paroît tourner ſon eſprit & ſes efforts
DEFRANCE
31
vers les ſciences naturelles ; mais il doit
craindre de chercher à expliquer la Nature
par la Métaphfiyque , plutôt que par la recherche
& l'obſervation des faits., Il y a là de
quoiperdre ſans retour le plus heureux génie .
La Métaphyſique elle-même n'a commencé
à être bonne & utile , que lorſqu'elle eſt
defcendue de fes abſtractions , pour prendre
la méthode des Phyticiens. C'eſt lorſque renonçant
à pénétrer les myſtères cachés aux
profondeurs de l'infini , elle s'eſt bornée à
obſerver nos ſenſations & les phénomènes
de la pentée qui enréſultent ; phénomènes
autli évidens & plus certains que tous les
autres phénomènes de l'Univers , puiſque
l'Univers lui-même ne nous eſt connu que
par nos fenfations ; c'eſt enfin , lorſqu'elle a
fait de l'efprit humain l'unique objet de ſes
recherches , que la Métaphyſique en eſt
devenue la vraie lumière; c'eſt alorsqu'élevée
au rang des Sciences, elle a été digne encore
de les préſider & de les guider toutes ,
puiſqu'elle ſeule connoît & l'inſtrument
dont toutes ſe ſervent , & la manière dont
elles doivent s'en ſervir. La Métaphysique ,
qui n'admet que ce qui est très - exact &
très -précis , redoute les comparaiſons , qui
n'ont que rarement beaucoup de préciſion
& d'exactitude; il faut cependant que je
la compare elle-même. Les Aftronomes ont
ſoupçonné qu'il exiſte dans l'eſpace , des
ſoleils enveloppés pendant des ſiècles d'une
croûte épaiffe , & qui dégageant enſuite
B4
32
MERCURE
leurs flammes , en verſent des torrens dans
l'étendue , & deviennent des centres de
lumière & de vie pour des Mondes qui
roulent autour d'eux: c'eſt l'image de cequ'a
été long-temps la Métaphysique , & de ce
qu'elle eſt aujourd'hui : placée au centre de
toutes les Sciences & de tous les Arts , elle
en règle la marche , elle les éclaire. Ils refuferont
de le croire , ces beaux Eſprits d'un
goût exquis & d'un talent médiocre , ces
Savans qui n'ignorent rien & qui ne découvrent
rien : eſclaves de quelques préceptes
de rhétorique , ou de quelques méthodes
particulières de calcul , ils affectent
de parler avec dédain de la connoiffance
de l'eſprit humain , où se trouvent toutes
les méthodes & tous les préceptes. Pour rabaitſer
l'homme ſupérieur qui n'a pas fait ſes
preuves encore , mais qui les menace d'une
gloire prochaine , ils diſent : C'est un Métaphyficien
; & tandis qu'ils le diſent , le
Métaphyficien ſe ſaiſit de quelque objet
d'un intérêt univerſel pour l'humanité ; il
l'approfondit & il l'éclaire ; il l'agrandit
& il le fimplifie ; pour peu qu'il ait d'imagination
& de ſenſibilité , la multitude
de rapports nouveaux qu'il apperçoit entre
les chofes , le force à créer une foule
d'expreffions neuves ; il enchante les hommes
de goût par ſon ſtyle , tandis qu'il
dirige les Nations au bonheur par ſes penſées
; & à ceux qui ſe croyoient ſes rivaux,
il ne leur laiſſe plus que l'eſpérance de
DE FRANCE. 3
2
compter & d'apprécier.: ſes beautés & fes
découvertes . Je ne prendrai des exempes
que dans ce qui s'eſt paflé de nos
jours, Les grands Ouvrages de ce file ,
l'Eſprit des Loix , 'Histoire Naturelle ,
l'Emile , le Livre de l'Eſprit , les beaux articles
de l'Encyclopédie , la Logique demandée
par la Pologne , les deux Ouvrages
de l'Ecoffois Smith , ( 12 Théorie des Sentimens
Moraux , & l'Effai ſur les Richeſſes
& fur le Commerce des Nations ) , le Livre
de M. Necker ſur l'Adminiſtration de la
France ; ces Ouvrages immortels , & tous
ceux qui s'en rapprochent , ont été publiés
par des hommes dont l'eſprit étoit éminemment
métaphyfique.
Mais en félicitant l'Auteur de cette
Brochure , de la paſſion & du talent qu'il
paroît avoir pour cette ſcience des grands
Hommes , on doit craindre qu'il ne veuille
y chercher ce qui n'y eſt pas. Elle ne peut
nous faire connoître qu'une ſeule chofe
l'eſprit humain ; dans tout le reſte, elle n'eft
pas une ſcience , elle n'eſt qu'un inftrument;
les fecrets de la Nature ne font pas
dans notre eſprit , ils font dans la Nature
elle-même : c'eſt donc dans la Nature qu'il
faut les chercher , & non pas dans notre
eſprit. Les Sciences , dit Bacon , ſemblables
autrefois à des Statues' qu'on adoroit,
& qui étoient fans mouvement , ne peuvent
devenir actives & faire des progrès ,
qu'en renonçant à la contemplation pour
B
34
MERCURE
l'obſervation , & aux ſyſtemes pour l'expérience.
Je citerai encore ce grand Homme à
l'Auteur de la Germination , qui eſt jeune ,
& qui eſt deſtiné peut- être à faire faire de
nouveaux pas à ces Sciences , à ces Statues
adorées , fur lesquelles Bacon a répandu le
mouvement & la vie : L'homme , dit le
célèbre Chancelier de l'Angleterre , qui femble
avoir été le Chancel er de la Nature ;
L'HOMME , MINISTRE ET INTERPRÈTE
DE LA NATURE , SAIT ET FAIT TOUT CE
QU'IL PEUT OBSERVER OU FAIRE SUR LA
NATURE : AU DELA IL NE SAIT RIEN ET
IL NE PEUT RIEN .
د
Dans un autre endroit , pour prémunir
contre les abus , ou même contre les excès
du raiſonnement, Bacon a dit : LE DISCOURS
EST COMPOSÉ DE PROPOSITIONS LES
PROPOSITIONS DE SYLLOGISMES , LES SYLLOGISMES
DE MOTS , LES MOTS SONT LES
VRAIS REPRÉSENTANS DES CHOSES .
ر
Avec quelle étendue & quelle précifion ,
en une ſeule phrafe, ce grand Homme a fait
le tour de tout ouvrage de l'eſprat humain
élevé par la parole ! comme il fait fortir
l'efprit humain de lui même ! comme il le
pouffe vers la Nature & fur-les choſes !
Qu'on réfléchiſſe ſur les grandes d'couvertes
phyſiques faites depuis deux ſiècles ,
fur celles de l'Aſtronomie , de l'Electrici é ,
&c. , & on s'affurera qu'il n'y en a pas
1
DE FRANCE.
35
une que la contemplation toute ſeule auroit
pu deviner ou foupçonner.
Il n'y a peut-être qu'un ſeul fait qui
ſembleroit prouver le contraire ; Bacon a
ſoupçonné l'attraction avant que Newton
l'ait obfervée & démontrée. Mais d'abord ,
il n'eſt pas vrai peut- être que l'attraction
démontrée par Newton , ſoit la même que
celle dont Bacon avoit conjecturé l'exiftence:
la conjecture de Bacon étoit plutôt
celle d'un magnétiſme univerſel dans toute
la Nature. Ce n'eſt pas , autant que je m'en
ſouviens , par les mouvemens du ciel , mais
par les phénomènes de laimant , qu'il fut
conduit à ce ſoupçon ; & enfuite Bacon ,
dont le génie étoit ſi puiſſant, étoit pourtant
un des Obfervateurs les plus allidus
& les plus attentifs de ſon ſiècle. Sans ceffe
il cherchoit , il recueilloit , il claſſoit les
phénomènes , il les rapprochoit , & il les
comparoit. Sans ceſſe ſapenſée travailloit ;
mais ce n'étoit pas ſur elle-même , c'étoit
fur la Nature . Or les conjectures d'un tel
Obfervateur ne font encore que des obſervations
, très- étendues ſeulement par le
raiſonnement.
Un autre nom preſque auſſi impofant que
celui de Bacon , peut être oppoſé encore par
ceux qui défendent la Philofophie contemplative;
c'eſt le nom de M. de Buffon .
Dans ſa Théorie de la Terre , dans ſes Epoques
de la Nature , dans ſes Vues ſur la Nature
(dans la ſeconde au moins ) , ce beau
B6
36 MERCURE
génie s'élance bien au delà du cercle étroit
où il auroit été renfermé par les faits obfervés
, & par toutes leurs combinaiſons.
Mais i l'Hiſtorien de la Nature veut en
être quelquefois l'oracle , au lieu d'en être
l'interprète , s'il veut la deviner , lorſqu'il
ne peut pas la découvrir'; qu'on le confidèrebien
dans les plus grandes hauteurs de
forvol , & dans ces procédés de ſon eſprit,
qui ſemblent téméraires , on remarquera
qu'il ne s'eſt élancé en quelque forte qu'après
s'être fait ſur un certain nombre d'obſervations
choifies , un point d'appui proportionné
à la hauteur de ſon vol ; on
verra que le fil tantôt viſible , tantôt ſecret
de l'analogie , le tient toujours , non pas
attaché , mais appuyé à la terre . Et dans ces
momens même de conception & d'enchantement
, où le plus beau génie eſt le plus
propre à être ſéduit & aveuglé par l'éclat de
ſes créations , vous l'entendrez douter de
fes vues fublimes , & garantir lui-même les
Lecteurs du joug de l'admiration , qu'il pourroit
facilement leur faire prendre pour
celui de la démonſtration .
Les conjectures les plus audacieuſes font
de la bonne Philofophie encore , lorſqu'elles
partent des obfervations , & lorſqu'elles y
ramènent.
Il ne faut profcrire que celles qui naiſſent
dans la contemplation , & qui y reſtent.
Qu'on a éré injuſte envers ce Peintre
fublime , & cet éloquent Hiftorien de la
..
DE FRANCE. 37
Nature, lorſqu'on a voulu ſe ſervir de fes
hypothèses fi pleines de philofophie , pour
lui refufer le titre de Philofoshe ! Oui ,
dit-on , M. de Buffon est un grand Ecrivain
, mais non pas un grand i in lofophe.
Certes j'aurois une opinion bien ditterente
, & pourtant est- il vrai que j'ai beaucoup
lu ſes Ouvrages ; je pericrois que
tout dans fon Livre eft le produit d'un ef
prit eſſentiellement philofophique , tour ,
& particulièrement ces beautés même de
ſon ſtyle , ce talent de l'Ecrivain , qu'on
voudroit diftinguer de ſa Philofophie : &
peut-on en donter , lorſqu'il nous a révélé
lui-même le ſecret de fon talent dans ce
diſcours qui en eſt une des plus betics productions
, dans ce difcours fur le ſtyle ,
qui n'éclaira pas ſeulement le Public , mais
l'Académie Françoiſe, où il le prononça à fa
réception. Qu'est-ce en effet que ce dilcoms ?
C'eſt une analyſe courte , mais profende
& claire de la manière dont l'esprit humain
conçoit , ordonne& réaliſe ſes idles . C'eft
un morceau de la plus haute Métaphylique,
mais qui rend le goût plus délicat , & qui
ouvre l'eſprit humain tout entier aux regards
des hommes de talent , pour leur montrer
la ſource éternelle où ils doivent chercher
&les vérités qui intéreſſent l'eſprit humain,
& les expreffions , les formes de phrates
qui l'enchantent.
Ceux qui ne connoiffentlove peu la Philoſophie,
ne l'apperçoivent que dans les opi38
MERCURET
(
nions ; mais combien ily en a dans ces belles
defcriprions que M. de Buffon a faites des
moeurs des animaux , de leur inftinct , dé
leurs paidions ! Dans ce genre , le choix
d'une feule expreſſion exige ſouvent l'efprit
le plus philofophique : & là où lê vulgaire
des Lecteurs ne voit qu'une métaphore , une
image , le Connoiffeur diftingue une grande
penſée.
Et fi l'on veut même d'une philoſophie
plus poſitive , plus incontestable pour
tout le monde , excepté pour ceux qui ont
pris leur parti d'être injuftes envers un
grand Homme , combien M. de Buffon en
a prodiguée dans cette même Hiſtoire des
animaux! Que de découvertes , que de vues
neuves , que de rapports apperçus pour la
première fois , ſoit entre les eſpèces vivantes&
les climats qu'elles habitent , foit entre
les diverſes eſpèces elles- mêmes , foit entre
les temps de leur accroiſſement , & la durée
de leur vie ! Si ſon ſtyle eſt un tiſſu de
beautés immortelles , c'eſt qu'il eſt auffi un
tiſſu de vérites éclatantes.
Je déſire que cejote hommage que je rends
ici au génie , lui parvienne , lorſqu'il honore
encore la Terre de ſa préſence. Jedéfirerois
qu'autour de ce lit de douleur , où il lutte
contre la mort, il entendit les louanges &
les bénédictions de la Nature reconnoiffante,
&que la joie d'avoir eu une ſi belle exiftence
, ne lui laiſſat pas ſentir autre choſe
dans ce momentoù peut- être elle ſe termine.
DE FRANCE .
39
Ah! fans doute il a bien mérité d'être exempt
lui-même de ces horreurs de la mort , contre
leſquelles ſa voix éloquente a rafſuré le
genre humain ( 1 ) !
RECUEIL de Pièces intéreſſantes , concer
nant les Antiquités , les Beaux - Arts ,
les Belles - Lettres & la Philofophie ;
traduites de différentes Langues. A Paris ,
chez Barrois l'aîné , Libraire , quai des
Augustins ; & à Strasbourg , à la Librairie
Académique , rue des Serruriers ,
Nº. 21. 4 Volumes in 8°., avec Fig. د
IL n'y a point d'années que des Savans
illuftres , ou du moins d'un ordre très diftinguć
, ne publie en Allemagne , en Italie,
en Angleterre , en Hollande , &c. un grand
nombre d'Ouvrages d'une médiocre éteudue
, mais très - importans par leur mérite
on leur objet ; des Diflertations , des Lettres
, des Traités ſur les Sciences , les Arts ,
la Littérature , &c. Ces petits Ouvrages ſe
perdent , parce qu'ils n'ont pas cette maffe
par laquelle tant de Livres contiennent tant
d'inutilités , mais qui du moins affure leur
(1) Lorſque cet Article a été envoyé au Mercure
, M. de Buffon vivoit encore.
40 MERCURE
tranquille confervation ſur les caſes des Bibliothèques.
Si quelques vérités utiles , ou
du moins curieuſes , font renfermées dans
cesOuvrages fugitifs, elles ſe perdent avec
eux, & feront encore long-temps recherchées
après avoir été découvertes .
Les Rédacteurs , à l'un deſquels les Artiſtes
& les Amateurs François ont l'obligation
de connoître les Ecrits de Mengs ,
de Laireſſe , de M. Reynolds , ont formé le
projet de recueillir & de traduire en notre
Langue un choix de ces Productions de la
Littérature Etrangère , & ils en ont déjà
publié le quatrième Volume que nous annonçons
. Tout , dans chaque Volume , ne
plaira pas à tous les Littérateurs ; mais chacun
d'eux trouvera dans la variété que rafſemble
chacun de ces Volumes , des objets
capables de l'intéreſſer & de lui plaire. Celui
que ſon goût & ſes études ne portent
pas vers les connoiſſances de l'Antiquité ,
ſera flatté de trouver de bonnes Pièces fur
les Arts ; le Lecteur qui n'a pas le goût des
Arts , lira du moins avec plaifir ce qui concerne
les Lettres .
4
Nous ne pourrions , fans donner une
trop grande étendue à cet article, faire con-/
noître , même par un extrait fort court , les
différentes Pièces que contient cette utile
Collection. Les titres de quelques- uns fuf
firont pour en indiquer l'objet ; & les noms
de quelques-uns de leurs Auteurs pour en
faire l'éloge . La Lettre fur la Peinture mu
DE FRANCE. 41
ficale , par M. Engel , & les idées du même
Auteur fur le geſte & l'action theatrale ,
ne peuvent manquer de Hatter le goût de
bien des Lecteurs , dans un temps & chez
une Nation où la Muſique & le Theatre
occupent avec tant d'intérêt une fi nombreuſe
partie de Citoyens .. Ce dernier Ouvrage
contient des Obſervations qui ne feront
pas inutiles aux Peintres , aux Sulpteurs
, & à tous ceux qui , en qualité d'Amateurs
& de Connoiffeurs , s'établiſſent
pour juger de ces Artiſtes. M. Leffing intéreſſera
la même claſſe de Lecteurs , lorfque
, dans un Ouvrage , il traite de la Comédie
larmoyante ou ſentimentale , & qu'il
examine dans un autre s'il eſt permis d'outrer
les caractères dans la Comédie : ceux
qui ont une vraie connoiſſance du Théatre,
prévoient, ſans doute, qu'il conclut pour
l'affirmative (1 ) . M. Heyne , l'un des plus
reſpectables Savans dont s'honore aujourd'hui
l'Allemagne , & qui est juſtement ef
timé de cenx des François qui ne bornent
pas leur littérature à la connoiſſance de
quelques petites Pièces de vers , a fourni
pluſieurs morceaux au Recueil des Rédac
(1) Cet Auteur ne fixera pas moins l'attention
des Antiquaires & des Artiſtes, par fa Differtation
für la manière de repréſenter la mort chez les
Anciens ; ſujet ſur lequer M. Herder a fourni un
Supplément très-intéreſſant , qui ſe trouve à la tête
du 4e. Volume de ce Recueil.
:
1
2 MERCURE
teurs . Son Traité des différentes manières
de repréſenter Vénus dans les Ouvrages de
l'Art , eft utile aux Artiſtes ; ſes recherches
fur l'origine des Fables d'Homère font intéreſſantes
pour les Aimateurs de l'Antiquité,
& fon Ouvrage ſur les Epoques de l'Art
chez les Anciens , eft abſolument néceffaire
à ceux qui ont lu ou qui fe propoſent de
lire l'Histoire de l'Art du célèbre Winçkelmann.
Il eſt à ſouhaiter que les Rédacteurs reçoivent
affez d'encouragemens pour continuer
leur Recueil . Mais comme , dans les
Pièces qu'ils choiſiront dans la fuite , il ſe
trouvera fans doute des Parties pen inté
reffantes , on pourra leur conſeiller de donner
quelquefois des extraits , au lieu de
traduire les morceaux entiers. Par - là ils
Feroient connoître plus de Pièces , & leur
Collection renfermeroit plus de choſes vraiment
intéreſſantes en un plus petit nombre
de Volumes.
OEUVRES complètes de J. J. Rouffeau ;
nouvelle édition en 32 ou 34 Volumes,
mife par ordre de matières , enrichie d'un
grand nombre de Pièces & de Notes de
l'Auteur , qui n'avoient pas encore été
publiées ; & ornée de 90 Figures, defDE
FRANCE . 43
finées & gravées par les plus habiles
Artiftes . A Paris , chez Poinçot , Libr.
rue de la Harpe , près S. Come.
IL faudroit être d'un rigorifme bien ſauvage
, pour blamer le luxe typographique ,
quand il eft appliqué à des Ouvrages aufli
célèbres & aufli eſtimables que ceux de
J. J. Rouſſeau . Les deux premiers Vo'umes
qui paroiffent de ceste nouvelle édition ,
font parfaitement exécutés pour l'impreffion
& pour les gravures. On a pu voir par le
titre, qu'elle contiendra nombre de Pièces
& de Notes de l'Auteur , qui n'avoient pas
encore vu le jour. Cette première Livraiſon
eſt accompagnée de Notes de MM . Mercier
& le Tourneur ; on nommera l'Editeur à
chacune de celles qui fuivront.
L'Introduction , qui eſt de M. Mercier,
eft un Eloge de Rouffean, dicté par une
profonde eſtime , & écrit avec chaleur ;
elle eſt ſuivie d'un voyage à Ermenonville
par feu M. le Tourneur , morceau
curieux & intéreſſant , plein de peintures
vives & animées , où Rouffeau refpire
, pour ainſi dire , tout entier , & qui
font autant d'hommages à fa mémoire.
Nous ne réſiſterons pas à l'envie d'en rapporter
un paffage , qu'on lira fans doute
avec plaifir.
رد
Le charmant Ecrivain que ce Monta4
MERCURE
ود
"
gne ! repris je ; & Rouſſeau l'avoit bien
lu dans ſa jeuneſſe ; mais dans un autre
» âge , ayant eſſayé pluſieurs fois de l'ou-
>>vrir , il étoit forcé d'y renoncer , parce
» qu'en reliſant , il ſentoit , diſoit il , re-
" naître des douleurs qu'il avoit éprouvées
ود
jadis à l'époque de ſa première lecture.
>>C'eſt ainſi qu'il étoit encore l'eſclave de
>> ſon imagination dans l'étude de la Bota-
" nique; il l'aimoit moins comme ſcience,
que comme amusement , & comme un
moyen de reproduire en lui certains ſentimens
agréables qu'il avoit éprouvés dans
> ſa jeuneſſe ou dans l'âge qui la ſuit. La
>> vue de telle ou telle plante le reportoit
» à l'état ou à la ſenſation de plaifir où
ود
ود il s'étoit trouvé la première fois qu'il
» avoit apperçu & remarqué cette plante ;
>>mais celles qui pouvoient lui rappeler
» des momens de peines , des époques fa-
» cheuſes, étoient marquées en noir dans
>> ſon ſouvenir , & il trembloit de les ren-
>> contrer. La Pervenche avoit été témoin
» d'un de ſes inſtans de bonheur ; & c'é-
>> toit ſa plante chérie , & il la revoyoit
>>toujours avec tranſport ; ainſi ſon exiftence
étoit attachée , & comme diſper-
» ſée parmi les plantes & les objets de
" la Nature. Le paffé continuoit de modi-
>> fier pour lui le préſent ; & cet hoinme ,
>> tour imagination & tout fentiment ,
» avoit un champ de jouiſſance & de foufDE
FRANCE. 45
ود france plus étendue que les autres hom-
** mes ( 1 ) " .
5
ANNONCES ET NOTICES.
ON mettra en vente Lundi prochain , 6 dù
courant , la 28. Livraiſon de l'Encyclopédie , par
ordre de Matières ,
Cette Livraiſon eſt compoſée du Tome I , 2e.
Partie de la Géographie ancienne ; du Tome II ,
Ire, Partie de la Logique & Métaphyfique ; du
Tome II , Ire . Partie des Antiquités ; du Tome
III , 2e. & dernière Partie de la Géographie Moderne.
On a terminé cette Partie de la Géographic par
4tableaux qui remplacent une Table de lecture
dont cet Ouvrage n'eſt point ſuſceptible. :
Le prix de ces deux Volumes de Difcours , ou
de ces 4 Parties , eſt de 24 liv. brochés , & de
22 liv. en feuilles.
Le port de chaque Livraiſon est au compte des
Souſcripteurs.
Nous joignons à ces Volumes la tre. Livraiſon
(1 ) La Souſcription fera ouverte juſqu'à l'époque
de la dernière Livraiſon de l'Héloïse, On
paye 12 liv. d'avance pour l'in- 8 °., papier ordinaire;
& pour les autres à proportion. Prix des
deux premiers Volumes in- 8 ° , pap. ord. , to liv.;
in-8°, pap. vélin , 24 liv.; in-4º, pap, ordin. ,
24 liv. ; & in-4° , pap. vélin , 48 liv.
46 MERCURE
des Planches d'Hiſtoire Naturelle , par M. l'Abbé
Bonnaterre , dédiée & préſentée à M. Necker
Miniſtre d'Etat & Directeur général des Finances.
FABLES de La Fontaine, imprimées par ordre
du Roi , pour l'éducation de Monſeigneur le
Dauphin ; in 4º. A Paris , chez Didot l'aîné ,
Imprimeur du Clergé , rue Pavée-St-André.
Cette édition mérite les plus grands éloges.
Elle a été revue comme celle in-8°. , qui a paru
au commencement de cette année , fur les premières
éditions de La Fontaine. On-y a rétabli
beaucoup de vers qui avoient été altérés dans
les éditions fubfequentes. Il ſuffit de jeter les
yeux fur l'Avis de l'Imprimeur , pour ſe convaincre
des foins qu'on a pris pour la rendre la plus
correcte , comme la plus belle . On lira avec intérêt
la Notice , qui eſt en tête , ſur la vie de
La Fontaine , avec quelques obfervations ſur ſes
Ouvrages,
Ce Volume , qui eſt imprimé ſur du papier de
la fabrique de M. Dervaud & les frères Henri ,
àAngoulême , ſe vend 48 liv. br. en carton.
Mémoire fur la prochain, tenue des Etats-Généraux
, & fur les objets qui doivent y être mis
en délibération ; par M. D. L. C. Brochure de
Is pages. AVille- France; & ſe trouve à Paris ,
chez Royez , Lib. quai des Auguſtins,
Dernière fuite de l'Aventurier Francois , conte
nant les Mémoires de Ninette Merviglia , fille de
Grégoire Merveil , écrits par elle-même , & traduits
de l'Italien par ſon frère Cataudin . 2 Vol.
in- 12, A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
l'Auteur , Hôtel d'Eſpagne , rue Dauphine ; Quil
,
DE FRANCE.
47
1
leau , Lib. rue Chriſtine ; la veuve Ducheſne , rue
S. Jacques; Belin , même rue ; Mérigot le jeune ,
quai des Auguftins ; veuve Prault , même quai ; &
Beſenne , au Palais-Royal .
Il y a de l'imagination dans ce nouveau Roman,
comme dans ceux du même Auteur , auxquels il
fait ſuite,
Les Indiens , ou Tippo - Sultan , fils d'Hyder-
Aly, &c. avec quelques particularités fur ce Prince,
fur ſes Ambaſſadeurs en France , fur l'audience
qui leur a été donnée par Sa Majefté Louis XVI
aVerſailles, le 10 Août 1788 ; précédées du Précis
d'une partie de l'adminifiration de M. Hastings ,
&c.; & fuivies de quelques détails relatifs aux
évènemens de la guerre de 1782 dans l'Inde ,
&c. &c. A Londres ; & ſe trouve à Paris , chez
Le Jay , Libr. rue Neuve des Petits - Champs , au
grand Corneille,
Portraitde M. de Buffon, deffiné par Quenedey
, avec le Phyfinoftrace , de l'invention de
M. Chrétien , d'après le buſte de M. Houdon ,
Prix, 24 f. A Paris , au Palais-Royal, Arcade 180 .
M. Quenedey invite ceux qui ont des Buftes
bien faits d'Hommes célèbres , & qui défirent d'en
avoir les Gravures fidelles , de les lui procurer ,
ils en auront des épreuves quatre jours après.-
•Nous croyons que cette invitation ne ſera pas
fans effct; le Portrait que nous annorçons eft fait
pour établir en faveur de fon Auteur le préjugé le
plus avantageux, fame a !
M. Necker , peint pat J. S. Dupleſſis , de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture ; gravé
par N. de Launay, de la même Académie , Membre
de celle des Beaux Arts de Danemarck. A
48 MERCURE DE FRANCE.
Paris, chez Depeuille , rue S. Denis , Nº 416 ;
& au Pavillon du Palais-Royal , près le baffin .
Ce Portrait , fort bien gravé , nous a paru ref-
Temblant.
Les Bouquets , ou la Fête de la Grand'Maman ;
dédiés aux Mères de famille , peint & gravé par
M. de Bucourt, Peintre du Roi. Prix , 6 liv. A
Paris , chez l'Auteur, Cour du Louvre, la se, porte
cochère à gauche en entrant par la Colonnade, au
premier.
Cette jolie Eſtampe , dont la compoſition eſt
agréable aura fans doute le même ſuccès que
toutes celles du même Artifte. Celle- ci fait pendant
à la Matinée du Jour de l' An.
6 Duos dialoguès pour deux Flûtes , par M.
Nicolas Schmitt ; premier Livre de Duos de Flűte.
Prix , 7 liv . 4 f. A Paris , chez M. Barbieri , à la
Lyre d'Orphée , rue de la Monnoie.
TABLE.
ENVOI.
Charade, Enigme& Log.
Ve de Frédéric II.
La Germination . 24
3 Recueil de Pièces.
1
39
OEuvres de J. J. Rouffeau . 42
6
Annonces & Notices . 45
APPROBATION.
:
J'Ailu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux ,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 4
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe
en empêcher l'impreſſion. A Paris , le 3 Octobre
1788. SELIS.
JOURNAL
POLITIQUE
1
I
DE
BRUXELLES .
POLOGNE. :
:
De Varsovie , le 10 Septembre 1788.
"
LES Diétines ont terminé l'Ele&ion des
Nonces à la prochaine Diète générale .
Pluſieurs de ces Aſſemblées ont été ora
geuſes ; mais toutes ſe ſontaccordées à
ordonner à leurs Députés de requérir
formellement l'augmentation de l'armée
nationale , même , s'il le faut, juſqu'à 100
mille hommes. Le Prince Adam Czartor
ryski eſt élu un des trois Nonces du
Palatinatde Lublin , non ſans la plus forte
oppofition d'un parti bien connu. Dans
toutes ces Diétines , & depuis leur diffolution
, on parle
univerſellement d'une
confédération , dont le but ſerad'anéantir
toute influence étrangère dans les affaires
nationales. Cette entrepriſe patriotique
No. 40. 4 Octobre 1789.
( 2)
gagne chaque jour de nombreux partiſans ,
qui ſe diftinguent par des bonnets rouges
&par l'habillement national .
Lefilence que continuent degarder les
Ruſſes ſur le ſiége d'Oczakof , rend preſque
indubitable le peu de progrès qu'ils ont
faitdans cetteentrepriſe.L'on aſſuremême
que leur efcadre a été forcée de ſe retirer
dedevant cetteplace , que les Brocanteurs
de nouvelles nous diſoient emportée , il y
a 3 ſemaines , antès avoir vu ſa garniſon
paſſée au fil de épée. Libre aujourd'hui
du côté de la mer , elle pourra obtenir
des ſecours de toute eſpèce. D'un autre
côté , la flotte du Capitan-Pacha a reçu de
Conftantinople & de Négrepont un renfort
conſidérable de vaiſſeaux de ligne &
d'autres bâtimens ; ce qui le rend de nous
veau maître de ces parages , d'où , à entendre
les Fabuliſtes politiques, fon pavil
lon avoit diſparu pour toujours. Le dernier
combat qu'il a livré à l'eſcadre Ruffe , de
13 juillet , prouve combien peu l'échec
du Liman l'avoit découragé. Suivant la
relation qu'il a envoyée à Conſtantinople ,
cinq ou fix de ſes vaiſſeaux de ligne leulement
prirent part à cette action, du 13
juillet , le reſte de la flotte étant tombé
ſous le vent. Il aſſure que l'eſcadre Ruffe ,
totalement déſemparée , ſe réfugia à Sé
4
( 3 )
baftopole. Le 18 , il retourna à Oczakof,
où il a fait réparer les gréemens de quelques-
uns de ſes vaiſſeaux.
Cet Amiral a fait , ſur ſa flotte , de
grands exemples de févérité , c'est- à-dire ,
qu'il a tenu la parole qu'il avoit donnée
à fon départ . Dans le premier combat ,
où ſon efcadre légère fut fi maltraitée
en voulant remonter le Boriſthène , il
brûla lui-même la cervelle à un Capitaine
de vaiſſeau , & il en fit étrangler deux
'autres. Au commencement du dernier
combat , dans lequel il a forcé les Rufles
à ſe réfugier à Sébastopole , s'apercevant
que le Commandant d'un de ſes plus
gros vaiſſeaux évitoit d'approcher l'ennemi
, il l'a fait pendre à ton grand mất ,
où il eſt reſté en ſpectacle aux deux armées
pendant tout le combat.
Le Capitaine d'une groſſe bombarde ,
fort maltraitée , à qui le Capitan Pacha
avoit ordonné de ſe rendre à Smyrne pour
ſe réparer, étant venu à Conftantinople ,
a été arrêté& exécuté le 27juillet.
SUÈDE
De Stockholm , le 9 Septembre.
Le Roi , corPame nous le dîmes la
( 4 )
(
1
,
er
ſemaine dernière , arrivé le 1. de ce mois ,
a fait , en 7 jours, le trajet du quartier
général de Kymenegard en Finlande à
Ulrichſthal , où il ſéjournera une ſemaine ,
avant de ſe rendre ſur la frontière méridionale.
D'Helſingfors , S. M. ayant pris
la route d'Abo , capitale de la Finlande
Suédoiſe Elle a paflé par l'ifle d'Aland
, qui , depuis Gustave I , n'avoit vu
aucun Roi de Suède. La célérité de
ce retour a eu pour cauſe l'armement
du Danemarck , beaucoup plus que les
affaires intérieures. L'on apporte la plus
grande activité aux diſpoſitions militaires :
tous les régimens reſtés en Suède ont ordre
de marcher ſans délai , les uns vers la
Province de Bohus , les autres en Scanie ,
où le Roi lui-même en prendra le Commandement.
L'on accélère la formation
des magaſins , & les préparatifs d'une
défenſe redoutable ne font pas moins
vigoureux dans le Département de la
Marine. On a fini à Carlſcrone l'armement
des 3 vaiſſeaux de ligne , l'Adolphe Frédéric
de 70 canons , la Louise Ulrique de
74 , le Lion de Gothie de 74 , & des
deux frégates l'Uplande de 40 canons , &
l'Illerim de 36 ; quatre autres vaiſſeaux
de guerre ,, la Valeur , la Fortitude , la
Galathée & l'Eurydice , ſeront très-incef(
5 )
ſamment équipés. Chaque jour, depuis , le
retour du Roi , le Sénat s'eſt aſſemblé , &
S. M. a aſſiſté à ſes délibérations ; enfin ,
quoique la réunion d'une partie des forces
duDanemarck avec celles de l'Impératrice
de Ruſſie ſoit auſſi menaçante qu'elle a
été imprévue , nous ne ferons pas hors
d'état de faire face aux évènemens , fi
l'harmonie des eſprits concourt à défendre
l'Etat contre des dangers qui expoſent ſon
honneur, auſſi bien que ſa ſûreté préſente
&future.
Malgré les efforts & les intrigues employés
pour prévenir ce concours li
défirable des volontés , malgré l'empire
qu'ont pris un inftant des ſéductions étrangères
ſur quelques mécontens , qui , au
lieu de fervir le deſſein très-louable de
veiller à la conſervation des droits de la
Diète , ne faifoient , en réalité , que livrer
le royaume à la merci des étrangers , ce
commencement de trouble , ſi adroitement
préparé , n'eſt pas capable de donner de
l'inquiétude. On a même artificieuſement
exagéré l'étendue de cette inſurrection
naiſſante , qui , excluſivement , a été celle
d'une vingtaine d'Officiers Suédois , dont
pluſieurs même ont témoigné depuis le
regret de leur conduite , & ont follicité
de rentrer dans leurs emplois . Quant à la
ainj
( 6 )
convocationde laDiète,qu'on annonçoit fi
affirmativementpour le 1er . d'octobre, cette
époque eſt certainement prématurée ; &
dans la ſituation où ſe trouve le Royaume ,
il eſt ſans vraiſemblance qu'on précipite
la tenue d'une Aſſemblée auſſi importante.
Lorſque l'armée Suédoiſe reçut les
premiers ordres de paſſer en Finlande ,
quatre eſcadrons du régiment de Cavalerie
du Duc de Sudermanie , ſe rendirent au
lieu de réunion , ſous le Commandement
duMajor de ce Corps. Le Comte Nicolas
de Cronstedt , Officier eſtimé , premier
Gentilhomme de la Chambre , & honoré
de toute la faveur du Duc de Sudermanie ,
fut piqué de voir une diviſion du régiment
dont il étoit Lieutenant- Colonel ,
ſe mettre en campagne fous les ordres
d'un Officier de grade inférieur au ſien.
Malgré l'amertume de ſes plaintes , il ne
putchanger les diſpoſitions de Son Alteffe
Royale , qui ne penſa pas devoir confier
au Lieutenant-Colonel une divifion formée
au plus des deux tiers du régiment.
Ce refus fit oublier à M. de
Cronstedt les devoirs de fon état; il s'empara
par force du Commandement , & fe
mit à la tête du Corps pour le conduire
à ſa deſtination. Une pareille infraction de
la difcipline militaire , obligea S. A. R. à
( 7 )
foumettre le Comte de Cronstedt à un
Conſeil de guerre , qui condamna cet
Officier à être arquebuſé. Le jour de
l'exécution étoit marqué , le coupable
alloit fubir ſa fentence , lorſque le Roi ,lui
accordant la vie , commua ſa peine en une
priſon de 20 ans dans la fortereſſe de
Warberg. M.de Cronstedt y fut conduit ,
accompagné de ſon épouſe, de ſes enfans
en bas-âge , déterminés à partager ſon
fort. Heureuſement le combat naval du
17 juillet, fournit au Duc de Sudermanie
une occafion propice d'intercéder auprès
du Roi en faveur du Prifonnier : les
follicitations du Prince furent couronnées
du ſuccès , & fon Lieutenant- Colonel a
obtenu ſa grace. S. A. R. , le lendemain
de la bataille , eut l'attention touchante
d'écrire lui-même une lettre conſolante
à M. de Cronstedt , en le prévenant de la
démarche qu'il alloit tenter. Cette lettre ,
qui honore la ſenſibilité du Prince , mérite
d'être conſervée.
«A bord du Vaiffeau- Amiral Gustave III , à la
hauteur de Faro & Ofel , le 18 Juillet 1788.
*
«Mon cher Comte de Cronstedt ,
•Les infortunés ont toujours en moi un fûr
appui . Votre malheureuſe affaire étant déja terminée
, je me diſpenſe d'en répéter les détails.
Vous parlez à préſent à un ami qui oublie de
bon coeur le paſſé pour vous rendre toute fon
amirié. Je vais m'adreſſer aujourd'hui au Roi ; on
a iv
( 8 )
fait affez combien ſon coeur eſt bon & ſenſible,
il ſera ſans doute touché de ce que le mien ,
qui eſt affligé au ſuprême degré , lui expoſera.
Seroit-il capable de me refuſer , au moment que
je ſacrifie ma vie & mon ſang pour la Patrie &
à ſon ſervice ? Confolez votre Epoufe , à qui
j'expédie copie de la lettre que j'adreſſe au Roi
en votre faveur ; & fi jamais le poſte honorable
&éminent que j'occupe pouvoit être ſuſceptible
de quelque dégoût , ce feroit précisément au moment
où il me priveroit de la ſatisfaction de vous
prêter tous les ſecours que vous accorde mon
coeur & mon amitié. Mais je me raſſure ſur la
bonté du Roi ; elle ne lui permettra jamais de
refuſer à un frère qu'il aime, ſa fervente &jufte
demande , en faveur & pour le pardon de fon
infortuné& ancien ami. Perfuadez - vous que je
prends une part ſincère& tendre à tout ce qui
vous regarde , & que l'angoiffe dans laquelle me
jette votre ſituation , met obſtacle au libre cours
de maplume.
*Prenez courage , & affurez- vous que je ferai
tout ce qui fera en mon pouvoir pour adouwir
votre triſte fort ; je m'y crois d'autant plus obligé,
que j'ai ledéplaifir d'en être la cauſe innocente».
Cette lettre fut expédiée à la Comteffe
de Cronstedt , par la Duchefſe de Sudermanie
, avec un billet de cette Princeſſe ,
auſſi noble que celui de fon époux.
1.
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 14 Septembre.
1
Le Prince Royal de Danemarck , ac
( 9 )
compagné des Princes Charles & Frédéric
de Heffe , père & fils , eſt reparti , le 6 , de
Sleſwick pour Fladſtrand , d'où le vaiſſean
de ligne l'Oldenbourg doit les conduire à
Fridericſwærn en Norwége. Le Prince
Charles de Heffe y prendra le commandement
de 12,000 hommes de troupes auxiliaires
que la Cour de Copenhague fournit
à celle de Pétersbourg.-La frégate
le Grand-Belt a pris , à Kiel , les Chaffeurs
du Holſtein & un détachement d'Artilleurs
, pour les tranſporter auſſi à Frédéricſwærn
. L'eſcadre combinée Ruffe &
Danoiſe , mettra inceſſamment à la voile
pour la Baltique , ſous les ordres du Vice-
Amiral Ruſſe de Borifow.
La dernière promotion militaire faite par l'Impératrice
de Ruſſie , confifte en 6 Lieutenant-généraux
, 14 Majors-Généraux , 2 Brigadiers , &
22 Colonels .- Le Prince Paul Gagarin a obtenu
le commandement en chef de Moſcou , à la place
du Lieutenant général Kakowinsky , qui a obtenu
ſa retraite.-Le Gouvernement- général de Jaroflaw
& de Wologda , vacant par la mort de M.
de Melgunof, a été conféré à M.de Kafchkyn.
- Les deux vaiſſeaux de ligne lancés derrièrement
à Cronſtadt , ont été nommés , l'un les douze
Apôtres ,& l'autre le Wolodimir.
LeMagiftrat de Dantzick a défendulexportation
du boeuf ſalé , excepté celle néceffaire
à l'approviſionnement des bâtimens
en rade. Les Suédois ont tiré de
cette ville environ un million de livres de
av
( 10 )
boeuf , exporté par des bâtimens Pruffiens.
Le Comte de Rafumofsky , ancien Miniſtre
plénipotentiaire de Ruſſie à la Cour
de Stockholm , eſt arrivé ici , le 7 , de
Lubek. On dit qu'il ſe rendra à Copenhague.
On s'étoit fûrement trop preffé, comme
à l'ordinaire , d'annoncer la fin prochaine
de la guerre , dont les premiers coups font
tombés ſur la Finlande. Deja l'on faifoit
revenir en Suède , & l'armée & la flotte,
La ſaiſon , ſans doute , plutôt que les négociations
, mettra fin à cette campagne;
mais peut-être ne ſerace pas fans d'uiterieurs
évènemens. Quoi qu'il en ſoit , nous
placerons ici une notice géographique de
cette province de Finlande ; elle pourra
ſervir de guide à ceux qui voudront ſuivre
les opératio militaires.
« La Finlande renferme une ſurface de trois
milles carrés d'Allemagne , dont un tiers eft prefqu'inculte
, & rempli de lacs & de marais. La
population de la partie Suédoiſe monte à environ
70,000 ames. Les côtes depuis Helſingfors juſque
vers Wibourg , font couvertes de rochers immenfes
, nommés Scheeren , qui s'élèvent audeſſus
de l'eau : ils ſont très-voifins les uns des
autres ; fur quelques-uns on voit des cabanes de
pêcheurs. La navigation de ces côtes ſe fait par
des galères d'une conſtruction particulière. Lorfqu'un
grand vaiſſeau eſt poufié dans ces rochers ,
it eft perdu fans reſſource faute d'ancrage. -Le
( Fr)
meilleur port de la Finlande Suédoiſe eſt Helfingfors;
il eſt vaſte,&aſſez commode pour recevoir
une grande eſcadre : il est défendu par le fort de
Sweaborg , conſtruit nouvellement , & par les
ouvrages d'Ulricsborg , de Broberg & de Gustave
Sward. La ville, bâtie ſur un endroit élevé , offre
les vues les plus pittoreſques : elle est la plus
conſidérable des provinces de Tavaſtchus & de
Nylande. Helſingfors étoit le rendez - vous des
forces de terre&de mer que le Roi de Suède a
envoyées en Fin'ande. -Plus loin , ſur la côte ,
&tout-à-fait aux frontières Ruſſes , ſe trouve
Lowiſa. C'eſt une ville ouverte , bâtie en 1745 ,
ſous le nom de Degesby , qu'elle changea en
1752. Du côté du golfe eſt placéeune redoute.
C'eſt ici que le quartier-général des Suédois fut
établi vers la fin du mois de Juillet dernier. -
Frédéricsham étoit autrefois un bourg ; les
Ruſſes l'ont fortifié pour couvrir la partie de la
Finlande qui leur a été cédée en 1743 , par le
traité d'Abo. Cette ville eſt petite , mais bâtie
régulièrement ; les maiſons ſont de bois : au milieu
ſe trouve une place carrée cù aboutiſſent
toutes les rues. Au nord de Frédéricsham eſt la
ville deWillmanſtrand , où l'armée Rufſe a formé
un camp. Les Suédois , commandés par le Général
Wrangel, y furent battus , le 23 Août 1741 ,
par les Ruffes , qui prirent d'aſſaut cette place &
la brûlèrent. A la paix , les vainqueurs la rebâtirent.
Elle forme un carré oblong , entouré de
paliſſades & de quelques ouvrages fortifiés ; mais
ſa meilleure défenſe conſiſte dans ſa poſition fur
une montagne & dans le lac Saima. -Au coin
du nord-eft de ce lac, long de 40 milles , &
parfemé de petites îles 8c de rochers , eft pl cée
lavilledeNyflove , daos la province de Sawolax ;
c'eſt laſeule ville de ce diſtrict qui ait été cédée aux
1
avj
( 12 )
Rufſes en 1743. Le château que les Suédois ,
maîtres de la ville , ont attaqué inutilement jufqu'ici
, eft conſtruit ſur un rocher dans le lac:
fes fortifications ſont très-bonnes .-Les limites ,
dans la province de Sawolax , ne font pas encore
exactement déterminées entre les Suédois &
les Ruſſes. On compte vingt-fix grandes fermes
fur les frontières qui , par cette incertitude , n'ont
rien payé depuis 1743 , ni à la Suède , ni à la
Ruffie La Finlande Ruſſe , connue aujourd'hui
ſous la dénomination de Gouvernement de Wibourg
, eft remplie de montagnes , de vallées ,
de lacs&de marais; les montagnes ſontde granit,
& couvertes de pins &de ſapins. La terre y eſt
ſtérile ; les grains ne mûriſſent que rarement. On
n'y trouve point de vil ages , mais beaucoup de
fermes , dont cent juſqu'à cent cinquante forment
une paroiſſe. Les payſars font libres , & ne paient
qu'une capitation modique. On compte dans
ce gouvernement une population d'environ 37 à
38,000 ames. Les habitans font pauvres; l'agriculture&
l'éducation des beſtiaux font négligées ;
la plupart des Finois vivent du commerce de
bois & de la pê he. -On voit encore aujourd'hui
, ſur le chemin qui conduit de Frédéricsham
à Wibourg , les retranchemens que les Généraux
Comte de Lowerhaupt et Baron de Buddenbrok ,
abandonnèrent lâchement en 1743 , ſans attendre
l'arrivée des Ruſſes, Ces retranchemens ſe trouvent
à environ trois milles de Frédéricsham, fur
une hauteur formée de roches , & couverte par
un grand marais. Il n'y a qu'un ſeul chemin aſſez
dangereux pour y pénétrer. On aſſure que le
Général ruffe , Comte de Lafcy , qui commandoit
l'armée en 1743 , employa douze heures à
parvenir à ces retranchemens , quoiqu'il n'y eût
pas une ame vivante. De ce côté , les opérations
( 13 )
:
militaires éprouvent mille difficultés. Des Officiers
, qui connoiſſent le local , prétendent qu'un
corps de 20,000 hommes ſuffit pour arrêter les
progrès d'une armée deux fois plus conſidérable.
La ville principale de la Finlande Ruſſe eft
Wibourg; elle eſt bâtie ſur une peninſule , bien
fortifiée , & défendue en outre par un château &
par le fort de Sainte-Anne. Les Suédois ont cédé .
auxRuſſes cette ville & la province juſqu'à Willmanſtrand
& Frédéricsham , par le traité de
Nyſtadt en 1721 ; & par celui d'Abo , en 1743 ,
les fortereſſes de Willmanſtrand & de Frédéricsham
, & le défilé de Pyttis. La population de
la ville de Wibourg monte à 9,000 habitans.
La plupart des maiſons ſont conſtruites en bois.
De Berlin , le 15 Septembre.
Nous avons conſigné dans ce Journal
les différens Traités auxquels ont donné
lieu, fucceffivement,les nouveaux liens formésentre
laCourde Prufſe, celle de Londres
&les Provinces-Unies. Ilne manquoit plus,
que le Traité général d'alliance défenſive ,
que le Roi a conclu & figné avec la
Grande-Bretagne, le 13 août dernier. Les
ratifications viennent d'être ſignées &
échangées entre les deux Souverains. Voici
la teneur de ce traité , auquel la Convention
provifionnelle , ſignée à Loo , le
r3 juin dernier , fert de fondement .
"L. M. le Roi de Pruffe & le Roi de la Grande-
Bretagne étant animées d'un défir égal & fincère
d'augmenter & de conſolider l'union & T'amitié
( 14 )
étroites qui , leur ayant été tranſmiſes par leurs
ancêtres , ſubſiſtent ſi heureuſement entre Elles ,
&de concerter les meſures les plus propres pour
aſſurer leurs intérêts mutuels & la tranquillité
générale de l'Europe , Elles ont réſolu de renouveler
& de reſſerrer ces liens par un traité d'al-
Hance défenſive , & Elles ont autoriſé pour cet
effet, ſavoir , S. M. le Roi de Pruſſe, le ſieur
Ewald Frédéric , comte de Hertzberg , ſon Miniitre
d'Etat & de Cabinet , Chevalier de l'Ordre de
PAigle-Noir ; & S. M. le Roi de la Grande-Bretagne,
le ſieurJofephEwart, ſonEnvoyé-Extraordinaire
à la Cour de Berlin , leſquels , après s'être
communiqué réciproquement leurs pleins pouvoirs,
font convenus des articles ſuivans : >>
Art. I. « Il y aura à perpétuité une amitié ferme
&inaltérable , une alliance défenfive & une union
étroite & inviolable , avec une harmonie & correſpondance
intimes& parfaites entre leſdits Séré-
Liffimes Rois de Pruſſe&de la Grande-Bretagne ,
leurs Héritiers & Succeſſeurs , leurs Royaumes ,
Etats , Provinces , Terres & Sujets reſpectifs ,
leſquels feront entretenues& cultivées avec ſoin ,
de manière que les Puiſſances contractantes emploient
conſtamment tant leur plus grande attention,
que tous les moyens que la Providence leur
aconfiés pour conſerver enſemble la tranquillité
&la ſûreté publiques , pour ſoutenir leurs intérêts
communs ,& pour ſe défendre & ſe garantir mutuellement
contre toute attaque hoftile ; le touten
conformité des traités qui fubſiſtent déjà entres les
Hautes Parties contractantes , leſquels demeureront
en toute leur force & vigueur , & feront
cenſés renouvelés par le préſent traité , autant
qu'il n'y aura pas été dérogé de leur propre conſentement
par des traités poſtérieurs , ou par ce
préſent traité. »
۱
( 15 )
II. «En conféquence de l'ergagement contracté
par l'article précédent , les deux Hautes Parties
contractantes travailleront toujours de concertpour
le maintien de la paix & de la tranquillité ; &
dans le cas où l'une d'Elles feroit menacée d'une
attaque hoftile par qui que ce foit , l'autre emploiera
fans délai ſes bons offices les plus efficaces
pour prévenir les hoftilites , pour procurer fatisfaction
à la partie lézée , & pour ramener les
choſesdans la voie de la conciliation . >>
III. a Mais fi ces bons offices n'avoient pas l'effet
défiré dans l'eſpace de deux mois , & que l'une
des deux Hautes Parties contractantes fût hoftilement
attaquée , moleſtée ou inquiétée dans quelques-
uns de ſes Etats , Droits , Poffeffions ou
Intérêts , ou de quelque manière que ce ſoit , par
mer ou par terre , par quelque Puiſſance Européenne
, l'autre Partie contractante s'engage de
fecourir ſon Allié fans délai , pour ſe maintenir
mutuellement dans la poſſeſſion de tous les Etats ,
Territoires , Villes & Places qui leur ont appartenu
avant le commencement de ces hoftilités ;
pour lequel effet ,fi S. M. Britannique venoit à
être attaquée , S. M. le Roi de Pruſſe fournira à
S. M. le Roi de la Grande-Bretagne un ſecours
de 16 mille hommes d'infanterie & de 4 mille
hommes de cavalerie ; &fi S. M. Prufſienne ve
noit à être attaquée, S. M. le Roi de la Grande-
Bretagne lui fournira également un fecours de
16 mille hommes d'infanterie , & de 4 mille
hommes de cavalerie , lequel ſecours reſpectif
fera fourni dans l'eſpace de deux mois après la
réquiſition faite par la Partie attaquée , & demeurera
à ſa diſpoſition pendant toute la guerre
dans laquelle elle ſe trouvera engagée. Ce fecours
fera payé& entretenu par la Puiſſance requiſe ,
par-tout où fon Allié le fera agir ; mais la Partie
( 16 )
requérante lui fournira dans ſes Etats le pain& le
fourrage néceſſaires ſur le pied uſité dans ſes
troupes. >>
«Il eſt cependant convenu , entre les Hautes
Parties contractantes , que , dans le cas où S. M.
Britannique auroit à recevoir le ſecours des troupes
deS. M. Prufſienne , S. M. Britannique ne pourra
les employer hors de l'Europe , ni même dans la
garnifon deGibraltar>.>>
«Si la Partie lézée & requérante préféroit aux
troupes de terre un fecours en argent , elle en
aura le choix; & dans le cas où les deux Hautes
Parties contractantes ſe fourniroient le ſecours ftipulé
en argent , ce ſecours ſera évalué à cent
mille florins courant de Hollande par an , pour
mille hommes d'infanterie , & à cent vingt mille
florins , même valeur , pour mille hommes de
cavalerie par an , ou dans la même proportion
parmois. >>
IV. « Dans le cas où les ſecours ſtipulés ne
feroient pas fuffifans pour la défenſe de la Puifſance
requérante , la Puiſſance requiſe les augmentera
ſuivant la néceſſiré du cas , & l'aidera
detoutes ſes forces , ſi les circonstances l'exigent. »
V. & Les Hautes Parties contractantes renouvellent
ici , de la manière la plus expreſſe , le
tsaité proviſionnel d'alliance défenſive , qu'Elles
ont conclu à Loo , le 13 de Juin de l'année courante
, & Elles s'engagent de nouveau , &promettent
d'agir en tout temps de concert & en
confiance mutuelle pour maintenir la fûreté ,
l'indépendance & le gouvernement de la République
des Provinces Unies , conformément aux
engagemens qu'elles viennentede contracter avec
ladite République ; c'eſt à-dire , S. M. Prufſienne,
par un traité conclu à Berlin, le 15 Avril 1788 ,
&S. M. Britannique , par un traité ſigné le même
,
( 17 )
jour à la Haie, que leſdites Hautes Parties contractantes
ſe ſont communiqués l'une à l'autre. 12
«Et s'il arrivoit qu'en vertu des ſtipulations
deſdits traités , les Hautes Parties contractantes ſe
viſſent obligées d'augmenter les ſecours à donner
aux Etats-Généraux , au-delà des nombres ſpécifiés
dans leſdits traités , ou de les aſſiſter de
toutes leurs forces , leſdites Hautes Parties contractantes
ſe concerteront enſemble ſur tout ce
qui peut être néceſſaire , relativement à telle augmentation
de ſecours dont on conviendra , &
relativement à l'emploi de leurs forces reſpectives
pourla fûreté& la défenſe de ladite République. >>
«Au cas que l'une ou l'autre defdites Hautes
Parties contractantes vint , en aucun temps futur ,
à être attaquée , moleſtée ou inquiétée dans quelques-
uns de ſes Etats , Droits , Poſſeſſions ou Intérêts
, de quelque manière que ce ſoit, par mer
ou par terre , par quelque autre Puiſſance , en
conféquence& en haine des afticles ou des ſtipulations
contenues dans leſdits traités , ou des mefures
à prendre par leſdites Parties contractantes
refpectivement en vertu de ces traités , l'autre
Partie contractante s'engage à la ſecourir& à l'affifter
contre une telle attaque , de la même manière&
par les ſecours qui font ſtipulés dans les
articles III & IV du préſent traité , & leſdites
Parties contractantes , dans tous les cas ſemblables
, promettent de ſe maintenir & de ſe garantir
l'une & l'autre dans la poſſeſſion de tous les Etats ,
Villes , Places , qui leur appartenoient reſpectivement
avant le commencement de telles hoftilités . »
VI. « Le préſent traité d'alliance défenſive
ſera ratifié de part & d'autre , & l'échange des
ratifications ſe fera dans l'eſpace de fix ſemaines ,
ou plus tôt , fi faire ſe peur. En foi de quoi , nous
ſouffignés , munis de pleins pouvoirs de L. M. les
( 18 )
Rois de Pruſſe & de la Grande-Bretagne , avons ,
en leurs noms, figné le préfent traité , &y avons
appoſé le cachut de nos armes. " Fait à Berlin ,
le 13 d'Août , l'an de grace 1788 .
(L. S.)
(L.S. )
EWALD - FRÉDÉRIC , comte de
HERTZBERG.
JOSEPH EWART.
Le 4 de ce mois , on a commencé les
exercices ordonnés par le Roi pour les
fleges ; i's fontdirigés par le Lieutenant-
Colonel de Tempelhof, & toute la garniſon
y eſt employée .
De Vienne , le 15 Septembre .
R
?
La Gazette a parlé , avec ſa ſéchereſſe
ordinaire , de la reddition de Dubicza.
Cependant la durée de ce fiege , les
fatigues&les pertes qui l'ont accompagné,
& la réſiſtance preſque incroyable de la
garniſon ,jettent de l'intérêt ſur le ſort de
cette petite fortereffe , dont toute la
défenſe conſiſtoit en quatre courtines affez
bonnes , flanquées de quatre vieilles tours.
Deux fois elle fut attaquée en février
dernier , & inutilement; le Prince de Lichtenstein
l'affiegea du 21 au 25 avril , & fut
obligé de repafferl'Unna; enfin , le dernier
fiége a duré du 10 au 26 août : ainfi ,
notre armée de Croatie a été arrêtée près
de7 mois devant une place , que quelques
Volontaires Croates penſoient enlever
( 19 )
d'emblée dans l'origine. La garnifon ,
comme on l'a vu par le Bulletin officiel ,
confiftoit en 414 hommes de toute defcription
; 7 canons formoient toute fon
Artillerie. On a trouvé dans cette bicoque
quelques munitions de bouche , preſque
gâtées. Cet avantage , rapproché de tout
ce qu'il a coûté , n'a pas fait ici une
grande ſenſation. On s'afflige d'une guerre
où de moindres ſuccès font achetés ſi cher ,
& d'ailleurs les eſprits font entièrement
préoccupés de la fituation critique du
Bannat.
Ces alarmes ſe ſont fortifiées depuis la
publication des Supplémens officiels aux
Gazettes du 10 & du 13. Si nos armes
ont été heureuſes en Moldavie , fi nous
avons fait quelques progrès en Boſnie ,
partout ailleurs nos déſavantages font
marqués , & nous préparent à des évènemens
plus ſérieux encore. Voici la
ſubſtance des deux Supplémens.
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch, le 30 Août.
«Le Géréral Rall mande , le 26.de ce mois ,
qu'un corps ennemi , ſe portant par Rukur au
défilé de Terzbourg , attaqua nos détachemens
peſtés à Sirna & Vallie-Mulieri , avec tant de
violence qu'ils furent ob'igés de ſe replier fur la
ville: l'ennemi s'empara de quatre canens. Enfin
il arriva du ſecours; on attaqua les Turcs ; on
( 20 )
les repouſſa: ils ſe font retirés, dans la nuit du 26
au 27 , vers Rukur. >>
2
" Le Général Staader , campé à Barbatviz , près
du défilé de Vulkan , nous apprend qu'un corps
ennemi pritpoſte , le 28 Août , près de Mériſchon ,
&qu'il ſe retira bientôt après par la vallée de
Banih. »
: Du camp près de Semlin , le 30 Août..
<<D<epuis le départ de l'Empereur il n'eſt rien
arrivé d'important de ce côté là. Un détachement
ennemi parut , le 27 , près de la redoute de
Zab eſch; mais il fut bientôt forcé de ſe retirer ,
ayant eu 16 hommes & 15 chevaux de tués ,
& 50 hommes de bleſſés.»
Corps d'armée dans la Croatie , camp près de
Dubicza - Turc , le 28 Août.
« Le Major Kovachewich ayant reçu ordre
de faire une diverſion , ſe porta , avec 350 chafſeurs
, 50 arquebufiers & 200 volontaires , du côté
de Glamocs; il arriva , le 21 de ce mois , devant
Philipo-Vich-Odſchak , eſpèce de citadelle entourée
d'une forte muraille; i-l fomma les Tures
de fe rendre , & fur leur refus il fit jeter des
grenades dans cet endroit , & le réduifit. On y
prit deux drapeaux , pluſieurs effets , & une grande
quantité de bétail. »
Corps combiné près de Choczim , le 26 Acút.
"Il ne s'eſt paſſé rien d'important depuis le
dernier rapport. On continue les travaux des
tranchées , que l'ennemi interrompt quelquefois
par ſon feu.
Corps d'armée dans le Bannat, camp d'Armenesch ,
le 3 Septembre.
« La marche rétrograde du corps de Wartenfleben
vers Fehniſch , a été très-pénible , vu l'abon
( 21 )
darce de la pluie. L'ennemi le ſuivit & l'attaqua
fix fois de ſuite dans l'eſpace de ſept heures , avec
9,000 Spahis , 2,000 Fantaſſins ,&de l'Artillerie.
L'arrière -garde , commandée par le Général-Major
Baron de Vecfey , le repouſſa chaque fois avec
perte; mais recevant toujours des renforts , il ne
ceſſa ſes attaques que près du défilé de Kornia ,
où le Général de Vecsey fut joint par les Généraux
de Wartensleben & de Pallavicini. Alors
l'ennemi reſta en arrière , & nos troupes pourſuivirent
leur marche vers Fehniſch. Notre perte
a conſiſté en 2 Officiers , 42 Soldats & 47 che
vaux tués , les bleſſés font au nombre de 4 Offciers
& de 38 Soldats ; les égarés montent à 102.
On peut évaluer la perte de l'ennemi au moins
à 600 hommes : parmi leurs morts ſe trouve un
Commandant des Spahis &3 autresTurcs de rang,
-Le premier de ce mois , le Général Comte de
Wartensleben ſe mit de nouveau en mouvement ,
&prit la poſition derrière Armeneſch. Le camp
ennemi s'étend vers Mehadie , juſqu'au confluent
de la Belaveka & de la Czerna. -L'Empereur
eſt arrivé , le 3 , avec une partie de ſon armée , à
Illova, dans le Bannat.>>>>
« Le Major Stein mande , de ſon pofte de la
Vetéranhohle , le 31 Août , que ſa troupe manquant
entièrement de munitions , il s'eſt vu obligé
d'entrer en capitulation avec les Turcs , qui lui
ont accordé une retraite libre , avec la permiſſion
d'emmener les malades & les bleſſés au nombre
de 86; la troupe a mis bas les armes. »
Supplément de la Gazette du 13.
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch , le 3 Septembre.
:
7;
« Le Général Rall mande que l'ennemi eſt
parvenu , lepremier de ce mois , à forcer le défilé
( 22 )
d'Oitos; il a pris poſte près de la Contumace. »
Corps d'armée dans le Bannat , camp d' Armeneſch ,
le 6 Septembre.
« Juſqu'à ce moment , il n'eſt arrivé aucun
changement important dans la poſition de notre
armée, ni dans celle de l'ennemi . <<<
« LeGénéral Baron de Lilien , poſté à Paneſova,
nous informe que l'ennemi a abandonné le château
de Kulifch , & levé le camp de Semendria ; il a
traverſete Schildberg , & dirigé ſa marche derrière
la ville. >>>
Corps d'armée dans la Croatie , camp près de
Dubicza-Turc , le 5 Septembre.
« Le Général Comte de Mittrovsky ayant
reçu l'ordre de concerter les opérations avec l'armée
aux ordres du Maréchal de Laudhon , fut
chargé, le 28 Août, de faire une diverſion au Pacha
de Travenick , poſté dans les montagnes ,& fur les
chemins qui conduiſent à Kostaracz. En conféquence,
ceGénéral fit jeter un pont ſur la Save.
Le Colonel Quoftanowich , à la tête de cette expédition
, paſſa ce pont, le premier de ce mois , avec
quatre diviſions d'Infanterie & 150 Volontaires ;
il fur fuivi du Lieutenant-Colonel Pongrah , qui
conduiſoit trois diviſions d'Infanterie , & un détachement
de Vo'omaires. Après une marche de
huit heures , le Colonel attaqua en dos le camp
de l'ennemi , compoſé de 6 à 700 hommes ; le
Lieut nant - Colonel le prit en flanc du côté de
Gradiska-Turc. L'ennemi ſe défendit long-temps ;
mais à la fin il fut mis en déroute , & forcé de
prendre la fuite Le Commandant ennemi fut tué ,
airſi que so Turcs trouvés ſur la place ; nous
avons eu 4 tués , 7 bleſſés & 5 égarés. On a
abandonné aux troupes le pillage du camp ennemi.
-Le Pacha de Travenick ayant appris cette dé(
23 )
faite , a incendié fon camp , & dirigé ſa marche
avec une partie de ſes troupes vers Banialuca ;
il a fait replier le reſte ſur Predol. »
«On répare Dubicza-Turc pour y mettre un
bataillon."
Corps d'armée combiné Autrichien & Ruffe ,
le 4 Septembre.
« Le Général de Spleny , poſté à Strojeftie ,
ayant reçu du Prince de Cobourg un renfort de
troupes , ſe mit en marche le 30 Août , & arriva
le même jour à Onestie. Le Lieutenant - Colonel
Kepero ayant quitté en même-temps Herlen avec
environ mille hommes , rencontra à Belzeftie environ
6 à 7000 Turcs ; l'ennemi l'attaqua neuf
foisde ſuite, mais il fut toujours repouffé,&forcé,
à l'arrivée du Lieutenant-Colonel de Nemey , avec
une diviſion de Huſſards Szeklers , de prendre la
fuite du côté de Jaſſy. La retraite des Turcs fut
ſi précipitée , qu'elle donna l'alarme au Chan des
Tatares , & aux deux Pachas qui étoient dans
cette ville : ils prirent le parti de l'abandonner , &
de ſe retirer juſqu'à Mohareſtie. On a tué à l'ennemi
environ 700 hommes , fait 28 prifonniers ,
&pris 3 drapeaux : notre perte n'a pas encore
pu être évaluée. Le corps du Général de
Spleny a pris , le 3 de ce mois, poffeffion de la
villede Jaſſy.
Les details qu'on vient de lire ont été
ſuivis, le lendemain,de la confirmation des
progrès ultérieurs des Ottomans dans le
Bannat ; Méhadie eſt aujourd'hui entre
leursmains.
**<< Malgré la perte que l'ennemi avoit
effuyée , le 14, aux environs de Feh-
35 nifch , difent les lettres de Carenfebes ,
du 30 août ,il n'a pu être forcé à ré
( 24)
>> trograder. Il s'eſt avancé encore ; &
>> ayant dirigé fans ceſſe , pendant les 25 ,
26 & 27 , le feu de ſon canon ſurMé-
>>> hadie , il s'eſt d'abord emparé de la Pa
>> lanque , & a pris Méhadie le lendemain
28 , fur les 6heures du foir. Les Turcs ,
>> animés par ce ſuccès , pouſsèrent jufqu'à
Teregova , à 6 lieues d'ici . On les
>> attaqua là à diverſes repriſes , & avec
>> tant de courage qu'ils ne purent péné-
>> trer plus loin. A la retraite de nos
>> troupes , on a détruit ce qu'on apu des
>> vivres & des fourrages raſſemblés à
» Méhadie.
Nos efpions rapportent unanimement que la
garnifon deBelgrade fe propoſe d'attaquer àla
fois Semlin & la digue de Beſchanie. Le corps de
troupes reſté à Semlin , ſous les ordres duGénéral
de Gemmingen , eſt compoſé de 3 bataillons de
Grenadiers , de 17 autres bataillons d'Infanterie ,
des Cuiraffiers de Gefwiz, des Dragons de Jofeph
de Tofeane , des Chevaux - Légers de Modène , de
3 diviſions d'Uhlans,& 2 desHuſſardsde Wurmfer.
DeFrancfort fur le Mein, le 20 Septemb.
T
Chaque jour voit naître & s'évanouir
des bruits extraordinaires , dont tout le
fondement repoſe quelquefois ſur des conjectures
de ſociété. Dans ce nombre ,
il fautranges celui qu'à la Diète prochaine
de Varſovie , on norimera un Succeffeur
au Roiprégnant. On défigne d'avance de
Succefleur
:
( 25 )
Succeſſeur dans la perſonne du Prince
Antoine de Saxe , frère de l'Ele&eur ; & ,
pour ne rien oublier, on aſſure la ſucceſſion
du Duché de Courlande au Prince Charles
de Saxe. -Doit-on mettre dans la méme
claffe de nouvelles , celle que la Cour
deVienne négocie , avec pluſieurs Princes
d'Allemagne , un Corps de troupes auxiliaires?
Les lettres de Vienne ſontplus ou moins
remplies de pronoſtics & de détails facheux.
La crainte ſans doute amplifie ces
divers rapports ; mais il paroît conſtant que
les Ottomans ont pénétré en Tranſylvanie
comme dans le Bannat , & qu'ils y dévaltent
les villages l'un après l'autre. Quant
au Général de Wartensleben , l'arrivée du
fecours que lui mène l'Empereur , peus
ſeule l'empêcher d'être entièrement enveloppé.-
Les levées d'hommes ne difcontinuent
point dans les Etats héréditaires
; Vienne doit en fournir 1500.-Au
récit de la Gazette de Vienne , les lettres
particulières ajoutent quelques faits& remarques
ſur la ſituation des choſesdans le
Bannat.
« Par différens avis de cetteProvince,diſent-elles,
on apprend que les Tures ont forcé le paſſage de
Méhadie,par la ſupériorité du nombre&par leur
courage,& qu'ils ont obligé le Général de Wartensleben
à abandonner le camp qu'il occupoit , &
à fe replier vers Karanſehes. A cette occafion , il
N°. 40. 4 Octobre 1788 . b
( 26 )
:
y a eu pluſieurs attaques affez con ſidérables , dans
leſquelles les Impériaux ont perdu bien du monde , & les Turcs encore davantage ; mais ces derniers
peuvent aifément réparer leurs pertes, puiſque leurs troupes fourmillent de l'autre côté Danube. On
affure qu'un bataillon de Latterman a perdu conſidérablement
de foldars , & que le Manor a été tué avec pluſieurs Officiers. L'armée Impériale
paroît vouloir attendre l'ennemi : il n'eſt donc plus queſtion de chaffer les Turcs du Bannat , mais
uniquement d'empêcher leurs progrès ultérieurs. Onne fait point encore poſitivement ſi leGrand-
Viſir commande en perſonne cette armée , quoiqu'à
Vienne on le diſe généralement.
1
La Princeſſe héréditaire de Bade eſt
accouchée , le 10 de ce mois , à Carlfrühe ,
d'une Princefle qui a été nommée Wilhelmine
Louise.
ITALIE.
De Naples ,le 4 Septembre.
Le 26 du mois dernier , la Reine eft
heureuſement accouchée d'un Prince qui ,
au baptême , a reçu les noms de Charles
Janvier. On a chanté le Te Deum , & tiré
le canon. S. M. & le nouveau né jouiſſent
d'une fanté parfaite .
On pourfuit avec ativité la nouvelle
formation de l'armée,& l'augmentation
des
régimens . Notre Marine devient auth de jour en jour plus refpectable. On y compte
aujourd'hui 50 vaiffeaux de guerre prêts à agir , & dans peu-on lancera lele vailleau
de ligne le Ruggiero, en conſtruction àCaf-,
( 27 )
tellamare . Outre les différentes munitions
deguerre dont nous ſommes déjà pourvus,
l'on attend encore 300 can. de fer de
divers calibres , fondus en Suède.
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 23 Septembre.
La Gazette de Londres , de ſamedi dernier
, a publié la proclamation du Roi , qui
proroge le Parlement du 25 de ce mois
au 20 novembre prochain ; mais on eſt
encore incertain ſi le Sénat national s'af
ſemblera à cette dernière époque : plufieurs
penſentque l'ouverture de la Seſſion
ſera différée juſqu'à Noël . Comme le Parlement
actuel ſiége depuis quatre ans &
demi , on s'eſt hâté d'annoncer ſa prochaine
diffolution; ce pronoſtic ſe trouve
fur les Feuilles dévouées à la Minorité , qui
en effet ne ſeroitpas fâchée de voir accélérer
le moment d'une nouvelle chance.
Kien n'indique cependant qu'elle lui fût
plus favorable que celle de 1784, & rien:
n'indique non plus le motif qui pourroit
déterminer le Ministère à renouveler fitôt
le Parlement. Par le relevé exact des Seffions
depuis 1715 , époque où cette auguſte
Alſemblée fut rendue feptennale ,
il paroît qu'en prenant le terme moyen ,
gutte
chacune d'elles n'a duré que 6 ans. L'ex-
:
bij
( 28 )
périence a montré l'inconvénient de re
venir plus fréquemment à ces Elections générales
, que le changement de mille circonſtances
rendroit aujourd'hui preſque
impraticables chaque année.
L'armement de quelques frégates , ordonné
par l'Amirauté , ne paroît ,juſqu'ici,
avoir aucun rapport aux affaires du Nord.
Ces vaiſſeaux ſemblent deſtinés à remplacer
ceux envoyés dans la Méditerranée ,
pour renforcer l'eſcadre chargée de mettre
au régime l'Empereur de Maroc. L'Aquilon
de 32 can. & le Mercury de 28 ,
ontappareilié de Portsmouth pour Gibraltar.
C'eſt le Commodore Cosby qui commande
cette ſtation , & qui déja , dit-on ,
a bloqué les ports de Tétuan & de Larrache
, avec un vaiſſeau de 50 can. , 3
groſſes fregates , 4 moindres , 6 cutters ,
4barques canonnières & un brûlot.
LeRoyal-George , vaiſſeau neuf à trois
ponts , a été lancé , le 16 , à Chatham. Il
eft percé pour monter 110 canons , y
compris la batterie ſur le gaillard d'arrière ;
le lendemain il eſt rentré dans le grand
baſſin , pour y être doublé en cuivre , &
il ſeraenſuite mis en ordinaire dans ce port.
Il y a ordre de mettre ſur la forme vacantedu
chantier de Woolwich , un vaiffeau
neuf de 90 canons , qui ſera appelé
le Médiator. On équipe dans ce port le
( 29 )
vaiſſeau munitionnaire le Carmel de 44 ,
deſtiné à tranſporter des munitions & des
troupes aux Iſles. Onprépare à Portſmouth
la quille d'un vaiſſeau de 98 canons , non
encore baptifé.
LePrince de Galles de 98 canons , a fes
côtes élevées à Portſmouth ; les réparations
emploientleplus grandnombredes ouvriers
de ce chantier , l'ordre ayant été donné de
réparer tous les vaiſſeaux en ordinaire ,&
de les mettre en état de ſervice. Le Duc
de Richmond s'eſt rendu à Porthsmouth
pour en viſiter les fortifications.
Le 18 , la Compagnie des Indes a reçu
la nouvelle de l'arrivée à Douvres, du
bâtiment la Reine- Charlotte , venant de la
Chine avec une cargaiſon de thé. Ce
navire , ainſi que le Roi- George, de retour
en Angleterre depuis trois ſemaines , a été
très-utilement employé à l'achat & au
commerce des fourrures entre la côte
orientale d'Amérique , le Kamchatka &
la Chine. Le Belvédère , autre vaiſſeau de
la Compagnie , parti de Canton le 21
mars dernier , eſt auſſi arrivé ces jours
derniers.
Il eſt ſorti cette ſaiſon , du ſeul port de
Hull , pour la pêche de la Baleine , 36 bâtimens,
dont29 ont été pêcher auGroënland,&
fept au détroit de Davis. Ils font
revenus avec 121 Baleines , 2997 veaux
biij
( 30 )
marins , 19 ours , qui ont produit 2938
barriques de graiffe, &46tonneaux & demi
de fanons.
On prétend avoirdécouvert récemment,
dans le Westmoreland , une mine de mercure
, auſſi riche que celle de Laybach en
Stirie , & une fource de naphte ou bitume
liquide, ſemblable à celui de la Syrie.
En 1738 , il y a 50 ans , la Chambre des Pairs
étoit compaſée de 31 Ducs , 2 Marquis , 84 Comtes
, 16 Vicomtes , 65 Barons , 26 Pairs Eccléfiaftiques
: total 224 , y compris l'Ecoffe.
La Fairie actuelle eft compoſée de 4 Ducs de
la Maiſon Royale , 22 Ducs , 4 Marquis , 84
Comtes, 16 Vicomtes , 89 Barons , y compris les
deux nouveaux de la ſemaine dernière , 16 Pairs
d'Ecofle , 26 Pairs Eccléſiaſtiques : total 258 Pairs .
A la mort, du Roi Charles II , le nombre total
des Pairs n'étoit que de 178. En déduiſant de la
liſte actuelle , les Pairs qui ne laiſſent point d'héritiers
de leur titre ,&en ſuppoſant que le Roin'en
créât pas pendant quelques années , la Chambre
Haute inceſſamment ne feroit pas plus nombreuſe
qu'elle ne l'étoit il y a un demi-fiècle.
Tandis que l'on fait de fréquentes additions
à la Pairie d'Angleterre , on laiſſe diminuer
celle d'Ecoffe ;& dans l'eſpace de moins de vingt
ans , la plupart des titres les plus confidérables
feront éteints faute d'héritiers . Par l'acte d'union ,
le Roi ne peut créer des Pairs d'Ecoſſe, quoiqu'il
puiſſe nommer des Pairs Ecoffois à la Pairie de la
Grande-Bretagne.
Ileſt arrivé dernièrement àGreenwich ,
un évènement auſſi malheureux que
touchant, par les circonstances qui l'ont
(31 )
accompagné. Un jeune couple , nouvellement
marié, avoir employe inutilement
toute fon induſtrie pour s'établir. Après
avoir tenu quelque temps un cabaret à
Londres , il s'étoit vu affailli de créanciers
qu'il lui étoit impoſſible de fatisfaire , &
qui , quoique perfuadés de Thonnêteté
des débiteurs, les avoient fait exécuter
rigoureuſement. Dans cette extrémité ,
le mari & la femme abandonnèrent la
maifon & tout ce qu'elle con.enoit aux
agens de leurs inexorables créanciers.
Sans afyle , fans reffource , ils ſe ndirent
à errer dans l'abandon de la douleur,
&, fans favoir outils alloient , ils arrivèrent
à Greenwich. Là , ils entrèrent dans une
auberge , & demandèrentde la bierre. La
ſervante , en venant les fervir dans la
chambre où on les avoit placés , entendit
les fanglots de ce couple infortuné ; & ,
regardant au travers de la ferrure , vit le
mari qui , la tête appuyée furt'épaule de
fa femme , employoit tous fes efforts pour
laconfoler. Cetre fille hetita quelque temps
à fe montrer , & finit par entrer dans la
chambre. L'homme & la femme fortirent
au bout de quelques inſtans ; mais on les
trouva,le lendemain matin morts dans la
Tamife , attachés enſemble par le col avec
un mouchoir de foie neuf, & fe tenant
étroitement embraſſes..
biv
( 32 )
FRANCE.
De Versailles , le 24 Septembre.
Le 21 de ce mois , Leurs Majestés & la
Famille Royale ont ſigné le contrat de
mariage du Marquis d'Aligre avec demoiſelle
de Senneville.
Le même jour , le Baron de Makau ,
Miniſtre plénipotentiaire du Roi près le
Duc de Wirtemberg , & Miniſtre près le
cercle de Souabe, aeu l'honneur de prendre
congé de Sa Majeſté pour retourner à ſa
destination , étant préſenté par le Comte
de Montmorin , Miniſtre & Secrétaire
d'Etat , ayant le Département des Affaires
Etrangères.
De Paris , le 1er. Octobre.
DÉCLARATION DU ROI , donnée à
Verſailles , le 23 ſeptembre 1788 , regiftrée
en Parlement le 25 ſeptembre
1788 :
Qui ordonne que l'Aſſemblée des Etats-
Généraux aura lieu dans le courant de
janvier de l'année 1789 , & que les
Officiers des Cours reprendront l'exercice
de leurs Fonctions .
« Louis , &c. Animés conſtamment par le
$
( 33 )
2
déſir d'opérer le bien de l'Etat , nous avions_
adopté les projets qui nous avoient été préſentés
pour rendre l'adminiſtration de la Juſtice plus
fimple , plus facile & moins diſpendieuſe. Ce
ſont ces différentes vues qui avoient été le motif
des Loix enregiſtrées ennotre préſence , le 8 mai
derrier ; nous n'avions eu pour but , en adoptant
ces Loix , que la perfection de l'ordre & le plus
grand avantage de nos Peuples : ainſi les mêmes
ſentimens ont dû nous engager à prêter toute
rotre attention aux diverſes repréſentations qui
nous ont été faites; &, conformément aux vues
queNous avonstoujours annoncées, elles ont ſervi
à Nous faire conncître des inconvéniens qui ne
nous avoient pas d'abord frappés ; & puiſque
différentes conſidérations nous ont engagé à rapprocher
le terme des Etats-Généraux , & qu'iaceſſamment
nous allons jouir du ſecours des lumières
de la Nation , nous avons cru, pouvoir
renvoyer juſqu'à cette époque prochaine , l'accompliſſement
de nos vues bienfaiſantes. Rien ne
pourra nous détourner de la ferme intention où nous
fommes de diminuer les frais des conteftations civiles
, de ſimplifier les formes des procédures , &de
remédier aux inconvéniens inſeparables de l'éloignement
où ſont pluſieurs ProvincesdesTribunaux
ſupérieurs ; mais comme nous ne tenons eſſentiellement
qu'au plus grand bien de nos Peuples ,
aujourd'hui que le rapprochement des Etats-Généraux
nous offre un moyen d'atteindre à notre
but , avec cet accord qui naît de la confiance
publique , nous ne changeons point , mais nous
rempliſions plus sûrement nos intentions , en
remettant nos dernières réſolutions juſqu'après
la tenue des Etats-Généraux. C'eſt par ce motif
que nous nous déterminons à rétablir tous les
Tribunaux dans leur ancien état ,juſqu'au moment
bv
( 34 )
où , éclairés par la Nation aſſemblée , nous pourrons
adopter un plan fixe & immu ble. Nous
n'attendrons pas cette époque , pour réformer
quelques diſpoſitions de la Jurisprudence criminelle
qui intéreſſent notre humanité , & nous
enverrons inceſſamment à nos Cours une Loi ,
où , en profitant des obſervations qui nous ont
été faites , nous fatisferons le voeu de notre coeur
d'une manière plus étendue que nous ne l'avions
fait dans celle du 8 mai , & nous éviterons en
même temps les inconvéniens attachés à l'une
des,difpofitions que nous avions adoptées. Le
bien eſt difficile à faire , nous en acquérons chaque
jour la triſte expérience ; mais nous ne nous
lafſerons jarnais de le vouloir & de le chercher ;
nous invitons nos Cours à ſeconder les diverſes
intentions que nous venons de manifeſter , en
nous éclairant elles-mêmes fur les moyens les
plus efficaces , pour perfectionner l'adminiſtration
de la Justice , & nous nous confions affez à la
pureté de leur zèle , pour être perfuadés qu'elles
ne feront arrêtées par aucune confidération perfonnelle.
Le moment eſt venu où tous les Ordres
de l'Etat doivent concourir au bien public , &
nos Cours ſe plaiſent à donner l'exemple de cette
impartialité , qui peut ſeule conduire à une fin
ſi déſirable. Nous comptons parmi les devoirs
eſſentiels de notre juſtice, de prendre ſous notre
protection la plus ſpéciale , ceux de nos Sujets
qui , par leur zèle & leur obéiſſance , ont concouru
à l'exécution des volontés que Nous avions manifeſtées
; & quand nous éloignons de notre fonvenir
tout ce qui pourroit nous diſtraire des véritables
intérêts de nos Sujets , nous ne pourrions
ſupporter qu'aucun ſentiment étranger au bien
public , vint contrarier les vues de ſageſſe , de
justice & de bonté que nous avons confignées
( 35 )
dans cette Loi , & que nosGours doivent adopter
avec une fidelle reconnoiſſance.ACES CAUSES,& c.
Nous avons ordonné ce qui fuit:
Art. 1. Nous voulons & ordonnons que l'Afſemblée
des Etats-Généraux ait lieu dans le
courant de janvier de l'année prochaine.
II. Ordonnons en conféquence que tous les
Officiers de nos Cours , fans aucune exception ,
continuent d'exercer , comme ci-devant, les fonctions
de leurs Offices.
III. Voulons pareillement qu'il ne foit rien
innové dans l'ordre des Jurifdictions , tant ordinaires
que d'attribution & d'exception , tel qu'il
étoit établi avant le mois de mai dernier.
IV. Prefcrivons néanmoins que tous les jugemens
, foit civils , ſoit criminels , qui pourroient
avoir été rendus dans les Tribunaux créés à
cette époque , foient exécutés ſuivant leur forme
&teneur.
V. N'entendons point cependant interdire aux
Parties la faculté de ſe pourvoir , par les voies
de droit , contre leſdits Jugemens.
VI. Impofons un filence abſolu à nos Procu
reurs-Généraux & autres nos Procureurs , en ce
qui concerne l'exécution des précédens Edits.
VII. Avons dérogé & dérogeons à toutes
chofes contraires à notre préſente Déclaration .
Si donnons en mandement , &c.
La Cour , perſiſtant dans les principes qui ont
dicté ſes Arrêtés des 3 & 5 mai dernier , & dans
fes delibérations fubſéquentes , oui & ce requérant
le Procureur-Général du Roi , ordonne que ladite
Déclaration fera registrée au Greffe de la Cour ,
pour être exécutée selon fa forme & teneur , fans
que l'on puiſſe induire du préambule ni d'aucuns
des articles de ladite Déclaration , que la Cour cût
beſoin d'un rétabliſſement pour reprendre des fonc
bvj
( 36 )
sions que la violence feule avoit suspendues ;
fans que le filence imposé au Procureur-Général
duRoi, relativement à l'exécution des Ordonnances ,
Edits & Déclarations du 8 mai dernier , puiffe
empêcher la Cour de prendre connoiſſance des délits
que la Courferoit dans l'obligation de poursuivre ;
fans que l'on puiſſe induire des articles IV & V,
que les Jugemens y mentionnés ne foient pas sujets
àl'appel; &fans qu'aucuns de ceux qui n'auroient
pasJubi examen &prêté ferment en la Cour , fuivantles
Ordonnances , Arrêts&Réglemens de ladite
Cour , puiſſent exercer les fonctions de Juges dans
les Tribunaux inférieurs : & ne ceffera ladite Cour ,
conformément à fon Arrêté du 3 mai de nier , de
réclamer pourque les Etats-Généraux , indiquéspour
le mois de janvier prochain , foient régulièrement
convoqués & composés, & ce ſuivant la forme obfervée
en mil fix cent quatorze ; & Copies collationnées
de ladite Déclaration envoyées aux Bailliages
& Sénéchauffées du reffort , poury être pareillement
lues , publiées & registrées : Enjoint aux Subſtituts du
Procureur-Général du Roi efdits Sièges d'y tenir
lamain, & d'en certifier la Cour dans le mois ,fuivant
l'Arrêt de ce jour. A Paris , en Parlement ,
toutes les Chambres afſſemblées , les Pairs y féant ,
le vingt-cinq septembre mil ſept cent quatre-vingthuit.
figné , LEBRET.
Selonles lettres des camps , l'expérience
des nouvelles ordonnances n'a pas entièrement
répondu à ce qu'on s'en étoit
promis. Le camp de St. Omer a été fort
incommodé par de grandes pluies, qui ont
obligé de changer la poſition de quelques
régimens .
Nous avons parlé ſuccirtement du
-
( 37 )
combat qu'a foutenu la frégate la Pomone
ſur la côte de la Morée. On a publié , à
ce ſujet , une lettre de Coron , qui préſente
, en ces termes , le détail de cet évènement:
Le Marquis de Saint- Félix , Chef de diviſion
des armées navales , commandant la frégate du
Roi la Pomone , & la diviſion des bâtimens de
Sa Majesté , en ſtationdans l'Archipel de la Méditerranée
, ayant été informé , dans les premiers
jours de Juillet , qu'un corfaire forban , monté
de 70 hommes d'équipage , après avoir enlevé ,
au mouillage de l'ile d'Argentière , un navire
François chargé de marchandises turques , &
ayant à bord des paſſagers Turcs , s'étoit réfugié
dans leportde Vitulo , à la côte méridionale de
laMorée , fit route, fur cet avis , pour ſe rendre
à cette côte , & réclamer la priſe. Elle fut rendue
après quelques jours de négociations ; mais le
forban n'ayant pas voulu conſentir à reſtituer les
paſſagers Turcs , le Marquis de Saint Félix fe
détermina à les obtenir par la force , & à enlever
lepirate. Le 10 Juillet au matin , il fit armer la
chaloupe & le canot de la frégate la Pomone ,
la chaloupe montée par le Chevalier de Bataille
deMandelot , Major de vaiſſeau , commandant
l'expédition ; le canot , par le Chevalier Carrey
d'Afnières , Lieutenant ; & il fit foutenir ces deux
bâtimens à rames par le bricq le Gerfaut , commandé
par le ſieur de Combaud de Roquebrune ,
Lieutenant de vaiſſeau . Le calme & les courans
ne permettoient pas que la frégate s'approchât
aſſez de la côte pour protéger ele-même l'entre--
prite. Après quelques manoeuvres qu'exigeoient
la circonstance, & le mouvement que le forban
avoit fait pour appareiller , ſe ſouftraire à l'at(
38 )
i
:
taque , & mouiller à toucher les rochers , le
Gerfaut , aidéde ſes avirons , vint laiſſer tomber
l'ancre à portée du mouſquet du pirate; & lorſque
toutes les diſpoſitions furent faites , le Chevalier
de Bataille lui ordonna de faire feu. Le forban
ripofta fur- le-champ , & il fut foutenu par une
mouſqueterie très- vive , qui ſortoit de derrière
les rochers , & les maiſons du village de Gimova .
Le Chevalier de Bataille ne devoit pas s'attendre
que les Mainiotes , ſujets du Grand- Seigneur ,
protégeroient un pirate ; mais , à la manière dont
leur feu étoit fervi , il jugea qu'ils étoient fort
nombreux ; & auſſi-tôt que le bâtiment parut abandonné
, il ordonna au Gerfaut de tirer quelques
coups de canon à boulet & à mitrailles fur les
maifons , fur les hauteurs & entre les rochers,
tandis que la chaloupe & le canot nettoieroient
le rivage avec la mouſqueterie. Les Mainiotes ,
intimidés , s'éparpillèrent , & leur courage parut
fe ralentir. Le Chevalier de Bataille ſe décida
alors à aller , avec la chatoupe & le canot , aborder
le pirate qui ne tiroirplus , tandis que le Gerfaut
continueroit de diriger tout l'effort de ſon artillerie
contre la terre. Soit que les Mainiotes vouluffent
engager nos bâtimens à rames à s'abandonner
, foit qu'ils réſervaſſent tout leur feu pour le
moment décifif, ils laifèrent approcher nos bâtimens
plus qu'à moitié chemin ; mais , à cette diftance
, ils fondirent de la montagne , & firent
pleuvoir , des maifons , des rochers , du rivage ,
&de toutes parts , une grêle de balles qui blefsèrent
une partie des Canonniers & des Matelots
compofant les équipages de la chaloupe & du
canot. Le Chevalier de Bataille foutint leur courage
par fon exemple & par ſes ordres ; il fit voguer
avec vigueur , aborda le forban , & fauta à bord
avec les Officiers & les gens d'équipage qui ſe
( 39 )
trouvèrent leplus à portée. Le cable & les amarres
furent fur-le-champ coupés; la chaloupe & le
canot remorquèrent le bâtiment fous le feu le plus
vif, & le forban fut enlevé. Les Turcs paffagers
furent trouvés à bord du bâtiment. Mais cette manoeuvre
, exécutée avec la plus grande intrépidité ,
exigea néceſſairement beaucoup de temps , parce
qu'il falloit à-la-fois remorquer & combattre; plu-
Leurs Canonniers ou Matelots furent tués ou bleſſés
mortellement ; d'autres furent brûles par une exploſion
de poudre ſur la priſe , d'où l'on tiroit
contre le rivage. Le Vicomte de la Touche , Lieutenant
de vaifieau , reçut une balle qui lui traverſa
la poitrine ; le fieur de Saint-Cézaire , Elève de
la marine de la première claſſe , une balle dans le
ventre ; le ſieur lichon de la Gord , Elève de la
première claſſe , fut brûlé très-profondément de
la tête aux pieds ; le ſieur du Beſſey de Contenſon ,
Elève de la première claſſe , reçut une b'eſſure à
la jambe droite ; le ſieur Defmichels de Pierrefeu ,
Elève de la première claſſe , une bleſſure au pied
gauche; & le ſieur Kronils , Volontaire , une balle
dans la gorge perçant la trachée-artère. Le ſieur
de Saint- Cezaire eſt mort , le furlendemain , de
ſes bleſſures ; huit hommes de l'équipage ont été
tués dans l'action , ou ſont morts de leurs blef
ſures ; quinze ont été bleſſés très-grièvement ; ſept
autres l'ont été légèrement. Le ſieur Pichon de la
LefieurPichon
Gord, qui avoit été brûlé ſur la priſe , s'étoit jeté
à l'eau pour éteindre le feu de les vêtemens ; la
douleur l'empê hoit de remonter à bord , & il
étoit refté accroché , du côté de l'ennemi , à un
boulet ramé qui fortoit à moitié de la ligne de
flottaifon. Le ſieur du Beffey de Contenſon ſe jeta
à la mer pour fauver fon camarade ; après un
combat de générosité , il décida celui- ci à ſe mettre
fur fes épaules , & il l'emporta à la nage juſqu'à
la chaloupe , ſous le feu de la mouſqueterie.
( 40 )
Sur le compte qui a été rendu au Roi par le
Comtedela Luzerne, Miniſtre&Secrétaire d'Etat,
ayant le département de la Marine , de la conduite
des Officiers , Elèves , Volontaires , Canonniers
& Matelots employés dans cette expédition
, Sa Majefté a accordé au Chevalier de
Bataille deMandelot , la commiſſion de Capitaine
de vaiſſeau ; au Chevalier Carray &Asnières,
commandant le canot , la Croix de S. Louis , &
une penſion ſur les fonds de l'Ordre ; au ſieur
Combaud de Roquebrune , commandant le Gerfaut ,
la Croix de S. Louis ; au Vicomte de la Touche ,
la Croix de S. Iouis ; au ſieur de Barre , Lieutenant
de vaſſeau , une lettre de ſatisfaction ; aux
fieurs de Nieul , Pichon de la Gord, du Bessey
de Contenſon , deMontcabrié , de Pierrefeu , &de
Labatut , Elèves de la Marine de la première
claſſe , une diſpenſe de ſix mois de navigation ,
pour parvenir au grade de Lieutenant ; au ſieur
Kronils , Volontaire de la première claſſe , le
brevet de Sous-Lieutenant de vaiſſeau ; au ſieur
Garreau , Volontaire de la ſeconde claffe , une
diſpenſe de fix mois de navigation , pour le grade
de Sous-Lieutenant , & à tous les Canonniers&
Matelets compoſant les équipages de la chaloupe
&du canot de la Pomone, & celui du Gerfaut , un
mois de ſolde en gratification. Sa Majefté a accordé
en outre des gratifications proportionnées à
tous ceux qui ont eré bleſſés , &Elle a aſſuré aux
veuves & enfans des gens de l'équipage , tués ou
morts de leurs bleſſures , celles qui font fixées par
lesOrdonnances. :
Des lettres poſtérieures de Coron , annoncent
que le Vicomte de la Touche eſt mort de fa
bleffure.
Une feuille de la capitale a rapporté
une Anecdote récente, que ſon extrême
:
( 41 )
1
fingularité nous engage à répéter à nos
Lecteurs , en ſuivant les termes de l'Auteur
même du récit. C'eſt une jeune dame de
qualité , âgée de 20 ans , allant à ſa campagne,
qui eſt le ſujet de l'aventure arrivée
ſur le côteau de Champigny , & qui
en eſt auſſi l'hiſtorienne . Après quelques
préambules que nous paſſons , elle continue
, &dit :
« Pour faire mes petits & fréquens voyages ,
je ſuis toujours vêtue en homme. Me voilà donc
au haut de cette montagne. Après l'avoir quittée ,
on trouve unegrande allée , au bout de laquelle eſt
un petit bois taillis & quelques remifos. En approchant
de ce bois , un chien-loup , que j'avois
avec moi , me quitte & entre dans le bord d'un
foſſé qu'il faut franchir pour entrer dans le taillis.
Là ... il s'arrête,& paroît ſurpris... Il commence
àgrogner , &, me regardant , il ſemble m'avertir
qu'il y a du danger pour moi ... Que faire ?
j'étois ſeule, & avec cela je n'ai pas l'honneur
d'être aſſez petite Maîtreſſe pour avoir peur,
quoique mataille ne ſoit pas bien impoſante;car
j'ai cinq pids , & porte un quart& demi de grofſeur.
Je vous dirois bien auſſi que je ſuis jolie , &
que dans monhabit d'homme j'ai l'air de quinze
ans. Mais paſſons cela; revenons à mon chien ,&
voyons ce qui attire ſon attention. Quand je le
vis en arrêt , j'avançai deux pas.... Quelle fut
ma ſurpriſe de voir un homme couvert de haillons
, un gros bâton à la main , & franchiſſant
lefoſſé pour venir à moi .... Sa figure étoit have ,
&il avoit une barbe énorme. Je crois que j'eus
peur un moment; mais je me remis , & j'écoutai
ce que m'alloit dire cet homme.
Voici ſon début ... Jeune homme , que fais-tu
:
(( 2))
là à me regarder ? Je ne te regarde pas , mais
j'attends mon chien. Afinftant il m'arrêté par le
bras , &, fans aucun compliment , me demande la
bourſe ou la vie. A cette manière douce d'entrer
-en converfation, je recu'aj,&, pour cette fois, j'eus
peur tout de bon; mais en garçon bien né , je
n'en fis rien paroître;je n'en regardai pas moins
du coin de l'oeil ſi mes gens ne venoient pas.
Hél !je ne vis rien , il fallut ine réfoudre à m'accommoder
de ma rencontre.... N'êtes- vous pas
auſſi embarraffé que moi , pour ſavoir comment
un garçon de quinze ans , & un petit garçon bien
délicat ,& furtout très- efféminé , va ſe tirer d'affaire
? Je vais vous l'apprendre... J'ai été , comme
toutes les demoiſelles , élevée au couvent ; à onze
ans je'remportai le prix de ſageſſe , & ce prix eſt
un fort beau Crucifix d'argent que je porte tou
jours for moi. N'allez pas croire que je fois dévote;
d'après ce que j'ai dit de moi , on ne doit
pas le penfer , mais j'ai beaucoup de foi , & cette
foi m'a fauvée. Vous allez en juger. Ce miférable
réitère ſa demande ;je lui réponds que je ne donne
jamais rien aux gens qui s'y prennent de la forte ,
&j'ajoutai : je te conſeille de te retirer , parce
que mes gens, qui ne font pas éloignés, vont t'apprendre
à ne pas arrêter les paſſans ſur le grand
chemin... J'eus tort ... Je m'aperçus qu'il mettoit
une main dans ſa poche , & dès lors je me
crus perdue... Comme je lui vis un piftolet à la
main, je lui dis.... «Arrête.... ſcélérat ! & ap-
>> prends queje fuis une femme; maisje te déclare
» en même-temps que la mort n'a rien que m'es
>> pouvante... Frappe... mais permets avant que
>> je dévoue mes derniers inftans à l'Erre Suprême ,
» qui voit tout & entend tout. » Après cette
courte prière , je tire de ma poche la Crucifix
dont j'ai parlé. « C'eſt devant cette image céleste ,
( 43 )
...
» continuai -je , qu'il faut que tu m'arraches une vie
» dont à peine je commence à jouir ... » A ces
mots le malheureux recule ... me regarde ... &
pâlit ... Encouragée à cette vue , je m'approche
de lui , & lui préſente mon coeur; mais toujours
garantie par mon défenſeur : frappe donc , lui
dis-je , homme vil & fans foi ! ... Mais c'eſt ſur
Dieu même qu'il faut que tes coups ſe portent
avant de m'atteindre ; car il ne fortira pas de cette
place J'attendois fa réponſe , les yeux fixés
vers le ciel , & la tête tournée du côté opposé à
celui d'oùje croyois recevoir le coup ; mais quelle
futma ſurpriſede le voir tomber à mes genoux , les
mainsjointes,&de m'entendre demander la vie par
le même homme qui vouloit me l'òter un moment.
auparavant ! Relève-toi , Jui dis-je , en lui tendant
une main tremblante encore du danger que j'avois
couru ; cen'eſt pas devant moi qu'il faut te profterner
.... je ne fuis qu'une mortelle. Et lui
préſentant mon Sauveur : Tiens.... regarde....
le voilà celui à qui tu dois toutes tes adorations ....
Hélas ! le malheureux n'en avoit plus la force....
écrasé fous lepoids de fon forfait, il baiſſe latêre,
&bientôt des larmes inondent ſon viſage défiguré.
par le ſentiment de ſon crime.... Il fe tait , &
tombe à terre. La pitié alors s'empare de moi ; je
mêle mes pleurs aux fiens , & me trouve forcée
de le plaindre. Après un inſtant de filence , je l'interroge....
Il s'ouvre à moi , & je deviens fa protectrice
».
"Je ne vous rendrai pas tout ce qu'il medit....
Je ne puis que vous apprendre qu'il étoit malheureux
, & fans l'avoir mérité. Il eſt père de cinq
enfans ,& il est bon père... j'en ſuis fûre... Il ne
ſera plus criminel , parce qu'il n'étoit pas fait ponr
l'être » .
C
Une autre feuille de Province , le Jour
( 44 )
nal de Saintonge , a raconté , d'après la
lettre qu'on va lire , un trait de courage
vraiment curieux.
« Le premier de ce mois , un homme ſous
>> l'habit d'un mendiant , avec l'air & l'accent
>> d'un malade , ſe préſenta à la porte d'une ferme
>> de la paroiſſe de Tremblerif, en Sologne , &
>> demanda quelque aumône : à l'inſtant même ,
» il feint d'éprouver une défaillance qui fait
> craindre pour ſa vie. L'humanité parle ; on
» s'empreſſe autour de lui : revenu à lui-même ,
>> il demande l'hoſpitalité ; la pitié commande ,
>> on la lui accorde. Le lendemain , fon mal paroît
-->> empirer; on lui prodigue des foins : le Di-
>> manche , il ne paroît pas être mieux. Le Fer-
» mier& ſes gens vent à la meſſe. La Fermière
»& un de ſes enfans , âgé de 5 ou 6 ans , de-
>-meurent auprès du malade. Ce fut alors que
> ce ſcélérat fortit de ſon lit , aborda ſa bien-
> faitrice, & ne répondit aux témoignages de
>> ſurpriſe affectueuſe qu'elle lui donna , qu'en
>> déclarant avec menaces , qu'il lui falloit ſur le
nchamp. la bourse ou la vie. La Villageoiſe eut
» en vain recours aux prières & aux larmes; le
>> monftre fut inexorable : on lui donna laclef
>> du coffre- fort ; & pendant qu'il s'emparoit
> d'un ſac d'argent, la femme ſaiſit tout-à-coup
» la porte de la chambre , & l'y renferma à
>> double tour. Le priſonnier fit un vacarme hor-
» rible : la Fermière , ſans s'émouvoir , envoya
» l'enfant vers ſon mari ; mais à peine eut-il
>> fait cinquante pas , que deux hommes le rame-
>> nèrent vers la ferme. Les voir venir , deviner
» l'intelligence avec ſon prifonnier ,& leur fermer
l'entrée de fa maiſon , ne fut , pour ainſi dire ,
» qu'un ſeul &même acte de la part de la mère,
Ces hommes furieux frappèrent violemment
1 .
( 45 )
» à la porte , qu'ils eſſayèrent d'enfoncer , & la
» menacèrent de maſſacrer ſon fils , ſi elle n'ou-
» vroit à l'inſtant. Sur ſon refus , le pauvre
>> enfant fut égorgé. Alors ils réſolurentde s'in-
>> troduire dans la maiſon par la cheminée ; déja
» l'un d'eux étoit à moitié deſcendu , quand
>>cette courageuſe femme y traîna la paillaſſe
> de ſon lit &y mit le feu : la fumée fit tomber
> le ſcélérat , & notre héroïne l'aſſomma à coups
» de barre. Pendant cette ſcène , l'office divin
>> s'acheva ,&les Payſans , qui virent une flamme
> conſidérable ſortir de la cheminée , ſe ſaiſirent
>> d'un homme qui fuyoit dans les champs ; il
> fut ſoupçonné d'être l'auteur de l'incendie ; on
> arrêta pareillement ſes complices , avec lesquels
>> il eſt détenu dans les priſons d'Orléans. >>
: • L'Académie des Belles-lettres , Sciences&
Arts d'Amiens , dans ſa ſéance publique du 25
août dernier , a donné le premier prix , dont
le ſujet étoit l'Eloge du Comte de Vergennes , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département des
affaires étrangères , au ſieur J. B. Freſnois , de
Saint-Quentin , Elève du Collège d'Amiens , profeſſeur
de troiſième en l'Univerſité de Paris, au
Collège des Quatre-Nations; & le ſecond , au
ſieur de Mayer , Officier de cavalerie.
L'Académie , n'ayant point été fatisfaite des
Mémoires qu'elle a reçus ſur les lins , propoſe
de nouveau , pour l'année prochaine , 1 ° . De déterminerquels
moyens rendroient , en Picardie , la culture
des lins plus fûre & plus lucrative. 2°. Quelle
feroit la meilleure méthode de rouiſſage &d'apprêts
jusqu'à lafilature exclusivement.
Elle donnera , la même année , une médaille
au Mémoire qui traitera le mieux du fol de la
Picardie, & des richeſſes minéralogiques qu'il ren-
1
( 46 )
ferme. Les Auteurs préſenteront , dans un tableau
méthodique , les différens minéraux , en donneront
la deſcription , les carrières , les mines , leurs qualités
, les endroits où elles ſe trouvent , feront
connoître les différentes eſpèces de pierres , de
terres , &c. avec un aperçu ſur leurs uſages , &
fur leparti qu'on pourroit en tirer pour l'agriculture&
pour les Arts; ils joindront des échantillons
à leurs Memoires , qui feront adreſſés , franc de
port , avant le premier juillet prochain , au ſieur
Goffart, Avocaatt ,, Secrétaire- perpétuel de l'Académie.
Louiſe-Henriette-Gabrielle de Lorraine,
épouse de Godefroi-Charles-Henri de la
Tour-d'Auvergne, Duc de Bouillon , Duc
d'Albret & de Château-Thierry , Comte
d'Auvergne , d'Evreux & du Bas-Armagnac
, Baron de la Tour , Oliergues ,
Maringues & Mongaton , Pair & Grand-
Chambellande France ,Gouverneur , pour
le Roi , du haut & bas-pays & province
d'Auvergne , eſt morte , à Paris , le 16 de
ce mois.
Charles-Maguerite-Jean-Baptiste Mercier
Dupaty , Conſeiller , Préſident à
mortier au Parlement de Bordeaux , eft
mort , à Paris , le 1
Charles.Noël Jourda , Comte de Vaux , Maréchal
de France , Général des Armées du Roi ,
Grand-Croix de l'Ordre de Saint Louis , Gouverneur
des Ville & Citadelle de Thionville ,
Commandant en chef du Comté de Bourgogne ,
eſt mort àGrenoble , le 12 de ce mois , âgé de
83 ans.
( 47 )
Les. Numéros fortis au Tiege de la
Loterie Royale de France , le rer. de ce
mois , font : 21 , 66 , 37 , 71 & 10.
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 27 Septembre 1788 .
Pluſieurs lettres de Vienne affurent que
le Prince de Cobourg s'eſt mis en marche
du camp de Choczim , tant pour s'oppoſer
au Séraskier qui eſt aux environs de Jafſy ,
que pour couvrir la Tranſylvanie du côté
de la Moldavie. Le Corps du Général Fabris
doit agir de concert avec lui. Les troupes
reſtées devant Choczim montent à4.000
hommes , & font commandées parle Général
Sauer.
On a ouvert à Stockholm un emprunt
d'un demi-million de rixdalers , à 6 pour
cent , & rembourfable en fix années .
- Dix ſept cents hommes , dont cent
Artilleurs , paffent de la Pomeranie Suédoiſe
en Scanie. Ils s'embarquent à Stralfund,&
ferontefcortés de pluſieurs frégates .
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
« Quand on a appris à Rome les difpofitions
peu favorables dans lesquelles ſe trouvoit le
Corps Germanique par rapport aux Noncia
( 48 )
tures en Allemagne , Pasquin n'a pu garder le
filence. On lui a fait demander par Marphorio ,
ce que le Roi de Naples prétendoit faire du
beau cheval blanc qu'il n'a pas envoyé à Rome
cette année. Il a préféré , répondit Pafquin ,
l'envoyer en Allemagne , pour en ramener les
Nonces. ( Mifit rex Neapolis equum candidum
in Germaniam , ut Nuncios inde transveheret.)
(Gazette de Cologne.)
Onaſſureque60mille Infurgens s'étant aſſemblés
enTranſylvanie & en Hongrie , pour s'oppoſer
à la levée des troupes ainſi qu'à l'exécution de
l'Arrêt émané de la Régence de Vienne , de prélever
40 pourcent ſur les revenus des habitans ,
S. M. Imp. a donné l'ordre de retirer l'Arrêt ,
&a fait défenſes de recruter dans ces pays-là
juſqu'à nouvel ordre; Elle a en même temps
donné l'ordre de faire marcher pluſieurs régimens
contre les rebelles.(Gaz. dedeux Ponts, no. 113.)
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vériténi l'exactitudedecesParagraphesextraits
desPapiers étrangers.)
MERCURE
DEFRANCE.
SAMEDI II OCTOBRE 1788 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ROMANCE
DE la Jeune Veuve curieuſe , Musique
de M. DESAUGIERS.
Andante affa .
La rai-fon naît da ſen - ti - ment; c'eſt
lui qui m'éclaire & mind pirre. Près
N °. 41. Octob . 1/788 C
MERCURE
de Lindor tout doucement un trouble
ſecret vient m'inftrui-re : dans ſes yeux ,
ſa voix , fon fou ri-re , je trouve un
maître à tout mo- ment . Ma foeur , ma
foeur, luis-je un enfant Maſooeur , ma
foeur, fuis-je un en fant 2
LORSQU'A vos genoux un Amant
Fromet de vous aimer fans ceſſe ,
Je voudrois qu'il m'en dit autant ;
S'il vous prend la main & la preſſe,
DE FRANCE: 51
S'il vous la baiſe avec tendreſſe ,
Je voudrois qu'il m'en fit autant.
Ma foeur , &c.
Un air me déplaît ; cependant
Auffi-tôt que Lindor le chante ,
Je veux l'apprendre ; il eſt charmant.
Une fleur m'eſt indifférente ;
Lindor me l'offre ? elle m'enchante ;
J'en pare mon ſein à l'inftant.
Ma foeur , &c.
COUPLETS
Adreſſés à Mile. NÉBEL , chantant l'air
précédent dans la Jeune Veuve curieuſe ,
par M. DÉSAUGIERS , fils cadet, âgé
de quinze ans.
NÉBEL a compte quatorze ans ;
Ses yeux font remplis de fineſſe ,
Sa taille , ſes traits font charmans ;
Elle a la voix enchantereffe ;
Ses geftes font pleins de tendreſſe ;
On la met au rang des enfans !
Comment ! comment ! à quatorze ans ,
८
MAIS ne craignez rien cependant ,
Nébel ; oui , tariffez vos larmes ,
C
MERCURE
Vous poſſédez plus d'un Amant ;
Comptez ſur l'effet de vos charmes ,
Car chacun , vous rendant les armes ,
Dit : Nébel au rang des enfans!
Comment ! comment ! à quatorze ans ?
Vous croyez Lindor votre Amant ;
Il faut qu'un autre le remplace ;
J'en connois un certainement
Qui voudroit bien prendre ſa place ;
Ah ! permettez-le lui , de grace ;
Il n'eft plus au rang des enfans.
Comment ! comment ! il a quinze ans,
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
E mot de la Charade eft Mariage; celui
de l'Enigme eſt les Heures; celui du Logogriphe
est Chalumeau , où l'on trouve Chameau
, Hameau.
CHARADE.
Sur l'Air : Caurs fenfibles.
L'ENFANT qui règne à Cythère
Sait jouer plus d'un premier ;
DE ید FRANCE
S'il nous paroît débonnaire ,
Son minois fait le dernier ;
Il ne ſe plaît qu'à mal faire ,
Et fes cruelles faveurs
Sont l'entier des jeunes coeurs.
( Par Mile. Vauthier . )
ÉNIGME.
Je ſuis fille du Temps ; toujours du même pas ,
Vers les mêmes ſentiers le même inftinct me porte :
Un ſeul jour ne me forme pas ;
Mais plus j'avance en âge , & plus je deviens forte.
J'exerce ſur la Terre un pouvoir abſolu ;
Et cet empire attache à la vertu ,
Ainſi qu'il peut lier au crime .
Je ſuis aux goûts plus qu'à l'eſtime :
De l'Amour par degrés j'affoiblis les liens ,
Et je fais en former de plus forts que les fiens ;
Par mon influence ſecrète ,
En regrettant un bien que l'on a peu chéri ,
On peut ſe montrer attendri ,
Etc'eſt moi ſeule alors que l'on regrette ;
Chacun , eſclave de ma loi ,
Sans s'en appercevoir , & s'y prête & s'y plie .
Que vous dirai -je enfin ? peut-être que ſans moi
L'homme tiendroit moins à la vie.
( Par M. le Vicomte Desfoſſes , Capit.
au Régiment d'Orléans , caval. )
C
34
MERCURE
LOGOGRIPH Ε .
Si l'on en croit les partiſans
,
Des paiſibles douceurs d'une retraite obfcure ,
L'éclat dont j'ébleuis les yeux peu clair-voyans,
N'eſt qu'une brillante impoſture
Qui dérobe aux regards les foucis dévorans
Les noirs chagrins , la fombre inquiétude;
Pourtant un certain Roi [1 ] , qui voulut m'échanger,
Se dégoûta bientôt de vivre en ſolitude ;
Mais qui renonce à moi n'a plus droit de changer.
J'ai fept enfans , mâles , femelles ;
Fuis ma première , ami Lecteur ;
Son langage apprêté , ſes dehors de candeur
Cachent ſouvent des trames infidelles .
Si les jeux de Diane ont pour toi des attraits ,
Cours, mon premier t'appelle, arme-toi de tes traits;
-Mais non [ dis-tu ) , j'ai l'ame débonnaire ,
J'eus toujours en horreur tout plaifir ſanguinaire.
-Du Dieu d'Hymen veux-tu ſubir les lofx ? ...
Mais avant tout , réfléchis , délibère ;
Ma ſeconde t'attend.- Faiſons un autre choix ;
Je ne fuis point jaloux du titre de confrère ...
- Eh bien ! volons au rivage Indien ;
De mon ſecond va charger un navire ;
( 1 ) Charles - Quint
DE FRANCE: 58
Mais au moins laiſſe en paix le bon Péruvien ,
Laifle à ſes fiers Tyrans leur deſpotique empire.
Es- tu content ? Par-tout un temps calme & ferein
D'un prompt retour ſemble être le préſage ;
Sur-tout de mon troiſième , en habile Marin ,
Fuis le choe dangereux, c'eſt l'inftant du naufrage
Enfin donc nous touchons au port.
La Fortune aujourd'hui cédant à la prudence ,
Pour toi de ma troiſième a fixé l'inconſtance.
Jouis en paix des douceurs de ton fort ,
Hâte-toi de jouir , car les décrets ſévères
De l'inextricable Deſtin
Ont peut-être fixé ton trépas à demain ;
Et pour unir ta cendre à celle de tes pères ,
Ma dernière t'attend , c'eſt la commune fin .
( Par M. B ... de l'Ecole R. M. de Brienne.
C4
56 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ÉTUDES de la Nature , par JACQUESBERNARDIN-
HENRI DE SAINT- PIERRE
3. édition , revue , corrigée & augmentée.
Tome IVe. A Paris , de l'Imprimeric
de Monfieur , chez P. F. Didot le
jeune , Libraire , quai des Augustins ;
Méquignon l'aîné , rue des Cordeliers .
:
LEE titre que M. de Saint-Pierre adonné
à ſes Etudes de la Nature , eſt un cadre
immenſe où un Ecrivain peut faire entrer
facilement tous les objets de ſes méditations
, & qui même diſpenſeroit d'un cerrain
ordre , ſi , pour rendre dans toute leur
énergie les impreſſions de ces objets , il
s'étoit fait une règle de les retracer à mefure
que le hafard les lui préſente. Ce que
ce titre a de vague ſe trouve cependant
déterminé par le caractère particulier de
M. de Saint - Pierre , & par ſa manière
d'écrire ; car par-tout dans ſon Ouvrage ,
les images les plus vraies de la Nature ſe
mêlent à l'expreffion des plus nobles fenrimens
du coeur humain ; & ce mélange
intéreifant de la Phyſique &de la Morale ,
!
DE FRANCE 57
qui ne peut manquer de donner de la
couleur , de la vérité & de la grandeur à
ſes tableaux , eſt peut - être ce qui fait le
charme &le fecret de ſon ſtyle.
Ćes caractères fe retrouvent dans ce quatrième
Tome , qui contient une Hiftoire
touchante , intitulée Paul & Virginie , &
le premier livre d'un Roman moral , qui
a pour titre l'Arcadie . Dans un Avis fort
long , qui eſt à la tête de ce Volume , M.
de Saint - Pierre paroît tenir beaucoup à
ſon opinion fur la cauſe du Hux & reflux
de la mer. Il la défend avec chaleur
comme ſi ſa réputation en dépendoit , &
qu'il n'eût pas des titres mieux fondés à
la gloire. Il appelle à fon fecours la Géométrie
& la Géographie , pluſieurs obfers
vations atmosphériques, nautiques & aftronomiques
, pour prouver l'alongement de
la Terre aux Pôles , & démontrer que les
marées dépendent de la fonte alternative
des glaces polaires. Mais, il faut l'avouer ,
toutes ces obſervations font bien loin de
former un corps complet de démonstration ;
elles paroiffent porter fur des faits particu
liers , qui ont leur caufe dans des circonftances
locales ou accidentelles & par
conféquent elles font peu applicables à un
effet auſſi général , aufli conſtant & auffi
régulier que le flux & le reflux de la mer .
On fera toujours en droit de dire à M.
de Saint-Pierre , que ces rapports frappans,
qui font entre les marcos & la marche de
Cj
SS MERCURE
la Lune , ne peuvent point ſe plier à ſon
hypothèſe. Ces rapports ſont ſi manifeftes ,
que les Anciens les avoient apperçus , &
que la plupart des Phyſiciens qui ont tenté
d'expliquer la cauſe des marées , en ont
fait la baſede leurs raiſonnemens. La fonte
périodique des glaces polaires ne paroît pas
pouvoir expliquer pourquoi l'Océan s'élève
&defcenddeux fois en vingt- quatre heures ,
pourquoi les marées ſont plus grandes dans
les ſyzygies , c'est-à-dire , les nouvelle &
pleine Lune , que dans ſes quadratures , &
aux équinoxes , qu'aux autres lunaiſons.
D'après les principes de M. de Saint-Pierre ,
les marées doivent toujours avoir leur direction
vers le nord; en été , par les contrecourans
de l'Océan Atlantique , qui ſe précipitede
notre Pôle échauffé pendant fix mois
parle Soleil ; en hiver, par l'action directe du
courant généraldu Pôle-Sud, qui ſe porte fans
obſtacle vers le nord. Mais on ſait qu'entre
les Tropiques , le mouvement de la mer
a ſa direction de l'eſt à l'ouest , & que le
Aux arrive conſtamment plutôt aux rades
orientales qu'aux rades occidentales .
Quoi qu'il en ſoit , c'eſt un point de
Phyfique dont la déciſion appartient aux
Académiesdes Sciences ; M. de Saint- Pierre
ſe préſente ici ſous un rapport bien plus
propre que ſa qualité de Phyſicien , à intéreſſer
le plus grand nombre des Lecteurs.
Il ne peut que gagner à être vu dans ſon
vrai jour , & avec le caractère qui domine
DE FRANCE.
رو
en lui. Son fuprême talent de peindre la
Nature , fuffit à ſa gloire , & il peut , mieux
qu'un autre , ſe paſſer du mérite de la bien
expliquer. Celui qui fait communiquer ſes
émotions aux autres , & les leur faire partager
, exerce ſur eux une eſpèce d'empire,
& les afſocie en quelque forte à ſa deſtinée ;
au lieu que l'homme qui répand froidement
des idées , reſte toujours iſolé. Cependant
c'eſt une vérité qui ne peut point humilier
M. de Saint-Pierre , que plus un homme
eſt fait pour être fortement ému par le
ſpectacle de la Nature , moins il eſt dans
une difpofition favorable pour en bien
démêler les refforts. Plus il eſt affecté , &
plus fa réflexion eſt incertaine. Alors les
objets s'offrent moins à lui dans leurs vrais
rapports , que dans ceux qu'ils ont avec la
difpofition de fon ame. La Nature préſente
par tout à fon imagination émue , des
harmonies , des contrastes , & tout cela s'y
trouve en effet , parce que fon immenfité
embraffe toutes les combinaiſons ; mais il
cherche toujours des motifs là où il ne
faudroit chercher que 'des cauſes , parce
que fon ame fenfible aime à voir par-tout
un ordre des choſes qui protège ſa foibleſſe;
de forte qu'en retraçant les objets qui l'ont
frappé, il dit moins de qui eſt, que ce qu'il
fent , & fait moins l'Hiſtoire de la Nature ,
que celle de ſes propres affections .
Cependant l'Ecrivain qui ſe trouve dans
cette diſpoſition avantageuſe , eſt ſûr de
C6
63 MERCURE
maîtriſer l'ame de ſes Lecteurs ; car iln'y
a que nos affections qui ſe communiquent ,
&lavérité même abeſoin de prendre ce caractère
, pour avoir un grand afcendant, &
produire tout ſon effet. Les diverſes émotions
qu'on éprouve en lifant l'Histoire de
Paul & de Virginie , tiennent à l'ame douce
& expanfive de celui qui l'a écrite. Son
ſtyle , quoique pittoreſque , eſt ſimple
comme doit être le ſtyle d'un récit ; c'eſt
un trait de vraiſemblance de plus. Mais
le principal intérêt de cette Hiftoire naît
d'une foule de détails , où la ſenſibilité de
l'Ecrivain ſemble avoir pris plaiſi,r à ſe
répandre , où les tableaux les plus heureux
de la Nature , revêtue des couleurs d'un
climat étranger ( 1 ) , font toujours afſociés
aux épanchemens d'une ame tendre , mélancolique
& vertueuſe. Les détails , lorfqu'ils
font bien choifis , font une des fources
des plus grands effets du ſtyle; ils font
comme les garans de la vérité de ce que
l'Ecrivain raconte. Le récit fimple d'une
action, dégagée de ſes circonstances , touche
peu; fon impreſſion devient plus forte
àmeſure qu'on retrace l'air , les, traits &
l'attitude des perſonnages, le temps & le
lieu de l'action. Ce n'est pas affez de dire
qu'elle ſe paſſa dans une prairie. Etoit- ce
dans un coude , dans un enfoncement
(1) La Scène eft dans l'Mie dee France.
DE FRANCE. 61
/
ou fur une élévation ? L'herbe étoit - elle
tendre ou detléchée ? Vous diriez en vain
que c'étoit ſous un arbre. Je vous croirai
davantage , ſi vous dites que c'étoit ſous
un tilleul ou ſous un chêne . Cette différence
d'effets dérive auſſi de la nature de
notre organiſation , qui fait que nous fome
mes peu frappés par les termes abſtraits
& que nous fomines fortement ébranlés
par les objets circonfcrits , & par- là devenus
ſenſibles ; fur-tout ſi l'impreffion de ces
objets ſe trouve répétée dans d'heureux développemens.
,
Or, donner un abrégé de l'Histoire de Paul
& de Virginie, comme on eſt forcé de le faire
dans un Extrai , c'eſt la dépouiller des détails
qui la rendent ſi touchante ; & ceux qui
voudroient s'en faire une idée d'après une
pareille notice , ne pourroient pas ſe flatter
de connoître l'Ouvrage de M. de Saint-
Pierre. Cependant le fonds ſeul de cette
Hiſtoire préſente un ſpectacle qui a toujours
cu un grand pouvoir ſur le coeur
humain , même au fein des Sociétés les
plus dépravées , celui de la vertu aux priſes
avec l'adverſité. C'eſt le tableau de deux,
familles réunies par le malheur dans un
déſert , ſe confolant dans l'amitié , vivant
de leur travail,& de leur économie , heurenfes
des ſeuls bienfaits de la Nature ,
auxquels l'Amour devoit bientôt joindre
les fiens samais perdant tour- à- coup les uns
&lleess aures , pour avoir cru un moment
àceux dela fortune & des hommes.
و
62 MERCURE
Un jeune homme د appelé M. de la
Tour , alla , en 1735 , à l'Ile de France ,
avec une femme d'une ancienne Maiſon
de ſa province , qu'il aimoit , & dont il
étoit aimé. Il l'avoit épousée en fecret , &
ſans dot , parce que les parens de ſa femme
s'étoient oppoſés à fon mariage , attendu
qu'il n'étoit pas Gentilhomme. Arrivé au
Port- Louis , il y laiſſa ſa femme , & s'embarqua
pour Madagascar , ſe propoſant d'y
acheter des Noirs , & de revenir promptement
à l'Ifle de France pour former une
habitation ; mais il mourut à Madagascar
d'une fièvre maligne , & ſes effets furent
perdus pour ſa femme , reſtée à l'ifle de
France , qui ſe trouva veuve , enceinte , &
n'ayant pour tout bien qu'une Négreſſe.
Ne voulant rien folliciter auprès d'aucun
homme , & ne comptant que fur fon courage
, elle réfolut de cultiver avec ſon efclave
un petit coin de terre , afin de ſe
procurer de quoi vivre. Elle chercha moins
un canton fertile , qu'un aſile caché ,où elle
pût vivre inconnue. » C'eſt , dit M. de
Saint- Pierre, un inftinct commun à tous
les êtres ſenſibles & fouffrans , de ſe
» réfugier dans les lieux les plus fauvages
& les plus déſerts , comme ſi des rochers
étoient des remparts contre l'infortune ;
> & comme ſi le calme de la Nature pou-
>>voit appaiſer les troubles malheureuxde
» l'ame «. Il n'y a que des ames d'une
certaine trempe qui ſoient capables de
ود
ود
ور
DE FRANCE. 63
faire de pareilles obſervations , & tous les
hommes même ne ſont pas faits peut - être
pour en ſentir la vérité .
Dans le lieu que choiſit Madame de la
Tour, demeuroit, depuis un an, une femme
vive , bonne & ſenſible ; elle s'appeloit
Marguerite. Elle étoit née en Bretagne d'une
famille depayfans. Un Gentilhomme l'avoit
abuſée par une fauſſe promeffe de mariage.
Abandonnée & enceinte , elle avoit pris
le parti d'aller cacher ſa faute & fa honte
aux Colonies . Un vieux Noir , dont elle
avoit fait l'acquiſition , cultivoit avec elle
un coin de ce canton. Marguerite fut émue
de pitié au récit que Madame de la Tour
lui fit de fes malheurs ; elle lui avoua à
ſon tour l'imprudence dont elle s'étoit rendue
coupable. » Pour moi , dit- elle , j'ai
>> mérité mon fort ; mais vous , Madame....
ود vous fage & malheureuſe ! Et elle lui
offrit en pleurant ſa cabane & fon amitié.
Madame de la Tour lui dit , en la ferrant
dans ſes bras : " Ah ! Dieu veut finir mes
>> peines , puiſqu'il vous infpire plus de
>> bonté envers moi, qui vous fuis étran-
» gère , que jamais je n'en ai trouvé dans,
» mes parens " .
Elles partagèrent amicalement entre elles
le fonds d'un ballin formé par une fuite
de montagnes , & qui contient environ
vingt arpens. Madame de la Tour fit bâtir
ſa cafe auprès de celle de Marguerite , pour
qu'elles-puffent toujours ſe voir, ſe parler
64 MERCURE
& s'entr'aider. A peine la cabane de Madame
de la Tour étoit achevée , qu'elle
accoucha d'une fille; Marguerite voulut
qu'on l'appelat Virginie. ” Elle ſera ver-
>> tueule , dit-elle , & elle fera heureuſe ,
je n'ai connu le malheur qu'en ceffant de
» l'être . Quant à l'enfant qu'elle allaitoit,
elle lui avoit donné le nom de Paul,
Les deus habitations commencèrent
bientôt à devenir de quelque rapport par
les travaux affidus de leurs efclaves; celui
de Marguerite , appelé Domingue , étoit
encore robuſte , quoique déjà fur l'âge. II
cultiveit indifféremment les deux habitations.
Il étoit fort attaché à Marguerite ,
à Madame de la Tour , & à la Négreſſe
avec laquelle il s'étoit marié à la naiffance
de Virginie. Elle s'appeloit Marie; elle étoit
née à Madagascar , d'où elle avoit apporte
quelque induftrie. Elle étoit adroite , propre,
& fur-tout très-fidelle. Elle faifoit des paniers
&des pagnes, préparoit à manger , élevoit
quelques poules , & alloit de temps en
temps vendre au Port-Louis le ſuperlu du
produit des deux habitations. Joignez à
cela deux chèvres élevées près des enfans ,
& un gros chien qui veilloit la nuit au
dehors , & vous aurez une idée de tout le
revenu & de tout le domeſtique de Mar
guerite & de Madame de la Tour.
Pour ces deux amies , elles filoient, du
matin au foir , du coton. Le Dimanche ,
elies alloient à la Meffe, à l'Egliſe des
1
DE FRANCE. 65
Pamplemouſſes , pour ne point aller à la
ville , quoiqu'elle foit moins loin de leur
habitation. A leur retour chez elles , elles
liſoient dans les yeux de leurs domeſtiques
la joie qu'ils avoient de les revoir ; elles
y trouvient la propreté , la liberté , des
biens qu'ellesne devoient qu'à leurs travaux,
& des ſerviteurs pleins de zèle & d'affection.
Les devoirs de la Nature ajoutoient
encore au bonheur de leur ſociété. Leur
amitié mutuelle redoubloit à la vue de
leurs enfans. Elles prenoient plaiſir à les
mettre enſemble dans le même bain , &
à les coucher dans le même berceau . Sou
vent elles les changeoient de lait: » Mon
>>amie , diſoit Madame de la Tour , cha
>> cune de nous aura deux enfans , & cha
cun de nos enfans aura deux mères
Déjà elles parloient de leur mariage fur
leur berceau , & cette perſpective de félicité
dont elles charmoient leurs peines ,
finiffoit ſouvent par les faite pleurer.
>> Rien , en effet , n'étoit comparable a
l'attachement que ces deux enfans fe
témoignoient déjà. Si Paul venoit à ſe
» plaindre , on lui montroit Virginie ;
→ la vue , il fourioit & s'appaiſoit. Si Vir-
>> ginie ſouffroit , on en étoit averti par
» les cris de Paul ; on les voyoit toujours
▸ enſemble ſe tenant par les mains & fous
» les bras , comme on repréſente la conf-
>>tellation des gemeaux. Les premiers noms
qu'ils apprirent àſe donner furent ceux
>> de frère & de foeur.
66 MERGURE
ود
ود
رد
>> Leur première enfance ſe paſſa comme
>>une belle aube qui annonçoit un beau
>> jour. Déjà ils partageoient avec leurs
mères tous les foins du ménage , chacun
d'eux occupé des travaux aſſortis à fon
fexe. Une nourriture faine & abondante
» développoit rapidement les coups de ces
>>deuxjeunes gens , & une éducation douce
>> peignoit dans leur phyſionomie la pureté
» & le contentementde leur ame. Virginie
» n'avoit que douze ans : déjà ſa taille étoit
> plus qu'à demi formée; de grands cheveux
>> blonds ombragcoient ſa tête ; ſes yeux
> bleus & fes lèvres de corail brilloient du
>>plus tendre éclat ſur la fraîcheur de fon
viſage. Ils ſouricient toujours de concert ,
>>quand elle parloit ; mais quand elle
>>gardoit le filence , leur obliquité natu-
>> relle vers le ciel leur donnoit une ex-
>>preffion d'une ſenſibilité extrême , &
ود même celle d'une légère mélancolie. Pour
>>Paul , on voyoit déjà ſe développer en
» lui le caractère d'un homme au milieu
>>des graces de l'adolefcence. Sa taille
› étoit plus élevée que celle de Virginie ,
ود
ود
ſon teint plus rembruni , ſon nez plus
>> aquilin , & fes yeux , qui étoient noirs ,
auroient eu un peu de fierté , ſi les longs
>> cils , qui rayonnoient autour comme des
>> pinceaux , ne leur avoient donné la plus
>> grande douceur. Quoiqu'il fût toujours
» en mouvement, dès que ſa ſoeur paroif-
> foit , il devenoit tranquille , & alloit
DE FRANCE . 67
"
ود
ود
s'aſſeoir auprès d'elle ; ſouvent leur repas
fe paſſoit ſans qu'ils ſe diffent un
ſeul mor. A leur filence , à la naïveté
>> de leurs attitudes , à la beauté de leurs
» pieds nus , on cût cru voir un groupe
>>antique de marbre blanc , repréſentant
>> quelques uns des enfans de Niobé " .
Chaque jour étoit pour ces familles un
jour de bonheur & de paix , à l'abri de
Tenvie & de l'ambition. Paul avoit embelli
le terrein que Domingue ne faifoit
que cultiver. » Il alloit avec lui dans les
ود
ود
ود
ود
ود
رد
bois voiſins déraciner de jeunes plants
de citronniers , d'orangers , de tamarins ,
dont la tête ronde eſt d'un ſi beau vert....
Il avoit ſemé des grains d'arbre , qui , dès
la feconde année , portoient des fleurs
» ou des fruits , tels que l'agathis , où pen-
> dent tout autour , comme les criſtaux
» d'un luftre , de longues grappes de fleurs
>>blanches ; le lilas de Perſe , qui élève
ود
"
droiten l'air fes girandoles gris de lin ; le
>> papayer , dont le tronc fans branches ,
formé en colonne hériffée de melons verds,
porte un chapiteau de larges feuilles , ſemblables
à celle du figuier. Il avoit planté en-
>> core des pepins & des noyaux de bananiers,
»
"
ود
ود
de mangliers , d'avocats , de goyaviers ,
>> de jacqs , & de jam - rofes. La plupart
de ces arbres donnoient déjà à leur jeune
maître de l'ombrage & des fruits. Sa
main laborieuſe avoit répandu la fécondité
>> juſque dans les lieux les plus ftériles de
ود
ود
4
63 MERCURE
» cet enclos. Diverſes eſpèces d'alcës , la
>> raquette chargée de fleurs jaunes fouet-
* tées de rouge, les cierges épineux s'é-
» levoient ſur les têtes noires des roches ,
ود
ود
& ſembloient vouloir atteindre aux longues
lianes , chargées de fleurs blanches
» ou écarlates , qui pendoient çà & là le
>>long des eſcarpemens de la montagne...
ود
ود
Il avoit placé ces végétaux de manière
que chacun croifſoit dans ſon ſite pro-
>> pre , & que chaque fire recevoit de fon
» végétal ſa parure naturelle. Les eaux qui
> defcendoient de ces roshers , formoient
» au fond du vallon , ici des fontaines
» là de larges miroirs qui répétoient au
» milieu de la verdure , les arbres en fleurs ,
les rochers , & l'azur des cieux. ود
>> Ces familles heureuſes étendoient leurs
> ames ſenſibles à tout ce qui les envi-
>> ronnoit : elles avoient donné les noms
» les plus tendres aux objets en apparence
ود
ود
les plus indifférens . Un cercle d'orangers
&de bananiers plantés en rond autour
» d'une pelouſe , au milieu de laquelle
" Paul & Virginie alloient quelquefois
" danſer , ſe nommoit la Concorde. Un
ود vieux arbre , à l'ombre duquel Madame
" de la Tour & Marguerite s'étoient ra-
>> conté leurs malheurs , s'appeloit les pleurs
» effuyés; ... mais rien n'étoit plus agréable
وو
que ce qu'on appeloit le repos de Vir-
" ginie. Au pied d'un rocher nommé la
» découverte de l'amitié, eſt un enfonce-
و د
DE FRANCE. 69
رد
» mert d'où fort une fontaine qui forme
dès ſa ſource une petite flaque d'eau
» au milieu d'un pré d'une herbe fine.
>> Lorſque Marguerite eut mis Paul au
>> monde , elle planta un coco des Indes
ود fur le bord de cette flaque d'eau , afin
» que l'arbre qui en proviendroit ſervit
>> un jour d'époque à la naiſſance de ſon
2
ود
د
ود
fils. Madame de la Tour , à ſon exemple ,
y en planta un autre dès qu'elle eut accouché
de Virginie . Il naquit de ces deux
fruits deux cocotiers qui formoient toutes
>> les archives de ces deux familles ; l'un
>> ſe nommoit l'arbre de Paul , & l'autre
l'arbre de Virginie. Ils crurent tous deux
dans la même proportion que leurs jeunes
» maîtres , d'une hauteur un peu inégale ,
هد
ود mais qui furpaffoit , au bout de douze
>> ans , celle de leurs cabanes. Déjà ils
» entrelacoient leurs palines & laiffoient
» pendre leurs jeunes grappes de cocos au
وو deffusdubaffin de la fontaine. A ces ar-
>> bres près , l'enfoncement de ce rocher
n'avoit d'autre parure que celle que la
Nature y avoit miſe. Ses flancs bruns &
>>humides rayonnoient en étoiles vertes &
"
ود
noires , de larges capillaires , & flottoient,
>> au gré des ents , des touffes de ſcolo-
>>pendre fufpendues comme de longs rubans
d'un vert pourpré. Près de là, croiffoient
des liſières de pervenche , dont
les fleurs font preſque ſemblables à celles
>> de la girofiée rouge , & des pimens ,
ود
ود
ود
70 MERCURE
>> dont les gouffes , couleur de ſang , font
>> plus éclatantes que le corail. Aux envi-
» rons , l'herbe de baume , dont les feuilles
font en coeur , & les bafilics à odeur de
>> giroflée , exhaloient les plus doux parfums.
Du haut de l'eſcarpement de la
montagne , pendoient des lianes ſemblables
à des draperies flottantes , qui
formoient fur les flancs des rochers de
> grandes courtines de verdure. Au coucher
ود
ود
ود
ود
ور
ود
ود
du ſoleil , on y voyoit voler , le long du
> rivage de la mer , le corbigeau & l'alouette
marine ; & au haut des airs , la
noire frégate avec l'oiſeau blanc du Tro
» pique , qui abandonnoient , ainſi que
P'aftre du jour , les folitudes de l'Océar
Indien . C'eſt là que Virginie aimoit à
ſe repofer: elle y venoit ſouvent laver
>> le linge de lafamille ,ou faire paître fes
ود
ود
ود
ود
ود
ود
ور
ود
ود
chèvres. Paul, voyant que ce lieu étoit
aimé de Virginie , l'avoit peuplé d'une
multitude d'oiſeaux auxquels elle diſtribuoit
du riz , du maïs & du millet. Dès
>>qu'elle paroiſſoit , les merles fiffleurs ,
les bengalis , dont le ramage eſt ſi doux ,
les cardinaux , dont llee plumage eft couleur
de feu , quittoient leurs buiffons ;
des pertuches vertes comme des éme-
>> randes, deſcendoient des lataniers voiſins;
>> des perdrix accouroient fous Therbe
» tous s'avançoient pêle-mêle juſqu'à ſes
> pieds , comme des poules. Paul & elle
» s'amuſoient avec tranſport de leurs jeux ,
,
DE FRANCE.
71
* de leurs appétits , & de leurs amours " .
Tels font les tableaux riches & gracieux
à la fois que M. de Saint-Pierre a répandus
dans l'Histoire de Paul & de Virginie. Il a
fu ennoblir & rendre intéreſſans tous les
détails de leurs occupations dans l'intérieur
de leurs caſes , lorſque le mauvais temps
les y retenoit , leurs converſations & leurs
amuſemens innocens . Les moeurs de ces
paiſibles familles étoient douces , fimples ,
également éloignées de la groflièreté de l'ignorance
, & des erreurs dangereuſes du
ſavoir. Elles ſe délaſſoient de leurs travaux
par des lectures qui tendoient à les éclairer
& à les rendre meilleures ; par des hiſtoires
capables de réveiller cu de nourrir dans leurs
coeurs le goût de la vertu , dont ces hiftoires
leur retraçoient les plus touchantes
images. L'auguſte ſimplicité de celles que
nous ont tranfmiſes les Livres Saints , étoit
repréſentée dans des pantomimes dont
Paul & Virginie étoient les principaux acteurs
. Ils y mettoient tant de vérité , qu'on
ſe croyoit tranſporté dans les champs de
la Syrie ou de la Palestine , lorſque ces
contrécs étoient embellics par les vertus
des Patriarches. Soit que Paul défendît la
timide.Sephora contre les Bergers de Madian,
& la couronnat de fleurs en lui mettant
la oruche remplie d'eau ſur ſa tête";
foit que touché de l'infortune de Ruth
glanant fur les pas des Moiffonneurs , il
leur ordonnât de laiffer tomber exprès des
72 MERCURE
épis de blé qu'elle pût ſamaſſer ſans honte ,
il finiffoit toujours dans ces Drames , qui
faifoient verſer de douces larmes à Mme.
de la Tour & à Marguerite , par épouſer
Virginie.
Le bonheur dont ils jouiſſoient ne leur
laiſſoit d'autre beſoin que celui d'être utiles
à ceux qui ſouffroient. Les perſonnes qui
étoient dans la peine , étoient fûres de trouver
chez eux tous les ſecours que leur poſition
leur permettoit de donner. Ils étoient
parvenus à s'attirer le reſpect des riches ,
& la confiance des pauvres qui habitoient
les cantons voiſins. Si on venoit leur demander
quelque conſeil pour un malade ,
Madame de-la Tour ſe tranſportoit chez
lui , avec quelque recette utile dans les
maladies ordinaires aux habitans , & elle
y joignoit les diſcours affectueux & conſolans
, qui ſoulagent quelquefois autant
que les remèdes . Virginie , qui accompagnoit
toujours ſa mère dans ces viſites d'humanité
, en revenoit toujours les yeux humides
de larmes , & le coeur pénétré de
cette joie que donne le plaiſir de faire du
bien.
Parmi les ſentimens tendres & délicieux
qui rempliffoient l'ame de Paul & celle
de Virginie , il devoit s'en développer un
qui , pour être plus doux, n'en eft pas plus
exempt de trouble. L'âge étoit venu où
l'amitié qui les uniſſoit devoit changer de
caractère ; ce changement , qui ne ſe manifeftoit
DE FRANCE.
73
nifeſtoit que trop dans Virginie , par une
certaine languçur & par une altération
inarquée de ſes traits , de fon humeur , &
même de ſa ſanté , donna de l'inquiétude
à Madame de la Tour. La vive & bonne
Marguerite ne fut pas fi embarraffée , &
crut que le plus prompt & le meilleur
expédient étoit de marier leurs enfans ;
mais Madame de la Tour , à qui l'éducation
qu'elle avoit reçue , avoit donné des
idées plus étendues , & par conféquent
cette prévoyance qui empêche toujours de
jouir du préſent , & va au devant des maux
à venir , trouva ce mariage trop précoce ;
elle ſe repréſentoit déjà Virginie entourée
d'enfans malheureux qu'elle n'auroit pas la
force d'élever. Après avoir délibéré fur le
parti qu'il y avoit à prendre , elles prirent
celui d'envoyer Paul dans l'Inde , avec une
pacotille formée de productions du pays.
Elles eſpéroient que le temps qu'exigeoft
ce voyage , donneroit à leurs enfans toute
la conſiſtance qui leur manquoit , & que
Paul en reviendroit avec quelques profits
capables d'améliorer ſa fortune. On fit propoſer
ce deſſein à Paul, qui répondit que
la fortune n'étoit que là où étoit Virginie ,
& qu'aucun commerce ne valoit la culture
d'un champ. Si c'eſt l'amour qui lui dicta
cette réponſe , il cft certain que jamais la
paffion n'a mieux parlé le langage du bon
lens.
Sur ces entrefaites , un vaiſſeau arrivé
Nº. 41. 11 Octob . 1788. D
74
MERCURE
de France apporta à Madame de la Tour
'une lettre d'une tante , de la dureté de
laquelle elle avoit toujours en beaucoup à
ſe plaindre. La crainte de la mort l'avoit
enfin' rendue ſenſible pour ſa nièce. Elle
lui mandoit de repaſſer en France , ou de
lui envoyer Virginie , à laquelle elle deftinoit
une bonne éducation , un parti à la
Cour , & la donation de tous ſes biens.
Cette lettre répandit la conſternation dans
la famille. Paul étoit immobile d'étonnement
, & Virginie , les yeux fixés ſur ſa
mère , n'ofoit proférer un mot. Quant à
Marguerite , elle ne put dire à Madame de
la Tour que ces paroles : » Pourriez - vous
>> nous quitter maintenant " ? Madame de
la Tour les raffura en les embraffant , &
en leur diſant , qu'ayant vécu avec eux ,
c'étoit avec cux qu'elle vouloit mourir,
Cependant M. le Gouverneur de l'ifle vint
trouver Madame de la Tour, pour lui faire
fentir les grands avantages qu'elle avoit à
attendre du départ de ſa fille , qu'il étoit
même autoriſé à uſer de force pour la faire
partir ; mais qu'il attendoit de ſa ſeule volonté
un ſacrifice de quelques années , qui
devoit faire le bonheur de ſa fille & le
fien. Madame de la Tour , qui ne voyoit
dans ce départ qu'une occafion de ſéparer
pour quelque temps Paul & Virgirie , &
d'aſſurer leur bien- être , tâcha d'y faire conſentir
Virginie. Ses raiſons ne firent pas
une impreſſion bien profonde ſur l'eſprit
DE FRANCE.
75
de ſa fille , qui en avoit de ſi fortes pour
reſter auprès d'elle. Il en falloit d'un autre
ordre , pour la déterminer à facrifier les
ſentimens les plus chers à la perſpective
d'une fortune dont elle ne connoiffoit pas
même l'uſage. Un Eccléſiaſtique , Millionnaire
de l'ifle & Confeffeur de Madame de
la Tour & le fien , lui fit enviſager la fortune
qui l'appcloit , comme un moyen de
faire du bien à ſa famille & aux pauvres ,
& le déſir de ſa grand'tante comme un
ordre de Dieu. Virginie , les yeux baiffés ,
lui répondit en tremblant : » Si c'eſt l'ordre
ود
ود
de Dieu , je ne m'oppoſe à rien ; que la
volonté de Dieu ſoit faite , dit- elle en
>>pleurant " ! Rien ne put calmer la douleur
& les diverſes agitations de Paul , pas
même le ſerment que lui fit Virginie de
vivre toujours pour lui , & de revenir un
jour pour être à lui ; il fallut qu'un ami de
la famille l'arrachât de ſa caſe pour l'amener
dans la fienne. Pendant ce temps , M. le
Gouverneur , accompagné d'un grand cortège,
vint chercher Virginie en palanquin ,
& malgré les raiſons & les larmes de Madame
de la Tour & celles de Marguerite ,
l'emmena à demi mourante.
Les détails de ce qui précéda & de ce
qui ſuivit le départ de Virginie , forment
la partie la plus intéreſſante de l'Ouvrage
de M. de Saint- Pierre. Les plantes , pour
leſquelles ce grand Ecrivain paroît avoir
un goût particulier , lui ont fourni des
D
76 MERCURE
beautés d'un genre tout- à-fait neuf. Ces
-êtres, qui parent la demeure de l'homme ,
qui fervent à ſa ſubſiſtance , & qui ont avec
lui tant de rapports d'organiſation , viennent
à tout moment méler l'intérêt qu'ils
inſpirent aux grandes idées de l'Auteur.
Leur aſpect , ſi propre à porter le calme
dans l'ame , adoucit peu à peu l'impreſſion
fatale qu'avoit faite ſur celle de Paul le
départ de Virginie, Il ſe remit enfin à cultiver
les plantes qui enrichiffoient fon habitation
, quoiqu'elles n'euffent plus le char--
me que la préfence de Virginie répandoit
autrefois fur elles. Pour elle , parmi les
objets tumultueux que lui offroient fon
nouvel état & fon féjour dans le plus brillant
pays de l'Europe , elle ne perdit point
le ſouvenir de ces mêmes plantes, auxquelles
elle devoit ſes premières fenfations , ſes premiers
plaifirs , & lebonheur de fou enfance.
Elle envoya à Mme. de la Tour des graines
d'Europe , pour lui donner la fatisfaction
de voir des pommiers croître auprès des
bananiers , & des hêtres mêler leur feuillage
à celui des cocotiers. Par une lettre
que cette verrueuſe fille écrivit à ſa mère ,
on vit que les goûts & les plaiſirs frivoles
de l'Europe n'avoient point altéré la droiture
& la fimplicité de fon caractère ; elle
y donnoit des marques du plus tendre fouvenir
à toutes les perſonnes de la famille .
Sa fenſibilité s'y étendoit juſqu'à Fidele ,
set aimable chien de la maiſon , qui l'avoit
DE FRANCE. 77
!
retrouvée une fois qu'elle s'étoit égarée dans
les bois , & qui la chercha fi long temps
& fi vainement après ſon départ pour la
France. Comme dans le corps de la lettre,
Virginie n'avoit pas dit un mot de Paul ,
elle qui n'avoit pas même oublié le chien
de la maiſen , il demeura ſtupéfait ; mais ,
dit M. de Saint- Pierre , il ne ſavoit pas
que quelque longie que foit la lettre d'une
femme elle n'y met jamais la penſée la
plas chère qu'à la fin. En effet , dans
>> un Poft fcriptum , Virginie recommun-
>> doit particulièrement à Paul deux eſpèces
ود de graines , celles de violette & de ſca-
» bieuſe. La violette , lui mandoit elle ,
>>produit une petite fleur d'un violet
>>foncé , qui aime à ſe cacher ſous des
" buiffons; mais fon charmant parfum l'y
fait bientôt découvrir, Elle lui enjoignoit
",de la ſemer ſur le bord de la fontaine ,
auprès de fon cocotier. La ſcabieuſe ,
>> ajoutoit-elle,donne une jolie fleur d'un
" bleu mourant & à fond noir piqueté
د
de blanc;, on la croiroit en deuil. On
>>l'appelle aufli , pour cette raiſon , fleur
>>de veuve. Elle ſe plaît dans les lieux
" âpres & bartus des yents. Elle le prioit
>>de la ſemer ſur le rocher où elle lui
› avoit parlé la nuit , la dernière fois , &
رد de donner à ce rocher , pour l'amour
>>d'elle , le nom du rocher des adieux.
>>. Elle avoit renfermé ces ſemences dans
" une petite bourſe dont le tiffu étoit
D3
78 MERCURE
ود fort ſimple , mais qui parut fans prix à
>>Paul , lorſqu'il y apperçut un P. & un
- V. entrelacés , & formés de cheveux
>> qu'il reconnut à leur beauté pour être
>> ceux de Virginie « .
* Les nouvelles que Paul recevoit de Virginie
, ranimoient dans ſon coeur , avec
l'eſpoir , la gaîté , la force , & le goût du
travail. Mais comme aucune fituation n'eft
permanente pour une ame agitée , les plus
vives alarmes venoient quelquefois troubler
la fienne , & la livrer à l'abattement ; ce
qu'il avoit entendu dire des moeurs de
l'Europe , les lui rendoit avec raiſon fafpectes
; il craignoit que Virginie ne cédât
aux féductions de la fortune , & ne parvînt
à l'oublier pour toujours. Par la même
raifon , la moindre lueur d'eſpérance relevoit
ſon courage , & le ramenoit à ſes occupations
champêtres. La ſeule idée du
retour de Virginie , l'engageoit à embellir
fon jardin pour le rendre digne d'elle,
Un matin , au point du jour , c'étoit le
24 Décembre 1752 , Paul, en ſe levant,
apperçut un pavillon blanc arboré fur la
montagne de la Découverte. Il ſignaloit un
vaiſſeau qu'on voyoit en mer. Paul courut
àla ville , pour ſavoir s'il n'apportoit point
des nouvelles de Virginie. Le Pilote du
port qui étoit allé le reconnoître , dit qu'il
ne mouilleroit que le lendemain au Port-
Louis. Cependant il remit au Gouverneur
les lettres que ce vaificau apportoit de
DE FRANCE. 79
France. Il y en avoir une pour Madame de
la Tour. Paul s'en ſaiſit aufli-tôt , la baifa
avec tranſport , la mit dans ſon ſein , &
courut à l'habitation. La famille apprat avcc.
des tranſports de joie , que Virginie étoit
fur le vaiſſeau ſignalé, ſa grand tante l'ayant
renvoyée , parce qu'elle avoit refufé d'époufer
un Scigneur de la Cour. Paul ne
pouvant dormir d'impatience , ſe lève le
lendemain avant le jour , & part avec un
ami pour la ville. En traverſant les bois ,
ils apprennent que le vaiſſeau eft en danger
, & demande du ſecours . Ils dirigent
leurs pas vers l'endroit où il étoit. Auſlitốt
que Paul fut arrivé au bord de la mer ,
il s'élança dans les Hots pour aller vers le
Saint - Gerand , c'eſt le nom du vaiffeau .
Mais les mouvemens irréguliers & violens
de la mer le rejetèrent pluſieurs fois tout
meurtri & en ſang vers la terre . » Alors
" on vit un objet digne d'une éternelle
» pitié. Une jeune Demoiselle parut dans
→ la galerie de la poupe du Saint Gerand ,
>> tendant les bras vers celui qui faifoit
>> tant d'ciforts pour la joindre ; c'étoit Vir-
>> ginie. Tous les Mat; lots s'étoient jetés à
>> la mer. Un ſeul étoit reſté nu fur le pont.
ور
Il s'approcha de Virginie avec reſpect ,
>> fe mit à ſes genoux , & s'efforça même
>> de lui ôter ſes habits ; mais elle , le re-
>>poullant avec dignité , détourna de lui
" ſa vue. Les ſpectateurs crioient : Sauvez-
» la , fauvez la. Mais une montagne d'eau
D4
So MERCUREG
>> venant fondre ſur le vaiſſeau , à cette
>> terrible vue , le Matelot s'élança ſeul à
>> la mer; & Virginie voyant la mort iné
vitable , pofá une main fur fes habits ,
l'autre fur fon copur , & levant en haur
>> des yeux fereus , parut un Ange qui
>> prend ſon vol vers les Cieux".
"
Les dernières pages de l'Hiſtoire de Paul
& Virginie déchirent lame du Lecteur ,
qui n'a pas la confolation de croire que
c'eſt un Roman ; car,M. de Saint- Pierre
la donne pour une Hiftoire véritable. Le
talent fublime de cet Ecrivain ſe montre
fur-tout dans le tableau qu'il fait des obfèques
de Virginie retrouvée ſur le ſable;
cérémonie impofante , à laquelle il affocie
des circonances qui en ágrandiffent l'ob
jet , & des idées religieuſes , qui font fi
propres à adoucir les impreſſions douloureuſes
de l'ame. Cependant l'art paroît
n'avoir aucune part aux effets de fon ſtyle ;
fa manière eſt ſimple , naturelle , comme
celle du génie , qui n'a beſoin que de manifeſter
ſes affections , pour les faire paffer
dans autrui Le Lecteur doit fentir combien
il eſt à défirér que M. de Saint-Pierre
puifle achever fon Arcadie , où de plus
grands objets à traiter , offriroient à fon
pinceau une matière plus vaſte & plus
variće.
(
DE FRANCE. 81
LA Jeune Epouse , Comédie en trois Actes,
en vers , représentée pour la première fois
àParis fur le Théatre François , le 4
Juillet 1788 ; par M. le Chevalier DE
CUBIERES , des Académies de Lyon ,
Dijon , Rouen , Marseille , Heffe-Caffel ,
&c A Paris , chez Cailleau , Imp- Lib. ,
rue Galande , N°. 64.
On a trouvé que cette Pièce étoit con
duite ſagement , & qu'il y régnoit affez
d'intérêt pour émouvoir &attacher les Spectateurs.
Le ſtyle en a paru naturel & élégant
, & nous allons en donner la preuve
par la citation ſuivante. Voici comment .
parle à la jeune Epouſe la mère de fon
mari , femme ſage , mais indulgente , &
qui penſe que pour ramener un coeur à la
vertu , la douceur réullit toujours mieux
que la violence.
Votre mari ſe plaint, avec raiſon peut- être ,
Que livrée au grand monde, à fon vain tourbillon ,
Vous n'aimez point afſez à vivre en ſa maifon;
Que le goût des plaiſirs trop ſouvent vous entraîne
Loin de votre famille , & que l'ennui , la gêne
Semblent vous obleder, fi - tôt qu'une heure ou deux
Vous êtes obligée à refter en ces licux,
Mélite, je n'ai point l'humeur dure & fauvage
Que ſouvent on reproche aux femmes de mon âge,
D
82 MERCURE
Et mon défaut n'eſt point trop de ſévérité.
S'il vous faur néanmoins dire la vérité ,
Je crains pour vous , je crains l'ardeur qui vous
domine;
Je crains fur-tout votre âge , & que votre ruine
Ne foit enfin la fuite & l'effet malheureux
Des déſordres cruels que l'on nommedes jeux.
Je crois à vos vertus , &j'en ai mille preuves ;
Mais pour les conferver , à de rudes épreuves
Vous les expoſez trop , & plus d'un Sage a dit :
Qui brave le danger , tôt ou tard y périt.
Une autre citation fuffira pour faire connoître
la manière de M. le Ch. de Cubieres,
& nous regrettons que les bornes de ce
Journal ne nous permettent pas d'en faire
davantage. La jeune Epouſe , preffée par les
déclarations d'un jeune homine qui la croit
facile à fubjuguer à cauſe de ſon humeur
évaporée , lui répond avec aſſez de juſteſſe :
Etqui donc, s'il vous plaît, vous a mis dans la tête,
Qu'on ne peut s'amuſer ſans ceſſer d'être honnête ?.
Que le goût des plaiſirs , d'où le vice eſt exclus ,
Ne ſçauroit s'allier à celui des vertus ?
J'aime les Bals , les Jeux , & je cours le Spectacle ;
Au bonheur de quelqu'un eft-ce-là mettre obſtacle ?
Eſt-ce à la Comédie où l'on gâte ſes moeurs ?
Et faut-il qu'à mon âge , écoutant les Cenfeurs ,
Qui voudroient fur la leur réformer ma conduite ,
J'aille dans un déſert vivre comme un Hermites?
DE FRANCE. 83
Non; défiez-vous moins des dehors ſpécieux
Qui vous font préſumer qu'un coeur eſt vicicux
Si-tôt qu'il s'abandonne au tourbillon du monde :
C'eſt quelquefois ſur eux que la vertu ſe fonde .
Une Prude , à coup sûr , aime l'obſcurité ,
Et quand on eit honnête on craint peu la clarté.
La clarté n'eſt point le mot, la clarté ne
ſe prend guère qu'au phytique , & l'Auteur
veut parler au moral.
Quoi qu'il en foit , nous croyons que
ces deux tirades juſtifient les éloges que
nous avons donnés au ſtyle de la Jeune
Epouse : & il eſt rare qu'on puiſſe donner
ces éloges à toutes les Comédies qui paroiflent
de nos jours. Il n'eſt pas de Comédie
, au refte , qui ne mérite quelques
critiques. , & la Jeune Epouse n'en est pas
exempte.
On atrouveque cette Pièce reſſembloit un
peu trop à d'autres Pièces , &, entre autres ,
au Jaloux défabuséde Campiſtron . On y a
remarqué une abſence totale de comique ,
& beaucoup de gens veulent qu'une Comédie
falſe rire. Le ſujet enfin ena paru commun&
peu piquant ) il a paru ne pas fortir
du cercle éternel de ces perites Comédies
à la douzaine , qui naiſſent & expirent la
même année fur nos Théatres , & beaucoup
de gens veulent qu'on ait de l'originalité
, de l'invention , & qu'on ne faffe
point toujours comme ont fait.& comme
font tous les autres.
84 MERCURE
VARIÉTÉS.
.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
MONSIEUR ,
J
-५
:
Je viens de lire un Ouvrage dont il me femble
qu'on a bien peu parlé dans le monde , quoiqu'il
foit fait , à ce que je crois , pour y pro
duire beaucoup de ſenſation. Il eft intitulé
L'Administration de Sebastien- Jofeph de Carvalho
&Melo , Comte d'Oeyra's , MARQUISDE POMBAL,
Secrétaire d'Etas, & premier Ministre du
Roi de Portugal Jofeph 1 (1). Je ne l'ai vu analyſé
, ni même annoncé dans aucuns Journaux ,
& c'eſt peut- être à leur filence ſeul , dont j'ignore
la cauſe , qu'il faut attribuer fon, obfcurité. Ce
font les Journaliſtes , c'eſt le bien , & même le
mal qu'ils diſent d'un Livre qui attirent fur lui
la première attention du Public , quand l'Auteur ,
peu répandu dans les Sociétés , n'a pas le ſecret
de ſe faire proner d'avance. C'eſt alors que les
gens de Lettres le liſent& fixent ſa réputation :
deft toujours leur jugement qui en décide. Les
gens du monde , inond's de nouveautés , ne lifent
guère que celles qui ont déjà de la vogue. Ils
مو
( 1 ) Cet Ouvrage , qui ſe vend cher Gattey, Libraire ,
au Palais-Royal , eſt en 4 Volumes in 8% , indépendamiment
d'un cinquième Vol. qui l'a précédé ſous le titre de
Profpectus.
ر
DE FRANCE.
-
s'aviſent rarement de parler les premiers d'un.
Livre dont on ne parle point.
Vos Lecteurs feront peut-être bien aiſes d'avoir
une idée d'un Ouvrage qui leur préſente un tableau
hiftorique d'un grand intérêt , & où cer
intérêt , ſans s'arrêter au groupe principal , en
embrafie toute l'ordonnance , & ſe répand jufque
ſur les détails les plus éloignés. Avant de
nous entretenir de l'Administration du Marquis
de Pombal , fi célèbre dans toute l'Europe , quoique
le caractère de ce Miniſtre foit fi peu connu ,
l'Auteur dirige nos regards vers l'état ancien &
vers l'état préſent du Portugal , cette Nation
jadis fi grande , malgré les bornes de fon territoire
, & dont nous n'avons point d'Hiftoire moderne.
M. de la Claye , qui a écrit ſes premières
Annales >> a quitté la plume où il falloit la
>> prendre. Les révolutions anciennes de cette
>> Monarchie , dont il a donné le tableau , ne
>> font rien en comparaiſon de celles qui font
>> plus près de nous ".
C'eſt dans un très-beau Diſcours préliminaire ,
qui a paru deux ans avant l'Ouvrage même , &
auquel l'Auteur a donné , je ne fais trop pour
quổi, le titre de Profpectus , qu'il développe les
caufes de cette grandeur paflée & de l'obfcurité
actuelle des Portugais. Ce Difcours , plein de
profondeur & de philoſophie , eſt écrit d'une
manière vigoureuſe & attachante ; c'eſt en citant
beaucoup de pallages que je pourrai le faire con-
Les Portugais, dit l'Auteur , ouvrirent le
>> Monde, qui avoir reſté fermé depuis la créa-
>> tion. C'eſt lepremier Peuple de la Terre qui ,
>> en s'élançant dans les mers , ſe foit frayé un
>> chemin fur un élément qui , juſqu'à lui , n'avoit
86 MERCURE
>> point eu de route connue. La deſtinée de ce
>> Royaume a été unique , dit-il ailleurs ; dès ſa
> naiſlance, il éprouve des viciffitudes qui ne ſont
>> pas ordinaires. Au ise. fiècle, il fait la con-
>>>quête des Indes. Toute l'Afie paſſe ſous ſa domination.
Dès-lors la fortune du Portugal eſt
>> prodigicuſe. L'Hiſtoire ne dit point qu'aucune
>> Nation ſe ſoit élevée d'un vol plus rapide au
>> faîte des grandeurs. Rome elle - même , dans
>> le fort de ſa gloire, ne conquit jamais tant
>> d'Etats , ne domina fur tant de Peuples , ne
>> s'empara de tant de ſceptres , & ne mit aux
> fers tant de Rois. C'eſt un ſpectacle curieux
>> de voir le plus petit Etat de l'Europe devenir
>> la première puiſſance du Monde «.
Ce n'eſt pas au ſeul Portugal que ſe bornèrent
les avantages de ces conquêtes ; toute l'Europe
y participe. » A la découverte du Cap de Bonne-
>> Eſpérance , tout changea de face..... Si de
>> nos jours les quatre principales Nations de l'Eu-
>> rope font un grand commerce dans le Nouveau-
Mende ; ſi ce commerce a jeté les fon-
>> demens d'une navigation prodigieuſe ; ....
>> l'induſtrie & la main - d'oeuvre ont ſuivi la
>> même progreffion .... En un mot , ſi dix mil-
>> lions d'Européens qui vivoient dans la misère,
>> vivent maintenant dans l'abondance , c'eſt aux
>> Portugais qu'ils le doivent ".
* C'eſt faire d'un Peupleun magnifique éloge ,
que de le préſenter ainſi comme le bienfaiteur
de l'Univers. Les anciens Conquérans ne jouiffent
pas de la même gloire. Alexandre n'a laiflé après
lui quedes batailles. La Grèce , jadis ſi florifſante ,
& aujourd'hui peuplée d'Eſclaves , n'a rien tait
pour le bonheur du Monde; il ne nous reſte de
la grandeur ddee Rome que des édifices , des ſtatues&
des vaſes mutiles. Les bienfaits du Por-
1
DE FRANCE. 87
tugais font parvenus juſqu'à nous , & nous en
jouitfons tous les jours .
L'Auteurnous les repréſente à peine affranchis de
la domination des Mores , & donnant des preuves
de civiliſation. Toute l'Europe étoit en guerre ;
le Portugal reculé à l'une de ſes extrémités , trouvant
dans un climat doux & un terrein fertile
tout ce qui pouvoit ſuffire à fes beſoins , ne fut
pas obligé de ſe mêler dans les querelles des autres
Peuples. Sa petiteſſe même Ic ſervit.
>> Un Etat d'une étendue médiocre a cet avan-
>> tage, que le Prince qui le dirige peut porter
>> lamain fur tous les endroits foibles , & corri-
>> ger les vices à mesure qu'ils s'établiſſent......
>> Le Prince d'un grand Erat reſſemble à un père.
>> de famille qui , ayant un domaine très-étendu
>> & un trop grand nombre d'enfans , eſt obligé
>> d'en confier le ſoin à un autre , qui n'en rein-
>> plicjamais bien les fonctions «.
Les vertus des premiers Rois de Portugal , &
les bonnes Loix qu'ils y établirent , font , felon
l'Auteur , une des principales cauſes de ſa profpérité
; mais il l'attribue fur-tout à ſa ſéparation
des autres Peuples .
.. ...
c'eft
>>Chaque Société a des moeurs à elle , qui lui
>> ſont particulières , & ſi particulières , que
>> un grand hafard fi celles d'un Peuple convien-
>> nent à un autre..... Lorſque Rome étendit
>> ſes bras hors de l'Italie , elle fe corrompit par
>> le mélange des Nations . La Chine de-
>> fend aux Etrangers l'entrée de fon Empire ....
>> Les Turcs n'ont dégénéré que depuis qu'ils fe
>> font liés avec les Etrangers ..... Ceux qui ont
>> voyagé dans le nord de l'Angleterre , ont ſenti
>> ta différence qu'il y a de ſes habitans avec ceux
>> de la Capitale , &c. «.
९
88 MERCURE
1
Le Portugal étoit heureux , mais il voulut être
grand; & comme ! Europe ne pouvoit lui fournir
aucun moyen d'agrand flement, c'eſt du côté
de l'Océan qu'il tourna ſes vues. Il n'y avoit
point alors de navigation , car on ne peut donner
ce nom à ces petits voyages d'une côte à
l'autre , où l'on ne perdoit pas la terre de vue.
>> Il n'étoit pas queſtion de ſuivre le plan d'une
>> marine , mais de créer une marine ; il s'agif-
>> foit de ſe frayer une route nouvelle fur TO-
>> cean, & de paſſer aux Indes Orientales par
>>> ur chemin inconnu à toutes les Nations de la
>> Terre co,
1
-Vaſco de Gama, qui fut chargé de cette en
trepriſe , la plus grande qui ait jamais été donnée
à un mortel , parvint à joindre enfemble toutes
les parties du Globe. Cette réunion eſt un des
>> plus grands évènemens de notre Monde , tant
35 par l'influence qu'il cut fur les Rois , que par
>> la révolution qu'il caufa chez les hommes.
>>>Jean I , Jean II , & Emmanuel , trois grands
55 Princes , qui , par un grand bonheur , fe fuc-
⚫cédèrent, travaillèrent a ce plan de réunión «.
L'hiſtoire de cette découverte ramène une queftion
ſouvent agitée ; ſavoir , fr l'Art de la navigation,
perfectionnée dans les temps modernes ,
a fait aux hommes plus de bien que de mal.
L'Auteur , qui l'examine à fon tour , ſe déclare
pour la négative. >> Avant la navigation , dit-il ,
>>les maux attachés au fléau de la guerre ſe
>> bernoient à quelques Continens de la Terre ;
>>>mais lorſqu'à ce theatre particulier on eut
>>>joint celui de la mer , la ſcène des malheurs
>> du Monde devint univerſelle «. Et plus loin :
>> Il est remarquable que c'eſt à l'aiguille aiman-
>> tée que nous devons la mort de cent millions
> de mortels ; tant il est vrai que la moindre
:
DE FRANCE. S
!
>> découverte de l'eſprit humain peut faire un
>>>grand changement für le Globe , & que s'il y
>>>a des Arts qui ont fait quelque bien , il y en
→→ a aufli qui ont caufé beaucoup de maux <<.
En cela , ce me ſemble, IAuteur n'eſt pas
bien d'accord avec lui-méme, car il nous a pré- .
fonté juſqu'ici ks Portugais comme les reftauratours
de la félicité des Nations , & cependant il
convient que ce font eux qui ont perfect ons é la
navigation moderne. Gooi qu'il en foit , il termine
ce Chapitre par un tableau rapide des premières
batailles navales , & par une Hiſtoire
abrégée, de la Marine chez les différens Peuples,
qui ont tenu tour à tour le fceptre de la mer.
Apeine les Portugais font-ils arrivés aux Indes,
qu'iis ſe diftinguent par les plus grands exploits ,
&montrent tout à coup un nouveau caractère ;
ce qui fait dire à l'Auteur , qu'il faut ſouvent
>> tranfplanter les hommes pour favor ce qu'ils
>> valent <<. Ceux-ci ſe trouvoient dans
ככ
ככ cet érat
qui donne la victoire : ils étoient pauvres ; & on
prouve par une foule d'exemples paités dans
I'Histoire , que c'eſt une condition eſſentielle pour
faire des conquêtes. Ce qui fait voir encore la ſage.
politique des Portugais, c'eſt qu'ils mirent plus d'un
fiècle a conquérir les Nations qu'ils auroient pu
vaincre en deux luftres. S'ils y avoient mis plus
de rapidité , ils auroient armé contre eux toute
l'Afie : mais les vertus qu'ils montièrent leur foumirent
encore plus de Peuples que leurs armes ;
& l'ufage qu'ils firent de la victoire toutes les fois
qu'ils les prirent, fervit encore à les faire refpecter.
C
On ne doit pas, au reße , s'étonner de leur
ſupériorité dans l'Art militaire. Accoutumés depuis
long-temps à consbattre les Mores , leur va- .
lour s'étoit toujours tenue en haleine , & la CheMERCURE
i
1
valerie qu'ils inſtituèrent aalloorrss , en ennobliffant
leurs exploits , donnoit à leur courage un nou-
⚫veau degré d'activité. Auſfi, lorſque les richefles
dont ils s'emparèrent les curent amollis , on les
vit dégénérer de jour en jour , & l'Auteur met
au nombre des cauſes principales de ce dépérifſement
, de ce que le Portugal n'avoit plus de
guerres civiles en Europe. >> Dans les guerres ci-
>> viles , dit- il , les ſeules qui puiſſent former le
>> courage national , ceux qui ont du talent pour
>> les armes le mettent à leur place ; au lieu que
>> dans les autres , on eſt placé& on l'eſt ſouvent:
>> mal. Chacun ſe fait ſoldat , parce que chacun
>> a un intérêt perſonnel de défendre ſes droits."
>> Il n'en eſt pas de même dans les guerres pour
>> les intérêts des Princes , où l'on ſe bat pour>
>> le Roi & non pas pour ſoi <«.
L'Auteur , d'après ſa manière qu'il fuit conftamment
, appuie cette propoſition de pluſieurs
exemples iftoriques. Il trace enfuite le tableau
dela décadence des Portugais , qui perdirent , en
même temps que leurs anciens principes , leurs poffeffions&
leur puifiance. De la une courte digreffon
fur les malheurs de la guerre , qui amène
Hiſtoire abrégée de l'Art Militaire en Europe.
une
Le Portugal régnoit véritablement ſur les mers,
&fon commerce & fa puiſiance s'appuyoient réciproquement.
S'il permettoie à quelques Peuples
de le partager avec lui , c'étoit à des conditions
onéreuſes , & il n'accordoit cette permiffion qu'à
des Nations pauvres , incapables de faire un commerce
conſidérable , ce qui contribuoit encore à
augmenter le leur.
Ici l'Auteur examine cet axiome d'économie
politique , adopté ſans avoir été affez approfondi ;
ſavoir,que lecommerce fait la puiſſance des Etats.
DE FRANCE .
H établit une opinion bien contraire. Le commerce
, ſelon lui , n'apporte à une Nation que
des richeſſes étrangères qui l'engagent à négliger
les fiennes propres , & ce ſont toujours les richeſſes
étrangères qui amènent la corruption.
Cette difcuffion, toujours appuyée de l'Histoire ,
le conduit à examiner aufli cette maxime donnée
com ne générale par les Philoſophes économistes,
que le commerce doit être libre . Il faut voir dans
P'Ouvrage même les motifs nombreux & fatisfaifans
qu'il emploie pour la combattre.
>>liberté , dit-il , doit être tellement propre à un
>> Etat pour lequel on l'érablit, que c'eſt un grand
>> hafard fi elle peut convenir a un autre .....
>> Cette
Si les Rufies .... ſi les Turcs vouloient rendre
>> leur commerce libre , bientôt ils n'en auroient
>> plus ..... C'eſt qu'ils font eſclaves , & qu'il
>> faudroit leurdonner une autre conſtitution pour
>> établir chez cux l'indépendance des Arts .....
>> En Hollande , au contraire . ... Il feroit inutile
de faire des Loix fur cette indépendance ,
>> puiſque chaque Citoyen n'ayant d'autre état
que celui d'être Commerçant , eſt forcé , pour
>> ainſi dire , de jouir de la liberté du comnier-
» cc.... L'Angleterre eſt dans le même cas ...
>> Mais il n'en eſt pas ainfi d'une grande Monar-
>> chie , riche & abondante , qui poſsède un vaſte
>> domaine rempli de productions....... Cette
>> Monarchie peut faire des Loix fur la liberté
• du commerce ; mais elles ne doivent pas avoir
>> la même extenfion que dans les Etats qui ne
* peuvent pas s'en paſſer ". Cette propofition eft
foutenue par des exemples applicables à chaque
Nation différente .
Le commerce des Portugais , & les richeffes
qui en furent la ſuite , devinrent précisément la
cauſe de ſon appauvriſſement. Ces richeſſes , qui
2 MERCURE
confiftoient fur - tout en mines exploitées dans
leBrefil , furent la proie de toutes les Nations
& fur-tout de l'Angleterre. On rapporte ici une
lettre infiniment curieuse de la Cour de St. James
àcelle de Lisbonre , lorſque le Marquis de Pombal
défendit l'exportation du numéraite , pour obtenir
man levée de cette oppofirion. L'Auteur
prouve trèsb- ien une vérité déja connue , què de.
tout temps les Etats a mines , en abandonnant
l'agriculture , les arts & lindeſtrie , fe font appauvres
par leurs product ons. II va plus loin ;
il prétend que l'abondance du numéraire eſt
des grands malheurs de l'Europe , par l'introduction
des opérations de finance , & de l'extrême
inégalité des fortunes. Je ne puis m'empêcher
devous citer encore un paſſage de l'Auteur.
un
>>>Depuis que l'argent repréſente tout , c'eſt
>> avec ce métal ſeulement qu'on acquiert tous
>> les besoins attachés à la vie phyfique. Evaluons
ces beſoins à cent écus pour chaque individu.
Si vos richefles font de trois millions vous
>> avez tout juſte dans votre coffie-fort la fub-
>> ſiſtance de trente mille citoyens , qui par- la en
>> ſont privés ; car chaque cent écus que vous
>> poffédez de plus que les vôtres , il yaquel
,
qu'un dans le Royaume qui fouffre la faim
>>& la foif ce,
Le dépériſſement de l'Agriculture , que l'Auteur:
regarde avec raifon comme le premier des biens
pour un Etat , fut bientôt ſuivi de la perte de
l'induſtrie , & ce ſont- là les principales cauſes
qui ont fait perdre au Portugal une puiflance
précaire qu'il n'avoit pas fu conſerver. On a vu
dans ce Profpectus un tableau des progrès & de la
décadence de l'Agriculture chez cette Nation ,
ainſi que de fon état fuccellif dans les autres
climats de l'Europe ; il en fait de même pour
DE FRANCE.
93
l'induftrie , & enſuite pour les beaux Arts , & ce
rapprochement continuel des uſages, des moeurs
&de l'efprit des Peuples différens , eft préſenté
avec beaucoup d'intérét.
C'eſt à cette époque de dégradation que le
Marquis de Pombal entre dans le Ministère , &
ce qu'il y a de remarquable , c'eſt qu'à peine at-
il pris les rênes de l'Empire , » que la terre
» s'ouvre ; Lisbonne eſt engloutie avec ſes habi-
>> tans ; les Grands conjurent contre la Couronne ;
>> la feconde Ville du Royaume ſe révolte; une
Puiſſance étrangère lui déclare la guerre ; le
Cicl , la Terre , les phénomènes , les élémens ,
→ la famine , les complots , tous les vices & tous
les crimes ſemblent s'être raffemblés pour con-
>> jurer contre fon Gouvernement .
ככ
ככ
Mais je m'apperçois , Monfieur , que ma Lettre
eſt déjà fort longue , & qu'entraîné avec l'Auteur
dans l'examen de tout ce qui a précédé le ſiècle
qu'il a voulu peindre , je commence à peine à
vous parler de l'Administration du Marquis de
Pombal. Au furplus, comine cette Adminiſtration
eft moins intéreſiante par le ſimple expoſe des
faits, que par le développement des cauſes qui
les ont produits , il faut les voir dans l'Ouvrage
même. Il doit fuffire à vos Lecteurs de connoître
la manière dont l'Auteur eft capable de les pré
fenter. C'eſt à ce deficin que j'ai multiplié les
citations. On trouvera fans doute beaucoup de
défants dans les formes de ſon ſtyle ; des incorrections
, des répétitions fréquentes des mêmes
idées même quelques locutions étrangères , &
d'autres que l'Auteur affectionne & qu'il ramène
trop ſouvent ; mais on y trouvera aufli , je crois ,
beaucoup d'images , de la grandeur , de l'éner
gie, &un intérêt bien foutenu. Les penſées de
P'Auteur ne font pas toujours nouvelles , mais
54
MERCURE
elles ont toujours un caractère qui lui eſt particulier
; & même diſpoſé à les combattre , on ne
peut s'empêcher de trouver ingénicuſe la manière
dont il les établit .
Je ne ſais ſi tout le monde aura la même opinion
que moi ſur cet Ouvrage; mais fi j'ai infpiré
quelque envie de le lire , je doute que ceux
qui l'auront fatisfaite foient diſpoſés à me le reprocher.
J'ai l'honneur d'être , &c.
:
ANNONCES ET NOTICES.
LA Femme & les Veux; 2 Vol . in- 12. A Amfterdam
; & ſe trouve à Paris , chez Poinçot ,
Lib, rue de la Harpe, près S. Côme .
Nous regrettons que cet Ouvrage ne ſoit pas
de nature àêtre analyſé dans ce Journal. Le premier
Volume , qui traite des Femmes , préſente
des détails ingénieux , des obſervations fines , &
des idées vraiment philoſophiques. Le 2e. Volume
n'eſt que l'Histoire d'un Religieux., à qui une
odieuſe ſéduction a fait prononcer des veoeux qui
font le malheur de ſa vie entière .
Mémoires fur les Fièvres intermittentes ; par M.
Durand, Docteur en Médecine de l'Univerſité de
Montpellier , Profeſſeur du Cours public d'Accouchement
établi à Cahors , Correſpondant de la
Société Royale de Médecine. A Paris , chez Théophile
Barrois , Lib. quai des Auguſtins.
DEFRANCE.
95 .
:
Mémoire en forme de Discours fur la difette du
Numéraire à Saint-Domingue , & fur les moyens
d'y remédier , lu à la Chambre du Commerce du
Cap-François , le 19 Mars 1787 ; par M. François
de Neufchâteau. Nouvelle édition, ſuivie de Lettres
& de Pièces relatives à des objets intéreſſans
pour la France & les Colonics. In-8 ° . de 186 p.
Prix , 36 fous. A Paris , chez Bailly , Libr. , rue
S. Honoré , vis-à-vis la Barrière des Sergens ; &
Lefevre , rue Neuve des Bons-Enfans , Nº . 18 .
Cet Ouvrage eſt plein de détails utiles , mais
qui ſe refusent à l'analyſe .
Synonymes Latins, & leurs différentes fignifications,
avec des exemples tirés des meilleurs Auteurs
, à l'imitation des Synonymes François de
M. l'Abbé Girard ; par M. Gardin Dume ſnil , Profeffeur
Emérite de Rhétorique en l'Univerſité de
Paris , au Collége d'Harcourt , & ancien Principal
au Collège de Louis le Grand. Seconde édition ,
revue , corrigée , & augmentée par l'Auteur. A
Paris , chez Nyon le jeune , Lib. place du Collége
Mazarin. Prix broché , s liv.; relić , 6 liv.
Cet Ouvrage est vraiment utile à tous ceux qui
s'occupent de la Langue Latine.
Bibliothèque Univerſelle des Dames. A Paris ,
rue & hôtel Serpente .
Il vient de paroître de cette intéreſſante Collection
le XVIc. Volume des Romans , & leXe.
des Voyages,
M. Necker , portrait original , gravé à Londres;
& ſe trouve à Paris , chez Legrand , ruc
Galande , N°. 74.
96 MERCURE DE FRANCE.
L'Espoir des François , Eſtampe gravée parS.
A. Martini , d'après P. de Berainville. Prix , I liv.
4fous. A Paris , chez Mine. Bergny , Marchande
d'Estampes , rue du Coq Saint-Honoré ; & à Verfailles
, thez Blaifot , Lb. rue Satory.
Au bas de l'Allégorie qui fait le ſujet de cette
Eſtampe , on lit ce Quatrain :
Le plaiſir de bien faire eft le tréſor du Sage :
Necker , toujours le même, au faîte des grandeurs,
Mépriſant de Plutus le fafte& les faveurs ,
Dans le bonheur public jouit de fon ouvrage.
4Meſſes à deux voix égales , avec accompagnement
de l'Orgue , à l'uſages des Dames Reli
gieuſes , mêlées de Solo , Duo & Choeurs , qui
peuvent aufſi ſe chanter par les Hautes - Contres
&Tailles; par M. Corette , Chevalier de l'Ordre
de Chrift. Prix , 6 liv.; & les deux Parties ſéparées
pour les voix , 3 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
ruc de la Chanverrerie, près celle S. Denis , No. 3.
ROMANCE.
TABLE.
49 La Jeune Epcufe 81
Couplers. S'Variétés. 84
Charade, Enig. & Logog. 12
Etudes de la Nature. Annonces & Notices. 94
1
APPPPRROOBBATION. 1
,
JAA: lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi II
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiffe.
ca empêcher l'impreſſion. A Paris , le ro Octobre
1788 SÉLIS.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
F
DANEMARC К.
De Copenhague , le 18 Septembre 1788 .
La Cour de Suède ne s'eſt pas contentée
de la Déclaration vague , par laquelle notre
Ministère lui a notifié la réſolution de
ſecourir la Ruffie de troupes& de vaiſſeaux,
en vertu des Traités qui nous lient à
cette Puiſſance ; elle a demandé une explication
plus catégorique par la Note
fuivante , que l'Ambaſſadeur de Suède a
remiſe , le 12 , au Miniftre des Affaires
Etrangères.
-er « Après les ouvertures que le Roi a fait faire
par fon Ambaſſadeur à Copenhague , & la confiance
que le Roisa témoignée au Roi de Danemarck,
en lui remettant le ſoin de rétablir la
Paix entre lesRoir& l'Impératrice de Ruſſie , Sa
Majesté n'a pu récevoir qu'avec étonnement &
déplaifir la Déclaration que le Roi , fon beaufrère
, lui a fait remettre , en date du 19 Août der-
N°. 41. 11 Octobre 1788 . C
( 50 )
nier. Le Roi voulant encore écarter tout ce
qui peut exciter de l'aigreur & de l'éloignement
entre lui& un Prince qui lui eſt uni par des liens
ſi ſacrés , ſe réſerve, ſi la néceſſité des circonftances
l'exige indiſpenſablement , de rappeler à
Sa Majesté Danoiſe , combien il s'eſt donné de
ſoins pour confolider la bonne harmonie qui ,
depuis plus de ſoixante ans , a ſubſiſté entre la
Suède & le Danemarck , & pour la rendre ſtable
&permanente. Sa Majefté ne voulant rien négliger
encore pour conſerver le maintien de la plus longue
Paix que les Annales des deux Royaumes peuvent
montrer , & connoiſſant d'ailleurs le ſoin que
d'autres Puiſſances vont ſe donner pour éteindre
le nouvel incendie qui menace le Nord , ſe borne
uniquement dans ce moment , à demander une explication
claire & préciſe des intentions de Sa
Majefté Danoife , d'après laquelle le Roi réglera
ſes démarches. Sa Majeſté Danoiſe annonce
« qu'Elle va céder , en conformité de ſes Traités
» défenſifs , & de la manière qui y eſt ſtipulée ,
>>une partie de ſes Vaiſſeaux de guerre & de fes
>> Troupes à la libre diſpoſition de Sa Majeſté
>> l'Impératrice de Ruſſie. » Le Roi , qui , juſqu'à
préſent , a ignoré le contenu &l'étendue des engagemens
contractés entre le Danemarck & la
Ruffie , demande au Roi , fon beau- frère , fi ce
font des Troupes & des Vaiſſeaux auxiliaires
qu'il compte remettre à la diſpoſition de la Rufiie ;
en ce cas , & felon l'uſage de tout temps reçu,
cesTroupes& les Vaiſſeaux ne peuvent agir contre
la Suède que dans les Mers & les Provinces appartenantes
à la Ruffie , & être tranſportés dans
les lieux où se trouve maintenant établi le
Théâtre de la Guerre : &, dans ce cas , loin de
regarder les démarches de Sa Majeſté Danoiſe
comme hoftiles ,de Roi ſe bornera aux regret
( 51 )
de voir le Roi , ſon beau-frère , foutenir par ſes
-ſecours l'Ennemi de la Suède. Mais fi les Troupes
fortent des Provinces ſoumiſes à la domination
de Sa Majesté Danoife , & limitrophes de la
Suède , pour entrer ſur les Terres du Roi ; fielles
yattaquent les Sujets de Sa Majesté , ſes Places
fortes & fes Troupes , le Roi ſe verra forcé pour
lors de regarder la longue Paix qui ſubſiſte entre
la Suède & le Danemarck , comme rompue , &
le Roi de Danemarck comme agreffeur. Le Roi
aſſure , de la manière la plus formelle , & fur ſa
parole royale , que les précautions qu'il va prendre
ſur les frontières de Norwége & en Scanie , ne
ſent que purement défenſives , & que ſes voeux
les plus ſincères tendent au maintien d'une Paix
également néceſſaire aux deux Peuples. Le Roi
attend une réponſe claire & préciſe , qui décidera
de ſes démarches ultérieures . >>
Copenhague, le 11 Septembre 1788 .
Signé , SPRENGTPORTEN:
Cette Déclaration , comme on le voit ,
tend à décider un point de Droit public
fort délicat , ſur l'étendue que doit avoir
l'emploid'une force ſimplement auxiliaire.
Afon tour, notre Gouvernement a donné
ſa ſolution; elle eſt diametralement contraire
à celle de la Suède. Voici dans quels
termes s'en eſt expliqué , dans ſa Réponſe,
le Comte de Bernstorff, Miniſtre des Affaires
Etrangères:
« Sa Majeſté le Roi de Danemarck , loin de
trahir la confiance de Sa Majefté le Roi de Suède ,
n'a eu d'autre regret que de n'avoir pas été
mis dans le cas d'y répondre entièrement ;
२
(1-52
ſes premières ouvertures ſur ſon retour à des intentions
pacifiques, ne lui étant parvenues que lorfque
fa Déclaration du. 19 Août étoit déja rémiſe
àM. l'Ambaſſadeur , & partie pour la Suède. Elle
en a cependant tiré tout le parti qui étoit en ſon
pouvoir, pour avancerle térabliſſement de la Paix ;
& Elle déclare être toujours également prête à
concourir , avec toute la candeur , & avec tout
le zèle poffible , aux vues & aux démarches des
Puiſſances, amies qui tendront au même but »
att ne dépend pas de Sa Majesté Danciſe de
donner à ſes ſecours auxiliaires une autre deſtination
, que celle qui a été énoncée dans ſa première
Déclaration , & qui eſt ſtipulée dans les Traités
défenſifs qui y font cirés. Ils font déja cédés
› à la libre diſpoſition de la Ruffie; & comme
>> le Théâtre de la Guerre n'est pas borné à la
>> ſeule Finlande , Sa Majesté n'eſt pas autoriſée
>> à adopter une explication nouvelle , entière-
>> ment oppoſée au ſens & aux mots de ſes en-
> gagemens avoués. »
« Tant que le Danemarck n'a pas un intérêt
propre , & qu'il n'agit qu'en auxiliaire de fon
Allié, il ne peut avoir d'autre but que le rétabliſſement
d'une Paix prompte & folide ; & dès
que Sa Majefté l'Impératrice conviendra de ſes
conditions avec la Suède , la ſienne eſt faite également.
Il doit reſpecter toutes les démarches de
JaRuſſie , qui terminent ou qui ſuſpendent cette
Guerre où elle ſe trouve engagée. Auffi longtemps
que les Troupes & les Vaiſſeaux aux -
liaires qui agiront contre la Suède , n'excéderont
pas le nombre ſtipulé , & que le reſte des forces
Danoiſes ne commer aucun acte d'hoſtilité d'aucun
genre , Sa Majeſté le Roi de Suède n'eſt point
fondée à fe plaindre. Ce fera Elle-même qui changera
la nature de la fituation préſente , fr Elle
( 53 )
veut enviſager & traiter en ennemi les forces qui
n'agiſſent pas contre la Suède , & qui ne le feront .
que lorſqu'Elle aura déclaré la guerre au Danemarck
: ce ſera Elle-même alors qui aura donné
une exiſtence à des différends qui n'exiſtoient pas ,
&qui ne le feront auſſi point, fi les ſouhaits &
les conſeils du Roi , & la conſidération du bonheur
des Sujets réciproques , peuvent avoir quelqu'influence
ſur Sa Majesté Suédoiſe. »
« Le Roi n'a rien à objecter aux meſures que
l'on oppofera en Suède aux forces auxiliaires Danoiſes
: Sa Majefté déclare plutôt qu'Elle ne donnera
aucune étendue de plus à ſes plans & à fes
démarches , avant que d'apprendre que la réſolution
de Sa Majesté Suédoiſe d'en donner anx
ſiennes , eft irrévocab'e : Elle ſouhaite vivement
que la réponſe déciſive qu'Elle attend encore de
ſa part , puiffe ne pas devenir le fignal d'une
guerre,dont l'idée même eſt pénible àfon coeur ,
mais être la confirmation de cette Paix , qui fait
toujours l'objet conftant de ſes voeux. »
Copenhague, le 13 Septembre 1788 .
Signé , BERNSTORFF.
Cette Réponſe confirme ce que nos
diſpoſitions hoftiles ont déja annoncé ; c'eſt
qu'au lieu de fecourir la Ruffie dans fes
Etats , nous ferons en ſa faveur une diverfion
, en attaquant la Suède même : en
multipliant ainſi ſes dangers , & en diviſant
ſes forces, on eſpère la forcer à recevoir
la paix , & à laiſſer la Ruſſie maîtreſſe
detousſesmouvemens,de tous les projets
connus ou fecrets ....
Dèsle 15 , l'eſcadre de cette nation,qui
c' iij
(54 )
fe trouvoit dans ce port , compoſée de
3 vaiſſeaux de ligne de 100 canons , de 2
frégates & d'un brigantin ,& commandée
par l'Amiral Defin , a appareillé pour la
Baltique , où elle a été ſuivie des vaifleaux
Danois l'Etoile du Nord & le Prince Frédéric
de 74 canons , le Dithmars de 64 ,
& la frégate la Chriftiania , ſous les ordres
du Contre-Amiral Krieger. Cette eſcadre
combinée doit ſe joindre , à une certaine
hauteur, aux cinq vaiſſeaux Ruffes venus
d'Archangel.
Le Duc de Brunswick-Bevern eſt deſtiné
à commander en Zélande , fi les circon
tances exigent qu'onyaſſemble unCorps
d'armée..
Notre garniſon eſt compoſée actuellement de
deux ofcadrous de gardes à cheval , d'un bataillon
de gardes à pied , de trois bataillons de grenadiers
, de douze bataillons de Moufquetaires ,
&dedouze compagnies d'artilleurs. Trois bataillons
de garnifon ſe trouvent dans la Citadelle :
ces troupes montent à 14,846 hommes .
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 24 Septembre.
4
A l'inſtant où l'on croyoit le Roi de
Suède prêt à ſe rendre en Scanie , ce
Monarque eſt parti pour la Dalécarlie ,
Province ſur les frontières de la Norwége ,
( 55 )
,
&où les deſſeins du Danemarck rendoient
fa préſence néceſſaire. Aucun ordre
d'ailleurs , pour la convocation de la Diète :
tous les jours le Sénat eft affemblé , & fes
Séances n'ont pas uniquement pour objet
la défenſe du royaume. Un coup hardi
que vient de tenter le parti Ruffe en Suède,
a ramené l'attention ſur les affaires intérieures
. Un certain nombre d'Officiers ,
à ce qu'on débite , ont pris ſur eux de
repréſenter la Nation entière , & d'écrire
à l'impératrice de Ruffie une lettre amicale
, où ils lui déclarent humblement qu'ils
regardent la guerre entrepriſe par le Roi
comme illégale , qu'ils ne pafferont point
la frontière ; & que pour leur épargner
le reproche de trahifon infigne envers leur
Patrie, ils la prient, à ſon tour, de reſpetter
les limites . Enſuite , ces mêmes Patriotes
ont adreffé au Sénat une remontrance en
✓ douze articles , où ils demandent la convocation
de la Diète, la paix, l'amitié avec
la Ruſſie , la révocation de tous les actes
quiyſontcontraires.Perſonne n'eûtblâme
des démarches , même très-fortes , en
faveur de la Loi Nationale , dès l'inſtant
où la Nation auroit été en fûreté : on
abandonne aux Lecteurs les réflexions
qu'inſpire le choix du moment de cette
inſurrection , & la méthode qu'on a ſuivie
en la mettant en activité.
civ
( 56 )
On a rappelé dans les conjonctures actuelles
, le Traité d'Alliance conclu entre
la Porte Ottomane & la Suède , le 17
ſeptembre 1739 , rappelé par le Roi dans
ſadernière Declaration , &dontles principaux
articles font :
1. ai .
1 °. L'ancienne amitié eſt confirmée. »
"2^. Les deux Puiſſances promettent de s'affifter
réciproquement de leurs bons conſeils , fi
la Ruſſie entreprenoit quelque chofe contre l'une
eu l'autre , au mépris des Traités.
* 3 °. Les Parties contractantes s'engagent de
remplir toutes les conditions de ce Traité.
"4°. Toutes les fois que l'on ſera inftruit que
la Ruffie ſe propole de rompre avec l'une qu
l'autre des deux Puiſſances , des Parties contrace
tantes eſſayeront d' bord de prévenir une rupture
formelle; mais ſi Elles ne réuſſiſſoient pas dans
cet objet , Elles attaqueront conjointement cette
Puiflance,&feront tous leurs efforts pour obtenir
fatisfaction . »
5. Si la Ruffie attaque la Suède ou la Porte
Ottomane , cette hoftilité fera regardée comme
une attaque des deux Parties contractantes, 200 ,
6º Si la Ruffie attaque la Porte Ottomane,
la Suède lui déclarera fur-le-champala guerre , le
Grand Seigneur obſervera la réciprocité fi la Ruffie
attaque la Suède , & les deux Parties contractantes
n'entreront pas dans des négociations part'culières
, ni ne conclueront de Traité de paix
ſéparé. Si la paix eſt rétablie de concert avecles
doux Parties contractantes , l'alliance défenſive
continuera de ſubſiſter comme auparavant.
( 57 )
0
" 7 ° . D'autres Puiſſances feront invitées à accéder
à ce Traité. » 7
" 8°. Comme la Suède a conclu un Traité
avec les Régences d'Alger & de Tunis , & qu'Elle
eſten négociation avec celle de Tripoli , ces
Régences feront tenues de ſe conformer à tout
ce qui a été ſtipulé entre la Suède & la Porte
Ottomane.» : 1
9°. Le Traité de commerce & les ayantages
accordés aux Sujets Suédois dans l'Empire Otto
man , ſont confirmés..
८
De Vienne , le 22 Septembre.
L'attente publique a été trompée , &
l'inquiétude générale maintenue , par la
publication du fupplément à la Gazette
du 17 , où l'on parle fort au long des différentesopérations
de nos armées , excepté
de celles de Croatie & de l'Empereur!"
Voici la ſubſtance de ce Bulletin :
Corps d'armée dans la Transylvanie , camp de
Tallmaſch, le & Septembre.
১
«Le rapport ultérieur du
concernant l'affaire au défilé de Terzbourg , rend
Colonel Meyersheim
compte des tués & bleſſés à cette occafion ; les
premiers font aunombre de 42 , dont 2 Officiers ,
& les autres de 45 , dont 4 Officiers ; les égarés
montent à 130 , dont pluſieurs font revenus depuis
: l'ennemi a laiſſe ſur la place 139 tués.
Le Colonel Horwath ayant appris qu'un corps
ennemi d'environ 6,000 hommes ſe propofoit 2
-
1
CV
( 58 )
d'attaquer la redoute peu fortifiée d'Oitos , la
quitta , & fe porta en avant avec ſa troupe au
défilé mieux fortifié de Gyilkos. Le 1er de ce mois,
P'infanterie ennemie avança vers nos flancs , & la
cavalerie ſe porta au front ; malgré les rochers
très- eſcarpés , les taillis , les paliſſades , les redoutes ,
l'ennemi , malgré notre feu continuel , efcalada
les rochers , & parvint à nous attaquer en dos ,
tandis qu'une autre divifion s'avança vers notre
front. On oppoſa aux Turcs la plus forte réfiftance
; mais à la fin il fallut céder à leur fupériorité
, & quitter les montagnes eny laiſſant trois
pièces, dont une fut enclouée. L'ennemi attaqua
enfuite la redoute & la contumace d'Oitos ; mais
le feu de nos canons le força à ſe retirer à Krozeſt
& Bobdaneft , après avoir mis le feu à quelques
bâtimens dans la redoute. A la retraite des Turcs ,
le Colonel Horwath renforça le poſte de Gyilkos :
nous avons eu à cette occafion 55 tués , dont 3
Officiers , 36 bleſſés & 4 égarés ; la perte de
l'ennemi peut être évaluée au moins à 300, tant
tues que bleſſe.s »
Corps d'armée dans le Bannat, camp d'Armenesch ,
le 7 Septembre.
)
KAT
« Le Général Baron de Lilien , poſté à Pancſova,
mande , le 5 de ce mois , qu'il a reçu avis
qu'une diviſion ennemie & 77 bâtimens Turcs
ayant des troupes à bord , ſe rendent du côté
de Swiniza. »
e
27115 251
)
こめ
« L'armée ennemie eſt toujours campée entre
Mehadie& Kornia. » 35?A 2777?7???????3 0 23 ???? ? ???????
Corps d'armée près de Semlin , le 6 SSeepptteembre.
«Le 5 de ce mois , on aperçut , ſur le chemin
de Surendria à Belgrade , un corps ennemi d'en(
59 )
-
viron 5,000 hommes , qui venoit du camp de
Semendria ; en paſſant par Krozka & Wintscha ,
il tira quelques coups de canon ſur nos poſtes
avancés de l'autre côté du Danube , mais fans
fuccès. Le Général Prince de Hohenlohe , poſté
à Saczin , ayant reçu avis que les fourrageurs
ennemis ſe rendoient ſouvent à Oſtraſniza , chargea
le Major Michalowich de les ſurprendre; en conſéquence
, cet Officiers'embarqua , le 2 Septembre ,
avec des volontaires , ſur quatre bâtimens , & fe
fit conduire à la pointe de l'ile d'Oſtraſniez ; le
lendemain les fourrageurs ayant reparu , il tomba
fureux , en tua 26 , fit 23 priſonniers ,& difperfa
les autres : on détruiſit 33 charriots,& amena 66
boeufs & 4 chevaux. Nous avons eu à cette occaſion
un tué & trois bleſſfés, >>>
Corps d'armée dans la Croatie , camp de Dubicza-
Turc, le 6 Septembre.
Le Pacha de Trawnick s'eſt retiré de Gellovaz
, & il a réparti fon corps en trois diviſions ;
l'une reſte à Bredor; il eſt parti avec l'autre pour
Banialuca , & il aenvoyé la troiſième à Novi. »
Corps d'armée, combiné , camp près de Choczim ,
le 9 Septembre. e
Les avis ultérieurs de la priſe deJaffy portent
en ſubſtance ce qui ſuit : Comme on avoit appris
que l'ennemi , campé près de Jaſſy, ſe propoſoit de
ſe mettre en mouvement , le Général Spleny fat
chargé de marcher & de ſe concerter avec le
Général Ruſſe Baron d'Elmpt. En conféquence ,
leGénéral Spleny partit de Strojeſtie le 30Août ,
& ſe porta avec le corps principal , à droite ,
vers Schippote ; en même-temps le Lieutenant-
Colonel Kepero avança avec ſa diviſion poftée à
cvj
(60 )
e
Herlen juſqu'au village de Belceſtie , & le corps
ſe campa-prèèss de Jacobany. Le Lieutenant-Colonel
Kepero apprit , pendant ſa marche , que
l'ennemi avoit quitté Jaſſy dans la nuit du 29
Août , & qu'il s'étoit avancé juſqu'à Jongiefeny,
dans le deficin de furprendre le pofte de Herlen ,
&de ſe porter enſuite , ſuivant les circonstances ,
foit dans la Buckowine , ſoit dans la Tranſylvanie,
ſoit enfin du côté de Choczim . A l'arrivée
de cet Officier au poſte de Belcettie , il fit faire
un carré à ſon détacheme't, compoſé de 1191
hommes. Le 31 Août , à quatre heures du matin ,
l'ennemi , commandé par Ibrahim Nazir & deux
Sultans Tatars , & au nombre de 7,150 hommes ,
parut , & attaqua les poſtesavancés avec une fureur
incroyable ; on ſe, retira au carré : l'ennemi
s'y porta & l'attaqua de tous les côtés ; mais ,
après une réſiſtance des plus vigoureuſes , qui a
duré depuis quatre heures du matin juſqu'à dix
heures , il fut obligé de ſe retirer ; on le poursuivit
juſqu'au défilé de Vallerhukulai , où il paſſa un
pont. Le 1 de ce mois , le Lieutenant-Colonel
Kepero continua ſa marche vers Jaſſy , que l'ennemi
avoit quitté en ſe portant.de l'autre côté
du Prush . Nous avons pris à cette occafion un drapeau
& 27 Janiſſaires ; la perte de l'ennemi , en
tués &bleſſés , monte à plus de 1,000 hommes ;
nous avons eu 22 hommes & 16 chevaux tués ,
& 65 hommes & 40 chevaux bleſſés . Le même
jour Septembre , le Général Spleny s'avança
juſqu'à Bolbucany, &le Général d'Elmpt juſqu'à
Larga. Le 3 , le corps Ruſſe ſe porta du côté
gauche vers Jaſſy ; le Lieutenant-Colonel Kepero
occupa les poftes entre les couvens de Cziraczinja
&Galata , &le Général Spleny prit ſa poſition
devant Jaffy. L'ennemi a fait pluſieurs forties
de Choczim , mais il a été repouffé chaque fois
avec perte. »
( 61 )
L'incertitude où cette Gazette nous
laiſſe ſur la réunion du Corps de Warienfleben
à l'armée de l'Empereur , cefferoit
heureuſement , ſi l'on pouvoit avoir une
foi entière à quelques lettres particulières,
duBannat , endate du9,ſuivant leſquelles
cette réunion s'étant opérée , l'armée
campe dans une vallée le long de la Te
meſch , & eft répartie.on 3 carrés. Le
carré du milieu , où se trouve l'Empereur
avec les Grenadiers & les régimens Hongrois
, eſt près d'Illova ; à ſa gauche eſt
poſté le Maréchal de Lafcy , & à fa droite ,
près d'Armeneſch , le Général de Wartensleben.
Chaque carré eft compoſé d'environ
20,000 hommes. L'ennemi fait
toutes fortesdde mouvemens , tantôt il
avance , tantôt il ſe retire : ilsparoît qu'il
nous attenddans les montagnes. On aſſure
quele Grand Viſir , après avoir été recons
noître les poſtes occupés par ſes troupes
dans le Bannat, a repaffé le Danube, &
ſe porre , avec une partie de fon armée ,
vers la Servien
Cette marche pourroit faire craindre
pour Semlin , dont le Corps d'armée eft
preſque toujours ſous les armes. Leлот
bre des malades augmente chaque jour;
plus d'une compagnie en compte juf!
qu'à 30. On en tranſporte beaucoup
Neufaz . Les Généraux de Kinsky?
:
(62 )
Reisky , de Sturm & de Collorodo font auſſi
indiſpoſés : ils arriveront inceſſamment à
Semlin, où l'on tranſporte,de Péterwaradin,
de la groſſe artillerie.
Des lettres de Pancſova , du 3 de ce
mois , mandent que les Turcs ont reçu, le
13 août , un tranſport de vivres de plus
de 2,000 chariots . Elles ajoutent que fi
l'ennemi pénètre juſqu'a Weiskirchen ou
Vipalanka , Pancſova n'eſt plus en fûreté.
-Les Turcs font tranſporter par des bufles
des canons de 24 &de 48 livres , fur les
fommets les plus élévés , pour tirer fur
nos troupes.- La Chancellerie de guerre
& la Caiſſe ont été tranſportées d'Her-v
manſtad à Carlſbourg : nombre d'habitans
ontquitté la première de ces villes ; less
environs du défilé de Rothenbourg font
auſſi preſque déſerts .
On prépare les équipages de campagne
du Maréchal Comte de Haddik. Quelques.
perſonnes prétendent que ce vieux Gés:
néral aura le commandement de L'armée
de Tranſylvanie.
Par un décret de la Cour , du 8 juillet ,
il eſt ordonné , qu'à l'instar des Etats héréditaires
d'Allemagne , il foit levé dans
la Bohême , au profit des Ecoles publiques
, une taxe fur toutes les fucceffions
qui monteront net à 300 florins , & au
dela; favoir, florins fur les fucceffions 4
(63 )
de la Nobleſſe , 2 fur celles des Employés,
&un fur celles des Bourgeois ou Payfans.
DeFranefortfur leMein, le 27 Septemb .T
Les Courtiers ſe ſuccèdent rapidement
à Berlin . Le 12 , il en arriva deuxde
Londres ; l'un eft reparti quelques
heures après pour Copenhague , & il a
été auſſi chargé des dépêches de la Cour
de Pruffe.na
On répand à Vienne ,& dans pluſieurs
autres endroits , que , quoique juſqu'apréſent
le Roi de Prufſe n'ait fait aucun
mouvement qui pût faire ſoupçonner ſa
participation prochaine à la guerre du
Nord , des avis de Berlin font craindre
que ce Souverain ne cède à la fin aux
infinuations de la Cour de Londres , &
qu'il ne ſe déclare pour la Suède. On
ajoute que le Cabinet de Berlin n'attend ,
pour ſe décider , que l'iffre de ce qui ſe
paffera à Stockholm lors de l'Afſemblée
des Etats . Ces bruits chimériques méritent
peu de crédit , & n'en obtiennent pas .
20
1
4
On affure que la Régenced'Hanovre eſt {
en négociation avec le Duc de Brunswick ,
pour un échange du Harz , dont les 3
cinquièmes appartiennent à lamaiſonElectorale
d'Hanovre , & le reſte au Duc de
Brunswick.
( 64 )
イ
ITALIE.
De Naples , le 12 Septembre.
L'Edit du Roi , concernant l'indépendance
des Religieux de toute autorité
étrangère , eſt daté du premier de ce
mois ,& contient ſept articles , dont voici
la ſubſtance :
« FERDINAND IV, Roi des deux Siciles ,&c.
:
« I. Nous aboliſſons toute autorité , influence >
& fuprématie étrangères , & les excluons formellement
du gouvernement des monaſtères , maiſons
religieuſes & congrégations de nos royaumes ; à
l'effet de quoi , toutes les communautés religieuſes
qui y exiftent feront à l'avenir, ſans en excepter
aucune , indépendantes de tels ſupérieurs , foit
Généraux , foit Procureurs-Généraux , foit tous
autres quelconques ; comme auſſi nous les décla-
⚫ rons indépendantes de tout chapitre , définitcire
ou confulte, qui ſe rendroient hors de nos Etats.
Nous les délions de toute obligation paffivetou
affiliation de jurifdiction, de gouvernement , de
difcipline , ou de toute autre police religieuſe avec
les monastères , maiſons religieuſes & congrégations
des Etats étrangers. Nous défendons , ſous
peine de banniſſement hors de nos domaines , à
tout fupérieur ou fujet des Ordres religieux réguliers
de nos Royaumes , d'aller , envoyer , députer
ou recourir aux chapitres généraux , cons
grégations ou aſſemblées qui ſe tiennent dans ave
cuo domaine&fous aucuns fupérieurs étrangers
comms auſſi d'en recevoir patentes , obédiences ,
lettres facultatives , grades honorables ou toute
ور
( 65 )
autre forte de lettres émanées de ſupérieurs généraux&
de chapitres hors de nos Etats ; leur .
défendons pareillement de recevoir aucuns vifiteursrevêtus
de leur autorité , & de leur faire
quelque acte d'obéiſſance. » :
« II. L'influence des étrangers exclue de cette
manière , les Réguliers de nos Etats continueront
à vivre comme par le paílé , d'après les conftitutions
ſous leſquelles ils ont fait profeſſion ; en
ſuppoſant néanmoins qu'elles foient conformes
aux loix , à la police du royaume , & qu'elles .
ne contrarient point la préſente déclaration fouveraine.
Al'avenir , les maiſons religieuſes & les
congrégations de nos Royaumes feront abfoument
dirigées & gouvernées par leurs. Supérieurs
propres , demeurans dans leſdityRoyaumes , d'une
manière conforme aux règles , confuturions.&
institutsetelectifs, fous la direction néanmoins
de l'Archevêque& des Evêques diocéfains , quant
au ſpiriazel ;& pour le temporel & l'économie ,
fous noore autorité royale , avec les priviléges
que notre Souveraineté leur accordera, »
aIII. En verta de cette décifiony les chapitres ,
Jes congrégations nationa'es , la nomination des
Provinciaux & des. Supérieurs particuliers de
chaque monastère aura lieu dans/nos Etats , aulieunde
fe faire ſous l'inspection de Supérieursgénéraux
dans des chapitres étrangers. Et lorſqu'on
voudra convoquer lesdits chapitres , il faudra préa->
lablement en obtenir deNous la permiflion; nous
réſervant, dars le cas où Nous le jugerons à propos,
d'y envoyer un Magiſtrat ou un Evêque
délégué , qui y affiſtera en qualité de Commiffaire
de la Cour , pour y maintenir le bon ordre.
On éliradans ces chapitres les Supérieurs , ſuivant :
la forme & aux époques fixées par les conftitu
tions de chaque Ordre. On y établira auſſi les
1
( 66 )
1
réglemens que l'on croira utiles pour le bien de
ladifcipline ; mais ces actes capitulaires ne pourront
avoir leur effet qu'autant qu'ils feront confirmés
par Nous. Cette confirmation donnée , les
provinciaux & autres Supérieurs nationaux auront
, en vertu de notre agrément , l'inſpection
& le gouvernement de tout ce qui concerne la
difcipline clauſtrale , la vifite des monastères &
de leurs égliſes. Ils auront auffi lajurifdiction économique
& l'adminiſtration du temporel , ſuivant
les règles &conſtitutions de chaque ordre , toutefois
fous notre autorité royale , & en reconnoiffant
tenir de notre Souveraineté les droits temporels
énoncés dans les règles & conftitutions
ci-deſſus mentionnées. >>>
"IV. Quant aux ordres de religion qui , à cauſe
du grand nombre de leurs maiſons & des individus
, font diviſés en différentes provinces , nous
permettons , afin d'entretenir l'union , de ranimer
l'obſervance & de foutenir la difcipline , que les :
Supérieurs des diverſes provinces ſe raſſemblent
de temps en temps en chapitre ou congrégation
nationale , conformément au quatrième Concile
de Latran , chap. in fingulis ; voulons que dans
ces aſſemblées on traite de ce qu'on jugera néceſſaire
pour la réforme de l'Ordre & l'obſervance
régulière , en ayant ſoin de tenir un regiſtre exact
des réglemens ; bien entendu qu'il faudra avoir
obtenu notre permiffion , qui ne ſera accordée
qu'après que nous aurons examiné s'il y a des
motifs raiſonnables de tenir les chapitres , nous
réſervant toujours d'y nommer un-Préſident pour
le maintien du bon ordre , & d'en confirmer les
réglemens qui , ſans cela , feront nuls et de nul
effet.»
«V. Entendons que les couvens de femmes
ſoient aſſujettis aux mêmes diſpoſitions , et qu'au(
67 )
cun d'eux ne puiſſe continuer de dépendre de
quelque Supérieur que ce ſoit , réſident hors de
nos Etats , ou avoir avec les couvens étrangers
aucune liaiſon paffive , foit pour la diſcipline , foit
pour les chofes temporelles , ſous peine d'interdiction
des vêtures ſucceſſives , & autres à notre
volonté. Voulons que les couvens qui ont coutume
d'être dirigés par des Supérieurs réguliers ,
continuent de l'être ; mais nous exigeons que
les Supérieurs foient nationaux & regnicoles.
Nous les affujettiſſons également à ſe préſenter
aux Evêques , après leur élection , pour en recevoir
les pouvoirs ſpirituels .>>
« VI. Nous déclarons auſſi que toutes les nouvelles
priſes d'habit dans les Ordres de religion
qui n'ont point reçu défenſes d'en faire , le noviciat
, la profeffion & les études ſe feront dans
nos Royaumes , décidant incapables d'habitation ,
d'agrégation , d'affiliation , de toute charge ,
dignité& voix , ceux qui , après la publication de
notre préſent Edit , prendroient l'habit . feroient
profeffion , & étudieroient hors de nos Etats , ou
ſeferoientdonner ailleurs le bonnet de Docteur . »
;
«VII. Et s'il ſe rencontre quelques difficultés
dans l'exécution du préſent Edit , nous nous réſervons
d'y pourvoir par des interprétations ultérieures.
A raiſon de quoi nous avons jugé à propos
d'établir une commiffion qu Junte compoſée
de membres que nous nommerons , &c. »
GRANDE - BRETAGNE .
De Londres , le 30 Septembre.
La guerre de l'Empereur de Maroc a
duré moins qu'une partie d'échecs ; car
( 68 )
A
mardi dernier, le Secrétaire d'Etat fit informer
la Bourſe que Sa Sublime Majesté
avoit déclaré , de nouveau , ſes intentions .
pacifiques envers la Grande-Bretagne &
l'Europe entière. Lorſqu'il a vu près de
ſes ports les croiſeurs du Commodore
Cosby , il s'eſt hâté d'annoncer que les
fiens n'avoient armé que pour exercer
leurs équipages. :
On a expédié des ordres dans tous nos
ports ſeptentrionaux , ainſi qu'aux Orcades
& aux ifles Schetland , de n'y admettre
aucun vaiſſeau , ni aucunes priſes quelconques
faites par quelque PuiſſanceBel
ligérante. On prétend auſſi que le Gouvernement
a déclaré aux Miniſtres de
Suède , de Ruffie & de Danemarck , qu'il ,
ſuivroit le ſyſtème de neutralité adopté
par ces Puiſſances durant la dernière
guerre.
:
On vient d'envoyer à Portsmouth l'ordre
d'y ouvrir fur-le-champ deux maiſons
de rendez-vous , pour y enrôler des matelots,
deſtinés à former les équipages des
vaiſſeaux de guerre mis depuis peu en
commiſſion. Les mêmes rendez-vous font
auſſi ouverts à Wapping ſur la Tamiſe.
Le Chichester de 44 canons, va mettre
à la voile pour la Jamaïque , où elle doit
conduire le 55 °. régiment.
-
LeWarren-Hastings, venantdu Bengale
:
( 69 )
& de la Chine , & l'Ofterley , de la côte
de Coromandel , ſont arrivés heureuſement
ces jours derniers ,& augmentent le
nombre des riches retours que la Com .
pagnie des Indes a reçus cette année.
Le port du Royal- George de 110 can. ,
lancé , le 16 , à Chatham , eſt eſtimé à
2,278 tonn .; ce vaiſſeau a coûté 63,7821.
fterl. & 10 ſchellings ( environ 1,467,000
liv. tournois ) . Le British-Empire , dont on
vient de poler la quille ſur le même chantier
, ſera de ro pieds plus long & de 8
plus large que le RoyalGeorge. 3 .
Le 18 de ce mois , un fermier de Hoddesdon
, dans le Hertfordshire , ſe promenant
avec un fufil, remarqua un mouvement
extraordinaire dans quelques brouffailles
. La curiofité le fit approcher , imaginant
que c'étoit quelque lièvre enlacé.
Quelle fut ſa ſurpriſe , en découvrant une
énorme vipère , qui le menaçoit de ſes
fifflemens ! La peut lui fit prendre la fuite ;
mais un de ſes voifins qu'il rencontra ,
l'engagea à retourner avec lui à la brouffaille:
tous deux étoient armés. Le reptile
*ſe trouva encore au même endroit ; ils
tirèrent fur lui , & le tuèrent. L'ayant dégagé,
ils s'affurèrent qu'il meſuroit 12pieds
de long depuis la tête juſqu'à l'extrémité
de la queue . La plus grande circonférence
étoit de 14 pouces. ( Voilà de bien fortes
dimenſions . )
1
( 70 )
:
« On mande du Comté de Tralee , en Ecoſſe ,
en date du II ſeptembre , un événement fingu-
Ner , qui a donné lieu à une quantité de conjectures
plus ſuperſtitieuſes les unes que les autres.
Un M. Brown , de la ville d'Iverah , fort de
chez lui , le 8 au matin , en fort bonne ſanté &
de très-bonne humeur ; il ſe rend chez un Char-
•pentier du voisinage , auquel il fait prendre ſa
meſure , & lui commande un cercueil à ſa taille ,
orné convenablement , avec ordre de l'apporter
chez lui le mardi au ſoir , vu qu'il s'attendoit à
mourir le jeudi. M. Brown , revenu à ſademeure ,
prépara fa famille à la réception de ce funeſte
meuble , inſtruiſit ſafemme de ſa mort prochaine ,
& donna des ordres pour ſes funérailles. Il fit
placer le cercueil dans ſa ruelle , & paſſa ſon
temps , depuis le mardi juſqu'au jeudi avec le Curé
de ſa paroiſſe , à remplir les devoirs d'un bon
chrétien . M. Brown étant d'un caractère fort emporté,
ſa femme ſe prêta par complaiſance à
ces préparatifs finiſtres & ridicules . Le mercredi
foir , il fallut le coucher dans un linceul. Le jeudi
matin , vers fix heures , M. Brown rendit l'ame
conformément à ſa prédiction , ſans pouſſer le
moindre gémiſſement. Il avoit fervi dans l'armée
Prufſienne ; il étoit d'une conſtitution robuſte &
d'un caractère ſtudieux , âgé d'environ 54 ans ,
&d'une bonne famille d'Ecoſſe. Il avoit l'eſtime
générale de tous ceux qui le connoiffoient. Sa
famille ſe trouvant fons aucune fortune , le Lord
Kenmare a réſolu de prendre foin des deux
jeunes enfans qu'il a laiſiés à ſa veuve. »
L'un de nos Journaux a raconté dernièrement
l'hiſtoire d'un petit vagabond
que ſa famille n'avoit jamais pu fixer , &
qui , juſqu'après ſa majorité , avoit conf.
( 71 )
tamment mené une vie errante . Il eſt ſans
doute plus d'un exemple de ce genre de
vie ; mais l'un des plus remarquables , eft
celui qu'on vient de faire connoître , d'après
les mémoires authentiques du héros ,
confervés dans ſa famille.
Rejeton de cette humb'e pépinière , ſi connue
ſous le nom de Saint- Giles , ſes courſes commencèrent
de bonne heure.A peine avoit-il quatre ans ,
que deux Bohémiennes l'enlevèrent à ſes parens ,
&le promenèrent quatorze mois avec elles . On
le croyoit perdu , quand un Écorcheur de chevaux
l'aperçut un Dimanche matin dans Streat ham
Lane , Surrey, derrière une haie ; il étoit occupé
avec ſes camarades à plumer une oie priſe dans
quelque ferme voiſine. L'Écorcheur reconnoiſſant
l'enfant , s'en empara , non ſans altercations , car
la communauté baſanée vouloit le garder.
Rendu à ſes parens , au bout de trois mois
l'humeur ambulante le reprit; il ſe mit en route
avec une femme qui mendioit dans Buckingamshire.
Les Officiers de Paroiſſe de Beaconsfield ſaiſirent
le petit échappé , qui dit ſa demeure : on l'y renvoya
par le coche. Ses parens le mirent à l'école ,
où il fit de grands progrès pendant fix ans. Aidé
de quelques enfans de Field-Lane , il vola une de
ſes connoiſſances , & ſe mêla de quelques autres
petites filouteries , coupant quelquefois la bourſe
dane des foules , où l'innocence de ſes regards ,
ſa jenneſſe , la propreté de ſes habits le mirent
tou ours à l'abri du ſoupçon , & l'encouragèrent
dans ſes larcins , juſqu'à ce qu'un de ſes compagnons
ayant été pendu , cette catastrophe lui fit
abandonner un métier ſi dangereux : il avoit alors
douze ans. Un Banquiſte de Fower-Till le prit
àſon ſervice.. :
(172.)
Il profitoit bien ſous un tel maître ; mais le
Charlatan s'apercevant qu'il le voloit, le chaſſa.
Il eut biemôt fai connoiſſance & fociété avec des
voleurs de maiſons. Pris avec eux en flagrant délit
dans le Strand, il fut jugé , convaincu, recommandé
à la clémence du Roi , & , après ſept mois
de ſéjour à Newgate , renvoyé avec ſon pardo .
Comme il étoit actif , il paífa au ſervice d'un
Procureur , qui conçut la plus haute eſpérance de
*ſes talens. Il fut bientôt le Clerc de Londres le
plus expert à donner copie d'un Writ , ou à ſouftraire
un malheureux débiteur aux mains d'un
Bailli. Enchanté de cette dernière profeífion , il
ne tarda pas à quitter l'étude du Procureur pour
ſuivre un Sergent ; & probablement il feroit bientôt
arrivé à la dignité d'Officier du Sheriff, ſi on
ne l'eût malheureuſement reconnu prenant un faux
ferment pour obtenir une contrainte par corps
contre un pauvre diable qui tâchoit d'échapper
à la vigilance & aux ruſes des Recors .
Cette affaire déſagréable l'obligea de faire retraite
; il ſe décida pour la campagne. Il fut reçu
Garçon Jardinier chez un Gentilhomme de Foott
Cray, dans le Comté de Kent. Il ſe rendit ſi utile
dans cette maiſon , qu'on le fit paſſer à l'écurie ,
d'où on le tira pour l'élever au grade de Laquais ,
poſte dans lequel il commença à ſe faire connoître
& aimer dn beau ſexe.
Arrivé à l'âge de dix- huit ans , avec une excellente
conſtitution , une belle taille & une jolie
figure , il forgea à s'enfuir, en emportant les affections&
même la perſonne de la plus jeune fille
de fon, maître. Cependant la Femme de-chambre
de Madame , qui l'avoit convoité pour mari , &
même lui en avoit accordé les droits d'avance ,
le preſſant de réaliſer un titre auquel il alloit
bientôt joindre celui de père, il fal'ut prendre ün
parti & s'expliquer. Notre héros , qui portoit ſes
vues
( 73 )
vues plus haut, refuſa & partit , ſeulement avec
22 ſchelings , deux habits & trois chemiſes. Les
deux années qu'il avoit paſſées dans cette famille
lui aya't donné l'uſage du monde , il trouva une
p'ace de Valet - de - chambre auprès d'un jeune
Seigneur qui alloit voyager. Il ne lui manquoit
que des certificats , mais cet article étoit eſſentiel.
Comme il n'avoit commis d'autre faute à Foots-
Gray, que de profiter des bontés de la Femme-dechambre
, il crut pouvoir s'adreſſer à ſes anciens
maîtres , qui ne firent point difficulté de lui donner
lecertificat qu'il demandoit : on fut d'autant plus
diſpoſé à lui accorder cette faveur , que l'enfant
étant mort , la paroiſſe en étoit déchargée , &
Miſtriff Abigail auffi vierge que jamais .
Voilà notre jeune drôle à Paris : il aimoit les
femmes , il en eut; mais il falloit ſe les conferver ;
&le revenu de ſes gages lui paroiſſant trop mince ,
il eut recours à fon ancien talent , & voulut
même vérifier ſi le porte-feuille du gouverneur
de ſon jeune maître ne contiendroit pas des billets
debanque.
Il s'étoit trompé dans ſon eſpoir : il ne trouve
que le deſſin de quelques plans de villes qu'ils
avoient traverſées , avec deux pages d'écriture
tachygrahique , contenant de vives forties ſur le
Gouvernement.
La difparution du porte- feuille le fit ſoupçonner
& chaffer .
Il ne lui reſtoit guère pour reſſource que fon
eſprit; il réſolut d'en tirer parti. Les obſervations
du porte-feuil'e étoient piquantes ; il les montra
comme ſiences à un Parifien de fa connoiſſance, qui,
le prenant pour un Efpion Ai g'uis , le dénonça à
la police: elle ne manqua pas des
En vain , lorſqu'on lui préf
shiffres , nia-t-il de la connoît
N°. 41. 11 Octobre 175 .
n
( 74)
:
1
ſon hiſtoire; on l'envoya à la Baſtille , où il fut
traité quatre années entières comme un homme
de condition ; pendant ce temps , il apprit le
françois & l'italien de manière à les parler & à.
les écrire avec facilité . Il étudia auſſi l'hiſtoire d'Angleterre&
l'hiſtoire Romaine; on lui fourniſſoit tous
les livres qu'il pouvoit défirer , fans qu'il ait jamais
ſu qui , ni aux frais de quelle perſonne.
La paix conclue par le Duc de Bedford lui fit
rendre la liberté , & fon long séjour à la Baf
tille lui valut de la conſidération & du crédit à
Paris , où on s'habitua à le regarder comme un
perſonnagedeconféquence. Il tira fur l'Angleterre
des billets qui ne furent pas acceptés ; mais à
l'arrivée de la poſte par laquelle on les renvoyoit,
notre homme étoit déjà hors de la portée
de fes créanciers , & en train de faire le voyage
d'Europe , non plus en qualité de Laquais , mais
en jouant lui-même un perſonnage.
Son adreſſe lui procura (beaucoup d'amis à
Rome, où il contrefit le Papiſte le plus zélé, & parla
ſi bien fur les matières théologiques , qu'il devint
le favori de Sa Sainteté. Il fit auffi très-bien fes
affaires dans la patrie des Céfars & des fripons ,
en tirant des lettres-de-change fur une grande
maiſon de commerce de ce pays- ci , & en décampant
comme à l'ordinaire ; mais comme on
ne le connoiffoit pas aufli bien à Re qu'à
Paris , il contrefit des lettres de crédit de négocians
de cette ville, adreffées à ceux de Rome ,
qui , ne ſoupçonnant pas la fourberie , y firent
honneur..
e Après être allé admirer les pyramides d'Egypte ,
parcourir les Alpes, chauffer ſes joues au feu du
mont Etna , rendre viſite au Grand- Seigneur ,
payer ſes hommages àl'Impératrice de toures les
Ruffies , & fumer une pipe à Amſterdam , notre
( 75 )
héros revint en Angleterre , ſi prodigieuſement
changé à fon avantage, que perſonne ne le reconnut.
Avantd'avoir épuisé les reſſources qu'il s'étoit :
procurées par ſes crimes de faux , il rechercha
&obtint la fille d'un Pair Patriote , encore actue !--
lement vivant. Ce mariage lui valut 5,000 liv. ft.
de rentes héréditaires , affectées aux mâles de la
famille , une place dans le Sénat de la Grande-
Bretagne , & un emploi confidérab'e ſous l'adminiſtration
de Lord North. Perſonne de fa famille
ou de ſes laſons n'eut connoiſſance des
particularités de ſa vie, excepté le vieux Lord
lui-même , trop âgé pour que cette hiſtoire l'a'-
fectât beaucoup , & qui d'ailleurs n'en fut informé
qu'un an avant la mort de notre héros , cauſée ,
le 31 Janvier 1778 , par une attaque de paralyfie.
L'homme étrange dont nous venons de tracer
les aventures , poſſédoit beaucoup de qualités. II
pouſſa la généroſité juſqu'à l'excès , & ſecouroit
l'indigence quand il le pouvoir. Ce fur fur-tout
à ſa famille qu'il tâcha d'être utile; il plaça fon
frère& fa foeur , ſans leur jamais laiffer foupçonner
à qui ils en avoient l'obligation ; il fit à fon
père & à ſa mère une penſion de 200 liv. ſterl. ,
reverſible ſur la tête du dernier vivant , & dont
ces bonnes gens ont joui juſqu'à leur mort , ſans
ſavoir que c'étoit à leur fils qu'ils la devoient,
Toutes les fauſſes lettres-de-change faites en
France& en Italie , furent payées exactement
dans la fuite aux différentes maiſons de banque
fur leſquelles elles avoient été tirées. Il ne faut
pas s'imaginer cependant que notre héros eût
gardé en Angleterre le nom ſous lequel il avoit
voyagé , ou qu'en acquit,at ces billets , il ſe fic
connoître pour celui qui les avoit tirés. Il n'a..
point laiſſé d'enfans de ſa femme , morte il y a
déjà long-temps. Sa fortune , d'environ. 16000 1.
dij
( 76 )
ſterling , a été partagée entre ſes parens. Quelques-
uns ayant obtenu ſa confiance , il leur révéla ,
peu de temps avant fa mort , les particularités
que nous venons de rendre , & qu'il avoit confignées
dans un journal actuellement entre les
mains d'une perſonne , du vivant de laquelle il
ne ſera jamais publié.
Ces détaus ne font qu'une eſquiſſe imparfaite ,
priſe de mémoire & à la volée ſur une ſimple
lecture.
ÉTATS - UNIS .
New- Yorck , le 10 Août 1788 .
« Les conjectures qu'on avoit formées
fur l'établiſſement d'un nouveau gouvernement
dans les Etats -Unis , commencent
à prendre plus de conſiſtance. Onze Etats
y ont actuellement conſenti : & il ne
manque plus que la Caroline du nord ,
dont la Convention eſt aſſemblée dans ce
moment- ci , & le Rhode Island, qui a déja
rejeté le nouveau ſyſtême , mais qui vraiſemblablement
reviendra ſur ſes pas quand
il fentira l'inconvénient d'être exclu de
la Confédération. Malgré cette apparence
de ſuccès , les partiſans du gouvernement
propoſé , connus ſous le nom de Fédéraliftes
, auront encore de grandes difficultés
à vaincre quand il s'agira de le mettre à
exécution. La plupart des Etats ne l'ont
ratifié qu'avec des modifications qui , fi
( 77 )
elles font adoptées , en affoibliroient fingulièrement
le reffort , & rendroient fon
pouvoir preſque auſſi précaire que celui
de l'ancien Congrès. Ce n'eſt cependant
qu'au moyen de ces modifications qu'on
eſt parvenu à ſe procurer une très- petite
majorité; & fi le nouveau Gouvernement
négligeoit de les prendre en confidération ,
il est vraiſemblable que cette majorité
s'évanouiroit dès le principe , & que les
Antifédéraliſtes auroient le deſſus . On peut
s'en convaincre en jetant les yeux fur le
tableau ſuivant des fuffrages,des différentes
Conventions des Etats. >>>
ÉTATS. SUFFRAGES. MAJORITÉ.
Delaware , unanimes. "
Pensylvanie , 46 à 23 . 23.
New-Jersey , unanimes . "
Géorgie , unanimes. "
Connecticut , 128 à 40. 88.
Maffachuffets , 187 à 168 . 19 .
Maryland , 63 à 12 . 51 .
S. Caroline , 149 à 73 . 76.
New-Hampshire , 57 à 46. 11.
Virginie , 89 à 79. 10.
New-Yorck , 30 à 25 . 5.
«.On voit que le peuple n'a été unanime que
dans trois des plus petits Etats, qui ne fauroient
ſubſiſter ni ſe défendre contre leurs voiſins puiffans
, qu'au moyen de la protection d'un gouvernement
général , ferme & efficace ; mais les
dij
( 78)
Etats les phis peuplés , tels que le Massachusſts ,
la Pensylvanie , la Virginie & le New- Yorck , ont
accompagné leurs ratifications de tant d'amendemens
& de modifications , que le plan propoſé
par la Convention générale ſe trouve preſque entièrement
changé , & que les principaux pouvoirs
du gouvernement , celni de lever des taxes &des
impôts , celui de former une armée & de créer
une marine , celui dentraindre les Etats à obéir
aux réſolutions du Congrès-général , enfin celui
d'empêcher les Erats particuliers de contratier, par
des loix , le ſyſtême politique & commercial de
l'Union , font fingulièrement affoiblis. L'Etat de
New-Yorck , qui , par ſa poſition, auroit diviſé le
Continent en deux parties , s'il eût rejetéde nouveau
gouvernement , n'y a conſenti que par un
eſpritde conciliation , qui fait beaucoup d'honneur
aux Antifédéraliſtes. Ceux-ci y avoient &
ont encore dans ce moment-ci une majorité décidée,
mais ils ont cédé dans la ferme perfuafion
que le premier Congrès convoquera une Convention
généra'e , pour prendre en conſidération
les nombreux amendemens dont ils ont accompagné
leur ratification. Ils ont écrit en mêmetemps
à tous les Etats une lettre circulaire pour
leur rendre compte de cette réſolution , & pour
les engager à inſiſter ſur les changemens propoſés.
»
«Quel que foit le fort de ce nouveau
ſyſtême , le Congrès s'occupe d'une ordonnance
pour fixer l'époque des élections
& la réſidence du gouvernement ;
mais , à cette occafion même , on peut
s'apercevoir que l'eſprit de conſolidation
n'a pas encore fait beaucoup de progrès.
Bien loinde ſe conſidérer comme Citoyens
( 79)
des Etats-Unis , chaque membre du Congrès
montre encore un dévouement exclufif
pour l'Etat qu'il repréſente , & défire,
finon d'attirer le gouvernement
dans ſon propre pays , du moins de le
fixer dans un Etat dont les intérêts ſont
analogues à ceux de ſes Conftituans . Les
débats ſur cette queſtion importante ne
font pas encore terminés ; on difcute
avec beaucoup d'aigreur de part &
-d'autre.>>
«Les Fédéralistes ont eu ſoin , en attendant ,
*de frapper les yeux du peuple par des proceffions
pompeuſes , qui ont eu lieu preſque dars
tous les Etats le 4 Juillet , anniverſaire de l'ind -
pendance. Tous les arts& métiersyétoient repré-
*ſentés fur des chars , ſuivis par les corps d'artifans.
On y a remarqué ſur-tout de petites frégares de
17 à 20 tonneaux , traînées dans les rues . Les
proceffions ont été terminées parde grands dîners ,
& à Philadelphie on avoit préparé un repas pour
'10,000 perfonnes. Ces parades n'ont pas faiffé
"que de faire une grande impreſſion. »
On croit géré a'ement que le Général Washington
ſera élu Préſident des Etats-Unis ; charge
dont les pouvoirs reſſembleront beaucoup à ceux
du Roi d'Angleterre , fi ce n'eſt que le Préſident
ſera électif, & que ſes fonctions expireront tous
les quatre ans. Cet homme , juſtement cé èbre ,
est peut-être le ſeul qui puiſſe réunir les fuffrages
de ſes compatriotes , & qui ait la réputation , la
prudence& la modération néceſſaires , pour faire
jouer les refforts d'une machine infiniment compliquée
, dont les frottemens & la réſiſtance n'ont
pas encore été ſuffisamment calculés . »
div
( 80 )
Du Aoûr 1788.
<<On apprend dans ce moment- ci ,
quoiqu'indirectement , que la Caroline du
nord vient de rejeter le nouveau gouvernement
par une grande majorité. Ce
coup imprévu dérange fingulièrement les
projets des Fédéralistes , & affoiblit dès
le principe le ſyſtême qu'il s'agit d'introduire.
On attend cependant encore la
confirmation de cette nouvelles
« La perspective de l'établiſſement d'un gouvernement
vigoureux & efficace dans lesEtats-
Unis , auroit pu encourager les émigrans Européens
attirés en Amérique; mais outre que le fort de
ce gouvernement eſt encore très - incertain , Ja
cherté des terres dans les anciens Etats , & la
difficulté de réuffir dans l'exercice des arts que
ces émigrans apportent , doivent les en détourner.
Les nouveaux territoires fur l'Ohio leur offroient
quelque reſſource , foit à cauſe de leur bon marché
, foit par leur fertilité ; mais les attaques
continuelles des Sauvages ont fait de ce pays un
théâtre des cruautés les plus révoltantes . Ces
barbares viennent , entr'autres , de lier contre un
arbre un vieillard reſpectable , d'arracher ſous fes
yeux&de manger le coeur de fon fils. Des femmes,
des enfans font preſque journellement immolés à
leur férocité.
2
Sans l'eſpoir de réunir bientôt les opinions
ſur le nouveau ſyſtême fédératif, il
faut convenir que fon adoption à une auſſi
foible pluralité , choqueroit étrangement
les principes du Contrat Social. Une loi ,
un inspôt , une alliance , une déclaration
( 81 )
de paix ou de guerre , tous les actes de
Gouvernement , proprementdit, peuvent
ſe paſſer de l'univerſalité , ou même de
la grande majorité des voix ; mais en
eſt-il de même de l'inſtitution du Gouvernement
politique , fondamental ? Conçoit-
onqu'un Etar,conftitué furlesmaximes
de la Démocratie , puiſſe ſoumettre ainfi
la volonté générale des Citoyens , à celle
d'une partie du Peuple ſeulement ? Lorfqu'on
eft appelé à limiter par des loix
fa liberté originelle , le confentement ,
finon unanime , mais au moins preſque
général , doit déterminer la Sanction qui
impoſe à tous le devoir de l'obéifſfance .
Sans doute , cette forme entraîne de grands
inconvéniens ; la plupart des Républiques,
fondées par les circonstances , s'en paffèrent
à leur origine , & n'ont perfectionné
leurGouvernement que long-temps après
fon inſtitution primitive; mais les Etats-
Unis , rentrés dans l'exercice du droit de
nature , &devenus , en abjurant la Suprématie
Britannique , libres de toute autorité .
qui ne feroit pas de leur choix , feroient-ils
maîtres d'en impoſer une nouvelle , furle
ſeul titre d'une ſupériorité de quelques
ſuffrages ? Il paroît même certain qu'on
ne l'auroit point obtenue, ſans les modifications
demandées par les Conventions
de pluſieurs Etats .
dv
( 82 )
FRANCE..
De Versailles , le 3 Octobre.
«Le Roi a nommé à l'Evêché de Perpignan ,
l'Abbé d'Efporchès , Vicaire-général de Senlis ,
Chanoine deNiſmes ; à l'Abbaye de Saint-Menge ,
Ordre de S. Auguſtin , diocèſe de Châlons-fur-
Marne , l'Evêque d'Apt; à celle de Manlieu , Ordre
de S. Benoît , diocèſe de Clermont , l'Abbé de
Grezolles , Vicaire-général de Vienne; à celle de
Bonlieu , Ordre de Citeaux , diocèſe de Limoges ,
l'Abbé de Verclos , premier Vicaire de la paroiſſe
de S. Sulpice de Paris; à celle de l'Eſterp , Ordre
de S. Auguſtin , diocèse de Limoges , l'Abbé de
Layrolles , Vicaire-général de Tarbes ; à l'Abbaye
régulière de la Grace-Dieu , Ordre de Citeaux ,
diocèſe deBesançon , le ſieur Rochet , Religieux
profès du même Ordre ; & à celle de Port-
Royal , même Ordre , diocèſe de Paris , la dame
de Dio de Monperoux , Religieuſe profeſſe de
la même Abbaye.w
« Le Marquis de Roffel , ancien Capitaine de
vaiſſeau , a eu l'honneur de préſenter au Roi ,
e 21 du mois dernier , le ſixième Tableau qu'il
a peint , par ordre de Sa Majesté , repréſentant
je combat de la frégatelaConcorde, de32 canons ,
commandée par le Chevalier le Gardeur de Tilly ,
Capitaine de vaiſſeau , qui s'empara de la
frégate angloiſe la Minerva , de 32 canons , commandée
parle Commodore Stood , fecondée d'une
goëlette armée en guerre , après deux heures
d'un engagement très-vif, à la vue du vieux Cap ,
ifle Saint-Domingue , le 22 août 1778.
:
1
( 83 )
De Paris , le 8 Octobre.
En vertu d'une Déclaration du Roi ,
du 23 ſeptembre , regiſtrée au Parlement
le 27 du même mois , cette Compagnie
apris ſes vacances juſqu'au 8 novembre
incluſivement , & il a été formé une
Chambre des Vacations . M. le Premier
Préſident ayant été chargé de porter , le
26 , à S. M. le voeu du Parlement ſur la
continuation de ſes Séances & fur
quelques autres objets , il reçut du Rơi
laRéponſe que voici :
,
« La continuation du ſervice de mon
>> Parlement ne ſeroit pas utile , à cauſe
» des délais néceſſaires pour mettre les
>> choſes en état; monintention eſt qu'elle
>> procède à l'enregiſtrement de la Décla-
>> ration portant établiſſement de la
>>> Chambre des Vacations .-J'ai autorifé
>> les Procureurs & Huiſſiers à faire pendant
>> ſa durée les fignifications , pour que les
>> procès puiſſent être jugés au moment
>>de la rentrée. Ma bonté avoit prévenu
» le voeu de mon Parlement,en rappelant
>>> les perſonnes que j'avois jugé à propos
>>d'éloigner.-La diſtribution des graces
> & la difcipline militaire ſont des objets
>> étrangers à mon Parlement. "
Le 29 , la Chambre des Vacations ,
dvj
(84)
4
entrée en exercice , a rendu un nouvel
Arrêt contre les attroupemens & contre
les actes qui en avoient été la ſuite ; ordonnantde
faire le procès aux auteurs & complices
des défordres & excès commis depuis
le 24Septembre ,& ceux qui ont été arrêtés
devant en conféquence être traduits aux
prifons de la Conciergerie du Palais . Ces
Tottifes populaires , dont on a ridiculement
exagéré la nature dans les Gazettes étrangères
, ont totalement ceffé.
La clauſe de l'enregiſtrement du Parlement,
qui demande la convocation des
Etats-généraux dans la forme de ceux de
1614, a fait rechercher avec avidité tous
les détails de cette Affemblée. Elle fut
compoſée de 462 Membres , dont 144
du Clergé , 130 de la Nob'effe , & 188
du Tiers- Etat. Dans les Députés de ce
dernier Ordre , on ne trouve que très-pen
de propriétaires ; tous les autres Membres
étoient Officiers de Juſtice ou de Finance.
Le Tiers Etatfut fort moleſté pour avoir
demandé & défendu l'indépendance de la
Couronne contre les opinions ultramontaines,
foutenues par le Cardinal du Perron.
Ily eut des diſcuſſions étranges & longues
furla fubordination du Tiers-Etat aux deux
autres Ordres.Enfin , la Cour demanda les
Cahiers des Etats , & au bout de 6 mois ,
le Chancelier déclara aux Députés, appelés
(85 )
au Louvre le 24 mars 1615 , que leurs
cahiers contenoient tant d'objets , que ,
juſque- là , il n'avoit pas été poſſible d'y
répondre , qu'on y répondroit inceſſamment;
ce qu'on ne fit jarnais.
Arrêt du Conseil d'Etat du Roi, du s
octobre 1788 , pour la Convocation d'une
Affemblée de Notables au 3 novembre
prochain; extrait des regiſtres du Conſeil
d'Etat.
« Le Roi , occupé de la compoſition des Etats
généraux, que Sa Majesté ſe propoſe d'aſſembler
dans le cours du mois de Janvier prochain , s'eſt
fait rendre compte des diverſes formes qui ont
été adoptées à pluſieurs époques de la Morarchie,
& Sa Majesté a vu que ces formes avoient
ſouvent différé les unes des autres d'une manière
eſſentielle.>>
« Le Roi auroit désiré que celles ſuivies pour
la dernière tenue des Etats généraux , euſſent pu
ſervir de modèle en tous les points ; mais Sa
Majeſté a reconnu que pluſieurs ſe concilieroient
difficilement avec l'état préſent des chofes , &
-que d'autres avoient excité des réclamations dignes
au moins d'un examen attentif. »
Que les élections du Tiers-Etat avoient été
¿concentréesdans les villes principales du royaume,
connues alors ſous le nom de bonnes Villes , en
forte que les autres villes de France , en très-
>grand nombre &dont plufieurs font devenues
conſidérables depuis l'époque des derniers Etats
généraux , n'eurent aucun Repréſentant . >>>
«Que les habitans des campagnes , excepté
dans un petit nombre de diſtricts , ne paroiffent
pas avoir été appelés à concour par leurs fuf(
86 )
-
frages à l'élection des Députés aux Etats généraux.
»
«Que les Municipalités des villes furent principalement
chargées des élections du Tiers- état ;
mais dans la plus grande partie du royaume , les
Membres de ces Municipalités , choiſis autrefois
par la Commune , doivent aujourd'hui l'exercice
de leurs fonctions à la propriété d'un Office
acquis à prix d'argent. "
«Quel'ordre duTiers-État fut preſqu'entièrement
compoſé de perſonnes qualifiées Nobies dans les
procès-verbaux de la dernière tenue en 1614. »
« Que les élections étoient faires par Bailliages ,
& chaque Bailliage avoit à peu-près le même
nombre de Députés , quoiqu'ils différaſſent conſidérablement
les uns des autres en étendue , en
richeſſe& en population. "
"Que les Etats généraux ſe divisèrent , à la
vérité, en douze Gouvernemens , dont chacun
n'avoit qu'une voix; mais cette forme n'établiſfoit
point une égalité proportionnelle , puiſque
les voix , dans chacune de ces ſections , étoient
recueillies par Bailliages , & qu'ainſi le plus petit
&le plus grand avoient une même influence. »
«Qu'il n'y avoit même aucune parité entre
les Gouvernemens , pluſieurs étant de moitié a -
deſſous des autres , ſoit en étendue , ſoit en pepulation."
«Que les inégalités entre les Bailliages &les
Sénéchauffées ſont devenues beaucoup plus grandes
qu'elles ne l'étoient en 1614 , parce que , dans
les chargemens faits depuis cette époque , on a
perdu de vue les diſpoſitions appropriées aux
Etats généraux , & l'on s'eſt principalement occupé
des convenances relatives à l'adminiſtration
delaJuſtice. "
«Que le nombre des Bailliages ou Sénéchauf(
87 )
ſées , dans la ſeule partie du royaume ſoumiſe
en 1614 à la domination Françoiſe , est aujourd'hui
conſidérablement augmenté. »
«Que les provinces réunies au royaume depuis
cette époque , en y comprenant les Treis-évêchés
, qui n'eurent point de Députés aux Etats
généraux , repréſentent aujourd'hui près de la
ſeptième partie du royaume. »
«Qu'ainſi la manière dont ces provinces doivent
concourir aux élections pour les Etats généraux
, ne peut être réglée par aucun exemple ; &
la forme ufitée pour les autres provinces peut
d'autant moins y être applicable , que dans la
ſeule province de Lorraine il y a trente- cinq
Bailliages , diviſion qui n'a aucune parité avec le
petit nombre de Bailliages ou Sénéchauſſées dont
pluſieursGénéralités du royaume ſont compoſées . »
«Queles élections duClergé eurent lieu d'une
manière très- différente , felon les districts , &
ſelon les diverſes prétentions auxquelles ces élections
donnèrent naiſſance. »
«Que le nombre reſpectif des Députés des
différens Ordres ne fut pas déterminé d'une manière
uniforme dans chaque Bailliage , en forte
que la proportion entre les Membres du Clergé ,
de la Nobleffe & du Tiers-Etat ne fut pas la
même pour tous. >>
« Qu'enfin , une multitude de conteſtations
relatives aux élections , conſumèrent une grande
partie de la tenue des derniers Etats généraux ,
&qu'on ſe plaignit fréquemment de la difproportion
établie pour la répartition des ſuffrages . »
« Sa Majefté , frappée de ces diverſes confidérations
& de pluſieurs autres moins importantes,
mais qui réunies enſemble méritent une férieuſe
attention , a cru ne devoir pas reſſerrer dans
fon Conſeil l'examen d'une des plus grandes dif(
88 )
poſitions dont le Gouvernement ait jamais été
appelé à s'occuper. Le Roi veut que les Etats
généraux foient compoſés d'une manière conftitutionnelle
, & que les anciens uſages foient refpectés
dans tous les réglemens applicables au
temps préſent , & dans toutes les difpofitions
conformes à la raifon & aux voeux légitimes de
la plus grande partie de la Nation. Le Roi attend
avec confiance des Etats généraux de fon royaume ,
la régénération du bonheur public & l'affermiilement
de la puiſſance de l'empire François. L'on
doit donc être perfuadé que fon unique déſir eft
de préparer à l'avance les voies qui peuvent conduire
à cette harmonie , fans laquelle toutes les
lumières & toutes les bonnes intentions deviennent
inutiles. Sa Majesté a donc penſé qu'après
cent foixante & quinze ans d'interruption des Erats
généraux , & après de grands changemens furvenus
dans pluſieurs parties eſſentielles de l'ordre
public , Elle ne pouvoit prendre trop de précautions
, non-feulement pour éclairer fûrement ſes
déterminations , mais encore pour donner au plan
qu'Elle adoptera la ſanction la plus impoſante.
Animée d'un pareil eſprit , &cédant uniquement
à cet amour du bien qui dirige tous les fentimens
de fon coeur , Sa Majeſté a conſidéré comme le
parti le plus fage d'appeler auprès d'El'e , pour
être aidée de leurs conſeils , les mêmes Notables
aſſemblés par ſes ordres au mois de Janvier 1787 ,
&dont le zèle & les travaux ont mérité ſon approbation
& obtenu la confiance publique. "
1
«Ces Notables ayant été convoqués la première
fois pour des affaires abfolument étrangères
à la grande queſtion ſur laquelle le Roi veut
aujourd'hui les confulter , le choix de S. M. manifeſte
encoredavantage cet eſprit d'impartialité qui
s'allie ſi bien à la pureté de ſes vues. Le nombre
:
1
( 89 )
des perſonnes qui compoſeront cette Aſſemblée ,
neretardera pas leurs délibérations, puiſque ce nombre
même affermira leur opinion par la confiance
qut naît du rapprochement des lumières , & fans
doute qu'elles donneront leur avis avec la noble
franchiſe que l'on doit naturellement attendre d'une
réunion d'homines diftingués & comptables uniquement
de leur zèle pour le bien public. Sa Maj .
aperçoit plus que jamais le prix ineftimable du
concours général des ſentimens & des opinions ;
Elle veuty mettre ſa force ; Elle veut y chercher
fon bonheur , & Elle ſecondera de ſa puiſſance
les efforts de tous ceux qui , dirigés par un véritable
eſpritdepatriotiſme, feront dignes d'être afſſociés
à fes intentions bienfaiſantes.
» A quoi voulant pourvoir : oui le rapport , le
Roi étant en fon Confeil , a ordonné & ordonne :
Que toutes les perſonnes qui ont formé , en 1787 ,
l'Aſſemblée des Notables , feront de nouveau con-
'voquées pour ſe trouver réunies en ſa ville de Verfailles,
le 3 du mois de novembre prochain , fuivant
les lettres particulières qui feront adreſſées à
chacune d'elles , pour y dé ibérer uniquement fur la
manière la plus régulière & la plus convenable de
procéder à la formation des Etats généraux de
1789 , à l'effet de quoi S. M. leur fera communiquer
les différens renſeignemens qu'il aura été
poſſible de fe procurer fur la conftitution des
précédens Etats généraux , & fur les formes qui
ont été ſuivies pour la convocation & l'élection
des Membres de ces Affemblées Nationales , de
manière qu'elles puiſſent préſenter un avis dans
le' cours dudit mois de Novembre ; & Sa Majesté
ſe réſerve de remplacer par des perfonnes de
même qualité & condition , ceux d'entre les Notab'es
de l'Aſſemblée de 1787 , qui font décédés ,
ou qui ſe trouveroient valablement empêchés. »
( १० )
«Fait au Conſeil d'Etat du Roi , Sa Majeſté
y étant, tenu à Versailles le cinq Octobre mil
ſept cent quatre-vingt huit.
L
Signé, LAURENT DE VILLEDEUIL.
Les trois Ordres du Dauphiné , affemblés
à Romans , n'ont pas encore arrêté le
plan général de la compoſition des Etats
de la Province. Pluſieurs objets cependant
ſont déja réglés , entre autres , la proportion
des Députés des Trois Ordres aux
Etats , au nombre de 144, dont 24 du
Clergé , 48 de la Nobleffe , & 72 du
Tiers-Etat. Le terme de la durée des
Aſſemblées eft fixé à un mois , au plus.
Pour aſſiſter aux Etats , il faudia être
majeur , ou âgé de 25 ans , propriétaire ,
& libre dans la régie de fa propriété.
LesTroisOrdres,préſidés par l'Archevêque
de Vienne , ont adreſſé un remerciement
au Roi , de la Sanction que S. M. a
donnée à leur Aſſemblée , & du rappel
de M. Necker à l'Adminiſtration des Finances.
Ils ont en même temps écrit
à ce Miniſtre , en le complimentant , & en
lui manifeſtant le juſte eſpoir qu'ils mettent,
ainſi que leRoyaume entier, dans ſes lumières
, dans ſa prudence&dans ſon intégrité.
Des pluies continuelles ont fait lever
le camp de St. Omer , le 25 du mois
dernier. Les régimens font retournés dans
leurs garniſons refpe&ives.--On abeaucoup
(91 )
parlé de la déſertion de 40 Grenadiers du
régiment de Condé : un témoin oculaire
vient d'oppoſer aux bruits exagérés &
infidèles répandus fur cet évènement , le
récit ſuivant , dont il affirme l'authenticité .
« Quarante Grenadiers , dit- il , pour ſe ſouftraire
aux châtimens que la rigueur des dernières
Ordonnances leur infligeoit , formèrent la réſolution
de déſerter , &ſe rendirent effectivement
dans un village des Pays-Bas Autrichiens , près
de Caffel. M. Dandrecy , premier Lieutenant de
ce même Régiment , affligé de la fuite de ces
braves gens , prit le parti d'aller ſeul les
rejoindre dans le lieu de sûreté où ils s'étoient
réfugiés. Il les harangua , en leur rappelant leur
honneur; combien cette démarche peu raifonnée
de leur part le compromettoit : il logea & vécut
avec eux , & il finit enfin par les ramener volontairement
ſous l'obéiſſance de leurs drapeaux.
M. le Prince de Condé les fit conduire devant
lui , les réprimanda ſur l'énormité de leur faute ;
le pardon ſuivit , & ils promirent d'abondance
de coeur&foi de Grenadier , d'être toujours fidèles
au Roi & à leur Patrie: le Prince les combla de
ſes libéralités. Le lendemain , ils ſe rendirent au
quartier-général pour offrir à S. A. S. quatre&
fix ans d'engagement de p'us en expiation de
leur faute. Le Prince accep a deux années ſeulement
de l'engagement qu'ils venoient de lui offrir ,
après quoi S. A. S. leur fit un nouveau difcours
analogue à la circonſtance. Ces Grenadiers ſe
rendirent enfuite au Camp , en fa ſant retentir
l'air des cris de vive le Roi & vive Condé. »
( 92 )
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 4 Octobre 1788 .
:
Le ſupplément à la Gazettede Vienne ,
du 20 ſeptembre , ſe réduit à l'annonce
ſuivante d'une petite action vers la digue
de Beſchania .
« Le 9 au matin , les Turcs commencèrent à
tirer de l'Ifle de guerre fur nos poſtes , & ils dirigèrent
enfuite leur feu fur Semlin ; en même-temps
ils canonnèrent la digue de Befchania. A midi ,
l'ennemi , au nombre de plus de 1500 hommes ,
attaqua avec fureur nos poſtes à deux repriſes ,
mais il fut repouſſé chaque fois , & mis en déroute
par une diviſion de Hufſards de Wumfer.
Cette déroute de l'ennemi fit ceſſer fon entrepriſe
contre la digue ; les Turcs regagnèrent leurs bateaux
& retournèrent à Belgrade. Nous avons eu
31 hommes & 30 chevaux tués , & 42 hommes
&95 chevauxbleſſés ; la perte de l'ennemi s'élève
au moins à 300 hommes , tant tués que bleſſés :
on lui a pris un drapeau. La veille de cette entrepriſe
, trois de nos Canonniers ont déſerté &
paſſé à Belgrade , & c'eſt eux probablement qui
ont excité cette attaque.-Les Turcs de Semendria
manquent de vivres ; il paroît qu'ils renoncent
à l'espérance de conſerver cette place . - 27
bâtimens Turcs ont conduit, les 9 & 10 Septembre,
2,400 Turcs , Infanterie , à Lubkowa , où ils
ont établi un camp. »
Le Corps de Wartensleben eſt certainement
réuni à l'armée de l'Empereur ,
dont le quartier général eſt toujours à
-
( 93 )
Hlova. Malgré l'acharnement avec lequel
on s'eſt plu à annoncer une bataille fanglante
, déja livrée , le II ſeptembre , aux
Ottomans , il ne s'eſt paffé encore qu'un
ſeul évènement de quelque importance.
Le Supplément de la Gazette de Vienne ,
du 24 ſeptembre, en rend compte en ces
termes :
Quartier-Général d'Illova , le 15 Septembre.
«Hier au matin , on aperçut que l'ennemi
avoit élevé pendant la nuit une batterie ſur une
hauteur vis-à-vis de l'aile droite de notre armée ,
où étoit poſté le corps de réſerve aux ordres du
Général Comte de Wartensleben ; mais nos
batteries , placées à l'aile droite du camp , parvinrent
bientôt à démonter deux canons de l'ennemi
, & à rendre inutiles ſes projets d'attaque.
D'une autre hauteur , les Turcs firent feu en
même temps ſur notre camp & fans effet. Pendant
cettte canonnade , un détachement de cavalerie
ennemie prit ſa marche par le défilé d'Armeneſch
, & traverſa les chemins les plus eſcarpés
juſqu'au fommet de la montagne , dans la vue
de tourner l'aile gauche de notre armée : en
même-temps un parti d'infanterie turque attaqua
la flèche élevée devant l'aile droite du corps de
réſerve , s'en rendit maître , & réuffit ainſi à ſe
couvrir par la montagne qui environne notre aile
droite , & à diriger de cette manière le feu de
ſa mouſqueterie ſur notre camp. LeMajor
Général Comte de Pallavicini , fut dangereuſement
bleſſé à la tête par un coup de fufil. - L'objet
de l'ennemi étoit de tourner notre aile droite , de
brûler les magaſins , qui étoient derrière , & de
prendre notre armée en dos ; car , en même temps
qu'il fit cette attaque , un parti conſidérable d'in-
-
( 94 )
fanterie & de cavalerie ennemie franchit les montagnes
au-delà de la Tomeſch , & attaqua avec
tant de vivacité une diviſion de Brentano , qu'elle
la força de quitter la hauteur ,&d'abandonner une
pièce de canon , qui cependant fut repriſe par les
huſſards de Græven ; mais enfin la diviſion de
Brentano, foutenue par une de Nadaſtie , reprit
fon poſte ſur la hauteur , & l'ennemi vit échouer
le projet qu'il avoit formé.-Les morts de notre
côté montent à 14 hommes , & les bleſſés à 41 ,
dont un Officier. La perte de l'ennemi doit avoir
été conſidérable. »
Camp près de Semlin , le 14 Septembre.
«LeGénéral Baron de Gemmingen , mande que
la batterie que l'ennemi avoit élevée dans l'île
direl'Iſlede Guerre , ne ſubſiſte plus .-Nos volontaires
ont amené pluſieurs prifonniers Turcs.
- Les émigrations des ſujets turcs continuent ;
le II de ce mois , 90 familles ſont venues du
dſtrict de Jagodin . - On a reçu avis que , le
4 de ce mois , Ai Pacha a quitté Semendria avec
3,400 hommes , & qu'il eſt entré à Belgrade ,
d'où ſont partis 3,000 Spahis pour ſe rendre à
Semendria. »
Corps d'armée de Croatie, camp près de Noi ,
le 13 Septembre.
<<D<ans la nuit du 10 au 11 de ce mois , la
tranchée devant cette place fut ouverte , &dans
la nuit ſuivante on a achevé les batteries. »
M. de Buchholz, Envoyé extraordinaire
de Pruffe , a remis au Roi de Pologne &
au Confeil Permanent une note, dans
laquelle le Roi déclare que ſi l'augmentation
projetée de l'armée Polonoiſe avoit
pour but la fûreté du royaume , le Roi
la verroit avecplaifir ; mais qu'il s'y oppo(
95 )
ſeroit de toutes ſes forces , fi fon objet
étoitd'agir contre lesTurcs. Cettenouvelle
importante eſt authentique.
On apprend de la Finlande , que le
quartier général eſt toujours à Lowifa ;
que le 2 ſeptembre l'avant-garde étoit
encore àHogfors , dans la Finlande-Ruſſe ,
& que la veille il y eut une eſcarmouche
avec un Corps Kufle qui a perdu 14
hommes. Par-tout on fait en Suède de
grands préparatifs de défenſe ; l'iſle de
Gothland arme à ſes frais 6,000 hommes.
- M. Elliot , Miniſtre d'Angleterre à
Copenhague , en eſt parti le 17 pour
Stockholm . Le Prince Royal de Danemarck
eft arrivé , le 13 , à Chriftiania en
Norwege , & l'on prépare ſes équipages
de campagne. Quant àl'eſcadre combinée ,
elle étoit encore retenue , le 20, par les
vents contraires , dans la baie de Kioge.
A
Quelques lettres diſent que le Grand
Viſir a retiré la garniſon de Semendria ,
compoſée de huit mille hommes , &
enjoint à ces troupes , ainſi qu'à un
autre Corps , de monter la rive droite du
Danube , & de ſe poſter derrière Belgrade,
mais près de Zwornik. Ce Corps eſt en
tout de 24,000 hommes. Un autre Corps
ennemi de 16,000 hommes , ſe rend du
côté de Zanobiz , & un Corps de Milices
marche de la Servie dans la Boſnie.
( 96 )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres
«On lit dans le Staats- Ristretto , que les Officiers
(parmi lesquels ſe trouvent le Major de
Stein & le Comte de Thun ) qui ont été faits
prifonniers à la priſe du Vétéran Hæhle , ayant
été préſentés au Grand-Vifır, il leur fit beaticoup
d'accueil , & leur offrit de l'argent qu'ils
refusèrent ; il fit un grand éloge de leur bravoure ,
&diftingua particulièrement le Lieutenant d'artillerie
du ſecond régiment. Il lui frappa fur l'épaule
, en lui diſant : Tu es un vaillant guerrier ,
tu m'as détruit au moins 500 hommes mais tu as
fait ton devoir ; & fi tu veux prendre ſervice fous
mes drapeaux , je t'offre de t'élever au rang de Colonel.
Le Staats-Ristretto ne dit point ſi le Lieutenant
accepta ou s'il refuſa. On lit dans la même
feuille que la retraite du Comte de Vartensleben
de la p'ace de Méhadia , eſt regardée par tous
les connoiffeurs comme ta chef-d'oeuvre de
tactique. (Gazette des deux Ponts.)
N.B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exacti
tude de cesParagraphes extraits des Papiers étrangers
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 18 OCTOBRE 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
AM. IMBERT, fur lefort d'un Auteurloué
par les uns & critiqué par les autres.
ToO
r , qui dubel-efprit affrontes leshalards,
Tu ſais que la critique eſt le ſoutien des Arts,
Mais tu veux que ſa main hardie ,
En marquant les défauts , reſpecte le génie ,
Et que du confeil même adouciſſant le ton ,
Elle n'emprunte pas les armes de Gacon.
De la trompeuſe flatterie ,
Le miel , ſans doute , eft un poiſon;
i
N. 42. 18 Octob. 1788
S MERCURE
Mais s'il a l'air d'une Furie ,
Le goût montrant le vrai , ceffe d'avoir raiſon,
L'aiguillon doit-il être un inſtrument qui bleſſe ?
On ne mutile pas la plante qu'on redreſſe .
Un Critique emporté n'est qu'un Zoïle ardent
Qu'irrite l'éclat du talent,
Auſſi- tôt qu'on te loue , il s'agite , il murmure ;
Griffon, du ſot orgueil le fidèle portrait ,
Bel-eſprit qu'ébaucha l'Art malgré la Nature ,
Dans le genre ennuyeux , eſt un Auteur parfait,
Comme rien ne s'adreſſe à ſa Minerve obfcure ,
Du malheur de ſes vers il pleure ſtupéfait ;
Et pour forger des tiens une eritique sûre ,
Le fade Rimeur prend pour règle ceux qu'il fait
Il croit renverſer dans la boue
Ceux vers leſquels il dirige ſes traits,
Mais la fatire eſt un de ſes bienfaits ,
Il ne flétrit que lorſqu'il loue.
Quand la méchanceté ne donne point d'eſprit ,
On est bien dans le cas d'impuiſſance abfolue,
Ah! qu'il brille aisément l'Ecrivain qui inédit !
Et cependant Licidas ſue
Pour vomir lourdement le venin qui le tue ;
Il ſe flatte en vain que fon nom
Des Frondeurs immolés groſſira la cohue.
Pour écrafer un moucheron
Qui fort, en bourdonnant, du ſein de la pouſſière ,
A-t-on jamais vu le Lion
Dreſſer ſa terrible crinière
DE FRANCE
Qu'ils n'arrêtent point tes élans ,
De tes envieux les murmures ;
Le Public languitoit privé de tes talens ;
La jaloufie & fes injures
Sont comme le fumier dont s'engra flent les champs.
S'ils frappoient toujours l'air de leurs cris impofans ,
Dis-leur, pour t'aſſurer un repos légitime :
Ne pourrai-je donc point calmer ce fier courroux
Eh quoi , pour m'accabler votre rage s'eſcrime ?
Qu'eſt il de commun entre nous ?
4
Ce n'eft que d'un rival qu'on peut être jaloux ;
Je veux votre amitié , mais non pas votre eftiune.
Ennuyé de vos coups qui ne blefient jamais ,
J'avoue,& fans mentir, que vous en valez d'autres;
Et pour montref combien je défire la paix ,
Je dis que d'Apollon vous êtes les Apôtres :
Que vous faut-il de plus ? ſerez-vous fatisfaits !
Je veux faire des vers qui reffemblent aux vôtres.
Enfin les voilà Fadoucis;
Ils vent s'imaginer , pour toi pleins de mépris ,
Que redoutant leur humour aguerrie ,
Tu viens te profterner aux pieds de leur génič,
Et ce ne ſera qu'à ce prix
Qu'ils croirontta ſphère agrandie;
Semblables aux Groënlandois ,
Qui , contens d'habiter leurs antres & leurs bois ,
Infultent l'Etranger qui n'a pas leurs manières ,
Et qui voit fans plaifir leurs humides tanières.
( Sans doute il est bien orageux
Le fortd'un Ecrivain qui vole vers la gloire ;
100 MERCURE
Il voit l'azur du Ciel , & du Styx l'onde noire ;
Il boit l'absinthe , & le nectar des Dieux ;
L'un le place aufli-tôt fur un char de victoire
L'autre le précipite en un marais bourbeux.
Commentfouffrir les Loixd'unDeſpote orgueilleux,
Qui croit tenir les clefs du Temple de Mémoire ,
Et qui , ſans motiver ſes jugemens honteux ,
Yous courbe vers la terre ou vous élève aux cieux?
Un parti vous reçoit , fes Chefs vous canoniſent ;
Mais un autre proſcrit ceux qui vous diviniſent ;
Ils vont vous ballotter entre eux.
Ici , vous êtes un atome ;
Mais entrez dans ce cercle , & vous ferez grand
homine,
Ainſi dans les combats des Aquilons fougueux ,
L'oiſeau qu'un vent condamne à rafer les campagnes
,
Par un autre élevé , plane ſur les montagnes,
Malgré tous ces traversdont ſe plaint un Aureur ,
Celuiqui, comme toi , fent les feux du génie ,
Ennoblit ſes talens voués à ſa Patrie ;
Il fait que dans la lice où l'entraîne l'honneur ,
Près de la roſe croît l'ortie ,
Et fans craindre l'épine , il va cueillir la fleur
Jamais ſes ennemis n'atteignent à fon coeur;
Même , en la combattant , il dédaigne l'envie &
C'eſt du ferpent Python le fublime vainqueur,
(ParM, Sabatier de Cavaillon ,
anc. Prof, d'Eloq. )
DEFRANCE. 101
1
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE
mot de la Charede eft Tourment ; celui
de l'énigme eſt l'Habitude; celuidu Logogriphe
eft Couronne , où l'on trouve Cour , Cor,
Corne , Or , Roc, Roue , Urne.
CHARADE.
Monpremier fait ſortir les chiens de mon fecond;
On orne avec mon tout colonnade & plafond.
(Par Madameveuve Vérité. )
ÉNIGME.
Du temps que les foibles mortels
Aux êtres les plus vils érigeoient des autels ,
Chez un Peuple réputé ſage ,
Mais , en effet , jouet de ſes erreurs ,
Je recevois les ſuprêmes honneurs ;
Sottement ſcrupuleux dans ſon frivole hommage ,
Il adoroit en moi le fruit de ſon labeur ,
Sans ofer le mettre en uſage :
SNCAR
E3
102 MERCURE
[ Triſte Divinité dontjamais la faveur
N'obligea les humains à la reconnoiſſance. ]
Mais depuis qu'un jolir lumineux
A fait rentrer au chaos ténébreux
L'épaiſſe nuit de l'ignorance ,
Tous mes plus zélés partiſans ,
Abjurant un culte futile ,
Courent porter ailleurs leurs voeux & leur encens ,
Et d'un Dicu fans pouvoir ont fait un mets utile ,
Mais , cher Lecteur , il faut , pour en jouir ,
D'un triple mur vaincre la réſiſtance ,
Et par des pleurs me payer ton plaifir .
Eft ce trop peu ? ... De ton heureuſe enfance
Rappelle- toi le trop vain fouvenir
Temps précieux ! âge de l'innocence !
Od je t'offrois , pour charmer ton loiſir
Unlong tuyau dont la dure harmonie
Valoit pour toi toute une ſymphonie.
(Par M. B. de l'Ecole R. M. de Brienne )
JORN
LOGOGRIPH Ε.
PORNE le front guerrier du brillant Militaire ;
Je ſers tous les érats , du Berger juſqu'au Roi.
Dans un cercle choifi , par un deſtin contraire ,
:
Rarement on ſe ſert de moi.
Combinez de mes pieds le bizarre aſſemblage ;
Vous trouverez d'abord cet ornement pompeux
DE FRANCE. 103
Dont un Curé fuperbe éblouit ſon village ;
Un grade qui, des Turcs,reçoit toujours l'hommage,
Et marqué par les crins d'un animal fougueux ;
L'enveloppe du corps ; un élément terrible
Qui préſente la mort aux pâles Matelots ;
Un infecte ennemi de tout homme ſenſible ,
Qui , nourri de ſon ſang , défole ſon repos .
Chez moi l'on trouve encore , & fans beaucoup
d'adreſſe ,
Le nom de cet oiſeau dont la perfide voix
Trompant de ſes pareils la fidelle tendreſſe ,
Pour voler au trépas , leur fait quitter les bois.
Autrefois je n'étois qu'un meuble néceſſaire ;
Mais depuis peu je plais même aux yeux prévenus ;
Le Dieu du Goût m'a conduit à Cythère ,
Et m'a placé ſur le front de Vénus .
( Par M. Efinenard , fils aîné. )
E 4
104 MERCURE
HISTOIRE
DU PÈRE
٢٠٠٠
NICOLAS,
Imitée de l'Anglois ( 1 ).
1
DEs circonstances particulières m'avoient
appelé pour quelques mois dans une petite
ville de Bretagne , qui renferme un Couyent
de Bénédictins. Divers tableaux de ce
Monaſtère attirant la curiofité des Etrangers
, je ſuivis une ſociété qui alloit les
vifiter. Mon delſein cependant étoit plutôt
d'obſerver les Religieux même : dans ces
Communautés , ſéparées du reſte des hommes
, on retrouve quelquefois ce caractère
de vie calme , qui nourrit la penſée en
l'invitant à la réflexion.
La plupart des figures que je vis ici ſous
le capuchon , arrêtoient à peine l'oeil de
l'obſervateur ; on n'en diftinguoit qu'une
feule : c'étoit un Moine , proſterné à quel-
(1 ) Ce morceau eſt tiré du Lounger (le Baguenaudier),
Recueil dans le genre du Spectateur, & que
publie à Edimbourg une Société de gens de Lettres.
T
DE FRANCE. 1ος
que diſtance de l'Autel , près d'une fenêtre
gothique , dont les vitraux peints réfiéchiffoient
une lumière éclatante ſur le front
du Religieux , en couvrant d'une de ces
ombres fortes qu'on admire dans Rembrandt
, de grands yeux noirs que la mélancolie
marquoit de ſon empreinte. Il étoit
impoſſible de ne pas s'arrêter à ce tableau
vivant. Involontairement, je crois, les regards
du Moine ſe fixoient ſur un Chriſt portant
ſa croix. La conformité des attitudes , l'égale
réſignation du Sauveur du Monde &
de fon Adorateur, formoient entre eux une
reſſemblance qui frappa chaque ſpectateur.
>>C'eſt le P. Nicolas , nous dit à l'oreille
>> notre Guide ; de toute la Communauté
>> le plus ſévère à lui-même , le plus indul-
>> gent pour les autres. Malheureux , ma-
>> lades , mourans chacun trouve en lui
>> ſecours & confolation. Jamais il n'en-
ود
ود
tendit ſans intérêt le récit d'une infor-
>> tune ; jamais on ne recourut à fes bons
offices ſans les avoir reçus. Cependant les
auſtérités de ſa vie & fes mortifications
>> ſurpaſſent les règles de fon Ordre , &
fon humanité ſeule prouve combien il eſt
ſenſible" . Le ſujet rendoit éloquent notre
Conducteur. J'étois jeune , curieux, enthouſiaſte
: ce récit avoit affecté mon ame ,
&je ſentois le beſoin de lier connoillance
avec le P. Nicolas .
ود
ود
Engagé par mes prévenances manifeftes,
Es
106 MERCURE
A
ou par mon extérieur , peut - être aufli de
fon propre mouvement , ce digne homme
me regarda avec une bonté paternelle.
» Mon fils , me dit-il, il eſt rare, à votre
» âge, de rechercher une liaiſon comme la
» mienne. Le monde est pour vous dans
ود fon printemps ; pourquoi prévenir fon
» automne ? Les plaiſirs & la gaîté vous
entourent ; chercheriez - vous le ſojour
>> de la triſteſſe & du malheur ? Quoique
>> mort à toutes les jouiſſances , je ne fuis
ود
ود pas néanmoins inſenſible aux douccurs
>> de la vie. Votre accueil me touche , &
je défire le payer de retour ". Ayantapperçu
mon goût pour les Lettres , il me
montra quelques Manufcrits & quelques
Livres rares appartenans au Monaftère ; ce
n'étoit pas là ce que je cherchois ; mais le
hafard fervit mieux mon défir de pénétrer
le P. Nicolas , l'hiſtoire de fes infortunes,
& la caufe de ſes auſtérités .
::
Un matin, après avoir inutilement frappé
à la porte de ſa cellule , j'entrai , & je
l'apperçus profterné devant un crucifix , auquel
étoit fufpendu un petit portrait que
je pris pour celui de la Sainte Vierge. Incertain
fi j'attendrois la fin de ce picux
exercice , on ſi je me retirerois , je me
plaçai derrière le Religieux. Il couvroit fon
viſage de få main , &j'entendis ſes foupirs
étouffés : un ſeniment de compaflion , mêlé
de curiofité , m'arrêta. Il retira ſes- mains
1
DE FRANCE. 107
de deſſus ſes yeux avec un mouvement précipité
comme ſi la douleur les en avoit
écartées : il prit le portrait , le baifa deux
fois , le preſſa contre ſon ſein , & fondit
en larmes : bientôt après , il rejoignit les
mains , regarda le ciel , prononça quelques
mots , & pouffa un long gémiſſement , qui,
pour l'inftant , ſembloit terminer ſes douleurs.
En ſe relevant , il m'apperçut : j'étois
honteux ; je bégayai quelque excuſe de
l'avoir involontairement diſtrait de ſa dévotion
...... » Hélas ! me dit- il , ne vous y
trompez pas ; ce n'eſt pas l'attendriffe-
>> ment de la piété , mais la violence des
remords . Jeune homme ! le récit de mes
>> ſouffrances & de mes erreurs devra t'inf-
>> truire. Ingénu comme tu le parois , tu
» feras en butre à des tentarions ſembla-
ود
ود
ود
ود
ود
:
bles aux miennes ; tu peux être victime
de fentimens honnêtes pervertis , d'une
vertu trompée , & d'un faux honneur ".
» Mon nom eſt Saint- Hubert. Je naquis
d'une famille ancienne & reſpectable, dont
des évènemens fâcheux avoient beaucoup
réduit la première opulence. Mon père
mourut avant que je fufle en âge de ſentir
ſa perte , & l'indulgence d'une mère rendre
remplaça l'attentive vigilance des foins
paternels , fans y fuppléer. Lorſque j'eus
achevé le cours ordinaire des études dans
la Capitale de notre Province , ma mère
m'envoya à Paris avec un jeune homme
E6
108 MERCURE
d'une maiſon voiſine , moins ancienne , a
la vérité , mais plus riche que la nôtre. On
deftinoit à la profeſſion des Armes mon
camarade, qui ſe nommoitde la Serre ; moi,
je devois entrer dans la Robe : c'étoit le
voeu de ma mère & de ſes amis; pluſieurs
circonstances me promettoient des fuccès ;
&l'on étoit convenu de m'acheter une
charge dès que je ſerois propre à la remplir.
De la Serre avoir un ſouverain mépris
pour tous les états , & n'eſtimoit que fa
profeffion. Il tâcha de m'inſpirer les mêmes
fentimens; dans la Capitale, ce préjugé ſe
fortifia chez moi de plus en plus. La fierté
des jeunes Militaires , la ſupériorité hautaine
qu'ils affectoient ſur leurs conci
toyens , éblouirent mon émulation &diffipèrent
ma timidité. La Nature m'avoit
donné une extrême ſenſibilité ſur le point
d'honneur ; je ne réſiſtois pas au ridicule
même de la part de mes inférieurs . L'effronterie
de l'ignorance m'en impoſoit dans.
les chofes dont j'étois le mieux inſtruit , &
mes principes les plus fermes cédoient
quelquefois à d'arrogans ſophifmes , ou à
des vices impudens ".
* L'état qui m'étoit deſtiné exigeoit cependant
de la réſerve , de l'exactitude , de
la décence ; mais les vertus d'une profeffion
que je jugeois humiliante , me parurent
fort peu recommandables. Honteux
des qualités que la Nature m'avoit données,
je cherchoiiss des travers que je méprifois
DE FRANCE. 109
au fond de l'ame. De la Serre , victorieux ,
jouifloit de mon apoſtaſie. Au Collége , j'avois
remporté toutes les marques de diftinction
auxquelles il aſpiroit en vain : à
Paris , il triompha à fon tour. Sa fortune
lui permettoit un plus grand éclat ; ſa cocarde
lui dictoit une confiance à laquelle
je ne pouvois prétendre. Enhardi à la diffipation
& à la débauche , il me traînoit à
fa ſuite comme un élève qu'il formoit
l'art de vivre & à une noble indépendance.
L'aveugle complaifance de ma mère me
fourniffoit les moyens de partager les plaifirs
de mes amis ; plaiſirs toujours emporfonnés
par mes inquiétudes , toujours fuivis
des reproches intérieurs de ma confcience.
Son empire néanmoins n'étoit pas
détruit; défintéreſfé , bienfaiſant , vertueux
à la dérobée , je faifois ſouvent un uſage
Iouable de mon temps & de mon argent
en me vantant après, à ma dangereufe fociété
, de les avoir employés en ſcènes de
folie ".
>>Cependant les habitudes auxquelles on
m'entraînoit , commençoient, par degrés , à
émouſſer ma droiture naturelle , & à me
raffurer fur mes excès ; mais le départ de
de la Serre , qui reçut ordre de rejoindre
fon Régiment à Dunkerque , vint diffoudre
mes liaiſons. Selon ſes déſirs , je l'accom-,
pagnai juſqu'à la demeure d'un de fes parens
en Picardie , chez lequel il devoit paffer
un ou deux jours. >>Je vous préſente:
i
:
ΙΙΟ MERCURE
>>rai , dit-il en plaiſantant , & vous ferez
>> le favori de la maiſon. Saintonges , mon
coufin, eſt aufli retenu, auſſi pédant que ود
ود vous l'étiez quand je vous vis pour la
>> première fois ". En effet, le digne mortel
qu'il me dépeignoit ainfi , poffédoit toutes
les vertus dont de la Serre m'avoit fait
rougir. Je regagnai bientôt dans cette famille
le caractère que la mauvaiſe compagnie
m'avoit fait perdre à Paris . Son exemple
réveilloit , & fes principes fortifioient
mes premières inclinations morales. La belle
Emilie , fille de Saintonges , m'attiroit furtout
à la vertu par un charme intéreſſant.
Ses attraits & ſa naïveré lui aſſurèrent bientốt
dans mon coeur la ſupériorité fur les
autres perſonnes de ſon sèxe que nous fréquentions
dans cette ville. De la Serre , au
contraire , fatigué des infipides qualités de
fa parente , prit congé au bout de trois
jours , & ſe promit de me rejoindre à Paris,
auſſi - têt après la revue de ſon Régiment.
>> Ici , me dit-il en m'embraffant , nous ne
ود vivons pas , & l'on n'exiſte qu'à Paris ".
Que je penſois différemment ! La préſence
d'Emilie de Saintonges étoit mon premier
beſoin : mais pourquoi rappeler ces jours
d'une fi pure félicité « ?
>> Apprenez que bientôt Emilie devint
mon épouse. La ſanté de fon père, qui s'affoiblifſoit
, nous fit paffer l'hiver à Paris :
pénétré des bontés du Malade , j'étois afſidu
auprès de lui , & la ſociété d'Emilie
DE FRANCE. 111
me rendoit ce devoir bien doux. Nos foins ,
l'art des Médecins , tout fut inutile. Saintonges
mourut dans nos bras , & confia ſa
fille à mon amitié. Ce fut alors que , pour
la première fois , joſai eſpérer d'en être
aimé : je mêlai mes pleurs à celles que
verfcit Emilje fur latombe de ſon père ; je
lui demandai en tremblant , fi elle me trouvoit
digne de la conſoler dans ſes douleurs.
Emilie avoit trop de candeur pour diffimu
ler , trop de fincérité pour montrer de l'affectation
. Elle m'accorda ſa main ; elle voulut
à la fois récompenfer & affermir mes
vertus ; j'en avois alors ! Nous nous retirâmes
à Saintonges; le mérite de mon Emilie
étoit égal à fon bonheur ; & , j'ofe le
dire , puiſque ce ſouvenir fait aujourd'hui
ma honte , Saint-Hubert, depuis criminel ,
étoit digne alors de fon bonheur ".
ور : Plus d'un an s'étoit écoulé dans cette
ſituation fortunée, lorſqu'Emilie devint en-
'ceinte. Mes inquiétudes furent celles d'un
époux éperdu ; je propofai à ma femme de
retourner pour quelques ſemaines à Paris ,
où elle trouveroit, dans ſon état , plus de
fecours que n'en offroit notre Province :
elle m'oppofa différentes raiſons ; mais la
plupart de mes voifins approuvèrent ma ré-
Tolution. L'un d'eux, neven d'un Fermier-
Général , m'exagéra Pimpéritie des Accoucheurs
de Province : ils n'étoient employés,
ſelon lui, que par les perſonnes à qui la
modicité de leur fortune ne permattoit pas
112 MERCURE
7
le voyage de Paris. J'étois foible ſur le reproche
de pauvreté ; ce mot ſeul me décida,
Il eſt vrai qu'un autre prétexte combattoit
encore la répugnance de ma femme : un
ami , mort à Paris , m'avoit nommé ſon légataire
; enfin Emilie ſe rendit , & nous
revînmes dans la Capitale ".
ود » Pendant les premières ſemaines , je
fortis peu de notre hôtel. C'étoit le même
où le père d'Emilie , en expirant , l'avoit
laiffée à mon amour. Le tendre ſouvenir
de ces ſcènes pallées répandoit une douceur
mélancolique fur notre ſociété mutuelle
nous y admettions rarement un tiers. Souvent
mon épouſe ſe ſentoit atteinte de ces
triſtes preſſentimens ordinaires aux femmes
dans ſa ſituation. Toute mon attention , toute
ma tendrefle s'étudioient à combattre ces
terreurs . » Je ne verrai plus Saintonges,
ود diſoit- elle ; mais mon Henri s'occupera
„ de moi dans ces bois où nous nous fom-
> mes tant promenés , près de ce ruiſſeau
>> dont les bords nous fervirent ſouvent
>>d'aſile , où nous ſentions,dans le filence,
» ce qu'aucun langage , le mien du moins
> ne sçauroit exprimer ". Ici le pauvre
Religieux ne put réſiſter aux images qui ſe
retraçoient à ſon efprit; ſes larmes l'interrompirent
; enſuite il continua d'une voix
foible & entrecoupée ....
>> Pardonnez ces pleurs ..... Vous avez
pitié de moi ..... Mais ces larmes ne font
pas toujours ſi douces ; les ſouvenirs que
DE FRANCE. 113
je viens de rappeler ſuſpendent mes chagrins
..... Je n'ai pas mérité cette confolation
; écoutez l'aveu de mes remords ".
ود L'heureuſe délivrance d'Emilie diffipa
ſes inquiétudes ; elle me donna un fils ;
Emilie le nourrit elle même ; heureuſe de
remplir un devoir fi doux , & de ſuppléer
par ſon exercice à la difficulté de trouver
une bonne Nourrice à Paris. Nous nous
proposâmes de retourner à la campagne fitôt
que ſa ſanté le permettroit : dans ſes
heures de repos , je travaillois à terminer
les affaires que m'avoit laiſſées la confiance
de mon ami « .
!
>>> Un jour , en traverſant les Tuileries ,
je rencontrai de la Serre , mon ancien camarade
: il m'embrafla avec une affection
qui me furprit , toute correſpondance entre
nous ayant été, depuis long temps, interrompne.
Lehafard lui avoit appris mon ſéjour
à Paris : pluſieurs jours il m'avoit inutilement
cherché. Nulle rencontre ne pouvoit
m'être plus redoutable. A la campagne,
j'avois ouï parler des extravagances de la
Serre ; on racontoit de lui des aventures
qui ne paroiffoient doutenſes qu'aux perſonnes
dont l'innocence n'étoit pas familiarifée
avec les excès des grandes villes . Cependant
je ſentois au fond de moi l'empire
de ſon ancienne ſupériorité : je penchois à
l'excuſer , à croire à l'exagération de fes défordres.
Après différentes queſtions & des
complimens de ſa part fur mon bonheur ,
114 MERCURE
1
dont il rioit en ſecret , il me preſſa fi for
tement de lui donner la ſoirée , que , malgré
la loi que je m'étois faite de rentrer
chez moi , j'eus honte de lui apporter un
prétexte , & j'acceptai le rendez-vous " .
>> J'y trouvai de la Serre & deux Officiers
, dont l'un , beaucoup plus âgé qu'aucun
de nous , avoit la croix de S. Louis &
le grade de Colonel ; j'ai peu vu d'homme
auffi aimable. Ma première répugnance à
abandonner mon Hôtel , & l'attente d'une
ſociété toute différente , me rendirent la
nôtre une fois plus agréable. Mon ame ,
d'abord reſſerrée par la contrainte à laquelle
je m'attendois , s'éleva & s'épanouit , dilatée
par la gaîté de la compagnie. J'étois
pleinement à mon aiſe avec le vieil Officier
, à la fois inftruit, fpirituel, & fenfible ;
qualités que je n'eſpérois guère dans une
fociété choiſie par de la Serre. Nous nous
ſéparâmes fort rard , & , en nous quittant ,
je reçus , non ſans plaifir , l'invitation du
Colonel à fouper avec lui le lendemain ".
Le cercle fut animé par la foeur de cet
Officier , & par une de ſes amies , jeune
veuve , qui , ſans être une beauté parfaite ,
poſſédoit ce charme plus ſéduifant que la
beauté même. Gardoit-elle le filence ? on
aimoit en elle un mol abandon plein de
graces ; elle ne s'embelliſſoit pas moins par
Pexpreffion que le diſcours donnoit à ſa
phyſionemie. Le haſard me plaça près d'elle :
peu habitué aux petites galanteries reçues
DE FRANCE. 115
chez les gens du grind monde , je défirois
plutôt que je n'eſpérois de lui paroître aimable
: elle ſembloit cependant s'intéreſſer
à men entretien . On nous fit jouer, contre
notre gré , & je ne la quittai pas fans un
certain regret. Si j'cuffe été aufli riche que
de la Serre , je me ferois oppofé à la force
des enjeux ; mais mon affociée &moi paroiſſions
ſeuls de laſſemblée incommodés
de notre gain. Madame de Trenville ( c'étoit
le nom de cette veuve ) engagea, en riant,
le Colonel à prendre ſa revanche chez elle ,
& ajouta avec un air de franchiſe modeſte,
que comme j'avois partagé ſes ſuccès , elle
cómptoit fur moi pour partager aufli la mauvaiſe
fortune " .
D'abord mon épouſe avoit paru fatisfaite
de la distraction que me procuroit
cette ſociété ; mais lorſque mes abſences
devintent plus fréquentes , & que mes affiduités
chez Madame de Trenville emportèrent
des journées entières , fans qu'il lui
échappât une plainte , elle laiſſa percer fon
mécontentement ſecret. Je devinai ſes reproches
, & les reçus avec tendreffe ; je
refuſai même une invitation pour le lendemain
; mais la compagnie de ma femme
perdoit inſenſiblement l'attrait qui m'avoit
dominé : nous étions rêveurs fans nous communiquer
nos penſées ; le chagrin d'Emilie
éclaroit dans ſes regards , & le mien ſe déguiſoit
mal fous les dehors d'une gaîté fachée
".
116 MERCURE
» Un des jours ſuivans , de la Serre vit
Emilie pour la première fois depuis fon
retour à Paris. Il me railla fur mon infidélité
à mon dernier engagement , & m'en
propofa un nouveau , que ma femme me
preffa d'accepter. Son coufin applaudit à
fon indulgence, en la badinant. Avant de
fortir , j'embraffai Emilie en lui ſouhaitant
une bonne nuit : je crus ſentir une larme
fur ſa joue ; je ſerois reſté ; un mouvement
de fauffe honte me fit partir. L'aſſembléc
apperçut ma triſteſſe ; de la Serre s'égaya
à mes dépens , même mon ami le Colonel
fit des plaifanteries ſur l'hymen ; pour la
première fois, je rougis d'être le ſeul homme
mariéde la compagnie ".
>> Nous jouâmes plus gros jeu & plus
long-temps qu'auparavant ; mais attentif
à diffiper tour ſoupçon fur la crainte que
m'inſpiroit ma femme , je laiſſai pouffer
les enjeux ; je perdis une ſomme confidérable
, & je retournai chez moi le coeur
rongé. Emilie ne parut que le matin ; elle
étoit affectée , & ſes yeux me reprochoient
ma conduite ; j'eus l'injustice d'en reffentir
un dépit ſecret. De la Serre étant venu
m'emmener dîner chez lui , remarqua le
mal aiſe d'Emilie. >>La campagne la réta-
» blira , lui répondis- je .-Eh quoi ! vous
» quittez Paris , reprit-il ? Même dans
peu de jours.- Comment , avec tant de
raiſons de reſter ! -Et quelles font ces
ود
2
ود raiſons ?-L'attachement de vos amis;
DE FRANCE. 117
ود
ود
mais ſi l'amitié eſt un mot bien froid ,
la tendreſſe d'une femme telle que Madame
de Trenville " .... Je ne ſais comment
je le regardai , mais il briſa ſur le
champ; peut- être étois-je moins offenſé que
je n'aurois dû l'être « .
>> Après le dîné, nous nous rendîmes chez
cette Dame. Vétue avec une élégance recherchée
, elle ne m'avoit jamais paru fi
belle. La ſociété étoit plus nombreuſe &
plus vive que de coutume. La converfarion
roula ſur mon projet de départ. Le ridicule
des opinions provinciales , des manières
provinciales , des jouiſſances provinciales ,
fut manié avec eſprit par de la Serre &
par les jeunes gens . Madame de Trenville
ne prenoit aucune part à ces plaiſanteries ;
quelquefois ſes yeux ſembloient me dire
que le ſujet étoit trop ſérieux pour qu'elle
S'en amusar. Honteux & faché de mon
départ , je jouiffois de la préférence dont
je me voyois l'objet ".
ינ Aufli lâche dans le vice que dans la
vertu , j'imaginai de couvrir ma conduite
par la diffimulation ; je projetai de tromper
ma femme , & de lui cacher les vifites que
je rendois à Madame de Trenville , fous
prétexte dequelques embarras ſurvenus dans
les affaires dont j'étois chargé. L'ame d'E-
'milie , trop belle pour ſe livrer au ſoupçon
ou à la jalouke , pouvoit être aisément
furprife , même par un novice dans l'art
de tromper , tel que moi, De la Serre
418
1
MERCURE
d'ailleurs me ſervoit de puiſſant auxiliaire;
il avoit repris & fortifié ſon ancien afcendant
fur ma foibleffe & fur mon amourpropre
; enfin la beauté & les artifices de.
Madame de Trenville achevoient mon aveuglement
".
و
>>Dans ces circonstances, arriva de notre
Province un jeune homme chargé de let-,
tres pour Emilie de la part d'une de ſes
amies. Ce jeune homme , Peintre en miniature
, venoit ſe perfectionner à Paris.
Emilie qui adoroit ſon enfant , lui
propoſa de le peindre dormant. L'Artiſte
applaudit à cette idée , pourvu que ma
femme lui permît de tirer ſon fils dans ſes
bras. On me cacha ce projet pour m'affurer
le plaifir de la ſurpriſe lorſque le portrait
feroit fini ; & afin de ſe ménager plus de
temps , Emilie ſe prêtoit à mes abfences ,
& m'excitoit à tenir mes engagemens en
ville ".
ود Quelle étoit loin de ſoupçonner les
vrais motifs de mon éloignement ! Eſclave
du vice , & d'une déſaſtreuſe prodigalité ,
je lui manquois de foi dans les bras de la
plus artificieuſe & de la plus indigne des
femmes : je diffipois la fortune qui devoit
foutenir nos enfans , avec des fripons &
des gens déshonorés. De la Serre& fes afſociés
couvroient des apparences de l'amour
&de la générofité , les embûches où ils me
précipitoient. Madame de Trenville avoit
réuffi à me perfuader qu'elle étoit victime
DE FRANCE.
119
1
de ſon attachement pour moi ; elle prétendit
d'abord me rembourſer mes premières
pertes au jeu ; enſuite elle intéreſſa
mon honneur à la retirer des diſgraces où
je l'avois plongée . Ayant épuiſé mon argent,
mon crédit , j'aurois du ſuſpendre de confommer
ma ruine ; mais à l'idée de retourner
pauvre & malheureux dans une maifon
où j'avois laiſſe l'aiſance & le bonheur
mon courage m'abandonnoit : je ne conſultai
plus que le déſeſpoir ; j'engageai les
derniers débris de ma fortune; dans l'illufion
de recouvrer mes pertes , j'en comblai la
meſure , & le bandeau ſe déchira ".
و
>>Lorſque l'horreur de ma ſituation m'eut
ramené à moi-même , j'adreſſai mes gémifſemens
à Madame de Trenville ; mais elle
n'avoit plus d'intérêt à me tromper. Dans
l'inſtant, elle me dévoila ſa faufferé & l'auteur
de ma ruine : je l'accablai d'horreurs ;
elle les écouta avec le fang froid de l'impudence
hardie & d'une ſcélérateſſe raffinée.
Sorti de chez elle , égaré , errant , fans favoir
où je portois mes pass,, ils me conduifirent
involontairement à ma demeure . Je
m'arrête à la porte; la mort ſembloit m'attendre
à l'entrée; je rebrouſſe en arrière ;
je reviens ; deux fois j'eſſaye de frapper
& toujours vainement ; mon coeur étoit
glacé d'horreur; la nuit fombre , une morne
tranquillité régnoit autour de moi ; je tombai
devant ma porte , en défirant qu'un
affaffin vint m'arracher la penſée avec la
129 MERCURE
vie. Enfin le ſouvenir d'Emilie &de mon
fils ſe retraça à mon eſprit aliéné ; une
larme de tendreſſe s'échappa de mes yeux
brûlans ; je me levai , je frappai. Lorſque
je fus entré , j'ouvris doucement la chambre
de mon épouſe ; je la vis endormie , une
lampe allumée auprès d'elle , ſon enfant
couché ſur ſon ſein , & preffant ſon cou
de ſes petites mains : elle ſourioit dans ſon
ſommeil ; un ſonge flatteur ſembloit l'occuper.
A cet aſpect , de nouveau ma tête
ſe troubla ; à l'idée de la mifère qui attendoit
cette infortunée à ſon réveil , je ſentis
s'élever en moi un mouvement affreux.
Oferai-je le dire ! ..... j'allois percer ma
famille & périr après elle ; mon bras déſeſpéré
ſe tournoit contre le ſein de mon
épouſe, lorſque l'enfant débarraſſa ſes petits
doigts & faifit l'un des miens. Cette douce
preſſion pénétra le fond de mon coeur ;
je me ſentis amollir: inondé de mes larmes,
mais fans force pour avouer mon infortune ,
je ſortis de l'appartement , & gagnant un
hôtel iſolé , dans un autre quartier , j'écrivis
à ma femme , d'une main défaillante ,
quelques lignes qui l'inſtruiſoient de mes
malheurs & de mon égarement; je lui apprenois
ma réſolution de quitter ſur le
champ la France , & de n'y rentrer qu'au
remps où mon repentir auroit expié mes
erreurss,, & mon induſtrie réparé la ruine
où je l'avois enveloppée. Je finis par la
recommander , elle & fon fils , aux bontés
de
DE FRANCE. 121
-
de ma mère , & à la protection du Ciel
qu'elle n'avoit jamais offenſé » .
ود Ma lettre expédiée , je ſortis de Paris ,
& je marchai pluſieurs lieues avant le jour.
Au lever du ſoleil , une voiture m'atteignit
fur la route de Breſt; je m'y plaçai ſans
arrêter de projet ; gardant un morne filence ,
je m'affis dans un coin du carroffe . Ce jourlà&
le jour ſuivant,je fis route machinalement
avec les autres voyageurs , hors
d'état de prendre ni repos ni nourriture ;
mais dans la ſoirée de la ſeconde journée ,
je ſentis mes forces s'affoiblır. Arrivé à
l'auberge , je tombai en défaillance ; on me
porta fur un lit , à ce que je crois , & j'y
reſtai plus d'une ſemaine , plongé dans l'afſoupiſſement
d'une fièvre léthargique " .
ود Un charitable Religieux de l'Ordre
auquel vous me voyez attaché , ſe trouvoit
dans l'hôtellerie ; il me prodigua ſes ſoins
& ſes ſecours , & lorſque j'entrai en convaleſcence
, ce bon vieillard travailla à verſer
dans mon ame les confolations de la piété.
Son attentive humanité m'avoit mis en état
de reſpirer l'air à la fenêtre. Un matin ,
la même voiture publique dans laquelle
j'étois arrivé , s'arrête devant l'auberge ;
j'en vois defcendre ce jeune Peintre qui
nous fut recommandé à Paris. Trop foible
encore pour foutenir cette vue , je refle
fans connoiffance : cet accident attire dans
la chambre une foule de curieux , & entre
autres le jeune voyageur. Revenu à moi
No. 42. 18 Octob . 1783, F
2
122 MERCURE
:
:
:
j'eus la préſence d'eſprit de le retenir ſeul:
il fut quelque temps à me remettre ; je
voyois l'effroi ſur ſon viſage ; il héſita
long - temps à me répondre : vaincu enfin
par la vivacité de mes inſtances , il m'informa
du déplorable enchaînement de mes
malheurs ".
ود Ma lettre avoit porté àEmilie le coup
mortel. Trop affoiblie pour ſupporter l'horreur
de ſa ſituation , elle fut ſaiſie d'une
fièvre ardente ; le délire ſurvint , elle expira
: ſon infortuné nourriſſon , abreuvé
d'un lait déjà empoiſonné des ſemences de
la mort', ne ſurvécut à ſa mère que peu
de jours. Dans l'intervalle de raiſon qui
précéda ſon dernier inſtant , Emilie fit approcher
de ſon lit le jeune Peintre ; elle
lui remit le portrait qu'il avoit tracé , &
en expirant , elle le chargea de me ſuivre ,
de me chercher , de me remettre ce dépôt ,
ainſi que mon pardon ",
» J'ignore comment je ſurvécus à ce
récit , à la vue de ce portrait que je cou- .
vris de larmes amères & pénibles. Sans
doute je dus la vie à l'état de dépériſſement
auquel ma maladie m'avoit réduit ; mon
ame abattue n'étoit plus capable de défefpoir
; un long accablement la rendoit inſenſible
au dernier excès de l'infortune. Le
faint homme qui m'avoit arraché des bras
de la mort , me conduiſit dans le couvent :
je n'en ſuis forti que pour aller pleurer
une fois ſur la tombe d'Emilie & de mon
DE FRANCE.
123
enfant. Ici mon liitoire eſt ignorée , & l'on
s'étonne de l'austérité de ma vie ; mais elle
ne fuflit pas à expier mes offenſes . Ce n'eſt
point par le ſeul repentir qu'on peut défarmer
le Ciel ; des oeuvres de charité &
de bienfaiſance m'obtiendront grace devant
lui. Dieu foit béni ! j'ai la confolation que
j'implorois de ſa bonté ; un rayon de miféricorde
a répandu ſa céleste lumière fur
mes jours déclinans : je m'endors fur cette
couche dure , où le ſommeil m'envoie encore
de confolantes illuſions : la nuit dernière
, mon Emilie me parloit en fouriant;
ſon petit Chérubin étoit dans ſes bras &
me tendoit les Gens ! - Ici le bon Religieux
ceſſa de parler ; alternativement il
regardoit le Ciel & le portrait ; ſes joues
pâles s'enflammèrent; je reſtois frappé d'attendriffement
& de terreur .... La cloche
des Vêpres ſe fit entendre ; le Religieux
me prit la main , je baifai la fienne & la
couvris de pleurs. » Mon fils , s'écria- t-il ,
>> mes malheurs ont imprimé dans votre
» ame un ſouvenir profond.-Si le monde
>> vous ſéduit , ſi le vice vous enchaîne
>>par ſes attraits , s'il vous abat par l'arme
>>du ridicule , penſez au P. Nicolas.
» Aimez la vertu , ſoyez heureux " .
-
4.
১
124
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
FRAGMENS de Lettres originales de
Madame. Charlotte- Elifabeth de Bavière,
veuve de MONSIEUR , Frère unique de
LOUIS XIV , écrites à Son Al, Sérén.
Mgr. le Duc ANTOINE - ULRIC DE
BRUNSWICK - WOLFENBUTEL , & à Son
Alteffe Royale Madame la Princeſſfe DE
GALLES CAROLINE, née Princeffe D'ANSPACH
; de 1715-1720 ; 2 Vol. in- 12 ,
AParis , chez Maradan , Libraire , rue
des Noyers.
Ce n'est pas fans un mûr, examen , fans
avoir recueilli bien des pièces de comparaiſon
, ſans avoir parcouru les Recueils
d'anecdotes dont la Régence a été inondée ,
& ces Libelles dans leſquels on prenoit
plaiſir à déchirer la mémoire de Louis XIV
avec la plus grande impunité , afin de dé
crier encore plus le teſtament de ce Monarque
, qui nuiſoit aux vûes du Régent ;
ce n'eſt pas , diſons-nous , ſans y avoir férieuſement
réfléchi, que nous nous ſommes
déterminés à claſſer ces Fragmens parmi ces
Livres auxquels on peut ajouter une forte
de confiance. On y eſt d'autant plus engagé,
qu'on y retrouve, à quarante traits près ,
tout ce qu'on a lu épars dans les Mémoires
DE FRANCE. 125
du temps. La forme , il est vrai , n'a pas
ce caractère d'authenticité qu'on doit exiger
; ce font des Fragmens ſouvent fans
liaiſon , très- coupés , ne préſentant qu'un
fait iſolé d'un autre fait, nulle préparation .
De pareils Recueils font aiſés à entreprendre;
& fi celui - ci n'avoit pas de temps
en temps des traits de phyſionomie , des
portraits neufs , des anecdotes ſecrètes , fa
forme prouveroit contre lui ; car certaine
ment la Princeſſe qui écrivoit commençoit
& finiffoit ſes Lettres , amenoit fes faits, &
préparoit ſa matière. Le Rédacteur qui a
abrégé , difféqué , defſéché , s'il eſt permis
de s'exprimer ainfi , un corps plein d'embonpoint
, pour ne préſenter qu'un ſquelette
, a altéré le caractère d'originalité &
la touche de l'Auteur , & il a ôté le moëlleux
de l'expreffion &un trait de ſa fineſſe.
De là vient qu'on trouve ſouvent des plaifanteries
trop crues , des apostrophes dures ,
&par-tout une grande féchereſſe. Tels font
les défauts qui proviennent de l'Abréviateur.
Quant au ſtyle , qui est encore en
grande partie ſon ouvrage , il n'eſt ni bien
ni mal ; le découfu y règne d'un bout à
F'autre , & reffemble affez à une manière
qui peut très-bien être celle d'une Princeffe
qui écrit fans prétention.
Quant à la confiance qu'on doit prendre
à ces Mémoires , il eſt effentiel de ne rien
précipiter. La plus grande partialité inſpire,
foit en haine , ſoit en amitié , la Princeſſe.
F3
126 MERCURE
Elle ne penche point du côté louable : fur
une trentaine de perſonnages qui paffent
en revue , il n'y en a pas dix dont elle
diſe du bien , & ce bien n'est pas toujours
conforme à la tradition reçue ; on fent
qu'elle eſt mère , grand mère , ou tante , &
alors on l'excuſe. Louis XIV trouve en
elle un Panégyriſte imperturbable. Il faut
donc lire ces Fragmens avec la plus grande
précaution.
On ne peut pas les claſſer parmi ces Livres
politiques dans lesquels les ſecrets font
dépotés , où l'on trouve le développement
des caufes qui ont mené un règne entier.
La Princeffe ne s'eſt point élevée fi haut:
les détails intérieurs , la vie très - privée ,
voilà ce qu'elle a voulu peindre. Les ſeuls
évènemens publics dont elle at parlé, fent
la mort de Madame, morte empoisonnée ;
la confpiration contre le Régent , & les
fuires ridicules du ſyſtême de Law , qui ,
en ruinant l'Etat , ont' enrichi des Laquais
&& des Princes , rempli Paris de misère
de luxe , de carroffes , & de banqueroutes
délatreutes.
La Princeſſe ne ſe hatte pas plus qu'elle
ne flatre les autres; elle parle de fa laideur
affez légèrement , & du peu d'empreflement
que Monfieur avoit pour elle ; mais
elle étoit parvenue à vivre bien avec lui :
J'ai obéi , dit- elle , à feu Monfieur mon
époux en ne l'importunant pas de mes
>> embraffemens , & j'ai toujours vécu avec
20
ود
1
DE FRANCE. 127
ود
"
lui avec beaucoup de reſpect & de foumiffion
" . Ailleurs elle dit : " Le métier
de faire des enfans ne m'a jamais plu ... " .
Elle étoit prévenue contre la Nation Françoiſe
; & elle croyoit toujours voir le Palatinat
en feu , & Heidelberg en flamme.
Elle a toujours eu en horreur l'impofture ,
Thypocrifie , la fuperftition. » Je ſuis touυ-
>>jours Allemande , diſoitelle , & de la
ود vieille roche. Je ne mange jamais de
>> foupe , à moins que ce ne foit de la
" ſoupe au lait , à la bière , ou au vin. Je
رم
ود
ود
ne puis ſupporter le bouillon , il me
>>donne des coliques , & me fait vomir.
Le jambon & les fauciffes me raccommodent
l'eſtomac ". Elle n'a eu fix cent
mille liv. de rente qu'à l'époque de la Régence
; fa maiſon lui en contoir trois cent
mille , & elle n'eut jamais de dettes. Elle
ne ménage point Monfieur dans ſa correfpondance;
défaut , ridicule , fecret de nuit ,
elle dit tout.
Nous allons rapprocher , fans les fondre
enſemble , les differens traits qui peignent
Louis XIV , pour lequel la Princeſſe eſt fi
prévenue.
-
» Il étoit petit; - beaucoup de grace ;
-voix agréable ; - parloit bien ; il
falloit qu'il fût accoutumé aux perſonnes ;
-il plaifantoit joliment & avec une délicateffe
infinie. Il raccourcit, avant la mort,
de la valeur d'une tête . -Il n'avoit pas
mérité d'être traité comme il l'a été après
F4
128 MERCURE
-
ſa mort. - Louis XIV diſoit qu'il étoit
bourgeois d'aimer ſes parens. Il ne vouloit
pas fouffrir qu'on parlat politique.- Il
aimoit la flatterie & en rioit volontiers . -
Il déreſtoit la lecture , & ne ſavoit rien
dans les Sciences : le Cardinal Mazarin
avoit négligé ſon éducation. - Il jouoit de
la guitare , & avoit fait une belle courante
fur cet inftrument. Il ne connoiffoit pas
une note de muſique. - Il avoit joué on
sôle très-bien dans la Comédie du Visionnaire.
- Il ôtoit le chapeau devant toutes
les femmes . Quand il aimoit bien les
gens , il leur confioit tout ce qu'il ſavoit.
- Il n'aimoit pas qu'on l'interrogeât. - Il
n'a jamais ri en face de qui que ce ſoit.-
La Cour de France a été agréable juſqu'à
la Maintenon . - Il ſouhaitoit d'être admiré
de ſes Maîtreſſes : tel étoit le caractère de
ſes galanteries .-Le Roi fit ceſſer la mode
de jurer. -Une de ſes préventions étoit
que le Peuple de Paris ne l'aimoit point.-
Quand le Roi revenoit d'un voyage , nous
devions tous nous trouver à ſon arrivée à
la portière de fon carroffe , & le conduite
dans ſon appartement.- Il ne pardonnoit
point aux Dames de ſuivre les modes angloiſes
" .
La mode de boire du vin au delà de la
modération , étoit établie parmi les Dames
de la plus haute qualité. Madame la
ود
2
Ducheſſe Louiſe - Françoiſe , femme de
>> Louis III , Duc de Bourbon , buvoit beauDE
FRANCE .
>> coup fans perdre la tête. Ses filles n'a-
>> voient point la tête affez forte. Elle ett
>>méchante. Le Régent ſe gufe , mais en
90 pur vin de Champagne ". Il faut lire
avec défiance tout ce que la Princeffe dit
contre les Maîtreſſes de Louis XIV , le
Duc & la Ducheſſe du Maine , contre la
ſeconde Dauphine , ainſi que les éoges
donnés au Régent & a la Ducheile de
Berry , laquelle cependant n'eſt point trop
gâtée par l'éloge. Le caractère du Dauphin
paroîtra très-fingulier. >>- Il ne craignoit
>> rien tant que d'être Roi ; d'abord par
>> tendreſſe & par vénération pour fon
>> père , & pour le moins autant par la
>>crainte de régner ; l'exercice du pouvoir
>> ſuprême n'avoit pas pour lui les char-
ود
و
mes de ſa chère pareſſe. Il paffoit des
>> journées entières couché ſur un lir
» ou traîné dans une chaiſe , tenant une
>> canne à la main , & frappant ſes fouliers
ود
ود
ſans dire un ſeul mot. Jamais il ne difoit
ſon ſentiment ſur rien; mais quand
>> une fois par an il lui venoit en tête de
>> parler , il s'exprimoit très-noblement. Il.
>>avoit de fingulières opinions religieuſes .
» Le plus grand péché , ſelon lui , étoit de
manger de la viande un jour maigre-".
S'il faut en croire la Princeſſe , le Cardinal
Mazarin traitoit mal la Reine-mère .
Que me veut cette femme , diſoit-il quand
elle venoit chez lui ? » On dit qu'il n'y avoit
>> riende ſi plaifant que de voir toutes les
ود
Fs
130 MERCURE
» femmes ſe mêler de la régence de la
ود Reine - mère , qui n'entendoit rien aux
>>affaires. Un jour elle fit préſent de cinq
>> groſſes fermes à ſa Femme de chambre " .
--Cette Reine a fini par être regrettée. Mme.
de Nemours difoit de la Cour : J'ai remarqué
une choſe en ce pays- ci ,l'honneur y recroît
comme les cheveux. Quand Louis XIV ,
dans ſa dévotion , vouloit punir les gens libertins
, Fagon , fon Médecin , lui diſoit :
>>On a fait l'amour avant que vous fuſſiez au
>>monde , vous ne ſçauriez l'empêcher ".
La détention du Duc du Maine entraîna
celle de pluſieurs perſonnes. » Le jeune
>>Duc de Richelieu , dit la Princeffe ,
» été conduit à la Baſtille , ce qui a fait
» verſer beaucoup de larmes, car toutes
ود
-
a
les femmes font amoureuſes de lui ; tous
>> les hommes l'aiment aufli. On n'a trouvé
que des billets doux dans la caffette du
» Duc de Richelieu " . Mademoiſelle
de Launai , qui fut depuis Madaine de
Stal , y fut conduite ; mais celle - ci , plus
ferme & plus diſcrète que la Ducheſſe du
Maine , refuſa de rien déclarer.
Louvois eſt préſenté tel qu'il étoit , dur ,
bruſque , hautain , mais attaché à fon
Maître ; il mourut empoiſonné. Il ſe ſervoit
de Maîtres d'Armes & de Danfe pour Efpions
en Allemagne .
L'Abbé Dubois paroît ſous un vernis
plus brillant qu'on ne s'y attendoit. La PrinDE
FRANCE. 131
ceffe lui donne beaucoup d'eſprit , le peint
homme de bonne fociété , parlant bien ,
infinuant, féduifant, mais faux & intéreffé .
L'Anecdote du Médecin Chirac donne
une idée de l'agitarion dans laquelle Law.
& ſa banque tenoient toutes les têtes.
ود -Chirac fut appelé chez une Dame ;
» dans l'antichambre il apprit que les ae-
" tions venoient de baiffer. Ce Docteur ,
» qui avoit beaucoup d'actions dans le
>>Miffiffipi , prit la nouvelle de la baiffe
ود fi fort à coeur , qu'étant auprès de la
>>malade , il lui târa le pouls , en difant :
ود Ah! bon Dieu ! cela diminue , diminue ,
>>diminue, baiſſe , baiſſe , baiſſe ! La malade
" ſe mit à fonner de toutes ſes forces , &
>>appela ſes gens en s'écriant : Ah ! je me
meurs ! M. Chirac vient de répéter , en "
ود
ود
-La
me tenant le poulx , qu'il diminue ,
» qu'il baiffe ; il faut donc que je meure .
>> Vous rêvez , Madame , dit le Médecin ,
>> votre pouls eſt excellent , & vous vous
» portez à merveille ; c'étoit des actions
que je parlois , j'y perds conſidérable-
" ment parce qu'elles diminuent .
malade fut conſolée «. Il faut lire ,
pag. 275 , tom. 2 , ce que l'amour de l'or
inſpiroit de bas pour plaire à Law . On
y voit avec quelle rapidité les fortunes ſe
faifoient. Jamais tant de beaux carroffes ,
tant de brillantes livrées pour les parvenus !
ود
د
-
Nous finirons par un trait qui flétrit à
F6
132
MERCURE
jamais la mémoire de Lionne.-Que n'at
- on pas débité , dit la Princeffe , au ſujet
de l'ambition du feu Roi ? Ne diſoit - on
pas qu'il viſoit à ſe rendre maître de toute
l'Europe ? que c'étoit dans ce ſyſtême qu'il
faifoit la guerre à la Hollande ? Eh bien !
je fais très - poſitivement que cette guerre
n'a eu d'autre première cauſe que la jaloufie
, l'animoſite de M. de Lionne , alors
Miniſtre d'Etat , contre le Prince Guillaume .
de Furſtemberg , qui aimoit la femme de
ce Miniſtre ; que celui- ci ne pouvant l'ignorer
, ſuſcita , dans la ſeule intention
d'éloigner le Prince , les différens qui donnèrent
lieu à cette guerre. On a dit encore
que le feu Roi , après avoir dirigé ſes
forces contre la Hollande , avoit abandonné
ſes avantages par générofité. Pour moi je
fais auſſi certainement que je fais le nom
que je porte , que le Roi en eſt revenu
tout fimplement pour voir Madame de
Monteſpan , & pour être avec elle.
Ces différentes citations & le fond des
Fragmens qui compoſent ces deux Volumes
dont nous avons donné la fubftance , fuffiſent
pour inſpirer le défir de ſe procurer
un Recueil qui n'eſt jamais vide , & qui
eft toujours inſtructif & ſouvent piquant
par le ton de liberté avec lequel la Princeffe
s'exprime. Il réfulte de la totalité de
cette lecture , une réflexion déjà bien ancienne
, & qu'on ne peut que ſentir vivement
à la ſuite de ces Fragmens ; c'eſt
DE FRANCE.
133
f
qu'il n'eſt point de Héros aux yeux de ſon
Valet de Chambre, & que les Princes vus de
près ne ſont pas toujours de grands Hommes.
RECHERCHES fur les influences Solaires
& Lunaires , pour prouver le magnétiſine
univerfel, & c . Ce titre, choisi pour exciter
la curiofité des Magnétiſeurs , a beſoin
d'être plus développé pour donner une
idée de l'Ouvrage. Hiſtoire de la Création,
avec la Clef des grands Phénomènes de
la Nature. Dans le second Volume , on
offre deux perspectives intéreſſantes à la
Marine ; 1 °. une Méthode ſimple & facile
de trouver les Latitudes en mer ; 2° .
deux Spéculations pour puiſer au milieu
de l'Océan de l'eau douce , comme dans
une rivière intariffable ; avec Pl. & Fig.
par M. ROBERT DE LO-LOOZ , Chevalier
de S. Louis , Colonel au ſervice de Suède,
décédé le 16 Avril 1786 , à Paris. Deux
Volumes in- 8 °. A Londres ; & se trouve
à Paris , chez Couturier , Imp- Lib. quai
& près l'église des Auguftins .
CE long titre , que nous avons fidèlement
tranſcrit , eſt un peu embarraffé ; il ſemble
134
MERCURE
annoncer le défaut d'ordre qu'on reprochera
fans doute à la marche de l'Ouvrage ;
ce qui n'empêche pas l'Auteur de dire ,
dès la première ligne de ſon Livre , que
le plan de cet Ouvrage étoit au deſſus de
l'intelligence humaine ; auſſi l'-a t-il puiſé ,
comme on verra bientôt , dans la fource
auguste de toutes vérités.
L'Auteur s'attend à étonner beaucoup
ſes Lecteurs par l'oppoſition de ſes idées aux
opinions les plus accréditées. Nous ne pouvons
nous étendre , ni ne devons prononcer
ſur ſes principes. Ces Recherches font
diftribuées en deux Parties. La première
a pour objet d'affoiblir les préjugés des
ſceptiques , en leur montrant la plus grande
fimplicité réunie à la magnificence dans
l'expofition que Moiſe nous a faite de l'emploi
des fix jours de la création ; c'eſt proprement
l'hiſtoire du Macrocoſme. La ſe
conde Partie eſt deſtinée aux preuves du
Magnétisme universel , ainſi qu'aux recherches
relatives à la Marine.
C'eſt dans la Genèſe que l'Auteur de
cet Ouvrage a puiſé ſa philoſophie ; &
c'eſt à l'école de Moïſe qu'il renvoie tous
les Philofophes préſens & futurs ; & à
cet égard ſes idées font au moins religieuſes.
Il ſe déclare le partiſan de M.
Meſmer , & il admet l'existence & l'influence
curative du Magnétiſme animal. Il
ebſerve ſeulement qu'il y a du danger à
ſe faire magnétiſer par le premier venu ,
4
DEFRANCE. 135
parce que la ſanté & les infirmités du
Magnétiſant inquent ſur celui qui en reçoit
les émanations ; il avertit encore que
le Magnétiſme animal eſt inſuffisant dans
preſque toutes les maladies graves , parce
que les effets du Magnétiſme font trop lents ,
& que dans ces ſituations critiques & puifſantes
, il faut avoir recours aux remèdes les
plus prompts.
Mais M. de Lo- looz eſt loin de borner
fon eſpoir& fes prétentions au Magnériſme
animal ; il tend au Magnétiſine univerſel ,
dont le premier n'est qu'une partie. On
-fait que la Nature règne par trois grands
moyens , l'animal , le végétal & le minéral.
Or , s'il attend pour l'humanité de grands
effets du Magnétiſme animal , que n'opérera-
t- il pas avec un pouvoir qu'il compofera
des forces réunies des trois règnes enſemble
? Or ce Magnétiſme univerſel , &
par conféquent tout puiſſant , que l'Auteur
appelle le baume de la vie , & qui n'eſt ,
dit-il , que dans la main d'un petit nombre
de ſages , c'eſt dans la Genèſe qu'il en trouve
la recette; c'eſt une influence , Solaire &
Lunaire ; c'eſt un principe de in ſubſtance
Catholique , d'où le Créateur a tiré toutes
les merveilles de la création. Nous ne nous
chargerons pas de le communiquer à nos
Lecteurs ; nous les renverrons à l'Auteur
lui - même , afin qu'il les conduiſe à cette
fource miraculeufe. L'objet afſurément vaut
bien les frais du voyage.
1
136 MERCURE
NOUVELLES instructives , Bibliographiques
, Historiques & Critiques de
Médecine , Chirurgie & Pharmacie , ou
Recueil raifonné de tout ce qu'il importe
d'apprendre pour être au courant
des connoiſſances & à l'abri des erreurs
relatives à l'Art de guérir ; par
M. RETZ , Médecin ordinaire du Roi ;
in- 16 . A Paris , chez Méquignon l'aîné,
Libraire , rue des Cordeliers .
IL paroît juſqu'à préſent quatre Volumes
de cet Ouvrage vraiment utile. Il en paroîtra
un Volume tous les ans. Le but de
l'Auteur , comme l'annonce ſon titre , eft
de mettre le Public au courant des connoiffances
& à l'abri des erreurs qui concernent
l'Art de guérir. Il rend compte
des découvertes qui ſe font annuellement
dans cette Science , & il les ſoumet à la
diſcuſſion d'une critique ſaine & rigoureufe.
Le premier Article de chaque Volume
développe divers objets de Médecine , que
le vulgaire n'enviſage point fous leurs véritables
points de vue.
Le ſecond Article renferme un extrait
miſonné des Ouvrages tant François qu'E
DE FRANCE. 137
trangers , concernant la Médecine , la Chirurgie
& la Pharmacie.
Le troiſième contient des Réflexions nouvelles
ſur des ſujets intéreſſans , dont il réſulte
des connoiſſances utiles , iſolées , en
danger d'être perdues , & fert à réfuter de
dangereuſes erreurs .
Enfin on trouve dans le quatrième les
Remèdes à l'Index , avec des Réflexions
fur chacun.
On voit que ce plan eſt fort bien conçu ;
&l'Auteur nous a paru l'avoir rempli de la
manière la plus fatisfaiſante ( 1 ) .
CLARA & Emmeline , par Miss H.....
Auteur de Louiſe ou la Chaumière ; 2
Volumes in - 12. Prix , 2 livres 8 fols
brochés , & 3 livresfrancs de port par la
Pofte. A Paris , chez Buiſſon , Libraire ,
hôtel de Coëtloſquet , rue Haute-feuille.
L'ACTION de ce Roman n'eſt point compliquée
, les détails ne font point recherchés
; cinq perſonnages fixent l'attention
& l'attachent fans relâche juſques au bout.
(1) On trouve chez le même Libraire , & du
même Auteur , un Précis fur les Maladies épidémiques
, avec la Concordance des moyens de
prévenir & de guériť ces maladies.
138 MERCURE
Le vice n'eſt peint que pour faire reffortir
la vertu ; les traits de celle ci ſont pleins
de douceur. C'eſt l'aimable Clara qui n'a
pu donner au Lord Ormond fa main, qu'un
père entêté l'a forcée de donner à Velford ,
homme méprifable , fans ſenſibilité , joueur ,
& qui n'époufoit Clara que pour dévorer
ſa fortune. C'eſt Emmeline, foeur de Clara ,
qui eſt épriſe d'un Roué du plus mauvais
ton , ami de Velford , qui le pouffe à
fe rendre maître d'Emmeline , n'importe
comment, afin de partager ſa dot avec lui.
C'est Milord Ormond & Sir Edouard ; le
premier toujours reſpectueux , aimant en
fecret Clara ; le ſecond , non moins eſtimable
, vient au ſecours d'Emmeline , & ne
peut que l'aimer. Ces deux nuances d'un
amour tendre , honnête &délicat , attachent
& attendriffent. Clara ménage fon infidèle
& mépriſable époux , veille ſur ſa jeune
foeur comme une mère vigilante , & n'eft
inquiète que ſur les moyens de la dérober
aux pourſuites du ſcélérat qui a juré ſa perte .
On lira avec le plus vif intérêt la ſcène
du bal , où Clara , déguiſée en Silphide , eſt
l'ange tutélaire qui arrête Emmeline fur le
bord du précipice; les remords de Buckley ,
quoiqu'ils foient peu prononcés , ont un
caractère affez touchant avec les teintes trop
douces des autres perſonnages. Velford ,
démaſqué à ſon tour par fon complice ,
ſe bat avec lui , le bleſſe , & est obligé de
paſſer en France , où il eſt ſuivi par une
DE FRANCE.
139
de ces créatures qui ſont plutôt un beſoin
de luxe que de l'amour. Clara ferme les
yeux fur ces infidélités , vend une portion
de fon bien pour envoyer des fonds à fon
mari , à qui elle offre de tenir compagnie .
Velford meurt ; Clara, en rompant ſes fers ,
ſe retire dans une maiſon de campagne ,
où enfin Lord Ormond parvient , non fans
la plus longue défenſe , à lui arracher un .
aveu qui met le comble au bonheur de tous
les deux. Emmeline a oublié Buckley , &.
donne fa main à Sir Edouard.
Nous rendons avec trop de rapidité le
fond de ce petit Roman, qui a beſoin d'être
Judans tous ſes dérails pour être apprécié.
Rien n'y eſt extraordinaire ; les traits font
peut- être trop adoucis , & peut être l'Auteur
n'a-t- il pas ſu rendre au naturel ce
que nous appelons un Roué , ou bien ce
perſonnage n'eſt- il , en Angleterre , que le
plus libertin , le plus groſſier de tous les
hommes. Velford y eſt auſſi bas & aufli
vil qu'il ſe puiffe ; mais il n'eſt pas affez
en action. Le contraſte avec Clara n'eſt pas
affez rapproché ; il n'eſt jamais avec elle ,'
& à fon bien près qu'il diffipe , il ne paroît
point la gêner ni la contrarier. Emmeline
aime trop vite Buckley &l'oublie trop
tôt. Lord Ormond eſt un autre Grandiffon.
Toutes ces obfervations n'empêcheront point
que la lecture de ce Roman n'intéreſſe &
n'attendriffe pendant quelques inftans .
140
MERCURE
ANNONCES ET NOTICES.
- DES Etats Généraux , & autres Affemblées
Nationales . Tomes III & IV ; in- 8 ° . Prix , 4 liv .
10 f. chaque Volume broché , & 5 liv. franc de
port par la Pofte dans tout le Royaume. A Paris ,
chez Buiffon , Libr. , hôtel de Ceëtlofquet , ruc
Haute-feuille , N°. 20.
Cet Ouvrage formera 12 Volumes in- 8º. d'environ
seo pages chacun. Il en paroît régulièrement
deux Volumes par mois.
Mémoire fur le Jaugeage des Navires , par M.
Bellery , de l'Académie des Sciences d'Amiens , &
Ingénieur-Hydraulique de Mgr. Comte d'Artois.
Brochure de 80 pages. A Paris , chez Barrois aîné,
Lib. quai des Auguftins.
L'Académie des Sciences donne la préférence à
la Méthode de M. Bellery , fur celles ufitées juſqu'aujourd'hui.
Histoire de Miss Indiana Dauty , traduite de
l'Anglois par M. de L***. G***. ; 2 Volumes
in-80. AParis , chez Lagrange , Lib. rue S. Honoré
, vis-à- vis le Lycée.
Il n'avoit paru qu'un ſeul Volume de ce Roman ,
qui n'étoit pas complet.
Traité du Reverſi , par M. ***. Brochure de
31 pages. A Paris , chez Reyez , Libr. quai des
Auguftins.
DE FRANCE.
141
Les Délices de la Religion , ou le pouvoir de
l'Evangile pour nous rendre heureux ; par M.
l'Abbé Lamourette , Docteur en Théologie , de
l'Académie Royale des Belles-Lettres d'Arras . A
Paris , chez Mérigot jeune , Lib . quai des Auguf.
tins. In - 12. Prix , relic, 2 liv. 10 f.
Cet Ouvrage eſt digne de ſon Auteur , connu
déjà par d'autres Productions eſtimables. :
Mémoire adreſſé à un Prélat du Clergé de France,
Membre de l'Affemblée générale de 1788 ; par
un ami de l'ordre public. In - 8 ° . de 144 pages.
A Paris chez Cuſſac , Libr . au Palais-Royal , galerie
de Richelieu , Nos. 7 & 8 .
Oraiſon Funèbre de Très-Haute, Très- Puiflante,
Très-Excellente Princeſſe Louiſe- Marie de France,
Religicuſe Carmelite , ſous le nom de Thérèſe de
Saint-Augustin ; prononcée dans l'Egliſe des Carmelites
de la rue de Grenelle , le 15 Avril 1788,
par M. François , Prêtre de la Miſſion. I Partie
in-8°. brochée , 30 f. A Paris , chez Mérigot le
jeune , Lib. quai des Auguſtins,
Observations fur l'Opinion de M. l'Abbé Bergier
, touchant la future Converſion des Juifs ; par
l'Auteur de la Lettre ſur la proximité de la fin du
Monde. A Paris , chez Delalain le jeune , Libr.
rue St. Jacques , Nº . 13 .
Etrennes de la Mariée , ou Tribut de reconnoiſſance
, dédiées aux pères & mères qui ſont
amis de leurs enfans , coinpoſées de vers pour le
jour de l'An , & Bouquets pour les Fêtes de famille
& de ſociété. Prix , 12 f.; & franc de port
par la Pofte , 18 f. A Paris , chez Leſelapart , Lib .
deMonfieur, Frère du Roi, rue du Roule, NS . 11
1
MERCURE
f
Introduction à l'Electricité , contenant les notions
exactes du feu élémentaire , avec leur ap-
'plication à nombre de phénomènes de Phytique ,
de Chimie & d Economie animale ; in- 12 . A Paris,
chez Durand neveu , Jombert , Libr. , Moutard ,
Imp-Lib. , rue des Mathurins.
L'Ufure démaſquée , 2 Vol. in-12. Prix , 6 liv.
10 f. reliés . A Paris , chez Morin , Libr. rue St.
Jacques.
Nouvelles Hiftoires & Paraboles , par l'Auteur
du Catéchiſme pratique , nouvelle édition , in- 12 .
Prix, 36 f. rehe . A Paris , chez Onfroy , Libr. ,
rue S. Victor.
Nous avons annoncé dans ſa nouveauté cet
Ouvrage édiffant.
Obfervations fur le Tétanos , ſes différences
ſes cauſes , ſes ſymptômes , avec les traitemens de
cette maladie , & les moyens de la prévenir ; pré-
'cédées d'un Difcours ſur les moyens de perfectionner
la Médecine pratique ſous la Zone Torride
; ſuivies d'Obſervations ſur la ſanté des femmes
enceintes , leurs maladies , &c.; terminées
par le rapprochement des vices & des abus des
Hôpitaux d'entre les Tropiques , & les moyens
d'y remédier ; par M. Dazile , pour ſervir de
développement & de ſuite à ce que cet Auteur a
écrit du Tétanos dans ſes Ouvrages ſur les Maladies
des Nègres , & fur les Maladies des climats
chauds ; in - 8 °. Prix , sliv. br. A Paris ,
chez Planche , Libr. , rue Neuve de Richelieu ;
Croulebois , rue des Mathurins; & chez les principaux
Libraires des grandes villes du Royaume.
,
Le Jardin Anglois , ou Variétés tant originales
que traduites par feu M. Le Tourneur , & pré
DE FRANCE. 143
cédés d'une Notice ſur ſa vie & fur ſes Ouvrages,
avec fon Portrait , d'après nature , par M.
Pujos. 2 Vol. in- 89 . Prix , 7 liv . 4 f. br. A Paris ,
chez Leroy , Libr. rue St. Jacques , vis- à-vis celle
de la Parcheminerie .
Le nom de M. Le Tourneur est un préjugé
favorable pour ce Recueil .
Mémoire qui a remporté le Prix , au jugement
de la Faculté de Paris , le 29 Décembre 1785 ,
fur la Question proposée en ces termes ; » Décrire
ככ I'ltère des nouveaux nés, &diftinguer les cir-
>> confiances où cette Ictère exige les fecours de
>> l'Art , & celles où il faut tout attendre de la
..>> Nature « ; par M. Baumes , Docteur en Médecine
, de la Faculté de Montpellier , Agrégé
au College des Médecins de Nifmes , Médecin
de l'Hofpice de charité de la même ville , Aſſocié
Regnicole de la Société Royale de Médecine de
Paris , Aflocié national du Cercle des Philadelphes
du Cap-François , Correſpondant de l'Académie
Royale des Sciences , Belles- Lettres & Arts
de Dijon , & de la Société Royale de Montpellier.
A Paris , chez Théophile Barrois , Lib . quai
des Auguftins ; & à Montpellier , chez Bafcon ,
Lib, & chez les principaux Libraires des Provinces.
Coup - d'oeil rapide , ou Notice hiſtorique ſur
les Aflemblées des Etats-Généraux du Royaume ,
depuis l'établiſſement de la Monarchie , &c. &c .
Brochure in-88. de 152 pages. A Amſterdam ; &
à Paris , chez Lagrange , Lib . rue S. Honoré , visà-
vis le Palais-Royal,
12 Menuets pour le Clavecin eu le Forté-piano
del Signor Clementi. Prix , 3 liv. 12 f. port franc .
AParis , chez M. Vidal , aux Soirées Eſpagnoles ,
Magaſin de Muſique , rue de Richelieu , No. 99.
144
MERCURE DE FRANCE.
6. Duos nouveaux pour deux Violons , par M.
Prol , Muficien de la Comédie Françoiſe , OEuv.
4e. Prix , 6 liv. 2e. ſuite. A Paris , chez l'Auteur,
rue, du Théatre François , vis-à-vis la Comédie ;
s'adreffer au Portier , & à la Comédie même pendant
le Spectacle.
L'Auteur prévient d'arranger parfuites les Duos
déjà connus pour les Commençans , à l'uſage des
Penſions & des Colleges ; & qu'il portera ces
Suites au nombre de ſix , chacune 6 liv.; avec la
Baffe pour les exécuter en trio , 7 liv. 4 fous. On
trouve dans ces Suites , qui ſont d'une difficulté
graduelle , beaucoup de morceaux nouveaux.
3 Sonates pour le Clavecin avec Violon , par
M. Lemoine de Limay , Organiſte du Couvent
des Petits - Auguſtins de la Reine Marguerite , &
Maître de Clavecin. Prix, 7 liv. 4 f. A Paris, chez
l'Auteur , rue & porte S. Jacques , Nº. 122. S'adreffer
au Portier ; de Roullede , rue S. Honoré ,
entre celle dcs Poulies & l'Oratoire ; & M. Fleury,
Luthier , rue des Boucheries .
TABLE.
EPITRE. 97 Recherches. 133
Charade, Enig. & Log .
Hiftoire du P. Nicolos.
to Nouvelles .
104 Clara.
136
137
Fragmens de Lettres. 124 Annonces & Notices. 149
APPROBATION.
J'At lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaux,
le MERCURE DE FRANCE , pour le Samedi 18
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſfie
en empêcher l'impreſſion. AParis , le 17 Octobre
1788 SÉLIS,
1
:
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES
-
POLOGNE.
De Varsovie , le 18 Septembre 1783 ... ,
62
Tout le prépare dans ce toyaume a
une grande Confédération; le nombre des
Patriotes augmente chaque jour : les uns
fourniffent des troupes , & d'autres de
l'argent. Pour ſe former une idée del'eſprit
qui domine actuellement dans la République
, nous citerons le paſſage ſuivant
du diſcours que le vieuxGénéral Comte
de Branicky a prononcé à l'élection des
Nonces : << O ! mes frères , s'écria- t- il ,
›› s'il coule encore quelques gouttes de
>> véritable ſang Polonois & Patriote
>> dans vos veines , aidez- moi à recon-
» quérir notre liberté perdue. Voici mon
» épée , mon bras , ma poitrine ; il eſt
>> plus glorieux de mourir les armes à
la main , que de ſe mettre au foleil ,
No. 42. 19 Octobre 1788 . c
: ( 98 )
>> comme une femine ou un vieillard , &
>> d'attendre que nos ennemis nous écra-
>> ſent impunément. Le génie de nos
>> pères jette ſur nous des regards de
>> colère , & paroît rougir de voir tant de
" fils & de petit- fils dégénérés . Que
>> quiconque a eſpérance de devenir
>> Nonce , s'arme de courage & de
> ſageſſe : plus le danger eft grand , plus
» l'intrépidité qui le brave , eft glo-
>> rieufe.
Voici encore un paſſage du diſcours
que le Comte Rzewusky adreſſa au Roi ,
à l'occaſion de ſa nomination au petit
Généralat de la République : « Je ſuis
>> Général , & c'eſt à vous , Sire , que je
>> le dois; mais fi pour être Général ,
>> mon Prince me défend d'être le pro-
>> testeur de ma Patrie , je renonce à
>> cette dignité. Jamais on ne me verra
>>> abandonner la vertu d'un Républicain ,
>>>pour m'infcrire au nombre de vos
>> Cliens. Oui , Sire , j'ai le courage de
>> vous dire , que ſi mes Concitoyens le
>> demandent , je me mettrai à leur tête
>> pour venger leur cauſe qui eſt la
>>> mienne; le ſuffrage des Polonois me
>>>tiendra lieu des emplois que l'on mô-
>>> teroit. Nous ſommes au bord de l'a-
>> byme ; notre ruine eſt inévitable :
>> encore un pas de plus,& nous perdrons
( 99 )
» juſqu'au nom de liberté. N'y a-t-il plus
>> de Citoyen qui prenne la défenſe de
la cauſe commune , & qui venge la
>> patrie ? Est- ce que l'amour pour le bien
>> public eſt étouffé dans nos coeurs ? Les
" George Luborysky , les Gorga , les
» Olesniko , les Zamoysky , ces hommes
fi célèbres dans nos annales , ne trou-
>> veroient-ils perſonne digne de les
> imiter ?
Le bruit s'est répandu que le Pacha d'Agiska
, à la tête de 20 mille Ottomans &
d'autant de Tatars , avoit attaqué les Ruſſes
dans le Cuban , & les avoit forcés de repaſſer
le fleuve de ce nom, après avoir
perdu beaucoup d'hommes , & une partie
de leur artillerie & de leur bagage. Quoique
cette nouvelle ait été ſemée à Conftantinople
avec une apparence de certitude
, elle manque de tous les caractères
d'authenticité , de dates , de détails ,&c.
SUÈDE :
DeStockholm , le 22 Septembre.
Les préparatifs militaires continuent ici
&dans les provinces. Un bataillon des
Gardes ſe rend en Scanie ; le régimentde
Jemtlande retourne du côtéde la Norwége ;
d'autres régimens , tant Infanterie que Ca-
:
eig
( 100 )
valetie , font en marche pour la Scanie &
pour les frontières de Norwége.
On équipe , à Gothenbourg , pluſieurs
bâtimens de commerce , pour renforcer
l'eſcadre qu'on arme dans ce port. Les
villes de Nykoping , Norkoping & Calmar
ſur la Baltique , ſe mettent en état de
défenſe. Malgré ces diſpoſitions multipliées
, l'eſpoir de conſerver la paix avec
le Danemarckſe ſoutient toujours ; deux
Cours de l'Europe travaillent à ce but; &,
ſelon le bruit public , la Reine de Suède
y a concouru par une démarche auprès
de fon frère le Roi de Danemarck , à qui
Elle a repréſenté la douleur qu'Elle refſentoit
des approches d'une guerre entre
deux Couronnes liées par le ſang & par
une paix d'un demi-fiècle. Ce qui fortifie
encore les idées de réconciliation , même
avec la Ruſſie , c'eſt l'ordre du Roi, donné
le 14 de ce mois , qui ſuſpend juſqu'à
nouvel ordre , la vente des priſes faites fur
les Ruffes . Celle des priſes ſuédoiſes a été
également ſuſpendue par la Cour de Péerſbourg.
t Le Duc d'Ostrogothie a quitté Louiſa
le 28 août , & eft attendu ici d'un jour
à l'autre. L'armée du Roi , en Finlande ,
eft encore poſtée ſur les deux rives du
fleuve Kymène ; mais la grande partie
borde notre frontière. Ce fleuve Kymène
1
( 101 )
fe partage , à fon embouchure dans le
golfe , en cinq branches ou rivières ; fur
la première , qui fait notre frontière , ſe
trouve Abborfors ; fur la feconde , le défilé
de Pyttis ; ſur la troiſième , Sutticla ;
ſur la quatrième , Kymenegorod; la cinquième
s'étend vers Fridéricsham : ici le
paſſage eſt le plus difficile. Le Corps
d'Artillerie eſt près de Forfby.-LeDuc
de Sudermanie fait actuellement une tournée
fur la frontière. Au commencement
du mois , il y a eu quelques eſcarmouches
avec les ennemis ; le 1er., entr'autres , ils
tentèrent une attaque infructueuse for
notre poſte de Hogfors , près de Fridéricsham.
Le Major Platen , Commandant
du poſte , les repouſſa. Eux-mêmes ,
dans une longue relation , ont avoué le
peu de ſuccès de cette tentative , à laquelle
le Grand-Duc de Ruffie fut préſent .
Il s'y comporta avec le ſang-froid de la
véritable bravoure .
Le Baron de Nolcken , ci -devant notre
Envoyé à Pétersbourg , eft arrivé en cette
capitale.
ALLEMAGNE.
De Hambourg ,
le 2 Octobre.
M. de Borck , Commiſſaire- général &
Miniftre du Roi de Pruffe , eſt arrivé , le
iij
( 102 )
1
26 du mois dernier , en cette ville , d'où
il va ſe rendre à Copenhague , & enſuite
à Stockholm . On le croit chargé de négocier
, conjointement avec M. Elliot , Miniſtre
d'Angleterre auprès du Roi de Danemarck
, & qui ſe trouve actuellement à
Stockholm , le rétabliſſement de la paix
dans le Nord.
L'armement Danois de cette année ,
confifte en 53 navires de guerre , dont 2
de 74 canons , I de 70,5 de 60, 2 de
50 , 2 de 44 , I de 42 , 3 de 36 , & le
refte de moindres frégates , chaloupes
bombardières, prames , batteries flottantes ,
&c. Outre ce nombre , il ſe trouve , en
Norwége , 8 galères , 1 frégate & 12 chaloupes
pour la navigation des côtes.
De Vienne , le 29 Septembre.
Lebruit d'une action ſanglante entre les
deux armées dans leBannat , propagé dans
toute l'Europe, & adopté avec une étrange
crédulité , étoit, ainſi que nous le dîmes
il y a huit jours , chimérique dans toutes
ſes circonstances. La fauſſe attaque tentée,
le 14, par les Ottomans fur notre Corps
de réſerve , &dans laquelle les Généraux-
Majors de Pallavicini & Baron de Hutten
ont été bleffés (le premier dangereufemeat
) , n'a été ſuivie d'aucun combat ul
(103 )
térieur ; mais elle a eu pour l'ennemi les
avantages d'une victoire ; car , de ce moment
, nous avons été forcés de leur abandonner
toute la partie montagneuſe du
Bannat. Le Grand - Viſir ayant établi à
Méhadie fon quartier général , a ordonné
au Séraskier qui l'accompagne , d'avancer
à droite dans les montagnes , de
faire des diverſions ſans s'engager dans
une bataille , tandis que lui-même avanceroit
avec ſon armée ſur la rive gauche
du Danube. Ce plan a réuſſi dans toutes
ſes parties : les Ottomans ſe trouvent
maîtres des gorges , défilés , vallées , nous
ont pouffé dans la plaine , ont occupé nos
poſtes , & , le 19 , ils n'étoient plus qu'à
quelques lieues de Werſchez , d'où le
Général de Brechainville s'eſt replié fur
Denta. Ces différentes & triſtes nouvelles
ont été confirmées avant hier , 27 , par
le Supplément officiel dont voici la ſubſtance
:
Quartier général près d'Illowa , le 20 Septembre.
Lorſque nos troupes eurent abandonné Méhadie
&ſe furent replices fur Feniſch , on fit d'abord
lesdifpofitions néceſſaires pour empêcher l'ennemi
de pénétrer davantage par l'Almaſch , dans le plat
pays. On détacha en conféquence un corps fous
les ordres du Général Comte de Brechainville , aux
montagnes entre Saska & Moldava. Par cette
poſition , on parvint à rendre très-difficile le
paſſage des bâtimens ennemis ſur le Danube. La
e iv
( 104 )
grande armée dirigea erſuite ſa marche par les
montagnes de Kararhowa , vers Carenfebes , où
elle arriva le 31 août. Ce mouvement arrêra la
retraite du corps ſous les ordres du Général de
Wartensleben.Le 3 ſeptembre , l'armée avança de
Carenfebes vers Slatina , & joignit le lendemain
le corps de Wartensleben , qui s'étoit replié fur
Armenesch. On apprit alors que le Grand-Viſir
&le Séraskier étoient entre Schuppaneck & Mehadie,
& qu'ils ſe diſpoſoient à ſe porter plus
avant. Le 10 , l'ennemi ſemitenmarche,&établit
fon camp fur les montagnes , en face du nôtre ;
cous ne pûmes l'attaquer à cauſe des défilés étroits ,
&des montagnes eſcarpées. Le 14 , un corps
conſidérable de Janniſſaires & de Spahis , tâcha
de tourner notre aile droite , & de nous attaquer
en dos; mais il fut repouflé aved perte. Depuis
ce temps , l'ennemi ceſſa ſes entrepriſes ; mais le
feu de fes batteries nous incommoda beaucoup , &
nous obligea à la retraite. Le 15 , on apprit , par
le rapport du Général de Brechainville , que fes
poftes avancés ſous les ordres du Major -Général
d'Afpremont & du Major Oreilly , avoient , par
un mal-entendu, abandonné la montagne d'Alibey
&le poſte de Moldava , & que cette circonftance
avoit forcé ce Général de quitter ſa pofition
près de Mariaſchnee , d'évacuer les montagnes
de l'Almaſch, &de ſe retirer à Weiskirchen.
Quoique cet événement fût inatrendu , on conſerva
cependant l'efpérarce de rétablir les chofes
fur le premier pied; mais cet eſpoir fut vain:
on apprit bientôt après que le corps d'armée
poſté à Weiskirchen , s'étoit replié fur Werfchen ,
afin de conferver , par ce mouvement, fa commurication
avec fes détachemens . Comme l'entrée
dans le plat pays ſe trouve ouverte du côté des
ciontagnes & du côté du Danube , & que l'enremi
( 105 )
?
s'eſt avancé juſqu'à Moldava, on s'eſt vu obligé
de retirer l'armée de la vallée de Carenfeles , de
la porter dans la plaine ,& de lever ainſi le camp
près d'Illowa.
Corps combiné près de Choczim , le 19 Septembre.
Lagarniſon de cette place ayant offert d'entrer
encapitulation pour rendre la fortereſſe , le Prince
de Cobourg & leCCoomte de Soltikof y ont confenti
aujourd'hui : la trève accordée expirera le
2) de ce mois. La garniſon a fourni ſept Officiers
comme ôtages , pour preuve de la ſincérité de
ſa demande.
Le camp d'Illowa , aujourd'hui abandonné,
ſe trouvoit , à ce qu'on diſoit ici ,
'très-bien fortifié , & même inexpugnable .
On s'attend maintenant à apprendre , au
premier jour, la priſe de Weiskirchen &
de Vipalenka , ce qui laiſſeroit Panclova
preſque fans reſſources. C'eſt ſans doute
une bien étrange leçon à tous les Difcoureurs
téméraires , que de voir ainſi la
ſcience , la tactique , tous les efforts de l'art
fi célébrés par les Modernes , échouer,
malgré la bravoure dont ils font foutenus .
contredes troupes qu'on nous repréſentoit
comme un amas de barbares fans diſcipline,
& que le génie de l'art , ni l'appareil
d'une immenfe Artillerie , n'ont pu empêcher
de pénétrer juſqu'au coeur d'une
de nos Provinces , même fortifiée par la
nature.
Notre perte en vivres & fourrages , à
ev
( 106 )
Méhadie , monte à 20,000 rations de pain,
2,000 quintaux de farine , 650 boiſſeaux
d'avoine, 700 quintaux de foin , & mille
quintaux de fel à Kornia. Les 2 bataillons
deGrenadiers de la Tour & d'Auerfperg
ont tant de malades , qu'il a fallu les réunir
en un ſeul bataillon .
On continue avec activité les préparatifs
de défenſe , devenus fi néceſſaires , à Témeſwar
, Arad , & dans d'autres places qui
pourront recevoir garnifon. On a aufli
armé une partie des payſans : vu la quantité
de nos malades , on ne compte pas
plus de 46,000 combattans valides dans
l'armée de l'Empereur.
Le bruit ſe répand que l'on retirera
de la Bohême toutes les troupes qui y
font encore , & qu'on les remplacera par
30,000 hommes de troupes auxiliaires ,
fi l'on en trouve. On parle auffi de
mettre inceſſamment en circulation , pour
25 millions de florins de billets de banque .
-
DeFrancfortfurle Mein, le 7 Octobre.
La
:
revue générale du camp Saxon ,
affemblé près de Dreſde , a eu lieu le 15
de feptembre : les régimens qui le formoient
, font revenus , le 22 , dans leurs
quartiers reſpectifs de cantonnement.
Dans la nuit du 25 au 26 de ce mois ,
( 107 )
le Prince-Evêque de Fulde, de la mafion
des Barons de Bibra , eſt mort à Fulde .
dans fa 78°. année.
: Des lettres de Monténégro , du 4 de
ce mois , contrediſent la nouvelle de la
défaite & de la capture du brave Major
Vukaffowich ; elles portentque, le 10 aoûr,
cetOfficier fut attaqué àMonténégro par
le Pacha de Scutari, & que celui-ci a été
obligé de ſe ſauver avec une perte de plus
de 500 hommes. Le Pacha promet 30
bourſes à celui qui lui livrera ce Major
vif ou mort ; & le Major promet 15,000
ducats à celui qui lui apportera la tête de
Mamhud.
On écrit de Munich , que le nouveau
plan pour les troupes de l'Ele&eur s'exécute
fucceſſivement. On lève un régiment
de Cavalerie , qui ſera compoſé de 600
hommes ; en général, tous les régimens
de Cavalerie feront portés à ce nombre
d'hommes , &le Corps des Chaſſeurs ſera
augmenté de 2 compagnies.
M. Gerhardt , Conſeiller-privé des Finances
au département des Mines du
Roi de Pruſſe , a publié récemment un
ouvrage intéreſſant , intitulé Effai fur
l'Art des Anciens , de joindre par la fufion
deux espèces de verre pour la gravure en
relief. Les expériences nombreuſes de cet
habile Minéralogiſte , méritent l'attention
evj
( 108 )
des Savans. Voici un extrait ficcinct de fon
ouvrage :
« Parmi les reftes précieux de l'art des Anciens ,
en ouvrages de relief bien conſervés , ſe trouve
le vaſe d'Onyx , qui , de la maiſon des Princes
Barberini à Rome , a paſſé au Muſée Britannique.
D'après le témoignage de tous les connoiſſeurs , &
nommémentdu célèbre inckelmann , cette pièce
admirable eft travaillée dans le ſtyle qui déſigne
le beau ſiècle des Phydias , & d'autres grands
Artiſtes , où l'art en preſque tous les genres pa-
▲roiſſoit avoir atteint le plus haut degré de perfection
. L'hiſtoire repréſentée ſur ce vaſe , prouve
d'une manière très-probable qu'il eſt l'ouvrage
d'un Artiſte grec , qui voulut flatter l'ambition
Alexandre-le-grand , fur fa prétendue origine
divine. Les figures principales repréſententOlympie,
& le Roi Philippe , fon époux , dans le moment
cù ce Prince allant ſe jeter dans ſes bras , fut
épouvanté par un ferpent qui fortit du ſein de
fon épouſe , au point qu'il laiſſa tomber fon manreau
, pendant que Jupiter, caché derrière un
arbre , fait éclater une joie maligne. Winckelmann
a cru que ce vaſe étoit un Onyxs mais le Chevalier
Hamilton , célèbre par ſes recherches ſur
les antiquités & fur l'hiſtoire naturelle , a trouvé ,
en l'examinant avec la plus grande attention ,
qu'il étoit de verre, que le verre noir lui ſervoit
de fond , & que le verre blanc de lait , travaillé
en boſſe , étoit pofé deſſus. - Lorſque le Chevalier
Hamilton , dit M. Gerhardt, étoit à Berlin ,
y a quelques années, j'eus le plaifir de bien
examiner ce vafe remarquable , &je reconnus
que ce Miniftre Anglois a parfaitement indiqué
le matière dont il est compoſé; car cette matière
noire de ce vaſe a plus de transparence que
Onyx de cette eſpèce , & on y voit ce clair
( 109 ) 2
vitreux , jaunâtre , propre aux verres compofés
de baſalte& de lave. La forme , la conſtruction
du vaſe , prouvent même ſuffisamment qu'il n'eſt
point d'Onyx ; il reſſemble à une bouteille d'eau
commune, & ronde , à cul plein & uai , du
diamètre de 8 à 10 pouces , & dont le goulot
étroit&cylindrique s'élargit vers l'extrémité; les
figures en boſſe ſont pratiquées tout autour de
ce vafe , & taillées dans une ſeule couche ; or
comme l'on fait que l'Onyx a des couches parallèles
, il eſt impoffible d'en faire un vaſe de
cette forme avec des figures en relief qui l'ertourent
, & qui font taillées comme celles fur
le vaſe en queſtion. - L'art de joindre des verres
de diverſes couleurs , eſt d'autant plus important
pour l'Actiſte , que les Onyx , qui pourroient
fervir à faire de grandes pièces dans ce genre ,
font très- rares . Je me fuis occupé depuis quel
que temps de ce travail ; j'en communique ici
Des réſultats , qui ſont , à la vérité , imparfaits , mais
qui exciteront peut- être d'autres Savans à porter
ce travail plus loin , & d'y parvenir à la perfetion.
»
( La fuite au Fournalprochain. )
GRANDE-BRETAGNE.
De Londres , le 7. Octobre.
La ſemaine dernière , S. M. a fait expédier
à M. Walpole , fon Miniſtre à
Lisbonne , ſes condoléances à la Reine de
Portugal, qui,le 11 du mois dernier , a
perdu fon fils aîné le Prince de Bréfil. Cer
hértier de la Monarchie eft mort de la
petre vérole , dans fa 178.annse , &
( 110 )
emporte les regrets univerſels. Il avoit
époulé ſa tante , la plus jeune ſoeur de la
Reine , dont il n'a point eu d'enfans. Le
Prince ſon frère , Jean-Marie-Jofeph-Louis,
marié à une Infante d'Eſpagne , devient
par cette mort héritier préſomptif de la
Couronne.
On a recu pluſieurs dépêches de l'Amiral
Elliot , qui commande la ſtation de
Terre-Neuve. Par ces lettres, du 4ſeptembre
, on apprend que la plupart des vaifſeaux
employés à la pêche , avoient quitté
cette ifle , & que l'Amiral ne mettroit à la
voile que vers le milieu d'o&obre , pour
revenir en Angleterre.
Le Contre-Amiral Edmund Affleck a
ſuccédé au Lord Hood, comme Amiral du
port à Portsmouth , & il a arboré fon pa
villon fur le Barfleur de 98 canons .
On parle de nouveau d'envoyer incefſammentdans
l'Inde une eſcadre d'un vaif.
ſean de ligne & de quatre groſſes frégates,
fous les ordres du Chevalier John Jarvis ,
qui arborera fon pavillon fur le Crown de
64 canons , actuellement en réparation .
Les frégates & corvettes qu'on équipe
à Chatham & dans la Tamiſe , ont ordre
de ſe rendre à Portsmouth , où elles prendront
à bord des troupes de marine , &
les autres chofes qui leur font néceffaires .
L'Atalante de 14 canons, a été miſe en
( 1)
:
commiſſion àWolwich , & le commandement
en a été donné au Capitaine Maurice
Delgarno. Une Compagnie d'Artillerie ,
deſtinée pour les ifles , doit s'embarquer
au même port. On annonce auſſi la prochaine
expédition de deux frégates dans
les mers du Nord , pour la prote&ion de
notre commerce .
er
L'état oficiel de l'ordinaire de la Marine
au 1. de ce mois , & envoyé au Bureau
de l'Amirauté , préſente 129 vaiſſeaux de
ligne , 12de 50 can. , 100 frégates , & 45
corvettes ou cutters. Durant le mois dernier
, cet état des vaifſeaux en ordinaire
s'eſt accru du Royal-George de 110 can. ,
lancé le 15 ſeptembre à Chatham , & du
Powerful de 74 , retiré de commiſſion à
Plymouth .
Par letableau comparatif, publié chaque
ſemaine , de l'état du revenu public , on
voit avec étonnement quedans la dernière
ſemaine de ſeptembre , les Douanes , l'Excife
, le Timbre , &c. ont rendu 253,247
liv. ſterl. , tandis que leur produit, l'année
dernière , durant la même ſemaine , ne
s'éleva qu'à 154,038 liv. fterl. , ce qui fait
unedifférence en plus , pour cette année,
de 99,208 liv. ſterl. Les ſernaines & les
mois précédens ont offert une proportion
d'accroiffement non moins frappante .
Il exiſte actuellement , à ce que préten
( 12 ) :
dent quelques papiers publics , une négociation
entre notre Cour & celle de Turin
, dont on ignore encore la nature. On
la ſuppoſe importante , d'après les diffé-
-rentes conférences qui ont eu lieu entre
les Miniſtres de S. M. & l'Ambaſſadeur du
Roi de Sardaigne .
Quelques Matelots Anglois , à ce que
raconte un ouvrage périodique , ſe trouvant
dans le port d'Alexandrie en Egypte,
formèrent le deſſein de baie un verre
d'eau-de-vie au haut de la colonne de
Pompée , qui fert de marque aux Naviga
teurs du Levant , de même que la roche ,
beaucoup moins élevée , & appelée Eddyſtone
, en Angleterre , fert de marque
fur la côte du Devonshire. On met la
chaloupe à l'eau , & , munis des agrès néceffaires
, on pouſſe à terre. Arrivés fur
les lieux , on imagina vainement pluſieurs
expédiens , & l'on commençoit à defefpérer
du ſuccès , lorſque le Matelot qui
avoit ouvert la propofition , diſparoît , &
au bout de quelque temps rapporte un
cerf- volant , à l'aide duquel on élève une
corde au haut de la colonne. Une fois la
corde paffée , il fut aifé d'y monter un
grèlin. En un inſtant on biſla undes Matelots
, qui , arrivé en haut, fe fit envoyer
tous les agrès néceffaires , tellement qu'en
moins d'une heure on établi une paire
( 113 )
de haubans , au moyen deſquels toute la
compagnie alla établir ſa taverne fur le
fommet du chapiteau de ce majestueux
monument. Onjinagine quel triomphe ce
fut pour eux de boire raſade au milieu des
acclamations d'un peuple immenfe , rafſemblé
pour voir ce qu'il appeloit un miracle
, puiſque jamais aucun mortel n'avoit
ofé eſcalader cet immenfe édifice qui
domine les bâtimens les plus élevés , & qui
s'élève lui-même de 40 à 50verges. Cette
fingulière expédition arriva il y a environ
10 ans ; & les Turcs d'Alexandrie ont encore
aujourd'hui un proverbe, qui parie de
cette efcalade comme diune des plus
grandes folies humaines. :
« Il y a quelques années , diſent nos papiers ,
que la difficulté de ſe procurer des ſujets convenables
pour les diffections anatomiques , étoit fi
grande, que les Profeſſeurs donnoient beaucoup
d'argent , afin d'affurer à leurs élèves ce genre
d'inſtruction fi utile à l'humanité. Dans cette vue ,
un habile Chirurgien propoſa à un homme fort
indigent , mais de la taille extraordinaire & bien
proportionné , de près de 6 pieds 4 pouces de
haut, de lui faire une penſion de ro liv. derlings
ſa vie durant , pourvu qu'il s'engageât à lui vendre
ſon corps après fon décès. Une autre condition
fut, que chaque jour, tant qu'il vivroit, il ſe promèneroit
,à une heure convenue , fous les arcades de
GoventGarden , où le Chirurgien demeuroit ; en
cas d'indiſpoſition , il devoit donner ſigne de
vie par une note écrite. La propoſition fut acceptée,
& la penſion aſſurée en conféquence à
( 114 )
lafatisfactiondudonataire. Pendant pluſieurs années
lesdeux parties remplirent leurs engagemens ; mais
le Chirurgien étant mort le premier , &la penſion
étant aſſurée ſur ſon bien , il a légué le corpsde
fon penſionnaire à un Profeſſeur de ſes amis.
L'homme vit encore , &ſepromène tous les jours
àCovent-Garden , ordinairement vêtu d'un habit
noir & d'une grande perruque..
Apeine la Ducheſſe de Kinſtona-t-elle
eu fermé les yeux , qu'on s'eſt hâté de
rédiger & de publier les mémoires de ſa
vie. Elle a été affez remplie de fingularités&
d'événemens très-variés , pour fermerun
Recueil plus piquant encore qu'authentique.
Nous en extrairons inceſſammentquelques
morceaux ; & en attendant ,
voici une anecdote aſſez plaiſante , dont
en a renouvelé le ſouvenir. Avant que la
Ducheſſe de Kinſton épousât le Seigneur
qui lui donna ce titre , elle poſſédoit déja
quarante mille livres ſterl. acquiſes d'une
manière agréable : le Duc , aussi amateur
dujeu que des charmes deMlle. Chudleigh,
fecrettement Comteſſe de Bristol , aimoit
beaucoup à faire ſa partie , &, en joueur
galant, il ne fe faiſoit jamais payer , tandis
qu'il acquittoit exactement ce qu'il perdoit.
Il ne fallut pas beaucoup de temps
à la Comteffe pour gagner la fomme confidérable
dont nous venons de parler. Le
Due ne manquoit jamais de dire que ſa
femme lui avoit apporté une belle fortune,
( 115 )
&perſonne ne l'en croyoit , quoique la
choſe fût très- réelle . "
FRANCE.
De Versailles , le 12 Octobre .
Le 20 du mois dernier , l'Abbé de la
Tour , nommé par le Roi à l'Evêché de
Moulins , l'Abbé de Meſſey à celui de Valence
, & l'Abbé d'Eſponchès à celui de
Perpignan , ont eu l'honneur de faire leurs
remerciemens à Sa Majeſté & à la Famille
Royale.
Le fieurBlina eu l'honneurde préſenter
à Sa Majeſté la 17ª. Livraiſon des Portraits
des grands Hommes , Femmes illuftres &
Sujets mémorables de France , gravés &
imprimés en couleur, dédiée au Roi ( 1 ) .
De Paris , le 15 dobre.
Edit du Roi , du mois de janvier 1788 ,
& regiſtré en la Cour des Aides, le 24
(1 ) Cette livraiſon , qui contient les Portraits de
Henri II , Duc de Montmorency , & de François-
Henri de Montmorency , Duc de Luxembourg ,
ainſi que deux tableaux hiſtoriques , relatifs à chacun
de ces Perſonnages , ſe trouve , comme les
précédentes , chezl'Auteur ,p'ace Maubert , nº. 17 ,
vis-à-vis la rue des Trois-Portes.
( 116)
1
ſeptembre 1788 , portant fuppreffion de
diverſes Charges de la Maiſon de la Reine.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du 28
ſeptembre 1788 , qui caffe & annulle celui
duParlement de Paris , du 24 du même
mois, enſemble ladénonciation&la plainte
de M. le Procureur-général.
Le Roi étant informé que les Officiers de fon
Parlement de Paris ont rendu , le 24 du préſent
mois , Chambres aſſemblées , un arrêt par lequel ,
en recevant le Procureur-général plaignant de
différens faits énoncés auxdites Chambres affemblées
, circonftances & dépendances , il lui a été
donné acte de ſa plainte , & permis de faire informer
deſdits faits , pour , l'information faite &
Fapportée, être ordonné ce qu'il appartiendroit :
Sa Majefté doit arrêter dans ſon principe une
pareille procédure , comme contraire au refpect
qui lui eſt dû , & tendante à introduire des recherches
& des diſcuſſions fur des actes éma és
de fes ordres. A quoi voulant pourvoir , &c.
Autre , du 4 o&obre 1788 , concernant
les opérations du département des Tailles ,
pour l'année prochaine, 1789.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , da 30 feptembre
1788 , qui règle provifoirement les formes
de la répartition des Impoſitions par les Municipalités
des villes.
• Suivant pluſieurs lettres de Saint-Domingue,
en date du 27 août dernier , on a efluye dans
cette ifle , le 16 de ce mois , un ouragan furieux
, qui a duré quatre heures , & qui y a
caufé beaucoup de ravages. »
<<Au Mont-Rouis & aux Vafes , maifons
4
( 117 )
cannes , vivres , tout eft renverſé. Dans les mon.
tagnes , le café eſt égrainé , les arbres déracinės ,
&nombre de Nègres écrasés. »..
« A Léogane , deux bâtimens Négriers , qui
étoient dans le cours de leur vente , ont déradé
&difparu. »
« Au Port- au-Prince , le vent étant N. E à E.
N. E. , tous les navires ſe ſont trouvés en dérive
& à la côte. Les Trois- Frères , appartenant à
MM Peaufis , du Havre-de-Grâce , a été perdu
ſans reſſource ; un petit bâtiment de relâche des
Cayes , a coulé bas dans la grande rade. Deux
Nantois & fept Bordelois ont échoué ſans avoir
fouffert . Seize navires américains ſont ſortis de
leur rade , qui eſt plus ouverte , n'ayant ni leſt ,
ni voiles , ni vergues , de forte que 8 font perdus
: on ignore le fort des autres. Le Père-de-
Famille , de Nantes , qui avoit heureuſement fini
la vente de plus de soo Noirs , eſt perdu ainſi
que divers Caboteurs. Les rivières ſe ſont débordées;
les maiſons en ville ont été découvertes
, & quelques-unes jetées has. On eſt dans
les plus vives inquiétudes pour la partie du Sud
&autres quartiers d'en bas. M. de Marbois a pris
des meſures ſages pour ſoulager les malheureux. »
« Le navire l'Abracadabra , du Havre , n'a
rien ſouffert, »,
» Le navire le Triton , auſſi du Havre , eſt
au Port-au-Prince , raſé de tous ſes mâts. »
L'Aimable- Henriette , du même Port , eſt
rentrée à Léogane , ſans autre mal que quelques
voiles endommagées. »
«On fait que le quartier des Cayes a peu
ſouffert de l'ouragan ; mais les pluies y ont caufé
beaucoup de dommage, »
« Il paroît auſſi qu'on s'en eſt peu reſſenti au
(118)
quartier de Jérémie , dans la ville & dans la
rade. "
Suivant d'autres avis , reçus par un navire Dunkerquois
, arrivé auHavre , la Martinique a eſſuyé
le coup de vent le 14 août , & a beaucoup fouffert,
fur-tout dans le quartier de la Baſſe-Pointe ,
qui eſt au vent. ( Courrier Maritime. )
La nuit du 16 au 17 ſeptembre , une
maiſon, ſituée près des portes de la Croix-
Rouſſe, à Lyon , s'eſt écroulée , &, dans fa
chute , a tué ou bleſſé pluſieurs perſonnes.
Les Feuilles de Lyon rendent , en ces
termes , l'hiſtoire de cet accident.
Cette maiſon étoit habitée par 14 locataires
qui formoient cinq ménages ; ſavoir , la femme
Mélin , revendeuſe de fruits , les ſieurs Monin ,
Gautier & Bizard , ouvriers en ſoie , & la veuve
Tignard. Le mardi 16 , on étoit allé avertir un
architecte , qui , par malheur , avoit cru pouvoir
renvoyer ſa viſite au lendemain. L'enfant Monin ,
âgé de 11 ans , le plus jeune des locataires , mais
ſur ce point le plus prévoyant , ne pouvoit fe
réſoudre à coucher ce jour là dans la maiſon. Pour
leraſſurer , ſongrand-père appuie une échelle contre
le mur ſoupçonné , & lui dit qu'avec cet étai il
n'y a plus rien à craindre ; l'enfant ſe couche.
Aonze heures , la veuve Tignard ſe retirant , ne
peut ouvrir ſa porte; le grand-père Monin fait
des effort inutiles pour lui aider à l'ouvrir. Le
mur qui s'affaiſſoit , rendoit cette ouverture impoſſible.
La veuve Tignard , effrayée , ſe décide
à coucher ailleurs ; Monin , que rien n'intimide ,
reſte chez lui & ſe couche. A une heure on
entend un fracas effroyable. Le mur s'écroule
& entraîne avec lui les planchers. Le fils de la
(119)
Mélin , qui couchoit avec l'enfant Monin , s'échappe
par une fenêtre , à l'aide d'une échelle
qu'on lui tend; il invite Monin à le ſuivre. Non ,
lui répond ce bon & honnête enfant , il faut
auparavant que j'aille avertir mon grand-père& ma
grand-mère. Il y court aufli-tôt , & l'infortuné
eſt la victime de ſa pitié filiale ; lorſqu'on a pu
parvenir juſqu'à lui , on l'a trouvé mort dans la
ruelle du lit de fon grand-père & de ſa grandmère
, morts tous les deux.
M. l'Abbé Rozier , qui demeure dans le voiſinage,
fut appelé; on le réveille , il accourt. Sa
préſence d'eſprit , ſon exemple , ſon courage ,
animent&dirigent lezèle de tous ceux qui étoient
préſens. Le ſieur Bizard , ſa femme & un fils
Dumont , arrachés aux décombres , mais grièvement
bleſſés , ſont portés à l'hôpital. De 14 locataires
, trois font morts , trois font bleſſés , &
les huit autres ont eu le bonheur de ſe ſauver ,
mais en chemiſe : tous les locataires de la maiſon
voifine ont été obligés de fuir de même , en
forte que les onze locataires qui exiſtent de la
maiſon écroulée , ont perdu leurs habits , leurs
métiers & tous leurs effets , & trente autres du
voifinage font chaffés de chez eux & réduits à
la dernière indigence. ؟
M. Terray , Intendant de Lyon , & la Société
philantropique, ont donné une ſomme pour ſecourir
ces malheureux; la Commiſſion intermédiaire
de l'aſſemblée provinciale , différentes ſociétés &
pluſieurs citoyens généreux ont ſuivi cet exemple,
M. l'Abbé Rozier a été prié de veiller à l'emploi
de cès ſecours , &c.
er
<< On écrit de Saugues , Diocèse de
Mende , dansle Gévaudan , que , le ror.
du mois dernier , le feu prit au centre de
•
( 120 )
cette ville; un vent impétueux , qui ſouffloit
ce jour-là , propagea les flammes ,&
nuifit à tous les ſecours qu'on apporta ,
de tous côtés , pour les éteindre : dans
l'eſpace de trois heures , 104 maiſons furent
réduites en cendres ; effets , papiers ,
meubles , linges , proviſions de bouche ,
tout fut confumé ; plus de 120 familles
ſe ſont vues , en un inſtant , ſans aſyle ,
fans pain & ſans vêtemens ; trois Eglifes ,
l'Hôtel-de-ville , les priſons , l'école publique
, le prefbytère , l'hôpital même ont
été entièrement conſumés : aucun des
effets de cette dernière maiſon n'apu être
garanti ; meubles , couvertures , matelas ,
bled, tout a péri . Les ames charitables qui
voudront bien accorder quelques ſecours
aux malheureux incendies , ſont priées de
les faire remettre au ſieur Belurgey ,
Notaire , à Paris , rue Coq-Héron ; &, en
province , à l'Evêque de Mende , & au
Curé de Saugues. >>
A la demande d'un Anonyme , M.
Flandrin , Directeur-Adjoint de l'Ecole
Vétérinaire , nous a adreſſé une Inftru&ion
que nous croyons utile de publier , ſur le
traitement des piqûres faites aux animaux
domeſtiques par des efſaims d'abeilles.
Cet accident n'eſt pas rare dans les campagnes
, & l'on en préviendra les ſuites ,
en
( 121 )
en obſervant les directions que l'on va
lire :
« Les chevaux , les ânes, les mulets , les boeufs
&tous les herbivores domeſtiques , font expoſés ,
lorſqu'ils pâturent auprès des ruches, à être affaillis
par les effaims, qui couvrent toute la furface
de leurs corps , & les tourmentent le plus
ſouvent juſqu'à ce qu'enflés , ils ſuccombent dans
des convulfions après s'être agités en tous ſens :
on a même vu , ce qui eſt auſſi extraordinaire
que certain , des eſſaims ſe jeter ſur des animaux
éloignés des habitations de ces infectes de plus de
4à 500 toiſes. »
<< Lorſque l'un ou l'autre de ces accidens arrive
l'animal attaqué fuit s'il eſt en liberté , ſe roule
àterre , ſe livre à des bonds défordonnés , ſe
plaint; on en a vu ſe précipiter , d'autres ſe jeter
dans les eaux qu'ils rencontroient ſur leur paſſage ,
& n'y pas trouver le foulagement qui paroîtroit
devoir réſulter du bain qu'ils prenoient, car ils
en fortoient couverts des mouches , qui bourdonnoient
encore pour la plupart; d'autres , beaucoup
plus tourmentés , ſe noyent. On a vu plufiears
de ces animaux , le cheval fur-tout , fuccomber
après unedemi-heure de fouffrances , & y réſiſter
rarement au- delà d'une heure & demie.»
" J'ai cru m'aſſurer , par l'expérience , que l'effroi
qu'éprouvent ces animaux par lebourdonnement
des mouches , le trouble , l'eſſoufflement
qui réſultent de l'inquiétude , de l'agitation extrêmeà
laquelle ils s'abandonnent , font les cauſes
principales de leur mort, & non pas la violence
des douleurs qu'ils reſſentent , & qu'ils meurent
plutôt ſuffoqués , étouffés , qu'épuisés par l'excès
des ſouffrances . »
« Le premier moyen de remédier à cet accident
, eſt de chercher à aborder l'animal : on le
No. 42. 18 Octobre 1788. f
( 122 )
fait en s'armant d'un brandon de paille allumé ,
avec lequel on écarte les mouches , ou d'une
poupée de linge embrasée , fixée à l'extrémité
d'un bâton , dont la fumée, peut-être moirs efficace
que la flamme du brandon , mais plus durab'e
, écarte feulement ces infectes , tandis que
l'autre les détruit ; alors on ſaiſit l'animal par fon
licol , ce qui eſt facile à exécuter s'il eſt fixé à
un pieu ; il n'en eſt pas ainſi lorſqu'il eſt en liberté
, fur-tout s'il eſt ſans licol , parce qu'il fuit
à toutes jambes & par bonds pour échapper à fon
ennemi ; il devient alors très-dangereux , & que!
quefois même il eſt impoſſible de s'aſſurer de lui.
Il ſeroit à ſouhaiter , par cette raiſon , que dans
les pays où on redoute l'accident dont il s'agit ,
on eût ſoin de ſe faciliter les moyens de prendre
les animaux , foit en leur laiſſant le licol avec ſa
longe , & en fixant celle-ci de manière à ce qu'il
fût aifé de la défaire , ſoit en laiſſant autour du
col une bande de cuir ou de fang'e à laquelle
pendroit un anneau , où il feroit facile de paſſer
une longe ou un crochet. Je parlerois auffi de
l'uſage de borner les mouvemens des jambes ,
mais il eſt contraire à la confervation & au développement
des membres , & il ne faut l'employer
que pour les chevaux communs , les âmes ,
les mulets & autres herbivores. "
« L'animal ſaiſi , on achève d'en écarter les
mouches avec la torche allumée ; on promène
celle-ci autour de lui , on la dirige fur les parties
couvertes de longs poils , comme la crinière , la
queue dans le cheval , le chignon dans le boeuf, &c.
car les mouches s'y logent & s'y embarraſſent;
elles entrent auffi dans les oreilles , les nazeaux ,
le fourreau , cavités où il faut les chercher & les
poursuivre,"
σε Pendant cette opération , &dès qu'elle eft
( 123 )
finie , il faut enlever les abeilles attachées à l'animal
, & retirer leur dard de ſuite. Pluſieurs de
ces mouches tombent & ſe détachent par l'effer
des frottemens de l'animal contre tous les corps
qu'il rencontre , & pendant qu'il ſe vautre ;
mais leurs cards reſtent implantés dans la peau ,
& on y diftingue aisément leur extrémité détachée
da ventre de l'infecte : on les trouve principalement
ſur les lèvres , les naſeaux , les environs
de l'anus , le dehors des cuiſſes , ſous le
corps , au défaut du coude : on les enlève avec
le doigt ou avec des pinces à poil; mais le premier
moyen ſuffit pour l'ordinaire. »
« Pendant cette opération l'animal reſte tran
quille , il s'abandonne à ſon abattement & s'effouffle
; mais dès qu'une mouche engagée & couverte
par les poils , aperçoit un jour pour ſe
dégager , & qu'elle bourdonne en cherchant à
s'échapper , l'animal ſe tourmente de nouveau ;
ce qui prouve ce que j'ai dit précédemment ſur
la cauſe de ſa ſuffocation . »
« Cette extraction achevée , il faut baſſiner les
parties piquées avec de l'eau tiède , ſi on peut
s'en procurer; à ſon défaut on ſe ſert d'eau froide,
&oncontinuela lotionlep'uslong-temps poffible.>>
a Si , après les premiers foins , le flanc ne ſe
calme pas , que le pouls reſte dur & élevé , & fi
l'animal a fouffert pendant long-temps , on le
faigne à la jugulaire : on tire de quatre à cinq
livres de ſang pour un cheval de moyenne taille
&dans la vigueur de l'âge. Il faut lui préſenter
à boire de l'eau pure ; il ſeroit plus convenable
de lui faire avaler de l'eau fortement acidulée
avec le vinaigre , à laquelle on ajouteroit du ſel
commun une cuillerée à bouche ſur une pinte ;
au reſte , il faut lui donner ce breuvage dès qu'on
lepourra.>>
fiy
( 124 )
«Ces premiers foins donnés , on ramène l'animal
à l'écurie ; on répète les lotions ſur les piqûres
, & on fait celles-ci avec de l'eau tiède : il
eſtbonde les continuer long-temps. »
« L'animal ſéché le mieux poſſible à la ſuite
de cette opération , on baffine les ſurfaces du
corps les plus maltraitées par les piqûres , avec
de l'eau vinaigrée. Ce moyen , très-bon , eſt plus
à la portée des habitans des campagnes que l'eau
où on étend de l'alkali volatil fluor: mélangeplus
efficace ſans doute , mais qu'il eſt moins ailé au
plus grand nombre de ſe procurer. >>
« Si le pouls reſte encore élevé , & fi la reſpiration
eft accélérée trois heures après la faignée ,
il faut en pratiquer une ſeconde auffi forte que
la première ; répéter une demi-heure après le
breuvage mentionné. »
« Il faut avoir ſoin de tenir le ventre libre par
des lavemens d'eau tiède , de préſenter à l'animal
& même de lui faire boire de l'eau blanche , de
lui donner une petite quantité de nourriture choifie
, de faire de quatre en quatre heures les lotions
preſcrites ſur les piqûres , dont les enflures
qui les accompagnent pour l'ordinaire , & qui , à
l'aide de ces ſoins , perdent leur caractère douloureux
, ſe réſolvent le troiſième ou le quatrième
jour.»
« Il faut tenir l'animal couvert , le promener
au pas de quatre en quatre heures pendant le
traitement. Cette dernière précaution importe ,
fur-tout les premiers jours , afin d'éviter l'engourdiſſement
qui ſuccède inévitablement aux
mouvemens violens & déſordonnés auxquels
l'animal s'eſt livré. >>
« M. Chabert , Directeur-général des écoles
vétérinaires, à qui l'art vétérinaire doit une trèsgrande
partie de ſes progrès , eſt le premier qui
(125 )
ait établi la manière de remédier à l'accident
dont il s'agit. J'ai pluſieurs obſervations qui me
font propres , je les ai réunies aux ſiennes dans
les détails que je viens de donner. »
Le 10 & le 11 d'août , ſe fit à Beauvais
T'entrée publique & l'inauguration folennelle
de la ſtatue équestre de Louis XIV,
fondue par Keller , d'après le modèle de
Girardon , & donnée par ce Monarque
au Maréchal de Boufflers , qui l'avoit placéedans
le chef- lieu de ſa Seigneurie de
Caignes - Boufflers , à 3 lieues de Beauvais .
En 1784 , nous rapportâmes l'hiſtorique
du tranſport de cette ſtatue , dont l'inauguration
s'eſt faite le ro août , avec les
formalités ſuivantes :
<<Dès le 7, nous écrit-on, la premièrepierre du
Préſidial avoit été poſée parM. l'Evêque , & la ſeconde
par leMaire. Le 10, dans la matinée , le chariot
qui étoit demeuré chargé de la ſtatue , fut remis
en route par les Ecoliers , qui avoient ambitionné
ce nouvel honneur ; ils le conduifirent au ſon des
tambours , & accompagnés d'une partie de la Milice
Bourgeoiſe , à la place dite le Franc-Marché.
Une décharge des canons des remparts annonça
ſon arrivée près de la porte de l'Hôtel-Dieu . »
«Vers les trois heures , M. l'Evêque , en habit
de Pair Eccléſiaſtique , à la tête des Députés &
Chapines de la Cathédrale , les Officiers Municipaux
, &c. ſe rendirent à la porte de l'Hôtel-
Dieu : la ſtatue eſt entrée dans la Ville comme en
triomphe , & elle eſt parvenue heureuſement ſur
la place. Quelques travaux y furent commencés
pour la poſer ſur-le champ ſur le piédeſtal , mais
a pluie & la_nuit empêchèrent de les continuer.>>>
fiij
( 126 )
« Le lendemain 11 août, jour deſtiné à l'inauguration
, il y eut Meſſe ſolemnelle à la Cathédrale:
vers midi , la ſtatue fut élevée& fixée fur
le piédeſtal . Sur les trois heures , ces mêmes Corps
&Compagnies s'étant réunis au Palais Epifcopal ,
&leurs Députés qui y avoient dîné , on ſe rendit ,
dans le même ordre que la veille , à l'Hôtel-de-
Ville , & de-là à la ſtatue qui étoit voilée. A l'inftant
le voile difparut ; & après en avoir fait trois
fois le tour , au ſon des inſtrumens & de toutes
les cloches , l'Avocat - Syndic de la Commune ,
prononça un difcours analogue aux circonſtances.
La fête a été terminée par des illuminations au
contour du piédeſtal de la ſtatue , & à l'Hôtel-de-
Ville. »
«Du reſte , les triſtes circonſtances où se trouve
>> le peuple , preſque ſans travail , par la langueur
>> forcée & involontaire des Manufactures , ont
déterminé M. l'Evêque & l'Hôtel-de-Ville à
>> foulager les pauvres familles par des diſtributions
" abondantes de pain & d'autres nourritures ſo-
» lides. >>
«En attendant que le piédeſtal ſoit revêtu de
>> marbre & chargé d'inſcriptions , on y a adapté
>> quatre tableaux, en forme de bas- relief en bronze,
» dont l'un repréſente l'action courageuſe de
» Jeanne lAiné , dite Hachette , qui , en 1472, en-
» leva un drapeau aux Bourguignons qui affié-
> geoient laVille.a
>>La tradition du pays , eſt que la ſtatue
poſée en 1701 à Bouffles , étoit deſtinée pour
la place Vendôme ; mais que s'étant trouvée trop
petitepour l'emplacement, on y fubftitua celle d'anjourd'hui.
Ce fut alors que M. deBoufflers obtint la
première , d'abord pour fon Duché , & àdéfaut de
poſtérité mafculine, pour la Province. C'eſt à ce titre
que la villedeBeauvais l'a revendiquée. Boffrand ,
( 127 )
1
Architecte,mort en 1755, qui a donné la deſcription
de la fonte , d'un ſeul jet , de la ſtatue de la Place
Vendôme en 1699 , ne parle pas de ce'le donnée
àM.deBoufflers; cependant ces deux ſtatues font
des mêmes Auteurs , Keller , Fondeur, & Girardon,
Sculpteur. La grandeur de la place où elle vient
d'être poſée, rend ſenſible le manque de proportions
qu'on lui a reproché. On prétend encore que
le Cavalier est trop enfellé , & qu'il a la poſture
d'un homme fatigué. On ne prononcera pas fur
ces défauts ; ils ne diminuent en rien le prix du
monument. »
« L'Académie royale des ſciences de Touloufe ,
ayant propofé , en 1782 , pour ſujet du prix ,
d'expofer les principales révolutions que le commerce
de Toulouse a efſayées , & les moyens de l'animer ,
de l'étendre , & de détruire les obstacles , foit moraux ,
foit physiques , s'il en eft qui s'oppoſent àfon activité
& àses progrès , & n'ayant rien trouvé qui mé-
Titât ſon attention , dans les mémoires qui lui furent
préſentés en 1785 , elle ſe détermina à le
propoſer encore pour 1788. Elle propoſe de nouveau
le même ſujet, pour le prix triple de 1791 ,
qui ſera de 1500 liv, n
« Le ſujet propoſé , pour la ſeconde fois , en
1784, pour le prix doublede 1787 , étoit d'affigner
les effetsde l'air & des fluides aériformes ,introduits
ou produits dans le corps humain , relativement à
l'économie animale; mais ni les mémoires qui furent
préſentés en 1784 , ni ceux qui le furent en
1787 , n'ayant rempli qu'une partie des vues de
l'Académie , elle crut devoir renoncerà ce ſujet ,
& propoſer le ſuivant , pour le prix de 1790 ,
qui ſerade 500 liv. : déterminer les effets de l'acide
phosphorique dans l'économie animale. »
«Elle avoit propoſé , la même année 1784 ,
fiv
( 128 )
pour le prix de 1787 , 1 ° . d'indiquer , dans les eno
virons de Toulouse , & dans l'étendue de DEUX OUυ
TROIS LIEUES A LA RONDE , une terre propre à
fabriquer une poterie Ligère & peu coûteuſe , qui réfifte
au feu , qui puiſſe ſervir aux divers beſoins de la
cuiſine&du ménage , &aux opérations de l'orfévrerie
& de la Chimie. »
2°. " Depropofer un vernis fimple pour recouvrir
la poterie destinée aux usages domestiques , fans nul
dangerpour la santé. »
« Les mémoires qu'elle reçut en 1787 , n'ayant
préſenté riendefatisfaiſant fur ces deux queſtions ,
l'Académie ſe détermina à les propoſer de nouveau
pour le prix de 1790 , qui fera de cent
piſtoles. »
«L'Académie propoſe , pour ſujet du prix ordinaire
de 500 liv. , qui ſera diſtribué en 1789 ,
de déterminer la caufe &la nature du vent produit
parles chutes d'eau , principalement dans les trompes
desforges à la Catalane, & d'affigner les rapports &
les différences de ce vent , avec celui qui est produit
parl'éolipyle. »
« Les Auteurs s'adreſſeront à M. Caſtillon ,
Avocat , Secrétaire de l'Académie. >>
"«
Les ouuvvrraaggeessne
ſeront reçus que juſqu'audernier
jour de janvier des années pour les prix
deſquelles ils auront été compoſés . Ce terme eſt
de rigueur. >>
La Société royale d'Agriculture de Laon propoſe
, pour le fujet da prix de 300 liv. qu'elle
diftribuera au mois d'août 1789 , les queſtions fuivantes
: 1 ° . Quelle règle doit- on fuivre dans la taille
de la vigne , fur le nombre d'yeux qu'il faut laiffer ,
relativement à l'eſpèce de vigne , à la qualité du
bois qui peut avoir été gelé l'hiver , & à la nature
du terrain ; & y a-t-il une manière particulière
( 129 )
de tailler les ceps mulotés ( dont la racine a été
mangée par les mulots ou mans ) ? 2 °. De quelle
manière doit-on provigner la vigne ; à quelle profondeur
doit-on enterrer le provin ; quelle règle
doit-on fuivre pour retirer la vigne lorſqu'elle a
été gelée au printemps ? 3°. Dans quel terrain la
greffe de la vigne convient- elle ; comment & dans
queltempsfaut-il pratiquer cette opération ; ne nuitellepas
en général à la qualité du vin?
« Les Mémoires , écrits en françois ou en latin ;
feront envoyés , avant le premier juin , francs de
port , au Secrétaire-perpétuel de la Société , ou
par la poſte , ſous le couvert de l'Intendant de
la Généralité de Soiffons , à Soiffons . »
Pierre Louis , Cointe d'Erlach , Chevalier
de l'Ordre royal & militaire de S.
Louis , Maréchal des camps & armées du
Roi, & Capitaine Commandant la Compagnie
générale des Suiffes & Grifons ,
eſt mort, à Paris , le 26 ſeptembre .
Pierre- Louis-AnneDrouynde Vaudeuil,
Chevalier , Baron de Bruy & de la Solleroy
, Vicomte de Lhuy , Seigneur de
Puyle & autres lieux , Confeiller d'Etat
ordinaire , ancien Premier Préſident du
Parlement de Toulouſe , & Confeiller
honoraire en la Grand -Chambre du Parlement
de Paris , eſt mort , le 6 de ce
mois , dans fon château de Bruy en Soiffonnois,
à l'âge de 62 ans .
fv
( 130 )
PAYS - BAS.
DeBruxelles , le 11 Octobre 1788 .
Quelques avis de Vienne annoncent
déja la priſe de Vipalenka & de Weiskir .
chen dans le Bannat , par le Corps du Séraskier
, ſuivi lui-même du Grand- Vifir. On
ajoute que le Général de Brechainville s'eft
vu forcé , en effet , de ſe retirer de Werfchetz
à Denta ,& que , quoiqu'il ait ſauvé
fon Artillerie & fes bagages , quelques
régimens de fon Corps ont fouffert dans
leur retraite ,&qu'unepartie des proviſions
de bouche a été abandonnée à l'ennemi.
L'alarme eſt univerſelle dans le Bannat ,
d'où les femmes, les enfans &les vieillards
ſe retirent avec précipitation. Avant d'ajouter
foi à ces nouveaux progrès des
Ottomans , il faut attendre des lettres plus
authentiques , ou le nouveau Bulletin officiel
: nous n'en avons reçu aucun depuis
celuidu 27 ſeptembre, qu'on a lu à l'article
de Vienne.
Un Courrier a apporté à Varſovie , le
22 Septembre , la nouvelle de la reddition
de Choczim. La Garniſon n'étoit plus
compoſée que de 540 hommes , & on
n'a trouvé dans la fortereſſe que 4t ca
nons.
( 131 )
On dit qu'une partie des Troupes Autrichiennes
& Ruſſes ſongent à prendre
leurs quartiers d'hiver en Pologne , ce qui
pourra bien rencontrer de grandes oppofitions.
Les lettres de Pétersbourg diſent de
nouveau qu'il y est arrivé une députation
de Suédois Finlandois , bons amis de la
Ruffie , qui demandent la protection de
l'Impératrice. Un Colonel Jægernhorn , qui
loge chez le Comte de Bruce , eſt le chef
de ces Patriotes ſi zélés pour les droits de
la Diète de Suède.
-
,
Le Roi de Suède a trouvé dans la Dalécarlie
des diſpoſitions bien différentes
tout le monde y étant prêt à prendre les
armes pour la défenſe de l'Etat : on y lève
trois régimens volontaires ; on en lève
auſſi dans la Warmie & les autres provinces
. S. M. a quitté les provinces du
nord , & s'est rendue dans la Scanie .
On équipe à Carlscrone , quatre nouveaux
vaiſſeaux de guerre . On établit deux
nouvelles redoutes à l'entrée du port de
Norkoping. Depuis quelque temps
on avoit annoncé la convocation des Etats
du Royaume : il n'en eſt plus queſtion ;
mais on parle actuellement beaucoupd'une
armiſtice avec la Ruffie , & de negociations
de paix.
-
-
On ne peut plus douter de la médiation
fvj
( 132 )
qu'interpoſent dans ces différends du nord,
les Cours de Londres & de Berlin , à la
leaure de l'article ſuivant , inféré dans les
papiers publics de Hollande.
« Comme le Roi de Suède a fait con-
>> noître à ſon Allié le Roi de Pruſſe ,
>> ſon inclination à la paix ,& que la même
-> communication a été faite à S. M.-le
» Koi de la Grande- Bretagne , ces deux
>> dernières Puiſſances , Alliées de la Ré-
>> publique , ont fait communiquer à L.
> H. P. leur intention d'employer leurs
>> bons offices pour le rétabliſſement de
>> la paix dans le nord , entre S. M. l'Im-
>>> pératrice de Ruffie , &L. M. les Rois
>> de Suède & de Danemarck : les priant en
> même-temps d'y coopérer, en joignant
>>> leur médiation à celle de L. M. Pruf-
>> fienne & Britannique : L. H. P. ayant
>> accepté cette invitation , Elles ont
>>>réfolu d'en donner communication à
>> toutes les Puiſſances intéreſſées . >>
« Les lettres d'Eſpagne portent que le
Marquis de R... , Membre du Conſeil de
la guerre , & Lieutenant-général des armées
du Roi , vient d'être exilé à Pampelune.
Voici ce qu'on dit de cet évènement
: Pluſieurs Officiers généraux
s'étoient réunis en Société à Madrid ; on
y parloit de la forme & de la difcipline
militaires , & il étoit impoffible que dans
( 133 )
ces converſations il ne fût pas queſtion
de quelques projets de changement dans
l'une& dans l'autre. Le principal Miniftre
en ayant été informé , a jugé à propos de
donnerune occupation éloignée deMadrid
à tous les Membres de cette Société , &
le Marquis de R... , âgé de 75 ans , a été
nommé Ambaſſadeur à Berlin : ſur ſon
refus d'acceptercette commiſſion , il a été
envoyé à Pampelune. On ajoute que M.
le Comte d'A... doit ſe rendre à Naples. >>
Le Prince Stadthouder , de retour de
fon voyage en Gueldres , eſt arrivé à la
Haye , ainſi que le Chevalier Harris ,
aujourd'hui Lord Malmesbury , Ambaſiadeur
de S. M. B. , & qui a paffé quelques
ſemaines en Angleterre. >>>
SUITE DU TRAITÉ DE COMMERCE ENTRE LE
PORTUGAL ET LA RUSSIE , ſigné à Pétersbourg ,
le Décembre 1787 , & ratifié le 17Juin 1788 . 18
XXIII . Quoique par les articles I & III de ladite
convention maritime , la contrebande de guerre
ſeit clairement ſpécifiée , de manière que tout ce qui
n'yeſt pas nommément exprimé , doit être entiè-
:rement libre & à l'abri de toute ſaiſie ; cependant
comme il s'eſt élevé quelques difficultés pendant
la dernière guerre maritime touchant la liberté ,
dont les nations neutres doivent jouir , d'acheter
des vaiſſeaux appartenans aux Puiſſances belligérantes
, ou à leurs ſujets , les Hautes Parties con
tractantes voulafit ne laiſſer aucun doute fur cette
matière , trouvent convenable de ftipuler , qu'en
sasdeguerre de l'une d'entre Elles contre quelqu'au(
134 )
treErat que ce ſoit , les ſujets de l'autre Puiſſance
contractante qui ſera reſtée neutre dans cetteguerre,
pourront librement acheter ou faire conſtruire
pour leur propre compte , & en quelque temps
que ce foit , autant de navires qu'ils voudront
chez la Puiſſance en guerre contre l'autre Partie
contractante, ſans être aſſujettis à aucune difficulté
de la part de celle- ci ; à condition que leſdits navires
marchands foient munis de tous les documens
néceſſaires pour conſtater la propriété &
l'acquiſition légale des ſujets de laPuiſſanceneutre. »
XXIV. « Conformément aux mêmes principes ,
les deux Hautes Parties contractantes s'engagent
réciproquement , au cas que l'une d'entre Elles fût
en guerre contre quelque Puiſſance que ce ſoit ,
de n'attaquer jamais les vaiſſeaux de ſes ennemis ,
que hors de la portée du canon des côtes de fon
alliée. Elles s'obligent de même d'obſerver la plus
parfaite neutralité dans tous les ports , havres ,
golfes& autres eaux compriſes ſous la dénomination
d'eaux douces , qui leur appartiennent refpectivement.
»
XXV. » Lorſqu'une des deux Puiſſances contractartes
ſera engagée dans une guerre contre
quelque autre Etat, fes vaiſſeaux de guerre ou armateurs
particuliers auront le droit de faire la viſite
des navires marchands appartenans aux ſujets de
l'autre Puiſſance contractante , qu'ils rencontreront
-navigans fans eſcorte ſur les côtes ou en pleine
mer. Mais en même-temps qu'il eſt expreſſement
défendu à ces derniers de jeter aucun papier en
mer dans un tel cas , il n'eſt pas moins ſtrictement
ordonné auxdits vaiſſeaux de guerre ou armateurs
de nejamais s'approcher deſdits navires marchands
àlaportée du canon. Et afin de prévenir tout défordre
& violence , les Hautes Parties contractantes
conviennent que les premiers ne pourront ja(
135 )
,
mais envoyer au-delà de deux ou trois hommes
dans leurs chaloupes , à bord des derniers
pour faire examiner les paſſe-ports & lettres de
mer, qui conſtateront la propriété & les chargemens
deſdits navires marchands. Mais en cas que
ces navires marchands fuſſent eſcortés par un ou
par pluſieurs vaiſſeaux de guerre , la ſimple déclaration
de l'Officier commandant l'eſcorte , que
leſdits navires n'ont à bord aucune contrebande
de guerre , devra ſuffire pour qu'aucune viſite
n'ait lieu .
XXVI. « Dès qu'ilaura apparu, par l'inſpection
des documens des Navires Marchands rencontrés
en mer , ou par l'aſſurance verbale de l'Officier
commandant leur eſcorte , qu'ils ne font point
chargés de contrebande de guerre , ils pourront
auffi-tôt continuer librement leur route. "
«Mais ſi ma'gré cela leſdits Navires Marchands
étoient moleſtés ou endommagés de quelque manière
que ce foit , par les Vaiſſeaux de Guerre ou
Armateurs de laPuiſſance Belligérante , les Commandans
de ces derniers répondront , en leurs perſonnes
& leurs biens ,de toutes les pertes&dommages
qu'ils auront occafionnés , & il ſera de plus
accordé une réparation ſatisfaiſante pour l'inſulte
faite au Pavillon. »
XXVII. « En cas qu'un tel Navire Marchand
ainſi viſitéen merr ,, eût à bord de la contrebande
de guerre , il ne ſera point permis de brifer les
écoutilles , ni d'ouvrir aucune caiſſe , coffre ,
malle , ballot ou tonneau , ni de déranger ou
enlever quoi que ce ſoit dudit navire. Le Patron
dudit bâtiment pourra même , s'il le juge
à propos , livrer fur -le- champ la contrebande
de guerre à fon Capteur , lequel devra ſe contenter
de cet abandon volontaire , ſans retenir,
moleſter ni inquiéter en aucune manière le na
( 136 )
vire ni l'équipage , qui pourra dès ce moment
même pourſuivre ſa route en toute liberté. Mais
s'il refuſe de livrer la contrebande de guerre
dont il feroit chargé , le Capteur aura feulement,
le droit de l'amener dans un port , où l'on inftruira
ſon procès devant les Juges de l'Amirauté ,
felon les loix & formes judiciaires de cet endroit
; & après qu'on aura rendu là- deſſus une
Sentence définitive, les ſeules marchandises reconnues
pour contrebande de guerre feront confifquées
, & tous les autres effets non deſignés dans
les articles I & III de la Convention Maritime ,
ſeront fidèlement rendus ; il ne ſera pas permis
d'en retenir quoi que ce foit , ſous prétexte de
frais ou d'amende. »
« LePatron d'un tel navire , ou fon repréſentant
, re ſera point obligé d'attendre la fin de la
procédure , mais il pourra ſe remettre en mer
librement avec fon vaiſſeau , tout fon équipage
&le rette de ſa cargaiſon , auifi-tôt qu'il aura
livré volontairement la contrebande de guerre
qu'il avoit à bord. » :
XXVIII. « En cas que l'une des deux Hautes
Parties contractantes fût en guerre avec quelqu'autre
Etat , les ſujets de fes Ennemis qui ſerort
au ſervice de la Puiffance contractante qui
ſera reſtée neutre dans cette guerre , ou ceux
d'entr'eux qui seront naturalisés , ou auront ac
quis le droit de bourgeoiſie dans ſes Etats , même
pendant la guerre , feront envisagés par l'autre
Partie Belligérante, & traités fur le même pied
que les fujets nés de ſon Alliée , ſans la moindre
différence entre les uns & les autres. "
ΧΧΙΧ. « Si les Navires des ſujets des deux
Hautes Parties contractantes échouoient ou faifoient
paufrage fur les côtes des Etats reſpectifs ,
on s'empreſſera de leur donner, tous les fecours
( 137 )
&afſiſtances poſſibles , tant à l'égard des navires
& effets , qu'envers les perſonnes qui en compoſent
l'Equipage , & l'on y procédera en tous
points de la même manière uſitée à l'égard des
ſujets mêmes du pays , en n'exigeant rien audelà
des mêmes frais & droits auxquels ceux- ci
font aſſujettis en pareil cas fur leurs propres côtes ,
& on prendra , de part & d'autre , le plus grand
foin pour que chaque effet ſauvé d'un tel navire
naufragé ou échoué , ſoit fidèlement rendu au légitime
propriétaire. >>
Xxx. «Tous les procès & autres affaires
civiles , concernant les Négocians Portugais établis
en Ruſſie , & les Négocians Ruſſes établis en
Portugal , ferent jugés par les Tribunaux du pays
deſquels les affaires de commerce reffortiſſent;
&ilſera rendu , de part &d'autre, la plus prompte
&exacte juſtice aux ſujets reſpectifs , conformément
aux loix & formes judiciaires établies dans
chaque pays. Les ſujets reſpectifs pourront confier
le ſoin de leurs cauſes ou les faire plaider par
tels Avocats , Procureurs ou Notaires quebon leur
ſemblera , pourvu qu'ils foient avoués par leGouvernement
».
XXXI. « Lorſque les Marchands Portugais ou
Ruſſes feront enregiſtrer aux Douanes leurs contrats
ou marchés par leurs Commis , Expéditeurs
ou autres gens employés par eux pour
vente ou achat de marchandiſes , les Douanes
de Ruffie , où ces contrats s'enregiſtreront , devront
foigneusement examiner fi ceux qui contractent
pour le compte de leurs commettans ,
font munis par ceux-ci d'ordres ou plein-pouvoirs
en bonne & dûe forme; auquel cas leſdits
commettans feront reſponſables , comme s'ils
avoient contracté eux-mêmes en perſonne. Mais
fi lefdits Commis , Expéditeurs , ou autres gens
( 138 ) こ
employés par les ſuſdits Marchands , ne font pas
munis d'ordres ou plein-pouvoirs ſuffifans , i's
ne devront pas en être crus ſur leur parole ; &
quoique les Douanes doivent veiller à cela , les
Contractans n'en feront pas moins tenus de pre
dre garde eux - mêmes que les accords ou contrats
qu'ils feront enſemble , n'outrepaſſent pas les
termes des procurations ou p'ein- pouvoirs confiés
par les propriétaires des marchandiſes ; ces
derniers n'étant tenus à répondre que de l'objet
& de la valeur énoncés dans leurs plein -pouvoirs
".
«Mais quoiqu'en Portugal il ne foit pas d'ufage
de faire enregiſtrer aux Douanes les contrats ou
marchés que les Commerçans font entr'eux , il
fera néanmoins libre aux Marchands Ruſſes de
s'adreſſer à l'Adminiſtration générale des Douanes
ou à la Junte du Commerce , leſquelles feront
tenues de faire ledit enregiſtrement aux mêmes
conditions exprimées ci-deſſus dans le préſent
article pour les Douanes de Ruſſie ; & ils pourront
s'adreſſer également au même Adminiſtrateur-
Général des Douanes , ou à la Junte du
Commerce , pour ſe procurer l'entière exécution
des contrats quelconques qu'ils auront faits pour
achat ou pour vente : ceci s'entendant toujours
ſur le pied de réciprocité & d'égalité parfaite
entre les deux Nations , qui eſt la baſe du préſent
Traité. >>
(La fin au Journal prochain. )
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Depuis ſamedi dernier , dit une lettre de Roveredo
, du 13 ſeptembre, ſetrouvent en cette ville
leculèbreComte de Cagliostro& fon épouſe; ils font
( 139 )
1
logés chez le Chevalier Tefli , où l'on croit qu'ï's
reſteront quelque temps. Ilsy reçoivent beaucoup
de viſites , particulièrement de malades avec leurs
Médecins , & ils reçoiventgratis du fieur Cagliostro
des Ordonnances & des Conſultations. (Gazette
deBruxelles , nº. 80. )
On lit dans la gazette de Stuttgard , à l'article
Varſovie , que c'eſt la méſintelligence ſurvenue
entre les Généraux Commandans , qui eft cauſe
qu'Oczakow n'eſt point encore entre les mains
des Rufles. C'eſt cette même méſintelligence ,
continue cette feuille , qui est cauſe que le Prince
de Nafſau vient de demander ſa démiſſion.
Le bruit court ici (même feuille ) que l'armée
du Général de Romanzow n'agira point , dans ce
moment- ci , contre les Turcs; elle doit fervir
à foutenir le projet de l'Impératrice de Ruffie ,
de faire proclamer le Prince Constantin , fucceſſeur
au Trône de Pologne. ( Gazette de deux Ponts ,
πο. 120. )
Les nouvelles reçues en dernier lieu de Raguſe,
font de la plus grande importance , fi elles font
'vraies. Elles portent en effet que le Pacha rebelle de
Scutari, voyant lesMonténégrins tenirobſtinément
à leur alliance avec les Autrichiens& lesRuffes ,
ſe mit en campagne pour les attaquer. Mais ceux-ci
le reçurent avec tant de courage , ils avoient été
d'ailleurs tellement renforcés par les troupes de
leurs alliés , que l'armée du Pacha fut battue &
diſperſée ; ſon frère y perdit la vie , & lui-même
fut bleſſé mortellement. On prétend encore que
le Pacha de Romélie , par ordre de la Porte , a
demandé à la république de Veniſe le paſſage pour
aller avec ſon eſcadie& fon armée , contre le lit
toral Autrichien. Les Vénitiens , fans donner de
-réponſe, ſe ſont fortifiés avec une nouvelle ardeur
ſpécialement aux bouches de Cattaro, & ils ont
( 140 )
augmenté l'eſcadre du Commandant Emo d'un
certain nombre de galères & de chaloupes canon
nières , ce qui fait croire que la République prendra
parti en faveur des deux cours impériales. (Gaz.
de Cologne).
Le 10 ſeptembre , le Miniftre Ruſſe réſident à
Varſovie , dépêcha comme Courrier le major Seib
à fa cour; & on le dit porteur d'une note de la
Cour de Berlin , dont l'Envoyé de Pruſſe , M. de
Buccholtz , lui avoit fait part le jour précédent. On
croit cette note relative à un traité d'alliance défenfive
, qui eſt en agitation entre l'empire Ruſſe
&le royaumede Pologne. Tous les yeux font
fixés ſur cet événement, & attendent en filence la
colliſion qui en réſultera. ( Idem. )
La frégate Françoiſe la Pomone , commandée
par le Marquis de St. Félix , Commandant en chef
dela diviſiondes vaiſſeaux François dans le Levant ,
arriva le 30 juillet à Smyrne , amenant avec elle
unPirate-Corfaire, fous pavillon Ruſſe , qui , après
avoir enlevé deux bâtimens caravaneurs François ,
chargés de Turcs & de marchandises Turques ,
fut pris par les vaiſſeaux de la diviſion dans leport
de Vituto , fur les côtes de la Morée. Cette action
des François a donné beaucoup de fatisfaction aux
Turcs à Coran , Candie & à Smyrne , & a même
fait une impreſſion d'autant plus favorable à la
Nation Françoiſe , que l'on commençoit à la foupçonner
d'être d'intelligence avec les Ruſſes , parce
qu'ayanttant de vaiſſeaux de guerre dans l'Archipel
, elle laiſſoit prendre ſes vaiſſeaux marchands ,
au mépris des Traités , par les Corfaires de cette
Nation , ſans s'oppoſer à leurs pirateries , qu'ils
ſaiſoient impunément , vu que les Vaiſſeaux de
guerre Turcs qui ſe trouvent dans l'Archipel , paroiſſent
s'occuper davantage de la perception du
( 141 )
tribut , que de la deſtruction des Corfaires Ruffes ,
(Gazette d'Amsterdam , nº . 82. )
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exactitude
de cesParagraphes extraits desPapiers étrangers.)
4
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENT DE PARIS , GRAND CHAMBRE ET
TOURNELLE ASSEMBLÉES .
Accuſation d'efcroquerie.
«Tout le monde ſe rappelle la fameuſe affaire
de B.... , d'Ol.... , du Baron de F.... , de
l'Abbé M.... , du Comte de P.... , de la dame
d'Ol ... , des Bijoutiers Vauchés , Loque & autres
fourniſſeurs. Elle doit ſa naiſſarce à l'intrigue la
plus inconcevable dans ſes commencemens , dans
les progrès &dans ſon dénouement. Elle paroît
n'avoir d'autre but que de duper , eſcroquer &
filouter des Marchands trop crédules , ſous l'apparence
d'un mariage opulent de la maîtreſſe d'un
grand Seigneur , avec un homme de qualité
pauvre , qui voulut reconnoître comme de lui ,
un enfant de 15 ans. On n'a pas oublié la liaiſon
intime que l'intrigue s'efforçoit de donner à cette
affaire , avec une autre encore plus célèbre , jugée
il y a plus de deux ans, »
« La longue plaidoirie de la cauſe dont nous
donnons la notice , commencée en août 1786 ,
continuée en janvier 1787 , juſqu'en août , repriſe
en février 1788 , & jugée à la mi-mars
ſuivante; les nombreux mémoires répandus avec
profuſion dans la capitale &dans les provinces ,
lus avec une avide curioſité , nous diſpenſent
d'entrerdans les détails des faits Refferrés dans
les bornes étroites d'une feuille deſtinée à divers
-
( 142 )
objets , nous croirons avoir fatisfait à ce que
nos Lecteurs déſirent de nous , lorſque nous leur
auront donné un aperçu rapide de cette affaire ,
une déciſion exacte du plaidoyer de M. l'Avocat-
Général Séguier , & le prononcé de l'Arrêt qui
a ſuivi . - M. l'Avocat- Général a partagé fon
p'aidoyer en trois audiences ; il en a employé
deux à l'expofition des faits , qu'il a diviſés en
trois époques; il a claffé dans la première les
faits relatifs à la propoſition du mariage , ſes
conditions , ſa négociation , ſes retards , l'achat
des bijoux , marchandises & habits , dont il étoit
le prétexte , le dédit en cas d'inexécution , ſon
dépôt en main tierce , les conditions de ce dépôt ,
le retrait qui en a été fait , & la rupture tota'e
du mariage , déclarée & connue par la fuite de
B.... de T... avec la future.-M. l'Avocat- Général
a renvoyé dans la ſeconde claſſe les faits qui ont
ſuivi cette fuite en pays étrangers , les pourſuites
du Baron de F.... , accompagné du Comte de P.... ;
la recherche de B.... de T... ſa découverte à Saint-
Omer , & fon retour à Paris. Dans la troiſième
époque , s'eſt placée la négociation faite
avec les Bijoutiers & Marchands par l'entremiſe
du Comte de P.... pour la remiſe d'une partie
des effets , ſous certaines conditions , le terme
&délai accordé pour le paiement des lettres-dechange
, le défiſtement de la plainte , & la repriſe
de la procédure ; enfuite M. l'Avocat- Général a
rendu un compte exact des divers moyens des
parties.-Dansunetroiſième audience , M. Séguier
adéveloppé fon opinion ; il a porté juſqu'à l'évidence
la démonstration de la fable du mariage:
fable inventée par B.... de T.... , qui jouoit lui
ſeul tous les rôles des perſonnages qui figuroient
dans fon roman , & qui ſe ſont trouvés
des êtres fantastiques , imaginaires. M. l'Avocat-
-
( 143 )
Général a fait voir que ſi le Baron de F.... , dars
l'érat de détreſſe où il étoit au moment où il
a connu B... de T.... , a pu un inſtant être dupe
de la propoſition de mariage qui lui fut faite ,
il n'a pas tardé à en profiter , pour , ſous l'apparence
du mariage dont il s'agit , obtenir de
divers Marchands & Fourniffeurs, des livraiſons
conſidérables , dont il a fait reſſource. Que ce
Baron a bientôt été d'intelligence avec B.... de T....
pour affronter les Marchands , & les amufer par
des délais multip'iés. Il paroît que les informarions
ont porté ſur tous ces faits la conviction
dans les eſprits. - M. Séguier a obſervé que
ſi l'intérêt des Marchands ne le touchoit , il n'héfiteroit
pas à requérir que la procédure extraordinaire
fût continuée à ſa requête, contreB.... deT...
& le Baron de F.... ; mais conſidérant qu'en prenant
ce parti rigoureux , les Marchands feroient
beaucoup plus de temps à être payés ; regardant
d'ailleurs comme une punition déja réelle , l'empriſonnement
de B ... de T.... & du Baron de F... ,
il a préféré de propoſer à la Cour de tirer les
parties d'affaite par un ſeul & mème jugemen::
en conféquence , il a conclu à l'évocation du principal
, & y faiſant droit , à ce qu'il fût fait défenfes
au Baron de F.... & à B.... de T.... , de plus
à l'avenir récidiver , ni affronter des Marchands
ſous des prétextes imaginaires , à peine de punition
corporelle ; & pour l'avoir fait , à ce qu'ils
fuſſent aumônés , condamnésen outre par corps ,
à payer & rembourfer aux Marchands le montant
de ce qui leur reſte dû , gardant prifon juſqu'au
parfait paiement. - A l'égard de l'Abbé M...
du Chevalier de P.. &des ſieur &dame d'Al... ,
M. l'Avocat-Général les a vengés de toutes les
inculpations dont on a voulu les charger , & a
conclu vis-à-vis d'eux , à la décharge de toute
-
( 144 )
-
accufation , à la fuppreflion des termes injurieux
répandus contre eux dans les mémoires des Bijoutiers
, en to liv. de dommages &intérêts envers
eux , & à ce que les Marchands fuffent auffi
condamnés aux dépens envers eux , avecimpreffion
& affiche de l'Arrêt à intervenir aux dépens
defdits Marchands. Cependant LA COUR , après
en avoir délibéré ſur le champ pendant deux
heures , a , par l'Arrêt du 15 mars 1788 , confirmé
les décrets vis-à-vis de tous les accufés ,
avec amende & dépens ; a renvoyé les parties
au Châtelet , pour être la procédure extraordinaire
commencée , continuée juſqu'à jugement
définitif , ſauf l'appel en la Cour; a joint les
demandes de toutes les parties au fond , pour
y avoir en jugeant , tel égard que de raiſon .
3
MERCURE
DEFRANCE.
1
SAMEDI 25 OCTOBRE 1788.
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AM. DE POMMEREUL , Inspecteur général
de l'Artillerie, à Naples.
ENFIN au sein de l'Iralie
Va régner cet Art deſtructeur
Quc méconnut, pour fon bonheur,
Notre antique Chevalerie.
e
Reparoiffez , nobles Guerriers ,
Ovous , modèles de vaillance ,
Qui ne deviez qu'à votre lance
(Et vos ſuccès & vos lauriers ,
N.43 . 25 Octob. 1788 . G
146 MERCURE
Qui braviez Géans & Féerie .....
Il n'eſt plus de galanterie ;
Faites- en revivre les droits ;
On ceſſe de fêter les Belles ;
Faites revivre ces tournois
Où l'on voyoit même les Rois
Et combattre & mourir pour elles.
Et toi , qui de nos anciens Preux
Aurois honoré la bannière ,
Pommereul , rappelle ces Jeux
Que regrette l'Europe entière ,
Ces fimulacres de combats
Qui jadis de nos fiers-à-bras
Entretenoient l'ardeur guerrière.
Mais , hélas ! déſirs impuiſſans !
Tout ſubit le joug de la mode ;
On a tout réduit en méthode ,
Juſqu'à l'art de tuer les gens.
Or, puiſqu'ainſi le veut l'uſage ,
Et que , ſans doute , d'âge en âge
Il donnera toujours le ton ,
Pommereul , c'eſt avec raiſon
Qu'on s'en rapporte à ton génie ;
D'un Prince à qui le ſang nous lie ,
Tu feras reſpecter le nom ......
Le François qui fert un Bourbon ,
Croit encor ſervir ſa Patrie.
(ParM.le Comte de la M***. )
DE FRANCE
147
VERS
A Mme. la Marquise DE SILLERI , ci-devant
Comteffe DE GENLIS , au sujet de fon
Livre en faveur de la Religion.
Sur la Religion , un Traité bien conçu,
D'une femme , ne peut éclore ;
Ainſi le décidoit un Sage prévenu ( 1 ) ;
Mais Vénus à ſon char n'avoit pointd'Aigle encore;
L'Auteur d'Adèle & Théodore
Devoit à l'Univers ce prodige inconnu.
DesTitans , fléaux de la Terre ,
Oſoient auſh du Ciel braver les Habitans ;
Ils ébranloient déjà leurs trênes chancelans :
Jupiter n'a point fait entendre ſon tonnerre ;
Minerve ſeule a détruit ces Géans.
Depuis , les Amours ,fur leurs traces ,
Attirent les Beaux-Arts , tiennent leurs inſtrumens;
Les Lauriers ſont les fleurs des Graces,
Les Fruits couronnent le Printemps ;
Des Cieux franchiſſant les eſpaces
Pour aller braver les éclairs ,
La Colombe à préſent eſt la Reine des Airs.
(Par M. Sabatier de Cavaillon ;
anc, Profeffeur d'Eloquence. )
(1) Rouſſeau de Genève,
G2
14$ MERCURE
VERS
SUR une maison où BOILEAU a demeuré
àAuteuil. -
?
QUE Rome, de Tibur,parle avec moins d'orgueil ;
Paris peut juſtement lui comparer Auteuil ;
Auteuil que pofiéda l'Horace de la Seine ,
Et qui reçut Conti, bien plus grand que Mécène .
Salut à ce ſéjour a chéri d'Apollon ,
Où ce Dieu vit ſouvent tout le docte Vallon.
Otranſport enchanteur , qui tout à coup m'anime !
Ici , tout me retrace une Muſe fublime.
Peut- être ce berceau vit créer le Lutrin
Ceboſquet inſpira le Paſſage du Rhin ;
Peut-être y fut dicté des vers l'art difficile ...
ATibur , nous dit- on , ſe délafſoit Virgile ;
Je le fais ; mais Auteuil fut plus ficureux parfois :
Horace cut un ami , Defpréaux en eut trois :
Et quels amis, ô Ciel ! l'Auteur du Misanthrope ,
Le père d'Athalie , & le vainqueur d'Efope,
Pour jamais leur préſence a conſacré ces lieux ;
Mais leur noble amitié les conſacre encor mieux.
Avecun faint reſpect , beaux lieux je vous con
temple ;
Tibur fut un Parnaffe ,&vous êtes un Temple.
(Par M. D*** *****. )
DE FRANCE. 149
.32.
L'ABSENCE.
SOIR & matin
Je cherche en vain
Ma Bergerette 3
Soins fuperflus !
Ne la vois plus
Sous la coudrette ;
Amour , dis - lui ,
Dis à ma Belle ,
Qu'eſt grand l'ennui
Que ſens loin d'elle
Dis à ſon coeur ,
Que le bonheur
N'eſt qu'où l'on aime ,
Que fon Amant ,
Tendre & conftant ,
Penſe de même ;
En attendant ,
Qu'en te voyant
Ma défirée,
Ceffe chagrin
Qui dans mon ſein
Apris entrée ;
Baifer reçoi
Tant plein de flamme ,
Si que mon ame
Le ſuit près toi.
1
(Par M.le Comte de la M...... )
ase
MERCURE
Explication de la Charade , de l'Enigme &
du Logogriphe du Mercure précédent.
LEE mot de la Charade eft Corniche ; celui
de l'Enigme eſt Oignon ; celui du Logogriphe
eſt Chapeau , où l'on trouve Chape
Pacha , Peau , Eau , Puce , Apeau..
(
MON pre
CHARADE.
premier, non content de
dernier ,
manger mon
S'amuſe bien ſouvent à brouter mon entier.
(ParM. Ferran de Fronton. )
ÉNIGME .
SANS parole & fans voix,je ſais charmer l'oreille
Sans fineſſe , je ſuis tout rempli de détours ;
Je ſuis fans cefle au lit ,& jamais ne ſommeille ;
Enfin, comme le temps , je pafle & fuis toujours.
(Par M.Grellier ,de Confolens.)
5
DE FRANCE. 151
LOGOGRIPHΕ.
QUELQUE taille que l'on me donne ,
Je n'ai ni plus ni moins d'un pié ;
Et fans un accident fâcheux pour ta perſonne ,
Lecteur , je ne puis, ſeul, te fervir qu'à moitié.
Tu me verras , avec mon frère ,
L
Atoute heure, en tout lieu, lanuit comme le jour.
Si je marche , il me fuit; je le ſuis à mon tour ,
Et ne puis faire un pas fans ma compagne chère.
Combine maintenant : Je préſente d'abord
Deux des plus belles fleurs ; cette rare matière
Qui plaît à tous les yeux ; deux Saints ; une rivière;
Un petit animal qui preſque toujours dort ;
Puis un organe ; un fens ; trois notes de muſique ;
Une bête féroce ; un poiffon ; un oiſeau;
Ce que le vin dépoſe au fond de la barrique;
Et ce que ne ſera jamais un buveur d'eau .
(Par M. Ferran de Fronton. )
3
G4
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LETTRE à la Chambre du Commerce de
Normandie , fur le Mémoire qu'elle a
publié relativement au Traité de Commerce
avec l'Angleterre ; avec cette Epigraphe
:
Orez-lui ſes liens , & laiffez-le aller .
A Rouen ; & se trouve à Paris , cher
Moutard , Imp - Lib. de la Reine , rue
des Mathurins , hôtel de Cluni.
LEE Traité de Commerce de la France
avec l'Angleterre , eſt un de ces événemens
qui , en agiffant fortement fur des intérêts
contraires , pouffent les eſprits à ces vives
difcuffions , où la partialité inévitable des
débats prépare tous les moyens de bien
réfoudre une grande queſtion , lors même
qu'elle en altère les faits & qu'elle en
ébranle les principes. Tout ſe calme à la
fin ; chaque raiſonnement eſt apprécié ;
après avoir tout conſidéré à part , on revoit
tout par l'enſemble ; les élémens de la
queſtion fe fimplifient & s'épurent ; la vérité
1
!
DE FRANCE. 153
A
ſe dégage des erreurs , on la reconnoît , &
on l'adopte.
"
Rien n'a été plus controverſé parmi nous,
que cette opération, ou plutôt aucune n'a
fait entendre plus de mécontentemens .
Cela eft venu de ce que des objets plus
importans , qui ont abſorbé toute l'atten
tion publique , n'ont pas permis de donner
à celui - ci l'examen qu'il méritoit ,
ont ainſi laiffé à la plainte tous ſes avantages
, en ne lui oppoſant pas les raiſons
qui devoient en modérer la chaleur, en
dévoiler les exagérations , & prévenir fúr
les funeſtes principes dont elle s'appuyoit.
Cela eſt venu encore de ce que des circonftances
malheureuſes ont dérangé l'exécution
d'un plan bien conçu ; de ce qu'un
meilleur ſyſteme dans l'adminiſtration de
notre commerce intérieur , capable de lui
donner de nouvelles forces pour foutenir
le choc des changemens qu'il alloit éprouver
à l'extérieur , n'a pas même ſuivi une
refolution que , d'après les meſures qu'avoit
priſes le Gouvernement , il devoit précéder;
en forte que le mal a été grand lorfqu'il
devoit être nul , que le bien n'a pas
reçu tout fon développement ; que, le mal ,
tonjours plus facile à difcerner & plus actif
à fe montrer , a fait méconnoître, le
bien , quoique tres-réel , & affez confidérable
pour établir une jufte compenfation.
Juſqu'ici le Public n'a pas connu & n'a
pu connoître quelle étoit dans fon plan ,
G
154 MERCURE
1
2
ni même quelle a été dans ſes effets cette
opération critiquée avec plus d'amertume
que de lumières. On n'a pas fait la ſéparation
des vûes juſtes & étendues qui ont
préſidé à l'opération , & des circonftances
qui les ont trahies en pluſieurs points. On
n'a pas oppoſé à des malheurs accidentels
&produits par des cauſes étrangères , qui
ont accompagné les commencemens de ce
nouveau régime , les heureux réſultats qui
s'en manifeſtent déjà , & ceux qui lui font
encore évidemment réſervés , ni les grands
principes qui le défendent, aux préjugés qui
L'attaquent.
Ces réflexions faififfent naturellement
tout eſprit jufte & impartial , à la lecture
de l'excellent Ouvrage que nous annonçons.
La modération qui y règne , la candeur
qui s'y fait ſentir , la fûreté des principes
, la force & l'enchaînement des preuves
, tout y infpire la confiance , & tout y
conduit la confiance pour l'Auteur , à la
conviction fur les réſultats fatisfaiſans qu'il
énonce.
Il répond à un Ouvrage qui exprime
des plaintes bien motivées ; il l'a fait en
lui rendant juſtice , & en témoignant la plus
grande eftime à ſes Auteurs. Il ne nie pas
l'état de ſouffrance des Manufactures de
pluſieurs de nos Provinces ; il l'apprécie
dans toute fon étendue. Il ne juftifie aucune
meſure par l'utilité générale , ce qui formeroit
cependant une défenſe digne du
DE FRANCE. 198
Gouvernement; il cherche toutes les fources
de ces malheurs , & il démontre qu'elles
exiſtoient avant le Traité , & que le plan
du Traité devoit tarir les principales d'entre
elles. Il expoſe tout ce plan.
Les détails dans leſquels il entre , font
deviner qu'il a dû avoir la plus grande
part aux recherches qui ont été faites , &
à l'examen des motifs qui ont déterminé
le Gouvernement; & fans qu'il ſe prévaille
en aucune, manière , ni de fes immenfes
travaux , ni des vûes ſaines & élevées auxquelles
ils tenoient , on apperçoit que jamais
une grande & importante opération
n'avoit été mieux conçue & mieux préparée.
On voit que le Traité , dont la perfpective
a accéléré la paix , & qui la maintient
ſeul dans les circonstances préſentes ,
devoit nous procurer le plus grand bienfait
, celui de délivrer notre Commerce
de tous les liens réglementaires & de toutes
les charges fiſcales dont il eſt accablé. L'Auteur
rend compte de tous les effets qui
Pont ſuivi ; il montre combien il a déjà
favoriſé notre agriculture ; combien il doit
ranimer notre induſtrie , qui avoit beſoin
d'être réveillée par une vive concurrence ;
combien elle a de moyens & de reſſources
pour la foutenir & la braver. Il attaque ,
avec toute la puiſſance de la raifon , certe
manie dont nous fommes encore poffédés,
de ne voir l'avantage de la Nation que
dans le monopole de quelques branches
1
G6
156 MERCURE
२
:
د
de notre commerce. Il s'arrête enſuite fur
le calcul du commerce des deux Nations ;
& il prouve par le cours du change , ſur
lequel il fait une diſſertation claire & favante
, & par les états de la balance , que
nous en avons en tes avantages , quoique
le Traité n'ait point été appuyé , dans le
Royaume , de toutes les fuppreffions qui
entroient dans ſon ſyſtême , quoique les
conditions aient été violées dans les Douanes
de l'Angleterre , & que nous n'ayons
pris aucune meſure, pour le faire exécuter
chez nous. Cette négligence a été au point
que les marchandises angloiſes , qui devoient
payer douze pour cent d'entrée
n'en ont pas réellement payé le quart.
Mais ces fautes feront aisément réparées;
elles tiennent aux circonstances & non à
la chofe. Le Traité nous donne des droits :
il ne s'agit que de les maintenir ; & ces
droits doivent nous conduire dans peu
non pas à la ruine du commerce de l'Angle
erre , qui n'est pas plus dans notre intérêt
que dans le fien , mais à tout le dévelopement
du nôtre , & par conféquent
àla ſupériorité que nous affurent les avantages
de notre fol , l'eſpèce des objets que
nous apportons dans cet échange , & les
progrès que nous avons à faire & qui font
fi près de nous..
Il eſt rare parmi nous qu'une auli
grande décision du Gouvernement ait été
préparée par une auidi yaſte difcuffion des
DE FRANC 157
,
,
faits & des principes & attachée à un
plan de régénération & d'amélioration. Il
eft rare encore qu'une bonne opération
ait été défendue par un Ouvrage fage &
profond , qui en raſſemblant tous les
points de vue de la queſtion , condamne
chaque intérêt particulier à Héchir devant
l'intérêt général, chaque prévention à ſortir
des vûes particles auxquelles elle voudroit
tout rapporter .
Il ſeroit injuſte de reprocher au Traité
de Commerce , des maux qui ne font nés
que des circonstances. Si, dans fon exécution
, il s'eſt commis des fautes , il ne faut
pas en rendre reſponſable le plan , puifqu'il
eſt bon & qu'il a été prudent. Il faut
revenir à ce plan même , pour corriger &
"éparer les fautes. La plainte eſt légitime
dans celui qui fouffre ; mais l'examen eft
néceffaire à celui qui condamne. Pour bien
apprécier de Traité de Commerce , il faut
l'embraffer dans ſes principes , les vues,
fes moyens 3 ſes offers. Rien ne les fait
mieux connoître , que cet Ouvrage . Tout y
eft expofé , rien n'y eſt diffimulé. 11 fera
utile que ce Livre foit critiqué : la vérité
y gagnera ; & tous les biens préparés dans
un plan qui doit réunir , par le commerce
même , deux Nations qui ne ſe faifoient
In guerre que pour ſe l'entr'arracher , s'en
augmenteront. Mais ceux qui ſe chargeront
-de l'attaque , ſentiront qu'ils n'ont pascaf
faire à un bel eſprit qui ignore les chofes
158 MERCURE
en fait de phrafes , ni à un Philofophe enthouſiaſte
, qui ne voit que ſes idées , &
qui veut que le monde entier y plie ſa
marche & fon organiſation. Ils ſentiront
que celui qu'ils combattent a une longue
pratique de l'adminiftration ; qu'il joint
toutes les connoiſſances qu'elle exige, à l'expérience
qu'elle donne ; que les grands principes
chez lui font ce quis doivent être ,
les réſultats évidens des faits bien obfervés
& bien comparés. Il leur inſpirera
ſans doute quelque choſe de la ſaine logique
, du ton modéré qui diſtingue ſon Livre
, & qui y font embellis par une difcuſſion
élégante , ſemée d'une foule de
belles idées morales , & de traits ingénieux
& nobles qui ne ſont point cherchés.
Hâtons - nous donc de pourvoir aux
grands maux que le Traité de Commerce
a manifeſtés , s'il ne les a occafionnés;
mais fur tout mettons à profit un changement
qui nous rapproche des vrais principes
du commerce entre toutes les Nations,
& par ces principes , de la paix & de la
proſpérité générale de l'Europe entière . Que
nos Manufactures ne mettent plus leur principale
confiance dans le monopole qu'elles
exerçoient fur les confommateurs , dont
les droits & les intérêts n'auroient jamais
dû être ſacrifiés aux leurs ; que notre territoire
multiplie ſes productions en raiſon
des beſoins du monde entier ; que le Gouvernement
forte enfin de ces protections
DE FRANCE:
د
particulières , qui n'opéroient qu'une oppreffion
générale ; qu'il ne connoiffe plus
que la justice dans ſes Loix , la liberté
dans ſa direction , ſeules règles d'une prorection
utile. En opérant ces grandes réformes
, le Traité de Commerce nous conduira
au bien le plus important , à ſa propre
diffolution par un affranchiſſement
entier de toutes les reftrictions que l'on
adonnées par-tout à l'agriculture , à la population
, au travail , au bonheur privé ,
à la proſpérité publique. Jamais nous n'avons
été plus à portée d'ouvrir les yeux
à cette grande vérité , de la conſacrer par
une adoption folennelle , & par là d'en
faire une de ces règles que les Nations
n'abandonnent plus , parce qu'ils ne leur
eſt plus libre de fortir de l'ordre naturel
des chofes , dès qu'elles en éprouvent la
Force&la fûreté.
L'Ouvrage que nous annonçons n'eſt pas
fufceptible d'un Extrait. D'ailleurs le ſujet
eft affez intéreſſant pour qu'on le médite
dans toute l'étendue de fa diſcuſſion .
Nous nous bornerons à quelques citations
qui juſtifieront l'hommage que nous
rendons ici à un Citoyen qui a conſacré
fa vie aux plus utiles travaux , qui a été
formé ſous M. Trudaine , fous M. Turgot
, ſous les hommes les plus vertueux
& les plus éclairés dans l'Adminiſtration ;
qui a eu l'honneur & le bonheur d'être
leur ami intime ; qui a mérité d'être un
1
MERCURE
des Coopérateurs du Gouvernement, toutes
les fois qu'il a été queſtion de faire quelque
grande opération de bienfaifance .
Nous invitons à lire , dans la première
Note qui accompagne ſon Ouvrage , le
fixième Mémoire qu'il avoit remis au Miniſtère
ſur le Traité de Commerce , & dans
lequel il diftingue les impôts réglementaires
& les impôts fiſcaux , indique les maux
qu'ils font à notre commerce , & donne
une idée du travail qui doit être fait fur
les uns & fur les autres. On verra qu'il
n'eſt pas commun d'expoſer la vérité d'une
manière auffi franche & auffi nue aux Dépofitaires
de l'autorité , & l'on aimera le
Citoyen autant qu'on eftimera l'homme inftruit
& habile.
Nous rapporterons , d'après lui , le ré
fumé des conventions qu'embraffe le Trai
té , & qui donnent une idée nette du point
de yue fous lequel il doit être confidéré.
ود
ود
ود
Qu'avons nous accordé aux Anglois
par cetraité ce que nous ne pouvions
leur refufer pour notre propre, intérêt ,
quand il n'y auroit eu aucun Traité.
19. De fupprimer des prohibitions
» qu'on ne refpectoit point' ; & cu'il au-
>> roit été impoffible de faire reſpecter ,
>> même quand on auroft adopté le pro-
» jet , toujours répouffé avec, raffon , des
>> vifites dimciliaires , fi attentatoires aux
> droits , àla liberté, à la sûreté , à Iron-
" neur des Citoyens.
DE FRANGE. 16Y
4
" 2º. De tourner au profit de l'Etat , au
>> rapprochement de la recette & de la dé-
>>penſe de ſes revenus , les primes d'affu-
>> rance qui ſe payoient pour foutenir un
commerce illicite, & par conféquent corrupteur
des moeurs.
ود
ود
ود
3º. De rendre réciproque au profit de
>> la France le commerce des marchandifes
>> angloiſes , pour leſquelles les Contreban-
>>diers , forcés de repartir avec prompti-
>> tude , n'emportoient que de l'or ; au lieu
"
ود
د
que les Marchands qui font un com-
>> merce permis , veulent des retours pour
gagner ſur le voyage qui les ramène dans
leur patrie , autant que fur celui qu'ils
>> ont fait en apportant leurs marchandises.
Ce que nous avons accordé à l'An-
>>gleterre étoit donc indiſpenſable & en-
>> tièrement à notre avantage. Nous au-
ود
"
rions dû le faire , quand nous n'aurions
" eu aucune compenfation. Mais nous
>> avons cependant obtenu , à titre de com-
>> penfation , une énorme réduction dans
→ les droits exigés ſur nos vins nos vinaigres
, nos eaux-de-vie , nos favons , nos
>> batiſtes ; & le droit de faire entrer , fur
ود
ود le pied de la Nation la plus favoriſée, nos
» autres marchandiſes qui précédemment
>> étoient prohibées en Angleterre , & l'é-
>> toient avec plus d'efficacité que nous ne
ود pouvons prohiber en France , parce que
>> perſonne dans la Grande-Bretagne n'eſt
>>au deſſus des Loix , parce qu'une Ifle eſt
162 MERCURE
» plus aiſée à garder que des frontières
ود de terre ,&parce que laMarine Royale
» Angloiſe peut s'employer & s'emploie à
>> repoutler la contrebande.
» Comment ce qui nous auroit été utile,
» quand il n'y auroit point eu de récipro-
» cité , pourroit il nous être devenu nuifi-
» ble , quand nous avons reçu en même
>> temps des avantages conſidérables ?
"
ود Le marché des Anglois eft très bon ,
ſans doute , & nous l'avons rendu meilleur
enfuite par nos fautes ; mais le nô-
>>tre étoit fort bon aufli , & ce n'étoit que
ود
ود dans la vue d'un profit mutuel que l'on
>> pouvoit traiter. Il ſeroit imposible de
>> faire confentir une Puiſſance étrangère
» & indépendante à un marché où elle ne
>> trouveroit pas un avantage réciproque ;
>> le Roi n'étoit point le maître de dicter
ود
ود
les conventions. Il les combinoit de Cou-
>> ronne à Couronne , avec un Souverain &
une Nation qui ont beaucoup de lumières
; il y portoit fans doute la loyauté ,
la nobleffe& la bonne foi qui honorent
notre Nation ; mais ilne negligeoit pas
ود
ود
"
ود nos intérêts ".
Les conditions réciproques du Traité
pouvoicrit ſeules préparer une liberté plus
entière.
ود Dans un pays où le commerce auroit
été adminiftré avec ſagelſe , c'est- à-dire ,
› où le Gouvernement l'auroit affranchi de
ود
DE FRANCE. 163
toutes contributions intérieures , de toute
» gêne , de tout règlement nuiſible, & ſe
ſeroit borné à répandre l'inſtruction ſur
>> l'Agriculture & ſur les Arts , & à tour-
>> ner les capitaux & les eſprits vers les tra-
» vaux & les inventions utiles , il ne fau-
>> droit certainement aucun droit d'entrée
ni de ſortie.
>> Preſque perſonne n'ignore aujourd'hui
» qu'on ne ſçauroit empêcher la percep-
» tion de ces droits d'être plus deftructive
» du revenu de l'Etat, qu'elle ne peut lui
" être profitable.
>> Que les droits de ſortie ſur les matiè-
» res premières n'encouragent l'induſtrie
de fabrication , qu'en décourageant davantage
l'induſtrie beaucoup plus impor-
>> tante de la culture.
>> Que les droits d'entrée ſur les marchandiſes
ouvrées établiſſent pour les
» Manufacturiers du pays un privilége exclufif,
nuiſible à les conſommateurs ,
qui retarde les progrès de l'inſtruction
» & de l'induſtrie elle-même.
ود
ود
&
Mais quand on a long - temps vécu
ſous un mauvais régime, qui a détourné
>> les capitaux & le travail de leur emploi
>> naturel , & accumulé la population dans
des profeſſions moins avantageuſes que
>> celles auxquelles elle s'occuperoit par le
ſeul attrait de ſon intérêt dans un état de
>> liberté , il feroit très-imprudent & très-
>> cruel de ſuſpendre ou de déranger tout
164 MERCURE
>>à coup les canaux par leſquels plufieurs
millions d'individus reçoivent leur falaire.
ود
ود
ود
ود
Alors c'eſt en étendant la maſſe générale
du travail, qu'il faut ouvrir à l'in-
>> duſtrie, furabondante dans quelques branches
, trop foible dans d'autres , de nou-
>> veaux débouchés qui empêchent les hom-
» mes qui vivent aujourd'hui , d'être vic-
>> times de la misère , à laquelle on ne
doit pas les expoſer ſans ménagement ,
>>même pour le bien de ceux qui doivent
vivre dans dix ans. ود
>> Une Société n'eſt point une machine
>> impaffible qu'il faille gouverner pár les
>> ſeules loix de la mécanique. C'eſt un
>> corps ſenſible dans toutes les parties ;
» & dans les opérations même qui doivent
> le guérir , il faut lui épargner , autant
» qu'il eft poflible , les convulfions & la
➡ douleur.
:
1
» Il faut ménager juſqu'à l'imagination ,
>> fiége de tant de maux qui deviennent
réels.
ود Il faut tranſiger avec l'opinion, lorſque
» l'on n'a pas pu ou que l'on n'a pas ſu
la rendre entièrement raiſonnable.....
ود
ود
ود
Nous n'en ſerions pas- là " dit l'Auteur
ſur le même ſujet dans un autre endroit
, " s'il n'y eût jamais eu de barrière
› entre l'Angleterre & la France ; le pro-
>> grès des lumières eût été le même dans
DE FRANCE. 165
>>les deux pays. La néceſſité pour nos Ar-
>> tiſtes & nos Fabricans , d'être auſſi habi-
ود les que leurs Concurrens, les eût rendus
>>tels : la néceſſité pour notre Gouverne-
>> ment, de faire droit aux repréſentations
>> qui lui feroient venues de tous les côtés
>> ne l'eût pas laiſſé en arrière de ſes voi-
>> fins. Etnon ſeulement nos Manufactures
> n'auroient point à craindre aujourd'hui
› qu'on leur enlevât la fourniture des con-
>> ſommateurs , qui font le plus à leur por-
» tée ; elles lutteroient dans l'Europe en-
› tière contre celles de la Grande- Breta-
» gne. Ce ne ſeroit pas l'approviſionne-
› ment de la France, qu'elles leur diſpute-
هد roient ; ce ſeroit celui de l'Univers qu'el-
>> les partageroient avec elles.
ود Tel eſt le but auquel il faut atteindre
un jour. Jamais on n'auroit pu y arri-
>> ver , ſi l'on ne ſe fût enfin déterminé à
› entrer dans la ſeule route qui puiffe y
ود conduire. Le tort qu'on a eu de ne la
» pas ouvrir plus tôt , oblige d'y marcher
› encore avec précaution. Pluſieurs bran-
ود ches de notre induſtrie, que la concur-
>> rence ne ſtimuloit point , ſont reſtées
>> dans une forte d'infériorité qui néceffite
>> de conferver ſur les marchandises an-
> gloiſes des droits d'entrée proportionnés
>> à ce que couteroit la contrebande ; &
>> cette meſure ſage & prudente a été priſe
> par le Gouvernement. On pourra , fans
" doute, dans la ſuite baiſſer progreſſive166
MERCURE
L
>>> ment les droits , en raiſon de ce que
» l'égalité de lumières & de moyens rendra
pour nos Artiſans la concurrence ود
>> étrangère moins redoutable. L'on peut
>> même prévoir un temps éloigné , mais
ود heureux , où il n'y aura plus ni raiſon ni
>> prétexte d'établir des droits ſur le Com-
» merce.
ور Alors chaque Nation jouiſſant avec
>> profit de tous ſes moyens d'acheter de
>>l'Etranger , c'est-à-dire auſſi de lui ven-
» dre , donnera aux autres toutes les faci-
" lités & toutes les occafions poflibles
» pour vendre avantageuſement chez elle,
>> c'est-à-dire encore pour y acheter. De
>> part & d'autre on ne ſera plus' effrayé
» de ce que les achats balancent les ventes ;
ود
ور
ود
car on comprendra que c'eſt une I oi générale
du Commerce , le ſeul moyenn
de le rendre utile & durable , & de vi-
>> vifier tous les travaux qui marchent à fa
fuite.
>> Toute barrière eſt nuiſible des deux
>>parts. Les Anglois ne le ſavent point en-
>> core : ils portent dans l'adminiftration
de leur Commerce un eſprit plus actif
» qu'éclairé ; mais nous leur rendrons les
>> lumières qu'ils ont contribué à pous faire
>> acquérir , & dans la fuite ils ne ſe per-
• mettront plus les fautes qu'on peut leur
>> reprocher aujourdhui «.
Il examine ailleurs ce qu'on appelle
DE FRANCE.
167
Popinion publique , défavorable au Traité
de Commerce.
» Ne ſeroit- ce pas ſeulement celle d'une
>> partie des Fabricans des trois Provinces ,
» à qui l'inexécution des meſures priſes
" par le Gouvernement , & la négligence
>> de la Ferme générale , ont fait éprouver
> un déſavantage momentané , totalenient
>> contraire à ce qui auroit dû arriver , ſi
" le Ministère eût pu remplir les inten-
ود tions du Roi , & fi les Régilleurs des
>> droits de traites ne s'en fuſſent pas écar-
رد tés ?
" La ſouffrance crie ,& fait répéter dans
» les grandes villes ſes clameurs ; le bon-
>> heur eſt Glencieux.
>> A-t- on peſé , a t-on ſeulement conſulté
» l'opinion des Vignerons de la Guienne ,
>> du Rouflillon, du Languedoc, du Querci,
• & même de la Champagne , & des bords
" de la Loire & de la Charente ? Celle des
>> Propriétaires d'oliviers , & des Fabricans
» de ſavon en Provence ? Celle des Pof-
> ſeſſeurs de ſalines de Bretagne & du Poi-
> tou ? Et en Picardie même , autour de
" Guiſe & de Saint - Quentin , celle des
» Mulquiniers & des Négocians qui font
>> un ſibeau commerce de linons & de ba-
>> tiftes?
>>La ſeule culture des vignes fait fubfif-
» ter dans le Royaume environ quatre mil-
1
168 MERCURE
ود lions d'individus. Y a-t-il une Manufac-
» ture comparable ? Mais les. Vignerons ,
" non plus que les autres Cultivateurs , ne
ود font pas corps. Ils ne payent point de
>>Députés ; ils n'ont point d'organes , &
leur fentiment n'infiue pas fur ce qu'on
• appelle à Paris & à Versailles l'opinion
» publique.
ود
ود Celle-ci fans doute ſe fixe à la fin du
» côté de la raiſon; mais elle eft quelquefois
bien long - temps à s'égarer dans la
route ; &juſqu'à ce qu'elle ait acquis de
→ la ftabilité , elle peut être le jouet de
>> toutes les eſpèces de fauffes lueurs ".
Nous recommandons auſſi à nos Lecteurs
la ſeptième Note , fur les erreurs commerciales
de l'Angleterre ; & la huitième , fur
les mauvaiſes interprétations données par
les Douaniers Anglois à quelques Articles
du Traité.
( Cet Article est de M. de L. C.....)
८८
८८
UN
DE FRANCE . 169
UN peu de tout ; Recueil de Vers , par
M. L. B. DE B .... , de plusieurs Académies.
In - 8 ° . de 130 pages , orné d'une
très - jolie Gravure avec cette Epigraphe
:
د
La critique ne ſévit pas contre les Auteurs
fans prétention , qui cherchem
à nous amuſer.
A Paris , chez Bailly , Libraire , rue S.
Honoré.
CETTE Epigraphe eſt la meilleure Préface
dont l'Auteur pût accompagner ſes
Eſſais poétiques. On trouve un peu de tout
dans fon Recueil ; Bouquets , Chanſons ,
Epîtres , Fables , Odes , Madrigaux , Bourades
, &c. tout annonce un eſprit vif ,
gracieux , leſte , pour qui la Poéſie eſt un
délaffement plutôt qu'un travail. Quelquesunes
de ces Pièces reſpirent la verve ; plufieurs
annoncent le ſentiment & pétillent
de ſaillies agréables ; & ces qualités doivent
faire excuſer les légères négligences
qu'un Cenſeur pointilleux y remarqueroit
peut-être. L'eſprit , la facilité , la chaleur ,
font, dans un jeune Poëte , des mérites
plus effentiels & plus rares que ce puriſme
No. 43.25 Octob . 17.88 ,
H
170 MERCURE
pédanteſque qu'on n'affecte ſouvent de
priſer que pour rabaiſſer le véritable talent.
Les Pièces ſérieuſes , composées par M.
L. B. de B ... , ſont plus correctes que les
bagatelles qu'il produit. Les Odes à Léopold
de Brunswick , aux Notables , & celles
qu'il imite d'Horace , ſont d'un Poëte qui
poffède l'Os magnafonatorum ; les Chanſons
à Madame la Princeſſe de L ..... ,
à Madame la Princeſſe de Tar ... , & quelques
Madrigaux Anacreontiques , échappés
ſa plume troubadouresque , font d'un bel
eſprit aimable , & d'un improviſateur qui
en vaut bien d'autres. Avec ce talent pour
leCouplet & pour le Vers libre , nous ofons
promettre des fuccès à M. L. B. de B ... ,
s'il court la grande ou la petite carrière de
nos Théatres Lyriques. Nous allons citer
quelques fragmens qui pourront juftifier à
la fois nos éloges & nos critiques.
AMadame la Princeſſe de LAM....
LORSQUE Vénus donna le jour auxGraces ,
Elle leur dit : Enchantez les Mortels,
Les Jeux , les Ris marcheront fur vos traces ,
Et tous les coeurs deviendront vos autels.
Vous , Aglaé, vous aurez, pour leur plaire ,
Un joli front avec deux grands yeux bleus ;
Sur votre taille élégante & légère ,
Aflots dorés , joûrent vos longs cheveux,
DE FRANCE. 171
BOUCHE mignonne & lèvre purpurine ,
Perles autour , teint de roſe & de lis ,
Seront le lot de la tendre Euphrofine ,
Dont le coeur ſeul connoîtra tout le prix.
Uneſprit fin, le fel de la ſaillie ,
Une voix tendre , une aimable gaîté ,
Le goût des Arts embelliront Thalie ;
Car le talent ajoute à la beauté.
JALOUX de voir la brillante fortune
Du beau Trio , que fit alors l'Amour ?
Il raſſembla les trois Graces en une ,
Belle LAM .... , & vous vites le jour.
IL n'est qu'un point où vous &vos modèles ,
Douce beauté, ne vous reſſemblez pas ;
La Volupté marchoit toujours près d'elles ,
C'eſt la Vertu qui conduit tous vos pas.
,
Nous voudrions citer ici la Dénonciation
contre les Académies de jeu ; Pièce
où ſe manifeſte l'indignation d'un honnête
homine ; & la Deſcription du Panthéon
ſtances vraiment piquantes ; & l'Epître à
M. d'Eprém .... , qui rappelle le ton de
J. B. Rouſſeau dans ſes Epitres chagrines ;
mais nous ſommes forcés d'y renvoyer le
Lecteur , & nous préférons de terminer cet
Extrait par quelques tirades d'un croquis.
-Impromptu fur Paris.
H
172 MERCURE
Figurez - vous un gouffre immenfe
Cù s'entre-choquent confondus
La modeſtie & l'impudence ,
Les grands crimes & les vertus.
On n'y diftingue , on n'y ménage
Ni le rang , ni l'état , ni l'âge.
Le talent y prend peu d'effor ;
Tout eſt victime de l'Envie,
Tout cède à la baſſe Induſtrie ,
Et l'on n'y fait cas que de l'or.
....
Auprès de nos Académies ,
Où ſé cultivent les Beaux-Arts ,
On en voit d'autres établies
Où du jeu l'on court les hafards.
Près d'une Egliſe eſt un Theatre ,
Près d'une Chapelle un Boudoir;
C'eſt le plaiſir qu'on idolâtre
Le plaifir y fait tout mouvoir.
,
Rire d'un homme à caractère ,
Hanter les Cafés par ennui ,
Médire effrontément d'autrui ,
Sur-tout blâmer le Ministère ,
Contredire un Folliculaire ,
Et s'engouer d'une chanson ,
Aux beaux projets faire la guerre ,
Ex clabauder contre un fermon ,
1 10
DE FRANCÉ, 173
:
2.
Se donner un ton d'importance ,
Parler de ce qu'on ne fait pas ,
Eclipſer tout dans un repas
Par de beaux mots pleins d'arrogance ,
Ridiculifer les maris ,
Changer de boucles & d'étoffe ,
Se piquer d'être Philoſophe ,
Lorſque des riens l'on eſt épris ;
Sans les aimer , courir les femmes ;
Des Grands encenſer la fierté ,
Tout en les criblant d'Epigrammes ;
Ruminer des projets infames
En affichant l'humanité ;
:
Se fréquenter fans fe connoître ,
Sans titre prétendre aux honneurs ,
Sur tous les points trancher en Maître :
Telles font aujourd'hui les Moeurs.
A Madame de SAINT-A..... , en lui
envoyant un chapeau à la Circaſſienne.
Du Dieu des coeurs , voici le diademe ;
Le Dieu du goût en a fait un chapeau.
L'Amour, en vous offrant cet ornement nouveau ,
Vous revêt pour toujours de fon pouvoir ſuprême.
Pour mieux les conferver , il vous cède ſes droits ;
L'Univers fatisfait applaudit à ce choix :
Tous les coeurs déformais vent donc vous rendre
hommage ;
Et graces à votre beauté ,
H
174 MERGURE
L'emblême de la liberté
Va devenit celui de l'eſclavage.
ECOLE hiftorique & morale du Soldat &
de l'Officier , à l'usage des Troupes de
France & des Ecoles Militaires , avec des
Portraits. 3 Vol. in-12. Prix , 9 livres
reliés. A Paris , chez Nyon l'aîné , Lib.
rue du Jardinet.
DANS ſon dernier Ouvrage , M. Berenger
a conſacré ſes talens à rappeler les
vertus du Peuple, & ce travail lui a mérité
l'eſtime & la reconnoiffance de tous les
amis des moeurs. On a généralement penſé
que l'idée & l'exécution en étoient également
heureuſes , & on a formé des voeux
▸ pour voir s'étendre ce plan d'une morale
pratique & univerſelle. M. Berenger veut
aujourd'hui inſtruire les Soldats par leurs
propres exemples. Un de nos Littérateurs
les plus diftingués , M. Marmontel , a dit :
» Le Militaire François a mille traits que
>>>Plutarque & Tacite auroient eu ſoin de
>> recueillir. Nous les reléguons dans des
» Mémoires particuliers , comme peu di-
» gnes de la majeſté de l'Hiſtoire. Il faut
• eſpérer qu'un Hiſtorien Philoſophe s'affranchira
de ce préjugé ". M. Berenger
adû croire que cette invitation s'adreſſoit
DE FRANCE. 175
particulièrement à l'Ecrivain utile qui ren
dit le Peuple plus intéreſſant en nous dévoilant
le ſecret de toutes ſes vertus. Il eſt
donc devenu l'Hiſtorien des Guerriers ; il
a fait un Ouvrage , d'où , comme il le dit
lui-même , le ſimple Soldat doit puiſer la
connoiffance & l'amour de ſes devoirs ;
l'Officier , la connoiſſance & l'amour de la
vraie gloire & du véritable honneur : car ,
comme M. le Comte de Guibert la trèsbien
obſervé , il ne ſuffit pas que les Soldats
foient braves , il faut qu'ilsfoient honnêtes
gens.
Mais la morale , pour réuſſir , doit être
préſentée ſous un voile aimable : comme
elle n'eſt que la vériré , & la vérité utile ,
on peut lui appliquer ces vers charmans de
M. le Chevalier de Bouflers :
Et c'eſt la ſeule Vierge, en ce vaſte Univers ,
Qu'on aime à voir un peu vêtue.
Un moyen sûr de lui ôter ce qu'elle a
de repouffant pour le commun des hommes
, c'eſt de l'unir à l'Hiſtoire , de les
féconder ainſi l'une par l'autre , de donner
aux formes fous leſquelles on la préſente ,
une variété dont elles ont beſoin , d'en
offrir les principes bien moins comme des
préceptes que comme des exemples. L'Auteur
de l'Ouvrage que nous annonçons
en paroît pénétré. Sans ſortir jamais des
convenances & de l'analogie , il fond tou-
H4
76 MERCURE
jours adroitement la diſcuſſion & Péloquence
, les faits & les maximes ; ſouvent
même il revêt la morale de toutes les graces
de la Poéfie. Par ce moyen , il eſt
parvenu à nous donner trois Volumes de
Moralitéfans ennui. Son Ouvrage a d'ailleurs
un autre genre d'intérêt que nous
ne devons pas paſſer ſous filence. Preſque
toutes les grandes familles du Royaume y
retrouveront des Anecdotes domeſtiques qui
les honorent. Cet intérêt s'accroît encore ,
quand on fonge que M. Berenger a puiſé
une grande partie des faits qu'il raconte ,
dans les Ouvrages de nos premiers Littérateurs
, M. Marmontel , M. de la Harpe. ,
M. de Saint- Lambert , M. Gaillard , & M.
le Comte de Guibert. On aime à refre
dans l'Ecole du Soldat & de l'Officier , les
Penſées fublimes de Béliſaire , le Dialogue
éloquent entre Alexandre & un Solitaire
du Caucafe , la Relation touchante d'un
fait arrivé pendant les dernières guerres de
l'Amérique , entre un vieux Sauvage & un
jeune Officier Anglois , &c. &c . Ce dernier
trait eſt un de ceux qui méritent le plus
d'être confervés.
DE FRANCE. 177
SPECTACLE S.
CETTE année a été peu féconde en
nouveautés eſtimables. Les Comédiens des
Théatres François & Italien ont occupé
Poifiveté publique de quelques Remiſes &
de quelques Débuts . Ces objets ne nous
ont pas paru affez intéreſſans pour en entretenir
nos Lecteurs à mesure qu'ils ont
paflé fur la Scène : nous nous ſommes propofé
de les recueillir en un ſeul Article
quand ily auroit matière ſuffifante , & nous
allons remplir nos obligations.
1.
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'OOBBJJEETT quia principalement fixé la
curiofité & l'attention des Amateurs du
Théatre, eft la remiſe du Bourru Bienfaisant,
Comédie de M. Goldoni , Avocat Vénitien ,
Auteur Dramatique , d'abord fort eſtimé
dans une grande partie de l'Italie , puis devenu
juſtement célèbre en France , par
cette même Comédie du Bourru Bienfaifant ,
dont nous allons parler , & qui , dans l'année
1771 , où elle fut repréſentée pour la
H
178 MERCURE
première fois , obtint un ſuccès dont elle
aconſtamment joui.
M. Géronte eſt le meilleur homme du
monde ; mais il a l'habitude de la brufquerie
, & fon ton effraie d'abord tous ceux
qui l'approchent. Le feul homme qui ſe
foit familiarifé avec ſes manières , eſt un
M. Dorval , perſonnage très- flegmatique ,
très - raiſonnable , & dont le ſang froid
cache une ame auffi ſenſible que philoſophique.
M. Géronte a une nièce qu'on
appelle Angélique , & qu'il veut marier à
Dorval ; mais Angélique aime Valère ; elle
en fait l'aveu à Dorval , & celui - ci ne
manque pas , en conféquence de ſes principes
de délicareſſe , à ſacrifier les projets
de fon ami au bonheur effectif d'Angélique.
M. Géronte a un neveu nommé Dalancourt
, qui , par la complaiſance un peu
foible qu'il a eue pour prévenir & fatiffaire
les fantaiſies de fa femme , a dérangé
fes affaires & excité l'animadverfion de
fon oncle. M. Géronte eſt bien décidé à
ne jamais ſe réconcilier avec ſon neveu ,
encore moins avec ſa femme , comme à ne
point ſe relacher ſur le projet d'unir Angélique&
Dorval; cependant fon caractère
bon & généreux , quoique bourru , ne lui
permet point de réſiſter aux larmes de
Dalancourt , à la douleur de ſa nièce ;
& quand il apprend que ce Valère qu'on
préfère à Dorval , a employé ſa fortune à
réparer les malheurs de Dalancourt , il le
DE FRANCE 179
marie à ſa nièce Angélique , autant par
reconnoiſſance & par ſenſibilité , que pour
céder aux inſtances du noble & généreux
Dorval .
Nous avons donné rapidement l'analyſe
duBourru Bienfaiſant. On fait par combien
*de détails vrais , comiques , intéreſſans , ce
perſonnage ſe développe ; on ſait encore
qu'il a été rendu d'original par le célèbre
Préville , d'une manière vraiment inimitable.
Il ſeroit inutile de rappeler que Préville
( car pourquoi dire Monfieur en parlant
d'un homme pour lequel la poſtérité exiſte
déjà ? ) , que Préville done s'étoit habitué
de bonne heure à parcourir tous les emplois
de la Comédie , à rendre tous les caractères
à peindre toutes les phyſionomies ; qu'il
avoit donné à fon maſque une mobilité ,
une facilité à ſes habitudes , à ſa geſticulation
, une variété , une vérité , un naturel
inabordables , qu'il étoit propre à tout concevoir
, comme à tout exécuter pour la plus
parfaite illufion theatrale. Tout cela feroit
inutile à dire , tout le monde le fait. Dans
le Bourru Géronte , Préville étoit bruſque ,
jamais dur; emporté , jamais colère ; foible
par bonté d'ame , & jamais par la fatigue
des inſtances ; rond & familier dans ſés
manières ; mais toujours fouple , facile ,
fans aucune recherche , fans taquinerie ,
fans affectation , ſans bégaiement; en un
mot , il étoit l'homme de la Nature & de
la Société. Auſſi la réputation qu'il y avoit
H6
180 MERCURE
acquiſe & méritée , conduiſoit- elle l'affluence
au Bourru Bienfaiſant toutes les
>
fois qu'on le repréſentoit,parce qu'on ſaveit
qu'on y verroit Préville , c'est-à- dire , le plus
excellent modèle de l'art du Comédien . Cet
Acteur a quitté le Théatre , & le Bourru Bienfaiſant
eft reſté enſeveli dans le répertoire..
M. Molé , entraîné par une émulation
fans doute très-louable , a voulu ſervir M..
Goldoni & la Compagnie , en faiſant remettre
cetOuvrage. Il en a demandé la permiffion
à M. Goldoni , qui la lui a gracieuſement
accordée , & il a joué Géronte. Il
y a été fort applaudi , oh ! conſidérablement
applaudi. Pour nous , nous l'y avons vu
avec un plaiſir dont il faut motiver les
cauſes. Si nous n'avions pas été perfuadés:
d'avance que M. Molé étoit un Acteur
très- fin , très - ſpirituel , très adroit & trèsfécond
en moyens de ſéduction , comme
très - familier avec toutes les reſſources qui
peuvent ajouter à l'illufion de la Scène , ſa
manière de jouer le Bourru Géronte nous en:
auroit convaincus.
A côté de la remiſe du Bourru Bienfaifant
, nous pourrions placer les Débuts
de Mlle. de Giverne , dans l'emploi des
caractères ; & de Mlle. Lange , dans celui
des jeunes. Amoureuſes de la Comédie :
mais nous nous en abſtiendrons. Avant de
parler de ces Actrices , & de quelques autres.
Débutans , nous nous propofons de
publier quelques idées ſur l'Art de laDé
DE FRANCE. 18г
clamation , & principalement ſur celui de
former des Elèves pour le Théatre. On eft
généralement porté à croire qu'il faut être
Comédien pour former des Comédiens ;
c'eſt en même temps une erreur & une
abfurdité. Cette abſurdité & cette erreur
pourroient devenir fatales au projet bien
Iouable , bien digne d'encouragemens , de
reſtaurer la Comédie qui dégénère beaucoup
en France ; il eſt temps peut- être de les
combattre. A la clôture des Théatres , nous
remplirons l'obligation que nous contractons
ici , de les attaquer par des raiſonnemens
établis fur des preuves que nous croyons
péremptoires ; & fi ce deſſein paroît orgueilleux
ou ridicule à quelques Comédiens
, accoutumnés à ne rien voir , ſentir,
ou approuver que ce qu'ils conçoivent , il
faudra bien ſe conſoler de n'avoir pas obtenu
leur fuffrage..
COMÉDIE ITALIENNE..
CEThéatre a remis pluſieurs Ouvragess
depuis quelques mois..
1º. L'Epreuve , Comédie de Marivaux,
en un Acte& en profe. Toute ſon intrigue
confiſte dans l'amour qu'un jeune homme
riche conçoit pour une jeune perfonne qui
ne l'eſt pas , qui lui a prodigué ſes foins
182 MERCURE
pendant une maladie affez grave , qu'il
éprouve afin de connoître ſi elle eſt digne
du ſacrifice qu'il lui veut faire , qui fort
de cette épreuve dont elle ne ſe doute
point , de manière à mériter d'être adorée ,
& qui devient la femme de celui qu'elle
n'auroit jamais dû regarder que comme fon
protecteur.
Le fond de cette perite Pièce eſt agréable
; mais elle eſt ſurchargée de détails trop
longs , enfuite ennuyeux , enfin triftes. Marivaux
ſavoit trop dire , &cet art fatal de
multiplier les mêmes idées par la variété infinie
des expreſſions , eft ce qui a le plus
nui , depuis vingt ans , au ſuccès de la remiſe
de ſes Ouvrages.
2. La Mère Confidente , Comédie du
même Marivaux , en trois Actes & en
profſe. Une Madame Argante , femme pleine
de raifon , de prudence & de ſenſibilité ;
une Angélique , fille modeſte & d'une ingénuité
charmante ; un Ergaſte , Philoſophe
froid , doux & généreux par nobleffe
d'ame ; un Dorante , amant vif , emporté ,
impétueux , fincère , tendre & déſintéreſſé;
une Finerte , Soubrette intelligente , fine ,
artificieuſe & maligne ; un mélange adroit
de choſes touchantes & coniques ; des
fcènes acceſſoires bien enchaînées au fond
- du ſujet , ont fait le ſuccès de cet Ouvrage
en 1735.
Nous répéterons aujourd'hui ce que nous
DE FRANCE. 183
:
avons déjà dit une fois dans ce Journal ,
en parlant de la Mère Confidente : c'eſt le
meilleurOuvrage de Marivaux , le plus eftimable,
le plus moral , celui où l'on trouve
moins de cer eſprit affecté , de ce ſtyle recherché
dont il s'étoit fait une malheureuſe
habitude. S'il eſt moins goûté à préſent qu'il
ne devroit l'être , c'eſt , il faut le dire encore
, parce que le gente François au Théatre
Italien n'a pas le nombre de bons Auteurs
qui pourroit concourir à y renouveler ce
genre qu'on y néglige beaucoup trop , &
qu'on ſe repentira trop tard d'y avoir tant
négligé.
3° . La Coquette fixée , Comédie de feu
l'Abbé de Voiſenon , en trois Actes & en
vers. Unhomme qui feintd'être infenfible aux
charmes d'une Coquette, la ſubjugue par la
raiſon même de ſonapparenteinſenſibilité,&
la force à écouter la voix de fon coeur,étouffée
juſqu'alors par l'orgueil & par la coquetterie.
C'eſt le fonds de la Princeſſe d'Elide
de Molière , qui l'avoit imitée d'une Pièce
de l'Eſpagnol Agostino Moreto. Depuis, on
a fait la Coquette corrigée , fur le même
fonds. L'Auteur de cette Coquette eft le
feu Comédien Lanoue. Depuis , fur ce
même fonds , on a fait la Feinte par amour.
L'Auteur de certe Feinte étoit feu Dorar.
Depuis...... Arrêtons-nous, la liſte ſeroit trop
longue.
La Pièce de l'Abbé de Voiſenon est bien
154 MERCURE
écrite. Quand elle fut repréſentée pour la
première fois , on y trouva des peintures
de la Société , très- ingénieuſes & très-bien
ſaiſies ; depuis , la ſcène du Monde a changé
, & les peintures ont perdu de leur vérité
: mais il y reſte des ſituations théatrales
, quelque intérêt , & du mouvement.
4. L'Amant à l'épreuve , Comédie lyrique
, en deux Actes , muſique de M. Berton
. Cette Pièce , donnée pour la première
fois les Décembre dernier , & dont le
fonds eft tiré d'une Nouvelle de Scarron,
a peu d'intérêt , & s'il y ena , il eſt
purement de curiofité. Telle qu'elle fut
donnée d'abord , & nous en avons rendu
compte , elle marchoit lentement. Un Anonyme
, qui n'en eſt point l'Auteur , y a
fait des changemens qui en ont réchauffé
l'action , & qui en ont rendu la repréſentation
toujours ſupportable & quelquefois
agréable. Les amis des jeunes talens ont
få gré à l'Anonyme de ſon courage , parce
qu'il a fervi à remettre ſous les yeux du
Public , la Muſique de M. Berton fils ,
jeune homme qui ſe montre digne de fon
nom , & qui donne les plus heureuſes efpérances..
5°. Le Rival Confident' , de MM. For--
geot & Gretry , Opéra comique , dont
nous avons parlé il y a quatre mois. On
ſe ſouvient que l'intrigue de cet Ouvrage
roule fur un M. Rollet , que nous avons
DE FRANCE. 185
improprement qualifié de Procureur , tandis
que l'Auteur en a fait un Avocat , en
dépit de Boileau ; que ce M. Rollet a ſpolié
une ſucceſſion , ufurpé une terre
convoité une jeune fille , & qu'à la fin de
la Pièce , il eſt obligé de renoncer à tout
ce qu'il a pris & désiré. M. Gretry a refait
quelques morceaux de Muſique ; il a donné
plus de nerf au ſecond Acte , dont les morceaux
avoient été jugés foibles , & l'Ouvrage
en total a été plus goûté qu'à ſa première
miſe.
Enfin nous allons parler d'une Pièce
nouvelle : c'eſt véritablement une rareté !
Cette Pièce eſt intitulée Fanchette. C'eſt
une Comédie en profe & en trois Actes ,
mêlée de Muſique. En voici le fonds.
M. Dupré eſt parti pour le Nouveau-
Monde; on l'a cru mort. Une femme parvenue
a hérité de ſes biens , a acquis une
terre honorifique , & eft devenue Madame
la Baronne . Ce Dupré avoit une fille qu'il
a confiée en partant au ſoin d'un Payfan
nommé Lucas . Cette fille , qui ſe nomme
Fanchette , a plu beaucoup à M. le Baron ,
fils de la nouvelle Baronne, jeune homme
ſenſible , honnête , modefte , & qui n'a
pas oublié ſes aïeux. L'amour du Baron
pour Fanchette , rend féroce l'orgueil de
la Baronne , qui d'abord n'étoit que ridicule.
Cette femme , dont il ſeroit difficile
d'expliquer le caractère , abuſe de la fran
186 MEREURE
chiſe de Fanchette , la fait renfermer dans
le donjonde ſon château , à l'inſtant même
où ſon père Dupré reparoît ſous le titre de
ſon parrain , on ne fait trop pourquoi. On
découvre la retraite de la jeune Payſanne ;
on l'enlève de ſa priſon , malgré tous les
foins qu'on a pris pour la conſerver ; puis
tout à coup un mouvement de délicateſſe
la ramène aux pieds de la Baronne. Le père
ſe fait connoître ; la Baronne eſt confondue ,
humiliée ; on la laiſſe maîtreſſe abfolue du
bien dont elle ſe croyoit l'incommutable
propriétaire & dont on pouvoit la priver ,
enfuite elle unit Fanchette à ſon fils .
Cette intrigue a paru très originale ; on
a même trouvé qu'elle l'étoit trop , & on
l'a fait connoître à l'Auteur par des
moyens non équivoques , quoique le Public
ait apporté dans ſon jugement autant
de tranquillité que de patience. On a
goûté & applaudi quelques morceaux de
Muſique. Nous ſuivrons l'exemple qui nous
a été donné par un Journaliſte , & nous
ne dirons point ce que nous penſons de
cet Ouvrage. Comme lui , nous citerons les
quatre derniers vers qui ont terminé la
première & unique repréſentation de la
Pièce. On les avoit ſans doute deſtinés à
produire un grand effet. Quoi qu'il en ſoit
ou puiſſe être, les voici :
Par écrit Juge fuprême
Veut nous faire la leçon ;
Venez la faire vous-même ,
Nous ne dirons jamais non.
DE FRANCE. 187
La manière dont le Public reçu cette
flagonerie en vaudeville pourroit dégoûter
à jamais l'Aureur de tous les jugemens ,
foit par écrit , foit autrement ; & fi cela
étoit , nous n'en ſerions pas très- étonnés.
ANNONCES ET NOTICES.
INTRODUCTION à un seul Code de Loix, ou
Réflexions d'un Jurifconfule ſur les matières qui
intéreſſent l'ordre & l'union de la Société civile ,
¬amment fur la Majorité des hommes , fur
les Actions de mariages , ſur les Donations entre
gens mariés, fur les Droits paternels & la garde
des enfans, fur les Droits des époux, fur ceux
des enfans , fur l'état des hommes , fur la manière
de ſuccéder dans les différentes lignes , fur
les Donations & les Teſtamens , fur l'Inſtitution
& la Subſtitution d'héritier , &c. fur la Preſcription
des biens ecclefiaſtiques , fur les Poids &
Meſures , fur les Landes & Communes , fur la
Mendicité & l'adminiſtration des biens des pauvres
, ſur la manière d'adoucir le ſort des Enfans-
trouvés , & enfin fur la multitude des Juftices
& les mauvais Arrondiſſemens de leurs refforts
, avec le moyens propres à y remédier ; par
M. Picard de Prébois , Avocat en Parlement ,
Syndic de l'Ordre des Avocats de Caen , ancien
Echevin de ladite Ville , & Membre des Académies
de Rouen & de Caen. A Caen , chez Le-
Roy , Impr. , ancien Hôtel des Monnoies ; & à
Paris , chez de Delalain le jeune , Libr. rue St.-
Jacques.
188 MERCURE
Architecture pratique de M. Bullet , Architecte
du Roi , & de l'Académie Royale d'Architecture ,
comprenant la Conſtruction & le Toiſé des différentes
parties du Bâtiment , augmentée de plus de
120 pages , & de 47 Figures gravées en tailledouce
, & plufieurs autres en bois ; auquel on a
joint les Comparaiſons des Toiſés modernes &
anciens , les Ufages actuels , la Conftruction & la
Tactique des murs de terrafle , de canal , d'étang ,
& autres ; le Toiſe des Colonnes & Pilaftres ifolés
ou engagés , & celui des Frontons & Ornemens
d'Architecture ſuivant Fuſage actuel ; la
manière de lever les Plans où l'on ne peut entrer ;
les détails & prix des ouvrages de Maçonnerie ,
Couverture, Charpente, Menuiferie, Ferrure , &c.
& les prix des différens marériaux du courant de
l'année 1787 ; plus , le Toifé & détail du treillage
, & les Tarifs du prix des marchandiſes des
nouvelles Manufactures de Plomberic , Vitrerie ,
Fers étamés , &c. avec une explication de trentefix
Articles de la Coutume de Paris , fur le titre
des Servitudes & Rapports qui concernent les Bâ
timens ; par M. Seguin , Entrepreneur de Bâtimens
; gros in - 8 °. A Paris , rue Dauphine , à
P'entrée à droite par le Pont - Neuf, chez Didot
fils aîné , fucceffeur de Jombert jeune , Libraire.
CetOuvrage très-utile ne peut qu'avoir beaucoup
gagné par les additions & améliorations
qu'offre cette édition nouvelle. で
1
Calendarium Romano- Franciscanum , ad ufum
Fratrun Minorum Conventualium Sancti Francisci,
Monialium Sanctæ Claræ, ac tertiariorum utriufque
ſexûs ; à R. P. Dominico Liffalde , in facra
Theologia Doct . &c . , quam accuratius potuit ritè
difpofitum pro anno Domini 1789 , Pafcha oc
curente 12 Aprilis . Prix , 3 liv. Parifiis , via S.
Andrea de Arcubus ; apud Joannem - Rocchum
Lottin , San- Germanaum.
DE FRANCE. 189
Collection des Mémoires de l' Hiſtoire de France,
Tome XLII. A Paris , rue & hôtel Serpente.
Ce Volume contient la ſuite des Memoires de
Michel de Castelnau .
: La Souſcription pour cette intéreſſante Collection
, Iera , pour les nouveaux Souſcripteurs , de
14 v. par an , au lieu de 48 liv. , à dater du rer.
Décembre prochain de la préſente année 1788.
Les anciens Souſcripteurs continueront de faire les
renouvellemens de leur Souſcription ſur l'ancien
prix de 48 liv. Il paroît 12 Volumes par an , auffi
régulièrement que le travail peut le permettre. La
quatrième année court. On ſouſcrit à Paris , chez
Čuchet , Libr. , rue & hôtel Serpente.
GALERIE Historique Univerſelle ; par M. de
Pujol. Prix, 3 liv. A Paris, chez Mérigot le jeune,
Libr. quai des Auguſtins ; à Valenciennes , chez
Giard ; & chez les principaux Libraires des villes
du Royaume.
Cette 13e. Livraiſon contient Caligula , Henri
Golizius , Ninon de Lenclos , Philippe II, Roi de
Macédoine ; Pope, le Comte de Saxe , Jean Senac
, & Ulric Zuingle.
Il paroît régulièrement chaque mois un Vohume
de cette Collection .
Bibliothèque Univerſelle des Dames. A Paris ,
rue & hôtel Serpente.
Ce nouveau Volume eſt le ſecond de la Phyſique
générale , par M. Sigaud de Lafond .
Des Etats-Généraux & autres Aſſemblées Nasionales
. Tomes V & VI in- 8 ° . A la Haye ; & ſe
trouve à Paris , chez Buiſſon , Libr. rue Hautefeuille
, hôtel de Coëtloſquet .
Le Libraire chez qui ſe vend cette Collection,
prévient qu'on y trouvera bientôt Quinet, Rapine,
190 MERCURE
4
&c. , qui cependant ſe trouveront placés ſuivant
l'ordre chronologique ; tout ce qu'il y a d'intéreflant
fur cette matière importante. Cet Ouvrage
n'eſt pas une differtation , mais un recueil des divers
monumens relatifs aux Etats - Généraux ;
& le tableau qu'il offrira des diverſes opinions ,
pourra conduire facilement à la découverte de la
vérité.
La convocation des Etats-Généraux étant rapprochée,
on rapprochera les Livraiſons, afin qu'on
puiſſe jouir de l'Ouvrage avant la tenue des États.
Délaſſemens champêtres , ou Elite de Poésies
Paftorales traduites de l'Allemand , par M. Paillet,
Avocat en Parlement. APaphos ; & à Paris , chez
Knapen fils , Libr-Impr. , rue St. André- des-Arcs ;
&chez Momoro, Libr. rue de la Harpe, No. 160,
Memoires de Sully , principal Miniſtre de Henri
le Grand ; nouvelle édition plus complette & plus
correcte que toutes les précédentes ; première édition
de Paris , grand in- 8 °. , 6 Vol. brochés en
carton& étiquetes , 30 liv. A Paris , chez J. Fr.
Baſtien , Libr. rue des Mathurins , Nº . 7 .
Les Mémoires de Sully ont une réputation diftinguée,
qui nous diſpenſe de tout éloge ; mais on
ne pouvoit pas en donner une édition dans un
moment plus favorable. Celle que nous annonçons
eſtbien ſoignée, & beaucoup plus complette que
les précédentes , par les obſervations qui y ont été
ajoutées ; elle eft de plus enrichie d'une Table
générale, au lieu d'une particulière qui ſe rrouyoit
à chaque Volume , en forte que les recherches
font très -faciles. M. Bastien apporte beaucoup
de ſoins à tous les Ouvrages qu'il réimprime;
il mérite d'être encouragé dans cette utile carrière.
Nous croyons devoir rappeler les éditions qu'il a
DE FRANCE.
déjà publiées en faveur de ceux qui auroient négligé
de ſe les procurer ; elles ſont faites pour
détruire le préjugé favorable aux anciennes :
Effais de Montagne, in-8 ". & in-4°. , 3 Vol.
=De la Sugeffe , par Garron , in-8 ° . & in-4°. 1 V.
OEuvres de Rabelais , in-8°. & in-4° . = OEuν.
de Plutarque , traduction d'Amyot , in-89. & in-
4. , 18 Vol. OEuvres de Scarron , in-8 °. 7 Vol.
= OEuvres de Brantome , in- 8°. 8 Vol . L'Ane
d'or d'Apulée , in- 8 ° . 1 Vol. , avec 17 Fig. , &
le texte latin à côté de la traduction, OEuvres
deMontesquiu , in-8 °. & in-4°. 5 Vol. , première
édition de Paris . = OEuvres de Lucien , in-8 ° . &
in-4°. 6Vol. ( Nous reviendrons ſur cet Ouvrage;
c'eſt la première traduction complette qui ait été
donnée de cet Auteur. )
M. Baftien nous prépare encore une édition des
OEuvresde Fontenelle , in-8° . , miſe dans un meilleur
ordre , avec des augmentations , & c. &c.
Catalogue de Livres fur l'Histoire de France&
desEtats-Généraux. A Paris , chez Royez , Libr.
quai des Auguſtins.
Le même Libraire a ouvert une Vente , à l'amiable
, de ces divers Articles , pendant if jours,
Les prix feront marqués ſur chacun d'eux , &
auffi fur pluſieurs autres Livres rares & précieux,
de belles Editions des Didot, Baskerville, &c.
Portrait de M. Necker , Miniftre d'Etat , Directeur
général des Finances , gravé en 1784 par
Aug. de Saint - Aubin , Graveur du Roi & de ſa
Bibliothèque , d'après le tableau original de M.
Dupleffis , Peintre du Roi , &c. Se vend à Paris ,
chez l'Auteur , rue des Prouyaires , Nº. 54. Prix,
4livres,
:
192 MERCURE DE FRANCE .
- Cette Gravure a 12 pouces de hauteur ſur
pouces de largeur.
Le même Portrait . format in - 8 ° . Prix , 1 liv.
10 ſous.
Nota. Il ne faut pas confondre ce Portrait , le
ſeul gravé d'après le tableau original , avec la
copie de même grandeur faite par M. Delaunai
l'aîné , récemment miſe en vente , & annoncée
dans les Journaux.
, ze. Concerto pour le Clavecin , deux Violons
Alto & Baffe , Cors & Hautbois , ad lib . , dédié
à la Reine , par M. Hermann , Maître de Piano
de Sa Majefté . Prix , 7 liv. 4 f. OEuv. se. A Paris,
chez l'Auteur , rue d'Anjou , F. B. Saint-Honoré,
N° . 333 .
VERS
TABLE.
à M. de Pommercul. Lettre àla Chambre du Com-
145 merce.
- A Mme. la Masq. de Sil- Un peu de tout.
leri.
Surune maison.
L'Absence.
152
169
147 Erole historique. 174
18 Comédie Françoise. 177
149 Comédie Italienne. 181
Charade, Enig.&Legog. 150 Annonces&Notices. 187
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Mgr. le Garde des Sceaur ,
و
IC MERCURE DE FRANCE pour le Samedi 25
Octobre 1788. Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe
en empêcher l'impreſſion. AParis , le 24 Octobre
1788. SÉLIS.
JOURNAL POLITIQUE
DE
BRUXELLES.
POLOGNE.
De Varsovie , le 27 Septembre 1788 .
QUOIQUE Choczim ait figné ſa capitulation
le 19 , il ne s'eſt point rendu encore,
comme on l'a fauſſement publié par tout :
c'eſt le 29 ſeulement , que les troupes
combinées pourront entrer dans cechâteau
délabré , fi la garniſon ne reçoit aucun
ſecours. Cette eſpérance paroîtra bien
foible, en conſidérant la dernière pofition
des Généraux Spleny & d'Elmpt en Moldavie
, & le dernier avantage qu'ils ont
remporté , en rentrant de nouveau dans
Jaffy. Il est vrai que depuis, le danger de
la Tranſylvanie a obligé de nouveau le
Général Splenyàévacuer cette place ; mais
du 19 au 29 , le temps eſt bien court
pour avoir permis au corps Ottoman ſous
les ordres d'Ibrahim Pacha , de venir
N°. 43. 25 Octobre 1788 . g
1
( 146 )
déchirer la capitulation de Choczim. Le
Commandant ne l'a ſignée qu'après avoir
épuiſé tous ſes vivres ,& fait tuer ſes trois
derniers chameaux pour la fubſiſtance de
la garnifon. Les conditions auxquelles il
a capitulé , ont l'air d'être preſcrites de ſa
part, plutôt: que reçues on en jugera par
leur diſpoſitif.
« 1. Dix jours de repos accordés à la garniſon ,
pendant lesquels l'armée afliégeante n'entrera pas
dans la ville , encore moins dans le château. »
" 2. Le Prince de Cobourg fera fournir pendant
la marche de la garniſon juſqu'à Raboia- Mobila ,
ſeize mille portions de pain & fix mille rations
de fourrage par jour , & de plus , du ſucre , du
caféé&du tabac. »
« 3. La garniſon & les habitans fortiront au
bout de dix jours , à compter de la date de la
fignature , qui aura lieu le 19 Septembre , avec
femmes , enfans , domeſtiques , armes , bagages
&honneurs militaires ſous eſcorte , juſqu'au premier
poſte de l'armée Turque , conſervant le train
ſtipu'é ci-deſſus. »
44. On fournira à la garniſon mille chariots
detranſport. >>
<<5. Ala fortiede la garniſon , les deux armées
s'éloigneront à une diſtance raiſonnable , pour ne
pas troubler la marche.>>
« 6. Les canons & munitions reſtent aux affiégeans.
»
« 7. Les priſonniers Autrichiens , au nombre de
huit, feront rendus , & les déſerteurs auront la liberté
de reſter ou de s'en aller . »
« 8. On livrera ſept otages , un pour la forte
( 147 )
reſſe , un pour la ville , un pour l'Ulema , un pour
les Topchis & Arabadgis , un pour Ofman Baſſa ,
un pour Dziour Oglu Baſſa , un pour le Kiaya ,
dontquatrepaſſeront à l'armée de l'Empereur , &
trois à celle de la Ruſſie. »
Cette ſoumiſſion paroîtrabien glorieuſe,
lorſqu'on ſe rappellera que preique ſans
aucuns moyens de ſubſiſtance , Choczim
a reſiſté près de trois mois ; qu'en ouvrant
le fiége , les Alliés n'avoient accordé que
trois jours auxOttomans pour ſe rendre ;
qu'une ſommation poſtérieure ne leur en
laiſſa que onze ; & que leur ſeul courage ,
foutenu par l'approche d'Ibrahim Pacha
&du Khan des Tartares vers Jaffy , a
prolongé un ſiége qui ſera le terme des
efforts des Allies , durant cette première
campagne.
Quelques lettres des environs du Niéper
, ont annoncé qu'une quantité de
poudre , récemment déposée dans un
magafin de Kinburn , avoit pris feu ; que
le magaſin ayant ſauté , avoit enfeveli ſous
ſes décombres une partie de la garnifon ,
& que les Généraux Suwarof & Dunzelman
étoient dangereuſement bleffés . Ce
feroit-là un accident trop important, pour
être cru ſur des rapports fi incertains.
L'armée du Maréchal de Romanzofeſt
toujours immobile derrière Mohilof, &
l'on y parle déjà de prendre les cantonnemens
d'hiver. Cette inaction profonde ,
gij
( 148 )
!
1
rapprochée de l'invasion des Etats de
l'Empereur , eſt une ſource de conjectures
&de réflexions .
ALLEMAGNE.
De Hambourg , le 9 Octobre.
La Gazette de Pétersbourg , reſtée
muette pendant pluſieurs ſemaines , nous
a enfin communiqué , le 19 ſeptembre ,
quelques fragmens de dépêches officielles.
Il y en a de la Finlande , de
l'Amiral Greigh , & du Prince Potemkin :
ces dernières ſeulement méritent d'être
rapportées , les autres ne contenant pas un
fait. On fe rappelle qu'après cette fameuſe
affaire du Liman , qui faisoit trembler les
Politiques d'Europe pour Conftantinople,
on nous annonça Oczakof comme perdu
ſans refſource , comme inveſti , incendié ,
hors d'état de recevoir aucun ſecours .
Par eſprit de ſuite , on affirma , dans tous
les Bulletins qui fèment l'erreur du Nord
au Midi , qu'Oczakof étoit emporté , &
ſa garniſon maſſacrée : le Prince Potemkin
a été moins bruſque. Dans fa dépêche
du 29 20ût , il rend d'abord , & de
nouveau , au Capitan-Pacha ſa flotte entière
, dont il fait le dénombrement , &
qu'il porte à QUINZE VAISSEAUX DE
( 149 )
LIGNE , DIX FREGATES , autant de chebecs
, douze kirlanguiſchs , quatre char
loupes bombardières , quinze canonnières
, & quelques bâtimens de tranſport.
Cet Amiral , ajoute le Général Rufle , a
reparu , le 11 août , devant Ouzakof , &
a pris ſa ſtation près de Bereſan , où il étoit
encore au départ du courrier. Le 13 , il
débarqua 400 hommes : le 29 , les Turcs
d'Oczakof firent une fortie , & fe retirerent
après un combat meurtrier de quatre
heures . Le Prince Potemkin leur fait perdre
500 hommes dans cettejournée , qui ,
felon lui , n'a coûté aux Rufles que deux
Capitaines , & 31 tués ; le Général Major
Kutusof a été bleſſé , ainſi que 118 hommes
, dont 3 Officiers .
Antérieurement, toujours ſuivant la Relation
de la Gazette de Pétersbourg , il y
eut, le 5 août , une eſcarmouche , dans
laquelle le Général- Major Sinclaikof fut
bleffé à mort ; 26 Soldats , un Enſeigne
& le Major Palmbach le furent moins
dangereuſement. Quoique les Turcs eufſent
été repoufflés , ils n'en revinrent pas
moins à la charge le 7 , & le combat fut
ſanglant. Il paroît que les Ruſſes y furent
extrêmement maltraités , car ils accuſent
la perte de 3 Lieutenans , d'un Enſeigne ,
de 138 Grenadiers & de 12 Coſaques tués,
ſans compter le Général en Chef de Su
gij
( 150 )
warof, un Major , 3 Capitaines , 2 Lieutenans
, & 200 Grenadiers mis hors de
combat & bleffés.
Il réſulte de cette relation , que nous
avons réduite à ſa ſubſtance , que ce fiége
d'Oczakof n'avance point , que les Ottomans
oppoſent là à leurs ennemis la même
activité & la même bravoure qu'ils montrent
ailleurs , & que le Capitan-Pacha ,
maître de la mer, l'eſt également des ſecours
à donner aux Affiégés .
Ces jours derniers , on a appris avec
certitude que trois mille Danois , ſous les
ordres du Général de Mansbach , ſont
entrés , le 27 ſeptembre , comme auxiliaires
de la Ruſſie , ſur le territoire
Suédois , dans la province de Bahus : cependant
elles n'ont encore commis aucune
hoftilité. D'une autre part ,le Prince
Charlesde Heffe-Caffel, Feld Maréchal des
armées Danoiſes , a paſſe , auſſi le 25 ſeptembre
, à la tête de fix mille hommes , du
Gouvernementd'Aggerhuus en Norwége,
dans la province Suédoiſe de Bahus-
Lehn , où le Roi de Suède étoit attendu
de la province de Warmie. Ce Prince ,
dans ſa tournée , a reçu des preuves univerſelles
de fidélité& d'attachement. Bourgeois
& Habitans des campagnes , tous
ſe ſont empreſſés à prendre les armes pour
la défenſe de l'Etat , & on lève avec fa
(151 )
cilité les nouveaux régimens & les Corps
Francs.
Les troupes qui ont été embarquées à
Stralſund ſur des tranſports , font arrivées ,
le 22 de ce mois , à Yſtadt. La garniſon de
Wifimar s'eft rendue , le premier de ce
mois , à Stualfund.
De Berlin , le 6 Odobre.
Le Corps du Génie eſt complet aquellement
; le Général de Regeler en a été
nommé Chef : il a ſous lui le Major de
Hartmann.
L'Académie des Sciences tint , le 26
ſeptembre , une Séance publique en préfence
du Prince Royal , du Prince Louis
fon frère , des deux fils du Prince Ferdinand
, du Duc Frédéric de Brunswick , du
Prince héréditaire d'Orange & de l'Archevêque
de Tarſe , Baron de Dalberg , Coadjuteur
de Mayence. Après la lecture de
divers mémoires , M. le Comte de Herzberg,
Curateur de l'Académie , annonça
que le Baron de Dalberg , Coadjuteur de
Mayence , avoit été élu unanimement
Membre honoraire, de l'Académie .
DeVienne , le 6 Octobre .
Nos derniers revers dans le Bannat, pré
giv
( 152 )
ſageoient de nouveaux défavantages , &
l'on s'attendoit à voir reculer de plus en
plus l'armée de l'Empereur ; ce qui ne
s'eſt que trop vérifié. Avant de rapporter
les avis les plus accrédités touchant les
circonftances particulières , &les premières
fuites de cette retraite inopinée , il
faut d'abord ſuivre le cours des évènemens
dans les Supplémens officiels . Voici la
ſubſtance de celui qu'on nous a donné le
premier de ce mois :
Du quartier-général de Sakul, le 23 Septembre.
Le 21 , avant la pointe dujour, l'armée décampa
du camp devant Ilova , & fit fa retraite vers
Caranſebes . L'ennemila harcela perdant fa marche;
&à l'aile gauche le défordre s'érant mis parmi les
valets de bagages , on perdit quelques tentes,
marmites & équipages d'Officiers. Le bon ordre
ſe maintint dans la colonne à droite , dont l'arrière-
garde contint, avec ſuccès , l'ennemi qui fut
toujours fur ſes pas. L'armée reſta , pendant ce
jour, vers Carenſebes , qu'el'e quitta le 21 , avant
le jour , & arriva , fans avoir vu l'ennemi , au
camp de Sakul , où elle a ſéjourné le 23 .
Da quartier-général du corps de Transylvanie , à
Tallmaſch , le 21 Septembre.
Le 14, le 15 & le 18 , l'ennemi a tenté
à diverſes repriſes , de pénétrer par le pofte
de Kineny , & de paffer l'Aft près de Kornet;
chaque fois il a attaqué avec beaucoup de
courage , & eft revenu à la charge fans s'intimider
de la réſiſtance qu'il éprouvoit : voyant
enfin de nouveaux renforts , il s'eſt déſiſté , &
s'eſt retiré à Argys & à Rinvik.
( 153 )
Le Feld-Maréchal-lieutenantde Splény a quitté
ſa poſition devant Jaſſy, pour paſſer aux frontières
de la Transylvanie ,& eft déja arrivé à Roman.
Le Général de Fabris a fait ſes diſpoſitions pour
attirer tout ce corps en Tranſylvanie , par les
chemins les plus courts , s'il en eſt beſoin.
Ducorps d'armée de Croatie , au camp près de Dwor ,
près de Novi-turc , le 25 Septembre.
Depuis le 12 juſqu'au 16, on a continué les travaux
du fiégede Novi; dans la nuit du 16 , un Ture s'annonça
, fur parole , au piquet des arquebufiers ,
&follicita , au nom des Turcs étrangers enfermés
dans la place , la liberté d'en fortir ; on la lui
refuſa ,&on le garda le 17. Ce jour on tenta de
mettre le feu aux gabions qui avoit été ruinés
fur les baftions; mais les Turcs l'éteignirent chaque
fois. Le foir , entre huit & neufheures , les Turcs
étrangers de Novi fortirest fans attendre la réponſede
leur Député , & demandèrent le paſſage ;
comme on voulut qu'ils ſe rendiffent prifonniers
à difcrétion , 75 prirent ce parti , les autres retournèrent
dans la place. On apprit , dans cette
même nuit , que les ennemis ſe raſſembloient à
Blagoy pour fecourir Novi. Le 20 , ils s'avance
rent vers le rivage droit du Sanna , & ouvrirent
/les abattis; i's combattirent avec fureur , & ne
furent forcés de ſe retirer qu'après deux heures &
demie de combat. Le Maréchal de Loudhon jugeant
les brêches de Novi praticables , & les circon
tances favorables pourdonner l'aflaut , commanda
ſes troupes , le 21 , pour cet efter; mais il ne
réuffit pas ; les affiégés opposèrent une réſiſtance
qui le força à retirer ſes troupes. Outre 71 tués ,
nous eûmes 213 bleſſés , parmi leſquels les quatre
Capitaines qui commandoient l'aſſaut , &la plupart
des autres Officiers. Les travaux du fiége ont
été continués depuis ce jour ; & , le 25 , avant
gv
( 154 )
le départ de ce rapport , on a eu avis que l'ennemi
ſe raſſembloit encore près de.Blagoy , dans
le deſſein de tenter de nouveau le ſecours de
Novi ; & le Maréchal de Laudhon prend les meſures
néceſſaires en conféquence.
La retraite de Carenſebes à Sakul ne
s'eſt pas faite ſans dommages. Il eſt trop
vrai qu'une partie des bagages a été pillée:
on cite entr'autres ceux du Général Pellegrini
, Chef du Génie. Les naturels du
pays , dont une portion confidérable fe
joignit , il y a deux ans , à la révolte d'Hcriah
& de Kloſchka , tous deux fuppliciés
, ont fervi de guide aux Turcs , &
commettent de grands ravages dans le
Bannat & la Tranſylvanie : on leur attribue
même le défordre qui s'eſt mis dans
le train de l'armée , &dont ils ont profité
pour piller les bagages. Ce n'eſt qu'après
avoir paſſé la rivière Temeſch ,que notre
arrière-garde fut en ſûreté ; mais les conſéquences
de ces derniers évènemens ont
été funeſtes . Tous les paſſages pour péné
trer dans l'intérieur du Bannat font ouverts
à l'ennemi. Le Grand-Vifir eſt
maître du Danube , des montagnes &
d'une grande partiede plat pays ; il peut ,
felon les circonstances , ſe porter ſur Témeſwar
, ou remonter leDanube, & couper
la communication au Corps de Semlin.
C'eſtune grande fatalité que celui de
Bréchainville ſe ſoit retire fans qu'on pût
( 155 )
prendre aucunes meſures.La garniſon de
Témeſwar monte actuellement à 9,000
hommes : l'Empereur l'a miſe ſous les
ordres du Général Pellegrini , élevé au
rang de Feld-Maréchal .
Les maladies continuent à enlever une
infinité de Soldats , & il en déſerte beau.
coup , fur- tout de l'Artillerie , dont 60
hommes ontjoint les Turcs le 21 .
L'ennemi eſt en poffeffion de Vipalanka
& de Weiskirchen , & il ne ſe paffe pas
de jour fans eſcarmouches entre les Turcs
&nos poftes avancés. Le quartier général
de l'Empereur est actuellement à Lugos ,
à trois lieues au-delà de Témeſwar : le
Grand-Vifir , dit- on , n'en eſt éloigné que
de trois ftations de pofie.-La Chancellerie
de guerre , la Caiffſe militaire & le Bureau
général de campagne font arrivés à
Témeſwar. Les Employés de Finances
ſe ſont rendus , avec leurs caiffes , à Szegedin.
-
La Gazette du 4 , très-circonfpecte ,
confirme la retraite de la grande armée à
Lugofch , & l'invafion d'un Corps Otto.
mandans la Tranſylvanie , où il a pénétré
par le défilé appelé la Porte-de- Fer. Voici
le précis de ces nouvelles officielles :
<< La grande armée a quitté , le 24
>> ſeptembre , le camp près de Sakul , &
>> l'a établi près de Lugofch .
g vj
( 156 )
« L'ennemi paroît être tranquille du
» côté de Semlin. -Le Général Baron
» de Gemmingen, qui y commande, a jugé
>> à propos de concentrer davantage fes
>> tro pes . Le 22 ſeptembre , on a vu
>> deſcendre le Danube àun grand nombre
>> de bâtimens Turcs ayant des troupes à
>> bord; on préfume qu'elles font deſtinées
>> à fe rendre dans le Bannat.
« Le Général Major de Stader, ayant
>>. appris qu'un Corps ennemi confiderable
>> étoit en marche du côté de la Porte-de-
» Fer , a jugé néceſſaire de quinter, fa
>>pofition près de Barbatoiz, dans lanuit
>> du 21 au 22 feptembre, & de ſe retirer
» à Picki , où il recevra un renfort du
» Généralde Fabris , auquel doit ſe joindre
>> le Corps du Général de Spleny, qui eſt
>> en marche vers la Tranſylvanie. Ces
> forces réunies empêcheront l'ennemi
>>de pénétrer davantage de ce côté . »
Les lettres particulières fuppléent à la
difcrétion de ces nouvelles , en annonçant
la perte de Kubin , de Werfchez & de
Panefova , d'où le Général de Litien s'eſt
replié , le 21 , for Oppowa. Quant au Général
de Bréchainville , on répand de nouveau
qu'il eſt temonté , avec ſon Corps ,
vers Denta. Si Pancfowa eſt abandonné ,
fait malheureux dont il faut attendre un
rapport plus authentique , Semlin & la
( 157 )
r
digue de Beſchania ſeroient dans un danger
éminent. On craint une entrepriſe
prochaine fur ces deux poſtes , parce que
les Turcs ont recommencé àtravailler fur
l'Ifle-de- Guerre , où ils établiſſent des batteries
, en attendant un Corps de 20,000
hommes qui ſe rend à Belgrade. Le Corps
des Ingénieurs & des Sappeurs , ainfi
qu'une partie de la groſſe Artillerie , ont
été tranſportés de Semlin à Péterwaradir .
Une lettre de Pétrinia s'explique ainſi
fur l'affaut manqué contre Novi. « Les
>> échelles étoient poſées , & les Officiers
>> qui commandoient y avoient déja mis
>> le pied , lorſque les Croates refufèrent
>> de ſuivre; ils renverfèrent même plu-
>> ſieurs échelles,& firent feu fur ceux qui
>> vouloient les contraindre . On donce
>> pour motif de leur infubordination , le
>> mécontentement qu'ils éprouvent de
>> l'introdution de pluſieurs nouveaux ré-
>> glemens militaires , & l'on ajoute auffi
>> qu'ils ont beaucoup de parens parmi les
>> Bosniaques -Tures . >>>
On aſſure aujourd'hui poſitivement ,
qu'il estdécidé de lever, dans les Etats Autrichiens
, une impofition extraordinaire ,
pour fubvenir aux frais de la guerre .
La nouvelle levée de recrues eſt de
rigueur; on prend le fixieme homme en
état de porter les armes . :
( 158 )
:
DeFrancfortfurle Mein , le 14 Octobre.
On répand que l'Empereur a écrit au
Maréchal de Romanzof de ſe mettre en
marche , & d'entrer dans la Moldavie , ſans
quoi il accepteroit les propofitions de la
Porte Ottomane , & feroit avec elle une
paix particulière.
Les Ruffes , lit-on dans une lettre de
Choczim , demandent cette place & Jaffy
pour eux ; ils veulent s'attribuer tout ce
qui a été trouvé dans cette fortereſſe .
L'Empereur a élevé le Comte de Brezenheim
, qui a épousé une Princeſſe d'Oettingue-
Spielberg , à la dignité de Prince du
S. Empire.
Voici la fin de l'extrait du Mémoire de
M. Gerhardt , fur l'Art des Anciens, de réunir
, par la fufion , deux diverſes eſpèces de
verre pour des ouvrages en bas -relief.
« Il eſt hors de doute que pour produire un
Onyx artificiel , il fautemployer deux eſpèces de
verreabſolument différentes l'une del'autre ; favoir,
l'une facile à mettre en fuſion ,& l'autre qui fupporte
un degré beaucoup plus éminent de chaleur
avant de devenir fuſible ; il faut en outre que
cette dernière eſpèce de verre ne ſoit pas ſujette
à ſe crévaſſer , et qu'elle puiſſe , ſans s'altérer ,
foutenir le degré de chaleur néceſſaire à la fufion
de la première eſpèce. Le verre ordinaire a trop
de parties falines , & ne peut pas, par conféquent ,
fervir facilement à cet objet. Il est néceſſaire en(
159 )
core que le verre qui doit approcher de l'Onyx ,
ne foit qu'à demi-tranſparent , ce que l'on pourroit
obtenir , à la vérité, par une addition de terres
métalliques ; mais alors il ſe préſente un autre inconvénient,
c'eſt que les couleurs changent aiſément
au grand feu. Ces conſidérations medéterminèrent à
me procurer cette eſpèce de verre au moyen d'une
pierre que l'on peut mettre en fuſion ſans aucun
mélange quelconque. Je choiſis le baſalt , parce
qu'il produit à la ſuſion du verre dur , d'un noir
foncé , & parce que j'avois obſervé en d'autres occafions
que ce produit baſaltique ne fe crévafſſoit
point en paſſant fubitement d'un degré de chaleur
àl'autre. Quant à l'eſpèce de verre facile àmettre en
fuſion , jedevois prendre garde à ne pas en choiſir
qui fût trop inciſif, mais qui cependant s'alliat
ſolidement à une autre eſpece de verre. Je me
rappelai à cette occaſion l'obſervation de Pline ,
qui dit que les tailleurs de pierres aimoient de
préférence à tailler les Onyx de Syrie , parce
que leur couche blanche étoit preſqu'entièrement
opaque , & que le fond noir ne perçoit point ;
c'eſt cettequalité précisémentque je cherchois auffi.
Pour cet effet , je tâchai d'obtenir cette eſpèce de
verre par un mélange de terre & de pierres ; &
commeje ſavois que le ſpath ſuſible & la craie ,
le ſpath ſuſible & le gypſe , le feldſpath ou ſpath
dur & la craie pouvoient être fondus aifément
enſemble, j'en fis toutes fortes de compofitions,
&je trouvai enfin que le verre le plus facile à
mettre en fufion , & qui en même-temps étoit
preſqu'entièrement opaque , pouvoit être produit
par un mélange de deux paarrttss de ſpath fuſible
&de trois parts de gypſe ſpacheux. Ce verre ,
d'un blanc de lait, eſt écailleux à la caffure, &
il ne faut quun quart-d'heure au plus pour le
mettre en fufion. On voit, par ce que je viens
( 160 )
dedire , qu'avant tout il faut ſe procurer du verre
pur de baſalt , que l'on obtient par la ſimple fuſion
du baſalt dans un vaſe bien fermé. Si le baſalt
renferme beaucoup de parties martiales , il
ſe couvre à la fuſion d'une eſpèce de peau brune
ou jaune qu'il faut ôter , & remettre le verre baſaltique
à la fufion. On fait enſuite un mélange
de deux parts de ſpath fuſible , & de trois parts
de gypſe ſpatheux; on le fait fondre dans un
creufer ,&on verſe le toutdans un mortier de fer ,
où l'on réduit ce mélange à une poudre très-fine
Lorſqu'on ſe propoſe de faire des tablettes de
verre pur baſaltique ou en ſouffler des vaſes , on
yapplique d'abord,en manière d'émail , la poudre
de verre blanc ; on poſe enfuite la pièce deſſous
le moufle pour opérer la fufion , on la retire du
fourneau lorſque le verre fondant ne fait plus
de petits oeil ets , &onla laiſſe ſe refroidir fucceffivement.
Comme il eſt eſſentiel que le verre blanc
foit très-pur & de couleur bla c de lait , il eft
néceſſaire de s'aſſurer ſi le ſpath fufible & le gypſe
ſpacheux ne renferment point de pa ties martiales .
Par cette même raiſon il conviendroit aufli de
faire l'opération du poſage, par la fuſion du verre
blanc fur du verre noir baſaltique dans des capfules
fermées , & de foivre le procédé pour la
fufionde la porcelaine , afin d'éviter, par ce moyen,
que tout le verre blane foit point expole à
l'évaporation craffeute da combustible. Ces eſſa's
finis , j'etois curieux de fav ir s'il n'étoit pas poffible
d'émailler avec ce verre blanc d'autres pierres
d'un fondfoncé. Les e'pèces pyriteuſes , quarizeuſes
&jaſpeuſes ne peuvent point fervir , parce que
les deux premières e'pèces s'attendrifint au feu ,
quel'autre change trop de couleur , & que toutes
ces eſpèces ne ſont pas fufceptab'es d'un beau poli .
Je choiſis donc des pierres qui durculent au feu ,
ک
( 161 )
yconfervent leur couleur ou deviennent blanches,
& qui fuffent bonnes à polir. Ces propriétés Ye
rencontrent fur-tout dans le basalt , la ſtéatite
rouge de Chine , & la ſteatite blanche de Bareith .
Je couvris de verre d'émail des tablettes de bafalt
taillé , & j'obtins par la fufion une cohésion
parfaite des deux ſubſtances. Plus le bafalt eſt dur
& compact , & moins il s'y trouve de grains de
ſchorl , mieux il convient à cette opération. Je
réuffis encore mieux en faiſant fondre le verre
banc d'émail fur les deux ſuſdites eſpèces de
ſtéatiteque je fis durcir au feu , au point que , frappées
du briquet , il en fortit des étincelles; lacohéſion
des deux ſubſtances devint encore plus
folide. Si ces deux eſpèces de ſtéatite ne renferment
point de particules martiales , elles deviernent
au feu b'auches comme la porcelaine; mais
ſi elles en font encore imprégnées , elles deviennent
jaunâtres : dans les deux cas cependant elles
prennent bien la poliſſure. Ces derniers eſſais
paroiſſent indiquer que l'on pourroit auffi attacher
le verre blanc fur les maſſes de porcelaine ;
mais on feroit obligé de leur faire prendre une
couleur , & c'eſt-là précisément où l'on rencontreroit
beaucoup de difficultés ; car les chaux métalliques
, qui rendroient cette opération poſſib'e ,
produiſent avec des verres de terre d'autres couleurs
qu'avec des verres de pierre , & elles demandent
, pour la production de la couleur , un
degré de feu plus conſidérable que ne pourroit
ſupporter cette opération. L'alliage du verre blanc
d'émail avec du cobalt , la mine de fer & la manganèſe
n'a point produit , dans mes eſſais , de couleur
bleue, brune ou noire , mais feulement un
gris fate. Si ce verre d'émail ne paroiſſoit pas
affez dur & compact à l'artiſte , on pourroit y
ajouter un peu de verre de plomb très fin , & le
( 162 )
faire refroidir tout doucement. Je ne regarde mes
eſſais que comme les premiers pas faits pour
retrouver dans toute ſa perfection l'art des anciens,
d'attacher, par la fuſion, deux diverſes eſpèces
de verre pour des ouvrages en bas-relief.
ITALI Ε .
De Rome , le 25 Septembre .
Le 15 de ce mois , le Pape a tenu un Confiftoire
, dans lequel , entr'autres ſiéges , il a propoſé
l'Archevêché de Toulouſe pour François
de Fontanges , ci-devant Archevêque de Bourges ;
l'Archevêché de Bourges , pour Jean-Auguſte de
Chaſtenet, ci -devant Evêque de Carcafſonne; l'Archevêché
de Lyon , pour Yves-Alexandre de
Marbeuf, ci-devant Evêque d'Autun; l'Evêché de
Carcaſſonne , pour Marie-Fortuné de Vintimille,
Vicaire-général de Soiffons ; & l'Evêché de Valence
, pour Gabriel-Melchior de Meſſey , Vicaire-
général d'Aix. Enſuitele Cardinal de Bernis ,
en ſa qualité de protecteur des Eglifes de France ,
préconifa pour l'Archevêché de Trajanople in
partibus , & pour la Coadjutorerie de l'Archevêché
de Sens , Pierre-François de Loménie ,
Vicaire-général de Sens ; après quoi il fut fait
inſtance du Pallium en faveur des nouveaux Archevêques
de Toulouſe , de Bourges & de
Lyon.
De Naples , le 29 Septembre.
Les réſolutions déciſives de notre Cour
au ſujet du dernier différend avec la Cour
de Rome , & le plan de fermeté adopté
(163)
par leGouvernement , viennent dedonner
lieu à un évènement extraordinaire . L'Imternonce
du St. Siege s'étant permis de
lancer l'interdit ſur un Evêque , ſujet du
Roi , qui avoit caffé un mariage fans en
communiquer à la Légation Apoftolique ,
S. M. , irritée de cette entrepriſe ſur les
droits du trône , a ordonné à l'Internonce
de fortir du royaume dans 24 heures , &
l'a fait conduire ſur la frontière par un
Officier.
GRANDE - BRETAGNE.
De Londres , le 14 Octobre.
Jufqu'à la rentrée du Parlement , la
ſcène publique continuera d'être dépourvue
d'intérêt ; un très-petit nombre de
nouvelles , chaque ſemaine , fait exception
àcette heureuſe ſtérilité : la plupart même
de ces nouvelles ne font pas des faits , &
ſuppléent à l'épuiſement où se trouvent
nos Folliculaires. Dans cette diſette , ils
compoſent des alliances , ils prophétiſent
des évènemens extérieurs , ils font de la
politique à tant la ligne , & gouvernent
les Cabinets , ainſi que les armées , avec
quelques types d'imprimerie.
Le Général Faucett n'ayant point paru
à St. James depuis quelques ſemaines , furle-
champ les Adminiſtrateurs périodiques
( 164 )
de l'univers l'ont envoyé négocier en Allemagne
une demi - douza ne de traités
fubfidiaires avec divers Princes , & éclairer
quelques paſſages de la dernière Convention
conclue avec le Landgrave de Heſſe-
Caffel.
Les Gazettes ont armé une eſcadre pour
l'Inde, dont elles donnoient le commandement
au Chevalier Jarvis , & enfuite
au Chevalier Richard Bickerton. Maintenant
, elles ont fait paffer ce brevet au
Capitaine Cornwallis, frère du Comte de
ce nom , qui commande dans le Bengale.
L'eſcadre que ce Capitaine , ſous le titre
de Commodore,doit conduire dans l'Inde ,
fera compoſée , à ce qu'il paroît , du Crown
de 64 canons , des frégates le Phénix &
laPersévérance de 36 ; de l'Atalante& d'un
autre floop.
Par un exprès , arrivé le ro à l'Amirauté
, on a appris que la frégate la Vestale
de 28 can. , fous les ordres du Chevalier
-Strachan , étoit entrée à Plymouth , revenant
de l'Inde. A fon départ , au mois
d'octobre 1787 , ce vaiſſeau avoit pris à
bord le Colonel Cathcart , chargé d'une
Députation & de préfens pour l'Empereur
de la Chine. Cet Ambaſſadeur est mort
en route, & l'on ignore fi en lui donnera
un fucceffeur.
Il arrive fréquemment des dépêches de
( 165 )
M. Elliot , Envoyé Britannique à Copenhague
, & qui ſe trouve actuellement à
Stockholm. Les courriers de cabinet , porteurs
de ces dépêches, font apparemment
auſſi bien inftruits que peu diſcrets , car
on devine dans le public que ces miſſives
ne font nullement fatisfaiſantes ; ce qui
oblige le Gouvernement à réexpédier de
nouveaux courriers , à demander des réponſes
catégoriques , &c. &c .
Dans la dernière Aſſemblée du bureau
de l'Amirauté , quatre cutters ont été mis
en commiſſion , & l'on a fait différentes
promotions. Pluſieurs Officiers, portés ſur
la lifte de la demi-paie , ont obtenu la permiſſion
de s'abſenter pendant fix mois .
Deux bataillons des 60º. & 61 °. régimens
ont ordre de ſe rendre à Graveſende ,
où ils s'embarqueront à bord de l'Actéon ,
qui eſt prêt à les recevoir.
Il eſt arrivé des ordres à Plimouth , d'y
ouvrir deux maiſons pour l'enrôlement de
Matelots , deſtinés à équiper les vaiſſeaux
de guerre que l'on arme dans ce port &
à Portsmouth . Les conſtructeurs & les ouvriers
travaillent à journées doubles.
Un de nos Chimiſtes a publié, dans un
ouvrage périodique , une obſervation importante,
que nous croyons utile de faire
connoître.
« J'ai ſouvent obſervé , dit-il , durant la putréfaction
des corps humains , un phénomène dont je
( 166 )
crois très-important de connoître les effets , & de
rechercher la cauſe. C'eſt l'exhalaiſon d'un gaz
particulier , qui me paroît le plus actif & le plus
effrayant de tous les poiſons corrofifs , & qui ſe
manifeſte par les effets les plus ſoudains & les plus
terribles fur les êtres animés. J'ai eu occafion de
l'obſerver plus d'une fois : c'eſt dans l'Amphithéâtre
de M. Andravi , à Paris. Je fais que
le gaz acide carbonique , produit par la combuftion
du charbon , des liqueurs en fermentation ,
&par la refpiration des animaux , eſt incapable,
comme tous les autres fluides élastiques , l'air vital
excepté, d'entretenir la vie ; mais le fluide aériforme
qui s'exhale à certains périodes des corps des
animaux en putrefaction , eſt infiniment plus nuiſible
qu'aucun autre qu'on ait encore découvert ;
car non-feulement il ne peut entretenir la vie en
l'absence de l'air vital, mais encore il eſt fingulièrement
délétère , & ne paroît rien perdre de fes
propriétés corrofives , même mêlé avec l'air atmoſphérique
, de forte qu'on court le plus grand
danger en s'approchant d'un corps qui eſt en cet
état de purréfaction. J'ai connu une perſonne qui ,
pour avoir ſeulement touché légèrement les entrailles
d'un corps humain qui commençoit à dégager
cegaz corrofif, fut affectée d'une inflammation
violente qui gagna tout le bras en très-peu de
temps , & y forma un large ulcère de l'eſpèce la
plus fordide & la plus effrayante ; cet ulcère continua
pluſieurs mois, & réduifit le patient au maraſme
le plus trifte. L'infortuné paſſa dans les provinces
méridionales de la France , & je n'ai pu
ſavoir s'il s'étoit rétabli avec perte de ſon bras ,
ou s'il avoit fuccombé. Cet exemple n'eſt pas le
ſeul , j'en pourrois citer un grand nombre. J'ai
connu un célèbre Profeſſeur qui fut attaqué d'une
violente inflammation des narines& de la gorge ,
( 167 )
dont il ne ſe remit qu'avec peine , & cela pour
s'être penché un inſtant ſur un corps d'où s'exhaloit
ce terrible gaz. Il eſt heureux pour l'eſpèce
humaine que cet état particulier de putréfaction
ne dure que très-peu d'heures ; & , ce qu'il y a de
remarquable , c'eſt que ce gaz deſtructeur n'a point
une odeur défagréable : elle ne reſſemble en rien
à la fétidité abominable& nauséabonde , produite
par les cadavres dans un état de corruption moins
dangereux. Ce gaz a une certaine odeur qui lui
eſt particulière , & qui le fait reconnoître à l'inftant
même par quelqu'un qui l'a déja ſenti . C'eſt
un phénomène vraiment digne de l'attention des
Médecins , & auſſi peu connu que curieux ; mais
j'avoue que cette étude eſt on ne peut pas plus repouſſante
,& qu'il faut s'armerd'une philanthropie
&d'un courage extraordinaires pour braver l'odeur
déteſtable des cadavres. ».
« Je regardecomme probable qu'il s'opère une
fixation rapide de la baſe de l'air vital dans les
corps morts arrivés à un certain degré de putréfaction
, & je fonde mon opinion fur l'apparence
lumineuſe qu'ils préſentent quelquefois. Cet état
phoſphorique ,ſi l'on me permet de l'appeler ainſi ,
ne dure que quelques heures au plus ,& offre aux
yeux , dans certaines circonstances , le ſpectre le
plus brillant qu'on puiſſe imaginer ; mais cette apparence
lumineuſe , cette forte d'auréole a- t- elle
lieu dans tous les corps précède-t-elle , ou
ſuit-elle l'exhalaiſon du gaz dont je viens de parler
? C'eſt ce que je n'aipu découvrir. "
« L'expérience ne nous a , juſqu'à- préſent , rien
fait connoître de plus deſtructif de l'eſpèce humaine
, & dont nos théories puiſſent moins nous
rendre raifon , que les émanations des marais qui
ont ſi ſouvent dévoré des milliers d'hommes , &
porté la dévaſtation & la misère dans les villes les
( 168 )
plus peuplées & les camps les plus nombreux.
Nous attribuons ordinairement ces émanations à
la putréfaction des végétaux , des reptiles & des
infectes , dans des lieux humides & bourbeux ,
pendant les chaleurs de l'automne. On ſuppoſe
auſſi que la peſte elle-même , qui a ſi ſouvent menacé
d'anéantir l'eſpèce humaine , doit fon origine
à de pareilles cauſes. Comme je ne connois rien
dans la nature de plus actif & de plus corrofifque
• le gaz dont je viens de parler , je ferois tenté de
croire que ce même gaz , modifié , mélangé , ou
joint avec d'autres , peut occafionner la peſte &
les autres maladies épidémiques. Si ma conjecture
eſt vraie , aſſurément il mérite toute notre attention
, & peut- être , en acquérant la connoiſſance
de ſes cauſes , de ſa nature & de ſes affinités ,
trouverions-nous le moyen d'en prévenir la production
, ou du moins de nous garantir de ſes
influences. »
JAMES ST. JHONN.
FRANCE.
De Versailles, le 15 Octobre.
Le Roi a diſpoſé de la charge de Major
des Gardes -Françoiſes , vacante par la démiſſion
du Marquis du Sauzai , en faveur
du Marquis d'Agoult, à qui Sa Majefté a
accordé en même temps les entrées de ſa
Chambre. Le 9 , le Marquis d'Agoult a eu
l'honneur de faire ſes remerciemens au
Roi.
Le 12 , M. Joly de Fleury , Miniſtre
d'Etat ,
( 169 )
d'Etat , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi , en qualité de Doyen des Conſeillers
d'Etat ordinaires , par M. de Barentin ,
Garde-des- Sceaux de France.
Le Roi a pourvu de la Charge de Premier
Préſident du Parlement de Paris ,
vacante par la démiſſion de M. d'Aligre ,
M. Lefevre d'Ormeſſon de Noyſeau , Préſident
de la même Cour , qui , le 14, a eu
l'honneur d'en faire ſes remerciemens à
S. M. , étant préſenté par M. de Barentin ,
Garde-des-Sceaux de France.
Leurs Majestés & la Famille Royale ont
ſigné le contrat de mariage du Marquis
d'Oppède , Capitaine de Chaffeurs , avec
Mademoiselle d'Augeard.
La Comteſſe de Navailles a eu l'honneur
d'être préſentée au Roi , à la Reine & à la
Famille Royale par la Ducheſſe deGuiche.
De Paris , le 22 Octobre.
<< Les Feuilles de Flandre ont informé
le Commerce que des fauſſaires ont
» mis dans la circulation de fauſſes lettres-
>> de-change , dont ils ont cortefait la
>> fignature , celle d'une maiſon puiſſante
>> de cette capitale. Sitôt que la fraude
» a été découverte , on a expédié un
>> courrier à Lyon, pour informer cette
» place , où l'on croit qu'elles ſe fa-
No. 43. 25 Octobre 1788 .
h
( 170 )
>> briquent , pour qu'on ait à s'en méfier. »
Al'appui de cet avertiſſement,la Feuille
duMarchand en a publié un ſecond que
voici : « On nous informe qu'il ſe fabrique
>> dans un certain lieu de cette capitale ,
>> pour des ſommes confidérables de lettresde-
change , à mettre en circulation fur
>> les différentes places de Commerce du
>> royaume. Nous croyons qu'il eſt de
>> notre devoir d'en publier l'avis , & de
>> recommander à MM. les Rédacteurs des
>> Feuilles & Journaux des provinces , de
>> l'inférer également. Quelles que puiffent
>> être les fignatures qui fervent à donner
>> de la vraiſemblance à la folidité de ces
>> effets , nous engageons MM. les Négo-
>> cians à prendre toutes les précautions
>> néceffaires pour la vérification de celle
>> dont les fabricateurs auroient pu faire
>>uſage. »
L'Académie des Sciences , Belles - Lettres &
ArtsdeLyon atenu , le 26 août dernier , la Séance
publique deſtinée à la proclamation des prix.
Elle a diftribué le prix d'Histoire naturelle , fondé
par M. Adamoli , au Mémoire de M. Amoreux ,
als , Docteur , Médecin en l'Univerſité de Montpellier
; le prix fur un ſujet relatif aux Arts , &
celui de Phyſique , font réſervés.
L'Académie propoſe pour 1789,le ſujetſuivant :
Trouver le moyen de rendre le cuir impénétrable à
l'eau, fans alterer ſa force ni ſaſoupleſſe , & fans
en augmenter ſenſiblement le prix.
Lespaquets feront adreſſés , francs de port, à
f
(171 )
Lyon , à M. de la Tourette, Secrétaire perpétuel
pour la claffe des Sciences , rue Boiffac .
Ou à M. de Bory, ancien Commandant de Pierreſcize
, Secrétaire perpétuel pour la claſſe des Belles-
Lettres& Bibliothécaire , rue Sainte-Hélène.
Ou chez Aimé de la Roche , Imprimeur-Libraire
de l'Académie , maiſon des Halles de la Grenette.
Le prix confifte en une médaille d'or de la
valeur de 300 livres , & fera délivré en 1789 ,
dans une féance publique de l'Académie , après la
Fête de Saint-Louis.
La même année , l'Académie décernera extraordinairement
le prix double qu'elle avoit réſervé ,
concernant les arts ; elle a propoſé le ſujet ſuivant:
Fixerfur les matières végétales ou animales , oufur
leurs tiffus , en nuances également vives & variées , la
couleur des Lichens , &ſpécialement celle que produit
l'Orfeille, c'est-à-dire , teindre les matières végétales
ou animales , ou bien leurs tiſſus , de manière que les
couleurs qui en réſulteront , notamment celles que
donne l'Orfeille , puiſſent être réputées de bon teint.
On demandé que les procédés de teinture & ceux
d'épreuves , foient accompagnés d'échantillons , tels
qu'on puiſſe inferer de leur état decomparaiſon , ce que
telle ou telle couleur & telle ou telle nuance peuvent
ſupporterde l'action de l'air ou des lavages.
A la même époque , & ſous les mêmes conditions
, l'Académie adjugera le prix de 1200 liv. ,
dont M. l'Abbé Raynal a fait les fonds. Elle a
propoſé le ſujet pour la quatrième fois , & dans
les mêmes termes :
L'Académie n'admettra au concours que les nouveaux
Mémoires qui lui ſeront adreſſes avant le
premier avril 1789 , ou de nouvelles copies des
anciens , avec les changemens que les Auteurs jugeront
convenables .
Elle propofe pour l'année 1790, pour le prix de
hij
( 172 )
Mathématiques,fondé parM. Chriflin, le problême
ſuivant:
Le ſyſlême de l'aplatiſſement de la terre vers les
pôles , eft-il fondée ſur des idées purement hypothétiques
, ou peut-il être démontré rigoureuſement?
L'Académie demande une théorie qui embraſſe
toutes les preuves &toutes les difficultés , & qui
puiſſe fixer l'opinion fur cette matière.
Le prix confifte en une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv.
Quant aux prix d'Histoire naturelle , fondés par
M. Damoli , l'Académie propoſe pour l'année
1990 , le ſujet qui ſuit :
Raffembler les notions acquiſes ſur la famille naturelle
des plantes diftinguées par Ray &parLinné ,
fous le nom de Stellatæ.
En déterminer rigoureusement les genres quife trouyent
en Europe , en examinant fi ceux qui ont été
établis par les Botaniſles modernes ,font naturels ou
artificiels.
Décrire avecprécifion toutes les espècesEuropéennes
, dans les termes techniques adoptés par les modernes
, fuivant la méthode de Linné.
Décrire plus particulièrement les espèces qui n'auroientpas
été reconnues ou suffisamment déterminées.
Diftinguer exactemers les variétés eſſentielles, notamment
dans le genre du Caillelait , ( galium. )
Enfin, joindre aux deſcriptions les ſynonymesdes
meilleurs auteurs , l'indication des figures qu'ils ont
publiées ; &, s'il eſtpoſſible , communiquer en échantil
lons deſſséchés , les espèces ou variétés fur lesquelles
porteroient des obfervations nouvelles.
Le premier prix confiſte en une médaille d'or
de 300 liv,; le fecond , en deux médaille d'argent ,
frappées au même coin. L'admiſſion des Mémoires
au concours , eſt fixée au premier avril de la
même anné
A ( 173 )
La Société d'émulation de Bourg en Breſſe , a
tenu ,le 1 Septembre , une Séance publique , dont
M. Riboud , Secrétaire perpétuel , a fait l'ouverture
par un diſcours contenant les détails de ce qui s'eſt
paſſé dans les Séances particulières de l'année , &
l'indication abrégée des ouvrages & mémoires qui
y ont été lus.
M. le Baron de Bohan , Colonel de cavalerie ,
a fait lecture d'un eſſai ſur l'explication des phénomènes
produits par le feu. Ce mémoire renferme
des vues nouvelles ſur le feu , la chaleur & la
lumière , ainſi que ſur ladécompoſition & recompoſition
des corps.
M. Raclea lu unedeſcription du cours du Rhône,
depuis Genève juſqu'à Lyon , principalement dans
la partie où ce fleuve ſe perd dans le fein de la
terre ; l'auteur l'a examiné dans ce gouffre fouterrain
, & il en donne des détails curieux. Le ſecond
objetde fon mémoire eſt de prouver la poſſibilité
de rendre ce fleuve navigable de Genève à Lyon ;
l'auteur enpropoſeles moyens,&fait voirquel'exécutiondeceprojet
uniroit bientôt le Rhône au Rhin,
&ouvriroit une grande reſſource àla villede Lyon,
comme on le peut voir dans le traité des Canaux
de M. de Lalande.
M. Riboud a lu enſuite un mémoire ſur des os
colorés, et chargés intérieurement et extérieurement
d'une pouſſière d'un beau bleu , trouvés dans un
ruiſſeau qui traverſe la ville de Bourg. Il fait voir
que cette propriété eſt due à la qualité vitriolicomartiale
de ſes eaux , & rapporte les expériences
& obfervations qu'il a faites pour le vérifier.
Enfin , M. Riboud a terminé la ſéance par la
lecturedu programmedu prix. CetteSociétépropoſe
pour ſujet d'un prix qui ſera adjugé dans ſa Séance
publique de 1790, la queſtion ſuivante :
hüj
( 174 )
Quels font les moyens d'améliorer & d'augmenter
en Breffe la culture des Prés ?
Ceprix ſera de trois cents livres . Les mémoires
feront adreſſés , francs de ports , à M. Riboud , Secrétaire
perpétuel , avant le premier mars 1790 :
ce terme eftde rigueur.
Marie-Anne-Hippolyte Hay de Bonteville
, Evêque & Prince de Grenoble ,
Préfident - né des Etats de Dauphiné ,
Comte de Brioude , Abbé commendataire
de l'Abbaye de Celles , né le 5 août 1741 ,
eft mort, dans ſon château d'Herbeys ,
près Grenoble , le 6 de ce mois , agé de
47 ans accomplis .
Haut & Puiſſant Seigneur , Meſſfire Louis-
Charles de Maillart , Chevalier Baron de Landre
& de Hanneffé , Seigneur deſdits lieux , Sommerance
, Evrehaille , Nouart & autres lieux ,
Chefdu nom & armes de la maiſon de Maillart ,
ancien Capitaine au régiment de Champagne ,
eſt décédé au château de la Malmaiſon , près
Bujancy en Champagne , diocèſe de Reims , le
26du mois de ſeptembre 1788 , âgé de 78 ans
&9 mois.
Les Numéros fortis au Tirage de la
Loterie Royale de France , le 16 de ce
mois , font : 52 , 3 , 32 , 44 & 66.
PAYS - BAS.
De Bruxelles , le 18 Octobre 1788 .
C'eſt avec une légitime inquiétude que
( 175 )
,
l'on attend des nouvelles ultérieures du
Bannat & de la Syrmie. Ceux qui voudront
ſuivre fur la carte les opérations
actuelles , verront que les Ottomans
maîtres aujourd'hui des deux rives du
Danube , c'est-à-dire , de la rive droite fur
leur propre territoire juſqu'à Belgrade ,&
de la rive gauche dans leBannat , en remontant
d'Orſowa à Pancfova , ſe placent
entre l'armée de l'Empereur & Semlin ;
que cette ville ſe trouve par conféquent
entre Belgrade & le Corps Ottoman qui
s'avance ſur la rive gauche du Danube ,
&que dans cette poſition, il eſt à croire
qu'elle ſera l'objet d'une entrepriſe des
ennemis , tandis que legros de leur armée
ſuivra celle de l'Empereur. Vu la ſupériorité
des forces Ottomanes & leurs luccès
juſqu'ici , il eſt devenu néceſſaire de ſe
replier par-tout. On voit par la Gazette
de Vienne , du 4, que le Baron de Gemmingen
, quicommande à Semlin, arappelé
la plupartde ſes poſtes : de plus, les lettres
de ce quartier, en date du 25 ſeptembre ,
annoncent que le Général de Lilien a
abandonné Pancſova , après avoir fait incendier
ce bourg & les magafins qui y
étoient renfermés. Si les Ottomans pourſuivent
leurs avantages , & menacent
Semlin , comme les apparences le perfuadent,
il n'eſt pas invraiſemblable que
hiv
( 176 )
De Corps du Général de Gemmingen , dans
la crainte d'être coupé ou pris , ſe retire
àPeterwaradin , où , ainſi que nous l'avons
dit plus haut , on a déja tranſporté la
grofe Artillerie.
Les difcoureurs politiques ſe flattent à
Vienne que l'armée Ottomane ſe retirera
à Andrinople à l'approche de l'hiver , &
qu'on profitera de cette ſaiſon pour faire
une campagne propre à réparer les pertes
de celle qui touche à ſa fin. Mais ces
propos ne font pas raſſurans : car d'abord
il eft plus d'un exemple d'armées Ottoimanes
, qui ont pris leurs cantonnemens
d'hiver fur le lieu même de leurs conquêtes
; & enfuite , tout annonce que le
Grand-Vifir imitera cette diſpoſition. On
aflure même qu'il l'a déja mandé à Conftantinople.
Différentes lettres d'Helſingor , du 4
O&obre , de Gothenbourg& d'Uddewalla,
dans la Province de Bahus , confirment
l'invafion de 6000 Danois dans ce diſtrict
de la Suède , & une rencontre dans laquelle
un parti Suédois de 5 à 600 hommes
a été fait priſonnier.
Les Etats de Hollande ont publié un
Placard , en date du 30 ſeptembre dernier,
par lequel ils ordonnent àtous les Habitans
de la Province de fournir au Tréfor un
Prêt à proportion de leurs biens , poffef+
( 177 )
fions & facultés ; ſavoir , à raifon du
denier vingt- cinq de leurs terres , maifons,
ou autres immeubles , effets , marchandiſes
, bijoux , argenterie , bibliothèques
, bétail , &c. , ainſi que du revenu de
leurs charges , poſtes , ou emplois , ſuivant
le taux établi à cet égard. Ce Prêt , qui
portera un intérêt de deux & demi pour
centpar an, ſera payable à quatre époques ,
depuis le mois de Janvier 1789 , juſqu'au
commencement de 1790. Les Habitans
dont les propriétés réunies ne montent
pas à 2500 florins, feront exempts de cette
taxe.
La tranſlation des Facultés de Droit ,
de Médecine & de Philofophie , de Louvain
à Bruxelles , eſt entièrement effectuée.
Louvain reſte avec la Théologie ſeule. Le
2 de ce mois , l'inſtallation des trois autres
Facultés s'eſt faite ici ,& le lendemain , les
Profeffeurs ont donné les premières leçons.
« Le Corps des Notaires de Paris
vient d'être autoriſé à faire un emprunt
de fix millions à conftitution de rente à
cinq pour cent , fans retenue , avec un
fonds annuel d'amortiſſement , à l'aide duquel
il ſera procédé à des rembourſemens
ſucceſſifs . Les arrérages ſeront payés tous
les fix mois à préſentation , ſans être afſujettis
à l'ordre des numéros , ni à l'ordre
alphabétique. >>
by
( 178 )
44Le fameux édifice conftruit ſous le nom
de Cirque , au milieu du Jardin du Palais-
Royal , a enfin une deſtination connue.
On affure qu'il eſt définitivement loué
à un Traiteur pour le prix & ſomme de
80 mille livres par an. >>
P. S. Nos lettres de Vienne , du 7, ne
nous apportent aucun Supplément officiel
, & ſe réduiſent à annoncer pofitivement
le retour de l'Empereur dans ſa
capitale , vers la fin de ce mois . La ſeule
nouvelle qu'on apprenne du quartier général
, eſt que S. M. I. a été viſiter les
travaux des nouvelles fortifications de
Témeſwar, dont le camp Autrichien n'eſt
éloigné que de deux lieues.
Le bruit couroit à Vienne , le 7 , quc
Novi étoit rendu , le 28 ſeptembre. Le
Maréchal de Laudhon , difent ces premiers
rapports , après avoir battu , le 26 , le corps
Ottoman venu pour délivrer cette place ,
tenta , le 27 , un ſecond aſſaut général ,
avec les ſeules troupes Allemandes &les
Volontaires , & la place ſe renditle lendemain.
La défertio parmi les troupes
augmente confidérabl ment de jour en
jour; lesCroates ſe font mutinés , & quelques
bataillons ont refu é de combattre .
-Les Turcs de Belgrade font toujours en
grand mouvement; on préfume qu'ils mé
-
1
;
( 179 )
ditent uncoup de main contre la digue de
Beſchanie.-Le Général de Fabris , Commandant
dans la Transylvanie , eſt allé
viſiter les fortifications de Muhlenbach , &
fait garder foigneuſement les défilés importans
de cette province , encore intacts .
Rien de plus affreux que la ſituation
où le Bannat ſe trouve réduit. Ce fut le
20 ſeptembre , à 5 heures du foir , qu'au
ſon du tambour , on ordonna aux Habitans
de Pancſova d'évacuer cette place à laquelle
on alloit mettre le feu. A 8 heures ,
ce terrible ordre fut exécuté : maiſons &
magaſins tout fut incendié, & ce fut à la
lueur des flammes que les Autrichiens ſe
retirèrent à Oppowa. Juſqu'au-delà de la
Temefch , les Villages , les proviſions , les
effets des Habitans furent embraſés. Le
lendemain 21 , les Turcs arrivèrent à
Pancſova , & pouffèrent leur courſejuſqu'à
la Temeſch. Près d'Oppowa , ils rencontrèrent
800 chevaux de haras dont ils
s'emparèrent. Toute la partie du Bannat ,
voiſine de Semlin , eſt en cendres , & fes
infortunés Habitans , privés de leurs demeures
, ſe réfugient dans la Syrmie. Les
Ottomans font les témoins , l'occaſion ,&
non les auteurs de ces déſaſtres , auxquels
les brigandages des Walaques , ſujets de
l'Empereur , ont mis le comble.
Oczakof, ſuivant quelques lettres fort apocry
h vj
( 180 )
phes de l'Ukraine , a été canonné vivement par
terre & par mer , les 16 & 17 de ce mois , fans
autre effet que d'incendier quelques maifons.-Les
Turcs ont jeté un pont ſur le Nieſter près de Bender;
mais ils ne pourront le paſſer ſans combattre ,
vu que le Corps du Général Uwarof ſe trouve
dans le voiſinage. - Un Courrier du Maréchal
de Romanzof, arrivé à Bohovol , y a apporté la
nouvelle que ce Général s'eſt mis en marche vers
le Pruth , pour couper la communication avec
Bender. - LeGénéral Elmpt , dont le Corps eſt
derrière Jaſſy , eſt indiſpoſé; il a remis le commandement
au Général Kaminskoy.
7
Second P. S. A l'inftant , nous recevons
le Supplément extraordinaire à la Gazette
de Vienne , du 8 , qui ne confirme pas la
priſe de Novi , & qui garde le filence fur
le Bannat. Ce bulletin nous apprend ſeulement
l'évacuation de Choczim par les
Ottomans ,le 29 ſeptembre , aux termes
delacapitulation. Avant midi , la garnifon
fortit avec tous les honneurs militaires , &
fut conduite par le Colonel Karaiczay, du
régiment de Loewenehr , avec un batail.
lon d'Infanterie & fept eſcadrons de Cavalerie
: enfuite on prit poffeffion , tant
de la fortereffe que de la ville ; on y mit
en garnifon un bataillon , & l'on nomma
Commandant le Lieutenant-Col. Planck ,
du régiment de garniſon. On a trouvé
dans la fortereſſe 145 pièces de canon
bonnes & mauvaiſes , 14 mortiers , 2,000
quintaux de poudre & autres munitions.
( 181 )
Les Habitans ont abandonné la ville en
même- temps que la garniſon .
« Le Feld- Maréchal - Lieutenant de
Spleny , ſe trouve déja , avec les troupes
qui font ſous ſes ordres , aux environs de
Baken , & s'avance vers le Feld-Maréchal-
Lieutenant de Fabris , commandant le
Corps de Tranſylvanie. >>
:
« Le Feld-Maréchal de Romanzofdef.
cend le long de la rive gauche du Pruth ,
où se trouve le Khan des Tartares . >>>
« Le Général Ruſſe Baron d'Elmpt
eſt encore à Jaffy , & le Général Ruffe
Comte de Soltikof, attend les ordres de fa
deſtination, comme le Prince de Cobourg. »
<< Selon tous les avis , l'ennemi s'aſſem
ble en grande force prèsde Focſan . »
Les rapports officiels du Corps d'armée
de Croatie , près de Novi-Turc , font en
datedu 30 ſeptembre. Ils portent queles
Ottomans , raffemblés à Blagay , ſe font
tournés vers Krappa , dans le deſſein de
faire une diverſion de ce côté , où le Maréchal
de Laudhon a poſté deux bataillons
du régiment de Carlſtad, après avoir rap
pelé à lui, du camp de Dubicza , les trois
bataillons d'Esterhazy , Langlois & Tillier.
Le 24& le 25 , on continua les travaux du
Siége ; mais par l'exploſion d'une mine ,
on manqua le projet de renverſer la murailledu
baftion. Nonobſtant cet accident,
( 182 )
:
i
onprépara tout pour un nouvel aſſaut fixé
au 29 ſeptembre ,& qui fut différé à cauſe
de la pluie.
FIN DỤ TRAITÉ DE COMMERCE ENTRE LE
PORTUGAL ET LA RUSSIE , ſigné à Pétersbourg ,
le Décembre 1787 , & ratifié le Juin 1788.
XXXII . « Les deux Hautes Parties contractantes
s'engagent réciproquement d'accorder toute
l'affiſtance poffible aux ſujets reſpectifs contre
ceux d'entr'eux même qui n'auront pas rempli
les engagemens d'un contrat fait & enregiſtré
felon les loix & formes prefcrites. Et le Gouvenement
, de part & d'autre , emploiera , en
cas de beſoin , l'autorité néceſſaire pour obliger
les Parties à comparoître en juſtice dans les endroits
où lesdits contrats auront été conclus &
enregiſtrés , & pour procurer l'exacte & entière
exécution de tout ce qu'on y aura ſtipulé. >>
XXXIII. « On prendra réciproquement toutes
les précautions néceſſaires pour que le Brac ſoit
confié à des gens connus par leur intelligence
& probité , afin de mettre les ſujets reſpectifs à
l'abri du mauvais choix des marchandiſes & des
emballages frauduleux. Et chaque fois qu'il y
aura des preuves ſuffifantes de mauvaiſe foi , contravention
ou négligence de la part des Bracqueurs
ou gens prépoſés à cet effet, ils en répondront
enleurs perſonnes & leurs biens , & feront obligés
debonifier les pertes qu'ils auront caufées. ".
XXXIV. « Les Marchands Portugais établis en
Ruffie, peuvent acquitter les marchandiſes qu'ils
y achètent en la même monnoie courante de
Ruffie , qu'ils reçoivent pour leurs marchandiſes
vendues , à moins que dans leurs contrats ou
accords faits entre le vendeur & l'acheteur , il
n'ait été ſtipulé le contraire. Ceci doit s'entendre
1
( 183 )
/
réciproquement de même pour les Marchands
Ruſſes établis en Portugal. »
XXXV. « Les Sujets reſpectifs auront pleine
liberté de tenir, dans les endroits où ils ſeront
établis , leurs livres de commerce en telle langue
qu'ils voudront , ſans que l'on puiſſe rien leur
preſcrire à cet égard ; & l'on ne pourra jamais
exiger d'eux de produire leurs livres de compte
ou de commerce , excepté pour leur juftification
en cas de banqueroute ou de procès ; mais
dans ce dernier cas , ils ne feront obligés de préſenter
que les articles néceſſaires à l'éclairciſſement
de l'affaire dont il ſera queſtion. Et pour ce qui
regarde les banqueroutes , on obſervera , de part
&d'autre , les loix & réglemens qui ſe trouvent
établis ou qui s'établiront à l'avenir dans chaque
pays à ce ſujet. "
XXXVI. Il fera permis aux Marchands Portugais
établis en Ruſſie , de bâtir , acheter , vendre&
louer des maiſons dans toutes les villes
de cet Empire qui n'ont point de priviléges municipaux
ou droits de bourgeoifie contraires à
ces acquifitions. Toutes les maiſons qui feront
poſſédées & habitées par les Marchands Portugais
à S. Pétersbourg , Moſcou & Archangel ,feront
exemptes de tout logement , auffi long-temps
qu'elles leur appartiendront & qu'ils y logeront
eux-mêmes. Mais quant à celles qu'ils donneront
ou prendront à louage , eles feront aſſujetties
aux charges & logemens preſcrits pour
cet endroit - là. Les Marchands Portugais pourront
auffi s'établir dans les autres villes de l'empire
de Ruffie ; mais les maiſons qu'ils y bâtiront
ou achèteront ne jouiront pas des exemptions
accordées ſeulement dans les trois villes
ci - deſſus ſpécifiées. Cependant , ſi on jugeoit à
propos par la ſuite de faire une ordonnance gé1
( 184 )
:
nérale pour acquitter en argent la fourniture
des quartiers , les marchands Portugais y feront
aſſujettis comme les autres . S. M. Très - Fidelle
s'engage réciproquement d'accorder aux Marchands
Ruſſes établis , ou qui s'établiront en Portugal
, les mêmes exemptions & priviléges qui
ſont ſtipulés par le préſent article en faveur des
Marchands Portugais en Ruffie , & aux mêmes
conditions exprimées ci-deſſus , en déſignant
les villes de Lisbonne , Porto & Setubal , pour
y faire jouir les Marchands Ruſſes des mêmes
prérogatives accordées aux Portugais dans celles
-de S. Pétersbourg , Moſcou & Archangel. »
XXXVII. « Les Sujets de l'une & de l'autre
Puiſſance contractante pourront librement ſe retirer
quand bon leur ſemblera des états reſpectifs
, fans éprouver le moindre obſtacle de la part
du Gouvernement , qui leur accordera , avec les
précautions preſcrites dans chaque endroit , les
paſſeports en uſage , pour pouvoir quitter le pays
&emporter librement les biens qu'ils y auront
apportés ou acquis , après s'être aſſuré qu'ils ont
fatisfait à toutes leurs dettes , ainſi qu'aux droits
fixés par les loix , statuts & ordonnances du pays
qu'ils voudront quitter. »
XXXVIII. « Quoique le droit d'aubaine n'exiſte
pas dans les Etats des deux Hautes Parties contractantes
, cependant Leurs Majeſtés voulant
prévenir tout doute quelconque à cet égard , conviennent
réciproquement entreElles, que les biens
meubles & immeubles délaiſſés par la mort d'un
des Sujets reſpectifs dans les Etats de l'autre
Puiſſance contractante , feront librement dévolus ,
ſans le moindre obſtacle , à ſes héritiers légitimes
par teſtament ab inteftat , qui , après avoir légalement
ſatisfait aux formalités preſcrites dans le
pays , pourront ſe mettre tout de ſuite en pof
( 185 )
feſſion de l'héritage , foit par eux-mêmes , foit
par procuration , ainſi que les exécuteurs teſtamentaires
, fi le défunt en avoit nommé ; & lefdits
héritiers diſpoſeront , ſelon leur bon plaifir &
convenance , del'Héritage qui leur ſera échu , après
avoir acquitté les Droits établis par les loix du
pays où ladite ſucceſſion aura été délaiſſée. Mais
fi les héritiers étoient abſens ou mineurs , ou
qu'ils n'euſſent pas pourvu à faire valoir leurs
droits; dans ce cas l'inventaire de toute la ſucceſſion
devra être fait par un Notaire public ,
enpréſence des Juges ou Tribunaux du lieu compétant
pour cela , en conformité des loix &
uſages du pays , & en préſence du Conful de
la Nation du décédé , s'il y en a un dans le même
endroit , & de deux autres perſonnes dignes de
foi. Après quoi ladite ſucceſſion ſera dépoſée
dans quelque établiſſement public , ou entre les
mains de deux ou trois Marchands , qui feront
nommés à cet effet par ledit Conful , ou à fon
défaut entre les mains de perſonnes choifies pour
cela par l'autorité publique , afin que leſdits Biens
foient gardés& confervés par eux pour les légitimes
héritiers & véritables propriétaires. Mais
s'il s'élevoit des conteftations fur un tel héritage
entre pluſieurs prétendans , les Tribunaux du
lieu où les biens du défunt ſe trouveront, devront
juger & décider les procès felon les Loix du
pays. "
XXXIX. « Si la Paix étoit rompue entre les
deux Hautes Parties contractantes , ( ce qu'à Dieu
ne plaife ) on ne confiſquera point les navires ni
les biens des Sujets commerçans reſpectifs , ni
on n'arrêtera pas leurs perſonnes , mais on leur
accordera au moins l'eſpace d'une année pour
vendre , débiter ou tranſporter leurs effets , &
pour ſe rendre, dans cette vue , par-tout où ils ju-
1
( 186 )
geront à propos , après avoir cependant acquitté
leurs dettes. Ceci s'entendra pareillement de
ceux des Sujets reſpectifs qui ſeront au ſervice
de l'uce ou de l'autre des Puiſſances ennemies ;
il fera permis aux uns & aux autres , avant leur
départ , de diſpoſer, felon leur bon plaifir & convenance,
de ceux de leurs effets dont ils n'auront
pu ſe défaire , ainſi que des dettes qu'ils auront à
prétendre ; & leurs débiteurs feront obligés de
s'acquitter envers eux , comme s'il n'y avoit pas
eu de rupture. »
XL. Quoique les deux Hautes Parties contractantes
ayent réciproquement à coeur d'établir
à perpétuité les liaiſons d'amitié & de commerce
qu'Elles viennent de contracter , tant entre
Elles qu'entre leurs Sujets reſpectifs , cependant,
comme il eſt d'uſage de limiter de tels engagemens
, Elles conviennent entre Elles que le
préſent traité de commerce durera l'eſpace de
douze années , & toutes les fipulations en feront
religieuſement obſervées de part & d'autre durant
cet eſpace de tems. Mais les deux Hautes Parties
contractantes ſe réſervent de convenir entre Elles
de fa prolongation , ou de contracter un nouveau
aité avant l'expiration de ce terme. >>>
XLI. « Sa Majesté la Reine de Portugal , &
Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Ruffies
s'engagent à ratifier le préſent traité d'amitié
&de commerce , & les ratifications en bonne
&due forme en feront échangées dans l'eſpace
de cinq mois , à compter du jour de la date de ſa
fignature , ou plus tôt , ſi faire ſe peut. »
« En foi de quoi , nous ſouſſignés , en vertu
de nos plein-pouvoirs , avons figné ledit traité,
&y avons appofé le cachet de nos armes. >>
« Fait à S. Pétersbourg , le Décembre 1787.
(L. S.) F, J. D'HORTA MACHADO.
( 187 ) 1
(L. S.) Comte JEAN D'OSTERMAN-
(L. S.) Comte ALEXANDRE WORONZOW.
(L. S.) ALEXANDRE Comte DE BEZBORODKO.
(L. S.) ARCADI DE MORCOFF.
« Ce traité a été ratifié à S. Pétersbourg ,
le Juin 1788. »
Paragraphes extraits des Papiers Anglois & autres.
Extralt d'une lettre écrite du Danemarck.
« Je ſuis très- charmé de pouvoir vous dire que
le Roi de Suède a eu la modération de déclarer à
notre Cour , en date du 5 de ce mois : « Qu'il ne
>> regardoit point la paix comme rompue entre lui
» &le Roi , fon beau- frère & voiſin , quoique les
>> troupes auxiliaires Danoiſes fuffent entrées dans
>> ſes Etats. » Cette nouvele a comblé S. M. Danoiſe
de la plus vive fatisfaction, puiſque notre efpérance
renaît de voir réuffir les efforts que nous
n'avons ceſſé de faire pour rétablir la tranquillité
générale. En attendant que nos voeux , qui ne tendent
qu'à ce but , ſe rempliffent , le Corps auxiliaire
, que notre Cour a cédé à la Ruſſie , a eu
enSuède les ſuccès les plus brillans ; mais en même
temps le Prince Charles de Heffe , qui le commande,
enuſe de la manière la plus généreuſe envers le
peuple Suédois.-Il y a eu , le 29 ſeptembre ,
une affaire très-vive au paſſage de Quiſtrum-
Broe. Un corps Suédois de 800 hommes , qui le
défendoit , a été obligé de ſe rendre à diſcrétion .
Le Général Hierta , avec deux Colonels & vingt
Officiers , ont été fairs prifonniers ,mais le Prince
deHeffe lesa tous remis en liberté, fur leur parole.
Le quartier général étoit , le 2 octobre , à Uddewalla.
(Gazette de Leyde , nº. 84. )
N. B. ( Nous ne garantiſſons la vérité ni l'exacnitude
de cesParagraphesextraits desPapiers étrangers.)
( 188 )
GAZETTE ABRÉGÉE DES TRIBUNAUX.
PARLEMENTDE PARIS ,GRAND CHAMBRE.
Cause entre le fieur de la Porte , curateur à l'interdiction
de la demoiselle de Saint- Marcel de Mets.
=Et le fieur de Lineville , ſon fils naturel. =
Interdiction ; curatele demandée par le fils naturel.
L'uſage ordinaire est de donner , de préférence ,
la curatelle d'un interdit aux parens les plus proches,
&fur-tout à des enfans, plus intéreſſés que
d'autres à la bien gérer. On s'écarte cependant
quelquefois de cette règle , pour la curatelle d'un
interdit pour cauſe de démence , lorſque l'avantage
de la perſonne interdite ſollicite le choix d'un
autre : ou fi au moment de l'interdiction , on ne
trouve ni parens proches , ni enfans en état de
gérer la curatelle , &de prendre ſoin de la perſonne
en démence , alors c'eſt le cas de laiſſer ſukſiſter
le choix qui a été fait d'un étranger, fur-tout
s'il s'en est acquitté avec autant de zèle que d'intelligence.
Si cet étranger a gagné la confiance de
l'interdit , la circonſtance que le fils auroit atteint
l'âge néceſſaire pour bien conduire la curatelle ,
& prendre foin de la perſonne de ſon père ou
de ſa mère tombés en démence , ne feroit pas
fuffifante pour deſtituer le premier curateur , à
cauſe du danger qu'il y auroit à placer auprès
d'un vieillard des perſonnes auxquelles il ne ſeroit
pas accoutumé , ce qui changeroit ſes habitudes
, & pourroit expoſer ſa ſanté & même ſa
vie.
:
( 189 )
Ces conſidérations ont dicté l'arrêt rendu dans
lacauſe dont nous allons rendre compte.
La demoiselle de S. Marcel , née le 26 avril 1725,
eſt fille naturelle de la demoiselle Antier. Beaucoup
de talens pour la muſique , cultivés par les
ſoins d'un grand maître , en ont fait , fur le premierde
nos théâtres , une célèbre chanteuſe , ſous
le nom de la demoiselle de Mets. Une circonſtance
extraordinaire ajouta encore à ſa célébrité ; ce fut
elle qui couronna le Maréchal de Saxe à l'Opéra ,
au retour de la bataille de Fontenoy.
Jean-Etienne de Lineville, né le 23 avril 1755 ,
eſt fils naturel de la demoiselle de S. Marcel , &
d'un ancien grand Maître des Eaux & Forêts. Vers
la fin de 1761 , la demoiselle de S. Marcel fut attaquée
d'unemaladie violente , dont les ſuitesproduiſirent
ſur ſon eſprit une aliénation marquée.
On employa inutilement tous les remèdes poffibles;
la démence ne fit qu'augmenter , & il n'y
eut plus d'eſpoir de guériſon. Alors la demoiselle
Antier provoqua elle - même l'interdiction de ſa
fille. Sur l'avis de pluſieurs amis , & fur le vû d'un
interrogatoire qu'on lui fit ſubir, une Sentence du
Châtelet , du 3 Décembre 1765 , a prononcé fon
interdiction. Comme ſon fils n'avoit alors quedix
ans , on nomma pour Curateur de l'interdite le
fieur de Laporte , qui réuniſſoit à un caractère doux
&affable beaucoup d'exactitude dans ſa comptabilité
. Ce choix fut fait par la mère de la demoifelle
de S. Marcel , & le père du ſieur de Lineville.
La demoiselle Antier ne ſurvécut pas long-temps
à l'interdiction de ſa fille , elle mourut le 1¹ Décembre
1766. Alors le Curateur , & la dame ſon
épouſe , prirent la demoiselle de S. Marcelchez eux,
&lui firent éprouver une tendreſſe vraiment ma(
190)
1
:
ternelle , fans bornes ; il n'y avoit pas juſqu'aux
femmes miſes auprès de la malade , & aux domeſtiques
chargés de la fervir, qui neconcourufſent
aux vues des ſieur &dame de Laporte , pour
adoucir l'état de la malade , & fatisfaire ſes volontés
; enfin , jamais adminiſtration ne fut mieux
entendue : tout ſe paſſoit ſous les yeux & par
les avis des conſeils nommés à la Curatelle.
MM. Gomel , Procureur au Châtelet , & le
Potdauteuil , Notaire , avoient fait un état des
biens & effets mobiliers de l'interdite . Sa fortune
confiſtoit en viager ſur le Roi , montant en différentes
parties à 11000 liv. par an; mais foit
avec le produit de la vente de partie du mobilier,
ſoit avec des épargnes faites ſucceſſivement , on
avoit , au commencement de 1784 , placé près de
80000 liv. en rentes perpétuelles , formant une
augmentation de 3500 liv. de rentes, qui portcient
les revenus à 14400livres.
Les économies euſſent été plus conſidérables ,
s'il n'eût fallu pourvoir au paiement des penfion
&entretien du fils , augmenter enſuite ſes dépenfes
, pour lui donner un état&une conſiſtance
honorable dans le monde.
Le fieur de Lineville s'eſt marié en 1784 ; il a
épousé une fille bien élevée , d'une famille honnête
, mais peu fortunée: le ſoutien d'unménage
a encore augmenté ſes beſoins; il apenſé que le
revenu de ſa mère, conſommé dans ſa maiſon ,
lui feroit dequelque utilité , &qu'il pouvoit économiſer
les frais d'une penſion conſidérable , en
engageant ſa mère à venir demeurer avec lui.
Mais comment perfuader une perſonne en démence
?
Le 3 Mars 1784, les fieur & dame de Lineville
( 191 )
→
des
allèrent voir leur mère à Puteaux, dans une maiſonde
campagne
fieur & dame de Laporte.
Après le dîner , ils la menèrent chez eux à Paris ,
dans une carroſſe de remiſe qu'ils avoient loué
pour la journée ;mais lefieur de Laporte , chargé
judiciairement de la demoiselle de S. Marcel , rendit
plainte de cette eſpèce d'enlèvement. La demoiselle
de S. Marcel fut réintegrée dans la maiſon
du Curateur , en vertu de deux Ordonnances du
Châtelet , dès 6 & 8 Mars de la même année.
Alors le fils forma des demandes à fin de provifion&
d'augmentation de penfion , contre le Curateur
de ſa mère. Une Sentence du Châtelet ,
du 24 Avril 1784 , autoriſa le Curateur à payer
aufieur de Lineville une proviſion de 3000 liv. &
à lui remettre à l'avenir toutes les économies qui
ſeroient faites ſur les biens de l'interdite. Ces économies
ont été fixées avec la provifion ou penſion
, à une ſomme de 4200 liv. diviſée en douze
paiemens de 350 liv. chacun.
Le fieur de Lineville eſt reſté tranquille juſqu'en
Mars 1787 , qu'il a tenté d'obtenir judiciairement
ce qu'il avoit voulu exécuter de ſa propre autorité
, en 1784 ; pour y parvenir , il a préſenté une
Requête à M. llee Lieutenant-Civil, pour demander
permiſſion d'aſſembler les parens & amis de ſa
mère , à l'effet d'obtenir qu'elle fût remiſe&confiée
à ſes ſoins , qu'il fût autorisé à gérer ſeul la
Curatelle, déférée dans le principe au fieur de
Laporte.
La moitié des perſonnes qui compofèrent l'afſemblée
, fut d'avis d'acquiefcer à la demande du
fils , l'autre moitié inclina pour continuer la Curatelle
au fieur de Laporte , qui s'en acquittoit avec
éloge depuis vingt-trois ans. Dans cet état , une
Sentence du Châtelet, du 11 Août 1787, conti(
192 )
CAR
:
nua la Curatelle de lademoiselle de S. Marcel aufieur
de Leporte, l'autoriſa à la garder chez lui , & à
continuer de payer annuellement aufieur de Lineville,
les 4200 liv. même à lui remettre toutes
les autres économies , à l'effet de quoi leſieur de
Laporte ſeroit tenu de rendre compte tous les ans
aux conſeils de la Curatelle , en préſence du ſieur
de Lineville. Celui-ci interjeta appel de la Sentence
, & demanda l'infirmation & l'adjudication
de ſes premières concluſions.
Lefieur de Laporte, au contraire, demandaque
la Sentence du II Août 1787 fût confirmée.
L'Arrêt du 23 Avril 1788 , rendu ſur les concluſions
de M. l'Avocat général Séguier , a confirmé
la Sentence
Qualité de la reconnaissance optique de caractères